The Project Gutenberg EBook of Mmoires pour servir  l'Histoire de France
sous Napolon, Tome 2/2, by Gaspard Gourgaud

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Title: Mmoires pour servir  l'Histoire de France sous Napolon, Tome 2/2
       crits  Sainte-Hlne par les gnraux qui ont partag sa captivit

Author: Gaspard Gourgaud

Release Date: January 28, 2012 [EBook #38696]

Language: French

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typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine, et notamment
celle des noms propres, a t conserve et n'a pas t harmonise.

Dans le chapitre GYPTE.--USAGES, SCIENCES ET ARTS, la numrotation
des sections saute de II  IV.




    MMOIRES

    DE NAPOLON.




    _Se trouve aussi  Paris_,

    A LA GALERIE DE BOSSANGE PRE,

    Libraire de S. A. S. Monseigneur le duc d'Orlans,

    RUE DE RICHELIEU, No 60.

    DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT.




    MMOIRES

    POUR SERVIR

    A L'HISTOIRE DE FRANCE,

    SOUS NAPOLON,

    CRITS A SAINTE-HLNE,

    Par les gnraux qui ont partag sa captivit,

    ET PUBLIS SUR LES MANUSCRITS ENTIREMENT CORRIGS DE LA MAIN
      DE NAPOLON.

    TOME DEUXIME,

    CRIT PAR LE GNRAL GOURGAUD.

    PARIS,
    FIRMIN DIDOT, PRE ET FILS, LIBRAIRES.
    BOSSANGE FRRES, LIBRAIRES.

    G. REIMER, A BERLIN.

    1823.


[Illustration: Manuscrit]




MMOIRES DE NAPOLON.

DIPLOMATIE.--GUERRE.

1800 ET 1801.


  Prliminaires de paix signs par le comte de
     Saint-Julien.--Ngociations avec l'Angleterre, pour un
     armistice naval.--Commencement des ngociations de
     Lunville.--Affaires d'Italie; invasion de la
     Toscane.--Positions des armes.--Oprations de l'arme
     Gallo-Batave. Combat de Burg-Eberach.--Oprations de l'arme
     du Rhin. Bataille de Hohenlinden.--Passage de l'Inn, de la
     Salza. Armistice du 25 dcembre 1800.--Observations.--Arme
     des Grisons; passage du Splugen; marche sur Botzen.--Arme
     d'Italie; passage du Mincio; passage de l'Adige.--Suspension
     d'armes de Trvise, le 16 janvier 1801; Mantoue cde le 26
     janvier.--Corps d'observation du Midi. Armistice avec Naples,
     sign  Foligno, le 28 fvrier 1801.


 Ier.

Le lieutenant gnral comte de Saint-Julien arriva  Paris, le 21
juillet 1800, porteur d'une lettre de l'empereur d'Allemagne, au
premier consul. Il s'annona comme plnipotentiaire charg de
ngocier, conclure et signer des prliminaires de paix. La lettre de
l'empereur tait prcise; elle contenait des pouvoirs, car il y tait
dit: _Vous ajouterez foi  tout ce que vous dira de ma part le comte
de Saint-Julien, et je ratifierai tout ce qu'il fera_. Le premier
consul chargea M. de Talleyrand de ngocier avec le plnipotentiaire
autrichien, et en peu de jours les prliminaires furent arrts et
signs. Par ces prliminaires, il tait convenu que la paix serait
tablie sur les conditions du trait de Campo-Formio, que l'Autriche
recevrait, en Italie, les indemnits que ce trait lui accordait en
Allemagne; que jusqu' la signature de la paix dfinitive, les armes
des deux puissances resteraient, tant en Italie qu'en Allemagne, dans
leur situation actuelle; que la leve en masse des insurgs de la
Toscane ne recevrait aucun accroissement, et qu'aucune troupe
trangre ne serait dbarque dans ce pays.

Le rang lev du plnipotentiaire, la lettre de l'empereur dont il
tait porteur, les instructions qu'il disait avoir, son ton
d'assurance, tout portait  regarder la paix comme signe; mais en
aot, on reut des nouvelles de Vienne: le comte de Saint-Julien
tait dsavou et rappel; le baron de Thugut, ministre des affaires
trangres d'Autriche, faisait connatre que, par un trait conclu
entre l'Angleterre et l'Autriche, cette dernire s'tait engage  ne
traiter de la paix, que conjointement avec l'Angleterre, et qu'ainsi
l'empereur ne pouvait ratifier les prliminaires du comte de
Saint-Julien, mais que ce monarque desirait la paix; que l'Angleterre
la desirait galement, comme le constatait la lettre de lord Minto,
ministre anglais  Vienne, au baron de Thugut. Ce lord disait que
l'Angleterre tait prte  envoyer un plnipotentiaire pour traiter,
conjointement avec le ministre autrichien, de la paix dfinitive entre
ces deux puissances et la France.

Dans une telle circonstance, ce que la rpublique avait de mieux 
faire, c'tait de recommencer les hostilits. Cependant le premier
consul ne voulut ngliger aucune des chances qui pouvaient rtablir la
paix avec l'Autriche et l'Angleterre; et, pour parvenir  ce but, il
consentit, 1  oublier l'affront que venait de faire  la rpublique
le cabinet de Vienne, en dsavouant les prliminaires qui avaient
t signs par le comte de Saint-Julien; 2  admettre des
plnipotentiaires anglais et autrichiens au congrs; 3  prolonger
l'armistice existant entre la France et l'Allemagne, pourvu que, de
son ct, l'Angleterre consentt  un armistice naval, puisqu'il
n'tait pas juste que la France traitt avec deux puissances allies,
tant en armistice avec l'une et en guerre avec l'autre.


 II.

Un courrier fut expdi  M. Otto, qui rsidait  Londres comme
commissaire franais, charg de l'change des prisonniers. Le 24 aot,
il adressa une note au lord Grenville, en lui faisant connatre que
lord Minto ayant dclar l'intention o tait le gouvernement anglais,
de participer aux ngociations qui allaient s'ouvrir avec l'Autriche,
pour le rtablissement de la paix dfinitive entre l'Autriche et la
France, le premier consul consentait  admettre le ministre anglais
aux ngociations; mais que l'oeuvre de la paix en devenait plus
difficile; que les intrts  traiter tant plus compliqus et plus
nombreux, les ngociations en prouveraient ncessairement des
longueurs; et qu'il n'tait pas conforme aux intrts de la rpublique
que l'armistice conclu  Marengo, et celui conclu  Bayarsdorf,
continuassent plus long-temps,  moins que, par compensation, on
n'tablt aussi un armistice naval.

Les dpches de lord Minto n'taient pas encore arrives  Londres, et
lord Grenville, fort tonn de la note qu'il recevait, envoya le chef
du transport-office, prier M. Otto de remettre les pices qui y
avaient donn lieu, ce qu'il fit aussitt. Mais peu aprs, le cabinet
de Saint-James reut son courrier de Vienne; lord Grenville rpondit 
M. Otto, que l'ide d'un armistice applicable aux oprations navales,
tait neuve dans l'histoire des nations. Du reste, il dclara qu'il
tait prt  envoyer un plnipotentiaire au lieu qui serait dsign
pour la tenue du congrs; il fit connatre que ce plnipotentiaire
serait son frre Thomas Grenville, et demanda les passe-ports pour
qu'il pt se rendre en France. C'tait luder la question; et M. Otto,
le 30 aot, rclama une rponse catgorique avant le 3 septembre, vu
que, le 10, les hostilits devaient recommencer en Allemagne et en
Italie. Lord Grenville, le 4 septembre, fit demander un projet par
crit, attendu qu'il avait peine  comprendre ce qu'on entendait par
un armistice applicable aux oprations navales. M. Otto envoya le
projet du gouvernement franais rdig. Les principales dispositions
taient celles-ci: 1 les vaisseaux de guerre et de commerce des deux
nations, jouiront d'une libre navigation, sans tre soumis  aucune
espce de visite; 2 les escadres, qui bloquent les ports de Toulon,
Brest, Rochefort et Cadix, rentreront dans leurs ports respectifs; 3
les places de Malte, Alexandrie et Belle-Isle en mer, seront
assimiles aux places d'Ulm, Philipsbourg et Ingolstadt; et, en
consquence, tous les vaisseaux franais et neutres pourront y entrer
librement.

Le 7 septembre, M. Grenville rpondit que S. M. Britannique admettait
le principe d'un armistice applicable aux oprations navales, quoique
cela ft contraire aux intrts de l'Angleterre; que c'tait un
sacrifice que cette puissance voulait faire en faveur de la paix et de
son allie l'Autriche; mais qu'aucun des articles du projet franais
n'tait admissible; et il proposa d'tablir les ngociations sur un
contre-projet qu'il envoya. Ce contre-projet portait: 1 les
hostilits cesseront sur mer; 2 on accordera aux places de Malte,
Alexandrie et Belle-Isle, des vivres pour quatorze jours  la fois, et
d'aprs le nombre d'hommes qu'elles ont pour garnison; 3 le blocus de
Brest et des autres ports franais ou allis sera lev; mais aucun des
vaisseaux de guerre, qui y sont, n'en pourra sortir pendant toute la
dure de l'armistice; et les escadres anglaises resteront  la vue de
ces ports.

Le commissaire franais rpondit le 16 septembre, que son gouvernement
offrait le choix  S. M. Britannique, que les ngociations
s'ouvrissent  Lunville, que les plnipotentiaires anglais et
autrichiens fussent admis  traiter ensemble, et que pendant ce
temps-l la guerre et lieu sur terre comme sur mer; ou bien qu'il y
et armistice sur terre et sur mer; ou enfin, qu'il y et armistice
avec l'Autriche, et qu'on ne traitt  Lunville qu'avec elle; qu'on
traitt  Londres ou  Paris avec l'Angleterre, et que l'on continut
 se battre sur mer. Il observait que l'armistice naval devait offrir
 la France des compensations pour ce qu'elle perdait par la
prolongation de l'armistice sur le continent, pendant lequel
l'Autriche rorganisait ses armes et son matriel, en mme temps que
l'impression des victoires de Marengo et de Moeskirch s'effaait du
moral de ses soldats; que, pendant cette prolongation, le royaume de
Naples, qui tait en proie  toutes les dissensions et  toutes les
calamits, se rorganisait et levait une arme; qu'enfin c'tait  la
faveur de l'armistice, que des leves d'hommes se faisaient en Toscane
et dans la marche d'Ancne.

Le vainqueur n'avait accord au vaincu tous ces avantages, que sur sa
promesse formelle de conclure sans dlai une paix spare. Ceux que la
France pouvait trouver dans le principe d'un armistice naval, ne
pouvaient consister dans l'approvisionnement des ports de la
rpublique, qui certes ne manquait pas de moyens intrieurs de
circulation, mais bien dans le rtablissement de ses communications
avec l'gypte, Malte et l'Ile-de-France. M. Grenville fit demander, le
20 septembre, de nouvelles explications; et M. Otto lui fit savoir le
lendemain, que le premier consul consentait  modifier son premier
projet; que les escadres franaises ou allies ne pourraient changer
de positions pendant la dure de l'armistice; qu'il ne serait
autoris, avec Malte, que les communications ncessaires pour fournir
 la fois pour quinze jours de vivres,  raison de dix mille rations
par jour; qu'Alexandrie n'tant pas bloque par terre et ayant des
vivres en assez grande abondance pour pouvoir en envoyer mme 
l'Angleterre, la France aurait la facult d'expdier six frgates qui,
partant de Toulon, se rendraient  Alexandrie, et en reviendraient
sans tre visites, et ayant  bord un officier anglais parlementaire.

C'taient l les deux seuls avantages que la rpublique pt retirer
d'une suspension d'armes maritime. Ces six frgates armes en flte
auraient pu porter 3,600 hommes de renfort; on n'y et mis que le
nombre de matelots strictement ncessaire pour leur navigation, et
elles auraient mme pu porter quelques milliers de fusils et une bonne
quantit de munitions de guerre et d'objets ncessaires  l'arme
d'gypte.

La ngociation ainsi engage, lord Grenville crut devoir autoriser M.
Ammon, sous-secrtaire d'tat,  confrer avec M. Otto, afin de voir
s'il n'y aurait pas quelque moyen de conciliation. M. Ammon vit M.
Otto, et lui proposa l'vacuation de l'gypte par l'arme franaise,
comme une consquence du trait d'El-Arich, conclu le 24 janvier, et
rompu le 18 mars, au reu de la dcision du gouvernement britannique,
qui s'tait refus  reconnatre cette convention. Une telle
proposition ne demandait aucune rponse; M. Ammon n'insista pas. Les
deux commissaires, aprs quelques jours de discussion, se mirent
d'accord sur toutes les difficults, except sur l'envoi des six
frgates franaises  Alexandrie. Le 25 septembre, M. Otto dclara que
cet envoi de six frgates tait le _Sine qu non_; et le 9 octobre, M.
Ammon lui crivit pour lui annoncer la rupture des ngociations.


 III.

Dans les pourparlers qui avaient eu lieu, on n'avait pas tard 
s'appercevoir que le cabinet anglais ne voulait que gagner du temps,
et que jamais il ne consentirait  faire,  la rpublique franaise,
aucun sacrifice, ou  lui accorder aucun avantage qui pt l'indemniser
des pertes que lui faisait prouver la prolongation de l'armistice
avec l'empereur d'Allemagne. Les gnraux en chef des armes du Rhin
et d'Italie avaient donc reu l'ordre de dnoncer l'armistice le 1er
septembre, et de reprendre sur le champ les hostilits. Brune avait
remplac, au commandement de l'arme d'Italie, Massna, qui ne pouvait
s'entendre avec le gouvernement de la rpublique cisalpine. Le gnral
Moreau, qui commandait l'arme du Rhin, avait son quartier-gnral 
Nimphenbourg, maison de plaisance de l'lecteur de Bavire, auprs de
Munich. Le 19 septembre, il commena les hostilits. Cependant le
comte de Lerbach, arriv sur l'Inn, sollicitait vivement la
continuation de l'armistice; il promettait que son matre allait
sincrement entamer des ngociations pour la paix; et, comme garantie
de la sincrit de ses dispositions, il consentait  remettre les
trois places d'Ulm, Philipsbourg et Ingolstadt. En consquence, de ces
propositions, une convention signe  Hohenlinden, le 20 septembre,
prolongea l'armistice de quarante-cinq jours.

La mauvaise foi de la cour de Vienne tait vidente; elle ne voulait
que gagner la saison pluvieuse, afin d'avoir ensuite tout l'hiver pour
rtablir ses armes. Mais la possession par l'arme franaise, de ces
trois places, tait regarde comme de la plus haute importance; elles
assuraient cette arme en Allemagne, en lui donnant des points
d'appui. D'ailleurs, si l'Autriche employait le temps de l'armistice 
recruter et  rtablir ses armes, la France de son ct mettrait tout
en oeuvre pour lever de nouvelles armes; et les nombreuses
populations de la Hollande, de la France et de l'Italie, permettraient
de faire des efforts plus considrables que ceux que pouvait faire la
maison d'Autriche. Pendant ces quarante-cinq jours de trve, l'arme
d'Italie gagnerait la soumission de Rome, de Naples et de la Toscane,
qui, n'tant pas comprises dans l'armistice, se trouvaient abandonnes
 leurs propres forces. La soumission de ces pays, qui pouvaient
inquiter les derrires et les flancs de l'arme, tait galement
utile.

Le ministre Thugut, qui dirigeait le cabinet de Vienne, tait sous
l'influence anglaise. On lui reprochait des fautes politiques et des
fautes militaires, qui avaient compromis et compromettaient encore
l'existence de la monarchie. Sa politique avait mis obstacle au retour
du pape, du grand duc de Toscane, et du roi de Sardaigne, dans leurs
tats; ce qui avait achev d'indisposer le czar. Ce ministre avait
conclu avec le cabinet de Saint-James un trait de subsides, au moment
o il tait facile de prvoir que la maison d'Autriche serait
contrainte  faire une paix spare. On attribuait  ses plans les
dsastres de la campagne; on le blmait d'avoir fait de l'arme
d'Italie l'arme principale; c'tait sur le Rhin, disait-on, qu'il et
d runir les grandes forces de la monarchie. Il avait cherch, en
cela,  complaire  l'Angleterre, qui voulait incendier Toulon, et par
l faire tomber l'expdition d'gypte; enfin, il venait de
compromettre la majest de son souverain, en le faisant aller  ses
armes sur l'Inn, pour y donner lui-mme l'ordre dshonorant de livrer
les trois boulevards de l'Allemagne. Thugut fut renvoy du ministre.
Le comte de Cobentzell, le ngociateur de Campo-Formio, fut lev 
la dignit de vice-chancelier d'tat, qui,  Vienne, quivaut  celle
de premier ministre. Tout ce qui pouvait faire esprer le
rtablissement de la paix, tait fort populaire  Vienne, et
sanctionn par l'opinion publique.

Le comte de Cobentzell s'annonait comme l'homme de la paix, le
partisan de la France; il se prvalait hautement de son titre de
ngociateur de Campo-Formio, et de la confiance dont l'honorait le
premier consul; c'est  cette mme confiance qu'il devait le poste
important qu'il occupait. L'tat de 1756 allait renatre; ce temps de
gloire o Marie-Thrse trana la France aprs son char, est une des
poques les plus brillantes de la monarchie autrichienne. Le comte de
Cobentzell informa le cabinet des Tuileries que le comte de Lerbach
allait se rendre  Lunville. Peu aprs, il fit connatre qu'il ne
voulait s'en rapporter  personne pour une mission aussi importante,
et partit de Vienne avec une nombreuse lgation. Mais il voyagea
lentement; arriv  Lunville, il saisit le prtexte que le
plnipotentiaire franais n'y tait pas encore, pour venir  Paris
payer ses respects au premier magistrat de la rpublique. Tout lui
tait bon pour gagner du temps. Il fut prsent aux Tuileries, et
trait de la manire la plus distingue. Mais interpell le
lendemain, par le ministre des affaires trangres, de montrer ses
pouvoirs, il balbutia. Il fut ds lors vident qu'il avait voulu
amuser le cabinet franais, et que sa cour, malgr le changement de
ministre, persistait dans le mme systme. Le premier consul avait
nomm Joseph Bonaparte plnipotentiaire au congrs de Lunville, le
comte de Lafort son secrtaire de lgation, et le gnral Clarke,
commandant de Lunville et du dpartement de la Meurthe. Il exigea que
les ngociations s'ouvrissent sans dlai. Les plnipotentiaires se
rendirent  Lunville; et le 6 novembre, les pouvoirs furent changs.
Ceux du comte de Cobentzell taient simples, ils furent admis. Mais 
l'ouverture du protocole, ce ministre dclara qu'il ne pouvait traiter
sans le concours d'un ministre anglais. Or, un ministre anglais ne
pouvait tre reu au congrs, qu'autant qu'il adhrerait au principe
de l'application de l'armistice aux oprations navales. Quelques
courriers furent changs entre Paris et Vienne; et aussitt que la
mauvaise foi du cabinet autrichien fut bien reconnue, les gnraux en
chef des armes de la rpublique reurent l'ordre de dnoncer
l'armistice et de commencer aussitt les hostilits: ce qui eut lieu
le 17 novembre  l'arme d'Italie, et le 27  celle du Rhin.
Cependant les ngociateurs continurent  se voir, signrent tous les
jours un protocole, et se donnrent rciproquement des ftes.


 IV.

L'vque d'Imola, cardinal Chiaramonti, avait t plac par le sacr
collge sur le sige Saint-Pierre,  Venise, le 18 mars 1800. Mais la
maison d'Autriche, qui tait alors matresse de toute l'Italie, avait
suivi,  l'gard du pape, la mme politique qu'envers le roi de
Pimont; elle s'tait constamment refuse  le remettre en possession
de la ville de Rome, satisfaite de le tenir  Venise, sous son
influence immdiate. Ce ne fut qu'aprs Marengo, que le baron de
Thugut, voyant qu'il perdait son influence en Italie, se hta de
diriger le pape sur Rome; mais Ancne, la Romague, taient rests au
pouvoir de l'Autriche, qui y avait un corps de troupes. L'arme de
vingt mille Anglais, forme dans l'le de Mahon pour seconder les
oprations de Mlas en 1800, tait enfin runie dans cette le; mais
les victoires des Franais avaient djou ce plan. La convention de
Marengo, par laquelle Gnes fut remise aux Franais, laissait dans une
inaction absolue cette arme anglaise. Le trait qui unissait
l'Angleterre et l'Autriche, et par lequel ces deux puissances taient
convenues de ne faire la paix avec la France que conjointement,
maintenait leur tat d'alliance.

L'Autriche demanda donc le secours de l'arme de Mahon pour son arme
d'Italie; et il fut convenu qu'elle dbarquerait en Toscane, et
occuperait Livourne, ce qui obligerait les Franais  une diversion
considrable. Dans la convention de Marengo, il n'avait pas t
question de la Toscane, mais il avait t stipul que les Autrichiens
conserveraient Ferrare et sa citadelle. L'autorit du grand-duc avait
t rtablie dans ce pays, et le gnral autrichien Sommariva y
commandait une division autrichienne et toutes les troupes toscanes.

Les deux mois d'aot et de septembre, en entier, furent employs 
former l'arme toscane, ainsi que celle du pape. Des officiers
autrichiens commandaient les diffrents bataillons, les Anglais
accordaient des subsides; et une partie des migrs, qui taient dans
le corps anglais destin  agir contre la Provence, et  la tte
desquels tait Willot, furent placs dans l'arme toscane. L'tat
d'armistice, o se trouvaient les armes franaises et autrichiennes,
pendant le courant de juillet, aot et septembre, ne permit pas aux
Anglais d'oprer leur dbarquement en Toscane, puisque cela serait
devenu une cause certaine de rupture, et qu'on aurait alors cess
d'esprer la paix. D'ailleurs, l'empereur avait grand intrt 
prolonger le plus possible la dure de l'armistice, pendant lequel ses
armes se rorganisaient, et perdaient le souvenir de leurs dfaites
en Italie et en Allemagne.

Le 7 septembre, Brune annona la reprise des hostilits, et le 11, il
porta son quartier-gnral  Crmone: mais la suspension d'armes de
Hohenlinden, du 20 septembre, s'tant tendue en Italie, le gnral
Brune signa de son ct, le 29, l'armistice de Castiglione. Cependant
la concentration de toute l'arme d'Italie, sur la rive gauche du P,
avait ncessit le rappel sur Bologne de la division du gnral Pino,
qui occupait la ligne du Rubicon. Dans cet tat de choses, les troupes
du pape, celles de Toscane, et les insurgs du Ferrarais, se
rpandirent dans la Romagne, et tablirent la communication entre
Ferrare et la Toscane. Le gnral Dupont, instruit de cette invasion,
repassa le P; les insurgs furent attaqus en Romagne, battus dans
diverses directions par les gnraux Pino et Ferrand, et poursuivis
jusque auprs de Ferrare, d'Arrezzo et des dbouchs des Apennins. Les
gardes nationales de Ravenne et des autres villes principales
secondrent les mouvements des troupes franaises et cisalpines.

Cependant les insurgs se maintenaient toujours en Toscane. Cet tat
de choses dura jusqu'en octobre, o, persuad que la cour de Vienne ne
voulait pas sincrement la paix, et voyant qu'il n'y avait plus rien 
esprer pour une suspension d'armes navale, Brune somma le gnral
Sommariva de faire dsarmer la leve en masse de Toscane. Sur son
refus, le 10 octobre, le gnral Dupont entra dans ce pays; le 15, il
occupa Florence, et le 16, le gnral Clment entra  Livourne. Le
gnral Monnier ne put russir, le 18,  s'emparer d'Arrezzo, foyer de
l'insurrection; mais le lendemain, aprs une vive rsistance, cette
ville fut enleve d'assaut, et presque tous les insurgs qui la
dfendaient, furent passs au fil de l'pe. Le gnral Sommariva et
les troupes autrichiennes se retirrent sur Ancne. La leve en masse
fut dsarme et dissoute, la Toscane entirement conquise et soumise,
et les marchandises anglaises confisques partout o l'on en trouva.
Dans cette expdition, de grandes dilapidations furent commises et
donnrent lieu  de vives rclamations.

Les tages toscans, qui taient depuis un an en France, furent
renvoys dans leur patrie. Ils avaient t trs-bien traits, et ne
portrent en Toscane que des sentiments favorables aux Franais.
Cependant la cour de Naples continuait  rorganiser son arme; et,
dans le mois de novembre, elle put envoyer, sous les ordres de M.
Roger de Damas, une division de 8  10 mille hommes, pour couvrir
Rome, conjointement avec le corps autrichien du gnral Sommariva. La
plus grande anarchie rgnait dans les tats du pape; ils taient
livrs  toute espce de dsordre.


 V.

Depuis cinq mois que la suspension d'armes existait, l'Autriche avait
reu de l'Angleterre soixante millions qu'elle avait bien employs.
Elle comptait en ligne 280 mille hommes prsents sous les armes, y
compris les contingents de l'empire, du roi de Naples et de l'arme
anglaise, savoir: 130 mille hommes en Allemagne, sous les ordres de
l'archiduc Jean; l'insurrection mayenaise, le corps d'Albini et la
division Simbschen, 20,000 hommes sur le Mein; Les corps sur le Danube
et l'Inn 80,000 hommes; celui du prince de Reutz, dans le Tyrol,
20,000 hommes. 120,000 hommes taient en Italie, sous les ordres du
feld-marchal Bellegarde; savoir: le corps de Davidowich, dans le
Tyrol italien, 20,000; le corps cantonn derrire le Mincio, 70,000;
dans Ancne et la Toscane, 10,000; les troupes napolitaines,
l'insurrection toscane, etc., 20,000. Une arme anglaise de 30,000
hommes, sous les ordres des gnraux Abercombry et Pulteney, tait
dans la Mditerrane, embarque sur des transports et prte  se
porter partout.

La France avait en ligne 175,000 hommes en Allemagne; savoir: l'arme
gallo-batave, commande par le gnral Augereau, 20,000 h.; la grande
arme d'Allemagne, commande par le gnral Moreau, 140,000 hommes;
l'arme des Grisons, commande par le gnral Macdonald, 15,000. En
Italie, elle avait 90,000 hommes sous le gnral Brune, et le corps
d'observation du midi, sous le gnral Murat, 10,000. L'effectif des
armes de la rpublique s'levait  500,000 hommes, mais 40,000 se
trouvaient en Orient,  Malte et aux Colonies; 45,000 taient
gendarmes, vtrans ou gardes-ctes; et l'on comptait 140,000 hommes
en Hollande, sur les ctes, dans les garnisons de l'intrieur, aux
dpts ou aux hpitaux.

La cour de Vienne fut consterne, lorsqu'elle apprit que les gnraux
franais avaient dnonc les hostilits. Elle se flattait qu'ils ne
voudraient pas entreprendre une campagne d'hiver dans un climat aussi
pre que celui de la haute Autriche. Le conseil aulique dcida que
l'arme d'Italie resterait sur la dfensive, derrire le Mincio, la
gauche appuye  Mantoue, la droite  Peschiera; que l'arme
d'Allemagne prendrait l'offensive et chasserait les Franais au-del
du Lech.

Le premier consul tait rsolu de marcher sur Vienne, malgr la
rigueur de la saison. Il voulait profiter des brouilleries qui
s'taient leves entre la Russie et l'Angleterre; le caractre
inconstant de l'empereur Paul, lui faisait craindre un changement pour
la campagne prochaine. L'arme du Rhin, sous les ordres du gnral
Moreau, tait destine  passer l'Inn et  marcher sur Vienne par la
valle du Danube. L'arme gallo-batave, commande par le gnral
Augereau, devait agir sur le Mein et la Rednitz, tant pour combattre
les insurgs de Westphalie conduits par le baron d'Albini, que pour
servir de rserve dans tous les cas imprvus, donner de l'inquitude 
l'Autriche sur la Bohme, dans le temps que l'arme du Rhin passerait
l'Inn, et assurer les derrires de la gauche de cette dernire arme.
Elle tait compose de toutes les troupes qu'on avait pu tirer de la
Hollande, que la saison mettait  l'abri de toute invasion.

C'tait pour n'avoir pas ajout foi  la force de l'arme de rserve
que la maison d'Autriche avait perdu l'Italie  Marengo. Une nouvelle
arme ayant des tats-majors pour six divisions, quoique seulement de
15,000 hommes, fut runie en juillet  Dijon, sous le nom d'arme de
rserve. Le gnral Brune en eut le commandement. Plus tard, il passa
au commandement de l'arme d'Italie, et fut remplac par le gnral
Macdonald, qui, sur la fin d'aot, se mit en marche, traversa la
Suisse et se porta, avec l'arme de rserve, dans les Grisons,
occupant le Voralberg par sa droite, et l'Engadine par sa gauche. Tous
les regards de l'Europe furent dirigs sur cette arme; on la crut
destine  porter quelque coup de jarnac comme la premire arme de
rserve. On la supposa forte de 50,000 hommes, elle tint en chec deux
corps d'arme autrichiens de 40,000 hommes.

L'arme d'Italie, sous les ordres du gnral Brune, qui, ainsi qu'on
l'a vu, avait remplac dans le commandement le gnral Massna, devait
passer le Mincio et l'Adige, et se porter sur les Alpes noriques. Le
corps d'arme command par le gnral Murat, qui avait d'abord port
le nom de corps de grenadiers et claireurs, ensuite de troupes du
camp d'Amiens, de grande-arme de rserve, prit enfin celui de corps
d'observation du midi. Il tait destin  servir de rserve  l'arme
d'Italie et  flanquer sa droite.

Deux grandes armes et deux petites allaient ainsi se diriger sur
Vienne, formant un ensemble de 250 mille combattants prsents sous les
armes; et une cinquime tait en rserve, en Italie, pour s'opposer
aux insurgs et aux Napolitains. Les troupes franaises taient bien
habilles, bien armes, munies d'une nombreuse artillerie et dans la
plus grande abondance; jamais la rpublique n'avait eu un tat
militaire aussi rellement redoutable. Il avait t plus nombreux en
1793; mais alors la plupart des troupes taient des recrues mal
habilles, non aguerries; et une partie tait employe dans la Vende
et dans l'intrieur.


 VI.

L'arme gallo-batave tait sous les ordres du gnral Augereau, qui
avait le gnral Androssy pour chef d'tat-major. Le gnral
Treillard commandait la cavalerie; le gnral Macors l'artillerie.
Cette arme tait forte de deux divisions franaises, Barbou et
Duhesme, et de la division hollandaise Dumonceau; en tout, 20,000
hommes. A la fin de novembre, le quartier-gnral tait  Francfort.

L'arme mayenaise, commande par le baron d'Albini, tait compose,
1 d'une division de 10,000 insurgs des tats de l'lecteur de
Mayence et de l'vch de Wurtzbourg, troupes qui augmentaient ou
diminuaient selon les circonstances et l'esprit public de ces
contres; 2 d'une division autrichienne de 10,000 hommes sous les
ordres du gnral Simbschen. L'arme gallo-batave avait donc 20,000
hommes, mais 20,000 h. de mauvaises troupes devant elle. Son gnral
dnona, le 2 novembre, les hostilits pour le 24. Le baron Albini,
qui tait  Aschaffembourg, voulut essayer, avant de se retirer, de
surprendre le corps qui lui tait oppos. Il passa le pont  deux
heures du matin, mais aprs un moment de succs il fut repouss. Le
quartier-gnral franais arriva  Aschaffembourg, le 25. Albini se
retira sur Fulde, Simbschen sur Schweinfurth; la division Dumonceau
entra dans Wurtzbourg, le 28, et cerna la garnison qui se renferma
dans la citadelle. L'arme de Simbschen, rduite  13,000 hommes, prit
une belle position  Burg-Eberach pour couvrir Bamberg. Le 3
dcembre, Augereau se porta  sa rencontre. Le gnral Duhesme attaqua
avec cette intrpidit dont il a donn tant de preuves; et aprs une
assez vive rsistance, l'ennemi opra sa retraite sur Forcheim. Le
baron Albini resta sur la rive droite du Mein, entre Schweinfurth et
Bamberg, afin d'agir en partisan. Le lendemain, l'arme gallo-batave
prit possession de Bamberg, passa la Rednitz, et poussa des partis sur
Ingolstadt, pour se mettre en communication avec les flanqueurs de la
grande arme. Ce mme jour, 3 dcembre, l'arme du Rhin tait
victorieuse  Hohenlinden. Le gnral Klenau, avec une division de
10,000 hommes, qui n'avait pas donn  la bataille, fut envoy sur le
Danube pour couvrir la Bohme; il se joignit,  Bamberg, au corps de
Simbschen, et avec 20,000 hommes, il marcha contre l'arme franaise
pour la rejeter derrire la Rednitz. Il attaqua la division Barbou
dans le temps que Simbschen attaquait celle de Duhesme; le combat fut
vif. Toute la journe du 18 dcembre, les troupes franaises
supplrent au nombre par leur intrpidit, et rendirent vaines toutes
les tentatives de l'ennemi; elles se maintinrent, sur la rive droite
de la Rednitz, en possession de Nuremberg. Mais le 21, Klenau ayant
continu son mouvement, le gnral Augereau repassa sans combat la
Rednitz. Sur ces entrefaites, le corps de Klenau ayant t rappel en
Bohme, l'arme gallo-batave rentra dans Nuremberg, et reprit ses
anciennes positions, o elle reut la nouvelle de l'armistice de
Steyer.

Ainsi, avec 20,000 hommes, dont 8,000 Hollandais, le gnral Augereau
occupa tout le pays entre le Rhin et la Bohme, et dsarma
l'insurrection mayenaise. Il contint, indpendamment du corps du
gnral Simbschen, la division Klenau; ce qui affaiblit de 30,000
hommes l'arme de l'archiduc Jean, qui l'tait aussi sur sa gauche de
20,000 hommes dtachs dans le Tyrol, sous les ordres du gnral
Hiller, pour s'opposer  l'arme des Grisons. Ce furent donc 50,000
hommes de moins que la grande-arme franaise eut  combattre; au lieu
de 130,000 hommes, l'archiduc Jean n'en opposa  Moreau que 80,000.


 VII.

La grande-arme du Rhin tait divise en quatre corps, chacun de trois
divisions d'infanterie et d'une brigade de cavalerie; la grosse
cavalerie formait une rserve. Le gnral Lecourbe commandait la
droite compose des divisions Montrichard, Gudin, Molitor; le gnral
en chef commandait en personne la rserve, forme des divisions
Grandjean (depuis Grouchy), Decaen, Richepanse; le gnral Grenier
commandait le centre, form des divisions Ney, Legrand, Hardy (depuis
Bastoul, depuis Bonnet); le gnral Sainte-Suzanne commandait la
gauche, forme des divisions Souham, Colaud, Laborde; le gnral
d'Hautpoult commandait toute la cavalerie, le gnral Ebl
l'artillerie. L'effectif tait de 150,000 hommes, y compris les
garnisons et les hommes aux hpitaux. 140,000 taient disponibles et
prsents sous les armes. L'arme franaise tait donc d'un tiers plus
nombreuse que l'arme ennemie; elle tait en outre fort suprieure par
le moral et la qualit des troupes.

Les hostilits commencrent le 28 novembre; l'arme marcha sur l'Inn.
Le gnral Lecourbe laissa la division Molitor aux dbouchs du Tyrol,
et se porta sur Rosenheim avec deux divisions. Les trois divisions de
la rserve se dirigrent par Ebersberg, savoir, le gnral Decaen sur
Roth, le gnral Richepanse sur Wasserbourg, le gnral Grandjean en
rserve sur la chausse de Mhldorf. Les trois divisions du centre
marchrent, celle de Ney en rasant la chausse de Mhldorf, celle de
Hardy en rserve, et celle de Legrand par la valle de l'Issen. Le
colonel Durosnel, avec un corps de flanqueurs fort de deux bataillons
d'infanterie et de quelques escadrons, prit position  Wils-Bibourg,
en avant de Landshut; les trois divisions de la gauche, sous le
lieutenant-gnral Sainte-Suzanne, se concentrrent entre l'Altmhl et
le Danube. Moreau s'avanait ainsi sur l'Inn avec huit divisions en
six colonnes, et laissant ses quatre autres divisions, pour observer
ses flancs, le Tyrol et le Danube.

Le 28 novembre, tous les avant-postes de l'ennemi furent reploys;
Lecourbe entra  Rosenheim; Richepanse rejeta sur la rive droite de
l'Inn ou dans Wasserbourg tout ce qu'il rencontra; mais il choua dans
sa tentative pour enlever cette tte de pont. La division Legrand
dposta, de Dorfen au dbouch de l'Issen, une avant-garde de
l'archiduc. Le lieutenant-gnral Grenier prit position sur les
hauteurs d'Ampfingen, Ney  la droite, Hardy au centre, Legrand  la
gauche un peu en arrire; le camp avait trois mille toises. Ces huit
divisions de l'arme franaise garnissaient, sur la rive gauche de
l'Inn, une tendue de quinze lieues, depuis Rosenheim jusque auprs de
Mhldorf. Ampfingen est  quinze lieues de Munich, dont l'Inn
s'approche  dix lieues. La gauche de l'arme franaise se trouvait
donc prter le flanc au fleuve, pendant l'espace de cinq lieues. Il
tait bien dlicat et fort dangereux d'en aborder ainsi le passage.

L'archiduc Jean avait port son quartier-gnral  Oetting: il avait
charg le corps de Cond, renforc de quelques bataillons autrichiens,
de dfendre la rive droite depuis Rosenheim jusqu' Kuffstein, et de
maintenir ses communications avec le gnral Hiller, qui tait dans le
Tyrol avec un corps de 20,000 h. Il avait plac le gnral Klenau avec
10,000 hommes  Ratisbonne, afin de soutenir l'arme mayenaise,
insuffisante pour s'opposer  la marche d'Augereau. Son projet tait,
avec le reste de son arme (80,000 hommes) de dboucher par
Wasserbourg, Craybourg, Mhldorf, Oetting et Braunau, qui avaient de
bonnes ttes de pont, de prendre l'offensive et d'attaquer l'arme
franaise. Il passa l'Inn, fit un quart de conversion  droite sur la
tte de pont de Mhldorf, et se plaa en bataille, la gauche 
Mhldorf, la droite  Landshut sur l'Iser. Le gnral Kienmayer, avec
ses flanqueurs de droite, attaqua le colonel Durosnel, qui se retira
derrire l'Iser. Le quartier-gnral autrichien fut successivement
port  Eggenfelden et  Neumarkt sur la Roth,  mi-chemin de Mhldorf
 Landshut. L'arme de l'archiduc occupa, par ce mouvement, une ligne
perpendiculaire sur l'extrme gauche de l'arme franaise; son extrme
droite se trouva  Landshut  douze lieues de Munich, plus prs de
trois lieues que la gauche franaise, qui en tait  quinze lieues.
C'tait par sa droite qu'il voulait manoeuvrer, dbouchant par les
valles de l'Issen, de la Roth et de l'Iser.

Le 1er dcembre,  la pointe du jour, l'archiduc dploya 60,000 hommes
devant les hauteurs d'Ampfingen, et attaqua de front le
lieutenant-gnral Grenier, qui n'avait que 25,000 hommes, dans le
temps qu'une autre de ses colonnes, dbouchant par le pont de
Craybourg, se porta sur les hauteurs d'Achau, en arrire et sur le
flanc droit de Grenier. Le gnral Ney, d'abord forc de cder au
nombre, se reforma, remarcha en avant et enfona huit bataillons; mais
l'ennemi continuant  dployer ses grandes forces, et dbouchant par
les valles de l'Issen, le lieutenant-gnral Grenier fut contraint 
la retraite. La division Grandjean, de la rserve, s'avana pour le
soutenir; Grenier prit position  la nuit sur les hauteurs de Haag.
L'alarme fut grande dans l'arme franaise, le gnral en chef fut
dconcert. Il tait pris en flagrant dlit; l'ennemi attaquait, avec
une forte masse, ses divisions spares et parpilles. Le gnral
Legrand, aprs avoir soutenu un combat trs-vif dans la valle de
l'Issen, avait vacu Dorfen.

Cette manoeuvre de l'arme autrichienne tait fort belle, et ce
premier succs lui en promettait de bien importants. Mais l'archiduc
ne sut pas tirer parti des circonstances, il n'attaqua pas avec
vigueur le corps de Grenier, qui ne perdit que quelques centaines de
prisonniers et deux pices de canon. Le lendemain 2 dcembre, il ne
fit que de petits mouvements, ne dpassa pas Haag, et donna le temps 
l'arme franaise de se rallier et de revenir de son tonnement. Il
paya cher cette faute, qui fut la premire cause de la catastrophe du
lendemain.

Moreau ayant eu la journe du 2 pour se reconnatre, espra avoir le
temps de runir son arme. Il envoya l'ordre  Sainte-Suzanne, qu'il
avait mal  propos laiss sur le Danube, de se porter avec ses trois
divisions sur Freisingen; elles ne pouvaient y tre arrives que le 5;
 Lecourbe, de marcher toute la journe du 3 pour s'approcher sur la
droite et prendre,  Ebersberg, les positions qu'occupait Richepanse,
afin de masquer le dbouch de Wasserbourg; il ne pouvait y arriver
que dans la journe du 4;  Richepanse et  Decaen, de se porter au
dbouch de la fort de Hohenlinden, au village de Altenpot; ils
devaient oprer ce mouvement dans la nuit pour y prvenir l'ennemi; le
premier n'avait que deux lieues  faire, le deuxime que quatre. Le
corps de Grenier prit position sur la gauche de Hohenlinden: la
division Ney appuya sa droite  la chausse, la division Hardy au
centre, la division Legrand observa Lendorf et les dbouchs de
l'Issen; la division Grandjean, dont le gnral Grouchy avait pris le
commandement, coupa la chausse, appuyant la gauche  Hohenlinden et
refusant la droite le long de la lisire du bois. Par ces
dispositions, le gnral Moreau devait avoir, le 4, huit divisions en
ligne; le 5, il en aurait eu dix. Mais l'archiduc Jean, qui avait dja
commis cette grande faute de perdre la journe du 2, ne commit pas
celle de perdre la journe du 3. A la pointe du jour, il se mit en
mouvement; et les dispositions du gnral franais pour runir son
arme devinrent inutiles; ni le corps de Lecourbe, ni celui de
Sainte-Suzanne ne purent assister  la bataille; la division
Richepanse et celle de Decaen combattirent dsunies; elles arrivrent
trop tard, le 3, pour dfendre l'entre de la fort de Hohenlinden.

L'arme autrichienne marcha au combat sur trois colonnes: la colonne
de gauche de 10,000 hommes, entre l'Inn et la chausse de Munich, se
dirigeant sur Albichengen et Saint-Christophe; celle du centre, forte
de 40,000 hommes, suivit la chausse de Mhldorf  Munich, par Haag
vers Hohenlinden; le grand parc, les quipages, les embarras suivirent
cette route, la seule qui fut ferre. La colonne de droite, forte de
25,000 hommes, commande par le gnral Latour, devait marcher sur
Bruckrain; Kienmayer, qui, avec ses flanqueurs de droite, faisait
partie de ce corps, devait se porter de Dorfen sur Schauben, tourner
tous les dfils et tre en mesure de dboucher dans la plaine
d'Amzing, o l'archiduc comptait camper le soir, et attendre le corps
de Klenau, qui s'y rendait en remontant la rive droite de l'Iser.

