The Project Gutenberg EBook of Le Peuple / Nos Fils, by Jules Michelet

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Title: Le Peuple / Nos Fils

Author: Jules Michelet

Release Date: February 2, 2013 [EBook #41969]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LE PEUPLE--NOS FILS


IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.




OEUVRES COMPLTES DE J. MICHELET


LE PEUPLE

NOS FILS


DITION DFINITIVE, REVUE ET CORRIGE


  PARIS
  ERNEST FLAMMARION, DITEUR
  26, RUE RACINE, PRS L'ODON

Tous droits rservs.




LE PEUPLE




INTRODUCTION

 M. EDGAR QUINET


Ce livre est plus qu'un livre; c'est moi-mme. Voil pourquoi il vous
appartient.

C'est moi et c'est vous, mon ami, j'ose le dire. Vous l'avez remarqu
avec raison, nos penses, communiques ou non, concordent toujours.
Nous vivons du mme coeur... Belle harmonie qui peut surprendre;
mais n'est-elle pas naturelle? Toute la varit de nos travaux a germ
d'une mme racine vivante: Le sentiment de la France et l'ide de la
Patrie.

Recevez-le donc, ce livre du Peuple, parce qu'il est vous, parce qu'il
est moi. Par vos origines militaires, par la mienne, industrielle,
nous reprsentons nous-mmes, autant que d'autres peut-tre, les deux
faces modernes du Peuple, et son rcent avnement.

Ce livre je l'ai fait de moi-mme, de ma vie, et de mon coeur. Il
est sorti de mon exprience, bien plus que de mon tude. Je
l'ai tir de mon observation, de mes rapports d'amiti, de voisinage;
je l'ai ramass sur les routes; le hasard aime  servir celui qui suit
toujours une mme pense. Enfin, je l'ai trouv surtout dans les
souvenirs de ma jeunesse. Pour connatre la vie du peuple, ses
travaux, ses souffrances, il me suffisait d'interroger mes souvenirs.

Car, moi aussi, mon ami, j'ai travaill de mes mains. Le vrai nom de
l'homme moderne, celui de _travailleur_, je le mrite en plus d'un
sens. Avant de faire des livres, j'en ai _compos_ matriellement;
j'ai assembl des lettres avant d'assembler des ides, je n'ignore pas
les mlancolies de l'atelier, l'ennui des longues heures...

Triste poque! c'taient les dernires annes de l'Empire; tout
semblait prir  la fois pour moi, la famille, la fortune et la
patrie.

Ce que j'ai de meilleur, sans nul doute, je le dois  ces preuves; le
peu que vaut l'homme et l'historien, il faut le leur rapporter. J'en
ai gard surtout un sentiment profond du peuple, la pleine
connaissance du trsor qui est en lui: _la vertu du sacrifice_, le
tendre ressouvenir des mes d'or que j'ai connues dans les plus
humbles conditions.

Il ne faut point s'tonner si, connaissant autant que personne les
prcdents historiques de ce peuple, d'autre part ayant moi-mme
partag sa vie, j'prouve, quand on me parle de lui, un besoin
exigeant de vrit. Lorsque le progrs de mon _Histoire_ m'a conduit
 m'occuper des questions actuelles, et que j'ai jet les yeux
sur les livres o elles sont agites, j'avoue que j'ai t surpris de
les trouver presque tous en contradiction avec mes souvenirs. Alors,
j'ai ferm les livres, et je me suis replac dans le peuple autant
qu'il m'tait possible; l'crivain solitaire s'est replong dans la
foule, il en a cout les bruits, not les voix... C'tait bien le
mme peuple, les changements sont extrieurs; ma mmoire ne me
trompait point... J'allai donc consultant les hommes, les entendant
eux-mmes sur leur propre sort, recueillant de leur bouche ce qu'on ne
trouve pas toujours dans les plus brillants crivains, les paroles du
bon sens.

Cette enqute, commence  Lyon, il y a environ dix ans, je l'ai
suivie dans d'autres villes, tudiant en mme temps auprs des hommes
pratiques, des esprits les plus positifs, la vritable situation des
campagnes si ngliges de nos conomistes. Tout ce que j'amassai ainsi
de renseignements nouveaux qui ne sont dans aucun livre, c'est ce
qu'on aurait peine  croire. Aprs la conversation des hommes de gnie
et des savants trs spciaux, celle du peuple est certainement la plus
instructive. Si l'on ne peut causer avec Branger, Lamennais ou
Lamartine, il faut s'en aller dans les champs et causer avec un
paysan. Qu'apprendre avec ceux du milieu? Pour les salons, je n'en
suis sorti jamais sans trouver mon coeur diminu et refroidi.

Mes tudes varies d'histoire m'avaient rvl des faits du plus grand
intrt que taisent les historiens, les phases par exemple et les
alternatives de la petite proprit avant la Rvolution. Mon
enqute _sur le vif_ m'apprit de mme beaucoup de choses qui ne sont
point dans les statistiques. J'en citerai une, que l'on trouvera
peut-tre indiffrente, mais qui pour moi est importante, digne de
toute attention. C'est l'immense acquisition du linge de coton qu'ont
faite les mnages pauvres vers 1842, quoique les salaires aient
baiss, ou tout au moins diminu de valeur par la diminution naturelle
du prix de l'argent. Ce fait, grave en lui-mme, comme progrs dans la
propret qui tient  tant d'autres vertus, l'est plus encore en ce
qu'il prouve une fixit croissante dans le mnage et la famille,
l'influence surtout de la femme qui, gagnant peu par elle-mme, ne
peut faire cette dpense qu'en y appliquant une partie du salaire de
l'homme. La femme, dans ces mnages, c'est l'conomie, l'ordre, la
providence. Toute influence qu'elle gagne, est un progrs dans la
moralit[1].

[Note 1: Cette prodigieuse acquisition de linge dont tous les
fabricants peuvent tmoigner fait supposer aussi quelque acquisition
de meubles et objets de mnage. Il ne faut pas s'tonner si les
caisses d'pargne reoivent moins de l'ouvrier que du domestique.
Celui-ci n'achte point de meubles, et peu de nippes; il trouve bien
moyen de se faire nipper par ses matres. Il ne faut pas mesurer,
comme on fait, le progrs de l'conomie  celui des caisses d'pargne,
ni croire que tout ce qui n'y va pas se boit, se mange au cabaret. Il
semble que la famille, je parle surtout de la femme, ait voulu avant
tout rendre propre, attachant, agrable, le petit intrieur qui
dispense d'y aller. De l aussi le got des fleurs qui descend
aujourd'hui dans des classes voisines de la pauvret.]

Cet exemple n'tait pas sans utilit pour montrer combien les
documents recueillis dans les statistiques et autres ouvrages
d'conomie, en les supposant exacts, sont insuffisants pour faire
comprendre le peuple; ils donnent des rsultats partiels,
artificiels, pris sous un angle troit, qui prte aux malentendus.

Les crivains, les artistes, dont les procds sont directement
contraires  ces mthodes abstraites, semblaient devoir porter dans
l'tude du peuple le sentiment de la vie. Plusieurs d'entre eux, des
plus minents, ont abord ce grand sujet, et le talent ne leur a pas
fait dfaut; les succs ont t immenses. L'Europe, depuis longtemps
peu inventive, reoit avec avidit les produits de notre littrature.
Les Anglais ne font plus gure que des articles de revues. Quant aux
livres allemands, qui les lit, sinon l'Allemagne?

Il importerait d'examiner si ces livres franais qui ont tant de
popularit en Europe, tant d'autorit, reprsentent vraiment la
France, s'ils n'en ont pas montr certaines faces exceptionnelles,
trs dfavorables, si ces peintures o l'on ne trouve gure que nos
vices et nos laideurs, n'ont pas fait  notre pays un tort immense
prs des nations trangres. Le talent, la bonne foi des auteurs, la
libralit connue de leurs principes, donnaient  leurs paroles un
poids accablant. Le monde a reu leurs livres comme un jugement
terrible de la France sur elle-mme.

La France a cela de grave contre elle, qu'elle se montre nue aux
nations. Les autres, en quelque sorte, restent vtues, habilles.
L'Allemagne, l'Angleterre mme, avec toutes ses enqutes, toute sa
publicit, sont en comparaison peu connues; elles ne peuvent se voir
elles-mmes, n'tant point centralises.

Ce qu'on remarque le mieux sur une personne qui est nue, c'est
telle ou telle partie qui sera dfectueuse. Le dfaut d'abord saute
aux yeux. Que serait-ce, si une main obligeante plaait sur ce dfaut
mme un verre grossissant qui le rendrait colossal, qui l'illuminerait
d'un jour terrible, impitoyable, au point que les accidents les plus
naturels de la peau ressortiraient  l'oeil effray!

Voil prcisment ce qui est arriv  la France. Ses dfauts
incontestables, que l'activit infinie, le choc des intrts, des
ides, expliquent suffisamment, ont grossi sous la main de ses
puissants crivains, et sont devenus des monstres. Et voil que
l'Europe tout  l'heure la voit comme un monstre elle-mme.

Rien n'a mieux servi; dans le monde politique, _l'entente des honntes
gens_. Toutes les aristocraties, anglaise, russe, allemande, n'ont
besoin que de montrer une chose en tmoignage contre elle: les
tableaux qu'elle fait d'elle-mme par la main de ses grands crivains,
la plupart amis du peuple et partisans du progrs. Le peuple qu'on
peint ainsi, n'est-ce pas l'effroi du monde? Y a-t-il assez d'armes,
de forteresses, pour le cerner, le surveiller, jusqu' ce qu'un moment
favorable se prsente pour l'accabler?

Des romans classiques, immortels, rvlant les tragdies domestiques
des classes riches et aises, ont tabli solidement dans la pense de
l'Europe, qu'il n'y a plus de famille en France.

D'autres, d'un grand talent, d'une fantasmagorie terrible, ont donn
pour la vie commune de nos villes celle d'un point o la police
concentre sous sa main les repris de justice et les forats librs.

Un peintre de genre, admirable par le gnie du dtail, s'amuse 
peindre un horrible cabaret de campagne, une taverne de valetaille et
de voleurs, et sous cette bauche hideuse, il crit hardiment un mot
qui est le nom de la plupart des habitants de la France.

L'Europe lit avidement, elle admire, et reconnat tel ou tel petit
dtail. D'un accident minime, dont elle sent la vrit, elle en
conclut facilement la vrit du tout.

Nul peuple ne rsisterait  une telle preuve. Cette manie singulire
de se dnigrer soi-mme, d'taler ses plaies et comme d'aller chercher
la honte, serait mortelle  la longue. Beaucoup, je le sais,
maudissent ainsi le prsent, pour hter un meilleur avenir; ils
exagrent les maux pour nous faire jouir plus vite de la flicit que
leurs thories nous prparent[2]. Prenez garde, pourtant,
prenez garde. Ce jeu-l est dangereux. L'Europe ne s'informe gure de
toutes ces habilets. Si nous nous disons mprisables, elle pourra
bien nous croire. L'Italie avait encore une grande force au seizime
sicle. Le pays de Michel-Ange et de Christophe Colomb ne manquait pas
d'nergie. Mais lorsqu'elle se fut proclame misrable, infme, par la
voix de Machiavel, le monde la prit au mot, et marcha dessus.

[Note 2: Philosophes, socialistes, politiques, tous semblent
d'accord aujourd'hui pour amoindrir dans l'esprit du peuple l'ide de
la France. Grand danger! Songez donc que ce peuple plus qu'aucun autre
est, dans toute l'excellence et la force du terme, une _vraie
socit_. Isolez-le de son ide sociale, il redevient trs faible. La
France de la Rvolution, qui fut sa gloire, sa foi, tous les
gouvernements lui disent, depuis cinquante ans, qu'elle fut un
dsordre, un non-sens, une pure ngation. La Rvolution, d'autre part,
avait biff l'ancienne France, dit au peuple que rien, dans son pass,
ne mritait un souvenir. L'ancienne a disparu de sa mmoire, la
nouvelle a pli. Il n'a pas tenu aux politiques que le peuple ne
devnt table rase, ne s'oublit lui-mme.

Comment ne serait-il pas faible dans ce moment? Il s'ignore; on fait
tout pour qu'il perde le sens de la belle unit qui fut sa vie; on lui
te son me. Son me fut le sens de la France, comme grande fraternit
d'hommes vivants, comme socit glorieuse avec nos Franais des vieux
ges. Il les contient ces ges, il les porte, les sent obscurment qui
se meuvent, et il ne peut les reconnatre; on ne lui dit pas ce que
c'est que cette grande voix basse qui souvent, comme un sourd
retentissement d'orgue dans une cathdrale, se fait entendre en lui.

Hommes de rflexion et d'tudes, artistes, crivains, nous avons un
devoir saint et sacr envers le peuple. C'est de laisser l nos
tristes paradoxes, nos jeux d'esprit, qui n'ont pas peu aid les
politiques  lui cacher la France,  lui en obscurcir l'ide, lui
faire mpriser sa patrie.]

Nous ne sommes pas l'Italie, grce  Dieu, et le jour o le monde
s'entendrait pour venir voir de prs la France, serait salu par nos
soldats comme le plus beau de leurs jours.

Qu'il suffise aux nations de bien savoir que ce peuple n'est nullement
conforme  ses prtendus portraits. Ce n'est pas que nos grands
peintres aient t toujours infidles; mais ils ont peint gnralement
des dtails exceptionnels, des accidents, tout au plus, dans chaque
genre, la minorit, le second ct des choses. Les grandes faces leur
paraissaient trop connues, triviales, vulgaires. Il leur fallait des
effets, et ils les ont cherchs souvent dans ce qui s'cartait de la
vie normale. Ns de l'agitation, de l'meute, pour ainsi dire, ils ont
eu la force orageuse, la passion, la touche vraie parfois aussi bien
que fine et forte;--gnralement, il leur a manqu le sens de
la grande harmonie.

Les romantiques avaient cru que l'art tait surtout dans le laid.
Ceux-ci ont cru que les effets d'art les plus infaillibles taient
dans le laid moral. L'amour errant leur a sembl plus potique que la
famille, et le vol que le travail, et le bagne que l'atelier. S'ils
taient descendus eux-mmes, par leurs souffrances personnelles, dans
les profondes ralits de la vie de cette poque, ils auraient vu que
la famille, le travail, la plus humble vie du peuple, ont d'eux-mmes
une posie sainte. La sentir et la montrer, ce n'est point l'affaire
du machiniste; il n'y faut multiplier les accidents de thtre.
Seulement, il faut des yeux faits  cette douce lumire, des yeux pour
voir dans l'obscur, dans le petit et dans l'humble, et le coeur
aussi aide  voir dans ces recoins du foyer et ces ombres de
Rembrandt.

Ds que nos grands crivains ont regard l, ils ont t admirables.
Mais gnralement, ils ont dtourn les yeux vers le fantastique, le
violent, le bizarre, l'exceptionnel. Ils n'ont daign avertir qu'ils
peignaient l'exception. Les lecteurs, surtout trangers, ont cru
qu'ils peignaient la rgle. Ils ont dit: Ce peuple est tel.

Et moi, qui en suis sorti, moi qui ai vcu avec lui, travaill,
souffert avec lui, qui plus qu'un autre ai achet le droit de dire que
je le connais, je viens poser contre tous la personnalit du peuple.

Cette personnalit, je ne l'ai point prise  la surface dans
ses aspects pittoresques ou dramatiques; je ne l'ai point vue du
dehors, mais exprimente au dedans. Et, dans cette exprience mme,
plus d'une chose intime du peuple, qu'il a en lui sans la comprendre,
je l'ai comprise, pourquoi? Parce que je pouvais la suivre dans ses
origines historiques, la voir venir du fond du temps. Celui qui veut
s'en tenir au prsent,  l'actuel, ne comprendra pas l'actuel. Celui
qui se contente de voir l'extrieur, de peindre la forme, ne saura pas
mme la voir: pour la voir avec justesse, pour la traduire fidlement,
il faut savoir ce qu'elle couvre; nulle peinture sans anatomie.

Ce n'est pas dans ce petit livre que je puis enseigner une telle
science. Il me suffit de donner, en supprimant tout dtail de mthode,
d'rudition, de travail prparatoire, quelques observations
essentielles dans l'tat de nos moeurs, quelques rsultats gnraux.

Un mot seulement ici:

Le trait minent, capital, qui m'a toujours frapp le plus, dans ma
longue tude du peuple, c'est que, parmi les dsordres de l'abandon,
les vices de la misre, j'y trouvais une richesse de sentiment et une
bont de coeur trs rares dans les classes riches. Tout le monde, au
reste, a pu l'observer;  l'poque du cholra, qui a adopt les
enfants orphelins? les pauvres.

La facult du dvouement, la puissance du sacrifice, c'est, je
l'avoue, ma mesure pour classer les hommes. Celui qui l'a au
plus haut degr est plus prs de l'hrosme. Les supriorits de
l'esprit, qui rsultent en partie de la culture, ne peuvent jamais
entrer en balance avec cette facult souveraine.

 ceci on fait ordinairement une rponse: Les gens du peuple sont
gnralement peu prvoyants; ils suivent un instinct de bont,
l'aveugle lan d'un bon coeur, parce qu'ils ne devinent point tout
ce qu'il en pourra coter. L'observation ft-elle juste, elle ne
dtruit nullement ce qu'on peut observer aussi du dvouement
persvrant, du sacrifice infatigable dont les familles laborieuses
donnent si souvent l'exemple, dvouement qui ne s'puise mme pas dans
l'entire immolation d'une vie, mais se continue souvent de l'une 
l'autre, pendant plusieurs gnrations.

J'aurais ici de belles histoires  raconter, et nombreuses. Je ne le
puis. La tentation est pourtant forte pour moi, mon ami, de vous en
dire une seule, celle de ma propre famille. Vous ne la savez pas
encore; nous causons plus souvent de matires philosophiques ou
politiques que de dtails personnels. Je cde  cette tentation. C'est
pour moi une rare occasion de reconnatre les sacrifices persvrants,
hroques, que ma famille m'a faits, et de remercier mes parents, gens
modestes, dont quelques-uns ont enfoui dans l'obscurit des dons
suprieurs, et n'ont voulu vivre qu'en moi.

       *       *       *       *       *

Les deux familles dont je procde, l'une picarde et l'autre
ardennaise, taient originairement des familles de paysans qui
mlaient  la culture un peu d'industrie. Ces familles tant fort
nombreuses (douze enfants, dix-neuf enfants), une grande partie des
frres et des soeurs de mon pre et de ma mre ne voulurent pas se
marier pour faciliter l'ducation de quelques-uns des garons que l'on
mettait au collge. Premier sacrifice que je dois noter.

Dans ma famille maternelle particulirement, les soeurs, toutes
remarquables par l'conomie, le srieux, l'austrit, se faisaient les
humbles servantes de messieurs leurs frres, et pour suffire  leurs
dpenses elles s'enterraient au village. Plusieurs cependant, sans
culture et dans cette solitude sur la lisire des bois, n'en avaient
pas moins une trs fine fleur d'esprit. J'en ai entendu une, bien
ge, qui contait les anciennes histoires de la frontire aussi bien
que Walter Scott. Ce qui leur tait commun, c'tait une extrme
nettet d'esprit et de raisonnement. Il y avait force prtres dans les
cousins et parents, des prtres de diverses sortes, mondains,
fanatiques; mais ils ne dominaient point. Nos judicieuses et svres
demoiselles ne leur donnaient la moindre prise. Elles racontaient
volontiers qu'un de nos grands-oncles (du nom de Michaud? ou
Paillart?) avait t brl jadis pour avoir fait certain livre.

Le pre de mon pre qui tait matre de musique  Laon, ramassa sa
petite pargne aprs la Terreur, et vint  Paris, o mon pre tait
employ  l'imprimerie des assignats. Au lieu d'acheter de la terre,
comme faisaient alors tant d'autres, il confia ce qu'il avait
 la fortune de mon pre, son fils an, et mit le tout dans une
imprimerie au hasard de la Rvolution. Un frre, une soeur de mon
pre, ne se marirent point, pour faciliter l'arrangement, mais mon
pre se maria; il pousa une de ces srieuses demoiselles ardennaises
dont je parlais tout  l'heure. Je naquis en 1798, dans le choeur
d'une glise de religieuses, occupe alors par notre imprimerie;
occupe, et non profane; qu'est-ce que la Presse, au temps moderne,
sinon l'arche sainte?

Cette imprimerie prospra d'abord, alimente par les dbats de nos
assembles, par les nouvelles des armes, par l'ardente vie de ce
temps. Vers 1800, elle fut frappe par la grande suppression des
journaux. On ne permit  mon pre qu'un journal ecclsiastique, et
l'entreprise commence avec beaucoup de dpenses, l'autorisation fut
brusquement retire, pour tre donne  un prtre que Napolon croyait
sr, et qui le trahit bientt.

On sait comment ce grand homme fut puni par les prtres mmes d'avoir
cru le sacre de Rome meilleur que celui de la France. Il vit clair en
1810. Sur qui tomba son courroux?... sur la Presse; il la frappa de
seize dcrets en deux ans. Mon pre,  demi ruin par lui au profit
des prtres, le fut alors tout  fait en expiation de leur faute.

Un matin, nous recevons la visite d'un Monsieur plus poli que ne
l'taient gnralement les agents impriaux, lequel nous apprend que
S. M. l'Empereur a rduit le nombre des imprimeurs  soixante;
les plus gros sont conservs, _les petits sont supprims_, mais avec
bonne indemnit,  peu prs sur le pied de quatre sols pour quatre
francs. Nous tions de ces petits: se rsigner, mourir de faim, il n'y
avait rien de plus  faire. Cependant, nous avions des dettes.
L'Empereur ne nous donnait pas de sursis contre les Juifs, comme il
l'avait fait pour l'Alsace. Nous ne trouvmes qu'un moyen; c'tait
d'imprimer pour nos cranciers quelques ouvrages qui appartenaient 
mon pre. Nous n'avions plus d'ouvriers, nous fmes ce travail
nous-mmes. Mon pre qui vaquait aux affaires du dehors, ne pouvait
nous y aider. Ma mre, malade, se fit brocheuse, coupa, plia. Moi,
enfant, je composai. Mon grand-pre, trs faible et vieux, se mit au
dur ouvrage de la presse, et il imprima de ses mains tremblantes.

Ces livres que nous imprimions, et qui se vendaient assez bien,
contrastaient singulirement par leur futilit avec ces annes
tragiques d'immenses destructions. Ce n'tait que petit esprit, petits
jeux, amusements de socit, charades, acrostiches. Il n'y avait l
rien pour nourrir l'me du jeune compositeur. Mais, justement, la
scheresse, le vide de ces tristes productions me laissaient d'autant
plus libre. Jamais, je crois, je n'ai tant voyag d'imagination que
pendant que j'tais immobile  cette casse. Plus mes romans personnels
s'animaient dans mon esprit, plus ma main tait rapide, plus la lettre
se levait vite... J'ai compris ds lors que les travaux manuels qui
n'exigent ni dlicatesse extrme, ni grand emploi de la force,
ne sont nullement des entraves pour l'imagination. J'ai connu
plusieurs femmes distingues qui disaient ne pouvoir bien penser, ni
bien causer, qu'en faisant de la tapisserie.

J'avais douze ans, et ne savais rien encore, sauf quatre mots de
latin, appris chez un vieux libraire, ex-magister de village,
passionn pour la grammaire, homme de moeurs antiques, ardent
rvolutionnaire, qui n'en avait pas moins sauv au pril de sa vie ces
migrs qu'il dtestait. Il m'a laiss en mourant tout ce qu'il avait
au monde, un manuscrit, une trs remarquable grammaire, incomplte,
n'ayant pu y consacrer que trente ou quarante annes.

Trs solitaire et trs libre, laiss tout  fait sur ma foi par
l'indulgence excessive de mes parents, j'tais tout imaginatif.
J'avais lu quelques volumes qui m'taient tombs sous la main, une
Mythologie, un Boileau, quelques pages de l'_Imitation_.

Dans les embarras extrmes, incessants, de ma famille, ma mre tant
malade, mon pre si occup au dehors, je n'avais reu encore aucune
ide religieuse... Et voil que dans ces pages j'aperois tout  coup,
au bout de ce triste monde, la dlivrance de la mort, l'autre vie et
l'esprance! La religion reue ainsi, sans intermdiaire humain, fut
trs forte en moi. Elle me resta comme chose mienne, chose libre,
vivante, si mle  ma vie qu'elle s'alimenta de tout, se fortifiant
sur la route d'une foule de choses tendres et saintes, dans l'art et
dans la posie, qu' tort on lui croit trangres.

Comment dire l'tat de rve o me jetrent ces premires paroles de
l'_Imitation_? Je ne lisais pas, j'entendais... comme si cette voix
douce et paternelle se ft adresse  moi-mme... Je vois encore la
grande chambre froide et dmeuble, elle me parut vraiment claire
d'une lueur mystrieuse... Je ne pus aller bien loin dans ce livre, ne
comprenant pas le Christ, mais je sentis Dieu.

Ma plus forte impression d'enfance, aprs celle-l, c'est le Muse des
monuments franais, si malheureusement dtruit. C'est l, et nulle
autre part, que j'ai reu d'abord la vive impression de l'histoire. Je
remplissais ces tombeaux de mon imagination, je sentais ces morts 
travers les marbres, et ce n'tait pas sans quelque terreur que
j'entrais sous les votes basses o dormaient Dagobert, Chilpric et
Frdgonde.

Le lieu de mon travail, notre atelier, n'tait gure moins sombre.
Pendant quelque temps, ce fut une cave, cave pour le boulevard o nous
demeurions, rez-de-chausse pour la rue basse. J'y avais pour
compagnie, parfois mon grand-pre, quand il y venait, mais toujours,
trs assidment, une araigne laborieuse qui travaillait prs de moi,
et plus que moi,  coup sr.

Parmi des privations fort dures et bien au del de ce que supportent
les ouvriers ordinaires, j'avais des compensations: la douceur de
mes parents, leur foi dans mon avenir, inexplicable vraiment, quand
on songe combien j'tais peu avanc. J'avais, sauf les ncessits
du travail, une extrme indpendance, dont je n'abusai jamais.
J'tais apprenti, mais sans contact avec des gens grossiers, dont la
brutalit aurait peut-tre bris en moi cette fleur de libert. Le
matin, avant le travail, j'allais chez mon vieux grammairien, qui me
donnait cinq ou six lignes de devoir. J'en ai retenu ceci, que la
quantit du travail y faisait bien moins qu'on ne croit; les enfants
n'en prennent jamais qu'un peu tous les jours; c'est comme un vase
dont l'entre est troite; versez peu, versez beaucoup, il n'y
entrera jamais beaucoup  la fois.

Malgr mon incapacit musicale, qui dsolait mon grand-pre, j'tais
trs sensible  l'harmonie majestueuse et royale du latin; cette
grandiose mlodie italique me rendait comme un rayon du soleil
mridional. J'tais n, comme une herbe sans soleil, entre deux pavs
de Paris. Cette chaleur d'un autre climat opra si bien sur moi,
qu'avant de rien savoir de la quantit, du rythme savant des langues
antiques, j'avais cherch et trouv dans mes thmes des mlodies
romano-rustiques, comme les _proses_ du Moyen-ge. Un enfant, pour peu
qu'il soit libre, suit prcisment la route que suivent les peuples
enfants.

Sauf les souffrances de la pauvret, trs grandes pour moi l'hiver,
cette poque, mle de travail manuel, de latin et d'amiti (j'eus un
instant un ami et j'en parle dans ce livre), est trs douce  mon
souvenir. Riche d'enfance, d'imagination, d'amour peut-tre dj, je
n'enviais rien  personne. Je l'ai dit: l'homme de lui-mme ne
saurait point l'envie, il faut qu'on la lui apprenne.

Cependant, tout s'assombrit. Ma mre devient plus malade, la France
aussi (Moscou!... 1813!...) L'indemnit est puise. Dans notre
extrme pnurie, un ami de mon pre lui propose de me faire entrer 
l'Imprimerie impriale. Grande tentation pour mes parents! D'autres
n'auraient pas hsit. Mais la foi avait toujours t grande dans
notre famille: d'abord la foi dans mon pre,  qui tous s'taient
immols; puis la foi en moi; moi, je devais tout rparer, tout
sauver...

Si mes parents, obissant  la raison, m'avaient fait ouvrier, et
s'taient sauvs eux-mmes, aurais-je t perdu, moi? Non, je vois
parmi les ouvriers des hommes de grand mrite, qui pour l'esprit
valent bien les gens de lettres, et mieux pour le caractre... Mais
enfin, quelles difficults aurais-je rencontres! quelle lutte contre
le manque de tous les moyens! contre la fatalit du temps!... Mon pre
sans ressources et ma mre malade dcidrent que j'tudierais, quoi
qu'il arrivt.

Notre situation pressait. Ne sachant ni vers ni grec, j'entrai en
troisime au collge de Charlemagne. Mon embarras, on le comprend,
n'ayant nul matre pour m'aider. Ma mre, si ferme jusque-l, se
dsespra et pleura. Mon pre se mit  faire des vers latins, lui qui
n'en avait fait jamais.

Le meilleur encore pour moi, dans ce terrible passage de la solitude
 la foule, de la nuit au jour, c'tait sans contredit le
professeur, M. Andrieu d'Alba, homme de coeur, homme de Dieu. Le
pis, c'taient les camarades. J'tais justement au milieu d'eux, comme
un hibou en plein jour, tout effarouch. Ils me trouvaient ridicule,
et je crois maintenant qu'ils avaient raison. J'attribuais alors leurs
rises  ma mise,  ma pauvret. Je commenai  m'apercevoir d'une
chose: Que j'tais pauvre.

Je crus tous les riches mauvais, tous les hommes; je n'en voyais gure
qui ne fussent plus riches que moi. Je tombai dans une misanthropie
rare chez les enfants. Dans le quartier le plus dsert de Paris, le
Marais, je cherchais les rues dsertes... Toutefois, dans cette
antipathie excessive pour l'espce humaine, il restait ceci de bon: Je
n'avais aucune envie.

Mon charme le plus grand, qui me remettait le coeur, c'tait le
dimanche ou le jeudi, de lire deux, trois fois de suite un chant de
Virgile, un livre d'Horace. Peu  peu, je les retenais; du reste, je
n'ai jamais pu apprendre une seule leon par coeur.

Je me rappelle que dans ce malheur accompli, privations du prsent,
craintes de l'avenir, l'ennemi tant  deux pas (1814!), et mes
ennemis  moi se moquant de moi tous les jours, un jour, un jeudi
matin, je me ramassai sur moi-mme: sans feu (la neige couvrait tout),
ne sachant pas trop si le pain viendrait le soir, tout semblait finir
pour moi,--j'eus en moi, sans nul mlange d'esprance religieuse, un
pur sentiment stocien,--je frappai de ma main, creve par le froid,
sur ma table de chne (que j'ai toujours conserve), et sentis
une joie virile de jeunesse et d'avenir.

Qu'est-ce que je craindrais maintenant, mon ami, dites-le-moi? moi,
qui suis mort tant de fois, en moi-mme, et dans l'Histoire.--Et
qu'est-ce que je dsirerais?... Dieu m'a donn, par l'histoire, de
participer  toute chose.

La vie n'a sur moi qu'une prise, celle que j'ai ressentie le 12
fvrier dernier, environ trente ans aprs. Je me retrouvais dans un
jour semblable, galement couvert de neige, en face de la mme table.
Une chose me monta au coeur: Tu as chaud, les autres ont froid...
cela n'est pas juste... Oh! qui me soulagera de la dure ingalit?
Alors, regardant celle de mes mains qui depuis 1813 a gard la trace
du froid, je me dis pour me consoler: Si tu travaillais avec le
peuple, tu ne travaillerais pas pour lui... Va donc, si tu donnes  la
patrie son histoire, je t'absoudrai d'tre heureux.

Je reviens. Ma foi n'tait pas absurde; elle se fondait sur la
volont. Je croyais  l'avenir, parce que je le faisais moi-mme. Mes
tudes finirent bien et vite[3]. J'eus le bonheur,  la sortie,
d'chapper aux deux influences qui perdaient les jeunes gens, celle de
l'cole doctrinaire, majestueuse et strile, et la littrature
industrielle, dont la librairie,  peine ressuscite, accueillait
alors facilement les plus malheureux essais.

[Note 3: Je dus beaucoup aux encouragements de mes illustres
professeurs, MM. Villemain et Leclerc. Je me rappellerai toujours que
M. Villemain, aprs la lecture d'un devoir qui lui avait plu,
descendit de sa chaire, et vint avec un mouvement de sensibilit
charmante s'asseoir sur mon banc d'lve,  ct de moi.]

Je ne voulus point vivre de ma plume. Je voulus un vrai
mtier; je pris celui que mes tudes me facilitaient, l'enseignement.
Je pensai ds lors, comme Rousseau, que la littrature doit tre la
chose rserve, le beau luxe de la vie, la fleur intrieure de l'me.
C'tait un grand bonheur pour moi lorsque, dans la matine, j'avais
donn mes leons, de rentrer dans mon faubourg, prs du Pre-Lachaise,
et l paresseusement de lire tout le jour les potes, Homre,
Sophocle, Thocrite, parfois les historiens. Un de mes anciens
camarades et de mes plus chers amis, M. Poret, faisait les mmes
lectures, dont nous confrions ensemble, dans nos longues promenades
au bois de Vincennes.

Cette vie insoucieuse ne dura gure moins de dix ans, pendant lesquels
je ne me doutais pas que je dusse crire jamais. J'enseignais
concurremment les langues, la philosophie et l'histoire. En 1821, le
concours m'avait fait professeur dans un collge. En 1827, deux
ouvrages qui parurent en mme temps, mon _Vico_ et mon _Prcis
d'histoire moderne_, me firent professeur  l'cole normale[4].

[Note 4: Je l'ai quitte  regret en 1837, lorsque l'influence
clectique y fut dominante. En 1838, l'Institut et le Collge de
France m'ayant galement lu pour leur candidat, j'obtins la chaire
que j'occupe.]

L'enseignement me servit beaucoup. La terrible preuve du collge
avait chang mon caractre, m'avait comme serr et ferm, rendu timide
et dfiant. Mari jeune, et vivant dans une grande solitude, je
dsirais de moins en moins la socit des hommes. Celle que
je trouvai dans mes lves,  l'cole normale et ailleurs, rouvrit mon
coeur, le dilata. Ces jeunes gnrations, aimables et confiantes,
qui croyaient en moi, me rconcilirent  l'humanit. J'tais touch,
attrist souvent aussi, de les voir se succder devant moi si
rapidement.  peine m'attachais-je, que dj ils s'loignaient. Les
voil tous disperss, et plusieurs (si jeunes!) sont morts. Peu m'ont
oubli; pour moi, vivants ou morts, je ne les oublierai jamais.

Ils m'ont rendu, sans le savoir, un service immense. Si j'avais, comme
historien, un mrite spcial qui me soutnt  ct de mes illustres
prdcesseurs, je le devrais  l'enseignement, qui pour moi fut
l'amiti. Ces grands historiens ont t brillants, judicieux,
profonds. Moi, j'ai aim davantage.

J'ai souffert davantage aussi. Les preuves de mon enfance me sont
toujours prsentes, j'ai gard l'impression du travail, d'une vie pre
et laborieuse, je suis rest peuple.

Je le disais tout  l'heure, j'ai cr comme une herbe entre deux
pavs, mais cette herbe a gard sa sve, autant que celle des Alpes.
Mon dsert dans Paris mme, ma libre tude et mon libre enseignement
(toujours libre et partout le mme) m'ont agrandi, sans me changer.
Presque toujours, ceux qui montent y perdent, parce qu'ils se
transforment; ils deviennent mixtes, btards; ils perdent
l'originalit de leur classe, sans gagner celle d'une autre. Le
difficile n'est pas de monter, mais, en montant, de rester soi.

Souvent aujourd'hui l'on compare l'ascension du peuple, son
progrs,  l'invasion des _Barbares_. Le mot me plat, je l'accepte...
_Barbares!_ Oui, c'est--dire pleins d'une sve nouvelle, vivante et
rajeunissante; _Barbares_, c'est--dire voyageurs en marche vers la
Rome de l'avenir, allant lentement, sans doute, chaque gnration
avanant un peu, faisant halte dans la mort; mais d'autres n'en
continuent pas moins.

Nous avons, nous autres Barbares, un avantage naturel; si les classes
suprieures ont la culture, nous avons bien plus de chaleur vitale.
Elles n'ont ni le travail fort, ni l'intensit, l'pret, la
conscience dans le travail. Leurs lgants crivains, vrais enfants
gts du monde, semblent glisser sur les nues, ou bien, firement
excentriques, ils ne daignent regarder la terre; comment la
fconderaient-ils? Elle demande, cette terre,  boire la sueur de
l'homme,  s'empreindre de sa chaleur et de sa vertu vivante. Nos
Barbares lui prodiguent tout cela, elle les aime. Eux, ils aiment
infiniment, et trop, se donnant parfois au dtail, avec la sainte
gaucherie d'Albert Drer, ou le poli excessif de Jean-Jacques, qui ne
cache pas assez l'art; par ce dtail minutieux ils compromettent
l'ensemble. Il ne faut pas trop les blmer: c'est l'excs de la
volont, la surabondance d'amour, parfois le luxe de sve; cette sve,
mal dirige, tourmente, se fait tort  elle-mme, elle veut tout
donner  la fois, les feuilles, les fruits et les fleurs, elle courbe
et tord les rameaux.

Ces dfauts des grands travailleurs se trouvent souvent dans mes
livres, qui n'ont pas leurs qualits. N'importe! ceux qui arrivent
ainsi, avec la sve du peuple, n'en apportent pas moins dans
l'art un degr nouveau de vie et de rajeunissement, tout au moins un
grand effort. Ils posent ordinairement le but plus haut, plus loin,
que les autres, consultant peu leurs forces, mais plutt leur coeur.
Que ce soit l ma part dans l'avenir, d'avoir, non pas atteint, mais
marqu le but de l'histoire, de l'avoir nomme d'un nom que personne
n'avait dit. Thierry l'appelait _narration_ et M. Guizot _analyse_. Je
l'ai nomme _rsurrection_ et ce nom lui restera.

Qui serait plus svre que moi, si je faisais la critique de mes
livres! le public m'a trop bien trait. Celui que je donne
aujourd'hui, croit-on que je ne voie pas combien il est imparfait?...
Pourquoi, alors, publiez-vous? Vous avez donc  cela un grand
intrt?

Un intrt?... Plusieurs, comme vous allez voir. D'abord, j'y perds
plusieurs de mes amitis. Puis, je sors d'une position tranquille,
toute conforme  mes gots. J'ajourne mon grand livre, le monument de
ma vie.

--Pour entrer dans la vie publique apparemment?--Jamais. Je me suis
jug! Je n'ai ni la sant, ni le talent, ni le maniement des hommes.

--Pourquoi donc alors...?--Si vous voulez le savoir absolument, je
vous le dirai.

Je parle, parce que personne ne parlerait  ma place. Non qu'il n'y
ait une foule d'hommes plus capables de le faire, mais tous sont
aigris, tous hassent. Moi, j'aimais encore... Peut-tre aussi
savais-je mieux les prcdents de la France; je vivais de sa
grande vie ternelle, et non de la situation. J'tais plus vivant de
sympathies, plus mort d'intrts; j'arrivais aux questions avec le
dsintressement des morts.

Je souffrais d'ailleurs bien plus qu'un autre du divorce dplorable
que l'on tche de produire entre les hommes, entre les classes, moi
qui les ai tous en moi.

La situation de la France est si grave qu'il n'y avait pas moyen
d'hsiter. Je ne m'exagre pas ce que peut un livre; mais il s'agit du
devoir, et nullement du pouvoir.

Eh bien! je vois la France baisser d'heure en heure, s'abmer comme
une Atlantide. Pendant que nous sommes l,  nous quereller, ce pays
enfonce.

Qui ne voit, d'Orient et d'Occident, une ombre de mort peser sur
l'Europe, et que chaque jour il y a moins de soleil, et que l'Italie a
pri, et que l'Irlande a pri, et que la Pologne a pri... Et que
l'Allemagne veut prir!...  Allemagne, Allemagne!...

Si la France mourait de mort naturelle, si les temps taient venus, je
me rsignerais peut-tre, je ferais comme le voyageur sur un vaisseau
qui va sombrer, je m'envelopperais la tte, et me remettrais  Dieu...
Mais la situation n'est pas du tout celle-l, et c'est l ce qui
m'indigne: notre ruine est absurde, ridicule, elle ne vient que de
nous. Qui a une littrature, qui domine encore la pense europenne?
Nous, tout affaiblis que nous sommes. Qui a une arme? Nous seuls.

L'Angleterre et la Russie, deux gants faibles et bouffis,
font illusion  l'Europe. Grands Empires, et faibles peuples!... Que
la France soit une, un instant; elle est forte comme le monde.

La premire chose, c'est qu'avant la crise[5], nous nous
reconnaissions bien, et que nous n'ayons pas, comme en 1792, comme en
1815,  changer de front, de manoeuvre et de systme en prsence de
l'ennemi.

[Note 5: Je n'ai jamais vu dans l'histoire une paix de trente
annes.--Les banquiers qui n'ont prvu aucune rvolution (pas mme
celle de Juillet que plusieurs d'entre eux travaillaient), rpondent
que rien ne bougera en Europe. La premire raison qu'ils en donnent,
c'est que _la paix profite au monde_. Au monde, oui, et peu  nous;
les autres courent et nous marchons; nous serons dans peu  la queue.
Deuximement, disent-ils, _la guerre ne peut commencer qu'avec un
emprunt, et nous ne l'accorderons pas_. Mais, si on la commence avec
un trsor, comme la Russie en fait un, si la guerre nourrit la guerre,
comme au temps de Napolon, etc., etc.]

La seconde chose, c'est que nous nous fiions  la France, et point du
tout  l'Europe.

Ici, chacun va chercher ses amis ailleurs[6], le politique  Londres,
le philosophe  Berlin; le communiste dit: Nos frres les
Chartistes.--Le paysan seul a gard la tradition du salut; un Prussien
pour lui est un Prussien, un Anglais est un Anglais.--Son bon sens a
eu raison, contre vous tous, humanitaires! La Prusse, votre amie, et
l'Angleterre, votre amie, ont bu l'autre jour  la France la sant de
Waterloo.

[Note 6: Prenez un Allemand, un Anglais au hasard, le plus
libral, parlez-lui de libert, il rpondra libert. Et puis tchez un
peu de voir comment ils l'entendent. Vous vous apercevrez alors que ce
mot a autant de sens qu'il y a de nations, que le dmocrate allemand,
anglais, sont aristocrates au coeur, que la barrire des
nationalits que vous croyez efface, reste presque entire. Tous ces
gens que vous croyez si prs, sont  cinq cents lieues de vous.]

Enfants, enfants, je vous le dis: Montez sur une montagne,
pourvu qu'elle soit assez haute; regardez aux quatre vents, vous ne
verrez qu'ennemis.

Tchez donc de vous entendre. La paix perptuelle que quelques-uns
vous promettent (pendant que les arsenaux fument!... voyez cette noire
fume sur Cronstadt et sur Portsmouth), essayons, cette paix, de la
commencer entre nous. Nous sommes diviss sans doute, mais l'Europe
nous croit plus diviss que nous ne sommes. Voil ce qui l'enhardit.
Ce que nous avons de dur  nous dire, disons-le, versons notre
coeur, ne cachons rien des maux, et cherchons bien les remdes.

Un peuple! une patrie! une France!... Ne devenons jamais deux nations,
je vous prie.

Sans l'unit, nous prissons. Comment ne le sentez-vous pas?

Franais, de toute condition, de toute classe et de tout parti,
retenez bien une chose, vous n'avez sur cette terre qu'un ami sr,
c'est la France. Vous aurez toujours, pardevant la coalition, toujours
subsistante, des aristocraties, un crime, d'avoir, il y a cinquante
ans, voulu dlivrer le monde. Ils ne l'ont pas pardonn, et ne le
pardonneront pas. Vous tes toujours leur danger. Vous pouvez vous
distinguer entre vous par diffrents noms de partis. Mais vous tes,
comme Franais, condamns d'ensemble. Pardevant l'Europe, la France,
sachez-le, n'aura jamais qu'un seul nom, inexpiable, qui est son vrai
nom ternel: La Rvolution!

24 janvier 1846.




PREMIRE PARTIE

DU SERVAGE ET DE LA HAINE.




CHAPITRE PREMIER

Servitudes du paysan.


Si nous voulons connatre la pense intime, la passion du paysan de
France, cela est fort ais. Promenons-nous le dimanche dans la
campagne, suivons-le. Le voil qui s'en va l-bas devant nous. Il est
deux heures; sa femme est  vpres; il est endimanch; je rponds
qu'il va voir sa matresse.

Quelle matresse? Sa terre.

Je ne dis pas qu'il y aille tout droit. Non, il est libre ce jour-l,
il est matre d'y aller ou de n'y pas aller. N'y va-t-il pas assez
tous les jours de la semaine?... Aussi il se dtourne, il va ailleurs,
il a affaire ailleurs... Et pourtant, il y va.

Il est vrai qu'il passait bien prs; c'tait une occasion. Il la
regarde, mais apparemment il n'y entrera pas; qu'y ferait-il?... Et
pourtant il y entre.

Du moins, il est probable qu'il n'y travaillera pas; il est
endimanch; il a blouse et chemise blanches.--Rien n'empche cependant
d'ter quelque mauvaise herbe, de rejeter cette pierre. Il y a bien
encore cette souche qui gne, mais il n'a pas sa pioche, ce sera pour
demain.

Alors, il croise ses bras et s'arrte, regarde, srieux, soucieux. Il
regarde longtemps, trs longtemps, et semble s'oublier.  la fin, s'il
se croit observ, s'il aperoit un passant, il s'loigne  pas lents.
 trente pas encore, il s'arrte, se retourne, et jette sur sa terre
un dernier regard, regard profond et sombre; mais pour qui sait bien
voir, il est tout passionn, ce regard, tout de coeur, plein de
dvotion.

Si ce n'est l l'amour,  quel signe donc le reconnatrez-vous en ce
monde? C'est lui, n'en riez point... La terre le veut ainsi, pour
produire; autrement, elle ne donnerait rien, cette pauvre terre de
France, sans bestiaux presque et sans engrais. Elle rapporte, parce
qu'elle est aime.

       *       *       *       *       *

La terre de France appartient  quinze ou vingt millions de paysans
qui la cultivent; la terre d'Angleterre,  une aristocratie de
trente-deux mille personnes qui la font cultiver[7].

[Note 7: Et sur ces trente-deux mille, douze mille sont des
corporations de main-morte.--Si l'on oppose  ceci qu'en Angleterre
prs de trois millions de personnes participent  la proprit
foncire, c'est que ce nom outre les terres, dsigne les maisons, et
les petits terrains, cours, jardins d'agrment, qui sont joints aux
maisons, surtout dans les localits industrielles.]

Les Anglais, n'ayant pas les mmes racines dans le sol,
migrent o il y a profit. Ils disent _le pays_; nous disons _la
patrie_[8]. Chez nous, l'homme et la terre se tiennent, et ils ne se
quitteront pas; il y a entre eux lgitime mariage,  la vie,  la
mort. Le Franais a pous la France.

[Note 8: Nos Anglais de France disent le _pays_ pour viter de
dire la patrie. Voy. une page spirituelle et chaleureuse de M. Gnin,
_Des Variations du langage franais_, p. 417.]

La France est une terre d'quit. Elle a gnralement, en cas douteux,
adjug la terre  celui qui travaillait la terre[9]. L'Angleterre au
contraire a prononc pour le seigneur, chass le paysan; elle n'est
plus cultive que par des ouvriers.

[Note 9: C'est un des caractres spiritualistes de notre
Rvolution. L'homme et le travail de l'homme lui ont paru d'un prix
inestimable et qu'on ne pouvait mettre en balance avec celui du fonds;
l'homme a emport la terre. Et en Angleterre la terre a emport
l'homme. Dans les pays mme qui ne sont nullement fodaux, mais
organiss sur le principe du clan celtique, les lgistes anglais ont
appliqu la loi fodale dans la plus extrme rigueur, dcidant que le
seigneur n'tait pas seulement suzerain, mais propritaire. Ainsi
Mme la duchesse de Sutherland s'est fait adjuger un comt d'cosse
plus grand que le dpartement du Haut-Rhin, et en a chass (de 1811 
1820) trois mille familles, qui l'occupaient depuis qu'il y a une
cosse. La duchesse leur a fait donner une indemnit lgre, que
beaucoup n'ont pas accepte. Lire le rcit de cette belle opration,
que nous devons  l'agent de la duchesse: James Loch, _Compte rendu
des bonifications faites au domaine du marquis de Stafford_, in-8,
1820. M. de Sismondi en donne l'analyse dans ses _tudes d'conomie
politique_, 1837.]

Grave diffrence morale! Que la proprit soit grande ou soit petite,
elle relve le coeur. Tel qui ne se serait point respect pour
lui-mme, se respecte et s'estime pour sa proprit. Ce sentiment
ajoute au juste orgueil que donne  ce peuple son incomparable
tradition militaire. Prenez au hasard dans cette foule un
petit journalier qui possde un vingtime d'arpent, vous n'y trouverez
point les sentiments du journalier, du mercenaire; c'est un
propritaire, un soldat (il l'a t, et le serait demain); son pre
fut de la _grande arme_.

La petite proprit n'est pas nouvelle en France. On se figure  tort
qu'elle a t constitue dernirement, dans une seule crise, qu'elle
est un accident de la Rvolution. Erreur. La Rvolution trouva ce
mouvement trs avanc, et elle-mme en sortait. En 1785, un excellent
observateur, Arthur Young, s'tonne et s'effraie de voir ici la terre
_tellement divise_. En 1738, l'abb de Saint-Pierre remarque qu'en
France _les journaliers ont presque tous un jardin ou quelque morceau
de vigne ou de terre_[10]. En 1697, Boisguilbert dplore la ncessit
o les petits propritaires se sont trouvs sous Louis XIV de vendre
une grande partie des biens acquis aux seizime et dix-septime
sicles.

[Note 10: _Saint-Pierre_, t. X. p. 251 (Rotterdam). L'autorit de
cet auteur peu grave, est grave ici, parce qu'il crivait sur les
renseignements qu'il avait demands  plusieurs intendants.]

Cette grande histoire, si peu connue, offre ce caractre singulier:
aux temps les plus mauvais, aux moments de pauvret universelle o le
riche mme est pauvre et vend par force, alors le pauvre se trouve en
tat d'acheter; nul acqureur ne se prsentant, le paysan en guenilles
arrive avec sa pice d'or, et il acquiert un bout de terre.

Mystre trange; il faut que cet homme ait un trsor cach...
Et il en a un, en effet: le travail persistant, la sobrit et le
jene. Dieu semble avoir donn pour patrimoine  cette indestructible
race le don de travailler, de combattre, au besoin, sans manger, de
vivre d'esprance, de gaiet courageuse.

Ces moments de dsastre o le paysan a pu acqurir la terre  bon
march, ont toujours t suivis d'un lan subit de fcondit qu'on ne
s'expliquait pas. Vers 1500, par exemple, quand la France puise par
Louis XI semble achever sa ruine en Italie, la noblesse qui part est
oblige de vendre; la terre, passant  de nouvelles mains, refleurit
tout  coup; on travaille, on btit. Ce beau moment (dans le style de
l'histoire monarchique) s'est appel _le bon Louis XII_.

Il dure peu malheureusement. La terre est  peine remise en bon tat,
le fisc fond dessus; les guerres de religion arrivent qui semblent
raser tout jusqu'au sol[11], misres horribles, famines atroces o les
mres mangeaient leurs enfants!... Qui croirait que le pays se relve
de l? Eh bien, la guerre finit  peine, de ce champ ravag, de cette
chaumire encore noire et brle, sort l'pargne du paysan. Il achte;
en dix ans la France a chang de face; en vingt ou trente tous les
biens ont doubl, tripl de valeur. Ce moment, encore baptis d'un nom
royal, s'appelle _le bon Henri IV_ et le grand Richelieu.

[Note 11: Voir Froumenteau: _Le secret des finances de France_
(1581), _Preuves_, surtout p. 397-398.]

Beau mouvement! quel coeur d'homme n'y prendrait part! Et
pourquoi donc faut-il qu'il s'arrte toujours, et que tant d'efforts,
 peine rcompenss, soient presque perdus?... Ces mots: _le pauvre
pargne, le paysan achte_, ces simples mots qu'on dit si vite,
sait-on bien tout ce qu'ils contiennent de travaux et de sacrifices,
de mortelles privations? La sueur vient au front, quand on observe
dans le dtail les accidents divers, les succs et les chutes de cette
lutte obstine; quand on voit l'invincible effort dont cet homme
misrable a saisi, lch, repris la terre de France... Comme le pauvre
naufrag qui touche le rivage, s'y attache, mais toujours le flot
l'emporte en mer; il s'y reprend encore, et s'y dchire, et il n'en
serre pas moins le roc de ses mains sanglantes.

Le mouvement, je suis oblig de le dire, se ralentit, ou s'arrta,
vers 1650. Les nobles qui avaient vendu, trouvrent moyen de racheter
 vil prix. Au moment o nos ministres italiens, un Mazarin, un Emeri,
doublaient les taxes, les nobles qui remplissaient la cour, obtinrent
aisment d'tre exempts, de sorte que le fardeau doubl tomba
d'aplomb sur les paules des faibles et des pauvres qui furent bien
obligs de vendre ou donner cette terre  peine acquise, et de
redevenir des mercenaires, fermiers, mtayers, journaliers. Par quels
incroyables efforts purent-ils,  travers les guerres et les
banqueroutes du grand roi, du rgent, garder ou reprendre les terres
que nous avons vues plus haut se trouver dans leurs mains au
dix-huitime sicle, c'est ce qu'on ne peut s'expliquer.

Je prie et je supplie ceux qui nous font des lois ou les
appliquent, de lire le dtail de la funeste raction de Mazarin et de
Louis XIV dans les pages pleines d'indignation et de douleur o l'a
consigne un grand citoyen, Pesant de Boisguilbert[12]. Puisse cette
histoire les avertir, dans un moment o diverses influences
travaillent  l'envi pour arrter l'oeuvre capitale de la France:
l'acquisition de la terre par le travailleur.

[Note 12: Grand citoyen, loquent crivain, esprit positif, qu'il
ne faut pas confondre avec les utopistes de l'poque. On lui a
attribu  tort l'ide de la _Dme royale_.--Quoi de plus hardi que le
commencement de son _Factum_, et en mme temps, quoi de plus
douloureux? C'est le profond soupir de l'agonie de la France.
Boisguilbert le publia en mars 1707, lorsque Vauban venait d'tre
condamn en fvrier pour un livre bien moins hardi. Comment cet homme
hroque n'a-t-il pas encore une statue  Rouen, qui le reut en
triomphe au retour de son exil?... (Rimprim rcemment dans la
_Collection des conomistes_.)]

Nos magistrats spcialement ont besoin de s'clairer l-dessus,
d'armer leur conscience; la ruse les assige. Les grands
propritaires, tirs de leur apathie naturelle par les gens de loi, se
sont jets dernirement dans mille procs injustes. Il s'est cr
contre les communes, contre les petits propritaires, une spcialit
d'avocats antiquaires qui travaillent tous ensemble  fausser
l'histoire pour tromper la justice. Ils savent que rarement les juges
auront le temps d'examiner ces oeuvres de mensonge. Ils savent que
ceux qu'ils attaquent n'ont presque jamais de titres en rgle. Les
communes surtout les ont mal conservs, ou n'en ont jamais eu;
pourquoi? Justement parce que leur droit est souvent trs antique, et
d'une poque o l'on se fiait  la tradition.

Dans tous les pays de frontire spcialement[13], les droits
des pauvres gens sont d'autant plus sacrs que personne sans eux
n'aurait habit des marches si dangereuses; la terre et t dserte,
il n'y et eu ni peuple ni culture. Et voil qu'aujourd'hui,  une
poque de paix et de scurit, vous venez disputer la terre  ceux
sans lesquels la terre n'existerait pas! Vous demandez leurs titres;
ils sont enfouis; ce sont les os de leurs aeux qui ont gard votre
frontire, et qui en occupent encore la ligne sacre.

[Note 13: Ajoutez qu'au Moyen-ge, dans la division de tant de
provinces, de seigneuries, de fiefs, qui forment comme autant d'tats,
_la frontire est partout_. Dans des temps mme plus rcents, la
frontire anglaise tait au centre de la France, en Poitou jusqu'au
treizime sicle, en Limousin jusqu'au quatorzime sicle, etc.]

Il est plus d'un pays en France o le cultivateur a sur la terre un
droit qui certes est le premier de tous, celui de l'avoir faite. Je
parle sans figure. Voyez ces rocs brls, ces arides sommets du Midi;
l, je vous prie, o serait la terre sans l'homme? La proprit y est
toute dans le propritaire. Elle est dans le bras infatigable qui
brise le caillou tout le jour, et mle cette poussire d'un peu
d'humus. Elle est dans la forte chine du vigneron qui, du bas de la
cte, remonte toujours son champ qui s'coule toujours. Elle est dans
la docilit, dans l'ardeur patiente de la femme et de l'enfant qui
tirent  la charrue avec un ne... Chose pnible  voir... Et la
nature y compatit elle-mme. Entre le roc et le roc, s'accroche la
petite vigne. Le chtaignier, sans terre, se tient en serrant le pur
caillou de ses racines, sobre et courageux vgtal; il semble
vivre de l'air, et, comme son matre, produit tout en jenant[14].

[Note 14: Je sentis tout cela lorsque au mois de mai 1814, allant
de Nmes au Puy, je traversais l'Ardche, cette contre si pre o
l'homme a cr tout. La nature l'avait faite affreuse; grce  lui, la
voil charmante; charmante en mai, et mme alors toujours un peu
svre, mais d'un charme moral d'autant plus touchant. L on ne dira
pas que le seigneur a donn la terre au vilain: il n'y avait pas de
terre. Aussi, combien mon coeur tait bless de voir encore, sur les
hauteurs, ces affreux donjons noirs qui ont lev tribut si longtemps
sur un peuple si pauvre, si mritant, qui ne doit rien qu' lui. Mes
monuments  moi, ceux qui me reposaient les yeux, c'taient dans la
valle les humbles maisons de pierre sche, de cailloux entasss, o
vit le paysan. Ces maisons sont font srieuses, tristes mme avec leur
petit jardin mal arros, indigent et maigret; mais les arcades qui les
portent, l'escalier  grandes marches, le perron spacieux sous les
arcades, leur donnent beaucoup de style. Justement, c'tait la grande
rcolte;  ce beau moment de l'anne, on travaillait la soie, le
pauvre pays semblait riche; chaque maison, sous la sombre arcade,
montrait une jeune dvideuse, qui, tout en pitinant sur la pdale du
dvidoir, souriait de ses jolies dents blanches et filait de l'or.]

Oui, l'homme fait la terre; on peut le dire, mme des pays moins
pauvres. Ne l'oublions jamais, si nous voulons comprendre combien il
l'aime et de quelle passion. Songeons que, des sicles durant, les
gnrations ont mis l la sueur des vivants, les os des morts, leur
pargne, leur nourriture... Cette terre, o l'homme a si longtemps
dpos le meilleur de l'homme, son suc et sa substance, son effort, sa
vertu, il sent bien que c'est une terre humaine, et il l'aime comme
une personne.

Il l'aime; pour l'acqurir, il consent  tout, mme  ne plus la voir;
il migre, il s'loigne, s'il le faut, soutenu de cette pense et de
ce souvenir.  quoi supposez-vous que rve,  votre porte, assis sur
une borne, le commissionnaire savoyard? il rve au petit champ de
seigle, au maigre pturage qu'au retour il achtera dans sa
montagne. Il faut dix ans! n'importe[15]... L'Alsacien, pour avoir de
la terre dans sept ans, vend sa vie, va mourir en Afrique[16]. Pour
avoir quelques pieds de vigne, la femme de Bourgogne te son sein de
la bouche de son enfant, met  la place un enfant tranger, svre le
sien, trop jeune: Tu vivras, dit le pre, ou tu mourras, mon fils;
mais si tu vis, tu auras de la terre!

[Note 15: Lon Faucher, _La colonie des Savoyards  Paris_.
(_Revue des Deux Mondes_, nov. 1837, IV, 343.)]

[Note 16: Voir plus bas, p. 48, note 2.]

N'est-ce pas l une chose bien dure  dire, et presque impie?...
Songeons-y bien avant de dcider. Tu auras de la terre, cela veut
dire: Tu ne seras point un mercenaire qu'on prend et qu'on renvoie
demain; tu ne seras point serf pour ta nourriture quotidienne, tu
seras libre!... Libre! grande parole, qui contient en effet toute
dignit humaine: nulle vertu sans la libert.

Les potes ont souvent parl des attractions de l'eau, de ces
dangereuses fascinations qui attiraient le pcheur imprudent. Plus
dangereuse, s'il se peut, est l'attraction de la terre. Grande ou
petite, elle a cela d'trange, et qui attire, qu'elle est toujours
incomplte; elle demande toujours _qu'on l'arrondisse_. Il y manque
trs peu, ce quartier seulement, ou moins encore, ce coin... Voil la
tentation: s'arrondir, acheter, emprunter. Amasse, si tu peux,
n'emprunte pas, dit la raison. Mais cela est trop long, la passion
dit: Emprunte!--Le propritaire, homme timide, ne se soucie
pas de prter; quoique le paysan lui montre une terre bien nette et
qui jusque-l ne doit rien, il a peur que du sol ne surgissent (car
nos lois sont telles) une femme, un pupille, dont les droits
suprieurs emportent toute la valeur du gage. Donc, il n'ose
prter.--Qui prtera? l'usurier du lieu, ou l'homme de loi qui a tous
les papiers du paysan, qui connat ses affaires mieux que lui, qui ne
sait ne rien risquer, et qui voudra bien, d'amiti, lui prter? non,
lui faire prter,  sept,  huit,  dix!

Prendra-t-il cet argent funeste? Rarement sa femme en est d'avis. Son
grand-pre, s'il le consultait, ne le lui conseillerait pas. Ses
aeux, nos vieux paysans de France,  coup sr, ne l'auraient pas
fait. Race humble et patiente, ils ne comptaient jamais que sur leur
pargne personnelle, sur un sou qu'ils taient  leur nourriture, sur
la petite pice que parfois ils sauvaient, au retour du march, et qui
la mme nuit allait (comme on en trouve encore) dormir avec ses
soeurs au fond d'un pot, enterr dans la cave.

Celui d'aujourd'hui n'est plus cet homme-l; il a le coeur plus
haut, il a t soldat. Les grandes choses qu'il a faites en ce sicle
l'ont habitu  croire sans difficult l'impossible. Cette acquisition
de terre, pour lui, c'est un combat; il y va comme  la charge, il ne
reculera pas. C'est sa bataille d'Austerlitz; il la gagnera, il y aura
du mal, il le sait, il en a vu bien d'autres _sous l'Ancien_.

S'il a combattu d'un grand coeur, quand il n'y avait  gagner que
des balles, croyez-vous qu'il y aille mollement ici, dans ce
combat contre la terre? Suivez-le: avant jour, vous trouverez votre
homme au travail, lui, les siens, sa femme qui vient d'accoucher, qui
se trane sur la terre humide.  midi, lorsque les rocs se fendent,
lorsque le planteur fait reposer son ngre, le ngre volontaire ne se
repose pas... Voyez sa nourriture, et comparez-la  celle de
l'ouvrier; celui-ci a mieux tous les jours que le paysan le dimanche.

Cet homme hroque a cru, par la grandeur de sa volont, pouvoir tout,
jusqu' supprimer le temps. Mais ici ce n'est pas comme en guerre; le
temps ne se supprime pas; il pse, la lutte dure et se prolonge entre
l'usure que le temps accumule, et la force de l'homme qui baisse. La
terre lui rapporte deux, l'usure demande huit, c'est--dire que
l'usure combat contre lui comme quatre hommes contre un. Chaque anne
d'intrt enlve quatre annes de travail.

tonnez-vous maintenant si ce Franais, ce rieur, ce chanteur
d'autrefois, ne rit plus aujourd'hui! tonnez-vous, si, le rencontrant
sur cette terre qui le dvore, vous le trouvez si sombre... Vous
passez, vous le saluez cordialement; il ne veut pas vous voir, il
enfonce son chapeau. Ne lui demandez pas le chemin; il pourrait bien,
s'il vous rpond, vous faire tourner le dos au lieu o vous allez.

Ainsi le paysan s'isole, s'aigrit de plus en plus. Il a le coeur
trop serr pour l'ouvrir  aucun sentiment de bienveillance. Il hait
le riche, il hait son voisin, et le monde. Seul, dans cette misrable
proprit, comme dans une le dserte, il devient un sauvage.
Son insociabilit, ne du sentiment de sa misre, la rend
irrmdiable; elle l'empche de s'entendre avec ceux qui devraient
tre ses aides et amis naturels[17], les autres paysans; il mourrait
plutt que de faire un pas vers eux. D'autre part, l'habitant des
villes n'a garde d'approcher de cet homme farouche; il en a presque
peur: Le paysan est mchant, haineux, il est capable de tout... Il
n'y a pas de sret  tre son voisin... Ainsi, de plus en plus les
gens aiss s'loignent, ils passent quelque temps  la campagne, mais
ils n'y habitent pas d'une manire fixe; leur domicile est  la ville.
Ils laissent le champ libre au banquier de village,  l'homme de loi,
confesseur occulte de tous et qui gagne sur tous. Je ne veux plus
avoir affaire  ces gens-l, dit le propritaire; le notaire arrangera
tout, je m'en rapporte  lui; il comptera avec moi, et donnera,
divisera, comme il voudra, le fermage. Le notaire, dans plusieurs
endroits, devient ainsi le seul fermier, l'unique intermdiaire entre
le propritaire riche et le laboureur. Grand malheur pour le paysan.
Pour chapper au servage du propritaire qui, gnralement, savait
attendre, et se laissait payer trs longtemps de paroles, il a pris
pour matre l'homme de loi, l'homme d'argent, qui ne connat que
l'chance.

[Note 17: Je parlerai plus loin de l'association. Quant aux
avantages et inconvnients conomiques de la petite proprit, qui
sont trangers  mon sujet, voy. Gasparin, Passy, Dureau-Delamalle,
etc.]

La malveillance du propritaire ne manque gure d'tre
justifie prs de lui par les pieux personnages que reoit sa femme.
Le matrialisme du paysan est le texte ordinaire de leurs
lamentations: ge impie, disent-ils, race matrielle! ces gens-l
n'aiment que la terre! c'est toute leur religion! ils n'adorent que le
fumier de leur champ!... Malheureux pharisiens, si cette terre
n'tait que de la terre, ils ne l'achteraient pas  ces prix
insenss, elle n'entranerait pas pour eux ces garements, ces
illusions. Vous, hommes de l'esprit et point matriels, on ne vous y
prendrait pas; vous calculez,  un franc prs, ce que ce champ donne
en bl ou en vin. Et lui, le paysan, il y ajoute un prix infini
d'imagination; c'est lui qui donne ici trop  l'esprit, lui qui est le
pote... Dans cette terre sale, infime, obscure, il voit distinctement
reluire l'or de la libert. La libert, pour qui connat les vices
obligs de l'esclave, c'est _la vertu possible_. Une famille qui, de
mercenaire devient propritaire, se respecte, s'lve dans son estime,
et la voil change; elle rcolte de sa terre une moisson de vertus.
La sobrit du pre, l'conomie de la mre, le travail courageux du
fils, la chastet de la fille, tous ces fruits de la libert, sont-ce
l, je vous prie, des biens matriels, sont-ce des trsors que l'on
peut payer trop cher[18]?

[Note 18: Le paysan n'est pas quitte. Voici venir, aprs le
prtre, l'artiste pour le calomnier, l'artiste no-catholique, cette
race impuissante de pleureurs du Moyen-ge, qui ne sait autre chose
que pleurer et copier... Pleurer les pierres, car pour les hommes,
qu'ils meurent de faim s'ils veulent. Comme si le mrite de ces
pierres n'tait pas de rappeler l'homme et d'en porter l'empreinte. Le
paysan, pour ce monde-l, n'est qu'un dmolisseur. Tout vieux mur
qu'il abat, toute pierre qu'a remue la charrue, tait une
incomparable ruine.]

Hommes du pass, qui vous dites les hommes de la foi, si vous
l'tes vraiment, reconnaissez que ce fut une foi celle qui, de nos
jours, par le bras de ce peuple, dfendit la libert du monde contre
le monde mme. Ne parlez pas toujours, je vous prie, de chevalerie. Ce
fut une chevalerie, et la plus fire, celle de nos paysans-soldats...
On dit que la Rvolution a supprim la noblesse; mais c'est tout le
contraire, elle a fait trente-quatre millions de nobles... Un migr
opposait la gloire de ses anctres; un paysan, qui avait gagn des
batailles, rpondit: Je suis un anctre!

Ce peuple est noble, aprs ces grandes choses; l'Europe est reste
roturire. Mais cette noblesse, il faut que nous la dfendions
srieusement: elle est en pril. Le paysan, devenant le serf de
l'usurier, ne serait pas misrable seulement, il baisserait de
coeur. Un triste dbiteur, inquiet, tremblant, qui a peur de
rencontrer son crancier et qui se cache, croyez-vous que cet homme-l
garde beaucoup de courage? Que serait-ce d'une race leve ainsi, sous
la terreur des juifs, et dont les motions seraient celles de la
contrainte, de la saisie, de l'expropriation?

Il faut que les lois changent; il faut que le droit subisse cette
haute ncessit politique et morale.

Si vous tiez des Allemands, des Italiens, je vous dirais:
Consultez les lgistes: vous n'avez rien  observer que les rgles
de l'quit civile.--Mais vous tes la France; vous n'tes pas une
nation seulement, vous tes un principe, un grand principe
politique. Il faut le dfendre  tout prix. Comme principe, il vous
faut vivre. Vivez pour le salut du monde!

Au second rang par l'industrie, vous tes au premier dans l'Europe par
cette vaste et profonde lgion de paysans-propritaires-soldats, la
plus forte base qu'aucune nation ait eue depuis l'Empire romain. C'est
par l que la France est formidable au monde, et secourable aussi;
c'est l, ce qu'il regarde avec crainte et espoir. Qu'est-ce en effet?
l'arme de l'avenir, au jour o viendront les Barbares.

Une chose rassure nos ennemis; c'est que cette grande France muette
qui est dessous, est depuis longtemps domine par une petite France,
bruyante et remuante. Nul gouvernement, depuis la Rvolution, ne s'est
proccup de l'intrt agricole. L'industrie, soeur cadette de
l'agriculture, a fait oublier son ane. La Restauration favorisa la
proprit, mais la grande proprit. Napolon mme, si cher au paysan
et qui le comprit bien, commena par supprimer l'impt du revenu qui
atteignait le capitaliste et soulageait la terre; il effaa les lois
hypothcaires que la Rvolution avait faites pour rapprocher l'argent
du laboureur.

Aujourd'hui, le capitaliste et l'industriel gouvernent seuls.
L'agriculture, qui compte pour moiti et plus dans nos recettes,
n'obtient dans nos dpenses qu'un cent-huitime! La thorie ne la
traite gure mieux que l'administration; elle s'inquite surtout de
l'industrie et des industriels. Plusieurs de nos conomistes
disent le _travailleur_ pour dire l'_ouvrier_, oubliant seulement
vingt-quatre millions de travailleurs agricoles.

Et cependant le paysan n'est pas seulement la partie la plus nombreuse
de la nation, c'est la plus forte, la plus saine, et, en balanant
bien le physique et le moral, au total la meilleure[19]. Dans
l'affaiblissement des croyances qui le soutinrent jadis, abandonn 
lui-mme, entre la foi ancienne qu'il n'a plus et la lumire moderne
qu'on ne lui donne pas, il garde pour soutien le sentiment national,
la grande tradition militaire, quelque chose de l'honneur du soldat.
Il est intress, pre en affaires sans doute; qui peut y trouver 
dire, quand on sait ce qu'il souffre?... Tel qu'il est, quoi qu'on
puisse lui reprocher parfois, comparez-le, je vous en prie, dans la
vie habituelle,  vos marchands qui mentent tout le jour,  la tourbe
des manufactures.

[Note 19: La population urbaine qui ne fait qu'un cinquime de la
nation fournit les deux cinquimes des accuss.]

Homme de la terre, et vivant tout en elle, il semble fait  son image.
Comme elle, il est avide; la terre ne dit jamais: Assez. Il est
obstin, autant qu'elle est ferme et persistante; il est patient, 
son exemple, et, non moins qu'elle, indestructible; tout passe, et
lui, il reste... Appelez-vous cela des dfauts? Eh! s'il ne les avait
pas, depuis longtemps vous n'auriez plus de France.

Voulez-vous juger nos paysans? Regardez-les, au retour du service
militaire! vous voyez ces soldats terribles, les premiers du
monde, qui, revenant  peine d'Afrique, de la guerre des lions, se
mettent doucement  travailler, entre leur soeur et leur mre,
reprennent la vie paternelle d'pargne et de jene, ne font plus de
guerre qu' eux-mmes. Vous les voyez, sans plainte, sans violence,
chercher par les moyens les plus honorables l'accomplissement de
l'oeuvre sainte qui fait la force de la France: je veux dire le
mariage de l'homme et de la terre.

La France tout entire, si elle avait le vrai sentiment de sa mission,
aiderait  ceux qui continuent cette oeuvre. Par quelle fatalit
faut-il qu'elle s'arrte aujourd'hui dans leurs mains[20]!... Si la
situation prsente continuait, le paysan, loin d'acqurir, vendrait,
comme il fit au milieu du dix-septime sicle, et redeviendrait
mercenaire. Deux cents ans de perdus!... Ce ne serait pas l la chute
d'une classe d'hommes, mais celle de la patrie.

[Note 20: Elle s'arrte, ou mme recule. M. Hipp. Passy assure
(_Mm. Acad. polit._, II, 301) que de 1815  1835, le nombre des
propritaires, compar a celui du reste de la population, _a diminu_
de 2-1/2 pour 100 ou _d'un quarantime_.--Il part du recensement de
1815. Mais ce recensement est-il exact? est-il plus srieux que celui
de 1826, que les tableaux du mouvement de la population au temps de
l'Empire, etc.? Voy. Villerm, _Journal des conomistes_, n 42, mai
1845.]

Ils paient plus d'un demi-milliard  l'tat chaque anne! un milliard
 l'usure! Est-ce tout? Non, la charge indirecte est peut-tre aussi
forte, celle que l'industrie impose au paysan par ses douanes, qui,
repoussant les produits trangers, empchent aussi nos denres de
sortir.

Ces hommes si laborieux sont les plus mal nourris. Point de
viande; nos leveurs (qui sont au fond des industriels) empchent
l'agriculteur d'en manger[21], _dans l'intrt de l'agriculture_. Le
dernier ouvrier mange du pain blanc; mais celui qui fait venir le bl,
ne le mange que noir. Ils font le vin, et la ville le boit. Que
dis-je! le monde entier boit la joie  la coupe de la France, except
le vigneron franais[22].

[Note 21: Et qui lui vendent  si haut prix son unique vache et
ses boeufs de labour.--Les leveurs disent: Point d'agriculteurs
sans engrais, ni d'engrais sans bestiaux.--Ils ont raison, mais contre
eux-mmes. Ne changeant rien et n'amliorant rien (sauf pour la
production de luxe et les succs de gloriole), maintenant les prix
levs pour les qualits infrieures, ils empchent tous les pays
pauvres d'acheter les petits bestiaux qui leur conviennent, d'obtenir
les engrais qui leur sont ncessaires; l'homme et la terre, ne pouvant
rparer leurs forces, languissent d'puisement.]

[Note 22: On se rappelle le calcul de Paul-Louis Courier, qui
trouvait qu'au total l'arpent de vigne rapportait 150 francs au
vigneron et 1,300 francs au fisc. Cela est exagr. Mais, en
rcompense, il faut ajouter que cet arpent est aujourd'hui bien plus
endett qu'en 1820.--Point de mtier plus pnible cependant ni qui
mrite mieux son salaire. Traversez la Bourgogne au printemps ou 
l'automne; vous faites quarante lieues  travers un pays deux fois par
an remu, boulevers, dplant, replant d'chalas. Quel travail!...
Et pour qu' Bercy,  Rouen, ce produit qui a tant cot, soit
falsifi et dshonor; un art infme calomnie la nature et la bonne
liqueur; le vin est aussi maltrait que le vigneron.]

L'industrie de nos villes a obtenu rcemment un soulagement
considrable, dont le poids retombe sur la terre, au moment o la
petite industrie des campagnes, l'humble travail de la fileuse, est
tu par la machine  lin.

Le paysan, perdant ainsi, une  une, ses industries, aujourd'hui le
lin, demain la soie peut-tre, a grand'peine  garder la terre; elle
lui chappe, et elle emporte avec elle tout ce qu'il y a mis
d'annes laborieuses, d'pargne, de sacrifices. C'est de sa vie
elle-mme qu'il est expropri. S'il reste quelque chose, les
spculateurs l'en dbarrassent; il coute, avec la crdulit du
malheur, toutes les fables qu'ils dbitent; Alger produit le sucre
et le caf; tout homme en Amrique gagne dix francs par jour; il
faut passer la mer; qu'importe? L'Alsacien croit, sur leur parole,
que l'Ocan n'est gure plus large que le Rhin[23].

[Note 23: C'est ce qu'un Alsacien disait en propres termes  un de
mes amis (septembre 1845).--Nos Alsaciens qui migrent ainsi, vendent
le peu qu'ils ont au dpart; le juif est l  point pour acheter. Les
Allemands tchent d'emporter leurs meubles; ils voyagent en chariots,
comme les Barbares qui migrrent dans l'Empire romain. Je me rappelle
qu'en Souabe, dans un jour trs chaud, trs poudreux, je rencontrai un
de ces chariots d'migrants, plein de coffres, de meubles, d'effets
entasss. Derrire, un tout petit chariot, attach au grand, tranait
un enfant de deux ans, d'aimable et douce figure. Il allait ainsi
pleurant, sous la garde d'une petite soeur qui marchait auprs, sans
pouvoir l'apaiser. Quelques femmes reprochant aux parents de laisser
leur enfant derrire, le pre fit descendre sa femme pour le
reprendre. Ces gens me paraissaient tous deux abattus, presque
insensibles, morts d'avance de misre? ou de regrets? Pourraient-ils
arriver jamais? cela n'tait gure probable. Et l'enfant? sa frle
voiture durerait-elle dans ce long voyage? Je n'osais me le
demander... Un seul membre de la famille me paraissait vivant, et me
promettait de durer; c'tait un garon de quatorze ans, qui,  ce
moment mme, enrayait pour une descente. Ce garon  cheveux noirs,
d'un srieux passionn, semblait plein de force morale, d'ardeur: du
moins, je le jugeai ainsi. Il se sentait dj comme le chef de la
famille, sa providence et charg de sa sret. La vraie mre tait la
soeur, elle en remplissait le rle. Le petit, pleurant dans son
berceau, avait son rle aussi et ce n'tait pas le moins important: il
tait l'unit de la famille, le lien du frre et de la soeur, leur
nourrisson commun; en son petit chariot d'osier, il emportait le foyer
et la patrie; l devait toujours, s'il durait, jusque dans un monde
inconnu, se retrouver la Souabe... Ah! que de choses ils auront, ces
enfants,  faire et  souffrir! En regardant l'an, sa belle tte
srieuse, je le bnis de coeur, et le douai, autant qu'il tait
possible en moi.]

Avant d'en venir l, avant de quitter la France, toute ressource sera
employe. Le fils se vendra[24]. La fille se fera domestique. Le
jeune enfant entrera dans la manufacture voisine. La femme se
placera comme nourrice dans la maison du bourgeois[25], ou prendra
chez elle l'enfant du petit marchand, de l'ouvrier mme.

[Note 24: On mprise trop ces remplaants. M. Vivien qui, comme
membre d'une commission de la Chambre, a fait une enqute  ce sujet,
m'a fait l'honneur de me dire que leurs motifs taient souvent trs
louables, venir en aide  la famille, acqurir une petite proprit,
etc.]

[Note 25: Aucun peintre de moeurs, romancier, socialiste, que je
sache, n'a daign nous parler de la nourrice. Il y a pourtant l une
triste histoire qu'on ne connat pas assez. On ne sait pas combien ces
pauvres femmes sont exploites et malmenes, d'abord par les voitures
qui les transportent (souvent  peine accouches), et ensuite par les
bureaux qui les reoivent. Prises comme nourrices _sur lieu_, il faut
qu'elles renvoient leur enfant, qui souvent en meurt. Elles n'ont
aucun trait avec la famille qui les loue, et peuvent tre renvoyes
au premier caprice de la mre, de la garde, du mdecin; si le
changement d'air et de vie leur tarit le lait, elles sont renvoyes
sans indemnit. Si elles restent, elles prennent ici les habitudes de
l'aisance et souffrent infiniment quand il leur faut rentrer dans leur
vie pauvre; plusieurs se font domestiques pour ne plus quitter la
ville, elles ne rejoignent plus leur mari, et la famille est rompue.]

L'ouvrier, pour peu qu'il gagne bien sa vie, est l'objet de l'envie du
paysan. Lui qui appelle bourgeois le fabricant, il est un bourgeois
pour l'homme de campagne. Celui-ci le voit le dimanche se promener
vtu comme un Monsieur. Attach  la terre, il croit qu'un homme qui
porte avec lui son mtier, qui travaille sans s'inquiter des saisons,
de la gele ni de la grle, est libre comme l'oiseau. Il ignore et ne
veut point voir les servitudes de l'homme d'industrie. Il en juge
d'aprs le jeune ouvrier voyageur qu'il rencontre sur les routes,
faisant son tour de France, qui gagne  chaque halte pour le sjour et
le voyage, puis, reprenant sa longue canne de compagnonnage et le
petit paquet, s'achemine vers une autre ville en chantant ses
chansons.




CHAPITRE II

Servitudes de l'ouvrier dpendant des machines.


Que la ville est brillante! que la campagne est triste et pauvre!
Voil ce que vous entendez dire aux paysans qui viennent voir la ville
aux jours de fte. Ils ne savent pas que si la campagne est _pauvre_,
la ville, avec tout son clat, est peut-tre plus _misrable_.[26] Peu
de gens au reste font cette distinction.

[Note 26: Distinction pose fort nettement dans l'ouvrage de
l'estimable (et regrettable!) M. Buret: _De la misre_, etc., 1840. Il
a peut-tre dans cet ouvrage accueilli trop facilement les
exagrations des enqutes anglaises.]

Regardez, le dimanche, aux barrires ces deux foules qui vont en sens
inverse, l'ouvrier vers la campagne, le paysan vers la ville. Entre
ces deux mouvements qui semblent analogues, la diffrence est grande.
Celui du paysan n'est pas une simple promenade: il admire tout  la
ville, il dsire tout, il y restera, s'il le peut.

Qu'il y regarde. La campagne, une fois quitte, on n'y
retourne gure. Ceux qui viennent comme domestiques et qui partagent
la plupart des jouissances des matres, ne se soucient nullement de
revenir  leur vie d'abstinence. Ceux qui se font ouvriers des
manufactures voudraient retourner aux champs qu'ils ne le pourraient;
ils sont en peu de temps nervs, incapables de supporter les rudes
travaux, les variations rapides du chaud, du froid: le grand air les
tuerait.

Si la ville est tellement absorbante, il ne faut pas trop l'en
accuser, ce semble; elle repousse le paysan autant qu'il est en elle,
par des octrois terribles, par l'norme chert du prix des vivres.
Assige par ces foules, elle essaie ainsi de chasser l'assaillant.
Mais rien ne le rebute; nulle condition n'est assez dure. Il entrera
comme on voudra, domestique, ouvrier, simple aide des machines et
machine lui-mme. On se rappelle ces anciennes populations italiques
qui, dans leur frntique dsir d'entrer dans Rome, se vendaient comme
esclaves, pour y devenir plus tard affranchis, citoyens.

Le paysan ne se laisse pas effrayer par les plaintes de l'ouvrier, par
les peintures terribles qu'on lui fait de sa situation. Il ne comprend
pas, lui qui gagne un franc ou deux, qu'avec des salaires de trois,
quatre ou cinq francs, on puisse tre misrable. Mais les variations
du travail? les chmages? Qu'importe? Il conomisait sur ses faibles
journes, combien plus aisment sur un si gros salaire il pargnera
pour le mauvais temps!

Mme en mettant le gain  part, la vie est plus douce  la
ville. On y travaille gnralement  couvert; cela seul, d'avoir un
toit sur la tte, semble une grande amlioration. Sans parler de la
chaleur, le froid dans nos climats est une souffrance, pour ceux mme
qui y semblent le plus habitus. J'ai pass pour ma part bien des
hivers sans feu, sans tre moins sensible au froid. Quand la gele
cessait, j'prouvais un bonheur auquel peu de jouissances sont
comparables. Au printemps, c'tait un ravissement. Ces changements de
saisons, si indiffrents pour les riches, font le fonds de la vie du
pauvre, ses vrais vnements.

Le paysan gagne encore, en entrant  la ville, sous le rapport de la
nourriture; elle est, sinon plus saine, au moins plus savoureuse. Il
n'est pas rare, dans les premiers mois du sjour, de le voir
engraisser. En rcompense, son teint change, et ce n'est pas en bien.
C'est qu'il a perdu, dans sa transplantation, une chose trs vitale,
et mme nutritive, qui seule explique comment les travailleurs de la
campagne restent forts avec des aliments trs peu rparateurs; cette
chose, c'est l'air libre, l'air pur, rafrachi sans cesse, renouvel
des parfums vgtaux. L'air des villes est-il aussi malsain qu'on le
dit, je ne le crois pas; mais il l'est  coup sr dans les misrables
logis o s'entassent la nuit un si grand nombre de pauvres ouvriers,
entre les filles et les voleurs.

Le paysan n'a pas compt cela. Il n'a pas compt davantage qu'en
gagnant plus d'argent  la ville, il perdait son trsor,--la
sobrit, l'pargne, l'avarice, s'il faut trancher le mot. Il
est facile d'pargner, loin des tentations de dpense, lorsqu'un seul
plaisir se prsente, celui d'pargner. Mais combien est-ce difficile,
quelle force faut-il, quelle domination de soi-mme, pour tenir
l'argent captif et la poche scelle, quand tout sollicite  l'ouvrir!
Ajoutez que la Caisse d'pargne, qui garde un argent invisible, ne
donne nullement les motions du trsor que le paysan enterre et
dterre avec tant de plaisir, de mystre et de peur; encore moins, y
a-t-il l le charme d'une jolie pice de terre qu'on voit toujours,
qu'on remue toujours, qu'on veut toujours tendre.

Certes, l'ouvrier a besoin d'une grande vertu pour pargner. S'il est
facile, bon enfant et se laisse aller aux camarades, mille dpenses
variables emportent tout, le cabaret, le caf et le reste. S'il est
srieux, honnte, il se marie dans quelque bon moment, o l'ouvrage va
bien; la femme gagne peu, puis rien, quand elle a des enfants;
l'homme,  l'aise quand il tait garon, ne sait comment faire face 
cette dpense, fixe, accablante, qui revient tous les jours.

Il y avait jadis, outre les droits d'entre, une autre barrire qui
repoussait le paysan des villes et l'empchait de se faire ouvrier;
cette barrire tait la difficult d'entrer dans un mtier, la
longueur de l'apprentissage, l'esprit d'exclusion des confrries et
corporations. Les familles industrielles prenaient peu d'apprentis, le
plus souvent leurs enfants qu'elles changeaient entre elles.
Aujourd'hui de nouveaux mtiers se sont crs, qui ne demandent gure
d'apprentissage et reoivent un homme quelconque. Le vritable
ouvrier, dans ces mtiers, c'est la machine; l'homme n'a pas besoin de
beaucoup de force, ni d'adresse; il est l seulement pour surveiller,
aider cet ouvrier de fer.

Cette malheureuse population asservie aux machines comprend quatre
cent mille mes, ou un peu plus[27]. C'est environ la quinzime partie
de nos ouvriers. Tout ce qui ne sait rien faire, vient s'offrir aux
manufactures pour servir les machines. Plus il en vient, plus le
salaire baisse, plus ils sont misrables. D'autre part, la
marchandise, fabrique ainsi  vil prix, descend  la porte des
pauvres, en sorte que la misre de l'ouvrier-machine diminue quelque
peu la misre des ouvriers et paysans, qui trs probablement sont
soixante-dix fois plus nombreux.

[Note 27: Ceux qui tendent ce chiffre y comprennent des ouvriers
occups, il est vrai, dans les manufactures qui emploient des
machines, mais nullement asservis aux machines. Ceux-ci sont et seront
toujours une exception.--L'extension du _machinisme_ (pour dsigner ce
systme d'un mot) est-elle  craindre? La machine doit-elle tout
envahir? La France deviendra-t-elle sous ce rapport une Angleterre?--
ces questions graves, je rponds sans hsiter: Non. Il ne faut pas
juger de l'extension de ce systme par l'poque de la grande guerre
europenne o il a t surexcit par des primes monstrueuses que le
commerce ordinaire n'offre point. minemment propre  abaisser le prix
des objets qui doivent descendre dans toutes les classes, il a rpondu
 un besoin immense, celui des classes infrieures, qui, dans un
moment d'ascension rapide, ont voulu tout d'abord avoir le
confortable, le brillant mme, mais en se contentant d'un brillant
mdiocre, souvent vulgaire, et, comme on dit, _de fabrique_. Quoique,
par un effort admirable, la manufacture se soit leve  des produits
trs beaux qu'on ne pouvait attendre, ces produits fabriqus en gros
et par des moyens uniformes, sont irrmdiablement marqus d'un
caractre monotone. Le progrs du got rend sensible cette monotonie,
et la fait parfois trouver ennuyeuse. Telle oeuvre irrgulire des
arts non mcaniques charme l'oeil et l'esprit plus que ces
irrprochables chefs-d'oeuvre industriels qui rappellent tristement
par l'absence de vie le mtal qui fut leur pre, et leur mre, la
vapeur.

Ajoutez que chaque homme maintenant ne veut plus tre _telle classe_,
mais _tel homme_: il veut tre lui-mme; par suite, il doit souvent
faire moins de cas des produits fabriqus _par classes_, sans
individualit qui rponde  la sienne. Le monde avance dans cette
route; chacun veut, tout en comprenant mieux le gnral, caractriser
son _individualit_. Il est trs vraisemblable que, toute chose gale
d'ailleurs, on prfrera aux fabrications uniformes des machines les
produits varis sans cesse qui portent l'empreinte de la personnalit
humaine, qui pour aller  l'homme, et changer comme il change, partent
de l'homme immdiatement.--L est le vritable avenir de la France
industrielle, bien plus que dans la fabrication mcanique o elle
reste infrieure.--Au reste, les deux systmes se prtent un mutuel
appui. Plus les premiers besoins seront satisfaits  bas prix par les
machines, plus le got s'lvera au-dessus des produits du machinisme,
et recherchera les produits d'un art tout personnel.]

C'est ce que nous avons vu en 1842. La filature tait aux abois.
Elle touffait; les magasins crevaient, nul coulement. Le fabricant
terrifi n'osait ni travailler, ni chmer avec ces dvorantes
machines; l'usure ne chme pas; il faisait des demi-journes, et il
encombrait l'encombrement. Les prix baissaient, en vain; nouvelles
baisses, jusqu' ce que le coton ft tomb  six sols... L, il y
eut une chose inattendue. Ce mot, _six sols_, fut un rveil. Des
millions d'acheteurs, de pauvres gens qui n'achetaient jamais, se
mirent en mouvement. On vit alors quel immense et puissant
consommateur est le peuple, quand il s'en mle. Les magasins furent
vids d'un coup. Les machines se remirent  travailler avec furie;
les chemines fumrent... Ce fut une rvolution en France, peu
remarque, mais grande rvolution: dans la propret, embellissement
subit dans le mnage pauvre; linge de corps, linge de lit, de table,
de fentres; des classes entires en eurent, qui n'en avaient pas eu
depuis l'origine du monde.

On le comprend assez, sans autre exemple: la machine, qui
semble une force tout aristocratique par la centralisation de capitaux
qu'elle suppose, n'en est pas moins, par le bon march et la
vulgarisation de ses produits, un trs puissant agent du progrs
dmocratique; elle met  la porte des plus pauvres une foule d'objets
d'utilit, de luxe mme et d'art, dont ils ne pouvaient approcher. La
laine, grce  Dieu, a descendu partout au peuple, et le rchauffe. La
soie commence  le parer. Mais la grande et capitale rvolution a t
l'indienne. Il a fallu l'effort combin de la science et de l'art pour
forcer un tissu rebelle, ingrat, le coton,  subir chaque jour tant de
transformations brillantes, puis transform ainsi, le rpandre
partout, le mettre  la porte des pauvres. Toute femme portait jadis
une robe bleue ou noire qu'elle gardait dix ans sans la laver, de peur
qu'elle ne s'en allt en lambeaux. Aujourd'hui, son mari, pauvre
ouvrier, au prix d'une journe de travail, la couvre d'un vtement de
fleurs. Tout ce peuple de femmes qui prsente sur nos promenades une
blouissante iris de mille couleurs, nagure tait en deuil.

Ces changements qu'on croit futiles, ont une porte immense. Ce ne
sont pas l de simples amliorations matrielles, c'est un progrs du
peuple dans l'extrieur et l'apparence, sur lesquels les hommes se
jugent entre eux; c'est, pour ainsi parler, l'_galit visible_. Il
s'lve par l  des ides nouvelles qu'autrement il n'atteignait pas;
la mode et le got sont pour lui une initiation dans l'art. Ajoutez,
chose plus grave encore, que l'habit impose  celui mme qui
le porte; il veut en tre digne, et s'efforce d'y rpondre par sa
tenue morale.

Il ne faut pas moins, en vrit, que ce progrs de tous, l'avantage
vident des masses, pour nous faire accepter la dure condition dont il
faut l'acheter, celle d'avoir, au milieu d'un peuple d'hommes, un
misrable petit peuple d'hommes-machines qui vivent  moiti, qui
produisent des choses merveilleuses, et qui ne se reproduisent pas
eux-mmes, qui n'engendrent que pour la mort, et ne se perptuent
qu'en absorbant sans cesse d'autres populations qui se perdent l pour
toujours.

Avoir, dans les machines, cr des crateurs, de puissants ouvriers
qui poursuivent invariablement l'oeuvre qui leur fut impose une
fois, certes, c'est une grande tentation d'orgueil. Mais  ct,
quelle humiliation de voir, en face de la machine, l'homme tomb si
bas!... La tte tourne, et le coeur se serre, quand, pour la
premire fois, on parcourt ces maisons fes o le fer et le cuivre
blouissants, polis, semblent aller d'eux-mmes, ont l'air de penser,
de vouloir, tandis que l'homme faible et ple est l'humble serviteur
de ces gants d'acier. Regardez, me disait un manufacturier, cette
ingnieuse et puissante machine qui prend d'affreux chiffons et, les
faisant passer, sans se tromper jamais, par les transformations les
plus compliques, les rend en tissus aussi beaux que les plus belles
soies de Vrone! J'admirais tristement; il m'tait impossible de ne
pas voir en mme temps ces pitoyables visages d'hommes, ces
jeunes filles fanes, ces enfants tortus ou bouffis.

Beaucoup de gens sensibles, pour ne pas trop souffrir de leur
compassion, la font taire, en disant bien vite que cette population
n'a une si triste apparence que parce qu'elle est mauvaise, gte,
foncirement corrompue. Ils la jugent ordinairement sur le moment o
elle est le plus choquante  voir, sur l'aspect qu'elle prsente  la
sortie de la manufacture, lorsque la cloche la jette tout  coup dans
la rue. Cette sortie est toujours bruyante. Les hommes parlent
trs-haut, vous diriez qu'ils disputent; les filles s'appellent d'une
voix criarde ou enroue; les enfants se battent et jettent des
pierres, ils s'agitent avec violence. Ce spectacle n'est pas beau 
voir; le passant se dtourne; la dame a peur, elle croit qu'une meute
commence, et prend une autre rue.

Il ne faut pas se dtourner. Il faut entrer dans la manufacture quand
elle est au travail, et l'on comprend que ce silence, cette captivit
pendant de longues heures, commandent,  la sortie, pour le
rtablissement de l'quilibre vital, le bruit, les cris, le mouvement.
Cela est vrai surtout pour les grands ateliers de filage et tissage,
vritable enfer de l'ennui. _Toujours, toujours, toujours_, c'est le
mot invariable que tonne  votre oreille le roulement automatique dont
tremblent les planchers. Jamais l'on ne s'y habitue. Au bout de vingt
ans, comme au premier jour, l'ennui, l'tourdissement sont les mmes,
et l'affadissement. Le coeur bat-il dans cette foule? Bien
peu, son action est comme suspendue; il semble, pendant ces longues
heures, qu'un autre coeur, commun  tous, ait pris la place, coeur
mtallique, indiffrent, impitoyable, et que ce grand bruit
assourdissant dans sa rgularit n'en soit que le battement.

Le travail solitaire du tisserand tait bien moins pnible. Pourquoi?
C'est qu'il pouvait rver. La machine ne comporte aucune rverie,
nulle distraction. Vous voudriez un moment ralentir le mouvement, sauf
 le presser plus tard, vous ne le pourriez pas. L'infatigable chariot
aux cent broches est  peine repouss, qu'il revient  vous. Le
tisserand  la main tisse vite ou lentement selon qu'il respire
lentement ou vite; il agit comme il vit; le mtier se conforme 
l'homme. L, au contraire, il faut bien que l'homme se conforme au
mtier, que l'tre de sang et de chair o la vie varie selon les
heures, subisse l'invariabilit de cet tre d'acier.

Il arrive dans les travaux manuels qui suivent notre impulsion, que
notre pense intime s'identifie le travail, le met  son degr, et que
l'instrument inerte  qui l'on donne le mouvement, loin d'tre un
obstacle au mouvement spirituel, en devient l'aide et le compagnon.
Les tisserands mystiques du Moyen-ge furent clbres sous le nom de
_lollards_, parce qu'en effet, tout en travaillant, ils _lollaient_,
chantaient  voix basse, ou du moins en esprit, quelque chant de
nourrice. Le rythme de la navette, lance et ramene  temps gaux,
s'associait au rythme du coeur; le soir, il se trouvait souvent
qu'avec la toile s'tait tissue, aux mmes nombres, un hymne,
une complainte.

Aussi quel changement pour celui qui est forc de quitter le travail
domestique pour entrer  la manufacture! Quitter son pauvre _chez
soi_, les meubles vermoulus de la famille, tant de vieilles choses
aimes, cela est dur, plus dur encore de renoncer  la libre
possession de son me. Ces vastes ateliers tout blancs, tout neufs,
inonds de lumire, blessent l'oeil accoutum aux ombres d'un logis
obscur. L, nulle obscurit o la pense se plonge, nul angle sombre
o l'imagination puisse suspendre son rve; point d'illusion possible,
sous un tel jour, qui sans cesse avertit durement de la ralit. Ne
nous tonnons pas si nos tisserands de Rouen[28], nos tisserands
franais de Londres, ont rsist  cette ncessit, de tout leur
courage, de leur stoque patience, aimant mieux jener et mourir, mais
mourir au foyer. On les a vus longtemps lutter du faible bras de
l'homme, d'un bras amaigri par la faim, contre la fcondit brillante,
impitoyable, de ces terribles Briares de l'industrie qui, jour et
nuit, pousss par la vapeur, travaillent de mille bras  la fois; 
chaque perfectionnement de la machine, son rival infortun ajoutait 
son travail, diminuait de sa nourriture. Notre colonie des tisserands
de Londres s'est teinte ainsi peu  peu. Pauvres gens, si honntes,
d'une vie si rsigne et si innocente, pour qui l'indigence et
la faim ne furent jamais une tentation! Dans leur misrable
Spitalfield, ils cultivaient les fleurs avec intelligence; Londres
aimait  les visiter.

[Note 28: Le testament des tisserands de Rouen est le remarquable
petit livre qu'crivit l'un d'eux. (Noiret, _Mmoires d'un ouvrier
rouennais_, 1836.) Il dclare qu'ils ne font plus d'apprentis.]

J'ai parl tout  l'heure des tisserands de Flandre au Moyen-ge, des
Lollards, Bghards, comme on les appelait. L'glise, qui souvent les
perscuta comme hrtiques, ne reprocha jamais  ces rveurs qu'une
seule chose: l'_amour_; l'amour exalt et subtil pour l'invisible
amant, pour Dieu; parfois aussi l'amour vulgaire, sous les formes
qu'il prend dans les centres populeux de l'industrie, vulgaire et
nanmoins mystique, enseignant pour doctrine une communaut plus que
fraternelle qui devait mettre un paradis sensuel ici-bas.

Cette tendance  la sensualit est la mme chez ceux d'aujourd'hui,
qui d'ailleurs n'ont pas, pour s'lever au-dessus, la rverie
potique. Un puritain anglais, qui de nos jours a fait un tableau
dlicieux du bonheur dont jouit l'ouvrier des manufactures, avoue que
_la chair s'y chauffe fort_ et s'y rvolte. Cela ne vient pas
seulement du rapprochement des sexes, de la temprature, etc. Il y a
une cause morale. C'est justement parce que la manufacture est un
monde de fer, o l'homme ne sent partout que la duret et le froid du
mtal, qu'il se rapproche d'autant plus de la femme, dans ses moments
de libert. L'atelier mcanique, c'est le rgne de la ncessit, de la
fatalit. Tout ce qui y entre de vivant, c'est la svrit du
contre-matre; on y punit souvent, on n'y rcompense jamais.
L'homme se sent l si peu homme, que ds qu'il en sort, il doit
chercher avidement la plus vive exaltation des facults humaines,
celle qui concentre le sentiment d'une immense libert dans le court
moment d'un beau rve. Cette exaltation, c'est l'ivresse, surtout
celle de l'amour.

Malheureusement, l'ennui, la monotonie  laquelle ces captifs
prouvent le besoin d'chapper, les rendent, dans ce que leur vie a de
libre, incapables de fixit, amis du changement. L'amour changeant
toujours d'objet, n'est plus l'amour, ce n'est plus que dbauche. Le
remde est pire que le mal; nervs par l'asservissement du travail,
ils le sont encore plus par l'abus de la libert.

Faiblesse physique, impuissance morale. Le sentiment de l'impuissance
est une des grandes misres de cette condition. Cet homme, si faible
devant la machine et qui la suit dans tous ses mouvements, il dpend
du matre de la manufacture, et dpend plus encore de mille causes
inconnues qui d'un moment  l'autre peuvent faire manquer l'ouvrage et
lui ter son pain. Les anciens tisserands, qui pourtant n'taient pas,
comme ceux-ci, les serfs de la machine, avouaient humblement cette
impuissance, l'enseignaient, c'tait leur thologie: Dieu peut tout,
l'homme rien. Le vrai nom de cette classe, c'est le premier que
l'Italie leur donne au Moyen-ge: _Humiliati_[29].

[Note 29: J'ai plusieurs fois, dans mes cours et mes livres
(surtout au tome V de l'_Histoire de France_) esquiss l'histoire de
l'industrie. Pour la comprendre cependant, il faudrait remonter plus
haut, ne pas l'envisager d'abord, comme on fait, dans ces grandes et
puissantes corporations qui dominent la cit mme. Il faudrait prendre
d'abord le travailleur dans son humble origine, mpris comme il fut 
son principe, lorsque le primitif habitant de la ville, propritaire
de la banlieue, le marchand mme qui y avait halle, cloche et justice,
s'accordaient pour mpriser l'ouvrier, l'_ongle bleu_, comme ils
l'appelaient, lorsque le bourgeois le recevait a peine hors la ville 
l'ombre des murs, entre deux enceintes (pfahlburg), lorsqu'il tait
dfendu de lui faire justice s'il ne pouvait payer impt, lorsqu'on
lui fixait avec un arbitraire bizarre le prix auquel il pouvait
vendre, tant aux riches, tant aux pauvres, etc.]

Les ntres ne se rsignent pas si aisment. Sortis de races
militaires, ils font sans cesse effort pour se relever, ils voudraient
rester hommes. Ils cherchent, autant qu'ils peuvent, une fausse
nergie dans le vin. En faut-il beaucoup pour tre ivre? Observez au
cabaret mme, si vous pouvez surmonter ce dgot: vous verrez qu'un
homme en tat ordinaire, buvant du vin non frelat, boirait bien
davantage sans inconvnient. Mais pour celui qui ne boit pas de vin
tous les jours, qui sort nerv, affadi par l'atmosphre de l'atelier,
qui ne boit, sous le nom de vin, qu'un misrable mlange alcoolique,
l'ivresse est infaillible.

Extrme dpendance physique, rclamations de la vie instinctive qui
tournent encore en dpendance, impuissance morale et vide de l'esprit,
voil les causes de leurs vices. Ne la cherchez pas tant, comme on
fait aujourd'hui, dans les causes extrieures, par exemple, dans
l'inconvnient que prsente la runion d'une foule en un mme lieu:
comme si la nature humaine tait si mauvaise que pour se gter tout 
fait, il suffit de se runir. Voil nos philanthropes, sur
cette belle ide, qui travaillent  isoler les hommes,  les murer,
s'ils peuvent; ils ne croient pouvoir prserver ou gurir l'homme
moral qu'en lui btissant des spulcres.

Cette foule n'est pas mauvaise en soi. Ses dsordres drivent en
grande partie de sa condition, de son assujettissement  l'ordre
mcanique qui, pour les corps vivants, est lui-mme un dsordre, une
mort, et qui par cela provoque, dans les rares moments de libert, de
violents retours  la vie. Si quelque chose ressemble  la fatalit,
c'est bien ceci. Comme elle pse durement, presque invinciblement,
cette fatalit, sur l'enfant et la femme! Celle-ci qu'on plaint moins,
est peut-tre encore plus  plaindre; elle a double servage; esclave
du travail, elle gagne si peu de ses mains qu'il faut que la
malheureuse gagne aussi de sa jeunesse, du plaisir qu'elle donne.
Vieille, que devient-elle?... La nature a port une loi sur la femme,
que la vie lui ft impossible,  moins d'tre appuye sur l'homme.

Dans la violence du grand duel entre l'Angleterre et la France,
lorsque les manufacturiers anglais vinrent dire  M. Pitt que les
salaires levs de l'ouvrier les mettaient hors d'tat de payer
l'impt, il dit un mot terrible: Prenez les enfants. Ce mot-l
pse lourdement sur l'Angleterre, comme une maldiction. Depuis ce
temps, la race y baisse; ce peuple, jadis athltique, s'nerve et
s'affaiblit; qu'est devenue cette fleur de teint et de fracheur qui
faisait tant admirer la jeunesse anglaise?... fane, fltrie... On
a cru M. Pitt, _on a pris les enfants_.

Profitons de cette leon. Il s'agit de l'avenir; la loi doit tre ici
plus prvoyante que le pre; l'enfant doit trouver, au dfaut de sa
mre, une mre dans la patrie. Elle lui ouvrira l'cole comme asile,
comme repos, comme protection contre l'atelier.

Le vide de l'esprit, nous l'avons dit, l'absence de tout intrt
intellectuel est une des causes principales de l'abaissement de
l'ouvrier des manufactures. Un travail qui ne demande ni force ni
adresse, qui ne sollicite jamais la pense! Rien, rien, et toujours
rien!... Nulle force morale ne tiendrait  cela! L'cole doit donner
au jeune esprit qu'un tel travail ne relvera pas, quelque ide haute
et gnreuse qui lui revienne dans ces grandes journes vides, le
soutienne dans l'ennui des longues heures.

Dans le prsent tat des choses, les coles, organises pour l'ennui,
ne font gure qu'ajouter la fatigue  la fatigue. Celles du soir sont,
pour la plupart, une drision. Imaginez ces pauvres petits qui, partis
avant jour, reviennent las et mouills,  une lieue, deux lieues de
Mulhouse; qui, la lanterne  la main, glissent, trbuchent le soir par
les sentiers boueux de Dville, appelez-les alors pour commencer
l'tude et entrer  l'cole!

Quelles que soient les misres du paysan, il y a, en les comparant 
celles dont nous nous occupons ici, une terrible diffrence, qui
n'influe pas accidentellement sur l'individu, mais profondment,
gnralement, sur la race mme. On peut la dire d'un mot: 
la campagne, l'enfant est heureux.

Presque nu, sans sabots, avec un morceau de pain noir, il garde une
vache ou des oies, il vit  l'air, il joue. Les travaux agricoles
auxquels on l'associe peu  peu, ne font que le fortifier. Les
prcieuses annes pendant lesquelles l'homme fait son corps, sa force,
pour toujours, se passent ainsi pour lui dans une grande libert, dans
la douceur de la famille. Va maintenant, te voil fort, quoi que tu
souffres ou fasses, tu peux tenir tte  la vie!

Le paysan sera plus tard misrable, dpendant peut-tre; mais il a,
tout d'abord, gagn douze ans, quinze ans de libert. Cela seul met
pour lui une diffrence immense dans la balance du bonheur.

L'ouvrier des manufactures porte toute la vie un poids trs lourd, le
poids d'une enfance qui l'a affaibli de bonne heure, bien souvent
corrompu. Il est infrieur au paysan pour la force physique, infrieur
pour la rgularit des moeurs. Et avec tout cela, il a une chose qui
rclame pour lui: il est plus sociable et plus doux. Les plus
misrables d'entre eux, dans leurs plus extrmes besoins, se sont
abstenus de tout acte de violence; ils ont attendu, mourant de faim,
et se sont rsigns.

L'auteur de la meilleure enqute de ce temps[30], ferme et
froid observateur qu'on ne souponnera de nul entranement, porte en
faveur de cette classe d'hommes, dont il ne dissimule aucunement les
vices, ce grave tmoignage: Je n'ai trouv chez nos ouvriers qu'une
vertu qu'ils possdassent  un plus haut degr que les classes
sociales plus heureuses: c'est une _disposition naturelle  aider, 
secourir les autres_ dans toute espce de besoins.

[Note 30: Villerm, _Tableau de l'tat physique et moral des
ouvriers_ des manufactures de coton, etc. (1840). On les a vus, en
nov. 1839, dans un chmage qui obligeait le manufacturier  ne garder
que les plus anciens ouvriers, demander  partager entre tous le
travail et le salaire, pour que personne ne ft renvoy, t. II, p. 71.
Voir aussi I, 89, 366-369, et II, 89, 113.--Beaucoup d'entre eux, 
qui l'on reproche le concubinage, se marieraient, s'ils avaient
l'argent et les papiers ncessaires, I, 54, et II, 283 (cf. Frgier,
II, 160.)-- l'assertion de ceux qui prtendent que les ouvriers des
manufactures gagneraient assez s'ils faisaient un bon usage de leurs
salaires, opposons l'observation judicieuse de M. Villerm (II, 14).
Pour qu'ils gagnent assez, il faut, selon lui, quatre choses: Qu'ils
se portent toujours bien, qu'ils soient employs toujours, que chaque
mnage n'ait que deux enfants au plus, enfin qu'ils n'aient aucun
vice... Voil quatre conditions qui se trouveront rarement.]

Je ne sais s'ils n'ont que cette supriorit, mais combien elle est
grande!... Qu'ils soient les moins heureux et les plus charitables!
qu'ils se prservent de l'endurcissement si naturel  la misre! que
dans cette servitude extrieure ils gardent un coeur libre de haine,
_qu'ils aiment davantage_!... Ah! c'est l une belle gloire, et qui
sans doute met l'homme, qu'on croirait dgrad, bien haut, au
jugement de Dieu!




CHAPITRE III

Servitudes de l'ouvrier.


L'enfant qui laisse la manufacture et le service de la machine pour
entrer apprenti chez un matre, monte certainement dans l'chelle
industrielle; on exige davantage de ses mains et de son esprit. Sa vie
ne sera pas l'accessoire d'un mouvement sans vie, il agira lui-mme,
il sera vraiment ouvrier.

Progrs dans l'intelligence, progrs dans la souffrance. La machine
tait rgle, et l'homme ne l'est pas[31]. Elle tait impassible,
sans caprice, sans colre, sans brutalit. Elle laissait d'ailleurs
l'enfant libre,  heure fixe; au moins la nuit reposait-il. Mais
ici, l'apprenti du petit fabricant, le jour, la nuit, appartient 
son matre. Son travail n'est born que par l'exigence des commandes
qui pressent plus ou moins. Il a le travail, et par-dessus, il a
toutes les misres du domestique; outre les caprices du matre, tous
ceux de la famille. Ce qui chagrine, irrite le mari ou la femme,
retombe bien souvent sur son dos. Une faillite arrive, l'apprenti
est battu; le matre revient ivre, l'apprenti est battu; le travail
manque, le travail presse... battu galement.

