The Project Gutenberg EBook of Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire, by 
Jules  Claretie

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Title: Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire
       Mademoiselle Cachemire

Author: Jules  Claretie

Release Date: October 14, 2012 [EBook #41065]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES DE PROIE. ***




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    Note de transcription:

    L'orthographe originale a t conserve (ex: maronniers,
    bulition, tisanne etc.)

    Quelques corrections ont t apportes. La liste des modifications
    se trouve  la fin du texte.

    On notera l'emploi de l'abrviation C{e} pour Compagnie.




  LES FEMMES DE PROIE




  MADEMOISELLE
  CACHEMIRE




  EN PRPARATION
  DU MME AUTEUR:


  CAMILLE DESMOULINS ET LES DANTONISTES, essai sur
  la Rvolution franaise (1789-1794), 1 vol. in-8.


  Coulommiers.--Typ. de A. MOUSSIN.




  LES FEMMES DE PROIE


  MADEMOISELLE
  CACHEMIRE

  PAR

  JULES CLARETIE


  [Logo de l'diteur]


  PARIS
  E. DENTU, DITEUR
  LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES
  PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLANS
  1867
  Tous droits rservs




A JULES LEVALLOIS


Voil plusieurs jours dj que je suis  Florence. C'est loin de Paris,
mon ami! Il n'y a pas seulement les Alpes et les Apennins entre les
boulevards et les Cascine, il y a un monde. Monde d'ides, monde de
faits. Tout s'agite ici; l-bas, dirait-on, tout est calme. J'entends
passer sous mes fentres des chants de joie, des hymnes de guerre. Le
mot de libert traverse l'air du matin au soir, et c'est le premier nom
qui m'veille. Ah! ce n'est plus _la Femme  barbe_! Ces Italiens sont
en retard.

Ils vont se battre, parat-il, ils partent. Je vois passer les
volontaires avec leurs soeurs qui pleurent et leurs pauvres mres qui
ont les yeux rouges. Ils marquent le pas, ne disent rien, mais ils
savent o ils vont. On pourra les vaincre--la guerre a ses destins--mais
ils sauront mourir. Ce sont l d'tranges spectacles et je n'y suis pas
habitu. Quelle antithse! Et--pour la premire fois peut-tre--en
voyage je ne regrette point Paris. C'est  lui pourtant que je pense et
c'est lui que j'ai voulu peindre--une de ses mille faces tout au
moins--dans un livre que je suis heureux de vous ddier et que je
souhaiterais plus digne de vous. Paris? Il est l-bas, avec ses
tournoiements, ses mugissements, sa perptuelle agitation, sa fivre
ternelle. Il va et vient, s'agite, se dmne, vit  grands guides, rit
 grosse voix, s'excite, s'irrite, s'peronne et s'poumonne. Il y a,
dirait-on, un peu de ttanos dans son cas. Je le vois ainsi, du moins,
pileptique et fou, et c'est de la sorte que je l'ai prsent. L'image
ne sduira pas tout le monde. Il est vident qu'un pastel est plus
aimable et beaucoup plus poli qu'un miroir. Mais je rponds de la
plupart des traits.

Qui sait? Vous m'accuserez peut-tre, mon cher ami, d'avoir  plaisir
broy le bitume et pouss au noir, vous qui regardez les choses de loin
et qui de Paris ne voyez plus que l'immense figure, couche l-bas, sous
le vaste ciel, toute de marbre, dirait-on, clatante et fire, blanche
par les jours de soleil. C'est de Montretout que vous contemplez le
spectacle. Les cris de forcens lorsqu'il vous parviennent  Saint-Cloud
ont eu le temps de s'adoucir; l'cre senteur de boudoirs et d'usines, de
restaurants et d'curies, s'est sature des parfums sains des arbres, de
l'eau, de la terre retourne. Puis,  deux pas, la fort vous console.
Vous avez vos livres et vos fourmis, Gothe qui vous parle de la nature
et la nature qui vous parle de tout. Vous avez bien le temps quand
frissonnent les marronniers, quand les feuilles s'ouvrent au printemps
ou se dorent  l'automne, quand l'herbe vous tend ses tapis et le bon
livre ses pages fraches, vous avez bien le temps d'couter le rcit de
la ruelle, le scandale qui court, ou le boursier qui vole!--Ou si vous
le faites,  philosophe, c'est pour en rire.

Mais on ne peut pas toujours rire. Voil pourquoi j'ai crit ce
livre--moral, vous le verrez, de la morale brlante--et malheureusement
encore actuel. Il fait bien pourtant de se presser, car un temps
viendra--qui n'est pas loin, je l'espre--o il ne sera plus possible.
Il arrivera une heure o le roman, o le drame--sur lesquels elle rgne
depuis quinze ans--n'appartiendront plus  la femme de proie. Celui qui
croirait alors crire une oeuvre d'art sur ce sujet ne composerait
plus qu'une faon de mmoire historique. La saison sera finie parce que
la femme de proie sera vaincue. On s'en occupe dj beaucoup moins, ce
me semble. Il faut  nos apptits une autre nourriture, d'autres
inspirations  nos crivains.--Il est temps de remplacer cette matire
par un idal.

Non pas,  mon avis, qu'on ait abus du sujet. Il fallait bien peindre
ce qu'on avait sous les yeux. Le prosecteur ne peut dissquer, dans son
amphithtre, que les cas atteints par maladie rgnante. Que si
l'pidmie persiste ne vous en prenez pas  lui, dites-vous:
l'atmosphre est mauvaise, et laissez faire le scalpel du chirurgien. Je
sais bien; des _tudes_ pareilles ne sont pas du got de tout le monde.
Le lecteur, quoiqu'en dise cet autre, veut encore moins tre respect
que flatt! Tout crivain qui respecte quelque peu l'hypocrisie doit
s'attacher  faire style de velours. Devant Saint-Simon assurment
Dangeau ft devenu blme, disant: Quel est ce duc mal lch? Mais la
bile de Saint-Simon avait raison de passer dans son encre et l'encre est
reste. Voil le fait.

Nous crivons un roman, il est vrai. Vous allez me dire: Ne
pouviez-vous pas justement laisser loin de vous cette ralit
douloureuse, regarder plus haut que la terre, chercher autre part et
vous chapper,  votre gr, vers les grands horizons, les lignes pures,
les rgions consolantes! Certes. Vous avez devin, mon ami, lorsque
parut _Robert Burat_ et vous avez bien voulu dire que la tristesse des
oeuvres de notre gnration venait seulement des obstacles que nous
avions rencontrs  nos dbuts,--obstacles moraux, j'entends,--manque
d'air et d'espace et que, dpouills de ces sources vivifiantes et
libres nous nous tions rfugis dans le doute ou dans l'ironie. Et vous
nous indiquiez le remde et vous ressuscitiez nos espoirs. En effet,
vous aviez raison. Il y a encore des esprances de par le monde. Il y a
encore des souffles puissants et des courants invincibles, le droit
n'est point frapp  mort, la libert n'est point  jamais vaincue.

Ne la croyait-on pas au tombeau cette Italie, qui tressaille et se
redresse  cette heure? Souponnait-on que cette _poussire de morts_
pt se retrouver aussi vivante? Ne la regardait-on pas depuis longtemps
comme un Muse, _campo-santo_ de l'art o l'on venait admirer des
cadavres? Eh bien! la patrie des Donatello et des Ghirlandajo, la terre
des Brunelleschi et des Michel-Ange, le pays des artistes allait devenir
le pays des citoyens. Ils sont debout, ils marchent. Mal arms, faibles
et chtifs, ces paysans nourris de riz vont se mesurer avec les robustes
soldats de l'Autriche. Ce qui les attend, peu leur importe. S'ils
tombent, ils tomberont joyeux. Ils ne doutent pas du succs. Ceci est le
secret. Mais ils ont la justice. C'est quelque chose. Ils rclament le
_droit  la patrie_, rien de plus: Les canons ennemis qui les
mitrailleront ne pourront les priver du moins d'une tombe dans la terre
natale.

Et voil comment renaissent les nations.

Mon cher ami, je ne crois pas avoir assombri les tableaux parisiens que
je vous prsente. Cela est ainsi. Mademoiselle Cachemire me parat mme,
si je dois l'avouer, un peu bien modeste auprs de certaines de ses
rivales qui courent non pas le roman mais le monde. Mais, tout en se
piquant de faire vrai, on est encore forc de se contenter
d'indications. Que voulez-vous? J'ai tch aussi de relever les cts
sombres d'un tel sujet par des coins assez consolants. Il faut tout
prvoir. M. Tartufe pourrait se fcher:

    Comment! couvrez ce sein....

Puis je ne suis point pessimiste, diable! Je m'arrte volontiers devant
un marais aux eaux croupissantes--surtout quand le marais va jusqu' ma
porte. Je vois ces taches verdtres, cette eau stagnante, ces herbes
mauvaises, fauves et perfides, luisantes comme des glaives, ces faons
de terre ferme qui sollicitent et qui engloutissent, ces squammes et ces
moisissures, mais vienne un rayon de soleil, un oiseau qui chante, une
libellule qui passe, et, je vous en rponds, mon cher Levallois, c'est
le rayon qui m'attire, c'est la libellule au corselet bleu que je
regarde, que je suis des yeux et c'est l'oiseau que j'coute.

Tenez, quelque plaisir que j'aie  causer avec vous, je laisse ma plume
et je vous quitte. Je vais  deux pas, dans ces jardins de Boboli o
passa Montaigne, o se promena Ptrarque sans doute, et Masaccio et
Marcile Ficin, et les artistes et les potes; o les arbres en berceaux,
les oliviers, les citronniers font de l'ombre avec du soleil et
ralisent un vers de Virgile:

    Est iter in sylvis ubi coelum condidit umbra.

J'y vais rver, j'y vais songer, j'y vais oublier Paris et penser 
vous.

  Florence, 31 mai 1866.

       *       *       *       *       *

  Paris.

Je n'ai rien chang, mon cher ami,  cette ddicace crite, l-bas,
entre deux dpches, entre deux journaux lus en hte, entre deux
nouvelles dont l'une apportait la paix, l'autre la guerre. Recevez ce
livre comme un faible tmoignage d'un vif et profond attachement.
Encore une fois, j'aurais d le revoir davantage avant de vous
l'adresser, avant de le prsenter au public. Un autre jour je ferai
mieux. Je ferai du moins autre chose. Il est temps d'aborder les
questions hautes et palpitantes, et de laisser aller o elles vont
toutes les reines d'une nuit ou d'un jour.

Bref, j'ai peint ici _Paris qui dpense_. J'eusse prfr vous prsenter
_Paris qui pense_. C'est un autre travail. Croyez-moi, mon bien cher
ami, votre affectueusement dvou,

  JULES CLARETIE.

  5 Septembre 1866.




LES

FEMMES DE PROIE




I


L'auberge est au bord de l'eau et ses murailles blanchies se refltent
dans la Seine. Une barque pleine de poisson frais est amarre sous les
fentres, parmi les roseaux. Quelque peintre de passage--il en vient
beaucoup de ce ct--a peint, sur la porte d'entre un lapin  demi
dpouill qui fricasse tout vif sur un feu clair. Le nom de l'aubergiste
se dtache en grosses lettres bleues: LABARBADE. C'est l que descendent
les artistes en tourne dans la fort de Fontainebleau. La fille du pre
Labarbade tait une clbrit  Samoreau, dans ce pays qu'une chanson a
fait illustre:

    A Samoreau y a de belles filles,
    Y en a-t-une si parfaite en beaut,
    Que Godefroid y a tir son portrait.

Qu'est-ce que ce Godefroid, le Titien inconnu de cette _belle fille_?
L'histoire de l'art est l-dessus muette, Vasari se tait, mais la belle
fille tait peut-tre Suzanne Labarbade.

Elle avait seize ans alors, pas davantage; de grands yeux noirs dans un
visage un peu hl, des cheveux pais, mal attachs et qui roulaient sur
ses paules parfois, brusquement. Elle se savait jolie. Quand elle
passait dans les rues, les regards venaient  elle tout droit. Puis elle
avait des miroirs. Ce qu'elle savait dj, les miroirs le lui
rptaient. Elle les cachait sous son lit, ou derrire son armoire,
parce que le pre Labarbade ne badinait pas. C'tait un homme dur, rendu
plus rude encore par le malheur. Toute sa vie il avait travaill sans
grande chance. Il tait de ceux qui naissent condamns. Sa premire
femme, la mre de Suzanne, tait morte jeune. Remari, le pauvre homme
n'avait trouv que le chagrin, la mauvaise humeur au logis, les
querelles. Madame Labarbade, la seconde, avare, criarde, trs-belle
d'ailleurs et trs-vaniteuse, levait la petite Suzanne  la dure. Elle
la battait souvent, plus souvent la privait de manger, l'envoyait au lit
sans souper _pour lui apprendre_. Suzanne ne disait rien, se couchait et
mordait ses draps afin que dans la pice  ct la belle-mre ne
l'entendt pas pleurer.

L'enfant,  dfaut d'orgueil, avait l'enttement. On ne la faisait point
plier. Elle se raidissait contre les injustices, opposait ses ironies
aux svrits et peu  peu s'habituait  l'abandon.

Dans les premiers temps, le pre Labarbade avait bien pris le parti de
sa fille. Il la dfendait. Cela ne lui convenait pas qu'on la
maltraitt. Il levait la voix, et bien souvent quand arrivaient ces
scnes, il coupait une grosse miche de pain, la mettait dans les bras de
l'enfant, avec des pommes ou des confitures et lui disait: va-t-en
maintenant! Mais comme les querelles l'ennuyaient, il se lassa de lutter
contre la mnagre qui savait trop bien lui faire payer toutes ces
colres. Il en vint mme  se persuader que toutes les criailleries
taient du fait de Suzanne, et que sans elle bien certainement la maison
et t plus tranquille.--Arrangez-vous comme vous voudrez, dit-il un
beau soir, je ne me mle plus de vos affaires. Cette petite est trop
ennuyeuse,  la fin des fins.

Et il donna  Suzanne une brusque pousse. A partir de ce jour, dans
cette maison, l'enfant se sentit bien seule.

D'ailleurs, le pre venait d'avoir un fils. Madame Labarbade tait
accouche d'un gros garon, pesant et criant. Labarbade, compltement
faible sous son apparence solide, avait brusquement vir de bord,
abandonn la petite fille pour ne plus s'occuper que de _son gamin_.
Suzanne, livre sans dfense  l'humeur de sa belle-mre s'irritait tout
bas contre son pre; elle avait compt jusqu'alors sur cette apparence
de secours, sur cette pseudo-volont, sur les violences de Labarbade
succdant brusquement, comme des coules de lave,  de longs mois de
soumission; et voil que tout lui manquait, c'tait fini. La belle-mre
triomphait. Quel isolement! Mais elle patientait encore. Un je ne sais
quoi lui disait que cette vie ne durerait pas longtemps. Elle
travaillait pour s'tourdir ou plutt elle s'agitait. Elle pchait. Elle
conduisait le bateau elle-mme, et aimait  le lancer dans les joncs qui
pliaient tout autour. Les cheveux dnous, les bras nus dans un casaquin
qui laissait voir ses aisselles, elle dirigeait sa barque et servait de
passeuse aux jeunes gens qui voulaient traverser l'eau pour descendre 
l'auberge de Labarbade. Quand ils essayaient de plaisanter avec elle,
elle devenait toute ple. Ces rires souligns par des gestes, des mots
bizarres, les phrases  double entente la troublaient et lui donnaient
chaud. Une fois seule elle se rptait tout cela, fermait les yeux,
devinait, rvait. L'inconnu la tourmentait. Elle avait soif d'un avenir
mal dfini qui tardait bien  se montrer. On lui avait dit bien des
fois,--des passants--peut-tre sans y ajouter grande importance:
Viendrais-tu  Paris avec moi? Paris! Ce seul mot ne signifiait pas
autre chose pour elle que: Libert! Mais ce qu'elle souhaitait par
dessus tout c'tait d'tre libre. La maison lui pesait, elle touffait
dans sa chambre, prenait en haine son pre, son petit frre, les
voisins, le pays.

Quelle vie! s'user l, se marier l, vieillir, devenir maigre sous le
travail ou engraisser. On est laide si vite. Et tous ces paysans
l'ennuyaient tant avec leurs grosses mains et leurs gros pieds! Quand
elle n'allait pas au bateau, prendre pour la cuisine les anguilles
gluantes qui glissaient brusquement entre ses doigts ou tirer de l'eau
du puits ou ramasser les salades dans le verger, elle s'appuyait sur le
rebord de la fentre ouverte et regardait l'eau courir, les arbres
frissonner, les passants marcher en sifflant sur la route. Ou bien elle
sortait et s'asseyait au bord de l'eau. C'tait l qu'il faisait bon!
Seule, avec ses dsirs, avec ses rves! La berge, pleine d'herbes hautes
et fraches, s'adoucissait, glissant vers l'eau. C'tait vert, ce
terrain, marcageux, tentant. A deux pas les roseaux, les ajoncs courbs
miroitaient au soleil comme des aiguilles, les nnufars jaunes et
luisants ouvraient  l'air leurs feuilles larges. Point de bruit. Les
froissements des ailes sches des libellules qui volaient lanant des
reflets bleus. Le miroitement d'acier de l'eau paillete o,  et l,
sautillaient les poissons comme dans la pole  frire. Et derrire, sur
la route, le murmure vague, lent, sourd et comme menaant des peupliers
qui s'agitaient. Vivre l, dormir l, y voir Paris en songe! Mais tout 
coup la voix du pre appelait Suzanne, il fallait se lever, regagner la
maison, se mettre au fourneau ou s'enfermer dans cette vieille chambre
o, tant de fois, elle avait pleur se rongeant les poings.

Que c'tait triste maintenant. Des murailles blanchies  la chaux, le
parquet carrel et froid, au plafond des traverses de bois toutes
noires. De la poussire, un lit  couverture jaune, une vieille armoire
luisante et brune, un dressoir avec des faences  fleurs rouges et
bleues brches, des chaises de paille et de noyer, des imageries
d'Epinal, _Mathilde et Malek-Adel_ dans un cadre orange, des paquets de
ficelles suspendus ici, l des champignons en grappes. Un pot de pommade
en verre opaque, une terrine de foie gras conserve comme une relique,
de vieux papiers, des livres poudreux et dchirs, mais quels livres!
Elle les avait lus, relus. Des almanachs, la _Vie d'Abd-el-Kader_,
l'_Annuaire du dpartement_. On touffait l-dedans. Sans ses espoirs de
lendemain, ses soifs de revanche, elle y fut morte.

Mais elle tait dcide  vivre.

Un soir--c'tait la fte de Samoreau--Suzanne alla danser malgr sa
belle-mre. Elle avait pass des nuits pour coudre elle-mme une robe
blanche que Labarbade lui avait achete pour ses trennes, et que madame
Labarbade avait conserve en pice. Mais Suzanne savait o tait la
robe. Elle avait ouvert l'armoire, pris l'toffe et sur un patron
emprunt  une couturire de Fontainebleau, elle avait taill cette
robe.

La nuit tait tombe, une nuit de juillet, et les paysans de Samoreau
dansaient sur la petite place. Les carabines partaient, l'on gagnait des
lapins en logeant de grosses boules dans des trous, l'on cassait en deux
les pipes de terre, les tourniquets chargs de porcelaine mal peinte
grinaient lourdement sur leur axe. On entendait un bruit compos de
mille bruits: des cris, des chants, des rires, de la musique, des coups
de fusil, des notes de crcelles et de mirlitons. La lumire tait
rouge; des lampes de schiste clairaient la _salle de danse_, forme par
quelques piquets soutenant une corde qui tenait lieu de muraille. Juchs
sur une estrade de planches, qui criait et menaait au moindre geste,
quatre musiciens, les joues enfles, jouaient de la clarinette et du
cornet. La lumire des lampes suspendues aux arbres paillettait le
cuivre des instruments, rougissait les faces apoplectiques des
musiciens, enveloppait de reflets les paysans en paletots, les jeunes
filles en robe de percale blanche. Hommes et femmes, tout se heurte. Les
danseurs talent des grces lourdes, empoignent brutalement les
fillettes qui suent et rient, et les entranent dans un galop plein de
chocs. Ils vont, rouges, essouffls, tournent et poussent des cris, et
la musique acheve, ils tombent sur des bancs, s'essuyent le front ou se
jettent  terre pour respirer.

A travers les feuilles d'un vert sombre des maronniers, la lune
glissait des rayons ples parmi cette fournaise en plein air, faite de
hurlements, de poussire, de poudre et de fume.

Au milieu de la foule, Suzanne dansait. Elle tait charmante, le teint
anim, affole de danse, les prunelles lectriques, avec une expression
de joie. Comme elle se sentait regarde, elle s'tudiait. Elle avait de
ces balancements de corps qui attiraient. Rserve pourtant, avec je ne
sais quelles intuitions aristocratiques, elle faisait l'effet d'une note
plus calme au milieu de ces choeurs pileptiques. Il y avait autour
d'elle des jeunes gens de la ville et des dames qui ne la quittaient pas
des yeux. Elle tait fire de ces regards; elle clatait d'une joie
profonde. C'tait cela qu'elle souhaitait. tre vue! Tout  coup, la
foule des danseurs s'carta, fendue par des bras robustes et Suzanne,
reut, sur le nez, un norme et brutal soufflet. Elle chancela et parut
s'vanouir. Elle ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Le sang
coulait sur sa robe blanche. Une rumeur s'leva, et, parmi le bruit,
Suzanne distingua ces mots:

--Je t'apprendrai  venir danser sans ma permission, pcore!

C'tait le pre. Elle sentit qu'une main forte l'entranait.

Une fois au logis, folle de colre, de honte, d'amour-propre outrag,
prise de rage, elle fit un paquet de ses robes, de ses peignes, de sa
pommade, de ses miroirs, sauta par la fentre, qui n'tait pas haute,
sur les plates-bandes du jardin, et se sauva jusqu'au pont de Valvins.
Puis,  travers la fort,  travers la nuit, sans rien craindre, elle se
dirigea sur Paris.

C'tait bien loin. Mais elle connaissait la route. Un 15 aot Labarbade
l'y avait mene en carriole, voir la fte. Le feu d'artifice tait
encore devant ses yeux. Elle mangea, en chemin, des morceaux de pain
qu'elle avait emports. D'ailleurs, elle avait un peu d'argent, de quoi
vivre quelques jours. C'tait peu. Cela lui suffisait. Elle compta sa
fortune en arrivant. Il lui restait vingt francs, une pice d'or et des
sous. Le soir tait venu, elle avait faim, rdait autour des petits
restaurants, toute seule, son paquet  la main. Elle ne savait gure o
elle se trouvait. C'tait une rue montante, pleine de bruit, de
voitures, de gens en blouse, d'ouvriers, d'ouvrires, qui s'en allaient
chez eux, la journe finie. Il avait plu. Tous ces gens taient pleins
de boue, et Suzanne, fatigue, sentait sa jupe appesantie qui claquait,
 chaque pas, sur ses talons. Mais elle n'tait pas attriste. Tout ce
qu'elle voyait la grisait; de temps  autre passait auprs d'elle, en
sifflant, un drle hardi qui la regardait. Elle ne baissait pas les
yeux, et il lui semblait qu'elle avait entendu cette chanson, ce
refrain, ces cris--quelque part.

Il fallait manger pourtant, le pain tait fini. Au dtour d'une rue, une
odeur de graisse fondue arrta court Suzanne sur le trottoir. Elle
regarda avec des yeux pleins d'apptit et tendit la main. C'tait une
marchande de pommes de terre frites et de harengs qui remuait sa pole.

--Donnez-m'en, dit Suzanne.

Elle demeurait, la main tendue, regardant cette graisse qui grsillait.

--Pour combien? dit la marchande.

Suzanne ne savait pas; elle rpondit au hasard et tendit sa pice de
vingt francs pour payer.

--Comment, dit l'autre, vous n'avez pas de monnaie?... Six sous!

Suzanne fouilla dans sa poche, jeta les sous et s'enfuit. Elle cherchait
un coin, n'importe o, pour s'asseoir. Partout du monde. Alors, tout en
marchant, elle grignotait ses pommes de terre, dchiquetait de ses dents
blanches son hareng saur, et se sentait fire, heureuse, confiante,
libre.

Du premier coup, elle avait bien vu que Paris tait son lment. La
fange mme des rues lui plaisait. Comme la boue liquide que la pluie
dlayait dans la campagne l'attristait, lorsqu'elle la regardait, du
haut de sa fentre,  Samoreau! A Paris, elle trouvait comme une volupt
 marcher l-dedans, crotte, salie, et  regarder les voitures aux
lanternes  biseaux, qui passaient, claboussant le monde. Elle n'avait
pas d'tonnements, elle n'avait rien oubli de tout cela qu'elle avait
vu, petite; elle l'et devin. C'tait son milieu. Ce terrain tait fait
pour elle. Il lui semblait qu'elle avait eu cent fois la vision de ces
maisons hautes, de ces longues rues, de cette foule. Elle avait soif;
elle entra chez un marchand de vin, demanda  boire et vida son verre,
au milieu des hommes qui l'examinaient.

Elle marchait toujours, lasse cependant, brise, devant tous ces
magasins pleins de lumires, pleins de bijoux, pleins de soie, pleins de
luxe. Ses jambes pliaient, mais elle voulait voir, regarder, toucher des
yeux ces merveilles. Des chapeaux, des robes, des diamants! Elle savait
bien que c'tait  Paris qu'on trouvait tout cela.

En attendant, il fallait vivre et se reposer, dormir. O cela? Suzanne
se disait, un peu tremblante, qu'il fallait donner son nom  l'htel
garni, celui de ses parents, son ge. Elle le savait par plus d'une qui
tait partie comme elle, un jour de fivre. Elle se dnonait ainsi,
elle tait dcouverte si le pre voulait la poursuivre. Elle s'loignait
alors brusquement des maisons o des transparents allums annonaient
les htels garnis comme on se dtournerait d'un pige. Mais comment
faire? Elle errait toujours, laissant passer les heures, accable, ses
pieds alourdis la retenant  chaque pas. C'tait un long boulevard qui
durait toujours, avec des bancs de temps  autre et des ranges de
petits arbres maigres. D'un ct les maisons taient basses, resserres,
avec des enseignes vieillies, et faisaient face  de grands btiments
sombres d'o s'chappaient des mugissements de boeufs. Le ciel tait
bas et le gaz semblait attrist dans ces tnbres.

Suzanne commenait  se sentir envahie par un vague effroi. La solitude
ne lui tait jamais apparue sous la forme d'une nuit passe en plein
air, sur un banc, par un temps pluvieux. Elle s'tait assise, les bras
alanguis, les yeux  terre, entendant comme un bourdonnement vague
autour d'elle, la pense reporte vers cet intrieur qu'elle avait
quitt, et o le pain, le gte, le petit lit de noyer lui taient du
moins assurs. Elles doivent avoir souvent de telles nostalgies,
soudaines, imprvues, aussitt touffes que nes, ces filles du hasard,
lances  coeur perdu dans la vie d'aventure.

Suzanne s'veilla, pour ainsi dire, tout  coup. On venait de lui
frapper sur l'paule. Elle regarda. Il y avait une femme assise  ct
d'elle, une ouvrire, le costume dcent, la voix douce et fatigue. Le
gaz clairait nettement son visage, jeune encore, pourtant plein de
rides, maigre et chagrin.

--Qu'avez-vous donc? dit cette femme. Vous pleurez?

--Non, dit Suzanne, comme si on l'et prise en faute, et elle crasa
entre ses paupires deux grosses larmes qui lui montaient aux yeux.

Elle s'tait dit, depuis longtemps, qu'il faut se dfier, au dbut.
Puis elle ne voulait pas avouer qu'elle pouvait regretter quelque chose.

La femme haussa doucement les paules, se leva du banc o elle tait
assise et s'loignait dj, lorsque Suzanne la rappela.

--Madame?...

Elle revint sur ses pas et dit  Suzanne:

--Que me voulez-vous?

--J'arrive  Paris. Je n'y connais personne. Je cherche un logement. Ne
pouvez-vous pas m'en indiquer un?

--Si fait, dit la femme, j'ai ma chambre.

On se prte ainsi volontiers asile, ou nourriture, dans ces classes qui
savent le prix d'un abri. Le peuple a conserv l'habitude, sinon le
culte de l'hospitalit, ou plutt il comprend, il pratique la
franc-maonnerie du besoin. La femme tait une ouvrire, point riche,
qui vivait seule, spare de son mari. Elle habitait  quelques pas de
l, chausse du Maine, une chambre avec une cuisine et une faon
d'antichambre qui tait son atelier. Elle travaillait  de la chaussure
avec une machine  coudre. Ce qu'elle gagnait lui suffisait bien. Elle
conomisait mme pour les mauvais jours. C'tait une honnte femme,
marie  un de ces beaux parleurs d'atelier qui prorent au fond des
cafs, laissant l'ouvrage les attendre. Elle l'avait aim beaucoup, puis
la dsillusion et la lassitude taient venues. Un jour, on s'tait
spar, d'un commun accord. Victoire Herbaut reste seule, sans enfants,
s'tait clotre,  trente ans, l'espoir fini, n'aimant plus que son
frre, qui la venait voir quelquefois, et tchait de l'gayer, sans y
russir. Si elle travaillait encore avec un peu de courage, c'tait pour
lui. Il avait dix ans de moins qu'elle. Elle l'avait lev. C'tait
presque son enfant, et cette femme tait de celles qui naissent mres.

Suzanne savait dj tout cela en arrivant chez Victoire. L'autre tait
un peu bavarde, trs-confiante, facile  se livrer,  s'apitoyer. Elle
avait lu sur le visage de la jeune fille une telle angoisse qu'elle
s'tait offerte sans trop rflchir.

--Vous allez trouver le logis bien petit, disait-elle en montant
l'escalier. Mais  la guerre comme  la guerre. Demain nous aviserons!

On fit un lit dans l'antichambre, sur le parquet, avec un matelas et des
draps. Puis Suzanne se coucha. Mais elle ne dormit pas. Victoire
Herbaut, assise  ct d'elle, questionnait. Il fallut tout dire.
Victoire hochait la tte et paraissait peu rassure.

--Ma pauvre petite, disait-elle, vous avez fait un mauvais coup. Ah! le
logis du papa! La chemine o bout la soupe aux choux. Je n'ai jamais
t si heureuse que lorsque maman me grondait, parce que je mettais du
vinaigre de Bully dans mes cheveux. Car j'ai t coquette, moi aussi. a
m'a pass! a vous passera! Voyez-vous, il faut travailler, travailler
beaucoup, vous amasser un petit magot, pas bien lourd, parce qu'on
conomise peu, malgr tout, et quand vous voudrez vous marier, bien
choisir pour ne pas vous tromper!

--Vous avez raison, disait tout bas Suzanne dont les yeux s'emplissaient
de gravier et qui s'enfonait dj, en rve, dans ces pyrotechnies de
velours et de rubis qu'elle voulait....

--Allons, je vous fatigue, fit brusquement madame Herbaut en se
retirant. Ne m'en veuillez pas. Je suis jacasse. A demain!

Suzanne n'entendait dj plus.

Le lendemain, quand elle s'veilla, elle prouva une grande joie. Le
soleil entrait par la fentre qui donnait sur l'antichambre, un soleil
joyeux, plein de chaleur et de vie. Elle se leva repose. Madame Herbaut
travaillait dj,  ct! Tout ce petit logis tait gai, propre; il y
avait une pendule sur la chemine avec Paul embrassant Virginie, des
chandeliers en zinc, des gravures sur la muraille; dans un cadre en
oeil-de-boeuf, sous verre, fan, triste, jauni, un bouquet de fleurs
d'oranger avec des rubans pleins de poussire. Le lit tait dj fait,
avec une couverture au crochet, rouge et blanc, et madame Herbaut avait
tal sur la commode les chaussures qu'elle devait piquer ce jour-l.

--Ah! dit-elle  Suzanne, vous avez une bonne mine! Voyons, causons, en
attendant que votre caf chauffe.--Je prends le caf au lait le matin,
et vous?... Que savez-vous faire?...

--Moi? rien!

--Allons donc! Il faut apprendre  coudre! regardez-moi aller... Ce
n'est pas bien difficile. Tenez, essayez!

Elle installa Suzanne devant la machine  coudre et lui enseigna comment
manoeuvraient les aiguilles et comment le cuir se trouvait cousu 
double chanette.

--Je comprends bien, dit Suzanne, mais je ne saurai jamais. Cela
m'ennuierait.

--Pourtant, dit madame Herbaut, il faut bien vous dcider  faire
quelque chose!

Il y avait justement, dans la maison, au-dessus de l'appartement de
Victoire, une petite chambre  louer. Cent cinquante francs par an, avec
une fentre sur la chausse. Suzanne l'arrta et, aussitt, crivit 
son pre. Elle disait que sa rsolution tait depuis longtemps prise,
qu'elle serait morte  Samoreau, qu'il lui fallait Paris, qu'elle allait
travailler d'ailleurs, qu'elle avait dj un tat et qu'elle ne
demanderait jamais rien  personne. Le dernier trait tait dirig contre
sa belle-mre. La rponse ne se fit pas attendre. Labarbade, pouss sans
doute par sa femme, envoyait Suzanne au diable et crivait qu'il ne
voulait plus en aucune faon entendre parler d'elle. Son dernier mot
tait celui-ci: _Tu n'es plus rien pour moi!_

Suzanne le lut sans motion. Labarbade avait pleur en l'crivant.

Dans les premiers temps, Suzanne travailla. Il le fallait bien; les
vingt francs taient partis vite; mais ce travail lui pesait; elle
souhaitait l'inaction, le repos, ce que Paris lui avait promis. Elle
faisait part quelquefois de ses rves  madame Herbaut, qui la regardait
avec un certain effroi:

--Ma pauvre enfant, disait l'ouvrire, nous sommes nes en bas, restons
en bas. C'est dangereux de chercher  monter. J'ai eu de mes amies qui
ont fait aussi de ces rves-l. O sont-elles, les pauvres filles?
Tandis que moi, je ne suis pas riche, ni heureuse, mais je vis.

Joseph Gurin, l'imprimeur, venait voir sa soeur quelquefois. C'tait
un garon gai, franc, rieur, bruyant, chantant, amusant, blagueur. Il
savait tout, causait de tout, apportait toutes les nouvelles, celles du
jour, celles de la veille, et celles du lendemain. Rien ne lui chappait
 Paris. Il savait la couleur des cheveux de la femme  la mode, l'heure
 laquelle elle allait au bois, les noms de ceux qu'elle ruinait, la
liste des dettes qu'elle contractait chez les fournisseurs, le secret
des coulisses littraires, et pourquoi telle pice n'aurait pas de
succs, et pour quelle raison mademoiselle Jane Essler avait refus le
rle, quel roman allait faire scandale, quel cadavre avait t apport 
la Morgue, quel mot avait t dit au Jockey-Club, quel duel menaait
d'avoir lieu, pour quoi, pour qui, quelle nouvelle politique proccupait
les esprits, ce qui se passait au boulevard Montmartre, rue de Brda,
rue Mouffetard, au Prou et au Mexique. Sans avoir rien appris
foncirement, il avait de toutes choses une teinture solide; frott de
science, de lettres, d'arts, il ne restait jamais  court, ramassait et
colportait les propos de l'atelier, y ajoutait de son cru, tout en
_composant_ devant sa _casse_, imitait Mlingue ou Bressant, courait aux
pices nouvelles, jugeait, apprciait, condamnait, _ne se montant pas le
coup_ et clignant de l'oeil quand on lui citait tel ou tel crivain 
la mode, en disant avec son accent gouailleur:

--Encore bien heureux qu'on lui corrige ses fautes de participes!

C'tait surtout avec lui que Suzanne aimait  causer. Elle se sentait
comprise et devine. L'argot parisien, dont Joseph maillait ses
discours, elle l'entendait. Elle avait l'intuition de tout ce qui
pousse, fleur de serre ou fleur de ruisseau, sur le terreau parisien.
Quand Joseph, parlant  sa soeur, s'arrtait, quand Victoire Herbaut,
doucement, en souriant, donnant une tape au jeune homme sur la joue,
disait: Tais-toi donc, bavard! Suzanne s'criait: Encore!

Suzanne n'tait dj plus la petite paysanne un peu sauvage de Samoreau.
Le soleil parisien avait effac le hle trop rude des rayons
campagnards, ne laissant  cette physionomie veille que des tons
chauds, des reflets sains et mordors comme on en voit sur certains
bronzes. Joseph avait du got; il savait un peu dessiner. Il fit le
portrait de Suzanne. Les sances avaient lieu le soir,  la lampe.
C'tait tout une affaire. Suzanne ne pouvait rester en place, Joseph se
fchait et grondait. Ce portrait aux deux crayons, assez mal dessin,
mais trs-expressif, leur prit deux semaines, et, une fois fini, Joseph
le fit encadrer. Suzanne tait tonne de tout ce que savait Joseph
Gurin. Il chantait bien, dansait  merveille, crivait avec de
magnifiques paraphes.--C'est un phnix! disait madame Herbaut. A force
de l'admirer, trs-navement, Suzanne finit par l'aimer. Elle n'avait
jamais aim, mais elle savait ce que c'tait que l'amour et se rendait
compte de ce qu'elle prouvait. Elle ne le lui dissimula pas, et le jour
o Joseph,  bout d'hsitations, lui confia  son tour qu'il
l'adorait,--depuis le jour o il l'avait vue,--elle se sentit remue
d'une faon nouvelle, conquise par un sentiment de triomphe, fire
d'elle-mme, heureuse.

Madame Herbaut voyait ou devinait ces sentiments-l sans rien dire,
hochant la tte, songeant qu'ils feraient ensemble un joli couple. Elle
attendait pour parler mariage; elle les laissait causer, aller et venir
o ils voulaient. Suspendue au bras de Joseph, les cheveux dans un petit
filet garni de jais, avec une petite broche en doubl  son col et des
manchettes blanches, Suzanne allait se promener le dimanche ou courait
les champs, dansait dans les bals de campagne. Elle aimait surtout
Nogent, avec ses les touffues, sa population de canotiers se croisant
sous les grandes arches du viaduc, ses cabarets en plein air, ses rives
o les ouvriers, les commis, les grisettes, les militaires, assis et
bruyant, djeunaient en regardant couler la rivire. Une promenade en
bateau la comblait de joie. C'tait Joseph qui ramait; elle plongeait
ses mains dans la Marne, cassait au passage les nnufars ou essayait de
prendre les petites ablettes qui filaient. Elle se rappelait, comme on
se souvient d'un temps bien loign, de ces jours o elle passait les
pratiques, dans le lourd bachot du pre Labarbade. Parfois, elle
s'amusait  rveiller quelque canotier endormi dans sa barque, sous les
saules. On se fchait, Suzanne riait, et Joseph ramait de plus belle.

Le soir, on dnait dans l'le d'Amour, sur la pelouse. On sautait sur la
balanoire du restaurant, et Suzanne se laissait aller dans le vide,
hsitante, effraye, ouvrant ses narines  l'air frais qui la frappait
au visage et collait sa jupe contre ses jambes. Puis, c'tait le bal.
Elle bondissait sur l'herbe aux premires notes cuivres de ces
orchestres de campagne. Le quadrille l'affolait, elle se lanait dans la
danse, entranait Joseph, secoue par la musique criarde comme par une
pile voltaque, intrpide, dtermine, toujours debout, jamais lasse.

Une ville  part, d'un caractre singulier, ne d'hier, coule d'un jet,
c'est Plaisance,--un des quartiers inconnus de ce grand Paris.

Toutes les rues de cette petite ville dans une grande ville datent de
1845. On le voit du reste, au nom des carrefours, rue Mdah, rue
Mazagran, rue Constantine, souvenirs de la campagne d'Algrie, alors
toute rcente, glorification des victoires africaines alors toutes
fraches. Les maisons sont basses, coquettes, beaucoup  un seul
tage--pas plus--presque toutes peintes, au moins en partie, avec une
physionomie gaie, vivante. Les htels garnis, les guinguettes, les
petits restaurants, les marchands de vins fraternisent, s'appuient l'un
contre l'autre, peuplent les rues. Il y a des grilles de bois, peintes
en vert, et de la vraie verdure aussi, des acacias, des marronniers
montrant  travers ces moellons leurs feuilles pleines de poussire. Du
mouvement partout, du bruit sur la chausse et des chansons sous les
tonnelles. Une population, laborieuse ou flneuse, ouvriers ou bohmes,
ruisselle l du soir au matin, et le jour et la nuit. Des filles en
fichu, des rdeurs de comptoirs en casquettes avec des paletots
luisants. La Chausse du Maine, non loin de l, a la physionomie de tous
les boulevards extrieurs. Des arbres grles, de petites maisons, des
talages de bouquinistes ou de marchands de bric--brac, les vieux
pastels et les vieilles estampes coudoyant les vieux habits et les
vieilles pendules;  et l, un tablissement plus vaste, des maisons de
confection pour les travailleurs, avec des blouses bleues et des
pantalons de coutil  bouton d'os  la montre, ou des bureaux de
dmnagements, des loueurs de voitures  bras, toute une srie
d'industries  l'usage des petits commerces et des pauvres gens. On
tourne  droite et voil l'ancien chemin de ronde, triste et vaste qui
conduit au cimetire Montparnasse. C'est le cimetire pauvre. On se
heurte aux corbillards nus, aux bires d'enfants ports  bras d'hommes,
aux convois o les parents suivent la casquette  la main, et les
femmes, en bonnets noir, en chles de quatre sous, avec les yeux
gonfls. La route est seme des boutiques de ces gens qui vivent de la
mort: marbriers, marchands d'immortelles. Les adieux tout faits, les
regrets strotyps larmoient sur les couronnes qu'on achte en passant,
par hasard, parce qu'on a oubli. Des petits enfants en pltre, poupins
et laids, joignent les mains  l'talage avec le mme geste et
attendent qu'on les mette l-bas, sur les tombes, sous la pluie qui les
verdira.

Les croque-morts habitent l, ou ils y mangent. Leur restaurant attitr
est une petite gargote, dans une ruelle qui donne--quelle
antithse!--rue de la Gat. L'tablissement est petit, d'aspect
bizarre, une construction d'un autre sicle, avec des grilles, une porte
basse, des murs peints en vert et des pots au fronton de la maison. Les
murs du cabaret n'entendent pas d'ailleurs des _requiem_ ou des _dies
ir_; la gaudriole, chasse de partout, y rgne en matresse. Quand ils
ont fini leur journe, tout en mangeant, les croque-morts chantent.

La plupart de ces rues sont sales. Le ruisseau coule emportant tous les
dtritus, brun et boueux. Les enfants y barbotent sans craindre les
voitures qui sont rares, et deviennent gros et gras, au grand air. Le
voisinage du cimetire les fait bien porter. Il y a aussi des
vieillards. Prs de l, au _Champ d'Asile_, se runissent les joueurs de
boules. Le cochonnet exil du Luxembourg, refoul par les constructions
et les dmolitions nouvelles, s'est rfugi l, dans ce terrain vague
o, sans doute en 1815, avant de gagner la route de Fontainebleau, les
grognards vaincus camprent un moment. Petits employs, petits rentiers,
des gens regardent, appuys sur leur canne, les boules qui roulent et
mesurent les distances. Il y a des _juges du camp_ que leur quit rend
clbres. On a de la gloire  tout ge et partout.

Suzanne aimait  se promener dans ce quartier,  voir,  couter, 
vivre. Elle battait les pavs de sa jupe o se dessinait, en cercle,
l'armature d'une crinoline qui ballottait. Tte nue, ses cheveux bien
pommads, un fichu de soie autour du cou, elle sortait sans but, pour
regarder les boutiques. Toutes se ressemblent. Des traiteurs, avec des
peaux de lapins corchs pendus aux branches d'un pin minuscule devant
la porte, des ptissiers avec des gteaux tals, des beignets, des
_flans_, des _chaussons_,  et l un gteau de Savoie avec un bouquet
ou un saint en pastillage plant au milieu; des modistes, ou des
lingres, de petits bonnets avec des rubans bleus ou de jolies ruches
derrire les vitres, des corsets parfois piqus de rose; puis des
libraires, des marchands d'images, de livraisons  un sou, de cahiers de
chansons, de complaintes; et des photographes, avec leurs enseignes; des
portraits-cartes pendus  la porte, autant de stations pour Suzanne,
autant de rflexions, de spectacles. Les brodequins la faisaient rver,
les portraits surtout l'attiraient. Il y en avait de toutes sortes,
ouvriers endimanchs, ptrifis dans la pose choisie, trangls dans
leurs cravates avec de gros yeux et de grosses mains; jeunes filles
maigres et chlorotiques regardant les passants d'un air niais; des
soldats, leur briquet entre les jambes, des bourgeois, leur parapluie 
la main. Tout cela, l'air triste, ennuy, ankylos. Suzanne ne les
regardait pas. Ce qui la charmait, c'tait la runion des artistes du
thtre, jeunes gens aux cheveux longs et gras, l'air pench ou
insolent, leur main dans la poche, ou revtus de leurs costumes,
mousquetaires, bandits, seigneurs moyen-ge. Et les femmes! Des robes
tranantes, galonnes d'or, une couronne sur la tte, superbes, fires,
irrsistibles,--des princesses! Il y a des femmes qui s'habillent
ainsi, pensait Suzanne, et qui se montrent sous ces habits, le soir!
Quel rve, quel aiguillonnant dsir, quelle envie! Le thtre n'tait
pas loin, ce thtre au fronton duquel un Buridan en pltre, l'air
malade, regarde une Folie qui se porte trop bien. Suzanne y allait, se
grisait de spectacles, se donnait la fivre, coutait la voix des jeunes
premiers comme on coute une musique, fermait les yeux pour se voir  la
place de la jeune premire, derrire cette rampe, et le rideau tomb, la
lumire teinte, rentrait avec un monde dans la tte de dsirs
inassouvis.

Joseph avec tout cela en tait venu  l'aimer follement. Elle s'tait
donne  lui tout entire. Peut-tre l'aimait-elle vraiment. Il y avait
si longtemps qu'elle savait! Il hritait de toutes ses inquitudes,
des sollicitations d'autrefois, des veils qu'elle avait comprims,
l-bas. Mais elle fut surtout grise de Joseph, le jour o celui-ci lui
annona qu'on organisait  son imprimerie une reprsentation dramatique
au bnfice d'un camarade que la machine avait estropi, et qu'il avait
obtenu pour elle, Suzanne, un rle dans la reprsentation.

--Allons, donc, dit-elle en devenant rouge, puis ple. Un rle! Je ne
saurai jamais jouer!

--Toi?... Mais, bte que tu es, tu as tout ce qui fait le talent.
Regarde toi!

Suzanne joua. Elle remplissait un rle dans ce petit tableau populaire
qui est comme la clef de vote de toutes ces reprsentations, la _Corde
sensible_. Joseph lui avait fait rpter le rle, le soir, avec grand
soin, lui donnant les intonations, l'expression, le geste. Elle obtint
un succs; elle fut applaudie. Il y avait dans la salle un ou deux
journalistes qu'on avait dcids  venir  ce petit thtre du passage
du Saumon, et qui citrent le nom de Suzanne quelques jours aprs. Elle
en fut perdue de joie. Elle prenait le journal, le regardait, pelait
ce nom qui tait le sien, riait, embrassait Joseph et le remerciait.
Elle tait heureuse, car elle sentait maintenant que la route s'ouvrait.
Elle avait trouv sa voie. Ces planches pouvaient tre un pidestal.
Elle dclara qu'elle se ferait actrice. Cette vie lui plaisait. Joseph
ne s'tonna qu' demi. Il avait rv plus d'une fois aussi les succs du
thtre; il avait jou dj,  Montparnasse, dans des reprsentations
extraordinaires; il chantait  ravir la chansonnette, ce succdan de la
romance.--Eh bien! soit, dit-il. Il avait beaucoup d'amis parmi les
acteurs. Sans plus hsiter, il alla en prendre un sous le bras, le
priant de le prsenter au directeur. On engagea Suzanne, qui dbuta la
semaine suivante.

--Quel nom mettrons-nous sur l'affiche? demanda le directeur.

--Dame! rpondit Joseph en interrogeant Suzanne du regard.

--Attendez, fit le rgisseur, qui coutait. Je vote pour _Bruyre_?

--Oh! non, voil un nom que je n'aime pas, fit-elle, _c'est campagne_!

--Alors, dit le rgisseur, mettez Cachemire ou Camlia, ce sera
parisien!

--Ah! Cachemire, oui, c'est joli, a, tiens! dit Suzanne, Cachemire!

Et, en riant, elle battait des mains.

Cachemire passa ainsi, subitement, de l'ombre  la lumire. Chaque soir,
on l'applaudissait, non point pour son talent, mais pour cette grce et
cette fracheur auxquelles le public n'est pas habitu. On la traitait
en enfant gt. Elle sortait de scne, ivre, joyeuse, toute rouge,
grise par les bravos et les sourires. Dans la coulisse, Joseph
l'attendait. Au milieu des deux ou trois habilleuses du petit thtre,
des figurants, des hommes de service, des pompiers, Suzanne trnait
comme une reine. Joseph sentait que chaque jour il perdait pied dans ce
coeur, qui n'tait dj plus  lui. Il avait t un passe-temps pour
cette tte dsoeuvre et avide d'inconnu. Maintenant son rle tait
fini.

--Qu'est-ce que vous avez donc ensemble? lui demandait un soir Victoire
Herbaut. tes-vous brouills?

--Non.

--Cependant, je ne me trompe pas, voyons. Tu as fait quelque chose 
Suzanne. Elle ne te parle plus comme auparavant. Il faudrait pourtant
songer  vous marier.

--Nous marier?... Ah! nous marier! fit Joseph. Mariage de coulisses,
mariage  la dtrempe! Non, va, je te promets qu' prsent nous ne nous
marierons pas!

--Pourquoi?

--Parce que. Tu verras.

Joseph se repentait maintenant d'avoir pouss Suzanne dans cette voie du
thtre. Il s'tait d'abord senti flatt par les succs de la jeune
fille. Au fond de plus d'un ouvrier parisien, il y a toujours un germe
de _cabotin_ qui ne demande qu' fleurir. Pour un peu, Joseph se serait
fait acteur, lui aussi, comme il et t goguettier, si les goguettes
avaient encore exist. Il tait n _artiste_, disait-il. Il ne lui
dplaisait pas que Suzanne dbutt et se ft applaudir. Madame Herbaut
avait bien rsist un peu, mais elle cdait facilement, et elle en tait
venue  prsent  coudre elle-mme les robes que Suzanne devait mettre
sur la scne, des petites toilettes de quatre sous, releves avec
quelques mchants rubans, et qui rendaient charmante celle qui les
portait et qui tournait toutes les ttes du quartier. Mais Joseph se
voyait maintenant spar de Suzanne par les becs de gaz de la rampe,
comme si cette rampe et t une barrire infranchissable. Elle tait
d'un monde et lui d'un autre. Quoiqu'il la rament tous les soirs  la
maison, causant, riant, penche  son bras comme jadis, il sentait bien
qu'elle n'tait plus la mme.--On t'a change derrire un portant, ma
pauvre fille, disait-il. Tu n'es plus Lisette, a se sent. Mais aprs
tout, tu sais, tu feras comme tu voudras; tu es libre, et tu ne mettras
pas la mode au pays! A quoi Suzanne se mettait  rire, apaisant Joseph
comme elle pouvait, mais sans insister. Elle songeait bien  autre
chose.

A prsent, sa pauvre chambre lui dplaisait. C'tait troit, triste,
_misre_. Elle aimait mieux loger chez Joseph, qui avait du moins un
petit appartement, avec des bustes en pltre, des gravures et une
bibliothque. Elle songeait dj  avoir mieux que cela. Elle avait vu
de ses camarades partir, le soir, aprs le spectacle, dans quelque
coup. Elle tait lasse des robes d'Orlans, des chapeaux de paille, des
talmas de taffetas. Les robes bouffantes,  jupons relevs, les
pince-taille aux larges ceintures et les sombreros empenns
l'attiraient, la fascinaient. Il fallait qu'elle et cela bientt.

En remontant un soir cet escalier qui menait chez madame Herbaut et
qu'elle avait franchi, le coeur mu si fort, lors de son arrive 
Paris, elle entendit un bruit au-dessus d'elle, des cris, une
trpidation; elle se hta, et, en ouvrant la porte de l'appartement de
Victoire, elle vit la pauvre femme qui se dbattait, ple et meurtrie,
entre les bras d'un homme menaant. Suzanne, effraye jeta un cri.
L'homme se tourna vers elle.

--Bon! quelle est celle-ci,  prsent? dit-il d'une voix avine.

Victoire s'tait dgage, et, poussant Suzanne vers la porte:

--Allez-vous-en, ma pauvre enfant, disait-elle, allez-vous-en. Il vous
battrait aussi. Partez. C'est mon mari!

Suzanne tait demeure interdite, sur le palier, n'osant faire un pas,
coutant encore les cris qui partaient de la chambre, lorsque l'homme
sortit brusquement, poussant avec fracas la porte derrire lui, et
jetant un regard farouche et terne  la fois, le regard de l'ivresse
mauvaise. Il descendit l'escalier lourdement, faisant vibrer la rampe 
laquelle il s'accrochait. Lorsque Suzanne n'entendit plus rien, elle
entra, et trouva madame Herbaut assise sur son lit et pleurant.

--Mais qu'y a-t-il donc? dit-elle. Pourquoi est-il venu?

Victoire hocha la tte sans rpondre, touffant ses sanglots dans son
mouchoir.

--Vous a-t-il fait mal, madame Herbaut?

Elle releva la manche de sa robe et montra  Suzanne son poignet rouge
et meurtri. Suzanne tremblait encore. Elle tait toute ple. Elle avait
rellement eu peur.

--Il ne faut pas vous effrayer, mon enfant, dit Victoire. a devait
arriver. S'il m'avait laisse tranquille, c'et t trop beau. Il parat
qu'il n'a pas d'ouvrage; il lui faut de l'argent. Je ne voulais pas en
donner. Je n'en ai pas trop. Alors il a frapp... Mettez donc un peu de
sel dans de l'eau pour mon bras... C'est vrai, j'ai mal... Et puis il a
pris la tire-lire, vous savez... Mais non, au fait, vous ne savez pas,
Suzanne... Je mettais de ct pour Joseph et pour vous. Vous auriez
trouv a au mariage, mes pauvres petits!

--Au mariage! songea Suzanne. Il lui semblait qu'elle entendait l'cho
lointain d'un mot qu'elle ne comprenait plus.

--Dame, fit madame Herbaut, il faudra bien que vous en veniez l. Vous
vous aimez, c'est bien, mais tre comme vous tes, ce n'est pas une
position. Il peut venir des enfants; c'est pour les enfants qu'il faut
se mettre d'accord avec la loi. Il n'y a que cela au monde, des petits
tres bons et doux comme le pain! Je sais bien que si j'en avais eu un,
moi!... La charbonnire en a un, l'avez-vous vu? Un petit ange! noir
comme tout, et quand on le dbarbouille, un amour! a me fait mal, moi!
Oh! un petit garon...

--Comme vous tes corche, madame Herbaut!

--Ce n'est rien. Seulement, s'il revient souvent, ce sera  en perdre la
tte!

--Pourquoi reviendrait-il?

--Il en a le droit.

--Eh bien! et le commissaire?

--Oh! Herbaut est chez lui, ici. Nous sommes spars de bonne volont,
mais la loi n'a rien dit. Il peut venir  toute heure; je suis sa
chose... Se sparer? Il faut plaider pour a, il faut tre riche!..,
mais il ne reviendra pas, il faut l'esprer. C'est quelque femme qui lui
aura mont la tte. Comme on en fait des mauvais coups pour de l'argent!

--Dites-le  Joseph, alors!

--Non! oh! non, fit Victoire. Ils se battraient!

_Ils se battraient!_ Ce mot resta sur le coeur de Suzanne. Une fois
seule dans sa chambre, elle se prit  rflchir. Comment! c'tait l le
mariage! cette chane, cet esclavage, c'tait ce qu'elle avait eu l'ide
de partager avec Joseph? Elle frmit  l'ide seule qu'elle pt tre
lie pour la vie comme l'tait madame Herbaut. Elle s'tonnait aussi
qu'on pt se rsigner comme le faisait Victoire.

--Ah! disait-elle tout haut, ce n'est pas moi qu'on mnerait ainsi.

Puis, en songeant, elle se sentait mal  l'aise. Elle prouvait un
sentiment de crainte. Cet homme pouvait revenir. Il tait chez lui,
avait dit Victoire. S'il s'avisait de frapper encore? Elle tait donc
expose  ses coups, elle aussi?

--Ma foi, non, fit Suzanne...

Elle se revit, faisant ses paquets et fuyant la maison paternelle. Elle
eut l'ide de se sauver encore, mais cette fois au grand jour, sans se
cacher et sans craindre, et sachant bien o elle allait.

On frappa  sa porte. C'tait Joseph.

--Qu'y a-t-il, voyons, dit-il d'un air alarm... Victoire est blesse...
Que s'est-il pass?

--Tu ne le sais pas? fit Suzanne.

--Non.

--Elle ne t'a rien dit?

--Elle n'a rien voulu dire.

--Ma foi, tant pis, fit-elle... C'est son mari qui est venu!

--Herbaut? Il l'a frappe?... Ah , mais, dit Joseph en serrant les
poings, ce gredin-l va donc continuer  nous ennuyer toute la vie?

--Dame! dit Suzanne.

--Qu'il n'y revienne pas, reprit Joseph, je serais l!... Pauvre
Victoire, va! Elle ne disait rien, elle ne voulait pas parler...
Comprends-tu cela? Elle tait embarrasse, et vois, j'ai cru un
moment... mais en voil une ide...

--Quelle ide? dis...

--C'est trop bte!

--Mais enfin...

--Eh bien, j'ai cru qu'il y avait eu _bisbille_ entre vous.

--Tiens, fit Suzanne, c'est gracieux pour moi cette pense-l! Note que
tu en as beaucoup de la sorte depuis quelque temps.

Elle parut froisse, plus qu'elle ne l'tait vritablement. Mais elle
tenait  montrer cette mauvaise humeur et cet ennui qui la pntraient,
qui l'accablaient. Elle commenait  prouver les lassitudes ressenties
dj chez son pre, cette soif de grand air, ce dsir de mouvement qui
dominaient sa nature changeante. Cette vie fausse partage entre le
thtre et la vie mdiocre, presque besoigneuse, lui pesait. Elle se
sentait mal  l'aise auprs de Joseph. Auparavant, la pice finie, elle
s'habillait lestement, descendait de sa loge, se pendait au bras du
jeune homme et regagnait le logis avec lui en babillant. Maintenant elle
tardait  descendre. Elle bavardait avec celui-ci, avec celui-l, avec
le jeune premier et le troisime rle qui avaient l'un et l'autre le
droit de la tutoyer sans qu'ils fussent jaloux.--Il peut bien attendre,
disait-elle. Quand elle trouvait Joseph  la porte des artistes, elle
touffait un soupir.--Ah! c'est toi? disait-elle, comme elle et dit:
C'est encore toi? Il n'y avait plus entre eux rien de commun. Elle avait
pris sa vole, il tait demeur  terre. Quand il parlait elle
n'coutait pas, elle n'entendait plus. S'il lui arrivait encore de faire
allusion au mariage projet, elle rpondait comme quelqu'un qui sort
d'un rve.

Joseph sentait bien tous ces changements. Rien ne lui chappait. Il
pouvait mesurer le terrain qu'il avait perdu. Il le faisait, un peu
tristement tous les jours, et doucement en prenait son parti, tout en
maudissant les coulisses, la rampe et, comme il disait, le _diable
dramatique et son train_.

--Ah! tu boudes! dit-il  Suzanne en la voyant s'asseoir sur une chaise,
le menton dans la paume de la main. Si tu t'ennuies, je vais m'en aller!

--Je ne boude pas, fit Suzanne... Mais pourquoi penser que je pouvais me
quereller avec ta soeur? Vous ai-je habitus jamais  des mauvaises
humeurs? Lors mme que j'ai  parler, je me tais!

--Ah! tiens, voil une bonne parole! C'est  moi qu'elle s'adresse?
Pourquoi donc se taire, quand on a quelque chose  se dire? As-tu
quelque raison de te plaindre de moi?... C'est possible. A parler
franchement, je ne suis plus ton fait. On se lasse de tout, tu me diras;
j'ai fait mon temps. A un autre! C'est a que tu penses, hein?

--Si j'tais menteuse, pourtant......, fit Suzanne en hochant la tte.

--Je te rends justice. Tu es franche. On t'ennuie, tu le dis. Pauvre
fille, va! Tu crois tre heureuse? Avec une tte comme la tienne,
changeante, jamais satisfaite, on se lasse de tout et toujours. Tu crois
que les chles de l'Inde font le bonheur, je parie? Va voir rue de Brda
si j'y suis. Tu es libre! Mais note bien que le fricot chez nous
t'aurait aussi bien nourrie que le homard l-bas. a te regarde. J'ai
fait ce que j'ai pu pour t'attacher  moi. Je t'aimais, mais, l,
vraiment. En travaillant on aurait fait bouillir la marmite, et on ne
reste pas toujours imprimeur, n'est-ce pas? Enfin, soit! Mais ne reviens
jamais te plaindre.

--Aprs tout, dit Suzanne, est-ce ma faute si je ne suis pas ne
grisette?

--Une bonne excuse, parlons-en. Tu te crois faite pour le luxe? Parbleu!
tu es jolie. La soie te va bien. Un chapeau  plumes fait plus
d'_esbrouffe_ qu'un bonnet. Mais il y en a tant d'autres comme toi; et
toutes ne russissent pas. Mieux encore valait servir la pratique chez
ton pre ou recoudre mes boutons, va. C'est plus ennuyeux, mais c'est
plus sr.

--C'est possible dit Suzanne en se levant et en mettant son chapeau.

--Tu sors?

--Oui.

--Moi, j'ai mon aprs-midi, je tiendrai compagnie  Victoire!

En sortant, Suzanne alla droit rue de Laval, dans une maison meuble,
chez une amie de thtre qui l'avait bien souvent raille sur sa liaison
avec Joseph. Elle lui dit qu'elle tait lasse, dcide  rompre avec
cette existence d'actrice bourgeoise.

--Je sens que je touche dj du doigt ce luxe, je n'ai qu' tendre la
main, je n'ai qu' vouloir, je veux.

--Eh bien! ma petite Cachemire, dit l'autre, quittez le boulevard
extrieur et venez ici. Il y a un appartement dans la maison que le
portier me laissera occuper jusqu'au 15. Je suis trs-bien avec le
portier. Et d'ici au 15 vous avez le temps d'avoir un coup!

Le soir mme, Suzanne annona qu'elle partait. Madame Herbaut devint
toute ple et pleura un peu. Joseph se contenta de dire  sa
soeur:--Il y a des gens qui aiment la misre, que veux-tu?




II


_Lon de Bruand  Paul Barr, officier d'infanterie de marine,  Sagon
(Cochinchine)._

  25 dcembre.

  Mon cher ami,

Je continue  t'entretenir de moi. Aimable confident, plac  deux
mille lieues de son ami et qu'il me semble voir si souvent, et qui
m'coute et qui me rpond! Ah! que tes Armanites me valent mieux que nos
Parisiens. C'est une fte que j'ai  te raconter, figure-toi. Encore un
rveillon! Il est probable que je finirai par m'en lasser. Quelle
trange chose, un plaisir officiel! tre contraint  la gaiet parce que
finit le mois de dcembre, et que l'on clbre quelque part la messe de
Nol! Gontran m'avait crit. Je lui avais envoy le matin deux mots de
rponse; on m'attendait. Je suis all au thtre d'abord; il y avait, 
et l,  travers les fauteuils d'orchestre, des jeunes gens qui se
promettaient de s'amuser beaucoup, en sortant; j'ai entendu ce bout de
dialogue:

--Berlurette y sera-t-elle?

--Je ne sais pas, mais il y aura des truffes!

Cher esprit franais!--Gontran m'avait annonc des _femmes
ravissantes_! C'est le mot d'usage. J'avais ordonn  Jean de bourrer ma
voiture de bouquets de violettes. Me voil parti. J'arrive chez Gontran,
je passe devant la loge du concierge, toute bruyante et encombre de
voisins. Je remarque sur la table l'oie proverbiale, double de marrons.
Et je fais mon entre chez Gaston, suivi de Jean, qui portait
majestueusement les bouquets.

Gontran avait dcor son appartement d'une faon charmante,  la
chinoise, avec des lampes d'opale, projetant sur la table de
trs-agrables demi-clarts. Les faences dtrnes de leur dressoir,
s'talaient sur la nappe avec leurs garnitures de bananes et de figues
de Barbarie. On tait assis dj. A mon arrive, grande clameur.
Gontran, Paul et Grard s'crient:

--C'est Lon! ce cher Lon! Bravo, Lon! L'exactitude est la royaut
des hommes polis!

Jean dverse ses monceaux de violettes.

--Oh! oh! Lon a dvalis un parterre. Quelle est cette ide d'empereur
de la dcadence? Et ces violettes du ple? C'est gai comme un
enterrement!

--Pourquoi ces fleurs... et pour qui?

En effet, je regarde de tous cts, je cherche un visage fminin,
partout des favoris ou des moustaches.

--Mon cher ami, pardonnez-moi, dit Gontran. Ces dames se sont excuses.

--Par lettre, ajoute Grard.

--Je demande les lettres!


_Clich n_ 1:

    Mon petit chat,

Tu sais combien mon pas du deuxime acte est fatigant. Je serai rompue
ce soir. Avec cela que le directeur nous fait rpter toute la journe
et que le rgisseur est  giffler. Je ne pourrai pas vraiment me rendre
 ce rveillon. Et puis mon bottier m'attend pour m'essayer des
bottines.

Je t'embrasse sur le nez.

    ANGLE.

--L'excuse du bottier est valable, tant absurde.


_Clich n_ 2:

Je suis ennuye comme tout, mon cher Paul, mais vrai, je ne peux pas
aller chez M. Gontran. Je n'aurais qu' y rencontrer Mathilde; vous
savez combien je la dteste. J'aime mieux rester  la maison. Peut-tre
que je jetterais un froid, voyez-vous, je suis franche. Les femmes qui
posent, et moi, a fait deux.

Mes excuses  M. Gontran et  Angle.

    LOUISE.

_P.S._--Venez donc prendre le th chez moi demain. Je vous en conterai
de Mathilde!


_Clich n_ 3:

--Non, non! Passez-le! dit Paul, c'est convenu, les absentes n'ont pas
tort!

--A table!

--A table, dit Gontran, et tchons d'avoir de l'esprit!

--Moi, qui n'en ai jamais que devant les femmes!

--Quelles femmes? Celles qui ne savent pas l'orthographe?

--Eh! ma foi, messieurs, interrompt Gontran, faut-il vous l'avouer? Je
suis trs-satisfait de ce qui arrive. Un rveillon entre hommes. Pas de
prtention. Soyons Gaulois. Puis que diraient nos matresses si elles
apprenaient que nous avons soup avec des cratures?

--Un joli mot, cratures... Vous l'avez bien dit, Gontran!

--Madame de... serait furieuse, dit Grard en essuyant son lorgnon.

--Ce Grard, savez-vous pourquoi il ne la nomme pas; c'est pour qu'on
lui demande son nom?

--Hlas! je n'en suis plus l...

--Amusons-nous, messieurs!

Amusons-nous! amusons-nous! le mot d'ordre ternel! _Le plaisir  la
rescousse!_

On croit gnralement qu'il est facile de s'amuser. Pourtant,  peine
connaissons-nous par le temps qui court, non pas la gaiet, mais le
sourire, cette mlancolie de la gaiet. Quant au bon gros et gras rire
d'autrefois, o est-il? Qui l'a entendu? On dit le rire de nos pres. De
nos pres! On a bien raison!

Amusons-nous! Et nous voil, nous efforant, nous surmenant, nous
excitant, comme si nous avions pris quelque haschich.

--Savez-vous le dernier mot de Raoul?

--S'il n'est pas mchant, ne le dites pas!

--Il est trs-mchant!

--Tant mieux pour nous!

--On lui parlait de William. William, a-t-il dit, ce n'est pas un sot,
c'est le Sot!

--Oh! oh! un peu vieillot! Ce diable de Raoul... Il a donc lu
Royer-Collard? Excellent vin, Gontran!

--Le vin de mes aeux, mon cher Lon! le cru m'appartient!

--Vous tes vigneron  prsent?

--Non, mais Bourguignon, tout ple que je suis!

--Et la pice d'Augier nous n'en parlons pas?

--Je n'aime gure le dernier acte!

--C'est comme notre rveillon, a manque de femmes!

--Ne parlons ni des femmes ni de l'amour... cela porte malheur!

--Au jeu...

--L'amour? Une fort de Bondy... au temps de Cartouche!

--Joli! Ah!  propos, Grard, reconnaissez-vous ce portrait-carte?

--Elle vous l'a donn?

--Lisez la ddicace!

--Diable! Et vous gardez cela dans votre portefeuille?

--Le fait est que sa place est dans un porte-monnaie.

--Messieurs, pardon, vous savez,  propos de Cleste, j'ai des nouvelles
de Robert!

--Tiens, tiens!

--Il a t tu en Kabylie!

--Bah! et l'on disait que le pays tait si bien gard?

--Ce Grard est d'un flegme froce!

--Dame, vous savez, je l'ai peu connu, Robert. Et vous, Paul?

--Moi, beaucoup. J'ai encore une paire de fleurets  lui!

--Un brave garon, Robert.

--Et malheureux!

--Parbleu!

--Messieurs, messieurs, et le mot d'ordre?

--Ah! oui, le mot d'ordre, amusons-nous!

--J'ai eu tort de renvoyer les domestiques. Le service laisse  dsirer.
Lucien, vous ne versez pas!

--Allons donc! j'ai dj mal  la tte.

--Une femme dirait: j'ai mal au coeur! Menteuse!

--Excellent, ce champagne.

--Oui, mais pourquoi des coupes, c'est ennuyeux.

--Je vous avoue que, sur ce chapitre, je suis horriblement rtrograde.
Je prfre les fltes pour boire le champagne!

--Les fltes? Un grand verre bte et bourgeois! Quand on le tient  la
main on a toujours envie d'improviser des couplets de baptme! Une
coupe,  la bonne heure! cela rajeunit de cinq cents ans!