Les chemins taient dfoncs, comme ils le sont au mois de dcembre;
les colonnes de droite et de gauche cheminaient par des routes de
traverse impraticables; la neige tombait  gros flocons. La colonne du
centre, suivie par les parcs et les bagages, marchait sur la chausse;
elle devana bientt les deux autres; sa tte pntra sans obstacle
dans la fort. Richepanse, qui la devait dfendre  Altenpot, n'tait
pas arriv; mais elle fut arrte au village de Hohenlinden, o
s'appuyait la gauche de Ney, et o tait la division Grouchy. La ligne
franaise, qui se croyait couverte, fut d'abord surprise, plusieurs
bataillons furent rompus, il y eut du dsordre. Ney accourut, le
terrible pas de charge porta la mort et l'effroi dans une tte de
colonne de grenadiers autrichiens; le gnral Spanochi fut fait
prisonnier. Dans ce moment, l'avant-garde de la droite autrichienne
dboucha des hauteurs de Bruckrain. Ney fut oblig d'accourir sur sa
gauche pour y faire face; il et t insuffisant, si le corps de
Latour eut appuy son avant-garde; mais il en tait loign de deux
lieues. Cependant les divisions Richepanse et Decaen, qui auraient d
arriver avant le jour au dbouch de la fort, au village de Altenpot,
engages, au milieu de la nuit, dans des chemins horribles et par un
temps affreux, errrent sur la lisire de la fort une partie de la
nuit. Richepanse, qui marchait en tte, n'arriva qu' 7 heures du
matin  Saint-Christophe, encore  deux lieues de Altenpot. Convaincu
de l'importance du mouvement qu'il oprait, il activa sa marche avec
sa premire brigade, laissant fort en arrire la deuxime. Lorsque la
colonne autrichienne de gauche atteignit le village de
Saint-Christophe, elle le coupa de cette deuxime brigade; le gnral
Drouet qui la commandait se dploya. La position de Richepanse
devenait affreuse; il tait  mi-chemin de Saint-Christophe 
Altenpot; il se dcida  continuer son mouvement, afin d'occuper le
dbouch de la fort, si l'ennemi n'y tait pas encore, ou de retarder
sa marche et de concourir  l'attaque gnrale, en se jetant sur son
flanc, si dja, comme tout semblait l'annoncer, l'archiduc avait
pntr dans la fort. Arriv au village de Altenpot, avec la
huitime, la quarante-huitime de ligne et le premier de chasseurs, il
se trouva sur les derrires des parcs et de toute l'artillerie
ennemie, qui avaient dfil. Il traversa le village, et se mit en
bataille sur les hauteurs. Huit escadrons de cavalerie ennemie, qui
formaient l'arrire-garde, se dployrent; la canonnade s'engagea, le
premier de chasseurs chargea et fut ramen. La situation du gnral
Richepanse tait toujours trs-critique; il ne tarda pas  tre
instruit qu'il ne devait pas compter sur Drouet, qui tait arrt par
des forces considrables, et n'avait aucune nouvelle de Decaen. Dans
cette horrible position, il prit conseil de son dsespoir: il laissa
le gnral Walter avec la cavalerie, pour contenir les cuirassiers
ennemis, et  la tte des 48e et 8e de ligne, il entra dans la fort
de Hohenlinden. Trois bataillons de grenadiers hongrois, qui
composaient l'escorte des parcs, se formrent; ils s'avancrent  la
baonnette contre Richepanse qu'ils prenaient pour un partisan. La
48e les culbuta. Ce petit combat dcida de toute la journe. Le
dsordre et l'alarme se mirent dans le convoi: les charretiers
couprent leurs traits, et se sauvrent, abandonnant 87 pices de
canon et 300 voitures. Le dsordre de la queue se communiqua  la
tte. Ces colonnes, profondment entres dans les dfils, se
dsorganisrent; elles taient frappes des dsastres de la campagne
d't, et d'ailleurs composes d'un grand nombre de recrues. Ney et
Richepanse se runirent. L'archiduc Jean fit sa retraite en dsordre
et en toute hte sur Haag, avec les dbris de son corps.

Le gnral Decaen avait dgag le gnral Drouet. Il avait contenu,
avec une de ses brigades, la colonne de gauche de l'ennemi 
Saint-Christophe, et s'tait port dans la fort, avec la seconde
brigade, pour achever la droute des bataillons, qui s'y taient
rfugis. Il ne restait plus de l'arme autrichienne, que la colonne
de droite, commande par le gnral Latour, qui ft entire; elle
s'tait runie avec Kienmayer, qui avait dbouch sur sa droite par la
valle de l'Issen, ignorant ce qui s'tait pass au centre. Elle
marcha contre le lieutenant-gnral Grenier, qui avait dans la main
les divisions Legrand et Bastoul et la cavalerie du gnral
d'Hautpoult. Le combat fut fort opinitre; le gnral Legrand rejeta
le corps de Kienmayer dans le dfil de Lendorf, sur l'Issen; le
gnral Latour fut repouss et perdit du canon; il se mit en retraite
et abandonna le champ de bataille, aussitt qu'il fut instruit du
dsastre du principal corps de son arme. La gauche de l'arme
autrichienne repassa l'Inn sur le pont de Wasserbourg, le centre sur
les ponts de Craybourg et de Mhldorf, la droite sur le pont
d'Oetting. Le gnral Klenau, qui s'tait mis en mouvement pour
s'approcher de l'Inn, se reporta sur le Danube, pour couvrir la
Bohme, menacer et combattre l'arme gallo-batave. Le soir de la
bataille, le quartier-gnral de l'arme franaise fut port  Haag.
Dans cette journe, qui dcida du sort de la campagne, six divisions
franaises, la moiti de l'arme, combattirent seules contre presque
toute l'arme autrichienne. Les forces se trouvrent  peu prs gales
sur le champ de bataille, 70,000 hommes de chaque ct. Mais il tait
impossible  l'archiduc Jean d'avoir plus de troupes runies, et
Moreau pouvait en avoir le double. La perte de l'arme franaise fut
de 10,000 hommes tus, blesss ou prisonniers, soit au combat de
Dorfen, soit  celui d'Ampfingen, soit  la bataille. Celle de
l'ennemi fut de 25,000 hommes, sans compter les dserteurs; 7,000
prisonniers, parmi lesquels 2 gnraux, 100 pices de canon et une
immense quantit de voitures, furent les trophes de cette journe.


 VIII.

Lecourbe, qui n'tait pas arriv  temps pour prendre part  la
bataille, se reporta sur Rosenheim; il n'en tait qu' peu de lieues.
Decaen marcha sur la tte de pont de Wasserbourg qu'il bloqua
troitement; Grouchy resta en rserve  Haag; Richepanse se porta 
Romering, vis--vis le pont de Craybourg; Grenier, avec ses trois
divisions, passa l'Issen et se dirigea sur la Roth,  la poursuite de
Latour et de Kienmayer, qui s'taient retirs sur le bas Inn. Le
gnral Kienmayer occupa les retranchements de Mhldorf, sur la gauche
de l'Inn; le gnral Baillet Latour s'tablit derrire Wasserbourg et
Riesch, sur la route de Rosenheim  Salzbourg.

Le 9 dcembre (six jours aprs la bataille) Lecourbe jetta un pont 
deux lieues au-dessus de Rosenheim, au village de Neupeuren, descendit
la rive droite avec les divisions Montrichard et Gudin, se porta
vis--vis Rosenheim, o le corps de Cond, qui avait t complt 
12,000 hommes par des bataillons autrichiens, se trouvait en position
en avant de Rarsdorf, appuyant la droite  l'Inn, vis--vis Rosenheim,
la gauche au lac de Chiemse. La division Gudin manoeuvra sur Endorf,
pour tourner cette gauche, ce qui dcida la retraite de ce corps
derrire l'Alza. Les divisions Decaen et Grouchy, qui avaient pass
l'Inn au pont qu'avait jet Lecourbe, arrivrent en ligne au milieu de
la journe. Decaen prit la gauche de la ligne, Grouchy resta en
rserve, Lecourbe continua  suivre l'ennemi par la route de Seebruck,
Traunstein et Teissendorf; Grouchy suivit son mouvement. Richepanse et
Decaen marchrent d'abord sur la grande route de Wasserbourg, et par
un  droite, se portrent sur Lauffen, o ils passrent la Salza le
14. Richepanse avait jet un pont de bateaux vis--vis Rosenheim, et
pass l'Inn dans la journe du 11. Grenier entra dans la tte de pont
de Wasserbourg que l'ennemi vacua, passa l'Inn et se dirigea sur
Altenmarkt. Les parcs, la rserve de cavalerie, les deux divisions de
la gauche passrent sur le pont de Mhldorf, dans les journes des 10,
11 et 12. Car, aussitt que l'ennemi vit que la barrire de l'Inn
tait force, il en abandonna en toute hte les rives, pour se
concentrer entre l'Ems et Vienne.

Le 13, Lecourbe se porta  Seebruck, passa l'Alza et s'avana aux
portes de Salzbourg. Il rencontra, vis--vis Salzbourg,
l'arrire-garde ennemie, forte de 20,000 hommes, la plus grande partie
cavalerie, l'attaqua et fut repouss avec perte de 2,000 hommes, et
oblig de se reployer sur la rive gauche de la Saal. Les Autrichiens
se disposaient  le suivre; mais le gnral Decaen ayant pass la
Salza  Lauffen, Moreau marcha sur Salzbourg par la rive droite, ce
qui obligea l'ennemi  abandonner cette rivire et  se retirer en
hte pour couvrir la capitale. Le 15, le gnral Decaen entra dans
Salzbourg; le gnral Richepanse, de Lauffen se dirigea, le 16, sur
Herdorf, et gagna, par une grande marche, la chausse de Vienne. Le
lieutenant-gnral Grenier marcha sur la chausse de Braunau  Ried.
Lecourbe, continuant  former la droite, s'avana par les montagnes.
Le 17, Richepanse rencontra,  Frankenmarkt, l'arrire-garde de
l'archiduc; il se battit toute la soire. Le 18, on se battit aussi 
Schwanstadt. L'arrire-garde ennemie n'avait fait qu'une lieue et
demie dans cette journe, et prtendait passer la nuit dans cette
position; mais elle fut attaque avec la plus grande imptuosit et
culbute; elle perdit 200 prisonniers. Le 19, le gnral Decaen ayant
pris l'avant-garde, attaqua le gnral Kienmayer  Lambach, le
culbuta, fit prisonnier le gnral Mezzery et 1200 hommes. Les
bagages, les parcs eurent beaucoup de peine  passer le pont, et
furent long-temps exposs au feu des batteries franaises. L'ennemi
fut pouss arec une telle activit, qu'il n'eut pas le temps de brler
le pont, qui tait en bois et dj couvert d'artifices. La division
Decaen se porta dans la nuit sur Wels, o elle atteignit un corps
ennemi, qui se retirait sur Linz, et fit quelques centaines de
prisonniers; la division Richepanse passa la Tran  Lambach et marcha
sur Kremsmnster, o Lecourbe et Decaen arrivrent dans la soire du
20. La division Grouchy et le grand quartier-gnral se portrent 
Wels; le corps de Grenier, aprs avoir pass la Salza  Lauffen et 
Burkhausen et bloqu Braunau par la division Ney, arriva  Ebersberg.
Le prince Charles venait de prendre le commandement de l'arme:
l'opinion des peuples et du soldat l'appelait  grands cris au secours
de la monarchie; mais il tait trop tard.

Pendant ce temps, le gnral Decaen battait,  Kremsmnster,
l'arrire-garde commande par le prince de Schwartzenberg, et lui
faisait un millier de prisonniers. Le 21, il entra  Steyer; le
gnral Grouchy  Ems. L'arme passa l'Ems le mme jour; les
avant-postes furent placs sur l'Ips et l'Erlaph; la cavalerie lgre
s'avana jusqu' Mlk. Le grand quartier-gnral fut tabli 
Kremsmnster. Le 25 dcembre, on signa une suspension d'armes; elle
tait conue en ces termes:

Art. 1er. La ligne de dmarcation entre la portion de l'arme
gallo-batave, en Allemagne, sous les ordres du gnral Augereau, dans
les cercles de Westphalie, du Haut-Rhin et de Franconie, jusqu'
Bayarsdorf, sera dtermine particulirement entre ce gnral et celui
de l'arme impriale et royale qui lui est oppose. De Bayarsdorf,
cette ligne passe  Herland, Nuremberg, Neumarck, Parsberg, Laver,
Stadt-am-Lof et Ratisbonne, o elle passe le Danube dont elle longe la
rive droite jusqu' l'Erlaph, qu'elle remonte jusqu' sa source, passe
 Marckgamingen, Kogelbach, Goulingen, Hammox, Mendleng, Leopolstein,
Heissemach, Vorderenberg et Leoben; suit la rive gauche de la Mhr
jusqu'au point o cette rivire coupe la route de Salzbourg 
Clagenfurth, qu'elle suit jusqu' Spritat, remonte la chausse de
Vrone par l'Inenz et Brixen jusqu' Botzen; de l passe  Maham,
Glurens et Sainte-Marie, et arrive par Bormio dans la Valteline, o
elle se lie avec l'arme d'Italie.--Art. 2. La carte d'Allemagne, par
Chauchard, servira de rgle dans les discussions qui pourraient
s'lever sur la ligne de dmarcation ci-dessus.--Art. 3. Sur les
rivires qui spareront les deux armes, la section ou la conservation
des ponts sera rgle par des arrangements particuliers, suivant que
cela sera jug utile, soit pour le besoin des armes, soit pour ceux
du commerce; les gnraux en chef des armes respectives s'entendront
sur ces objets, ou en dlgueront le droit aux gnraux, commandant
les troupes sur ces points. La navigation des rivires restera libre,
tant pour les armes que pour le pays.--Art. 4. L'arme franaise
non-seulement occupera exclusivement tous les points de la ligne de
dmarcation ci-dessus dtermine, mais encore pour mettre un
intervalle continu entre les deux armes; la ligne des avant-postes de
l'arme impriale et royale sera, dans toute son tendue, 
l'exception du Danube,  un mille d'Allemagne, au moins, de distance
de celle de l'arme franaise.--Art. 5. A l'exception des sauvegardes
ou gardes de police, qui seront laisses ou envoyes dans le Tyrol par
les deux armes respectives, et en nombre gal, mais qui sera le
moindre possible (ce qui sera rgl par une convention particulire).
Il ne pourra rester aucune autre troupe de sa majest l'empereur dans
l'enceinte de la ligne de dmarcation: celles qui se trouvent en ce
moment dans les Grisons, le Tyrol et la Carinthie, devront se retirer
immdiatement par la route de Clagenfurt sur Pruck, pour rejoindre
l'arme impriale d'Allemagne, sans qu'aucune puisse tre dirige sur
l'Italie; elles se mettront en route des points o elles sont,
aussitt l'avis donn de la prsente convention, et leur marche sera
rgle sur le pied d'une poste et demie d'Allemagne par jour. Le
gnral en chef de l'arme franaise du Rhin est autoris  s'assurer
de l'excution de cet article par des dlgus chargs de suivre la
marche des armes impriales jusqu' Pruck. Les troupes impriales qui
pourraient avoir  se retirer du haut Palatinat, de la Souabe ou de la
Franconie, se dirigeront par le chemin le plus court, au-del de la
ligne de dmarcation. L'excution de cet article ne pourra tre
retarde sous aucun prtexte au-del du temps ncessaire, eu gard aux
distances.--Art. 6. Les forts de Kufstein, Schoernitz et tous les
autres points de fortifications permanentes dans le Tyrol, seront
remis en dpt  l'arme franaise, pour tre rendus dans le mme tat
o ils se trouvent  la conclusion et ratification de la paix, si elle
suit cet armistice sans reprise d'hostilits. Les dbouchs de
Fientlermnz, Naudert et autres fortifications de campagne dans le
Tyrol, seront remis  la disposition de l'arme franaise.--Art. 7.
Les magasins appartenant dans ce pays  l'arme impriale, seront
laisss  sa disposition.--Art. 8. La forteresse de Wurtzbourg, en
Franconie, et la place de Braunau, dans le cercle de Bavire, seront
galement remises  l'arme franaise, pour tre rendues aux mmes
conditions que les forts de Kufstein et Schoernitz.--Art. 9. Les
troupes, tant de l'empire que de sa majest impriale et royale qui
occupent les places, les vacueront, savoir: la garnison de
Wurtzbourg, le 6 janvier 1801 (16 nivose an IX); celle de Braunau, le
4 janvier 1801 (14 nivose an IX), et celle des forts du Tyrol, le 8
janvier (18 nivose).--Art. 10. Toutes les garnisons sortiront avec les
honneurs de la guerre, et se rendront, avec armes et bagages, par le
plus court chemin,  l'arme impriale. Il ne pourra rien tre
distrait par elles de l'artillerie, munitions de guerre et de bouche
et approvisionnements en tout genre de ces places,  l'exception des
subsistances ncessaires pour leur route jusqu'au-del de la ligne de
dmarcation.--Art. 11. Des dlgus seront respectivement nomms pour
constater l'tat des places dont il s'agit; mais sans que le retard
qui serait apport  cette mission puisse en entraner dans
l'vacuation.--Art. 12. Les leves extraordinaires ordonnes dans le
Tyrol seront immdiatement licencies, et les habitants renvoys dans
leurs foyers. L'ordre et l'excution de ce licenciement ne pourront
tre retards sous aucun prtexte.--Art. 13. Le gnral en chef de
l'arme du Rhin voulant, de son ct, donner  son altesse l'archiduc
Charles une preuve non quivoque des motifs qui l'ont dtermin 
demander l'vacuation du Tyrol, dclare, qu' l'exception des forts de
Kufstein, Schoernitz, Fientlermnz, il se bornera  avoir dans le
Tyrol des sauvegardes ou gardes de police dtermines dans l'art. 5,
pour assurer les communications. Il donnera en mme temps aux
habitants du Tyrol, toutes les facilits qui seront en son pouvoir
pour leurs subsistances, et l'arme franaise ne s'immiscera en rien
dans le gouvernement de ce pays.--Art. 14. La portion du territoire de
l'empire et des tats de sa majest impriale, dans le Tyrol, est mise
sous la sauvegarde de l'arme franaise pour le maintien du respect
des proprits et des formes actuelles du gouvernement des peuples.
Les habitants de ce pays ne seront point inquits pour raison de
services rendus  l'arme impriale, ni pour opinions politiques, ni
pour avoir pris une part active  la guerre.--Art. 15. Au moyen des
dispositions ci-dessus, il y aura entre l'arme gallo-batave, en
Allemagne, celle du Rhin, et l'arme de sa majest impriale et de ses
allis dans l'empire germanique, un armistice et suspension d'armes
qui ne pourra tre moindre de trente jours. A l'expiration de ce
dlai, les hostilits ne pourront recommencer qu'aprs quinze jours
d'avertissement, compts de l'heure o la signification de rupture
sera parvenue, et l'armistice sera prolong indfiniment jusqu' cet
avis de rupture.--Art. 16. Aucun corps ni dtachement, tant de l'arme
du Rhin que de celle de sa majest impriale, en Allemagne, ne
pourront tre envoys aux armes respectives, en Italie, tant qu'il
n'y aura pas d'armistice entre les armes franaise et impriale dans
ce pays. L'inexcution de cet article sera regarde comme une rupture
immdiate de l'armistice.--Art. 17. Le gnral en chef de l'arme du
Rhin fera parvenir le plus promptement possible la prsente convention
aux gnraux en chef de l'arme gallo-batave, des Grisons et de
l'arme d'Italie, avec la plus pressante invitation, particulirement
au gnral en chef de l'arme d'Italie, de conclure de son ct une
suspension d'armes. Il sera donn en mme temps toutes facilits pour
le passage des officiers et courriers que son altesse royale
l'archiduc Charles croira devoir envoyer, soit dans les places 
vacuer, soit dans le Tyrol, et en gnral dans le pays compris dans
la ligne de dmarcation durant l'armistice.

A Steyer, le 25 dcembre 1800 (4 nivose an 9).

    _Signs_, V. F. LAHORIE, le comte de GRUNE, WAIROTHER-DE-VETAL.


L'arme resta dans ses positions jusqu' la ratification de la paix de
Lunville, signe le 9 fvrier 1801. Elle vacua, en excution de ce
trait, les tats hrditaires, dans les dix jours qui suivirent la
ratification, et l'empire dans l'espace de 30 jours aprs l'change
desdites ratifications.


 IX.

OBSERVATIONS.

_Plan de campagne._ Le plan de campagne adopt par le premier consul,
runissait tous les avantages. Les armes d'Allemagne et d'Italie
taient chacune dans une seule main; l'arme gallo-batave devait tre
indpendante, parce qu'elle n'tait qu'un corps d'observation, qui ne
devait pas se laisser sparer de la France, et devait toujours se
tenir en arrire de la gauche de la grande arme, pour permettre au
gnral Moreau de concentrer toutes ses divisions et de runir d'assez
grandes forces, pour pouvoir manoeuvrer, indpendamment des bons ou
mauvais succs de ce corps d'observation.

L'arme des Grisons, deuxime arme de rserve, menaait  la fois le
Tyrol allemand et italien. Elle fixa toute l'attention des gnraux
Hiller et Davidowich, et permit au gnral Moreau d'attirer  lui sa
droite, et au gnral Brune d'attirer  lui sa gauche. Il importait
qu'elle ft aussi indpendante, parce qu'elle devait raccorder les
armes d'Allemagne et d'Italie, menacer la gauche de l'arme de
l'archiduc, et la droite de celle du marchal Bellegarde.

Ces deux corps d'observation, qui n'taient ensemble que de 35,000
hommes, occuprent l'arme mayenaise et les corps de Simbschen,
Klenau, Reuss et Davidowich, 70,000 hommes; lorsque, par un effet
oppos, ils permirent aux deux grandes armes franaises, qui taient
destines  entrer dans les tats hrditaires, de tenir runies
toutes leurs forces.

_Augereau._ Le gnral Augereau a rempli le rle qui lui avait t
assign. Ses instructions lui ordonnaient de se tenir toujours en
arrire, afin de ne pas s'exposer  tre attaqu par un dtachement de
l'arme de l'archiduc. Au reste, son combat de Burg-Eberach, le 3
dcembre, jour mme de la bataille de Hohenlinden, est fort
honorable, ainsi que les combats qu'il a soutenus plus tard en avant
de Nuremberg, o il a eu  lutter contre des forces suprieures. Mais
s'il se ft mieux pntr du rle qu'il avait  remplir, il et vit
des engagements; ce qui lui devenait facile, en ne passant pas la
Rednitz. Cependant son ardeur a t utile, puisqu'elle a oblig
l'archiduc  dtacher le corps de Klenau, pour soutenir l'arme
mayenaise.

_Moreau._ La marche du gnral Moreau sur l'Inn est dfectueuse; il ne
devait pas aborder cette rivire sur six points et sur une ligne de
quinze  vingt lieues. Lorsque l'arme, qui vous est oppose, est
couverte par un fleuve, sur lequel elle a plusieurs ttes de pont, il
ne faut pas l'aborder de front. Cette disposition dissmine votre
arme, et vous expose  tre coup. Il faut s'approcher de la rivire
que vous voulez passer, par des colonnes en chelons, de sorte qu'il
n'y ait qu'une seule colonne, la plus avance, que l'ennemi puisse
attaquer sans prter lui-mme le flanc. Pendant ce temps, vos troupes
lgres borderont la rive; et lorsque vous serez fix sur le point o
vous voulez passer, point qui doit toujours tre loign de l'chelon
de tte, pour mieux tromper votre ennemi, vous vous y porterez
rapidement et jetterez votre pont. L'observation de ce principe tait
trs-importante sur l'Inn, le gnral franais ayant fait de Munich
son point de pivot. Or, il n'y a de Munich  l'endroit le plus prs de
cette rivire, que dix lieues; elle court obliquement, en s'loignant
toujours davantage de cette capitale, de sorte que, lorsque l'on veut
jeter un pont plus bas, on prte le flanc  l'ennemi. Aussi le gnral
Grenier se trouva-t-il fort expos dans le combat du 1er dcembre; il
fut oblig de lutter deux jours, un contre trois.

Si le gnral franais voulait occuper les hauteurs d'Ampfingen, il ne
le pouvait faire qu'avec toute son arme. Il fallait qu'il y runt
les trois divisions de Grenier, les trois divisions de la rserve, et
la cavalerie du gnral d'Hautpoult, plaant Lecourbe en chelons sur
la droite. Ainsi range, l'arme franaise n'aurait couru aucun
risque; elle et battu et prcipit dans l'Inn l'archiduc. Avec une
arme, qui et t mme suprieure en nombre, les dispositions prises
eussent t dangereuses. C'est de Landshut qu'il faut partir, pour
marcher sur l'Inn.

Pendant que le sort de la campagne se dcidait aux champs d'Ampfingen
et de Hohenlinden, les trois divisions de Sainte-Suzanne et les trois
divisions de Lecourbe, c'est--dire la moiti de l'arme, n'taient
pas sur le champ de bataille. A quoi bon avoir des troupes, lorsqu'on
n'a pas l'art de s'en servir dans les occasions importantes? L'arme
franaise tait de 140,000 hommes sur le champ d'oprations; celle de
l'archiduc de 80,000 hommes, parce qu'elle tait affaiblie des deux
dtachements qu'elle avait faits contre l'arme gallo-batave et celle
des Grisons. Nanmoins, l'arme autrichienne se trouva gale en nombre
sur le champ de Hohenlinden, et triple au combat d'Ampfingen.

La bataille de Hohenlinden a t une rencontre heureuse; le sort de la
campagne y a t jou sans aucune combinaison. L'ennemi a eu plus de
chances de succs que les Franais; et cependant ceux-ci taient
tellement suprieurs en nombre et en qualit, que, mens sagement et
conformment aux rgles, ils n'eussent eu aucune chance contre eux. On
a dit que Moreau avait ordonn la marche de Richepanse et de Decaen
sur Altenpot, pour prendre en flanc l'ennemi! cela n'est pas exact;
tous les mouvements de l'arme franaise, pendant la journe du 3,
taient dfensifs. Moreau avait intrt  rester, le 3, sur la
dfensive, puisque, le 4, le gnral Lecourbe devait arriver sur le
champ de bataille, et que, le 5, il devait recevoir un autre puissant
renfort, celui de Sainte-Suzanne. Le but de ce mouvement de Decaen et
de Richepanse, tait d'empcher l'ennemi de dboucher dans la fort,
pendant la journe du 3; il tait purement dfensif.

Si la manoeuvre de ces deux divisions avait eu pour but de tomber sur
le flanc gauche de l'ennemi, elle et t contraire  la rgle, qui
veut que l'on ne fasse pas de gros dtachements, la veille d'une
bataille. L'arme franaise n'avait de runies que six divisions;
c'tait beaucoup hasarder que d'en dtacher deux, la veille de
l'action. Il tait possible que ce dtachement ne rencontrt pas les
ennemis, parce que ceux-ci auraient manoeuvr sur leur droite, ou
auraient dja emport Hohenlinden, avant son arrive  Altenpot. Dans
ce cas, les divisions Richepanse et Decaen, isoles, n'eussent t
d'aucun secours aux quatre autres, qui eussent t rejetes au-del de
l'Iser; ce qui et entran la perte de ces deux divisions dtaches.

Si l'archiduc et fait marcher en avant son chelon de droite, et ne
ft entr dans la fort, que lorsque le gnral Latour aurait t aux
prises avec le lieutenant-gnral Grenier, il n'et trouv 
Hohenlinden que la division Grouchy. Il se ft empar de la fort,
et coup l'arme par le centre, et tourn la droite de Grenier, qu'il
et jete au del de l'Iser; les deux divisions Richepanse et Decaen,
isoles dans des pays difficiles, au milieu des glaces et des boues,
eussent t accules  l'Inn; un grand dsastre et frapp l'arme
franaise. C'tait mal jouer, que d'en courir les chances; Moreau
tait trop prudent pour s'exposer  un pareil hasard.

Le mouvement de Richepanse et de Decaen devait s'achever dans la nuit;
mais il et fallu que ces deux divisions marchassent runies. Elles
taient au contraire spares, et fort loignes l'une de l'autre,
dans des pays sans chemins et en dcembre; elles errrent toute la
nuit. A sept heures du matin, le 3, lorsque Richepanse, avec la
premire brigade, arriva en avant de Saint-Christophe, il se
trouva coup de sa deuxime brigade; l'ennemi s'tait plac 
Saint-Christophe. Ce gnral devait-il poursuivre sa marche, ou
rtrograder au secours de sa seconde brigade? Cette question ne peut
tre douteuse; il devait rtrograder. Il l'et dgage, se ft joint
au gnral Decaen, et et pu, ds lors, marcher en avant avec de
grandes forces. Il devait s'attendre  trouver, au village d'Altenpot,
une des colonnes de l'archiduc fort suprieure  lui; quel espoir
pouvait-il avoir? il et t attaqu en tte et en queue, ayant l'Inn
sur son flanc droit. Dans sa position, les rgles de la guerre
voulaient qu'il marcht runi, non-seulement avec sa deuxime brigade,
mais mme avec la division Decaen. 20,000 hommes ont toujours des
moyens d'influer sur la fortune; et au pis aller, surtout en dcembre,
ils ont toujours le temps de gagner la nuit et de se tirer d'affaire.
Le gnral Richepanse fit donc une imprudence; cette imprudence lui
russit, et c'est  elle que doit spcialement tre attribu le succs
de la bataille. Car, de part et d'autre, il n'a tenu  rien; et le
sort de deux grandes armes a t dcid par le choc de quelques
bataillons.

_Archiduc Jean._--L'archiduc Jean a eu tort de prendre l'offensive, et
de passer l'Inn. Son arme tait trop dmoralise; elle avait trop de
recrues; enfin, elle avait  combattre des forces trop considrables,
et oprait dans une saison, o tous les avantages sont pour celui qui
reste sur la dfensive.

Il a fort bien engag le combat du 1er dcembre, mais il n'y a pas mis
de vigueur; il a pass toute la journe  se dployer. Ces mouvements
exigent beaucoup de temps, et les jours sont bien courts en dcembre;
ce n'tait pas le cas de parader. Il fallait attaquer par la gauche
et par le centre, par la droite en colonnes et au pas de charge, tte
baisse. En profitant ainsi de sa grande supriorit, il et entam et
mis en droute les divisions Ney et Hardy.

Il et d, ds le lendemain, pousser les Franais, l'pe dans les
reins et  grandes journes; il fit la faute de se reposer, ce qui
donna le temps  Moreau de se rasseoir et de runir ses forces. Son
mouvement avait compltement surpris l'arme franaise; elle tait
dissmine; il ne fallait pas lui donner le temps de respirer et de se
reconnatre. Mais,  moins que l'archiduc n'et eu le bonheur de
remporter un grand avantage, l'arme franaise, rejete au del de
l'Iser, s'y ft rallie, et n'et pas moins fini par le battre
compltement.

Ses dispositions pour la bataille de Hohenlinden sont fort bien
entendues; mais il a commis des fautes dans l'excution. La nature de
son mouvement voulait que son arme marcht en chelons, la droite en
avant; que la droite commande par le gnral Latour, et les
flanqueurs du gnral Kienmayer, fussent runis et aux mains avec le
corps du lieutenant-gnral Grenier, avant que le centre n'entrt dans
la fort. Pendant ce mouvement, l'archiduc devait se tenir en
bataille avec le centre,  hauteur d'Altenpot, faisant fouiller la
fort par une division, pour favoriser la marche du gnral Latour.
Les trois divisions de Grenier, commandes par Legrand, Bastoul et
Ney, tant occupes par Latour, l'archiduc n'et trouv  Hohenlinden,
que Grouchy, qui ne pouvait pas tenir une demi-heure. Au lieu de cela,
il marcha le centre en avant, sans faire attention que sa droite et sa
gauche, qui s'avanaient par des chemins de traverse, dans des pays
couverts de glaces, ne pouvaient pas le suivre; de sorte qu'il se
trouva seul engag dans une fort, o la supriorit du nombre est de
peu d'importance. Cependant, il repoussa, mit en dsordre la division
Grouchy; mais le gnral Latour tait  deux lieues en arrire. Ney,
qui n'avait personne devant, lui accourut au soutien de Grouchy; et
lorsque, plusieurs heures aprs, les ailes de l'archiduc arrivrent 
sa hauteur, il tait trop tard. Il tait contraire  l'usage de la
guerre, d'engager, sans utilit, plus de troupes que le terrain ne lui
permettait d'en dployer, et surtout de faire entrer ses parcs et sa
grosse artillerie dans un dfil, dont il n'avait pas l'extrmit
oppose. En effet, ils l'ont embarrass pour oprer sa retraite, et il
les a perdus. Il aurait d les laisser en position, au village
d'Altenpot, sous une escorte convenable, jusqu' ce qu'il ft matre
du dbouch de la fort.

Ces fautes d'excution font prsumer que l'arme de l'archiduc tait
mal organise. Mais la pense de la bataille tait bonne; il et
russi le 2 dcembre, il et encore russi le 3, sans ces fautes
d'excution.

On a voulu persuader que la marche de l'arme franaise sur Ampfingen,
et sa retraite sur Hohenlinden, taient une ruse de guerre: cela ne
mrite aucune rfutation srieuse. Si le gnral Moreau et mdit
cette marche, il en et tenu  porte les six divisions de Lecourbe et
de Sainte-Suzanne; il et tenu runis Richepanse et Decaen, dans un
mme camp; il et, etc., etc. Sans doute la bataille de Hohenlinden
fut trs-glorieuse pour le gnral Moreau, pour les gnraux, pour les
officiers, pour les troupes franaises. C'est une des plus dcisives
de la guerre; mais elle ne doit tre attribue  aucune manoeuvre, 
aucune combinaison,  aucun gnie militaire.

_Dernire observation._--Le gnral Lecourbe qui formait la droite,
n'avait pas donn  la bataille; il et d jeter un pont sur l'Inn, et
passer cette rivire, au plus tard, le 5. Toute l'arme et d se
trouver, dans la journe du 6, sur la rive droite; elle n'y a t que
le 12. Le quartier-gnral, qui et pu arriver le 12  Steyer, n'y a
t que le 22. Cette perte de sept jours a permis  l'archiduc de se
rallier, de prendre position derrire l'Alza et la Salza, d'organiser
une bonne arrire-garde et de dfendre le terrain, pied  pied,
jusqu' l'Ems. Sans cette lenteur impardonnable, Moreau et vit
plusieurs combats, pris une quantit norme de bagages, de prisonniers
isols, et coup des divisions non rallies. Il tait beaucoup plus
prs de Salzbourg, le lendemain de la bataille de Hohenlinden, que
l'archiduc qui s'tait retir par le bas Inn; en marchant avec
activit et dans la vraie direction, Moreau l'et accul au Danube, et
ft arriv  Vienne avant les dbris de son arme.

Le petit chec qu'a essuy Lecourbe devant Salzbourg, et la rsistance
de l'ennemi dans la plaine de Vocklebruck, proviennent du peu de
cavalerie, qui se trouvait  l'avant-garde. C'tait cependant le cas
d'y faire marcher la rserve du gnral d'Hautpoult, et non de la
tenir en arrire. C'est  la cavalerie  poursuivre la victoire, et 
empcher l'ennemi battu de se rallier.


 X.

L'arme des Grisons avait attir l'attention du cabinet de Vienne;
elle le devait spcialement  sa premire dnomination d'arme de
rserve. Mlas et son tat-major avaient reproch au conseil aulique
de s'tre laiss tromper sur la formation et la marche de la premire
arme de rserve, qui avait coup les derrires de l'arme
autrichienne, et lui avait enlev  Marengo toute l'Italie; on
s'occupa donc avec une scrupuleuse attention, de connatre la force et
d'clairer la marche de cette deuxime arme de rserve. La premire
avait t juge trop faible; la deuxime fut suppose trop forte. Le
gouvernement franais employa tous les moyens, pour induire en erreur
les agents autrichiens. On donna pour chef,  cette arme, le gnral
Macdonald, connu par sa campagne de Naples, et par la bataille de la
Trbia. Elle fut compose de plusieurs divisions; et l'on persuada
facilement qu'elle tait de 40,000 hommes, lorsqu'elle n'tait
rellement que de 15,000. On y envoya des corps de volontaires de
Paris, dont la leve avait fix l'attention des oisifs, et qui taient
composs de jeunes gens de famille. Sous le rapport des oprations
purement militaires, cette arme tait inutile, et et rendu plus de
services, si on n'en et form qu'une seule division, que l'on aurait
mise sous les ordres de Moreau ou de Brune. Mais le souvenir de la
premire tait tel chez les Autrichiens, qu'ils pensrent que cette
seconde arme tait destine  manoeuvrer comme l'autre, et  tomber
sur leurs derrires, soit en Italie, soit en Allemagne. Dans la
crainte qu'elle leur inspirait, ils placrent un corps considrable
dans les dbouchs du Tyrol et de la Valteline, afin de la tenir en
respect, soit qu'elle voult se diriger sur l'Allemagne, ou sur
l'Italie. Elle produisit donc le bon effet, pendant une partie de
novembre et de dcembre, de paralyser prs de 40,000 ennemis, tant de
l'arme d'Allemagne, que de celle de l'Italie. Ainsi l'on peut dire
que cette deuxime arme de rserve contribua au succs des armes
franaises, en Allemagne, bien plus par son nom, que par sa force
relle.

La bataille de Hohenlinden ayant entirement dcid des affaires
d'Allemagne, l'arme des Grisons reut ordre d'oprer en Italie, de
descendre dans la Valteline, et de se porter au coeur du Tyrol, en
dbouchant sur la grande chausse  Botzen. Le gnral Macdonald
excuta lentement cette opration et n'y mit que peu de rsolution;
soit qu'il vt avec peine le gnral Brune, avec qui il tait mal, 
la tte d'une aussi belle arme que celle d'Italie; soit qu'une
expdition de cette nature ne ft pas dans le caractre de ce gnral.
Conduite par Massna, Lecourbe ou Ney, une semblable opration aurait
eu les plus grands rsultats. Le passage du Splugen offrait sans doute
quelques difficults; mais l'hiver n'est pas la saison la plus
dfavorable pour le passage des montagnes leves. Alors la neige y
est ferme, le temps bien tabli, et l'on n'a rien  craindre des
avalanches, vritable et unique danger  redouter sur les Alpes. En
dcembre, il y a, sur ces hautes montagnes, de trs-belles journes,
d'un froid sec, pendant lequel rgne un grand calme dans l'air.

Ce ne fut que le 6 dcembre, que l'arme des Grisons passa enfin le
Splugen et arriva  Chiavenna. Mais au lieu de se diriger, par le haut
Engadin, sur Botzen, cette arme vint se mettre en deuxime ligne,
derrire la gauche de l'arme d'Italie. Elle ne fit aucun effet, et ne
participa en rien au succs de la campagne; car le corps de Baraguey
d'Hilliers, dtach dans le haut Engadin, tait trop faible. Il fut
arrt dans sa marche par l'ennemi, et ne pntra  Botzen, que le 9
janvier, c'est--dire 14 jours aprs les combats qui avaient t
livrs par l'arme d'Italie sur le Mincio, et six jours aprs le
passage de l'Adige par cette arme. Le gnral Macdonald arriva 
Trente, le 7 janvier, lorsque dja l'ennemi en tait chass par la
gauche de l'arme d'Italie, qui se portait sur Roveredo, sous les
ordres de Moncey et de Rochambeau. L'armistice de Trvise, conclu le
16 janvier 1801, par l'arme d'Italie, comprit galement l'arme des
Grisons; elle prit position dans le Tyrol italien; et son
quartier-gnral resta  Trente.


 XI.

Dans le courant de novembre 1800, le gnral Brune, qui commandait
l'arme franaise en Italie, dnona l'armistice au gnral
Bellegarde, et les hostilits commencrent le 22 novembre. La rivire
de la Chiesa, jusqu' son embouchure dans l'Oglio, et cette dernire,
depuis ce point, jusqu' son embouchure dans le P, formaient la ligne
de l'arme franaise. Cette arme tait trs-belle et trs-nombreuse;
elle tait compose de l'arme de rserve et de l'ancienne arme
d'Italie, runies. Pendant cinq mois qu'elle s'tait rtablie dans les
belles plaines de la Lombardie, elle avait t renforce
considrablement, tant par des recrues venant de France, que par de
nombreuses troupes italiennes. Le gnral Moncey commandait la gauche,
Suchet le centre, Dupont la droite, Delmas l'avant-garde, et Michaud
la rserve; Davoust commandait la cavalerie, et Marmont l'artillerie,
qui avait deux cent bouches  feu, bien atteles et approvisionnes.
Chacun de ces corps tait compos de deux divisions; ce qui faisait un
total de dix divisions d'infanterie et deux de cavalerie. Une brigade
de l'avant-garde tait dtache au quartier-gnral, et portait le
titre de rserve du quartier-gnral. Ainsi l'avant-garde tait de
trois brigades.

Le gnral Miollis commandait en Toscane; il avait sous ses ordres 5 
6,000 hommes, dont la plus grande partie taient des troupes
italiennes. Soult commandait en Pimont; il avait 6 ou 7,000 hommes,
la plupart Italiens. Dulauloy commandait en Ligurie, et Lapoype dans
la Cisalpine. Le gnral en chef Brune avait prs de 100,000 hommes
sous ses ordres; il lui en restait, runis sur le champ de bataille,
plus de 80,000.

L'arme des Grisons, que commandait Macdonald, occupait des corps
autrichiens dans l'Engadine et dans la Valteline. Cette arme peut
donc tre compte comme faisant partie de celle d'Italie. Elle
augmentait la force de celle-ci de 15,000 hommes; c'tait donc  peu
prs 100,000 hommes prsents sous les armes, qui agissaient sur le
Mincio et l'Adige.

Lors de la reprise des hostilits, le 22 novembre, le gnral Brune
restait sur la dfensive; il attendait sa droite qui, sous les ordres
de Dupont, tait en Toscane. Elle passa le P  Sacca, le 24, vint se
placer derrire l'Oglio, ayant son avant-garde  Marcaria. L'ennemi
restait galement sur la dfensive. Quelque ordre que ret Brune
d'agir avec vigueur, il hsitait  prendre l'offensive.

Le gnral Bellegarde, qui commandait l'arme autrichienne, n'tait
pas un gnral redoutable. Il avait pour instructions de dfendre la
ligne du Mincio; la maison d'Autriche attachait de l'importance 
conserver cette rivire, tant pour communiquer avec Mantoue, qu'afin
de l'avoir pour limite  la paix. L'arme autrichienne, forte de 60 
70,000 hommes, avait sa gauche appuye au P; elle tait soutenue par
Mantoue, et couverte par le lac, sur lequel il y avait des chaloupes
armes. La droite s'appuyait  Peschiera et au lac Garda, dont une
nombreuse flottille lui assurait la possession. Un corps dtach
tait dans le Tyrol, occupant les positions du Mont-Tonal et celles
opposes aux dbouchs de l'Engadine et de la Valteline. Le Mincio,
qui, de Peschiera  Mantoue, a vingt milles, ou 7 petites lieues de
cours, est guable en plusieurs endroits dans les temps de scheresse;
mais, dans la saison o l'on se trouvait, il ne l'est nulle part. Le
gnral autrichien avait d'ailleurs ferm toutes les prises d'eau qui
appauvrissent cette rivire. Toutefois, c'tait une faible barrire;
elle n'a pas plus d'une vingtaine de toises de largeur, et ses deux
rives se dominent alternativement. Le point de Mozembano domine la
rive gauche, ainsi que celui de Molino della Volta; les positions de
Salionzo et de Valleggio, sur la rive gauche, ont un grand
commandement sur celle oppose. Le gnral Bellegarde avait fait
occuper fortement les hauteurs de Valleggio; il y avait fait rtablir
un reste de chteau-fort, antique, qui pouvait servir de rduit; il
commande toute la campagne sur les deux rives. Borghetto avait t
fortifi, et tait comme tte de pont, sous la protection de
Valleggio. L'enceinte de la petite ville de Goto avait t rtablie,
et sa dfense augmente par les eaux. Bellegarde avait aussi fait
lever quatre redoutes fraises et palissades, sur les hauteurs de
Salionzo; elles taient aussi rapproches que possible de Valleggio.
Lorsqu'il eut pourvu  ses principales dfenses sur la rive gauche, il
les tendit sur la rive droite. Il fit occuper les hauteurs de la
Volta, position, qui domine tout le pays, par de forts ouvrages; mais
ils taient  prs d'une lieue du Mincio, et  une et demie de Goto
et de Valleggio. Ainsi, sur un espace de quinze milles, le gnral
autrichien avait cinq points fortement retranchs: Peschiera,
Salionzo, Valleggio, Volta, et Goto.

Le 18 dcembre, l'arme franaise passa la Chiesa; le quartier-gnral
se porta  Castaguedolo. Les 19 et 21, toute l'arme marcha sur le
Mincio en quatre colonnes; la droite, sous les ordres de Dupont, se
dirigea sur l'extrmit du lac de Mantoue; le centre, conduit par
Suchet, marcha sur la Volta; l'avant-garde, ayant pour but de masquer
Peschiera, se porta sur Ponti; la rserve et l'aile gauche se
dirigrent sur Mosembano. Dupont,  l'aile droite, rejeta avec sa
division de droite, la garnison de Mantoue au-del du lac. La deuxime
division (Vatrin) chassa l'ennemi dans Goto. Suchet, au centre,
marcha sur Volta avec circonspection. Il s'attendait  un mouvement de
l'arme autrichienne pour soutenir la tte de sa ligne. Mais l'ennemi
ne fit contenance nulle part; il craignait probablement d'tre coup
du Mincio; il abandonna ses positions. La belle hauteur de Mozembano,
qui commande le Mincio, ne fut pas dispute. Les Franais s'emparent
de toutes les positions sur la rive droite, except de Goto et de la
tte de pont de Borghetto. Lorsque l'ennemi s'tait aperu qu'il avait
affaire  toute l'arme franaise, il avait craint un engagement
gnral; et il s'tait reploy sur la rive gauche du Mincio, ne
conservant, sur la droite, que Goto et Borghetto. Le rsultat des
pertes des Autrichiens, sur toute la ligne, fut de 5  600 hommes
prisonniers. Le quartier-gnral des Franais fut plac  Mozembano.