[Note 31: M. Lon Faucher a marqu admirablement ces diffrences
dans son mmoire sur le _Travail des enfants  Paris_. (_Revue des
Deux Mondes_, 15 nov. 1844.) Voir aussi, sur l'apprentissage dans
l'industrie parcellaire, le tome II de ses _tudes sur l'Angleterre_;
l'excellent conomiste qui s'est montr l trs grand crivain, nous y
rvle, par del l'enfer des manufactures, un autre enfer qu'on ne
souponnait pas.]

C'est le rgime ancien de l'industrie, qui n'tait que servage. Dans
le contrat d'apprentissage, le matre devient un pre, mais c'est pour
appliquer le mot de Salomon: N'pargne la verge  ton fils. Ds le
treizime sicle, nous voyons l'autorit publique intervenir pour
modrer cette paternit.

Et ce n'tait pas seulement du matre  l'apprenti qu'il y avait
duret et violence; dans les mtiers o la hirarchie se compliquait,
les coups tombaient de degrs en degrs, toujours multipliant.
Certaines nomenclatures du compagnonnage tmoignent encore de cette
duret. Le compagnon est _loup_; vex par le _singe_, qui est le
matre, il donne la chasse au _renard_,  l'aspirant, lequel le rend
avec usure au _lapin_, au pauvre apprenti.

Pour tre maltrait, battu, dix ans de suite, il fallait que
l'apprenti payt; et il payait  chaque degr qu'on lui permettait de
franchir dans cette rude initiation. Enfin, quand il avait us comme
apprenti la corde, comme _vallet_, le bton, il subissait le jugement
d'une corporation intresse  ne pas augmenter de nombre, il pouvait
tre renvoy, refus sans appel.

Les portes aujourd'hui sont ouvertes. L'apprentissage est
moins long, sinon moins dur. Les apprentis ne sont reus que trop
facilement; le misrable petit gain qu'on en tire (que le matre en
profite, le pre, ou le corps du mtier) est une tentation continuelle
pour en faire de nouveaux, et multiplier les ouvriers, au del du
besoin.

L'ouvrier d'autrefois, admis difficilement, peu nombreux, et jouissant
par l d'une sorte de monopole, n'avait nullement les inquitudes de
celui d'aujourd'hui. Il gagnait beaucoup moins[32], mais rarement il
manquait d'ouvrage. Gai compagnon et leste, il voyageait
beaucoup. O il trouvait  travailler, il restait. Son bourgeois le
logeait le plus souvent, le nourrissait parfois; sobre nourriture et
lgre; le soir, quand il avait mang son pain sec, il montait au
grenier,  la soupente, et s'endormait content.

[Note 32: Nous avons parl plus haut (p. 66) du salaire des
ouvriers des manufactures. Si nous voulons tudier le salaire en
gnral, nous trouverons que cette question tant controverse se
rduit a ceci: _Les salaires ont augment_, disent les uns. Et ils ont
raison, parce qu'ils partent de 1789, ou des temps antrieurs.--_Les
salaires n'ont pas augment_, disent les autres. Et ils ont raison,
parce qu'ils partent de 1824; depuis ce temps, les ouvriers de
manufactures gagnent moins, et les autres n'ont qu'une augmentation
illusoire; le prix de l'argent ayant chang, celui qui gagne ce qu'il
gagnait alors reoit dans la ralit un tiers de moins; celui qui
gagnait et qui gagne encore trois francs, ne reoit gure qu'une
valeur de deux francs; ajoutez que les besoins tant devenus plus
nombreux avec les ides, il souffre de n'avoir pas mille choses qui
alors lui taient indiffrentes.--Les salaires sont trs levs en
France, en comparaison de la Suisse et de l'Allemagne; mais ici les
besoins sont bien plus vivement sentis.--La moyenne des _salaires de
Paris_, que MM. L. Faucher et L. Blanc fixent galement a trois francs
cinquante centimes, est suffisante pour le clibataire, trs
insuffisante pour l'homme mari qui a des enfants.--Je donne ici la
moyenne gnrale des salaires que plusieurs auteurs ont essay de
fixer _pour la France_, depuis Louis XIV; mais je ne sais s'il est
possible d'tablir une moyenne pour des lments si varis:

  1698 (Vauban.)            12 sous.
  1738 (Saint-Pierre.)      16
  1788 (A. Young.)          19
  1819 (Chaptal.)           25
  1832 (Morogues)           30
  1840 (Villerm)           40

Ceci pour l'industrie des villes. Les salaires ont trs peu augment
pour la campagne.]

Que de changements survenus dans sa condition, en bien, en mal!
amlioration matrielle, condition mobile, inquite, la sombre
obscurit du sort! Mille lments nouveaux de souffrances morales.

Ces changements, rsumons-les d'un mot: _Il est devenu homme._

tre homme, au vrai sens, c'est d'abord, c'est surtout avoir une
femme. L'ouvrier, rarement mari autrefois, l'est souvent aujourd'hui.
Mari ou non, il retrouve gnralement en rentrant une femme chez lui.
Un _chez soi_, un foyer, une femme... Oh! la vie s'est transfigure.

Une femme, une famille, des enfants tout  l'heure! La dpense, la
misre! Si l'ouvrage manquait?...

Il est fort touchant de voir le soir tout ce monde laborieux qui
retourne  grands pas. L'homme, aprs cette longue journe passe
souvent  une lieue de chez lui, aprs avoir tristement djeun, dn
seul, cet homme qui est rest quinze heures debout, quelles jambes il
a le soir!... Il vole au nid... tre homme une heure par jour, au
fait, ce n'est pas trop.

Chose sainte! lui, il apporte le pain  la maison, et, une fois
arriv, il se repose, il n'est plus rien, il se remet, comme un
enfant,  la femme. Nourrie par lui, elle le nourrit et le
rchauffe; tous deux servent l'enfant, qui ne fait rien, qui est
libre, qui est matre... Que le dernier soit matre, voil bien la
cit de Dieu.

Le riche n'a jamais cette grande jouissance, cette suprme bndiction
de l'homme, de nourrir chaque jour la famille, du meilleur de sa vie,
de son travail. Le pauvre seul est pre; chaque jour il cre encore et
refait les siens.

Ce beau mystre est senti de la femme mieux que des sages du monde.
Elle est heureuse de tout devoir  l'homme. Cela seul donne au mnage
pauvre un charme singulier. L, nulle chose trangre, indiffrente;
tout porte l'empreinte d'une main aime, tout a le sceau du coeur.
L'homme ignore le plus souvent les privations qu'on s'impose pour
qu'en rentrant il retrouve cet intrieur modeste, orn pourtant.
Grande est l'ambition de la femme pour le mnage, le vtement, le
linge. Ce dernier article est nouveau; l'_armoire au linge_ qui fait
l'orgueil de la femme de campagne tait inconnue  celle de l'ouvrier
des villes, avant la rvolution industrielle dont j'ai parl.
Propret, puret, pudeur, ces grces de la femme, enchantrent la
maison; le lit s'enveloppa de rideaux, le berceau de l'enfant,
blouissant de blancheur, devint un paradis. Le tout taill, cousu en
quelques veilles... Ajoutez-y encore une fleur sur la croise...
Quelle surprise! l'homme, au retour, ne reconnat plus sa maison.

Ce got des fleurs qui s'est rpandu (il y en a maintenant ici
plusieurs marchs), ces petites dpenses pour orner l'intrieur, ne
sont-elles pas regrettables, quand on ne sait jamais si l'on a du
travail demain?--Ne dites pas _dpenses_, dites _conomie_. C'en est
une bien grande, si l'innocente sduction de la femme rend cette
maison charmante  l'homme, et peut l'y retenir. Parons, je vous
prie, la maison, et la femme elle-mme. Quelques aunes d'indienne
refont une autre femme, la voil redevenue jeune et renouvele.

Reste ici, je t'en prie. C'est le samedi soir; elle lui jette le
bras au col, et elle retient le pain de ses enfants qu'il allait
dpenser[33].

[Note 33: Le pain! le propritaire! deux penses de la femme, qui
ne la quittent pas. Ce qu'il faut souvent d'adresse, de vertu et de
force d'me pour sauver, amasser l'argent d'un terme! qui le saura
jamais?]

Le dimanche vient, et la femme a vaincu. L'homme ras, chang, se
laisse mettre un bon et chaud vtement. Cela est bientt fait. Ce qui
est long, ce qui est une oeuvre srieuse, c'est l'enfant, tel qu'on
veut le parer ce jour-l. On part, il marche devant, sous l'oeil
maternel; qu'il prenne garde surtout de gter ce chef-d'oeuvre.

Regardez bien ces gens, et sachez bien qu' quelque hauteur que vous
montiez, vous ne trouverez rien qui soit moralement suprieur. Cette
femme, c'est la vertu, avec un charme particulier de nave raison et
d'adresse pour gouverner la force,  son insu. Cet homme, c'est le
fort, le patient, le courageux, qui porte pour la socit le plus
grand poids de la vie humaine. Vritable _compagnon du devoir_ (beau
titre du compagnonnage!), il s'y est tenu fort et ferme, comme
un soldat au poste. Plus son mtier est dangereux, plus sa
moralit est sre. Un clbre architecte sorti du peuple, et qui le
connaissait bien, disait un jour  un de mes amis: Les hommes les
plus honntes que j'aie connus taient de cette classe. Ils savent, en
partant le matin, qu'ils peuvent ne pas revenir le soir, et ils sont
toujours prts  paratre devant Dieu[34].

[Note 34: C'est ce que M. Percier disait un jour au directeur de
l'cole gratuite de dessin, M. Belloc. Le spirituel artiste saisit ce
mot, et le plaa dans un de ses excellents discours (pleins de vues
neuves et d'aperus fconds), et M. Percier, reconnaissant de cet
hommage rendu  ses convictions les plus chres, fonda une rente pour
l'cole, un mois avant sa mort.]

Un tel mtier, quelque noble qu'il soit, n'est pas cependant celui
qu'une mre souhaite  son fils. Le sien promet beaucoup, il ira loin.
Les Frres en font l'loge, et le caressent fort. Ses dessins,
compliments et pices d'criture ornent dj la chambre, entre
Napolon et le Sacr-Coeur. Il sera certainement envoy  l'cole
gratuite de dessin. Le pre demande pourquoi? Le dessin, dit la mre,
lui servira toujours dans son mtier. Rponse double, il faut
l'avouer, sous laquelle elle cache une bien autre ambition. Cet
enfant, si bien n et dou, pourquoi ne serait-il pas peintre ou
sculpteur, tout comme un autre? Elle se vole des sous pour les
crayons, pour ce papier si cher... Son fils, tout  l'heure, va
exposer, emporter tous les prix; dans les songes maternels roule dj
le grand nom de Rome.

L'ambition maternelle russit trop souvent ainsi  faire un pauvre
artiste, trs ncessiteux, de celui qui, comme ouvrier, et
mieux gagn sa vie. Les arts ne peuvent gure produire, mme en temps
de paix, lorsque tous les gens aiss, spcialement les femmes, au lieu
d'acheter des produits d'art, sont artistes eux-mmes. Qu'une guerre
vienne, une rvolution, l'art, c'est justement la famine.

Souvent aussi l'artiste en esprance, dj en route, plein d'ardeur et
de souffle, est arrt tout court; son pre meurt, il faut qu'il aide
aux siens; le voil ouvrier. Grande douleur pour la mre, grandes
lamentations, qui tent le courage au jeune homme.

Toute sa vie, il maudira le sort; il travaillera ici, et il aura l'me
ailleurs. Cruel tiraillement... Et cependant rien ne l'arrtera. Ne
venez point ici avec vos conseils, vous seriez mal reu. Il est trop
tard, il faut qu'il aille  travers les obstacles. Vous le verrez
toujours lisant, rvant; lisant aux courtes heures de repas, et le
soir, la nuit encore, absorb dans un livre, le dimanche, enferm et
sombre. On se figure  peine ce que c'est que la faim de lecture, dans
cet tat d'esprit. Pendant le travail, et le plus inconciliable de
tous avec l'tude, parmi le roulement, le tremblement de vingt
mtiers, un malheureux fileur que j'ai connu, mettait un livre au coin
de son mtier, et lisait une ligne chaque fois que le chariot reculait
et lui laissait une seconde.

Que la journe est longue quand elle passe ainsi! qu'irritantes sont
les dernires heures! Pour celui qui attend la cloche et maudit ses
retards, l'odieux atelier, au jour tombant, semble tout fantastique;
les dmons de l'impatience se jouent cruellement dans ces
ombres...  libert! lumire! me laissez-vous l pour toujours?

Je plains sa famille, au retour, s'il a une famille. Un homme acharn
 ce combat, et tout proccup du progrs personnel, met le reste bien
loin aprs. La facult d'aimer diminue dans cette vie sombre. On aime
moins la famille, elle importune; on se dtache mme de la patrie, on
lui impute l'injustice du sort.

Le pre de l'ouvrier lettr, plus grossier et plus lourd, infrieur de
tant de manires, avait nanmoins plus d'un avantage sur son fils. Le
sentiment national tait chez lui bien plus puissant; il pensait moins
au genre humain, davantage  la France. La grande famille franaise,
et sa chre petite famille, c'tait son monde, il y mettait son
coeur. Ce charmant intrieur, ce doux mnage que nous admirions,
hlas! que sont-ils devenus?

La science en elle-mme ne sche point le coeur, ne le refroidit
point. Si elle produit ici cet effet, c'est qu'elle n'arrive 
l'esprit que rtrcie cruellement. Elle ne se prsente pas sous son
jour naturel, dans sa vraie et complte lumire, mais obliquement,
partiellement, comme ces jours troits et faux que reoit une cave.
Elle ne rend point haineux, envieux, par ce qu'elle fait savoir, mais
par ce qu'elle laisse ignorer. Celui par exemple qui ne connat point
les moyens compliqus par lesquels se cre la richesse, croira
naturellement qu'elle ne se cre point, qu'elle n'augmente
point en ce monde, que seulement elle se dplace, que l'un n'acquiert
qu'en dpouillant un autre; toute acquisition lui semblera un vol, et
il hara tout ce qui possde... Har? pourquoi? pour les biens de ce
monde? mais le monde mme ne vaut que par l'amour.

Quelles que soient les erreurs invitables d'une tude incomplte, il
faut respecter ce moment. Quoi de plus touchant, de plus grave, que de
voir l'homme qui jusqu'ici apprenait par hasard, _vouloir_ tudier,
poursuivre la science d'une volont passionne  travers tant
d'obstacles? La culture _volontaire_ est ce qui met l'ouvrier, au
moment o nous l'observons, non seulement au-dessus du paysan, mais
au-dessus des classes que l'on croit suprieures, qui en effet ont
tout, livres, loisir, que la science vient chercher, et qui pourtant,
une fois quittes de l'ducation oblige, laissent l'tude, ne se
soucient plus de la vrit. Je vois tel homme, sorti avec honneur de
nos premires coles, qui, jeune encore, et dj vieux de coeur,
oublie la science qu'il cultiva, sans mme avoir l'excuse de
l'entranement des passions, mais s'ennuie, s'endort, fume et rve.

L'obstacle, je le sais, est un grand aiguillon. L'ouvrier aime les
livres, parce qu'il a peu de livres; il n'en a qu'un parfois, et s'il
est bon, il n'en apprend que mieux. Un livre unique qu'on lit et qu'on
relit, qu'on rumine et digre, dveloppe souvent mieux qu'une vaste
lecture indigeste. J'ai vcu des annes d'un Virgile, et m'en suis
bien trouv. Un volume dpareill de Racine, achet sur le
quai par hasard, a fait le pote de Toulon.

Ceux qui sont riches  l'intrieur, ont toujours assez de ressources.
Ce qu'ils ont, ils l'tendent, le fcondent par la pense, le poussent
jusque dans l'infini. Au lieu d'envier ce monde de boue, ils s'en font
un  eux, tout d'or et de lumire. Ils disent  celui-ci: Garde ta
pauvret que tu appelles richesse, je suis plus riche en moi.

La plupart des posies que les ouvriers ont crites dans les derniers
temps, offrent un caractre particulier de tristesse et de douceur qui
me rappelle souvent leurs prdcesseurs, les ouvriers du Moyen-ge.
S'il y en a d'pres et violentes, c'est le petit nombre. Cette
inspiration leve et port plus haut encore ces vrais potes, s'ils
n'eussent suivi dans la forme avec trop de dfrence les modles
aristocratiques.

Ils commencent  peine. Pourquoi vous htez-vous de dire qu'il
n'atteindront jamais les premiers rangs? Vous partez de l'ide fausse
que le temps et la culture font tout; vous ne comptez pour rien le
dveloppement intrieur que prend l'me par sa force propre, au milieu
mme des travaux manuels, la vgtation spontane qui s'accrot par
l'obstacle. Hommes de livres, sachez bien que cet homme sans livre et
de faible culture a en rcompense une chose qui en tient lieu: Il est
matre en douleurs.

Qu'il russisse ou non, je n'y vois nul remde. Il ira son chemin, le
chemin de la pense et de la souffrance. Il chercha la
lumire (dit mon Virgile), il l'entrevit, gmit!... Et, tout en
gmissant, il la cherchera toujours. Qui peut l'avoir entrevue, et y
renoncer jamais?

Lumire! plus de lumire encore! Tel fut le dernier mot de Goethe.
Ce mot du gnie expirant, c'est le cri gnral de la nature, et il
retentit de monde en monde. Ce que disait cet homme puissant, l'un des
ans de Dieu, ses plus humbles enfants, les moins avancs dans la vie
animale, les mollusques le disent au fond des mers, ils ne veulent
point vivre partout o la lumire n'atteint pas. La fleur veut la
lumire, se tourne vers elle, et sans elle languit. Nos compagnons de
travail, les animaux, se rjouissent, comme nous, ou s'affligent,
selon qu'elle vient ou s'en va. Mon petit-fils, qui a deux mois,
pleure ds que le jour baisse.

Cet t, me promenant dans mon jardin, j'entendis, je vis sur une
branche un oiseau qui chantait au soleil couchant; il se dressait vers
la lumire, et il tait visiblement ravi... Je le fus de le voir; nos
tristes oiseaux privs ne m'avaient jamais donn l'ide de cette
intelligente et puissante crature, si petite, si passionne... Je
vibrais  son chant... Il renversait en arrire sa tte, sa poitrine
gonfle; jamais chanteur, jamais pote, n'eut si nave extase. Ce
n'tait pourtant pas l'amour (le temps tait pass), c'tait
manifestement le charme du jour qui le ravissait, celui du doux
soleil!

Science barbare, dur orgueil, qui ravale si bas la nature
anime, et spare tellement l'homme de ses frres infrieurs!

Je lui dis avec des larmes: Pauvre fils de la lumire, qui la
rflchis dans ton chant, que tu as donc raison de la chanter! La
nuit, pleine d'embches et de dangers pour toi, ressemble de bien prs
 la mort. Verras-tu seulement la lumire de demain?... Puis, de sa
destine, passant en esprit  celle de tous les tres qui, des
profondeurs de la cration, montent si lentement au jour, je dis comme
Goethe et le petit oiseau: De la lumire! Seigneur! Plus de lumire
encore!




CHAPITRE IV

Servitudes du fabricant.


Je lis dans le petit livre du tisserand de Rouen que j'ai dj cit:
Nos manufacturiers sont _tous ouvriers d'origine_; et encore: La
plupart de nos manufacturiers d'aujourd'hui (1836) _sont des ouvriers_
laborieux et conomes des premiers temps de la Restauration. Ceci
est, je crois, assez gnral, et non particulier  la fabrique de
Rouen.

Plusieurs entrepreneurs des industries du btiment m'ont dit qu'ils
avaient t _tous ouvriers_, qu'ils taient arrivs  Paris maons,
charpentiers, etc.

Si les ouvriers ont pu s'lever  l'exploitation si vaste, si
complique des grandes manufactures, on croira sans peine qu' plus
forte raison, ils sont devenus matres dans les industries qui
demandent bien moins de capitaux, dans la petite fabrique et les
mtiers, dans le commerce de dtail. Les patents qui n'avaient
presque pas augment sous l'Empire, ont doubl de nombre dans
les trente ans qui se sont couls depuis 1815. Six cent mille hommes
environ sont devenus fabricants ou marchands. Or, comme, en ce pays,
tout ce qui peut strictement vivre, s'y tient et ne va nullement se
jeter dans les hasards de l'industrie, on peut dire hardiment que
c'est un demi-million d'ouvriers qui sont devenus matres et ont
obtenu ce qu'ils croyaient l'indpendance.

Ce mouvement fut trs rapide dans les dix premires annes, de 1815 
1825. Ces braves qui, de la guerre, firent subitement volte-face du
ct de l'industrie, montrent comme  l'assaut, et sans difficult
emportrent toutes les positions. Leur confiance tait si grande
qu'ils en donnrent mme aux capitalistes. Des hommes d'un tel lan
entranaient les plus froids; on croyait sans difficult qu'ils
allaient recommencer dans l'industrie toute la srie de nos victoires,
et nous donner sur ce terrain la revanche des derniers revers.

On ne peut contester  ces ouvriers parvenus qui fondrent nos
manufactures, d'minentes qualits, l'lan, l'audace, l'initiative,
souvent un coup d'oeil sr. Beaucoup ont fait fortune; puissent
leurs fils ne se pas ruiner!

Avec ces qualits, nos fabricants de 1815 ne prouvrent que trop la
dmoralisation de cette triste poque. La mort politique n'est pas
loin de la mort morale, on put le voir alors. De la vie militaire, ils
gardrent gnralement, non le sentiment de l'honneur, mais bien la
violence, ne se soucirent ni des hommes, ni des choses, ni de
l'avenir, et traitrent impitoyablement deux sortes de personnes,
l'ouvrier, le consommateur.

Toutefois l'ouvrier tant rare encore  cette poque, mme dans les
manufactures  machines, qui demandent si peu d'apprentissage, ils
furent obligs de lui donner de gros salaires. Ils _pressrent_ ainsi
des hommes dans les villes et dans les campagnes; ces conscrits du
travail, ils les mettaient au pas de la machine, ils exigeaient qu'ils
fussent, comme elle, infatigables. Ils semblaient appliquer 
l'industrie le grand principe imprial, sacrifier des hommes pour
abrger les guerres. L'impatience nationale qui nous rend souvent
barbares contre les animaux, s'autorisait contre les hommes des
traditions militaires; le travail devait aller au pas de charge,  la
course: tant pis pour ceux qui priraient.

Quant au commerce, les fabricants d'alors le firent comme en pays
ennemi; ils traitrent l'acheteur justement comme en 1815 les
marchandes de Paris ranonnaient le Cosaque. Ils vendaient  faux
teint,  faux poids,  fausse mesure; ils firent ainsi leur main trs
vite, et se retirrent, ayant ferm  la France ses meilleurs
dbouchs, compromis pour longtemps sa rputation commerciale, et, ce
qui est plus grave, rendu aux Anglais l'essentiel service de nous
aliner, pour ne rien dire du reste, un monde, l'Amrique Espagnole,
un monde imitateur de notre Rvolution.

Leurs successeurs, qui sont leurs fils ou leurs principaux
ouvriers, ont fort  faire maintenant, retrouvant sur tous les marchs
cette rputation. Ils s'tonnent, s'irritent de trouver les bnfices
tellement rduits. La plupart se tireraient de l de grand coeur,
s'ils pouvaient; mais ils sont engags, il faut aller: _Marche!
Marche!_

Ailleurs, l'industrie est assise sur de grands capitaux, sur un
ensemble d'habitudes, de traditions, de relations sres; elle porte
sur la base d'un commerce vaste et rgulier. Ici, elle n'est,  vrai
dire, qu'un combat. Un ouvrier hardi qui inspire confiance, s'est fait
commanditer; ou bien un jeune homme veut hasarder ce qu'a gagn son
pre; il part d'un petit capital, d'une dot, d'un emprunt. Dieu
veuille qu'il se tire d'affaire entre deux crises; nous en avons tous
les six ans (1818, 1825, 1830, 1836). C'est toujours la mme histoire;
un an, deux ans aprs la crise, quelques commandes viennent, l'oubli,
l'espoir; le fabricant se croit lanc; il pousse, il presse, il
reinte les hommes et les choses, les ouvriers et les machines; le
Bonaparte industriel de 1820 reparat un moment; puis l'on est
encombr, l'on touffe, il faut vendre  perte... Ajoutez que ces
coteuses machines sont, tous les cinq ans  peu prs, hors de
service, ou dpasses par quelque invention; s'il y a eu quelque
bnfice, il sert  changer les machines.

Le capitaliste, averti par tant de leons, croit maintenant que la
France est un peuple plus industrieux que commerant, plus propre 
fabriquer qu' vendre. Il prte au nouveau fabricant, comme  un
homme qui part pour une navigation prilleuse. Quelle sret
a-t-il? les fabriques les plus splendides ne se vendent qu' grande
perte; ces brillants ustensiles, en peu d'annes, ne valent plus que
le fer et le cuivre. Ce n'est pas sur la fabrique qu'on prte, c'est
sur l'homme; l'industriel a ce triste avantage de pouvoir tre
emprisonn; cela donne valeur  sa signature. Il sait parfaitement
qu'il a engag sa personne, parfois bien plus que sa personne, la vie
de sa femme et de ses enfants, le bien de son beau-pre, celui d'un
ami trop crdule, peut-tre mme un dpt de confiance, dans
l'entranement de cette vie terrible... Donc, il n'y a pas 
marchander, il faut vaincre ou mourir, faire fortune ou se jeter 
l'eau.

Un homme dans cet tat d'esprit n'a pas le coeur bien tendre. S'il
tait doux et bon pour ses employs, ses ouvriers, ce serait un
miracle. Voyez-le parcourir  grands pas ses vastes ateliers, l'air
sombre et dur... Quand il est  un bout,  l'autre bout l'ouvrier dit
tout bas: Est-il donc froce aujourd'hui! comme il a trait le
contre-matre!--Il les traite comme il l'a t tout  l'heure. Il
revient de la ville d'argent, de Ble  Mulhouse par exemple, de Rouen
 Dville. Il crie, et l'on s'tonne; on ne sait pas que le juif vient
de lui lever sur le corps une livre de chair.

Sur qui va-t-il reprendre cela? sur le consommateur? Celui-ci est en
garde. Le fabricant retombe sur l'ouvrier. Partout o il n'y a pas
apprentissage, partout o l'on multiplie imprudemment les apprentis,
ils se prsentent en foule, s'offrent  vil prix, et le
fabricant profite de la baisse des salaires[35]. Puis, l'encombrement
de marchandises l'obligeant de vendre, mme  perte, l'avilissement
des salaires, mortel  l'ouvrier, ne profite plus au fabricant; le
consommateur seul y gagne.

[Note 35: Je refusais de croire ce qu'on me racontait des fraudes
infmes que certains fabricants commettent,  l'gard du consommateur
sur la qualit,  l'gard de l'ouvrier sur la quantit du travail.
J'ai d me rendre. Les mmes choses m'ont t confirmes par les amis
des fabricants qui en parlaient avec douleur et humiliation, par des
notables ngociants, et banquiers. Les prud'hommes n'ont nullement
l'autorit pour rprimer ces crimes; le malheureux d'ailleurs n'ose se
plaindre. Une telle enqute regarde le procureur du Roi.]

Le fabricant le plus dur tait pourtant n homme; dans ses
commencements, il sentait encore quelque intrt pour cette
foule[36]. Peu  peu, la proccupation des affaires, l'incertitude
de sa situation, ses souffrances morales l'ont rendu fort
indiffrent aux souffrances matrielles des ouvriers. Il ne les
connat pas aussi bien que son pre[37], qui avait t ouvrier
lui-mme. Renouvels sans cesse, ils lui apparaissent comme des
chiffres, des machines, mais moins dociles et moins rgulires, dont
le progrs de l'industrie permettra de se passer; ils sont le dfaut
du systme; dans ce monde de fer, o les mouvements sont si prcis,
la seule chose  dire, c'est l'homme.

[Note 36: Cet endurcissement graduel, cette habilet que l'on
prend peu  peu pour touffer en soi la voix de l'humanit, est trs
finement analys par M. Emmery, dans sa brochure sur _l'Amlioration
du sort des ouvriers dans les travaux publics_ (1837). Il parle
spcialement des ouvriers blesss dans les travaux dangereux que les
entrepreneurs font pour le gouvernement.

Un entrepreneur qui aura le coeur bien plac, pourra, une premire
fois, peut-tre mme plusieurs fois d'abord, secourir des ouvriers
blesss; mais quand cela se renouvelle, quand les secours
s'accumulent, ils deviennent trop pesants; l'entrepreneur compose
alors avec lui-mme: il se dfend de ses premiers mouvements de
gnrosit, il en restreint insensiblement les applications, et il
diminue d'une manire plus notable le chiffre de chaque secours. Il
remarque que dans ses ateliers les plus dangereux, lui entrepreneur ne
reoit aucune plus-value  ce titre, et qu'au contraire il est oblig
de payer  ses ouvriers une plus forte journe. Or, cette plus forte
journe lui semble bientt le prix des accidents  craindre. Ces
secours additionnels lui paraissent au-dessus de ses moyens. L'ouvrier
bless n'est d'ailleurs pas assez ancien dans le chantier; l'ouvrier
malade n'est pas des plus adroits, des plus utiles, etc. C'est--dire
que le coeur s'endurcit par l'habitude, souvent par la ncessit,
que toute charit s'teint bientt, que le peu de secours accord
n'est mme plus rparti suivant une rigoureuse justice pour tous, et
que le seul rsultat de toutes les motions gnreuses que devraient
faire natre d'aussi tristes tableaux, se rduit  quelques
gratifications accordes arbitrairement et calcules, non sur les
besoins rels des familles crases, mais dans l'intrt  venir du
chantier ou des travaux de l'entrepreneur.]

[Note 37: La diffrence entre le pre et le fils, c'est que
celui-ci, qui n'a pas t ouvrier, connaissant moins la fabrication,
sachant moins les limites du possible et de l'impossible, est
quelquefois plus dur par ignorance.]

Ce qui est curieux  observer, c'est que les seuls (bien peu nombreux)
qui se proccupent du sort de l'ouvrier, ce sont parfois de trs
petits fabricants qui vivent avec lui d'une manire patriarcale, ou
bien au contraire les trs grandes et puissantes maisons, qui,
s'appuyant sur des fortunes solides, sont  l'abri des inquitudes
ordinaires du commerce. Tout l'intervalle moyen est un champ de combat
sans piti.

On sait que nos manufacturiers de Mulhouse ont rclam, contre leur
intrt, une loi qui rglt le travail des enfants. En 1836, sur un
essai que l'un d'eux avait fait pour donner aux ouvriers des logements
salubres avec petits jardins, ces mmes fabricants d'Alsace furent
mus de cette heureuse ide, et dans ce mouvement gnreux ils
souscrivirent pour deux millions. Que devint cette souscription? je
n'ai pu le savoir.

Les manufacturiers seraient  coup sr plus humains, si leur
famille, souvent trs charitable, restait moins trangre  la
manufacture[38]. Elle vit ordinairement  part, ne voit les ouvriers
que de loin. Elle s'exagre volontiers leurs vices, les jugeant
presque toujours sur ce moment dont j'ai parl, o la libert,
longtemps contenue, s'chappe enfin avec bruit et dsordre, je veux
dire, sur le moment de la sortie. Souvent aussi, le manufacturier et
les siens hassent l'ouvrier parce qu'ils s'en croient has; et je
dirai, contre l'opinion commune, qu'en cela il n'est pas rare qu'ils
se trompent. Dans les grandes manufactures, l'ouvrier hait le
contre-matre dont il subit la tyrannie immdiate; celle du matre,
plus loigne, lui est moins odieuse;  moins qu'on ne lui ait appris
 la har, il l'envisage comme celle de la fatalit et il ne s'en
irrite pas.

[Note 38: Je me rappellerai toujours une chose touchante, pleine
de grce et de charme, dont j'ai t tmoin. Le matre d'une fabrique
ayant eu l'obligeance de me conduire lui-mme pour me montrer ses
ateliers, sa jeune femme voulut tre de la partie. Surpris d'abord de
la voir, avec sa blanche robe, tenter ce voyage  travers l'humide et
le sec (tout n'est pas beau ni propre, dans la fabrication des plus
brillants objets), je compris mieux ensuite pourquoi elle affrontait
ce purgatoire. O son mari me faisait voir des choses, elle voyait des
hommes, des mes, et souvent bien blesses. Sans qu'elle m'expliqut
rien, je compris que, tout en glissant  travers cette foule, elle
avait un sentiment dlicat, pntrant, de toutes les penses, je ne
dis pas haineuses, mais soucieuses, envieuses peut-tre, qui
fermentaient l-dedans. Sur sa route, elle jetait des paroles justes
et fines, parfois presque tendres, par exemple  une jeune fille
souffrante; maladive elle-mme, la jeune dame avait bonne grce 
cela. Plusieurs taient touchs; un vieil ouvrier, qui la crut
fatigue, lui prsenta un sige avec une vivacit charmante. Les
jeunes taient plus sombres; elle, qui voyait tout, disait un mot, et
chassait le nuage.]

Le problme industriel se complique fort pour la France de sa
situation extrieure. Bloque en quelque sorte par la malveillance
unanime de l'Europe, elle a perdu, aussi bien que ses anciennes
alliances, tout espoir de s'ouvrir, en Orient ou en Occident, de
nouveaux dbouchs. L'industrialisme qui a fond le systme actuel
sur la supposition trange que les Anglais, nos rivaux, seraient nos
amis, se trouve, avec cette amiti, bloqu, mur, comme dans un
tombeau... Certes, la grande France agricole et guerrire de
vingt-cinq millions d'hommes, qui a bien voulu croire les
industriels, qui s'est tenue immobile, sur leur parole, qui, par
bont pour eux, n'a pas repris le Rhin, elle a droit aujourd'hui de
dplorer leur crdulit; plus sense qu'eux, elle avait toujours cru
que les Anglais restaient Anglais.

Distinguons toutefois entre les industriels. Il en est qui, au lieu de
s'endormir derrire la triple ligne des douanes, ont noblement
continu la guerre contre l'Angleterre. Nous les remercions de leurs
hroques efforts pour soulever la pierre sous laquelle elle crut nous
craser. Leur industrie qui lutte contre elle, avec tous les
dsavantages (souvent un tiers de frais de plus!) l'a nanmoins
vaincue sur plusieurs points, ceux qui exigeaient les facults les
plus brillantes, la plus inpuisable richesse d'invention. Elle a
vaincu par l'art.

Il faut un livre exprs pour faire connatre le grandiose effort de
l'Alsace, qui, d'une me nullement mercantile, sans marchander sur la
dpense, a runi tous les moyens, appel toute science, voulu le beau,
quoi qu'il en pt coter. Lyon a rsolu le problme d'une continuelle
mtamorphose, de plus en plus ingnieuse et brillante. Que
dire de cette fe parisienne, qui rpond de minute en minute aux
mouvements les plus imprvus de la fantaisie?

Chose inattendue, surprenante! la France vend!... cette France exclue,
condamne, interdite... Ils viennent malgr eux, malgr eux ils
achtent.

Ils achtent... des modles, qu'ils vont, tant bien que mal, copier
chez eux. Tel Anglais dclare dans une enqute qu'il a une maison 
Paris, _pour avoir des modles_. Quelques pices achetes  Paris, 
Lyon, en Alsace, puis copies l-bas, suffisent au contrefacteur
anglais, allemand, pour inonder le monde. C'est comme en librairie: la
France crit, et la Belgique vend.

Ces produits o nous excellons, sont malheureusement ceux qui changent
le plus, qui exigent une mise en train toujours nouvelle. Quoique ce
soit le propre de l'art d'ajouter infiniment  la valeur des matires
premires, un art aussi coteux que celui-ci ne permet gure de
bnfices. L'Angleterre, au contraire, ayant des dbouchs chez les
peuples infrieurs des cinq parties du monde, fabrique par grandes
masses, par genres uniformes, longtemps suivis sans mise en train,
sans recherches nouvelles; de tels produits, vulgaires ou non, sont
toujours lucratifs.

Travaille donc,  France, pour rester pauvre! Travaille, souffre, sans
jamais te lasser. La devise des grandes fabriques qui font ta gloire,
qui imposent ton got, ta pense d'art, au monde, est celle-ci:
Inventer, ou prir.




CHAPITRE V

Servitudes du marchand[39].

[Note 39: Nous parlons ici du commerce individuel, comme il est
gnralement en France, non du commerce en commandite qui n'existe
encore que dans quelques grandes villes.]


L'homme de travail, ouvrier, fabricant, regarde gnralement le
marchand comme un homme de loisir. Assis dans sa boutique, qu'a-t-il 
faire la matine que de lire le journal, puis causer tout le jour, le
soir fermer sa caisse? L'ouvrier se promet bien que s'il peut pargner
quelque chose, il se fera marchand.

Le marchand est le tyran du fabricant. Il lui rend toutes les
tracasseries, les vexations de l'acheteur. Or, l'acheteur, dans l'tat
de nos moeurs, c'est l'homme qui veut acheter pour rien, c'est le
pauvre qui veut trancher du riche, c'est l'enrichi d'hier qui tire 
grand'peine de sa poche un argent qui vient d'y entrer[40]. Ils
exigent deux choses, la qualit brillante, et le prix le plus
vil; la bont de l'objet est secondaire. Qui veut mettre le prix  une
bonne montre? Personne. Les riches mmes ne veulent autre chose qu'une
belle montre  bon march.

[Note 40: Ce sont de nouvelles classes qui arrivent, comme
l'explique trs bien M. Leclaire (_Peinture en btiment_). Ils ne
savent nullement le prix rel des objets. Ils veulent du brillant, en
dtrempe, n'importe.]

Il faut que le marchand trompe ces gens-l, ou qu'il prisse. Toute sa
vie se compose de deux guerres: guerre de tromperie et de ruse contre
cet acheteur draisonnable, guerre de vexations et d'exigences contre
le fabricant. Mobile, inquiet, minutieux, il lui rend jour par jour
les plus absurdes caprices de son matre, le public, le tire  droite,
 gauche, change  chaque instant sa direction, l'empche de suivre
aucune ide, et rend presque impossible, dans plusieurs genres, la
grande invention.

Le point capital pour le marchand, c'est que le fabricant l'aide 
tromper l'acheteur, qu'il entre dans les petites fraudes, qu'il ne
recule pas devant les grandes. J'ai entendu des fabricants gmir des
choses que l'on exigeait d'eux, contre l'honneur; il leur fallait ou
perdre leur tat, ou devenir complices des tromperies les plus
audacieuses. Ce n'est plus assez d'altrer les qualits, il leur faut
quelquefois devenir faussaires, prendre les marques des fabriques en
renom.

La rpugnance que montraient pour l'industrie les nobles rpubliques
de l'Antiquit, les fiers barons du Moyen-ge, est peu raisonnable
sans doute, si par industrie l'on entend les fabrications
compliques qui ont besoin de la science et de l'art, ou bien le
grand ngoce qui suppose tant de connaissances, d'informations, de
combinaisons. Mais cette rpugnance est vraiment raisonnable, quand
elle s'applique aux habitudes ordinaires du commerce,  la ncessit
misrable o le marchand se trouve de mentir, de frauder et de
falsifier.

Je n'hsite point  affirmer que pour l'homme d'honneur la situation
du travailleur le plus dpendant est libre en comparaison de celle-ci.
Serf du corps, il est libre d'me. Asservir son me au contraire et sa
parole, tre oblig du matin au soir de masquer sa pense, c'est le
dernier servage.

Reprsentez-vous bien cet homme qui a t militaire, qui a conserv
dans tout le reste le sentiment de l'honneur, et qui se rsigne 
cela... Il doit souffrir beaucoup.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que c'est justement par honneur qu'il
ment tous les jours, pour _faire honneur_  ses affaires. Le
dshonneur pour lui, ce n'est pas le mensonge, c'est la faillite.
Plutt que de _faillir_, l'honneur commercial le poussera jusqu'au
point o la fraude quivaut au vol, o la falsification est
l'empoisonnement.

Empoisonnement bnin,  petite dose, je le sais, qui ne tue qu' la
longue. Quand mme on voudrait dire qu'ils ne mlent aux denres que
des substances innocentes[41], sans action, inertes, l'homme de
travail qui croit y puiser la rparation de ses forces, et qui
n'y trouve rien, ne peut plus se refaire, il va se ruinant,
s'puisant, il vit (pour parler ainsi) sur le capital, sur le fonds de
sa vie; elle lui chappera peu  peu.

[Note 41: Il a t constat _juridiquement_ que beaucoup de ces
substances n'taient nullement innocentes. Voy. le _Journal de chimie
mdicale_, les _Annales d'Hygine_, et MM. Garnier et Harel,
_Falsifications des substances alimentaires_, 1844.]

Ce que je trouve de coupable, dans ce falsificateur qui vend
l'ivresse, ce n'est pas seulement d'empoisonner le peuple, c'est de
l'avilir. L'homme fatigu du travail entre confiant dans cette
boutique; il l'aime comme sa maison de libert; eh bien! qu'y
trouve-t-il? la honte. Le mlange spiritueux qu'on lui vend sous le
nom de vin, produit, ds qu'il est bu, l'effet qu'une double et triple
quantit de vin n'et pas produit; il s'empare du cerveau, trouble
l'esprit, la langue, le mouvement du corps. Ivre et la poche vide, le
marchand le jette  la rue... Qui n'a le coeur perc, en voyant
quelquefois, l'hiver, une pauvre vieille femme, qui a bu du poison
pour se rchauffer, et qu'on livre, en cet tat, pour jouet  la
barbarie des enfants?... Le riche passe, et dit: Voil le peuple!

Tout homme qui peut avoir, ou emprunter mille francs, commence
hardiment le commerce. D'ouvrier, il se fait marchand, c'est--dire
homme de loisir. Il vivait au cabaret, il ouvre un cabaret. Il
s'tablit, non pas loin des anciens: au contraire, au plus prs, pour
leur soutirer la pratique; il se flatte de la douce ide qu'il tuera
le voisin. Immdiatement, il a des pratiques en effet, tous ceux qui
doivent  l'autre et qui ne payeront pas. Au bout de quelques mois, ce
nouveau est devenu ancien; d'autres sont venus tout autour.
Il languit, il prit; il a perdu l'argent, mais de plus, ce qui valait
mieux, l'habitude du travail... Grande joie parmi les survivants, qui
peu  peu finissent de mme. D'autres viennent, il n'y parat pas...
Triste et misrable commerce, sans industrie, sans autre ide que
celle de se manger l'un l'autre.

La vente augmente  peine, et les marchands augmentent, multiplient 
vue d'oeil, la concurrence aussi, l'envie, la haine. Ils ne font
rien, ils sont l sur leur porte, les bras croiss,  se regarder de
travers,  voir si la pratique infidle ne va pas se tromper de
boutique. Ceux de Paris, qui sont quatre-vingt mille, ont eu l'an
dernier _quarante-six mille procs_ au seul tribunal de commerce, sans
parler des autres tribunaux. Chiffre affreux! Que de querelles et de
haines il suppose!...

L'objet spcial de cette haine, celui que le patent poursuit, fait
saisir quand il peut, c'est le pauvre diable qui roule sa boutique, et
s'arrte un moment, c'est la malheureuse femme qui sur un ventaire
porte la sienne! hlas, et souvent encore un enfant[42]... Qu'elle ne
s'avise pas de s'asseoir, qu'elle marche toujours... sinon elle est
saisie.

[Note 42: Lire la pice si touchante de Savinien Lapointe.]

Je ne sais pas vraiment si celui qui la fait saisir, ce triste homme
de boutique, est plus heureux pour tre assis. Ne point bouger,
attendre, ne pouvoir rien prvoir. Le marchand ne sait presque jamais
d'o lui viendra le gain. Recevant la marchandise de la
seconde, de la troisime main, il ignore quel est en Europe l'tat de
son propre commerce, et ne peut deviner si l'an prochain il fera
fortune ou faillite.

Le fabricant, l'ouvrier mme, ont deux choses, qui, malgr le travail,
rendent leur destine meilleure que celle du marchand: 1 _Le
marchand ne cre point_, il n'a pas le bonheur srieux, digne de
l'homme, de faire natre une chose, de voir avancer sous sa main une
oeuvre qui prend forme, qui devient harmonique, qui, par son
progrs, rpond  son crateur, console son ennui et sa peine.

2 Autre dsavantage, terrible  mon avis: _Le marchand est oblig de
plaire._ L'ouvrier donne son temps, le fabricant sa marchandise pour
tant d'argent; voil un contrat simple, et qui n'abaisse pas. Ni l'un
ni l'autre n'a besoin de flatter. Il n'est pas oblig, souvent le
coeur navr et les yeux pleins de larmes, d'tre aimable et gai tout
 coup, comme cette dame de comptoir. Le marchand inquiet,
mortellement occup du billet qui choit demain, il faut qu'il sourie,
qu'il se prte, par un effort cruel, au babil de la jeune lgante qui
lui fait dplier cent pices, cause deux heures, et part sans acheter.

Il faut qu'il plaise, et que sa femme plaise. Il a mis dans le
commerce, non seulement son bien, sa personne et sa vie, mais souvent
sa famille[43].

[Note 43: On a parl de l'ouvrire en soie et du commis qui se
faisait payer sa connivence au vol. On a parl de l'ouvrire en coton,
je crois,  tort; le fabricant est trs peu en rapport avec ses
ouvriers et ouvrires. On a dit enfin que l'usurier de campagne
mettait souvent les dlais  un prix immoral. Pourquoi n'a-t-on pas
parl de la marchande, si expose, oblige de plaire  l'acheteur, de
causer longuement avec lui, et qui s'en trouve ordinairement si mal?]

L'homme le moins susceptible pour lui-mme souffrira, 
chaque heure, de voir sa femme ou sa fille au comptoir. L'tranger
mme, le tmoin dsintress, ne voit pas sans peine dans une honnte
famille qui commence un commerce, les habitudes intrieures violemment
troubles, le foyer dans la rue, le saint des saints  l'talage! La
jeune demoiselle coute, les yeux baisss, l'impertinent propos d'un
homme indlicat. On y retourne quelques mois aprs, on la retrouve
hardie.

La femme, au reste, fait bien plus que la fille pour le succs d'une
maison de commerce. Elle cause avec grce, avec charme... O est
l'inconvnient, dans une vie si publique, sous les yeux de la
foule?... Elle cause, mais elle coute... et tout le monde plutt que
son mari. C'est un esprit chagrin, ce mari, nullement amusant, plein
d'hsitation et de minuties, flottant en politique, en tout, mcontent
du gouvernement, et mcontent des mcontents.

Cette femme s'aperoit de plus en plus qu'elle fait l un ennuyeux
mtier; douze heures par jour  la mme place, expose derrire une
vitre, parmi les marchandises. Elle ne s'y tiendra pas toujours si
immobile; la statue pourra s'animer.

Voil de grandes souffrances qui commencent pour le mari. Le lieu du
monde le plus cruel pour un jaloux, c'est une boutique... Tous
viennent, tous flattent la dame... L'infortun ne sait pas
mme toujours  qui s'en prendre. Parfois il devient fou, ou se tue,
ou la tue; tel autre s'alite, et meurt... Plus malheureux peut-tre
celui qui s'est rsign.

Il s'est trouv un homme qui est mort ainsi lentement, non pas de
jalousie, mais de douleur et d'humiliation, chaque jour insult,
outrag dans la personne de sa femme. Je parle de l'infortun Louvet.
Aprs avoir chapp aux dangers de la Terreur, rentr  la Convention,
mais sans moyens pour vivre, il tablit sa femme libraire au
Palais-Royal: la librairie tait  cette poque un commerce brillant,
et le seul. Malheureusement l'ardent Girondin, aussi contraire aux
royalistes qu'aux montagnards, avait mille ennemis. La _Jeunesse
dore_, celle qui courut si bien le 13 vendmiaire, venait bravement
parader devant la boutique de Louvet, entrait, ricanait, se vengeait
sur une femme. Aux provocations du mari furieux ils ne rpondaient que
par des rises. Lui-mme leur avait donn des armes, en imprimant,
dans le rcit de sa fuite et de ses malheurs, mille dtails
passionns, indiscrets sans doute et imprudents, sur sa Lodoska. Une
chose devait la protger, la rendre sacre pour des hommes de coeur,
son courage, son dvouement; elle avait sauv son mari... Nos
chevaliers ne sentirent point cela; ils poussrent froidement la
cruelle plaisanterie, et Louvet en mourut. Sa femme voulait mourir;
ses enfants qu'on lui amena, la condamnrent  vivre.




CHAPITRE VI

Servitudes du fonctionnaire.


Quand les enfants grandissent et que la famille runie commence  se
demander: Qu'en fera-t-on? le plus vif, le moins disciplinable, ne
manque gure de dire: Moi, je veux tre indpendant. Il entrera dans
le commerce, et il y trouvera l'indpendance que nous venons de
caractriser. L'autre frre, le docile, le bon sujet, sera
fonctionnaire.

On tchera du moins qu'il le devienne. La famille fera pour cela
d'normes sacrifices, souvent par del sa fortune. Grands efforts, et
quel but? Aprs dix ans de classes, plusieurs annes d'cole, il
deviendra surnumraire, et enfin petit employ. Son frre, le
commerant qui, pendant ce temps-l, a eu bien d'autres aventures, lui
porte grande envie, et perd peu d'occasions de faire allusion aux gens
qui ne produisent pas, qui s'endorment commodment assis au banquet
du budget. Aux yeux de l'industriel, nul ne produit que lui;
le juge, le militaire, le professeur, l'employ, sont des
consommateurs improductifs[44].

[Note 44: Comme si la justice et l'ordre civil, la dfense du
pays, l'instruction, n'taient pas aussi des _productions_, et les
premires de toutes!]

Les parents savaient bien que la carrire des fonctions publiques
n'tait pas lucrative. Mais ils ont dsir pour cet enfant doux et
tranquille une vie sre, fixe et rgulire. Tel est l'idal des
familles, aprs tant de rvolutions, tel, dans leur opinion, est le
sort du fonctionnaire; le reste va, vient, varie et change, le
fonctionnaire seul est sorti des alternatives de cette vie mortelle,
il est comme en un meilleur monde.

Je ne sais si l'employ a jamais eu ce paradis sur la terre, cette vie
d'immobilit et de sommeil. Aujourd'hui, je ne vois pas un homme plus
mobile. Sans parler des destitutions qui frappent quelquefois et que
l'on craint toujours, sa vie n'est que mutations, voyages,
translations subites (pour tel ou tel mystre lectoral) d'un bout de
la France  l'autre, disgrces inexplicables, prtendus avancements
qui, pour deux cents francs de plus, le font aller de Perpignan 
Lille. Toutes les routes sont couvertes de fonctionnaires qui voyagent
avec leurs meubles; beaucoup ont renonc  en avoir. Camps dans une
auberge, et le paquet tout fait, ils vivent l un an, au moins, d'une
vie seule et triste, dans une ville inconnue; vers la fin, lorsqu'ils
commencent  former quelque relation, on les dpche  l'autre ple.

Qu'ils ne se marient pas surtout; leur situation en serait
empire. Indpendamment de cette mobilit, leurs faibles traitements
ne comportent point un mnage. Ceux d'entre eux qui sont obligs de
faire respecter leur position, ayant charge d'mes, le juge,
l'officier, le professeur, passeront leur vie, s'ils n'ont point de
fortune, dans un tat de lutte, d'effort misrable pour cacher leur
misre et la couvrir de quelque dignit.

N'avez-vous pas rencontr en diligence (je ne dis pas une fois, mais
plusieurs) une dame respectable, srieuse, ou plutt triste, d'une
mise modeste et quelque peu passe, un enfant ou deux, beaucoup de
malles, de bagages, un mnage sur l'impriale. Au dbarqu, vous la
voyez reue par son mari, un brave et digne officier qui n'est plus
jeune. Elle le suit ainsi, avec toute espce d'incommodit et d'ennui,
de garnison en garnison, accouche en route, nourrit  l'auberge, puis
se remet encore en route. Rien de plus triste que de voir ces pauvres
femmes associes ainsi par l'affection et le devoir aux servitudes de
la vie militaire.

Les traitements des fonctionnaires, militaires et civils, ont peu
chang depuis l'Empire[45]. La fixit, que l'on considre comme leur
suprme bonheur, presque tous l'ont sous ce rapport. Mais comme
l'argent a baiss, le mme chiffre va diminuant de valeur
relle, et reprsentant toujours moins; nous l'avons remarqu pour les
salaires industriels.

[Note 45: Ils se sont amliors dans tous les autres tats de
l'Europe. Ici, ils ont augment pour un trs petit nombre de places,
baiss pour d'autres, par exemple pour les commis de prfectures et
sous-prfectures.--Sur le caractre gnral et les divisions de cette
grande arme des fonctionnaires, lire l'important ouvrage de M.
Vivien: _tudes administratives_, 1845.]

La France peut se vanter d'une chose, c'est qu' l'exception de
quelques grandes places trop rtribues, nos fonctionnaires publics
servent l'tat presque pour rien. Et avec cela, j'affirme qu'en ce
pays dont on dit tant de mal, il est peu, trs peu de fonctionnaires
accessibles  l'argent.

J'entends l'objection: beaucoup sont corrompus par l'espoir d'avancer,
par l'intrigue, par les mauvaises influences; je le sais, je
l'accorde. Et je n'en soutiendrai pas moins que, parmi ces gens si peu
rtribus, vous n'en trouverez pas qui reoivent de l'argent, comme on
voit en Russie, en Italie, dans tant d'autres contres.

Voyons l'ordre le plus lev. Le juge qui dcide du sort, de la
fortune des hommes, qui tous les jours a dans les mains des affaires
de plusieurs millions, et qui pour des fonctions si hautes, si
assidues, si ennuyeuses, gagne moins que tel ouvrier, le juge ne
reoit pas d'argent.

Prenez en bas, dans une classe o les tentations sont grandes, prenez
le douanier: il en est peut-tre qui recevraient un lger pourboire
dans une occasion insignifiante, mais jamais pour ce qui donne le
moindre soupon de fraude.--Voulez-vous savoir, maintenant, combien il
a pour ce service ingrat? six cents francs, un peu plus de trente sous
par jour; ajoutons-y les nuits qui ne sont point payes; il passe, de
deux nuits l'une, sur la frontire, sur la cte, sans abri
que son manteau, expos  l'attaque du contrebandier, au vent de la
tempte, qui, de la falaise, parfois l'emporte en mer. C'est l, sur
cette grve, que sa femme lui apporte son maigre repas; car il est
mari, il a des enfants, et, pour nourrir quatre ou cinq personnes, il
a  peu prs trente sous.

Un garon boulanger  Paris[46] gagne plus que deux douaniers, plus
qu'un lieutenant d'infanterie, plus que tel magistrat, plus que la
plupart des professeurs; il gagne _autant que six matres d'cole_!

[Note 46: Je veux dire en gnral l'ouvrier de salaire moyen, sans
chmage d'hiver. Voy. plus haut, p. 70, note.]

Honte! infamie!... Le peuple qui paye le moins ceux qui instruisent le
peuple (cachons-nous, pour l'avouer), c'est la France.

La France d'aujourd'hui.--Au contraire, la vraie France, celle de la
Rvolution, dclara que l'enseignement tait un sacerdoce, que le
matre d'cole tait l'gal du prtre. Elle posa en principe que la
premire dpense de l'tat, c'tait l'instruction. Dans sa terrible
misre, la Convention voulait donner cinquante-quatre millions 
l'instruction primaire[47], et elle l'et fait certainement, si elle
et dur davantage... Temps singulier o les hommes se disaient
matrialistes, et qui fut en ralit l'apothose de la pense, le
rgne de l'esprit!

[Note 47: Trois mois aprs, le 9 thermidor (27 brumaire an III),
sur le rapport de Lakanal. Voir l'_Expos sommaire des travaux de
Lakanal_, p. 133.]

Je ne le cache pas; de toutes les misres de ce temps-ci, il n'y en
a pas qui me pse davantage. L'homme de France le plus mritant, le
plus misrable[48], le plus oubli, c'est le matre d'cole. L'tat
qui ne sait pas seulement quels sont ses vrais instruments et sa
force, qui ne souponne pas que son plus puissant levier moral
serait cette classe d'hommes, l'tat, dis-je, l'abandonne aux
ennemis de l'tat. Vous dites que les Frres enseignent mieux; je le
nie; quand cela serait vrai, que m'importe? le matre d'cole, c'est
la France; le Frre, c'est Rome, c'est l'tranger et l'ennemi: lisez
plutt leurs livres; suivez leurs habitudes et leurs relations;
flatteurs pour l'Universit, et tout jsuites au coeur.

[Note 48: M. Lorain, dans son _Tableau de l'instruction primaire_,
ouvrage officiel de la plus haute importance, o il rsume les
rapports des 490 inspecteurs qui visitrent en 1833 toutes les coles,
n'a pas d'expressions assez fortes pour dire l'tat de misre et
d'abjection o se trouvent nos instituteurs. Il dclare (p. 60) qu'il
y en a qui gagnent _en tout_ 100 francs, 60 francs, 50! Encore
attendent-ils longtemps le payement, qui souvent ne vient pas! On ne
paye pas en argent; chaque famille met de ct ce qu'elle a de plus
mauvais dans sa rcolte pour le matre d'cole, _quand il vient le
dimanche mendier  chaque porte, la besace sur le dos_; il n'est pas
bien venu  rclamer son petit lot de pommes de terre, _on trouve
qu'il fait tort aux pourceaux_, etc. Depuis ces rapports officiels, on
a cr de nouvelles coles; mais le sort des anciens matres n'a pas
t amlior. Esprons que la Chambre des dputs accordera cette
anne l'augmentation de cent francs qui a t demande en vain l'anne
dernire.]

J'ai parl ailleurs des servitudes du prtre; elles sont grandes,
dignes de compassion; serf de Rome, serf de son vque, d'ailleurs
presque toujours dans une position qui donne au suprieur, bien
inform, hypothque sur lui. Eh bien! ce prtre, ce serf, c'est le
tyran du matre d'cole. Celui-ci n'est pas son subordonn lgalement,
mais il est son valet. Sa femme, mre de famille, fait sa cour 
madame la gouvernante de M. le cur,  la pnitente prfre,
influente. Elle sent bien, cette femme qui a des enfants et qui a tant
de peine  vivre, qu'un matre d'cole mal avec le cur, c'est un
homme perdu!... On ne va pas par deux chemins pour le couler  fond;
on ne s'amuse pas  dire qu'il est ignorant; non, il est vicieux, il
est ivrogne, il est... Ses enfants, multiplis, hlas! anne par
anne, ont beau tmoigner pour ses moeurs. Les Frres seuls ont des
moeurs; ils ont bien quelques petits procs, mais si vite touffs!

Servitude! pesante servitude! je la retrouve en montant, descendant, 
tous les degrs, crasant les plus dignes, les plus humbles, les plus
mritants!

Et je ne parle pas de la dpendance hirarchique et lgitime, de
l'obissance au suprieur naturel. Je parle de l'autre dpendance,
oblique, indirecte, qui part de haut, qui descend bas, qui pse
lourdement, qui pntre, qui entre dans le dtail, qui s'informe, qui
veut gouverner jusqu' l'me.

Grande diffrence entre le marchand et le fonctionnaire! le premier,
nous l'avons dit, est condamn  mentir, sur des objets minimes,
d'intrt extrieur; pour ce qui est de l'me, il garde souvent
l'indpendance. C'est justement ce ct-l qu'on attaque dans le
fonctionnaire; il est inquit dans les choses de l'me, parfois mis
en demeure de mentir en ce qui touche la foi et la foi politique.

Les plus sages travaillent  se faire oublier; ils vitent de vivre et
de penser, font semblant d'tre nuls, et jouent si bien ce jeu qu'
la longue ils n'ont besoin d'aucun semblant; ils deviennent
vraiment ce qu'ils voulaient paratre. Les fonctionnaires, qui sont
pourtant les yeux et les bras de la France, visent  ne plus voir ni
remuer; un corps qui a de tels membres doit tre bien malade.

Pour s'annuler ainsi, le malheureux est-il quitte? pas toujours. Plus
il cde, plus il recule, et plus on exige. On en vient  lui demander
ce qu'on appelle des gages de dvouement, des services positifs. Il
pourrait avancer, s'il se rendait utile, s'il clairait sur telle ou
telle personne... Tel par exemple, qui est votre collgue, est-ce un
homme bien sr?

Voil un homme troubl, malade. Il rentre chez lui trs soucieux.
Press tendrement, il avoue ce qu'il a... O croyez-vous, dans cette
grave circonstance, qu'il trouve appui? Dans les siens? Rarement.

Chose triste et dure  dire, mais qu'il faut dire: l'homme aujourd'hui
n'est pas corrompu par le monde, il le connat trop bien; pas
davantage par ses amis... qui a des amis?... Non, ce qui le corrompt
le plus souvent, c'est sa famille mme. Une excellente femme, inquite
pour ses enfants, est capable de tout, pour faire avancer son mari,
jusqu' le pousser aux lchets. Une mre dvote trouve tout simple
qu'il fasse sa fortune par la dvotion; le but sanctifie tout; comment
pcher en servant la bonne cause?... Que fera l'homme, quand il trouve
la tentation dans la famille mme, qui devait l'en garder? quand le
vice lui vient par la vertu, par l'obissance filiale, par le respect
de l'autorit paternelle?

Ce ct de nos moeurs est grave; je n'en connais pas de
plus sombre.

Au reste, que la bassesse, mme avec ces moyens, que le servilisme et
le jsuitisme puissent triompher en France, je ne le croirai jamais.
La rpugnance pour tout ce qui est faux et perfide est invincible dans
ce noble pays. La masse est bonne; n'en jugez pas par l'cume qui
surnage. Cette masse, quoiqu'elle flotte, elle a en elle une force qui
l'assure: le sentiment de l'honneur militaire renouvel toujours par
notre lgende hroque. Tel, au moment de faillir, s'arrte sans qu'on
sache pourquoi... C'est qu'il a senti passer sur sa face l'esprit
invisible des hros de nos guerres, le vent du vieux drapeau!...

Ah! je n'espre qu'en lui! qu'il sauve la France, ce drapeau, et la
France de l'arme! Notre glorieuse arme sur qui le monde a les
yeux[49], qu'elle se maintienne pure! qu'elle soit de fer contre
l'ennemi, et d'acier contre la corruption! que jamais l'esprit de
police n'y pntre! qu'elle garde l'horreur des tratres, des vilaines
offres, des moyens souterrains d'avancer!

[Note 49: S'il y a eu des actes atroces, ils ont t commands.
Qu'ils retombent sur ceux qui ont donn de tels ordres!--Remarquons,
en passant, que trop souvent nos journaux accueillent dans un intrt
de parti les inventions calomnieuses des Anglais.]

Quel dpt dans les mains de ces jeunes soldats! quelle responsabilit
pour l'avenir!... Au jour du suprme combat de la civilisation et de
la barbarie (qui sait si ce n'est pas demain?) il faut que le Juge
les trouve irrprochables, leur pe nette, et que leurs
baonnettes tincellent sans tache!... Chaque fois que je les vois
passer, mon coeur s'meut en moi: Ici seulement, ici, vont d'accord
la force et l'ide, la vaillance et le droit, ces deux choses spares
par toute la terre... Si le monde est sauv par la guerre, vous seuls
le sauverez... Saintes baonnettes de France, cette lueur qui plane
sur vous, que nul oeil ne peut soutenir, gardez que rien ne
l'obscurcisse!




CHAPITRE VII

Servitudes du riche et du bourgeois.


Le seul peuple qui ait une arme srieuse, est celui qui ne compte
pour rien en Europe. Ce phnomne ne s'explique pas suffisamment par
la faiblesse d'un ministre, d'un gouvernement; il tient
malheureusement  une cause plus gnrale, au dclin de la classe
gouvernante, classe trs nouvelle et trs use. Je parle de la
bourgeoisie.

Je remonterai un peu haut, pour mieux me faire comprendre.

La glorieuse bourgeoisie qui brisa le Moyen-ge et fit notre premire
Rvolution, au quatorzime sicle, eut ce caractre particulier d'tre
une initiation rapide du peuple  la noblesse[50]. Elle fut moins
encore une classe qu'un passage, un degr. Puis, ayant fait son
oeuvre, une noblesse nouvelle et une royaut nouvelle, elle
perdit sa mobilit, se strotypa, et resta une classe, trop souvent
ridicule. Le bourgeois des dix-septime et dix-huitime sicles est un
tre btard, que la nature semble avoir arrt dans son dveloppement
imparfait, tre mixte, peu gracieux  voir, qui n'est ni d'en haut ni
d'en bas, ne sait ni marcher ni voler, qui se plat  lui-mme et se
prlasse dans ses prtentions.

[Note 50: Le passage se faisait, comme on sait, par la noblesse de
robe. Mais ce qu'on ne sait pas, c'est la facilit avec laquelle cette
noblesse devenait militaire aux quatorzime et quinzime sicles.]

Notre bourgeoisie actuelle, ne en si peu de temps de la Rvolution,
n'a pas rencontr, en montant, de nobles sur sa tte. Elle a voulu
d'autant plus tre une classe tout d'abord. Elle s'est fixe en
naissant, et si bien, qu'elle a cru navement pouvoir tirer de son
sein une aristocratie; autant vaut dire, improviser une antiquit.
Cette cration s'est trouve, comme on pouvait prvoir, non antique,
mais vieille et caduque[51].

[Note 51: L'ancienne France eut trois classes. La nouvelle n'en a
plus que deux, le peuple et la bourgeoisie.]

Quoique les bourgeois ne demandent pas mieux que d'tre une classe 
part, il n'est pas facile de prciser les limites de cette classe, o
elle commence, o elle finit. Elle ne renferme pas exclusivement les
gens aiss; il y a beaucoup de bourgeois pauvres[52]. Dans nos
campagnes, le mme homme est journalier ici, et l _bourgeois_, parce
qu'il y a du bien. Cela fait, grce  Dieu, qu'on ne peut
opposer rigoureusement la bourgeoisie au peuple, comme font
quelques-uns, ce qui n'irait pas  moins qu' crer deux nations. Nos
petits propritaires ruraux, qu'on les appelle ou non _bourgeois_,
sont le peuple et le coeur du peuple.

[Note 52: Si vous observez avec attention comment le peuple
emploie ce mot, vous trouverez que pour lui il dsigne moins la
richesse qu'une certaine mesure d'indpendance et de loisir, l'absence
d'inquitude pour la nourriture quotidienne. Tel ouvrier qui gagne
cinq francs par jour appelle sans difficult _Mon bourgeois_ le
rentier famlique de trois cents francs de rente, qui se promne en
habit noir au plein coeur de janvier.--Si la scurit est l'essence
du bourgeois, faudra-t-il y comprendre ceux qui ne savent jamais s'ils
sont riches ou pauvres, les commerants, d'autres encore qui semblent
mieux assis, mais qui, pour des achats de charge, ou autrement, sont
les serfs du capitaliste? S'ils ne sont pas vraiment bourgeois, ils se
rattachent nanmoins  la mme classe par l'intrt, la peur, l'ide
fixe de la paix  tout prix.]

Qu'on tende ou qu'on resserre cette dnomination, ce qui importe 
observer, c'est que la bourgeoisie qui s'est charge presque seule
d'agir depuis cinquante ans semble aujourd'hui paralyse, incapable
d'action. Une classe toute rcente semblait devoir la renouveler; je
parle de la classe industrielle, ne de 1815, grandie dans les luttes
de la Restauration, et qui plus qu'une autre a fait la Rvolution de
Juillet. Peut-tre plus franaise que la bourgeoisie proprement dite,
elle est bourgeoise d'intrt; elle n'ose bouger. La bourgeoisie ne le
veut, ne le peut; elle a perdu le mouvement. Un demi-sicle a donc
suffi pour la voir sortir du peuple, s'lever par son activit et son
nergie, et tout  coup, au milieu de son triomphe, s'affaisser sur
elle-mme. Il n'y a pas d'exemple d'un dclin si rapide.

Ce n'est pas nous qui disons cela, c'est elle. Les plus tristes aveux
lui chappent sur son dclin et celui de la France qu'elle entrane.

Un ministre disait, il y a dix ans, devant plusieurs
personnes: La France sera la premire des puissances secondaires. Ce
mot, qui alors tait humble, au point o les choses sont venues
depuis, est presque ambitieux. Tellement la descente est rapide!

Aussi rapide au dedans qu'au dehors. Le progrs du mal se marque au
dcouragement de ceux mme qui en profitent. Ils ne peuvent gure
s'intresser  un jeu o personne n'espre plus tromper personne. Les
acteurs s'ennuient presque autant que les spectateurs; ils billent
avec le public, excds d'eux-mmes et de sentir qu'ils baissent.

L'un d'eux, homme d'esprit, crivait il y a quelques annes qu'il ne
fallait plus de grands hommes, que dsormais on saurait s'en passer.
Ce mot venait  point. Seulement, s'il le rimprime, il faudra qu'il
l'tende et prouve cette fois que les hommes moyens, les talents
secondaires, ne sont pas indispensables et qu'on peut s'en passer
aussi.

La presse, il y a dix ans, prtendait influer. Elle en est revenue.
Elle a senti, pour parler seulement de la littrature, que la
bourgeoisie qui lit seule (le peuple ne lit gure), n'avait plus
besoin d'art. Donc elle a pu, sans que personne s'en plaignt,
rformer deux choses coteuses, l'art et la critique; elle s'est
adresse aux improvisateurs, aux romanciers en commandite, puis,
gardant seulement leur nom, aux ouvriers de troisime ordre.

L'affaissement gnral est moins senti, parce qu'il a lieu d'ensemble;
tous descendant, le niveau relatif est le mme.

Qui dirait, au peu de bruit qui se fait, que nous ayons t
un peuple si bruyant? l'oreille s'y fait peu  peu, la voix aussi. Le
diapason change. Tel croit crier, et crie tout bas. Le seul bruit un
peu haut, c'est celui de la Bourse. Celui qui l'entend de prs, et qui
voit cette agitation, croira trop aisment que ce courant trouble
profondment le grand marais dormant de la bourgeoisie. Erreur. C'est
faire trop de tort, trop d'honneur  la masse bourgeoise que de lui
supposer tant d'activit pour les intrts matriels[53]. Elle est
fort goste, il est vrai, mais routinire, inerte. Sauf quelques
courts accs, elle s'en tient ordinairement aux premires acquisitions
qu'elle craint de compromettre. Il est incroyable combien cette
classe, en province surtout, se rsigne aisment  la mdiocrit en
toute chose. Elle a peu, elle l'a d'hier; pourvu qu'elle le garde,
elle s'arrange pour vivre sans agir, sans penser[54].

[Note 53: La France n'a pas l'me marchande, sauf ses moments
anglais (comme celui de Law et celui-ci), qui sont des accs rares.
Cela se voit surtout  la facilit avec laquelle les hommes qui
d'abord semblent les plus pres s'arrtent gnralement de bonne heure
sur le chemin de la fortune. Le Franais qui a gagn dans le commerce
ou autrement quelques mille livres de rente se croit riche et ne fait
plus rien. L'Anglais, tout au contraire, voit dans la richesse acquise
un moyen de s'enrichir; il persvre jusqu' la mort dans le travail.
Il reste riv  sa chane, dfinitivement spcialis dans son affaire;
seulement il poursuit cette spcialit sur une plus grande chelle. Il
n'prouve pas le besoin du loisir, qui lui permettrait d'arranger sa
vie librement.

Aussi il y a fort peu de riches en France, si vous mettez  part nos
capitalistes trangers. Ce peu de riches seraient presque tous des
pauvres en Angleterre. De nos riches, dduisez nombre de gens qui font
bonne figure et dont la fortune est ou engage ou incertaine encore,
hypothtique.]

[Note 54: Je connais, prs de Paris, une ville assez considrable,
o l'on compte quelques centaines de propritaires ou rentiers de
4,000, 6,000 livres de rente ou un peu plus, qui ne songent nullement
 aller au del, qui ne font rien, ne lisent rien, ni livres, ni
journaux (presque), ne s'intressent  rien, ne se voient point, ne se
runissent jamais, se connaissent  peine. L'entranement de la Bourse
ne se fait sentir l aucunement, mais malheureusement plus bas, parmi
les pauvres conomes des villes, et jusque dans les campagnes, o le
paysan n'a pas mme un journal qui puisse l'clairer sur le
guet-apens.]

Ce qui caractrisait l'ancienne bourgeoisie, ce qui manque 
la nouvelle, c'est surtout la scurit.

Celle des deux derniers sicles, fortement assise sur la base de
fortunes dj anciennes, sur des charges de robe et de finance qui
comptaient pour proprits, sur le monopole des corporations
marchandes, etc., se croyait tout aussi ferme en France que le Roi.
Son ridicule fut l'orgueil, la gauche imitation des grands. Cet effort
pour monter plus haut qu'on ne le peut, se traduit par l'emphase, la
bouffissure qui marque la plupart des monuments du dix-septime
sicle.

Le ridicule de la nouvelle bourgeoisie, c'est le contraste de ses
prcdents militaires, et de cette peur actuelle qu'elle ne cache
nullement, qu'elle exprime  tout propos avec une navet singulire.
Que trois hommes soient dans la rue  causer de salaires, qu'ils
demandent  l'entrepreneur, riche de leur travail, un sol
d'augmentation! le bourgeois s'pouvante, il crie, il appelle
main-forte.

L'ancien bourgeois du moins tait plus consquent. Il s'admirait
dans ses privilges, il voulait les tendre, il regardait en haut.
Le ntre regarde en bas, il voit monter la foule derrire lui, comme
il a mont, et il n'aime pas qu'elle monte, il recule, il se serre
du ct du pouvoir. S'avoue-t-il nettement ses tendances
rtrogrades? Rarement, son pass y rpugne; il reste presque
toujours dans cette position contradictoire, libral de principes,
goste d'application, voulant, ne voulant pas. S'il lui reste
quelque chose de franais qui rclame, il l'apaise par la lecture de
quelque journal innocemment grondeur, pacifiquement belliqueux.

La plupart des gouvernements, il faut le dire, ont spcul sur ce
triste progrs de la peur qui n'est autre  la longue que celui de la
mort morale. Ils ont pens qu'on avait meilleur march des morts que
des vivants. Pour leur faire peur du peuple, ils ont montr sans cesse
 ces gens effrays deux ttes de Mduse qui les ont  la longue
changs en pierre: la Terreur et le Communisme.

L'histoire n'a pas encore examin de prs ce phnomne unique de la
Terreur, qu'aucun homme, aucun parti,  coup sr, ne pourrait ramener.
Tout ce que j'en puis dire ici, c'est que, derrire cette
fantasmagorie populaire, les meneurs, nos grands Terroristes,
n'taient nullement des hommes du peuple, mais des bourgeois, des
nobles, des esprits cultivs, subtils, bizarres, des sophistes et des
scolastiques.

Quant au Communisme, auquel je reviendrai, un mot suffit. Le dernier
pays du monde o la proprit sera abolie, c'est justement la France.
Si, comme disait quelqu'un de cette cole, la proprit n'est autre
chose que le vol, il y a ici vingt-cinq millions de voleurs, qui ne
se dessaisiront pas demain.

Ce n'en sont pas moins l d'excellentes machines politiques pour
effrayer ceux qui possdent, les faire agir contre leurs
principes, leur ter tout principe. Voyez le bon parti que les
Jsuites et leurs amis tirent du Communisme, spcialement en Suisse.
Chaque fois que le parti de la libert va gagner du terrain, on
dcouvre,  point nomm, on publie  grand bruit quelque noirceur
nouvelle, quelque atroce mene qui fait frmir d'horreur les bons
propritaires, protestants, catholiques, Berne autant que Fribourg.

Nulle passion n'est fixe, la peur moins qu'aucune autre. Il faut en
subir le progrs. Or, la peur a ceci qu'elle va toujours grossissant
son objet, toujours affaiblissant l'imagination maladive. Chaque jour
nouvelle dfiance; telle ide semble dangereuse aujourd'hui, tel homme
demain, telle classe; on s'enferme de plus en plus, on barricade, on
bouche solidement sa porte et son esprit; plus de jour, point de
petite fente par o puisse entrer la lumire.

Plus de contact avec le peuple. Le bourgeois ne le connat plus que
par la _Gazette des Tribunaux_. Il le voit dans son domestique qui le
vole et se moque de lui. Il le voit,  travers les vitres, dans
l'homme ivre qui passe l-bas, qui crie, tombe, roule dans la boue. Il
ne sait pas que le pauvre diable est, aprs tout, plus honnte que les
empoisonneurs en gros et en dtail qui l'ont mis dans ce triste tat.

Les rudes travaux font les hommes rudes, et les rudes paroles. La voix
de l'homme du peuple est pre; il a t soldat, il affecte toujours
l'nergie militaire. Le bourgeois en conclut que ses moeurs sont
violentes, et le plus souvent il se trompe. Le progrs du temps
n'est sensible en nulle chose plus qu'en ceci. Rcemment,
lorsque la force arme entra brusquement chez la _mre_ des
charpentiers, que leur caisse fut brise, leurs papiers saisis, leurs
pauvres pargnes, n'avons-nous pas vu ces hommes courageux se contenir
dans la modration, et s'en remettre aux lois?

Le riche, c'est l'enrichi gnralement, c'est le pauvre d'hier. Hier,
il tait lui-mme l'ouvrier, le soldat, le paysan qu'il vite
aujourd'hui. Je comprends mieux que le petit-fils, n riche, puisse
oublier cela; mais que, dans une vie d'homme, en trente ou quarante
ans, on se mconnaisse, c'est chose inexplicable. De grce, homme des
temps belliqueux, qui cent fois avez vu l'ennemi, ne craignez pas
d'envisager en face vos pauvres compatriotes dont on vous fait tant de
peur. Que font-ils? ils commencent aujourd'hui comme vous avez
commenc. Celui qui passe l-bas, c'est vous plus jeune... Ce petit
conscrit qui s'en va, chantant la _Marseillaise_, n'est-ce pas vous,
enfant, qui partiez en 92? L'officier d'Afrique, plein d'ambition et
d'un souffle de guerre, ne vous rappelle-t-il pas 1804 et le camp de
Boulogne? Le commerant, l'ouvrier et le petit fabricant ressemblent
fort  ceux qui, comme vous, vers 1820, ont suivi la fortune.

Ceux-ci sont comme vous; s'ils peuvent, ils monteront, et trs
probablement par de meilleurs moyens, tant ns dans un temps
meilleur. Ils gagneront, et vous n'y perdrez rien... Laissez cette
ide fausse qu'on ne gagne qu'en prenant aux autres. Chaque flot de
peuple qui monte, amne avec lui un flot de richesse nouvelle.

Savez-vous le danger de s'isoler, de s'enfermer si bien? c'est de
n'enfermer que le vide. En excluant les hommes et les ides, on va
diminuant soi-mme, s'appauvrissant. On se serre dans sa classe, dans
son petit cercle d'habitudes o l'esprit, l'activit personnelle ne
sont plus ncessaires. La porte est bien ferme; mais il n'y a
personne dedans... Pauvre riche, si tu n'es plus rien, que veux-tu
donc si bien garder?

Ouvrons cette me, voyons avec elle, si elle a du souvenir, ce qui y
fut, ce qui y reste. Le jeune lan de la Rvolution, hlas! qui en
trouverait ici la moindre trace? La force guerrire de l'Empire,
l'aspiration librale de la Restauration, n'y paraissent pas
davantage.

Cet homme d'aujourd'hui, nous l'avons vu dcrotre,  chaque degr qui
semblait l'lever. Paysan, il eut les moeurs svres, la sobrit et
l'pargne; ouvrier, il fut bon camarade et secourable aux siens;
fabricant, il tait actif, nergique, il avait son patriotisme
industriel, qui faisait effort contre l'industrie trangre. Tout
cela, il l'a laiss en chemin, et rien n'est venu  la place; sa
maison s'est remplie, son coffre est plein, son me n'est que vide.

La vie s'allume et s'aimante  la vie, s'teint par l'isolement. Plus
elle se mle aux vies diffrentes d'elle-mme, plus elle devient
solidaire des autres existences, et plus elle existe avec force,
bonheur, fcondit. Descendez dans l'chelle animale jusqu'aux
pauvres tres qui laissent douter s'ils sont plantes ou
animaux, vous entrez dans la solitude; ces misrables cratures n'ont
presque aucun rapport avec les autres.

gosme inintelligent! de quel ct la classe craintive des riches et
bourgeois regarde-t-elle? o va-t-elle s'allier, s'associer? justement
 ce qui est le plus mobile, aux puissances politiques qui vont et
viennent en ce pays, aux capitalistes qui, le jour des rvolutions,
prendront leurs portefeuilles et passeront le dtroit...
Propritaires, savez-vous bien celui qui ne bougera point, pas plus
que la terre mme?... C'est le peuple. Appuyez-vous sur lui.

Le salut de la France et le vtre, gens riches, c'est que vous n'ayez
pas peur du peuple, que vous alliez  lui, que vous le connaissiez,
que vous laissiez-l les fables qu'on vous fait et qui n'ont nul
rapport  la ralit... Il faut s'entendre, desserrer les dents, le
coeur aussi, se parler, comme on fait entre hommes.

Vous irez descendant, faiblissant, dclinant toujours, si vous
n'appelez  vous et n'adoptez tout ce qui est fort, tout ce qui est
capable. Il ne s'agit pas _des capacits_ dans le sens ordinaire. Peu
importe qu'une assemble qui possde cent cinquante avocats, en ait
trois cents. Les hommes levs dans nos scolastiques modernes ne
renouvelleront pas le monde... Non, ce sont les hommes d'instinct,
d'inspiration, sans culture, ou d'autres cultures (trangres  nos
procds et que nous n'apprcions pas), ce sont eux dont l'alliance
rapportera la vie  l'homme d'tude,  l'homme d'affaires le sens
pratique, qui certainement lui a manqu aux derniers temps;
il n'y parat que trop  l'tat de la France.

Ce que je dois esprer des riches et des bourgeois pour l'association
large, franche, gnreuse, je l'ignore. Ils sont bien malades; on ne
revient pas aisment de si loin. Mais, je l'avoue, j'ai encore
esprance en leurs fils. Ces jeunes gens, tels que je les vois dans
nos coles, devant ma chaire, ont de meilleures tendances. Toujours
ils ont accueilli d'un grand coeur toute parole en faveur du peuple.
Qu'ils fassent plus, qu'ils lui tendent la main, et forment de bonne
heure avec lui l'alliance de la rgnration commune. Qu'elle n'oublie
pas, cette jeunesse riche, qu'elle porte un poids lourd, la vie de ses
pres, qui, en si peu de temps, ont mont, joui et dchu; elle est
lasse en naissant, et, toute jeune qu'elle est, elle a grand besoin de
rajeunir en recueillant la pense populaire. Ce qu'elle a de plus
fort, c'est d'tre encore tout prs du peuple, sa racine, d'o elle
est  peine sortie. Eh bien! qu'elle y retourne de sympathie et de
coeur, qu'elle y reprenne un peu de la sve puissante qui a fait,
depuis 89, le gnie, la richesse, la force de la France.

Jeunes et vieux, nous sommes fatigus. Pourquoi ne l'avouerions-nous
pas, vers la fin de cette journe laborieuse qui fait une moiti de
sicle?... Ceux mme qui ont travers, comme moi, diverses classes, et
qui,  travers toute sorte d'preuves, ont conserv l'instinct fcond
du peuple, ils n'en ont pas moins perdu, sur la route, en luttes
intrieures, une grande partie de leurs forces... Il est
tard, je le sens, le soir ne peut tarder. Dj l'ombre plus grande
tombe du haut des monts.

 nous donc, les jeunes et les forts. Venez, les travailleurs. Nous
vous ouvrons les bras. Rapportez-nous une chaleur nouvelle; que le
monde, que la vie, que la science, recommencent encore.

Pour ma part, j'espre bien que ma science, ma chre tude,
l'histoire, ira se ravivant  cette vie populaire, et deviendra par
ces nouveaux-venus la chose grande et salutaire que j'avais rve. Du
peuple sortira l'historien du peuple.

Celui-l ne l'aimera pas plus que moi, sans doute. J'y ai tout mon
pass, ma vraie patrie, mon foyer et mon coeur... Mais bien des
choses m'ont empch d'en prendre l'lment le plus fcond. La culture
tout abstraite qu'on nous donne, m'a bien longtemps sch. Il m'a
fallu de longues annes pour effacer le sophiste qu'on avait fait en
moi. Je ne suis arriv  moi-mme qu'en me dgageant de cet accessoire
tranger; je ne me suis connu que par voie ngative. Voil pourquoi,
toujours sincre, toujours passionn pour le vrai, je n'ai pas atteint
l'idal de simplicit grandiose que j'avais devant l'esprit...  toi,
jeune homme,  toi reviennent les dons qui m'ont manqu[55]. Fils du
peuple, t'tant moins loign de lui, tu arriveras tout d'abord sur
le terrain de son histoire avec sa force colossale et son
inpuisable sve; mes ruisseaux viendront d'eux-mmes se perdre dans
tes torrents.

[Note 55: Mais je dois l'aider d'avance et le prparer, ce jeune
homme. Voil pourquoi je continue mon _Histoire_. Un livre est un
moyen de faire un meilleur livre.]

Je te donne tout ce que j'ai fait... Toi, tu me donneras l'oubli.
Puisse mon _Histoire_ imparfaite s'absorber dans un monument plus
digne, o s'accordent mieux la science et l'inspiration, o parmi les
vastes et pntrantes recherches on sente partout le souffle des
grandes foules et l'me fconde du peuple!




CHAPITRE VIII

Revue de la premire partie.--Introduction  la seconde.


En repassant des yeux cette longue chelle sociale, indique en si peu
de pages, une foule d'ides, de sentiments pnibles m'obsde, un monde
de tristesse... Tant de douleurs physiques! mais combien plus de
souffrances morales!... Peu me sont inconnues; je sais, je sens, j'ai
eu ma bonne part... Je dois nanmoins carter et mes sentiments et mes
souvenirs, et suivre dans ce nuage ma petite lumire.

Ma lumire d'abord, qui ne me trompera pas, c'est la France. Le
sentiment franais, le dvouement du citoyen  la patrie, est ma
mesure pour juger ces hommes et ces classes; mesure morale, mais
naturelle aussi; en toute chose vivante chaque partie vaut surtout par
son rapport avec l'ensemble.

En nationalit, c'est tout comme en gologie, la chaleur est en bas.
Descendez, vous trouverez qu'elle augmente; aux couches infrieures,
elle brle.

Les pauvres aiment la France, comme lui ayant obligation,
ayant des devoirs envers elle. Les riches l'aiment comme leur
appartenant, leur tant oblige. Le patriotisme des premiers, c'est le
sentiment du devoir; celui des autres, l'exigence, la prtention d'un
droit.

Le paysan, nous l'avons dit, a pous la France en lgitime mariage;
c'est sa femme,  toujours; il est un avec elle. Pour l'ouvrier, c'est
sa belle matresse; il n'a rien, mais il a la France, son noble pass,
sa gloire. Libre d'ides locales, il adore la grande unit. Il faut
qu'il soit bien misrable, asservi par la faim, le travail, lorsque ce
sentiment faiblit en lui; jamais il ne s'teint.

Le malheureux servage des intrts augmente encore, si nous montons
aux fabricants, aux marchands. Ils se sentent toujours en pril,
marchent comme sur la corde tendue... La faillite! pour l'viter
partielle, ils risqueraient plutt de la faire gnrale... Ils ont
fait et dfait Juillet.

Et pourtant peut-on dire que dans cette grande classe de plusieurs
millions d'mes, le feu sacr soit teint, dcidment et sans remde?
Non, je croirais plus volontiers que la flamme est chez eux  l'tat
latent. La rivalit trangre, l'Anglais, les empchera d'en perdre
l'tincelle.

Quel froid, si je monte plus haut! c'est comme dans les Alpes.
J'atteins la rgion des neiges. La vgtation morale disparat peu 
peu, la fleur de nationalit plit. C'est comme un monde saisi en une
nuit d'un froid subit d'gosme et de peur... Que je monte
encore un degr, la peur mme a cess, c'est l'gosme pur du
calculateur sans patrie; plus d'hommes, mais des chiffres... Vrai
glacier abandonn de la nature[56]... Qu'on me permette de descendre,
le froid est trop grand ici pour moi, je ne respire plus.

[Note 56: Ces glaciers n'ont pas l'impartiale indiffrence de ceux
des Alpes, qui n'accumulent les eaux fcondes que pour les verser
indistinctement aux nations. Les Juifs, quoi qu'on dise, ont une
patrie, la Bourse de Londres; ils agissent partout, mais leur racine
est au pays de l'or. Aujourd'hui que la paix arme, cette guerre
immobile qui ronge l'Europe, leur a mis les fonds de tous les tats
entre les mains, que peuvent-ils aimer? le pays du _statu quo_,
l'Angleterre. Que peuvent-ils har? le pays du mouvement, la France...
Ils ont cru dernirement l'amortir en achetant une vingtaine d'hommes
que la France renie. Autre faute: par vanit, par un sentiment exagr
de scurit, ils ont mis des rois dans leur bande, se sont mls 
l'aristocratie, et par l, se sont associs aux hasards politiques.
Voil ce que leurs pres, les Juifs du Moyen-ge, n'auraient jamais
fait. Quelle dcadence dans la sagesse juive!]

Si, comme je le crois, l'amour est la vie mme, on vit bien peu
l-haut. Il semble qu'au point de vue du sentiment national, qui fait
qu'un homme tend sa vie de toute la grande vie de la France, plus on
monte vers les classes suprieures, moins on est vivant.

Du moins, en rcompense, est-on moins sensible aux souffrances, plus
libre, plus heureux? j'en doute. Je vois par exemple que le grand
manufacturier, tellement suprieur au misrable petit propritaire
rural, est comme lui, et plus souvent encore que lui, esclave du
banquier. Je vois que le petit marchand qui a mis son pargne aux
hasards du commerce, qui y compromet sa famille (comme j'ai expliqu),
qui sche d'attente inquite, d'envie, de concurrence, n'est
pas beaucoup plus heureux que l'ouvrier. Celui-ci, s'il est
clibataire, s'il peut, sur sa journe de quatre francs, pargner
trente sols pour les chmages, est sans comparaison plus gai que
l'homme de boutique, et plus indpendant.

Le riche, dira-t-on, ne souffre que de ses vices.--Cela dj, c'est
beaucoup; mais il faut ajouter l'ennui, la dfaillance morale, le
sentiment d'un homme qui valut mieux, et qui conserve assez de vie
pour sentir qu'elle baisse, pour voir dans les moments lucides qu'il
enfonce dans les misres et les ridicules du petit esprit... Baisser,
ne plus pouvoir faire acte de volont qui vous relve, quoi de plus
triste? Du Franais, tomber au cosmopolite,  l'homme quelconque, et
de l'homme au mollusque!

Qu'ai-je voulu dire, en tout ceci? que le pauvre est heureux? Que
toute destine est gale? Qu'il y a compensation? Dieu me garde de
soutenir une thse si fausse, si propre  tuer le coeur,  rassurer
l'gosme!... Ne vois-je pas, ne sais-je pas d'exprience que la
souffrance physique, loin d'exclure la souffrance morale, s'unit le
plus souvent  elle? terribles soeurs qui s'entendent si bien pour
craser le pauvre!... Voyez, par exemple, le destin de la femme dans
nos quartiers indigents; elle n'enfante presque que pour la mort, et
trouve dans le besoin matriel une cause infinie de douleurs morales.

Au moral, au physique, cette socit a, par-dessus les autres, un
mal qui lui est propre: elle est devenue infiniment sensible. Que
les maux ordinaires  l'homme aient diminu, je le crois, l'histoire
le prouve assez. Ils ont diminu toutefois dans une proportion
finie, et la sensibilit a augment infiniment. Pendant que la
pense agrandie ouvrait une sphre nouvelle  la douleur, le coeur
donnait, par l'amour, par les liens de famille, de nouvelles prises
 la fortune... Chres occasions de souffrir, que personne,  coup
sr, ne veut sacrifier... Mais combien elles ont rendu la vie plus
inquite! On ne souffre plus du prsent seulement, mais de l'avenir,
du possible. L'me, tout endolorie d'avance, sent et pressent le mal
qui doit venir, celui parfois qui ne viendra jamais.

Pour comble, cet ge d'extrme sensibilit individuelle est justement
celui o tout se fait par les moyens collectifs qui se prtent le
moins  mnager l'individu. L'action, en tout genre, se centralise
autour de quelque grande force, et bon gr, mal gr, l'homme entre
dans ce tourbillon. Combien peu il y pse, ce que deviennent, dans ces
vastes systmes impersonnels, ses penses les plus chres, ses
poignantes douleurs, hlas! qui peut le dire?... La machine roule
immense, majestueuse, indiffrente, sans savoir seulement que ses
petits rouages, si durement froisss, ce sont des hommes vivants.

Ces roues animes qui fonctionnent sous une mme impulsion, se
connaissent-elles au moins les unes les autres? Leur rapport
ncessaire de coopration produit-il un rapport moral?... Nullement.
C'est le mystre trange de cet ge; le temps o l'on agit le plus
ensemble, est peut-tre celui o les coeurs sont le moins
unis. Les moyens collectifs qui mettent en commun la pense, la font
circuler, la rpandent, n'ont jamais t plus grands: jamais
l'isolement plus profond.

Le mystre reste inexplicable, pour qui n'observe pas historiquement
le progrs du systme dont il rsulte. Ce systme, je l'appelle d'un
mot: le _Machinisme_; qu'on me permette d'en rappeler l'origine.

Le Moyen-ge posa une formule d'amour, et il n'aboutit qu' la haine.
Il consacrait l'ingalit, l'injustice, qui rendait l'amour
impossible. La violente raction de l'amour et de la nature qu'on
appelle la Renaissance, ne fonda point l'ordre nouveau, et parut un
dsordre. Le monde, pour qui l'ordre tait un besoin, dit alors: Eh
bien! n'aimons pas; c'est assez d'une exprience de mille ans.
Cherchons l'ordre et la force dans l'union des forces; nous trouverons
des machines qui les tiendront assembles sans amour, qui encadreront,
serreront si bien les hommes, clous, rivs, visss, que, tout en se
dtestant, ils agiront d'ensemble. Et alors, on refit des machines
administratives, analogues  celles du vieil Empire romain,
bureaucratie  la Colbert, armes  la Louvois. Ces machines avaient
l'avantage d'employer l'homme comme force rgulire, la vie, moins ses
caprices, ses ingalits.

Toutefois, ce sont encore des hommes, ils en gardent quelque chose. La
merveille du Machinisme, ce serait de se passer d'hommes. Cherchons
des forces qui, une fois mues par nous, puissent agir sans
nous, comme les roues de l'horlogerie.

Mues par nous? c'est encore de l'homme, c'est un dfaut. Que la nature
fournisse, non seulement les lments de la machine, mais le moteur...
C'est alors qu'on cra ces ouvriers de fer qui, de cent mille bras,
cent mille dents, peignent, tissent, filent, ouvrent de toute faon;
la force, ils la prennent, comme Ante, au sein de leur mre, la
nature, aux lments,  l'eau qui tombe, ou qui, captive, distendue en
vapeur, les anime, les soulve, de son puissant soupir.

Machines politiques pour rendre nos actes sociaux uniformment
automatiques, nous dispenser de patriotisme; machines industrielles
qui, cres une fois, multiplient  l'infini des produits monotones,
et qui, par l'art d'un jour, nous dispensent d'tre artistes tous les
jours... Cela, c'est dj bien, l'homme ne parat plus beaucoup. Le
Machinisme nanmoins veut davantage; l'homme n'est pas encore mcanis
assez profondment.

Il garde la rflexion solitaire, la mditation philosophique, la
pense pure du Vrai. L, on ne peut l'atteindre,  moins qu'une
scolastique d'emprunt ne le tire de lui-mme pour l'engager dans ses
formules. Une fois qu'il aura mis le pied dans cette roue qui tourne 
vide, la Machine  penser, engrene dans la machine politique, roulera
triomphante et s'appellera _philosophie d'tat_.

La fantaisie reste encore libre, la vaine posie, qui aime et cre 
son caprice... Inutile mouvement! fcheuse dperdition de
forces!... Les objets que la fantaisie va suivant au hasard sont-ils
donc si nombreux qu'on ne puisse, en les classant bien, frapper pour
chaque classe un moule, o nous n'aurons plus qu' couler, au besoin
du jour, tel roman ou tel drame, toute oeuvre qu'on commandera? Plus
d'hommes alors dans le travail littraire, plus de passion, plus de
caprice... L'conomie anglaise rvait, comme idal industriel, une
seule machine, un seul homme pour la remonter. Combien le triomphe est
plus beau, pour le Machinisme, d'avoir mcanis le monde ail de la
fantaisie!

Rsumons cette histoire:

L'tat, moins la patrie; l'industrie et la littrature, moins l'art;
la philosophie, moins l'examen; l'humanit, moins l'homme.

Comment s'tonner si le monde souffre, ne respire plus sous cette
machine pneumatique; il a trouv moyen de se passer de ce qui est son
me, sa vie: je parle de l'amour.

Tromp par le Moyen-ge, qui promit l'union et ne tint pas parole, il
a renonc et cherch, dans son dcouragement, des arts pour n'aimer
pas.

Les machines (je n'excepte pas les plus belles, industrielles,
administratives) ont donn,  l'homme, parmi tant d'avantages[57],
une malheureuse facult, celle d'unir les forces sans avoir besoin
d'unir les coeurs, de cooprer sans aimer, d'agir et vivre ensemble
sans se connatre; la puissance morale d'association a perdu tout ce
que gagnait la concentration mcanique.

[Note 57: Je ne songe nullement  contester ces avantages (Voy.
plus haut, p. 54). Qui voudrait revenir aux temps d'impuissance, o
l'homme n'avait point de machines?]

Isolement sauvage dans la coopration mme, contact ingrat, sans
volont, sans chaleur, qu'on ne ressent qu' la duret des
frottements. Le rsultat n'est pas l'indiffrence, comme on croirait,
mais l'antipathie et la haine, non la simple ngation de la socit,
mais son contraire, la socit travaillant activement  devenir
insociable.

J'ai sous les yeux, j'ai dans le coeur, la grande revue de nos
misres qu'on a faite avec moi. Eh bien! j'affirmerais sous serment
qu'entre toutes ces misres, trs relles, que je n'attnue pas, la
pire encore, c'est la misre d'esprit. J'entends par l l'ignorance
incroyable o nous vivons, les uns  l'gard des autres, les hommes
pratiques aussi bien que les spculatifs. Et de cette ignorance, la
cause principale, c'est que nous ne croyons pas avoir besoin de nous
connatre; mille moyens mcaniques d'agir sans l'me nous dispensent
de savoir ce que c'est que l'homme, de le voir autrement que comme
force, comme chiffre... Chiffre nous-mmes et chose abstraite,
dbarrasss de l'action vitale par le secours du Machinisme, nous nous
sentons chaque jour baisser et tourner  zro.

J'ai observ cent fois la parfaite ignorance o chaque classe vit 
l'gard des autres, ne voyant pas, et ne voulant pas voir.

Nous, par exemple, les esprits cultivs, que de peine nous
avons  reconnatre ce qu'il y a de bon dans le peuple! Nous lui
imputons mille choses qui tiennent, presque fatalement,  sa
situation: un habit vieux ou sale, un excs aprs l'abstinence, un mot
grossier, de rudes mains, que sais-je?... Et que deviendrions-nous,
s'ils les avaient moins rudes?... Nous nous arrtons  des choses
extrieures,  des misres de forme, et nous ne voyons pas le bon
coeur, le grand coeur qui est souvent dessous.

Eux, d'autre part, ils ne souponnent pas qu'une me nergique puisse
se trouver dans un corps faible. Ils se moquent de la vie de
cul-de-jatte que mne le savant. C'est un fainant,  leur sens. Ils
n'ont aucune ide des puissances de la rflexion, de la mditation, de
la force de calcul dcuple par la science. Toute supriorit qui
n'est point gagne  la guerre, leur semble mal gagne. Que de fois
j'ai entrevu en souriant que la Lgion d'honneur leur semblait mal
place sur un homme chtif, de ple et triste mine...

Oui, il y a malentendu. Ils mconnaissent les puissances de l'tude,
de la rflexion persvrante, qui font les inventeurs. Nous
mconnaissons l'instinct, l'inspiration, l'nergie qui font les hros.

C'est l, soyez-en srs, le plus grand mal du monde. Nous nous
hassons, nous nous mprisons, c'est--dire nous nous ignorons.

Les remdes partiels qu'on pourra appliquer, sont bons, sans doute,
mais le remde essentiel est un remde gnral. Il faudrait gurir
l'me.

Le pauvre suppose qu'en liant le riche par telle loi tout est
fini, que le monde ira bien. Le riche croit qu'en ramenant le pauvre 
telle forme religieuse, morte depuis deux sicles, il raffermit la
socit... Beaux topiques! Ils imaginent apparemment que ces formules,
politiques ou religieuses, ont une certaine force cabalistique pour
lier le monde, comme si leur puissance n'tait pas dans l'accord
qu'elles trouvent ou ne trouvent pas dans le coeur!

Le mal est dans le coeur. Que le remde soit aussi dans le coeur!
Laissez l vos vieilles recettes. Il faut que le coeur s'ouvre, et
les bras... Eh! ce sont vos frres, aprs tout. L'avez vous oubli?...

Je ne dis pas que telle ou telle forme d'association ne puisse tre
excellente. Mais il s'agit bien moins d'abord de formes que de fonds.
Les formes les plus ingnieuses ne vous serviront gure si vous tes
insociables.

Entre les hommes d'tude, de rflexion, et les hommes d'instinct, qui
fera le premier pas? Nous, les hommes d'tude. L'obstacle (rpugnance?
paresse? indiffrence?) est frivole de notre ct. Du leur, l'obstacle
est vraiment grave, c'est la fatalit d'ignorance, c'est la souffrance
qui ferme et sche le coeur.

Le peuple rflchit, sans doute, et souvent plus que nous. Nanmoins,
ce qui le caractrise, ce sont les puissances instinctives, qui
touchent galement  la pense et  l'activit. L'homme du peuple,
c'est surtout l'homme d'instinct et d'action.

Le divorce du monde est principalement l'absurde opposition
qui s'est faite aujourd'hui, dans l'ge machiniste, entre l'instinct
et la rflexion; c'est le mpris de celle-ci pour les facults
instinctives, dont elle croit pouvoir se passer.

Donc, il faut que j'explique ce que c'est que l'instinct,
l'inspiration, que je pose leur droit. Suivez-moi, je vous prie, dans
cette recherche. C'est la condition de mon sujet. La cit politique ne
se connatra en soi, dans ses maux et dans ses remdes, que quand
elle se sera vue au miroir de la cit morale.




DEUXIME PARTIE

DE L'AFFRANCHISSEMENT PAR L'AMOUR.

LA NATURE




CHAPITRE PREMIER

L'instinct du peuple, peu tudi jusqu'ici.


Au moment de commencer cette vaste et difficile recherche, je
m'aperois d'une chose peu rassurante, c'est que je suis seul sur
cette route; je n'y rencontre personne dont je puisse tirer secours.
Seul! je n'en irai pas moins, plein de courage et d'esprance.

De nobles crivains, d'un gnie aristocratique, et qui toujours
avaient peint les moeurs des classes leves, se sont souvenus du
peuple. Ils ont entrepris, dans leur bienveillante attention, de
mettre le peuple  la mode. Ils sont sortis de leurs salons, ont
descendu dans la rue, et demand aux passants o le peuple
demeurait. On leur a indiqu les bagnes, les prisons, les mauvais
lieux.

Il est rsult de ce malentendu une chose trs fcheuse, c'est qu'ils
ont produit un effet contraire  celui qu'ils avaient cherch. Ils ont
choisi, peint, racont, pour nous intresser au peuple, ce qui devait
naturellement loigner et effrayer. Quoi! le peuple est fait ainsi?
s'est cri d'une voix la gent timide des bourgeois. Vite, augmentons
la police, armons-nous, fermons nos portes, et mettons-y le verrou!

Il se trouve cependant,  bien regarder les choses, que ces artistes,
grands dramaturges avant tout, ont peint, sous le nom du peuple, une
classe fort limite, dont la vie, toute d'accidents, de violences et
de voies de fait, leur offrait un pittoresque facile, et des succs de
terreur.

Criminalistes, conomistes, peintres de moeurs, ils se sont occups
tous,  peu prs exclusivement, d'un peuple exceptionnel:

De cette classe dclasse, qui nous effraye tous les ans du progrs
du crime, du nombre des rcidives. C'est un peuple bien connu qui,
grce  la publicit de nos tribunaux,  la lenteur consciencieuse
de nos procdures, occupe ici dans l'attention une place qu'il
n'obtient en nul pays de l'Europe. Les jugements secrets de
l'Allemagne, la rapide justice anglaise, ne donnent aux criminels
que l'on cache ou qu'on dporte, nulle illustration. L'Angleterre,
deux ou trois fois plus riche que la France en ce genre, n'tale
pas ainsi ses plaies. Ici, au contraire, il n'est aucune classe qui
obtienne les honneurs d'une publicit plus complte.

Socit trange, qui vit aux dpens de l'autre, et qui n'en est pas
moins suivie par elle avec intrt; elle a ses journaux pour
enregistrer ses gestes, arranger ses paroles et lui prter de
l'esprit. Elle a ses hros, ses illustres, que tout le monde connat
par leur nom, et qui viennent priodiquement aux assises nous raconter
leurs campagnes.

Cette tribu d'lite qui a le privilge de poser presque seule devant
les peintres du peuple, se recrute principalement dans la foule des
grandes villes; nulle classe n'y contribue plus que la classe
industrielle.

Ici encore les criminalistes ont domin l'opinion; c'est  leur suite
et sous leur inspiration que les conomistes ont tudi ce qu'ils
appelaient _le peuple_; pour eux, le peuple, c'est surtout l'ouvrier,
et trs spcialement l'ouvrier des manufactures. Cette faon de parler
qui ne serait pas impropre en Angleterre, o la population
industrielle fait les deux tiers du tout, l'est singulirement en
France, dans une grande nation agricole, o l'ouvrier ne fait pas la
sixime partie de la population[58]. C'est une classe nombreuse, mais,
enfin, une petite minorit. Ceux qui y vont chercher leurs modles
n'ont pas droit d'crire au bas que c'est l le portrait du peuple.

[Note 58: Et sur ce sixime, l'ouvrier des manufactures fait une
partie minime.]

Examinez bien ces foules spirituelles et corrompues de nos
grandes villes qui occupent tant l'observateur, coutez leur langage,
recueillez leurs saillies, souvent heureuses: vous dcouvrirez une
chose que personne n'a remarque encore, c'est que ces gens qui
parfois ne savent pas lire, n'en sont pas moins  leur manire des
esprits trs cultivs.

Les hommes qui vivent ensemble, et se touchent toujours, se
dveloppent ncessairement au simple contact, et comme par l'effet de
la chaleur naturelle. Ils se donnent une ducation, mauvaise si l'on
veut, mais enfin une ducation. La vie seule d'une grande ville o,
sans vouloir rien apprendre, on s'instruit  chaque instant, o, pour
avoir connaissance de mille choses nouvelles, il suffit d'aller dans
la rue, de marcher les yeux ouverts, cette vue, cette ville, sachez-le
bien, c'est une cole. Ceux qui y vivent ne vivent nullement d'une vie
instinctive et naturelle; ce sont des hommes cultivs, qui observent
bien ou mal, et bien ou mal rflchissent. Je les vois souvent trs
subtils et d'une subtilit mauvaise. Les effets d'une culture raffine
ne sont l que trop visibles.

Si vous voulez trouver dans le monde quelque chose de contraire  la
nature, de directement oppos  tous les instincts de l'enfance,
regardez cette crature artificielle qu'on nomme le gamin de
Paris[59]. Plus artificiel encore, le dernier n du Diable, l'affreux
petit homme de Londres qui  douze ans trafique, vole, boit
du gin et va chez les filles.

[Note 59: C'est une merveille du caractre national, que cet
enfant abandonn, provoqu au mal et surexcit de toute faon,
conserve quelques qualits, l'esprit, le courage.]

Artistes, voil donc vos modles... Le bizarre, l'exceptionnel, le
monstrueux, c'est l ce que vous cherchez. Moraliste, caricaturiste?
Quelle diffrence aujourd'hui?

Un homme vint un jour proposer une mnmonique au grand Thmistocle. Il
rpondit amrement: Donne-moi donc plutt un art d'oublier.

Que Dieu me le donne, cet art, pour oublier aujourd'hui tous vos
monstres, vos crations fantastiques, les exceptions choquantes dont
vous embrouillez mon sujet. Vous allez, la loupe  la main, vous
cherchez dans les ruisseaux, vous trouvez l je ne sais quoi de sale
et d'immonde, et vous nous le rapportez: Triomphe! Triomphe! Nous
avons trouv le peuple!

Pour nous intresser  lui, ils nous le montrent forant les portes et
crochetant les serrures.  ces rcits pittoresques ils ajoutent les
thories profondes par lesquelles le peuple,  les entendre, se
justifie  lui-mme cette guerre  la proprit... Vraiment, c'est une
terrible misre pour lui, par-dessus tant d'autres, d'avoir ces
imprudents amis. Ces actes, ces thories, ne sont nullement du peuple.
La masse n'est sans doute ni pure ni irrprochable; mais enfin, si
vous voulez la caractriser par l'ide qui la domine dans son immense
majorit, vous la verrez occupe tout au contraire de fonder par le
travail, l'conomie, les moyens les plus respectables, l'oeuvre
immense qui fait la force de ce pays, la participation de
tous  la proprit.

Je le disais, je me sens seul, et j'en serais attrist, si je n'avais
avec moi ma foi et mon esprance. Je me vois faible, et de nature, et
de mes travaux antrieurs, devant ce sujet immense, comme au pied d'un
gigantesque monument que seul il me faut remuer... Ah! qu'il est
aujourd'hui dfigur, charg d'agrgations trangres, de mousses et
de moisissures, sali des pluies, de la terre, de l'injure des
passants!... Le peintre, l'homme _de l'art pour l'art_, vient,
regarde, et ce qui lui plat, ce sont justement ces mousses... Moi, je
voudrais les arracher. Ceci, peintre qui passez, ce n'est pas un jouet
d'art, voyez-vous, c'est un autel!

Il faut que je perce la terre, que je dcouvre les bases profondes de
ce monument; l'inscription, je le vois, est maintenant tout enfouie,
cache bien loin l-dessous... Je n'ai pour creuser l ni pioche, ni
fer, ni pic; mes ongles y suffiront.

J'aurai peut-tre le bonheur que j'eus il y a dix ans, lorsque je
dcouvris  Holyrood deux curieux monuments. J'tais dans la fameuse
chapelle qui, depuis longtemps n'ayant plus de toit, reoit la pluie,
le brouillard, et a couvert tous ses tombeaux d'une mousse paisse,
verdtre. Le souvenir de l'ancienne alliance, si malheureusement
perdue, me faisait regretter de ne pouvoir rien lire sur ces tombeaux
des vieux amis de la France. Machinalement, j'cartai les mousses
d'une de ces pierres, et je lus l'inscription d'un Franais
qui le premier avait pav dimbourg. Ma curiosit excite me mena vers
une autre pierre marque d'une tte de mort. Cette tombe, tout  fait
couche, tait ensevelie elle-mme dans un linceul de moisissures. De
mes ongles je grattai, n'ayant nul autre instrument, et je commenai 
lire quelque chose d'une inscription latine, quatre mots presque
effacs, que je dchiffrai  la longue, des mots d'un sens fort grave,
bien propre  faire rver et qui faisait souponner une destine
tragique. Ces mots taient ceux-ci: _Legibus fidus, non regibus._
Fidle aux lois, non aux rois[60].................................

[Note 60: Voici l'inscription tout entire, comme je la lus ou
crus la lire, car elle tait presque efface sous cette mousse de
trois sicles: _W. Harter. Legibus fidus, non regibus. Januar 1588._]

Aujourd'hui encore je creuse... Je voudrais atteindre au fond de la
terre. Mais ce n'est pas cette fois un monument de haine et de guerre
civile que je voudrais exhumer... Ce que je veux, c'est au contraire
de trouver, en descendant sous cette terre strile et froide, les
profondeurs o recommence la chaleur sociale, o se garde le trsor de
la vie universelle, o se rouvriraient pour tous les sources taries
de l'amour.




CHAPITRE II

L'instinct du peuple, altr, mais puissant.


La critique m'attend au premier mot, et elle m'impose silence: Vous
avez fait en cent et quelques pages un long bilan des misres
sociales, des servitudes attaches  chaque condition. Nous avons
patient, dans l'espoir qu'aprs les maux nous saurions enfin les
remdes.  des maux si rels, si positifs, tellement spcifis, nous
attendons que vous opposerez autre chose que des paroles vagues, une
banale sentimentalit, des remdes moraux, mtaphysiques. Proposez des
rformes prcises; dressez, pour chaque abus, une formule nette de ce
qu'il faut changer; adressez-la aux Chambres... Ou, si vous en restez
aux plaintes, aux rveries, il vaut mieux retourner  votre Moyen-ge
que vous n'auriez pas d quitter.