--Gaston rve toujours l'Italie des Mdicis et la matresse du Titien!

--Ambitieux, ce Gaston!

--Non, mais je trouve l'habit noir stupide, que voulez-vous? Et vous
tes de mon avis aussi! Quant aux soires, il faut tre maigre comme je
le suis pour n'y pas mourir d'apoplexie! Puis c'est fatigant d'tre
regard comme un gibier par toutes les jeunes filles  marier. Un bal me
fait toujours l'effet d'une chasse  courre.

--A court d'esprit!

--A l'ordre, Gontran! Gontran abuse de son titre d'amphytrion,
messieurs!

--J'ai dcrt la libert de la tribune! Pourquoi exiler le calembour?

--Le calembour? il n'y a plus que cela au monde!

--Le calembour et le souper: la btise et l'apptit! Quand on s'est bien
ennuy dans un salon, et qu'entre une valse et un quadrille on a caus
trois pour cent avec le pre, idal avec la mre et beau temps avec la
fille, rien n'est bon comme d'ter ses gants dans un cabinet de
restaurant et de causer librement...

--Avec des filles d've!

--Filles d've?... mauvaise dsignation! Dites filles de Rabelais!

--Mais au fait, Paul, pourquoi Louise en veut-elle tant  Mathilde?

--Affaire de commerce!

--Vous savez que Lon a t amoureux fou de cette petite Louise?

--Moi? Je jure que non!

--Il renie ses desses! Mon cher, vous vous tes compromis avec elle,
d'avant-scne en avant-scne!

--Messieurs! messieurs! On voit que vous n'tes pas du secret! Louise
n'tait pas une passion... c'tait un ventail!

--Un ventail?

--Relisez le _Chandelier_, de Musset.

--Un ventail qui lui permettait de feuilleter tout  son aise son roman
avec madame...

--Pas de noms propres!

--Parbleu, nous parlons de Louise!

--Discrtion! discrtion! Vous ne buvez pas, Urbain?

--Je suis dyspeptique, vous savez!...

--Passer du _Chandelier_ au _Malade imaginaire_! ce n'est pas sortir de
la comdie!

--Il n'y a point l d'imagination. La dyspepsie Dyspepsia. Difficult de
digrer ou digestion dprave.

--Au diable les dfinitions, Urbain! Amusons-nous, messieurs!

Et s'amusait-on?...

Tu es bien indiscret, mon cher ami! On riait un peu, on criait
beaucoup, le champagne ptillait et le parfait fondait en mme temps que
les bougies. De temps  autre le cliquetement d'une bobche qui se
fendillait jetait sa petite note grle dans cette symphonie. On ouvrait
les fentres par intervalles et une bouffe de vent piquant, nous
apportait quelques notes du _Nol_ d'Adam qu'on excutait  tue-tte
dans la loge du portier. Ou bien, c'tait une bourre limousine qui se
dansait, l-bas,  coups de pieds, chez le charbonnier matre chez lui.
La fentre se refermait et nous reprenions nos propos qu'on voulait
originaux, qu'on arrosait de champagne et qui ne poussaient pas.

--Vous savez, dit Gaston, que ces gens-l s'amusent plus que nous?

Il y eut autour de la table un sourire rempli d'une mlancolique
approbation.

--Il faut bien nous l'avouer, dit Grard, il n'y a plus que les portiers
qui aient l'esprit de se divertir.

--Le fait est que nous avons t btes comme des acrobates.

--Bah! qui le saura?... Personne. L'important est que le rveillon soit
termin. Il est bien convenu n'est-ce pas que tout le monde s'est amus?

--Comme des fous, rpondis-je.

Au mme moment, la porte s'ouvre. Deux femmes paraissent. L'une, c'est
Pauline, une petite actrice de la banlieue, fort jolie, et qu'on vient
d'engager au Vaudeville; l'autre, une jeune fille charmante, brune,
l'oeil intelligent et voluptueux, la toilette encore modeste, des
mains de reine, un joli sourire.

Pauline nous la prsente.

--Mademoiselle Cachemire!

Retiens ce nom, il sera clbre dans le _high-life_ du plaisir. A
partir de ce moment, j'ai pris intrt  ce souper absurde. Cette jeune
fille, qui dans un an sera terriblement blase, regardait de tous ses
yeux, mais sans tonnement, comme quelqu'un qui se retrouve chez elle.
Pythagore avait raison; mademoiselle Cachemire a t videmment une
beaut clbre, au temps d'Alcibiade. Elle clatait de joie, elle
n'tait pas habitue  ces meubles et  ces lumires. C'tait vident.
On ne se trompe pas  ces choses-l. Pourtant elle avait assez d'art
pour qu'un plus clairvoyant se ft mpris et se ft persuad qu'elle
n'est pas ne, comme cela doit tre, dans la loge d'un concierge.

J'ai pris intrt  l'tudier. Jusqu' trente ans, on est pote; 
trente ans, on est philosophe, et j'ai trente-deux ans. De plus, j'aime
la mdecine, tu le sais. J'ai pris mademoiselle Cachemire pour _sujet_.
Il serait assez intressant de savoir o arrivera cette enfant de vingt
ans qui dbute maintenant et qui rve toutes les splendeurs des
courtisanes en renom. J'ai du temps  perdre, et bien des choses 
oublier, j'ai grande envie de me donner ce spectacle et de servir de
premier chelon  Cachemire. Et qui sait si je ne jouerai pas de cette
faon un rle dans l'ternelle comdie de la rdemption que tous les
hommes de coeur ont tente?

Sottise! L're des rdemptions est close. Je le sais. Mais la vie
parisienne est si plate et si niaise...

Je t'en reparlerai, et te donnerai des nouvelles de mademoiselle
Cachemire. En attendant je sors de chez Gontran, harass.

Je n'aime pas ces ftes priodiques, dont la fatalit mme est banale
et qui vous obligent--pourquoi?-- pourchasser la gaiet, alors que
souvent c'est le repos, le calme, la quitude que vous souhaitez. Puis,
ces plaisirs qui portent avec eux leur date--comme les forats leurs
numros--ont quelque chose de particulirement attristant, et le matin,
quand on se met au lit, la tte lourde et les membres las, un petit
spectre malin vient ricaner tout prs de vous:--_Tu as un an de plus!_

Un an de plus! A mon ge qu'est-ce que cela? Rien. Et cependant, je me
souviens que, l'an pass, pas plus tard, j'avais fait rveillon avec
Robert. Pauvre Robert! Quelle gaiet, quel entrain, quel esprit! Il
avait eu de la bonne humeur pour tous, lui! _Poor Yorick!_

Mais conois-tu, ce rveillon qui aboutit  un sermon, comme un
chapitre de Paul de Kock qui finirait par le monologue d'Hamlet? Au
fait, et pourquoi pas?

Tout  l'heure, pendant que ma voiture me ramenait chez moi, je
regardais ces rues encore sombres, le gaz tremblotant, le ciel blafard,
les pavs humides, les bouchers en tabliers blancs ouvrant leurs
boutiques o les lampes clairaient des monceaux de chair rose, les
balayeuses nettoyant les trottoirs avec des mouvements d'automates, les
ouvriers, le pain de la journe sous le bras, se rendant  l'ouvrage...
Tout  coup, un homme est venu, qui a brusquement teint le gaz 
demi-mourant. La rue n'tait plus claire que par une lueur ple. Cette
lueur, c'est le jour.

Le jour!... On s'veille, on va parler, on va penser, on va vivre!
Maudit rveillon! je vais me coucher.




III


M. de Bruand tait comte. Le fief et le chteau de Bruand, sis  trois
lieues de Cosne-en-Cosnois, lui appartenaient encore. Son grand-pre
n'avait pas migr. Il avait servi la Rpublique, comme Custine, comme
M. de Biron, et s'tait fait tuer  la tte des chasseurs de Lecourbe, 
Hohenlinden. Son fils,--le pre de Lon,--lev dans le chteau de
Bruand par un vieux prtre, avait grandi libre, courant les bois, vtu
comme un de ses mtayers, montant  cheval, chassant, pchant, menant
depuis l'enfance la vie facile du gentilhomme campagnard. Il s'tait
mari  vingt ans, avait eu trois enfants d'une femme morte jeune. Lon,
le cadet, seul avait survcu; c'tait encore un enfant lorsque M. le
comte Hubert de Bruand mourut misrablement dans une partie de chasse. A
dix ans, Lon, orphelin, se trouvait possesseur d'une fortune
considrable en terres, et formant un revenu suffisant pour mener
partout, mme  Paris, un aristocratique train de vie. Son tuteur tait
un brave et digne cousin de madame de Bruand, trs-faible et trs-bon
homme, qui envoya le jeune homme  Paris, et le laissa agir  sa guise,
proclamant que la nature de Lon tait essentiellement honnte et bonne,
et que, quoi que ft le jeune homme, il retomberait toujours sur ses
pieds.

En cela, le tuteur avait raison. Lon de Bruand ressentit d'abord cette
fivre de Paris, qui embrase, qui torture, qui jette hors des gonds tant
de faibles esprits et de consciences hsitantes. Mais la vanit de
toutes ces cohues de plaisirs, toujours semblables, lui apparut bientt.
Il eut des lendemains amers, pleins de rflexions et de dceptions, et
au lieu de s'tourdir, en descendant plus avant dans le gouffre, il
s'arrta sur le bord, et se contenta du spectacle. Il devint un Parisien
dilettante. A vingt ans, il tait las d'agir. A vingt-deux ans, il tait
las de regarder;  vingt-cinq ans, il se mariait.

Alors, Lon respira, se sentit rellement vivre, et fut heureux. Il
croyait avoir jet l'ancre. Sa femme mourut en couches, aprs deux
annes de mnage, laissant Lon effar devant cette fosse soudainement
ouverte  ses pieds. En se revoyant face  face avec la solitude qui lui
tait si chre, quand il la partageait avec _elle_ (la solitude  deux,
c'est le monde entier resserr dans un Eden de quelques pas), il se
troubla, il eut peur, il se lana dans les voyages, cherchant  oublier
et se souvenant toujours; il avait beaucoup aim sa femme. Il avait cru
sa vie assure, noue  elle, solide et dfiant le sort. Maintenant,
tout tait  recommencer. Une vie nouvelle  refaire! Une vie, soit, on
la reconstruirait encore. Mais un bonheur! Il restait  Lon de Bruand,
pour se consoler, une petite fille, celle qui avait cot la vie  sa
mre. Il l'avait mise en nourrice, ne voulant pas la voir; il semblait
la har, et il la plaignait.--Pauvre enfant qui grandira sans mre!
disait-il. On lui annona, un jour, que l'enfant tait morte. Il en
prouva comme de l'tonnement; puis il tomba sur une chaise. On le vit
pleurer et on l'entendit qui disait:

--Comme je suis seul!

Bientt aprs, subitement, il reparut dans le cercle de ses anciennes
amitis. Ce fut une clameur.--Lon! Lon de Bruand! Lon qui nous
revient! Vous nous aviez donc fui, mon cher ami?--Le mariage? Vous en
faisiez donc une prison?--Puis des condolances devant la douleur que
Lon dissimulait mal, des consolations, puis le silence sur ce sujet,
puis les propos nouveaux, les anecdotes du moment, la biographie des
hros du jour, toutes les historiettes parisiennes qui sont la vie, la
proccupation, et comme l'me de ce monde o Lon reposait le pied. Ce
mouvement lectrique, sans cesse renouvel autour de lui, tait seul
capable de lui faire oublier le pass. Pour la premire fois de sa vie,
il s'tourdit. Il fut des plus bruyants et des plus fous. On le vit
partout  la fois, aux thtres, aux courses, aux eaux, au club. Il
joua, il fit courir, il eut des chevaux et des matresses. On copiait
son lgance et l'on ramassait les miettes de son esprit. Il fut  la
mode. Il eut des ennemis, il eut des flatteurs, il eut des envieux. Tout
cela faisait cortge. Les bacheliers qui dbutaient dans la vie et les
bourgeois fascins par l'inconnu, le dvoraient des yeux, au thtre,
quand il entrait dans une avant-scne avec une femme en renom. Il tait
brun, grand, lanc, la moustache releve, quelque chose de sympathique
et de froid en mme temps, le sourire semi-bnin, semi-railleur, les
dents blanches, l'oeil vert, plein de flamme et de franchise.

Ainsi, du moins, le voyaient ceux qui ne le connaissaient pas. Il
fallait  peine l'approcher pour deviner toute l'amertume, toute la
lassitude, tout le ddain cachs sous cette dsinvolture charmante.
L'oeil, qui brillait tout  l'heure, songeait  prsent, se fixait
longuement sur les objets, sans les voir, regardant ailleurs, dans le
pass, quelque image vanouie, chre  ce coeur vaillant et  cette
pense haute. Lon tait triste; il vivait de cette vie rapide, parce
qu'elle tait la plus facile, la plus tourdissante et la plus
intelligente, aprs tout.

--Je suis curieux, disait-il, parfois. Otez-moi la curiosit, je n'ai
plus de prtexte pour vivre.

Cette curiosit s'usait tous les jours, mais il en restait encore assez
pour que Lon se tnt debout. Il allait avoir vingt-huit ans. Son
coeur en avait soixante. Il raisonnait comme un vieillard, et disait
parfois: _De mon temps_... Ce temps-l datait de cinq ans, mais entre ce
moment et celui o il vivait, il y avait une tombe, un monde...

En apercevant Cachemire, Lon de Bruand se sentit soudain, non pas
conquis, il ne pouvait plus l'tre, mais attir, assez tonn de cette
fleur encore un peu campagnarde,--juste ce qu'il fallait pour la rendre
charmante,--ainsi rencontre dans une serre chaude de Paris. Lon
traitait l'amour en artiste, comme toutes choses. Il le cherchait
partout, certain d'avance de ne le trouver nulle part. Il y avait en lui
du peintre et de l'impresario. Pour le plaisir de quelque spectacle un
peu bizarre il ft all bien loin, plus loin encore; il descendait
quelquefois dans les rgions inconnues de Paris, en qute d'indit,
promenant son crochet dans les haillons moraux, tout heureux quand il
avait clair, de sa lanterne, un morceau de caillou qu'il lanait 
travers Paris comme un diamant. Il cherchait des toiles dans le
ruisseau. Il en avait dj trouv quelques-unes--des nbuleuses.

Cachemire lui sembla digne d'un regard. Il l'analysa, et se promit de
connatre le secret de ce joli petit sphinx aux dents blanches, aux yeux
noirs, aux joues roses.

--Secret banal, pensait-il. Qu'importe!

Le samedi suivant, il y avait bal  l'Opra. De la poussire sur les
boulevards, des ifs de gaz allums aux coins de la rue Le Peletier et de
la rue Drouot, quelques masques en cache-nez, courant le long de l'Opra
brillant de lumires. Chez les marchands de vins et les cafs
environnants, de pauvres garons, transis de froid, dguiss en
dfroques, prenant de l'eau-de-vie en attendant le premier quadrille. On
se prpare. Onze heures sonnent. Les boulevards s'encombrent. A travers
la foule compacte, les danseurs costums circulent, jouant du coude,
entranant quelque pauvre fille dont les paules nues frissonnent, et
qui grelotte en jupe courte. Cela crie, se heurte, se bouscule, se
succde, va, vient, fait groupe, grossit, s'enrgimente, dfile, se
jette dans la salle de bal, hurle, danse, entrejette de ci de l ses
bras et ses jambes, s'excite, s'enivre, s'embrasse, s'insulte. La salle
est pleine. Sous les lustres, les couleurs s'injurient. Le blanc, le
jaune, le rouge, le bleu,--l'arc-en-ciel miett--gambadent. Par les
escaliers, des flots de soie, de plumets, de dominos, d'habits noirs, de
dcorations, d'agents de change, de cabotins, de diplomates, de
paillasses, de gens sans nom, de gens illustres, d'hommes, de femmes,
montent et descendent en s'accrochant, en se dchirant, en se jetant des
oeillades ou des sottises. Les couloirs s'encombrent, les galeries
s'emplissent, on touffe, on conquiert le parquet pas  pas; les femmes
vous arrtent, on arrte les femmes. Une odeur de poussire, de couleur,
de sueur et de poudre de riz pntre dans les poumons. Et cet air qui
asphyxie semble parfum. L'acide carbonique voltige  travers les
quadrilles. L'on se cherche sans se trouver et l'on se parle sans
s'entendre; la Laryngite fait des signes de tte  la Migraine derrire
les piliers, happant un monsieur qui passe, une dame qui s'enfuit, une
fille qui rit  grosses gouttes. Tout est boulevers, la musique devient
du bruit, la gaiet de la nvrose, la couleur crie, le langage sent
l'ail; les chos de la halle s'chappent des lvres carmines. Dans une
avant-scne, un municipal, les bras croiss, regarde la cohue avec
effarement. Et, l-bas, au fond de la salle, parmi le tourbillon des
rubans, des plumets, des toques, des bonnets, des jupons, des pompons,
derrire ces bras qui s'agitent, ces jambes qui se dmnent, ces cous
qui se tendent et se gonflent, ces torses qui se cambrent, ces reins qui
se brisent; derrire cette pilepsie hurlante, un homme ple se dresse
sur ses pieds, lance ses bras en tlgraphe et du geste domine et dirige
un tonnerre de musiciens qui clame victorieusement de tous ses
cuivres...

--Allons au foyer, dit Gontran de Rives  Lon de Bruand.

Lon traversa le grand couloir o se tiennent les _aficionados_, les
journalistes, les promeneurs, les lgants, passant en revue de l'oeil
et de la main les dominos et les masques fminins qui circulent.

Il entra dans le foyer; autre cohue, plaisanteries de commis en cong,
robes dchires par les bottes maladroites, coups de coude dans
l'estomac, poussire, bruit, gaz, chaleur, avec un parfum de punch du
ct des buvettes et des bustes en marbre carquillant, devant tout ce
monde trange, leurs normes yeux blancs.

Soudain un domino rose vint se pendre au bras de M. de Bruand.

Tous les dominos se ressemblent. L'oeil brille, aiguis, derrire le
loup de velours. Le sourire resplendit sous la barbe de dentelle; les
mains se posent sur l'habit noir comme deux petits problmes. La voix
se dissimule sous le capuchon enrubann et les ondulations du corps vous
raillent sans piti dans leur large fourreau soyeux.

Mais Cachemire avait intrt  se faire reconnatre. On lui avait,
depuis la soire de Nol, parl beaucoup du comte et de son humeur.

--tes-vous moins triste,  prsent? dit-elle.

--Ai-je t triste, jamais? fit Lon en raillant.

--L'autre soir, vous aviez l'air maussade.

--Le vilain mot, et qu'il faut une jolie bouche pour le faire passer.

--La mienne est horrible!

--Elle ment.

--Pourquoi dites-vous qu'elle ment? Vous ne me connaissez pas.

--Croyez-vous?

--Quel est donc mon nom?

--Il est fort joli, et vous va bien.

--Vous voyez que vous ne le savez pas!

--Je vous le dirai tout bas, ce soir, au dessert,  la Maison-d'Or.
Tenez-vous  le connatre?

--Oui, dit Cachemire.

Elle entra  la Maison-d'Or, qu'elle ne connaissait pas encore, comme
une reine entre chez elle. Elle monta l'escalier, la tte haute,
imprative, insolente, charmante. Elle tait jolie  ravir; son teint,
ordinairement un peu ple, anim ce soir-l, rayonnait. Ses yeux
jetaient feu et flammes. Elle avait des dents  tout croquer.

Lon de Bruand en agit avec elle comme on fait avec les jeunes tigres.
Il lui tendit, jour par jour, juste ce qu'il voulait qu'elle
dvort,--non pas son coeur, mais le bout des doigts,--puis la main
tout entire, et un peu le bras, au sortir des thtres. Ds lors,
Cachemire fut  la mode. On flicita Lon sur sa dcouverte. On jeta des
bouquets  Cachemire quand elle chanta des couplets de revue. Le comte
lui meubla un entresol rue Taitbout. Elle donna des soires.

Elle reut des lettres, des dclarations, des vers. Elle eut des
articles dans les journaux. On cita un jeune Valaque qui tenta de se
suicider pour elle. On la chercha aux premires reprsentations; on
dtourna les lorgnettes du cheval  la mode pour lui donner un coup
d'oeil,  elle, aux courses. Les photographes implorrent qu'elle vnt
poser chez eux, en passant. Les collgiens achetrent ses
portraits--cartes, pour les contempler, le soir en se couchant, ou 
l'tude, derrire leur pupitre perdment lev. On fit mme sa
biographie.

Le pre Labarbade rentra un soir chez lui, aprs une course 
Fontainebleau, avec des yeux rouges.

--Qu'as-tu? lui demanda sa femme.

--Rien!

Le pre Labarbade prit son petit garon sur ses genoux, l'enfant avait
sept ans dj, et lui dit tout doucement:

--Au moins tu seras gentil, toi, quand tu seras grand?

--Gentil?... Mais je suis gentil, dit le gamin en faisant la moue et en
se dgageant des bras du pre.

Il courut se rfugier sous l'gide de madame Labarbade, regardant le
_vieux_ avec des sourcils froncs, et disant:

--N'est-ce pas, maman, que je suis gentil?

--Toi, tu es un amour, fit la mre.

--C'est vrai, a, papa gronde toujours... Je t'aime mieux que papa, toi!

Labarbade se leva brusquement, sortit, tira de sa poche un
portrait-carte de Cachemire, qu'il avait trouv  Fontainebleau chez un
papetier, le dchira et marcha dessus avec rage.

A la maison, madame Labarbade taillait au petit Adolphe une tartine de
confitures que l'enfant guignait avec des yeux avides en chantant une
chanson qui courait Samoreau:

    Je viens d'enterrer ma grand' tante,
    Je l'ai cloue en son cercueil.
    Ell' me laiss' dix mill' livres de rente
    Et a m'aide  porter son deuil.
    Je lui fais faire une bire en chne
    O tout de son long ell' peut dormir.
    Je prends bien gard' que rien ne la gne
    O il y a de la gn' y a pas de plaisir.

Lon de Bruand tait bien dcid  ne mettre dans cette liaison avec
Cachemire, rien de ce qui tait vraiment _lui_. Son esprit, sa bonne
grce, sa fantaisie, il les accordait gnreusement. Mais il comptait,
pour ainsi dire, chaque soir, en avare, les molcules de son coeur.
Ces sortes de liaisons duraient plus ou moins. Elles se ressemblaient
toutes. Comme en naissant, elles portaient avec elle leur dissolvant,
Lon se ft parfaitement cru coupable, coupable envers le pass, envers
ses souvenirs, envers sa conscience, en accordant  ce qui n'tait
qu'une distraction le srieux d'un amour vritable.

Cachemire le trouvait d'ailleurs charmant. Il tait sympathique, avec ce
quelque chose de ddaigneux qui domine les mes nes en bas. Cachemire
comprenait la supriorit de Lon. Elle en fut d'abord fire, Lon tait
comte! Elle voulut, quand il lui crivait, qu'il imprimt chaque fois
son cachet sur la cire rouge. Ces armoiries l'amusaient  regarder. Un
comte! Elle avait rv les titres aussi dans son lit enfivr de
Samoreau! Ses rves se ralisaient. Au thtre, elle crasait ses
camarades avec ce nom du comte de Bruand.--On voit bien que vous tes
une parvenue, lui dit un jour Clara Peplum, qui s'appelle Louise de
Haris.

Un soir, Lon de Bruand causait de Cachemire avec Gontran de Rives.
Gontran est gai, toujours en veil, bon, un peu rouge, un peu gros, une
me dlicate dans une enveloppe de fermier normand.

--Mais, par ma foi, disait Gontran, voil une aventure qui dure
longtemps! C'est une passion...

--Peuh! fit Lon.

--Un caprice?...

--Pas le moins du monde. Je n'ai jamais aim Cachemire, si la dfinition
du verbe aimer est exacte. Elle m'a sduit et un peu intrigu. Mon vice
suprme, la curiosit, a parl et j'ai voulu savoir o irait cette jeune
fille, sachant d'o elle tait venue. Aussi bien, cette liaison peut
durer longtemps encore. Mon dilettantisme n'est pas lass. Cachemire
m'intrigue. Elle ne s'est pas, jusqu' prsent, dirait un peintre,
_dessine_. S'il me fallait te faire son portrait j'hsiterais. Bonne?
elle ne l'est pas. Ses vices parlent trop haut. Mchante? elle est
incapable de l'tre. Il lui faudrait dployer une nergie qu'elle n'a
point. Elle est comme ses pareilles, paresseuse et vulgaire, avec des
traits de madone de Vinci et un charme de fille de Shakespeare. Ce n'est
pas la premire fois, dans notre vie parisienne, que nous rencontrons
des anges du Prugin dignes tout au plus d'entonner les refrains de
Charles Colmance! Seulement, chez elle ce n'est pas la voix, c'est le
coeur qui est enrou!

Cachemire demeurait dans cet tat de batitude parfaite qui suit le
triomphe. Elle n'ambitionnait plus rien, jouissait du succs, de son
luxe, de ses robes, de ses chevaux, de ce coup de ferie qui lui avait
fait gravir l'chelle si soudainement. Elle tait partout  la fois,
talant ses toilettes, sa joie, son assurance. Quand elle ne jouait pas,
elle courait les thtres deux ou trois fois par soire; se montrait
ici, remontait en voiture, allait l, faisait frissonner sa robe contre
la porte des loges ou riait tout haut pour qu'on la remarqut. Elle
provoquait les lorgnettes, rendait le feu  son tour, prenait des airs
de tte rpts devant sa glace, essayait des sourires, arrangeait sa
voilette, donnait un tour  ses cheveux, posait ses mains sur le rebord
des avant-scnes. Elle applaudissait le premier comique; aux drames,
elle se cachait derrire son ventail quand venait une scne
attendrissante comme si tout cela lui et sembl ridicule, et, au fond,
se sentait remue par les gros effets, les grosses pices, les gros
drames, les feries pices, les dcors, les pyrotechnies. Elle aimait 
dner dans les restaurants,  souper, insultait les garons, tachait ses
robes et riait. Elle manquait l'heure des rptitions, bravait les
amendes, arborait de folles toilettes aux _premires_, crasait ses
rivales, et semblait adorer Lon pour tous ces succs d'amour-propre qui
venaient de lui. Elle se sentait au fond un peu _tenue_, comme elle
disait. Lon passait quelquefois des journes entires chez elle, la
faisant causer, la questionnant, l'ennuyant. Il parlait peu, et
Cachemire lui disait:

--Ah! que vous tes drle! Qu'est-ce que cela vous fait que j'aie t
ceci ou cela quand j'avais seize ans?

--Oh! rien, disait Lon.

Alors elle songeait aux propos de ses camarades, aux parties de plaisir
des acteurs qu'elle connaissait, aux pique-niques  Asnires ou 
Bougival, aux djeuners sans faon,  la gaiet libre, aux chappes de
Bohme, au luxe un instant secou, et  l'cole buissonnire du
sentiment!

Lon la voyait devenir tout  coup rveuse, et souriait en lui-mme, car
le spectacle menaait d'tre curieux.

Le domestique de M. de Bruand lui annona, un matin,  l'heure du lever,
qu'un M. Clestin Fargeau demandait  lui parler.

--Clestin Fargeau! dit Lon. Qu'il entre!

C'tait son ancien prcepteur du chteau de Bruand, un rptiteur que
M. de Bruand, le pre, avait appel de Paris  Bruand pendant trois
annes, un esprit bizarre et indpendant, un professeur capable de
s'attacher pour quelque temps  un lve, comme il s'tait attach 
Lon, mais improbable, de s'astreindre  un enseignement rgulier, et
menant  Paris une existence dcousue, improbable,  la faon de
Lazarille de Tormes,--une vie  la belle aventure et  la vilaine
toile.

Fargeau entra, comme une bombe, dans la chambre de M. de Bruand. Lon
tait en pantalon du matin en flanelle grise, en chemise de soie rose,
et fumait un cigare. Fargeau, pour toute toilette, s'tait content de
brosser dans l'antichambre son chapeau bossu.

Clestin Fargeau avait cinquante ans dj, de petits fils blancs
frisaient dans sa barbe noire, et sa tte commenait  devenir chauve.
Il avait le teint ple de ceux qui vivent la nuit et les rides profondes
de ceux qui ont souffert.

Sa physionomie s'claira lorsqu'il aperut M. de Bruand.

--Pardieu, dit-il, vous n'avez pas chang! Je voudrais bien en avoir
fait autant.

Puis, aprs avoir serr la main que Lon lui tendait:

--Or , dit-il en se jetant dans un fauteuil et en croisant les jambes,
je viens vous demander un service, non pour moi, Dieu merci! mais pour
une autre, pour une femme...

--Je suis tout  vous, mon cher Fargeau, dit Lon.

--Voici donc ce que c'est. J'habite, dans le quartier des Batignolles,
une maison d'ouvriers o loge une brave femme assez pauvre et
trs-honnte qui s'est jete par la fentre pas plus tard qu'hier... A
vrai dire, elle est tombe, car c'est  la suite d'une querelle de
mnage. Bref, elle est fort malade, une cte enfonce, le tibia et le
pron briss... Elle est mourante et pas d'argent... Vous comprenez?...

--Merci d'avoir pens  moi, mon cher matre, dit Lon de Bruand en
allant  son secrtaire.

Il prit cinq billets de cent francs et les tendit  Fargeau qui se mit 
les plier avec prcaution, en homme qui n'est pas habitu  ces
_paperasses_.

--Et quand votre protge aura besoin d'autres secours, commena Lon.

Fargeau l'interrompit.

--Nous en avons assez pour un moment, dit-il. J'avais eu d'abord
l'intention de faire une collecte dans le quartier. Mauvaise ide. Puis,
le frre de la femme m'en a dtourn. Un brave garon qui a tout de
suite apport ses conomies. Alors j'ai pens  vous. Ah! ma parole, je
suis content de vous avoir revu!

--Me voici, dit aussitt,--comme si elle et attendu, pour entrer, la
fin de la phrase de Fargeau,--Cachemire tranant sur le parquet une robe
de soie vert-chou, garnie de malines noires.

Fargeau se leva de son fauteuil et salua en tendant en avant son crne
ravag, et Cachemire le regarda d'un air un peu tonn et un peu
ddaigneux.

--M. Clestin Fargeau, mon ami, dit Lon de Bruand. Mademoiselle
Cachemire, ajouta-t-il en dsignant Suzanne.

--Parbleu, je connais madame, fit Clestin, et je l'ai applaudie plus
d'une fois.

Cachemire salua  son tour du regard et de la tte.

--Eh bien, fit alors Clestin, la main sur le bouton de la porte. Je
vous laisse, mon cher Lon. Merci encore pour notre protge.

--Quelle protge donc? demanda tout  coup Cachemire.

--Une pauvre femme tombe d'un troisime tage et  demi-morte  l'heure
qu'il est.

--Ah! mon Dieu, fit-elle... une femme?... Et pauvre sans doute?

--Pauvre, dit Fargeau.

--Mais elle doit avoir les os briss?

--Elle est cruellement blesse. Seulement, la chirurgie est une science
superbe et peut-tre...

--Ah! la pauvre femme! Vous la connaissez, Lon? dit Cachemire en
joignant ses mains gantes.

--Non.

--Eh bien, je voudrais la connatre, moi... Je ne sais pas, ce que vous
me dites-l m'a remue... Elle doit tre tout en sang. On voit ses
blessures, n'est-ce pas? Conduisez-moi chez elle, monsieur. Mais, au
fait, venez avec nous, Lon!

--Soit, fit M. de Bruand.

Il donna ordre d'atteler. Fargeau monta en voiture  ct de Cachemire,
en face de Lon. De temps  autre il s'essuyait le front et se penchait
 la portire. L'odeur de patchouly qu'affectionnait Cachemire lui
montait  la tte et l'tourdissait.

On arriva devant la maison de Fargeau. Cachemire monta la premire.
L'escalier tait gras, humide, et sa robe criait en l'essuyant. Elle se
rappelait l'escalier de la chausse du Maine. Arrive au troisime
tage, elle s'arrta:

--C'est bien l, n'est-ce pas?

--Oui, dit Fargeau.

--Elle vient ici comme elle irait  l'Ambigu, songeait M. de Bruand.

La clef tait sur la porte, Fargeau ouvrit. Aprs une petite
antichambre, dans une pice claire par un feu de charbon de terre
brlant dans un pole de faence o chauffait une tisane, Cachemire
aperut une femme dont le front tait  demi cach sous une bandelette
et qui tendait sur la couverture du lit un bras maintenu dans un
appareil de bois. La malade fixait sur elle de grands yeux un peu
gars, et,  mesure que Cachemire avanait, semblait plus tonne et
plus inquite. Tout  coup, elle poussa un cri touff, et Cachemire y
rpondit par un nom, en reculant, toute rouge:

--Victoire!... Comment c'est vous!

C'tait Victoire Herbaut. Une vieille voisine, qui tait assise au pied
du lit, se leva, recommandant de ne pas trop faire parler la malade.

Le visage de Victoire tait livide, maigre, effrayant, des yeux
enfivrs dans une face macie. Cachemire la regardait en sentant son
coeur serr par une sorte d'angoisse. Il y avait en elle plus de
terreur que de piti, mais il y avait une motion vraie.

--Oh! ma pauvre madame Herbaut, dit-elle.

--Oui, articula faiblement Victoire... voil comme on se retrouve...
C'est fini, moi... vous savez, c'est Herbaut qu'est cause de tout...
J'avais dmnag, pour l'viter. Il revenait toujours me faire des
scnes. De Plaisance au quartier de Clichy il y a loin, je me disais: Il
ne viendra plus... Est-ce qu'il saura o je suis? Ah! bien, il l'a su,
et rapidement encore. Il est revenu.... toujours ivre, ma pauvre
Suzanne, toujours...

Cachemire avait tressailli  ce nom de Suzanne qui n'tait plus le sien.
Elle fit  madame Herbaut, un signe pour lui dire de se taire.

--Non, non, dit Victoire... Je veux vous dire... Mais asseyez-vous donc,
messieurs, fit-elle en tournant ses grands yeux vers Fargeau et M. de
Bruand. Madame Grdouard, approchez donc des chaises... Alors, je vous
disais, il est revenu. Il m'a frappe... Je l'ai mis  la porte, une
fois, deux fois... Mais, l'autre soir, il est arriv, sentant
l'eau-de-vie. Il voulait de l'argent. Je n'en ai plus, moi. Il a
recommenc ses menaces. Seulement, cette fois, il avait l'air si
gar,--des yeux d'assassin il avait--que j'ai eu peur... J'ai ouvert la
fentre pour appeler, et, comme il revenait avec un tabouret lev, je me
suis penche et voil; je suis tombe. Je suis dans un joli tat, si
vous me voyiez... Tenez, dit-elle en allongeant son bras.

--Madame Herbaut! s'cria madame Grdouard la voisine, le mdecin a
recommand l'immobilit, vous savez...

--C'est vrai... Quoique a me semble bien inutile, allez. Je suis
dlivre... Mais c'est mon pauvre Joseph...

--Joseph! fit Cachemire en essayant de sourire...

--Oui, continua madame Herbaut, il est all chercher Herbaut au fin fond
d'un cabaret o il se cachait, et il l'a tran chez le commissaire de
police. Seulement, en se battant, Herbaut lui a donn un coup de couteau
dans le bras. On dit que ce ne sera rien. Je le voudrais... Joseph! Il
me parlait de vous l'autre jour. Il ne vous en veut pas...

--Mais vous, fit Cachemire en interrompant brusquement madame Herbaut,
vous souffrez beaucoup, dites?

--Pas trop, vous savez. Je m'en vais. Je le sens bien. Je suis presque
contente!

Cachemire se sentait mal  l'aise dans cette chambre, en prsence de
cette femme qui ne connaissait pas _Cachemire_ et qui se souvenait de
_Suzanne_. Elle regardait Lon de Bruand comme pour l'interroger et
chercher s'il devinait quelque chose. Ce nom de Joseph, ainsi jet dans
le milieu de ces confidences, l'avait un peu effraye. Lon, causant
tout bas avec Fargeau, paraissait ne rien entendre.

Cachemire n'tait pas encore bien revenue de l'tonnement que lui avait
caus cette rencontre ou plutt ce heurt avec Victoire Herbaut. Comme
c'est trange! pensait-elle. Quant  Victoire, elle ne voyait mme pas
la bizarrerie de la rencontre. Elle ne se rendait plus compte de ce qui
arrivait. Sa tte tait comme brise. Elle regardait, sans la bien voir,
la robe verte de Suzanne. Elle songeait  toute autre chose qu'au
prsent; elle voquait le pass, les dbuts de Suzanne, ses amours avec
Joseph... Elle allait en parler, lorsque Cachemire se pencha brusquement
sur elle et lui dit tout bas:

--Ne dites rien, madame Herbaut, mon _poux_ est ici!

--Ah! vous tes donc marie, Suzanne? fit Victoire avec un tonnement
douloureux.

Elle ajouta un moment aprs, tout bas aussi:

--Certainement, Joseph ne vous aurait pas faite aussi riche. C'est gal,
il vous aimait bien!

On entendit,  ce moment, la clef qui grinait dans la serrure.

--Justement c'est Joseph! dit madame Herbaut.

Cachemire devint ple. Lon se leva, et regarda la porte qui s'ouvrait.
Joseph entra, le bras gauche en charpe, sa casquette sur la tte et
s'arrta un peu saisi devant tant de monde. En apercevant Cachemire, il
rougit, recula lgrement, hsita; puis, tant sa casquette, il la salua
sans mot dire, et M. de Bruand aprs elle, puis il tendit la main 
Fargeau.

--Mon ami, lui dit Clestin  l'oreille, j'apporte de l'argent. Vous
tes sauvs!

--De l'argent? cette btise! c'est _madame_ qui le donne peut-tre?

--Non, dit Lon qui avait entendu, c'est moi, monsieur, et je vous le
prte. Vous me le rendrez quand vous pourrez.

Joseph avait pris les billets de banque, les regardait, hsitait, ne
savait que dire.

--Voici ma carte, fit M. de Bruand. Quand votre soeur sera gurie et
que vous pourrez travailler, songez seulement  votre crancier.

Joseph tait maintenant horriblement ple, ne comprenant point, n'osant
prendre ni refuser.

--C'est que vous ne savez pas, commena-t-il.

Fargeau lui saisit la main droite et lui dit  l'oreille:

--C'est de nous qu'il vient, non pas d'elle!

Lon s'tait dj loign. Il attendait sur le palier.

Cachemire se pencha de nouveau sur Victoire:

--Je reviendrai, dit-elle.

--Oui, n'est-ce pas? revenez, fit la mourante.

Sa voix tremblait.

Quant  Cachemire, un peu ple sous son blanc, elle ne regardait pas
Joseph. Mais, tout  coup, son assurance lui revint, elle alla droit 
lui, lui tendit la main et, dcouvrant ses dents entre ses lvres
peintes:

--Faisons la paix, dit-elle.

--La paix? rpondit Joseph. Sommes-nous donc en guerre?... Il y a quinze
jours, je vous ai fait votre entre, au premier acte. Vous savez,
chevalier du lustre. On va au thtre comme on peut!

--Eh bien! votre main?

--La voici.

--Viens me voir, lui dit-elle tout bas.

Il rpondit tout haut:

--Vous demeurez trop loin.

Clestin Fargeau offrit son bras  Cachemire pour descendre l'escalier.
Il en tait fort embarrass et s'accrochait dans ses jupes. Alors il
riait.

A la porte, Lon lui dit srieusement:

--Il s'est pass l-haut une comdie... l'avez-vous remarque,
Fargeau?... Qu'en dites-vous? Pour moi, je trouve affreux ce mlange de
sang et de patchouly.

--C'est de l'antithse! fit Clestin. Les chevaux emportaient Lon et
Cachemire.

Il tira de sa poche une pipe en cume, vieille et noire, et l'alluma
dans la rue, aprs avoir refoul le tabac sous son pouce. Puis, tout en
fumant, il redescendit, comme il disait, vers Paris, et, s'arrtant
parfois aux talages des bouquinistes, examinant les gravures anciennes
et les tableaux enfums, il arriva rue Racine, devant une faon de petit
caf dont il ouvrit la porte brusquement, en habitu. En l'apercevant,
la dame du comptoir, ternellement assise  la mme place, parmi les
bocaux de chinois, les prunes  l'eau-de-vie, les drageoirs en plaqu,
garnis de morceaux de sucre disposs symtriquement, lui adressa un
sourire strotyp. Il porta la main  son chapeau, machinalement et
alla s'asseoir dans un coin. Sans lui demander ce qu'il dsirait le
garon lui apporta une canette de bire et les journaux.

--Avez-vous vu M. Terral? demanda Clestin.

--Pas encore.

--Quand il viendra, vous nous donnerez les checs.

Il ouvrit un des journaux, le parcourut rapidement en homme qui sait
lire, et en dplia un autre dont il prit le suc de la mme faon. De
temps  autre, il arrosait sa lecture d'une gorge de bire et
s'arrtait pour regarder tournoyer la fume de sa pipe.

Depuis vingt ans que le _Caf Athalie_ existait, Fargeau avait ainsi
dpens bien des heures,  la mme table, causant, jouant, dveloppant
volontiers ses ides, toujours bizarres, tonnantes quelquefois et
laissant le temps passer, pour les choses, sans se douter que l'ge
venait et que les auditeurs n'taient plus les mmes.




IV


Clestin Fargeau tait comme le produit de la paresse et du ddain, une
sorte d'tranger, dans cette civilisation qui se fait tous les jours
plus hypocrite  mesure qu'elle se dcompose davantage, un dclass, un
inutile, un bohme. Il avait fait de tout, hormis peut-tre une
malhonntet. Avec mille cordes  son arc, il n'tait jamais parvenu 
toucher le but. N pauvre, il avait vcu pauvre, bien rsign  mourir
de mme. Il avait t lev par un vieil oncle, assez riche, qui devait
le faire son hritier. Mais une aventurire survint, et l'oncle ne put
lguer  son neveu une fortune qu'il n'avait plus. Clestin s'en
consola, entra  l'cole Normale, travailla modrment et devint
professeur. On l'envoya en province,  Lisieux, faire la classe 
quelques marmots mal dbarbouills.

Clestin tait un esprit avide d'espace, dsordonn, systmatique,
enclin  l'ennui. Au bout d'un an, il donna sa dmission. Un vieux
bonhomme, qui habitait Pont-l'Evque, le choisit pour le prcepteur de
son fils. Fargeau, au milieu des rues paisibles de la petite ville,
regardant les anciennes maisons aux murs couverts d'ardoises,
dchiffrant sur l'glise les inscriptions du temps des baillis ou de
Robespierre, passait, billant sa vie du matin au soir. Quand il avait
quelques heures devant lui, il allait s'asseoir sous les pommiers,
fumait sa pipe et regardait, s'tendant au loin, la grasse campagne de
la valle d'Auge. Au fond, cette existence de province l'touffait.
Mais, n paresseux, l'inactivit le retenait malgr lui, par de molles
attaches, dans ce coin de la Normandie, o la vie est saine et facile.

Il le quitta pourtant, revint  Paris, essaya d'y faire sa troue, lutta
comme un autre et longtemps, fit taire son besoin de repos, son humeur
rveuse, tenta  et l plus d'une voie, fut repouss, prit en dgot le
succs et se retira dans un coin, comme en quelque foss, pour y
vgter, en attendant qu'il y mourt.

Sans haine, d'ailleurs, acceptant sans protestations la vie qu'il
s'tait faite ou qu'on lui avait faite, comprenant tout, sachant tout ou
devinant tout. Frott  tous les mondes dans sa vie de hasards et de
rencontres, il avait t professeur, rptiteur, pion  l'occasion, et
la plupart de ses anciens lves le saluaient encore; il avait crit
des livres sans les signer, des dictionnaires, des manuels
technologiques, des encyclopdies, des prospectus; il avait t commis
dans un magasin de nouveauts, tenant des livres, inspecteur de
l'affichage, prote dans une imprimerie, voyageur de commerce, rdacteur
en chef d'un journal philosophique, _La vraie Morale_, crivain public,
et que de choses encore, lorsque, les positions dites stables lui
paraissant  la longue un peu bien changeantes, il se rsigna--en
riant-- vivre de flnerie, de rverie, d'aventures, travaillant selon
le hasard, corrigeant les ouvrages des crivains amateurs, donnant des
leons de sanskrit et de malais, collaborant  des dictionnaires
improbables, toujours anonyme, toujours exploit, toujours ddaigneux.

Sa tte tait un pandoemonium littraire et scientifique. Toute la
bibliothque philosophique de Ladrange s'y tait case. Ses systmes,
ses souvenirs, ses lectures, ses chimres s'y heurtaient avec des chocs
bruyants. Il tait pythagoricien, anti-platonicien--c'est lui qui
appelait Platon, le penseur autoritaire, le Bossuet des Grecs,--un peu
swedenborgiste, babouviste, connaissait par coeur le _Moniteur de la
Rvolution_, taillait et rognait dans les hros de 1793, les jugeait
curieusement, en politique qu'il tait et aussi en moraliste, pouvait 
la moindre rquisition, citer les dates et les faits les plus nbuleux,
et n'ignorait rien, ni du pass, ni du prsent;--prt  donner un
jugement sur toute la dynastie des Tchin et un renseignement sur
l'article de tel ou tel publiciste, en telle anne, dans tel journal ou
telle revue.

Clestin Fargeau et fait la fortune d'un polmiste. Sa mmoire avait
gard, dans leurs moindres dtails, tous les faits de l'histoire des
trente dernires annes. Mais de cette science et de cette nettet
d'impressions et de souvenirs, il ne se servait que pour se faire
couter des habitus du _Caf Athalie_.

Depuis quelque temps, Fargeau, en ralit peu liant de sa nature, avait
l'habitude de faire, chaque jour, avant le dner, sa partie d'checs
avec un jeune homme, Fernand Terral, qui passait parfois de longues
heures  causer avec le philosophe. Fernand Terral avait vingt-huit
ans tout au plus. Mais, dsillusionn, sceptique, amer, l'esprit
fauss, il tait l'an de Fargeau par ses propos et ses ides. Fargeau,
au milieu de toutes ses traverses, avait conserv la foi. Il s'irritait
souvent, et fulminait, mais ne savait nier. Il lui plaisait d'ailleurs
de converser avec ce Terral, si minemment intelligent, embrassant
toutes choses, l'esprit  fleur de peau, comme les dsirs et les
apptits.

C'tait lui que Fargeau attendait. Le jeune homme ne tarda pas, vint
s'asseoir en face de Fargeau qui lui donna la main, et demanda de
l'absinthe.

On se mit  jouer aux checs. Fargeau, patient et mathmatique, eut
rapidement battu son adversaire; Terral, au surplus, paraissait
distrait. Sa main manoeuvrait les pices du jeu avec fivre, son
oeil noir regardait devant lui, presque sans voir.

--Mais surveillez donc votre jeu! disait Fargeau de temps  autre.

Terral haussait les paules, comme pour s'accuser, et continuait 
songer  toute autre chose qu' sa Tour et  son Fou.

Grand, maigre, la peau brune, les cheveux longs et noirs,
trs-brillants, un peu boucls, le nez gros, lgrement bossu, les
joues presque imberbes, mais de grosses moustaches releves en croc, 
la faon de quelque raffin, le menton carr, solide, la main nerveuse
et fine, la souplesse et la force runies, un grand charme et en mme
temps une rsolution nergique dans ses yeux noirs, presque en mme
temps doux, caressants, menaants, pleins d'clairs, et pleins de
promesses, Terral se campait firement, marchait d'ordinaire comme si le
bitume ou le pav eussent t conquis par lui, largissant la poitrine,
aspirant l'air  pleins poumons, la tte en feu, les narines ardentes.
Il avait les poches plates; mais il portait avec dsinvolture ses
vtements, les rendait lgants en les arborant un peu  la faon d'un
premier rle de thtre, et passait dans la rue la tte haute, avec
quelque chose de mprisant qui lui allait bien.

Ainsi s'affirmait-il d'habitude ds la premire vue. Mais ce jour-l,
songeur, un peu abattu, il rvait. Fargeau s'en aperut, se mit  rire.
Cette nature complexe, bruyante, audacieuse, prte  toute escalade
et en mme temps  toute raillerie, lui fournissait un curieux
sujet d'tude. Cet homme revenu maintenant du voyage au pays
d'Esprance--prenait plaisir  analyser ce singulier type d'ambitieux.

--Voyons, dit-il brusquement, ne jouons plus, cela est plus simple. Les
checs vous importent peu aujourd'hui.

--Ma foi, fit Terral,  la vrit, ce n'est pas cette partie qui me
tient au coeur, mais celle que je joue avec la fortune. Je commence 
dsesprer.

--Allons donc! si cela tait vrai, vous ne le diriez pas.

--C'est possible. Et j'ai pourtant comme une apprhension de dfaite. Il
y a longtemps dj que je lutte  Paris.

--Un an peut-tre?

--Deux ans!

--Oh! oh! dit Fargeau en riant. Il y a trente ans pour le moins, moi, et
je me suis rsign  ne plus vaincre.

--Oui, vous tes n heureux, vous, satisfait de tout, vous, un sage!

--Joli titre! Pourquoi pas Socrate tout de suite!

--Quant  moi, je m'irrite  la fin, je dsespre. Je ne vois rien
venir, rien clore. Toutes mes esprances crvent comme des bulles de
savon. Je deviens haineux, j'attends, et j'attends depuis trop
longtemps. Je suis de ceux  qui le succs prompt, le luxe, la vie
large,--la seule vie!--doivent arriver aussitt, sous peine de rejeter
parmi les classs un affam de plus et des dents froces.

--Ah! c'est charmant, dit Fargeau en hochant la tte, et voil une
excellente faon de prendre patience. Mais, que diable espriez-vous
rencontrer  Paris, en quittant votre province? La poule aux oeufs
d'or. Il y a longtemps qu'on l'a mise  la broche. Le plat est puis.
On n'en fait plus. Or, comme ce rti fantastique me fait songer au repas
du soir, laissons la partie et allons dner. Nous causerons _inter
pocula_.

Ils sortirent.

Terral, dans la rue, marchait, regardant les pavs, sans mot dire, et
Fargeau, passant son bras sous celui du jeune homme, l'examinait en
dessous. Il le conduisit ainsi par la rue Monsieur-le-Prince, jusqu'
l'escalier qui mne  la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Ils
escaladrent les marches, et se trouvrent presque aussitt  l'entre
d'une sorte de boutique sans enseigne, dans laquelle on apercevait du
dehors deux longues tables pouvant donner place chacune  trente
convives.

--Table d'hte habituelle, dit Fargeau. On dne fort mal; mais il n'est
pas question de plaisir; c'est un devoir strict que la nature nous
impose, et que nous accomplissons en faisant la grimace.

Quelques dneurs avaient dj pris place. Devant eux on venait de placer
leurs bouteilles  moiti pleines, cravates de serviettes avec des
ronds par-dessus les goulots. L'un avalait un potage tandis qu'un autre
dpchait un roastbeef et que le voisin mchait une salade. La nappe
portait des taches varies, dont l'analyse aurait exerc la sagacit des
chimistes. Autour de la table circulait une jeune fille maigre et brune,
d'une beaut douteuse, mais dont les grands yeux noirs et les lvres
d'un rouge vif paraissaient exercer une magntique influence. Les
intonations des habitus prenaient une douceur vidente quand ils
adressaient  mademoiselle Julie leurs humbles suppliques. On
n'entendait point d'ordres impratifs comme: Garon, mon
veau!--Sacrebleu! garon, vous vous moquez du monde? il me semble que
vous ne pressez gure ma saucisse! Mais:--Auriez-vous l'extrme
obligeance, mademoiselle, de me faire donner un gigot brais? Et,
visiblement, il y avait une caresse dans la simple demande qu'on faisait
d'un fromage de gruyre. Bien des esprances voletaient autour du
tablier sale et des mains rouges de mademoiselle Julie.

Une femme d'un ge respectable et de cet embonpoint qu'on s'obstine 
qualifier de raisonnable alors qu'il est un dfi jet  l'anatomie
remplissait le comptoir. Son oeil d'aigle veillait  tout. Elle tenait
le livre o taient inscrits les comptes des clients. Et,  sa faon de
saluer chaque nouvel arrivant, il tait ais de mesurer exactement le
crdit dont chacun jouissait dans la maison.

Gnralement, les tables d'hte du quartier Latin offrent cette
particularit, qu'elles sont hantes presque exclusivement par des
jeunes gens appartenant  une mme province. Telle n'est remplie que de
Bretons, telle autre que de Poitevins. Et malgr ce lien apparent, il
est bien rare que les habitus se traitent entre eux comme des
camarades. On remarque des groupes de cinq ou six personnes, le plus
souvent amis de collge, quelquefois runis par cette communaut de
plaisirs que crent des budgets identiques, mais la conversation ne se
gnralise gure. Aprs le repas, chacun tire de son ct. On se
rencontre, on ne se lie pas. Il faudrait forcer les couleurs, si l'on
voulait donner  ce dtail de moeurs une physionomie plus accentue.

En face de Terral trois tudiants parlaient examen, boules blanches,
Colmet d'Aage, Oudot, Bugnet et Machelard. Le sujet paraissait
inpuisable.

A ct on dissertait sur la clbrit du bal Bullier; le sujet
paraissait bien plus inpuisable encore.

--Savez-vous quel est le bonheur pour moi? dit brusquement Terral 
Fargeau qui mangeait lentement, selon le prcepte de l'cole de Salerne.

--Voyons, fit l'autre.

--C'est le luxe, le tapage, le bruit, les passants clabousss, les
grands lvriers suivant la voiture que l'on conduit soi-mme, la vie des
eaux, le jeu, la table, la femme, la femme surtout...

--Quelle femme? dit Fargeau froidement. Nous en avons de plusieurs
espces. Il s'agirait de s'entendre.

Il vit l'occasion de placer l un de ses systmes, posa sur la nappe
macule sa fourchette et s'essuyant la barbe:

--coutez-moi une minute, une seule, voulez-vous?

--J'coute.

--C'est toute une thorie. Sans avoir eu beaucoup de matresses, dit
Fargeau, j'ai appris, je crois,  connatre la femme. J'ai bti pour
l'espce un tableau de classificateur. Je divise les femmes en _femmes
de basse-cour_, comprenez-vous? et en _femmes de proie_. Il y a bien
encore les oiseaux  plumage dor et charmant; inutiles ceux-l! Je n'en
dirai rien. Les femmes de basse-cour, saintes femmes trs-inconnues dont
on ne parle point, les mres, les soeurs, les poules qui couvent les
oeufs, lvent leurs petits, et se contentent d'tre dvoues,
compatissantes, utiles, et qui traduisent le mot sduction par
dvouement. Puis, les _femmes de proie_, celles-ci fort rpandues et que
mon amour de l'histoire naturelle m'a fait particulirement tudier. Il
en est des femmes de proie comme des oiseaux rapaces, et les livres de
fauconnerie vous en apprendront tout autant sur les moeurs de ces
cratures que les travaux des moralistes. D'ailleurs, sans tre
matrialiste, il faut avouer que l'anatomie peut expliquer bien des
choses. En fait d'oiseaux de proie, il y a les rapaces superbes et les
oiseaux de la haute et de la basse volerie. Cherchez bien, cette
division vous la trouverez non-seulement dans l'ornithologie, mais
ailleurs. Chez les oiseaux,  ct des gerfauts, des sacres et des
faucons, oiseaux rameurs aux doigts dlis, aux serres lgantes dans
leur longueur froce, il y a les voiliers, griffes ramasses, doigts
gros et courts, les _voiliers saillants_, comme on dit. Les premiers
font partie de la haute, les seconds de la basse volerie. Il y a encore
les voiliers communs, dits ignobles, et que les fauconniers
n'employaient pas, les vautours, les milans, les orfraies, les
balbazards... toute une race sanguinaire qui s'affirme  coups de becs
et de griffes. Eh bien! regardez la mnagerie parisienne et dans la
serre des femmes, ne trouvez-vous pas tout d'abord cette haute volerie
qui porte un plumage soyeux, des ongles ross et des mains fines? Race
d'oiseaux de proie qui dissimule sa frocit sous son lgance et se
promne au bois, richement pare comme le faucon couronn d'une aigrette
sur le poing du fauconnier. Puis,  ct, la famille nombreuse des
perviers, famille intermdiaire, aussi avide, moins civilise, ne
dissimulant rien de ses apptits, dvorant au grand jour la proie
convoite, le butin vol, moins dangereuse quoique plus gourmande,
puisqu'elle est moins hypocrite et qu'elle garde dans ses mains liantes,
les lambeaux de chair qu'elle a dchirs. Enfin, tout au bas de
l'chelle, la tourbe au vol circulaire des buses et des harpies, toute
fangeuse de boue, toute souille de carnage, troupeau terrible qui
rongerait encore plus que le foie de Promthe, qui lui dchirerait le
coeur, engloutirait son cerveau et fouillerait du bec jusqu' son me.
Notez que je ne parle que des oiseaux diurnes; les chauves-souris et les
hiboux, je ne m'en inquite gure. C'est l'affaire de la police et du
garde-champtre, homme charitable qui les tient de l'oeil et du bton.
Je me contente de ce qui se voit, de ce qui nous menace. Les oiseaux
nocturnes ne sont pas les plus dangereux et je les plains de n'tre pas
faits pour la lumire. Mais ces oiseaux de proie qui dpceraient tout
un troupeau si on les laissait faire, que n'ai-je des ciseaux pour
rogner comme il faut leurs griffes! Tiens! ajouta Fargeau, j'allais
oublier l'aigle, l'oiseau royal des naturalistes, le plus redoutable, le
plus majestueux et aussi le plus froce des oiseaux de proie, au
demeurant assez lche et vivant de charognes souvent, lorsque la proie
vivante est dangereuse  conqurir. Eh bien! ne trouvez-vous pas que nos
femmes de proie ont aussi leurs aigles? De grande taille, l'envergure
surprenante, le regard embrassant des lieues entires de terrain,
examinant la proie de l-haut, tombant tout  coup et comme la foudre
sur le mouton blant, puis, les ailes en ventail, toute grandes,
regagnant son aire. Voil dona Aquilina. J'imagine que les courtisanes
de grande race appartiennent  cette famille. Pour moi, qui n'ai regard
mademoiselle Cachemire qu'avec les yeux du physionomiste, je puis vous
affirmer qu'elle a--en petit modle, rduction Collas,--de l'aigle le
regard implacable, perant, la serre puissante et l'apptit farouche.
Avis au berger. Ici il fera bien de prendre sa fronde s'il veut
conserver ses moutons. Et pourtant qui sait? vous trouverez peut-tre
des philosophes qui proclameront la ncessit de ces vampires! Le doux
Joseph de Maistre plaiderait leur cause comme il a plaid celle du
bourreau, lui qui veut que tous les tres soient _in mutua funera_...
Souvenez-vous de ces fameuses _Soires de Saint-Ptersbourg_: Il y a
des insectes de proie, des oiseaux de proie, des poissons de proie et
des quadrupdes de proie! Il n'oublie que les bipdes,--les femmes de
proie,--le Savoisien!

--Et maintenant, dit Fargeau en reprenant sa fourchette, il s'agirait de
savoir si c'est la femme de proie que vous appelez la femme!...

--Pardon, demanda Terral comme s'il n'et entendu et retenu qu'un nom de
toute cette tirade... vous avez dit que vous connaissez Cachemire?

--Oui, Cachemire.

--Cachemire, du Vaudeville?

--Cachemire, du Vaudeville.

--La matresse de M. de Bruand?

--M. de Bruand est mon ancien lve, et c'est chez lui que j'ai vu
mademoiselle Cachemire.

--Ah! dit Terral, votre lve?

--Mon seul lve, je peux dire, et j'en suis fier.

--Cachemire! murmurait Terral, devenu tout  coup silencieux. Il
entrevoyait, derrire ce nom, tout un monde de volupts ignores, de
surprises et de fivres. Il lui venait  l'esprit d'pres tentations.
Dominer cette femme, qui dominait Paris, et--par cette femme,--Paris
lui-mme, car il allait aussi vite, l'impatient!

--Et la reverrez-vous? demanda-t-il  Fargeau.

--Cachemire?

--Oui.

--Demain peut-tre, si elle revient au chevet de Victoire Herbaut.

--Victoire Herbaut?

--Une pauvre femme qui se meurt dans ma maison et que M. de Bruand et sa
matresse sont venus secourir aujourd'hui.

--Mais, demanda Terral en levant sur Fargeau des yeux rsolus, ne
pourrais-je aussi secourir cette femme?

--Quelle ide, fit Clestin. Au contraire!

--J'irai donc demain! dit Terral.

--Demain?

--Demain.

--Va pour demain! fit Clestin Fargeau.

Jusqu' la fin du repas, Fernand Terral, qui avait vu Suzanne au
thtre, au bois, un peu partout, la regardant, la contemplant,
l'enviant, ne songea qu' celle qu'il appelait, comme Fargeau, comme M.
de Bruand, comme tout le monde, mademoiselle Cachemire.

La famille de Fernand Terral tait une famille de petite bourgeoisie; le
pre avait t huissier, mais sa vue affaiblie l'avait forc au repos.
Il vivait de peu  Saint-Mesmin, prs de Mussidan, plantant ses choux,
mais trs-hargneux, trs-irrit contre la destine. Veuf d'ailleurs, ce
qui le consolait un peu, il avait obtenu pour son fils une bourse au
collge de Bergerac. C'est l que Fernand avait grandi, enferm
toujours, en butte aux attaques, car ce titre de _boursier_ est comme un
point de mire de railleries. De bonne heure pris entre l'humeur
acaritre d'un pre vieux et n'entendant rien aux premiers lans de la
jeunesse et la mchancet de ses condisciples, Fernand s'tait pos ce
hardi problme, qui est celui de la vie mme: _vaincre!_ Vaincre les
concurrents et les obstacles, sauter par-dessus les fosss, culbuter les
ennemis, et ne s'embarrasser point d'inutiles et gnantes amitis. On
appelle cela jeter son lest.

Mais au lieu de marcher  cette victoire par les routes droites et
larges, Fernand, peu instruit, assoiff de jouissances, comprim et
aspirant  la libre satisfaction de ses besoins, se dicta ds son entre
dans le monde, ce programme net, farouche, absolu: _Arriver, cote que
cote et quand mme!_

C'est l'idal, c'est la rgle de bien des gens.

Fernand Terral tait de cette race de combattants acharns qui
disputent, comme avec des crocs, leur proie dans la mle humaine. Il
lui fallait sa place  tous les soleils, une place large qu'il entendait
conqurir, sinon par le mrite, du moins par la force. La nature l'avait
fait beau, hardi, entreprenant. Elle lui avait donn l'audace, la grande
vertu qui devient si facilement le grand vice. Il lui tait permis de
beaucoup oser: il avait les paules assez larges pour supporter bien des
espoirs crouls, bien des chteaux en Espagne tombant tout  coup en
ruines. Mais il voulait arriver vite, aller droit au but, sans se
demander o et sur qui il marchait.

Il avait soif, il avait faim. Soif de toute liqueur, faim de la vie
parisienne, des mets recherchs, de ce je ne sais quoi de piment que la
grande ville, inpuisable, donne en dtail et vend en gros. Avec de
telles ides on ne peut rester longtemps en province,  regarder les
canards barboter dans le ruisseau de la rue. Fernand quitta
Saint-Mesmin. Le jour mme partait pour Paris, par le mme train, un
compatriote de Terral, un peintre, Charles Bourdenois, qui allait
tenter, lui aussi, la fortune. Ils avaient t amis d'enfance, et, 
Coutras, pendant la longue attente du train qui vient de Bordeaux, ils
changrent bien des rves. On se quitta  Paris. Bourdenois allait
loger  Saint-Denis, chez un parent, contre-matre dans une usine,
s'enterrer, songeait Fernand. On s'tait promis de se revoir. Deux
heures aprs, Fernand ne songeait pas plus  Charles Bourdenois qu'il ne
songeait au vieux pre Terral, enfonc dans sa vieille maison de
province, seul  prsent, comme dans une tanire.

Et qu'allait-il faire  Paris, ce Fernand? Qu'allait y faire Cachemire?
Attendre le hasard et, au passage, le harponner. Fernand n'avait pas
d'tat. Le pre Terral n'avait pas voulu payer les inscriptions de
droit. L'autre, d'ailleurs, ne tenait pas  s'enfermer encore dans
l'cole. Il n'avait ni place, ni protecteur, ni talent, ni mtier. Mais
il tait sr d'avoir tout cela un jour, ou plutt de s'en passer. Un
instant, il songea  se faire homme de lettres. Il y a tant de gens qui
remplacent la vocation par l'aventure! Il aurait pu russir. Il laissa
passer le temps, il ne commena pas, il prit bientt en dgot toute
carrire, vcut d'expdients; un t,  Baden, par hasard, il gagna
quelques mille francs, et, souriant  cette chance palpable, rentra 
Paris, joua  la Bourse, mangea tout.

Mais le temps avait march et Fernand avait vcu,--c'tait quelque
chose,--de plus, quelques-uns commenaient  le connatre  Paris.

tre connu! C'tait l son rve! Non pas qu'il aimt la clbrit! Cela
ne se monnaye pas. Mais la rputation, c'tait le premier chelon de la
fortune. Un homme connu est plus qu' demi arriv. Il trouve des
protecteurs  revendre, et des amis, et des commanditaires, et des
prteurs, et des garants. Donc, Fernand Terral voulait tre _connu_.
Connu par quelque action d'clat, par quelque excentricit, par quelque
scandale, que lui importait, mais connu. Parfois, sa pense se fixait
sur quelqu'un des privilgis de Paris, des illustres du boulevard, et
il se disait: Si je me mlais  cette vie, si je me trouvais sur son
chemin!--Ou encore, songeant  telle hrone de la vie facile:--Si on
la voyait  mon bras, un soir, se disait-il, je serais en lumire le
lendemain. Ainsi raisonnait Fernand Terral lorsque Clestin Fargeau lui
proposa de le prsenter  Cachemire.

C'tait peut-tre l'occasion qui venait. Fernand se tenait encore en
marge de ce monde parisien o rgnait Cachemire, mais il en connaissait
tous les secrets et toutes les misres. Riche, il aurait pu s'y
introduire brusquement, de par le droit du plus offrant; artiste ou
crivain, il aurait eu l comme les autres, ses grandes ou ses petites
entres. Inconnu, il lui fallait ruser ou s'imposer par quelque
violence. Il avait vu Cachemire, elle tait dj de celles qui, folles,
vivent selon le principe du sage, dans une maison de verre. Paris tout
entier est dans le secret de la vie de ses hros. La Chronique, cette
Renomme aux cent plumes, s'tait empare de Cachemire, de ses
vtements, de ses appartements, de sa faon d'tre. On la
pourctraiturait  l'envi, on retrouvait sa photographie dans les
Courriers de Paris aussi frquemment qu'aux vitrines de la rue Vivienne.
Sa jolie tte brune tait clbre, son sourire,--elle souriait de ses
lvres rouges et de toutes ses dents blanches--tait banal. On
retrouvait partout ses beaux cheveux, lgrement bouriffs sur son
front mat, son nez un peu gros et spirituel, ses yeux de feu. Ces
yeux-l avaient rendu fou le quart de Paris. Elle avait de ruses faons
de les alanguir, de les adoucir, de les mieux attiser en amortissant
leur clat. Sa tte penchait gracieusement sur son cou estomp  la
nuque de cheveux fins, comme ceux qui se jouaient sur ses tempes. Elle
avait des mains d'enfant, des mouvements de crole. Sa pleur qu'elle
affectait, qu'elle prparait, ajoutait  sa sduction. Sous la poudre et
les ptes on et retrouv le ton brun et savoureux de sa peau de
paysanne.

Un journal parisien avait publi--par le menu, comme un
commissaire-priseur--l'inventaire de l'appartement que lui avait meubl,
rue Saint-Georges, M. Lon de Bruand. L'antichambre donnait sur la salle
 manger, en vieux chne authentique avec d'horribles magots, et des
coquetteries de Saxe. Trois portes: ici le salon, l le boudoir, 
droite la chambre  coucher. Dans le salon, tendu de blanc, avec un
plafond peint par Voillemot--par Voillemot ou par Chaplin--des
jardinires garnies de bruyres roses, de cathalas et de fusains du
Japon teints de pourpre. Dans le boudoir, des meubles roses, un
portrait de Cachemire avec une ddicace, une coupe craquele pour les
cartes!--une chiffonnire de laque, pour les billets doux. Deux
hcatombes! Que de tendresses ignores, de dvouement ddaign, d'amour
mconnu. Puis on entrait dans la chambre o le lit blanc, couvert de
dentelles, se refltait dans une psych garnie d'amours joufflus.
C'tait le rve! Terral, en passant dans la rue, depuis que Fargeau lui
avait parl, avait regard les fentres de cette chambre o dormait
Cachemire, les volets encore ferms  midi.

Elle avait une faon  elle de se vtir qu'elle avait trouve
d'intuition. Mise, avant toutes,  la mode du premier empire, elle
portait la taille haute, les cheveux  la grecque et les jupes unies.
Une longue robe blanche, quelques rubans pourpres dans les cheveux, aux
bras et au cou des cercles d'or, et la voil charmante. Elle avait
surtout la manie des chapeaux; elle en changeait chaque jour. Certain
chapeau orn de plumes de pintades eut seul l'honneur d'tre port une
semaine. Un jour, elle eut l'ide de compter ceux qu'elle entassait dans
un coin. Cent vingt chapeaux! Et tous frais et tout neufs. M. de Bruand
la trouva les jetant en riant  sa femme de chambre qui les recevait 
la vole.

Terral savait tout cela. Et il allait voir cette femme! Fargeau le prit
par le bras; ils montrent en causant de Montparnasse  la rue des
Dames. Toujours les longs espoirs changs en chemin!

--Quelle ville, disait Terral, et quels hommes ceux qui la tiennent dans
leurs mains ou sous leur genou.