Il fallait, le jour mme, jeter des ponts sur le Mincio, le franchir,
et poursuivre l'ennemi. Une rivire d'aussi peu de largeur, est un
lger obstacle, lorsqu'on a une position qui domine la rive oppose,
et que, de l, la mitraille des batteries dpasse au loin l'autre
rive. A Mozembano, au moulin de la Volta, l'artillerie peut battre
l'autre rive  une grande distance, sans que l'ennemi puisse trouver
une position avantageuse pour l'tablissement de ses batteries. Alors
le passage n'est rellement rien; l'ennemi ne peut pas mme voir le
Mincio, qui, semblable  un foss de fortification, couvre les
batteries de toute attaque.

Dans la guerre de sige, comme dans celle de campagne, c'est le canon
qui joue le principal rle; il a fait une rvolution totale. Les hauts
remparts en maonnerie ont d tre abandonns pour les feux rasants et
recouverts par des masses de terre. L'usage de se retrancher chaque
jour, en tablissant un camp, et de se trouver en sret derrire de
mauvais pieux, plants  ct les uns des autres, a d tre aussi
abandonn.

Du moment o l'on est matre d'une position qui domine la rive
oppose, si elle a assez d'tendue pour que l'on puisse y placer un
bon nombre de pices de canon, on acquiert bien des facilits pour le
passage de la rivire. Cependant, si la rivire a de deux cents  cinq
cents toises de large, l'avantage est bien moindre; parce que votre
mitraille n'arrivant plus sur l'autre rive, et l'loignement
permettant  l'ennemi de se dfiler facilement, les troupes, qui
dfendent le passage, ont la facult de s'enterrer dans des boyaux,
qui les mettent  l'abri du feu de la rive oppose. Si les grenadiers,
chargs de passer pour protger la construction du pont, parviennent 
surmonter cet obstacle, ils sont crass par la mitraille de l'ennemi,
qui, plac  deux cents toises du dbouch du pont, est  porte de
faire un feu trs-meurtrier, et est cependant loign de quatre ou
cinq cents toises des batteries de l'arme qui veut passer; de sorte
que l'avantage du canon est tout entier pour lui. Aussi, dans ce cas,
le passage n'est-il possible, que lorsqu'on parvient  surprendre
compltement l'ennemi, et qu'on est favoris par une le
intermdiaire, ou par un rentrant trs-prononc, qui permet d'tablir
des batteries croisant leurs feux sur la gorge. Cette le ou ce
rentrant forme alors une tte de pont naturelle, et donne tout
l'avantage de l'artillerie  l'arme qui attaque.

Quand une rivire a moins de soixante toises, les troupes qui sont
jetes sur l'autre bord, protges par une grande supriorit
d'artillerie et par le grand commandement que doit avoir la rive o
elle est place, se trouvent avoir tant d'avantage, que, pour peu que
la rivire forme un rentrant, il est impossible d'empcher
l'tablissement du pont. Dans ce cas, les plus habiles gnraux se
sont contents, lorsqu'ils ont pu prvoir le projet de leur ennemi, et
arriver avec leur arme sur le point de passage, de s'opposer au
passage du pont, qui est un vrai dfil, en se plaant en demi-cercle
alentour, et en se dfilant du feu de la rive oppose,  trois ou
quatre cents toises de ses hauteurs. C'est la manoeuvre que fit
Vendme, pour empcher Eugne de profiter de son pont de Cassano.

Le gnral franais dcida de passer le Mincio le 24 dcembre, et il
choisit pour points de passage, ceux de Mozembano et de Molino della
Volta, distants de deux lieues l'un de l'autre. Sur ces deux points,
le Mincio n'tant rien, il ne faut considrer que le plan gnral de
la bataille. tait-il  propos de se diviser entre Mozembano et
Molino? L'ennemi occupait la hauteur de Valleggio et la tte de pont
de Borghetto. La jonction des troupes, qui auraient effectu les deux
passages, pouvait donc prouver des obstacles et tre incertaine.
L'ennemi pouvait lui-mme sortir par Borghetto, et mettre de la
confusion dans l'une de ces attaques. Ainsi il tait plus conforme aux
rgles de la guerre, de passer sur un seul point, afin d'tre sr
d'avoir toujours ses troupes runies. Dans ce cas, lequel des deux
passages fallait-il prfrer?

Celui de Mozembano avait l'avantage d'tre plus prs de Vrone; la
position tait beaucoup meilleure. L'arme ayant donc pass 
Mozembano, sur trois ponts loigns l'un de l'autre de deux  trois
cents toises, ne devait point avoir d'inquitude pour sa retraite,
parce que sa droite et sa gauche taient constamment appuyes au
Mincio, et flanques par les batteries qu'on pouvait tablir sur la
rive droite. Mais Bellegarde, qui l'avait parfaitement senti, avait
occup, par une forte redoute, les deux points de Valleggio et de
Salionzo. Ces deux points, situs au coude du Mincio, forment avec le
point de passage, un triangle quilatral de trois mille toises de
ct. L'arme autrichienne venant  appuyer sa gauche  Valleggio, sa
droite  Salionzo, se trouvait occuper la corde, et sa droite et sa
gauche taient parfaitement appuyes. Elle ne pouvait pas tre
tourne; mais sa ligne de bataille tait de 3,000 toises. Brune ne
pouvait donc esprer que de percer son centre; opration souvent
difficile, et qui exige une grande vigueur et beaucoup de troupes
runies.

Le point de Molino della Volta tait moins avantageux. Si l'on et t
battu, il y aurait eu plus de difficults pour la retraite; car
Pozzolo domine la rive droite. Mais dans cette position, l'ennemi
n'aurait pas eu l'avantage d'avoir ses ailes appuyes par des ouvrages
de fortification.

En faisant un passage  Mozembano, le gnral franais, trouvait sur
sa droite les hauteurs de Valleggio, qui taient fortement
retranches, et sur sa gauche, celles de Salionzo, occupes galement
par de bons ouvrages. L'arme franaise, en voulant dboucher, se
trouvait dans un rentrant, en butte aux feux convergents de
l'artillerie ennemie, et ayant devant elle l'arme autrichienne,
appuye, par sa droite et sa gauche,  ces deux fortes positions. D'un
autre ct, le corps, qui passait  la Volta, avait sa droite  une
lieue et demie de Goto, place fortifie sur la rive droite, et  une
lieue, sur sa gauche, Borghetto et Valleggio.

Il fut cependant rsolu que l'aile droite passerait  la Volta, tandis
que le reste de l'arme passerait  Mozembano.

Le gnral Dupont, arriv  Molino della Volta  la pointe du jour,
construisit des ponts, et fit passer ses divisions. Il s'empara du
village de Pozzolo, o il tablit sa droite; et sa gauche appuye au
Mincio, fut place vis--vis de Molino, et protge par le feu de
l'artillerie des hauteurs de la rive droite, qui dominent toute la
plaine. Une digue augmentait encore la force de cette gauche. Lors du
passage, l'ennemi tait peu nombreux. Sur les dix heures, le gnral
Dupont apprit que le passage que le gnral Brune devait effectuer
devant Mozembano, tait remis au lendemain. Le gnral Dupont aurait
d sur-le-champ faire repasser sur la rive droite, la masse de ses
troupes, en ne laissant, sur la rive gauche, que quelques bataillons,
pour y tablir une tte de pont, sous la protection de ses batteries.
D'ailleurs, la position tait telle, que l'ennemi ne pouvait approcher
jusqu'au pont. Cette opration aurait eu tout l'avantage d'une fausse
attaque, aurait partag l'attention de l'ennemi. L'on aurait pu,  la
pointe du jour, avoir forc la ligne de Valleggio  Salionzo, avant
que toute l'arme ennemie n'y et t runie. Le gnral Dupont resta
cependant dans sa position sur la rive gauche. Bellegarde, profitant
de l'avantage que lui donnait son camp retranch de Valleggio et de
Salionzo, marcha avec ses rserves contre l'aile droite. On se battit
sur ce point, avec beaucoup d'opinitret; les gnraux Suchet et
Davoust accoururent au secours du gnral Dupont; et un combat
trs-sanglant, o les troupes dployrent la plus grande valeur, eut
lieu sur ce point, entre 20  25,000 Franais, et 40  45,000
Autrichiens, dans l'arrondissement d'une arme qui, sur un champ de
bataille de trente lieues carres, avait 80,000 Franais contre 60,000
Autrichiens. C'est au village de Pozzolo que se passa l'action la plus
vive; la gauche, protge par le feu de l'artillerie de la rive droite
et par la digue, tait plus difficile  attaquer. Pozzolo, pris et
repris alternativement par les Autrichiens et par les Franais, resta
enfin  ces derniers. Mais il leur en cota bien cher; ils y perdirent
l'lite de trois divisions, et prouvrent au moins autant de mal que
l'ennemi. La bravoure des Franais fut mal employe; et le sang de ces
braves ne servit qu' rparer les fautes du gnral en chef, et celles
causes par l'ambition inconsidre de ses lieutenants-gnraux. Le
gnral en chef, dont le quartier-gnral tait  deux lieues du champ
de bataille, laissa se battre toute son aile droite, qu'il savait
avoir pass sur la rive gauche, sans faire aucune disposition pour la
secourir. Une telle conduite n'a besoin d'aucun commentaire.

Il est impossible d'expliquer comment Brune, qui savait que sa droite
avait pass et tait aux mains avec l'ennemi, ne se porta pas  son
secours, n'y dirigea pas ses pontons pour y construire un autre pont.
Pourquoi du moins, puisqu'il avait adopt le plan de passer sur deux
points, ne choisit-il pas Mozembano, en profitant du mouvement o
tait l'arme autrichienne, pour s'emparer de Salionzo, Valleggio, et
tomber sur les derrires des ennemis? Suchet et Davoust ne vinrent au
secours de Dupont, que de leur propre mouvement, ne prenant conseil
que de la force des vnements.

Le 25, le gnral Marmont plaa ses batteries de rserve sur les
hauteurs de Mozembano, pour protger la construction des ponts;
c'tait bien inutile. L'ennemi n'avait garde de venir se placer dans
un rentrant de trois mille toises de corde, pour disputer le passage
d'une rivire de vingt toises, commande par une hauteur, vis--vis de
laquelle son artillerie, quelque nombreuse qu'elle ft, n'aurait pas
pu se maintenir plus d'un quart d'heure en batterie. Le passage
effectu, Delmas, avec l'avant-garde, marcha sur Valleggio; Moncey,
avec la division Boudet, Michaud, avec la rserve, le soutinrent.
Suchet resta en rserve devant Borghetto, et Dupont, avec l'aile
droite, resta  Pozzolo. Les troupes eurent  souffrir des feux
croiss de Valleggio et de Salionzo; mais le gnral autrichien avait
dja calcul sa retraite, considrant la rivire comme passe, et
aprs l'affront qu'il avait reu la veille, malgr l'immense
supriorit de ses forces, il cherchait  gagner l'Adige. Il avait
seulement conserv des garnisons dans les ouvrages de Salionzo et de
Valleggio, afin de pouvoir oprer srement sa retraite et vacuer tous
ses blesss. Brune lui en laissa le temps. Dans la journe du 25, il
ne dpassa pas Salionzo et Valleggio, c'est--dire qu'il fit trois
mille toises. Le lendemain, les redoutes de Salionzo furent cernes,
et on y prit quelques pices de canon et 1200 hommes. Il faut croire
que c'est par une faute de l'tat-major autrichien, que ces garnisons
n'ont pas reu l'ordre de se retirer sur Peschiera. Il est difficile,
toutefois, de justifier la conduite de ce gnral.

Les Franais firent une attaque inutile en voulant enlever Borghetto;
la brave soixante-douzime demi-brigade, qui en fut charge, y perdit
l'lite de ses soldats. Il suffisait de canonner vivement ce poste et
d'y jeter des obus; car on ne peut pas entrer dans Borghetto, si l'on
n'est pas matre de Valleggio; et une fois matre de ce dernier point,
tout ce qui est dans Borghetto est pris. Effectivement, peu aprs
l'attaque de la soixante-douzime, la garnison de Borghetto se rendit
prisonnire; mais on avait sacrifi en pure perte 4  500 hommes de
cette brave demi-brigade.


 XII.

Les jours suivants, l'arme se porta en avant, la gauche 
Castelnuovo, la droite entre Lgnano et Vrone. Elle avait envoy un
dtachement pour masquer Mantoue; et deux rgiments avaient t placs
sur les bords du lac Garda, pour couper toute communication par le
Mincio, entre Mantoue et Peschiera, que devait investir la division
Dombrowski.

L'arme franaise passa l'Adige le premier janvier, c'est--dire, six
jours aprs le passage du Mincio; un gnral habile l'et pass le
lendemain. Cette opration se fit sans prouver aucun obstacle 
Bussolingo. Dans cette saison, le bas Adige est presque impraticable.
Le lendemain, l'ennemi vacua Vrone, laissant une garnison dans le
chteau. La division Rochambeau s'tait porte de Lodron sur l'Adige,
par Riva, Torboli et Mori. Ce mouvement avait oblig les Autrichiens
d'vacuer la Corona. Le 6 janvier, ils furent chasss des hauteurs de
Caldiero; les Franais entrrent  Vicence. Le corps de Moncey tait 
Roveredo. Le 11, l'arme franaise passa la Brenta devant Fontanina.
Pendant ces mouvements, le corps d'arme d'observation du midi entrait
en Italie; le 13 il arriva  Milan. D'un autre ct, Macdonald avec
l'arme des Grisons, tait entr  Trente, le 7 janvier, avait
poursuivi les Autrichiens dans la valle de la Brenta; et, ds le 9,
il se trouvait en communication avec l'arme d'Italie, par Roveredo.
L'arme autrichienne, au contraire, s'affaiblissait de plus en plus.
Infrieure d'un tiers, ds l'ouverture de la campagne,  l'arme
franaise, elle avait, depuis, prouv de grandes pertes. Le combat de
Pozzolo lui avait cot beaucoup de morts et de blesss, et ses pertes
en prisonniers, s'levaient de 5  6,000 hommes. Les garnisons qu'elle
avait laisses dans Mantoue, Peschiera, Vrone, Ferrare,
Porto-Legnano, l'avaient beaucoup rduite. Toutes ces pertes la
mettaient hors d'tat de tenir aucune ligne devant l'arme franaise.
L'Adige une fois pass, l'arme autrichienne fut oblige d'envoyer une
partie de ses forces pour garder les dbouchs du Tyrol; et ces
troupes se trouvrent occupes par l'arme des Grisons, qui arrivait
en ligne. Le gnral Baraguey d'Hilliers tait  Botzen. A tous ces
motifs de dcouragement, se joignit la nouvelle de l'arrive de
l'arme du Rhin aux portes de Vienne. En un mot, il fallait que
l'arme autrichienne ft bien faible et bien dcourage, puisqu'elle
ne garda pas les hauteurs de Caldiero, et laissa franchir  l'arme
franaise tous les points qu'elle lui pouvait disputer. Aussitt que
cette dernire eut pass la Brenta, M. de Bellegarde renouvela la
demande d'un armistice.

Le gnral Marmont et le colonel Sbastiani furent chargs par le
gnral en chef de le ngocier. Les ordres les plus positifs du
premier consul portaient de n'en faire aucun, que lorsque l'arme
franaise serait sur l'Isonzo, afin de bien couper l'arme
autrichienne de Venise; ce qui l'et oblige de laisser une forte
garnison dans cette ville, dont les habitants n'taient pas bien
disposs pour les Autrichiens. Cette circonstance pouvait procurer de
nouveaux avantages  l'arme franaise. Mais le premier consul avait
insist surtout pour ne rien conclure, avant qu'on n'et la place de
Mantoue. Le gnral franais montra, dans cette ngociation, peu de
caractre, et il signa, le 16 janvier, l'armistice  Trvise.

Brune renona de lui-mme  demander Mantoue; c'tait la seule
question politique. Il se contenta d'obtenir Peschiera, Porto-Legnano,
Ferrare, etc. Les garnisons n'en taient pas prisonnires de guerre;
elles emmenaient avec elles leur artillerie, et la moiti des vivres
des approvisionnements de ces places. La flottille de Peschiera, qui
appartenait de droit  l'arme franaise, ne fut pas mme livre.

La convention de Trvise porta le cachet de la faiblesse des
ngociateurs qui la conclurent. Il est vident que toutes les
conditions taient  l'avantage de l'Autriche. Par suite des succs
que l'arme franaise avait obtenus, et en raison de sa supriorit
numrique et morale, Peschiera, Ferrare, etc., taient des places
prises: c'taient donc des garnisons formant un total de 5  6,000
hommes, de l'artillerie, des vivres, et une flottille, que l'on
rendait  des ennemis vaincus. La seule place qui pt tenir assez
long-temps, pour aider l'Autriche  soutenir une nouvelle campagne,
tait Mantoue; et, non-seulement cette place restait au pouvoir des
ennemis, mais on lui accordait un arrondissement de huit cents toises,
et la facult de recevoir des approvisionnements au-del de ceux
ncessaires  la garnison et aux habitants.

Au mcontentement que le premier consul avait prouv de toutes les
fautes militaires commises dans cette campagne, se joignit celui de
voir ses ordres transgresss, les ngociations compromises, et sa
position en Italie incertaine. Il fit sur-le-champ connatre  Brune
qu'il dsavouait la convention de Trvise, lui enjoignant d'annoncer
que les hostilits allaient recommencer,  moins qu'on ne remt
Mantoue. Le premier consul fit faire la mme dclaration au comte de
Cobentzel,  Lunville. Ce ministre, qui commenait enfin  tre
persuad de la ncessit de traiter de bonne foi, et dont l'orgueil
avait pli devant la catastrophe, qui menaait son matre, signa, le
26 janvier, l'ordre de livrer Mantoue  l'arme franaise. Ce qui eut
lieu le 17 fvrier. A cette condition, l'armistice fut maintenu.
Pendant les ngociations, le chteau de Vrone avait capitul, et sa
garnison de 1700 hommes avait t prise.

Cette campagne d'Italie donna la mesure de Brune, et le premier consul
ne l'employa plus dans des commandements importants. Ce gnral, qui
avait montr la plus brillante bravoure et beaucoup de dcision  la
tte d'une brigade, ne paraissait pas fait pour commander en chef.

Nanmoins les Franais avaient toujours t victorieux dans cette
campagne, et toutes les places fortes d'Italie taient entre leurs
mains. Ils taient matres du Tyrol et des trois quarts de la
terre-ferme du territoire de Venise, puisque la ligne de dmarcation
de l'arme franaise suivait la gauche de la Livenza, depuis Sally
jusqu' la mer, la crte des montagnes entre la Piave et Zelin, et
redescendait la Drave jusqu' Lintz, o elle rencontrait la ligne de
l'armistice d'Allemagne.


 XIII.

Le gnral Miollis, qui tait rest en Toscane, commandait un corps de
5  6,000 hommes de toutes armes; la majorit de ces troupes tait des
troupes italiennes. Les garnisons qu'il tait oblig de laisser 
Livourne,  Lucques, au chteau de Florence, et sur divers autres
points, ne lui laissaient de disponible qu'un corps de 3,500  4,000
hommes. Le gnral de Damas, avec une force de 16,000 hommes, dont
8,000 Napolitains, tait venu prendre position sur les confins de la
Toscane, aprs avoir travers les tats du pape. Il devait combiner
ses oprations dans la Romagne et le Ferrarois, avec des troupes
d'insurgs, chasss de Toscane par la garde nationale de Bologne, et
par une colonne mobile qu'avait envoye le gnral Brune, sur la
droite du P. La retraite de l'arme autrichienne qui, successivement,
avait t oblige de passer le P, le Mincio, l'Adige, la Brenta,
avait dconcert tous les projets des ennemis sur la rive droite du
P. Le gnral Miollis, tabli  Florence, maintenait le bon ordre
dans l'intrieur; et les batteries leves  Livourne, tenaient en
respect les btiments anglais. Les Autrichiens, qui s'taient montrs
en Toscane, s'taient retirs, partie sur Venise pour en renforcer la
garnison, et partie sur Ancne.

Le 14 janvier, le gnral Miollis, instruit qu'une division de 5 
6,000 hommes du corps de Damas, s'tait porte sur Sienne, dont elle
avait insurg la population, sentit la ncessit de frapper un coup,
qui prvnt et arrtt les insurrections prtes  clater sur
plusieurs autres points. Il profita de la faute que venait de
commettre le gnral de Damas, officier sans talent ni mrite
militaire, de dtacher aussi loin de lui une partie de ses forces, et
marcha contre ce corps avec 3,000 hommes. Le gnral Miollis rencontra
les Napolitains et les insurgs en avant de Sienne, les culbuta
aussitt sur cette ville, dont il fora les portes  coups de canon et
de hache, et passa au fil de l'pe tout ce qu'il y rencontra les
armes  la main. Il fit poursuivre, plusieurs jours, les restes de ces
bandes, et les rejeta au-del de la Toscane, dont il rtablit ainsi,
et maintint la tranquillit.

Cependant de nouvelles forces taient parties de Naples, pour venir
renforcer l'arme de M. de Damas.

Le gnral Murat, commandant en chef la troisime arme de rserve,
qui venait de prendre la dnomination d'arme d'observation d'Italie,
et dont le quartier-gnral tait  Genve, dans les premiers jours de
janvier, passa le Petit-Saint-Bernard, le mont Genvre et le mont
Cnis, et arriva, le 13 janvier,  Milan. Cette arme continua sa
route sur Florence; elle tait compose des divisions Tarreau et
Mathieu, et d'une division de cavalerie. Un des articles de la
convention de Trvise, portait que la place d'Ancne serait remise 
l'arme franaise. Le gnral Murat, en consquence, eut ordre de
prendre possession de cette place, de chasser les troupes napolitaines
des tats du pape, et de les menacer mme dans l'intrieur du royaume
de Naples. Ce gnral, arriv  Florence le 20 janvier, expdia le
gnral Paulet, avec une brigade de 3,000 hommes de toutes armes, pour
prendre possession d'Ancne et de ses forts. Ce dernier passa 
Czenna, le 23 janvier, et le 27, il prit possession des forts et de
la ville d'Ancne. Cependant le premier consul avait ordonn qu'on
et pour le pape les plus grands gards. Le gnral Murat avait mme
crit de Florence, le 24 janvier, au cardinal, premier ministre de
S. S., pour l'informer des intentions du premier consul, et de l'entre
de l'arme d'observation dans les tats du saint-pre, afin d'occuper
Ancne, d'aprs la convention du 16, et de rendre  sa Saintet le
libre gouvernement de ses tats, en obligeant les Napolitains 
vacuer le chteau Saint-Ange et le territoire de Rome. Il prvint
aussi le cardinal, qu'il avait ordre de ne s'approcher de Rome, que
dans le cas o sa saintet le jugerait ncessaire.

Ds son arrive en Toscane, le gnral franais avait crit  M. de
Damas, pour lui demander les motifs de son mouvement offensif en
Toscane, et lui signifier qu'il et  vacuer sur-le-champ le
territoire romain. M. de Damas lui avait rpondu de Viterbe, que les
oprations du corps sous ses ordres, avaient toujours d se combiner
avec celles de l'arme de M. de Bellegarde; que, lorsque le gnral
Miollis avait attaqu son avant-garde,  Sienne,  vingt-six milles de
son corps d'arme, il allait se retirer sur Rome, imitant le mouvement
de l'arme autrichienne, sur la Brenta; mais que, puisqu'un armistice
avait t conclu avec les Autrichiens, les troupes qu'il commandait,
tant celles d'une cour allie de l'empereur, se trouvaient aussi en
armistice avec les Franais.

Le gnral Murat lui rpondit sur-le-champ, que l'armistice conclu
avec l'arme autrichienne, ne concernait en rien l'arme napolitaine;
qu'il tait donc ncessaire qu'elle vacut le chteau Saint-Ange et
les tats du pape; que la considration du premier consul pour
l'empereur de Russie, pouvait seule protger le roi de Naples; mais
que ni l'armistice, ni le cabinet de Vienne, ne pouvaient en rien le
protger. En mme temps, le gnral Murat mit sa petite arme en
mouvement. Les deux divisions d'infanterie furent diriges, le 28
janvier, par la route d'Arezzo, sur Foligno et Perruvio, o elles
arrivrent le 4 fvrier. Le gnral Paulet eut ordre de se rendre
d'Ancne, avec deux bataillons,  Foligno, en passant par Macerata et
Tolentino. Pendant ces mouvements, l'artillerie, qui se dirigeait sur
Florence, par le dbouch de Pistoia, eut ordre de continuer sa route
par Bologne et Ancne. Ainsi le corps d'observation marchait sans son
artillerie; faute qui ne peut jamais tre excuse, que lorsque les
chemins par o passe l'arme, sont absolument impraticables au canon.
Or, celui de Bologne  Florence n'est pas dans ce cas, les voitures
peuvent y passer. Aussitt que l'arme napolitaine fut instruite de la
marche du corps d'observation, elle se replia en toute hte sous les
murs de Rome.

Le gnral Paulet, ds son arrive  Ancne, y avait fait rtablir les
autorits et placer les couleurs du pape; ce qui excita la
reconnaissance de ce pontife, qui se hta de faire crire au gnral
Murat, par le cardinal Gonsalvi, le 31 janvier, pour lui exprimer _le
vif sentiment dont il tait pntr pour le premier consul; auquel_,
dit-il, _est attache la tranquillit de la religion, ainsi que le
bonheur de l'Europe_.

Le 9 fvrier, l'arme franaise tait place sur la Neva, jusqu' son
embouchure dans le Tibre, et jusqu'aux confins des tats du roi de
Naples.

Enfin, aprs quelques pourparlers, le gnral Murat consentit, par
gard pour la Russie,  signer, le 18 fvrier,  Foligno, un armistice
de trente jours, entre son corps d'arme et les troupes napolitaines.
D'aprs cet armistice, elles durent vacuer Rome et les tats du pape.
Le premier mars,  la suite de l'arrive  Naples du colonel Beaumont,
aide-de-camp du gnral Murat, l'embargo fut mis sur tous les
btiments anglais, qui se trouvaient dans les ports de ce royaume.
Tous les Anglais en furent expulss, et l'arme napolitaine rentra sur
son territoire. Le 28 mars suivant, un trait de paix fut sign 
Florence, entre la rpublique franaise et la cour de Naples, par le
citoyen Alquier et le chevalier Micheroux. D'aprs l'un des articles,
un corps franais pouvait, sur la demande du roi de Naples, tre mis 
sa disposition, pour garantir ce royaume des attaques des Anglais et
des Turcs. En vertu de ce mme article, le gnral Soult fut envoy,
le 2 avril, avec un corps de 10  12,000 hommes, pour occuper Otrante,
Brandisi, Tarente, et tout le bout de la presqu'le, afin d'tablir
des communications plus faciles avec l'arme d'gypte. Ce corps arriva
 sa destination vers le 25 avril. Dans le courant de ce mois, la
Toscane fut remise au roi d'trurie, conformment au trait de
Lunville, et  celui conclu entre la France et l'Espagne. Cependant
les Anglais occupaient encore l'le d'Elbe. Le premier mai, le colonel
Marietty, parti de Bastia avec 600 hommes, dbarqua prs de Marciana,
dans cette le, pour en prendre possession, d'aprs le trait conclu
avec le roi de Naples. Le lendemain, il entra  Porto-Longone, aprs
avoir chass un rassemblement considrable de paysans insurgs,
d'Anglais et de dserteurs. Il fut joint dans cette place, le mme
jour, par le gnral de division Tharreau, qui s'tait embarqu 
Piombino avec un bataillon franais et 300 Polonais. Ces troupes
runies, marchrent aussitt pour cerner Porto-Ferrajo, qui fut somm
de se rendre. Ainsi toute la partie de l'le cde par le trait de
Florence, fut remise au pouvoir des Franais.




MMOIRES DE NAPOLON.

NEUTRES.


Du droit des gens, observ par les puissances dans la guerre de terre;
et du droit des gens, observ par elles dans la guerre de mer.--Des
Principes du droit maritime des puissances neutres.--De la neutralit
arme de 1780, dont les principes, qui taient ceux de la France, de
l'Espagne, de la Hollande, de la Russie, de la Prusse, du Danemarck,
de la Sude, taient en opposition avec les prtentions de
l'Angleterre  cette poque.--Nouvelles prtentions de l'Angleterre,
mises en avant, pour la premire fois et successivement, dans le cours
de la guerre de la rvolution, depuis 1793 jusqu'en 1800. L'Amrique
reconnat ces prtentions; discussions qui en rsultent avec la
France.--Opposition  ces prtentions de la part de la Russie, de la
Sude, du Danemarck, de la Prusse. vnements qui s'ensuivent.
Convention de Copenhague, o, malgr la prsence d'une flotte anglaise
suprieure, le Danemarck ne reconnat aucune des prtentions de
l'Angleterre. Leur discussion est ajourne.--Trait de Paris entre la
rpublique franaise et les tats-Unis d'Amrique, qui termine les
diffrends survenus entre les deux puissances, par suite de l'adhsion
des Amricains aux prtentions des Anglais. La France et l'Amrique
proclament solennellement les principes du droit maritime des
neutres.--Causes qui indisposent l'empereur Paul Ier contre
l'Angleterre.--La Russie, le Danemarck, la Sude, la Prusse,
proclament les principes reconnus par le trait du 30 septembre entre
la France et l'Amrique. Convention, dite neutralit arme, signe le
16 dcembre 1800.--Guerre entre l'Angleterre d'un ct, la Russie, le
Danemarck, la Sude et la Prusse de l'autre. Ce qui constate qu'
cette poque ces puissances, non plus que la France, la Hollande,
l'Amrique et l'Espagne ne reconnaissaient aucune des prtentions de
l'Angleterre.--Bataille de Copenhague, le 2 avril 1801.--Assassinat de
l'empereur, Paul Ier.--La Russie, la Sude, le Danemarck, se dsistent
des principes de la neutralit arme. Nouveaux principes des droits
des neutres reconnus par ces puissances. Trait du 17 juin 1801, sign
par lord St-Helens. Ces nouveaux droits n'engagent que les puissances
qui les ont reconnus par ledit trait.


 Ier.

Le droit des gens, dans les sicles de barbarie, tait le mme sur
terre que sur mer. Les individus des nations ennemies taient faits
prisonniers, soit qu'ils eussent t pris les armes  la main, soit
qu'ils fussent de simples habitants; et ils ne sortaient d'esclavage
qu'en payant une ranon. Les proprits mobilires, et mme foncires,
taient confisques, en tout ou en partie. La civilisation s'est fait
sentir rapidement et a entirement chang le droit des gens dans la
guerre de terre, sans avoir eu le mme effet dans celle de mer. De
sorte que, comme s'il y avait deux raisons et deux justices, les
choses sont rgles par deux droits diffrents. Le droit des gens,
dans la guerre de terre, n'entrane plus le dpouillement des
particuliers, ni un changement dans l'tat des personnes. La guerre
n'a action que sur le gouvernement. Ainsi les proprits ne changent
pas de mains, les magasins de marchandises restent intacts, les
personnes restent libres. Sont seulement considrs comme prisonniers
de guerre, les individus pris les armes  la main, et faisant partie
de corps militaires. Ce changement a beaucoup diminu les maux de la
guerre. Il a rendu la conqute d'une nation plus facile, la guerre
moins sanglante et moins dsastreuse. Une province conquise prte
serment, et, si le vainqueur l'exige, donne des tages, rend les
armes; les contributions se peroivent au profit du vainqueur, qui,
s'il le juge ncessaire, tablit une contribution extraordinaire, soit
pour pourvoir  l'entretien de son arme, soit pour s'indemniser
lui-mme des dpenses que lui a causes la guerre. Mais cette
contribution n'a aucun rapport avec la valeur des marchandises en
magasin; c'est seulement une augmentation proportionnelle plus ou
moins forte de la contribution ordinaire. Rarement cette contribution
quivaut  une anne de celles que peroit le prince, et elle est
impose sur l'universalit de l'tat; de sorte qu'elle n'entrane
jamais la ruine d'aucun particulier.

Le droit des gens qui rgit la guerre maritime, est rest dans toute
sa barbarie; les proprits des particuliers sont confisques; les
individus non combattants sont faits prisonniers. Lorsque deux nations
sont en guerre, tous les btiments de l'une ou de l'autre, naviguant
sur les mers, ou existant dans les ports, sont susceptibles d'tre
confisqus, et les individus  bord de ces btiments, sont faits
prisonniers de guerre. Ainsi, par une contradiction vidente, un
btiment anglais (dans l'hypothse d'une guerre entre la France et
l'Angleterre), qui se trouvera dans le port de Nantes, par exemple, au
moment de la dclaration de guerre, sera confisqu; les hommes  bord
seront prisonniers de guerre, quoique non combattants et simples
citoyens; tandis qu'un magasin de marchandises anglaises, appartenant
 des Anglais existants dans la mme ville, ne sera ni squestr ni
confisqu, et que les ngociants anglais voyageant en France ne seront
point prisonniers de guerre, et recevront leur itinraire et les
passe-ports ncessaires pour quitter le territoire. Un btiment
anglais, naviguant et saisi par un vaisseau franais, sera confisqu,
quoique sa cargaison appartienne  des particuliers; les individus
trouvs  bord de ce btiment, seront prisonniers de guerre, quoique
non combattants; et un convoi de cent charrettes de marchandises,
appartenant  des Anglais, et traversant la France, au moment de la
rupture entre les deux puissances, ne sera pas saisi.

Dans la guerre de terre, les proprits mme territoriales que
possdent des sujets trangers, ne sont point soumises  confiscation;
elles le sont tout au plus au squestre. Les lois qui rgissent la
guerre de terre, sont donc plus conformes  la civilisation et au
bien-tre des particuliers; et il est  desirer qu'un temps vienne, o
les mmes ides librales s'tendent sur la guerre de mer, et que les
armes navales de deux puissances puissent se battre, sans donner lieu
 la confiscation des navires marchands, et sans faire constituer
prisonniers de guerre les simples matelots du commerce ou les
passagers non militaires. Le commerce se ferait alors, sur mer, entre
les nations belligrantes, comme il se fait, sur terre, au milieu des
batailles que se livrent les armes.


 II.

La mer est le domaine de toutes les nations; elle s'tend sur les
trois quarts du globe, et tablit un lien entre les divers peuples. Un
btiment charg de marchandises, naviguant sur les mers, est soumis
aux lois civiles et criminelles de son souverain, comme s'il tait
dans l'intrieur de ses tats. Un btiment, qui navigue, peut tre
considr comme une colonie flottante, dans ce sens que toutes les
nations sont galement souveraines sur les mers. Si les navires de
commerce des puissances en guerre pouvaient naviguer librement, il
n'y aurait,  plus forte raison, aucune enqute  exercer sur les
neutres. Mais, comme il est pass en principe, que les btiments de
commerce des puissances belligrantes sont susceptibles d'tre
confisqus, il a d en rsulter le droit, pour tous les btiments de
guerre belligrants, de s'assurer du pavillon du btiment neutre
qu'ils rencontrent; car, s'il tait ennemi, ils auraient le droit de
le confisquer. De l, le droit de visite, que toutes les puissances
ont reconnu par les divers traits; de l, pour les btiments
belligrants, celui d'envoyer leurs chaloupes  bord des btiments
neutres de commerce, pour demander  voir leurs papiers et s'assurer
ainsi de leur pavillon. Tous les traits ont voulu que ce droit
s'exert avec tous les gards possibles, que le btiment arm se tnt
hors de la porte de canon, et que deux ou trois hommes seulement,
pussent dbarquer sur le navire visit, afin que rien n'et l'air de
la force et de la violence. Il a t reconnu qu'un btiment appartient
 la puissance dont il porte le pavillon, lorsqu'il est muni de
passe-ports et d'expditions en rgle, et lorsque le capitaine et la
moiti de l'quipage sont des nationaux. Toutes les puissances se
sont engages, par les divers traits,  dfendre  leurs sujets
neutres, de faire, avec les puissances en guerre, le commerce de
contrebande; et elles ont dsign, sous ce nom, le commerce des
munitions de guerre, telles que poudre, boulets, bombes, fusils,
selles, brides, cuirasses, etc. Tout btiment ayant de ces objets 
bord, est cens avoir transgress les ordres de son souverain, puisque
ce dernier s'est engag  dfendre ce commerce  ses sujets; et ces
objets de contrebande sont confisqus.

La visite faite par les btiments croiseurs, ne fut donc plus une
simple visite pour s'assurer du pavillon; et le croiseur exera, au
nom mme du souverain dont le pavillon couvrait le btiment visit, un
nouveau droit de visite, pour s'assurer si ce btiment ne contenait
pas des effets de contrebande. Les hommes de la nation ennemie, mais
seulement les hommes de guerre, furent assimils aux objets de
contrebande. Ainsi cette inspection ne fut pas une drogation au
principe, que le pavillon couvre la marchandise.

Bientt il s'offrit un troisime cas. Des btiments neutres se
prsentrent pour entrer dans des places assiges, et qui taient
bloques par des escadres ennemies. Ces btiments neutres ne
portaient pas de munitions de guerre, mais des vivres, des bois, des
vins et d'autres marchandises, qui pouvaient tre utiles  la place
assige et prolonger sa dfense. Aprs de longues discussions entre
les puissances, elles sont convenues, par divers traits, que dans le
cas o une place serait rellement bloque, de manire qu'il y et
danger vident, pour un btiment, de tenter d'y entrer, le commandant
du blocus pourrait interdire au btiment neutre l'entre dans cette
place, et le confisquer, si, malgr cette dfense, il employait la
force ou la ruse pour s'y introduire.

Ainsi les lois maritimes sont bases sur ces principes: 1 Le pavillon
couvre la marchandise. 2 Un btiment neutre peut tre visit par un
btiment belligrant, pour s'assurer de son pavillon et de son
chargement, dans ce sens qu'il n'a pas de contrebande. 3 La
contrebande est restreinte aux munitions de guerre. 4 Des btiments
neutres peuvent tre empchs d'entrer dans une place, si elle est
assige, pourvu que le blocus soit rel, et qu'il y ait danger
vident, en y entrant. Ces principes forment le droit maritime des
neutres, parce que les diffrents gouvernements se sont librement et
par des traits, engags  les observer et  les faire observer par
leurs sujets. Les diverses puissances maritimes, la Hollande, le
Portugal, l'Espagne, la France, l'Angleterre, la Sude, le Danemarck
et la Russie, ont,  plusieurs poques et successivement, contract
l'une avec l'autre, ces engagements, qui ont t proclams aux traits
gnraux de pacification, tels que ceux de Westphalie, en 1646, et
d'Utrecht, en 1712.


 III.

L'Angleterre, dans la guerre d'Amrique, en 1778, prtendit, 1 que
les marchandises propres  construire les vaisseaux, telles que bois,
chanvre, goudron, etc., taient de contrebande; 2 qu'un btiment
neutre avait bien le droit d'aller d'un port ami dans un port ennemi,
mais qu'il ne pouvait pas trafiquer d'un port ennemi  un port ennemi;
3 que les btiments neutres ne pouvaient pas naviguer de la colonie 
la mtropole ennemie; 4 que les puissances neutres n'avaient pas le
droit de faire convoyer, par des btiments de guerre, leurs btiments
de commerce, ou que, dans ce cas, ils n'taient pas affranchis de la
visite.

Aucune puissance indpendante ne voulut reconnatre ces injustes
prtentions. En effet la mer tant le domaine de toutes les nations,
aucune n'a le droit de rgler la lgislation de ce qui s'y passe. Si
les visites sont permises sur un btiment qui arbore un pavillon
neutre, c'est parce que le souverain l'a permis lui-mme, par ses
traits. Si les marchandises de guerre sont contrebande, c'est parce
que les traits l'ont rgl ainsi. Si les puissances belligrantes
peuvent les saisir, c'est parce que le souverain, dont le pavillon est
arbor sur le btiment neutre, s'est lui-mme engag  ne point
autoriser ce genre de commerce. Mais vous ne pouvez pas tendre la
liste des objets de contrebande  votre volont, disait-on aux
Anglais; et aucune puissance neutre ne s'est engage  dfendre le
commerce des munitions navales, telles que bois, chanvre, goudron,
etc.

Quant  la deuxime prtention, elle est contraire, ajoutait-on, 
l'usage reu. Vous ne devez vous ingrer dans les oprations de
commerce des neutres, que pour vous assurer du pavillon, et qu'il n'y
a pas de contrebande. Vous n'avez pas le droit de savoir ce que fait
un btiment neutre, puisqu'en pleine mer ce btiment est chez lui, et,
en droit, hors de votre puissance. Il n'est pas couvert par les
batteries de son pays, mais il l'est par la puissance morale de son
souverain.

La troisime prtention n'est pas plus fonde. L'tat de guerre ne
peut avoir aucune influence sur les neutres; ils doivent donc faire
en guerre, ce qu'ils peuvent faire pendant la paix. Or, dans de
l'tat de paix, vous n'avez pas le droit d'empcher, et vous ne
trouveriez pas mauvais qu'ils fissent le commerce des colonies avec la
mtropole. Si les btiments trangers sont empchs de faire ce
commerce, ils ne le sont pas d'aprs le droit des gens, mais par une
loi municipale; et, toutes les fois qu'une puissance a voulu permettre
 des trangers le commerce de ses colonies, personne n'a eu le droit
de s'y opposer.

Quant  la quatrime prtention, on rpondait que, comme le droit de
visite n'existait que pour s'assurer du pavillon et de la contrebande,
un btiment arm, commissionn par le souverain, constatait bien mieux
le pavillon et la cargaison des btiments marchands de son convoi,
ainsi que les rglements relatifs  la contrebande, arrts par son
matre, que ne le faisait la visite des papiers d'un navire marchand;
qu'il rsulterait de la prtention dont il s'agit qu'un convoi,
escort par une flotte de huit ou dix vaisseaux de 74, d'une puissance
neutre, serait soumis  la visite d'un brick ou d'un corsaire d'une
puissance belligrante.

Lors de la guerre d'Amrique (1778), M. de Castries, ministre de la
marine de France, fit adopter un rglement relatif au commerce des
neutres. Ce rglement fut dress, d'aprs l'esprit du trait
d'Utrecht et des droits des neutres. On y proclama les quatre
principes ci-dessus noncs, et on y dclara qu'il aurait son
excution pendant six mois, aprs lesquels il cesserait d'avoir lieu
envers les nations neutres qui n'auraient pas fait reconnatre leurs
droits par l'Angleterre.

Cette conduite tait juste et politique; elle satisfit toutes les
puissances neutres, et jeta un nouveau jour sur cette question. Les
Hollandais, qui faisaient alors le plus grand commerce, chicans par
les croiseurs anglais et les dcisions de l'amiraut de Londres,
firent escorter leurs convois par des btiments de guerre.
L'Angleterre avana cet trange principe, que les neutres ne pouvaient
escorter leurs convois marchands, ou que du moins, cela ne pouvait les
dispenser d'tre visits. Un convoi, escort par plusieurs btiments
de guerre hollandais, fut attaqu, pris, et conduit dans les ports
anglais. Cet vnement remplit la Hollande d'indignation; et peu de
temps aprs, elle se joignit  la France et  l'Espagne, et dclara la
guerre  l'Angleterre.

Catherine, impratrice de Russie, prit fait et cause dans ces grandes
questions. La dignit de son pavillon, l'intrt de son empire, dont
le commerce consistait principalement en marchandises propres  des
constructions navales, lui firent prendre la rsolution de se
constituer, avec la Sude et le Danemark, en neutralit arme. Ces
puissances dclarrent qu'elles feraient la guerre  la puissance
belligrante qui violerait ces principes: 1 que le pavillon couvre la
marchandise (la contrebande excepte); 2 que la visite d'un btiment
neutre par un btiment de guerre, doit se faire avec tous les gards
possibles; 3 que les munitions de guerre, canons, poudre, boulets,
etc., seulement, sont objets de contrebande; 4 que chaque puissance a
le droit de convoyer les btiments marchands, et que, dans ce cas, la
dclaration du commandant du btiment de guerre, est suffisante, pour
justifier le pavillon et la cargaison des btiments convoys; 5
enfin, qu'un port n'est bloqu par une escadre, que lorsqu'il y a
danger vident d'y entrer, mais qu'un btiment neutre ne pourrait tre
empch d'entrer dans un port prcdemment bloqu par une force, qui
ne serait plus prsente devant le port, au moment o le btiment se
prsenterait, quelle que ft la cause de l'loignement de la force qui
bloquait, soit qu'elle provnt des vents ou du besoin de se
rapprovisionner.

Cette neutralit du Nord fut signifie aux puissances belligrantes,
le 15 aot 1780. La France et l'Espagne, dont elle consacrait les
principes, s'empressrent d'y adhrer. L'Angleterre seule tmoigna son
extrme dplaisir; mais, n'osant pas braver la nouvelle confdration,
elle se contenta de se relcher, dans l'excution, de toutes ses
prtentions, et ne donna lieu  aucune plainte de la part des
puissances neutres confdres. Ainsi, par cette non-mise  excution
de ses principes, elle y renona rellement. Quinze mois aprs, la
paix de 1783 mit fin  la guerre maritime.