Les remdes spciaux n'ont pas manqu, ce semble. Nous en avons
quelque cinquante mille au _Bulletin des Lois_; nous y ajoutons tous
les jours, et je ne vois pas que nous en allions mieux. Nos mdecins
lgislatifs traitent chaque symptme, qui apparat ici et l, comme
une maladie isole et distincte, et croient y remdier par telle
application locale. Ils sentent peu la solidarit profonde de toutes
les parties du corps social, et celle de toutes les questions qui
s'y rapportent[61].

[Note 61: Pour citer un exemple, ils n'ont pas voulu voir que la
question pnitentiaire tait une dpendance de celle de l'instruction
publique. Qu'il s'agisse de former l'homme ou de le rformer, de
l'lever ou de le relever, ce n'est pas le maon, c'est l'instituteur
que doit appeler l'tat; l'instituteur religieux, moral, national, qui
parlera au nom de Dieu _et au nom de la France_. J'ai vu telle
misrable crature qu'on croyait dsespre, o le sentiment moral et
religieux n'aurait eu aucune prise, garder encore celui de la patrie.]

Hrodote nous conte que les gyptiens, dans l'enfance de la science,
avaient des mdecins diffrents pour chaque partie du corps; l'un
soignait le nez, l'autre l'oreille, tel le ventre, etc. Il leur
importait peu que leurs remdes s'accordassent; chacun d'eux
travaillait  part, sans dranger les autres; si, chaque membre guri,
l'homme mourait, c'tait son affaire.

J'ai eu, je l'avoue, un autre idal de la mdecine. Il m'a paru,
qu'avant tout remde extrieur et local, il ne serait pas inutile de
s'informer du mal intrieur qui produit tous ces symptmes. Ce mal,
c'est, selon moi, le refroidissement, la paralysie du coeur qui fait
l'insociabilit; et celle-ci tient surtout  l'ide fausse que nous
pouvons impunment nous isoler, que nous n'avons aucun besoin des
autres. Les classes riches et cultives spcialement s'imaginent
qu'elles n'ont rien  voir avec l'instinct du peuple, que leur
science de livres suffit  tout, que les hommes d'action ne
leur apprendraient rien. Il m'a fallu, pour les clairer, approfondir
ce qu'il y a de fcond dans les facults instinctives et actives.
Cette route tait longue, mais lgitime, et nulle autre ne l'tait.

J'apporte  cet examen trois choses avec moi. Quand je disais tout 
l'heure que j'tais seul, j'avais tort.

1 J'apporte l'_observation du prsent_, observation d'autant plus
srieuse qu'en moi elle n'est pas seulement du dehors, mais aussi du
dedans. Fils du peuple, j'ai vcu avec lui, je le connais, c'est
moi-mme... Comment pourrais-je, tant ainsi au fond des choses, me
fourvoyer, comme d'autres, et m'en aller prendre l'exception pour la
rgle, les monstruosits pour la nature.

2 Mon deuxime avantage, c'est que m'occupant moins de telle
nouveaut dans les moeurs, de telle classe spciale, ne d'hier,
mais me tenant dans la gnralit lgitime de la masse, _je la relie_
sans peine _ son pass_. Les changements, dans les classes
infrieures, sont bien plus lents qu'en haut. Je ne vois point natre
cette masse brusquement, par hasard, comme un monstre phmre qui
jaillirait du sol; je la vois qui descend par une gnration lgitime
du fond de l'histoire. La vie est moins mystrieuse quand on sait la
naissance, les aeux et les prcdents, quand on a vu longtemps
comment l'tre vivant existait, pour ainsi parler, bien avant de
natre.

3 Prenant ainsi ce peuple dans son prsent et son pass,
je vois _ses rapports_ ncessaires se rtablir _avec les autres
peuples_,  quelque degr de civilisation ou de barbarie qu'ils soient
parvenus. Ils s'expliquent tous entre eux, et se commentent.  telle
question que vous posez sur l'un, c'est l'autre qui rpond. Tel
dtail, par exemple, dans les habitudes de nos montagnards des
Pyrnes, d'Auvergne, vous le trouvez grossier; moi, je le vois
barbare; comme tel, je le comprends, je le classe, j'en sais la place
et la valeur dans la vie gnrale. Que de choses, effaces  demi dans
nos moeurs populaires, semblaient inexplicables, dpourvues de
raison et de sens, et qui, reparaissant pour moi dans leur accord avec
l'inspiration primitive, se sont trouves n'tre autre chose que la
sagesse d'un monde oubli... Pauvres dbris sans forme que je
rencontrais sans les reconnatre, mais, par je ne sais quel
pressentiment, je ne voulais pas les laisser traner sur le chemin; au
hasard, je les ramassais, j'en remplissais les pans de mon manteau...
Puis, en bien regardant, je dcouvrais avec une motion religieuse que
ce n'tait ni pierre ni caillou que j'avais rapport, mais les os de
mes pres[62].

[Note 62: Ceux qui connaissent mon livre des _Origines du droit_
comprendront bien ceci.]

Cette critique du prsent par le pass, par la comparaison varie des
peuples, des ges diffrents, je ne pouvais la faire dans ce petit
livre. Elle ne m'en a pas moins servi  contrler,  clairer les
rsultats que me donnaient sur nos moeurs actuelles l'observation,
la lecture, l'information de toute espce.

Mais dira-t-on, ce contrle lui-mme n'a-t-il pas son
danger? Cette critique n'est-elle pas hardie? Le peuple que nous
voyons, conserve-t-il quelque rapport srieux avec ses origines?
Prosaque  ce point, peut-il rappeler en rien les tribus qui, dans
leur barbarie, gardent un souffle potique?... Nous ne prtendons pas
que la fcondit, la puissance cratrice ait manqu aux masses
populaires. Elles produisent,  l'tat sauvage ou barbare; les chants
nationaux de tous les peuples primitifs le tmoignent assez. Elles
produisent aussi, lorsque, transformes par la culture, elles
s'approchent des classes suprieures et s'y mlent. Mais le peuple qui
n'a ni l'inspiration primitive ni la culture, le peuple qui n'est ni
civilis ni sauvage, qui est, dans l'tat intermdiaire, tout  la
fois vulgaire et rude, ne reste-t-il pas impuissant?... Les sauvages
eux-mmes, qui ont naturellement beaucoup d'lvation et de posie,
voient avec dgot nos migrants, sortis de ces populations
grossires.

Je ne conteste pas l'tat de dpression, de dgnration physique,
parfois morale, o se trouve aujourd'hui le peuple, surtout celui des
villes. Toute la masse des travaux pesants, toute la charge que, dans
l'Antiquit, l'esclave portait seul, s'est trouve aujourd'hui
partage entre les hommes libres des classes infrieures. Tous
participent aux misres, aux vulgarits prosaques, aux laideurs de
l'esclavage. Les races les plus heureusement nes, nos jolies races du
Midi, par exemple, si vives et si chanteuses, sont tristement
courbes par le travail. Le pis, c'est qu'aujourd'hui l'me
est souvent aussi courbe que les paules; la misre, le besoin, la
peur de l'usurier, du garnisaire, quoi de moins potique?

Le peuple a moins de posie en lui-mme, et il en trouve moins dans la
socit qui l'entoure. Cette socit a du moins rarement le genre de
posie qu'il peut apprcier, le dtail saisissant dans le pittoresque
ou le pathtique. Si elle a une haute posie, c'est dans les
harmonies, souvent trs compliques, qu'un oeil peu exerc ne saisit
pas.

L'homme pauvre et seul, entour de ces objets immenses, de ces normes
forces collectives qui l'entranent, sans qu'il les comprenne, se sent
faible, humili. Il n'a nullement l'orgueil qui rendit jadis si
puissant le gnie individuel. Si l'interprtation lui manque, il reste
dcourag devant cette grande socit qui lui semble si forte, si sage
et si savante. Tout ce qui vient du centre lumineux, il l'accepte, le
prfre sans difficult  ses propres conceptions. Devant cette
sagesse, la petite muse populaire se contient, elle n'ose souffler. La
premire impose  cette villageoise, la fait taire, ou mme lui fait
chanter ses chants. C'est ainsi que nous avons vu Branger, dans sa
forme exquise et noblement classique, devenir le chansonnier national,
envahir tout le peuple, remplacer les vieux chants des villages,
jusqu'aux mlodies antiques que chantaient nos matelots. Les potes
ouvriers des derniers temps ont imit les rythmes de Lamartine,
s'abdiquant, autant qu'il tait en eux, et sacrifiant trop
souvent ce qu'ils pouvaient avoir d'originalit populaire.

Le tort du peuple, quand il crit, c'est toujours de sortir de son
coeur, o est sa force, pour aller emprunter aux classes suprieures
des abstractions, des gnralits. Il a un grand avantage, mais qu'il
n'apprcie nullement, celui de ne pas savoir la langue convenue, de
n'tre pas, comme nous le sommes, obsd, poursuivi de phrases toutes
faites, de formules, qui viennent d'elles-mmes, lorsque nous
crivons, se poser sur notre papier. Voil justement ce que nous
envient, ce que nous empruntent, autant qu'ils peuvent, les
littrateurs ouvriers. Ils s'habillent, ils mettent des gants pour
crire, et perdent ainsi la supriorit que donnent au peuple, quand
il sait s'en servir, sa main forte et son bras puissant.

Qu'importe? Pourquoi demander  des hommes d'action quels sont leurs
crits? Les vrais produits du gnie populaire, ce ne sont pas des
livres, ce sont des actes courageux, des mots spirituels, des paroles
chaleureuses, inspires, comme je les recueille tous les jours dans la
rue, sortant d'une bouche vulgaire, de celle qui semblait le moins
faite pour l'inspiration. Cet homme, au reste, qui vous repousse par
la vulgarit, tez-lui son vieux vtement, mettez-lui l'uniforme, le
sabre, le fusil, un tambour, un drapeau en avant... On ne le reconnat
plus; c'est un autre homme. Le premier, o est-il? impossible de le
retrouver.

La dpression, la dgnration, n'est qu'extrieure. Le
fonds subsiste. Cette race a toujours du vin dans le sang; en ceux
mme qui semblent le plus teints, vous retrouverez une tincelle.
Toujours l'nergie militaire, toujours l'insouciance courageuse,
grande parade d'esprit indpendant. Cette indpendance qu'ils ne
savent o placer (entravs, comme ils sont, de toutes parts), ils la
mettent trop souvent dans les vices, et se vantent d'tre pires qu'ils
ne sont. Exactement le contraire des Anglais.

Entraves extrieures, vie forte qui rclame au dedans, ce contraste
produit beaucoup de faux mouvements, une discordance dans les actes,
les paroles, qui choque au premier regard. Elle fait aussi que
l'Europe aristocratique se plat  confondre le peuple de France avec
les peuples imaginatifs et gesticulateurs, comme les Italiens, les
Irlandais, Gallois, etc. Ce qui l'en distingue d'une manire trs
forte et trs tranche, c'est que dans ses plus grands carts, dans
ses saillies d'imagination, dans ce qu'on aime  appeler ses accs de
Don Quichottisme, il garde le bon sens. Aux moments les plus exalts,
une parole ferme et froide indique que l'homme n'a pas perdu terre,
qu'il n'est pas dupe lui-mme de son exaltation.

Ceci regarde le caractre franais en gnral. Pour revenir au peuple
spcialement, remarquons que l'instinct qui domine chez lui, lui donne
pour l'action un avantage immense. La pense rflchie n'arrive 
l'action que par tous les intermdiaires de dlibration et de
discussion; elle arrive  travers tant de choses que souvent
elle n'arrive pas. Au contraire, la pense instinctive _touche 
l'acte_, est presque l'acte; elle est presque en mme temps une ide
et une action.

Les classes que nous appelons infrieures, et qui suivent de plus prs
l'instinct, sont par cela mme minemment capables d'action, toujours
prtes  agir. Nous autres, gens cultivs, nous jasons, nous
disputons, nous rpandons en paroles ce que nous avons d'nergie. Nous
nous nervons par la dispersion de l'esprit, par le vain amusement de
courir de livre en livre, ou de les faire battre entre eux. Nous avons
de grandes colres sur de petits sujets; nous trouvons de fortes
injures, de grandes menaces d'action... Cela dit, nous ne faisons
rien, nous n'agissons pas... Nous passons  d'autres disputes.

Eux, ils ne parlent pas tant, ils ne s'enrouent pas  crier, comme
font les savants et les vieilles. Mais qu'il vienne une occasion, sans
faire bruit, ils en profitent, ils agissent avec vigueur. L'conomie
des paroles profite  l'nergie des actes.

Cela pos, prenons pour juges entre ces classes les hommes hroques
de l'Antiquit ou du Moyen-ge, et demandons-leur lesquels, de ceux
qui parlent ou de ceux qui agissent, constituent l'aristocratie. Ils
rpondront: Ceux qui agissent, sans la moindre hsitation.

Si l'on aimait mieux placer la supriorit dans le bon sens et le bon
jugement, je ne sais trop dans quelle classe on trouverait un homme
plus sens que le vieux paysan de France. Sans parler de sa
finesse en matire d'intrt, il connat bien les hommes, il devine la
socit qu'il n'a pas vue. Il a beaucoup de rflexion intrieure, et
une prescience singulire des choses naturelles. Il juge du ciel, et
parfois de la terre, mieux qu'un augure de l'Antiquit.

Sous l'apparence d'une vie toute physique et vgtative, ces gens-l
songent, rvent, et ce qui est rve chez le jeune homme, devient chez
le vieillard rflexion et sagesse. Nous autres, nous avons tous les
secours qui peuvent provoquer, soutenir et fixer la mditation. Mais,
d'autre part, plus mls  la vie, aux plaisirs, aux vaines
conversations, nous pouvons rarement rflchir, et le voulons encore
moins. L'homme du peuple au contraire trouve souvent dans la nature de
son travail une solitude oblige. Isol par la culture des champs,
isol par les mtiers bruyants qui crent dans la foule mme une
solitude, il faut, s'il ne veut prir d'ennui, qu'en lui l'me se
tourne vers elle-mme, qu'elle converse avec l'me.

Les femmes du peuple particulirement, obliges bien plus que les
autres d'tre la providence de la famille, celle de leur mari mme,
forces tous les jours d'employer avec lui infiniment d'adresse et de
vertueuses ruses, atteignent parfois  la longue un degr tonnant de
maturit. J'en ai vu qui, vers la fin de l'ge, ayant conserv, 
travers tant de rudes preuves, les meilleurs instincts, s'tant
toujours cultives par la rflexion, leves par le progrs naturel
d'une vie dvoue et pure, n'taient plus du tout de leur
classe, ni, je crois, d'aucune, mais vraiment suprieures  toutes.
Elles taient extraordinairement prudentes, pntrantes, dans les
matires mme sur lesquelles vous ne leur auriez suppos aucune
exprience. Elles voyaient d'une vue si nette dans les probabilits,
qu'on leur aurait cru volontiers un esprit de divination. Nulle part
je n'ai rencontr une telle association de deux choses qu'on croit
ordinairement trs distinctes et mme opposes, la sagesse du monde
et l'esprit de Dieu.




CHAPITRE III

Le peuple gagne-t-il beaucoup  sacrifier son instinct? Classes
btardes.


Ce paysan dont nous parlions, cet homme si avis, si sage, a pourtant
une ide fixe: c'est que son fils ne soit pas paysan, qu'il monte,
qu'il devienne un bourgeois. Il n'y russit que trop bien. Ce fils,
qui fait ses classes, qui devient M. le cur, M. l'avocat, M. le
fabricant, vous le reconnatrez sans peine. Rouge et de forte race, il
remplira tout, occupera tout de son activit vulgaire; ce sera un
parleur, un politique, un homme important, de grand vol, qui n'a plus
rien de commun avec les petites gens. Vous le trouverez partout dans
le monde, avec sa voix qui couvre tout, et cachant sous des gants
glacs les grosses mains de son pre.

Je m'exprime mal; le pre les eut fortes, et le fils les a grosses. Le
pre, sans nul doute, tait plus nerveux et plus fin. Il tait bien
plus prs de l'aristocratie. Il ne parlait pas tant, et il allait au
but.

Le fils a-t-il mont en quittant la condition de son pre? y
a-t-il eu progrs de l'un  l'autre?... Oui, sans nul doute, pour la
culture et le savoir. Non, pour l'originalit et la distinction
relle.

Tous quittent aujourd'hui leur condition; ils montent ou croient
monter. Cinq cent mille ouvriers, en trente ans, ont pris patente et
sont devenus matres. Le nombre des journaliers des campagnes qui sont
devenus propritaires ne peut se calculer. Les professions dites
librales ont recrut immensment dans les rangs infrieurs; les voil
pleines, combles.

Un changement profond est rsult de tout cela, dans les ides et la
moralit. L'homme fait son me sur sa situation matrielle; chose
trange! il y a me de pauvre, me de riche, me de marchand... Il
semble que l'homme ne soit que l'accessoire de la fortune.

Il y a eu, entre les classes, non pas union et association, mais
mlange rapide et grossier. Sans doute il fallait bien qu'il en ft
ainsi pour neutraliser les obstacles, autrement insurmontables, que
rencontrait l'galit nouvelle. Mais ce changement n'en a pas moins eu
pour rsultat d'empreindre l'art, la littrature, toutes choses d'une
grande vulgarit. Les gens aiss, mme les riches, s'accommodent 
merveille de choses mdiocres,  bas prix; vous rencontrez dans telle
maison de grand luxe des objets communs, laids et vils; on veut l'art
au rabais. La chose qui fait la vraie noblesse, la _puissance du
sacrifice_, est celle qui fait dfaut  l'enrichi; elle lui manque
dans l'art, autant que dans la politique. Il ne sait rien
sacrifier, mme dans son intrt rel. Cette infirmit morale le suit
dans ses jouissances mme, et dans ses vanits, les rend vulgaires,
mesquines.

Cette classe de toutes classes, ce mlange btard qui s'est fait si
vite, et qui faiblit dj, sera-t-il productif? j'en doute. Le mulet
est strile.

Un peuple qui, compar aux peuples militaires (France, Pologne,
etc.), me parat tre le peuple minemment bourgeois, l'Anglais,
peut nous clairer sur les chances futures de la bourgeoisie. Nul
autre au monde n'a eu plus de changements de classes, et nul n'a mis
plus d'adresse  dguiser en lords l'enrichi, le fils du marchand.
Ceux-ci, qui, aux deux derniers sicles ont renouvel toute la
noblesse anglaise, ont eu une attention singulire  conserver, avec
les noms et les armes, les manoirs vnrables, les meubles, les
collections hrditaires; ils ont t jusqu' copier, de manires et
de caractres, les familles antiques dont ils occupaient le foyer.
Avec un orgueil soutenu, ils ont, dans l'attitude, dans le parler,
dans toute chose de forme, reprsent, jou ces vieux barons. Eh
bien! qu'ont-ils produit avec tout ce travail, cet art de conserver
la tradition, de fabriquer du vieux? Ils ont fait une noblesse
srieuse, qui a beaucoup d'esprit de suite, mais, au fond, de peu de
ressources, de peu d'invention politique, nullement digne des
grandes circonstances dans lesquelles se trouve et se trouvera
l'Empire britannique. O est, je vous prie, l'Angleterre de
Shakespeare, de Bacon? La bourgeoisie (dguise, anoblie, peu
m'importe) a domin depuis Cromwell; la puissance, la richesse, ont
augment incalculablement; la moyenne de culture s'est leve, mais
en mme temps je ne sais quelle triste galit s'est tablie entre
les gentlemen, une ressemblance universelle des hommes et des
choses. Vous distinguez  peine dans leur lgante criture une
lettre d'une lettre, ni dans leurs villes une maison d'une maison,
ni dans leur peuple un Anglais d'un Anglais.

Pour revenir, je croirais volontiers que dans l'avenir, les grandes
originalits inventives appartiendront aux hommes qui ne se perdront
point dans ces moyennes btardes o s'nerve tout caractre natif. Il
se trouvera des hommes forts qui ne voudront pas monter; qui, ns
peuple, voudront rester peuple. S'lever  l'aisance,  la bonne
heure; mais entrer dans la bourgeoisie, changer de condition et
d'habitudes, cela leur paratra peu souhaitable; ils sentiront qu'ils
y gagneraient peu. La forte sve, le large instinct des masses, le
courage de l'esprit, tout cela se conserve mieux chez le travailleur,
lorsqu'il n'est point bris par le travail, lorsqu'il a la vie un peu
facile, avec quelques loisirs.

J'ai eu sous les yeux deux exemples d'hommes qui, avec beaucoup de
sens, n'ont pas voulu monter. L'un, ouvrier d'une manufacture,
intelligent et recueilli, avait toujours refus d'tre contre-matre,
craignant la responsabilit, les reproches, le dur contact du
manufacturier, aimant mieux travailler silencieux, seul avec
sa pense. Son admirable paix intrieure, qui rappelait celle des
ouvriers mystiques dont j'ai parl, tait perdue, s'il avait accept
cette position nouvelle.

L'autre, fils de cordonnier, ayant fait des tudes classiques, son
droit mme, et reu avocat, obit sans murmurer aux ncessits de sa
famille et reprit le mtier paternel, montrant qu'une me forte peut
indiffremment ou monter ou descendre. Sa rsignation a t
rcompense. Cet homme, qui ne chercha pas la gloire, l'a maintenant
dans son fils, qui, dou d'un don singulier, prit dans le mtier mme
le sentiment de l'art, et qui plus tard est devenu l'un des plus
grands peintres de l'poque.

Les changements continuels de conditions, de mtiers, d'habitudes,
empchent tout perfectionnement intrieur; ils produisent ces mlanges
qui sont tout  la fois vulgaires, prtentieux, infconds. Celui qui,
dans un instrument, sous prtexte d'amliorer les cordes, changerait
leur valeur, et les rapprocherait toutes d'une moyenne commune, au
fond il les aurait annules, rendu l'instrument inutile, l'harmonie
impossible.

Rester soi, c'est une grande force, une chance d'originalit. Si la
fortune change, tant mieux; mais que la nature reste. L'homme du
peuple doit y regarder, avant d'touffer son instinct, pour se mettre
 la suite des beaux esprits bourgeois. S'il reste fidle  son mtier
et qu'il le change, comme Jacquart; si d'un mtier il fait un art,
comme Bernard Palissy, quelle gloire plus grande aurait-il en ce
monde?




CHAPITRE IV

Des simples.--L'enfant, interprte du peuple.


Celui qui veut connatre les dons les plus hauts de l'instinct du
peuple, doit faire peu d'attention aux esprits mixtes, btards,
demi-cultivs, qui participent aux qualits et aux dfauts des classes
bourgeoises. Ce qu'il doit chercher et tudier, ce sont spcialement
les simples.

Les simples sont en gnral ceux qui divisent peu la pense, qui,
n'tant pas arms des machines d'analyse et d'abstraction, voient
chaque chose une, entire, concrte, comme la vie la prsente.

Les simples font un grand peuple. Il y a les simples de nature, et les
simples de culture, les pauvres d'esprit qui ne distingueront jamais,
les enfants qui ne distinguent pas encore, les paysans, les gens du
peuple qui n'en ont pas l'habitude.

Le scolastique, le critique, l'homme d'analyse, de _nisi_, de
_distinguo_, regarde de haut les simples. Ils ont cependant
l'avantage, ne divisant pas, de voir ordinairement les choses  leur
tat naturel, organises et vivantes. Donnant peu  la rflexion, ils
sont souvent riches d'instinct. L'inspiration n'est pas rare dans ces
classes d'hommes, quelquefois mme une sorte de divination. On trouve
parmi eux des personnes tout  fait  part, qui conservent, dans une
vie prosaque, ce qui est la plus haute posie morale, la simplicit
du coeur. Rien de plus rare que de garder ces dons divins de
l'enfance; cela suppose ordinairement une grce particulire et une
sorte de saintet.

Il faudrait l'avoir, cette grce, pour en parler seulement. La science
n'exclut nullement la simplicit, il est vrai; mais elle ne la donne
pas. La volont y fait peu.

Le grand lgiste de Toulouse, au point le plus difficile de son
oeuvre, s'arrte et prie son auditoire de demander pour lui une
lumire spciale en matire si subtile. Combien plus en avons-nous
besoin! et moi, et vous, amis, qui me lisez! Combien il nous faudrait
obtenir, non un don de subtilit, mais de simplicit au contraire et
d'enfance de coeur!

       *       *       *       *       *

Il ne faut plus que les sages se contentent de dire: Laissez venir
les petits. Il faut qu'ils aillent  eux. Ils ont beaucoup 
apprendre au milieu de ces enfants. Ce qu'ils ont de mieux  faire,
c'est d'ajourner leur tude, de bien serrer leurs livres qui leur ont
servi de peu, et de s'en aller bonnement, parmi les mres et les
nourrices, dsapprendre et oublier.

Oublier? non, mais plutt encore rformer leur sagesse, la
contrler par l'instinct de ceux qui sont plus prs de Dieu, la
rectifier en la mettant  cette petite mesure, et se dire que la
science des trois mondes ne contient pas plus qu'il n'y a dans un
berceau.

Pour ne parler que du sujet qui nous occupe, nul n'y pntrera
profondment s'il n'a bien observ l'enfant. L'enfant est l'interprte
du peuple. Que dis-je? il est le peuple mme, dans sa vrit native,
avant qu'il ne soit dform, le peuple sans vulgarit, sans rudesse,
sans envie, n'inspirant ni dfiance ni rpulsion. Non seulement il
l'interprte, mais il le justifie et l'innocente en bien des choses;
telle parole que vous trouvez rude et grossire dans la bouche d'un
homme rude, dans celle de votre enfant vous la trouvez (ce qu'elle est
vritablement) nave; vous apprenez ainsi  vous dfendre d'injustes
prventions. L'enfant tant, comme le peuple, dans une heureuse
ignorance du langage convenu, des formules et des phrases faites qui
dispensent d'invention, vous montre, par son exemple, comment le
peuple est oblig de chercher son langage et de le trouver sans cesse;
l'un et l'autre trouvent souvent avec une heureuse nergie.

C'est encore par l'enfant que vous pouvez apprcier ce que le peuple,
tout chang qu'il est, garde encore de jeune et de primitif. Votre
fils, comme le paysan de Bretagne et des Pyrnes, parle  chaque
instant la langue de la Bible ou de l'_Iliade_. La critique
la plus hardie des Vico, des Wolf, des Niebuhr, n'est rien en
comparaison des lumineux et profonds clairs que certains mots de
l'enfant vous ouvriront tout  coup dans la nuit de l'Antiquit. Que
de fois en observant la forme historique et _narrative_ qu'il donne
aux ides mme abstraites, vous sentirez comment les peuples enfants
ont d _narrer_ leurs dogmes en lgendes, et faire une _histoire_ de
chaque vrit morale!... C'est l,  sages, qu'il nous faut bien nous
taire... Entourons, coutons ce jeune matre des vieux temps; il n'a
nullement besoin pour nous instruire de pntrer ce qu'il dit; mais
c'est comme un tmoin vivant; il y tait, il en sait mieux le conte.

En lui, comme chez les peuples jeunes, tout est encore concentr, 
l'tat _concret_ et vivant. Il nous suffit de le regarder, pour sentir
l'tat singulirement _abstrait_ o nous sommes arrivs aujourd'hui.
Beaucoup d'abstractions creuses ne tiennent pas  cet examen. Nos
enfants de France surtout, qui sont si vifs et si parleurs, avec un
bon sens trs prcoce, nous ramnent sans cesse aux ralits. Ces
innocents critiques ne laissent pas d'tre embarrassants pour le sage.
Leurs naves questions lui prsentent trop souvent l'insoluble noeud
des choses. Ils n'ont pas appris, comme nous,  tourner les
difficults,  viter tels problmes, qu'il semble convenu, entre
sages, de n'approfondir jamais. Leur hardie petite logique va toujours
droit devant elle. Nulle absurdit sacre n'aurait tenu en ce monde,
si l'homme n'avait fait taire les objections de l'enfant. De quatre 
douze ans surtout, c'est l'poque raisonneuse; entre la
lactation et l'apparition du sexe, ils semblent plus lgers, moins
matriels, plus vifs d'esprit qu'ils ne sont aprs. Un minent
grammairien, qui n'a jamais voulu vivre qu'avec les enfants, me disait
qu' cet ge il leur trouvait la capacit des plus subtiles
abstractions.

Ils perdent infiniment  se dgrossir si vite,  passer rapidement de
la vie instinctive  la vie de rflexion. Jusque-l, ils vivaient sur
le large fonds de l'instinct, ils nageaient dans la mer de lait.
Lorsque de cette mer obscure et fconde, la logique commence  dgager
quelques filets lumineux, il y a progrs sans doute, progrs
ncessaire qui est une condition de la vie; mais ce progrs en un sens
n'en est pas moins une chute. L'enfant se fait homme alors, et c'tait
un petit dieu.

La premire enfance et la mort, ce sont les moments o l'infini
rayonne en l'homme, la grce: prenez ce mot au sens de l'art ou de la
thologie. Grce mobile du petit enfant qui joue et s'essaye  la vie,
grce austre et solennelle du mourant o la vie s'achve, toujours la
grce divine. Rien qui fasse mieux sentir la grande parole biblique:
Vous tes des Dieux, vous serez des Dieux.

Apelle et Corrge tudiaient sans cesse ces moments divins. Corrge
passait les jours  voir jouer les petits enfants. Apelle, dit un
ancien, n'aimait  peindre que des personnes mourantes.

En ces jours d'arrive, de dpart, de passage entre deux mondes,
l'homme semble les contenir tous ensemble[63]. La vie instinctive o
il est alors plong, est comme l'aube et le crpuscule de la pense,
plus vague que la pense sans doute, mais combien plus vaste! Tout
le travail intermdiaire de la vie raisonneuse et rflchie est
comme une ligne troite qui part de l'immensit obscure et qui y
retourne. Si vous voulez le bien sentir, tudiez de prs l'enfant,
le mourant. Placez-vous  leur chevet, observez, faites silence.

[Note 63: L'horreur de la fatale nigme, le sceau qui ferme la
bouche au moment o l'on sait le mot, tout cela a t saisi une fois
dans une oeuvre sublime que j'ai dcouverte dans une partie ferme
du Pre-Lachaise, au cimetire des Juifs. C'est un buste de Prault,
ou plutt une tte, prise et serre dans son linceul, le doigt press
sur les lvres. Oeuvre vraiment terrible, dont le coeur soutient 
peine l'impression, et qui a l'air d'avoir t taille du grand ciseau
de la mort.]

J'ai malheureusement eu trop d'occasions de contempler les approches
de la mort, et sur des personnes chres. Je me rappelle spcialement
une longue journe d'hiver que je passai entre le lit d'une mourante
et la lecture d'Isae. Ce spectacle, trs pnible, tait celui d'un
combat entre la veille et le sommeil, un songe laborieux de l'homme
qui se soulevait, retombait... Les yeux qui nageaient dans le vide
exprimaient, avec une vrit douloureuse, l'incertitude entre deux
mondes. La pense obscure et vaste roulait toute la vie coule, et
elle s'agrandissait de pressentiments immenses... Le tmoin de cette
grande lutte qui en partageait le flux, le reflux, toutes les
anxits, se serrait, comme en un naufrage,  cette ferme croyance,
qu'une me qui, tout en revenant  nos instincts primitifs,
anticipait dj dans celui du monde inconnu, ne pouvait s'acheminer
par l  l'anantissement.

Tout faisait supposer plutt qu'elle allait de ce double instinct
douer quelque jeune existence, qui reprendrait plus heureusement
l'oeuvre de la vie, et donnerait aux rves de cette me,  ses
penses commences,  ses volonts muettes, les voix qui leur avaient
manqu[64].

[Note 64: L'aeul reoit l'enfant lorsqu'il sort du sang
maternel... Te voil donc rene,  mon me, pour dormir de nouveau
dans un corps. (Lois indiennes, cites dans mes _Origines du
droit_).--Sans admettre l'hypothse de la transmission des mes
(encore moins celle de la transmission du pch), on est bien tent de
croire que nos premiers instincts sont la pense des anctres que le
jeune voyageur apporte comme provision de voyage. Il y ajoute
beaucoup. Si j'carte les thories, si je ferme les livres pour
regarder la nature, je vois la pense natre en nous comme instinct
obscur, poindre dans un demi-jour, s'clairer et se diviser au jour de
la rflexion; puis, formule, et de plus en plus accepte comme
formule, passer dans nos habitudes, dans les choses qui nous sont
propres, que nous n'examinons plus, et alors, obscurcie de nouveau,
faire partie de nos instincts.]

Une chose frappe toujours en observant les enfants et les mourants,
c'est la noblesse parfaite dont la nature les empreint. L'homme nat
noble, et il meurt noble; il faut tout le travail de la vie pour
devenir grossier, ignoble, pour crer l'ingalit.

Voyez cet enfant que sa mre  genoux nommait si bien _son Jsus_...
La socit, l'ducation l'ont chang bien vite. L'infini qui tait en
lui, et qui le divinisait, va disparaissant; il se caractrise, il est
vrai, se prcise, mais se rtrcit.... La logique, la critique,
taille, sculpte impitoyablement dans ce qui lui semble un bloc; dur
statuaire dont le fer mord dans la matire trop tendre,
chaque coup abat des plans entiers... Ah! que le voil dj maigre,
mutil! La noble ampleur de sa nature, o est-elle maintenant?... Le
pis, c'est que, sous l'influence d'une ducation si rude, il ne sera
pas seulement faible et strile, mais deviendra vulgaire.

Quand nous regrettons notre enfance, ce n'est pas tant la vie, les
annes qui alors taient devant nous, c'est notre noblesse que nous
regrettons. Nous avions alors en effet cette nave dignit de l'tre
qui n'a pas ploy encore, l'galit avec tous; tous jeunes alors, tous
beaux, tous libres... Patientons, cela doit revenir; l'ingalit n'est
que pour la vie; galit, libert, noblesse, tout nous revient par la
mort.

Hlas! ce moment ne revient que trop vite pour le grand nombre des
enfants. On ne veut voir dans l'enfance qu'un apprentissage de la vie,
une prparation  vivre, et la plupart ne vivent point. On veut qu'ils
soient heureux plus tard, et pour assurer le bonheur de ces annes
incertaines, on accable d'ennui et de douleur le petit moment qu'ils
ont d'assur...[65].

[Note 65: Je ne parle point de l'accablement du travail, ni des
punitions innombrables, excessives, que nous infligeons  leur
mobilit, voulue par la nature mme, mais de l'inepte duret qui nous
fait plonger brusquement, sans prcaution, dans les froides
abstractions, un tre jeune, sorti  peine du sang et du lait
maternels, tide encore et qui ne demande qu' s'panouir en fleurs.]

Non, l'enfance n'est pas seulement un ge, un degr de la vie, c'est
un peuple, le peuple innocent... Cette fleur du genre humain, qui
gnralement n'a que peu  vivre, suit la nature, au sein de laquelle
elle doit bientt retomber... Et c'est justement la nature
que l'on veut dompter en elle. L'homme qui, pour lui-mme, s'loigne
de la barbarie du Moyen-ge, la maintient encore pour l'enfant,
partant toujours du principe inhumain, que notre nature est mauvaise,
que l'ducation n'en est pas la bonne conomie, mais la rforme, que
l'art et la sagesse humaine doivent amender, chtier l'instinct que
Dieu nous donna.




CHAPITRE V

L'instinct naturel de l'enfant est-il pervers?[66]

[Note 66: Ce chapitre, que les esprits inattentifs croiront
tranger au sujet, en est le fond mme. Voy. p. 201.]


L'instinct humain est-il perverti d'avance? L'homme est-il mchant de
naissance? l'enfant que je reois dans mes bras, sortant du sein de sa
mre, serait-ce un petit damn?

 cette question atroce, qui cote rien qu' l'crire, le Moyen-ge,
sans piti, sans hsitation, rpond: Oui.

Quoi! cette crature qui semble tellement dsarme, innocente, sur qui
la nature entire s'attendrit, que la louve ou la lionne viendrait
allaiter, au dfaut de la mre, elle n'a que l'instinct du mal, le
souffle de celui qui perdit Adam? elle appartiendrait au Diable, si
l'on ne se htait de l'exorciser? Mme aprs, si elle meurt dans les
bras de sa nourrice, elle est juge, elle est en pril de damnation,
elle peut tre jete _aux btes_ noires de l'enfer! Ne livre
pas _aux btes_, dit l'glise, les mes qui te portent tmoignage! Et
comment celui-ci tmoignerait-il? il ne peut comprendre encore, ni
parler.

En visitant, au mois d'aot 1843, quelques cimetires des environs de
Lucerne, j'y trouvai une bien nave et douloureuse expression des
terreurs religieuses. Au pied de chaque tombe se trouvait (selon un
usage antique) un bnitier, pour garder le mort jour et nuit et
empcher que _les Btes_ de l'enfer ne vinssent prendre ce corps, le
vexer, le promener, en faire un vampire. Pour l'me, hlas! on n'avait
nul moyen de la dfendre; cette peur cruelle tait avoue dans
plusieurs inscriptions. Je restai longtemps devant celle-ci, sans
pouvoir m'en arracher: _Je suis un enfant de deux ans... Quelle chose
terrible est-ce donc pour un enfant si petit de s'en aller au Jugement
et de comparatre dj devant la face de Dieu!_ Je fondis en larmes,
j'avais entrevu l'abme du dsespoir maternel!

Les quartiers indigents de nos grandes villes, ces vastes officines de
mort o les femmes, misrablement fcondes, n'enfantent que pour
pleurer, nous donnent quelque ide, mais trop imparfaite, du deuil
perptuel de la mre au Moyen-ge. Celle-ci, fconde sans cesse par
l'imprvoyance barbare, produisait, sans cesse ni trve, dans les
larmes et la dsolation, des enfants, des morts, _des damns_!...

ge affreux! monde d'illusions cruelles, sur lequel semble planer
une infernale ironie! L'homme, jouet de son rve mobile, divin,
diabolique! la femme, jouet de l'homme, toujours mre, toujours en
deuil! L'enfant qui joue, hlas! un jour, au triste jeu de la vie,
sourit, pleure et disparat... malheureuses petites ombres qui
viennent par millions, par milliards, et ne durent que dans la
mmoire d'une mre... Le dsespoir de celle-ci se marque surtout 
une chose; elle s'abandonne aisment au pch et  la damnation:
elle se venge volontiers de la brutalit de l'homme, elle le trompe,
elle pleure, elle rit[67]... Elle se perd; que lui importe, si elle
rejoint son enfant?

[Note 67: L'infidlit de la femme est le sujet propre au
Moyen-ge. Les autres temps l'ont peu connu. Ce texte ternel de
plaisanteries, ces _joyeuses_ histoires, ne peuvent qu'attrister celui
qui sait et qui comprend. Elles font trop sentir le prodigieux ennui
de ce temps, le vide des mes sans aliment appropri  leur faiblesse,
la prostration morale, le dsespoir du bien, l'abandon de soi-mme et
de son salut.]

L'enfant qui survit n'en est gure plus heureux. Le Moyen-ge est pour
lui un terrible pdagogue; il lui propose le symbole le plus compliqu
qu'on ait enseign jamais, le plus inaccessible aux simples. Cette
leon subtile que l'Empire romain, dans sa plus haute sagesse, avait
eu peine  entendre, il faut que l'enfant des Barbares, le fils du
serf rustique, perdu dans les bois, la retienne et la comprenne. Il la
retient, la rpte; pour la comprendre, cette pineuse formule,
byzantine et scolastique, c'est ce que la frule, les coups, les
fouets n'obtiendront jamais de lui.

L'glise, dmocratique par son principe d'lection, fut minemment
aristocratique par la difficult de son enseignement et le trs petit
nombre d'hommes qui y purent vraiment atteindre. Elle damna
l'instinct naturel comme pervers et gt d'avance et fit de
la science, de la mtaphysique, d'une formule trs abstraite, la
condition du salut[68].

[Note 68: Si l'on rpond que les esprits non cultivs (_ce qui,
pour ce temps-l, veut dire tout le monde_, ou  peu prs) taient
dispenss de comprendre, il faudra avouer qu'une si terrible nigme
imposait, sous peine de damnation, l'abdication gnrale de
l'intelligence humaine entre les mains de quelques doctes qui
croyaient en savoir le mot. Voyez aussi le rsultat. L'nigme une fois
pose, une fois entoure de ses commentaires, non moins obscurs, le
genre humain se tait; il reste en face, muet et strile. Dans une
priode immense, aussi longue que toute la priode brillante de
l'Antiquit, du cinquime au onzime sicle, il hasarde  peine
quelques prires, quelques lgendes enfantines, et encore ce mouvement
est-il arrt par la dfense expresse des conciles carlovingiens.]

Tous les mystres des religions d'Asie, toutes les subtilits des
coles occidentales, en un mot tout ce que le monde contient de
difficults d'Orient et d'Occident, tout cela, press, entass dans
une mme formule! Eh bien! oui, nous dit l'glise, c'est le monde
tout entier dans une prodigieuse coupe. Buvez-la au nom de l'amour!
Et elle apporte ici,  l'appui de la doctrine, l'histoire, la
touchante lgende; c'est le miel au bord du vase...

Quoi qu'il contienne, je boirai, si vraiment l'amour est au fond.
Telle fut la rponse du genre humain. Ce fut l la vraie difficult,
l'objection, et c'est l'amour qui la fit, non la haine, la superbe
humaine, comme on le rpte toujours.

Le Moyen-ge avait promis l'amour et ne l'avait pas donn. Il avait
dit: Aimez, aimez![69] mais il avait consacr un ordre
civil haineux, l'ingalit dans la loi, dans l'tat, dans la famille.
Son enseignement trop subtil, accessible  si peu d'hommes, avait
apport dans le monde une nouvelle ingalit. Il avait mis le salut 
un prix qu'on n'atteignait gure, au prix d'une science abstruse, et
il avait ainsi pes, de toute la mtaphysique du monde, sur le simple
et sur l'enfant. Celui-ci, qui avait t si heureux dans l'Antiquit,
eut son enfer au Moyen-ge.

[Note 69: Non seulement il avait dit, mais il avait voulu
sincrement. Cette touchante aspiration  l'amour est ce qui a fait le
gnie du Moyen-ge et ce qui lui assure notre sympathie ternelle. Je
n'efface pas un mot de ce que j'en ai dit au deuxime volume de
l'_Histoire de France_. Seulement, j'ai donn l son lan, son idal;
aujourd'hui, dans un livre d'intrt pratique, je ne puis donner que
le rel, les rsultats.--J'ai exprim ( la fin du mme volume,
imprim en 1833) l'impuissance de ce systme et l'espoir qu'il
chappera  sa ruine et parviendra  se transformer.--Combien il est
dj loign de nous, on l'a vu le 11 mai 1844, lorsqu' la Chambre un
magistrat, sincrement et courageusement orthodoxe, a dduit une
thorie pnale du Pch originel et de la Chute; les catholiques mmes
en ont recul.]

Il fallut des sicles pour que la raison se ft jour, pour que
l'enfant repart ce qu'il est, _un innocent_. On eut de la peine 
croire que l'homme ft un tre hrditairement pervers[70]. Il devint
difficile de maintenir dans sa barbarie le principe qui damnait les
sages non chrtiens, les simples et ignorants, les enfants
morts sans baptme. On inventa pour les enfants le palliatif des
limbes, un petit enfer plus doux o ils flotteraient toujours, loin de
leurs mres, en pleurant.

[Note 70: L'embarras de la thologie vint surtout des progrs de
la jurisprudence. Tant que la jurisprudence soutint dans leur rigueur
les lois de lse-majest, qui, par la confiscation, etc., tendaient
les peines  l'hritier, la thologie put dfendre sa loi de
lse-majest divine qui damnait les enfants pour le pch du pre.
Mais lorsque le droit devint plus clment, il fut de plus en plus
difficile de maintenir dans la thologie, qui est le monde de l'amour
et de la grce, cette horrible doctrine de l'_hrdit du crime_,
abandonne de la justice humaine. Les scolastiques, saint Bonaventure,
Innocent III, saint Thomas, ne trouvrent d'autre adoucissement que
d'exempter les enfants du feu ternel, _en les laissant du reste_ DANS
LA DAMNATION. Bossuet a fort bien tabli (contre Sfondrata) que cette
doctrine n'est point particulire aux jansnistes, comme on faisait
semblant de le croire, qu'elle tait celle mme de l'glise, celle des
Pres (sauf Grgoire de Nazianze), celle des conciles, des papes; en
effet, si l'on exempte les enfants de la damnation, on abandonne le
Pch originel et l'_hrdit du crime_, qui est la base de tout le
systme.]

Remdes insuffisants; le coeur ne s'en contenta pas. Avec la
Renaissance clata, contre la duret des vieilles doctrines, la
raction de l'amour. Il vint, au nom de la justice, sauver les
innocents, condamns dans le systme qui s'tait dit celui de l'amour
et de la grce. Mais ce systme, qui reposait tout entier sur les deux
ides de la damnation de tous par un seul, du salut de tous par un
seul, ne pouvait renoncer  la premire sans branler la seconde.

Les mres se remirent  croire au salut de leurs enfants. Dsormais
elles disent toujours, sans s'informer si elles sont bien orthodoxes:
Ils doivent tre l-haut des anges, comme ils furent en leur vivant.

Le coeur a vaincu, la misricorde a vaincu. L'humanit va
s'loignant de l'injustice antique. Elle cingle, au rebours du vieux
monde... O va-t-elle? Vers un monde (nous pouvons bien le prvoir)
qui ne condamnera plus l'innocence, et o la sagesse pourra vraiment
dire: Laissez venir  moi les simples et les petits.




CHAPITRE VI

Digression. Instinct des animaux. Rclamation pour eux.


Quelque press que je sois, dans cette revue des simples, des humbles
fils de l'instinct, mon coeur m'arrte et m'oblige de dire un mot
des simples par excellence, des plus innocents, des plus malheureux
peut-tre, je veux dire: des animaux.

Je remarquais tout  l'heure que tout enfant naissait noble. Les
naturalistes ont remarqu de mme que le jeune animal, plus
intelligent  sa naissance, semblait alors rapproch de l'enfant. 
mesure qu'il grandit, il devient brute et tombe  la bte. Il semble
que sa pauvre me succombe sous le poids du corps, qu'elle subisse la
fascination de la Nature, la magie de la grande Circ. L'homme se
dtourne alors et n'y veut plus voir une me. L'enfant seul, par
l'instinct du coeur, sent encore une personne dans cet tre
ddaign; il lui parle et l'interroge. Et lui aussi, de son ct, il
coute, il aime l'enfant.

L'animal! sombre mystre!... monde immense de rves et de
douleurs muettes... Mais des signes trop visibles expriment ces
douleurs, au dfaut de langage. Toute la nature proteste contre la
barbarie de l'homme qui mconnat, avilit, qui torture son frre
infrieur; elle l'accuse devant Celui qui les cra tous les deux!

Regardez sans prvention leur air doux et rveur, et l'attrait que les
plus avancs d'entre eux prouvent visiblement pour l'homme; ne
diriez-vous pas des enfants dont une fe mauvaise empcha le
dveloppement, qui n'ont pu dbrouiller le premier songe du berceau,
peut-tre des mes punies, humilies, sur qui pse une fatalit
passagre?... Triste enchantement o l'tre captif d'une forme
imparfaite dpend de tous ceux qui l'entourent, comme une personne
endormie... Mais, parce qu'il est comme endormi, il a, en rcompense,
accs vers une sphre de rves dont nous n'avons pas l'ide. Nous
voyons la face lumineuse du monde, lui la face obscure; et qui sait si
celle-ci n'est pas la plus vaste des deux?[71]

[Note 71: Faisons aujourd'hui, si nous voulons, les fiers, les
rois de la cration. Mais n'oublions pas notre ducation sous la
discipline de la nature. Les plantes, les animaux, voil nos premiers
prcepteurs. Tous ces tres que nous dirigeons, ils nous conduisaient
alors mieux que nous n'aurions fait nous-mmes. Ils guidaient notre
jeune raison par un instinct plus sr; ils nous conseillaient, ces
petits, que nous mprisons maintenant. Nous profitions  contempler
ces irrprochables enfants de Dieu. Calmes et purs, ils avaient l'air,
dans leur silencieuse existence, de garder les secrets d'en haut.
L'arbre qui a vu tous les temps, l'oiseau qui parcourt tous les lieux,
n'ont-ils donc rien  nous apprendre? L'aigle ne lit-il pas dans le
soleil, et le hibou dans les tnbres? Ces grands boeufs eux-mmes,
si graves sous le chne sombre, n'est-il aucune pense dans leurs
longues rveries? (_Origines du droit._)]

L'Orient en est rest  cette croyance, que l'animal est une
me endormie ou enchante; le Moyen-ge y est revenu. Les religions,
les systmes, n'ont pu rien pour touffer cette voix de la nature.

L'Inde, plus voisine que nous de la cration, a mieux gard la
tradition de la fraternit universelle. Elle l'a inscrite au dbut et
 la fin de ses deux grands pomes sacrs, le _Ramayana_, le
_Mahabharat_, gigantesques pyramides devant lesquelles toutes nos
petites oeuvres occidentales doivent se tenir humbles et
respectueuses. Quand vous serez fatigu de cet Occident disputeur,
donnez-vous, je vous prie, la douceur de revenir  votre mre,  cette
majestueuse Antiquit, si noble et si tendre. Amour, humilit,
grandeur, vous y trouvez tout runi, et dans un sentiment si simple,
si dtach de toute misre d'orgueil, qu'on n'a jamais besoin d'y
parler d'humilit.

L'Inde fut bien paye de sa douceur pour la nature; chez elle, le
gnie fut un don de la piti. Le premier pote indien voit voltiger
deux colombes, et pendant qu'il admire leur grce, leur poursuite
amoureuse, l'une d'elles tombe frappe d'une flche... Il pleure; ses
gmissements mesurs, sans qu'il y songe, aux battements de son
coeur, prennent un mouvement rythmique, et la posie est ne...
Depuis ce temps, deux  deux, les mlodieuses colombes, renes dans le
chant de l'homme, aiment et volent par toute la terre. (_Ramayana._)

La nature reconnaissante a dou l'Inde d'un autre don admirable, la
fcondit. Entoure par elle de tendresse et de respect, elle lui a
multipli, avec l'animal, la source de vie o la terre se
renouvelle. L, jamais d'puisement. Tant de guerres, tant de
dsastres et de servitudes, n'ont pu tarir la mamelle de la vache
sacre. Un fleuve de lait coule toujours pour cette terre bnie...
bnie de sa propre bont, de ses doux mnagements pour la crature
infrieure.

Cette union touchante qui d'abord liait l'homme aux plus humbles
enfants de Dieu, l'orgueil l'a rompue... Mais non pas impunment; la
terre est devenue rebelle, elle a refus de nourrir des races
inhumaines.

Le monde de l'orgueil, la cit grecque et romaine, eut le mpris de la
nature; elle ne tint compte que de l'art, elle n'estima qu'elle-mme.
Cette fire Antiquit, qui ne voulait rien que de noble, ne russit
que trop bien  supprimer tout le reste. Tout ce qui semblait bas,
ignoble, disparut des yeux; les animaux prirent, aussi bien que les
esclaves. L'Empire romain, dbarrass des uns et des autres, entra
dans la majest du dsert. La terre dpensant toujours et ne se
rparant plus, devint, parmi tant de monuments qui la couvraient,
comme un jardin de marbre. Il y avait encore des villes, mais plus de
campagnes; des cirques, des arcs de triomphe, plus de chaumires, plus
de laboureurs. Des voies magnifiques attendaient toujours le voyageur
qui ne passait plus; de somptueux aqueducs continuaient de porter des
fleuves aux cits silencieuses, et n'y trouvaient plus personne 
dsaltrer.

Un seul homme, avant cette dsolation, avait trouv dans son
coeur une rclamation, une plainte pour tout ce qui s'teignait. Un
seul, parmi les destructions des guerres civiles, o prissaient  la
fois les hommes et les animaux, trouva dans sa vaste piti des larmes
pour le boeuf de labour qui avait fcond l'antique Italie. Il
consacra un chant divin  ces races disparues[72].

[Note 72: Dans un autre chant, le plus achev peut-tre, un chant
qu'il consacre  son ami le plus cher, au consul, au pote Gallus, il
ne craint pas de lui donner pour frres et consolateurs les plus
humbles fils de la nature, des animaux innocents. Aprs avoir amen
tous les dieux champtres pour adoucir la blessure du pote malade
d'amour: _Ses brebis aussi se tenaient autour de lui_ (puis, par un
mouvement charmant, craignant de blesser l'orgueil de Gallus): _Nostri
nec poenitet illas; nec te poeniteat pecoris, divine poeta._]

Tendre et profond Virgile!... moi, qui ai t nourri par lui et comme
sur ses genoux, je suis heureux que cette gloire unique lui revienne,
la gloire de la piti et de l'excellence du coeur... Ce paysan de
Mantoue, avec sa timidit de vierge et ses longs cheveux rustiques,
c'est pourtant, sans qu'il l'ait su, le vrai pontife et l'augure,
entre deux mondes, entre deux ges,  moiti chemin de l'histoire.
Indien par sa tendresse pour la nature, chrtien par son amour de
l'homme, il reconstitue, cet homme simple, dans son coeur immense,
la belle cit universelle dont n'est exclu rien qui ait vie, tandis
que chacun n'y veut faire entrer que les siens.

Le christianisme, malgr son esprit de douceur, ne renoua pas
l'ancienne union. Il garda contre la nature un prjug judaque; la
Jude, qui se connaissait, avait craint d'aimer trop cette soeur de
l'homme; elle la fuyait en la maudissant. Le christianisme,
fidle  ces craintes, tint la nature animale  une distance infinie
de l'homme, et la ravala. Les animaux symboliques qui accompagnent les
vanglistes, le froid allgorisme de l'agneau et de la colombe, ne
relevrent pas la bte. La bndiction nouvelle ne l'atteignit pas; le
salut ne vint pas pour les plus petits, les plus humbles de la
cration. Le Dieu-Homme est mort pour l'homme, et non pas pour eux.
N'ayant point part au salut, ils restent hors la loi chrtienne, comme
paens, comme impurs, et trop souvent suspects de connivence au
mauvais principe. Le Christ, dans l'vangile, n'a-t-il pas permis aux
dmons de s'emparer des pourceaux?

On ne saura jamais les terreurs o, plusieurs sicles durant, le
Moyen-ge vcut, toujours en prsence du Diable! La vision du Mal
invisible, mauvais rve, absurde torture! et de l une vie bizarre qui
ferait rire  chaque instant si l'on ne sentait qu'elle fut triste 
en pleurer... Qui douterait alors du Diable? Je l'ai vu, dit
l'empereur Charles. Je l'ai vu, dit Grgoire VII. Les vques qui font
les papes, les moines qui prient toute leur vie, dclarent qu'il est
l derrire eux, qu'ils le sentent, qu'il n'en bouge pas... Le pauvre
serf des campagnes qui le voit sous figure de bte, sculpt au porche
des glises, a peur en revenant chez lui de le retrouver dans ses
btes. Celles-ci prennent le soir, aux mobiles reflets du foyer, un
aspect tout fantastique; le taureau a un masque trange, la chvre
une mine quivoque, et que penser de ce chat dont le poil,
ds qu'on le touche, jette du feu dans la nuit?

C'est l'enfant qui rassure l'homme. Il craint si peu ces animaux qu'il
en fait ses camarades. Il donne des feuilles au boeuf, il monte sur
la chvre, manie hardiment le chat noir. Il fait mieux, il les imite,
contrefait leur voix... et la famille sourit: Pourquoi craindre
aussi, j'avais tort! C'est ici une maison chrtienne, eau bnite et
buis bnit; il n'oserait approcher... Mes btes sont des btes de
Dieu, des innocents, des enfants... Et mme, les animaux des champs
ont bien l'air de connatre Dieu; ils vivent comme des ermites. Ce
beau cerf, par exemple, qui a la croix sur la tte, qui va, comme un
bois vivant,  travers les bois, il semble lui-mme un miracle. La
biche est douce comme ma vache, et elle a les cornes de moins; la
biche, au dfaut de mre, aurait nourri mon enfant... Ce dernier mot
exprim, comme tout l'est alors, sous forme historique, finit, en se
dveloppant, par produire la plus belle des lgendes du Moyen-ge,
celle de Genevive de Brabant: la famille opprime par l'homme,
recueillie par l'animal, la femme innocente sauve par l'innocente
bte des bois, le salut venant ainsi du plus petit, du plus humble.

Les animaux, rhabilits, prennent place dans la famille rustique
aprs l'enfant qui les aime, comme les petits parents figurent au bas
bout de la table dans une noble maison. Ils sont traits comme tels
aux grands jours, prennent part aux joies, aux tristesses,
portent habits de deuil ou de noces (nagure encore en Bretagne). Ils
ne disent rien, il est vrai, mais ils sont dociles, ils coutent
patiemment; l'homme, comme prtre en sa maison, les prche au nom du
Seigneur[73].

[Note 73: Voir le petit sermon aux abeilles fugitives, dans mes
_Origines du droit_.]

Ainsi le gnie populaire, plus naf et plus profond que la sophistique
sacre, opra timidement, mais avec efficacit, la rhabilitation de
la nature. Celle-ci ne fut pas ingrate. L'homme fut rcompens; ces
pauvres tres qui n'ont rien, donnrent des trsors. L'animal, ds
qu'il fut aim, dura, se multiplia... Et la terre redevint fconde, et
le monde qui semblait finir, recommena riche et puissant, parce qu'il
avait reu, comme une rose, la bndiction de la misricorde.

La famille une fois compose ainsi, il s'agit de la faire, si l'on
peut, entrer tout entire dans l'glise. Ici grandes difficults! On
veut bien recevoir l'animal, mais pour lui jeter l'eau bnite,
l'exorciser en quelque sorte, et seulement au parvis... Homme simple,
laisse l ta bte, entre seul. L'entre de l'glise, c'est le Jugement
que tu vois reprsent sur les portes; la Loi sige au seuil, saint
Michel debout tient l'pe et la balance... Comment juger, sauver ou
damner ce que tu amnes avec toi? La bte, cela a-t-il une me?... Ces
mes de btes, qu'en faire? leur ouvrirons-nous des limbes, comme 
celles des petits enfants?

N'importe, notre homme s'obstine; il coute avec respect,
mais ne se soucie de comprendre. Il ne veut pas tre sauv seul, et
sans les siens. Pourquoi son boeuf et son ne ne feraient-ils pas
leur salut avec le chien de saint Paulin? ils ont bien autant
travaill!

Eh bien! je serai habile, dit-il en lui-mme, je prendrai le jour de
Nol o l'glise est en famille, le jour o Dieu est encore trop petit
pour tre juste... Justes ou non, nous passerons tous, moi, ma femme,
mon enfant, mon ne... Lui aussi! Il a t  Bethlem, il a port
Notre-Seigneur. Il faut bien en rcompense que la pauvre bte ait son
jour... Il n'est pas trop sr d'ailleurs qu'elle soit ce qu'elle
parat; elle est, au fond, malicieuse, fainante; c'est tout comme
moi; si je n'tais aussi tran, je ne travaillerais gure.

C'tait un grand spectacle, touchant, plus que risible encore,
lorsque la bte du peuple tait, malgr les dfenses des vques et
des conciles, amene par lui dans l'glise. La nature, condamne,
maudite, rentrait victorieuse, sous la forme la plus humble qui pt
la faire pardonner. Elle revenait avec les saints du paganisme,
entre la Sibylle et Virgile[74]... On prsentait  l'animal le
glaive qui l'arrta sous Balaam; mais ce glaive de l'ancienne Loi,
mouss, ne l'effrayait plus; la Loi finissait en ce jour, et
faisait place  la Grce. Humblement, mais assurment, il allait
droit  la crche. Il y coutait l'office, et, comme un chrtien
baptis, s'agenouillait dvotement. On lui chantait alors, pour lui,
partie en langue de l'glise, partie en gaulois, afin qu'il comprt,
son antienne, bouffonne et sublime:

   genoux! et dis amen!
  Assez mang d'herbe et de foin.
  Amen! encore une fois.
  Laisse les vieilles choses, et va!

[Note 74: Conserv longtemps  Rouen. Ducange, verbo _Festum_.]

L'animal profita peu de cette rparation[75]. Les conciles lui
fermrent l'glise. Les philosophes, qui pour l'orgueil et la
scheresse continurent les thologiens, dcidrent qu'il n'avait
pas d'me[76]. Il souffre en ce monde, qu'importe? il ne doit
attendre aucune compensation dans une vie suprieure... Ainsi, il
n'y aurait point de Dieu pour lui; le pre tendre de l'homme serait
pour ce qui n'est pas homme un cruel tyran!... Crer des jouets,
mais sensibles, des machines, mais souffrantes, des automates, qui
ne ressembleraient aux cratures suprieures que par la facult
d'endurer le mal!... Que la terre vous soit pesante, hommes durs
qui avez pu avoir cette ide impie, qui portez une telle sentence
sur tant de vies innocentes et douloureuses!

[Note 75: Le gnie populaire fit plus pour son protg. Sans
s'arrter aux rsistances de l'glise, il cra  l'animal une position
lgale, le traita comme une personne, le fit ester en droit, et jusque
dans l'acte le plus grave, le jugement criminel; il y figura comme
tmoin, quelquefois comme coupable. Nul doute que cette importance
attribue  l'animal n'ait puissamment contribu  sa conservation, 
sa dure, et, par suite,  la fcondit de la terre, qui dpend
gnralement des mnagements qu'il trouve en l'homme. C'est peut-tre
la vraie cause pour laquelle le Moyen-ge se relevait toujours aprs
tant d'affreuses ruines.]

[Note 76: Le Jsuite Bougeant objecta que les btes devaient avoir
une me, _puisqu'elles taient des diables_.]

Notre sicle aura une grande gloire. Il s'y est rencontr un
philosophe qui eut un coeur d'homme[77]. Il aima l'enfant, l'animal.
L'enfant, avant sa naissance, n'avait excit l'intrt que comme une
bauche, une prparation de la vie; lui, il l'aima en lui-mme, il le
suivit patiemment dans sa petite vie obscure, et il surprit dans ses
changements la fidle reproduction des mtamorphoses animales. Ainsi,
au sein de la femme, au vrai sanctuaire de la nature, s'est dcouvert
le mystre de la fraternit universelle... Grces soient rendues 
Dieu!

[Note 77: Si glorieusement continu par son ami et son fils, MM.
Serres et Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire. Je vois avec bonheur une
jeunesse pleine d'avenir entrer dans cette voie scientifique, qui est
la voie de la vie.]

Ceci est la vritable rhabilitation de la vie infrieure. L'animal,
ce serf des serfs, se retrouve le parent du roi du monde.

Que celui-ci reprenne donc, avec un sentiment plus doux, le grand
travail de l'ducation des animaux, qui jadis lui soumit le globe[78],
et qu'il a abandonn depuis deux mille ans, au grand dommage de la
terre. Que le peuple apprenne que sa prosprit tient aux mnagements
qu'il aura pour ce pauvre peuple infrieur. Que la science se
souvienne que l'animal, en rapport plus troit avec la nature, en fut
l'augure et l'interprte dans l'Antiquit. Elle trouvera une voix de
Dieu dans l'instinct du simple des simples.

[Note 78: Notre ge machiniste, qui partout veut des machines,
devait s'apercevoir, ce semble, que si l'on veut que les animaux ne
soient rien de plus, ce sont  coup sr les premires de toutes,
donnant, outre une telle quantit de force positive, une autre force
infinie, qu'on ne peut apprcier et qui rsulte (si l'on ne veut dire
de l'me) de l'animation de la vie. Il semblait donc qu'on dt
reprendre l'tude et la domestication des animaux. Voir le bel article
_Domestication_, de M. Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, dans
l'_Encyclopdie nouvelle_, de MM. Leroux et Reynaud.]




CHAPITRE VII

L'instinct des simples. L'instinct du gnie.--L'homme de gnie est par
excellence le simple, l'enfant et le peuple.


J'ai lu dans la vie d'un grand docteur de l'glise, qu'tant revenu
aprs sa mort dans son monastre, il honora de son apparition, non les
premiers de ses frres, mais le dernier, le plus simple, un pauvre
d'esprit. Celui-ci en eut cette faveur de mourir trois jours aprs. Il
avait sur le visage une joie vraiment cleste. On pouvait, dit le
lgendaire, lui dire le vers de Virgile:

  Petit enfant, connais ta mre  son sourire!
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'est un fait remarquable, que la plupart des hommes de gnie ont une
prdilection particulire pour les enfants et les simples. Ceux-ci, de
leur ct, ordinairement timides devant la foule, muets devant les
gens d'esprit, prouvent en prsence du gnie une scurit complte.
Cette puissance qui impose  tout le monde, elle les rassure
au contraire. Ils sentent qu'ils ne trouveront l nulle moquerie, mais
bienveillance et protection. Alors, ils se trouvent vraiment dans leur
tat naturel, leur langue se dlie, et l'on peut voir que ces gens
qu'on a nomms simples, parce qu'ils ignorent le langage convenu, n'en
sont bien souvent que plus originaux, surtout trs imaginatifs, dous
d'un singulier instinct pour saisir des rapports fort loigns.

Ils rapprochent et lient volontiers, divisent, analysent peu. Non
seulement toute division cote  leur esprit, mais elle leur fait
peine, leur semble un dmembrement. Ils n'aiment pas  scinder la vie,
et tout leur parat avoir vie. Les choses, quelles qu'elles soient,
sont pour eux comme des tres organiques, qu'ils se feraient scrupule
d'altrer en rien. Ils reculent du moment qu'il faut dranger par
l'analyse ce qui prsente la moindre apparence d'harmonie vitale.
Cette disposition implique ordinairement de la douceur naturelle et de
la bont; on les appelle _bonnes gens_.

Non seulement ils ne divisent pas, mais ds qu'ils trouvent une chose
divise, partielle, ou ils la ngligent, ou ils la rejoignent en
esprit au tout dont elle est spare; ils recomposent ce tout avec une
rapidit d'imagination qu'on n'attendrait nullement de leur lenteur
naturelle. Ils sont puissants pour composer en proportion de leur
impuissance pour diviser. Ou plutt, il semble,  voir une opration
si facile qu'il n'y ait l ni puissance, ni impuissance, mais un fait
ncessaire, inhrent  leur existence. En effet, c'est en cela qu'ils
existent comme _simples_.

Une main parat dans la lumire. Le raisonneur conclut que
sans doute il y a dans l'ombre un homme dont on ne voit que la main;
de la main, il conclut l'homme. Le simple ne raisonne pas, ne conclut
pas; tout d'abord, en voyant la main, il dit: Je vois un homme. Et
il l'a vu en effet des yeux de l'esprit.

Ici, tous deux sont d'accord. Mais, dans mille occasions, le simple
qui, sur une partie, voit un tout qu'on ne voit pas, qui, sur un
signe, devine, affirme un tre invisible encore, fait rire et passe
pour fol.

Voir ce qui ne parat aux yeux de personne, c'est la seconde vue. Voir
ce qui semble  venir,  natre, c'est la prophtie. Deux choses qui
font l'tonnement de la foule, la drision des sages, et qui sont
gnralement un don naturel de simplicit.

Ce don, rare chez les hommes civiliss, est, comme on sait, fort
commun chez les peuples simples, qu'ils soient sauvages ou barbares.

Les simples sympathisent  la vie, et ils ont, en rcompense, ce don
magnifique, qu'il leur suffit du moindre signe pour la voir et la
prvoir.

C'est l leur parent secrte avec l'homme de gnie. Ils atteignent
souvent sans effort, par simplicit, ce qu'il obtient par la puissance
de simplification qui est en lui; en sorte que le premier du genre
humain et ceux qui semblent les derniers, se rencontrent trs bien et
s'entendent. Ils s'entendent par une chose, leur sympathie commune
pour la nature, pour la vie, qui fait qu'ils ne se complaisent que
dans l'unit vivante.

Si vous tudiez srieusement dans sa vie et dans ses
oeuvres ce mystre de la nature qu'on appelle l'homme de gnie, vous
trouverez gnralement que c'est celui qui, tout en acqurant les dons
du critique, a gard les dons du simple[79]. Ces deux hommes, opposs
ailleurs, sont concilis en lui. Au moment o son critique intrieur
semble l'avoir pouss  l'infinie division, le simple lui maintient
l'unit prsente. Il lui conserve toujours le sentiment de la vie, la
lui garde indivisible. Mais, quoique le gnie ait en lui les deux
puissances, l'amour de l'harmonie vivante, le tendre respect de la vie
sont chez lui si forts, qu'il sacrifierait l'tude et la science
elle-mme, si elle ne pouvait s'obtenir que par voie de dmembrement.
Des deux hommes qui sont en lui, il laisserait celui qui divise; le
simple resterait, avec sa force ignorante de divination et de
prophtie.

[Note 79: Le gnie, je le sais, a mille formes. Celle que je donne
ici est certainement celle des gnies les plus originaux, les plus
fconds, celle qui caractrise le plus souvent les grands inventeurs.
La Fontaine et Corneille, Newton et Lagrange, Ampre et
Geoffroy-Saint-Hilaire ont t en mme temps les plus simples et les
plus subtils des hommes.]

Ceci est un mystre du coeur. Si le gnie,  travers les divisions,
les anatomies fictives de la science, conserve en lui toujours un
simple, qui ne consent jamais  la vraie division, qui tend toujours 
l'unit, qui craint de la dtruire dans la plus petite existence,
c'est que le propre du gnie, c'est l'amour de la vie mme, l'amour
qui fait qu'on la conserve, et l'amour qui la produit.

La foule qui voit tout cela confusment et du dehors, sans
pouvoir s'en rendre compte, trouve parfois que ce grand homme est un
_bon_ homme et un _simple_. Elle s'tonne du contraste; mais il n'y a
pas de contraste; c'est la simplicit, la bont, qui sont le fonds du
gnie, sa raison premire, c'est par elle qu'il participe  la
fcondit de Dieu.

Cette bont qui lui donne le respect des petites existences que les
autres ne regardent pas, qui l'arrte parfois tout  coup, pour ne pas
dtruire un brin d'herbe, elle est l'amusement de la foule. L'esprit
de simplicit qui fait que les divisions n'entravent jamais son
esprit, qui sur une partie, un signe, lui fait voir, prvoir un tre
entier, un systme que personne ne devine encore, cette facult
merveilleuse est justement celle qui fait l'tonnement, le scandale
presque du vulgaire. Elle le sort du monde, en quelque sorte, le met
hors de l'opinion, hors du lieu, du temps... lui qui seul y doit
laisser trace.

La trace qu'il y laissera, ce n'est pas seulement l'oeuvre de gnie.
C'est cette vie mme de simplicit, d'enfance, de bont et de
saintet, o tous les sicles viendront chercher une sorte de
rafrachissement moral. Telle ou telle de ses dcouvertes deviendra
peut-tre moins utile dans le progrs du genre humain; mais sa vie,
qui parut de son vivant le ct faible, o l'envie se ddommageait,
restera le trsor du monde et l'ternelle fte du coeur.

Certes, le peuple a bien raison d'appeler cet homme un simple. C'est
le simple par excellence, l'enfant des enfants, il est le peuple plus
que n'est le peuple mme.

Je m'explique. Le simple a des cts inintelligents, des vues
troubles et indcises, o il flotte, cherche, suit plusieurs routes 
la fois, et sort du caractre de simple. La simplicit du gnie, qui
est la vraie, n'a jamais rien de ces vues louches: elle s'applique aux
objets, comme une lumire puissante qui n'a pas besoin de dtour,
parce qu'elle pntre et traverse tout.

Le gnie a le don d'enfance, comme ne l'a jamais l'enfant. Ce don,
nous l'avons dit, c'est l'instinct vague, immense, que la rflexion
prcise et rtrcit bientt, de sorte que l'enfant est de bonne heure
questionneur, pilogueur et tout plein d'objections. Le gnie garde
l'instinct natif dans sa grandeur, dans sa forte impulsion, avec une
grce de Dieu que malheureusement l'enfant perd, la jeune et vivace
esprance.

Le peuple, en sa plus haute ide, se trouve difficilement dans le
peuple. Que je l'observe ici ou l, ce n'est pas lui, c'est telle
classe, telle forme partielle du peuple, altre et phmre. Il n'est
dans sa vrit,  sa plus haute puissance, que dans l'homme de gnie;
en lui rside la grande me... Tout le monde s'tonne de voir les
masses inertes vibrer au moindre mot qu'il dit, les bruits de l'Ocan
se taire devant cette voix, la vague populaire traner  ses pieds...
Pourquoi donc s'en tonner? Cette voix, c'est celle du peuple; muet en
lui-mme, il parle en cet homme, et Dieu avec lui. C'est l vraiment
qu'on peut dire: _Vox populi, vox Dei._

Est-ce un Dieu, ou est-ce un homme? Faut-il, pour l'instinct
du gnie, que nous cherchions des noms mystiques, inspiration?
rvlation?--C'est la tendance du vulgaire; il lui faut se forger des
dieux.--L'instinct? la nature? Fi! disent-ils. Si ce n'tait que
l'instinct, nous ne serions pas entrans... C'est l'inspiration d'en
haut, c'est le bien-aim de Dieu, c'est un Dieu, un nouveau
messie!--Plutt que d'admirer un homme, d'admettre la supriorit de
son semblable, on le fera inspir de Dieu, Dieu s'il le faut; chacun
se dit qu'il n'a pas fallu moins qu'un rayon surnaturel pour l'blouir
 ce point... Ainsi, l'on met hors de la nature, hors de l'observation
et de la science, celui qui fut la vraie nature, celui que la science,
entre tous, devait observer; on exclut de l'humanit celui qui seul
tait _homme_... Cet homme par excellence, une imprudente adoration le
rejette au ciel, l'isole de la terre des vivants, o il avait sa
racine... Eh! laissez-le donc parmi nous, celui qui fait la vie
d'ici-bas. Qu'il reste homme, qu'il reste peuple. Ne le sparez pas
des enfants, des pauvres et des simples, o il a son coeur, pour
l'exiler sur un autel. Qu'il soit envelopp dans cette foule dont il
est l'esprit, qu'il plonge en pleine vie fconde, vive avec nous,
souffre avec nous; il puisera dans la participation de nos souffrances
et de nos faiblesses la force que Dieu y a cache, et qui sera son
gnie mme.




CHAPITRE VIII

L'enfantement du gnie, type de l'enfantement social.


Si la perfection n'est point d'ici-bas, ce qui en approche le plus,
c'est selon toute apparence l'homme harmonique et fcond qui manifeste
son excellence intrieure par une surabondance d'amour et de force,
qui la prouve non seulement par des actes passagers, mais par des
oeuvres immortelles o sa grande me restera en socit avec tout le
genre humain. Cette surabondance de dons, cette fcondit, cette
cration durable, c'est apparemment le signe que l nous devons
trouver la plnitude de la nature et le modle de l'art. L'art social,
de tous le plus compliqu, doit bien regarder si ce chef-d'oeuvre de
Dieu, o la riche diversit s'accorde dans l'unit fconde, ne
pourrait lui donner quelques lumires sur l'objet de ses recherches.

Qu'on me permette donc d'insister sur le caractre du gnie, de
pntrer dans son harmonie intrieure, de regarder la sage
conomie et la bonne police de cette grande cit morale qui tient dans
une me d'homme.

Le gnie, la puissance inventive et gnratrice, suppose, nous l'avons
dit, qu'un mme homme est dou des deux puissances, qu'il runit en
lui ce qu'on peut appeler les deux sexes de l'esprit, l'instinct des
simples et la rflexion des sages. Il est en quelque sorte homme et
femme, enfant et mr, barbare et civilis, peuple et aristocratie.

Cette dualit, qui tonne, et qui fait que le vulgaire le regarde
souvent comme un phnomne bizarre, une monstruosit, c'est ce qui lui
constitue, au plus haut degr, le caractre normal et lgitime de
l'homme.  vrai dire, lui seul est homme, et il n'y en a pas d'autres.
Le simple est une moiti d'homme, le critique une moiti d'homme; ils
n'engendrent pas; encore moins les mdiocres, qu'on pourrait appeler
les _neutres_, n'ayant ni l'un ni l'autre sexe. Lui, qui est seul
complet, seul aussi il peut engendrer; il est charg de continuer la
cration divine. Tous les autres sont striles, sauf les moments o
ils se reconstituent par l'amour une sorte d'unit double; leurs
aptitudes naturelles, transmises par la gnration, restent
impuissantes jusqu' ce qu'elles rencontrent l'homme complet qui seul
a la fcondit.

Ce n'est pas que l'tincelle instinctive, inspiratrice, ait manqu 
tous ces hommes, mais chez eux la rflexion bientt la glace ou
l'obscurcit. Le privilge du gnie, c'est qu'en lui l'inspiration
agit par devant la rflexion, sa flamme brle en pleine
lumire. Tout se trane chez les autres, lentement, successivement;
l'intervalle les strilise. Le gnie comble l'intervalle, joint les
deux bouts, supprime le temps, il est un clair de l'ternit...

L'instinct, rapide  ce point, touche  l'acte, et devient acte;
l'ide, concentre ainsi, se fait vivante et engendre.

Tel autre, aujourd'hui vulgaire, avait aussi reu en germe cette
dualit fconde des deux personnes, du simple et du critique; mais sa
malignit naturelle a de bonne heure dtruit l'harmonie; ds les
premiers pas dans la science, l'orgueil est venu, la subtilit; le
critique a tu le simple. La rflexion, sottement fire de sa virilit
prcoce, a mpris l'instinct, comme un faible enfant; vaniteuse,
aristocratique, elle s'est mle, ds qu'elle a pu,  la foule dore
des sophistes, elle a reni, devant leurs rises, l'humble parent qui
la rapprochait trop du peuple. Elle les a devances; de peur qu'ils ne
s'en moquassent, elle s'est mise, chose impie,  se moquer de son
frre... Eh bien! elle restera seule; seule elle ne fait pas un homme.
Celui-ci est impuissant.

Le gnie ne connat rien  cette triste politique. Il n'a garde
d'touffer sa flamme intrieure par crainte des rises du monde; il ne
les entend mme pas. En lui la rflexion n'a rien d'amer, ni
d'ironique, elle traite avec mnagements les _enfances_ de l'instinct.
Cette moiti instinctive a besoin que l'autre l'pargne; faible et
vague, elle est sujette aux mouvements dsordonns, parce
qu'tant pleine d'aspirations, aveugle d'amour, elle se prcipite
au-devant de la lumire. La rflexion sait bien que, si elle est
suprieure en ce qu'elle a dj la lumire, elle est infrieure 
l'instinct, comme chaleur fconde, comme concentration vivante. Entre
elles, c'est une question d'ge, plutt que de dignit. Tout commence
sous forme d'instinct. La rflexion d'aujourd'hui fut instinct hier.
Lequel vaut mieux? Qui le dira?... Le plus jeune et le plus faible a
peut-tre l'avantage...

La fcondit du gnie, rptons-le, tient, en grande partie sans nul
doute,  la bont, douceur et simplicit de coeur, avec lesquelles
il accueille les faibles essais de l'instinct. Il les accueille en
lui-mme, dans son monde intrieur, et tout autant dans l'extrieur,
chez l'homme et dans la nature. Partout il sympathise aux simples, et
sa facile indulgence voque incessamment des limbes de nouveaux germes
de pense.

D'eux-mmes, ils volent  lui. Je ne sais combien de choses qui
n'avaient pas forme encore, qui flottaient seules et dlaisses, elles
viennent  lui sans crainte. Et lui, l'homme au regard perant, il ne
veut pas examiner si elles sont informes, grossires, il les accueille
et leur sourit, il leur sait gr d'tre vivantes, les absout et les
relve... De cette clmence il rsulte pour lui ce singulier avantage,
c'est que tout vient l'enrichir, le secourir, le fortifier. Le monde,
pour tous les autres, est un sablonneux dsert o ils cherchent et ne
trouvent pas.

Dans cette me, pleine et comble des dons vivants de la
nature, comment ne viendrait pas l'amour? Une chose aime surgit...
D'o vient-elle? on ne peut le dire. Elle est aime, il suffit... Elle
va crotre et vivre en lui, comme lui-mme vit dans la Nature,
accueillant tout ce qui viendra, se nourrissant de toute chose,
s'augmentant et s'embellissant, devenant la fleur du gnie, comme
lui-mme est la fleur du monde.

Type sublime de l'adoption... Ce point vivant qui tout  l'heure
apparut obscur encore, couv de l'oeil paternel, il va s'organisant,
se vivifiant, il s'illumine de splendeur, c'est une grande invention,
une oeuvre d'art, un pome... J'admire cette belle cration dans son
rsultat; mais combien j'aurais voulu la suivre en sa gnration[80],
dans la tendre incubation sous laquelle commena sa vie, sa chaleur!

[Note 80: Combien il est regrettable que les hommes de gnie
effacent la trace successive de leur propre cration! Rarement ils
gardent la srie des bauches qui l'ont prpare. Vous en trouvez
quelque chose, incomplet et  grand'peine, dans la srie progressive
des tableaux de quelques grands peintres qui, sans cesse, ont peint
leur pense et en ont fix chaque moment par des oeuvres
immortelles. Il n'est pas impossible de suivre ainsi la gnration
d'une ide dans Raphal, Titien, Rubens, Rembrandt. Pour ne parler que
de ce dernier, le _Bon Samaritain_, le _Christ d'Emmas_, le _Lazare_,
enfin le _Christ consolant le peuple_ (gravure aux cent florins),
indiquent les degrs successifs par lesquels le grand artiste, mu du
spectacle nouveau des profondes misres modernes, couva et enfanta son
ide. Dans la dernire expression qu'il lui donne, si forte et si
populaire, l'oeuvre et l'ouvrier ont atteint un degr inou
d'attendrissement.]

Hommes puissants, en qui Dieu accomplit ces grandes choses, daignez
donc nous dire vous-mmes quel fut le moment sacr o l'invention,
l'oeuvre d'art, jaillit pour la premire fois... quelles
furent dans votre me les premires paroles avec cet tre nouveau, le
dialogue qui s'engagea en vous entre la vieille sagesse et la jeune
cration, le doux accueil qu'elle lui fit, comment elle l'encouragea,
rude et brute encore, la forma sans la changer, et, loin de gner sa
libert, fit tout pour qu'elle devnt libre, qu'elle ft vraiment
elle-mme.

Ah! si vous rvliez cela, vous auriez clair, non seulement l'art,
mais l'art moral aussi, l'art de l'ducation et de la politique. Si
nous savions la culture que donne le gnie au bien-aim de sa pense,
comment ils vivent entre eux, par quelle adresse et quelle douceur,
sans attenter  son originalit, il l'anime  se produire selon sa
nature, nous aurions  la fois la rgle de l'art et le modle de
l'ducation, de l'initiation civile[81].

[Note 81: Ceci n'est pas une simple comparaison comme celle que
donne Platon au livre IV de _la Rpublique_. Non, c'est la chose
elle-mme, prise en soi, dans son plus intime, dans sa naissance et sa
nature.  mesure qu'on s'habituera  regarder le monde social dans le
monde moral, on verra que celui-ci est l'origine, la mre, la matrice
de l'autre, ou plutt qu'ils ne font qu'un.

Le combat de l'me avec l'me, le progrs et l'ducation qui en
rsultent, les traits que font entre elles ses puissances
intrieures, l'amour qu'elle a pour elle-mme, les mariages, les
adoptions accomplis dans cette enceinte troite et si varie
rvleront  la philosophie le secret de la politique, de l'ducation,
de l'initiation sociale. Que l'artiste lve son oeuvre, que l'homme
lve l'enfant de son choix, que la cit lve les classes qui sont
encore enfants, ce sont trois choses analogues; il arrivera du moins,
par les progrs de la science et de l'amour, qu'elles le seront de
plus en plus.

Cette science est  crer. La philosophie, qui, depuis des sicles,
tourne sur les mmes ides, n'y a pas touch encore. Les mystiques,
qui ont tant regard dans l'me humaine, s'aveuglaient  y chercher
Dieu, qui y est sans nul doute, mais qu'on y distingue bien mieux
quand on l'y voit en son image qu'il y dposa, la Cit humaine et
divine.]

Bont de Dieu, c'est l qu'il faut que nous vous
contemplions! C'est dans cette me suprieure o la sagesse et
l'instinct sont si bien harmoniss, que nous devons chercher le type
pour toute oeuvre sociale. L'me de l'homme de gnie, cette me
visiblement divine, puisqu'elle cre comme Dieu, c'est la cit
intrieure sur laquelle nous devons modeler la cit extrieure, afin
qu'elle soit divine aussi.

Cet homme est harmonique et productif quand les deux hommes qui sont
en lui, le simple et le rflchi, s'entendent et s'entr'aident.

Eh bien! la socit sera au plus haut point harmonique et productive,
si les classes cultives, rflchies, accueillant et adoptant les
hommes d'instinct et d'action, reoivent d'eux la chaleur et leur
prtent la lumire[82].

[Note 82: tendez ceci  la grande socit du genre humain. Telles
nations sont relativement  l'tat instinctif, telles  l'tat de
rflexion. Lorsqu'elles entrent en contact, les nations cultives
doivent, au nom de l'humanit, au nom de leur intrt, se faire un
art, une langue pour s'entendre avec celles qui n'ont que l'instinct
barbare.]

Quelle diffrence! dira-t-on. Ne voyez-vous pas que dans l'me d'un
seul homme la cit intrieure se compose du mme et du mme? entre
deux parents si proches facile est le rapprochement. Dans la cit
politique, que d'lments opposs, discordants, que de rsistances
varies! la donne est ici infiniment plus complexe; que dis-je? l'un
des objets compars est presque le contraire de l'autre; dans l'un je
ne vois que la paix, et dans l'autre que la guerre.

Plt au ciel que l'objection ft raisonnable, que je pusse
l'accepter! Plt  Dieu que la discorde ne ft que dans la
cit extrieure, que dans l'intrieure, dans l'apparente unit de
l'individu, il y et vraiment la paix!... Je sens plutt tout le
contraire... La bataille gnrale du monde est moins discordante
encore que celle que je porte en moi, la dispute de moi avec moi, le
combat de l'_homo duplex_.

Cette guerre est visible en tout homme. S'il y a dans l'homme de gnie
trve et pacification, cela tient  un beau mystre, aux sacrifices
intrieurs que ses puissances opposes se font les unes aux autres. Le
fonds de l'art, comme celui de la socit, ne l'oubliez point, c'est
le sacrifice.

Cette lutte est dignement paye. L'oeuvre qu'on croirait inerte et
passive, modifie son ouvrier. Elle l'amliore moralement, rcompensant
ainsi la bienveillance dont l'entoura le grand artiste, quand elle
tait jeune, faible, informe encore. Il l'a faite, mais elle le fait;
elle le rend,  mesure qu'elle grandit, trs grand et trs bon. Si le
monde entier, avec ses misres, ses ncessits, ses fatalits
hostiles, ne pesait sur lui, on verrait qu'il n'est point d'homme de
gnie qui, pour l'excellence du coeur, ne soit un hros.

Toutes ces preuves intrieures que le monde ne sait gure, prservent
le gnie de toute misre d'orgueil. S'il repousse, au nom de son
oeuvre, la stupide rise du vulgaire, c'est pour elle, et non pour
lui. Il reste intrieurement dans une douceur hroque, toujours
enfant, peuple et simple. Quoi qu'il accomplisse de grand, il est du
ct des petits. Il laisse aller la foule des vaniteux, des
subtils, se promener dans le vide, se rjouir de moqueries, de
sophismes, de ngations. Qu'ils triomphent, qu'ils courent, tant
qu'ils veulent, dans les voies du monde... Lui, il reste tranquille l
o viendront tous les simples, aux marches du trne du Pre.

Et c'est par lui qu'ils y viendront. Quel appui, quel protecteur
ont-ils autre que lui? Il est leur commun hritage  ces dshrits,
leur glorieux ddommagement. Il est leur voix  ces muets, leur
puissance  ces impuissants, l'accomplissement tardif de toutes leurs
aspirations. En lui, finalement, ils sont glorifis, et sauvs par
lui. Il les entrane et les enlve tous, dans la longue chane des
classes et des genres en lesquels ils se divisent: femmes, enfants,
ignorants, pauvres d'esprit, et avec eux, nos humbles compagnons de
travail qui n'ont eu que le pur instinct, et derrire ceux-ci, les
tribus infinies de la vie infrieure, aussi loin que l'instinct
s'tend.

Tous se rclament du Simple,  la porte de la Cit o ils doivent
entrer tt ou tard. Que venez-vous faire ici? qui tes-vous, pauvres
simples?--Les petits frres de l'an de Dieu.




CHAPITRE IX

Revue de la seconde partie.--Introduction  la troisime.


J'ai t loin, bien loin peut-tre dans l'entranement de mon coeur.

Je voulais caractriser l'instinct populaire, y montrer la source de
vie o les classes cultives doivent chercher aujourd'hui leur
rajeunissement; je voulais prouver  ces classes, nes d'hier, uses
dj, qu'elles ont besoin de se rapprocher du peuple d'o elles sont
sorties.

Ce peuple, dfigur par ses maux, altr par son progrs mme, j'ai
d, pour trouver son gnie, l'tudier spcialement dans son lment le
plus pur, le peuple des enfants et des simples. C'est l que Dieu nous
garde le dpt de l'instinct vivant, le trsor d'ternelle jeunesse.

Mais ces simples, ces enfants que j'appelais dans mon livre 
tmoigner pour le peuple, il s'est trouv qu'ils ont rclam pour
eux-mmes. Et moi, je les ai couts; j'ai veng comme j'ai
pu les simples du mpris du monde. J'ai demand pour l'enfant comment
la duret du Moyen-ge continuait toujours contre lui.

Quoi! vous avez repouss, dans la croyance et dans la vie, le
fatalisme cruel qui supposait l'homme perverti en naissant d'une faute
qu'il n'a pas faite; et quand il s'agit de l'enfant, vous partez de
cette ide; vous chtiez l'innocent; vous dduisez, d'une hypothse
chaque jour plus abandonne, une ducation de supplices. Vous
touffez, vous billonnez le jeune rvlateur, ce Joseph, ce Daniel,
qui seul vous dirait votre nigme et votre rve oubli.

Si vous maintenez que l'instinct de l'homme est mauvais, gt
d'avance, que l'homme ne vaut qu'autant qu'il est chti, amend,
mtamorphos par la science ou la scolastique religieuse, _vous avez
condamn le peuple_, et le peuple des enfants, et les peuples encore
enfants, qu'on les nomme sauvages ou barbares.

Ce prjug a t meurtrier pour tous les pauvres fils de l'instinct.
Il a rendu les classes cultives ddaigneuses, haineuses pour les
classes non cultives. Il a inflig aux enfants l'enfer de notre
ducation. Il a autoris contre les peuples enfants mille fables
ineptes et malveillantes qui n'ont pas peu contribu  rassurer nos
soi-disant chrtiens dans l'extermination de ces peuples.

Mon livre voulait encore envelopper ceux-ci, les sauvages ou les
barbares, abriter ce qui en reste... Tout  l'heure, il sera
trop tard. Le travail d'extermination se poursuit rapidement. En moins
d'un demi-sicle, que de nations j'ai vu disparatre! O sont
maintenant nos allis, les montagnards d'cosse? Un huissier anglais a
chass le peuple de Fingal et de Robert Bruce. O sont nos autres
amis, les Indiens de l'Amrique du Nord,  qui notre vieille France
avait si bien donn la main? Hlas! je viens de voir les derniers
qu'on montrait sur des trteaux... Les Anglais d'Amrique, marchands,
puritains, dans leur dure inintelligence, ont refoul, affam, ananti
tout  l'heure ces races hroques, qui laissent une place vide 
jamais sur le globe, un regret au genre humain.

En prsence de ces destructions, et de celle du nord de l'Inde, de
celle du Caucase, de celle du Liban, puisse la France sentir  temps
que notre interminable guerre d'Afrique tient surtout  ce que nous
mconnaissons le gnie de ces peuples; nous restons toujours 
distance, sans rien faire pour dissiper l'ignorance mutuelle, les
malentendus qu'elle cause. Ils ont avou l'autre jour qu'ils ne
combattaient contre nous que parce qu'ils nous croyaient ennemis de
leur religion, qui est l'Unit de Dieu; ils ignoraient que la France,
et presque toute l'Europe, eussent secou les croyances idoltriques
qui pendant le Moyen-ge ont obscurci l'Unit. Bonaparte le leur dit
au Caire; qui le redira maintenant?

Le brouillard se lvera un jour ou l'autre entre les deux rives, et
l'on se reconnatra. L'Afrique, dont les races se rapprochent
tellement de nos races du Midi, l'Afrique que je reconnais parfois
dans mes amis les plus distingus des Pyrnes, de la Provence, rendra
 la France un grand service; elle expliquera en elle bien des choses
qu'on mprise et qu'on n'entend pas. Nous comprendrons mieux alors
l'pre sve populaire de nos habitants des montagnes, des pays les
moins mlangs. Tel dtail de moeurs, je l'ai dit, que l'on trouve
rude et grossier, est en effet barbare, et relie notre peuple  ces
populations, barbares sans doute, mais nullement vulgaires.

Barbares, sauvages, enfants, peuple mme (pour la plus grande part),
ils ont cette misre commune que leur instinct est mconnu,
qu'eux-mmes ne savent point nous le faire comprendre. Ils sont des
muets, souffrent, s'teignent en silence. Et nous n'entendons rien,
nous le savons  peine. L'homme d'Afrique meurt de faim sur son silo
dvast, il meurt et ne se plaint pas. L'homme d'Europe travaille 
mort, finit dans un hpital, sans que personne l'ait su. L'enfant,
mme l'enfant riche, languit et ne peut se plaindre; personne ne veut
l'couter; le Moyen-ge, fini pour nous, continue pour lui dans sa
barbarie.

Spectacle trange! D'une part, des existences pleines de jeune et
puissante vie... Mais ces tres sont comme enchants encore, ils ne
peuvent bien faire entendre leurs penses et leurs douleurs. D'autre
part, en voil d'autres qui ont recueilli tout ce que l'humanit a
jamais forg d'instruments pour analyser, pour exprimer la pense,
langues, classifications et logique, et rhtorique, mais la
vie est faible en eux... Ils auraient besoin que ces muets, en qui
Dieu versa sa sve  pleins bords, leur en donnassent une goutte.

Qui ne ferait des voeux pour ce grand peuple, qui, des basses et
obscures rgions, aspire et monte  ttons, sans lumire pour monter,
n'ayant pas mme une voix pour gmir... Mais leur silence parle...

On dit que Csar, naviguant le long des ctes de l'Afrique, s'endormit
et eut un songe: il voyait comme une grande arme qui pleurait et lui
tendait les bras. En s'veillant, il crivit sur ses tablettes:
Corinthe et Carthage. Et il rebtit ces deux villes.

Je ne suis pas Csar, mais que de fois j'ai eu le songe de Csar! Je
les voyais pleurer, je comprenais ces pleurs: _Urbem orant._ Ils
veulent la Cit! ils demandent qu'elle les reoive et les protge...
Moi, pauvre rveur solitaire, que pouvais-je donner  ce grand peuple
muet! ce que j'avais, une voix... Que ce soit leur premire entre
dans la Cit du droit, dont ils sont exclus jusqu'ici.

J'ai fait parler dans ce livre ceux qui n'en sont pas mme  savoir
s'ils ont un droit au monde. Tous ceux-l qui gmissent ou souffrent
en silence, tout ce qui aspire et monte  la vie, c'est mon peuple...
C'est le Peuple.--Qu'ils viennent tous avec moi.

Que ne puis-je agrandir la Cit, afin qu'elle soit solide! Elle
branle, elle croule, tant qu'elle est incomplte, exclusive, injuste.
Sa justice, c'est sa solidit. Si elle veut n'tre que juste, elle ne
sera pas mme juste. Il faut qu'elle soit sainte et divine,
fonde par Celui qui seul fonde.

Elle sera divine, si au lieu de fermer jalousement ses portes, elle
rallie tout ce qu'il y a d'enfants de Dieu, les derniers, les plus
humbles (malheur  qui rougira de son frre!). Tous, sans distinction
de classe ni classification, faibles ou forts, simples ou sages,
qu'ils apportent ici leur sagesse ou leur instinct. Ces impuissants,
ces incapables, _miserabiles person_, qui ne peuvent rien pour
eux-mmes, ils peuvent beaucoup pour nous. Ils ont en eux un mystre
de puissance inconnue, une fcondit cache, des sources vives au fond
de leur nature. La Cit, en les appelant, appelle la vie, qui peut
seule la renouveler.

Donc, qu'ici l'homme avec l'homme, que l'homme avec la nature, aient,
aprs ce long divorce, l'heureuse rconciliation; que tous les
orgueils finissent, que la Cit protectrice aille du ciel  l'abme,
vaste comme le sein de Dieu!

Je proteste, pour ma part, que s'il reste quelqu'un derrire qu'elle
repousse encore et n'abrite point de son droit, moi, je n'y entrerai
point, et je resterai au seuil.




TROISIME PARTIE

DE L'AFFRANCHISSEMENT PAR L'AMOUR.

LA PATRIE




CHAPITRE PREMIER

L'amiti.


C'est une grande gloire pour nos vieilles communes de France, d'avoir
trouv les premires le vrai nom de la patrie. Dans leur simplicit
pleine de sens et de profondeur, elles l'appelaient l'_Amiti_[83].

[Note 83: La patrie n'tait encore que dans la commune. On disait
l'_amiti_ de Lille, l'_amiti_ d'Aire, etc. (Voir Michelet, _Histoire
de France_, V.)]

La patrie c'est bien en effet la grande amiti qui contient toutes les
autres. J'aime la France, parce qu'elle est la France, et aussi parce
que c'est le pays de ceux que j'aime et que j'ai aims.

La patrie, la grande amiti, o sont tous nos attachements, nous
est d'abord rvle par eux; puis  son tour, elle les gnralise,
les tend, les ennoblit. L'ami devient tout un peuple. Nos amitis
individuelles sont comme des premiers degrs de cette grande
initiation, des stations par o l'me passe, et peu  peu monte,
pour se connatre et s'aimer dans cette me meilleure, plus
dsintresse, plus haute, qu'on appelle la Patrie.

Je dis _dsintresse_, parce que l o elle est forte, elle fait que
nous nous aimons, malgr l'opposition des intrts, la diffrence des
conditions, malgr l'ingalit. Pauvres, riches, grands et petits,
elle nous enlve tous au-dessus de toutes nos misres d'envie. C'est
vraiment la _grande_ amiti, parce qu'elle rend hroque. Ceux qui se
sont lis en elle, sont solidement lis; leur attachement durera tout
autant que la Patrie. Que dis-je? Elle n'est nulle part plus
indestructible que dans leurs mes immortelles. Elle finirait dans le
monde et dans l'histoire, elle s'abmerait au sein du globe, qu'elle
survivrait comme _Amiti_.

       *       *       *       *       *

Il semble,  entendre nos philosophes, que l'homme est un tre
tellement insociable, qu' grand'peine, par tous les efforts de l'art
et de la mditation, pourront-ils inventer la machine ingnieuse qui
rapprocherait l'homme de l'homme. Et moi, pour peu que j'observe,  sa
naissance mme, je le vois dj sociable. Avant d'avoir les yeux
ouverts, il aime la socit; il pleure, ds qu'il est laiss seul...
Comment s'en tonnerait-on? au jour qu'on dit le premier, il quitte
une socit dj ancienne, et si douce! Il a commenc par elle; vieux
de neuf mois, il lui faut divorcer, entrer dans la solitude,
chercher  ttons s'il pourra retrouver une ombre de la chre union
qu'il avait, qu'il a perdue.

Il aime sa nourrice et sa mre, et les distingue peu de lui-mme...
Mais quel est son ravissement, quand il voit pour la premire fois _un
autre_, un enfant de son ge, qui est lui, qui n'est pas lui!  peine
retrouvera-t-il quelque chose de ce moment dans les plus vives joies
de l'amour. La famille, la nourrice, la mre mme pour quelque temps,
tout cde devant le _camarade_, il a fait tout oublier.

C'est l qu'il faut voir combien l'ingalit, cette pierre
d'achoppement des politiques, embarrasse peu la nature. Elle s'amuse
au contraire, dans tous les rapports du coeur,  se jouer des
diffrences, des ingalits, qui sembleraient devoir crer  l'union
d'insurmontables obstacles. La femme, par exemple, aime l'homme,
justement parce qu'il est plus fort. L'enfant aime son ami, souvent
parce qu'il est suprieur. L'ingalit leur plat comme occasion de
dvouement, comme mulation, comme espoir d'galit. Le voeu le plus
cher de l'amour, c'est de se faire un gal; sa crainte, c'est de
rester suprieur, de garder un avantage que l'autre n'ait pas.

C'est le caractre singulier des belles amitis d'enfance, que
l'ingalit y sert puissamment. Il faut qu'elle y soit, pour qu'il y
ait aspiration, change et mutualit. Regardez ces enfants, ce qui
leur rend ces amitis charmantes, c'est, dans l'analogie de
caractre et d'habitude, l'ingalit d'esprit et de culture; le
faible suit le fort, sans servilit, sans envie; il l'coute avec
ravissement, il suit avec bonheur l'attrait de l'initiation.

L'amiti, quoi qu'on dise, est, bien plus que l'amour, un moyen de
progrs. L'amour est, comme elle, une initiation sans doute, mais il
ne peut crer d'mulation entre ceux qu'il unit; les amants diffrent
de sexe et de nature; le moins avanc des deux ne peut beaucoup
changer, pour ressembler  l'autre; l'effort d'assimilation mutuelle
s'arrte de bonne heure.

L'esprit de rivalit qui s'veille si vite entre les petites filles,
commence tard chez les garons. Il faut l'cole, le collge, tous les
efforts du matre, pour veiller ces tristes passions. L'homme, sous
ce rapport, nat gnreux, hroque. Il faut lui apprendre l'envie; il
ne la sait pas de lui-mme.

Ah! qu'il a bien raison, et qu'il y gagne! L'amour ne compte pas, il
ne sait mesurer. Il ne s'attache point  calculer une galit
mathmatique et rigoureuse que l'on n'atteint jamais. Il aime bien
mieux la dpasser. Il cre, le plus souvent, contre l'ingalit de la
nature, une ingalit en sens inverse. Entre l'homme et la femme, par
exemple, il fait que le plus fort veut tre serviteur du plus faible.
Dans le progrs de la famille, quand l'enfant nat, le privilge
descend  ce nouveau venu. L'ingalit de la nature favorisait le fort
qui est le pre; l'ingalit qu'y substitue l'amour, favorise le
faible, le plus faible, et le fait le premier.

Voil la beaut de la famille naturelle. Et la beaut de la famille
artificielle, c'est de favoriser le fils lu, fils de la volont,
plus cher que ceux de la nature. L'idal de la Cit qu'elle
doit poursuivre, c'est l'adoption des faibles par les forts,
l'ingalit au profit des moindres.

Aristote dit trs bien contre Platon: La Cit se fait non d'hommes
semblables, mais d'hommes diffrents.  quoi j'ajoute: Diffrents,
mais harmoniss par l'amour, rendus de plus en plus semblables. La
dmocratie, c'est l'amour dans la Cit, et l'initiation.

L'initiation du patronage, romain ou fodal, tait chose artificielle
et ne des circonstances[84]. C'est aux invariables et naturels
rapports de l'homme qu'il nous faut revenir.

[Note 84: Le patronage antique et fodal ne reviendra pas, ne doit
point revenir. Nous nous sentons gaux. Le caractre d'ailleurs
perdait infiniment, et l'originalit, dans ses rapports de dpendance
troite o l'homme avait toujours les yeux sur l'homme, devenait son
ombre, sa triste copie. La longue table commune o le baron sigeait
au feu, et qui, du chapelain, du snchal et des autres vassaux,
allait se prolongeant jusqu' la porte, o mangeait, en servant
debout, le petit valet de cuisine, cette table tait une cole o
l'imitation allait descendant; chacun tudiait, copiait son voisin du
rang suprieur. Les sentiments n'taient pas toujours serviles, mais
les esprits l'taient. Cette servilit d'imitation est sans nul doute
une des causes qui retardrent le Moyen-ge et le strilisrent
longtemps.]

Ces rapports, quels sont-ils?... Ne cherchez pas bien loin. Regardez
seulement l'homme avant qu'il soit asservi  la passion, bris par la
dure ducation, aigri par les rivalits. Prenez-le avant l'amour,
avant l'envie. Que trouvez-vous en lui? la chose qui lui est la plus
naturelle entre toutes, la premire (ah! qu'elle soit aussi la
dernire!): l'amiti.

Me voil bientt vieux. J'ai, par-dessus mon ge, deux ou trois mille
ans que l'histoire a entasss sur moi, tant d'vnements, de
passions, de souvenirs divers o entrent ple-mle ma vie et
celle du monde. Eh bien! parmi ces grandes choses innombrables, et ces
choses poignantes, une domine, triomphe, toujours jeune, frache,
florissante, ma premire amiti!

C'tait, je me le rappelle (bien mieux que mes penses d'hier),
c'tait un dsir immense, insatiable, de communications, de
confidences, de rvlations mutuelles. Ni la parole ni le papier n'y
suffisaient. Aprs d'immenses promenades, nous nous conduisions et
nous reconduisions. Quelle joie, lorsque revenait le jour, d'avoir
tant  se dire! Je partais de bonne heure, dans ma force et ma
libert, impatient de parler, de reprendre l'entretien, de confier
tant de choses.--Quels secrets? Quels mystres?--Que sais-je? tel
fait historique peut-tre, ou tel vers de Virgile que je venais
d'apprendre...

Que de fois je me trompais d'heure!  quatre,  cinq heures du matin,
j'allais, je frappais, je faisais ouvrir les portes, je rveillais mon
ami. Comment peindre avec des paroles les vives et lgres lueurs sous
lesquelles, dans ces matines, brillaient, voltigeaient toutes choses?
Mon existence tait aile, j'en ai encore l'impression, mle au
matin, au printemps; je sentais, vivais dans l'aurore.

ge regrettable, vrai paradis sur terre, qui ne connat ni haine, ni
mpris, ni bassesse, o l'ingalit est si parfaitement inconnue, o
la socit est encore vraiment humaine, vraiment divine... Tout cela
passe vite. Les intrts viennent, les concurrences, les rivalits...
Et pourtant il en resterait quelque chose, si, l'ducation
travaillait  runir les hommes autant qu'elle s'attache  les
diviser.

Si seulement les deux enfants, le pauvre et le riche, avaient t
assis aux bancs d'une mme cole, si lis d'amiti, diviss de
carrires, ils se voyaient souvent, ils feraient plus entre eux que
toutes les politiques, toutes les morales du monde. Ils conserveraient
dans leur amiti dsintresse, innocente, le noeud sacr de la
Cit... Le riche saurait la vie, l'ingalit, et il en gmirait; tout
son effort serait de partager. Le pauvre prendrait un grand coeur,
et le consolerait d'tre riche.

Comment vivre, sans savoir la vie? Or, on ne la sait qu' un prix:
Souffrir, travailler, tre pauvre,--ou bien encore se faire pauvre, de
sympathie, de coeur, s'associer de volont au travail et  la
souffrance.

Que voulez-vous que sache un riche, avec toute la science du monde?
par cela seul qu'il a la vie facile, il en ignore les fortes et
profondes ralits. Ne creusant point, n'appuyant pas, il court,
glisse, comme sur une glace; nulle part il n'entre, il est toujours
dehors; dans cette rapide existence, extrieure et superficielle,
demain il sera au terme et s'en ira dans l'ignorance aussi bien qu'il
tait venu.

Ce qui lui a manqu, c'tait un point solide o, de son me, il
appuyt, creust dans la vie et la connaissance. Tout au contraire, le
pauvre est fix sur un point obscur, sans voir ni ciel ni terre. Ce
qui lui manque, c'est de pouvoir se relever, respirer, regarder le
ciel. Riv  cette place par la fatalit, il lui faudrait
s'tendre, gnraliser son existence et sa souffrance mme, vivre hors
de ce point o il souffre, et puisqu'il a une me infinie, l'panouir
infiniment... Tous les moyens lui manquent; les lois y feront peu; il
y faut l'amiti. L'homme de loisir, cultiv, rflchi, doit remettre
cette me captive dans son rapport avec le monde, la changer? non,
mais l'aider  tre elle-mme, carter l'obstacle qui l'empchait de
dployer ses ailes. Tout cela deviendrait facile, si chacun des deux
comprenait qu'il ne trouvera qu'en l'autre son affranchissement.
L'homme de science et de culture, aujourd'hui serf des abstractions,
des formules, ne reprendra sa libert qu'au contact de l'homme
d'instinct. Sa jeunesse et sa vie qu'il croit renouveler dans de
lointains voyages, elle est l, prs de lui, dans ce qui est la
jeunesse sociale, je veux dire dans le peuple. Celui-ci, d'autre part,
pour qui l'ignorance et l'isolement sont comme une prison, il tendra
son horizon, retrouvera l'air libre, s'il accepte la communication de
la science, si, au lieu de la dnigrer par envie, il y respecte
l'accumulation des travaux de l'humanit, tout l'effort de l'homme
antrieur.

Cette assistance, cette culture mutuelle, forte et srieuse, qu'ils
trouveront l'un dans l'autre, elle suppose, je l'avoue, dans tous les
deux une magnanimit vritable; nous les appelons  l'hrosme. Quel
appel plus digne de l'homme?... plus naturel aussi, ds qu'il revient
 lui et se relve, avec la grce de Dieu.

L'hrosme du pauvre, c'est d'immoler l'envie, c'est d'tre lui-mme
assez haut au-dessus de sa pauvret, pour ne pas mme vouloir
s'informer si la richesse est gagne bien ou mal. L'hrosme du riche,
c'est, tout en connaissant le droit du pauvre, de l'aimer et d'aller 
lui.

Hrosme?... N'est-ce pas l le plus simple devoir? Sans doute, mais
c'est justement parce qu'il y a devoir que le coeur se resserre.
Triste infirmit de notre nature; nous n'aimons gure que celui  qui
nous ne devons rien, l'tre abandonn, dsarm, qui n'allgue nul
droit contre nous.

Il faut des deux cts que le coeur s'largisse. On a pris la
dmocratie par le droit et le devoir, par la Loi, et l'on n'a eu que
la loi morte... Ah! reprenons-la par la Grce.

Vous dites: Que nous importe? nous ferons de si sages lois, si
artificieusement dresses et combines, qu'on n'aura que faire de
s'aimer... Pour vouloir de sages lois, pour les suivre, il faut aimer
d'abord.

Comment aimer? Ne voyez-vous les insurmontables barrires que
l'intrt lve entre nous? Dans la concurrence accablante o nous
nous dbattons, pouvons-nous bien tre assez simples pour aider nos
rivaux, pour donner la main aujourd'hui  ceux qui le seraient demain?

Triste aveu! quoi! pour quelque argent, pour une place misrable que
vous perdrez bientt, vous livrez le trsor de l'homme, tout ce qu'il
a de bon, de grand, l'amiti, la patrie, la vritable vie du coeur.

Eh! malheureux! si prs, si loin de la Rvolution, avez-vous dj
oubli que les premiers hommes du monde, ces jeunes gnraux,
dans leur terrible lan, leur course violente  la mort immortelle,
qu'ils se disputaient tous, rivaux acharns pour la belle matresse
qui brle les coeurs du plus pre amour, la Victoire! n'prouvrent
point de jalousie? Elle restera toujours, la glorieuse lettre par
laquelle le vainqueur de la Vende couvrit de sa vertu, de sa
popularit l'homme qui dj faisait peur[85], le vainqueur d'Arcole,
et se porta garant pour lui... Ah! grande poque, grands hommes, vrais
vainqueurs  qui tout devait cder! Vous aviez vaincu l'envie aussi
aisment que le monde! Nobles mes, o que vous soyez, donnez-nous,
pour nous sauver, un souffle de votre esprit!

[Note 85: On sait que Bonaparte s'tait rendu suspect en agissant
comme matre et arbitre de l'Italie, accordant ou refusant, sans
consulter personne, des armistices qui dcidaient de la paix ou de la
guerre, envoyant directement des fonds  l'arme du Rhin sans prendre
l'intermdiaire de la trsorerie, etc. On faisait courir le bruit
qu'il allait tre arrt au milieu de son arme.--Hoche crivit, pour
le justifier, au ministre de la police, une lettre qui fut rendue
publique. Il y renvoie aux royalistes les bruits calomnieux qu'on
faisait courir: Pourquoi Bonaparte se trouve-t-il l'objet des fureurs
de ces messieurs? Est-ce parce qu'il les a battus en vendmiaire?
Est-ce parce qu'il dissout les armes des rois et qu'il fournit  la
Rpublique les moyens de terminer glorieusement cette guerre?... Ah!
brave jeune homme, quel est le militaire rpublicain qui ne brle de
t'imiter? Courage, Bonaparte, conduis  Naples,  Vienne, nos armes
victorieuses; rponds  tes ennemis personnels en humiliant les rois,
en donnant  nos armes un lustre nouveau et laisse-nous le soin de ta
gloire!]