--Ah! , mais, s'cria Fargeau en riant, vous me faites l'effet d'tre
un cerveau chauff  trente-six atmosphres. Dominer Paris, diriger les
foules! C'est un joli tat parbleu. Voulez-vous un moyen d'y arriver?
Ayez du gnie. Appelez-vous Victor Hugo ou Balzac, et ne vous inquitez
de rien, c'est fait! Eh! vraiment oui, c'est la grande ville! Que de
gens ont la soif de Paris, l'hystrie de Paris! que de gens partent pour
Lutce, un beau soir,  pied, comme les grands hommes marchent aux
conqutes futures, comme Fabert a embot le pas vers le bton de
marchal de France, comme Amyot s'est lanc par les chemins, pour ce
Paris qui tait aussi l'intelligence et la lumire de son temps. Il n'y
a qu'une ville comme celle-l au monde. A Paris, du jour au lendemain,
du matin au soir, du soir au matin, un homme est clbre, une femme est
illustre, pour un hrosme, pour une infamie, pour un chef-d'oeuvre,
pour un bon mot, pour un dvouement, pour une mchancet, pour rien.
L'bulition est  l'ordre du jour; cette ville, chauffe  blanc, lance
des bouillons, et l'cume blanche parat  la surface. Et c'est cette
cume qui en est en mme temps la gloire et le flau. Il y a de tout, en
ces flocons, en ces tourbillons: des hommes de gnie et des sots, des
pourvoyeurs de bagnes et des martyrs d'honntet. Le sublim de
Paris,--un _sublim corrosif_, celui-l--c'est Paris, le Paris qui vit,
qui chante, qui pleure, qui caresse, qui menace, qui jette au monde en
pture sa ration d'esprit, de joie, de terreur, sa part de chanson et sa
part de drame; Paris le grand acteur que tous regardent et qui chaque
soir, devant tous, joue un rle nouveau, souvent sublime, parfois
terrible, tonnant toujours. Il fait bon, pour les ambitieux,
passionner cette ville de passion, et la dominer tout entire. La grande
Catherine se ft faite courtisane, si elle n'avait pu tre impratrice,
pour avoir cette capitale  ses pieds. On devient infme  vouloir
rgner sur ces tas de maisons qui pensent. Voil pourquoi tant de
chastes et pures consciences, venues de partout, sont tombes, ds le
premier pas, dans la boue, sans se relever jamais. Ces pavs vous
donnent le vertige. Il y a des tentations de toutes parts, dans les
boutiques qui flamboient, dans les fentres qui rayonnent, dans les
regards qui tincellent, dans les ombres qui glissent la nuit le long
des rues. La chute est partout, le succs n'est qu'en un seul endroit:
un oasis de luxe, dans un dsert de fange. Rgle gnrale, donc:--prenez
garde  vous crotter! Gare  vos pantalons et  vos consciences!

--Mais chut, maintenant, dit Fargeau! Nous allons voir une malade.

Victoire Herbaut s'affaiblissait chaque jour. Le mdecin dsesprait.
Bien souvent elle avait fait demander Cachemire. Elle voulait se
rattacher  elle, la revoir un peu, causer. Elle voulait peut-tre la
ramener  Joseph. Joseph tait l. Mais lorsque Cachemire entrait, il
prenait sa casquette et gagnait l'escalier;--toujours doucement, avec
son honnte sourire.

--Tu ne l'aimes donc plus? lui demandait sa soeur parfois.

--Je n'aime pas ses robes.

--Mais tu souffres peut-tre?

--Moi, petite soeur, j'ai mal  ton bras, voil tout.

--Bien vrai?

--Quand on te le dit. La petite bte est morte ou envole, comme on
voudra. Au choix: _de Profundis_--ou bon voyage!

Cachemire venait l par distraction peut-tre. Puis, cette douleur tait
un spectacle aussi. Ensuite, cela la changeait, et la rue des Dames
tait, au surplus, un but de promenade.

Fernand Terral la vit enfin. Il se campa devant elle comme un gnral
devant une citadelle, l'tudiant, interrogeant ses grands yeux noirs,
voulant deviner et dompter cette femme qu'on ne domptait pas. Il y
russit. Ds l'abord, il tonna Cachemire. Ses regards avaient quelque
chose d'assez ddaigneux et de fier qui intrigurent et irritrent un
peu Suzanne. Elle se sentit pique. Fernand, avec ses cheveux noirs,
insolemment pais, son teint mat, sa moustache releve, sa mle stature,
n'tait pas un cavalier de mdiocre suffrage. Elle le retrouva le
lendemain encore au chevet de Victoire Herbaut, et le surlendemain, il
l'attendait encore. Il la sduisit par une froideur profondment joue,
car la beaut et le charme de cette femme le sduisaient. Il l'attira 
lui, et Cachemire en vint  aller visiter Victoire, non pour Victoire,
mais pour ce jeune homme dont les grands yeux brillants la troublaient.

Fargeau ne se montrait que rarement. Quelquefois M. de Bruand venait
chercher Cachemire au chevet de Victoire. Il la trouvait, causant avec
Terral, et ne paraissait pas s'en apercevoir.

Il essayait de donner du courage  la malade, saluait le jeune homme et
s'loignait.

Fernand avait envie de le poursuivre dans l'escalier et de le frapper au
visage.

Quand Joseph rentrait, bien souvent il rencontrait Terral prs du lit,
avec Suzanne. Il le regardait et ne le saluait pas, ne disait rien 
cause de sa soeur, mais devinait tout. Quand Terral s'loignait,
Suzanne lui donnait la main.

Les forces de Victoire diminuaient de plus en plus. Elle le sentait,
souriait, disait  son frre:

--Allons, cette fois, c'est fini!

--Mais non, mais non... courage!

--Ah! du courage! J'en ai eu assez, hein? Ce n'est pas maintenant que
j'en ai besoin! Toujours piocher, c'est dur! Il m'en a pris des envies
de flner des fois! Mais comment faire?

Joseph s'asseyait au pied du lit, regardait sa soeur avec des yeux qui
caressaient, et voulait causer. Mais elle l'interrompait:

--Tu sais, mon Joseph, il ne faut pas lui en vouloir  _lui_. Ce n'est
pas un mauvais homme au fond. Quand je ne serai plus l, mon pauvre
petit, il faudra le faire relcher. Tu me le promets? Je ne veux pas le
voir. a ferait encore des histoires. Mais quand il saura que je n'y
suis plus, je parie qu'il rflchira, tout fou qu'il est. Et puis, voil
une chose que je voudrais... Sa montre est au Mont-de-Pit,--sa montre
en argent. Il y a joliment longtemps. Ce qu'elle me cote, je ne le
sais mme pas. J'ai toujours renouvel les reconnaissances. Cette pauvre
montre! Il l'avait le jour de nos noces. Le soir, aux _Barreaux Verts_,
pendant le repas, il la regardait, il la regardait... Aprs a, qui te
rpond qu'il ne m'aimait pas? Je n'ai peut-tre pas su le prendre. Je me
suis toujours dit: Rien ne serait arriv, rien, si nous avions eu un
enfant.

Elle revenait toujours  cette ide:--Tu dgageras la montre?

Joseph promettait.

--Tu la lui porteras, quand tu auras retir la plainte, tu lui diras
bien que je ne lui en veux pas, que je suis partie en oubliant tout.
N'est-ce pas, Joseph? Ou, si a ne peut pas s'arrter, ne le charge pas
trop, va. Il ne me fera plus de mal.

Et Joseph, suffoqu, se levait et allait fumer une cigarette sur le
palier, pendant que les larmes lui coulaient sur les joues. Il savait
bien, il voyait bien qu'elle allait mourir.

--C'est le premier chagrin, songeait-il, qu'elle aura fait  ceux
qu'elle aime!

Un soir, Cachemire rentrait du thtre, au bras de M. Lon de Bruand.

On lui remit une lettre.

Elle n'tait pas signe. Mais c'tait Joseph qui l'avait crite. Elle
reconnut l'criture.

--Ah! parbleu! dit-elle simplement, je l'avais condamne, moi aussi.

--Qui donc? fit M. de Bruand.

Cachemire lui tendit la lettre.

_Victoire est morte. Elle vous aimait bien. On l'enterrera
aprs-demain,  l'glise des Batignolles; dix heures._

--Pauvre femme! dit M. de Bruand.

Cachemire, devant la glace, arrangeait ses cheveux pour la nuit.

Elle se souvint, pourtant, le surlendemain, en prenant son chocolat dans
le lit, que, ce jour-l, on enterrait Victoire Herbaut. Elle appela sa
femme de chambre.

--Je m'habille!

--Et quelle robe prendra madame?

--Attendez... Ah! en sortant de l'glise, je vais  Asnires, chez
Coralie. Donnez-moi ma robe mauve!

La messe tait dite dans une chapelle basse. La bire, couverte du drap
noir, attendait, au milieu, entre les cierges. Joseph avait pay les
frais de l'glise. Il tait l, blanc comme un linge, avec les yeux
rouges. A ct de lui les amis d'atelier, de pauvres gens, de vieilles
femmes. Le prtre disait la messe vivement et rcitait les prires avec
des borborygmes. Fernand Terral tait venu. Il regardait, en curieux,
ces gens qui priaient ou pleuraient.

Tout  coup on entendit un bruit de chaises remues sur les dalles.

On se retourna.

C'tait Cachemire qui entrait, avec des frous-frous, un livre de messe
en velours bleu dans ses mains gantes.

Elle s'agenouilla prs de la bire.

Les yeux fatigus de Joseph la regardaient.

Quand on bnit le corps, elle prit le goupillon des mains de Fernand,
qui s'tait avanc, et le remercia d'un sourire.

Puis elle fit le signe de la croix avec l'eau bnite.

Au moment de partir, elle dit  Fernand:

--Votre bras jusqu' ma voiture, monsieur Terral?

Intrieurement Fernand sourit.

--Pauvre femme! dit Cachemire en sortant de l'glise. Monsieur Terral,
venez donc me trouver chez moi. J'y suis tous les jours aprs la
rptition et jusqu'au dner, de quatre  cinq heures.

Fernand s'inclina.

Cachemire,  Asnires, montait en canot avec les amis de Coralie,
pendant que Joseph demeurait encore, accabl, devant la tombe  peine
ferme de madame Herbaut.

Terral arrivait,  l'heure dite, dans la vie de Cachemire. Elle
s'ennuyait. M. de Bruand lui offrait un luxe trop uniforme; il y avait
un nuage dans son bonheur. Ce n'tait pas cela, c'tait une autre vie,
plus heurte, qu'elle avait dsire, qu'elle rvait, au bord de l'eau,
l-bas, dans ses songeries malsaines, que beraient les frissons des
peupliers. Joseph Gurin, les cabotins de Montparnasse, M. de Bruand,
les rencontres de coulisses, c'tait bien, mais il n'y avait point l
encore l'homme fait pour elle, _son matre_. M. de Bruand tait trop
poli, Joseph avait t trop aimant. Elle rvait d'tre battue. Elle se
jeta  la tte de Fernand. Avant mme qu'il ft son amant, il la
dominait, la pliait  ses volonts. C'tait bien ce qu'il avait espr.
Une fois  lui, elle se sentit heureuse, elle voulut l'tre tout--fait,
briser sa chane, laisser l M. de Bruand, laisser le thtre, aller
vivre de pain et d'oeufs  la coque quelque part, dans un
grenier.--Allons donc, fit Terral. Il la voulait en vidence, aime,
envie. Ce n'tait pas une matresse pour lui, mais un instrument. Il
n'avait jamais aim, n'aimerait jamais. --La mansarde, le grenier de
Branger, dit-il: Tu es folle! C'tait ce grenier qu'il voulait
fuir,--Non, tu resteras avec M. de Bruand. Que m'importe? Je sais que
tu m'aimes, cela me suffit. D'ailleurs tu es chez toi, il te laisse
libre. Laisse-moi faire mon oeuvre, j'ai le levier. Le pav cdera!--

--Tiens, tu es un ange, toi, disait Cachemire qui ne comprenait pas.

Elle tait satisfaite, elle vivait. C'tait, du matin au soir, un
mouvement, une correspondance, des petits mots, des lettres de Fernand
qu'elle recevait, qu'elle embrassait, qu'elle portait sur elle, qu'elle
relisait. Ils couraient ensemble dans des fiacres, Terral baissant les
stores pour qu'on ne le vt pas, car ce n'tait pas l'heure, il fallait
attendre, il s'afficherait quand il faudrait.--Tu as donc honte de moi?
disait-elle en l'embrassant. C'tait des bavardages sans fin. On allait
dans les coins de Paris o le _tout Paris_ ne va pas, dans les thtres
de banlieue,  Saint-Denis, au Jardin des Plantes. Cachemire s'excusait
comme elle pouvait auprs de M. de Bruand, mentait comme un diplomate
pour expliquer ses absences, et retrouvait tous les fils de sa toile
avec une adresse qui tenait du prodige. Et quelle joie de s'chapper de
ce boudoir qu'elle avait voulu et qui lui pesait, d'aller manger du pain
de seigle quelque part, grignoter des goujons, redescendre, se
rapprocher du ruisseau. Ces coles buissonnires taient rares. On
pouvait tre dcouvert. Terral se savait mieux cach  Paris que partout
ailleurs, et il le cachait, cet amour, comme un adultre. L'amour vol!
Je crois justement qu'il a sa punition,  Paris, dans ceci, que, pour se
satisfaire, il lui faut courir les htels, se blottir dans les fiacres,
se dissimuler vulgairement, se faire bas. Les promenades au grand
soleil, les journes o l'on part le matin, joyeux, et d'o l'on revient
le soir, baign d'air, lui sont interdites. Il cherchait les bois: il a
les ruelles!




V


La fuite de Suzanne avait port un coup terrible au pre Labarbade. Il
n'avait plus le coeur  l'ouvrage, vieillissait et chaque jour
devenait plus sombre. On le voyait bien,  Samoreau. Les commres en
caquetaient sur le pas de leurs portes. Les amis de l'aubergiste lui
disaient de _faire attention_, qu'on doit se soigner si l'on veut ne pas
tomber malade, et qu'il faut parfois secouer le chagrin pour qu'il
s'envole. A tout cela, Labarbade rpondait par des haussements
d'paule, allait s'asseoir sur le banc, devant l'auberge, et regardait
couler la Marne, comme un homme qui a envie de se noyer.

Sa femme lui disait quelquefois:

--Tu deviens maussade, sais-tu, et tes pratiques dserteront l'auberge
si tu continues  leur prsenter ce visage de mauvaise humeur.

--A leur aise, disait-il.

Il ajoutait quelquefois:

--L'auberge peut bien tomber si elle veut. Nous en aurons bien assez
pour nous, n'est-ce pas?

--Pour nous, oui, parbleu! Pour toi surtout.

Tu t'habilles comme un paysan et tu vis comme un ours. Mais pour le
petit?

Et Labarbade avait alors un amer sourire.

--Ah! parlons-en du petit!... Je m'en moque pas mal. Il a des bras, il
travaillera. J'ai bch dur, moi, il me semble. A chacun son tour. Se
sacrifier pour ses enfants,  prsent? Une btise.

La plupart du temps, madame Labarbade regardait alors son mari, et le
bravant du regard et du geste:

--Est-ce la faute d'Adolphe, disait-elle, si ta fille est alle faire 
Paris les cent dix-neuf coups? Pauvre petit amour. Il faut bien que sa
mre l'aime, puisque tu le dtestes...

--Moi?

Et bien souvent encore, Labarbade quittait la place, sortait par la
porte de la cuisine, allait s'asseoir dans le jardin, sous le grand
cerisier o, toute petite, il avait fait jouer Suzanne, et quand il se
sentait bien seul, il pleurait.

Madame Labarbade le voyait, un matin, ple, les yeux rouges, trs-agit,
qui marchait dans la maison, comme un automate, au hasard. Il tait venu
des peintres de Barbison qui avaient command un repas, de la friture,
des ctelettes, et qui attendaient, dans la salle, en chantant.

--Eh bien! dit-elle, t'occupes-tu du djeuner? On rclame. Ils
appellent.

--Le djeuner? fit Labarbade machinalement. C'est vrai, ils ont command
un djeuner. O est le poisson?

--Dans le bateau; veux-tu que j'aille le chercher?

--Quel bateau? dit-il.

Madame Labarbade le regarda d'un air effray.

--Ah ! qu'as-tu donc, dit-elle... Tu deviens fou?

--Le diable m'emporte, ma tte se perd... Ils crient, ces gens-l 
prsent?

On entendait chanter,  tue-tte, le grand morceau du _Nouveau_, paroles
et musique clbres dans les ateliers:

    Voici les apprts du supplice
    _Nouveau_, tu vas mourir!
    Ton pre et toute sa famille
    Versent sur toi des larmes de sang!
          Une, deux, trois!

--Voyons, dit madame Labarbade, veux-tu les servir, oui ou non?

--A quoi bon? fit-il. Je suis fatigu. Je suis malade.

--Malade?

--Je ne me tiens plus. Tu ne vois donc pas que j'ai la fivre? Qu'ils
s'en aillent!

Dans la salle  manger, les couteaux accompagnaient sur les verres la
vieille complainte de Barbison:

    Les peintres de Barbison
    Ont des barbes de bison!

--Dcidment, tu veux perdre ton auberge, tiens! dit madame Labarbade.

La porte de la cuisine s'ouvrit et un jeune homme aux cheveux roux
s'cria:

--Quand vous serez satisfait de notre _pose_, pre Labarbade, nous vous
saurons gr d'apporter le goujon?

--Il n'y a pas de poisson ici, dit Labarbade brusquement.

--Comment?

--Inutile d'attendre. Vous ne djeuneriez pas.

--Vous dites?

--Allez au pont de Valvins, on vous servira.

--Ah ! dit le jeune homme, mais c'est insens, cela!

--Vous ne voyez donc pas qu'il est fou, dit madame Labarbade. Je vais
vous servir, moi!

Elle mit bravement la main  la pte et quand ils furent partis, elle
s'approcha de Labarbade, courb en deux sur une chaise.

--Quand on est malade, dit-elle, on se couche. Je ferai bien aller les
fourneaux sans toi, tu sais. Je n'ai pas peur de me salir les mains,
aprs tout. Nous avons Adolphe  lever, et je veux qu'il ait de quoi
s'tablir  sa majorit.

--Nous ne sommes pas des mendiants, dit Labarbade.

--Il ne manquerait plus que cela. Mais si tu peux doubler les quatre
sous que nous avons, pourquoi ne pas le faire? Tu tais plus courageux
que cela quand tu travaillais pour mademoiselle ta fille!

--Ah! pour Dieu, s'cria brusquement Labarbade, ne parle pas de ma
fille!

--Et pourquoi? dit-elle. Elle est donc sacre  prsent, mademoiselle
Cachemire!

--Cachemire! dit-il en se levant. Pourquoi l'appelles-tu Cachemire? Tu
es une mauvaise femme! Je te dfends de l'appeler Cachemire. Ce n'est
pas son nom, n'est-ce pas? Je sais bien, je sais bien. Tu ne l'as jamais
aime. tait-elle assez malheureuse ici! C'est peut-tre toi qui es
cause... Et moi, bte brute, qui la battais... Donne-moi de l'eau,
ajouta-t-il en retombant assis... Oh! ma tte!... Quand je te dis de me
donner de l'eau!

Madame Labarbade haussa les paules, remplit un bol  la fontaine et
l'apporta  Labarbade, qui y trempa son mouchoir.

Il se rafrachissait le front, les tempes, les lvres qui le brlaient.
Ses yeux semblaient de feu. Il regardait avec une expression souffrante
et fixe.

Il voulut se lever encore, ses jambes plirent.

--Mais qu'est-ce que j'ai donc? dit-il.

--Eh! parbleu, fit-elle. Tu as que tu t'emportes pour une ingrate qui ne
se moque pas mal de toi et de nous, et que tu vas te donner la migraine!

--Qui t'a dit qu'elle ne pensait pas  moi? Je l'ai maudite, c'est comme
si je l'avais chasse. Elle n'ose plus revenir. Elle m'aime encore.
J'irai  Paris, j'irai. Je la verrai. A quelle heure part le train?...
Il faut une demi-heure d'ici  Fontainebleau. Je serai ce soir  Paris.
O est mon chapeau?... Je ne peux pas avoir mon chapeau  prsent? Tu me
regardes l comme une oie. Je suis bien libre d'aller embrasser Suzanne,
n'est-ce pas?... A moins qu'elle ne me fasse mettre  la porte. C'est
possible. Tout est possible. Elle a des chevaux, des robes de soie. Je
te les dchirerai, ses robes! Tu dis?... Je te demande ce que tu dis?

--Rien, fit madame Labarbade, qui commenait  avoir peur.

--J'touffe, continuait-il... Un bain de pieds... a ferait descendre le
sang... Je serais mieux. Oh! je suis malade, je le sens bien. Il me
semble qu'on me scie la tte... Je veux me coucher!

--Et s'il vient du monde encore?

Labarbade clata de rire.

--A la porte, le monde,  la porte!

Madame Labarbade fut effraye de ce rire nerveux, Elle courut chez le
mdecin,--qui, en arrivant, trouva Labarbade couch, lui tta le pouls,
l'interrogea et partit, hochant la tte, disant  madame Labarbade:

--C'est fort grave. Attaque foudroyante. Il y a longtemps que couvait
fort l'encphalagie hmatogne. Votre mari est tomb comme frapp par un
coup de feu.

--Mais qu'est-ce donc? Il est fou?

--C'est la fivre chaude. Je le saignerai tout  l'heure. Je vais
chercher ma trousse. En attendant, de la glace autour de la tte.

--La fivre chaude! dit madame Labarbade.

Et cette fois elle fut atterre.

Le dlire gagnait dj Labarbade. Il se remuait dans son lit par
brusques soubresauts. Tantt il se tenait sur son sant, roulant des
yeux hagards, tantt il se couchait de tout son long, cherchant dans ses
draps un peu de fracheur. Il n'entendait et ne voyait rien, ne
comprenait plus. Toutes ses souffrances refoules, ses amertumes, ses
douleurs lui venaient aux lvres. Il appelait sa fille et la repoussait,
il la maudissait, voulait l'embrasser et parlait de la tuer. Il criait,
rlait et pleurait. Ses mains dsignaient parfois quelque chose ou
quelqu'un dans le vide; elles s'tendaient, pleines de caresses, puis,
tout d'un coup presque au mme instant, se roidissaient et se
crispaient, charges de menaces. Le visage tait ravag, dj presque
mconnaissable. Madame Labarbade tremblait. Elle tait toute seule dans
cette auberge avec le mourant, qu'elle prenait pour un fou. Elle se
sentit saisie de terreur, et, laissant le malade l, elle voulut
s'enfuir, aller chercher Adolphe  la pension, une voisine,
quelqu'un... Comme elle ouvrait la porte, le docteur rentrait. Il
voulait saigner Labarbade. Mais il se dbattit et lutta; il fallut
appeler des maons qui travaillaient  ct pour maintenir le pauvre
homme en dlire. Ensuite, madame Labarbade leur versa la goutte.

Cette saigne fit du bien  Labarbade; elle l'affaiblit. Il put
s'assoupir et dormit jusqu'au soir.

--Je reviendrai, dit le docteur, demain matin. J'espre que la nuit sera
tranquille.

Vers neuf heures, Madame Labarbade veillait auprs de son mari,  la
chandelle, en compagnie d'une vieille femme de Samoreau, qui se vantait
de connatre des _simples_ pour les gurisons.--Labarbade s'veilla. Il
se redressa brusquement, regarda la lumire avec deux yeux fixes, et
dit, d'une voix creuse et brusque:

--Qui est l?

--Moi! dit madame Labarbade.

--Qui, vous?... Suzanne! O est Suzanne? L'avez-vous vue? C'est elle que
je cherche. Pourquoi m'a-t-on attach dans ce lit? Est-ce que je suis un
coquin, moi? Qu'est-ce que j'ai fait? O est-elle?

Les deux femmes se regardrent. C'tait le dlire qui continuait.
Labarbade rejeta loin de lui sa couverture et sortit du lit. Ses pieds
brlants s'appuyaient sur le carrelage de la chambre. Il marchait,
gesticulant, devant ces femmes effares qui tremblaient de terreur.

--Je la leur enlverai, parbleu, ma fille! Ils me la rendront. Adolphe!
qui a parl d'Adolphe? Ah! les enfants! Des ingrats... des ingrats...
J'espre que je l'aimais, celle-l! Plus que le petit, tu as dit? Oui,
eh bien, aprs?... Il se moque pas mal de moi, lui... J'ai faim... A
manger! Je veux manger, sacrebleu!... Certainement, je la reverrai,
Suzanne! Ah! qu'il fait chaud!... Anas!

--Quoi? dit madame Labarbade toute surprise de ce nom ainsi jet dans ce
chaos et qui tait le sien.

--Je t'avais dit de me donner mes habits d't. Tu ne l'as pas fait...
Je sais, si je pouvais touffer, cela t'irait... N'aie pas peur, tout te
reviendra, tout. Nos pauvres rentes sont  ton nom. Mais, vois-tu, ce
n'est pas une raison; il fallait me donner mes habits d't!

--Oh! dit madame Labarbade effraye, ne le croyez pas, madame Germain...
Il est fou!...

--Voulez-vous que je lui fasse une tisanne? dit madame Germain.

--Oui.

La bonne femme tira des herbes de sa poche, les jeta dans une cafetire
et y versa de l'eau mlange de vin blanc, puis elle mit la cafetire
sur le feu.

--Et vous croyez?

--Vous verrez.

Labarbade, puis, s'tait rejet instinctivement sur son lit. Ses
cheveux, presque blancs, roulaient, pleins de sueur, sur l'oreiller. Sa
poitrine, dcouverte par l'ouverture de la chemise, se soulevait par
brusques secousses, et la gorge se contractait sous des pressions
douloureuses. Ses yeux, fivreux, largis, gars, regardaient le
plafond. Il ne jetait plus que des mots sans suite, des soupirs:

--Ah! mon Dieu!... Suzanne!... Maudite la mort!

Lorsque la mixture de madame Germain fut prte, on essaya de la faire
prendre au malade. Mais il saisit la tasse qu'on lui tendait, et la
brisa contre la muraille.

--Du poison! dit-il, du poison!

Madame Labarbade devint rouge, puis verte de colre.

--Ah! s'cria-t-elle, c'est trop  la fin. Je ne suis pas ta fille,
moi!...

Elle sortit et laissa Labarbade dlirer toute la nuit. Madame Germain,
profondment vexe du peu de succs de sa _panace_, s'tait retire
aussi. Le malade tait seul dans sa chambre, claire par une veilleuse.
Il criait, il menaait, il geignait; il parlait  des tres invisibles.
La fivre l'envahissait de plus en plus, et l'treignait  prsent tout
entier. Quelquefois il riait d'un rire strident, et terrifiait madame
Labarbade, qui l'entendait, assise sur une chaise, dans la pice du bas.

Elle n'osait plus bouger. Il lui semblait que ces cris et cette fureur
s'adressaient  elle. Elle et trembl que, passant la nuit au chevet de
Labarbade, il ne se jett sur elle comme un insens. Elle restait donc
l, devant le feu, coutant ces plaintes et ces exclamations qui
dchiraient la nuit et la faisaient tressaillir comme autant de
secousses lectriques. Les ombres des meubles qui dansaient, mises en
mouvement par la flamme remuante du foyer, l'effrayaient encore
davantage. Elle se levait parfois, soulevait les rideaux de la fentre
et regardait, dans la campagne, si le jour ne venait pas.

Les toiles brillaient sur le ciel clair, et se refltaient dans l'eau
calme; les silhouettes des maisons se dtachaient nettement sur l'autre
rive. C'tait la nuit.

Madame Labarbade revenait  sa chaise, s'asseyait, poussait un soupir et
songeait.

Elle songeait  cette Cachemire que Labarbade aimait encore, et au petit
Adolphe,  son fils, qui dormait,  cette heure, dans son lit de fer, 
la pension Desvignes, de Fontainebleau. Elle savait que Suzanne avait
fait fortune  Paris et trouv la pie au nid dans les quartiers neufs.
Elle avait lu les journaux; elle y avait vu, signals l'un aprs
l'autre, les succs de Cachemire.

Son imagination grandissait ces petits faits divers de la chronique et
en faisait des vnements. Elle pensait que Cachemire devait tre riche,
et bien souvent dj elle avait regrett, comme elle disait, de l'avoir
_tarabuste_. Elle se disait cela  elle-mme. D'ailleurs, elle hassait
toujours autant Suzanne,--davantage peut-tre--depuis qu'elle tait
devenue Cachemire. Elle se reprochait seulement de s'tre fait une
ennemie de cette enfant, qui maintenant pouvait tre une puissante
allie.

--Car elle doit m'en vouloir, se disait-elle. Quel dommage! Quel appui
Adolphe et trouv chez elle! Ah! si j'osais... Non. Assurment elle
m'en veut encore. Puis elle se disait qu'aprs tout Suzanne tait
faible, capable d'une violence et d'un coup de tte, incapable d'une
longue rancune et d'une haine profonde. Elle se rptait que la soeur
pouvait, si elle voulait, assurer l'avenir du frre, et souriant alors,
elle btissait d'ambitieux chteaux en Espagne...

Le matin venait. La lumire blafarde entrait dans la salle o madame
Labarbade avait pass la nuit. L-haut, dans la chambre du malade, plus
de cris, plus rien. Le feu s'teignait. Frissonnante, madame Labarbade
se leva, et monta l'escalier en billant.

A la porte de la chambre de Labarbade, elle s'arrta, tendit l'oreille
et couta. Point de bruit. Elle tourna la clef, entra brusquement et
regarda le lit.

Personne. Au mme instant, en une seconde, elle aperut, dans un coin de
la chambre, couch roide, les jambes croises, les bras tendus, la face
contre le carreau, Labarbade, les pieds encore envelopps, et comme
emptrs dans la couverture, qui, retenue aux tringles des rideaux,
n'avait pas suivi tout entire le corps. Il s'tait, en voulant
s'lancer hors de son lit sans doute, ouvert le crne  la tempe droite,
contre le marbre de la commode, et dj le froid de la mort tait venu.
Madame Labarbade poussa un grand cri en touchant ces membres glacs.

Le mdecin, qui arriva bientt, dclara que le dcs remontait  trois
ou quatre heures.

--Madame, ajouta-t-il un peu svrement, on ne laisse jamais seuls des
malades attaqus de fivre chaude.

Il hocha la tte et ajouta:

--Au surplus, le cas tait foudroyant et tout  fait dsespr.

C'tait une consolation.

Madame Labarbade, le jour mme, alla chercher son fils  la pension.

--Ton pre est mort, lui dit-elle.

--Ah!

Il baissa un moment la tte, puis, tout  coup:

--Aussi, cela m'tonnait de te voir. Je me disais: Ce n'est pourtant pas
un jour de sortie!

On enterra Labarbade sans grands frais. Le petit Adolphe portait une
grosse couronne. Quand on descendit la bire dans la fosse, il jeta sa
couronne, et, curieusement, se pencha pour juger de l'effet qu'elle
faisait sur le cercueil.

Le soir, madame Labarbade le prit entre ses bras, le caressa et lui dit
en l'embrassant:

--Tu n'as plus que moi maintenant, mais tu n'as pas perdu celui des deux
qui t'aimait le mieux.

--Est-ce que tu me remettras en pension, toi! dit l'enfant.

--Nous verrons. Peut-tre. Je ne sais pas.

Elle songeait  Cachemire.

--On s'y _embte_ tellement, dit Adolphe.

--Pauvre chri, va, fit la mre. Tu es tout plot, c'est vrai. Tiens, va
prendre la clef de la grande armoire dans le paletot gris de ton pre,
que je te fasse une _trempette_ dans un petit verre.

Le jour mme de la mort de Labarbade, elle avait crit  Cachemire.
Cachemire n'tait pas  Paris. Lon de Bruand l'avait emmene passer une
huitaine de jours  Arcachon. La lettre trana dans la loge du
concierge. Lorsque Cachemire revint, elle la dcouvrit dans un tas de
billets, la prit et la lut avant les autres, devint un peu ple et resta
absorbe dans un fauteuil.

Presque au mme instant sa femme de chambre entrait.

--Madame, c'est le coiffeur.

--Bien. Tout  l'heure. Tu ne sais pas, Constance?

--Madame?

--Mon chapeau de crpe rose, impossible de le mettre! Je suis en deuil 
prsent.

--En deuil?

--Papa est mort!

--Ah! madame!

--Oh! a me contrarie. Si tu crois qu'on n'aime pas ses parents. C'est
vrai a, me voil _toute chose_. Eh bien! o est-il ce coiffeur?

Le coiffeur entra.

--Il y a longtemps que vous ne m'avez coiffe, M. Anatole? A Arcachon,
pas un bon perruquier. Je suis peut-tre trop difficile. Vous savez,
vous me lirez toujours le _Moniteur de la Coiffure_. Je voudrais y
trouver un _type_ nouveau... Ah! que je suis contrarie!... Avez-vous
dj perdu votre pre, vous?

--Il y a joliment longtemps!

--a vaut mieux. Quand on est petit, on ne s'en aperoit pas! Oh! c'est
assez de frisure, allez. Je suis bien comme cela. Aujourd'hui, je reste
ici, d'ailleurs. Au fait, avez-vous des nouvelles de la pice de
Meilhac? Qu'est-ce qu'on en dit? Je voulais revenir d'Arcachon deux
jours plus tt pour tre  la _premire_! Ah! bien oui!... Mon _poux_
tait enchant des sapins, de l'odeur de rsine, des promenades en
canot, de la mer... Et moi _je me faisais vieille_! Ah! Dieu!

--C'est un succs, cette pice.

--Et Camille?

--Hum! hum! vous savez. Je rasais ce matin M. Olivier Renaud. Il prtend
qu'elle est actrice comme le serait une tulipe. Jolie, rien de plus.

--Gentillette, oui! Encore si c'tait elle qui et perdu son pre! Elle
est blonde. Qu'est-ce que cela lui ferait, le deuil?

--Eh bien,  demain, monsieur Anatole! dit Cachemire en saluant d'un
petit mouvement de main,  l'espagnole.

Elle s'tendit sur une causeuse, les bras nus et replis sous sa tte
brune, ferma les yeux et essaya de dormir. C'tait sa sieste. Mais le
sommeil ne vint pas. Elle se releva, et sonna sa femme de chambre. Elle
voulait avoir des nouvelles de Fernand Terral.

--Il est venu hier encore, dit Constance. Je l'ai averti du prochain
retour de madame. Assurment, il reviendra aujourd'hui.

--J'y serai pour lui. Si _Monsieur_ vient, tu lui diras que je suis au
Bois. Dis  Firmin qu'il attelle et qu'il aille promener ses chevaux o
il voudra.

Les huit jours qu'elle avait passs  Arcachon avaient sembl bien longs
 Cachemire. Elle aimait ce Terral, ou peut-tre croyait-elle l'aimer:
en tout cas, il s'tait impos  elle, il l'avait conquise, la subissait
et l'adorait  la fois. Il avait bien vis; il avait attaqu ce coeur
de femme par toutes ses vanits et par tous ses vices. Il avait su, tout
en lui montrant son amour, lui faire entrevoir quelque chose comme un
mpris. Elle se sentait domine par cette volont de fer, transporte,
enivre et rapetisse aussi sous un regard ardent, impuissante devant
cet implacable jeune homme qui semblait se livrer et qui se gardait tout
entier. Si Lon de Bruand l'et aime ainsi, d'un amour o la raillerie
succdait brusquement aux caresses, Cachemire et ador Lon de Bruand.
Mais Lon, plus froid et plus ddaigneux en ralit, quoiqu'il
n'afficht point son ddain, se contentait de sourire, de traiter
Cachemire en enfant gt et de cder poliment  tous les caprices qui ne
pouvaient l'entraner trop loin. Fernand, au contraire, s'tudiant 
pntrer chaque jour plus avant dans le coeur de cette femme,  la
dompter,  l'tonner,  se poser devant elle comme un problme,  la
fasciner par le contraste de ses lans et de ses froideurs, s'emparait
peu  peu de Cachemire, la sduisait par ses railleries et ses
amertumes, par sa gaiet feinte, par ses regards hardis, par la
conscience de sa force et de sa beaut. Lon de Bruand avait voulu
emmener Cachemire  Arcachon. Mais elle ne ft point partie si Fernand
ne lui et pas dit de partir. Elle et tout risqu pour lui, tout bris.
Elles croient peut-tre, ces vierges folles, se rattacher ainsi  la
piti,  la vertu, au pardon,  tous les soleils purs et rchauffants,
en se livrant, sans lutter, au courant passionn qui les emporte, comme
si ce nouvel amour, comme si cette pre volupt pouvaient refaire une
virginit  ces Marions qui prennent le dsir pour le repentir.

Mais Fernand Terral trouvait peut-tre que l'heure n'tait pas venue de
regarder en face Paris,--le Paris presque fantastique des rves,--avec
Cachemire  son bras. Il voulait tre sr de cette femme, et l'prouver,
il voulait surtout frapper un coup de Matre Ambitieux; par exemple,
ajouter un autre titre  celui qu'on ne manquerait pas de lui donner.
tre _Fernand Terral, celui qui a enlev Cachemire  M. de Bruand_, ne
lui suffisait pas. Il voulait autre chose. Mais quoi? Il attendait,
comptant sur son toile.

Fernand croisa, un soir, dans le Luxembourg, un jeune homme qu'il
reconnut, Charles Bourdenois, son camarade d'enfance, son compagnon de
voyage qu'il n'avait plus revu, qu'il croyait mort. On causa. Bourdenois
n'tait pas riche. Il avait t nomm pensionnaire du dpartement, avec
un subside de 600 francs par an.

--Tu comprends, dit-il, quelle aubaine. Chacun me flicitait de mon
bonheur et se plaisait  faire ressortir la gnrosit intelligente de
mes protecteurs. Cinquante francs par mois, c'est--dire la libert,
Paris, les Muses, les ateliers en renom, les joies de la camaraderie,
puis un nom, la gloire, la fortune, peut-tre... Hlas! mon ami, tu le
sais sans doute comme moi, cinquante francs par mois, c'est en ralit
l'atroce misre: et en fait de camaraderie, on ne trouve que jalousie,
dnigrement et haine, en sorte qu'aux difficults matrielles viennent
se joindre les obstacles vivants. Qu'importe, au surplus! j'ai accept
la lutte, je travaille opinitrement, je ne dne pas tous les jours, je
vis  peu prs seul, mais je veux arriver, et les progrs que je fais
soutiennent et avivent incessamment ma foi.

Je ne viserai jamais  l'argent. Mon seul chagrin, c'est de n'avoir pas
un atelier assez grand pour travailler, et de ne pouvoir payer des
modles. Je suis oblig, quand je veux faire des tudes d'aprs nature,
d'aller, comme aujourd'hui, chez un de mes amis qui a un vaste atelier,
boulevard Pigale, et qui a toujours des modles. C'est une grande
course, car je demeure faubourg Saint-Jacques, et qui me fait perdre
beaucoup de temps. Le soir, je vais faire une promenade en fumant ma
pipe le long des grands boulevards dserts qui vont du chemin de fer de
Sceaux  la barrire Fontainebleau. Cela, les jours o j'ai dn.

--Et les jours o tu n'as pas dn?

--Ah! dans ce cas, je supprime la promenade et je la remplace par le
lit, conformment au proverbe.

--Eh bien! moi, dit Fernand Terral, plutt que de mener une vie aussi
plate et morne, je dchirerais ma dernire chemise pour m'en faire une
corde de pendu.

--Tu mnes donc une existence de Sardanapale? Je parie que tu as fait
fortune? Moi, mon cher Fernand, je n'ai pas un sou, je vis dans un
grenier, je mange  la fortune du pot et je suis le plus heureux des
hommes!

--Ah bah! Eh bien, moi, je suis compltement agac, mcontent, et
pourtant le ciel parisien s'ouvre, j'ai ma part d'amour au festin et
j'aurai demain ma part de richesse. Nous ne raisonnons pas de mme.

--Tant pis. Tu es donc amoureux, toi aussi?

--Je suis aim, voil tout. Amoureux? A quoi cela m'avancerait-il. Et
toi?

--Moi? mon cher, je ne sais pas la premire lettre du nom d'une
charmante fille qui vient, tous les jours, au Luxembourg, se promener
avec son pre; je la suis comme une bte, changeant avec
elle,--quelquefois,--un regard, par-ci par-l, un petit signe, un rien;
je ne lui ai jamais parl, elle ne souponne pas qui je suis ni comment
je m'appelle. Malgr tout, je suis fortun comme un roi, Louis XVI
except.

--Alors, c'est une idylle?

--Une pure idylle! L'idylle d'un _raliste_! J'ai un camarade qui
prtend que je traite l'amour comme M. Gleyre ses tableaux. Bah! les
jolis rves de Gleyre valent bien les cabarets de Franois Bonvin!

--C'est ce qu'on aime le mieux qui vaut le plus.

--Mon cher, dit Bourdenois, c'est un ange. L'autre jour, l, dans
cette alle, son pre passait, marchant lentement,--l'air d'un savant,
cet homme-l,--je parie qu'il est bibliothcaire  la Sorbonne! Tu
sais, on s'imagine des choses comme cela! Bref, il avait son pantalon
retrouss, on voyait ses bas bleus. Pauvre bonhomme! J'avais envie
de rire. Mais _elle_ tait-l. _Elle_ se pencha, mon cher ami, et si
gracieusement!--tu ne l'as pas vue, il fallait la voir,--elle remit le
pantalon en ordre, lui donnant des petits coups avec ses petites mains,
comme pour lui dire: Allons, voyons, voulez-vous tout de suite couvrir
les bas bleus de mon pre!... J'en ferai un tableau... Le tableau y
est!... Ah! cette femme!

--Antigone et OEdipe.

--Le diable t'emporte avec ta mythologie. Non pas Antigone. Un ange, je
t'ai dit. Un ange! Adieu, sceptique. Va  celles qui t'aiment. Moi, je
rve  celle qui ne me connat pas. Au fait, tu sais, puisque tu es reu
chez Dame-Fortune, si cette dame peut me fournir une commande, cela
mettrait du beurre dans les pinards. Au revoir!

Fernand Terral allait justement engager Cachemire  suivre M. de Bruand
 Arcachon. Elle tait partie  contre-coeur. Huit jours sans voir
Terral! S'il allait ne plus l'aimer, l'oublier? Elle en avait peur. Elle
fut maussade pendant tout le voyage.

--Vous trouvez donc Arcachon horrible, ma chre? disait Lon de Bruand.

--Horrible, oui!

--Bah! Cela vous fera un bien norme. L'air rsineux des sapins est
excellent pour les poumons.

--Oui, moquez-vous! Et si j'allais engraisser?

--Vous boiriez du vinaigre. C'est souverain.

Il allumait un cigare, quittait Cachemire, et allait se promener et
rver sur la plage.

Elle revit Paris avec une joie de prisonnier dlivr. Paris! Le bruit,
les lumires, les thtres, les chevaux, les coulisses. C'tait tout
cela. C'tait Terral surtout. Aprs avoir congdi son coiffeur, et
demand des nouvelles de Fernand  sa femme de chambre, elle sonna
encore Constance.

--Madame, j'allais justement venir. Il y a l une dame qui vous demande.

--Une dame?... Dis-moi. Si M. Terral ne devait pas venir aujourd'hui, je
lui crirais...

--Oh! madame, soyez-en sre, il viendra.

--Tu crois? Et qui est cette dame?

--Madame Labarbade, madame.

Cachemire devint rouge.

--Ah!... une dame en deuil?

--Oui, madame.

--Fais-la entrer!...

Au fond, Cachemire tait enchante de revoir la belle-mre et de se
prsenter  elle dans tout son luxe. Aussi elle lui tendit les mains,
mais cela ne suffit pas  madame Labarbade qui lui prit le front,
l'embrassa et dit, avec des larmes dans la voix:

--Crois-tu, ma pauvre enfant? quel malheur!

--Oui, dit Cachemire... Assieds-toi, tiens, l...

--Il est mort mercredi dans la nuit, ma pauvre enfant... Conois-tu
cela? Je l'ai bien soign, va! Et puis j'ai tant fait qu'il t'a
pardonn... Et te pardonner, quoi, je te le demande? Parce que tu as su
faire ton chemin et devenir une actrice, une bonne actrice, je le
sais,--au lieu de faire frire des goujons dans notre auberge. Un joli
mtier, aubergiste! Ton pre aura travaill trente ans,--trente ans, ni
plus ni moins,--et il a laiss  ton pauvre petit frre et  moi
personnellement, (moi, cela m'est gal), juste de quoi grignoter un
morceau de pain... Ah! il faut encore que je t'embrasse de la part
d'Adolphe... L, sur les deux joues... Il t'aime bien, va. Cher enfant!
Et intelligent! Oh! Il ne te fera pas honte, ma bonne Suzanne...
Laisse-moi t'appeler Cachemire, veux-tu? Un joli nom que tu as choisi
l. On te connat, tu sais,  Samoreau. Ah! si tu allais jamais dans ta
calche, tu en trouverais des gens pour te tenir le marche-pied. Car tu
as une calche?

--Un coup.

--Un coup!... Ah! un coup? Tiens, oui, c'est juste, un coup! Ah! il
t'aimait bien, ton pre, va! Quel malheur qu'il ne t'aie pas vu ici,
avec tes meubles... C'est superbe, sais-tu? je n'ai vu que
l'antichambre, fichtre! Il faut te rendre cette justice de dire que,
toute petite, tu as toujours t intelligente. a m'ennuyait
quelquefois--j'tais si bte--tes airs de supriorit, mais je disais
comme cela  ton pre,--plus de mille fois je l'ai dit:--Ta fille? Elle
a l'air d'une petite reine.

Cachemire se sentait doucement caresse par ces compliments. Elle tait
vaine. Madame Labarbade visait et frappait juste. Elle fit si bien
qu'elle convertit Cachemire  elle, qu'elle l'endoctrina, et, peu 
peu,  force de cajolerie, lui fit adopter le plan qu'elle avait mri 
Samoreau et qui tait celui-ci: Entrer chez Cachemire en qualit de
majordome fminin, surveiller les gens, la cuisinire, le cocher, le
groom, la femme de chambre, vrifier les comptes des fournisseurs, tenir
la maison en ordre, dpouiller la correspondance et parfois rpondre 
de certaines lettres qu'il tait inutile de jeter au feu.

--coute, ma chre petite, tu es riche et tu es jolie, tu es lance 
toute vapeur, c'est trs-bien--disait-elle--mais on peut s'arrter,
enlaidir et se ruiner. Cela n'arrivera pas, j'en suis sre. Mais cela
peut arriver. Laisse donc ta belle-maman prendre soin de te garder une
pomme pour la soif. D'autant plus qu'une femme de mon ge donne du poids
 une femme du tien, tu le sais. L'union fait la force. Tu verras que tu
t'en trouveras mieux. Je ne te demande en retour que de faire lever ton
petit frre; c'est peu de chose et tu dois bien cela  un brave enfant
qui est si gentil et qui t'aime tant.

--Puisque tu le veux, dit Cachemire...

Elle avait souvent rv la dame de compagnie, et la surveillante.

Il ne lui dplaisait pas de la trouver dans madame Labarbade, ainsi
amende et convertie.

--Soit, dit-elle.

--Ah! tu es fille d'esprit! dit madame Labarbade. Mais songe bien qu'il
ne faut plus se tutoyer  prsent. C'est plus digne. Je t'appellerai
Cachemire.--C'est un joli nom dcidment, tu as du got,--et tu
m'appelleras tout court Anas.

L'installation de la belle-mre demanda peu de temps. Madame Labarbade,
subitement transplante  Paris, prit terre avec rapidit et marqua son
_coin_ dans l'appartement de Cachemire. M. de Bruand s'informa  peine
de la nouvelle venue. Il lui dplaisait, assurment, de voir aller et
venir cette mouche du coche, mais il ne laissa rien voir de son
dplaisir.

--Vous ne m'aviez jamais parl de votre belle-mre, dit-il  Cachemire.

--Non. J'tais assez mal avec elle. Je ne comptais jamais la revoir.

Madame Labarbade s'tait mise au fait de toutes choses. Cachemire lui
avait donn les clefs des armoires et la laissait libre. Chaque matin,
_maman Anas_ faisait les comptes, distribuait l'argent, tablissait le
bilan de la maison. Les domestiques la dtestaient; elle leur pesait
horriblement. Jusqu' prsent, ils avaient t matres de leurs actions
dans cette maison, o la surveillance tait inconnue. Il leur semblait
dur  prsent d'avoir un Cerbre aux cts, toujours en veil, et dont
l'oeil ne se fermait jamais.

--Il vaut bien la peine de servir chez une _demoiselle_, disait le
cocher un soir  la femme de chambre. Alors, _vaut autant_ soigner les
chevaux de gens honntes!

Ils avaient envie de se plaindre  M. de Bruand. Ils eussent t bien
reus! Lon ne s'occupait point de ce qui se passait chez Cachemire, et
se laissait diriger par elle absolument comme s'il n'et pas eu de
volont. Et que lui importait? Cachemire, par exemple, obissant en cela
aux obsessions de madame Labarbade, avait demand que son frre ft
lev auprs d'elle par un prcepteur. Aussi bien M. de Bruand avait
consenti  se heurter,  chaque visite, contre le petit Adolphe, qui
emplissait l'appartement de ses criailleries. Il avait mme trouv le
prcepteur.

--Voil votre affaire, dit-il un jour  Fargeau. Une nature torse 
redresser, qu'est-ce que vous en dites?

--J'y tcherai, rpondit Fargeau.

Il venait chez Cachemire tous les jours, et, dans le salon ou le
boudoir--n'importe o--en prsence de madame Labarbade quelquefois, il
enseignait le latin au petit Adolphe, qui billait, se mettait  grimper
sur les fauteuils au milieu de la leon, ou fredonnait quelque couplet
de vaudeville appris la veille. Fargeau, tout d'abord, avait essay de
dompter ce caractre d'enfant mutin, tapageur, mchant et mauvais. Peine
perdue. Madame Labarbade, d'ailleurs, avait dclar qu'elle entendait
qu'on ne caust pas le moindre chagrin  son fils.

--Mais voyez donc le pauvre petit, disait-elle  Fargeau. Il est faible
comme un poulet, plot et les yeux cerns.... le travail le fatiguerait.
Laissez-le tranquille, allez. Une promenade au Luxembourg lui vaut tout
autant qu'une leon de votre satane grammaire. Et puis,  quoi a
sert-il, le latin?

--Dites-le-moi? faisait Fargeau.

Il se tournait vers son lve et tout en haussant les paules:

--Va-t'en jouer, mon ami, va. Tu n'as pas besoin de te tailler un avenir
dans le marbre. Tu as une maman qui songe pour toi au solide.

Madame Labarbade souriait. Elle trouvait que Clestin Fargeau avait du
bon.

Un beau jour, le petit Adolphe revint chez Cachemire escort d'un
sergent de ville, qui le tenait par le bras. L'enfant pleurait. Madame
Labarbade poussa les hauts cris. Elle et volontiers fait sur-le-champ
une barricade contre l'arbitraire. On s'expliqua. Le jeune Adolphe,
d'aprs le rapport du sergent de ville, avait trouv fort ingnieux de
faire tremper des grains de mil et de chenevis dans du rhum,--il avait
lu la recette dans quelque almanach--de les y laisser macrer, puis de
jeter aux poissons des bassins du Luxembourg ces graines ainsi imbibes
d'alcool. Aussitt les poissons, pris d'ivresse, de surnager, le ventre
en l'air, comme morts, dans leurs bassins. 'avait t un grand
scandale. Les habitus du jardin croyaient  un empoisonnement des eaux.
Le petit Adolphe se vantait tout haut de l'espiglerie. Un sergent de
ville l'emmena aussitt chez le commissaire, qui renvoya l'enfant chez
ses parents.

A ce rcit, madame Labarbade faillit touffer d'un accs de fou rire.

Quand le sergent de ville fut parti, elle prit son fils sur ses genoux
et le couvrit de baisers, tout en disant  Cachemire et  Fargeau, qui
taient l:

--Hein? Quel esprit! Il inventerait le diable, ce gamin-l! Qu'en
dites-vous, monsieur Fargeau?... Oui, mon chri, tu as bien fait...
Concevez-vous cela, Suzanne, griser des poissons rouges... Embrasse-moi,
mon petit, tu ne seras pas un imbcile, va, toi, quand tu seras grand!

Depuis quelque temps, Cachemire ne jouait plus. Le thtre tenait, comme
on dit, un de ces succs de saison qui devait le mener jusqu' l'hiver,
une _pice d't_. Le mois de Juillet finissait  peine, et Cachemire ne
devait _rentrer_ qu'en octobre. Elle avait, d'ailleurs, besoin de repos.
Elle tait fatigue. Elle passait quelquefois des heures entires,
tendue sur une chaise longue, billant, prenant un livre, le laissant
tomber, regardant le plafond, lasse, ennuye, paresseuse. Bien souvent
M. de Bruand la trouvait ainsi, un peu maussade. Il n'insistait pas, et
se retirait. Cachemire en tait satisfaite, et pourtant, au fond du
coeur, bien au fond, elle se sentait un peu atteinte dans sa vanit.
Elle et voulu faire un peu souffrir--lgrement, d'ailleurs, et comme
en passant--ce M. de Bruand, si froid et si ddaigneux.

Au surplus, elle l'oubliait bien vite, en songeant  Terral. C'est de ce
ct-l qu'tait sa vie. Quand elle savait que Fernand l'attendait
quelque part, l'heure du rendez-vous venue elle quittait tout, se jetait
dans un fiacre et allait vers lui. Elle montait bien souvent, en
courant, les cinq tages qui menaient chez Terral. Elle arrivait
essouffle, poussait la porte et se prcipitait dans ses bras, se
pendait  son cou et l'enlaait en lui rptant qu'elle l'aimait.

Il la laissait dire.

Cet amour, qui l'avait un moment envelopp lui-mme, commenait 
s'affaiblir et disparaissait. Il avait cru trouver d'autres jouissances,
jouissances d'orgueil, dans une liaison avec une femme comme Cachemire.
Tout d'abord, il s'tait senti fier de tenir sous sa main celle que tous
enviaient et qui se jouait de tous. Il avait compar cette vie
enivrante, cet amour plein de griserie  cette vie calme et froide qu'il
avait failli trouver  Saint-Mesmin et qu'il avait vite. Il s'tait
dit que maintenant Paris compterait avec lui, ce Paris  qui il enlevait
une de ses sirnes. Mais Paris s'tait bien inquit de lui! A peine
l'avait-il regard passer. Puis, encore un coup, il lui fallait se
cacher pour aimer Cachemire. Elle n'tait pas  lui tout entire, et cet
amour, il le volait. Son impuissance le rendait furieux. Quand il disait
qu'il pouvait bien se faire adorer de Cachemire, mais qu'il lui tait
impossible de la faire vivre, quand il s'avouait--et il fallait bien, 
toute heure, qu'il se l'avout--qu'un autre le payait, cet amour, il lui
prenait de violentes rages. Il avait envie de faire un clat.

Repousser Cachemire? Il y avait song. Mais c'tait briser peut-tre le
balancier qui devait lui permettre d'arriver  son but. L'afficher
bravement aux yeux de tous, la forcer  rompre tout  coup avec M. de
Bruand? Mais c'tait aller droit  l'aventure! Que deviendraient-ils,
l'un et l'autre? Il lui manquait, pour tenter cela, la premire mise de
fonds, l'argent qui lui et permis de faire des dettes, de vivre de la
_haute vie_, en attendant le hasard, ce compre des ambitieux.

Mais Fernand tait pauvre; il avait atteint, sans en tre satisfait, un
de ses premiers rves,--il devenait amer parfois--rarement,--il avait
peur que l'avenir ne tnt pas plus que le prsent. Sans cette foi
robuste en lui-mme qui lui faisait tout supporter, tout entreprendre,
il et renonc  tout assaut. Il avait pourtant la patience en mme
temps que l'audace. Aussi bien, aprs quelques penses dfaillantes, se
redressait-il plus imptueux que jamais dans sa course  la fortune.

Il ne voyait plus Fargeau. Ses vises s'taient tournes d'un autre
ct. Il s'tait fait prsenter, par un ami qu'il connaissait  peine,
dans un cercle o l'on jouait. Quelque crdit chez un tailleur, et
Terral, lgant des pieds  la tte, avait fait son entre un soir. Au
lansquenet, il risquait peu de chose,--quelques louis emprunts  et
l,--mais si bien, si  propos que, limitant son gain, il ne sortait pas
sans avoir grossi son maigre capital. Il savait calculer le nombre des
sries, et juger si la _main_ s'puisait, comme si pendant dix ans il
et _piqu le carton_ dans une maison de jeu. Quelle que ft son audace,
il ne risquait pas les coups normes. Une perte brusque et pu le
ruiner. Une fois dcav, plus de ressources. Il avait trouv, grce 
des tentations comprimes et  une terrible force de volont,
l'introuvable moyen de vivre du jeu  Paris, dans un cercle--et il
s'tait jur de vivre ainsi, dpensant le lendemain ce qu'il avait gagn
la veille, jusqu'au jour o, un capital en main, il pourrait se mesurer
face  face, pied contre pied, comme dans un duel, avec sa Chance.

Cette vie de privations relatives, d'envies inassouvies, de rages
sourdes, de bouillantes ambitions, comme elle lui pesait cependant! Il
tait temps qu'il trouvt, n'importe o, de n'importe quelle faon, une
occasion d'employer ses forces inactives, et de dpenser ce trsor de
combinaisons, de projets et de machinations, entass le jour dans ses
courses  travers Paris, la nuit dans ses veilles, seul sous les toits,
si haut, prs des toiles qu'il ddaignait; si haut, loin de cette rue
o il voulait passer, tte leve, en ouvrant la foule comme le boulet.

Un soir, au cercle, Gontran de Rives prit  part M. de Bruand, et le
conduisit jusqu'au boulevard tout en fumant.

--Mon cher ami, lui dit-il, savez-vous ce qui m'a t dit, ce matin?
Vous vous en moquez sans doute parfaitement. Mais on m'a assur que
mademoiselle Cachemire s'est montre, l'autre soir, avec un crole
quelconque,--cheveux de jais, moustaches noires,--dans une avant-scne
des Dlassements.

--Ah bah? fit Lon en souriant.

--Charmante, mademoiselle Cachemire, mais si elle gote  l'avant-scne
des Dlassements-Comiques...

--On s'est tromp, mon cher Gontran, rpondit Lon. Je n'ai pas quitt
Cachemire durant une seule soire depuis quinze jours.

--Je retire donc ce que j'ai dit. Quant  moi, vous savez bien,
Graldine?

--Parfaitement.

--Je l'entrane  la campagne. Elle m'adore. Je me construis un Eden 
quelques dix lieues d'ici, et, jusqu' ce que le caprice soit pass, je
mne une vie de berger d'Arcadie, en mangeant du raisin, de l'amour et
du fromage  la crme! Je vous enverrai mon adresse campagnarde. Adieu!

M. de Bruand n'avait pas mis en doute une minute qu'on se ft tromp.
Mais il tenait  ne point parler plus longtemps de Cachemire avec M. de
Rives.

--Qu'est-ce que ce crole? se dit-il une fois seul. Le diable m'emporte
s'il parviendra  me rendre jaloux. Mais il est dsagrable de savoir
qu'un monsieur qu'on ne connat pas se plat  marcher sur vos brises!

Cachemire avait voulu dmnager. Elle habitait  prsent, dans l'avenue
des Champs-lyses, un petit htel qui appartenait  M. de Bruand, et
qu'il avait lou jusqu'ici  la comtesse Simpson. Lady Simpson tant
retourne en Angleterre, il avait mis l'htel  la disposition de
Cachemire. Suzanne quitta son appartement avec une joie d'enfant. Elle
n'avait pas ce culte des souvenirs qui rend la vie si chre et peuple le
chemin que l'on suit d'ombres souriantes qui doucement vous
accompagnent, tout bas vous parlent et rendent la route et moins longue
et moins dure. Elle ne savait pas ce que l'homme laisse de joies
accroches aux angles des maisons, replies dans les recoins des
murailles, et comme assises encore ou endormies sur les vieux meubles,
joies qu'il retrouve, bien changes quelquefois  la premire visite
faite au pass. S'veiller dans la dentelle, sous un plafond peint par
Chaplin, aprs s'tre endormie dans des draps jaunes, sous des poutres
de chne noir, luisantes et tarotes par les vers, loger ici, puis l,
puis ailleurs, ne tenir  rien, ne s'arrter nulle part, ne rien laisser
de soi-mme aux lieux qu'on habite et ne rien leur prendre, jouir de
tout, comme en courant, et tout oublier, en une nuit, en une seconde,
c'est leur existence! Elles portent tout avec elles, comme un voyageur
qui n'est sr ni du gte, ni du pain. Elles ne connaissent que le
Prsent. Et qu'elles ont raison! Le Pass? Fi, l'horreur! Et l'Avenir?
Ah! l'Avenir... Je vous le dis en vrit, elles font bien de ne pas le
regarder!

C'tait un htel lgant, situ entre cour et jardin, avec un perron en
pierre, une grille Louis XV et des murailles de hauteur moyenne toutes
couronnes de lierres. Deux tages seulement, une bonbonnire. Au
premier, le salon tendu de blanc, avec des horloges  cadran bleu
incrustes dans les chemines de marbre blanc vein de jaune. Un boudoir
 gauche,  droite un petit salon de lecture. Du ct du jardin, un
fumoir avec divan et canaps de soie jaune. Au second, la chambre de
Cachemire, un nid de soie et de dentelles, candide, virginal, du duvet
de cygne ou de l'hermine. Un cabinet de toilette, une autre chambre, et,
au-dessus du fumoir du premier tage, un autre boudoir dominant les
jardins environnants, un boudoir plein de parfums et plein de fleurs.
Les curies et le logis des gens taient au fond du jardin, cachs par
des catalpas normes et des arbres de Jude. Madame Labarbade habitait
la chambre parallle  celle de Cachemire. Elle avait fait, du spacieux
cabinet de toilette qui y attenait, l'_appartement_ du petit Adolphe.
Elle vivait l, grosse et grasse, se mirant avec complaisance, prenant
_l'air du bureau_ et se faisant les ongles tout comme une autre. Elle
ressemblait  ces vastes Flamandes des tableaux de Rubens,
apptissantes, hautes en couleur; et, se comparant  cette petite
Cachemire, blanche et dlicate,--elle se disait, souriant de ses lvres
rouges:

--Ma foi... dame... le hasard... qui sait?

Lorsqu'elle voulait voir Fernand Terral, Cachemire allait le plus
souvent chez lui. Ou bien ils se donnaient un rendez-vous au pied de
quelque monument,  l'angle d'une rue, ils montaient dans un fiacre et
se promenaient  travers Paris. Il y avait dans ces courses, stores
baisss, une saveur de fruit dfendu qui plaisait  Cachemire. Elle
tait ne pour tromper: elle trompait. Quelle joie! La fille d've se
sentait  l'aise dans ce milieu de petits mensonges, de fuites furtives,
d'intrigues embrouilles et de perfidies.

Quand madame Labarbade, qui avait surpris la plus grande partie des
secrets de Suzanne et qui s'tait fait confier les autres, lui disait:

--Prenez garde! M. de Bruand n'a pas l'air bien patient. S'il apprend ce
qui est, il se fchera, et ce n'est pas ce M. Terral qui fera marcher
la maison lorsque nous serons sur le pav.

--Ah bah! rpondait-elle. Je ne suis pas une esclave, n'est-ce pas? Il
arrivera ce qui arrivera, J'aime Fernand, et l'_autre_ m'ennuie, voil!

Au mois de septembre, un jour que M. de Bruand tait parti dans le
Nivernais, pour ouvrir la chasse, elle avait invit Fernand  venir
prendre le th  son htel. Fernand tait venu, par hasard, l'air
ennuy. Il tait las dcidment de cette liaison, il s'tait tromp de
route. Il songeait  rompre. Et pourtant il vint.

C'tait le soir; madame Labarbade tait sortie; elle avait emmen son
Adolphe au thtre. Cachemire n'avait gard que sa femme de chambre,
Constance, pour faire le th.

--Vilain, dit-elle  Fernand ds qu'il arriva, tu t'es fait attendre.
Regarde-moi. D'o viens-tu?

--Qu'importe? fit-il.

--Il importe beaucoup... C'est vrai, a... On n'aime qu'un tre au
monde, et quand on l'appelle, il ne vient pas. Assieds-toi l!

--Voyons, dit-elle, car Fernand ne rpondait pas, qu'y a-t-il? Tu es
triste? Es-tu _tracass_? Qu'as-tu donc?

--Rien.

--Rien, c'est toujours quelque chose. Est-ce que je ne t'aime pas assez?
Est-ce que tu es jaloux? Est-ce que tu as jou... perdu de l'argent?...
Quoi?... Il y a toujours moyen de tout rparer.

--Ce n'est pas cela, dit Fernand. Encore une fois, ce n'est rien.
Tiens, tu es charmante, dit-il en lui prenant les mains... Tu es une
bonne fille... Mais...

--Mais quoi?... Dis donc.... Oh! certainement, tu as quelque chose.
Dis-le tout de suite.

Il n'avait rien  dire. Toutes ses lassitudes, Cachemire ne les et pas
comprises. Puis, en la regardant, il se reprenait  cette sduction
qu'elle distillait de ses grands yeux noirs, et qui courait par tout
son corps comme un fluide. A quoi bon lui conter ses dgots et ses
colres contre la lenteur du sort? N'tait-elle point la plus enviable
des matresses et ces trsors de beaut ne lui suffisaient-ils pas? Il
se leva avec vivacit comme pour secouer plus facilement ses penses, et
d'un geste prompt:

--Bah! dit-il, comme se parlant  lui-mme. Laissons cela. Le vent
propice viendra tt ou tard. Il ne s'agit que d'avoir un solide
vaisseau.

Il se frappa la poitrine, qui rendit un son mat, et ajouta, riant 
demi;--La carcasse est bonne!

Cachemire, toujours assise, lui avait pris les mains et les couvrait de
baisers.

--Je t'aime, va! disait-elle. Aie confiance!

Au mme moment, la porte s'ouvrit et laissa passer M. de Bruand. Lon
parut un peu surpris; ses lvres effleurrent un sourire. Il resta un
moment immobile, regardant Cachemire et tudiant Terral. Puis, au bout
d'un moment:

--Je n'ai pas l'honneur de connatre monsieur, dit-il. Je vous saurais
gr de me le nommer, ma chre amie.

Mais Fernand releva la tte avec hauteur, et rpondit,  son tour, de sa
voix vibrante:

--Je vous demande pardon, monsieur. Je ne tiens  tre prsent qu'aux
gens qui me plaisent!

Une ide brusque,--une de celles qu'il avait caresses aussi durant ses
ambitieuses songeries,--lui tait revenue, invincible.

--J'ai sans doute mal entendu, rpliqua M. de Bruand. Je suis ici chez
moi!

Cachemire, assise encore, ple, tremblant un peu, suppliait Fernand du
regard.

--Je me retire donc, dit Terral. Mais je croyais me trouver ici sur un
terrain neutre o un homme de coeur est l'gal d'un gentilhomme.

--Ah! pardieu, fit M. de Bruand en s'asseyant avec un petit clat de
rire, je vous vois venir, monsieur... Vous tes, je le conois, fch de
me rencontrer. Oui, j'ai trouv Pougues-les-Eaux assez maussade et je
suis revenu. Je vous en demande pardon. Je vous prie encore de m'excuser
d'avoir consacr ma premire visite  ma matresse, dont je ne vous
savais pas l'ami...

Fernand tait ple comme un mort, et ses mains tremblaient un peu. Il
avait envie de souffleter cet homme qui le tenait  distance, et le
cravachait de sa raillerie.

--Pardon, ma chre amie, continua M. de Bruand. N'tiez-vous pas avec
monsieur dans une avant-scne d'un petit thtre, l'autre jour? J'avais
fait louer la loge par Jean, l'aprs-midi, si j'ai bonne mmoire...

--Monsieur, s'cria Terral, devenu livide, c'est assez! Ceci est une
grossiret, vous venez de m'insulter, et vous m'en rendrez raison!

--Ah bah!

--Je me nomme Fernand Terral; et n'ai jamais laiss passer, sans la
relever, une allusion ou une injure.

--Mthode excellente, dit M. de Bruand en regardant le bout de ses
bottes. Au surplus, si vous vous croyez insult, vous tes libre de
m'envoyer vos tmoins. Mais je vous prviens que je ne ferai pas une
seconde largesse. C'est assez de la loge en question. Je ne fournirai ni
les pes ni les pistolets!

Cachemire s'tait leve; elle se jeta sur Terral qui, poussant un cri de
rage sourde, la main leve, allait se prcipiter sur M. de Bruand.

--Allons donc! dit Lon. Voil un geste inutile!

Il ouvrit son portefeuille, y prit une carte, la jeta sur un guridon,
et dit, rallumant son cigare:

--Vos amis me trouveront chez moi le matin!

Il se tourna vers Cachemire, la salua et dit, en riant:

--Surtout ne croyez pas qu'il y ait guet-apens. Ah! si j'avais su tre
importun, comme je serais demeur l-bas. Mais il pleuvait. Je hais la
pluie. Au revoir!

Il salua Cachemire interdite et les laissa l'un et l'autre ples, elle
tremblante, prte  pleurer, perdant la tte, lui se disant:--Cette
fois, c'est la fortune, peut-tre!

--Quelle sottise! se dit M. de Bruand en rentrant chez lui. Je ne
connais pas ce monsieur!... Terrin, Terreau, Terral! Bah! je n'ai jamais
recul devant un coup d'pe..... mes tmoins?

Il se mit  crire, puis sonna son domestique.

--Vous porterez ces deux lettres, l'une  M. de Handa-Machado, l'autre 
M. de Rives. De suite.

Jean sortit.

--Un duel, fit Lon une fois seul, cela est bon pour un dsoeuvr
comme moi. Au fond, c'est stupide!

Il rencontra, du regard, une lettre sur son bureau et reconnut
l'criture.

--Une lettre de Gontran de Rives... et date de Bade. Gontran n'est pas
 Paris!

--C'est dommage, dit M. de Bruand.

Il songeait, et pendant ce temps on sonnait  sa porte, on sonnait
toujours. Le timbre de M. de Bruand sonnait  se rompre.

Le cocher promenait les chevaux; Jean tait sorti. M. de Bruand alla
ouvrir lui-mme.

--Ah! c'est vous, dit-il. Je suis heureux, je suis bien heureux de vous
voir!

C'tait Clestin Fargeau.