 IV.

La guerre entre la France et l'Angleterre commena en 1793.
L'Angleterre devint bientt l'ame de la premire coalition. Dans le
temps que les armes autrichiennes, prussiennes, espagnoles et
pimontaises envahissaient nos frontires, elle employait tous les
moyens pour arriver  la ruine de nos colonies. La prise de Toulon, o
notre escadre fut brle, le soulvement des provinces de l'Ouest, o
prit un si grand nombre de marins, anantirent notre marine.
L'Angleterre alors ne mit plus de bornes  son ambition. Dsormais,
prpondrante sur mer et sans rivale, elle crut le moment arriv o
elle pourrait, sans danger, proclamer l'asservissement des mers. Elle
reprit les prtentions auxquelles elle avait tacitement renonc dans
la guerre de 1780, savoir: 1 que les marchandises propres  la
construction des vaisseaux, sont de contrebande; 2 que les neutres
n'ont pas le droit de faire convoyer leurs btiments de commerce; ou
du moins que la dclaration du commandant de l'escorte n'te pas le
droit de visite; 3 qu'une place est bloque, non-seulement par la
prsence d'une escadre, mais mme lorsque l'escadre est loigne de
devant le port, par les temptes ou par le besoin de faire de l'eau,
etc. Elle alla plus loin, et mit en avant ces trois nouvelles
prtentions: 1 que le pavillon ne couvre pas la marchandise, que la
marchandise et la proprit ennemies sont confiscables sur un btiment
neutre; 2 qu'un btiment neutre n'a pas le droit de faire le commerce
de la colonie avec la mtropole; 3 qu'un btiment neutre peut bien
entrer dans un port ennemi, mais non pas aller d'un port ennemi  un
port ennemi.

Le gouvernement d'Amrique voyant la puissance maritime de la France
anantie, et craignant pour lui l'influence du parti franais qui se
composait des hommes les plus exagrs, jugea ncessaire  sa
conservation, de se rapprocher de l'Angleterre, et reconnut tout ce
que cette puissance voulut lui prescrire, pour nuire et gner le
commerce franais.

Les altercations entre la France et les tats-Unis furent vives. Les
envoys de la rpublique franaise, Genet, Adet, Fauchet, rclamrent
fortement l'excution du trait de 1778; mais ils eurent peu de
succs. En consquence, diverses mesures lgislatives, analogues 
celles des Amricains, furent prises en France; diverses affaires de
mer eurent lieu, et les choses s'aigrirent  un tel point, que la
France tait comme en guerre avec l'Amrique. Cependant la premire de
ces deux nations sortit enfin triomphante de la lutte qui menaait son
existence; l'ordre et un gouvernement rgulier firent disparatre
l'anarchie. Les Amricains prouvrent alors le besoin de se
rapprocher de la France. Le prsident lui-mme sentait toute la raison
qu'avait cette puissance, de rclamer contre le trait qu'il avait
conclu avec l'Angleterre; et au fond de son coeur, il rougissait d'un
acte que la force des circonstances l'avait seule port  signer. MM.
Prinkeney, Marschal et Gerry, chargs des pleins pouvoirs du
gouvernement amricain, arrivrent  Paris  la fin de 1797. Tout
faisait esprer un prompt rapprochement entre les deux rpubliques:
mais la question restait tout entire indcise. Le trait de 1794 et
l'abandon des droits des neutres lsaient essentiellement les intrts
de la France; et l'on ne pouvait esprer de faire revenir les
tats-Unis  l'excution du trait de 1778,  ce qu'ils devaient  la
France et  eux-mmes, qu'en oprant un changement dans leur
organisation intrieure.

Par suite des vnements de la rvolution, le parti fdraliste
l'avait emport dans ce pays, mais le parti dmocratique tait
cependant le plus nombreux. Le directoire pensa lui donner plus de
force, en refusant de recevoir deux des plnipotentiaires amricains,
parce qu'ils tenaient au parti fdraliste, et en ne reconnaissant que
le troisime, qui tait du parti oppos. Il dclara d'ailleurs ne
pouvoir entrer dans aucune ngociation, tant que l'Amrique n'aurait
pas fait rparation des griefs dont la rpublique franaise avait  se
plaindre. Le 18 janvier 1798, il sollicita une loi des conseils,
portant que la neutralit d'un btiment ne se dterminerait pas par
son pavillon, mais par la nature de sa cargaison; et que tout btiment
charg, en tout ou en partie, de marchandises anglaises, pourrait tre
confisqu. La loi tait juste envers l'Amrique, dans ce sens, qu'elle
n'tait que la reprsaille du trait que cette puissance avait sign
avec l'Angleterre, en 1794; mais elle n'en tait pas moins impolitique
et dplace; elle tait subversive de tous les droits des neutres.
C'tait dclarer que le pavillon ne couvrait plus la marchandise, ou,
autrement, proclamer que les mers appartenaient au plus fort. C'tait
agir dans le sens et conformment  l'intrt de l'Angleterre, qui
vit, avec une secrte joie, la France elle-mme proclamer ses
principes, et autoriser son usurpation. Sans doute les Amricains
n'taient plus que les facteurs de l'Angleterre; mais des lois
municipales, rglementaires du commerce en France avec les Amricains,
auraient dtruit un ordre de choses contraire aux intrts de la
France; la rpublique aurait pu dclarer tout au plus, que les
marchandises anglaises seraient marchandises de contrebande, pour les
pavillons qui auraient reconnu les nouvelles prtentions de
l'Angleterre. Le rsultat de cette loi fut dsastreux pour les
Amricains. Les corsaires franais firent de nombreuses prises; et aux
termes de la loi, toutes taient bonnes. Car il suffisait qu'un navire
amricain et quelques tonneaux de marchandises anglaises  son bord,
pour que toute la cargaison ft confiscable. Dans le mme temps, comme
s'il n'y avait pas dja assez de cause d'irritation et de dsunion
entre les deux pays, le directoire fit demander aux envoys amricains
un emprunt de quarante-huit millions de francs; se fondant sur celui
que les tats-Unis avaient fait autrefois  la France, pour se
soustraire au joug de l'Angleterre. Les agents d'intrigues dont le
ministre des relations extrieures tait rempli  cette poque,
insinurent qu'on se dsisterait de l'emprunt pour une somme de douze
cent mille francs, qui devait se partager entre le directeur B..... et
le ministre T..........

Ces nouvelles arrivrent en Amrique dans le mois de mars; le
prsident en informa la chambre, le 4 avril. Tous les esprits se
rallirent autour de lui; on crut mme l'indpendance de l'Amrique
menace. Toutes les gazettes, toutes les nouvelles taient pleines des
prparatifs qui se faisaient en France pour l'expdition d'gypte; et
soit que le gouvernement amricain craignt rellement une invasion,
soit qu'il feignt de le croire, pour donner plus de mouvement aux
esprits, et renforcer le parti fdraliste, il fit proposer le
commandement de l'arme de dfense au gnral Washington. Le 26 mai,
un acte du congrs autorisa le prsident  enjoindre aux commandants
des vaisseaux de guerre amricains de s'emparer de tout vaisseau qui
serait trouv prs des ctes, et dont l'intention serait de commettre
des dprdations sur les navires appartenant  des citoyens des
tats-Unis, et de reprendre ceux de ces vaisseaux, qui auraient t
capturs. Le 9 juin, un nouveau bill suspendit toutes les relations
commerciales avec la France. Le 25, un troisime bill dclara nuls les
traits de 1778 et la convention consulaire du 4 novembre 1788,
portant que les tats-Unis sont _dlivrs et exonrs des stipulations
desdits traits_. Ce bill fut motiv 1 sur ce que la rpublique
franaise avait itrativement viol les traits conclus avec les
tats-Unis, au grand dtriment des citoyens de ce pays, en
confisquant, par exemple, des marchandises ennemies  bord des
btiments amricains, tandis qu'il tait convenu que le btiment
sauverait la cargaison; en quipant des corsaires contre les droits de
la neutralit, dans les ports de l'Union; en traitant les matelots
amricains, trouvs  bord des navires ennemis, comme des pirates,
etc.; 2 sur ce que la France, malgr le dsir des tats-Unis
d'entamer une ngociation amicale, et au lieu de rparer le dommage
caus par tant d'injustices, osait, d'un ton hautain, demander un
tribut, en forme de prt ou autrement. Vers la fin du mois de
juillet, le dernier plnipotentiaire amricain, M. de Gerry, qui tait
rest jusque alors  Paris, partit pour l'Amrique.

La France venait d'tre humilie; la deuxime coalition s'tait
empare de l'Italie, et avait attaqu la Hollande. Le gouvernement
franais fit faire quelques dmarches par son ministre en Hollande, M.
Pichon, prs de l'envoy amricain, auprs de cette puissance. Des
ouvertures furent faites au prsident des tats-Unis, M. Adams.
Celui-ci annonant,  l'ouverture du congrs, les tentatives faites
par le gouvernement franais, pour rouvrir les ngociations, disait
que, bien que le desir du gouvernement des tats-Unis ft de ne pas
rompre entirement avec la France, il tait cependant impossible d'y
envoyer de nouveaux plnipotentiaires sans dgrader la nation
amricaine, jusqu' ce que le gouvernement franais et donn les
assurances convenables, que le droit sacr des ambassadeurs serait
respect. Il termina son discours, en recommandant de faire de grands
prparatifs pour la guerre. Mais la nation amricaine tait loin de
partager les opinions de M. Adams, sur la guerre avec la France. Le
prsident cda  l'opinion gnrale, et, le 25 fvrier 1799, nomma
ministres plnipotentiaires, prs la rpublique franaise, pour
terminer tous les diffrents entre les deux puissances, MM. Ellsvorth,
Henry et Murray. Ils dbarqurent en France au commencement de 1800.

La mort de Washington, qui eut lieu le 15 dcembre 1799, fournit au
premier consul une occasion de faire connatre ses sentiments pour les
tats-Unis d'Amrique. Il porta le deuil de ce grand citoyen, et le
fit porter  toute l'arme, par l'ordre du jour suivant, en date du 9
fvrier 1800: _Washington est mort! Ce grand homme s'est battu contre
la tyrannie; il a consolid la libert de sa patrie. Sa mmoire sera
toujours chre au peuple franais, comme  tous les hommes libres des
deux mondes, et spcialement aux soldats franais, qui, comme lui et
les soldats amricains, se battent pour l'galit, la libert_. Le
premier consul ordonna en outre, que, pendant dix jours, des crpes
noirs seraient suspendus  tous les drapeaux et guidons de la
rpublique.


 V.

Le 9 fvrier, une crmonie eut lieu  Paris, au Champ de Mars. L'on y
porta en grande pompe les trophes conquis par l'arme d'Orient; on y
rendit un nouvel hommage au hros amricain, dont M. de Fontanes
pronona l'oraison funbre devant toutes les autorits civiles et
militaires de la capitale. Ces circonstances ne laissrent plus aucun
doute dans l'esprit des envoys des tats-Unis, sur le succs de leur
ngociation.

Le trait de 1794, entre l'Angleterre et l'Amrique, avait t un vrai
triomphe pour l'Angleterre; mais il avait t dsapprouv par les
puissances neutres de l'Europe. En toute occasion, le Danemark, la
Sude, la Russie, proclamaient avec affectation, les principes de la
neutralit arme de 1780.

Le 4 juillet 1798, la frgate sudoise la Troya, escortant un convoi,
fut rencontre par une escadre anglaise, qui l'obligea de se rendre 
Margate avec les navires qu'elle accompagnait. Aussitt que le roi de
Sude en fut inform, il donna ordre, au commandant du convoi, de se
rendre  sa destination. Mais quelque temps aprs, un deuxime convoi
sorti des ports de Sude, sous l'escorte d'une frgate (la Hulla
Fersen), commande par M. de Cederstrom, prouva le mme sort que la
premire. Le roi de Sude fit traduire devant un conseil de guerre les
deux officiers commandant les frgates d'escorte; M. de Cederstrom fut
condamn  mort.

A la mme poque, un vaisseau anglais s'empara d'un navire sudois, et
le conduisit  Elseneur; mais bientt, bloqu dans ce port par
plusieurs frgates danoises, il fut oblig de rendre sa prise. Pendant
les deux annes suivantes, les esprits s'aigrirent encore. La
destruction de l'escadre franaise  Aboukir, les malheurs de la
France dans la campagne de 1799, accrurent la superbe anglaise. A la
fin de dcembre 1799, la frgate danoise la Hanfenen, capitaine Van
Dockum, escortait des btiments marchands de cette nation et entrait
dans le dtroit, lorsqu'elle fut rencontre par plusieurs frgates
anglaises. L'une d'elles envoya un canot, pour faire connatre au
capitaine danois qu'on allait visiter son convoi. Celui-ci rpondit
que ce convoi tait de sa nation, qu'il tait sous son escorte, qu'il
en garantissait le pavillon et le chargement, et qu'il ne souffrirait
pas qu'on le visitt. Aussitt un canot anglais, se dirigea sur un
navire du convoi, pour le visiter. La frgate danoise fit feu, blessa
un Anglais, et s'empara du canot; mais le capitaine Van Dockum le
relcha sur la menace des anglais, de commencer aussitt les
hostilits. Le convoi fut conduit  Gibraltar.

Dans une note, par laquelle M. Merry, envoy anglais  Copenhague,
demanda, le 10 avril 1800, le dsaveu, l'excuse et la rparation
qu'tait en droit d'attendre le gouvernement britannique; il dit: Le
droit de visiter et d'examiner les vaisseaux marchands en pleine mer,
de quelque nation qu'ils soient, et quelle que soit leur cargaison ou
destination, le gouvernement britannique le regarde comme le droit
incontestable de toute nation en guerre; droit qui est fond sur celui
des gens, et qui a t gnralement admis et reconnu.

A cette note, M. Bernstorf, ministre de Danemark, rpondit, que le
droit de faire visiter les btiments convoys, n'avait t reconnu par
aucune puissance maritime indpendante, et qu'elles ne pourraient le
faire sans avilir leur propre pavillon; que le droit conventionnel de
visiter un btiment marchand neutre, avait t attribu aux puissances
belligrantes, seulement pour s'assurer de la sincrit du pavillon;
que cette vrit tait bien mieux constate, quand c'tait un btiment
de guerre de la nation neutre qui le certifiait; que s'il en tait
autrement, il s'ensuivrait que les plus grandes escadres, escortant un
convoi, seraient soumises  l'affront de le laisser visiter par un
brick, ou mme par un corsaire. Il terminait en disant que le
capitaine danois, qui avait repouss une violence,  laquelle il ne
devait pas s'attendre, n'avait fait que son devoir.

La frgate danoise la Freya, escortant un convoi marchand, se trouva,
le 25 juillet 1800,  l'entre de la Manche, en prsence de quatre
frgates anglaises, sur les onze heures du matin. L'une d'elles envoya
 bord de la danoise, un officier, pour demander o elle allait, et
prvenir qu'il allait visiter le convoi. Le capitaine Krapp rpondit
que son convoi tait danois; il montra  l'officier anglais les
papiers et les certificats qui constataient sa mission, et fit
connatre qu'il s'opposerait  toute visite. Alors une frgate
anglaise se dirigea sur le convoi, qui reut ordre de se rallier  la
Freya. En mme temps, une autre frgate s'approcha de cette dernire,
et tira sur un btiment marchand. Le danois rpondit  son feu, mais
de faon que le boulet passa par dessus la frgate anglaise. Sur les
huit heures, le commodore anglais arriva, avec son vaisseau, prs de
la Freya, et ritra la demande de visiter le convoi sans aucune
opposition. Sur le refus du capitaine Krapp, une chaloupe anglaise se
dirigea sur le marchand le plus voisin. Le danois donna ordre de tirer
sur la chaloupe; alors le commodore anglais, qui prenait en flanc la
Freya, lui envoya toute sa borde. Cette dernire riposta, se battit
une heure contre les quatre frgates anglaises, et, perdant l'espoir
de vaincre des forces si suprieures, amena son pavillon. Elle avait
reu trente boulets dans sa coque, et un grand nombre dans ses mats et
agrs. Elle fut conduite, avec le convoi, aux Dunes, o on la fit
mouiller  ct du vaisseau amiral. Les Anglais firent hisser,  bord
de la Freya, le pavillon danois, et y mirent une garde de soldats
anglais sans armes.

Cependant les esprits taient fort aigris. Le Danemark, la Sude, la
Russie armaient leurs escadres, et annonaient hautement l'intention
de soutenir leurs droits par les armes. Lord Wilworth fut envoy 
Copenhague, o il arriva le 11 juillet, avec les pouvoirs ncessaires
pour aviser  un moyen d'accommodement. Ce ngociateur fut appuy par
une flotte de vingt-cinq vaisseaux de ligne, sous les ordres de
l'amiral Dikinson, qui parut, le 19 aot, devant le Sund. Tout tait
en armes sur la cte de Danemark; on s'attendait  chaque instant au
commencement des hostilits. Mais les flottes allies de la Sude et
de la Russie n'taient pas prtes. Ces puissances avaient espr que
des menaces seraient suffisantes; comme elles n'avaient pas prvu une
attaque si subite, aucun trait n'avait t contract entre elles  ce
sujet. Aprs de longues confrences, lord Wilworth et le comte de
Bernstorf signrent une convention, le 31 aot. Il y fut stipul 1
que le droit de visiter les btiments allant sans convoi, tait
renvoy  une discussion ultrieure; 2 que sa majest danoise, pour
viter les vnements pareils  celui de la frgate la Freya, se
dispenserait de convoyer aucun de ses btiments marchands, jusqu' ce
que des explications ultrieures, sur cet objet, eussent pu effectuer
une convention dfinitive; 3 que la Freya et le convoi seraient
relchs; que la frgate trouverait, dans les ports de sa majest
britannique, tout ce dont elle aurait besoin pour se rparer, et ce,
suivant l'usage entre les puissances amies et allies.

On voit, que l'Angleterre et le Danemark cherchaient galement 
gagner du temps. Par cette convention, faite sous le canon d'une
flotte anglaise suprieure, le Danemark chappa au danger imminent qui
le menaait; il ne reconnut aucune des prtentions de l'Angleterre.
Seulement, il sacrifia son juste ressentiment et les rparations qu'il
tait en droit de demander pour les outrages faits  son pavillon.

Aussitt que l'empereur de Russie, Paul Ier, fut inform de l'entre
d'une flotte anglaise dans la Baltique, avec des intentions hostiles,
il fit mettre le squestre sur tous les btiments anglais, qui se
trouvaient dans ses ports; il y en avait plusieurs centaines. Il fit
dlivrer  tous les capitaines des navires, qui partaient des ports
russes, une dclaration, portant, que la visite de tout btiment russe
par un btiment anglais, serait considre comme une dclaration de
guerre.


 VI.

Le premier consul nomma, pour traiter avec les ministres des
tats-Unis, les conseillers d'tat, Joseph Bonaparte, Roederer et
Fleurieu. Les confrences eurent lieu successivement  Paris et 
Morfontaine; on prouva beaucoup de difficults. Les deux rpubliques
avaient-elles t en guerre ou en paix? Ni l'une ni l'autre n'avait
fait de dclaration de guerre; mais le gouvernement amricain avait,
par le bill du 7 juillet 1798, dclar les tats-Unis _exonrs_ des
droits que la France avait acquis par le trait du 6 fvrier 1778. Les
envoys ne voulaient pas revenir sur ce bill; cependant, on ne peut
perdre des droits acquis par des traits, que de deux manires, par
son propre consentement ou par l'effet de la guerre. Les Amricains
demandaient  tre indemniss de toutes les pertes que leur avaient
fait prouver les corsaires franais, et, en dernier lieu, la loi du
18 janvier 1798. Ils convenaient que, de leur ct, ils
ddommageraient le commerce franais de celles qu'il avait essuyes.
Mais la balance de ces indemnits tait de beaucoup  l'avantage de
l'Amrique. Les plnipotentiaires franais firent aux ministres
amricains le dilemme suivant: nous sommes en guerre ou en paix. Si
nous sommes en paix et que notre tat actuel ne soit qu'un tat de
msintelligence, la France doit liquider tout le tort que ses
corsaires vous auront fait. Vous avez videmment perdu plus que nous,
nous devons solder la diffrence. Mais alors les choses doivent tre
tablies comme elles taient auparavant, et nous devons jouir de tous
les droits et privilges dont nous jouissions en 1778. Si, au
contraire, nous sommes en tat de guerre, vous n'avez pas droit
d'exiger des indemnits pour vos pertes, tout comme nous n'avons pas
le droit d'exiger les privilges des traits que la guerre a rompus.

Les ministres amricains se trouvrent fort embarrasss. Aprs de
longues discussions, on adopta le mezzo-termine, de dclarer qu'une
convention ultrieure statuerait sur l'une ou l'autre de ces
situations. Cette difficult une fois carte, il ne restait plus qu'
stipuler pour l'avenir, et l'on aborda franchement les principes des
droits des neutres. L'aigreur, qui existait entre les puissances du
Nord et l'Angleterre, les divers combats qui avaient dja eu lieu,
plusieurs causes qui avaient influ sur le caractre de l'empereur
Paul, la victoire de Marengo qui avait chang la face de l'Europe,
tout faisait sentir de quelle utilit, pour les affaires gnrales,
serait une dclaration claire et librale des principes du droit
maritime. Il fut expressment reconnu dans le nouveau trait: 1 que
le pavillon couvre la marchandise; 2 que les objets de contrebande ne
doivent s'entendre que des munitions de guerre, canons, fusils,
poudre, boulets, cuirasses, selles, etc.; 3 que la visite, qui serait
faite d'un navire neutre, pour s'assurer de son pavillon et des objets
de contrebande, ne pourrait avoir lieu que hors de la porte de canon
du btiment de guerre visitant; que deux ou trois hommes, au plus,
monteraient  bord du neutre; que, dans aucun cas, on ne pourrait
obliger le navire neutre d'envoyer  bord du btiment visitant; que
chaque btiment serait porteur d'un certificat, qui justifierait de
son pavillon; que l'aspect seul de ce certificat serait suffisant;
qu'un btiment, qui porterait de la contrebande, ne serait soumis
qu' la confiscation de cette contrebande; qu'aucun btiment convoy
ne serait soumis  la visite; que la dclaration du commandant de
l'escorte du convoi suffirait; que le droit de blocus ne devait
s'appliquer qu'aux places rellement bloques, o l'on ne peut entrer
sans un danger vident, et non  celles censes bloques par des
croisires; que les proprits ennemies taient couvertes par le
pavillon neutre, tout comme les marchandises neutres, trouves  bord
de btiments ennemis, suivaient le sort de ces btiments, except
toutefois pendant les deux premiers mois aprs la dclaration de
guerre; que les vaisseaux et corsaires des deux nations seraient
traits, dans les ports respectifs, comme ceux de la nation la plus
favorise.

Ce trait fut sign par les ministres plnipotentiaires des deux
puissances  Paris, le 30 septembre 1800. Le 3 octobre suivant, M.
Joseph Bonaparte, prsident de la commission charge de la
ngociation, donna une fte, dans sa terre de Morfontaine aux envoys
amricains: le premier consul y assista. Des emblmes ingnieux, des
inscriptions heureuses rappelaient les principaux vnements de la
guerre de l'indpendance amricaine, partout on voyait runies les
armes des deux rpubliques. Pendant le dner, le premier consul porta
le toast suivant: _Aux mnes des Franais et des Amricains morts sur
le champ de bataille pour l'indpendance du Nouveau-Monde_. Celui-ci
fut port par le consul Cambacrs: _Au successeur de Washington_. Et
le consul Lebrun porta le sien ainsi: _A l'union de l'Amrique avec
les puissances du Nord, pour faire respecter la libert des mers_. Le
lendemain, 4 octobre, les ministres amricains prirent cong du
premier consul. On remarqua dans leurs discours les phrases suivantes:
Qu'ils espraient que la convention signe le 30 septembre, serait la
base d'une amiti durable entre la France et l'Amrique, et que les
ministres amricains n'omettraient rien pour concourir  ce but. Le
premier consul rpondit que les diffrends, qui avaient exist,
taient termins; qu'il n'en devait pas plus rester de trace que de
dmls de famille; que les principes libraux, consacrs dans la
convention du 30 septembre, sur l'article de la navigation, devaient
tre la base du rapprochement des deux rpubliques, comme ils
l'taient de leurs intrts; et qu'il devenait, dans les circonstances
prsentes, plus important que jamais, pour les deux nations, d'y
adhrer.

Le trait fut ratifi le 18 fvrier 1801, par le prsident des
tats-Unis, qui en supprima l'article 2, ainsi conu:

Les ministres plnipotentiaires des deux partis ne pouvant, pour le
prsent, s'accorder, relativement au trait d'alliance du 6 fvrier
1778, au trait d'amiti et de commerce de la mme date, et  la
convention en date du 4 novembre 1788; non plus que relativement aux
indemnits mutuellement dues ou rclames, les parties ngocieront
ultrieurement sur ces objets, dans un temps convenable, et jusqu' ce
qu'elles se soient accordes sur ces points, lesdits traits et
convention n'auront point d'effet, et les relations des deux nations
seront rgles ainsi qu'il suit, etc.:

La suppression de cet article faisait cesser  la fois les privilges,
qu'avait la France par le trait de 1778, et annulait les justes
rclamations que pouvait faire l'Amrique, pour des torts prouvs en
temps de paix. C'tait justement ce que le premier consul s'tait
propos, en tablissant ces deux objets, l'un comme la balance de
l'autre. Sans cela, il et t impossible de satisfaire le commerce
des tats-Unis, et de lui faire oublier les pertes qu'il avait
prouves. La ratification que donna le premier consul, le 31 juillet
1801, portait que, bien entendu, la suppression de l'article 2
annulait toute espce de rclamation d'indemnits, etc.

Il n'est pas d'usage de faire des modifications aux ratifications.
Rien n'est plus contraire au but de tout trait de paix, qui est de
rtablir la bonne harmonie. Les ratifications doivent toujours tre
pures et simples; le trait doit y tre transcrit, sans qu'il y soit
opr de changements, afin d'viter d'embrouiller les questions. Si
cet vnement avait pu tre prvu, les plnipotentiaires auraient fait
deux copies, l'une avec l'article 2, et l'autre sans cet article: tout
alors aurait t suivant les rgles.


 VII.

L'empereur Paul avait succd  l'impratrice Catherine II. Ennemi
jusqu'au dlire de la rvolution franaise, ce que sa mre s'tait
contente de promettre, il l'avait effectu; il avait pris part  la
deuxime coalition. Le gnral Suwarow,  la tte de 60,000 Russes,
s'avana en Italie, tandis qu'une autre arme russe entrait en Suisse,
et qu'un corps de 15,000 hommes tait mis par le czar,  la
disposition du duc d'Yorck, pour conqurir la Hollande. C'tait tout
ce que l'empire russe avait de troupes disponibles. Vainqueur aux
batailles de Cassano, de la Trebbia, de Novi, Suwarow avait perdu la
moiti de son arme dans le Saint-Gothard et dans les diffrentes
valles de la Suisse, aprs la bataille de Zurich, o Korsakow avait
t pris. Paul sentit alors toute l'imprudence de sa conduite; et, en
1800, Suwarow retourna en Russie, ramenant avec lui  peine le quart
de son arme. L'empereur Paul se plaignait amrement d'avoir perdu
l'lite de ses troupes, qui n'avaient t secondes ni par les
Autrichiens, ni par les Anglais. Il reprochait au cabinet de Vienne de
s'tre refus, aprs la conqute du Pimont,  remettre, sur son
trne, le roi de Sardaigne; de n'tre point anim d'ides grandes et
gnreuses; mais de se laisser entirement dominer par des vues de
calcul et d'intrt. Il se plaignait aussi de ce que les Anglais,
matres de Malte, au lieu de rtablir l'ordre de Saint-Jean et de
restituer cette le aux chevaliers, se l'taient approprie. Le
premier consul ne ngligeait rien pour faire fructifier ces germes de
mcontentement. Peu aprs la bataille de Marengo, il trouva le moyen
de flatter l'imagination vive et imptueuse du czar, en lui envoyant
l'pe que le pape Lon X avait donne  l'Ile-Adam, comme un
tmoignage de sa satisfaction, pour avoir dfendu Rhodes contre les
infidles. 8  10,000 soldats russes avaient t faits prisonniers en
Italie,  Zurich, en Hollande; le premier consul proposa leur change
aux Anglais et aux Autrichiens. Les uns et les autres refusrent: les
Autrichiens, parce qu'ils avaient encore beaucoup de leurs prisonniers
en France; et les Anglais, quoiqu'ils eussent un grand nombre de
prisonniers franais, parce que, suivant eux, cette proposition tait
contraire  leurs principes. Quoi! disait-on au cabinet de
Saint-James, vous refusez d'changer mme les Russes, qui ont t pris
en Hollande, en combattant dans vos propres rangs sous le duc d'Yorck?
Comment! disait-on au cabinet de Vienne, vous ne voulez pas rendre 
leur patrie ces hommes du Nord,  qui vous devez les victoires de la
Trebbia, de Novi, vos conqutes en Italie, et qui ont laiss chez vous
une foule de franais qu'ils ont faits prisonniers! Tant d'injustice
m'indigne, dit le premier consul. Eh bien! je les rendrai au czar sans
change; il verra l'estime que je fais des braves. Les officiers
russes prisonniers reurent sur le champ des pes, et les troupes de
cette nation furent runies  Aix-la-Chapelle, o bientt elles furent
habilles compltement  neuf, et armes de belles armes de nos
manufactures. Un gnral russe fut charg de les organiser en
bataillons, en rgiments. Ce coup retentit  la fois  Londres et 
Saint-Ptersbourg. Attaqu par tant de points diffrents, Paul
s'exalta, et porta tout le feu de son imagination, toute l'ardeur de
ses voeux vers la France. Il expdia un courrier au premier consul,
avec une lettre o il disait: Citoyen premier consul, je ne vous
cris point pour entrer en discussion sur les droits de l'homme ou du
citoyen: chaque pays se gouverne comme il l'entend. Partout o je vois
 la tte d'un pays, un homme qui sait gouverner et se battre, mon
coeur se porte vers lui. Je vous cris pour vous faire connatre le
mcontentement que j'ai contre l'Angleterre, qui viole tous les droits
des nations, et qui n'est jamais guide que par son gosme et son
intrt. Je veux m'unir avec vous pour mettre un terme aux injustices
de ce gouvernement.

Au commencement de dcembre 1800, le gnral Sprengporten finlandais,
qui avait pass au service de la Russie, et qui, de coeur, tait
attach  la France, arriva  Paris. Il portait des lettres de
l'empereur Paul, et tait charg de prendre le commandement des
prisonniers russes, et de les ramener dans leur patrie. Tous les
officiers de cette nation, qui retournaient en Russie, se louaient
sans cesse des bons traitements et des gards qu'ils avaient reus en
France, surtout depuis l'arrive du premier consul. Bientt la
correspondance entre l'empereur Paul et ce dernier, devint
journalire; ils traitaient directement des plus grands intrts et
des moyens d'humilier la puissance anglaise. Le gnral Sprengporten
n'tait pas charg de traiter de la paix, il n'en avait pas les
pouvoirs. Il n'tait pas non plus ambassadeur; la paix n'existait pas.
C'tait donc une mission extraordinaire: ce qui permit d'accorder,
sans consquence,  ce gnral toutes les distinctions propres 
flatter le souverain qui l'avait envoy.


 VIII.

L'expdition de l'amiral Dikinson et la convention pralable de
Copenhague, qui en avait t la suite, avaient dconcert le projet
des trois puissances maritimes du nord, d'opposer une ligue  la
tyrannie des Anglais. Ceux-ci continuaient de violer tous les droits
des neutres; ils disaient que, puisqu'ils avaient pu attaquer, prendre
et conduire en Angleterre la frgate _la Freya_ avec son convoi, sans
que, malgr cet vnement, le Danemarck et cess d'tre alli et ami
de l'Angleterre, la conduite de la croisire anglaise avait t
lgitime; et que le Danemarck avait, par cela mme, reconnu le
principe qu'il ne pouvait convoyer ses btiments. Nanmoins cette
dernire puissance tait loin d'approuver l'insolence des prtentions
de l'Angleterre. Prise isolment et au dpourvu, elle avait cd; mais
elle esprait qu' la faveur des glaces, qui allaient fermer le Sund
et la Baltique, elle pourrait, agissant de concert avec la Sude et la
Russie, faire reconnatre les droits des puissances neutres. La Sude
tait indigne de la conduite du cabinet de St.-James; et quant  la
Russie, nous avons dja fait connatre ses motifs de haine contre les
Anglais. Le trait du 30 septembre entre la France et l'Amrique,
venait de proclamer de nouveau les principes de l'indpendance des
mers; l'hiver tait arriv; le czar se dclara ouvertement pour ces
principes que, ds le 15 aot, il avait propos aux puissances du nord
de reconnatre.

Le 17 novembre 1800, l'empereur Paul ordonna, par un ukase, que tous
les effets et marchandises anglaises, qui taient arrtes dans ses
tats par suite de l'embargo qu'il avait mis sur les navires de cette
nation, fussent runis en une masse, pour liquider tout ce qui serait
d aux Russes par les Anglais. Il nomma une commission de ngociants,
qu'il chargea de cette opration. Les quipages des btiments furent
considrs comme prisonniers de guerre, et envoys dans l'intrieur de
l'empire. Enfin, le 16 dcembre, une convention fut signe entre la
Russie, la Sude et le Danemarck, pour soutenir les droits de la
neutralit. Peu aprs, la Prusse y adhra. Cette convention fut
appele la quadruple alliance. Ses principales dispositions sont:
1 le pavillon couvre la marchandise; 2 tout btiment convoy ne
peut tre visit; 3 ne peuvent tre considrs comme effets de
contrebande, que les munitions de guerre, telles que canons, etc.;
4 le droit de blocus ne peut tre appliqu qu' un port rellement
bloqu; 5 tout btiment neutre doit avoir son capitaine et la moiti
de son quipage de la nation, dont il porte le pavillon; 6 les
btiments de guerre de chacune des puissances contractantes
protgeront et convoyeront les btiments de commerce des deux autres;
7 une escadre combine sera runie dans la Baltique, pour assurer
l'excution de cette convention.

Le 17 dcembre, le gouvernement anglais ordonna la course sur les
btiments russes; et le 14 janvier 1801, en reprsailles de la
convention du 16 dcembre 1800, qu'il appellait attentatoire  ses
droits, il ordonna un embargo gnral sur tous les btiments
appartenant aux trois puissances, qui avaient sign la convention.

Aussitt qu'elle avait t ratifie, l'empereur Paul avait expdi un
officier au premier consul, pour la lui faire connatre. Cet officier
lui fut prsent  la Malmaison, le 20 janvier 1801, et lui remit les
lettres de son souverain. Le mme jour, parut un arrt des consuls,
qui dfendit la course sur les btiments russes. Il n'y fut pas
question des btiments danois et sudois, parce que la France tait en
paix avec ces puissances.

Le 12 fvrier, la cour de Berlin fait connatre au gouvernement
anglais, qu'elle accde  la convention des puissances du nord. Elle
le somme de rvoquer et de lever l'embargo mis, en Angleterre, sur les
btiments danois et sudois, en haine d'un principe gnral;
distinguant ce qui est relatif  ces deux puissances, de ce qui est
relatif  la Russie seule.

Le ministre de Sude en Angleterre remet, le 4 mars, au cabinet
britannique, une note dans laquelle il donne connaissance du trait du
16 dcembre 1800. Il s'tonne de l'assertion de l'Angleterre, que la
Sude et les puissances du nord veulent innover, tandis qu'elles ne
soutiennent que les droits tablis et reconnus par toutes les
puissances dans les traits antrieurs, et notamment par l'Angleterre
elle-mme, dans ceux de 1780, 1783 et 1794. Une convention pareille
lia la Sude et le Danemarck; l'Angleterre ne protesta pas, et mme
resta spectatrice des prparatifs de guerre de ces puissances pour
soutenir ce trait. Elle ne prtendit pas alors que ce trait et ces
prparatifs fussent un acte d'hostilit; aujourd'hui elle se conduit
autrement; mais cette diffrence ne vient pas de ce que les puissances
ont ajout  leurs demandes; elle n'est que la suite d'un principe
maritime que l'Angleterre a adopt et voudrait faire adopter dans la
prsente guerre. Ainsi une puissance, qui s'est vante d'avoir pris
les armes pour la libert de l'Europe, mdite aujourd'hui
l'asservissement des mers.

S. M. sudoise rcapitule les offenses impunies, que les commandants
des escadres anglaises se sont permises, mme dans les ports de la
Sude, les visites inquisitoriales que les croiseurs anglais ont fait
subir aux navires sudois, l'arrestation des convois en 1798,
l'outrage fait au pavillon sudois devant Barcelonne, et le dni de
justice dont se sont rendus coupables les tribunaux anglais. S. M.
sudoise ne cherche pas  se venger, elle ne cherche qu' assurer le
respect d  son pavillon. Cependant, en reprsailles de l'embargo mis
par les Anglais, elle en a fait mettre un sur les navires de ceux-ci
dans ses ports. Elle le lvera, lorsque le gouvernement anglais
donnera satisfaction sur l'arrestation des convois en 1798, sur
l'affaire devant Barcelonne, et enfin sur l'embargo du 14 janvier
1801.

La teneur de la convention du 16 dcembre, fait assez voir qu'il n'est
question, pour la Sude, que des droits des neutres, et qu'elle reste
trangre  toute autre querelle. Le ministre danois termine en
demandant ses passe-ports.

Lord Hawkersbury rpondit  cette note, que S. M. britannique avait
proclam plusieurs fois son droit invariable de dfendre les principes
maritimes qu'une exprience de plusieurs annes avait fait connatre
comme les meilleurs, pour garantir les droits des puissances
belligrantes. Rtablir les principes de 1780, est un acte d'hostilit
dans ce temps-ci. L'embargo sur les btiments sudois sera maintenu,
tant que S. M. sudoise continuera  faire partie d'une confdration
tendant  tablir un systme de droits incompatible avec la dignit,
l'indpendance de la couronne d'Angleterre, les droits et l'intrt de
ses peuples. L'on voit, par cette rponse de lord Hawkersbury, que le
droit que rclame l'Angleterre est postrieur au trait de 1780. Il
et donc fallu qu'il citt les traits par lesquels, depuis cette
poque, les puissances ont reconnu les nouveaux principes de la
Grande-Bretagne sur les neutres.


 IX.

La guerre se trouvait ainsi dclare entre l'Angleterre d'une part, la
Russie, la Sude, le Danemarck, de l'autre. Les glaces rendaient la
Baltique impraticable; des expditions anglaises furent envoyes pour
s'emparer des colonies danoises et sudoises, dans les Indes
occidentales. Dans le courant de mars 1800, les les de Ste.-Croix,
St.-Thomas, St.-Bartholom, tombrent sous la domination britannique.

Le 29 mars, le prince de Hesse, commandant les troupes danoises, entra
dans Hambourg, afin d'intercepter l'Elbe au commerce anglais. Dans la
proclamation de ce gnral, le Danemarck se fonde sur la ncessit de
prendre tous les moyens qui peuvent nuire  l'Angleterre, et
l'obliger  respecter enfin les droits des nations, et surtout ceux
des neutres.

De son ct, le cabinet de Berlin fit prendre possession du Hanovre,
et ferma ainsi aux Anglais les bouches de l'Ems et du Wzer. Le
gnral prussien, dans son manifeste, motive cette mesure sur les
outrages dont les Anglais abreuvent constamment les nations neutres,
sur les pertes qu'ils leur font supporter, enfin sur les nouveaux
droits maritimes que l'Angleterre prtend faire reconnatre.

Une convention eut lieu, le 3 avril, entre la rgence et les ministres
prussiens, par laquelle l'arme hanovrienne fut licencie, et les
places livres aux troupes prussiennes. La rgence s'engageait, de
plus,  obir aux autorits de cette nation. Ainsi le roi d'Angleterre
avait perdu ses tats d'Hanovre; mais ce qui tait d'une plus grande
consquence pour lui, la Baltique, l'Elbe, le Wzer, l'Ems, lui
taient ferms comme la Hollande, la France et l'Espagne. C'tait un
coup terrible port au commerce des Anglais, et dont les effets
taient tels, que sa prorogation seule les et obligs de renoncer 
leur systme.

Cependant les puissances maritimes du nord armaient avec activit. 12
vaisseaux de ligne russes taient mouills  Revel, 7 autres sudois
taient prts  Carlscrona; ce qui, joint  un pareil nombre de
vaisseaux danois, et form une flotte combine de 22  24 vaisseaux
de ligne, qui aurait t successivement augmente, les trois
puissances pouvant la porter jusqu' 36 et 40 vaisseaux.

Quelque grandes que fussent les forces navales de l'Angleterre, une
pareille flotte tait respectable. L'Angleterre tait oblige d'avoir
une escadre dans la Mditerrane, pour empcher la France d'envoyer
des forces en gypte, et pour protger le commerce anglais. Le
dsastre d'Aboukir tait en partie rpar, et il y avait, en rade 
Toulon, une escadre de plusieurs vaisseaux. Les Anglais taient
galement forcs d'avoir une escadre devant Cadix, pour observer les
vaisseaux espagnols, et empcher les divisions franaises de passer le
dtroit. Une flotte franaise et espagnole tait dans Brest. Il leur
fallait en outre une escadre devant le Texel; mais, au commencement
d'avril, les flottes russe, danoise et sudoise n'taient pas encore
runies, quoiqu'elles eussent pu l'tre au commencement de mars. C'est
sur ce retard que le gouvernement anglais basa son plan d'opration
pour attaquer successivement les trois puissances maritimes de la
Baltique, en portant d'abord tous ses efforts sur le Danemarck, et
obligeant cette puissance  renoncer  la convention du 16 dcembre
1800, et  recevoir les vaisseaux anglais dans ses ports.


 X.

Une flotte anglaise forte de 50 voiles, dont 17 vaisseaux de ligne,
sous le commandement des amiraux Parker et Nelson, partit d'Yarmouth
le 12 mars; elle avait 1000 hommes de troupes de dbarquement. Le 15,
elle essuya une violente tempte, qui la dispersa. Un vaisseau de 74
(l'Invincible) fut jet sur un banc le Hammon-banc, et prit corps et
biens. Le 20 mars, elle fut signale dans le Cattgat. Le mme jour
une frgate conduisit  Elseneur le commissaire Vansittart, charg,
conjointement avec M. Drumond, de remettre l'_ultimatum_ du
gouvernement anglais. Le 24, ils revinrent  bord de la flotte, et
donnrent des nouvelles de tout ce qui se passait  Copenhague et dans
la Baltique. La flotte russe tait encore  Revel, et celle sudoise 
Carlscrona. Les Anglais craignaient leur runion. Le cabinet anglais
avait donn pour instructions  l'amiral Parker, de dtacher le
Danemarck de l'alliance des deux puissances, en agissant par la
crainte ou par l'effet d'un bombardement. Le Danemarck ainsi
neutralis, la flotte combine se trouvait de beaucoup diminue, et
les Anglais avaient l'entre libre de la Baltique. Il parat que le
conseil hsita sur la question de savoir s'il devait passer le Sund ou
le grand Belt. Le Sund, entre Cronembourg et la cte sudoise, a 2300
toises; la plus grande profondeur est  1500 toises des batteries
d'Elseneur et  800 de la cte de Sude. Si donc les deux ctes
avaient t galement armes, les vaisseaux anglais auraient t
obligs de passer  la distance de 1100 toises de ces batteries. A
Elseneur et  Cronembourg, on comptait plus de 100 pices ou mortiers
en batterie. On conoit les dommages qu'une escadre doit prouver dans
un pareil passage, tant par la perte des mts, vergues, que par les
accidents des bombes. D'un autre ct, le passage par les Belts tait
trs-difficile, et les officiers, opposs  ce projet, annonaient que
l'escadre danoise pouvait alors sortir de Copenhague, pour aller se
joindre aux flottes franaise et hollandaise.

Cependant, l'amiral Parker se dcida pour ce passage, et le 26 mai,
toute la flotte fit voile pour le grand Belt. Mais quelques btiments
lgers, qui clairaient la flotte, ayant touch sur les roches, elle
revint le mme jour  son ancrage. L'amiral prit alors la rsolution
de passer par le Sund; et aprs s'tre assur des intentions qu'avait
le commandant de Cronembourg de dfendre le passage, la flotte,
profitant d'un vent favorable, le 30, se dirigea dans le Sund. La
flottille de bombardes s'approcha d'Elseneur pour faire diversion, en
bombardant la ville et le chteau; mais bientt la flotte s'tant
aperue que les batteries de la Sude ne tiraient pas, appuya sur
cette cte, et passa le dtroit, hors de la porte des batteries
danoises, qui firent pleuvoir une grle de bombes et de boulets. Tous
les projectiles tombrent  plus de 100 toises de la flotte, qui ne
perdit pas un seul homme.