CHAPITRE II

De l'amour et du mariage.


Il faudrait sentir bien peu la gravit d'un tel sujet pour
entreprendre de le traiter en quelques pages. Je me contenterai de
faire une observation, essentielle dans l'tat de nos moeurs.

Indiffrents comme nous sommes  la patrie et au monde, ni citoyens,
ni philanthropes, nous n'avons gure qu'une chose par laquelle nous
prtendions chapper  l'gosme; ce sont les liens de famille. tre
un bon pre de famille, c'est un mrite qu'on affiche, et souvent 
grand profit.

Eh bien! il faut l'avouer, dans les classes suprieures la famille est
trs malade. Si les choses continuaient, elle deviendrait impossible.

On a accus les hommes, et non sans raison. J'ai parl moi-mme
ailleurs de leur matrialisme, de leur scheresse, de l'insigne
maladresse avec laquelle ils perdent l'ascendant des premiers jours.
Cependant, il faut l'avouer, la faute est surtout aux femmes,
je veux dire aux mres. L'ducation qu'elles donnent, ou laissent
donner  leurs filles, a fait du mariage une charge intolrable.

Ce que nous voyons ne rappelle que trop les derniers sicles de
l'Empire romain. Les femmes, tant devenues des hritires, sachant
qu'elles taient riches et protgeant leurs maris, rendirent la
condition de ceux-ci tellement misrable, qu'aucun avantage
pcuniaire, aucune prescription lgislative ne put dcider les hommes
 subir cette servitude. Ils aimaient mieux fuir au dsert. La
Thbade se peupla.

Le lgislateur, effray de la dpopulation, fut oblig de favoriser,
de rgulariser les attachements infrieurs, les seuls que l'homme
acceptt. Il en serait peut-tre aujourd'hui de mme, si notre
socit, plus industrielle que celle de l'Empire romain, ne spculait
sur le mariage. L'homme moderne accepte par cupidit, par ncessit,
les chances qui rebutaient les Romains. Spculation peu sre. La jeune
femme sait qu'elle apporte beaucoup, mais elle n'a nullement appris la
valeur de l'argent, elle dpense encore davantage. Si je regardais aux
vnements rcents, aux bouleversements des fortunes, je serais tent
de dire: Voulez-vous vous ruiner? pousez une femme riche.

Je sais tout ce qu'il y a d'inconvnients  prendre une femme de
condition, d'ducation infrieures. Le premier, c'est de s'isoler,
de sortir de son milieu, de perdre ses relations. Un autre, c'est
qu'on n'pouse pas la femme seule, mais la famille, dont les
habitudes sont souvent grossires. Cette femme, on espre bien
l'lever, la faire  soi et pour soi; mais il se trouve souvent
qu'avec un heureux instinct et de la docilit, elle n'est point
levable. Ces ducations tardives qu'on essaye de donner aux fortes
races du peuple, moins mallables et plus dures, ont rarement prise
sur elles.

Ces inconvnients reconnus, je n'en suis pas moins oblig de revenir 
celui (bien autrement grave) des mariages brillants d'aujourd'hui. Il
consiste simplement en ceci, que la vie y est _impossible_.

Cette vie consiste  commencer tous les soirs, aprs une journe de
travail, une journe plus fatigante encore d'amusements, de plaisirs.
Rien de pareil dans les autres pays de l'Europe, rien de semblable
dans le peuple; le Franais des classes riches est le seul homme du
monde qui ne repose jamais. C'est peut-tre la cause principale pour
laquelle nos enrichis, nos bourgeois, une classe ne d'hier, est dj
use.

Dans cet ge travailleur o le temps a un prix incalculable, les
hommes srieux, productifs, qui veulent des rsultats, ne peuvent
accepter, comme condition du mariage, une dpense si norme de la vie.
La nuit, employe ainsi  promener une femme, tue d'avance le
lendemain.

L'homme a besoin, le soir, du foyer et du repos. Il revient plein de
penses; il faudrait qu'il pt se recueillir, confier ses ides, ses
projets, ses anxits, les combats du jour, qu'il et o verser son
coeur. Il trouve une femme qui n'a rien fait, qui a hte d'employer
ses forces, prte, pare, impatiente... Quel moyen de lui
parler! C'est bon, monsieur, il est tard, nous manquerions l'heure...
Vous direz cela demain.

Qu'il aille, s'il ne veut la confier  une amie plus ge, qui, trop
souvent fort gte, maligne et malicieuse, n'aura nul plus grand
plaisir que d'aigrir la jeune femme contre _son tyran_, de la
compromettre, de la lancer dans les plus tristes folies.

Non, il ne peut la laisser sous cette conduite suspecte. Il la
conduira lui-mme, il part... Avec quelle envie il voit revenir chez
lui le travailleur attard. Celui-ci, il est vrai, a bien fatigu le
jour, mais il va trouver le repos, un intrieur, une famille, le somme
enfin, ce bonheur lgitime que Dieu lui donne tous les soirs. Sa femme
l'attend, elle compte les minutes; le couvert est mis; la mre et
l'enfant regardent s'il vient. Pour peu qu'il vaille quelque chose,
cet homme, elle met en lui sa vanit, elle l'admire et le rvre... Et
que de soins! je la vois, dans leur faible nourriture, je la vois,
sans qu'il l'aperoive, garder le moindre pour elle, rserver pour
l'homme qui a plus de mal l'aliment nourrissant qui rparera ses
forces.

Il se couche, elle couche les enfants, et elle veille. Elle travaille
bien tard dans la nuit. De grand matin, longtemps avant qu'il ouvre
les yeux, elle est debout, tout est prt, la nourriture chaude qu'il
prend, et celle qu'il emporte avec lui. Il part, le coeur satisfait,
bien tranquille sur ce qu'il laisse, ayant embrass sa femme et ses
enfants endormis.

Je l'ai dit, et le redirai: le bonheur est l. Elle sent qu'elle est
nourrie par lui, elle en est heureuse, il travaille d'autant
mieux qu'il sait qu'il travaille pour elle. Voil le vrai mariage.
Bonheur monotone, dira-t-on. Non, l'enfant y met le progrs... S'il
s'y joignait l'tincelle, si le travailleur, avec un peu de scurit,
de loisir, avait des moments de vie plus haute, s'il y associait la
femme et la nourrissait de son esprit... Ce serait trop; on ne
demanderait rien au ciel qu'une ternit d'ici-bas.

Triste victime de la cupidit, ce bonheur, vous pouviez l'avoir; vous
l'avez sacrifi. L'humble fille que vous aimiez, qui vous aimait, que
vous avez dlaisse, regrettez-la bien maintenant! tait-il sage (je
ne parle pas d'honneur ni d'humanit) de briser la pauvre crature et
de briser votre coeur pour pouser l'esclavage? L'argent que vous
avez cherch, il s'enfuira de lui-mme, il ne restera pas dans vos
mains. Les enfants de cette union sans amour, conus d'un calcul,
porteront sur leur face ple leur triste origine; leur existence
inharmonique tmoignera du divorce intrieur que contint ce mariage;
ils n'auront pas le coeur de vivre.

La diffrence tait-elle donc si grande entre cette fille et cette
fille? toutes deux, aprs tout, sont du peuple. La plus riche a pour
pre un travailleur enrichi. Du vrai peuple, non ml, au peuple
bourgeois, aux classes btardes, il n'y a pas un abme.

Si la bourgeoisie veut se relever de son puisement prcoce, elle
craindra moins de s'unir aux familles qui sont aujourd'hui ce
qu'elle-mme tait hier. L est la force, la beaut et l'avenir. Nos
jeunes gens arrivent tard au mariage, bien fatigus dj, et
ils pousent ordinairement une jeune fille tiole; les enfants
meurent ou languissent.  la seconde ou troisime gnration, la
bourgeoisie sera aussi chtive que nos nobles l'taient avant la
Rvolution[86].

[Note 86: Comme M. de Maistre le leur dit si bien dans ses
_Considrations sur la Rvolution_.]

Et ce n'est pas seulement le physique qui fait dfaut, mais le moral
baisse. Qu'attendre pour les travaux suivis, pour les affaires
srieuses, pour la grande invention, d'un homme qui, s'tant vendu 
un mariage d'argent, est serf d'une femme, d'une famille, oblig de se
disperser, de jeter aux quatre vents son temps et sa vie? Imaginez ce
qui doit advenir d'une nation o les classes dirigeantes se consument
dans les vaines paroles, dans l'agitation  vide... Pour que la vie
soit fconde, il faut le recueillement de l'esprit, le repos du
coeur.

Un fait remarquable de ce temps, c'est que les femmes du peuple (qui
ne sont nullement grossires, comme les hommes, et qui prouvent le
besoin de dlicatesse et de distinction) coutent les hommes au-dessus
d'elles avec une confiance qu'elles n'avaient nullement autrefois...
Elles voyaient la noblesse comme une barrire insurmontable  l'amour;
mais la richesse ne leur parat pas une sparation de classe[87];
on la compte si peu, quand on aime! Touchante confiance du
peuple, qui, dans sa partie la meilleure, la plus aimable et la plus
tendre, se rapproche ainsi des rangs suprieurs, et vient y rapporter
la sve, la beaut, la grce morale!... Ah! malheur  ceux qui la
trompent! S'ils sont inaccessibles aux remords, ils auront du moins
des regrets, en songeant qu'ils ont perdu ce qui vaut les trsors du
monde, le ciel et la terre: tre aim!

[Note 87: Observation de Pierre Leroux, aussi judicieux ici qu'il
est ailleurs ingnieux et profond. Que de choses il faudrait ajouter!
Quel ct triste de nos moeurs! Je m'afflige surtout de voir la
famille, la mre! pousser le jeune homme a la trahison. Et n'est-ce
pas de cette mre que la jeune fille trompe devrait esprer quelque
protection? Une femme pieuse ne devrait-elle pas avoir des entrailles,
un coeur infini pour cette pauvre enfant qui, aprs tout (qu'importe
devant Dieu que l'orgueil du monde en murmure), est devenue la sienne?
Quels gards les femmes attendront-elles de nous, si elles ne se
protgent pas entre elles? Elles ont en commun un mystre qui devrait
les lier bien plus que les hommes ne peuvent l'tre, le mystre de
l'enfantement, de la maternit, qui est celui de la vie et de la mort,
celui qui leur fait atteindre l'extrme limite dans la souffrance et
dans la jouissance. La participation  ce mystre terrible, que
l'homme ne connat pas, les rend toutes gales, toutes soeurs; il
n'y a d'ingalit qu'entre les hommes. C'est  la mre, c'est  la
soeur  rclamer du fils ou du frre pour la fille trompe, et, si
le mariage est impossible,  la couvrir de leur protection.  leur
dfaut, celle mme qu'il pouse, la jeune femme vertueuse doit expier
les torts, couvrir tout de sa bont, ouvrir ses bras et son coeur
aux enfants du premier amour. Qu'elle se rappelle la tendresse de
Valentine de Milan pour Dunois, et cet embrassement pathtique: Ah!
tu m'as t drob!... (Voir dans mon _Histoire_ la mort de Louis
d'Orlans.)]




CHAPITRE III

De l'association.


Je me suis longtemps occup des anciennes associations de la France.
De toutes, la plus belle,  mon sens, est celle des filets pour la
pche, sur les ctes d'Harfleur et de Barfleur. Chacun de ces vastes
filets (de cent vingt brasses ou six cents pieds) se divise en
plusieurs parts qui passent par hritage aux filles aussi bien qu'aux
garons. Les filles, hritant de ce droit, mais n'allant pas  la
pche, y concourent nanmoins en tissant leurs lots de filets,
qu'elles confient aux pcheurs. La belle et sage Normande file ainsi
sa dot; ce lot de filet, c'est son fief qu'elle administre avec la
prudence de la femme de Guillaume-le-Conqurant. De son droit et de
son travail, doublement propritaire, il faut bien, comme telle,
qu'elle sache le dtail de l'expdition; elle en apprcie les chances,
s'intresse au choix de l'quipage, s'associe aux inquitudes de
cette vie aventureuse. Elle risque souvent sur la barque plus
que son filet. Souvent, celui qu'au dpart elle a choisi pour pcheur
la choisit pour femme au retour.

Vrai _pays de sapience_! Cette Normandie, qui, en tant de choses, a
servi de modle  la France et  l'Angleterre, me semble avoir trouv
l un type d'association plus digne qu'aucun autre d'tre recommand 
l'attention de l'avenir.

Celle-ci est bien autre chose que les associations fromagres
du Jura[88], o l'on n'associe aprs tout que la mise et le
profit. Chacun apporte son lait au fromage commun et partage
proportionnellement dans la vente. Cette conomie collective n'exige
aucun rapprochement moral; elle met l'gosme  l'aise et peut se
concilier avec toute l scheresse de l'individualisme. Elle ne me
semble pas mriter le beau nom d'association.

[Note 88: Souvent cites par Fourier. Je suis l'homme de
l'histoire et de la tradition; donc je n'ai rien  dire  celui qui se
vante de procder par voie d'_cart absolu_. Ce livre du _Peuple_,
particulirement fond sur l'ide de la patrie, c'est--dire du
dvouement, du sacrifice, n'a rien  voir avec la doctrine de
l'_attraction passionnelle_. Je saisis nanmoins cette occasion pour
exprimer mon admiration pour tant de vues de dtail ingnieuses,
profondes, quelquefois trs applicables, ma tendre admiration pour un
gnie mconnu, pour une vie occupe tout entire du bonheur du genre
humain. J'en parlerai un jour, selon mon coeur.--Singulier contraste
d'une telle ostentation de matrialisme et d'une vie spiritualiste,
abstinente, dsintresse! Ce contraste s'est reproduit tout
rcemment,  la gloire de ses disciples. Tandis que les amis de la
vertu et de la religion, leurs dfenseurs obligs, les conservateurs
ns de la morale publique s'enrlaient sous main dans la bande de ceux
qui jouent  coup sr, les disciples de Fourier, qui ne parlent que
d'intrt, d'argent et de jouissances, ont mis l'intrt sous leurs
pieds et frapp courageusement le Baal de la Bourse... le Baal! non,
le Moloch, l'idole qui dvorait des hommes.]

Celle des pcheurs de Normandie le mrite minemment; elle
est morale et sociale tout autant qu'conomique. Qu'est-ce au fond?
une jeune fille srieuse, honnte, qui, de son travail, de ses
veilles, de sa petite pargne, commandite les jeunes gens, met sur
leur barque sa fortune avant d'y mettre son coeur; elle a droit de
connatre, de choisir, d'aimer le pcheur habile, heureux. Voil une
association vraiment digne de ce nom; loin d'loigner de l'association
naturelle de la famille, elle en prpare le lien,--et par l, elle
profite  la grande association,  celle de la patrie.

Ici, mon coeur m'chappe et ma plume s'arrte... Je dois avouer que
la patrie, la famille y profiteront peu maintenant. Les associations
du filet n'existeront bientt plus que dans l'histoire; elles sont
dj remplaces, sur plusieurs points de la cte, par ce qui remplace
tout... par la banque et par l'usure.

Grande race des marins normands, qui la premire trouva l'Amrique,
fonda les comptoirs d'Afrique, conquit les deux Siciles, l'Angleterre!
ne vous retrouverai-je donc plus que dans la tapisserie de Bayeux?...
Qui n'a le coeur perc, en passant des falaises aux dunes, de nos
ctes si languissantes  celles d'en face qui sont si vivantes, de
l'inertie de Cherbourg[89]  la brlante et terrible activit de
Portsmouth?... Que m'importe que le Havre s'emplisse de vaisseaux
amricains, d'un commerce de transit, qui se fait par la France, sans
la France, parfois contre elle?

[Note 89: Inertie maritime; mais les maons ne manquent point, pas
plus qu'ailleurs. Un ingnieur met une louable activit  terminer la
digue.]

Pesante maldiction! punition vraiment svre de notre
insociabilit! Nos conomistes dclarent qu'il n'y a rien  faire pour
la libre association. Nos acadmies en effacent le nom de leurs
concours. Ce nom est celui d'un dlit, prvu par nos lois pnales...
Une seule association reste permise, l'intimit croissante entre
Saint-Cloud et Windsor.

Le commerce a form quelques socits, mais de guerre, pour absorber
le petit commerce, dtruire les petits marchands. Il a nui beaucoup,
gagn peu. Les grosses maisons de commandite qui s'taient cres dans
cet espoir ont peu russi. Elles ne sont pas en progrs; ds qu'il
s'en forme une nouvelle, les autres souffrent et languissent.
Plusieurs sont dj tombes, et celles qui subsistent ne tendent point
 s'accrotre.

Dans les campagnes, je vois nos trs anciennes communauts agricoles
du Morvan, du Berri, de Picardie, qui, peu  peu, se dissolvent et
demandent sparation aux tribunaux. Elles avaient dur des sicles;
plusieurs avaient prospr. Ces couvents de laboureurs maris qui
runissaient ensemble une vingtaine de familles, parentes entre elles,
sous un mme toit, sous la direction d'un chef qu'elles lisaient,
avaient pourtant sans aucun doute de grands avantages conomiques[90].

[Note 90: Mais vraisemblablement elles gnaient trop les deux
sentiments qui caractrisent notre poque, l'amour de la proprit
personnelle et celui de la famille. Lire une trs curieuse brochure de
M. Dupin an: _Excursion dans la Nivre_. 1840. Voy. aussi mes
_Origines du droit_, sur la _collaboratio_, les _parsonniers_, le
_chanteau_, _vivre  un pain et un pot_, etc.]

Si, de ces paysans, je passe aux esprits les plus cultivs, je ne
vois gure d'esprit d'association dans la littrature. Les
hommes les plus naturellement rapprochs par les lumires, par
l'estime et l'admiration mutuelle, n'en vivent pas moins isols. La
parent du gnie mme sert peu pour rapprocher les coeurs. Je
connais ici quatre ou cinq hommes qui sont certainement l'aristocratie
du genre humain, qui n'ont de pairs et de juges qu'entre eux. Ces
hommes, qui vivront toujours, s'ils avaient t spars par les
sicles, auraient regrett amrement de ne point s'tre connus. Ils
vivent dans le mme temps, dans la mme ville, porte  porte, et ils
ne se voient point.

Dans un de mes plerinages  Lyon, je visitai quelques tisseurs, et, 
mon ordinaire, je m'informai des maux, des remdes. Je leur demandai
surtout s'ils ne pourraient, quelle que ft leur divergence
d'opinions, s'associer dans certaines choses matrielles, conomiques.
L'un d'eux, homme plein de sens et d'une haute moralit, qui sentait
bien tout ce que j'apportais dans ces recherches de coeur et de
bonne intention, me laissa pousser mon enqute plus loin que je
n'avais fait encore. Le mal, disait-il d'abord, c'est la partialit
du gouvernement pour les fabricants.--Et aprs?--Leur monopole, leur
tyrannie, leur exigence...--Est-ce tout? Il se tut deux minutes et
dit ensuite, avec un soupir, cette grave parole: Il y a un autre mal,
monsieur, _nous sommes insociables_.

Ce mot me retentit au coeur, me frappa comme une sentence. Que de
raisons j'avais de le supposer juste et vrai! que de fois il me
revint!... Quoi! me disais-je, la France, le pays renomm entre tous
pour la douceur minemment sociable de ses moeurs et de son
gnie, est-elle immuablement divise, et pour jamais!... S'il en est
ainsi, nous reste-t-il chance de vivre, et n'avons-nous pas dj pri
avant de prir!... L'me est-elle morte en nous? Sommes-nous pires que
nos pres, dont on nous vante sans cesse les pieuses associations[91]?
L'amour, la fraternit sont-ils donc finis en ce monde?

[Note 91: La ncessit seule, de ses chanes d'airain, avait li
les anciennes associations barbares (Voy., dans mes _Origines_, les
formes terribles du sang bu ou vers sous la terre, etc.), la
ncessit, dis-je, et la certitude de prir, si l'on restait dsuni.
Dans les associations monacales, l'amiti est svrement dfendue,
comme un vol qu'on fait  Dieu (Voy. _Hist. de Fr._, t. V).--La
barbarie du compagnonnage et sa tentative mme pour se rformer (Voy.
A. Perdiguier) nous fait assez connatre ce qu'taient les
associations industrielles du Moyen-ge. La confrrie, ne du danger
et de la prire (si naturelle  l'homme en danger), hassait
certainement l'tranger plus qu'elle ne s'aimait elle-mme. La
bannire du saint patron la ralliait, et de la procession elle la
menait au combat. C'tait bien moins fraternit que ligue et force
dfensive, souvent offensive aussi, dans les haines et jalousies de
mtiers.]

Dans cette pense si sombre, rsolu, comme un mourant,  bien tter si
je mourais, je regardai srieusement non les plus hauts, non les
derniers, mais un homme ni bon ni mauvais, un homme en qui sont
plusieurs classes, qui a vu, souffert, qui, certainement d'esprit et
de coeur, porte en lui la pense du peuple... Cet homme, qui n'est
autre que moi, pour vivre seul et volontairement solitaire, il n'en
est pas moins rest sociable et sympathique.

Il en est ainsi de bien d'autres. Un fonds immuable, inaltrable de
sociabilit, dort ici dans les profondeurs. Il est tout entier en
rserve; je le sens partout dans les masses, lorsque j'y
descends, lorsque j'coute et observe. Mais pourquoi s'tonnerait-on
si cet instinct de sociabilit facile, tellement dcourag aux
derniers temps, s'est resserr, repli?... Tromp par les partis,
exploit par les industriels, mis en suspicion par le gouvernement, il
ne remue plus, n'agit plus. Toutes les forces de la socit semblent
tournes contre l'instinct sociable!... Unir les pierres, dsunir les
hommes, ils ne savent rien de plus.

Le patronage ne supple nullement ici  ce qui manque  l'esprit
d'association. L'apparition rcente de l'ide d'galit a tu (pour un
temps) l'ide qui l'avait prcde, celle de protection bienveillante,
d'adoption, de paternit. Le riche a dit durement au pauvre: Tu
rclames l'galit et le rang de frre? eh bien, soit! mais, ds ce
moment, tu ne trouveras plus d'assistance en moi; Dieu m'imposait les
devoirs de pre; en rclamant l'galit, tu m'en as toi-mme
affranchi[92].

[Note 92: L'effort du monde et son salut sera de recouvrer
l'accord de ces deux ides. Fraternit, paternit, ces mots
inconciliables dans la famille ne le sont nullement dans la socit
civile. Elle trouve, je l'ai dj dit, le modle qui les accorde dans
la socit morale que chaque homme porte en lui. Voir la fin de la
seconde partie.]

Chez ce peuple moins qu'aucun autre, on ne peut prendre ici le change.
Nulle comdie sociale, nulle dfrence extrieure ne peut faire
illusion sur sa sociabilit. Il n'a pas les manires humbles des
Allemands. Il n'est point, comme les Anglais, toujours chapeau bas
devant ce qui est riche ou noble. Si vous lui parlez, et qu'il
rponde honntement, cordialement, vous pouvez croire qu'il
accorde vraiment cela  la personne, fort peu  la position.

Le Franais a pass par bien des choses, par la Rvolution, par la
guerre. Un tel homme  coup sr est difficile  conduire, difficile 
associer. Pourquoi? prcisment parce que, comme individu, il a
beaucoup de valeur.

Vous faites des hommes de fer dans votre guerre d'Afrique, une guerre
trs individuelle qui oblige sans cesse l'homme  ne compter que sur
soi; nul doute que vous n'ayez raison de les vouloir et former tels, 
la veille des crises qu'il nous faut attendre en Europe. Mais aussi ne
vous tonnez pas trop si ces lions,  peine revenus, gardent, tout en
se soumettant au frein des lois, quelque chose de l'indpendance
sauvage.

Ces hommes, je vous en prviens, ne se prendront  l'association que
par le coeur, par l'amiti. Ne croyez pas que vous les attellerez 
une socit _ngative_ o l'me ne sera pour rien, qu'ils vivront
ensemble sans s'aimer, par conomie et par douceur naturelle, comme
font, par exemple,  Zurich, les ouvriers allemands. La socit
_cooprative_ des Anglais, qui s'unissent parfaitement pour telle
affaire spciale, tout en se hassant, se contrecarrant dans telle
autre ou leurs intrts diffrent, elle ne convient pas davantage 
nos Franais. Il faut une socit d'amis  la France; c'est son
dsavantage industriel, mais sa supriorit sociale, de n'en pas
comporter d'autres. L'union ne se fait ici ni par mollesse de
caractre et communaut d'habitudes, ni par pret de chasseurs qui
se mettent, comme les loups, en bande pour une proie. Ici, la seule
union possible, c'est l'union des esprits.

Il n'est gure de forme d'association qui ne soit excellente, si cette
condition existe. La question dominante, chez ce peuple sympathique,
est celle des personnes et des dispositions morales. Les associs
s'aiment-ils? se conviennent-ils? voil ce qu'il faut toujours se
demander en premier lieu[93]. Des socits d'ouvriers se formeront, et
elles dureront, _s'ils s'aiment_; des socits d'ouvriers-matres,
qui, sans chefs, vivront en frres, mais il faut _qu'ils s'aiment_
beaucoup.

[Note 93: Dans l'association, la forme est importante sans doute,
mais elle ne vient qu'en seconde ligne. Rtablir les anciennes formes,
les _corporations_, les tyrannies industrielles, reprendre les
entraves pour mieux marcher, dfaire l'oeuvre de la Rvolution,
dtruire  la lgre ce qu'on a demand pendant tant de sicles, cela
me parat insens.--D'autre part, imaginer que l'tat, qui fait si peu
ce qui est de son ressort naturel, pourrait remplir la fonction de
fabricant, de marchand universel, qu'est-ce autre chose que _se
remettre de toute chose au fonctionnaire_? Ce fonctionnaire est-ce un
ange? Investi de cet trange pouvoir, sera-t-il moins corrompu que le
fabricant ou le marchand? Ce qui est sr, c'est qu'il n'aura nullement
leur activit.--Quant  la _communaut_, trois mots suffisent. La
communaut _naturelle_ est un tat trs antique, trs barbare, trs
improductif. La communaut _volontaire_ est un lan passager, un
mouvement hroque qui signale une foi nouvelle et qui retombe
bientt. La communaut _force_, impose par la violence, est une
chose impossible  une poque o la proprit est infiniment divise,
nulle part plus impossible qu'en France.--Pour revenir aux formes
possibles d'association, je crois qu'elles doivent _diffrer selon les
diffrentes professions_, qui, plus ou moins compliques, exigent plus
ou moins l'unit de direction;--et _diffrer aussi selon les
diffrents pays_, selon la diversit des gnies nationaux. Cette
observation essentielle que je dvelopperai un jour pourrait tre
appuye sur un nombre immense de faits.]

S'aimer, ce n'est pas seulement avoir bienveillance mutuelle.
L'attraction naturelle des caractres, des gots analogues, n'y
suffirait pas. Il faut y suivre sa nature, mais de coeur,
c'est--dire toujours prt au sacrifice, au dvouement qui immole la
nature.

Que voulez-vous faire en ce monde sans le sacrifice[94]?... Il en est
le soutien mme; le monde, sans lui, croulerait tout  l'heure.
Supposez les meilleurs instincts, les caractres les plus droits, les
natures les plus parfaites (telles qu'on n'en voit pas ici-bas), tout
prirait encore sans ce remde suprme.

[Note 94: Nulle poque n'en a montr de tels exemples. Dans quel
sicle a-t-on vu de si grandes armes, tant de millions d'hommes,
souffrir, mourir, sans rvolte, avec douceur, en silence?]

Se sacrifier  un autre! Chose trange, inoue, qui scandalisera
l'oreille de nos philosophes. S'immoler  qui?  un homme, qu'on sait
valoir moins que soi; perdre au profit de ce nant une valeur
infinie. C'est celle, en effet, que chacun ne manque gure de
s'attribuer  lui-mme.

Il y a l, nous ne le dissimulons point, une vritable difficult. On
ne se sacrifie gure qu' ce qu'on croit infini. Il faut, pour le
sacrifice, un Dieu, un autel... un Dieu, en qui les hommes se
reconnaissent et s'aiment... Comment sacrifierions-nous? Nous avons
perdu nos dieux!

Le Dieu-Verbe, sous la forme o le vit le Moyen-ge, fut-il ce lien
ncessaire? L'histoire tout entire est l pour rpondre: Non. Le
Moyen-ge promit l'union, et ne donna que la guerre. Il fallut que ce
Dieu et sa seconde poque, qu'il appart sur la terre, en son
incarnation de 89. Alors, il donna  l'association sa forme  la fois
la plus vaste et la plus vraie, celle qui, seule encore, peut
nous runir, et par nous, sauver le monde.

France, glorieuse mre, qui n'tes pas seulement la ntre, mais qui
devez enfanter toute nation  la libert, faites que nous nous
aimions en vous!




CHAPITRE IV

La Patrie.--Les nationalits vont-elles disparatre?


Les antipathies nationales ont diminu, le droit des gens s'est
adouci, nous sommes entrs dans une re de bienveillance et de
fraternit, si l'on veut comparer ce temps aux temps haineux du
Moyen-ge. Les nations se sont dj quelque peu mles d'intrts, ont
copi mutuellement leurs modes, leurs littratures. Est-ce  dire pour
cela que les nationalits s'affaiblissent? Examinons bien.

Ce qui s'est affaibli bien certainement, c'est, dans chaque nation, la
dissidence intrieure. Nos provincialits franaises s'effacent
rapidement. L'cosse et le Pays de Galles se sont rattaches  l'unit
Britannique. L'Allemagne cherche la sienne, et se croit prte  lui
sacrifier une foule d'intrts divergents qui la divisaient jusqu'ici.

Ce sacrifice des diverses nationalits intrieures  la grande
nationalit qui les contient, fortifie celle-ci, sans nul
doute. Elle efface peut-tre le dtail saillant, pittoresque, qui
caractrisait un peuple aux yeux de l'observateur superficiel; mais
elle fortifie son gnie, et lui permet de le manifester. C'est au
moment o la France a supprim dans son sein toutes les Frances
divergentes, qu'elle a donn sa haute et originale rvlation. Elle
s'est trouve elle-mme, et, tout en proclamant le futur droit commun
du monde, elle s'est distingue du monde plus qu'elle n'avait fait
jamais.

On peut en dire autant de l'Angleterre; avec ses machines, ses
vaisseaux, ses quinze millions d'ouvriers, elle diffre aujourd'hui de
toutes les nations bien plus qu'au temps d'lisabeth. L'Allemagne qui
se cherchait  ttons aux dix-septime et dix-huitime sicles, s'est
enfin dcouverte en Goethe, Schelling et Beethoven; c'est depuis lors
seulement qu'elle a pu srieusement aspirer  l'unit.

Loin que les nationalits s'effacent, je les vois chaque jour se
caractriser moralement, et, de collections d'hommes qu'elles taient,
devenir des personnes. C'est le progrs naturel de la vie. Chaque
homme, en commenant, sent confusment son gnie; il semble dans le
premier ge que ce soit un homme quelconque; en avanant, il
s'approfondit lui-mme, et va se caractrisant au dehors par ses
actes, par ses oeuvres; il devient peu  peu tel homme, sort de
classe, et mrite un nom.

Pour croire que les nationalits vont disparatre bientt, je ne
connais que deux moyens: 1 ignorer l'histoire, la savoir
par formules creuses, comme les philosophes qui ne l'tudient jamais,
ou encore par lieux communs littraires, pour en causer, comme les
femmes. Ceux qui la savent ainsi, la voient dans le pass comme un
petit point obscur, qu'on peut biffer, si l'on veut.--2 Ce n'est pas
tout; il faut encore ignorer la nature autant que l'histoire, oublier
que les caractres nationaux ne drivent nullement de nos caprices,
mais sont profondment fonds dans l'influence du climat, de
l'alimentation, des productions naturelles d'un pays, qu'ils se
modifient quelque peu, mais ne s'effacent jamais.--Ceux qui ne sont
ainsi lis ni par la physiologie ni par l'histoire, ceux qui
constituent l'humanit, sans s'informer de l'homme ni de la nature, il
leur est loisible d'effacer toute frontire, de combler les fleuves,
d'aplanir les montagnes. Cependant, je les en prviens, les nations
dureront encore, s'ils n'ont l'attention de supprimer les villes, les
grands centres de civilisation, o les nationalits ont rsum leur
gnie.

Nous avons dit, vers la fin de la seconde partie, que si Dieu a mis
quelque part le type de la Cit politique, c'tait, selon toute
apparence, dans la Cit morale, je veux dire dans une me d'homme. Eh
bien! que fait d'abord cette me? Elle se fixe en un lieu, s'y
recueille, elle s'organise un corps, une demeure, un ordre d'ides. Et
alors, elle peut agir.--Tout de mme, une me de peuple doit se faire
un point central d'organisme; il faut qu'elle s'assoie en un lieu,
s'y ramasse et s'y recueille, qu'elle s'harmonise  une
telle nature, comme vous diriez les sept collines pour cette petite
Rome, ou pour notre France la mer et le Rhin, les Alpes et les
Pyrnes; ce sont l nos sept collines.

C'est une force, pour toute vie, de se circonscrire, de couper quelque
chose  soi dans l'espace et dans le temps, de mordre une pice qui
soit sienne, au sein de l'indiffrente et dissolvante nature qui
voudrait toujours confondre. Cela, c'est exister, c'est vivre.

Un esprit fix sur un point ira s'approfondissant. Un esprit flottant
dans l'espace se disperse et s'vanouit. Voyez, l'homme qui va donnant
son amour  toutes, il passe sans avoir su l'amour; qu'il aime une
fois et longtemps, il trouve en une passion l'infini de la nature et
tout le progrs du monde[95].

[Note 95: La patrie (la _matrie_, comme disaient si bien les
Doriens) est l'amour des amours. Elle nous apparat dans nos songes
comme une jeune mre adore ou comme une puissante nourrice qui nous
allaite par millions... Faible image! non seulement elle nous allaite,
mais nous contient en soi: _In ea movemur et sumus._]

La Patrie, la Cit, loin d'tre opposes  la nature, sont pour cette
me de peuple qui y rside l'unique et tout-puissant moyen de raliser
sa nature. Elle lui donne  la fois et le point de dpart vital et la
libert de dveloppement. Supposez le gnie athnien, moins Athnes:
il flotte, il divague, se perd, il meurt inconnu. Enferm dans ce
cadre troit, mais heureux, d'une telle Cit, fix sur cette terre
exquise o l'abeille cueillait le miel de Sophocle et de Platon, le
gnie puissant d'Athnes, d'une imperceptible ville, a fait
en deux ou trois sicles autant que douze peuples du Moyen-ge en
mille ans.

Le plus puissant moyen de Dieu pour crer et augmenter l'originalit
distinctive, c'est de maintenir le monde harmoniquement divis en ces
grands et beaux systmes qu'on appelle des nations, dont chacun,
ouvrant  l'homme un champ divers d'activit, est une ducation
vivante[96]. Plus l'homme avance, plus il entre dans le gnie de sa
patrie, mieux il concourt  l'harmonie du globe; il apprend 
connatre cette patrie, et dans sa valeur propre, et dans sa valeur
relative, comme une note du grand concert; il s'y associe par elle; en
elle, il aime le monde. La patrie est l'initiation ncessaire 
l'universelle patrie.

[Note 96: Tout concourt  cette ducation. Nul objet d'art, nulle
industrie, mme de luxe, nulle forme de culture leve n'est sans
action sur la masse, sans influence sur les derniers, sur les plus
pauvres. Dans ce grand corps d'une nation, la circulation spirituelle
se fait, insensible, descend, monte, va au plus haut, au plus bas.
Telle ide entre par les yeux (modes, boutiques, muses, etc.), telle
autre par la conversation, par la langue, qui est le grand dpt du
progrs commun. Tous reoivent la pense de tous, sans l'analyser
peut-tre, mais enfin ils la reoivent.]

L'union avance ainsi toujours sans pril d'atteindre jamais l'unit,
puisque toute nation,  chaque pas qu'elle fait vers la concorde[97],
est plus originale en soi. Si, par impossible, les diversits
cessaient, si l'unit tait venue, toute nation chantant mme
note, le concert serait fini; l'harmonie confondue ne serait plus
qu'un vain bruit. Le monde, monotone et barbare, pourrait alors
mourir, sans laisser mme un regret.

[Note 97:  mesure qu'une nation entre en possession de son gnie
propre, qu'elle le rvle et le constate par des oeuvres, elle a de
moins en moins besoin de l'opposer par la guerre  celui des autres
peuples. Son originalit, chaque jour mieux assure, clate dans la
production plus que dans l'opposition. La diversit des nations qui se
manifestait violemment par la guerre, elle se marque mieux encore
lorsque chacune d'elles fait entendre distinctement sa grande voix;
toutes criaient sur la mme note, chacune fait maintenant sa partie;
il y a peu  peu concert, harmonie, le monde devient une lyre. Mais
cette harmonie,  quel prix? au prix de la diversit.]

Rien ne prira, j'en suis sr, ni me d'homme, ni me de peuple; nous
sommes en trop bonnes mains. Nous irons, tout au contraire, vivant
toujours davantage, c'est--dire fortifiant notre individualit,
acqurant des originalits plus puissantes et plus fcondes. Dieu nous
garde de nous perdre en lui!... Et si nulle me ne prit, comment ces
grandes mes de nations, avec leur gnie vivace, leur histoire riche
en martyrs, comble de sacrifices hroques, toute pleine
d'immortalit, comment pourraient-elles s'teindre? Lorsqu'une d'elles
s'clipse un instant, le monde entier est malade en toutes ses
nations, et le monde du coeur en ses fibres qui rpondent aux
nations... Lecteur, cette fibre souffrante que je vois dans votre
coeur, c'est la Pologne et l'Italie[98].

[Note 98: Souffrante, et maintenant muette au Collge de France,
dans la voix qui lui restait, notre cher et grand Mickiewicz!]

La nationalit, la patrie, c'est toujours la vie du monde. Elle morte,
tout serait mort. Demandez plutt au peuple, il le sent, il vous le
dira. Demandez  la science,  l'histoire,  l'exprience du genre
humain. Ces deux grandes voix sont d'accord. Deux voix? non, deux
ralits, ce qui est et ce qui fut, contre la vaine abstraction.

J'avais l-dessus mon coeur et l'histoire; j'tais ferme
sur ce rocher; je n'avais besoin de personne pour me confirmer ma foi.
Mais j'ai t dans les foules, j'ai interrog le peuple, jeunes et
vieux, petits et grands. Je les ai entendus tous tmoigner pour la
patrie. C'est l la fibre vibrante qui chez eux meurt la dernire. Je
l'ai trouve dans des morts... J'ai t dans les cimetires qu'on
appelle des prisons, des bagnes, et l, j'ai ouvert des hommes; eh
bien! dans ces hommes morts, o la poitrine tait vide, devinez ce que
je trouvais... la France encore, dernire tincelle par laquelle
peut-tre on les aurait fait revivre.

Ne dites pas, je vous prie, que ce ne soit rien du tout que d'tre n
dans le pays qu'entourent les Pyrnes, les Alpes, le Rhin, l'Ocan.
Prenez le pauvre homme, mal vtu et affam, celui que vous croyez
uniquement occup des besoins matriels. Il vous dira que c'est un
patrimoine que de participer  cette gloire immense,  cette lgende
unique qui fait l'entretien du monde. Il sait bien que s'il allait au
dernier dsert du globe, sous l'quateur, sous les ples, il
trouverait l Napolon, nos armes, notre grande histoire, pour le
couvrir et le protger, que les enfants viendraient  lui, que les
vieillards se tairaient et le prieraient de parler, qu' l'entendre
seulement nommer ces noms, ils baiseraient ses vtements.

Pour nous, quoi qu'il advienne de nous, pauvre ou riche, heureux,
malheureux, vivant, et par del la mort, nous remercierons toujours
Dieu de nous avoir donn cette grande patrie, la France. Et cela, non
pas seulement  cause de tant de choses glorieuses qu'elle a
faites, mais surtout parce qu'en elle nous trouvons  la fois le
reprsentant des liberts du monde et le pays sympathique entre tous,
l'initiation  l'amour universel. Ce dernier trait est si fort en la
France, que souvent elle s'en est oublie. Il nous faut aujourd'hui la
rappeler  elle-mme, la prier d'aimer toutes les nations moins que
soi.

Sans doute, tout grand peuple reprsente une ide importante au genre
humain. Mais que cela, grand Dieu, est bien plus vrai de la France!
Supposez un moment qu'elle s'clipse, qu'elle finisse, le lien
sympathique du monde est relch, dissous, et probablement dtruit.
L'amour qui fait la vie du globe, en serait atteint en ce qu'il a de
plus vivant. La terre entrerait dans l'ge glac o dj tout prs de
nous sont arrivs d'autres globes.

J'eus,  ce sujet, un songe affreux en plein jour, que je suis forc
de conter. J'tais  Dublin, prs d'un pont, je suivais un quai; je
regarde la rivire, et je la vois traner faible et troite entre de
larges grves sablonneuses,  peu prs comme on voit la ntre du quai
des Orfvres; je crois reconnatre la Seine. Les quais mme
ressemblaient, moins les riches boutiques, moins les monuments, les
Tuileries, le Louvre, c'tait presque Paris, moins Paris. De ce pont
descendaient quelques personnes mal vtues, non, comme chez nous, en
blouse, mais en vieux habits tachs. Ils disputaient violemment, d'une
voix cre, gutturale, toute barbare, avec un affreux bossu en
haillons que je vois encore; d'autres gens passaient  ct,
misrables et contrefaits... Une chose, en regardant, me saisit, me
terrifia, toutes ces figures taient franaises... C'tait Paris,
c'tait la France, une France enlaidie, abrutie, sauvage. J'prouvai 
ce moment combien la terreur est crdule; je ne fis nulle objection.
Je me dis qu'apparemment il tait venu un autre 1815, mais depuis
longtemps, bien longtemps, que des sicles de misre s'taient
appesantis sur mon pays condamn sans retour, et moi, je revenais l
pour prendre ma part de cette immense douleur. Ils pesaient sur moi,
ces sicles, en une masse de plomb; tant de sicles en deux
minutes!... Je restai clou  cette place et ne marchai plus... Mon
compagnon de voyage me secoua, et alors je revins un peu... Mais je ne
retirai pas tout  fait de mon esprit le terrible songe, je ne pouvais
me consoler; tant que je fus en Irlande, j'en gardai une tristesse
profonde, qui me revient tout entire pendant que j'cris ceci.




CHAPITRE V

La France.


Le chef d'une de nos coles socialistes disait, il y a quelques
annes: Qu'est-ce que c'est que la Patrie?

Leurs utopies cosmopolites de jouissances matrielles me paraissent,
je l'avoue, un commentaire prosaque de la posie d'Horace: Rome
s'croule, fuyons aux les Fortunes, ce triste chant d'abandon et de
dcouragement.

Les chrtiens qui arrivent aprs, avec la patrie cleste, et
l'universelle fraternit ici-bas, n'en donnent pas moins, par cette
belle et touchante doctrine, le coup mortel  l'Empire. Leurs frres
du Nord viennent bientt leur mettre la corde au col.

Nous ne sommes point des fils d'esclave, sans patrie, sans dieux,
comme tait le grand pote que nous venons de citer; nous ne sommes
pas des Romains de Tarse, comme l'Aptre des Gentils; nous
sommes les Romains de Rome, et les Franais de la France. Nous sommes
les fils de ceux qui, par l'effort d'une nationalit hroque, ont
fait l'ouvrage du monde, et fond, pour toute nation, l'vangile de
l'galit. Nos pres n'ont pas compris la fraternit comme cette vague
sympathie qui fait accepter, aimer tout, qui mle, abtardit, confond.
Ils crurent que la fraternit n'tait pas l'aveugle mlange des
existences et des caractres, mais bien l'union des coeurs. Ils
gardrent pour eux, pour la France, l'originalit du dvouement, du
sacrifice, que personne ne lui disputa; seule, elle arrosa de son sang
cet arbre qu'elle plantait. L'occasion tait belle pour les autres
nations de ne pas la laisser seule. Elles n'imitrent pas la France
dans son dvouement; veut-on aujourd'hui que la France les imite dans
leur gosme, leur immorale indiffrence, que n'ayant pu les lever,
elle descende  leur niveau?

Qui pourrait voir sans tonnement le peuple qui nagure a lev le
phare de l'avenir vers lequel regarde le monde, voir ce peuple
aujourd'hui traner la tte basse dans la voie de l'imitation... Cette
voie quelle est-elle? Nous ne la connaissons que trop, bien des
peuples l'ont suivie: c'est tout simplement la voie du suicide et de
la mort.

Pauvres imitateurs, vous croyez donc qu'on imite?.. On prend  un
peuple voisin telle chose qui chez lui est vivante; on se l'approprie
tant bien que mal, malgr les rpugnances d'un organisme qui n'tait
pas fait pour elle; mais c'est un corps tranger que vous
vous mettez dans la chair; c'est une chose inerte et morte, c'est la
mort que vous adoptez.

Que dire, si cette chose n'est pas trangre seulement et diffrente,
mais ennemie! si vous l'allez chercher justement chez ceux que la
nature vous a donns pour adversaires, qu'elle vous a symtriquement
opposs? si vous demandez un renouvellement de vie  ce qui est la
ngation de votre vie propre? si la France, par exemple, se mettant 
marcher au rebours de son histoire, de sa nature, s'en va copier ce
qu'on peut appeler l'anti-France, l'Angleterre?

Il ne s'agit point ici de haine nationale, ni de malveillance aveugle.
Nous avons l'estime que nous devons avoir pour cette grande nation
Britannique; nous l'avons prouv en l'tudiant aussi srieusement
qu'aucun homme de ce temps. Le rsultat de cette tude et de cette
estime mme, c'est la conviction que le progrs du monde tient  ce
que les deux peuples ne perdent point leurs qualits dans un mlange
indistinct, que ces deux aimants opposs agissent en sens inverse, que
ces deux lectricits, positive et ngative, ne soient jamais
confondues.

L'lment qui, entre tous, tait pour nous le plus htrogne,
l'lment anglais, est celui prcisment que nous avons prfr. Nous
l'avons adopt politiquement dans notre constitution, sur la foi des
doctrinaires qui copiaient sans comprendre;--adopt littrairement,
sans voir que le premier gnie que l'Angleterre ait eu de nos jours,
est celui qui l'a le plus violemment dmentie.--Enfin, nous l'avons
adopt, ce mme lment anglais, chose incroyable et risible,
dans l'art, dans la mode. Cette raideur, cette gaucherie, qui n'est
point extrieure ni accidentelle, mais qui tient  un profond mystre
physiologique, c'est l ce que nous copions.

J'ai sous les yeux deux romans, crits avec un grand talent. Eh bien!
dans ces romans franais, quel est l'homme ridicule? le Franais,
toujours le Franais. L'Anglais est l'homme admirable, la Providence
invisible, mais prsente, qui sauve tout. Il arrive juste  point pour
rparer toutes les sottises de l'autre. Et comment?... c'est qu'il est
riche. Le Franais est pauvre, et pauvre d'esprit.

Riche! est-ce donc l la cause de cet engouement singulier? Le riche
(le plus souvent l'Anglais), c'est le bien-aim de Dieu. Les plus
libres, les plus fermes esprits ont peine  se dfendre d'une
prvention en sa faveur... Les femmes le trouvent beau, les hommes
veulent bien le croire noble. Son cheval tique est pris pour modle
par les artistes.

Riche! avouez-le donc, c'est le secret motif de l'admiration
universelle. L'Angleterre est le peuple riche; peu importent ses
millions de mendiants! Pour qui ne s'informe point des hommes, elle
prsente au monde un spectacle unique, celui du plus norme
entassement de richesses qui ait t fait jamais. Triomphante
agriculture, tant de machines, tant de vaisseaux, tant de magasins
pleins et combles, cette bourse matresse du monde... l'or coule l
comme de l'eau.

Ah! la France n'a rien de semblable; c'est un pays de
pauvret. L'numration compare de tout ce que possde l'une, de tout
ce que l'autre n'a pas, nous mnerait vraiment trop loin. L'Angleterre
a bonne grce de demander en souriant  la France quels sont donc
aprs tout les rsultats matriels de son activit, ce qui reste de
son travail, de tant de mouvements, d'efforts[99]?

[Note 99: Les produits matriels de la France, les rsultats
durables de son travail, ne sont rien en comparaison de ses produits
invisibles. Ceux-ci furent le plus souvent des actes, des mouvements,
des paroles et des penses. Sa littrature crite (la premire
pourtant, selon moi) est loin, bien loin au-dessous de sa parole, de
sa conversation brillante et fconde. Sa fabrication en tout genre
n'est rien prs de son action. Pour machines, elle eut des hommes
hroques; pour systmes, des hommes inspirs. Cette parole, cette
action, ne sont-ce pas choses improductives? Et c'est l prcisment
ce qui place la France trs haut. Elle a excell dans les choses du
mouvement et de la grce, dans celles qui ne servent  rien. Au-dessus
de tout ce qui est matriel, tangible, commencent les impondrables,
les insaisissables, les invisibles. Ne la classez donc jamais par les
choses de la matire, par ce qu'on touche et qu'on voit. Ne la jugez
pas, comme une autre, sur ce que vous remarquez de la misre
extrieure. C'est le pays de l'esprit et celui par consquent qui
donne le moins de prise  l'action matrielle du monde.]

La voil, cette France, assise par terre, comme Job, entre ses amies
les nations, qui viennent la consoler, l'interroger, l'amliorer, si
elles peuvent, travailler  son salut.

O sont tes vaisseaux, tes machines? dit l'Angleterre.--Et
l'Allemagne: O sont tes systmes? N'auras-tu donc pas au moins,
comme l'Italie, des oeuvres d'art  montrer?

Bonnes soeurs qui venez consoler ainsi la France, permettez que je
vous rponde. Elle est malade, voyez-vous; je lui vois la tte basse,
elle ne veut pas parler.

Si l'on voulait entasser ce que chaque nation a dpens de
sang et d'or, et d'efforts de toute sorte, pour les choses
dsintresses qui ne devaient profiter qu'au monde, la pyramide de la
France irait montant jusqu'au ciel... Et la vtre,  nations, toutes
tant que vous tes ici, ah! la vtre, l'entassement de vos sacrifices,
irait au genou d'un enfant.

Ne venez donc pas me dire: Comme elle est ple, cette France!...
Elle a vers son sang pour vous...--Qu'elle est pauvre! Pour votre
cause, elle a donn sans compter[100]... Et n'ayant plus rien, elle a
dit: Je n'ai ni or ni argent, mais ce que j'ai, je vous le donne...
Alors elle a donn son me, et c'est de quoi vous vivez[101].

[Note 100: J'cris ici, en l'affaiblissant, une pense qui
m'assaillit les premires fois que je passai la frontire. Une fois
notamment que j'entrais en Suisse, j'en fus bless au coeur.--Voir
nos pauvres paysans de la Franche-Comt si misrables, et tout  coup,
en passant un ruisseau, les gens de Neufchtel, si aiss, si bien
vtus, visiblement heureux!--Les deux charges principales qui crasent
la France, la dette et l'arme, qu'est-ce au fond? deux sacrifices
qu'elle fait au monde autant qu' elle-mme. La dette, c'est l'argent
qu'elle lui paye pour lui avoir donn son principe de salut, la loi de
libert qu'il copie en la calomniant. Et l'arme de la France? c'est
la dfense du monde, la rserve qu'il lui garde le jour o les
Barbares arriveront, o l'Allemagne, cherchant toujours son unit
qu'elle cherche depuis Charlemagne, sera bien oblige ou de nous
mettre devant elle, ou de se faire contre la libert l'avant-garde de
la Russie.]

[Note 101: Non, ce n'est pas le machinisme industriel de
l'Angleterre, ce n'est pas le machinisme scolastique de l'Allemagne
qui fait la vie du monde; c'est le souffle de la France, dans quelque
tat qu'elle soit, la chaleur latente de sa Rvolution que l'Europe
porte toujours en elle.]

Ce qui lui reste, c'est ce qu'elle a donn... Mais, coutez bien,
nations, apprenez ce que, sans nous, vous n'auriez appris jamais:
Plus on donne, et plus on garde! Son esprit peut dormir en elle,
mais il est toujours entier, toujours prs d'un puissant
rveil.

Il y a bien longtemps que je suis la France, vivant jour par jour avec
elle depuis deux milliers d'annes. Nous avons vu ensemble les plus
mauvais jours, et j'ai acquis cette foi que ce pays, est celui de
l'invincible esprance. Il faut bien que Dieu l'claire plus qu'une
autre nation, puisqu'en pleine nuit elle voit quand nulle autre ne
voit plus; dans ces affreuses tnbres qui se faisaient souvent au
Moyen-ge et depuis, personne, ne distinguait le ciel; la France seule
le voyait.

Voil ce que c'est que la France. Avec elle, rien n'est fini; toujours
 recommencer.

Quand nos paysans gaulois chassrent un moment les Romains, et firent
un Empire des Gaules, ils mirent sur leur monnaie le premier mot de ce
pays (et le dernier): _Esprance._




CHAPITRE VI

La France suprieure, comme dogme et comme lgende. La France est une
religion.


L'tranger croit avoir tout dit, quand il dit en souriant: La France
est l'enfant de l'Europe.

Si vous lui donnez ce titre, qui devant Dieu n'est pas le moindre, il
faudra que vous conveniez que c'est l'enfant Salomon qui sige et qui
fait justice. Qui donc a conserv, sinon la France, la tradition du
droit?

Du droit religieux, politique et civil; la chaise de Papinien, et la
chaire de Grgoire VII.

Rome n'est nulle autre part qu'ici. Ds saint Louis,  qui l'Europe
vient-elle demander justice, le pape, l'empereur, les rois?... La
papaut thologique en Gerson et Bossuet, la papaut philosophique en
Descartes et en Voltaire, la papaut politique, civile, en Cujas et
Dumoulin, en Rousseau et Montesquieu, qui pourrait la mconnatre? Ses
lois qui ne sont autres que celles de la raison, s'imposent  ses
ennemis mme. L'Angleterre vient de donner le Code civil 
l'le de Ceylan.

Rome eut le pontificat du temps obscur, la royaut de l'quivoque. Et
la France a t le pontife du temps de lumire.

Ceci n'est pas un accident des derniers sicles, un hasard
rvolutionnaire. C'est le rsultat lgitime d'une tradition lie 
toute la tradition depuis deux mille ans. Nul peuple n'en a une
semblable. En celui-ci se continue le grand mouvement humain (si
nettement marqu par les langues) de l'Inde  la Grce,  Rome, et de
Rome  nous.

Toute autre histoire est mutile, la ntre seule est complte; prenez
l'histoire de l'Italie, il y manque les derniers sicles; prenez
l'histoire de l'Allemagne, de l'Angleterre, il y manque les premiers.
Prenez celle de la France: avec elle, vous savez le monde.

Et dans cette grande tradition il n'y a pas seulement suite, mais
progrs. La France a continu l'oeuvre romaine et chrtienne. Le
christianisme avait promis, et elle a tenu. L'galit fraternelle,
ajourne  l'autre vie, elle l'a enseigne au monde comme la loi
d'ici-bas.

Cette nation a deux choses trs fortes que je ne vois chez nulle
autre. Elle a  la fois le principe et la lgende, l'ide plus large
et plus humaine, et en mme temps la tradition plus suivie.

Ce principe, cette ide, enfouis dans le Moyen-ge sous le dogme de la
grce, ils s'appellent en langue d'homme la fraternit.

Cette tradition, c'est celle qui de Csar  Charlemagne, 
saint Louis, de Louis XIV  Napolon, fait de l'histoire de France
celle de l'humanit. En elle se perptue, sous forme diverse, l'idal
moral du monde, de saint Louis  la Pucelle, de Jeanne d'Arc  nos
jeunes gnraux de la Rvolution; le saint de la France, quel qu'il
soit, est celui de toutes les nations, il est adopt, bni et pleur
du genre humain.

Pour tout homme, disait impartialement un philosophe amricain, le
premier pays c'est sa patrie, et le second c'est la France.--Mais
combien d'hommes aiment mieux vivre ici qu'en leur pays! Ds qu'ils
peuvent un moment briser le fil qui les tient, ils viennent, pauvres
oiseaux de passage, s'y abattre, s'y rfugier, y prendre au moins un
moment de chaleur vitale. Ils avouent tacitement que c'est ici la
patrie universelle.

Cette nation, considre ainsi comme l'asile du monde, est bien plus
qu'une nation: c'est la fraternit vivante. En quelque dfaillance
qu'elle tombe, elle contient au fond de sa nature ce principe vivace,
qui lui conserve, quoi qu'il arrive, des chances particulires de
restauration.

Le jour o, se souvenant qu'elle fut et doit tre le salut du genre
humain, la France s'entourera de ses enfants et leur enseignera la
France, comme foi et comme religion, elle se retrouvera vivante et
solide comme le globe.

Je dis l une chose grave,  laquelle j'ai pens longtemps, et qui
contient peut-tre la rnovation de notre pays. C'est le seul
qui ait droit de s'enseigner ainsi lui-mme, parce qu'il est celui qui
a le plus confondu son intrt et sa destine avec ceux de l'humanit.
C'est le seul qui puisse le faire, parce que sa grande lgende
nationale, et pourtant humaine, est la seule complte et la mieux
suivie de toutes, celle qui, par son enchanement historique, rpond
le mieux aux exigences de la raison.

Et il n'y a pas l de fanatisme; c'est l'expression trop abrge d'un
jugement srieux, fond sur une longue tude. Il me serait trop facile
de montrer que les autres nations n'ont que des lgendes spciales que
le monde n'a pas reues. Ces lgendes, d'ailleurs, ont souvent ce
caractre d'tre isoles, individuelles, sans lien, comme des points
lumineux, loigns les uns des autres[102]. La lgende nationale de
France est une trane de lumire immense, non interrompue,
vritable voie lacte sur laquelle le monde eut toujours les yeux.

[Note 102: Pour parler d'abord du grand peuple qui semble le plus
riche en lgendes, de l'Allemagne, celles de Siegfrid l'invulnrable,
de Frdric-Barberousse, de Goetz  la main de fer sont des rves
potiques qui tournent la vie dans le pass, dans l'impossible et les
vains regrets. Luther, rejet, conspu de la moiti de l'Allemagne,
n'a pu laisser une lgende. Frdric, personnage peu Allemand, mais
Prussien (ce qui est tout autre), Franais de plus et philosophe, a
laiss la trace d'une force, mais rien au coeur, rien comme posie,
comme foi nationale.

Les lgendes historiques de l'Angleterre, la victoire d'douard III et
celle d'lisabeth donnent un fait glorieux plutt qu'un modle moral.
Un type, grce  Shakespeare, est rest trs puissant dans l'esprit
anglais, et il n'a que trop influ: c'est celui de Richard III.--Il
est curieux d'observer combien leur tradition s'est brise facilement;
il semble par trois fois qu'on y voit surgir trois peuples. Les
ballades de Robin Hood et autres, dont se berait le Moyen-ge,
finissent avec Shakespeare; Shakespeare est tu par la Bible, par
Cromwell et par Milton, lesquels s'effacent devant l'industrialisme et
les demi-grands hommes des derniers temps... O est leur homme complet
o puisse se fonder la lgende?]

L'Allemagne et l'Angleterre, comme race, comme langue et comme
instinct, sont trangres  la grande tradition du monde,
romano-chrtienne et dmocratique. Elles en prennent quelque chose,
mais sans l'harmoniser bien avec leur fond qui est exceptionnel; elles
le prennent de ct, indirectement, gauchement, le prennent et ne le
prennent pas. Observez bien ces peuples, vous y trouverez, au
physique, au moral, un dsaccord de vie et de principe que n'offre pas
la France, et qui (mme sans tenir compte de la valeur intrinsque, en
s'arrtant  la forme et ne consultant que l'art), doit empcher
toujours le monde d'y chercher ses modles et ses enseignements.

La France, au contraire, n'est pas mle de deux principes. En elle,
l'lment celtique s'est pntr du romain, et ne fait plus qu'un avec
lui. L'lment germanique, dont quelques-uns font tant de bruit, est
vraiment imperceptible.

Elle procde de Rome, et elle doit enseigner Rome, sa langue, son
histoire, son droit. Notre ducation n'est point absurde en ceci. Elle
l'est en ce qu'elle ne pntre point cette ducation romaine du
sentiment de la France; elle appuie pesamment, scolastiquement sur
Rome, qui est le chemin, elle cache la France qui est le but.

Ce but, il faudrait, ds l'entre, le montrer  l'enfant, le faire
partir de la France qui est lui, et par Rome le mener  la France,
encore  lui. Alors seulement notre ducation serait harmonique.

Le jour o ce peuple, revenu  lui-mme, ouvrira les yeux et se
regardera, il comprendra que la premire institution qui peut le faire
vivre et durer, c'est de donner _ tous_ (avec plus ou moins
d'tendue, selon le temps dont ils disposent) cette ducation
harmonique qui fonderait la patrie au coeur mme de l'enfant. Nul
autre salut. Nous avons vieilli dans nos vices, et nous n'en voulons
pas gurir. Si Dieu sauve ce glorieux et infortun pays, il le sauvera
par l'enfance.




CHAPITRE VII

La foi de la Rvolution. Elle n'a pas gard la foi jusqu'au bout et
n'a pas transmis son esprit par l'ducation.


Le seul gouvernement qui se soit occup, d'un grand coeur, de
l'ducation du peuple, c'est celui de la Rvolution. L'Assemble
constituante et la Lgislative posrent les principes dans une
admirable lumire, avec un sens vraiment humain. La Convention, au
milieu de sa lutte terrible contre le monde, contre la France qu'elle
sauvait malgr elle, parmi les dangers personnels qu'elle courait,
assassine en dtail, dcime et mutile, elle ne lcha pas prise,
elle poursuivit obstinment ce sujet saint et sacr de l'ducation
populaire; dans ses orageuses nuits, o elle sigeait arme,
prolongeant chaque sance qui pouvait tre la dernire, elle prit
nanmoins le temps d'voquer tous les systmes et de les examiner. Si
nous dcrtons l'ducation, disait un de ses membres, nous aurons
assez vcu.

Les trois projets adopts sont pleins de sens et de
grandeur. Ils organisent d'abord le haut et le bas, les coles
normales et les coles primaires. Ils allument une vive lumire, et la
portent tout d'abord dans la vaste profondeur du peuple. Aprs cela,
plus  loisir, ils remplissent l'espace intermdiaire, les coles
centrales ou collges o pourront s'lever les riches. Nanmoins, tout
est cr d'ensemble et harmoniquement; on savait alors qu'une oeuvre
vivante ne se fait pas pice  pice.

Moment de mmoire ternelle! c'tait deux mois aprs le neuf
Thermidor... On se remettait  croire  la vie. La France sortie du
tombeau, tout  coup mrie de vingt sicles, la France lumineuse et
sanglante, appela tous ses enfants  recevoir l'enseignement souverain
de sa grande exprience, elle leur dit: Venez et voyez[103].

[Note 103: Et le fruit principal de cette exprience, c'est que le
sang humain a une vertu terrible contre ceux qui l'ont vers. Il me
serait trop facile d'tablir que la France fut sauve _malgr la
Terreur_. Les terroristes nous ont fait un mal immense, et qui dure.
Allez dans la dernire chaumire du pays le plus recul de l'Europe,
vous retrouvez ce souvenir et cette maldiction. Les rois ont fait
prir de sang-froid sur leurs chafauds, dans leurs Spielberg, leurs
_presides_, leurs Sibries, etc., etc., un nombre d'hommes bien plus
grand, n'importe? les victimes de la Terreur n'en restent pas moins
toujours sanglantes dans la pense des peuples. Nous ne devons jamais
perdre l'occasion de protester contre ces horreurs qui ne sont point
_ntres_ et ne nous sont point imputables. L'lan des armes sauva
seul la France. Le Comit de salut public seconda cet lan, sans
doute, mais justement par les excellents administrateurs militaires
qu'il avait dans son sein, que Robespierre dtestait, et qu'il aurait
fait prir s'il avait pu se passer d'eux. Nos gnraux les plus purs
ne trouvrent dans Robespierre et ses amis que malveillance, dfiance,
obstacles de toute sorte. Je n'ai pas le temps aujourd'hui de
m'arrter sur tout ceci.-- ce propos, je fais des voeux pour que
ceux qui rimpriment l'utile compilation de MM. Roux et Buchez en
fassent disparatre leurs tristes paradoxes, l'apologie du 2 septembre
et de la Saint-Barthlemi, le brevet de bons catholiques donn aux
Jacobins, la satire de Charlotte Corday (t. XXVIII, p. 337), et
l'loge de Marat, etc. Marat distribuait ses dnonciations _avec un
sens droit_ et _un tact  peu prs sr_ (p. 345). Judicieux loge de
celui qui demandait deux cent mille ttes  la fois (voy. le
_Publiciste_, 14 dcembre 1792). Ces no-catholiques, dans leurs
belles justifications de la Terreur, ont pris au srieux celle que
s'est amus  faire le paradoxal rdacteur de la _Quotidienne_,
Charles Nodier. Je n'aurais pas fait cette observation si l'on ne
s'attachait  rpandre ces tranges folies par des journaux  bon
march, dans le peuple et parmi les travailleurs qui n'ont pas le
temps d'examiner.]

Lorsque le rapporteur de la Convention pronona cette simple et grave
parole: Le temps seul pouvait tre le professeur de la
Rpublique, quels yeux ne se remplirent de larmes? Tous avaient
chrement pay la leon du temps, tous avaient travers la mort, et
ils n'en sortaient pas tout entiers!

Aprs ces grandes preuves, il semblait qu'il y et un moment de
silence pour toutes les passions humaines; on put croire qu'il n'y
aurait plus d'orgueil, d'intrt, ni d'envie. Les hommes les plus
hauts dans l'tat, dans la science, acceptrent les plus humbles
fonctions de l'enseignement[104]. Lagrange et Laplace enseignrent
l'arithmtique.

[Note 104: J'ai sous les yeux (aux _Archives_) la liste originale
de ceux qui acceptrent les fonctions de professeurs aux coles
centrales, qui taient les collges d'alors: Sieys, Daunou,
Roederer, Hay, Cabanis, Legendre, Lacroix, Bossut, Saussure,
Cuvier, Fontanes, Ginguen, Laharpe, Laromiguire, etc.]

Quinze cents lves, hommes faits, et plusieurs dj illustres,
vinrent sans difficult s'asseoir sur les bancs de l'cole normale,
et apprendre  enseigner. Ils vinrent, comme ils purent, en plein
hiver, dans ce moment de pauvret et de famine. Sur les ruines de
toutes choses matrielles, planait seule et sans ombre la majest
de l'esprit. La chaire de la grande cole tait occupe tour  tour
par des gnies crateurs; les uns, comme Berthollet, Morvau,
venaient de fonder la chimie, d'ouvrir et pntrer le monde intime
des corps; les autres, comme Laplace et Lagrange, avaient, par le
calcul, affermi le systme du monde, rassur la terre sur sa base.
Jamais pouvoir spirituel n'apparut plus incontestable. La raison, en
obissant, se rendait  la raison.--Et combien le coeur s'y joignait,
quand, parmi ces hommes uniques, dont chacun apparat une seule fois
dans l'ternit, on voyait une tte, bien prcieuse, qui avait failli
tomber, celle du bon Hay, sauv par Geoffroy-Saint-Hilaire!

Un grand citoyen, Carnot, celui qui organisa la victoire, qui devina
Hoche et Bonaparte, qui sauva la France malgr la Terreur, fut le
vritable fondateur de l'cole polytechnique. Ils apprirent, comme on
combattait, firent trois ans de cours en trois mois. Au bout de six,
Monge dclara qu'ils n'avaient pas seulement reu la science, mais
qu'ils l'avaient avance. Spectateurs de l'invention continuelle de
leurs matres, ils allaient inventant aussi. Imaginez ce spectacle
d'un Lagrange qui, au milieu de son enseignement, s'arrtait tout 
coup, rvait... On attendait en silence. Il s'veillait  la longue,
et leur livrait, tout ardente, la jeune invention,  peine ne de son
esprit.

Tout manquait, moins le gnie. Les lves n'auraient pu venir, s'ils
n'avaient eu un traitement de route de quatre sous par jour. Ils
recevaient le pain, avec le pain de l'esprit. Un des matres (Clouet)
ne voulut pour traitement qu'un coin de terre dans la plaine
des Sablons, et vcut des lgumes qu'il y cultivait.

Quelle chute, aprs ce temps-l! chute morale, et non moins grande
dans la sphre de la pense. Lisez, aprs les rapports faits  la
Convention, ceux de Fourcroy, de Fontanes, vous tombez en quelques
annes de la virilit  la vieillesse, la vieillesse dcrpite[105].

[Note 105: Un homme eut le rare courage de rclamer, sous
l'Empire, en faveur de l'organisation donne  l'enseignement par la
Convention: Lacroix, _Essais sur l'enseignement_, 1805.]

N'est-il pas affligeant de voir cet lan hroque, dsintress,
s'abattre et tomber si tt?... Cette glorieuse cole normale ne porte
pas fruit. On s'en tonne peu quand on y voit l'homme si faiblement
enseign, les sciences de l'homme s'abdiquant, se reniant, ayant comme
honte d'elles-mmes. Le professeur d'histoire, Volney, enseignait que
l'histoire _est la science des faits morts_, qu'il n'y a pas
d'histoire vivante. Le professeur de philosophie, Garat, disait que la
philosophie _n'est que l'tude des signes_, autrement dit, qu'en soi,
la philosophie n'est rien. Signes pour signes, les mathmatiques
avaient l'avantage, et les sciences qui s'y rattachent, telles que
l'astronomie. Ainsi, la France rvolutionnaire, dans la grande cole
qui devait rpandre partout son esprit, enseigna les toiles fixes, et
s'oublia elle-mme.

C'est l surtout que l'on vit, dans ce suprme effort de la Rvolution
pour fonder, qu'elle ne pouvait tre qu'un prophte, qu'elle mourrait
dans le dsert et sans voir la terre promise. Comment y
ft-elle arrive? Il lui avait fallu tout faire, elle n'avait trouv
rien de prpar, aucun secours dans le systme qui la prcdait. Elle
tait entre en possession d'un monde vide, _et par droit de
dshrence_. Je montrerai un jour jusqu' l'vidence qu'elle ne trouva
rien  dtruire. Le clerg tait fini, la noblesse tait finie et la
royaut finie. Et elle n'avait rien du tout pour mettre  la place.
Elle tournait dans un cercle vicieux. Il fallait des hommes pour faire
la Rvolution, et pour crer ces hommes, il et fallu qu'elle ft
faite. Nul secours pour accomplir le passage d'un monde  l'autre! Un
abme  traverser, et point d'ailes pour le franchir!...

Il est douloureux de voir combien peu les tuteurs du peuple, la
royaut et le clerg, avaient fait pour l'clairer dans les quatre
derniers sicles. L'glise lui parlait une langue savante qu'il ne
comprenait plus. Elle lui faisait rpter de bouche ce prodigieux
enseignement mtaphysique, dont la subtilit tonne les esprits les
plus cultivs. L'tat n'avait fait qu'une chose, et fort indirecte: il
avait rassembl le peuple dans les camps, les grandes armes, o il
commena  se reconnatre. Les lgions de Franois 1er, les
rgiments de Louis XIV, furent des coles, o, sans qu'on lui
enseignt rien, il se formait de lui-mme, prenait des ides communes,
et s'levait peu  peu au sentiment de la patrie.

Le seul enseignement direct tait celui que les bourgeois recevaient
dans les collges, et qu'ils continuaient comme avocats et gens de
lettres. tude verbale des langues, de la rhtorique, de la
littrature, tude des lois, non savante, prcise, comme celle de nos
anciens jurisconsultes, mais soi-disant philosophique et pleine
d'abstractions creuses. Logiciens sans mtaphysique; lgistes, moins
le droit et l'histoire, ils ne croyaient qu'aux signes, aux formes,
aux figures,  la phrase. En toute chose, il leur manquait la
substance, la vie et le sentiment de la vie. Quand ils arrivrent sur
le grand thtre o les vanits s'aigrissaient  mort, on put voir
tout ce que la subtilit scolastique peut ajouter de mauvais  une
mauvaise nature. Ces terribles abstracteurs de quintessence s'armrent
de cinq ou six formules, qui, comme autant de guillotines, leur
servirent  abstraire des hommes[106].

[Note 106: Le gnie de l'inquisition et de la police, qui a tonn
tant de gens dans Robespierre et Saint-Just, n'tonne gure ceux qui
connaissent le Moyen-ge et qui y trouvent si souvent ces tempraments
d'inquisiteurs et d'ergoteurs sanguinaires. Ce rapport des deux
poques a t saisi avec beaucoup de pntration par M. Quinet: _Le
Christianisme et la Rvolution_ (1845). Deux hommes d'une quit
scrupuleuse, et ports  juger favorablement leurs ennemis, Carnot et
Daunou, concordaient parfaitement dans leur opinion sur Robespierre.
Le dernier m'a dit souvent que, sauf le dernier moment o la ncessit
et le pril le rendirent loquent, le fameux dictateur tait un homme
de second ordre. Saint-Just avait plus de talent. Ceux qui veulent
nous faire accroire qu'ils sont tous deux innocents des derniers excs
de la Terreur sont rfuts par Saint-Just lui-mme. Le 15 avril 1794
(si peu de temps avant le 9 Thermidor!), il dplore la coupable
_indulgence_ qu'on a eue jusqu' ce moment: Dans ces derniers temps,
_le relchement des tribunaux_ s'tait accru au point que, etc.
_Qu'ont fait les tribunaux_ depuis deux ans? _A-t-on parl de leur
justice?..._ Institus pour maintenir la Rvolution, _leur indulgence_
a laiss partout le crime libre, etc. (_Histoire parlementaire_, t.
XXXII, p. 311, 319, 26 germinal an II.)]

Ce fut une chose bien terrible, lorsque la grande Assemble qui, sous
Robespierre, avait fait la Terreur par terreur mme, releva
la tte, et vit tout le sang qu'elle avait vers. La foi ne lui avait
pas manqu contre le monde ligu, pas mme contre la France,
lorsqu'avec trente dpartements elle contint et sauva tout. La foi ne
lui manqua pas mme, dans son danger personnel, lorsque, n'ayant plus
mme Paris, elle fut rduite  armer ses propres membres, et se vit
tout prs de n'avoir plus de dfenseur qu'elle-mme. Mais, en prsence
du sang, devant tous ces morts qui sortaient de leurs spulcres,
devant tout ce peuple de prisonniers dlivrs qui venaient juger leurs
juges, elle dfaillit, elle commena  s'abandonner.

Elle ne franchit point le pas qui lui et livr l'avenir. Elle n'eut
pas le courage de mettre la main sur le jeune monde qui venait. La
Rvolution, pour s'en emparer, devait enseigner une chose, une seule
chose: la Rvolution.

Pour cela, il lui et fallu, non renier le pass, mais le revendiquer
au contraire, le ressaisir et le faire sien, comme elle faisait du
prsent, montrer qu'elle avait, avec l'autorit de la raison, celle de
l'histoire, de toute notre nationalit historique, que la Rvolution
tait la tardive, mais juste et ncessaire manifestation du gnie de
ce peuple, qu'elle n'tait que la France mme ayant enfin trouv son
droit.

Elle ne fit rien de cela, et la raison abstraite, qu'elle invoquait
seule, ne la soutint pas en prsence des ralits terribles qui se
soulevaient contre elle. Elle douta d'elle-mme, s'abdiqua et
s'effaa. Il fallait qu'elle prit, qu'elle entrt au spulcre, pour
que son vivant esprit se rpandt dans le monde. Ruine par
son dfenseur, il lui rend hommage aux Cent-Jours. Ruine par la
Sainte-Alliance, les rois fondent leur trait contre elle sur le dogme
social qu'elle posa en 89. La foi qu'elle n'eut pas en elle-mme,
gagne ceux qui l'ont combattue. Le fer qu'ils lui ont mis au coeur
fait des miracles et gurit. Elle convertit ses perscuteurs, elle
enseigne ses ennemis... Que n'enseigna-t-elle ses enfants!




CHAPITRE VIII

Nulle ducation sans la foi.


La premire question de l'ducation est celle-ci: Avez-vous la foi?
donnez-vous la foi?

Il faut que l'enfant croie.

Qu'il croie, enfant, aux choses qu'il pourra, devenu homme, se prouver
par la raison.

Faire un enfant raisonneur, disputeur, critique, c'est chose insense.
Remuer sans cesse  plaisir tous les germes qu'on dpose: quelle
agriculture!

Faire un enfant rudit, c'est chose insense. Lui charger la mmoire
d'un chaos de connaissances utiles, inutiles, entasser en lui
l'indigeste magasin de mille choses toutes faites, de choses non
vivantes, mais mortes et par fragments morts, sans qu'il en ait jamais
l'ensemble... c'est assassiner son esprit...

Avant d'_ajouter_, d'accumuler, il faut _tre_. Il faut crer et
fortifier le germe vivant du jeune tre. L'enfant _est_ d'abord par
la foi.

La foi, c'est la base commune d'inspiration et d'action.
Nulle grande chose sans elle.

L'Athnien avait la foi que toute culture humaine tait descendue de
l'Acropolis d'Athnes, que de sa Pallas, sortie du cerveau de Jupiter,
avait jailli la lumire de l'art et de la science. Cela s'est vrifi:
cette ville de vingt mille citoyens, a inond le monde de sa lumire;
morte, elle l'claire encore.

Le Romain avait la foi que la tte vivante et saignante qu'on trouva
sous son Capitole, lui promettait d'tre la tte, le juge, le prteur
du monde: cela s'est vrifi; si son empire a pass, son droit reste,
et continue de rgir les nations.

Le chrtien avait la foi qu'un Dieu descendu dans l'homme ferait un
peuple de frres, et tt ou tard unirait le monde dans un mme
coeur: cela n'est pas vrifi, mais se vrifiera par nous.

Il ne suffisait pas de dire que Dieu tait descendu dans l'homme;
cette vrit, restant dans des termes si gnraux, n'a pas eu sa
fcondit. Il faut chercher comment Dieu s'est manifest dans l'homme
de chaque nation; comment, dans la varit des gnies nationaux, le
Pre s'est appropri aux besoins de ses enfants. L'unit qu'il doit
nous donner n'est pas l'unit monotone, mais l'unit harmonique o
toutes les diversits s'aiment. Qu'elles s'aiment, mais qu'elles
subsistent, qu'elles aillent augmentant de splendeur pour mieux
clairer le monde, et que l'homme, ds l'enfance, s'habitue 
reconnatre un Dieu vivant dans la Patrie.

Ici, s'lve une objection grave. La foi, comment la donner,
quand je l'ai si peu moi-mme? La foi en la patrie, comme la foi
religieuse, a faibli en moi.

Si la foi et la raison taient des choses opposes, n'ayant nul moyen
raisonnable d'obtenir la foi, il faudrait, comme les mystiques, rester
l, soupirer, attendre. Mais la foi digne de l'homme, c'est une
croyance d'amour dans ce que prouve la raison. Son objet, ce n'est pas
telle merveille accidentelle, c'est le miracle permanent de la nature
et de l'histoire.

Pour reprendre foi  la France, esprer dans son avenir, il faut
remonter son pass, approfondir son gnie naturel. Si vous le faites
srieusement et de coeur, vous verrez, de cette tude, de ces
prmices poses, la consquence suivre infailliblement. De la
dduction du pass dcoulera pour vous l'avenir, la mission de la
France; elle vous apparatra en pleine lumire, vous croirez, et vous
aimerez  croire; la foi n'est rien autre chose.

Comment vous rsigneriez-vous  l'ignorer la France; vos origines sont
en elle; si vous ne la connaissez, vous ne saurez rien de vous. Elle
vous entoure, vous presse de toutes parts, vous vivez en elle, et
d'elle, avec elle vous mourrez.

Qu'elle vive, et vivez par la foi!

Elle vous reviendra au coeur, si vous regardez vos enfants, ce jeune
monde qui veut vivre, qui est bon et docile encore, qui demande la vie
de croyance. Vous avez vieilli dans l'indiffrence; mais qui de vous
peut dsirer que son fils soit mort de coeur, sans patrie,
sans Dieu?... Tous ces enfants, en qui sont les mes de nos anctres,
c'est la patrie, vieille et nouvelle... Aidons-la  se connatre; elle
nous rendra le don d'aimer.

Comme le pauvre est ncessaire au riche, l'enfant est ncessaire 
l'homme. Nous lui donnons moins encore que nous recevons de lui.

Jeune monde qui devez prendre bientt notre place, il faut que je vous
remercie. Qui, plus que moi, avait tudi le pass de la France? qui
devait la sentir mieux, par tant d'preuves personnelles, qui m'ont
rvl ses preuves?... Cependant, je dois le dire, mon me, dans la
solitude, s'tait alanguie en moi, elle se tranait dans les
curiosits oisives et minutieuses, ou bien elle s'envolait vers
l'idal, et elle ne marchait pas. La ralit m'chappait, et notre
patrie que je poursuivis toujours, que j'aimai toujours, je la voyais
toujours l-bas; elle tait mon objet, mon but, un objet de science et
d'tude. Elle m'est apparue vivante... En qui? En vous, qui me
lisez.--En vous, jeune homme, j'ai vu la Patrie, son ternelle
jeunesse... Comment n'y croirais-je pas?




CHAPITRE IX

Dieu en la Patrie. La jeune Patrie de l'avenir.--Le sacrifice.


L'ducation, comme toute oeuvre d'art, demande avant tout une
bauche simple et forte. Point de subtilit, point de minutie, rien
qui fasse difficult, qui provoque l'objection.

Il faut, dans cet enfant, par une impression grande, salutaire,
durable, fonder l'homme, crer la vie du coeur.

Dieu d'abord rvl par la mre, dans l'amour et dans la nature. Dieu
ensuite rvl par le pre, dans la patrie vivante, dans son histoire
hroque, dans le sentiment de la France.

Dieu et l'amour de Dieu. Que la mre le prenne  la Saint-Jean, quand
la terre accomplit son miracle annuel, quand toute herbe est en fleur,
quand vous voyez la plante qui monte de moment en moment, qu'elle le
mne en un jardin, l'embrasse... et tendrement lui dise: Tu m'aimes,
tu ne connais que moi... Eh bien! coute: moi, je ne suis pas
tout. Tu as une autre mre... Nous avons une mre commune, tous,
hommes, femmes, enfants, animaux, plantes, tout ce qui a vie, une mre
tendre qui nous nourrit toujours, invisible et prsente... Aimons-la,
cher enfant, embrassons-la du coeur.

Rien de plus pour longtemps. Point de mtaphysique qui tue
l'impression. Laissez-le couver ce mystre sublime et tendre que toute
sa vie ne suffira pas pour expliquer. Voil un jour qu'il n'oubliera
jamais.  travers les preuves de la vie, les obscurits de la
science,  travers les passions et la nuit des orages, le doux soleil
de la Saint-Jean luira toujours au profond de son coeur, avec la
fleur immortelle du plus pur, du meilleur amour.

Un autre jour, plus tard, quand l'homme s'est un peu fait en lui, son
pre le prend: grande fte publique, grande foule dans Paris. Il le
mne de Notre-Dame au Louvre, aux Tuileries, vers l'Arc de Triomphe.
D'un toit, d'une terrasse, il lui montre le peuple, l'arme qui passe,
les baonnettes frmissantes, le drapeau tricolore... Dans les moments
d'attente surtout, avant la fte, aux reflets fantastiques de
l'illumination, dans ces formidables silences qui se font tout  coup
sur le sombre ocan du peuple, il se penche, il lui dit: Tiens, mon
enfant, regarde; voil la France, voil la Patrie! Tout ceci, c'est
comme un seul homme. Mme me et mme coeur. Tous mourraient pour un
seul, et chacun doit aussi vivre et mourir pour tous... Ceux qui
passent l-bas, qui sont arms, qui partent, ils s'en vont combattre
pour nous. Ils laissent l leur pre, leur vieille mre, qui
auraient besoin d'eux... Tu en feras autant, tu n'oublieras jamais que
ta mre est la France.

Je connais bien peu la nature, ou cette impression durera. Il a vu la
Patrie... Ce Dieu invisible en sa haute unit, est visible en ses
membres, et dans les grandes oeuvres o s'est dpose la vie
nationale. C'est bien une personne vivante qu'il touche, cet enfant,
et sent de toutes parts; il ne peut l'embrasser; mais elle, elle
l'embrasse, elle l'chauffe de sa grande me rpandue dans la foule,
elle lui parle par ses monuments... C'est une belle chose pour le
Suisse de pouvoir, d'un regard, contempler son canton, embrasser du
haut de son Alpe, le pays bien-aim, d'en emporter l'image. Mais c'en
est une grande, vraiment, pour le Franais, d'avoir ici cette
glorieuse et immortelle patrie ramasse en un point, tous les temps,
tous les lieux ensemble, de suivre, des Thermes de Csar  la Colonne,
au Louvre, au Champ-de-Mars, de l'Arc de Triomphe  la place de la
Concorde, l'histoire de la France et du monde.

Au reste, pour l'enfant, l'intuition durable et forte de la patrie,
c'est, avant tout, l'cole, la grande cole nationale, comme on la
fera un jour, je parle d'une cole vraiment commune, o les enfants de
toute classe, de toute condition, viendraient, un an, deux ans,
s'asseoir ensemble, avant l'ducation spciale[107], et o l'on
n'apprendrait rien autre que la France.

[Note 107: L'ducation spciale, du collge ou de l'atelier,
viendrait ensuite, l'atelier, adouci et rgl par l'cole (selon les
vues judicieuses de M. Faucher, _Travail des Enfants_); le collge
adouci, surtout dans les premires annes, o l'enfant n'apprendrait
de grammaire que ce qu'il en peut comprendre. Plus d'exercice et de
rcrations, moins d'critures inutiles.--Grce, grce pour les
petits enfants!]

Nous nous htons de parquer nos enfants parmi des enfants de
notre classe, bourgeoise ou populaire,  l'cole, aux collges; nous
vitons tous les mlanges, nous sparons bien vite les pauvres et les
riches  cette heureuse poque o l'enfant de lui-mme n'et pas senti
ces vaines distinctions. Nous semblons avoir peur qu'ils ne
connaissent au vrai le monde o ils doivent vivre. Nous prparons, par
cet isolement prcoce, les haines d'ignorance et d'envie, cette guerre
intrieure dont nous souffrons plus tard.

Que je voudrais, s'il faut que l'ingalit subsiste entre les hommes,
qu'au moins l'enfance pt suivre un moment son instinct, et vivre dans
l'galit! que ces petits hommes de Dieu, innocents, sans envie, nous
conservassent, dans l'cole, le touchant idal de la Socit! Et ce
serait l'cole aussi pour nous; nous irions apprendre d'eux la vanit
des rangs, la sottise des prtentions rivales, et tout ce qu'il y a de
vie vraie, de bonheur,  n'avoir premier ni dernier.

La patrie apparatrait l, jeune et charmante, dans sa varit  la
fois et dans sa concorde. Diversit tout instructive de caractres, de
visages, de races, iris aux cent couleurs. Tout rang, toute fortune,
tout habit, ensemble aux mmes bancs, le velours et la blouse, le pain
noir, l'aliment dlicat... Que le riche apprenne l, tout jeune, ce
que c'est qu'tre pauvre, qu'il souffre de l'ingalit, qu'il
obtienne de partager, qu'il travaille dj  rtablir l'galit selon
ses forces; qu'il trouve assise sur le banc de bois la cit du monde,
et qu'il y commence la cit de Dieu!...

Le pauvre apprendra d'autre part, et retiendra peut-tre que si ce
riche est riche, ce n'est pas sa faute, aprs tout, il est n tel; et
souvent sa richesse le rend pauvre du premier des biens, pauvre de
volont et de force morale.

Ce serait une grande chose que tous les fils d'un mme peuple, runis
ainsi, au moins pour quelque temps, se vissent et se connussent avant
les vices de la pauvret et de la richesse, avant l'gosme et
l'envie. L'enfant y recevrait une impression ineffaable de la patrie,
la trouvant dans l'cole non seulement comme tude et enseignement,
mais comme patrie vivante, une patrie enfant, semblable  lui, une
cit meilleure avant la Cit, cit d'galit o tous seraient assis au
mme banquet spirituel.

Et je ne voudrais pas seulement qu'il apprt, qu'il vt la patrie,
mais qu'il la sentt comme providence, qu'il la reconnt pour mre et
nourrice  son lait fortifiant,  sa vivifiante chaleur... Dieu nous
garde de renvoyer un enfant de l'cole, de lui refuser l'aliment
spirituel, parce qu'il n'a pas celui du corps... Oh! l'avarice impie
qui donnerait des millions aux maons et aux prtres, qui ne serait
riche que pour doter la mort[108], et qui marchanderait avec ces
petits enfants, qui sont l'espoir, la chre vie de la France,
et le coeur de son coeur!

[Note 108: Et c'est la mort qui enseigne! Les ignorantins imposent
aux enfants l'histoire de France des Jsuites (Loriquet). J'y lis,
entre autres calomnies infmes, celle que l'migr Vauban a lui-mme
dmentie, qu' Quiberon, Hoche _aurait promis la vie et la libert_ 
ceux qui mettraient bas les armes, tome II, p. 256.]

Je l'ai dit ailleurs. Je ne suis pas de ceux qui pleurent toujours,
tantt sur l'ouvrier robuste qui gagne cinq francs, tantt sur la
pauvre femme qui gagne dix sols. Une piti si impartiale n'est pas de
la piti. Il faut aux femmes des couvents libres, asiles, ateliers
temporaires, et que les couvents ne les affament plus[109]. Et pour
les petits enfants, il faut que nous soyons tous pres, que nous leur
ouvrions les bras, que l'cole soit leur asile, un asile doux et
gnreux, qu'il y fasse bon pour eux, qu'ils y aillent d'eux-mmes,
qu'ils aiment autant et plus que la maison paternelle cette maison de
la France. Si ta mre ne peut te nourrir, si ton pre te maltraite, si
tu es nu, si tu as faim, viens, mon fils, les portes sont toutes
grandes ouvertes, et la France est au seuil pour t'embrasser et te
recevoir. Elle ne rougira jamais, cette grande mre, de prendre pour
toi les soins de la nourrice, elle te fera de sa main hroque la
soupe du soldat, et si elle n'avait pas de quoi envelopper, rchauffer
tes petits membres engourdis, elle arracherait plutt un pan de son
drapeau.

[Note 109: Voy. la _Prface_ de mon livre: _le Prtre, la Femme et
la Famille._]

Consol, caress, heureux, libre d'esprit, qu'il reoive sur ces bancs
l'aliment de la vrit. Qu'il sache, tout d'abord, que Dieu lui a
fait la grce d'avoir cette patrie, qui promulgua, crivit de
son sang la loi de l'quit divine, de la fraternit, que le Dieu des
nations a parl par la France.

La patrie d'abord comme dogme et principe. Puis, la patrie comme
lgende: nos deux rdemptions, par la sainte Pucelle d'Orlans, par la
Rvolution, l'lan de 92, le miracle du jeune drapeau, nos jeunes
gnraux admirs, pleurs de l'ennemi, la puret de Marceau, la
magnanimit de Hoche, la gloire d'Arcole et d'Austerlitz, Csar et le
second Csar, en qui nos plus grands rois reparaissaient plus
grands... Plus haute encore la gloire de nos Assembles souveraines,
le gnie pacifique et vraiment humain de 89, quand la France offrit 
tous de si bon coeur la libert, la paix... Enfin, par-dessus tout,
pour suprme leon, l'immense facult de dvouement, de sacrifice, que
nos pres ont montre, et comme tant de fois la France a donn sa vie
pour le monde.

Enfant, que ce soit l ton premier vangile, le soutien de ta vie,
l'aliment de ton coeur. Tu te le rappelleras dans les travaux
ingrats, pnibles, o la ncessit va te jeter bientt. Il sera pour
toi un cordial puissant qui par moments viendra te raviver. Il
charmera ton souvenir dans les longues journes du labour, dans le
mortel ennui de la manufacture; tu le retrouveras au dsert d'Afrique,
pour remde au mal du pays,  l'abattement des marches et des veilles,
sentinelle perdue  deux pas des Barbares.

L'enfant saura le monde; mais d'abord qu'il se sache lui-mme, en ce
qu'il a de meilleur, je veux dire en la France. Le reste, il
l'apprendra par elle.  elle de l'initier, de lui dire sa tradition.
Elle lui dira les trois rvlations qu'elle a reues, comment Rome lui
apprit le juste, et la Grce le beau, et la Jude le saint. Elle
reliera son enseignement suprme  la premire leon que lui donna la
mre; celle-ci lui apprit _Dieu_, et la grande mre lui apprendra le
dogme de l'amour, _Dieu en l'homme_, le christianisme,--et comment
l'amour, impossible aux temps haineux, barbares, du Moyen-ge, _fut
crit dans les lois_ par la Rvolution, _en sorte que le Dieu
intrieur de l'homme pt se manifester_.

Si je faisais un livre sur l'ducation, je montrerais comment
l'ducation gnrale, suspendue par l'ducation spciale (du collge
ou de l'atelier), doit reprendre sous le drapeau pour le jeune soldat.
C'est ainsi que la patrie doit lui payer le temps qu'il donne. Rentr
dans son foyer, elle doit le suivre, non comme loi seulement, pour
gouverner et punir, mais comme providence civile, comme culture
religieuse, morale, agissant par les assembles, les bibliothques
populaires, les spectacles, les ftes de tout genre, surtout
musicales.

Combien l'ducation durera-t-elle? Juste autant que la vie.

Quelle est la premire partie de la politique? L'ducation. La
seconde? L'ducation. Et la troisime? L'ducation.--J'ai trop vieilli
dans l'histoire, pour croire aux lois quand elles ne sont pas
prpares, quand de longue date les hommes ne sont point levs 
aimer,  vouloir la loi. Moins de lois, je vous prie, mais
par l'ducation fortifiez le principe des lois; rendez-les applicables
et possibles; faites des hommes, et tout ira bien[110].

[Note 110: Dans un plan de constitution que nous devons  l'un des
plus grands et des meilleurs hommes qui aient exist,  Turgot, avant
l'tat il fonde la commune, et avant la commune, il fonde l'homme par
l'ducation. Cela est admirable. Seulement, qu'il soit bien entendu
que l'ducation donne dans la commune doit maner de l'tat, de la
Patrie. Ce n'est pas l une affaire communale.]

La politique nous promet l'ordre, la paix, la scurit publique. Mais
pourquoi tous ces biens? Pour jouir, pour nous endormir dans un calme
goste, pour nous dispenser de nous aimer, de nous associer?...
Qu'elle prisse, si c'est l son but. Quant  moi, je croirais plutt
que si cet ordre, cette grande harmonie sociale a un but, c'est
d'aider le libre progrs, de favoriser l'avancement de tous par tous.
La Socit ne doit tre qu'une initiation, de la naissance  la mort,
une ducation qui embrasse notre vie de ce monde, et prpare les vies
ultrieures.

L'ducation, ce mot si peu compris, ce n'est pas seulement la culture
du fils par le pre, mais autant, et parfois bien plus, celle du pre
par le fils. Si nous pouvons nous relever de notre dfaillance morale,
c'est par nos enfants et pour eux que nous ferons effort. Le plus
mauvais de tous veut que son fils soit bon; celui qui ne ferait nul
sacrifice  l'humanit,  la patrie, en fait encore  la famille. S'il
n'a perdu  la fois et le sens moral et le sens, il a piti de cet
enfant qui risque de lui ressembler... Creusez loin dans cette me,
tout est gt et vide, et pourtant,  la dernire profondeur,
vous trouveriez presque toujours un fond solide, l'amour paternel.

Eh bien! au nom de nos enfants, ne laissons pas, je vous prie, prir
cette patrie. Voulez-vous leur lguer le naufrage, emporter leur
maldiction... celle de tout l'avenir, celle du monde, perdu peut-tre
pour mille ans, si la France succombe?

Vous ne sauverez vos enfants, et avec eux la France, le monde, que par
une seule chose: Fondez en eux la foi!

La foi au dvouement, au sacrifice,-- la grande association o tous
se sacrifient  tous: je veux dire la Patrie.

C'est l, je le sais bien, un enseignement difficile, parce que les
paroles n'y suffisent pas, il y faut les exemples. La force, la
magnanimit du sacrifice, si commune chez nos pres, semble perdue
chez nous. C'est la vraie cause de nos maux, de nos haines, de la
discorde intrieure qui rend ce pays faible  en mourir, qui en fait
la rise du monde.

Si je prends  part les meilleurs, les plus honorables, si je les
presse un peu, je vois que chacun d'eux, dsintress en apparence, a
au fond quelque petite chose en rserve qu'il ne voudrait pour rien
sacrifier. Demandez-lui le reste... Tel donnerait sa vie  la France;
il ne donnerait pas tel amusement, telle habitude, tel vice...

Il y a encore des hommes purs du ct de l'argent, quoi qu'on dise;
mais d'orgueil? le sont-ils? teront-ils leurs gants pour tendre la
main au pauvre homme qui grimpe dans le rude sentier de la
fatalit!... Et pourtant, je vous le dis, monsieur, votre main blanche
et froide, si elle ne touche l'autre, forte, chaude et vivante, elle
ne fera pas des oeuvres de vie.

Nos habitudes, plus chres encore que nos jouissances, il faudra
pourtant bien les sacrifier, dans quelque temps. Voici venir le temps
des combats...

Et le coeur a ses habitudes, ses chers liens, qui sont maintenant si
bien mls en lui  ses vivantes fibres, qu'ils sont d'autres fibres
vivantes... Cela est dur  arracher... Je l'ai senti parfois en
crivant ce livre, o j'ai bless plus d'un qui m'tait cher.

Le Moyen-ge, d'abord, o j'ai pass ma vie, dont j'ai reproduit dans
mes histoires la touchante, l'impuissante aspiration, j'ai d lui
dire: _Arrire!_ aujourd'hui que des mains impures l'arrachent de sa
tombe et mettent cette pierre devant nous pour nous faire choir dans
la voie de l'avenir.

Une autre religion, le rve humanitaire de la philosophie qui croit
sauver l'individu en dtruisant le citoyen, en niant les nations,
abjurant la patrie.., je l'ai immol de mme. La patrie, ma patrie
peut seule sauver le monde.

De la potique lgende  la logique, et de celle-ci  la foi, au
coeur, voil quelle fut ma route.

Dans ce coeur mme et cette foi, je trouvais des choses respectables
et antiques qui rclamaient... des amitis, derniers obstacles qui ne
m'ont pas arrt devant la patrie en pril... Qu'elle accepte
ce sacrifice! Ce que j'ai en ce monde, mes amitis, je les lui offre,
et, pour donner  la Patrie le beau nom que trouva l'ancienne France,
je les dpose  l'autel de la grande _Amiti_.


FIN DU PEUPLE.




NOS FILS




INTRODUCTION

De la situation.--Du principe moderne.--Actualit de ce livre.


Depuis le 24 mai, la parole est aux vnements. Nous sommes embarqus.
Le vaisseau est en mer. Rien ne l'arrtera. Est-ce encore le temps des
discours?

C'est le temps de bien regarder devant soi, et de voir la route. Il ne
faut pas, comme en Juillet, en Fvrier, heurter tant d'cueils
sous-marins. Nous serons plus heureux. Je n'augure pas trop mal de la
navigation. J'y vois dj trois choses:

La guerre tait possible le 23 mai, le 25 impossible. Nous avons coup
court, vit ce malheur immense. Le monde doit reconnatre cela et
nous bnir. Il allait nager dans le sang. La guerre c'tait la nuit.
Elle et fait les tnbres, embrouill tout, comme au temps de nos
pres qui luttrent  la fois au dehors, au dedans. Aujourd'hui
l'affaire est plus simple. Si nous nous disputons, ce sera en plein
jour, sans panique nocturne et sans malentendu.

Et dj le bon sens des masses tranche la question qui nous et
diviss, et la plus dangereuse. Des millions d'ouvriers (tous ici, et
presque tous en Allemagne) ont dit: La libert avant tout, et
surtout. C'est la premire des rformes sociales. Donc, le grand
pige est vit, le bon tyran, le socialisme de Csar.

Cette fois nous ne verrons pas russir l'autre embche, l'Arbre de
libert bni du Sacr-Coeur. Les lections loquentes de Paris, de
Toulouse, etc., montrent suffisamment qu'on comprend aujourd'hui ce
qu'en vain nous disions aux ntres en Fvrier, la funeste unit des
deux autorits, l'identit des deux tyrans.

Nous sommes bien moins qu'en Fvrier crdules et chimriques. La vue
s'est claircie. On n'entend plus des fous humanitaires crier: Vive
le monde! Supprimons la Patrie! Nombre de questions sont dcidment
cartes, d'autres remises  demain. Savoir ce qui est d'aujourd'hui,
ce qui est de demain, c'est le vrai sens pratique dans les
rvolutions.

Mais l'ducation, direz-vous, n'est-elle pas une de ces questions de
demain? Je la crois actuelle. Et voici mes raisons.

Celle de l'ducation nous oblige d'examiner, d'approfondir notre
principe, la foi pour laquelle on combat, le fond de notre ide
politique et religieuse. Notre marche sera indcise si cette ide
vacille: il nous faut la fixer, bien savoir ce que nous voulons,
prendre un parti.

En politique on divague aisment, et mme dans l'action on ne
se rend pas toujours bien compte de ses principes d'action. On se
contente trop souvent d' peu prs. Cela ne se peut pas dans la
question d'ducation. Elle nous force de voir clair. On n'en peut dire
un mot sans savoir ce qu'on veut transmettre, on ne peut enseigner
sans bien savoir sa rgle et son idal d'avenir.

L'actualit de ce livre est en ceci: que l'enfant c'est dj tout
l'homme. Pour savoir comment on l'lve, il faut dgager nettement,
formuler la pense du temps, la haute ide commune qui (depuis cent
annes surtout) a lev l'Humanit, en a fait la puissance,
l'activit, la prodigieuse force cratrice.

_Comment se fait et refait l'homme_, dans la voie qu'ouvrit cette
ide? C'est ce que l'on cherche dans ce livre, et ce qui touche, non
seulement l'homme de demain, mais celui d'aujourd'hui, et le jeune
homme, et l'homme mr, et tous ceux qui liront ceci.

       *       *       *       *       *

Existe-t-il un fond d'ides, de croyances communes, dont on puisse
dduire le credo de l'homme, et l'ducation de l'enfant? En ne voyant
que la surface, on peut douter, on peut lever cette question.

Dix jours avant l'lection, le 14 mai, un homme politique, jeune et
sage, un penseur, tait venu chez moi, et causait avec moi de
l'incertitude du temps, de cette crise encore obscure. Avec beaucoup
de sens, il insistait sur la question la plus grave en effet: O
sont les hommes? Le personnel est pauvre. Beaucoup fuient la vie
publique par indcision ou faiblesse. L'nervation des moeurs et la
dissipation font le dsaccord de l'esprit.

J'ai travers des temps bien varis, lui dis-je, j'ai vcu par
l'histoire en bien des ges. Et je n'en ai gure vu dont on ne pt en
dire autant. Mme 89, si beau d'lan et si jeune, ce semble, tait
fort gt, croyez-le. Mais une grande ide purifie, une vive lumire
enlve les brouillards, les miasmes. Il suffit d'un orage pour que
l'eau trouble s'claircisse. Attendez tout  l'heure, vous verrez que
nous vaudrons mieux.

Nul peuple n'aurait support ce qu'a travers celui-ci, tant
d'vnements violents, tant de circonstances nervantes, le mlange
surtout de tant d'ides diverses, l'intrusion des moeurs, des
littratures trangres. L'entre du paysan au monde politique par le
suffrage universel, heureux vnement d'avenir, eut pour premier effet
le terrible vertige d'une grande invasion de millions de barbares. Et
la France en revient  peine. De tout cela restent des dissonances que
nos petits douteurs, ngatifs, impuissants, s'amusent  faire
ressortir, et que l'Europe envieuse se plat fort  exagrer. Elle
cite tel tableau de notre Exposition de 1869, beau, savant et obscur.
Elle cite tel ouvrage d'un charmant crivain qui s'afflige lui-mme de
ne pas savoir ce qu'il croit. Voyez, dit l'tranger, dans quel chaos
moral est cette France.

Qu'il apprenne une chose de moi, c'est que l'artiste
gnralement exprime non le moment prsent, non pas aujourd'hui, mais
hier. Le thtre de 93 tait une bergerie et jouait Florian. Nos
indcis de 1869 expriment le nuage des dbuts de l'Empire, le faux et
le brouillard d'alors. Ce temps, vous l'allez voir, est bien autrement
net, et bien autrement rsolu. Un fond neuf s'est fait en dessous.
Quand je frappe du pied, je ne sais quoi tressaille. L'Europe est
arrire; elle nous croit encore dans l'ancien marcage. Je vois un
sol vivant (comme on en voit en Chine); touchez-le... il chappe en
petits jets de feu.

Et cela s'est vu  la lettre dix jours aprs, le 24 mai. Tous agirent
comme un seul, dans les grands centres o on pouvait agir. Tous
parlrent comme un seul. La Presse, tincelante, d'unanimit
redoutable, montra le fond commun d'ides, de sentiments, qui tait en
dessous.

       *       *       *       *       *

Dans mon _Histoire de France au dix-huitime sicle_, j'ai dit la
simplicit vigoureuse avec laquelle nos pres posrent le principe
moderne, dont nous vivons, qui est notre grandeur.

Quel est le but de l'homme? _D'tre homme_, au vrai et au complet, de
dgager de lui tout ce qui est dans la nature humaine. Quelle voie et
quel moyen pour cela? _L'action._

Voltaire crit ce mot en 1727, l'imprime en 1734. Sans le savoir, il
renouvelle le principe de l'Antiquit, la tradition de la
Grce, la philosophie de l'_nergie_, de l'action.

Du jour que l'_action_ est rentre dans le monde, non seulement il en
est rsult une prodigieuse cration de sciences, d'arts,
d'industries, de puissances, de forces mcaniques,--mais une nouvelle
force morale.

L'action est moralisante. L'action productive, le bonheur de crer,
sont d'un attrait si grand que chez les travailleurs srieux ils
dominent aisment toute petite passion personnelle. Crer, c'est tre
Dieu.  mesure que cela est senti, mille choses deviennent
secondaires. Les inventeurs, les crateurs, ceux qui sont les vrais
types du caractre nouveau, sans faire mpris de la vie infrieure,
vivent tout naturellement de la grande vie. Raisonnent-ils
incessamment la passion, lui cherchent-ils querelle? Point du tout.
Ils sont  ct. Ils ont la leur, plus haut. Ils planent.

Le saint, l'lu de Dieu, autrefois fut l'ascte, constamment occup 
plucher son me, combattre sa nature,  lui demander compte, la
gronder, la punir. ducation intime qu'ils nommaient trs bien
_castoiement_. Mais il est incroyable combien l'arbre mond profite;
la passion, ainsi travaille, combattue, tant l'unique ide de
l'homme, fleurissait  merveille. Car c'est l ce qu'elle veut, qu'on
s'occupe incessamment d'elle, qu'on la manie, qu'on la touche et
retouche. Elle n'en est que plus forte de cette irritation constante,
plus cre, plus contagieuse.

L'action! l'action! c'est le salut. En trois sicles elle a
transfigur le monde, l'a enrichi, l'a doubl, centupl, mais elle n'a
pas moins t fconde dans l'homme mme; elle a cr, dans le marais
peu sr o nous flottions, un grand courant.

       *       *       *       *       *

Dans le plan encyclopdique d'ducation que nous donne le seizime
sicle, le plan savant, immense, trop charg du _Gargantua_, on voit
pourtant dj avec tonnement le but trs nettement marqu. Non
seulement l'lve saura tout, mais il saura tout faire. L'_action_
apparat comme son plus haut dveloppement. On l'initie non seulement
 tous les exercices, mais  tout art pratique.

Mme pense (faiblement indique, il est vrai) dans le livre mdiocre
et judicieux de Locke. Mais elle clate admirablement dans le grand
livre anglais, le _Robinson_. Elle se reproduit dans l'_mile_.
L'homme moderne agit, travaille; il peut tre, il est ouvrier.

Ces livres de gnie, les grands ducateurs pratiques qui sont venus
depuis, accueillis tout d'abord avec enthousiasme, ont-ils eu les
effets, les rsultats durables que l'on pouvait attendre? Qu'est-il
rest de ce grand mouvement? Toute chose, en notre sicle, a avanc.
La seule ducation a eu un mouvement rtrograde.

Cette lenteur, cet ajournement constant d'un intrt si cher (notre
espoir de demain!), s'expliquent-ils assez par nos distractions
extrieures, les guerres atroces au dbut de ce sicle, et
depuis, la vie soucieuse, affaire, inquite, du grand mouvement
industriel? Une autre explication doit se chercher aussi, il faut le
dire, dans ces grands livres mme qui ont ouvert la voie au dernier
sicle. Leur action n'a pas t assez simple pour tre forte. Ce qui
fait une chose organique, puissante, fconde, c'est principalement la
simplicit de son germe, l'unit de son principe.

Ils n'eurent pas un seul germe, un principe. Ils en avaient deux.

Esprits indpendants, encore faibles de coeur, par certaine fibre de
famille, ils restent plus ou moins engags au pass. Le _Robinson_ est
tout biblique. L'_mile_, en disant tant de mots forts, hardis, les
nerve et recule. On verra dans ce livre la lgende d'un saint, le
martyre de Pestalozzi, hlas! si discordant et divis contre lui-mme.

Quand on btit le Capitole, pour base fondamentale, centrale, o tout
se rallierait, on ne mit pas deux pierres, deux pices diffrentes. On
n'en mit qu'une: une tte d'homme vivante. Vivante fut la
construction.

Aux fondements de l'ducation que mettrons-nous pour base? Une seule
base, la Nature humaine.

Ces grands ducateurs, n'ayant pu nettement se dtacher du vieux
principe, flottent encore entre deux esprits. Double est leur difice.
Du point de dpart incertain vient l'incertain de tout le reste. Ils
btissent sans avoir fond. Leur jeune monde, ils le placent
sur ce sol hsitant. On demeure inquiet en voyant la faiblesse de ce
qui est dessous. Le berceau porte en l'air, que deviendra l'enfant?

Faibles pour le principe et la base de l'ducation, ils ne le furent
pas moins pour ce qu'on peut nommer le corps et la substance, la
matire de l'enseignement.

Ils taient  l'excs occups de mthodes. Mais la meilleure mthode
n'est qu'un procd, une forme. Qu'apprendra-t-on dans cette forme,
par ce procd? C'est ce qu'il faut savoir. Il faut que la jeune me
ait un substantiel aliment. Il y faut une chose vivante. Quelle chose?
La Patrie, son me, son histoire, la tradition nationale. Quelle
chose? La Nature, l'universelle patrie. Voil une nourriture, ce qui
rjouira, remplira le coeur de l'enfant.

       *       *       *       *       *

Si nous n'avons la force et le gnie, nous avons la lucidit d'une
mthode suprieure. Notre tude, plus complique, est cependant plus
claire. Par la persvrance et par des efforts gradus, nous prparons
lgitimement les questions. Je ne suis arriv  celle de l'ducation
que par des travaux successifs.

Sa substance, je l'ai dit, c'est la _tradition nationale_. Ce que
l'enfant doit apprendre d'abord, c'est la Patrie, sa mre. Ta mre,
c'est toi, et tu en es le fruit. Que fit-elle? comment vcut-elle?
C'est l ce qu'il te faut savoir. Tu y liras ton me, te connatras
toi-mme.

Cela est long, tait peu prpar, quand je m'en occupai. Je
trouvai la Patrie dplorablement efface par nos tragiques vnements,
par la cruelle lgende de l'idoltrie militaire, la superstition
monarchique, le culte de la Force, l'oubli du Droit. Combien d'annes
je mis  refaire tout de fond en comble, c'est ce qui importe peu.
Mais il faut dire l'effort persvrant dont j'eus besoin pour
arracher, extirper sur ma route cette fort d'erreurs qui nous tue de
son ombre. Je fus rcompens. Je vis distinctement ce qui simplifie
tout: la parfaite unit des deux idoltries, et l'injuste arbitraire
du systme de la faveur et de la Grce;--d'autre part, la Justice, le
Dieu nouveau, que de son nom de guerre nous nommons la Rvolution.

       *       *       *       *       *

_Une ducation de justice_, fonde en libert, galit, fraternit:
voil l'idal mme, nettement dgag de ce travail immense qui le
premier donna et la substance, et le principe pur, l'me vivante de
l'ducation.