--Et vous arrivez bien, dit M. de Bruand  Fargeau. Je ne serais pas
fch de philosopher avec vous sur le chapitre du duel. Je me bats
demain!

--Vous?

--Avec un monsieur Fernand Terral, que vous connaissez....

--Terral! Ah! mon Dieu, dit Fargeau, se souvenant de la prsentation
qu'il avait faite de Terral  Cachemire, comme c'est trange!...

--Voulez-vous me servir de tmoin? dit M. de Bruand.

--Moi?... Une bizarre ide, celle-l! Que dira-t-on  votre club? Bast!
vous avez raison, on dira ce qu'on voudra... Je suis tout  vous,
fit-il, et cela me rappellera ma jeunesse. En ce temps-l, nous tions
des ttes brles et nous soutenions, le sabre au poing, les ides qui
taient les ntres. C'tait absurde. Et comment est survenu ce duel?

--M. Terral est l'amant de Cachemire.

--Bah!.... Et c'est pour cela que vous vous battez?

--C'est pour cela. Je sais bien qu'il y a du ridicule en tout ceci. Il
faut tre un champignon comme moi, sans parents et sans affections, pour
risquer sa vie  propos de vtilles... Mais je m'ennuie tant!

--Je conois cela, dit Fargeau. Moi aussi j'ai mes moments o je calcule
si la vritable sagesse ne consisterait pas  enjamber le parapet du
Pont-Neuf, mais j'ai mes raisons. A quoi suis-je bon? Notez que je me
trouve bon  quelque chose, puisque la Seine est encore vierge de mon
paletot. Mais vous!...

--Moi? Je suis las, las de tout, las de vivre!

--Las de vivre! C'est folie. A votre ge! avec votre fortune. Nous
draisonnons. Voyons, quel est votre second tmoin?

--M. Handa-Machado.

--Ignor pour moi.

--Voici son adresse. Je vous saurais gr de vous entendre avec lui pour
rgler avec les tmoins de M. Terral, les conditions du combat. Pas de
transactions. Rien. Tout ce que ces messieurs voudront sera accept.

--Tout?

--Tout!

--Le diable m'emporte si je croyais vous servir de tmoin, mon cher
Lon. Le duel? Usage vieux et bte!... Mais vous le voulez! Je conois,
c'est une distraction. Au surplus, vous devez tre merveilleux sur le
terrain. Et voulez-vous que je dise tout?

--Dites, fit M. de Bruand.

--C'est votre rputation qui vous vaut ce duel. Je le vois bien 
prsent. La peste soit des ambitieux qui pataugent dans les bas-fonds,
avec toutes les envies dans le coeur!

--Je ne vous comprends pas.

--Ce Terral, vous ne le savez peut-tre pas, c'est moi qui l'ai prsent
 Cachemire. Il avait l'air curieux de voir de prs une toile: j'ai
fourni le tlescope. Mais, en vrit, je ne me doutais gures qu'il
nourrissait le projet de se mesurer avec vous!...

--Comment? vous croyez?...

--J'en suis sr. Ce Machiavel prigourdin a toutes les colres de la
mdiocrit qui rampe et qui voudrait des ailes. Nos provinces sont
pleines de ces jeunes gens-l, vivant les yeux fixs sur Paris, comme
sur la Ville Promise, ddaigneux du bonheur qu'ils ont la plupart du
temps sous la main, avides de cet Inconnu vers lequel ils tendent leurs
lvres altres, et qui viennent traner leurs souliers dans nos rues,
avec l'espoir d'tre raccrochs aussitt par la Fortune. Ah! qu'il
serait temps de dcentraliser toutes choses pour rejeter dans leur
milieu o ils auraient t de braves gens, des notaires de campagne ou
des conseillers municipaux, tous ces Fernand Terral, que Paris change
subitement en chevaliers d'aventures.

--Est-ce pour m'empcher de me battre avec lui, que vous me dites ceci!

--Pas le moins du monde. Je ne serais pas fch, d'ailleurs que ce
muguet ret de vous une leon profitable. Ne le tuez pas surtout! J'ai
peur que ce Terral ne s'emporte et ne s'enferre comme un poulet.

--Qui sait? fit M. de Bruand.

Au bout d'un moment, M. Handa-Machado fit passer sa carte  Lon. M. de
Bruand lui prsenta Fargeau. M. Handa-Machado eut la politesse de ne pas
arrter son regard sur les vtements de Clestin, et lui offrit aussitt
sa voiture pour rejoindre les tmoins de Fernand Terral.

L'affaire fut bientt arrange. Terral avait choisi pour ses tmoins un
officier de spahis, son compatriote qu'il avait rencontr le matin mme
dans la rue, et une de ses connaissances de table d'hte. Il avait un
moment song  Charles Bourdenois. Mais l'officier lui plaisait mieux,
et le second tmoin avait, dans le quartier latin, une excellente
rputation de duelliste.

Les tmoins de Terral vinrent le trouver chez lui.

--C'est pour demain, dit l'officier. Bois de Boulogne, Auteuil, o l'on
pourra. Le rendez-vous est  Courbevoie.

--Bien, dit Fernand.

--Veux-tu que je t'enseigne un coup excellent, dit le spahi.

--Merci. Je rponds de moi.

--C'est votre premier duel, monsieur? demanda le second tmoin.

--Mon premier duel.

--Ah!

Au bout d'un moment de silence, l'officier demanda des fleurets.

--Je n'ai pas de fleurets, dit Terral.

--Bon. En ce cas, vite  la salle d'armes. Il faut se drouiller la
main.

--C'est juste, dit Fernand.

Il fit des armes jusqu' l'heure du dner. Son jeu, trs-serr et
trs-fin, tait  la fois lgant et sr. Le prvt avec lequel il
faisait assaut paraissait un peu tonn et lui demandait de qui il tait
lve.

--D'un gendarme, dit Terral.

--Ancien soldat? vieux, sans doute? continua le prvt tout en
continuant l'assaut. Ce _coup de couronnement_ sent l'ancienne mthode.
Mais votre jeu est excellent. Avec cela, classique. Ah! pardon,
mauvaise; cette parade de quarte basse est mauvaise. Remarquez-le. Elle
se prend sur un coup port dans la ligne basse en frappant
vigoureusement le fer de l'adversaire par un coup sec,--l!
bien,--parfait! La main en tierce, l'pe horizontale. Excellent! Et
vous vous battez demain, monsieur?

--Je me bats demain.

--Bonne chance, dit le prvt.

--J'en aurai, rpondit Fernand.

Il emmena ses tmoins dner avec lui au restaurant, prs de la barrire.
On les servit dans le jardin, sous les acacias. Il y avait autour d'eux
des familles d'ouvriers qui, au dessert, chantaient en s'accompagnant
sur leurs verres. Terral paraissait extrmement gai. Il ressemblait  un
homme qui, sentant approcher l'heure dcisive de sa vie, se
contraindrait  sourire pour faire bon visage  la fortune.

Ce n'tait pas, d'ailleurs, le duel en lui-mme qui lui importait, mais
les consquences du duel. M. de Bruand tait assez connu dans le monde
parisien pour que sur son adversaire, heureux ou malheureux, rejaillt
une bonne partie de sa renomme.

--Que je le blesse ou qu'il me blesse, songeait Fernand, le rsultat
sera le mme pour moi, et tout aussi profitable. Il se peut faire
pourtant que je succombe... il peut me tuer.

Mais rapidement la rflexion succdait  la rflexion, et il ajoutait
bien vite:

--Bast! les morts sont _arrivs_, et je n'aurai pas  me proccuper de
l'avenir.

Il quitta ses tmoins assez tard, leur donnant rendez-vous pour le
lendemain. Il rentra chez lui, seul. Il entendit du bruit dans sa
chambre. C'tait Cachemire qui tait venue.

--Ah! mon pauvre Fernand, dit-elle en se jetant  son cou, il y a
longtemps que je t'attends l. Tu te bats, dis?... n'est-ce pas que tu
te bats? Je ne veux pas que tu te battes, moi!

--Ma chre amie, fit Terral,  cette heure il me faut tout mon
sang-froid. Ce que j'ai rsolu se fera, vous le concevez bien.
Laissez-moi.

--Mais s'il allait te tuer, songe donc! Qu'est-ce que je deviendrais,
moi?

--Tu es folle. C'est pour me dire cela que tu es venue ici? J'ai besoin
d'tre seul.

--Ah! voil que tu me chasses,  prsent? Tu ne m'aimes plus, tiens!

--C'est pour vous que je me bats, ma chre enfant, vous l'oubliez!

--Oui, dit Suzanne en lui prenant les mains, tu as raison... Je suis une
ingrate... Mais, vois-tu, j'ai tellement peur de te perdre... Ah! ce
monsieur de Bruand, si tu savais comme je le dteste. On dit qu'il est
trs-fort aux armes?... le sais-tu?... A quoi vous battez-vous?

--A l'pe.

--Voil. J'ai peur, moi. Rassure-moi, dis-moi quelque chose. Tu te
dfendras bien, mon Fernand?

--Je me dfendrai, dit-il brusquement. coute, ajouta-t-il un moment
aprs, mais laisse-moi: ma premire visite sera pour toi, demain, aprs
le duel.

--Oh! tu me trouveras debout, va. Je ne dormirai pas. Seulement tu as
raison, je m'en vais. Je te laisse l. Mon pauvre Fernand, je ne t'ai
jamais autant aim!

Elle lui prit le front, pencha jusqu' ses lvres la tte robuste de
Terral, et lui donna un long baiser. Puis elle descendit, et regarda sa
montre sous le premier rverbre.

--Huit heures, dit-elle. J'ai le temps d'aller retrouver Antonia.

Elle fit signe  un fiacre qui passait et jeta une adresse au cocher.

--Tu as une place dans ta loge? dit-elle  Antonia en arrivant chez son
amie.

--Oui.

--Je vais avec toi. Je ne suis pas fche de revoir le ballet, moi. Et
puis, ce Colbrun, est-il drle au quatrime acte!

Rest seul, Fernand Terral, accoud  sa fentre, regardait tour  tour
la rue pleine de passants, les boutiques claires, la brume lumineuse
au-dessus des maisons, le ciel d'un bleu profond, plein d'toiles, mais
surtout cette fourmillire bruyante, o, se disait-il, demain il allait
s'ouvrir une place, brusquement, au prix de son sang peut-tre!

M. de Bruand tait seul, chez lui, dans son cabinet de travail,
songeant. Il tait assis devant son secrtaire encombr de papiers,
relisant de vieilles lettres jaunies, se retrempant amrement dans ce
pass qui lui avait promis un si triomphant avenir. Il y avait des
lettres de sa femme, des lettres d'amis, de Paul Barr, de quelques
autres. Combien parmi ceux-l, qui n'criraient jamais plus! Que de
morts, de sparations, d'ternels adieux!

--Et l'on veut que le monde soit gai, songeait M. de Bruand. Il s'agite
pour oublier, voil tout. Quant au vrai sourire, cherchez-le sur les
lvres de roses des enfants. Pass quinze ans, la grimace commence!

Il ne savait pourquoi il s'tait assis de la sorte devant les tiroirs o
dormaient les douleurs et les joies d'autrefois. Le rsultat de la
rencontre du lendemain l'inquitait peu. Il tait sr de lui. Mais un
secret instinct le poussait. Il s'tait senti le besoin de jeter un
regard en arrire; la pente des souvenirs est glissante et le coup
d'oeil tait devenu une contemplation.

Les annes coules revivaient dans ces papiers ensevelis cte  cte.
Ses premiers espoirs, ses ivresses premires lui revenaient comme des
parfums mal vanouis. Il les respirait avec une volupt attendrie,
passant en revue, et sans amertume, toutes ses dceptions et toutes ses
souffrances.

Parfois il prenait une lettre au hasard, la relisait, se trouvait
subitement transport vers un temps qu'il avait oubli, et il revivait,
en une minute, parfois toute une anne de bonheur.

--Ah! le souvenir, dit-il tout haut, tout  coup, comme si on l'et
cout, il n'y a dcidment que cela au monde.

Il entendit, en ce moment, qu'on frappait  sa porte.

Il eut un geste de mauvaise humeur. Ne pouvoir demeurer seul un moment!

--Qui est l?

Peut-tre un importun!

--C'est moi, dit la voix de Fargeau.

--Vous, mon ami? Entrez.

Fargeau paraissait grave, ennuy. Il y avait une ride profonde entre ses
deux gros sourcils.

--Je comptais vous trouver seul, dit-il. Je viens causer un peu.

--Et vous arrivez bien, dit Lon de Bruand. Je mets en rgle mes
affaires.

--Allons donc! fit Clestin. Cela en vaut-il la peine?

--Non. Aussi bien n'est-ce pas  cause de ce duel. Mais, insensiblement,
songeant  tous les heurts de la vie, j'ai t amen  ressentir comme
une soif de souvenirs... J'ai ouvert ces lettres... Cela m'a soulag.

--Les bains de pass, dit Fargeau, c'est souverain pour ceux qui ont le
moindre bonheur derrire eux. Pour moi, je retournerais bien cinq cents
fois la tte que je ne verrais rien, pas un sourire.

--Vous voil triste, fit Lon avec tonnement.

--Oui... On a des moments comme cela... C'est ce maudit duel!... Le
diable soit de ce M. Terral... J'ai donc encore un fonds d'illusions?
L'ambition de cet homme m'avait un moment sduit. J'y voyais la lgitime
impatience d'une me qui sent sa force. L'me? Imbcile! Il ne
s'agissait que d'apptit! Ah! depuis ce matin, j'ai beaucoup song, tout
en fumant ma pipe... Vous voquez votre pass? Ce n'est pas le Fargeau
d'-prsent qui vient de vous parler, mais le Fargeau d'autrefois...
celui qui vous a connu tout enfant et qui a fait de vous un homme.

--Vous tes un brave garon, tenez, dit Lon.

--Un peu bien bohme!... Mais si l'on creusait... Ah! que cette nuit va
me sembler longue!

--Passez-la ici.

--Je veux vous laisser dormir. Mais, ah! , voyons, dit Fargeau, vous
tes bien dcid  ce duel?

--Dcid, non! mais je me battrai. Oh! je connais toutes les phrases
faites l-dessus. Rousseau _dixit_. Dsertion, lchet, suicide  deux.
Et l'on a bien d'autres choses  faire en ce monde qu' se lever  5
heures du matin,  se mettre en bras de chemise comme un garon
tapissier et  dranger quatre hommes de bonne volont. Mais empchez
les malapris de vous marcher sur le pied ou de salir de leurs talons
les tapis de vos matresses! Ce qui m'ennuie, c'est que le mlodrame
finit la plupart du temps par un vaudeville, et que la grande dame des
champs de bataille et des guerres civiles vous fait neuf fois sur dix
l'affront de vous mpriser et de vous renvoyer sain et sauf et remettant
son habit comme un bourgeois qui vient de faire des haltres.

--Tout cela est triste et vous riez, dit Fargeau.

--Croyez-vous? fit M. de Bruand.

--Au fait, reprit-il, voil comme la force des choses fait qu'on se mle
de la partie alors qu'on voulait seulement juger les coups. Le rle de
spectateur indiffrent est des plus difficiles, et bien fort qui
rsisterait  l'envie de siffler les marionnettes. Qu'avais-je besoin de
rouler des yeux d'Othello devant Cachemire et son amant? Se battre,
c'est du temps  perdre et les dsoeuvrs comme moi n'en ont pas trop
pour mener leur existence inutile!

Fargeau dans un fauteuil, les jambes croises et la tte renverse sur
le dossier roulait une cigarette en regardant la rosace du plafond o
pendait une lanterne japonaise.

--Bah! donnez une leon  ce Terral et le temps ne sera point perdu.
Mais du diable s'il tait utile de dgainer pour mademoiselle Cachemire.
Quand je songe que cette fille, avec toute sa perversit, est encore une
des meilleures que l'on puisse rencontrer, j'en ai froid dans le dos. On
est fort indulgent,  mon avis, pour ces cratures qui ont la
circonstance attnuante de la beaut. Que la Vnus de Milo soit une
sclrate, elle trouvera demain des dfenseurs qui prouveront par A plus
B que tant de perversit ne peut entrer dans une telle poitrine. A la
vrit, la plupart de ces filles ne valent que le mpris, mais j'en sais
qui mritent aussi la colre des honntes gens. Passe pour Cachemire!
Inconsciente du mal qu'elle peut faire, obissant aux sollicitations de
ses apptits et de ses sens, elle se laisse aller  la drive,  la
garde du diable, au hasard, et mettant le pied en riant sur la cte o
le vent la pousse. Et elle briserait les existences sans qu'on pt lui
en vouloir beaucoup,  peu prs comme l'enfant casse en deux son
joujou,--pour tuer le temps. Ce n'est point l la grande courtisane.
Celle-ci, il faut la voir de prs pour la bien juger et, tel que je
suis, je connais bien des choses. Le monde bloui qui les voit passer au
Bois, je ne sais o, partout,--puisqu'on ne peut entrer nulle part sans
se cogner  l'une d'elles,--se laisse prendre encore  leur luxe,  leur
grce,  leur beaut composite, engluer par leurs sourires. Et pour lui,
qui sait? ce sont peut-tre les grandes calomnies. Qu'elle daigne
saluer Hraclite qui passe et, tout grincheux qu'il est, Hraclite
avouera qu'elles valent mieux que leur rputation. Pauvre de moi! J'ai
le crne assez dpourvu de cheveux, et le coeur assez chauve
d'illusions pour les considrer sous leur jour vritable. Vivent les
sceptiques; ils voient juste! Souvenez-vous de Montaigne et
rappelez-vous ce qu'il dit de ces fameuses courtisanes italiennes si
vantes, si chantes. Il n'en et point donn, je parie, un ftu mme 
l'heure o la _libralit du temps_ ne l'avait pas dot de sa gravelle.
Eh bien! moi, simple spectateur comme vous,--mais plus dsintress que
vous,--j'aperois le vrai et je le dis tout cru. Le coeur me saute 
voir la France, cette pauvre diablesse de nation qui est encore la
meilleure de toutes, ainsi livre  ce srail. La courtisane a tout
envahi, elle est  toutes les avenues, elle tient tous les secrets, elle
dirige toutes les consciences. C'est la courtisane qui prend par la main
la jeunesse et la trane dans le monde,--tiers, quart ou fraction de
monde,--pendue  sa jupe, tiole, plie. Le jeune homme passe
brusquement du salon de sa mre au boudoir de Cora. L, dans ce milieu
bizarre, capiteux, troublant, il apprend  douter de sa foi,  railler
ses croyances,  tout jeter, lest d'honneur et de convictions, par
dessus les moulins. Et vous le savez bien, parbleu, que le Mentor de nos
Tlmaques a maintenant de la poudre de riz sur les joues, et dans le
dos des _suivez-moi jeune homme_! Encore si c'tait Ninon de Lenclos.
Mais les Ninons du jour n'offriraient  Voltaire d'autre bibliothque
que les mmoires d'Anonyma ou les Parnasses, dition belge. Jeunes gens
o tes-vous? Demandez aux avant-scnes! Le gilet chancr jusqu'
l'abdomen--qui natra plus tard,--le camlia blanc  la boutonnire, les
cheveux en deux, ils sont autour d'elles, autour d'Anna qui sourit, ou
de la vieille Esther qui fronce les lvres. On joue du George Sand sur
la scne et pendant ce temps l'on trace dans cette loge, l-bas, le
programme du souper prochain, l'on s'associe pour le lansquenet, et,
pour passer le temps, on se fiance. La Marceline dcrpite pouse
Chrubin qui paye les cornettes, et si Chrubin rclame, parle d'oiseau
bleu, ou, par hasard, de la romance  madame, Marceline dit:--Eh bien!
_et ta soeur?_ Voil les adolescents. Que seront les hommes? Mon cher
Bruand, par ma foi, je vous trouve l'indulgence mme. Vous voyez cette
comdie et vous haussez les paules. Mais c'est un drame aussi cela.
Songez que, par leurs amants, vieux ou jeunes, ces femmes ont un oeil
dans toutes les familles, une oreille  la chambre de vos pouses,
qu'elles ont le secret de vos fautes et le dernier mot de vos
dfaillances, qu'elles ont les lettres et les serments, qu'elles
tiennent la moiti de Paris par le coeur, par les sens ou par la
gorge, qu'elles gardent pour leurs vieux jours ce qu'elles ont devin de
secrets de familles, de plaies cicatrises qu'elles rouvriront, de
blessures qu'elles essaieront de faire saigner. Elles sont inoffensives,
dit-on, naissent et passent, emportes comme elles sont venues--par un
souffle? Et c'est votre indulgence ou votre curiosit qui fait leur
force. Inoffensive? Et dans combien de drames bourgeois n'ont-elles pas
jou le premier rle? Que de foyers dserts! Par elles, que de faibles
gens dshonors, de coeurs fltris! Elles peuvent tout. Et si toutes
elles n'agissent pas, c'est qu'elles sont lches. Ah! que de haines dans
ces mes fangeuses contre vos mres, contre vos femmes, contre vos
soeurs! Que de vengeances mdites, quelle pre soif de prendre leur
revanche sur ces honntets qui les blouissent! Elles tremblent et
reculent, soit. Leur main dfaille. Mais supposons-les aussi courageuses
qu'elles sont haineuses, avec la force dont elles disposent (et quelle
force la faiblesse des autres!) l'quilibre est rompu. Elles rgnent et
vous mettent vos fautes sous le menton comme on y mettrait un couteau.
Les exemples ne manquent pas,--ni les scandales, Paris a vu de ces
_chantages  l'amour_ organiss comme un plan de bataille. Vous avez t
trop bon, M. de Bruand, et Cachemire peut-tre n'a qu' attendre pour
devenir mauvaise. Les femmes, c'est le contraire du vin. Elles
s'aigrissent en vieillissant.

Peu aprs, ils se sparrent. Il y eut, dans la poigne de main que
Fargeau donna  Lon, quelque chose de l'embrassement d'un pre.

Le lendemain, on se rencontra au bois de Boulogne. Le jour s'veillait,
un vent un peu frais passait  travers les branches. Il y avait, dans le
ciel, comme une promesse de chaleur et de vie. Dernier sourire de l't.
On devinait des oiseaux dans les arbres, on sentait des frmissements
d'ailes sous des frmissements de feuilles, et parfois dans cette
matine de septembre, comme des bouffes de printemps.

Dans la voiture qui les conduisait, M. Handa-Machado, tenant les pes,
enveloppes de serge verte, ne disait mot. Fargeau, tte baisse,
semblait regarder son pantalon noir, luisant aux genoux; M. de Bruand, 
la portire, contemplait les arbres dj jaunes et le ciel toujours
bleu.

--Nous ne serons pas les premiers, dit M. Handa-Machado en apercevant
une voiture  l'entre du pont de Courbevoie.

--Ah!

Lorsqu'ils furent prs d'elle, Fargeau jeta un coup d'oeil sur cette
voiture, et vit justement la tte de M. Fernand Terral, un peu ple.

On donna le mot aux cochers qui touchrent vers le bois de Boulogne.

Puis on choisit le terrain.

Le spahi jetait feu et flammes et semblait diriger le duel.

M. Handa-Machado, assez froid, le laissait dire, puis discutait
doucement.

--C'est bte, songeait Fargeau.

Le second tmoin de Terral devait servir, au besoin, de mdecin.

Terral, adoss contre un chne, les bras croiss, attendait en se
mordillant la moustache. M. de Bruand, comme s'il n'et pas eu de rle
dans le drame qui se prparait, tudiait les colorations que donne
l'automne au feuillage.

Il fallut tirer les armes au sort. Le spahi avait apport de longues
pes  coquilles, d'apparence brutale compares aux fines aiguilles que
tenait M. Handa-Machado.

Le sort choisit les lourdes pes du soldat.

On se mit en garde.

Fargeau, le sourcil fronc, regardait Terral avec une certaine
expression de menace.

Blanc et l'oeil tincelant, Fernand s'tait dj prcipit sur M. de
Bruand avec l'imptuosit d'un duelliste habitu au terrain. Quoique ce
ft sa premire affaire, il se sentait sr de lui. Mais, souriant, M. de
Bruand carta son fer.

Fernand, par un brusque mouvement de moulinet, cherchait  envelopper
l'arme de M. de Bruand. Le poignet de Lon tenait son pe immobile.

M. de Bruand n'avait qu' se fendre pour percer Terral en pleine
poitrine.

--Allons donc! murmura Fargeau dans sa barbe.

Mais M. de Bruand, ddaigneux, demeurait en garde, les yeux sur les yeux
de Terral.

Tout  coup, Fernand recula, rompit, puis bondit en avant avec une
terrible brusquerie, et son pe disparut dans la poitrine de M. de
Bruand.

--Tonnerre! dit Fargeau.

Fernand Terral, appuy sur la coquille de son pe, regardait M. de
Bruand couch sur l'herbe.

Le docteur pansait dj la blessure. Clestin Fargeau, agenouill,
soutenait le corps entre ses bras.

M. de Bruand n'avait pas perdu connaissance. Il tait livide, les lvres
blmes, mais son oeil conservait la mme vivacit.

--Eh bien! murmura-t-il. C'est fini!

Fernand Terral s'approcha alors et lui tendit la main.

--Inutile, dit Lon. Je vous ai accord le droit de croiser l'pe avec
moi, c'est assez!

Une rougeur de colre teignit les joues de Fernand qui s'en alla, pouss
par le spahi.

--Voil le duel, songeait Fargeau, et la justice!

On amena la voiture.

M. de Bruand fut couch soigneusement sur les coussins.

--Je vous accompagne, dit M. Handa-Machado  Fargeau.

Doucement, lentement, la voiture prit le chemin des Champs-lyses. A
chaque cahot, M. de Bruand retenait une plainte. Fargeau se mordait les
lvres pour ne point jurer de rage, et le docteur soutenait la tte du
bless.

A la hauteur de l'Arc de Triomphe, le cocher entendit deux maons qui
allaient  leur ouvrage, changer  haute voix ce propos:

--Hein,--celui-ci clignait des yeux,--une voiture comme a  nous!

--Ah! dame!

--Il y a des gens qui ont de la chance!




VI


Les cahots de la voiture secouaient M. de Bruand et lui arrachaient des
plaintes sourdes. Parfois une sanglante cume venait  ses lvres, et le
mdecin ou Fargeau l'essuyait. Le docteur tenait la main de Lon et lui
ttait le pouls. La fivre gagnait.

--Nous ne sommes qu'aux Champs-lyses? dit le mdecin en regardant par
la portire, et les minutes sont des sicles. Un tour de roue peut tre
mortel. M. de Bruand a-t-il un ami de ce ct chez qui il puisse tre
transport?

--Il a un htel  lui.

--Parbleu, l'htel de Cachemire.

On arrta les chevaux. Fargeau courut  la grille, sonna. Constance vint
ouvrir.

--Vite, un lit; et appelez les gens. Monsieur se meurt.

--Monsieur!

Le docteur et le cocher soutenaient M. de Bruand et le portaient, comme
un enfant, vers la porte de l'htel. Il tait vanoui. La foule
s'assemblait. Le petit htel s'emplissait de cris. Madame Labarbade,
dans la cour, agitait son mouchoir en criant au meurtre. Mais le petit
Adolphe, qui vit passer la figure blanche de M. de Bruand, se contenta
de dire:

--Parlons-en. Joli teint pour aller en soire!

Cachemire n'tait pas l. Depuis le matin, elle attendait dans la
chambre de Terral.

Il fallut tous les soins clairs du docteur, toute l'activit de
Fargeau, pour que M. de Bruand ne mourt point durant l'heure qui
suivit. On l'avait couch dans le lit de Cachemire. Sa tte penche sur
l'oreiller, ses yeux clos, sa bouche ouverte lui donnaient l'air d'un
cadavre. Fargeau se cognait le front, jurait, faisait de la
charpie, lanait les domestiques chez le pharmacien, et servait
d'aide-chirurgien. Il resta l, sans manger, jusqu'au soir et il y passa
la nuit.

En revenant  lui, M. de Bruand l'avait aperu le premier. Il le
remercia, lui tendant la main, et il allait parler, mais Fernand fit un
signe, et dit souriant:

--Chut! n'ouvrez pas la bouche! Plus tard!

Madame Labarbade, de temps  autre, venait s'informer de l'tat du
malade. Mais Cachemire ne paraissait point. Elle avait pass la nuit
dehors. Elle revint le lendemain, apprit tout, et dit:

--C'est amusant! O coucherai-je ici? Bien certainement je ne mettrai
pas les pieds dans ma chambre!

--Et pourquoi?

--Je ne veux pas le voir, lui!

--Tu as tort.

--C'est possible.

--Aprs tout, dit madame Labarbade, tu sais, comme tu voudras!

La blessure tait grave. Le coup d'pe, traversant le poumon droit,
avait ouvert la veine sous-clavire: port de bas en haut, il avait
long le ventricule gauche du coeur. Une ligne de plus et ce coup
terrible et t foudroyant. Lon avait voulu connatre la gravit de sa
blessure. Il connaissait assez d'anatomie pour savoir quels dangers il
courait. Il fit son testament. Toute sa fortune revenait  des parents
loigns qu'il ne connaissait mme pas. Madame Labarbade avait appris
que le bless, demandant du papier et de l'encre, tait rest durant
quelque temps  crire des lettres, dans son lit. Elle avait mme mis
l'oeil  la serrure, mais le lit de M. de Bruand ne lui apparaissait
ainsi que de trois quarts. Elle ne voyait que le secrtaire qu'on avait
approch, et sur lequel brlait une bougie, entoure de papiers et de
btons de cire.

La curiosit tenait bien fort madame Labarbade, et son pouls battait une
charge fbrile. Elle et donn un mois de sa vie pour pntrer dans
cette chambre; elle avait dj la main sur le bouton de la serrure
lorsqu'elle entendit, derrire elle, un froissement de soie.

C'tait Cachemire.

--Qu'y a-t-il donc? fit Suzanne. Que regardez-vous l?

--Tu ne sais pas, dit maman Anas, il fait son testament!

--Le Bruand?

--C'est ton sort qui se dcide-l!

--Mon sort? Je m'en moque. Il doit tre furieux contre moi, sans compter
qu'il a ses raisons. Fernand l'a joliment arrang. Voil ce que c'est!
Et puis je n'y tiens pas  sa fortune... J'espre bien ne manquer de
rien avec Terral!

--Avec Terral?

--Oh! dit Cachemire en surprenant un reproche dans le regard de sa
belle-mre. Tout ce que vous direz et rien, c'est la mme chose. Je l'ai
dans le sang!

--Mais, fit madame Labarbade, avec a que je t'empche de l'aimer! O
as-tu pris que je voulais te dire quelque chose! Il est assez joli
garon pour qu'on lui passe des drages. Seulement, si tu tais adroite,
au lieu de prendre la poudre d'escampette et toujours, et toujours,
_sans dcesser_ comme tu le fais, de temps  autre tu te mettrais une
chaise et tu irais t'asseoir au chevet de M. de Bruand. Ce n'est pas
gai, mais tu gagnerais bien tes journes...

--Oui, l'hritage?

--Sans doute, l'hritage! Il faut songer au solide. Et puis, tu sais, si
a t'ennuyait trop, tu pourrais patienter avec cette ide qu'il n'en a
pas pour longtemps.

--Oh! ma foi, dit Cachemire, qu'il garde son argent s'il veut. Je ne lui
demande rien. Je ne veux pas le voir. Quand je pense qu'il aurait pu
tuer Fernand... Le bon Dieu a t juste, heureusement... D'ailleurs les
cartes, toutes les _russites_, taient pour nous, tu sais! Je sors,
moi... Garde-le, ton M. de Bruand, si tu tiens aux picaillons. Moi, je
suis jeune, je m'en moque; j'ai quelqu'un qui m'aime, je n'ai plus
besoin de me fatiguer  causer avec ceux que je n'aime pas.

Elle tourna les talons et dit: Adieu!--avec un sourire.

Madame Labarbade entendit les volants de sa robe crier joyeusement sur
les escaliers de l'htel.

--Petite sotte! dit-elle tout haut... Je suis jeune? Oui, tu es jeune.
Parbleu! Mais tu ne le seras pas toujours. Si tu crois que la jeunesse a
t invente pour toi... Va avec ton Terral, va. Un joli monsieur. Il te
mnera loin!

Elle reprit son poste d'observation, l'oeil  la serrure, le cou
tendu, Mohican femelle, toute prte  scalper un mourant. M. de Bruand
n'crivait plus. Il y avait sur le secrtaire plusieurs plis cachets
d'un large placard rouge. Le testament tait-l! Cette fois, madame
Labarbade n'y tint plus. Elle voulut voir. Elle ouvrit la porte, entra
doucement dans la chambre, croisant les mains et penchant la tte sur
l'paule gauche, avec une attitude douloureuse.

--Vous m'avez appele? dit-elle, lorsqu'elle fut prs du lit.

--Moi?

--J'avais cru... Vous n'avez donc pas sonn?

--Non.

Elle jetait sur les papiers un regard oblique. Elle voulait lire. Mais
le dernier pli, jet-l au hasard, couvrait tous les autres et il tait
tourn du ct de la cire. Madame Labarbade ne voyait ni criture ni
adresse.

--Vous n'tes pas plus mal?

--Au contraire, dit Lon, je vais mieux!

--Ah! j'en suis ravie. Parbleu, je savais bien... Le docteur disait...

--Il disait?

--Rien. D'ailleurs ces mdecins sont des ignorants. Ce ne sont pas leurs
ordonnances qui gurissent, allez, mais bien plutt les soins... les
soins intelligents... O est la teinture d'arnica? L! Il faut la
secouer de temps en temps. (Elle agitait la fiole violemment)... Je
voudrais vous panser moi-mme. Je suis sre que je vous gurirais plus
vite.

--Je vous remercie, dit M. de Bruand en souriant un peu.

--Ah! les mains de femme, continua madame Labarbade... Les soeurs de
charit!... Cachemire n'est pas venue ce matin?... Ni hier, je parie?...
Je vous le demande, son poste ne devrait-il pas tre  vos cts?

--Pourquoi? fit-il.

--Mais... parce qu'elle vous doit...

--Elle ne me doit rien.

--Que voulez-vous! elle est oublieuse... Ah! si l'on m'avait aime comme
vous l'avez aime...

--Je ne l'aimais pas, dit M. de Bruand.

--Ah!

Madame Labarbade demeura un instant dcontenance. Elle souriait,
regardait Lon, regardait les lettres, et remuait les doigts comme si
elle et gren un chapelet.

--Aprs tout, dit-elle, votre vraie garde-malade, c'est moi...

--Je le sais, dit Lon. Vous ne m'avez pas souvent quitt.

Elle crut voir l un reproche; mais elle ne laissa pas deviner qu'elle
pouvait comprendre, et continua, d'une voix qu'elle adoucissait:

--Votre appareil n'est point drang?

--Non. Tout est pour le mieux. Merci.

--Mais ce secrtaire vous gne, dit-elle en drangeant brusquement les
lettres mises les unes sur les autres.

Lon surprit ce mouvement, se redressa en s'aidant de ses mains et dit
avec vivacit:

--Laissez ceci!

--Je vous demande pardon... je croyais...

Elle n'avait pu dcouvrir que l'adresse d'une lettre. _A Monsieur Paul
Barr, officier de marine._ Ce nom ne lui apprenait rien.

--Vous ne voulez pas un livre? dit-elle en faisant mine de se retirer.

Lon ne rpondit pas.

--Si vous avez besoin de quelque chose, je ne quitte pas la maison, moi.
Au premier signe j'accourrai.

--Bien, dit M. de Bruand.

Elle se retira comme elle tait venue, doucement, et referma la porte
avec prcaution. Elle s'loignait lorsqu'elle aperut Clestin Fargeau
qui la salua sans rien dire, et entra dans la chambre de Lon.

--Le diable emporte celui-l, dit madame Labarbade entre ses dents. Fin
comme l'ambre avec ses airs de Job et de pan. Je suis sre qu'il aura
le gros lot. Bast, ajouta-t-elle, pourvu que l'autre poumonn ne
m'oublie pas!

Fargeau venait souvent  l'htel. Lon le recevait toujours et  toute
heure. Fargeau entrait mme lorsque le mdecin tait l. M. de Bruand ne
vivait plus gure que lorsqu'il causait avec son ancien prcepteur. Les
anciens amis du club, M. Handa-Machado et les autres, ressemblaient
vaguement  des importuns. Maintenant que leur compagnon de plaisir se
trouvait clou dans ce lit, il n'y avait plus grand'chose de commun
entre eux et lui. La vie folle, la vie rapide, la vie  haute atmosphre
les rappelait. Ils plaignaient beaucoup M. de Bruand et le regrettaient,
mais ils commenaient  l'oublier. On parlait d'autre chose l-bas, et
Lon avait dj comme l'intuition de cet oubli.

--Ce n'est pas la mort, disait-il, c'est la faon dont je meurs qui
m'accable... Triste fin pour un grand seigneur, comme je me piquais de
l'tre, que de tomber ainsi sous le fleuret d'un aventurier, de rler
dans une chambre o peut-tre _elle_ a reu cet homme,--et de mourir, en
un mot, en la plume comme canards. C'est une expression de Brantme
qui me revient. Heureux ceux qui finissent bien, mon cher Fargeau, comme
ce comte de Bure, qui voulut mourir cuirass, pe au ct et casque en
tte. Moi, je l'avoue, je finis mal.

Il reprenait alors:

--Ah! les rves! Les premires journes, les premiers pas, les premiers
sourires! Vingt ans! L'espoir! L'air libre et pur! Une femme! Ma
femme!... Et les lendemains! Les journes folles, les courses, les
soupers, l'air asphyxiant, le gaz, les restaurants, Cachemire! Quel
kalidoscope! Quelle ironie! quelles chimres, et quelles folies!

--Je suis puni par o j'ai pch, dit-il un soir... tais-je n pour
cette vie de mannequin parisien? Vous le savez, ce qu'il me fallait,
c'tait un coin o rver, un bon livre, un ami, vous et elle (il
songeait  celle qui n'tait plus.) Mais je n'ai pas eu la force de
supporter la solitude. Je meurs inutile, aprs avoir--qui sait? vcu
ridicule. Tu l'as voulu, George Dandin de boulevard!

--Et aprs tout, fit M. de Bruand avec un rire sec, ne l'ai-je pas
mrit? Oui, sotte existence, que celle-ci! Encore une fois, il y avait
d'autres faons d'oublier. L'homme est si peu de chose sans le devoir!
J'ai trop tt dsespr, je me suis lass trop tt, j'ai jet le manche
et la cogne, me contentant de regarder, en spectateur, tous ces
bcherons humains acharns aprs les obstacles. La fatigue m'a pris.
J'avais bien le droit d'tre las, mais j'aurais d avoir la force de
secouer cette torpeur, et de me mesurer avec la vie, au lieu de la
laisser passer sans m'enqurir si elle tait bonne ou mauvaise. Toutes
les choses humaines, mon cher Fargeau, ont leur sanction!

--Et quelle sanction mritiez-vous, je vous le demande? dit Fargeau
presque avec colre. Ah! si le sort, pour tre quitable, tenait
tellement  vous porter quelque coup, tonnerre! que rservera-t-il donc
 la folie de Cachemire et  l'ambition de ce Terral?

--Attendons la fin, dit Lon avec un sourire railleur. Pour moi, cet
homme et cette femme, faits l'un pour l'autre videmment, ressemblent 
des gens qui croiraient treindre un marbre merveilleux et qui
presseraient entre leurs bras une statue de pltre. Ils veulent la
fortune et l'amour; c'est--je le gagerais--la misre et le dgot qu'ils
trouveront... s'ils ont la patience d'attendre et de chercher ensemble.
Non, pas votre misre, Fargeau. Eh! pardieu, votre habit est rp, mais
votre conscience est neuve. J'entends une misre terrible, dissimule
sous un sourire, la misre en gants blancs et en robe de soie.

--Possible, dit Fargeau.

--Au fond, continua Lon de Bruand, Cachemire n'aime que la misre, la
bohme, le ruisseau. Elle suivra Terral au cabaret si Terral y descend.
Par passion? Jamais. Je vous l'ai dit souvent. Par caprice, par got,
par amour de l'antithse. Elle a, comme toutes les autres, la nostalgie
du pass, du vin bleu, des bottines troues et du haillon. Elle m'aurait
aim, qui sait? si je l'avais salie. Elle aime le luxe d'instinct, mais
au fond la fantaisie sans le sou, l'amour va-nu-pieds est son amour 
elle. C'est une amoureuse de la misre, comme vous, Fargeau.

--Amoureux de la misre moi? dit Fargeau! C'est possible. Lourd bagage,
la fortune! Je marche d'un pas plus lger en ne portant rien. Ont-ils
l'air bte, les garons de banque, avec leurs sacoches! N'importe. On
rflchit aussi, vous savez,  ses moments perdus. Vous parlez de vie
inutile? Et la mienne, bon Dieu!--Une intelligence gche, une volont
sans muscles. Bast! Est-ce bien ma faute ou celle du temps?--Un de mes
amis, dit Fargeau, un exil de la vie europenne, revenant d'un sjour
de dix ans en Abyssinie, me disait que ce qui l'avait frapp tout
d'abord au retour c'tait le peu de solidit de nos pas. Nous mettons le
pied  terre en hsitant, nous allons, comme si quelque vent nous
secouait, tremblants, en gens qui cherchent leur voie, ignorent le but,
demandent le chemin. Tout au contraire, les ngres de l-bas posent
hardiment sur le sol la plante de leurs pieds. Le but? Ils le
connaissent. Leur chemin? il est tout trac, comme leur existence. Ils
savent ce que leur tiendra la vie; nous, nous esprons en ce qu'elle
nous promet. Ils ont des lois, ils ont des dogmes. Dogmes et lois, nous
avons tout analys, discut, dtruit. Nous cherchons. De l cette
dmarche hsitante. De l leurs pas fermes et certains. Puis ici les
ttes entranent le corps. La bote crnienne est trop lourde.
L'quilibre est rompu et l'individu titube. Nous n'avons plus assez de
muscles, tout le mal est l! Le sang disparat, les nerfs arrivent. Ce
monde est anmique. Nous faisons rellement trop bon march de la
matire. En dveloppant notre cerveau outre mesure, nous rduisons 
rien la machine humaine qui est construite pour l'quilibre, non pour
l'instabilit. Un homme n'est complet que lorsque son intelligence et
ses instincts sont d'accord, lorsque tout en lui se pondre. Mais qui
fait la part des instincts aujourd'hui? La foule! Quant  l'lite, elle
n'a ni sang ni muscles, et comme elle refuse ses droits  la bte, c'est
par la bte qu'elle est dompte. La bte, lisez la femme. Chez elle du
moins l'ducation est instinctive; aussi, arme de son flair elle vient
 bout de l'intelligence la plus solide. Sa subtilit trangle notre
franchise. C'est le combat du sauvage contre l'Europen. Il a la nature
pour lui, ses organes contre nos armes, son instinct contre notre
savoir. Les femmes sont des Peaux-Rouges et elles scalpent notre
gnration. A preuve,--il se touchait le front,--l'invitable,
l'implacable, la terrible calvitie rgnante! Mais,--puisque j'ai parl
de moi,--j'aurais pu tre nergique, lutter, me roidir; moi aussi j'ai
dsert. Tenez, il y a quelque chose d'injuste en tout ceci! Et  quoi,
diable, pense donc la nature, lorsqu'elle souffle une nergie de dmon 
des gens comme ce Terral et qu'elle prte une me de cire molle et une
insurmontable amiti pour le _far niente_  d'honntes garons comme moi
qui ne demandaient, aprs tout, qu' tre de braves gens, utiles aux
autres? Ah! si du moins tous les coquins pouvaient tre des paresseux!

Pendant que M. de Bruand demeurait ainsi couch dans le petit htel des
Champs-lyses, Fernand Terral s'tait mis dj en campagne pour faire
rendre  la situation nouvelle qu'il s'tait faite tout ce qu'elle
pouvait contenir d'avantageux. Il lui importait  cette heure que
l'vnement ft tout le bruit possible, et il ne voulait s'en remettre 
personne qu' lui-mme pour attacher le grelot, et mme pour sonner la
cloche. Il avait rencontr dans le courant de sa vie parisienne, un de
ces journalistes _in partibus_ qui tiennent bureau de nouvelles, les
transmettent aux journaux des dpartements et de l'tranger,
chroniqueurs asserments de tous les accidents et de tous les scandales;
qui sont au littrateur vritable, ce que le courtier marron est au
ngociant. Au courant de tout, sachant tout, prvoyant tout, Matouchard
tait, en son genre, une puissance. Il disposait de onze journaux de
province, sans compter les feuilles belges, allemandes ou espagnoles. Il
avait tabli une boutique de correspondance o les hommes de lettres
sans ouvrage trouvaient  s'occuper et  caser leur exprience,  prix
rduits. Matouchard, transformant son appartement en salle de rdaction,
surveillait ses rdacteurs comme un contre-matre ses ouvriers. Il les
aiguillonnait, les activait, les renseignait parfois, relisait la copie,
revoyait, corrigeait, mettait lui-mme l'adresse des lettres et faisait
ce qu'il appelait les variantes.

Ces variantes tait bien simples. Un vnement politique surgissait-il,
concernant,--par exemple,--la question romaine, Matouchard tirait, 
l'aide de la presse  copier, un second exemplaire de la correspondance
faite par un de ceux qu'il appelait ses ngres et se contentait
d'enlever un mot ou d'en ajouter deux  l'un des textes. Si la
correspondance tait destine  un journal dmocratique, Matouchard,
assaisonnait ainsi la nouvelle du jour. Enfin, il est presque certain
que les troupes franaises vont vacuer Rome. La Convention du 24
novembre...--Mais si la correspondance devait tre imprime dans un
journal religieux, Matouchard enlevait prestement l'adverbe plein
d'esprance et le remplaait par un regret ainsi formul: Hlas! il est
presque certain que les troupes franaises vont vacuer Rome... Le
reste de la correspondance ne variait pas d'ailleurs d'un _iota_ pour le
journal radical et pour le journal catholique.

Matouchard, au surplus, ne se donnait pas pour un homme de lettres. Il
entreprenait la _nouvelle_ et le _renseignement_, comme d'autres
entreprennent la maonnerie. Sa maison tait une _Agence Havas_ au
petit pied, un centre o se donnaient rendez-vous ceux qui dsiraient
du nouveau et ceux qui en apportaient, une halle aux cancans politiques
et littraires. Parfois, les nouvelles expdies de Paris par la maison
Matouchard et Compagnie, revenaient  Paris sur les ailes du _Moniteur
de la Cte-d'Or_ ou du _Courrier du Centre_, comme des nouvelles
indites, et Paris en faisait ses gorges chaudes ou fraches. Il tait
donc bien vident que le rcit du duel de M. de Bruand et de Terral,
publi dans ses dtails par un journal de province, devait tre
reproduit par quelque feuille parisienne.

Fernand, qui ne connaissait pas de journalistes clbres--de ceux qu'on
lit et qui se font lire,--se flicitait que le hasard l'et mis en
relation avec un homme aussi prcieux, en pareille circonstance, que
Philippe Matouchard.

Aussitt donc, il se rendit chez lui, dans une des maisons de la rue
Geoffroy-Marie, au coeur de ce faubourg Montmartre o se distillent
les bruits du jour, creuset de la pense o les cerveaux bouillonnent,
o la vapeur siffle, o la machine halte, o, de la rue du Croissant 
la rue Grange-Batelire, tout ce que le monde entier lira, applaudira ou
sifflera demain, s'imprime, se dit, se raconte, se maquille, se conteste
et se _blague_ ce matin ou ce soir.

Fernand monta au troisime. Il y avait sur la porte le nom de
Matouchard. Il frappa; un gamin vint ouvrir, et Terral entra dans une
antichambre encombre de papiers, de vieux journaux, simplement _orne_
de chapeaux et de cannes suspendus  des patres. Il demanda M.
Matouchard.

Matouchard tait dj prs de lui, la main ouverte, souriant, un cigare
 la bouche.

--Eh parbleu! monsieur Terral, vous arrivez  merveille. On parlait de
vous. Entrez donc! Mes compliments. Un fameux duel! Entrez, entrez.

Fernand passa dans la pice  ct, la _salle de rdaction_, o une
demi-douzaine de pauvres diables, penchs sur des pupitres ou des
tables, crivaient tout en fumant. Il y en avait de vieux et de jeunes,
tous de costume mdiocre, qui regardrent Fernand Terral sans curiosit,
presque avec ddain. Rien dans cette pice qui dnott quelque chose de
littraire (et, certes, le contraire et t tonnant). A peine, aux
murailles, quelques charges du _Gaulois_ ou du _Diogne_, Alphonse Karr
dguis en gupe, par Hadol; Paulin Mnier, dans le _Courrier de Lyon_,
par Durandeau, des lithographies de Carjat, des dessins, tout ce qui
survit de ces pauvres diables de petits journaux fulminants au dbut,
puis teints tout  coup comme des feux d'artifice qui ne durent pas et
dont il ne reste que la carcasse. Il y avait aussi sur une table
recouverte d'un tapis vert des journaux amoncels, la plupart dcoups
au ciseau, _crms_ par le correspondancier charg de _faire la
cuisine_. Dans un coin, auprs d'un pole, cinq ou six lampes  tringles
attendaient le soir pour clairer ces malheureux faisant encore, et
toujours _de la copie_.

--Asseyez-vous donc, monsieur Terral, dit Matouchard.

A ce nom, il y eut plus d'un regard fix sur Fernand, qui soutint le
feu, s'assit lgamment et alluma un cigare  l'allumette que lui
tendait Matouchard.

--Avez-vous des nouvelles de M. de Bruand? demanda Matouchard.

--Oui. Il va mieux.

--Ah! ah!... Joli coup, le vtre,  ce qu'il parat. Voyons, contez-nous
la chose, et vous autres, coutez. Il ne faut pas _rater_ a. C'est tout
ce qu'il y a aujourd'hui. C'est vrai, calme plat. Jusqu' la session, ne
me parlez pas de correspondance... un mtier de chien!

--De chien de Bruxelles! dit un des _porions littraires_.

Fernand conta dans tous ses dtails l'affaire de la veille. Il se tailla
un rle  la fois romanesque et digne. Il savait trop bien que tout
allait tre rpt.

--Bravo! bravo! disait Matouchard.

Il tira sa montre.

--Voyons, le courrier part  cinq heures. Il est trois heures, vous
pouvez bien brosser la chose, Landrumeau?... Deux heures, il ne vous
faut mme pas a?

--Pour _l'Observateur de l'Aube_?

--Oui. Demain nous l'enverrons  d'autres.

--Allons-y, dit Landrumeau.

--Vous savez que a va rudement vous poser? fit Matouchard en tapant sur
l'paule de Terral... Bruand tait un terrible... Mouch par vous,
diable!

--J'ai vu plus fort que a dans les Antilles, dit un des
_correspondanciers_ en quittant sa plume. Un duelliste acharn,--il
avait tu dix-sept personnes,--un fort  bras, dmoli net par un crapaud
qui n'avait touch un fleuret de sa vie.

--C'est roide, fit Matouchard d'un ton incrdule.

--Parole. Le petit est lieutenant de dragons  prsent. Tiens, 
propos... J'ai oubli d'annoncer la nomination de Riovel.

--Un ruban qui n'est pas vol, dit un autre. Vous savez que Riovel a t
le confident de Caussidire, en 1848?

--C'est bien pour a qu'on le dcore. Ses anciennes opinions sont
mortes. On met une croix dessus.

--Oh! un mot!... Matouchard, dites donc, Matouchard? Vrillac qui a fait
un mot!

--Pourvu qu'il ne le mette pas dans sa correspondance. La province se
plaindrait.

--C'est vrai, dit Vrillac... Quand je flanque de l'esprit dans un
_Courrier de Paris_, les Quimper-Corentinois, qui croient que je me
moque d'eux, menacent Matouchard,--qui signe--de lui casser les reins!

--Ne causez pas tant, dit Matouchard, et allez-y de la fin. Aprs
a--_vous pourrez jouer la Fille de l'Air_.

--Ouf, dit Vrillac, moi j'ai conclu. Voil!

Pendant que Matouchard relisait le courrier de Vrillac, Fernand Terral
causait.

--Pourquoi n'tes-vous pas all trouver Olivier Renaud? demandait
Vrillac. Il aurait cont votre affaire dans ses _Echos_.

--Je ne le connais pas.

--Quelle raison!... Il vous aurait saut au cou. Est-ce que vous croyez
qu'il a tous les jours des machines comme a  se mettre sous la dent?

--Le fait est, dit un autre, que ses articles sont bien pauvres.

--Toujours la mme chose!

--Toujours. Je vous dis qu'il _est vid_!

--Pour tre vid maintenant, il aurait fallu d'abord qu'il _et quelque
chose dans le ventre_. Il n'avait rien.

--Pas grand'chose...

--Rien...

--Et Paul Duchemin?

--a vaut mieux. Mais c'est vieillot.

--C'est _Ermite de la Chausse d'Antin_.

--Restauration.

--Ganache!

--Il a fait des romans pas mauvais, pourtant... _Arnaud_... Avez-vous lu
_Arnaud_?

--a a paru chez Amyot?

--Chez Lvy.

--Pas lu.

--De jolis dtails... Du paysage... Mais _a ne se tient pas_!

--C'est _bonhomme_. Il devrait lire Balzac.

--C'est selon. Le Balzac de _Vautrin_, oui, le Balzac de la _Recherche
de l'absolu_, non!

--Mon cher ami, ce que tu dis l est stupide. La _Recherche de
l'absolu_? un chef-d'oeuvre...

--Un chef-d'oeuvre embtant. L'as-tu lu?

--Et toi?

--Ne blaguons pas. Balzac a de la poigne. C'est le bonhomme du temps.
Lamartine passera... Mais Balzac...

--Et Musset?

--Ah! vous savez, dit Matouchard, vous nous assommez l-bas! Nous ne
sommes pas ici sous la coupole de l'Institut. Si vous voulez dissquer
les gloires, allez dehors. Musset? Est-ce que c'est une actualit,
Musset? Si vous savez le refrain de la nouvelle chanson de Thrsa,
dites-le-moi, je l'enverrai  l'_Etoile Belge_. Mais des _mots_! Faites
du Sainte-Beuve alors..., vous m'embtez!

Terral sortit de cette _fabrique de nouvelles_ trs-satisfait de son
expdition et certain que, sous peu de jours, _tout Paris_ s'occuperait
de lui. Il marchait dans la rue en conqurant, le front haut, comme si
chacun et pu dchiffrer sur son visage ce qui faisait son triomphe. Il
gagna ainsi les quais, s'assit au caf d'Orsay et se prit  regarder les
gens qui passaient. Devant lui, de l'autre ct de la Seine, les arbres
des Tuileries frissonnaient aux derniers souffles chauds; les feuilles,
dores par l'automne, tombaient une  une en tournoyant et le soleil
gayait les tons assombris dj des horizons. Mais que regardait Terral,
c'tait la mle des quipages, la foule des cavaliers et des pitons
lgants qui se croisaient  deux pas de lui. Le quai d'Orsay conduit 
la fois aux Champs-lyses, au bois de Boulogne et au Corps-Lgislatif.
A quelques minutes du faubourg Saint-Germain, faisant face au jardin des
Tuileries, prs des casernes de cavalerie, c'est un quai lgant, un
peu grave, o les voitures blasonnes, les officiers  cheval, les
dputs se rendant  la Chambre dfilent reconnus et salus par les
passants qui les heurtent. Un provincial ferait l en quelques minutes
connaissance avec la plupart des privilgis du nom et de la fortune
politique. Fernand Terral, qui connaissait les hommes et les choses de
la vie parisienne, regardait et souriait  la pense que parmi tous ces
gens qui ne le connaissaient pas, dans ces quipages o caquetaient
dlicieusement des femmes souriantes, on ne parlait peut-tre,  cette
heure, que de son duel avec M. de Bruand.

--Et ce sera bien mieux, songeait-il, lorsque les journaux auront dit
leur mot!

Il se balanait sur sa chaise, le bras gauche repli sur le dossier, les
jambes croises et fumant son cigare en rvant. Un vent frais lui
caressait doucement les cheveux; il se sentait vraiment heureux, la tte
pleine de projets et d'ambitions--si prs maintenant de se raliser.

Tout  coup, il fit un mouvement et se redressa en apercevant Clestin
Fargeau qui venait de son ct, la tte baisse. Fargeau regardait le
pav et n'aurait certes par aperu Fernand Terral, mais celui-ci
l'appela par son nom et se leva, lui tendant la main.

--Comment va M. de Bruand? dit-il.

--Ah! c'est vous, fit Clestin en le reconnaissant. Mes compliments,
ajouta-t-il avec un sourire plein d'amertume. La partie est bien joue.

--Quelle partie? demanda Terral.

--Ayez donc les qualits de vos vices, dit Fargeau brusquement. Vous
tes dvor d'ambition. Corrigez donc cela par un peu de franchise.

--Je ne vous comprends pas du tout.

--Diable? On est donc devenu bien dur  l'entendement? Vous avez voulu
un bout de renomme, n'est-ce pas, et M. de Bruand vous a servi de
cible, pour montrer votre adresse aux badauds? C'est bien. Vous voil
satisfait. Il vous reste  vous montrer aussi habile que vous avez t
audacieux.

Ces paroles avaient t dites avec une svrit de ton qui ajoutait 
leur valeur. Terral, un peu ple coutait en retroussant sa moustache
avec son index.

--Je ne savais pas, dit-il, rencontrer en vous un juge.

--Ah! bah! Et pourquoi?

--Vous me comprenez, dit Terral.

--Oui-da! fit Clestin, parce que j'ai un chapeau bossu et des
pantalons qui se frangent! Ah! il vous faut des moralistes en gilet
blanc? coutez. Il est probable que nous ne nous reverrons jamais. Quand
je vous retrouverai sur le trottoir de droite, je prendrai soin
d'ailleurs de passer sur le trottoir de gauche. Mais je vous le dis une
bonne fois, je n'changerais pas ces misrables souliers que vous
voyez-l et qui ne doivent rien  personne contre les bottes vernies que
vous portez et dont les semelles sont taches de sang!

--Ah! pardieu! s'cria Terral...

Il fit un mouvement pour se jeter sur Fargeau qui le regarda d'un air
dur en caressant sa longue barbe. Mais il se contint, et, les lvres
frmissantes encore, les mains crispes:

--Vous n'avez pas rpondu  ma question, dit-il, avec une froideur que
dmentait le tremblement de sa voix. Je vous ai demand des nouvelles de
M. de Bruand.

--M. de Bruand est mort, rpondit Fargeau.

Terral ne rpondit rien, il baissa la tte, laissa chapper sourdement
un _ah!_ et recula d'un pas, tandis que Fargeau continuait sa marche.

Puis tout  coup il courut aprs lui, le rappela.

--Eh! bien, dit Fargeau, quoi encore?

Terral lui tendait la main.

Fargeau regardait cette main d'un air indiffrent et reportait ses yeux
sur ceux de Terral comme pour l'interroger.

--Oublions, dit Terral lentement.

Fargeau redressa la tte avec une expression de mpris hautain.

--Oubliez, dit Terral en se reprenant.

Fargeau haussa les paules.

--Soit, dit-il...

--Votre main, en ce cas?

--Oh! oh! fit l'autre. Autre chanson. L'oubli? Va pour l'oubli! Je ne
suis pas un justicier, aprs tout. Mais la main! Tenez, vous allez
rencontrer  prsent bien des flatteurs et des courtisans;--parbleu! les
sourires des thurifraires, les compliments des envieux et l'admiration
des niais, cela se trouve  l'angle des rues, mais la poigne de main
d'un honnte homme, monsieur Terral, voil ce que l'on cherche et ce
que l'on ne dcouvre pas!

Il laissa Terral ptrifi et se demandant s'il avait bien entendu.
Mpris par cet homme! Reni par Fargeau! Le bohme repoussant
l'aventurier! Fernand se matrisa encore; il se sentait pris de rage.
Mais, en rflchissant, que lui importait,--se dit-il,--le suffrage de
ce Diogne du _Caf Athalie_? Le reverrait-il jamais  prsent? Mieux
valait certes le laisser passer. Il se rassit, se prit  rflchir de
nouveau. M. de Bruand tait mort! Cette ide ne laissait pas que de le
remuer un peu. Mort!

Et il songeait.

--Bah! se dit-il ensuite. Aprs? N'ai-je pas jou franc jeu ma vie
contre la sienne? C'tait affaire au sort de choisir. Si j'ai gagn,
tant mieux pour moi!

Puis il rflchit que la justice allait s'en mler, qu'on allait
l'arrter, qu'il fallait passer par la cour d'assises avant d'entrer
front lev dans le monde parisien. Assurment il serait acquitt, mais
la prison prventive tait chose dure. L'instruction pouvait longtemps
durer.

--Eh! bien, soit, se dit-il, je partirai pour Bruxelles et j'y resterai
jusqu'au jour du procs.

Et comment partir? Il n'avait pas d'argent. Il trouverait certes bien le
prix du voyage: on emprunte. Mais comment vivre l-bas? Il rentra chez
lui, tourment. Dans sa chambre, comme s'il lui avait donn rendez-vous
(il n'y songeait gures) il trouva encore Cachemire.

--Tu ne sais pas? commena-t-elle.

--Si, je sais. M. de Bruand est mort.

--Qui te l'a dit?

--Fargeau.

--Encore un qui me dplat!... Mais, voyons, Fernand, s'il est mort,
est-ce qu'on ne peut rien te faire  toi?... J'ai peur... Dis, rponds,
dis-moi quelque chose.

--On me jugera, fit Terral.

--Des juges?... Oh! mon Dieu!... Et s'ils allaient te condamner, mon
Fernand?

--Ils ne me condamneront pas.

--Est-ce qu'on sait? Ah! il avait bien besoin de mourir, dit-elle en
s'asseyant sur le lit de Terral.

--Et que vas-tu faire? demanda-t-elle au bout d'un moment.

--Ah! si j'avais de l'argent, dit Terral comme  lui-mme en frappant la
table de son poing ferm.

--Il te faut de l'argent? Pourquoi?... Pour te sauver, n'est-ce pas?
C'est pour te sauver que tu veux de l'argent, dis?

--Oui.

--Tu en auras!

--Allons donc! C'est toi qui me l'apporteras, n'est-ce pas? Je le
refuse...

--Et pourquoi cela, reprit Cachemire tonne... Je veux te sauver,
entends-tu? combien te faut-il?

--Rien.

--Combien as-tu ici?

Elle lui enleva son porte-monnaie de sa poche, en visita le contenu,
ouvrit des tiroirs, regarda et dit:

--O vas-tu avec cela? en Belgique?

--Oui, je pars ce soir.

--Mais tu mourras de faim, l-bas. Voyons, Fernand, dis-moi, est-ce que
tu m'aimes?

--Si je t'aime, dit-il, rellement touch ou flatt par le sourire
suppliant de la jeune fille.

Il l'embrassa follement, et elle, implorant toujours:

--Si je t'apporte, ce soir, de quoi vivre l-bas, le prendras-tu,
dis?... Accepte, va. Est-ce que nous ne sommes pas des amis de toujours?
Qui nous spare  prsent? Personne. Et puis, tu ne resteras pas
longtemps  Bruxelles... Tu reviendras... Si tu ne reviens pas, j'irai,
moi, j'irai. Tu le prendras, cet argent, hein? Va-t-en, mon chat, ils te
mettraient en prison, vois-tu. Ah! a serait payer cher un homme qui ne
te vaut pas!

--Eh bien, soit, dit Terral, je prends. Demain je serai  Bruxelles.
Avant un mois le procs aura lieu. Je reviendrai, je te reviendrai tout
entier, Suzanne, et nous ne nous quitterons jamais, tu entends, jamais!

Cachemire sortit de chez Terral folle de joie. Jusqu' prsent, cet
homme l'avait domine, et elle avait senti que son amour pour elle tait
fait de supriorit et de ddain. Mais  cette heure, au contraire,
c'tait elle qui protgeait! Sans elle, il se voyait traqu, perdu
peut-tre: elle le sauvait. La fille d've triomphait en appesantissant
sa petite main sur ce front orgueilleux. Maintenant Terral--elle le
rptait enivre,--tait bien  elle. Elle l'enchanait, elle se
l'attachait. Elle arriva, joyeuse, dans ce petit htel des
Champs-lyses, o dans une chambre, entre des cierges allums, M. de
Bruand, froid et roide, dormait son dernier sommeil.

Tout l'htel tait en dsordre. Madame Labarbade allait et venait,
parcourant les escaliers, interrogeant les chambres, les armoires,
fouillant, inventoriant, prenant possession de toutes choses. Les
domestiques la laissaient faire, un peu tonns, bavardant tout bas,
maugrant, mais n'osant prendre sur eux de s'opposer  cet
envahissement. Madame Labarbade ne pouvait-elle point avoir le droit de
l'accomplir, M. de Bruand n'avait-il pas laiss un testament? Ne
devait-elle pas esprer d'y figurer en bon lieu? Et non-seulement elle
l'esprait, mais elle en tait certaine. Aussi regardait-elle dj la
plupart des objets comme siens. En apercevant Cachemire, elle l'appela,
et lui dit tout bas que M. Fargeau avait emport le testament chez le
notaire, et que l'ouverture aurait lieu le lendemain,--aprs les
funrailles,--chez M. de Bruand.

--Je me moque pas mal du testament, dit Cachemire en montant  sa
chambre.

Elle n'avait pas d'argent, mais elle avait des diamants. L tait le
salut de Terral.

Au moment d'entrer dans la chambre, elle s'arrta; elle songea tout 
coup (elle l'avait oubli) que c'tait l qu'tait mort M. de Bruand.

Assurment elle allait se heurter au cadavre, derrire cette porte.

Elle s'arrta, hsitante; elle tremblait un peu, et elle tait ple.
Mais brusquement elle poussa la porte et fut un instant suffoque par
une odeur de cire fondue.

Personne dans cette chambre. Les rideaux ferms, laissant filtrer 
peine la lueur affaiblie du jour; au fond, sur le lit, entre les
cierges, le mort, M. de Bruand, maigre sous les draps aux lignes
marmorennes. Elle n'osa pas regarder; elle marcha, dtournant la tte,
jusqu'au petit secrtaire dont elle avait la clef et o elle avait
enferm ses diamants,--les diamants que celui qui tait l lui avait
donns autrefois.

Elle avait peur au fond. Il lui semblait sentir un frisson courir sur sa
nuque. Derrire elle, on avait fait du bruit. Elle s'arrta. Rien. Elle
fit alors tourner la clef dans la serrure; le petit meuble s'ouvrit,
elle y prit trois ou quatre crins et referma le secrtaire vivement;
elle avait hte de sortir. Et pourtant l'instinct qui pousse toute
crature vivante vers le spectacle de la crature morte l'agitant, elle
voulut voir aussi, voir M. de Bruand, voir le cadavre.

Elle se retourna, regarda, demeura immobile.

Les yeux ouverts, fixes et vitreux, les cheveux colls par grosses
mches et tombant roides sur l'oreiller, le cou sinueux, la bouche
contourne par l'agonie, M. de Bruand la terrifia.

Elle poussa un cri, arracha, pour ainsi dire, ses pieds alourdis au
tapis et s'lana dans l'escalier. L elle se heurta contre deux hommes
qui montaient. C'taient Clestin Fargeau et M. Gontran de Rives,
accouru de Baden aussitt pour passer la dernire nuit auprs de son ami
mort.

Cachemire avait pris une voiture et s'tait fait conduire au
Mont-de-Pit. Elle demanda cinq mille francs sur ses diamants. Fernand
Terral ne prit que la moiti de la somme. Il partit le soir mme.
Cachemire voulait rompre son engagement et partir avec lui. Il l'en
dtourna. Pendant que la vapeur l'emportait vers Bruxelles, elle entrait
en scne et chantait un rondeau sur une musique nouvelle, souriant aux
provocations des lorgnettes et aux bravos gants de blanc.

A cette mme heure, Fargeau et Gontran de Rives, assis  ct l'un de
l'autre, commenaient la veille funbre. Fargeau avait vu mourir M. de
Bruand, la nuit prcdente, en plein dlire. Il tait fatigu. Peu  peu
il s'assoupit. M. de Rives contemplait  la lueur des cierges renouvels
ce visage froid qui avait souri, cette bouche livide qui avait aim!
Gontran n'tait pas un Hamlet, mais l'antithse le glaait. Tout en
veillant ainsi, il se souvenait de ces autres veilles chaudes et
joyeuses o Lon, le roi du festin, semblait dfier l'avenir. Que ce
temps-l tait loin! Il datait d'un mois  peine pourtant. Et les mmes
rires clataient  la mme place,  la mme heure; les mmes salons
s'allumaient, les mmes femmes se fardaient pour d'autres... On oubliait
celui qui partait, comme dans une bataille celui qui tombe. Serrez les
rangs! Et les rangs se resserraient. Et l'on marchait, et le cadavre
restait l-bas, abandonn, sans un souvenir. La nuit parut longue 
Gontran de Rives. Pour la premire fois cet insouciant en mesura la
dure, aux battements de son coeur. Quand vint le jour,--lui que ce
jour avait tant de fois surpris  table et riant encore,--il la trouva
sinistre, l'aurore blafarde; il eut froid, il se sentit seul et un peu
tremblant; il secoua Fargeau pour l'veiller.

--C'est le jour dit-il.

--Ah! le jour!

Fargeau regarda le corps de M. de Bruand et hocha la tte.

--J'avais espr un moment, dit-il, que tout cela tait un rve!

--Cela, dit M. de Rives, c'est pour moi le rveil... Mon pauvre Bruand!

Les journaux insraient, ce soir-l, les lignes suivantes  la colonne
des _faits divers_:

_Aujourd'hui ont eu lieu, en prsence de quelques amis, les funrailles
de M. le comte Lon de Bruand. Plus  plaindre peut-tre que la victime,
le vainqueur de ce duel, M. Fernand Terral, s'est rfugi  Bruxelles,
o il attendra la fin de l'instruction. On pense que l'affaire viendra
devant le jury avant la fin du mois prochain._

Paris s'tait vivement proccup de ce duel; puis, avec le temps, il
l'oublia, et ne s'en souvint que lorsque la publication du procs devant
la cour d'assises vint lui rappeler qu'il avait eu lieu. Ds l'ouverture
de la premire audience, Terral s'tait constitu prisonnier. Son
attitude parut excellente dans l'auditoire, aux journalistes qui
rendirent compte des dbats et surtout aux femmes. Cachemire se fit
remarquer par une toilette tapageuse qu'on eut envie d'applaudir. Les
jurs acquittrent Fernand Terral  l'unanimit. Clestin Fargeau
s'tait montr excessivement calme dans sa dposition. Mais  la sortie
de l'audience, il se heurta contre Fernand Terral, et lui lana un
regard ironique qui n'tait pas exempt de menace. Il avait cependant
promis d'oublier! A ce regard, Terral ne rpondit rien. Il tait libre,
trs-connu maintenant, presque illustre.