Les Sudois, pour se justifier de la dloyaut de leur conduite, ont
allgu que, pendant l'hiver, il n'avait pas t possible d'lever des
batteries, ni mme d'augmenter celle de 6 canons qui existait; que
d'ailleurs, le Danemarck n'avait pas paru le desirer, dans la crainte
probablement que la Sude ne ft de nouveau valoir ses anciennes
prtentions, en voulant prendre la moiti du droit, que le Danemarck
peroit sur tous les btiments qui passent le dtroit. Leur nombre est
annuellement de 10  12,000; ce qui rapporte  cette puissance de 2
millions 500 mille,  3 millions. On voit combien ces raisons sont
futiles. Il ne fallait que peu de jours pour placer une centaine de
bouches  feu en batteries; et les prparatifs que l'Angleterre
faisait, depuis plusieurs mois, pour cette expdition, et en dernier
lieu, la station de plusieurs jours de la flotte dans le Cattgat,
avait donn  la Sude bien au-del du temps qu'il lui fallait.

Le mme jour 30 mars, la flotte mouilla entre l'le de Huen et
Copenhague. Aussitt les amiraux anglais et les principaux officiers
s'embarqurent dans un schooner, pour reconnatre la position des
Danois.

Lorsque l'on a pass le Sund, on n'est pas encore dans la Baltique. A
10 lieues d'Elseneur est Copenhague. Sur la droite de ce port, se
trouve l'le d'Amack, et  2 lieues de cette le, en avant, est le
rocher de Saltholm. Il faut passer dans ce dtroit, entre Saltholm et
Copenhague, pour entrer dans la Baltique. Cette passe est encore
divise en 2 canaux, par un banc, appel le Middle-Ground, qui est
situ vis  vis Copenhague; le canal royal est celui qui passe sous
les murs de cette ville. La passe entre l'le d'Amack et Saltholm,
n'est bonne que pour des vaisseaux de 74; ceux  3 ponts la
franchissent difficilement, et sont mme obligs de s'allger d'une
partie de leur artillerie. Les Danois avaient plac leur ligne
d'embossage entre le banc et la ville, afin de s'opposer au mouillage
des bombardes et chaloupes canonnires, qui auraient pu passer
au-dessus du banc. Les Danois croyaient ainsi mettre Copenhague 
l'abri du bombardement.

La nuit du 30 fut employe par les Anglais  sonder le banc; et le 31,
les amiraux montrent sur une frgate, avec les officiers
d'artillerie, afin de reconnatre de nouveau la ligne ennemie et
l'emplacement pour le mouillage des bombardes. Il fut reconnu que, si
l'on pouvait dtruire la ligne d'embossage, des bombardes pourraient
se placer pour bombarder le port et la ville; mais que, tant que la
ligne d'embossage existerait, cela serait impossible. La difficult,
pour attaquer cette ligne, tait trs-grande. On en tait spar par
le banc de Middle-Ground, et le peu d'eau qui restait au-dessus de ce
banc, ne permettait pas aux vaisseaux de haut bord de le franchir. Il
n'y avait donc de possibilit qu'en le doublant et venant ensuite, en
le rasant par stribord, se placer entre lui et la ligne danoise,
opration fort hasardeuse. 1 Car, on ne connaissait pas bien le
gisement et la longueur du banc, et l'on n'avait que des pilotes
anglais qui n'avaient navigu dans ces mers qu'avec des btiments de
commerce. On sait d'ailleurs que les pilotes les plus habiles ne
peuvent se guider, en pareilles circonstances, que par les boues;
mais les Danois, avec raison, les avaient tes, ou mal places
exprs. 2 Les vaisseaux anglais, en doublant le banc, taient exposs
 tout le feu des Danois, jusqu' ce qu'ils eussent pris leur ligne de
bataille. 3 Chaque vaisseau dsempar serait un vaisseau perdu, parce
qu'il s'chouerait sur le banc, et cela sous le feu de la ligne et des
batteries danoises.

Les personnes les plus prudentes croyaient qu'il ne fallait pas
entreprendre une attaque qui pouvait entraner la ruine de la flotte.
Nelson pensa diffremment, et fit adopter le projet d'attaquer la
ligne d'embossage et de s'emparer des batteries de la couronne, au
moyen de 900 hommes de troupes. Appuy  ces les, le bombardement de
Copenhague devenait facile, et le Danemarck pouvait tre considr
comme soumis. Le commandant en chef ayant approuv cette attaque,
dtacha, le 1er avril, Nelson avec 12 vaisseaux de ligne et toutes les
frgates et bombardes. Celui-ci mouilla le soir  Draco-Pointe, prs
du banc, qui le sparait de la ligne ennemie, et si prs d'elle, que
les mortiers de l'le d'Amack, qui tirrent quelques coups, envoyrent
leurs bombes au milieu de l'escadre mouille. Le 2, les circonstances
du temps tant favorables, l'escadre anglaise doubla le banc, et le
rangeant  stribord, vint prendre la ligne entre lui et les Danois. Un
vaisseau anglais de 74 toucha, avant d'avoir doubl le banc, et 2
autres s'chourent aprs l'avoir doubl. Ces 3 vaisseaux dans cette
position, taient exposs au feu de la ligne ennemie, qui leur envoya
bon nombre de boulets.

La ligne d'embossage des Danois tait appuye,  sa gauche, _aux
batteries de la couronne_, les factices  600 toises de Copenhague,
armes de 70 bouches  feu, et dfendues par 1500 hommes d'lite; et
sa droite se prolongeait sur l'le d'Amack. Pour dfendre l'entre du
port, sur la gauche des trois couronnes, on avait plac 4 vaisseaux de
ligne, dont 2 entirement arms et quips.

Le but de la ligne d'embossage tant de garantir le port et la ville
d'un bombardement, et de rester matre de toute la rade comprise entre
le Middle-Ground et la ville; cette ligne avait t place le plus
prs possible du banc. Sa droite tait trs en avant de l'le d'Amack;
la ligne entire avait plus de trois mille toises d'tendue, et tait
forme par vingt btiments. C'taient de vieux vaisseaux rass, ne
portant que la moiti de leur artillerie, ou des frgates et autres
btiments, installs en batteries flottantes, portant une douzaine de
canons. Pour l'effet qu'elle devait produire, cette ligne tait
suffisamment forte et parfaitement place; aucune bombarde ou chaloupe
canonnire ne pouvait l'approcher. Pour les raisons ci-dessus
nonces, les Danois ne craignaient pas d'tre attaqus par les
vaisseaux de haut bord. Lors donc qu'ils virent la manoeuvre de
Nelson, et qu'ils prvirent ce qu'il allait entreprendre, leur
tonnement fut grand. Ils comprirent que leur ligne n'tait pas assez
forte, et qu'il aurait fallu la former, non de carcasses de btiments,
mais au contraire des meilleurs vaisseaux de leur escadre; qu'elle
avait trop d'tendue, pour le nombre de btiments qui y taient
employs; qu'enfin la droite n'tait pas suffisamment appuye; que
s'ils eussent rapproch cette ligne de Copenhague, elle n'et eu que
15  1800 toises; qu'alors la droite aurait pu tre soutenue par de
fortes batteries, leves sur l'le d'Amack, qui auraient battu en
avant de la droite, et flanqu toute la ligne. Il est probable que,
dans ce cas, Nelson et chou dans son attaque; car il lui aurait t
impossible de passer entre la ligne et la terre, ainsi garnie de
canons. Mais il tait trop tard, ces rflexions taient inutiles, et
les Danois ne songrent plus qu' se dfendre avec vigueur. Les
premiers succs qu'ils obtinrent, en voyant chouer 3 des plus forts
vaisseaux ennemis, leur permettaient de concevoir les plus hautes
esprances. Le manque de ces trois vaisseaux obligea Nelson, pour ne
point trop dissminer ses forces,  dgarnir son extrme droite. Ds
lors, le principal objet de son attaque, qui tait la prise des trois
couronnes, se trouva abandonn. Aussitt que Nelson eut doubl le
banc, il s'approcha jusqu' 100 toises de la ligne d'embossage, et se
trouvant par 4 brasses d'eau, ses pilotes mouillrent. La canonnade
tait engage avec une extrme vigueur; les Danois montrrent la plus
grande intrpidit; mais les forces des Anglais taient doubles en
canons.

Une ligne d'embossage prsente une force immobile contre une force
mobile: elle ne peut donc surmonter ce dsavantage, qu'en tirant appui
des batteries de terre, surtout pour les flancs. Mais, ainsi qu'on l'a
dit plus haut, les Danois n'avaient pas flanqu leur droite.

Les Anglais appuyrent donc sur la droite et sur le centre, qui
n'taient pas flanqus, en teignirent le feu, et obligrent cette
partie de la ligne d'amener, aprs une vive rsistance de plus de 4
heures. La gauche de la ligne, tant bien soutenue par les batteries
de la couronne, resta entire. Une division de frgates esprant, 
elle seule, remplacer les vaisseaux qui avaient d attaquer ces
batteries, osa s'engager avec elles, comme si elle tait soutenue par
le feu des vaisseaux. Mais elle souffrit considrablement, et, malgr
tous ses efforts, fut oblige de renoncer  cette entreprise, et de
s'loigner.

L'amiral Parker, qui tait rest avec l'autre partie de la flotte
au-dehors du banc, voyant la vive rsistance des Danois, comprit que
la plupart des btiments anglais seraient dgrs par suite d'un
combat aussi opinitre; qu'ils ne pourraient plus manoeuvrer, et
s'choueraient tous sur le banc, ce qui eut lieu en partie. Il fit le
signal de cesser le combat, et de prendre une position en arrire;
mais cela mme tait trs-difficile. Nelson aima mieux continuer
l'action. Il ne tarda pas  tre convaincu de la sagesse du signal de
l'amiral, et il se dcida enfin  lever l'ancre et  s'loigner du
combat. Mais, voyant qu'une partie de la ligne danoise tait rduite,
il eut l'ide, avant de prendre ce parti extrme, d'envoyer un
parlementaire proposer un arrangement. Il crivit,  cet effet, une
lettre adresse aux braves frres des Anglais, les Danois, et conue
en ces termes: Le vice-amiral Nelson a ordre de mnager le Danemarck;
ainsi il ne doit rsister plus long-temps. La ligne de dfense, qui
couvrait ses rivages, a amen au pavillon anglais. Cessez donc le
feu, qu'il puisse prendre possession de ses prises, ou il les fera
sauter en l'air avec leurs quipages, qui les ont si noblement
dfendues. Les braves Danois sont les frres et ne seront jamais les
ennemis des Anglais. Le prince de Danemarck, qui tait au bord de la
mer, reut ce billet, et, pour avoir des claircissements  ce sujet,
il envoya l'adjudant-gnral Lindholm auprs de Nelson, avec qui il
conclut une suspension d'armes. Le feu cessa bientt partout, et les
Danois blesss furent remis sur le rivage. Cette suspension avait 
peine eu lieu, que trois vaisseaux anglais, y compris celui que
montait Nelson, s'chourent sur le banc. Ils furent en perdition, et
ils n'auraient jamais pu s'en relever, si les batteries avaient
continu le feu. Ils durent donc leur salut  cet armistice.

Cet vnement sauva l'escadre anglaise. Nelson se rendit, le 4 avril,
 terre. Il traversa la ville au milieu des cris et des menaces de
toute la populace; et, aprs plusieurs confrences avec le prince
rgent, on signa la convention suivante: Il y aura un armistice de 3
mois et demi, entre les Anglais et le Danemarck; mais uniquement pour
la ville de Copenhague et le Sund. L'escadre anglaise, matresse
d'aller o elle voudra, est oblige de se tenir  la distance d'une
lieue des ctes du Danemarck, depuis sa capitale jusqu'au Sund. La
rupture de l'armistice devra tre dnonce quinze jours avant la
reprise des hostilits. Il y aura _statu quo_ parfait sous tous les
autres rapports, en sorte que rien n'empche l'escadre de l'amiral
Parker de se porter vers quelque autre point des possessions danoises,
vers les ctes du Jutland, vers celles de la Norwge; que la flotte
anglaise qui doit tre entre dans l'Elbe, peut attaquer la forteresse
danoise de Glukstadt; que le Danemarck continue  occuper Hambourg et
Lubeck, etc.

Les Anglais perdirent, dans cette bataille, 943 hommes tus ou
blesss. Deux de leurs vaisseaux furent tellement maltraits, qu'il ne
fut plus possible de les rparer; l'amiral Parker fut oblig de les
renvoyer en Angleterre. La perte des Danois fut value un peu plus
haut que celle des Anglais. La partie de la ligne d'embossage, qui
tomba au pouvoir de ces derniers, fut brle, au grand dplaisir des
officiers anglais, dont cela lsait les intrts. Lors de la signature
de l'armistice, les bombardes et chaloupes canonnires taient en
position de prendre une ligne pour bombarder la ville.


 XI.

L'vnement de Copenhague ne remplit pas entirement les intentions du
gouvernement britannique; il avait espr dtacher et soumettre le
Danemarck, et il n'tait parvenu qu' lui faire signer un armistice,
qui paralysait les forces danoises pendant 14 semaines.

L'escadre sudoise et l'escadre russe s'armaient avec la plus grande
activit, et prsentaient des forces considrables. Mais l'appareil
militaire tait dsormais devenu inutile; la confdration des
puissances du nord se trouvait dissoute par la mort de l'empereur
Paul, qui en tait  la fois l'auteur, le chef et l'ame. Paul Ier
avait t assassin, dans la nuit du 23 au 24 mars; et la nouvelle de
sa mort arriva  Copenhague, au moment o l'armistice venait d'tre
sign!

Lord Withworth tait ambassadeur  sa cour; il tait fort li avec le
comte de P....., le gnral B......., les S...., les O...., et autres
personnes authentiquement reconnues pour tre les auteurs et acteurs
de cet horrible parricide. Ce monarque avait indispos contre lui, par
un caractre irritable et trs-susceptible, une partie de la noblesse
russe. La haine de la rvolution franaise avait t le caractre
distinctif de son rgne. Il considrait comme une des causes de cette
rvolution, la familiarit du souverain et des princes franais, et la
suppression de l'tiquette  la cour. Il tablit donc  la sienne une
tiquette trs-svre, et exigea des marques de respect peu conformes
 nos moeurs et qui rvoltaient gnralement.

tre habill d'un frac, avoir un chapeau rond, ne point descendre de
voiture, quand le czar ou un des princes de sa maison passait dans les
rues ou promenades; enfin, la moindre violation des moindres dtails
de son tiquette excitait toute son animadversion; et par cela seul on
tait jacobin. Depuis qu'il s'tait rapproch du premier consul, il
tait revenu sur une partie de ces ides; et il est probable que, s'il
et vcu encore quelques annes, il et reconquis l'opinion et l'amour
de sa cour, qu'il s'tait alins. Les Anglais mcontents, et mme
extrmement irrits du changement qui s'tait opr en lui depuis un
an, n'oublirent rien pour encourager ses ennemis intrieurs. Ils
parvinrent  accrditer l'opinion qu'il tait fou, et enfin nourent
une conspiration pour attenter  sa vie. L'opinion gnrale est
que.....................

La veille de sa mort, Paul tant  souper avec sa matresse et son
favori, reut une dpche, o on lui dtaillait toute la trame de la
conspiration; il la mit dans sa poche, en ajournant la lecture au
lendemain. Dans la nuit il prit.

L'excution de cet attentat n'prouva aucun obstacle: P..... avait
tout crdit au palais; il passait pour le favori et le ministre de
confiance du souverain. Il se prsente  deux heures du matin  la
porte de l'appartement de l'empereur, accompagn de B......., S.... et
O.... Un Cosaque affid, qui tait  la porte de sa chambre, fit des
difficults pour les laisser pntrer chez lui; ils le massacrrent
aussitt. L'empereur s'veilla au bruit, et se jeta sur son pe; mais
les conjurs se prcipitrent sur lui, le renversrent et
l'tranglrent: B....... fut celui qui lui donna le dernier coup; il
marcha sur son cadavre. L'impratrice, femme de Paul, quoiqu'elle et
beaucoup  se plaindre des galanteries de son mari, tmoigna une vraie
et sincre affliction; et tous ceux qui avaient pris part  cet
assassinat furent constamment dans sa disgrace.
......................................................................

Bien des annes aprs, le gnral Benigsen commandait
encore......... Quoi qu'il en soit, cet horrible
vnement glaa d'horreur toute l'Europe, qui fut surtout scandalise
de l'affreuse franchise, avec laquelle les Russes en donnaient des
dtails dans toutes les cours. Il changea la position de l'Angleterre
et les affaires du monde. Les embarras d'un nouveau
rgne,
......................................................................
donnrent une autre direction  la
politique de la cour de Russie. Ds le 5 avril, les matelots anglais,
qui avaient t faits prisonniers de guerre par suite de l'embargo, et
envoys dans l'intrieur de l'empire, furent rappels. La commission
qui avait t charge de la liquidation des sommes dues par le
commerce anglais, fut dissoute. Le comte Pahlen, qui continua  tre
le principal ministre, fit connatre aux amiraux anglais, le 20 avril,
que la Russie accdait  toutes les demandes du cabinet anglais; que
l'intention de son matre tait que, d'aprs la proposition du
gouvernement britannique de terminer le diffrend  l'amiable par une
convention, on cesst toute hostilit jusqu' la rponse de Londres.
Le desir d'une prompte paix avec l'Angleterre fut hautement manifest,
et tout annona le triomphe de cette puissance. Aprs l'armistice de
Copenhague, l'amiral Parker s'tait port vers l'le de Mon, pour
observer les flottes russe et sudoise. Mais la dclaration du comte
de Pahlen le rassura  cet gard; et il revint  son mouillage de
Kioge, aprs avoir fait connatre  la Sude, qu'il laisserait passer
librement ses btiments de commerce.

Le Danemarck cependant continuait  se mettre en tat de dfense.
Sa flotte restait tout entire, et n'avait prouv aucune perte;
elle consistait en seize vaisseaux de guerre. Les dtails de cet
armement, et les travaux ncessaires pour mettre les batteries de
la couronne et celles de l'le d'Amack dans le meilleur tat de
dfense, occupaient entirement le prince royal. Mais,  Londres
et  Berlin, les ngociations taient dans la plus grande activit,
et lord Saint-Hlens tait parti d'Angleterre, le 4 mai, pour
Saint-Ptersbourg. Bientt l'Elbe fut ouverte au commerce anglais.
Le 20 mai, Hambourg fut vacu par les Danois, et le Hanovre par les
Prussiens.

Nelson avait succd  l'amiral Parker dans le commandement de
l'escadre; et ds le 8 mai, il s'tait port vers la Sude, et avait
crit  l'amiral sudois que, s'il sortait de Carlscrona avec la
flotte, il l'attaquerait. Il s'tait ensuite dirig, avec une partie
de l'escadre, sur Revel, o il arriva le 12. Il esprait y rencontrer
l'escadre russe, mais elle avait quitt ce port ds le 9. Il n'est pas
douteux que, si Nelson et trouv la flotte russe dans ce port, dont
les batteries taient en trs-mauvais tat, il ne l'et attaque et
dtruite. Le 16, Nelson quitta Revel, et se runit  toute sa flotte,
sur les ctes de Sude. Cette puissance ouvrit ses ports aux Anglais
le 19 mai. L'embargo sur leurs btiments fut lev en Russie le 20 mai.
La Prusse se trouvait dja en communication avec l'Angleterre, depuis
le 16. Cependant lord Saint-Hlens tait arriv  Saint-Ptersbourg,
le 29 mai, et le 17 juin, il signa le fameux trait, qui mit fin aux
diffrends survenus entre les puissances maritimes du nord et
l'Angleterre. Le 15, le comte de Bernstorf, ambassadeur extraordinaire
de la cour de Copenhague, tait arriv  Londres, pour y traiter des
intrts de son souverain; et le 17, le Danemarck leva l'embargo sur
les navires anglais.

Ainsi, trois mois aprs la mort de Paul, la confdration du nord fut
dissoute, et le triomphe de l'Angleterre assur.

Le premier consul avait envoy son aide-de-camp Duroc  Ptersbourg,
o il tait arriv le 24 mai; il avait t parfaitement accueilli, et
reu avec toute espce de protestation de bienveillance. Il avait
cherch  faire comprendre la consquence qui rsulterait pour
l'honneur et l'indpendance des nations, et pour la prosprit future
des puissances de la Baltique, du moindre acte de faiblesse, acte que
la circonstance ne pourrait justifier. L'Angleterre, disait-il, avait
en gypte la plus grande partie de ses forces de terre, et avait
besoin de plusieurs escadres, pour les couvrir et empcher celles de
Brest, de Cadix, de Toulon, d'aller porter des secours  l'arme
franaise d'Orient. Il fallait que l'Angleterre et une escadre de
quarante  cinquante vaisseaux pour observer Brest, et plus de
vingt-cinq vaisseaux dans la Mditerrane; en outre, elle devait tenir
des forces considrables devant Cadix et le Texel. Il ajoutait que la
Russie, la Sude et le Danemarck pouvaient lui opposer plus de
trente-six vaisseaux de haut bord bien arms; que le combat de
Copenhague n'avait eu pour rsultat que la destruction de quelques
carcasses, mais n'avait en rien diminu la puissance des Danois; que
mme, loin de changer leurs dispositions, il n'avait fait que porter
l'irritation au dernier point; que les glaces allaient obliger les
Anglais  quitter la Baltique; que, pendant l'hiver, il serait
possible d'arriver  une pacification gnrale; que, si la cour de
Russie tait dcide, comme il paraissait par les dmarches dja
faites,  conclure la paix, il fallait au moins ne faire que des
sacrifices temporaires, mais se garder d'altrer en rien les
principes reconnus sur les droits des neutres et l'indpendance des
mers; que dja le Danemarck, menac par une escadre nombreuse, et
luttant seul contre elle, avait, au mois d'aot de l'anne dernire,
consenti  ne point convoyer ses btiments, jusqu' ce que cette
affaire et t discute; que la Russie pourrait suivre la mme
marche, gagner du temps en concluant des prliminaires et en renonant
au droit de convoyer, jusqu' ce qu'on et trouv des moyens
dfinitifs de conciliation.

Ces raisonnements, exprims dans plusieurs notes, avaient paru faire
de l'effet sur le jeune empereur. Mais il tait lui-mme sous
l'influence d'un parti qui avait commis un grand crime, et qui, pour
faire diversion, voulait,  quelque prix que ce ft, faire jouir la
Baltique des bienfaits de la paix, afin de rendre plus odieuse la
mmoire de leur victime et de donner le change  l'opinion.

L'Europe vit avec tonnement le trait ignominieux que signa la
Russie, et que, par contre, drent adopter le Danemarck et la Sude.
Il quivalait  une dclaration de l'esclavage des mers, et  la
proclamation de la souverainet du parlement britannique. Ce trait
fut tel, que l'Angleterre n'avait rien  souhaiter de plus, et qu'une
puissance du troisime ordre et rougi de le signer. Il causa d'autant
plus de surprise, que l'Angleterre, dans l'embarras o elle se
trouvait, se ft contente de toute autre convention, qui l'en et
tire. Enfin la Russie eut la honte, qui lui sera ternellement
reproche, d'avoir consenti la premire au dshonneur de son pavillon.
Il y fut dit 1 que le pavillon ne couvrait plus la marchandise; que
la proprit ennemie tait confiscable sur un btiment neutre; 2 que
les btiments neutres convoys seraient galement soumis  la visite
des croiseurs ennemis, hormis par les corsaires et les armateurs; ce
qui, loin d'tre une concession faite par l'Angleterre, tait dans ses
intrts et demand par elle: car les Franais, tant infrieurs en
force, ne parcouraient plus les mers qu'avec des corsaires.

Ainsi l'empereur Alexandre consentit  ce qu'une de ses escadres de
cinq  six vaisseaux de 74, escortant un convoi, ft dtourne de sa
route, perdt plusieurs heures, et souffrt qu'un brick anglais lui
enlevt une partie de ses btiments convoys. Le droit de blocus se
trouva seul bien dfini; les Anglais attachaient peu d'importance 
empcher les neutres d'entrer dans un port, lorsqu'ils avaient le
droit de les arrter partout, en dclarant que la cargaison
appartenait en tout ou en partie  un ngociant ennemi. La Russie
voulut faire valoir, comme une concession en sa faveur, que les
munitions navales n'taient pas comprises parmi les objets de
contrebande! Mais il n'y a plus de contrebande, lorsque tout peut le
devenir par la suspicion du propritaire, et tout est contrebande,
quand le pavillon ne couvre plus la marchandise.

Nous avons dit dans ce chapitre, que les principes des droits des
neutres sont: 1 que le pavillon couvre la marchandise; 2 que le
droit de visite ne consiste qu' s'assurer du pavillon, et qu'il n'y a
point d'objet de contrebande; 3 que les objets de contrebande sont
les seules munitions de guerre; 4 que tout btiment marchand, convoy
par un btiment de guerre, ne peut tre visit; 5 que le droit de
blocus ne peut s'entendre que des ports rellement bloqus. Nous avons
ajout que ces principes avaient t dfendus par tous les
jurisconsultes et par toutes les puissances, et reconnu dans tous les
traits. Nous avons prouv qu'ils taient en vigueur en 1780, et
furent respects par les Anglais; qu'ils l'taient encore en 1800, et
furent l'objet de la quadruple alliance, signe le 16 dcembre de
cette anne. Aujourd'hui il est vrai de dire que la Russie, la Sude,
le Danemarck, ont reconnu des principes diffrents.

Nous verrons, dans la guerre, qui suivit la rupture du trait
d'Amiens, que l'Angleterre alla plus loin, et que ce dernier principe
qu'elle avait reconnu, elle le mconnaissait, en tablissant celui du
blocus, appel blocus sur le papier.

La Russie, la Sude et le Danemarck ont dclar, par le trait du 17
janvier 1801, que les mers appartenaient  l'Angleterre; et par l,
ils ont autoris la France, partie belligrante,  ne reconnatre
aucun principe de neutralit sur les mers. Ainsi, dans le temps mme
o les proprits particulires et les hommes non combattants sont
respects dans les guerres de terre, on poursuit dans les guerres de
mer, les proprits des particuliers, non-seulement sous le pavillon
ennemi, mais encore sous le pavillon neutre; ce qui donne lieu de
penser que, si l'Angleterre seule et t lgislateur dans les guerres
de terre, elle et tabli les mmes lois qu'elle a tablies dans les
guerres de mer. L'Europe serait alors retombe dans la barbarie, et
les proprits particulires auraient t saisies comme les proprits
publiques.




MMOIRES DE NAPOLON.

BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR.


  Ce que l'on pense  Londres de l'expdition qui se prpare dans
     les ports de France.--Mouvement des escadres anglaises dans la
     Mditerrane, en mai, juin et juillet.--Chances pour et contre
     les armes navales franaises et anglaises, si elles se
     fussent rencontres en route.--L'escadre franaise reoit
     l'ordre d'entrer dans le port vieux d'Alexandrie. Elle
     s'embosse dans la rade d'Aboukir.--Napolon apprend qu'elle
     est reste  Aboukir. Son tonnement.--L'escadre franaise
     embosse est reconnue par une frgate anglaise.--Bataille
     d'Aboukir.


 Ier.

L'on apprit tout  la fois en Angleterre qu'un armement considrable
se prparait  Brest, Toulon, Gnes, Civita-Vecchia; que l'escadre
espagnole de Cadix s'armait avec activit; et que des camps nombreux
se formaient sur l'Escaut, sur les ctes du Pas-de-Calais, de
Normandie et de Bretagne. Napolon, nomm gnral en chef de l'arme
d'Angleterre, parcourait toutes les ctes de l'ocan, et s'arrtait
dans tous les ports. Il avait runi prs de lui,  Paris, tout ce qui
restait des anciens officiers de marine, qui avaient acquis un nom
pendant la guerre d'Amrique, tels que Buhor, Marigny, etc. Ils ne
justifirent pas leur rputation. Les intelligences que la France
avait avec les Irlandais-unis, ne pouvaient tre tellement secrtes,
que le gouvernement anglais n'en st quelque chose. La premire
opinion du cabinet de Saint-James, fut que tous ces prparatifs se
dirigeaient contre l'Angleterre et l'Irlande; et que la France voulait
profiter de la paix, qui venait d'tre rtablie sur le continent, pour
terminer cette longue lutte par une guerre corps  corps. Ce cabinet
pensait que les armements, qui avaient lieu en Italie, ne se faisaient
que pour donner le change; que la flotte de Toulon passerait le
dtroit, oprerait sa jonction avec la flotte espagnole  Cadix;
qu'elles arriveraient ensemble devant Brest, et conduiraient une arme
en Angleterre et une autre en Irlande. Dans cette incertitude,
l'amiraut anglaise se contenta d'quiper, en toute hte, une nouvelle
escadre; et aussitt qu'elle apprit que Napolon tait parti de
Toulon, elle expdia l'amiral Roger avec dix vaisseaux de guerre, pour
renforcer l'escadre anglaise devant Cadix, o commandait l'amiral lord
Saint-Vincent, qui, par ce renfort, se trouva avoir une escadre de
vingt-huit  trente vaisseaux. Une autre d'gale force tait devant
Brest.

L'amiral Saint-Vincent tenait, dans la Mditerrane, une escadre
lgre de trois vaisseaux, qui croisait entre les ctes d'Espagne, de
Provence et de Sardaigne, afin de recueillir des renseignements, et de
surveiller cette mer. Le 24 mai, il dtacha dix vaisseaux de devant
Cadix, et les envoya dans la Mditerrane, avec ordre de se runir 
ceux que commandait Nelson, et de lui former ainsi une flotte de
treize vaisseaux, pour bloquer Toulon, ou suivre l'escadre franaise,
si elle en tait sortie. Lord Saint-Vincent resta devant Cadix avec
dix-huit vaisseaux, pour surveiller la flotte espagnole, dans la
crainte surtout que celle de Toulon n'chappt  Nelson et ne passt
le dtroit.

Dans les instructions que cet amiral envoyait  Nelson, et qui ont t
imprimes, on voit qu'il avait tout prvu, except une expdition
contre l'gypte. Le cas o l'expdition franaise irait soit au
Brsil, soit dans la mer Noire, soit  Constantinople, tait indiqu.
Plus de 150,000 hommes campaient sur les ctes de l'ocan; ce qui
produisit des mouvements et des alarmes continuels dans toute
l'Angleterre.


 II.

Nelson, avec les trois vaisseaux dtachs de lord Saint-Vincent,
croisait entre la Corse, la Provence et l'Espagne, lorsque, dans la
nuit du 19 mai, il essuya un coup de vent, qui endommagea ses
vaisseaux, et dmta celui qu'il montait. Il fut oblig de se faire
remorquer. Il voulait mouiller dans le golfe d'Ostand, en Sardaigne;
mais il ne put y parvenir, et gagna la rade des les Saint-Pierre, o
il rpara ses avaries.

Dans cette mme nuit du 19, l'escadre franaise appareilla de Toulon;
le 10 juin, elle arriva devant Malte, aprs avoir doubl le cap Corse
et le cap Bonara. Nelson ayant t joint par les dix vaisseaux de lord
Saint-Vincent, et ayant reu le commandement de cette escadre,
croisait devant Toulon, le Ier juin. Il ignorait alors que l'escadre
franaise en fut sortie. Il vint, le 15, reconnatre la rade de
Tagliamon, sur les ctes de Toscane, qu'il supposait tre le
rendez-vous de l'expdition franaise. Il parut, le 20, devant Naples.
L, il apprit du gouvernement que l'escadre franaise avait dbarqu 
Malte, et que l'ambassadeur de la rpublique Garat avait laiss
entendre que l'expdition tait destine pour l'gypte. Nelson arriva,
le 22, devant Messine. La nouvelle que l'escadre franaise s'tait
empare de Malte, lui fut confirme; il apprit aussi qu'elle se
dirigeait sur Candie. Il passa aussitt le phare, et se rendit sur
Alexandrie, o il arriva le 29 juillet.

La premire nouvelle de l'existence d'une escadre anglaise dans la
Mditerrane, fut donne  l'escadre franaise,  la hauteur du cap
Bonara par un btiment qu'elle rencontra; et le 25, comme l'escadre
reconnaissait les ctes de Candie, elle fut jointe par la frgate _la
Justice_, qui venait de croiser devant Naples, et qui donna la
nouvelle positive de l'existence d'une escadre anglaise dans ces
parages. Napolon ordonna alors qu'au lieu de se diriger directement
sur Alexandrie, on manoeuvrt pour attaquer l'Afrique au cap d'Az, 
vingt-cinq lieues d'Alexandrie, et de ne se prsenter devant cette
ville, que lorsqu'on en aurait reu des nouvelles. Le 29, on signala
la cte d'Afrique et le cap d'Az. Nelson arrivait alors devant
Alexandrie; n'y ayant appris aucune nouvelle de l'escadre franaise,
il se dirigea sur Alexandrette et de l  Rhodes. Il parcourut ensuite
les les de l'Archipel, vint reconnatre l'entre de l'Adriatique, et
fut oblig de mouiller, le 18,  Syracuse, pour faire de l'eau. Il
n'avait encore acquis aucun renseignement sur la marche Napolon. Il
appareilla  Syracuse, et vint mouiller, le 28 juillet, au cap Coron,
 l'extrmit de la More. Ce ne fut que l, qu'il apprit que l'arme
franaise avait, depuis un mois, dbarqu en gypte. Il supposa que
l'escadre franaise avait dja fait son retour sur Toulon; mais il se
dirigea sur Alexandrie, afin de pouvoir rendre un compte positif  son
gouvernement, et laisser devant cette place, des forces ncessaires
pour la bloquer.


 III.

L'escadre franaise tait compose,  son dpart de Toulon, de treize
vaisseaux de ligne, de six frgates et d'une douzaine de bricks,
corvettes ou avisos. L'escadre anglaise tait forte de treize
vaisseaux, dont un de 50 canons, tous les autres de 74. Ils avaient
t arms trs  la hte, et taient en mauvais tat. Nelson n'avait
pas de frgates. On comptait, dans l'escadre franaise, un vaisseau
de 120 canons et trois de 80. Un convoi de plusieurs centaines de
voiles, tait sous l'escorte de cette escadre. Il tait
particulirement sous la garde de deux vaisseaux de 64, de quatre
frgates de 18, de construction vnitienne, et d'une vingtaine de
bricks ou avisos. L'escadre franaise, profitant du grand nombre de
btiments lgers qu'elle avait, s'clairait trs au loin; de sorte que
le convoi n'avait rien  craindre, et pouvait, aussitt qu'on aurait
reconnu l'ennemi, prendre la position la plus convenable, pour rester
loign du combat. Chaque vaisseau franais avait  son bord 500 vieux
soldats, parmi lesquels une compagnie d'artillerie de terre. Depuis un
mois qu'on tait embarqu, on avait, deux fois par jour, exerc les
troupes de passage  la manoeuvre du canon. Sur chaque vaisseau de
guerre, il y avait des gnraux, qui avaient du caractre, l'habitude
du feu, et taient accoutums aux chances de la guerre.

L'hypothse d'une rencontre avec les Anglais, tait l'objet de toutes
les conversations. Les capitaines de vaisseaux avaient l'ordre, en ce
cas, de considrer, comme signal permanent et constant, celui de
prendre part au combat et de soutenir ses voisins.

L'escadre de Nelson tait une des plus mauvaises que l'Angleterre et
mises en mer dans ces derniers temps.


 IV.

L'escadre franaise reut l'ordre d'entrer  Alexandrie; elle tait
ncessaire  l'arme et aux projets ultrieurs du gnral en chef.
Lorsque les pilotes turcs dclarrent qu'ils ne pouvaient faire entrer
des vaisseaux de 74, et  plus forte raison de 80 canons, dans le port
vieux, l'tonnement fut grand. Le capitaine Barr, officier de marine
trs-distingu, charg de vrifier les passes, dclara positivement le
contraire. Les vaisseaux de 64 et les frgates entrrent sans
difficult; mais l'amiral et plusieurs officiers de marine
persistrent  penser qu'il fallait faire une nouvelle vrification,
avant d'y exposer toute l'escadre. Comme les vaisseaux de guerre
avaient  bord l'artillerie et les munitions de l'arme, et que la
brise tait assez forte, l'amiral proposa de tout dbarquer  Aboukir,
dclarant que trente-six heures suffiraient pour cela, tandis qu'il
lui faudrait cinq  six jours pour faire cette opration, en restant 
la voile.

Napolon, en partant d'Alexandrie pour marcher  la rencontre des
Mamelucks, ritra,  l'amiral l'ordre d'entrer dans le port
d'Alexandrie, et, dans le cas o il le croirait impossible, de se
rendre  Corfou, o il recevrait de Constantinople, des ordres du
ministre franais Talleyrand, et de se porter de l  Toulon, si ces
ordres tardaient trop  lui arriver.

L'escadre pouvait entrer dans le port vieux d'Alexandrie. Il fut
reconnu qu'un vaisseau tirant vingt-un pieds d'eau, le pouvait sans
danger. Ceux de 74, qui tirent vingt-trois pieds, n'auraient donc t
obligs que de s'allger de deux pieds; les vaisseaux de 80, tirant
vingt-quatre pieds et demi, se seraient allgs de trois pieds et
demi; et, enfin, le vaisseau  trois ponts, tirant vingt-sept pieds,
aurait d s'allger de six pieds. Ces allgements pouvaient avoir lieu
sans inconvnient, soit en jetant l'eau  la mer, soit en diminuant
l'artillerie. Un vaisseau de 74 peut tre rduit  un tirant d'eau
de....., en tant seulement son eau et ses vivres, et  celui de.....,
en tant son artillerie. Ce moyen fut propos par les officiers de
marine  l'amiral. Il rpondit que, si tous les treize vaisseaux
taient de 74, il aurait recours  cet expdient; mais qu'ayant un
vaisseau de 120 canons et trois de 80, il courrait les chances, une
fois entr dans le port, de n'en pouvoir plus sortir, et d'tre
bloqu par une escadre de huit ou neuf vaisseaux anglais, puisqu'il
lui serait impossible d'installer les trois vaisseaux de 80 et
_l'Orient_, de manire  ce qu'ils pussent combattre, tant rduits au
tirant d'eau, qui leur permettait de traverser les passes. Cet
inconvnient en lui-mme tait lger; les vents qui rgnent dans ces
parages rendaient impossible un blocus rigoureux, et il suffisait que
l'escadre et vingt-quatre heures devant elle, aprs la sortie des
passes, pour pouvoir complter son armement. Il y avait d'ailleurs un
moyen naturel. C'tait de construire  Alexandrie quatre demi-chameaux
propres  faire gagner deux pieds aux vaisseaux de 80 et quatre 
celui de 120. La construction de ces quatre chameaux, pour obtenir un
si petit rsultat, n'exigeait pas de grands travaux. _Le Rivoli_,
construit  Venise, est sorti tout arm du Malomoko, sur un chameau,
qui lui a fait gagner sept pieds, de sorte qu'il ne tirait plus que
seize pieds. Peu de jours aprs sa sortie, il s'est battu aussi-bien
que possible contre un vaisseau et une corvette anglaise. Il y avait
dans Alexandrie des vaisseaux, des frgates et quatre cents btiments
de transport; ce qui offrait tous les matriaux dont on pouvait avoir
besoin. L'on avait un bon nombre d'ingnieurs de la marine, entre
autres M. Leroy, qui a pass sa vie dans les chantiers de
construction.

Lorsque la commission charge de vrifier le rapport du capitaine
Barr eut termin cette opration, l'amiral en envoya le rapport au
gnral en chef. Mais il ne put arriver assez  temps pour en avoir la
rponse, les communications ayant t interceptes pendant un mois,
jusqu' la prise du Caire. Si le gnral en chef avait reu ce
rapport, il aurait ritr l'ordre d'entrer dans le port en
s'allgeant, et prescrit,  Alexandrie, les ouvrages ncessaires pour
la sortie de l'escadre. Mais enfin, puisque l'amiral avait ordre, en
cas qu'il ne pt entrer dans le port, de se rendre  Corfou, il se
trouvait juge comptent et arbitre de sa conduite. Corfou avait une
bonne garnison franaise et des magasins de biscuit et de viande pour
six mois; l'amiral et touch la cte d'Albanie, d'o il aurait tir
des vivres; et enfin ses instructions l'autorisaient  se rendre de l
 Toulon, o il y avait 5  6,000 hommes appartenant aux rgiments qui
taient en gypte. C'taient des soldats rentrs de permission ou des
hpitaux, et diffrents dtachements qui avaient rejoint cette place
aprs le dpart de l'expdition.

Brueis ne fit rien de tout cela: il s'embossa dans la rade d'Aboukir,
et envoya  Rosette demander du riz et des vivres. On varie beaucoup
sur les causes qui portrent cet amiral  s'obstiner  rester dans
cette mauvaise rade. Quelques personnes ont pens qu'aprs avoir jug
qu'il lui tait impossible de faire entrer son escadre  Alexandrie,
il desirait, avant de quitter l'arme de terre, d'tre assur de la
prise du Caire, et de n'avoir plus d'inquitude sur la position de
cette arme. Brueis tait fort attach au gnral en chef; les
communications avaient t interceptes; et, comme c'est l'ordinaire
en pareille circonstance, il courait les bruits les plus fcheux sur
les derrires de l'arme. Cependant cet amiral avait appris le succs
de la bataille des Pyramides et l'entre triomphante des Franais au
Caire le 29 juillet. Il parat qu'alors, ayant attendu un mois, il
voulut encore attendre quelques jours et recevoir des nouvelles
directes du gnral en chef. Les ordres qu'avait l'amiral tant
positifs, de tels motifs n'taient pas suffisants pour justifier sa
conduite. Il ne devait, dans aucun cas, garder une position o son
escadre n'tait pas en sret. Il et concili les sollicitudes que
lui causaient les faux bruits sur l'arme, et ce qu'il devait  la
sret de son escadre, en croisant entre les ctes d'gypte et de
Caramanie, et en envoyant prendre des renseignements sur celles de
Damiette, ou sur tout autre point, d'o il et pu avoir des nouvelles
de l'arme et d'Alexandrie.


 V.

Aussitt que l'amiral eut dbarqu l'artillerie et ce qu'il avait 
l'arme de terre, ce qui fut l'affaire de quarante-huit heures, il
devait lever l'ancre, et se tenir  la voile, soit qu'il attendt de
nouveaux renseignements pour entrer dans le port d'Alexandrie, soit
qu'il attendt des nouvelles de l'arme avant de quitter ces parages.
Mais il se mprit entirement sur sa position. Il employa plusieurs
jours  rectifier sa ligne d'embossage; il appuya sa gauche derrire
la petite le d'Aboukir; et, la croyant inattaquable, il y plaa ses
plus mauvais vaisseaux, _le Guerrier_ et _le Conqurant_. Ce dernier,
le plus vieux de toute l'escadre, ne portait,  sa batterie basse, que
du 18. Il fit occuper la petite le, et construire une batterie de
deux pices de 12. Il plaa, au centre, ses meilleurs vaisseaux,
_l'Orient_, _le Francklin_, _le Tonnant_, et  l'extrmit de sa
droite, _le Gnreux_, un des meilleurs et des mieux commands de
l'escadre. Craignant pour sa droite, il la fit soutenir par le
_Guillaume-Tell_, son troisime vaisseau de 80.

L'amiral Brueis, dans cette position, ne craignait pas d'tre attaqu
par sa gauche, qui tait appuye par l'le; il craignait davantage
pour sa droite. Mais, si l'ennemi se portait sur elle, il perdait le
vent. Dans ce cas, il parat que l'intention de Brueis tait
d'appareiller avec son centre et sa gauche. Il considra cette gauche
comme tellement  l'abri de toute attaque, qu'il ne jugea pas
ncessaire de la faire protger par le feu de l'le. La faible
batterie qu'il y fit tablir, n'avait d'autre but que d'empcher
l'ennemi d'y dbarquer. Si l'amiral avait mieux connu sa situation, il
et tabli, dans cette le, une vingtaine de pices de 36 et huit ou
dix mortiers; il et fait mouiller sa gauche auprs d'elle; il et
rappel d'Alexandrie les deux vaisseaux de 64, qui auraient fait deux
excellentes batteries flottantes, et qui, tirant moins d'eau que les
autres vaisseaux, auraient encore pu s'approcher davantage de l'le;
enfin il et tir d'Alexandrie 3,000 matelots du convoi, qu'il et
distribus sur ses vaisseaux, pour en renforcer les quipages. Il eut
recours, il est vrai,  cette ressource; mais ce ne fut qu'au dernier
moment, et lorsque le combat tait engag; de sorte que cela ne fit
qu'accrotre le dsordre. Il se fit une illusion complte sur la
force de sa ligne d'embossage.


 VI.

