The Project Gutenberg EBook of Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4, by 
Reinhart Pieter Anne Dozy

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license


Title: Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4
       jusqu'a la conqute de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100)

Author: Reinhart Pieter Anne Dozy

Release Date: October 28, 2012 [EBook #41208]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES MUSULMANS (3/4) ***




Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images available at The Internet Archive)






Note de transcription: L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




HISTOIRE

DES

MUSULMANS D'ESPAGNE




HISTOIRE

DES

MUSULMANS D'ESPAGNE

JUSQU'A LA CONQUTE DE L'ANDALOUSIE

PAR LES ALMORAVIDES

(711-1110)

PAR

R. DOZY

Commandeur de l'ordre de Charles III d'Espagne, membre correspondant
de l'acadmie d'histoire de Madrid, associ tranger de la Soc. asiat.
de Paris, professeur d'histoire  l'universit de Leyde, etc.

TOME TROISIME

LEYDE

E. J. BRILL

Imprimeur de l'Universit

1861




LIVRE III

LE CALIFAT




LIVRE III

LE CALIFAT




I.


Ne voulant pas interrompre l'histoire de l'insurrection de l'Andalousie,
nous sommes dj arrivs, dans le livre prcdent,  l'anne 932; mais
comme la guerre trangre va nous occuper  prsent, il sera ncessaire
que le lecteur se reporte au commencement du rgne d'Abdrame III.

L'insurrection des Espagnols et de l'aristocratie arabe n'tait pas
alors le seul pril qui menat l'existence de l'Etat: deux puissances
voisines, l'une rcente, l'autre dj ancienne, la mettaient galement
en danger: c'taient le royaume de Lon et le califat africain, qui
venait d'tre fond par une secte chiite, celle des Ismaliens.

D'accord sur les grands principes, reconnaissant tous que l'immat,
c'est--dire le commandement temporel et spirituel de tous les
musulmans, appartient  la postrit d'Al et que l'imm est impeccable,
les Chiites ou partisans du droit divin formaient cependant plusieurs
sectes, et ce qui les tenait surtout diviss, c'tait la question de
savoir lequel parmi les descendants du sixime imm, Djafar le
Vridique, avait droit  l'immat. Ce Djafar avait eu plusieurs fils,
dont l'an s'appelait Isml et le second Mous, et comme Isml tait
mort avant son pre, dans l'anne 762, la majeure partie des Chiites
avait reconnu Mous pour imm aprs la mort de Djafar. La minorit, au
contraire, ne voulut pas se soumettre  lui. Disant que Dieu lui-mme
avait, par la bouche de Djafar, dsign Isml pour le successeur de ce
dernier, et que l'Etre suprme ne peut pas revenir sur une rsolution
une fois prise, ces Ismaliens, comme on les appelait, ne
reconnaissaient pour imm qu'Isml et ses descendants. Mais ces
derniers n'avaient pas d'ambition. Dcourags par l'insuccs de toutes
les entreprises des Chiites et ne voulant pas partager le sort de leurs
anctres presque tous morts prmaturment par le fer ou par le poison,
ils se drobrent aux dangereux et compromettants hommages de leurs
partisans et allrent se cacher au fond du Khorsn et du Candahar[1].

Abandonne ainsi de ses chefs naturels, la secte des Ismaliens semblait
destine  s'teindre obscurment, lorsqu'un Persan audacieux et habile
vint lui donner une direction et une vie nouvelles.

Dans la patrie de cet homme, l'islamisme avait fait  peu prs les mmes
progrs qu'en Espagne. Il avait reu dans son giron un nombre assez
considrable de proslytes, mais il n'avait pas touff les autres
religions, et l'ancien culte, le magisme, florissait  ct de lui. Si
les musulmans eussent rigoureusement excut la loi de Mahomet, ils
n'auraient laiss aux Gubres que le choix entre la conversion 
l'islamisme et le glaive. N'ayant point de livre sacr rvl par un
prophte que les musulmans reconnaissaient pour tel, les adorateurs du
feu ne pouvaient prtendre  tre tolrs. Mais dans les circonstances
donnes, la loi de Mahomet tait inapplicable. Les Gubres taient fort
nombreux; ils taient attachs de coeur et d'me  leur religion; ils
repoussaient tout autre culte avec une opinitret inflexible:
fallait-il gorger tous ces braves gens uniquement parce qu'ils
voulaient faire leur salut  leur guise? C'et t bien cruel, et en
outre, bien dangereux, car de cette manire on aurait provoqu une
insurrection universelle. Moiti par humanit, moiti par politique, les
musulmans passrent donc par-dessus la loi, et, le principe de la
tolrance une fois admis, ils permirent aux Gubres d'exercer partout
leur culte en public, de sorte que chaque ville, chaque bourgade mme,
avait son pyre. Qui plus est, le gouvernement protgeait les Gubres
mme contre le clerg musulman: il faisait fouetter des imms et des
muzzins qui avaient tent de changer des temples du feu en mosques[2].

Mais si le gouvernement tait tolrant pour les sectateurs avous de
l'ancien culte, qui, en citoyens paisibles qu'ils taient, ne
troublaient point le repos de l'Etat, il ne l'tait pas et ne pouvait
l'tre pour les faux musulmans, les soi-disant convertis, qui, au fond
du coeur, taient encore paens et qui tchaient de miner sourdement
l'islamisme en y entant leurs propres doctrines. En Perse comme en
Espagne les conversions apparentes et dont l'intrt mondain tait le
vritable mobile, avaient t nombreuses, et les faux musulmans taient
en gnral les hommes les plus remuants et les plus ambitieux de la
socit. Repousss par l'aristocratie arabe, qui se montrait partout
fort exclusive, ils rvaient la rsurrection d'une nationalit et d'un
empire persans[3]. Le gouvernement svissait contre eux avec une rigueur
impitoyable; pour les contenir et les punir, le calife Mahd cra mme
un tribunal d'inquisition qui continua d'exister jusque vers la fin du
rgne de Hroun ar-Rachd[4]. Comme d'ordinaire, la perscution
engendra la rvolte. Bbec, le chef de la secte des _khorrama_ ou
_libertins_, comme les appelaient leurs ennemis, se souleva dans
l'Adherbaidjn. Pendant vingt ans (817-837), cet Ibn-Hafoun de la Perse
tint en chec les nombreuses armes des califes, et ceux-ci ne
parvinrent  s'emparer de sa personne qu'aprs avoir sacrifi deux cent
cinquante mille soldats. Mais ce qui tait bien plus difficile encore
que de dompter les rvoltes  main arme, c'tait de dcouvrir et de
draciner les socits secrtes que la perscution avait fait natre et
qui propageaient dans l'ombre, soit les anciennes doctrines persanes,
soit des ides philosophiques bien plus dangereuses encore, car en
Orient le choc de plusieurs religions avait eu pour rsultat qu'une
foule de gens les rpudiaient et les mprisaient toutes. Tous ces
prtendus devoirs religieux, disait-on, sont bons tout au plus pour le
peuple, mais ne sont nullement obligatoires pour les hommes bien levs.
Tous les prophtes n'taient que des imposteurs qui visaient  obtenir
la prminence sur les autres hommes[5].

C'est du sein de ces socits secrtes que sortit, au commencement du
IXe sicle, le rnovateur de la secte des Ismaliens. Il s'appelait
Abdallh ibn-Maimoun. Issu d'une famille persane qui avait profess les
doctrines des sectateurs de Bardesane, lesquels admettaient deux dieux,
dont l'un a cr la lumire et l'autre les tnbres, et fils d'un
oculiste esprit fort, qui, pour chapper aux griffes de l'inquisition
dont soixante-dix de ses amis venaient de tomber les victimes, avait
cherch un asile  Jrusalem o il enseignait en secret les sciences
occultes tout en affectant la pit et un grand zle pour les
prtentions des Chiites, Abdallh ibn-Maimoun devint, sous la direction
de son pre, non-seulement un prestigiateur habile et un savant
oculiste, mais encore un grand connaisseur de tous les systmes
thologiques et philosophiques. A l'aide de ses prestiges, il essaya
d'abord de se faire regarder comme prophte; mais cette tentative
n'ayant pas russi, il conut peu  peu un projet plus vaste.

Relier dans un mme faisceau les vaincus et les conqurants; runir dans
une mme socit secrte, dans laquelle il y aurait plusieurs degrs
d'initiation, les libres penseurs, qui ne voyaient dans la religion
qu'un frein pour le peuple, et les bigots de toutes les sectes; se
servir des croyants pour faire rgner les incrdules, et des conqurants
pour bouleverser l'empire qu'ils avaient fond; se former enfin un parti
nombreux, compact et rompu  l'obissance, qui, le moment venu,
donnerait le trne, sinon  lui-mme, du moins  ses descendants, telle
fut l'ide dominante d'Abdallh ibn-Maimoun, ide bizarre et audacieuse,
mais qu'il ralisa avec un tact tonnant, une adresse incomparable et
une connaissance profonde du coeur humain.

Les moyens qu'il employa taient calculs avec une fourberie diabolique.
En apparence il tait Ismalien. Cette secte semblait condamne 
s'teindre faute d'un chef: il lui inspira une nouvelle vie en lui en
promettant un. Jamais, disait-il, le monde n'a t et ne sera priv
d'un imm. Quiconque est imm, son pre et son aeul l'ont t avant
lui, et ainsi de suite, en remontant jusqu' Adam; le fils de l'imm est
aussi imm, et son petit-fils, et ainsi de suite, jusqu' la fin des
sicles. Il n'est pas possible que l'imm meure, sinon aprs qu'il lui
sera n un fils, qui sera imm aprs lui. Mais l'imm n'est pas toujours
visible. Quelquefois il se manifeste, et d'autres fois il reste cach,
comme le jour et la nuit, qui se suivent l'un l'autre. Dans une poque
o l'imm se manifeste, sa doctrine reste cache. Lorsque, au contraire,
il demeure cach, sa doctrine est rvle, et ses missionnaires se
montrent au milieu des mortels[6]. A l'appui de cette doctrine,
Abdallh citait des passages du Coran. Elle lui servait  tenir en veil
les esprances des Ismaliens, qui acceptrent l'ide que l'imm se
cachait, mais qu'il paratrait bientt pour faire rgner l'ordre et la
justice sur la terre. Dans sa pense intime, toutefois, Abdallh
mprisait cette secte, et son prtendu attachement  la famille d'Al
n'tait qu'un moyen de raliser ses projets. Persan au fond du coeur, il
comprenait Al, ses descendants et les Arabes en gnral dans le mme
anathme. Il sentait fort bien (et en ceci il ne se trompait pas) que si
un Alide et russi  fonder un empire en Perse, comme les Persans
l'auraient voulu, ceux-ci n'y auraient rien gagn, et il recommandait 
ses affids de tuer sans piti tous les descendants d'Al qui
tomberaient en leur pouvoir[7]. Aussi n'tait-ce pas parmi les Chiites
qu'il cherchait ses vritables soutiens, mais parmi les Gubres, les
Manichens, les paens de Harrn et les partisans de la philosophie
grecque[8];  ceux-l seulement on pouvait se fier,  ceux-l seulement
on pouvait dire peu  peu le dernier mot du mystre, en leur rvlant
que les imms, les religions et la morale n'taient qu'une imposture,
une farce. Les autres hommes, _les nes_ comme disait Abdallh,
n'taient pas capables de comprendre de telles doctrines. Cependant,
pour arriver au but qu'il se proposait, il ne ddaignait nullement leur
concours; il le briguait au contraire, mais en prenant soin de n'initier
les mes croyantes et timides qu'aux premiers degrs de la secte. Ses
missionnaires, auxquels il avait inculqu que leur premier devoir tait
de dissimuler leurs vritables sentiments et de s'accommoder aux ides
de ceux  qui ils s'adressaient, se prsentaient sous mille formes
diverses, et parlaient, pour ainsi dire,  chacun dans une langue
diffrente. Ils captivaient la masse ignorante et grossire par des
tours de prestigiateur qu'ils faisaient passer pour des miracles, ou par
des discours nigmatiques qui excitaient la curiosit. Vis--vis des
dvots, ils se paraient du masque de la vertu et de la dvotion.
Mystiques avec les mystiques, ils leur expliquaient le sens intrieur
des choses extrieures, les allgories, et le sens allgorique des
allgories elles-mmes. Exploitant les calamits de l'poque et les
vagues esprances d'un avenir meilleur que nourrissaient toutes les
sectes, ils promettaient aux musulmans l'arrive prochaine du Mahd
annonc par Mahomet, aux juifs celle du Messie, aux chrtiens celle du
Paraclet. Ils s'adressaient mme aux Arabes orthodoxes ou sonnites, les
plus difficiles  gagner parce que leur religion tait la religion
dominante, mais dont ils avaient besoin pour se mettre  l'abri des
soupons et des poursuites de l'autorit, et des richesses desquels ils
voulaient se servir. On flattait d'abord l'orgueil national de l'Arabe
en lui disant que tous les biens de la terre appartenaient  sa nation,
les Persans n'tant ns que pour l'esclavage, et l'on tchait de gagner
sa confiance en faisant parade d'un profond mpris pour l'argent et
d'une grande pit; puis, cette confiance une fois obtenue, on le
brisait  force de le surcharger de prires jusqu' ce qu'il devnt
_perinde ac cadaver_; aprs quoi on lui persuadait aisment qu'il devait
soutenir la secte par des dons pcuniaires et lui laisser par son
testament tout ce qu'il possdait[9].

Ainsi une foule de gens de diverses croyances travaillaient ensemble 
une oeuvre dont le but n'tait connu que d'un fort petit nombre. Cette
oeuvre avanait, mais lentement. Abdallh savait que lui-mme n'en
verrait pas l'accomplissement[10]; mais il recommanda  son fils Ahmed,
qui lui succda comme grand-matre, de la continuer. Sous Ahmed et ses
successeurs, la secte se propagea rapidement, et ce qui y contribua
surtout, c'est qu'un grand nombre d'individus de l'autre branche des
Chiites se joignirent  elle. Cette branche, comme nous l'avons dit,
reconnaissait pour imms les descendants de Mous, le second fils de
Djafar le Vridique; mais lorsque le douzime, Mohammed, eut disparu, 
l'ge de douze ans, dans un souterrain o il tait entr avec sa mre
(879), et que ses partisans, les Duodcimains comme on les appelait, se
furent lasss d'attendre sa rapparition, ils se laissrent facilement
enrler parmi les Ismaliens, qui possdaient sur eux l'avantage d'avoir
un chef vivant et prt  se faire connatre, ds que les circonstances
le lui permettraient.

En 884, un missionnaire ismalien, Ibn-Hauchab, qui auparavant avait t
Duodcimain, commena  prcher ouvertement dans le Ymen. Il se rendit
matre de Can, et envoya des missionnaires dans presque toutes les
provinces de l'empire. Deux d'entre eux allrent _labourer_, selon
l'expression des Chiites, le pays des Ketmiens, dans la province
actuelle de Constantine, et quand ils furent morts, Ibn-Hauchab les
remplaa par un de ses disciples, nomm Abou-Abdallh.

Actif, hardi, loquent, plein de finesse et de ruse, sachant d'ailleurs
s'accommoder  l'esprit born des Berbers, Abou-Abdallh tait
parfaitement propre  la tche qu'il allait remplir, bien que tout porte
 croire qu'il ne connaissait que les degrs infrieurs de la secte, car
mme les missionnaires ignoraient parfois son vritable but[11]. Il se
mit d'abord  enseigner les enfants des Ketmiens et s'appliqua  gagner
la confiance de ses htes; puis, quand il se crut sr de son fait, il
jeta le masque, se dclara Chiite et prcurseur du Mahd, et promit aux
Ketmiens les biens de ce monde et de l'autre s'ils voulaient prendre
les armes pour la sainte cause. Sduits par les discours mystiques du
missionnaire, et plus encore peut-tre par l'appt du pillage, les
Ketmiens se laissrent aisment persuader; et comme leur tribu tait
alors la plus nombreuse et la plus puissante de toutes, celle d'ailleurs
qui avait su le mieux conserver son antique indpendance et son esprit
martial, leurs succs furent extrmement rapides. Aprs avoir enlev
toutes ses villes au dernier prince de la dynastie des Aghlabides,
laquelle avait rgn pendant plus d'un sicle, ils le forcrent de
s'enfuir de sa rsidence avec tant de prcipitation qu'il n'eut pas mme
le temps d'emmener sa matresse. Alors Abou-Abdallh porta le Mahd sur
le trne (909). C'tait le grand-matre de la secte, Sad, un descendant
d'Abdallh l'oculiste, mais qui se donnait pour un descendant d'Al et
qui se faisait appeler Obaidallh. Devenu calife, ce fondateur de la
dynastie des Fatimides cacha soigneusement ses vritables principes.
Peut-tre et-il mis plus de franchise dans ses procds, si un autre
pays, la Perse par exemple, et t le thtre de son triomphe; mais
comme il devait le trne  une horde  demi barbare et qui ne comprenait
rien  des spculations philosophiques, force lui fut, non-seulement de
dissimuler lui-mme, mais encore de contenir les membres avancs de la
secte, qui compromettaient son avenir par des hardiesses
intempestives[12]. Aussi le vrai caractre de la secte ne se montra-t-il
au grand jour qu'au commencement du XIe sicle, alors que le pouvoir
des Fatimides tait tabli si solidement qu'ils n'avaient plus rien 
craindre, et que, grce  leurs nombreuses armes et leurs immenses
richesses, ils pouvaient faire bon march mme des prtendus droits de
leur naissance[13]. Dans l'origine, au contraire, les Ismaliens ne se
distingurent des autres sectes musulmanes que par leur intolrance et
leur cruaut. De pieux et savants faquis furent fouetts, mutils ou
crucifis, parce qu'ils avaient parl avec respect des trois premiers
califes[14], oubli une formule chiite, ou prononc un fetfa selon le
code de Mlic. On exigeait des convertis une soumission  toute preuve.
Sous peine d'tre gorg comme un mcrant, le mari devait souffrir
qu'on dshonort sa femme en sa prsence, aprs quoi il tait oblig de
se laisser souffleter et cracher au visage. Obaidallh, il faut le dire
 son honneur, tchait parfois de rprimer la rage brutale de ses
soldats, mais rarement il y russissait. Ses sectaires, qui ne voulaient
pas, disaient-ils, d'un Dieu invisible, le difiaient volontiers,
conformment aux ides des Persans, qui enseignaient l'incarnation de la
Divinit dans la personne du monarque; mais c'tait  la condition qu'il
leur permettrait de faire tout ce qu'ils voudraient. Rien n'gale les
horreurs que ces barbares commirent dans les villes conquises. A Barca,
leur gnral fit couper en morceaux et rtir quelques habitants de la
ville; puis il en fora d'autres  manger de cette chair; enfin, il fit
jeter ces derniers dans le feu. Plongs dans une stupeur muette et ne
croyant plus  une providence rglant les destines humaines, les
malheureux Africains ne mettaient leurs esprances qu'au del de la
tombe. Puisque Dieu tolre tout cela, dit un pamphltaire de
l'poque[15], il est clair qu' ses yeux ce bas monde est trop
mprisable pour qu'il daigne s'en occuper! Mais le jour dernier arrivera
et alors Dieu jugera!

Par leurs prtentions  la monarchie universelle, les Fatimides taient
dangereux pour tous les Etats musulmans, mais ils l'taient surtout pour
l'Espagne. De bonne heure ils avaient jet leur dvolu sur ce riche et
beau pays. A peine en possession des Etats des Aghlabides, Obaidallh
avait dj entam une ngociation avec Ibn-Hafoun, et ce dernier
l'avait reconnu pour son souverain. Cette singulire alliance n'avait
abouti  rien; mais les Fatimides ne s'taient pas laiss rebuter. Leurs
espions parcouraient la Pninsule en tous sens, sous le prtexte
d'affaires de commerce, et l'on peut se former une ide de ce qu'ils
rapportaient  leurs matres, quand on lit ce que l'un d'entre eux,
Ibn-Haucal, crivit dans la relation de ses voyages. A peine a-t-il
commenc  parler de l'Espagne, qu'il s'exprime de cette manire[16]:
Ce qui tonne le plus les trangers qui arrivent dans cette Pninsule,
c'est qu'elle appartient encore au souverain qui y rgne, car les
habitants du pays sont des gens sans fiert et sans esprit; ils sont
lches, ils montent fort mal  cheval, ils sont tout  fait incapables
de se dfendre contre de bons soldats, et d'un autre ct, nos matres
(que Dieu les bnisse!) savent fort bien ce que vaut ce pays, combien il
rapporte en impts, et quelles en sont les beauts et les dlices.

Que si les Fatimides russissaient  mettre le pied sur le sol de
l'Andalousie, il tait certain qu'ils y trouveraient des partisans.
L'ide de l'apparition prochaine du Mahd s'tait rpandue en Espagne
comme dans tout le reste du monde musulman. Dj dans l'anne 901, comme
nous le raconterons plus tard, un prince de la maison d'Omaiya s'tait
attribu le rle du Mahd que l'on attendait; et dans un livre crit une
vingtaine d'annes avant la fondation du califat fatimide[17], on trouve
une prdiction faite par le clbre thologien Abdalmlic ibn-Habb (+
853), selon laquelle un descendant de Fatime viendrait rgner en
Espagne, conquerrait Constantinople (ville que l'on considrait encore
comme la mtropole du christianisme), tuerait tous les chrtiens mles
de Cordoue et des provinces voisines, et vendrait leurs femmes et leurs
enfants, de sorte que l'on pourrait se procurer un garon pour un fouet,
et une jeune fille pour un peron. Comme d'ordinaire, c'taient surtout
les gens des basses classes de la socit qui croyaient  ces sortes de
prophties; mais mme parmi les gens bien levs, et notamment parmi les
libres penseurs, les Fatimides auraient peut-tre trouv des adhrents.
La philosophie avait pntr en Espagne sous le rgne de Mohammed, le
cinquime sultan omaiyade[18]; mais on y voyait les philosophes de
mauvais oeil, car on y tait beaucoup plus intolrant qu'en Asie, et les
thologiens andalous, qui avaient fait le voyage d'Orient, ne parlaient
qu'avec une sainte horreur de la tolrance des Abbsides, et surtout de
ces runions de savants de toutes les religions et de toutes les
sectes, o l'on disputait sur des questions mtaphysiques en mettant de
ct toute rvlation, et o les musulmans mmes tournaient parfois le
Coran en ridicule[19]. Le peuple dtestait les philosophes, qu'il
traitait d'impies, et les brlait ou les lapidait trs-volontiers[20].
Les libres penseurs taient donc forcs de dissimuler leurs sentiments,
et naturellement cette contrainte leur pesait. Ne seraient-ils pas prts
 appuyer une dynastie dont les principes taient conformes aux leurs?
Il tait permis de le croire, et les Fatimides, ce semble, en jugeaient
ainsi; il nous parat mme qu'ils tchrent de fonder une loge en
Espagne, et qu' cet effet ils se servirent du philosophe Ibn-Masarra.
Cet Ibn-Masarra tait un panthiste de Cordoue, qui avait surtout tudi
les traductions de certains livres grecs que les Arabes attribuaient 
Empdocle. Forc de quitter sa patrie parce qu'on l'avait accus
d'impit, il s'tait mis  parcourir l'Orient, o il s'tait
familiaris avec les doctrines des diffrentes sectes, et o il semble
s'tre affili  la socit secrte des Ismaliens. Ce qui nous porte 
le supposer, c'est la manire dont il se conduisit aprs son retour en
Espagne, car alors, au lieu d'exposer ouvertement ses opinions, comme il
l'avait fait dans sa jeunesse, il les cachait et faisait parade d'une
grande dvotion, d'une austrit extrme; les chefs de la socit
secrte, nous le croyons du moins, lui avaient enseign qu'il fallait
attirer et sduire les gens par les dehors de l'orthodoxie et de la
pit. Grce au masque qu'il avait pris, grce aussi  son loquence
entranante, il sut tromper le vulgaire et attirer  ses leons un grand
nombre de disciples, qu'il conduisait lentement et pas  pas, de la foi
au doute, et du doute  l'incrdulit; mais il ne russit pas  duper le
clerg, qui, justement alarm, fit brler, non pas le philosophe
lui-mme (Abdrame III ne l'aurait pas permis), mais ses livres[21].

Au reste, qu'Ibn-Masarra ait t ou non un missaire des Ismaliens (car
il n'existe pas de tmoignage formel  cet gard), toujours est-il que
les Fatimides ne ngligeaient aucun moyen pour se former un parti en
Espagne, et que, jusqu' un certain point, ils y russirent[22]. Leur
domination aurait t sans doute un bienfait pour les libres penseurs,
mais elle aurait t un terrible flau pour les masses, et
particulirement pour les chrtiens. Une phrase froidement barbare du
voyageur Ibn-Haucal montre ce que ces derniers avaient  attendre de la
part des fanatiques Ketmiens. Aprs avoir remarqu que les chrtiens,
qu'il trouva tablis par milliers dans un grand nombre de villages,
avaient souvent caus bien de l'embarras au gouvernement quand ils
s'taient mis en insurrection, Ibn-Haucal propose un moyen fort
expditif pour les mettre dornavant dans l'impuissance de nuire: c'est
de les exterminer jusqu'au dernier. Une telle mesure serait  ses yeux
excellente, et la seule objection qui se prsente  son esprit, c'est
qu'il faudrait beaucoup de temps pour l'excuter. Ce n'tait donc, aprs
tout, qu'une question de temps! Les Ketmiens, on le voit, auraient
ralis  la lettre la prdiction d'Abdalmlic ibn-Habb.

Voil quel pril menaait l'Espagne arabe du ct du Midi; celui auquel
elle tait expose du ct du Nord, o le royaume de Lon grandissait de
jour en jour, tait plus grave encore.

Rien de plus humble que l'origine du royaume de Lon. Au VIIIe
sicle, alors que la province qu'ils habitaient s'tait dj soumise
aux musulmans, trois cents hommes, commands par le brave Plage,
avaient trouv un asile dans les hautes montagnes de l'est des Asturies.
Une grande caverne leur servait de demeure. C'tait celle de Covadonga.
Fort leve au-dessus du sol (on y monte aujourd'hui au moyen d'une
espce d'escalier de quatre-vingt-dix marches), elle se trouve dans un
norme rocher, au fond d'une valle tortueuse, profondment ravine par
un torrent, et si troitement resserre entre deux chanes de rochers
fort escarps, qu'un homme  cheval peut  peine y pntrer[23]. Une
poigne de braves pouvait donc aisment s'y dfendre, mme contre des
forces trs-suprieures. C'est ce que firent les Asturiens; mais leur
existence tait bien misrable, et quelques-uns de ses compagnons
s'tant rendus, et d'autres tant morts faute de vivres, il y eut un
instant o Plage n'avait autour de lui que quarante personnes, parmi
lesquelles se trouvaient dix femmes, et qui n'avaient pour toute
nourriture que le miel que les abeilles dposaient dans les fentes du
rocher. Alors les musulmans les laissrent en paix, en se disant
qu'aprs tout une trentaine d'hommes n'taient pas  craindre, et que ce
serait peine perdue que de s'aventurer pour eux dans cette dangereuse
valle, o tant de braves avaient dj trouv une mort sans gloire[24].
Grce  ce rpit, Plage put renforcer sa bande, et plusieurs fugitifs
s'tant unis  lui, il reprit l'offensive et se mit  faire des
incursions sur les terres des musulmans. Voulant mettre un terme  ces
dprdations, le Berber Monousa, qui tait alors gouverneur des
Asturies, envoya contre lui un de ses lieutenants, nomm Alcama. Mais
l'expdition d'Alcama fut fort malheureuse: ses soldats essuyrent une
terrible dfaite et lui-mme fut tu. Le succs obtenu par la bande de
Plage enhardit les autres Asturiens; ils s'insurgrent, et alors
Monousa, qui n'avait pas assez de troupes pour rprimer cette rvolte et
qui craignait de se voir couper la retraite, abandonna Gijon, sa
rsidence, en prenant la route de Lon; mais  peine eut-il fait sept
lieues qu'il fut attaqu  l'improviste, et quand il fut arriv  Lon
aprs avoir essuy une perte trs-considrable, ses soldats, entirement
dcourags, refusrent de retourner dans les pres montagnes qui avaient
t tmoins de leurs malheurs[25].

Ayant ainsi secou le joug de la domination trangre, les Asturiens
virent, quelque temps aprs, accrotre leur puissance. Du ct de l'est,
leur province confinait avec le duch de Cantabrie, qui n'avait point
t soumis par les musulmans; et quand Alphonse qui y rgnait et qui
avait pous la fille de Pelage, monta sur le trne des Asturies, les
forces des chrtiens se trouvrent presque doubles. Ds lors ils
songrent naturellement  refouler les conqurants encore davantage vers
le Midi. Les circonstances leur vinrent en aide. Les Berbers, qui
formaient la majorit de la population musulmane dans presque tout le
Nord, embrassrent les doctrines des non-conformistes, se mirent en
insurrection contre les Arabes et les chassrent; mais s'tant mis en
marche contre le Midi, ils furent battus  leur tour et traqus comme
des btes fauves. Dj dcims par le glaive, ils le furent encore bien
davantage par l'horrible famine qui,  partir de l'anne 750, ravagea
l'Espagne pendant cinq annes conscutives. La plupart rsolurent alors
de quitter l'Espagne et d'aller rejoindre leurs contribules qui
demeuraient sur la cte d'Afrique. Profitant de cette migration, les
Galiciens s'insurgrent en masse contre leurs oppresseurs ds l'anne
751, et reconnurent Alphonse pour leur roi. Seconds par lui, ils
massacrrent un grand nombre de leurs ennemis et forcrent les autres 
se retirer sur Astorga. Dans l'anne 753(4), les Berbers durent se
retirer encore davantage vers le Midi. Ils vacurent Braga, Porto et
Viseu, de sorte que toute la cte, jusqu'au del de l'embouchure du
Duero, se trouva affranchie du joug. Reculant toujours et ne pouvant se
maintenir ni  Astorga, ni  Lon, ni  Zamora, ni  Ledesma, ni 
Salamanque, ils se replirent sur Coria, ou mme sur Mrida. Plus 
l'est, ils abandonnrent Saldaa, Simancas, Sgovie, Avila, Oca, Osma,
Miranda sur l'Ebre, Cenicero et Alesanco (tous les deux dans la Rioja).
Les principales villes frontires du pays musulman furent ds lors, de
l'ouest  l'est: Combre sur le Mondego, Coria, Talavera et Tolde sur
le Tage, Guadalaxara, Tudle et Pampelune.

Ainsi la guerre civile et la terrible famine de 750 avaient affranchi
une grande partie de l'Espagne de la domination musulmane, qui n'y avait
dur qu'une quarantaine d'annes. Mais Alphonse profita peu des
avantages qu'il avait obtenus. Il parcourut le pays abandonn et passa
au fil de l'pe les musulmans, peu nombreux sans doute, qu'il y trouva;
mais n'ayant ni assez de serfs pour faire cultiver un pays aussi tendu,
ni assez d'argent pour rebtir les forteresses que les musulmans avaient
toutes dmanteles ou dtruites avant leur dpart, il ne put songer  en
prendre possession et emmena avec lui les indignes lorsqu'il retourna
dans ses Etats. Il n'occupa que les districts les plus rapprochs de ses
anciens domaines. C'taient la Libana (c'est--dire le sud-ouest de la
province de Santander), la Vieille-Castille (nomme alors la Bardulie),
la cte de la Galice et peut-tre la ville de Lon. Tout le reste ne fut
longtemps qu'un dsert qui formait une barrire naturelle entre les
chrtiens du Nord et les musulmans du Midi[26].

Mais ce qu'Alphonse Ier n'avait pu faire, ses successeurs le firent.
Presque toujours en guerre contre les Arabes, ils firent de Lon leur
capitale et rebtirent peu  peu les villes et les forteresses les plus
importantes. Dans la seconde moiti du IXe sicle, alors que presque
tout le Midi tait en insurrection contre le sultan, ils reculrent les
bornes de leur Etat jusqu'au Duero, o ils levrent quatre places
fortes, Zamora, Simancas, San Estevan de Gormaz et Osma, lesquelles
formaient contre les musulmans une barrire presque infranchissable,
tandis que le vaste mais triste et strile pays qui s'tend entre le
Duero et le Guadiana, n'appartenait ni aux Lonais, ni aux Arabes; on se
le disputait encore[27]. Du ct de l'ouest, les Lonais taient plus
rapprochs de leurs ennemis naturels, attendu que leurs frontires s'y
tendaient jusqu'au del du Mondego[28]. Mais ces frontires, ils les
dpassaient maintefois. Profitant de la faiblesse du sultan, ils
poussaient des expditions hardies jusqu'au del du Tage et du
Guadiana[29], et les tribus, pour la plupart berbres, qui demeuraient
entre ces deux fleuves, pouvaient d'autant moins leur rsister, qu'elles
taient le plus souvent en guerre entre elles[30]. Force leur tait donc
de s'humilier devant les chrtiens et de se racheter du pillage.

Mais l'heure de la vengeance semblait enfin venue pour elles. Dans
l'anne 901, un prince de la maison d'Omaiya, Ahmed ibn-Mowia, qui
s'adonnait  l'tude des sciences occultes et qui aspirait au trne,
s'annona aux Berbers comme le Mahd, et les excita  se ranger sous ses
drapeaux, afin de marcher ensemble contre Zamora, ville qu'Alphonse III
avait fait rebtir, en 893, par les chrtiens de Tolde, ses allis, et
qui depuis lors tait l'effroi des Berbers, car c'tait de l que les
Lonais venaient les piller, et c'tait l encore qu'ils mettaient leur
butin en sret, derrire sept fosss et sept murailles[31]. L'appel
d'Ahmed fut couronn d'un succs immense. Ignorants et crdules, brlant
d'ailleurs du dsir de prendre leur revanche, les Berbers vinrent se
ranger en foule autour d'un prince qui faisait des miracles, peu
compliqus au reste, et qui leur disait que les murailles de toutes les
villes tomberaient  son approche. En peu de mois l'imposteur rassembla
une arme de soixante mille hommes. Il la conduisit vers le Duero, et,
arriv prs de Zamora, il fit parvenir au roi Alphonse III, qui se
trouvait dans cette ville, une lettre fulminante et dans laquelle il le
menaait des effets de sa colre, si lui et ses sujets n'embrassaient
pas sur-le-champ l'islamisme. Ayant entendu la lecture de cette lettre,
Alphonse et ses grands frmirent d'indignation et de rage, et, voulant
punir  l'instant mme l'insolence de celui qui l'avait crite, ils
montrent  cheval et vinrent l'attaquer. La cavalerie berbre alla 
leur rencontre, et comme il n'y avait que peu d'eau dans le Duero
(c'tait en t, dans le mois de juin), le combat eut lieu dans le lit
du fleuve. Le sort des armes ne fut pas favorable aux Lonais. Les
Berbers les mirent en droute, et leur fermant l'entre de la ville, ils
les poussrent devant eux dans l'intrieur du pays.

Cependant l'issue de l'expdition fut tout autre qu'on ne le prsageait
en jugeant d'aprs ce premier combat. Le soi-disant Mahd avait acquis
un immense pouvoir sur ses soldats; croyant qu'il tait au-dessous de sa
position de donner des ordres de vive voix, il les donnait par signes,
et l'on obissait  ses moindres gestes avec la plus grande docilit;
mais plus il imposait du respect aux simples soldats, plus il excitait
contre lui la jalousie des chefs, qui pressentaient que si l'expdition
russissait, ils seraient supplants par le soi-disant prophte,  la
mission duquel ils ne croyaient gure. Aussi avaient-ils dj cherch
une occasion pour l'assassiner; ils ne l'avaient pas trouve, mais
pendant qu'ils poursuivaient l'ennemi, le plus puissant d'entre eux,
Zalal ibn-Yach, le chef de la tribu de Nefza, dclara  ses amis qu'ils
avaient fait une grande faute en battant les Lonais, et qu'il fallait
la redresser avant qu'il ne ft trop tard. Il n'eut point de peine  les
faire entrer dans ses sentiments, et ils rsolurent tous de brouiller
les affaires du Mahd. Ils firent donc sonner la retraite, et, arrivs
aux avant-postes, sur la rive droite du Duero, ils prirent les objets
qui leur appartenaient en disant qu'ils avaient t battus et que
l'ennemi tait  leurs trousses. Leurs paroles trouvrent crance,
d'autant plus qu'ils n'avaient avec eux qu'une partie de leurs troupes,
les autres n'ayant pas obi  leur ordre ou ne l'ayant pas entendu. Une
terreur panique s'empara des esprits. Cherchant leur salut dans une
prompte fuite, un grand nombre de soldats coururent vers le Duero; ce
que voyant, la garnison de Zamora fit une sortie et sabra plusieurs
d'entre eux au moment o ils essayaient de franchir le fleuve. Toutefois
les Lonais, arrts par le gros de l'arme musulmane qui se trouvait
encore sur la rive gauche, ne furent pas en tat, ni ce jour-l, ni le
lendemain, de rendre dcisif l'avantage qu'ils venaient de remporter.
Mais la dsertion, qui devenait de plus en plus gnrale parmi les
troupes du Mahd, leur vint en aide. Le Mahd avait beau dire que Dieu
lui avait promis la victoire, on ne le croyait plus, et le troisime
jour, quand il se vit abandonn de presque tous ses soldats, lui-mme
perdit toute esprance. Ne voulant pas survivre  sa honte, il enfona
les perons dans les flancs de son cheval, se jeta au milieu des
ennemis, et trouva la mort qu'il cherchait. Sa tte fut cloue  une
porte de Zamora[32].

L'issue de cette campagne augmenta naturellement l'audace des Lonais.
Comptant sur l'appui de Tolde et surtout sur la coopration du roi de
Navarre, Sancho-le-Grand, qui venait de donner  son pays une importance
qu'il n'avait pas eue jusque-l, ils regardaient de plus en plus
l'Espagne musulmane comme une proie qui ne pouvait leur chapper. Tout
les poussait vers le Midi. Pauvres  un tel degr qu'ils changeaient
encore, faute de numraire, des objets contre d'autres objets[33], et
instruits par leurs prtres, auxquels ils taient aveuglment dvous et
qu'ils comblaient de dons,  regarder la guerre contre les infidles
comme le plus sr moyen de conqurir le ciel, ils cherchaient dans
l'opulente Andalousie et les biens de ce monde et ceux de l'autre.
L'Andalousie chapperait-elle  leur domination? Si elle succombait, le
sort des musulmans serait terrible. Fanatiques et cruels, les Lonais
donnaient rarement quartier; d'ordinaire, quand ils avaient pris une
ville, ils passaient tous les habitants au fil de l'pe. Quant  une
tolrance comme celle que les musulmans accordaient aux chrtiens, il ne
fallait pas l'attendre d'eux. Que deviendrait d'ailleurs la brillante
civilisation arabe, qui se dveloppait de plus en plus, sous la
domination de ces barbares qui ne savaient pas lire; qui, quand ils
voulaient faire arpenter leurs terres, devaient se servir de
Sarrasins[34], et qui, quand ils parlaient d'une _bibliothque_,
entendaient par l l'Ecriture sainte?

On le voit: la tche qui attendait Abdrame III au commencement de son
rgne, tait belle et grande: elle consistait  sauver sa patrie et la
civilisation elle-mme; mais elle tait extrmement difficile. Le prince
avait  conqurir ses propres sujets, et  repousser, d'un ct les
barbares du Nord, dont l'insolence s'tait accrue au fur et  mesure que
l'empire musulman avait faibli, de l'autre les barbares du Midi, qui en
un clin d'oeil s'taient empars d'un vaste Etat et qui croyaient avoir
bon march des Andalous. Abdrame comprit sa mission. Nous avons dj vu
de quelle manire il conquit et pacifia son propre royaume; nous allons
voir  prsent comment il s'y prit pour faire face aux ennemis du
dehors.




II.


Lors mme qu'Abdrame III n'aurait pas eu l'intention de tourner ses
armes contre les Lonais, ceux-ci l'y auraient forc, car dans l'anne
914, leur roi, l'intrpide Ordoo II, commena les hostilits en mettant
 feu et  sang le territoire de Mrida. S'tant empar de la forteresse
d'Alanje, il passa au fil de l'pe tous les dfenseurs de la place, et
rduisit en servitude leurs femmes et leurs enfants. Alors les habitants
de Badajoz s'effrayrent. Craignant de partager le sort de leurs
voisins, ils rassemblrent une foule d'objets prcieux, et, ayant leur
prince  leur tte, ils allrent supplier le roi chrtien de vouloir
bien les accepter. Ordoo y consentit; puis, victorieux et regorgeant de
butin, il repassa le Tage et le Duero, et, de retour  Lon, il donna 
la Vierge une preuve de sa reconnaissance en lui fondant une
glise[35].

Comme les habitants des districts qu'Ordoo avait pills n'taient pas
encore rentrs dans l'obissance, Abdrame, s'il l'avait voulu, aurait
pu fermer les yeux sur ce qui s'tait pass. Mais telle n'tait pas sa
manire de voir. Comprenant fort bien qu'il lui fallait conqurir les
coeurs de ses sujets rebelles en leur montrant qu'il tait en tat de les
dfendre, il rsolut de punir le roi de Lon. A cet effet il envoya
contre lui, en juillet 916, une arme commande par Ibn-ab-Abda, le
vieux gnral de son aeul. L'expdition d'Ibn-ab-Abda, la premire
depuis celle que le soi-disant Mahd avait entreprise quinze annes
auparavant, ne fut  vrai dire qu'une razzia; mais dans cette razzia les
musulmans firent un ample butin[36]. L'anne suivante, Abdrame,
vivement sollicit par les habitants des frontires qui se plaignaient
de ce que les Lonais avaient brl tous les faubourgs de Talavera (sur
le Tage), donna l'ordre  Ibn-ab-Abda de se mettre encore une fois en
campagne et d'aller assiger l'importante forteresse de San Estevan (de
Gormaz), que l'on appelait aussi Castro-Moros[37]. L'arme tait
nombreuse, et elle se composait en partie de mercenaires africains
qu'Abdrame avait fait venir de Tanger. Aussi l'expdition promettait
d'tre heureuse. Etroitement bloque, la garnison de San Estevan fut
bientt rduite  l'extrmit, et elle tait dj sur le point de se
rendre, lorsque Ordoo vint  son secours. Il attaqua Ibn-ab-Abda.
Malheureusement pour lui, ce gnral avait dans son arme, non-seulement
des soldats de Tanger, mais aussi un grand nombre d'habitants des
frontires, et l'on ne pouvait compter ni sur la fidlit ni sur la
bravoure de ces hommes, moiti Berbers, moiti Espagnols, qui jetaient
les hauts cris quand les Lonais venaient les piller, et qui
prtendaient alors que le sultan devait les protger, mais qui
n'aimaient ni  se dfendre eux-mmes, ni  obir au monarque. Cette
fois encore ils se laissrent battre, et leur retraite prcipite jeta
un effroyable dsordre dans les rangs de toute l'arme. Voyant que la
bataille tait perdue, le brave Ibn-ab-Abda aima mieux mourir  son
poste que de chercher son salut dans la fuite; plusieurs de ses soldats,
qui pensaient comme lui, se rangrent  ses cts, et tous succombrent
sans reculer sous les coups des chrtiens. Au rapport des historiens
arabes, le reste de l'arme parvint  se rallier et arriva en assez bon
ordre sur le territoire musulman; mais les chroniqueurs chrtiens
racontent au contraire que la droute des musulmans fut si complte que
partout, depuis le Duero jusqu' Atienza, les collines, les bois et les
champs taient jonchs de leurs cadavres[38].

Sans se laisser dcourager, Abdrame prit aussitt des mesures pour
rparer ce dsastre; mais pendant qu'il faisait des prparatifs pour une
nouvelle campagne qui aurait lieu l'anne suivante, les affaires
d'Afrique captivrent son attention.

Bien qu'il ne ft pas encore en guerre contre les Fatimides, et que
ceux-ci, occups de la conqute de la Mauritanie, ne lui eussent pas
donn des sujets de plainte, il prvoyait cependant que, cette guerre
termine, ils tourneraient aussitt leurs armes contre l'Espagne. Il
regarda donc comme un devoir de secourir la Mauritanie autant que
possible, et de faire en sorte que ce pays restt, pour ainsi dire, le
boulevard de l'Espagne contre les Fatimides. D'un autre ct, il devait
viter de se mettre trop tt en guerre ouverte contre cette dynastie,
car tant qu'il n'aurait pas dompt l'insurrection dans son propre empire
et forc les chrtiens du Nord  implorer la paix, il risquerait trop
s'il s'exposait  une descente des Fatimides sur la cte andalouse. Tout
ce qu'il pouvait faire dans les circonstances donnes, c'tait
d'encourager et d'aider sous main les princes qui avaient la volont de
se dfendre contre les envahisseurs de leur pays.

Dj dans l'anne 917, il eut l'occasion de le faire, alors que le
prince de Ncour[39] fut attaqu par les Fatimides. D'origine arabe, la
famille de ce prince avait rgn sur Ncour et son territoire depuis le
temps de la conqute; elle s'tait toujours distingue par son
attachement  la religion, et depuis que deux de ses princesses, faites
prisonnires par les pirates normands, avaient t rachetes par le
sultan Mohammed[40], elle n'avait jamais cess d'entretenir avec
l'Espagne les relations les plus amicales. Un cadet de cette maison,
qui, en pieux faqui qu'il tait, avait fait quatre fois le plerinage de
la Mecque, tait mme venu en Espagne, sous le rgne d'Abdallh, pour y
prendre part  la guerre sainte. Attaqu par Ibn-Hafoun aprs son
dbarquement, il tait arriv seul dans le camp du sultan, tous les
hommes de son escorte ayant t tus, et  son tour il avait trouv la
mort en combattant contre Daisam, le chef de la province de Todmr.

Le prince qui rgnait sur Ncour lorsque les Fatimides portrent leurs
armes dans la Mauritanie, s'appelait Sad II. Somm de se soumettre, il
refusa de le faire; mais lui, ou plutt son pote laurat, un Espagnol,
eut l'imprudence de joindre l'outrage au refus. Il faut savoir qu'au bas
de sa sommation le calife avait fait crire quelques vers, dont le sens
tait que, si les habitants de Ncour ne voulaient pas se soumettre, il
les exterminerait, mais que, s'ils obissaient, il ferait rgner la
justice dans leur pays. Or le pote laurat, Ahmas de Tolde, rpondit 
ces vers par ceux-ci:

     Tu en as menti, j'en jure par le temple de la Mecque! Non, tu ne
     sais pas pratiquer la justice, et jamais l'Eternel n'a entendu de
     ta bouche une parole sincre ou pieuse. Tu n'es qu'un hypocrite, un
     mcrant; prchant des rustres, tu mutiles la sonna qui doit tre
     la rgle de toutes nos actions. Nous mettons notre ambition dans
     les choses nobles et grandes, parmi lesquelles la religion de
     Mahomet occupe le premier rang; toi, au contraire, tu mets la
     tienne dans des choses basses et viles[41]!

Piqu au vif, le calife Obaidallh envoya aussitt  Mela, le
gouverneur de Thort, l'ordre d'aller attaquer Ncour. N'ayant point de
citadelle qui pt lui offrir un asile, le vieux Sad II alla  la
rencontre de l'ennemi et l'arrta pendant trois jours; mais, trahi par
un de ses capitaines, il mourut enfin sur le champ de bataille avec
presque tous les siens (917). Alors Mela prit possession de Ncour,
o il passa les hommes au fil de l'pe, aprs quoi il rduisit leurs
femmes et leurs enfants en servitude.

Avertis par leur pre, trois fils de Sad avaient eu le temps de
s'embarquer et de faire voile vers Malaga. Ds qu'ils furent arrivs
dans ce port, Abdrame III donna les ordres ncessaires afin qu'on leur
ft un accueil des plus honorables. En mme temps il leur fit dire que
s'ils voulaient venir  Cordoue, il serait charm de les y recevoir,
mais qu'il ne voulait les contrarier en rien et que par consquent ils
pouvaient demeurer  Malaga si tel tait leur dsir. Les princes lui
rpondirent qu'ils aimaient mieux rester aussi prs que possible du
thtre des vnements, parce qu'ils espraient retourner bientt dans
leur patrie. Cette esprance n'tait pas trompeuse. Ayant repris la
route de Thort aprs avoir pass six mois  Ncour, Mela avait
confi le commandement de cette dernire ville  un officier ketmien,
nomm Dhaloul. Celui-ci fut abandonn de la plupart de ses soldats, et
alors les princes, que leurs partisans tenaient au courant de tout ce
qui se passait, quiprent des vaisseaux et partirent pour Ncour, aprs
avoir arrt entre eux que la couronne appartiendrait  celui qui y
arriverait le premier. lih, le plus jeune des trois, devana ses
frres. Les Berbers de la cte le reurent avec enthousiasme, et,
l'ayant proclam mir, ils marchrent contre Ncour, o ils massacrrent
Dhaloul et ses soldats. Matre du pays, le prince, lih III, s'empressa
d'crire  Abdrame III pour le remercier de son accueil et pour lui
annoncer sa victoire. En mme temps il fit proclamer la souverainet de
ce monarque dans toute l'tendue de ses Etats, et de son ct Abdrame
lui envoya des tentes, des bannires et des armes[42].

Si les affaires de Ncour eussent pu faire oublier  Abdrame qu'il
avait encore  venger la droute de son arme et la mort de l'intrpide
Ibn-ab-Abda, dont Ordoo avait fait clouer la tte  la muraille de San
Estevan, cte  cte d'une hure de sanglier[43], les chrtiens auraient
pris soin de le rappeler  son devoir, car dans le printemps de l'anne
918, Ordoo II et son alli, Sancho de Navarre, ravagrent les environs
de Najera et de Tudle, aprs quoi Sancho prit le faubourg de Valtierra
et brla la grande mosque de cette forteresse[44]. Abdrame confia
maintenant le commandement de son arme au hdjib Bedr, et il envoya aux
habitants des frontires l'ordre de rejoindre les drapeaux, en les
excitant  profiter de cette occasion pour laver la honte dont ils
s'taient couverts l'anne prcdente. Le 7 juillet on partit de
Cordoue, et quand on fut arriv sur le territoire lonais, on attaqua
hardiment l'arme ennemie qui s'tait retranche dans les montagnes.
Deux fois, le 13 et le 15 aot, on se livra bataille prs d'un endroit
qui s'appelait Mutonia[45], et deux fois les musulmans remportrent une
victoire clatante. Les Lonais, comme leurs propres chroniqueurs
l'attestent, durent se consoler en disant avec David que les armes sont
journalires[46].

Abdrame avait ainsi rpar la honte de sa dfaite; mais ne croyant pas
encore les Lonais suffisamment humilis, et brlant d'ailleurs du dsir
d'avoir sa part des lauriers que ses gnraux cueillaient dans la guerre
contre les infidles, il prit lui-mme le commandement de son arme au
commencement de juin 920. Une ruse le rendit matre d'Osma. Le seigneur
qui commandait dans cette place lui avait fait les promesses les plus
brillantes pour le cas o il voudrait le laisser en repos et porter ses
armes d'un autre ct. Abdrame profita de la lchet de cet homme.
Feignant de prter l'oreille  ses ouvertures, il se porta vers l'Ebre
par la route de Medinaceli; mais prenant tout  coup  gauche et
s'acheminant vers le Duero, il envoya en avant un corps de cavalerie
avec l'ordre de piller et de ravager les environs d'Osma. Surprise de
l'apparition soudaine de l'ennemi, la garnison d'Osma se hta d'aller
chercher un refuge dans les bois et dans les montagnes, de sorte que les
musulmans entrrent dans la forteresse sans coup frir. L'ayant brle,
ils allrent attaquer San Estevan de Gormaz. L aussi ils ne trouvrent
point de rsistance, la garnison ayant pris la fuite  leur approche.
La forteresse fut dtruite, de mme que le chteau d'Alcubilla qui se
trouvait dans son voisinage. Cela fait, les musulmans marchrent contre
Clunia, ville fort ancienne et dont il ne reste aujourd'hui que des
ruines, mais importante alors. Il semblait que les Lonais se fussent
donn le mot pour ne rsister nulle part, car les musulmans trouvrent
Clunia entirement abandonne. Ils y dtruisirent une grande partie des
maisons et des glises.

Cdant aux sollicitations des musulmans de Tudle, Abdrame rsolut
alors de tourner ses armes contre Sancho de Navarre. Marchant lentement
afin de ne pas trop fatiguer ses troupes, il employa cinq jours pour se
porter de Clunia  Tudle; puis, ayant mis un corps de cavalerie sous
les ordres de Mohammed ibn-Lope, le gouverneur de Tudle, il lui
enjoignit d'aller attaquer la forteresse de Carcar, que Sancho avait
fait btir pour contenir les habitants de Tudle et les vexer. Les
musulmans la trouvrent abandonne, de mme que Calahorra, d'o Sancho
lui-mme s'tait prcipitamment enfui pour aller se jeter dans Arnedo;
mais quand ils eurent pass l'Ebre, Sancho vint attaquer leur
avant-garde. Le combat s'tant engag, les musulmans montrrent qu'ils
pouvaient faire autre chose encore que de prendre, de piller et de
brler des forteresses sans dfenseurs: ils mirent l'ennemi en pleine
droute et le forcrent d'aller chercher un refuge dans les montagnes.
L'avant-garde avait suffi pour obtenir ce beau succs; Abdrame, qui se
tenait au centre, ignorait mme qu'elle et t aux prises avec
l'ennemi; les ttes coupes qu'on lui prsenta, le lui apprirent.

Battu et hors d'tat de rsister seul aux musulmans, Sancho demanda et
obtint la coopration d'Ordoo. Les deux rois rsolurent alors
d'attaquer, soit l'avant-garde, soit l'arrire-garde des ennemis, selon
que les circonstances le leur permettraient. En attendant, les
chrtiens, qui ne quittaient pas les montagnes, se tenaient sur les
flancs des colonnes musulmanes qui traversaient les dfils et les
vallons. Voulant effrayer leurs adversaires, ils poussaient de temps en
temps de grands cris, et profitant de l'avantage que leur donnait le
terrain, ils en massacraient parfois quelques-uns. L'arme musulmane se
trouvait videmment dans une situation dangereuse; elle avait affaire 
des montagnards agiles et intrpides, qui se souvenaient fort bien du
dsastre que leurs anctres avaient caus  la grande arme de
Charlemagne dans la valle de Roncevaux, et qui guettaient l'occasion
pour traiter celle d'Abdrame de la mme manire. Le sultan ne
s'aveuglait pas sur le pril qui le menaait, et quand il fut arriv
dans la valle qui,  cause des joncs qui la couvraient, s'appelait
Junquera[47], il donna l'ordre de faire halte et de dresser les tentes.
Alors les chrtiens commirent une faute immense: au lieu de rester sur
les montagnes, ils descendirent dans la plaine et acceptrent
audacieusement le combat que les musulmans leur offraient. Ils payrent
leur tmrit d'une terrible dfaite. Les musulmans les poursuivirent
jusqu' ce que l'obscurit de la nuit les drobt  leurs regards, et
firent prisonniers plusieurs de leurs chefs, parmi lesquels se
trouvaient deux vques, Hermogius de Tuy et Dulcidius de Salamanque,
qui, selon l'usage de cette poque, avaient endoss le harnais de
guerre.

Cependant plus de mille chrtiens avaient trouv un asile dans la
forteresse de Muez. Abdrame la cerna, la prit et fit couper la tte 
tous les dfenseurs de la place.

Dtruisant les forteresses et ne trouvant nulle part de la rsistance,
les musulmans parcoururent la Navarre en vainqueurs, et ils pouvaient se
vanter d'avoir tout brl dans un espace de dix milles carrs. Le butin
qu'ils firent, surtout en vivres, tait prodigieux: dans leur camp le
bl se vendait presque pour rien, et ne pouvant emporter toutes les
provisions dont ils s'taient empars, ils furent obligs d'en brler
une grande partie.

Victorieux et couvert de gloire, Abdrame commena sa retraite le 8
septembre. Arriv  Atienza, il prit cong des soldats des frontires,
qui s'taient fort bien conduits dans la bataille de Val de Junquera,
et auxquels il distribua des prsents. Puis il s'achemina vers Cordoue,
o il arriva le 24 septembre, aprs une absence de trois mois[48].

Abdrame avait le droit de se flatter de l'espoir que cette glorieuse
campagne terait pour longtemps aux chrtiens le dsir de faire des
incursions sur le territoire musulman; mais il avait affaire  des
ennemis qui ne se laissaient pas aisment dcourager. Ds l'anne
921[49], Ordoo fit de nouveau une razzia, et s'il fallait en croire un
chroniqueur chrtien, qui exagre peut-tre les succs remports alors
par ses compatriotes, le roi de Lon se serait mme avanc jusqu' une
journe de Cordoue[50]. Deux annes aprs, Ordoo prit Najera[51],
tandis que son alli, Sancho de Navarre, se rendait matre de Viguera,
ce dont il tait si orgueilleux qu'il s'cria avec le prophte: Je les
ai disperss, je les ai forcs d'aller chercher un refuge dans des
royaumes lointains et inconnus[52].

La prise de Viguera causa une grande consternation dans l'Espagne
musulmane, car on y racontait que tous les dfenseurs de la place, parmi
lesquels il y en avait qui appartenaient aux plus illustres familles,
avaient t massacrs[53]; et lors mme qu'Abdrame ne l'aurait pas
dsir, il aurait t contraint par l'opinion publique  tirer vengeance
de ce dsastre. Mais il n'avait pas besoin d'une telle impulsion.
Exaspr et furieux, il ne voulut pas mme attendre le retour de la
saison o les campagnes commenaient d'ordinaire, et ds le mois d'avril
de l'anne 924, il quitta Cordoue  la tte de son arme, afin d'aller
venger Dieu et la religion sur la race impure des mcrants, comme
s'exprime un chroniqueur arabe. Le 10 juillet il arriva sur le
territoire navarrais; mais la terreur qu'inspirait son nom tait si
grande, que les ennemis abandonnaient partout leurs forteresses  son
approche. Il passa donc par Carcar, Peralta, Falces et Carcastillo, en
pillant et brlant tout ce qui se trouvait sur son passage; puis il
s'enfona dans l'intrieur du pays en se dirigeant vers la capitale.
Sancho tenta bien de l'arrter dans les dfils; mais chaque fois qu'il
l'essaya, il fut repouss avec perte, et Abdrame arriva sans encombre 
Pampelune, dont les habitants n'avaient pas os l'attendre. Il fit
dtruire une foule des maisons de la ville, de mme que la cathdrale
qui attirait chaque anne de nombreux plerins. Puis il ordonna de
dmolir une autre glise, que Sancho avait fait btir  grands frais sur
une montagne du voisinage et pour laquelle il avait une grande
vnration. Aussi fit-il des efforts inous pour la sauver, mais il n'y
russit pas. Plus tard il ne fut pas plus heureux. Ayant reu des
renforts de la Castille, il attaqua deux fois l'arme musulmane qui
avait repris sa marche, et deux fois il fut repouss avec perte. Les
musulmans au contraire perdirent trs-peu de soldats dans cette
glorieuse campagne, qu'ils appelrent celle de Pampelune[54].

Le roi de Navarre, nagure si orgueilleux, tait maintenant humili et
rduit pour longtemps  l'impuissance. Du ct de Lon, Abdrame n'avait
non plus rien  craindre pour le moment. Le brave Ordoo II tait dj
mort avant le commencement de la campagne de Pampelune[55]. Son frre
Frola II, qui lui succda, ne rgna qu'une anne, pendant laquelle il
n'entreprit rien contre les musulmans si ce n'est qu'il fournit quelques
renforts  Sancho de Navarre. Aprs sa mort (925), Sancho et Alphonse,
fils d'Ordoo II, se disputrent la couronne. Soutenu par Sancho de
Navarre, dont il avait pous la fille, Alphonse, quatrime du nom,
l'emporta. Mais Sancho ne se laissa pas dcourager. Ayant rassembl de
nouveau une arme et s'tant fait couronner  Saint-Jacques-de-Compostelle,
il vint assiger Lon, prit cette ville et enleva le trne  son frre
(926). Plus tard, en 928, Alphonse reconquit la capitale avec le secours
des Navarrais; mais Sancho sut se maintenir en possession de la
Galice[56].

Abdrame ne se mla point de cette longue guerre civile. Laissant les
chrtiens s'entr'gorger puisque tel tait leur bon plaisir, il profita
du rpit qu'ils lui donnaient pour craser presque partout
l'insurrection dans ses propres Etats, et maintenant qu'il touchait au
but de ses souhaits, il fut d'avis qu'il lui convenait de prendre un
autre titre. Les Omaiyades d'Espagne s'taient contents jusque-l de
celui de sultan, d'mir ou de fils des califes. Croyant que le nom de
calife n'appartenait qu'au souverain qui avait les deux villes saintes,
la Mecque et Mdine, en son pouvoir[57], ils l'avaient laiss aux
Abbsides, tout en les considrant toujours comme leurs ennemis. Mais 
prsent que les Abbsides taient tenus en tutelle par leurs maires du
palais, les mirs al-omra, et que leur pouvoir ne s'tendait plus que
sur Bagdad et son territoire, les gouverneurs des provinces s'tant
rendus indpendants, il n'y avait plus de raison qui pt empcher les
Omaiyades de prendre une qualification dont ils avaient besoin pour
imposer du respect  leurs sujets et surtout aux peuplades africaines.
Abdrame ordonna donc, dans l'anne 929, qu' partir du vendredi 16
janvier, on lui donnt dans les prires et dans les actes publics les
titres de calife, de commandeur des croyants et de dfenseur de la foi
(_an-ncir lidni'llh_)[58].

En mme temps il porta toute son attention sur l'Afrique. Il entama une
ngociation avec Mohammed ibn-Khazer, le chef de la tribu berbre de
Maghrwa, qui avait dj mis en fuite les troupes des Fatimides et tu
leur gnral Mela de sa propre main. L'alliance contracte, Mohammed
ibn-Khazer expulsa les Fatimides du Maghrib central, (c'est--dire des
provinces actuelles d'Alger et d'Oran), et fit reconnatre dans cette
contre la souverainet du monarque espagnol. Ce dernier russit aussi 
dtacher du parti des Fatimides le vaillant chef des Micnsa,
Ibn-ab-'l-Afia, qui jusque-l avait t leur plus solide appui, et
comme il sentait le besoin d'avoir une forteresse sur la cte d'Afrique,
il se fit cder Ceuta (931).

Les chrtiens du Nord semblaient avoir pris  tche de laisser au calife
tout le loisir ncessaire, afin qu'il pt se vouer tout entier aux
affaires africaines. Leur premire guerre civile tant termine par la
mort de Sancho, arrive en 929, ils en commencrent une autre en 931.
Dans cette anne, Alphonse IV, plong dans la dsolation par la mort de
sa femme[59], abdiqua la couronne en faveur de son frre Ramire,
deuxime du nom, et prit le froc dans le clotre de Sahagun; mais
bientt aprs, s'apercevant qu'il n'tait pas fait pour la monotonie de
la vie monastique, il quitta son clotre et se fit proclamer roi 
Simancas. Ce fut, aux yeux des prtres, un norme scandale; aussi
menacrent-ils Alphonse des tourments de l'enfer s'il ne reprenait pas
l'habit monacal. Il le fit enfin; mais d'un caractre faible et
variable, il s'en repentit aussitt et jeta pour la seconde fois le froc
aux orties. Profitant de l'absence de Ramire II, qui tait all secourir
Tolde[60], investie alors par les troupes du calife, il se prsenta
devant Lon et se rendit matre de cette ville. Ramire revint en toute
hte, assigea Lon  son tour, et s'en empara; puis, voulant mettre son
frre hors d'tat de lui disputer dornavant la couronne, il lui fit
crever les yeux, ainsi qu' ses trois cousins germains, les fils de
Frola II, qui avaient pris part  cette rvolte (932)[61].

Pour Abdrame tout changea de face alors. Le temps o il n'avait pas 
se proccuper du royaume de Lon tait pass. Belliqueux autant que
brave, Ramire nourrissait contre les musulmans une haine farouche et
implacable. Son premier soin fut de secourir Tolde, cette fire
rpublique, qui, seule dans toute l'Espagne musulmane, bravait encore
les armes du calife, et qui avait t jusque-l l'allie fidle et le
bouclier du royaume de Lon. Il se mit donc en campagne, et comme Madrid
se trouvait sur sa route, il attaqua cette cit et la prit[62].
Cependant il ne russit pas  sauver Tolde. Une partie de l'arme qui
assigeait cette ville tant alle  sa rencontre, il fut oblig de
rebrousser chemin et d'abandonner Tolde  son sort[63]. Ayant ainsi
perdu sa dernire esprance, la ville, comme nous l'avons vu dans le
livre prcdent, ne tarda pas  se rendre. L'anne suivante (933),
Ramire fut plus heureux. Inform par Ferdinand Gonzalez, le comte de
Castille, que l'arme musulmane menaait Osma, il alla  la rencontre de
l'ennemi et le mit en droute[64]. Abdrame prit sa revanche en 934. Il
aurait voulu que les plaines autour d'Osma, qui nagure avaient t
tmoins d'une dfaite, fussent maintenant tmoins d'une victoire; mais
il essaya en vain de faire sortir Ramire de la forteresse; le roi de
Lon jugea prudent de ne point accepter la bataille que les musulmans
lui offraient. Ayant alors laiss devant Osma un corps charg de
l'investir, Abdrame continua sa marche vers le nord. En route, mainte
cruaut fut commise, surtout par les rgiments africains, qui, en pays
ennemi, ne respectaient rien. Prs de Burgos, ils massacrrent tous les
moines de Saint-Pierre-de-Cardgne, au nombre de deux cents[65]. Burgos,
la capitale de la Castille, fut dtruite. Un grand nombre de forteresses
eurent le mme sort[66].

Quelque temps aprs, toutefois, les affaires prirent dans le Nord un
aspect fort menaant. Une ligue formidable s'y forma contre le calife,
et le gouverneur de Saragosse, Mohammed ibn-Hchim le Todjbite, en
tait le plus ardent promoteur.

Les Beni-Hchim, qui habitaient l'Aragon depuis le temps de la conqute,
avaient rendu d'utiles services au sultan Mohammed  l'poque o les
Beni-Cas taient encore tout-puissants dans cette province, et depuis
plus de quarante ans la dignit de gouverneur ou de vice-roi de la
Frontire suprieure tait hrditaire dans leur famille. Elle tait 
peu prs la seule  laquelle Abdrame III, qui avait enlev toute
influence  la noblesse arabe, et laiss son clat et sa haute
position. Toutefois, Mohammed ibn-Hchim n'tait pas content du calife,
et soit qu'il et  coeur de venger les injures de sa caste, soit qu'il
ne vt dans la bienveillance d'Abdrame  son gard qu'un calcul dict
par la peur, soit enfin qu'il rvt un trne pour lui et ses enfants, il
s'tait mis  ngocier avec le roi de Lon, et lui avait promis que,
s'il voulait l'aider contre le calife, il le reconnatrait pour son
suzerain. Ramire avait prt l'oreille  ses ouvertures, et pendant la
campagne de 934, Mohammed s'tait mis en rbellion ouverte en refusant
de se joindre  l'arme musulmane. Trois annes plus tard, il reconnut
la suzerainet de Ramire. Quelques-uns de ses gnraux refusrent de le
suivre sur la route de la trahison et rompirent avec lui; mais alors
Ramire arriva avec ses troupes dans la province, assigea et prit les
forteresses qui tenaient encore pour le calife, et les livra  Mohammed.
Cela fait, Ramire et Mohammed conclurent une alliance avec la Navarre,
o rgnait alors Garcia, sous la tutelle de sa mre Tota, la veuve de
Sancho-le-Grand.