Justice? qu'est-ce que c'est? dit la femme. On ne m'a rien appris que
la Grce incertaine, qui aime ou hait, sauve ou perd _qui lui plat_.

Si nous n'en venons pas  lui faire accepter la justice,  rconcilier
la justice et l'amour, la patrie priclite et le foyer chancelle.
Mariage est divorce. Or (songez-y bien, mres), si le foyer n'est
ferme, l'enfant ne vivra pas.

Un enfant  deux ttes,  deux corps, ne vit gure. Pas
davantage celui qui a deux mes. C'est en vertu de cette loi, dans
cette prvoyance que la nature a fait la profonde unit physique du
mariage. L'enfant nat un fatalement, et quand il prend deux mes par
le dsaccord des parents, il meurt, ou il reste _fruit sec_. Ne
parlons plus d'ducation.

Dans ce temps singulier, deux courants existaient: celui de la Science
dont les dcouvertes tablissent la force du mariage, celui de la
Littrature qui fort tranquillement  l'envers allait son chemin.
Lorsque mes livres avertirent, celle-ci s'indigna presque autant que
le prtre. Je rpondais: Il faut que l'enfant vive. Or, il ne vivra
pas, si nous ne replaons le foyer sur un terrain ferme.

Les trois livres attaqus (_l'Amour_, _la Femme_, _le Prtre et la
Famille_), qui soutenaient ce paradoxe norme, la fixit du mariage,
restent et resteront, ayant deux fortes bases, la base scientifique,
la nature elle-mme, et la base morale, le coeur d'un citoyen. Car,
sans moeurs, point de vie publique. Je disais dans L'_Amour_  tant
d'hommes lgers qui parlent de Patrie: Pouvez-vous tre libres avec
des moeurs d'esclaves?

       *       *       *       *       *

Ainsi gravitaient tous mes livres vers celui d'aujourd'hui. Ceux
d'Histoire naturelle, qu'on croyait diverger de mes voies morales,
historiques, taient exactement dans ma ligne et dans mon sillon. Au
dbut de _la Femme_, j'ai dit combien l'ducation, de nos
filles surtout, se fera doucement dans cette aimable communion de la
Nature. Et vers la fin de _la Montagne_, rentrant dans ce sujet,
surtout pour le jeune homme, je le menais moi-mme aux Alpes, aux
Pyrnes, l'affermissant, lui grandissant le coeur par ces courses
viriles, ces nobles gymnastiques, la fire aspiration qui dit
toujours: Plus haut!

Ces petits livres (au reste sortis du foyer mme) ont t adopts et
en France et ailleurs, comme _livres du Dimanche_, _livres du soir_ et
des aprs-soupers, donc (au plus haut degr) comme des livres
d'ducation.

       *       *       *       *       *

En rsum, j'arrive au but, au grand problme, par les voies
lgitimes, patientes, dont mes prdcesseurs crurent devoir se passer.

Longue fut mon exprience, mes trente annes d'enseignement. Plus
longue mon tude, qui a rempli toute ma vie.

De notre grande histoire nationale, du travail progressif qui a fait
l'me de la France, j'ai tir notre foi, ce credo social qui sera
l'aliment et la vie de nos fils.

Au Foyer raffermi dans ce credo commun, dans la gravit forte des
moeurs rpublicaines, l'exemple des parents, j'ai donn la base
solide o l'enfant s'harmonise, prend l'unit morale, qui seule permet
l'ducation.

Mais dans ces longs travaux d'exigence infinie, qui chaque
jour prenaient le meilleur de moi-mme et le sang de mon coeur,
comment ai-je dur, produit, fourni toujours? Par quel ravivement
toujours je renaissais? Demandez  la mre, la grande nourrice, la
Nature,  l'me maternelle qui ne se lasse pas d'allaiter, raviver, de
consoler le monde. Ce qu'elle a fait pour moi, j'aurais voulu le faire
pour nos fils et pour tous, asseoir l'enfant et l'homme  ce riche
banquet de jeunesse ternelle.

Ce livre, prpar tant d'annes, vient  point, et dans le grand
moment que j'aurais demand, au jour grave de la transformation
sociale. Plus tt, c'tait un livre. Aujourd'hui, c'est un acte. Il
intervient dans l'action.

Prenant l'homme au premier, pur et profond miroir de la nature,
l'enfance, le suivant dans la voie si puissamment fconde de notre
humanit moderne, il l'initie jeune homme aux dbuts difficiles, mme
ne le quitte pas  l'entre de la rude gymnastique de la vie publique.
Telle est l'ducation, identique  la vie, l'obligeant de savoir et de
dvelopper son principe.

L'objet ici c'est l'homme,--non pas seulement l'homme qui dort dans ce
berceau, qui s'essaye aux coles,--mais l'homme au grand combat, mais
vous, moi, et nous tous, qui tombons aujourd'hui dans un monde
imprvu.

Paris, 19 octobre 1869.




LIVRE PREMIER

DE L'DUCATION AVANT LA NAISSANCE.




CHAPITRE PREMIER

L'homme nat-il innocent ou coupable?--Deux ducations opposes.


Dans l'histoire de la Renaissance, j'ai dcrit une oeuvre sublime,
les Prophtes et Sibylles que peignit Michel-Ange aux votes de la
chapelle Sixtine. Je n'ai pas dit assez avec quelle vigueur il y pose
les deux esprits contraires qui se disputent le monde.

Tous ont vu ces figures, au moins graves. Chacun a remarqu la plus
violente, celle d'zchiel, qui, le bonnet au vent, soutient une
dispute acharne contre quelqu'un qu'on ne voit pas, un rabbin, un
docteur sans doute. zchiel et Jrmie sont les prophtes de la
Captivit. Les captifs se croyaient punis des pchs de leurs pres.
Jrmie et zchiel le nient dans les versets clbres: Ne dites
plus: _Nos pres mangrent du raisin vert; c'est ce qui nous fait mal
aux dents_. Non, cela n'est pas vrai. Chacun rpond pour soi.
Chacun sera sauv ou perdu par ses propres oeuvres.

Plus de pch originel. Point de fils puni pour le pre. L'enfant nat
innocent, et non marqu d'avance par le pch d'Adam. Le mythe impie,
barbare, disparat.  sa place solidement se fondent la Justice et
l'Humanit.

Ceux qui ont, comme nous, la gravure sous les yeux, voient qu'aux
pieds des prophtes de petites figures occupent les compartiments
infrieurs de la vote, et traduisent, expliquent les grandes figures
d'en haut. Aux pieds d'zchiel et sous la violente dispute, est
l'objet du combat, une jeune femme enceinte, d'un visage ingnu. Elle
ne se doute gure de la bataille qui se fait pour elle l-haut. Quel
serait son effroi si elle entendait ces docteurs qui jurent qu'on nat
damn, qui vouent l'enfant et elle aux flammes ternelles! Par
bonheur, elle dort. Elle en mourrait de peur.

Michel-Ange, qui agrandit tout, n'a pas suivi la Bible de trop prs.
Il n'a pas fait la crature avilie dont parle le texte. Il a fait une
femme, une vraie femme, un tre doux, fragile, touchant, quelque jeune
Italienne, je pense, qu'il a vue au repos de midi. En elle est tout le
genre humain. Oui, voil bien la femme et l'enfant et le monde. On est
mu, on fait des voeux pour elle. Le ciel et la terre prient...

La figure est plus fine qu'il ne les fait communment. Ses formes
sveltes et peu nourries seraient plutt d'une fille. Elle est
 son premier enfant, et peut-tre au cinquime mois. Si c'est pcher
que de continuer cette race coupable et condamne d'Adam, elle ne peut
nier; on le voit trop. Mais a-t-elle voulu pcher? qui le saura? Elle
n'a gure d'assiette solide. Du corps elle est assise, elle pose sur
un sige trs haut, mais ses jambes sont flottantes. L'enfant dj
l'opprime, et pour mieux respirer, sans dtourner le corps, elle
incline vers nous sur l'paule sa tte et ses yeux clos, son visage
trs doux.

Elle a si peu d'aplomb! c'est un vaisseau en mer. Puisse Dieu te
sauver, pauvre petite!... et ta fragile barque o l'humanit flotte,
chancelante en ton jeune sein! Quelle horrible tempte je vois autour
de toi! Mais je me fie  lui, ton pilote, ton fort dfenseur. Contre
le dogme absurde il a le Droit, la Pit et Dieu mme. Contre l'arme
des prtres, rabbins, docteurs, vques, et leurs textes barbares, il
a la Loi plus haute, crite au fond des coeurs. Il couvre la
faiblesse, il absout la nature. Il jure qu'ici est l'innocence,
qu'elle est en cet enfant, que, si, la terre, le ciel, le monde la
perdaient, on la retrouverait entire en ce berceau.

Toute l'glise est contre zchiel. Tous les tribunaux sont pour lui.

       *       *       *       *       *

L'glise tout entire enseigne l'_hrdit du crime_, tous coupables
d'avance par le pch d'Adam.

Si le juge y croyait, il descendrait du sige, fermerait le prtoire.
Mais la loi, mais le droit, mais la jurisprudence repoussent
l'_hrdit du crime_. Nul ne paye pour son pre ou ses parents,
chacun pour ses faits personnels.

       *       *       *       *       *

Tous tant ns coupables, Dieu de sa pleine grce arbitraire gracie
qui lui plat.

Qui dit cela? saint Paul? Non, d'abord l'vangile[111]. Dans cinq ou
six textes fort clairs est formul l'exclusif privilge des lus, de
ceux qui plaisent  Dieu. Et quels? L'ouvrier du matin qui travailla
ds l'aube, plat-il plus que l'oisif qui ne vint que le soir? Le
juste a-t-il l'espoir d'tre reu au ciel mieux que l'injuste? Non.
C'est le pcheur qui plat, n'ayant aucun mrite, devant tout  la
Grce.

[Note 111:  vous il fut donn de savoir les mystres du royaume
des cieux.  eux cela n'est pas donn. (Matth., XXII. Voir aussi
Jean, XII, 40.)--Pourquoi parler en paraboles? Pour qu'ils voient
sans voir, entendent sans entendre. (Marc, IV, 11; Luc, VIII, 10.) Et
Marc ajoute: De peur qu'ils ne se convertissent, et que leurs pchs
ne leur soient remis. (Marc, IV, 12.)]

Cet arbitraire terrible, qui a autoris tous les arbitraires de ce
monde, n'a os se produire dans cette audace solennelle qu' la faveur
du vieux dogme barbare _que l'homme nat damn, qu' ce damn l'on ne
doit rien_. Nous naissons enfants de colre, dit saint Paul. Et
Augustin: Tous naissent pour la damnation.

Terrible arrt!... pouvantable aux mres!... Quoi! mon enfant
aussi? Cet ange en ce berceau?... Plusieurs mollissaient, voulaient
faire pour les petits un lieu intermdiaire, o, privs de la vue
de Dieu, mais exempts de supplices, ils resteraient gmissants,
vagissants, et rvant de leur mre encore. Augustin ne le permet
pas. Il dit: Ne promettez ce lieu entre le Ciel et la damnation.
Et ailleurs: Gardez d'imaginer un soulagement  ces petits. L'Enfer
seul les attend. C'est la ferme foi de l'glise. _Robustissima ac
fundatissima Ecclesi fides._ (Voir tous ces textes dans Bossuet, t.
XI, p. 191, d. 1836.)

Saint Augustin a raison de le dire. Il a tous les conciles pour lui.
Conciles de Lyon et de Florence, concile de Trente, tous damnent les
enfants. C'est la ferme foi de l'glise.

Pas un mot de piti, mais la froide logique quelquefois rclamait. Le
grand _distingueur_, saint Thomas, osa un heureux _distinguo_. Le mot
_Enfer_ ne dit pas toujours _flammes_: l'enfant damn peut n'tre pas
brl. Noris, au dix-septime sicle, y cherche un moyen terme:
Brls? non. _Chauffs_ seulement.

 quel degr _chauffs_? Humanit atroce. Voulez-vous dire _roussis_?
voulez-vous dire _grills_?... Quoi qu'il en soit, ce mot maladroit ne
fit pas fortune. Il parut trop humain. Les Dominicains mirent Noris 
l'index de l'Inquisition.

Autre essai, plus hardi encore, plus mal reu. Sfondrata avait dit:
L'enfant mort sans baptme ne verra pas le Ciel, mais il a mieux.
Dieu lui a sauv le pch et l'ternel supplice; cela vaut mieux que
le Ciel mme.  quoi Bossuet, Noailles et nos vques opposent avec
indignation l'unanimit de l'glise.

Ils donnent tous les textes, la perptuit de cette opinion,
et l'avis du grand thologien officiel du pontificat, de Bellarmin,
qui la rsume ainsi: L'enfant sera dans un lieu noir, dans un cachot
d'enfer, _sub potestate diaboli_.

       *       *       *       *       *

Bellarmin ajoute aigrement: Ne suivons pas le sentiment humain (qui
entrane la plupart). Notre piti ne servirait de rien.--Dures
paroles. Mais c'est qu'il s'agit du point essentiel, de la pierre
angulaire sur laquelle repose l'glise. Elle est suspendue  ce mythe
du premier, du second Adam, du Pcheur qui perd tout, du Sauveur qui
rachte tout. Cela se tient d'une seule pice. Si la chute d'Adam ne
nous a pas perdus, n'a pas damn d'avance tout enfant qui natra,
pourquoi faut-il un Rdempteur? Si l'enfant ne nat pas _plein du
souffle du Diable_, pourquoi l'_exorciser_ au baptme du nom de Jsus
pour expulser ce souffle (_Exsufflatur._ Bossuet, _ibidem_)? De la
faute d'Adam tout procde. Grce au pch d'Adam, nous dit encore
Bossuet, nous chantons avec toute l'glise: _Heureuse faute!_--Et
encore: _ pch vraiment ncessaire!_ (T. XI, 188.)--Ncessaire
pour damner l'humanit entire, moins le nombre minime, imperceptible
des lus! ncessaire pour jeter l'innocence  l'Enfer! ncessaire pour
crer les exorcismes du Baptme, le premier sacrement qui constitue
l'glise. Sans Adam, plus d'glise, plus d'vques, et plus de
Bossuet.

Nul progrs n'est possible sur ce point, que l'on ne peut
toucher sans que tout le dogme ne croule. Le temps a beau marcher,
l'humanit se fait jour en toute chose. Ici un mur existe. Elle
n'entrera pas, restera dehors  jamais.

Au _Petit Catchisme_ du diocse de Paris, aujourd'hui 1er mai
1868, je lis: Le pch d'Adam s'est communiqu  tous ses
descendants, en sorte qu'_ils naissent coupables_ du pch de leur
premier pre. Au _Catchisme de la Doctrine chrtienne_, celui des
missions des deux mondes, _Catchisme_ approuv par la Propagande
romaine, je lis: Pourquoi les hommes naissent-ils coupables du pch
originel?--Parce que _leur volont tait renferme_ dans celle d'Adam
leur chef.

Le dogme est immuable. Aujourd'hui aussi bien qu'aux temps de Paul et
d'Augustin, la volont humaine, renferme dans celle d'Adam, est serve
du pch, _non libre_.

C'est exactement le contraire de la foi de nos juges et du principe de
nos lois.--Toute leur autorit repose sur cette ide unique: Que
l'homme est _libre_, responsable.--Autrement comment lui ordonner
ceci, lui dfendre cela?--Autrement, comment le punir?

_La libert de l'homme_, qui, proclame ou non, fut la foi intrieure,
la base de toute socit, a t formule, promulgue souverainement
par la Rvolution franaise. C'est le premier mot qu'elle ait dit.

Donc deux principes en face: le principe chrtien, le principe de 89.

Quelle conciliation? aucune.

Jamais le pair, l'impair, ne se concilieront; jamais le juste avec
l'injuste, jamais 89 avec l'hrdit du crime.

Car  quel prix le Juste pourrait-il pactiser? En quittant sa nature,
devenant l'arbitraire, et se faisant l'Injuste, c'est--dire en
n'existant plus.

 quel prix le vieux dogme qui, si longtemps lui-mme s'est proclam
l'Absurde (voir _Augustin_), l'Anti-Raison,-- quel prix pourrait-il
traiter pour vivre encore? En quittant sa nature et se faisant Raison,
c'est--dire en n'existant plus.

La consquence est donc que, du berceau, partiront pour la vie deux
routes absolument contraires. _L'ducation_ sera autre et tout
oppose[112], selon qu'on part du vieux ou du nouveau principe.

[Note 112: Dans un livre sur l'ducation, on ne peut dire un mot
sans marquer d'abord son point de dpart, sans dire _si la nature est
bonne_, donc  dvelopper,--ou _si la nature est mauvaise_, donc 
corriger, rprimer, touffer. Ceci est le principe chrtien. J'ai t
bien surpris de voir dans l'_ducation_ de M. Dupanloup (dit. 1866),
a quel point il dissimule ce principe.  peine, au IIIe volume, il
mentionne brivement, honteusement, le pch originel. Au tome Ier
il ne parle que de _respecter la libert de la volont, ne pas altrer
la nature_, etc. Au livre IV, je lis: _le respect qui est d  la
dignit de la nature_, etc. Ce sont les propres paroles de Rousseau et
des Plagiens.--Ne croyez pas qu'on puisse donc nous amuser ainsi.
Soyez, ou ne soyez pas chrtiens. Ne restez pas dans ce lche
clectisme. Que dira votre Dieu: Tu as rougi de moi. Tu m'as cach,
drob derrire toi, pour moins scandaliser le monde.]

Songez que les deux routes ne sont pas seulement diffrentes, mais
bien deux lignes divergentes qui doivent, en s'cartant toujours,
diverger jusqu' l'infini.

Imaginez un centre du rseau des chemins de fer, d'o part le
Nord pour Lille, le Midi pour Bordeaux. Quel est le sot qui croit que
ces chemins se rejoindront? Ils se tournent le dos. Plus ils vont,
plus ils sont trangers l'un  l'autre. Regardez donc, avant que le
dpart sonne, choisissez bien votre wagon.




CHAPITRE II

Principe hroque de l'ducation.


Il n'est pas difficile de savoir ce que rve cette dormeuse de
Michel-Ange. Son enfant,  coup sr. C'est le rve de toute mre. Elle
le voit qui rayonne, tout gracieux, charmant, et de lumire et de
sourire.

Il tient d'elle beaucoup, aimable miniature, et de figure plus
fminine encore. Est-ce un ange? ou le doux Jacob, l'aimable Benjamin?
Si pourtant il tait trop doux, il lui plairait bien moins. La femme
adore la force. La figure s'accentue. Le blond reluit en teintes d'or.
L'or royal! que c'est beau! Ne dirait-on le roi David? Qu'il est fier,
quel regard! L'or est flamme, a des teintes fauves. Tel apparemment
fut David quand il tua le gant.

Voil les fluctuations maternelles. Le double idal marie, associe
tout. L'enfant est un miracle: il aura toutes beauts, toutes grces
et toutes grandeurs. Il sera si doux, si doux que nul coeur
n'chappera. Il sera si fort, si fort que rien ne rsistera.
Ainsi va l'Ocan du rve.

Elle s'veille. Quel dommage! Elle tche, quoique veille, de rver
encore, repasse amoureusement tout cela. La charmante image a pli.
Elle est devenue confuse. Est-ce une vraie vue de l'avenir? Si c'est
un rve divin, peut-il tre contradictoire? Est-ce qu'on peut tre 
la fois un hros et un saint? S'il est bon et doux, paisible,
pourra-t-il tre un hros? S'il a la force hroque, sera-t-il un
homme de Dieu?...

Hlas! tout cela, c'est un rve!

       *       *       *       *       *

Un rve? non, la ralit.

C'est son mari qui la rassure. Il tait l, entendait tout.

Ne rduisons pas son espoir. Agrandissons-le plutt. Laissons-la
couver son Dieu. Aidons-la et guidons-la.

Oui, oui, ce sera un saint,--non pas l'effmin rveur, non l'oisif
du Moyen-ge,--mais le saint de l'action, du travail fort et patient,
des oeuvres utiles et salutaires qui feront le bien du monde.

Oui, ce sera un hros,--non pas un hros de meurtre, de barbare
destruction,--un hros de gnreuse et magnanime volont, de force et
de persvrance.

Plus qu'un saint, plus qu'un hros! il sera un crateur: c'est le nom
de l'homme aujourd'hui. L tu as raison, ma chre, de sentir en lui un
Dieu. De son cerveau productif il fera jaillir des arts. Il sera
un Promthe. Il n'aura pas  voler la flamme. Il en vient
dj. N d'un si divin moment, n'a-t-il pas le feu du ciel?

Donc soyons gais. Attendons. Il fut conu du matin, d'un joyeux rayon
de l'aurore. Puisse-t-il en garder toujours quelque lueur, quelque
reflet! C'est assez pour porter bonheur. Qui l'a, s'en va dans la vie
heureux, fort, aimable, aim.

       *       *       *       *       *

S'il est sur la terre un objet intressant  observer, c'est la pense
d'une jeune femme qui se sent sous la main de Dieu dans cet tat
extraordinaire o la vie double se rvle. Elle sait que toute action,
toute motion, toute ide retentit  son enfant, vibre  lui. Une
surprise, la moindre chose violente pourrait lui tre fatale, le
marquer pour l'avenir. Mme  part ces accidents, toute l'existence
physique de la mre influe sur lui[113]. Elle le sait, elle dsire
suivre en tout le bien, la rgle. Elle s'observe, se reproche le
moindre cart innocent. Elle voudrait tre un temple. Et ce ne serait
pas assez. Elle sent que non seulement le petit tre est en elle, mais
qu'il _est cr par elle_ incessamment, qu'elle le fait, et de son
sang et de son me Ah! si je crais mal!... Que ne puis-je tre
parfaite! accomplie de saintet!

[Note 113: M. de Frarire a trouv un joli titre: _ducation
antrieure_, 1864; j'y reviendrai plus loin.]

Il est minuit. Son mari, fatigu des travaux du jour, est endormi.
Elle, non. Elle a pri, elle a rv, lu quelques bonnes
paroles crites sur la vie  venir. Elle va  la fentre, et regarde
les toiles, se sent au-dessus d'elle-mme. Une certaine attraction,
comme une gravitation morale, lve, lance son coeur vers ces
mondes de lumire dont la scintillation amie semble un appel 
l'existence aile, lgre, suprieure, et  l'ternel progrs.

       *       *       *       *       *

Mais comment la soutenir dans cet lan de volont? Que je lui
voudrais un bon livre, dans l'absence de son mari, un livre simple
et serein, plein de la moelle hroque, qui la nourrt puissamment!
Ce livre est  faire encore. Je ne l'ai jamais rencontr. Nul n'est
digne.--Ce qu'on appelle la Bible, la grande encyclopdie juive,
avec ses fortes lueurs,--mais tant de choses obscures, impures et
contradictoires,--est trs bon pour troubler l'esprit.--Plus
funestes encore seraient les livres pleureurs et chrtiens, les
mystiques, qui regardant en haut si le miracle va tomber tout fait,
nous empchent ainsi de le faire. La pauvre me n'a pas besoin qu'on
l'nerve de rveries, qu'on l'amollisse de pleurs, lorsque dj la
nature l'branle et la trouble tant.--La noble et forte Antiquit la
soutiendrait bien autrement. Mais elle lui est si trangre! Cette
mle littrature est si loin de l'ducation fade et faible qu'elle a
reue!

       *       *       *       *       *

Il lui faut un livre vivant: le coeur de celui qu'elle aime.

Ici, le jeune homme a peur. Il sourit, et il recule. En la
voyant si honnte, d'une si droite volont, si prte  tout sacrifier
pour l'amour de son enfant, il me dit en confidence: Vraiment, je ne
suis pas digne.

Je l'aime, mais avec cet amour, j'ai trop travers la vie, trop de
pauvres et basses choses. En ai-je perdu l'empreinte? Il s'en faut. Je
n'ose le croire.

Croyez-le. Si vous aimez vraiment, tout est effac. De quel moment
admirable vous disposez maintenant! Cela dure peu. Un an ou deux ans
peut-tre, sa foi sera complte en vous.

Mritez-le, et donnez-lui ce que, malgr vos misres, vos vices, vous
avez de meilleur, ce dont elle manque entirement, _la grande pense
sociale_.

Je ne parle pas au hasard; j'cris au milieu de classes corrompues,
dans la grande ville qu'on dit la Babylone du monde. Eh bien, chez les
jeunes gens qui se croient les plus gts, ce sens revit par moments.
Il dort plus qu'il n'est amorti. L'ducation d'_humanits_ pour les
uns, et pour les autres la fraternit ouvrire, tient l'esprit de
l'homme ouvert  mille ides collectives qui sont  cent lieues de la
femme. Ne surtout pour l'individu, pour un mari, pour un enfant, elle
est fort lente  s'lever aux conceptions de patrie, de bien-public,
d'humanit. Des matres habiles, estimables, qui par anne ont  leurs
cours des centaines de jeunes filles, pleines de zle, d'intelligence
et de bonne volont, me disent que l est l'obstacle.

La politique moderne leur est fort peu accessible, entoure,
hrisse qu'elle est d'conomie financire, de subtilits d'avocats.
C'est l que l'homme doit montrer s'il a assez d'intelligence pour
parler plus simplement, hors de toutes ces scolastiques, dire peu et
le ncessaire, ce qui peut le mieux toucher. Peu, trs peu de
polmique, ce n'est pas par la dispute que tout cela lui plaira. Elle
hait l'aigreur et les rises. Prenez-la o elle est sensible, par son
admirable coeur, plein de tendresse et de piti. Ne l'accablez pas
des chiffres d'un budget de deux milliards; mais montrez-lui tant de
pauvres en ce si riche pays. Montrez-lui la pompe cruelle qui aspire
cet or norme du plus ncessaire de l'homme, du pain rduit de la
famille, de ce que la mre pargne sur la bouche de l'enfant. Ne riez
pas devant elle de l'glise o elle est ne. Point de fades
plaisanteries. Mais dites-lui l'histoire mme. Rappelez-lui, par
exemple,  la plus belle des ftes, celle du Saint-Sacrement (si mal
nomme Fte-Dieu), que c'est celle qui solennise l'extermination du
Midi, cette terreur de tant de sicles. Ces roses restent rouges de
sang.

       *       *       *       *       *

C'est  elle que vous devez vos plus srieuses penses. Vous les
panchez volontiers entre amis, souvent peu connus, dans les cafs
pleins d'espions. Le premier ami, et le frre qui vous touche de plus
prs, c'est votre innocente femme, si croyante  ce moment, si
heureuse de vous entendre. Elle est peu prpare, sans doute.
Vous avez besoin avec elle de sortir de votre langue convenue de
formules toutes faites. Vous avez besoin de comprendre vous-mme
beaucoup mieux les choses, pour les mettre en langage humain; c'est ce
qui vous loigne d'elle et vous fait chercher ceux avec qui, sans
grands frais, vous jasez d'aprs les journaux.

Pour un homme d'esprit, cependant, quelle circonstance unique, quelle
vive jouissance de profiter de ce moment de foi, d'pancher en cette
jeune me tant de choses qui lui sont nouvelles, qu'elle aime pour
celui qui les dit, qu'elle aime pour l'enfant, pour les lui dire un
jour. Elle en a bien besoin. Il lui faut prendre force pour ce long
enfantement qui ne durera pas neuf mois, mais quinze ou vingt ans
peut-tre. Ce sera l le miracle, la merveille de l'amour, que cet
tre lger, petite fille hier, aujourd'hui fixe tout  coup, trouve
au berceau ce don qui va la changer elle-mme, ce trsor, la
persvrance.

Faut-il en l'homme,  ce moment, les puissances suprieures, ces
vertus rares et singulires qu'on ne voit que dans les romans? Point.
Il ne faut qu'une chose, aimer beaucoup, mettre son coeur tout
entier et dans cet amour, et dans l'ide noble et grande  laquelle on
veut l'lever.

Faiblement nourrie jusqu'ici dans la vaine ducation, un peu dvote,
un peu mondaine, vide au total, qu'elles ont, elle t'arrive bien
touchante, docile, te prfrant  tout. Ah! c'est bien le cas d'tre
bon, de se rgnrer pour elle. Tu ne le ferais pas pour toi,
mais pour elle tu feras tout. Verse-lui le vin gnreux des
bonnes et hautes penses. Tu es jeune, malgr tes vices, et tu as du
sang encore: verse-lui un flot de ton sang.

Es-tu faible? ne sois pas seul. Appelle  toi autour d'elle la socit
des forts, l'auguste assemble, souriante, des grands sages et des
hros. Un sentiment paternel les amnera sans peine pour l'affermir,
la consoler, lui rpondre que cet enfant va natre beau, grand, digne
d'eux, la transfigurer enfin dans cette lumire hroque que le
bonhomme Luther a nomme noblement _la Joie_.

       *       *       *       *       *

Il ne suffit pas, madame, d'enfanter dans la saintet. Il faut que
cette saintet ait l'aspiration active, que l'enfant n'ait pas langui
dans un sein mlancolique, mu, rveur et tremblant. Il ne serait
qu'un mystique. Il pleurerait  sa naissance. Le vrai hros rit
d'abord.




CHAPITRE III

Fluctuations religieuses.--La cloche.--Les mlancolies du pass.


Au mariage heureux et le plus dsir de deux coeurs bien unis
d'avance, quel que soit le ravissement, la jeune femme pourtant trouve
un grand changement d'habitudes. Lui, il est occup de devoirs
journaliers, et souvent oblig de s'absenter longtemps. Le jour dure;
elle attend, va, vient dans la maison, regarde  la fentre. Une autre
maison lui revient qu'elle avait un peu oublie, une famille souvent
nombreuse, des frres et soeurs de son ge ou petits, tout ce nid
gazouillant. Ce monde en mouvement, bruyant et parfois importun,
c'tait la vie pourtant, une jeune vie, une comdie perptuelle. Et
lorsque tout cela bien propre, habill, soign, par elle avec sa mre,
s'en allait un dimanche d't  la messe, c'tait une sorte de fte.
Toute la grande assemble de la paroisse en ses plus beaux habits
qu'un oeil curieux parcourait, les fleurs et les costumes,
les chants (discordants mme et incomprhensibles, qu'on est d'autant
dispens d'couter), tout ce brouhaha amusait. Rien au fond, ou bien
peu de chose; mais enfin une foule, des hommes, des femmes et des
enfants. Voir la figure humaine, c'est un besoin. Traversant le Tyrol,
j'observai des bergers, des chasseurs, qui, passant la semaine dans la
montagne, descendaient le dimanche, non pas pour se parler, mais
s'asseoir en face seulement sans mot dire, et se regarder.

Les dmons de la solitude ont prise l. La lutte est forte, surtout
aux ftes, entre les deux esprits. La vieille vie ignorante, toute de
dcors et de thtre, vide au fond, reste aujourd'hui, rgne sans
concurrence. La jeune vie puissante, qui disposerait de toute la magie
des sciences et de leurs miracles amusants, avec tant de moyens
d'occuper l'esprit et les yeux, n'a point organis ses ftes. Celles
du nouveau dogme d'quit fraternelle qui seraient si touchantes, sont
interdites encore. Les deux autorits qui psent sur nous, frmissent
qu'il ne se manifeste, empchent tout clat public du libre esprit.
Celui-ci, solitaire, sans thtre ni ftes, vaincra par la vie vraie,
mais attriste les faibles par l'absence du culte, la solitaire
austrit.

       *       *       *       *       *

Tout cela le dimanche revient, et dans les insomnies. Plus la
grossesse avance, et plus les nuits sont troubles, mles de
fivreuses penses. Le matin vient enfin. Elle sort pour
respirer ou pour les besoins du mnage. Elle est heureuse de trouver
la fracheur. La grande ville est gaie dj, toute arrose; les
marchs pleins de fleurs, de toutes choses bonnes  la vie. C'est
comme de riches corbeilles, combles des dons de la nature.  travers
ces fleurs et ces fruits, elle marche rveuse, pleine de douces
motions, de Dieu, de _lui_, de son enfant, du pur dsir d'aller droit
dans la vie. La nuit s'est envole et tous les mauvais songes. La
lumire l'a calme. Elle est toute au devoir de sa situation nouvelle,
et fort unie  _lui_ de coeur.

Cependant au march, l'glise est ouverte dj. Qu'elle est belle 
cette heure, bien claire, auguste, dans sa solitude lumineuse! Le
banc de la famille o elle s'assit toute petite et tant d'annes, elle
le voit. Pour le regarder? non; cela lui ferait trop de peine. Un coin
seul est obscur, la noire petite glise dans la grande, demi-cache
sous l'orgue, le confessionnal o le samedi soir... N'en parlons pas,
sortons. Que l'air est pur et frais dehors!

Tout est fait de bonne heure, le mnage, le djeuner. Il est parti.
Elle reste dans sa chambrette solitaire. Elle coud  la fentre. Le
quartier est paisible, cart. Rien dans la rue. Elle coud, et sa
pense voltige; un doux souvenir d'hier soir, ce march du matin,
l'glise, occupent tour  tour son esprit, _lui_ surtout, son adieu et
le dernier baiser. Des deux mes qu'elle a, il est  coup sr, la plus
forte. Et que n'est-il la seule! Elle le voudrait bien! quel repos
elle aurait!... Mais enfin les vingt ans d'avant le mariage
ont-ils pass en vain? n'en revient-il jamais d'cho? L'oreille par
moments lui en tinte... Un bruit vague, lger, lointain, doux, est
venu... Erreur peut-tre? Rien? Le vent a pu changer, emporter l'onde
sonore... mais non, le bruit revient. Oui, c'est bien une cloche, de
son connu, toute semblable  celle de la paroisse o elle est ne. Et,
ma foi, je crois, c'est la mme. Elle sonna si souvent pour nous, trop
souvent! Tant de morts aims reviennent, et tous les souvenirs.
Puissante vocation!... La chambre en est remplie; aux murs et aux
plafonds se tracent tous les vnements domestiques. Elle est mle,
la cloche,  tout cela. Et elle y a pris part, en a t mue, vibrant
de joie, de deuil. Elle est de la famille... Ah! que le coeur se
gonfle! De grosses larmes psent, et vont sortir des yeux. Elle veut
se contenir. Il s'en apercevra, cela lui fera de la peine. Mais elle a
beau faire, tout chappe. Et longtemps mme aprs, quand il rentre,
voyant les yeux baisss, humides, qu'on voudrait drober, le voil
inquiet, attendri et pressant... Mais l, c'est un torrent. Elle est
noye de pleurs. Elle se cache enfin dans son sein, et s'excuse: Je
suis bien faible, ami! que veux-tu? La cloche me disait tant de
choses!... Ah! je n'ai pas pu rsister!

       *       *       *       *       *

Eh! pourquoi t'excuser? Moi aussi, je le sens, elle est bien
puissante, cette cloche, j'en ai le coeur mu. Pour toi, elle sonne
la famille, et la grande famille pour moi, le Peuple (c'est
moi-mme) qui par elle autrefois parlait. Elle fut si longtemps la
voix de la Cit, et comme l'me de la Patrie!

Tu sauras tout cela un jour. Et tu sauras aussi pourquoi moi, sans
pleurer, je soupire quelquefois, pourquoi dans mon bonheur je sens
parfois une ombre, pourquoi je fais des voeux pour que des temps
meilleurs arrivent  notre enfant, et qu'il vive d'une plus grande
vie. Le signe o le vrai Roi, le Souverain, le Peuple reconnatra sa
force, le retour en son droit, ce sera le retour de la cloche  son
matre. Qui l'a fondue, si ce n'est lui?

Ce n'est pas de la mort, de la religion de la mort, que sortit cette
vivante voix. C'est la forte Commune, c'est la _Grande Amiti_ (ainsi
on la nommait) qui, pour dire l'unit des coeurs, des volonts, cra
et mit l-haut le double personnage, l'homme au marteau de fer et la
cloche d'airain. Jacquemart, Jacqueline, voix toujours vridiques,
reprsentants fidles de la Cit, mesuraient le travail, avertissaient
du temps, proclamaient la pense du peuple, lui disaient ses dangers,
le sommaient loyalement du salut public... Ah! comment a-t-on pu nous
arracher cela? Longue est l'histoire, ma chre, pleine de pleurs. J'en
verserais aussi. Il n'a pas fallu moins que l'accord de deux tyrannies
pour fausser, faire mentir l'incorruptible airain.

Trahison! trahison!... L'Italie le prvit. Pour dfendre le clocher,
hors l'glise et contre l'glise elle btissait une tour. Tour
bien-aime. Jamais elle n'tait assez belle. Le noble marbre blanc y
tait prodigu. La tour penche de Pise, la Miranda de tant
de villes, sont les touchants tmoins de cette foi du peuple qui, dans
ces monuments, eut son coeur suspendu.

Quelle gaiet dans celles de Flandre! Aux caves les plus noires, le
tisserand tait illumin du carillon ami, de son joyeux concert, qui
sonnait: Allons! tisse encore!... Le jour avance! Allons! tout 
l'heure, c'est fini.

Jamais il n'tait seul. Dans l'accord du peuple des cloches, il
entendait l'accord de la Cit pour le garder, le soutenir. Et il en
tait fier. Il sentait sa grande Patrie.

Ah! ma chre, que ton coeur tendre et bon songe  ces familles qui
travaillaient sous cet abri. Il y avait aussi, dans ces grandes
villes, des femmes tremblantes, gardes, averties par la cloche, qui
faisait leur scurit. Tu liras quelque jour ces touchantes
histoires, oublies aujourd'hui. Tu sauras quel grand coeur sentait
dans sa poitrine le pauvre tisserand quand _Roelandt_ lui parlait,
quand sonnait  vole _Roelandt_, la forte cloche de l'incendie ou
du combat. Plus forte que la foudre, et pourtant maternelle, elle
disait distinctement ces mots: Roelandt! Roelandt!...  moi!  moi!
 moi!... Cours, ami! Le jour est venu!...  moi! pour ta maison,
pour ta femme chrie! pour ton petit enfant!... Je vois reluire la
plaine... Va, marche! n'aie pas peur! Demain ton fils serait cras
sur la pierre. Un monde est derrire toi, qui va te soutenir. Tu
vaincras, je le jure. N'entends-tu pas ma voix?... Roelandt!
Roelandt! Roelandt!

Ils l'entendaient aussi, la cloche redoute, les chevaliers, barons,
et ils en frmissaient. Moins terrible et sonn la trompette du
Jugement. Ple, lanc des caves, le tisserand marchait, mais grandi
de dix pieds. Unis comme un seul homme au moment du combat, ils
communiaient de la Patrie, se mettant dans la bouche un peu de terre
de Flandre, mordant leur mre la Flandre pour ne pas la lcher.

Ainsi la voix d'airain, le Roelandt de la guerre, c'tait la voix
de paix, de justice et d'humanit. Quelle joie dans la Cit quand la
mre en prire disait: Il a vaincu... Je n'entends plus Roelandt,
et quand, poudreux, sanglant, mais souriant, vainqueur, il embrassait
sa femme enceinte!




CHAPITRE IV

Fluctuations religieuses et morales.--Naissance.


Dans le premier lan du crdule et loyal amour, la fiance voudrait se
donner davantage, n'avoir rien qui ne ft de lui, s'offrir entire et
neuve, comme un blanc vlin pur, o il crirait ce qu'il veut.

Mais cela se peut-il? La fille catholique,  vingt ans, a un long
pass.

Ds sept ans, on est responsable, on pche, on doit se confesser.
Donc, de huit ans  vingt, pendant douze ans, elle a (hors de la
porte de sa mre) communiqu avec des hommes non maris. Je veux bien
les croire sages. Que de choses, en douze annes, ils eurent le temps
d'crire sur ce vlin de l'me,--et lorsque toute petite elle savait 
peine, recevait tout les yeux ferms,--et lorsque, grandissant, dans
la crise de l'ge, elle a pu comprendre trop bien.

Au jour du mariage, tout ce pass plit. Ces caractres
crits semblent avoir disparu. Elle ne les voit plus. Encore moins son
mari qui n'en saura jamais grand'chose. Je ne l'en avertis que pour
lui dire ceci: Ces caractres subsistent en dessous (prends-y garde),
et voudront toujours reparatre.  toi d'crire dessus (tu le peux,
elle t'aime), d'crire avec tant de coeur, tant d'amour, tant de
force et d'ascendant, qu'elle-mme elle efface ce qui reparatrait,
veuille dcidment oublier.

La Franaise a beaucoup de bon sens. L'exprience lui profite; elle
est trs lucide en amour. Et cette lucidit ne nuit pas toujours au
mari. Il a pour lui ce beau moment. Elle compare ses guides
quivoques, glissant toujours entre deux mondes, avec l'homme au
coeur simple et fort. Elle trouve une paix singulire dans la vie
transparente, dans l'aimable gaiet du travailleur serein.

Si elle semble orageuse, inquite, n'accusons pas sa volont, mais
l'tat o elle est, enceinte, le combat de nature dans cette dualit
de vie. Pauvre me qui d'elle-mme veut s'lancer en haut, n'en est
pas moins tire en bas.

       *       *       *       *       *

Mon ami, je sens en moi des choses extraordinaires. Cela n'est pas
naturel; cela n'arrive qu' moi. Parfois je croirais volontiers qu'il
me viendra deux enfants, parfois que je suis malade. Mon coeur
saute... Je palpite. Je suis dans la grande mer, je vais  la
drive... Plus de bord... Je suis entrane...

--Non, non, tu es sur la terre. N'aie pas peur. Donne-moi la
main. Ne crains aucun naufrage. Je te tiens contre mon coeur, je
rponds de toi, je te serre et tu ne m'chapperas pas.

--Hlas! cher ami, qui le sait? Je ne suis pas une peureuse. Mais
dans cette situation on est si faible, si tremblant!... Les cloches
que j'entendais hier, elles tintent encore aujourd'hui, mais lugubres,
si lugubres!... C'est, dit-on, pour une femme... Dans ces cloches
d'enterrement, il y en a une petite, de son aigu et si aigre! On
dirait qu'elle est fle; c'est comme la rise stridente d'une vieille
 la voix casse qui rit de moi, qui m'appelle.

Je n'ai pas peur. Mais _lui, lui_!... Si je meurs, il meurt aussi
(cela se voit bien souvent). O sera sa petite me? Mort en naissant,
est-il sauv? Non, rpond toute l'glise. Quelle pouvantable chose!
Que le pauvre, arrach de moi, mis en terre, n'ait pour nourrice que
la terre: c'tait dj trop de douleur. Mais si l'on croit qu' jamais
il ira, dans les tnbres de ce noir monde inconnu, souffrir... Et
elle sanglote, ne peut continuer.

--Ah! ma chre! quelle impit! Quelle horrible ide de Dieu te
fais-tu? Croire qu'il se cre des damns, qu'il fait des coupables
d'avance, punit celui qui n'a rien fait.--Sans doute, l'enfant n'a
rien fait. Mais son premier pre Adam... Mais ses pres depuis Adam,
ont-ils t saints et purs? Nous-mmes sommes-nous bien srs, ami,
d'avoir gard Dieu prsent?... Je n'en sais rien,  vrai dire. Ce
pauvre enfant n'est-il pas le pch vivant de sa mre, qui
sera punie en lui?

--Mais, chre! chre! le mariage n'est donc pas un sacrement? Par lui
Dieu continue le monde. Sans ces transports, sans cette ivresse, son
oeuvre s'accomplirait-elle? S'il les proscrit,  la fois il veut et
il ne veut pas. Chose absurde, impie  dire... Ne doutons pas de sa
bont. C'est un pre. En ces moments il couvre ses aveugles enfants du
large manteau de la Grce.

Tu as raison, et j'ai tort. Avec toi il faut raisonner, et je n'en
suis gure capable. Je me sens la tte si faible! Il faut avoir piti
de moi... Je ne raisonnais jamais, avant toi. J'tais une fleur,
passive au vent, rsigne. On me guidait. Je n'avais  penser ni 
vouloir. J'ai quitt tout cela pour toi... Ai-je regret? non, et
pourtant, c'est commode de ne pas vouloir. Te le dirai-je? (aime-moi!
ne m'en veux pas! je te dis tout.) Eh bien, approche ton oreille, et
je le dirai tout bas. Quand certaines penses me viennent, quand je
crains de t'aimer trop, j'ai peur que Dieu ne m'en punisse sur mon
petit. J'ai envie de m'allger de ce poids, et (je ne le ferais jamais
qu'autant que tu le permettrais) envie de me confesser.

       *       *       *       *       *

Un jour elle a pli: Qu'as-tu?--Ah! quel vif mouvement!... C'est lui!
il a pass! Il glissait sous ma main!... Merci, mon Dieu! il vit. J'en
suis sre, maintenant.

Non seulement il vit, va et vient, s'agite et sans prcaution
pour son pauvre logis souffrant; mais il rgne, il est matre, domine
toute la personne. Un grand pote de la physiologie, Burdach, le dit
trs bien. En l'homme l'amour agit sur un point, par accs. En la
femme, il s'tend  tout, pntre l'organisme. Elle est envahie,
_possde_ (c'est le mot propre) d'une vie inconnue. Nul homme ne
saurait le comprendre. Mais une femme dlicate l'expliquait bien
disant: Tout est chang. On est dans un trange rve, profond, dans
un enveloppement dont on n'a nullement envie d'tre drange. Au fond,
c'est un second amour. On aime bien le premier; mais l'_autre_!...
Qu'en dire? et comment en parler? Il n'y a pas encore de mots trouvs
dans aucune langue. On aime mieux d'ailleurs tout garder, n'en rien
perdre. C'est trop intime. Nul ne doit s'en mler, tout serait
dissonance maladroite et qui dplairait.

--Quoi! lui-mme, l'auteur de la chose ne peut risquer un mot... pas
un mot tendre et bon?

--S'il parle, qu'il ait l'air de parler par hasard, et sans
intention, sans insister surtout et sans trop demander. Maintes choses
coteraient  dire. Ce sont des choses _ deux_. Un tiers gne. Le
mari curieux d'ailleurs en serait-il content!

S'il est sage et discret, cet tat, o tout semble asservi  un autre,
a cependant pour lui des chappes heureuses. Favorables moments. Mais
d'autres leur succdent, absolument contraires, o tout  coup elle
s'loigne, comme si elle en voulait un peu  celui qui l'a
mise en cette dpendance des aveugles instincts. L'enfant est-il
jaloux alors? on le croirait. Le sens, si vif, si doux, qu'on a de sa
prsence, rend fort indiffrente  l'amour du dehors, on le trouve
importun, on l'arrte  distance, on devient tout  coup timide: Je
tremble; mon ami. Il est bien fin! il vibre  ma pense; il sent, il
entend tout. Je suis d'ailleurs bien grosse, dj bien languissante.
Me voil au cinquime mois.

Moment prvu d'avance, de grands mnagements. Mais ces mnagements
plairont-ils? N'en viendra-t-il quelque scrupule? Elle se ressouvient
de l'glise, et se dit: Si je consultais?

Que l'on est faible alors, en la voyant ainsi, cette chre et
bien-aime femme! Elle arrache des larmes... Et pourtant comment
faire? La risquer? La lcher? L'envoyer devant l'ennemi!

Oui, l'ennemi et le jaloux. Mettez-vous  sa place. Vous mourriez de
jalousie.

Que ferez-vous dans ce demi-divorce? Que vouloir, qu'obtenir d'une
personne en pleurs? Il serait bien plus court de la laisser aller au
confessionnal. L'autorit d'un mot rassure, aplanit tout. La
casuistique fleurit toujours, et depuis Pascal mme a fait un notable
progrs. Liguori a permis ce que dfendait Escobar.

       *       *       *       *       *

Cependant le temps marche. Plus de vaines penses. Un jour la crise
arrive, l'orage de douleur, l'effroi, la foudre tombe!...
C'en est fait. Il est n!

_Deus! ecce Deus!..._ La faible crature n'a pas moins l'aurole.--
genoux! disputeurs! faux docteurs! durs esprits, qui calomniez la
nature! Loin d'ici, casuistes impurs! Il est la puret.

Rparation pour vos dogmes impies!... Expiez... Mais non, adorez.

La maison s'illumine de ce Nol. Elle est comme une glise. Si quelque
chose y fut moins selon Dieu, ds que l'enfant arrive, tout est
sanctifi.

Il est le purificateur, bien loin d'avoir besoin d'tre purifi.

Voyez d'ici ces sots avec leurs exorcismes, ces fils de l'quivoque,
qui voudraient expulser le dmon, et de qui? d'un ange qui rayonne!
_souffler dehors_ Satan (_exsufflatur_, dit pitoyablement Bossuet).

Ne sentez-vous donc pas que vos mythes insenss, ce grimoire du nant,
tout a pri?... Quel docteur que l'enfant, et quel thologien! il a
tranch ces noeuds au fil d'un rayon de lumire. Il regarde bientt,
sourit. La noire arme des songes et songeurs, lgion de tnbres,
s'enfuit avec son bnitier.

La maison est alors bien plus que pure. Elle est transfigure. Qu'elle
est touchante alors, la mre! Cette beaut nouvelle, ce divin
ornement, ce sein dlicieux, est pour elle une source trop souvent de
supplices. L'aveugle avidit qui s'veille le mnage peu. Spectacle
trs navrant. Devant un tel objet, la pauvre mamelle sanglante, bien
dur celui qui peut avoir d'autres penses. D'un vertueux effort, elle
contient ses cris, tout en pleurant, tche de rire. Elle
cache, elle touffe moiti de ses douleurs. Un mot pourtant chappe de
ses lvres serres: Grce!  mon enfant! grce! Mais elle ne retire
pas le sein.




LIVRE II

DE L'DUCATION DANS LA FAMILLE.




CHAPITRE PREMIER

L'unit des parents.--La mre, premier ducateur.


La moiti des enfants, au moins, meurent avant la douzime anne. Et
cela dans les meilleures conditions de climat, de socit. Une
crature si fragile prirait certainement, entranant la disparition
absolue de l'espce humaine, si la nature ne la gardait par le
concours des parents, et n'assurait ce concours en faisant des deux
personnes un mme tre, une mme vie.

Voici la loi capitale qu'a pose la physiologie par une srie
d'observations et de dcouvertes (commences vers 1830): L'homme et
la femme deviennent par la cohabitation _la mme personne physique_.
Si cette unit n'est pas obtenue, l'enfant ne vit pas.

Il vit  la condition d'avoir en ces deux personnes un seul et mme
ducateur.

Il est curieux de voir que, depuis quarante ans, la science
et la littrature ont suivi deux voies exactement contraires. Nos
romanciers, nos utopistes, ont employ beaucoup d'esprit,
d'imagination, de talent,  montrer que le mariage n'a aucune base
solide. Et la science a dmontr qu'il tait trs solide, ayant pour
base premire une si forte unification que rien ne peut l'effacer,
qu'elle subsiste mme malgr les efforts de la volont, que les carts
n'y font rien, que les conjoints se retrouvent toujours la mme
personne. C'est une profonde garantie pour l'existence de l'enfant.
L'unit qui le cra, dure maintenant fatalement. Le pre et la mre
ont beau faire: ils sont et resteront uns. Ainsi l'espce est assure
par une loi immuable, aussi fixe que les grands faits d'astronomie, de
chimie.

Ce qu'ont peint nos romanciers, les carts de la volont, les caprices
de la passion, tout cela est tranger aux masses. Cela se passe  la
surface, aux classes leves, peu nombreuses. Ces caprices ne changent
rien au grand cours de la nature.

       *       *       *       *       *

On avait remarqu que souvent la femme, en trs peu de temps, mme
quelques mois aprs le mariage, prenait non seulement l'allure, mais
l'criture du mari. Chose indpendante de la volont, mme de
l'nergie des personnes. Un mari doux, un peu mou, que sa femme
appelait: Mademoiselle, n'en avait pas moins donn son criture 
cette dame bien suprieure.

La voix, le visage mme, changent. De deux soeurs du
Canada, belles et fortes, que je vis un jour, l'une, marie  un
Anglais, avait l'aspect tout anglais, l'autre tait reste franaise.

Changement plus profond encore dans l'organisme intrieur. Les
physiologistes notent (Voy. Lucas, etc.) les exemples assez frquents
de la femme remarie, qui, plusieurs annes aprs la mort du premier
mari, a du second des enfants qui ressemblent au premier.

Cette fatalit physique, commune  toute espce, devient dans l'espce
humaine une grande moralit, la loi de salut pour l'enfant. Des deux
personnes dont il vient, la mobile, la rceptive, la plus tendre et la
plus aimante, se modifie, se transforme, s'assimile, et par l produit
l'unit qui constitue vritablement le mariage. C'est ce qui fait la
parfaite fixit de ce berceau o l'enfant pourra dormir, du foyer o
il va crotre.

Tellement change par l'homme, la femme le change-t-elle  son tour?
Certainement,  la longue. Si l'harmonie se fait d'abord, si le
mariage constitue l'unit dont vivra l'enfant, la vie de la femme au
foyer, tout le rseau des habitudes dont l'homme est enlac par elle,
lui crent un ascendant profond, qui compense et dpasse mme l'effet
de la transformation qu'elle a subie au dbut.

Tout cela donne au mariage une constitution, une force prodigieuse.
Physiquement, il est immuable et indlbile. Chose divine si l'on
aime, mais terrible si l'on hait!... Combien l'homme, favoris  ce
point par la nature, impos  un jeune tre (qui arrive au
mariage gnralement plus pur), doit vouloir en tre digne, lui faire
 force de tendresse accepter la fatalit! Il faut par tous les
moyens, tous les sacrifices possibles, faire que cette loi de nature,
voulue et non pas subie, soit le bonheur de l'union et la profonde
joie de l'amour[114].

[Note 114: Le divorce pour la femme est un cruel vnement qui la
renvoie quand elle a donn tellement sa personne et qu'elle n'est plus
elle-mme. Et cependant l'union peut tre dans certains cas un si
horrible supplice, qu'on doit  tout prix la rompre. Au-dessus de la
nature subsiste le droit de l'me. Le dtestable moyen terme qu'on
appelle _sparation_ est l'immoralit mme. Il donne lieu  cent
crimes, une foule d'infanticides, de suppressions d'tat. Que
d'enfants gars, perdus, pis que morts! Mieux vaut cent fois le
divorce, mais difficile, et surtout retard et ajourn. Souvent les
poux rflchissent. Tant de choses aimes ensemble et d'habitudes
communes, une telle identit de vie, tous ces fils vibrent fortement
lorsqu'on est spar, plutt des fibres sanglantes, arraches, qui,
d'elles-mmes, palpitent pour se rejoindre.]

Les plus dociles, les plus silencieuses ne sont pas toujours celles
qui acceptent le mieux la loi de l'unit. Sous leur rsignation, elles
peuvent couver l'infini du roman. C'est le cas parfois de l'Anglaise.
La Franaise au contraire, qui met tout en dehors, qui contredit trs
haut, souvent en elle-mme est plus assimile qu'elle n'aime  le
paratre. Sa vive personnalit, qu'on croirait un obstacle, impose
l'heureuse condition de conqurir la volont, de rendre le mariage
rel par une intime union d'me. Union progressive que l'association,
la coopration ou d'affaires ou d'ides peut augmenter toujours, et
d'ge en ge, de sorte que le temps, qu'on croit si faussement
l'ennemi de l'amour, le consolide et le resserre. Dans le commerce,
dans la vie de campagne, l'exploitation rurale, dans l'art et
dans l'tude, je vois cet idal ralis fort simplement et sans
difficult par l'action commune o la femme concourt avec grande
nergie.

Mais l'objet naturel de son activit, c'est l'enfant et l'ducation.
C'est le rel, c'est le roman tout  la fois. C'est le second amour,
peut-tre ncessaire dans la vie monotone. Mettons-lui dans les bras
cet amant, ce petit mari qui ne fait pas tort au premier, l'y reporte
sans cesse.

Il lui faudra le coeur, et si elle a eu trop (dans sa premire
jeunesse) de verte sve, un peu virile, si elle fut d'abord trop
arme, le bonheur peu  peu la dsarmant, l'adoucissant, la rendant
cent fois plus charmante, elle se remettra tout  vous, pour tre
l'enfant elle-mme.




CHAPITRE II

La mre.--Le paradis maternel.--L'enfant nat crateur.


Qu'il faut de temps pour voir les choses les plus simples que la
nature mme indiquait! Hier  peine enfin on a fait cette dcouverte:
La mre doit lever l'enfant.

Le Moyen-ge, qui regarde la femme comme l'origine du pch et de
l'universelle damnation, est loin de confier l'homme  celle qui l'a
perdu. Pour mieux nier son droit sur l'enfant, les Pres, les
docteurs dans leur scolastique ignorante, supposent que le pre seul
engendre sans qu'elle y soit pour rien. Ils la font inerte et
passive. Ils la nomment, du nom qui l'avilit le plus, le vase de
faiblesse (_vas infirmius_). Ils appellent la mre (impies! leur
mre!) immonde, lui reprochent leur naissance comme un pch.
L'enfant qu'elle alimente presque un an de son sang et deux ans de
son lait, ne la regarde point. Aussitt qu'on le peut, la faible
crature, si fragile, est remise aux mains rudes des hommes.
Barbares et grotesques nourrices! c'est  eux de bercer l'enfant.

On voit l que l'absurde a sa fcondit. Du dogme injuste et faux, et
de la dure lgende, descend logiquement cette pratique, impie,
insultante  la femme et meurtrire pour l'homme. Car sans la mre
l'enfant ne vivra pas.

Dtournons nos regards du funeste pass! coutons bien plutt celle
qui est un prsent ternel, qui ne varie pas, la Nature.

       *       *       *       *       *

Qui cre l'enfant? la mre.

Tous les hommes minents de ce temps-ci que j'ai connus, taient
entirement, sans rserve, les fils de leurs mres.

Il en doit tre ainsi. Dans cette oeuvre commune, le pre mit un
instant, un clair de plaisir. La mre y met neuf mois de souffrances
et d'amour, de vives joies mles de douleurs, pendant deux ans son
lait, ses veilles et ses fatigues,--enfin y met toute sa vie.

Sont-ils un tre ou deux? On pourrait en douter. Elle le fait, refait
d'elle-mme (dans la transformation rapide qui nous renouvelle sans
cesse), et elle est bien des fois sa mre. Il est, de fond en comble,
constitu de sa substance. En elle, il a sa vraie nature, son tat le
plus doux de batitude profonde, de paradis. C'est bien l qu'il est
Dieu.

La crise la plus dure de sa vie sera d'en sortir, de tomber
dans le froid, l'impitoyable monde. Son instinct naturel serait d'y
revenir, de retourner  l'unit. Mais ici la nature s'oppose  la
nature. Arrach de son sein, dtach par le fer, il lui faut s'en
aller. Dure et cruelle sparation!

Cependant on peut dire que, tant qu'il fut en elle, ne s'en
distinguant pas, il put  peine aimer. Il faut tre deux pour s'unir,
pour tendre l'un vers l'autre. Et l'amour c'est un paradis par del le
paradis mme.

D'elle  lui, le sang circulait. Mais ni elle ni lui n'avaient encore
l'ineffable motion que donne l'allaitement. Impression si forte, si
puissante sur le nourrisson que pour toute la vie elle lui reste. Tel
il est dans les bras de la femme et  sa mamelle, tel il sera, gai et
serein; ou (s'il en est priv) farouche, d'humeur pre, irritable,
regrettant quelque chose qu'il ne sait plus lui-mme. Et quoi? Cette
heure adorable et bnie.

       *       *       *       *       *

Bakewell, l'habile leveur, qui montra comme on cre des races,
laissait  ses jeunes taureaux dans une heureuse plnitude tout le
temps de l'allaitement. Un an entier ils possdaient leur mre. Ils ne
l'oubliaient pas. Ils restaient pour leur pre Bakewell doux et
reconnaissants. Ils lui lchaient les mains.

De grands mdecins allemands assurent qu'un nourrisson humain qui n'a
pas ce bonheur, que l'on nourrit au biberon, en reste pour la vie
srieux, ne rit presque jamais.

Le sourire maternel pendant l'allaitement, le sourire de
l'enfant, changs, dit Froebel, c'est la grande communion qui
prpare toute religion, toute socit humaine.

Ce qui montre  quel point mre et enfant sont un, c'est qu'ils
s'entendent sans langage[115]. Ils furent le mme corps pendant neuf
mois, et mme aprs ils n'ont que faire de signes, ayant une
correspondance intrieure dans l'identit magntique. Lui voyant faire
cela, sans savoir pourquoi ni comment, il essaye de le faire aussi.

[Note 115: Et sans la mre peu de langage. C'est la raison relle
pour laquelle l'Anglais est muet, tout au moins taciturne.--Mme dans
l'allaitement, l'entant n'est apport qu'un moment pour prendre le
sein. Gnralement il est mis dans une autre chambre, dans les mains
de la _nurse_. Mot trs particulier et sans quivalent (ni nourrice,
ni bonne, ni gouvernante). C'est la _nurse_ qui, simplifiant tellement
la vie, la concentrant en deux personnes, l'a rendue si active, toute
prte aux voyages lointains et  la colonisation. Aux eaux, aux bains
de mer o l'intrieur se voit, est moins mur, j'observai souvent
cette _nurse_. Pauvre crature ennuye. Les parents ne lui parlaient
gure. L'enfant tait pour elle le plus souvent un dur tyran. S'ils
sortent, c'est lui qui la mne, il fait tout  sa tte. En ralit il
est seul, c'est Robinson (sans Vendredi). Trop nourri et gorg de
viande, il est colre et de mauvaise humeur. Ce n'est pas l l'ancien
enfant anglais, nourri de lait, de bire, le fils de la Merry England.
Celui-ci, exil de sa mre en naissant, toujours en prsence de cette
fille qu'il gouverne, est dj plein d'orgueil. Le passage  l'cole
est horrible pour lui. Sa volont sauvage, jusque-l sans obstacle,
est brise  force de coups. Les chtiments cruels (tout comme au
rgiment ou  la flotte) sont d'usage  l'cole. Malgr ces
traitements qui pourraient faire un caractre atroce, les Anglais  la
longue, par la vie et le monde, s'humanisent, sont parfois trs doux.
Mais il leur en reste au visage un incurable srieux. On y lit qu' la
naissance ils furent loigns de leur mre, privs de son sourire.
Quand je les vois, Virgile me vient  la pense: _Cui non risere
parentes_, etc., et le mot de Froebel: Point de chambre d'enfant.]

Par elle, il est. Et sans elle il n'est pas. Lorsque je visitai le
funbre hospice des Enfants trouvs, on me conta que ceux qu'on
apporte un peu tard sont impossibles  consoler, pleurent
toujours et sans fin, et meurent  force de pleurer.

La mre lui fut son nid, et son monde complet o il ne put rien
souhaiter. Elle fait de son mieux, mme aprs, pour tre encore son
nid. veill elle le tient entre ses mamelles, et dans son giron,
endormi. Mais s'il tombait! il faut encore se sparer, lui donner un
berceau. Au moins, rien ne lui est plus cher (dit Froebel, grand
observateur) que de le lever, le coucher, s'unir  l'lan du rveil,
bnir et assoupir l'entre dans le repos.

Il remarque trs bien encore que pour lui _la parole_ est un tre,
c'est _sa mre parlante_. Et les autres objets? il leur parle; ils se
taisent. S'il les touche, ils rsistent, lui rvlent le monde, et
l'opposition du _non-moi_. Le voil dcouvert ce monde, qui fera ou
rire ou pleurer! Il attire toutefois. De l le mouvement.

Il n'a pas grande force. Sa mre le meut d'abord, d'un doux mouvement
cadenc. Mais qu'il remue lui-mme, c'est son plus cher dsir.
Certains objets l'attirent ou l'occupent agrablement. Mettez sur le
berceau une petite cage, un oiseau, dit Froebel. Moi, je n'aime pas
trop qu'on lui montre ce prisonnier. Je prfre la boule brillante que
les Lapons suspendent au-dessus de sa tte, qui va, vient. Lui, il
tche, ne tarde pas de la saisir.

       *       *       *       *       *

Tout ce qu'il voit, il veut le prendre. Il le palpe, il le gote,
veut se l'approprier par tous les sens. Lgitime gosme,
instinct tout naturel, excellent, de concentration. Il est tout simple
qu'une crature si faible cherche tous les moyens de s'enrichir, de
s'augmenter.

Notons l l'insigne btise de nos thologiens. Si l'enfant a bon
apptit, s'il tette bien: Pch! voil le premier homme! voil Adam!
voil la chute! La gourmandise nous perdit! Eh! malheureux, vous ne
voyez donc pas que toute la nature est gourmande, que la plante est
avide et des sucs de la terre et des roses du ciel? Condamnez-la
donc, imbciles!

Enfant, ton plus sacr devoir est de bien boire ton lait et de manger
beaucoup, d'absorber, si tu peux, tous les fruits de l'arbre de vie.
Un univers commence. Le paradis revient. Dieu, en vous y mettant, ta
mre et toi, vous recommande expressment de manger des deux fruits,
la vie et la science, autant que vous pourrez. Et,  ce prix, il vous
bnit.

Quelle joie de voir en ce jardin cette jeune ve et son petit Adam!
Vivre en un jardin, dans l'air pur, en communion avec le ciel, avec la
bonne terre, notre mre, c'est la vraie vie humaine. L'homme nat
arbre en plusieurs lgendes. Dans la Perse, l'esprit, la vie, l'me,
c'est l'arbre sacr. Le grand ducateur de notre sicle, Froebel,
tait un forestier. Les arbres, disait-il, ont t mes docteurs.

Ce petit paradis ne craint pas le serpent. L'enfant garde la mre plus
qu'il n'en est gard. Nul danger du dehors. Un tel amour si fort, si
profond, si complet emplit tout, comble l'me. Il n'a 
craindre que lui-mme.

L'tat divin n'a-t-il pas ses prils? La mre, si elle suit sa
tendance, fondra dans les molles tendresses, dans l'excs de
l'adoration. Et lui, de son ct, qui n'a pas un atome qui ne soit
d'elle, il a son but en elle, gravite incessamment vers elle. Les
objets extrieurs le repoussent et rsistent. Mais elle, elle est si
douce! Il se rejette  elle d'autant plus, dans ses tendres
embrassements,  ses genoux,  sa bouche,  son sein. Elle est son
ve, une ve toute sduite et gagne d'avance, qui lui dit d'tre
sage, et qui l'est moins que lui.

Elle est et sa nature et son surnaturel. Nous oublions trop ce qu'il
fut, tout rve, toute imagination. Pour lui tout est miracle,
enfantine posie. Puissance norme et normment forte par la
faiblesse mme des autres qui ne sont pas encore. Eh bien! c'est la
mre seule qui l'occupe, cette puissance. Que doit-il prouver quand,
de son petit lit, il regarde, la suit de l'oeil, et voit aller,
venir, pour lui, toujours pour lui, cette adorable fe? Que son petit
coeur est plein d'elle! dans quel enchantement trange! Si jamais
sur la terre il y eut _religion_, c'est bien ici, et  un tel degr
que rien, rien de pareil ne reviendra jamais.

Elle ne peut pas s'en dfendre. Ce n'est pas sa faute. Elle est Dieu.
N'en rougis pas, ma chre, et ne t'humilie pas. Il faut bien qu'il en
soit ainsi. C'est norme, excessif. Mais que faire? c'est notre
salut. Nous commenons par l, par une idoltrie, un profond
ftichisme de la femme. Et par elle nous atteignons le monde.

       *       *       *       *       *

Le sublime de la situation serait qu'elle tcht d'tre moins Dieu,
que l'amour limitt l'amour, que la mre de bonne grce acceptt sa
rivale, l'autre mre, la Nature. Mais quel pnible effort! combien il
lui est dur de ne plus tre sa seule nourrice, son unique aliment, que
la terre, que les arbres, les fruits, se mettent  l'allaiter!... Oh!
l, elle est jalouse, et pleure.

Elle esprait toujours tre son camarade. Et pour gagner cela, que
n'et-elle pas fait! Elle cdait en tout, voulait tre gentille, et
plus enfant que lui. Mais voici qu'un matin (elle est bien tonne),
certain esprit le pousse; seul, srieux, muet, ou bien parlant  demi
voix, il s'en va, il commence dans quelque coin une oeuvre  lui,
veut arranger je ne sais quoi. Il prend du sable ou de la terre, et
procde prcisment comme tout peuple sauvage ou barbare: il entasse,
il construit sa petite montagne, son _tumulus_. Mais on l'a dcouvert.
Oh! le petit vilain! Vrai crime. Il a voulu tre homme.

S'il y avait quelques petites pierres qu'on pt dresser, il et fait
davantage, un cairn, ou un dolmen, comme firent les Gaulois, ses
aeux. L'architecture celtique, plasgique, lui est naturelle, une
pierre bien pose sur deux autres, selon son tour d'esprit,
c'est sa maison  lui, ou sa petite table. Il y met deux cerises. Il
invite sa soeur. Il pratique l'hospitalit.

L'instinct du castor est dans l'homme; s'il peut, il creuse une
rigole, y met de l'eau, il l'y fait circuler, il fait un barrage, une
digue. Ce gnie d'hydraulique tonne et indigne la mre. On ne pourra
jamais l'avoir net, que deviendrons-nous?

Voici qui est bien pis, s'il est un peu plus grand, si sa main
s'affermit, dans l'paisse poussire il se trace un bonhomme (pas
reconnaissable, n'importe). S'il est sr d'tre seul, il mouillera du
sable, ptrira de la terre, bclera quelque chose d'informe, et se
dira: C'est un chien, un mouton.

De manire ou d'autre, il chappe. Il veut _tre et agir_. Trs
difficilement on le tient dans le doux tat de momie, convenable et
dcent, l'tat d'innocence imbcile qui ne ferait que jaser, rpter.

Il faut en prendre son parti. S'il nat ouvrier ou maon, qu'y faire?
habillons-le pour cela, ou bien mettons-lui sous la main des matriaux
simples, commodes, qui ne soient pas fugaces comme le sable et qui lui
donnent la satisfaction de contempler ses rsultats. Avec quelques
petits carrs de bois, en forme de briques, il peut btir, difier,
faire des maisons, des ponts, des meubles, etc. J'ai sous les yeux un
nourrisson qui a  peine dix-huit mois, et qui, ds qu'il a pu dresser
deux des petits morceaux de bois, saisi de bonheur, joint les mains,
admire, visiblement se dit en crateur: Cela est bien. Un
autre, de deux ans et demi, plus fort dans cette architecture, appelle
sa soeur  tmoigner de son talent; il dit: C'est _petit_ qui l'a
fait!

Gardez-vous de l'aider. N'allez pas, faible mre, ramener cet artiste,
cet Adam travailleur, au paradis, dont, grce  Dieu, il sort.
Respectez-le. Regardez ses instincts. Ne les touffez pas, en croyant
les servir.

L'harmonie de la forme, des formes lmentaires rgulires (celle des
cristaux), lui est infiniment sensible. L'homme nat gomtre, sent
fort bien la beaut de ces formes trs simples, la sphre, le rond,
l'ovale, etc., que notre sens blas admire moins aujourd'hui.

L'autre harmonie, le rythme, lui est galement naturelle. Tout d'abord
il le sent, le suit.

C'est dans le jardinage surtout que l'aide de sa mre lui redevient
utile. Artiste et crateur, il est impatient, voudrait d'un _Fiat_
faire un monde. Il va incessamment regarder, dterrer le petit germe
mis en terre. Elle qui, avec lui, fut si douce, si patiente, elle lui
enseignera la patience, l'art rel de crer, celui de mnager, de
couver tendrement ce qu'on veut faire crotre et qu'on aime.




CHAPITRE III

La Famille.--L'Asile.--Dangers dans la famille mme.


Froebel a de l'audace. Ds trois, quatre ans, il croit que l'enfant
est mieux  l'cole. L'oiseau est lanc hors du nid.

Mais c'est qu'il est trop chaud, ce nid, et trop enveloppant. La femme
est si habitue  vouloir,  agir pour lui,  lui sauver toute peine,
mme si elle pouvait, l'embarras de penser!

Il ne perd pas la mre. Froebel lui en donne une, plus calme, moins
passionne, une jeune demoiselle (qui par l'ducation se prpare  la
vie de famille et au mariage), qui surveille ce petit peuple d'enfants
et le dirige un peu.

Ils s'lvent eux-mmes avec son secours, sous ses yeux. C'est l'cole
qui instruit l'cole, l'exemple mutuel. On voit travailler; on
travaille. On voit jouer; on joue. On est moins en contact avec
l'autorit qu'avec ses gaux, ses voisins. La matresse, oblige
de se partager entre tous, pse peu  chacun, et soutient peu
chacun. Il faut que l'enfant en cent choses se consulte lui-mme,
avise, dveloppe sa petite activit dans le travail, le jeu, dploie
mme un peu d'nergie pour bien tenir sa place contre les tourdis et
se faire respecter. Image vraie du monde, qui offre dj (fort
adoucies) les luttes et (bien lgers) les frottements.

L'Allemande, plus douce, se rsigne  cela. Elle gmit, et dit:
Pauvre petit! mais enfin l'envoie  l'cole. Combien plus la
Franaise lutte, dispute, rsiste l-dessus!  moins qu'elle ne soit
ouvrire, absente tout le jour et commande par le travail, elle
trouvera cent et mille raisons pour ne pas lcher son enfant. Mme
pour quelques heures, grand est le sacrifice. L'cole! Mais pourquoi?
La famille elle-mme dj est une cole. Il a des frres, des
soeurs. Qu'ils jouent, travaillent entre eux. N'est-ce pas bien plus
sr qu'un ple-mle d'enfants inconnus?

       *       *       *       *       *

Grand dbat! vraiment solennel! Savez-vous bien qu'ici deux religions
contraires sont en prsence?

La foi au foyer seul, aux _Sacra paterna_, aux _Divi parentes_, au
sanctuaire ferm, exclusif, du patriarcat.

La foi au genre humain,  la naturelle innocence du premier ge en
tous, la confiance aimante aux instincts primitifs que Dieu a mis en
nous.

Je suis grand partisan de l'ducation de famille. Mais, comme aux
derniers temps, on en a tant parl dans certaine vue intresse, je
dois, pour tre juste, bien avertir les mres que, mme en la
famille, l'enfant court des dangers. Il risque moins les chocs, mais
plus l'touffement. Cet air, trs renferm, est souvent peu vital,
moins respirable que l'air du vaste monde, ml sans doute, mais o
les mlanges souvent se corrigent l'un l'autre.

La famille bien close nous rendrait tristement routiniers et
imitateurs. On copie les parents, et entre frres (tout en disputant)
on se copie. On en prend une empreinte, et l'on reste strotyp.

Revoyez-les vingt ans, trente ans aprs, et interrogez-les. La vie
traverse marque peu. Et la famille est tout. Ils ont  peine appris.
De coeur ils sont rests enferms dans leur premier monde, avec une
partialit aveugle pour les choses d'alors, les personnes d'alors. Ce
qui s'ajouta est fluide, va et vient, ne tient gure. Mais ce que la
famille imprima en bien ou mal, en bonnes ou mauvaises habitudes, est
 jamais le fond du fond.

Forte ducation, je le crois, mais si forte que c'est tant pis.

Il semble chez plusieurs que cette imbibition trop profonde et
dfinitive a trop mordu, creus, entam le dedans. Ils sont secs et
hostiles  ce qui n'est pas la famille. Plusieurs rellement seront
toute leur vie  l'tat de foetus, n'ajoutant nulle ide  celles
qu'ils ont eues dans le sein maternel. Beaucoup restent nerveux,
cratures fminines, impropres  l'action, qui ont quelque talent, et
presque toujours l'esprit faux.

Ce que la mre adore dans la famille, et ce qui est injuste,
c'est d'immobiliser l'esprit, de le retenir au maillot, li de
certaines ides et de certaines habitudes, li de cette sorte que plus
tard on a beau ter la ligature, il ne peut se mouvoir qu'au degr et
de la manire qu'il le fit quand il la portait.

       *       *       *       *       *

Les livres juifs dj observent sagement que les tendresses extrmes
et indiscrtes des parents amollissent, nervent l'enfant. Ils veulent
que le pre soit ferme pour sa fille et la tienne  distance.

Les casuistes en disent autant  la mre, et on ne peut les en blmer.
La science aujourd'hui nous dmontre ce que l'on ignorait, que, sous
plusieurs rapports, l'enfant presque en naissant est homme. S'il n'en
a la puissance, il en a des instincts, comme des rves de vague
sensualit. Dj parfait, complet pour l'organisation nerveuse, et
n'ayant gure encore ce qui fait quilibre (les muscles et la force,
l'lment rsistant), il est inharmonique, vibrant  tout, le vrai
jouet des nerfs. Prcocit dangereuse et terrible, trs souvent
meurtrire, que l'on doit trembler d'veiller.

Cela est moins frappant dans les races du Nord, mais effrayant chez
nous. Un mdecin (cit par M. Dupanloup) a vu des nourrissons amoureux
au berceau. L'tincelle nerveuse clate ici avec la vie. C'est un don
suprieur de nos Franais, qui peut tre fatal. Souvent l'enfant en
meurt. Souvent il sche et s'atrophie.

Il ne faut pas nier sottement tout cela, en dtourner les
yeux. Il faut opposer un rgime attentif, sobre, simple, certaine
gymnastique lmentaire. (Voy. Froebel.) Fortifiant les muscles,
amenant l'quilibre, elle diminue d'autant l'excessive sensibilit.

Mais tout cela serait fort inutile si la mre elle-mme n'tait
prudente et (faut-il le dire?) un peu froide, n'ludait cet instinct
(attendrissant et dangereux) qui reporte l'enfant toujours vers elle,
lui fait solliciter ses caresses, le fait tourner incessamment autour
d'elle, et l'observer mme avec une attention, une pntration, dont
son ge semble peu capable.

Elle est pour lui la vie. Et il veut voir sans cesse comme elle vit,
la suit partout curieusement. Elle en rit, s'en dfend trop peu.

Presque toujours il est jaloux. Mme le plus petit semble dire: Elle
est  moi. Il carte ses frres, son pre qui voudraient l'embrasser.

 moiti endormi on le couche; mais le lit froid l'a rveill, et il
suit de son mieux la conversation des parents. C'est de lui que l'on
parle. La mre raconte, souriante, au pre, absent le jour, ses jeux,
ses gentillesses: comme il a dj de l'esprit! Tous deux en sont mus.
Et cela les rapproche. La mre dit au petit: Dors-tu? Oh! il n'a
garde de rpondre. On continue doucement  voix basse. La fine oreille
n'en perd rien. Les attendrissements de sa mre surtout le
proccupent. Quand, aprs un dernier regard dans le berceau, et la
lumire teinte, elle est couche et ne dort pas: Qu'a donc maman?
dit-il. Est-ce qu'elle souffre?... Oh! non! Mais il n'en est
pas moins inquiet et curieux.

Le pre, en France, est admirable. Travailleur fatigu, il ne se lve
pas moins, si l'enfant crie, il le promne. Mais trop souvent pour
viter cela, lui garder le sommeil, elle couche seule et met l'enfant
prs d'elle. Chose assez dangereuse au trs petit qui peut tre
touff. Il grandit, et pourtant elle le garde par faiblesse. Il lui
cote de s'en sparer. C'est l'hiver; seul il aurait froid. Et il lui
semble aussi qu'il est en sret avec elle, plus que prs d'une
domestique. Sans son enfant, dont elle a l'habitude, elle est
trouble, ne peut dormir.

En ralit pour tous deux un lien magntique se fait de plus en plus,
et ne se rompra qu' grand'peine. Le dchirement devient presque
impossible. La faible mre ignore combien elle lui nuit. En le gardant
d'autres dangers, elle ne lui sauve point le grand danger,
l'nervation.

       *       *       *       *       *

Au mme endroit cit, et d'aprs le mme mdecin, fort raisonnablement
M. Dupanloup dit qu'entre petits enfants, frres et soeurs, la vie
commune, si elle n'est fort surveille, a ses dangers. L'attraction
naturelle est tout  fait la mme qu'au temps des patriarches, et la
nature n'a pas chang. Mais il y a cette diffrence que dans
l'Antiquit (en Perse, gypte, Grce) les lois autorisant le mariage
entre frres et soeurs, on avait moins  craindre. S'ils s'aimaient
de bonne heure, on prsageait une heureuse union. Ici, j'ai
vu souvent (au moins dans cinq ou six familles estimes, et d'hommes
connus), j'ai vu ces attachements prcoces, aveugles et excessifs,
porter des fruits amers. Pour tre sans espoir, ils n'en devenaient
que plus forts. Toujours la mme histoire, le _Ren_ de Chateaubriand.

Les Grecs auraient t bien tonns s'ils avaient su que nos enfants
sont levs ensemble, que nos garons ont si longtemps l'ducation des
filles. Ils y perdent. Les exercices violents qui pourraient prparer
le hros du travail, ne vont nullement  la fille, et il serait
stupide de les exiger d'elle.  lui la force,  elle l'harmonie.
Justement parce que,  eux deux, ils feront un tout, ils doivent
dvelopper des aptitudes diffrentes. Ils ne se conviendront que
mieux.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui bien plus qu'autrefois nous gardons nos enfants avec nous.
Nous ne les abandonnons plus  des domestiques vicieux. Mais si nous
le sommes nous-mmes?

Mme dans une famille sans vice, telle habitude des parents, innocente
pour eux, utile, ncessaire  leur ge, est funeste  l'enfant, est un
vice pour lui.

Le travailleur anglais qui emploie fortement la trs longue journe,
se relve le soir par une puissante nourriture qui n'est pour lui que
suffisante, et qui dj est trop pour la femme inactive. C'est bien
pis pour l'enfant. Il grandit, il est vrai, beaucoup, et il
prend un clat, une plthore sanguine qui le rend admirable, vraie
fleur de sang. Mais ce n'est pas la force. Et il a pris dj une
fatale ducation d'intemprance qui, augmentant toujours, donne 
cette race effare un demi-alibi.

Nos Franais gnralement (surtout ceux du Midi) sont plus sobres,
mais peu sobres de langue. Ils parlent tourdiment devant l'enfant. Le
pre ou les amis racontent les scandales du jour en mots couverts 
peine que l'enfant comprend  merveille. Mille riens aussi, des choses
vaines, qui, sans tre mauvaises, le font lger, frivole, un petit
homme blas.

 la maison encore, on se contient un peu. Mais dans les lieux
d'amusements, aux eaux, aux bains de mer, tout est lch. L'homme et
la femme suivent leurs gots, sans se gner. L'enfant profite
tonnamment en mal. Dans ce grand abandon au plaisir personnel, ils
sont faibles pour lui. Il faut bien qu'il jouisse aussi. Tout ce qu'il
veut, il l'a. Pauvre petit! Comment lui refuser ce que nous nous
donnons? vin, caf? et le reste? Avec ce rgime irritant, fort peu de
surveillance, les jeux des filles et des garons, la prcocit prend
l'essor. Les sens s'veillent et sans retour. Essayez donc demain de
revenir  l'ordre. Votre ducation de famille, au fond, est finie,
perdue. Vous ne regagnez rien par la svrit.

       *       *       *       *       *

Ce gouvernement de la Grce, tel qu'on le voit dans la
famille, et qu'on croit le plus doux, est souvent (vu de prs) tour 
tour mou et violent. La mre, tendre souvent, n'en est pas moins
colre. Parfois l'amour d'un fils la rend dure pour la fille. Presque
toujours le favori a son contraste, la victime, le souffre-douleur.

Le dogme de la Grce, d'arbitraire infini, sans justice et sans loi,
est rflchi ici dans la famille. Au foyer, comme au ciel, il y a les
_lus_, favoris de la Grce, les prfrs sans cause. Dieu, avant
leur naissance, aima Jacob, et hat Esa. Trop souvent la mre est de
mme. Les _lus de l'amour_ sont ceux qui plient le plus, les mous,
faibles et lches. Les plus vifs, les plus nergiques, deviennent les
_lus de la haine_, sur lesquels toujours on est prt  frapper.

Parfois aussi, pourtant, ces cruauts sont des effets de l'amour mme.
Son lan tyrannique pour avoir l'enfant tout entier  soi et
l'absorber, rencontrant un obstacle dans une nature forte, s'indigne,
et sans transition passe  la fureur,  la haine. Mais la mre doit le
plus souvent s'accuser seule. Sa frquente colre rend l'enfant
colrique. L'imprudence qu'elle a de le gorger, de le crever, de lui
donner du vin, etc., cre prcisment les orages qu'on rprime si
durement. Le mme enfant nourri autrement serait calme et doux.

       *       *       *       *       *

Le 12 mars 1868, dans une rue voisine de l'cole de Mdecine, je
passais devant la boutique d'une fruitire-charbonnire. Je
vis une belle femme, forte et frache, assez rouge, qui frappait sur
la tte une gentille petite fille de sept  huit ans  peu prs.
Quoique saisi, je sus me contenir: je dis seulement: Ah! madame...
Elle parut un peu honteuse, et semblait s'excuser. L'instrument tait
un trs fort martinet,  sept cordes, sept noeuds, qui et pu
assommer. L'enfant ne pleura pas, traversa la rue vivement, alla
donner la main  deux bons charbonniers (son pre, son oncle
apparemment), qui la recueillirent sagement, la consolrent, sans
l'embrasser pourtant, ce qui et irrit la mre. Mon coeur avait
pass la rue avec l'enfant. Ces deux hommes me plurent extrmement.
Fort propres (c'tait le dimanche), ils avaient l'air doux, calme, des
vritables travailleurs. S'ils avertirent la mre, ce fut le soir, et
non devant l'enfant. Le pre tait un homme de trente-cinq ans
peut-tre, ple et plus dlicat qu'il ne faudrait pour ce mtier.
Elle, rouge au contraire et forte dans sa vie sans fatigue, assise,
visiblement n'avait que trop de sang.

L'enfant le plus souvent est puni, caress, bien moins pour ce qu'il
fait que pour des motifs extrieurs qu'il ignore. Tel tat de sant,
tel jour du mois, tel mcontentement, bien souvent font pleuvoir une
averse de coups.

Le temps va lentement. C'est bien tard, en ce sicle, que deux peuples
souffrants se sont manifests. Celui des femmes a fait entendre de
lgitimes plaintes, et celui des enfants?  peine un gmissement.
On a commenc d'entrevoir qu'envers ce petit monde nous ne
sommes point justes du tout, nous n'observons jamais les vrais milieux
de la justice. Nous nous satisfaisons sans mesure aux deux sens, dans
l'amour ou dans la colre. On les touffe d'embrassements ou bien on
les crase. Ils pleurent, ne savent ou n'osent dire. C'est par un cas
trange et de prcocit et de mmoire fidle, qu'un livre rcemment a
t crit l-dessus. Dans quel mnagement, quel excs de respect! dans
quelle attention pour s'accuser soi-mme, pour voiler tels dtails,
faire deviner plutt que dire et expliquer!... N'importe! D'autant
plus pntrant a mont de l'abme ce premier, ce faible soupir.

Les femmes vivent avec les enfants, et elles les observent si peu
qu'elles ignorent encore une chose terrible: c'est que, malgr
l'apparente lgret de l'ge, c'est celui o souvent on voit le
profond dsespoir, le violent dsir de la mort. Pourquoi? c'est que,
bien plus que nous, l'enfant  sa souffrance attache l'accablante ide
d'une dure infinie. La vie nous apprend peu  peu que tout change,
que rien ne dure, ni le bien ni le mal, qu'il ne faut point
dsesprer. L'enfant ne le sait pas encore, croit, s'il est misrable,
qu'il le sera sans fin.

La vraie dsolation existe pour l'enfant quand c'est sa providence, sa
protection naturelle, sa mre elle-mme qui l'accable. Les trs
petits, frapps par elle, se jettent  elle, se rfugient en elle,
dans son giron et sous la main qui frappe. L'enfant, un peu plus
grand, manifestement sent l'horreur d'une chose tellement
contre nature. Il crie bien moins des coups que de cette chose
monstrueuse. Comme elle est Dieu pour lui, et sa vie, et son tout, il
est alors sans Dieu, abandonn de tout, hors des conditions de la vie.

N'exagrez-vous pas? Certainement l'enfant ne peut analyser,
exprimer tout cela, comme on le fait ici. Cependant les suicides
d'enfants ne sont pas rares. Les journaux en tmoignent. Mais, non
raliss, ces penses, ces dsirs n'en sont pas moins terribles 
observer. Pour la premire fois, ils ont t crits, tracs fidlement
(1866). Que les parents y songent. Dans un ge trs tendre o l'on
croit que tout glisse, l'me est entire dj; l'imagination mme,
infiniment plus vive qu'elle ne l'est chez nous, parfois centuple les
douleurs.




CHAPITRE IV

Le foyer branl.--Grand danger de l'enfant.


L'enfant est n de l'unit. Son danger capital, c'est que l'unit ne
se rompe, que, ses parents se refroidissant l'un pour l'autre, le
mariage ne soit plus qu'apparence, un divorce dcent.

On oublie trop, en parlant de l'enfant, qu'il n'est point un tre
isol. C'est un fruit sur un arbre (la famille). Et si cet arbre
sche, le fruit sche, et peut-tre meurt.

Notre race, entre toutes, lectrique et nerveuse, avec ce don
brillant, a un dfaut fatal, la mobile imagination. Souvent bien peu
de temps aprs le mariage les poux deviennent distraits. Sans
s'carter beaucoup, ils regardent ailleurs, ils courent un peu le
monde. Si la dame n'allaite, cela se voit bientt. Ou, peu aprs
l'allaitement, elle se ddommage de sa servitude, prend son vol, veut
l'amusement. Elle a vingt-deux ans, je suppose, et elle est dans sa
haute fleur. On l'admire et on la jalouse. Elle se croit, 
tort, peu utile  l'enfant. Et son mari aussi, tenu un peu  part
pendant l'allaitement, est sorti de ses habitudes, ne lui est pas
indispensable. Aussi lger, et plus (tout au moins en paroles), il
l'mancipe, et lui fait dire: Il s'amuse... Je m'amuse aussi.

Un homme d'esprit a fort bien dit: Entre l'amour de nouveaut, et
l'amour d'habitude que ramne le temps, il y a un entr'acte, une
lacune. C'est l'abme o souvent sombre le mariage, et qu'il faudrait
tcher de combler  tout prix.

Tant que l'on est trs jeune, les distractions comptent moins. On
s'loigne, et on se rapproche. On oublie, on se passe certaines
choses. Souvent un peu plus tard, quand l'enfant est dj absent, va
aux coles (la mre a vingt-cinq ans peut-tre), alors des crises
graves peuvent troubler  fond le mnage, mettre en pril la maison,
la fortune, briser violemment la famille. L, c'est la perte de
l'enfant.

       *       *       *       *       *

Une gravure anglaise de l'autre sicle, faible et fade, mais d'un
effet trs doux, m'arrta l'autre jour. C'tait un troit intrieur,
une chambre  vieille fentre dont les petits carreaux ne montraient
au del que toits et chemines, une maussade rue de Londres. Sur une
chaise, une dame, une belle grasse Pamla, y dort de tout son coeur.
Sa _nurse_, une jeune Irlandaise, garde un petit qui marche et un
nourrisson au berceau. La dame (de vingt-huit ans, je crois)
a trs probablement un enfant plus g, mais il est aux coles. Elle
est un peu forte dj, un peu trop bien nourrie. La bonne crature a
une figure honnte; elle est et elle veut tre sage. La voil bien
seule pourtant. Elle dort, elle rve innocemment, et sa nature
sanguine rve pour elle. O est son mari? que fait-il? soigne-t-il
assez son trsor? Il est aux affaires, je le veux. Mais s'il la laisse
trop longtemps, cette belle ennuye, elle peut s'chapper dans un
petit roman, fatal  la maison, briser tous les plans du mari, ses
romans de fortune, ses ambitions de famille.

C'est sur l'enfant alors que d'aplomb tout retombe. Il ptit de mille
choses qu'il ne peut deviner.

       *       *       *       *       *

La personnalit fminine, d'abord subordonne, modifie fatalement, se
ddommage, ragit, veut s'tendre et prendre sa place. De l, chez la
plus douce, certain esprit d'opposition. Les dfauts du mari
apparaissent alors, et fort grossis. Elle a en ce moment une excessive
clairvoyance. Elle voit mille dtails fcheux, rels, mais les voit
trop. Que serait-ce, madame, si vous subissiez cette preuve, si votre
fine peau rose tait mise sous un microscope? vous en auriez l'effroi
vous-mme.

Je vois d'ici deux ennuys, un couple sombre au coin du feu. Quel
est-il? Quelles sont ces personnes? De classe, je suppose, moyenne,
laborieuse. C'est le samedi soir, dimanche demain. On est quitte de
la semaine, et on a plus de temps. L'homme n'est pas un
pilier de caf. Mais il rentre chez lui un peu tard. On l'a attendu.
Premier point qui dispose assez mal. Il est proccup, ne dit gure
ses penses. Mais moi je vais les dire. Il a rencontr tel ami. On a
caus d'lections, de la stagnation des affaires. Il arrive plein de
tout cela, et comme toujours, songeant  changer sa situation, 
monter,  se cultiver. Il a achet un livre.

On allume la lampe, et il lit. Elle respecte son tude; cependant elle
est blesse fort justement de ce mutisme. Et moi aussi j'en suis
bless. Il y a si peu de bons livres, vraiment utiles. Et c'est pour
ce bouquin sans rapport  son temps qu'il oublie son livre vivant,
bien autrement intressant, o il et lu mille choses du coeur, de
la nature.

Elle coud, mais qu'elle est sombre!

Lui, s'il pose son livre, il regarde le feu. Gravement. Et cependant,
sa mobile ide n'est gure grave: Cette femme est ennuyeuse. Comme
elle est nerveuse, tendue! Garon, j'eus meilleur temps. Les petites
d'alors taient tout au moins amusantes. Et il aperoit dans le feu
la Closerie, etc. Son ami,  cette heure, y mne sa rieuse matresse.

Que ne voit-on pas dans le feu? Dans la braise, les petits jets bleus,
de lgers lutins dansent et attirent les yeux de la femme. C'est le
riant visage de la dame d'en bas, qui a tant de bonts pour elle, qui
l'invite sans cesse, son salon cramoisi, et prs de la dame son fils,
si lgant et si aimable. Mais le salon se fait chapelle, une
chapelle de charbons cerise, d'o un fin petit prtre l'observe de ses
yeux ardents!

Vaines figures! vaines penses! Laissez cela, madame, pensez plutt au
fils qui vous revient demain dimanche. Vous n'tes point gte, vous
tes vaniteuse, blesse, un peu crdule. Avec des flatteries, on peut
vous mener loin. C'est votre mari, je le sais, qui a le plus grand
tort. Les heures passent et il lit. Cela est irritant. Ma foi, elle
perd patience, se lve; elle a mis son chapeau...

Non, madame, ne sortez pas. Je l'arrte, et dis au mari: Vous tes
inexcusable. Voyons, ne soyez pas si sot! Vous lui avez fait mal. Son
pauvre coeur est tout gonfl. Laissez votre bouquin, laissez la
dignit. Rompez la glace, allez, et retenez-la dans vos bras. Que
l'enfant et t utile ici, prs de la mre! Quelle sottise a-t-on
fait de lui ter son enfant! Si la longue journe lui laisse au moins
l'espoir de le voir revenir pour le souper, elle prend patience. Et si
dans la soire certain moment d'humeur rend les poux muets, pour lui
on ne peut l'tre. Le mauvais charme du mutisme est rompu. On lui
parle, et bientt on se parle aussi l'un  l'autre; c'est  cause de
lui, pour son souper, pour ses devoirs. Il ne sait rien du froid qui a
exist tout  l'heure; il parle haut, il conte et il rit. S'il voit
que l'on est froid, usant de la libert de son ge, il s'empare de la
main de sa mre, et la donne au pre.




CHAPITRE V

L'enfant raffermit le foyer.


Balzac, sur le plus beau sujet, a fait un pauvre livre, un trs faible
roman. Mais le titre seul vaut un livre. Il fait songer: _La femme de
trente ans._

C'est, pour une Franaise surtout, le grand moment et l'apoge rel
pour l'agrment, l'esprit, la grce. La grce qu'on peut dfinir la
beaut du mouvement, dans ses aspects divers, sa varit infinie, est
aussi riche d'effets que la simple beaut des lignes est monotone.
Elle promet; on espre une me, et la statue ne vous rend rien. Mais
la grce donne sans cesse, et de cent manires elle veille.

La vie sanguine est peut-tre moins forte. Celle des nerfs prvaut.
Ils se sont assouplis, ils ont leur libre jeu. Ils vibrent  tout,
avec une dlicatesse infinie. Ce don, comme tout autre, vient peu 
peu, s'accrot, se nuance surtout par la vie crbrale, de cent
manires, et centuple l'effet par les chos de la pense.

De vingt  trente, il s'est fait une autre me, une personne
toute nouvelle. Si le mari tait absent quelques annes, il verrait au
retour que c'est une autre femme. Combien au-dessus des matresses,
des petites filles insipides qu'il serait tent de chercher! La jeune
dame qui sent sa valeur, est trs justement exigeante. Elle s'tonne
de ce qu'il sent peu un si grand changement. Elle est blesse de voir
que, l'ayant eue enfant, il s'imagine sottement la connatre, n'avoir
rien  apprendre. L'amant en voit-il davantage? Cela n'arrive gure;
il est lger, mobile; il veut un succs, et c'est tout.

Ce moment o la jeunesse a gagn tellement en dons charmants,
brillants, c'est celui au contraire o l'homme (entre trente et
quarante) semble enterr dans le mtier, dans l'troite spcialit,
concentr dans l'effort qui peut le mener  son but (de fortune,
d'ambition, d'ides, d'inventions, n'importe). Il le faut bien, dans
la concurrence terrible o nous vivons. Malheur  lui, s'il restait
l'homme agrable, le parleur de salon qu'il fut  vingt-cinq ans
peut-tre. Une femme d'esprit doit songer  cela. Pour l'homme, la
beaut, c'est la force, c'est la poursuite persvrante d'un mme but,
c'est la grandeur des rsultats, au moins celle de la volont. Et pour
qui cet effort? pour elle, pour l'enfant, la famille. Elle ne peut
l'oublier: s'il ne perd dans la grce qu'en augmentant dans la
puissance, elle doit s'en rjouir, s'unir  lui de coeur. Il ptit
aujourd'hui, et il vaincra demain.

Je dois le lui dire  l'oreille. Demain, elle perdra, et il
aura gagn. Le temps est contre elle et pour lui. Elle aura moins
d'clat, sera moins admire. Et lui, ayant atteint son but et le prix
de sa vie, sera entour  son tour. Alors, elle pourra regretter de
n'avoir pas eu patience, d'avoir peu pardonn l'alibi du travail. Il
aura peu chang alors, elle beaucoup. Les grands succs d'affaires ou
d'art (on le voit par la vie de tous les gens connus) n'arrivent gure
 l'homme qu' l'ge o le succs de la femme est fini.

Le salut pour l'enfant, la maison, et eux-mmes, c'est qu'en ce temps
de froid et de malentendu, ils ne s'loignent pas, ne se dshabituent
pas l'un de l'autre. Ils sont encore unis beaucoup plus qu'ils ne
pensent. Le lien intrieur est fort. Cela se voyait bien quand le
divorce tait permis. Ceux qui croyaient avoir rompu, et (chose pire)
qui semblaient l'un pour l'autre  jamais refroidis, ds qu'ils
vivaient  part, se regrettaient souvent. On sentait qu'on s'aimait,
ds qu'on s'tait perdu.

Rien de plus bizarre que le coeur. Des sots disent que le sentiment
teint ne peut revivre. Je vois tout le contraire. Il est curieux
d'observer combien des circonstances imprvues le rveillent. Parfois
une perte de famille, le deuil d'un enfant, d'une mre qui seule avait
rempli le coeur, rendent la femme  son mari. Parfois un danger que
l'on court; exemple, au dernier sicle o la petite vrole tait si
meurtrire, des poux spars se rapprochaient alors; ils se
souvenaient qu'ils s'aimaient. Parfois une perte de fortune y suffira
et un simple changement de milieu. Un grand et vaste htel
o l'on est loign, est un demi-divorce; dans un petit local,
rapproch, peu  peu on revient  l'intimit.

Les revers font beaucoup. Un chec dans le monde ramne  l'intrieur.
Parfois la brillante tourdie, moins coupable que vaine, vrai
papillon, brle son aile au premier vol, retombe. Elle sent bien alors
o est son ami sr. La tendresse indulgente meut profondment. Un vif
rveil du coeur a lieu, le plus tendre retour au doux foyer, 
l'enfant, au bonheur.

       *       *       *       *       *

Assez! assez du monde! qu'on ne m'en parle plus!... Je reprends mon
enfant.  nous de l'lever. Je ne peux pas le voir en larmes tous les
jours au retour de l'cole. Je serai son cole, son prcepteur et
tout.

Mais, ma chre, songez-y. L'ducation exige de la suite. Vous voudrez
bien deux jours, puis vous vous lasserez?...

Moi! jamais!

Dans cet excs de zle, il n'en obtiendra qu'avec peine, mais (il le
faut) il obtiendra qu'elle partage avec l'cole, que l'enfant absent
quelques heures, et rentrant plusieurs fois par jour, ait en elle un
rptiteur, qui aide, adoucisse les choses, simplifie les difficults.

Sais-tu bien  quoi tu t'engages?... S'il te reste le soir, adieu les
salons! les spectacles!...

Oh! mon spectacle est mon enfant!... c'est ma joie, ma gaiet, ma
divine comdie.

Eh bien! c'est ton affaire. Pour moi, cela m'arrange.
Fatigu tout le jour, j'aime assez le repos du soir.

Quel heureux changement pour le mari! Quel affranchissement! Combien
sa vie, son travail gagneront! Je suppose un vritable homme, occup,
srieux, qui marche vers un but. Les salons servent peu. Le gaspillage
immense de temps et de paroles qu'on fait le soir, nerve pour la
journe du lendemain. Qui ne voit en toute grande ville des galriens
qu'on nomme des maris, trans constamment en soires. Ils expient
rudement la faute d'avoir pous une femme dote, orgueilleuse et
mondaine, qui les force de travailler double. Le jour aux affaires, la
nuit au monde, et jamais de repos. Tel, un avou que je connais, parle
ou crit dix heures par jour. Il finit au moment o sa femme, leve
fort tard, achve sa toilette. Allons, vite au bal! Partons!... Il
peut commander son tombeau.

L'homme est un animal diurne. La vie nocturne du chat ou du hibou le
tue, ou le rend imbcile.

Quel gain de temps immense, de vie et de sant, peut donner une femme!
Adorez celle-ci. Bnissez-la, bnissez Dieu.

Ceci est-ce un roman? Point du tout.  Paris, dont on dit tant de mal,
j'ai cela sous les yeux. Notre paisible rive gauche m'offre
frquemment ce tableau. Dans une seule maison o il se fait
d'excellents cours, je vois trois ou quatre cents dames, amenant leurs
petites filles, travaillant pour elles, avec elles, changeant leurs
habitudes, acceptant tout  fait la vie la moins mondaine,
concentres tout entires dans l'ide de l'enfant. De quelle classe
ces dames? Surtout de la moyenne, femmes de magistrats, de
professeurs et de ngociants.

Les trs longues absences de l'homme, occup tout le jour, sont ainsi
saintement et admirablement remplies.

       *       *       *       *       *

La mre est bien paye de tous ses sacrifices. Elle a l'enfant  elle,
et le jour et la nuit, et surtout (c'est sa fte) pour le repas du
soir.

Vers dix heures du matin quand il revient de classe, ou vers quatre
heures encore, elle est  la fentre, l'aperoit de loin et palpite.
Elle s'tonne un peu de le voir qui revient  petits pas, si lent,
s'amusant  toute chose.

Lui absent, elle tudie fort. Chose peu difficile, aprs tout. La mre
intelligente peut sans se fatiguer se tenir en avant toujours, marcher
devant l'enfant.

L'hiver seulement il est dur de se lever si tt. Son mari a
compassion. Mais elle a si grand coeur! L'enfant serait grond s'il
n'avait appris ses leons. Eh bien! chre, dit-il, je me lve.--Non,
tu es fatigu d'hier. C'est moi qui le ferai rpter, et je veux
d'ailleurs l'arranger  ma guise et le faire djeuner. C'est le
Chaperon rouge. Moi seule, je puis lui bien arranger son panier.

Se levant ainsi de bonne heure, dans sa vie toute nouvelle, le soir
aussi, comme l'enfant, de trs bonne heure elle a sommeil.
Innocemment elle s'endort, et parfois d'un jeune sommeil si fort que,
non sans peine, elle et lui on les met au lit.

Monotone existence, me diront les mondaines; mais combien celle-ci y
gagne en fracheur, en beaut! Combien elle en est rajeunie!

       *       *       *       *       *

Si ces gens-l avaient le malheur d'tre riches, ils ne pourraient
avoir cet intrieur. Le fils aurait un prcepteur. Un tranger, un
tmoin, serait l. L'ducation n'exigeant pas leur concours, ils
pourraient  leur aise continuer la vie mondaine, qui ne manquerait
pas de les loigner l'un de l'autre.

Que ce tiers entre ici, tout va se compliquer. En les supposant sages,
et dans la meilleure hypothse, tous souffriront. S'il est trs bon et
excellent, ce prcepteur, il prendra fortement l'enfant, l'accaparera,
il l'aura vol aux parents et il deviendra le vrai pre. Pauvre
clibataire, devant la jeune dame, pleine de grce, peut-il crever ses
yeux? peut-il s'empcher d'admirer? Qu'elle lui dise un mot de bont,
le voil troubl et malade, hlas! et bientt amoureux.

Il est timide. Et elle est sage; elle est fire, et tout ira bien,
me dit l'homme du monde.

Eh bien! je vous l'avoue, si vous mettez ce tiers prs d'eux, mes
plans avortent, mon projet est manqu.

Qu'ai-je voulu? deux choses, et non pas une.

En levant l'enfant par les parents, je songe  une seconde
ducation dont jamais on ne parle, celle que les parents reoivent de
l'enfant mme. Je songe  la grande influence morale qu'il exerce sur
eux. Leur forte unit fait sa vie, ainsi que je l'ai dit; elle assure
son bonheur, son dveloppement. Et c'est lui,  son tour, qui charme
et qui resserre cette unit, en double l'intrt. Le mariage n'est
pas, comme on peut croire, un tat immobile; s'il n'a un mouvement, un
progrs, il languit, il s'ennuie, il se dissout au fond. La
coopration d'affaires ou d'ides, de travail, donne  l'intimit des
aspects imprvus, du renouvellement. Mais de toutes les oeuvres
communes, celle qui peut le plus raviver nos puissances aimantes,
c'est l'ducation de l'enfant.

       *       *       *       *       *

Ncessit heureuse! Si les parents avaient la moindre dissidence, il
leur faut la cacher, lui imposer silence. C'est la condition absolue
de l'ducation, sans laquelle elle avorterait. Ce sentiment auquel on
ne se livre pas, qu'on n'irrite point par l'aigreur du dbat, n'a
jamais mme force; souvent il s'touffe ou s'oublie. Ainsi, sans le
savoir ni le vouloir, l'enfant devant qui l'on s'observe, fait plus
qu'aucun arbitre. Pour lui et dans son intrt, on comprime, on
supprime bien des divergences naissantes qui, manifestes librement,
rompraient, troubleraient l'union.

Un point trs capital, c'est que le pre maintienne, relve en toute
occasion l'autorit maternelle que l'enfant n'est que trop port 
traiter lgrement. Il doit, par le tendre respect qu'il
manifeste lui-mme, bien faire sentir au fils que cette douce
personne, faible pour lui et dsarme pour lui, la mre, n'en est pas
moins le saint des saints.

Une jeune crature est toute en soi d'abord, comme un simple lment.
Elle semble indiffrente  tout, plus mme qu'elle ne l'est en effet.
Il est bon qu'il en soit ainsi. Mais cela est dur  la mre. Le
garon, en naissant presque, a l'orgueil du mle. Il mprise les
petites filles. Il se croit fort et sa mre faible. Il dirait, s'il
osait: Je suis homme. Elle n'est qu'une femme.

Les soins mme excessifs qu'elle prend de lui, le servant et l'aidant
en tout, lui donnent l'attitude d'un matre. De l certaines
scheresses, des durets. S'il s'en souvient  un autre ge, il en
aura des regrets, des remords. Mais alors le petit tyran est bien loin
de sentir les trs relles piqres qu'il fait.

 mesure qu'il devient leste et vif, il s'en va avec ses camarades.
Elle voudrait bien l'tre; elle essaye et ne peut; aux jeux, aux
exercices, elle est un peu lente, un peu molle. Et c'est son charme
mme, sa grce que d'y chouer. La femme ne nat pas avec l'aile au
talon. Court-elle? Il est dj au but, revenu  moiti, qu'il la
trouve en chemin.

Qu'elle travaille, tudie pour lui, se donne de la peine, il le trouve
si naturel qu'il n'en tient aucun compte. Il garde certain doute du
savoir de sa mre. S'il revient de l'cole avec une dicte mauvaise,
un texte estropi, s'il est embarrass et qu'elle fasse effort
pour l'aider, il la croit ignorante. Le pre voit  son tour,
et le plus souvent trouve qu'un mot capital est pass.

J'ai vu parfois une scne d'intrieur qui n'est pas rare et qui donne
 songer sur la nature humaine. Une mre, une jeune dame, trs
capable, mettait une coquetterie innocente  bien montrer au pre les
progrs de l'enfant, ses efforts, son petit succs. Et elle se faisait
une fte de donner leon devant lui. Elle y tait de coeur, de
volont, attentive  veiller,  soutenir l'enfant s'il dviait. Et
elle y mettait tant de zle, d'ardeur, qu'elle se troublait,
s'embrouillait elle-mme. Les rles taient changs. Bgayant,
rougissante, elle tait trs charmante (et si touchante  ce moment!).
Le pis, c'est que l'enfant riait. Profond courroux du pre, qui
pourtant, contenu, d'un mot bien jet, la sauvait, la remettait en
route. Mais tout tait gt! Elle continuait, triste, ayant bien envie
de pleurer.

Et elle pleurait en effet ds que l'enfant tait parti. Le mari avait
peine  la calmer, la consoler. La consolation la meilleure, c'tait
l'motion qu'il avait tmoigne, son vif empressement  la tirer de
l, sans qu'il y part trop. Ah! je l'ai vu!... Tu m'aimes donc?...
Mais lui, hlas! est-ce qu'il m'aime? Les pleurs redoublaient
l-dessus.

Pnible occasion, favorable pourtant, de lui expliquer ce qu'elle est
 cent lieues de savoir: Ce que c'est que l'ducation.

Toute femme imagine que l'ducation et l'amour sont mme
chose, que l'un veut, comme l'autre, faire un tre de deux, que la
mre et l'enfant, par exemple, seront mme coeur.

Mais c'est tout autre chose. Le sublime de l'ducation, c'est que,
toute dsintresse, elle consiste  faire un tre indpendant, et non
semblable, souvent fort diffrent, et qui soit vraiment lui; un tre,
s'il se peut, qui vous soit suprieur, qui ne vous copie pas, qui
dpasse, clipse le matre.

L'lve continue, mais contredit l'ducateur, le plus souvent en suit
trs peu la voie, sans quoi tout mourrait de routine.

Si la mre russissait trop prs de son fils et l'imprgnait trop
d'elle, elle aurait un succs bien contraire  ses vues: elle en
aurait fait une femme.

Aurait-il les dons de sa mre, ses finesses, ses dlicatesses? Je ne
sais. Mais ce qui est sr, c'est qu'il aurait perdu les dons du mle,
les vives nergies par lesquelles son sexe est fcond.

       *       *       *       *       *

Donc l'enfant, pour son bien, doit tre un peu  part, observ et tenu
tendrement, mais toujours  certaine distance, non ml indiscrtement
 la vie des parents, comme on fait aujourd'hui. Il sera plus modeste,
s'il croit que la famille est en deux personnes seulement, et qu'il en
est un accessoire. L'intimit intime doit lui tre ferme. Si la mre,
par exemple, veut, prs de son mari, dans l'intrt de l'enfant mme,
se cultiver, tudier, il est mieux qu'il l'ignore et ne la
voie pas colire. Serait-il assez sage pour n'en tirer parti! Il faut
qu'elle lui soit, autant que le pre mme, l'autorit sacre, idal de
raison autant que de bont, premier objet de culte, et pour toute la
vie comme un temple, un autel.




CHAPITRE VI

Culture suprieure de la mre.--Savoir trop pour savoir assez.


Les mres commencent souvent, mais rarement elles persistent; la
lassitude vient bientt, le dcouragement. C'est qu'elles n'tudient
juste que dans la mesure de l'enfant, n'apprennent que ce qui peut
l'aider, tranent dans ces lments d'intolrable aridit. Elles sont
un peu paresseuses, s'en tiennent l, disant: C'est bien assez. La
chose ainsi rduite est trop fastidieuse, elle excde la mesure de
toute patience.

Il faut planer sur ce qu'on fait. Il faut savoir bien plus, et
au-dessus et au-dessous,  ct et de tous cts, envelopper son objet
et s'en rendre matre; alors, on peut le pntrer, alors on s'y
attache par la facilit que l'on y trouve. On en saisit tous les
aspects.