La pomme d'or tait l,  porte de sa main; il n'avait plus qu' la
cueillir! A quoi bon s'attarder en chemin?

Le soir mme, il se montra au thtre, dans une avant-scne, avec
Cachemire et l'attention de toute la salle fut pour lui.

--Tiens, je t'aime, dit Suzanne, toute fire du succs et de la
gloire--c'tait de la gloire--de son amant.

Elle n'habitait plus le petit htel des Champs-lyses. Le testament de
M. de Bruand exilait de l Cachemire, et le petit Adolphe, et la _maman
Anas_ elle-mme, qui s'en alla furieuse et _secoua la poussire de ses
souliers_ sur la mmoire du dfunt. M. de Bruand laissait ce qui lui
restait de sa fortune (fort prouve),  Paul Barr, son ami d'enfance,
une rente viagre  Jean, son domestique, et partageait ses objets d'art
entre ses camarades, donnant la meilleure part  M. Gontran de Rives. Il
avait, au dernier moment, effac un paragraphe concernant Clestin
Fargeau.

Fargeau, qui connaissait les intentions de M. de Bruand, n'avait rien
voulu entendre.

--Ai-je besoin de quelque chose? avait-il dit. Oui, de ne plus
ressembler  un corbeau qui dpcerait les hritages.

Il n'avait consenti  accepter que quelques livres, de la main  la
main. C'tait assez.

Madame Labarbade, d'abord crase et furieuse, se calma peu  peu. Il le
fallait bien. Elle ne songea qu' _mettre sur pied_ le nouvel
appartement de _sa chre Suzanne_. Elle fut vraiment superbe,--ayant
l'oeil  tout, comme un chef de tranche. Cachemire, comptant sur
l'avenir et l'imprvu, avait pris un logement luxueux, rue Taitbout, et
n'avait voulu rien retrancher de son genre de vie. Madame Labarbade
choisit, parmi les bijoux, ceux qu'il fallait mettre en gage pour
assurer les frais de premier tablissement. Elle fit vendre  l'encan
certains meubles inutiles et un peu vieillis, en acheta d'autres et,
pour le payement du tapissier chelonna des billets mensuels; elle
organisa le crdit comme Carnot organisa la victoire,--et ralisant une
partie des bracelets, colliers et parures de Cachemire, elle mit, comme
elle disait, _la maison en avance_, de telle faon qu'on pt attendre
les beaux jours, la pluie d'or et les Jupiters en mac-farlanes.

Mais ce ne fut pas sans prlever un lger escompte que la bonne madame
Labarbade s'acquitta de cette mission. On la vit, en ce temps-l, rder
dans les bureaux d'un agent de change, et maman Anas commena 
collectionner de grands morceaux de papier jaune qui taient des
obligations de chemins de fer. Cachemire l'ignorait, et peu lui
importait d'ailleurs. Madame Labarbade essayait parfois de lui donner
des conseils,--en particulier de la dtourner de Fernand Terral, qui
continuait  trotter par le cerveau de la jeune fille. Mais Cachemire
accueillit ces observations d'une faon telle que maman Anas jugea
peut-tre inutile de les risquer une nouvelle fois.

Cachemire et voulu tout d'abord que Fernand partaget son appartement.
Il refusa. Il voulait tre libre et la laisser libre aussi. Il avait, 
son tour, abandonn son ancien logement, et maintenant il habitait un
charmant entresol, meubl  l'antique, vieux chne et vieux bronzes,
boulevard des Italiens. Tout cela non pay, mais il tait dsormais de
ceux  qui l'on n'envoie pas la facture acquitte. Il s'tait mis 
jouer  la Bourse. La hausse et la baisse valent parfois la rouge et la
noire. Ses oprations taient heureuses. Il avait _le flair_.

Ds les premiers jours de l'installation de Cachemire, Fernand se
plaignait de la prsence du jeune Adolphe qui grandissait et devenait de
plus en plus insupportable. Il conseilla  Cachemire de le mettre au
collge. Ce fut une ruption dans le logis. Madame Labarbade jeta feu et
flammes. Mais Cachemire, que son frre gnait aussi, se montra
inflexible. Maman Anas vit qu'il fallait cder ou rompre. Elle tait
prudente; elle rompit. Adolphe s'achemina donc un jour, tout larmoyant,
vers les hauteurs de la rue Blanche, accompagn de sa mre qui portait
dans toutes ses poches des pots de confitures. On arriva sous une porte
cochre dcore d'un drapeau tricolore et des armes de la ville de
Paris; maman Anas tira la sonnette, et, une heure aprs, le collge
Chaptal comptait une jeune me de plus. Pendant que l'enfant se
mordillait les ongles sur son banc en recevant la borde de regards que
les _anciens_ jettent infailliblement au nouveau, maman Anas s'en
revenait vers la rue Taitbout en essuyant ses yeux rouges avec un
mouchoir de batiste emprunt  Cachemire.

--Va, disait-elle pour se consoler, et comme si Adolphe l'et coute,
ta mre te nourrit du moins un magot qui se portera bien. N'aie pas
peur, un jour tu t'en moqueras pas mal de cette soeur qui tient si
fort  t'emprisonner comme a! A chacun son tour. Tu auras le tien, mon
chri.

Dbarrasse du _chri_, Cachemire se trouva plus  l'aise. Elle se
sentait vraiment heureuse. Jusqu' prsent, elle n'avait pas vcu  sa
guise. M. de Bruand lui pesait. Elle s'tait cache pour aimer;  cette
heure, elle pouvait marcher tte haute, sans craindre d'tre suivie,
pie, dnonce. Ce Fernand! elle se pendait  son bras avec une
audacieuse fiert. Elle aimait  marcher  pied sur le boulevard pour se
montrer avec lui; elle jouissait des regards qu'on jetait au vainqueur
de M. de Bruand. Une premire reprsentation partage avec lui, elle la
savourait comme une liqueur. Elle maudissait son thtre qui les
sparait fatalement  de certaines heures; elle et souhait qu'il ft
acteur pour que le mtier les runt comme le faisait l'amour. Mais cet
amour, qui n'avait, semblait-il, jamais t plus ardent en elle,
changeait dj de face. Elle se figurait  prsent aimer davantage
Fernand Terral, en ralit elle l'aimait moins. Son orgueil seul
maintenant et son amour-propre taient caresss. Elle prenait plaisir 
entendre murmurer quelque loge de Fernand, et elle se parait aussitt
de cette louange; mais ce n'tait dj plus ce sentiment doubl de je ne
sais quel sacrifice et qui, deux mois auparavant, l'et pousse  tout
vendre,  tout quitter, tout perdre pour suivre Fernand--nu-pieds,
n'importe o,--si Fernand l'et voulu.

D'ailleurs, elle tait venue en aide  Fernand,  ce Fernand si haut
plac au-dessus d'elle. Depuis ce temps elle se regardait comme son
gale.

Les premiers moments d'ivresse passs, lorsqu'elle se fut habitue  se
montrer au bras de Fernand, lorsqu'elle le vit bien  elle, et qu'elle
eut bien dit  tous et  toutes qu'il tait  elle, elle commena 
dsirer autre chose, d'autres secousses, d'autres surprises, d'autres
distractions. Elle se prit  regretter la mort de ce M. de Bruand, qui,
jadis traversait sa vie comme un reproche, et qu'elle dtestait si bien.
Har quelqu'un, cela aide parfois  en aimer un autre.

Elle s'avoua un jour qu'elle s'ennuyait.

L'ennui! L'ennui au milieu du luxe, du bruit du thtre, des courses au
Bois, des billets doux, de cette vie pour ainsi dire lectrise.

Elle voulut secouer cette torpeur, s'tourdir. Elle fut de toutes les
ftes,--elle et lui. On les voyait partout, Fernand et Cachemire,
cherchant, chassant, traquant le plaisir. Aujourd'hui  ce bal, demain 
cet autre, ce soir ici, l, ici et l  la fois. Le thtre, les
courses, les soupers. Ils puisaient toutes choses.

L'argent que Fernand gagnait le matin se fondait le soir comme dans un
creuset. Il ne s'en inquitait pas. La Bourse n'tait-elle point l? Il
avait le secret de ce Temple. Et chaque jour, le steeplechase 
l'argent, et chaque soir le steeplechase aux volupts. Mais ce n'tait
ni le luxe, ni le thtre en fte, ni les rires s'envolant au plafond
avec le champagne, qui grisaient et gayaient Cachemire. Si Fernand la
voulait rendre heureuse, il n'avait qu' l'emporter vers ce bal o
l'orchestre cuivr lanait ses notes clatantes,--Mabille,--o
tournoyaient les valseurs, o se crispait le quadrille, o les saxhorns
vomissaient leurs accords de tonnerre au-dessus d'une foule _hystrise_
par la danse folle.

On dnait au Moulin-Rouge dans quelque cabinet et l'on riait et
chantait, fentres ouvertes. Par ces belles soires d'aot qui
pastichent  Paris les crpuscules de Florence, la lune se levait,
l-bas, au bout de la mer de verdure forme par tous ces arbres des
Champs-lyses et des Tuileries. Elle s'levait blonde dans le fond du
ciel d'un gris bleu,  peine allume dans cette ombre indcise,
argente, brumeuse o se dtachaient les deux clochers de
Sainte-Clotilde et les pavillons des Tuileries. Point de vent; un air
dj frais aprs la journe chaude, les feuilles immobiles  et l
comme une guirlande de perles dans un crin vert; des rinceaux de boules
dpolies, des colliers de becs de gaz qui tout  l'heure allaient
s'allumer dans la verdure. Ils regardaient cela, vaguement, sans rien
analyser, respirant l'air, prenant le frais, la main dans la main sur le
divan, et les yeux tourns vers le paysage.

--a vous grise, cet air du soir, disait Cachemire.

L'air du soir et aussi le champagne ros qui fondait la glace des
carafes. Peu  peu la nuit venait. Les lumires naissaient, ptillaient
dans les feuilles. Ce vert des arbres est si beau, anim par le gaz! On
entendait monter du bas des charmilles un bruit d'assiettes et de voix.
La lune se faisait plus intense, noyait les marronniers d'une teinte
laiteuse. Les guirlandes s'incendiaient, l'heure approchait des bals
voisins. Un bruit de cuivre clatait, pouss par le vent, des valses,
des quadrilles, les _Miserere_ de Verdi et les pilepsies d'Offenbach.
Les notes arrivaient par bouffes, sur le vent rafrachi, dans ce
cabinet chaud de gaz. Et Cachemire alors, une cigarette  la main,
allait  la fentre, regardait les dneurs en bas dans leurs boxes de
verdure, ou respirait, narines dilates, les airs de danse qui venaient
du lointain. Elle se retournait alors:--J'ai des envies de sauter,
disait-elle, et, devant la glace, se regardant, se souriant, elle
cambrait les reins, levait les bras, gonflait le cou ou jetait sa tte
en arrire et levait le pied jusqu'aux bougies.

Puis c'tait Mabille. On y allait  pied, Cachemire frtillant au bras
de Terral, fredonnant un refrain entendu la veille, s'interrompant pour
dire des mots, des riens. Elle faisait frissonner sa robe en entrant
par la porte illumine, devant les sergents de ville ennuys, et les
gamins jeunes et railleurs, et les fillettes avides qui la regardaient
passer avec de grands yeux o il y avait l'envie. Ils faisaient un tour
de bal, saluaient  et l, s'asseyaient, regardaient la foule. Terral
jouissait de ces ftes, parodies des nuits du midi, affichait Cachemire,
tendait son gant  d'autres gants qui passaient. Cachemire coutait la
musique et battait le sable du bout de son pied. Des femmes ples et
peintes l'analysaient et se la montraient. Tous les couples ou les
groupes qui passaient avaient un regard pour elle. Mais brusquement elle
se relevait, prenait le bras de Terral, le menait autour du jardin,
jetait des yeux allums sur les endroits o les danseurs s'agitaient 
l'ombre des palmiers de zinc  lanternes blanches. Parfois, le long des
arcades de bois dcores de verres de couleur, un cliquitement
clatait. Cachemire se reculait, se pressait contre Terral, puis riait
en voyant des taches d'huile sur sa robe tranante.

Elle allait aux jeux,  la toupie hollandaise qu'elle regardait se
cogner avec un coup sec aux artes de cuivre. Elle gagnait pour vingt
francs un morceau de fayence de cinq sous. Puis, vite, la tireuse de
cartes. Une grosse femme vtue d'une robe  raies rouges et noires, une
toque polonaise sur la tte, l'air bien nourri, se tenait sur une
chaise. Elle se levait. Terral entrait--et Cachemire--dans une faon de
chaumire o, sur une table  tapis de damas, une grosse lampe clairait
des cartes disperses.--Le grand jeu ou le petit jeu?--Tous les jeux!
disait Cachemire. L'autre dbitait sa chanson ternelle: Vous tes en ce
moment ennuye. Mais patience. Il y a beaucoup de _coeur_. C'est un
jeune brun qui vous aime--Cachemire serrait la main de Terral--Et voil
du trfle! oh! neuf de trfle, c'est bon signe que ce trfle-l! avant
huit jours on vous apportera beaucoup d'argent. Il y a bien un peu de
carreau, mais si peu! Patience!--Et vous, monsieur, le grand ou le petit
jeu?

--Merci. Je le connais, mon avenir! rpondait Terral.

Ils sortaient, Cachemire fire, enchante, songeant  ce _trfle_ et 
ce _coeur_ qui ne quittaient pas sa destine.

Elle revenait vers les quadrilles. Ses yeux s'agrandissaient. Fernand la
sentait se serrer contre lui avec des frmissements d'oiseau qui veut
s'envoler, elle battait la terre de ses pieds, elle accompagnait
l'orchestre de ses lvres. O le souvenir du bal de Samoreau!

Comme elle et voulu se lancer dans cette foule tournoyante. Et
l'orchestre allait, un orchestre criant, hurlant, o des bruits de bois
se mlaient aux bruits de cuivre, il secouait ses danseurs frntiques,
les hommes sautillant--les pouces dans l'entournure du gilet, le chapeau
en arrire,--croisant les jambes, les tordant, les jetant en l'air,
tournoyant comme des derviches en brit sur le talon ou sur le bout du
soulier, criant, se courbant, se relevant, faisant les gracieux devant
des femmes qui luttaient de gestes frntiques, agites comme par une
torpille, semblables  des paquets de linge et de chair. Dans un
tourbillon, on ne voyait que des pointes de bottines s'levant en l'air,
des jupes froisses, des flots de cheveux secous sur le front, sur la
nuque, des gestes pileptiques, des ttes jetes en arrire, des yeux
perdus, et des mains s'agitant au-dessus de ces corps, comme des mains
de noys au-dessus de l'eau. Et tout cela fouett, secou, activ par
des clameurs, des bravos, des trpignements, des hurlements de btes
fauves.

Cachemire, alors, regrettait d'tre Cachemire, et la nostalgie de la
boue lui entrait au coeur.




VII


Fernand Terral et volontiers lev, dans un coin de son logis, non pas
un autel aux dieux inconnus, mais une statue  l'Audace. Il lui devait
tant! Il avait touch le but, la fortune lui souriait. On parlait de son
coup d'oeil en affaires et de son bonheur en amour sous les galeries
de la Bourse. Matouchard le poursuivait pour fonder avec lui une grande
affaire littrario-industrielle, un journal-annonces, quelque chose de
gigantesque. Terral devait trouver les fonds dans la poche de ses amis
et Matouchard le succs du journal dans la cervelle de ses rdacteurs.
Mais Terral n'y tenait qu' moiti. Pourquoi s'imposer une position
sociale lorsqu'il lui tait si facile de s'en passer? Il figura bientt
au premier rang de cette bohme dore sur toutes les coutures qu'on
rencontre partout  Paris, sans pouvoir affirmer au juste ni d'o elle
vient ni o elle va. Le boulevard est ainsi encombr de personnalits
bizarres, dont on connat tout au plus le nom et le visage; gens
charmants, souriants, au fait de tous les petits mystres de tous les
mondes, sachant sur le bout du doigt la comdie contemporaine, rdeurs
et maraudeurs de toutes les coulisses, et mieux renseigns cent fois
sur les Parisiens et les Parisiennes que l'almanach Bottin tout entier.

Hros phmres au surplus, qui disparaissent un beau matin comme une
bulle de savon qui se crve. Il en est ainsi qui durent huit jours,
d'autres un mois, d'autres dix ans. Ces derniers sont rares. Ce ne sont
pas les privilgis d'ailleurs: leur vieillesse est sinistre et l'on
devient mlancolique  compter les efforts qu'ils multiplient pour ne
pas se survivre.

Terral s'tait dcidment class parmi ces clbrits du macadam qui
font qu'on se demande souvent ce que c'est que la gloire. On citait ses
mots dans les petits journaux.

On vantait son escrime et la faon dont il conduisait son _dog-cart_;
pour mille cus il n'et point manqu son _tour du lac_  l'heure o il
est convenable d'aller au Bois. Il savourait largement cette
atmosphre de flatteries, d'encens, de grosses envies et de petites
calomnies qu'il s'tait faite. Cette vie trouve, c'tait la vie
cherche. Il marchait en pleine terre promise.

Il remontait les Champs-lyses, un matin, tout en fumant, lorsque 
travers les alles il aperut, allant  pas compts et baissant la tte,
Bourdenois, qu'il n'avait pas revu depuis le jour o ils avaient chang
leurs confidences. Bourdenois ne le voyait pas; il ne devait rien voir;
il paraissait absorb, il tait ple et fatigu. Terral hsita un moment
 le reconnatre, puis il marcha droit  lui, autant pour causer avec un
camarade d'enfance que pour taler son succs devant un ami.

--Bourdenois, dit-il tout haut, quand il fut  quelques pas du peintre.

L'autre releva la tte, se retourna, aperut Terral et s'arrta,
bauchant un sourire un peu attrist.

--Je suis heureux de te retrouver, dit Terral. Que diable! Es-tu donc un
lycanthrope ou as-tu oubli mon adresse?

--Moi? dit Bourdenois... Non...

Il paraissait un peu embarrass.

Le contraste tait frappant entre Terral, le front haut, l'attitude
fire sous ses vtements lgants, et Bourdenois qui semblait regarder
son paletot aux coudes uss et son pantalon soigneusement bross mais o
les genoux avaient, avec le temps, marqu leur place.

--Tu as l'air sombre, caro Carlo, dit Terral... Le coeur est malade?

--Oui, fit Bourdenois avec un sourire, le coeur!

--Et l'estomac, pensa Terral. Il y a des gens maladroits. As-tu djeun?
dit-il tout haut.

--Non... Oui, rpondit le peintre en se reprenant.

--A cette heure-ci? Impossible! Tu as pris du chocolat peut-tre.
Allons, tu me tiendras compagnie!

Il l'entrana par le bras, tout en causant, vers le Caf du Rond-Point,
o les gentlemen de ce quartier hippique fraternisent volontiers avec
les maquignons voisins et les cuyers du Cirque. Bourdenois aurait bien
voulu refuser.

--Allons, dit Terral, je suis vraiment enchant de causer un moment avec
toi. Je tiens  te prouver que j'avais raison jadis de souhaiter
beaucoup et de dsirer. Les dsirs deviennent plus rapidement qu'on ne
pense des ralits, et le royaume de ce monde n'est dcidment qu'aux
audacieux.

--J'en suis persuad, fit Bourdenois.

Il semblait rflchir et regardait la nappe blanche avec des yeux qui ne
voyaient pas.

--Mange donc, reprit Terral en riant... Et bois, quoique ce vin soit
dtestable.

Il appela le garon et demanda du Moulin--Vent;--puis regardant
Bourdenois:

--Oui, mon cher, dit-il, je suis au comble de mes voeux, et tu sais si
ces diables de voeux taient gigantesques. Je suis riche et je suis
aim. Le louis et la femme,--les deux pommes d'or  cueillir. Les voil
cueillies et je les croque. Et chose bizarre, mon ami, je dois tout cela
 ce duel.

--Quel duel? demanda Bourdenois.

--Comment, quel duel?

Terral posa sur son assiette la fourchette qu'il portait  sa bouche et
regarda son ami d'un air stupfait.

--Tu ne sais pas l'histoire de mon duel?

--Tu t'es battu?

--Tu ne lis donc pas les journaux?

--Mon ami, dit Bourdenois, tu m'excuseras; je vis comme un ours, dans
mon atelier. Je ne sais rien, je ne lis rien. J'attends et je travaille.

Terral contraint de s'avouer que sa renomme n'avait pas franchi
certaines frontires, parut un peu vex un moment, mais il s'en consola
bien vite en racontant l'aventure. Bourdenois coutait de l'air d'un
homme qui songe  autre chose et qui n'a pas grande attention  accorder
aux malheurs d'autrui.

Lorsque Fernand eut achev, Bourdenois le flicita modrment, et il se
fit un silence.

Puis Terral interrogea son compatriote par politesse:

--Ah! , dit-il, et toi? Tes amours? Car tu avais des amours? Cette
idylle en pleine ppinire du jardin de Marie de Mdicis! Daphnis et
Chlo changeant des regards aux pieds de la statue de Vellda? Que
devient ta Vierge du Luxembourg?

--Tu as bien tort de railler, fit Bourdenois. Je suis malheureux, et je
souffre.

--Je ne raille pas, dit Terral.

--Eh! bien, reprit Bourdenois, tout cela n'existe plus. Un joli rve.
Mais il a bien fallu s'veiller.

--Comment!... Cet ange?

--Tu ne comprends pas, dit Bourdenois en voyant le sourire de Terral. Ce
n'est point une dception. D'ailleurs ce n'tait pas une matresse que
je souhaitais, mais une femme. Tu n'as jamais dsir le foyer, toi qui
dsires tant? Et tu te crois ambitieux! Je le suis plus que toi! Est-ce
que je ne t'ai pas dit que je _la_ voyais souvent au Luxembourg, dans la
mme alle,  la mme heure, comme si elle ft venue  un rendez-vous.
Son pre l'accompagnait toujours. Son pre! un honnte homme, celui-l.
Un pauvre vieux professeur entt dans ses ides et qui a donn sa
dmission en 1851... Il est pauvre, et vend des leons de latin  des
marmots qui se mouchent dans leur grammaire, quand il devrait enseigner
la philosophie dans une chaire de la Sorbonne. On ne choisit pas.
D'ailleurs il prfre sa position  toute autre. Sa conscience lui tient
lieu de dessert. Puis, il mange aprs tout, le bonhomme! Sa fille--elle
s'appelle Claire, Claire, tu entends?--fait de la tapisserie pour les
magasins du voisinage. Elle tient la maison en ordre. Ils n'ont pas de
bonne. Et c'est un nid pourtant, un nid flamand, propre et gai. Il m'a
invit  aller le visiter. J'y suis all. Nous avons caus. Il fallait
voir sa joie quand il a dcouvert que mes ides taient les siennes! Et
comme il prenait soin de me convertir sur la question des nuances
imperceptibles! Bref, je l'adore.

--Et sa fille aussi? dit Terral.

--Et sa fille aussi, fit Bourdenois que le vin rendait bavard.

Il s'tait habitu  ne boire que de l'eau.

--Et mademoiselle Claire?

--Eh! bien?

--Est-ce qu'elle t'aime?

--Oui, dit Bourdenois simplement.

--Alors pouse-la.

Bourdenois recula brusquement sa chaise et avec un accent dsespr qui
ne toucha pourtant pas Terral:

--Eh! voil, mon ami, ce qui me tue. L'pouser? Impossible!

--Et pourquoi?

--Ah! pourquoi? Parce que je ne gagne pas avec mes pinceaux de quoi me
nourrir, comprends-tu? Parce que la municipalit de notre petite ville
qui m'avait envoy ici pour tudier, m'a retranch net la pension
qu'elle me faisait  Paris. Vote du conseil municipal. Il faut
s'incliner. Alors pourquoi m'ont-ils mis en diligence un beau matin,
comme un colis, s'ils devaient ici me laisser pour compte? Oui, j'ai
beau chercher, aller, venir, lutter, je suis gueux comme devant. Et je
m'en moquerais, si je n'aimais pas. Me marier?... Parbleu! Mais que
deviendrait Claire avec un imbcile qui n'a pas de quoi vivre entre les
mains. Et son pre! Elle ne veut pas le quitter. Elle a raison. Et les
enfants? me vois-tu  la tte de cette famille qui me dirait:
Nourris-moi! Tiens, il me prend des ides folles. J'ai envie d'en finir
par le saut du pont. Je doute, que veux-tu? Je n'ai peut-tre pas de
talent! Non, je n'en ai pas puisqu'on m'achte vingt francs des tableaux
qui me cotent plus que cela de toile et de couleur. Et quand je vois
des sots qui vendent leurs barbouillages comme de la paille... Des sots,
il n'y a pas  dire... Je me demande si j'y vois clair, et si c'est moi
qui suis un niais, ou si ce sont eux...

--A la bonne heure, dit Terral, te voil bien prs de har. La rage est
le premier chelon du succs.

--La rage? dit Bourdenois tonn. Ah! bien, oui, la rage! Je t'en moque,
la rage! Je vis dans mon coin, un triste coin, et je ne dteste
personne, je te prie de le croire; je n'en veux qu' moi-mme... Il y a
longtemps que je ne me suis plaint comme je le fais... Mais je ne sais
pas, ce matin... Qu'est-ce que ce vin-l?... J'ai mal  la tte... Je
n'en bois pas tous les dimanches... Du fromage, un petit pain, de la
charcuterie dans les grands jours, et de l'eau, voil le rgime. a ne
refait pas l'estomac. Seulement de temps en temps, j'entre dans un
bouillon Duval, je verse dans le bouillon un demi-septier de vin,--c'est
la mesure--et j'avale le mlange, je _fais chabrol_, comme nous disions
chez nous. Avec cela, on se soutient. Non, je n'enrage pas. Je me
plains, mais je me rsigne. Eh bien, quoi! ou je succomberai et ce sera
fini, ou je m'en tirerai et j'oublierai vite. Tiens, sortons. Ma tte
tourne. Ouf! Il fait chaud ici!

--Sortons, dit Terral en souriant.

Il paya le garon et alla faire un tour de Bois avec Bourdenois, mais
dans une voiture ferme. Bourdenois parla encore et de son amour et de
ses luttes, et de sa rsignation.

--O veux-tu que je te conduise? dit enfin Terral un peu lass.

Bourdenois allait dire son adresse. Il s'arrta.

--O tu voudras.

Terral le dposa sur le boulevard et le quitta sans insister. Il avait
t tent de lui glisser quelques louis dans la poche.

--Bast! se dit-il. A quoi bon? D'ailleurs  l'avenir, je prendrai garde
 de pareilles rencontres! C'est un chapitre de la _Morale en action_,
ce garon-l. Il y a deux sortes de gens qu'il faut viter: les coquins
forcens et les gens vertueux!

Charles Bourdenois rentra seul dans son atelier, un pauvre diable de
taudis o un pole immense, veuf de charbon depuis longtemps, ne
chauffait mme pas en hiver les toiles, les lambeaux d'tudes, les
pltres et le chevalet de l'artiste. C'tait une pice assez vaste,
prenant le jour par une large fentre vitre avec balcon, qui donnait
sur le boulevard extrieur. A la muraille taient accrochs les
diffrents objets qui formaient le _luxe_ de Bourdenois, des tableaux
inachevs, des croquis, un portrait de femme, un portrait en pied qu'on
avait laiss pour compte  l'artiste,--accident plus commun qu'on ne
pense. Le reste tait bien dgarni. Les meubles en vieux chne, un bahut
et des bronzes que Bourdenois avait achets jadis, s'taient peu  peu
dirigs vers le marchand de bric--brac ou le revendeur. Ce qui restait
n'avait plus de valeur et sentait la misre. On avait froid au coeur
en entrant-l.

Bourdenois se laissa tomber sur une faon de divan us et crev,
laissant voir le crin qui le rembourrait et qui sortait par flocons--et,
croisant les bras, il se mit  rver. La porte d'un petit cabinet noir
qu'on et dit creus dans un placard, laissait apercevoir le petit lit
en fer, plat comme un lit de camp, o il dormait, o il oubliait, o il
rvait d'_elle_!

Il se sentait vritablement tourdi. Le Moulin--Vent avait mont  la
tte du buveur d'eau; puis, cette rencontre l'avait troubl et mis hors
de lui. Terral puissant, Terral riche, l'audace s'imposant  la foule,
la fortune conquise par un coup de main. Il y avait de quoi branler la
foi la mieux affermie.

--Je suis peut-tre un sot, pensait Bourdenois. La lutte assidue n'est
que btise, et quelque brutalit vaudrait mieux. Pour attirer
l'attention, un coup de grosse caisse vaut mieux qu'une plainte. L'homme
qui a le mieux compris son poque, c'est Mangin. Terral a jou sa vie et
il a gagn. Ah! si j'osais!

--Et oser quoi? reprenait-il ensuite. Est-ce que je suis de ceux qui
inventent les vnements? Comment saurais-je les faire natre quand je
suis incapable peut-tre d'en profiter?...

Il tait horriblement dcourag. Ses ides se mlaient, se heurtaient.
Pour la premire fois, il en avait peur. Quelle vie triste, mais calme
et d'incessant labeur jusqu'alors. Sa mdiocrit lui avait suffi; il ne
s'tait mme pas rvolt quand elle tait devenue la misre. Maintenant,
le succs de Terral le transformait. Il le sentit si bien qu'il fit un
effort pour penser  autre chose. Il songea  Claire.

M. Gouvenot, le professeur, habitait avec sa fille, rue Soufflot au
cinquime tage, un appartement dont le balcon donnait  la fois sur le
Panthon et sur le Luxembourg. Quatre pices, la chambre du pre, la
chambre de Claire, une salle  manger qui servait de salon, une
bibliothque et une cuisine. Tout cela propre, presque gai, flamand
comme avait dit Bourdenois  Terral. C'tait l, dans ce paisible
intrieur, que le peintre reportait sa pense lorsqu'il voulait oublier
un peu les prets de tous les jours.

Il voquait le visage pur, les grands yeux noirs, le sourire confiant et
pourtant mlancolique de Claire, et soudain le voil rassrn, plus
dcid que jamais  tout braver, plus certain de russir. M. Gouvenot
accueillait avec un vif plaisir ce jeune homme qu'il avait rencontr
comme par hasard et qui, de jour en jour, de conversation en
conversation, lui tait devenu vritablement cher. M. Gouvenot tait le
fils d'un conventionnel et il avait vieilli dans les ides de son pre,
qui avaient t celles de son enfance. Justement Bourdenois avait, parmi
ses oncles maternels, un de ces proconsuls de la Rpublique que la
raction essaya d'englober dans une rprobation gnrale et qui
furent--je ne parle pas de quelques terribles exceptions--de patients et
zls organisateurs, prts  sacrifier leur existence et leurs intrts
au devoir, de braves gens et de bons citoyens. Il n'en avait pas fallu
davantage pour que M. Gouvenot s'prt de belle amiti pour le peintre.
Le vieillard tait d'ailleurs un homme confiant, communicatif, marchant
dsarm dans la vie, l'oeil sur son idal, et ne regardant gures  ses
pieds.

Il avait t bien des fois tromp, trahi, bern sans que sa candeur
native--double de rsolution et de fermet--se ft un instant dmentie.
C'tait Claire qui veillait sur lui.--C'est moi qui suis _sa fille_,
disait-il parfois en riant. Absorb par des travaux importants sur
l'histoire de la Rvolution et de la raction thermidorienne qu'il avait
entrepris d'crire, il accumulait depuis trente ans des matriaux, des
journaux, des dessins, des autographes, des brochures, les runissait en
liasses, les tiquetait, et ne se dcidait jamais  mettre la main  la
plume.

--Le temps n'est peut-tre pas venu, disait-il doucement. Laissons
marcher les choses. Plus on s'loigne d'une poque, plus on y voit
clair. Il est peut-tre bien tt!

--Ah! , mais, lui demandait parfois Claire, est-ce que tu vas raconter
des histoires de 1789 aux lves  qui tu donnes des rptitions?

--Eh! eh! faisait M. Gouvenot qui souriait  cette ide.

Le fait est qu'il expliquait avec complaisance les vieux auteurs latins,
et qu'il s'enthousiasmait tout navement,--devant les enfants
tonns--aux discours de Tite-Live, aux svrits de Tacite.

Il se morignait ensuite et se disait:

--Vieille bte, tu auras donc toujours dix-huit ans?

Claire tait dj majeure. Mais dcide  rester et toujours aux cts
de son pre. Elle ne voulait se marier que si son mari acceptait cette
vie  trois. En cela Charles Bourdenois tait assurment l'homme qu'elle
et choisi. Elle l'aimait et surtout l'estimait. Seulement encore
fallait-il rflchir. Entre eux deux, ds le premier jour, le maigre
fantme de la misre menaait de se dresser. Il ne fallait pas songer 
cette union--qu'elle et souhaite--tant que Charles ne pouvait
rpondre de son avenir et de l'avenir des siens.

Et le temps passait. Bourdenois, semblable  la soeur Anne du conte de
fes, ne voyait rien venir. Il dsesprait. Cette rencontre de Terral
lui fit l'effet d'une heure d'ivresse. Il demeura pendant quelques jours
la tte lourde et le coeur mal affermi. Il n'avait plus la mme ardeur
au travail, il lui semblait avoir bu quelque liqueur mauvaise.
D'ailleurs, ce n'tait plus seulement la gne qui le torturait, c'tait
la faim. Oui, la faim, avec toutes ses horreurs. Bourdenois ne vendait
rien, n'avait rien, ne connaissait personne, s'enfermait d'ailleurs dans
son atelier comme dans son antre et se laissait dvorer par cette
maladie qu'on n'a pas encore su gurir. Un matin, il sortit de sa bauge.
Pourquoi? Il n'en savait rien. Ce logis farouche lui faisait peur. Il y
avait deux jours qu'il n'avait mang, et, l'avant-veille, son repas,
arros d'eau, avait t misrable. Il se sentait l'estomac tiraill, la
tte vide, il lui semblait que les passants avaient des tournures
tranges, que les voitures roulaient avec un son bizarre, que les
maisons tournaient.

Il marchait au hasard, mais regardant  terre pourtant, le trottoir, les
pavs, les ruisseaux.

Il se souvenait qu'autrefois il avait trouv, en sortant de chez lui, 20
francs entre deux pavs. Il les avait donns  un pauvre.

--Aujourd'hui, songeait-il, je les garderais et je mangerais!

Il ne savait o il allait. Il se retrouva sur les boulevards
extrieurs; il s'arrtait machinalement aux talages des marchands de
livres ou de chansons, devant les images accroches  des cordes. Il
marchait plus vite en passant devant les traiteurs ou les cafs. Puis il
avait envie d'entrer, de s'asseoir, de manger et de ne point payer.

Mais il passait. Il alla ainsi jusqu' Montmartre. Il faisait beau.
Bourdenois se souvenait tre venu souvent l regarder Paris au soleil
couchant. La butte tait envahie par des bandes d'enfants. Ils se
battaient, se culbutaient ou se laissaient glisser sur leur pantalon
jusqu'en bas. Toute cette joie, ce mouvement, ces cris, ces joues
rouges, firent mal  Bourdenois. Il marcha encore. Les terrains
devenaient vagues. Il s'arrta sur la route de Saint-Denis, aux
fortifications. Ses nerfs horriblement tendus l'avaient seuls soutenu
jusqu'ici. Il s'affaissa tout  coup et tomba plutt qu'il ne s'assit
sur l'herbe.

Le soleil envoyait aux murs blancs des maisons des reflets d'or. Il
s'levait de l'herbe comme un murmure. Des oiseaux se poursuivaient et
se chamaillaient dans les arbres grles et poudreux. Bourdenois se
coucha tout de son long sur l'herbe. On dut le prendre pour un homme
ivre.

Il esprait dormir. Impossible. Ses entrailles le tiraillaient,
appelaient, torturaient. Il se redressa sur le coude, regardant la route
d'o le soleil tait parti, le ciel qui se teignait de rouge, la nuit
qui venait.

Un frisson le parcourait tout entier. Il se vit seul dans ce silence qui
montait.

Un enfant vint  passer prs de lui portant--pour son pre qui
travaillait prs de l sans doute--du ragot dans une gamelle et un
morceau de pain sous son bras.

Bourdenois sentit cette odeur de sauce, et ses yeux dilats virent 
deux pas de lui cette nourriture qui venait.

Il eut l'ide--un clair--de se jeter sur cet enfant, d'arracher, de
voler... Brusquement il se recoucha, mordant ses poings.

--Je suis un misrable, se dit-il.

La pense qui avait surgi lui faisait horreur. Il retomba puis.

C'tait une torpeur trange, une sorte d'ivresse qui s'emparait de lui.
Il entendait comme des chants--l-bas, bien loin, une voix
d'homme,--voulait appeler, se soulever et ne pouvait pas. Il prouvait
cette sensation bizarre qu'on a parfois en rve. La terre manque sous
vos pieds et l'on tombe brusquement--dans le vide.

L'homme qui chantait aperut, par hasard, sur le talus, Bourdenois sans
connaissance. Il fut tent de continuer sa route, croyant avoir affaire
 quelque ivrogne. Mais il vit la face ple du jeune homme, amaigrie,
creuse.--Drle de figure, pensa-t-il. Il s'avana, se pencha sur
Bourdenois et lui prit la main. Elle tait comme glace. Le pouls
battait faiblement.

--Hum! dit l'homme tout haut, ce n'est pas un _soiffard_, c'est un
malade.

Il lui frappa dans les mains, il lui ta sa cravate, il appela le
premier passant venu,--un charretier qui menait du bois  la Briche,--et
lui dit de l'aider.

--A cause? fit l'autre.

--Vous ne voyez donc pas que cet homme-l se meurt. Portons-le chez le
pharmacien et plus vite que cela!

--Facile  dire. Et le pharmacien demand, o est-il?

--Alors, chez le marchand de vin. C'est un _bouchon_, a, l-bas?

--Oui.

Ils emportrent Bourdenois, on le ranima, il regarda autour de lui. Il
ne s'expliquait rien, ne comprenait pas, interrogeait tous ces visages
curieux.

--Eh bien! dit l'homme qui l'avait vu le premier, comment vous
trouvez-vous!

C'tait un ouvrier  l'air franc et gai; Bourdenois le regarda fixement
comme s'il le reconnaissait.

--Inutile de me dvisager, continua l'autre en riant. Vous ne m'avez
jamais vu. Mais c'est gal. Voyons que vous est-il arriv?

--Je ne sais pas, dit Bourdenois dont la tte tournait.

--Ah! mon Dieu, s'cria la marchande de vin... Du vinaigre! Il
s'vanouit encore!

La tte de Bourdenois se penchait sur l'paule gauche.

--Ah! sacrebleu, fit alors l'ouvrier en se cognant le front, je devine 
prsent. Il meurt de faim tout simplement.

--De faim?

Ils taient dix ou douze  regarder d'un air incrdule les vtements de
Charles Bourdenois.

--Oui, de faim!... Quand vous m'examinerez avec des yeux de loto?... De
faim... Allons vite, un bouillon, un beefsteack, du pain, du vin, du vin
surtout. Leste!

La marchande dbouchait dj une bouteille de _cachet vert_. Bourdenois
revint  lui peu  peu, trempa ses lvres dans le verre, s'informa et
tendit la main  l'ouvrier.

--Oh! dit celui-ci, il n'y a pas de quoi. Seulement, je ne suis pas
fch d'avoir devin que vous tombiez d'inanition. Eh! la mre. On n'est
pas si bte que a, qu'en dites-vous?

Bourdenois, attabl devant un beefsteack qui saignait sous le couteau,
mangeait avec la voracit et le contentement naf des enfants ou des
convalescents. Il ne songeait pas que tout  l'heure il faudrait payer.
Le besoin tait le plus fort: l'apptit, dans le rveil de son tre,
avait pris le pas sur le raisonnement.

L'ouvrier, assis devant le peintre, lui remplissait son verre et
trinquait de temps  autre.

--Et comme a, dit-il, vous tiez donc sorti sans argent? Comment
diable...

Bourdenois laissa brusquement tomber sa fourchette sur son assiette, et
resta immobile. Sans argent! Il se rappela tout, et fit un mouvement
pour se lever de table.

--Eh bien! quoi? dit l'autre. Vous partez?

Le peintre retomba assis sur son tabouret.

--Vous ne mangez plus?

--Non.

--En voil une ide! Tenez, je devine, dit l'ouvrier en baissant la
voix; pas le sou, hein?

Le regard de Bourdenois rpondit pour lui.

--Alors c'est donc une affaire, a! fit l'ouvrier. J'ai cent sous sur
moi--heureusement. Nous partagerons.

--Eh! dit Bourdenois, qui sait si je pourrai seulement vous rendre...

--Ah! , on est donc bien bas perc? Excusez la question. Mais peut-on
savoir quel tat...

--Je suis peintre...

--Peintre de tableaux?

--Oui.

--Comme a se trouve. Nous pouvons nous donner la main--de loin. Je suis
peintre sur porcelaine... Dcorateur... Mais alors, la toile, a ne
roule pas, hein! C'est les photographes qui sont cause de tout, je
parie.

--Peintre sur porcelaine, songeait Bourdenois. Et combien gagnez-vous
par jour? demanda-t-il.

--Cent sous... La journe est de dix heures. Ensuite, je puis encore
travailler  mes _veilles_.

--Et, fit Bourdenois, croyez-vous que je pourrais...

--Vous? Certainement. Je me charge de vous donner l'emploi des couleurs
qui ne sont pas les mmes que vos couleurs  l'huile. Et si vous voulez
faire la figure ou le paysage, vous pourrez patienter. D'autant plus que
si vous torchez pas mal la toile, vous pouvez devenir plus fort, au bout
d'un certain temps, que les peintres sur porcelaine. Seulement, ah! ma
foi! pas de simagres. C'est du mtier, vous savez!

--Eh! le mtier! dit Bourdenois comme s'il se ft parl  lui-mme. Je
le sais par coeur, ce mot-l. C'est du mtier! Le grand argument de
la Bohme qui veut ne rien faire et croupir en son coin. Eh! bien, j'en
ferai, du mtier! Le principal est de vivre. Ensuite j'irai  l'art, si
je puis,--la journe finie et le pain gagn. Le hasard fait bien ce
qu'il fait, tenez. Il vous a jet sur mon chemin pour me sauver. Je
m'appelle Charles Bourdenois. Je n'ai pas un sou, mais je suis un
honnte garon, et je vous suis ds aujourd'hui tout dvou,--corps et
coeur.

--Accept! fit l'autre. Je m'appelle Rambosson. Aussi _riche_ que vous,
et avec a mari de l'an dernier, et une fille en nourrice. Malgr tout,
gai comme un pierrot,--ce qui vaut mieux que de l'tre comme un
croque-mort. La chose a voulu que j'aille aujourd'hui pour figurer 
Saint-Denis dans un conseil de famille, et que je passe  ct de vous.
a s'est bien trouv. Demain je demande au patron qu'il vous donne une
_banquette_ dans l'atelier,-- moins que vous ne prfriez travailler
chez vous.

--Non, dit Bourdenois, L'atelier!... Je travaillerai mieux loin de ces
maudites toiles qui ne vous nourrissent pas!

Ils revinrent ensemble  Paris. Rambosson donna rendez-vous  Bourdenois
pour le lendemain. Charles revint dans son pauvre logis, le coeur plus
allgre, confiant  prsent, et revoyant plus prs de lui le visage de
celle qu'il aimait. C'tait par le travail de chaque jour, par le
travail de l'ouvrier, qu'il allait tenter d'arriver jusqu' elle. Il se
sentait fier du sacrifice, plein de courage, emport par cette ide qui
prenait corps devant ses yeux:

--Tu pourras la nourrir! Demain ton travail ne sera plus infcond, et
ton dvouement strile.

Avant de s'endormir, il jeta  ses toiles inacheves un dernier regard,
et comme un amant parlerait  sa matresse:

--Je reviendrai  vous, dit-il tout haut, oui, je vous reviendrai, mais
lorsque chaque soir j'aurai gagn la nourriture du lendemain!

Pendant ce temps, Fernand Terral montait en voiture, et se rendait avec
Cachemire chez Antonia Raymond, une femme  la mode, qui donnait une
soire. Les invitations imprimes en lettres d'or sur Bristol glac,
portaient que _la toilette la plus simple tait de rigueur_; aussi se
trouva-t-il dans l'appartement d'Antonia, rue du Helder, assez de
diamants pour nourrir tout un faubourg pendant un mois. La fine fleur de
l'lgance et de l'insolence parisienne, y luttait de parures et de
toilettes chimriques. C'tait pourtant un mdianoche intime o quelques
rares trangers avaient t admis. Clbrits de turf et de boulevard,
illustrations des coulisses dramatiques heurtant les hros des coulisses
de la Bourse, une grande partie de ce _tout Paris_ qui dfraye les
chroniques, avait franchi l'antichambre d'Antonia Raymond. Des
boursiers, des acteurs, un ou deux de ces journalistes qui font plus de
bruit ou de tapage,  eux seuls, que la corporation tout entire, des
actrices, des mondaines du demi-monde, quelques gens titrs accourus en
hte (la plupart de fort loin), pour se brler aux chandelles
parisiennes, un amalgame trange, l'image exacte de ce qui reste au fond
du vase lorsque les forces vives de la province et de l'tranger, tout
ce qu'il y a de riche, de beau, ou de noble un peu partout a fini de se
dissoudre au grand foyer.

Antonia rayonnait dans ce milieu hybride o le blason coudoyait la
boutique, o, dans les propos, l'argot de la rue venait donner de la
tte contre le langage encore mal dsappris du faubourg Saint-Germain ou
d'une cour allemande. Elle avait fait tendre de fleurs sa vaste salle 
manger, et Chevet y dressait un souper de trois mille francs. Elle tait
l'amie de Cachemire. Suzanne, simplement vtue d'une robe blanche,
garnie de violettes du ple naturelles, clipsait les toilettes les plus
_diamantes_, et Antonia ne tarissait pas d'loges sur cette parure.
Tout le succs, comme on dit, tait d'ailleurs pour Cachemire, et Terral
savourait ce triomphe avec une certaine nuance de ddain.

Les invits n'avaient pas grand besoin d'tre prsents les uns aux
autres. Tous se connaissaient ou  peu prs, beaucoup se tutoyaient. Un
chroniqueur de petit journal prenait en note, dans un coin, les noms des
convives, car aprs la chronique des bals du grand monde, il tait donn
 ce temps-ci de connatre la chronique des ftes du monde interlope.
Berthe Jouanni tait l, celle qui provoqua en duel un de ses amants qui
venait de se marier; Flicie Germont, l'ancienne cuyre de
l'Hippodrome; Graldine de Riancourt, qui porte le nom de son pre comme
on se parerait d'un ruban qu'on aurait sali,--bien d'autres encore--; le
comte Broski, Olivier Renaud, le petit Barberino, venu d'Italie pour
faire tourner les cervelles fminines de la rue de Brda; bien d'autres,
dont on redisait les noms  tous les angles d'curie, sur tous les
champs de course, dans tous les cabinets de restaurants.

Et--comme deux souverains parmi leurs sujets,--Terral portant sa tte
haute, Cachemire arborant son plus chaste et son plus irrsistible
sourire.

--Et M. de Rives? demanda Antonia avant de se mettre 
table.--Rieusaint, vous n'avez pas amen M. de Rives?

--Impossible, ma chre, rpondit le comte, M. de Rives est un anachorte
 prsent. Rang comme les papiers d'un bureaucrate. C'est bte!

--Eh bien! nous souperons sans lui!

On soupa.

Elles se ressemblent toutes, ces nuits passes sous les lustres
tincelants,--chaudes, fivreuses, enivres, gloutones,--pendant qu'au
dehors il fait froid ou faim! Les mmes gats, les mmes plaisanteries,
les mmes baisers, les mmes cris. Les mmes cris, surtout. Point de
plaisir sans hurlements, disent ces fous. Tous entrans alors dans la
ronde grimaante, lvent leur diapason et dtonnent. Choc des verres,
rires sans cause, clats sans fin, tout se heurte. La symphonie tourne
au bruit.

On ne converse pas, on s'interpelle, et le rictus remplac la gaiet!
Chasse au plaisir! Les lendemains seuls valent quelque chose--par
l'enseignement. La morale se nomme alors indigestion, dyspepsie,
nvralgie. L'eau de Pullna prend des attitudes de vieux sermoneur. Tout
se paye.

En ce moment, ils ne songeaient pas  l'chance.

--Hurrah! Du vin! Du Madre! Finissez donc! Imbcile! Un seul, rien
qu'un seul!... A la porte!... Une chanson! Rien! Personne! Ah! Oh!
Eh!... En jouant du mirliton! Espce d'acadmicien en chambre!... Ta
parole?... a doit se manger la levrette! Jamais! Oui!... Non! Tu m'en
rendras raison!... Bonsoir!

Et parmi cette confusion, cette tempte, des propos plus longs,--mais
aussi fous:

--C'est insens! Graldine, vous mangez trop de parfait, mon enfant...
C'est une indigestion que vous prparez  la fille de votre mre!

--Eh! bien, qu'est-ce que a vous fait,  vous? Encore du parfait,
Robert, donne-m'en. Rien qu'un peu. Oh! est-il agaant... Passe-moi le
reste, Berthe!

--Ah! vous savez, on a des nouvelles de Miron, qui avait _sauv la
caisse_?

--Tiens, tiens...

--Il mne un train de prince,  Bruxelles. La Rue aux Herbes Potagres
ne parle que de lui!

--Vive Miron!

--Un toast  Miron!

--Mesdames, Jospha n'a pas bu. Je demande pourquoi Jospha n'a pas bu!

--Parce que Miron est une canaille, voil!

--Un peu fort, Jospha, ma fille!

--Comment cris-tu canaille? Par un K?

--Oui, une canaille. Il m'a floue. Une chane superbe, grosse comme a.
Il me la donne. Je saute de joie. Moi qui tais si gentille pour lui! Un
jour, je veux mettre la chane au clou... C'tait du doubl!

--Je m'en doutais!

--Trs-fort, Miron. Tromper ses actionnaires, bien, mais tromper
Jospha... Mieux... Trs-fort!

--Vive Miron! vive Miron!

--Sur l'air des _Lampions_: Vive Miron! vive Miron! vive Miron!

--Est-elle _grue_, cette Jospha! dit Berthe en vidant une coupe de
Champagne.

Jospha se leva furieuse, saisit une pomme dans une corbeille et
l'envoya brusquement  la tte de Berthe qui esquiva le coup. La pomme
alla briser un petit miroir de Venise, ce qui, dit quelqu'un, fit rire
l'assemble _aux clats_. Le petit Barberino raccommoda Berthe et
Jospha en les embrassant toutes les deux. Antonia s'tait leve pour
voir les dessins faits par la brisure de la glace.

--Deux losanges  droite, dit-elle en se rasseyant. Signe d'argent! Le
petit Polonais _casquera_!

--Oh! superbe! Antonia, ma chre, tu es superbe! Boranoff, a vous venge
a, hein? Le petit Polonais _casquera_! Vive la Russie!

--Ah! je m'en moque, cher... Laissez-moi. Flicie me raconte son
histoire!

--De quel droit?

--Pas de faveur! Vive l'galit! Pas de prfrence!

--On ne doit pas se parler  voix basse!

--A la porte, Flicie!

--Qu'elle parle pour tout le monde!

--Faites-la monter sur la table...

--Flicie, monte sur la table et conte-nous ton histoire!

--L'histoire de Flicie! On demande l'histoire de Flicie!

--Tout haut!

--Silence!

--Elle parlera.

--Elle ne parlera pas!

Flicie pleurait. Le vin lui montait  la fibre lacrymale. Elle
contemplait son assiette avec mlancolie. Ses cheveux s'taient dnous
et retombaient sur ses paules. Elle regarda toute la table d'un air
vague et lentement:

--a m'est gal, vous savez, dit-elle avec les hsitations et les
accents tranards de l'ivresse... Je vais vous la dire, mon histoire...
Si vous croyez qu'elle est drle?... Passe-moi du vin, mon petit
Lopold... Non, le Xrs... Il faut vous dire que j'ai habit chez mes
parents!

--Parbleu!

--Tout le monde a habit chez ses parents, cria Cachemire qui reposait
sa tte dans le gilet de Fernand Terral.

--A Chaillot, les parents! fit Berthe en suant un morceau de citron
tremp dans le poivre.

--Ah! oui, continua-t-elle, avec a qu'ils taient mignons. Moi, je
m'embtais... Laissez mes cheveux, vous! Et puis, il y avait un petit
clerc d'huissier sur le mme carr. Il tait joli comme tout.

--Joli comme Barberino.

--Si c'est une scie! fit le petit napolitain avec humeur.

--Chut! Silence! L'histoire de Flicie.

--Inlgante, cette histoire-l! dit le comte Broski.

Flicie n'entendait rien.

--A la fin des fins, eh! bien! quoi!... Je devins sa matresse... Mais
voil... Et l'enfant?

--Ah! ah! il y avait un enfant!

--Un enfant? Tableau!

--Et qu'en as-tu fait de ton enfant, Flicie?

Elle regarda encore la table de son oeil atone et avec un terrible
sourire--celui des folles:

--Je l'ai tu, dit-elle doucement.

Ils taient ivres, ils taient fous, ils riaient, ils criaient, ils se
galvanisaient, ils se tordaient, et _s'hystrisaient_.

Mais quand elle eut dit ces mots, instinctivement ils se regardrent,
devenus glacs dans leur ivresse.

--Je l'ai tu!... continuait Flicie au milieu de ce silence. Si petit!
Je l'ai touff... De cette main-l... Ensuite, je l'ai mis dans la
caisse  fleurs sur notre fentre--dans la terre... J'arrosais tous les
matins. Il n'y avait pas besoin d'arroser, allez! a poussait! a
poussait! Du fumier, quoi! J'ai toujours gard un bouquet de ces
fleurs-l... Il est fan le pauvre bouquet, dit-elle en pleurant dans le
verre qu'elle tenait, mais vrai,--il sent encore bon!

Le silence tait devenu glac, sinistre, spulcral. On s'examinait,
chacun se demandant qui le premier allait partir.

--Eh! bien, s'cria Terral en se levant brusquement, en voil une partie
de plaisir! On se tait... Jetons-la par la fentre, Flicie, avec ses
histoires de revenants!... Le diable l'emporte, elle est lugubre!...
Olivier Renaud, mon cher, un article  faire celui-l!

--a a _jet un froid_! dit Renaud.

--Du vin! s'cria Antonia. Versez  boire!

--Et oublions Flicie Hamlet!

--Flicie Young! dit Olivier Renaud.

--Je ne sais pas pourquoi vous m'insultez, dit-elle, je m'appelle
Germot, moi!

La symphonie du souper allait _crescendo_. De moment en moment, cette
salle o l'on touffait s'emplissait d'un bruit plus intense, de notes
plus aigus. Ce fouillis de ttes avines, de pommettes rougies,
d'toffes claires et d'habits noirs, ce mlange de froissements de soie,
de bruits de bouchons sautant en l'air, de verres heurts et briss, de
lourds propos, cette chaleur parfume, cette atmosphre charge,
pntrante, lectrique, les transportaient, les grisaient davantage.

Cachemire se sentait heureuse dans cette fivre.

Ses tempes battaient. Elle pressait dans ses petites mains les mains de
Terral. Elle regardait Antonia d'un air de triomphe. Elle se savait la
reine de toutes ces femmes, la mieux aime, la plus envie! Elle avait
toujours  prsent un crasant sourire. La fille du pre Labarbade se
donnait des airs d'Impria.

Et Terral aussi rayonnait. Il surprenait au passage plus d'un regard
fminin braqu sur lui. Par ces hommes qui taient l, lui aussi se
savait tudi, jalous! Il avait maintenant de l'or dans ses poches. Qui
pouvait l'arrter? Tout s'ouvrait. L'ambitieux voyait avancer l'avenir.

--Terral, lui cria du bout de la table Olivier Renaud qui le regardait,
allons, un toast!

--Le diable soit des toasts, dit-il, ou buvez  la grande famille des
sots, si vous voulez! Vous leur devez bien cela, journaliste!

--Et vous, millionnaire futur!

--Pourquoi pas? dit-il. Il y a assez d'imbciles qui rampent. Laissez
les gens d'esprit prendre leur vol. Il est bien temps que l'intelligence
soit paye  sa valeur. Et si on ne la paie pas, qu'elle prenne! Oui, ma
foi. Qu'est-ce que la morale absurde qui changerait le monde en clotre?
La nature nous a crs apptits et dsirs. C'est pour que dsirs et
apptits, tout soit satisfait. Que diable! si nous avons des dents, ce
n'est point pour tre condamn  nous les arracher. C'est pour dvorer.
Et ceux qui ont les dents les plus longues doivent dvorer davantage!

--Bravo!

--Terral, vous tes superbe!

--Une chaire  la Sorbonne pour Fernand Terral!

--La morale? Jolie sottise! Ce qui est bien ici est dtestable l.
Allez donc au Malabar avec votre morale stupide,  gens vertueux! On
vous pendra comme des gredins. Tout ce qui est profitable est bon, qu'en
dites-vous, Broski?

--Approuv! Passez-moi le rhum!

--D'autant plus que l'humanit est ptrie d'ineptie! Triste espce!

--Ah! dites donc, Terral, pas de sottises, fit Berthe.

Cachemire regardait Terral avec amour. Elle ne l'avait jamais vu si
beau!

--Il n'y a que deux sortes de gens, continuait-il, ceux qui osent
affirmer leur ambition. Place  ceux-l. Vive l'audace. Puis ceux qui se
rongent le foie dans leur coin, sans oser faire un mouvement. Ils
meurent tout aussi haineux et non satisfaits. Tant pis pour les timides!
La rgle donc est celle-ci: Vouloir beaucoup et prendre le plus
possible. A l'assaut!

--A la baonnette!

--Vous tes magnifique, Terral, criait Olivier Renaud: L'Achille du
boulevard!

--Machiavel lui-mme!

--Oh! des btises alors, fit Antonia. Pas de noms propres!

--Terral nous ennuie, disait Flicie en pleurant sur sa robe de soie
mauve... Une chanson!

--Une chanson! _La Femme  barbe!_

--Comment? Il n'y a plus de liqueur? Passez-moi de l'eau de Cologne
alors!

--De l'eau de Cologne! C'est une ide!

--Ah! , mais l-bas vous tes ivres donc?

--Oui! De l'eau de Cologne!... J'ai soif, moi, rptait Flicie... J'ai
soif!

--Du vinaigre de toilette, n'importe quoi!

--A boire!

Ils buvaient.

La nuit finissait, la longue nuit embrase, la nuit folle; le jour se
levait, les ouvriers sortaient dj dans les rues silencieuses, et,
fous, avides encore, les lvres cuites, ces insatiables demandaient 
boire,  boire encore, toujours! Ils n'avaient plus de vin. Ils avaient
bu des liqueurs prcieuses, des _crus_ princiers, des crmes exquises,
et pour apaiser cette soif terrible, le matin venu, ils buvaient encore,
mais cette fois, du petit bleu, pris  la hte chez le marchand de vins,
dans la rue,--du vin pre qui les rafrachissait, qui les jetait 
terre,  et l, groups d'une faon sinistre, ples, hves, le fard
tomb, verdtres, les bougies s'teignant dans les bobches qui
craquaient, quelques-uns ronflant, d'autres se plaignant, geignant,
d'autres pleurant. Et Terral seul, debout, regardait ces yeux plombs,
ces corps crass, ces vaincus de l'orgie en soutenant Cachemire qui
s'tait affaisse entre ses bras.




VIII


Un soir, en rentrant de sa rptition, Cachemire, toute joyeuse, dit 
Fernand Terral:

--Tu ne sais pas? Le thtre rpte une ferie! Il a assez de la
comdie en costume moderne. C'est si bte! On aura des jupes courtes.
C'est Marcelin qui va dessiner les costumes, et j'ai un rle, oh! mais
un rle!... Six toilettes!

--Ah! fit Terral.

--Tu n'as pas l'air content?

--Moi? si fait!

Cachemire ne rpliqua point. Mais elle ne s'tait pas trompe. Terral
avait paru contrari; il l'tait en effet, et il songeait  prsent.
Depuis quelque temps, d'ailleurs, il tait jaloux.

Terral,  la fin, s'tait pris pour Cachemire d'un amour plus profond ou
du moins plus violent qu'il n'osait se l'avouer. Encore ne pouvait-il se
plaindre  personne de cette chute. C'tait lui-mme qui avait creus la
fosse o il tait tomb. A force de jouer avec la passion, il s'y tait
brl le coeur ou les sens, un peu de l'un et beaucoup des autres. Il
s'tait cru au-dessus de la moyenne des hommes, et la cuirasse qu'il
avait endosse avait pourtant ses dfauts par o les flches pouvaient
pntrer. Ce Titan avait trouv son matre, et cet audacieux tait bien
prs,  cette heure, de se voir domin par la faible volont et les
caprices fous de Cachemire. Mais comme il tait fort, rellement fort,
il leur rsistait. Il ne voulait pas qu'elle prt sur lui plus d'empire
qu'il ne voulait lui en donner, et comme il reconnaissait
instinctivement la puissance de cette enfant, instinctivement aussi il
se roidissait et ne voulait pas faiblir.

Ce qui avait pouss dans une sorte d'amour ce Terral, incapable pourtant
d'aimer, c'tait la jalousie. Il comprenait, il sentait depuis quelque
temps que Cachemire n'tait plus  lui tout entire. Elle semblait lasse
et rassasie, elle n'avait plus de ces lans qui la poussaient vers lui,
de ces paroles o elle se livrait,--et sans mentir,--emporte qu'elle
tait elle-mme par l'orgueil de sa conqute. Maintenant, au lieu de
bavarder comme autrefois quand elle se trouvait avec Terral, la linotte
demeurait triste avec de grands yeux ouverts sur quelque chose que
Fernand ne voyait pas. Il la questionnait, elle balbutiait une rponse
qui n'expliquait rien et elle soupirait.

L'orgueilleux Terral souffrait vraiment de voir qu'elle ne lui
appartenait plus. Il y avait une ombre, un dsir,--il ne savait
quoi,--entre elle et lui. Sa vanit s'en froissa. C'tait le seul
sentiment peut-tre par lequel ce roc vivant ft accessible. Ds qu'il
fut jaloux, il devint faible.

Cachemire s'en aperut et en abusa.

Elle demeurait plus longtemps  prsent  ses rptitions, elle n'tait
pas exacte  tous les rendez-vous qu'elle donnait, elle se faisait
attendre, elle coutait  peine les reproches, loin de demander pardon
comme autrefois, elle souriait, chantonnait, passait  autre chose. Elle
se sentait sre de Terral, et n'avait plus besoin de se l'attacher aussi
fortement. Pourtant elle l'aimait encore, par habitude peut-tre.
Fernand se demandait s'il ne valait pas mieux la quitter que de vivre
ainsi,  ses cts. Car enfin, l'argent qu'il gagnait tait pour elle,
et il en gagnait beaucoup. Cachemire avait des gots de dpense folle.
Il se creusait la tte pour y dcouvrir une mine d'or. Souvent il la
trouvait. Ses coups de bourse taient d'une audace effrne, toujours
heureux. Il remuait des millions en n'ayant pas mille francs en poche.
Avec Rien il avait, il arrachait Tout.

Cachemire ne lui en savait pas gr. Naturellement Terral, accabl de
proccupations, n'tait plus le Terral ddaigneux et fier qu'elle avait
connu, qui l'avait sduite. C'tait un lgant comme tout le monde,
comme M. de Bruand, non plus un amant, mais presque un mari, un matre.
Toute domination la fatiguait. Ce n'tait pas tant la vie luxueuse que
la vie facile qu'elle aimait. Oh! sa libert!

Elle la trouvait, cette libert, entre deux portants, dans les
coulisses, dans sa loge o les lettres pleuvaient. Cette loge troite,
encombre de pots de pommades, de brosses, de cold-cream, de couleurs,
de poudre, de fausses nattes, de bijoux, de soie, cette loge sentant le
gaze et le patchouly, cette bote  cancans o l'habilleuse, le
perruquier, les camarades, la portire, se suivaient, c'tait un
Eldorado. Elle y passait ses meilleures heures, ses plus envies. Quand
il fallait la quitter, elle se sentait un peu triste. Elle y restait
donc le plus possible, caquetant, riant,  peine habille, devant un
miroir qui marivaudait avec elle, et lui rptait, tout un soir, qu'elle
tait belle et faite pour tre aime.

tre aime! Eh! certes, elle savait bien que Terral l'aimait. Mais cet
amour-l avait quelque chose de _dj vu_ qui la fatiguait. Elle et
voulu le conserver, mais y juxtaposer quelque roman nouveau, et de
nouvelles motions dont elle avait soif. Parfois aussi, comme dans le
souper chez Antonia, elle sentait se rveiller en elle sa passion pour
Terral. Mais cela durait peu. Elle songeait ensuite et rvait;--si le
Dsir peut s'appeler le Rve! Tout Paris connat Messidor. C'est un
petit homme maigre, coutur par la petite vrole, la figure en lame de
couteau, mais les yeux pleins de poudre et la voix vibrante. Il jouait
alors dans un drame quelconque un rle comique, et tombait dans la pice
comme mare en carme pour chanter la _ronde_ de rigueur.

Pendant qu'il _dtaillait_ ses couplets un soir, il vit dans une
avant-scne une jeune femme vtue de blanc qui tenait sur lui une
lorgnette braque.

--Tiens, se dit Messidor, Cachemire!

C'tait Cachemire.

On en causa au foyer; Messidor en rit le premier. Le lendemain, 
l'heure de la ronde, Cachemire tait encore l.

--Oh! oh! dit-on  Messidor, c'est significatif. Messidor, tu as tourn
la tte  Cachemire. Le bourreau des coeurs, ce Messidor! On demande
le crne de Messidor.

--Et qu'est-ce qu'on en ferait? dit mademoiselle Fernande, une des
victimes de Messidor.

Le surlendemain,  son entre en scne, Messidor aperut encore
Cachemire.

--Ah! _mes enfants_, dit-il en rentrant dans les coulisses, coutez, je
ne suis point fat, quoiqu'on m'ait fait assez laid pour me permettre de
l'tre, mais,--il porta en riant la main  son coeur,--c'est certain,
je suis aim!

--Aim! dit mademoiselle Fernande en haussant les paules.

Elle ajouta, dans le dialecte des _Frontins_ du Palais-Royal:

--Il croit, ma parole, que toutes les femmes le _gobent_! Mais
regarde-toi donc, Messidor!

Messidor ne se trompait pas. Cette face maigre, ce corps malingre, ce je
ne sais quoi de spirituellement grle, avaient sduit Cachemire, cette
Cachemire  la recherche d'un _idal_. L'_clectisme_,--qu'elle ne
connaissait pas,--l'avait conduite de Terral  Messidor. Il l'et mene
tout aussi bien de la statue de l'Apollon du Belvdre au surmoulage de
quelque pauvre statuette mexicaine. Elle mit d'ailleurs une certaine
hardiesse dans l'aventure. Un soir, elle monta bravement dans les
coulisses, saluant  droite et  gauche quelque camarade, elle alla
droit  la loge de Messidor, et l'enleva littralement dans son coup.
On en parla deux jours dans le monde des thtres. Ce fut un petit
scandale.

Comme il en est de plus gros, on oublia celui-ci pour les autres, et
tout fut dit.

La vie de mensonge pour laquelle elle tait ne, la vie de ruses, de
tromperies, de souriantes hypocrisies recommena donc pour Cachemire.
Elle se sentit dans son lment, et respira. Elle avait langui jusqu'
prsent (la constance, quel supplice pour ses pareilles! il ne leur faut
ni la vertu ni les demi-vertus!), mais ds-lors, Cachemire redevint
elle-mme. Volupt suprme de la fille d've, elle avait tromp M. de
Bruand pour Terral, elle trompa Terral pour Messidor. Ce n'tait que le
dbut. S'tourdir, aller, venir, la vie folle, le choc des verres, les
courses, le bruissement de la soie, l'odeur du souper, c'tait son
atmosphre, sa vie. Elle tait ne pour cela. Elle trouvait qu'il tait
temps de secouer les jougs. Terral pesait autant qu'avait pes Armand.
Terral! Elle le craignait cependant, et elle se cachait. Ah! s'il avait
su!...

Or, il savait. Il savait puisqu'il devinait. Il tait furieux. Il se
contraignait pour laisser croire qu'il ignorait. Il avait peur de
l'explosion. Il n'avait point de preuves, mais des soupons. Le jour o
sous peine de ridicule il ne lui serait plus permis de laisser croire
qu'il ne savait rien, ce jour-l serait terrible.

Et ce jour-l devait arriver.

Cachemire lui avait dit de venir la prendre, une aprs-midi,  l'heure
du dner. Il l'emmnerait au restaurant, puis au thtre. Elle ne jouait
pas. Terral avait lou une loge dans la journe. A l'heure indique il
se prsenta.

Cachemire tait absente.

Terral trouva madame Labarbade et le petit Adolphe, en tunique, qui
grimpait sur les fauteuils de reps blanc. C'tait un jeudi; sa mre
l'avait fait sortir.

--Cachemire rentrera-t-elle bientt? demanda Fernand.

--Ah! fit madame Labarbade. Voil!

Elle avait pris un air important, et, les mains fermes, faisait
tourner ses pouces autour l'un de l'autre.

--Elle est au thtre? dit encore Terral.

--Je ne crois pas!

--Rentrera-t-elle pour dner?

--Non, non, certainement. Je vais, moi, dner avec mon Adolphe au
Palais-Royal, et aprs le repas, nous irons au thtre voir jouer
Gil-Prs!