Ainsi tout le Nord tait ligu contre le calife. Le danger, qui semblait
conjur nagure, renaissait. Le calife y fit face avec son nergie
habituelle.

S'tant mis  la tte de son arme dans l'anne 957, il marcha d'abord
contre Calatayud, o commandait Motarrif, un parent de Mohammed, et dont
la garnison se composait en partie de chrtiens de l'Alava, envoys par
Ramire. Motarrif fut tu dans la premire escarmouche. Son frre Hacam
lui succda dans le commandement; mais ayant t oblig d'vacuer la
ville et de se retirer dans la citadelle, il se mit  traiter, et, ayant
stipul une amnistie pour lui et pour ses soldats musulmans, il livra la
citadelle au calife. Les Alavais, qui n'taient pas compris dans la
capitulation, furent passs au fil de l'pe[67].

Aprs ce premier succs, Abdrame s'empara d'une trentaine de chteaux;
puis il tourna ses armes tantt contre la Navarre, tantt contre
Saragosse. Il fit assiger cette ville par un prince du sang, le gnral
en chef de la cavalerie Ahmed ibn-Ishc, auquel il venait de confrer le
titre de gouverneur de la Frontire suprieure; mais ce gnral ne tarda
pas  lui donner de graves sujets de plainte.

Bien qu'ils eussent longtemps men  Sville une vie obscure et pauvre,
qu'ils eussent fait des msalliances, et qu'il n'y et entre eux et lui
qu'une parent fort loigne, Abdrame n'avait pas rougi cependant de
reconnatre les Beni-Ishc comme des membres de sa famille et il les
avait combls de faveurs. Toutefois, ils n'taient pas contents de leur
position. Leur ambition ne connaissait pas de bornes; Ahmed, alors le
chef de sa famille, ne prtendait  rien moins qu' tre nomm hritier
prsomptif de la couronne, et maintenant qu'il conduisait le sige de
Saragosse avec une mollesse et une lenteur dont le calife s'indignait et
s'irritait, il eut l'audace de lui crire pour lui prsenter sa demande.
Le calife fut bless  un tel point de cette insolence, que dans sa
colre il lui rpondit en ces termes:

Ne voulant faire que ce qui te ft agrable, nous t'avons trait
jusqu'ici avec une bienveillance extrme; mais nous sommes convaincu 
prsent qu'il est impossible de changer ton caractre. Ce qui te
convient, c'est la pauvret, car n'ayant pas connu auparavant la
richesse, elle t'a rempli d'un insupportable orgueil. Ton pre
n'tait-il pas un des moindres cavaliers d'Ibn-Haddjdj, et est-ce que
tu as oubli qu' Sville tu n'tais toi-mme qu'un marchand d'nes?
Nous avons pris ta famille sous notre protection ds qu'elle l'eut
implore; nous l'avons secourue, nous l'avons rendue riche et puissante,
nous avons confr  feu ton pre la dignit de vizir[68],  toi-mme
celle de gnral de toute notre cavalerie et de gouverneur de la plus
grande de nos provinces frontires. Et cependant tu as mpris nos
ordres, tu as nglig de prendre  coeur nos intrts, et pour combler la
mesure, tu nous demandes maintenant que nous te nommions notre hritier.
Quels mrites, quels titres de noblesse peux-tu faire valoir? Ah! c'est
bien  toi et  ta famille qu'on peut appliquer ces vers bien connus:

     Vous tes des hommes de rien, vous autres, et le lin ne doit pas se
     comparer  la soie! Si vous tes Coraichites, comme vous l'assurez,
     prenez alors vos femmes dans cette illustre tribu; mais si au
     contraire vous n'tes que des Coptes, vos prtentions sont d'un
     parfait ridicule.

Ta mre n'tait-elle pas la sorcire Hamdouna? Ton pre n'tait-il pas
un simple soldat? Ton aeul n'tait-il pas portier dans la maison de
Hauthara ibn-Abbs? Ne faisait-il pas du cordage et de la natte sous le
portique de ce seigneur?... Que Dieu te maudisse, toi et ceux qui nous
ont tendu un pige en nous conseillant de te prendre  notre service!
Infme, lpreux, fils d'un chien et d'une chienne, viens t'humilier 
nos pieds!

Ayant donc t dpos de la manire la plus infamante, Ahmed, second
par son frre Omaiya, se mit  comploter. Le calife dcouvrit leurs
intrigues et les exila. Alors Omaiya s'empara de Santarem, y leva
l'tendard de la rvolte, et se mit en relation avec le roi de Lon,
auquel il rendit d'utiles services en lui indiquant les endroits o
l'empire musulman pouvait tre attaqu avec succs; mais un jour qu'il
tait sorti de la ville, un de ses officiers y rtablit l'autorit du
souverain. Omaiya se rendit alors auprs de Ramire. Son frre continuait
 intriguer et  conspirer avec une infatigable ardeur. Il avait form
le projet de livrer l'Espagne aux Fatimides et il s'tait mis en
relation avec cette cour. Abdrame le djoua. Il le fit arrter,
condamner comme chiite, et excuter[69].

Sur ces entrefaites, le calife triomphait dans le Nord. Assig dans
Saragosse, Mohammed capitula, et comme c'tait, aprs le monarque,
l'homme le plus puissant et le plus considr de l'Etat, Abdrame jugea
prudent de lui pardonner et de lui laisser son poste. De son ct, la
reine Tota, aprs avoir essuy revers sur revers, vint demander grce au
calife et le reconnut comme suzerain de la Navarre[70], de sorte qu'
l'exception du royaume de Lon et d'une partie de la Catalogne, toute
l'Espagne s'tait humilie devant Abdrame.




III.


Les vingt-sept premires annes du rgne d'Abdrame III n'avaient t
qu'une suite de succs; mais la fortune est capricieuse, et le temps des
revers tait enfin arriv.

Un grand changement s'tait fait dans le royaume. La noblesse, qui
nagure tait tout, n'tait plus rien: le pouvoir royal l'avait crase.
Abdrame la dtestait; il ne comprenait pas qu'un monarque pt laisser
aux grands une certaine influence et un certain pouvoir. Votre roi est
un prince sage et habile, j'en conviens volontiers, dit-il un jour 
l'ambassadeur qu'Otton Ier lui avait envoy; cependant il y a dans sa
politique une chose qui ne me plat pas: c'est qu'au lieu de retenir
dans ses mains l'autorit tout entire, il en laisse une partie  ses
vassaux. Il leur abandonne mme ses provinces, croyant se les attacher
par l. C'est une grande faute. La condescendance envers les grands ne
peut avoir d'autre effet que d'alimenter leur orgueil et leur penchant
pour la rbellion[71].

Le calife  coup sr ne tomba point dans la faute qu'il reprochait au
roi d'Allemagne, mais il tomba dans une autre non moins grave: il ne
mnagea pas assez la susceptibilit des grands. Gouvernant par lui-mme
(depuis 932 il n'avait plus de hdjib ou premier ministre[72]), il donna
presque tous les emplois  des hommes de basse extraction,  des
affranchis,  des trangers,  des esclaves,  des hommes enfin qui
dpendaient entirement de lui et qui dans ses mains taient des
instruments souples et dociles. Ceux auxquels on donnait le nom de
Slaves, jouissaient surtout de sa confiance; c'est de son rgne que date
l'influence de ce corps, qui tait destin  jouer un rle important
dans l'Espagne arabe et sur lequel nous devons entrer ici dans quelques
dtails.

Dans l'origine, le nom de Slaves s'appliquait aux prisonniers que les
peuples germaniques avaient faits dans leurs guerres contre les nations
slaves, et qu'ils vendaient aux Sarrasins d'Espagne[73]; mais par laps
de temps, quand on eut commenc  comprendre sous le nom de Slaves une
foule de peuples qui appartenaient  d'autres races[74], on donna ce
nom  tous les trangers qui servaient dans le harem ou dans l'arme,
quelle que ft leur origine. D'aprs le tmoignage formel d'un voyageur
arabe du Xe sicle, les Slaves que le calife d'Espagne avait  son
service, taient des Galiciens, des Francs (des Franais et des
Allemands), des Lombards, des Calabrais et des personnes originaires de
la cte septentrionale de la mer Noire[75]. Quelques-uns d'entre eux
avaient t faits prisonniers par les pirates andalous; d'autres avaient
t achets dans les ports de l'Italie, car les juifs, spculant sur la
misre des peuples, se faisaient vendre des enfants de l'un et de
l'autre sexe, et les conduisaient dans les ports de mer, o des navires
grecs et vnitiens venaient les chercher, pour les transporter chez les
Sarrasins. D'autres encore,  savoir les eunuques destins au service du
harem, arrivaient de France, o il y avait de grandes manufactures
d'eunuques, diriges par des juifs. Celle de Verdun tait
trs-renomme[76], et l'on en trouvait d'autres dans le Midi[77].

Comme la plupart de ces captifs taient encore en bas ge quand ils
arrivaient en Espagne, ils adoptaient facilement la religion, la langue
et les moeurs de leurs matres. Plusieurs d'entre eux recevaient une
ducation soigne, de sorte que plus tard ils aimaient  se former des
bibliothques et  composer des vers. Ces Slaves lettrs taient mme en
si grand nombre, qu'un d'entre eux, un certain Habb, put consacrer tout
un livre  leurs posies et  leurs aventures[78].

Les Slaves avaient toujours t nombreux  la cour ou dans l'arme des
mirs de Cordoue; mais jamais ils ne l'avaient t autant que sous
Abdrame III. Leur nombre s'levait alors  3750 selon les uns,  6087
selon les autres; quelques-uns le portent mme  13750[79]. Peut-tre
ces chiffres se rapportent-ils  des poques diffrentes du rgne
d'Abdrame, car il est certain que ce prince augmentait sans cesse le
nombre de ses Slaves. Esclaves eux-mmes, ils avaient cependant d'autres
esclaves  leur service, et possdaient des terres fort tendues.
Abdrame les investit des fonctions militaires et civiles les plus
importantes, et dans sa haine de l'aristocratie, il fora les gens de
haut parage, qui comptaient les hros du Dsert parmi leurs anctres, 
s'humilier devant ces parvenus qu'ils mprisaient souverainement.

Les nobles taient donc fort mcontents du calife, lorsque celui-ci
conut le projet d'entreprendre contre le roi de Lon une expdition
plus importante encore que celles qu'il avait faites auparavant. Il fit
 cet effet des frais immenses, appela cent mille hommes sous les
drapeaux, et comme il se tenait assur de remporter une victoire
clatante et dcisive, il donna d'avance  l'expdition qu'il allait
entreprendre le nom de _campagne de la puissance suprme_.
Malheureusement pour lui, il nomma un Slave, Nadjda, gnral en chef de
l'arme. Ce choix mit le comble  l'irritation des officiers arabes. Ils
jurrent dans leur fureur que le calife expierait par une honteuse
droute son mpris de la vieille noblesse.

Dans l'anne 939, l'arme se mit en campagne en prenant la route de
Simancas. Ramire II et son allie Tota, la reine rgente de Navarre,
vinrent  sa rencontre, et le 5 aot le combat s'engagea. Les officiers
arabes se laissrent battre et se retirrent; mais il arriva ce que
probablement ils n'avaient pas prvu. Les Lonais se mirent  poursuivre
les musulmans. Arrivs prs de la ville d'Alhandega, au sud de
Salamanque, sur les bords du Torms, ces derniers se rallirent et
firent face  l'ennemi; mais ils furent compltement battus, et le
calife lui-mme chappa  peine aux pes des chrtiens. Aprs
Alhandega, ce ne fut plus une retraite, ce fut une droute. Plus
d'ordre, de discipline; on quittait ses rangs, on criait sauve qui peut!
Fantassins et cavaliers avanaient ple-mle; les soldats et les
officiers jonchaient le chemin; des rgiments entiers disparaissaient.

La complte et clatante victoire remporte par Ramire eut partout un
grand retentissement. On en parla au fond de l'Allemagne aussi bien que
dans les pays les plus reculs de l'Orient, mais avec des sensations
bien diffrentes. Ici l'on s'en rjouissait, ailleurs on s'en
affligeait; les uns y voyaient un sr garant du triomphe de leur foi,
les autres, une cause de srieuses alarmes.

Le calife lui-mme tait fort abattu. Son gnral Nadjda avait t
tu[80]; le vice-roi de Saragosse, Mohammed ibn-Hchim, qui avait t
fait prisonnier dans la premire bataille, celle de Simancas, gmissait
dans un cachot de Lon[81]; son arme tait anantie; lui-mme, enfin,
n'avait chapp  la captivit ou  la mort que par miracle, et pendant
sa fuite il n'avait eu autour de lui que quarante-neuf hommes. Tout cela
avait fait une telle impression sur son esprit, que dans la suite il
n'accompagna plus son arme quand elle se mettait en campagne[82].

Heureusement pour le calife, une guerre civile qui clata parmi les
chrtiens, empcha Ramire de profiter de l'avantage qu'il avait
remport.

La Castille aspirait  se sparer du royaume de Lon. Dj sous le rgne
d'Ordoo II, le pre de Ramire, elle s'tait mise en rbellion ouverte.
Le roi annona alors qu'afin de terminer le diffrend  l'amiable, il
tiendrait un plaid[83]  Tejiare ou Teliare, sur les bords du Carrion,
rivire qui sparait Lon de la Castille, et il invita les quatre comtes
castillans  y assister. Ils vinrent, mais le roi les fit arrter et
dcapiter. Les Lonais, tout en avouant que cette manire de se faire
justice, tait un peu irrgulire, admiraient la sagesse du roi[84];
mais les Castillans en jugeaient autrement. Privs de leurs chefs, ils
taient pour le moment rduits  l'impuissance; mais ils appelaient de
tous leurs voeux l'heure o ils auraient  leur tte un homme qui ft en
tat de les venger des perfides Lonais.

Cette heure si impatiemment attendue allait sonner enfin. La Castille
trouverait un vengeur dans son comte Ferdinand Gonzalez, qui est devenu
l'un des hros favoris des potes du moyen ge, et dont aujourd'hui
encore les Castillans ne prononcent le nom qu'avec un profond respect.

Tant que les redoutables armes d'Abdrame III brlaient ses clotres,
ses forteresses et jusqu' sa capitale, Ferdinand, _l'excellent comte_,
comme on l'appelait[85], n'avait pu songer  affranchir sa patrie; mais
 prsent que l'on n'avait plus rien  craindre du ct des Arabes, il
crut le moment venu pour remplir la tche qu'il considrait comme la
sienne. Il dclara la guerre au roi[86]. Le calife en profita pour
rorganiser son arme, et ds le mois de novembre de l'anne 940, il fut
en tat de faire ravager les frontires de Lon par le gouverneur de
Badajoz[87], Ahmed ibn-Yila[88].

Vers la mme poque, la fortune semblait vouloir le ddommager en
Afrique du dsastre qui l'avait frapp en Espagne.

Jusque-l Abdrame avait sans doute obtenu de beaux succs en Afrique;
mais la mdaille avait eu son revers. De temps en temps ses vassaux
s'taient laiss battre; les tentatives qu'il avait faites pour mettre
de l'ensemble dans leurs oprations, n'avaient pas toujours t
couronnes du succs; quelquefois, enfin, il n'avait pas t  mme de
les empcher de se combattre entre eux; mais il avait du moins russi 
occuper les Fatimides en Afrique, il les avait mis hors d'tat de
dbarquer sur les ctes d'Espagne, et c'tait, au bout du compte, tout
ce qu'il voulait. Il semblait maintenant sur le point d'obtenir bien
davantage.

Un ennemi plus redoutable que tous leurs autres adversaires pris
ensemble, avait lev contre les Fatimides l'tendard de la rvolte.
C'tait Abou-Yzd, de la tribu berbre d'Iforen. Fils d'un marchand, il
avait frquent dans sa jeunesse des docteurs de la secte des
non-conformistes, qui en Afrique comptait encore un nombre immense
d'adhrents. Plus tard, quand la mort de son pre l'eut rduit 
l'indigence, il avait gagn son pain en enseignant  lire aux enfants.
De matre d'cole, il devint missionnaire  l'instar du fondateur de
l'empire des Fatimides, souleva les Berbers au nom de la vraie religion
et de la libert, et leur promit un gouvernement rpublicain aussitt
qu'ils auraient pris Cairawn, la capitale. Ses succs furent aussi
miraculeux que ceux de ses ennemis l'avaient t quelques annes
auparavant. Les armes des Fatimides fondaient comme la neige au
printemps devant cet homme petit, laid, vtu de bure et mont sur un
ne gris. Les Sonnites, profondment blesss par les blasphmes et
l'intolrance des Fatimides, accouraient en foule sous ses drapeaux;
mme leurs faquis et leurs ermites prenaient les armes pour faire
triompher le chef des non-conformistes. Celui-ci semblait avoir pris 
tche de justifier l'espoir qu'ils mettaient dans sa tolrance. Lorsque,
dans l'anne 944, il fit son entre dans la capitale, il appela les
bndictions du ciel sur les deux premiers califes, que les Fatimides
avaient fait maudire, et invita les habitants de la ville  se conformer
au rit de Mlic, que les Fatimides avaient proscrit. Les Sonnites
respiraient enfin. Ils pouvaient de nouveau faire des processions, avec
des drapeaux et des tambours, jouissance dont ils avaient t privs
pendant bien des annes, et Abou-Yzd, qui, dans ces occasions
solennelles, les conduisait lui-mme, leur donna encore une autre preuve
de sa tolrance: il conclut une alliance avec le calife d'Espagne, et,
lui ayant envoy des ambassadeurs, il le reconnut, sinon pour le chef
temporel, du moins pour le chef spirituel des vastes domaines qu'il
venait de conqurir[89].

Les Fatimides semblaient perdus. Tandis que leur calife Cyim, fils et
successeur d'Obaidallh, tait troitement bloqu dans Mahdia par le
formidable Abou-Yzd, le calife d'Espagne lui enlevait, au moyen de ses
vassaux africains, presque tout le nord-ouest, et lui suscitait partout
des ennemis. Il conclut une alliance avec le roi d'Italie, Hugues de
Provence, qui avait  venger le dsastre de Gnes, ville qu'un amiral
fatimide avait pille; il en conclut une autre avec l'empereur de
Constantinople, qui brlait du dsir d'enlever la Sicile  Cyim[90].

En un clin d'oeil tout changea de face. Enivr de ses triomphes,
Abou-Yzd eut une bouffe d'orgueil; non content de la ralit du
pouvoir et oubliant  quels moyens il le devait, il voulut aussi en
possder l'apparence et la vaine pompe: il changea son manteau de bure
contre une robe de soie, son ne gris contre un superbe cheval. Cette
imprudence le perdit. Blesss dans leurs convictions galitaires et
rpublicaines, la plupart de ses partisans l'abandonnrent, les uns pour
retourner dans leurs demeures, les autres pour passer  l'ennemi. Averti
par l'exprience, Abou-Yzd renona aux habitudes de luxe qu'il avait
contractes, et reprit, avec le manteau de bure, sa vie simple et rude
d'autrefois. Mais il tait trop tard; le prestige qui l'entourait
nagure, avait disparu. Peut-tre et-il pu compter encore sur les
Sonnites, si, dans un moment de fanatisme farouche, il ne les et pas
dsabuss sur sa feinte tolrance. La veille d'un combat, il avait
ordonn  ses guerriers d'abandonner les soldats de Cairawn, leurs
frres d'armes,  la fureur des soldats fatimides. Cet ordre perfide
n'avait t que trop bien obi. Ds lors les Sonnites l'avaient pris en
horreur; tyran pour tyran et hrsiarque pour hrsiarque, ils
prfraient le calife fatimide, d'autant plus qu'al-Manour, qui venait
de succder  son pre, valait un peu mieux que ses prdcesseurs. Forc
de lever le sige de Mahdia, Abou-Yzd arriva  Cairawn, o il
n'chappa qu'avec peine  un complot que les habitants avaient ourdi
contre lui. Longtemps traqu par les soldats fatimides, il tomba enfin
entre leurs mains cribl de blessures. Il fut mis dans une cage de fer,
et quand il fut mort (947), sa peau fut empaille, porte  travers les
rues de Cairawn, et pendue aux remparts de Mahdia, o elle resta
jusqu' ce que les vents en eussent dispers les lambeaux[91].

La ruine des non-conformistes fut pour Abdrame III un chec presque
aussi grave que l'avaient t les droutes de Simancas et d'Alhandega.
Dans l'Ouest, les Fatimides regagnrent rapidement le terrain qu'ils
avaient perdu, et forcrent les vassaux d'Abdrame  aller chercher un
asile  la cour de Cordoue.

Dans le Nord, au contraire, tout allait selon les souhaits d'Abdrame,
ce qui revient  dire que le pays tait sans cesse en proie  une
violente discorde. La guerre, comme nous l'avons vu, avait clat entre
Ramire II et Ferdinand Gonzalez. La fortune avait favoris le premier.
Ayant surpris son ennemi, il l'avait fait jeter dans un cachot de
Lon[92]; puis il avait donn le comt de Castille, d'abord au Lonais
Assur Fernandez, comte de Monzon[93], ensuite  son propre fils
Sancho[94], et il s'tait mme appropri les biens allodiaux de
Ferdinand. Il est vrai qu'il ne les garda pas tous pour lui-mme.
Voulant se rendre populaire, il en donna quelques-uns aux chevaliers et
aux ecclsiastiques les plus influents de la province[95]. Cependant il
n'atteignit pas son but. Tout en profitant de la libralit du roi, les
Castillans restrent attachs de coeur et d'me  leur ancien comte.
Celui que le roi leur avait donn, n'tait  leurs yeux qu'un intrus.
Dans les actes de vente, de donation etc., o l'on notait, aprs la
date, le nom du roi et celui du comte, ils nommaient quelquefois le
comte que le roi leur avait impos; mais ils le faisaient seulement
quand ils ne pouvaient agir autrement, c'est--dire quand l'autorit
avait l'oeil sur eux; ordinairement ils nommaient Ferdinand Gonzalez[96].
Ils montrrent encore d'une autre faon l'amour qu'ils lui avaient vou.
Ayant fait une statue  son image, ils rendirent l'hommage  ce bloc de
pierre[97]. Puis, quand ils commencrent  s'impatienter de la longue
captivit[98] de Ferdinand, ils prirent une rsolution hardie; mais ici
il faut laisser parler une belle et ancienne romance[99]:

     Tous ont jur d'une seule voix de ne point retourner en Castille
     sans le comte, leur seigneur.

     Son image de pierre, ils l'ont place sur un char, bien rsolus 
     ne point retourner  moins qu'il ne retourne avec eux.

     Ils ont jur en levant la main, que quiconque quitterait les rangs
     serait tenu pour tratre.

     L'hommage rendu, ils placrent la bannire du comte  ct de la
     statue, et tous, depuis les jeunes gens jusqu'aux vieillards, ont
     bais la main  l'image.

     Ils ont laiss dserts Burgos et les endroits d'alentour; il n'y
     reste que des femmes et de petits enfants.

Intimid par l'approche des Castillans, le roi cda enfin. Il rendit la
libert  Ferdinand, mais il ne le fit qu'aprs lui avoir impos des
conditions bien humiliantes et bien dures: Ferdinand avait t forc de
jurer fidlit et obissance; il avait d renoncer  tous ses biens et
s'engager  donner sa fille Urraque en mariage  Ordoo, le fils an du
roi[100]. A ce prix il fut libre; mais il tait naturel que dornavant
il ne voult plus prter l'appui de son bras  un roi qui lui avait fait
signer un tel trait. Les Castillans, qui n'avaient pas russi  faire
rintgrer dans la possession du comt celui qu'ils continuaient 
appeler leur seigneur, n'taient pas mieux disposs. Ramire II avait
donc perdu l'appui de son plus vaillant capitaine et la coopration de
ses plus braves sujets. De l son impuissance. Il laissa les musulmans
faire une razzia en 944, et deux autres en 947[101]; il ne les empcha
pas de rebtir et de fortifier la ville de Medinaceli, qui devint ds
lors le boulevard de l'empire arabe contre la Castille[102]. Le
vainqueur de Simancas et d'Alhandega se tenait tout au plus sur la
dfensive. Ce ne fut que dans l'anne 950 qu'il envahit de nouveau le
territoire musulman, et alors il remporta une victoire prs de
Talavera[103]; mais ce fut son dernier triomphe: dans le mois de janvier
de l'anne suivante[104] il avait dj cess de vivre.

Aprs sa mort, une guerre de succession clata. Mari deux fois, Ramire
avait eu de sa premire femme, une Galicienne, un fils nomm Ordoo, et
de sa seconde, Urraque, la soeur de Garcia de Navarre, un autre fils
nomm Sancho[105]. En sa qualit d'an, Ordoo prtendait naturellement
au trne; mais Sancho, qui comptait avec raison sur l'appui des
Navarrais, y prtendait galement, et il tcha d'attirer dans son parti
Ferdinand Gonzalez et les Castillans. Dans les circonstances donnes, le
choix entre les deux comptiteurs n'tait pas difficile pour Ferdinand.
Ordoo, il est vrai, tait son gendre; mais comment l'tait-il devenu?
Par une odieuse contrainte. Sa sympathie pour Ordoo ne pouvait donc pas
tre bien vive. Tout, au contraire, l'attirait vers Sancho, les liens du
sang aussi bien que son intrt. Sancho tait son neveu[106]; il avait
pour lui Tota de Navarre, la belle-mre de Ferdinand, et si ce dernier
et pu hsiter encore, les offres brillantes de Sancho auraient vaincu
son indcision, car ce prince promettait de lui rendre ses biens
confisqus et le comt de Castille. Ferdinand se dclara donc pour lui,
appela ses hommes aux armes, et, accompagn de Sancho et d'une arme
navarraise, il marcha contre la ville de Lon, afin d'arracher la
couronne  Ordoo III[107].

L'Eternel, dit un chroniqueur arabe[108], avait fait natre cette
guerre civile afin de donner aux musulmans l'occasion de remporter des
victoires. En effet, pendant que les chrtiens s'entr'gorgeaient sous
les murs de Lon, les gnraux d'Abdrame triomphaient sur tous les
points de la frontire. Chaque messager qui arrivait du Nord apportait 
Cordoue la nouvelle d'une heureuse razzia ou d'une belle victoire. Le
calife pouvait faire montrer au peuple une foule de cloches, de croix,
de ttes coupes; une fois, dans l'anne 955, ces dernires taient au
nombre de cinq mille, et l'on disait qu'une fois autant de
Castillans--car c'taient eux qui avaient t battus--avaient pri dans
la bataille qui s'tait livre[109]. Il est vrai que Ferdinand Gonzalez
remporta une victoire prs de San Estevan de Gormaz[110]; il est vrai
aussi qu'Ordoo III, quand il eut enfin repouss son frre et qu'il eut
forc les Galiciens, qui s'taient rvolts aussi,  le reconnatre, usa
de reprsailles en pillant Lisbonne[111]; mais c'tait une faible
compensation pour le mal que les musulmans avaient fait aux chrtiens,
et Ordoo, qui craignait de nouvelles rvoltes, dsirait vivement la
paix. L'anne 955, il envoya un ambassadeur  Cordoue pour la
demander[112]. Abdrame, qui la dsirait aussi parce qu'il avait
l'intention de tourner ses armes d'un autre ct, prta l'oreille aux
ouvertures d'Ordoo, et dans l'anne suivante, il envoya  Lon, en
qualit d'ambassadeurs, Mohammed ibn-Hosain et le savant juif Hasda
ibn-Chabrout, le directeur gnral des douanes. Les ngociations ne
furent pas longues. Ordoo ayant dclar qu'il tait prt  faire des
concessions (il promettait probablement de livrer ou du moins de raser
certaines forteresses), on arrta les bases d'un trait, aprs quoi les
ambassadeurs retournrent  Cordoue pour le faire ratifier par le
calife. Quoique le trait ft honorable et avantageux, Abdrame crut
qu'il ne l'tait pas assez; mais comme il ne pouvait plus gure compter
sur le lendemain (il tait presque septuagnaire), il pensa que
l'affaire regardait plutt son fils que lui-mme. Il le consulta donc et
s'en remit  sa dcision. Hacam, qui tait pacifique, dclara qu' son
avis le trait devait tre ratifi, et alors le calife le signa[113].
Peu de temps aprs, il en conclut un autre avec Ferdinand Gonzalez[114],
de sorte que les musulmans n'avaient plus en Espagne d'autres ennemis
que les Navarrais.

Si Abdrame avait t cette fois plus traitable qu' l'ordinaire, c'est
qu'il voulait tourner ses armes contre les Fatimides. La puissance de
ces princes croissait de jour en jour. Brlant du dsir de se venger des
souverains d'Europe, qui s'taient dj rjouis de leur perte, tant ils
la croyaient certaine, ils avaient fait d'abord prouver le poids de
leur vengeance  l'empereur de Constantinople en faisant ravager la
Calabre[115]. Alors 'avait t le tour d'Abdrame. En 955, lorsque,
selon toute apparence, Mozz, le quatrime calife fatimide, mditait
dj une descente en Espagne, il arriva qu'un trs-grand navire,
qu'Abdrame avait envoy avec des marchandises  Alexandrie, rencontra
en mer un vaisseau qui venait de Sicile et sur lequel se trouvait un
courrier que le gouverneur de cette le avait expdi  son souverain
Mozz. Cette dernire circonstance ne semble pas avoir t inconnue au
capitaine du vaisseau andalous. Il se peut mme qu'Abdrame ait
souponn que les dpches dont le courrier tait porteur, contenaient
un plan d'attaque contre l'Espagne, et qu'il ait donn au capitaine
l'ordre de les intercepter. Quoi qu'il en soit, le capitaine attaqua le
vaisseau sicilien, le prit, le pilla et s'empara des dpches.

Mozz usa aussitt de reprsailles. Sur son ordre, le gouverneur de la
Sicile se porta avec une flotte vers Almrie, et prit ou brla les
navires qui se trouvaient dans ce port. Il s'empara aussi de celui qui
avait fourni un spcieux prtexte pour cette expdition, et qui tait
justement de retour d'Alexandrie, d'o il avait rapport des chanteuses
pour le calife et de prcieuses marchandises. Puis les troupes du
gouverneur dbarqurent pour piller les environs d'Almrie, aprs quoi
elles se remirent en mer[116].

Abdrame rpondit d'une manire nergique  cette attaque. Il ordonna
d'abord de maudire chaque jour les Fatimides dans les prires
publiques[117]; puis il chargea son amiral Ghlib d'aller piller les
ctes de l'Ifrikia. Cette expdition, toutefois, n'eut pas tout le
succs que le calife s'en tait promis. Les Andalous remportrent bien
quelques avantages, mais  la fin ils furent repousss par les troupes
qui gardaient la province, et forcs de se rembarquer.

Voil o Abdrame en tait de la guerre qu'il soutenait contre les
Fatimides, au moment o les ngociations avec le roi de Lon taient en
train. Voulant tourner toutes les forces et toutes les ressources de
l'empire contre l'Afrique, il devait naturellement dsirer la paix avec
les chrtiens du Nord, et c'est pour cette raison qu'il ne s'tait pas
montr trop difficile sur les conditions auxquelles elle se faisait.

Maintenant qu'elle avait t conclue, il concentra toutes ses penses
sur l'Afrique. Une grande expdition se prparait. Les ouvriers dans les
chantiers n'avaient plus un moment de repos, de tous cts des troupes
se dirigeaient vers les ports de mer, et l'on enrlait des milliers de
matelots, lorsque la mort d'Ordoo III, qui arriva dans le printemps de
l'anne 957[118], vint entraver tout  coup les projets du calife.

Nous avons vu plus haut qu'Ordoo n'avait obtenu la paix qu'en faisant
des concessions, parmi lesquelles la remise ou la dmolition de
certaines forteresses tenait,  n'en point douter, la premire place. Or
Sancho, l'ancien comptiteur de son frre, auquel il succda maintenant
sans obstacle, refusa d'excuter cette clause du trait. Abdrame se vit
donc contraint d'employer contre le royaume de Lon les forces qu'il
avait voulu envoyer en Afrique, et il donna des ordres dans ce sens au
brave Ahmed ibn-Yila, le gouverneur de Tolde[119]. Ce gnral se mit en
campagne, et dans le mois de juillet, il remporta une grande victoire
sur le roi de Lon[120]. Ce triomphe tait sans doute une consolation
pour le calife, qui n'avait nullement dsir cette nouvelle guerre, et
qui mme, si l'honneur le lui et permis, l'aurait volontiers vite. Il
en aurait bientt une autre, plus douce encore: il verrait ses ennemis 
ses pieds.




IV.


Le roi Sancho, dit un auteur arabe[121], tait vain et orgueilleux.
Cette phrase est sans doute emprunte  un chroniqueur lonais de
l'poque[122], et dans la bouche de ces crivains elle signifie que
Sancho cherchait  briser la puissance des nobles et aspirait  rtablir
l'autorit absolue que ses anctres avaient possde. De l la haine que
lui portaient les grands. A la haine se joignait le mpris. Sancho avait
perdu les qualits qu'il avait eues autrefois et que ses sujets
apprciaient le plus. Le pauvre prince avait pris un embonpoint
excessif, de sorte qu'il ne pouvait plus monter  cheval et que mme en
marchant il devait s'appuyer sur quelqu'un[123]. Il tait donc devenu un
objet de rise, et peu  peu l'on se mit  dire qu'il fallait dposer ce
roi ridicule, ce roi manqu. Ferdinand Gonzalez, qui aspirait au titre
de faiseur de rois, et qui avait dj tent une fois, mais sans succs,
d'en faire un, fomenta le mcontentement des Lonais et le dirigea[124].
Une conspiration se forma dans l'arme, et un beau jour, dans le
printemps de l'anne 958[125], on chassa Sancho du royaume.

Pendant que le roi dtrn s'acheminait tristement vers Pampelune, la
rsidence de son oncle Garcia, Ferdinand Gonzalez et les autres grands
se runirent pour lire un autre roi. Leur choix tomba sur Ordoo,
quatrime du nom. C'tait un fils d'Alphonse IV et par consquent un
cousin germain de Sancho. Rien, except sa naissance, ne le recommandait
aux suffrages des lecteurs. A une difformit de la taille (il tait
bossu[126]) il joignait un caractre obsquieux, vil[127] et mchant, de
sorte que dans la suite on ne l'appela pas autrement
qu'Ordoo-le-Mauvais[128]; mais comme il n'y avait alors aucun autre
adulte dans la famille royale, il fallait bien le choisir, et le comte
de Castille lui fit pouser sa fille Urraque, la veuve d'Ordoo
III[129], qui devint ainsi pour la seconde fois reine de Lon[130].

Au moment mme o on lui donnait ainsi un successeur, Sancho racontait 
Pampelune la msaventure qui lui tait arrive. Sa grand'mre, la
vieille et ambitieuse Tota, qui gouvernait encore la Navarre au nom de
son fils, bien que ce fils ft depuis longtemps d'ge  rgner par
lui-mme, prit chaudement son parti, et jura de le rtablir  quelque
prix que ce ft. La chose n'tait pas aise cependant, car d'une part
Sancho n'avait dans son ancien royaume aucun ami influent, et de l'autre
la Navarre tait trop faible pour attaquer seule Lon et la Castille.
Tota devait donc chercher un alli, et encore un alli trs-puissant. En
outre, pour que Sancho ft  mme de se soutenir sur son trne, une fois
qu'il l'aurait reconquis, il fallait absolument qu'il cesst d'tre un
objet de rise par sa malencontreuse obsit. Cette obsit n'tait pas
naturelle; elle provenait d'une disposition maladive, et un mdecin
habile pourrait sans doute la faire disparatre; mais  Cordoue
seulement, ville qui tait alors le foyer de toutes les lumires, on
pouvait esprer de trouver un tel mdecin. Ce fut aussi  Cordoue que
Tota chercha l'alli dont elle avait besoin. Elle rsolut de faire
demander au calife un mdecin pour gurir son petit-fils, et une arme
pour le rtablir sur son trne. Il en cotait sans doute  son orgueil
de faire une telle dmarche; il lui tait pnible d'tre oblige
d'implorer l'assistance d'un mcrant avec lequel elle avait t en
guerre pendant plus de trente ans, et qui, il y avait  peine un an,
avait encore fait ravager ses valles et brler ses villages[131]; mais
son amour pour son petit-fils, l'ardent dsir qu'elle avait de le voir
rgner, la rage que lui causait sa honteuse dconfiture, tout cela fut
plus fort que sa lgitime rpugnance, et elle envoya des ambassadeurs 
Cordoue.

Ces ambassadeurs ayant expos au calife le motif de leur venue, il leur
rpondit qu'il enverrait volontiers un mdecin  Sancho, et qu'
certaines conditions, lesquelles seraient exposes par un de ses
ministres qu'il enverrait  Pampelune, il prterait l'appui de ses armes
au roi dtrn.

Quand les ambassadeurs navarrais l'eurent quitt, Abdrame fit venir le
juif Hasda, et, aprs lui avoir donn ses instructions, il le chargea
de se rendre  la cour de Navarre. Il n'aurait pu faire un meilleur
choix. Hasda runissait en sa personne toutes les qualits requises
pour une telle mission; il parlait fort bien la langue des chrtiens, et
il tait  la fois mdecin et homme d'Etat; tout le monde vantait son
esprit, ses talents, ses connaissances, sa grande capacit, et rcemment
encore un ambassadeur, venu du fond de la Germanie, avait dclar qu'il
n'avait jamais vu un homme dou de tant de finesse[132].

Arriv  Pampelune, le juif gagna aussitt la confiance de Sancho en se
chargeant de son traitement et en lui promettant une prompte gurison.
Il lui dit qu'en retour du service que le calife tait prt  lui
rendre, celui-ci exigeait la cession de dix forteresses. Sancho promit
de les livrer ds qu'il serait rtabli sur son trne. Mais ce n'tait
pas tout: Hasda tait aussi charg de faire en sorte que Tota vnt 
Cordoue, accompagne de son fils et de son petit-fils. Le calife, qui
voulait contenter sa vanit et donner  son peuple le spectacle,
jusque-l sans exemple, d'une reine et de deux rois chrtiens qui
viendraient humblement se prosterner  ses pieds pour implorer l'appui
de ses armes, avait particulirement insist sur ce point; mais on
pouvait prvoir que la fire Tota s'opposerait vivement  une telle
exigence. En effet, faire un voyage  Cordoue, c'tait pour elle une
dmarche plus humiliante encore que celle  laquelle elle s'tait dj
abaisse alors qu'elle tait entre en relations amicales avec son vieil
ennemi. Cette partie de la mission de Hasda tait donc la plus dlicate
et la plus pineuse; pour faire une telle proposition, et surtout pour
la faire agrer, il fallait un tact et une habilet tout  fait
extraordinaires. Mais Hasda avait la rputation d'tre l'homme le plus
adroit de son temps, et il la justifia. L'orgueilleuse Navarraise se
laissa vaincre par le charme de ses paroles, par la force de sa
sagesse, par la puissance de ses ruses et de ses nombreux artifices,
pour parler avec un pote juif de l'poque, et, croyant que le
rtablissement de son petit-fils ne pouvait tre obtenu qu' ce prix,
elle fit un grand effort sur elle-mme et donna enfin son consentement
au voyage que le juif lui proposait.

L'Espagne musulmane vit alors un trange spectacle. Suivie d'une foule
de grands et de prtres, la reine de Navarre s'achemina lentement vers
Cordoue, avec Garcia et le malheureux Sancho, dont la sant ne s'tait
pas encore beaucoup amliore, et qui marchait en s'appuyant sur Hasda.
Si ce spectacle tait doux pour la vanit nationale des musulmans, il
l'tait autant, et plus encore peut-tre, pour l'amour-propre des juifs,
car celui  qui on le devait, tait un homme de leur religion. Aussi
leurs potes clbraient-ils son retour l'un  l'envi de l'autre.
Saluez,  montagnes, le chef de Juda! chantait l'un d'entre eux. Que
le rire soit sur toutes les bouches! Que les terres arides et les forts
chantent! Que le dsert se rjouisse, qu'il fleurisse et produise des
fruits, car il vient, le chef de l'Acadmie, il vient avec joie et
chants! Tant qu'il n'tait pas l, la ville clbre, dessine avec
grce, tait morne et triste; ses pauvres, qui ne voyaient plus son
visage qui brille comme les toiles, taient dsols; les superbes
dominaient sur nous; ils nous vendaient et nous achetaient comme si nous
eussions t des esclaves; ils allongeaient leurs langues pour engloutir
nos richesses; ils rugissaient comme des lionceaux, et nous tions tous
pouvants, car notre dfenseur n'tait pas l.... Dieu nous l'a donn
pour chef; il l'a plac en faveur chez le roi, qui l'a nomm prince et
qui l'a lev au-dessus de ses autres dignitaires. Quand il passe,
personne n'ose ouvrir la bouche. Sans flches et sans pes, par sa
seule loquence, il a enlev aux abominables mangeurs de porcs des
forteresses et des cits.

Quand la reine et les deux rois furent enfin arrivs  Cordoue, le
calife leur donna, dans son palais  Zahr, une de ces pompeuses
audiences[133] qui imposaient aux trangers et qui taient bien propres
 leur donner une haute ide de sa puissance et de sa richesse. C'tait
sans doute un moment bien doux pour Abdrame que celui o il voyait 
ses pieds le fils de son terrible ennemi Ramire II, le fils de
l'illustre vainqueur de Simancas et d'Alhandega, et la reine aussi
courageuse que fire, qui dans ces batailles mmorables avait command
elle-mme ses troupes victorieuses; mais quels que fussent ses
sentiments intimes, il n'en laissa rien paratre au dehors, et il reut
ses htes avec une courtoisie exquise. Sancho lui rpta ce qu'il avait
dj dclar  Hasda,  savoir qu'il cderait les dix forteresses que
le calife exigeait, et l'on rsolut que, tandis que l'arme arabe
attaquerait le royaume de Lon, les Navarrais feraient une invasion en
Castille, afin d'attirer les forces de Ferdinand Gonzalez de ce
ct-l[134].

Cependant Abdrame n'avait pas perdu de vue l'Afrique. Il avait au
contraire pouss ses armements avec une grande activit, et dans l'anne
mme o la reine de Navarre arriva  Cordoue, une nombreuse arme,
commande par Ahmed ibn-Yila, s'embarqua sur soixante-dix navires. Cette
expdition fut heureuse, car les Andalous incendirent Mers-al-kharez,
et dvastrent les environs de Sousa ainsi que ceux de Tabarca[135].

Quelque temps aprs, l'arme musulmane marcha contre le royaume de Lon.
Sancho l'accompagnait. Grce aux remdes de Hasda, il avait t
dbarrass de son trop d'embonpoint, et il tait maintenant aussi leste
et aussi agile qu'il l'avait t auparavant[136]. Zamora fut prise
d'abord[137], et dj dans le mois d'avril de l'anne 959, l'autorit de
Sancho tait reconnue dans une grande partie du royaume[138]. La
capitale, toutefois, tenait encore pour Ordoo IV; mais ce prince ayant
pris la fuite pour aller chercher un refuge dans les Asturies[139], elle
se rendit  Sancho dans la seconde moiti de l'anne 960[140]. Ayant
ainsi recouvr son royaume, Sancho envoya une ambassade au calife pour
le remercier du secours qu'il lui avait prt, et il crivit en mme
temps  tous ses voisins pour leur annoncer son rtablissement sur le
trne. Dans ces lettres il blmait dans les termes les plus nergiques
la dloyaut du comte de Castille[141]. Peut-tre ce dernier lui
inspirait-il encore des craintes; mais s'il en tait ainsi, elles se
dissiprent bientt. D'aprs ce qui avait t convenu, les Navarrais
avaient envahi la Castille, et dans cette mme anne 960, ils livrrent
au comte une bataille dans laquelle ils eurent le bonheur de le faire
prisonnier[142]. Ds lors la cause d'Ordoo tait perdue. Ha et mpris
par tout le monde, il n'avait pu se soutenir jusque-l que par
l'influence de Ferdinand, dont il tait la crature. Les Asturiens le
chassrent maintenant de leur province, et se soumirent  Sancho. Ordoo
alla chercher un asile  Burgos[143], et nous verrons plus tard ce qu'il
devint.

Au moment o ces vnements se passaient dans le Nord, le calife, qui
avait eu l'imprudence de s'exposer au vent pre du mois de mars, tait
dj malade, et l'on craignait pour sa vie. Cette fois, cependant, les
mdecins russirent encore  conjurer le pril, et au commencement de
juillet Abdrame avait recouvr la sant au point qu'il put donner
audience aux dignitaires les plus haut placs. Mais sa gurison n'tait
qu'apparente. Il prouva une rechute de sa maladie, et le 16 octobre de
l'anne 961[144], il rendit le dernier soupir  l'ge de soixante-dix
ans, dont quarante-neuf de rgne.

Parmi les princes omaiyades qui ont rgn en Espagne, la premire place
appartient incontestablement  Abdrame III. Ce qu'il avait fait tenait
du prodige. Il avait trouv l'empire livr  l'anarchie et  la guerre
civile, dchir par les factions, morcel entre une foule de seigneurs
de race diffrente, expos aux razzias continuelles des chrtiens du
Nord, et  la veille d'tre englouti, soit par les Lonais, soit par les
Africains. En dpit d'obstacles sans nombre, il avait sauv l'Andalousie
et d'elle-mme et de la domination trangre. Il l'avait fait renatre
plus grande et plus forte qu'elle ne l'avait jamais t. Il lui avait
procur l'ordre et la prosprit au dedans, la considration et le
respect au dehors. Le trsor public, qu'il avait trouv dans un tat
dplorable, tait dans une situation excellente. Un tiers des revenus de
l'empire, qui s'levaient chaque anne  six millions deux cent quarante
cinq mille pices d'or, suffisait aux dpenses ordinaires; un autre
tiers tait mis en rserve, et Abdrame consacrait le reste  ses
btiments[145]. On calculait que dans l'anne 951, il avait dans ses
coffres la somme norme de vingt millions de pices d'or; aussi un
voyageur, qui se connaissait en finances, assure-t-il qu'Abdrame et le
Hamdnide qui rgnait alors sur la Msopotamie taient les princes les
plus riches de ce temps-l[146]. L'tat du pays tait en harmonie avec
la situation prospre du trsor public. L'agriculture, l'industrie, le
commerce, les arts, les sciences, tout florissait. L'tranger admirait
partout des champs bien cultivs et ce systme hydraulique, coordonn
avec une science profonde, qui rendait fertiles les terres en apparence
les plus ingrates. Il tait frapp de l'ordre parfait qui, grce  une
police vigilante, rgnait mme dans les districts les moins
accessibles[147]. Il s'tonnait du bas prix des denres (les fruits les
plus dlicieux se vendaient presque pour rien), de la propret des
vtements, et surtout du bien-tre universel qui permettait  presque
tout le monde d'aller  mulet au lieu d'aller  pied[148]. Des
industries nombreuses et diverses enrichissaient Cordoue, Almrie et
d'autres villes. Le commerce avait acquis un tel dveloppement, qu'au
rapport du directeur gnral des douanes, les droits d'entre et de
sortie formaient la partie la plus considrable des revenus de
l'Etat[149]. Cordoue, avec son demi-million d'habitants, ses trois mille
mosques, ses superbes palais, ses cent treize mille maisons, ses trois
cents maisons de bain et ses vingt-huit faubourgs[150], ne le cdait en
tendue et en splendeur qu' Bagdad, ville  laquelle ses habitants
aimaient  la comparer. Elle tait renomme jusqu'au fond de la
Germanie: la religieuse saxonne Hroswitha, qui se rendit clbre dans la
dernire moiti du Xe sicle par ses pomes et ses drames latins,
l'appelait l'ornement du monde[151]. La rivale qu'Abdrame lui avait
donne, n'tait pas moins admirable. Une de ses concubines lui ayant
lgu une grande fortune, le monarque avait voulu se servir de cet
argent pour racheter des prisonniers de guerre; mais ses employs ayant
parcouru les royaumes de Lon et de Navarre sans rencontrer un seul
prisonnier, sa favorite Zahr lui avait dit: Employez cet argent pour
btir une ville et donnez-lui mon nom. Cette ide avait souri au
calife, qui, comme presque tous les grands princes, aimait  btir, et
au mois de novembre de l'anne 936, il avait fait jeter,  une lieue au
nord de Cordoue, les fondements d'une ville qui porterait le nom de
Zahr. Rien n'avait t pargn pour la rendre aussi magnifique que
possible. Pendant vingt-cinq ans, dix mille ouvriers, qui disposaient de
quinze cents btes de somme, avaient t occups  la btir, et
cependant elle n'tait pas encore acheve  l'poque de la mort de son
fondateur. Une prime de quatre cents dirhems, que le calife avait
promise  quiconque viendrait s'y tablir, y avait attir une foule
d'habitants. Le palais califal, o toutes les merveilles de l'Orient et
de l'Occident taient runies, tait d'une norme grandeur,  preuve que
dans le harem il y avait six mille femmes[152].

La puissance d'Abdrame tait formidable. Une superbe marine lui
permettait de disputer aux Fatimides l'empire de la Mditerrane, et lui
garantissait la possession de Ceuta, cette cl de la Mauritanie. Une
arme nombreuse et bien discipline, la plus belle du monde
peut-tre[153], lui donnait la prpondrance sur les chrtiens du Nord.
Les plus fiers souverains briguaient son alliance. L'empereur de
Constantinople, les rois d'Allemagne, d'Italie et de France lui
envoyaient des ambassadeurs.

C'taient  coup sur de beaux rsultats; mais ce qui excite l'tonnement
et l'admiration quand on tudie ce rgne glorieux, c'est moins l'oeuvre
que l'ouvrier; c'est la puissance de cette intelligence universelle 
qui rien n'chappait, et qui se montrait non moins admirable dans les
plus petits dtails que dans les plus sublimes conceptions. Cet homme
fin et sagace, qui centralise, qui fonde l'unit de la nation et celle
du pouvoir, qui par ses alliances tablit une sorte d'quilibre
politique, qui dans sa large tolrance appelle dans ses conseils des
hommes d'une autre religion, est plutt un roi des temps modernes qu'un
calife du moyen ge.




V.


Malgr les grands services qu'Abdrame III leur avait rendus, la cour de
Lon et celle de Pampelune ne s'affligrent pas de sa mort; au
contraire, elles crurent y voir le moyen d'luder les traits et de se
drober  la protection musulmane, dont elles avaient commenc  se
lasser ds qu'elles n'en avaient plus eu besoin. Et de fait, l'occasion
semblait bonne pour ne pas tenir ce que l'on avait t oblig de
promettre. Le successeur d'Abdrame, Hacam II, passait pour pacifique;
on pensait peut-tre qu'il n'insisterait pas trop sur l'excution d'un
trait conclu par son pre, et en tout cas il faudrait voir encore si,
dans la guerre, il serait aussi heureux que ce dernier l'avait t.

Hacam fut bientt  mme de s'apercevoir des intentions de ses voisins.
Sancho, qu'il avait somm de livrer enfin les forteresses nommes dans
le trait, trouvait toutes sortes de raisons pour remettre cette affaire
 un autre temps[154]. Garcia, qu'il avait fait prier de lui cder son
prisonnier Ferdinand Gonzalez, refusait d'accder  cette demande[155].
Qui plus est, il rendit la libert  Ferdinand, aprs lui avoir fait
promettre de rompre avec son gendre, Ordoo IV. Ferdinand tint sa
promesse. Sur son ordre, Ordoo, qui se trouvait encore  Burgos, fut
spar violemment de sa femme et de ses deux filles, et transport sous
bonne escorte sur le territoire musulman[156]. Puis Ferdinand, qui
n'tait pas li par un trait, comme le roi de Navarre et celui de Lon,
recommena les hostilits contre les Arabes[157], de sorte que ds le
mois de fvrier 962, Hacam fut oblig d'crire  ses gnraux et  ses
gouverneurs qu'ils eussent  se tenir prts pour entrer en
campagne[158].

Sur ces entrefaites, Ordoo-le-Mauvais tait arriv  Medinaceli,
accompagn de vingt seigneurs, les seuls qui lui fussent rests fidles.
Il avait vu dans cette ville les prparatifs que l'on faisait pour une
expdition, et cette circonstance avait ranim son espoir dans l'avenir.
De mme que son cousin avait recouvr le trne grce  l'appui
d'Abdrame, il comptait le recouvrer  son tour avec le secours de
Hacam. Aussi tmoigna-t-il  Ghlib, le gouverneur de Medinaceli, son
dsir d'aller  Cordoue afin d'y implorer la protection du monarque.
Ghlib consulta Hacam sur la rponse qu'il avait  donner. Le calife,
qui n'tait pas fch d'avoir un prtendant sous la main, mais qui ne
voulait pas encore s'engager dfinitivement, lui fit rpondre qu'il
pouvait conduire Ordoo  Cordoue, mais qu'il ne devait lui faire aucune
promesse. Ghlib partit donc pour Cordoue au commencement d'avril,
accompagn d'Ordoo et de sa suite. En route on rencontra un dtachement
de cavalerie que Hacam avait envoy  la rencontre de ses htes, et aux
environs de la capitale, on en rencontra un autre, plus nombreux encore.
Ordoo n'pargna rien pour gagner les bonnes grces des officiers de
l'escorte. Il leur prodigua les flatteries, et quand il fut entr dans
Cordoue, il leur demanda o se trouvait le tombeau d'Abdrame III.
Lorsqu'on le lui eut montr, il ta respectueusement son bonnet,
s'agenouilla en tournant la tte vers l'endroit indiqu, et rcita des
prires pour l'me de celui qui nagure l'avait chass du trne.
L'espoir de ressaisir le sceptre lui faisait oublier tout le reste; pour
atteindre ce but, il tait bien dcid  ne reculer devant aucune
bassesse.

Aprs avoir pass deux jours dans un palais superbement meubl, qu'on
lui avait assign pour sa demeure, Ordoo reut la permission d'aller 
Zahr, o le calife lui donnerait audience. Il revtit alors une robe et
un manteau de soie blancs (c'tait probablement un nouvel hommage qu'il
rendait aux Omaiyades, car le blanc tait la couleur de cette maison),
et se coiffa d'un bonnet orn de pierres prcieuses. Les principaux
chrtiens de l'Andalousie, tels que Wald ibn-Khaizorn, le juge des
chrtiens de Cordoue, et Obaidallh ibn-Csim, le mtropolitain de
Tolde, vinrent le chercher pour le conduire  Zahr et l'instruire des
rgles de l'tiquette, sur lesquelles la cour tait fort chatouilleuse.

En passant par les rangs des soldats qui encombraient les abords de
Zahr, Ordoo et ses compagnons lonais feignirent d'tre frapps et
mme terrifis par cet appareil militaire. Ils baissrent les yeux et
firent le signe de la croix. Quand on fut arriv  la premire porte du
palais, tous mirent pied  terre,  l'exception d'Ordoo et de ses
Lonais. A la porte dite d'_as-sodda_, ces derniers durent en faire
autant; mais Ordoo et le gnral Ibn-Tomlos, qui tait charg de
l'introduire auprs du calife, restrent  cheval jusqu' ce qu'ils
fussent arrivs prs d'un portique o l'on avait plac des siges pour
Ordoo et ses compagnons, et o Sancho avait aussi attendu le moment
d'tre introduit auprs du monarque, alors qu'il tait venu implorer son
secours. Quelque temps aprs, les Lonais reurent la permission
d'entrer dans la salle d'audience. A la porte Ordoo ta son bonnet et
son manteau en signe de respect; puis, quand on lui eut dit d'avancer et
qu'il se trouva vis--vis du trne sur lequel tait le calife entour
de ses frres, de ses neveux, des vizirs, du cadi et des faquis, il
s'agenouilla  plusieurs reprises, et, faisant quelques pas en avant
aprs chaque gnuflexion, il arriva enfin tout prs du calife. Celui-ci
lui donna sa main  baiser, aprs quoi Ordoo retourna en arrire, mais
en prenant soin de ne pas tourner le dos au calife, pour aller s'asseoir
sur un sofa de brocart qui lui tait destin et qui se trouvait  quinze
pieds du trne. Les seigneurs lonais s'approchrent alors du calife en
observant le mme crmonial, et, lui ayant bais la main, ils allrent
se ranger derrire leur matre, auprs duquel se tenait aussi Wald
ibn-Khaizorn, qui, dans l'entretien qui allait avoir lieu, devait
servir d'interprte.

Le calife garda quelques instants le silence pour laisser  l'ex-roi le
temps de se remettre de l'motion que la vue de cette auguste assemble
ne pouvait avoir manqu d'exciter dans son esprit. Puis il lui parla en
ces termes: Rjouissez-vous d'tre venu ici et esprez beaucoup de
notre bont, car nous avons l'intention de vous accorder encore plus de
faveurs que vous n'osiez l'attendre.

Quand le sens de ces gracieuses paroles eut t expliqu  Ordoo par
l'interprte, la joie clata sur son visage. Il se leva, et, ayant bais
le tapis qui couvrait les marches du trne: Je suis, dit-il, l'esclave
du commandeur des croyants! Je me fie  sa magnanimit, je cherche mon
appui dans sa haute vertu, je lui donne plein pouvoir sur moi-mme et
sur mes hommes. J'irai partout o il m'ordonnera d'aller, je le servirai
sincrement et loyalement.--Nous vous croyons digne de nos bonts, lui
rpondit le calife; vous serez content quand vous verrez jusqu' quel
point nous vous prfrons  tous vos coreligionnaires; vous vous
applaudirez d'avoir eu l'ide de chercher un asile auprs de nous, et de
vous tre abrit sous l'ombre de notre puissance. Quand le calife eut
parl de la sorte, Ordoo s'agenouilla de nouveau, et, ayant appel la
bndiction du ciel sur le monarque, il exposa sa requte en ces termes:
Nagure mon cousin Sancho est venu demander du secours contre moi au
feu calife. Il a obtenu sa demande; il a t secouru comme on ne l'est
que par les plus grands souverains de l'univers. Moi aussi, je viens
demander du secours, mais il y a toutefois entre mon cousin et moi une
grande diffrence. S'il est venu ici, c'est qu'il y a t contraint par
la ncessit; ses sujets blmaient sa conduite et le hassaient; ils
m'avaient lu  sa place sans que j'eusse ambitionn cet honneur, Dieu
m'en est tmoin! Je l'avais dtrn et chass du royaume. A force de
supplications il a obtenu du feu calife une arme qui l'a rtabli; mais
il n'a pas su se montrer reconnaissant pour ce service; il n'a rempli ni
envers son bienfaiteur, ni envers vous,  commandeur des croyants, mon
seigneur, ce  quoi il s'tait oblig. Moi au contraire, j'ai quitt
mon royaume de mon plein gr, et je suis venu auprs du commandeur des
croyants pour mettre  sa disposition ma personne, mes hommes et mes
forteresses. J'avais donc raison de dire qu'entre mon cousin et moi il y
a une grande diffrence, et j'ose ajouter que j'ai fait preuve de bien
plus de confiance et de gnrosit.--Nous avons entendu votre discours
et nous avons saisi votre pense, dit alors le calife. Vous verrez
bientt de quelle manire nous vous rcompenserons de vos bonnes
intentions. Vous recevrez de nous une fois autant de bienfaits que votre
comptiteur en a reu de notre pre d'heureuse mmoire, et quoique votre
adversaire ait le mrite d'avoir implor le premier notre protection, ce
n'est pas une raison pour que nous vous estimions moins ou que nous
refusions de vous donner ce que nous lui avons donn auparavant. Nous
vous ferons reconduire dans votre pays, nous vous remplirons de joie,
nous affermirons les bases de votre pouvoir royal, nous vous ferons
rgner sur tous ceux qui voudront vous reconnatre pour leur roi, et
nous vous ferons remettre un trait que vous pourrez garder et dans
lequel nous fixerons les limites de votre royaume et celles du royaume
de votre cousin. En outre nous empcherons ce dernier d'inquiter le
territoire qu'il aura t oblig de vous cder. En un mot, les bienfaits
que vous recevrez de nous surpasseront toutes vos esprances. Dieu sait
que ce que nous disons, nous le pensons!

Quand le calife eut parl de la sorte, Ordoo s'agenouilla encore une
fois, et, s'tant rpandu en remercments, il se leva et quitta la salle
 reculons. Arriv dans une autre salle, il dit aux eunuques qui
l'avaient suivi, qu'il tait bloui et stupfait du majestueux spectacle
dont il avait t tmoin, et, apercevant un sige sur lequel le calife
avait la coutume de s'asseoir, il s'agenouilla devant ce meuble. Ensuite
on le conduisit vers Djafar, le hdjib ou premier ministre. Du plus loin
qu'il vit ce dignitaire, il lui fit une profonde rvrence; il voulut
aussi lui baiser la main, mais le hdjib l'en empcha, le serra contre
sa poitrine, et l'ayant fait asseoir  ses cts, il l'assura qu'il
pouvait tre certain que le calife tiendrait les promesses qu'il avait
faites. Puis il lui fit donner les vtements d'honneur que le calife lui
avait destins. Ses compagnons en reurent aussi, chacun selon son rang,
et, ayant salu le hdjib avec le plus profond respect, ils retournrent
avec leur roi vers le portique, o Ordoo trouva un cheval superbe et
richement harnach, qui sortait des curies du calife. Il l'enfourcha,
et, le coeur plein d'espoir, il retourna avec ses Lonais et le gnral
Ibn-Tomlos au palais qui lui servait de demeure[159].

Peu de temps aprs, on lui remit un trait  signer, en vertu duquel il
s'engageait  vivre toujours en paix avec le calife,  lui livrer son
fils Garcia en otage, et  ne point s'allier avec Ferdinand Gonzalez. Il
le signa, et alors Hacam mit  sa disposition un corps d'arme command
par Ghlib[160]. En outre il lui donna pour conseillers Wald[161], le
juge des chrtiens de Cordoue, Abagh ibn-Abdallh ibn-Nabl,
l'vque[162] de cette ville, et Obaidallh[163] ibn-Csim, le
mtropolitain de Tolde, aprs avoir ordonn  ces personnages, auxquels
Garcia devait tre remis, de faire tous leurs efforts pour ramener les
Lonais sous l'obissance d'Ordoo[164].

On avait fait grand bruit de tous ces prparatifs, parce qu'on esprait
que Sancho se laisserait intimider. Ce calcul n'tait point trompeur.
Sancho sentait que sa position tait encore prcaire et mal assure. La
Galice refusait obstinment de le reconnatre[165], et il tait 
prvoir que si Ordoo revenait avec une arme musulmane, il pourrait
compter sur l'appui de cette province. Quant aux autres provinces du
royaume, qui avaient subi Sancho, mais qui ne l'aimaient point, tout
portait  croire qu'elles le chasseraient pour la seconde fois plutt
que de s'exposer  une invasion. Sancho prit donc bien vite son parti.
Ds le mois de mai, il envoya  Cordoue des comtes et des vques, qui
devaient dire en son nom au calife qu'il tait prt  excuter toutes
les clauses du trait[166]. Ds lors Hacam, qui avait obtenu ce qu'il
voulait, ne songea plus  remplir les promesses qu'il avait faites 
Ordoo, de sorte que ce malheureux prtendant s'tait abaiss en pure
perte aux plus honteuses flatteries. Il ne semble pas avoir survcu
longtemps  la perte de ses esprances; l'histoire, du moins, ne parle
plus de lui; elle dit seulement qu'il mourut  Cordoue[167], et tout
porte  croire qu'avant la fin de l'anne 962 il avait dj cess de
vivre.

Sa mort dissipa les craintes que Sancho avait conues. Comptant sur
l'appui de ses allis, le comte de Castille, le roi de Navarre et les
comtes catalans Borrel et Miron, il prit de nouveau un ton plus hardi,
et ne remplit pas mieux qu'auparavant les clauses du trait[168].

Hacam se vit donc oblig de dclarer la guerre aux chrtiens. Il tourna
d'abord ses armes contre la Castille, prit San Estevan de Gormaz (963),
et fora Ferdinand Gonzalez  demander la paix[169]; mais elle fut
rompue presque aussitt que conclue. Ensuite Ghlib gagna la bataille
d'Atienza. Yahy ibn-Mohammed Todjb, le gouverneur de Saragosse,
battit Garcia, et ce roi perdit en outre la ville importante de
Calahorra, que Hacam fit entourer de fortifications nouvelles[170], en
mme temps qu'il faisait rebtir en Castille la forteresse ruine de
Gormaz. En un mot, quoiqu'il n'aimt pas la guerre et qu'il la ft
contre son gr, il la fit si bien qu'il fora ses ennemis  demander la
paix. Sancho de Lon la sollicita en 966[171]. Les comtes Borrel et
Miron, qui avaient aussi subi plusieurs checs, suivirent son exemple,
et s'engagrent  dmanteler celles de leurs forteresses qui taient les
plus rapproches des frontires musulmanes. Garcia de Navarre envoya
aussi des comtes et des vques  Cordoue, et un puissant comte
galicien, Rodrigue Velasquez, fit demander la paix par sa mre, que
Hacam reut avec les plus grands gards et  laquelle il fit de
superbes cadeaux[172].

La paix que le calife avait conclue avec presque tous ses voisins, fut
durable. Hacam tait trop pacifique pour la rompre, et quant aux
chrtiens, ils furent bientt aprs plongs dans une telle anarchie,
qu'ils ne purent pas songer  tourner de nouveau leurs armes contre les
musulmans. Pendant qu'il ngociait encore avec le calife, Sancho avait
attaqu la Galice qui jusque-l lui avait toujours t rebelle, et il
avait russi  soumettre tout le pays au nord du Duero, lorsque le comte
Gonzalve, qui avait runi contre lui une grande arme au sud de ce
fleuve, lui fit demander une entrevue. Elle eut lieu; mais le perfide
Gonzalve fit servir au roi un fruit empoisonn auquel celui-ci n'eut pas
plutt got qu'il se sentit dfaillir. L'effet du poison le saisit au
coeur, mais sans le tuer  l'heure mme. Moiti par gestes, moiti par
des paroles entrecoupes, Sancho exprima le dsir d'tre sur-le-champ
ramen  Lon; mais le troisime jour il mourut en chemin[173].

Son fils Ramire, troisime du nom, qui ne comptait encore que cinq ans,
lui succda sous la tutelle de sa tante Elvire, une religieuse du
couvent de San Salvador de Lon; mais les grands du royaume, qui ne
voulaient pas obir  une femme et  un enfant, se htrent de se
dclarer indpendants[174]. L'Etat se trouva donc morcel entre une
foule de petits princes; il tait rduit  une impuissance complte. Une
arme de huit mille Danois, qui avaient servi d'abord sous Richard
Ier de Normandie et que ce duc avait envoys en Espagne alors qu'il
n'avait plus besoin d'eux, ravagrent impunment la Galice durant trois
ans[175]. La rgente Elvire ne pouvait donc songer  renouveler la
guerre contre les Arabes[176].