Aprs le combat de Rhamanieh, les Arabes du Bar interceptrent
toutes les communications d'Alexandrie avec l'arme: ce ne fut qu' la
nouvelle de la bataille des Pyramides et de la prise du Caire, que,
craignant le ressentiment de l'arme franaise, ils se soumirent. Le
27 juillet, surlendemain de son entre au Caire, Napolon reut, pour
la premire fois, des dpches d'Alexandrie et la correspondance de
l'amiral. Son tonnement fut grand d'apprendre que l'escadre n'tait
pas en sret, qu'elle ne se trouvait ni dans le port d'Alexandrie, ni
dans celui de Corfou, ni mme en chemin pour Toulon; mais qu'elle
tait dans la rade d'Aboukir, expose aux attaques d'un ennemi
suprieur. Il expdia, de l'arme, son aide de camp Julien  l'amiral,
pour lui faire connatre tout son mcontentement, et lui prescrire
d'appareiller sur le champ et d'entrer  Alexandrie, ou de se rendre 
Corfou. Il lui rappelait que toutes les ordonnances de la marine
dfendent de recevoir le combat dans une rade ouverte. Le chef
d'escadron Julien partit le 27,  sept heures du soir, il n'aurait pu
arriver que le 3 ou 4 aot; la bataille eut lieu du 1er au 2. Cet
officier tant parvenu prs de Trame, un parti d'Arabes surprit _la
d'Jerme_ sur laquelle il tait, et ce brave jeune homme fut massacr,
en dfendant courageusement les dpches dont il tait porteur, et
dont il connaissait l'importance.


 VII.

L'amiral Brueis restait inactif dans la mauvaise position o il
s'tait plac. Une frgate anglaise, dtache depuis vingt jours de
l'escadre de Nelson, et qui le cherchait, se prsenta devant
Alexandrie, vint  Aboukir reconnatre toute la ligne d'embossage, et
le fit impunment; pas un vaisseau, pas un brick, pas une frgate
n'tait  la voile. Cependant l'amiral avait plus de trente btiments
lgers dont il aurait pu couvrir la mer; tous taient  l'ancre. Les
principes de la guerre voulaient qu'il restt  la voile avec son
escadre entire, quels que fussent ses projets ultrieurs. Mais au
moins devait-il tenir  la voile une escadre lgre de deux ou trois
vaisseaux de guerre, de huit ou dix frgates ou avisos, pour empcher
aucun btiment lger anglais de l'observer, et pour tre instruit
d'avance de l'arrive de l'ennemi. La fatalit l'entranait.


 VIII.

Le 31 juillet, Nelson dtacha deux de ses vaisseaux, qui vinrent
reconnatre la ligne d'embossage franaise, sans tre inquits. Le
1er aot, l'escadre anglaise apparut vers les trois heures aprs midi,
avec toutes voiles dehors. Il ventait grand frais des vents, qui sont
constants dans cette saison. L'amiral Brueis tait  dner, une partie
des quipages  terre, le branle-bas n'tait fait sur aucun vaisseau.
L'amiral fit sur-le-champ le signal de se prparer au combat. Il
expdia un officier  Alexandrie pour demander les matelots du convoi:
peu aprs, il fit le signal de se tenir prt  mettre  la voile; mais
l'escadre ennemie arriva avec tant de rapidit, qu'on eut  peine le
temps de faire le branle-bas; et on le fit avec une ngligence
extrme. Sur _l'Orient_ mme, que montait l'amiral, des cabanes,
construites sur les dunettes pour loger des officiers de terre pendant
la traverse, ne furent pas dtruites; on les laissa remplies de
matelas et de seaux de peinture et de goudron. Sur _le Guerrier_ et
sur _le Conqurant_, une seule batterie fut dgage. Celle du ct de
terre fut encombre de tout ce dont l'autre avait t dbarrasse, de
sorte que, lorsqu'ils furent tourns, ces batteries ne purent faire
feu. Cela surprit tellement les Anglais, qu'ils envoyrent reconnatre
la raison de cette contradiction; ils voyaient le pavillon franais
flotter, sans qu'aucune pice ft feu.

La partie des quipages qui avait t dtache, eut  peine le temps
de retourner  bord. L'amiral, jugeant que l'ennemi ne serait  la
porte du canon que vers six heures, supposa qu'il n'attaquerait que
le lendemain, d'autant plus qu'il ne dcouvrait que onze vaisseaux de
74; les deux autres avaient t dtachs sur Alexandrie, et ne
rejoignirent Nelson que sur les huit heures du soir. Brueis ne crut
point que les Anglais l'attaquassent le jour mme, et avec onze
vaisseaux seulement. L'on pense que d'abord il eut le projet
d'appareiller, mais qu'il tarda d'en donner l'ordre, jusqu' ce que
les matelots qu'il attendait d'Aboukir fussent embarqus. Alors la
canonnade tait engage, et un vaisseau anglais avait chou sur
l'le, ce qui donnait  Brueis un nouveau degr de confiance. Les
matelots demands  Alexandrie, n'arrivrent que vers huit heures; on
se canonnait dja sur plusieurs vaisseaux. Dans le tumulte,
l'obscurit, un grand nombre d'entre eux restrent sur le rivage et
ne s'embarqurent point. Le projet de l'amiral anglais tait
d'attaquer de vaisseau  vaisseau, chaque btiment anglais jetant
l'ancre par l'arrire, et se plaant en travers de la proue des
Franais. Le hasard changea cette disposition. _Le Culloden_, destin
 attaquer _le Guerrier_, voulant passer entre sa gauche et l'le,
choua. Si l'le avait t arme de quelques grosses pices, ce
vaisseau tait pris. _Le Goliath_, qui le suivait, manoeuvrant pour se
mouiller en travers de la proue du _Guerrier_, fut entran par le
vent et le courant, et ne jeta l'ancre qu'aprs avoir dpass et
tourn ce vaisseau. S'apercevant alors que la batterie gauche du
_Conqurant_ ne tirait pas, par le motif expliqu plus haut, il se
plaa bord  bord avec lui, et le dsempara en peu de temps. _Le
Zl_, deuxime vaisseau anglais, suivit le mouvement du _Goliath_,
et, se mouillant bord  bord du _Guerrier_, qui ne pouvait pas
rpondre  son feu, il le dmta promptement. _L'Orion_, troisime
vaisseau anglais, excuta la mme manoeuvre; mais, dans son mouvement,
il fut retard par l'attaque d'une frgate franaise, et vint se
mouiller entre _le Francklin_ et _le Peuple souverain_. _Le Vanguard_,
vaisseau amiral anglais, jeta l'ancre par le travers du _Spartiate_,
troisime vaisseau franais. _La Dfense_, _le Bellerophon_, _le
Majestueux_ et _le Minotaure_ suivirent le mme mouvement, et
engagrent le centre de la ligne franaise jusqu'au _Tonnant_, son
huitime vaisseau. L'amiral et ses deux matelots formaient une ligne
de trois vaisseaux fort suprieurs  ceux des Anglais. Le feu fut
terrible, _le Bellerophon_ dgr, dmt et oblig d'amener.
Plusieurs autres btiments anglais furent obligs de s'loigner; et
si, dans ce moment, le contre-amiral Villeneuve, qui commandait l'aile
droite franaise, et coup ses cbles, et ft tomb sur la ligne
anglaise, avec les cinq vaisseaux, qui taient sous ses ordres,
_l'Heureux_, _le Timolon_, _le Mercure_, _le Guillaume-Tell_, _le
Gnreux_, et les frgates _la Diane_ et _la Justice_; elle et t
dtruite. _Le Culloden_ tait chou sur le banc de _Bquires_, et
_le Landre_ occup  tcher de le relever. _L'Alexandre_, _le
Switsfure_ et deux autres vaisseaux anglais, voyant que notre droite
ne bougeait pas, et que le centre de la ligne anglaise tait
maltrait, s'y portrent. _L'Alexandre_ remplaa _le Bellerophon_, et
_le Switsfure_ attaqua _le Francklin_. _Le Landre_, qui jusque alors
avait t occup  relever _le Culloden_, appel par le danger que
courait le centre, s'y porta pour le renforcer. La victoire n'tait
rien moins que dcide. _Le Guerrier_ et _le Conqurant_ ne tiraient
plus, mais c'taient les plus mauvais vaisseaux de l'escadre; et, du
ct des Anglais, _le Culloden_ et _le Bellerophon_, taient hors de
service. Le centre de la ligne franaise avait occasion, par la
grande supriorit de son feu, beaucoup plus de dommage aux vaisseaux
opposs, qu'il n'en avait reu. Les Anglais n'avaient que des
vaisseaux de 74 et de petit modle. Il tait prsumable, que le feu se
soutenant ainsi toute la nuit, l'amiral Villeneuve appareillerait
enfin au jour; et l'on pouvait encore esprer les plus heureux
rsultats de l'attaque de cinq bons vaisseaux, qui n'avaient encore
tir ni reu aucun coup de canon. Mais,  onze heures, le feu prit 
_l'Orient_, et ce btiment sauta en l'air. Cet accident imprvu dcida
de la victoire. Son pouvantable explosion suspendit, pendant un
quart-d'heure, le combat. Notre ligne recommena le feu, sans se
laisser abattre par ce cruel spectacle. _Le Francklin_, _le Tonnant_,
_le Peuple souverain_, _le Spartiate_, _l'Aquilon_, soutinrent le feu
jusqu' trois heures du matin. De trois  cinq heures, il se ralentit
de part et d'autre. Entre cinq et six heures, il redoubla et devint
terrible. Qu'et-ce t, si _l'Orient_ n'avait point saut? Enfin, 
midi, le combat durait encore, et ne se termina qu' deux heures. Ce
fut alors seulement que Villeneuve parut se rveiller et s'apercevoir
que l'on se battait depuis vingt heures. Il coupa ses cbles et prit
le large, emmenant _le Guillaume-Tell_ qu'il montait, _le Gnreux_ et
les frgates _la Diane_ et _la Justice_. Les trois autres vaisseaux de
son aile se jetrent  la cte sans se battre. Ainsi, malgr le
terrible accident de _l'Orient_, malgr la singulire inertie de
Villeneuve, qui empcha cinq vaisseaux de tirer un seul coup de canon,
la perte et le dsordre des Anglais furent tels que, vingt-quatre
heures aprs la bataille, le pavillon tricolore flottait encore sur
_le Tonnant_; Nelson n'avait plus aucun vaisseau en tat de
l'attaquer. Non-seulement _le Guillaume-Tell_ et _le Gnreux_, ne
furent suivis par aucun vaisseau anglais, mais encore les ennemis,
dans l'tat de dlabrement o ils taient, les virent partir avec
plaisir. L'amiral Brueis dfendit avec opinitret l'honneur du
pavillon franais; plusieurs fois bless, il ne voulut point descendre
 l'ambulance. Il mourut sur son banc de quart, en donnant des ordres.
Casabianca, Thevenard et du Petit-Thouars acquirent de la gloire dans
cette malheureuse journe. Le contre-amiral Villeneuve, au dire de
Nelson et des Anglais, pouvait dcider la victoire, mme aprs
l'accident de _l'Orient_. A minuit encore, s'il et appareill et pris
part au combat avec les vaisseaux de son aile, il pouvait anantir
l'escadre anglaise; mais il resta paisible spectateur du combat!

Le contre-amiral Villeneuve tant brave et bon marin, on se demande la
raison de cette singulire conduite? Il attendait des ordres!... On
assure que l'amiral franais lui donna celui d'appareiller, et que la
fume l'empcha de l'apercevoir. Mais fallait-il donc un ordre pour
prendre part au combat et secourir ses camarades?...

_L'Orient_ a saut  onze heures; depuis ce temps, jusqu' deux heures
aprs midi, c'est--dire pendant treize heures, on s'est battu.
C'tait alors Villeneuve qui commandait; pourquoi donc n'a-t-il rien
fait? Villeneuve tait d'un caractre irrsolu et sans vigueur.


 IX.

Les quipages des trois vaisseaux qui s'chourent, et des deux
frgates, dbarqurent sur la plage d'Aboukir. Une centaine d'hommes
se sauvrent de _l'Orient_, et un grand nombre de matelots des autres
vaisseaux se rfugirent  terre, au moment o l'affaire tait
dcide, en profitant du dsordre des ennemis. L'arme se recruta
par-l de 3,500 hommes; on en forma une lgion nautique forte de trois
bataillons, et qui fut porte  1,800 hommes. Les autres recrutrent
l'artillerie, l'infanterie et la cavalerie. Le sauvetage se fit avec
activit; on retira beaucoup de pices d'artillerie, des munitions,
des mts et d'autres pices de bois, qui furent utiles dans l'arsenal
d'Alexandrie. Il nous resta dans le port, les deux vaisseaux le
_Causse_ et le _Dubois_, quatre frgates de construction vnitienne,
trois frgates de construction franaise, tous les btiments lgers et
tous ceux du convoi. Quelques jours aprs la bataille, Nelson
appareilla et quitta les parages d'Alexandrie, laissant deux vaisseaux
de guerre pour bloquer le port. Quarante btiments napolitains du
convoi sollicitrent et obtinrent du commandant d'Alexandrie la
permission de retourner chez eux; le commandant de la croisire
anglaise les runit autour de lui, en retira les quipages et mit le
feu aux btiments. Cette violation du droit des gens tourna contre les
Anglais: les quipages des convois italien et franais virent qu'ils
n'avaient plus de ressources que dans le succs de l'arme franaise,
et prirent leur parti avec rsolution. Nelson fut reu en triomphe
dans le port de Naples.

La perte de la bataille d'Aboukir eut une grande influence sur les
affaires d'gypte, et mme sur celles du monde. La flotte franaise
sauve, l'expdition de Syrie n'prouvait point d'obstacle;
l'artillerie de sige se transportait srement et facilement au-del
du dsert, et Saint-Jean-d'Acre n'arrtait point l'arme franaise. La
flotte franaise dtruite, le divan s'enhardit  dclarer la guerre 
la France. L'arme perdit un grand appui, sa position en gypte
changea totalement, et Napolon dut renoncer  l'espoir d'assurer 
jamais la puissance franaise dans l'Occident, par les rsultats de
l'expdition d'gypte.


 X.

Depuis que les moindres vaisseaux que l'on met en ligne sont ceux de
74, les armes navales de la France, de l'Angleterre, de l'Espagne,
n'ont pas t composes de plus de trente vaisseaux. Il y en a eu
cependant qui, momentanment, ont t plus considrables. Une escadre
de trente vaisseaux de ligne est, sur mer, ce que serait, sur terre,
une arme de 120,000 hommes. Une arme de 120,000 hommes est une
grande arme, quoiqu'il y en ait eu de plus fortes. Une escadre de
trente vaisseaux a tout au plus le cinquime d'hommes d'une arme de
120,000 hommes. Elle a cinq fois plus d'artillerie et d'un calibre
trs-suprieur. Le matriel occasionne  peu prs les mmes dpenses.
Si l'on compare le matriel de toute l'artillerie de 120,000 hommes,
des charrois, des vivres, des ambulances, avec celui de trente
vaisseaux, les deux dpenses sont gales ou  peu prs. En calculant,
dans l'arme de terre, 20,000 hommes de cavalerie, et 20,000
d'artillerie ou des quipages, l'entretien de cette arme est
incomparablement plus dispendieux que celui de l'arme navale.

La France pouvait avoir trois flottes de trente vaisseaux, comme trois
armes de 120,000 hommes.

La guerre de terre consomme en gnral plus d'hommes que celle de mer;
elle est plus prilleuse. Le soldat de mer, sur une escadre, ne se bat
qu'une fois dans une campagne, le soldat de terre se bat tous les
jours. Le soldat de mer, quels que soient les fatigues et les dangers
attachs  cet lment, en prouve beaucoup moins que celui de terre:
il ne souffre jamais de la faim, de la soif, il a toujours avec lui
son logement, sa cuisine, son hpital et sa pharmacie. Les armes de
mer, dans les services de France et d'Angleterre, o la discipline
maintient la propret, et o l'exprience a fait connatre toutes les
mesures qu'il fallait prendre pour conserver la sant, ont moins de
malades que les annes de terre. Indpendamment du pril des combats,
le soldat de mer a celui des temptes; mais l'art a tellement diminu
ce dernier, qu'il ne peut tre compar  ceux de terre, tels
qu'meutes populaires, assassinats partiels, surprises de troupes
lgres ennemies.

Un gnral commandant en chef une arme navale, et un gnral
commandant en chef une arme de terre, sont des hommes qui ont besoin
de qualits diffrentes. On nat avec les qualits propres pour
commander une arme de terre, tandis que les qualits ncessaires pour
commander une arme navale, ne s'acquirent que par exprience.

Alexandre, Cond, ont pu commander ds leur plus jeune ge; l'art de
la guerre de terre est un art de gnie, d'inspiration; mais ni
Alexandre, ni Cond,  l'ge de 22 ans, n'eussent command une arme
navale. Dans celle-ci, rien n'est gnie, ni inspiration; tout y est
positif et exprience. Le gnral de mer n'a besoin que d'une science,
celle de la navigation. Celui de terre a besoin de toutes, ou d'un
talent qui quivaut  toutes, celui de profiter de toutes les
expriences et de toutes les connaissances. Un gnral de mer n'a rien
 deviner, il sait o est son ennemi, il connat sa force. Un gnral
de terre ne sait jamais rien certainement, ne voit jamais bien son
ennemi, ne sait jamais positivement o il est. Lorsque les armes sont
en prsence, le moindre accident de terrain, le moindre bois cache une
partie de l'arme. L'oeil le plus exerc ne peut pas dire s'il voit
toute l'arme ennemie, ou seulement les trois quarts. C'est par les
yeux de l'esprit, par l'ensemble de tout le raisonnement, par une
espce d'inspiration, que le gnral de terre voit, connat et juge.
Le gnral de mer n'a besoin que d'un coup d'oeil exerc; rien des
forces de l'ennemi ne lui est cach. Ce qui rend difficile le mtier
de gnral de terre, c'est la ncessit de nourrir tant d'hommes et
d'animaux; s'il se laisse guider par les administrateurs, il ne
bougera plus, et ses expditions choueront. Celui de mer n'est jamais
gn; il porte tout avec lui. Un gnral de mer n'a point de
reconnaissance  faire, ni de terrain  examiner, ni de champ de
bataille  tudier. Mer des Indes, mer d'Amrique, Manche, c'est
toujours une plaine liquide. Le plus habile n'aura d'avantage sur le
moins habile, que par la connaissance des vents qui rgnent dans tels
ou tels parages, par la prvoyance de ceux qui doivent rgner, ou par
les signes de l'atmosphre; qualits qui s'acquirent par
l'exprience, et par l'exprience seulement.

Le gnral de terre ne connat jamais le champ de bataille o il doit
oprer. Son coup d'oeil est celui de l'inspiration, il n'a aucun
renseignement positif. Les donnes, pour arriver  la connaissance du
local, sont si ventuelles que l'on n'apprend presque rien par
exprience. C'est une facilit de saisir tout d'abord les rapports
qu'ont les terreins, selon la nature des contres; c'est enfin un don
qu'on appelle coup d'oeil militaire, et que les grands gnraux ont
reu de la nature. Cependant les observations qu'on peut faire sur des
cartes topographiques, la facilit que donnent l'ducation et
l'habitude de lire sur ces cartes, peuvent tre de quelque secours.

Un gnral en chef de mer dpend plus de ses capitaines de vaisseau,
qu'un gnral en chef de terre de ses gnraux. Ce dernier a la
facult de prendre lui-mme le commandement direct des troupes, de se
porter sur tous les points et de remdier aux faux mouvements par
d'autres. Le gnral de mer n'a personnellement d'influence que sur
les hommes du vaisseau o il se trouve; la fume empche les signaux
d'tre vus. Les vents changent, ou ne sont pas les mmes sur tout
l'espace que couvre sa ligne. C'est donc de tous les mtiers celui o
les subalternes doivent le plus prendre sur eux.

Il faut attribuer  trois causes les pertes de nos batailles navales:
1  l'irrsolution et au manque de caractre des gnraux en chef; 2
aux vices de la tactique; 3 au dfaut d'exprience et de
connaissances navales des capitaines de vaisseau, et  l'opinion o
sont ces officiers, qu'ils ne doivent agir que d'aprs des signaux.
Les combats d'Ouessant, ceux de la rvolution dans l'Ocan et dans la
Mditerrane en 93, 94, ont tous t perdus par ces diffrentes
raisons. L'amiral Villaret, brave de sa personne, tait sans
caractre, et n'avait pas mme d'attachement  la cause pour laquelle
il se battait. Martin tait un bon marin, mais de peu de rsolution.
Ils taient d'ailleurs influencs tous deux par les reprsentants du
peuple, qui n'ayant aucune exprience, autorisaient de fausses
oprations.

Le principe de ne faire aucun mouvement que d'aprs un signal de
l'amiral, est un principe d'autant plus erron, qu'un capitaine de
vaisseau est toujours matre de trouver des raisons pour se justifier
d'avoir mal excut les signaux qu'il a reus. Dans toutes les
sciences ncessaires  la guerre, la thorie est bonne pour donner
des ides gnrales, qui forment l'esprit; mais leur stricte excution
est toujours dangereuse. Ce sont les axes qui doivent servir  tracer
la courbe. D'ailleurs, les rgles mmes obligent  raisonner, pour
juger si l'on doit s'carter des rgles, etc.

Souvent en force suprieure aux Anglais, nous n'avons pas su les
attaquer, et nous avons laiss chapper leurs escadres, parce qu'on a
perdu son temps  de vaines manoeuvres. La premire loi de la tactique
maritime doit tre, qu'aussitt que l'amiral a donn le signal qu'il
veut attaquer, chaque capitaine ait  faire les mouvements ncessaires
pour attaquer un vaisseau ennemi, prendre part au combat et soutenir
ses voisins.

Ce principe est celui de la tactique anglaise dans ces derniers temps.
S'il avait t adopt en France, l'amiral Villeneuve,  Aboukir, ne se
serait pas cru innocent de rester inactif vingt-quatre heures, avec
cinq ou six vaisseaux, c'est--dire la moiti de l'escadre, pendant
que l'ennemi crasait l'autre aile.

La marine franaise est appele  acqurir de la supriorit sur la
marine anglaise. Les Franais entendent mieux la construction, et les
vaisseaux franais, de l'aveu mme des Anglais, sont tous meilleurs
que les leurs. Les pices sont suprieures en calibre d'un quart aux
pices anglaises. Cela forme deux grands avantages.

Les Anglais ont plus de discipline. Les escadres de Toulon et de
l'Escaut avaient adopt les mmes pratiques et usages que les Anglais,
et arrivaient  une discipline aussi svre, avec la diffrence que
comportait le caractre des deux nations. La discipline anglaise est
une discipline d'esclaves; c'est le patron devant le serf. Elle ne se
maintient que par l'exercice de la plus pouvantable terreur. Un
pareil tat de choses dgraderait et avilirait le caractre franais,
qui a besoin d'une discipline paternelle, plus fonde sur l'honneur et
les sentiments.

Dans la plupart des batailles que nous avons perdues contre les
Anglais, ou nous tions infrieurs, ou nous tions runis avec des
vaisseaux espagnols qui, tant mal organiss, et dans ces derniers
temps dgnrs, affaiblissaient notre ligne au lieu de la renforcer;
ou bien enfin, les gnraux commandant en chef, qui voulaient la
bataille et marchaient  l'ennemi, jusqu' ce qu'ils fussent en
prsence, hsitaient alors, se mettaient en retraite sous diffrents
prtextes, et compromettaient ainsi les plus braves.




QUELQUES NOTES SUR MALTE.


1re NOTE.

Les les de Malte, du Gozo et du Canius sont trois petites les
voisines les unes des autres. Il est peu de pays plus ingrats. Tout
est rocher, la terre y est rare; on en a fait venir de Sicile pour
accrotre la culture et faire des jardins. La principale production de
ces les est le coton: c'est le meilleur du levant; elles en font pour
quelques millions. Tout ce qui est ncessaire  la vie, vient de
Sicile. La population des trois les est de cent mille ames, elles ne
pourraient pas en nourrir dix mille. Le port est un des plus beaux et
des plus srs de la Mditerrane. La capitale, Lavalette, est une
ville de 30 mille ames; il y a de belles maisons, de grandes rues, de
superbes fontaines, des quais, magasins, etc. Les fortifications sont
bien entendues, trs-considrables, mais entasses les unes sur les
autres en pierres de taille. Tout y est casemat et  l'abri de la
bombe. Caffarelly-Dufalga, qui commandait le gnie, dit plaisamment en
faisant la reconnaissance: Il est bien heureux que nous ayons trouv
quelqu'un dedans pour nous ouvrir les portes. Il faisait allusion au
grand nombre de fosss qu'il et fallu traverser et d'escarpes qu'il
et fallu gravir. La maison du grand-matre est peu de chose, ce
serait sur le continent celle d'un particulier de 100 mille livres de
rente. Il y a de trs-beaux orangers, un grand nombre de jardins
infrieurs et de maisons appartenant aux baillis, commandeurs, etc.
L'oranger en est le principal ornement.


2 NOTE.

L'ordre de Malte possdait des biens en Espagne, Portugal, France,
Italie, Allemagne. A la suppression de l'ordre des Templiers, celui de
Malte hrita de la plus grande partie de leurs biens. Ces biens
avaient la mme origine que ceux des moines, c'taient des donations
faites par les fidles aux hospitaliers de St.-Jean de Jrusalem et
aux chevaliers du Temple, chargs d'escorter les plerins et de les
garantir des insultes des Arabes. L'intention des donataires tait que
ces biens fussent employs contre les infidles. Si l'ordre de Malte
avait rempli cette intention et que tous les biens qu'il possdait
dans les diffrents tats chrtiens, eussent t employs  faire la
guerre aux barbaresques et  protger les ctes de la chrtient
contre les pirates d'Alger, Maroc, Tunis et Tripoli, l'ordre et mieux
mrit,  Malte, de la chrtient que dans la guerre de Syrie et des
croisades. Il pouvait entretenir une escadre de huit  dix vaisseaux
de 74, et une douzaine de bonnes frgates et corvettes, et et pu
bloquer constamment Alger, etc. et contenir Maroc. Il est hors de
doute que ces barbaresques auraient cess leurs pirateries, et se
seraient contents des gains du commerce et de la culture du pays.

Malte aurait alors t peupl par des vieillards, dont la vie aurait
t passe au mtier de la guerre, et par une nombreuse jeunesse
aguerrie. Mais, au lieu de cela, les chevaliers s'imaginrent, 
l'exemple des autres moines, que tant de biens ne leur avaient t
donns que pour leur bien-tre particulier. Il y eut, par toute la
chrtient, des baillis, commandeurs, etc. qui employrent toutes les
richesses de l'ordre,  soutenir un tat de maison, o rgnaient le
luxe et toutes les commodits de la vie. Ils en employaient le
surplus  enrichir leurs familles. Les moines au moins disaient des
messes, prchaient et administraient les sacrements, ils cultivaient
la vigne du Seigneur; mais les chevaliers ne faisaient rien de tout
cela. Ainsi ces immenses proprits tournrent au profit de quelques
individus, et devinrent un dbouch pour les cadets des grandes
familles. De tant de revenus, peu de chose arrivait  Malte, et les
chevaliers qui taient tenus de sjourner deux ans dans cette le pour
leurs caravanes, y vivaient dans des auberges qui portaient le nom de
leur nation, et y taient avec peu d'aisance.

L'ordre n'avait pas d'escadre; seulement 4  5 galres continuaient 
se promener dans la Mditerrane tous les ans, allant mouiller dans
les ports d'Italie, et vitant les barbaresques. Ces ridicules
promenades sur des btiments, qui n'taient plus propres  combattre
contre les frgates et les gros corsaires d'Alger, avaient pour
rsultat de donner quelques ftes et bals dans les ports de Livourne,
Naples et de Sardaigne. Il n'y avait,  Malte, aucun chantier de
construction, aucun arsenal. Il s'y trouvait cependant un mauvais
vaisseau de 64 et 2 frgates, qui ne sortaient jamais. Les jeunes
chevaliers avaient fait leurs caravanes sans avoir tir un seul coup
de canon, ni de fusil, sans avoir vu un ennemi. Lors de la rvolution,
quand les biens des moines furent dcrts nationaux, lgislation qui
gagna l'Italie  mesure que l'administration franaise s'y tendit, il
n'y eut aucune rclamation en faveur de l'ordre, mme de la part des
ports de mer, Gnes, Livourne, Malte. Il y en eut plus pour les
chartreux, bndictins, dominicains, que pour cet ordre de chevalerie
qui ne rendait aucun service.

On a peine  comprendre comment les papes, qui taient les suprieurs
de cet ordre, et les conservateurs naturels de ses statuts, qui en
taient les rformateurs, qui taient d'autant plus intresss  le
maintenir que leurs ctes taient exposes aux pirates; on a peine 
comprendre, disons-nous, comment ils n'ont pas tenu la main  ce que
cet ordre remplt sa destination. Rien ne montre mieux la dcadence o
tait tombe la cour de Rome elle-mme.


NOTE SUR ALEXANDRIE.

Alexandrie a t btie par Alexandre. Elle s'tait accrue sous les
Ptolme, au point de donner de la jalousie  Rome. Elle tait sans
contredit la deuxime ville du monde. Sa population s'levait 
plusieurs millions. Au VIIe sicle, elle fut prise par Amroug, dans la
premire anne de l'hgire, aprs un sige de 14 mois. Les Arabes y
perdirent 28,000 hommes. Son enceinte avait 12 milles de tour; elle
contenait 4,000 palais, 4,000 bains, 400 thtres, 12,000 boutiques,
plus de 50,000 Juifs. L'enceinte fut rase dans les guerres des Arabes
et de l'empire romain. Cette ville, depuis, a toujours t en
dcadence. Les Arabes rtablirent une nouvelle enceinte, c'est celle
qui existe encore; elle n'a plus que 3,000 toises de tour, ce qui
suppose encore une grande ville. La cit est maintenant toute sur
l'isthme. Le phare n'est plus une le; sur l'isthme, qui le joint au
continent, est la ville actuelle. Elle est ferme par une muraille qui
barre l'isthme, et n'a que 600 toises. Elle a deux bons ports (neuf et
vieux). Le vieux peut contenir  l'abri du vent, et d'un ennemi
suprieur, des escadres de guerre quelque nombreuses qu'elles soient.
Aujourd'hui le Nil n'arrive  Alexandrie qu'au moment des inondations.
On conserve ses eaux dans de vastes citernes; leur aspect nous frappa.
La vieille enceinte arabe est couverte par le lac Marotis, qui
s'tend jusque auprs de la tour des Arabes, en sorte qu'Alexandrie
n'est plus attaquable que du ct d'Aboukir. Le lac Marotis laisse
aussi un peu  dcouvert une partie de l'enceinte de la ville, au-del
de celle des Arabes. La colonne de Pompe, situe en dehors et  300
toises de l'enceinte arabe, tait jadis au centre de la ville.

Le gnral en chef passa plusieurs jours  arrter les principes des
fortifications de la ville. Tout ce qu'il prescrivit fut excut avec
la plus grande intelligence par le colonel Crtin, l'officier du gnie
le plus habile de France. Le gnral ordonna de rtablir toute
l'enceinte des Arabes, le travail n'tait pas considrable. On appuya
cette enceinte en occupant le fort triangulaire, qui en formait la
droite et qui existait encore. Le centre et le ct d'Aboukir furent
soutenus chacun par un fort. Ils furent tablis sur des monticules de
dcombres qui avaient un commandement d'une vingtaine de toises sur
toute la campagne et en arrire de l'enceinte des Arabes. Celle de la
ville actuelle fut mise en tat comme rduit; mais elle tait domine
en avant par un gros monticule de dcombres. Il fut occup par un fort
que l'on nomma Caffarelly. Ce fort et l'enceinte de la ville actuelle,
formaient un systme complet, susceptible d'une longue dfense,
lorsque tout le reste aurait t pris. Il fallait de l'artillerie pour
occuper promptement et solidement ces trois hauteurs. La conception et
la direction de ces travaux furent confies  Crtin.

En peu de mois et avec peu de travaux, il rendit ces trois hauteurs
inexpugnables; il tablit des maonneries prsentant des escarpes de
18  20 pieds, qui mettaient les batteries entirement  l'abri de
toute escalade, et il couvrit ces maonneries par des profils qu'il
sut mnager dans la hauteur; en sorte qu'elles n'taient vues de nulle
part. Il et fallu des millions et des annes pour donner la mme
force  ces trois forts avec un ingnieur moins habile. Du ct de la
mer, on occupa la tour du Marabout, du Phare. On tablit de fortes
batteries de ct qui firent un merveilleux effet, toutes les fois que
les Anglais se prsentaient pour bombarder la ville. La colonne de
Pompe frappe l'imagination comme tout ce qui est sublime. Les
aiguilles de Clopatre sont encore dans le mme emplacement. En
fouillant dans le tombeau, o a t enterr Alexandre, on a trouv une
petite statue de 10  12 pouces en terre cuite, habille  la grecque;
ses cheveux sont boucls avec beaucoup d'art et se runissent sur le
chignon: c'est un petit chef-d'oeuvre. Il y a  Alexandrie de grandes
et belles mosques, des couvents de copthes, quelques maisons 
l'europenne appartenant au consulat.

D'Alexandrie  Aboukir, il y a 4 lieues. La terre est sablonneuse et
couverte de palmiers. A l'extrmit du promontoire d'Aboukir est un
fort en pierre;  600 toises est une petite le. Une tour et une
trentaine de bouches  feu dans cette le, assureraient le mouillage
pour quelques vaisseaux de guerre,  peu prs comme  l'le d'Aix.

Pour aller  Rosette, on passe le lac Madi  son embouchure dans la
mer, qui a 100 toises de largeur; des btiments de guerre, tirant 8 ou
10 pieds d'eau peuvent y entrer. C'est dans ce lac que jadis une des
sept branches du Nil avait son embouchure. Si l'on veut aller 
Rosette sans passer le lac, il faut le tourner; ce qui augmente le
chemin de 3  4 lieues.




MMOIRES DE NAPOLON.

GYPTE.

  Le Nil.--Ses Inondations.--Population ancienne et
     moderne.--Division et productions de l'gypte.--Son
     commerce.--Alexandrie.--Des diffrentes races qui habitent
     l'gypte.--Dsert, ses habitants.--Gouvernement et importance
     de l'gypte.--Politique de Napolon.


 Ier.

Le Nil prend sa source dans les montagnes de l'Abyssinie, coule du sud
au nord, et se jette dans la Mditerrane, aprs avoir parcouru
l'Abyssinie, les dserts de la Nubie, et l'gypte. Son cours est de
huit cents lieues, dont deux cents sur le territoire gyptien. Il y
entre  la hauteur de l'le d'Elfil ou d'lphantine, et fertilise
les dserts arides qu'il traverse. Ses inondations sont rgulires et
productives: rgulires, parce que ce sont les pluies du tropique qui
les causent; productives, parce que ces pluies, tombant par torrents
sur les montagnes de l'Abyssinie, couvertes de bois, entranent avec
elles un limon fcondant que le Nil dpose sur les terres. Les vents
du nord rgnent pendant la crue de ce fleuve, et, par une circonstance
favorable  la fertilit, en retiennent les eaux.

En gypte il ne pleut jamais. La terre n'y produit que par
l'inondation rgulire du Nil. Lorsqu'elle est haute, l'anne est
abondante; lorsqu'elle est basse, la rcolte est mdiocre.

Il y a cent cinquante lieues de l'le d'lphantine au Caire, et cette
valle, qu'arrose le Nil, a une largeur moyenne de cinq lieues. Aprs
le Caire, ce fleuve se divise en deux branches, et forme une espce de
triangle qu'il couvre de ses dbordements. Ce triangle a soixante
lieues de base, depuis la tour des Arabes jusqu' Pluse, et cinquante
lieues de la mer au Caire; un de ses bras se jette dans la
Mditerrane, prs de Rosette; l'autre, prs de Damiette. Dans des
temps plus reculs, il avait sept embouchures.

Le Nil commence  s'lever au solstice d't; l'inondation crot
jusqu' l'quinoxe, aprs quoi elle diminue progressivement. C'est
donc entre septembre et mars, que se font tous les travaux de la
campagne. Le paysage est alors ravissant; c'est le temps de la
floraison et celui de la moisson. La digue du Nil se coupe au Caire,
dans le courant de septembre, quelquefois dans les premiers jours
d'octobre. Aprs le mois de mars, la terre se gerce si profondment,
qu'il est dangereux de traverser les plaines  cheval, et qu'on ne le
peut faire  pied qu'avec une extrme fatigue. Un soleil ardent, qui
n'est jamais tempr ni par des nuages, ni par de la pluie, brle
toutes les herbes et les plantes, hormis celles qu'on peut arroser.
C'est  cela que l'on attribue la salubrit des eaux stagnantes, qui
se conservent en ce pays dans les bas-fonds. En Europe, de pareils
marais donneraient la mort par leurs exhalaisons; en gypte, il ne
causent pas mme de fivres.


 II.

La surface de la valle du Nil, telle qu'elle vient d'tre dcrite,
quivaut  un sixime de l'ancienne France; ce qui ne supposerait,
dans un tat de prosprit, que quatre  cinq millions de population.
Cependant les historiens arabes assurent que, lors de la conqute par
Amroug, l'gypte avait vingt millions d'habitants et plus de vingt
mille villes. Ils y comprenaient, il est vrai, indpendamment de la
valle du Nil, les Oasis[1] et les dserts appartenant  l'gypte.

  [1] Les Oasis sont des parties du dsert o l'on trouve un peu de
  vgtation. Ce sont comme des les dans une mer de sable.

Cette assertion des historiens arabes, ne doit pas tre range au
nombre de ces anciennes traditions qu'une critique judicieuse
dsavoue. Une bonne administration et une population nombreuse
pouvaient tendre beaucoup le bienfait de l'inondation du Nil. Sans
doute, si la valle offrait une surface de mme nature que celles de
nos terres de France, elle ne pourrait nourrir plus de quatre  cinq
millions d'individus. Mais il y a en France, des montagnes, des
sables, des bruyres, et des terres incultes, tandis qu'en gypte,
tout produit. A cette considration il faut ajouter que la valle du
Nil, fconde par les eaux, le limon et la chaleur du climat, est plus
fertile que nos bonnes terres, et que les deux tiers ou les trois
quarts de la France sont de peu de rapport. Nous sommes d'ailleurs
fonds  penser que le Nil fcondait plusieurs Oasis.

Si l'on suppose que tous les canaux, qui saignent le Nil pour en
porter les eaux sur les terres, soient mal entretenus ou bouchs, son
cours sera beaucoup plus rapide, l'inondation s'tendra moins, une
plus grande masse d'eau arrivera  la mer, et la culture des terres
sera fort rduite. Si l'on suppose au contraire, que tous les canaux
d'irrigation soient parfaitement saigns, aussi nombreux, aussi longs,
et profonds que possible, et dirigs par l'art, de manire  arroser
en tout sens une plus grande tendue de dsert, on conoit que
trs-peu des eaux du Nil se perdront dans la mer, et que les
inondations fertilisant un terrain plus vaste, la culture s'augmentera
dans la mme proportion. Il n'est donc aucun pays o l'administration
ait plus d'influence qu'en gypte sur l'agriculture, et par consquent
sur la population. Les plaines de la Beauce et de la Brie sont
fcondes par l'arrosement rgulier des pluies; l'effet de
l'administration y est nul sous ce rapport. Mais, en gypte, o les
irrigations ne peuvent tre que factices, l'administration est tout.
Bonne, elle adopte les meilleurs rglements de police sur la direction
des eaux, l'entretien et la construction des canaux d'irrigation.
Mauvaise, partiale ou faible, elle favorise des localits ou des
proprits particulires, au dtriment de l'intrt public, ne peut
rprimer les dissensions civiles des provinces, quand il s'agit
d'ouvrir de grands canaux, ou enfin, les laisse tous se dgrader; il
en rsulte que l'inondation est restreinte, et par suite l'tendue des
terres cultivables. Sous une bonne administration, le Nil gagne sur le
dsert; sous une mauvaise, le dsert gagne sur le Nil. En gypte, le
Nil ou le gnie du bien, le dsert ou le gnie du mal, sont toujours
en prsence; et l'on peut dire que les proprits y consistent moins
dans la possession d'un champ, que dans le droit fix par les
rglements gnraux d'administration, d'avoir,  telles poques de
l'anne et par tel canal, le bienfait de l'inondation.

Depuis deux cents ans, l'gypte a sans cesse dcru. Lors de
l'expdition des Franais, elle avait encore de 2,500,000  2,800,000
habitants. Si elle continue  tre rgie de la mme manire, dans
cinquante ans elle n'en aura plus que 1,500,000.

En construisant un canal pour driver les eaux du Nil dans la grande
Oasis, on acquerrait un vaste royaume. Il est raisonnable d'admettre
que du temps de Ssostris et de Ptolme, l'gypte ait pu nourrir
douze  quinze millions d'habitants, sans le secours de son commerce
et par sa seule agriculture.


 III.

L'gypte se divise en haute, moyenne et basse gypte. La haute,
appele Sade, forme deux provinces, savoir: Thbes et Girgeh; la
moyenne, nomme Ouestanieh, en forme quatre: Benisouf, Siout, Fayoum
et Daifih; la basse, appele Bahireh, en a neuf: Bahireh, Rosette,
Garbieh, Menouf, Damiette, Mansourah, Charkieh, Kelioub et Gizeh.

L'gypte comprend, en outre, la grande Oasis, la valle du
Fleuve-sans-Eau, et l'Oasis de Jupiter-Ammon.

La grande Oasis est situe, paralllement au Nil, sur la rive gauche;
elle a cent cinquante lieues de long. Ses points les plus loigns de
ce fleuve en sont  soixante lieues, les plus rapprochs  vingt.

La valle du Fleuve-sans-Eau, prs de laquelle sont les lacs Natrons,
objets d'un commerce de quelque importance, est  quinze lieues de la
branche de Rosette. Jadis cette valle a t fertilise par le Nil.
L'Oasis de Jupiter-Ammon est  quatre-vingts lieues, sur la rive
droite du fleuve.

Le territoire gyptien s'tend vers les frontires de l'Asie jusqu'aux
collines que l'on trouve entre El-Arich, El-Kanons et Refah, 
environ quarante lieues de Pluse, d'o la ligne de dmarcation
traverse le dsert de l'garement, passe  Suz, et longe la mer
Rouge, jusqu' Brnice. Le Nil coule paralllement  cette mer; ses
points les plus loigns en sont  cinquante lieues, les plus
rapprochs  trente. Un seul de ses coudes en est  vingt-deux lieues,
mais il en est spar par des montagnes impraticables. La superficie
carre de l'gypte est de deux cents lieues de long, sur cent dix 
cent vingt de large.

L'gypte produit en abondance du bl, du riz et des lgumes. Elle
tait le grenier de Rome, elle est encore aujourd'hui celui de
Constantinople. Elle produit aussi du sucre, de l'indigo, du sn, de
la casse, du natron, du lin, du chanvre; mais elle n'a ni bois, ni
charbon, ni huile. Elle manque aussi de tabac, qu'elle tire de Syrie,
et de caf, que l'Arabie lui fournit. Elle nourrit de nombreux
troupeaux, indpendamment de ceux du dsert, et une multitude de
volaille. On fait clore les poulets dans des fours, et l'on s'en
procure ainsi une quantit immense.

Ce pays sert d'intermdiaire  l'Afrique et  l'Asie. Les caravanes
arrivent au Caire comme des vaisseaux sur une cte, au moment o on
les attend le moins, et des contres les plus loignes. Elles sont
signales  Gizeh, et dbouchent par les Pyramides. L, on leur
indique le lieu o elles doivent passer le Nil, et celui o elles
doivent camper prs du Caire. Les caravanes ainsi signales, sont
celles des plerins ou ngociants de Maroc, de Fez, de Tunis, d'Alger
ou de Tripoli, allant  la Mecque, et apportant des marchandises
qu'elles viennent changer au Caire. Elles sont ordinairement
composes de plusieurs centaines de chameaux, quelquefois mme de
plusieurs milliers, et escortes par des hommes arms. Il vient aussi
des caravanes de l'Abyssinie, de l'intrieur de l'Afrique, de Tangoust
et des lieux qui se trouvent en communication directe avec le cap de
Bonne-Esprance et le Sngal. Elles apportent des esclaves, de la
gomme, de la poudre d'or, des dents d'lphants, et gnralement tous
les produits de ces pays, qu'elles viennent changer contre les
marchandises d'Europe et du Levant. Il en arrive enfin de toutes les
parties de l'Arabie et de la Syrie, apportant du charbon, du bois, des
fruits, de l'huile, du caf, du tabac, et, en gnral, ce que fournit
l'intrieur de l'Inde.


 IV.