--Et mademoiselle Schneider! dit le collgien en clignant l'oeil
gauche.

--Gamin, va! fit la mre.

Terral s'tait assis, un peu impatient.

--C'est bien, j'attendrai.

Madame Labarbade passa dans sa chambre pour prendre son chle.

--Vous savez, vous, dit alors Adolphe en s'approchant de Terral, si vous
attendez ma soeur, vous attendrez longtemps. Il y a beau jour qu'elle
a fil. Elle _la fait bonne_, allez! Savez-vous o elle dne? A Nogent!

--Parbleu! dit Terral en se levant.

Il prit son chapeau et sortit brusquement pendant que le jeune Adolphe,
tendu  la crole, battait avec ses souliers une charge sur le canap,
pour tmoigner son contentement.

--Tu ne sais pas? dit-il  sa mre lorsqu'elle rentra, j'ai _dclaqu_
tout. Il va tomber au beau milieu du _balthazar_, l-bas. a va tre du
joli!

--Ah! petit sclrat, fit madame Labarbade en riant, tu n'auras donc
jamais fini?

--Jamais! C'est la tte du Messidor que je voudras voir. M. Fernand va
mettre les pieds dans le plat. _V'l ce que c'est, c'est bien fait_,
chantait-il d'une voix de grillon.

--Tu peux te vanter d'avoir de la malice, toi, rptait madame Labarbade
en l'embrassant... Et puis, je ne suis pas fche que la pronelle ait
sur les doigts. Si elle croit que celui-l est du bois dont on fait les
M. Bruand!

--Ensuite, tu sais, dit Adolphe, elle _m'embte_! L'autre dimanche, je
n'avais pas de tabac, je lui demande vingt sous, elle refuse. Oh! bien,
alors!... C'est pas une soeur, a!

--Ne crains rien, va, ajouta la mre, ses chles de l'Inde ne dureront
pas toujours..... On aura sa revanche. Allons, viens!

Terral tait parti ple, les dents serres, cherchant une voiture sans
une autre pense que celle-ci: courir  Nogent, y trouver Cachemire, et
la ramener  Paris aprs avoir soufflet celui... Mais le nom de cet
homme, il l'ignorait. Puis il ne savait mme pas o la rencontrer, elle,
dans ce Nogent. Il revint machinalement chez Cachemire. Personne. Madame
Labarbade tait partie, la femme de chambre n'tait plus l, le cocher
avait sans doute conduit Cachemire  la campagne. Terral passa une
soire agite; son amour-propre, plus douloureux que son amour, le
torturait, ainsi outrag. Mais il saurait bien se venger.

Il alla  son cercle, joua, perdit, perdit follement. En sortant il
devait seize mille francs au petit Barberino. Peu lui importait. Il
devait toucher le lendemain une liquidation. Il payerait. C'tait
Cachemire seule qui le rendait nerveux, furieux. Il voulut attendre au
lendemain pour sa revanche. Il rentra chez lui, essaya de lire, puis de
s'endormir, passa la nuit la plus agite du monde, et se leva avec le
jour. A dix heures, il tait chez elle; Cachemire n'tait pas rentre.

--Bien, dit Terral  madame Labarbade qui prenait un air inquiet pour
lui parler, je reviendrai.

Il revint. Cachemire couche, dormait,-- quatre heures.

--Madame a dit que personne... commena la femme de chambre.

--Je sais, fit Terral, mais j'entre.

Il poussa brusquement la porte de la chambre.

Les rideaux taient tirs; les gais rayons de soleil, arrts au
passage, filtraient  peine de petits jets de lumire, semblables  des
gratignures, qui se fichaient tout droit, comme des flches, sur le
tapis blanc  fleurs ples.

Le lit, aux grands rideaux de guipure soutenus par des rubans roses, se
dessinait vaguement, comme une blancheur, dans la pnombre. Il y avait
rellement quelque chose de candide et de virginal dans cette chambre o
l'on n'entendait maintenant que la respiration un peu oppresse de celle
qui dormait.

Terral s'approcha du lit.

Il s'tait habitu  l'obscurit,  cette obscurit sourde des
appartements qui confisquent la nuit pendant le jour. Il regarda
Cachemire, elle tait tendue, la tte appuye sur son bras droit dont
la main pendait et elle reposait, la bouche entr'ouverte. Ses cheveux
noirs, dnous, s'taient rpandus sur son front, et ruisselaient sur
la dentelle de l'oreiller. Les paupires alourdies semblaient baisses
sur les yeux battus comme par une main de plomb. Il y avait sur ce
visage aux lignes pures quelque chose comme de la fatigue, la fatigue
lente  secouer des lendemains du plaisir.

Terral examina un moment Cachemire, puis il alla  la fentre, tira
brusquement les rideaux sur leur tringle, souleva l'espagnolette, poussa
les volets et fit, dans l'ombre parfume de la chambre  coucher, comme
une troue de lumire.

Cachemire n'avait rien entendu. Elle n'avait pas boug.

Il la prit par le bras et la secoua presque brutalement.

Elle se souleva doucement, cartant de ses deux mains les cheveux qui
lui coulaient sur le front, se frottant les yeux avec des mouvements de
chatte et souriant, instinctivement.

Quand elle aperut Terral, elle poussa comme un soupir.

--Ah! c'est toi!...

--C'est moi.

Elle fut en un instant rveille, et sur le qui vive.

--Tu m'en veux beaucoup, n'est-ce pas? dit-elle.

Elle avait prpar ses batteries, sre d'elle-mme.

--Non, dit-il froidement. Pourquoi t'en voudrais-je, n'es-tu pas libre?

Il comprenait bien que ce n'tait pas en s'imposant  une nature
inconstante et vaine qu'on la domptait. Dans ces paroles, il mit une
teinte de mpris. C'tait le moyen de ramener, par le dpit, celle qui
s'enfuyait.

--Des pactes comme le ntre ne sont pas signs pour longtemps, ajouta
Fernand. Eh! pardieu, qui nous runit? Un caprice. Il est fini, n'en
parlons plus. J'ai--une minute--t tent hier de me fcher
ridiculement. J'ai rflchi. Je viens t'embrasser et te dire adieu.

--Comment prononces-tu a?

--Tu es une bonne fille au fond, dit Terral en lui prenant les
mains,--il et voulu les broyer--nous serons toujours d'excellents amis.
Donne ton front, que je t'embrasse...

--Fernand, fit-elle alors en se redressant et en le regardant en face,
dis-moi la vrit, tu ne m'aimes plus?

--Vous avouerez, ma chre enfant, que vous m'avez peut-tre donn le
droit de vous oublier un peu...

--Je t'ai oubli, moi?

--Du diable si j'essayerai de m'en plaindre, mais je serais aveugle de
ne pas le voir. Je t'ai attendue hier une heure au moins, d'autres se
seraient cruellement dsesprs.... A chacun son temprament, moi...

--Toi, tu es all chez Antonia? Voyons, ne le nie pas.

--J'ai parfaitement, que je sache, le droit d'aller o bon me semble, et
vous de mme au surplus, ma chrie. Je n'interroge pas, ne me faites pas
de questions, c'est bien le moins.

--Et si je te dis tout, moi, te tairas-tu encore?

--Ah!  mais, dit Terral en riant, tu es jalouse, Dieu me pardonne!

--C'est possible! J'ai mon amour-propre comme une autre, n'est-ce pas?

--Pardieu!

--coute, vois-tu, Fernand. C'est vrai, on m'a entrane  Nogent. C'est
Florine... Une partie de campagne, voil tout... C'tait sa fte!... Je
t'ai fait attendre... mais ce n'est pas une raison... Ah! j'ai t
contrarie. Tu m'en veux encore, je le vois bien. Dis-moi, tu as vu
Antonia, n'est-ce pas?

--Ah! s'cria Terral, laisse-l cette niaise scne de jalousie. Que
t'importe Antonia, et moi, et les autres? Me prends-tu pour un sot? Ce
n'est pas Florine qui t'a entrane hier, tu es alle  Nogent avec
Messidor!

--Fernand...

--Eh! si je te le dis, c'est que je le sais!

--Je jure, commena Cachemire...

--Pourquoi jurer? Est-ce que je crie, est-ce que je me plains? Y a-t-il
un reproche sur mes lvres ou dans mes yeux? Regarde-moi. Aprs M. de
Bruand, Messidor..., pourquoi pas? Est-ce que je te suis une chane,
moi? Tu dsires tre libre... Va! Mais ce que je ne veux pas, entends-tu
bien, c'est qu'on rie de moi par derrire et qu'on croie m'avoir tromp
quand on m'aura menti! Je ne suis pas de ceux qu'on prend aux glus
vulgaires. Et tu as cru faire de moi ton jouet, pauvre petite! Mais
regarde-moi encore, je te briserais, toi et ce petit, entre ces deux
doigts.

Il se promenait  grands pas  travers la chambre, redressant sa tte
hardie, suivi des yeux par cette Cachemire, devenue humble tout  coup,
en retrouvant le Terral d'autrefois,--celui dont le regard la traversait
comme un clair.

--Je ne suis pas un tyran, dit-il encore, et quel autre droit ai-je sur
toi que celui du hasard et d'une fantaisie change? Mais 
personne,--pas mme  toi,--je ne permets d'oser me railler. Passer de
mes bras dans ceux d'un autre? Soit. Tu es ne d'ailleurs, ajouta-t-il
avec mpris, et faite pour cela. Mais,--et Fernand Terral redressait son
torse splendide,--essayer de me prendre pour dupe, Cachemire, voil,
entends-tu bien, ce que je te dfends!

--Eh! bien, oui, dit-elle tout  coup entrane et crase  la fois par
cette colre ddaigneuse et contenue, j'ai eu tort. Je te demande
pardon. Je m'accuse. Je me repens. Je t'aime toujours. Tu es mon Terral.
Voyons, est-ce que tu ne m'aimes plus, toi? Regarde-moi. Je suis ta
petite femme. Je t'en prie, ne t'en va pas, Fernand, ne t'en va pas sans
m'avoir dit que tout est oubli!

Sur un fauteuil, la robe que Cachemire portait la veille, tait jete
comme au hasard. Terral la prit, la repoussa et s'assit. Cachemire tait
venue se blottir  ses pieds, lui prenant les mains, appuyant sur les
genoux de Terral sa tte brune et plie, et le carressant d'un sourire
d'esclave, implorant, priant, s'humiliant. Il la regardait, les paules
nues, irrsistible, avec des battements de coeur, et se contenait,
sachant bien, que le salut de la partie tait dans sa froideur et dans
son implacable ddain. Alors elle fut servile et basse, elle supplia,
elle lui arracha son pardon par des larmes. Elle ne l'aimait plus
pourtant. Mais il la _tenait_ toujours. Elle ne devinait pas que cet
homme l'adorait. Elle se croyait dlaisse. Elle avait peur,--par
vanit,--de le perdre et de le voir  une autre. Sans doute elle voulait
bien le tromper, mais elle tait rsolue  ne pas le laisser chapper.
Malgr tout, malgr l'habitude, la lassitude, le temps, il n'avait point
perdu de son prestige aux yeux de cette femme, et il tait encore le
prfr sinon le seul, l'aimant sinon l'amant.

Terral s'applaudissait dans son orgueil d'avoir affect avec un tel
courage un dtachement qu'il n'avait pas. Il savait bien que le jour o
elle lirait clairement en lui, il serait perdu. Elle n'avait fait
heureusement qu'peler les premires faiblesses de Terral, et cette
scne dernire venait de la rejeter dans ces rflexions pleines de
troubles qui lui venaient lorsqu'elle essayait autrefois de s'expliquer
cet trange caractre de Terral. Tant de clineries d'enfant opposes 
des intrpidits audacieuses, le mpris et l'amour, l'ironie et la
caresse, l'ardent baiser et la main de fer prte  frapper, Terral avait
 la fois, et  quelques heures de distance, tout cela, ces tendresses
et ces brutalits, le charme qui attirait et la colre qui terrifiait.

--C'est donc le diable, songeait Cachemire pendant que Constance, sa
femme de chambre, l'habillait. Puis elle se rappelait l'attitude
qu'elle avait eue devant lui tout  l'heure, et rougissait de tant de
faiblesse. Elle et voulu sur-le-champ prendre sa revanche. Elle!
Cachemire! Pleurer!

--Bah! fit-elle, tout  coup, si c'est le diable, on lui coupera les
griffes!

--Madame a dit? interrompit Constance en demeurant stupfaite.

--Rien. Un peu plus de poudre de riz ici. C'est cela. Bon, et qui fait
tout ce bruit dans l'antichambre? demanda-t-elle en tendant l'oreille.
Va donc t'informer.

Mademoiselle Constance revint en disant que c'taient plusieurs
cranciers qui dsiraient parler  _madame_.

--Et personne n'est l pour les recevoir? fit Cachemire.

--Si fait, Hlose.

Hlose tait la cuisinire.

--Hlose est une sotte, dit Suzanne, elle ne s'en tirera jamais. Il
faut leur envoyer _maman Anas_.

Constance sortit par la porte qui conduisait  la chambre de madame
Labarbade pendant que Cachemire, comme pour accompagner le choeur des
cranciers, se mit  fredonner sur le piano l'air d'_Ay Chiquita_!

Madame Labarbade tendue sur une causeuse, lisait un roman de Xavier de
Montpin, dition Cadot,--les classiques du boudoir. Elle regarda
Constance d'un air de mauvaise humeur en posant sur le guridon
l'in-octavo jaune, et marquant d'une croix avec son ongle le passage o
elle s'tait arrte.

--Madame, dit Constance, ce sont des fournisseurs. Ils font un beau
tapage dans l'antichambre, et madame m'a prie...

--Allons bon! fit madame Labarbade, je vous vois venir. Jolie
commission! C'est Suzanne qui fait les dettes, et c'est maman Labarbade
qui reoit les camouflets. Ah! je puis me vanter d'avoir t maligne le
jour o j'ai eu la sottise de venir ici. On n'est bien que chez soi
dcidment. Et puis des corves,  n'en plus finir! Est-ce que ce sont
mes cranciers,  moi, est-ce que je les connais, moi, voyons?

--Ah! mais, dit Constance, il faut cependant se dpcher. Ils vont tout
briser, et il n'y a l-bas que cette _grue_ d'Hlose.

--C'est bon, grommela _maman Anas_. On y va.

Elle donna devant la glace un tour  sa chevelure, un petit coup  son
tablier de soie, prit un air digne en fourrant ses mains dans ses
poches, et passa dans l'antichambre.

Ils taient l, criant, rclamant et parlant de forcer les portes, et
jetant dans leurs clameurs de menaants noms d'huissiers. Le plus
acharn, le petit pre Mose, n'en dmordait pas, et demandait qu'on lui
_serfit mam'zelle Gagemire_.

--Eh! bien, eh! bien, qu'est-ce que c'est, dit madame Labarbade! On se
dvore?... C'est donc une tuerie ici? On se croirait  la Bourse. Tas de
sans coeur! Vous ne savez donc pas que la petite est couche, malade?

--_Malate?_ demanda Mose avec anxit. Alors, raison de _blus_ pour
_bayer_!

--C'est vrai, dit un autre. La sant de mademoiselle Cachemire, c'est
notre garantie.

--N'ayez pas peur, fit madame Labarbade. Elle a bon pied, bon oeil.
Seulement est-ce une raison pour faire un sabbat  rveiller toute une
caserne, s'il tait nuit?

--Il fait _chour_ reprit Mose, et nous _afons_ le droit de _tapacher_
guand on baye bas!

--Tiens, vous croyez a, vous?

--Parbleu! qu'on nous paye, nous nous tairons!

--Voil une heure que nous faisons le pied de grue!

--On m'a fait rapporter ma note vingt-deux fois. Vingt-deux fois une
note de boucherie!

--Et moi donc!

--Et moi, en ai-je fait de ces pas pour ne rien toucher!

--_Foui! foui!_ nous les gonnaissons, les marges de zet esgalier, bar
exemple! z'est eine invamie! z'est intcent!

--Indcent! dites donc, parlez pour vous, vieux sans-culotte, dit madame
Labarbade. Et qui vous a dit qu'on ne vous solderait pas?

--Comment qui nous l'a dit, puisqu'il y a trois mois que nous avons le
bec dans l'eau!

--Eh bien, et les -compte? dit madame Labarbade.

--Ils m'grazeraient bas le bied, les -gomptes, z'ils dompaient tessus!

--Enfin, quoi! reprit maman Anas. Si je vous disais que demain  cette
heure-ci vous serez pays!

--Nous n'en croirions pas un mot!

--On nous l'a vaite drop soufent!

--Foi d'honnte femme, dit madame Labarbade.

--L'honntet ne paye pas, rpondit quelqu'un.

--Vous verrez que si, mon gros. Seulement, ah! seulement, je vais vous
dire (et maman Anas baissait la voix), c'est de l'argent et du bon
argent sorti de ma poche que vous aurez. Aussi dites donc, h, on fera
bien l'escompte  la banquire?

--L'escompte!

--Ah bien, l'escompte!

--Parlons-en!

--On ne vait d'esgompte gu'au gompdant, ma ponne tame!

--Chut donc! En voil des criards. A votre aise. Je garderai mon
saint-frusquin. Il est bien  moi.

--Zoit. Nous aurons regours sur mam'zelle Gagemire!

--Turlututu! A votre aise... Faites saisir. Avec a que les frais que
vous ferez ne vous coteront pas un peu plus que l'escompte en question.
Voyons, voulez-vous me rabattre vingt pour cent sur vos factures?

--Vingt pour cent!

--C'est une plaisanterie!

--Fous nous brenez donc pour des vilous? dit Mose. Gombien groyez-fous
que nous gagnons?

--Ne parlons plus de vingt pour cent. a peut-il passer pour quinze? Ah
! est-ce que vous croyez qu'on ne rabattrait pas a si je faisais
estimer tous vos comptes par des experts?

--En voil une ide! Estimer nos comptes!

--Nous ne sommes pas des maons!

--Paix, alors. Voyons, nous disons quinze pour cent?

--Non... Non...

--Touze, si fous foulez, dit Mose!

--Je suis bonne princesse, fit maman Anas. Va pour douze! apportez les
factures demain  cette heure-ci acquittes, et je solde. Seulement ne
mentionnez pas l'escompte sur l'acquit. C'est inutile. Acquittez la
somme brute, a suffira, je marquerai la diffrence sur mes livres!

Les fournisseurs se retirrent enchants. Madame Labarbade, fire
d'avoir apais la tempte alla tout droit chez Cachemire.

--Eh bien? dit Suzanne.

--Fini. Envols. Ah! les gredins, ils crient comme des grives. Ce n'est
pas sans peine que j'ai congdi la compagnie. Tu sais, j'ai promis que
demain on les payerait...

--Allons donc! Es-tu folle? Je n'ai pas un sou!

--Il faut pourtant les payer. Il y a assez longtemps qu'ils _droguent_.
D'ailleurs j'ai promis...

--Tu as promis, tu as promis...

--Ma petite, une honnte femme n'a que sa parole. On a dit qu'on
payerait. On payera. Voyons, bte, est ce que tu n'as pas quatre fois
trop de diamants? On en met la moiti au clou et il en reste assez pour
donner dans l'oeil de ceux qui regardent...

--C'est que je dois beaucoup, je parie!

--Une misre, au contraire. Tu n'as pas d'ordre. Cinquante-huit mille
francs. Ce n'est rien. Il y a quatre _chles d'Inde_ dans ce total-l.
Tu vois, je sais tes comptes. Voyons, donne-moi ta parure verte, ta
grosse croix, les boucles d'oreilles que cet Espagnol t'a envoyes.--Il
n'est jamais venu chercher la monnaie, cet imbcile-l.--Je porte tout
a aux Blancs-Manteaux ou chez un orfvre et adieu les cranciers, ou
une partie des cranciers. C'est toujours a de moins!

--Tu as raison, dit Cachemire. Payons-en quelques-uns. J'ai justement
besoin d'un nouveau chle. Quand j'aurai bouch l'ancien trou, j'en
referai un second.

--Tu as oubli d'tre sotte, Suzanne, fit maman Anas.

En une aprs-midi, madame Labarbade, toujours active, mit au
Mont-de-Pit, ou accrocha chez des changeurs de contre-bande les
diamants en question. Elle en tira plus de soixante-deux mille francs.
Au retour, elle accusa  Cachemire cinquante-huit mille francs _en
entre_... tout juste de quoi solder les cranciers le lendemain.

--Eh bien! donne-moi une partie de cet argent-l, dit Suzanne.

--En voil une ide! Nous sommes engages d'honneur pour demain. Cet
argent n'est pas  nous!

--Et les reconnaissances?

--Je les garde, dit la belle-mre, tu les perdrais!

Le lendemain, madame Labarbade paya pour cinquante-sept mille deux cents
francs de fournitures, mais en ralit, dduction faite de l'escompte de
quinze pour cent, elle ne sortit de sa _caisse_ que quarante-huit mille
six cent vingt francs. Elle congdia les cranciers enchants et,
rentre chez elle, calcula sur la couverture du roman jaune, ce que
cette petite affaire lui avait rapport.

Quatre mille francs cachs  Cachemire, plus huit mille cinq cent
quatre-vingts francs produits par l'escompte obtenu, c'tait plus de
douze mille francs qui lui tombaient dans la poche.

--J'irai trouver demain mon agent de change, pensa maman Anas.

Elle sourit encore  cette ide qu'avant un mois Cachemire serait de
nouveau force de liquider sa position, et qu'il y aurait un autre
profit pour l'intermdiaire.

--La petite a du bon, songeait-elle.

Puis elle prit le journal, regardant  la colonne de la bourse, les
valeurs qu'il fallait acheter.

Terral, pendant ce temps, courait dans Paris  la recherche d'un certain
Durchaud, agent de change, qu'on n'avait pas vu depuis la veille. On
disait,--mais les bruits de Paris ont si peu de consistance,--qu'un
grand bal avait t donn la nuit prcdente  la maison Durchaud, et
que l'agent avait profit de la fte pour faire atteler une chaise de
poste et gagner quelque ville de province d'o sans doute il serait
mont en wagon pour la Belgique. Huit jours auparavant, Terral avait
remis  M. Durchaud trente-deux mille francs, pour une opration qu'il
tentait. L'affaire avait russi. A la liquidation, Terral devait toucher
quelque chose comme deux cent soixante mille francs. Il se prsenta  la
caisse au jour dit. La caisse tait ferme. Il s'informa, on lui
rpondit par l'histoire du bal. Il courut et fouilla Paris. Partout la
mme rponse et le bruit s'accrditant, grossissait.

Le soir, l'_on dit_ tait une vrit.

Or, Terral avait jou la veille et perdu quinze mille francs. Une dette
de jeu (ironie du prjug!) est chose sacre. Comment payer? Il avait
jusqu'au lendemain midi. Mais, en dehors de l'argent risqu chez
Durchaud, Terral ne possdait rien. Pas une ressource. Durchaud
demeurant  Paris, Fernand continuait ses entreprises audacieuses. Cette
dernire venait de russir--prodigieusement--comme avaient russi toutes
les autres. Et voil que sur son chemin cet intrpide rencontrait un
coquin!

--Misre! se dit Terral, je n'avais jamais calcul la partie qu'en la
jouant avec des honntes gens.

--Qu'est-ce que cela prouve? ajouta-t-il. Que je suis un niais, comme
les autres. Un sot. Ce Durchaud a bien fait.

--Je ne lui conseillerais pourtant pas, conclut-il avec une menace dans
la pense, de se retrouver sur mon passage!

Cependant, il fallait se procurer les quinze mille francs dus 
Barberino. Le temps s'coulait, le soir venait, demain arrivait. Terral
s'adressa  tout le monde en souriant, demandant quinze mille francs
comme il et demand cinq louis, avec un accent dlibr, comme s'il
et d les renvoyer dix minutes aprs par son laquais, lui qui n'avait
pas cinquante francs en poche! On lui refusa partout avec le mme
sourire, la mme politesse, la mme phrase. Le comte Broski, ses amis,
ses connaissances de cercle, tous. Terral sentait fuir les heures, et
avec quelle rapidit! Il avait des sueurs froides  cette ide que
demain tout Paris, ce tout Paris qui le connaissait, dirait: Vous savez
bien, Terral? Fernand Terral, celui qui a tu M. de Bruand? Il n'a pas
pu payer une dette de jeu,--15,000 livres, un rien!--au petit
Barberino!

--Un homme  la mer!

Accabl, morne, face  face avec la pense de son isolement, de sa
non-russite, de cette terrible dette de Damocls qui allait le tuer net
demain, Fernand se rendit le soir presque machinalement chez Cachemire.
Pourquoi y allait-il? Il ne le savait. Le malheureux avait besoin de
parler  quelqu'un qui ne ft pas un camarade de boulevard et de
retrouver autre chose que cet ternel sourire qui refusait
ternellement. Il se faisait un grand bruit justement chez Cachemire.
Cachemire se plaignait, madame Labarbade rpliquait. Le petit Adolphe
pleurait. On venait de ramener,  l'heure mme, Adolphe, renvoy du
collge pour insubordination froce.

Fernand alla droit  l'appartement de Cachemire. Elle sortait du bain et
tendait ses petits pieds au pdicure.

--Ah! c'est vous, mon ami, dit-elle en prsentant son front  son
amant. Me donnez-vous une minute pour achever ma toilette?

Fernand s'assit dans un fauteuil, la regardant enveloppe dans une
longue robe de chambre de mousseline blanche garnie de rubans roses,
toujours charmante, un peu ple cependant.

Il ne disait rien, et ce silence tonnant Cachemire:

--Quelles nouvelles? demanda-t-elle.

--Rien.

Elle congdia le pdicure.

--Voyons, dit-elle, il y a quelque chose? Quoi?

--Rien, en vrit.

--Je vois, fit Cachemire en fronant ses lvres avec une adorable moue,
vous tes encore jaloux, vilain!

--Moi? jaloux!... Ah! rpondit-il en la repoussant doucement, j'ai bien
d'autres proccupations  cette heure que la jalousie...

--Tu es poli, dit-elle.

--Poli!... C'est vrai, j'ai eu tort. Voyons, ta main.... Tu sais bien
que je t'aime... malgr tout.

--Malgr tout? Il y a une intention dans ce _malgr tout_. Quand je te
dis que je le dteste, ce Messidor. Est-ce a, voyons, qui t'ennuie?
Regarde-toi. Tu as une paire de sourcils. Brr! On dirait que tu vas y
aller de _ton_ cinquime acte!

--Ah! c'est que tu ignores, toi.... Je suis perdu, dit Terral.

--Comment, perdu?

--J'ai jou, je dois, je n'ai pas d'argent. Voil. Comprends-tu?

--Comment, pas d'argent? Dcav? Plus rien.... Et la Bourse?

--Sur ce terrain, j'ai trouv plus fort que moi. On m'a vol. Un
misrable! Ah! du diable si je ne songe pas  me faire sauter la
cervelle!

--Te tuer! dit Cachemire en l'embrassant. Tu ne vas pas te tuer, mon
Fernand, dis?... Oh! d'abord je te suis partout, comme ton ombre, je te
surveille. Non, tu ne te tueras pas!

--Ne crains rien, va! tu as raison. Et qu'est-ce que le suicide? Une
btise. Il s'agit de trouver un expdient et non un pistolet. Voyons,
as-tu de l'argent, toi,  me prter?

--De l'argent?

--Oui, de l'argent. Elle t'tonne, cette question-l? Ne sommes-nous pas
associs? Appui pour appui. Demain soir j'aurai peut-tre cent mille
francs, trouvs je ne sais o, si j'ai demain matin la misrable
somme...

--Et combien te faut-il?

--Quinze mille francs.

--Eh! dit Cachemire, c'est une fortune cela! Je n'ai pas un sou!

Il baissa la tte et regarda le tapis, comme un homme cras.

--Pas un sou, c'est vrai, reprit Cachemire... Il faut pourtant trouver
cet argent-l. Une dette de baccarat, c'est solennel comme un sacrement.
Je vous demande un peu pourquoi? Si on pouvait faire un billet,
parbleu; on s'en moquerait. Tiens au fait, j'en ai un demain, un billet.
C'est le 15... Sans compter le terme. J'tais dj assez tracasse. Ton
affaire me renverse. Nous ne pouvons cependant pas rester comme a...
Mais voyons, tu n'as pas d'amis, personne ne peut te prter?...

--Personne, dit Terral amrement. Ah! ma foi, fit-il, c'est chose
rgle. Voil le commencement de la fin. Le cheval a bronch. Le
cavalier est dsaronn. A un autre!

Il s'tait mis  marcher, frappant de sa canne les fauteuils, irrit,
mordillant sa moustache.

--Baste! je ne me plains pas, dit-il avec colre, il faut, dans l'assaut
au succs, bien des cadavres pour combler le foss, et laisser passer
ceux qui ont leur toile. Si je suis destin  servir de marchepied 
d'autres, tant pis pour moi. Je ne serai pas le seul. N'importe!
J'tais,--oh! je le sens bien,--marqu pour la fortune, et
c'est,--quoi?--une partie malheureuse, une carte,--une carte!--qui me
rejette  l'ornire! Eh! bien, non, je chercherai, je trouverai, je
payerai!

--O vas-tu? dit Cachemire en le voyant se diriger vers la porte.

--Je ne sais pas, au hasard. C'est parfois un bon chemin.

--Fernand, dit-elle, coute-moi, je ne suis pas une mauvaise fille, va!
Je t'ai fait du mal, l'autre jour, c'est vrai, mais il ne faut pas m'en
vouloir. Eh! bien, quoi? On a ses heures btes, n'est-ce pas? Oublie
Messidor, veux-tu, et je te le trouve cet argent qui te manque, je te
le donne!

--Messidor? rpondit Terral. Qui te parle de Messidor? Mais tu l'as donc
toi, cet argent-l?

--Je l'ai ici, dit-elle en montrant une chiffonnire. Elle ouvrit un
tiroir, y prit des joyaux, des crins et les montrant 
Terral:--J'envoie tout  l'orfvre et tu es sauv, tu payes, tu rejoues,
tu gagnes, tu fais ce que tu veux! Ah! et dites aprs cela que je ne
suis pas gentille!...

--Suzanne, fit Terral en la serrant dans ses bras.

--C'est tout ce qui reste, dit-elle en haussant les paules, mais c'est
moi qui m'en moque. Eh! bien, nous en mangerons de la vache enrage!
Aprs? J'ai un bon estomac! Veux-tu les porter toi-mme au marchand?

--Moi?... Non, dit-il aprs avoir hsit.

Eh! bien, j'appellerai maman Anas.

Elle tira un cordon de sonnette et dit  Constance de prvenir madame
Labarbade.

La belle-mre vint avec Adolphe,  qui on avait dj achet, dans un
magasin de confection, un paletot pour remplacer sa tunique de lycen.

--Et qu'y a-t-il donc? demanda maman Anas.

--Un _mli-mlo_, dit Adolphe tout bas  l'oreille de sa mre. Je parie
qu'on se chamaille?

--Tiens, rpondit Cachemire en prenant les bijoux. Mets a dans ton
tablier, Anas; j'ai besoin d'argent.

--Ah! bah! Encore?

Madame Labarbade regarda alternativement Fernand et Cachemire. Fernand
debout contre la chemine feuilletait une pice de thtre.

--Eh! bien, oui, dit Cachemire, encore! Va!

--Mais ce sont les derniers...

--Ce sont les derniers. Va donc, je te dis!

--C'est bon, dit maman Anas. Parbleu, ce n'est pas  moi de faire des
observations. Viens, toi!

Adolphe suivit sa mre qui haussa les paules en fermant la porte, et
dit en avanant la lvre infrieure:

--Dieu de Dieu, en voil une qui est presse! Pauvre cervelle, va! Train
d'hpital, grande vapeur. Au fond, heureusement, c'est moi qui m'en
moque!

--Et moi donc! dit le tendre Adolphe.

Ce n'tait certes pas l'hrosme qui avait pouss Cachemire  sacrifier
 Fernand Terral ses derniers bijoux; elle avait obi  ce premier
mouvement, un peu banal dans sa prcipitation, de toutes ces femmes au
coeur mou qui recevraient sans une larme la nouvelle de la mort d'une
mre, et verseraient des torrents de pleurs sur le trpas d'une
perruche. Elle obissait d'ailleurs encore,--sans s'en rendre compte,--
l'influence de Terral. Elle se faisait humble et dvoue pour le forcer
 oublier qu'elle l'avait fui et tromp. Non pas qu'elle le craignt
vraiment. C'tait la force de l'habitude. Le chien rampe jusqu'au moment
o parfois il dvore la main qui le caresse ou le menace. Cachemire
n'tait pas assez nergique pour dvorer qui que ce ft; mais elle
songeait bien souvent  rompre sa chane et  s'enfuir. En attendant,
elle demeurait souriante et caressante comme autrefois.

L'argent trouv, les bijoux vendus, tout fut rpar. Fernand paya. Il
s'tait dit qu'il effacerait bien vite cette premire perte. Il joua
encore. Cachemire, un soir, en voulant aller  un bal que donnait
Antonia, regretta pour la premire fois une parure d'amthystes qu'elle
aimait beaucoup.

--J'aurais d conserver au moins celle-l, pensa-t-elle.

Elle se consola bien vite. Les mcomptes glissaient sur elle. Elle
l'aimait d'ailleurs, cette existence heurte, la gne dans le luxe, les
antithses de la bohme, l'ternelle bascule, les hauts et les bas. Tout
ce dont M. de Bruand l'avait entoure semblait fuir peu  peu. Le linge,
la garde-robe, ce bien-tre excessif o elle nageait, tout cela s'tait
comme tari. Madame Labarbade lui faisait chaque jour des observations et
des remontrances. Elle _parlait raison_. Elle prchait.

--Voyons, disait-elle, il faut tre sage une fois dans sa vie. As-tu
bien rflchi, o vas-tu? Je m'tais promis de n'en souffler mot, mais
c'est plus fort que moi. Je te vois glisser, glisser...; je crie: au
secours! Tu vis l, depuis tantt un an, avec ce grand diable de Terral,
qui est joli homme, je le veux bien, mais qui te pse plus que tes cus.
Il est sur tes talons, il t'ennuie, il dit qu'il t'adore. C'est
trs-joli, l'amour, mais c'est peu nourrissant. Et au fond, est-ce que
vous vous _affectionnez_ tant que a? Il t'aurait pour sa part, depuis
longtemps, souhait le bonsoir si tu n'avais pas eu la faiblesse de
monnayer, pour monsieur, tes bijoux... Et quant  toi, si tu tais
franche, tu avouerais qu'il est passablement gnant. Il a la prtention
d'tre aim. A son aise. Mais que fait-il pour a? Songe donc, ce dadais
de M. de Bruand te rendait du moins heureuse. Il s'inquitait de tes
dsirs, il te comblait de cadeaux, il n'tait pas du tout dsagrable,
sans compter qu'on pouvait dire que c'tait un homme bien lev. Et puis
tu tais libre avec lui; il ne faut pas te figurer... Essaye donc
d'avoir une inclination, maintenant que M. Fernand a mis le grapin sur
toi! Pas possible. Oh! vois-tu, ma petite, la premire condition pour
qu'une femme ne prisse pas d'ennui, c'est qu'elle fasse  sa tte. Et
tu es plus esclave qu'une ngresse. C'est vrai. Un jaloux, un bourru.
Enfin, il ne me dit jamais bonjour. Je vaux pourtant un coup de chapeau,
saperlotte! Et puis! mon Adolphe, il lui a tir les oreilles, le brutal,
un jour que le petit lui a march sur le pied sans le vouloir. Je dis le
petit, pas si petit, a devient un homme au contraire, et un bel homme,
si je m'y connais. Il verra bien, un jour ou l'autre, ce monsieur
Terral, il verra! Pour en revenir  toi, ma chrie,  ta place je me
dpcherais d'envoyer promener ce monsieur, j'aurais le courage de m'en
dptrer, et je vivrais  ma guise, j'aurais un _poux_ qui ne me
laisserait manquer de rien et  qui je boucherais assez adroitement les
yeux pour qu'il ne pt rien voir aux petites distractions dont je
smerais mon existence. Comment! Tu es actrice, jolie comme un coeur,
adore, envie,--tu es mademoiselle Cachemire,--et tu vis avec un
boursicotier comme si tu tais sa femme. Car enfin, tu lui es fidle,
bte! au lieu de collectionner les billets que je recevrais, j'y
rpondrais. Il ne manque pas de gens  Paris qui ne savent o mettre
leur argent. Voyons, n'ai-je pas raison, dis? Tu restes-l, rveuse, tu
n'as pas de courage, tiens! Flanque-lui donc son cong en deux mots:
C'est fini, va te promener. C'est clair et net, et tu verras, quand tu
n'auras plus le Terral dans tes jupes, que les parures en amthystes ne
te manqueront jamais!

--J'y songerai, rptait Cachemire.

Et, fatigue de Terral, avide de libert, de bruit, de nouveaut, elle
n'osait changer, elle demeurait dans sa lassitude, sans faire encore un
mouvement pour la secouer. Elle n'tait vraiment satisfaite, gaie,
triomphante qu'au thtre, parmi les cancans de coulisses et les
historiettes du _Manteau d'Arlequin_. Ce n'tait pas l'art qu'elle
aimait,--elle ne le comprenait certes pas,--c'tait le dessous du
mtier, les mille propos de la loge, les _blagues_ de la rptition, les
lazzis avec les camarades, le plaisir d'craser une rivale, de _faire
poser_ un jeune premier prenant son rle un peu trop au srieux ou de
_remettre un rgisseur  sa place_. Elle tait assez insolente, et
trs-paresseuse, bravait les amendes, envoyait les rles au diable, et
n'en faisait qu' sa tte. Il fallut la remplacer un soir.

Au moment de lever le rideau, Cachemire tait absente de sa loge. Le
rgisseur fit une annonce au public, en dclarant que _mademoiselle
Cachemire avait manqu  tous ses devoirs_. Le public des tages
suprieurs siffla vertement, le public de l'orchestre applaudit  tout
rompre. Pendant ce temps Cachemire, oubliant le thtre, oubliant son
rle, oubliant Terral, dnait avec des Anglais au pavillon
d'Armenonville.

A partir de ce jour, elle commena  le braver singulirement, ce
Fernand, et  s'en dtacher de plus en plus. Il ne ressemblait plus
d'ailleurs au Fernand d'autrefois. Il devenait sombre, inquiet. Son
audace l'abandonnait. La chance avait tourn. Terral avait march
jusque-l comme sur un terrain sec o il faisait firement retentir ses
talons: maintenant, il s'enfonait comme en un terrain fangeux. Chaque
effort fait pour avancer le plongeait plus avant dans ce marais. Il
jouait et perdait. Ses oprations,--celles qu'il croyait les plus
solides,--lui craquaient dans les mains. Il s'endettait; il
s'embourbait: il n'avait plus ce coup d'oeil d'aigle qui pntrait
hommes et choses; il voyait faux; ou plutt la fureur de ne pas russir,
les rages concentres l'aveuglaient. Il s'inquitait peu de Cachemire.
S'il ne la quittait pas, c'est que l'habitude l'enchanait  elle. Puis,
dans tout ce Paris qui le connaissait pourtant, il n'y avait peut-tre
plus qu'elle qui lui sourt encore. Comdie, ce sourire, il le savait
bien. Mais c'tait un sourire, et cela lui suffisait.

Il la voyait rarement. Avait-il le temps de la voir? Il passait des
nuits entires  jouer avec de faibles sommes ramasses  et l,
empruntes comme autrefois. Quand il gagnait, il relevait la tte, mais
c'tait pour reperdre bientt. Le jour alors, il se cachait, ou il
dormait, ou il cherchait,--pench sur le papier,--de folles martingales.
Cet homme pratique se repaissait de chimres!

Il marchait  une ruine certaine,  un _toll_ immense que pousseraient
un jour ceux qui lui prtaient encore quelques louis, qui lui tendaient
la main, ou qui le tutoyaient. Oui, un jour.... Il n'y voulait pas
songer. Il entendait le choeur grondant de tous ces gens, l'accabler
de ddains. Et toutes les portes condamnes, tous les cercles ferms,
tous les vastes espoirs, chasss comme une vole d'oiseaux,--la partie
si firement entame, cette partie, immense avec le destin, perdue, 
jamais perdue!

--Aussi bien, se disait-il, faut-il se roidir et rsister. Ah! je la
trouverai, la pierre philosophale du jeu, et vive encore Fernand Terral!
Je ne suis pas battu!

Cachemire ne se doutait pas de tout ce qu'il souffrait, mais elle le
voyait nerveux, irrit, assombri, et elle le trouvait _maussade_.
Parfois, elle lui refusait sa porte. Il redescendait, la mort dans le
coeur, cet escalier tant de fois franchi avec l'assurance
orgueilleuse, et se demandait s'il devait lutter contre cette enfant, et
l'craser. Puis, bientt:

--A quoi bon? ajoutait-il. L'adversaire, le seul adversaire, c'est le
Sort!

Cet amour, qui l'avait un moment saisi, il l'touffait. Cette jalousie,
qui l'et rendu si ridicule  ses propres yeux, il l'avait vaincue. Et
peu lui importait cette femme, maintenant que la lutte redevenait pour
lui aussi terrible qu'auparavant, et que son rocher de Sisyphe,--la
misre, l'obscurit, l'oubli,--menaait encore de l'craser.

Il et eu au surplus fort  faire en s'inquitant de Cachemire. Elle
tait bien aise, elle aussi, de lui chapper.

Les paroles de madame Labarbade, qu'elle s'tait tant de fois rptes,
lui revenaient  l'oreille. Elle avait chapp  la fascination de
Fernand.

Il s'tait humili en acceptant ces secours qu'elle lui avait offerts
sans arrire-pense pourtant.

Depuis qu'il n'tait plus invincible, intrpidement rsolu, comme
autrefois, Cachemire, le craignant moins, ne l'aimait plus autant. Elle
songeait  en finir avec lui; il tait temps, disait-elle, de se _faire
une position_.

Elle n'avait qu' vouloir. Elle voulut.

Ds lors, elle ne fut plus visible lorsque Fernand se prsenta. Elle lui
donnait de rares et courts rendez-vous. Elle avait l'air affaire, elle
paraissait et disparaissait.

Il n'insistait pas, d'ailleurs, et la laissait libre. Il et rompu
volontiers sur-le-champ. Mais c'tait elle, elle encore qui gardait une
sorte d'hypocrite apparence, et ne voulait pas avouer que tout tait
fini lorsque le dnouement tait bien arrt dans son esprit.

Elle tait vraiment affranchie, heureuse, emporte par la vie
torrentielle. Point de soupers complets sans la chanson de Cachemire.
Point de ftes dans ce monde barriol sans la fille du pre Labarbade.

Elle tait des plus rieuses, des plus affoles. Elle en arrivait  avoir
de l'esprit. On citait ses _mots_ dans les petits journaux.

Elle tait de fer. La nuit, debout; le jour, debout. Elle jouait,
rptait, apprenait ses rles dans son bain, djeunait en ville, courait
au thtre, dnait, soupait, passait la nuit, recevait ses amis, tout
cela dans une journe, tout cela tous les jours, sans compter les
fournisseurs  recevoir, les chapeaux  choisir, les robes  essayer,
les cheveux  friser, les photographes qui vous traquent, les camarades
qui vous poursuivent, les ennemis, les importuns et les amoureux!

La vie lui et t cent fois plus douce et plus facile, marie l-bas, 
Samoreau, travaillant en chantant et dormant avec de beaux rves. Mais
il lui plaisait,--comme aux autres,--de se condamner  perptuit au
bagne parisien.

Elle tranait son boulet, qui pesait tout aussi lourd, malgr ses
dorures.

Elle le tranait avec des clats de rire d'une gaiet pileptique, et
quand elle le sentait  son pied,--ce qui lui arrivait rarement, car
elle ne _pensait_ pas,--elle le plongeait dans le champagne.




IX


C'tait un jour de course,--l'inauguration du turf de Vincennes. Le
faubourg Saint-Antoine tonn, vit arriver ces voitures emportes,
entendit ces grelots et ces coups de fouets, et se regarda, ne
comprenant pas. Il y eut alors un cri, un grand cri. Comme on avait cri
jadis: _Les faubourgs descendent_,--on s'cria, non moins effray: _La
fashion monte!_

Elles passaient, les filles folles, tendues dans leurs victorias,
regardant ces maisons hautes, charges d'enseignes, maisons de
travailleurs, avec des noms d'bnistes, des noms laborieux, des noms
d'ouvriers.

Elles souriaient.

On les voyait examiner les ruisseaux du faubourg d'un air curieux, comme
si elles ne les connaissaient pas.

Promenant leurs femmes et faisant prendre l'air  leurs enfants, les
faubouriens, inquits par cette tempte de soie, ne savaient que
penser.

Ils avaient peur.

Les fillettes qui s'taient peignes tout  l'heure, devant leurs
miroirs de quatre sous, se sentaient prises de fivre. Quelqu'un dit:
Prenez garde, il y aura de mauvais rves dans les mansardes!

Depuis, les voitures allant aux courses, laissent le faubourg  leur
droite et passent par un boulevard.

Le champ de courses est vaste et beau. Les tribunes, charges de
spectateurs, fourmillent.

Les voitures, qui paraissent vouloir se heurter, s'embotent adroitement
comme les _steam-boats_ sur la Tamise.

Il y a des coups lgants et d'humbles fiacres, des calches et des
voitures de commerce, avec le nom du fabricant, et o s'empile, o
s'touffe toute une famille qui _veut voir_.

Il y a des voitures faites tout exprs, avec des lgants juchs dessus,
et dbouchant du _Cordon Imprial_.

Les femmes veulent grimper.

On leur tend la main, on les hisse. Les pitons qui passent regardent.
On applaudit.

C'est un tohu-bohu de couleurs et de costumes. On risque-l les modes
nouvelles.

L'excentricit donne le mot d'ordre.

Des gens qui ne se sont pas rencontrs depuis un an, se reconnaissent.
Les lgantes en voiture dcouverte, recueillent  droite et  gauche
les saluts, les sourires.

Elles distribuent des poignes de mains, se font prsenter de nouveaux
soupirants par les anciens, bauchent des romans aux dnouements
faciles. Entre deux courses, on a le temps de signer un pacte qui cote
bien peu  celle-ci, et fort cher  celui-l.

On parie, on joue. Cette prairie est aussi un tapis vert.

Quand les jockeys partent, un grand frisson parcourt la foule. Il y a
des cris quand on hisse au poteau la couleur du vainqueur. Les chapeaux
s'agitent, et l'on pousse des hurrahs, mais l'enthousiasme hippique
n'est qu'une parodie des courses anglaises. La course  cheval est  la
mode, comme demain peut-tre, le seront les courses de taureaux. Si la
chose arrive, nous verrons clore une race _d'aficionados_ comme nous
avons vu natre un clan de _gentlemen riders_. Tout est bien.

Prtexte  tapage,  retour bruyant,  champagne dbouch,  saluts
changs avec mademoiselle Trois-toiles,  paris,  voile vert, 
djeuner sur la pelouse,  souper le soir et la nuit, voil les courses.
Quelques-uns seuls savent le nom du cheval qui court; tous trpignent
comme secous par une ardeur de jockey. Les crieuses d'amour seules ont
la franchise de se rendre l, maquilles, pltres, charmantes de
provocation, comme  un tal.

Cachemire avait emmen avec elle Flore Hardy, une de ses camarades de
thtre.

La pauvre Flore, servant de repoussoir  son amie, voyait les
soupirants, non, les hennissants, assiger la voiture de Cachemire; elle
entendait les propos changs, les caresses de la voix, les
plaisanteries plus qu'quivoques, applaudies par ceux qui les risquaient
et par celle qui les recueillait,--et de tout ce bouquet amoureux, elle
ne recevait pas mme une feuille.

Flore trouvait maintenant, dans son for intrieur, que Cachemire tait
une _poseuse_.

Elle regrettait d'tre venue.

Cachemire, accoude sur les coussins de sa voiture, rpondait  tous,
caquetait, montrait ses dents blanches et ses petites mains moules par
ses gants. Elle jouait de l'ventail, et respirait de temps  autre un
gros tas de violettes du ple qu'elle avait sur ses genoux.

Autour d'elle, les railleries fminines partaient comme des pois
fulminants.

--Regarde donc Cachemire. Elle fait foule!

--La pauvre petite a bien raison de jouir de son reste. Elle se
_dcatit_ furieusement.

--Pltre...

--Plotte...

--Elle m'a toujours dplu!

Et pendant qu'elle souriait ainsi dans ce luxe, comme si elle et eu le
ciel dans le coeur, Suzanne Labarbade songeait que demain,  midi,
peut-tre serait-elle _saisie_, car la veille, le tapissier qu'on
n'avait pas rgl depuis longtemps, avait parl de _contrainte par
corps_.

Cachemire se trouvait embarrasse. Elle devait beaucoup de tous cts,
et, comme elle disait, sa liaison avec Terral l'avait _mise en retard_.
Madame Labarbade lui montrait bien souvent,  l'heure des comptes, tout
ce qu'elle avait perdu  s'attarder au bras de Fernand dans les petits
chemins du sentiment. Elle soupirait, regrettant ce temps dpens, puis
haussait les paules en regardant son miroir.

--Ne suis-je pas assez jeune et jolie pour tout rparer? demandait-elle.

--Parbleu! rpondait le miroir.

--Il n'est que temps, ajoutait la prudente madame Labarbade.

Elles tinrent conseil, un soir, en tte  tte, tout en prenant une
tasse de th que maman Labarbade arrosait de curaao.

La maison ne _marchait_ pas, les fournisseurs se plaignaient. On avait
des dmls avec le fruitier; la cuisinire prenait le parti du boucher
qui rclamait au moins des _ compte_. Il ne fallait mme pas hausser la
voix quand on parlait aux domestiques. Mal pays, ils devenaient
insolents, tout prts  dclarer qu'ils ne tenaient pas  la _barraque_.

Avisons, dit maman Labarbade. Les billets protests, c'est peu
ragotant. Et quand a se met quelque part. Brr! Dfunt ton pauvre pre
a eu trop de mal avec ces gredins d'huissiers pour que je ne les porte
pas dans ma basse. Il faut viter ces gens-l. Pour a, ma petite, je te
le rpte, je te le dis tous les jours, je ne vois qu'un moyen. Prendre
quelqu'un en titre. Rien de plus facile; quand on te savait avec Terral,
on te laissait, respectant ce hrisson-l! Mais maintenant tu n'as qu'un
signe  faire. Rflchis seulement, pas trop longtemps  cause des
billets  ordre, vois, choisis. Tu as bien, dans le tas, quelqu'un qui
te plaise? Non?... Voyons... Examine... Mais paye tes billets, Suzanne,
paye tes billets! On est honnte femme ou on ne l'est pas!

Cachemire recevait depuis quelque temps, tous les soirs dans sa loge, un
superbe bouquet de roses blanches, avec un camellia immacul au milieu,
parfois un billet, d'autres fois une carte de visite avec des
protestations au crayon sur le carton porcelaine. Le tout sign Ren de
Navailles. L'enveloppe des lettres portait une couronne de comte,
gauffre en bleu sur le vlin. Cachemire ne connaissait pas le nom, mais
elle connaissait l'homme.

M. Ren de Navailles tait depuis quelque temps un des plus assidus
habitus du Vaudeville. On le voyait en habit noir dmesurment ouvert,
avec des parements carquills  droite et  gauche, le camellia de
rigueur  la boutonnire, les coudes appuys sur le velours rouge de
l'avant-scne, les mains coupes en deux par des manchettes
hyperboliques retenues par des meraudes, les gants blancs, la cravate
blanche passe sous un col gomtriquement rabattu et boutonn par un
brillant. Au physique un peu maigre, un peu ple, l'air ennuy, le
lorgnon incrust dans l'arcade sourcilire, la moustache petite et
retrousse, les cheveux spars au milieu du front par un coiffeur
gomtre. Toute l'lgance compasse et rgulire d'un jeune homme
lgant qui baillait sa vie et usait un peu partout ses vingt-cinq ans
comme si la jeunesse tait chose embarrassante ou inutile.

Ds l'abord, Cachemire le trouva de son got par la simple raison
qu'elle aperut, avant toute chose, les meraudes des manchettes. Elle
s'informa.

--Comment, lui dit Antonia  qui elle parla de M. de Navailles, tu ne
connais pas le petit Ren, le jeune Ren, celui qu'Olivier Renaud
appelle Ren d'Anjou? Ah!  mais, ton Terral t'a enterre, ma fille, il
faut te refaire. Tu n'y es plus!

--Possible, mais enfin, quoi! Je ne le connais pas. Quel homme est-ce?

--Un homme charmant, un peu _crampon_, mais gnreux; un homme comme il
faut. Du Jockey, s'il te plat. Comment donc! C'est lui qui a invent de
briser les cols carcans, et depuis ce temps-l on les appelle les _cols
Navailles_, tu ne sais pas a?

--Non, dit Cachemire devenue songeuse.

--Et riche, ajouta Antonia. C'est un bon parti.

Le soir, en rentrant au thtre, Cachemire dit  la concierge:

--S'il venait encore un commissionnaire apporter un bouquet, vous lui
remettriez ce billet!

--Mais ce n'est pas un commissionnaire, fit la concierge, c'est un
domestique, et galonn, Dieu sait!

--Raison de plus.

Le billet faisait savoir  M. le comte Ren de Navailles que
mademoiselle Cachemire consentait  le recevoir le lendemain dans
l'aprs-midi. M. de Navailles ne parut pas au thtre ce soir-l, mais
Suzanne savait dj que le domestique avait emport le billet. Elle se
mit sous les armes le lendemain, et _manqua sa rptition_ pour attendre
M. de Navailles. L'huissier s'tait prsent le matin avec la _broche_
du tapissier non paye. Madame Labarbade lui avait dit de patienter,
assurant que le solde ne tarderait pas  s'effectuer. Inutile de faire
le prott. Ce sera acquitt. Nous ne sommes pas des imbciles! Et
l'huissier s'tait retir en clignant des yeux. Mais il tait temps que
Cachemire, menace d'une inondation de dettes, se rattacht  quelque
branche un peu solide. Elle avait choisi la branche Navailles.

On sonna tout  coup, elle se regarda dans la glace, donna un tour  ses
beaux cheveux noirs et s'allongea savamment sur sa causeuse, les bras
nus dans sa robe de chambre, un _rle_  la main et les pieds jouant
avec des babouches.

Brusquement la porte s'ouvrit et madame Labarbade parut.

--Tu ne sais pas? dit-elle. Ce n'est pas le comte, C'est ton Terral.
Faut-il le congdier?

--Et pourquoi? demanda Terral d'un air railleur en se dressant derrire
maman Anas. Est-ce que je vous gne?

La belle-mre parut un peu effraye, puis elle voulut rpondre, mais un
regard hautain de Fernand la fit reculer.

Elle se retira, grommelant, et tlgraphiant, derrire Terral, des
signes d'intelligence  Cachemire.

Celle-ci n'avait pas boug; elle demeurait sur sa causeuse, l'air
maussade et ne disant mot.

--Eh! bien? fit Terral. Qu'y a-t-il?... Du nouveau, ce me semble! On ne
m'attendait pas? Je te gne? En vrit, je ne trane pourtant pas
souvent mes souliers dans ton salon. Mais je conois... le pass, c'est
fatigant, et je suis le pass... Voyons, sois franche, ma prsence te
pse... Pourquoi diable suis-je venu? dit-il en se promenant de long en
large, la main dans les poches.

Il avait l'air dfait, ple; ses yeux brillaient d'un clat singulier.

Il se sentait mal  l'aise, comme aprs un accs de fivre.

De fait, ses tempes et ses orbites brlaient; toute la nuit prcdente,
pench sur des cartes, il avait jou, disput sa vie aux cartes,
perdu...

--Tu attends quelqu'un? dit-il brusquement, en se plantant tout  coup
devant Cachemire.

--Oui, dit-elle en souriant.

Terral devint un peu plus ple, recula lgrement et dit:

--C'est bien!

Il alla droit  la porte.

--Eh! dit Cachemire, tu t'en vas?

--Oui.

--Sans m'embrasser?

--Oh! fit Terral. Point de comdie. Tu as de moi par-dessus les paules.
Je le sens, je le sais bien. Si je suis venu, c'est qu'une sotte
habitude m'a pouss. Et puis,--et puis dans ce Paris, pas un rduit, pas
un ami, rien, personne! Au fond peu m'importe et pourtant... Ne crains
rien. Cette visite est la dernire. Je le conois, Terral pauvre et
barbottant, te compromettrait. Est-ce que je veux te compromettre? Adieu,
va, adieu!

--Fernand, dit Cachemire en se levant et en allant  lui... Fernand!

--Quoi? fit-il.

--Tu vas me dtester, tu t'en vas irrit. Pourquoi ne nous
quitterions-nous pas amis encore, puisque nous devons nous quitter?

--C'est juste, dit Terral amrement. Voici ma main, tiens!

--Tu sais, fit-elle, je t'ai bien aim, va...

--C'est possible.

--Tu ne me crois pas? coute, je t'aime encore, va... Je le sens... Oui,
je t'aime. Seulement, que veux-tu? Je suis ne pour tout ce luxe... Je
ne pourrais pas vivre sans cela. J'aime mieux mourir jeune, reinte,
poitrinaire et avoir eu tout, chevaux, voiture, cachemires, soupers, le
diable! Tu m'as donn tout cela, tu ne peux plus me le donner. Je vais
ailleurs, il ne faut pas m'accuser. C'est ma nature. Mais si tu
voulais,--songe donc,--si tu voulais, vois-tu, cette vie-l, nous la
partagerions... Tu en aurais ta part... Tu sais, je me cacherais comme
autrefois--pour t'aimer--et ce luxe, qui est ma vie, je te l'apporterais
chez toi, en te disant: Voil ta part!

--Tu es folle, dit Terral en la repoussant, et tu te trompes toi-mme,
aveugle que tu es. Demain, pas plus tard que demain, tu songerais  me
fuir, comme tu y penses  prsent. Et qui te dit que je toucherais  ta
part de festin?... Misre, je suis tomb bien bas, mais je ne suis pas
encore de ceux-l. La lutte, oui, la lutte  main arme au besoin,
contre tout et contre tous, mais la bataille et non pas la vie hideuse
de celui qui marche derrire une femme, et ramasse les miettes d'un pain
mal gagn! j'ai pu t'emprunter quelque chose, je croyais te rendre tout
et davantage, mais accepter... Tu ne sais donc pas ce que tu me
proposes-l? Parbleu, non, tu ne le sais pas. Seulement un jour
viendrait o tu me jetterais le tout  la face et o je rougirais
d'avoir... car j'ai bien peur, imbcile que je suis, de pouvoir encore
rougir.

--Ah! tu es bte, va! s'cria Cachemire moiti souriante, moiti
blesse... Si tu savais!

Un coup de sonnette coupa net la phrase qu'elle allait commencer. Elle
tressaillit...

--C'est _lui_? demanda Terral froidement.

Cachemire ne rpondit point.

--Je ne voudrais pas le rencontrer, continua Terral dont la voix
tremblait.

Sans rpondre, Cachemire ouvrit une porte qui donnait sur l'escalier de
service par l'appartement de madame Labarbade.

--Tu reviendras? murmura Cachemire.

--Jamais, dit Terral.

Il sortit.

Cachemire referma la porte sur lui, et avec un soupir:

--Eh! bien, dit-elle, tout compte fait, j'aime mieux cela. C'est plus
simple.

Elle prit un air souriant pour recevoir M. de Navailles.

Terral tait dj dans la rue.

Il s'arrta un moment sous les fentres, il regarda ces rideaux de
guipure, les rideaux de cette chambre o il s'tait veill parfois
avant Cachemire, o il la contemplait dormant.

Il se revoyait lui-mme rayonnant, audacieux... Ce pass datait d'hier.
Et maintenant!...

Il ft demeur l longtemps peut-tre, mais il remarqua,  ct de lui,
le cocher d'un coup qui le considrait du haut de son sige. Ce coup
portait les chiffres RN entrelacs et surmonts d'une couronne de comte.
Terral devina. Il s'loigna, secouant cet attendrissement subit--et
bte, pensait-il.

Au coin de la rue, il aperut, passant dans une voiture dcouverte avec
une femme, un jeune homme qui le salua de la main-- l'espagnole,--et
lui jeta un:

--Bonjour, cher!

C'tait Adolphe, le petit Adolphe, qui se rendait au Bois.

Terral haussa les paules et continua sa marche, ne songeant plus dj 
Cachemire, et se retrouvant en face de cette pense qui l'obsdait
maintenant, se dressait devant lui  toute heure et partout: la misre!

M. le comte Ren de Navailles tait le dernier hritier d'une famille
illustre. L'histoire des Navailles est crite en lettres d'or et de
sang, dans les annales de l'Auvergne. Gontran-Raoul-Hubert, comte de
Navailles, seigneur d'Yprevard, fut un des compagnons de plaisirs et de
chasses  l'homme de ce l'Espinchal, dont Flchier raconte l'histoire.
Ce Navailles n'chappa que par hasard  la justice des Grands Jours, se
rfugia  la cour de Savoie, obtint des lettres de grce, et fit amende
honorable devant le Parlement de Paris, un cierge de six livres  la
main. Son fils, tu  Fontenoy, tait le pre de ce comte de Navailles
qui mourut sur l'chafaud le 5 thermidor, laissant deux hritiers, l'un
capitaine  l'arme de Cond, l'autre compagnon de voyage de
Chateaubriand, en Amrique. L'an devait tre fait pair de France au
retour des Bourbons, et mourir d'apoplexie  la tribune. Le cadet,
grand-pre de Ren de Navailles, continua  voyager, fit le tour du
monde avec Dumont d'Urville, se composa une superbe collection
ethnologique, crivit mme plusieurs volumes de relations scientifiques,
et vit son nom plusieurs fois cit parmi ceux des naturalistes qui
pouvaient prtendre  une place mrite sur les banquettes de
l'Institut. Il fut un causeur charmant, hte assidu des soires de
l'Arsenal, fort apprci de Nodier et de Cuvier, ces deux _aimables
illustres_, l'rudit le plus charmant, et le savant le moins empes de
cette poque. Ce M. de Navailles versa mme, dit-on, dans l'utopie.
Personne ne lui en fera un crime. Il plaida pour Saint-Simon, lui,
vieillard,  l'heure o les jeunes gens seuls s'enrlaient sous la
bannire saint-simonienne. Vivement pris des choses de l'ide, ce
petit-fils des terribles chtelains de Clermont apporta une somme
considrable aux fondateurs du _Globe_, et jamais un inventeur ou un
chercheur ne frappa vainement  sa porte.

Il mourut vieux, laissant un fils, Charles de Navailles, qui avait
embrass, malgr ses conseils, la carrire militaire.

Ce fut le pre de Ren de Navailles.

Le nom de Charles de Navailles menaa un moment de devenir illustre, 
ct des noms de ces gnraux africains, les Lamoricire, les
Changarnier, les Bedeau, les Cavaignac; il s'tait fort distingu  la
retraite de Constantine, sous les ordres du gnral Clauzel.

Mais une blessure assez grave mit le comte, jeune encore et pouvant
esprer  tous les honneurs, hors du service militaire. Il et pu, sous
le dernier rgne, aspirer  d'autres faveurs et l'on crut un moment
qu'il occuperait un fauteuil  la pairie. Mais le comte tait mal vu au
chteau. Ancien garde du corps, on souponnait quelque peu son
orlanisme de nouvelle date. Ces soupons irritaient M. de Navailles
plus que de raison, il apprit qu'on s'occupait de lui chercher une
place; mais il refusa nettement, demeura en dehors de toute politique,
se maria, devint veuf, vit passer la rvolution de Fvrier et le nouvel
Empire sans acclamer ni protester, et mourut en 1855, laissant le
souvenir d'une lgance suprme et toute franaise.

Le nom de Charles de Navailles avait t prononc jadis  l'occasion de
toutes les ftes et de toutes les excentricits. Grand sportman, il
avait battu les chevaux anglais, sur le terrain britannique,  une
poque o les chevaux franais occupaient un rang fort infrieur; grand
chasseur, il remportait le prix aux chasses du roi Charles X. On citait
de lui des traits dignes de Lauzun; on parlait de certaine causeuse qui
valait bien la chemine tournante de d'Argenson; ses duels taient
illustres et c'est lui qui tait mont  l'assaut de Constantine, sans
teindre son cigare et sans ter ses gants. Son dernier mot, en mourant,
avait t celui-ci:

--Du moins j'ai laiss intact le vieux blason et j'ai suivi la coutume
des Navailles: point de fille! Mon hritier est un fils.

Ce fils, dernier rejeton de la race, tait cet aimable Ren, clbre sur
les champs de courses, illustre au Caf-Anglais, le petit Ren, le Ren
d'Anjou du journaliste Olivier Renaud. C'tait pour lui assurer une
centaine de mille livres de rente que ses aeux avaient risqu leur tte
contre la justice du roi et contre la justice du peuple. Le petit-fils
du pair de France s'habillait en jockey, toque rouge, veste jaune, et
courait les steeple-chase en tutoyant son groom. Il ne disait, ne
savait, n'coutait rien; il s'habillait, se dshabillait, se rhabillait,
passait de l'curie au boudoir et pensait  _Miss Amelia_ en courtisant
Cidalise. Il tait partout, sans s'amuser nulle part. Il cherchait, Don
Juan de l'motion, une distraction, un tressaillement. Il tait blas
sans le savoir. Il parlait peu et parlait trop. Il s'tait habitu 
biller lgamment. Il s'tait compos un langage hybride, mlange
d'anglais d'curie et de franais de coulisses. Il trouvait les pices
_idiotes_ et la musique _infecte_. Il posait en axiome que madame
Viardot est une _gneuse_  ct de mademoiselle Thrsa. Quand il
parlait de son aeul, l'ami de Bougainville, il l'appelait _le vieux
raseur_. Sa trivialit de langage contrastait avec sa tenue correcte. Il
se dpartissait pourtant de cette attitude de soldat prussien. Ce _hros
du grand Seize_ avait, un matin, jet une partie de la vaisselle du
Caf-Anglais sur le boulevard. Mais sa principale journe,--sa journe
glorieuse,--c'tait le premier dimanche d'une foire de Saint-Cloud o il
avait dvast une boutique de pain d'pices en refusant de rien payer.
Le marchand avait pris M. le comte au collet et l'avait tran devant le
commissaire, entre deux ranges de hues. Quand il y songeait, deux ans
aprs, Ren de Navailles en riait, disait-il, _comme une petite folle_.

Tel tait l'homme que Cachemire avait promis d'adorer.

Il avait pourtant ses manies. Antonia l'appelait un _empcheur de danser
en rond_.

--Ma chre enfant, dit-il un soir  Cachemire, est-ce qu'il n'y aurait
pas moyen d'envoyer ton thtre au diable? C'est ennuyeux, les jours de
courses et les soirs de soupers. Encore si l'on te donnait des rles!

--Le fait est, rpondit-elle en faisant la moue, que c'est passablement
ennuyeux. Quelle fatigue!

--_Un rasoir_, rpliqua M. le comte Ren de Navailles en allumant un
londrs.

--Et puis, continua Cachemire, ne m'ont-ils pas retir le rle de la Fe
des Eaux, dans la pice qu'ils montent. Une ferie, je vous demande!
Moi, j'ai maintenant un pauvre petit rondeau, rien de plus!... Et quel
rle, La Pluie! On va m'ennuyer avec a, me _monter des scies_.
Mademoiselle Cachemire, dite la _pluie qui marche_. Elle est _amusante
comme la pluie_, etc. Un tas de btises! Tandis qu'il y avait un
_travesti_ superbe. Ah! bien oui, le travesti. Bernique! c'est Flore
Hardy qui a le travesti! Une grande fadasse comme a... Ah! que je les
lcherais avec plaisir!

--Quand passe-t-elle, cette pice?

--Lundi.

--Et c'est aujourd'hui?

--Jeudi.

--Lche-les. Il fait beau. Nous irons  Trouville. J'ai un costume de
bain  essayer. Ray noir et jaune, avec des clochettes au bonnet. Le
fou--baigneur. J'aurai un succs!

--Tiens, fit Cachemire, j'irais bien  Trouville. Je ne connais pas la
mer.

--Allons donc?

--Parole!

--Alors, c'est dcid... nous partons!... Au diable, ton rgisseur!

--Veux-tu faire une chose bien faite? dit Cachemire. Attendons  samedi.
C'est la rptition gnrale. Je les laisse en plan au milieu de la
pice. Ah! quelle chance!

--Attendons, fit Ren de Navailles.

Le samedi, devant ce public des rptitions gnrales qui est,  peu de
chose prs, le public des premires reprsentations, auteurs, acteurs,
journalistes, directeurs, amis des amis, mres d'actrices, coiffeurs et
couturires, la toile se leva sur le premier acte de la ferie--une
tentative de littrature _fantaisiste_ qui ne devait pas russir au
Vaudeville. Les dcors taient poss, la scne remplie par les artistes.
Quelques-uns n'avaient pas leur costume encore, et rptaient en habit
de ville. On voyait le Gnie des Eaux en paletot brun causer avec la
nymphe des Fontaines vtue de gaze. Les quatre ou cinq auteurs de la
pice, logs dans une avant-scne, faisaient leurs observations. Le
directeur,  ct d'eux, se levait parfois furibond, jetait un conseil
menaant  un acteur, et temptait contre les machinistes. Messieurs de
la censure coutaient. A l'orchestre, les amis des auteurs commettaient
des _mots_ tremps de vinaigre. Vint l'entre de mademoiselle Cachemire.

--Que vois-je? dit alors Le Gnie des Eaux, j'aperois ma fidle
allie, la Pluie!

Le chef d'orchestre leva son archet et les musiciens jourent les
premires mesures du rondeau de _la Pluie_.

Mais la Pluie manqua son entre.

Les acteurs se regardaient entre eux, regardaient la coulisse,
interrogeaient l'avant-scne des auteurs.

--Eh bien! et mademoiselle Cachemire? disait le directeur...

--Mademoiselle Cachemire! criait le rgisseur.

--La pluie est absente, murmurait Olivier Renaud  l'orchestre. Qu'on
aille chercher saint Mdard, il la fera venir.

A quoi rpondait Paul Duchemin:

--La pice a de la scheresse.