Les razzias contre la Castille continurent encore quelque temps[177];
mais en 970, la mort de Ferdinand Gonzalez procura au calife la paix
avec ce comt. Ds lors il put se livrer tout entier  son got pour les
lettres et au dveloppement de la prosprit du pays.

Jamais un prince aussi savant n'avait encore rgn en Espagne, et
quoique tous ses prdcesseurs eussent t des esprits cultivs, qui
aimaient  enrichir leurs bibliothques, aucun d'entre eux n'avait
cependant recherch avec tant de passion les livres prcieux et rares.
Au Caire,  Bagdad,  Damas,  Alexandrie, il avait des agents chargs
de copier ou d'acheter pour lui,  quelque prix que ce ft, les livres
anciens et modernes. Son palais en tait rempli; c'tait un atelier o
l'on ne rencontrait que copistes, relieurs, enlumineurs. Le catalogue de
sa bibliothque formait  lui seul quarante-quatre cahiers, dont chacun
avait vingt feuilles selon les uns, cinquante selon les autres, et
encore n'y trouvait-on que les titres des livres et non pas une
description. Quelques crivains racontent que le nombre des volumes
montait jusqu' quatre cent mille. Et tous ces volumes, Hacam les avait
lus; qui plus est, il en avait annot la plupart. Il crivait d'ailleurs
au commencement ou  la fin de chaque livre le nom, le surnom, le nom
patronymique de l'auteur, sa famille, sa tribu, l'anne de sa naissance
et de sa mort, et les anecdotes qui couraient sur son compte. Ces
notices taient prcieuses. Hacam connaissait mieux que personne
l'histoire littraire; aussi ses notes ont toujours fait autorit parmi
les savants andalous. Les livres composs en Perse et en Syrie lui
taient souvent connus avant que personne les et lus en Orient. Sachant
qu'un savant de l'Irc, Abou-'l-Faradj Isfahn, s'occupait  rassembler
des renseignements sur les potes et les chanteurs arabes, il lui envoya
mille pices d'or en le priant de lui faire parvenir un exemplaire de
son ouvrage ds qu'il l'aurait termin. Plein de reconnaissance,
Abou-'l-Faradj se hta de satisfaire  ce dsir. Avant de publier son
magnifique recueil, qui aujourd'hui encore fait l'admiration des
savants, il en envoya au calife d'Espagne un exemplaire soign,
accompagn d'un pome en son honneur et d'un ouvrage sur la gnalogie
des Omaiyades. Un nouveau prsent l'en rcompensa[178]. En gnral, la
libralit de Hacam envers les savants espagnols et trangers ne
connaissait point de bornes; aussi affluaient-ils  sa cour. Le monarque
les encourageait et les protgeait tous, mme les philosophes, qui
purent enfin se livrer  leurs tudes sans avoir  craindre d'tre
massacrs par les bigots[179].

Toutes les branches de l'enseignement devaient fleurir sous un prince
aussi clair. Les coles primaires taient dj bonnes et nombreuses.
En Andalousie presque tout le monde savait lire et crire, tandis que
dans l'Europe chrtienne les personnes les plus haut places,  moins
qu'elles n'appartinssent au clerg, ne le savaient pas. La grammaire et
la rhtorique taient aussi enseignes dans les coles[180]. Hacam,
toutefois, fut d'avis que l'instruction n'tait pas encore assez
rpandue, et dans sa bienveillante sollicitude pour les classes pauvres,
il fonda dans la capitale vingt-sept coles o les enfants de parents
sans fortune recevraient une ducation gratuite, les matres tant pays
par lui[181]. Quant  l'universit de Cordoue, elle tait alors une des
plus renommes du monde. Dans la mosque principale (car c'est l que se
donnaient les leons[182]), Abou-Becr ibn-Mowia le Coraichite traitait
les traditions relatives  Mahomet[183]. Abou-Al Cl, de Bagdad, y
dictait un grand et beau recueil qui contenait une immense quantit de
renseignements curieux sur les anciens Arabes, leurs proverbes, leur
langue et leur posie; recueil qu'il publia plus tard sous le titre
d'_Aml_ ou _Dictes_[184]. La grammaire tait enseigne par
Ibn-al-Couta, qui, au jugement d'Abou-Al Cl, tait le plus savant
grammairien de l'Espagne. D'autres sciences avaient des reprsentants
non moins illustres. Aussi les tudiants qui frquentaient les cours se
comptaient-ils par milliers. La plupart d'entre eux tudiaient ce qu'on
appelait le _fikh_, c'est--dire la thologie et le droit, car cette
science menait alors aux postes les plus lucratifs[185].

C'est du sein de cette jeunesse universitaire que sortit un homme dont
la renomme remplira bientt, non-seulement l'Espagne, mais le monde
entier, et que nous devons  prsent faire connatre  nos lecteurs.




VI.


Dans une des premires annes du rgne de Hacam II, cinq tudiants
dnaient dans un jardin aux environs de Cordoue. Au dessert il rgnait
une grande gat parmi les convives; un seul, cependant, tait
silencieux et rveur. Ce jeune homme tait grand et bien fait;
l'expression de sa physionomie tait noble, fire, presque hautaine, et
son attitude annonait un homme n pour le pouvoir[186].

Sortant enfin de sa rverie, il s'cria tout  coup:

--N'en doutez pas, un jour je serai le matre de ce pays!

Ses amis se mirent  rire de cette exclamation; mais sans se
dconcerter:

--Que chacun de vous, poursuivit le jeune homme, me dise quel poste il
dsire; je le lui donnerai quand je rgnerai.

--Eh bien! dit alors un des tudiants, je trouve ces beignets dlicieux,
et puisque cela vous est gal, j'aimerais d'tre nomm inspecteur du
march; alors j'aurai toujours des beignets  foison et sans qu'il m'en
cote rien.

--Moi, dit un autre, je suis trs-friand de ces figues qui viennent de
Malaga, mon pays natal. Nommez-moi donc cadi de cette province.

--La vue de tous ces superbes jardins me plat extrmement, dit le
troisime; je voudrais donc tre nomm prfet de la capitale.

Mais le quatrime gardait le silence, indign des penses prsomptueuses
de son condisciple.

--A votre tour, lui dit ce dernier; demandez ce que vous voudrez.

Celui auquel il venait d'adresser la parole se leva alors, et, lui
tirant la barbe:

--Lorsque tu gouverneras l'Espagne, dit-il, misrable fanfaron que tu
es, ordonne alors qu'aprs m'avoir frott avec du miel, afin que les
mouches et les abeilles viennent me piquer, on me place  rebours sur un
ne, et qu'on me promne  travers les rues de Cordoue.

L'autre lui lana un regard furieux; mais, tchant de matriser sa
colre:

--C'est bien, dit-il, chacun de vous sera trait selon ses souhaits. Un
jour je me souviendrai de tout ce que vous avez dit[187].

Le dner fini, on se spara, et l'tudiant aux penses bizarres et
extravagantes retourna vers la maison d'un de ses parents du ct de sa
mre, o il logeait. Son hte le conduisit  sa petite chambre qui se
trouvait au dernier tage, et tcha de lier conversation avec lui; mais
le jeune homme, absorb par ses rflexions, ne lui rpondit que par des
monosyllabes. Voyant qu'il n'y avait pas moyen de rien tirer de lui,
l'autre le quitta en lui souhaitant une bonne nuit. Le lendemain matin,
ne le voyant pas paratre au djeuner et croyant qu'il dormait encore,
il remonta vers sa chambre pour le rveiller; mais  sa grande surprise
il trouva le lit intact et l'tudiant assis sur le sofa, la tte penche
sur la poitrine.

--Il parat que tu ne t'es pas couch cette nuit, lui dit-il.

--Non, c'est vrai, lui rpondit l'tudiant.

--Et pourquoi as-tu veill?

--J'avais une pense trange.

--A quoi songeais-tu donc?

--A l'homme que je nommerai cadi lorsque je gouvernerai l'Espagne et que
le cadi que nous avons  prsent aura cess de vivre. J'ai parcouru en
pense toute l'Espagne et je n'ai trouv qu'un seul homme qui mrite de
remplir ce poste.

--C'est peut-tre Mohammed ibn-as-Salm[188] que tu as en vue?

--Mon Dieu, oui, c'est lui; voyez comme nous nous rencontrons[189]!

Ce jeune homme, on le voit, avait une ide fixe, ide  laquelle il
rvait le jour, et qui la nuit l'empchait de dormir. Qui tait-il donc,
lui qui, perdu dans la foule qui encombre une capitale, sentait
fermenter en lui de si grandes esprances, et qui, bien qu'il n'et
aucune relation avec la cour, s'tait mis dans la tte qu'un jour il
serait premier ministre?

Il s'appelait Abou-Amir Mohammed. Sa famille, celle des Beni-Ab-Amir,
qui appartenait  la tribu ymnite de Mofir, tait noble, mais non
illustre. Son septime aeul, Abdalmlic, un des rares Arabes qui se
trouvaient dans l'arme berbre avec laquelle Tric dbarqua en Espagne,
s'tait distingu en commandant la division qui prit Carteya, la
premire ville espagnole qui tombt au pouvoir des musulmans[190]. Pour
prix de ses services, il avait reu le chteau de Torrox, situ sur le
Guadiaro, dans la province d'Algziras, avec les terres qui en
dpendaient. Ses descendants, toutefois, n'habitaient ce manoir qu' de
rares intervalles. D'ordinaire ils allaient dans leur jeunesse 
Cordoue, pour y chercher un emploi  la cour ou dans la magistrature.
C'est ce que firent, par exemple, Abou-Amir Mohammed ibn-al-Wald,
l'arrire-petit-fils d'Abdalmlic, et son fils Amir. Ce dernier, qui
remplit plusieurs postes, tait le favori du sultan Mohammed, au point
que ce dernier fit placer son nom sur les monnaies et sur les drapeaux.
Abdallh, le pre de notre tudiant, tait un thologien-jurisconsulte
distingu et fort pieux, qui fit le plerinage de la Mecque[191]. De
tout temps, d'ailleurs, cette famille avait pu aspirer  des alliances
honorables: le grand-pre de Mohammed avait pous la fille du rengat
Yahy, fils d'Isac le chrtien, qui, aprs avoir t mdecin d'Abdrame
III, avait t nomm vizir et gouverneur de Badajoz[192]; sa propre mre
tait Boraiha, la fille du magistrat Ibn-Bartl, de la tribu de
Temm[193]. Mais bien qu'ancienne et respectable, la famille des
Beni-Ab-Amir n'appartenait pas  la haute noblesse; c'tait, s'il nous
est permis de nous servir de ce terme, une bonne noblesse de robe, mais
non pas une noblesse d'pe. Aucun Amiride, si l'on en excepte
Abdalmlic, le compagnon de Tric, n'avait suivi la carrire des armes,
alors la plus noble de toutes[194]; tous avaient t des magistrats ou
des employs de la cour. Mohammed avait aussi t destin  la
judicature, et un beau jour il avait dit adieu aux tourelles lzardes
du manoir hrditaire pour aller tudier dans la capitale, o il suivait
maintenant les cours d'Abou-Becr ibn-Mowia le Coraichite, d'Abou-Al
Cl et d'Ibn-al-Couta[195]. Quant  son caractre, c'tait un jeune
homme rempli de coeur et d'intelligence, mais d'une nature exalte, d'une
imagination ardente, d'un temprament de feu, et domin par une passion
unique, mais d'une violence singulire. Les livres qu'il lisait de
prfrence, c'taient les vieilles chroniques de sa nation[196], et ce
qui le captivait surtout dans ces pages poudreuses, c'taient les
aventures de ceux qui, partis souvent de bien plus bas que lui,
s'taient levs successivement aux premires dignits de l'Etat. Ces
hommes, il les prenait pour modles, et comme il ne cachait nullement
ses penses ambitieuses, ses camarades le regardaient parfois comme un
cerveau dtraqu. Il ne l'tait pas cependant. Il est vrai qu'une seule
ide semblait absorber toutes les facults de son intelligence; mais ce
n'tait pas l une espce d'alination mentale, c'tait la divination du
gnie. Dou de grands talents, fcond en ressources, ferme et audacieux
quand il fallait l'tre, souple, prudent et adroit quand les
circonstances l'exigeaient, peu scrupuleux d'ailleurs sur les moyens qui
pouvaient le conduire  un but clatant, il pouvait, sans prsomption,
prtendre  tout. Nul n'avait au mme degr l'nergie, l'action lente,
continue de l'ide fixe; le but une fois marqu, sa volont se dressait,
se roidissait et poussait droit.

Pourtant ses dbuts ne furent pas brillants. Ses tudes acheves, il fut
oblig, pour gagner sa vie, d'ouvrir un bureau prs de la porte du
palais et d'y crire des requtes pour ceux qui avaient  demander
quelque chose au calife[197]. Dans la suite il obtint un emploi
subalterne dans le tribunal de Cordoue; mais il ne sut pas se concilier
les bonnes grces de son chef, le cadi. Celui qui remplissait alors ce
poste tait cependant cet Ibn-as-Salm[198] que Mohammed estimait tant,
et non sans raison, car c'tait un homme fort savant, fort honorable, un
des meilleurs cadis qu'il y ait eu  Cordoue[199]; mais c'tait en mme
temps un esprit froid et positif, qui avait une antipathie inne pour
ceux dont le caractre ne ressemblait pas au sien. Les ides bizarres de
son jeune employ et ses distractions habituelles le choquaient au plus
haut degr; il ne demandait pas mieux que d'tre dbarrass de lui, et
par un singulier hasard, l'aversion que le cadi avait contre Mohammed
procura  ce dernier ce qu'il souhaitait le plus,  savoir un emploi 
la cour. Le cadi s'tait plaint de lui au vizir Mohaf, en le priant de
donner un autre emploi  ce jeune homme. Mohaf lui avait promis d'y
songer, et peu de temps aprs, lorsque Hacam II chercha un intendant
capable d'administrer les biens de son fils an Abdrame, qui comptait
alors cinq ans[200], il lui recommanda Mohammed ibn-ab-Amir. Cependant
le choix de cet intendant ne dpendait pas du calife seul; il dpendait
surtout de la sultane favorite Aurore[201], une Basque de naissance, qui
exerait un grand empire sur l'esprit de son poux. Plusieurs personnes
lui furent prsentes; mais Ibn-ab-Amir la charma par sa bonne mine et
la courtoisie de ses manires. Il fut prfr  tous ses comptiteurs,
et le samedi 23 fvrier de l'anne 967, il fut nomm intendant des
biens d'Abdrame, avec un traitement de quinze pices d'or par mois. Il
comptait alors vingt-six ans.

Il ne ngligea rien pour s'insinuer encore davantage dans la faveur
d'Aurore, et il y russit si parfaitement qu'elle le nomma aussi
intendant de ses propres biens, et que sept mois aprs son entre  la
cour, il fut nomm inspecteur de la monnaie[202]. Grce  ce dernier
poste, il avait toujours des sommes trs-considrables  sa disposition,
et il en profita pour se faire des amis parmi les grands. Chaque fois
qu'un d'entre eux tait  bout de ressources (ce qui, au train qu'ils
menaient, ne pouvait manquer de leur arriver souvent), il le trouvait
prt  lui venir en aide. On raconte, par exemple, que Mohammed
ibn-Aflah, un client du calife et un employ de la cour[203], qui
s'tait fort endett par les normes dpenses qu'il avait faites 
l'occasion du mariage de sa fille, lui apporta, dans l'htel de la
monnaie, une bride enrichie de pierreries, en le priant de lui prter
quelque argent sur cet objet, qui, disait-il, tait la seule chose de
valeur qui lui restt. A peine eut-il fini de parler qu'Ibn-ab-Amir
enjoignit  un de ses employs de peser la bride et de donner 
Ibn-Aflah le poids de cet objet en pices d'argent. Stupfait d'une
telle gnrosit (car le fer et le cuir de la bride taient fort
lourds), Ibn-Aflah eut peine  en croire ses oreilles quand il entendit
l'inspecteur donner cet ordre; mais il fut forc de se rendre 
l'vidence, car peu d'instants aprs on le pria de soulever sa robe,
dans laquelle on versa un vritable torrent de pices d'argent, de sorte
qu'il ne fut pas seulement en tat de payer ses dettes, mais qu'il lui
resta encore une somme considrable. Aussi avait-il plus tard la coutume
de dire: J'aime Ibn-ab-Amir de toute mon me, et dt-il m'ordonner de
me rvolter contre mon souverain, je n'hsiterais pas  lui obir[204].

C'est de cette manire qu'Ibn-ab-Amir se cra un parti dvou  ses
intrts; mais ce qu'il considrait comme son premier devoir, c'tait de
satisfaire tous les caprices de la sultane et de la combler de prsents
tels qu'elle n'en avait jamais reu. Ses inventions taient souvent
ingnieuses. Une fois, par exemple, il fit fabriquer  grands frais un
petit palais d'argent, et quand ce superbe joujou fut achev, il le fit
porter par ses esclaves au palais califal, au grand tonnement des
habitants de la capitale, qui n'avaient jamais vu un travail
d'orfvrerie aussi magnifique. C'tait un cadeau pour Aurore. Elle ne se
lassa pas de l'admirer, et dans la suite elle ne ngligea aucune
occasion pour vanter le mrite de son protg et pour avancer sa
fortune[205]. L'intimit qui rgnait entre elle et lui devint mme
telle, qu'elle donna  jaser aux mdisants. Les autres dames du harem
recevaient aussi des cadeaux d'Ibn-ab-Amir. Elles s'extasiaient toutes
sur sa gnrosit, la suavit de son langage et la suprme distinction
de ses manires. Le vieux calife n'y comprenait rien. Je ne conois
pas, dit-il un jour  un de ses plus intimes amis, quels moyens ce jeune
homme emploie pour rgner sur les coeurs des dames de mon harem. Je leur
donne tout ce qu'elles peuvent dsirer; mais aucun prsent ne leur plat
 moins qu'il ne vienne de lui. Je ne sais si je dois voir seulement en
lui un serviteur d'une rare intelligence, ou bien un grand magicien.
Toujours est-il que je ne suis pas sans inquitude pour l'argent public
qui se trouve entre ses mains[206].

En effet, le jeune inspecteur courait de grands dangers de ce ct-l.
Il avait t fort gnreux envers ses amis, mais il l'avait t aux
dpens du trsor, et comme sa fortune rapide n'avait pas manqu de faire
des envieux, ses ennemis l'accusrent un jour de malversation auprs du
calife. Il fut somm de se rendre sans retard au palais afin de montrer
ses comptes et l'argent qui lui avait t confi. Il promit de venir;
mais il se hta d'aller trouver le vizir Ibn-Hodair, son ami, et, lui
ayant expos franchement la difficile et prilleuse situation dans
laquelle il se trouvait, il le pria de lui prter l'argent qu'il lui
fallait pour combler son dficit. Ibn-Hodair lui donna  l'instant mme
la somme demande. Alors Ibn-ab-Amir se rendit auprs du calife, et,
lui montrant ses comptes ainsi que l'argent qui devait se trouver entre
ses mains, il confondit ses accusateurs. Croyant le faire tomber en
disgrce, ceux-ci lui avaient au contraire prpar un clatant triomphe.
Le calife les traita de calomniateurs, et se rpandit en loges sur la
capacit et la probit de l'inspecteur de la monnaie[207]. Il le combla
de dignits nouvelles. Au commencement de dcembre de l'anne 968, il
lui donna le poste de curateur aux successions vacantes, et, onze mois
plus tard, celui de cadi de Sville et de Nibla; puis, le jeune
Abdrame tant venu  mourir, il le nomma intendant des biens de Hichm,
qui tait dsormais l'hritier prsomptif du trne (juillet 970). Ce
n'tait pas tout encore. En fvrier 972, Ibn-ab-Amir fut nomm
commandant du deuxime rgiment du corps qui portait le nom de _Chorta_
et qui tait charg d'exercer la police dans la capitale[208]. A l'ge
de trente et un ans, il cumulait donc cinq ou six postes importants et
fort lucratifs[209]. Aussi vivait-il dans un luxe grandiose et presque
princier. Le palais qu'il avait fait btir  Rofa tait d'une
incomparable magnificence. Une arme de secrtaires et d'autres
employs, choisis dans les rangs les plus levs de la socit, y
mettait la vie et le mouvement. On y tenait table ouverte. La porte
tait sans cesse encombre de solliciteurs. Au reste Ibn-ab-Amir
saisissait chaque occasion qui pouvait servir  le rendre populaire, et
il y russissait compltement. Tout le monde vantait sa complaisance, sa
courtoisie, sa gnrosit, la noblesse de son caractre; il n'y avait 
ce sujet qu'une seule opinion[210].

L'tudiant de Torrox tait donc dj parvenu  une haute fortune, mais
il voulait monter plus haut encore, et ce qu'il jugeait surtout
ncessaire pour atteindre ce but, c'tait de se faire des amis parmi les
gnraux. Les affaires de la Mauritanie lui en fournirent les moyens.

Dans ce pays la guerre entre les partisans des Fatimides et ceux des
Omaiyades n'avait pas discontinu un seul instant, mais elle avait pris
un autre caractre. Abdrame III avait combattu les Fatimides pour
prserver sa patrie d'une invasion trangre. A l'poque dont nous
parlons, ce pril n'existait plus. Les Fatimides avaient tourn leurs
armes contre l'Egypte. Dans l'anne 969, ils avaient conquis ce pays, et
trois annes plus tard leur calife Mozz avait quitt Manoura, la
capitale de son empire, pour aller fixer sa rsidence sur les bords du
Nil, aprs avoir confi la vice-royaut de l'Ifrikia et de la Mauritanie
au prince Cinhdjite Abou-'l-Fotouh Yousof ibn-Zr. Ds lors l'Espagne
n'avait plus rien  craindre des prtendus descendants d'Al, et comme
les possessions africaines lui cotaient bien plus qu'elles ne lui
rapportaient, Hacam aurait peut-tre agi sagement de les abandonner.
Mais en le faisant, il aurait cru manquer  l'honneur, et au lieu de
renoncer  ces domaines, il tchait au contraire d'en reculer les
frontires. Il faisait donc une guerre de conqute contre les princes de
la dynastie d'Edris, qui tenaient pour les Fatimides.

Hasan ibn-Kennoun, qui rgnait sur Tanger, Arzilla et d'autres places du
littoral, tait de ce nombre. Il s'tait dclar tantt pour les
Omaiyades, tantt pour les Fatimides, selon que les uns ou les autres
taient les plus puissants; cependant il avait plus de penchant pour les
derniers, qui lui paraissaient moins  craindre que les Omaiyades dont
les possessions touchaient aux siennes. Aussi s'tait-il dclar le
premier de tous pour Abou-'l-Fotouh, lorsque ce vice-roi fut venu dans
la Mauritanie, qu'il parcourut en vainqueur. Hacam lui gardait rancune
 cause de sa dfection, et aprs le dpart d'Abou'l-Fotouh, il ordonna
au gnral Ibn-Tomlos[211] d'aller punir Ibn-Kennoun et le rduire 
l'obissance. Au commencement du mois d'aot de l'anne 972, Ibn-Tomlos
s'embarqua donc avec une nombreuse arme, et, ayant tir  soi une
grande partie de la garnison de Ceuta, il marcha contre Tanger.
Ibn-Kennoun, qui se trouvait dans cette ville, alla  sa rencontre; mais
il essuya une droute si complte, qu'il ne put pas mme songer 
rentrer dans Tanger. Abandonne ainsi  elle mme, cette ville se vit
bientt force de capituler avec l'amiral omaiyade qui bloquait son
port, et de son ct, l'arme de terre s'empara de Deloul et d'Arzilla.

Jusque-l les troupes omaiyades avaient t victorieuses; mais la
fortune changea pour elles. Ayant appel de nouvelles leves sous ses
drapeaux, Ibn-Kennoun reprit l'offensive et marcha sur Tanger. Il battit
Ibn-Tomlos qui tait all  sa rencontre et qui trouva la mort sur le
champ de bataille. Alors tous les autres princes drisides levrent
l'tendard de la rvolte, et les officiers de Hacam, qui s'taient
retirs dans Tanger, lui crivirent que, s'ils ne recevaient pas sans
retard des renforts, c'en tait fait de la domination omaiyade en
Mauritanie.

Sentant la gravit du pril, Hacam rsolut aussitt d'envoyer en Afrique
ses meilleures troupes et son meilleur gnral, le vaillant Ghlib.
L'ayant fait venir  Cordoue: Pars, Ghlib, lui dit-il; prends soin de
ne revenir ici que comme vainqueur, et sache que tu ne pourras te faire
pardonner une dfaite qu'en mourant sur le champ de bataille. N'pargne
pas l'argent; rpands-le  pleines mains entre les partisans des
rebelles. Dtrne tous les Edrisides et envoie-les en Espagne.

Ghlib traversa le Dtroit avec l'lite des troupes espagnoles. Il
dbarqua  Car-Mamouda, entre Ceuta et Tanger, et se porta aussitt en
avant. Ibn-Kennoun tenta de l'arrter; cependant il n'y eut pas de
bataille proprement dite, mais seulement des escarmouches qui durrent
plusieurs jours, et pendant lesquelles Ghlib tcha de corrompre les
chefs de l'arme ennemie. Il y russit. Sduits par l'or qu'on leur
offrait, ainsi que par les superbes vtements et les pes ornes de
pierreries que l'on faisait briller  leurs yeux, les officiers
d'Ibn-Kennoun passrent presque tous sous le drapeau omaiyade.
L'Edriside n'eut d'autre parti  prendre que de se jeter dans une
forteresse qui se trouvait sur la crte d'une montagne, non loin de
Ceuta, et qui portait le nom fort bien choisi de _Rocher des
aigles_[212].

Le calife reut avec beaucoup de joie la nouvelle de ce premier succs;
mais quand il apprit combien d'argent Ghlib avait dpens pour acheter
les chefs berbers, il trouva que ce gnral avait pris un peu trop  la
lettre la recommandation qu'il lui avait faite. En effet, soit qu'on
gaspillt en Mauritanie les trsors de l'Etat, soit qu'on les volt, les
dpenses que l'on portait au compte du calife passaient toute mesure.
Voulant mettre un terme  ces prodigalits ou  ces brigandages, Hacam
rsolut d'envoyer en Mauritanie, en qualit de contrleur gnral des
finances, un homme d'une probit prouve. Son choix tomba sur
Ibn-ab-Amir. Il le nomma cadi suprme[213] de la Mauritanie, en lui
enjoignant de surveiller toutes les actions des gnraux et
particulirement leurs oprations financires. En mme temps il fit
parvenir  ses officiers militaires et civils l'ordre de ne rien
entreprendre sans avoir consult pralablement Ibn-ab-Amir et de s'tre
assurs qu'il approuvait leurs plans.

Pour la premire fois de sa vie, Ibn-ab-Amir se trouva ainsi mis en
rapport avec l'arme et ses chefs. C'tait justement ce qu'il dsirait;
mais il aurait prfr sans doute que la chose et eu lieu dans d'autres
circonstances et  d'autres conditions. La tche qu'il avait  remplir
tait extrmement difficile et dlicate. Son propre intrt lui
commandait de s'attacher les gnraux, et cependant il avait t envoy
dans le camp pour exercer sur eux une surveillance toujours plus ou
moins odieuse. Grce  la rare adresse dont lui seul possdait le
secret, il sut toutefois se tirer d'affaire et concilier son intrt
avec son devoir. Il s'acquitta de sa mission  l'entire satisfaction du
calife; mais il le fit avec tant de mnagements pour les officiers, que
ceux-ci, au lieu de le prendre en haine, comme on aurait pu le craindre,
ne tarissaient pas sur son loge. En mme temps il forma des liaisons
avec les princes africains et les chefs des tribus berbres, liaisons
qui dans la suite lui furent fort utiles. Il s'accoutuma aussi  la vie
des camps, et il gagna l'affection des soldats auxquels un instinct
secret disait peut-tre qu'il y avait dans ce cadi l'toffe d'un
guerrier.

Cependant Ghlib, aprs avoir soumis tous les autres Edrisides, tait
all assiger Ibn-Kennoun dans son Rocher des aigles, et comme ce
chteau tait, sinon inexpugnable, du moins fort difficile  prendre, le
calife avait envoy en Mauritanie des troupes nouvelles, tires des
garnisons qui couvraient les frontires septentrionales de l'empire, et
commandes par le vizir Yahy ibn-Mohammed Todjb, le vice-roi de la
Frontire suprieure. Ce renfort tant arriv en octobre 973, le sige
fut pouss avec tant de vigueur qu'Ibn-Kennoun fut oblig de capituler
(vers la fin de fvrier 974). Il demanda et obtint que lui, sa famille
et ses soldats auraient la vie sauve, et qu'on leur laisserait leurs
biens; mais il dut consentir  livrer sa forteresse et s'engager  se
rendre  Cordoue.

La Mauritanie pacifie, Ghlib repassa le Dtroit, accompagn de tous
les princes drisides. Le calife et les notables de Cordoue allrent
au-devant du vainqueur, et l'entre triomphale de Ghlib fut une des
plus belles dont la capitale des Omaiyades et jamais t tmoin (21
septembre 974). Au reste, le calife se montra fort gnreux envers les
vaincus et surtout envers Ibn-Kennoun. Il lui prodigua des cadeaux de
toute sorte, et comme ses soldats, qui taient au nombre de sept cents,
taient renomms par leur bravoure, il les prit  son service et fit
inscrire leurs noms sur les rles de l'arme[214].

L'entre de Ghlib dans la capitale avait t le dernier beau jour dans
la vie du calife. Peu de temps aprs, vers le mois de dcembre, il eut
une grave attaque d'apoplexie[215]. Sentant lui-mme que sa fin
approchait, il ne s'occupa plus que de bonnes oeuvres. Il affranchit une
centaine de ses esclaves, rduisit d'un sixime les contributions
royales dans les provinces espagnoles de l'empire, et ordonna que le
loyer des boutiques des selliers de Cordoue, lesquelles lui
appartenaient, ft remis rgulirement et  perptuit aux matres
chargs de l'instruction des enfants pauvres[216]. Quant aux affaires
d'Etat, dont il ne pouvait plus s'occuper qu' de rares intervalles, il
en abandonna la direction au vizir Mohaf[217], et l'on fut bientt 
mme de s'apercevoir qu'une autre main tenait le gouvernail. Plus
conome que son matre, Mohaf trouva que l'administration des
provinces africaines et l'entretien des princes drisides cotaient trop
 l'Etat. Par consquent, aprs avoir fait prendre  ces derniers
l'engagement de ne plus rentrer en Mauritanie, il les fit partir pour
Tunis, d'o ils se rendirent  Alexandrie[218], et, ayant rappel en
Espagne le vizir Yahy ibn-Mohammed le Todjbide, qui depuis le dpart
de Ghlib avait t vice-roi des possessions africaines, il confia le
gouvernement de ces dernires aux deux princes indignes Djafar et
Yahy, fils d'Al ibn-Hamdoun[219]. Cette dernire mesure lui tait
dicte non-seulement par une sage conomie, mais aussi par la crainte
que lui inspiraient les chrtiens du Nord. Enhardis par la maladie du
calife et par l'absence de ses meilleures troupes, ceux-ci avaient
recommenc les hostilits dans le printemps de l'anne 975, et, aids
par Abou-'l-Ahwa Man, de la famille des Todjbides de Saragosse, ils
avaient mis le sige devant plusieurs forteresses musulmanes[220].
Mohaf jugea avec raison que dans ces circonstances il devait avant
tout pourvoir  la dfense du pays, et quand le brave Yahy ibn-Mohammed
fut de retour, il se hta de le nommer de nouveau vice-roi de la
Frontire suprieure[221].

Quant au calife, une seule pense l'occupait entirement pendant les
derniers mois de sa vie: celle d'assurer le trne  son fils encore
enfant. Avant son avnement au trne, il n'avait pas vu se raliser son
voeu le plus cher, celui d'tre pre, et comme il tait dj assez avanc
en ge, il dsesprait presque de le devenir, lorsque, dans l'anne 962,
Aurore lui donna un fils qui reut le nom d'Abdrame. Trois annes plus
tard, elle lui en donna un autre, Hichm. La joie que la naissance de
ces deux enfants causa au calife fut immense, et c'est de cette poque
que datait l'influence presque illimite qu'Aurore exerait sur l'esprit
de son poux[222]. Mais sa joie fut bientt trouble. Son fils an,
l'espoir de sa vieillesse, mourut en bas ge. Il ne lui restait
maintenant que Hichm, et il se demandait avec anxit si ses sujets, au
lieu de reconnatre cet enfant pour leur souverain, ne donneraient pas
plutt la couronne  un de ses oncles. Cette inquitude tait assez
naturelle. Jamais encore un roi mineur ne s'tait assis sur le trne de
Cordoue, et l'ide d'une rgence rpugnait extrmement aux Arabes.
Pourtant Hacam n'aurait voulu pour rien au monde qu'un autre que son
fils lui succdt, et d'ailleurs une vieille prophtie disait que la
dynastie omaiyade tomberait aussitt que la succession sortirait de la
ligne directe[223].

Pour assurer le trne  son fils, le calife ne voyait d'autre moyen que
de lui faire prter serment le plus tt possible. Par consquent, il
convoqua les grands du royaume  une sance solennelle qui aurait lieu
le 5 fvrier 976. Au jour fix il annona son intention  l'assemble,
en invitant tous ceux qui en faisaient partie  signer un acte par
lequel Hichm tait dclar hritier du trne. Personne n'osa refuser sa
signature, et alors le calife chargea Ibn-ab-Amir et le secrtaire
d'Etat Maisour, un affranchi d'Aurore[224], de faire faire plusieurs
copies de cet acte, de les envoyer dans les provinces espagnoles et
africaines, et d'inviter, non-seulement les notables, mais encore les
hommes du peuple,  y apposer leurs signatures[225]. Cet ordre fut
excut sur-le-champ, et comme on craignait trop le calife pour oser lui
dsobir, les signatures ne firent dfaut nulle part. En outre, le nom
de Hichm fut prononc dsormais dans les prires publiques, et quand
Hacam mourut (1er octobre 976[226]), il emporta dans la tombe la
ferme conviction que son fils lui succderait, et qu'au besoin Mohaf
et Ibn-ab-Amir, lequel venait d'tre nomm majordome[227], sauraient
faire respecter par les Andalous le serment qu'ils avaient prt.




VII.


Hacam avait rendu le dernier soupir entre les bras de ses deux
principaux eunuques, Fyic et Djaudhar. Eux excepts, tout le monde
ignorait encore qu'il avait cess de vivre. Ils rsolurent de tenir sa
mort secrte, et se consultrent sur le parti  prendre.

Quoique esclaves, ces deux eunuques, dont l'un portait le titre de
matre de la garde-robe, l'autre celui de grand fauconnier, taient des
grands seigneurs, des hommes puissants. Ils avaient  leur service une
foule de serviteurs arms qu'ils payaient, et qui n'taient ni eunuques
ni esclaves. En outre ils avaient sous leurs ordres un corps de mille
eunuques slaves, tous esclaves du calife, mais en mme temps fort
riches, car ils possdaient de grosses terres et des palais. Ce corps,
qui passait pour le plus bel ornement de la cour, jouissait de
privilges normes. Ses membres opprimaient et maltraitaient les
Cordouans de toutes les manires, et le calife, malgr son amour pour la
justice, avait toujours ferm les yeux sur leurs dlits et mme sur
leurs crimes. A ceux qui appelaient son attention sur les violences dont
ils se rendaient coupables, il avait rpondu invariablement: Ces hommes
sont les gardiens de mon harem; ils ont toute ma confiance et il m'est
impossible de les rprimander sans cesse; mais je me tiens convaincu que
si mes sujets les traitent avec douceur et avec respect, comme il est de
leur devoir, ils n'auront pas  se plaindre d'eux. Un tel excs de
bont avait rendu les Slaves vains et orgueilleux. Ils se considraient
comme le corps le plus puissant de l'Etat, et leurs chefs, Fyic et
Djaudhar, s'imaginaient que le choix du nouveau calife dpendait d'eux
seuls.

Or, ni l'un ni l'autre ne voulaient de Hichm. Si cet enfant montait sur
le trne, le ministre Mohaf, qu'ils n'aimaient pas, rgnerait de fait,
et leur influence serait  peu prs nulle. La nation, il est vrai, avait
dj prt serment  Hichm; mais les deux eunuques apprciaient un
serment politique  sa juste valeur, et ils savaient que la plupart de
ceux qui avaient jur, l'avaient fait  contre-coeur. Ils n'ignoraient
pas non plus que l'opinion publique repoussait l'ide d'une rgence, et
que bien peu de gens aimeraient  voir monter sur le trne un chef
temporel et spirituel qui n'avait pas encore atteint sa douzime anne.
D'un autre ct, ils espraient regagner facilement une popularit fort
compromise, si, rpondant au voeu gnral, ils donnaient la couronne 
un prince d'un ge plus mr. Joignez-y que ce prince, qui leur devrait
son lvation, leur serait attach par les liens de la reconnaissance,
et qu'ils pouvaient se flatter de l'espoir de gouverner l'Etat sous son
nom.

Ils rsolurent donc bien vite d'carter Hichm. Ils tombrent aussi
d'accord de donner la couronne  son oncle Moghra, qui comptait alors
vingt-sept ans,  la condition toutefois que celui-ci nommerait son
neveu son successeur, car ils ne voulaient pas avoir l'air de mettre
tout  fait de ct les dernires volonts de leur ancien matre.

Ces points arrts: Il faut maintenant faire venir Mohaf, dit
Djaudhar; nous lui couperons la tte, aprs quoi nous pourrons excuter
nos projets. Mais l'ide de ce meurtre fit frmir Fyic, qui, moins
prvoyant que son collgue, tait en revanche plus humain. Bon Dieu!
s'cria-t-il; comment, mon frre[228], vous voulez tuer le secrtaire de
notre matre sans qu'il ait fait rien qui mrite la mort? Gardons-nous
de commencer par rpandre un sang innocent! A mon avis Mohaf n'est pas
dangereux, et je crois qu'il n'entravera pas nos projets. Djaudhar ne
fut pas de cette opinion; mais comme Fyic tait son suprieur, il fut
oblig de lui cder. On rsolut donc de gagner Mohaf par la douceur,
et on le fit venir au palais.

Quand il y fut arriv, les deux eunuques l'informrent de la mort du
calife, et, lui ayant communiqu le projet qu'ils avaient form, ils lui
demandrent son concours.

Le plan des eunuques rpugnait extrmement au ministre; mais comme il
les connaissait et qu'il savait ce dont ils taient capables, il feignit
de l'approuver. Votre projet, leur dit-il, est sans doute le meilleur
que l'on puisse former. Excutez-le; moi et mes amis, nous vous aiderons
de tout notre pouvoir. Vous feriez bien, toutefois, de vous assurer de
l'assentiment des grands du royaume; ce serait le meilleur moyen pour
empcher une rvolte. Quant  moi, ma conduite est toute trace: je
garderai la porte du palais et j'attendrai vos ordres.

Ayant russi de cette manire  inspirer aux eunuques une fausse
scurit, Mohaf convoqua ses amis,  savoir son neveu Hichm,
Ibn-ab-Amir, Ziyd ibn-Aflah (un client de Hacam II), Csim
ibn-Mohammed (le fils du gnral Ibn-Tomlos qui avait pri en Afrique en
combattant contre Ibn-Kennoun), et quelques autres hommes influents. Il
fit venir aussi les capitaines des troupes espagnoles et les chefs du
rgiment africain sur lequel il comptait le plus, celui des
Bni-Birzl. Puis, tous ses partisans tant runis, il les instruisit
de la mort du calife et du projet des eunuques; aprs quoi il continua
en ces termes: Si Hichm monte sur le trne, nous n'aurons rien 
redouter et nous pourrons faire tout ce que nous voudrons; mais si
Moghra l'emporte, nous perdrons nos postes et peut-tre la vie, car ce
prince nous hait.

Toute l'assemble fut de son avis, et on lui conseilla de faire chouer
le projet des eunuques en faisant tuer Moghra avant que celui-ci et
t instruit de la mort de son frre. Mohaf approuva ce projet; mais
quand il demanda qui se chargerait de l'excuter, il ne reut point de
rponse. Personne ne voulait se souiller d'un tel assassinat.

Ibn-ab-Amir prit alors la parole. Je crains, dit-il, que nos affaires
ne tournent  mal. Nous sommes les amis du chef que voici; ce qu'il
commande, il faut le faire, et puisque personne d'entre vous ne veut se
charger de cette entreprise, je m'en charge, moi, pourvu toutefois que
notre chef y consente. Ne craignez donc rien et ayez confiance en moi.

Ces paroles excitrent une surprise gnrale. On ne s'attendait pas 
voir un fonctionnaire civil se prsenter pour accomplir un meurtre que
des guerriers accoutums  la vue du sang et du carnage n'osaient pas
commettre. On accepta toutefois son offre avec empressement, et on lui
dit: Vous avez raison, aprs tout, de vous charger de l'excution de
ce projet. Comme vous avez l'honneur d'tre admis dans l'intimit du
calife Hichm et que vous jouissez aussi de l'estime de plusieurs autres
membres de la famille royale, personne ne pourrait remplir aussi bien
que vous une tche aussi dlicate.

Ibn-ab-Amir monta donc  cheval, et, accompagn du gnral Bedr (un
client d'Abdrame III), de cent gardes du corps et de quelques escadrons
espagnols, il se rendit vers le palais de Moghra. Quand il y fut
arriv, il posta les gardes du corps  la porte, fit cerner le palais
par les autres troupes, et, pntrant seul dans la salle o se trouvait
le prince, il lui dit que le calife n'tait plus et que Hichm lui avait
succd. Cependant, ajouta-t-il, les vizirs craignent que vous ne soyez
mcontent d'un tel arrangement, et ils m'ont envoy auprs de vous pour
vous demander ce que vous en pensez.

Le prince plit  ces paroles. Il ne comprenait que trop bien ce
qu'elles signifiaient, et, voyant dj le glaive suspendu sur sa tte,
il dit d'une voix tremblante: La mort de mon frre m'afflige plus que
je ne puis vous le dire; mais j'apprends avec satisfaction que mon neveu
lui a succd. Que son rgne soit long et heureux! Quant  ceux qui vous
ont envoy vers moi, dites-leur que je leur obirai en toutes choses et
que je tiendrai le serment que j'ai dj prt  Hichm. Exigez de moi
toutes les garanties que vous voudrez; mais si vous tes venu pour
autre chose encore, je vous supplie d'avoir piti de moi. Ah! je vous en
conjure par l'Eternel, pargnez mes jours et rflchissez mrement  ce
que vous allez faire!

Ibn-ab-Amir eut piti de la jeunesse du prince, et, se laissant gagner
par son air candide, il crut  la sincrit de ses protestations. Il
n'avait pas recul devant l'ide d'un meurtre qu'il jugeait ncessaire
au bien de l'Etat et  ses propres intrts, mais il ne voulait pas
souiller ses mains du sang d'un homme qu'il ne croyait pas  craindre.
Il crivit donc  Mohaf pour lui dire qu'il avait trouv le prince
dans les meilleures dispositions, qu'il n'y avait rien  redouter de sa
part, et que par consquent il demandait l'autorisation de lui laisser
la vie. Il chargea un soldat d'aller porter ce billet au ministre.
Bientt aprs, ce soldat revint avec la rponse de Mohaf. Elle tait
conue en ces termes: Tu gtes tout par tes scrupules, et je commence 
croire que tu nous as tromps. Fais ton devoir, sinon nous enverrons un
autre  ta place.

Ibn-ab-Amir montra au prince ce billet qui contenait son arrt de mort;
puis, ne voulant pas tre tmoin de l'acte horrible qui allait
s'accomplir, il quitta la salle et ordonna aux soldats d'y entrer.
Sachant ce qu'ils avaient  faire, ceux-ci tranglrent le prince, et,
ayant suspendu son cadavre dans un cabinet contigu, ils dirent aux
domestiques que le prince s'tait pendu alors qu'ils voulaient le forcer
d'aller rendre hommage  son neveu. Bientt aprs, ils reurent
d'Ibn-ab-Amir l'ordre d'enterrer le cadavre dans la salle et d'en murer
les portes.

Sa tche accomplie, Ibn-ab-Amir retourna auprs du ministre, et lui dit
que ses ordres avaient t excuts. Mohaf le remercia avec effusion,
et pour lui montrer sa reconnaissance, il le fit asseoir  ses cts.

Fyic et Djaudhar ne tardrent pas  apprendre que Mohaf les avait
tromps et qu'il avait djou leur projet. L'un et l'autre, mais
Djaudhar surtout, taient furieux. Vous voyez maintenant, dit-il  son
collgue, que j'avais raison lorsque je soutenais qu'avant tout il
fallait nous dbarrasser de Mohaf; mais vous n'avez pas voulu me
croire. Cependant ils furent obligs de faire bonne mine  mauvais jeu,
et, tant venus trouver Mohaf, ils lui firent leurs excuses en disant
qu'ils avaient t mal inspirs et que son plan valait beaucoup mieux
que le leur. Le ministre, qui les hassait autant qu'il tait ha par
eux, mais qui en ce moment ne pouvait pas encore songer  les punir, fit
semblant d'agrer leurs explications, de sorte qu'en apparence du moins,
la paix tait rtablie entre eux et lui[229].

Dans la matine du lendemain, lundi 2 octobre, les habitants de Cordoue
reurent l'ordre de se rendre au palais. Quand ils y furent arrivs, ils
trouvrent le jeune calife dans la salle du trne. Prs de lui se tenait
Mohaf, qui avait Fyic  sa droite et Djaudhar  sa gauche. Les autres
dignitaires taient aussi  leurs places. Le cadi Ibn-as-Salm fit
d'abord prter le serment par les oncles et les cousins du monarque,
puis par les vizirs, les serviteurs de la cour, les principaux
Coraichites et les notables de la capitale. Cela fait, Ibn-ab-Amir fut
charg de le faire prter par le reste de l'assemble. La chose n'tait
pas aise, car il y avait des rfractaires; mais grce  son loquence
et  son talent de persuasion, Ibn-ab-Amir russit  la mener  bonne
fin, de sorte qu'il y eut  peine deux ou trois personnes qui
persistrent dans leur refus. Aussi tout le monde fut d'accord pour
louer le tact et l'habilet dont l'inspecteur de la monnaie avait fait
preuve  cette occasion[230].

Jusque-l tout avait russi  Mohaf et ses partisans, et l'avenir
semblait sans nuages. Le peuple,  en juger par son attitude calme et
rsigne, s'tait accoutum  l'ide d'une rgence, qui nagure lui
inspirait tant d'aversion et d'effroi. Mais ces apparences taient
trompeuses; le feu couvait sous la cendre. On maudissait en secret les
grands seigneurs avides et ambitieux qui s'taient empars du pouvoir,
et qui avaient inaugur leur rgne par le meurtre de l'infortun
Moghra. Les eunuques slaves prirent grand soin de fomenter le
mcontentement des habitants de la capitale, et en peu de temps il
devint tel que d'un instant  l'autre il pouvait se changer en rvolte.
Ibn-ab-Amir, qui ne se faisait pas illusion sur cette disposition des
esprits, conseilla alors  Mohaf d'intimider le peuple par une
promenade militaire, de rveiller chez lui l'amour qu'il avait toujours
eu pour ses monarques en lui montrant le jeune calife, et de le
contenter par l'abolition de quelque impt. Le ministre ayant approuv
ces propositions, on rsolut que le calife se montrerait au peuple le
samedi 7 octobre. Dans la matine de ce jour, Mohaf, qui jusque-l
n'avait port que le titre de vizir, fut nomm, ou plutt se nomma
lui-mme, hdjib ou premier ministre, tandis qu'Ibn-ab-Amir,
conformment  la volont expresse d'Aurore[231], fut promu  la dignit
de vizir,  la charge de gouverner l'Etat conjointement avec Mohaf.
Ensuite Hichm II parcourut  cheval les rues de la capitale, entour
d'un nombre immense de soldats et accompagn d'Ibn-ab-Amir. En mme
temps on publia un dcret en vertu duquel l'impt sur l'huile, l'un des
plus odieux et qui pesait principalement sur les classes infrieures,
fut aboli. Ces mesures, la dernire surtout, produisirent l'effet qu'on
s'en tait promis, et comme Ibn-ab-Amir prit soin de faire dire par ses
amis que c'tait lui qui avait conseill l'abolition de l'impt sur
l'huile, le peuple des rues, celui qui fait les meutes, le proclama un
vritable ami des pauvres[232].

Les eunuques, toutefois, continuaient  ourdir des complots, et Mohaf
fut inform par ses espions que des personnes fort suspectes et qui
semblaient servir d'intermdiaires entre les eunuques et leurs amis du
dehors, passaient et repassaient sans cesse par la porte de Fer. Afin de
rendre la surveillance plus facile, le premier ministre fit murer cette
porte, de manire qu'on ne pouvait plus entrer dans le palais que par
celle de la Sodda. En outre il pria Ibn-ab-Amir de faire tous ses
efforts pour enlever  Fyic et Djaudhar leurs serviteurs arms qui
n'taient ni eunuques ni esclaves. Ibn-ab-Amir le lui promit, et 
force d'argent et de promesses il y russit si bien, que cinq cents
hommes quittrent le service des deux eunuques pour le sien. Comme il
pouvait compter en outre sur l'appui du rgiment africain des
Beni-Birzl, sa puissance tait bien plus grande que celle de ses
adversaires. Djaudhar le comprit, et fort mcontent de ce qui se
passait, il offrit sa dmission comme grand fauconnier et demanda la
permission de quitter le palais califal. Ce n'tait qu'une ruse. Croyant
qu'on ne pouvait se passer de ses services, il se tenait assur que sa
demande lui serait refuse, et qu'alors il aurait l'occasion de dicter 
ses adversaires les conditions auxquelles il consentait  rester  son
poste. Son espoir fut tromp. Contre son attente, sa dmission fut
accepte. Ses partisans en furent exasprs outre mesure; ils se
rpandirent en invectives et en menaces contre Mohaf et contre
Ibn-ab-Amir. Un de leurs chefs, Dorr, le majordome en second, se
signala surtout par la violence de ses discours. Alors Mohaf chargea
Ibn-ab-Amir de chercher un moyen quelconque pour le dbarrasser de cet
homme. Ce moyen n'tait pas difficile  trouver. Dorr tait seigneur de
Baza, et les habitants de ce district avaient fort  souffrir de la
tyrannie et de la rapacit des intendants de leur matre. Ibn-ab-Amir
profita de cette circonstance. Il fit dire secrtement aux habitants de
Baza que s'ils voulaient venir porter plainte contre leur seigneur et
ses employs, ils pouvaient tre assurs que le gouvernement leur
donnerait raison. Ils ne manqurent pas de le faire, et Dorr fut somm
par un ordre du calife de se rendre  l'htel du vizirat afin d'y tre
confront avec ses sujets. Il obit; mais arriv  l'htel et voyant
qu'on y avait dploy un grand appareil militaire, il craignit pour sa
vie et voulut retourner sur ses pas. Ibn-ab-Amir l'en empcha en le
saisissant au collet. Une lutte s'ensuivit, pendant laquelle Dorr tira
son adversaire par la barbe. Alors Ibn-ab-Amir appela les soldats  son
secours. Les troupes espagnoles ne bougrent pas; elles respectaient
trop Dorr pour oser porter la main sur lui; mais les Beni-Birzl, qui
ne partageaient pas leurs scrupules, accoururent en toute hte,
arrtrent Dorr, et se mirent  le maltraiter. Un coup de plat de sabre
lui enleva ses facults intellectuelles. On le porta aussitt  sa
demeure, o on l'acheva pendant la nuit.

Sentant que par ce meurtre ils s'taient brouills irrparablement avec
les Slaves, les deux ministres prirent  l'instant mme une mesure
dcisive. Fyic et ses amis reurent l'ordre, de la part du calife, de
quitter sur-le-champ le palais; puis on leur intenta des procs  cause
de malversation, et ils furent condamns  des amendes fort
considrables, qui, en les appauvrissant, les mirent hors d'tat de
nuire dsormais aux ministres. A l'gard de Fyic, que l'on jugeait le
plus dangereux de tous, l'on montra encore plus de rigueur. Il fut exil
dans une des les Balares, o il mourut quelque temps aprs. Quant aux
eunuques qui s'taient moins compromis, on leur laissa leurs emplois, et
l'un d'entre eux, Socr, fut nomm chef du palais et des gardes du
corps.

Ces mesures, quoique prises par les duumvirs dans leur propre intrt,
les rendaient cependant populaires. La haine que les Cordouans portaient
aux Slaves dont ils avaient eu tant  souffrir, tait immense, et ils se
rjouirent fort de leur ruine[233].

D'un autre ct, toutefois, le gouvernement excitait de violents
murmures par son inaction vis--vis des chrtiens du Nord. Ces derniers,
qui, comme nous l'avons dit, avaient recommenc les hostilits 
l'poque o Hacam II tait tomb malade, devenaient de plus en plus
audacieux et poussaient mme des expditions hardies jusqu'aux portes de
Cordoue. Mohaf ne manquait, pour les repousser, ni d'argent ni de
troupes; mais ne comprenant rien  la guerre, il ne faisait presque rien
pour la dfense du pays. La sultane Aurore s'alarmait avec raison et des
progrs des chrtiens et du mcontentement des Andalous qui en tait la
suite. Elle communiqua ses craintes  Ibn-ab-Amir, qui de son ct
s'indignait depuis longtemps de la faiblesse et de l'incapacit de son
collgue, mais qui rassura la sultane en lui disant que s'il russissait
 obtenir de l'argent et le commandement de l'arme, il tait certain de
battre l'ennemi[234]. A la suite de cet entretien il montra clairement 
son collgue que s'il persistait dans son inaction, le pouvoir lui
chapperait sous peu, et qu'il tait non-seulement de son devoir, mais
encore de son intrt, de prendre sans retard des mesures nergiques.
Mohaf, qui sentait qu'il avait raison, rassembla alors les vizirs et
leur proposa d'envoyer une arme contre les chrtiens. Cette
proposition, combattue par quelques-uns, fut approuve par la majorit;
il s'agissait seulement de savoir qui commanderait l'arme, et la
responsabilit dans cette circonstance paraissait si grande aux vizirs
qu'aucun d'entre eux ne voulait la prendre sur lui. Je me charge de
commander les troupes, dit alors Ibn-ab-Amir, mais  la condition que
j'aurai la libert de les choisir moi-mme, et qu'on me donnera un
subside de cent mille pices d'or. Cette somme parut exorbitante  un
vizir et il le dit. Eh bien! s'cria alors Ibn-ab-Amir, prenez-en deux
cent mille, vous, et mettez-vous  la tte de l'arme si vous l'osez!
L'autre ne l'osa pas, et l'on rsolut de confier le commandement 
Ibn-ab-Amir et de lui donner l'argent qu'il demandait.

Ayant choisi pour l'accompagner les meilleures troupes de l'empire, le
vizir se mit en campagne vers la fin du mois de fvrier de l'anne 977.
Il franchit la frontire et mit le sige devant la forteresse de los
Baos, une de celles que Ramire II avait fait rebtir aprs sa glorieuse
victoire de Simancas[235]. S'tant rendu matre du faubourg, il fit un
ample butin, et vers le milieu d'avril il retourna  Cordoue avec un
grand nombre de prisonniers.

Le rsultat de cette campagne, bien que peu important au fond, causa
cependant une grande joie dans la capitale, ce qui, dans les
circonstances donnes, tait assez naturel. Pour la premire fois depuis
le commencement de la guerre, l'arme musulmane avait repris l'offensive
et donn une leon  l'ennemi, leon dont celui-ci se souvint si bien
que dans la suite il ne s'avisa plus de venir troubler le sommeil des
Cordouans. C'tait beaucoup aux yeux de ces derniers, et pour le moment
ils ne demandaient rien de plus; mais s'ils s'exagraient peut-tre les
succs obtenus, il est impossible de mconnatre la grande importance
que cette campagne avait eue pour Ibn-ab-Amir lui-mme. Voulant gagner
l'affection de l'arme, qui peut-tre avait encore une certaine dfiance
pour cet ex-cadi transform en gnral, il lui avait prodigu l'or qu'il
avait reu  titre de subside, et pendant toute la dure de la campagne
il avait tenu table ouverte. Son projet lui avait pleinement russi.
Officiers et soldats s'extasiaient sur l'affabilit du vizir, sur sa
libralit et jusque sur les talents de ses cuisiniers. Dornavant il
pouvait compter sur leur dvoment; pourvu qu'il continut  rcompenser
largement leurs services, ils taient  lui de corps et d'me[236].




VIII.


Au fur et  mesure que la puissance d'Ibn-ab-Amir augmentait, Mohaf
perdait de son crdit. Cet homme avait peu de mrite. Il tait d'humble
naissance, mais comme son pre, un Berber du pays valencien, avait t
le prcepteur de Hacam, ce prince avait de bonne heure report sur le
fils l'affection et l'estime qu'il avait eues pour le pre. Mohaf
avait d'ailleurs les talents que Hacam apprciait le plus: il tait
homme de lettres et pote. Sa fortune avait t merveilleuse. D'abord
secrtaire intime de Hacam, il tait devenu successivement colonel du
deuxime rgiment de la _Chorta_, gouverneur de Majorque et premier
secrtaire d'Etat[237]. Mais il n'avait pas su se faire des amis. Il
avait toute la morgue d'un parvenu; son insupportable orgueil blessait
les nobles qui le mprisaient  cause de sa basse extraction. Devenu
premier ministre, il avait sembl d'abord vouloir se corriger de ce
dfaut; mais bientt aprs il avait repris ses manires hautaines[238].
Sa probit tait plus que suspecte. Peu de fonctionnaires, il est vrai,
taient alors  l'abri d'un tel reproche; aussi lui et-on pardonn
peut-tre ses concussions manifestes, s'il et consenti  partager ses
dpouilles avec d'autres; mais il gardait tout pour lui, et c'est ce
qu'on ne lui pardonnait pas[239]. On l'accusait en outre de npotisme;
presque tous les postes importants taient entre les mains de ses fils
et de ses neveux[240]. Quant aux talents requis dans un homme d'Etat,
Mohaf n'en possdait aucun. Dans toutes les circonstances qui
sortaient du commun des choses, il ne savait jamais que rsoudre ou que
faire; d'autres personnes devaient alors penser et agir pour lui, et
ordinairement il s'adressait  Ibn-ab-Amir. Ce dernier se
contenterait-il longtemps du rle de confident et de conseiller que
Mohaf lui faisait jouer? Des esprits clairvoyants en doutaient; ils
croyaient s'apercevoir que le moment n'tait pas loin o Ibn-ab-Amir
voudrait tre premier ministre de nom, comme il l'tait de fait.

Ils ne se trompaient pas. Ibn-ab-Amir avait dj rsolu de faire tomber
Mohaf; il y travaillait activement mais sourdement. Il ne changea
rien  sa conduite envers son collgue; il continua  lui tmoigner le
mme respect que par le pass; mais en secret il le contrariait en
toutes choses et ne perdait aucune occasion pour appeler l'attention
d'Aurore sur son incapacit et sur les fautes qu'il commettait[241].
Mohaf ne se doutait de rien; ce n'tait pas Ibn-ab-Amir qui lui
inspirait des craintes, il le croyait au contraire son meilleur ami,
mais c'tait Ghlib, le gouverneur de la Frontire infrieure, qui
exerait sur les troupes une influence illimite[242]. En effet, Ghlib
hassait et mprisait Mohaf, et il ne s'en cachait pas. Justement fier
des lauriers qu'il avait cueillis sur je ne sais combien de champs de
bataille, il s'indignait de ce qu'un homme de rien et qui n'avait jamais
tir l'pe ft premier ministre. Il disait hautement que ce poste lui
appartenait. En apparence il obissait encore  Mohaf; mais par sa
conduite tout au moins ambigu il montrait assez que le gouvernement
n'avait pas  compter sur lui. Depuis la mort de Hacam il faisait la
guerre contre les chrtiens avec une mollesse qui formait un bizarre
contraste avec l'nergie bien connue de son caractre. Il ne trahissait
pas encore, il ne s'tait pas encore mis en rvolte ouverte, il n'avait
pas encore appel les chrtiens  son aide, mais sa conduite donnait 
penser qu'avant peu il ferait tout cela, et s'il le faisait, la chute du
premier ministre tait invitable. Comment celui-ci aurait-il pu
rsister au meilleur gnral et aux meilleurs soldats de l'empire, qui
seraient seconds par les Lonais et les Castillans? D'ailleurs, au
moindre chec qu'il prouverait, ses nombreux ennemis saisiraient
l'occasion aux cheveux pour lui faire perdre son poste, ses richesses,
sa tte peut-tre.

Mohaf avait assez de perspicacit pour ne pas s'aveugler sur le pril
qui le menaait, et dans son angoisse il demanda conseil  ses vizirs et
surtout  Ibn-ab-Amir. On lui rpondit qu'il devait se concilier
l'amiti de Ghlib  quelque prix que ce ft. Il y consentit, et alors
Ibn-ab-Amir s'offrit pour mdiateur. La campagne qui allait s'ouvrir,
disait-il, lui fournirait l'occasion de s'aboucher avec le gouverneur de
la Frontire infrieure, et ce cas chant, il se faisait fort d'amener
la rconciliation que Mohaf dsirait.

Telles taient ses paroles, mais il mditait un tout autre projet. Dans
l'espoir d'arriver  un but clatant, les voies tortueuses ne
rpugnaient pas  son ambition, et au lieu de tcher de rapprocher les
deux rivaux, il songeait au contraire au moyen de les brouiller encore
davantage. Il agit en consquence. Assurant toujours Mohaf de son
entier dvoment  ses intrts, il vantait  Aurore les grands talents
de Ghlib; il lui rptait  chaque instant qu'on ne pouvait se passer
des services de ce gnral, et qu'il fallait se l'attacher en lui
donnant un plus haut titre que ceux qu'il avait dj. Ses menes
portrent leur fruit. Grce  l'influence d'Aurore, Ghlib fut promu 
la dignit de Dhou-'l-vizratain (chef de l'administration militaire et
civile) et de gnralissime de toute l'arme de la Frontire; mais
Mohaf ne s'tait pas oppos  cette mesure, il y avait concouru au
contraire, car Ibn-ab-Amir lui avait dit que ce serait un premier pas
vers une rconciliation.

Le 23 mai, un mois seulement aprs son retour  Cordoue, Ibn-ab-Amir,
qui venait d'tre nomm gnralissime de l'arme de la capitale,
entreprit sa seconde expdition. A Madrid il eut une entrevue avec
Ghlib. Il se montra envers lui plein d'gards et de dfrence, et gagna
son coeur en lui disant qu'il considrait Mohaf comme tout  fait
indigne du poste lev qu'il occupait. Bientt une alliance troite
s'tablit entre les deux gnraux, qui rsolurent de travailler de
concert  la chute de Mohaf. Puis, ayant franchi la frontire, ils
prirent la forteresse de Mola[243], o ils firent beaucoup de butin et
de prisonniers. La campagne finie, ils prirent cong l'un de l'autre;
mais au moment o ils allaient se sparer, Ghlib dit encore  son
nouvel ami: Cette expdition a t couronne d'un plein succs; elle
vous procurera une grande renomme, et la cour s'en rjouira tant
qu'elle ne songera pas  scruter vos intentions ultrieures. Profitez de
cette circonstance; ne quittez pas le palais avant d'avoir t nomm
prfet de la capitale  la place du fils de Mohaf. Ibn-ab-Amir ayant
promis de se souvenir de ce conseil, il reprit la route de Cordoue,
tandis que Ghlib retournait dans son gouvernement.

A vrai dire l'honneur de la campagne revenait  Ghlib. C'est lui qui
avait tout dirig, tout ordonn, et Ibn-ab-Amir, qui n'en tait encore
qu' son apprentissage en fait d'expditions militaires, s'tait bien
gard de contredire en quoi que ce ft ce gnral expriment et vieilli
dans le mtier des armes. Mais Ghlib lui-mme, qui voulait pousser son
jeune alli, prsenta les choses sous un tout autre jour. Il s'empressa
d'crire au calife qu'Ibn-ab-Amir avait fait des merveilles; que
c'tait  lui seul qu'on tait redevable des succs obtenus, et qu'il
avait droit  une rcompense clatante. Cette lettre, que la cour avait
dj reue avant le retour d'Ibn-ab-Amir, l'avait dispose en sa
faveur. Aussi obtint-il sans trop de peine d'tre nomm prfet de la
capitale en remplacement du fils de Mohaf. Comment pouvait-on refuser
quelque chose  un gnral qui revenait vainqueur pour la seconde fois,
et dont le plus grand guerrier de l'poque vantait les talents et la
bravoure? Et puis, l'on faisait bon march du fils de Mohaf, qui ne
devait son lvation qu'au crdit de son pre, et qui, loin de la
justifier par sa conduite, s'en tait montr tout  fait indigne[244].
En effet, son avidit tait telle que, pour peu qu'on lui donnt de
l'argent, il fermait volontiers les yeux sur toutes choses, mme sur les
crimes les plus abominables. On disait avec raison qu'il n'y avait plus
de police  Cordoue, que les brigands de haut et de bas tage pouvaient
tout oser, qu'il fallait veiller toute la nuit pour ne pas tre
dpouill ou massacr dans sa demeure, en un mot, que les habitants
d'une ville frontire couraient moins de prils que les habitants de la
rsidence du calife.

Muni de son diplme de prfet et vtu de la pelisse d'honneur dont on
l'avait gratifi, Ibn-ab-Amir se rendit sur-le-champ  l'htel de la
prfecture. Mohammed-Mohaf y sigeait entour de toute la pompe qui
appartenait  son rang. Son successeur lui montra l'ordre du calife et
lui dit qu'il pouvait se retirer. Il obit en soupirant.

A peine install dans son nouvel emploi, Ibn-ab-Amir prit les mesures
les plus nergiques pour rtablir la scurit dans la capitale. Il
annona aux agents de police qu'il avait la ferme intention de svir
contre tous les malfaiteurs sans acception de personnes, et il les
menaa des peines les plus svres s'ils se laissaient corrompre.
Intimids par sa fermet et sachant d'ailleurs qu'il exerait sur eux la
surveillance la plus active, les agents firent dsormais leur devoir. On
s'en aperut bientt dans la capitale. Les vols et les meurtres
devenaient de plus en plus rares; l'ordre et la scurit renaissaient;
les honntes gens pouvaient dormir tranquilles, la police tait l et
veillait. Au reste, le prfet montra par un clatant exemple qu'il avait
parl srieusement alors qu'il avait dit qu'il n'pargnerait personne.
Son propre fils ayant commis un forfait et tant tomb entre les mains
de la police, il lui fit donner tant de coups de courroie que le jeune
homme expira peu de temps aprs le chtiment qu'il avait subi.