De tout temps l'gypte a servi d'entrept pour le commerce de l'Inde.
Il se faisait anciennement par la mer Rouge. Les marchandises taient
dbarques  Brnice, et transportes  dos de chameau, pendant
quatre-vingts lieues, jusqu' Thbes, ou bien elles remontaient par
eau de Brnice  Cosser: ce qui augmentait la navigation de
quatre-vingts lieues, mais rduisait le portage  trente. Parvenues 
Thbes, elles taient embarques sur le Nil, pour tre ensuite
rpandues dans toute l'Europe. Telle a t la cause de la grande
prosprit de Thbes aux cent portes. Les marchandises remontaient
aussi au-del de Cosser, jusqu' Suz, d'o on les transportait  dos
de chameau jusqu' Memphis et Pluse, c'est--dire l'espace de trente
lieues. Du temps de Ptolme, le canal de Suz au Nil fut ouvert. Ds
lors, plus de portage pour les marchandises; elles arrivaient par eau
 Baboust et Pluse, sur les bords du Nil et de la Mditerrane.

Indpendamment du commerce de l'Inde, l'gypte en a un qui lui est
propre. Cinquante annes d'une administration franaise accrotraient
sa population dans une grande proportion. Elle offrirait  nos
manufactures un dbouch, qui amnerait un dveloppement dans toute
notre industrie; et bientt nous serions appels  fournir  tous les
besoins des habitants des dserts de l'Afrique, de l'Abyssinie, de
l'Arabie, et d'une grande partie de la Syrie. Ces peuples manquent de
tout; et qu'est-ce que Saint-Domingue et toutes nos colonies, auprs
de tant de vastes rgions?

La France tirerait  son tour de l'gypte du bl, du riz, du sucre, du
natron, et toutes les productions de l'Afrique et de l'Asie.

Les Franais tablis en gypte, il serait impossible aux Anglais de se
maintenir long-temps dans l'Inde. Des escadres construites sur les
bords de la mer Rouge, approvisionnes des produits du pays, quipes
et montes par nos troupes stationnes en gypte, nous rendraient
infailliblement matres de l'Inde, au moment o l'Angleterre s'y
attendrait le moins.

En supposant mme le commerce de ce pays libre comme il l'a t jusque
ici entre les Anglais et les Franais, les premiers seraient hors
d'tat de soutenir la concurrence. La possibilit de la reconstruction
du canal de Suz tant un problme rsolu, et le travail qu'elle
exigerait, tant de peu d'importance, les marchandises arriveraient si
rapidement par ce canal et avec une telle conomie de capitaux, que
les Franais pourraient se prsenter sur les marchs avec des
avantages immenses; le commerce de l'Inde, par l'ocan, en serait
infailliblement cras.


 V.

Alexandre s'est plus illustr en fondant Alexandrie et en mditant d'y
transporter le sige de son empire, que par ses plus clatantes
victoires. Cette ville devait tre la capitale du monde. Elle est
situe entre l'Asie et l'Afrique,  porte des Indes et de l'Europe.
Son port est le seul mouillage des cinq cents lieues de ctes, qui
s'tendent depuis Tunis, ou l'ancienne Carthage, jusqu' Alexandrette;
il est  l'une des anciennes embouchures du Nil. Toutes les escadres
de l'univers pourraient y mouiller; et, dans le vieux-port, elles sont
 l'abri des vents et de toute attaque. Des vaisseaux tirant vingt-un
pieds d'eau y sont entrs sans difficult. Ceux du tirage de
vingt-trois pieds, le pourraient; et, avec des travaux peu
considrables, on rendrait cette passe facile, mme pour les vaisseaux
 trois ponts. Le premier consul avait fait construire  Toulon douze
vaisseaux de 74, ne tirant que vingt-un pieds d'eau, d'aprs le
systme anglais; et l'on n'a pas eu  se plaindre de leur marche,
lorsqu'ils ont navigu dans nos escadres. Seulement ils sont moins
propres au service de l'Inde, parce qu'ils ne peuvent porter qu'une
plus faible quantit d'eau et de provisions.

La dgradation des canaux du Nil empche ses eaux d'arriver jusqu'
Alexandrie. Elles n'y viennent plus que du temps de l'inondation, et
l'on est oblig d'avoir des citernes pour les conserver. A ct du
port de cette ville, est la rade d'Aboukir, que l'on pourrait rendre
sre pour quelques vaisseaux; si l'on construisait un fort sur l'le
d'Aboukir, ils y seraient comme au mouillage de l'le d'Aix.

Rosette, Bourlos et Damiette ne peuvent recevoir que de petits
btiments, les barres n'ayant que six  sept pieds d'eau. Pluse,
El-Arich et Gaza n'ont jamais d avoir de port; et les lacs Bourlos et
Menzalh, qui communiquent avec la mer, ne permettent l'entre qu'
des btiments d'un tirant d'eau de six  sept pieds.


 VI.

A l'poque de l'expdition d'gypte, il s'y trouvait trois races
d'hommes; les Mamelucks ou Circassiens, les Ottomans, ou janissaires
et spahis, et les Arabes ou naturels du pays.

Ces trois races n'ont ni les mmes principes, ni les mmes moeurs, ni
la mme langue. Elles n'ont de commun que la religion. La langue
habituelle des Mamelucks et des Ottomans est le turc; les naturels
parlent la langue arabe. A l'arrive des Franais, les Mamelucks
gouvernaient le pays et possdaient les richesses et la force. Ils
avaient pour chefs vingt-trois beys, gaux entre eux et indpendants;
car ils n'taient soumis qu' l'influence de celui qui, par son talent
et sa bravoure savoir captiver tous les suffrages.

La maison d'un bey se compose de quatre cents  huit cents esclaves,
tous  cheval, et ayant chacun, pour les servir, deux ou trois
fellahs. Ils ont divers officiers pour le service d'honneur de leur
maison. Les katchefs sont les lieutenants des beys; ils commandent,
sous eux, cette milice, et sont seigneurs des villages. Les beys ont
des terres dans les provinces et une habitation au Caire. Un
corps-de-logis principal leur sert de logement, ainsi qu' leur harem;
autour des cours, sont ceux des esclaves, gardes et domestiques.

Les beys ne peuvent se recruter qu'en Circassie. Les jeunes
Circassiens sont vendus par leurs mres, ou vols par des gens qui en
font le mtier, et vendus au Caire par les marchands de
Constantinople. On admet quelquefois des noirs ou des Ottomans; mais
ces exceptions sont rares.

Les esclaves faisant partie de la maison d'un bey sont adopts par
lui, et composent sa famille. Intelligents et braves, ils s'lvent
successivement de grade en grade, et parviennent  celui de katchef et
mme de bey.

Les Mamelucks ont peu d'enfants, et ceux qu'ils ont, ne vivent pas
aussi long-temps que les naturels du pays. Il est rare qu'ils se
soient propags au-del de la troisime gnration. On a voulu
attribuer la strilit des mariages des Mamelucks  leur got
anti-physique. Les femmes arabes sont grosses, lourdes; elles
affectent de la mollesse, peuvent  peine marcher, et restent des
jours entiers immobiles sur un divan. Un jeune Mameluck de quatorze 
quinze ans, leste, agile, dployant beaucoup d'adresse et de graces en
exerant un beau coursier, excite les sens d'une manire diffrente.
Il est constant, que tous les beys, les katchefs, avaient d'abord
servi aux plaisirs de leurs matres; et que leurs jolis esclaves leur
servaient  leur tour; eux-mmes ne le dsavouent pas.

On a accus les Grecs et les Romains du mme vice. De toutes les
nations, celle qui donne le moins dans cette inclination monstrueuse,
est, sans contredit, la nation franaise. On en attribue la raison 
ce que, de toutes, il n'en est aucune chez laquelle les femmes
charment davantage par leur taille svelte, leur tournure lgante,
leur vivacit et leurs graces.

On pouvait compter en gypte 60  70,000 individus de race
circassienne.

Les Ottomans se sont tablis en gypte, lors de la conqute par Slim,
dans le seizime sicle. Ils forment le corps des janissaires et
spahis, et ont t augments de tous les Ottomans inscrits dans ces
compagnies, selon l'usage de l'empire. Ils sont environ 200,000,
constamment avilis et humilis par les Mamelucks.

Les Arabes composent la masse de la population; ils ont pour chefs les
grands-scheiks, descendants de ceux des Arabes, qui, du temps du
prophte, au commencement de l'hgire, conquirent l'gypte. Ils sont 
la fois, les chefs de la noblesse et les docteurs de la loi; ils ont
des villages, un grand nombre d'esclaves, et ne vont jamais que sur
des mules. Les mosques sont sous leur inspection; celle de Jemil-Azar
a seule soixante grands-scheiks. C'est une espce de Sorbonne, qui
prononce sur toutes les affaires de religion, et sert mme
d'universit. On y enseigne la philosophie d'Aristote, l'histoire et
la morale du Koran; elle est la plus renomme de l'Orient. Ses scheiks
sont les principaux du pays: les Mamelucks les craignaient; la Porte
mme avait des mnagements pour eux. On ne pouvait influer sur le
pays et le remuer que par eux. Quelques-uns descendent du prophte,
tel que le scheik el Bkry; d'autres de la deuxime femme du prophte,
tel que le scheik el Sadda. Si le sultan de Constantinople tait au
Caire,  l'poque des deux grandes ftes de l'empire, il les
clbrerait chez l'un de ces scheiks. C'est assez faire connatre la
haute considration qui les environne. Elle est telle, qu'il n'est
aucun exemple qu'on leur ait inflig une peine infamante. Lorsque le
gouvernement juge indispensable d'en condamner un, il le fait
empoisonner, et ses funrailles se font avec tous les honneurs ds 
son rang, et comme si sa mort avait t naturelle.

Tous les Arabes du dsert sont de la mme race que les scheiks, et les
vnrent. Les fellahs sont Arabes, non que tous soient venus au
commencement de l'hgire avec l'arme qui conquit l'gypte; on ne
pense pas que, par la suite de la conqute, il s'en soit tabli plus
de 100,000. Mais comme,  cette poque, tous les indignes
embrassrent la foi mahomtane, ils sont confondus de mme que les
Francs et les Gaulois. Les scheiks sont les hommes de la loi et de la
religion; les Mamelucks et les janissaires sont les hommes de la force
et du gouvernement. La diffrence entre eux est plus grande qu'elle
ne l'est en France entre les militaires et les prtres; car ce sont
des familles et des races tout--fait distinctes.

Les Cophtes sont catholiques, mais ne reconnaissent pas le pape; on en
compte 150,000  peu prs en gypte. Ils y ont le libre exercice de
leur religion. Ils descendent des familles, qui, aprs la conqute des
califes, sont restes chrtiennes. Les catholiques syriens sont peu
nombreux. Les uns veulent qu'ils soient les descendants des croiss;
les autres, que ce soient des originaires du pays, chrtiens au moment
de la conqute, comme les Cophtes, et qui ont conserv des diffrences
dans la religion. C'est une autre secte catholique. Il y a peu de
Juifs et de Grecs. Ces derniers ont pour chef le patriarche
d'Alexandrie, qui se croit gal  celui de Constantinople et suprieur
au pape. Il demeure dans un couvent, au vieux Caire, et a l'existence
d'un chef d'ordre religieux de l'Europe, qui aurait trente mille
livres de rentes. Les Francs sont peu nombreux: ce sont des familles
anglaises, franaises, espagnoles ou italiennes, tablies dans ce pays
pour le commerce, ou simplement des commissionnaires de maisons
europennes.


 VII.

Les dserts sont habits par des tribus d'Arabes errants, vivant sous
des tentes. On en compte environ soixante, toutes dpendantes de
l'gypte, et formant une population d' peu prs 120,000 ames, qui
peut fournir 18  20,000 cavaliers. Elles dominent les diffrentes
parties des dserts, qu'elles regardent comme leurs proprits, et y
possdent une grande quantit de bestiaux, chameaux, chevaux et
brebis. Ces Arabes se font souvent la guerre entre eux, soit pour la
dmarcation des limites de leurs tribus, soit pour le pacage de leurs
bestiaux, soit pour tout autre objet. Le dsert seul ne pourrait les
nourrir, car il ne s'y trouve rien. Ils possdent des oasis qui,
semblables  des les, ont, au milieu du dsert, de l'eau douce, de
l'herbe et des arbres. Ils les cultivent, et s'y rfugient  certaines
poques de l'anne. Nanmoins les Arabes sont en gnral misrables,
et ont constamment besoin de l'gypte. Ils viennent annuellement en
cultiver les lisires, y vendent le produit de leurs troupeaux, louent
leurs chameaux pour les transports dans le dsert, et employent le
bnfice qu'ils retirent de ce trafic,  acheter les objets qui leur
sont ncessaires. Les dserts sont des plaines de sable, sans eau et
sans vgtation, dont l'aspect monotone n'est vari que par des
mamelons, des monticules ou des rideaux de sable. Il est rare
cependant d'y faire plus de vingt  vingt-quatre lieues sans trouver
une source d'eau; mais elles sont peu abondantes, plus ou moins
saumtres, et exhalent presque toutes une odeur alcaline. On trouve,
dans le dsert, une grande quantit d'ossements d'hommes et d'animaux,
dont on se sert pour faire du feu. On y voit aussi des gazelles et des
troupeaux d'autruches, qui ressemblent de loin  des Arabes  cheval.

Il n'y existe aucune trace de chemins; les Arabes s'accoutument, ds
l'enfance,  s'y orienter par les sinuosits des collines ou rideaux
de sable, par les accidents du terrain ou par les astres. Les vents
dplacent quelquefois les monticules de sable mouvant, ce qui rend
trs-pnible et souvent dangereuse la marche dans le dsert. Parfois
le sol est ferme; parfois il enfonce sous les pieds. Il est rare de
rencontrer des arbres, except autour des puits o se trouvent
quelques palmiers. Il y a dans le dsert des bas-fonds o les eaux
s'coulent et sjournent plus ou moins long-temps. Auprs de ces
mares, naissent des broussailles d'un pied  dix-huit pouces de
hauteur, qui servent de nourriture aux chameaux; c'est la partie riche
des dserts. Quels que soient les dsagrments de la marche dans ces
sables, on est souvent oblig de les traverser pour communiquer du sud
au nord de l'gypte; suivre les sinuosits du cours du Nil, triplerait
la distance.


 VIII.

Il y a telle tribu d'Arabes de 1,500  2,000 ames, qui a 300
cavaliers, 1,400 chameaux et occupe cent lieues carres de terrain.
Jadis ils redoutaient extrmement les Mamelucks. Un seul de ces
derniers faisait fuir dix Arabes, parce que non-seulement ils avaient
sur eux une grande supriorit militaire, mais aussi une supriorit
morale. Les Arabes d'ailleurs devaient les mnager, puisqu'ils en
avaient besoin pour leur vendre ou louer leurs chameaux, pour obtenir
d'eux du grain et la libert de cultiver la lisire de l'gypte.

Si la position extraordinaire de l'gypte, qui ne peut devoir sa
prosprit qu' l'tendue de ses inondations, exige une bonne
administration, la ncessit de rprimer 20  30,000 voleurs,
indpendants de la justice, parce qu'ils se refugient dans l'immensit
du dsert, n'exige pas moins une administration nergique. Dans ces
derniers temps, ils portaient l'audace au point de venir piller des
villages et tuer des fellahs, sans que cela donnt lieu  aucune
poursuite rgulire. Un jour que Napolon tait entour du divan des
grands-scheicks, on l'informa que des Arabes de la tribu des Osnadis
avaient tu un fellah et enlev des troupeaux; il en montra de
l'indignation, et ordonna d'un ton anim,  un officier d'tat-major,
de se rendre de suite dans le Baireh avec 200 dromadaires et 300
cavaliers pour obtenir rparation et faire punir les coupables. Le
scheick Elmodi, tmoin de cet ordre et de l'motion du gnral en
chef, lui dit en riant: Est-ce que ce fellah est ton cousin, pour que
sa mort te mette tant en colre?--Oui, rpondit Napolon, tous ceux
que je commande sont mes enfants.--_Tab!_[2] lui dit le scheik, tu
parles l comme le prophte.

  [2] Mot dont les Arabes se servent pour exprimer une grande
  satisfaction.


 IX.

L'gypte a, de tout temps, excit la jalousie des peuples qui ont
domin l'univers. Octave, aprs la mort d'Antoine, la runit 
l'empire. Il ne voulut point y envoyer de proconsul, et la divisa en
douze prtures. Antoine s'tait attir la haine des Romains, parce
qu'il avait t souponn de vouloir faire d'Alexandrie la capitale de
la rpublique. Il est vraisemblable que l'gypte, du temps d'Octave,
contenait 12  15,000,000 d'habitants. Ses richesses taient immenses;
elle tait le vrai canal du commerce des Indes, et Alexandrie, par sa
situation, semblait appele  devenir le sige de l'empire du monde.
Mais divers obstacles empchrent cette ville de prendre tous ses
dveloppements. Les Romains craignirent que l'esprit national des
Arabes, peuple brave, endurci aux fatigues et qui n'avait ni la
mollesse des habitants d'Antioche, ni celle des habitants de l'Asie
mineure, et dont l'immense cavalerie avait fait triompher Annibal de
Rome, ne ft de leur pays un foyer de rvolte contre l'empire romain.

Slim avait bien plus de raisons encore de redouter l'gypte. C'tait
la terre sainte, c'tait la mtropole naturelle de l'Arabie et le
grenier de Constantinople. Un pacha ambitieux, favoris par les
circonstances et par un gnie audacieux, aurait pu relever la nation
arabe, faire plir les Ottomans, dja menacs par cette immense
population grecque, qui forme la majorit de Constantinople et des
environs. Aussi Slim ne voulut-il pas confier le gouvernement de
l'gypte  un seul pacha. Il craignit mme que la division en
plusieurs pachaliks ne ft pas une garantie suffisante, et chercha 
s'assurer la soumission de cette province, en confiant son
administration  vingt-trois beys, qui avaient chacun une maison
compose de 400  800 esclaves. Ces esclaves devaient tre leurs fils
ou originaires de Circassie, mais jamais de l'Arabie ni du pays. Par
ce moyen, il cra une milice tout--fait trangre  l'Arabie. Il
tablit en gypte le systme gnral de l'empire, des janissaires et
des spahis, et mit  la tte de ceux-ci un pacha qui reprsentait le
grand-seigneur, avec une autorit sur toute la province comme
vice-roi, mais qui, contenu par les Mamelucks, ne pouvait travailler 
s'affranchir.

Les Mamelucks, ainsi appels au gouvernement de l'gypte, cherchrent
des auxiliaires. Ils taient trop ignorants et trop peu nombreux pour
exercer l'emploi de percepteurs des finances; mais ils ne voulurent
point le confier aux naturels du pays, qu'ils craignaient, par le mme
esprit de jalousie qui portait le sultan  redouter les Arabes. Ils
choisirent les Cophtes et les Juifs. Les Cophtes sont, il est vrai,
naturels du pays, mais d'une religion proscrite. Comme chrtiens, ils
sont hors de la protection du Koran, et ne peuvent tre protgs
que par le sabre; ils ne devaient donc causer aucun ombrage aux
Mamelucks. Ainsi cette milice de 10  12,000 cavaliers, se donna pour
agents, pour hommes d'affaires, pour espions, etc., les 200,000
Cophtes qui habitent l'gypte. Chaque village eut un percepteur
Cophte, toute la comptabilit, toute l'administration furent entre les
mains des Cophtes.

La tolrance qui rgne dans tout l'empire ottoman, et l'espce de
protection accorde aux chrtiens, sont le rsultat d'anciennes vues.
Le sultan et la politique de Constantinople aiment  dfendre une
classe d'hommes dont ils n'ont rien  craindre, parce que ces hommes
forment une faible minorit dans l'Armnie, dans la Syrie et dans
toute l'Asie mineure, parce qu'en outre ils sont dans un tat naturel
d'opposition contre les gens du pays, et ne pourraient, dans aucun
cas, se liguer avec eux pour rtablir la nation syriaque ou arabe.
Toutefois, ceci ne peut s'appliquer  la Grce o les chrtiens sont
en nombre suprieur. Les sultans ont fait une grande faute en laissant
runis un nombre si considrable de chrtiens. Tt ou tard, cette
faute entranera la perte des Ottomans.

La situation morale rsultant des diffrents intrts, des diffrentes
races qui habitent l'gypte, n'chappa pas  Napolon, et c'est sur
elle qu'il btit son systme de gouvernement. Peu curieux
d'administrer la justice dans le pays, les Franais ne l'eussent pas
pu, quand mme ils auraient voulu le faire, Napolon en investit les
Arabes, c'est--dire les scheicks, et leur donna toute la
prpondrance. Ds lors, il parla au peuple par le canal de ces
hommes, qui taient tout  la fois les nobles et les docteurs de la
loi, et intressa ainsi  son gouvernement l'esprit national arabe et
la religion du Koran. Il ne faisait la guerre qu'aux Mamelucks; il les
poursuivait  outrance, et aprs la bataille des Pyramides il n'en
restait plus que des dbris. Il chercha, par la mme politique, 
s'emparer des Cophtes. Ceux-ci avaient de plus avec lui les liens de
la religion, et seuls ils taient verss dans l'administration du
pays. Mais quand mme ils n'auraient pas possd cet avantage, la
politique du gnral franais tait de le leur donner, afin de ne pas
dpendre exclusivement des naturels arabes, et de n'avoir pas  lutter
avec 25 ou 30,000 hommes contre la force de l'esprit national et
religieux. Les Cophtes, qui voyaient les Mamelucks dtruits, n'eurent
d'autre parti  prendre que de s'attacher aux Franais; et par l,
notre arme eut, dans toutes les parties de l'gypte, des espions,
des observateurs, des contrleurs, des financiers, indpendants et
opposs aux nationaux. Quant aux janissaires et aux Ottomans, la
politique voulait que l'on mnaget en eux le grand-seigneur;
l'tendard du sultan flottait en gypte, et Napolon tait persuad
que le ministre Talleyrand s'tait rendu  Constantinople, et que des
ngociations sur l'gypte taient entames avec la Porte. Les
Mamelucks d'ailleurs s'taient attachs  humilier,  annuler et
dsorganiser les milices des janissaires qui taient leurs rivaux; de
l'humiliation de la milice ottomane tait ne la dconsidration
totale du pacha et le mpris de l'autorit de la Porte,  tel point
que souvent les Mamelucks refusaient le _miry_; et cette milice se ft
mme dclare tout--fait indpendante, si l'opposition des scheicks
ou des docteurs de la loi ne les et rattachs  Constantinople par
esprit de religion et par inclination. Les scheicks et le peuple
prfraient l'influence de Constantinople  celle des Mamelucks;
souvent mme ils y adressaient leurs plaintes, et quelquefois
russissaient  adoucir l'arbitraire des beys.

Depuis la dcadence de l'empire ottoman, la Porte a fait des
expditions contre les Mamelucks, mais ceux-ci ont toujours fini par
avoir le dessus, et ces guerres se sont termines par un arrangement
qui laissait le pouvoir aux Mamelucks, avec quelques modifications
passagres. En lisant avec attention l'histoire des vnements qui se
sont passs en gypte depuis deux cents ans, il est dmontr que si le
pouvoir, au lieu d'tre confi  12,000 Mamelucks, l'et t  un
pacha, qui, comme celui d'Albanie, se fut recrut dans le pays mme,
l'empire arabe, compos d'une nation tout--fait distincte, qui a son
esprit, ses prjugs, son histoire et son langage  part, qui embrasse
l'gypte, l'Arabie et une partie de l'Afrique, ft devenu indpendant
comme celui de Maroc.




MMOIRES DE NAPOLON.

GYPTE.--BATAILLE DES PYRAMIDES.

  Marche de l'arme sur le Caire.--Tristesse et plaintes des
     soldats.--Position et forces des ennemis.--Manoeuvre de
     l'arme franaise.--Charge imptueuse de Mourah-Bey,
     repousse.--Prise du camp retranch.--Quartier-gnral
     franais  Gizeh.--Prise de l'le de Rodah.--Reddition du
     Caire.--Description de cette ville.


 Ier.

Le soir du combat de Chebreiss (13 juillet 1798), l'arme franaise
alla coucher  Chabour. Cette journe tait trs-forte: on marcha en
ordre de bataille et au pas acclr, dans l'esprance de couper
quelques btiments de la flottille ennemie. En effet, les Mamelucks
furent contraints d'en brler plusieurs. L'arme bivouaqua  Chabour,
sous de beaux sycomores, et trouva des champs pleins de pastques,
espce de melons d'eau qui forment une nourriture saine et
rafrachissante. Jusqu'au Caire nous en rencontrmes constamment, et
le soldat exprimait combien ce fruit lui tait agrable, en le
nommant,  l'exemple des anciens gyptiens, _sainte pastque_.

Le lendemain, l'arme se mit en marche fort tard; on s'tait procur
quelques viandes qu'il fallait distribuer. Nous attendmes notre
flottille, qui ne pouvait remonter le courant avant que le vent du
nord ne ft lev; et nous couchmes  Kouncherick. Le jour suivant,
nous arrivmes  Alkam. L, le gnral Zayoncheck reut l'ordre de
mettre pied  terre sur la rive droite, avec toute la cavalerie
dmonte, et de se porter sur Menouf et  la pointe du Delta. Comme il
ne s'y trouvait aucun Arabe, il tait matre de tous ses mouvements,
et nous fut d'un grand secours pour nous procurer des vivres. Il prit
position  la tte du Delta, dite _le ventre de la vache_.

Le 17, l'arme campa  Abounochabeck; le 18,  Wardam. Wardam est un
gros endroit; les troupes y bivouaqurent dans une grande fort de
palmiers. Le soldat commenait  connatre les usages du pays, et 
dterrer les lentilles et autres lgumes, que les fellahs ont coutume
de cacher dans la terre. Nous faisions de petites marches, en raison
de la ncessit o nous nous trouvions de nous procurer des
subsistances et afin d'tre toujours en tat de recevoir l'ennemi.
Souvent, ds dix heures du matin, nous prenions position, et le
premier soin du soldat tait de se baigner dans le Nil. De Wardam nous
allmes coucher  Omedinar, d'o nous apermes les Pyramides. A
l'instant, toutes les lunettes furent braques contre ces monuments
les plus anciens du monde. On les prendrait pour d'normes masses de
rochers; mais la rgularit et les lignes droites des artes dclent
la main des hommes. Les Pyramides bordent l'horizon de la valle sur
la rive gauche du Nil.


 II.

Nous approchions du Caire, et nous tions instruits, par les gens du
pays, que les Mamelucks runis  la milice de cette ville, et  un
nombre considrable d'Arabes, de janissaires, de spahis, nous
attendaient entre le Nil et les Pyramides, couvrant Gizeh. Ils se
vantaient que l finiraient nos succs.

Nous fmes sjour  Omedinar. Ce jour de repos servit  rparer les
armes et  nous prparer au combat. La mlancolie et la tristesse
rgnaient dans l'arme. Si les Hbreux, dans le dsert de
l'_garement_, se plaignaient et demandaient avec humeur  Mose les
oignons et les marmites pleines de viande de l'gypte, les soldats
franais regrettaient sans cesse les dlices de l'Italie. C'est en
vain qu'on leur assurait que le pays tait le plus fertile du monde,
qu'il l'emportait mme sur la Lombardie; le moyen de les persuader!
ils ne pouvaient avoir ni pain ni vin. Nous campions sur des tas
immenses de bled, mais il n'y avait dans le pays ni moulin, ni four.
Le biscuit apport d'Alexandrie, tait mang depuis long-temps; le
soldat tait rduit  piler le bled entre deux pierres et  faire des
galettes cuites sous les cendres. Plusieurs grillaient le bled dans
une pole, aprs quoi ils le faisaient bouillir. C'tait la meilleure
manire de tirer parti du grain, mais tout cela n'tait pas du pain.
Chaque jour, leurs craintes augmentaient, au point qu'une foule
d'entre eux disaient qu'il n'y avait pas de grande ville du Caire; que
celle qui portait ce nom, tait, comme Damanhour, une vaste runion de
huttes, prives de tout ce qui peut nous rendre la vie commode et
agrable. Leur imagination tait tellement tourmente que, deux
dragons se jetrent tout habills dans le Nil et se noyrent. Il est
vrai de dire pourtant que, si on n'avait ni pain, ni vin, les
ressources qu'on se procurait avec du bled, des lentilles, de la
viande et quelquefois des pigeons, fournissaient du moins  la
nourriture de l'arme. Mais le mal tait dans l'exaltation des ttes.
Les officiers se plaignaient plus haut que les soldats, parce que le
terme de comparaison tait plus  leur dsavantage. Ils ne trouvaient
pas en gypte les logements, les bonnes tables et tout le luxe de
l'Italie. Le gnral en chef, voulant donner l'exemple, avait
l'habitude de prendre son bivouac au milieu de l'arme et dans les
endroits les moins commodes. Personne n'avait ni tente, ni provisions;
le dner de Napolon et de l'tat-major consistait dans un plat de
lentilles. La soire du soldat se passait en conversations politiques,
en raisonnements et en plaintes; _Que sommes-nous venus faire ici?_
disaient les uns; _le Directoire nous a dports. Caffarelli_,
disaient les autres, _est l'agent dont on s'est servi pour tromper le
gnral en chef_. Plusieurs s'tant aperus que partout o il y avait
des vestiges d'antiquit, on les fouillait avec soin, se rpandaient
en invectives contre les savants, qui, _pour faire leur fouilles,
avaient_, disaient-ils, _donn l'ide de l'expdition_. Les quolibets
pleuvaient sur eux, mme en leur prsence. Ils appelaient un ne un
savant, et disaient de Cafarelly-Dufalga, en faisant allusion  sa
jambe de bois, _Il se moque bien de cela, lui, il a un pied en
France_; mais Dufalga et les savants ne tardrent pas  reconqurir
l'estime de l'arme.


 III.

Le 21, on partit de Omedinar,  une heure du matin. Cette journe
devait tre dcisive. A la pointe du jour, on vit, pour la premire
fois depuis Chebreiss, une avant-garde de Mamelucks d'un millier de
chevaux, qui se replirent avec ordre et sans rien tenter; quelques
boulets de notre avant-garde les tinrent en respect. A dix heures,
nous apermes Embabeh et les ennemis en bataille. Leur droite tait
appuye au Nil, o ils avaient pratiqu un grand camp retranch, arm
de quarante pices de canons, et dfendu par une vingtaine de mille
hommes d'infanterie, janissaires, spahis et milice du Caire. La ligne
de cavalerie des Mamelucks appuyait sa droite au camp retranch, et
tendait sa gauche dans la direction des Pyramides,  cheval sur la
route de Gizeh. Il y avait environ 9  10,000 chevaux, autant qu'on
en pouvait juger. Ainsi l'arme entire tait de 60,000 hommes, y
compris l'infanterie et les hommes  pied qui servaient chaque
cavalier. Deux ou trois mille Arabes tenaient l'extrme gauche, et
remplissaient l'intervalle des Mamelucks aux Pyramides. Ces
dispositions taient formidables. Nous ignorions quelle serait la
contenance des janissaires et des spahis du Caire, mais nous
connaissions et redoutions beaucoup l'habilet et l'imptueuse
bravoure des Mamelucks. L'arme franaise fut range en bataille, dans
le mme ordre qu' Chebreiss, la gauche appuye au Nil, la droite  un
grand village. Le gnral Desaix commandait la droite, et il lui
fallut trois heures pour se former  sa position et prendre un peu
haleine. On reconnut le camp retranch des ennemis, et on s'assura
bientt qu'il n'tait qu'bauch. C'tait un ouvrage commenc depuis
trois jours, aprs la bataille de Chebreiss. Il se composait de longs
boyaux, qui pouvaient tre de quelque effet contre une charge de
cavalerie, mais non contre une attaque d'infanterie. Nous vmes aussi,
avec de bonnes lunettes, que leurs canons n'taient point sur afft de
campagne, mais que c'taient de grosses pices en fer, tires des
btiments et servies par les quipages de la flottille. Aussitt que
le gnral en chef se fut assur que l'artillerie n'tait point
mobile, il fut vident qu'elle ne quitterait point le camp retranch,
non plus que l'infanterie; et que, si cette dernire sortait, elle se
trouverait sans artillerie. Les dispositions de la bataille devaient
tre une consquence de ces donnes; on rsolut de prolonger notre
droite, et de suivre le mouvement de cette aile avec toute l'arme, en
passant hors de la porte du canon du camp retranch. Par ce
mouvement, nous n'avions affaire qu'aux Mamelucks et  la cavalerie;
et nous nous placions sur un terrain o l'infanterie et l'artillerie
de l'ennemi ne devaient lui tre d'aucun secours.


 IV.

Mourah-Bey, qui commandait en chef toute l'arme, vit nos colonnes
s'branler, et ne tarda pas  deviner notre but. Quoique ce chef n'et
aucune habitude de la guerre, la nature l'avait dou d'un grand
caractre, d'un courage  toute preuve et d'un coup d'oeil pntrant.
Les trois affaires que nous avions eues avec les Mamelucks, lui
servaient dja d'exprience. Il sentit, avec une habilet qu'on
pourrait  peine attendre du gnral europen le plus consomm, que le
destin de la journe consistait  ne pas nous laisser excuter notre
mouvement, et  profiter de l'avantage de sa nombreuse cavalerie pour
nous attaquer en marche. Il partit avec les deux tiers de ses chevaux
(6  7,000), laissa le reste pour soutenir le camp retranch et
encourager l'infanterie, et vint,  la tte de cette troupe, aborder
le gnral Desaix qui s'avanait par l'extrmit de notre droite. Ce
dernier fut un moment compromis; la charge se fit avec une telle
rapidit, que nous crmes que la confusion se mettait dans les carrs;
le gnral Desaix, en marche  la tte de sa colonne, tait engag
dans un bosquet de palmiers. Toutefois la tte des Mamelucks, qui
tomba sur lui, tait peu nombreuse. Leur masse n'arriva que quelques
minutes aprs, ce retard suffit. Les carrs taient parfaitement
forms et reurent la charge avec sang-froid. Le gnral Rgnier
appuyait leur gauche; Napolon, qui tait dans le carr du gnral
Dugua, marcha aussitt sur le gros des Mamelucks et se plaa entre le
Nil et Rgnier. Les Mamelucks furent reus par la mitraille et une
vive fusillade; une trentaine des plus braves vint mourir auprs du
gnral Desaix; mais la masse, par un instinct naturel au cheval,
tourna autour des carrs, et ds lors la charge fut manque. Au milieu
de la mitraille, des boulets, de la poussire, des cris et de la
fume, une partie des Mamelucks rentra dans le camp retranch, par un
mouvement naturel au soldat, de faire sa retraite vers le lieu d'o il
est parti. Mourah-Bey et les plus habiles se dirigrent sur Gizeh. Ce
commandant en chef se trouva ainsi spar de son arme. La division
Bon et Menou, qui formait notre gauche, se porta alors sur le camp
retranch; et le gnral Rampon, avec deux bataillons, fut dtach
pour occuper une espce de dfil, entre Gizeh et le camp.


 V.

La plus horrible confusion rgnait  Embabeh; la cavalerie s'tait
jete sur l'infanterie, qui, ne comptant pas sur elle, et voyant les
Mamelucks battus, se prcipita sur les djermes, kakes et autres
bateaux, pour repasser le Nil. Beaucoup le firent  la nage; les
gyptiens excellent dans cet exercice, que les circonstances
particulires de leur pays leur rendent ncessaire. Les quarante
pices de canon, qui dfendaient le camp retranch, ne tirrent pas
deux cents coups. Les Mamelucks, s'apercevant bientt de la fausse
direction qu'ils avaient donne  leur retraite, voulurent reprendre
la route de Gizeh; ils ne le purent. Les deux bataillons, placs
entre le Nil et Gizeh, et soutenus par les autres divisions, les
rejetrent dans le camp. Beaucoup y trouvrent la mort, plusieurs
milliers essayrent de traverser le Nil qui les engloutit.
Retranchements, artillerie, pontons, bagages, tout tomba en notre
pouvoir. De cette arme de plus de 60,000 hommes, il n'chappa que
2,500 cavaliers avec Mourah-Bey; la plus grande partie de l'infanterie
se sauva  la nage ou dans des bateaux. On porte  5,000 les Mamelucks
qui furent noys dans cette bataille. Leurs nombreux cadavres
portrent en peu de jours jusqu' Damiette et Rosette, et le long du
rivage, la nouvelle de notre victoire.

Ce fut au commencement de cette bataille, que Napolon adressa aux
soldats, ces paroles devenues si clbres: _Du haut de ces pyramides
quarante sicles vous contemplent!!!_

Il tait nuit lorsque les trois divisions Desaix, Rgnier et Dugua
revinrent  Gizeh. Le gnral en chef y plaa son quartier-gnral
dans la maison de campagne de Mourah-Bey.


 VI.

Les Mamelucks avaient sur le Nil une soixantaine de btiments, chargs
de toutes leurs richesses. Voyant l'issue inopine du combat, et nos
canons dja placs sur le fleuve au-del des dbouchs de l'le de
Rodah, ils perdirent l'esprance de les sauver, et y mirent le feu.
Pendant toute la nuit, aux travers des tourbillons de flammes et de
fume, nous apercevions se dessiner les minarets et les difices du
Caire et de la ville des Morts. Ces tourbillons de flammes clairaient
tellement, que nous pouvions dcouvrir jusqu'aux Pyramides.

Les Arabes, selon leur coutume aprs une dfaite, se rallirent loin
du champ de bataille, dans le dsert au-del des Pyramides.

Durant plusieurs jours, toute l'arme ne fut occupe qu' pcher les
cadavres des Mamelucks; leurs armes qui taient prcieuses, la
quantit d'or qu'ils taient accoutums  porter avec eux, rendait le
soldat trs-zl pour cette recherche.

Notre flottille n'avait pu suivre le mouvement de l'arme, le vent lui
avait manqu. Si nous l'avions eue, la journe n'et pas t plus
dcisive, mais nous aurions fait probablement un grand nombre de
prisonniers, et pris toutes les richesses qui ont t la proie des
flammes. La flottille avait entendu notre canon, malgr le vent du
nord qui soufflait avec violence. A mesure qu'il se calma, le bruit du
canon allait augmentant, de sorte qu' la fin il paraissait s'tre
rapproch d'elle, et que le soir les marins crurent la bataille
perdue; mais la multitude de cadavres qui passrent prs de leurs
btiments, et qui tous taient Mamelucks, les rassura bientt.

Ce ne fut que long-temps aprs sa fuite que Mourah-Bey s'aperut qu'il
n'tait suivi que par une partie de son monde, et qu'il reconnut la
faute qu'avait faite sa cavalerie, de rester dans le camp retranch.
Il essaya plusieurs charges pour lui rouvrir le passage, mais il tait
trop tard. Les Mamelucks, eux-mmes, avaient la terreur dans l'ame, et
agirent mollement. Les destins avaient prononc la destruction de
cette brave et intrpide milice, sans contredit l'lite de la
cavalerie d'Orient. La perte de l'ennemi dans cette journe peut tre
value  10,000 hommes rests sur le champ de bataille ou noys, tant
Mamelucks, que janissaires, miliciens du Caire et esclaves des
Mamelucks. On fit un millier de prisonniers, et l'on s'empara de huit
 neuf cents chameaux et d'autant de chevaux.


 VII.

Sur les neuf heures du soir, Napolon entra dans la maison de campagne
de Mourah-Bey,  Gizeh. Ces sortes d'habitations ne ressemblent en
rien  nos chteaux. Nous emes beaucoup de peine  nous y loger, et 
reconnatre la distribution des diffrentes pices. Mais ce qui frappa
le plus agrablement les officiers, ce fut une grande quantit de
coussins et de divans couverts des plus beaux damas et des plus belles
soieries de Lyon, et orns de franges d'or. Pour la premire fois,
nous trouvmes en gypte le luxe et les arts de l'Europe. Une partie
de la nuit se passa  parcourir dans tous les sens cette singulire
maison. Les jardins taient remplis d'arbres magnifiques, mais ils
taient sans alles, et ressemblaient assez aux jardins de certaines
religieuses d'Italie. Ce qui fit le plus de plaisir aux soldats, car
chacun y accourut, ce furent de grands berceaux de vignes, chargs des
plus beaux raisins du monde. La vendange fut bientt faite.

Les deux divisions Bon et Menou qui taient restes dans le camp
retranch taient aussi dans la plus grande abondance. On avait trouv
dans les bagages nombre de cantines remplies d'office, de pots de
confiture, des sucreries. On rencontrait  chaque instant des tapis,
des porcelaines, des cassolettes et une foule de petits meubles 
l'usage des Mamelucks, qui excitaient notre curiosit. L'arme
commena alors  se rconcilier avec l'gypte, et  croire enfin que
le Caire n'tait pas Damanhour.


 VIII.

Le lendemain,  la pointe du jour, Napolon se porta sur la rivire,
et s'emparant de quelques barques, il fit passer le gnral Vial avec
sa division dans l'le de Rodah. On s'en rendit matre aprs avoir
tir quelques coups de fusil. Du moment o l'on eut pris possession de
l'le de Rodah et plac un bataillon dans le mkias et des sentinelles
le long du canal, le Nil dut tre considr comme pass; on n'tait
plus spar de Boulac et du vieux Caire que par un grand canal. On
visita l'enceinte de Gizeh, et on travailla sur-le-champ  en fermer
les portes. Gizeh tait environn d'une muraille assez vaste pour
renfermer tous nos tablissements et assez forte pour contenir les
Mamelucks et les Arabes. Nous attendions avec impatience l'arrive de
la flottille; le vent du nord soufflait comme  l'ordinaire, et
cependant elle ne venait pas! Le Nil tant bas, l'eau lui avait
manqu, les btiments taient engravs. Le contre-amiral Perr fit
dire qu'on ne devait pas compter sur lui et qu'il ne pouvait dsigner
le jour de son arrive. Cette contrarit tait extrme, car il
fallait s'emparer du Caire dans le premier moment de stupeur, au lieu
de laisser aux habitants, en perdant quarante-huit heures, le temps de
revenir de leur pouvante. Heureusement qu' la bataille, ce n'tait
pas les Mamelucks seuls qui avaient t vaincus, les janissaires du
Caire et tout ce que cette ville contenait de braves et d'hommes arms
y avaient aussi pris part et taient dans la dernire consternation.
Tous les rapports sur cette affaire donnaient aux Franais un
caractre qui tenait du merveilleux.


 IX.

Un drogman fut envoy par le gnral en chef vers le pacha et le
cadi-scheick, iman de la grande mosque, et les proclamations que
Napolon avait publies  son entre en gypte furent rpandues. Le
pacha tait dja parti, mais il avait laiss son kiaya. Celui-ci crut
de son devoir de venir  Gizeh, puisque le gnral en chef dclarait
que ce n'tait pas aux Turcs, mais aux Mamelucks qu'il faisait la
guerre. Il eut une confrence avec Napolon, qui le persuada. C'tait
d'ailleurs ce que ce kiaya avait de mieux  faire. En cdant 
Napolon, il entrevoyait l'esprance de jouer un grand rle et de
btir sa fortune. En refusant, il courait  sa perte. Il se rangea
donc sous l'obissance du gnral en chef et promit de chercher 
persuader  Ibrahim-Bey de se retirer et aux habitants du Caire de se
soumettre. Le lendemain une dputation des scheicks du Caire vint 
Gizeh et fit connatre que Ibrahim-Bey tait dja sorti et tait all
camper  Birket-el-Hadji, que les janissaires s'taient assembls et
avaient dcid de se rendre, et que le scheick de la grande mosque de
Jemilazar avait t charg d'envoyer une dputation pour traiter de la
reddition de la ville et implorer la clmence du vainqueur. Les
dputs restrent plusieurs heures  Gizeh, o on employa tous les
moyens qu'on crut les plus efficaces pour les confirmer dans leurs
bonnes dispositions et leur donner de la confiance. Le jour suivant,
le gnral Dupuy fut envoy au Caire comme commandant d'armes et l'on
prit possession de la citadelle. Nos troupes passrent le canal et
occuprent le vieux Caire et Boulac. Le gnral en chef fit son entre
au Caire le 26 juillet,  quatre heures aprs midi. Il alla loger sur
la place El-Bekir, dans la maison d'Elfy-Bey et y transporta son
quartier-gnral. Cette maison tait place  une des extrmits de la
ville et le jardin communiquait avec la campagne.


 X.