Il ne faut pas rester  mi-chemin, aux degrs infrieurs, dans les
fades lectures que l'on impose aux femmes, sous prtexte de
les mnager. C'est une honte qu'on leur interdise toujours la haute
culture, qu'on leur donne les livres secondaires, imits des grandes
oeuvres, qui n'en sont que de faux reflets, des formes affaiblies.
On leur fait lire le Tasse, plutt qu'Homre et Dante, le faible
_Tlmaque_, au lieu de son modle l'_Odysse_, ce pome et si jeune
et si sage, d'un ternel amusement. Quoique crites dans la dcadence,
les _Vies_ de Plutarque nous gardent mille choses grandes, hroques,
de la belle Antiquit, intressantes, et plus qu'aucun roman. Mais
elles lisent plutt Walter Scott, auteur trs ingal, fort dans ses
romans cossais, ailleurs presque toujours faible et banal.
_Innocente_ lecture qu'on donne aux demoiselles, et qui pourtant
loigne des livres srieux, qui dveloppe en elles le got de
l'aventure et la maladie du roman. Elles en boivent bientt l'alcool,
les romans d'adultre; puis les tristes romans de filles et de
camlias; puis (tel est le progrs de ces honteuses habitudes) toutes
sortes de compilations grossires, les unes sales et les autres fades,
de mme que plus d'une, par un got dprav, avale du pltre et du
charbon. Ainsi dbilites, fanes, elles perdent tout sens de la
nature, souvent de l'amour mme! Qu'esprer pour l'enfant de cette
mre vieillie et tarie?

Quel roman cependant peut avoir plus de charme que l'enfant, cette
histoire vivante, que l'on fait de soi jour par jour? Le bonheur le
plus vif, ici-bas, c'est _crer_. Comment se priver de cela? Comment
s'y rendre impropre par cette sche alimentation? La vraie
nourrice se respecte, ne mange pas pour elle-mme, craint les funestes
friandises, les indigestes sucreries.

Parfois la solitude fait ces gots dpravs. En pays protestant, o la
femme n'est pas prpare au roman par la confession, o elle vit
renferme, elle a pourtant ses tentations, dguste volontiers le
mysticisme galant-dvot des livres catholiques. Le mari, moins subtil
et qui a plus de sens, mais qui est dans la prose des affaires, est
mis un peu  part comme un tre infrieur. Elle se croit plus haut, se
sent plus dlicate. Elle a tort cependant de mconnatre tout ce que
peut apporter  la communaut un esprit positif, hors de ces vains
raffinements. Elle a tort d'oublier que cet homme, aujourd'hui tout au
mtier, a reu une ducation forte, normment plus forte que la
sienne. Il s'est rouill sans doute, et il a oubli, moins pourtant
qu'il ne semble. Ce qu'on apprit enfant peut disparatre quelque
temps, puis souvent reparat et nous suit dans la vie.

Mais, monsieur, mon mari a peu de temps. Il est occup tout le jour.
Et le soir, il sort.

Sortirait-il s'il avait prs de vous, madame, un doux foyer, sans
humeur, sans caprice, s'il tait retenu par une bonne communication de
coeur et de penses, par le besoin surtout que vous avez de lui pour
l'ducation de l'enfant?

Pour le temps, pourquoi en parler? Il en aura beaucoup si vous savez
le retenir. Les six heures qu'il perdrait au dehors chaque
soir, c'est un temps bien considrable. Quel prsent je lui fais en
lui donnant ces heures! J'ajoute rellement des annes  sa vie.

       *       *       *       *       *

Ide bizarre qui ne pouvait, dit mon censeur, venir qu' un homme
tranger au monde! Supposer qu'un mari reste prs de sa femme, avec
elle passe ses soires! O a-t-on vu cela? Et il ferme, il jette le
livre.

Le _monde_? mais, cher critique, vous-mme, savez-vous ce que c'est?
savez-vous bien que les quelques oisifs qui, dans nos capitales,
tranent le soir aux cafs, aux spectacles, c'est bien peu de monde en
Europe? Savez-vous que ce petit point d'un quart de lieue, ce
boulevard d'ternelle promenade, o vous allez, venez, vous cache
l'infini du monde rel?

Vous voyez, revoyez toujours ce mme point. Vous ne connaissez pas
deux cents millions d'Europens qui tous mnent une vie absolument
contraire. Je vois partout le Nord, Allemagne, Sude, Suisse,
Hollande, Angleterre, en parfait contraste avec vous. Ces nations
actives, qui vont en cent pays o vous n'allez jamais, n'en ont pas
moins la vie serre, ferme, le grand attachement du _home_.

Mais le soir, que fait-on? On songe, on couve l'affaire du
lendemain. Ou on lit quelque peu. Ou on fait un peu de musique (du
moins en Allemagne). L'homme revient parfois  ses tudes.
D'minents personnages d'Angleterre, d'Allemagne, des politiques, des
ministres reprennent un Homre, un Horace. Un de mes amis, hellniste
distingu de Genve, tant de passage  Berlin, vers 1860, est invit
par un ministre  sa soire. Et l que trouve-t-il? le conseil au
complet des ministres de Prusse, qui, pour dlassement, s'assemblait
deux fois par semaine pour lire, devinez quoi? Thucydide, dans
l'original.

Cela empche-t-il les affaires? Point du tout. Vous l'avez vu 
Sadowa.

Un excs de culture, rudite, parfois pdantesque, est le dfaut du
Nord. Si l'homme est sdentaire, reste au foyer le soir, c'est trop
souvent pour quelque tude solitaire, et la famille y gagne peu. Entre
ses livres et sa bire, un peu narcotis, est-il un homme encore? Non,
de bonne heure un livre. Il paissit souvent. Faust croit beaucoup
trop  cet esprit qui rde dans ses livres enfums, au noir barbet du
pole. Ce barbet est deux choses, tantt vain ergoteur, tantt
compilateur, Faust en apprendrait cent fois plus avec Marguerite.

Ici, je ne ris point. Elle est peu prpare, et on ne peut lui lire
aucun livre rudit, mais pour les grandes oeuvres capitales du gnie
humain, la femme les comprend, mme vous les fait voir sous un
aspect nouveau. Ces livres que vous savez d'enfance, que souvent,
malgr vous, vous appreniez par coeur, vous y tes endurci, blas.
Elle qui y vient toute neuve, elle sent tout. C'est un trs dlicat
plaisir de voir comme  tel mot qui ne vous frappait plus, elle
s'arrte et elle est touche. Son coeur, plus fin, plus tendre, plus
prs de la nature, a vibr; elle essaye de cacher une larme.

Charmant enseignement de l'ignorance  la science! La femme enseigne
l'homme tour  tour, et donne et reoit. Tout cela tt ou tard
reviendra  l'enfant. Rien de leur _a parte_, de leur secrte tude,
qui ne puisse par sa mre lui arriver, et mieux que par les matres.
C'est ce qui la rend studieuse. Pour lui elle lit et elle coute.

       *       *       *       *       *

Quel bonheur de pouvoir lui expliquer Virgile! C'est tout exprs pour
elle qu'il chanta, ce grand Italien. Elle pleurera sur Didon,
Eurydice, sur la Lycoris de Gallus. Mais il est dans Virgile un bien
autre mystre, sa douleur contenue, ses larmes touffes sur le destin
de l'Italie. On le sent en dessous. Elle n'y sera pas insensible. Elle
y prendra un sens lev, tout nouveau, que les femmes ont bien peu: la
piti pour les nations.

Le Moyen-ge avait reconnu dans Virgile le magicien qui ouvre les deux
mondes. Est-ce  dire qu'il est le plus fort? point du tout. Mais il
est au milieu des choses. Il a le rameau d'or, et comme la Sibylle il
vous conduit partout. Il tient de l'vangile et du _Ramayana_. De lui
on peut monter dans le lumineux Orient. De lui on peut descendre au
clair-obscur des temps chrtiens. D'o viennent-ils, ces
temps? sinon de la mme origine, du soir du monde antique, du soupir
rsign des nations, finissant dans l'Empire, qui saluaient la fin et
le repos.

Mais ces mlancolies sont un peu maladives, nervantes souvent, comme
les sons de l'harmonica. Elle veut tre mre avant tout; elle veut
s'affermir, donner force  son fils. Elle dit: Tout ceci me va trop,
mon ami. Assez de ces belles tristesses. Ces grands effets du soir,
ces dernires heures du monde, m'affaibliraient aussi. Mon coeur,
associ  l'essor d'un enfant, de la vie qui commence, voudrait plutt
des chants d'hrosme et d'aurore.

       *       *       *       *       *

Un grand livre viendra de lecture populaire, qui nous ouvre  tous
l'Orient, qui rende  la femme,  l'enfant, au peuple (et qui n'est
peuple?) les belles rgions de la lumire. Comment nous retient-on
toujours dans ce triste Occident, aux brouillards de l'Europe? Tout au
plus on nous mne dans l'Arabie Ptre, au dsert Sinaque, au paysage
lugubre de Jude. J'ai piti de l'espce humaine.

Oui, il faut lire la Bible. Mais pourquoi la seule Bible juive, sombre
toujours, souvent morbide? de lecture si scabreuse? Elle a les dangers
du dsert. Souvent, quand tout est plane, quand vous suivez avec votre
candide pouse, votre innocente fille, un beau rcit empreint de
saintet, au dtour d'un verset (comme derrire un noir genvrier)
l'impur esprit parat... La voil bien trouble, qui ne veut
pas comprendre. On continue de lire... Mais entend-elle encore? Elle
dormira mal cette nuit.

Donnez-lui bien plutt le pome de la fidlit, la jeune, l'admirable
_Odysse_, Ulysse et Pnlope. Lisez-lui le _Ramayana_, le dlicieux
pome, la Pnlope indienne, sa fidlit hroque et l'amour de Rama,
sa guerre, et sa victoire o ce dieu de bont associe toute la nature.
Qu'elle ait en main surtout la Bible de la Perse, sans danger, sans
dtour et lumineuse autant que l'hbraque est sombre. Ici tout est
honnte, tout est dans le grand jour de la vraie saintet. C'est le
pays _des purs_. Le purificateur, le tout-puissant soleil, illumine
tout de son regard. Et que voit-il qui ne soit aussi pur? le labeur,
le labour, le travail hroque du Juste. Un parfum sain, salubre,
s'lve de ces livres de labourage, comme la bonne odeur de la terre,
dit un ancien, quand, aprs la pluie, la charrue ouvre le sillon.

Il y a aujourd'hui un sicle depuis que Anquetil, le hros voyageur,
nous conquit ce trsor. Pourquoi l'a-t-on peu lu? c'est qu'il est
dispers dans ces chants fragmentaires et peu lis de l'_Avesta_.

Les pomes qui en seraient l'interprtation naturelle, ne nous sont
arrivs qu' travers les mains musulmanes, l'or ple-mle avec le
gravier.

N'importe, je le crois, ces trsors disperss seront repris, et
runis, largement expliqus par un grand coeur tout plein de la
flamme sacre.

Dix mille ans ne sont rien. Ni le soleil, ni l'homme, ni la
terre n'ont chang. L'idal est le mme. Cet antique gnie se retrouve
encore jeune. Les batailleurs passrent, grecs et romains. Et les
pleureurs chrtiens. L'humanit reprend sa vraie voie: _le travail
dans la lumire et la justice_.

Que j'aurais volontiers brl mes livres pour crire celui-l. Il est
tard, et trop tard. Je ne sais point ces langues, ces hautes origines.
Des grands fleuves de vie qui ont tomb de l, je n'ai point vu la
source, et n'ai mouill mes lvres qu' leur dernier ruisseau. J'y
venais altr, des poudreux chemins de l'Histoire o chemina ma vie,
prement et aveuglment. L'Histoire, cette violente fe, m'a tran
par cent choses de fcheuse ralit: j'ai revcu trop de misres.
Plerin attard, j'y viens  temps pour boire, non pas pour rtablir
le cours des grandes eaux. Un plus jeune, un plus digne le fera, et
sera bni.

Quel charme y trouveront les jeunes coeurs en leur primitive puret!
Et les femmes le sont toujours bien plus que nous, quand elles sont
vraies femmes, quand elles ont gard le foyer, presque ignor le monde
(chose si ordinaire dans les classes laborieuses). Entre ce saint
foyer et le berceau de son enfant, l'pouse est toujours jeune, d'un
coeur tout virginal. La fcondit n'y fait rien. Remontrez-lui ces
choses; elle se reconnat, dit: C'est moi. Elle est toujours
l'pouse qui, unie avec toi, priait au feu de Zoroastre, celle qui,
d'un mme coeur, avec toi _trouvait_, chantait l'hymne, le premier
chant du _Rig-Vda_.




CHAPITRE VII

Le Devoir.


Le pre est pour l'enfant _une rvlation de justice_.

Et cela dans les classes pauvres, laborieuses. Non pas ailleurs.

Avantage si grand en leur faveur qu' lui seul il compense les mille
facilits d'instruction qu'ont les classes riches et oisives. Le
pauvre tout d'abord nat homme, ayant constamment sous les yeux la
srieuse image du travail et du dvouement, ayant la notion d'un
devoir de reconnaissance que l'enfant riche n'aura que tard et
faiblement. Bref, en ouvrant les yeux, il a le meilleur de la vie
humaine, l'enseignement de la justice.

Il faut le dire, la mre n'y plaint pas la leon, c'est le spectacle
le plus touchant du monde.

Aux grands froids de l'hiver, vers six heures du matin, le pre se
lve et part. La mre,  la faible lumire d'une petite lampe, lui a
donn la soupe chaude. Le petit ouvre l'oeil. Il voit les
ramages aux carreaux; il voit l'hiver, s'il ne le sent, et se
renfonce. Il entend, il comprend  merveille ce que dit la mre: Ton
pre va travailler pour toi.

Il a sa soupe aussi: Mange, grandis, petit. Dpche-toi. _Tu dois_,
en rcompense,  ton tour travailler pour lui.

La vraie grandeur du Judasme, ce qui fait qu'il dure et durera, c'est
qu'il s'accorde avec cet ordre naturel, conserve parmi nous le beau
trait suprieur des religions antiques, de nous reprsenter la
hirarchie du devoir. Du pre qui cre et nourrit la famille,  la
mre qui la soigne, descend l'autorit. C'est toute une morale et une
ducation, et l'enfant n'a qu' regarder. Le pre est prtre  son
foyer. Et mme au temple, quand la bndiction commune descend sur
lui, retourn vers les siens, il les bnit, les couve, les embrasse de
ses bras ouverts, c'est--dire est leur prtre encore.

La faiblesse du Christianisme, ce qui fait qu'il est vieux dj
(n'ayant que dix-huit sicles, temps si court pour la longue vie des
religions!), c'est qu'il a amoindri, rendu douteuse cette grande image
du Pre, qui fit la vie, et la fera toujours.

D'une part, il a cach le soleil du monde, Dieu-le-Pre, derrire sa
lune blafarde. Jusqu' l'an 1200, le Pre n'a plus ni temple, ni
autel, ni symbole. (Voy. Didron.)--D'autre part, au foyer et  la
table de famille, le pre n'a plus autorit. Est-il pre? qui le
sait? La lgende de Joseph, le martyr du mariage, plane sur
tous les temps chrtiens. De l la dplorable littrature de
l'adultre, si riche au Moyen-ge, et si riche depuis. Phnomne tout
particulier aux socits chrtiennes, ver dont elles sont piques au
coeur et qui rend surprenant qu'elles vivent. Mais rien ne peut
durer de ce qui est anti-social. C'est, nous le rptons, une des
choses qui rendent le Christianisme dj vieux, et trs peu viable
(selon la prdiction de Montesquieu).

Dans la douloureuse lgende de Joseph que j'ai cite ailleurs d'aprs
les vangiles (mal nomms Apocryphes), le pre, bon travailleur qui
nourrit la famille, en est le serviteur; la mre, l'enfant, paraissent
de caste suprieure. Quel renversement de nature! Il aime cet enfant,
il adore cette femme, mais jusqu' la mort doute de ce qu'ils sont
pour lui. Et le pis, par moments, doutant de ce doute mme, il
s'accuse, n'accuse que lui! Image prophtique, trop cruellement vraie,
de la famille au Moyen-ge. Tableau rvoltant d'injustice! Leon
d'ingratitude!... Et tout cela dans la Sainte-Famille, et plac sur
l'autel, propos  l'imitation!

Les nols et les fabliaux en rient ouvertement. Dans les tableaux
d'glise, la malice des peintres, un peu plus contenue, plus
corruptrice encore, en mille traits adroits et perfides enseigne la
rise du nourricier, du bienfaiteur, autrement le mpris du pre.

       *       *       *       *       *

Par bonheur, la nature, dans la famille pauvre (le pauvre,
c'est le peuple, c'est presque tout le monde) domine et carte le
dogme. Notre famille humaine y prsente l'envers de la Sainte-Famille:
_un enseignement de justice_. La relle table de famille est le
vritable idal. Elle dment le ciel, et lui fait honte.

La mre est admirable, constamment relve le pre, marque  l'enfant
ce qu'il lui _doit_.

_Tu dois._ Est-ce une ide complique qui demande explication? On le
croirait d'aprs nos subtils esprits de ce temps, excellents pour
embrouiller tout. Cette ide de devoir est-elle un rsultat tardif, la
dernire fleur d'un enseignement raffin? Nullement. S'il en tait
ainsi, bien peu y arriveraient, les seuls enfants des classes qui ont
le temps de raisonner. Mais c'est, tout au contraire, dans le monde du
travail que, sans ducation et sans raisonnement, par cette simple
intuition apparat de bonne heure la lumire du Devoir.

Si nos premires activits taient des rsultats tardifs d'ducation,
nous aurions le temps de mourir cent fois avant d'y arriver.

La mre enseigne-t-elle rellement? transmet-elle ces premires
facults? Nullement. Elle dirige un peu, corrige, rectifie. Mais
elles existent d'elles-mmes. Observez. Vous verrez qu'elle
n'enseigne point  marcher. Elle aide un peu, soutient la marche et
surtout l'encourage. L'enfant se trane, puis se dresse, il marche
debout de lui-mme, avec plus d'assurance parce qu'il croit tre
soutenu. Il crie, puis articule et parle de lui-mme. La mre le
rectifie,  ses interjections peu  peu substitue des mots. 
proprement parler, elle n'enseigne point _le langage_ (il lui est
naturel), mais bien _sa langue_  elle et l'idiome du pays.

De mme, elle n'enseigne aucunement le Juste, mais fait appel au sens
du Juste, qui est en lui du fait de sa nature. S'il lui fallait crer
ce sens par la voie du raisonnement, il ne viendrait que tard et
peut-tre jamais.

L'irrprochable pierre de touche qui essaye les systmes, les prouve
en bien ou en mal, c'est l'enfant. Trs navement, il les couronne ou
il les tue.

 mes amis Saint-Simoniens, aux aptres de _la femme libre_, je
n'opposai jamais de trs longs plaidoyers. Je disais seulement: Avec
la mre errante et le foyer mobile, qu'arrive-t-il? _L'enfant ne vit
pas_.

 mon illustre et cher voisin, M. Littr, qui nie le libre arbitre,
qui nie le sens moral comme instinct primitif, n'y voit qu'une culture
tardive, certaine fleur de luxe qui couronne le tout  la fin,--au
lieu de disputer, je dis: Vous ne construirez point une morale, une
ducation. Votre culture tardive n'aboutira  rien. L'me en attendant
schera. La famille sera impossible. Moralement, l'enfant _ne vivra
point_.

       *       *       *       *       *

Le rapport de la mre  l'enfant est si troit, si naturel, l'enfant
croit tellement que sa mre est _ lui_, et d'abord se distingue si
peu d'elle, qu'en cette identit l'intuition du devoir nat 
peine. Il y faut l'opposition nette de deux personnes, la dualit
forte. Et c'est ce que donne le pre.

Le pre fait ce qu'il peut pour que l'opposition soit moindre. Il se
fait doux, gentil et presque mre. Et mme il a un avantage, c'est
que, voyant bien moins l'enfant,  ses heures de repos o il joue avec
lui, il peut le gter  son aise. Aussi il est aim. Cela n'empche
pas qu'il ne reste _une autre_ personne, un _non-moi_ (et la mre
c'est _moi_). Cette personne aime, pourtant si diffrente,  barbe
noire,  gestes forts et brusques, par moments peut-tre un peu colre
(comme un jeune homme sanguin), cela ressemble peu  maman dont la
voix est si douce, le menton si uni. Le pre le plus aim (pour le
garon surtout) est _un homme_ et un personnage avec qui il faut bien
compter, avec qui l'on comprend le rapport du _Devoir_.

C'est une morale trs complte qu'il trouve en ce _Devoir vivant_.

1 Ton pre _travaille_. Si tu travaillais, mon petit? Il ne demande
pas mieux. Il touche volontiers, manie les outils de son pre. Ils
sont trop lourds. On lui donne de lgers objets. Pour jouer? Oui, sans
doute. Mais le jeu est plus beau s'il laisse un rsultat. Plus beau
s'il est long, patient. Plus beau s'il n'est plus jeu, mais un travail
voulu, comme celui du pre. La mre lui donne ainsi une ide haute: le
_mrite du labeur_.

2 Mais pour qui travaille le pre? Pour lui seul?
Nullement. Pour sa femme et pour son petit. Il leur gagne le pain, et
le lait, et les fruits, etc.

Qu'il est bon! Mais comment fait-il pour leur donner cela? Il se donne
moins  lui-mme. Il pouvait manger tout, et il aime mieux ne pas le
faire.

Voil l'ide _du sacrifice_. L'enfant le plus lger l'entend
parfaitement. Et je n'en ai gure vu qui n'en part touch.

       *       *       *       *       *

Il faut voir  quel point une femme aimante s'meut de ses ides, et
les rend mouvantes, ineffaables, chez l'enfant. Dans vingt ans, dans
trente ans (et mille, s'il les vivait), il reverra toujours l'oeil
humide et si tendre de sa mre quand elle dit,  la table du soir:
C'est lui qui nous nourrit, et son sourire charmant, quand, se
mettant son chle, et l'abritant dessous, elle dit: Que c'est chaud!
que c'est bon! Je sens, c'est encore de ton pre!

Cette table du soir, ce souper, l'attente du jour, c'est la plus forte
cole qui puisse tre jamais. Le pre apporte les nouvelles du dehors,
les dit  la femme qui les commente srieusement. Le temps est
difficile, la vie est dure, l'enfant l'entrevoit bien, aux tristesses
de sa mre. Le pre craint d'en avoir trop dit, et voudrait tre gai.
Oh! on s'en tirera! De l, entre eux, certain dbat sur les espoirs,
les craintes, les remdes, les voies et moyens. L'enfant regarde
ailleurs, ou joue avec le chat. Mais rien ne lui chappe.

Mes souvenirs l-dessus sont extrmement nets, confirms,
jamais dmentis, par les observations que j'ai pu faire plus tard.
L'enfant prend l l'ide de deux autorits. Le pre, plus inform, en
rapport avec le dehors, apporte ce qu'on pense, ce qu'on dit dans ce
vaste inconnu qu'on appelle le monde; il ne parle pas seul; il semble
tre la voix de tous. Cela peut ajouter grand poids  ce qu'il dit. La
mre qui en sait moins, mais qui, craintive de tendresse, regarde en
tout les suites, les inconvnients ou dangers qui peuvent en rsulter,
sans contredire, pourtant balance ce qui vient de se dire. L'enfant
muet, sans s'en apercevoir, coute et songe.  peine, il en a la
notion. Mais plusieurs jours aprs, que par hasard un mot fasse
allusion  tout cela, il clate et dit vivement ce qu'il en a pens...
Il avait pris parti, il avait son ide  lui.

       *       *       *       *       *

La soire est dj avance. Laissons les affaires. Une petite lecture
ferait du bien, calmerait tout, avant qu'on s'endormt. Les plus
calmes seraient les lectures d'Histoire naturelle. L'enfant en est
avide. Les animaux, ses amis, camarades, l'intressent beaucoup, lui
ouvrent des cts spciaux de la vie, que l'homme rsume comme dans
une sphre gnrale. Les Voyages sont bons (mais pas trop les
naufrages qui le feraient rver). Trs bel enseignement, et meilleur
que l'Histoire, miroir de tant de vices, rcit de tant de fautes.
Ajournons-la un peu. La Gographie nous vaut mieux, avec les
bons voyages, l'excellent _Robinson_.

Peu de lectures, mais simples, fortes, qui laissent trace, qui lui
servent de texte pour ses rves et ses questions. Souvent on croit
qu'il dort; il songe. Il est dans tel pays, et il repasse tel beau
fait d'histoire naturelle, d'instinct des animaux, telle singularit
de moeurs humaines. Et tout  coup il en parle  sa mre, demande
explication. C'est  elle, sage et prudente, de lui montrer combien
toute cette diversit d'usages est extrieure, combien au fond tout se
rapproche, se ressemble rellement.  elle de lui donner l'ide,
heureuse et consolante, ce grand appui du coeur, l'_accord du genre
humain_.

Donc, nul trouble dans son esprit. Tout s'harmonise en lui, pour y
justifier son trsor intrieur, n avec lui, mais toujours agrandi: le
sens du Bon moral, du Juste.

En son pre, en sa mre, il en voit les deux formes, les deux ples,
si bien concordants. _Lui_, la justice exacte, la loi en action,
nergique et austre, l'hroque bont rectiligne. _Elle_, la douce
justice des circonstances attnuantes, des mnagements quitables que
conseille le coeur et qu'autorise la raison. Elle ne s'oppose en
rien  l'autre, mais parfois tourne autour, l'adoucit, la flchit.
L'image la plus belle en est dans l'_Odysse_, dans cette chre figure
d'Art, si bonne  son mari,  ses enfants,  tous, conseillre
excellente des mnages, sage arbitre des pauvres, qui leur arrange
leurs affaires et leur pargne les procs. Cette Art me
plat encore plus que la _Femme forte_ des livres juifs. Aussi sage,
elle touche par l'aspect surtout de bont.

       *       *       *       *       *

La lecture tait courte, et la voil finie. Neuf heures n'ont pas
sonn. Un quart d'heure (davantage peut-tre), reste encore. Levant
les yeux du livre, tous deux s'adressent un regard, qui ensuite se
tourne vers l'enfant. Mais entre eux ils conversent, et pour eux, sans
plus s'informer s'il est l. Des paroles du coeur viennent alors et
parfois touchantes. La mre, navement sur son bonheur prsent, laisse
chapper un mot tendre et pieux. Que d'autres sont plus mal!
L'excellent travailleur, sur qui porte pourtant le poids de la vie, ne
disconvient en rien du grand ordre du monde, qui sans doute ira vers
le mieux. Chacun d'eux, dans sa forme, a la parole religieuse.

Moment fort grave pour l'enfant, et qui doit influer sur la vie tout
entire. Nul sermon, nul symbole, n'en feront autant, sachez-le, que
ce _sursum corda_ des parents, la voix grave du pre louant _la Loi_
du monde, et le soupir profond de sa mre adress  _la Cause_
(aimante, sans nul doute) par qui nous sommes et nous durons.

Mais ne vaut-il pas mieux que l'enfant soit couch avant cet
panchement de tendresse religieuse? Je le croirais. Il ne faut rien
prcipiter. Sans ajourner, comme Rousseau, si longuement, il est sr
que cette haute pense, qui prte tant au malentendu, peut
tre trs funeste si on la donne avant l'veil de la conscience,
l'ide fixe du _Juste_. Que Dieu reste cach tant qu'on ne peut
comprendre qu'il doit tre un _Dieu de justice_.

Cela vient peu  peu. Aux maladies, l'enfant peut apprendre dj la
patience, la rsignation, accepter les effets, mme pnibles, des lois
gnrales.  mesure qu'il agit, travaille et cre, il sent qu'il faut
agir, d'accord avec la puissance aimante et juste en qui la nature se
cre elle-mme. Jeune homme et citoyen, il s'associera volontiers de
coeur et de raison  la grande Cit,  son me sublime, le dieu de
Marc-Aurle. Mais tout cela doit venir  la longue.

Pour aujourd'hui, j'aime autant le coucher. Le mystre est encore bien
haut pour lui. Dans la plus antique formule (et la plus belle aussi)
de culte qui reste sur la terre, dans celle qu'on lit au _Rig-Vda_,
je ne vois point l'enfant. Je sens bien qu'il est l, mais sans doute
endormi, dj dans son berceau.




LIVRE III

HISTOIRE DE L'DUCATION.--AVNEMENT DE L'HUMANIT.




CHAPITRE PREMIER

Anti-Nature.--Inhumanit.--cole des Frres.


Les mille annes du Moyen-ge doivent de leur vrai nom s'appeler
l'_ge des pleurs_.

Ce qui est bien cruel, c'est que l'ge des pleurs, fini pour l'homme,
continue pour l'enfance.

Barbare persvrance! Nous exigeons toujours que le petit enfant, pour
entre dans la vie, accomplisse une chose norme et impossible, et,
pour premier essai d'intelligence, nous imposons une entorse au
cerveau.

C'est un miracle qu'on veut de lui d'abord, que sa petite tte, avant
son dveloppement, force, cartele, subisse l'intrusion violente
d'un credo condens de tous les dogmes byzantins.

Demain, on le mettra  la manufacture. Il sera ouvrier  dix
ans. Mais, avant, il sera mtaphysicien.

Qui veut cela? qui est l'auxiliaire inflexible du prtre pour exiger
l'absurde preuve? C'est le chef d'atelier. L'enfant troublerait tout,
ne serait point exact, s'il n'tait quitte de l'glise. Donc il faut
qu'il ait fait sa premire communion avant d'tre admis au travail.
Mme obstacle pour des millions d'enfants dans le monde chrtien. Les
plus pressants besoins de la famille n'exemptent pas de passer par
cette filire. Elle est la mme pour toute classe, toute race, pour
l'enfant de campagne le moins form, pour l'enfant affin des villes.

Si cela se faisait srieusement, la plupart en resteraient fous. Mais
il y a une certaine connivence. Le pre ne tient gure  la chose. Et
celui mme qui gravement enseigne ces entits creuses, qui les fait
rpter, songe bien moins  les faire comprendre qu' plier la jeune
me,  mettre sous le joug toutes les gnrations nouvelles. Si
l'enfant n'entend rien, et mot pour mot rpte servilement, au fond,
c'est tout ce que l'on veut.

Il oubliera ces mots; deux choses en resteront. Premirement la
servilit; il sera _bon sujet_ pour toute autorit, dress pour le
tyran. Deuximement, son crne ayant t forc par cette opration
barbare, il ne sera pas fou, mais infirme d'esprit, dispos  traner
dans les voies de routine, sans initiative, sans vigueur, sans
invention.

On ne viole pas impunment l'humanit et la justice, la
logique, le simple bon sens. Que nous dit le bon sens? Que la culture
humaine, comme toute culture, doit se faire par degrs, non par un
violent coup d'tat, qu'il faut laisser d'abord  leur essor les
facults actives, que la spculation doit terminer, non commencer.

J'ai dit ailleurs la merveilleuse chelle du dveloppement de la vie
grecque, comment l'enfant montait sans s'en apercevoir par les degrs
de l'action. Le jeune Herms ail, et le petit gymnase, l'accueillait,
l'invitait, le remettait jeune homme au dieu de l'art et de la lyre,
Apollon, au travailleur Hercule. L'ide pure couronnait, Socrate et la
Pallas. Enfin la vie publique, la vraie Pallas, Athnes, la Cit comme
ducation.

Heureux dveloppement, et si bien gradu! L'enfant monte sans savoir
qu'il monte! Rien de plus fort, rien de plus simple, et aussi rien de
plus fcond. Quels brillants rsultats! Quelle scintillation de
gnies!

Renversez cette chelle. Commencez par Pallas, la philosophie, la
grammaire, la sophistique et l'ristique. Athnes deviendra Charenton.

       *       *       *       *       *

Notez que ce systme est d'une pice. Tout est grec, et rien
d'tranger. La Grce a tout au plus emprunt quelques noms des dieux,
mais elle les a faits elle-mme, d'elle et  son image. Si elle et
ramass des dieux d'ici et l, compil un credo, il et t strile.

Combien laborieuse est l'oeuvre de Jude, la bizarre
alliance qui s'y fait des mythes et des dogmes! Jhovah, l'pre esprit
qui est dans le vent du dsert, se mle aux dieux colombes de la
molle Syrie. Les anges de lumire, emprunts  la Perse, rencontrent
le funbre Adonis et la mort des dieux. Chaos barbare qu'on hellnise
en le nommant du Logos grec!

Mais cela est trop clair. L'nigme Trinitaire et le noeud de la
Grce l'embrouillent, l'entnbrent  jamais. Mille annes de disputes
n'y font rien, n'claircissent rien. Au lieu d'achever, on ajoute. Sur
cet entassement on jette et on empile quelque dogme nouveau, hier
l'Immacule, nagure le Sacr-Coeur et le Prcieux-Sang.

Prodigieuse chimre! qui blouit de sa complexit. D'un ct si
subtile, de l'autre si grossire, accouplant hardiment tant de
contradictions. La tte, en y songeant, fait mal, et les oreilles
tintent. Hlas! qu'en sera-t-il du cerveau d'un enfant?

Quand on trane  l'glise le premier jour la triste crature, un
frmissement instinctif la saisit. Le petit garon est muet, comme
stupide. Mais la petite fille dit trs bien qu'elle a peur; elle
tremble de tous ses membres. La robe noire et l'obscure sacristie, le
vieux confessionnal, un corps mort mis en croix et son ct saignant,
d'atroces exhibitions d'ossements, comme il se fait au Midi, en
Bretagne, toute cette fantasmagorie effrayante la fait reculer. Elle
veut s'en retourner, tire sa mre, se cache derrire.

On ne l'coute gure, et la voil assise au banc avec les
autres, immobile de longues heures, faisant semblant d'entendre. En
esprit qu'elle est loin, au jeu,  la maison! On a beau la
punir.--Mais voici tout  coup que vraiment elle coute. On parle de
l'Enfer. Qu'est-ce cela? Des feux, des dmons, des brlures, des grils
et des griffes. Horreur! quel saisissement pour la petite me crdule!
Elle en rve, et mme veille. Voil une prise forte, infaillible,
qu'on a sur elle, et que l'on gardera, et que nul n'aura d'elle.
Quelle? Les prmices de la peur.

Et le garon? et l'homme! celui qui doit bientt faire face  tous les
hasards de la vie, celui qui aura la famille  protger, la patrie 
dfendre, quel crime de le briser ainsi, de courber en lui l'homme
presque avant qu'il soit homme! Les lois antiques frappaient de mort
celui qui mutilait un mle, lui tait l'nergie. Ici, n'est-ce pas la
mme chose? Que devons-nous  ceux qui reoivent de nous nos fils gais
et hardis, et nous rendent un troupeau de gazelles effrayes!

       *       *       *       *       *

Laissez approcher les petits.

Douce parole. Ils approcheraient, mais s'ils voient la verge
derrire?...

Dans les quatre vangiles, ces livres compils de doctrines si
divergentes, je vois rapproches ple-mle la douceur, la svrit.

Approchez. Mais je vois la ghenne ternelle, le monopole des lus,
de ceux qui plaisent  Dieu et pour qui seuls parle Jsus (voyez plus
haut). Quel sujet d'pouvante pour tout le genre humain! pour
tant d'autres qui n'ont pas plu!

Nul innocent en ce systme. Tous en naissant sont deux fois condamns.

Condamns pour Adam, pour le pch durable qui a gt la race pour
toujours;

Condamns comme fils de la concupiscence, du plaisir o ils sont
conus.

La femme qui rougit de son corps et de sa funeste beaut, rougira plus
encore de la revoir plus belle dans l'enfant, cette blouissante et
tendre fleur de sang, le triomphe de la chair mme.

Dompter la chair, la plir, l'amortir, c'est la vocation du chrtien.
Scandaleuse est la vie luxuriante de ce petit paen. Il faudra la
rduire, en comprimer l'essor par une pauvre alimentation, tranchons
le mot, un demi-jene.

Il a grandi  peine que dj perce sa malice. Qu'a servi le baptme?
Le dmon, que ce sacrement adjurait de sortir, n'est pas sorti du
tout. On le reconnat  vingt signes.

Le grand signe, c'est de voir pousser, monter en lui, cette chose
dangereuse entre toutes, l'essence du dmon, qu'on aura tant de mal 
extirper, la Libert, cette force tenace de libre volont. Mauvaise
herbe qui trace. On arrache. Il en reste autant.

Ne perdons pas une minute pour combattre cela. Quelque petit qu'il
soit, ne le mnageons pas, appliquons-y des remdes hroques.

Si l'on raisonnait? si l'on faisait appel  ses bons
sentiments,  son intelligence? Pitoyable mthode. Ce serait justement
le moyen d'veiller ce que l'on veut teindre, ce mauvais Esprit, la
Raison.

Aux maladies du corps, consultez-vous l'enfant? Non. Bon gr ou mal
gr, vous lui ingrez les remdes. Faire avaler le bien, faire
expulser le mal, c'est tout. Eh bien! ici, rien autre chose  faire.

Qu'il avale, en formules, le dogme condens, la divine parole. Mieux
encore, sans parole, que Dieu lui soit sans cesse ingr dans
l'hostie, pendant qu'incessamment par la verge et le fouet on
expulsera le Dmon.

Le Dmon est sensible. Il crie--c'est ce qu'il faut--il rage, il se
renverse... Je le crois bien. C'est signe que l'opration russit. On
conoit le combat si, dans ce petit corps, le Diable poursuivi sent
Dieu. C'est l'eau frmissante au fer rouge.

Et cela dans toute la vie. Car le Dmon, en dpit de cette ducation
terrible, ne lche pas prise; il faut continuer le supplice. Ce n'est
pas  l'cole seulement, mais partout. Le Moyen-ge n'est rien que
cette guerre au Diable. Du prtre  vous, des parents  l'enfant, du
pdagogue  l'colier, par cataractes et cascades, tombe un torrent de
coups. Des coliers de trente ans (on le voit par l'histoire fameuse
d'Ignace de Loyola) n'en sont point exempts.

Passant devant l'glise, devant la maison, le collge, vous entendez
partout des cris. Montaigne mme,  une poque moins sauvage dj, dit
que l'cole est un enfer. La _chambre de la question_, o le
juge d'alors fait torturer, n'en diffrait en rien. Et en effet, dans
ce systme, l'homme est l'ternel accus, avec l'aggravation de
terrible quivoque qu'en frappant on ne sait si c'est sur le Diable ou
sur l'homme.

Saint-Cyran, fort, profond, svre, vrai jansniste, ne craint pas
d'avouer le systme dans sa vrit. Il exprime vigoureusement l'ide
mme du Christianisme, de la guerre de Dieu et du Diable, la
fluctuation effroyable de l'me battue et rebattue du ciel en terre,
et relance tour  tour de l'abme au ciel. Il le dit sans dtour:
L'ducation chrtienne _est une tempte de l'esprit_.

On ne peut amoindrir le combat, la tempte, qu'en reintant l'un ou
l'autre parti. Saint Louis y emploie des chanettes de fer, battant
l'me  travers le corps, la rduisant comme un forat. Le jene est
bon aussi, mais Pascal, plus directement, arrive au but avec des
purgatifs violents de deux jours en deux jours.

Forte _ducation_ de la mort, qui vaudrait mieux que les supplices,
qui sur l'enfant manquerait peu son coup. Je jure que _la tempte_,
ainsi traite, ne rsisterait pas.

On nous conte doucereusement les rformes humaines du second
Port-Royal qui eut si peu d'lves, ou les ducations princires de
Fnelon, etc. Mais rien n'tait chang dans le grand courant gnral.
Le Moyen-ge poursuivait son chemin. Les hauts collges des Jsuites
qui gtaient tant leurs coliers, ne les battaient pas moins, et
jusqu' nous. M. de La Rochejacquelein, qui en tait, me l'a dit 
moi-mme.

L'excellent De La Salle, le crateur des Frres de la
Doctrine chrtienne, qui eut le bon esprit de bannir le latin des
petites coles, de faire lire en franais, pour les punitions suit
trs exactement la mthode du Moyen-ge, de chasser la malice par la
verge et le fouet (1724, rimprim encore en 1828). Il le dit avec un
dtail fort cru et fort choquant.

Les frules, frappes dans la main, plus dcentes, plus cruelles
peut-tre, avaient un avantage. Elles aidaient le matre  se rgler
et  compter les coups. Ce bois dur, impassible, interpos froidement,
le gardait de l'horrible ivresse qui trop souvent l'aveugle. On a
supprim les frules, et nominalement toute punition corporelle. Cela
est-il possible dans ce systme du vieil enseignement? Les pnitences
plus longues, moins simples, sont impraticables.

Hors de Paris et des coles modles qu'on montre aux trangers, entrez
dans la premire cole, vous le verrez, le matre frappe, et il ne
peut faire autrement.

Par ce faux adoucissement, on l'a cruellement expos. Dans ses
pnibles fonctions, dans cette ternit des jours interminables, dans
le bruit des marmots, dans sa dure vie de moine, isol, sans
consolation, il est aigre, irrit, ouvert  tout instinct mauvais.
Est-il de bois? de pierre? S'il s'emporte, s'gare, et si de la
victime le Dmon passe  lui, se saisit du bourreau, peut-on s'en
tonner?

Les lettres du suprieur tienne (1854, 1860, 1861) et les
innombrables procs qui ont suivi, n'ont que trop clair ce sujet
lamentable. Nous n'ajouterons pas  la honte de ces malheureux. Leur
vie est un enfer. Ils nous conservent ici l'image douloureuse de ce
qui (moins connu, mais non pas moins cruel et non pas moins souill)
a dur de longs sicles aux tnbres du Moyen-ge.




CHAPITRE II

L'ge humain.--Les deux types: Rabelais, Montaigne.


Un mot, un simple mot fit un effet immense, un grand coup de thtre,
quand on le retrouva aprs le Moyen-ge, ce petit mot: _Humanit._

Chose terrible! l'homme en ce funbre songe avait mme oubli son nom.
En sortant de la tombe, du long ensevelissement, il se tta lui-mme,
enfin poussa ce cri.

Ce mot Humanit, de divine douceur, de bont, d'aimable culture,
l'Italie l'employa. La premire, dtournant les yeux des tnbres
barbares, elle revit le jour, et regarda vers l'aube, vers la grande,
sereine et lumineuse Antiquit.

Ds le treizime sicle, un berger, Giotto, qui s'avisa de peindre,
avait eu une ide bien trangre au Moyen-ge. Le premier, dit son
biographe, _il mit de la bont_ dans l'art. Comment cela? En sortant
des types inflexibles, insensibles, inhumains, de la tradition
byzantine. Il osa peindre la nature.

La belle Antiquit est son reflet fidle. Ptrarque, pour
Bible, prit Homre. C'est sur cette posie de jeunesse ternelle qu'il
passa ses vieux jours. Et il s'y endormit de son dernier sommeil. Il
en fit son chevet. On lui trouva la tte sur l'_Iliade_ et
l'_Odysse_.

Le mot qui empchait, dfendait toute invention, qui dominait,
fermait, strilisait le Moyen-ge, l'_Imitation_ a pri. Un caractre
trange, admirable, du temps nouveau, c'est qu'on veut imiter et qu'on
ne le peut plus. Ptrarque voudrait tre Latin, refaire du Cicron, et
il est Italien, il fait ses beaux sonnets. Le savant des savants,
Rabelais, est de tous le plus neuf, le plus original.

Plusieurs croient imiter. Cette adorable enfant qui fit le salut de la
France, Jeanne Darc, croit suivre le pass, la lgende. Et elle est au
contraire un idal du peuple nouveau, de l'avenir. En mourant, elle
oppose  l'glise la voix intrieure. Au bcher de Rouen, je salue la
Rvolution.

Luther de mme imite de son mieux, voudrait remonter, renouveler la
primitive glise, ne de la mort d'un monde. Et il en commence un. Il
copie le couchant, et il fait une aurore. Plus fort que ses doctrines,
son grand coeur se fait jour. Parmi ces dogmes sombres, l'esprit
serein, vainqueur, de la Renaissance claire tout. Contre le
mysticisme de tristesse passive qu'il croit ressusciter, il prche la
vertu la plus haute du hros: _la Joie_.

       *       *       *       *       *

La joie clate immense, avec un rire puissant, plus fort que
le tonnerre, du berceau de Gargantua.

Tous reculrent saisis, s'crirent d'horreur ou de joie.

Chaque mot qui lui vient est un grand coup de foudre, lumire de
l'avenir, anathme au pass.

D'abord _soif et famine_! Haine au temps famlique, o on n'avala que
des mots!

L'humanit, rduite  n'tre qu'un squelette, s'veille, les dents
longues, dans une horrible faim.

Le second mot n'est pas moins foudroyant. C'est l'arrt solennel,
l'excommunication majeure, sous lequel le Pass s'en va la tte en
bas, tombant comme une pierre pour ne remonter plus jamais, emportant
son vrai nom qui le tue. C'est l'_Anti-Nature_.

Nul livre plus rimprim. Il y en a soixante ditions, des traductions
en toute langue. Au dbut, en deux mois, il s'en est plus vendu que
de Bibles en dix ans.

Les sages en sentirent l'incroyable porte. Jean Du Bellay, d'un mot,
sans plus, le dsignait: _le Livre_.

Mais peu de gens comprirent que c'tait un livre d'ducation. Peu
devinrent ce qui est partout au fond: Reviens  la nature.

Rousseau a dit cela, et d'autres. Mais celui-ci ne part pas
comme mile d'un axiome abstrait. Il part du rel de la vie, comme
elle tait, des moeurs du temps, de sa pense grossire. La
conception est celle mme du peuple, celle de l'homme normment,
gigantesquement matriel, d'un gant; il s'agit de faire un bon
gant. Un burlesque prologue nous introduit au livre, comme les
farces et les _ftes de l'ne_ prcdaient les chants de Nol.

L'homme d'alors est tel, de matrialit trs basse. Tel l'a pris
Rabelais. L'enfant, ds le berceau, mal entour, puis cultiv 
contre-sens, offre un parfait miroir de ce qu'il faut viter.  un
mauvais commencement, l'ducation scolastique ajoute tout ce qu'elle
peut de vices et de paresse, mauvaises moeurs et vaines sciences.

Voil le point de dpart, et il le fallait tel.

Cela donn au temps, la supriorit de Rabelais sur ses successeurs,
Montaigne, Fnelon et Rousseau, est vidente. Son plan d'ducation
reste le plus complet et le plus raisonnable. Il est fcond surtout et
positif.

Il croit, _contre le Moyen-ge_, que l'homme est bon, que, loin de
mutiler sa nature, il faut la dvelopper tout entire, le coeur,
l'esprit, le corps.

Il croit, _contre l'ge moderne_, contre les raisonneurs, les
critiques, Montaigne et Rousseau, que l'ducation ne doit pas
commencer par tre raisonneuse et critique. Rousseau, Montaigne, tout
d'abord, mettent leur lve au pain sec, de peur qu'il ne mange trop.
Rabelais donne au sien toutes les bonnes nourritures de Dieu; la
nature et la science l'allaitent  pleines mamelles; il comble ce
bienheureux berceau des dons du ciel et de la terre, le remplit de
fruits et de fleurs.

On dira que cette ducation est trop riche, trop pleine, trop
savante. Mais l'art et la nature y sont pour charmer la science. La
musique, la botanique, l'industrie en toutes ses branches, tous les
exercices du corps, en sont le dlassement. La religion y nat du vrai
et de la nature pour rchauffer et fconder le coeur. Le soir, aprs
avoir ensemble, matre et disciple, rsum la journe, ils alloient,
en pleine nuit, au lieu de leur logis le plus dcouvert, voir la face
du ciel, observer les aspects des astres. Ils prioient Dieu le
crateur en l'adorant, et ratifiant leur foy envers lui, et le
glorifiant de sa bont immense. Et, lui rendant grce de tout le temps
pass, se recommandoient  sa divine clmence pour tout l'avenir. Cela
fait, entroient en leur repos.

Cette ducation porte fruit. Gargantua n'a pas t form seulement
pour la science. C'est un homme, un hros. Il sait dfendre son pre
et son pays. Il est vainqueur, parce qu'il est juste, et courageux
avec l'esprit de paix.

Un droit nouveau surgit contre les Charles-Quint, contre les
conqurants: Foi, loi, raison, humanit, Dieu, vous condamnent, et
vous prirez; le temps n'est plus d'aller ainsi conquter les
royaumes.

La vraie grandeur de Rabelais, c'est que tout en s'occupant d'un
gant, d'un roi, d'un tre exceptionnel, il lve l'homme mme en
toutes facults, et au complet. Il le remue ce roi bravement et
vigoureusement. Il le fait travailler. Il lui impose toutes sortes
d'activit, de gymnastiques, que l'on et juges peu royales,
battre en grange et fendre du bois. Il le fait non seulement
travailleur, mais fabricateur, crateur.

L'enfant se cre son corps par une varit de mouvements bien
combine. On l'intresse  toute cration. On le mne chez les
ouvriers pour les voir travailler. On le fait cultiver, planter,
soigner des arbres. Enfin ce grand prophte, Rabelais, anticipant les
temps qui ne sont pas encore, veut qu'il s'essaye  faire des engins,
des machines qui remuent, travaillent elles-mmes.

       *       *       *       *       *

Dans le plan de Montaigne, au contraire, le dfaut c'est de ne donner
que l'idal de la vie noble, haute et philosophique. En cela il tient
trop et de sa propre caste, et de ses auteurs Xnophon, Plutarque, qui
dans leurs essais d'ducation forment ce que le seizime sicle, les
Amyot et autres, appellent le gentilhomme grec. C'est le citoyen
souverain des cits reines, Athnes ou Sparte. Beaucoup de
gymnastique, d'exercice, peu de travail proprement dit, point
d'oeuvres, point de crations. Si je regardais dans la main du noble
lve de Montaigne, j'y verrais la peau douce, unie, d'une main qui ne
fait rien du tout. Mais chez celui de Rabelais je trouverais les
signes du vaillant travailleur, qui agit et produit, et je lui dirais:
Tu es homme.

La tendance morale, au reste, est dans Montaigne plus haute qu'on ne
l'attend de cet picurien. Dominer le plaisir et braver la
douleur, apprendre le grand art de bien vivre et de bien mourir. On
reconnat les sages, les austres de l'Antiquit. Mais  ce propos
mme, on doit dire  Montaigne que cet tat de force et de srnit,
la vraie sant de l'me, s'obtient bien moins encore par les
raisonnements que par les habitudes du travail, par l'heureux alibi
qu'il mnage  nos passions, par la diversion merveilleuse que donne
au bas plaisir le haut plaisir: _Crer._

Pacifique Montaigne, savez-vous le terrible de vos leons? C'est que
_qui ne cre pas, dtruit_. La force d'me que vous donnez  votre
lve, qu'en fera-t-il? Comme ses pres, il la tournera vers la
guerre. Le beau rsultat pour un sage! vous aurez fait un _tueur
d'hommes_!

Dernire observation: Montaigne, qui crit aux temps o la foi
barbarement intolrante noyait le monde de sang, Montaigne, dis-je,
veut garder son lve de cette horrible maladie, et pour cela il lui
fait voir de bonne heure la diversit des moeurs et des opinions
humaines. Il le fait voyager. Il le promne par le monde. Mais
n'a-t-il pas  craindre que, par un dfaut tout contraire, il ne reste
flottant et trop impartial, que sais-je? un douteur? un Montaigne?
Fcheux tat de l'me pour l'homme jeune, dans l'ge de l'action.
L'action? mais son nerf, son ressort serait bris. L'homme, en sa
grande force, n'aboutirait  rien. Ds vingt ans, vingt-cinq ans, il
aurait le malheur de ressembler  l'auteur des _Essais_,
s'enfermerait dj, pour songer, dans sa _librairie_.

S'il ne s'enferme pas, son indcision, sa vie noble et oisive, qui 
loisir observe tout, sa douceur tolrante qui aime et qui hait sans
excs, qui se conforme aux moeurs publiques et les contredit peu,
tout cela fera l'idal aimable, mais un peu ngatif de _l'honnte
homme_ de Molire et Voltaire, n'enfantera nullement le hros ni le
citoyen.

Quelles que soient ces critiques, voil dj, au grand seizime
sicle, les deux types d'ducation. Ils sont poss.

L'un avec une ampleur, une force, une richesse admirable, dans le
_Gargantua_. Le petit monde, l'homme, a aval le grand. L'a-t-il
digr? Pas encore.

L'autre type d'ducation est finement trac par la main de Montaigne,
un peu maigre, un peu pauvre, par certains cts ngatifs, autant que
l'autre fut surcharg et exubrant. Mais enfin, c'est dj une belle
esquisse, vive et forte, une tentative pour donner, _non l'objet_, le
savoir,--mais _le sujet_: c'est l'homme.




CHAPITRE III

Le dix-septime sicle.--Comni.--Les Jsuites.--Port-Royal.
Fnelon.--Locke.


Les types taient poss, les deux ducations en face, toutes deux
insuffisantes. Comment les associer?

Science, conscience! qui vous accordera? Par quels moyens pratiques
pourrait-on vous concilier? C'est ce qu'il fallait deviner. Le nerf de
l'une, la richesse de l'autre, il fallait l'art nouveau de les mler
ensemble. La tche du dix-septime sicle tait de trouver les
mthodes de simplicit lumineuse, qui, concentrant, abrgeant tout,
auraient donn  la science des ailes puissantes et lgres pour
l'enlever de terre, en supprimer le poids.

Descartes et Galile, ces vigoureux gnies, semblaient ouvrir la voie
(et l'algbre dj donna l'aile aux mathmatiques). Comment donc se
trane-t-il ce sicle avec des moteurs si puissants, d'abord
horriblement malade, puis faible en sa vaine lgance et dans
sa fausse splendeur?

Rien dans toute l'histoire qu'on puisse comparer  la Guerre de
Trente-Ans. C'est la plus laide qui ait souill ce globe. Quoi!
est-ce que les armes mercenaires de Carthage ou de Charles-Quint
n'avaient pas montr ici-bas tout ce qu'on peut imaginer d'horreur?
Oui. Mais l'originalit de la Guerre de Trente-Ans, c'est d'tre un
long calcul, d'tre trs prpare par une ducation, un art de faire
des monstres. Ds la Saint-Barthlemi, coup d'tat incomplet, on
avait travaill ardemment et patiemment. S'emparant peu  peu des
mres et des enfants, on arriva  faire des tres spciaux sans
coeur ni tte, des automates destructeurs, admirables machines de
mort (comme un Ferdinand II). De l, tant qu'on voulut, on eut, au
second ge, des excuteurs, des tueurs. Au troisime ge, on eut des
produits inous en histoire naturelle, un engendrement effroyable de
pourritures sanglantes, impossible  nommer. Rome enfanta Gomorrhe,
qui enfanta Sodome, qui enfanta... Mais comment dire cela? Ici
l'ulcre grouillant. L la morte gangrne. Des villes devenues
cimetires, que restait-il? Le rebut des soldats, des troupeaux
misrables d'enfants, qu'on rencontrait, sauvages, devenus animaux et
btes  quatre pattes, qui dvoraient l'herbe des champs.

L'excs des maux, venu  un tel degr, dcourage. Les coeurs sont
contracts, l'esprit mme affaibli devant de tels spectacles. Des
femmes, de divine tendresse, comme la pauvre Bourignon, qui
s'y jetaient, devenaient folles. Nul n'aurait souponn que de l
sortirait un gnie de lumire, un puissant inventeur, Galile de
l'ducation.

Ce beau gnie, grand, doux, fcond, savant universel, comme plus tard
a t Leibnitz, tait du pays de Mozart, de ces pays toujours crass
par la guerre ou par la lourde Autriche, les pays demi-slaves. Comni,
c'est son nom, chass de Moravie par les froces Espagnols, y perdit
la patrie, et y gagna... le monde. J'entends un sens unique
d'universalit. D'un coeur et d'un esprit immense, il embrassa et
toute science et toute nation. Par tout pays, Pologne, Hongrie, Sude,
Angleterre, Hollande, il alla enseignant, premirement _la Paix_,
deuximement le moyen de la Paix, l'_Universalit_ fraternelle.

Il a fait cent ouvrages, enseign dans cent villes. Tt ou tard, on
runira les membres disperss de ce grand homme qu'il laissa sur tous
les chemins. Entre ces livres d'abord, nommons-en deux qui sont deux
larmes: _le Martyr de Bohme_, crit sur la ruine d'un monde. Et
_l'loge funbre du grand Gustave_, cette pe de la paix, ce juste
juge qui l'et faite ici-bas.

Mais l'infatigable crivain, dans presque tous ses livres, cherche ce
qui pouvait, mieux encore que l'pe, terminer toute guerre: un
systme d'ducation, qui, appliqu aux nations diverses, diminuant
leur diversit, effaant des oppositions plus apparentes que relles,
prparerait la grande harmonie.

Sorti des doux Moraves, imbu de leur esprit, il s'adresse aux
chrtiens d'abord,  l'Europe chrtienne.  l'homme ensuite, _
tous!_

_ tous!_ Ici commence le vrai catholicisme, relle universalit. La
petite secte romaine (imperceptible sur la terre), par son
exclusivisme, est anti-catholique.

_ tous!_ Et plus de guerre des Turcs. Arrivez, Musulmans! Supprimons
le Danube; nous vous tendons la main.--_ tous!_ Arrivez, pauvres
Juifs, chapps aux bchers. _ tous!_ aux courageux penseurs, si
cruellement calomnis. Protestants, catholiques, vont s'embrasser
enfin au tombeau de Gustave-Adolphe.

L'lan universel d'_nergie_ (pan-ergeia), l'universalit de _lumire_
(pan-agia), vont prparer celle d'_ducation_ (pan-pdia).

Apprendre moins, et savoir davantage, c'est le but. Comment y va-t-on?

L c'est le vrai gnie. Le mme homme, suprieur  sa science, planant
sur son rudition, sort le premier de la verbalit. Il faut montrer,
dit-il, _la chose avant le mot_.

La faire voir, la nommer ensuite.

Pour sentir ce coup de gnie, il faut se rappeler qu'en deux mille ans
l'cole n'enseigna _que le mot_.

Il faut savoir aussi que celui qui disait cela, tait en mme temps le
grand matre des langues, crateur de la linguistique, qui dans sa
_Janua linguarum_ donnait l'exemple des synglosses, et montrait que,
les langues s'enfantant l'une l'autre, on en apprendrait dix
bien plus aisment qu'une.

Eh bien, toute sa science, il la met sous ses pieds. Il l'ajourne et
la subordonne. Il se refait enfant, s'adresse _aux sens_ d'abord;
aprs viendra le jugement. Il sait tre grossier. Il prsente 
l'enfant, lui fait voir et toucher les choses. D'abord le rel et le
fait, l'exemple et la rgle plus tard.

Prsenter ces exemples, ces actes, ces objets, dans l'ordre heureux,
facile, qu'indique la nature. Ne pas l'intervertir, si bien que chacun
d'eux prpare la voie pour avancer plus loin.

Mais le matre, un matre quelconque, saura-t-il trouver l'ordre? Pour
y aider, il donne une encyclopdie d'images, un livre de gravures bien
ordonnes qui puissent et diriger le matre et charmer, captiver
l'enfant: _Orbis pictus sensualium_, 1658.

L'ducation _intuitive_ est cre. Ce grand savant a dj le gnie
naf et ralisateur des Basedow, des Pestalozzi. Il dit les mots
profonds qui les ont faits peut-tre. En voici un: Le matre doit
semer des semences, et non des plantes toutes faites, des arbres tout
venus. Il doit se bien garder d'ingrer  l'enfant, par masses, un
gros systme qui touffe et ne nourrit pas, mais dlicatement lui
insinuer les germes qui, dans sa chaleur et sa vie, vont gonfler,
grandir, fleurir.

       *       *       *       *       *

La paix de Westphalie, la paix des Pyrnes, taient venues trop
tard. On avait trop souffert. L'esprit en restait affaiss.
Cela seul fait comprendre l'tonnant, le honteux succs de l'ducation
mcanique, de l'enseignement btard et puril d'_elegantia latin_ que
donnrent les Jsuites, et que la cour, la bourgeoisie acceptrent si
avidement. J'ai dcrit (je crois dans ma _Fronde_) l'organisation
singulire du collge de Louis-le-Grand, pour quatre cents petits
seigneurs, ayant (outre les matres) quatre cents bons _amis_, jeunes
Jsuites, qui tendrement beraient, gtaient, mollement punissaient
ces mignons.

Il est dplorable de voir des protestants et des libres penseurs
(Bacon, Ranke, Sismondi, Auguste Comte, etc.) louer les Jsuites comme
matres, excellents latinistes. Ils ont donc une connaissance bien
lgre de l'Antiquit. Ils n'ont videmment jamais lu, ni connu les
vrais, les grands savants du seizime sicle. Dans les mains des
Jsuites tout devint faible et faux. Ces langues mles et fires, que
sont-elles dans leurs collges? Combien molles et fminises? Leur
rgne d'humanistes peut s'appeler, au vrai, l'avnement de la
platitude.

Jamais, jamais le Diable ne fait l'oeuvre de Dieu. Il en fait des
contrefaons ignobles et des caricatures.

Le fruit jsuite, issu de l'Italie pourrie, de la grotesque idylle de
Tircis et de Corydon, empoisonna l'Europe. Ce fruit, ce fut le funeste
idal tout  coup  la mode, l'agrable petit seigneur, _le petit
homme de cour_. Trs digne adoration des mres que dirige
Escobar. Cet enfant-l est le flau du sicle. On le retrouve partout
avec cette belle ducation. Des nations entires en furent
transformes et gtes. Exemple la Pologne que les Jsuites ont
perdue.

       *       *       *       *       *

Le fait saillant du dix-septime sicle vers son milieu et surtout
vers sa fin, c'est une diminution tonnante de la taille humaine.

Aux gants Rabelais, Shakespeare et Michel-Ange, avaient dignement
succd Galile, Descartes, Rembrandt. Mais voici que tout baisse.
Corneille est un effort; il s'lance, il retombe. Molire, gnie
robuste, est fort plutt que grand; et le dlicieux La Fontaine n'est
pour le fond qu'un fils exquis de Rabelais. Le reste, je l'avoue,
m'assomme.

Le rcitatif ternel de Bossuet, sur des thmes puiss o les grands
mystiques avaient mis cent fois plus de coeur, ne peut se soutenir
qu'avec ceux qui ignorent profondment le Moyen-ge. Non, la pompe
n'est pas la grandeur.

Pascal, un bien autre crivain, esprit si inquiet, a derrire lui
quelqu'un qui ne le quitte pas. Qui? Le sire de Montaigne, et la
nature humaine. C'est l l'abme o il se sent glisser lui et son
sombre orgueil et toutes ses bravades de dogme.

C'est un trait curieux du dix-septime sicle, et gnral. Il injurie
Montaigne, mais toujours le regarde, le suit d'un pied boiteux, sous
les formes flottantes de la raction dvote.

Tantt Montaigne, et tantt Molinos. Voil ce qui pour moi
fait l'ennui de ce sicle, malgr tout son beau style. Il marche par
deux routes, des compromis btards, quivoques, impuissants.

La rsultante quelle est-elle? L'horreur du grand, l'amour d'une
certaine mdiocrit. On ne veut rien que de moyen, _de raisonnable_.
Et on ne l'atteint pas. Car, quoi de plus grand que la Raison?

Cette pauvre moyenne qu'on trouve, est-ce au moins l'homme naturel?
Non, c'est l'homme arrang, l'_honnte homme_, Clante ou Philinte,
tellement modr, quilibr, qu'il en est nul,--ni hros, ni savant,
encore moins crateur, que dis-je? _pas mme l'amateur!_--homme de
got peut-tre, mais se piquant de savoir peu, de vouloir peu, d'agir
peu,--bref, de n'tre rien.

Cet _honnte homme_ est-il suffisamment honnte? Oui, mais dans la
mesure que comporte la Cour. C'est un demi-chrtien. Il pratique
autant que le Roi, mais pas plus.

Le pis de tout cela, c'est que dans un monde tellement relatif, o
rien de vraiment neuf, de fcond, n'est possible, l'effort, mme
srieux, les caractres solides et sincres ne produiront rien.
Demi-lumires, demi-vertus, demi-rformes; au total, pauvret.

Quel retard que le Jansnisme, et quelle perte de temps! Les petites
coles qui avaient du mrite, sont touffes avant de porter fruit.
L'ducation de Port-Royal (pour cinq ou six petits garons) offre
certainement dans la forme des amliorations relles, mais
elle n'atteint en rien le fond. Jusqu' douze ans, l'tude en
divertissements; quelle tude? un peu d'histoire sainte, de
gographie, de calcul. Aprs douze ans, les langues, facilites par de
meilleures mthodes, mais nullement avec le souffle des grands savants
du sicle prcdent, des Scaliger, des Cujas, des Bud. L'Antiquit,
au dix-septime sicle, n'est plus chose d'amour ni d'enthousiasme
fcond.

Mme le gentilhomme nergique que voulait Montaigne, avec les
exercices violents et les voyages, et dpass le type honnte et
modr du sicle de Louis XIV. Cette fire figure aurait fait
dissonance, n'et pas eu la douceur du bon _sujet_ et du _chrtien_.

       *       *       *       *       *

Si Port-Royal est tel, que dire des amis des Jsuites, des leveurs
des princes? Le dgot vient surtout de les trouver si peu chrtiens.
Ils ont oubli tout  fait l'austrit de ces dogmes terribles. Ils en
ont peur, et, je crois, quelque honte. On ne peut pas montrer en Cour
ce rude Dieu. Ce serait manquer de respect au vritable Dieu, le Roi.

Voyez le bon Fleury lui-mme, le meilleur  coup sr. Comme il craint
de dplaire  son petit bonhomme, comme il veut l'amuser, le captiver
et le faire rire. Je voudrais que la premire glise o il irait ft
la plus belle, qu'on l'instruist dans un beau jardin par un beau
temps, quand il serait de la plus belle humeur; que ses
premiers livres fussent bien imprims, bien relis; que le matre ft
bien fait, d'un beau son de voix, d'un visage ouvert, agrable en
toutes ses manires.

Quelque peu chrtien qu'on puisse tre, la rougeur monte aux joues
quand on lit (_ducation des filles_) Fnelon, qui indique comme
histoire _agrable_ la descente du Saint-Esprit.--_Agrable_, dit-il,
ainsi que les lgendes de saint Paul et de saint tienne.--On voit l
combien peu il sent la gravit des choses, leur importance relative.
Triste sicle, celui o un tel homme montre une telle pauvret de
coeur! Il ne sent rien du tout de ce moment unique, o la flamme
descend, o les langues de feu viennent pour dlier la parole. Moment
tel qu'il excde de grandeur le christianisme, l'a prcd, le suit,
lui survivra.

Chez cet aimable abb, charg,  vingt-cinq ans(!) de convertir,
diriger, confesser les pauvres jeunes protestantes, une chose fait
froid, c'est que nulle part son livre ne nous montre la mre. C'est
lui qui est la mre, une fausse mre, ni femme, ni homme, charg de
mener l'enfant tout doucement  l'enterrement monacal qui est son sort
probable. Les temps sont durs, et les maris sont rares, surtout le
mari riche qu'il souhaite et conseille. Elle sera religieuse. Pour
cela, il vaut mieux qu'elle ne sache pas grand'chose. Il lui demande
fort peu d'instruction, pourtant _un peu de procdure_, pour le cas o
elle aurait des biens  administrer.

Ah! _Jesule! Jesule!_ mon pauvre ami, que tu es rtrci,
timide ici devant le monde, dcent, poli et convenable!

Il dit des filles: Elles naissent artificieuses. Lui-mme il est
bien fille dans ces petites ruses qu'il conseille pour diriger
l'enfant, le tromper dans son intrt.

Avec cela, le livre est fort joli, plein de choses fines et de bon
got, de petite sagesse mondaine et fminine, mais triste,
profondment triste. Et derrire un fonds sec. Que serait-ce si la
pauvre fille avait un riche coeur? un coeur  la madame Guyon, comme
eut l'infortune La Maisonfort, victime de Saint-Cyr? J'ai parl
dans le _Prtre_ de cette maussade maison, et de sa sche
directrice, bien plus homme que Fnelon. Il est de mode aujourd'hui
(chez les protestants mme) de vanter fort cette Maintenon. On
trouve judicieuse l'ducation faible et fausse qui apprenait trs
peu (moins que nos coles primaires), et qui, sous une affectation
mensongre de simplicit, crait des comdiennes. Elles faisaient un
peu de mnage; je le veux bien et je l'approuve fort. Elles
travaillaient de l'aiguille, fort mal, si j'en juge par ce qu'on en
voit aujourd'hui mme  Versailles dans la chambre de Louis XIV. Ne
dissimulons rien, Saint-Cyr ne fut cr que pour l'amusement du Roi.
L'ducation par le thtre y gtait tout. La plus sage disait: Si
je joue bien, le Roi me mariera. Ces gentilles Esther, occupes 
apprendre toujours des fictions (tragdies ou proverbes, dialogues
de la directrice), devenaient aisment de fines et fausses
cratures. Exemple celle qui, dit-on, prenait toujours le plus beau
fruit, et le meilleur morceau, innocemment, par pure simplicit.

Mme de Maintenon les connat bien, prend contre elles d'tonnantes
prcautions. Elle leur apprend  crire, et leur dfend d'crire.
L'amie mme est suspecte; on ne peut causer deux  deux. Le prtre
est-il sr? Non. Allez au confesseur; faites ce qu'il dira, si vous
n'y voyez de pch. Le pre mme, le frre, ne peuvent voir l'lve
que quatre fois par an, et devant une dame qui coute et surveille! On
sent bien qu'une lve, si peu nourrie d'esprit, si suspecte de
moeurs, va tre tout  l'heure (brillant fruit de Saint-Cyr) une
dame de la Rgence.

       *       *       *       *       *

Cet aplatissement de la France, puise et use, ne se comprend que
trop. Mais l'Angleterre victorieuse, qui fait alors la paix du monde,
dans ce haut rle politique, quel est l'tat de son esprit? Trs
pauvre, imitateur, mdiocre et judicieusement ennuyeux. J'ai dit fort
clairement, en 1688 (_Histoire de France_),  quel point les partis
taient faibles  l'avnement de Guillaume, impuissants et inertes,
sans l'lan, le coup de collier que nos rfugis leur donnrent. L'ge
imaginatif et l'ge fanatique ont pass. La grandeur de Shakespeare,
la force de Milton, la robuste Angleterre de Cromwell, o sont-elles?
L'homme du temps, c'est Locke, et sa foi _raisonnable_, son
gouvernement _raisonnable_, sa _raisonnable_ ducation.

Ce dernier livre avait le mrite d'tre le seul ouvrage en rgle et
tendu sur la matire. L'auteur, qui est mdecin, insiste avec raison
sur l'ducation physique; mais en gnral, pour le reste, qu'il est
faible, sec, pauvre, loin, et de l'ampleur de Rabelais, et de la
vigueur de Montaigne! De ces grands hommes  lui, quelle chute!
Combien peu celui-ci a besoin des fortes vertus! Sa morale est plutt
prudence, sa vertu ngative, abstinence de vices plus que vertu.
Rendre l'enfant sensible aux loges et  la considration, l'avertir
des grands avantages qu'elle donne  celui qui l'obtient, le rendre
doux, civil, c'est l'essentiel. Dans un coin cependant, il dit
ngligemment (je crois en une ligne) qu'il faut lui enseigner la
Justice.

Il veut l'instruction trs modique et pratique, limite  l'utile. Du
franais, un peu de latin, de calcul et d'histoire. Quelques mots
d'histoire naturelle (spcialement pour les arbres fruitiers). De la
religion, mais pas trop, quelque peu de Bible.

Il y a par moments de fort belles lueurs qui feraient croire qu'il a
vu loin. Mais point. Tout d'abord il s'arrte. Par exemple, il
conseille que l'enfant fasse ses jouets. L il est bien prs de
Froebel. Il ne va pas plus loin; il fait un gentleman, et non un
ouvrier. Il dit trs sagement que, pour raison de sant, le jeune
gentleman doit avoir un mtier, tourneur ou jardinier. Mais, avec
moins de sens, il ajoute les mtiers de luxe, apparemment
plus propres  un homme comme il faut. Qu'il soit parfumeur,
vernisseur, graveur, qu'il polisse du verre ou bien des pierres
prcieuses.

Est-ce lui, ou son traducteur, qui ajoute  la fin une Notice
dtaille sur L'_ducation des enfants de France_? Pauvre sujet dont
pourtant les Anglais, nos copistes d'alors, sous Guillaume et sous la
reine Anne, taient fort curieux, faut-il le dire? admirateurs.




CHAPITRE IV

Premier essor du dix-huitime sicle.--L'Action. Voltaire. Vico. Le
_Robinson_.


De Leibnitz et Newton jusqu' nous, en cent cinquante ans, l'humanit
a fait dans les sciences infiniment plus que dans les deux mille ans
qui prcdent depuis Aristote. Le courant, retard si longtemps, s'est
prcipit, et il a avanc, on peut dire, d'un norme bond.

Phnomne tonnant. Ce n'est pas lui pourtant qui fait la premire
gloire du dix-huitime sicle. Le ntre continue, d'autres
continueront dans ces voies de dcouvertes scientifiques,
d'exploration de la nature. Ce qui mettra  part le dix-huitime,
c'est qu'il a recherch, dfinitivement rvl le principe intrieur
auquel nous devons tout cela, _la force vive qui fait la puissance de
l'homme_, l'activit de son esprit,--et ce qui rgit l'esprit mme, la
_volont_,--et dans la volont ce qui la rend puissante et efficace,
la _libert_. L, on a rencontr le fonds. _La libert, c'est
l'homme mme._

J'ai dit ailleurs comment,  travers ses mouvements divers
qu'on croirait discordants, le dix-huitime sicle, pos rellement
sur ce rail admirable, marcha trs droit, pour atteindre son but, la
gnrale restauration de l'homme, qui s'appelle la _Rvolution_.

Il la fit dans les lois, dans la socit, et plus profondment
l'entreprit en dessous dans ce qui en est la racine, dans ce qui lui
prpare l'lment social: l'art qui fait l'homme enfant, qui veille,
qui aide la libert native. Cela s'appelle _ducation_.

       *       *       *       *       *

Rien n'aurait averti la veille de ce grand mouvement. Le dix-septime
sicle dcda dans une caducit extrme, ne promettant qu'puisement
et faiblesse  son successeur. Sa dernire Renaissance btarde sous
Louis XIII et  l'avnement de Louis XIV n'avait abouti qu' des
chutes.

Depuis Colbert, la France trana trente-quatre annes encore dans la
vieillesse dcrpite, interminable du grand rgne, dans le
ressassement ternel d'une question thologique, use trois fois, ds
1600 par Molina, et jusqu'en 1700 mche et remche. L'esprit,
l'argent, la vie et la race elle-mme, tout paraissait tari. Tout
maigrissait, schait, des Arnauld aux Pomponne, et des Svign aux
Grignan.

Le pis, c'est que l'Europe, ayant en tout suivi la France, participe 
cette tisie. Plus de littrature. Sans la fabrique de Hollande, tout
paratrait teint. On fait des livres sur des livres. Critiques et
manuels, traductions et compilations, c'est tout ce qu'on
voit, dit Vico.

Un trait particulier du rveil de l'Europe qui tonne aujourd'hui,
c'est que ses grandes voix s'lvent fort  part, tout individuelles,
et, ce semble, sans se connatre. Cela d'autant mieux marque que leur
accord vient de plus loin, du fond, du plus profond de l'me humaine.

Un Anglais, de Fo, prophtise la Rvolution.

Un Franais, Montesquieu, prdit la mort prochaine, imminente, du
christianisme, qu'il fixe  quatre ou cinq cents ans.

Voltaire (contre Pascal et le christianisme) pose l'ide nouvelle: Le
but de l'homme est l'action (1734).

L'Italie rompt enfin son long silence et dit (en 1726): L'humanit
s'est faite elle-mme par sa propre action. C'est l'homme qui forge sa
fortune (_Fabrum su quemque esse fortun_). Il est son propre
Promthe (Vico).

Cela d'un coup efface le _Discours_ de Bossuet. C'est la cration de
l'Histoire.

Vico a-t-il un pre? S'il en a, c'est Leibnitz, qui, cinquante ans
plus tt, avait dit: L'homme est une force active, une cause qui agit
incessamment. Tellement que l'ide d'existence ne lui vient que de
cette cause intrieure qui est _lui_.

Vico sent cela dans l'histoire, dans les moeurs et les lois. Du
moment que ce sont des effets naturels de notre activit, on peut les
expliquer dans le pass, les deviner dans l'avenir, les prparer, y
prparer les futurs acteurs de l'histoire qui suivra.

Bientt la politique, la socit mme, paratra au gnie de
Turgot une ducation.

       *       *       *       *       *

La socit est un tout trs compliqu. Dans le milieu social, notre
action se mle de mille activits diverses. De l'humanit tirons
l'homme. Observons-le  part. Dans le dsert peut-tre, le dnuement
et l'abandon, nous pourrons mieux voir ce qu'il peut.

C'est la donne fconde, admirable, du _Robinson_. Ce livre a un
rapport avec celui de Cervants, c'est que tous deux sont crits par
des hommes dj avancs dans la vie et qui ont travers tous les
malheurs. L'Espagnol est un vieux soldat estropi, un pauvre
prisonnier, qui conserve la plus jeune imagination. Fo, l'Anglais,
dj parvenu  cinquante-cinq ans, ruin et mconnu, condamn et
pilori injustement, se console dans l'ennui de la campagne par un
travail immense, se raconte des aventures et relles et imaginaires,
fait des voyages infinis par crit. Tous deux tmoignent d'une me
singulirement ferme et calme, sans haine, sans rancune pour les
hommes ou contre le sort.

La lgende si ancienne de Robin-Hood, le vagabond des bois, ici s'est
transforme; elle est devenue maritime. Robinson est bien l'homme du
temps o Fo crivait, en 1719, le marin, le planteur qui va du Brsil
en Afrique acheter des esclaves. Cela date le livre parfaitement.
Cette anne 1719, celle du systme de Law, est l'poque o les
Compagnies rivales de France et d'Angleterre se disputent la
mer, les colonies. Tous les esprits tournent de ce ct. On ne parle
alors que _des les_ (voy. ma _Rgence_), de leurs fabuleuses
richesses et des fortunes qu'on y fait. L'Anglais, contrebandier sur
les terres espagnoles, ou commerant de ngres en vertu de l'Assiento,
se prcipitait vers le Sud. Fo trs sagement veut calmer
l'imagination, dit ce que sont ces les tant vantes. Son livre est un
tableau qui rappelle, fort adoucies, les terribles misres qu'y
endurrent jadis les boucaniers abandonns, ne vivant que de chair
cuite au soleil. Il supprime les intolrables souffrances que leur
causait la piqre des insectes (voy. _Oexmelin_, etc.). Son naufrag
n'est pas accabl du climat. Il travaille comme dans la campagne de
Londres, o Fo crivait. C'est la lgende du travail videmment qu'il
voulait faire. Voil la nouveaut, l'originalit du livre.

La situation n'est pas celle du pionnier moderne dans les terres
illimites de l'Amrique, appuy derrire lui par le monde civilis,
et pouvant s'avancer  volont, choisir sa station, ce qui diminue
fort son esprit inventif, et le maintient assez grossier. Robinson est
un prisonnier, enferm dans une le, oblig de chercher et en lui et
dans la nature. Il arrive peu prpar, et il faut qu'il devine,
retrouve les procds des arts lmentaires, ncessaires  la vie
humaine. Cela est beau, instructif et fcond. On voit l, on apprend
quels sont les biens rels, les choses vraiment utiles. Quelle joie
pour Robinson quand, parmi les paves, il retrouve la scie, les
instruments du charpentier! Que ces grossiers outils lui
semblent prfrables  l'or,  tous les trsors de la terre!

On peut dire que Fo a trop piti de l'homme, qu'il ne suit pas
svrement sa belle donne. Lui laissant  porte le vaisseau chou,
il lui donne trop de secours. Le livre aurait t bien plus original
si Robinson en et eu moins, s'il et invent davantage. Mais alors le
roman aurait moins satisfait la masse des lecteurs, spcialement des
lecteurs anglais qui prennent grand plaisir  voir ce sauvetage, 
voir ce naufrag trouver tant de bonnes choses, emmagasiner tout cela,
qui s'associent d'esprit  ce mnage o, prs du ncessaire, se trouve
mme le cher confortable. Fo flatte en ceci singulirement l'esprit
anglais. Il s'y conforme encore et lui donne l'illusion complte d'une
histoire qui serait relle, par le dtail prcis et minutieusement
calcul de beaucoup de petits objets. Il semble moins habile 
conserver l'illusion quand il exagre tellement le travail dont le
plus laborieux des travailleurs serait capable. Ses canots, le grand,
le petit, son chemin aplani pour traner le grand  la mer, un canal
long, profond, qu'il creuse lui seul, cela dpasse toute
vraisemblance, tonne et refroidit un peu.

Trois points marquent trs bien l'poque:

D'abord le commerce des noirs, l'esclavage, que l'auteur, ce semble,
ne dsapprouve nullement, et qui  ce moment faisait la source
principale des richesses de l'Angleterre;

Deuximement l'esprit biblique, la lecture de la Bible, mais
sans allusion  aucune glise spciale. Dans cette poque
intermdiaire le puritanisme a faibli, et le mthodisme n'a pas
commenc, Wosley n'arrivera qu'aprs 1730;

Troisimement un trait particulier: la mention frquente des liqueurs
fortes. L'entr'acte des ides favorisait l'avnement de l'alcoolisme
et tout vice des solitaires. Hogarth, tout  l'heure, va nous en
donner les tableaux. Dj, dans _Robinson_, le rhum revient  chaque
instant et sous tous les prtextes.

L'Angleterre se reconnut si bien, accueillit tellement le livre
qu'elle le prit pour une histoire vraie. Il fut traduit sur-le-champ
en franais. C'est sur le continent, en France, en Suisse, en
Allemagne, qu'on en apprcia la vraie porte systmatique, et bien au
del mme de ce que peut-tre l'auteur avait voulu, senti. Son lourd
habit biblique n'empcha pas qu'il n'et une action profonde. Il a,
bien plus que Locke, inspir, prpar l'_mile_.




CHAPITRE V

Rousseau.


Rousseau, dans ses trois livres qui parurent en trois ans (la _Julie_,
le _Contrat_, l'_mile_), eut l'effet tout-puissant de ce rayon subit
qui transfigure les Alpes, quand un vent matinal balaye le brouillard
de la nuit. Ce paysage immense, vu du Jura, semblait une mer grise
d'o  peine surgissait quelque le. Mais tout s'claire, tout
ressort, clate avec cent nuances diverses. C'est comme un monde cr
tout  coup, sorti du nant.

Nuances fort diverses, plus ou moins vraies; beaucoup sont
fantastiques, pleines de rves encore, d'illusions. Au total, une
grande lumire a envahi le paysage. Si tel dtail nous trompe,
l'ensemble est dans le vrai.

Ce puissant ouvrier, ce grand metteur en oeuvre, qui eut
certainement plus de talent que d'invention, mritait-il ce succs
incroyable, le plus beau qu'homme ait eu jamais? Nous ne
dirons pas: Non; nous ajournerons nos censures sur ses hsitations,
ses reculs du jour  la nuit. Nous dirons plutt: Oui. Il est sr que
ce grand coup d'art, cet clat littraire incroyable tait mrit. Il
partit d'un lan, d'un moment hroque, d'une sublime crise du
coeur.

Le moment o le pauvre, l'isol, le dshrit, s'appuyant sur
lui-mme, _fait appel  la conscience_, retrouve, affirme l'harmonie,
et, du fond du malheur, jure que _le tout est bien_!

Rousseau n'est nullement novateur. L'optimisme, depuis Leibnitz,
depuis cent ans, tait populaire en Europe, profess en Allemagne. Les
distes anglais l'avaient mis en honneur. Entre deux ombres absurdes,
la frocit puritaine, l'imbcillit mthodiste, l'Angleterre avait eu
comme un clair humain, un appel au bon sens. Voltaire, en 1727, quand
il revint de Londres incognito, encore exil, ruin, pauvre, et cach
alors dans un grenier de Saint-Germain, crit trs noblement (contre
Pascal et les pleureurs chrtiens): _L'homme est heureux._ Il y a
plus de bien que de mal.

Il le soutient de mme dans ses _Discours_, ses lettres  Frdric.
C'est le grand cours du sicle: l'Optimisme et la Libert.

L'affreuse Guerre de Sept-Ans et le dsastre de Lisbonne, tant de maux
coup sur coup, firent pourtant tort  la lumire. Voltaire eut son
clipse (voy. mon _Louis XV_). Il se trouvait aussi que la diffusion
du mouvement encyclopdique, la varit des sciences, leurs
progrs mme, avaient l'effet momentan de trop disperser l'me, de
lui faire oublier sa force intrieure et son moi. Diderot l'prouvait,
comme aujourd'hui Comte et Littr. Des lueurs fatalistes passaient,
troublaient le jour. Complication mauvaise qui aurait  jamais ajourn
la Rvolution.

Le dix-huitime sicle, fort diffrent du ntre, a le coeur d'un
hros. Chaque fois qu'il enfonce et baisse au fatalisme, il se trouve
quelqu'un (un malade comme Vauvenargues, un pauvre homme comme
Rousseau) pour frapper vivement du pied la terre et remonter, disant:
L'homme est libre. Le coeur, la conscience, c'est tout. Je suis
heureux. L'homme est heureux. Le monde est bon. Le tout est bien.

       *       *       *       *       *

Les grands ducateurs depuis la Renaissance, tranant encore au pied
leur boulet (Biblique et Chrtien), n'avaient jamais articul cette
confiance entire dans la nature. Elle est exactement _anti-chrtienne_,
la pure ngation du mythe de la nature dchue. Notez que les retours
contradictoires de Rousseau, ses mollesses chrtiennes qui pourront
revenir, seront des parenthses tout  fait isoles, discordantes
dans l'ensemble de sa doctrine essentielle, sans s'y harmoniser
jamais.

Mme dans la _Julie_, dans les langueurs dvotes de sa dernire
partie, l'ducation est juste anti-chrtienne, contraire  la dure
discipline qui ne veut qu'monder, mutiler la plante humaine.
Julie se fie  la nature, au point que, selon elle, l'ducation
consiste  ne rien faire du tout. Laisser l'enfant jouer et vivre, se
crer par lui-mme, c'est le seul idal de la belle raisonneuse (en
mme temps un peu quitiste). Et le philosophe Wolmar, le pre, le
gote assez. Il dit: Le caractre ne change pas; il reste quoi qu'on
fasse. Donc, il ne faut rien faire. Il semble fataliste, par respect
de la libert.

Nombre de sots ont pris cela au mot, ont dit: Pourquoi l'ducation?
La ngligence, la paresse, toutes les faiblesses maternelles s'en
arrangeaient bien volontiers. Mais Rousseau mme, avec un vigoureux
bon sens, dans la _Julie_ et dans l'_mile_, se fait une terrible
objection, c'est que cette ducation ngative suppose un vrai miracle.
Quel? _Un milieu parfait_, un si excellent entourage que l'enfant,
ayant tout autour la vue du beau, du bon, s'amliore (rien qu'
regarder). Cela ne se trouve nulle part, moins chez Julie qu'ailleurs.
L'enfant, entre deux coeurs _sensibles_ (et plus amoureux que
jamais), mollirait et dprirait, atrophi dans cette langueur.

       *       *       *       *       *

L'_mile_, heureusement, ne suit pas l'_Hlose_. C'est un livre trs
mle. L'ducation d'amour, ngative, expectante, ne va pas  ce
sicle, en ralit nergique, et, parmi ses carts, actif et crateur.
L'_mile_ agit et cre. Tout y est art et nergie. En disant:
_Nature agira_, il agit vigoureusement. Il est en cela
concordant au grand but que posrent Voltaire et Vauvenargues: Le but
de l'homme est _l'action_.

C'est superbe de mise en scne. C'est bien autre chose que _Robinson_.
Il y a bien l un naufrag, une me choue au rivage de la vie
(_Sicut projectus ab undis navita_, Lucret.). Mais cette me n'est
rien encore, n'est point doue. Et vous avez la grandiose intuition du
Promthe, qui, d'un peu de terre, va faire l'homme.

Le tout triste et sublime. C'est un morne dsert. Point de famille, ni
pre, ni mre (sinon pour l'allaitement). Rien que ce raisonneur, cet
artiste, ce calculateur, qui vous travaille la petite momie. C'est
trs beau, et cela fatigue. On admire, mais c'est dur  lire. Il y a
trop d'esprit, trop d'loquence, trop de toute chose. Il montre un
bras d'Hercule pour toucher une fleur. Il prend des gants d'acier pour
bercer un enfant.

J'ai vu dans le Tyrol certain logis dsert, un nourrisson tout seul.
Du matin, les parents taient  la fort; un sauvage cours d'eau, arm
de force norme, fait pour tourner dix meules, d'un filet mnag qui
servait de nourrice, agitait, balanait l'enfant dans son berceau.

On sent trop bien partout qu'il n'a pas eu d'enfants, et qu'il n'en a
vu gure. Dans sa vie vagabonde de musicien littrateur, n'ayant point
de foyer (autre que sa pense), il n'a jamais pass prs de la
chemine les longues heures patientes qu'y passera Froebel
 voir l'enfant dormir, se rveiller, jouer.

Rien de plus loign du sentiment du peuple. Il n'a pas observ ce
qu'offre le plus simple mnage, ce que sait le moindre ouvrier: c'est
que _la famille du travailleur est une ducation de Justice_ (voy.
plus haut). Il n'a pas vu l'enfant frapp de l'exemple du pre,
sachant qu'il travaille pour lui, et qu'il _doit_ le lui rendre, s'y
essayant dj, et, dans ses jeux, s'imaginant le faire.

_Le Juste_ est-il en nous? et cette belle lumire luit-elle dj dans
le berceau? Il dit _oui_ dans son premier livre. Puis, il l'oublie,
dit _non_ ailleurs.

Condillac a finement compos et dcompos l'homme-statue. Rousseau se
fait tort en l'imitant, en employant ces artifices. Il brise l'unit
relle, si touchante de l'me. Il en fait trois, ce semble.  l'en
croire, le petit enfant ne comprendrait rien _que la force_; il
faudrait durement,  ce pauvre petit, lui dire ce mot bref: Je suis
fort. (Quoi de plus dplaisant?) Un peu plus tard, l'enfant ne
comprend _que l'utile_; on le mne par l'intrt. Et c'est plus tard
encore, selon Rousseau, qu'il sent le beau, le bon, le juste, le
devoir.

Quelle scolastique! quel esprit de systme, tout contraire 
l'exprience! Il ne s'aperoit pas que par ce dur chemin, sans s'en
apercevoir, il retourne au pass, cruel et sophistique. Ce triste
enfant  qui on n'apprend que la force, m'a l'air du fils d'Adam et
de l'homme dchu.

Ah! robe de Nessus qu'on ne peut arracher! Ah! levain
savoyard de l'ducation catholique!... C'est de l qu'il a pris des
finesses  la Fnelon, des machines qui trompent l'enfant dans la
bonne intention. Quoi! lui mentir, quoi! la tromper, cette chre et
faible crature, aimante et confiante, qui n'a que vous, se remet
toute  vous! Comment en avoir le courage? Comment lui dire ce mot de
tyran: Je suis fort!

Il y a de ces mots, des lans tyranniques, comme dans le _Contrat
social_. Et, dans cette duret, pourtant une bien grande vacillation.
Qu'est-ce que ce Vicaire Savoyard? ce feint abb qui parle, _et non
Rousseau_. Rousseau n'est, dit-il, que copiste. Qu'est-ce que ce
respect (douteux) pour la Rvlation, violemment dmenti dans ses
_Lettres de la Montagne_?

Misre! misre! Et avec tout cela, l'effet total fut pourtant beau et
grand.

Rousseau trouvait le sicle un moment indcis et comme embarrass dans
le rseau d'un progrs compliqu. Il le saisit, ce sicle, le remet en
chemin, il lui rend la voie droite, d'un seul mot: Conscience!
conscience!

Cela est magnifique.

La libert morale, une fois atteste, releve, toute libert suivit
dans les actes, les oeuvres, les lois.

_La libert est une._ Sociale, morale, conomique, etc., le nom n'y
fait rien; c'est toujours libert, la libert du coeur, d'o
jailliront les autres.

On cria, mais en vain. Les chrtiens, les sceptiques,
parfaitement d'accord, disaient: Il se confie au coeur, si
variable, au caprice individuel,  l'instinct si souvent fauss. Mais
si cette voix intrieure est _la mme_ par toute la terre; si, pour
s'assurer, s'affermir, la conscience de chacun a la conscience de
tous, n'est-ce rien que l'_accord de l'homme et de l'humanit_?

Un peu avant l'_mile_, cet accord avait eu sa vive affirmation dans
le grand livre de Voltaire (1757). Un peu aprs l'_mile_, il eut sa
dmonstration admirable que l'on essaye en vain d'branler
aujourd'hui. On vit se drouler (1768), de l'Inde et de la Perse 
nous, la touchante unanimit des plus grandes nations de la terre, la
voix de cent peuples et cent sicles, rpondant  Rousseau:
Conscience! conscience!

Ce beau sicle de foi, le dix-huitime sicle, fort du dogme suprme,
la libert morale, s'en va ds lors tout droit au but: 89.

Voil la gloire d'_mile_. Le fataliste lve l'enfant pour le tyran,
Rousseau pour la Rvolution.




CHAPITRE VI

L'vangile de Pestalozzi.


L'immense rsultat de l'_mile_ parut de cent faons, mais surtout par
un mot qui clata partout: _philanthropie_. Le grand patriote
allemand, l'illustre Basedow cra ses instituts _philanthropiques_,
maisons d'ducation, d'instruction _intuitive_. Ses trs belles
gravures, jointes  un admirable texte, renouvelaient Comnius, pre
vnr de la pdagogie.

Nous avons vu comment, de l'horrible chaos de la Guerre de Trente-Ans,
sortit l'ducation, le gnie de Comnius. Notre cruelle Guerre de
Sept-Ans veilla le bon coeur, le grand coeur de Basedow. C'est de
mme, au milieu des malheurs de la Suisse, sur les ruines fumantes de
Stanz, dans ces lieux tragiques et sublimes, sur le lac des
Quatre-Cantons, que se fit, non le plan, non le rve de l'ducation,
mais sa vive ralit. Nulle lgende plus sainte dans la mmoire des
hommes.

En 1798, les orphelins chapps au massacre, jeunes enfants
de quatre  dix ans, furent mis dans un couvent  demi ruin, et pour
en avoir soin on appela un homme que beaucoup croyaient fou, l'ardent,
le charitable Pestalozzi, qui, depuis vingt annes, s'tait ruin
plusieurs fois par des essais d'ducation. Il fallait un tel homme
pour accepter une telle tche, sans moyens ni ressources, sur ce
terrain sanglant. C'tait en octobre, une saison dj froide sous les
Alpes. Dans la seule chambre habitable de ce btiment saccag, les
fentres brises laissaient entrer la pluie, les vents d'automne.
Point de dortoir, point de cuisine. Nul sous-matre, nul aide. Voil
notre homme qui bientt est entour de quatre-vingts enfants, oblig
de faire tout, bien moins matre que bonne, et, qui pis est,
garde-malade. Ces petits malheureux taient dans l'tat le plus
dplorable, en guenilles, et plusieurs couverts de maux, de plaies.
Triste rsidu de la guerre.

Au dehors, tout hostile, de grossiers fanatiques, un monde catholique
et barbare qui, dans cet homme dvou, voyait un protestant, qui
perdrait ces enfants, pervertirait leur me, bref, un suppt du
Diable, de la damne Rvolution.

Elle venait pourtant, cette Rvolution, de dlivrer la Suisse, toutes
ses populations sujettes de Vaud, etc., opprimes par les vieux
bourgeois, par les cits tyrans. Mais les malheureux montagnards des
petits cantons, vrais taureaux d'Uri, d'Unterwalden, n'entendant
rien, suivaient leurs prdicateurs furieux, des capucins,
les agents de l'Autriche. Ils taient si aveugles qu' l'entre des
Franais dans Stanz, comme on parlementait, ils tirrent, ils turent
l'officier qui tait en tte. De l un massacre cruel. Nos soldats,
gnreux et humains  Altorf, furent trs froces  Stanz. Malgr le
zle que mit le gouvernement  donner tout ce qu'il pouvait de
secours, des rancunes profondes subsistaient, et l'on s'en prenait au
pauvre homme.

Tout lui tait contraire, tout semblait impossible. Il a crit
lui-mme: Il me fallait agir dans un chaos de confus lments, de
misres sans limites. Si je l'avais bien vu, j'aurais t effray et
dsespr. Heureusement j'tais aveugle. Je ne savais gure ce que je
faisais, mais bien ce que je voulais: _la mort, ou russir_. Mon zle
pour accomplir le rve de ma vie m'et fait aller, par l'air ou par le
feu (n'importe), au dernier pic des hautes Alpes.

       *       *       *       *       *

Quel tait donc ce rve? Il l'explique bien peu, bien mal dans ses
crits. Ceux qu'il fit seul et jeune, avant sa grande exprience, sont
faibles, vaguement humanitaires. Ceux qu'il fit vieux, aux temps de
son succs, sont moins de lui que des ardents disciples qui lui
prtaient leur plume, trop souvent leurs ides, leur donnaient
hardiment des formes arrtes, trangres au gnie du matre.

C'est l'homme mme qu'il faut atteindre en lui, ne tenant des crits
qu'on intitule de son nom qu'un compte fort secondaire.

Ce n'tait pas un homme d'une pice. Des hommes et des races
diverses visiblement taient en lui. Gauche et trange en ses gestes,
en ses actes, il avait au contraire dans la parole, non seulement la
vive loquence, mais la dextrit rapide pour la lancer, pour la
reprendre, une finesse extrme pour trouver la vraie prise qu'offrait
un jeune esprit, un art unique de l'veiller, de faire qu'il trouvt,
qu'il crt. Don singulier de faire des mes.

C'est l'improvisation, au degr de puissance que n'ont point les
brillants _trovatori_ de l'Italie, la vide et faible muse qui aligne
des mots. Lui, il improvisait des hommes.

Ce don brlant, fcond, est-il plus dans les Allemands? L'Allemagne a,
je crois, tous les gnies, moins cette dextrit rapide. Elle est
grande, profonde, avec _nescio quid plumbeum_ qui fait un autre
enseignement.

N  Zurich, il eut pourtant bien peu le calme suisse, allemand. Il
avait du sang italien. Sa famille, rfugie en Suisse, tait
originaire du Tessin, du midi du Saint-Gothard. C'est l la rencontre
des races, des climats, la lutte ternelle. Le soleil, l'avalanche ont
leurs alternatives et leurs combats.

Et tout cela traduit dans l'homme. Sur ces versants des Alpes (du
Tyrol au Tessin, et de l au Pimont, aux valles Vaudoises), je
trouve force gnies fougueux, fils du torrent, fils de l'orage.

Pestalozzi enfant n'eut point la scheresse ordinaire aux enfants.
Il naquit tel qu'il fut toujours, tonnamment sensible et
aveuglment charitable, ardent, imptueux pour redresser les torts,
souffrant de tout ce qui souffrait. Ce qu'on trouverait de meilleur
en ouvrant le coeur de la femme, en chaleur de bont, en vivante
palpitation, ce fut justement son gnie. Il tait laid, avec des
yeux si tendres que nul n'y rsistait. Les femmes comptent beaucoup
dans sa vie. Son pre meurt, et ds six ans il est lev uniquement
par sa mre, au foyer mme (comme un petit grillon), toujours
derrire le pole. De l un tre bien nerveux. Mari  vingt-quatre
ans, il a une femme admirable qu'il ruine par sa charit. Ce qui
peint bien la Suisse, cette excellente Suisse, ce sont ses deux
servantes, Babely qui l'leva, sauva le pauvre mnage de sa mre, et
la vaillante Lisbeth, qui, le voyant lui et sa femme ruins,
toujours ruins, les soutint quarante ans de son indomptable
nergie.

Ds douze ans,  l'cole, on l'appelait le petit fou. Pourquoi? Pour
son aveugle lan  dfendre le faible. tudiant, il est encore plus
fou. Il se jette dans les querelles du canton. Citoyen de Zurich, il
ne peut supporter l'absurde tyrannie des citoyens sur ceux qui ne sont
qu'habitants, leur monopole industriel, l'crasement des petits
mtiers qui, l'hiver, auraient pu nourrir le paysan. Il lui faut fuir
Zurich.

Il y avait en lui l'toffe d'un rvolutionnaire. On le sent dans ses
_Fables_. La violente piti qu'il avait pour les pauvres l'et
prcipit dans ce sens; mais avec un parfait bon sens il comprit que,
sous la rvolution politique, il fallait une rvolution morale, que
les riches n'taient pas seuls accusables, que les immenses
masses pauvres (un infini! c'est presque tout le peuple) avaient leurs
vices aussi qu'il fallait rformer; que, sans cette rforme, le
changement des lois, de la Constitution, agirait peu pour eux. Le vice
national, en Suisse, tait l'ivrognerie; l'auberge tait le gouffre o
l'argent, la force, la vie, la moralit se perdaient. _Lonard et
Gertrude_, faible petit roman qu'il fit, est dirig contre l'auberge,
l'aubergiste fripon, le flau du pays. La femme reste sobre, et sauve
la famille.

La providence, ici-bas, c'est _la mre_. Elle est pour ses enfants et
l'exemple et l'enseignement. Par elle, ils vaudront mieux, et les
gnrations seront renouveles. Que serait-ce _si l'cole pouvait tre
une mre_, si elle ralisait _pour tous_ ce que la mre fait pour les
siens? C'est le fonds principal du grand rve de Pestalozzi. Ainsi
d'un mme coup puissamment rvolutionnaire (rvolution touchante,
admirable, de la nature), il chappait au double vice des grands
livres d'ducation qui l'avaient prcd. Rabelais lve un roi,
Montaigne un prince, Locke et Rousseau un gentilhomme. Et Pestalozzi
tout le monde.

Le gouverneur maussade qui nous attriste dans leurs livres, est
heureusement licenci. La mre reprend ses droits; le charme et la
tendresse de la femme vont rchauffer l'ducation. Elle prend dans ses
bras, sur ses genoux,  sa belle mamelle son enfant, tout enfant. Elle
en fait peu la diffrence. La _Charit_ d'Andr del Sarte que nous
voyons au Louvre en est la ravissante et sainte image. Tout ce qui
souffre est sien. Elle accueille, elle prend, elle allaite,
sans regarder qui. La mre infrieure disparat; plus d'gosme
troit. _La vraie mre apparat, l'cole_, pour instruire, nourrir
tout enfant.

       *       *       *       *       *

C'tait difficile. Pestalozzi, dans son premier essai (1775), veut
donner l'aliment matriel aussi bien que l'autre; on le voit par les
routes ramasser les petits vagabonds, orphelins ou abandonns. Voleur
d'enfants d'un nouveau genre, il en enlve de toutes parts, n'en a
jamais assez. Mais comment les nourrir? En s'infligeant  soi-mme la
vie des mendiants, en s'tant le pain de la bouche; puis, en les
faisant travailler. La ncessit fait ici d'elle-mme le vrai systme
mieux que n'et fait l'ide; c'est l'_association des trois vies
naturelles_  l'homme: pour l't, la _culture_; pour l'hiver,
l'_atelier_, un peu d'industrie, d'art; et en tout temps l'_cole_. Au
mtier, au sillon, il leur parlait partout. Les travaux monotones du
corps taient sans cesse avivs de l'enseignement. L'cole, ailleurs
prison, ennui et chtiment, ici tait la rcompense. Les oeuvres les
plus rudes taient bonheur et joie, sous le charme de sa parole.

Le grand coup arriva, ralisa le voeu primitif de Pestalozzi. En
1798, par l'pe de la France, la Suisse fut vraiment dlivre des
tyrannies gothiques, les Vaudois affranchis, et partout l'_habitant_
gal aux _citoyens_. Le gouvernement clair qui se forma, secourant
la coupable et infortune Stanz, y appela Pestalozzi.

S'il y eut jamais un miracle, c'est celui-ci. Il fut le prix
d'une foi forte, d'un merveilleux lan de coeur. Il crut, il voulut.
Tout se fit.

L'acte norme de foi qu'il y fallait, c'tait de croire, en prsence
de cette tourbe dgrade de petits tres dj mauvais et vicieux, de
croire, dire: _L'homme est bon._ Tout est possible encore.

Notez qu'ils se hassaient tous. Les uns, enfants des riches, avaient
horreur des petits mendiants qui se trouvaient leurs camarades, et ne
cachaient pas leur dgot. Et ces rudes enfants de la route n'taient
que trop ports  user de violence. Chose  voir dsolante! Dans ce
troupeau si jeune, parmi tant de misres, dj les haines sociales!
l'enfer en miniature! Il fallait dmentir ce qu'on voyait, et dire:
N'importe! L'homme est bon.

Dans un petit _Essai_ qu'il venait d'imprimer cette anne mme, il
posait cette base, principe de toute ducation. Le principe contraire
est prcisment ce qui fait que le christianisme, _anti-ducatif_, n'a
pu faire qu'une _discipline_, le _castoiement_ de l'homme et sa
mutilation.

La transformation fut subite. C'est ce qui reste inexplicable, ce
qui donne une ide trange de la force du magicien. Il n'y fallut
qu'un an. Tout fut chang. Ils furent, on ne peut dire comment,
envelopps, fascins, subjugus. Ce nourricier infatigable, qui seul
alimentait, soignait, occupait, amusait, qui, ayant parl tout le
jour, le soir les endormait de belles histoires, il fut  lui seul
_tout_, exactement _la vie_. Ils gravitrent autour, sous une
attraction magntique, le suivant pas  pas, ne pouvant le quitter.

Miracle sur miracle! Voil tous ces enfants diviss qui se runissent,
qui s'aiment,  cause d'un centre si aim. Tous disciplins pour lui
plaire; que dis-je? tous changs, gnreux comme lui.  la nouvelle de
l'incendie d'Altorf, il les rassemble, il dit: Voici encore des
orphelins; si j'en demandais vingt?...--Oh! oui! oui!--Mais il faudra
manger moins et travailler plus!...--Ah! pre, nous le ferons pour
eux!

L'homme est bon, cela est prouv! Et le matre a sa rcompense. Mais
ce qui est plus fort, plus beau que l'lan d'un moment, c'est que tous
essaient de l'aider. Les plus grands s'associent  son enseignement,
l'imitent et se font matres. Comme en une famille, les ans ont
plaisir  enseigner les plus petits. Entre ces frres, chose
admirable, il se cre des pres et des fils, une paternit volontaire.
Ainsi, avant Bell et Lancastre, de la ncessit, de la bonne nature,
nat l'enseignement mutuel, l'enseignement propre aux grandes foules,
o un seul matre, avec ses petits moniteurs, peut instruire un peuple
d'enfants.

Les Jsuites avaient cru que la diffrence d'ge tait un obstacle 
l'enseignement, les avaient spars exactement par classes, cartant
de l'cole le beau type de la famille o les ges diffrents sont
runis, s'aident l'un l'autre. Mais ici, c'est l'cole de la
fraternit, c'est dj la touchante image d'une socit o le fort
sert le faible, s'amliore en l'amliorant. Plus il verse l'esprit,
plus il grandit de coeur.

La Suisse, en gnral peu amie de la France, doit pourtant
reconnatre que le parti franais, ses directeurs, Stapfer, etc.,
sentirent avec grandeur toute la porte de ces ides. L'envoy de la
Rpublique, l'loquent et chaleureux Zschokke, tant venu  Stanz pour
porter des secours, fut indign de voir l'insolence de la bourgeoisie
pour un homme si simple et si bon, un saint plein de gnie. On le
laissait tout seul, et nul ne lui parlait. Zschokke s'attacha  lui,
et lui donna des preuves de respect et d'affection. Il se faisait
souvent son serviteur, rparait le dsordre habituel de ses habits, le
boutonnait et brossait son chapeau.

Mais un matin, voil encore la guerre qui brise tout. La coalition
nous lanait sur l'Europe civilise la frocit des barbares,
l'horreur des manteaux rouges, les Croates, les Russes, le fameux
massacreur Suvarow-Attila. Le Directoire de France, l'pe de Massna
couvrirent l'Europe et chassrent les Barbares. Mais, avant, il fallut
s'enfuir devant ce flot. Le miracle de Stanz,  peine accompli, fut
perdu.

Pestalozzi s'tait presque tu dans ce prodigieux effort. Malade et
poitrinaire, bris de corps, entier d'esprit, il recommence
obstinment. Par grce, il obtient (sans salaire, pour son pain
seulement) d'tre sous-matre d'une petite cole que tenait une
vieille femme  Berthoud, prs de Berne. L, il est accabl de
dgots, de critiques. On l'attaque surtout comme ngligeant le
catchisme officiel, priant toujours de coeur, faisant de la
religion une chose vivante, lan toujours nouveau de reconnaissance
et d'amour. C'est un matre qui n'est pas un matre, disait-on.
Enseignement pitoyable, si simple que toute bonne femme pourrait
chez elle en faire autant.

C'tait l'loge le plus grand qu'on et su faire de sa mthode. Il
fallut bien se rendre pourtant devant les rsultats. Cet enseignement
si libre eut les fruits les plus positifs (mars 1800). Au bout de huit
mois seulement, les enfants lisaient, crivaient, dessinaient, dj
calculaient, avaient des notions de gographie, d'histoire naturelle.
On remarqua surtout qu'il avait su montrer que tout enfant est propre
 quelque chose, qu'en chacun il avait devin son talent naturel, son
rel _ingegno_, et son but futur dans la vie.

Le gouvernement n de l'heureuse rvolution qui avait mis l'galit en
Suisse, et alors dirig par un de ces Vaudois rcemment dlivrs,
consacra, couronna, on peut dire, en Pestalozzi la Rvolution de
l'enfance. Il lui fit donner par les Bernois leur chteau de Berthoud
pour y placer son Institut (1801). Il dcrta qu'une cole normale y
serait cre, o les matres, chacun pendant un mois, viendraient
apprendre  enseigner. Enfin il dclara que Pestalozzi a trouv _les
lois universelles de tout enseignement_, les vraies lois qui prsident
au dveloppement des esprits (1802).

       *       *       *       *       *

On sait comment Buonaparte, dans sa mdiation perfide (1803), brisa
l'unit de la Suisse, rcemment tablie, lui rendit sa faiblesse, sa
forme htrogne. Les fruits parurent bientt. Rtablis dans
leur droit, MM. de Berne ne firent point d'cole normale, et mme
retirrent leur chteau de Berthoud  Pestalozzi. L'Institut,
jusque-l tout allemand et d'hommes et de langage, dut bientt
s'tablir dans la Suisse Franaise,  Yverdon, prs du pays de Vaud,
la jeune terre de la libert.

Mais ces changements violents ne pouvaient plus dtruire une chose si
fortement fonde. Elle n'tait ni chteau ni maison, ni bois ni
pierre, mais une vie, une flamme vivante vers qui tout gravitait. La
Suisse avait alors une belle fivre d'ducation. Le progrs, suspendu
dans la voie politique, semblait devoir reprendre dans cette autre
voie plus profonde.  la restauration gothique que fit Buonaparte, on
opposait ce mouvement qui dans dix ans devait donner un peuple tout
autrement actif, clair, libre et fort. Ainsi l'Allemagne, aprs son
malheur d'Ina, avec une foi hroque, espra dans l'ducation (morale
et gymnastique) et dans quelques annes fit le jeune peuple qui
vainquit.

Berthoud, puis Yverdon n'taient pas seulement des coles. C'taient
des asiles, et vraiment les glises de la charit. Les premiers lits
qu'on eut furent pour les enfants pauvres, les orphelins. Les autres
vinrent aprs. Rien de ferm. La vraie maison de Dieu. La caisse tait
ouverte; les riches y apportaient leurs pensions, les matres y
puisaient pour les besoins de la maison. Dans cette grande ferveur,
cette puissante richesse morale, l'argent comptait bien peu.
C'taient les pauvres qui apportaient le plus, qui furent les
vrais trsors et les soutiens de la maison. Un garon de dix ans,
Ramsauer, petit valet d'abord et employ  tourner une roue, fut
bientt matre, bientt le secrtaire, le bras droit de Pestalozzi,
plus tard, en Allemagne, prcepteur des princes et des rois. Un petit
berger du Tyrol, Schmidt, un enfant prodige, apporta  l'cole le don
de faire de tte les calculs les plus compliqus. Un jeune Allemand de
Tubingen, Buss, d'un gnie artiste, qui dans sa ville n'et t
qu'ouvrier, enseigna  Berthoud le dessin, la musique, y mit partout
le rythme et fit marcher l'cole aux chants de Lavater, aux mlodies
de la patrie.