Cependant Mohaf avait enfin ouvert les yeux. La destitution de son
fils, rsolue en son absence et  son insu, ne lui permettait plus de
douter de la duplicit d'Ibn-ab-Amir. Mais que pouvait-il contre lui?
Son rival tait dj beaucoup plus puissant. Il s'appuyait sur la
sultane, dont on le disait l'amant, et sur les grandes familles qui,
attaches aux Omaiyades par les liens de la clientle, se transmettaient
de pre en fils les emplois de la cour, et qui aimaient beaucoup mieux
voir  la tte des affaires un homme de bonne maison, tel
qu'Ibn-ab-Amir, qu'un parvenu qui les avait blesss par un orgueil
ridicule et que rien ne justifiait[245]. Il pouvait compter d'ailleurs
sur l'arme, qui s'attachait de plus en plus  lui, et sur la population
de la capitale, qui lui tait profondment reconnaissante  cause de la
scurit qu'il lui avait rendue. Qu'est-ce que Mohaf pouvait opposer 
tout cela? Rien, si ce n'tait l'appui de quelques individus isols qui
lui devaient leur fortune, mais sur la gratitude desquels il n'y avait
pas beaucoup  compter. Dans cette lutte de la mdiocrit contre le
gnie, les forces taient par trop ingales. Mohaf le comprit; il
sentit qu'il ne lui restait qu'un seul moyen de salut, et il rsolut de
gagner Ghlib, n'importe  quel prix.

Il lui crivit donc; il lui fit les promesses les plus brillantes, les
plus propres  le sduire, et, pour sceller leur alliance, il lui
demanda la main de sa fille Asm pour son propre fils Othmn. Le gnral
se laissa blouir. Oubliant sa haine, il rpondit au ministre qu'il
acceptait ses offres et qu'il consentait au mariage propos. Mohaf se
hta de le prendre au mot, et le contrat de mariage tait dj dress et
sign, lorsqu'Ibn-ab-Amir eut vent de ces menes qui contrariaient tous
ses projets. Sans perdre un instant, il fit jouer, pour faire chouer
les plans de son collgue, tous les ressorts qu'il pouvait mettre en
mouvement. A sa demande les personnages les plus influents de la cour
crivirent  Ghlib; il lui crivit lui-mme pour lui dire que Mohaf
lui tendait un pige, pour lui rappeler tous les griefs qu'il avait
contre ce ministre, pour le conjurer de rester fidle aux promesses
qu'il lui avait faites pendant la dernire campagne. Quant au mariage
projet, il disait que si Ghlib dsirait pour sa fille une alliance
honorable, il ne devait pas la donner au fils d'un parvenu, mais  lui,
Ibn-ab-Amir.

Ghlib se laissa persuader qu'il avait eu tort. Il fit savoir  Mohaf
que le mariage dont il avait t question ne pouvait pas avoir lieu, et
dans le mois d'aot ou de septembre un nouveau contrat fut dress et
sign en vertu duquel Asm deviendrait l'pouse d'Ibn-ab-Amir.

Peu de temps aprs, le 18 septembre, ce dernier se mit de nouveau en
campagne. Il prit le chemin de Tolde, et, ayant runi ses forces 
celles de son futur beau-pre, il enleva aux chrtiens deux chteaux
ainsi que les faubourgs de Salamanque. Aprs son retour il reut le
titre de Dhou-'l-vizratain avec un traitement de quatre-vingts pices
d'or par mois. Le hdjib lui-mme ne touchait pas davantage.

Cependant le temps fix pour son mariage approchait, et le calife, ou
plutt sa mre, laquelle, si elle tait rellement l'amante
d'Ibn-ab-Amir, n'tait pas jalouse du moins, envoya  Ghlib
l'invitation de venir  Cordoue avec sa fille. Quand il y fut arriv,
il fut combl d'honneurs. On lui donna le titre de hdjib, et comme il
tait Dhou-'l-vizratain et que Mohaf ne l'tait pas, il tait
dornavant le premier dignitaire de l'empire. Aussi occupait-il la
premire place dans les sances solennelles, et alors il avait Mohaf 
sa droite et Ibn-ab-Amir  sa gauche[246].

Le mariage de ce dernier et d'Asm fut clbr le jour de l'an, fte
chrtienne, mais  laquelle les musulmans prenaient part aussi. Le
calife s'tant charg de tous les frais, les festins furent d'une
incomparable magnificence, et les Cordouans ne se rappelaient pas
d'avoir jamais vu un cortge aussi superbe que celui qui entourait Asm
au moment o elle sortait du palais califal pour se rendre  celui de
son fianc.

Ajoutons que ce mariage, bien que l'intrt en et t le motif, fut
cependant heureux. Asm joignait un esprit fort cultiv  une beaut
attrayante; elle sut captiver le coeur de son poux, et celui-ci lui
donna toujours la prfrence sur ses autres femmes.

Quant  Mohaf, depuis que Ghlib avait repouss son alliance, il se
sentait perdu. Le vide se faisait autour de lui. Ses cratures le
quittaient pour aller encenser son rival. Autrefois, quand il se rendait
au palais, on se disputait l'honneur de l'accompagner; maintenant il y
allait seul. Son pouvoir tait nul. Les mesures les plus importantes se
prenaient  son insu. L'infortun vieillard voyait approcher l'orage, et
il l'attendait avec une morne rsignation. L'affreuse catastrophe arriva
plus tt encore qu'il ne l'avait cru. Le lundi 26 mars de l'anne
978[247], lui, ainsi que ses fils et ses neveux, furent destitus de
toutes leurs fonctions et dignits. L'ordre fut donn de les arrter et
de mettre leurs biens sous le squestre, jusqu' ce qu'ils eussent t
reconnus innocents du crime de malversation dont on les accusait[248].

Bien qu'un tel vnement ne put le surprendre, Mohaf en fut cependant
profondment mu. Sa conscience n'tait pas tranquille. Mainte injustice
qu'il avait commise pendant sa longue carrire lui revenait  l'esprit
et l'oppressait. Quand il prit cong de sa famille: Vous ne me reverrez
pas vivant, dit-il; la terrible prire a t exauce; depuis quarante
ans j'attends ce moment! Interrog sur le sens de ces paroles
nigmatiques: Quand Abdrame rgnait encore, dit-il, je fus charg
d'informer contre un accus et de le juger. Je le trouvai innocent; mais
j'avais mes raisons pour dire qu'il ne l'tait pas, de sorte qu'il dut
subir une peine infamante, qu'il perdit ses biens et qu'il resta
longtemps en prison. Or une nuit que je dormais j'entendis une voix qui
me criait: Rends la libert  cet homme! Sa prire a t exauce, et un
jour le sort qui l'a frapp te frappera aussi. Je m'veillai en sursaut
et plein de frayeur. Je fis venir cet homme et je le priai de me
pardonner. Il refusa de le faire. Alors je le conjurai de me dire au
moins s'il avait adress  l'Eternel une prire qui me concernait.--Oui,
me rpondit-il; j'ai pri Dieu de te faire mourir dans un cachot aussi
troit que celui o tu m'as fait gmir si longtemps.--Je me repentis
alors de mon injustice et je rendis la libert  celui qui en avait t
la victime. Mais le remords venait trop tard[249]!

Les accuss furent conduits  Zahr, o se trouvait la prison d'Etat. Le
gnral Hichm-Mohaf, un neveu du ministre, qui avait bless
Ibn-ab-Amir en s'attribuant l'honneur des succs remports dans la
dernire campagne, fut la premire victime du ressentiment de cet homme
puissant. A peine arriv dans la prison, il fut mis  mort[250].

Le conseil d'Etat fut charg d'instruire le procs de Mohaf. Il dura
fort longtemps. Les preuves ne manquaient pas pour tablir que pendant
son ministre Mohaf s'tait rendu coupable de malversation; par
consquent ses biens furent confisqus en partie, et son magnifique
palais dans le quartier de Rofa fut vendu au plus offrant. Mais des
accusations nouvelles surgissaient sans cesse contre lui, et les vizirs,
qui voulaient par l plaire  Ibn-ab-Amir, les accueillaient avec
empressement. Condamn ainsi  diffrentes reprises et pour plusieurs
forfaits, Mohaf fut dpouill peu  peu de tout ce qu'il possdait, et
cependant les vizirs, qui croyaient qu'il avait encore quelque chose
qu'on pt lui extorquer, continuaient  le vexer et  l'accabler
d'outrages[251]. La dernire fois qu'il fut assign  comparatre
par-devant ses juges, il tait tellement affaibli par l'ge, la
captivit et le chagrin, qu'il avait de la peine  faire le long trajet
de Zahr  l'htel du vizirat, et cependant son impitoyable gardien ne
cessait de lui rpter d'un ton bourru qu'il lui fallait presser le pas
et ne pas faire attendre le conseil. Doucement, mon fils, lui dit alors
le vieillard; tu veux que je meure et tu obtiendras ton dsir. Ah! je
voudrais pouvoir acheter la mort, mais Dieu y a mis un prix excessif!
Puis il improvisa ces vers:

     Ne te fie jamais  la fortune, car elle est variable! Nagure
     encore les lions me craignaient, et maintenant je tremble  la vue
     d'un renard. Ah! quelle honte pour un homme de coeur que d'tre
     oblig d'implorer la clmence d'un sclrat!

Quand il fut arriv devant ses juges, il s'assit dans un coin de la
salle sans saluer personne, ce que voyant: Ton ducation a-t-elle donc
t si mauvaise, lui cria le vizir Ibn-Djbir, un complaisant
d'Ibn-ab-Amir, que tu ignores mme les lois les plus simples de la
politesse? Mohaf garda le silence; mais comme Ibn-Djbir continuait 
lui lancer des injures: Toi-mme, dit-il enfin, tu manques aux gards
que tu me dois; tu paies mes bienfaits d'ingratitude, et tu oses encore
me dire que je manque aux lois de la politesse? Un peu dconcert par
ces paroles, mais recouvrant aussitt son audace: Tu mens! lui cria
Ibn-Djbir; je te devrais des bienfaits, moi? Bien au contraire, et il
se mit  numrer les griefs qu'il avait contre lui. Quand il eut fini:
Ce n'est pas pour ces choses-l que je te demande de la reconnaissance,
lui rpliqua Mohaf; mais il n'en est pas moins vrai que lorsque tu
t'tais appropri des sommes qui t'avaient t confies et que le feu
calife (Dieu aie son me!) voulait te faire couper la main droite, j'ai
demand et obtenu ta grce. Ibn-Djbir nia le fait et jura que c'tait
une calomnie infme. Je conjure tous ceux qui savent quelque chose
l-dessus, s'cria alors le vieillard dans son indignation, de dclarer
si j'ai dit vrai ou non. Oui, il y a du vrai dans ce que vous dites,
lui rpliqua le vizir Ibn-Iych; cependant, dans les circonstances o
vous tes, vous auriez mieux fait de ne pas rappeler cette vieille
histoire.--Vous avez raison peut-tre, lui rpondit Mohaf; mais cet
homme m'a fait perdre patience, et j'ai d dire ce que j'avais sur le
coeur.

Un autre vizir, Ibn-Djahwar, avait cout cette discussion avec une
rpugnance croissante. Quoiqu'il n'aimt pas Mohaf et qu'il et mme
concouru  sa chute, il savait cependant qu'on doit des gards mme 
ses ennemis, et surtout  ses ennemis vaincus. Prenant maintenant la
parole, il dit  Ibn-Djbir d'un ton d'autorit que justifiaient de
longs services et un nom aussi ancien et presque aussi illustre que
celui de la dynastie elle-mme: Ne savez-vous donc pas, Ibn-Djbir, que
celui qui a eu le malheur d'encourir la disgrce du monarque ne doit pas
saluer les grands dignitaires de l'Etat? La raison en est vidente, car
si ces dignitaires lui rendent son salut, ils manquent  leur devoir
envers le sultan, et s'ils ne le lui rendent pas, ils manquent  leur
devoir envers l'Eternel. Un homme qui est tomb en disgrce ne doit donc
pas saluer, Mohaf sait cela.

Tout honteux de la leon qu'il venait de recevoir, Ibn-Djbir garda le
silence, tandis qu'un faible rayon de joie brilla dans les yeux presque
teints du malheureux vieillard.

On procda ensuite  l'interrogatoire. Comme on produisait contre
Mohaf de nouvelles charges afin de lui extorquer encore une fois de
l'argent: Je jure par tout ce qu'il y a de plus sacr, s'cria-t-il,
que je ne possde plus rien! Duss-je tre coup par morceaux, je ne
pourrais vous donner un seul dirhem! On le crut, et on donna l'ordre de
le reconduire  la prison[252].

A partir de cette poque, il fut tour  tour libre et prisonnier, mais
toujours malheureux. Ibn-ab-Amir semblait prendre un barbare plaisir 
le tourmenter, et l'on s'explique difficilement la haine implacable
qu'il avait voue  cet homme mdiocre et qui n'tait plus en tat de
lui nuire. Tout ce que l'on peut conjecturer  ce sujet, c'est qu'il ne
pouvait lui pardonner le crime inutile qu'il l'avait forc de commettre
alors qu'il lui avait ordonn de tuer Moghra. Quoi qu'il en soit, il le
tranait  sa suite partout o il allait, sans mme lui fournir de quoi
pourvoir  ses besoins. Un secrtaire du ministre racontait que pendant
une campagne il vit une nuit Mohaf  ct de la tente de son matre,
tandis que son fils Othmn lui donnait  boire, faute de mieux, un
mauvais mlange d'eau et de farine[253]. Le chagrin et le dsespoir le
minaient et le rongeaient, et il exhalait sa douleur dans des pomes
aussi harmonieux que touchants. Mais quoiqu'il et dit un jour  son
gardien qu'il dsirait la mort, il se cramponnait  la vie avec une
tnacit singulire, et de mme qu'il avait manqu de perspicacit et
d'nergie alors qu'il tait encore au pouvoir, il manquait de dignit
dans son malheur. Pour flchir _le renard_, il s'abaissait aux demandes
les plus humiliantes. Une fois il le supplia de lui confier l'ducation
de ses enfants. Ibn-ab-Amir, qui ne concevait pas que l'on pt perdre
jusqu' ce point le respect de soi-mme, ne vit qu'une ruse dans cette
prire. Il veut fltrir ma rputation et me faire passer pour un
nigaud, dit-il. Bien des gens m'ont vu jadis  la porte de son palais,
et pour le leur rappeler, il veut qu'on le voie  prsent dans la cour
du mien[254].

Pendant cinq ans Mohaf trana ainsi une triste et pnible existence.
Comme il semblait s'obstiner, en dpit de son grand ge et des nombreux
dgots dont on l'abreuvait,  ne pas mourir, on lui ta enfin la vie,
soit en l'tranglant, soit en l'empoisonnant, car les auteurs arabes ne
sont pas d'accord l-dessus[255]. Quand il eut appris que son ancien
rival avait cess de vivre, Ibn-ab-Amir chargea deux de ses employs de
prendre soin de l'inhumation. L'un d'eux, le secrtaire Mohammed
ibn-Isml, raconte ainsi la scne dont il avait t tmoin: Je trouvai
que le cadavre ne prsentait aucune trace de violence. Il tait couvert
seulement d'un vieux manteau qui appartenait  un porte-clefs. Un laveur
que mon collgue, Mohammed ibn-Maslama, avait fait venir, lava le corps
(je n'exagre rien) sur le battant d'une vieille porte qui avait t
arrache de ses gonds. Ensuite nous portmes le brancard au tombeau,
accompagns seulement de l'imm de la mosque que nous avions charg de
rciter les prires des morts. Aucun passant n'osa jeter les yeux sur le
cadavre. C'tait pour moi une frappante leon. Que l'on se figure que
dans le temps o Mohaf tait encore tout-puissant, j'avais  lui
remettre une requte destine  lui seul. Je m'tais plac sur son
passage; mais son cortge tait si nombreux et les rues taient
d'ailleurs tellement encombres de gens qui dsiraient le voir et le
saluer, qu'il me fut impossible, quelques efforts que je fisse, de
m'approcher de lui, et que je fus oblig de confier ma requte  un de
ses secrtaires qui chevauchaient  ct de l'escorte et qui taient
chargs de recevoir les crits de ce genre. Au retour je comparais cette
scne  celle dont je venais d'tre tmoin, et, rflchissant 
l'inconstance de la fortune, je sentais quelque chose qui m'oppressait
et qui m'empchait de respirer[256].




IX.


Le jour mme o Mohaf avait t destitu et arrt, Ibn-ab-Amir avait
t promu  la dignit de hdjib[257]. Dornavant il partageait donc
l'autorit suprme avec son beau-pre, et sa puissance tait si grande
qu'il pouvait sembler tmraire de lui rsister. On l'osa cependant. Le
parti qui avait voulu donner la couronne  un autre qu'au jeune fils de
Hacam II et dont l'eunuque Djaudhar tait l'me, existait encore, les
vers satiriques que l'on chantait dans les rues de Cordoue en dpit de
la police, ne l'attestaient que trop. Ibn-ab-Amir ne tolrait pas la
moindre allusion  la liaison trop troite peut-tre qui existait entre
lui et la sultane; il fit mme mettre  mort une chanteuse  laquelle
son matre, qui voulait la vendre au ministre, avait appris un chant
d'amour sur Aurore[258]; et cependant on fredonnait dans la rue des vers
tels que ceux-ci:

     Le monde touche  sa fin; tout va prir, car les choses les plus
     dtestables se passent. Le calife est  l'cole et sa mre est
     grosse du fait de ses deux amants[259].

Tant qu'on se bornait  chansonner la cour, le pril n'tait pas fort
grand; mais Djaudhar osa aller plus loin. De concert avec le prsident
du tribunal d'appel, Abdalmlic ibn-Mondhir, il ourdit un complot dont
le but tait d'assassiner le jeune calife et de placer sur le trne un
autre petit-fils d'Abdrame III,  savoir Abdrame ibn-Obaidallh. Une
foule de cadis, de faquis et d'hommes de lettres, parmi lesquels on
remarquait l'ingnieux pote Ramd, tremprent dans cette conspiration.
Ramd portait  Ibn-ab-Amir une haine mortelle. Il avait t l'ami de
Mohaf et il tait du petit nombre de ceux qui lui taient rests
fidles alors mme que la fortune lui eut tourn le dos. Il brlait
maintenant du dsir de le venger, et il avait compos contre
Ibn-ab-Amir des satires virulentes[260].

Les conjurs comptaient sur le succs de leur entreprise, d'autant plus
que le vizir Ziyd ibn-Aflah, qui remplissait alors le poste de prfet
de la capitale, y connivait. Aussi taient-ils convenus avec lui du jour
et de l'heure o ils excuteraient leur dessein. Djaudhar, qui n'tait
plus  la cour, mais qui, grce  l'emploi qu'il avait eu, pouvait
encore facilement approcher du souverain, s'tait charg d'assassiner ce
dernier, et immdiatement aprs, ses complices proclameraient Abdrame
IV.

Au jour fix, lorsque le prfet eut quitt le palais califal pour
retourner vers sa demeure qui tait situe  l'extrmit de la ville, et
qu'en partant il eut emmen tous ses agents avec lui, Djaudhar demanda
et obtint une audience. Arriv en prsence du calife, il tcha de le
poignarder; mais un certain Ibn-Arous, qui se trouvait dans la salle, se
jeta sur lui avant qu'il et pu accomplir son projet. Une lutte
s'engagea pendant laquelle Djaudhar eut ses vtements dchirs; mais
Ibn-Arous ayant appel les gardes  son secours, ceux-ci arrtrent
l'eunuque. Peu de temps aprs, Ziyd ibn-Aflah, qui avait entendu dire
que le complot avait chou, arriva en toute hte au palais. Ibn-Arous
lui reprocha sa nonchalance, et lui donna assez clairement  entendre
qu'il le croyait complice du crime que Djaudhar avait voulu commettre;
mais le prfet s'excusa de son mieux, protesta de sa fidlit au
monarque, et, voulant dmentir par son zle les soupons qui pesaient
sur lui, il fit arrter sur-le-champ les personnes suspectes, en
ordonnant de les conduire, de mme que Djaudhar,  la prison de
Zahr[261].

On instruisit aussitt le procs des conspirateurs, et le jugement ne se
fit pas attendre. Le prsident du tribunal d'appel fut dclar coupable
du crime de haute trahison; mais ses juges n'indiqurent pas avec
prcision la peine qu'il devrait subir; ils dclarrent seulement qu'il
tombait dans les termes de ce verset du Coran: Voici quelle sera la
rcompense de ceux qui combattent Dieu et son aptre, et qui emploient
toutes leurs forces  commettre des dsordres sur la terre: vous les
mettrez  mort ou vous leur ferez subir le supplice de la croix; vous
leur couperez les mains et les pieds alterns; ils seront chasss de
leur pays. Dans ce verset, on le voit, l'nonciation des peines est
fort vague; aussi le tribunal laissa-t-il au calife le choix de celle
qu'il fallait appliquer. Dans les circonstances donnes, c'tait donc au
conseil d'Etat de prononcer, et dans cette assemble, dont il tait
membre, Ziyd ibn-Aflah, qui faisait tous ses efforts pour regagner la
faveur d'Ibn-ab-Amir, opina le premier  appliquer la peine la plus
grave. Son avis prvalut, et Abdalmlic ibn-Mondhir subit le suplice de
la croix. Le prtendant Abdrame fut aussi mis  mort[262]. Quant 
Djaudhar, nous ignorons ce que l'on dcida  son gard; mais tout porte
 croire qu'il fut crucifi. Le sort de Ramd, quoique nullement
enviable, fut cependant moins dur. Ibn-ab-Amir, qui voulait l'exiler,
se laissa flchir par les prires des amis du pote; mais tout en lui
permettant de rester  Cordoue, il mit  cette grce une restriction
cruelle: il fit proclamer par des hrauts que quiconque lui adresserait
la parole serait svrement puni. Condamn ainsi  un mutisme perptuel,
le pauvre pote errait dornavant _comme un mort_ (c'est l'expression
d'un auteur arabe) au milieu de la foule qui encombrait les rues de la
capitale[263].

Cette conspiration avait prouv au ministre que ses ennemis les plus
acharns se trouvaient prcisment dans les rangs de ceux qui avaient
tudi  ses cts les belles-lettres, la thologie et le droit.
Etait-ce un effet de la jalousie? En partie, oui; nagure encore leur
gal et leur condisciple, Ibn-ab-Amir tait mont trop haut pour que
les faquis et les hommes de loi ne lui portassent pas envie. Mais ce
n'tait pas l le seul, ni mme le principal motif de l'aversion qu'il
leur inspirait: ils le hassaient surtout  cause des principes
religieux qu'ils lui attribuaient. Si l'on en excepte quelques penseurs
hardis et quelques potes esprits forts, les hommes levs  l'cole des
professeurs de Cordoue taient trs-attachs  l'islamisme. Or
Ibn-ab-Amir passait,  tort ou  raison, pour un musulman assez tide.
On ne pouvait lui adresser le reproche d'afficher des sentiments
libraux en matire de foi, il tait trop prudent pour le faire; mais on
disait qu'il aimait la philosophie et qu'en secret il cultivait beaucoup
cette science. C'tait en ce temps-l une accusation terrible.
Ibn-ab-Amir le sentait. Philosophe ou non, il tait avant tout homme
d'Etat, et voulant ter  ses ennemis l'arme redoutable dont ils se
servaient contre lui, il rsolut de montrer, par un acte clatant
d'orthodoxie, qu'il tait bon musulman. Ayant donc fait venir les ulmas
les plus considrs, tels qu'Acl, Ibn-Dhacwn et Zobaid, il les
conduisit dans la grande bibliothque de Hacam II, o il leur dit
qu'ayant form le dessein d'anantir les livres qui traitaient de
philosophie, d'astronomie ou d'autres sciences prohibes par la
religion, il les priait de faire eux-mmes le triage. Ils se mirent
aussitt  l'oeuvre; puis, quand ils eurent rempli leur tche, le
ministre fit jeter les livres condamns dans un grand feu, et, afin de
montrer son zle pour la foi, il en brla quelques-uns de ses propres
mains[264].

C'tait  coup sr un acte de vandalisme, Ibn-ab-Amir tait trop
clair pour ne pas en juger ainsi lui-mme, mais il n'en produisit pas
moins un excellent effet parmi les ulmas et le bas peuple, d'autant
plus que le ministre se montra depuis lors l'ennemi des philosophes[265]
et le soutien de la religion. Il entourait les ulmas d'gards et
d'hommages, les comblait de faveurs[266], et coutait leurs pieuses
exhortations, si longues qu'elles fussent parfois, avec une attention et
une patience tout  fait difiantes[267]. Il fit plus encore: il se mit
 copier le Coran de ses propres mains, et dsormais, quand il se
mettait en voyage, il prenait toujours cette copie avec lui[268].

S'tant cr ainsi une rputation d'orthodoxie, rputation que bientt
on n'osa plus contester, tant elle tait bien tablie, il tourna son
attention sur le calife, qui,  mesure qu'il avanait en ge, devenait
plus  craindre pour lui.

Selon le tmoignage de son prcepteur Zobaid, Hichm II avait annonc
dans son enfance les dispositions les plus heureuses; tout ce qu'on lui
enseignait, il l'apprenait avec une tonnante facilit, et il avait le
jugement plus solide que la plupart des enfants de son ge[269]. Mais
quand tout jeune encore il fut mont sur le trne, sa mre et
Ibn-ab-Amir s'appliqurent  touffer systmatiquement ses facults.
Nous n'oserions affirmer qu'ils lui aient fait goter prmaturment les
jouissances du harem, car, bien que la circonstance que Hichm n'eut
jamais d'enfants donne un certain degr de vraisemblance  une telle
supposition, elle ne s'appuie cependant sur aucun tmoignage; mais ce
qui est certain, c'est qu'ils s'efforcrent d'obscurcir son intelligence
en le surchargeant d'exercices de dvotion, et qu'ils tchrent de lui
persuader que, s'il rgnait par lui-mme, les affaires le distrairaient
de la contemplation des choses divines et l'empcheraient de travailler
 son salut. Jusqu' un certain point, ils avaient russi en leur
dessein: Hichm faisait des bonnes oeuvres, il lisait assidument le
Coran, il priait, il jenait[270]; cependant son intelligence n'tait
pas encore assez mate pour qu'Ibn-ab-Amir ft tout  fait rassur sur
son compte, et ce qu'il redoutait surtout, c'est que tt ou tard une
autre personne ne s'empart de l'esprit du jeune monarque et ne lui
ouvrt les yeux sur sa vritable situation. Tant que les affaires
d'Etat se traiteraient dans le palais califal, un tel pril tait 
craindre; pendant les alles et venues de tant de gnraux et
d'employs, un simple hasard pouvait mettre le calife en rapport avec un
d'entre eux, et pour peu que cet individu ft ambitieux et adroit, il
pourrait faire tomber le ministre en un clin d'oeil. Un tel danger, il
fallait le rendre impossible. Ibn-ab-Amir rsolut donc que les affaires
d'Etat se traiteraient ailleurs, et  cet effet il fit btir,  l'est de
Cordoue[271], sur le Guadalquivir, une nouvelle ville avec un grand
palais pour lui-mme et d'autres palais pour les hauts dignitaires. En
deux annes cette ville, qui reut le nom de Zhira, fut acheve, et
alors le ministre y fit transporter les bureaux du gouvernement. Zhira
reut bientt dans son enceinte une population fort nombreuse. Les
hautes classes de la socit quittrent Cordoue ou Zahr pour se
rapprocher de la source d'o dcoulaient toutes les faveurs; les
marchands y afflurent aussi, et en peu de temps l'tendue de Zhira
devint telle, que ses faubourgs touchaient ceux de Cordoue.

Dornavant il tait facile de surveiller le calife et de l'exclure de
toute participation aux affaires; cependant le ministre ne ngligea rien
pour rendre son isolement aussi complet que possible. Non content de
l'entourer de gardes et d'espions, il fit d'ailleurs environner le
palais califal d'une muraille et d'un foss, et si quelqu'un osait en
approcher, il le punissait de la faon la plus svre. Hichm tait
rellement prisonnier: il ne lui tait pas permis de sortir de son
palais, il ne pouvait prononcer une parole ni faire un mouvement sans
que le ministre en ft instruit aussitt, et il n'apprenait des affaires
d'Etat que ce que celui-ci voulait bien lui en dire. Tant qu'il eut
encore quelques mnagements  garder, Ibn-ab-Amir prtendit que le
jeune monarque lui avait abandonn la conduite des affaires afin de
pouvoir se livrer tout entier  ses exercices spirituels; mais plus
tard, quand il se crut sr de son fait, il ne se soucia plus de lui et
dfendit mme de prononcer son nom[272].

A toutes ces mesures Ibn-ab-Amir voulut en joindre une autre, non moins
importante: il rsolut de rorganiser l'arme.

Deux motifs l'y poussaient, l'un patriotique, l'autre entirement
personnel: il voulait faire de l'Espagne l'un des premiers Etats de
l'Europe et se dbarrasser de son collgue Ghlib. Or l'arme telle
qu'elle tait, c'est--dire compose en majorit d'Arabes d'Espagne, ne
semblait propre ni  l'un ni  l'autre de ces deux projets.

L'organisation militaire[273] tait sans doute dfectueuse. Elle
laissait trop de pouvoir aux chefs des _djond_, et elle mettait trop peu
de soldats  la disposition du souverain. Il est vrai que celui-ci
pouvait disposer, non-seulement des troupes tires des _djond_, mais
encore de celles des frontires, qui semblent avoir t les meilleures;
toutefois la coutume voulait que celles-ci ne fussent appeles aux armes
qu'en cas de besoin; elles ne faisaient pas partie de l'arme
permanente[274]. Quant  cette dernire, elle tait peu nombreuse. On
n'y comptait que cinq mille cavaliers, quoique la cavalerie ft alors
l'arme la plus considre et celle dont dpendait le sort des batailles.
D'ailleurs, ces troupes laissaient  dsirer. Le voyageur Ibn-Haucal
atteste du moins que les cavaliers andalous avaient mauvaise grce,
puisque, n'osant ou ne pouvant se servir de leurs triers, ils
laissaient pendre et flotter les jambes; et il ajoute qu'en gnral
l'arme espagnole devait la plupart de ses victoires, non pas  la
bravoure, mais  la ruse. Il est vrai que le tmoignage de ce voyageur
est un peu suspect. Comme il dsirait que son souverain, le calife
fatimide, entreprt la conqute de la Pninsule, il a peut-tre parl
avec trop de dnigrement des troupes de ce pays; cependant il y a sans
doute quelque chose de vrai dans ses assertions, et il est
incontestable que les Arabes, amollis par le luxe et par un beau climat,
avaient perdu peu  peu leur esprit martial. Ibn-ab-Amir ne pouvait
donc esprer de faire avec une telle arme des conqutes brillantes.
D'ailleurs, il n'avait point de confiance en elle au cas o il voudrait
la faire combattre contre Ghlib, et cependant il prvoyait qu'une lutte
entre lui et son collgue tait invitable. Ghlib, il est vrai, lui
avait t fort utile alors qu'il s'agissait de faire tomber Mohaf;
mais maintenant il ne pouvait plus lui servir  rien, et qui pis est, il
l'incommodait. Ghlib n'approuvait pas toujours les mesures qu'il
jugeait convenable de prendre, et il le contrariait surtout au sujet de
la rclusion du calife. Client d'Abdrame III et ardent royaliste, il
s'affligeait et s'indignait en voyant que le petit-fils de son patron
tait gard et enferm comme un captif, comme un criminel. Ibn-ab-Amir,
qui n'aimait pas la contradiction, tait donc bien dcid  se
dbarrasser de son beau-pre; mais comment y parvenir? Ghlib n'tait
pas un homme comme Mohaf, un homme que l'on pt renverser par une
intrigue de cour: c'tait un gnral illustre, et s'il dclarait qu'il
voulait soustraire le souverain  la tyrannie de son ministre, il aurait
pour lui presque toute l'arme, dont il tait l'idole. Ibn-ab-Amir ne
se faisait pas illusion  cet gard; il sentait que pour atteindre son
but, il lui fallait d'autres troupes, des troupes qui fussent attaches
 lui seul. En d'autres termes, il avait besoin de soldats trangers. La
Mauritanie et l'Espagne chrtienne les lui fournirent.

Jusque-l il s'tait peu occup de la Mauritanie. Par le sjour qu'il y
avait fait en qualit de cadi suprme, il s'tait convaincu que la
possession de ces contres lointaines et pauvres tait pour l'Espagne
plus onreuse qu'utile, et, se conformant en ceci  la politique suivie
par Mohaf, il s'tait born  entretenir la garnison de Ceuta au
complet. Quant au reste du pays, il en avait confi l'administration aux
princes indignes, en prenant soin toutefois de se les attacher par des
largesses de tout genre[275]. Au point de vue espagnol, cette politique
tait sans doute bonne et sense, mais pour la Mauritanie elle eut des
suites funestes. Voyant ce pays abandonn  ses propres forces,
Bologgun, le vice-roi de l'Ifrkia, l'envahit dans l'anne 979[276]. Il
remporta victoire sur victoire, et, chassant devant lui les princes qui
reconnaissaient le calife omaiyade pour leur suzerain, il les
contraignit  aller chercher un refuge derrire les remparts de Ceuta.
Mais les triomphes de Bologgun, loin de faire obstacle aux desseins
d'Ibn-ab-Amir, les favorisaient au contraire. Les Berbers, accumuls
dans Ceuta, s'y trouvaient fort  l'troit, et comme le vainqueur leur
avait enlev presque tout ce qu'ils possdaient, ils ne savaient comment
faire pour subsister. C'tait pour le ministre espagnol une excellente
occasion pour se procurer d'un seul coup un grand nombre d'excellents
cavaliers; aussi ne la laissa-t-il pas chapper. Il crivit aux Berbers
pour leur dire que s'ils voulaient venir servir en Espagne, ils
pouvaient tre certains de ne manquer de rien et de recevoir une haute
paye. Ils rpondirent en foule  son appel. Un prince du Zb,
Djafar[277], que ses exploits avaient depuis longtemps rendu clbre, se
laissa gagner aussi par les brillantes promesses du ministre, et arriva
en Espagne avec un corps de six cents cavaliers. Les Berbers n'eurent
qu' se louer de la rsolution qu'ils avaient prise. Rien n'galait la
gnrosit d'Ibn-ab-Amir  leur gard. Au moment o ces Africains
arrivaient en Espagne, dit un historien arabe, leurs vtements tombaient
en lambeaux, et chacun d'eux ne possdait qu'une mchante haridelle;
mais bientt aprs, on les vit caracoler dans les rues revtus des plus
prcieuses toffes et monts sur les plus beaux coursiers, tandis qu'ils
habitaient des palais dont ils n'avaient jamais vu les pareils, mme
dans leurs rves[278]. Ils taient trs-avides; mais s'ils ne se
lassaient pas de demander, Ibn-ab-Amir ne se lassait pas non plus de
donner, et il tait fort sensible  la reconnaissance qu'ils lui en
tmoignaient. Les protgeant envers et contre tous, il ne souffrait pas
qu'on les offenst, ni mme qu'on se moqut du jargon qu'ils parlaient
lorsque parfois ils essayaient de s'exprimer en arabe, car ordinairement
ils parlaient leur langue maternelle  laquelle les Arabes ne
comprenaient pas un mot[279]. Un jour qu'il passait ses soldats en
revue, un officier berber, nomm Wnzemr, s'approcha de lui, et,
corchant l'arabe d'une terrible manire: Ah, seigneur! lui dit-il,
donnez-moi une demeure, je vous en prie, car je suis oblig de coucher 
la belle toile.--Comment, Wnzemr, lui rpondit le ministre, n'as-tu
donc plus la grande maison que je t'ai donne?--Vous m'en avez chass,
seigneur, vous m'en avez chass par les bonts dont vous m'avez combl.
Vous m'avez fait cadeau d'un si grand nombre de terres, que toutes mes
chambres sont en ce moment remplies de bl et qu'il n'y a plus de place
pour moi. Peut-tre me direz-vous que, si mon bl m'embarrasse, je n'ai
qu' le jeter par les fentres; mais veuillez vous rappeler, seigneur,
que je suis un Berber, c'est--dire un homme qui nagure encore tait
oblig de supporter la misre et qui maintefois a t sur le point de
mourir de faim. Un tel homme, vous le concevez, y regarde  deux fois
avant qu'il jette son bl par les fentres.--Je ne dirai pas que tu sois
un brillant orateur, rpliqua le ministre en souriant, et cependant ton
langage me semble plus disert et plus touchant que les discours les
mieux tourns de mes savants acadmiciens. Puis, s'adressant aux
Andalous qui l'entouraient et qui avaient touff de rire tant que le
Berber parlait: Voil, leur dit-il, la vraie manire de montrer sa
reconnaissance, voil le moyen d'obtenir des faveurs nouvelles! Cet
homme dont vous riez vaut mieux que vous, mes beaux parleurs: il
n'oublie pas les bienfaits qu'il a reus, il ne prtend pas qu'on ne lui
ait pas donn assez, comme vous le faites toujours. Et il fit donner
aussitt  Wnzemr un superbe htel[280].

L'Espagne chrtienne le pourvut aussi d'excellents soldats. Pauvres,
avides et mauvais patriotes, les Lonais, les Castillans et les
Navarrais se laissrent facilement sduire par la haute paye que l'Arabe
leur offrait, et une fois qu'ils avaient pris du service sous son
drapeau, sa bienveillance, sa gnrosit et l'esprit de justice qui
prsidait  ses dcisions envers eux le leur rendaient cher, d'autant
plus que dans leur patrie ils n'taient pas habitus  tant d'quit.
Ibn-ab-Amir avait pour eux des attentions infinies. Dans son arme le
dimanche tait un jour de repos pour tous les soldats, quelle que ft
leur religion, et s'il s'levait quelque contestation entre un chrtien
et un musulman, il favorisait toujours le chrtien[281]. Il n'est donc
pas tonnant que les chrtiens lui fussent aussi attachs que les
Berbers. Les uns et les autres taient, pour ainsi dire, sa proprit.
Ils avaient reni, oubli leur patrie, et l'Andalousie n'tait pas
devenue pour eux une patrie nouvelle; ils en comprenaient  peine la
langue. Leur patrie,  eux, c'tait le camp, et quoique pays par le
trsor public, ils n'taient pas au service de l'Etat, mais  celui
d'Ibn-ab-Amir. C'est  lui qu'ils devaient leur fortune, c'est de lui
qu'ils dpendaient, et ils se laissaient employer par lui contre qui que
ce ft.

En mme temps qu'il donnait ainsi aux trangers la prpondrance dans
l'arme, l'habile ministre changea l'organisation des troupes
espagnoles, qui jadis avait fait leur force vis--vis du gouvernement.
Depuis un temps immmorial, les tribus, avec leurs divisions et
subdivisions, formaient autant de rgiments, de compagnies et
d'escouades. Ibn-ab-Amir abolit cet usage; il fit incorporer les Arabes
dans les diffrents rgiments, sans avoir gard  la tribu  laquelle
ils appartenaient[282]. Un sicle auparavant, quand les Arabes taient
encore anims de l'esprit de corps, une telle mesure, qui impliquait un
changement radical dans la loi du recrutement et qui tait  la noblesse
les derniers dbris de son pouvoir, aurait sans doute provoqu de
violents murmures, et peut-tre aurait-elle t le motif d'un
soulvement gnral;  prsent elle s'excuta sans obstacle, tant les
temps taient changs. L'ancienne division en tribus n'existait plus
qu' l'tat de souvenir. Une foule d'Arabes ignoraient  quelle tribu
ils appartenaient, et il rgnait  cet gard une confusion qui faisait
le dsespoir des gnalogistes. Hacam II, qui admirait et qui aimait le
pass qu'il connaissait si bien, avait tch, il est vrai, de faire
renatre cette rminiscence d'un autre ge; il avait fait examiner les
gnalogies par des savants, et il avait voulu que chaque Arabe reprt
sa place dans sa tribu[283]; mais ses efforts, contraires  la saine
politique, avaient chou contre l'esprit du sicle, car il y avait
partout, sauf de rares exceptions, tendance  l'unit,  la fusion des
races. En portant le dernier coup  l'ancienne division en tribus,
Ibn-ab-Amir ne fit qu'achever le travail d'assimilation qu'Abdrame III
avait entrepris et que le sentiment national approuvait.

Pendant qu'il se prparait ainsi  la guerre, Ibn-ab-Amir semblait
encore vivre en bonne intelligence avec son beau-pre. Mais celui-ci
avait trop de pntration pour se tromper sur le but des grands
changements que son gendre oprait dans l'arme, et il tait bien dcid
 rompre avec lui. Or, un jour qu'ils se trouvaient ensemble sur la tour
d'un chteau de la frontire, il se mit  l'accabler de reproches.
Ibn-ab-Amir lui rpondit avec non moins de vivacit, et leur
altercation prit un tel caractre d'amertume, que Ghlib s'cria dans sa
fureur: Chien que tu es! En t'arrogeant l'autorit suprme, tu prpares
la chute de la dynastie! Puis, tirant son pe, il se prcipita sur lui
en cumant de rage. Quelques officiers tchrent de le retenir; ils n'y
russirent qu' moiti; Ghlib blessa Ibn-ab-Amir, et dans sa frayeur
celui-ci se jeta du haut de la tour. Heureusement pour lui, il put
s'accrocher pendant sa chute  quelque chose de saillant, et c'est ce
qui le sauva.

Aprs une telle scne la guerre tait invitable; aussi ne tarda-t-elle
pas  clater. Ghlib se dclara le champion des droits du calife; une
partie des troupes se rangea sous son drapeau, et il obtint d'ailleurs
du secours des Lonais. On se livra plusieurs combats dans lesquels
quelques-uns des personnages les plus marquants de la cour perdirent la
vie. La dernire fois qu'on en fut venu aux mains, l'arme
d'Ibn-ab-Amir tait sur le point d'tre mise en droute, lorsque
Ghlib, qui chargeait  la tte de sa cavalerie, eut le malheur de
heurter de la tte contre l'aron de sa selle. Grivement bless, il
tomba aussitt de cheval, et ne le voyant plus, ses soldats et ses
allis chrtiens prirent la fuite, de sorte qu'Ibn-ab-Amir remporta une
clatante victoire. Parmi les cadavres on trouva celui de Ghlib
(981)[284].

Mais Ibn-ab-Amir ne se contenta pas de ce succs, si grand qu'il ft.
Il voulait  la fois punir les Lonais de l'appui qu'ils avaient prt 
son rival, et montrer  ses compatriotes que, s'il avait cr une arme
superbe, il l'avait fait non-seulement dans son propre intrt, mais
encore dans celui du pays. Il envahit donc le royaume de Lon, et lui
fit prouver un chtiment terrible. Son avant-garde, commande par un
prince du sang nomm Abdallh, mais plus connu sous le sobriquet de
_Pierre Sche_[285], prit et saccagea Zamora (juillet 981). Il est vrai
que les musulmans ne purent contraindre la citadelle  se rendre; mais
ils s'en vengrent en mettant  feu et  sang tout le pays d'alentour.
Ils passrent quatre mille chrtiens au fil de l'pe, firent un nombre
gal de prisonniers, et dans un seul district ils dtruisirent un
millier de villages ou de hameaux, presque tous bien peupls et remplis
de clotres et d'glises. Ramire III, qui  cette poque comptait 
peine vingt ans, conclut alors une alliance avec Garcia Fernandez, comte
de Castille, et avec le roi de Navarre. Les trois princes marchrent
ensemble contre Ibn-ab-Amir, et lui livrrent bataille  la Rueda, au
sud-ouest de Simancas; mais ils furent battus, et l'importante
forteresse de Simancas tomba au pouvoir des musulmans. Ils n'y firent
que peu de prisonniers; la plupart des habitants et des soldats furent
gorgs[286]. Puis Ibn-Amir, quoique la saison ft dj bien avance,
marcha contre la ville de Lon. Ramire alla  sa rencontre et tcha de
l'arrter. La fortune sembla vouloir favoriser son audace: il repoussa
les ennemis et les contraignit  se retirer dans leur camp. C'est l que
se trouvait Ibn-ab-Amir. Assis sur une espce de trne assez lev, il
observait la bataille et donnait ses ordres. La fuite de ses soldats le
fit frmir de dpit et de rage, et, sautant  bas de son sige, il ta
son casque d'or et s'assit par terre. Ses soldats savaient ce que cela
signifiait. Leur gnral en agissait ainsi quand il voulait leur
tmoigner son mcontentement, quand il jugeait qu'ils se battaient mal.
Aussi la vue de sa tte nue produisit sur eux un effet extraordinaire:
honteux de leur chec, ils se dirent qu'il fallait le rparer  tout
prix, et, poussant des cris sauvages, ils se jetrent sur l'ennemi avec
tant d'imptuosit qu'ils lui firent tourner le dos; puis, le
poursuivant l'pe dans les reins, ils entrrent avec lui dans les
portes de Lon, et ils auraient pris la ville, si une bourrasque qui
survint tout  coup, mle de neige et de grle, ne les et obligs 
suspendre le combat[287].

Quand Ibn-ab-Amir fut de retour  Cordoue (car l'approche de l'hiver
l'avait forc  la retraite), il prit un de ces surnoms qui jusque-l
n'avaient t ports que par les califes, et ce surnom, par lequel nous
devrons le dsigner dsormais, tait celui d'Almanzor[288]. Il voulut
aussi qu'on lui rendt tous les honneurs auxquels la royaut seule
donnait des droits. Il exigea, par exemple, que quiconque venait en sa
prsence, sans en excepter les vizirs et les princes du sang, lui baist
la main, comme on le faisait au monarque. On lui obit, et le dsir de
lui plaire tait si grand, que l'on baisait aussi la main  ses enfants,
mme  ceux qui sortaient  peine du berceau[289].

Il semblait tout-puissant et l'on et dit qu'il n'avait plus de rival.
Lui-mme, cependant, n'en jugeait pas ainsi. A son avis il y avait
encore un homme qui, s'il n'tait pas alors dangereux, pouvait le
devenir, et cet homme tait le gnral Djafar, le prince du Zb. Djafar
lui avait rendu de grands services dans la guerre contre Ghlib; mais
par le double clat de sa naissance et de sa renomme, il avait excit
la jalousie du ministre et de la noblesse de cour[290]. Almanzor prit
donc  son gard une rsolution qui jette sur sa gloire une tache
indlbile. Ayant donn des ordres secrets aux deux Todjbides
Abou-'l-Ahwa Man et Abdrame ibn-Motarrif, il invita Djafar  un
festin. Djafar accepta l'invitation. La fte fut magnifique, et grce
aux vins gnreux elle tait dj fort gaie, lorsque l'chanson prsenta
une nouvelle coupe au ministre. Donne-la, dit alors ce dernier,  celui
que j'honore le plus. L'chanson demeura tout interdit, ne sachant
lequel parmi tous ces nobles convives son matre voulait dsigner.
Maudit chanson, s'cria alors Almanzor, donne-la au vizir Djafar!
Flatt de ce tmoignage d'estime, Djafar se leva aussitt, et prenant la
coupe, il la vida tout d'un trait jusqu' la dernire goutte; puis,
oubliant toute tiquette, il se mit  danser. Les autres convives se
laissrent gagner par sa folle gat, et suivirent son exemple.

La fte se prolongea bien avant dans la nuit, et quand on se spara,
Djafar tait compltement ivre. Il retournait vers sa demeure accompagn
seulement de quelques pages, lorsque tout  coup il se vit assailli par
les soldats des deux Todjbides, et avant qu'il et eu le temps de se
dfendre, il avait dj cess de vivre (22 janvier 983).

Sa tte et sa main droite furent envoyes en secret  Almanzor, qui
feignit de ne pas connatre les auteurs de cet assassinat, et qui en
tmoigna une profonde tristesse[291].




X.


Si le peuple connaissait ou souponnait la vrit au sujet du meurtre de
Djafar, il oublia bientt ce crime pour ne s'occuper que des nouvelles
victoires du ministre. Les affaires du royaume de Lon avaient pris pour
ce dernier une tournure extrmement favorable. Les dsastres qui avaient
frapp Ramire III dans la campagne de 981, lui taient devenus fatals.
Les grands du royaume ne voulaient plus d'un prince que le malheur
semblait poursuivre[292], et qui d'ailleurs les avait blesss dans leur
orgueil par ses prtentions  l'autorit absolue. Une rvolte clata en
Galice. Les nobles de cette province rsolurent de donner le trne 
Bermude, un cousin germain de Ramire, et le 15 octobre 982, ce prince
fut sacr dans l'glise de Saint-Jacques-de-Compostelle. Ramire marcha
aussitt contre lui, et il se livra une bataille  Portilla de Arenas,
sur les frontires de Lon et de la Galice; mais quoique acharne, elle
resta indcise[293]. Plus tard, la fortune favorisa de plus en plus les
armes de Bermude II, et vers le mois de mars de l'anne 984, il enleva
la ville de Lon  son comptiteur[294]. Pour ne pas succomber tout 
fait, ce dernier, qui avait cherch un refuge dans les environs
d'Astorga, se vit alors oblig d'implorer l'assistance d'Almanzor et de
le reconnatre pour son suzerain[295]. Il mourut peu de temps aprs (26
juin 984[296]). Sa mre tenta de rgner  sa place en s'appuyant sur les
musulmans[297]; mais elle se vit bientt prive de leur secours. Bermude
avait compris qu' moins qu'il ne s'abaisst  la dmarche que Ramire
avait faite, il aurait bien de la peine  rduire les grands qui
refusaient de le reconnatre. Il s'adressa donc  Almanzor, et les
promesses qu'il lui fit semblent avoir t plus brillantes que celles de
son ennemie, car Almanzor se dclara pour lui et mit une grande arme
musulmane  sa disposition. Grce  ce secours, Bermude russit 
soumettre tout le royaume  son autorit; mais aussi ne fut-il ds lors
qu'un lieutenant d'Almanzor, et une grande partie des troupes
musulmanes resta dans son pays, autant pour le surveiller que pour
l'aider[298].

Ayant fait ainsi du royaume de Lon une province tributaire, Almanzor
rsolut de tourner ses armes contre la Catalogne. Comme ce pays tait un
fief qui relevait du roi de France, les califes l'avaient mnag
jusque-l, de peur que, s'ils l'attaquaient, ils n'eussent aussi les
Franais  combattre. Mais Almanzor ne partageait pas cette crainte; il
savait que la France tait en proie  l'anarchie fodale et que les
comtes catalans n'avaient aucun secours  attendre de ce ct-l[299].
Ayant donc rassembl un grand nombre de troupes, il partit de Cordoue le
5 mai de l'anne 985[300], en emmenant avec lui une quarantaine de ses
potes salaris qui devraient chanter ses victoires[301]. Passant par
Elvira, Baza et Lorca, il arriva  Murcie, o il alla loger chez
Ibn-Khattb. C'tait un simple particulier qui n'avait aucune charge
publique, mais ses proprits taient extrmement considrables, et les
revenus qu'il en tirait taient normes. Client des Omaiyades, il tait
probablement d'origine visigothe, et peut-tre descendait-il de
Thodemir, qui, du temps de la conqute, avait conclu avec les musulmans
une capitulation si avantageuse, que lui et son fils Athanagild
rgnaient en princes presque indpendants sur la province de
Murcie[302]. Quoi qu'il en soit, Ibn-Khattb tait gnreux autant que
riche. Durant treize jours conscutifs[303], il dfraya non-seulement
Almanzor avec sa suite, mais toute l'arme, depuis les vizirs jusqu'au
moindre soldat. Il prit soin que la table du ministre ft toujours
somptueusement servie; jamais il ne lui fit prsenter pour la seconde
fois les mets dont il avait dj got, ni la vaisselle qu'il avait dj
vue, et un jour il poussa la prodigalit jusqu' lui offrir un bain
apprt avec de l'eau rose. Si accoutum qu'il ft au luxe, Almanzor
tait cependant stupfait de celui que dployait son hte. Aussi ne
tarissait-il pas sur son loge, et voulant lui donner une preuve de sa
reconnaissance, il le tint quitte d'une partie de l'impt territorial.
Il enjoignit d'ailleurs aux magistrats chargs de l'administration de la
province, d'avoir pour lui les plus grands gards, et de se conformer
autant que possible  ses dsirs[304].

Aprs avoir quitt Murcie, Almanzor continua sa marche vers la
Catalogne, et, ayant battu le comte Borrel[305], il arriva le mercredi
1er juillet devant la ville de Barcelone. Le lundi suivant il la prit
d'assaut[306]. La plupart des soldats et des habitants furent passs au
fil de l'pe; les autres furent mis en servitude. La ville mme fut
pille et brle[307].

A peine de retour de cette campagne, la vingt-troisime qu'il avait
faite[308], Almanzor, toujours infatigable, toujours avide de conqutes
nouvelles, tourna son attention du ct de la Mauritanie.

Pendant plusieurs annes ce pays avait t au pouvoir de Bologgun, le
vice-roi de l'Ifrkia; mais dans les derniers temps du rgne de ce
prince, et surtout aprs sa mort (arrive en mai 984[309]), le parti
omaiyade avait commenc  relever la tte. Aussi plusieurs villes,
telles que Fez et Sidjilmsa, avaient dj secou le joug des Fatimides,
lorsqu'un prince africain, qu'on avait presque oubli, reparut sur la
scne. C'tait l'Edriside Ibn-Kennoun. Du temps de Hacam II,
Ibn-Kennoun, comme nous l'avons racont, avait d se rendre  Ghlib,
et, amen  Cordoue, il y tait rest jusqu' ce que Mohaf l'envoyt 
Tunis, aprs lui avoir fait prendre l'engagement de ne plus rentrer en
Mauritanie. Mais Ibn-Kennoun n'avait nullement l'intention de tenir sa
promesse. S'tant rendu  la cour du calife fatimide, il avait obsd ce
prince durant dix ans en le suppliant de le rtablir. Ayant enfin obtenu
des troupes et de l'argent, il tait retourn dans son pays natal, et
comme il avait achet l'appui de plusieurs chefs berbers, il tait
maintenant sur la voie d'en devenir le matre. C'est ce qu'Almanzor
voulait empcher, et il prit  cet effet les mesures ncessaires. Il
envoya en Mauritanie un grand nombre de troupes sous le commandement de
son cousin germain Askeldja[310]. La guerre ne fut pas de longue
dure: trop faible pour rsister  ses ennemis, Ibn-Kennoun se rendit,
aprs avoir obtenu d'Askeldja la promesse que ses jours seraient
respects et qu'il pourrait habiter Cordoue comme par le pass.

Une telle promesse, faite  un homme trs-ambitieux et trs-perfide,
tait  coup sr une imprudence, et l'on se demande si Askeldja avait
t autoris  la faire. Les chroniqueurs arabes nous laissent dans le
doute  cet gard; mais la conduite d'Almanzor nous porte  croire
qu'Askeldja avait outre-pass ses pouvoirs. Le ministre dclara que le
trait tait de nulle valeur, et, ayant fait transporter Ibn-Kennoun en
Espagne, il le fit dcapiter de nuit sur la route qui mne d'Algziras 
Cordoue (septembre ou octobre 985).

Bien qu'Ibn-Kennoun et t un tyran cruel, qui prenait un froce
plaisir  prcipiter ses prisonniers du haut de son Rocher des Aigles,
la manire dont il tait mort excita cependant en sa faveur une
sympathie qui semble avoir t assez universelle. Joignez-y qu'il tait
un chrif, un descendant du gendre du Prophte. Attenter  la vie d'un
tel homme, c'tait un sacrilge aux yeux des masses ignorantes et
superstitieuses. Mme les rudes troupiers qui, obissant  l'ordre
qu'ils avaient reu, l'avaient mis  mort, en jugeaient ainsi, et une
bourrasque qui tait survenue tout d'un coup et qui les avait jets 
terre, leur avait paru un miracle, un chtiment du ciel. Les uns
disaient donc qu'Almanzor avait commis une action impie, les autres
qu'il avait fait une perfidie puisqu'il aurait d respecter comme sienne
la parole donne par son lieutenant. Cela se disait assez haut, malgr
la crainte qu'inspirait le ministre, et le mcontentement se montra
d'une manire si vidente, qu'Almanzor ne pouvait se tromper sur la
disposition des esprits et qu'il commenait  s'en alarmer srieusement.
Que l'on juge donc quelle fut sa colre quand il apprit qu'Askeldja
tait plus indign que qui que ce ft, et que mme devant ses troupes il
avait os appeler son cousin un perfide. Une telle audace ncessitait
une punition exemplaire. Aussi Almanzor s'empressa-t-il d'envoyer  son
cousin l'ordre de revenir immdiatement en Espagne; puis il le mit en
accusation, et l'ayant fait condamner  cause de malversation et de
haute trahison, il le fit mettre  mort (octobre ou novembre 985)[311].

Alors les clameurs redoublrent. On s'apitoyait maintenant,
non-seulement sur le sort du malheureux chrif, mais encore sur celui
d'Askeldja, et l'on demandait si Almanzor n'avait pas donn une
nouvelle preuve de sa politique atroce, de son mpris de tous les liens,
mme de ceux du sang, en faisant dcapiter son propre cousin. Les
parents d'Ibn-Kennoun, tromps dans les esprances qu'ils avaient
conues alors que ce prince semblait sur le point de conqurir toute la
Mauritanie, fomentaient le mcontentement autant qu'ils pouvaient.
Instruit de leurs menes, Almanzor les frappa tous d'une sentence
d'exil. Ils quittrent alors l'Espagne et la Mauritanie; mais avant de
partir, l'un d'entre eux, Ibrahim ibn-Edrs, dcocha encore une flche
contre le ministre en composant un long pome qui eut beaucoup de vogue
et dans lequel se trouvaient ces vers:

     L'exil, voil toujours mon triste sort! Le malheur me poursuit sans
     cesse; il est mon crancier; au temps prcis de l'chance du
     terme, il se prsente devant moi....

     Ce que je vois arriver me frappe de stupeur; notre infortune est
     immense et il est presque impossible d'y remdier. J'ai peine  en
     croire mes yeux, et je suis tent de dire que je me trompe. Quoi!
     la famille d'Omaiya existe encore, et cependant un bossu[312]
     gouverne ce vaste empire! Et voil les soldats qui marchent autour
     d'un palanquin dans lequel se trouve un singe roux!... Fils
     d'Omaiya, vous qui brilliez nagure comme des toiles au milieu de
     la nuit, comment se fait-il qu' prsent on ne vous voie plus?
     Autrefois vous tiez des lions, mais vous avez cess de l'tre, et
     voil pourquoi ce renard s'est rendu matre du pouvoir[313].

Renard ou non--on voit que ce sobriquet, que l'on a dj rencontr dans
un vers de Mohaf, lui tait rest--, Almanzor tait convaincu de la
ncessit de faire quelque chose pour se rhabiliter dans l'opinion. Par
consquent, il rsolut d'agrandir la mosque qui tait trop troite pour
contenir et les habitants de la capitale et les innombrables soldats
venus de l'Afrique. Il fallait commencer par exproprier les possesseurs
des maisons qui occupaient le terrain sur lequel on voulait btir.
C'tait une mesure qui, pour ne pas tre odieuse, demandait beaucoup de
tact et de dlicatesse; mais Almanzor avait dans ces sortes de choses un
savoir-faire admirable. Faisant venir un  un chaque propritaire en sa
prsence (ce qui tait dj un grand honneur): Mon ami, lui disait-il,
comme j'ai form le projet d'agrandir la mosque, ce saint endroit o
nous adressons nos prires au ciel, je voudrais acheter ta maison dans
l'intrt de la communaut musulmane et aux frais du trsor, lequel est
bien rempli grce aux richesses que j'ai enleves aux mcrants. Dis-moi
donc  combien tu l'values; ne te gne pas, dis hardiment ce que tu en
veux! Puis, quand son interlocuteur avait nomm une somme qu'il croyait
bien exorbitante: Mais c'est trop peu, s'criait le ministre; vraiment,
tu es d'une discrtion exagre! Tiens, je te donne une fois autant. Et
non-seulement il le payait rubis sur l'ongle, mais encore faisait-il
acheter pour lui une autre demeure. Il se trouva nanmoins une dame qui
refusa longtemps de cder la sienne. Elle avait dans son jardin un beau
palmier auquel elle tenait fort, et quand elle consentit enfin  se
dessaisir de son immeuble, elle y mit la condition qu'on lui en
achterait un autre qui et aussi un palmier dans son jardin. C'tait
difficile  trouver; mais le ministre, quand on l'informa de la demande
de la dame, s'cria aussitt: Eh bien! nous lui achterons ce qu'elle
dsire, dussions-nous vider  cet effet tous les coffres de l'Etat!
Aprs bien des recherches inutiles, on trouva enfin une maison telle
qu'on la dsirait, et on l'acheta  un prix excessif.

Tant de gnrosit porta ses fruits. Quelques griefs que l'on et contre
le ministre, on ne pouvait nier qu'il ne ft les choses noblement et
grandement, et d'un autre ct, les personnes dvotes taient forces
d'avouer que l'agrandissement de la mosque tait une oeuvre fort
mritoire. Mais ce fut bien autre chose encore lorsque, les travaux
ayant commenc, on vit dblayer le terrain par une foule de prisonniers
chrtiens qui avaient des fers aux pieds. On se dit alors qu'aprs tout
l'islamisme n'avait pas encore brill d'un tel clat, et que jamais les
mcrants n'avaient t humilis  un tel point. Et puis l'on vit
Almanzor lui-mme, le matre tout-puissant, le plus grand gnral du
sicle, manier, pour plaire  l'Eternel, la pioche, la truelle ou la
scie, comme s'il et t un simple ouvrier! Devant un tel spectacle,
toutes les haines devenaient muettes[314].

Pendant qu'on travaillait encore  l'agrandissement de la mosque, la
guerre contre Lon recommena. Les troupes musulmanes qui taient
restes dans ce royaume, s'y conduisaient comme dans un pays conquis, et
quand Bermude II s'en plaignait  Almanzor, il ne recevait de lui que
des rponses hautaines et ddaigneuses. Il perdit patience enfin, et,
prenant une rsolution hardie, il chassa les musulmans[315]. Almanzor
fut donc forc de lui faire sentir encore une fois la supriorit de ses
armes, et au fond du coeur il n'tait pas fch de cette nouvelle guerre,
car maintenant les habitants de la capitale, au lieu de parler de choses
qui,  son avis, ne les regardaient pas, pourraient de nouveau
s'entretenir de ses batailles, de ses victoires, de ses conqutes. Et
il prit soin de fournir matire  leur conversation. S'tant empar de
Combre en juin 987, il ruina cette ville  un tel point, que pendant
sept ans elle resta dserte[316]. L'anne suivante il passa le Duero, et
alors l'arme musulmane se rpandit comme un torrent dans le royaume de
Lon, en tuant ou en dtruisant tout ce qui se trouvait sur son passage.
Villes, chteaux, clotres, glises, villages, hameaux, rien ne fut
pargn[317]. Bermude s'tait jet dans Zamora[318], probablement parce
qu'il croyait que cette ville serait attaque la premire; mais Almanzor
la laissa de ct et marcha droit sur Lon. Une fois dj il avait t
sur le point de prendre cette ville; mais grce  sa bonne citadelle,
ses grosses tours, ses quatre portes de marbre, et ses murailles
romaines, qui avaient plus de vingt pieds d'paisseur, elle tait
trs-forte, et elle rsista longtemps aux efforts des ennemis. A la fin
ces derniers russirent  ouvrir une brche prs de la porte
occidentale, au moment o le commandant de la garnison, Gonsalve
Gonzalez, un comte galicien, tait alit par suite d'une grave maladie.
Le pril tait extrme; aussi le comte, tout malade qu'il tait, se fit
revtir sur-le-champ de son armure et transporter en litire vers la
brche. Par sa prsence et par ses paroles il releva le courage abattu
de ses soldats, et pendant trois jours ceux-ci russirent encore 
repousser l'ennemi; mais le quatrime jour les musulmans pntrrent
dans la ville par la porte mridionale. Alors commena une boucherie
horrible. Le comte lui-mme, dont l'hrosme aurait d inspirer du
respect, fut tu dans sa litire. Aprs avoir massacr, on se mit 
dtruire. On ne laissa pas une pierre sur l'autre. Les portes, les
tours, les murailles, la citadelle, les maisons, tout fut dmoli de fond
en comble. On ne laissa debout qu'une seule tour qui se trouvait prs de
la porte septentrionale et qui avait  peu prs la mme hauteur que les
autres. Almanzor avait ordonn de l'pargner; il voulait qu'elle montrt
aux gnrations futures combien elle avait t forte, cette ville qu'il
avait fait disparatre de la face de la terre[319].

Les musulmans rtrogradrent ensuite vers Zamora, et aprs avoir brl
les superbes couvents de Saint-Pierre-d'Eslona et de Sahagun qui se
trouvaient sur leur route[320], ils vinrent mettre le sige devant
cette ville. Bermude se montra moins courageux que son lieutenant 
Lon. Il s'chappa furtivement, et, lui parti, les habitants rendirent
la place  Almanzor, qui la fit piller. Presque tous les comtes le
reconnurent alors pour leur souverain, et Bermude ne conserva que les
districts voisins de la mer[321].

De retour  Zhira aprs cette campagne glorieuse, Almanzor eut bientt
 s'occuper de choses trs-graves: il dcouvrit que les grands
conspiraient contre lui et que son propre fils Abdallh, un jeune homme
de vingt-deux ans, se trouvait parmi les conjurs.

Brave et brillant cavalier, Abdallh n'tait cependant pas aim de son
pre. Celui-ci avait des raisons pour croire que ce fils n'tait pas le
sien; mais c'est ce que le jeune homme ignorait, et comme il se voyait
toujours prfrer son frre Abdalmlic, qui comptait six ans de moins
que lui et auquel il se croyait bien suprieur en talents et en
bravoure, il avait dj conu contre son pre un mcontentement
trs-vif, lorsqu'il arriva  Saragosse, la rsidence du vice-roi de la
Frontire suprieure, Abdrame ibn-Motarrif le Todjbide. L'air de cette
cour lui devint fatal. Son hte tait le chef d'une illustre famille
dans laquelle la vice-royaut de cette province avait t hrditaire
pendant tout un sicle, et comme Almanzor avait renvers successivement
les hommes les plus puissants de l'empire, il craignait avec raison
qu'tant le dernier des nobles qui restait debout, il ne tombt bientt,
 son tour, victime de l'ambition du ministre. Il avait donc l'intention
de le prvenir, et il n'attendait, pour se soulever, qu'une occasion
favorable. Il crut l'avoir trouve maintenant; le jeune Abdallh lui
parut un instrument fort propre  raliser ses projets. Il fomenta son
mcontentement, et lui inspira peu  peu l'ide de se rvolter contre
son pre. Ils rsolurent donc de prendre les armes ds que les
circonstances le leur permettraient, et ils convinrent entre eux que,
s'ils sortaient vainqueurs de la lutte, ils partageraient l'Espagne, de
sorte qu'Abdallh rgnerait sur le Midi et Abdrame sur le Nord.
Plusieurs fonctionnaires haut placs, tant dans l'arme que dans le
pouvoir civil, entrrent dans cette conjuration, et entre autres le
prince du sang Abdallh Pierre-sche, qui tait alors gouverneur de
Tolde. C'tait un complot formidable, mais dont les ramifications
s'tendaient trop loin pour qu'il pt rester longtemps cach  l'oeil
vigilant du premier ministre. Des bruits vagues d'abord, mais qui
prirent peu  peu de la consistance, en parvinrent  ses oreilles, et il
prit aussitt des mesures efficaces pour djouer les projets de ses
ennemis. Ayant rappel son fils auprs de lui, il lui inspira une fausse
confiance en le comblant d'gards et de tmoignages d'affection. Il fit
venir aussi Abdallh Pierre-sche et lui ta le gouvernement de Tolde;
mais il le fit sous un prtexte fort plausible et d'une manire
courtoise, de sorte que d'abord ce prince ne se doutait de rien. Peu de
temps aprs, cependant, Almanzor le priva de son titre de vizir et lui
dfendit de quitter son htel.