Il y avait tumulte sur la scne. Tout  coup, grande marque de
satisfaction. C'tait Cachemire. Elle faisait enfin son entre. Jupe
courte, corsage de soie verte, coiffure de brillants. Marcelin avait
dessin le costume. Elle s'avana sur le devant de la scne, sourit 
quelques amis, et entama son rondeau:

          Je suis la pluie,
          Souvent j'ennuie
    Quand j'apparais, trempant les hori_zons_
          Et la bergre
          Dans la chaumire
    Avec Colin rentre ses blancs mou_tons_

      Je suis la pluie! Avec moi le tonnerre
      Marche grommelant....

--_Grondant_, dit un des cinq auteurs. Il y a _grondant_. _Grommelant_
aurait un pied de plus. Le vers serait faux.

--Il y a _grondant_, rpta le rgisseur.

--_Grondant_, _grommelant_. Qu'est-ce que a fait? dit Cachemire en
haussant ses paules blanches de poudre de riz.

Elle fit une moue ddaigneuse et poussa un soupir ennuy en regardant
les fauteuils d'orchestre.

Le directeur parut bahi, risqua une observation. Le rgisseur s'tait
approch de Cachemire, lui mettant sous les yeux le manuscrit mme des
cinq auteurs.

--Ah! au fait, dit-elle, a m'est bien gal! D'ailleurs je ne le sais
pas, mon rondeau!

--Eh bien! on vous mettra  l'amende, rpliqua le directeur du bord de
sa loge.

Cachemire ne rpliqua point, se retourna et passa dans les coulisses.
Les acteurs en scne se regardaient. Olivier Renaud riait dans sa
stalle. Le rgisseur bondit, partit comme une flche, et une fois dans
la coulisse:

--Mademoiselle, dit-il  Cachemire qui se tenait au milieu d'un groupe
d'artistes et de figurantes, il s'agit de rpter srieusement ou de ne
pas rpter du tout. Vous moquez-vous de nous, par hasard?

--Pas le moins du monde, dit Cachemire. Mais je me moque du rle. C'est
une _panne_. C'est absurde. Me faire chanter l'air de _Margot_, un air
vieux comme les rues. Je n'en veux pas, je refuse le rle.

--O allez-vous?

--Je vais me dshabiller!

Le lendemain, l'engagement tait rompu, Cachemire tait assigne par
son directeur, et partait pour Trouville avec M. Ren de Navailles.

Elle ne connaissait point la mer. Quand on la lui montra, elle la trouva
ridicule. Tout le monde ne comprend pas cette voix qui parle si haut de
l'infini.

Les journes d'ailleurs n'taient que d'amples mascarades. La vie des
bains de mer pour les femmes c'est le mouvement perptuel, c'est la
fivre, pour les maris c'est un peu l'ankylose. Madame va, vient,
s'habille, babille, te une robe, en remet deux, change de costume comme
les princesses de feries, multiplie les rubans, dcuple les glands, les
pompons, centuple, accumule les cocardes. C'est une consommation
frntique de toquets, de tuniques, de chignons, de jupes courtes, de
cannes longues, de bottines jaunes, de cheveux rouges. C'est une course
ternelle de la plage au salon, du salon au thtre, de la vase noirtre
au parquet luisant, des crabes aux rinceaux, de la lame au piano. Quelle
fatigue! Quelle intensit de vie dans ces corps fminins pour supporter
une telle gymnastique! Cependant, monsieur se promne, s'assied, bille,
regarde, joue. Les paysages qu'il contemple sont peu rcratifs: quelque
salle de Casino, une rgle de jeu de l'cart colle au mur, l'affiche
des rglements du cercle. Dans un coin de mchantes crotes, des
tableaux  vendre.  et l, des bougies  abat-jour vert pour le soir.
Il va au caf. Les stores baisss cachent la vue de la mer immense. On
se croirait rue du Sentier. Des boks de bire, des journaux qui
tranent, des mouches qui volent. Un bruit de billes de billards. C'est
l'ennui. Le salon de lecture n'est pas plus gai. Des journaux dchirs,
des revues non coupes. Il faut marcher doucement pour n'veiller pas
les gens qui dorment. Et le soir, pour se distraire, quelque concert,
quelque bal. C'est la Vie des Eaux. Et pas un, peut-tre, pas une n'a
respir  quelque pas de l le sain parfum de cette terre normande,
noire et profonde, l'air qui passait sur ces haies ombreuses et grasses,
sur ces terrains verts, o paissaient les moutons forts et gourmands.

Cachemire s'amusa un moment  faire mouiller par la vague mourant sur le
sable, le bout de ses bottines,  regarder les crabes courir obliquement
sur la grve,  lorgner les baigneurs dont les silhouettes grles se
dessinaient prs des cabines. Elle faisait deux ou trois toilettes par
jour. Elle restait sur une chaise, au milieu de ce fourmillement de
jupes et de corsages rouges, bleus, blancs, fouillis de couleurs,
lgance de bal masqu, et caquetait avec M. Ren de Navailles qui ne
tournait point la tte de peur de dranger un seul de ses cheveux. La
plage l'intressa un jour, deux jours. La fashion a su faire, du bord de
l'Ocan, un muse de gravures de mode. Elle les feuilletait, une  une,
puis s'ennuyait. Le soir, elle allait au concert, s'ennuyait encore, ou
bien elle prenait une voiture, et, en compagnie de Ren, courant la
valle d'Auge, avec les chemins herbus et les vertes alles, les
horizons vastes, les pommiers, les moissons hautes, les maisons
couvertes d'ardoises, enfonces dans les vergers, elle s'ennuyait
toujours. La cte de Grce et son panorama infini, ensoleill, plein
d'eau, plein de ciel, plein d'espace, la fatiguait. Elle remarquait,
d'ailleurs, ou du moins Ren de Navailles remarquait pour elle, que sur
la plage, au concert, au Casino, on l'vitait. Le _Cant_ bourgeois
semblait tablir autour d'elle une faon de barrire. Ils quittrent
Trouville, revinrent  Paris, et, presque sans s'y arrter, prirent
gaiement la route de Bade.

Bade! Le paradis des fous!

Pendant ce temps, madame Labarbade transformait doucement son genre de
vie. Elle tait alle, un matin, chez un photographe. L'envie de son
portrait la dmangeait. Le photographe,--_Photographie de l'toile, au
rabais, boulevard Sbastopol_,--tait un loustic, fruit sec de l'atelier
de Bouguereau, qui eut, avec maman Anas, le petit mot pour rire.

--A la bonne heure, disait madame Labarbade, voil ce que j'appelle un
photographe charmant! Je vous enverrai des pratiques.

--Inutile, rpondait l'autre. Vous me rendriez beaucoup plus heureux en
venant plus souvent vous-mme.

--Voyez-vous a... Lovelace!...

--Eh! eh! Lovelace a croqu des pommes moins apptissantes que vous!

Madame Labarbade tait enchante. Elle aspirait cet encens avec un
sourire olympien.

Quand elle s'loigna, elle lana au photographe une oeillade qu'il ne
dut pas oublier.

Il s'appelait Firmin Monschard.

--Firmin! Quel joli nom! se disait madame Labarbade. Firmin!

Elle le gardait dans sa bouche, comme un bonbon fondant. Ce Monschard,
avec ses vingt-huit ans, ses cheveux longs et gras, son _bagout_ de
rapin l'avait bouleverse. Elle songeait  l'pouser. Mais elle se
ravisa en pensant aux lendemains du mariage. N'importe. Maman Anas
tait sur une pente glissante, et Firmin Monschard ne lui sortait pas
du cerveau. Lovelace en a croqu de moins apptissantes! Tout le jour,
cette phrase se modulait  son oreille ou sautillait devant ses yeux. Il
fallut retourner  la photographie pour voir l'_preuve dans le baquet_,
et l'preuve schant dans l'atelier, et le portrait coll sur le carton.
Madame Labarbade n'tait pas assez stoque pour rsister  tant
d'assauts. Puis la chair est faible. Et c'est ainsi que pendant que
Cachemire tentait  Bade la fortune, accompagne de Ren de Navailles,
maman Anas cdait aux sollicitations d'un photographe, et commanditait
de deux mille francs ce fond de portraitiste,--car Firmin Monschard
tait bien insinuant et le commerce de la photographie va si mal!

A Bade, Cachemire avait trouv le pays de son rve. Une ville petite,
proprette et gaie, o le plaisir est roi, la fantaisie souveraine,
l'imprvu demi-dieu. Le bruit de l'or, le tapis vert, la promenade sous
les sapins, les courses dans la fort avec des voitures jaunes et des
cochers en veste rose, le dfil devant la Conversation, la musique
autrichienne, les verroteries, les sculptures, les curiosits de la
Fort-Noire, une foire de Saint-Cloud perptuelle, mais plus lgante,
plus surprenante et plus folle. Le soir, le thtre, la musique, Paris,
Paris partout, le Paris du bruit, des ftes et du plaisir. Elle saluait
cent figures de connaissance en une heure. Elle tait au diable, libre,
et pourtant elle n'avait pas quitt la rue Taitbout. Olivier Renaud
tait l, Antonia tait l, le petit Barberino tait l, M. Gontran de
Rives tait l.

Elle lui avait mme parl.

--Eh bien! qu'est-ce que vous devenez?

--Moi? Je me range, que voulez-vous! Vous croyez que je suis  Bade pour
jouer, je parie? Non. Tout simplement pour prendre des bains de
bourgeons de sapin. _Htel  la Cour de Darmstadt._ C'est bte comme
tout. Mais c'est comme a. Et croyez-vous, ma chre amie, que
l'hydrotrapie me russit mieux que le souper. C'est un fait.

--Mais vous devenez lugubre, alors!

--Pas tant que a. Je songe  me marier, voil tout. Les petits marmots!
Ah! les marmots! Je souhaite que vous en trouviez un, un jour, sous un
chou. Vous verrez. Adieu. Et bonne chance!

--Il est niais, ce de Rives, avait-elle dit.

--Un poseur, avait ajout M. de Navailles.

Deux pas plus loin, ils rencontrrent Olivier Renaud, riant beaucoup.

--Vous tes gai, fit Cachemire.

--Je crois bien. Je n'ai pas ri comme cela depuis le soir de votre
rptition, vous savez. Figurez-vous, j'avais fait le chemin de
Strasbourg  Paris avec un charmant compagnon, trs-spirituel et
trs-gai, qui revenait de Suisse. Il tait enchant de Ble, des wagons
helvtes et parlait avec reconnaissance de Zurich et de son lac. Nous
avions caus de choses et d'autres; il avait bien voulu m'avouer qu'il
voyageait pour son plaisir, et je lui avais rpliqu que je m'tais mis
en route pour mes affaires. Il voulait voir le Rhin, je voulais tudier
un coin de l'Allemagne. Il tait bien convenu que nous ferions le voyage
ensemble. J'avais un moment quitt mon compagnon,  l'arrive, et je
m'tais mis tout seul en route vers la Maison de Conversation. Mais la
premire figure que je devais rencontrer en y entrant, c'tait la
sienne. Il regardait le tapis vert et jouait. Le premier jour, il perdit
une somme assez ronde, le second jour, il perdit une somme plus forte,
le troisime jour il tait compltement dpouill.--Bah! se dit-il, il
me reste ma chane de montre. Le voil parti chez un orfvre de la
Lopold-Strasse; il engagea sa montre pour une dizaine de frdrics
d'or, et revint triomphant. De cette faon, je pourrai regagner Paris
ds ce soir et j'en serai quitte pour quelques louis! Quant  la Maison
de Conversation, du diable si j'y reviens! Dix minutes aprs, il avait
perdu les frdrics d'or de sa chane de montre. Eh bien! fit-il,
n'ai-je point mes boutons de manchettes? En effet. Les boutons de
manchettes engags, il rflchit qu'une pice d'or peut refaire une
fortune en un quart-d'heure. Il joua les boutons de manchette. On trouve
toujours  emprunter. Il emprunta; pendant ce temps, l'argent demand 
Paris arrivait. L'argent venu, il le joua encore. Un ami, qui le
rencontra et qui partait pour la France le soir mme, le jeta dans le
wagon et le ramena de force chez lui. Bref, mon compagnon revint au
boulevard, sans avoir vu le Rhin, maussade, ennuy, Bade lui ayant fait
oublier la Suisse, ses beauts et ses surprises... Et celui-l voyageait
pour son plaisir!

--Tiens, dit Olivier Renaud, vous ne riez pas. Je parie que vous avez
perdu?

--Des sommes folles, dit Cachemire. Mais c'est amusant. Ce rteau, gai
comme tout!

--D'autant plus que la veine reviendra, fit Ren de Navailles. J'ai un
_ftiche_.

--Lequel?

--Un dcime avec une croix.

--Excellent! dit Olivier Renaud.

--Et moi, fit Cachemire, un morceau de corde de pendu. Un imbcile qui
s'est _teint_ d'amour pour Olympe Grard.

--Parfait, dit encore Olivier. Venez-vous voir la Trinkhalle? C'est
encore un autre ftiche.

--C'est a, dit Cachemire, et vous nous raconterez les histoires peintes
l-dessus.

--De jolies peintures, fit Olivier. Le Goetzenberger qui en a
accouch, tait un fameux drle. Pas plus de couleur que sur la main.
Tenez, voici l'histoire de l'_Image de Keller_, et du chteau de
Neuwindeck. Connaissez-vous? Non. Voici:

Un chevalier de Thuringe, passant un soir prs de Lauf, s'arrte au
chteau de Neuwindeck pour y passer la nuit. A travers les herbes qui
envahissent la porte d'entre, il se fraye un passage jusqu' la salle
des chevaliers. Sur son chemin, personne. L'abandon, l'ombre, le
silence. Mais dans la grande salle, il aperoit une jeune fille vtue de
blanc, assise, et l'oeil fix sur les dalles. a vous amuse?

--Oui... si vous voulez.

Le chevalier fit quelque bruit. Elle se lve, le salue, et ses grands
yeux bleus brillant dans un visage ple, semblent interroger l'tranger.

--C'est l'hospitalit que je demande, damoiselle,--je dis
_damoiselle_,--et le pain et le sel qu'on offre aux errants.

La jeune fille s'inclina, apporta une coupe et du vin, de la venaison,
et des fruits. Point de pain ni de sel.

--Ce chteau est le vtre? dit le chevalier.

Elle inclina la tte et demeura silencieuse.

--Pas bavarde! fit Ren de Navailles.

--Vous allez voir.

--Le seigneur de ce logis est-il donc absent? continua le jeune homme.

Elle tendit la main vers les portraits de la muraille, et rpondit
lentement:

--Je suis la dernire du nom!

--Ah! trs-joli! fit le dernier des Navailles.

La lgende, continua Renaud, dit navement que, tout en causant, le
chevalier tait souvent revenu  la bouteille, et la trs-sceptique
brochure qu'on vous vendra  Bade pour quelques kreutzers ajoute: _Il
n'est donc pas surprenant qu'il se sentt le coeur pris._ Bref, le
chevalier proposa  la jeune fille de l'pouser.

--En vrit! s'cria-t-elle.

Et sa pleur sembla soudain se colorer, elle se leva, prit deux anneaux
dans un reliquaire, et sur ses blonds cheveux posant une couronne de
romarin:

--Venez, dit-elle au chevalier.

Elle marchait. Il la suivit. A l'entre de la chapelle, deux
chevaliers, couverts de leurs armures, se tenaient roides et comme
ptrifis. A la vue de la jeune fille, ils quittrent leur attitude, et
le chevalier les vit marcher  ses cts. Des cierges brlaient dans la
chapelle, clairant les visages de marbre des morts couchs sur leurs
tombes. Au milieu de la chapelle, la statue de bronze d'un vque revtu
de ses ornements pontificaux, s'levait, les mains jointes. La jeune
fille toucha du doigt l'vque de bronze, et la statue se dirigea
lourdement vers l'autel. Alors, les lvres d'airain s'agitrent,
l'oeil sombre s'illumina, et de cette poitrine de bronze, la voix de
l'vque fantme sortit, et cette voix disait:

--Kurd de Stein, prenez-vous pour femme, Bertha de Windeck, fille du
comte de Windeck?

--C'est gai comme tout, ce que vous nous racontez-l, dit Ren.

--Vous l'avez voulu: fit Olivier.

Ici les lgendes, qui s'accordent  peindre la terreur du chevalier,
diffrent sur le dnouement. Les unes veulent que, soudain, le coq ait
chant, et dissip de sa voix claire ce tourbillon de fantmes, et que
le chevalier se soit retrouv vanoui, dans les hautes herbes de la
cour, auprs de son cheval fidle. Les autres, plus svres, font
engloutir par la terre entr'ouverte, Kurd de Stein qui rpondit: Oui,
 la question de l'vque de bronze. Ce dernier et terrible dnouement
se retrouve, absolument semblable, dans une lgende espagnole qui fait
pouser  don Juan, une morte fiance, et le foudroie au moment o il
passe son anneau aux doigts glacs de la jeune fille. Il est assez
curieux que cette lumineuse Espagne emprunte ainsi ses brumeuses
terreurs aux lgendes du Rhin.

--a m'est gal, la lumineuse Espagne! dit Ren.

--Eh! bien, moi non, fit Cachemire. Je voudrais voir a, l'Espagne!

--Toujours est-il, conclut Olivier Renaud, que je viens de vous rciter
l'article que j'envoie ce soir  mon journal. C'est de la primeur. Du
Renaud indit. Au revoir!

Le soir, Cachemire gagna dix ou douze mille francs.

Cachemire jouait ainsi, perdait, rejouait, regagnait, enfivre, le sang
 la tte, heureuse, se montrant  la Lichtenthal, au thtre, au
Vieux-Chteau, avec des mises clatantes, des bijoux superbes, un peu
maquille dj, toujours sduisante. Que de jaloux et de jalouses! Elle
se moquait bien du thtre. Cette ville de Bade, quelle scne o elle
s'talait, se montrait, se sentait admire et applaudie. Elle en venait
 aimer ce Ren de Navailles, comme un moment elle avait aim M. de
Bruand, pour tous ces triomphes! Elle tait la reine de ces alles
superbes, l'envie, la fte, la charmeresse! Alors quand elle songeait
 son enfance,  sa jeunesse, au bateau qu'elle passait,  son pre
s'asphyxiant sur ses fourneaux,  la brave femme qui l'avait recueillie
et qui tait morte,  Madame Herbaut,  Joseph,  ce foyer d'honntet
qu'elle avait fui:

--Il y a des gens, se disait-elle, qui trouvent le bonheur dans la
vertu! Sont-ils btes!

La malheureuse les _plaignait_.




X


La couche d'orgueil que Terral portait en lui s'tait comme souleve 
cette ide qu'il pouvait recevoir de l'argent de Cachemire. Il tait de
ces gens qui rvent le crime et qui reculeraient devant la honte. C'est
par horreur de la boue qu'ils marchent dans le sang. Il revint chez lui,
accabl. Son logis  prsent tait redevenu morne et presque aussi
lugubre que jadis--plus sinistre, car Terral avait dpens de sa
provision d'audace. Tout ce qu'il avait pu vendre tait vendu. Les
tableaux, les bronzes partis.  et l quelques bimbelots encore
accrochs, tranant--la momie du luxe. Un lit, une table, quelques
chaises. Rien de plus. Cette vue serrait le coeur de Terral. Il avait
envie de pleurer ou de crier. Il se barricadait l comme dans un antre.
Si l'on sonnait, il n'ouvrait pas. On pouvait le surprendre, le voir
ainsi misrable. Quelle honte!

Il se laissa tomber sur son lit, rvant.

--trange fille, songeait-il. Certes elle ne m'aime plus. Mais elle
voulait me sauver. Et ce sacrifice banal pouvait me tirer du mauvais
pas.... il me faut si peu d'argent! Combien? Qui sait! Dix louis! La
chance est terrible. En une heure, dix louis peuvent devenir une
fortune. Avec dix louis j'irais  Baden, essayer ma martingale...

Il allait  un petit tiroir o il enfermait des fves, traait  la
craie, sur sa table, un jeu de trente et quarante et jouait.

Les fves figuraient l'enjeu. Elles se doublaient, se triplaient. Il
gagnait, gagnait toujours... Au lieu de fves, mettez des florins, ce
gain et t une fortune.

--Parbleu, se disait-il, je la tiens, ma martingale. Infaillible. Il
faut absolument que je la risque. Oh! rparer la brche, me reconstruire
une richesse, et vivre. Car je n'ai pas su vivre.

Sa pense le reportait soudain vers Suzanne.

--Mais je ne pouvais pas accepter, non. C'et t infme. Et pourquoi
infme? J'ai des pudeurs que je ne me connaissais pas. Jolis, mes
scrupules. A quoi bon? Dix louis, et c'est assez! Eh! bien, est-ce que
je n'aurais pas pu le lui rendre, cet argent? Elle prtait, elle ne
donnait pas. J'ai t un sot!

Puis se levant, allant  la porte:

--Aprs tout, quoi, il est encore temps. Je monte. Je sonne. Cet argent,
je l'accepte! Elle me le donne. Je l'ai dans les mains, l. Je
l'emporte. J'attends le soir. Je joue. Je gagne. C'est bien... Je...
Oui, j'y vais!

Il boutonnait son habit, cherchait son chapeau.

Il s'arrta brusquement.

--Et si j'allais rencontrer un de ses amants chez elle. Cette fois, je
n'aurais pas le droit de le tuer comme M. de Bruand: s'il me
connaissait, il raillerait. crire? La lettre peut se perdre. Non. Et
puis, non, dcidment, pas de son argent,  elle. C'est fini. Qu'elle
aille o son destin la pousse, et moi aussi!

Pourtant, il lui fallait un enjeu--il redemandait un levier; o trouver
ce qui tait sa vie? Il fallait donc recommencer ces pres chasses 
l'or d'autrefois, il fallait esprer au lieu de jouir, attendre au lieu
de possder. A qui se livrer? A qui emprunter? Il devait, il devait
partout. Demander encore, c'tait dvoiler le secret de sa misre.

--Pas d'amis! se disait-il accabl par le vide qu'il avait fait autour
de lui, au temps o ddaigneux de toutes choses, confiant en sa force,
il criait le _moi seul!_ de Mde.

Pas d'amis!

Il cherchait, interrogeait, fouillait ses souvenirs et dans cette nuit,
dans cette foule qui l'entourait, il ne trouvait qu'un nom, un seul.
Bourdenois,

--Oui, Bourdenois. Mais qu'est-il devenu? Sombr! Perdu! Oubli!

Bourdenois! Celui-l peut-tre aurait pu le sauver. Le Titan se
raccrochait  l'enfant; l'homme fort regrettait le _naf_. Terral
s'arrta longuement devant ce nom, plein du pass, et, peu  peu, comme
si la lumire s'tait faite en lui, il se rappela qu'il l'avait vu
imprim,  et l, ce nom, il ne savait o,--dans des comptes-rendus de
journaux peut-tre.

--Qui sait? Bourdenois est peintre... C'est peut-tre lui dont parlait
la critique...

--C'est lui, se dit bientt Terral, l'ide confuse prenant corps et se
fixant... Je suis sauv!

C'tait le cri de l'gosme  la mer. Dans ce grand naufrage, Bourdenois
restait seul. Il alla  Bourdenois.

Terral entra dans un cabinet de lecture, demanda le livret du Salon,
chercha  la lettre B, et poussa un grand soupir comme si on venait de
lui enlever un monde des paules.

Il avait lu:

BOURDENOIS (Charles-Henri), n  Mussidan (Dordogne), lve de M.
Cabanel.

_Rue d'Enfer, 11._

269.--_Les Volontaires de 92._

270.--_Hrault de Schelles brlant les trophes de la royaut._

--C'est lui! se dit Terral. Ah! voil le salut!

Il alla  pied, la tte en feu, plein de projets, plein de fivre, rue
d'Enfer, et monta rapidement, comme si on l'et poursuivi, jusqu'au
cinquime tage, o demeurait Bourdenois.

Ce fut une femme qui ouvrit, une jeune femme souriante et un peu tonne
et qui demanda le nom du visiteur.

--Fernand Terral.

--Oh! dit la jeune femme dont le visage s'claira... Veuillez entrer, je
vous prie. Mon mari m'a souvent parl de vous!

--Mari, songea Terral. Parbleu! La tortue a trouv sa carapace.

La porte de l'antichambre s'ouvrit brusquement; et Bourdenois, en
vareuse rouge, s'cria, tendant les mains  Terral:

--Ah! ah! D'o diable sors-tu?... je t'ai cherch, je t'ai traqu,...
Rien! Pas de Terral. J'avais envie de te rclamer dans les _Petites
affiches_. Ah ! tu reviens de Chine, du Mexique, de Tombouctou?

--Moi?... Non, dit Terral, je reviens de plus loin.

--Mais entrez donc, interrompit madame Bourdenois, vous ne pouvez causer
ici.

Terral fut introduit dans l'atelier. Il y avait, sur le chevalet, une
toile commence. Des esquisses le long des murs. Partout, de petits
panneaux grands comme la main, reprsentant des tableaux projets. Une
propret flamande. On sentait qu'un oeil de mnagre inspectait tout
cela. L'atelier d'ailleurs respirait le calme, sentait bon. Le mobilier
tait un brave ameublement sans prtention; mais tout cela gai,
souriant. Les choses ont leur bonheur.

Il fallut que Terral entendt l'histoire tout entire de Bourdenois, et
comment la misre s'tait lasse  la fin, et comment l'artiste s'tait
fait peintre sur porcelaine, gagnant son pain le jour, gagnant la nuit
sa gloire, composant  la lampe des tableaux qui enfin avaient trouv
des juges et des acheteurs. Une premire toile vendue, dix avaient
suivi. Bourdenois avait eu des commandes,  et l. Les marchands de
tableaux l'exploitaient bien un peu, mais c'est le sort commun des
dbutants de passer sous ces fourches caudines. Enfin, il avait pu jeter
aux orties la palette du peintre sur porcelaine, l'horizon s'ouvrait, le
pain tait assur et non-seulement le sien, mais celui _des autres_.
Plus d'obstacles alors au mariage. Le pre avait consenti. Ah! que
Bourdenois avait cherch Terral pour lui annoncer cette joie! Mais,  ce
moment mme, Terral se cachait, dvorait sa _dveine_, et ne sortait que
la nuit. Ce mariage ne datait que de deux mois, trois mois au plus. On
s'tait mari le jour mme de l'ouverture du Salon, et Bourdenois
apportait, dans la corbeille qui n'existait pas, une mdaille.

--Mdaill! Conois-tu?... disait-il. Tout est fini, le nuage a pass,
je me moque de la pluie. Le beau temps est venu. Je suis heureux comme
un vaurien. Tu vois ma petite femme? Je me couperais en quatre pour
elle. Ah! il fait bon respirer un bouquet de lilas aprs s'tre dchir
 toutes les ronces de la cration. Tu vois, je donne dans le potique.
C'est bte comme chou. Mais rends-moi la justice de dire, mon pauvre
Terral, que je n'ai pas vol mon bonheur!

--Certes, dit Terral.

--Ah ! Et toi?

--Moi?--(Madame Bourdenois prparait des grogs dans la chambre  ct.
Charles et Terral taient seuls).--Moi, j'ai fait naufrage. J'ai men ma
barque  toute vapeur. J'ai perdu de vue le manomtre. La machine a
saut.

--Ah!

--C'est une leon, dit Terral, et je l'accepte. Mais m'en voil dj
consol. Je suis de ceux qui s'arrtent, je ne suis pas de ceux qui
tombent!

--Oui, trs-bien, fit Bourdenois. Mais o en es-tu, voyons? Naufrag,
soit, mais il te reste au moins...

--Rien.

--Rien?

--Eh! bien, dit gaiement Bourdenois, nous allons partager!

Il s'tait lev, allant droit  un petit buffet en vieux chne dont il
ouvrit le tiroir.

--Tiens!

--Qu'est cela?

--Tu vois, dit Bourdenois en lui tendant un billet de cent francs. Le
quart d'un tableau. Je voudrais en avoir dix fois autant  t'offrir,
mais...

Terral hsitait, humili  demi, cras aussi par ce mouvement si simple
du brave garon. Tout  coup, il prit le billet, le mit dans sa poche et
dit:

--Soit. Je te rendrai cela bientt, je t'en rponds. A demain.

--Tu pars?

--Oui. C'est cet argent que je venais te demander, tu ne comprends pas?
Maintenant je suis tir d'affaire. Ces cent francs l, mon cher, c'est
peut-tre un million. Tiens, merci. Au revoir. A demain!

--Eh! bien, dit madame Bourdenois, qui rentrait dans l'atelier, et mes
grogs? Vous ne pouvez pas refuser, monsieur...

Terral causa encore un moment, trouva pour madame Bourdenois un ou deux
compliments, serra la main de son _ami_, et descendit. Dans les
escaliers, il se croisa avec un vieux bonhomme qui montait, charg de
livres, en fredonnant l'hymne de M. Joseph Chnier. C'tait le
beau-pre.

--J'en chapperai donc, se dit Terral une fois dans la rue, et malgr
toutes les fatalits du monde. Cinq louis. Cela suffit.

Il s'habilla. Bien ports, ses vtements rps, mais de bonne coupe, lui
donnaient encore une lgance presque insolente. Il attendit le soir et
se promena avant le dner, devant son cercle. Des amis de boulevard, des
agents d'affaires, le rencontrrent.

--Ah! quel hasard! Est-ce que votre soire est prise, Terral?

--Non.

--En ce cas, nous vous invitons, nous vous entranons, nous vous
enlevons. Grande rception dans les salons de Brbant. C'est la
Compagnie qui paye.

Il s'agissait d'un repas d'actionnaires, de la fondation d'une socit
de crdit industriel. On avait invit des journalistes, Terral rencontra
Olivier Renaud, bien d'autres qu'il connaissait, le petit Barberino, des
compagnons de plaisir. Barberino avait amen avec lui un jeune homme au
regard bleu, souriant, les cheveux blonds, un peu ple.

--Quel est ce monsieur? demanda Renaud  Terral.

--Je ne le connais pas.

Il apprit, cinq minutes aprs, au potage, que le jeune homme se nommait
Paul de Rieux,--une grande famille de Bourgogne, disait-on.

Pendant le dner, M. Paul de Rieux fit _des mots_.

Il tait plac en face de Terral et ses dents blanches dcouvertes par
un immuable sourire, il semblait quter,  chaque saillie, son
approbation.

Dans le brouhaha du repas, le bruit des conversations partielles se
mlant aux interpellations d'un bout de la table  l'autre, Terral se
taisait et songeait. Tout  l'heure on allait jouer. C'tait alors qu'il
risquerait ce suprme enjeu, venu du hasard. Il n'coutait pas. Ses
voisins le trouvaient maussade. Le diapason des entretiens s'levait 
chaque nouveau vin annonc par le garon. Le Loville et le Roederer
formaient les dizes et les bmols. On se mit  parler politique et l'on
finit par ne plus s'entendre du tout. Les toasts  la prosprit de
l'entreprise se perdirent dans les considrations sur la conduite de
Robespierre et le procs des Girondins.

Le caf tait vers dans une pice contigu. La table desservie, les
garons tendirent un tapis vert, on apporta des cartes et l'on joua.

--Allons, se dit Terral, c'est l'instant. Et,--comme il arrive parfois
aux heures difficiles,--un souvenir de ses vieilles lectures lui revint
et il murmura, presque tout haut, le mot de Julien Sorel  l'heure des
crises: _Aux armes!_

On tablit un lansquenet.

Le petit Barberino prit la banque. Terral jeta un louis, puis un autre,
perdit, alluma un cigare en souriant et ne rejoua plus avant de l'avoir
fum. Puis il revint  la table de jeu, et Olivier Renaud lui passa les
cartes.

--Trois louis! dit Terral.

--Je les tiens, fit Barberino.

Terral gagna.

--Six louis!

Il gagna encore. Il passa sept fois, gagnant toujours.

Il avait devant lui un tas d'or, trois mille huit cent quarante francs,
gagns en deux minutes. Il _passa la main_, ramassa son gain et revint 
la fentre.

Il regardait les boulevards, noirs, le ciel pluvieux, les lanternes des
voitures qui se croisaient, les passants de plus en plus rares avec des
parapluies.

--Allons, dit-il gaiement, ce ne sera pas le soleil, ce sera la pluie
d'Austerlitz...

Il se remit  la table de jeu, tint une mise considrable, mais perdit
cette fois, perdit toujours. Il n'eut plus rien bientt et demeura
debout contre la table, regardant les cartes, l'or, les joueurs, le
tapis,--ptrifi. Il lui semblait que c'tait un rve. Quoi, plus rien?
Rien. Eh! bien, il allait emprunter  quelqu'un des convives, l,
sur-le-champ. Mais il n'osait pas. Il avait honte. Le jeu commenait 
peine; avouer qu'il tait _dcav_, impossible. Alors il se prit 
regarder, il examina les joueurs, il s'efforait de s'intresser  la
partie, il se grisait avec le bruit de l'or, il se disait: Je vais
gagner. Tout  l'heure. Patience!

Ses yeux s'arrtaient surtout, machinalement, sur M. Paul de Rieux, qui
lui faisait face, souriant toujours. M. de Rieux avait  l'annulaire
gauche des diamants qui jetaient des tincelles de lumire lectrique.
Terral regardait ces diamants. Il les vit soudain disparatre, il vit
les mains de M. de Rieux se perdre dans les basques de l'habit et,
rapidement, faire passer dans la manche gauche du vtement, un jeu de
cartes.

Terral recula. Si rapidement que le tour et t excut, il avait tout
vu.

Il attendit.

Deux minutes aprs, M. de Rieux _prenait la main_.

Il la prenait  vingt louis. Il passa neuf fois et gagna net cinquante
et un mille deux cents francs.

Puis il dit, avec son sourire ternel:

--Ouf! je passe la main!

Il leva alors ses yeux bleus et gais sur les spectateurs.

Terral le regardait d'un air foudroyant.

L'aventurier plit devant ce regard et comprit que Terral savait tout.
Mais il se remit bien vite de l'motion, essuya d'un air ngligent les
bijoux de sa main gauche, se leva comme fatigu et passa, s'tirant les
bras, dans la pice  ct. Terral l'y suivit. M. de Rieux avait dj
disparu. En regardant  terre, dans un coin, Terral aperut un petit
paquet que l'autre avait d laisser l.

Il se baissa, le prit, et devint ple  son tour.

C'tait un jeu de cartes, un double jeu de cartes prpar.

Haletant, Terral regarda. Il y avait l dix coups arrangs. On pouvait
_passer_ dix fois. Une fortune!

Oui! il contemplait ces morceaux de carton, il les comptait, sans les
dranger, l'oeil embras, le sang aux tempes, tremblant, fascin par
ces cartes qui lui murmuraient mille choses mauvaises. Ces figures aux
couleurs crues lui souriaient. Il avait chaud et froid en mme temps. Il
croyait qu'il allait s'vanouir.

Tout  coup, il se secoua brusquement.

--Si on me voyait ici, pensa-t-il. Et si on apercevait _cela_!

Il enfona le jeu de cartes dans son habit et il rentra le tenant
toujours, la main dans la poche. Il avait peur de devenir fou. Tout
tournoyait autour de lui. La tenture rouge du salon l'aveuglait, les
glaces se renvoyaient les milles lumires roses ou bleutres des
cristaux des lustres; Terral ne voyait pas, n'entendait pas. Tout se
troublait autour de lui et bourdonnait.

Rien de distinct que cette pense:

--Dans ta main, une fortune!

Alors, comme un homme ivre, il se rapprocha de la table, prit les cartes
du jeu en main, les battit, et, avec l'adresse tonnante d'un grec, y
substitua audacieusement les cartes de l'_autre_.

Il gagna, et toujours, et dix fois, il gagna, fatalement, forcment,
mathmatiquement; on s'extasiait autour de lui, l'or s'entassait, il
entendait le bruit des louis, les chuchottements, les exclamations et
cette musique l'enivrait. Ah! c'tait vraiment la fortune, cela! Plus
que M. de Rieux, il gagnait, plus qu'il n'avait os le rver, les coups
taient formidables. Il avait l, devant lui,  lui, tous ses rves, ses
rves dtruits ce matin et reconstruits ce soir, le luxe, le bruit,
l'clat, les chevaux, les femmes, Cachemire!

Tout  coup, un bras se pencha devant lui, une main lui arracha les
cartes des doigts et, foudroy, il entendit ce cri:

--On nous vole, messieurs!

Terral bondit, livide.

Le petit Barberino montrait les cartes.

--Reconnaissez-vous votre jeu? Non! Ce jeu-l est prpar!

--C'est une infamie! s'cria M. de Rieux qui regardait en face Fernand
Terral de l'autre ct de la table.

Terral, vert et farouche, bondit comme pour s'lancer sur le misrable,
mais un cercle irrit le retint, on se partageait le tas d'or dj; il
se sentit pouss au dehors, et ce ne fut que dans l'antichambre qu'il
put se dgager. Il secoua alors ceux qui le tenaient,--ils taient
quatre,--et les envoya d'une secousse, contre la muraille, jurant.

Il se trouva sur le boulevard, nu-tte, sous la pluie, seul, abm.

--Messieurs, disait en haut le petit Barberino, remercions M. Paul de
Rieux, mon ami, ici prsent, de nous avoir averti de l'infamie dont nous
allions tre les victimes!

On remercia M. Paul de Rieux.

Terral eut un moment l'ide du suicide. Dcidment la partie tait
acheve, et la ruine complte. Le sort avait eu le dessus. S'acharner
et t folie. Il s'achemina  travers les rues boueuses, jusqu' la
Seine et, sur le parapet d'un pont, il demeura tte-nue, regardant l'eau
couler. Le fleuve avait des remous sinistres et les lumires du gaz
s'allongeaient sur lui comme des lames rouges. La silhouette du Chtelet
et les tourelles se dcoupaient en noir sur le ciel sombre avec des
attitudes bizarres. Il demeurait l hsitant. Ses mains brlantes se
rafrachissaient sur le grs mouill du pont. Le vent lui passait dans
les cheveux et calmait sa fivre.

--Le suicide? Pourquoi? se disait-il. N'y a-t-il que Paris au monde?

Aprs l'ide de mort, l'ide de fuite. Il se voyait, emport au loin,
sauv, recommenant ailleurs, en Espagne, en Amrique, il ne savait o,
une vie nouvelle, et, plus tard, revenant ici, s'imposant, relevant le
front, crasant ceux qui l'crasaient.

Elle est rapide, la pente des songes. Plus le malheur vous treint,
mieux le dlire vous montre, rapproch, le but qui s'chappe. Terral se
dtacha de cette eau bourbeuse qui clapotait, qui scintillait, qui
attirait. Il revint chez lui, machinalement, comme le chien rentre au
chenil et, au lieu de se coucher, il resta assis, sans lumire, avec
cette ide fixe: _Partir!_

La nuit l'avait encore maintenu dans ses penses nouvelles. Mais avec le
jour, toute son audace parut s'affaisser. La matine tait livide,
c'tait une de ces aurores qui ont froid. Il se sentait pntr jusque
dans les os par une atroce humidit. Il grelottait, ses dents claquaient
comme les dents d'un cholrique. Il se dshabilla et se mit au lit. La
fatigue l'accablait. Il s'endormit d'un sommeil troubl, plein de
cauchemars et de visions mauvaises. Quand il se releva, le soir, il
tait plus fatigu que le matin.

Il avait faim, d'ailleurs.

--J'ai faim.

Cette pense,--ce besoin,--s'empara de lui tout entier.

Il fouilla dans ses poches, ouvrit ses tiroirs, chercha: il avait trente
sous  lui, trente sous.

--Qu'importe!

Il prit un vieux chapeau dfonc qu'il avait jet autrefois, dans le
fond d'une armoire et sortit, les pantalons crotts encore de la boue de
la veille, les habits frips. Alors il s'achemina vers les quartiers
pauvres, chercha quelque _gargotte_ o il pt manger sans crainte d'tre
reconnu, et entra. C'tait une faon de crmerie et de dbit de vins,
avec tables et bancs scells au mur, et des saladiers de riz tout jaune
et de compotes des poires  la devanture, sur fond de rideau rouge. La
porte arborait encore, comme enseigne, le classique cadran bleu avec
l'aiguille marquant neuf heures, ce qui voulait dire autrefois (ces
cadrans aujourd'hui sont rares): _Soupe  neuf heures_.

Il y avait des maons et des ouvriers qui mangeaient en faisant du
bruit.

Terral choisit un coin, s'assit et demanda du bouillon, du boeuf, un
peu de vin, n'importe quoi.

--Misre, se disait-il avec une amre colre, j'ai faim!

On ne le regardait point. Il n'est pas si rare de voir ainsi courir les
crmeries des affams en habit noir. La misre n'a pas d'uniforme.
Terral entendait dans un cabinet vitr, des maons attabls en
pique-nique, et qui arrosaient de chansons leur dessert:

    Architectes et matres maons
    Mprisez pas les compagnons
    Qu'ils vous ont mis le pain en main,
    Que vous en aviez grand besoin!

Il restait l, n'ayant plus d'apptit,  couter, absorb. La salle se
vidait peu  peu. Les habitus faisaient, en passant, des amitis  la
dame de comptoir et si le mari se fchait, ils lui jetaient en riant
quelque pigramme. A la fin, Terral s'aperut qu'il tait presque seul.
Il se leva, et dit  la crmire:

--Combien?

Elle regarda son mari.

Celui-ci fit un petit calcul mental, et rpondit:

--C'est dix-huit sous.

Terral paya. Il se dit, en sortant:

--Il faut peu de chose. Si l'on tait philosophe, pourtant! Bah!
ajouta-t-il, les philosophes sont des sots!

Il regarda l'heure  la pendule d'un pharmacien: huit heures. Quelle
soire lente  passer. Et que faire? Retourner chez lui. A quoi bon? Il
n'avait mme pas de lumire au logis. Le boulevard? A prsent, ce
boulevard lui faisait peur. Que de gens avaient le droit de le
souffleter du regard! Le droit? Et quel droit? Parce qu'il avait t
plus fou ou moins habile. Ce M. de Rieux! Ce Barberino! Il n'avait mme
pas l'ide de se venger. Il tait perdu; le courant l'entranait.
C'tait d'une autre faon qu'il entendait le remonter.

Mais quel scandale! comme on avait d s'entretenir de lui dans tous ces
cercles! Les journaux allaient s'en mler.

--Je ne les lirai pas, songeait-il. Qu'est-ce que cela me fait? Ah! le
proverbe ment comme un homme: les oreilles ne m'ont point tint
aujourd'hui!

Tout en pensant, il allait au hasard, fatigu. En route, il se sentit
accabl.

--Eh bien! se dit-il, j'ai encore douze sous... une fortune, fit-il avec
un affreux sourire.

Il ctoyait le Luxembourg, il entra dans un petit caf, et s'assit.

--Je resterai l jusqu' minuit.

Il prit un journal au hasard, s'accouda dessus comme s'il se ft plong
dans la lecture, et s'absorba dans ses rflexions irrites. On lui
servit du caf. Il ne le vit pas. Il franchissait dj l'Ocan,
dbarquait  New-York, triomphait... Puis, brusquement, il releva la
tte, aux accents d'une voix qu'il connaissait. Il couta et promena son
regard autour de lui. Il y avait, coupant la salle en deux, un norme
pole de faence qui lui masquait une ou deux tables. La voix partait de
derrire ce pole. Il la connaissait, cette voix. Il l'avait entendue
souvent. Mais o? Mais quand?

--Ma foi, oui, disait-elle, je suis boudhiste. Pourquoi ne serais-je
pas boudhiste? Avec a que le akia-Mouni est si bte que a! Mais il
avait trouv la doctrine chrtienne 500 ans avant Jsus, songez donc! Un
bonhomme qui prche la vertu  des sauvages, l'oubli des injures  des
trangleurs, la haine du sang  des espces de Carabes. Vous savez une
chose, c'est que parmi les trois ou quatre cent mille boudhistes qui
peuplent l'Asie, le meurtre est cent fois plus rare qu'en Europe. Il y a
des villes peuples comme Paris o l'on s'assassine moins que dans le
faubourg Montmartre. Et puis, la doctrine est calmante. Qui ne s'est un
peu consol,  l'ide d'un _nirvna_ colossal, d'un anantissement
complet de la nature se fondant, goutte d'eau en une mer, avec la
cration tout entire? a fait passer bien des mchantes heures et a
vite bien des indigestions. Notez que j'ai t assez heureux pour
trouver dans cette vie un brin de _nirvna_, sans attendre ce que je
puis en absorber dans l'autre. Le calme, voyez-vous, doubl de ddain ou
de mpris, il n'y a que cela au monde!

--Mais je le reconnais, se dit Terral en se levant machinalement, c'est
Fargeau!

Il s'approcha du pole, jeta un regard de l'autre ct et vit, causant
et fumant, trois hommes, l'un gros et grand, l'autre long et mince, avec
des cheveux roux, et au milieu, Fargeau, une pipe entre les dents, et
qui s'interrompait parfois dans son expos de doctrines, pour lancer au
plafond un peu de fume.

Instinctivement, au lieu de se rejeter en arrire, Terral s'avana. Un
je ne sais quoi le poussait. La curiosit, peut-tre. Fargeau lui avait
refus la main, jadis. Que ferait-il, maintenant? Et un ddain de plus
ou de moins, peu importait  Terral.

Fernand alla  Fargeau et lui frappa sur l'paule.

L'autre se retourna, vit Terral, et dit:

--Ah!

Puis il ajouta:

--C'est vous, eh bien!

--Je voudrais vous parler, dit Terral.

--Ah! bon! fit Clestin, je sors.

Il se leva. L'homme aux cheveux roux, long comme une perche  houblon,
en fit autant. Celui-ci tenait sous son bras une livraison de la _Grve
de Samarez_, de Pierre Leroux.

--Vous ne venez pas, Vobrichon? dit le maigre personnage au gros homme
qui restait assis.

--Non. Je veux lire la _Revue des Deux-Mondes_. La _machine_ de Sand
m'intresse!

Fargeau avait pris le bras du philosophe Goussard (ainsi se nommait son
maigre interlocuteur), et il avait fait signe  Terral de le suivre.

On sortit. A peine dans la rue, Goussard reprit la conversation o elle
en tait reste:

--Fargeau, mon ami, dit-il d'une voix douce, enfantine (il avait bien
quarante-cinq ans), vous n'tes pas dans le vrai. Vous tes pour
l'anantissement, je suis pour le progrs. Vous arrteriez l'humanit
dans _le bien_, je veux qu'elle aille jusqu'au _mieux_. Nous avons du
chemin  faire pour arriver  l'galit,  la fraternit,  la concorde
universelle, mais nous y arriverons.

--Voyons, voyons, dit Fargeau. Vous allez, vous allez! galit! c'est
joli. galit de droits, soit. Mais l'galit de situation? Goussard,
vous tes un archange, mais vous rvez.

--Je rve?

--Ah! , voyons, dit Fargeau, il y aura bien toujours des dputs et
des gouttiers?

--Oh! dit Goussard. Eh bien! non, ajouta-t-il. Pourquoi des dputs,
quand tout le monde sera heureux? Et pourquoi des gouttiers, lorsque la
science, tant arrive  nourrir l'homme par des vapeurs et non par la
matire, et  remplacer le beefsteak par une liqueur concentre, une
essence nutritive, la nature humaine se trouvera transforme et
idalise? Quand on digrera des parfums au lieu de... Enfin, les gouts
seront inutiles, et,--les villes assainies, la sant publique sera
sauvegarde,--la vie humaine dcuple, les gouttiers se feront
jardiniers, et...

--Et vous avez bu trop de bire, mon bon Goussard. Vous tes plus
Allemand,  vous seul, que toute l'universit de Bonn et celle
d'Heidelberg... Allez vous coucher!

--Vous ne comprenez rien au progrs. Au fond, dit Goussard, vous tes un
matrialiste.

Il salua Terral, serra la main de Fargeau et disparut  l'angle d'une
ruelle.

Ils taient arrivs, en causant, dans les quartiers pauvres de la rive
gauche, les quartiers de Fargeau.

--Eh bien! dit Clestin, que me voulez-vous?

--Moi, fit Terral en riant presque, d'un rire nerveux, je viens
philosopher aussi... un moment... et je tiens  vous dire que le fond du
sac de la vie est bte et sale... Je suis ruin, perdu, accabl. J'ai
voulu me jeter  l'eau et je vais me jeter au diable!

--Ah! dit Fargeau gravement. Je ne savais pas que le sort ft aussi
adroit!

--Oui, oui, reprit Terral, j'entends dj tout ce que vous allez me
dire. Mais je ne suis point fch de l'entendre de vous. C'est le fer
rouge sur la plaie. On crie et l'on gurit. Allez! Dites-moi que
l'audace est stupide, que l'honntet est souveraine, et que j'ai eu
tort de ne pas me nourrir de Berquin et de lait de poule. Mais, entre
nous, que vous a-t-il servi de croire  votre Bouddha, tandis que je ne
croyais  rien, pour en arriver  tre tout aussi misrable que moi, et
tout aussi dsespr?

--Je pourrais vous dire, rpondit Fargeau: Que vous a-t-il servi de ne
croire  rien pour avoir des souliers aussi trous que les miens? Ma
foi, non! La morale serait niaise. Vous tes vaincu, voil la morale.
Vos ongles se sont briss sur le roc; c'est la morale, cela! La morale,
c'est votre pleur, c'est votre colre, c'est votre pense de suicide.
Je n'ai jamais song  me tuer, moi. Je sais depuis longtemps que la vie
est absurde et que tout est _au del_,--dans l'anantissement, la paix
des atmes. Seulement, j'attends, tant sr de ce lendemain auquel vous
prfriez le jour prsent. Et voil qu'aujourd'hui vous manque, et que
vous ne croyez pas  demain!

Involontairement, Fernand Terral baissait la tte. Fargeau le regardait
et l'tudiait comme un mdecin examinerait un malade.

--Voulez-vous ma pense? dit Fargeau  Terral qui courbait la tte; tout
votre salut est dans vos revers. Vous tes jeune! Si c'tait une leon,
cela? Je sais que les leons d'habitude ne servent pas  grand'chose.
Mais le hasard!...

--Le hasard, fit Terral, c'est encore le seul dieu que je reconnaisse,
et c'est  lui que je vais demander de me tirer de ce bourbier!

--Il y en a d'autres au-dessus de lui; vous savez, le travail...

--Le travail!

Et Terral se prit  rire.

--Ce n'est pas  l'heure o j'en suis qu'on recommence sa vie. Je serai
logique jusqu'au bout, en tant audacieux jusqu' la fin. Vous avez dj
perdu votre morale avec moi. Restons-en l.

--Ah! dit Fargeau avec une certaine fiert ddaigneuse, vous croyez que
je pose en professeur de philosophie spiritualiste.... Moi?....
Jamais!... Je vous prends comme un _cas_ et je vous tudie comme un
_sujet_ qu'on peut conseiller et qui est parfaitement libre de ne pas
suivre les conseils. Vous voulez tre logique? Soyez logique! Allez!
Mais moins d'orgueil, jeune homme, ce n'est pas vous qui avez invent le
Satan de Milton, plus audacieux que vous. Vous vous croyez un type, je
parie? Vous tes un produit de ce temps, pas autre chose:--un rsidu.
Votre audace vient de votre poque. Vous tes moins fort que troubl.
Les forts, ce sont les apathiques. Vous tes trop nerveux, Terral!

--Soit! dit Fernand.

--Ah! le joli temps, le joli moment, reprit Fargeau. Vous avez bien fait
d'pargner  M. de Bruand le souci d'y vivre. Quant  vous, vous tes de
votre heure, avec un mlange d'Antony qui a tout gt. Vous voyez que je
vous connais bien.

--Continuez, dit Terral.

--Bien. Philosophons... Il en est, voyez-vous, de la marche des socits
comme des caravanes lances  travers le dsert. Souvent, aux heures de
fatigue et d'puisement, apparaissent les longues plaines du dsert, les
chemins lpreux, sans oasis, sans eau, sans ombre: c'est le repos qu'on
veut: c'est l'effort qu'il faut. Les routes accablantes succdent aux
routes longues et lourdes, les cailloux aux cailloux, les pierres qui
dchirent au sable qui aveugle, le vent qui touffe, au simoun qui tue.
N'importe, il faut marcher, il faut aller, il faut tre debout, il faut
lutter. Courage! On va, on s'puise, on halte, on plie sous le fardeau,
on se couche sous le faix; plus de force, plus de nerfs, plus de salive!
Marchez toujours! Ces dserts maudits de l'Afrique durent des lieues et
encore des lieues! Les dserts de la vie durent des annes et des annes
encore. L, comme les plerins, les gens touffent; ils ont soif, ils
ont faim, ils crient. Marchez toujours! Ces temps noirs, ces temps de
trouble, d'inaction, d'ennui, de misres ont des lendemains qui se
prolongent, qui ne finissent jamais. Un malaise gnral plane sur tout
comme une nue d'orage. On respire mal, on se tte, on cherche des
remdes introuvables  des maux inconnus. Tout craque et se disloque.
Les apptits effrns montrent leurs dents froces. Les dsirs refouls
heurtent les ambitions non satisfaites. Les aspirations lgitimes d'un
coeur qui croit s'unissent aux lamentations du ventre qui veut. Les
flots d'esprances grossissent et les issues manquent; les groupes de
voyageurs s'agglomrent et les routes sont obstrues. On se pousse sans
piti, on se heurte sans remords, on s'crase sans honte. Quand on voit
tomber un rival, on dit: Un de moins! Il en meurt un, il en nat mille.
Quand on s'est bien touff, bien secou, bien gorg, on regarde  ses
pieds. On n'a point fait un pas. On a march  la mme place; mais on a
march sur des cadavres. La route, l-bas, est toujours obstrue. Une
colre mauvaise agite tous ces gens; un clair fauve passe dans les
yeux, et tous, avec la mme rage, le mme apptit, les mmes besoins, se
ruent en se renversant sur les chemins boueux; le vice ricane, il rgne,
il attire  soi cette foule; il lui dit: Viens! va! sois satisfaite! Il
y a toujours place autour de mes tonneaux, de mes tapis verts, de mes
lits souills, de mes splendeurs et de mes fanges. Alors, alors,
largesse et joie! Alors les lumires qui ne s'teignent pas, les viandes
qui saignent toujours, les joues qui ne rougissent plus, les baisers qui
crpitent et qui grisent, les rires nerveux, les joies saccades, les
plaisirs qui secouent comme une pile lectrique, les volupts qui
reintent, qui souillent, qui tuent! Tu ne nous veux pas pour tes
soldats, socit? Nous serons tes bohmes et tes va-nu-pieds! Nous
aurons des bottes vernies ou des souliers culs, peu importe! Nous
volerons cent mille francs ou nous emprunterons cent sous, tais-toi
donc! Nous serons infmes et te mpriserons. Tu barreras nos chemins?
Nous prendrons par les fosss, o est la boue et nous te jetterons cette
boue au visage. Ce sera ta lpre, ces curieux, ces dclasss, ces
dbraills, ces dguenills, ces sans-le-sou qui valaient peut-tre de
marcher le front haut. Tu fais la prude, ils mettront  nu tes ulcres.
Temps maudit o les portes se referment vers les mains tendues, o les
espoirs comprims se changent en haines, o les amours trahis tournent
en dbauche, o les chappes de lumire deviennent de la nuit. Quelle
fivre te secoue, socit, que tu te tournes sur ton lit de malade comme
une vieille qui agonise? Le poison qui te tord les entrailles, c'est toi
qui l'as vers. Tu as ddaign jadis ceux qui sont tes ennemis 
prsent. Tu as dsappris ces mots magiques qui faisaient ta force et ta
beaut: Dvouement, sacrifice, honneur, abngation? Mots oublis qui
sonnent ainsi qu'un glas funbre, et, comme on ne les sait plus, ils ne
sont ni un frein ni un drapeau. On les entend, on ne les comprend plus.
Et non-seulement les esprits souffrent, mais les corps. Nerfs
tourments, machines dlabres, yeux caves, fronts teints par la main
d'ombre, les hommes marchent courbs et endoloris. Parfois un vent
semble souffler, qui les agite comme des arbres  demi morts. On les
voit pris de maux innomms qui ressemblent  des vertiges. La folie
passe en ricanant dans cette foule, touche du front au hasard quelqu'un
de ces ples visages, et le visage se contracte et fait la simagre d'un
rire sans cause. Cependant la joie semble rgner. Tambours et cimbales,
ftes et concerts;  moi le bal,  moi les quadrilles,  moi le
cotillon! Grincez les violons, hurrah les clairons, bien rugi les
contre-basses! En danse! Eh! par Dieu, jamais on ne vit tant de fleurs,
et de diamants, et de dentelles, et d'paules blanches, et de cheveux
noirs, et de teints roses, et de teints fards! En danse! en danse! O
est la misre, bon Dieu, et la maladie et les souffrances? Ambitieux,
ceux qui demandent; insenss ceux qui esprent; mendiants, ceux qui ont
faim! Tournez, tournez. La valse est bonne pour tourdir. La jolie
toilette de bal, socit, ma mie, et que ce rtelier te va mieux que ta
double range de dents dchausses. Tu es presque belle, sais-tu, dans
ce salon et sous ce lustre! Mais qu'on ne s'avise pas de te regarder
dans la rue. Pouah! la laide grimace! Le pauvre Yorick avait aussi ce
sourire-l. Il faut avoir de bons yeux et bien regarder, et des
oreilles, et t'ausculter, car tu es malade. Tes flatteurs te trouvent
jeune et charmante! Pardieu! leur ordonnance est facile  suivre. Bains
de mer et douches de Vichy, soierie de Lyon, chapeau de Laure, dentelle
de Malines et vin de Syracuse! Mdecins Tant-Mieux, coutez un peu les
mdecins Tant-Pis: Bains de pieds sinapiss; il faut faire descendre le
sang en bas; rgime sobre et sain; se coucher tt et travailler,
courses au grand air dans ces Alpes de la morale qui s'appellent le
droit et l'honneur, ascension des glaciers sublimes; c'est l-haut, ma
mie, qu'on respire! Et chercher le repos, et chasser l'excitation, et
penser et apprendre. Rien n'est dsespr, ma chre malade; mais regarde
ton miroir et vois ce laid et maigre visage, ces lvres violettes, ce
teint plomb, et dis-toi bien qu'il faut combattre ce cancer implacable
qui te ronge le sein,--ton vautour,  Promthe femelle, coupable, non
pas d'avoir ravi, mais d'avoir laiss teindre le feu du ciel!

Fargeau avait parl avec une sorte d'excitation et de colre que Terral
ne lui connaissait pas. Ses yeux fatigus avaient rajeuni; sa voix avait
repris les accents d'autrefois. Il avait d souffrir avant d'abdiquer.

Terral, tonn, le regardait. Mais ce coup de clairon ne l'atteignait
pas, ne l'branlait pas. Il n'tait point mu.

--Tout cela est fort beau, dit-il, et prouve que le monde est mal fait.
Je ne me charge pas de l'orthopdie. Redressez-les, don Quichotte! Moi,
je veux la fortune, et je vais  elle--encore une fois, toujours--si je
puis!

--Meilleure chance, dit Fargeau.

Ils se sparrent.

Fargeau suivit des yeux un moment Terral qui marchait, courb sur le
pav, le long de la rue. Puis il le perdit de vue. Il haussa les
paules, et rentra chez lui.

--J'ai fait de _la copie_ pour le roi de Prusse, songeait-il. On ne le
convaincra plus, celui-l. Mais c'est justice. Le repentir serait
immoral parfois.

Il allait se mettre au lit, quand il aperut sur sa chemine une lettre
que le concierge avait d placer l.

--Qui diable peut m'crire?

C'tait Adolphe Labarbade qui priait M. Clestin Fargeau de l'attendre
le lendemain  midi.

--J'attendrai, se dit Fargeau. Encore un joli monsieur!

Le lendemain,  midi, M. Adolphe Labarbade faisait son entre chez
Clestin Fargeau. Il avait dpouill les habits du lycen et revtu le
_veston_ d'ordonnance du _gandin_. On l'et pris pour une rclame de
Dusautoy. Son premier regard fut un peu ddaigneux. Le logement
qu'habitait Fargeau contrastait avec les cabinets des restaurants, dors
sur toutes les moulures, que le fils de maman Anas avait coutume de
frquenter. Il n'en tendit pas moins la main  Fargeau en lui disant:
_Bonjour, cher?_

--Eh bien! dit Fargeau, qu'y a-t-il pour votre service?

--Voil, rpondit Adolphe.

Il alluma un cigare puis dans un tui de Manille, et tout en fumant:

--Vous ne devez pas ignorer, pas vrai, mon bon Fargeau, que le
baccalaurat a t institu par les gouvernements pour l'aplatissement
des jeunes gens qui se moquent de Cicron comme de leur premire
culotte?

--Parbleu! dit Fargeau qui s'amusait de cet aplomb.

--D'un autre ct, impossible de faire son droit sans le morceau de
parchemin qu'ils appellent un diplme.

--Oui. C'est bien ridicule.

--Dites que c'est obscne! Infect, parole d'honneur! Toujours est-il que
je veux faire mon droit. Maman le veut. Dsobligerai-je pas maman, moi?
Jamais de la vie! Comprenez?

--Parfaitement. Eh bien! passez votre baccalaurat.

--Voil le _hic_! Ils me refuseront.

--Pourquoi?

--Parce que leur latin m'embte et que je ne l'ai pas appris. C'est une
raison. Mais j'ai song  vous, citoyen Fargeau. Vous tes un puits de
science, vous tes ferr  glace sur Homre, vous tes riche en savoir,
un Rothschild de science...

--Je ne suis mme riche qu'en cela!

--On n'est pas parfait. Bref, voulez-vous m'enlever le diplme  la
pointe d'une version latine?

--Hein, vous dites?

--Passez le _bachot_ pour moi!

--A votre place? sous votre nom?

--C'est si facile!

--Ah! , mais, dit Fargeau en croisant les bras et en essayant de rire,
pour qui me prenez-vous, dcidment?... Pas physionomiste, mon jeune
monsieur! Tous les gens qui n'ont pas des bottines vernies ne sont pas
fatalement des canailles. L'habit ne fait pas le moine. Savez-vous ce
que vous m'offrez? De commettre un faux, rien de plus. C'est quelque
chose. Il y a de pauvres diables, misrables comme les pierres, qui font
cela. Les entrailles qui crient sont si loquentes! On les coute. Moi,
j'aime mieux serrer la boucle de mon pantalon et garder mon nom, qui en
vaut un autre. Je m'appelle Clestin Fargeau et non Adolphe Labarbade.
Si vous croyez que j'changerais ma dfroque contre la vtre, c'est une
erreur de plus  ajouter  vos folies. O est mon chapeau? J'ai 
sortir!

--Ah! dit le jeune homme tonn. Ainsi, vous refusez?

--Radicalement.--Et sans rancune, dit Fargeau en montrant la porte au
fils de madame Labarbade.

Le jeune Adolphe descendit l'escalier en haussant les paules et se
disant que Fargeau tait un imbcile. Il remonta dans le coup qui
l'attendait  la porte, et jeta au cocher le nom de Vachette. On
l'attendait pour djeuner, et en chemin il prpara, d'aprs les
vaudevilles  la mode, les _mots_ qu'il devait improviser au dessert.

Cachemire avait dj fini son roman avec M. de Navailles. Ce fils des
Croiss une fois ruin, elle lui avait signifi son cong sur vlin.
Elle ne pouvait d'ailleurs vivre longtemps avec la mme pense en tte.
Les contrats qu'elle signait se dchiraient bientt. Elle avait en
circulation tant de billets d'amour qu'elle en laissait protester
quelques-uns. C'tait la vie assourdissante, tourdissante, d'ailleurs
luxueuse car maintenant elle savait le prix d'un bijou, son poids et
elle amassait. Les amours ne duraient gures, les morts allaient vite.
Elle lanait sa fantaisie  toute bride sur le pav, courant, changeant,
avide de nouveaut, d'imprvu, de sensations non encore prouves, de
liqueurs non gotes, de frmissements inconnus. Cette vie frntique,
lectrique, toute de soubresauts et de galvanisme qui et cras un
porte-faix, ces journes lourdes aprs des nuits passes dans le gaz du
souper, ces rveils accabls, ces soires de thtre, ces faiblesses de
tte, ces dlabrements d'estomac et ces haut-le-coeur qui accompagnent
de semblables existences, elle les supportait vaillamment, riant
toujours, hroquement, remplaant par les bains chimiques, les ptes,
les couleurs, les engins de toilette, tout ce qui s'en allait d'elle,
s'caillant et se frelatant.

Elle tait, elle tait toujours la Cachemire dsire, lorgne, dteste,
adore, des premires reprsentations, des courses, des concerts, des
soires du Cirque, de partout. Son sourire tait le mme, dcouvrant les
dents par le mme rictus, mais impassible maintenant, mais attrist,
mais comme taill dans le pltre avec un ciseau. Elle ne laissait rien
paratre des dfaillances soudaines qui la venaient assaillir parfois,
et qui, lorsqu'elle tait seule, lui faisaient pousser des cris de
souffrance. Sa poitrine lui faisait mal, des frissons lui couraient dans
les reins. Elle se regardait dans ses miroirs  biseau, effraye de sa
pleur. Mais elle reprenait,--si quelqu'un entrait,  sourire et
chantonnait--peut-tre pour oublier.

Et le soir, le thtre, le bal, le souper l'attiraient, l'treignaient
encore! Elle se brlait l'estomac avec les crevisses bordelaises; elle
tait dyspeptique dj, use. Souvent, dans son luxe fou, il lui prenait
des envies de s'encanailler, elle rvait d'aller danser  la
Boule-Noire, dguise, et de boire des saladiers de vin chaud sur les
tables grasses. Le crin-crin du bal de barrire lui secouait les nerfs,
ou bien, elle courait les cafs-concerts, avalant cette musique
endiable qui s'envole parmi l'aigre odeur de la bire et les
asphyxiantes bouffes du tabac. Les pices de thtre qu'il fallait
suivre quelque peu l'ennuyaient. Sa tte se faisait vide. Elle
n'prouvait plus de relle fivre que devant les cuyers qui tournaient,
emports par des chevaux sans selle, autour du Cirque, pendant que les
cymbales de l'orchestre marquent le galop de leur voix de cuivre. Elle
ouvrait de grands yeux en regardant ces hommes demi-nus risquant leur
vie, et ses petites mains applaudissaient en dchirant leurs gants.

Toutes ces secousses au fond disloquaient ce faible corps. On et dit
une de ces botes mcaniques qu'on dmonte pice  pice, et qui tombent
parses brusquement. De tout ce qui avait t Cachemire, la brune
Cachemire,  la chair savoureuse comme un beau fruit, il restait un
visage maquill, aux muscles enduits de blancs d'oeufs, de grands yeux
hystriques dans un visage blafard. Elle aurait pu parfois, lorsqu'elle
entrait dans une loge, entendre,  ses cts, le petit rire content
d'une rivale qui voyait ou devinait la ruine sous cette beaut repeinte,
la maladie sous cette splendeur encore insolente et la souffrance sous
ce sourire.

Madame Labarbade, au retour de quelque promenade avec Firmin Monschard,
le photographe, trouvait souvent Cachemire buvant de la tisane et
rvant, la tte appuye dans la main, le coude sur le bras d'un
fauteuil, hochant la tte et revoyant peut-tre, comme dans un rve,
Samoreau, les journes pleines de soleil, et les nuits pleines
d'toiles, l-bas contre la fort o le vent passait en chantant...

Madame Labarbade haussait les paules.

Parfois, aussi, Cachemire faisait atteler son coup--car elle tait
riche, on l'aimait encore, on se ruinait encore pour cette femme qui
toussait--et elle donnait ordre qu'on la descendt aux Tuileries.

S'il faisait beau, elle allait s'asseoir sur une chaise, sous les
marronniers, et regardait jouer les enfants. Les uns troquaient leurs
timbres-postes, les autres jouaient aux soldats, chantant une
_Marseillaise_ enfantine, d'autres, une petite pelle en main,
btissaient des chteaux avec du sable. Les petites filles regardaient
leur jupe ballonner. Tout cela tait rose, frais, bruyant. Vaguement,
Cachemire se disait peut-tre que c'tait bien beau un enfant et que ce
devait tre bien bon.

Elle prenait le soleil. Ses yeux fatigus allaient du jardin  la rue,
d'un arbre  l'autre. On voyait passer derrire la grille un omnibus
charg de monde, le chapeau de cuir d'un cocher ou le casque d'un
municipal. Cela l'amusait. Et le soir, quel contraste! tendue sur le
coussin rouge d'un restaurant, elle chantait, riait, comme si la fivre
ne l'et pas ronge, comme si elle n'et pas d payer, le lendemain, par
un accablement nerv ces secousses toujours nouvelles.

Les mdecins qu'elle appelait ne lui disaient pas le nom de la maladie.
Cette maladie avait tant de noms. Elle le cherchait dans les tarots. Les
cartes disaient: Tu guriras! Mais il fallait viter la glace, ne pas
se regarder. Ses yeux plombs, ses joues livides lui rpondaient alors:
C'est bien fini.

Elle se roulait parfois, dchirant ses vtements, brisant ses meubles,
cumante, rptant comme des rles ces cris:

--Je ne veux pas mourir!

D'autres fois, anantie, elle demeurait des journes entires, dans un
fauteuil, comptant et recomptant les fleurs du tapis ou les dessins de
la tenture.

On lui remettait des cartes. Elle lisait les noms.

--Je ne connais pas! dit-elle.

C'taient les noms de ses amants.

Elle tait ainsi, un jour, causant avec madame Labarbade, lorsque
Adolphe entra, fort anim, revenant du restaurant. Il fit signe  sa
mre, l'amena au fond de la chambre, et lui dit:

--Maman, est-ce qu'il n'y aurait pas cinq louis de trop dans ton
porte-monnaie, pour ton fils chri?

Madame Labarbade leva les yeux au ciel.

Cachemire entendait qu'on parlait par-derrire son fauteuil.

--Qui est-l? dit-elle.

--C'est moi, petite soeur, dit Adolphe.

--Ah! tu viens?

--Je viens chercher de l'argent!

Il s'approcha de Cachemire.

--Tu sais... J'ai jou et j'ai perdu!

--Combien!

--Dix louis?

--Toujours intelligent, pensa madame Labarbade avec un sourire.

--Est-ce que tu ne les as pas?

--Si fait. Dans ce tiroir. L.