De toute l'Europe, on venait voir le matre, s'animer  sa flamme. De
son simple regard, la vie, le gnie jaillissaient. Ritter, l'illustre
gographe, en emporta le sens du globe, le gnie de la terre.
L'ducateur Froebel, le sens de l'homme, la vraie intelligence de
son gnie naissant. Girard mme, l'ami dangereux de Pestalozzi et son
rival, avoue que la lumire se fit pour lui, qu'il trouva sa mthode
en visitant le matre et l'cole qu'il a remplace (_Enseign. de la
langue maternelle_, 33).

       *       *       *       *       *

Il tait rellement une flamme, une vie. On le saisissait peu. Ses
disciples, tous Allemands, avaient peine  sentir ses brlants cts
italiens, sa vivacit welche. Dans leurs essais pour fixer, pour
crire cette flamme, la plupart n'taient pas heureux.

Sa mthode, sans doute, tait intuitive, comme celle de
Comnius, de Basedow. Il apprenait surtout  voir et regarder, _mais
non pas, comme eux, des images_. C'tait sur les choses elles-mmes,
sur les objets rels qu'il appelait l'observation.

Drive-t-il de Rousseau? Sans doute, mais, de bonne heure, il fait
appel  l'me, au bon coeur de l'enfant. Il ignore la division, dure
et scolastique, de Rousseau, qui, au premier ge si tendre, ne parle
que de force et de ncessit. Pestalozzi se fie bien plus  la nature
et parle du bon tout d'abord.

Sa mthode tait-elle socratique, interrogative, posant des questions
adroitement pour tirer des rponses, accoucher les esprits? Le bon
Tobler, de Ble, le croyait. Le matre sourit. Socrate, lui dit-il,
interrogeait les gens qui dj possdaient abondamment de quoi
rpondre. Et, en fin montagnard, il ajouta: Est-ce que tu as vu
l'aigle prendre des oeufs au nid ou l'oiseau n'a pas encore pondu?

Il dit ailleurs: De tout ce vain babil en l'air vient certaine
sagesse spongieuse qui n'a que la vie du champignon. Cela nous fait
des hommes qui, pour avoir parl de tout, se figurent savoir tout.

Pestalozzi, ds l'ge de vingt ans, avait brl ses livres. Dans sa
maturit et tant qu'il fut lui-mme il en avait horreur, ne voulait
regarder que le rel et la nature. Il se vantait de n'avoir pas touch
un livre en trente ou quarante ans. Il dfendait de lire, voulait que
l'on trouvt et crt de soi-mme. Ses disciples, au contraire,
gardaient la foi aux livres, certain respect de l'imprim.
Ils auraient bien aim  avoir un texte tout fait, et  y appliquer la
mthode interrogative, comme celle de l'ingnieux Jacotot, qui veille
sans doute, mais fait de grands parleurs.

Il est curieux de voir comment tous comprenaient diversement
Pestalozzi, le traduisaient de faon diffrente.

Son sage et froid ami, M. de Fellenberg, un patricien de Berne,
ralisa son premier rve, l'Institut agricole, avec un grand succs,
mais dans un autre esprit. Les pauvres et les riches y furent  part.
La terre et la culture furent l'objet suprieur, et l'homme une chose
secondaire.

Dans son enseignement, Pestalozzi voulait que l'enfant s'attacht 
trois choses: la _forme_ de l'objet, le _nombre_ ou la _dimension_, la
_dnomination_. Ses disciples ou imitateurs prirent chacun une des
trois choses, un des trois points de vue, et s'y tinrent
exclusivement.

Schmidt, le calculateur, s'en tint au calcul et au _nombre_, fit des
enfants prodiges, obtint l'tonnement, le succs, gta l'institution,
tyrannisa Pestalozzi.

Tobler, Blockmann, s'attachrent  la _forme_, au relief, et ouvrirent
la trs fconde voie de la gographie physique, des plans models en
argile. Rien n'tait plus charmant aprs la promenade que de voir les
lves rapportant de la terre faire sur de vastes tables d'abord leur
Yverdon, et le canton de Neuchtel, puis la Suisse, l'Europe et le
monde.

Pestalozzi ne place la _dnomination_ de l'objet, le
langage, qu'aprs la forme, aprs le nombre et secondairement. Le Pre
Girard s'attacha au langage, qui chez lui redevint l'lment
principal, essentiel, de l'enseignement. Retour grave au pass.
Girard, sous forme librale, fut, contre la mthode nouvelle,
l'instrument tout-puissant de la raction. Sa mthode est autoritaire.
Ds le berceau, il veut que la mre, montrant  l'enfant les objets,
le monde sensible, lui impose la foi de l'autre monde, l'invisible, le
surnaturel, qu'elle donne  une me  peine veille l'habitude
d'esprit, meurtrire  l'esprit, de croire sur parole et de rpter
sans comprendre.

Deux tmoins, Ramsauer et le pasteur Vaudois (que cite mademoiselle
Chavannes, 142), affirment qu'on ne lisait jamais la Bible chez
Pestalozzi. Lui-mme il tait une Bible vivante et une religion de
tendresse divine pour allaiter l'enfance. Du coeur, chaque matin, il
tirait la prire efficace qui rpondait juste au besoin du jour et 
l'tat des mes.

Cet homme, d'un si libre gnie, eut la douleur croissante de voir, de
jour en jour, l'inintelligent formalisme, la scolastique sous des
formes diverses, touffer l'tincelle qui, dans ses premiers jours,
avait jailli de lui. Sa mthode vivante alla, pour ainsi dire, se
resserrant et se ptrifiant.

D'abord la grande ide, essaye  Neuhoff, de faire marcher de front
_la culture_, _l'atelier_, _l'cole_, est abandonne  Berthoud. Plus
de culture, plus d'atelier.

Cependant  Berthoud tout est encore vivant. L'cole reste debout;
l'enfant va, vient, se meut, Yverdon est une cole assise
qui,  mesure que le matre vieillit, rentre dans les anciennes
routines.

Trois murs  Yverdon montent autour de Pestalozzi. Le formalisme, de
trois genres, l'enterre et le scelle au tombeau. Le calculateur
Schmidt devient le matre de l'cole; on chiffre et l'on n'observe
plus. L'allemand Niederer, d'esprit systmatique, de formules
abstruses, complique, habille  l'allemande les ides simples et vives
du matre, et fait de lui un docteur d'Ina.

Mais ce qui est bien pis, c'est la lourde influence de la raction du
pass. On y revient d'abord par la grammaire, l'enseignement du
langage inflig aux petits enfants. La raction continue par la Bible,
l'aveugle emploi d'un livre si obscur, si scabreux, tissu de miracles.
C'est Lausanne, Genve, qui touffent Yverdon. Les dsastres du temps,
les catastrophes immenses de l'Empire, tant de pertes et tant de
douleurs nervent, dcouragent l'esprit.

Quel changement pour ceux qui respirrent l'air vif du dix-huitime
sicle, et tombent tout  coup dans ce brouillard asphyxiant! Ils
offrent le spectacle du pauvre oiseau qu'on met sous la cloche
pneumatique, et  qui on soutire la vie. Beaucoup dsesprrent.
L'auteur du _Dernier homme_ (puissant esprit), Grainville alla
chercher la paix au fond d'un canal de la Somme. Mademoiselle Mayer,
l'lve de Prud'hon et sa charmante amie, lui surprit un rasoir et se
coupa la gorge. Une mort plus lente et plus douloureuse fut celle de
Pestalozzi.

Bris par le grand ge, les grands travaux, devenu tranger
dans sa propre maison, dpendant de celui qu'il avait fait, son tyran
Schmidt, il ne trouvait pas mme de libert dans son for intrieur. Le
martyre de Rousseau, la sensibilit croissante, agitait cette me trop
tendre de mille troubles et de mille orages. Comme tant d'hommes
alors, il vivait (il le dit dans une lettre de 93) entre le sentiment
qui l'aurait fait chrtien, et le raisonnement qui le menait ailleurs.

Aurait-il eu regret de son oeuvre immortelle d'avoir mancip l'ide
ducative, de lui avoir donn l'lan qu'elle a depuis? Est-il redevenu
un misrable serf du pass, des vieilles sottises? On a tout combin
pour le faire croire. Et cependant c'est faux. Lorsqu'en 1808, le P.
Girard, ce moine insinuant, vint observer son Institut, il admira
tout, et seulement s'enquit _de l'instruction religieuse_, n'y voyant
pas la forme dtermine, prcise. Pestalozzi lui dit avec sa candeur
admirable: La forme? Je la cherche encore.--Pour la trouver, je suis,
dans l'histoire, dans les langues, le progrs religieux de la nature
humaine.

C'est le sort des grands novateurs, lancs sur l'ocan trouv par eux,
d'en ressentir le flux et le reflux.  certains jours ils ont leurs
pnibles tentations. Quand la foule tourdie les oublie un moment, ou
mme, pour leur faire expier leur gnie, s'insurge et les mprise, la
funeste pense leur vient: Si elle avait raison? Et moi, qui suis-je
enfin pour avoir seul raison contre le monde?...--Puis, en frappant
la terre: Elle se meut pourtant!

Ajoutez les misres, ajoutez l'abandon et les
affaiblissements de l'ge. Dans un de ces moments, Pestalozzi ne put
supporter Yverdon. Il alla se cacher dans la misrable cabane d'une
vieille femme au sommet du Jura. Mais le dsert lui-mme n'apaisait
pas son coeur. Il avait trop vcu de l'amour de l'enfance, et de
tendresse paternelle. Cela le ramenait toujours au monde et  la vie,
aux soucis, aux orages. Dans ses quatre-vingts ans, au moment de
mourir, on lui fit visiter une institution d'enfants pauvres, cre
d'aprs les siennes, et ces enfants, chantant un hymne en son honneur,
lui apportaient une couronne de chne. Dans son humilit, il ne put
consentir  l'accepter, et dit (avec beaucoup de larmes): Laissez-la
 l'innocence.

Mot touchant d'un vrai saint, qui, aprs cette vie d'amour et de
bienfaits, consacre au bonheur des hommes, croit qu'on ne lui doit
rien, incline son gnie devant la puret de l'enfance.

Mot aussi d'un vrai sage qui,  travers ses troubles, garda la foi
moderne, et, contre le pass, dit au dernier jour: L'homme est bon.




CHAPITRE VII

L'vangile de Froebel.


J'ai chez moi le pltre fidle, le petit buste funraire d'un enfant
mort au sein de la nourrice,  peine g de sept semaines. Il mourut
d'un accident. Il tait n beau et fort, nullement indigne du moment
et de la haute esprance que _Fvrier_ nous donnait de la renaissance
du monde. Il devait avoir mme sort, s'teindre dans son berceau. Il
n'est gure de jour ou de nuit qui ne ramne nos yeux  cette
touchante nigme, cette image mystrieuse. Ce qui tonne dans un ge
si tendre o la forme, molle encore, presque jamais n'est arrte,
c'est l'air srieux, le front charg, plein d'aspirations, et tendu
dj, ce semble, d'un lan vers l'inconnu. Cette expression d'un
effort bris si tt est pnible. On se reporte  soi-mme. Est-il
marqu des souffrances de la destine maternelle? Porte-t-il le poids
des penses, des grands travaux de son pre? Est-il arriv dans la
vie opprim de ce long pass? Voil les ides qui viennent.
On est tent de s'accuser de ce pauvre jeune destin, fini avant de
commencer.

Douloureuses conjectures. Nuit d'ignorance, d'nigme sans rponse. Dix
annes aprs sa mort, la lecture du bon Froebel et mes tudes
anatomiques claircissaient un peu l-dessus mes tnbreuses penses.

Ce grand homme a le premier, avec une finesse incomparable que donne
seul un coeur maternel, expliqu le grand moment, la crise unique et
dcisive o l'enfant voit la lumire, le premier combat, si laborieux,
qui se fait entre lui et le monde. Ce _moi_ faible et incertain, le
monde si insaisissable dans sa subite apparition, sont en prsence et
en lutte. Froebel, avec ce don d'enfance, merveilleux, qui fut en
lui,  force d'observer ces petits, a fini par se souvenir de ce
moment si oubli. Il a t leur interprte, le voyant de ce pass, et,
disons-le, son prophte (prophte se dit chez les Juifs du pass comme
de l'avenir).

J'tais, dit-il, envelopp d'un obscur, d'un profond brouillard. Mer
uniforme et paisible. Ne rien voir, ne rien entendre, couch dans le
demi-sommeil, c'est d'abord une libert. On est complet, on se suffit.
Mais sur ce fond monotone un matin vient clater, en mille figures, la
mobile, l'blouissante, tourdissante Iris d'un je ne sais quoi qui
s'impose. Au dehors? ou au dedans? rien ne le dit. Nul sens encore des
distances. Lueurs, chocs, reflets, jeux lgers de lumire, fuyantes
couleurs! Ce tourbillon d'objets rapides semble toucher l'oeil de
l'enfant, lui passe incessamment dessus.

Aux premiers jours tout passif, il subit cette tempte. 
mesure qu'il s'y habitue et qu'il en est moins troubl, son cerveau,
lent encore, semble vouloir cependant deviner un peu ce que c'est.
Mais  peine il peut se fixer sur un point, cet objet fuit, et un
autre se prsente. La pense commence se brise. Il se remet  deviner
l'objet nouveau qui fuit encore. Fatigue, extrme fatigue pour la
faible petite tte. Et c'est souvent ce qui lui donne un air srieux,
soucieux.

On est tent de lui dire: Quoi! mon pauvre nourrisson! tu as donc de
grandes affaires?... As-tu donc entrevu dj les futures douleurs, les
combats de la vie?

Oh! c'est rellement l'affaire grande, intressante, entre toutes! Il
s'y rattache, il s'y acharne, il ne se dcourage pas. Il s'agit de
voir en effet s'il sera toujours passif, si le monde psera sur lui,
aura action sur lui,--ou si lui (qui est aprs tout la grande nergie
humaine), il pourra prendre sur ce monde l'avantage de deviner.
Comprendre, c'est dj un acte. S'il le comprend, il y concourt, il y
mle son action.

Il ne le peut encore. Il pleure. Sans s'en rendre compte, il dit, il
veut dire en cette langue que la ralit l'opprime, que ce chaos
fuyant, sans ordre, est un accablement pour lui, que lui il veut
ragir, saisir du cerveau d'abord, de l'esprit, de la main plus tard,
cet inconnu qui chappe sans cesse et se rit de lui.

 plonger dans l'obscur abme de son enfantine pense, on y
trouverait en germe le mot du destin, Oedipe en face du
sphinx, disant: Je veux savoir, comprendre, tre roi de la grande
nigme. Ou toi, ou moi, nous mourrons!

Au secours! Ne laissons pas ce sphinx mortel du changement lasser,
briser sa faiblesse par la rotation terrible qui sans repos par
minutes lui prsente de nouveaux objets. L'ducation est le secours
compatissant qui ralentit pour l'enfant la fuite des choses, les
oblige de lui arriver une  une, bien gradues, les oblige de poser
paisiblement sous son regard, pour qu'il puisse dire  chacune: Ah!
je te saisis enfin. Je te tiens, et je te fixe. Au lieu que tu
agissais sur moi en m'tourdissant, c'est moi qui agis maintenant sur
toi, du regard, du doigt. Je suis ton matre, je t'impose, tu es sous
mon action.

L'ducation _intuitive_ qui saisit par le regard, l'ducation _active_
taient trouves avant Froebel.

Que fallait-il y ajouter? Agir, c'est _produire et crer_.

Il est sr que l'action n'est vraiment sre d'elle-mme, ne se sent
vraiment l'action que quand elle a pu laisser un _rsultat durable_ et
constat dans les choses, quand aux choses elle a ajout son empreinte
personnelle, et les a vivifies, personnalises de soi.

Elles n'taient que des choses: l'me s'y met, et ce sont des
oeuvres. Voil l'_action vivante_, l'art, l'ducation profonde qui
tire de l'me et y retourne, et qui en faisant des oeuvres (jouet,
statue, tableau, n'importe) fait une oeuvre suprieure, l'me de
l'artiste lui-mme.

Bref, l'homme n'est lui _qu'en crant_. Son vrai nom, c'est
_Crateur_.

       *       *       *       *       *

On a vu comment tout le sicle dernier tait sur cette pente, depuis
Robinson jusqu'au menuisier mile. On a vu (_Hist. de France_),
comment les bergers qui, dans les forts d'Allemagne, sans outil que
leurs couteaux, imitaient, sculptaient leurs moutons, tant chasss de
Saltzbourg par la cruelle intolrance (en 1731), portrent leurs
petits arts au Nord. Ils fabriqurent  Nuremberg et ailleurs ces
gentilles filles de bois qui par toute l'Europe ont fait le bonheur de
l'enfance, et rellement lev nos petites filles humaines, suscitant
l'instinct maternel, tous les travaux de l'aiguille, l'amour de la vie
monotone de la femme assise au foyer.

Le pacifique gnie de l'ouvrier allemand, l'esprit des forts et des
mines, tait celui de Froebel. Les forestiers de l'Allemagne sont
les seuls qui aient conserv l'histoire des ges successifs, des
mystrieuses alternances de ces belles vies vgtales au milieu
desquelles ils vivent, et dont chacun peut durer de cinq cents ans 
mille ans. Les mineurs (du Harz et d'ailleurs), innocents sorciers
de la terre, ont devin, voqu les gisements des mtaux, les ont
suivis dans les tnbres, exploits et faonns. Froebel fut d'abord
forestier. Les arbres, dit-il lui-mme, ont t mes premiers
matres. La mre des arbres, la terre, l'occupa ds son enfance,
les minraux, les cristaux, dont les formes rgulires le
charmaient; il en taillait en bois et de toute matire, et il les
superposait. Cela lui donna le got de l'architecture. Un jour, 
Francfort, quelqu'un qui le voyait faire, lui dit: Btissez des
hommes.

Ce mot le fit songer fort. Il alla  Yverdon voir le grand
constructeur d'hommes, Pestalozzi. Cette cole o toute l'Europe
affluait, avait perdu de son mrite primitif. Les deux grandes
mcaniques, le calcul et le langage (secondaires et subordonns dans
les premiers essais du matre) dominaient  Yverdon. L'enseignement
mutuel, dont on abusait, y donnait le got du parlage. Le silencieux
Allemand, qui y fut quelque temps sans matre, par contraste eut pour
idal le travail paisible et sans bruit. Le Pestalozzi qu'il suivit ne
fut pas celui d'Yverdon, mais le vrai Pestalozzi, celui de la premire
cole de Neuhof, o la triple vie (la culture, l'atelier, l'tude) se
mlait selon les saisons. Voil ce qu'il imita, voil ce qu'il
emporta.

Son originalit, bien rare, c'est qu'il tait rest enfant, et que tel
il fut toujours. Pour savoir ce que veut l'enfance, il n'avait qu'
regarder en lui, dans sa vie innocente et pure, qui n'avait que des
gots trs simples. Mais sans cesse il comparait cet enfant qui durait
en lui, avec ceux qu'il observait. Ds qu'une femme accouchait, dit
madame de Marenholz, il s'tablissait au berceau, muet et
contemplatif, observait profondment la petite crature, la suivait
dans ses mouvements, et peu  peu dans ses jeux, ses premires
activits.

Les jouets d'art compliqu ne font qu'embrouiller l'esprit.
L'enfant adore les formes lmentaires, rgulires, dont notre got,
trop blas, ne sent plus assez la beaut. Ce que dit Pascal, qu'on ne
peut dire beaut gomtrique, l'enfant le dment tout  fait. La
sphre, la forme ovode, etc., le ravissent. De mme que la nature
commence par les cristaux, la gnration gnrale, l'esprit,  son
premier degr, a l'amour de ces formes simples.

Il les associe volontiers, les combine, les superpose, en cre des
assemblages, de petites constructions. Ds qu'il est un peu lucide et
prend quelque patience, il est ravi de passer  cette _cration 
deux_ que l'on fait avec la terre, le jardinage, la culture, o on
dirige la nature, mais en obissant soi-mme  l'ordre un peu lent de
ses lois.

_Crer_, produire! quel bonheur pour l'enfant! Si c'est son bonheur,
c'est aussi sa mission.

_Crer_, c'est l'ducation.

Cet aimable fils de la paix, le bon Froebel avait eu la douleur de
voir les guerres, les destructions immenses des premires annes du
sicle, les triomphes de la mort. Il sentit la vie d'autant plus,
n'eut au coeur qu'un mot: _crer_.

Plus de cris sauvages, plus d'agitations vaines et striles. La Paix!
la paix cratrice et fconde.

Ce qui charme dans son cole, c'est qu'on n'entend pas de bruit. Quel
doux silence! Et comment ces petits enfants bruyants sont-ils tout 
coup tranquilles? C'est qu'ils sont heureux, ils font la chose
prcisment qu'ils aiment et que veut la nature; ils font
quelque chose, ils _crent_.

Nul autre bonheur en ce monde, que ce soit ou l'art ou l'amour, c'est
la flicit de l'homme de communiquer sa vie, de la mettre aux choses
aimes, d'adorer leur fcondit, et de regarder aprs, et de dire:
Cela est bon.

Quelle douce paix (venez avec moi, jeunes gens, venez, vous en serez
mus) de voir cette cole paisible, cette belle jeune demoiselle,
imposante d'innocence et toute aux sages penses, qui conduit aisment
un peuple. Au milieu des petites tables o l'on travaille
tranquillement, elle a la placidit toute sereine de la Providence.
Elle est bien mieux mre que la mre. Elle n'en a pas l'agitation, les
prfrences passionnes. Et l'enfant aussi est plus raisonnable, ne se
sentant pas, comme avec la mre, le centre du monde. Il est bien moins
exigeant. Il ne s'attend qu' la justice, se rsigne  l'galit.

Oh! la belle petite cit de justice et d'harmonie! Dieu! si nos cits
du monde pouvaient un peu lui ressembler!

       *       *       *       *       *

Que le travail rend farouche! solitaire! ignorant des choses qui ne se
rencontrent point exactement dans sa voie! Il nous courbe sur la
terre, il voit le sillon qu'il gratte, et il ne voit point le ciel! Je
m'en veux d'avoir senti si peu, si tard, le charme de l'enfance, son
droit au bonheur, la fcondit des mthodes qui le rendent heureux.

La sauvagerie d'mile et ses vues paradoxales m'avaient
rebut. Encore plus la _singerie_ que recommande Fourier, qui ferait
un imitateur. Supprimer le devoir, l'effort, les hauts lans de
volont, c'est avilir l'espce humaine. Le _parlage_ de Jacotot,
propre  faire de beaux esprits, ne me plaisait pas davantage.

En janvier 1859, nous tions au coin du feu, occups de quelque
lecture. _Elle_ entre. Qui? une inconnue, une aimable dame allemande,
d'une grce souriante et charmante. Mais jamais je n'avais vu une
Allemande si vive. Elle s'assit comme chez elle... Et dj nous tions
conquis. Tout son coeur tait dans ses yeux.

Ce fut un coup de lumire. Elle commena par dire... Mais que ne
dit-elle pas? Tout  la fois du premier coup. Et nous acceptmes tout,
avant de rpondre un mot.

Elle dit tout  la fois et sa doctrine et sa vie, la doctrine
infiniment simple: L'enfant est un crateur. L'aider  crer, c'est
tout. Ds lors plus de bavardage. L'enseignement silencieux. Peu de
mots, des actes et des oeuvres.

Cela m'entra dans la tte, aussi clair que le soleil, avec les fortes
consquences que peut-tre la dame allemande n'aurait pas trop
acceptes.

Oui! madame!... Ah! que c'est vrai!...  la grande rvolution! En un
moment, je vis un monde, la vraie fin du Moyen-ge, la fin du dieu
scolastique, du Dieu-Parole (ou Dieu-Verbe), le rgne du Dieu-Action.

Oui, l'homme est un crateur, un ouvrier, un artiste, n
pour aider la nature  se faire et se refaire, n surtout pour se
faire lui-mme, mettre sa flamme en son argile. Un monde nouveau
commence. Tu as vaincu, Promthe!

Je ne disais pas un mot de mes audacieuses penses. Nous la
regardions, l'admirions. Elle avait t fort jolie, et quoique marque
des signes de l'ge et de la douleur, elle tait charmante, anglique.
Je sentis sa puret, une vie rserve tout entire, qui avait pu sur
le tard avoir en toute sa fracheur une jeune passion innocente.

Madame de Marenholz, marie  un seigneur g, dans une petite cour
d'Allemagne, de bonne heure gota peu le monde.  dix-sept ans, dans
un bal, sentant la vanit, le vide de ces bruyants plaisirs, elle se
mit  pleurer. Elle eut un enfant maladif qu'elle devait perdre
bientt et qu'elle menait aux eaux chaque anne. Elle y tait en 1850.
On lui dit: Avez-vous vu ce vieux fou que les enfants suivent? On ne
sait quel charme il a, mais ils ne peuvent le quitter. Il leur fait
faire tout ce qu'il veut. Le vieux fou c'tait Froebel. La
puissance qu'il exerait sur les enfants, il l'eut sur elle, sur cette
dame du grand monde, et cultive, de tant d'esprit. Au premier mot
elle fut prise, tout comme je l'ai t par elle.

Chaque anne il la menait, elle et son enfant, aux forts. C'tait au
milieu des arbres, ses amis, ses camarades, qu'il tait tout  fait
lui-mme, le forestier des premiers jours. Les oiseaux le
connaissaient. Il parlait couramment leur langue, surtout celle du
pinson. Arriv  quelque clairire, il adorait le soleil, la
principale forme de Dieu.

Comme Rousseau, il croit l'homme bon, et la nature non dchue. Comme
Pestalozzi, il veut que cette nature bonne agisse, ait son plein
dveloppement. Plus directement qu'eux encore, il est libre du
Dieu-Parole, du Fils, et adore le Pre, le Dieu soleil de toute vie,
gnrateur et crateur, qui veut qu'on cre comme lui.

       *       *       *       *       *

La cruelle lutte du pass, de la vieille superstition pour teindre
Pestalozzi, s'est rpte contre Froebel. J'ai vu avec admiration,
mais aussi avec douleur, l'cole aujourd'hui dserte qu'un chaleureux
Franais de Nmes, M. le professeur Raoux, avait tablie  Lausanne, 
ses frais, dans son jardin, donnant (comme la dame allemande), donnant
 cette oeuvre sainte son temps, sa fortune, sa vie.

Nombre de femmes en Allemagne, tendres aux misres de l'enfance, ont
cr et conduisent de pareilles coles. Mais au milieu du fanatisme
sec et dur des pitistes, elles ont peine  trouver grce. Elles
faiblissent, voulant faire croire que leur Froebel est chrtien.
Lui-mme, il est vrai, vers la fin, comme Rousseau et Pestalozzi, il a
accord au temps,  l'obsession gnrale de faibles et molles paroles.
Mais il faut examiner le fonds et la doctrine mme pour voir qu'elle
les exclut, les rejette, prcisment comme la chair saine et vivante
rejette un corps tranger qu'on y fourre en la blessant. Le vieux
dogme _Consummatum est_ impose le type du pass; son nom est
_imitatio_. Froebel dit: Point d'imitation, et il regarde
l'avenir. S'il croit d'ailleurs que l'homme est bon, il supprime la
double lgende et de la Chute et du Salut, la mort de Dieu, et toute
cette mythologie.

Les bonnes et timides femmes qui dguisent ainsi Froebel sous
l'habit vanglique, nervent un peu son cole. Rien de plus joli,
rien de plus coquet que les galants petits produits de ces enfants
dirigs par les demoiselles allemandes. Ce n'est pas l du tout
l'esprit doux, innocent, mais sauvage du Matre, du vieux forestier,
adorateur du bon soleil qui cre et cultive avec nous, qui mrit et la
plante et l'homme. L'enfant de Froebel n'est point ce dlicat petit
artiste de brillantes frivolits. Il est ouvrier, jardinier, et demain
cultivateur. La religion de Froebel est la sainte coopration de
l'homme avec la nature, le travail modeste, fcond, du monde
zoroastrique.

       *       *       *       *       *

Entre tous les enfants, celui qui a besoin de Froebel et bien plus
que l'Allemand, c'est l'enfant franais. Si mobile, il souffre, il
meurt  la lettre sur ce banc o on le fixe pour lui faire faire
l'exercice automatique de nos salles d'asile et de nos coles. Il
aurait le plus grand besoin de cette heureuse alternance des trois
vies, atelier, jardinage, tude, qui change  chaque demi-heure. Mais
nos matres font l'cole pour eux plus que pour l'lve. Les parents
mme croiraient que l'enfant ne fait que jouer. La demoiselle
franaise, plus agite que l'allemande, prcisment pour
cela, aime moins ces petits mouvements qui interrompent  chaque
instant ses penses trs personnelles. Bien peu aiment l'enseignement.
La plupart continuent leurs rves, leur petit roman intrieur, et les
couvent tranquillement dans une cole immobile, o rien ne se meut
qu'en masse, par de rares mouvements uniformes.

Genve, qui le croirait? la srieuse Genve elle-mme, l'ancienne,
l'admirable cole de l'ouvrier qu'imita et suivit toute l'Europe,
n'aime pas beaucoup la mthode de Froebel, qui prcisment fait de
petits ouvriers.

Pour plaire aux parents, il faut altrer cette mthode, la rapprocher
tant qu'on peut des routines ordinaires. On reconnat l l'esprit qui
tua Pestalozzi.

L'cole, mme modifie, a pourtant d'heureux rsultats. J'y ai vu fort
rcemment un petit peuple d'enfants qui me semblaient tous heureux. Ce
qui tait remarquable, c'tait de les voir dans un lieu fort troit
pour leur grand nombre, faire des rondes trs varies, souvent assez
compliques, avec une rare prcision,  la fois libre et docile, qu'on
aurait crue d'un autre ge. Ces choeurs taient dirigs, mens, par
une trs intelligente et agrable demoiselle, qui nous frappa par la
puissance qu'elle avait visiblement dans sa sage et douce nergie. Je
sortais fort attendri. Mais les enfants sont bien fins. Un d'eux le
vit, un petit enfant de six ans, de trs charmante figure, du reste
crature chtive. Il m'arrta, se prit  moi et il me tendit les
bras. Je fus extrmement surpris. Il semblait plus naturel
que les aimables personnes, gracieuses, jeunes, toutes bonnes, que
j'avais avec moi en cette visite, l'attirassent infiniment plus. J'eus
besoin d'un grand effort, d'un peu de froideur apparente pour pouvoir
dominer mon coeur. Je n'tais pas loin de me dire: _Hoc est signum
Dei!_ Il me faut crire pour l'enfance. Je fus ferme, et, sans qu'une
larme chappt, je baisai son front, sentant profondment qu'en lui en
ce moment j'embrassais les gnrations  venir.




LIVRE IV




CHAPITRE PREMIER

L'Universit.--Son autorit morale.


J'ai quelque droit de parler de l'Universit. Je l'ai traverse tout
entire, du plus bas au plus haut,  la sueur de mon front. J'y ai us
le meilleur de ma vie. Je n'ai pas fait de l'enseignement un
marchepied, un passage d'un jour, pour aller parader dans la presse et
le monde, monter aux places lucratives. J'ai suivi la longue filire
lgitime, Collges, cole normale, Sorbonne, Collge de France. Je n'y
ai point regret. J'ai ajourn longtemps, mais couv la production.

J'tais cependant crivain, nullement domin par l'enseignement,
gardant un esprit libre, indpendant des prjugs de classe. Je
pouvais d'autant mieux observer et juger cet estimable corps, porter
un jugement srieux.

Mais avant, il me faut conter un petit fait qui dj en dira
beaucoup.

Le ministre actuel avise un jour que les classes sont
longues, infiniment trop longues, et que l'enfant est accabl. Il
runit, consulte les professeurs du premier collge de Paris, demande
si l'on ne peut abrger les deux heures de classe, les rduire  une
heure et demie.

Ceux qui ont enseign, comme moi, savent qu' cette dernire
demi-heure, l'lve est ennuy, n'entend plus et ne fait plus rien.

Une excellente enqute anglaise prouve ceci surabondamment. Elle
tablit qu'aux coles de manufactures, l'enfant qui y est trois
heures, apprend tout juste autant que l'enfant qui y reste six.
(Enqute de M. Chadwick.)

Notez bien que l'ennui gnral, vers la fin, ragit sur le professeur,
qui contient la classe  grand'peine, se fatigue, s'irrite la
poitrine, souvent est sur les dents. Donc, on aurait pu croire que les
professeurs consults allaient rpondre comme et fait en pareil cas
tout employ, accepter fort gaiement cette diminution de fatigue.

Qu'en direz-vous, mondains? Nos universitaires rpondent au contraire,
contre eux et leur poitrine, qu'il faut deux heures entires, et qu'on
leur ferait tort en abrgeant, les allgeant.

Quel admirable corps, unique! mais un peu routinier!

       *       *       *       *       *

L'Universit est modeste, et fait peu parler d'elle. Elle ne
fournit rien aux tribunaux. Cela est ennuyeux. Rien, rien de
romantique. On ne voit pas chez elle ces tragdies d'amour, ces
Othello de sminaires que nous a, ces jours-ci, montrs
Pont--Mousson. Nos lves, rudes et mal appris, n'auraient ni
trouv, ni compris, la finesse plus que fminine de ces petits
jsuites qui ont tonn  Bordeaux, qui en savent bien plus que les
femmes. Reconnaissons ces supriorits.

Celle des Frres, tellement en lumire aujourd'hui par tant de drames
judiciaires, clipse incontestablement nos pauvres matres d'cole
(70,000 impies, dit M. Dupanloup). Ceux-ci, au milieu des tentations
de la misre et de l'ennui, ne donnent aucune prise. Il est rare, et
trs rare, qu'ils aient affaire  la justice.

Nos professeurs offrent  leurs lves, et aux parents mondains, le
type difiant de la famille. Ce que les Anglais disent des missions,
de leurs ministres, qu'elles civilisent les sauvages, surtout en leur
montrant la famille accomplie, cela pourrait se dire trs bien des
universitaires. Connus, tudis, par leurs exemples seuls, ils
pourraient convertir les barbares de Paris.

J'ai connu parmi eux de vritables saints,  mettre dans la Lgende
d'or. Mais je parle plutt de la masse, de ce grand peuple si modeste,
obscur et voulant l'tre, fort libral (quoique discret, timide), de
formes excellentes et sans le moindre pdantisme. Le monde a l-dessus
de trs fausses ides.

Quand j'y entrai, ce corps tait moins agit qu'il ne le fut depuis.
Nulle impatience. Aucune ambition. Aucun besoin du bruit, du
monde. L'amour de la littrature pour elle-mme, et sans vue du
succs. Plusieurs avaient un got trs spcial de l'enseignement. Le
bon M. Mablin, linguiste suprieur, dont on se souviendra toujours,
quand il perdit sa chaire, professa gratuitement dans une institution,
pour le seul plaisir d'enseigner. M. Labrouste (l'obligeance, la
bont, la charit mme), riche et pouvant se reposer, rechercha,
s'imposa la position laborieuse de chef de Sainte-Barbe, o il fit un
bien infini.

L'influence indirecte de ces hommes excellents fut pour moi admirable.
Ma trs vive imagination et mon ardeur d'esprit, en grand contraste
avec ma vie solitaire et tout uniforme, gagnait fort au contact de
cette douce sagesse. Je n'ai vu en nul homme l'galit sereine et le
calme de la vertu, plus qu'en mon camarade et collgue, M. Poret. Nul
n'eut droit plus que lui d'enseigner la philosophie, dont il tait un
type si pur et si parfait. La philosophie cossaise pour qui taient
ses prfrences et qui dominait dans nos chaires, moins haute et moins
hardie que l'allemande, semblait trs propre  faire des esprits
modrs, plutt que des hros. Au grand jour de Juillet, on a vu un
professeur modeste de cette cole, homme doux, pacifique, s'il en fut,
s'immoler au devoir (Farcy, 27 juillet 1830).

L'Universit est un corps trs loyal, qui vit en pleine lumire. Les
hommes y sont connus, trs parfaitement apprcis, n'arrivant, ne
montant de grade en grade qu' force d'examens publics. Les livres y
sont connus, et dans les mains de tous, autant que ceux des
maisons ecclsiastiques sont inconnus, mystrieux. L'enseignement des
jeunes prtres se fait mme en partie par des cahiers non imprims,
qui se transmettent, se copient et se recopient. Quelqu'un qui, en
1845, voulait connatre l'enseignement du Sacr-Coeur, apprit que
c'tait impossible, les livres tant faits par les dames, donns aux
seules lves, qui ne peuvent pas mme les emporter de la maison.

Dans l'Universit, au contraire, tout est transparent et cristal.
Chacun la voit de part en part. Son enseignement est identique, et
s'il est modr, il n'en est pas moins clair. Son principe contredit,
dment, dtruit le principe du Moyen-ge. Les petites hypocrisies que
l'tat ordonne et enjoint, ne sont que ridicules, inutiles et peu
obies.

Plus ancien, plus moderne que le christianisme, ce principe ternel
est celui que Platon expose si bien dans l'_Euthyphron_, celui que
Znon enseigna avec tous les jurisconsultes, celui que Kant a formul,
et l'Assemble constituante. Sur lui le Droit repose. Sans lui les
tribunaux se ferment et deviennent inutiles. L'tat, inconsquent, ne
sachant ce qu'il veut, et mnageant le vieux dogme gothique, invoque 
chaque instant le nouveau de 89.

L'Universit est fidle  celui-ci plus que l'tat ne veut. Ses
ennemis le savent bien, le disent avec raison. Sauf des nuances assez
lgres, ses livres officiels et ses chaires de philosophie enseignent
la mme chose: la souverainet du Devoir, la primatie du
Juste, l'indpendance de la Loi morale. Ses chaires d'histoire, de
littrature et de langues, dans l'infini dtail, et mme en choses
qu'on croirait trangres, transmettent le mme enseignement.

MM. Tissot, Barni, dans les belles traductions de Kant, ont suivi cet
esprit. Et M. Bnard, dans son excellent _Prcis_, autoris et adopt,
le formule parfaitement: La loi morale est par elle-mme obligatoire.
Manqut-elle par impossible de sanction en l'absence de toute
puissance divine ou humaine pour la faire respecter, elle n'en
conserverait pas moins son empire sur des tres raisonnables et
libres. Elle n'en serait pas moins inviolable et sacre.

Est-ce clair? Et non moins clairement sort la conclusion de Platon, de
Socrate, pose dans l'_Euthyphron_: La loi morale prcde la loi
religieuse, en est la pierre de touche. Le saint n'est saint qu'autant
qu'il est le juste. La Justice est la reine des mortels et des
immortels.  elle seule de juger les dieux.

Les dogmes varient fort. La Justice invariable les ratifie ou les
condamne. Arrts de conscience qu'on retrouve identiques  mille ans,
deux mille ans de distance, il n'importe. Le dogme injuste, impie,
_l'hrdit du crime_, la nature pervertie par la transmission du
pch paternel, est dj rejete par zchiel, Jrmie, comme il l'est
deux mille ans aprs par la Rvolution.

       *       *       *       *       *

Nos amis sont terribles plus que nos ennemis. Ils font au parti du
pass des concessions bien lgres.

Je n'admets nullement l'trange _distinguo_ de MM. Littr et
Saint-Marc Girardin qui, dans le _Journal des Dbats_, concdent au
clerg de donner une _ducation_, tandis que nos coles, disent-ils,
ne donnent qu'_instruction_. Quiconque a enseign, sait bien que les
deux choses se mlent, se confondent sans cesse.  chaque instant
l'_instruction_ a une influence morale qui est au plus haut point
_ducative_, qui, clairant l'esprit, rgle aussi l'me. La limite
absolue entre ces mots est de vaine scolastique.

Voulez-vous cependant insister? Je redirai ce que j'ai prouv tout 
l'heure. Le clerg, si longtemps matre unique de l'_ducation_, n'a
pu rien faire pour elle. Sa strilit de mille ans le condamne 
jamais. Elle rsultait fatalement de son principe _anti_-ducateur,
qui, croyant la nature perverse, la rprime et l'touffe, bien loin de
la dvelopper.

Avec tous ses dfauts, sa faiblesse timide, l'Universit reste
pourtant le seul gardien du principe de 89, du dogme de justice, hors
duquel nulle ducation.

       *       *       *       *       *

L'glise ne peut rien. Pourquoi? Non seulement pour son principe, pour
sa haine de la libert, mais pour la discordance de son enseignement.

Elle condamne la libert, et elle enseigne l'histoire, les langues des
peuples libres! quelle folie! quelle discordance! Mais songez donc, la
Grce et Rome, avec leur lan hroque, leurs stociens et leurs
jurisconsultes, qu'est-ce? sinon la rvolte de l'me contre
l'asctisme chrtien.

Le seul homme fort du parti, M. Veuillot, ainsi que l'abb
Gaume, contre l'esprit btard et classico-chrtien de M. Dupanloup, a
dit trs justement que jamais les paens ne devraient approcher des
mains chrtiennes. Songez que l'ennemi personnel de saint Paul est,
sera toujours Papinien. Fermez-moi cet Homre... cartez ce Virgile...
Tout cela, c'est blasphme. Horreur! le Promthe d'Eschyle jurant la
mort des dieux; le Caucase jugeant le Golgotha!

Le ple-mle de leur enseignement me fait piti. Ils croient tout
concilier en mutilant, chtrant la mle Antiquit, lui tant justement
tout ce qu'elle a de grand et de fcond. Ils font une Antiquit blme,
honnte, modre, bien apprise. Par bonheur, l'aumnier aimable et
dlicat des _Jeunes converties_ leur fit la gentille Odysse qui leur
tient lieu d'Homre, un Homre de Saint-Cyr, lisible aux demoiselles.
Livre neutre de vague et molle ducation, d'o le garon sortira
fille. On veut faire Tlmaque et l'on fait Eucharis.

Jsuites et amis des Jsuites, ils ont pourtant de moi la
circonstance attnuante. Ils n'ont pas tant qu'on croit apport dans
l'glise un nouvel esprit. Ils ont continu, poursuivi, avec plus
d'adresse, le travail invariable de l'glise, l'amortissement de la
volont, de la libert. Leur mrite spcial, c'est que par eux on a
vu mieux la sottise du Gallicanisme, vu que les deux tyrans qui
souvent se battaient, le Roi, le Prtre, avaient mme intrt, mme
pense au coeur: _Mort  la libert!_ De l ce grand succs de cour
qu'eurent les Jsuites. Leurs collges reurent tous les petits
seigneurs, et l'Universit n'eut les classes moyennes, les enfants
de la bourgeoisie, qu'en copiant les collges des Jsuites, leurs
funestes routines, leur mcanisme automatique.

Elle copia _dans la forme_ du moins. Point du tout dans l'esprit. Ses
honntes Rollin, ses dignes directeurs de Sainte-Barbe (Voy. J.
Quicherat), inspirs de l'austre et noble Antiquit, cartrent de
l'cole l'effmination des lves du doux _Gsu_, s'abstinrent des
mauvais arts qui faussent, usent la volont. Dans l'Universit
l'lve, montant de classe en classe et trouvant  chacune un nouveau
professeur, n'tant pas (comme chez ces Pres) suivi du mme matre
dix ou douze ans de suite, gardait une me  lui, et ne devenait pas
la triste dpendance, la proprit d'un autre homme.

       *       *       *       *       *

Notre Universit, en revanche, par trop innocente, dans son
loignement de l'esprit de captation, mrite le reproche contraire.
Elle ne prend pas autorit. Ayant de son ct et l'honntet et la
science, et ce qui est bien plus qu'aucune chose, la vraie force
moderne, le principe dont nous vivons, elle retient sa voix, met la
sourdine  son enseignement, a l'air de demander pardon d'avoir
raison. Elle se contente d'tre utile, ne parle point de ses succs,
de sa fcondit relle. Contre deux ou trois noms que citent toujours
ses adversaires, elle aurait pourtant droit de dire que
d'elle seule est sortie toute la littrature du temps, tous les grands
noms de la science. Et, outre ses lves, elle a normment produit
par ses professeurs mmes dans l'art et dans l'rudition.

Ce qu'on voit peu, et qui est trs rel, c'est que ce corps modeste,
sans rsistance bruyante, mais digne et affermi par ses nobles tudes,
suit fort peu les passions, les divagations de l'tat qui se jette 
droite ou  gauche. J'ai vu cela trois fois. Enfant, sous le premier
Empire, j'ai vu nos professeurs, les Leclerc, les Villemain,
directement contraires au brutal esprit militaire qu'on aurait voulu
inspirer. Sous la Restauration, autre passion ridicule; l'tat tourne
au clerg, et l'Universit contre. Le lendemain du jour o Jouffroy
fit l'article: Comment les dogmes finissent, j'ai vu nos professeurs
s'inscrire chez lui, suivre ses cours pays, devenir ses disciples. Et
je vois aujourd'hui leur rpulsion unanime pour enseigner l'histoire
contemporaine que si imprudemment l'tat leur imposait, et que trs
sagement ils rduiront  quelques dates.

Du grec et du latin! des mots! des mots! des mots!...  quoi cela
sert-il!...  quoi? vous le voyez. L'esprit soutient le caractre.
Ces langues sont bien plus que des langues; ce sont les monuments o
ces fires socits ont dpos leur me en ce qu'elle a eu de plus
noble, de plus moralisant. Qui en vit, en reste anobli!

Des mots? des sons? du vide? Non, des ralits. Chacun de ces forts
idiomes est un individu, une me, une personnalit de peuple.
Nous quittons le monde des ombres, o a rv le Moyen-ge. Nous
touchons, en Grce et  Rome, des personnes solides, les plus fortes
qui furent jamais. La Grce d'Aristote, si petite et si grande, qui
d'un pas a conquis l'Asie; la Rome, qui cra l'empire mditerranen,
sont-ce l des tres de raison? Cette ralit subsiste dans leurs
langues. Le grec est l'_agora_, et tout le mouvement de ces cits se
sent dans leur langage. Le latin est toujours l'_atrium_ patricien, o
le jurisconsulte rend aux clients ses _responsa_, le prtoire d'quit
qui distribue le droit au monde.

Oui, ces langues, ce sont des mes, de grandes mes de nations.

Si vivantes elles furent que, tant de sicles aprs, qui les touche, y
prend quelque chose de la puissante vie qui y reste toujours. J'ai vu
enfant le temps le plus mort, le plus vide qui fut jamais, teint pour
la pense, temps de destruction qui promena la mort sur l'Europe, et
dont l'oeuvre expressive a t le pome du _Dernier homme_. En dix
annes, dix-sept cent mille Franais prirent (1804-1814), d'aprs le
chiffre officiel. Combien plus d'hommes d'autres nations! Au foyer,
faim et froid. Sur la tte un dme de plomb. Voil mon souvenir
d'enfance. Les mystiques (l'_Imitatio_ que je touchai) n'y ajoutaient
que trop. Leurs consolations nervantes me mettaient sur la pente des
rsignations molles, m'enfonaient doucement dans un marais profond.
L'Antiquit, au contraire, et ses langues, ses littratures, son
histoire, me refirent le coeur haut, pour mpriser la mort,
dernire, misrable ressource, et dominer la vie par l'action. J'eus 
seize ans mon moment stocien (j'en ai dit un mot dans _le Peuple_).

Depuis, la rverie, les livres de Rousseau et d'autres qu'on lit  cet
ge, eurent l'effet ordinaire de langueur nervante. L'Antiquit me
releva encore par les jurisconsultes, la sagesse italique, le gnie de
l'histoire et l'clair fcond de Vico.

Tels sont les hauts, les bas, par lesquels passe la jeunesse, un jour
tendre, et un jour stoque. Mais ce qui me soutint mme en mes faibles
jours, c'est qu'ayant vcu dans ce monde fort, j'eus peu le
narcotisme, les mollesses d'esprit qui dtrempent aujourd'hui. Je fus
prserv du roman.

Le fin acier du grec me rendait difficile, et la gravit du latin, son
ampleur, me donnaient la nause du mesquin et du bas. Mme en ce qui
pourrait troubler un jeune coeur, aux chants passionns, certaine
noblesse relve tout, et j'y trouve parfois, dans Catulle et Virgile,
l'homoeopathie de la passion.

La leur est puissante, mais forte, point du tout nervante. Elle aide
 tromper la jeunesse,  luder la tyrannie de l'ge. La brlante
_Ariane_ de Catulle,  certains jours de fte, ferme l'oreille aux
bruits, aux sduisants appels des ralits infrieures. On a lu; le
soir vient, et la fte est passe. Un peu triste peut-tre, mais
fire, heureuse au fond de se sentir entire au travail de demain, la
jeune me s'endort en quelque chant sacr de l'hrosme ou de la
muse.

J'ai trouv  tout ge un grand soutien  possder
(disponible toujours) ce puissant cordial. Il n'est pas seulement dans
les oeuvres sublimes, primitives, Eschyle ou Homre. Mme dans l'art
proprement dit, aux sicles littraires, la noblesse et la grce
suffisent pour nous remonter dans une autre sphre morale. Un illustre
savant du seizime sicle, qui sut l'Antiquit comme elle se savait
elle-mme, dit son impression d'un chant du pur esprit: L'Empire de
Charles-Quint fait piti  celui qui a senti le chant d'_Horace 
Melpomne_.




CHAPITRE II

Rformes de l'Universit.


L'enseignement de l'Universit n'est pas, comme celui du clerg,
discordant et contradictoire, moiti paen, moiti chrtien. Il
procde d'un mme esprit. Mais dans la forme il est peu li et
incohrent. Chaque branche d'tudes semble un objet  part, et n'est
pas raccord dans une harmonique unit.

Il faut considrer que, malgr son antique nom, cette fille de
Charlemagne, cette fille de Philippe-Auguste, est vritablement trs
jeune. Telle que nous la voyons, elle ne date que d'un demi-sicle.
Elle nat rellement au retour de la paix. Jusqu'en 1815, son maigre
enseignement fut uniquement celui des langues classiques, et qu'on
approfondissait peu.  la paix seulement, lorsqu'on put enfin se
reconnatre, toute la science y entra tout  coup. norme invasion. Un
jour l'histoire commence, un autre les tudes physiques, et mille
choses presque en mme temps. Tout cela de faon ingale et
dsordonne, sans aucun souci de l'ensemble.

Chaque nouvel objet d'tude qui arrivait se faisait grande place,
s'tablissait en matre. Le zle ardent des nouveaux professeurs, leur
dvouement passionn, tendait sans mesure la part de leur
enseignement. Exagration trs utile, je pense, dans le premier
moment, pour fonder fortement et sans retour ce que nos adversaires
critiquaient, attaquaient et auraient voulu supprimer (l'histoire
surtout). Parmi ces fondateurs nommons le savant, l'acharn,
l'infatigable M. Poirson, qui fit nombre de fanatiques de ce nouvel
enseignement.

Aujourd'hui, il convient de regarder l'ensemble, d'harmoniser mieux
les tudes et d'en faire un tout organique. Chacune se simplifiera,
s'associera aux autres. Toutes ensemble pourront concorder.

Autrefois, la lecture s'enseignait fort pniblement, lettre par
lettre; autrefois, le dessin s'enseignait par dtails isols,
ennuyeux, qui rebutaient, dcourageaient l'lve; on dessinait un an
la bouche, un an le nez. On donne aujourd'hui des ensembles, et le
sens de la vie veill chez l'lve le soutient, hte ses progrs.

L'analyse, le dtail abstrait, vont bien aux esprits mrs, mais aux
jeunes esprits il faut offrir des masses, des ensembles, le concret
plutt que l'abstrait. Je voudrais qu' l'cole _le dessin_ des
objets vivants prcdt le dessin des lettres, _l'criture_. Dans
les figures d'animaux, vgtaux, l'enfant aurait d'avance plusieurs
figures de lettres. _L'criture prcderait la lecture_, bien plus
difficile. Les cartes en relief, moules par les lves,
prcderaient les cartes planes dessines sur papier, et la
gographie, un peu gologique, une _histoire de la terre_, amnerait
 _l'histoire humaine_.

Histoire, langue, art, trois choses qui pour chaque nation doivent
tre prsentes d'ensemble et non isolment. Pour les jeunes enfants
qui commencent, j'aimerais qu'un mme matre leur enseignt la Grce,
par exemple, en toutes ses manifestations, en tout ce qui fit son
gnie.

D'abord,  la faon de Pestalozzi, ils feraient une Grce de terre ou
de sable, un relief grossier du pays; puis une Grce plus dtaille
sur papier qu'ils aimeraient  colorier. Puis, sur ce sol, on ferait
agir l'homme, la Grce en ses grands traits historiques, victoires sur
l'Asie, duel de Sparte et d'Athnes, conqutes d'Alexandre. Mais
quelle langue parlaient ces hros? La plus claire, la plus lumineuse
qu'aucun peuple ait parle. On en donnerait quelque chose, des mots
(et fort peu de grammaire; il est stupide de commencer par l)[116].

[Note 116: Si l'on donne un peu de grammaire, il faut que ce soit
uniquement comme secours et simplification pour le devoir du jour. Et
cela dict et crit, non pris dans un gros livre qui blouit,
embrouille, dcourage d'avance, rien qu' le regarder, par la
complexit, l'immensit obscure d'un grimoire incomprhensible.--Ce
n'est pas que ces pauvres petits, si on les attache  ce livre, n'y
pntrent, ne soient mme trs propres  cette tude (je tiens cela
d'un matre de grand mrite, M. B...). Dans l'ge singulirement
lucide et pur qui spare les deux ges troubles (de l'poque lacte et
de la pubert), les enfants de huit  treize ans ont une aptitude
singulire pour saisir les choses subtiles. Mais cela fait trembler.
Qui use de cette prcocit, risque de les scher, de les faire pour
toujours dlicats, faibles, arides (disons, d'un mot, _fruits secs_).
Il faut tout au contraire leur donner des choses grossires, paisses,
saisissables et palpables, qui nourrissent sans trop affiner.]

L'art grec est une langue encore. J'aimerais fort que le mme
matre pt leur faire dessiner ces merveilles de sculpture et
d'architecture (l'Hercule, par exemple, le Temple de Thse),
marquer combien cet art s'accorde  cette langue fine et forte, 
cette histoire,  cette terre si ingnieusement dcoupe qu'elle
semble elle-mme un objet d'art.

Qu'un mme homme baucht la Grce aux quatre points de vue, cela
serait beaucoup. Et la forte harmonie de cet enseignement tant
assure, des matres spciaux les approfondiraient tous les quatre.

Je les voudrais d'accord, ces matres, sachant chaque semaine o en
sont leurs collgues, se voyant, s'entendant entre eux. Il est
dplorable aujourd'hui de voir la langue grecque enseigne sans nul
rapport  l'histoire grecque. Les professeurs n'ont nulle connaissance
de ce que leurs collgues font avec les mmes enfants; ils ne se
connaissent mme pas.

Mais cet enseignement harmonique d'une mme chose, d'une me de
peuple, s'il est si fort, ne risquera-t-il pas d'influer trop, de
faire de petits Grecs, de serviles imitateurs?

L'objection serait grave, si l'on donnait un peuple seul, ou deux,
comme on fait aujourd'hui, deux langues, la grecque et la romaine.
Mais dans l'enseignement nouveau que tout prpare, on verra
mieux, et pour la langue et pour l'histoire, la place que ces peuples
occuprent dans le grand ensemble, leur rapport aux socits qui ont
prcd ou suivi.

Sans faire nos lves indianistes, on pourra par des synglosses
lmentaires, leur donner le plaisir de descendre le fleuve des
langues et des nations. De minimes changements, souvent d'une ou deux
lettres, font couler certain mot, _pre_ ou _mre_ par exemple, du
sanscrit au grec, au latin, au franais.

Le courant historique, le courant linguistique, vont ensemble
naturellement. L'enfant voit que la Grce et Rome ne sont point des
miracles, mais des parties d'un tout immense. Trois points les
signalent, il est vrai: leur puissant quilibre, leur trs fine
culture, leur lan hroque. Mais cela n'empche pas que ces deux
grandes nations ne puissent tre infrieures par tel ct  d'autres.
La Grce, par exemple, toute urbaine et artiste, a fait la guerre  la
nature, l'a appauvrie; la Perse au contraire fconde. L'hrosme
agricole de celle-ci voquant les sources, les arbres, fit de son
vaste empire le jardin de l'Asie.

       *       *       *       *       *

Ce que je viens de dire se rsume en un mot: _recomposer
l'enseignement_, l'harmoniser, enseigner par masses et grands
ensembles, des ensembles vivants.

Et ce que je vais dire se rsume en un mot: _recomposer l'homme_
mme, ne plus le mutiler en exagrant telle partie, telle
facult, et supprimant les autres; ne pas dtruire en lui les facults
actives, ramener dans la classe la vie et le mouvement.

Pestalozzi,  Stanz et  Berthoud, n'enseignait que debout et tenait
debout les lves. C'est  Yverdon seulement et dans la dcadence de
l'Institut qu'on les laissa s'asseoir.

Nos classes actuelles offrent un tableau tout contraire. On dirait des
assembles de petits paralytiques, de culs-de-jatte, de vieux petits
scribes. J'y crois voir le concile des grenouilles que peint un
monument indien (Voy. Max Mller), qui servilement, d'aprs le matre,
rptent un coax! coax! ternel.

Ne pourrait-on alterner dans l'tude, tantt debout, tantt assis,
user des tables hautes, crire moins sur cahiers, et davantage sur
l'ardoise?

Mais tout cela rend l'ordre difficile, le rend mme impossible en des
classes nombreuses.

Oui, c'est l le grand mal, la classe est trop nombreuse. Ds lors la
discipline est le point capital, l'enseignement le point secondaire.
Le professeur est accabl, cras d'une surveillance si difficile.
Elle n'est efficace que par une svrit excessive qui cloue l'enfant
sur une place; mais plus il est ainsi fix et immobile, plus grande
est son inquitude, son agitation intrieure et son besoin du
mouvement.

On a brusquement dlaiss, aprs quelques essais
insuffisants, la seule forme d'enseignement qui permt le mouvement,
rendt l'enfant actif, l'_Enseignement mutuel_, qui, vers 1820, avait
eu pourtant d'heureux fruits. Il avait le tort grave de donner 
l'lve un esprit moins timide, plus libre, une plus vive et rapide
initiative, le tort de faire des hommes. L'enseignement _autoritaire_
o le seul matre est tout, a t rtabli ds la Restauration. En
1834, les rsums qu'on fit de la grande enqute d'alors, montrent
dj certaine prfrence pour les coles _les plus autoritaires_, les
coles ecclsiastiques, les coles du respect servile, qui, au rgne
suivant, devaient tout envahir.

Un peuple calme et sage, de trs grand sens pratique, la Hollande, a
donn un exemple, dj suivi de l'Angleterre. C'est d'employer, non
pas des moniteurs quelconques, comme dans l'ancienne cole mutuelle un
peu trouble et un peu bruyante, mais quelques moniteurs choisis avec
grand soin dans les plus srieux lves, et dans ceux qui se destinent
 l'enseignement. Cela a russi admirablement bien. Que ne
l'essayons-nous aux coles, aux collges, dans les classes surtout
trop nombreuses?

Les Hollandais et les Anglais les payent. Mais les ntres, de nature
plus expansive, payeraient plutt, s'il le fallait, eux-mmes pour
qu'on leur permt d'enseigner. Le premier besoin du jeune ge, c'est
l'activit, l'panchement. Le supplice des classes dans
l'enseignement actuel, c'est la passivit, l'inertie, le
silence auxquels est condamn l'enfant. _Recevoir toujours sans donner
jamais!_ mais c'est le contraire de la vie. Son cours alterne ces deux
choses; avidement elle reoit, mais n'est pas moins heureuse de
s'pandre et donner.

N'en dplaise aux matres, je dis que ce jeune matre improvis, tout
neuf et non blas, enseignera bien mieux. Mille choses, lourdes et peu
amusantes dans une grave bouche officielle, saisiront cent fois plus
dans la vivacit charmante d'un enfant qui en cueillit hier la
prime-fleur, et les redit avec l'amour, la grce de la premire
rvlation.

       *       *       *       *       *

D'heureux signes se montrent. L'enfant sera moins malheureux. _Des
collges  la campagne_ (comme Sainte-Barbe en a donn le premier
exemple  Fontenay), c'est une heureuse innovation. Je ne voudrais
conserver dans les villes que quelques externats indispensables aux
citadins.

_Les vacances au bord de la mer._ Autre innovation trs heureuse du
ministre pour ceux qui n'ont pas de parents ici.

Je voudrais que, ds le collge, on comment les promenades
gologiques et botaniques qu'aura plus tard l'tudiant.

La gymnastique a peu d'attrait pour nos lves. Notre jeune Franais a
besoin qu'on lui montre un rsultat immdiat. Il demande toujours 
quoi bon? Tout ce qu'on lui dit de la force, de la sant,
qui peut en rsulter est lointain, ne le touche gure. La gymnastique
a pu ravir les Grecs dont la vie tait toute en spectacles et en
ftes, en combats anims d'une concurrence infinie. Elle a pu charmer
l'Allemagne quand le patriote Jahn l'enseigna comme force, comme
lment de rsistance et de victoire future sur l'oppresseur du monde.
Ici, elle est trs froide, n'intresse nullement l'lve. Il ne sent
pas le but. Le bonheur, c'est d'agir pour un but bien compris, d'agir
pour l'oeuvre utile qui promet, qui amuse, qui flatte et soutient
l'nergie, qui paye enfin son producteur.

L'cole industrielle et l'cole universitaire semblent barbares toutes
deux en des sens opposs. Elles sont incompltes. Elles gagneraient
fort  prendre un peu l'une de l'autre, celle-l en culture leve et
celle-ci en action.

Je vais faire un vain rve. Mais combien j'aimerais  voir nos mous
collgiens visiter les mles coles d'industrie ou d'agriculture, y
prendre certaines notions indispensables  tous, prendre surtout
l'impression du travail efficace, fatigant, srieux!

Mais ils n'ont pas le temps! Je le nie. Je n'ai point l'avare
superstition du temps. Je dis avec Comnius: En travaillant moins
d'heures, on apprend davantage. C'est ce que j'ai montr plus haut
par l'enqute de M. Chadwick.




CHAPITRE III

cole industrielle.


Hors des cadres touffants de l'tat, de l'glise, qui si longtemps
ont comprim la France, son gnie spontan a des ruptions
remarquables d'art et d'industrie.

Vers 1750, tous les arts de l'ameublement s'lancrent  la fois. La
France par eux conquit l'Europe. L'ouvrier se meubla lui-mme, et la
fabrication du meuble  bon march cra le faubourg Saint-Antoine.

Aprs 1815, ou plutt 1818, lorsque les allis partirent, la maison
dvaste se refit. Draps, rideaux, habits, furent achets. C'est le
grand essor des tissus.

Le colossal ouvrage de nos chemins de fer fut celui de la mcanique et
des grandes usines qui en firent le matriel. Labeur de trente annes,
moins actif aujourd'hui.

De ces trois mouvements, trois peuples sont sortis, et de
tout leur ensemble une France d'esprit nouveau, un peu moins aplati
que celui des fonctionnaires. Depuis vingt ans surtout l'excs de la
compression a fait de plus en plus rechercher les carrires du travail
indpendant. Outre l'ouvrier seul ou petit fabricant (qui par exemple
fait l'article de Paris), les administrations industrielles offrent
une libert relative. Leurs ingnieurs sont souvent de trs libres
penseurs, qui ne demandent  l'homme que le travail lgitime, point de
complaisance hypocrite. Quoi qu'il y ait  dire contre les compagnies,
elles ont certainement un mrite, de n'tre pas, comme l'tat, en
connivence avec le prtre, de ne pas acheter son aide lectorale en
tyrannisant l'employ, de ne pas prter au clerg main-forte contre la
conscience.

En rapprochant les chiffres que donne M. Wolowski pour certaines
professions (employs des chemins de fer, mcaniciens, contre-matres,
ouvriers suprieurs du btiment, etc.), je trouve au minimum une
France nouvelle d'un demi-million d'hommes qui peut plus librement
penser et lire un peu. Mme ceux qui travaillent des bras et sont
proprement ouvriers, aids maintenant par la machine, rentrent moins
fatigus le soir, prennent un livre, tout au moins un journal. On
imprime et on lit dix fois plus qu'en 1830, trois ou quatre fois plus
qu'en 1848.

La supriorit de la France nouvelle, industrieuse, active, c'est de
mler un peu la pense et l'action, la culture et le mouvement.
L'homme y est moins durement spcialis que dans la socit
antrieure. Des classes excellentes ont surgi (en tte nos
ingnieurs), qui mlent heureusement les deux vies. Hommes
vritablement complets, et, pour le mieux dire encore, _hommes_.

       *       *       *       *       *

Grce  Dieu, des carrires actives, de libres dbouchs, s'ouvrent 
ct des vieilles voies. La bureaucratie griffonnante, le malheureux
destin d'tres anti-naturels qu'on nourrit d'encre et de papier, ne
sera plus la seule vie qu'on propose  l'enfant des classes cultives.
Il lui sera permis d'tre homme, d'agir et de crer, de se crer
lui-mme en agissant sans cesse et dans l'art et dans la nature.

Saluons ici l'oeuvre vivace et spontane du vigoureux bon sens
franais. Je parle de l'_cole centrale_. Notre cole polytechnique,
aprs le jeune lan pratique qu'elle prit de la Rvolution, s'tait
envole dans l'algbre, tendait  devenir l'aristocratie du calcul.
C'est alors que des hommes positifs, attachs aux ralits d'un humble
et fort enseignement (un ingnieur, un chimiste, un professeur)
prirent la place que la haute cole avait laisse, et firent la leur,
trs prs du type originaire de 94 qui avait t si fcond.

Institut trs franais. La France plus qu'aucune nation avait senti la
solidarit des sciences. De la nouvelle cole ressortit une chose
nouvelle, ignore de l'Europe, la _solidarit des arts_. On croyait
jusque-l que notre esprit rapide, qui lie, gnralise des choses
trs diverses, tait un don brillant, puissant aux thories,
nul en application. Et l'on aperut tout  coup qu'en cent choses
c'est la voie pratique. Nombre d'hommes sortis de la nouvelle cole,
de ce rayonnement des arts, russirent en dehors du mtier qu'ils
avaient cherch, et fort aisment appliqurent leurs aptitudes
flexibles  des matires toutes nouvelles. J'y vois un serrurier
devenu tout  coup un excellent ingnieur, qui de plus est encore un
habile manufacturier. J'y vois un constructeur de machines  vapeur,
qui, maintenant chimiste, est directeur d'une verrerie, etc.

L'Anglais a une ducation excessivement spciale, et il est presque
toujours enferm troitement dans cette spcialit. Il est fort dans
un seul mtier, ce qui n'est gure commode pour le besoin colonial.
Dans tout tablissement nouveau, dans telle situation lointaine et
isole, il faut plusieurs Anglais de mtiers diffrents, tandis qu'un
seul Franais suffit.

Admirable flexibilit qui doit faire rechercher partout l'industriel
franais, qui semble lui ouvrir le monde, rendre l'migration facile,
si la vie devenait ici trop chre, difficile, impossible. Le liant,
l'esprit sympathique des ntres semblent les appeler, bien plus que
l'Anglais taciturne,  parcourir, civiliser la terre. La rare solidit
physique de nos hommes du Midi (Provenaux et Pyrnens, etc.), la
force sche qu'ils ont, les soutient contre les climats dangereux
beaucoup mieux que les peuples du Nord, sanguins ou lymphatiques,
prenables aux maladies. Aux Indes, quand nous y primions,
nous avions un rare avantage (que n'ont point du tout les Anglais),
d'y vivre et d'y durer. Tous nos prcdents historiques montrent
combien le Franais d'alors tait voyageur. Sur un _oui_, sur un
_non_, on prenait son chapeau, on partait pour les les (c'tait le
mot du temps).--Mais aujourd'hui, c'est le contraire. Les dceptions
ont t fortes. La France par deux fois avait couru le monde; jadis le
globe, et rcemment l'Europe  main arme. Aujourd'hui elle est
casanire. Elle rpugne extrmement  l'migration.

       *       *       *       *       *

Une belle et mle cole, c'est celle de Chlons. L'enfant, six heures
debout, travaille du bras et de la main. Six heures assis, il dessine,
il calcule, il tudie. Cela fait des hommes forts, intelligents, qui
se plaisent au travail. L'enfant garde une sve un peu rude, mais loin
des mauvaises penses. Celui qui taille, lime ou bat le fer six heures
par jour, dort bien, chaque matin s'veille gai et plus fort que la
veille.

C'est beau, mais un peu dur, surtout trop renferm. J'y voudrais plus
d'air libre, hors des fumes de l'atelier, quelque tude agricole, au
moins comme dlassement. Qui sait ce que fera un jour ce jeune homme
lev pour l'industrie?  mesure que le champ de nos activits s'tend
sur tout le globe, dans mille situations, il doit faire face  tout,
faire mille choses imprvues. Mme dans sa carrire ordinaire et
prvue, ce futur contre-matre, ce faiseur de machines,
pourra avoir, je l'espre bien, un jardinet pour lui et pour les
siens. Qu'il n'y soit pas inepte. Ds aujourd'hui, au moins deux
heures par jour, qu'il ait de la terre et du ciel. Qu'il respire
autrement que dans des promenades forces ou des luttes violentes,
insenses, entre camarades.

Faisons des travailleurs et non pas des barbares. Accordons quelque
chose  la culture morale. Quoi! rien sur la patrie, rien sur le but
de l'homme, sur le monde, la terre, sur ces contres o peut-tre ils
iront! Rien sur l'histoire de ces arts qu'on enseigne, rien qui y
puisse orienter l'lve et le fasse planer au-dessus. Les esprits les
plus positifs savent que, pour la pratique mme, il faut dominer ce
qu'on tient, en savoir les tenants et les aboutissants, savoir d'o
l'on part, o l'on va.

       *       *       *       *       *

La France, industrieuse certainement, est-elle commerante? bien
moins. En ce moment on veut l'blouir, en montrant que le chiffre de
ses exportations a augment. Sans doute; mais tout est relatif. Son
commerce est bien peu de chose devant celui de l'Angleterre. Un seul
port anglais, Londres, reoit plus de vaisseaux que nos deux Frances,
ocanique, mditerranenne, que toute la France runie.

L'oeuvre des chemins de fer a occup beaucoup de monde, et l'cole
centrale a fait plus d'ingnieurs qu'elle n'en peut placer dsormais.
De ce travail, fait en grande partie, ils regorgent vers les
manufactures. Mais ici l'industrie peut-elle crotre indfiniment?

Lorsque vers 1829 M. de Saint-Cricq, directeur des douanes, proclama
l'encombrement commercial, nous rmes, nous fmes incrdules. Il tait
si rel qu'il fit la rvolution de Juillet.  la veille de Fvrier
1848, dans le rude hiver qui prcde, l'encombrement revient, et le
chmage. Au bout de vingt annes, 1869, le voici revenu. Personne ne
veut plus entreprendre.

Le gouvernement actuel, avec ses compagnies du Crdit mobilier et
autres, l'essor qu'elles donnrent  la Bourse, dtourna dix annes
les capitaux de l'industrie et de l'agriculture, qui donne un intrt
si faible. Son trait du libre-change, ouvrant en 1860 la France 
l'industrie anglaise (crasante par le bon march), a fait du premier
coup une norme ruine. La Normandie ne peut se relever, dit-elle.
Encore moins les forges du Nord.

Avec une telle politique, qui et cru qu'un matin, en juin 1865, le
mme gouvernement proposerait  la France de se faire tout
industrielle, de placer d'un seul coup toute la gnration nouvelle
dans les coles d'industrie?

Le 21 juin 1865, le gouvernement autorise nos _deux cent cinquante et
un collges communaux_  supprimer l'enseignement classique,  lui
substituer le nouveau qui formera des employs pour les manufactures,
usines et grandes fermes, des comptables pour les maisons de
commerce.

L'ancien enseignement subsistera-t-il? Oui, mais comme
faible exception. _En chaque lyce imprial sera cre une cole
industrielle_, qui pourra s'appliquer les bourses du lyce, qui de
plus assurera aux lves sortants le spcial patronage de l'tat pour
leur placement. Avantages considrables par lesquels cette cole,
parasite si favorise, pourra absorber le lyce.

Cette rvolution, d'incalculable effet, ne va pas moins qu' faire une
autre France.

Les chaleureuses circulaires qui viennent  l'appui, rappellent que,
dans la lutte des peuples industriels, le prix sera, non pas aux
capitaux, aux bras les plus nombreux, mais  l'intelligence. Elles
citent l'exemple de la Suisse, etc. (6 avril 1866.)

Les nouveaux rglements offrent nombre de choses vritablement
excellentes. On sent partout la main de celui qui lui-mme a pratiqu
et enseign. L'homme est l tout entier, de travail infini, d'ardeur
prodigieuse, le plus zl ministre qui fut jamais, avec tous les
contrastes et l'impuissance d'une situation dplorable.

Les pages qui suivent taient crites avant qu'il ne sortt du
ministre. Je n'ai pas cru devoir les effacer. Elles disent le bien,
le mal, les torts, l'effort immense et la trs grande volont.

Destine singulire! et tragique rellement! trange et bizarre
aventure qu'on ne voit gure qu'aux gouvernements d'Orient, qu'on
croirait se passer  Stamboul,  Bagdad, aux Mille et une Nuits. La
fortune, cette capricieuse, voit au pays latin un homme de
mrite, vou uniquement  l'tude et aux affections de famille, fort
dsintress surtout. Et, par une norme mprise, elle l'enlve. Une
nuit qu'il est l, travaillant, crivant, il est empoign, emport par
les airs, jet aux palais sombres dont il connat trs bien
l'histoire. Dans ces palais hants d'ombres somnambuliques, quel
contraste! un homme vivant, un homme de chair et de sang, qui a un
coeur (un trop prenable coeur).

Que s'est-il pass l? Comment dans ce pays vertigineux a-t-il t
leurr? Sous quel mirage a-t-il fait pacte avec l'abme?

Que promettait-on? Tout. Que demandait-on? Peu.

Moins que peu, presque rien. Il enseignait l'histoire. Eh bien! ne
pouvait-il en ter une ligne? en effacer un jour? faire que ce jour
fatal ne ft point, n'et jamais t? Si l'histoire, mutile ainsi,
est enseigne  ce grand peuple enfant qui va nous remplacer, demain
tous seront morts, et ce jour mort aussi.

Mais qui ferait cela? Quel monstrueux miracle, impossible aux mortels!
impossible  Dieu mme! Non, Dieu ne peut biffer un jour. Un seul jour
devenant un blanc, une lacune, tout avant, tout aprs en serait
altr. Cette criture d'airain qu'on appelle l'histoire a un mystre
terrible, c'est que les caractres enrouls l'un dans l'autre,
s'enchanent indissolublement. Pas une lettre n'en peut tre arrache.
Que peut-on? Par-dessus, faire un lger pltrage, par un
fragile enduit dissimuler l'histoire, et superposer la lgende. La
crdule candeur de celui qui l'crit, fera peut-tre illusion.

Vain espoir, insens. Mais celui qu'on leurrait, tait sduit au fond
d'une ide non moins vaine. Introduit par surprise et par malentendu
dans ce Conseil sinistre de violence militaire, il apportait, croyait
faire triompher l'ide fort discordante d'une grande transformation
industrielle qui et chang la France, fait l'Empire de la paix.
Lui-mme issu des ouvriers artistes que Colbert appela de Flandre aux
Gobelins, il avait le travail dans le sang, dans la tte cette ide
fixe. Ce fut sa tentation. Punie cruellement. Que n'endura-t-il pas?
Les gnraux, les prtres, n'y taient pas tromps: Il tait
l'ennemi. Ils raisonnaient trs bien; ils disaient sans ambages:
Travail, c'est libert. L'industrie, le commerce, ont fait Juillet
1830.--Que rpondre  cela? Rien de bien srieux. Que l'on y aurait
l'oeil, que les coles nouvelles, veilles de prs, transmettraient
leurs notes au pouvoir, qui jugerait ainsi chaque lve, dciderait de
son placement. L'tat ft devenu _placeur_ universel... Roman trange!
 qui faire avaler cela?

Seul  ce tapis vert o tout tait hostile, il donna ce spectacle d'un
ministre affam, d'un budget maigrissant qu'on rognait chaque jour. Il
endurait toujours, dans un espoir toujours tromp. Chaque matin, il
saisissait... le vide!... Un jour il eut en main l'_enseignement
obligatoire_, mais le soir il ne l'avait plus. Un jour il croyait
faire une grande chose, l'_instruction des filles_. Mais les
prfets, mais les fonctionnaires, bien plus intelligents de ce qu'on
veut l-haut, l'ont fort peu soutenu. En ce point qui tait le va-tout
du clerg, l'tat s'est bien gard de dfendre l'tat, et le ministre
est rest seul.

Seul. Ni l'tat, ni le pays. Nul moyen de sortir sans livrer la place
au clerg. Nul moyen de rester qu'au prix d'amers combats, dans la
triste indigence d'un budget trangl.

De l cet acharnement sombre au travail, aux dtails. De l cet effort
infini pour tant de petites rformes. Effort croissant. L'employ
matinal qui, lui, vient avant l'aube, voit bien qu'il ne s'est pas
couch. Le soir, il s'enveloppe, et tnbreusement s'en va par les
collges observer, noter, censurer. Et il n'arrive  rien. Des
obstacles invisibles l'arrtent, le captivent et le lient, obstacles
faibles et mous, ces toiles d'araignes qui flottent dans les palais
magiques, entravent et dsesprent. Comment sortir? Comment
rester[117]?

[Note 117: Ait mihi: _Vides super hoc tectum qu ego
suspicio?_--Cui ego: _Video super tegulum...--Aliud, non
aspicis?_--Cui ego: _Nihil video. Si tu aliquid magis cernis,
enarra._--At ille, alta trahens suspiria ait: _Video ego evaginatum
ir divin gladium super domum hanc dependentem_. (_Script. rer.
Franc._, t. I, p. 264; Greg. Tur., lib. V, chap. LI.)]




CHAPITRE IV

cole d'Agriculture.


Le grand agriculteur de Provence, M. Riondet, un regrettable ami que
j'ai perdu nagure, ne dsirait pas moins qu'une Universit
d'agriculture et tout un systme d'coles. Son esprit encyclopdique,
frapp de la solidarit croissante des sciences et des arts, voulait
que l'on ft  Paris une _cole centrale agricole_, d'o rayonnerait
la lumire. Elle crerait des professeurs qui, dans chaque
dpartement, au milieu d'une ferme modle, formeraient  leur tour des
matres pour tous les arrondissements.

Mon confrre, l'minent historien des classes rurales, fin et profond
penseur, M. Doniol, qui a pu tudier ces questions et en Auvergne et
en Provence, insiste pour que la rforme, modestement commence par en
bas dans les notions d'agriculture que donnerait le matre d'cole,
soit seulement couronne en haut par une section agricole ajoute 
l'cole normale, et une  l'cole centrale industrielle.

M. Duruy, manquant d'argent, avait eu l'ide (peu gote, du
moins conomique) de faire faire quelques cours au Jardin des Plantes.
Ont-ils eu quelques rsultats?

L'agriculture prcde tout. C'est le fonds de la France. Et c'est par
l qu'il faudrait commencer. L'industrie vient aprs. Fonds mobile et
changeant. J'ai vu toute ma vie ses naufrages. Je vois toute la
Seine-Infrieure couverte de ruines rcentes. Je vois, du mme coup, 
l'est, au nord, cent forges ruines. Roubaix, un moment soulev,
exagre le travail et tombe. Que d'aventures dans l'industrie! Tantt
ses propres fautes, tantt l'encombrement la frappent, et tantt telle
fatalit du dehors qu'on ne peut prvoir.

Maintenant que penser des carrires dites librales, qu'on encombre
indfiniment?

Assez de mdecins, assez de procureurs. Trop, bien trop de
fonctionnaires. Plus de soldats surtout, et plus d'coles de soldats.

Fermons, je vous en prie, celle des destructeurs. Ouvrons, je vous en
prie, celle des crateurs, des enfants de l'agriculture.

J'honore l'cole de Mdecine, mais si l'agriculture fait des hommes si
bien portants, qu'il ne faille plus de mdecins?

J'honore l'cole de Droit. Seulement elle m'effraye. Lorsque j'en vois
sortir tant de jeunes notaires, d'imberbes avocats, de petits avous,
qu'il faudra bien nourrir, je me dis: Oh! que de procs!

Un seul procs est bon, une seule guerre, un seul combat,
c'est l'aimable combat de l'homme et de la terre, la guerre qu'il fait
 sa grande femelle, fconde, adore, la Nature, qui se dfend,
rsiste, afin d'tre vaincue.

       *       *       *       *       *

_Mater! Terra mater!..._ Ah! que n'a-t-elle pas dans son sein! et
quelle force de vie pour nous faire et se faire sans cesse malgr
nous, et en dpit de nos sottises!

Ds qu'il y a mariage entre elle et nous, tout fleurit, tout se
peuple. Ce n'est qu'arbres et fleurs, moissons, hommes.

Voyez-moi cette Perse antique, ses cent mille canaux souterrains
qu'indiquent Hrodote et Malcolm. Elle peut, un matin, envoyer 
l'ouest une arme de deux millions d'hommes. Voyez cette Italie qui,
devant Hannibal, fait surgir de la terre un million de soldats.

Mais les peuples du Livre (Coran, Bible, vangile) sont venus: juifs,
musulmans, chrtiens. La Perse est un dsert, l'Italie se dpeuple ou
vit de bl d'Afrique. Et tous les bords de la Mditerrane sont
chauves.

On sue  voir ici, en France, combien de fois la terre, et combien de
fois l'homme ont baiss, se sont relevs. Je l'ai dit dans _le
Peuple_. Les moments o le paysan acquiert la terre, sont marqus d'un
lan tonnant de fcondit. Vers 1500, aprs Louis XI, dans les
ruineuses guerres d'Italie, tout devrait s'puiser. Mais les nobles
qui partent, vendent  tout prix la terre au paysan. Tout
refleurit. C'est le rgne du _bon Louis XII_. De mme aprs les
affreuses guerres de religion, nobles et bourgeois vendent; le paysan
achte, et la terre en vingt ans a doubl de valeur. C'est le temps du
_bon Henri IV_. Mais avant 1700, Boisguilbert dplore l'horrible
succion fiscale du grand rgne qui fora le paysan de vendre. Il a
pourtant encore frquemment un petit jardin, dit l'abb de
Saint-Pierre (1738). En 1783, l'Anglais Arthur Young s'tonne de voir
ici la terre si divise. Le mouvement ne s'arrte pas. L'effort de la
Restauration pour reconstruire la grande proprit n'y a rien fait. Le
paysan achte  tout prix, et il a raison. Car la terre, c'est la
libert. Quelle distance du journalier si dpendant au plus petit
propritaire! Cette terre, c'est la dignit, c'est la moralit,
l'honneur.

Le vrai grand thtre agricole,  l'ouest du vieux monde, me semble
tre ce pays-ci. C'est ici que la terre donne en toutes varits sa
plus fine nergie europenne, le vin (celle de l'Asie est le caf). La
terre de France a seule (et non pas l'Italie) la vraie forme
organique, gmine,  double climat: climats ocanique, mditerranen.
Le problme agricole est ici au complet, d'une complexit exigeante,
qui oblige l'agriculture d'tre une science. Aux grandes plaines du
Nord, l'tude des engrais, la mcanique des outils suffisent; ce n'est
que l'_abc_. Mais plus on va vers le Midi, l'norme question des eaux
s'lve, leur sage direction, leur rpartition quitable,
l'industrieuse irrigation; d'autre part, la question dominante des
expositions qui,  chaque instant, changent tout, demandent
non seulement le savoir, mais le tact, la divination, l'art suprieur
et parfois le gnie.

       *       *       *       *       *

largissez Dieu! Diderot, qui dit ce mot sublime, en savait-il la
profondeur, les sens divers, admirables et fconds?

Cela veut dire: Assez de temples. La Voie lacte pour temple, l'infini
de Newton. Cela veut dire: Assez de dogmes. Dieu touffe dans ces
petites prisons!

Mais cela signifie surtout: mancipons la vie divine. Elle est dans
l'nergie humaine; elle y fermente; elle a hte de s'pancher en
oeuvres vives. Elle est dans la Nature, y bouillonne, voudrait se
verser en torrents.

Ne voyez-vous pas que la terre a envie de produire, et de vous
enrichir, de donner des sources et des fruits, de crer des races
nouvelles, plus saines et plus durables, de crer sans mesure des
peuples et des moissons?

Soyons intelligents. Fermons un peu les livres. Rouvrons le grand
livre de vie. Travaillons! Habit bas! Dlivrons cet esprit fcond qui
veut sortir, ouvrons-lui les barrires. cartons les obstacles, les
entraves. largissons Dieu!

       *       *       *       *       *

Voici ce que j'ai vu rcemment en Provence.

Un fort mauvais terrain se trouvait prs d'Hyres,
misrablement sec, rocailleux, qui jamais n'avait rien donn que
lentisques et autres rudes plantes sauvages de vgtation africaine.
Point d'eau. Et tout au plein midi, rti ds le printemps. Tout cela
ne fait rien. Un habile homme voit ce que demande cette terre. Il
l'achte et il la travaille, l'pierre, la brise, et la rebrise. Il
lui donne ce qu'elle veut, la vigne. Que va-t-il arriver? Elle sera
brle, cette vigne. La culture mme y aide. Les schistes durs, polis
et qui semblent vernis, plus on les brise et les miette, concentrent
 chaque pied des foyers rayonnants d'innombrables petits miroirs qui
tous lui lancent du soleil. Oui, sans faute sa vigne mourra.

Tel est le mot du paysan. Et elle ne meurt pas pourtant; il y a
quelque chose l-dessous. Le matin on observe; spectacle surprenant,
tout est mouill chez lui; autour tout est aride. Il pleut chez lui et
pas ailleurs. C'est la toison de Gdon qui, dans la Bible, a seule
les eaux du ciel, et  ct la terre est altre.

L'habile homme, M. Riondet, de superbe figure, une vraie tte
d'ancien empereur[118], inquite et rveuse, et charge de
penses, semblait un homme de mystre. Il avait particulirement le
don de trouver l'eau partout. Il la sentait, l'entendait sourdre, l
o nous ne voyions qu'aridit. Lui-mme fort discret, se communiquant
peu, si ce n'est par des actes, il me faisait l'effet d'une source
profonde, gnie de la contre, qui la sert en dessous.

[Note 118: Cette belle tte, si triste, me reste  jamais dans
l'esprit. Elle tait une nigme. Il y avait beaucoup du conspirateur
italien. Et en effet toujours il conspira le bien public.  la mairie,
 l'hpital, il ne trouva qu'obstacles, difficults. Dans la question
souveraine qui lui tenait le plus au coeur, celle des eaux, de leur
distribution, il fut quelque temps juge, arbitre, mais ds qu'il
essaya d'y mettre l'quit et un rglement sage, utile  tout le
monde, il fut arrt court. On tenait  rester en plein tat sauvage.
Ainsi de tous cts il se trouvait captif. Son esprit, trs actif,
cherchait et regardait de tous cts, en toute science. Rien de plus
vari que sa bibliothque; c'est un monument subsistant de son
inquitude, de ses curiosits infinies. Nul n'tait plus discret. Des
ides trs hardies, trs avances, couvaient et fermentaient en lui.
Mais il avait en mme temps le plus grand sens pratique qui
l'avertissait trop et ne lui laissait pas la flicit d'utopie. Donc,
deux fois prisonnier, et du monde et de sa sagesse! Et tout cela en
grand silence. Mais je le voyais bien. Et il me semblait tre dans les
prisons, les spacieux cachots, votes sur votes, que nous a peints
Piranesi. Il s'y tenait ferm. Nulle chappe en lui.  peine en dix
annes je lui surpris un mot. On causait d'un asile o les indigents
envoyaient leurs enfants sans avoir de quoi leur garnir le panier, de
sorte que ces enfants avec tristesse voyaient manger les autres; lui
il y supplait, faisait faire de petites soupes. En parlant, la voix
lui changea... Ah! tu es homme! dis-je en moi. Et je compris. Cet
instinct bienfaisant le tournait vers l'agriculture o il croyait agir
mieux pour le peuple. Mais, l aussi, il tait arrt. Les tonnants
succs qu'il y avait ne lui suffisaient pas. Ils n'excitaient
qu'envie. On ne sortait pas des routines. Il devenait trs riche, mais
que lui importait? son but tait manqu. Sa passion secrte n'eut nul
apaisement en ce monde. Son coeur toujours gonfl, et toujours
contenu, lui devint peu  peu une grande difficult de vivre. On
trouva  sa mort qu'il l'avait eu norme. Je l'avais toujours devin.

Il crivait et ne montrait jamais. Son livre, d'ingnieuse et si
profonde exprience, n'a paru qu'aprs lui, publi par son fils
adoptif, l'honorable M. Garcin (librairie Bixio, 2 vol.). Il n'a donc
pu le voir ce livre, et l encore il n'a pas eu sa libre expansion. Il
ne l'a eue que dans son testament, o il a tout laiss  la ville et
aux pauvres. Legs de trois cent mille francs: crches, cole, hospice,
hpital, secours aux enfants, aux vieillards, sans parler de cette
belle bibliothque o moi-mme j'ai puis si souvent. D'ici, je la
vois encore et j'y suis en esprit, je la revois varie, riche, sombre,
comme il fut lui-mme, peuple des ides et des songes de son destin
inachev.]

Qu'avait-il vu ici? le secret de la vie pour tous ces climats
africains. C'est que la nuit rpare le jour. Elle verse de telles
roses que celui qui y reste, est mouill jusqu'aux os. Pourquoi la
terre n'en profite-t-elle pas? Elle est durcie par la chaleur du
jour? Que faire? La briser constamment. L'mietter, c'est
l'ouvrir. Et voil ce qu'elle demandait, cette pauvre terre. Elle
halte, elle a soif, et personne ne la laisse boire.

Le paysan n'a garde de labourer entre les vignes. Il occupe les lignes
intermdiaires par un mchant bl qui se brle, ne donne rien. Comment
lui faire entendre qu'il faut sacrifier tant de terrain? le laisser
libre au soc qui, le jour, ouvre et prpare le sol  la rose du soir?
Non, la terre crie en vain, on la laisse  son aridit. La rose tombe
en vain; trouvant ce sol de fer, elle remonte et se vaporise. Elles ne
peuvent s'entendre, se marier. Et c'est un divorce ternel.

Ici l'art est bienfait. En servant la Nature, il est plus nature
qu'elle-mme. Elle verdoie et le remercie.

Profonde est l'amiti entre la vigne et l'homme. Elle ne sait que
faire pour le remercier et le rcompenser. Elle s'panouit, dborde en
fruits superbes, en grappes d'or, qu'on paye au poids de l'or.

Bref, le petit terrain qui cota six mille francs  mon agriculteur,
chaque anne en donne six mille.




CHAPITRE V

coles de Mdecine et de Droit.


L'hirondelle de nos cathdrales, le martinet qui en peuple les tours,
donne une scne mouvante quand de quelque maison voisine on la voit
essayer et lancer ses petits. Si lgers, ils ne risquent gure. Leur
vol incertain, maladroit, est soutenu, berc dans l'air sur le profond
abme. Ils jouent sans peur. Mais quelle alarme chez la mre! Ils
jouent, les petits tmraires, et l'on croirait qu'ils rient de la
peur maternelle.

Combien plus lgitime l'inquitude de la mre humaine, quand son petit
devient un colier, quand l'colier devient tudiant, quand il faut
l'envoyer au danger de ces grandes villes o tant d'autres prissent,
 Toulouse,  Paris! L'abme o nous voyons voleter l'hirondelle,
qu'est-ce auprs de celui que le jeune homme affronte: la dissipation
vaine, les bas plaisirs, l'nervation.

Danger trs grand pour tous, norme pour les ntres, si
liants, si prcoces, ouverts  toute impression. D'autres races sont
moins exposes. Chez tel peuple l'orgueil, la morgue inne; chez tel
autre la prdominance de la facult digestive, le pesant narcotisme,
prservent le jeune homme pour quelque temps, lui donnent au moins un
masque de sagesse. Ici, rien de cela. La supriorit nerveuse de notre
race est son danger aussi. Elle l'expose tout d'abord, et chez
beaucoup la flamme allume  peine s'teint tout  coup sans retour.
Plusieurs  quinze ans,  vingt ans, sont finis qui en vivront
soixante encore, faibles et mdiocres, incapables de grands rsultats.

Remarquons, en passant, qu'il s'agit aujourd'hui de mieux dterminer
l'ducation propre  chaque nation,  chaque race. normes sont les
diffrences. Nos matres, les grands ducateurs, ne s'en occupaient
pas encore. Rousseau veut lever l'_homme_, en gnral, et croit qu'il
est partout le mme. Pestalozzi enseigne aux Franais d'Yverdon comme
il a enseign aux Allemands de Berne. Froebel ne nous dit pas les
modifications que voudrait son systme, si au lieu d'lever ses petits
Allemands si dociles, il formait nos enfants vifs, imptueux, du Midi.

       *       *       *       *       *

Le capital problme ici, c'est de savoir comment on sauve _la race_,
cet lment nerveux, cette fine flamme qui, quand elle est garde,
met au-dessus de tout--savoir comment l'enfant, qui tout
d'abord est homme, sera gard jusqu' vingt ans et plus.

Il n'y a pas  badiner avec le jeune Franais, ni croire, comme sa
bonne femme de mre, que son vieux catchisme, qu'un peu de pratique
religieuse qu'il a suivie peut-tre pour elle en grommelant, va le
garder ici du bal Mabile. Songez-y bien. Il tournera trs mal, si on
ne lui fait une passion.

Au lieu de le laisser traner sur des lments insipides, des manuels
arides et ennuyeux, il faut le jeter  la mer, dans la grande mer de
science, lui mettre en main des ralits fortes. Celui qui met dans
l'eau le pied droit, puis le gauche, trouve l'eau froide, s'en va, ne
sait jamais nager. Il faut le mettre  l'eau la tte la premire.

Voici ce que m'a cont un illustre physiologiste, M. Serres: Lorsque
je vins de Montpellier ici, mon frre, qui tait mdecin, me donna un
scalpel, et me dit: Point de livres. Tu vas aller tout droit  tel
amphithtre, et l avec les autres, tu te mettras  dissquer. Tu
tailleras d'abord de travers, et puis mieux. La difficult et
l'obstacle, l'effort fera la passion. Voil ce qui s'appelle se jeter
en pleine eau.

Un sauvage, Savart, en fit autant. Sans ressources, en 1816, il vint 
Paris enseigner la physique qu'il ne savait pas. Il lui fallut
chercher, trouver, crer. Et un matin il trouva l'Acoustique.

Les Peaux-Rouges pour dresser l'enfant font des chasses de cinquante
lieues. Mais mille lieues ne sont rien dans la grande chasse
 la Nature, l'infinie poursuite des sciences. Cette chasse, autant
que l'amour, donne toutes les alternatives, toutes les phases de la
passion. Subite intuition, ravissement de l'objet nouveau, ses
rsistances et ses fuites, inquitudes, variations, le coeur au ciel
ou  l'abme, des rveils, des retours de joie et de fureur, la proie
saisie, manque, reprise... la cure de la dcouverte, la joie d'avoir
trouv, et le cri _Eurka!_

La grande Isis est si charmante que, si elle a la bont de dranger
son voile, de se laisser voir tant soit peu, on entre en un dsir, une
curiosit sans bornes qui ne vous laisse plus respirer. Certes, il
faut de l'amour, et beaucoup d'amour au jeune homme. Mais quand il a
got de celui-l, pntr au mystre de la Dame ternelle, les menus
plaisirs lui sont peu.

Sa mre est effraye de le voir entour du bizarre appareil de toutes
les sciences et surtout (quelle horreur!) d'ossements... Hlas! il est
perdu! comme le voil _matrialiste_!... Mais c'est tout le contraire.
Laissons les mots, cherchons les choses. Moi, je vois que l'esprit de
vie en lui abonde, surabonde, tellement que tout autour de lui est
vivifi, anim. Ces os ne sont pas des os; ils se mettent  parler.
Cet herbier dessch pour lui est tout en fleur, et les simples y
reprennent tous les parfums des Alpes. Si la pierre, si l'inorganique,
si la mort, rchauffe de sa jeunesse ardente, se met  vivre et 
penser, admirez avec joie, laissez vos _distinguo_, vos scolastiques,
et taisez-vous.

Le matrialisme est un ge et de l'individu, et de l'esprit
humain. Ces noms si vagues et si peu dfinis, la matire et l'esprit,
alternent dans l'histoire des sciences, et nous donnent mille fausses
lueurs. Laissez les philosophes y blmir. Pour la vie, pour l'histoire
o j'ai vcu passablement, j'y vois  chaque instant les choses
retournes  l'envers, des matrialistes hroques qui donnent leur
vie pour une ide, et des spiritualistes qui vont prier Dieu chez
Fanchon.

Il est fort secondaire que l'mancipateur immense, Diderot, se soit
cru et nomm souvent matrialiste, s'il a pu mettre en tout, de sa
brlante vie, un souffle, une me nouvelle. Je m'inquite bien peu si
cette flamme aile, si lgre, qu'on nomme Voltaire, qui spiritualisa
tout le sicle, parfois doute de l'me en la prouvant sans cesse, et
dgageant en tous le sens vif de la libert. C'est tout le mouvement
et le _processus_ de ce sicle, son plus haut rsultat, de dire: _la
libert est l'homme; l'homme est la libert morale_, et rien de plus.
Toutes les liberts (au fond il n'en est qu'une) jaillirent de l par
la Rvolution, et constiturent pour l'avenir le solide difice du
Droit et de la Loi. Matriel ou non, mais anti-fataliste, ce sicle
nous laissa la plus grande oeuvre de l'esprit.

       *       *       *       *       *

Quoi de plus singulier, disons-le, de plus ridicule, que le dsaccord,
le duel des deux enseignements, des deux coles de Droit et de
Mdecine.

Allez en haut, devant le Panthon. Entrez dans la premire
cole. L'tat y enseigne la loi, donc cette facult qui peut obir 
la loi, _libert morale_. Sans elle point de droit, point de
responsabilit.

Allez en bas,  l'autre cole. L'tat enseigne justement le contraire.
La mcanique humaine sert les fils, les ressorts de la fatalit. Ce
moi, que je sentais comme un fait positif qui seul me met  mme de
connatre et juger tout le positif extrieur, ce moi est une illusion.
Libert, Loi ou Droit, vains mots. Donc dfendre la Loi, la Libert?
sottise. Rvolution? sottise. Plus de pnalit. Donc, respect au
tyran. Telle est du fatalisme la consquence rigoureuse.

Voil les deux coles. Absurde discordance. Mais voici en pratique ce
qui est plus absurde encore. C'est que la haute cole, fonde toute
sur la libert, fournit encore en quantit des avocats sceptiques qui
ne s'en soucient gure, vont plaider pour ou contre, et quantit de
faibles et serviles fonctionnaires. Et l'cole d'en bas, qui ne prche
que fatalit, quand le soir au caf elle parle des affaires publiques,
oublie entirement son dogme fataliste, parle tourdiment d'tre
libre.

Fort noble inconsquence du futur mdecin  vingt ans. Mais 
vingt-six ou trente, il devient consquent, trs bon fataliste en
pratique. Il respecte, il honore le fait uniquement, s'aplatit pour
avoir une petite place, s'ouvrir un certain monde, certaine clientle,
devenir, s'il le peut, mdecin d'un couvent. Sa mre l'admire alors,
devient fire d'un si bon sujet.

Il est insens, ridicule, funeste, que les deux coles
s'ignorent  ce point l'une l'autre, que l'cole d'en haut ignore le
Fait et le rel vivant, que l'cole d'en bas n'ait aucune notion du
Droit.

Les deux tudiants semblent en vrit deux sauvages, l'un et l'autre
abrutis de spcialit. Il y a ici une lacune norme que je marquais
ailleurs, l'absence d'une tude commune d'o divergent les deux
coles.

Il y a certainement un intermdiaire  crer o elles trouvent leur
concordance. Un cours doit exister o tous apprennent ce qui leur est
commun, o le mdecin voie ce qu'il doit connatre du droit, o le
lgiste voie ce qu'il doit apprendre du fait.

Je dis seulement _voie_. Il ne s'agit pas d'tude approfondie, mais de
prvoir ce qui deviendra ncessaire, de connatre les voies et moyens
par lesquels on pourra approfondir plus tard.

Le mot d'Auguste Comte, _sociologie_, me plat assez pour ce cours
intermdiaire. Je voudrais que,--donnant d'abord l'indispensable de la
loi sociale, le droit et le devoir,--il enseignt aussi  chercher, 
sonder le rel de la vie.

Partir d'en bas, montrer aux tudiants ce qui est ncessaire  l'un et
 l'autre. _L'conomie, surtout domestique_, individuelle, la vie et
le mnage, alimentation, local, vtement, etc. Avec une telle vie
concordent telles _moeurs_ nationales. Desquelles moeurs rsultent
telles _lois_.

C'est l que l'tudiant de la Nature apprendra comme il fait
et prpare le monde de la Loi. C'est l que le jeune lgiste sentira
que son code, ce livre qui semble si froid, est une concentration de
vie.

On leur montre  l'un et  l'autre (par quelque longue chane sur un
point important, suivi du fond des ges en ses variations), comment le
temps, les moeurs, la vie, font et dfont la loi, font, dfont (mme
ce qui bien moins semble changeant) la mdecine.

J'ai vu en soixante ans trois Frances de tempraments diffrents, et
partant trois mdecines.

L'histoire de l'alimentation, si ncessaire au mdecin, existe dans
les lois, et c'est par le lgiste qu'il devrait la connatre. Les
_Acta_ de Rymer, en me parlant sans cesse du commerce des laines et
des cuirs, ds le commencement du quatorzime sicle, m'ont dit
l'alimentation de l'Anglais.

L'aliment nous rvle en partie ce que sont les maladies rgnantes. De
l de curieux problmes, o l'conomie politique, le droit, la
mdecine, sont galement intresss. Criminalistes et mdecins, tous
doivent srieusement peser ce qui sort de nos moeurs et du nouveau
rgime (viande, alcool et narcotisme).

Une question norme aujourd'hui qui s'lve de mme entre les deux
tudes, et des lois, et de la Nature, c'est celle de l'_migration_.
Dans l'touffement de notre Europe, il faut bien regarder dehors, non
pour faire, comme jadis, des razzias et revenir, mais pour crer de
solides tablissements. L'_homme peut-il vivre partout_?
est-il vraiment le matre de ce globe? voil le haut problme. Dans un
trs important article (_Dict. de Mdecine_), le docteur Bertillon
rpond ngativement, ce qui d'un coup supprimerait toutes conqutes et
guerres lointaines.

_O peut-on migrer avec chance de vivre et russir?_ Quelles
moeurs, quelle hygine, quelles lois, conviennent aux colonies?
c'est une science nouvelle dont l'une et l'autre cole doivent
s'informer galement.




CHAPITRE VI

L'tudiant en Droit.


Je ne plains pas l'lve en mdecine qui a toujours en main la nature,
la ralit, qui la voit et en elle, et dans son mouvement, son drame
(mort et vie, nouveaut ternelle). Je plains l'lve en droit, vou
aux livres  perptuit, mur dans un seul livre, si aride au premier
coup d'oeil. Ce livre, oeuvre du temps, produit d'un long pass,
n'est pas sans grandeur, certes. Sa forme froide, abstraite, est trs
belle souvent dans sa simplicit. Mais cette noble et pure
abstraction, par cela mme, ne nous montre plus rien des prcdents
lointains, des causes et des rvolutions morales d'o les lois
procdrent. C'est l'nigmatique beaut d'un de nos magasins actuels
de produits chimiques, o tant de forces naturelles, de vies latentes
 l'tat de cristaux, levs  la forme qu'on dirait suprieure, font
par cela mme oublier et la gnration premire (vgtale,
minrale) qui les prpara, et le travail chimique qui les a dgages,
mises  ce dernier rsultat.

Nos anciennes Coutumes, les formules barbares, enfantines posies de
la jurisprudence qui m'ont tant occup, charm (dans ma _Symbolique du
droit_), semblent toutes vivantes, donnent partout les moeurs qui
les ont faites. Entre ces lments primitifs du vieux monde, et notre
Code de 1800, que de rvolutions, que de transformations,
d'purations, d'abstractions progressives! C'est l'analogue de ce
travail chimique qui a port tant de substances naturelles de l'tat
mixte de la vie  l'tat pur de sel et de cristal (le quinquina 
l'tat de quinine). Seulement que de choses ont disparu en route! Et
ce sont justement ces choses qui rappelaient la vie. Tels lments
supprims au creuset reprsentaient l'corce amre du vgtal sauveur,
nous parlaient de son sol, de son paysage natal.

Entre nos tudes classiques, toutes concrtes, et notre tude du
Droit, tout abstraite, il y a un saut dur et brusque. L'enfant de
dix-huit ans, en pleine fleur de vie, et nourri de littrature, est
jet sans prparation, non pas au jeune Droit primitif, qui est encore
une posie, non  l'histoire intermdiaire de la gnration du Droit,
mais au Droit arrt et fixe d'aujourd'hui, formul en termes
austres, prcis, qui lui paraissent arides.

La France, au seizime sicle, a t pour l'Europe, on peut dire,
l'oracle du Droit. Les rois, dans les questions les plus
hautes (de successions princires, etc.), venaient solliciter une
consultation de Charles Dumoulin. Dans ses voyages la foule le
suivait.  Dle o il devait rester un jour et faire une leon, tout
un peuple accourut, et, trouvant trop troit le local o il devait
parler, le dmolit au moment mme. Que signifie cette fureur, ce
fanatisme de science? C'est qu'il n'enseignait pas la loi faite et
fixe, cristal dur ou table d'airain, mais vivante, agissante, en voie
de se crer, et dans _son devenir_ (pour dire  l'allemande). La
comdie sublime de la Loi qui joue l'ternelle dans ce monde
changeant, et qui (pour tre juste, tre vraiment la Loi) s'infuse
incessamment l'esprit vivant des moeurs, voil ce qui ravit dans son
enseignement. C'tait la grande crise, la transformation des Coutumes.
En ce grand interprte de la Coutume, on sentit le gnie futur qui les
unirait toutes, et l'on adora la Patrie.

Ni le talent ni la science ne manquent  l'cole actuelle. Mais ses
minents professeurs sont captifs de sa constitution. Leur auditoire
est double, et ml de deux classes de jeunes gens. Tels tudient le
Droit pour le Droit, comme science. Tels, c'est le plus grand nombre,
l'tudient comme mtier. Ceux-ci qui vont tre demain avocats, avous,
dans le combat, la mle des affaires, doivent, pour cette lutte
prochaine, tre arms de toutes pices, recevoir de leurs matres un
enseignement fort technique, tre avertis par eux d'un infini de cas
spciaux, d'exceptions, d'arguties, de rubriques de palais.

Tout cela fait l'ennui de l'autre classe qui cherchait le
Droit pour lui-mme et sans intrt de mtier.

J'ai vu un illustre Italien, mon cher Montanelli, amoureux de la
France, grand admirateur de nos lois, s'asseoir  quarante ans aux
bancs de notre cole, et forc d'y apprendre ce qu'on dit pour les
procureurs. Il est trop vident qu'il faudrait deux coles, au moins
des cours distincts, les uns pour le mtier, les autres pour l'tude
gnrale dont tout citoyen a besoin, pour l'tude qui montre la loi
dans son rapport avec les moeurs. Lente dans ses transformations,
elle est pourtant l'image, fidle avec le temps, de la socit.
Aujourd'hui, nos circonstances conomiques, absolument nouvelles,
puissamment, sourdement modifient la jurisprudence. On change sans
paratre changer. Pour donner un exemple, si la Communaut prvaut en
1800, lorsque l'on fait le Code, c'est que la proprit en ce temps
est plus stable. L'immense extension des valeurs mobilires, de la
spculation, et l'incertitude croissante ont rendu aujourd'hui faveur
au Rgime dotal.

Montrer toujours la loi dans le cadre des moeurs qui la firent et la
modifient, c'est ce qui fait la fcondit de ces tudes. Pour le droit
romain mme, l'enseignement si rudit du seizime sicle, surcharg de
littrature, avait ce grand mrite de ressusciter tout autour de ce
droit la socit d'o il sortit. Rome fut en Cujas avec toute sa
richesse de gnie, sa gravit, toutes ses nuances morales et une
prcision incomparable de langage. D'autres, plus mls  la vie, les
L'Hospital, les Dumoulin, eurent une connaissance profonde
des hommes aussi bien que des livres, prirent la loi  travers les
moeurs, dans l'orageuse socit des temps o ils vivaient, y mettant
leur vie mme, leurs martyres et leur noble coeur.

       *       *       *       *       *

Le monde aujourd'hui et l'cole sont bien plus spars. L'tudiant
sent peu que son livre, c'est la socit codifie. Il est aveugle 
leurs rapports.

Mais, monsieur, si mon fils met un pied dans la vie, adieu pour les
livres  jamais.

Il y est des deux pieds, au moins par les plaisirs; mais nullement par
l'tude active qui lui rendrait sensible l'accord des moeurs et de
la loi.

La vie y supplera. Demain, rentr chez lui, dans la province et le
mtier, bon gr mal gr, il y prendra une intelligence plus nette de
la socit. Le maniement des choses l'initiera bien plus qu'aucune
tude ne ferait aujourd'hui.

Est-il sr que la vie locale o vous le rappelez, supple la vie
centrale, qu'il y trouve la varit de faits, d'ides, l'extension
d'esprit, que donne la grande ville?

L'tranger, le provincial qui y viennent un moment chercher les
jouissances pour en mdire ensuite, affectent de n'y voir qu'un
gouffre de dpenses, d'excs (je le crois bien, surtout ceux qu'ils y
font). Mais ceux qui y sont ns, ceux qui y ont trouv tant de moyens
de travail et d'tudes, un champ riche d'observations, savent
que ces grands centres sont les seuls lieux qui donnent un sens sr,
profond de la vie. Chacun d'eux, bien connu, apparat comme un
organisme o elle se rvle en tout son jeu divers, ses fonctions,
contrastes, harmonies et transformations.

Pour qui plane au-dessus, et qui garde des ailes, rien n'est plus
curieux. Quelles ailes? une passion? une ide? bref, certaine posie
intrieure. Cela permet de voir, observer tout d'en haut, sans trop
descendre. Si pourtant le vol va trop haut, on n'observe plus rien. Un
voyage en ballon fait peu connatre le pays.

L'obstacle est le vertige, la varit du spectacle qui semble plus
complexe qu'il ne l'est en effet. Le novice n'y voit qu'un chaos. Il
faut y tre orient[119].

[Note 119: Je dis orient et renseign; car, de soi-mme, on ne
s'y retrouverait gure. Pour sentir, pntrer la vie dans son
mouvement, il faudrait une exprience, une patience, une finesse que
n'a pas le jeune homme. L se prsente une question: Qui l'y initiera,
tout en le laissant libre et sans gner son action? Trop vaste
question pour la traiter ici. Quelques mots seulement, de mon
observation personnelle, de ce que j'ai vu. Trs rarement le pre
russit  cela; il est ou occup ou dj endurci; il pse trop, ou,
s'il est trop facile, il perd en dignit et n'a pas d'action. Pour
mille choses du monde, les femmes (mres, tantes, soeurs) valent
mieux, voient et font voir tels points dlicats, peu sensibles aux
hommes. Parfois les soeurs anes ont t admirables, ont fait des
frres charmants (mais artistes indcis). L'Idal ne serait-il pas la
personne qui aime le plus, et se donne le plus, la mre? Il faut
pourtant des dons bien rares et d'esprit de suite, et d'adresse, de
douce austrit, le dirai-je? de fine tactique pour ne pas peser trop,
ne pas envelopper jusqu' l'touffement par l'excs de la passion. Si
elle a tout cela, c'est certainement avec elle qu'il verra bien et
vite. Par elle il entrera dans l'intelligence rapide de toutes
classes, surtout des classes pauvres.  l'humble foyer, il verra mille
dtails instructifs de misres, d'intrts, d'affaires, qui lui
rendront vivante son tude des lois. J'ai vu en ce genre des miracles.
Sous cette incubation puissante d'une mre suprieure, il devenait
tout  coup homme. Trop affin peut-tre? Trop parfait? C'est mon
doute.--J'en ai un autre encore. Ce guide, si charmant, l'initie  la
charit certainement; le mne-t-il  la fraternit? chez la femme,
c'est chose rare. Et pourtant le sens fraternel est le vrai rameau
d'or qui claire et conduit  travers les forts humaines.]