Ayant ainsi rduit deux des principaux conspirateurs  l'impuissance de
lui nuire, le ministre se mit en campagne pour aller combattre les
Castillans, aprs avoir envoy aux gnraux de la Frontire l'ordre de
venir le joindre. Abdrame obit, de mme que les autres gnraux. Alors
Almanzor excita sous main les soldats de Saragosse  former des plaintes
contre lui. Ils le firent, et quand ils eurent accus Abdrame d'avoir
retenu leur solde pour se l'approprier, Almanzor le destitua (8 juin
989). Cependant, comme il ne voulait pas se brouiller avec toute la
famille des Beni-Hchim, il nomma au gouvernement de la Frontire
suprieure le fils d'Abdrame, Yahy-Simdja. Peu de jours aprs, il fit
arrter Abdrame, mais sans laisser apercevoir qu'il avait connaissance
du complot; il ordonna seulement qu'on procdt  une enqute sur la
manire dont Abdrame avait employ les sommes qui lui avaient t
confies pour payer les troupes.

Quelque temps aprs, Abdallh rejoignit l'arme sur l'ordre qu'il en
avait reu. Almanzor tcha de regagner son affection  force de bonts,
mais tous ses efforts chourent. Abdallh avait rsolu de rompre
dfinitivement avec son pre, et pendant le sige de San Estevan de
Gormaz, il quitta le camp en secret, accompagn seulement de six de ses
pages, pour aller chercher un asile auprs de Garcia Fernandez, le comte
de Castille. Ce dernier lui promit sa protection, et malgr les menaces
d'Almanzor, il tint sa parole pendant plus d'un an. Mais dans cet
intervalle il prouva revers sur revers; il fut dfait en rase campagne;
en aot 989 il perdit Osma, ville dans laquelle Almanzor mit une
garnison musulmane; en octobre Alcoba lui fut enleve aussi[322], et 
la fin il se vit forc d'implorer la paix et de livrer Abdallh.

Une escorte castillane conduisit le rebelle au camp de son pre. Il
tait mont sur un mulet magnifiquement quip, dont le comte lui avait
fait cadeau, et comme il se tenait convaincu que son pre lui
pardonnerait, il n'tait nullement inquiet sur son sort. En route il
rencontra un dtachement musulman command par Sad. Aprs lui avoir
bais la main, cet officier lui dit qu'il n'avait rien  craindre,
attendu que son pre considrait ce qu'il avait fait comme une
tourderie qui pouvait tre pardonne  un jeune homme. Il tint ce
langage tant que les Castillans taient l; mais quand ceux-ci se furent
loigns et que la cavalcade fut arrive sur les bords du Duero, Sad
demeura en arrire, et alors les soldats signifirent  Abdallh qu'il
devait mettre pied  terre et se prparer  la mort. Si inattendues
qu'elles fussent, ces paroles n'murent pas le vaillant Amiride. Il
sauta lestement  bas de son mulet, et conservant un visage serein, il
prsenta sans sourciller la tte au coup mortel (9 septembre 990).

Avant lui, son complice Abdrame avait dj cess de vivre. Condamn 
cause de malversation, il avait t dcapit  Zhira. Quant  Abdallh
Pierre-sche, il avait russi  s'vader et il s'tait mis sous la
protection de Bermude[323].

Cependant Almanzor ne se contenta pas d'avoir djou ce complot. Il
n'avait pas pardonn au comte de Castille l'appui que celui-ci avait
accord  Abdallh, et, usant de reprsailles, il excita Sancho, le fils
du comte,  se rvolter  son tour contre son pre. Soutenu par la
plupart des grands, Sancho prit les armes dans l'anne 994[324], et
alors Almanzor, qui s'tait aussi dclar pour lui, s'empara des
forteresses de San Estevan et de Clunia. Mais il avait hte de terminer
cette guerre. Son entourage, habitu  penser comme lui ou du moins  en
faire semblant, partageait son impatience, et le meilleur moyen de lui
plaire, c'tait de lui dire que selon toute apparence Garcia
succomberait bientt. Or, le pote id lui prsenta un jour un cerf
attach par une corde, et lui rcita un pome, assez mdiocre du reste,
dans lequel se trouvaient ces vers:

     Votre esclave que vous avez arrach  la misre et combl de
     bienfaits, vous amne ce cerf. Je l'ai nomm Garcia, et je vous
     l'amne avec une corde au cou, en esprant que mon pronostic sera
     vritable.

Par un singulier hasard, il l'tait: bless par un coup de lance, Garcia
avait t fait prisonnier entre Alcocer et Langa, sur les bords du
Duero, le jour mme o le pote avait prsent le cerf  son matre
(lundi 25 mai 995). Cinq jours aprs, le comte expira des suites de sa
blessure, et depuis lors l'autorit de Sancho ne fut plus conteste;
mais il fut oblig de payer aux musulmans un tribut annuel[325].

Dans l'automne de cette mme anne, Almanzor marcha contre Bermude,
afin de le punir d'avoir donn asile  un autre conspirateur. Ce roi se
trouvait dans une position dplorable. Il avait perdu jusqu' l'ombre de
l'autorit. Les seigneurs s'appropriaient ses terres, ses serfs, ses
troupeaux; ils les divisaient entre eux par la voie du sort, et quand il
les redemandait, ils se moquaient de lui. De simples gentilshommes, 
qui il avait donn un chteau  garder, se rvoltaient[326]. Parfois on
le faisait passer pour mort[327], et en vrit, il importait peu qu'il
le ft ou qu'il ne le ft pas. Il avait donc t bien hardi lorsqu'il
avait os braver Almanzor. Que pouvait-il contre ce puissant capitaine?
Rien absolument; aussi se repentit-il bientt de son imprudence. Ayant
perdu Astorga[328], dont il avait fait sa capitale aprs la destruction
de Lon, mais qu'il avait prudemment abandonne  l'approche de
l'ennemi, il prit le parti le plus sage: il implora la paix. Il l'obtint
 condition qu'il livrerait Abdallh Pierre-sche et qu'il payerait un
tribut annuel[329].

Aprs avoir enlev leur capitale aux Gomez, les comtes de Carrion[330],
qui,  ce qu'il semble, avaient mconnu son autorit, Almanzor se
retira, tranant  sa suite le malheureux Abdallh qui lui avait t
remis dans le mois de novembre[331]. Comme il tait  prvoir, il punit
cruellement ce prince. L'ayant fait placer, charg de fers, sur un
chameau, il ordonna de le promener ignominieusement par les rues de la
capitale, tandis qu'un hraut, qui marchait devant lui, criait: Voici
Abdallh, fils d'Abdalazz, qui a quitt les musulmans pour faire cause
commune avec les ennemis de la religion! Quand il entendit ces paroles
pour la premire fois, le prince en fut si indign qu'il s'cria: Tu
mens! Dis plutt: voici un homme qui, m par la crainte, s'est enfui; il
a ambitionn l'empire, mais ce n'est point un polythiste, ce n'est
point un apostat[332]! Il n'avait pas de force morale, cependant; il
n'avait pas compris qu'avant de conspirer il faut s'armer de courage.
Jet en prison et craignant d'tre bientt conduit sur l'chafaud, il
montra une lchet indigne de sa haute naissance et qui formait un
singulier contraste avec la fermet dont son complice, le fils
d'Almanzor, avait fait preuve. Dans les vers qu'il envoyait souvent au
ministre, il avouait qu'il avait t mal inspir lorsqu'il avait pris la
fuite; il cherchait  apaiser son courroux  force de flatteries; il le
nommait le plus gnreux des hommes. Jamais, disait-il, un malheureux
n'a implor en vain ta piti; tes bonts et tes bienfaits sont
innombrables comme les gouttes de la pluie. Cette bassesse ne lui
servit de rien. Almanzor pargna sa vie parce qu'il le mprisait trop
pour le faire mourir; mais il le laissa en prison, et Abdallh ne
recouvra la libert qu'aprs la mort du ministre[333].




XI.


Rgnant de fait depuis vingt ans, Almanzor voulait aussi rgner de
droit. Il fallait tre bien aveugle pour ne pas s'en apercevoir, car on
le voyait marcher vers son but, lentement, prudemment,  pas mesurs,
mais avec une opinitret qui sautait aux yeux. En 991, il s'tait dmis
de son titre de hdjib ou premier ministre en faveur de son fils
Abdalmlic, qui  cette poque comptait  peine dix-huit ans, et il
avait voulu que dornavant on l'appelt Almanzor tout court[334].
L'anne suivante, il avait ordonn d'appliquer aux lettres de
chancellerie son propre sceau, au lieu d'y mettre celui du souverain, et
il avait pris alors le surnom de Mowaiyad, que le calife portait
aussi[335]. Dans l'anne 996, il avait dclar que la qualification de
_saiyid_ (seigneur) ne devait tre donne qu' lui seul, et en mme
temps il avait pris le titre de _melic carm_ (noble roi)[336].

Il tait donc roi, il n'tait pas encore calife. Qu'est-ce qui
l'empchait de le devenir? Assurment ce n'tait pas Hichm II qui lui
inspirait des craintes. Quoique ce prince ft maintenant dans la fleur
de ses jours, il n'avait jamais montr la moindre nergie, la moindre
vellit de se soustraire au joug qu'on lui avait impos. Les princes du
sang n'taient pas  craindre non plus: Almanzor avait fait prir les
plus dangereux, il avait exil ceux qui l'taient moins, il avait rduit
les autres  un tat voisin de la misre[337]. Croyait-il donc que
l'arme s'opposerait  ses desseins? Nullement; compose en majorit de
Berbers, de chrtiens du Nord, de Slaves, de soldats qui avaient t
faits prisonniers dans leur enfance[338], en un mot d'aventuriers de
toute sorte, l'arme tait  lui; quoi qu'il ft, elle lui obirait
aveuglment. Qui craignait-il donc?

Il craignait la nation. Elle ne connaissait pas Hichm II; dans la
capitale mme, bien peu de gens l'avaient entrevu, car quand il sortait
de sa prison dore pour se rendre  une de ses maisons de campagne (ce
qui arrivait rarement du reste), il tait entour des femmes de son
srail; comme elles, il tait alors entirement couvert d'un grand
burnous, de sorte qu'on ne pouvait le distinguer des dames, et
d'ailleurs les rues par lesquelles il devait passer taient toujours
garnies d'une haie de soldats sur l'ordre exprs du ministre[339]. Et
pourtant on l'aimait. N'tait-il pas le fils du bon et vertueux Hacam
II, le petit-fils du glorieux Abdrame III, n'tait-il pas surtout le
monarque lgitime? Cette ide de lgitimit tait enracine dans tous
les coeurs, et elle tait bien plus vivace encore parmi le peuple que
parmi les nobles. Les nobles, pour la plupart d'origine arabe, se
seraient peut-tre laiss convaincre qu'un changement de dynastie tait
utile et ncessaire; mais le peuple, qui tait d'origine espagnole,
pensait autrement. Comme le sentiment religieux, l'amour de la dynastie
formait partie de son tre. Bien qu'Almanzor et donn au pays une
gloire et une prosprit jusque-l inconnues, le peuple ne lui
pardonnait pas d'avoir fait du calife une espce de prisonnier d'Etat,
et il tait prt  se soulever en masse si le ministre osait tenter de
s'asseoir sur le trne. C'est ce qu'Almanzor n'ignorait pas; de l sa
prudence, de l son hsitation; mais il croyait que l'opinion publique
se modifierait peu  peu; il se flattait de l'espoir que l'on finirait
par oublier entirement le calife pour ne penser qu' lui, et alors le
changement de dynastie pourrait s'accomplir sans secousse.

Bien lui en prit d'avoir ajourn son grand projet! Il fut bientt  mme
de se convaincre que sa haute position ne tenait qu' un fil. En dpit
de toutes ses conqutes et de toute sa gloire, une femme russit presque
 le renverser.

Cette femme, c'tait Aurore.

Elle l'avait aim; mais l'ge des sentiments tendres tant pass pour
elle comme pour lui, ils s'taient brouills, et comme cela arrive
souvent, l'amour avait fait place dans leurs coeurs, non pas 
l'indiffrence, mais  la haine. Et Aurore ne faisait rien  demi:
dvoue dans son amour, elle tait implacable dans son ressentiment.
Elle avait rsolu de faire tomber Almanzor, et pour y parvenir, elle
mettait en moi tout le srail, hommes et femmes. Elle parla  son fils,
lui dit que l'honneur lui commandait de se montrer homme et de briser
enfin le joug qu'un ministre tyrannique avait os lui imposer. Elle
accomplit un vritable miracle: elle inspira au plus faible des hommes
une apparence de volont et d'nergie. Almanzor l'prouva bientt. Le
calife le traita d'abord avec froideur, puis il s'enhardit jusqu' lui
faire des reproches. Voulant conjurer l'orage, le ministre loigna du
srail plusieurs personnes dangereuses; mais comme il ne pouvait en
faire sortir celle qui tait l'me du complot, cette mesure ne servit
qu' irriter son ennemie encore davantage. Et la Navarraise tait
infatigable; elle montra qu'elle aussi avait une volont de fer, tout
comme son ancien amant. Ses missaires disaient partout que le calife
voulait enfin tre libre et rgner par lui-mme, et que, pour se
dbarrasser de son gelier, il comptait sur la loyaut de son bon
peuple. Ils passaient mme le Dtroit, ces missaires de la sultane, et
au moment mme o des attroupements sditieux se formaient  Cordoue, le
vice-roi de la Mauritanie, Zr ibn-Ata, leva l'tendard de la rvolte,
en dclarant qu'il ne pouvait souffrir plus longtemps que le souverain
lgitime ft tenu captif par un ministre trop puissant.

Zr tait le seul homme qu'Almanzor craignt encore, ou plutt le seul
qu'il et craint de sa vie, car d'ordinaire il mprisait trop ses
ennemis pour les craindre. A demi barbare, ce chef avait conserv, dans
ses dserts africains, la vigueur, la spontanit et l'orgueil de race
qui semblaient n'appartenir qu' un autre ge, et malgr qu'il en et,
Almanzor avait subi l'ascendant de cet esprit  la fois imptueux,
pntrant et caustique. Quelques annes auparavant, il avait reu de lui
une visite, et  cette occasion il lui avait prodigu les marques de son
estime: il lui avait confr le titre de vizir avec le traitement
attach  cette dignit, il avait fait inscrire tous les gens de sa
suite sur le registre de la solde au bureau militaire, enfin il ne
l'avait laiss partir qu'aprs l'avoir amplement ddommag de ses frais
de voyage et de ses cadeaux. Mais rien de tout cela n'avait touch
Zr. De retour sur le rivage africain, il avait port la main  sa tte
en s'criant: A prsent seulement je sais que tu m'appartiens encore!
Puis, un de ses gens l'ayant appel _seigneur vizir_: Seigneur vizir?
s'tait-il cri; va-t-en au diable avec ton seigneur vizir! _Emir_,
_fils d'mir_, voil mon titre! Ah! qu'il a t avare pour moi, cet
Ibn-ab-Amir! Au lieu de me donner de bonnes espces sonnantes, il m'a
affubl d'un titre qui me dgrade! Vive Dieu! il ne serait pas o il est
maintenant, si en Espagne il y avait autre chose que des lches ou des
imbciles! Grce au ciel, me voil de retour, et le proverbe qui dit
qu'il vaut mieux entendre parler du diable que de le voir, ne ment
pas[340]. Ces propos, qui auraient cot la tte  tout autre, tant
venus  l'oreille d'Almanzor, celui-ci avait feint de ne pas y faire
attention, et plus tard il avait mme nomm Zr vice-roi de toute la
Mauritanie. Il le redoutait, il le hassait peut-tre, mais il le
croyait sincre et loyal. L'vnement montra qu'il l'avait mal jug.
Sous une corce rude et franche Zr cachait beaucoup de ruse et
d'ambition. Il se laissa aisment tenter par l'argent qu'Aurore lui
promettait, par le rle chevaleresque qu'elle lui destinait. Il
affranchirait son souverain du joug d'Almanzor, sauf peut-tre  lui
imposer le sien.

Il fallait commencer par le payer, Aurore ne l'ignorait pas, et grce 
sa finesse de femme, elle savait comment s'y prendre pour se procurer de
l'argent et pour le faire parvenir  son alli. Le trsor renfermait
prs de six millions en or et il se trouvait dans le palais califal.
Elle y prit quatre-vingt mille pices d'or, qu'elle mit dans une
centaine de cruches; puis elle versa dessus du miel, de l'absinthe et
d'autres liqueurs de mnage, et, ayant mis une tiquette  chaque
cruche, elle chargea quelques Slaves de les porter hors de la ville  un
endroit qu'elle nomma. Sa ruse lui russit. Le prfet n'eut point de
soupons et laissa passer les Slaves avec leur fardeau. Aussi l'argent
tait-il dj en route pour la Mauritanie, lorsqu'Almanzor fut inform,
d'une manire ou d'une autre, de ce qui s'tait pass. Il en fut fort
alarm. Peut-tre l'et-il t moins s'il et eu la certitude qu'Aurore
avait soustrait l'argent de son chef, mais tout le portait  croire
qu'elle y avait t autorise par le calife, et s'il en tait ainsi, la
conjoncture tait en effet bien difficile. Cependant il fallait prendre
un parti. Almanzor prit celui d'assembler les vizirs, les membres de la
magistrature, les ulmas et d'autres personnages marquants de la cour et
de la ville. Ayant inform cette assemble que les dames du srail se
permettaient de s'approprier les fonds de la caisse publique sans que
le calife, entirement livr  des exercices de dvotion, les en
empcht, il demanda l'autorisation de transporter le trsor en un lieu
plus sr. Il l'obtint; mais il n'en fut pas plus avanc pour cela, car
lorsque ses employs se prsentrent au palais pour transfrer la
caisse, Aurore s'y opposa en dclarant que le calife avait dfendu d'y
toucher.

Que faire maintenant? Employer la violence? Mais il faudrait l'employer
contre le souverain lui-mme, et si Almanzor osait aller jusque-l, la
capitale se soulverait en un clin d'oeil; elle tait prte, elle
n'attendait qu'un signal. La situation tait donc bien prilleuse,
cependant elle n'tait pas dsespre; pour l'tre, il et fallu d'abord
que Zr ft dj en Espagne avec son arme, ensuite que le calife ft
un homme capable de persister dans une rsolution hardie. Or Zr tait
encore en Afrique, et le calife tait un esprit sans consistance.
Almanzor ne perdit donc pas le courage. Risquant le tout pour le tout,
il se mnagea,  l'insu d'Aurore, une entrevue avec le monarque. Il
parla, et grce  cet ascendant que les esprits suprieurs ont sur les
mes faibles, il se retrouva roi aprs quelques minutes d'entretien. Le
calife avoua qu'il n'tait pas capable de gouverner par lui-mme, et il
autorisa le ministre  transporter le trsor. Mais le ministre voulait
plus encore. Il dit que, pour ter tout prtexte aux malintentionns,
il lui fallait une dclaration crite, une dclaration solennelle. Le
calife lui promit de signer tout ce qu'il voudrait, et alors Almanzor
fit dresser sur-le-champ un acte en vertu duquel Hichm lui abandonnait
la conduite des affaires comme par le pass. Le calife y mit sa
signature en prsence de plusieurs notables qui y mirent aussi la leur
en qualit de tmoins (fvrier ou mars 997), et Almanzor prit soin de
donner  cette pice importante la plus grande publicit.

Ds lors une rvolte dans la capitale n'tait plus  craindre. Comment
pouvait-on prtendre  dlivrer un captif qui ne voulait pas de la
libert? Cependant le ministre comprit qu'il fallait faire quelque chose
pour contenter le peuple. Comme on avait cri sans cesse qu'on voulait
voir le monarque, il rsolut de le montrer. Il le fit donc monter 
cheval, et alors Hichm se mit  parcourir les rues, le sceptre  la
main et coiff du haut bonnet que les califes seuls avaient le droit de
porter. Almanzor l'accompagnait ainsi que toute la cour. La foule
amasse sur son passage tait compacte et innombrable, mais l'ordre ne
fut pas troubl un seul instant et aucun cri sditieux ne se fit
entendre[341].

Aurore s'avoua vaincue. Humilie, puise, brise, elle alla chercher
dans la dvotion l'oubli du pass et un ddommagement pour la perte de
ses esprances[342].

Restait Zr. Celui-ci tait devenu bien moins redoutable depuis qu'il
ne pouvait plus compter sur l'appui du calife ni sur les subsides
d'Aurore. Aussi Almanzor ne garda-t-il aucun mnagement avec lui. Il le
mit hors la loi, et chargea son affranchi Wdhih d'aller le combattre 
la tte d'une excellente arme qu'il mit  sa disposition[343].

On et pu croire qu'Almanzor ne commencerait aucune autre guerre avant
que celle de la Mauritanie fut termine. Il n'en fut pas ainsi. Le
ministre avait dj concert avec les comtes lonais, ses vassaux, une
grande expdition contre Bermude, qui, comptant un peu trop sur la
diversion que la rvolte de Zr ferait en sa faveur, avait os refuser
le tribut, et quoique les circonstances fussent changes, il ne renona
pas  ce projet. Peut-tre voulait-il montrer  Zr,  Bermude,  tous
ses ennemis dclars ou couverts, qu'il tait assez puissant pour
entreprendre deux guerres  la fois; et si telle tait son intention, il
n'avait pas trop prsum de ses forces, car le destin a voulu que la
campagne qu'il allait faire, celle de Saint-Jacques-de-Compostelle, soit
devenue la plus clbre de toutes celles qu'il a faites pendant sa
longue carrire de conqurant.

A l'exception de la ville ternelle, il n'y avait pas dans toute
l'Europe un lieu aussi renomm par sa saintet que Santiago en Galice.
Et pourtant sa rputation n'tait pas ancienne; elle ne datait que du
temps de Charlemagne. Vers ce temps l, dit-on, plusieurs pieuses
personnes informrent Thodemir, l'vque d'Iria (aujourd'hui el
Padron), qu'elles avaient aperu pendant la nuit des lumires tranges
dans un bosquet, et qu'elles y avaient aussi entendu une musique
dlicieuse et qui n'avait rien d'humain. Croyant aussitt  un miracle,
l'vque se prpara  le constater en jenant et en priant pendant trois
jours; puis, s'tant rendu au bosquet, il y dcouvrit un tombeau de
marbre. Inspir par la sagesse divine, il dclara que c'tait celui de
l'aptre saint Jacques, fils de Zbde, qui, d'aprs la tradition,
avait prch l'Evangile en Espagne, et il ajouta que lorsque cet aptre
eut t dcapit  Jrusalem sur l'ordre d'Hrode, ses disciples avaient
apport son corps en Galice, o ils l'ensevelirent. Dans un autre temps,
de telles assertions auraient peut-tre t contestes; mais  cette
poque de foi nave, personne n'avait la hardiesse d'lever des doutes
irrespectueux quand le clerg parlait, et suppos mme qu'il y et eu
des incrdules, l'autorit du pape Lon III, qui dclara solennellement
que le tombeau en question tait celui de saint Jacques, aurait coup
court  toutes les objections. L'opinion de Thodemir fut donc accepte,
et tout le monde en Galice se rjouit de ce que le pays possdait les
restes d'un aptre. Alphonse II voulut que l'vque d'Iria rsidt
dornavant  l'endroit o le tombeau avait t dcouvert, et au-dessus
de ce tombeau il fit construire une glise. Plus tard, Alphonse III en
fit btir une autre, plus grande et plus belle, qui, par les nombreux
miracles qui s'y opraient, acquit bientt une grande renomme, de sorte
que vers la fin du Xe sicle Saint-Jacques-de-Compostelle tait un
plerinage trs-fameux et o l'on arrivait de tous cts, de France,
d'Italie et d'Allemagne, comme des pays les plus reculs de
l'Orient[344].

En Andalousie aussi, tout le monde connaissait Saint-Jacques et sa
superbe glise, qui, pour nous servir de l'expression d'un auteur arabe,
tait pour les chrtiens ce que la Caba de la Mecque tait pour les
musulmans; mais on ne connaissait ce saint lieu que de rputation; pour
l'avoir vu, il fallait avoir t captif chez les Galiciens, car aucun
prince arabe n'avait encore eu l'ide de pntrer avec une arme dans
ce pays lointain et de difficile abord. Ce que personne n'avait tent,
Almanzor avait rsolu de le faire; il voulait montrer que ce qui tait
impossible pour d'autres ne l'tait pas pour lui, et il avait l'ambition
de dtruire le sanctuaire le plus rvr des ennemis de l'islamisme, le
sanctuaire de l'aptre qui, selon la croyance des Lonais, avait
maintefois combattu dans leurs rangs.

Le samedi 3 juillet de l'anne 997, il partit donc de Cordoue  la tte
de la cavalerie. Il se porta d'abord sur Coria, puis sur Viseu[345], o
il fut rejoint par un grand nombre de comtes soumis  son autorit, puis
sur Porto, o l'attendait une flotte qui tait sortie du port de
Car-Ab-Dnis (aujourd'hui Alcacer do Sal, en Portugal). Sur cette
flotte se trouvait l'infanterie,  laquelle le ministre avait voulu
pargner une longue marche, et elle tait charge d'armes et
d'approvisionnements. Les vaisseaux, rangs l'un  ct de l'autre,
servirent en outre de pont  l'arme pour passer le Duero.

Comme le pays entre cette rivire et le Minho appartenait aux comtes
allis[346], les musulmans purent le traverser sans avoir  vaincre
d'autres obstacles que ceux que le terrain leur opposait. Parmi ceux-ci
il y avait une montagne fort leve et d'un accs trs-difficile; mais
Almanzor fit frayer un chemin par les mineurs[347].

Aprs avoir pass le Minho, on se trouva en pays ennemi. Ds lors il
fallait se tenir sur ses gardes, d'autant plus que les Lonais qui se
trouvaient dans l'arme ne semblaient pas trop bien disposs. Leur
conscience, si longtemps assoupie, s'tait rveille tout d'un coup  la
pense qu'ils allaient commettre un horrible sacrilge, et peut-tre
auraient-ils russi  faire chouer l'expdition, si Almanzor, qui avait
eu vent de leurs projets, ne les et djous alors qu'il en tait encore
temps. Voici ce qu'on raconte  ce sujet:

La nuit tait froide et pluvieuse, lorsqu'Almanzor fit venir un cavalier
musulman qui avait sa confiance. Il faut, lui dit-il, que tu te rendes
sur-le-champ au dfil de Taliares[348]. Fais-y faction, et amne-moi le
premier individu que tu apercevras. Le cavalier se mit aussitt en
route; mais arriv au dfil, il y attendit toute la nuit, en
maudissant le mauvais temps, sans qu'il vt apparatre me vivante, et
l'aurore pointait dj lorsqu'enfin il vit arriver, du ct du camp, un
vieillard mont sur un ne. C'tait apparemment un bcheron, car il
tait muni des outils qui appartiennent  ce mtier. Le cavalier lui
demanda o il allait. Je m'en vais abattre du bois dans la fort, lui
rpondit l'autre. Le soldat ne savait que faire. Etait-ce l l'homme
qu'il fallait amener au gnral? C'tait peu probable; qu'est-ce que le
gnral pourrait vouloir  ce pauvre vieillard qui semblait avoir bien
de la peine  gagner sa vie? Aussi le cavalier le laissa-t-il passer son
chemin; mais l'instant d'aprs il se ravisa. Almanzor avait donn des
ordres trs-prcis, et il tait dangereux de lui dsobir. Le soldat fit
donc sentir l'peron  sa monture, et ayant rejoint le vieillard: Il
faut, lui dit-il, que je te conduise vers mon seigneur
Almanzor.--Qu'est-ce qu'Almanzor pourrait avoir  dire  un homme tel
que moi? lui rpliqua l'autre. Laissez-moi gagner mon pain, je vous en
supplie.--Non, lui rpondit le cavalier, tu m'accompagneras, que tu le
veuilles ou non. L'autre fut forc de lui obir, et ils reprirent
ensemble la route du camp.

Le ministre, qui ne s'tait pas couch, ne tmoigna aucune surprise  la
vue du vieillard, et, s'adressant  ses serviteurs slaves: Fouillez cet
homme! leur dit-il. Les Slaves excutrent cet ordre, mais sans
trouver rien qui pt paratre suspect. Fouillez alors la couverture de
son ne! continua Almanzor. Et cette fois ses soupons ne portaient pas
 faux, car on dcouvrit dans cette couverture une lettre que des
Lonais de l'arme musulmane avaient crite  leurs compatriotes et dans
laquelle ils leur donnaient avis qu'un certain ct du camp tait mal
gard, de sorte qu'il pourrait tre attaqu avec succs. Ayant appris
par ce message les noms des tratres, Almanzor leur fit sur-le-champ
couper la tte, ainsi qu'au soi-disant bcheron qui leur avait servi
d'intermdiaire[349]. Cette mesure nergique porta ses fruits. Intimids
par la svrit du gnral, les autres Lonais ne se hasardrent pas 
entretenir des intelligences avec l'ennemi.

L'arme s'tant remise en marche, elle se rpandit comme un torrent dans
les plaines. Le clotre des saints Cosme et Damien[350] fut pill, la
forteresse de San Payo fut prise d'assaut. Comme un grand nombre
d'habitants du pays s'taient rfugis sur la plus grande des deux les,
ou plutt des deux rochers peu levs, qui se trouvent dans la baie de
Vigo, les musulmans, qui avaient dcouvert un gu, passrent dans cette
le et dpouillrent ceux qui s'y trouvaient de tout ce qu'ils avaient
emport. Ils franchirent ensuite l'Ulla, pillrent et dtruisirent Iria
(El Padron), qui tait un fameux plerinage de mme que Saint-Jacques-de
Compostelle, et le 11 aot ils arrivrent enfin  cette dernire ville.
Ils la trouvrent vide d'habitants, tout le monde ayant pris la fuite 
l'approche de l'ennemi. Seul un vieux moine tait rest auprs du
tombeau de l'aptre. Que fais-tu l? lui demanda Almanzor. J'adresse
des prires  saint Jacques, rpondit le vieillard. Prie tant que tu
voudras, dit alors le ministre, et il dfendit de lui faire du mal.

Almanzor plaa une garde auprs du tombeau, de sorte qu'il fut  l'abri
de la fureur des soldats; mais au reste toute la ville fut dtruite, les
murailles et les maisons aussi bien que l'glise, laquelle, dit un
auteur arabe, fut rase au point qu'on n'aurait pas souponn qu'elle
avait exist la veille. Le pays d'alentour fut dvast par des troupes
lgres qui poussrent jusqu' San Cosme de Mayanca (prs de La Corua).

Ayant pass une semaine  Saint-Jacques, Almanzor ordonna la retraite en
se dirigeant vers Lamego[351]. Arriv dans cette ville, il prit cong
des comtes, ses allis, aprs leur avoir donn de beaux prsents qui
consistaient surtout en toffes prcieuses. Ce fut aussi de Lamego qu'il
adressa  la cour une relation dtaille de sa campagne; relation dont
les auteurs arabes nous ont conserv la substance, peut-tre mme les
propres paroles[352]. Il fit ensuite son entre dans Cordoue, accompagn
d'une foule de prisonniers chrtiens qui portaient sur leurs paules les
portes de la ville de Saint-Jacques et les cloches de son glise. Les
portes furent places dans le toit de la mosque qui n'tait pas encore
acheve[353]. Quant aux cloches, elles furent suspendues dans le mme
difice pour y servir de lampes[354]. Qui et dit alors que le jour
viendrait o un roi chrtien les ferait reporter en Galice sur les
paules des captifs musulmans?

En Mauritanie les armes d'Almanzor avaient t moins heureuses. Wdhih,
il est vrai, avait d'abord remport quelques avantages: s'tant empar
d'Arzilla et de Ncour, il avait russi  surprendre de nuit le camp de
Zr et  lui tuer beaucoup de monde; mais bientt aprs, la fortune lui
avait tourn le dos, et, battu  son tour, il avait t forc de
chercher un refuge dans Tanger. C'est de l qu'il crivit au ministre
pour lui demander du secours. Il ne tarda pas  en recevoir. Ds qu'il
eut reu la lettre de son lieutenant, Almanzor envoya  un grand nombre
de corps l'ordre de se diriger sur Algziras, et, afin de hter leur
embarquement, il se rendit en personne  ce port. Puis son fils
Abdalmlic-Modhaffar, auquel il avait confi le commandement de
l'expdition, passa le Dtroit avec une excellente arme. Il dbarqua 
Ceuta, et la nouvelle de son arrive produisit un excellent effet, car
la plupart des princes berbers qui jusque-l avaient soutenu Zr,
s'empressrent de venir se ranger sous ses drapeaux. Ayant opr sa
jonction avec Wdhih, il se mit en marche, et bientt il dcouvrit
l'arme de Zr qui venait  sa rencontre. La bataille eut lieu dans le
mois d'octobre de l'anne 998. Elle dura depuis le lever du soleil
jusqu' son coucher, et elle fut extrmement acharne. Il y eut un
moment o les soldats de Modhaffar commenaient  craindre une dfaite;
mais en ce moment mme Zr fut bless trois fois par un de ses ngres
dont il avait tu le frre, et qui partit aussitt  bride abattue pour
annoncer cette nouvelle  Modhaffar. Comme l'tendard de Zr tait
encore debout, le prince traita d'abord le transfuge de menteur; mais
ayant appris la vrit du fait, il chargea sur l'ennemi et le mit en
pleine droute.

Ds lors la puissance de Zr tait anantie. Ses Etats rentrrent tous
au pouvoir des Andalous, et peu de temps aprs, dans l'anne 1001, il
mourut par suite des blessures que le ngre lui avait portes et qui
s'taient rouvertes[355].




XII.


La carrire d'Almanzor touchait  sa fin. Dans le printemps de l'anne
1002, il fit sa dernire expdition. Lui-mme avait toujours dsir de
mourir en campagne, et il tait si bien convaincu que son voeu serait
exauc, qu'il portait constamment ses linceuls avec lui. Ils avaient t
cousus par ses filles, et pour en acheter la toile, il n'avait employ
que l'argent qui provenait des terres qui environnaient son vieux manoir
de Torrox, car il les voulait purs de toute souillure, et  son propre
avis l'argent que lui rapportaient ses nombreux emplois ne l'tait pas.
A mesure qu'il vieillissait, il tait devenu plus dvot, et comme le
Coran dit que Dieu prservera du feu celui dont les pieds se sont
couverts de poussire dans le chemin de Dieu (dans la guerre sainte), il
avait pris l'habitude de faire secouer avec beaucoup de soin, chaque
fois qu'il arrivait  l'tape, la poussire qui se trouvait sur ses
habits, et de la garder dans une cassette faite exprs; il voulait que,
quand il aurait rendu le dernier soupir, on le couvrt dans son tombeau
de cette poussire, persuad comme il l'tait que les fatigues qu'il
avait supportes dans la guerre sainte seraient devant le tribunal
suprme sa meilleure justification[356].

Sa dernire expdition, qui tait dirige contre la Castille, fut
heureuse comme toutes les prcdentes l'avaient t. Il pntra jusqu'
Canals[357] et dtruisit le clotre de saint Emilien, le patron de la
Castille, de mme qu'il avait dtruit cinq annes auparavant l'glise du
patron de la Galice.

Au retour il sentait sa maladie empirer. Se mfiant des mdecins, qui
n'taient pas d'accord entre eux sur la nature de cette maladie et sur
le traitement  suivre, il refusait obstinment les secours de l'art, et
d'ailleurs il tait convaincu qu'il ne pouvait gurir. N'tant plus en
tat de se tenir  cheval, il se faisait porter en litire. Il souffrait
horriblement. Vingt mille soldats, disait-il, sont inscrits sur mon
rle, mais il n'y a personne parmi eux qui soit aussi misrable que
moi.

Port ainsi  dos d'homme pendant quatorze jours, il arriva enfin 
Medinaceli. Une seule pense remplissait son esprit. Son autorit ayant
toujours t conteste et chancelante, en dpit de ses nombreuses
victoires et de sa grande renomme, il craignait qu'une rvolte
n'clatt aprs sa mort et n'enlevt le pouvoir  sa famille. Tourment
sans cesse par cette ide, qui empoisonnait ses derniers jours, il fit
venir son fils an, Abdalmlic, auprs de son lit, et, lui donnant ses
dernires instructions, il lui recommanda de confier le commandement de
l'arme  son frre Abdrame et de se rendre sans retard  la capitale,
o il devrait s'emparer du pouvoir et se tenir prt  rprimer
immdiatement toute tentative d'insurrection. Abdalmlic lui promit de
suivre ces conseils; mais l'inquitude d'Almanzor tait telle qu'il
rappelait son fils chaque fois que celui-ci, croyant que son pre avait
fini de parler, voulait se retirer; le moribond craignait toujours
d'avoir oubli quelque chose, et toujours il trouvait un nouveau conseil
 ajouter  ceux qu'il avait dj donns. Le jeune homme pleurait; son
pre lui reprochait sa douleur comme un signe de faiblesse. Quand
Abdalmlic fut parti, Almanzor se sentit un peu mieux et fit venir ses
officiers. Ceux-ci le reconnaissaient  peine; il tait devenu si maigre
et si ple qu'il ressemblait  un spectre, et il avait presque
entirement perdu la parole. Moiti par gestes, moiti par des mots
entrecoups, il leur dit adieu, et peu de temps aprs, dans la nuit du
lundi 10 aot, il rendit le dernier soupir[358]. Il fut enseveli 
Medinaceli, et l'on grava sur son tombeau ces deux vers:

     Les traces qu'il a laisses sur la terre t'apprendront son
     histoire, comme si tu le voyais de tes yeux.

     Par Allh! le temps n'en amnera jamais un semblable, ni personne
     qui, comme lui, dfende nos frontires[359].

L'pitaphe qu'un moine chrtien lui posa dans sa chronique, n'est pas
moins caractristique. Dans l'anne 1002, dit-il, mourut Almanzor; il
fut enseveli dans l'enfer[360]. Ces simples paroles, arraches par la
haine  un ennemi terrass, en disent plus que les loges les plus
pompeux.

Jamais, en effet, les chrtiens du nord de la Pninsule n'avaient eu un
tel adversaire  combattre. Almanzor avait fait contre eux plus de
cinquante campagnes (ordinairement il en faisait deux par an, l'une dans
le printemps, l'autre dans l'automne), et toujours il s'en tait tir 
sa gloire. Sans compter une foule de villes, parmi lesquelles il y avait
trois capitales, Lon, Pampelune[361] et Barcelone, il avait dtruit le
sanctuaire du patron de la Galice et celui du patron de la Castille. En
ce temps-l, dit un chroniqueur chrtien[362], le culte divin fut
ananti en Espagne; la gloire des serviteurs du Christ fut entirement
rabaisse; les trsors de l'Eglise, accumuls pendant des sicles,
furent tous pills. Aussi les chrtiens tremblaient-ils  son nom.
L'effroi qu'il leur inspirait le tirait parfois des prils dans lesquels
son audace l'avait prcipit; mme quand ils l'avaient pour ainsi dire
en leur pouvoir, ils n'osaient pas profiter de leur avantage. Une fois,
par exemple, il s'tait engag en pays ennemi aprs avoir travers un
dfil resserr entre deux hautes montagnes. Tant que ses troupes
pillaient et ravageaient  droite et  gauche, les chrtiens n'osrent
rien faire contre elles; mais en retournant sur ses pas, Almanzor trouva
que les ennemis avaient pris possession du dfil. Comme il n'y avait
pas moyen de le forcer, la situation des musulmans tait prilleuse;
mais leur gnral prit aussitt une rsolution hardie. Ayant cherch et
trouv un endroit, qui ft  sa convenance, il y fit lever des baraques
et des huttes, aprs quoi il ordonna de couper la tte  plusieurs
captifs et d'amonceler leurs cadavres en guise de remparts. Puis, comme
sa cavalerie parcourait le pays sans trouver des vivres, il fit
rassembler des instruments de labourage et enjoignit  ses soldats de
cultiver la terre. Les ennemis s'inquitrent fort de ces prparatifs
qui semblaient indiquer que les musulmans ne quitteraient plus leur
pays. Ils leur offrirent donc la paix  condition qu'ils leur
abandonneraient leur butin. Almanzor repoussa cette proposition. Mes
soldats, rpondit-il, veulent rester o ils sont; ils pensent qu'ils
auraient  peine le temps de retourner dans leurs foyers, la campagne
prochaine devant s'ouvrir sous peu. Aprs plusieurs ngociations, les
chrtiens consentirent enfin  ce qu'Almanzor emment son butin, et ils
s'engagrent en outre (tant la peur qu'il leur inspirait tait grande) 
lui prter leurs btes de somme pour le transporter,  lui fournir des
vivres jusqu' ce qu'il ft parvenu aux frontires musulmanes, et 
enlever eux-mmes les cadavres qui obstruaient sa route[363].

Dans une autre campagne, un porte-tendard avait, au moment de la
retraite, oubli son drapeau qu'il avait fich en terre sur le sommet
d'une montagne qui se trouvait dans le voisinage d'une ville chrtienne.
Le drapeau y resta plusieurs jours, sans que les chrtiens osassent
venir s'assurer si les musulmans taient partis ou non[364].

On raconte aussi qu'un messager d'Almanzor, qui tait venu  la cour de
Garcia de Navarre, o il fut combl d'honneurs, trouva dans une glise
une vieille femme musulmane, qui lui raconta qu'ayant t faite
prisonnire dans sa jeunesse, elle avait t depuis lors esclave dans
cette glise, et qui le supplia d'attirer sur elle l'attention
d'Almanzor. Le lui ayant promis, il retourna auprs du ministre et lui
rendit compte de sa mission. Quand il eut fini de parler, Almanzor lui
demanda s'il n'avait pas vu en Navarre quelque chose qui l'et bless.
L'autre lui ayant parl alors de l'esclave musulmane: Vive Dieu!
s'cria Almanzor, c'est par l que tu aurais d commencer; et se
mettant aussitt en campagne, il se porta vers la frontire de la
Navarre. Extrmement effray, Garcia lui crivit aussitt pour lui
demander quelle faute il avait commise, attendu qu'il n'avait pas
conscience d'avoir fait rien qui pt provoquer sa colre. Quoi! dit
alors le ministre aux messagers qui lui apportaient cette lettre, ne
m'avait-il pas jur qu'il ne restait dans son pays aucun prisonnier
musulman de l'un ou de l'autre sexe? Eh bien! il a menti; j'ai acquis la
certitude qu'il y a encore une musulmane dans telle et telle glise, et
je ne quitterai pas la Navarre avant qu'elle n'ait t remise entre mes
mains. Ayant reu cette rponse, Garcia s'empressa d'envoyer au
ministre la femme qu'il rclamait ainsi que deux autres qu'il avait
dcouvertes  force de recherches. En mme temps il lui fit jurer qu'il
n'avait jamais vu ces femmes, ni mme entendu parler d'elles, et il
ajouta qu'il avait dj donn l'ordre de dtruire l'glise dont Almanzor
avait parl[365].

Autant Almanzor tait l'effroi de l'ennemi, autant il tait l'idole de
ses soldats. C'est que pour eux il tait un pre qui s'occupait avec une
constante sollicitude de tous leurs besoins. Cependant il tait d'une
svrit excessive en tout ce qui concernait la discipline militaire. Un
jour qu'il inspectait des troupes, il vit briller  contre-temps une
pe  l'extrmit de la ligne. Aussitt il fit amener le coupable
devant lui. Quoi! lui dit-il le regard enflamm de colre, tu oses
tirer l'pe sans qu'on te l'ait command?--Je voulais la montrer  mon
camarade, balbutia le soldat; je n'avais pas l'intention de la tirer du
fourreau, elle en est sortie par hasard....--Vaine excuse! dit Almanzor;
puis, s'adressant  son entourage: Que l'on coupe la tte  cet homme
avec sa propre pe, poursuivit-il, et qu'on la promne  travers les
rangs, afin que chacun apprenne  respecter la discipline! De tels
exemples rpandaient parmi les soldats une terreur salutaire. Aussi
gardaient-ils un silence solennel quand ils taient passs en revue.
Mme les chevaux, dit un auteur arabe, semblaient comprendre leur
devoir; il tait rare qu'on les entendt hennir[366].

Grce  cette arme qu'il avait cre et rompue  l'obissance, Almanzor
avait donn  l'Espagne musulmane une puissance qu'elle n'avait jamais
eue, pas mme du temps d'Abdrame III. Mais ce n'tait pas l son seul
mrite; sa patrie lui avait bien d'autres obligations, et la
civilisation lui en a aussi. Il aimait et encourageait la culture de
l'esprit, et quoique forc par des considrations politiques  ne point
tolrer les philosophes, il se plaisait cependant  les protger
aussitt qu'il pouvait le faire sans blesser la susceptibilit du
clerg. Il arriva, par exemple, qu'un certain Ibn-as-Sonbos fut arrt
et mis en prison comme suspect d'incrdulit. Plusieurs personnes ayant
rendu tmoignage contre lui, les faquis dclarrent qu'il mritait le
dernier supplice. Cette sentence tait dj sur le point d'tre
excute, lorsqu'un faqui fort considr, Ibn-al-Macw, qui avait refus
longtemps de faire partie de l'assemble, arriva en toute hte. A force
de sophismes fort tranges, mais qui faisaient honneur, sinon  sa
logique, du moins  son bon coeur, il sut faire rvoquer l'arrt qui
condamnait l'accus, malgr la vhmente opposition du cadi qui
prsidait le tribunal. Ds lors la colre du ministre se tourna contre
ce dernier. Heureux d'tre enfin en tat de mettre un frein au farouche
fanatisme des bigots: Nous devons soutenir la religion, dit-il, et tous
les vrais croyants ont droit  notre protection. Ibn-as-Sonbos est de
ce nombre, le tribunal l'a dclar. Cependant le cadi a fait des efforts
inous pour le faire condamner; c'est donc un homme qui aime  rpandre
le sang, et il ne nous est pas permis de laisser vivre un tel homme. Ce
n'tait qu'une menace; le cadi en fut quitte pour quelques jours de
prison; mais il est prsumable que dans la suite il aura t un peu
moins rigoureux pour les pauvres penseurs qui osaient s'affranchir des
dogmes reus[367].

Les hommes de lettres trouvaient auprs d'Almanzor l'accueil le plus
honorable; il avait  sa cour une foule de potes qu'il pensionnait et
qui parfois l'accompagnaient dans ses campagnes. Parmi eux id, de
Bagdad, tait, non pas le plus illustre, mais le plus remarquable et le
plus amusant. On ne peut nier--quoique les Andalous, toujours
extrmement jaloux des trangers, se plussent  le faire--on ne peut
nier qu'il ne ft un pote de talent, un bon romancier, un habile
improvisateur; mais c'tait en mme temps un homme qui avait trs-peu de
respect pour la vrit, l'imposteur le plus hardi que l'on puisse
s'imaginer. Une fois lanc, rien ne l'arrtait; il dbitait alors tant
de choses que c'tait une merveille. Quand on lui demandait d'expliquer
un mot qui n'avait jamais exist, il avait toujours une interprtation 
donner et un vers d'un ancien pote  citer. A l'en croire, il n'y
avait livre qu'il n'et lu. Voulant le dmasquer, les littrateurs lui
montrrent un jour, en prsence d'Almanzor, un livre en feuilles
blanches sur la premire desquelles ils avaient crit: Livre sur les
penses ingnieuses, par Abou-'l-Ghauth ann. Il n'y avait jamais eu
ni un tel ouvrage, ni un auteur de ce nom; nanmoins, ds qu'il eut jet
un coup d'oeil sur le titre: Ah! j'ai lu ce livre, s'cria-t-il, et, le
baisant avec respect, il nomma la ville o il l'avait lu et le
professeur qui le lui avait expliqu. Dans ce cas, lui dit alors le
ministre, qui s'empressa de lui prendre le livre des mains de peur qu'il
ne l'ouvrt, tu dois savoir ce qu'il contient.--Mais certainement que je
le sais. Il est vrai qu'il y a dj longtemps que j'ai lu cet ouvrage et
que je n'en sais plus rien par coeur, mais je me rappelle fort bien qu'il
contient seulement des observations philologiques, et qu'il n'y a aucun
vers ni aucune histoire. Et tout le monde de rire aux clats. Une autre
fois Almanzor avait reu d'un gouverneur, qui s'appelait Mabramn
ibn-Yzd, une lettre o il tait question de _calb_ et de _tazbl_,
c'est--dire de culture et d'engrais. S'adressant  id: As-tu vu,
dit-il, un livre crit par Mabramn ibn-Yzd et qui porte le titre
d'_al-cawlib wa-'z-zaw-lib_?--Ah, par Dieu! oui, lui rpondit id,
j'ai vu ce livre  Bagdad dans une copie qui avait t faite par le
clbre Ibn-Doraid, et sur les marges de laquelle il y avait des traits
comme des pattes de fourmi.--Imposteur que tu es! Le nom que j'ai
prononc n'est pas celui d'un crivain, mais celui d'un de mes
gouverneurs, qui, dans une lettre qu'il m'a envoye, me parle de culture
et d'engrais.--Fort bien, mais n'allez pas croire pour cela que j'aie
invent quelque chose, moi qui n'invente jamais rien. Le livre et
l'auteur que vous avez nomms existent, je vous en donne ma parole
d'honneur, et si votre gouverneur porte le mme nom que cet crivain,
c'est une remarquable concidence, voil tout. Une autre fois encore
Almanzor lui montra le Recueil que le clbre Cl avait compos. Si
vous le dsirez, lui rpondit aussitt id, je dicterai  vos
secrtaires un livre bien plus beau que celui-l et dans lequel je ne
raconterai que des histoires qui ne se trouvent pas dans le livre de
Cl.--Fais comme tu le dis, lui rpondit Almanzor, qui ne demandait
pas mieux que de se voir ddier un livre plus remarquable encore que
celui que Cl avait ddi au feu calife, car, s'il avait fait venir
id en Espagne, il l'avait fait prcisment parce qu'il esprait qu'il
clipserait la gloire de Cl, qui avait illustr les rgnes d'Abdrame
III et de Hacam II. id se mit sur-le-champ  l'oeuvre, et dans la
mosque de Zhira il dicta ses _Chtons de bague_. Quand le livre fut
achev, les littrateurs de l'poque l'examinrent. A leur grande
surprise, mais aussi  leur secrte satisfaction, ils trouvrent que
d'un bout  l'autre ce n'taient que des bourdes. Explications
philologiques, anecdotes, vers, proverbes, tout tait de l'invention de
l'auteur. Ils le dclarrent du moins, et Almanzor les crut. Cette fois
il fut rellement fch contre id, et il fit jeter son livre dans la
rivire. Cependant il ne lui retira pas sa faveur. Depuis que id lui
avait prdit que Garcia, le comte de Castille, serait fait prisonnier
(prdiction qui, comme nous l'avons vu, s'tait accomplie), il avait
conu pour lui une grande affection, ou plutt un respect superstitieux.
Et puis, le pote lui tmoignait sa reconnaissance de mille manires, et
c'est  quoi Almanzor tait fort sensible. Une fois, par exemple, il eut
l'ide de rassembler toutes les bourses qu'Almanzor lui avait envoyes
remplies d'argent, et d'en faire faire une robe pour son esclave noir
Cfour; puis il se rendit au palais, et, ayant russi  mettre le
ministre de bonne humeur: Seigneur, lui dit-il, j'ai une prire  vous
faire.--Que dsires-tu donc?--Que mon esclave Cfour vienne
ici.--Etrange demande!--Accordez la-moi.--Eh bien! qu'il vienne si cela
te plat. Cfour, un homme grand comme un palmier, entra alors, couvert
de sa robe de diverses couleurs, qui ressemblait  l'habit rapic d'un
mendiant. Le pauvre homme! s'cria le ministre; comme il est mal
accoutr! Pourquoi lui mets-tu des guenilles?--Ah! voil justement le
fin de la chose! Sachez, seigneur, que vous m'avez dj donn tant
d'argent que les bourses qui le contenaient ont suffi pour vtir un
homme de la taille de Cfour. Un sourire de satisfaction monta aussitt
sur les lvres d'Almanzor. Tiens, dit-il, tu as un tact admirable pour
me montrer ta gratitude; je suis content de toi; et  l'instant mme il
lui fit remettre de nouveaux prsents parmi lesquels se trouvait un beau
costume pour Cfour[368]. Enfin, il faut bien le dire, si des hommes
tels que id jouissaient de la faveur du ministre, c'est qu'en fait de
littrature celui-ci n'avait pas la finesse de tact que possdaient la
plupart des Omaiyades. Il croyait de son devoir de pensionner des
potes, mais il les considrait un peu comme les objets d'un luxe auquel
il tait oblig par sa haute position, et il n'avait pas assez de
dlicatesse dans l'esprit pour distinguer les vrais diamants d'avec les
faux.

En revanche, si la porte de son esprit n'tait pas tout  fait
littraire, elle tait minemment pratique. Les intrts matriels du
pays trouvaient en lui un protecteur trs-clair. L'amlioration des
moyens de communication le proccupait sans cesse. Il fit frayer une
foule de routes. A Ecija il fit jeter un pont sur le Xenil,  Cordoue
il en fit btir un autre sur le Guadalquivir, qui cota cent quarante
mille pices d'or[369].

En toutes choses, qu'elles fussent grandes ou petites, il avait le coup
d'oeil du gnie. Quand il voulait entreprendre une affaire importante, il
consultait ordinairement les dignitaires, mais il suivait rarement leurs
conseils. Ces hommes ne sortaient jamais de l'ornire de l'habitude;
esclaves de la routine, ils savaient ce qu'Abdrame III ou Hacam II
avait fait dans une circonstance pareille, et ils ne comprenaient pas
qu'on pt faire autrement. Puis, quand ils voyaient Almanzor suivre sa
propre ide, ils s'criaient que tout tait perdu, jusqu' ce que
l'vnement donnt  leurs prvisions le plus clatant dmenti[370].

Quant  son caractre, il est vrai que, pour arriver au pouvoir et pour
s'y maintenir, il avait commis des actes que la moralit condamne, et
mme des crimes que nous n'avons nullement essay de pallier; mais la
justice nous ordonne d'ajouter ici que, pourvu que son ambition ne ft
pas en jeu, il tait loyal, gnreux et juste. La fermet, comme nous
avons dj eu l'occasion de le dire, formait le fond de sa nature. Une
fois qu'il avait pris un parti, rien ne pouvait l'en faire changer.
Quand il le voulait, il supportait la douleur physique avec la mme
impassibilit que la douleur morale. Un jour qu'il avait mal au pied, il
se le fit cautriser pendant une sance du conseil. Il parlait comme si
de rien n'tait, et les membres du conseil ne se seraient pas aperus de
l'opration, si l'odeur de la chair qui brlait ne les en et
avertis[371]. Tout chez lui rvlait une volont et une persvrance
extraordinaires; il persistait dans ses amitis comme dans ses haines;
jamais il n'oubliait un service, et jamais aussi il ne pardonnait une
offense. C'est ce qu'prouvrent ses condisciples auxquels, tout jeune
encore, il avait donn la libert de choisir les postes qu'ils
voudraient occuper au cas o il deviendrait premier ministre[372]. Les
trois tudiants qui  cette occasion avaient feint de prendre sa
proposition au srieux et qui avaient nomm les emplois qu'ils
ambitionnaient, les obtinrent en effet sous son ministre, tandis que le
quatrime, qui avait parl d'une manire inconvenante, expia son
imprudence par la perte de ses biens[373]. Parfois, cependant, quand il
avait tort et qu'il le sentait, il russissait  vaincre l'opinitret
de son caractre. Un jour qu'il tait question d'une amnistie 
accorder, il parcourait la liste des prisonniers, lorsque son regard
tomba sur le nom d'un de ses serviteurs contre lequel il avait conu une
haine violente et qui tait depuis longtemps en prison, sans qu'il et
mrit d'tre trait de la sorte. Celui-l, crivit-il sur la marge,
restera o il est jusqu' ce que l'enfer vienne le rclamer. Mais la
nuit venue, il chercha en vain le repos; sa conscience le tourmentait,
et dans cet tat intermdiaire qui n'est ni le sommeil ni la veille, il
crut voir un homme d'une laideur repoussante et d'une force surhumaine,
qui lui disait: Rends la libert  cet homme, sinon tu seras puni de
ton injustice! Il tcha encore de chasser ces noires visions, mais n'y
russissant pas, il se fit apporter sur son lit ce qu'il faut pour
crire, aprs quoi il dressa l'ordre de mettre le prisonnier en libert,
mais en ajoutant ces mots: Cet homme doit sa libert  Dieu, et
Almanzor n'y a consenti qu' regret[374].

Une autre fois il buvait avec le vizir Abou-'l-Moghra ibn-Hazm dans un
de ses superbes jardins  Zhira, car, malgr le respect qu'il
tmoignait  la religion, il but du vin toute sa vie,  l'exception des
deux annes qui prcdrent sa mort[375]. C'tait le soir, un de ces
beaux soirs comme il n'y en a que dans les pays privilgis du Midi. Or
une belle chanteuse qu'Almanzor aimait, mais qui avait conu une grande
passion pour l'hte du ministre, chanta ces vers:

     Le jour fuit, et dj la lune montre la moiti de son disque. Le
     soleil qui se couche ressemble  une joue, les tnbres qui
     approchent au duvet qui la couvre, le cristal des coupes  de l'eau
     congele, et le vin  du feu liquide. Mes regards m'ont fait
     commettre des pchs que rien n'excuse. Hlas! gens de ma famille,
     j'aime un jeune homme qui se soustrait  mon amour, bien qu'il se
     trouve dans mon voisinage. Ah! que ne puis-je m'lancer vers lui et
     le serrer sur mon coeur!

Abou-'l-Moghra ne comprit que trop bien la porte de ces vers, et il
eut l'imprudence d'y rpondre aussitt par ceux-ci:

     Le moyen, le moyen d'approcher de cette beaut qui est entoure
     d'une haie d'pes et de lances! Ah! si j'avais la conviction que
     ton amour est sincre, je risquerais volontiers ma vie pour te
     possder. Un homme gnreux, quand il veut atteindre son but, ne
     craint aucun pril.

Almanzor n'y tenait plus. Rugissant de colre, il tira son pe, et
s'adressant  la chanteuse: Dis la vrit, lui cria-t-il d'une voix de
tonnerre, est-ce au vizir que s'adresse ton chant?--Un mensonge pourrait
me sauver, lui rpondit la vaillante jeune fille, mais je ne mentirai
point. Oui, son regard m'a perc le coeur, l'amour me l'a fait dire, il
m'a fait dire ce que je voulais cacher. Vous pouvez me punir, seigneur,
mais vous tes si bon, vous aimez  pardonner quand on avoue ses
fautes. En parlant ainsi, elle fondit en larmes. Almanzor lui avait
dj pardonn  moiti; mais ce fut  prsent contre Abou-'l-Moghra que
se tourna sa colre et il l'accabla d'un torrent de reproches. Le vizir
l'couta sans mot dire; puis, quand il eut fini de parler: Seigneur,
dit-il, j'ai commis une grande faute, j'en conviens; mais qu'y
pouvais-je? Chacun est l'esclave de sa destine; personne ne choisit la
sienne, on la subit, et la mienne a voulu que j'aimasse l o je ne
devais pas aimer. Almanzor garda quelques instants le silence. Eh
bien! dit-il enfin, je vous pardonne  tous les deux. Abou-'l-Moghra!
celle que vous aimez, elle est  vous, c'est moi qui vous la
donne[376].

Son amour de la justice tait pass en proverbe. Il voulait qu'elle
s'exert sans acception de personnes, et la faveur qu'il accordait 
certains individus ne les mettait jamais au-dessus des lois. Un homme du
peuple se prsenta un jour  l'audience. Dfenseur de la justice,
dit-il, j'ai  me plaindre de l'homme qui se trouve derrire vous, et
il montra du doigt le Slave qui remplissait l'emploi de porte-bouclier
et dont Almanzor faisait grand cas. Je l'ai cit devant le juge,
poursuivit-il, mais il a refus de venir.--Ah, vraiment! dit alors le
ministre, il a refus de venir et le juge ne l'y a pas contraint? Je
pensais qu'Abdrame ibn-Fotais (c'tait le nom du juge) avait plus
d'nergie. Eh bien, mon ami, dis-moi de quoi tu te plains. L'autre lui
raconta alors qu'il avait un contrat avec le Slave et que celui-ci
l'avait rompu. Quand il eut fini de parler: Ils nous causent bien des
soucis, ces serviteurs de notre maison! dit Almanzor; puis, s'adressant
au Slave qui tremblait de peur: Remets le bouclier  celui qui se
trouve  ct de toi, lui dit-il, et va humblement rpondre  ta partie
devant le tribunal, afin que justice se fasse.... Vous, dit-il ensuite
au prfet de police, conduisez-les tous les deux vers le juge, et
dites-lui que si mon Slave a fait une contravention au contrat, je
dsire qu'il lui applique la peine la plus grave, la prison ou autre
chose. Le juge ayant donn raison  l'homme du peuple, celui-ci
retourna auprs d'Almanzor pour le remercier. Point de remercments,
lui dit le ministre; tu as gagn ton procs, c'est bien, tu peux tre
content; mais moi, je ne le suis pas encore; j'ai  punir, moi aussi, le
sclrat qui n'a pas rougi de commettre une bassesse, quoiqu'il ft 
mon service. Et il lui donna son cong.

Une autre fois, son majordome tait en procs contre un marchand
africain. Il fut somm par le juge de venir prter serment; mais,
croyant que le poste lev qu'il occupait le mettrait  l'abri des
poursuites, il refusa de le faire. Or, un jour qu'Almanzor se rendait 
la mosque, accompagn de son majordome, le marchand l'accosta et lui
raconta ce qui s'tait pass. A l'instant mme le ministre fit arrter
le majordome, en ordonnant de le conduire devant le juge; et ayant
ensuite appris qu'il avait perdu son procs, il le destitua[377].

En rsum, si les moyens qu'Almanzor a employs pour s'emparer du
pouvoir doivent tre condamns, il faut avouer cependant qu'une fois
qu'il l'eut obtenu, il l'exera noblement. Si la destine l'avait fait
natre sur les marches du trne, on aurait peut-tre peu de reproches 
lui faire; peut-tre, dans ce cas, aurait-il t l'un des plus grands
princes dont l'histoire ait gard le souvenir; mais ayant vu le jour
dans un vieux manoir de province, il fut oblig, pour parvenir au but de
son ambition, de se frayer une route  travers mille obstacles, et l'on
doit regretter qu'en tchant de les vaincre, il se soit occup trop
rarement de la lgitimit des moyens. C'tait sous beaucoup de rapports
un grand homme, et cependant, pour peu que l'on respecte les principes
ternels de la morale, il est impossible de l'aimer, difficile mme de
l'admirer.




XIII.


Quand Modhaffar fut de retour  Cordoue aprs la mort de son pre, il y
eut une meute. Le peuple exigea  grands cris que le souverain se
montrt et qu'il gouvernt par lui-mme. En vain Hichm II fit-il dire 
la foule qu'il voulait continuer  mener une vie libre de soucis: elle
persista dans ses demandes et Modhaffar fut oblig de la disperser 
main arme[378]. Depuis lors, cependant, l'ordre ne fut plus troubl. Il
est vrai qu'un petit-fils d'Abdrame III, nomm Hichm, conspira contre
Modhaffar; mais celui-ci, qui en fut averti  temps, le prvint en le
faisant mettre  mort (dcembre 1006)[379]. Il gouverna l'Etat comme
l'avait fait son pre. Il remporta plusieurs victoires sur les
chrtiens, et pendant son rgne la prosprit du pays croissait
toujours. C'tait un ge d'or, disait-on plus tard[380].

Cependant un grand changement s'tait accompli. L'ancienne socit
arabe, avec ses vertus et ses prjugs, avait disparu. Abdrame III et
Almanzor avaient eu tous les deux pour but l'unit de la nation, et ce
but, ils l'avaient atteint. La vieille noblesse arabe s'tait puise
dans la lutte qu'elle avait soutenue contre le pouvoir royal; vaincue et
brise, elle tait maintenant appauvrie, ruine, et les vieux noms
s'teignaient chaque jour. La noblesse de cour, qui tait attache aux
Omaiyades par les liens de la clientle, s'tait mieux soutenue. Les
Abou-Abda, les Chohaid, les Djahwar et les Fotais[381] taient encore
des maisons riches et envies. Mais les hommes les plus puissants
d'alors, c'taient les gnraux berbers et slaves[382] qui devaient leur
fortune  Almanzor. Comme c'taient des parvenus et des trangers, ils
inspiraient peu de respect. D'ailleurs on les considrait comme des
barbares, et l'on se plaignait des vexations dont ils se rendaient
coupables. D'un autre ct, les hommes de la classe moyenne s'taient
enrichis par le commerce et l'industrie. Dj sous le rgne, si troubl
pourtant, du sultan Abdallh, on avait vu des ngociants et des
industriels amasser rapidement de grandes fortunes sans autre capital
que celui que des amis leur avaient prt[383], et  prsent que le pays
jouissait d'une tranquillit parfaite, de telles fortunes s'difiaient
si facilement et si frquemment, que l'on ne s'en tonnait plus. Et
cependant cette socit, si florissante en apparence, portait en
elle-mme le germe de sa destruction. Si la lutte des races avait cess,
elle allait reparatre sous une autre forme, sous celle de la lutte des
classes. L'ouvrier dtestait son patron, le bourgeois portait envie au
noble, et tout le monde s'accordait  maudire les gnraux, les gnraux
berbers surtout. Au sein d'une inexprience universelle, il y avait de
vagues aspirations vers les nouveauts. La religion tait expose  de
rudes attaques. Les mesures qu'Almanzor avait prises contre les
philosophes n'avaient pas port les fruits que le clerg s'en tait
promis. Les esprits forts se multipliaient au contraire, et le
scepticisme, qui forme le fond du caractre arabe, revtait de plus en
plus des formes scientifiques. Les disciples d'Ibn-Masarra, les Masarra
comme on les appelait, formaient une secte nombreuse[384]. D'autres
sectes propageaient aussi des doctrines trs-hardies. Une d'entre elles
semble tre sortie du sein du clerg lui-mme. Ses membres avaient du
moins tudi les traditions relatives au Prophte; mais leurs tudes,
s'il faut en croire un thologien orthodoxe, avaient t superficielles
et elles s'taient portes de prfrence sur des livres apocryphes et
composs par des matrialistes qui avaient l'intention de saper les
fondements de l'islamisme. De l l'trange ide qu'ils se formaient de
l'univers. La terre, disaient-ils, repose sur un poisson; ce poisson est
soutenu par la corne d'un taureau; ce taureau se trouve sur un rocher
qu'un ange porte sur son cou; au-dessous de cet ange se trouvent les
tnbres, et au-dessous des tnbres il y a une eau qui n'a point de
fin. Sous ces formules obscures et bizarres, qui peut-tre n'taient que
des symboles, les thologiens dmlaient cependant une hrsie
trs-grave: la secte croyait que l'univers est illimit. Elle enseignait
en outre qu'on peut bien imposer une religion par la fraude ou par la
violence, mais qu'on ne peut pas la prouver par des arguments tirs de
la raison. En mme temps, toutefois, elle tait hostile aux ouvrages
philosophiques de la Grce[385], sur lesquels une autre secte
s'appuyait au contraire. Cette dernire se composait de naturalistes.
L'tude des mathmatiques les avait conduits  celle de l'astronomie.
Pour croire  la religion ils demandaient des preuves mathmatiques, et
n'en trouvant pas, ils la dclaraient absurde. Ils en mprisaient tous
les commandements; la prire, le jene, les aumnes, le plerinage, tout
cela n'tait  leurs yeux qu'une folie. Les faquis ne manquaient pas de
leur adresser le reproche que les thologiens de tous les temps se sont
plu  adresser  ceux qui se sont carts des doctrines reues: ils les
accusaient de n'avoir pour but dans leur vie que celui de s'enrichir,
afin de pouvoir se livrer  des plaisirs de toute sorte, sans respect
pour les lois de la morale[386].