Adolphe se pencha pour embrasser sa soeur.

--Tu sens le rhum, dit-elle.

--C'est possible!

--Elle sent bien la tisane, maugra madame Labarbade.

--C'est vrai, dit Cachemire en hochant la tte, depuis quelque temps, je
ne peux pas supporter une odeur... le rhum! C'est bon, le rhum, dit-elle
avec un sourire vague.

Madame Labarbade prit Adolphe par la main et le reconduisit jusqu' la
porte:

--Tu as ce que tu veux, gamin? Sauve-toi. Elle n'aurait qu' te le
reprendre!

--Et il n'aurait qu' m'en demander encore, songea-t-elle. J'ai bien
assez des exigences de _l'autre_!

L'autre, c'tait Firmin Monschard.

Adolphe tait dj dans l'escalier.

--C'est vrai, disait Cachemire toute seule avec un sourire d'envie, le
rhum... le punch... les petites flammes bleues... C'est joli... Ce soir,
avec Raoul, je ferai un punch. Nous nous amuserons. C'est bon le rhum!

Fernand Terral ne tenait plus  rien dans ce Paris qu'il avait voulu
conqurir. Il en avait respir les parfums enivrants; c'tait maintenant
l'cre odeur de ses boues qui lui montait au cerveau. Plus un espoir,
plus une ambition tapie au coin de ces rues; sur ces pavs, fouls aux
pieds chaque jour par des orpailleurs avides, plus une ppite, plus
rien. Il fallait s'enfuir, secouer  jamais ses dernires soifs, et
creuser ailleurs une autre mine pour trouver un autre filon.

--Soit, se dit Terral, je partirai.

Deux jours aprs il tait  Boulogne, avec un peu d'argent raccroch en
vendant ses derniers meubles, des habits, une bague, un mdaillon, ce
qui lui venait de sa mre. Dans le trajet de Paris  Boulogne,--la
nuit,--l'ambitieux avait rv son dernier rve. Aprs Paris, Londres
tait l. Londres, cet autre Ocan, cette Californie, ce monde. L,
encore, triomphe l'intrpide assurance de l'homme qui veut s'ouvrir,
toute large, une troue. L, le gteau est savoureux pour ceux qui ont
des dents. Il ne s'agit que de se faire une place  table  coups de
courage ou  coups de couteau.

Terral arpentait la jete, au vent frais du matin, pendant qu'on
embarquait sur le _packet_ les bagages des passagers. Ses bagages  lui
n'taient point lourds. Il portait tout avec lui, Csar et sa fortune.
Les Anglais qui regagnaient leur pays, aussi flegmatiquement qu'ils
l'avaient quitt, entraient dans les htels et mangeaient. Un garon
s'approcha de Terral, lui vantant la cuisine de l'_Htel d'Albion_.

--Je n'ai pas faim, dit Terral.

Il avait dcid qu'il mangerait seulement le soir,  Londres,--par
conomie.

Et pour se rchauffer,--car la brise le glaait en pntrant dans ses
vtements,--il marchait, frappant du pied, et songeant. En allant ainsi,
il se heurta contre un jeune homme qui sourit et profita de l'occasion
pour lui demander, en franais, mais avec un accent tranger,  quelle
heure partait le paquebot.

--A sept heures, dit Terral.

--Nous avons donc quinze minutes encore, fit le jeune homme en regardant
l'heure  un merveilleux chronomtre.

--Quinze minutes, oui, dit Terral.

Et il s'loigna.

Comme il revenait sur ses pas, frappant toujours le quai de ses
semelles, il retrouva,  la mme place, le jeune homme regardant la mer.

--Pardon, dit le jeune homme en souriant encore, pensez-vous que la
traverse soit mauvaise aujourd'hui?

--Je n'y connais rien, rpondit Fernand avec une certaine brusquerie. Je
ne suis pas marin.

--Ah!... Mais, au moins, reprit l'tranger aprs un court silence,
craignez-vous le mal de mer?

--Non, dit Terral. Qu'est-ce que je crains? ajouta-t-il mentalement.

--Je vous demande mille excuses pour toutes mes questions, monsieur,
mais entre compagnons de voyage... Vous allez  Londres, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur.

--Moi aussi.

--Et connaissez-vous cet htel, je vous prie? dit le jeune homme en
tendant une carte  Terral.

--Je ne suis jamais all  Londres. Je suis tout aussi ignorant que
vous. Je ne saurais vous rpondre, monsieur.

--Je demanderai donc  un Anglais. C'est dommage. Je n'aime pas les
Anglais.

--Ah!

--Je suis Espagnol. Voil trois ans que je voyage un peu partout. Je
traverse la Manche parce qu'il faut bien avoir vu l'Angleterre, mais ce
ciel plein de brume me terrifie par avance... Connaissez-vous l'Espagne,
monsieur?

--Non, dit Terral.

--Tant mieux pour vous, fit l'autre avec l'assurance chevaleresque des
Castillans, il vous reste donc des motions  prouver!

--Qui sait? dit Terral.

La cloche du paquebot sonnait. Ils descendirent l'escalier du quai, et,
par la planche d'embarquement, ils entrrent dans le bateau encombr
dj de colis et de malles et dont les siges taient occups par des
figures de keepsakes, effrayes par avance  l'ide du tangage.

--Allons, dit l'Espagnol, je vais tre horriblement malade. De Barcelone
 Marseille, j'ai souffert le martyre. C'est un second supplice.

Il s'accouda contre le bastingage regardant le quai, Boulogne encore
endormie et chelonne en amphithtre, puis se retournant vers Terral,
il lui offrit, dans un porte-cigares de paille de manille, un papelito
andalou.

Terral remercia, prit la cigarette et l'alluma.

Il s'tait jusqu'alors tenu sur une certaine rserve, hsitant et se
drapant dans sa fiert. Depuis quelques minutes, au contraire, un projet
lui tait venu et germait. Il tudiait ce jeune homme que, tout 
l'heure, il ne connaissait point et qui se livrait ainsi avec
l'expansion--souvent apparente--des Mridionaux.

L'Espagnol pouvait avoir vingt-six ans; il tait petit, brun, avec des
yeux grands et profonds, une moustache d'hidalgo, un teint de Maure et
des mouvements lectriques. Irrprochablement vtu, les doigts pleins de
bijoux comme beaucoup de ses compatriotes, il portait en sautoir un sac
de voyage ferm par une serrure en acier surmonte d'une couronne de
comte. Son lgance un peu roide et mle, dans sa recherche, effaait ce
que ce got des joailleries, inhrent aux races du Midi, pouvait avoir
peut-tre de ridicule ou de bizarre.

Le caractre distinctif de sa physionomie tait la franchise, une gaiet
vive, quelque chose de ptulant et de svre en mme temps.

En quelques minutes, Fernand avait analys et devin tout cela. Il tait
assez fataliste et l'ide lui tait venue que le hasard ne jetait
peut-tre pas pour rien cet inconnu sur sa route. C'tait peut-tre la
branche de salut tendue au noy, la main qu'il fallait saisir,
l'occasion qu'il devait arrter... Puis il se disait, allant de l'avant
 l'arrire du bateau, regardant sans les voir, les matelots qui
tiraient les cordages, et se prparaient au dpart:

--A quoi vais-je songer? le salut n'est pas ici, il est l-bas... Et va
donc conter ce que tu souffres  ce confident de rencontre!

Pendant que le bateau s'loignait, laissant Boulogne  chaque tour de
roue, et l'horizon dcouper les dentelures de ses falaises, l'Espagnol
fumait, fredonnant _la Jota_ aragonaise.

L'embarquement avait pris du temps  cause d'une vingtaine de chevaux
qu'il avait fallu caser sur le pont dans des boxes.

Le marchand qui les transportait  Londres interrogeait le capitaine
d'un air inquiet.

--Aurons-nous beau temps, au moins?

--Je l'espre.

--Bon vent, bonne mer?

--Nous verrons.

--Diable! fit le marchand en regardant le ciel.

Pas un nuage pourtant, une nappe unie, un peu ple, un vent frais, une
mer calme.

--On a pourtant vu des gens mourir du mal de mer, disait un bourgeois
parisien  un matelot anglais qui ne le comprenait pas.

Les blondes ladies et les transparentes miss dbouchaient dj leurs
flacons d'eau-de-vie et en arrosaient--par prcaution--les normes
tranches de sandwiches qu'elles escamotaient--par hygine.

L'Espagnol se rapprocha de Terral:

--Vous voyagez pour votre plaisir?

--Moi?... Oui... Si vous voulez...

--Moi aussi. Nous avons pourtant, nous autres Espagnols, la rputation
de ne connatre aucunes montagnes autres que nos Sierras et d'autre
fleuve que le Mananars... Ah! que cette odeur de goudron est
insupportable!... Marchons, voulez-vous?...

--Marchons.

--Je voudrais tre de retour dj de mon expdition. Peut-tre cependant
pousserai-je jusqu'en Ecosse. Londres me dplat par avance. J'y vais
pour en tre revenu, vous savez.

Tout cela dit gaiement, avec cet accent castillan qui n'est pas sans
charme.

--Et vous?

--Oh! fit Terral, il est probable que je demeurerai  Londres. C'est
Paris qui me pse.

--Je regrette de n'tre point de votre avis. Ah! Paris!

Et soulignant son admiration par des gestes, l'Espagnol fit de Paris, du
Paris pris de folie et du Paris amoureux de sciences, car il
connaissait l'un et l'autre, un magnifique tableau.

--Notez que je l'ai quitt voil longtemps, dit-il, car je n'ai fait
qu'y passer quelques jours. Mais Ptersbourg, Vienne et Berlin, que
cette fois j'ai vues, m'ont appris  le regretter.

Ainsi causant, ainsi glissant sur la pente des confidences, l'Espagnol
en vint  confier  Terral qu'il s'appelait Don Antonio Godova, comte
d'Oriola, qu'il tait orphelin, qu'il avait quitt Barcelone aprs un
mariage manqu, et laiss la Rambla pour courir le monde. On se console
en voyageant. Il avait voyag. Il avait feuillet ce livre curieux qui
s'appelle la France et cet album de pastels qui se nomme la Suisse; il
avait vu l'Allemagne des bords du Rhin et l'Allemagne des bords du
Danube, l'Autriche et la Russie, et peu s'en tait fallu qu'il ne
pousst jusqu'en Sibrie. En route, il avait laiss son chagrin,
retrouv sa gaiet et achet, argent comptant, l'exprience, cette vraie
richesse.

--Je n'ai pas de banquier, disait Don Antonio, je porte avec moi ce
qu'il me faut. Tout est dans ce petit sac et quand je m'aperois qu'il
est vide, j'cris  la maison Perez y Ancho  Barcelone et je reois ce
qui me plat. Je n'ai point de domestique. Un domestique est un souci.
Je ramasse le premier venu et je me l'attache pour le temps de mon
sjour. Et je voyagerai sans doute ainsi jusqu' la fin, en curieux;
mais, _hombre!_ que Dieu et t bien avis de ne pas crer d'Ocan pour
les chrtiens qui craignent le mal de mer!

Terral, absorb, coutait. Il n'avait dans tout cela entendu qu'une
chose: _je porte tout avec moi!_

Le pont du bateau prsentait dj ce spectacle comiquement lugubre dont
le mal de mer se fait l'impresario. Les visages ples grimaaient. Le
_brandy_ luttait vainement contre le malaise. Godova se sentait pris 
son tour et s'tait affaiss sur son banc.

La mer se faisait d'ailleurs menaante. On signalait un grain. Le
capitaine avait donn l'ordre de caler les chevaux dans leurs boxes et
de leur boucher les yeux.

--Satan temps de chien, disait le marchand,  la dernire traverse
j'en ai perdu trois et il faut encore que le mme jeu recommence.

Les matelots manoeuvraient en sifflant d'un air narquois. Si l'on se
plaignait de la pluie qui commenait  tomber doucement, ils rpondaient
avec ce flegme railleur des Anglais:

--Ce sera bien autre chose tout  l'heure!

D'autres chantaient le _Tirely_ que les matelots de Nelson entonnrent
au matin de Trafalgar.

Terral tait heureux de ce trouble, de cet orage qui s'annonait, de ce
ciel soudain obscurci.--Il ne s'expliquait pas sa joie, mais il
respirait plus librement dans cette atmosphre qui sentait le soufre. Il
aimait ces sourdes colres des hommes et des choses. Peut-tre se ft-il
improvis tribun, un soir d'meute, parmi cette atmosphre lectrique
que dgagent les foules.

--Eh! bien, capitaine, disait-il d'un ton joyeux, c'est la tempte?

--Vous tes bien gai, disait l'autre.

La pluie tait plus rude, le noir du ciel s'tendait, bavait  travers
l'horizon comme une tache d'encre qui gagnerait un papier de soie.

Parfois aussi ce ciel se rayait de larges zbrures rougetres qui
tranchaient sur le fond noir comme autant de plaies vives et saignantes.
C'tait la nuit, une nuit crpusculaire, coupe par de sinistres
claircies. Le bateau rudement secou, montait, lanc comme un bouchon
sur cette masse formidable et retombait, prt  se briser contre les
lames ou  s'engloutir dans le trou profond qui s'ouvrait soudain
devant lui, comme un gouffre.

On entendait parmi les rafales qui grinaient dans les cordages, les
commandements et les appels--ou les hennissements des chevaux. Sur le
pont, couchs  et l, envelopps dans des manteaux, sans mouvement,
semblables  des paquets, des passagers rlaient ou criaient. Parfois
une prire affreuse s'entendait au milieu de l'orage:

--Je souffre, jetez-moi donc  la mer!

Terral, roide, droit comme un chne, les bras croiss, tte nue, passait
avec un audacieux mpris parmi cette foule renverse et peureuse. Il
retrouvait toute sa force dans l'orage. Il lui plaisait de la dfier,
cette mer irrite, et quand, dans un brusque roulis, la vague jetait 
travers le pont son cume bouillonnante, il secouait ses cheveux noirs
imprgns de sel et ricanait comme un Manfred.

Le marchand de chevaux se heurta contre lui, jurant, les poings ferms.

--Eh! bien, quoi? dit Terral. Qu'y a-t-il?

--Cette tempte m'en tuera la moiti. Je suis ruin, dit l'autre.
Tonnerre!

Terral haussa les paules.

Il revint s'asseoir  l'arrire du bateau, entre des caisses recouvertes
de toiles goudronnes, prs de Godova. L'Espagnol, cramponn  un
cordage, les nerfs tendus, l'oeil fixe, les joues effroyablement
caves, poussait des gmissements et regardait fixement les choses avec
une prunelle embrase. Il se plaignait, jurait, appelait, et se tordait
parfois en poussant des cris:

--_Valgame dios!... La muerte!... Tiene usted cuchillo?... Un cuchillo!
La muerte! la muerte!_

Terral, les bras croiss, face  face avec ce moribond--car Godova
souffrait  mourir--sentait crotre en lui--comme ces plantes mauvaises
qui, disent les fables, poussent avec une vertigineuse rapidit,--une
pense atroce, lancinante ainsi qu'un fer rouge.

C'tait ce ciel obscurci, cette mer furieuse, cette nuit soudaine, ce
bruit de vagues, ces sifflements de vent, ces hurlements, cette fivre,
qui faisaient sourdre dans le coeur de l'ambitieux bris une terrible
tempte--l'antithse de cet autre ouragan qui grondait.

--Si cet homme mourait, songeait Terral, et si ce sac qui est l
disparaissait,--qui s'en inquiterait?

Peu  peu l'horrible pense prit corps, et se planta devant Terral avec
un arsenal de discussions, de conseils et de logique.

--Qui songe donc  l'Espagnol  prsent?... Il rle! S'il passait
par-dessus le bord, le bruit de sa chute dans le flot ne mourrait-il pas
touff sous ce grondement gigantesque?... Qui le saurait? qui le
verrait? Une fortune tient pourtant dans ce sac? Une fortune dans un sac
de cuir grand comme les deux mains!

Dans cette espce de sombre brouillard qui fondait toutes choses, les
recouvrait comme d'une couche de suie, la serrure seule du petit sac
brillait, lanant  Terral de provoquants clairs.

Il se reculait, il se sentait trembler. Un affreux dlire le secouait.
Il touffait, et, le long de son dos, coulait une sueur froide.

--_La muerte! La muerte!_ criait l'Espagnol en se mordant les poings.

Il voulait mourir.

La mort?

--Elle est prs de lui, songeait Terral, et l'obsession de cette pense
se faisait ironique comme un dfi.

Il se rapprochait alors. Ses mains, agites d'un prurit nerveux, se
tendaient vers le sac de cuir qu'il allait arracher d'une secousse,
emporter soudain!--Puis l'ide du vol lui apparaissait plus vile que
l'ide du crime. Quelle diffrence y aurait-il bientt dans ses
souvenirs entre l'agonie de M. de Bruand et la mort de cet inconnu!

Et puis en fin de compte pourquoi celui-ci se trouvait-il sur son
chemin? Pourquoi ce triple sot s'tait-il livr?

Lui avait-on demand ses confidences? Il avait fait parade de sa
fortune, il avait tout dit, le niais! Et  quoi lui servait cette
richesse maintenant? Il agonisait, se tordait, une sanglante cume lui
venait aux lvres. Sa bile remue le faisait vert,--un cadavre!

--Ah! bah! se dit Terral.

Et il se dressa, les yeux en feu, roide, dcid, prt  jouer sa vie,
cette fois,--sa tte,--pour de l'or!

Il se pencha sur Godova, le prit brusquement entre ses bras. L'ombre
tait toujours profonde. Dans ce coin du bateau, personne. L'quipage
manoeuvrait, l-bas,  l'avant. De ce ct, rien, pas un regard. Seul
avec son crime. Il attira l'Espagnol contre sa poitrine qui haletait, et
sa main droite chercha dj le sac de cuir, prt  l'arracher.

--Merci! je vous remercie!... dit alors Godova d'une voix qui se
mourait.

Et Terral sentit tout  coup une main froide qui pressait la sienne.

Cette fois il recula.

Ses bras se dtendirent et Godova retomba sur le pont, la tte couche
sur son bras gauche.

--Ah! misrable! cria Terral tout haut, et, comme un fou, hagard, il
descendit,--se cognant le front  l'escalier troit,--dans les cabines,
se jeta sur son lit et demeura accroupi, l, comme une bte fauve.

Quand il revint  lui,--car cette rflexion sombre fut comme un
vanouissement--il vit la cabine remplie de gens qui, attabls,
mangeaient. La tempte tait passe. On avait quitt la haute mer, et
maintenant le bateau voguait en pleine Tamise. Il se leva, se mit 
table, demanda des oeufs, coupa machinalement un peu de fromage dans
le bloc de Chester que la _stuardess_ posa devant lui, paya et remonta
sur le pont.

--Eh bien! lui cria aussitt une voix claire... Nous sommes donc sauvs!

Terral tressaillit.

C'tait la voix de don Antonio.

--Oui, dit Terral.

Et ds lors il ne parla plus.

Quatre heures aprs, ils taient arrivs  Londres. Le bateau s'arrta
devant Custom-House, et l'on dchargeait les bagages. Terral voyait
cette foule sur le quai,  gauche, la grande arche de London-Bridge qui
dcoupe sa silhouette sur le brouillard. Il apercevait sur le pont des
flots presss de passants, des cabs, des omnibus, des camions; il
entendait le bruit immense de la fournaise humaine. Il redressait le
front. Il disait encore comme le hros de Stendhal: _Aux armes!_ Et il
s'enfonait, seul, sans guide, dans la grande Cit.

Il s'arrta devant un htel-taverne d'apparence mdiocre, entra, demanda
une chambre, et lorsqu'il fut seul:

--Qu'est devenu l'Espagnol? se dit-il. Je n'ai pas voulu le suivre.
J'avais peur de moi; oui, peur. Fiez-vous donc au premier venu! Cet
homme-l ne saura jamais qu'il me doit la vie. Et pourtant, ajouta-t-il
avec un singulier sourire, il me la doit! Quelle gnrosit! Qui sait?
Cela peut tre une faiblesse!




XI


Cachemire avait trouv comme une excitation suprme dans les orgies
finales. Littralement elle avait soif maintenant d'alcools; ce punch,
qu'elle aimait, lui communiquait une ardeur nouvelle, une flamme
inconnue. Elle ressemblait  ces lampes qui s'teignent et projettent
tout  coup une lueur rajeunie. Elle put faucher comme un regain de
succs et de louanges. Avec ses joues embrases et ses yeux pleins de
fivre, ses lvres carmines, ses cheveux opulents encore, elle avait
une singulire attraction et comme un charme inconnu. Le successeur de
M. Raoul de Navailles, (un agent de change ou un dput--peut-tre
tait-il _deux_) en tait fier. Il recevait de ses amis des compliments
 l'adresse de Cachemire et les prenait pour lui.

La gaiet d'autrefois, le fol entrain semblaient tre revenus  Suzanne.
Elle se sentait transporte pour ainsi dire dans un air nouveau, et la
vie lui paraissait semblable  ces rves o le corps ne touche point la
terre, o l'on voit tout du haut de l'ther et comme balanc dans un
hamac. Se trouvant belle ainsi, elle voulut qu'on lui ft son portrait.
M. de Navailles s'adressa  un jeune peintre, dj en pleine rputation,
Charles Bourdenois. L'artiste vint, et, de cette physionomie dj
transfigure par une maladie intrieure, il fit un chef-d'oeuvre en
quelques sances. Cachemire, transporte, le regardait souvent, ce
portrait, s'admirant et s'envoyant des sourires. Par amour pour le
tableau, elle s'prit du peintre et le lui dit, un matin, en causant,
pendant qu'il retouchait quelques mplats des joues. Bourdenois feignit
de croire  une plaisanterie, rpondit spirituellement, et ds ce jour
ne revint plus. Le portrait d'ailleurs tait achev.

Cachemire appela, pour le leur montrer, madame Labarbade et le jeune
Adolphe:

--Tiens, c'est joli, a, dit maman Anas. Mais, vois-tu, ma petite,
comme ressemblance, a ne vaudra jamais la photographie!

Peut-tre songeait-elle  Firmin Monschard, le collaborateur du soleil.

Adolphe avait mis son lorgnon et examinait le portrait en sifflotant le
quadrille de la _Belle-Hlne_.

--Pas mal, cette petite _machine_!... Bigre, si la chose va au Salon, a
te fera une fameuse rclame... _Ame qui s'avance, me qui s'avance_,
ponpon, ponpon... Adorable, dcidment, le portrait. On en mangerait!

--Oui, adorable!

Cachemire, seule, demeurait bien des fois avec ce portrait en
tte--tte, se comparant  ce chef-d'oeuvre, o l'artiste, sans le
vouloir peut-tre, avait mis une mlancolie poignante, et que les
Egyptiens eussent appel _le got de la mort_. Mais ce n'est point cela
qu'elle y voyait, et dans ce sourire navr qui tait le sien, elle
retrouvait, comme niches l, toutes les heures dpenses sans compter,
tous les refrains du pass,--ceux d'hier aussi, ces refrains qu'on
entonnait avec les baisers cristallins des verres comme accompagnement.

--C'est gal, dit-elle, nous avons eu de bons moments!

Et,--dfilant comme une lanterne magique,--ils passaient tous, rieurs,
bruyants, saccads, surmens, ces souvenirs. Elle les saluait d'un
sourire, et ses yeux fixs sur les jours finis, sur les nuits oublies,
jetaient encore des clairs. Elle frissonnait en se rappelant,
frissonnait toujours d'ivresse!--Point de regrets. Elle et refait
encore, sans s'arrter d'un pas, ce chemin o les fleurs poussent dans
la boue. Elle se mourait, elle s'en allait, elle sentait en elle quelque
chose qui la dissolvait, et pas de remords. Une fivre nouvelle, fivre
de plaisir, besoin de secousses et d'motions, soif de bruit, de soupers
et d'amours.

Elle avait renvoy son mdecin qui l'ennuyait, la rprimandant aprs
chaque excs nouveau. Elle avait jet au feu ses ordonnances. Elle
dsaltrait par de la tisane de champagne son corps en feu. Elle
trouvait,--cette fille faible et qui n'avait eu dans sa vie que des
instincts, point de volont,--une nergie singulire pour rsister  son
mal, dfendre sa vie et rire au nez de la mort.

Mais la mort se moque bien que l'on rie. Elle avanait chaque jour d'un
pas. Elle tendait la main, cette maigre main qui trouve toujours ce
qu'elle cherche, toujours. Cachemire se sentait  prsent profondment
atteinte. C'tait, aux moments imprvus, des engourdissements profonds,
des fourmillements bizarres, de terribles douleurs de tte, des
souffrances sourdes, fixes et tenaces qui la faisaient crier,--portant
la main  son front, et pleurant:

--Mais qu'ai-je donc l?...

Elle rappela son mdecin.

--Qu'ai-je donc? dites! Qu'est-ce que j'ai?

Le docteur ne rpondait pas; il prescrivait les remdes d'autrefois, des
bains, des tisanes, du calme.

--Du calme! disait Cachemire en se tordant sur son canap; ces gens-l
sont fous!... Est-ce qu'on peut tre calme?

Excite, agace, les nerfs  fleur de peau, elle souffrait  prsent
d'un mot, d'un regard, d'un objet mal plac qui l'affectait
douloureusement. Les moindres choses maintenant, un tableau accroch de
travers, un chiffon tranant sur un meuble, lui faisaient pousser les
hauts cris. Une affreuse maladie nerveuse, complique d'affection
crbrale, la secouait, et la jetait dans des bizarreries cruelles. Elle
ressentait toujours en elle un sentiment de gne et de pesanteur; des
crampes survenaient. Parfois aussi un affaissement complet, et quand on
lui parlait, ses yeux arrts sur le tapis ou sur les moulures d'une
porte, semblaient morts.

M. Raoul de Navailles que Cachemire avait vex, pouvait se dire bien
veng. La solitude maintenant se faisait autour d'elle.

On parlait de Suzanne, un soir,  son cercle.

--Eh bien! Raoul, lui en veux-tu toujours?

--Ah! mes amis, au fond c'tait _la reine des crampons_! Une sensitive.
A Chaillot, les sensitives! C'est parfaitement moi qui l'ai _lche_.
Pour le moment, parlez-moi de _Grenouillette_. Un type, Grenouillette!

--_Ranula_, _batrakion_, traduisit un auditeur, qui avait fait ses
classes.

--Une vraie femme, messieurs. Ne dans une loge de portier et faite pour
mourir dans un palais. Et puis, des manies! Elle a tant bross d'habits
dans son jeune temps, que sa joie est d'pousseter mon _mackintosh_, le
matin, quand je sors de chez elle. Je la laisse faire!

--De sorte que lorsque cet ange de la brosse de chiendent s'ennuiera
chez elle comme matresse, tu pourras la prendre chez toi comme femme de
chambre!

--Toujours adroit, ce Raoul!

--Vive Raoul!

Cachemire ne s'expliquait point le mal qui la courbait, qui la creusait,
qui la dissquait chaque jour. Elle semblait, en effet, rapetisser; sa
poitrine se cavait et sa colonne vertbrale, comme si elle et dvi, se
bombait. Une pleur de cire gagnait sa tte et s'tendait tristement sur
ses mains, o les nerfs et les os faisaient saillie. Ses yeux, toujours
tranges, s'enfonaient dans leurs orbites bleuies, o couraient des
fibrilles sanglantes. Ses tempes s'accusaient par des cavits qui
faisaient ressortir davantage son front, devenu bossu et dprim en
mme temps. Tous ses mouvements avaient comme une rigidit cadavrique.
Elle poussait parfois, en tendant le bras, des cris touffs, et l'on
et dit que ses os, devenus friables, s'taient briss tout  coup.

Des mdecins, appels en consultation, avaient murmur, certain jour, un
nom que Cachemire n'avait pas entendu. _Ramollissement aigu_, avait dit
l'un. L'autre avait ajout: _Ramollissement ataxique_.

--Parbleu, dit madame Labarbade, qui prtait l'oreille; avec la vie
qu'elle a mene! Il y a un proverbe l-dessus: Tant va la cruche 
l'eau...

Lorsque cette maladie affreuse vous vient et vous torture, c'est chaque
jour comme un pas fait plus avant dans un enfer. La sensibilit,
atrocement exalte, multiplie et centuple les douleurs. Le tortionnaire
semble vous casser et vous dsarticuler les membres. La mobilit peu 
peu se paralyse comme l'intelligence, et l'on ne peut bientt ni tendre
le bras, ni comprendre pourquoi on ne l'tend pas. Ce n'est point la
folie, ce n'est point l'idiotisme. C'est la paralysie. Forces et
facults, tout baisse en mme temps et dgnre. Le rachitisme est l,
bien prs. Cachemire se voyait,  prsent, mourir. Elle se faisait
horreur. Parfois, bravant ses souffrances, elle soulevait ses draps,
quand elle tait couche et se regardait sous ses couvertures. Sa
poitrine avait disparu; plus de seins; les os des hanches semblaient
prs de crever la peau tendue qui les recouvrait. Une maigreur extrme
ciselait ses jambes, o les muscles grles faisaient  peine saillie
autour des os, cruellement dessins. Elle se contemplait, fantme
d'elle-mme, et parfois triste fantaisie, elle essayait de mettre des
maillots d'autrefois, qui s'enroulaient  prsent, comme des hardes,
autour de ses tibias rongs.

Alors elle pleurait, baissait la tte, sanglotait. Ou c'taient des
cris, une rage folle, des dfis soudains, et des rvoltes, qui se
rsolvaient en des rveries sans motif et en des accablements comateux.

Il lui fallait boire des eaux ferres, du vin de quinquina, des huiles
de foie de morue, qui lui soulevaient le coeur, amenaient de grosses
larmes de dgot  ses yeux rouges.

--Quelle pharmacie! disait-elle parfois, en portant ses pauvres mains 
sa poitrine.

Le dlire aussi venait parfois. Alors elle voulait aller au thtre,
encore entendre la musique, le crin-crin des violons, les cuivres des
instruments de Sax. Elle voulait voir des costumes, des dcors, des
acteurs. Maman Anas la faisait transporter, en haussant les paules,
dans quelque baignoire bien obscure, d'o Cachemire dvorait sans
comprendre ce qui se passait sur la scne, ses grands yeux braqus sur
le thtre, le cou tendu, comme un _formicaleo_, qui guetterait sa
proie. Puis, tout--coup:

--Je m'ennuie! disait-elle.

Et il fallait partir.

Madame Labarbade poussait des soupirs  fendre les rochers de
Fontainebleau, mettait sa belle-fille en voiture et souvent revenait
dans la baignoire, couter la fin de la pice, pendant que la _petite_
partait seule. Elle donnait aussi, dans le thtre, des rendez-vous 
Firmin Monschard, qui secouait,  ses cts, sa chevelure superbe, o
le parfum des Mille Fleurs luttait avec le collodion. Arrive chez elle,
Cachemire se faisait dshabiller par la servante (Constance l'avait
quitte depuis longtemps, elle avait t ravie  la France par un
Valaque), et tchait de dormir. Mais les nuits se succdaient longues,
lentes, cruelles, pleines de dlires, de fivres, de cris, avec des
aurores insultantes et accables. Ah! les nuits d'autrefois, le caf
Anglais, les aventures, la chanson, la passion! Et c'tait encore la
passion, mais dvie, dprave. Une nuit, pendant que la fantasmagorie
de la congestion l'entourait, Cachemire aperut, mais comme une figure
trange et falotte, Terral--ce Terral qu'elle avait oubli; oui, oubli,
comme les autres.

Ce nom, cette pense, les souvenirs de cet homme tourmentrent toute la
nuit cette tte affaiblie, d'o l'intelligence fuyait.

--J'ai envie de l'pouser, dit-elle le lendemain, au matin, quand madame
Labarbade entra dans sa chambre.

--Comment, l'pouser? l'pouser? pouser qui?

--Fernand.

--Le Terral?... Oh! oh! Il revient sur l'eau, celui-l. Tiens, au fait,
voil longtemps qu'on n'en avait parl! Eh bien! mais, pouse-le, ma
petite. A ton aise. Vous ferez bon mnage, je parie!

--Mnage! balbutia Cachemire, tout bas, comme un enfant.

--Il est joli, le Terral, songeait maman Anas, s'il ressemble  la
_jeune premire_.

--Le mnage! rptait Suzanne.

Peu  peu, elle s'assoupit. Sa petite tte ratatine se fixa sur son
oreiller,--un oreiller de dentelles, dont le luxe semblait railler tant
de misre. Ses grandes paupires transparentes tombrent sur ses pauvres
yeux fatigus. Elle s'endormit.

Madame Labarbade se _faisait belle_ pour recevoir son photographe.

Ce matin-l, justement, Fernand Terral s'tait lev furieux, dans sa
petite chambre, n'ayant rien trouv depuis quinze jours de recherches
dans Londres, accul l-bas, comme il l'avait t ici, dsespr.

--La chance a tourn! pensait-il.

Il avait tout fait pour l'attirer  lui, cette chance, tout essay pour
sortir de son ombre et de son bourbier. Londres devait tre plein de
ressources! Il les avait cherches. Mais cette ville immense ne livre
ses secrets qu'aux initis. Elle est mystrieuse et comme secrte pour
l'tranger. C'est l surtout que le malheureux se voit seul. La foule
parisienne a des voix, un mouvement, une me; la foule de Londres est
une mer terrible qui vous submergerait si vous tombiez. Puis toute
civilisation est une nigme; Terral avait devin les rbus de Paris, du
boulevard, des coulisses, du demi-monde, des gouts et des _dessous_ de
Paris; mais il faut tre un terrible OEdipe pour dchiffrer d'un coup
d'oeil les termes inconnus du problme anglais.

Terral creusait, semblable  un mineur, remuant le terrain et ne
dcouvrant point la ppite d'or. Il allait, par les rues innombrables,
cherchant le filon qu'il devait suivre. Mais dans cette foule, dans ce
bruit, dans ce monde, il se trouvait isol, dcourag, perdu. Son
argent, sa maigre bourse, s'puisaient. Il se prsenta dans une maison
de commerce, demandant une place. On n'avait pas besoin de ses services.
Les Anglais d'ailleurs sont dfiants; un Franais expatri, sans
ressource sur le pav de Londres ne pouvait inspirer qu'une confiance
mdiocre. Il y en a tant de ces aventuriers, cherchant partout et par
tous les moyens, fortune!...

Il s'offrit  un libraire de Pater-Noster-Street pour lui faire des
traductions d'ouvrages franais. Il savait l'anglais assez bien, et le
libraire se chargeait de corriger lui-mme les fautes de langue. Ces
libraires de Pater-Noster-Street forment une race particulire.
C'est-l, dans cette ruelle, que se dbitent, soigneusement plis,
cachets, empaquets, les livres licencieux qui courent le Royaume-Uni.
Ce sont les _Galeries de Bois_ de la librairie. Terral traduisit ainsi
certains livres, des posies, des contes. Ce travail lui faisait monter
la sueur au front. Il n'tait point n pour cela. A la fin, il se
brouilla avec l'diteur et se vit de nouveau sans ressources.

Il replongea, chercha et lutta encore. Mais dcidment la fortune
l'abandonnait. Les portes se fermaient devant lui. Il avait  peine deux
guines  manger avant de songer  mourir de faim. Dans les rues
interminables d'Oxford ou de Piccadilly, les angoisses de Paris lui
revenaient. En passant devant ces _oyster rooms_ o les poissons, les
crabes, les hutres marines sont exposs derrire les vitrines, il se
disait qu'une heure allait bientt sonner o, passant famlique, il
regarderait cette mangeaille de ses yeux avides.

Ou bien:

--Dcidment, se disait-il encore, ma veine est finie. Il faut songer 
se rendre. Mes cinquante francs achevs, je m'achemine un soir vers
Waterloo-Bridge et vive la Tamise, avec son eau saumtre!...

Il songeait aussi  s'engager, lorsqu'en passant auprs du Parlement, il
voyait les sergents recruteurs en uniforme, rubans au schako, entraner
au fond d'une taverne quelques jeunes gars enivrs de porter, devant qui
ils posaient en riant, un petit tas d'or et une feuille d'enrlement.

Une seule chose l'effrayait: la discipline.

N libre, il voulait mourir comme il avait vcu, quitte  mourir plus
vite. Puis revenir en France sans argent, affam, vaincu!... Chose
impossible. Londres le tenait. Il s'tait donn  Londres jusqu' ce que
Londres voult bien se donner  lui.

Ce matin-l, il compta, en se levant, que c'tait le trente-deuxime de
son sjour. Plus d'un mois d'efforts, plus d'un mois de perdu!

--Bast, dit Terral, la fortune m'attend peut-tre au coin de quelque
square. Cherchons toujours!

Il se sentait, par extraordinaire, plus allgre, tout dispos, presque
confiant. Il ouvrit sa fentre, une fentre  guillotine, sans rideaux,
qui donnait sur la rue. La pluie fine des matins de Londres tombait sur
les trottoirs, et les ruisseaux noirs refltaient les cuivres des portes
que les servantes en chapeau passaient au tripoli. Des chanteurs longs
et maigres jouaient du petit bugle et jouaient faux--en marchant en
cadence. Les laitiers sonnaient aux portes des maisons, et les marchands
de nourriture pour les chats vendaient, de porte en porte, des morceaux
de chevaux achets aux quarisseurs. Au-dessus de cette rue boueuse et
grise, des chemines, d'innombrables chemines peraient le brouillard
de leurs noirs tuyaux qui semblaient prs de crever le ciel aux nuages
bas et sombres.

--Et voil justement l'image de ma vie, pensait Terral tout en
s'habillant, brume, brouillard, boue, frissons, ennui. Tout cela doit
finir pourtant!

Machinalement il s'assit, songeant avant de sortir; il prit un volume
qui se trouvait l,  porte de sa main, l'ouvrit sans penser. C'tait
une Bible, une de ces Bibles que les Socits de propagande anglaises
sment un peu partout,  leurs frais. Colle sur le carton, 
l'intrieur, une inscription. Terral lut; c'taient un ou deux noms,
John Bigelow, Mary Bigelow, Anna, Peter, suivis de trois noms formant
devise: _Truth, Justice, Patience!_

--Vrit, Justice, Patience! Ah! dit Terral, en jetant le livre loin de
lui, mots d'ordre des niais et des sots, je vous retrouverai donc
pourtant!

Il sortit, agit et mcontent. On lui avait indiqu une espce de maison
de commission qui avait besoin d'employs, la maison Nicholson, Anderson
and Co, King-William Street (Strand). Terral djeuna dans une taverne,
et  midi, se prsenta dans les bureaux. On lui rpondit que ces
messieurs taient  leurs docks, prs de Lambeth. Ce fut une faon de
jeune commis, log dans une antichambre, qui lui donna cette rponse.
Terral remercia, et descendant par Trafalgar-Place, il traversa le pont
de Westminster; et, de l'autre ct de la Tamise, demanda la maison
Nicholson-Anderson. Aprs des recherches il la trouva. C'tait un de ces
entrepts comme on n'en voit que l-bas, une cave, un trou fumeux, o
tout le jour durant, le gaz clairait des toffes, des conserves, des
soieries, du fromage, de tout un peu. Des hommes ples allaient et
venaient parmi les colis. Dans un coin, appuy contre un tonneau de
mlasse, un petit homme frais, poupin, souriant, l'oreille rouge, le nez
plein de rubis et l'oeil plein de sant, causait en anglais avec un
grand monsieur maigre et dessch comme un hareng.

Terral s'approcha d'eux et demanda, un peu contraint:

--Monsieur Nicholson?

--C'est moi, monsieur, rpondit le petit homme en excellent franais.
Qu'y a-t-il pour votre service?

Terral dit sa position, conta ses msaventures, ses espoirs trahis, se
montra accul, misrable, et demanda, dans les bureaux, une place qui
pt le faire vivre.

--Et comment vous appelez-vous? dit M. Nicholson avec un accent
bordelais trs-prononc:

--Fernand Terral.

--Tiens! dit M. Nicholson en regardant Terral assez fixement. Mais je
connais ce nom-l, moi!... Pardieu, nous lisons aussi  Londres les
chroniques parisiennes. Vous tes un joueur mrite, monsieur,
ajouta-t-il en soulignant le mot avec malice.

--Moi? fit Terral en devenant tout ple.

--Si j'en crois certain rcit publi par le _London Herald_, d'aprs le
_Figaro_, il vous est arriv dernirement... Eh?... A moins que ce ne
soit un homonyme... Eh! bien, ma foi, dit M. Nicholson, je ne vous en
fais pas un crime. Au contraire. La vie  prsent est une lutte  main
arme. La ruse ou la force. Eh! eh!... vous devez tre un garon
intelligent, monsieur Terral... _Dear_ Anderson?...

Le monsieur maigre s'avana.

M. Nicholson lui dit, en mauvais anglais, quelques mots que Terral
comprit:--Ce garon-l pourrait nous tre utile, dit M. Nicholson.

--Ah! fit M. Anderson.

--Il a eu des malheurs, l-bas!

--Ah! dit encore M. Anderson.

--C'est ce qu'il nous faut.

--Pour l'associer?...

--L'associer? _Comment vont tes pauvres pieds?_

Terral, peu au fait de l'argot londonner, ne comprit pas la dernire
phrase de M. Nicholson. Elle quivaut, en anglais,  l'expression du
ruisseau parisien: _Et ta soeur?_--Mais il la traduisit et la devina,
au ton dont elle fut prononce. M. Nicholson commenait fort 
l'intriguer. Ce petit homme avait des allures railleuses, et, en parlant
le franais, un accent gascon au moins singulier. Terral le regardait et
l'tudiait, lorsque M. Nicholson lui fit signe de le suivre derrire les
colis, dans un retrait mphitique qui servait de bureau  la maison
Nicholson, Anderson et C{e}.

M. Nicholson, flanqu du maigre M. Anderson, ressemblait  une boule de
bilboquet  ct de son manche.

--Monsieur Terral, dit-il  brle-pourpoint, je suis enchant que vous
soyez venu  nous. Vos prcdents (il souriait) me font esprer que nous
pourrons nous entendre. Je vais donc jouer cartes sur table,--cartes sur
table, cela doit vous sduire. Eh! eh! Ne vous fchez pas, dit-il, en
voyant le front de Terral se rembrunir. Et d'abord, sachez qui je suis.
Je m'appelle Arnaud-Lon Caminade, je suis n  Bordeaux; je ne suis
pas plus Anglais que ma savate, et pas plus Nicholson que vous. M.
Anderson, ici prsent, est un ancien matelot de la flotte de l'amiral
Napier, qui a trouv que S. M. Victoria rcompense peu les services de
la marine et qui s'est associ avec moi. Charmant homme, M. Anderson!
Quand j'arrivai  Londres, j'tais comme vous, sans ressources, avec
plusieurs prises de corps lances  Bordeaux contre moi. Je rsolus de
gagner ma vie, eh! eh! Et, me demandant quel commerce je pouvais tenter
( Bordeaux, j'tais marchand de contre-marques), je rsolus, de concert
avec l'ami Anderson, d'exploiter la crdulit humaine et la confiance
franaise. Ah! que vous tes niais, mes bons compatriotes! M. Anderson,
en bon Anglais qu'il est, ne demandait pas mieux que de jouer sous jambe
la perfide Gaule. Nous nous associmes, et avec nous, un jeune bachelier
parisien coupable d'avoir imit de trop prs l'criture d'un sien
parent. Ce fut lui que nous chargemes de la correspondance. Un
imprimeur nous fit des ttes de lettres, nous loumes cet entresol,
voil deux mois, et nos commandes se mirent  pleuvoir sur le march
parisien. On nous expdia tout. Nous vendmes et paymes. Aujourd'hui,
la maison Nicholson, Anderson et C{e} est assez bien pose pour se faire
livrer pour 500,000 fr., pour un million de marchandises en huit jours.
Nous avons un logement dans le Strand pour faire du _genre_. Le Strand!
Cela sonne l'or,  Paris. Mais notre bachelier nous a quitts et vols.
Le drle a travers l'Atlantique. Le repcher  New-York, impossible!
Il faut le remplacer. Or, M. Anderson ne sait pas aligner deux phrases
franaises de suite, et ce n'est pas  la porte du Grand-Thtre ou 
Bataclan que j'ai appris l'orthographe. Soyez notre scribe, voulez-vous?
Bons appointements, part dans les bnfices. Vous n'avez qu' faire la
correspondance,  enjler le fabricant, caresser le Parisien, emmieller
l'expditeur. Affaire de deux mois. On fait traite sur nous  trois
mois. Dans trois mois, les traites arrivent. On les prsente. Plus
personne! Nicholson est mort, Anderson est parti, mais Caminade est
millionnaire, mais l'ex-marin a un sac superbe..... Mais vous pouvez
tre aussi riche que nous!

--Tudieu, dit Terral, vous avez confiance en moi!

--C'est que je suis physionomiste! Et puis je connais votre histoire, je
vous dis. J'ai roul quatre mois dans les coulisses parisiennes
_t_!--_Eh! b_, la rponse?

--Je suis tout  vous, dit Terral.

--Bravo! fit Nicholson.

--_All right!_ s'cria M. Anderson.

--Vous faites votre fortune et la ntre, dit Caminade. Maintenant, o
logez-vous?

--Dans Soho.

--Il faut loger ici, ne pas quitter Lambeth, ne pas vous montrer. On
nous connat  peine. Le _gouspin_ qui habite le Strand ne souponne pas
qui nous sommes. Nous lui laisserons l'affaire sur le dos,  l'heure du
dpart, et il barbotera dans les rclamations et les accusations comme
il pourra. Ces gens qui nous servent de commis sont de pauvres
Irlandais idiots qui suent et s'chinent, et ne voient pas plus loin que
leur nez. Que personne ne vous connaisse, c'est le principal. _T!_
monsieur Terral, vous tes un heureux. Nous attendions un homme de bonne
volont. Il vient, et c'est vous! Si vos lettres sont loquentes, c'est
deux millions que nous _levons _ Lutce!

Terral sortit ivre, congestionn, croyant rver, hsitant, et pourtant
fou de joie. La fortune, c'tait la fortune! C'tait le vol aussi. Ah!
bast! c'tait la guerre, la conqute de l'intelligence sur la btise, le
triomphe de la hardiesse; c'tait aussi l'audace! Ce qui l'tonnait et
l'encourageait dans son projet, c'tait le bruit de son aventure, venu
jusque-l. Il tait donc dshonor, puisqu'on le devinait, puisqu'on le
jugeait sur son nom? Raison de plus alors pour disputer une proie  ce
monde d'honntes gens qui le mprisaient ainsi.

--Je le tiens, le levier d'Archimde, disait-il, je le tiens et je
saurai bien, entre cet Anglais et ce Caminade, me faire bientt la part
du lion! L'instrument deviendra la volont. Ah! j'ai mdit de mon
toile. Elle se lve!

Il solda le prix de sa chambre, choisit un logement dans Lambeth, _the
smutty Lambeth_, le sale Lambeth comme on dit  Londres. MM. Caminade
et Anderson logeaient  Twickenham,  la campagne, et partaient chaque
soir pour revenir tous les matins. Terral rumina tout le jour des
projets de tactique, et sa tte en feu semblait prs d'clater. Le soir,
il alla au thtre machinalement, comme autrefois  Paris. C'tait 
Princess' Theater. On jouait une pice politique o la reine, les lords,
le gouvernement hommes et choses, tout tait discut. A chaque allusion,
le public trpignait, applaudissait ou sifflait. Au nom d'O'Connell, un
Irlandais se leva et cria: _bravo!_ On ne protesta pas. Point de
policemen. Libert. Terral ne voyait et n'coutait rien. La
reprsentation finie, il erra longtemps encore dans les rues, songeant
toujours. Il se perdit. Des policemen le remirent dans son chemin. Il
s'gara encore.

En passant par une rue troite, noire,--il se trouvait dans
Saint-Gilles, sans le savoir,--il vit une ombre devant lui, immobile. Il
avana. C'tait un homme aux paules carres, qui l'attendait. Terral
fit mine de vouloir boxer. Au mme moment, trois ou quatre bandits, se
dtachant des tnbres, le saisirent par derrire, en un tour de main
l'tendirent sur le carreau et le laissrent l, nu comme un ver.

MM. Nicholson et Anderson furent tonns, le lendemain, de ne pas revoir
leur associ. Ils se crurent trahis et se prirent  trembler.

--Pourtant, _t_, disait Caminade, sa coquinerie m'inspirait bien de la
confiance!

Le soir, ils furent rassurs. On leur dit qu'un Franais avait t, la
nuit prcdente, trangl dans Saint-Gilles par la bande _d'touffeurs_,
de _garrotters_, dont on parlait tant. M. Caminade alla voir le cadavre
et reconnut Terral.

--Ah! pas de chance! dit-il. Comment faire? Bast! Aprs tout, j'crirai
avec des fautes d'orthographe; ce n'en sera que plus vraisemblable
_t_! Mais vous voyez, _master Anderson_, que M. Terral tait un des
ntres!

Ce fut l'oraison funbre du rvolt.




XII


Madame Labarbade prit  part, un matin, le mdecin qui venait chaque
jour chez Cachemire.

--Eh bien, docteur? demanda-t-elle, d'un air plutt ennuy qu'afflig.

Le docteur remettait ses gants et donnait un coup d'oeil  son
pantalon pour examiner si les plis tombaient mthodiquement sur ses
bottines vernies. C'tait un mdecin gracieux, le mdecin des petites
dames, qui ne diffrent mme pas des grandes par la taille.

--Ma foi, dit-il, je n'espre plus rien; tout est dit  prsent. Il
faudrait un miracle pour la sauver, et M. Renan (il souriait), a prouv
que les miracles sont rares. Toujours charmante, vous, madame Labarbade!

--On fait ce qu'on peut. Alors, docteur, c'est rgl le compte de la
petite?

--La maladie est la plus forte, et le mdecin ressemble  la plus belle
fille du monde: il ne peut donner que ce qu'il a de science!...

--C'est trop juste. Oh! je ne vous accuse pas, vous savez bien. C'tait
si chtif! Et... comment dirai-je?... l'chance?

--Quelle chance?

--Enfin, pour combien de temps...

--Ah! dit le mdecin, ceci est le secret de la nature. Un mois, un an,
un jour, on ne sait pas, madame Labarbade!

Il prit la main de la belle-mre et la baisa, puis redescendit
l'escalier en souriant:

--L'_chance_! songeait-il. Le mot est charmant... L'chance!

Son coup l'attendait  la porte. Il se fit conduire chez madame de
Mirvieille qui,  demi vanouie, se dsolait en l'attendant. Quelle
chose affreuse! Madame de Mirvieille avait une rougeur sur le nez!

Madame Labarbade rentra dans la chambre de Cachemire avec un air
maussade. Suzanne, toujours tendue sur cette chaise longue o, depuis
si longtemps, elle semblait rive, regardait devant elle d'un air
hbt. L'autre s'arrta, la contempla en croisant les bras, d'un air de
piti ddaigneuse, et poussa un soupir. Puis, haussant les paules:

--Eh! bien, dit-elle en tranant sa voix pour l'adoucir, il t'a apport
de bonnes nouvelles, ce docteur. Cela va mieux!

--Oui.... dit Cachemire en relevant la tte pniblement. Ah! oui.

--Tu ne l'as donc pas entendu?

--Non... Alors, dit-elle avec le sourire niais d'un enfant timide, je
puis gurir? Gurir!

--Comment donc! fit la mre Labarbade d'un ton presque railleur, mais tu
vas gurir!

--Je voudrais, continua Suzanne... J'essaye... Mais j'ai si mal... La
tte, les bras, le cou, tout. J'ai bien mal. Il n'est pas venu de
lettres pour moi?

--Comment des lettres? Quelles lettres?

--Je ne sais pas... Des lettres... un billet, n'importe quoi. Je
m'ennuie!

--Il y a beau temps que c'est fini, le facteur, murmura madame Labarbade
entre ses dents. Encore heureuse d'avoir gard un quartier de poire pour
la soif!

--Anas, dit Cachemire en essayant de se soulever sur ses oreillers.
coute donc!

--Et qu'est-ce que tu veux que j'coute?

--Oui, oui, fit Cachemire. Ouvre la fentre, dis! La fentre. Je veux
entendre. Tu n'entends pas?

--Eh! bien, quoi? dit madame Labarbade en tirant les rideaux et en
ouvrant la fentre toute grande.

Une bouffe d'air un peu frais entra brusquement dans cette chambre de
malade et, en mme temps, un son d'orgue, un son joyeux qui semblait
ironique.

--C'est bien a, dit Cachemire.

Et sa lvre suprieure, releve par un sourire, dcouvrit ses dents
jaunies dans sa petite bouche agrandie maintenant.

--Quoi? demanda encore maman Labarbade.

--Cet air... tu ne sais pas... cet air...

Elle l'avait entendu, elle l'avait chant, cet air de la rue,
autrefois,--et cet _autrefois_ datait de l'an dernier,--devant tant de
gens qui l'adoraient, tant de femmes qui l'enviaient. Elle se revoyait
dans le costume qu'elle portait alors. Jupe courte, une toque sur les
cheveux, des diamants au cou, frappant bravement les planches des talons
de ses bottines et riant quand, tournant sur elle-mme, la flamme de la
rampe semblait vouloir s'lancer vers elle pour lui donner un baiser de
feu. Et maintenant l'air revenait, le mme air, toujours gai, toujours
fou, sous ses fentres, et il lui semblait que ce refrain la ranimait et
torturait en mme temps.

--Je l'ai chant, tu sais, dit-elle en tournant ses grands yeux caves
vers madame Labarbade... Ah! je parie que je le sais encore... Tiens!

Elle fit un terrible effort de mmoire, rappelant des ides et des mots
dans sa tte vide, et sa voix brise, dchire, sa voix qui n'tait
qu'un rle, commena. Mais elle s'arrta bientt, ne trouvant plus,
cherchant... de grosses larmes lui venant aux yeux, un sanglot touffant
sa chanson qui n'avait plus de force.

Alors elle s'affaissa sur ses oreillers, la bouche bante, la figure
creuse et livide, et murmurant, sans qu'on l'entendit:

--Ferme la fentre... La fentre... J'ai froid...

Dans la rue, s'accompagnant sur l'orgue, le chanteur commenait un autre
refrain:

    A Paris,  la Rochelle, ah! sous les bois!
              Ah! sous les bois!
            Sous la feuille nouvelle!
            On a vu trois demoiselles
              Ah! sous les bois!

Cachemire demeurait tendue sur sa chaise, un frisson terrible secouait
ce corps bris, et brusquement une toux caverneuse lui monta de la
poitrine  la gorge.

--Allons, bon! dit madame Labarbade en la voyant ainsi secoue... a
devait arriver, a! Ouvrir la fentre, je vous demande! a n'a que le
souffle, et a s'amuse encore  chanter des romances!

Elle poussa la fentre, mit l'espagnolette et revint  Cachemire en
levant les bras au plafond.

--Eh bien! o est l'ther  prsent? Des sels anglais, n'importe quoi!
O diable le flacon? ah! bien!... L,  la bonne heure, respire a,
va!... Dieu de Dieu, dit-elle tout haut, celle-ci pourra se vanter de
m'avoir fait faire mon purgatoire de mon vivant!

Cachemire tait vanouie. On la porta sur son lit, o elle demeura
jusqu'au soir. Vers six heures elle revint  elle, puis se rendormit.
Madame Labarbade ordonna  la femme de chambre de veiller sur _madame_,
et passa dans sa chambre pour s'habiller. Elle avait  sortir. On la vit
descendre une heure aprs, toute pare et toute embaume des parfums de
Lubin. La femme de chambre n'eut garde de rester auprs de Cachemire. On
l'attendait aussi. Les femmes de chambre ont un coeur.

Vers six heures, Suzanne s'veilla, regarda autour d'elle, appela, et
tout  coup se sentit prise d'une peur terrible.

Elle eut comme une lueur de raison, de dsespoir, elle se vit seule,
elle trembla, elle poussa un cri d'horrible effroi, elle se leva pour
appeler encore, pour sonner. Mais plus de forces! Alors, elle retomba
sur son lit, accable, ses effars yeux ouverts sur cette chambre o
les meubles, agrandis par la lueur trange de la veilleuse, prenaient
des figures fantastiques. Il lui semblait que tout s'animait, remuait,
avanait vers elle pour l'touffer. Le ciel de lit s'abaissait, le lit
se resserrait, la chambre avait des murailles mouvantes qui allaient
l'engloutir. Elle ne respirait plus, voulait de l'air, se dbattait
comme dans le vide. C'tait le dlire qui venait, un dlire affreux,
mlang de souffrances et de dsirs, vision de satyre et de damn,
agonie atroce, comme il en est tant.

Tout ce qu'il y avait de forces encore, d'nergie dernire, de nerfs
oublis dans ce corps dont la maladie avait fait comme un citron press,
se runit pour la dernire heure et s'acheva par une ruption.

Elle s'tait mise  prsent sur son sant, sa maigre silhouette renvoye
 la muraille par la veilleuse, ses bras amincis dcrivant des
mouvements bizarres, rejetant ses draps, essayant de se lever en
retombant sur son lit avec des cris de douleur. Elle interrogeait
l'ombre, la nuit, le silence de ses yeux fixes; elle semblait chercher
quelqu'un, elle parlait:

--Quoi?... Que voulez-vous? Le bal! C'est le bal!... Oui, je danserai...
Oh, oh!... Oh! les autres!... monsieur de Bruand? Et quand il
viendrait, M. de Bruand?... Je suis jolie, n'est-ce pas?... Ces
filles-l, c'est jaloux et a n'a pas de coeur! Jamais elles n'auront
ces jambes-l... Jamais... Mais regarde donc ces jambes, Terral!...
_voh, Bacchus est roi!_... Je m'en moque, moi!... Je te donne mon
chle rouge, tiens... Elle ne l'aura pas, du moins, la Labarbade!... Je
te demande un peu, me laisser seule comme a... Et puis j'ai soif,
moi!... Du rhum!... O l'a-t-elle mis, le rhum?... Elle garde toutes les
clefs, cette femme-l!... Avec a que je suis une petite fille. Elle est
jolie, la petite fille!... _A Samoreau, y a de belles filles, y en a
t'une de si parfaite en beaut..._ C'est toi, Fernand? Comment
t'appelles-tu? Du tabac!... Je te jure qu' ma premire sortie, quand je
serai gurie, ce ne sera pas long, nous irons  l'Ambigu, et je
t'achterai du tabac... Et puis on a sonn!... Qui a sonn?... M. de
Bruand!... Il m'embte, M. de Bruand!... Et papa aussi... et cette
autre... Elle a serr le sucre... ma tisane n'est pas sucre... Je la
dteste... Elle est aux courses, je parie... Appelle-la, va!... Fernand,
appelle-la... Je te demande un peu, boire dix bouteilles de
champagne!... Je t'aime bien, moi, toujours, donne-moi ta bouche, l...
Tu es beau, toi... Je t'aime, je te dis! Encore!... Fernand!... J'ai
dchir mon catchisme, a m'est bien gal... _Le roi de Botie!_... On
va joliment lui retirer le rle... A bas les gneurs!... En pcheur
napolitain... Joli costume... J'ai trop mang... Certainement que si je
n'avais pas tant mang... A Chaillot!... D'un coup d'pe, oui, mort!...
Ne le dis pas au pre Labarbade, va!... Un brave homme... Le petit
Navailles? C'est M. de Bruand qui l'a tu!... Oh! j'ai soif... Tu ne
sais pas? Antonia m'a mis du plomb fondu dans le gosier, parce que je
lui ai _lev_ son Grard. Bte, Antonia!... Du plomb fondu, c'est
stupide!... Fernand l'tera... _Si parfaite en beaut que Godefroid y a
tir son portrait!_ Le repentir?... Certainement j'aurai le rle... A
boire!... A boire!... Elle a donc tout bu, cette femme?... Voleuse,
c'est une voleuse!... J'ai soif!... mon Dieu! mon Dieu, j'ai soif! Elle
me tuera!... Je suis bien malade!...

Le dlire dura deux heures.

Aprs avoir quitt Firmin Monschard, madame Labarbade rentra, toujours
charme, au logis. Elle se heurta, dans l'escalier, contre le jeune
Adolphe qui revenait, sentant le souper, de _tailler un baccarat_. Il
avait perdu.

--Viens-tu voir ta soeur? dit maman Anas.

--Oh! alors! Il pleut! rpondit-il en haussant les paules.

Madame Labarbade entra dans la chambre de Cachemire. Suzanne tait
tendue sur son oreiller, livide, les cheveux pars, et de sa bouche,
entr'ouverte, sortait un bruit trange.

--Bon, elle dort! songea madame Labarbade.

Cachemire ne dormait pas.

Elle rlait.

Le lendemain, quand Anas s'veilla, on lui annona que Suzanne tait
morte.

--Ah! pauvre petite, dit madame Labarbade, comme c'est drle. Je lui
donnais bien encore trois jours.

Un matin, le prote de l'imprimerie J. D. et Comp. en voyant les preuves
de son journal quotidien, trouva l'entrefilet suivant:

On lit dans le _Figaro-Programme_:

Mademoiselle Suzanne Labarbade, connue au thtre sous le nom de
_Cachemire_, vient de mourir  Paris.

Rien de plus.

Le prote devint ple, laissa tomber sa plume, et sortit un moment dans
la cour de l'imprimerie.

--Suzanne! ah! pauvre fille! dit-il.

Il s'adossa contre la muraille, et, croisant les bras, demeura l,
immobile, les yeux fixs sur le ruisseau.

--a n'a pas dur longtemps, dit-il encore tout haut, comme si on l'et
cout.

Au bout d'un moment, une voix l'appela de l'imprimerie:

--Eh bien, monsieur Joseph, la correction?... On attend la mise en
pages!

--C'est juste, dit Joseph.

Et il se remit au travail.

Joseph,--le frre de Victorine Herbaut, le premier amour de
Cachemire,--tait prote depuis un an,  l'imprimerie J. D. De temps 
autre il crivait, donnait des articles  quelques journaux
dmocratiques, crivait des notices pour des petits livres, pour la
_Bibliothque_ du peuple  bon march! Il avait vcu tant bien que mal
depuis le temps, suivant toujours la droite voie, laborieux, oubliant
chaque jour sa gaiet folle d'autrefois pour une rsignation douce, aim
de ses camarades,  tous dvou, organisant, en manire de distraction,
des loteries, des reprsentations, des comits de secours pour les
ouvriers pauvres, et trouvant toujours,--comme jadis,--le petit mot pour
rire, au fond de toutes choses, mais un petit mot tremp de larmes.

La journe finie, Joseph s'informa de l'heure o l'on enterrait
Cachemire.

C'tait pour le lendemain onze heures pour midi. Il fut exact. La
bire tait dj sous la porte, avec les tapisseries noires, les cierges
banals, des chandeliers qui servent  tout le monde, le goupillon que de
vieilles femmes prenaient, en passant devant le portail, d'un air
indiffrent qui voulait tre mu.

Joseph demeurait dans la cour, songeant, les yeux et le coeur gros.

--L'appartement est au premier, lui dit le concierge.

--Je sais... merci... J'aime mieux tre l!...

A midi, madame Labarbade descendit, en grand deuil, et demandant au
jeune Adolphe si sa robe lui allait bien.

--Superbe, dit Adolphe.

On se mit en marche pour l'glise. Il y avait cinq ou six personnes
derrire le corbillard, le portier, la fruitire, Joseph. Les voisins
disaient:

--Elle a fini de mal faire!

--Un feu de paille!

Ou:

--Il en restera toujours bien assez!

A l'glise, on se rencontra avec le convoi d'un officier de la garde
nationale, escort d'un peloton _d'pauletiers_, et de deux tambours.
Les deux cercueils entrrent en mme temps. Les tambours battirent au
champ pour l'un et l'autre.

--Elle a de la chance, dit madame Labarbade.

--Je la trouve bien bonne, ajouta Adolphe qui _gayait la situation_.

Madame Labarbade ne suivit pas jusqu'au cimetire. Adolphe y alla par
devoir. Comme il tait rest devant la fosse bante de sa soeur,
Joseph demeura, les pieds dans la glaise, devant ce trou que les
fossoyeurs comblaient.

Tant de souvenirs tenaient pour lui dans cette terre!

--La pauvre fille est plus heureuse  prsent, dit-il en s'en allant.

Le lendemain il tait au travail.

--Mais au fait, lui dit-on  l'imprimerie, est-ce que vous n'avez pas
connu Cachemire, Joseph?

--Jamais, rpondit-il.

Il n'avait connu que Suzanne.

       *       *       *       *       *

Cachemire avait laiss, dit-on, une fortune. Madame Labarbade tait
femme  la raliser le mieux du monde. On afficha, dans tout Paris, la
_vente des meubles et objets ayant appartenu  mademoiselle Cachemire_,
et les chroniqueurs en parlrent pendant huit jours. Les femmes du monde
se disputrent les _reliqui_ de la fille. Avec ses _petites conomies_,
et ce qu'elle toucha  l'Htel des Ventes, madame Labarbade se trouva
riche, vraiment riche.

Elle songea  pouser Firmin Monschard, mais ce photographe avait
report son affection sur une cuyre du Cirque Napolon qui crevait
les cercles en papier comme pas une.

Maman Anas secoua sur Paris la poussire de ses bottines, et se retira
en province, en Champagne, dans une petite ville o elle vit honore et
parfaitement heureuse confite en sa vanit satisfaite. Elle se donne
pour la veuve d'un riche restaurateur, et le bruit court qu'elle
pousera bientt, grce au cur qui la protge, M. le percepteur des
contributions,--ce dont le capitaine de gendarmerie ne se consolera
jamais.

Le jeune Adolphe, qui habite Paris, vient seul troubler la flicit de
sa mre.

Elle reoit de temps  autre des dpches ainsi conues:

_Moi arrt! Prise de corps. Dois deux cents louis. Clichy  la clef.
Petite mre, sauver moi._

    _Adolphe._

La mre sauve,--mais elle soupire.

On annonait l'autre jour,  monsieur Adolphe Labarbade, que la
contrainte par corps allait tre abolie.

--Bien. Il me faudra alors trouver un autre _truc_!

Il le trouvera.

--Ma foi, disait un soir Clestin Fargeau, je suis encore bien heureux
d'tre n en 1813 et de vivre aujourd'hui. Misricorde! Comment seront
les Parisiens de l'avenir?...


  1865--Mai  Novembre.


  FIN


  Coulommiers.--Typ. de A. MOUSSIN.


  Liste des modifications:

  Page   2: pale remplac par parle (Gothe qui vous parle de la
              nature)
  Page  12: avair par avait (Elle avait soif d'un avenir mal
              dfini)
  Page  13: les les par les (et regardait l'eau courir, les
              arbres frissonner)
  Page  14: grincaient par grinaient (grinaient lourdement
              sur leur axe.)
            menacait par menaait (qui criait et menaait au
              moindre geste)
  Page  16: diriga par dirigea (sans rien craindre, elle se
              dirigea sur Paris)
  Page  32: applauplaudie par applaudie (elle fut applaudie)
  Page  38: mo par moi (ce n'est pas moi qu'on mnerait ainsi)
            homm par homme (Cet homme pouvait revenir)
  Page  54: partagait par partageait (quand il la partageait
              avec _elle_)
  Page  68: chirugie par chirurgie (la chirurgie est une
              science superbe)
  Page  70: ces par ses (il a recommenc ses menaces)
  Page  98: de Burand par de Bruand (au bras de M. Lon de
              Bruand)
            de Baurnd par de Bruand (Qui donc? fit M. de Bruand)
  Page 101: Dailleurs par D'ailleurs (D'ailleurs tu es chez toi)
  Page 113: n'avaient par n'avait (la couverture, qui...
              n'avait pas suivi)
  Page 126: didiriger par diriger (et se laissait diriger par
              elle)
  Page 136: partout par par tout (courait par tout son corps)
  Page 143: le spahis par le spahi (un coup excellent, dit le
              spahi)
  Page 145: 'ai par j'ai (j'ai tellement peur de te perdre)
  Page 149: le pieds par le pied (de vous marcher sur le pied)
  Page 152: commes par comme (emportes comme elles sont venues)
  Page 154: de de par de (M. de Bruand, comme s'il n'et pas eu)
  Page 155: eutre par entre (soutenait le corps entre ses bras)
  Page 157: --Monsieur par --Monsieur!
  Page 177: qu par qui (pour se jeter sur Fargeau qui le regarda)
  Page 181: peut tre par peut-tre (il se voyait traqu, perdu
              peut-tre)
  Page 182: prendre eux par prendre sur eux (mais n'osant
              prendre sur eux de s'opposer)
  Page 193: monraient par montraient (l'analysaient et se la
              montraient)
  Page 196: affimer par affirmer ( Paris, sans pouvoir affirmer
              au juste)
            coulises par coulisses (maraudeurs de toutes les
              coulisses)
  Page 204: bibiliothque par bibliothque (Quatre pices...
              une bibliothque et une cuisine.)
  Page 232: Aldophe par Adolphe (tu sais, dit Adolphe, elle
              _m'embte_!)
  Page 246: cacul par calcul (je n'avais jamais calcul la partie)
  Page 251: Aldolphe par Adolphe (--Un _mli-mlo_, dit Adolphe)
  Page 284: de de par de la (un orfvre de la Lopold-Strasse)
  Page 299: bijous par bijoux (essuya d'un air ngligent les
              bijoux de sa main gauche)
  Page 309: anatissement par anantissement (--dans
              l'anantissement, la paix des atmes.)
  Page 313: agitent par agite (Parfois un vent semble souffler,
              qui les agite comme des arbres)
  Page 317: appelent par appellent (le morceau de parchemin
              qu'ils appellent un diplme)
  Page 321: ouaient par jouaient (les autres jouaient aux soldats)
            conme par comme (comme si la fivre ne l'et pas ronge)
  Page 334: enfin par en fin (Et puis en fin de compte)
  Page 345: OEpide par OEdipe (mais il faut tre un terrible
              OEdipe)
  Page 347: pensai par pensait (l'image de ma vie, pensait
              Terral)
  Page 350: avai par avait (Ce petit homme avait des allures
              railleuses)
  Page 362: haussaut par haussant (Il pleut! rpondit-il en
              haussant les paules.)
  Page 363: na par n'a (a n'a pas dur longtemps)





End of the Project Gutenberg EBook of Les Femmes de proie. Mademoiselle
Cachemire, by Jules  Claretie

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES DE PROIE. ***

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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