J'en ai vu et beaucoup, qui, au bout de dix ans passs ici, et
davantage, rentraient dans leur pays sans rien connatre de Paris.
Cent choses en cette immense ville lui sont communes avec bien
d'autres capitales, et ne sont nullement propres  celle-ci,
nullement caractristiques du vrai Paris. Ce sont surtout
ces choses, au fond non parisiennes, que regarde surtout l'tranger,
le provincial. Et l'tudiant, s'il faut le dire, presque toujours
reste en ce sens l'tranger. Avec des camarades, qui sont juste  son
point, ne connaissent pas mieux le terrain, il croit faire des voyages
infinis, des courses en tout sens, et vaguer  plaisir. Point du tout.
Il se trouve au total qu'en dix annes il a tourn dans un trs petit
cercle peu vari: cours, examens, cafs, spectacles, bals, menus
plaisirs vulgaires o tout ressemble  tout. Rien qui l'ait averti de
cet norme monde d'activit diverse. Il a vcu  ct de Paris.

Un juif que je connais, trs rflchi, qui voyage sans cesse, me
disait l'autre jour: La terre n'est rien. Le voyage le plus grand
qu'on puisse faire, est de la Bastille  la Madeleine. Voyage
tonnamment et prodigieusement instructif pour celui qui saurait,
comme lui, dans le dtail, l'origine, la fabrication de tant de choses
ingnieuses, si artistement exhibes, les qualits diverses, les prix
toujours changeants. Premier monde inconnu.

Pourquoi ces changements? Pour mille causes industrielles et
sociales, salaires qui montent et baissent... Ah! ici nous touchons
l'existence elle-mme! Autre monde bien plus inconnu.

Dans la balance trs prcise des prix de toutes choses qu'il avait
dans l'esprit, cet homme intelligent savait parfaitement pour combien
y tait le travail, le besoin, la misre, les vicissitudes des
conditions laborieuses, la nourriture et le loyer, etc. chelle
variable qui, selon les degrs, augmente ou diminue, teint la vie
humaine.

Mais sondons cet abme. Laissons les boulevards, et prenons la ville
en largeur dans l'paisseur norme du quartier fabricant, Saint-Denis,
Saint-Martin, le Temple et le Vieux Temple. Voil l'un des creusets
les plus grands du travail humain, le plus mobile aussi. L'immensit
de Londres, ni la puissance mcanique de toutes les villes
industrielles, n'offrent rien de pareil. Elles ont toutes des sries
de travail trs long et qui changent fort peu. Ici le mouvement infini
d'arts et de procds changeants a exig, form la main la plus
flexible, d'une lasticit cratrice qui se fait  tout. Race  part
et unique. Mais comment se fait cette race? c'est le mystre du lieu.
Cela est tellement local qu' deux lieues de Paris on ne peut rien de
tel.  plus forte raison, l'ouvrier transport  Londres,  Berlin, ne
pourra plus rien.

Toucher  ce foyer unique, irrparable, c'tait la chose hardie,
sauvage, qu'une administration tout  fait trangre pouvait
seule hasarder. Raser nos monuments, effacer nos souvenirs, ce fut dur
et cruel. Mais pour nous, Parisiens, il est plus dur encore qu'en
attaquant, rasant ce centre de Paris, on ait touch  la race
elle-mme.

Arrive ici, jeune homme. As-tu un coeur encore? Et tes veilles du
bal, nervantes, qui donnent un lendemain si fade, te laissent-elles
des yeux, un esprit pour comprendre? Eh bien, regarde, vois la
ralit. Hier soir, tu billais au drame. Voici des drames autrement
saisissants.

Tu t'ennuies sur la Loi, et tu la trouves aride, froide, abstraite,
insipide. Regarde ses effets. Tu vas voir  quel point elle est
bienfaisante ou terrible, contient la vie, contient la mort.

De ce Code une ligne (sur l'expropriation) a dtruit le Paris central
et tous ses logis  bas prix. Quatre cent mille personnes n'ont point
de domicile fixe, sont errantes dans la banlieue.

Voil pourquoi tu as vu quelquefois, avant l'aube, quand tu reviens du
bal  cinq heures du matin, des fantmes, des visages ples, qui
allaient  grands pas rejoindre l'atelier. La journe est ainsi
double par la fatigue. Et ces doigts fatigus que feront-ils de nos
arts dlicats que seuls ils fournissent  l'Europe?

Une alimentation suprieure serait ncessaire. Mais le loyer, norme
et absorbant, affaiblit l'alimentation.

Pour dtruire et btir, l'octroi toujours croissant rend l'aliment
plus cher, donne une norme prime aux falsifications. Le vin,
bien d'autres choses n'entrent gure  Paris, et cent drogues y
supplent. Nous vivons de poisons, menons la vie de Mithridate.

Les lois municipales, et les lois financires, en vois-tu la porte?

Mon coeur regorge ici. Je ne t'en dis pas plus. Sous la loi
dsormais tu sentiras la vie.




LIVRE V

L'DUCATION CONTINUE TOUTE LA VIE.--DE QUELQUES QUESTIONS D'AVENIR.




CHAPITRE PREMIER

Le progrs du mtier.


Ce livre n'est-il pas fini? on peut le croire. Le patient jeune homme
qui m'coutait encore va me remercier. N'est-il pas quitte du dernier
examen, avocat, mdecin, industriel? N'entre-t-il pas dans sa
carrire? La famille assemble, qui reoit ce docteur, voyant son
assurance, ne doute pas qu'elle n'ait enfin atteint le but, poursuivi
si longtemps au prix de tant de sacrifices. Sa mre l'admire,
l'coute, ravie, et croit sans peine qu'il sait tout, peut tout.

Lui qui revient du centre (quelque sage qu'il soit), regarde un peu
de haut son lieu natal. Riche de l'enseignement gnral des hautes
coles, de formes et de formules gnralisatrices, il plane,
s'tonne mme de sa facilit. Des obstacles infinis qu'il va
rencontrer tout  l'heure, il ne se doute gure. Il croirait
volontiers que l'mancipation politique (imminente) va tout aplanir
devant nous. L'effet en sera grand, sans doute; la lourde machine
qui pse par en haut, s'allgeant et se relchant, le mouvement
vital va renatre, on le sent. Mais sachons bien aussi que cette vie
nouvelle, dlivre d'un obstacle, cre des conditions graves,
svres, que l'on attend peu.

Elle est fort exigeante cette vie libre et forte, o vous allez demain
vous gouverner vous-mmes. Elle commande deux choses:

Que l'individu, attentif, veillant sur lui, _donne au complet sa
force_, dgage et tourne au bien toutes ses nergies intrieures.

Deuximement, que, malgr cette tension individuelle, qui fortifie,
augmente la personnalit, _il reste associable_, s'accommode et se
prte aux sacrifices qu'implique toute association. Ne vous y trompez
pas: plus vous desserrez la brutale machine politique, plus
l'association vous devient ncessaire.

Donc, deux choses difficiles  concilier. _tre soi_ au plus haut
degr, ne pas descendre, comme font la plupart, au contraire, monter.
Mais, dans cet lan ascendant, _vouloir monter ensemble_, harmoniser
l'effort personnel  l'effort de tous.

Hautes vertus civiques, qui exigent un travail intrieur et constant,
certaine ducation de soi sur soi qui dure toute la vie.

J'ai beau faire. Mon livre m'entrane. Il ne peut s'arrter
ici, il ne peut abandonner l'homme  l'heure la plus grave peut-tre.

       *       *       *       *       *

La rgle capitale de cette ducation, la maxime qui la contient toute,
est celle-ci:

_On ne reste jamais au mme tat. Qui ne monte pas, baisse. Et qui
n'augmente pas, diminue._

C'est le point: _Il faut augmenter._

Les astres, dit Laplace, perdent, mais ils regagnent. Ils ont en eux
des forces rparatrices contre l'usure du temps. N'en est-il pas de
mme du petit astre humain, de la dlicate plante qu'on appelle
homme, qui va, vient sur la grande? Je dis Oui hardiment. Et j'affirme
bien plus: conduite habilement, la vie augmente en nous; en mille
choses, avoir agi, c'est acqurir la force ou la dextrit pour agir
davantage. Je l'tablirai tout  l'heure.

Sujet immense, norme. Je vais sommairement (hors de toute utopie, me
tenant au certain) indiquer les points essentiels, menant de l'un 
l'autre, qui sont en quelque sorte l'chelle de la vie.

1 Ce qui accable l'homme souvent ds le point de dpart, c'est
l'uniformit inattendue de ses devoirs nouveaux, c'est (aprs la libre
jeunesse) de se voir condamn pour jamais _ la mme chose_. De l
l'ennui immense, le dcouragement du mtier; j'essaye de lui montrer
que _ce n'est pas mme_ chose, mais plus varie qu'on ne pense; on
peut y dcouvrir des ressources pour l'me.

2  ct du mtier (sans lui nuire, au contraire), la
culture intrieure de lecture, de rflexion, aide incessamment
l'homme, et, sans qu'il y paraisse, lui fournit en dessous un cordial
puissant.

3 Mais rien n'y aide plus que l'action constante, le mouvement
fcond, progressif de la vie publique.

Fort au mtier, fort de vie intrieure, plus fort de vie civique,
l'homme, au combat du monde, augmente jour par jour, devient un point
d'appui pour ceux qui flottent, qui pniblement montent. Vrai
sacerdoce moderne.  ce degr moral, nul dvouement ne cote. On ne
s'isole plus. Le plus fort est tout prt pour l'association.

Dans le prsent chapitre, je parle _du mtier_, de ce sujet maussade
et pnible entre tous, _l'ennui_.

       *       *       *       *       *

L'cole hier, la vie peu serre et les thories. Aujourd'hui le
mtier, le devoir, les obstacles, la rude ralit.

Et que dit ce rel? Que pense-t-il de cette ducation brillante
qu'apporte le jeune homme? Le mot d'Hamlet: Des mots! des mots! des
mots! Il veut des faits! il veut des choses.

Dure est l'impression.--Celle qu'on a le soir, croyant la porte
ouverte, et rembarr, relanc en arrire par l'immuable chne qui vous
renvoie le nez cass.

Plus dure est l'ironie du monde, la cruelle indulgence, la piti
accablante, certain petit sourire... Rien n'amoindrit plus
l'homme. Avant d'agir, le voil aplati.

N'et-il point ces dgots, souvent le mtier seul blase, nerve,
alanguit.  tort. Plus il est uniforme, plus il laisse  l'esprit
certaine libert leve. Nos tisserands de Flandre, de Lyon, ces
mystiques, ces socialistes, ont t des rveurs, souvent d'esprit
fcond.

Les mtiers mouvants usent infiniment plus. J'ai vu des hommes
minents (Berryer, Marjolin, Magendie) excds de travail, et las de
succs mme, chercher un peu d'oubli et de repos dans la musique,
assidus aux concerts. Je ne sais si pourtant c'est l le vrai remde,
si l'esprit cart dans des voies trop diverses, n'augmente pas encore
son ennui, son dgot. Chaque art, fouill  fond, offre, sans qu'on
en sorte, des chappes heureuses, souvent des mondes  part et
imprvus qui vous ddommagent de tout.

Mme en regardant bien les mtiers que l'on croit infrieurs, on peut
voir que souvent tel au fond a un ct  lui, qui est art ou qui mne
 l'art. Un petit cordonnier que j'ai connu, habile, ds quinze ans,
aperut que son mtier touchait la sculpture, tait un fin moulage qui
implique un grand sens de la forme vivante, mobile, le sens du
mouvement. Il est entr par l dans les arts du dessin. C'est un des
plus charmants artistes.

Mais sans sortir ainsi de sa voie, sans chercher ailleurs, en restant
dans son art, par le progrs du temps, on prend dans la pratique des
procds faciles, et souvent plus rapides, infiniment plus
simples. La simplicit d'excution ajoute tonnamment de force,
souvent des effets grandioses. Pour parler encore des vivants, de
celui qui sera nomm dans l'avenir le Michel-Ange de la caricature,
quel chemin tonnant Daumier a fait depuis ses essais compliqus,
infiniment spirituels, mais un peu grimaants encore, jusqu' ses
puissantes gravures d'aujourd'hui mme, d'un effet colossal. J'ai sous
les yeux son Peuple du 24 mai. (_Il reoit ses sujets._)

Donc, le temps qui dfait, nous fait aussi, ajoute  nos puissances.
Nous nous sentons grandir. Cela mle une joie virile  la mlancolie
de l'ge. Nos matres ont hardiment exprim cette joie, et il est
curieux de la suivre dans leur progrs. Rubens, sorti de sa premire
manire, sombre, tout italienne, s'gaye tonnamment aux foudroyants
tableaux du milieu de sa vie, dans les puissances exquises, suaves,
qu'il atteignit enfin. Les portraits que Rembrandt nous a faits de
lui-mme (le Muse du Louvre en a cinq) marquent cela trs bien. Au
plus g, le grand magicien, arriv  la toute-puissance, exprime une
srieuse mais ineffable joie de pouvoir dire au Temps: Ah! tu as
trouv l ton matre!

C'est le fruit de la vie. Il n'est pas rserv  ces gants-l seuls.
Dans une sphre plus humble, ou d'art, ou de mtier, celui qui se
concentre et ramasse sa force, qui suit de prs sa voie, qui ne s'est
pas jet aux quatre vents, et qui a profit du monde sans se donner 
lui, celui-l dit au Temps, sans colre, avec dignit:

Tu m'uses, mais de cette usure mme je sais tirer parti,
augmenter mon savoir pratique, crotre d'exprience, et souvent de
facilit.

Tu m'uses, et tu me limes au bord. Cela n'empche pas que, dans
certaine enceinte o tu n'arrives point, je ne sente qu'en perdant
l'on gagne, atteignant dans l'ide telle sphre inaccessible aux
essais du jeune ge, mme  l'ge moyen, trop absorb encore au combat
de la vie.

Je dis encore au Temps: Que tu le veuilles ou non, moqueur,
respecte-moi. Car avec ces annes o tu veux qu'on descende, je vais
btir l'chelle des degrs ascendants, des puissances plus hautes que
je sais me crer. La mort couronnera. Cela n'y gte rien.




CHAPITRE II

Mon livre.


Dans ma jeunesse un mot me frappait quelquefois, un mot que l'ouvrier,
le pauvre, rptaient volontiers: Mon livre.

On n'tait pas, comme aujourd'hui, inond de journaux, de romans, d'un
dluge de papiers. On n'avait gure qu'un livre (ou deux), et on y
tenait fort, comme le paysan tient  son almanach. Ce livre unique
inspirait confiance. C'tait comme un ami.  tel moment de vide, o un
ami vous et men au cabaret, on restait prs des siens, et on prenait
son livre.

       *       *       *       *       *

On lisait beaucoup moins, avec un esprit neuf, on y mettait du
srieux, et la disposition qu'on avait ce jour-l. Selon qu'il faisait
beau ou laid, selon qu'on tait gai ou triste, heureux ou non, plus ou
moins pauvre, ce livre complaisant se colorait diversement. Nul ami
plus docile. Le camarade souvent qui vient vous voir est
discordant; il vous vient gai quand on est triste. L'ami imprim? non.
Je ne sais comment il se faisait qu'il se mettait toujours 
l'unisson.

On l'avait lu vingt fois. Il ne dominait point par l'attrait de la
nouveaut, comme tant de livres d'aujourd'hui qui prtendent tre
neufs et s'imposent  ce titre. Ce livre aim tait rellement un
texte lastique, qui laissait le lecteur broder dessus. Il ne pouvait
donner l'information diverse des livres d'aujourd'hui. Mais en
revanche il stimulait, veillait l'initiative. La pense solitaire, se
lisant  travers, souvent entre les lignes, voyait, trouvait, crait.
C'est ainsi que Rousseau, qui eut si peu de livres, ressassant son
Plutarque, finit par y trouver et l'_Ingalit_, et le _Contrat
social_, et tant d'autres de ses crits.

Pour bien des jeunes coeurs qui ont besoin du rythme, le livre
unique, su par coeur, est un rcitatif qui soutient, qui anime, qui
fait comme _la chane_ du tissu des penses, sur laquelle l'_ingegno_
surajoute sa _trame_ fconde. Pour beaucoup d'Italiens (un peu lgers)
suffit le Tasse. Pour moi, c'tait Virgile; son demi-chant, trs bas,
me roulant dans l'esprit, n'interrompait jamais, harmonisait plutt,
soutenait l'incessant effort du travailleur.

Le curieux dans le livre unique, c'est qu'on y lit parfois bien mieux
que ce qu'il dit, parfois tout le contraire. Voyez l'Amricain avec sa
Bible juive. De ce livre souvent servile et de passive attente, il
dduit en pratique juste son oppos, l'lan illimit du moi et
l'esprit d'action.

Un des grands stociens, fondateur du Portique, tait un
ouvrier qui travaillait la nuit de ses mains, gagnait sa vie, pour
librement philosopher le jour. J'ai vu avec vnration un ouvrier
(Ponty) qui ne voulut jamais que des mtiers de nuit. Longtemps
chiffonnier, puis veilleur au chemin de Saint-Germain, le matin, aprs
un court somme, proprement habill, il se mettait  lire,  penser, 
crire. Nature forte et srieuse  qui la volont si haute donnait une
vraie distinction.

Que lisait-on alors? Les rimpressions de Voltaire furent avidement
achetes sous la Restauration. Lecture assez confuse. Pour dgager
l'esprit et le rsultat net de ces grandes bibles polmiques du sicle
prcdent, il faut un degr rare de jugement, de lucidit.

Juillet et les annes suivantes furent un volcan de livres, une
ruption trouble d'utopies, de romans socialistes. Bibles nouvelles,
bien plus confuses encore, mles d'ides ingnieuses et de chimres
souvent touchantes par un sentiment vrai. Les hommes valaient mieux
que les livres. Plusieurs furent des natures excellentes, adorables.
En 1839,  Lyon, conduit par un homme trs bon qui n'inspirait nulle
dfiance, je vis une chose attendrissante et dont le souvenir m'meut
toujours. Je vis la chambre nue d'un aptre de ces ides, pauvre
ouvrier sans pain, ses enfants maigres et chtifs. La femme (une vraie
lionne) rdait pour la pture de la famille. Il s'tait puis
d'argent et de sant pour acheter, donner, rpandre ces petits livres
qui allaient nous faire tous heureux. Tout l'accablait, surtout sa
femme qui haussait les paules. Mais sa srnit, sa douceur,
taient incomparables. Jamais je n'avais vu un coeur plus gnreux,
plus tendre. Son communisme tait de tout donner, de se donner et sa
vie mme. C'tait fait. Il tait perdu, fort malade de la poitrine,
mais toujours souriant, aimable et bon, sans haine pour la socit.

Un tas de ces brochures tait sur sa table. J'en lus. Ce qui me
frappa, c'est que toutes partaient de l'ide d'_un miracle_ qu'elles
proposaient srieusement: d'un trait biffer un monde et en refaire un
autre.

Maladie singulire, incurable, de l'esprit humain. Depuis le 2
dcembre, le grand flot des romans qui nous ont envahis, bien
autrement fangeux, est domin surtout par l'ide d'aventures, de
bonheur improbable, de loterie grossire, l'ide californienne, de
_gros lot_ et de lingot d'or. Toujours la foi aveugle _au miracle_, au
hasard, au coup d'tat du sort, qui dispense d'effort, de travail, de
persvrance.

       *       *       *       *       *

Les livres qu'il nous faut, ce sont prcisment les plus contraires 
l'ide de miracle. Ce sont _les livres d'action_.

J'entends par l ceux qui apprennent  agir,  compter sur soi, la foi
aux seuls effets du travail, de la volont.

Des livres vrais d'abord. La vie est courte. Nous n'avons pas le temps
de nous farcir l'esprit d'un tas de vains mensonges qu'il faudra
oublier demain. Les enfants ont ici l'instinct droit de nature. Quand
vous leur racontez quelque chose: Est-ce vrai? C'est le mot
qu'ils disent d'abord.

Les voyages sont bons, sauf pourtant les mirages, les esprances
vaines. Ils sont bons quand ils donnent la ralit crue, non l'ide
romanesque des fortunes gagnes sans effort. Le hros du travail,
lutteur infatigable, vainqueur de la nature, le _Robinson_ est une
histoire trs vraie, et compile de faits rels.

Les Robinsons de l'industrie, qui, sans bouger, ont fait des voyages
si durs  travers tout obstacle, ce sont nos saints. J'adore ces
sublimes voyages de nos grands travailleurs, ces montes admirables
des Jacquart et des Stephenson.

Comment du lourd abme o sur nous pse un monde, on monte en
soulevant la terre avec son front, leur vie le fait connatre. Mais
avec ces lgendes, ces bibles du travail, je voudrais avant tout la
_Bible de la France_, l'histoire du long effort par lequel ce grand
ouvrier, le peuple, d'ge en ge, a pu se faire lui-mme. Nul pauvre
travailleur, s'il refait en esprit le chemin de nos pres et les suit,
ne succombera. Il sera soutenu et agrandi de la grande me, la voyant
dans ses luttes, heurtant, tombant souvent, souvent se relevant, et
toujours inspire d'indomptable courage et de jeune esprance.

       *       *       *       *       *

Si l'on ouvre mon coeur  ma mort, on lira l'ide qui m'a suivi:
Comment viendront les livres populaires?

Qui en fera? Difficult norme. Trois choses y sont requises
qui vont bien peu ensemble. _Le gnie et le charme_ (ne croyez pas
qu'on puisse faire avaler au peuple rien de faible, de fade). _Un tact
d'exprience_, trs fin, trs sr. Et enfin (quelle contradiction!) il
y faudrait la divine _innocence_, l'enfantine sublimit, qu'on
entrevoit parfois dans certaines jeunes cratures, mais pour un court
moment, comme un clair du ciel.

 problme! tre vieux et jeune, tout  la fois, tre un sage, un
enfant!

J'ai roul ces penses toute ma vie. Elles se reprsentaient toujours
et m'accablaient. L, j'ai senti notre misre, l'impuissance des
hommes de lettres, des subtils. Je me mprisais.

Je suis n peuple, j'avais le peuple dans le coeur, les monuments de
ses vieux ges ont t mon ravissement. J'ai pu, en 1846, poser le
droit du peuple plus qu'on ne fit jamais; en 1864 sa longue tradition
religieuse. Mais sa langue, sa langue, elle m'tait inaccessible. Je
n'ai pas pu le faire parler.

Aprs l'horrible et tnbreuse affaire du 24 juin 1848, courb,
accabl de douleurs, je dis  Branger: Oh! qui saura parler au
peuple? lui faire les nouveaux vangiles? Sans cela nous mourons. Cet
esprit ferme et froid rpondit: Patience! ce sont eux qui feront
leurs livres.

Dix-huit ans sont passs. Et ces livres o sont-ils?




CHAPITRE III

La vie publique.--L'autorit morale.--La magistrature spontane.


Le plus fcond des livres, c'est l'action, l'action sociale. Le grand
livre vivant, c'est la Patrie. On l'pelle dans la commune; puis,
lisant couramment aux feuillets suprieurs, dpartements, provinces,
on embrasse l'ensemble, on s'imprgne de la grande me.

Grce  Dieu, c'est chose juge. Le rveil actuel renvoie dans leurs
brouillards les sots humanitaires qui dirent en 1848: Supprimons _la
caste Patrie_. De mme les artistes tourdis qui dirent plus
rcemment: Plus de France! le monde!

Chaque patrie a deux caractres: premirement celui d'un _organe
spcial de la vie de l'Europe_, une corde de sa grande lyre,
ncessaire et indispensable  l'harmonie totale,--et deuximement, le
caractre d'un _systme ducatif pour ses nationaux_. La France pour
les siens est une ducation. De mme l'Angleterre, l'Allemagne.

Cela sera rel de plus en plus,  mesure que chaque pays se
crera librement son administration du plus bas au plus haut (depuis
la petite commune jusqu' l'assemble souveraine), l'chelle
progressive de la magistrature publique o chacun, en montant, se
forme et se prpare au degr suprieur.

Y faut-il beaucoup d'art? C'est oeuvre de nature, quand on laisse
la nature agir. Dans les nobles pays de vie normale, comme aux
tats-Unis, cela se fait de soi. Trs simple ducation, mais si
puissante! et d'efficacit superbe! On l'a vu rcemment; l'Europe,
tellement suprieure en culture, a vu avec surprise, avec
saisissement, sur la rive oppose, ces hommes, peu instruits, point du
tout _levs_ (pour parler comme ici), un batelier, un tailleur, un
brasseur, mener un grand empire, des armes de cinq cent mille hommes,
des assembles encore plus difficiles  manoeuvrer. On voudrait bien
savoir, dans le dtail, au vrai, sans satire, sans pangyrique,
comment, de degr en degr, chacun d'eux a pu tellement se faire
l'esprit, le caractre. Lisaient-ils? Oh! bien peu, certainement; trop
occups d'agir, partags entre le mtier et les fonctions publiques.
Et un matin, les voil appels  cette position terrible. Et ils
firent face  tout. Ces hommes simples et rudes se trouvaient au
niveau des normes hauteurs o la Patrie les appela.

Spectacle magnifique, fait pour tre envi. Je crois que cependant les
socits plus cultives (France, Allemagne, etc.) auront leurs
procds  elles, leurs arts de dveloppement social; que
l'ducation, par exemple en toutes ses formes et ses degrs y
jouera un bien autre rle qu'en Amrique, o elle s'arrte  une
certaine moyenne d'utilit pratique. L'cole, en notre Europe, sera
organise pour prparer, servir et l'action et la spculation.

Turgot, avec gnie, envisageant la vie entire comme une ducation,
et voulu que l'cole prpart la commune, que de l'une  l'autre on
passt sans secousse naturellement, que l'cole ft dj un degr de
la vie publique, la commune un second, la province un troisime, de
faon que l'on s'levt, par un progrs srieux, aux grandes vues sur
l'intrt gnral du pays.

Quelqu'un qui a bien de l'esprit (Dupont-White) fait cette objection
aux ides de Turgot: La commune moderne, dans sa petite vie
municipale, simple partie d'un tout, est-elle bien la prparation
naturelle aux fonctions gouvernementales? Ne resserre-t-elle pas les
esprits dans le souci des menus intrts et des misres locales?

Il n'est rien de petit en ce qui fait le sort de l'homme. Il est fort
ncessaire, selon moi, de connatre ces misres de localits. Ce
dtail, c'est le rel mme, c'est la vie, l'homme vivant. Tant pis
pour qui l'ignore; tant pis pour le jeune lord qui, sortant d'Oxford
ou de Cambridge, ira tout droit s'asseoir  la Chambre des Pairs. Pour
notre tudiant franais (vif et impatient, gnralisateur), il est
infiniment utile qu' son retour dans sa localit, il plie et brise
son esprit  la connaissance des choses qu'on prend sur le vif une 
une. Toutes particulires qu'elles soient, elles n'en sont
pas moins gnrales en ce sens qu'une localit ressemble fort 
l'autre; celui qui la sait bien, a beaucoup profit dans
l'intelligence du tout. Plus le cercle est petit, les ressources
minimes, plus l'ordre est ncessaire, la sage conomie, la patience
aussi et la dextrit pour le mnagement des personnes, si difficile
entre voisins. Les plus hauts intrts, la diplomatie des empires,
sont souvent bien moins pineux. En regardant de prs, on voit mieux;
on distingue que sous les chiffres sont des hommes. On prend le
respect de la vie. L'esprit form  cette cole n'arrivera jamais 
ces cruelles abstractions de nos grosses ttes politiques dont le
sauvage orgueil souvent abstrait un monde, l'extermine en bataille ou
en rvolution.

       *       *       *       *       *

Ce livre n'est point de politique. Je n'entreprendrai pas de suivre
l'influence que chaque fonction (administrative, judiciaire, etc.)
aura sur l'homme qui la traversera. Je ne note qu'un point, c'est que
presque toujours c'est justement au degr infrieur, la vie locale et
communale, que se trouve le plus grand combat. L, tout est serr et
gn. Famille et voisinage, ces mots aimables et doux qui semblent
dsigner des liens naturels, des facilits d'action, le plus souvent
couvrent rellement ses obstacles et les pines o elle se dbat 
grand'peine. Mais l aussi la volont s'exerce, le caractre se fixe,
et s'il se forme en bien, la force en reste immuable et
puissante, et la vie en montant ne semble plus qu'un jeu.

Je prends l'homme au moment o, dj engag dans sa carrire et tabli
dans sa localit, mari rcemment ou prs de l'tre, il se consulte
entre lui et les siens, regarde comme il se posera. Moment trs
capital, d'o suit la vie entire et prive et publique. Il n'a nulle
part encore  celle-ci. Le rle qu'il y jouera dpend du caractre
qu'il va se faire, du plus ou moins d'autorit morale qu'il pourra
prendre. Donc, avant la commune, avant la vie publique, regardons-le
bien au foyer.

Le dirai-je?  notre poque soucieuse, inquite, ce qu'il y a souvent
de pire pour le conseil, c'est la famille. Elle tremble, aux dbuts de
ce cher ami et, dans la passion qu'elle a pour son avancement, lui
inculque mille choses misrables, timides aujourd'hui, demain lches.
Ce serait le crime de Cham, si l'on dcouvrait trop ce qui se dit le
soir au foyer en ce genre par la bouche la plus respecte. Rpond-il
quelque chose, dfend-il quelque peu son me, sa conscience, ce qu'il
aurait encore d'ide noble, leve? Rarement. S'il avait cependant
tant de coeur qu'il hsitt et rclamt un peu, on dirait sans
dtour: Oh! tu en reviendras. La vie, l'exprience guriront ces
chimres... Garde-les, au reste, en un coin,  la rigueur, si tu y
tiens, mais pour toi seul. Tu peux bien dmler qu'ici tous ne sont
pas en dessous tout  fait ce qu'ils montrent en dessus.

Jeune homme! fais-toi un ferme coeur contre ces bas
conseils et la basse sagesse qui vont venir de toutes parts. La petite
prudence souvent c'est l'imprudence qui ne voit qu'aujourd'hui. Demain
peut tout changer. Le monde va et vient. Les puissances pour qui on
veut que tu sois lche, sont les joujoux du sort qui les fait, qui les
casse. Ce prfet, cet vque, pour qui on te demande de te dshonorer
et de faire l'imbcile, qui sait o ils seront dans quelques jours?
Des vents, de grands vents sont dans l'air que l'on entend d'en bas.
Est-ce trombe ou tempte? Le grand balayage de Dieu? Quand cela vient,
nul ne rsiste. Cela rase et emporte tout... le monde mme!... Mais
non pas l'honneur.

Je sais la longue guerre que tu vas soutenir, attaqu du dehors et
souvent du dedans. Pendant que tu regardes firement et sans peur le
monde, l'ennemi, souvent c'est ton coeur mme, tes chres affections
qui travaillent et conjurent en toi. Il faut tout  la fois aimer, et
te dfendre, garder au plus profond des barrires, des remparts, comme
un fort o ton me te reste en sret.

Au Moyen-ge, quand un tel abri sr existait, du dehors beaucoup
venaient et campaient tout autour. Cela t'arrivera. Plus d'un viendra
chercher l'exemple, le conseil, l'appui d'un ferme caractre. Dans
tous les groupes d'hommes, bourg, village, atelier, quelqu'un est en
avant, comme type ou modle. Qu'il l'ait voulu ou non, on le suit. Il
a charge d'mes.

Le but o nous tendons, c'est l'association gale et fraternelle.
Quelque gale qu'elle soit, elle ne se fait gure sans avoir
un noyau autour duquel l'ensemble tourbillonne et s'agrge. La nature
n'emploie pas un autre procd. Au centre d'un cristal, vous
rencontrez toujours le premier _nucleus_ sur lequel s'est groupe la
seconde formation, et puis la troisime, et tout ce qui s'est ajout
aprs.

L'esprit de dfiance (souvent trop lgitime), craignant tout centre
fort d'attraction, est l'obstacle aujourd'hui. On se groupe; on se
ligue; on ne s'associe gure. Ceux qui peuvent aider, restent souvent
suspects, ayant bien rarement ce qui rassurerait, le srieux accord
des actes et des paroles. Mme honntes, sincres et dsintresss (ce
qui dj est rare), ils sont inharmoniques, ne vivent pas _uno
tenore_, consquents  eux-mmes, et par lgret ils varient, se
dmentent. Ils n'obtiennent ds lors ni le respect ni l'ascendant.

L'autorit morale appartiendra surtout  ceux qui ne l'ont pas
cherche, qui, sans l'avoir voulu, sont devenus un centre par la
gravit simple et la dignit de leur vie. Le monde, si flottant,
s'arrange de lui-mme autour de ce qui varie peu et peut servir de
point d'appui.

Voici ce que j'ai vu en regardant de prs en toutes conditions, et les
plus humbles mme.

Ce n'est pas le talent clatant qui faisait cela. L'homme d'autorit
tait celui qui, outre le srieux du caractre, avait deux qualits
solides. Il tait _efficace_ (mot excellent du Moyen-ge), riche en
oeuvres et sobre en paroles, souvent trs fort au mtier spcial.
Mais,  ct du mtier et de l'oeuvre, il y avait en lui
l'_homme_, l'homme de sens et de raison qui planait au-dessus, et
jugeait largement (pour lui-mme et les autres) en bien des choses
qu'il n'avait pas apprises, qui n'taient point de son mtier.

Il tait charpentier, je suppose. Et tel camarade le consultait, lui
disait: J'ai tel mal... Comment gurir?--Quand tu ne boiras plus.

Il tait avou. Il voyait arriver le plaideur jaune, tique, d'cre
humeur militante, voulant se ruiner. Il refusait l'affaire, voyait que
le procs n'tait rien que sa bile, son foie, l'envoyait se gurir.

De mme, un mdecin (que j'ai connu) avait pour voisin un jeune
charbonnier, fort malade. La charbonnire, jolie, un peu lgre,
pleurait. Le docteur, schement: Mais c'est de vous qu'il meurt,
coquette! Elle pleura plus fort, mais changea. Il gurit.

Ainsi, on ne peut plus isoler le mtier. La spcialit ne nous enferme
plus. On sent mieux que tout tient  tout, et dessous on pntre
l'me. L'homme moderne, qui a autorit, est pour ainsi dire prtre au
sens antique, et oblig de rpondre  mille choses. Le sacerdoce
primitif implique l'universalit. Au Moyen-ge, lorsque les grandes
ftes amenaient la foule au parvis, les malades entouraient le prtre
sur le seuil, le consultaient. Pour les procs, on entrait dans
l'glise, et le mme homme, autour du bnitier, devenait arbitre,
lgiste, disait la coutume du lieu. Mais l'affaire est morale, un
secret; entrez, dposez-le. Souvent la maladie ou le procs
tenait  ce secret du coeur.

Ainsi, le prtre alors tait tout, suffisait  tout. Mais comment?
Disons-le.  force d'ignorance. Aveugle qui menait des aveugles, juge
aussi incertain qu'ignorant mdecin, il jetait  la foule l'oracle du
hasard. Aujourd'hui, bien autrement forts dans nos spcialits
diverses, nous pouvons mieux aussi en saisir les rapports, l'ensemble
mme par un sens lev, et souvent par le coeur, qui nous tend
aussi l'esprit.

Le peuple sait cela d'instinct, et il s'adresse  celui o il sent la
_sret morale_,--le _sens comprhensif_, libre de prjug de caste et
de mtier,--enfin un _coeur vivant qui pntre et devine_.

Quel que soit son mtier, il a le sacerdoce. Sa maison, c'est
l'glise, et c'est l que l'on porte ses doutes ou ses secrets. Bien
des choses que pour rien au monde on n'aurait dites au prtre (au
membre dangereux de ce corps crasant), on les dit au vrai prtre,
l'homme vraiment dsintress.

Le difficile, ainsi que je l'ai dit, c'est la contradiction qu'un tel
homme souvent trouve parmi les siens, et les tiraillements qu'il aura
dans son intrieur. Rarement ils comprennent l'abngation, le
sacrifice. Un mdecin qui renvoie le malade, un avocat qui renvoie le
client et prvient les procs, pour la famille, c'est chose dure. Aux
dbuts surtout, quels obstacles et quelles rclamations! Son pre
croit qu'il est fou. Sa mre souvent en pleure. Que sera-ce si elle
s'appuie d'une personne bien chre, mais innocente, aveugle,
ta jeune femme que tu viens d'pouser? Combien sera pnible ce combat
du foyer! Elle est tout naturellement avec ta mre, dans les ides
prudentes, timides mme. Que devient-elle quand tu donnes un conseil
courageux d'honntet  l'lecteur flottant? ou quand tu prends la
cause du pauvre homme contre une puissance? Ne dira-t-elle pas le mot
d'anxit qu'on lui souffle: Ami! tu nous perds!

Elle est jeune pourtant, et elle aime. Aux premiers temps surtout,
elle donne prise. Son coeur n'est pas form au beau, au saint, au
grand. Il y suffit parfois d'une motion noble qui tranche tout.
Rousseau, dans un doute moral, fut fix tout  coup, et sans
raisonnement, par la sublime vue du pont du Gard. Souvent, il suffit
d'avoir lu en famille _le Cid_ ou _Horace_ pour se trouver vaillant,
pour que la femme dise: Tu as raison, ami... Oui, sois grand! Garde
ton coeur haut!

 mesure que la vie avance, les choses changent peu  peu. On commence
 le croire moins fou. Quand tout varie, et que lui seul il reste ce
qu'il fut, on s'y fait; on prend mme un certain respect pour lui.

Son pre finit par dire: C'est son temprament. On n'y changera rien.
Il restera un juste.

Sa mre dit: Quel dommage qu'il ne pratique pas! Sa vie enseignerait
ce qu'il faut faire pour le salut.

Et sa femme elle-mme, tmoin de toute chose, dans l'intime
intrieur, le trouvant immuable, si ferme, mais si doux, ne regarde
qu'en lui, y voit la loi vivante. Elle dit aux amies qui ne manquent
jamais pour troubler le foyer: Il est pour moi l'glise. C'est ma
religion. Et  lui seul: Je suis tout  toi!... Tu es fort!

       *       *       *       *       *

Quand un tel homme existe, son exemple, son influence, mme indirecte,
agit immensment, souvent en profondeur, avec une efficacit que les
grands moyens collectifs ont infiniment moins. S'il est modeste et
sage, ne se met pas trop en avant lgrement, d'autant plus chacun le
regarde, le suit instinctivement[120].

[Note 120: Celui dont on croira et suivra les paroles, c'est celui
dont la vie, dont l'exemple muet, sans parole, impose et influe. J'ai
connu aux Ardennes un homme fort et rude, un rustre qu'admirait le
pays. Ce qui avait d'abord frapp les paysans, c'est que ses taureaux
(fort sauvages) avaient pour lui un respect visible, une srieuse
considration. Ils l'aimaient et ils le craignaient. Ses terres
taient les mieux cultives. Il payait tout comptant et en espces
sonnantes. Sa parole tait rare, mais on disait: C'est sr. Sans
vouloir ni chercher l'ascendant politique, il l'avait fort utilement.
Ses opinions libres, sans qu'il les et prches, avaient converti
bien des gens. Une association relle (sans formules expresses)
s'tait faite, contre la lourde autorit qui pse tant  la frontire.

Si le mdecin tait riche, n'tait pas oblig d'exiger un salaire,
grande serait son influence. Il est moins que l'homme d'affaires ml
aux intrts, moins tent de chercher le sien. Les mres qui par
l'enfant dpendent de lui si souvent, le consulteraient en cent choses
o l'exprience de la vie qu'il acquiert leur serait un guide
excellent.

Le pharmacien qu'on consulte gratis a, dans beaucoup d'endroits,
autant, plus d'importance que les mdecins. L il est l'oracle rel de
la contre. C'est un beau fait du temps que le progrs norme et
d'instruction et d'influence qu'on voit dans cette profession.
L'ancien apothicaire, un peu ridicule, en eut peu. Mais venez vous
asseoir, un jour de fte ou de march, chez ce pharmacien de village.
Vous serez frapp et ravi de voir tout ce qu'un homme peut faire de
bien au pauvre peuple. Son conseil sage, utile (leurs maladies sont
simples) est d'autant plus suivi qu'il est plus dsintress. Deux
sous d'herbes souvent, c'est toute la dpense. S'il est seul, la bonne
femme qui est venue parler de son enfant, ne manque gure de parler
d'autre chose. Moment prcieux de confiance. On parle du fermage, on
parle de l'impt, de la misre qui fait les maladies. C'est l
l'occasion o un homme de sens et de coeur peut tirer la pauvre
crature du prjug fatal qui fait le plus souvent le divorce
intrieur, l'ennui, l'obstacle du mari. Celui-ci est moins serf du
prtre, et sans elle il aurait dans ses actes, ses votes, un peu plus
de courage. C'est le salut pour eux si un conseiller sage fait
comprendre  la femme qu'en appuyant l'glise elle appuie l'alli de
l'glise, le systme violent qui retient son fils  l'arme.]

L'action personnelle, la propagande orale qui se fait d'homme 
homme par la conversation, est encore l'influence la plus sre, la
plus forte. Deux mots en tte--tte, dits par l'homme estim, ont
souvent un effet dcisif et durable. Ni le sermon, ni le journal, ni
le livre n'allaient directement  la situation, au tour d'esprit,
au besoin actuel de l'individu. Il est surpris de voir que trs
prcisment ces deux mots vont  lui,  lui et  nul autre. C'est l
ce qui agit.

L'tincelle lectrique, la communication du lumineux fluide fait ainsi
son chemin. Elle a tous les effets de l'association expresse et
formule. L'assimilation d'intrts, d'ides, de sentiments, doit
d'ailleurs toujours prcder.

Le foyer primitif est toujours un coeur d'homme. De l procderont
la flamme et la lumire. Ce ne sont pas les mots, la formule verbale,
le cadre artificiel qui feront l'association. Il y faut pour ciment de
bonnes et de riches natures, vivantes, solides et gnreuses.

C'est ce qu'il faut crer d'abord.




CHAPITRE IV

Avenir.--Littrature nouvelle.--Libres coles.


Je n'ai promis que le prsent, ce que l'on peut faire aujourd'hui, ou
tout au plus demain. Vous voulez davantage? vous seriez curieux de ce
que nous garde le temps futur? Rien de plus simple. D'innombrables
utopistes sont prts  vous le dire. Le mtier de prophte n'est point
du tout le mien. Il est, en vrit, trop ais de prophtiser.

L'homme srieux, le travailleur qui chaque jour se fait son avenir par
le travail et l'effort personnel, s'attache aux choses trs prochaines
que crera son activit, qui dpendent de lui et de sa volont. 
chaque jour sa peine, dit le proverbe. Vouloir, agir pour
aujourd'hui, c'est le moyen d'agir d'une manire efficace. Voir trop
loin, c'est souvent chose vaine et mme dangereuse. Proccup de ces
lointains mirages, on n'a pas forte prise sur ce qu'on tient, et
parfois on le lche. Mme en le voyant bien, on ne distingue
pas les obstacles intermdiaires qui nous sparent encore du but, les
fosss  franchir avant d'y arriver[121].

[Note 121: Ceux qui se croient srs de voir au loin, ne
disconviendront pas que pour atteindre ce lointain lumineux il nous
faut d'abord traverser deux moments obscurs, deux crises, certainement
salutaires, mais dont personne encore ne peut bien dire les caractres
et la porte: 1 la centralisation brutale et mcanique (porte par
nos tyrans  sa dernire tension), cette grande machine va casser. La
vie renatra trs fconde, engendrera l'ordre nouveau, un organisme
vrai, la centralisation vivante que tout tre anim se cre par
l'accord de ses fonctions. Cela viendra certainement, mais  travers
un monde trouble, que les pires influences de la localit pourront
certainement exploiter; 2 dans l'industrie de mme, dans la grande
question du salaire, du travail (question chre et sacre qui n'est
pas moins au fond que celle du respect de la vie humaine), il y aura
un passage obscur encore. Je ne m'en trouble pas outre mesure. Je me
fie au bon sens des ouvriers, et vois avec plaisir que la forte
majorit chappe au grand cueil (l'ide du bon tyran, protecteur des
petits). Ils sentent aussi trs bien qu'aujourd'hui, sur ces
questions, c'est l'Europe qu'il faut regarder, tout le march
europen; que certaines conditions peuvent tuer telle industrie, ou la
font fuir ailleurs (par exemple, les unis de la soie, qui ont pass en
Suisse, etc.). J'ai l'espoir que cette grande rvolution si juste
s'accomplira par la discussion et le libre arbitrage.]

Donc ne prdisons rien de lointain avenir. Ne nous amusons pas aux
fantasques portraits des paradis futurs. Regardons au plus prs ce
qu'il faut faire demain, ce que, ds aujourd'hui, nous pouvons faire
nous-mmes.

Le premier point dont on ne parle gure, qui presse, qui doit tout
prcder, c'est la cration d'une littrature toute nouvelle, et
vraiment sociale, c'est--dire fort contraire  la littrature
malsaine, romanesque et bouffie, morbide, qui a domin jusqu'ici.
Elle tait impossible, tant que nous pataugions dans la situation
que le 2 Dcembre avait faite. Elle l'est moins aujourd'hui. Un
courant d'ides net et fort, parti du 24 mai, a commenc
certainement, qui dj pure, claircit. J'ai vu avec bonheur, ds
le lendemain, jaillir de tous cts des talents ignors, tous
indpendants du pass, nullement domins (comme nous autres le fmes
souvent) par les efforts de l'art qui faisaient tort  l'art.
Plusieurs choses admirables ont paru, qu'on ne peut comparer qu'
Camille Desmoulins, suprieures  Courier, si laborieux, suprieures
aux _Paroles d'un croyant_, qui ont le tort d'tre un pastiche
biblique, etc.

Ce n'est encore, je le sais bien, qu'une littrature de combat; c'est
la joie de dtruire, dmolir le monde du Mal. Mais la jeune chaleur
qui est dans tout cela s'tendra peu  peu et deviendra fconde,
concevra le monde du Bien.

Oserai-je le dire? mais c'est ma vraie pense,--tout livre est 
refaire. Je ne veux pas dire que les ntres doivent tre absolument
brls; mais, mme en ce qu'ils ont de bon, ils manquent du fort
caractre populaire que demande ce temps, et qui va signaler les
oeuvres de ceux-ci. Ce que j'ai dit plus haut de la difficult
norme de faire des livres pour le peuple se modifie beaucoup par nos
circonstances prsentes, par les milieux nouveaux o se trouvent nos
successeurs. L'air tait si pais que nous (les hommes de mon ge),
dans nos essais, dans nos lans sincres, nous tions comme en un
solide o chaque pas exige un effort. Ceux-ci ont le bonheur d'agir,
crire, parler, dans un air respirable, lger et volatilis, o tout
mouvement sera facile.

Peut-on dire qu'on n'ait fait rien encore jusqu'ici? Oh! on a
fait beaucoup, en sens inverse, pour faire har l'instruction. Rien de
plus rebutant, de plus nausabond que les petits livres techniques ou
fadement sentimentaux qu'on veut faire avaler au peuple. Il les vomit,
il s'en dtourne, et s'en va boire plutt l'acre absinthe des romans
corrosifs et des cours d'assises.

Cela changera-t-il? Oui, je n'en doute pas. Ces aliments de mort
paratront dgotants ds que le peuple aura en abondance le cordial
de vie. J'entends les livres sains, chaleureux, o il sentira l'me
amie, o il se trouvera lui-mme en sa meilleure ralit; les livres
o s'effacera la ligne dplorable qui spare l'crivain du peuple, o
celui-ci dira en lisant: C'est moi-mme. Il me semble que je suis
l'auteur.

Qui fera ces livres? L'homme jeune,  ce premier lan de nature si
facile. J'en vois de tels, trs neufs, dans ces vifs esprits
polmiques, sous forme militante pleins d'amour et de bienveillance.
D'autres, ajourns jusqu'ici, ont, dans la seconde jeunesse, rserv,
prpar des trsors de force organique. De ceux-ci, de ceux-l nous
viendront des torrents de vie[122].

[Note 122: Quel rayon, quel rchauffement cette littrature
porterait dans les lieux de mortel loisir, d'ennui et de tristesse, de
longs jours, d'ternelles heures, la _Prison_, l'_Hpital_! On fait si
peu pour y vivifier, y ranimer les mes! Ce ne sont pas des offices
incompris, suranns, d'un autre ge, ce ne sont pas des sermons
ennuyeux qui moraliseront le prisonnier. Par de belles lectures, par
l'art (l'art attrayant), par le rveil du beau, on peut rendre des
ailes  son me abattue. J'ai vu dans nos prisons de petites
bibliothques, quelques livres excellents (l'_Histoire_ d'Henri
Martin, Malte-Brun, la _Collection des Voyages_, etc.). Mais on en
usait peu. Les lieux trop resserrs, le dfaut d'air, de promenade,
affadissent le coeur, tent toute activit d'esprit. La prison ne
diffre que peu de l'hpital.--Pour l'hpital, je ne peux pas
comprendre que nos mdecins, si intelligents, ne voient pas que nombre
de malades y meurent ( la lettre) d'ennui. L'ennui, et le retour que
fait constamment sur son mal une me inoccupe, doublent la maladie.
Sauf les romans qui peuvent agiter trop, bien des livres
soutiendraient, histoires, voyages, etc. La grande Commune de Paris
(spcialement Chaumette), qui eut le peuple au coeur, un sentiment
si vif du pauvre et des misres de l'homme eut l'ide excellente
d'envoyer aux malades toutes les publications qui pouvaient les
calmer, les rassurer sur les affaires du temps. Combien taient
malades de souci et d'inquitude! Reprsentez-vous le pauvre homme,
enferm derrire ces grands murs, parmi les bruits d'une telle ville,
dont il n'arrive  lui que de tristes chos, accabl des penses d'un
tel moment, ne sachant rien, seul, faible, avec sa dfaillante vie.
Mais non, tu n'es pas seul, dit la _Patrie_, sa mre. Je te suis, et
je pense  toi. Je t'envoie nos penses communes. Pour mdicaments et
remdes, reois de moi les belles nouvelles de la France. L'individu
faiblit en toi, mais ce n'est rien. Franais tu ressuscites, tu es
fort, tu es grand. Tu te croyais malade? Erreur. Tu es si bien portant
que tu viens d'accabler la Vende et l'Autriche, tu as vaincu deux
fois (Wattignies et Granville). Tu ne peux plus mourir, car la France
est gurie.]

       *       *       *       *       *

Le livre doit prcder l'cole. Qu'est-ce que savoir lire? Rien du
tout, si l'on n'a des livres  lire. Et j'entends des livres
attachants, attrayants, qui fassent dsirer la lecture.

Sous la Restauration, on essaya les coles mutuelles. Et sous
Louis-Philippe il y eut vellit d'organiser l'enseignement primaire.
Beaucoup apprirent  lire, lesquels n'ont jamais lu. Pourquoi? Mon
Dieu, faute de livres!

Il faut des livres pour l'enfant. Mais il est plus urgent peut-tre
encore qu'il y en ait pour celui qui l'instruit; qu' ct de l'cole
prexiste la petite bibliothque o le matre d'cole aura son appui,
son soutien, et puisera la vie chaque jour. Un enseignement tout
oral, s'il tait excellent, ne me dplairait pas. Les choses,
avec un trs bon matre, inspir de bons livres, arriveraient vivantes
 l'enfant et plus efficaces peut-tre que par la voie du petit livre
lmentaire.

La chose selon moi sacro-sainte, le lendemain du jour o la cruelle
machine autoritaire se dtendra, c'est la rparation due  son martyr,
sa victime. Je soutiens que, de tous, celui qui a souffert le plus,
c'est le matre d'cole.

Dix mille, aprs le 2 Dcembre, furent destitus du premier coup, et
j'allais dire tus. Vraie Saint-Barthlemi de la faim. Ce furent les
plus heureux. Comment dire les misres de ceux qu'on pargna,
infortuns hilotes, devenus les valets (sonneurs, bedeaux, portiers),
serfs tremblants du cur! Ce pauvre peuple (de. 70,000 hommes si
mritants) lorsqu'il pourra parler, dira ce qu'il souffrit dans la
captivit si dure dont jamais n'approchrent celles d'Isral et de
Juda.

Si malheureux, si humble, il a vaincu pourtant. Comment? En restant
respectable. Il s'est montr, dans son abaissement et dans les
tentations de la misre, trs honnte, trs pur, si vous le comparez
aux Frres que chaque jour les tribunaux nous ont fait connatre si
bien.

Le prtre, _c'est la monarchie_. En 1850, il le dit clairement en
appelant le 2 Dcembre le messie militaire, l'pe. (Dupanloup,
_ducation_, Prface.)

Et vainqueur, que fit-il? Il brisa le matre d'cole. Cela dit
clairement le nom de celui-ci: il est la _Rpublique mme_.

De la libert sortiront des coles tout indpendantes, qui,
selon les contres, les futures professions, etc., donneront un
enseignement heureusement vari, moins uniforme que celui
d'aujourd'hui. Les localits comprendront combien leur seront
profitables les dpenses de l'cole. Cela viendra. Mais aujourd'hui se
fier au village pour nourrir le matre d'cole, c'est sans nul doute
le faire mourir de faim.

Affranchi, relev, il va tre l'organe ncessaire de l'ide nouvelle,
trs zl (ayant tant souffert). C'est par lui que la France pourra
parler  ses enfants.

Il faut largement l'adopter, lui dire: Tu es le fils lgitime de la
Rpublique, assurer son foyer, faire pour lui ce qu'on fait en
Hollande et en Angleterre, autant qu'on peut, le marier. Sa femme
enseignera les filles.

Cela ne suffit pas. Il faut (et c'est l'essentiel) entrer plus qu'on
n'a fait dans l'intelligence de son sort. Il faut tre  la fois et
plus humain, et plus svre qu'on ne l'a t jusqu'ici.

Quel est son mal? Quelle est la cause du blasement et de l'nervation
o il tombe souvent de bonne heure, et qui rendent son enseignement
fade et sans efficacit? Ce mal, c'est la monotonie intolrable de sa
vie. Le mariage dj y mettra des diversions (non nuisibles, utiles).
Mais ce qui trs directement le tirera de ce marais, c'est d'exiger de
lui certain progrs, certaine tude nouvelle, qui, dment constate,
lui vaudront un avancement. Vous allez dire: Cela le distraira, et
il enseignera moins bien? Tout au contraire. Si l'me est en
sant, si l'esprit est vivant, cette nergie salubre se sentira en
tout, vivifiera l'cole. Avec l'homme ennuy elle s'ennuie, elle n'est
que langueur, rien que torpeur et billement.

       *       *       *       *       *

M. de Lamennais, qui, dans son dernier ge plus nerveux que jamais,
trouvait souvent des mots vifs et forts,  pointes d'acier, m'en dit
un, certain jour, qui m'entra dans l'esprit. On parlait du prtre, du
haut tat de l'me qu'il y faudrait et qui se soutient peu. Oh!
dit-il, tre prtre!... on le sera de temps en temps.

Enseignement, c'est sacerdoce. L'enseignement, pour bien agir, avoir
son efficacit, exige une verdeur, une vigueur qu'on n'a pas toujours.
On peut se demander si c'est un mtier d'tre matre. Peut-on l'tre
toute la vie?

On a de grands moments o l'on est digne d'enseigner. Toute parole
alors porte coup, est sentie et reste ineffaable. Mais ces moments
sont rares; ils ont peine  se soutenir. La dtente vient, certaine
lassitude. On se trouve au-dessous de soi.

L'enseignement devrait, dans une socit avance, tre la fonction de
tous ou presque tous. Il n'est presque personne qui,  certains
moments, parlant avec plaisir et force, aimant  pancher son me,
n'enseigne  son insu et excellemment bien.

Deux ges y sont trs propres. Aux grands enseignements civiques, qui
doivent mettre au coeur la patrie et l'humanit, il faut le
chaleureux jeune homme, dans la force entire d'un ge non encore
entam par la vie, d'un ge riche de passions, et trop heureux de
s'pancher.

Mais souvent au retour l'homme qui a agi, souffert, l'homme mr qui
sera vieux demain, trouve un srieux plaisir  transmettre aux jeunes
le fruit de son exprience, mille notions positives qu'il a
recueillies par la vie. Le vieux n'aime que trop  parler; le prolixe
Nestor n'est point un idal d'enseignement. Mais quelle merveille,
quelle belle aventure c'et t, si Ulysse, au retour, le sage et le
hros, bienveillant, se ft enseign lui-mme  Tlmaque,  tous, et
transmis ce riche trsor de faits, de dcouvertes, et surtout sa
grande me invincible et sa patience!

Dans une socit suprieure  la ntre, et telle qu'elle sera un jour,
_l'enseignement intermittent_ sera, je n'en fais doute, un puissant
moyen d'action. On saura profiter de ces puissances diverses, de
l'lan du jeune homme, du recueillement du vieillard, de la flamme de
l'un, de la lumire de l'autre.

On ne sait point tirer parti de la jeunesse[123]. On ne remarque pas
qu'aux vacances des hautes coles, souvent dans l'intervalle, entre
l'cole et le mtier, les jeunes coeurs bouillonnent, souffrent de
l'inaction. Ils voudraient se rpandre. Leur chaleur naturelle
d'elle-mme alors est loquente. Moments fort dangereux qui seraient
fort utiles. Le volcan embarrasse, parce qu'on ne sait qu'en faire.
Au lieu des jeux cruels de la chasse, lanons le jeune homme dans la
propagande civique, scientifique, l'enseignement des choses qu'il
aime, et qui, nouvelles pour lui, ont toute la fracheur, le charme
de la nouveaut.

[Note 123: L'honnte et incapable gouvernement de Fvrier se fia 
la Presse et crut le parti contraire a l'Association. Ce gouvernement
innocent (et d'ailleurs emport par la rapidit des troubles
quotidiens) ferma les yeux sur ce qu'on lui disait: _On ne lit pas en
France._ Premirement, la France ne sait pas lire, sauf une petite
lite des villes. Deuximement, cette lite lit bien moins qu'on ne
croit, n'aime (au vrai) qu' parler. On sait comment se fit
l'embauchage du parti contraire, comment ses parleurs populaires et
ses chansonniers ambulants parvinrent  rveiller la lgende endormie.
Cela tait visible  tout le monde. Je retrouve les lettres qu'on
crivit alors  Lamartine et autres. On leur disait qu'au lieu de
manifestes littraires si vains qu'ils affichaient, il fallait
employer un moyen plus grossier, qu'il fallait procder par un
puissant compagnonnage de jeunes gens zls, qui eussent, de village
en village, explique les bienfaits, racont les histoires, et surtout
enseign les chants de la Rvolution. Elle existait cette jeunesse.
C'est par elle qu'il fallait agir. Des hommes! des aptres! c'est
tout. Moins de phrases. Des hommes vivants!]

C'est cela justement qui serait efficace. Ce matre passager serait
plus cout qu'aucun professeur fixe. Pourquoi le thtre d'Athnes
avait-il tant d'effet? Il tait passager, ne durait qu'un moment, aux
ftes de Bacchus. Et, pour citer aussi une chose bien srieuse: ce qui
rend la justice anglaise efficace et de grand effet, c'est qu'en
chaque lieu ses assises durent peu et d'autant plus saisissent toute
l'attention.




CHAPITRE V

De l'cole comme propagande civique et comme chelle sociale.


L'enseignement un jour aura mille formes. La libert sera fconde. Des
instituts trs diffrents rpondront aux mille exigences, aux nuances
infinies de la nature. Mme dans l'enseignement lmentaire qui peut
moins varier, certaines choses pourront diffrer. On n'enseignera pas
un enfant de la Creuse, futur maon, comme on enseignerait le petit
marin de Marseille ou son jeune commerant.

Plus nombreuses seront les coles, plus on pourra se dispenser du
systme des grandes classes, trs funeste, on le sait fort bien, et
qui ne commena vers 1600 que par le nombre immense des coliers
entasss aux collges. Combien il vaudrait mieux prendre les coliers
par petits groupes, lastiques et changeants, en raison des aptitudes
et des progrs! Mais ceux qui suivent ce systme avouent qu'il n'est
possible que dans l'cole peu nombreuse, comme furent celles de
Pestalozzi.

La varit est fconde incontestablement. Mais elle l'est
surtout quand elle se produit dans l'lasticit d'une harmonie
vivante. La varit du chaos, diversifiant  l'infini des lments
sans rapport ni lien, serait strile. Il n'est pas inutile de rappeler
cela au moment o la grande machine de centralisation (force, tendue
 mort par le gouvernement) va clater. En ce jour elle est l'ennemi.
Le spectacle va tre singulier quand elle cassera. Imaginez le tonneau
d'Heidelberg qui contient trois cents muids, perdant tous ses cercles
 la fois. La rouge mer chappe de tous cts. Il faut s'arranger pour
qu'elle ne soit pas en vain dissipe, coule, perdue.

Centralisation, tyrannie, ces deux mots sont-ils synonymes?

Nullement en histoire naturelle. La vie centralise, c'est la vie
harmonique dans l'accord libre et doux de tous les organes  la fois.
Chez l'homme bien portant, le mammifre, l'oiseau, etc., la
centralisation est organique, un travail sympathique de toutes les
parties et leur bonheur d'agir en parfaite unanimit.

Est-il sr qu'au lendemain, quand nous aurons bris le monstre, nous
aurons tout  coup les lments associables, les organes concordants
qui peuvent nous donner l'unit suprieure, cette unit de vie qui
dispense de la machine? Non, sans doute, non pas sans effort. Comment
y arriver?  quelles conditions?

C'est qu' mesure que l'unit mcanique et brutale va se
desserrer, se dissoudre, nous formions par l'association spontane,
par l'ducation (et celle de l'enfance, et celle de toute la vie) une
puissante unit morale. Plus la vie locale reprendra, plus il faut
rapprocher les mes, et garder, tout en faisant notre patrie de
village, le sens de la grande Patrie.

La supriorit terrible et dangereuse de la France est celle que l'on
voit chez les animaux les plus levs et aussi les plus vulnrables.
Nous vivons par la vie centrale.

Songez-y bien: l'Italie, dans sa mort, a vcu par l'individu; elle eut
des Pergolse, des Vico, des Leopardi. L'Allemagne, en sa dispersion,
sa nullit de vie nationale, vivait en ses toiles, les Goethe et les
Schiller, les Mozart et les Beethoven.

Ici, tout prirait avec l'me commune. Sans la France, le Franais
n'est plus.

       *       *       *       *       *

Il faut que la Patrie soit sentie dans l'cole, prsente, non
seulement par l'enseignement direct de la tradition nationale, mais
prsente maternellement par sa justice exacte et attentive. La libert
locale sera chose excellente, avec certaine surveillance qui ne la
laisse pas trop libre d'tre injuste, ingale, au profit de
l'aristocratie.

L'cole, c'est dj la commune en petit. L'on ne peut dire assez
combien y pse l'influence locale. La libre cole, non paye par
l'tat, est celle justement qui tient le plus de compte des parents
riches et importants. C'est un champ pralable o l'ingalit
commence. Le matre n'est pas toujours injuste, mais souvent faible,
trop indulgent, trop mou pour les enfants des puissants de l'endroit,
de ceux qui lui nuiraient et le feraient mourir de faim.

L'cole ne sera vraiment libre qu'autant que le matre verra auprs de
lui une association active et nergique, qui s'intresse  l'cole et
 lui, le soutienne au besoin et l'aide  tre juste.

Les notables dont M. Duruy composait ce conseil dans la localit, ne
rassurent point du tout. Il les veut ex-fonctionnaires ou anciens
militaires, autrement dit gens faits  obir et gnralement
routiniers. Je me fierais bien plus aux ngociants retirs, au mdecin
surtout, au pharmacien, aux cultivateurs quelque peu instruits et
beaucoup plus indpendants que les marchands (souvent serfs de la
clientle, chapeau bas devant les bourgeois). J'adjoindrais bien  ce
conseil une dame veuve et sans famille, d'un esprit ferme et sage,
surtout libre des prtres, qui mettrait dans l'cole ses soins et sa
maternit.

Dans l'Allemagne protestante du Nord, le pasteur s'occupe fort de
l'cole, la domine, parfois y enseigne  certain jour, ce qui humilie
le matre. Je veux, tout au contraire, que mon petit conseil l'honore,
relve sa position. Certainement ce matre, dans l'uniformit de ses
fonctions, peut rarement se cultiver lui-mme, et il aurait beaucoup 
apprendre avec ces personnes d'exprience (telles que le mdecin,
l'ancien ngociant qui a voyag, etc.). C'est en amis, et d'gal 
gal, que par moments ils peuvent l'clairer en cent choses
utiles, qu'il n'aurait pas le temps d'apprendre, chercher pour lui et
lui prter tels livres qui peuvent lever son esprit,--sans le faire
bel esprit,--et le fortifier dans sa voie.

La dcoration de l'cole, les cartes qui en couvrent et en gayent les
murs, les globes si utiles, les papiers et crayons pour faire des
cartes, les modles de dessin, etc., tout cela dans nos communes
pauvres demande l'attention du conseil, telles petites cotisations.
Quelques couleurs, utiles aux cartes, mettraient le comble  la joie
des enfants.

Mais ce que je demande bien plus, ce que je considre comme un trs
haut devoir et le premier de tous, c'est qu'assistant souvent aux
leons, par une observation discrte, on distingue, on pressente les
enfants mritants, qui rellement seront les fils de la commune,
encourags, aids, pour arriver  un degr suprieur d'instruction.
C'est l que la justice est difficile  maintenir, parfois contre le
matre mme. Mnageant les coqs du village, il pourrait tre bien
tent de croire que le plus digne est un enfant bien n, le fils
d'une bonne famille, celui de M. le notaire ou celui de M. le maire,
de tel ancien fonctionnaire qui fait bien honneur au pays. Je suis
sans prjugs; je vois que les bonnes familles ont souvent des enfants
dlicats, affins. Mais la sve presque toujours manque. Leurs pres
l'ont d'avance puise.

D'autre part, ce n'est pas la forte race grossire  son premier
degr qui donne l'enfant en question. Mais parfois au second,
le fils du rude travailleur apporte avec la force entire d'une race
toute nouvelle, l'tincelle de l'_ingegno_. Ce n'est pas tout matre
d'cole qui saura voir cela. Mais les hommes de tact et d'exprience,
la sage dame surtout dont je parlais, le sentiront trs bien. Celle
surtout qui n'a plus de famille, de partialit maternelle, verra bien
par le coeur, distinguera sur son banc la modeste petite crature
(fille ou garon, n'importe), et, sans parler, se dira: La voici.

S'agit-il d'une adoption? Non pas expressment. Les fils adoptifs,
trop certains de leur sort, deviennent aussi mous que les fils.
Avouons-le, l'hrdit a de nos jours des effets pitoyables. Pour
teindre un enfant, il suffirait de l'adopter.

Retenez votre coeur. Que l'enfant ne se sente pas trop soutenu et
dsign. Qu'on le suive de prs et sans mollesse, lui montrant
seulement que, s'il continue, persvre, on le mettra  mme
d'apprendre davantage, mme d'tre envoy  une cole suprieure.
C'est au jour dcisif que sans dtour on agira pour lui. Comment? En
mettant bien au jour les titres solides qu'il a et qui pourraient tre
luds. Mais tel a tant d'esprit! a si bien rpondu! Fiez-vous aux
preuves crites et aux notes de toute l'anne.--Mais le pre de tel
autre a rendu des services... Cela ne suffit pas; si l'enfant ne
mrite, son pre n'est pas un titre pour qu'il carte le plus digne.

Il a aussi un pre, celui-ci. Et combien ce pre, pauvre
manoeuvre peut-tre, va sentir son coeur relev, si vous vainquez
dans la bataille, si l'enfant qui mrite est envoy par la commune 
une cole plus haute (celle du dpartement).

Mais ce pre, sans moyens, attach au travail, ne peut gure l'y
aider, ne peut l'y visiter souvent. L, je me fie encore  la
persvrante tutelle de mon conseil local. Que de choses manquent  un
boursier! et combien misrable est sa condition!

Les gens qui s'intressent  lui, qui le suivent des yeux, ne manquent
pas d'occasion d'aller  la grande ville, de parler  ses chefs, de
sorte que ceux-ci voient bien qu'il n'est pas isol, oubli, un enfant
perdu. La dame a bonne grce en lui continuant, sans le gter, son
intrt, l'animant et l'encourageant, lui faisant dsirer de rester ce
qu'il fut  son village: _le plus digne_.

       *       *       *       *       *

L'cole secondaire et suffi autrefois. Elle et appris tout ce que
doit savoir l'ouvrier suprieur, le contre-matre, etc. Les choses ont
fort chang. Dans bien des arts, la main de l'homme, l'ouvrier habile
tait tout. Dans les arts du fer, par exemple, mille choses taient
faites  la main, qui aujourd'hui le sont par la machine. C'est ce qui
a permis de les donner  bon march. Mais la machine est l'oeuvre du
calcul, de l'ingnieur. Voil une aristocratie. L'ducation coteuse
qui mne l concentrerait cette haute classe dans les seuls enfants
des gens riches.

Chose injuste! et de plus funeste! car la plupart des riches
sont puiss de race, n'ont que des enfants faibles (de corps et
souvent d'esprit). De sorte que cette classe suprieure, les
ingnieurs, se recruterait de plus en plus chez ceux qui ont le moins
d'_ingegno_.

Chre commune! ne lchez pas prise. Il faut que votre enfant, ce petit
paysan envoy  l'cole secondaire du dpartement et qui deviendrait
contre-matre, monte encore. Ne lchez pas prise. Est-on juste pour
lui? Surveillez bien cela. S'il est l ce qu'il fut chez vous, s'il
reste _le plus digne_, il faut qu'on le soutienne, que, dans cette
grande ville de chef-lieu, l'influence aristocratique ne prvale pas
sur ses titres, et qu'en vertu de son travail soutenu, de ses examens,
il aille  l'cole centrale.

J'entends la haute cole, Centrale, Polytechnique, Normale, ou autre.
Je veux dire qu'il faut qu'il arrive au plus haut.

Songez bien que le coeur de cent mille ouvriers, de cent mille
paysans en sera relev, mille haines et mille envies calmes. Ce que
son pre disait tout  l'heure, fier et rsign, ils le diront de
mme. La fatalit du travail, de l'ingalit (trop dure loi de ce
monde!) psera moins s'ils disent: Mon fils au moins peut tre
grand.




CHAPITRE VI

De l'ducation par les ftes.


L'lan de la fraternit, entrav, retard jusqu'ici, sera la beaut et
la force de la socit  venir. Les concurrences troites, les
oppositions d'intrts, qui rendent tout si difficile, diminueront.
Comment? Par un changement subit de l'me humaine? Il faudrait tre
bien simple pour le croire.

Elles disparatront beaucoup plus par un changement des milieux, des
conditions matrielles. Nous ne resterons pas entasss, touffs sur
cet espace troit, ce sombre petit coin de l'ouest de l'Europe.
L'homme prendra dcidment possession de la plante. Il y a de l'air
et de la terre pour tous. Les problmes sociaux qui nous accablent et
nous semblent l'nigme du monde, ne touchent rellement que ce tout
petit monde, extrmement artificiel, que nous avons fait sur un point
par l'accumulation de l'industrie. L'humanit en masse ne sait rien
de cela. La nature n'en sait rien; elle est riche, immense,
prodigue, nous invite de tous cts. Nous sommes sourds et nous
l'accusons; nous restons l serrs,  nous manger les uns les autres.

Je suis ravi de voir que les travailleurs commencent  embrasser
l'Europe du regard, l'Amrique, la terre. Ils jugeront bien mieux du
possible et de l'impossible. Mille choses difficiles ou impossibles
sur les vieilles terres d'industrie sont trs faciles ailleurs,
ouvertes  notre activit.

       *       *       *       *       *

Qu'augurer de l'avenir moral du monde? Sera-t-il oppos au pass
autant qu'on le croit? Les grands organes ducatifs, les mobiles trs
nergiques qui l'ont dvelopp, changeront-ils? J'en doute. La
proprit, l'art, la religion, etc., ces formes dans lesquelles a
march, progress l'activit humaine, disparatront-ils tout 
l'heure? Jusqu'ici on a vu par les yeux, ou par l'oreille et digr
par l'estomac. Vieilles mthodes. Peut-on les changer?

Certaines choses se modifieront. Les Amricains, par exemple, voyant
que la proprit stimule, mais que l'hrdit endort, commencent 
tenir compte de celle-ci beaucoup moins que nous. Ils augmentent ainsi
l'action stimulante, l'industrie et l'effort qui tend  la proprit.

L'art, un autre principe ducatif de l'homme, ne disparat pas plus
que celle-ci. De nos jours, il a oscill de la peinture  la
musique. Mais, dans la peinture mme, il a eu par le paysage un
rveil, une vie nouvelle, originale, inattendue.

La religion n'est-elle qu'un berceau, un ge d'enfance o l'humanit
bgaya? ou faut-il la considrer comme un de ces organes ducatifs
inhrents  l'instinct humain et qui incessamment font l'chelle
ascendante, le progrs des masses profondes? Toute l'histoire appuie
cette dernire thse. Et les adversaires de l'histoire, ceux qui en
contestent l'autorit et ne se fient qu' la logique, ceux-l, dis-je,
dans leur logique, trouvent contre eux-mmes un argument. Ces fins,
ces dlicats qui nous proposent leur rgime (d'air pur et de
raisonnement) avouent qu'une nourriture si lgre ne peut aller qu'
certaines natures d'lite, qu'elle ne contentera qu'une cole, une
acadmie. Et l'humanit, je vous prie, qu'en ferons-nous? Que
ferons-nous des femmes et des enfants? Ce ne sont que des femmes. Et
des simples, des ignorants, des paysans? Direz-vous: Ce n'est que le
peuple. Mais c'est  peu prs tout le monde.

Pour moi, je vous avoue, rien ne m'est triste comme cet _a parte_, ce
fin repas, ce dlicat breuvage d'eau distille et pure de tout
principe vivant, qu'on dguste solitairement dans de petites tasses
chinoises. Je suis grossier. Je veux des mets d'hommes et des aliments
abondants et surabondants qui remontent le coeur, refassent la vie
humaine; je veux une grande et vaste table o le genre humain soit
assis.

Si je suis heureux d'une chose, c'est d'avoir, dans _le Peuple_,
montr le droit des simples, qui est que leur instinct se
trouve ( l'preuve srieuse) identique avec la raison. Dans ma petite
_Bible_ (non de moi, mais du genre humain), on voit que ces formules
religieuses, non seulement furent la vie des nations, mais qu'elles
restent vivantes en ce qu'elles eurent d'effectif, et aussi reviennent
toujours (l'Inde dans sa tendresse pour toute vie, l'gypte en son
espoir, son effort d'immortalit, la Perse dans le labeur qui dompte,
fconde la nature, etc.). Elles taient la grande mdecine,
pharmacope de l'me, o, par des remdes divers, on lui gurissait sa
blessure, qui est le dsaccord apparent de ce monde, le contraste
affligeant qu'offrent  la premire vue (mal compris) la nature et
l'homme.

Le procd connu de ceux qui biffent la religion, l'liminent de ce
monde, tient  ce qu'ils ne veulent en reconnatre qu'une, celle qui
fit _Dieu homme_, supprima la _Nature_, ne chercha plus l'accord.
C'est trop simplifier le problme. Si Nature est le mal, si le Bien,
l'tre mme est tout en l'homme Dieu, on arrive trs vite par un
chemin logique  voir en Dieu un simple reflet de la pense humaine.
La religion n'est rien qu'un miroir facile  casser.

Les religions robustes qui ne supprimrent pas la moiti du problme,
qui admirent la Nature, enseignrent son accord avec l'homme, avec
l'me, pouvaient donner la paix. Nulle paix hors l'harmonie. Repousser
la Nature et la mettre  la porte, c'est rendre la vie impossible,
terniser l'orage, la strile agitation de l'me humaine.

Le retour de la paix, la rconciliation des deux puissances,
leur mutuel amour, depuis trois sicles clate par une succession de
grandes dcouvertes dont chacune nous donne ce qu'on peut appeler un
dogme de Nature, une base fixe et vraie de religion.

Galile a dit sa grandeur et Newton sa constance; Lavoisier rvl son
change intrieur, son mouvement ternel de transformation, etc.
L'invariabilit des lois n'est point contraire, comme on le dit 
tort,  l'ide raisonnable d'une Cause commune et de l'universel
Amour.

Croire le monde harmonique, se sentir harmonique  lui, voil la paix.
C'est la fte intrieure. Peuple, femmes, enfants, les ignorants, les
simples, par un trs sage instinct, ont en cette pense leur vrai
repos du coeur. L'Unit aimante du monde est la conscration du
banquet fraternel. Ils y trouvent l'agape du dvouement commun, des
ailes au-dessus des misres, du mesquin gosme. Le coeur dilat
devient grand.

       *       *       *       *       *

Savez-vous bien, de tous les maux du monde d'aujourd'hui, celui qui me
frappe le plus? C'est la _contraction du coeur_.

Phnomne physiologique dsolant. Et  quoi tient-il? au srieux de
notre activit. Mais je le vois chez les oisifs.--Au souci des
affaires? ceux qui n'ont pas d'affaires, n'en ont pas plus
d'expansion.

Il tient rellement, ainsi que je l'ai dit,  notre triste ducation.
Cette tristesse nous continue. Pourquoi? Nous n'avons pas de
ftes qui dtendent, dilatent le coeur.

De froids salons et d'affreux bals! c'est le contraire des ftes. On
est plus sec le lendemain, on est plus contract encore.

Regardez les moyens impuissants, ridicules, qu'on a imagins pour nous
en tenir lieu, les fausses ftes maussades d'Epsom, la cohue d'un
grand peuple qui va l, non fraterniser, mais se coudoyer, parier.
Nulle part l'Anglais n'est plus morose que dans cette entreprise, cet
effort de gaiet, ce grimaant sourire.

Que dire des mortes ftes religieuses! ici dsertes et l bouffonnes.
Dans l'glise anglicane, je me vis parfois seul. Dans l'glise
italienne, la farce populaire, mle cyniquement, avilissait les
rites. Ici, le convenu, la froide hypocrisie est plus choquante
encore. Les revirements brusques que montre notre histoire, ceux que
nous avons vus, nous disent  quel point ce vieux culte monte ou
baisse selon le thermomtre politique. L'glise, pleine en 1713 pour
le vieux roi, est vide sous la Rgence, un an aprs. En 1830, elle est
pleine en juin, et dserte en juillet.

Quel spectacle mlancolique de voir l'homme tran  l'glise par la
femme, par la famille, l'intrt de sa place, etc.! Que pense-t-il
pendant qu'elle est l, distraite, regardant les toilettes?
Aujourd'hui que ce culte n'a plus son mystre, son nigme, bien
compris, et percs  jour, ses ftes peuvent-elles tre des ftes?
Comment me rjouir  ce Nol d'un Dieu qui n'est pas n pour tous
(mais pour le petit nombre, imperceptible, des lus)? Comment
tre joyeux  Pques? Ce jour de dlivrance et de rsurrection, qui
a-t-il dlivr? L'accord des deux tyrans prtre et roi, au contraire,
n'a-t-il pas enferm, scell l'humanit, le vrai Christ, au tombeau?

Ainsi rien dans l'glise. Et rien dehors pour le coeur de la femme,
pour l'enfant, l'ignorant. L'homme qui a en lui la lumire de l'ide
nouvelle, y trouve sa fte intrieure. Mais, pour elle, la femme
fidle qui ne se spare pas de lui, et qui reste au foyer, comme il
est long ce jour, ternel ce dimanche! Lui-mme, en pensant et lisant,
ne sent-il pas que quelque chose manque, la communication humaine et
fraternelle?

La vie grecque, si terrible d'action, de lutte, de pril, de guerres,
eut cela d'admirable et qui compensait tout: _Elle tait une fte._ Du
berceau, par les ftes, on allait au tombeau. Elles gayaient le mort
mme. Ftes de la nature et de l'humanit. Ftes de fiction dramatique
et d'histoire nationale. Ftes des exercices et de gymnastiques
charmantes, de force et de beaut, qui crait l'homme mme, faisait
les dieux vivants qu'imita Phidias. Comment, avec une existence si
radieuse, n'tre pas gai? Peut-tre on mourait tt? n'importe. La vie
n'avait t qu'un sourire hroque.

Cela reviendra-t-il? Nulle raison d'en douter. L'ducation de
l'homme se fera par les ftes encore. La sociabilit est un sens
ternel qui se rveillera. Nous verrons reparatre cette heureuse
initiation qui, ds le premier ge, offrait  l'oeil charm du jeune
citoyen un grand peuple d'amis, aimables, joyeux, bienveillants. En
eux il avait vu Athnes. Jusqu' son dernier jour, il emportait
l'image de cette belle _Patrie vivante_. Ce n'tait pas un tre de
raison. C'tait une _Amiti_ ne des ftes d'enfance, continue dans
les gymnases, aux spectacles o les coeurs battaient des mmes
motions, amiti trs fidle  qui si volontiers on immolait sa vie,
dans ces combats qui furent des ftes, Marathon, Salamine,
illumines de la victoire.

Comment fait-on des ftes? Quelle vaine question! Comment fait-on un
dogme civique et une religion? Mais on ne les fait pas. Cela nat de
soi-mme. Un matin, on s'veille... Tout a jailli du coeur. C'est
fait. Hier, qui s'en serait dout?

Il faut peu pour faire une fte. On le voit bien en Suisse. Les jolis
exercices des enfants, sous les yeux des parents attendris, cela,
c'est une fte. Le thtre civique qui plus tard jouera les hros,
Tell ou Garibaldi, donnera une foule de ftes. Les hospitalits
amicales des grands peuples entre eux seront les divines ftes de la
paix, le concert, par exemple, que mille excutants franais et
allemands nous donneront sur le pont du Rhin.

       *       *       *       *       *

L'me humaine est la mme, infiniment fconde, on le verra. Des sots
veulent faire croire qu'elle est finie, strile. Mme en ce temps
fort dur, et dans des circonstances qui pouvaient nous glacer, en
un demi-sicle s'est fait un progrs remarquable de gots dlicats,
levs, qui tiennent de bien prs (qu'on me passe ce mot)  une
augmentation de l'me. Le got des fleurs, de certains amnagements,
inconnu en 1815, dit combien a gagn l'amour de l'intrieur. Le soin
(souvent extrme) qu'on met  habiller l'enfant, mme dans les
conditions pauvres, est fort attendrissant. Mais ce qui a gagn
surtout, c'est le culte des morts. Au commencement de ce sicle, on
n'y faisait nul sacrifice, nulle dpense, et, s'il faut le dire, les
tombes taient peu visites. Elles le sont peu encore dans les
campagnes (surtout du Midi catholique). Le peuple de Paris, que les
provinciaux croient  tort sec et goste, est de tous ceux que j'ai
connus, celui qui fait le plus pour ses morts. La foule, au 2
novembre, est norme aux cimetires. Chaque famille, il est vrai, va
 part. Ds qu'on aura l'ide d'y aller avec ordre, d'ensemble, 
certaines heures, et d'y communier ainsi dans le regret, ce sera une
fte relle, au sens antique, d'excellente influence sur les
gnrations nouvelles et puissamment ducative[124].

[Note 124: Impressions graves et douces, et aussi trs fcondes.
Cela a t dit  merveille dans la brochure si belle du docteur
Robinet (_Paris sans cimetire_, 1869). Le cimetire est un organe
essentiel de la cit, une puissance de moralit. Une ville sans
cimetire est une ville barbare, aride, sauvage. Que de saintes et
bonnes penses, quelle posie du coeur vous tez aux vivants en leur
tant leurs morts! Il est des tats douteux, intermdiaires, o, pour
ainsi parler, on a un pied au temple et un pied hors du temple, o
l'on flotte, o l'on rve. Pour cela l'ancien temple s'entourait de
portiques o l'on errait, songeait. Ce vestibule du temple est
aujourd'hui pour nous le cimetire. Celui de l'Est, surtout, a cet
effet puissant. Des tombes on aperoit le volcan de la vie.]

Sans que l'on institue des ftes, elles se feront, surtout
aux jours mus, et le lendemain des grands vnements. D'elle-mme se
fit cette fte des ftes, la plus belle qui fut jamais, la Fdration
de 91 (que j'ai eu le bonheur de conter tout au long), cette sublime
agape o l'Europe assista, o tous (de prs, de loin) communirent
avec la France.

La clmente, la douce Rvolution de Fvrier, sans calcul, en faisait
autant. Sans le complot qui changea tout en juin, nos banquets
devenaient des ftes religieuses. Les mres y apportaient leurs
enfants. Les familles y taient tout entires, unies de coeur, de
voix, de touchante esprance. Tous pour la premire fois devenus
citoyens, rglant leur propre sort! La sainte galit, la patrie pour
hostie!

Qu'il et t facile au 4 mars, dans la crmonie qui se fit en
l'honneur des morts de Fvrier, d'avoir une vraie fte annuelle,
vraiment nationale! Mais le gouvernement fort divis d'alors eut
l'ide pitoyable de tout faire  La Madeleine. Sr moyen d'touffer et
d'trangler la chose. Le dtail m'est prsent. Je vois encore  la
place de La Concorde nos gardes nationales, mon maire David (d'Angers)
 la tte de sa lgion. Beaucoup de gens de lettres, d'artistes, de
figures populaires, taient l (on peut dire la France). Ce jour tait
encore trs beau. Mais l'on se resserrait, on s'alignait en longue
colonne, pour monter et entrer  l'troite porte du temple grec. Je
n'eusse pas respir, et je ne montai pas.

Au bas d'ailleurs une chose retenait mes regards; tous les drapeaux
des nations, le tricolore vert d'Italie (_Italia mater_),
l'aigle blanc de Pologne (qui saigna tant pour nous!). Jamais je
n'avais vu le grand drapeau du Saint-Empire, de ma chre Allemagne,
noir, rouge et or... Je fus attendri et ravi... Ah! je ne montai pas.
J'avais l mon glise, grande glise du ciel... Je fis tout seul ma
fte sous le ciel et en moi, attrist cependant d'avoir vu cette
France rtrcie faire effort pour entrer au petit tombeau. Je m'en
allai rveur, roulant maintes penses de lointaine esprance, me
disant que le peuple se fera par les ftes, aura sa grande cole dans
les Fdrations, les Fraternits d'avenir.


FIN DE NOS FILS.




TABLE DES MATIRES


LE PEUPLE

INTRODUCTION.

                                                                    Pages
  _ Monsieur Edgar Quinet_                                             1

  Ce livre sort de l'exprience de l'auteur plus que des livres         2
  Les statistiques sont insuffisantes                                   5
  Nos peintres de moeurs sont peu fidles                               6
  La France est mieux connue que l'Europe, et juge plus svrement _ibid._
  Ce peuple n'est pas celui qu'on a peint                               9
  La vie du peuple a une posie sainte                                 10
  Combien il a la vertu du sacrifice, et du sacrifice persvrant   _ibid._
  Exemple tir de ma famille                                           11
  Mon enseignement                                                     21
  Avantages du peuple, des _Barbares_                                  23
  Mes livres: nouveau nom de l'histoire                                24
  La situation m'a oblig de parler                                    25


PREMIRE PARTIE.--DU SERVAGE ET DE LA HAINE.

  CHAPITRE Ier.--_Servitudes du paysan_                                29

  Mariage de l'homme et de la terre                                    30
  Acquisition de la terre avant la Rvolution                          32
  Arrte plusieurs fois, et encore aujourd'hui                        33
  Le paysan a fait la terre                                            36
  Il en est amoureux                                                   37
  Il emprunte pour continuer l'acquisition de la terre                 39
  Il succombe; son irritation                                          40
  L'homme des villes s'loigne                                         41
  On calomnie le paysan                                                42
  Noblesse et misre du paysan franais                                43
  Sa supriorit                                                       44
  Peut-il rester propritaire?                                         47
  Il porte envie  l'ouvrier                                           49


  CHAPITRE II.--_Servitudes de l'ouvrier dpendant des machines_       50

  Le paysan migr dans la ville                                    _ibid._
  Il se fait ouvrier                                                   51
  _Note._ Du machinisme.--S'tendra-t-il?                              54
  Influence dmocratique de la manufacture                             56
  Avilissement de l'homme qui dpend des machines                      57
  Condition meilleure de l'ouvrier solitaire                           59
  Immoralit, presque fatale, de l'ouvrier-machine                     61
  La femme                                                             64
  L'enfant, compar  celui des campagnes                              65
  Sociabilit et bont de nos ouvriers                                 66
  _Notes._ Des salaires                                             _ibid._


  CHAPITRE III.--_Servitudes de l'ouvrier_                             68

  Duret de l'apprentissage                                            69
  Existence inquite de l'ouvrier moderne                              70
  Son mnage; sa femme                                                 71
  Ambition de la mre; le fils devient artiste? lettr?                74
  Souffrances de l'ouvrier lettr                                      75
  Culture qu'il se donne                                            _ibid._
  Posies des ouvriers                                                 78
  Essor universel vers la lumire                                      79


  CHAPITRE IV.--_Servitudes du fabricant_                              81

  Nos fabricants sont les ouvriers de 1815, ou leurs fils           _ibid._
  Leurs embarras actuels                                               84
  Leur duret; vellits d'humanit                                    85
  Ils ne connaissent pas bien l'ouvrier                                87
  L'industrie franaise touffe                                        89
  Elle lutte par l'art                                                 90


  CHAPITRE V.--_Servitudes du marchand_                                91

  Le marchand, tyran du fabricant                                   _ibid._
  Le marchand est condamn au mensonge                                 92
  Falsifications                                                       93
  Concurrence destructive                                              95
  Le marchand compar  l'ouvrier; il est oblig de plaire             96
  Sa famille surtout compromise                                        97


  CHAPITRE VI.--_Servitudes du fonctionnaire_                          99

  Mobilit de sa conduite actuelle                                    100
  Faibles traitements                                                 101
  Le fonctionnaire est-il corrompu?                                   102
  Misre de quelques fonctionnaires                                   103
  Profonde misre du matre d'cole                                 _ibid._
  Nullit volontaire de l'employ                                     105
  L'homme corrompu par la famille                                     106
  Soutenu par l'honneur militaire                                     107
  Voeu pour l'arme                                                 _ibid._


  CHAPITRE VII.--_Servitudes du riche et du bourgeois_                109

  L'ancienne bourgeoisie; la nouvelle, dj vieille, n'a pas t
    rajeunie par l'industrie                                        _ibid._
  Dclin rapide                                                       111
  Inertie                                                             112
  Frayeur de la bourgeoisie: terrorisme, communisme                   114
  Isolement du bourgeois, de l'enrichi qui s'est oubli               116
  Dans l'isolement s'est fait le vide                                 118
  Alliances de la bourgeoisie; l'alli solide, c'est le peuple        119
  Fatigue, puisement; le peuple renouvellera la vie et la science    121


  CHAPITRE VIII.--_Revue de la premire partie. Introduction 
    la seconde_                                                       123

  Comment chaque classe aime la France                              _ibid._
  Misres des classes suprieures                                     124
  L'homme devenu trs sensible                                        125
  Froiss par le Machinisme                                           127
  Machinisme administratif, industriel, philosophique, littraire     129
  Haines d'ignorance                                                  131
  Le mal est surtout dans le divorce des hommes d'instinct et des
    hommes de rflexion                                               132


DEUXIME PARTIE.--DE L'AFFRANCHISSEMENT PAR L'AMOUR.

La Nature.


  CHAPITRE Ier.--_L'instinct du peuple: peu tudi jusqu'ici_         135

  On n'a gure peint qu'un peuple exceptionnel                        136
  Une classe peu naturelle, dprave; ce n'est point l le peuple     137
  Il faut le prendre dans sa masse, dans sa profondeur                139


  CHAPITRE II.--_L'instinct du peuple, altr, mais puissant_         142

  Notre recherche n'est point extrieure                              143
  Nous tudions le peuple dans son prsent                            144
  --dans son pass                                                  _ibid._
  --dans ses rapports avec les autres peuples                         145
  Le ntre est-il potique?                                           146
  Il se dfie trop de lui-mme                                        147
  Il garde pourtant son heureux instinct                              149
  Bon sens et finesse de nos vieux paysans                            151
  Sagesse et grande exprience des vieilles femmes du peuple        _ibid._


  CHAPITRE III.--_Le peuple gagne-t-il beaucoup  sacrifier
    son instinct?--Classes btardes_                                  153

  Des nouveaux bourgeois                                            _ibid._
  Vulgarit des enrichis                                              155
  Effort des Anglais pour y chapper                                _ibid._
  Supriorit des hommes qui ont voulu rester eux-mmes               156


  CHAPITRE IV.--_Des simples.--L'enfant, interprte du peuple_        158

  Simplicit d'esprit, de coeur                                     _ibid._
  Les sages peuvent apprendre prs des enfants                        159
  L'enfant explique le peuple, l'Antiquit                            160
  Logique prcoce des enfants                                         161
  Caractre divin des petits enfants, des mourants                    162
  L'enfant le perd en grandissant                                     165
  Il le reprendra  la mort                                           166


  CHAPITRE V.--_L'instinct naturel de l'enfant est-il pervers?_       167

  L'enfant damn  sa naissance par le Moyen-ge                    _ibid._
  Fcondit, mortalit, damnation                                     168
  Enseignement subtil, ducation cruelle                              169
  L'amour et l'humanit rclament                                     170
  Palliatif des Limbes                                                172
  Victoire de l'humanit                                            _ibid._


  CHAPITRE VI.--_Digression. Instinct des animaux. Rclamation
    pour eux_                                                         173

  L'animal en rapport avec l'enfant                                 _ibid._
  L'Orient a reconnu la nature comme soeur; fcondit                 174
  La Cit grecque et romaine l'a mconnue; strilit                  176
  Le Christ n'a pas sauv l'animal                                    177
  Le Diable vu dans les animaux                                       178
  Ils sont rhabilits par l'enfant                                   179
  L'glise refuse de les recevoir                                     180
  L'homme les lui amne  Nol et les fait rentrer dans l'glise      181
  La science vient de leur rendre leur place                          183
  Que l'homme reprenne l'ducation de l'animal                      _ibid._


  CHAPITRE VII.--_L'instinct des simples. L'instinct du
    gnie.--L'homme de gnie est par excellence le simple,
    l'enfant et le peuple_                                            185

  Les simples n'aiment pas dcomposer                                 186
  Ils recomposent facilement                                          187
  Ils sympathisent  la vie                                         _ibid._
  Le gnie runit les dons de simplicit et d'analyse                 188
  Le gnie est par excellence le simple, l'enfant                   _ibid._
  Il est peuple plus que le peuple                                    189


  CHAPITRE VIII.--_L'enfantement du gnie, type de l'enfantement
    social_                                                           192

  L'homme de gnie est fcond, parce qu'il runit les puissances
    opposes                                                          193
  En lui la critique ne tue point l'inspiration                       194
  L'enfantement du gnie                                              195
  Type de l'enfantement social, du combat et du sacrifice intrieur   196
  L'homme de gnie s'amliore par son oeuvre                          199
  Il reste un des simples et les rhabilite                           200


  CHAPITRE IX.--_Revue de la deuxime partie. Introduction  la
    troisime_                                                        201

  L'instinct de l'enfant n'est pas pervers                            202
  Ni l'instinct des peuples enfants                                   203
  L'Afrique aidera la France  se comprendre                          204
  Nous devons aux instincts muets une voix, une protection            205
  L'entre dans la Cit du droit                                    _ibid._


TROISIME PARTIE.--DE L'AFFRANCHISSEMENT PAR L'AMOUR.

La Patrie.


  CHAPITRE Ier.--_L'Amiti_                                           207

  La grande _amiti_ ou Patrie                                      _ibid._
  L'homme nat ami de l'homme                                       _ibid._
  L'ingalit ne fait point obstacle  l'amiti                       209
  L'amour fait le premier du dernier                                  210
  La dmocratie, comme amour et initiation                            211
  Les premires amitis                                               212
  Combien prcieuses, entre riche et pauvre                           213
  Ils sont ncessaires l'un  l'autre                                 215
  Concurrences, envies                                              _ibid._
  Magnanimit des gnraux de la Rvolution                           216


  CHAPITRE II.--_De l'amour et du mariage_                            217

  Le mariage devint impossible dans l'empire romain                   218
  Inconvnient d'pouser une femme infrieure                         219
  Inconvnient d'pouser une femme riche                            _ibid._
  Bonheur du mnage pauvre                                            220
  Ce qu'on perd en dlaissant la fille pauvre                         221
  Utilit du mlange des races et des conditions                    _ibid._


  CHAPITRE III.--_De l'association_                                   224

  Associations des pcheurs normands                                _ibid._
  Associations fromagres du Jura. _Note_ sur Fourier                 225
  Plus d'associations en France                                       227
  Associations agricoles qui se dissolvent                          _ibid._
  La France est-elle moins sociable?                                  229
  La prtention  l'galit a tu le patronage                      _ibid._
  Le Franais a beaucoup d'individualit                              231
  Il ne se contente pas d'une socit ngative, cooprative         _ibid._
  Il lui faut une socit d'mes                                      232
  Nulle socit d'mes sans le sacrifice                              233
  _Note._ Corporations.--Organisation du travail.--Communisme       _ibid._


  CHAPITRE IV.--_La Patrie. Les nationalits vont-elles
    disparatre?_                                                     235

  Les provincialits disparues au profit de la nationalit          _ibid._
  La nationalit va se fortifiant                                     236
  Une me de peuple a besoin d'un corps, d'un lieu                    237
  La Patrie lui est un moyen de raliser sa nature                    238
  Nulle me d'homme, nulle me de peuple ne prira                    240
  Nulle nation ne prira                                            _ibid._
  Qu'adviendrait-il du monde si la France prissait?                  242


  CHAPITRE V.--_La France_                                            244

  Danger du cosmopolitisme, danger d'imiter                         _ibid._
  Danger pour la France d'imiter l'Angleterre                         246
  L'Angleterre est riche                                              247
  La France est pauvre, pourquoi?                                     248
  Parce qu'elle a eu le gnie du sacrifice                            249


  CHAPITRE VI.--_La France, suprieure comme dogme et comme
    lgende.--La France est une religion_                             251

  La papaut de la France                                           _ibid._
  Son principe plus humain, sa tradition plus suivie                  252
  La France est la fraternit vivante                                 253
  Elle peut s'enseigner comme dogme et comme lgende                  255
  Et fonder par l'enseignement la religion de la patrie             _ibid._


  CHAPITRE VII.--_La foi de la Rvolution. Elle n'a pas gard la foi
    jusqu'au bout, et n'a pas transmis son esprit par l'ducation_    257

  coles normales primaires, centrales. 1794                          258
  cole normale                                                       259
  cole polytechnique                                                 260
  L'cole normale n'enseigne ni la France ni la Rvolution            261
  La Rvolution non prpare dans l'ducation                         262
  Scolastique et rhtorique du terrorisme                             263
  La Convention perd la foi                                           264
  Elle ne transmet pas le gnie de la Rvolution                    _ibid._
  _Notes._ La France a t sauve malgr la Terreur, non par elle   _ibid._


  CHAPITRE VIII.--_Nulle ducation sans la foi_                       266

  La foi dans la patrie                                               267
  Comment on peut recouvrer la foi                                    268
  La jeunesse nous rendra la foi                                      269


  CHAPITRE IX.--_Dieu en la patrie. La jeune patrie de l'avenir.--Le
    sacrifice_                                                        270

  La mre rvle Dieu                                               _ibid._
  Le pre rvle la patrie                                          _ibid._
  L'cole comme patrie enfant                                         272
  Une premire cole, commune  tous, o ils sentiraient la patrie
    comme providence                                                  273
  La patrie enseigne comme dogme et lgende                          276
  Elle seule doit initier au monde                                    277
  La politique identique  l'ducation                                278
  Nos enfants nous rendront la force du sacrifice                     280
  Du sacrifice et du salut                                            281




NOS FILS


INTRODUCTION.

  De la situation                                                     285
  Le principe nouveau: L'action                                       286
  Comment ce livre a t prpar                                    _ibid._
  Son actualit                                                       287


LIVRE Ier.--DE L'DUCATION AVANT LA NAISSANCE.


  CHAPITRE Ier.--_L'homme nat-il innocent ou coupable?--Deux
    ducations opposes_                                              299

  S'il est coupable, il faut le _chtier_                             301
  S'il est innocent, il faut le _dvelopper_                          302


  CHAPITRE II.--_Principe hroque de l'ducation_                    308

  Son idal est l'_hrosme crateur_                                 309
  De la nourriture morale de la mre pendant la grossesse             311


  CHAPITRE III.--_Fluctuations religieuses.--La cloche.--Les
    mlancolies du pass_                                             316


  CHAPITRE IV.--_Fluctuations religieuses et morales.--Naissance_     323

  Les retours, les incertitudes                                       324
  Mais l'enfant, de son innocence, illumine et purifie tout           329


LIVRE II.--DE L'DUCATION DANS LA FAMILLE.


  CHAPITRE Ier.--_L'unit des parents_                                331

  Cette unit, physiquement fatale, assure la vie de l'enfant       _ibid._
  Prpare son unit morale                                            333


  CHAPITRE II.--_La mre.--Le paradis maternel.--L'enfant nat
    crateur_                                                         336

  Elle le cre, est d'abord  elle seule son monde et son Dieu        337
  Mais il veut _tre, crer_                                          344


  CHAPITRE III.--_La famille, l'asile.--Dangers dans la famille
    mme_                                                             346

  Dchirement  sa premire sortie de la maison                     _ibid._
  Dangers intrieurs                                                  347
  Le gouvernement de la Grce, les gteries                           348
  Absorption, emportements des mres                                  354


  CHAPITRE IV.--_Le foyer branl.--Grand danger de l'enfant_         358

  L'absence de l'enfant. Ennui. Mobilit. Humeur                      360


  CHAPITRE V.--_L'enfant raffermit le foyer_                          363

  La mre veut l'lever                                               366
  L'enfant aura-t-il une gouvernante? un prcepteur?                  369
  Le pre doit relever, assurer l'autorit maternelle                 373


  CHAPITRE VI.--_Culture suprieure de la mre.--Savoir trop pour
    savoir assez_                                                     375

  Du sens littraire dlicat, appliqu  l'ducation                  376
  Des lectures propres aux femmes                                   _ibid._


  CHAPITRE VII.--_Le devoir_                                          384

  Le pre est pour l'enfant une rvlation de justice                 385
  Propos de la table du soir. Premire lueur religieuse               391


LIVRE III.--HISTOIRE DE L'DUCATION.--AVNEMENT DE L'HUMANIT.


  CHAPITRE Ier.--_Anti-nature.--Inhumanit.--coles des frres_       395

  Le catchisme et l'entorse au cerveau                               396
  L'effroi de l'enfant                                                398
  Guerre  la Nature                                                  401
  Comment elle se venge: l'cole cruelle et corrompue                 403


  CHAPITRE II.--_L'ge humain.--Les deux types: Rabelais, Montaigne_  405

  L'ducation encyclopdique du _Gargantua_                           407
  L'ducation non scientifique qui cultive l'homme                    410


  CHAPITRE III.--_Le dix-septime sicle.--Comni.--Les
    Jsuites.--Port-Royal.--Fnelon.--Locke_                          413

  Comni trouve l'ducation intuitive: Les choses avant les mots    415
  Affaiblissement. Mdiocrit. Rformes btardes                      420
  Le faible type de l'_honnte homme_                               _ibid._
  Mdiocrit judicieuse de Locke                                      424


  CHAPITRE IV.--_Premier essor du dix-huitime
    sicle.--L'action.--Voltaire. Vico. Le Robinson_                  427

  Le credo simple et fort du dix-huitime sicle                    _ibid._
  Voltaire: Le but de l'homme est l'action (1727, 1734)               429
  Vico: L'humanit s'est faite par sa propre action (1725)          _ibid._
  Fo (_Robinson_): L'homme seul se suffit, se sauve par l'action   _ibid._


  CHAPITRE V.--_Rousseau_                                             434

  Le grand cours de ce sicle: optimisme et libert                   435
  Optimisme de Voltaire, en 1734, de Rousseau, en 1756-1762         _ibid._
  L'ducation de la _Julie_: laisser faire la nature                  436
  L'ducation d'_mile_, trs artificielle                            437
  Dfauts et grandeur de ce livre qui relance le sicle dans sa voie  439


  CHAPITRE VI.--_L'vangile de Pestalozzi_                            442

  Puissant effet de l'_mile_ en Allemagne                          _ibid._
  En Suisse: Pestalozzi (1775)                                        443
  Son dvouement. L'ducation des pauvres et des abandonns         _ibid._
  L'cole est une mre, qui nourrira l'enfant                         447
  La triple vie: Culture, Mtier, cole                               448
  La Suisse dlivre en 98. Le miracle de Pestalozzi  Stanz          451
  Son institut de Berthoud, 1801; on dclare qu'il a dcouvert _la
    loi de l'ducation_                                               452
  La raction. Il passe dans la Suisse franaise; Yverdon (1803)      453
  Mthode intuitive. Peu de livres. Point de Bible                    455
  Fcondit admirable: Ritter, Froebel, Fellenberg, Girard, etc.      456
  La raction. La ruine, le martyre de Pestalozzi (1808-1827)         458


  CHAPITRE VII.--_L'vangile de Froebel_                              461

  Lui seul a vu le brouillard, le chaos d'o part l'enfant            462
  L'ducation est un secours qui lui dbrouille, ordonne ce chaos     464
  L'enfant veut s'approprier ce monde, en agissant et crant        _ibid._
  Froebel sut rester enfant. Gnie primitif et fcond du forestier,
    du mineur allemand                                                466
  L'enfant nat gomtre, constructeur et jardinier                   467
  Plus d'imitation, de parlage                                      _ibid._
  Mthodes trs diffrentes de Fourier, de Jacotot                    469
  Mme Marenholz, l'aptre de Froebel                                _ibid._
  Comment la raction travaille contre Froebel                        471
  Ma visite aux coles de Lausanne et de Genve                     _ibid._


LIVRE IV.


  CHAPITRE Ier.--_L'Universit.--Son autorit morale_                 475

  Excellence de son personnel                                         476
  Elle enseigne gnralement le vrai principe moderne,--les langues
    et l'histoire des peuples libres, harmoniques  ce principe       478
  Discordance de l'glise qui enseigne les Paens                     481
  L'Universit est timide, non servile; elle ne suit point l'tat
  dans ses fluctuations excentriques et violentes                     483
  L'effet de cette ducation; son beau nom _Humanits_                485


  CHAPITRE II.--_Rformes de l'Universit_                            488

  De ses divers enseignements, crs la plupart rcemment, elle doit
    faire un tout organique                                           489
  Enseigner davantage par masses simples et grands ensembles          491
  Indiquer le grand courant historique et linguistique, qui nous
    rattache aux origines et fait l'unit humaine dans l'espace et
    dans le temps                                                     492
  Recomposer l'homme complet, ne pas oublier l'homme physique, le
    besoin d'air, de mouvement                                        493
  Faire des classes moins nombreuses, en multipliant les jeunes
    matres. Excellence des _moniteurs_ hollandais                  _ibid._
  Mettre en rapport le collge et l'cole industrielle                496


  CHAPITRE III.--_cole industrielle_                                 497

  L'industrie a cr un nouveau peuple                              _ibid._
  Flexibilit du gnie franais. cole centrale                       499
  coles d'Angers, de Chlons; ce qui leur manque                     501
  La tentative immense de 1865 pour faire prdominer l'enseignement
    industriel, subordonner l'enseignement classique                  503
  Efforts impuissants du dernier ministre                             504


  CHAPITRE IV.--_cole d'Agriculture_                                 508

  Opinions de MM. Riondet et Doniol sur son organisation            _ibid._
  C'est l'cole de cration qui doit prcder toute autre             509
  La France est le grand thtre agricole                             511
  Puissance et habilet d'un agriculteur du Midi                      512


  CHAPITRE V.--_coles de Mdecine et de Droit_                       516

  Comment on forme le jeune homme en le jetant dans le drame
  des tudes de la mort et de la vie                                  518
  Du dsaccord singulier des coles de Mdecine et de Droit           520
  Il faut un enseignement intermdiaire, qui montre comment le monde
    de la Nature prpare le monde de la Loi                           522


  CHAPITRE VI.--_L'tudiant en Droit_                                 525

  La France, au seizime sicle, a t le pape du Droit, en montrant
    mieux qu'aujourd'hui le rapport du Droit aux moeurs et  l'tat
    social                                                            526
  Ne faudrait-il pas deux coles, l'une pour tous, l'autre pour
    les _praticiens_?                                                 528
  L'tudiant tourne dans un cercle d'habitudes fort limit, et
    s'ennuie de l'tude, parce que sous la loi il ne voit pas
    la vie                                                          _ibid._
  Terrible instruction que doit donner Paris                          530


LIVRE V.--L'DUCATION CONTINUE TOUTE LA VIE. DE QUELQUES QUESTIONS
D'AVENIR.


  CHAPITRE Ier.--_Le progrs du mtier_                               535

  La vie, bien administre, diminue moins qu'elle n'augmente          537
  Tout mtier a un art en lui et dveloppe souvent en nous des
    aptitudes suprieures                                             539
  Progrs des grands artistes (Rembrandt, etc.) qui n'ont atteint
    le sommet qu'au dernier ge                                       540


  CHAPITRE II.--_Mon livre_                                         542

  On n'avait autrefois qu'un livre, et, le lisant toujours, on
    songeait, inventait                                             _ibid._
  Rimpressions de Voltaire (1820)                                  _ibid._
  Livres socialistes, depuis 1830                                     544
  Combien il est difficile de faire un livre populaire                545


  CHAPITRE III.--_La vie publique.--L'autorit morale.--La
    magistrature spontane_                                           548

  Chaque peuple, chaque patrie, est une ducation                   _ibid._
  L'ducation civique et pratique de l'Amricain                      549
  De l'chelle de la vie publique. L'cole, la commune sont ses
    premiers degrs (Turgot)                                          550
  Utilit ducative de la vie communale                             _ibid._
  Les luttes de la commune, bien plus serres, exigent un caractre
     trs fort                                                      _ibid._
  Qui rsiste (au besoin) aux amis et  la famille?                   552
  Comment cet homme aura l'autorit morale, utile  tous, comment
    il lve  lui sa famille mme                                    554
  Il prpare et il groupe l'association locale                        556
  _Note._ Influences locales du cultivateur estim, du mdecin,
    pharmacien, etc., pour lever l'esprit du pays                    558


  CHAPITRE IV.--_Avenir.--Littrature nouvelle.--Libres coles_       560

  Je ne veux rien prvoir que ce qui peut se faire demain, ce qui
    dpend de notre activit                                        _ibid._
   la littrature anti-sociale une autre succdera (de civisme et
    de vrit)                                                        561
  C'est l'cole des hommes, sans laquelle l'cole de l'enfant ne
    prendra pas sa vie nouvelle                                       562
  Notes sur les lectures de prison, d'hpital                         563
  Il faut vivifier, soutenir, rgnrer le matre                     565
  Le prtre est _monarchie_, le matre est _rpublique_             _ibid._
  Comment son existence, trop monotone, reprendra le mouvement, le
    progrs                                                           566
  Peut-on enseigner toujours?                                         567
  Tous,  certains moments, pourraient et devraient enseigner       _ibid._
  Les volontaires de l'enseignement.--Combien on peut tirer parti
    de la jeunesse                                                    568


  CHAPITRE V.--_De l'cole comme propagande civique et comme chelle
    sociale_                                                          570

  Les coles libres rpondront  mille exigences varies            _ibid._
  Varit cependant harmonique, que la Patrie, la France ralliera
    dans un mme esprit                                               571
  L'cole non aide par l'tat dpend d'autant plus des parents,
    des influences locales, aristocraties communales, etc.            573
  Il faut s'entendre et se grouper pour soutenir le matre qu'elles
    domineraient                                                    _ibid._
  Soutenir l'lve mritant, et le faire arriver  l'cole
    dpartementale,  l'cole centrale                                574
  Crer l'chelle de justice o tous pourraient monter du plus bas
    au plus haut                                                      577


  CHAPITRE VI.--_De l'ducation par les ftes_                        578

  Le monde changera-t-il autant qu'on le croit?                       579
  Les grands organes ducatifs qui ont fait nos progrs
    (proprit, art, religion, etc.), peuvent-ils disparatre?      _ibid._
  La religion ne finit pas; elle commence                             581
  La tristesse du monde, entre les ftes mortes et les ftes
    vivantes qui vont venir                                           583
  La vie grecque, si agite, n'en fut pas moins une fte continue,
    gradue, puissamment ducative                                    584
  Comment fait-on des ftes? Cela nat, et ne se fait pas.--Dans
    la vie libre, elles natront, comme un retour de la nature        585
  Combien le peuple de Paris est sensible aux ftes des morts         586
  Les ftes de la Fdration de 91                                    587
  Notre fte du 4 mars 1848.--Ce qu'elle aurait pu devenir          _ibid._


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.

IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.


[Note au lecteur de ce fichier numrique:

Dans la phrase "Au dbut, en deux mois, il s'en est plus vendu [que]
de Bibles en dix ans.", le mot "que" a t rajout.]





End of the Project Gutenberg EBook of Le Peuple / Nos Fils, by Jules Michelet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PEUPLE / NOS FILS ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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