Cependant les sectes qui attaquaient ouvertement l'islamisme n'taient
pas les plus dangereuses; d'autres, qui voulaient vivre en paix avec lui
et qui ne se recrutaient pas seulement parmi les musulmans, mais aussi
parmi les chrtiens et les juifs, l'taient bien davantage, car sous le
nom de religion universelle[387], elles prchaient l'indiffrentisme; et
si les religions prissent, ce n'est jamais par des attaques directes,
c'est toujours par l'indiffrence, les thologiens musulmans ne
l'ignoraient pas. Les hommes qui avaient adopt ces doctrines
diffraient en certains points, et les uns allaient plus loin que les
autres; mais ils avaient tous un suprme ddain pour la dialectique. Le
monde, disaient-ils, est plein de religions, de sectes, d'coles
philosophiques, qui se hassent et s'excrent. Voyez les chrtiens! Le
Melchite ne peut souffrir le Nestorien, le Nestorien dteste le
Jacobite, et l'un damne l'autre. Parmi les musulmans, le Motazelite
dclare que tous ceux qui ne pensent pas comme lui sont des incrdules;
le non-conformiste considre comme de son devoir de tuer ceux qui
appartiennent  une autre secte, et le Sonnite ne veut avoir rien de
commun ni avec l'un ni avec l'autre. Parmi les juifs, c'est la mme
chose. Les philosophes se damnent un peu moins, mais ils n'en sont pas
plus d'accord. Et quand on se demande lequel entre cette infinit de
systmes philosophiques et thologiques renferme la vrit, il faut dire
que l'un vaut l'autre. Les arguments de chaque champion ont absolument
la mme force, la mme faiblesse si l'on veut; seulement l'un s'entend
mieux que l'autre  manier les armes de la dialectique. En voulez-vous
la preuve? Rendez-vous alors  ces runions o disputent des hommes
d'opinions diffrentes. Qu'y verrez-vous? Que le vainqueur de la veille
est le vaincu du lendemain, et que dans ces savantes assembles les
armes sont aussi journalires que sur les vritables champs de bataille.
Le fait est que chacun y parle de choses dont il ne sait rien et dont
il ne peut rien savoir.

Quelques-uns de ces sceptiques acceptaient cependant un petit nombre
d'arguments. Il y en avait qui croyaient  l'existence de Dieu, crateur
de toutes choses, et  la mission de Mahomet; le reste, disaient-ils,
peut tre vrai ou ne pas l'tre; nous ne voulons ni le nier ni
l'affirmer; nous l'ignorons, voil tout, mais notre conscience ne nous
permet pas d'accepter des doctrines dont la vrit ne nous a pas t
dmontre. Ceux-l, c'taient les modrs. D'autres acceptaient
seulement l'existence d'un crateur, et les plus avancs n'avaient
aucune croyance. Ils disaient que l'existence de Dieu, la cration du
monde etc., n'avaient pas t prouves, mais qu'il n'avait pas t
prouv non plus que Dieu n'existt pas ou que le monde et exist de
toute ternit. Quelques-uns enseignaient qu'il faut conserver, en
apparence du moins, la religion dans laquelle on est n; d'autres
soutenaient que la religion universelle tait la seule chose ncessaire,
et ils entendaient sous ce nom les principes de morale que prche chaque
religion et que la raison approuve[388].

Les novateurs en matire de religion avaient un grand avantage sur les
novateurs en matire de gouvernement: ils savaient ce qu'ils voulaient.
En politique, au contraire, personne n'avait des ides bien arrtes.
On tait mcontent de ce qui existait, et il semblait que, par le
dveloppement progressif de sa situation, la socit tait pousse vers
une rvolution. Cette rvolution, Almanzor l'avait prvue. Un jour qu'il
promenait ses regards sur son superbe palais  Zhira et sur les
magnifiques jardins qui l'entouraient, il fondit tout  coup en larmes
en s'criant: Malheureuse Zhira! Ah! je voudrais connatre celui qui
te dtruira sous peu! Puis, quand l'ami qui l'accompagnait lui eut
tmoign sa surprise  cause de cette exclamation: Toi-mme, lui
dit-il, tu seras tmoin de cette catastrophe. Je le vois dj saccag et
ruin, ce beau palais, je vois le feu de la guerre civile dvorer ma
patrie[389]! Mais si cette rvolution se faisait, quel en serait le but
et par quels moyens s'accomplirait-elle? C'est ce dont personne ne se
rendait compte; mais il y avait du moins une seule chose sur laquelle
tout le monde tait d'accord: on voulait que le pouvoir ft arrach  la
famille d'Almanzor. Ce voeu n'a rien qui doive nous surprendre. Les
peuples monarchiques n'aiment pas que le pouvoir soit exerc par un
autre que le monarque. Aussi tous les ministres qui se sont pour ainsi
dire substitus au souverain ont t l'objet d'une haine violente et
implacable, quels que fussent leurs mrites et leurs talents. Cette
considration suffirait  la rigueur pour expliquer l'aversion
qu'inspiraient les Amirides; mais il ne faut pas oublier non plus qu'ils
avaient froiss des sentiments et des affections lgitimes. S'ils
s'taient contents jusque-l d'exercer le pouvoir au nom d'un prince
omaiyade, ils avaient cependant laiss apercevoir qu'ils visaient plus
haut, qu'ils convoitaient le trne. Cette ambition avait exaspr contre
eux, non-seulement les princes du sang, qui taient en grand nombre,
mais encore le clerg qui tait fort attach au principe de la
lgitimit, et la nation en gnral, qui tait fort dvoue  la
dynastie ou qui du moins croyait l'tre. Joignez-y que la noblesse de
cour dsirait la chute des Amirides, parce qu'elle se promettait d'un
changement une augmentation de pouvoir, et que le bas peuple de la
capitale applaudissait d'avance  chaque rvolution qui lui permettrait
de piller les riches et d'assouvir la haine qu'il leur portait. Cette
dernire circonstance aurait d servir, ce semble,  rendre les classes
aises plus prudentes. Cordoue tant devenue une ville manufacturire et
qui renfermait des milliers d'ouvriers, la moindre meute pouvait
prendre en un clin d'oeil un caractre fort alarmant; une guerre terrible
entre les riches et les pauvres pouvait en rsulter. Mais l'inexprience
tait telle, que l'imminence d'un tel pril ne semble avoir frapp
personne. Les classes aises ne voyaient encore dans les ouvriers que
des auxiliaires, et elles pensaient que tout rentrerait dans l'ordre ds
que les Amirides auraient t carts.

La chute des Amirides tait donc le voeu presque universel au moment o
Modhaffar mourut  la fleur de l'ge (octobre 1008). Son frre Abdrame
lui succda. Les prtres hassaient ce jeune homme. A leurs yeux sa
naissance tait dj une tache ineffaable, car sa mre tait la fille
d'un Sancho, soit du comte de Castille, soit du roi de Navarre[390];
aussi ne l'appelait-on pas autrement que Sanchol[391], _le petit
Sancho_, et c'est sous ce sobriquet qu'il est connu dans l'histoire. Sa
conduite tait peu propre  faire oublier sa naissance. Aimant
passionnment les plaisirs, il ne se faisait point scrupule de boire du
vin en public, et l'on se racontait avec une profonde indignation qu'un
jour qu'il entendait le muezzin crier du haut d'un minaret: Accourez 
la prire! il avait dit: S'il criait: Accourez  la coupe, il ferait
bien mieux[392]. On l'accusait d'ailleurs d'avoir empoisonn son frre
Modhaffar, et l'on racontait  ce sujet qu'ayant coup une pomme avec un
couteau dont un ct tait enduit de poison, il avait mang une moiti
aprs avoir donn l'autre  son frre[393].

Ces inculpations taient peut-tre plus ou moins hasardes; mais ce qui
est certain, c'est que Sanchol ne possdait pas les talents et
l'habilit d'Almanzor ou de Modhaffar. Et nanmoins il osa faire ce que
ni l'un ni l'autre n'avaient os. Rgnant de fait, ils avaient cependant
laiss  un Omaiyade le titre de monarque; ils n'avaient pas t
califes, malgr l'ardente envie qu'ils avaient de l'tre. Sanchol conut
le projet tmraire de le devenir en se faisant dclarer hritier
prsomptif du trne. Il parla de ce dessein  quelques hommes influents,
parmi lesquels le cadi Ibn-Dhacwn et le secrtaire d'Etat Ibn-Bord
taient les principaux, et quand il se fut assur de leur concours, il
adressa sa demande  Hichm II. Malgr sa nullit, le calife semble
avoir recul un instant devant une dmarche aussi grave, d'autant plus
que, d'aprs l'opinion gnrale, Mahomet avait dit que le pouvoir
n'appartenait qu' la race maddite. Il consulta quelques thologiens;
mais ceux auxquels il s'adressa obissaient  l'impulsion d'Ibn-Dhacwn.
Aussi lui conseillrent-ils de consentir  la demande de Sanchol, et
pour vaincre ses scrupules, ils lui citrent les paroles du Prophte qui
avait dit: Le jour dernier n'arrivera pas avant qu'un homme de la race
de Cahtn tienne le sceptre[394]. Le calife se laissa persuader, et un
mois aprs la mort de son frre, Sanchol fut dclar hritier du trne
en vertu d'une ordonnance qui avait t rdige par Ibn-Bord[395].

Cette ordonnance porta le mcontentement des Cordouans  son comble.
Tout le monde se mit  rpter ces vers qu'un pote venait de composer:
Ibn-Dhacwn et Ibn-Bord ont bless la religion d'une manire inoue.
Ils se sont rvolts contre le Dieu de vrit, puisqu'ils ont dclar le
petit-fils de Sancho hritier du trne[396]. On se racontait avec une
grande satisfaction qu'en passant devant le palais de Zhira un saint
homme s'tait cri: O palais, toi qui t'es enrichi des dpouilles de
bien des maisons, Dieu veuille que bientt chaque maison s'enrichisse
des tiennes[397]! En un mot, la haine et le mauvais vouloir clataient
partout. Cependant la rvolte  main arme ne se montra pas encore; pour
le moment le peuple se laissait encore intimider et contenir par la
prsence de l'arme. Mais elle allait partir. Tromp par la tranquillit
apparente qui rgnait dans la ville, Sanchol avait annonc qu'il allait
faire une campagne contre le royaume de Lon, et le vendredi 14 janvier
de l'anne 1009, il quitta la capitale  la tte de ses troupes. Il
avait eu l'ide de se coiffer d'un turban, coiffure qui en Espagne
n'tait porte que par les hommes de loi et les thologiens, et il avait
ordonn  ses soldats d'en faire de mme. Les Cordouans virent dans ce
caprice un nouvel outrage contre la religion et ses ministres.

Aprs avoir franchi la frontire, Sanchol tenta en vain de forcer
Alphonse V  descendre des montagnes o il s'tait retranch. Puis, la
neige ayant rendu les chemins impraticables, il fut oblig  la
retraite[398]; mais  peine arriv  Tolde, il apprit qu'une rvolution
avait clat dans la capitale.

Un prince de la maison d'Omaiya, nomm Mohammed, s'tait mis  la tte
du mouvement. Fils de ce Hichm que Modhaffar avait fait dcapiter, et
par consquent arrire-petit-fils d'Abdrame III, il s'tait tenu cach
 Cordoue pour chapper au sort qui avait frapp son pre, et  cette
poque il avait fait connaissance avec plusieurs hommes du peuple. Grce
 l'or qu'il ne mnageait pas, grce aussi  l'appui que lui prtait un
faqui fanatique, nomm Hasan ibn-Yahy, et au concours de plusieurs
Omaiyades, il forma bientt une bande de quatre cents hommes rsolus et
intrpides. La rumeur d'une conspiration parvint bien aux oreilles de
l'Amiride Ibn-Ascaldja, auquel Sanchol avait confi le gouvernement de
Cordoue pendant son absence, mais ce bruit tait si vague
qu'Ibn-Ascaldja, encore qu'il ft visiter plusieurs maisons suspectes,
ne dcouvrit rien. Ayant donc fix au mardi, 15 fvrier, l'excution de
son projet, Mohammed choisit parmi ses hommes trente des plus
dtermins, auxquels il ordonna de cacher des armes sous leurs habits et
de se rendre vers le soir  la terrasse qui se trouvait prs du palais
califal. Je viendrai vous rejoindre une heure avant le coucher de
soleil, ajouta-t-il, mais gardez-vous de rien entreprendre avant que je
vous en donne le signal.

Ces trente hommes s'tant rendus  leur poste, o ils n'veillrent
aucun soupon, car la terrasse du palais, qui avait vue sur la chausse
et sur la rivire, tait une promenade fort frquente, Mohammed fit
prendre les armes  ses autres partisans en leur enjoignant de se tenir
prts. Puis il monta sur sa mule, et, arriv sur la terrasse, il donna 
ses trente hommes le signal de se prcipiter sur le poste qui gardait
l'entre du palais. Attaqus  l'improviste, ces soldats furent aussitt
dsarms, et alors Mohammed courut vers l'appartement d'Ibn-Ascaldja,
qui causait et buvait en ce moment avec deux jeunes filles de son harem.
Avant qu'il et eu le temps de se dfendre, il avait dj cess de
vivre.

Peu d'instants aprs, les autres conjurs, que leur chef avait fait
avertir, se mirent  parcourir les rues en criant: Aux armes, aux armes!
Le succs dpassa leurs esprances. Le peuple qui, pour se soulever,
n'attendait qu'une occasion, un signal, les suivit en poussant des cris
d'allgresse, et, attirs par le bruit, les campagnards des environs
vinrent aussi se joindre  la foule. On se porta vers la prison dore de
Hichm II, et l'on fit des brches dans deux endroits du mur. Le
malheureux monarque esprait encore qu'on viendrait le secourir. Les
hauts dignitaires taient  Zhira, o ils pouvaient disposer de
quelques rgiments slaves et autres; mais en recevant la nouvelle qu'une
meute avait clat, ils avaient cru d'abord qu'Ibn-Ascaldja la
dompterait facilement, et plus tard, quand ils apprirent que la chose
tait bien plus grave qu'ils ne l'avaient souponn, ils furent
paralyss par la frayeur. Tout le monde semblait avoir perdu la tte, et
l'on ne fit rien pour dlivrer le monarque. Ce dernier, qui craignait 
chaque instant de voir le palais envahi par la foule, prit enfin le
parti d'envoyer un messager  Mohammed pour lui dire que, s'il voulait
lui laisser la vie, il abdiquerait en sa faveur. Quoi! rpondit
Mohammed  ce messager, le calife pense-t-il donc que j'aie pris les
armes pour le tuer? Non, je les ai prises parce que j'ai vu avec douleur
qu'il voulait ter le pouvoir  notre famille. Il est libre de faire ce
qui lui plat; mais s'il veut me cder la couronne de son plein gr, je
lui en serai fort reconnaissant, et dans ce cas il pourra exiger de moi
tout ce qu'il voudra. Puis il fit venir des thologiens et quelques
notables, auxquels il ordonna de dresser un acte d'abdication, et cet
acte ayant t sign par Hichm, il passa le reste de la nuit dans le
palais. Le lendemain matin il nomma un de ses parents premier ministre,
confia  un autre Omaiyade le gouvernement de la capitale, et les
chargea d'inscrire sur le registre de l'arme tous ceux qui le
dsireraient. L'enthousiasme fut si grand et si universel que tout le
monde accourut pour se faire soldat; hommes du peuple, riches
ngociants, cultivateurs des environs, imms des mosques, pieux
ermites, chacun s'empressait  devancer les autres, chacun voulait
verser son sang pour dfendre la dynastie lgitime contre le libertin
qui avait voulu usurper le trne.

Mohammed ordonna ensuite  son premier ministre d'aller s'emparer de
Zhira. Les dignitaires qui s'y trouvaient ne songeaient pas mme  se
dfendre; ils se htrent de se soumettre et de demander grce au
nouveau calife. Celui-ci leur accorda leur demande, mais seulement aprs
leur avoir reproch durement leur connivence aux projets ambitieux de
Sanchol.

C'est ainsi que s'croula, en moins de vingt-quatre heures, le pouvoir
des Amirides. Personne ne s'tait attendu  un succs aussi prompt.
L'allgresse tait universelle  Cordoue; elle tait vive surtout dans
les rangs infrieurs de la socit. Le peuple, qui va toujours vite dans
sa joie comme dans sa colre, voyait s'ouvrir tout un avenir de bonheur;
mais si les hommes de la classe moyenne avaient pressenti les vastes et
douloureuses consquences de cette rvolution, ils se seraient bien
gards d'y prendre part, et ils auraient pens, selon toute apparence,
que le despotisme clair des Amirides, qui avait donn au pays une
prosprit enviable et la gloire militaire, valait mieux que l'anarchie
et le rgime arbitraire de la soldatesque qui allaient peser sur eux.

Dj en ce moment, les excs qui accompagnent  l'ordinaire une
rvolution faite par le peuple, ne firent pas dfaut. Mohammed, qui
pouvait commander des pillages, n'avait pas encore assez d'autorit pour
les dfendre. Prvoyant ce qui allait arriver, il avait donn l'ordre de
transporter  Cordoue les trsors et les objets prcieux qui se
trouvaient  Zhira; mais les pillards taient dj  l'oeuvre. Ils
enlevrent du palais jusqu'aux portes et aux boiseries, et beaucoup
d'htels qui appartenaient aux cratures d'Almanzor et de sa famille,
furent pills aussi. Durant quatre jours, Mohammed ne put ou n'osa rien
faire contre ces brigands. Il russit enfin  rprimer leur audace, et
les richesses amasses  Zhira taient si considrables que, sans
compter ce que le peuple en avait emport, on y trouva un million et
demi de pices d'or et deux millions cent mille pices d'argent. Quelque
temps aprs, on dcouvrit encore des cachettes o gisaient deux cent
mille pices d'or. Quand le palais se trouva entirement vide, on y mit
le feu, et bientt cette magnifique rsidence ne fut plus qu'un monceau
de ruines.

Sur ces entrefaites deux actes officiels avaient t communiqus, aprs
le service du vendredi (18 fvrier), au peuple rassembl dans la
mosque. Le premier contenait l'numration des forfaits de Sanchol et
l'ordre de le maudire dans les prires publiques; en vertu du second,
plusieurs impts rcemment tablis furent abolis. Huit jours aprs,
Mohammed annona au peuple qu'il avait pris le surnom par lequel nous le
dsignerons dornavant, celui de Mahd[399], et quand il fut descendu de
la chaire, on lut un appel  la guerre contre Sanchol. Cette dernire
proclamation eut un effet prodigieux. L'enthousiasme de la capitale
s'tait communiqu aux provinces, de sorte qu'en peu de temps Mahd se
vit  la tte d'une arme fort nombreuse; mais comme c'tait le peuple
qui avait fait la rvolution et qu'il ne voulait pas se laisser
commander par les anciens gnraux qui avaient appartenu tous au parti
de la cour, cette arme eut pour officiers suprieurs des hommes du
peuple ou de la classe moyenne, des mdecins, des tisserands, des
bouchers, des selliers. Pour la premire fois l'Espagne musulmane tait
dmocratise; le pouvoir avait chapp, non-seulement aux Amirides, mais
aux nobles en gnral.

Cependant Sanchol, quand il eut reu  Tolde la nouvelle de
l'insurrection de la capitale, s'tait port sur Calatrava. Il avait
l'intention de dompter la rvolte par la force; mais pendant sa marche
plusieurs de ses soldats l'abandonnrent, et quand il voulut que ceux
qui lui restaient lui prtassent serment de fidlit, ils s'y refusrent
en disant qu'ayant dj jur, ils ne voulaient pas le faire une seconde
fois. Telle fut mme la rponse des Berbers, que les Amirides avaient
cependant gorgs d'or et sur lesquels Sanchol croyait pouvoir compter.
Il ignorait que la reconnaissance et le dvoment n'taient pas au
nombre de leurs vertus. Considrant la cause de leurs bienfaiteurs comme
perdue, ils ne songeaient qu' conserver leurs richesses par une prompte
soumission au nouveau calife, et ils ne prenaient pas mme la peine de
cacher leur intention, car lorsque Sanchol eut appel Mohammed ibn-Yil,
un de leurs gnraux, et qu'il lui eut demand son opinion sur les
dispositions des soldais  son gard, cet homme lui rpondit:

--Je ne vous tromperai ni sur mes propres sentiments ni sur ceux de
l'arme. Je vous dirai donc franchement que personne ne se battra pour
vous.

--Comment, personne? lui demanda Sanchol, qui, bien que dj dsabus
sur la fidlit d'une partie de ses troupes, ne s'attendait pas
toutefois  un tel aveu; et de quelle manire pourrai-je me convaincre
que votre opinion est fonde?

--Faites prendre aux gens de votre maison la route de Tolde et annoncez
que vous allez les suivre; vous verrez alors s'il y a des soldats qui
vous accompagnent.

--Vous avez raison peut-tre, dit tristement Sanchol, et il n'osa se
risquer  faire l'preuve que le Berber lui proposait.

Au milieu de la dfection gnrale, un seul ami sincre et dvou lui
restait: c'tait un de ses allis lonais, le comte de Carrion, de la
famille des Gomez[400].

--Venez avec moi, lui dit ce gentilhomme; mon chteau vous offrira un
asile, et s'il le faut, je verserai jusqu' la dernire goutte de mon
sang pour vous dfendre.

--Je vous remercie de votre offre, mon excellent ami, lui rpliqua
Sanchol, mais je ne puis l'accepter. Il me faut aller  Cordoue, o mes
amis m'attendent, o ils se lveront comme un seul homme pour soutenir
ma cause ds qu'ils me sauront dans leur voisinage. J'espre d'ailleurs,
j'en suis mme certain, qu'au moment o j'arriverai, beaucoup de ceux
qui semblent tenir  prsent pour Mohammed, quitteront cet homme pour
venir se joindre  moi.

--Prince, reprit le comte, ne vous abandonnez pas  de folles et
chimriques esprances. Croyez-moi, tout est perdu, et de mme que votre
arme se dclarera contre vous, de mme vous ne trouverez  Cordoue
personne qui vous vienne en aide.

--C'est ce que nous verrons, rpliqua l'Amiride; mais j'ai rsolu
d'aller  Cordoue et j'irai.

--Je n'approuve pas votre dessein, lui dit alors le comte, et je me
tiens persuad que vous vous laissez tromper par une illusion qui vous
deviendra fatale; mais quoi qu'il arrive, je ne vous quitterai pas.

Ayant donn l'ordre de continuer la marche vers la capitale, Sanchol
arriva  un gte qui s'appelait Manzil-Hn. Il s'y arrta; mais les
Berbers, profitant de l'obscurit de la nuit, dsertrent en masse, et
le lendemain matin il ne vit autour de lui que les serviteurs de sa
maison et les soldats du comte. Ce dernier le supplia encore une fois
d'accepter l'offre qu'il lui avait faite; mais ce fut inutile; le jeune
homme courait follement  sa perte. J'ai dj envoy le cadi  Cordoue,
dit-il; il demandera ma grce, et je suis certain qu'il l'obtiendra.

Le soir du jeudi 4 mars, il arriva au couvent de Chauch. Des cavaliers
que Mahd avait envoys  sa rencontre, vinrent l'y trouver le
lendemain. Que me voulez-vous? leur dit Sanchol; laissez-moi en repos,
car je me suis soumis au nouveau gouvernement.--Dans ce cas, lui
rpondit le commandant de l'escadron, vous devez nous suivre  Cordoue.
Sanchol dut obir  cet ordre, malgr qu'il en et, et quand on se fut
remis en chemin, on rencontra dans l'aprs-midi le premier ministre de
Mahd, qui tait accompagn d'un dtachement plus considrable. On fit
halte, et tandis qu'on envoyait  Cordoue le harem de Sanchol qui se
composait de soixante-dix femmes, on l'amena devant le ministre. Sanchol
baisa plusieurs fois la terre devant cet Omaiyade; mais on lui cria:
Baise aussi le sabot de son cheval! Il le fit, tandis que le comte de
Carrion regardait en silence la profonde humiliation de celui devant
lequel un grand empire avait trembl nagure. Puis, quand on l'eut plac
sur un cheval autre que le sien: Qu'on lui arrache son bonnet! cria le
ministre, et cet ordre ayant t excut, on se remit en route.

Au coucher du soleil, quand on fut arriv  l'tape, les soldats
reurent l'ordre de lier les mains et les pieds  Sanchol. Pendant
qu'ils s'acquittaient avec rudesse de cette tche: Vous me blessez,
leur dit-il; accordez-moi un instant de rpit et laissez ma main
libre. Ayant obtenu sa demande, il tira en un clin d'oeil un poignard de
sa bottine; mais les soldats le lui arrachrent avant qu'il et eu le
temps de se frapper. Je t'pargnerai cette peine, cria le ministre,
et, le jetant par terre, il le massacra, aprs quoi il lui coupa la
tte. Le comte fut aussi mis  mort.

Le lendemain, quand les cavaliers furent entrs dans Cordoue, ils
prsentrent au calife les restes de Sanchol. Ayant fait embaumer le
cadavre, Mahd le fit fouler aux pieds par son cheval; puis il le fit
clouer  une croix, revtu d'une tunique et d'un pantalon, prs d'une
porte du palais et  ct de la tte qui tait au bout d'une pique.
Auprs de ces restes hideux se tenait un homme qui criait sans
interruption: Voici Sanchol le Bienheureux[401]! Que Dieu le maudisse
et qu'il me maudisse moi-mme! C'tait le commandant de la garde de
Sanchol, qui n'avait obtenu sa grce qu' la condition qu'il expierait
de cette manire la fidlit qu'il avait montre  son matre[402].




XIV[403].


Tout semblait aller d'abord selon les souhaits de Mahd. Le peuple de
Cordoue l'avait port sur le trne, les Berbers l'avaient reconnu, et
cinq jours ne s'taient pas encore couls depuis la mort de l'Amiride,
qu'il recevait une lettre o Wdhih, le plus puissant parmi les Slaves
et le gouverneur de la Frontire infrieure, l'assurait de son
obissance, en disant que la nouvelle de l'excution de l'usurpateur lui
avait caus une grande joie. Comme Wdhih devait sa fortune  Almanzor,
Mahd ne s'tait pas attendu de sa part  une soumission aussi prompte.
Aussi s'empressa-t-il de lui donner des preuves de sa reconnaissance: il
lui envoya beaucoup d'argent, un vtement d'honneur, un cheval richement
caparaonn, et le diplme de gouverneur de toutes les frontires.

Tous les partis s'taient donc groups autour du gouvernement. C'tait
du moins l'apparence, le mouvement spontan de la premire heure; mais
cette unanimit tait moins relle et moins profonde qu'elle ne le
paraissait. La rvolution s'tait accomplie sous l'empire d'une espce
de fivre gnrale qui n'avait pas permis au bon sens de se faire jour;
mais la rflexion venue, on commenait  s'apercevoir que la chute des
Amirides n'avait pas tout termin, tout rtabli, tout rpar, qu'il
pouvait encore y avoir de quoi blmer et se plaindre sous un autre
rgime. Mahd n'avait ni talents ni vertus. C'tait un homme dissolu,
cruel, sanguinaire, et tellement maladroit qu'il s'alina successivement
tous les partis. Il commena par licencier sept mille ouvriers qui
s'taient enrls. Comme il ne pouvait laisser Cordoue  la merci des
basses classes, cette mesure tait sans doute ncessaire; mais elle
mcontenta le peuple, qui, tout fier d'avoir fait la rvolution,
s'accommodait fort bien de recevoir une grosse solde sans rien faire.
Ensuite il exila de la capitale un grand nombre de Slaves amirides, et
ta leurs emplois  d'autres Slaves qui servaient dans le palais.
C'tait les jeter dans le parti de l'opposition, tandis qu'avec un peu
d'adresse il les aurait peut-tre gagns. En mme temps il irrita contre
lui les dvots. Ne sortant plus du palais, il ne songea qu' s'amuser,
et les pieux musulmans se racontaient avec horreur qu'il donnait des
festins o une centaine de luths et autant de fltes se faisaient
entendre. Il fait ce que faisait Sanchol, disait-on. On l'appelait _le
buveur_; on l'accusait de troubler la paix de bien des mnages; on le
chansonnait comme nagure on avait chansonn son rival. Sa cruaut
acheva de le perdre dans l'opinion publique. Wdhih lui ayant envoy les
ttes de plusieurs habitants des frontires qui avaient refus de le
reconnatre, il avait ordonn d'y planter des fleurs et de les placer
sur les bords de la rivire, vis--vis de son palais. Il se plaisait 
contempler cet trange _jardin_, et il engageait ses potes, parmi
lesquels on remarquait id qui, aprs avoir flatt les Amirides,
adulait maintenant leur ennemi,  composer des vers sur ce sujet[404].

Dj brouill avec le peuple, les Slaves, les dvots et les honntes
gens en gnral, Mahd ne fit rien pour s'attacher les Berbers, qui
cependant s'taient donns  lui de leur propre mouvement. Il est vrai
que ces rudes troupiers taient fort has dans la capitale. Le peuple ne
leur pardonnait pas d'avoir t les fauteurs et les appuis du
despotisme des Amirides, et si Mahd les et pris ouvertement sous sa
protection, il et perdu le peu de popularit qui lui restait encore.
Cependant, comme il ne lui tait pas possible de les renvoyer en
Afrique, il aurait d les mnager. Il ne le fit pas. A chaque occasion
il leur tmoignait son mpris et sa haine; il leur dfendit mme de
monter  cheval, de porter des armes ou d'entrer dans le palais. C'tait
une grande imprudence. Accoutums  tre respects, honors, choys par
la cour, les Berbers avaient le sentiment de leur dignit et de leur
force. Aussi ne se rsignrent-ils pas  n'tre plus rien dans l'Etat,
et un jour que plusieurs de leurs htels avaient t pills par la
populace sans que la police s'y ft oppose, Zw et deux autres de
leurs chefs vinrent trouver le calife et exigrent imprieusement la
punition des coupables. Intimid par leur attitude ferme et rsolue,
Mahd s'excusa de son mieux, et, voulant les apaiser, il fit couper la
tte aux instigateurs des dsordres qui avaient t commis. Mais il se
remit bientt de sa frayeur, et alors il recommena  vexer les Berbers.

Cependant, si tourdi qu'il ft, il ne s'aveuglait pas entirement sur
le danger de sa position, et ce qu'il craignait avant tout, c'est que le
nom de Hichm II ne devnt un jour un point de ralliement pour tous les
partis qu'il avait offenss. Il rsolut donc, non pas de tuer son
auguste prisonnier, mais de le faire passer pour mort. Un chrtien qui
ressemblait beaucoup  Hichm, venait justement de mourir (avril 1009).
Mahd fit porter secrtement son cadavre au palais, o il le montra 
des personnes qui avaient connu Hichm. Soit que la ressemblance ft
rellement trs-frappante, soit que les personnes en question eussent
t gagnes, toujours est-il qu'elles dclarrent que ce cadavre tait
celui du dernier calife. Mahd fit venir alors des ministres de la
religion, des notables et des hommes du peuple, et les prires des morts
ayant t rcites, le chrtien fut enseveli dans le cimetire musulman
avec tous les honneurs dus  la royaut. Quant au vritable Hichm,
Mahd le fit enfermer dans le palais d'un de ses vizirs.

Rassur de ce ct-l, l'imprudent calife crut que dornavant il pouvait
tout se permettre. Dans le mois de mai, il fit jeter en prison, on ne
sait pourquoi, un fils d'Abdrame III, qui s'appelait Solaimn et qu'il
avait nomm, peu de temps auparavant, hritier du trne. En outre, il
laissa percer l'intention de faire prir dix chefs berbers. Il n'en
fallait pas tant pour faire prendre les armes aux Africains, et de son
ct, Hichm, un fils de Solaimn, travailla activement  se former un
parti[405]. Il y russit sans difficult; les sept mille ouvriers que
Mahd avait licencis, taient une arme toute prte pour l'meute. Le 2
juin, ces hommes se runirent devant le palais de Hichm et le
proclamrent calife. Hichm les conduisit alors dans une plaine hors de
la ville, et les Berbers s'tant runis  lui, il marcha contre le
palais de Mahd.

Arrach brusquement  ses plaisirs, le calife fit demander  la foule ce
qu'elle voulait. Tu as fait jeter mon pre en prison, lui fit rpondre
Hichm, et j'ignore ce qu'il est devenu. Mahd rendit alors la libert
 Solaimn; mais s'il croyait que cette mesure suffirait pour engager la
foule  se disperser, il se trompait, car Hichm lui fit dire qu'il
devait lui cder la couronne. Voulant gagner du temps, Mahd feignit
d'entrer en pourparlers avec lui; mais comme la ngociation tranait en
longueur, les ouvriers et les Berbers, qui s'ennuyaient de leur
inaction, allrent piller et incendier les boutiques sur le march des
selliers. Alors les Cordouans prirent les armes, non pas pour soutenir
Mahd, mais pour prserver leurs maisons du pillage, et bientt les
soldats que le calife avait eu le temps de rassembler, vinrent  leur
secours. Le combat dura sans interruption un jour et une nuit; mais dans
la matine du vendredi, 3 juin, les Berbers furent obligs de prendre
la fuite dans le plus grand dsordre. Une partie des Cordouans les
poursuivit jusque sur les bords du Guadalmellato; d'autres pillrent
leurs maisons et s'emparrent de leurs femmes, et l'on promit une prime
 quiconque apporterait la tte d'un Berber. Quant  l'anti-calife
Hichm, il avait t fait prisonnier de mme que son pre, et Mahd le
fit dcapiter.

Quand les Berbers se furent enfin rallis, ils firent le serment de se
venger d'une manire clatante; mais comme ils avaient peu d'habilit,
ils ne savaient comment s'y prendre. Heureusement pour eux, Zw tait
l. Issu de la dynastie cinhdjite qui rgnait sur cette partie de
l'Afrique dont Cairawn tait la capitale, il tait plus civilis et
plus intelligent que la plupart de ses frres d'armes, et il comprit
qu'il fallait avant tout opposer un comptiteur  Mahd. Il avait un
Omaiyade sous la main: c'tait Solaimn, un neveu de Hichm, qui, aprs
avoir pris part  l'chauffoure de son oncle, avait suivi les Berbers
dans leur fuite. Zw proposa  ses camarades de le reconnatre pour
calife. Quelques-uns s'y refusrent en dclarant que Solaimn tait un
honnte homme, mais qu'il n'avait ni assez d'nergie pour tre le chef
d'un parti, ni assez d'exprience pour commander une arme. D'autres ne
voulaient pas d'un chef arabe quelconque. Pour faire adopter son plan,
Zw eut alors recours  un moyen qui, nouveau sans doute pour les
Berbers, ne le serait pas pour nous. Il prit cinq lances, et en ayant
fait un faisceau, il les donna au soldat qui passait pour le plus fort,
en lui disant: Essaie de les briser! Le soldat n'ayant pu en venir 
bout: Dtache maintenant la corde, continua-t-il, et brise-les une 
une. En un instant le Berber les rompit toutes. Que ceci vous serve
d'exemple, Berbers, reprit alors Zw; unis, vous tes invincibles;
dsunis, vous allez prir, car vous tes entours d'ennemis implacables.
Songez au pril et dites-moi vite ce que vous pensez.--Nous sommes prts
 suivre vos sages conseils, cria-t-on de toutes parts, et si nous
devons succomber, ce ne sera pas du moins par notre propre faute.--Eh
bien! continua Zw en prenant Solaimn par la main, jurez donc d'tre
fidles  ce Coraichite! Personne alors ne pourra vous accuser d'aspirer
au gouvernement de ce pays, et comme il est Arabe lui-mme, plusieurs de
sa nation se dclareront pour lui et pour vous.

Quand on eut prt serment  Solaimn et que ce prince eut dclar qu'il
prenait le surnom de Mostan, Zw parla encore une fois. Les
circonstances sont graves, dit-il; il faut avant tout que personne ne
tche de satisfaire son ambition en s'arrogeant un pouvoir auquel il n'a
pas de droits. Que chaque tribu se choisisse donc un chef, et que ce
chef rponde sur sa tte de la fidlit de son rgiment au calife.
C'est ce qui eut lieu, et naturellement Zw fut lu par sa tribu, celle
de Cinhdja[406]. Ds le principe, Solaimn n'eut donc aucune autorit
sur les Berbers, qui avaient lu leurs capitaines sans le consulter; il
n'tait qu'un prte-nom, et jamais, dans la suite, il n'a t autre
chose.

Puis les Africains marchrent vers Guadalaxara, et, s'tant empars de
cette ville, ils proposrent  Wdhih de faire cause commune avec eux,
en le priant de leur ouvrir les portes de Medinaceli. Mais Wdhih
n'couta pas leurs ouvertures, et ayant reu des renforts de Mahd, il
les attaqua. Il fut battu; mais les Berbers n'eurent pas  se fliciter
de la victoire qu'ils avaient remporte, car Wdhih leur coupa les
vivres, de sorte que durant quinze jours ils n'eurent que des herbes
pour toute nourriture. Pour sortir de cette dtresse, ils envoyrent
quelques-uns d'entre eux vers Sancho, comte de Castille. Ces messagers
devaient solliciter l'intervention du comte, et lui proposer une
alliance au cas o Mahd et Wdhih ne voudraient pas de la paix.

Arrivs  la rsidence du comte, les Africains y trouvrent une
ambassade de Mahd. Elle avait offert  Sancho des chevaux, des mulets,
de l'argent, des habits, des pierres prcieuses et d'autres prsents,
et elle lui avait promis beaucoup de villes et de forteresses pour le
cas o il voudrait venir au secours du calife de Cordoue. Tout tait
bien chang en peu de mois! Ce n'taient plus les musulmans qui
dictaient la loi aux princes chrtiens: c'tait au contraire le comte de
Castille qui allait dcider du sort de l'Espagne arabe.

Bien renseign sur l'tat des affaires chez ses voisins et sachant que
le pouvoir de Mahd ne tenait qu' un fil, le comte promit aux Berbers
de se dclarer pour eux ds qu'ils se seraient engags  lui cder les
forteresses que les messagers de Mahd lui offraient, et quand ils y
eurent consenti, il congdia les autres ambassadeurs et envoya au camp
berber mille boeufs, cinq mille moutons et mille chariots chargs de
vivres. Les Berbers furent donc bientt en tat de se mettre en
campagne, et le comte s'tant runi  eux avec ses troupes, ils prirent
la route de Medinaceli.

Arrivs prs de cette ville, ils firent de nouvelles tentatives pour
gagner Wdhih  leur cause. Ils n'y russirent pas plus qu'auparavant,
et jugeant avec raison qu'il ne fallait pas perdre du temps, ils
marchrent directement sur Cordoue (juillet 1009). Wdhih les suivit
avec sa cavalerie et les attaqua; mais aprs avoir perdu beaucoup des
siens, il fut forc de prendre la fuite, et il arriva avec quatre cents
cavaliers  Cordoue, o un de ses lieutenants le rejoignit bientt
aprs avec deux cents autres cavaliers, qui avaient eu aussi le bonheur
d'chapper au carnage.

En apprenant que les Berbers marchaient contre la capitale, Mahd, aprs
avoir fait donner des armes  tous ceux qui taient en tat d'en porter,
s'tait retranch dans une plaine  l'est de Cordoue. Mais au lieu d'y
attendre l'ennemi, il eut l'imprudence d'aller  sa rencontre. Les deux
armes se heurtrent  Cantich (5 novembre 1009), et un escadron de
trente Berbers suffit pour jeter le dsordre dans les rangs de la masse
indiscipline de leurs adversaires. Dans leur fuite prcipite, ces
bourgeois, ces ouvriers et ces faquis se renversaient l'un l'autre. Les
Berbers et les Castillans les sabraient par centaines, et il y en eut
aussi beaucoup qui trouvrent la mort dans les flots du Guadalquivir. On
value  dix mille[407] le nombre de ceux qui prirent dans cette
horrible boucherie.

Wdhih avait vu bien vite que tout tait perdu, et, accompagn de ses
six cents cavaliers, il s'tait port au galop vers le nord. De son
ct, Mahd avait cherch un asile dans son palais, o il se vit bientt
assig par les Berbers. Il crut se sauver en rendant le trne  Hichm
II. L'ayant donc fait tirer de sa prison, il le plaa de manire que les
Berbers pouvaient le voir; puis il leur envoya le cadi Ibn-Dhacwn pour
leur dire que Hichm vivait encore, qu'il le regardait comme son matre,
et que lui-mme n'tait que son premier ministre. Les Berbers ne firent
que rire de ce message. Hier Hichm tait mort, rpondirent-ils au
cadi, et vous avez rcit sur son cadavre les prires des morts, toi et
ton mir; comment donc vivrait-il aujourd'hui? Au reste, si tu dis la
vrit, nous remercions Dieu de ce que Hichm vit encore; mais nous
n'avons pas besoin de lui, nous ne voulons d'autre calife que Solaimn.
Le cadi tcha en vain d'excuser son matre, et il parlait encore lorsque
les Cordouans, qui tremblaient  l'aspect du prince qui menaait leurs
murs, allrent  sa rencontre et le reconnurent pour leur souverain.

Tandis que Solaimn faisait son entre dans la capitale, o les Berbers
et les Castillans commirent toutes sortes d'excs, Mahd alla se cacher
dans la maison d'un certain Mohammed, de Tolde, qui lui fournit les
moyens de gagner cette ville; car toutes les frontires, depuis Tortose
jusqu' Lisbonne, tenaient encore pour lui. Aussi quand Sancho rappela 
Solaimn sa promesse, celui-ci se vit oblig de lui rpondre que, pour
le moment, il ne pouvait y satisfaire, parce qu'il ne possdait pas
encore lui-mme les villes dont il s'agissait; mais il s'engagea pour
la seconde fois  les cder ds qu'elles seraient en son pouvoir, et
alors Sancho quitta Cordoue avec ses troupes, qui s'taient enrichies
aux dpens des habitants de la ville (14 novembre 1009).

Le sort de Hichm ne changea pas. Solaimn, aprs l'avoir forc
d'abdiquer en sa faveur, le fit enfermer de nouveau; mais cdant au
dsir des anciens serviteurs des Amirides, il fit ensevelir, avec les
crmonies ordinaires, le corps de Sanchol.

Cependant Mahd tait arriv  Tolde, o les habitants lui avaient fait
un excellent accueil. Solaimn se mit en marche pour aller l'attaquer,
et envoya des ministres de la religion aux Toldans pour les menacer de
sa colre s'ils continuaient  se montrer rebelles. Mais ces menaces
demeurrent sans effet, et ne voulant pas entreprendre le sige d'une
place aussi forte que Tolde, esprant d'ailleurs qu'elle se soumettrait
spontanment ds que le reste de l'Etat lui en aurait donn l'exemple,
il se porta contre Medinaceli. Pendant sa marche beaucoup de Slaves
vinrent grossir son arme, et il s'empara de Medinaceli sans coup frir,
car Wdhih avait vacu cette ville et s'tait retir  Tortose. De l
il crivit  Solaimn pour lui dire qu'il le reconnatrait, pourvu
toutefois qu'il lui ft permis de rester o il tait. Il n'en agissait
ainsi que pour chapper aux poursuites de Solaimn, et pour gagner du
temps. Sa ruse lui profita: Solaimn donna dans le pige, et laissa 
Wdhih le gouvernement de toutes les frontires.

Ayant ds lors les mains libres, Wdhih se hta de conclure une alliance
avec les deux comtes catalans, Raymond de Barcelone et Ermengaud
d'Urgel, auxquels il promit tout ce qu'ils voulaient, aprs quoi il
marcha vers Tolde, accompagn d'une arme catalane et de la sienne, et
opra sa jonction avec les troupes de Mahd. Solaimn somma alors les
Cordouans de prendre les armes; mais comme ils n'obissaient qu'
contre-coeur aux Africains, ils s'excusrent en disant qu'ils taient
hors d'tat de combattre. A Cantich ils l'avaient montr du reste, et
les Berbers, qui prfraient ne pas avoir dans l'arme des soldats de
leur trempe, prirent Solaimn de s'en remettre  eux du soin de lui
procurer la victoire. Solaimn se laissa persuader, et, s'tant avanc
jusqu' Acaba al-bacar, endroit qui se trouvait  environ quatre lieues
de Cordoue[408], il rencontra l'arme de son adversaire, qui se
composait de trente mille musulmans et de neuf mille chrtiens (premire
moti de juin 1010). Ses gnraux le placrent  l'arrire-garde, en
lui enjoignant de ne point quitter son poste, lors mme que les ennemis
le fouleraient aux pieds. Puis ils attaqurent les troupes catalanes;
mais se conformant aux rgles de la stratgie orientale, ils tournrent
bientt le dos  l'ennemi pour revenir ensuite imptueusement  la
charge. Malheureusement Solaimn, qui recevait des ordres de ses
capitaines, ne comprenait pas mme leur tactique. Voyant l'avant-garde
retourner en arrire, il ne douta point qu'elle n'et t battue, et,
croyant que tout tait perdu, il se mit  fuir de toute la vitesse de
son cheval; les cavaliers qui l'entouraient suivirent son exemple.
Cependant les Berbers revenaient  la charge, et ils attaqurent
l'ennemi avec une telle fureur qu'ils turent soixante chefs catalans,
parmi lesquels se trouvait le comte Ermengaud d'Urgel; mais quand ils
virent que Solaimn avait quitt son poste, ils se retirrent sur Zahr,
de sorte que les Catalans restrent matres du champ de bataille. C'est
ainsi que Solaimn perdit, par son ignorance et sa lchet, la bataille
d'Acaba al-bacar; bataille dont il serait peut-tre sorti vainqueur,
s'il avait compris la tactique de ses capitaines, ou s'il avait bien
voulu obir  leurs ordres. Au reste, la victoire fut remporte par les
Catalans, car les troupes de Mahd et de Wdhih ne semblent pas avoir
pris une part bien active au combat.

Mahd rentra dans Cordoue, et cette malheureuse ville, qui avait dj
t pille, six mois auparavant, par les Castillans et les Berbers, fut
pille de nouveau, cette fois par les Catalans. Puis Mahd se mit  la
poursuite des Berbers, qui marchaient vers Algziras, en tuant tous ceux
qu'ils rencontraient et pillant les villages, mais qui retournrent sur
leurs pas quand ils apprirent que leurs adversaires les cherchaient. Le
21 juin[409], les deux armes ennemies en vinrent aux mains prs de
l'endroit o le Guadaira se jette dans le Guadalquivir. Cette fois les
Africains tirrent une clatante vengeance de l'chec qu'ils avaient
essuy  Acaba al-bacar. L'arme de Mahd fut mise en droute; beaucoup
de capitaines slaves et plus de trois mille Catalans restrent sur le
champ de bataille, et d'ailleurs un grand nombre de soldats avaient
trouv la mort dans les flots du Guadalquivir[410].

Deux jours aprs, les vaincus rentrrent dans Cordoue, et les Catalans,
furieux de leur dfaite, s'y conduisirent avec une cruaut inoue. Ils
massacrrent notamment tous ceux qui offraient quelque ressemblance avec
les Berbers; mais quand Mahd les pria de marcher encore une fois contre
l'ennemi, ils s'y refusrent en disant que les pertes qu'ils avaient
subies ne le leur permettaient pas. Ils quittrent donc Cordoue (8
juillet), et malgr tout le mal qu'ils y avaient fait, les habitants
les virent partir  regret, car les hordes berbres, contre lesquelles
les Catalans auraient pu les dfendre, leur inspiraient encore plus
d'effroi. Aprs le dpart des Catalans, dit un auteur arabe, les
habitants de Cordoue, quand ils se rencontraient dans les rues, se
faisaient rciproquement des compliments de condolance, comme l'on en
fait  ceux qui ont perdu leur fortune et leur famille.

Cependant Mahd, qui avait impos  la ville une contribution
extraordinaire afin de pouvoir payer ses troupes, se mit en marche
contre l'ennemi. Mais aprs le dpart des Catalans, son arme avait
perdu le courage, et  peine eut-elle fait sept lieues qu'une terreur
panique, l'ide seule de devoir combattre sous peu les terribles
Berbers, la fit retourner  Cordoue. Mahd dut donc se rsigner 
attendre les ennemis dans la capitale, qu'il fit entourer d'un foss et
d'une muraille; mais la destine voulait qu'au lieu de tomber par les
Berbers, il tombt par les Slaves.

Quelques-uns de ces derniers, parmi lesquels Wdhih occupait le premier
rang, servaient sous ses drapeaux; mais d'autres, tels que Khairn et
Anbar, suivaient le parti oppos. Tous sentirent enfin que, pour
parvenir au but de leur ambition, c'est--dire au pouvoir, leur union
tait ncessaire, et ils rsolurent de replacer Hichm II sur le trne.
Ce plan arrt, Wdhih prit grand soin de fomenter le mcontentement
des habitants de la capitale. Il fit rpandre les bruits les plus
exagrs sur la vie drgle du _buveur_, et tout en improuvant en
public les dsordres que les soldats se permettaient, il les favorisa en
secret. Puis, lorsque ces menes eurent t au calife le peu de
popularit qu'il possdait encore, Khairn, Anbar et les autres gnraux
slaves de l'arme de Solaimn, offrirent leurs services  Mahd. Celui
accepta leur offre avec empressement; mais ces soi-disant auxiliaires
tant entrs dans Cordoue, il ne tarda pas  s'apercevoir qu'ils
complotaient sa perte, et comme il n'tait pas en tat de leur rsister,
il rsolut d'aller chercher, pour la seconde fois, un asile  Tolde.
Les Slaves le prvinrent. Le dimanche 25 juillet 1010, ils parcoururent
les rues  cheval, en criant: Vive Hichm II! et ayant tir ce prince
de sa prison, ils le placrent sur le trne revtu des vtements royaux.

Mahd se trouvait en ce moment dans le bain. Inform de ce qui se
passait, il vole  la grande salle et va s'asseoir  ct de Hichm;
mais Anbar le prend rudement par le bras, le jette du haut du trne, et
le force  s'asseoir en face de Hichm. Celui-ci lui reproche, dans les
termes les plus cruels, les maux qu'il lui a fait souffrir. Puis Anbar
le prend encore une fois par le bras, le trane sur la plate-forme, et
tire l'pe pour lui couper la tte. Mahd le prend  bras le corps;
mais au mme instant les glaives des autres Slaves s'abaissent sur lui.
Peu de temps aprs, son cadavre gisait  l'endroit o il avait fait
jeter, dix-sept mois auparavant, celui d'Ibn-Ascaldja. Port au trne
par une conspiration, une autre conspiration l'avait priv du trne et
de la vie.




XV[411].


Avec un souverain aussi faible que l'tait Hichm II, les Slaves taient
tout-puissants. Aussi Wdhih, qui tait rest premier ministre,
tenta-t-il de gouverner l'Espagne comme son patron Almanzor l'avait
fait. Malheureusement pour lui, les circonstances taient bien changes,
et Wdhih n'tait pas Almanzor. Il est vrai qu'au commencement il ne
rencontra pas d'opposition dans la capitale. La tte de Mahd fut
promene dans les rues sans qu'un murmure se ft entendre, car personne
ne regrettait ce tyran; mais Wdhih s'tait flatt de l'espoir que les
Berbers reconnatraient aussi le monarque auquel il avait rendu la
couronne, et il fut bientt  mme de se convaincre qu'un tel espoir
tait chimrique, car lorsqu'il leur eut envoy la tte de Mahd en les
priant de se soumettre  Hichm, leur indignation fut si vive que, si
Solaimn ne se ft pas interpos pour sauver la vie  ceux qui
apportaient ce message, ils les auraient massacrs. Solaimn lui-mme
versa des pleurs  la vue de la tte de son parent; il la fit nettoyer
et l'envoya  Obaidallh, le fils de Mahd, qui se trouvait  Tolde.

Dtromp sur le compte des Berbers, Wdhih prouva, peu de temps aprs,
qu'il avait des ennemis dans la ville mme. Quelques Omaiyades qui ne
voulaient pas de la domination slave et qui croyaient veiller  leurs
propres intrts en servant ceux de Solaimn, firent savoir secrtement
 ce dernier qu'il devait s'avancer le 12 aot jusqu'aux portes de la
capitale, et qu'alors ils la lui livreraient. Solaimn promit de venir;
mais Wdhih fut inform du complot par Khairn et Anbar. Il fit arrter
les conspirateurs, et lorsque Solaimn se prsenta au jour fix sous les
murs de la ville, il fut attaqu brusquement et forc  une retraite
prcipite.

Esprant que cet chec aurait rendu les Berbers plus traitables, Wdhih
entama de nouveau des ngociations avec eux; mais elles demeurrent sans
rsultat, et sur ces entrefaites Solaimn demanda du secours  son
ancien alli, Sancho de Castille, en offrant de lui cder des
forteresses qu'Almanzor avait conquises. On ne sait si c'taient les
mmes que celles qu'il lui avait dj promises auparavant; mais ce qui
est certain, c'est que le comte trouva cette fois le moyen d'agrandir
son territoire sans se donner la peine de faire une expdition en
Andalousie. Comme les forteresses en question ne se trouvaient pas au
pouvoir de Solaimn, mais au pouvoir de Wdhih, il fit savoir  ce
dernier que, s'il ne les lui cdait pas, il marcherait avec ses
Castillans au secours des Berbers. La chose parut si importante  Wdhih
qu'il n'osa prendre sur lui la responsabilit ni d'un refus ni d'un
consentement. Il convoqua donc les notables, et, leur ayant communiqu
le message de Sancho, il leur demanda leur opinion. La crainte de voir
les Berbers renforcs par les Castillans fit taire chez les notables le
sentiment de l'honneur national, et ils rpondirent qu' leur avis la
demande devait tre accorde. Dans le mois d'aot ou de septembre 1010,
Wdhih conclut donc un trait avec Sancho, et lui fit livrer, au dire
des crivains arabes, plus de deux cents forteresses, parmi lesquelles
les chroniqueurs chrtiens[412] nomment San-Estevan, Corua del Conde,
Gormaz et Osma. Un tel exemple tait contagieux. Voyant que, pour
obtenir des places fortes, il suffisait de quelques menaces, de quelques
gros mots, un autre comte en fit demander  son tour, en annonant que,
si on ne les lui donnait pas, il irait se runir sur-le-champ 
Solaimn. On n'osa les lui refuser. Ainsi l'empire musulman, en proie 
la guerre civile et rduit  l'impuissance la plus complte, s'en allait
par lambeaux. Les Cordouans se flicitaient-ils encore de la chute des
Amirides comme au jour fatal o ils avaient salu avec un enthousiasme
irrflchi le prompt succs de la rvolution? Il est permis d'en douter;
mais quels qu'aient t leurs sentiments  cette poque, ils ne
pouvaient plus retourner sur leurs pas. Dans les circonstances donnes
ils devaient se rsigner  courber la tte devant les ennemis de leur
religion,  subir le matre que les Slaves ou les Berbers voulaient leur
imposer,  tre maltraits et pills tantt par les uns, tantt par les
autres,  accepter, en un mot, toutes les consquences auxquelles
s'exposent les peuples qui, sans marcher vers un but clairement dfini,
sans avoir une grande et saine ide politique ou religieuse  raliser,
se lancent tourdiment dans le tourbillon des rvolutions.

Pour le moment ce ne furent pas eux, toutefois, qui souffrirent le plus
de la frocit des Berbers. Aprs avoir assig Cordoue pendant un mois
et demi, ceux-ci s'taient ports contre Zahr, dont ils se rendirent
matres aprs un sige de trois jours seulement, grce  la trahison
d'un officier qui leur livra une des portes de la ville (4 novembre
1010). La boucherie commena aussitt, et si les Cordouans eussent
encore t dans l'incertitude au sujet du sort que les Berbers leur
rservaient, les choses qui se passrent  Zahr les auraient renseigns
 cet gard. Les soldats de la garnison furent gorgs presque tous. Les
habitants avaient cherch un refuge dans la mosque; mais la saintet de
ce lieu n'imposa pas aux Berbers. Hommes, femmes, enfants, tous furent
massacrs ple-mle. Aprs avoir pill la ville, on l'incendia, et alors
cette rsidence, l'une des plus magnifiques de l'Europe, devint ce que
Zhira, nagure sa rivale en beaut, tait dj,  savoir un monceau de
dcombres.

Pendant tout l'hiver une partie de l'arme africaine pilla les environs
de Cordoue et empcha que les vivres entrassent dans la ville.
Dpouills de tout ce qu'ils possdaient, les habitants des campagnes y
affluaient en foule, et leur nombre dpassa bientt celui des habitants;
mais comme les denres taient montes  un prix excessif, il tait
impossible de les nourrir et la plupart d'entre eux moururent de faim.
Le gouvernement lui-mme tait  bout de ressources; pour se procurer un
peu d'argent, Wdhih fut oblig de vendre la plus grande partie de la
bibliothque de Hacam II[413]. En mme temps d'autres bandes
parcouraient les provinces. Les plus grandes cits tombrent entre leurs
mains, et d'ordinaire les habitants subirent le sort qui avait frapp
ceux de Zahr. L'Espagne prsentait partout le spectacle le plus
douloureux. Les villages taient dserts, et l'on pouvait parcourir
pendant des jours entiers les routes nagure les plus frquentes sans
rencontrer me vivante.

Dans l't de 1011, la dtresse de l'Espagne en gnral et spcialement
de Cordoue, ne fit qu'augmenter. Cette malheureuse ville, que la peste
ravageait[414], semblait prendre plaisir  aggraver ses maux par la
discorde. Les soldats attribuaient  Wdhih les calamits qui les
frappaient, et le gnral slave Ibn-ab-Wada, l'ennemi personnel du
ministre, fomentait leur mcontentement. Outrag en public et sentant
que sa position tait insoutenable, Wdhih chargea un certain Ibn-Becr
d'aller faire des propositions de paix  Solaimn. Cette dmarche excita
la plus vive indignation. Lorsqu'Ibn-Becr, qui avait eu un entretien
avec l'anti-calife, fut de retour et qu'il se prsenta dans la salle du
conseil, les soldats se prcipitrent sur lui sans lui laisser le temps
de communiquer la rponse qu'il avait reue, et le massacrrent en
prsence du calife et de Wdhih. Ce dernier rsolut alors d'aller
chercher un refuge auprs des Berbers; mais Ibn-ab-Wada, qui avait
vent de ce projet, l'empcha de l'excuter. Ayant runi ses soldats, il
pntra avec eux dans le palais du ministre. Misrable, lui cria-t-il,
tu as gaspill l'argent dont nous avions tant besoin! Tu as voulu nous
trahir et nous livrer aux Berbers! Puis il le frappa de son pe; ses
soldats en firent autant, et peu d'instants aprs ils promenaient sa
tte  travers les rues et pillaient les demeures de ses partisans,
tandis que son cadavre gisait l o gisaient ceux de Mahd et
d'Ibn-Ascaldja (16 octobre 1011).

Il se passa encore une anne et demie avant que les ennemis vinssent
pargner aux Slaves et aux Cordouans la peine de s'entr'gorger. Dans
cet intervalle Ibn-ab-Wada gouverna la ville d'une main ferme et avec
une svrit inexorable. Le clerg le secondait activement; il
proclamait que la guerre contre les Berbers tait une guerre sainte.
Quelquefois ceux du dedans remportaient des avantages. Dans le mois de
mai 1012, un illustre guerrier berber tomba entre leurs mains. C'tait
Hobsa, un neveu de Zw. Frappant  droite et  gauche, il s'tait jet
au plus fort de la mle, lorsque la sangle de sa selle se lcha, et au
moment o il se penchait pour la reboucler, un Slave chrtien le dmonta
par un vigoureux coup de lance. D'autres Slaves l'achevrent. Son frre
Habbous tcha encore de disputer son cadavre aux ennemis; mais aprs un
combat acharn, il fut repouss. Les Slaves portrent en triomphe la
tte de Hobsa au palais, et abandonnrent son corps aux insultes de la
populace, laquelle, aprs l'avoir mutil et tran par les rues, le
livra aux flammes. Les Berbers taient furieux. Nous vengerons notre
capitaine, criaient-ils, et mme quand nous aurons vers le sang de tous
les Cordouans, il n'aura pas encore t veng assez[415]. Ils
redoublrent donc d'efforts; mais le dsespoir avait donn aux Cordouans
des forces surhumaines, et Ibn-ab-Wada fit une sortie si vigoureuse
qu'il fora les ennemis  lever le sige. Il sut aussi les repousser de
Sville; mais il ne put les empcher de prendre Calatrava, et bientt
aprs ils revinrent devant les murs de la capitale. Malgr la rsistance
dsespre des Cordouans, ils russirent  combler le foss, ce qui les
mit  mme de s'emparer de la partie orientale de la ville. Une fois
encore la fortune semblait vouloir favoriser les Cordouans, car ils
contraignirent leurs ennemis  vacuer le quartier dont ils s'taient
rendus matres; mais ce fut leur dernier triomphe. Le dimanche 19 avril
1013, les Berbers entrrent dans la ville par la porte du faubourg de
Secunda, qu'un officier, qui s'tait vendu  eux, leur livra.

Cordoue paya sa longue rsistance d'un torrent de sang. Les Slaves
s'tant retirs ds qu'il n'y eut plus d'espoir, les Berbers se mirent 
parcourir les rues en poussant des cris froces. Ici ils pillaient, l
ils violaient, partout ils massacraient. Les hommes les plus inoffensifs
tombaient victimes de leur aveugle fureur. Ici c'tait le vieux Sad
ibn-Mondhir, qui avait t prieur de la mosque principale du temps de
Hacam II, et qui tait renomm par sa vertu et sa dvotion[416]; l
c'tait l'infortun Merwn, de la noble famille des Beni-Hodair, qui
avait perdu la raison par suite d'un amour malheureux[417]. Ailleurs
gisait le corps du savant Ibn-al-Faradh, l'auteur d'un prcieux
dictionnaire biographique et qui avait t cadi de Valence sous le rgne
de Mahd. Le voeu qu'il avait fait dans un moment d'enthousiasme
religieux s'tait accompli: il avait obtenu la palme du martyre[418].
Les victimes furent si nombreuses qu'on n'a pas mme essay de les
compter. Bientt l'incendie vint clairer de ses sinistres lueurs ces
scnes horribles. Les plus beaux palais devinrent la proie des flammes.
J'ai appris enfin, crivit plus tard Ibn-Hazm[419], ce qu'est devenu
mon superbe palais dans le Bilt-Moghth. Un homme qui venait de Cordoue
me l'a racont. Il m'a dit qu'il n'en reste que des ruines. Je sais
aussi, hlas! ce que sont devenues mes femmes: les unes sont dans la
tombe, les autres mnent une vie errante dans des contres lointaines.

Le deuxime jour aprs la prise de la ville, Solaimn alla prendre
possession du palais califal. Tous les Cordouans qui, par un hasard
quelconque, avaient chapp aux sabres des Berbers, vinrent se ranger
sur son passage. Troubls et navrs jusqu'au fond de l'me par les
horribles spectacles qu'ils avaient eus sous les yeux, ils s'vertuaient
nanmoins pour crier: Vive le calife! Solaimn sut apprcier  sa juste
valeur cet enthousiasme factice. Ils me souhaitent une longue vie,
dit-il en se servant des paroles d'un ancien pote, mais ils me
tueraient s'ils m'avaient en leur pouvoir[420].

Arriv au palais, il fit venir Hichm II.

--Tratre, lui dit-il, n'avais-tu pas abdiqu en ma faveur et ne
m'avais-tu pas promis de ne plus prtendre au trne? Pourquoi donc as-tu
viol ta parole?

--Hlas! lui rpondit le pauvre homme en joignant les mains, vous savez
que je n'ai pas de volont, moi; je fais ce que l'on m'ordonne. Mais
pargnez-moi, je vous en supplie, car je dclare de nouveau que
j'abdique et que je vous nomme mon successeur.

Quant aux Berbers, ils s'tablirent d'abord  Secunda; mais trois mois
aprs, tous les habitants de Cordoue,  l'exception de ceux qui
demeuraient dans le faubourg oriental et dans le quartier qui s'appelait
la cit, furent frapps d'une sentence d'exil, et leurs biens furent
confisqus au profit des vainqueurs, qui occuprent alors les maisons
qui avaient chapp  l'incendie[421].




XVI[422].


Ds le commencement de la guerre civile, plusieurs gouverneurs s'taient
rendus indpendants; la prise de Cordoue par les Berbers porta le
dernier coup  l'unit de l'empire. Les gnraux slaves s'emparrent des
grandes villes de l'Est; les chefs berbers, auxquels les Amirides
avaient donn des fiefs ou des provinces  gouverner, jouissaient aussi
d'une indpendance complte, et le peu de familles arabes qui taient
encore assez puissantes pour se faire valoir, n'obissaient pas
davantage au nouveau calife, de sorte que l'autorit de ce dernier ne
s'tendait que sur cinq villes considrables. C'taient Cordoue,
Sville, Nibla, Ocsonoba et Bja.

Il y avait peu d'apparence que cet tat de choses changet. Les Berbers
taient presss de jouir des richesses qu'ils avaient acquises par le
sac de la capitale et d'une foule d'autres villes, et Solaimn lui-mme,
bien qu'il et t forc de faire la guerre pendant quatre ans, n'tait
nullement belliqueux. Par un contraste bizarre, ce chef des hordes
froces qui avaient ravag tout l'empire, tait un homme plein de
droiture, de douceur et de gnrosit. Il aimait les lettres, il faisait
de bons vers, et il apportait dans l'amour une tendresse, une soumission
et une galanterie tout  fait chevaleresques. Tout ce qu'il voulait,
c'tait de contribuer, autant qu'il tait en son pouvoir,  faire
succder un peu de calme aux orages. Malheureusement pour lui, les
cruauts de ses troupes, dont il avait t tmoin sans pouvoir les
empcher (car il ne les commandait qu' la condition de leur faire
excuter leur propre volont), l'avaient rendu extrmement impopulaire.
Pour les Andalous il tait un homme sans foi ni loi, un impie, un
mcrant, un usurpateur qui avait t plac sur le trne par les Berbers
et par les chrtiens du Nord, c'est--dire par deux peuples qu'on avait
en horreur; et quand il eut eu l'imprudence d'envoyer aux diffrentes
villes des lettres dans lesquelles il annonait qu'il les traiterait de
la mme manire dont il avait trait Cordoue, au cas o elles
refuseraient de le reconnatre, il s'leva contre lui comme un concert
de maldictions[423]. Que Dieu n'ait point piti de votre Solaimn,
disait un pote, car il a fait tout le contraire de ce qu'a fait celui
dont parle l'Ecriture[424]. L'un a enchan les dmons, l'autre les a
lchs, et ds lors ils se sont rpandus en son nom dans notre pays pour
piller nos demeures et pour nous massacrer. J'ai fait le serment,
disait-il encore, d'enfoncer mon pe dans la poitrine des tyrans, et de
rendre  la religion la splendeur qu'elle a perdue. Ah, quel trange
spectacle! Voici un descendant d'Abd-Chams qui s'est fait Berber et qui
a t couronn en dpit de la noblesse! Eh bien! puisque j'ai le choix,
je ne veux pas obir  ces monstres. Je m'en remets  la dcision du
glaive; s'ils succombent, la vie aura de nouveau des charmes pour moi,
et si la destine veut que ce soit moi qui prisse, j'aurai du moins la
satisfaction de ne plus tre tmoin de leurs forfaits[425].

Tels taient les sentiments des Andalous, et c'taient aussi ceux des
Slaves qui, dans les prires publiques, continuaient  prononcer le nom
de Hichm II, quoique Solaimn les supplit maintefois d'y substituer le
sien, en les assurant qu'il se contenterait de cette espce d'hommage
sans exiger rien de plus[426]. Et cependant ils n'taient pas certains
que Hichm vivait encore. Les bruits les plus contradictoires couraient
au sujet du sort de ce monarque. Les uns disaient que Solaimn l'avait
fait tuer, les autres qu'il l'avait fait enfermer dans un cachot du
palais. Cette dernire assertion trouvait le plus de crdit, car quand
un usurpateur avait fait mettre  mort celui auquel il avait t le
trne, il montrait d'ordinaire son cadavre au peuple de la capitale, et
Solaimn n'avait montr  personne celui de Hichm[427]. Les Slaves
continuaient donc  combattre au nom de ce souverain. Khairn tait le
plus puissant parmi eux. Client d'Almanzor, qui l'avait nomm gouverneur
d'Almrie[428], il avait pris la fuite au moment o les Berbers
entraient dans Cordoue; mais, poursuivi par eux, il avait d accepter le
combat. Abandonn par ses troupes qui avaient pris la fuite, et cribl
de blessures, il avait t laiss pour mort sur le champ de bataille;
mais ayant recouvr assez de forces pour pouvoir marcher, il tait
retourn  Cordoue, o un ami qu'il avait parmi les vainqueurs lui avait
donn l'hospitalit; cet ami l'avait aussi pourvu d'argent aprs sa
gurison, de sorte que Khairn avait t  mme de retourner dans l'Est.
Alors beaucoup de Slaves et d'Andalous s'taient rangs sous son
drapeau, et aprs un sige de vingt jours, il s'tait remis en
possession d'Almrie. Il trouva maintenant un puissant alli dans un
gnral de Solaimn.

Ce gnral s'appelait Al ibn-Hammoud. Il descendait du gendre du
Prophte, mais comme sa famille tait tablie en Afrique depuis deux
sicles, elle tait berbrise, et lui-mme parlait fort mal l'arabe.
Gouverneur de Ceuta et de Tanger, tandis que Csim, son frre an,
tait gouverneur d'Algziras, il tait presque indpendant dans sa
province; cependant son ambition n'tait pas satisfaite; elle tait
telle que le trne seul pouvait la contenter. Pour y arriver il ne vit
qu'un moyen: c'tait de conclure une alliance avec les Slaves, et il
s'adressa  cet effet  Khairn. Afin de le gagner, il inventa une fable
assez bizarre. Il prtendit que Hichm II avait lu dans un livre de
prdictions qu'aprs la chute des Omaiyades un Alide, dont le nom
commencerait par la lettre _ain_, rgnerait sur l'Espagne. Or,
ajoutait-il, Hichm a entendu parler de moi aprs la prise de Cordoue,
et de sa prison il m'a envoy quelqu'un pour me dire:--J'ai le
pressentiment que l'usurpateur m'tera la vie; je vous nomme donc mon
successeur et je m'en remets  vous du soin de me venger. Trop heureux
d'avoir un tel auxiliaire et persuad que Hichm II vivait encore,
Khairn accepta cette version sans la discuter; et comme Al lui
promettait que, si l'on retrouvait Hichm, il serait replac sur le
trne, il s'engagea de son ct  reconnatre Al, au cas o il serait
prouv que Hichm avait cess de vivre.

Ces conditions arrtes, Al traversa le Dtroit, et pria Amir
ibn-Fotouh, le gouverneur de Malaga, de lui livrer cette ville. Client
d'un client omaiyade, et par consquent dj trs-port  faire cause
commune avec les Slaves, Amir avait d'ailleurs des griefs personnels
contre les Berbers, car un de leurs chefs lui avait enlev Ronda[429].
Il consentit donc  la demande d'Al, lequel se porta ensuite vers
Almuecar, o il opra sa jonction avec Khairn, aprs quoi on marcha
sur Cordoue.

Al ne comptait pas seulement sur les Slaves, mais aussi sur une grande
partie des Berbers. En gnral, ces derniers faisaient peu de cas de
Solaimn. Ils l'avaient proclam calife parce qu'au moment o ils
avaient besoin d'un prtendant, il s'tait trouv l par hasard; mais
comme  leur gr il tait trop doux et qu'il ne possdait point de
talents militaires, les seuls qu'ils fussent en tat d'apprcier, ils
n'avaient pour lui que du mpris. Al, au contraire, leur inspirait du
respect par sa bravoure, et ils le regardaient comme leur compatriote.
Joignez-y que Zw, le plus puissant de leurs chefs, qui tait alors
gouverneur de Grenade et qui avait plac Solaimn sur le trne, avait
une haine invtre contre tous les Omaiyades, parce que la tte de son
pre Zr, qui avait pri en Afrique dans un combat qu'il livra aux
partisans de cette dynastie, avait t attache aux murailles du chteau
de Cordoue, o elle tait reste jusqu' l'poque o lui et les siens
prirent et pillrent cette capitale. C'tait une insulte qu'il n'avait
jamais pardonne aux Omaiyades[430]. Aussi se dclara-t-il pour Al, ds
que celui-ci eut lev l'tendard de la rvolte. Son exemple eut beaucoup
d'influence sur la conduite des autres Berbers. Ceux que Solaimn envoya
contre son comptiteur, se laissrent battre. Emir, lui dit alors un
gnral berber, si vous voulez remporter la victoire, il faut que vous
vous mettiez  notre tte. Il y consentit; mais quand on fut arriv
dans le voisinage du camp ennemi, on prit sa mule par la bride et on le
livra  son adversaire.

Le dimanche 1er juillet de l'anne 1016, Al et ses allis firent
leur entre dans la capitale. Le premier soin de Khairn et des autres
Slaves fut de retrouver Hichm II; mais  la grande satisfaction d'Al,
leurs recherches furent inutiles. Al demanda alors  Solaimn, en
prsence des vizirs et des ministres de la religion, ce qu'tait devenu
Hichm. Il est mort, rpondit Solaimn, sans donner,  ce qu'il
semble, des dtails plus prcis. Dans ce cas, reprit Al, dis-moi o
se trouve son tombeau. Solaimn lui en indiqua un, et quand on l'eut
ouvert, on dterra un cadavre qu'Al montra  un serviteur de Hichm en
lui demandant si c'tait celui de son matre. Ce serviteur qui,  ce
qu'on assure, savait que Hichm vivait encore, mais qui avait t
intimid par Al, rpondit affirmativement  cette question, et pour
preuve il fit remarquer une dent noire dans la bouche du cadavre, en
assurant que Hichm en avait eu une aussi. Son tmoignage fut confirm
par d'autres personnes qui voulaient s'insinuer dans les bonnes grces
d'Al ou qui craignaient de lui dplaire, en sorte que les Slaves se
virent obligs d'admettre que le souverain lgitime tait mort et de
reconnatre Al pour son successeur. Quant  Solaimn, Al donna l'ordre
de le mettre  mort, ainsi que son frre et son pre; mais lorsqu'on
mena ce dernier au supplice, Al lui dit:

--Vous avez tu Hichm, vous autres, n'est-ce pas?

--Non, lui rpondit ce pieux septuagnaire, qui, absorb par des
exercices spirituels, n'avait pris aucune part aux vnements
politiques; aussi vrai que Dieu m'entend, nous n'avons pas tu Hichm.
Il vit encore....

Sans lui laisser le temps d'en dire davantage, Al, qui craignait qu'il
ne ft des rvlations dangereuses, donna au bourreau le signal de lui
couper la tte[431]. Puis il fit enterrer de nouveau, et avec tous les
honneurs dus  la royaut, le cadavre qui passait pour celui de Hichm
II.

Ce monarque tait-il mort en effet? L'esprit de parti a jet un voile
pais et presque impntrable sur cette question. Il est certain que
Hichm n'a pas reparu, et que le personnage qui dans la suite s'est
donn pour lui tait un imposteur. Mais d'un autre ct, il n'a jamais
t bien prouv que Hichm ait t tu par Solaimn ou qu'il soit mort
de mort naturelle sous le rgne de ce prince, et les clients omaiyades
qui l'avaient connu affirment que le cadavre dterr sur l'ordre d'Al
n'tait pas le sien. Il est vrai que Solaimn lui-mme dclara, en
prsence des hommes les plus considrs de Cordoue, que Hichm avait
cess de vivre; mais son tmoignage nous parat suspect, et il se peut
qu'Al lui ait donn l'espoir que, s'il faisait cette dclaration, il
aurait la vie sauve. Solaimn, d'ailleurs, n'tait nullement
sanguinaire, et il n'est pas  prsumer qu'il ait commis un forfait
devant lequel mme le froce Mahd avait recul. Il faut remarquer aussi
que, si Hichm tait mort sous son rgne, il aurait montr aux Cordouans
le cadavre de ce monarque, comme la coutume et son propre intrt
l'exigeaient. Les clients omaiyades[432] prtendent bien qu'il mprisait
trop les Cordouans pour le faire; mais ils oublient qu'il ne mprisait
pas les Slaves, qu'il faisait tous ses efforts pour se faire reconnatre
par eux, et que le meilleur moyen pour y parvenir et t de les
convaincre de la mort de Hichm. Nous avons, enfin, le tmoignage du
vieux pre de Solaimn, qui, malgr l'affirmation contraire de son fils,
prenait Dieu  tmoin que Hichm vivait encore. Ce pieux vieillard
aurait-il menti au moment o il allait comparatre devant le tribunal de
l'Eternel? Nous ne le pensons pas.

Toutes ces raisons nous portent  croire qu'il y avait quelque vrit
dans les rcits des femmes et des eunuques du srail. Ces personnes
disaient que Hichm avait su s'vader du palais sous le rgne de
Solaimn, et qu'aprs s'tre tenu cach  Cordoue, o il avait gagn sa
vie comme ouvrier, il tait all en Asie. Solaimn avait-il favoris son
vasion aprs lui avoir fait jurer de ne plus l'inquiter? Etait-il
rest en relation avec lui et savait-il o il se trouvait? Ce sont l
des questions que suggrent les paroles du pre de Solaimn, mais
auxquelles nous ne pouvons donner une rponse positive. Toutefois il ne
nous parat pas improbable que Hichm, las de voir servir son nom de cri
de guerre  des ambitieux qui ne lui laissaient pas mme l'ombre du
pouvoir, soit all se cacher dans un coin obscur de l'Asie, et qu'il y
ait termin, inconnu et en repos, une vie remplie de tourments et de
douleurs.

Quoi qu'il en soit, Al rgnait maintenant, et il semblait qu'une re
meilleure allt commencer. Quoiqu' demi Berber, le fondateur de la
dynastie hammoudite se dclara ds le principe pour les Andalous. Il
prtait une oreille attentive aux chants de leurs potes, bien qu'il les
comprt  peine, donnait audience  tous ceux qui voulaient lui parler,
et s'opposait avec la plus grande fermet aux extorsions que les Berbers
se permettaient. Il punissait avec une inexorable rigueur leurs moindres
dlits contre la proprit. Un jour, par exemple, il rencontra un d'eux
qui avait une corbeille remplie de raisins sur sa selle. Il l'arrta et
lui demanda comment ces fruits se trouvaient en sa possession. Un peu
tonn de cette question, le cavalier lui rpondit nonchalamment: Je
les ai trouvs  mon gr et je les ai pris. Il paya son larcin de sa
tte. Al mditait mme une grande mesure: il voulait rendre aux
Cordouans tout ce que les Berbers leur avaient enlev pendant la dure
de la guerre civile. Malheureusement pour les habitants de la capitale,
l'ambition de Khairn le contraignit  changer tout  coup de conduite.

D'abord Khairn l'avait servi avec zle. Dans sa province il avait fait
arrter et punir ceux qui intriguaient en faveur des Omaiyades[433], et
s'il et persist  soutenir la cause d'Al, le calme n'aurait pas tard
 renatre. Mais il aspirait  jouer le rle d'Almanzor, et comme il
s'apercevait qu'Al n'tait pas homme  se contenter de celui de Hichm
II, il conut le projet de rtablir l'ancienne dynastie, sauf toutefois
 rgner en son nom. Il chercha donc un prtendant, et vers le mois de
mars 1017[434], il le trouva dans la personne d'un arrire-petit-fils
d'Abdrame III, qui portait le mme nom que son bisaeul et qui
demeurait  Valence[435]. Beaucoup d'Andalous lui promirent leur appui.
De ce nombre tait Mondhir, le gouverneur de Saragosse de la famille des
Beni-Hchim, qui marcha en effet vers le Midi, accompagn de son alli
Raymond, le comte de Barcelone. Trahi ainsi par le parti qu'il
favorisait, et s'apercevant que le peuple de la capitale dsirait aussi
le rtablissement des Omaiyades sur le trne, Al se crut oblig de
svir contre ceux qu'il avait protgs jusque-l, et de se jeter entre
les bras des Berbers qu'il avait perscuts. Il leur rendit donc la
libert de traiter Cordoue comme une ville conquise, et lui-mme leur
donna l'exemple. Pour se procurer de l'argent, il imposa des
contributions extraordinaires, et ayant fait arrter un grand nombre de
notables, parmi lesquels se trouvait Ibn-Djahwar, l'un des membres les
plus considrs du conseil d'Etat, il ne leur rendit la libert qu'aprs
leur avoir extorqu des sommes normes. A l'injustice il joignit
l'outrage, car au moment o ces notables sortaient de la prison et o
leurs serviteurs leur amenaient leurs montures: Ils peuvent fort bien
retourner chez eux  pied, dit-il; je veux que l'on mne leurs mulets 
mes curies. Mme les biens des mosques, qui provenaient de legs
pieux, ne furent pas respects. Se servant  cet effet de l'entremise
d'un faqui  l'me vile, qui s'appelait Ibn-al-Djaiyr, Al fora les
curateurs  les lui livrer[436]. Une sombre terreur rgnait  Cordoue.
La ville fourmillait d'agents de police, d'espions, de dlateurs. Il n'y
avait plus de justice. Tant qu'Al avait protg les Andalous, les juges
avaient montr pour eux une grande partialit; mais leur complaisance
pour le pouvoir tait telle, qu' prsent ils ne faisaient plus aucune
attention aux plaintes qu'on leur adressait contre les Berbers, quelque
lgitimes qu'elles fussent. Beaucoup d'autres personnes s'taient
vendues galement au monarque. La moiti des habitants, dit un
historien contemporain, surveillait l'autre moiti. Les rues taient
dsertes, on n'y voyait presque plus que des infortuns tenus pour
suspects, qu'on menait en prison. Ceux qui n'avaient pas encore t
arrts se cachaient dans des souterrains et attendaient la nuit pour
aller acheter des denres. Dans sa haine contre les Andalous, Al jura
mme de dtruire la capitale aprs en avoir chass ou extermin les
habitants. La mort le dispensa de tenir son serment. Ds le mois de
novembre 1017, il avait march jusqu' Guadix pour combattre les
insurgs; mais alors les pluies l'avaient forc  retourner sur ses pas.
On tait maintenant en avril 1018, et comme il avait appris que les
allis s'taient dj avancs jusqu' Jan, il avait annonc une grande
revue pour le 17, aprs quoi on se mettrait en campagne; mais au jour
fix les soldats l'attendirent en vain, et lorsque des officiers se
furent rendus au palais pour s'informer du motif de son absence, ils le
trouvrent assassin dans le bain.

Ce crime avait t commis par trois Slaves du palais, qui auparavant
avaient t au service des Omaiyades. Ils n'avaient aucun grief
personnel contre le monarque, car ils jouissaient de sa faveur et de sa
confiance, et d'un autre ct, il ne parat pas qu'ils se soient laiss
sduire aux instigations de Khairn ou des Cordouans. Plus tard, du
moins, quand ils eurent t arrts et condamns au dernier supplice,
ils nirent constamment que leur dessein leur et t suggr par qui
que ce ft. Tout porte donc  croire que, lorsqu'ils rsolurent de tuer
leur matre, ils voulaient dlivrer le pays d'un despote dont la
tyrannie tait devenue insupportable.

Quoi qu'il en soit, la mort d'Al causa une grande joie dans la
capitale. Toutefois elle n'eut pas la chute des Hammoudites pour
consquence. Al avait laiss deux fils, dont l'an, qui s'appelait
Yahy, tait gouverneur de Ceuta, et il avait laiss aussi un frre,
Csim, qui tait gouverneur de Sville. Quelques-uns parmi les Berbers
voulaient donner le trne  Yahy; mais d'autres firent observer qu'il
vaudrait mieux le donner  Csim qui tait tout prs. Leur avis
prvalut, et six jours aprs la mort de son frre, Csim fit son entre
dans la capitale, o on lui prta serment.

De leur ct, Khairn et Mondhir avaient convoqu, pour le 30 avril,
tous les chefs sur lesquels ils croyaient pouvoir compter. L'assemble,
qui fut nombreuse et dont plusieurs ecclsiastiques faisaient partie,
rsolut que le califat serait lectif, et ratifia l'lection d'Abdrame
IV, qui prit le titre de Mortadh. Cela fait, on marcha contre Grenade.
Arriv devant cette ville, Mortadh crivit  Zw en termes trs-polis
et le somma de le reconnatre pour calife. Ayant entendu la lecture de
cette lettre, Zw ordonna  son secrtaire d'crire sur le revers la
109e sourate du Coran, conue en ces termes:

O infidles! Je n'adorerai point ce que vous adorez, et vous n'adorerez
pas ce que j'adore; je n'adore pas ce que vous adorez, et vous n'adorez
pas ce que j'adore. Vous avez votre religion, et moi j'ai la mienne.

Aprs avoir reu cette rponse, Mortadh adressa  Zw une seconde
lettre. Elle tait remplie de menaces et Mortadh y disait entre autres
choses: Je marche contre vous accompagn d'une foule de chrtiens et de
tous les braves de l'Andalousie. Que ferez-vous donc? La lettre se
terminait par ce vers:

     Si vous tes pour nous, votre sort sera heureux; mais si vous tes
     contre nous, il sera dplorable!

Zw y rpondit en citant la 102e sourate, ainsi conue:

Le dsir d'augmenter le nombre des vtres vous proccupe, et vous
visitez mme les cimetires pour compter les morts[437]; cessez de le
faire: plus tard vous connatrez votre folie! Encore une fois, cessez de
le faire: plus tard vous connatrez votre folie! Cessez de le faire; si
vous aviez la sagesse vritable, vous n'en agiriez point ainsi.
Certainement, vous verrez l'enfer; encore une fois, vous le verrez de
vos propres yeux. Alors on vous demandera compte des plaisirs de ce
monde!

Exaspr par cette rponse, Mortadh rsolut de tenter le sort des
armes.

Cependant Khairn et Mondhir s'taient aperus que ce calife n'tait pas
celui qu'il leur fallait. Ils se souciaient fort peu, au fond, des
droits de la famille d'Omaiya, et s'ils combattaient pour un Omaiyade,
c'tait  la condition qu'il se laisserait gouverner par eux. Mortadh
tait trop fier pour accepter un tel rle; il ne se contentait nullement
de l'ombre du pouvoir, et au lieu de se conformer aux volonts de ses
gnraux, il voulait leur imposer les siennes. Ds lors ils avaient
rsolu de le trahir, et ils avaient promis  Zw qu'ils abandonneraient
Mortadh aussitt que le combat se serait engag.

Ils ne le firent pas, cependant, et l'on se battit plusieurs jours de
suite. Enfin Zw fit prier Khairn de raliser sa promesse. Nous
n'avons tard  le faire, lui rpondit Khairn, qu'afin de vous donner
une juste ide de nos forces et de notre courage, et si Mortadh et su
gagner nos coeurs, la victoire se serait dj dclare pour lui. Mais
demain, quand vous aurez rang vos troupes en bataille, nous
l'abandonnerons.

Le lendemain matin Khairn et Mondhir tournrent en effet le dos aux
ennemis. Il s'en fallait beaucoup que tous leurs officiers approuvassent
leur conduite; tout au contraire, plusieurs en taient vivement
indigns. De ce nombre tait Solaimn ibn-Houd, qui commandait les
troupes chrtiennes dans l'arme de Mondhir, et qui, sans se laisser
entraner par les fuyards, continuait  ranger ses soldats en bataille.
Passant prs de lui: Sauve-toi donc, misrable, lui cria Mondhir;
penses-tu que j'aie le loisir de t'attendre?--Ah, s'cria alors
Solaimn, tu nous plonges dans un malheur effroyable, et tu couvres ton
parti d'opprobre! Convaincu cependant de l'impossibilit de la
rsistance, il suivit son matre.

Abandonn par la plupart de ses soldats, Mortadh se dfendit avec le
courage du dsespoir, et peu s'en fallut qu'il ne tombt entre les mains
des ennemis. Il leur chappa cependant, et il tait dj arriv 
Guadix, hors des limites du territoire de Grenade, lorsqu'il fut
assassin par des missaires de Khairn.

Khairn expia, par la ruine de son propre parti, sa lche et infme
trahison: les Slaves ne furent plus en tat de runir une arme, et les
Berbers, leurs ennemis, taient dornavant les matres de l'Andalousie.
Cependant Cordoue et pu tre heureuse encore, autant du moins qu'un
peuple peut l'tre quand il est domin par un autre peuple. Le rgime du
sabre avait  peu prs cess; un gouvernement moins irrgulier et moins
dur tendait  s'affermir. Csim aimait la paix et le repos; il
n'aggravait pas les maux des Cordouans par des oppressions nouvelles.
Voulant faire oublier les anciennes dissensions, il fit venir Khairn,
se rconcilia avec lui, et donna  un autre Slave, Zohair, le seigneur
de Murcie, les fiefs de Jan, de Calatrava et de Baza. Son orthodoxie
tait bien un peu suspecte: on le disait attach aux doctrines chiites;
cependant, quelles qu'aient t ses propres opinions, non-seulement il
ne les imposait  personne, mais il n'en parlait mme pas, et ne changea
rien  l'tat de l'Eglise. Grce  la modration de ce prince, la
dynastie hammoudite avait donc des chances de dure. Il est vrai que le
peuple de la capitale avait peu d'affection pour elle; mais  la longue
il se serait probablement consol de la perte de ses anciens matres, si
des circonstances indpendantes de sa volont n'eussent fait renatre
des esprances dj prtes  s'vanouir.

Se dfiant des Berbers, Csim chercha ailleurs ses appuis. Les Berbers
avaient  leur service beaucoup d'esclaves noirs. Csim les leur acheta,
en fit venir d'autres d'Afrique, en forma des rgiments, et confia 
leurs chefs les postes les plus considrables[438]. Il irrita par l les
Berbers, et son neveu Yahy sut exploiter  son profit leur
mcontentement. Il leur crivit une lettre o il leur disait entre
autres choses: Mon oncle m'a priv de mon hritage, et il vous a fait
un grand tort en donnant  vos esclaves noirs les emplois qui vous
appartiennent. Eh bien! si vous voulez me donner le trne de mon pre,
je m'engage  mon tour  vous rendre vos dignits et  remettre les
ngres  leur place. Comme il tait  prvoir, les Berbers lui
promirent leur appui. Yahy passa donc le Dtroit avec ses troupes et
aborda  Malaga, dont son frre Idrs, qui faisait cause commune avec
lui, tait gouverneur. Il y reut une lettre de Khairn, qui, toujours
prt  soutenir chaque prtendant sauf  se tourner contre lui quand il
triomphait, lui rappelait ce qu'il avait fait pour son pre et lui
offrait ses services. Idrs lui conseilla de ne pas accepter cette
offre. Khairn, dit-il, est un homme perfide, il veut vous
tromper.--J'en conviens, lui rpondit Yahy, mais laissons-nous tromper,
puisque nous n'y perdons rien, et il crivit au seigneur d'Almrie pour
lui dire qu'il acceptait ses services, aprs quoi il se prpara 
marcher vers Cordoue. Son oncle jugea prudent de ne pas l'attendre. Dans
la nuit du 11 au 12 aot 1021, il s'enfuit vers Sville, accompagn
seulement de cinq cavaliers, et un mois plus lard, son neveu fit son
entre dans la capitale. Son rgne, toutefois, fut de courte dure. Les
ngres ne tardrent pas  aller rejoindre Csim; plusieurs capitaines
andalous suivirent leur exemple, et  la fin Yahy se vit mme abandonn
par une grande partie des Berbers, qu'indignait son orgueil. Sa position
devint alors si dangereuse, qu'il craignait  chaque instant d'tre
arrt dans son propre palais. Il rsolut donc de se mettre en sret,
et abandonnant Cordoue  son sort, il partit de nuit pour se rendre 
Malaga. Csim revint alors, et le 12 fvrier 1023 il fut proclam calife
pour la seconde fois; mais son pouvoir ne reposait sur aucune base
solide et il diminua de plus en plus. En Afrique Idrs, qui tait alors
gouverneur de Ceuta, lui enleva la ville de Tanger qu'il avait fait
fortifier avec soin et o il comptait se retirer dans le cas qu'il ne
pt se maintenir en de du Dtroit; en Espagne Yahy lui enleva
Algziras, o se trouvait son pouse ainsi que ses trsors. Dans la
capitale mme, il ne pouvait compter que sur les ngres. Encourags par
cet tat de choses, les Cordouans, qui avaient vu avec une froide
indiffrence la lutte entre l'oncle et le neveu, recommencrent 
remuer. L'ide de s'affranchir du joug des Berbers tait au fond de tous
les coeurs, et le bruit se rpandit qu'un membre de la famille d'Omaiya
se montrerait bientt pour prendre possession du trne. Csim s'en
alarma, et comme aucun Omaiyade n'avait t nomm, il donna l'ordre
d'arrter tous ceux que l'on pourrait trouver. Ils se cachrent alors,
soit parmi les gens des classes infrieures, soit dans les provinces;
mais les mesures de Csim n'empchrent pas la rvolution d'clater.
Pousss  bout par les vexations des Berbers, les Cordouans prirent les
armes le 31 juillet 1023. Aprs un combat acharn, les deux partis
conclurent une espce de paix ou plutt de trve, en promettant de se
respecter rciproquement. Cette trve fut de courte dure, bien que
Csim tcht de la prolonger par une condescendance simule envers le
peuple. Le vendredi 6 septembre, aprs le service divin, le cri: Aux
armes, aux armes! se fit entendre de toutes parts, et alors les
Cordouans chassrent Csim et ses Berbers, sinon des faubourgs, du moins
de la ville mme. Csim s'tablit  l'ouest, et assigea les insurgs
pendant plus de cinquante jours. Ils se dfendirent avec une grande
opinitret; mais quand ils commencrent  manquer de vivres, ils
demandrent aux assigeants la permission de quitter la ville avec leurs
femmes et leurs enfants. Cette proposition fut rejete, et alors les
Cordouans prirent une rsolution que le dsespoir leur dictait. Ayant
dmoli une porte, ils sortirent tous de la ville le jeudi 31 octobre, et
se rurent avec tant de fureur sur leurs ennemis, que ceux-ci prirent la
fuite dans le plus grand dsordre. Les capitaines se retirrent dans
leurs fiefs; Csim lui-mme esprait trouver un refuge  Sville; mais
encourage par l'exemple que Cordoue lui avait donn, cette ville lui
ferma ses portes et se constitua en rpublique. Il se jeta alors dans
Xeres; mais Yahy vint l'y assiger et le fora  se rendre. Le rle que
Csim avait jou sur la scne politique finit alors. Yahy, qui l'avait
tran  Malaga charg de fers, avait jur de le tuer; mais ses
scrupules l'empchrent longtemps de tenir son serment. Dans son
sommeil il croyait voir son pre qui lui disait: Ne tue pas mon frre,
je t'en conjure. Quand j'tais encore enfant, il m'a fait beaucoup de
bien, et quoiqu'il ft mon an, il ne m'a pas disput le trne.
Maintefois nanmoins, quand il tait ivre, il voulait le mettre  mort;
mais il cdait toujours aux conseils de ses convives qui lui
reprsentaient que, puisque Csim tait prisonnier, il ne pouvait lui
nuire. Csim resta donc enferm pendant treize ans dans un chteau de la
province de Malaga; mais dans l'anne 1036 Yahy entendit dire qu'il
avait tch de gagner la garnison et de la pousser  une rvolte. Eh
quoi! s'cria-t-il alors, ce vieillard a-t-il encore de l'ambition? Dans
ce cas, il faut en finir avec lui, et il donna l'ordre de
l'trangler[439].

Quant aux Cordouans, ayant recouvr leur indpendance, ils rsolurent,
non pas en tumulte, mais avec ordre, avec rgularit, de replacer les
Omaiyades sur le trne. Dans le mois de novembre 1023, des assembles
furent formes, des dlibrations tablies. Les vizirs rsolurent de
proposer  leurs concitoyens trois personnes, entre lesquelles ils
auraient  choisir,  savoir Solaimn, un fils d'Abdrame IV Mortadh,
Abdrame, un frre de Mahd, et Mohammed ibn-al-Irk. Ils se tenaient
convaincus que Solaimn, dont ils avaient mis le nom en tte de la
liste, obtiendrait la pluralit des suffrages; aussi le secrtaire
d'Etat, Ahmed ibn-Bord, avait dj fait dresser l'acte d'investiture au
nom de ce candidat.

Leur influence, toutefois, tait moins grande qu'ils ne l'avaient cru,
et ils s'taient gravement tromps quand ils pensaient que le parti du
second candidat, Abdrame, n'tait pas  craindre. Cet Abdrame, un
jeune homme de vingt-deux ans qui avait t exil par les Hammoudites,
tait rentr secrtement dans la capitale peu de temps auparavant.
Tmoin de la rvolte des Cordouans contre les Berbers, il avait tch 
cette occasion de se former un parti et de se faire proclamer calife. Ce
projet avait chou. Les vizirs, qui dirigeaient l'insurrection et qui
ne voulaient pas de lui, avaient fait jeter ses missaires dans la
prison, o ils taient encore au moment o l'lection allait avoir lieu,
et ils avaient essay de faire arrter Abdrame lui-mme. Plus tard,
toutefois, quand ils formrent une liste de candidats, ils avaient cru
devoir y placer son nom, car ils craignaient que, s'ils ne le faisaient
pas, ils mcontenteraient plusieurs de leurs concitoyens; mais loin de
penser que ce prince serait pour Solaimn un comptiteur dangereux, ils
le mettaient au contraire  peu prs sur la mme ligne que le troisime
candidat, Mohammed ibn-al-Irk, qui ne jouissait d'aucune popularit.

Se croyant donc srs de leur fait, les vizirs invitrent les nobles, les
soldats et le peuple  se runir dans la grande mosque le 1er
dcembre, afin de choisir un calife. Au jour fix, Solaimn se prsenta
le premier dans la mosque, accompagn du vizir Abdallh ibn-Mokhmis.
Il tait vtu avec magnificence et la joie brillait sur son visage, car
il se tenait convaincu que le choix du peuple tomberait sur lui. Ses
amis vinrent  sa rencontre et le prirent de s'asseoir sur une estrade
fort leve, qui avait t dresse pour lui. Quelque temps aprs,
Abdrame entra dans la mosque par une autre porte. Il tait entour de
beaucoup de soldats et d'ouvriers, et aussitt que cette multitude eut
pass le seuil de la porte, elle le proclama calife en faisant retentir
l'difice d'acclamations bruyantes. Les vizirs, qui ne s'attendaient 
rien de semblable, taient plongs dans une stupeur qui les rendait
muets, et d'ailleurs il leur et t impossible de se faire entendre au
milieu du tumulte. Ils se rsignrent donc  accepter Abdrame comme
calife, et Solaimn, encore plus tonn et plus troubl qu'eux, fut
forc de leur donner l'exemple. On l'entrana vers Abdrame, auquel il
baisa la main et qui le fit asseoir  ses cts. Le troisime candidat,
Mohammed ibn-al-Irk, prta aussi le serment, et alors le secrtaire
d'Etat effaa avec un grattoir le nom de Solaimn dans l'acte
d'investiture, et y substitua celui d'Abdrame V, qui prit le titre de
Mostadhhir.




XVII.


Quand on raconte l'histoire d'une poque dsastreuse et dchire par les
guerres civiles, on prouve parfois le besoin de dtourner la vue des
luttes de partis, des convulsions sociales, du sang vers, et de
distraire l'imagination en se reportant vers un idal de calme,
d'innocence et de rverie. Nous nous arrterons donc un instant pour
appeler l'attention sur les pomes qu'un amour pur et candide a inspirs
au jeune Abdrame V et  son vizir Ibn-Hazm. Il s'en exhale comme un
parfum de jeunesse, de simplicit et de bonheur, et ils ont un attrait
d'autant plus irrsistible, que l'on s'attendait moins  entendre ces
accents doux et sereins au milieu du bouleversement universel, ce chant
de rossignol au milieu de l'orage.

Presque enfant encore, Abdrame aimait perdument sa cousine Habba
(Aime), la fille du calife Solaimn. Mais il soupirait en vain. La
veuve de Solaimn s'opposait au mariage, et lui donnait  entendre que
rien ne pressait. Il composa alors ces vers, o le sentiment d'une
fiert blesse perce  ct d'un amour profondment senti:

     Toujours des prtextes pour ne pas m'accorder ma demande, des
     prtextes contre lesquels ma fiert se rvolte! Son aveugle famille
     veut la forcer  me refuser, mais peut-on refuser la lune au
     soleil? Comment la mre de Habba, qui connat mon mrite,
     peut-elle ne pas me vouloir pour gendre?

     Je l'aime bien cependant, cette jeune fille belle et candide de la
     famille d'Abd-Chams, qui mne une vie si retire dans le harem de
     ses parents: je lui ai promis de la servir comme un esclave pendant
     toute ma vie, et je lui ai offert mon coeur pour dot.

     De mme qu'un sacre fond sur une colombe qui dploie les ailes, de
     mme je m'lance vers elle ds que je la vois, cette colombe des
     Abd-Chams, moi qui suis issu de la mme illustre famille.

     Qu'elle est belle! Les Pliades lui envient la blancheur de ses
     mains, et l'Aurore est jalouse de l'clat de sa gorge.

     Tu as impos  mon amour un jene bien long,  ma bien-aime:
     qu'est-ce que cela te ferait si tu me permettais de le rompre?

     C'est dans ta maison que je cherche le remde  mes maux, dans ta
     maison sur laquelle Dieu veuille rpandre ses grces! C'est l que
     mon coeur trouverait un soulagement  ses souffrances, c'est l que
     s'teindrait le feu qui me dvore.

     Si tu me repousses,  cousine, tu repousseras, je le jure, un homme
     qui est ton gal par la naissance et qui, par suite de l'amour que
     tu lui as inspir, a un voile devant les yeux.

     Mais je ne dsespre pas de la possder un jour et de mettre ainsi
     le comble  ma gloire, car je sais manier la lance alors que les
     chevaux noirs semblent rouges  force d'tre teints de sang. Je
     rends honneur et respect  l'tranger qui s'est abrit sous mon
     toit; je comble de bienfaits le malheureux qui fait un appel  ma
     gnrosit. Personne dans sa famille ne mrite plus que moi de la
     possder, car personne ne m'gale en rputation, en renomme. J'ai
     ce qu'il faut pour plaire: la jeunesse, l'urbanit, la douceur et
     le talent de bien dire.

On ignore quels taient les sentiments de Habba  l'gard du jeune
homme, les crivains arabes ayant laiss dans l'incertain et le vague
cette belle et fugitive apparition, dont l'imagination aimerait  fixer
les traits. Cependant elle ne parat pas avoir t insensible aux
hommages d'Abdrame. L'ayant rencontr un jour, son regard s'abaissa
sous le regard plein de feu du prince; elle rougit, et dans son trouble
elle oublia de lui rendre son salut. Abdrame interprta de travers ce
manque apparent de politesse, qui en ralit n'tait qu'une pudique
timidit, et il composa alors ce pome:

     Salut  celle qui n'a pas daign m'adresser une seule parole; salut
      la gracieuse gazelle dont les regards sont autant de flches qui
     me percent le coeur. Jamais, hlas! elle ne m'envoie son image pour
     calmer l'agitation de mes rves. Ne sais-tu donc pas,  toi dont le
     nom est si doux  prononcer, que je t'aime au del de toute
     expression, et que je serai pour toi l'amant le plus fidle qui
     soit au monde[440]?

Il ne semble jamais avoir obtenu la main de Habba, et en gnral il ne
fut pas heureux en amour. Il est vrai qu'une autre beaut ne fut pas
cruelle pour lui, mais dans la suite elle manqua  la foi promise,
tmoin ces vers qu'il lui adressa:

     Ah! que les nuits sont longues depuis que tu me prfres mon rival!
     O gracieuse gazelle, toi qui a rompu tes serments et qui m'es
     devenue infidle, les as-tu donc oubli ces nuits que nous avons
     passes ensemble sur un lit de roses? La mme charpe ceignait
     alors nos reins; nous nous entrelacions comme s'entrelacent les
     perles d'un collier, nous nous embrassions comme s'embrassent les
     branches des arbres, nos deux corps n'en formaient qu'un seul,
     tandis que les toiles semblaient des points d'or scintillant sur
     un champ d'azur[441].

Le jeune Abdrame avait un ami qui lui ressemblait sous beaucoup de
rapports et dont il fit son premier ministre. C'tait Al ibn-Hazm. Ses
anctres, qui demeuraient sur le territoire de Nibla, avaient t
chrtiens jusqu' l'poque o son bisaeul (Hazm) embrassa l'islamisme;
mais honteux de son origine et voulant en effacer la trace, il reniait
ses aeux. De mme que l'avait fait son pre (Ahmed) qui avait t
vizir sous les Amirides, il prtendait descendre d'un Persan affranchi
par Yzd, le frre du premier calife omaiyade, Mowia[442], et quant 
la religion qui avait t celle de ses pres, il avait pour elle le plus
profond ddain. Il ne faut jamais s'tonner de la superstition des
hommes, dit-il quelque part dans son Trait sur les religions. Les
peuples les plus nombreux et les plus civiliss y sont sujets. Voyez les
chrtiens! Ils sont en si grand nombre qu'il n'y a que leur crateur qui
puisse les compter, et il y a parmi eux des savants illustres, ainsi que
des princes d'une rare sagacit. Nanmoins ils croient qu'un est trois
et que trois sont un; que l'un des trois est le pre, l'autre le fils,
le troisime l'esprit; que le pre est le fils et qu'il n'est pas le
fils; qu'un homme est Dieu et qu'il n'est pas Dieu; que le Messie est
Dieu en tout point et que cependant il n'est pas le mme que Dieu; que
celui qui a exist de toute ternit a t cr. Celle de leurs sectes
qu'on appelle les Jacobites et qui se compte par centaines de mille,
croit mme que le Crateur a t fouett, soufflet, crucifi et mis 
mort; enfin, que l'univers a t priv pendant trois jours de celui qui
le gouverne[443]!... Ces sarcasmes, du reste, ne sont pas d'un
sceptique: ils sont d'un musulman trs-zl. Ibn-Hazm soutenait en
religion le systme des Dhhirides, secte qui s'attachait strictement
aux textes et qui appelait la dcision par analogie, c'est--dire
l'intervention de l'intelligence humaine dans les questions du droit
canon, une invention du mauvais esprit. En politique il tait pour la
dynastie lgitime, dont il tait devenu le client grce  une fausse
gnalogie, et les Omaiyades n'avaient pas de serviteur plus fidle,
plus dvou, plus enthousiaste. Quand leur cause semblait
irrvocablement perdue, quand Al ibn-Hammoud occupait le trne et que
mme Khairn, le chef du parti slave, l'eut reconnu, il fut du petit
nombre de ceux qui ne perdirent pas le courage. Entour d'ennemis et
d'espions, il continua cependant d'intriguer et de comploter, car la
prudence, comme c'est le propre des mes enthousiastes, ne lui
paraissait que de la lchet. Khairn dcouvrit ses menes, et, lui
ayant fait expier son zle intempestif par plusieurs mois de prison, il
le frappa d'un arrt d'exil. Ibn-Hazm se retira alors auprs du
gouverneur du chteau d'Aznalcazar, non loin de Sville, et il s'y
trouvait encore quand il apprit que l'Omaiyade Abdrame IV Mortadh
avait t proclam calife  Valence. Il s'embarqua aussitt pour lui
offrir ses services, et combattit en hros dans la bataille que Mortadh
perdit par la trahison de ses soi-disant amis; mais tant tomb entre
les mains des Berbers vainqueurs, il ne recouvra la libert qu'assez
tard[444].

Le temps viendra o Ibn-Hazm sera le plus grand savant de son temps et
l'crivain le plus fertile que l'Espagne ait produit  quelque poque
que ce soit. Mais pour le moment il tait avant tout pote, et l'un des
potes les plus gracieux que l'Espagne arabe ait eus. Il tait encore
dans l'ge heureux des illusions, car il ne comptait que huit ans de
plus que son jeune souverain. Lui aussi avait eu son roman d'amour;
roman bien simple au reste, mais qu'il a racont avec tant de candeur,
de dlicatesse, de navet et de charme, que nous ne pouvons rsister 
la tentation de le reproduire avec ses propres paroles. Toutefois nous
serons forc de supprimer  et l quelques mtaphores hasardes,
quelques broderies, quelques paillettes, qui, dans l'opinion d'un Arabe,
donnent au discours une grce inimitable, mais que la sobrit de notre
got tolrerait difficilement.

Dans le palais de mon pre, dit Ibn-Hazm, il y avait une jeune fille
qui y recevait son ducation. Elle comptait seize ans, et aucune femme
ne l'galait en beaut, en intelligence, en pudeur, en retenue, en
modestie, en douceur. Le ton badin et les galants propos l'ennuyaient et
elle parlait peu. Personne n'osait lever ses dsirs jusqu' elle, et
pourtant sa beaut conqurait tous les coeurs, car, bien que fire et
avare de ses faveurs, elle tait cependant plus sduisante que la
coquette la plus raffine. Elle tait srieuse et n'avait pas de got
pour les amusements frivoles, mais elle jouait du luth d'une manire
admirable.

J'tais bien jeune alors et je ne pensais qu' elle. Je l'entendais
parler quelquefois, mais toujours en prsence d'autres personnes, et
pendant deux ans j'avais en vain cherch l'occasion de lui parler sans
tmoins. Or, un jour il y eut dans notre demeure une de ces ftes comme
il y en a souvent dans les palais des grands, et  laquelle les femmes
de notre maison, celles de la maison de mon frre, celles, enfin, de nos
clients et de nos serviteurs les plus considrs avaient t invites.
Aprs avoir pass une partie de la journe dans le palais, ces dames
allrent au belvdre, d'o l'on avait un magnifique coup d'oeil sur
Cordoue et ses environs, et elles se placrent l o les arbres de notre
jardin n'obstruaient pas la vue. J'tais avec elles, et je m'approchai
de l'embrasure o _elle_ se trouvait; mais ds qu'elle me vit  ses
cts, elle courut avec une gracieuse rapidit vers une autre embrasure.
Je la suis; elle m'chappe de nouveau. Elle connaissait trs-bien mes
sentiments  son gard, car les femmes ont plus de finesse pour deviner
l'amour qu'on leur porte, que le Bdouin, qui voyage de nuit dans le
Dsert, n'en a pour reconnatre la trace de la route; mais heureusement
les autres dames ne se doutaient de rien, car, tout occupes  chercher
le plus beau point de vue, elles ne faisaient pas attention  moi.

Puis, les dames tant descendues au jardin, celles qui, par leur
position et leur ge, avaient le plus d'influence, prirent la dame de
mes penses de chanter quelque chose, et j'appuyai leur demande. Elle
prit alors son luth et se mit  l'accorder avec une pudeur qui,  mes
yeux, doublait ses charmes; aprs quoi elle chanta ces vers d'Abbs,
fils d'Ahnaf:

     Je ne pense qu' mon soleil  moi,  la jeune fille souple et
     flexible que j'ai vue disparatre derrire les sombres murailles du
     palais. Est-ce une crature humaine, est-ce un gnie? Elle est plus
     qu'une femme; mais si elle a toute la beaut d'un gnie, elle n'en
     a pas la malice. Son visage est une perle, sa taille un narcisse,
     son haleine un parfum, et en totalit elle est une manation de la
     lumire. Quand on la voit, revtue de sa robe jaune, marcher avec
     une lgret inconcevable, on dirait qu'elle pourrait mettre le
     pied sur les choses les plus fragiles sans les briser.

Pendant qu'elle chantait, ce n'taient pas les cordes du luth qu'elle
frappait de son plectrum: c'tait mon coeur. Jamais ce jour dlicieux
n'est sorti de ma mmoire, et sur mon lit de mort je m'en souviendrai
encore. Mais depuis ce temps je n'entendis plus sa douce voix, je ne la
revis mme pas.

     Ne la blme pas, disais-je dans mes vers, si elle t'vite et te
     fuit, car elle ne mrite pas de reproches. Elle est belle comme la
     gazelle ou la lune, mais la gazelle est timide, et il n'est point
     donn  un mortel d'atteindre  la lune.

     Tu me prives du bonheur d'entendre ta voix suave, disais-je encore,
     et tu ne veux pas que mes yeux contemplent ta beaut. Tout absorbe
     dans tes pieuses mditations, toute  Dieu, tu ne penses plus aux
     mortels. Qu'il est heureux, cet Abbs dont tu as chant les vers!
     Et pourtant, s'il t'avait entendue, le grand pote, il serait
     triste, il te porterait envie comme  son vainqueur, car en
     chantant ses vers, tu y as mis une sensibilit dont il n'avait
     point d'ide.

Ensuite, trois jours aprs que Mahd eut t dclar calife, nous
quittmes notre nouveau palais, qui se trouvait dans le quartier
oriental de Cordoue,  savoir dans le faubourg dit de Zhira, pour nous
tablir dans notre ancien palais, situ dans le quartier occidental, le
Balt-Moghth; mais pour des raisons qu'il serait inutile d'exposer, la
jeune fille ne nous y suivit pas. Puis, Hichm II tant remont sur le
trne, ceux qui taient alors au pouvoir nous firent tomber en disgrce;
ils nous extorqurent des sommes normes, ils nous firent jeter en
prison, et quand nous emes recouvr la libert, nous fmes obligs de
nous cacher. Vint la guerre civile. Tout le monde eut  en souffrir,
mais notre famille plus que toute autre. Mon pre mourut sur ces
entrefaites, le samedi 21 juin 1012, et notre sort ne s'amliora point.
Mais un jour que j'assistais aux funrailles d'un de mes parents, je
reconnus la jeune fille au milieu des pleureuses. J'avais bien des
motifs de tristesse ce jour-l; tous les malheurs semblaient vouloir me
frapper  la fois, et pourtant, lorsque je la revis, le prsent avec ses
misres semblait disparatre comme par enchantement; elle me rappelait
le pass, mon amour de jeune homme, mes beaux jours fltris, et pour un
moment je redevenais jeune et heureux comme je l'tais autrefois. Mais,
hlas! ce moment fut court, et rappel bientt  la triste et sombre
ralit, ma douleur, aggrave des souffrances que me causait un amour
sans espoir, n'en fut que plus cuisante et plus aigu.

     Elle pleure un mort que tout le monde respectait et honorait,
     disais-je dans une pice de vers compose  cette occasion; mais
     celui qui vit encore a bien plus de droits  ses larmes. Chose
     tonnante! elle plaint celui qui est mort naturellement, doucement,
     et elle n'a nulle piti pour celui qu'elle fait mourir de
     dsespoir.

Peu de temps aprs, lorsque les troupes berbres se furent empares de
la capitale, nous fmes frapps d'un arrt d'exil, et je quittai Cordoue
au milieu du mois de juillet de l'anne 1015. Cinq ans s'coulrent
pendant lesquels je ne revis pas la jeune fille. A la fin, lorsque je
fus revenu  Cordoue en fvrier 1018, j'allai loger chez une de mes
parentes et l je la retrouvai. Mais elle tait tellement change que
j'avais peine  la reconnatre et que l'on dut me dire que c'tait elle.
Cette fleur, que nagure on contemplait avec ravissement et que chacun
et voulu cueillir si le respect ne l'et retenu, tait maintenant
fane;  peine lui restait-il quelques traces pour attester qu'elle
avait t belle. C'est que pendant ces temps dsastreux elle n'avait pu
prendre aucun soin d'elle-mme. Eleve sous notre toit au milieu du
luxe, elle s'tait vu force tout  coup de gagner sa vie par un travail
assidu. Hlas! les femmes sont des fleurs bien fragiles: ds qu'on ne
les soigne pas, elles se fanent. Leur beaut ne rsiste pas, comme celle
des hommes, au hle du soleil, au simoun,  l'intemprie des saisons, au
manque d'gards. Toutefois, telle qu'elle tait, elle m'aurait encore
rendu le plus heureux des hommes si elle avait voulu m'adresser une
tendre parole; mais elle resta indiffrente et froide comme elle l'avait
toujours t pour moi. Peu  peu cette froideur commena  me dtacher
d'elle; la perte de sa beaut fit le reste.

Je ne lui ai jamais rien reproch, et aujourd'hui encore je ne lui
reproche rien. Je n'en ai pas le droit. De quoi me plaindrais-je? Je
pourrais me plaindre, si elle m'et berc d'un espoir trompeur; mais
jamais elle ne m'a donn le moindre espoir, jamais elle ne m'a rien
promis[445].

Dans le rcit qu'on vient de lire, on aura sans doute remarqu des
traits d'une sensibilit exquise et peu commune chez les Arabes, qui
prfrent gnralement les grces qui attirent, les yeux qui
prviennent, le sourire qui encourage. L'amour que rve Ibn-Hazm est un
mlange d'attrait physique sans doute--l'objet regrett n'tant plus ce
qu'il tait, ses regrets sont bien moins cruels--mais aussi
d'inclination morale, de galanterie dlicate, d'estime, d'enthousiasme,
et ce qui le charme, c'est une beaut calme, modeste, pleine d'une douce
dignit. Mais il ne faut pas oublier que ce pote, le plus chaste, et je
serais tent de dire, le plus chrtien parmi les potes musulmans,
n'tait pas Arabe pur sang. Arrire-petit-fils d'un Espagnol chrtien,
il n'avait pas entirement perdu la manire de penser et de sentir,
propre  la race dont il tait issu. Ils avaient beau renier leur
origine, ces Espagnols arabiss; ils avaient beau invoquer Mahomet au
lieu d'invoquer le Christ, et poursuivre leurs anciens coreligionnaires
de leurs sarcasmes: au fond de leur coeur il restait toujours quelque
chose de pur, de dlicat, de spirituel, qui n'tait pas arabe.




XVIII.


Sept semaines s'taient  peine coules depuis le moment o les
Cordouans avaient lu Abdrame V et o celui-ci avait nomm Ibn-Hazm son
premier ministre, que dj l'un avait cess de vivre et que l'autre,
disant adieu pour toujours  la politique et aux grandeurs mondaines,
cherchait la consolation et l'oubli du pass dans l'tude, le silence et
la prire. Ce n'est pas qu'on pt leur reprocher d'avoir port dans les
affaires srieuses la vanit et les caprices que le public attribue trop
souvent en privilge aux potes; au contraire, on aimait  leur
reconnatre une grande aptitude pour le gouvernement. Elevs dans la
rude cole de l'infortune et de l'exil, ils avaient appris de bonne
heure  connatre les hommes,  comprendre,  juger les vnements. Mais
ils taient entours de prils de tout genre. Abdrame ne s'appuyait que
sur la jeune noblesse. Outre Al ibn-Hazm, un cousin de ce dernier,
nomm Abd-al-wahhb ibn-Hazm, et Abou-Amir ibn-Chohaid taient ses
conseillers habituels. C'taient des hommes d'esprit et de talent, mais
qui choquaient les musulmans rigides par la libert de leurs opinions
religieuses. Quant aux patriciens plus gs, ils avaient voulu voter
pour Solaimn, et ce candidat ayant t repouss par la majorit, ils
avaient cependant intrigu si ouvertement en sa faveur, qu'Abdrame
s'tait vu oblig de les faire arrter. Les personnes senses
approuvaient cette mesure, parce qu'elles la croyaient ncessaire; mais
l'aristocratie en tait mcontente. On reprochait d'ailleurs au monarque
de retenir prisonniers ses deux comptiteurs. Il les traitait
amicalement, il est vrai, mais il ne leur permettait pas de sortir du
palais. D'un autre ct, comme les malheurs publics avaient tari presque
toutes les sources de travail, il y avait une foule d'ouvriers
inoccups, qui taient tout prts  frapper de leur hache tout l'difice
de la vieille socit. Et malheureusement ces cohortes de la destruction
avaient un chef. C'tait un Omaiyade qui s'appelait Mohammed. Au moment
o les assembles se formaient pour lire un monarque, il avait espr
que le choix tomberait sur lui. Son nom, toutefois, ne fut pas mme
prononc, ce qui n'a rien d'tonnant, car Mohammed tait un homme sans
esprit, sans talents, sans culture, et qui ne connaissait d'autres
plaisirs que ceux de la table et de la dbauche. Mais lui-mme ne se
jugeait pas ainsi, et quand il apprit que personne n'avait pens  lui
et que l'on avait donn le trne  un tout jeune homme, il ne mit point
de bornes  sa fureur. Il se servit alors de l'influence qu'il avait sur
les ouvriers, qui prenaient sa grossiret pour de la bonhomie et avec
lesquels il vivait dans une intimit si troite, qu'un tisserand, nomm
Ahmed ibn-Khlid, tait son meilleur ami. Vigoureusement et habilement
second par cet homme, Mohammed stimula chez les ouvriers la passion du
pillage et du bouleversement, et prpara tout pour une insurrection
formidable.

Une coalition de la populace avec les patriciens qui avaient t
arrts, ne semblait pas  craindre d'abord, puisque les uns et les
autres avaient des candidats diffrents; mais Solaimn tant venu 
mourir, les patriciens consentirent  s'allier aux dmagogues. L'un
d'entre eux, Ibn-Imrn, leur servit d'intermdiaire. Dans sa bont
imprvoyante, Abdrame V lui avait rendu la libert, quoiqu'un de ses
amis s'y ft oppos et qu'il et dit: Si cet Ibn-Imrn fait un pas
ailleurs que dans votre prison, il retranchera toute une anne de votre
vie. En effet, c'tait un homme fort dangereux. Il tcha de gagner les
chefs de la garde, et il y russit d'autant plus facilement, que la
garde elle-mme tait mcontente du calife. Deux jours auparavant, un
escadron berber tait arriv  Cordoue pour offrir ses services au
monarque, et celui-ci, qui sentait qu'entour de prils de tout genre
il avait besoin de soldats, avait accept leur offre. C'est ce qui avait
excit la jalousie de la garde, et celle-ci, stimule par Ibn-Imrn,
s'adressa maintenant au peuple. C'est nous qui avons vaincu les
Berbers, disaient les soldats, c'est nous qui les avons chasss, et 
prsent cet homme que nous avons plac sur le trne tche de les faire
rentrer dans la ville et de nous soumettre de nouveau  leur empire
dtest. Le peuple qui, pour s'insurger, n'attendait qu'une occasion,
qu'un signal, se laissa facilement sduire  ces instigations, et au
moment o Abdrame ne se doutait encore de rien, la foule avait dj
envahi son palais et dlivr les nobles qu'il avait fait arrter. Le
malheureux monarque comprit aussitt que c'tait  sa vie qu'on en
voulait. Il demanda  ses vizirs ce qu'ils lui conseillaient de faire.
Ceux-ci, qui craignaient pour leur propre vie, dlibraient encore sur
le parti  prendre, lorsque les gardes leur crirent qu'ils n'auraient
rien  redouter, pourvu qu'ils abandonnassent Abdrame  son sort. Alors
l'gosme l'emporta chez la plupart d'entre eux; ils quittrent
furtivement le monarque, l'un aprs l'autre. Bientt, cependant, ils
s'aperurent que les promesses des gardes avaient t fallacieuses, car
plusieurs d'entre eux, tels que le prfet de la ville, furent tus au
moment o ils sortaient du palais par la porte de la salle de bain.

Abdrame lui-mme, qui tait mont  cheval, voulut sortir par cette
mme porte. Les gardes l'en empchrent en lui montrant les pointes de
leurs lances et en l'accablant d'injures. Il retourna alors sur ses pas,
et, ayant mis pied  terre, il entra dans la salle de bain. L il ta
tous ses vtements  l'exception de sa tunique, et se cacha dans le
four.

Sur ces entrefaites le peuple et les gardes traquaient les Berbers comme
s'ils eussent t des btes fauves. Ces malheureux furent massacrs
partout o ils avaient cherch un refuge, dans le palais, dans la salle
de bain, dans la mosque. Les femmes du srail d'Abdrame churent en
partage aux gardes, qui les conduisirent  leurs demeures.

Mohammed triomphait. Proclam calife dans la chambre o le calife
dtrn se tenait cach, il se rendit vers la grande salle et s'assit
sur le trne, entour des gardes et de la populace. Cependant sa
position tait prcaire tant que son prdcesseur vivait encore. Il
ordonna donc de le chercher partout, et quand enfin on l'eut trouv, il
le fit mettre  mort (18 janvier 1024).

Mohammed prit le titre de Mostacf. Il tcha de se rendre populaire en
donnant de l'argent et des titres  tous ceux qui en voulaient; mais la
colre de la bourgeoisie et de la noblesse fut extrme quand il nomma
son ami, le tisserand, premier ministre. Au reste, son rgne ne fut pas
de longue dure. Il gouverna mal, comme cela se conoit. Sachant que
l'on conspirait contre lui, il fit jeter en prison plusieurs membres de
sa famille. L'un d'entre eux fut mme trangl sur son ordre, ce qui
causa une grande indignation  Cordoue. Il fit aussi arrter les
principaux conseillers de son prdcesseur, tels que les deux Ibn-Hazm,
et afin de ne pas tre frapps du mme sort, Abou-Amir ibn-Chohaid et
plusieurs autres quittrent la capitale et se rendirent  Malaga auprs
du Hammoudite Yahy, qu'ils excitrent  aller mettre un terme 
l'anarchie qui rgnait  Cordoue[446]. Les tentatives qu'ils firent 
cet effet ne demeurrent pas absolument infructueuses. On apprit du
moins  Cordoue que Yahy se prparait  venir attaquer la ville, et
alors une meute y clata (mai 1025). Le vizir de Mohammed II, l'ancien
tisserand, fut gorg  coups de couteaux par le peuple, qui, dans sa
rage brutale, ne cessa de frapper son cadavre que lorsqu'il eut perdu
tout reste de chaleur. Quant  Mohammed II, son palais fut cern, et
alors les gardes vinrent le trouver et lui dirent: Dieu sait que nous
avons fait tout ce que nous pouvions pour affermir votre pouvoir, mais
nous voyons  prsent que nous avons tent l'impossible. Nous devons
nous mettre en marche pour aller combattre Yahy qui nous menace, et
nous craignons qu'il ne vous arrive quelque chose de fcheux quand nous
serons partis. Nous vous conseillons donc de quitter la ville en
secret. Voyant que tout tait perdu pour lui, Mohammed rsolut de
suivre leurs conseils. Ayant donc pris le costume d'une chanteuse et
s'tant couvert le visage d'un voile, il sortit du palais et de la
ville, accompagn de deux femmes. Puis il alla cacher sa honte dans un
obscur village de la frontire, o il fut empoisonn par un officier
trop compromis pour n'avoir pas t forc de le suivre, mais qui
s'ennuyait d'tre enchan  un proscrit[447].

Pendant six mois, il n'y eut pas de monarque  Cordoue. La ville fut
gouverne, tant bien que mal, par le conseil d'Etat; mais une telle
situation ne pouvait encore se prolonger longtemps. Un jour il faudrait
en arriver l, mais le moment n'tait pas venu; le vieux monde
s'croulait, mais le nouveau n'en tait qu'aux essais. Aux hommes de bon
sens la monarchie semblait encore la seule forme de gouvernement
compatible avec l'ordre, mais en qui la rtablir? Dans la personne d'un
Omaiyade? On l'avait voulu, on l'avait tent, on avait choisi le
meilleur prince que possdt cette maison alors qu'on avait donn le
trne  Abdrame V, et cependant l'entreprise avait compltement
chou. Pour maintenir l'ordre, pour contenir la populace toujours
inquite, toujours agite, et prte  tout moment pour l'meute, le
pillage et l'assassinat, il fallait un prince qui dispost de troupes
trangres, et les Omaiyades n'en avaient pas. On s'avisa donc de rendre
le trne au Hammoudite Yahy, dont on n'avait pas eu trop  se plaindre,
et cette pense ne vint pas, ce nous semble,  quelques personnes
mal-intentionnes, comme un auteur arabe donne  l'entendre[448], mais 
tout le parti de l'ordre, qui ne voyait pas d'autre moyen de salut. On
entra donc en ngociations avec Yahy qui rsidait  Malaga. Il accepta
l'offre des Cordouans sans empressement, presque avec indiffrence, et
se dfiant de la mobilit habituelle de ceux qui la faisaient, sachant
d'ailleurs que pour eux il n'tait qu'un pis aller, il resta o il tait
et se borna  envoyer  Cordoue un gnral berber accompagn de quelques
troupes (novembre 1025).

L'vnement montra qu'il avait agi sagement. Les habitants de la
capitale ne tardrent pas  se dgoter de la domination africaine, et
ils prtrent une oreille avide aux missaires des seigneurs slaves de
l'Est, Khairn d'Almrie et Modjhid de Dnia, qui leur disaient que,
s'ils voulaient s'en affranchir, leurs matres viendraient les aider.
Cette promesse n'tait pas vaine. Dans le mois de mai de l'anne 1026,
lorsque les esprits leur parurent suffisamment prpars, les deux
princes marchrent vers la capitale avec des troupes nombreuses, et
alors les Cordouans se mirent en insurrection et chassrent le
gouverneur que Yahy leur avait donn, aprs avoir tu un assez grand
nombre de ses soldats. Cela fait, ils ouvrirent leurs portes  Khairn
et Modjhid; mais quand il s'agit d'tablir un gouvernement, les deux
princes ne furent pas d'accord, et comme Khairn craignait d'tre trahi
par son alli, il se hta de retourner  Almrie (12 juin). Modjhid
resta encore quelque temps dans la capitale, mais lui aussi la quitta
sans avoir rtabli la monarchie. Aprs son dpart, les membres du
conseil d'Etat rsolurent de le faire, encore qu'une triste exprience
et d leur apprendre qu'ils allaient tenter l'impossible. Un prince
omaiyade, jet sans l'appui de troupes trangres au milieu de deux
classes irrconciliables, tait condamn d'avance  succomber soit par
une insurrection populaire, soit par une conspiration des patriciens.
Pour rtablir un gouvernement stable, le rappel des Omaiyades n'tait
donc qu'un moyen trompeur, mais c'tait le seul que les plus habiles
sussent imaginer. Abou-'l-Hazm ibn-Djahwar, alors l'homme le plus
influent dans le conseil, chrissait surtout cette ide. Il se concerta
donc avec les chefs des frontires qui passaient pour appartenir au
parti omaiyade ou slave, mais qui,  vrai dire, n'avaient en commun
entre eux qu'une haine profonde contre les Berbers. Aprs de longues
ngociations, quelques-uns de ces seigneurs donnrent enfin leur
assentiment au projet, probablement parce qu'ils taient convaincus
qu'il n'avait aucune chance de russir, et l'on rsolut de donner le
trne  Hichm, frre an d'Abdrame IV Mortadh. Ce prince demeurait 
Alpuente, o il avait cherch un refuge aprs le meurtre de son frre.
Ds le mois d'avril 1027, les habitants de Cordoue lui prtrent
serment, mais prs de trois ans se passrent encore avant que toutes les
difficults fussent aplanies, et pendant ce temps, Hichm III, surnomm
Motadd[449], errait de ville en ville, car plusieurs chefs s'opposaient
 ce qu'il se rendt  Cordoue[450]. Les Cordouans apprirent enfin qu'il
allait arriver. Les membres du conseil d'Etat firent aussitt, pour le
recevoir avec pompe, les prparatifs ncessaires; mais avant que tout
ft prt, on reut la nouvelle, le 18 dcembre 1029, que Hichm allait
entrer dans la ville. Les troupes se portrent alors  sa rencontre, et
toute la ville retentit de cris d'allgresse. La foule encombrait les
rues par lesquelles le prince devait passer, et l'on s'attendait  le
voir dployer une pompe magnifique et toute royale. Cet espoir fut du:
Hichm tait mont sur un cheval mdiocre et pauvrement quip; il
portait des vtements simples et nullement en harmonie avec la dignit
califale. Il n'y eut donc aucun prestige; nanmoins le peuple le salua
avec de bruyants tmoignages de joie, car on esprait que les dsordres
taient finis et qu'un gouvernement quitable et vigoureux allait
renatre.

Hichm III tait peu fait pour raliser de telles esprances. Bon et
doux, il tait en mme temps faible, irrsolu, indolent, et ne savait
apprcier que les plaisirs de la table. Ds le lendemain les patriciens
furent  mme de se convaincre que leur choix n'avait pas t heureux.
Il y eut alors, dans la salle du trne, une grande audience, et tous les
employs furent prsents au calife; mais nullement accoutum aux
rceptions, aux harangues, le vieillard put  peine balbutier quelques
mots, et un des grands dignitaires dut prendre la parole en son nom.
Ensuite, quand les potes lui rcitrent les odes qu'ils avaient
composes  l'occasion de son avnement au trne, il ne sut leur
adresser aucune parole gracieuse; il ne semblait mme pas comprendre ce
qu'on lui rcitait.

Le dbut du calife avait donc dj dissip toute illusion; mais ce fut
pis encore quand, peu aprs, il nomma Hacam ibn-Sad son premier
ministre. Client des Amirides, Hacam avait exerc d'abord le mtier de
tisserand dans la capitale, et c'est l qu'il avait fait la
connaissance de Hichm, car les princes omaiyades formaient souvent des
liaisons dans les basses classes de la socit, dont ils recherchaient
l'appui. Plus tard, pendant la guerre civile, Hacam s'tait fait soldat,
et comme il ne semble avoir manqu ni de bravoure ni de talents
militaires, il tait mont rapidement en grade, et avait gagn l'estime
des seigneurs des frontires sous lesquels il servait. Ensuite, Hichm
ayant t proclam calife, il tait all le trouver, et lui ayant
rappel leur ancienne amiti, il avait su si bien s'insinuer dans ses
bonnes grces, qu'il n'avait pas tard  le dominer entirement. Nomm
premier ministre, il prit soin que la table du monarque ft charge
chaque jour des mets les plus exquis et des meilleurs vins; il l'entoura
de chanteuses, de danseuses, il tcha, en un mot, de lui rendre la vie
aussi douce que possible, et le faible Hichm, indiffrent  tout le
reste, trop heureux mme de ne pas avoir  se mler d'affaires qui
l'ennuyaient, lui abandonnait volontiers le gouvernement de l'Etat.

Hacam trouva le trsor vide. Pour suffire aux dpenses, il fallait
trouver des revenus plus considrables et plus prompts que ceux que la
loi accordait; mais comment s'y prendre? Lever de nouvelles
contributions, il ne fallait pas y songer, c'et t le plus sr moyen
de se rendre impopulaire. Le ministre dut donc recourir  divers
expdients, peu honorables il est vrai, mais commands par la
ncessit. Ayant dcouvert des objets prcieux que les fils de Modhaffar
l'Amiride avaient dposs chez leurs amis, il s'en empara et fora les
principaux ngociants  les acheter  un prix trs-lev. Il les
contraignit aussi  acheter le plomb et le fer qui provenaient des
palais royaux dmolis pendant la guerre civile. Mais l'argent acquis de
cette manire ne suffisant pas encore, il accorda sa confiance  un
faqui ha et dcri, Ibn-al-Djaiyr, qui, dans le temps, avait dj
indiqu au calife Al ibn-Hammoud des moyens efficaces, mais honteux,
pour remplir le trsor. Cette fois encore cet homme sut procurer  Hacam
des revenus considrables aux dpens des mosques. Cette action
frauduleuse ne resta pas secrte, et les Cordouans, les faquis surtout,
en murmurrent. Il n'y avait pas longtemps, toutefois, que les faquis
qui sigeaient dans le tribunal avaient laiss augmenter leurs
traitements, quoiqu'ils n'ignorassent pas que l'argent qu'on leur
donnait provenait de contributions illgales, et que, par consquent, il
ne leur tait pas permis de l'accepter. Aussi Hacam s'indigna-t-il de
l'hypocrisie des faquis, et il leur rpondit en leur lanant un
manifeste fulminant. Abou-Amir ibn-Chohaid, qui l'avait compos, le lut
en public, d'abord dans le palais, ensuite dans la mosque (juin 1030).
Vivement offenss, les faquis tchrent de faire partager leur colre au
peuple; mais comme les masses ne semblent pas avoir eu de graves motifs
de plainte, ils n'y russirent pas. De son ct, le gouvernement
redoubla de rigueur. Un vizir qui avait tremp dans un complot, fut
excut, et Ibn-Chohaid voulait qu'on svt contre les _gros bonnets_,
comme il disait. Ne faites pas attention aux dclamations de cette
troupe d'avares qui mritent bien qu'on les vole, disait-il dans une
pice de vers adresse au calife, et laissez  ma langue de basilic le
soin de leur dire leur fait.

Que si Hacam n'et eu contre lui que les thologiens, il se serait
maintenu au pouvoir, car  cette poque ils avaient trop peu de crdit
pour lui nuire; mais il avait des ennemis bien autrement dangereux:
presque toute la noblesse lui tait hostile. La bassesse de sa naissance
tait aux yeux des patriciens une tache ineffaable. Ils voyaient en
lui, non pas un officier de fortune, mais un tisserand, et ils le
mettaient  peu prs sur la mme ligne que le premier ministre de
Mohammed II, quoiqu'il y et une grande diffrence entre ces deux
hommes, l'un n'ayant jamais t autre chose qu'un ouvrier, et l'autre
ayant pass les meilleures annes de sa vie dans les camps ou  la cour
des princes de la frontire. Peu scrupuleux sur les moyens de remplir le
trsor, ils auraient facilement pardonn  un homme de leur caste les
oprations financires auxquelles le ministre avait t forc de
recourir; mais comme c'tait un plbien qui les avait faites, ils les
dnoncrent au peuple ds qu'ils en eurent le vent, et les exploitrent
au profit de leur haine. Cette haine, du reste, nuisait  leurs propres
intrts. Au commencement, Hacam ne s'tait pas senti de rpugnance pour
eux, il ne les avait pas exclus de parti pris,  preuve qu'il avait fait
du patricien Ibn-Chohaid son ami et son confident; mais comme il voyait
qu'ils ne rpondaient  ses avances que par le ddain et le mpris;
comme il ne trouvait chez eux que mauvais vouloir, rpulsion, hostilit
ouverte, sa susceptibilit s'tait alarme, et il avait cherch ses
employs parmi les plbiens. Ceux auxquels il confiait les postes
taient frapps d'avance de la rprobation de la noblesse; aussi ne
manquait-elle pas de dire que le ministre ne donnait les emplois qu'
de jeunes tisserands sans exprience, des vauriens sans religion, qui
ne s'occupaient que de vin, de fleurs et de truffes, qui montraient leur
esprit aux dpens des gens les plus respectables, et se moquaient des
malheureux qui venaient leur demander justice. Quant  Hacam lui-mme,
ils le dclaraient un intrigant sans capacit, un officier sans courage,
un bon cavalier et rien de plus. La haine les aveuglait peut-tre; mais
ce qui est certain, c'est que, pour faire tomber celui qu'ils
hassaient, ils recoururent aux moyens les plus odieux.

Ils tchrent d'abord de pousser le peuple  une meute, en lui disant
que la stagnation du commerce, dont les calamits publiques taient la
vritable cause, ne devait tre impute qu'aux droits que le ministre
avait tablis sur plusieurs marchandises. Ces discours portrent leurs
fruits, et quelques hommes du peuple promirent aux nobles d'aller
attaquer la demeure du ministre; mais averti  temps par un de ses amis,
ce dernier quitta son palais, et, s'tant install dans celui du calife,
il abolit les impts dont on se plaignait, et adressa au peuple un long
manifeste, dans lequel il disait qu'il n'avait tabli ces droits que
pour satisfaire aux besoins pressants du trsor, mais que dans la suite
il tcherait de s'en passer. Le peuple ayant donc cess de murmurer, les
nobles eurent recours  un autre moyen. Comme Hacam avait peu de
confiance dans les soldats andalous qui taient  la dvotion des
patriciens, il tchait de former des compagnies berbres[451]. Les
Andalous en murmuraient, et les nobles ne manqurent pas de fomenter
leur mcontentement; mais s'apercevant de ce qui se tramait contre lui,
Hacam prit des mesures efficaces pour maintenir les soldats dans
l'obissance et punit les boute-feu en retenant leur paye. Alors les
patriciens essayrent de le faire tomber en disgrce auprs de Hichm.
Ils n'y russirent pas davantage: Hacam avait plus d'influence qu'eux
sur l'esprit du faible monarque, et l'entre du palais leur fut
interdite. Ibn-Djahwar seul, le prsident du conseil d'Etat, conservait
un certain empire sur le calife, qui le regardait avec un sentiment de
respect ml de reconnaissance, car c'tait  lui qu'il tait redevable
de son trne, ou plutt de son oisivet dore. Tous les efforts de Hacam
pour faire destituer Ibn-Djahwar de ses fonctions demeurrent
infructueux; cependant il ne se laissait pas dcourager; il insistait
sans cesse auprs du monarque et se promettait bien de vaincre  la fin
ses scrupules. Ibn-Djahwar le savait; il s'apercevait peut-tre qu'il
perdait du terrain, et ds lors son parti tait pris: il fallait en
finir, non seulement avec le ministre, mais avec la monarchie, et
dornavant le conseil d'Etat rgnerait seul. Ses collgues gotrent
facilement ce projet; mais comment feraient-ils pour gagner des
partisans? La difficult tait l; il y avait bien des gens prts  tout
entreprendre pour dtrner Hichm III, mais quant  substituer une
oligarchie au gouvernement d'un seul, nul, sauf les membres du conseil,
ne semble y avoir song, tant les sentiments et les ides taient encore
monarchiques. Les conseillers crurent donc prudent de cacher leur jeu,
et feignant de vouloir seulement substituer un autre monarque  Hichm
III, ils entrrent en ngociations avec un parent du calife. Il
s'appelait Omaiya. C'tait un jeune homme tmraire et ambitieux, mais
peu clairvoyant. Les conseillers lui donnrent  entendre que, s'il
voulait se mettre  la tte d'une insurrection, il pourrait conqurir le
trne. Sans souponner qu'il n'tait pour eux qu'un instrument qu'ils
repousseraient ds qu'ils s'en seraient servis, le jeune prince
accueillit avidement leurs ouvertures, et comme il ne mnageait pas
l'argent, il gagna facilement les soldats dont le ministre avait retenu
la paye. En dcembre 1031[452], ces hommes se mirent donc en embuscade,
fondirent sur Hacam au moment o il sortait du palais, le jetrent dans
la boue, et l'assassinrent avant qu'il et eu le temps de tirer son
pe; puis ils lui couprent la tte, et l'ayant lave dans un cuvier de
la poissonnerie, car le sang et la boue l'avaient rendue mconnaissable,
ils la promenrent au bout d'une pique. Omaiya vint alors diriger les
mouvements des soldats et de la foule qui s'tait runie  eux, tandis
que Hichm, effray par les cris horribles qu'il entendait retentir
autour de sa demeure, montait sur une tour trs-haute, accompagn des
femmes de son harem et de quatre Slaves.

--Que me voulez-vous? cria-t-il aux insurgs qui s'emparaient dj du
palais; je ne vous ai rien fait, moi; si vous avez quelque sujet de
plainte, allez trouver mon vizir, il vous fera justice.

--Ton vizir? rpondit-on d'en bas; on va te le montrer.

Et alors Hichm vit, au bout d'une lance, une tte horriblement mutile.

--Voici la tte de ton vizir, cria-t-on, de cet infme auquel tu as
livr ton peuple, misrable fainant!

Tandis que Hichm cherchait encore  apaiser ces hommes froces qui ne
lui rpondaient que par des injures et des outrages, une autre bande
pntra jusqu'aux appartements des femmes, o l'on prit tout ce qui
valait la peine d'tre emport, et o l'on trouva des chanes
entirement neuves, que Hacam, disait-on, avait fait fabriquer pour les
nobles. Omaiya stimulait les pillards du geste et des paroles. Prenez,
mes amis, criait-il, toutes ces richesses sont  vous; mais tchez donc
aussi de monter sur la tour et tuez-moi cet infme. On tenta
l'escalade, mais en vain; la tour tait trop haute. Hichm appelait 
son secours les habitants de la ville qui ne prenaient pas de part au
pillage; mais personne ne rpondit  son appel.

Cependant Omaiya, convaincu que les vizirs allaient le reconnatre pour
calife, s'tait tabli dans la grande salle. Assis sur le sofa de Hichm
et entour des principaux d'entre les pillards, auxquels il avait dj
confr des emplois, il leur donnait des ordres comme s'il tait dj
calife. Nous craignons qu'on ne vous tue, lui dit un de ceux qui se
trouvaient l, car la fortune semble avoir abandonn votre
famille.--N'importe, lui rpondit Omaiya; que l'on me prte serment
aujourd'hui, et que l'on me tue demain[453]! Le jeune ambitieux ne se
doutait pas de ce qui se passait alors dans la maison d'Ibn-Djahwar.

Ds le commencement de l'meute, le prsident du conseil avait dlibr
avec ses collgues, qu'il avait convoqus dans sa demeure, sur les
mesures qu'il fallait prendre, et tout ayant t rgl entre eux, les
membres du conseil se rendirent au palais, accompagns de leurs clients
et de leurs serviteurs, tous bien arms. Que le pillage cesse!
crirent-ils; Hichm abdiquera, nous vous en rpondons. Soit que la
prsence de ces hauts dignitaires impost  la multitude, soit qu'elle
craignt d'en venir aux mains avec leur escorte, soit, enfin, qu'il n'y
et plus grand'chose  piller, l'ordre se rtablit peu  peu.
Rendez-vous et descendez de la tour, crirent alors les vizirs en
s'adressant  Hichm; vous abdiquerez, mais vous aurez la vie sauve.
Malgr qu'il en et, Hichm fut oblig de se mettre entre leurs mains,
car il manquait de vivres dans la tour. Il descendit donc, et les vizirs
le firent conduire avec ses femmes dans une espce de corridor qui
faisait partie de la grande mosque. J'aimerais mieux tre jet dans
la mer que de passer par tant de tribulations, s'cria-t-il pendant le
trajet. Faites de moi ce que vous voudrez, mais pargnez mes femmes, je
vous en supplie.

A la nuit tombante les vizirs convoqurent les principaux habitants de
Cordoue dans la mosque et se consultrent avec eux sur ce que l'on
ferait de Hichm. On rsolut de l'enfermer dans une forteresse qu'on
nomma et de le faire partir sans dlai. Quelques chaikhs furent chargs
d'aller communiquer cette dcision au captif.

Quand ils furent arrivs dans le corridor, un triste spectacle frappa
leurs regards. Ils trouvrent Hichm assis sur les dalles et entour de
ses femmes qui pleuraient les cheveux pars et  peine vtues. L'oeil
triste et morne, il tchait de rchauffer dans son sein sa fille unique,
qu'il aimait passionnment et jusqu' la folie. La pauvre enfant, trop
jeune encore pour comprendre le malheur qui avait frapp son pre,
frissonnait dans cet endroit mal ar, humide et que le froid trs-vif
de la nuit rendait plus glacial encore, et elle se mourait de faim, car,
soit oubli, soit raffinement de cruaut, personne n'avait song  donner
un peu de nourriture  cette famille infortune.

Un des chaikhs prit la parole.

--Nous venons vous annoncer, seigneur, dit-il, que les vizirs et les
notables, runis dans la mosque, ont arrt que vous....

--Bien, bien, interrompit Hichm, je me soumettrai  leur dcision,
quelle qu'elle soit; mais faites donc donner, je vous en supplie, un
morceau de pain  cette pauvre enfant qui se meurt de faim.

Profondment mus, les chaikhs ne purent retenir leurs larmes. Ils
firent apporter du pain, et alors celui qui portait la parole reprit en
ces termes:

--Seigneur, on a arrt qu' la pointe du jour vous serez transport
dans une forteresse o vous devrez rester prisonnier.

--Soit, rpondit Hichm d'un air triste, mais rsign. Je n'ai plus
qu'une seule grce  vous demander: donnez-nous une lumire, car
l'obscurit qui rgne dans ce triste endroit nous fait peur.

Le lendemain, ds que Hichm eut quitt la ville, les vizirs annoncrent
par un manifeste aux Cordouans que le califat tait aboli  perptuit
et que le conseil d'Etat avait pris en mains les rnes du gouvernement.
Puis ils se rendirent au palais. Omaiya y tait encore. Il avait cru
fermement jusque-l aux promesses secrtes des vizirs, et dj il avait
convoqu les officiers afin qu'ils lui prtassent serment. Il allait
tre dtromp. Les vizirs reprochrent aux officiers et aux soldats la
prcipitation avec laquelle ils allaient reconnatre un aventurier, sans
avoir attendu la dcision des notables. Les notables, poursuivit
Ibn-Djahwar, ont aboli la monarchie, et le peuple a applaudi  cette
mesure. Gardez-vous donc, soldats, d'allumer la guerre civile;
souvenez-vous des bienfaits que vous avez reus de nous, et
attendez-vous  en recevoir de plus considrables, si vous vous montrez
disposs  nous obir. Puis s'adressant aux officiers: Je vous charge,
leur dit-il, d'arrter Omaiya, de le conduire hors du palais d'abord, et
ensuite hors du territoire de la ville.

Cet ordre fut excut sur-le-champ. Omaiya, au comble de la fureur,
criait vengeance contre les perfides vizirs qui, aprs l'avoir berc
d'esprances trompeuses, le chassaient comme un vil criminel, et il
essayait d'intresser les officiers  sa cause; mais comme ceux-ci
taient accoutums  obir aux membres du conseil, les promesses qu'il
leur prodigua furent aussi vaines que ses menaces et ses injures. On ne
sait pas au juste quel fut son sort. Quelque temps se passa sans qu'on
entendt parler de lui. Dans la suite il tcha de rentrer dans Cordoue,
et il y en a qui disent qu' cette occasion les patriciens le firent
assassiner secrtement[454].

Quant au malheureux Hichm, il s'enfuit du chteau o on l'avait
enferm[455] et se rendit  la ville de Lrida qui tait alors au
pouvoir de Solaimn ibn-Houd. Soit oubli, soit ddain, dit un auteur de
l'poque, le snat (car nous pouvons donner dsormais ce nom au conseil
d'Etat) ne lui avait jamais fait signer un acte d'abdication; jamais il
ne lui avait fait dclarer, en prsence de tmoins, qu'il tait
incapable de rgner et que le peuple tait dli de son serment, comme
cela se faisait d'ordinaire quand on dtrnait un prince[456]. Personne
ne s'occupa plus de lui, on l'oublia, et quand il mourut cinq ans plus
tard (dcembre 1036), sa mort fut  peine remarque  Cordoue. Le reste
de l'Espagne s'en soucia moins encore.


FIN DU TOME TROISIME.


NOTES:

[1] Djowain, traduction de M. Defrmery, dans le _Journ. asiat._, Ve
srie, t. VIII, p. 363, 364.

[2] Chwolsohn, _Die Ssabier und der Ssabismus_, t. I, p. 283-291.

[3] Comparez le passage du _Fihrist_ cit par M. Chwolsohn, t. I, p.
289.

[4] Weil, t. II, p. 107.

[5] Macrz, dans le _Journ. asiat._, IIIe srie, t. II, p. 134.

[6] Djowain, dans le _Journ. asiat._, Ve srie, t. VIII, p. 364,
365.

[7] De Sacy, _Expos de la religion des Druzes_, Introduction, p. CLXIV.

[8] _Voir_ de Sacy, p. CXLIX-CLIII.

[9] De Sacy, p. CXII, CLIII-CLVI.

[10] De Sacy, p. CLXII.

[11] _Voir_ de Sacy, p. CXIX.

[12] _Voir_ Arb, t. I, p. 190.

[13] Le calife Mozz, interrog sur les preuves de la parent qui
l'unissait au gendre du Prophte, rpondit firement, en tirant  moiti
son pe du fourreau: Voil ma gnalogie! Puis, rpandant  pleines
mains les pices d'or sur les assistants, il ajouta: Voil mes
preuves! Tous protestrent que cette dmonstration leur paraissait
incontestable. _Journ. asiat._, IIIe srie, t. III, p. 167.

[14] Obaidallh faisait maudire, dans les prires publiques, tous les
compagnons de Mahomet,  l'exception d'Al et de quatre autres.

[15] _Apud_ Ibn-Adhr, t. I, p. 295.

[16] Man. de Leyde, p. 39.

[17] _Tarkh Ibn-Habb_, p. 160.

[18] id de Tolde, fol. 246 r.

[19] Voyez Homaid, fol. 47 r. et v. J'ai donn une traduction de ce
passage dans le _Journ. asiat._, Ve srie, t. II, p. 93. Comparez
aussi sur les runions dont il est question dans le texte,
Abou-'l-mahsin, t. I, p. 420, 421, et Masoud, _apud_ Chwolsohn, t. II,
p. 622.

[20] Maccar, t. I, p. 136.

[21] Voyez sur Ibn-Masarra (883-931) le _Tarkh al-hocam_ (_apud_
Amari, _Biblioteca Arabo-Sicula_, p. 614, 615), Ibn-Khcn, _Matmah_, L.
II, c. 11 (ce chapitre se trouve aussi chez Maccar, t. II, p. 376),
Homaid, fol. 27 r., et Ibn-Hazm, _apud_ Maccar, t. II, p. 121. Le
clbre Zobaid crivit un livre pour rfuter les opinions de ce
philosophe (Ibn-Khallicn, Fasc. VII, p. 61).

[22] Abdrame III, comme nous le raconterons plus loin, fit dcapiter un
prince de sa famille  cause de ses opinions chiites.

[23] Morals, qui crivait sa _Cornica general_ au XVIe sicle,
donne une description dtaille et fort pittoresque de cette valle et
de cette caverne (t. III, fol. 3 et 4).

[24] Maccar, t. II, p. 9, 10, 671, 672.

[25] Les chroniqueurs espagnols, qui ont fort exagr l'importance des
succs remports par Plage, prtendent aussi que Monousa fut tu
pendant sa retraite. Il est certain au contraire que ce gnral survcut
plusieurs annes  sa droute et qu'il mourut en Cerdagne. Voyez
Isidore, c. 58, et comparez Ibn-Adhr, t. II, p. 27, l. 15.

[26] Voyez mes _Recherches_, t. I, p. 126 et suiv.

[27] Chez Ahmed ibn-ab-Yacoub, qui crivait vers l'anne 890, Mrida
(sur le Guadiana) est une ville frontire. Voyez de Goeje, _Specimen
liter. exhibens descriptionem al-Magribi_, p. 16, l. 1-3 du texte arabe.

[28] _Voir_ Mon. Sil., c. 42  la fin, et _Chron. Conimbr. II_.

[29] _Chron. Albeld._, c. 64. L'expression: _castra de Nepza_, dont se
sert ce chroniqueur, signifie les chteaux de la tribu berbre de Nefza,
laquelle habitait entre Truxillo et le Guadiana; voyez Ibn-Haiyn, fol.
99 r., et 101 v.

[30] Ibn-Haiyn, fol. 99 r.

[31] Voyez Ibn-Haiyn, fol. 83 r., et comparez la description de Zamora
que donne Masoud (dans mes _Recherches_, t. I, p. 181).

[32] Ibn-Haiyn, fol. 98 v.-102 v.; Sampiro, c. 14.

[33] Charte chez Sota, Escr. 1; autre charte (de l'anne 993) dans
l'_Esp. sagr._, t. XIX, p. 383.

[34] Charte chez Berganza, t. I, p. 197, col. 2, l. 6.

[35] Mon. Sil., c. 44, 45; Ibn-Khaldoun, fol. 14 v. J'ai suivi ce
dernier auteur pour ce qui concerne la date.

[36] Arb, t. II, p. 176; Ibn-Khaldoun, fol. 14 v.

[37] Voyez Arb, t. II, p. 186, l. 3 et 4.

[38] Arb, t. II, p. 177, 178; Sampiro, c. 17; Mon. Sil., c. 46, 47.

[39] Ncour tait une ville du Rf marocain,  cinq lieues de la mer.

[40] Voyez mes _Recherches_, t. II, p. 285, 293, 294.

[41] Voyez ce que j'ai dit sur le texte et le sens de ces vers, dans les
Annales de Goettingue, anne 1858, p. 1091, 1092, en rendant compte de
l'Ibn-Khaldoun de M. de Slane.

[42] Arb, t. I, p. 177, 178; Becr, p. 94-97 d. de Slane; Ibn-Adhr,
t. I, p. 178-183; Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbers_, t. I, p. 282-285 du
texte.

[43] Mon. Sil., c. 47.

[44] Arb, t. II, p. 179.

[45] Le texte d'Arb montre que telle est la vritable leon, mais on
ignore la situation de cet endroit.

[46] Arb, t. II, p. 179-181; Sampiro, c. 18.

[47] Entre Estella et Pampelune, ou, plus prcisment encore, entre Muez
et Salinas de Oro.

[48] Arb, t. II, p. 183-189; Ibn-Khaldoun, fol. 13 v., 14 v.; Sampiro,
c. 18; Raguel, _Vita vel passio Sancti Pelagii_ (collection de Schot, t.
IV, p. 348).

[49] C'est dans cette anne que l'expdition d'Ordoo doit avoir eu
lieu, car Sampiro dit qu'en retournant  Zamora, le roi trouva sa femme
morte, et d'un autre ct il est certain que la reine mourut dans l't
de 921; voyez _Esp. sagr._, t. XXXVII, p. 269.

[50] Sampiro, c. 18.

[51] Sampiro, c. 19.

[52] Sancho cite ce texte dans un privilge donn aprs la prise de
Viguera. _Esp. sagr._, t. XXXIII, p. 466.

[53] Ce bruit n'tait vrai qu'en partie; quelques nobles, mais en petit
nombre, russirent  se sauver.--Comparez Arb, t. II, p. 195, avec
Ibn-Haiyn, fol. 15 r.

[54] Arb, t. II, p. 196-201; Ibn-Khaldoun, fol. 13 v.

[55] En 311 de l'Hgire (Arb, t. II, p. 195), et par consquent avant
le 9 avril 924.

[56] _Voir_ mes _Recherches_, t. I, p. 154-163.

[57] Ibn-Khorddbeh, man. d'Oxford, p. 90.

[58] Arb, t. II, p. 211, 212; Ibn-Adhr, t. II, p. 162.

[59] Voyez _Esp. sagr._, t, XXXIV, p. 241.

[60] Comparez Arb, t. II, p. 220.

[61] Voyez mes _Recherches_, t. I, p. 164-166.

[62] Sampiro, c. 22.

[63] Arb, t. II, p. 222.

[64] Sampiro, c. 22.

[65] Voyez mes _Recherches_, t. I, p. 166-170.

[66] Ibn-Khaldoun, fol. 15 r.

[67] Voyez les citations dans mes _Recherches_, t. I, p. 232, 233.

[68] En 915 ou dans l'anne suivante. Arb, t. II, p. 175.

[69] Ibn-Khaldoun, fol. 13 r.; _Akhbr madjmoua_, fol. 114 r. et v.;
Masoud, dans mes _Recherches_, t. I, p. 182.

[70] Ibn-Khaldoun, dans mes _Recherches_, t. I, Appendice, n XI, et
man., fol. 15 r., l. 15 et 16.

[71] _Vita Johannis Gorziensis_, c. 136.

[72] Ibn-al-Abbr, p. 124, l. 8 et 9.

[73] Maccar, t. I, p. 92.

[74] Voyez Ibn-Haucal, man. de Leyde, p. 39. Les chroniqueurs de Cordoue
donnent  Otton Ier le titre de _roi des Slaves_; voyez Ibn-Adhr,
t. II, p. 234, Maccar, t. I, p. 235.

[75] Ibn-Haucal, p. 39.

[76] Liudprand, _Antapodosis_, L. VI, c. 6.

[77] Ibn-Haucal, p. 39; Maccar, t. I, p. 92. Comparez Reinaud,
_Invasions des Sarrasins en France_, p. 233 et suiv.

[78] Maccar, t. II, p. 57.

[79] Maccar, t. I, p. 372, 373.

[80] Dans la suite, du moins, il n'est plus question de lui.

[81] Le calife fit tout ce qu'il pouvait pour le faire relcher, mais
Mohammed ne recouvra la libert qu'au bout de deux ans.

[82] Voyez mes _Recherches_, t. I, p. 171-186.

[83] Dans Sampiro (c. 19) il faut lire _placitum_ au lieu de _palatium_,
comme porte l'dition de Florez. La bonne leon se trouve dans le man.
de Leyde (fonds Vossius, n 91). Lucas de Tuy (p. 92) emploie ici le mot
_juneta_ (aujourd'hui _junta_ en espagnol), qui est  peu prs
l'quivalent de _placitum_. Cf. _Esp. sagr._, t. XIX, p. 383 med.

[84] Voyez Sampiro, c. 19.

[85] Egregius comes. Voyez Berganza, t. I, p. 215.

[86] Sampiro, c. 23.

[87] Voyez Ibn-al-Abbr, p. 140.

[88] Ibn-Adhr, t. II, p. 226.

[89] Plusieurs chroniqueurs ont donn des renseignements tout  fait
faux sur le premier sjour d'Abou-Yzd  Cairawn. J'ai suivi
Ibn-Sadoun (_apud_ Ibn-Adhr, t. I, p. 224-226), auteur presque
contemporain et dont le rcit circonstanci porte un cachet de
vraisemblance que les autres n'ont pas.

[90] Cf. Kairaoun, _Histoire de l'Afrique_, p. 104, trad. Pellissier
et Rmusat.

[91] Voyez sur Abou-Yzd, Ibn-Adhr, Ibn-Khaldoun, Kairaoun Aboulfeda
etc.

[92] Sampiro, c. 23.

[93] Voyez la charte publie par Berganza, t. II, Escr. 32, et Risco,
_Historia de Leon_, t. I, p. 211.

[94] Voyez les chartes publies par Berganza, t. II.

[95] Il donna, par exemple, le verger du comte au clotre de Cardgne.
Voyez la charte du 23 aot 944, chez Berganza, t. II, Escr. 34.

[96] Voyez les chartes publies par Berganza.

[97] _Cronica rimada_, p. 2 (dans les _Wiener Jahrbcher_, Anzeige-Blatt
du tome CXVI).

[98] Cf. Sampiro, c. 23.

[99] Juramento llevan hecho.

[100] Sampiro, c. 23.

[101] Ibn-Adhr, t. II, p. 226, 227, 230.

[102] Ibn-Adhr, t. II, p. 229, 230.

[103] Sampiro, c. 24.

[104] Voyez mes _Recherches_, t. I, p. 186-189.

[105] Manuscrit de Mey.

[106] La mre de Sancho et l'pouse de Ferdinand taient soeurs.

[107] Voyez Sampiro, c. 25.

[108] Ibn-Adhr, t. II, p. 233.

[109] Ibn-Adhr, t. II, p. 233, 234, 235, 236.

[110] _Chronicon de Cardea_, p. 378.

[111] Sampiro, c. 25.

[112] Ibn-Khaldoun, fol. 15 v.

[113] Ibn-Adhr, t. II, p. 237 (au lieu de _Chabrout_, comme porte le
manuscrit, il faut lire: _Hasda ibn-Chabrout_); Ibn-Khaldoun, fol. 15
v.

[114] Ibn-Khaldoun, fol. 15 v.

[115] Voyez Amari, _Storia dei musulmani di Sicilia_, t. II, p. 242-248.

[116] Voyez Amari, _ibid._, p. 249, 250, et les auteurs qu'il cite.

[117] Ibn-Adhr, t. II, p. 237.

[118] Le nom d'Ordoo III se trouve dans les chartes jusqu'au mois de
mars de l'anne 957; voyez _Esp. sagr._, t. XXXIV, p. 268. La
comparaison des chroniques arabes montre aussi que la date  laquelle
les manuscrits de Sampiro fixent la mort de ce roi (955), est fautive.

[119] Abdrame l'avait nomm  ce poste en 954; voyez Ibn-al-Abbr, p.
140, et Ibn-Adhr, t. II, p. 235.

[120] Ibn-Adhr, t. II, p. 237, dern. ligne, et p. 238.

[121] Ibn-Khaldoun, dans mes _Recherches_, t. I, p. 104.

[122] Sampiro dit  peu prs la mme chose en parlant de Ramire III.

[123] Voyez le pome de Dounach, strophe 4, _apud_ Luzzatto, _Notice sur
Abou-Iousouf Hasda ibn-Schaprout_, p. 24.

[124] Voyez Ibn-Khaldoun, fol. 15 v., et dans mes _Recherches_, t. I, p.
105.

[125] Voyez _Esp. sagr._, t. XXXIV, p. 269.

[126] Voyez Ibn-Adhr, t. II, p. 201, l. 2.

[127] Voyez plus bas le rcit de l'audience d'Ordoo IV auprs de Hacam
II.

[128] _El Malo_ en espagnol, _al-khabth_ en arabe (voyez Maccar, t. I,
p. 252, l. 3).

[129] Tromp par un interpolateur de Sampiro, qui a introduit une foule
d'erreurs dans l'histoire du royaume de Lon, on a dit souvent qu'Ordoo
III avait rpudi Urraque alors que Ferdinand s'tait rvolt contre
lui. Risco (_Esp. sagr._, t. XXXIV, p. 267, 268) a prouv par les
chartes qu'Urraque a t l'pouse d'Ordoo III jusqu' la fin du rgne
de ce dernier.

[130] Sampiro, c. 26.

[131] Voyez Ibn-Adhr, t. II, p. 237.

[132] _Vita Johannis Gorzienzis_, c. 121.

[133] Voyez Maccar, t. I, p. 253, l. 3, 4, 8 et 9.

[134] Comparez Sampiro, c. 26, le pome hbreu de Dounach ben-Labrat,
celui de Menahem ben-Saruk (_apud_ Luzzatto, _Notice_ etc., p. 24, 25,
29-31), le passage d'Ibn-Khaldoun que j'ai communiqu  M. Luzzatto et
que ce savant a imprim dans sa _Notice_ (p. 46, 47), et celui qu'on
trouve dans mes _Recherches_, t. I, p. 105.

[135] Ibn-Khaldoun, _Histoire des Berbers_, t. II, p. 542 de la
traduction; cf. Ibn-Adhr, t. II, p. 238.

[136] Sampiro, c. 26.

[137] Ibn-Khaldoun, dans mes _Recherches_, t. I, p. 105.

[138] _Esp. sagr._, t. XXXIV, p. 270.

[139] Sampiro, c. 26.

[140] _Esp. sagr._, t. XXXIV, p. 270, 271.

[141] Ibn-Khaldoun, fol. 15 v.

[142] _Annales Compostellani_; Ibn-Khaldoun, dans mes _Recherches_, t.
I, p. 105.

[143] Sampiro, c. 26.

[144] Ibn-Adhr, t. II, p. 239, 161.

[145] Ibn-Adhr, t. II, p. 247.

[146] Ibn-Haucal, p. 40.

[147] Voyez Ibn-Haucal, p. 38, 42.

[148] Ibn-Haucal, p. 38, 41.

[149] Voyez la lettre de Hasda au roi des Khozars, dans Carmoly, _Des
Khozars au Xe sicle_, p. 37.

[150] Ibn-Adhr, t. II, p. 247, 248.

[151] Hroswitha, _Passio S. Pelagii_.

[152] Ibn-Haucal, p. 40; Ibn-Adhr, t. II, p. 246, 247; Maccar, t. I,
p. 344-346, 370 et suiv.

[153] Comparez _Vita Joh. Gorz._, c. 135.

[154] Voyez Maccar, t. I, p. 254, l. 9 et 10.

[155] Ibn-Khaldoun, dans mes _Recherches_, t. I, p. 105.

[156] Sampiro, c. 26.

[157] Ibn-Khaldoun, fol. 16 r.

[158] Ibn-Adhr, t. II, p. 250.

[159] Maccar, t. I, p. 252-256; Ibn-Adhr, t. II, p. 251 (chez cet
auteur il faut substituer p. 250, l. 11: _anne 351_  _anne 352_; le
rcit des vnements de l'anne 352 ne commence qu' la page 251, l.
19); Ibn-Khaldoun, fol. 16 v.

[160] Ibn-Khaldoun, dans mes _Recherches_, t. I, p. 106.

[161] Ibn-Khaldoun (fol. 16 v.) l'appelle Wald _Ibn-Moghth_, et non
_ibn-Khaizorn_, comme on lit chez Maccar.

[162] _Le Catholico_, dit Ibn-Khaldoun, d'o il rsulte qu' Cordoue on
donnait ce titre  l'vque, de mme que dans l'Orient on le donnait 
l'vque des Nestoriens (voyez Ahmed ibn-ab-Yacoub, _Kitb al-boldn_,
fol. 3 v.).

[163] Ibn-Khaldoun l'appelle Abdallh.

[164] Ibn-Khaldoun, fol. 16 v.

[165] Voyez Sampiro, c. 27.

[166] Ibn-Adhr, t. II, p. 251; Ibn-Khaldoun, fol. 16 v.

[167] Manuscrit de Mey,  15; comparez Sampiro, c. 26.

[168] Voyez Ibn-Adhr, t. II, p. 251, l. 18.

[169] Ibn-Adhr, t. II, p. 251; Ibn-Khaldoun, fol. 16 r.

[170] Comparez Ibn-Adhr, t. II, p. 257.

[171] Sampiro, c. 27.

[172] Ibn-Khaldoun, fol. 16 v., 17 r.

[173] Sampiro, c. 27; _Chronicon Iriense_, c. 10. Sancho mourut vers la
fin de l'anne 966; voyez Risco, _Historia de Leon_, t. I, p. 212.

[174] Mon. Sil., c. 70.

[175] Voyez sur cette invasion, mes _Recherches_, t. II, p. 300-315.

[176] Voyez Sampiro, c. 28.

[177] Voyez Ibn-Adhr, t. II, p. 255, l. 14 et 23.

[178] Ibn-al-Abbr, p. 101-103; Maccar, t. I, p. 256.

[179] id de Tolde, fol. 246 r.

[180] Ibn-Khaldoun, _Prolgomnes_.

[181] Ibn-Adhr, t. II, p. 256.

[182] Maccar, t. I, p. 136.

[183] Ibn-Adhr, t. II, p. 274.

[184] Voyez Ibn-Khallicn, traduction de M. de Slane, t. I, p. 210-212.

[185] Voyez Maccar, t. II, p. 396.

[186] Voyez Ibn-Adhr, t. II, p. 274, l. 13.

[187] Ibn-al-Khatb, man. G., fol. 117 v.; Abd-al-whid, p. 18, 19.

[188] Mohammed ibn-Ishc ibn-as-Salm.

[189] Abd-al-whid, p. 18.

[190] Voyez plus haut, t. II, p. 31.

[191] Maccar (t. I, p. 904) lui a consacr un court article.

[192] Voyez Ibn-ab-Oaibia.

[193] Ibn-Adhr, t. II, p. 273, 274; Abd-al-whid, p. 17, 18, 26;
Ibn-al-Abbr, p. 148, 152.--Voici la gnalogie complte de Mohammed:
Abou Amir Mohammed, fils d'Abou-Haf Abdallh et de Boraiha, fils de
Mohammed et de la fille du vizir Yahy, fils d'Abdallh, fils d'Amir (le
favori du sultan Mohammed), fils d'Abou-Amir Mohammed, fils d'al-Wald,
fils de Yzd, fils d'Abdalmlic.

[194] Comparez le vers que cite Ibn-Adhr, t. II, p. 273, dernire
ligne.

[195] Ibn-Adhr, t. II, p. 274.

[196] Ibn-al-Abbr, p. 152.

[197] Maccar, t. I, p. 259.

[198] Il avait t nomm cadi de Cordoue en dcembre 966, en
remplacement de Mondhir ibn-Sad Bollout, qui venait de mourir.
Khochan, p. 352.

[199] Voyez Khochan, p. 352.

[200] Comparez Ibn-Adhr, t. II, p. 251.

[201] En arabe elle s'appelait obh; mais  cause de l'euphonie nous
avons cru devoir traduire ce nom.

[202] Ibn-Adhr, t. II, p. 267, 268. Le nom d'Amir se trouve sur les
monnaies de cette poque.

[203] Comparez Maccar, t. I, p. 252, l. 2.

[204] Maccar, t. II, p. 61.

[205] Ibn-Adhr, t. II, p. 268; Maccar, t. II, p. 61.

[206] Ibn-Adhr, t. II, p. 268.

[207] Ibn-Adhr, t. II, p. 269.

[208] Ibn-Adhr, t. II, p. 267, 268.

[209] Comparez Ibn-Adhr, t. II, p. 260, l. 4; p. 270, l. 14 et 15.

[210] Ibn-Adhr, t. II, p. 275.

[211] Mohammed ibn-Csim ibn-Tomlos.

[212] _Hadjar an-nasr_ en arabe.

[213] Cdh al-codht.

[214] Ibn-Adhr, t. II, p. 260-265, 268, 269; _Carts_, p. 56-58;
Ibn-Khaldoun, _Histoire des Berbers_, t. II, p. 149-151, t. III, p. 215,
216 de la traduction.

[215] Ibn-Adhr, t. II, p. 265, 276, l. 3.

[216] Ibn-Adhr, t. II, p. 265.

[217] Ibn-Adhr, t. II, p. 269, 276.

[218] _Carts_, p. 58; Ibn-Khaldoun, _Histoire des Berbers_, t. II, p.
152 de la traduction.

[219] Ibn-Adhr, t. II, p. 265; Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbers_, t.
II, p. 151, 152, et surtout t. III, p. 216.

[220] Ibn-Adhr, t. II, p. 265; comparez Ibn-Khaldoun, _Hist. des
Berbers_, t. III, p. 216.

[221] Ibn-Adhr, t. II, p. 266.

[222] Ibn-Adhr, t. II, p. 251, 252, 253.

[223] Voyez Maccar, t. II, p. 59.

[224] Ibn-Adhr l'appelle al-Djafar. Djafar tait un nom de guerre que
Hacam avait donn  Aurore (voyez Ibn-Adhr, t. II, p. 269, dern.
ligne), et c'est pour cette raison que ses affranchis portaient le
surnom de Djafar ou de Djoaifir (Djoaifir est le diminutif de Djafar).
On sait que les califes, tant  Bagdad qu'ailleurs, aimaient  donner
des noms d'hommes aux femmes de leurs harems.

[225] Ibn-Adhr, t. II, p. 265, 266.

[226] Ibn-Adhr, t. II, p. 249. A la page 269 on lit Ramadhn au lieu
de afar. C'est une faute.

[227] Ibn-Adhr, t. II, p. 268.

[228] Rien ne nous autorise  croire que Fyic et Djaudhar fussent
rellement frres; mais les eunuques se donnaient ordinairement ce nom.
Voyez le passage d'Ibn-al-Khatb cit dans mes _Recherches_, t. I de la
1re dition, p. 37, dans la note.

[229] Ibn-Adhr, t. II, p. 276-279; Maccar, t. II, p. 59, 60.

[230] Ibn-Adhr, t. II, p. 270, 280; Ibn-al-Abbr, p. 141.

[231] Voyez Maccar, t. II, p. 60.

[232] Ibn-Adhr, t. II, p. 270, 276.

[233] Ibn-Adhr, t. II, p. 280, 281.

[234] Voyez Ibn-al-Abbr, p. 148.

[235] Les historiens arabes donnent  cette forteresse le nom d'Alhma.
C'est la traduction littrale de Balneos, comme crit Sampiro (c. 23),
aujourd'hui los Baos.

[236] Ibn-Adhr, t. II, p. 281, 282; Maccar, t. II, p. 60, 61.

[237] Ibn-al-Abbr, p. 141, 142; Ibn-Adhr, t. II, p. 271.

[238] Maccar, t. II, p. 60.

[239] Maccar, _ibid._

[240] Ibn-al-Abbr, p. 142.

[241] Maccar, t. II, p. 60.

[242] Maccar, t. II, p. 61.

[243] Il parat que cet endroit n'existe plus.

[244] Comparez Ibn-al-Abbr, p. 142, l. 6, avec Ibn-Adhr, t. II, p.
284.

[245] Voyez Ibn-Adhr, t. II, p. 290.

[246] Voyez Ibn-al-Abbr, p. 142.

[247] Cette date est donne non-seulement par Ibn-Adhr, mais aussi par
Nowair (p. 470).

[248] Ibn-Adhr, t. II, p. 282-285; Maccar, t. II, p. 61, 62.

[249] Ibn-Adhr, t. II, p. 288; Maccar, t. I, p. 395.

[250] Ibn-Adhr, t. II, p. 285; Maccar, t. II, p. 62.

[251] Ibn-Adhr, t. II, p. 285; Maccar, t. II, p. 62.

[252] Ibn-Adhr, t. II, p. 286, 287, 291; Ibn-Khcn, _apud_ Maccar,
t. I, p. 275, 276.

[253] Ibn-Adhr, t. II, p. 289.

[254] Ibn-Adhr, t. II, p. 286; Maccar, t. I, p. 396.

[255] Voyez Ibn-Adhr, t. II, p. 268, Ibn-al-Abbr, p. 142, Nowair, p.
470.

[256] Ibn-Adhr, t. II, p. 288, 289.

[257] Nowair, p. 470.

[258] Ibn-Hazm, _Trait sur l'amour_, fol. 32 r.

[259] Il y a deux rdactions de ce dernier hmistiche. Celle que donne
Ibn-Adhr (t. II, p. 300) me parat prfrable  l'autre qui se trouve
chez Maccar (t. I, p. 396). Dans l'opinion publique, Ibn-ab-Amir
partageait les faveurs de la sultane avec le cadi Ibn-as-Salm.

[260] Comparez Abd-al-whid, p. 17, avec les vers de Ramd dont je
donnerai la traduction dans la note suivante.

[261] Bien certains qu'ils taient dsormais les matres, dit Ramd
dans une de ses lgies (_apud_ Maccar, t. II, p. 442), ils nous firent
marcher vers Zahr, comme coupables de haute trahison. J'tais au milieu
d'une foule d'hommes de lettres, et Djaudhar avait les vtements
dchirs.

[262] Ibn-al-Abbr, p. 154, 155; Ibn-Hazm, _Trait sur l'amour_, fol. 38
v.; cf. Maccar, t. I, p. 286, l. 8.

[263] Abd-al-whid, p. 17. Il parat cependant que plus tard Ramd fut
graci tout  fait, car on le trouve nomm parmi les potes salaris qui
accompagnaient Ibn-ab-Amir pendant son expdition contre Barcelone,
dans l'anne 986. Voyez Ibn-al-Khatb, man. G., fol. 181 r.

[264] id de Tolde, _Tabact-al-omam_, fol. 246 r. et v.; Ibn-Adhr,
t. II, p. 315; Maccar, t. I, p. 136.

[265] Ibn-Adhr, t. II, p. 315, l. 1-3.

[266] Voyez, par exemple, Ibn-al-Abbr, p. 151, 152.

[267] Maccar, t. I, p. 266.

[268] Ibn-Adhr, t. II, p. 309, 310; Maccar, t. I, p. 266.

[269] Maccar, t. II, p. 51.

[270] Ibn-Adhr, t. II, p. 270.

[271] Voyez Ibn-Hazm, _Trait sur l'amour_, fol. 101 r.

[272] Ibn-Adhr, t. II, p. 296-298.

[273] Comparez mes _Recherches_, t. I, p. 87-89.

[274] Voyez Ibn-Haucal, p. 40.

[275] Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbers_, t. II, p. 556, t. III, p. 237.

[276] Voyez la date prcise dans Ibn-Adhr, t. I, p. 240, l. 3 et 4.

[277] Voyez sur lui et sur sa famille, Ibn-Khaldoun, t. II, p. 553 et
suiv. de la traduction, et Ibn-Adhr, t. II, p. 258 et suiv.

[278] Ibn-Adhr, t. II, p. 293, 299, 316.

[279] Voyez Maccar, t. I, p. 273, l. 1.

[280] Maccar, t. I, p. 272.

[281] Mon. Sil., c. 70; Maccar, t. I, p. 272, l. 17.

[282] Maccar, t. I, p. 186.

[283] Ibn-al-Abbr, p. 103.

[284] Maccar, t. II, p. 64; Ibn-Adhr, t. II, p. 299; Ibn-Hazm,
_Trait sur l'amour_, fol. 59 r. Comparez Ibn-al-Abbr, dans mes
_Recherches_, t. I, Appendice, p. XXXIV. Sur la date, voyez _ibid._, t.
I, p. 192, 193.

[285] Il parat qu'il devait ce surnom  son avarice.

[286] Voyez mes _Recherches_, t. I, p, 190 et suiv.

[287] Mon. Sil., c. 71; comparez mes _Recherches_, t. I, p. 198.

[288] _Al-manzor billh_, c'est--dire _aid par Dieu, victorieux par le
secours de Dieu_.

[289] Ibn-Adhr, t. II, p. 299, 300.

[290] Voyez Maccar, t. I, p. 258.

[291] Ibn-Adhr, t. II, p. 300, 301; cf. Maccar, t. I, p. 260.

[292] Ibn-Khaldoun, dans mes _Recherches_, t. I, p. 106.

[293] Sampiro, c. 29; _Chron. Iriense_, c. 12.

[294] Voyez mes _Recherches_, t. I, p. 196.

[295] Ibn-Khaldoun, dans mes _Recherches_, t. I, p. 107.

[296] Voyez mes _Recherches_, t. I, p. 195-197.

[297] Ibn-Khaldoun, dans mes _Recherches_, t. I, p. 107.

[298] _Chron. Iriense_, c. 12; Ibn-Khaldoun, dans mes _Recherches_, t.
I, p. 107.

[299] Voyez Ibn-Khaldoun, dans mes _Recherches_, t. I, p. 124.

[300] Le mardi, douze jours passs de Dhou-'l-hiddja de l'anne 374, ce
qui correspond au 5 mai. Ibn-ab-'l-Faiydh, _apud_ Ibn-al-Abbr, p.
252. Dans l'anne 985, le 5 mai tombait rellement un mardi.

[301] Ibn-al-Khatb, dans son article sur Almanzor (man. G., fol. 181
r.), donne la liste de ces potes.

[302] Du temps d'Ibn-al-Abbr, c'est--dire au XIIIe sicle, les
Beni-Khattb se prtendaient Arabes; mais leurs anctres du Xe sicle
ne songeaient mme pas  se donner une telle origine.

[303] Ibn-ab-'l-Faiydh dit: durant vingt-trois jours. J'ai suivi
Ibn-Haiyn.

[304] Ibn-al-Abbr, p. 251-253.

[305] Ibn-al-Khatb, man. G., fol. 180 v.

[306] D'aprs Ibn-al-Khatb, Barcelone fut prise le lundi, au milieu de
afar de l'anne 375. Ce jour rpond au 6 juillet 985. Les documents
arabes ne laissent donc aucun doute sur l'anne de la prise de
Barcelone, et ils sont parfaitement d'accord avec les documents latins
cits par M. Bofarull. Ce savant, qui veut que la prise de Barcelone ait
eu lieu une anne plus tard, ne s'est pas aperu que son opinion est
contredite par les pices mmes sur lesquelles il tche de l'appuyer. La
date _Kalendarum Julii feria quarta_,  laquelle deux documents fixent
le commencement du sige, est parfaitement exacte pour l'anne 985, mais
non pas pour l'anne suivante.

[307] Bofarull, _Condes de Barcelona_, t. I, p. 163, 164.

[308] Ibn-al-Abbr, p. 251. Almanzor avait fait plusieurs campagnes
contre le comte de Castille et le roi de Navarre, sur lesquelles nous ne
possdons pas de dtails.

[309] Ibn-Adhr, t. I, p. 248.

[310] Les auteurs qui disent qu'Almanzor envoya encore en Afrique un
autre corps d'arme, command par son fils Abdalmlic (Modhaffar), ont
confondu cette expdition avec une autre (celle contre Zr), dont nous
parlerons plus tard. A l'poque dont il s'agit, Abdalmlic ne comptait
encore que douze ans (cf. Nowair, p. 473).

[311] _Carts_, p. 58, 59; Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbers_, t. III, p.
219, 237; Ibn-Adhr, t. II, p. 301; Ibn-al-Abbr, p. 154.

[312] Ceci est une pure mdisance; d'aprs des tmoignages plus
impartiaux, Almanzor tait un fort bel homme.

[313] Ibn-Adhr, t. II, p. 301, 302; Ibn-al-Abbr, p. 119; Maccar, t.
I, p. 389.

[314] Maccar, t. I, p. 359, 360, l. 3, 20 et suiv.; Ibn-Adhr, t. II,
p. 307 et suiv.

[315] Ibn-Khaldoun, dans mes _Recherches_, t. I, p. 107.

[316] _Chron. Conimbricense I_ et _IV_.

[317] Voyez la charte de l'abbesse Flora, _Esp. sagr._, t. XXXVI, n 14,
et celle que cite Risco, _Historia de Leon_, t. I, p. 228.

[318] Ibn-Khaldoun, dans mes _Recherches_, t. I, p. 107.

[319] Lucas de Tuy, p. 87. Comparez pour ce qui concerne la date et le
nom du commandant, mes _Recherches_, t. I, p. 198-201.

[320] Charte latine cite par Risco, _Hist. de Leon_, t. I, p. 228, et
_Esp. sagr._, t. XXXIV, p. 308.

[321] Ibn-Khaldoun, dans mes _Recherches_, t. I, p. 108.

[322] Comparez _Annales Complutenses_, p. 311. Dans les _Anales
Toledanos_ (p. 383) la date est fautive.

[323] Ibn-Adhr, t. II, p. 303-306; Ibn-al-Abbr, dans mes
_Recherches_, t. I, p. 279 de la 1re dition; Ibn-Kbaldoun, dans le
mme ouvrage, t. I, p. 108 de la 2de dition.

[324] Voyez mes _Recherches_, t. I, p. 24-27 de la 1re dition.

[325] Abd-al-whid, p. 24, 25; Aboulfed, t. II, p. 534; Maccar, t. II,
p. 57; Ibn-Khaldoun, dans mes _Recherches_, t. I, p. 108; _Chron.
Burg._, p. 309; _Ann. Complut._, p. 313; _Ann. Compost._ p. 320; _Ann.
Toled. I_, p. 384. Dans les chroniques qui portent: VIII Kal. Ianuarii,
il faut lire Iunii au lieu de Ianuarii.

[326] Charte de 993, _Esp. sagr._, t. XIX, p. 382 et suiv., et de 1000,
_ibid._, t. XXXVI, n IV.

[327] Charte de 990, analyse dans l'_Esp. sagr._, t. XIX, p. 382 et
suiv.

[328] Voyez mes _Recherches_, t. I, p. 108, 109.

[329] Ibn-Khaldoun, dans mes _Recherches_, t. I, p. 108.

[330] Ibn-Khaldoun, _ibid._, p. 110.

[331] Ibn-al-Abbr, p. 113.

[332] Ibn-al-Abbr, dans mes _Recherches_, t. I, p. 280 de la 1re
dition.

[333] Ibn-al-Abbr, p. 113, 114, et dans mes _Recherches_, t. I, p. 279
de la Ire dition.

[334] Ibn-Adhr, t. II, p. 315.

[335] _Carts_, p. 73.

[336] Ibn-Adhr, t. II, p. 316.

[337] Maccar, t. I, p. 389.

[338] Maccar, t. I, p. 393.

[339] Nowair, p. 471.

[340] Ibn-Khaldoun, _Histoire des Berbers_, t. II, p. 41 du texte;
_Carts_, p. 65.

[341] Maccar, t. II, p. 64; Ibn-Adhr, t. I, p. 262; Ibn-Khaldoun,
_Hist. des Berbers_, t. III, p. 243, 244; _Carts_, p. 65, 66;
Ibn-al-Abbr, dans mes _Recherches_, t. I, p. 285 de la 1re dition.

[342] Voyez les derniers vers de l'lgie d'Ibn-Darrdj Castall sur la
mort d'Aurore, _apud_ Thalib, _Yetma_, man. d'Oxford, Seld. A. 19 et
Marsh. 99.

[343] Ibn-Khaldoun et _Carts_, _ubi supra_.

[344] Voyez Florez, _Esp. sagr._, t. III et XIX, et comparez Ibn-Adhr,
t. II, p. 316, 317 et 318.

[345] Le texte que nous suivons porte ici: _medna Galicia_,
c'est--dire _la capitale de la Galice_. Le mot _Galice_ a ici un sens
fort restreint: il dsigne la province portugaise qui porte aujourd'hui
le nom de Beira. Cette province avait t souvent un royaume  part, et
Viseu en tait la capitale. Voyez mes _Recherches_, t. I, p. 163, 164.

[346] Ibn-Adhr nomme dans cette province un district qu'il appelle
Valadares. Ce district se trouve nomm aussi dans une charte de 1156,
publie dans l'_Esp. sagr._, t. XXII, p. 275.

[347] Ibn-Adhr, t. II, p. 316-318.

[348] Il rsulte d'une charte de Bermude II, publie dans l'_Espaa
sagrada_ (t. XIX, p. 381), que ce dfil se trouvait sur les bords du
Minho.

[349] Ibn-Haiyn _apud_ Ibn-Adhr, t. II, p. 312. Les mots _il
bbi'z-Zhira_ semblent avoir t ajouts par Ibn-Adhr.

[350] Ce clotre, qui se trouvait dans les montagnes, entre Bayona et
Tuy, reut plus tard le nom de San Colmado. Voyez Sandoval,
_Antiguedades de Tuy_, p. 120.

[351] _Malego_ chez Ibn-Adhr. Les Arabes ont transpos de cette
manire les lettres de ce nom propre.

[352] Ibn-Adhr, t. II, p. 318, 319. Ce qu'on lit au sujet de cette
expdition dans l'_Hist. Compost._ (L. I, c. 2, . 8) est inexact.
Rodrigue Velasquez, qui, d'aprs cette chronique, aurait t parmi les
allis d'Almanzor, tait dj mort dix-neuf annes auparavant. Voyez
_Esp. sagr._, t. XIX, p. 166, 169. Sur les relations des chroniques
latines en gnral, on peut voir mes _Recherches_, t. I, p. 217 et suiv.

[353] Ibn-Khaldoun, dans mes _Recherches_, t. I, p. 109.

[354] Maccar, t. II, p. 146; Rodrigue de Tolde, L. V, c. 16; Lucas de
Tuy, _in fine_.

[355] Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbers_, t. III, p. 244-248; _Carts_,
p. 66, 67.

[356] Ibn-Adhr, t. II, p. 310.

[357] Dans la Rioja,  9 lieues S. de Najera.

[358] Maccar, t. II, p. 65; Ibn-al-Abbr, p. 151; Ibn-al-Khatb,
article sur Almanzor, man. G., fol. 181 v.

[359] Maccar, t. I, p. 259.

[360] _Chron. Burgense_, p. 309.

[361] Charte de 1027, Llorente, t. III, p. 355.

[362] Mon. Sil., c. 72.

[363] Maccar, t. I, p. 392. Comparez Rodrigue de Tolde, _Hist.
Arabum_, c. 31.

[364] Maccar, t. I, p. 392.

[365] Ibn-Adhr, t. II, p. 320, 321.

[366] Maccar, t. I, p. 274.

[367] Voyez mes _Recherches_, t. II, p. 257-260.

[368] Voyez sur id, Homaid, fol. 100 v.-103 r., Abd-al-whid, p.
19-25, Ibn-Khallicn, t. I, p. 322 d. de Slane, et surtout Maccar, t.
II, p. 52 et suiv.

[369] Ibn-Adhr, t. II, p. 309.

[370] Maccar, t. I, p. 387.

[371] Maccar, t. I, p. 274.

[372] Voyez plus haut, p. 111 et suiv.

[373] Ibn-al-Khatb, man. G., fol. 118 r.

[374] Maccar, t. I, p. 273.

[375] Ibn-Adhr, t. II. p. 310.

[376] Maccar, t. I. p. 406, 407. A la page 407, l. 4, je lis _'an_ au
lieu de _fi_.

[377] Ibn-Adhr, t. II, p. 310, 311.

[378] Nowair, p. 472.

[379] Ibn-al-Abbr, p. 159. Ibn-Haiyn (_apud_ Ibn-Bassm, t. I, fol. 30
r.-31 v.) donne un rcit dtaill de cette conspiration.

[380] Ibn-al-Abbr, p. 149.--Faute de documents, j'ai d passer
rapidement sur le rgne de Modhaffar.

[381] Ces quatre familles taient les principales parmi la noblesse de
cour. Voyez Ibn-Adhr, t. II, p. 290.

[382] Sous le nom de Slaves on comprenait aussi les chrtiens du Nord de
l'Espagne qui servaient dans l'arme musulmane. Voyez Ibn-al-Khatb,
article sur Hobsa, man. G., fol. 124 r.

[383] Khochan, p. 327.

[384] Ibn-Hazm, _Trait sur les religions_, t. II, fol. 80 v., 146 r. et
v.

[385] Ibn-Hazm, t. I. fol. 128 r. et v.

[386] Ibn-Hazm, t. I, fol. 127 r.-128 r.

[387] _Al-milla al-collya_ en arabe.

[388] Ibn-Hazm, t. II, fol. 228 r.-230 v.

[389] Maccar, t. I, p. 387.

[390] Voyez  ce sujet mes _Recherches_, t. I, p. 205 et suiv.

[391] Aujourd'hui on dirait Sanchuelo, mais  l'poque dont il s'agit on
disait Sanchol. Voyez mes _Recherches_, t. I, p. 206.

[392] Nowair, p. 473, 479.

[393] Ibn-al-Athr, sous l'anne 366; _Raihn_; _An. Tol. II_ (p. 403).

[394] Ibn-al-Abbr, p. 150.

[395] Le texte de ce document se trouve chez Ibn-Bassm (t. I, fol. 24
v.), Nowair, Ibn-Khaldoun et Maccar (t. I, p. 277, 278).

[396] Voyez mes _Recherches_, t. I, p. 207.

[397] Maccar, t. I, p. 388.

[398] Ibn-al-Athr, sous l'anne 366. On donna  cette campagne le nom
de campagne de la boue (Nowair, p. 474).

[399] Al-Mahd billh, _guid par Dieu_.

[400] V. sur ces comtes, Sandoval, _Cinco Reyes_, fol. 62 v. et suiv.

[401] C'tait le surnom que Sanchol avait pris.

[402] Nowair, p. 474-9; Maccar, t. I, p. 278, 379.

[403] Voyez Nowair, p. 479-484; Ibn-Khaldoun, fol. 19 r. et v.;
Ibn-Haiyn, _apud_ Ibn-Bassm, t. I, fol. 7 v., 8 r. et v. (Ibn-Bassm
semble avoir fort abrg ce passage); Abd-al-whid, p. 28-30;
Ibn-al-Abbr, p. 159, 160; Ibn-al-Athr, sous l'anne 366; Maccar, t.
I, p. 278; Rodrigue de Tolde, _Hist. Arabum_, c. 32-35. Sur les dates
on peut comparer un article dans mes _Recherches_, t. I, p. 238 et
suiv., 710 de la 1re dition. Sur l'pitaphe d'Otton, vque de
Girone, voyez aussi _Esp. sagr._, t. XLIII, p. 157 et suiv.

[404] Voyez _Abbad._, t. I, p. 244.

[405] Dans son _Trait sur l'amour_ (fol. 121 r.), Ibn-Hazm parle
incidemment de la rvolte de ce Hichm, qui prit le surnom de Rachd.

[406] Ibn-al-Khatb, article sur Zw, man. G., fol. 133 v.

[407] Ce nombre se trouve chez l'historien le plus ancien et le plus
digne de foi,  savoir Ibn-Haiyn (_apud_ Ibn-Bassm, t. I, fol. 8 r.).
D'autres donnent vingt mille, ou mme trente-six mille.

[408] Voyez Edrisi, t. II, p. 64, 65. Aujourd'hui Castillo del Bacar.

[409] Cette date est donne par Nowair. Elle se trouve aussi dans un
document latin, publi dans l'_Esp. sagr._, t. XLIII, p. 156.

[410] Dans les flots de la mer, dit Nowair. On sait que le flux va
jusqu' l'endroit o la bataille s'tait livre.

[411] Nowair, p. 484-6; Ibn-al-Athr, sous l'anne 400; Ibn-Haiyn,
_apud_ Ibn-Bassm, t. I, fol. 8 v.; Rodrigue de Tolde, c. 36-39.

[412] _Ann. Compost._, _Chron. de Cardea_.

[413] Maccar, t. I, p. 250.

[414] Ibn-Hazm, _Trait sur l'amour_, fol. 106 r.; cf. Rodrigue, c. 38.

[415] Ibn-al-Khatb, article sur Hobsa, man. G., fol. 124 r.

[416] Ibn-Hazm, _Trait sur l'amour_, fol. 38 r. et v.

[417] Le mme, fol. 96 r.

[418] Ihn-Bassm, t. I, fol. 161 r.; Maccar, t. I, p. 546.

[419] Voyez son _Trait sur l'amour_, fol. 87 r.-88 r.

[420] Ibn-al-Abbr, p. 164.

[421] Abd-al-whid, p. 28; Ibn-Hazm, fol. 102 r.; Ibn-Bassm, t. III,
fol. 1 v. et suiv.

[422] Ibn-Haiyn, _apud_ Ibn-Bassm, t. I, fol. 6 v., 7 r. et v., 22
v.-24 r., 120 r.-122 v., 127 v.-129 r., 9 r. et v.; Maccar, t. I, p.
315-319; Abd-al-whid, p. 35-38; Ibn-al-Athr, sous l'anne 407;
Nowair, p. 486-490; Ibn-al-Khatb, article sur Al ibn-Hammoud, man.
E.; Ibn-al-Abbr, p. 160, 161. Comparez Rodrigue, c. 40-44, et mes
_Recherches_, t. 1, p. 238-241.

[423] Ibn-Bassm, t. I, fol. 6 r. et v.

[424] On sait que Solaimn est la forme arabe de Salomon.

[425] Maccar, t. I, p. 280.

[426] Voyez Ibn-Bassm, t. III, fol. 5 r.

[427] Voyez _Abbad._, t. I, p. 222.

[428] Maccar, t. I, p. 102.

[429] Voyez _Abbad._, t. II, p. 214.

[430] Comparez Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbers_, t. II, p. 8 et 61,
avec Ibn-Haiyn, _apud_ Ibn-Bassm, t. I, fol. 122 r.

[431] Ces dtails importants se trouvent chez Ibn-Haiyn et chez
Ibn-al-Athr. Aboulfeda (t. III, p. 28) a copi ce dernier auteur.

[432] Voyez _Abbad._, t. I, p. 222.

[433] Ibn-Hazm, dans mon Catalogue, t. I, p. 225.

[434] Voyez Maccar, t. I, p. 315, l. 19. Les mmes paroles se trouvent
chez Ibn-Haiyn.

[435] Ibn-Hazm, _loco laudato_.

[436] Ibn-Haiyn, _apud_ Ibn-Bassm, t. III, fol. 141 r.

[437] Voyez l'explication de ces mots dans une note de Sale sur sa
traduction anglaise du Coran.

[438] Ibn-Haiyn, fol. 128 r.; Abd-al-whid, p. 45; Maccar, t. I, p.
316, 318.

[439] J'ai cru devoir prfrer ici le tmoignage de l'auteur copi par
Maccar (t. I, p. 319), dont le rcit est le plus circonstanci,  celui
de Homaid (_apud_ Abd-al-whid, p. 37).

[440] Ibn-al-Abbr, p. 165, 166. Le man. d'Ibn-Bassm, (t. I, fol. 11 r.
et v.) m'a servi  corriger quelques fautes dans ces textes.

[441] Maccar, t, I, p. 285; variantes chez Ibn-Bassm, t. I, fol. 11
v., 12 r.

[442] Voyez mon Catalogue des man. orient. de la Bibl. de Leyde, t. I,
p. 227.

[443] Ibn-Hazm, _Trait sur les religions_, t. II, fol. 227 r.

[444] Voyez mon Catalogue, t. I, p. 225, 230.

[445] Ibn-Hazm, _Trait sur l'amour_, fol. 99 r.-102 v.

[446] Voyez Ibn-Bassm, t. I, fol. 82 v.

[447] Ibn-Haiyn, _apud_ Ibn-Bassm, t. I, fol. 9 v.-11 r., 114 r.-115
r.; Ibn-al-Athr; Maccar, t. I, p. 319, 320; Abd-al-whid, p. 38-40;
Rodrigue de Tolde, c. 44.

[448] Homaid, que tous les autres crivains arabes ont copi.

[449] Ou Motamid, selon d'autres.

[450] Abd-al-whid, p. 40, 41.

[451] Voyez Ibn-al-Athr.

[452] Voyez Ibn-Haiyn, _apud_ Ibn-Bassm, t. I, fol. 157 r.

[453] Ibn-al-Athr, sous l'anne 407.

[454] Voyez Ibn-al-Athr, sous l'anne 407.

[455] Le mme, _ibid._

[456] Ibn-Haiyn, _apud_ Ibn-Bassm, t. III, fol. 139 v.-143 v.








End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des Musulmans d'Espagne, t.
3/4, by Reinhart Pieter Anne Dozy

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES MUSULMANS (3/4) ***

***** This file should be named 41208-8.txt or 41208-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/1/2/0/41208/

Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images available at The Internet Archive)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