Le Caire est situ  une demie-lieue du Nil; le vieux Caire et Boulac
sont ses ports. Il est travers par un canal ordinairement  sec; mais
qui se remplit pendant l'inondation, au moment o l'on coupe la digue,
opration qui ne se fait que lorsque le Nil est  une certaine
hauteur; c'est l'objet d'une fte publique. Alors le canal communique
son eau  des canaux nombreux, et la place d'El-Bkir, ainsi que la
plupart des places et des jardins du Caire, est couverte d'eau. Lors
des inondations, on traverse tous ces quartiers avec des bateaux. Le
Caire est domin par une citadelle place sur un mamelon qui commande
toute la ville. Elle est spare du Mokattam par un vallon. Un
aquduc, ouvrage assez remarquable, porte de l'eau  la citadelle. Il
y a,  cet effet, au vieux Caire une norme tour octogone trs-haute
qui renferme le rservoir o les eaux du Nil sont leves par une
machine hydraulique et d'o elles entrent dans l'aquduc. La citadelle
tire aussi de l'eau du puits de Joseph, mais cette eau est moins bonne
que celle du Nil. Cette forteresse tait nglige, sans dfense, et
tombait en ruines. On s'occupa immdiatement de la rparer, et depuis
on y a constamment travaill. Le Caire est environn de hautes
murailles bties par les Arabes et surmontes de tours normes; ces
murailles taient en mauvais tat et tombaient de vtust; les
Mamelucks ne rparaient rien. La ville est grande; la moiti de son
enceinte confine avec le dsert, de sorte qu'on trouve des sables
arides en sortant par la porte de Suz et celles qui sont du ct de
l'Arabie.

La population du Caire tait considrable, on y comptait 210,000
habitants. Les maisons sont fort leves et les rues troites, afin
d'tre  l'abri du soleil. C'est pour le mme motif que les bazars ou
marchs publics sont couverts de toiles ou paillassons. Les beys ont
de trs-beaux palais d'une architecture orientale, qui tient plutt de
celle des Indes que de la ntre. Les scheicks ont aussi de trs-belles
maisons. Les okels sont de grands btiments carrs qui ont de vastes
cours intrieures et o sont renfermes des corporations entires de
marchands. Ainsi il y a l'okel du riz du Seur, l'okel des marchands de
Suz, de Syrie. Tous ont  l'extrieur, et donnant sur les rues, de
petites boutiques de douze  quinze pieds carrs, o se tient le
marchand avec les chantillons de ses marchandises. Le Caire a un
grand nombre de mosques les plus belles du monde; les minarets sont
riches et nombreux. Les mosques servent en gnral  recevoir les
plerins qui y couchent. Il en est qui contiennent quelquefois jusqu'
3,000 plerins; de ce nombre est celle de Jemilazar, qu'on cite comme
la plus grande de l'Orient. Ces mosques se composent d'ordinaire de
cours dont le pourtour est environn de colonnes normes, couvertes
par des terrasses; dans l'intrieur se trouvent une foule de bassins
ou rservoirs d'eau pour boire et pour se laver. Il y a dans un
quartier quelques familles europennes, c'est le quartier des Francs;
l'on y rencontre un certain nombre de maisons, comme celles que peut
avoir en Europe un ngociant de 30  40,000 livres de rente; elles
sont meubles  l'europenne avec des chaises et des lits; des glises
pour les Cophtes, et quelques couvents pour les catholiques syriens.

A ct de la ville du Caire, du ct du dsert, se trouve la ville des
Morts. Cette ville est plus grande que le Caire mme; c'est-l que
toutes les familles ont leur spulture. Une multitude de mosques, de
tombeaux, de minarets et de dmes conservent le souvenir des grands
qui y ont t enterrs et qui les ont fait btir. Beaucoup de tombeaux
ont des gardiens qui y entretiennent des lampes allumes et en font
voir l'intrieur aux curieux. Les familles des morts, ou des
fondations, pourvoyent  ces dpenses. Le peuple lui-mme a des
tombeaux distingus par famille ou par quartier, qui s'lvent  deux
pieds de terre.

Il y a au Caire une foule de cafs; on y prend du caf, des sorbets ou
de l'opium, et on y disserte sur les affaires publiques.

Autour de cette ville, ainsi qu'auprs d'Alexandrie, Rozette, etc., on
trouve des monticules assez levs; ils sont tous forms de ruines et
de dcombres et s'accroissent tous les jours parce que tous les dbris
de la ville y sont ports; cela produit un effet dsagrable. Les
Franais avaient tabli des lois de police pour arrter le mal, et
l'institut discuta les moyens de le faire entirement disparatre.
Mais il se prsenta des difficults. L'exprience avait prouv aux
gens du pays qu'il tait dangereux de jeter ces dbris dans le Nil,
parce qu'ils encombraient les canaux ou se rpandaient dans la
campagne avec l'inondation. Ces ruines sont la suite de la dcadence
du pays dont on aperoit les marques  chaque pas.




MMOIRES DE NAPOLON.

GYPTE.--RELIGION.

  Du christianisme.--De l'islamisme.--Diffrence de l'esprit des
     deux religions.--Haine des califes contre les
     bibliothques.--De la dure des empires en
     Asie.--Polygamie.--Esclavage.--Crmonies religieuses.--Fte
     du prophte.


 Ier.

La religion chrtienne est la religion d'un peuple civilis, elle est
toute spirituelle; la rcompense que Jsus-Christ promet aux lus, est
de contempler Dieu face  face. Dans cette religion, tout est pour
amortir les sens, rien pour les exciter. La religion chrtienne a t
trois ou quatre sicles  s'tablir, ses progrs ont t lents. Il
faut du temps pour dtruire, par la seule influence de la parole, une
religion consacre par le temps. Il en faut davantage quand la
nouvelle ne sert et n'allume aucune passion.

Les progrs du christianisme furent le triomphe des Grecs sur les
Romains. Ces derniers avaient soumis, par la force des armes, toutes
les rpubliques grecques; celles-ci dominrent leurs vainqueurs par
les sciences et les arts. Toutes les coles de philosophie,
d'loquence, tous les ateliers de Rome taient tenus par des Grecs. La
jeunesse romaine ne croyait pas avoir termin ses tudes, si elle
n'tait alle se perfectionner  Athnes. Diffrentes circonstances
favorisrent encore la propagation de la religion chrtienne.
L'apothose de Csar et d'Auguste fut suivie de celles des plus
abominables tyrans; cet abus de polythisme rallia  l'ide d'un seul
Dieu crateur et matre de l'univers. Socrate avait dja proclam
cette grande vrit: le triomphe du christianisme, qui la lui
emprunta, fut, comme nous l'avons dit plus haut, une raction des
philosophes de la Grce sur leurs conqurants. Les saints pres
taient presque tous Grecs. La morale qu'ils prchrent fut celle de
Platon. Toute la subtilit que l'on remarque dans la thologie
chrtienne, est due  l'esprit des sophistes de son cole.

Les chrtiens,  l'exemple du paganisme, crurent les rcompenses d'une
vie future insuffisantes pour rprimer les dsordres, les vices et les
crimes qui naissent des passions; ils firent un enfer tout physique
avec des peines toutes corporelles. Ils enchrirent de beaucoup sur
leurs modles, et donnrent mme  ce dogme tant de prpondrance, que
l'on peut dire avec raison que la religion du Christ est une menace.


 II.

L'islamisme est la religion d'un peuple dans l'enfance; il naquit dans
un pays pauvre et manquant des choses les plus ncessaires  la vie.
Mahomet a parl aux sens, il n'et point t entendu par sa nation,
s'il n'et parl qu' l'esprit. Il promit  ses sectateurs des bains
odorifrants, des fleuves de lait, des houris blanches aux yeux noirs,
et l'ombre perptuelle des bosquets. L'Arabe qui manquait d'eau et
tait brl par un soleil ardent, soupirait pour l'ombrage et la
fracheur, et fit tout pour obtenir une pareille rcompense. Ainsi
l'on peut dire par opposition au christianisme, que la religion de
Mahomet est une promesse.

L'islamisme attaque spcialement les idoltres; _il n'y a point
d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophte_: voil le
fondement de la religion musulmane; c'tait, dans le point le plus
essentiel, consacrer la grande vrit annonce par Mose et confirme
par Jsus-Christ. On sait que Mahomet avait t instruit par des juifs
et des chrtiens. Ces derniers taient une espce d'idoltres  ses
yeux. Il entendait mal le mystre de la trinit, et l'expliquait comme
la reconnaissance de trois dieux. Quoi qu'il en soit, il perscuta les
chrtiens avec beaucoup moins d'acharnement que les paens. Les
premiers pouvaient se racheter en payant un tribut. Le dogme de
l'unit de Dieu que Jsus-Christ et Mose avaient si rpandu, le Koran
le porta dans l'Arabie, l'Afrique et jusqu'aux extrmits des Indes.
Considre sous ce point de vue, la religion mahomtane a t la
succession des deux autres; toutes les trois ont dracin le
paganisme.


 III.

N chez un peuple corrompu, assujetti, comprim, le christianisme
prcha la soumission et l'obissance, afin de dsintresser les
souverains. Il chercha  s'tablir par l'insinuation, la persuasion et
la patience. Jsus-Christ, simple prdicateur, n'exera aucun pouvoir
sur la terre, _mon rgne n'est pas de ce monde_, disait-il. Il le
prchait dans le temple, il le prchait en particulier  ses
disciples. Il leur accorda le don de la parole, fit des miracles, ne
se rvolta jamais contre la puissance tablie, et mourut sur une
croix, entre deux larrons, en excution du jugement d'un simple
prteur idoltre.

La religion mahomtane ne chez une nation guerrire et libre, prcha
l'intolrance et la destruction des infidles. A l'oppos de
Jsus-Christ, Mahomet fut roi! Il dclara que tout l'univers devait
tre soumis  son empire, et ordonna d'employer le sabre pour anantir
l'idoltre et l'infidle. Les tuer fut une oeuvre mritoire. Les
idoltres qui taient en Arabie furent bientt convertis ou dtruits.
Les infidles qui taient en Asie, en Syrie, et en gypte furent
attaqus et conquis. Aussitt que l'islamisme eut triomph  la Mecque
et  Mdine, il servit de point de ralliement aux diverses tribus
d'Arabes. Toutes furent fanatises, et une nation entire se prcipita
sur ses voisins.

Les successeurs de Mahomet rgnrent sous le titre de califes. Ils
runissaient  la fois le glaive et l'encensoir. Les premiers califes
prchaient tous les jours dans la mosque de Mdine ou dans celle de
la Mecque, et de l envoyaient des ordres  leurs armes, qui dja
couvraient une partie de l'Afrique et de l'Asie. Un ambassadeur de
Perse, qui arriva  Mdine, fut fort tonn de trouver le calife Omar
dormant au milieu d'une foule de mendiants sur le seuil de la mosque.
Dans la suite, lorsque Omar se rendit  Jrusalem, il voyageait sur un
chameau qui portait ses provisions, n'avait qu'une tente de toile
grossire, et n'tait distingu des autres musulmans que par son
extrme simplicit. Durant les dix annes de son rgne, il conquit
quarante mille villes, dtruisit cinquante mille glises, fit btir
deux mille mosques. Le calife Aboubeker qui ne prenait au trsor,
pour sa maison, que trois pices d'or par jour, en donnait cinq cents
 chaque Mossen, qui s'tait trouv avec le prophte au combat de
Bender.

Les progrs des Arabes furent rapides; leurs armes mues par le
fanatisme attaqurent  la fois l'empire romain et celui de Perse. Ce
dernier fut subjugu en peu de temps, et les musulmans pntrrent
jusqu'aux frontires de l'Oxus, s'emparrent de trsors innombrables,
dtruisirent l'empire de Cosros, et s'avancrent jusqu' la Chine.
Les victoires qu'ils remportrent en Syrie,  Aiquadie,  Dyrmonck,
leur livrrent Damas, Alep, messe, Csare, Jrusalem. La prise de
Pelouse et d'Alexandrie les rendit matres de l'gypte. Tout ce pays
tait cophte et fort spar de Constantinople par les discussions
d'hrsie. Kaleb, Derar, Amroug, surnomms les glaives ou les pes du
prophte, n'prouvrent aucune rsistance. Tout obstacle et t
inutile. Au milieu des assauts, au milieu des batailles, ces guerriers
voyaient des houris au teint blanc et aux yeux bleus ou noirs,
couvertes de chapeaux de diamants, qui les appelaient et leur
tendaient les bras; leurs ames s'enflammaient  cette vue, ils
s'lanaient en aveugles et cherchaient la mort qui allait mettre ces
beauts en leur puissance. C'est ainsi qu'ils se sont rendus matres
des belles plaines de la Syrie, de l'gypte et de la Perse; c'est
ainsi qu'ils ont soumis le monde.


 IV.

Un prjug bien rpandu et cependant dmenti par l'histoire, c'est que
Mahomet tait ennemi des sciences, des arts et de la littrature. On a
beaucoup cit le mot du calife Omar, lorsqu'il fit brler la
bibliothque d'Alexandrie: Si cette bibliothque renferme ce qui se
trouve dans le Koran, elle est inutile; si elle contient autre chose,
elle est dangereuse. Un pareil fait et beaucoup d'autres de cette
nature ne doivent point faire oublier ce que l'on doit aux califes
arabes. Ils tendirent constamment la sphre des connaissances
humaines, et embellirent la socit par les charmes de leur
littrature. Il est possible nanmoins que dans l'origine, les
successeurs de Mahomet aient craint que les Arabes ne se laissassent
amollir par les arts et les sciences, qui taient ports  un si haut
point dans l'gypte, la Syrie et le bas-empire. Ils avaient sous les
yeux la dcadence de l'empire de Constantin, due en partie  de
perptuelles discussions scholastiques et thologiques. Peut-tre ce
spectacle les avait-il indisposs contre la plupart des bibliothques
qui dans le fait contenaient en majorit des livres de cette nature.
Quoi qu'il en soit, les Arabes ont t pendant cinq cents ans la
nation la plus claire du monde. C'est  eux que nous devons notre
systme de numration, les orgues, les cadrans solaires, les pendules
et les montres. Rien de plus lgant, de plus ingnieux, de plus moral
que la littrature persanne, et, en gnral, tout ce qui est sorti de
la plume des littrateurs de Bagdad, et de Bassora.

Les empires ont moins de dure en Asie que dans l'Europe, ce qu'on
peut attribuer aux circonstances gographiques. L'Asie est environne
d'immenses dserts, d'o s'lancent tous les trois ou quatre sicles
des peuplades guerrires, qui culbutent les plus vastes empires. De l
sont sortis les Ottomans, et dans la suite les Tamerlan et les
Gengiskan.

Il parat que les lgislateurs souverains de ces peuplades se sont
toujours attachs  leur conserver des moeurs nationales et une
physionomie originaire. C'est ainsi qu'ils empchrent que le
janissaire d'gypte ne devnt arabe, que le janissaire d'Andrinople ne
devnt grec. Le principe adopt par eux de s'opposer  toute espce
d'innovation dans les habitudes et les moeurs, leur fit proscrire les
sciences et les arts. Mais il ne faut attribuer cette mesure ni aux
prceptes de Mahomet, ni  la religion du Koran, ni au naturel arabe.


 V.

Mahomet restreignit  quatre, le nombre des femmes que chaque musulman
pouvait pouser. Aucun lgislateur d'Orient n'en avait permis aussi
peu. On se demande pourquoi il ne supprima point la polygamie, comme
l'avait fait la religion chrtienne; car il est bien constant que le
nombre des femmes, en Orient, n'est nulle part suprieur  celui des
hommes. Il tait donc naturel de n'en permettre qu'une, afin que tous
pussent en avoir.

C'est encore un sujet de mditation que ce contraste entre l'Asie et
l'Europe. Chez nous, les lgislateurs n'autorisent qu'une seule femme;
Grecs ou Romains, Gaulois ou Germains, Espagnols ou Bretons, tous
enfin ont adopt cet usage. En Asie, au contraire, la polygamie fut
constamment permise; Juifs ou Assyriens, Tartares ou Persans,
gyptiens ou Turcomans, purent toujours avoir plusieurs femmes.

Peut-tre faut-il chercher la raison de cette diffrence dans la
nature des circonstances gographiques de l'Afrique et de l'Asie. Ces
pays tant habits par des hommes de plusieurs couleurs, la polygamie
est le seul moyen d'empcher qu'ils ne se perscutent. Les
lgislateurs ont pens que pour que les blancs ne fussent pas ennemis
des noirs, les noirs des blancs, les cuivrs des uns et des autres, il
fallait les faire tous membres d'une mme famille, et lutter ainsi
contre ce penchant de l'homme, de har tout ce qui n'est pas lui.
Mahomet pensa que quatre femmes taient suffisantes pour atteindre ce
but, parce que chaque homme pouvait avoir une blanche, une noire, une
cuivre et une femme d'une autre couleur. Sans doute il tait aussi
dans la nature d'une religion sensuelle de favoriser les passions de
ses sectateurs; et en cela la politique et le prophte ont pu se
trouver d'accord[3].

  [3] On comprend difficilement la possibilit d'avoir quatre
  femmes, dans un pays o il n'y a pas plus de femmes que d'hommes.
  C'est qu'en ralit, les onze douzimes de la population n'en ont
  qu'une, parce qu'ils ne peuvent en nourrir qu'une, parce qu'ils
  n'en trouvent qu'une. Mais cette confusion des races, des
  couleurs, et des nations que produit la polygamie, existant dans
  la tte des nations, est suffisante pour tablir l'union et la
  parfaite galit entre elles.

Lorsqu'on voudra dans nos colonies donner la libert aux noirs et y
tablir une galit parfaite, il faudra que le lgislateur autorise la
polygamie et permette d'avoir  la fois une femme blanche, une noire
et une multre. Ds lors les diffrentes couleurs faisant partie d'une
mme famille seront confondues dans l'opinion de chacune; sans cela on
n'obtiendra jamais des rsultats satisfaisants. Les noirs seront ou
plus nombreux ou plus habiles, et alors ils tiendront les blancs dans
l'abaissement _et vice versa_.

Par suite de ce principe gnral de l'galit des couleurs, qu'a
tabli la polygamie, il n'y avait aucune diffrence entre les
individus composant la maison des Mamelucks. Un esclave noir qu'un bey
avait achet d'une caravane d'Afrique, devenait catchef et tait gal
au beau Mameluck blanc, originaire de Circassie; et l'on ne
souponnait mme pas qu'il en pt tre autrement.


 VI.

L'esclavage n'est pas et n'a jamais t dans l'Orient ce qu'il fut en
Europe. Les moeurs sous ce rapport sont restes les mmes que celles
de l'criture. La servante se marie avec le matre.

La loi des Juifs supposait si peu de distinction entre eux, qu'elle
prescrit ce que la servante doit devenir, lorsqu'elle pouse le fils
de la maison. De nos jours encore, un musulman achte un esclave,
l'lve, et s'il lui plat, l'unit  sa fille et le fait hritier de
sa fortune, sans que cela choque en rien les coutumes du pays.

Mourah-Bey, Aly-Bey, avaient t vendus  des beys dans un ge encore
tendre, par des marchands qui les avaient achets eux-mmes en
Circassie. Ils remplirent d'abord les plus bas offices dans la maison
de leurs matres. Mais leur jolie figure, leur aptitude aux exercices
du corps, leur bravoure ou leur intelligence, les firent arriver
progressivement aux premires places. Il en est de mme chez les
pachas, les visirs et les sultans. Leurs esclaves parviennent comme
parviendraient leurs fils.

En Europe, au contraire, quiconque tait empreint du sceau de
l'esclavage, demeurait pour toujours dans le dernier rang de la
domesticit. Chez les Romains l'esclave pouvait tre affranchi, mais
il conservait un caractre dshonnte et bas; jamais il n'tait
considr comme un citoyen n libre. L'esclavage des colonies, fond
sur la diffrence des couleurs, est bien plus rigide et plus
avilissant encore.

Les rsultats de la polygamie, la manire dont les Orientaux
considrent l'esclavage et traitent leurs esclaves, diffrent
tellement de nos moeurs et de nos ides sur la servitude, que nous
concevons difficilement tout ce qui passe chez eux.

Il fallut galement beaucoup de temps aux gyptiens pour comprendre
que tous les Franais n'taient pas les esclaves de Napolon, et
encore n'y a-t-il eu que les plus clairs d'entre eux qui y soient
parvenus.

Tout pre de famille, en Orient, possde sur sa femme, ses enfants et
ses esclaves, un pouvoir absolu que l'autorit publique ne peut
modifier. Esclave du grand-seigneur, il exerce au-dedans le
despotisme auquel il est lui-mme soumis au-dehors; et il est sans
exemple qu'un pacha ou un officier quelconque ait pntr dans
l'intrieur d'une famille pour en troubler le chef dans l'exercice de
son autorit, c'est une chose qui choquerait les coutumes, les moeurs
et le caractre national. Les Orientaux se considrent comme matres
dans leurs maisons, et tout agent du pouvoir qui veut exercer sur eux
son ministre, attend qu'ils en sortent ou les envoie chercher.


 VII.

Les mahomtans ont beaucoup de crmonies religieuses et un grand
nombre de mosques o les fidles vont prier plusieurs fois par jour.
Les ftes sont clbres par de grandes illuminations dans les temples
et dans les rues, et quelquefois par des feux d'artifice.

Ils ont aussi des ftes pour leur naissance, leur mariage et la
circoncision de leurs enfants; cette dernire est celle qu'ils
clbrent avec le plus d'affection. Toutes se font avec plus de pompe
extrieure que les ntres. Leurs funrailles sont majestueuses et
leurs tombeaux d'une architecture magnifique.

Aux heures indiques les musulmans font leurs prires, en quelque lieu
qu'ils se trouvent; les esclaves dploient des tapis devant eux, et
ils s'agenouillent la face vers l'Orient.

La charit et l'aumne sont recommandes dans tous les chapitres du
Koran, comme la manire d'tre la plus agrable  Dieu et au prophte.
Sacrifier une partie de sa fortune pour des tablissements publics,
surtout creuser un canal, un puits, lever une fontaine, sont des
oeuvres mritoires par excellence. L'tablissement d'une fontaine,
d'un rservoir, se lie frquemment  celui d'une mosque; partout o
il y a un temple, il y a de l'eau en abondance. Le prophte parat
l'avoir mise sous la protection de la religion. C'est le premier
besoin du dsert, il faut la recueillir et la conserver avec soin.

Ali a peu de sectateurs dans l'Arabie, l'empire turc, l'gypte et la
Syrie. Nous n'y avons trouv que les Mutualis. Mais toute la Perse
jusqu' l'Indus est de la secte de ce calife.


 VIII.

Le gnral en chef alla clbrer la fte du prophte chez le scheick
El-Bekir. On commena par rciter une espce de litanie qui comprenait
la vie de Mahomet depuis sa naissance jusqu' sa mort. Une centaine
de scheicks assis en cercle sur des tapis et les jambes croises, en
rcitaient tous les versets en balanant fortement le corps en avant
et en arrire, et tous ensemble.

Aprs cela on servit un grand dner, pendant lequel on fut assis sur
des coussins, les jambes croises. Il y avait une vingtaine de tables
et cinq ou six personnes  chaque table. Celle du gnral en chef et
du scheick El-Bekir tait au milieu; un petit plateau d'un bois
prcieux et de marqueterie fut plac  dix-huit pouces de terre et
couvert successivement d'un grand nombre de plats. C'tait des pilaux
de riz, des rtis d'une espce particulire, des entres, des
ptisseries, le tout fort pic. Les scheicks dpeaient tout avec
leurs doigts. Aussi offrit-on pendant le dner trois fois  laver les
mains. On servit pour boisson de l'eau de groseille, de la limonade et
plusieurs autres espces de sorbets, et au dessert beaucoup de
compotes et de confitures. Au total, le dner n'tait point
dsagrable; il n'y avait que la manire de le prendre qui nous part
trange.

Le soir toute la ville fut illumine. On alla aprs le dner sur la
place El-Bekir, dont l'illumination en verres de couleurs tait fort
belle. Il s'y trouvait un peuple immense. Tous taient placs en
ordre par rangs de vingt  cent personnes, lesquelles debout et les
unes contre les autres rcitaient les prires et les litanies du
prophte avec des mouvements qui allaient toujours en augmentant, au
point qu' la fin ils paraissaient convulsifs et que quelques-uns
tombaient en faiblesse.

Dans le courant de l'anne, le gnral en chef accepta souvent des
dners chez le scheick Sadda, chez le cheick Fayonne et chez d'autres
principaux Scheicks. C'taient des jours de fte dans tout le
quartier. Partout on tait servi avec la mme magnificence et  peu
prs de la mme manire.




MMOIRES DE NAPOLON.

GYPTE.--USAGES, SCIENCES ET ARTS.

  Femmes.--Enfants.--Mariages.--Habillements des hommes, des
     femmes.--Harnachement des
     chevaux.--Maisons.--Harems.--Jardins.--Arts et
     sciences.--Artisans.--Navigation du Nil et des
     canaux.--Transports.--Chameaux.--Dromadaires.--Anes,
     chevaux.--Institut d'gypte.--Travaux de la commission des
     savants.--Hpitaux, diverses maladies,
     peste.--Lazarets.--Travaux faits au Caire.--Anecdote.


 Ier.

Les femmes en Orient vont voiles; un morceau de toile leur couvre le
nez et surtout les lvres et ne laisse voir que leurs yeux. Lorsque,
par l'effet d'un accident, quelques gyptiennes se sont trouves
surprises sans leur voile, et couvertes seulement de cette longue
chemise bleue qui compose le vtement des femmes de fellahs, elles
prenaient le bas de leur chemise pour cacher leur figure, aimant mieux
dcouvrir le milieu et le bas de leur corps.

Le gnral en chef eut plusieurs fois occasion d'observer quelques
femmes des plus distingues du pays, auxquelles il accorda des
audiences. C'taient ou des veuves de beys ou de katchefs, ou leurs
pouses, qui, pendant leur absence, venaient implorer sa protection.
La richesse de leur habillement, la noblesse de leur dmarche, de
petites mains douces, de beaux yeux, un maintien noble et gracieux et
des manires trs-lgantes dnotaient en elles des femmes d'un rang
et d'une ducation au-dessus du vulgaire. Elles commenaient toujours
par baiser la main du _sultan Kbir_[4] qu'elles portaient ensuite 
leur front, puis  leur estomac. Plusieurs exprimaient leurs demandes
avec une grace parfaite, un son de voix enchanteur, et dveloppaient
tous les talents, toute l'amnit des plus spirituelles Europennes.
La dcence de leur maintien, la modestie de leurs vtements y
ajoutaient des graces nouvelles; et l'imagination se plaisait 
deviner des charmes qu'elles ne laissaient pas mme entrevoir.

  [4] Les Arabes dsignaient ainsi Napolon; le mot _Kbir_ veut
  dire _Grand_.

Les femmes sont sacres chez les Orientaux, et dans les guerres
intestines on les pargne constamment. Celles des Mamelucks
conservrent leurs maisons au Caire, pendant que leurs maris faisaient
la guerre aux Franais. Napolon envoya Eugne son beau-fils
complimenter la femme de Mourah-Bey qui avait sous ses ordres une
cinquantaine d'esclaves appartenant  ce chef mameluck et  des
katchefs. C'tait une espce de couvent de religieuses dont elle tait
l'abbesse. Elle reut Eugne sur son grand divan, dans le harem, o il
entra par exception, et comme envoy du _sultan Kbir_. Toutes les
femmes voulurent voir le jeune et joli Franais, et les esclaves
eurent beaucoup de peine  contenir leur curiosit et leur impatience.
L'pouse de Mourah-Bey tait une femme de cinquante ans, et avait la
beaut et les graces que comporte cet ge. Elle fit, suivant l'usage,
apporter du caf et des sorbets dans de trs-riches services et avec
un appareil somptueux. Elle ta de son doigt une bague de mille louis
qu'elle donna au jeune officier. Souvent elle adressa des
rclamations au gnral en chef, qui lui conserva ses villages et la
protgea constamment. Elle passait pour une femme d'un mrite
distingu. Les femmes passent de bonne heure en gypte; et l'on y
trouve plus de brunes que de blondes. Gnralement, leur visage est un
peu color, et elles ont une teinte de cuivre. Les plus belles sont
des Grecques ou des Circassiennes, dont les bazars des ngociants qui
font ce commerce sont toujours abondamment pourvus. Les caravanes de
Darfour et de l'intrieur de l'Afrique amnent un grand nombre de
belles noires.


 II.

Les mariages se font sans que les poux se soient vus; la femme peut
bien avoir aperu l'homme, mais celui-ci n'a jamais aperu sa fiance,
ou du moins les traits de son visage.

Ceux des gyptiens qui avaient rendu des services aux Franais,
quelquefois mme des scheicks, venaient prier le gnral en chef de
leur accorder pour femme, telle personne qu'ils dsignaient. La
premire demande de ce genre fut faite par un aga des janissaires,
espce d'agent de police qui avait t fort utile aux Franais, et qui
desirait pouser une veuve trs-riche; cette proposition parut
singulire  Napolon. Mais vous aime-t-elle?--Non.--Le
voudra-t-elle?--Oui, si vous lui ordonnez. En effet, aussitt qu'elle
connut la volont du _sultan Kbir_, elle accepta, et le mariage eut
lieu. Par la suite cela se rpta frquemment.

Les femmes ont leurs privilges. Il est des choses que les maris ne
sauraient leur refuser sans tre des barbares, des monstres, sans
soulever tout le monde contre eux; tel est, par exemple, le droit
d'aller au bain. Ce sont des bains de vapeur o les femmes se
runissent; c'est l que se trament toutes les intrigues politiques ou
autres; c'est l que s'arrangent les mariages. Le gnral Menou ayant
pous une femme de Rosette, la traita  la franaise. Il lui donnait
la main pour entrer dans la salle  manger; la meilleure place 
table, les meilleurs morceaux taient pour elle. Si son mouchoir
tombait, il s'empressait de le ramasser. Quand cette femme eut cont
ces circonstances dans le bain de Rosette, les autres conurent une
esprance de changement dans les moeurs, et signrent une demande au
_sultan Kbir_ pour que leurs maris les traitassent de la mme
manire.


 IV.

L'habillement des Orientaux n'a rien de commun avec le ntre. Au lieu
de chapeau, ils se couvrent la tte d'un turban, coiffure beaucoup
plus lgante, plus commode, et qui tant susceptible d'une grande
diffrence dans la forme, la couleur et l'arrangement, permet de
remarquer au premier coup-d'oeil la diversit des peuples et des
rangs. Leur col est libre ainsi que leurs jarrts; un Oriental peut
rester des mois entiers dans son habillement, sans s'y trouver
fatigu. Les diffrents peuples et les diffrents tats sont comme de
raison habills de manires diffrentes; mais tous ont de commun la
largeur des pantalons, des manches et de toutes les formes de leur
habillement. Pour se mettre  l'abri du soleil, ils se couvrent de
schalls. Il entre dans les vtements des hommes comme dans celui des
femmes beaucoup de soieries, d'toffes des Indes et de cachemires. Ils
ne portent point de linge. Les fellahs ne sont couverts que d'une
seule chemise bleue lie au milieu du corps. Les chefs des Arabes qui
parcourent les dserts dans le fort de la canicule, sont couverts de
schalls de toutes couleurs qui mettent les diffrentes parties de leur
corps  l'abri du soleil et qu'ils drapent par-dessus leur tte. Au
lieu de souliers, les hommes et les femmes ont des pantoufles qu'ils
laissent en entrant dans les appartements sur le bord des tapis.


 V.

Les harnachements de leurs chevaux sont extrmement lgants. La tenue
de l'tat-major franais, quoique couvert d'or et talant tout le luxe
de l'Europe, leur paraissait mesquine, et tait efface par la majest
de l'habillement oriental. Nos chapeaux, nos culottes troites, nos
habits pincs, nos cols qui nous tranglent, taient pour eux un objet
de rise et d'aversion. Les Orientaux n'ont pas besoin de changer de
costume pour monter  cheval; ils ne se servent point d'perons, et
mettent leurs pieds dans de larges triers qui leur rendent inutiles
les bottes et la toilette spciale que nous sommes obligs de faire
pour cet exercice. Les Francs ou les chrtiens qui habitent l'gypte,
vont sur des mules ou sur des nes,  moins que ce ne soient des
personnes d'un rang lev.


 VI.

L'architecture des gyptiens approche plus de celle de l'Asie que de
la ntre. Les maisons ont toutes une terrasse, sur laquelle on se
promne; il y en a mme o l'on prend des bains. Elles ont plusieurs
tages. Au rez-de-chausse, est une espce de parloir o le matre de
la maison reoit les trangers et donne  manger. Au premier, est
ordinairement le harem, avec lequel on ne communique que par des
escaliers drobs. Le matre a dans son appartement une petite porte
qui y conduit. D'autres petits escaliers de ce genre sont pour le
service. On ne sait ce que c'est qu'un escalier d'apparat.

Le harem consiste dans une grande salle en forme de croix; vis--vis
rgne un corridor o se trouvent un grand nombre de chambres. Autour
du salon sont des divans plus ou moins riches, et au milieu un petit
bassin en marbre d'o s'chappe un jet d'eau. Souvent ce sont des eaux
de rose ou d'autres essences qui en jaillissent et parfument
l'appartement. Toutes les fentres sont couvertes d'une espce de
jalousie en treillages. Il n'y a point de lits dans les maisons, les
Orientaux couchent sur des divans ou sur des tapis. Quand ils n'ont
point d'trangers, ils mangent dans leur harem, ils y dorment et y
passent leurs moments de repos. Aussitt que le matre arrive, les
femmes s'empressent  le servir: l'une lui prsente sa pipe, l'autre
son coussin, etc. Tout est l pour le service du matre.

Les jardins n'ont point d'alles, ce sont des berceaux de gros arbres
o l'on peut prendre le frais et fumer assis. L'gyptien, comme tous
les Orientaux, emploie  ce dernier passe-temps une grande partie de
la journe; cela lui sert d'occupation et de contenance.


 VII.

Les arts et les sciences sont dans leur enfance en gypte. A Jemilazar
on enseigne la philosophie d'Aristote, les rgles de la langue arabe,
l'criture et un peu d'arithmtique, on explique et discute les
diffrents chapitres du Koran, et l'on montre la partie de l'histoire
des califes, ncessaire pour connatre et juger les diffrentes sectes
de l'islamisme. Du reste, les Arabes ignorent compltement les
antiquits de leur pays, et leurs notions sur la gographie et la
sphre sont trs-superficielles et trs-fausses. Il y avait au Caire
quelques astronomes dont la science se bornait  pouvoir rdiger
l'almanach.

Par suite de cette ignorance, ils ont peu de curiosit. La curiosit
n'existe que chez les peuples assez avancs pour distinguer ce qui est
naturel de ce qui est extraordinaire. Les ballons ne firent point sur
eux l'effet que nous avions suppos. Les Pyramides n'ont t
intressantes pour eux que parce qu'ils se sont aperus de l'intrt
qu'elles excitent dans les trangers. Ils ne savent qui les a bties,
et tout le peuple, hormis les plus instruits, les regarde comme une
production de la nature; les plus clairs d'entre eux, nous y voyant
attacher tant d'importance, se sont imagin qu'elles ont t
construites par un ancien peuple dont les Francs sont descendus. C'est
ainsi qu'ils expliquent la curiosit des Europens. La science qui
leur serait le plus utile, c'est la mcanique hydraulique. Les
machines leur manquent: cependant ils en ont une ingnieuse pour
verser les eaux d'un foss ou d'un puits sur un terrain plus lev; le
mobile en est le bras ou le cheval. Ils ne connaissent que les moulins
 mange; nous n'avons pas trouv dans toute l'gypte un seul moulin 
eau, ou  vent. L'emploi de ces derniers moulins pour lever les eaux,
serait pour eux une grande conqute et pourrait avoir de grands
rsultats en gypte. Cont leur en a tabli un.

Tous les artisans du Caire sont trs-intelligents; ils excutaient
parfaitement ce qu'ils voyaient faire. Pendant la rvolte de cette
ville, ils fondirent des mortiers et des canons, mais d'une manire
grossire et qui rappelait ce qui se faisait dans le treizime sicle.

Les mtiers  toile leur taient connus; ils en avaient mme pour
broder le tapis de la Mecque. Ce tapis est somptueux et fait avec art.
A un dner du gnral en chef chez le scheick El-Fayoum, on parlait du
Koran: toutes les connaissances humaines s'y trouvent, disaient les
scheicks.--Y voit-on l'art de fondre les canons et de faire la poudre?
demanda Napolon. Oui, rpondirent-ils, mais il faut savoir le lire:
distinction scholastique dont toutes les religions ont fait plus ou
moins d'usage.


 VIII.

La navigation du Nil est trs-active et trs-facile; on le descend
avec le courant, on le remonte  l'aide de la voile et du vent du nord
qui est constant pendant une saison. Quand celui du sud rgne, il faut
quelquefois attendre long-temps. Les btiments dont on se sert sont
appels djermes. Ils sont plus haut mts et voils que les btiments
ordinaires,  peu prs un tiers de plus, ce qui tient  la ncessit
de recevoir les vents par-dessus les monticules qui bordent la valle.

Le Nil tait constamment couvert de ces djermes; les unes servaient
au transport des marchandises, les autres  celui des voyageurs. Il y
en a de grandeurs diffrentes. Les unes naviguent dans les grands
canaux du Nil, les autres sont construites pour aller dans les petits.
Le fleuve, auprs du Caire, est toujours couvert d'une grande quantit
de voiles qui montent ou descendent. Les officiers d'tat-major, qui
se servaient des djermes pour aller porter des ordres, prouvaient
souvent des accidents. Les tribus arabes, en guerre avec nous,
venaient les attendre aux sinuosits du fleuve o le vent leur
manquait. Quelquefois aussi en descendant, ces btiments s'engravaient
et les officiers qu'ils portaient taient massacrs. Les caques sont
de petites chaloupes ou pniches lgres et troites qui servent pour
passer le Nil et pour naviguer, non-seulement sur les canaux, mais
aussi sur tout le pays quand il est inond. Le nombre de btiments
lgers qui couvrent le Nil est plus considrable que sur aucun fleuve
du monde, attendu que, pendant plusieurs mois de l'anne, on est
oblig de se servir de ces embarcations pour communiquer d'un village
 l'autre.


 IX.

Il n'y a en gypte ni voiture ni charrette. Les transports par eau y
sont si multiplis et si faciles, que peut-tre les voitures sont
moins ncessaires l que partout ailleurs. On citait comme une chose
fort remarquable un carrosse qu'Ibrahim-Bey avait reu de France[5].

  [5] Csar, cocher de Napolon, tonnait fort les gyptiens par
  son adresse  conduire sa voiture, attele de six beaux chevaux,
  dans les rues troites du Caire et de Boulac. Cette voiture a
  travers tout le dsert de Syrie jusqu' Saint-Jean-d'Acre;
  c'tait une des curiosits du pays.

On se sert de chevaux pour parcourir la ville, except les hommes de
loi et les femmes, qui vont sur des mulets ou sur des nes. Les uns et
les autres sont environns d'un grand nombre d'officiers et de
domestiques en uniforme et tenant en main de grands btons.

On emploie spcialement les chameaux pour les transports; ils servent
aussi de monture. Les plus lgers, qui n'ont qu'une bosse, s'appellent
dromadaires. Lorsqu'on le veut monter, l'animal est dress  se
grouper sur ses genoux. Le cavalier se place sur une espce de bt,
les jambes croises, et conduit le dromadaire par un bridon attach 
un anneau pass dans ses narines. Cette partie du chameau tant
trs-sensible, l'anneau produit sur lui le mme effet que le mors sur
le cheval. Il a le pas trs-allong; son allure ordinaire est un grand
trot, qui fait sur le cavalier la mme impression que le roulis. Il
peut faire ainsi facilement une vingtaine de lieues dans un jour.

On met ordinairement de chaque ct des chameaux deux paniers dans
lesquels deux personnes se placent, et qui reoivent aussi des
fardeaux. Telle est la manire de voyager des femmes. Il n'est aucune
caravane de plerins o il n'y ait un grand nombre de chameaux quips
pour elles de cette manire. Ces animaux portent jusqu' mille livres,
mais communment six cents. Leur lait et leur chair sont bons 
manger.

Comme le chameau, le dromadaire boit peu, et peut mme supporter la
soif plusieurs jours. Il trouve, jusque dans les lieux les plus
arides, quelque chose pour se nourrir. C'est l'animal du dsert.

Il y a en gypte une quantit immense d'nes, ils sont grands et d'une
belle race; au Caire ils tiennent en quelque sorte lieu de fiacres:
les soldats, moyennant un petit nombre de paras, en avaient un  leur
disposition pour toute une journe. Lors de l'expdition de Syrie, on
en comptait dans l'arme plus de 8000. Ils rendirent les plus grands
services.

Les chevaux des dserts qui touchent  l'gypte sont les plus beaux du
monde. Les talons de cette race ont servi  amliorer toutes celles
d'Europe. Les Arabes portent un grand soin  maintenir la race pure.
Ils ont la gnalogie de leurs juments et talons.

Ce qui distingue le cheval arabe, est la vtesse et surtout le
moelleux et la douceur de ses allures. Il ne boit qu'une fois par
jour, trotte rarement, et va presque toujours au pas ou au galop. Il
peut s'arrter brusquement sur ses jambes de derrire, ce qu'il serait
impossible d'obtenir de nos chevaux.


 X.

L'institut d'gypte fut compos de membres de l'institut de France, et
des savants et artistes de la commission trangers  ce corps. Ils se
runirent et s'adjoignirent plusieurs officiers d'artillerie,
d'tat-major et autres qui avaient cultiv les sciences ou les
lettres.

L'institut fut plac dans un des palais des beys. La grande salle du
harem, au moyen de quelques changements qu'on y fit, devint le lieu
des sances, et le reste du palais servit d'habitation aux savants.
Devant ce btiment tait un vaste jardin qui donnait dans la campagne,
et prs duquel on leva sur un monticule le fort dit de l'Institut.

On avait apport de France un grand nombre de machines et instruments
de physique, d'astronomie et de chimie. Ils furent distribus dans les
diverses salles, qui se remplirent aussi successivement de toutes les
curiosits du pays, soit du rgne animal, soit du rgne vgtal, soit
du rgne minral.

Le jardin devint jardin de botanique.

Un laboratoire de chimie fut plac au quartier-gnral; plusieurs fois
par semaine Berthollet y faisait des expriences, auxquelles
assistaient Napolon et un grand nombre d'officiers.

L'tablissement de l'institut excita vivement la curiosit des
habitants du Caire. Instruits que ces assembles n'avaient pour objet
aucune affaire religieuse, ils se persuadrent que c'taient des
runions d'alchimistes, o l'on cherchait le moyen de faire de l'or.

Les moeurs simples des savants, leurs constantes occupations, les
gards que leur tmoignait l'arme, leur utilit pour la fabrication
des objets d'art et de manufacture pour lesquels ils se trouvaient en
relation avec les artistes du pays, leur acquirent bientt la
considration et le respect de toute la population.


 XI.

Les membres de l'institut furent aussi employs dans l'administration
civile. Monge et Berthollet furent nomms commissaires prs du
grand-divan, le mathmaticien Fourrier prs du divan du Caire. Costaz
fut mis  la tte de la rdaction d'un journal; les astronomes Nourris
et Nol parcoururent les points principaux de l'gypte pour en fixer
la position gographique et surtout celle des anciens monuments. On
voulait par-l raccorder la gographie ancienne avec la nouvelle.

L'ingnieur des ponts et chausses, Lepeyre, fut charg de niveler et
de faire le projet du canal de Suz, et l'ingnieur Girard d'tudier
le systme de navigation du Nil.

Un des membres de l'institut eut la direction de la monnaie du Caire.
Il fit fabriquer une grande quantit de paras, petite monnaie de
cuivre. C'tait une opration avantageuse, le trsor y gagnait plus de
60 pour cent. Les paras se rpandaient, non-seulement en gypte, mais
encore en Afrique et dans les dserts d'Arabie; et au lieu de gner
la circulation et de nuire au change, inconvnient des monnaies de
cuivre, elles les favorisaient. Cont tablit plusieurs manufactures
et usines.

Les fours pour faire clore les poulets, que l'gypte possde de toute
antiquit, excitrent vivement l'attention de l'institut: Dans
plusieurs autres pratiques que ce pays tenait de tradition, on
reconnut des traces qui furent prcieusement recueillies comme utiles
 l'histoire des arts, et pouvant faire retrouver d'anciens procds
perdus.

Le gnral Androssy reut la mission scientifique et militaire de
reconnatre les lacs Menzaleh, Bourlos et Natron. Geoffroy s'occupa de
l'histoire naturelle. Les dessinateurs Dutertre et Rigolo dessinaient
tout ce qui pouvait donner une ide des coutumes et des monuments de
l'antiquit. Ils firent les portraits de tous les hommes du pays qui
s'taient dvous au gnral en chef; cette distinction les flattait
beaucoup.

Le gnral Caffarelly, le colonel Sukolski, lurent souvent 
l'institut, des mmoires curieux qui ont t recueillis parmi ceux de
cette socit.

Lorsque la haute gypte fut conquise, ce qui n'eut lieu que dans la
seconde anne, toute la commission des savants s'y rendit pour
s'occuper de la recherche des antiquits.

Ces divers travaux ont donn lieu au magnifique ouvrage sur l'gypte,
rdig et grav dans les quinze premires annes de ce sicle, et qui
a cot plusieurs millions.


 XII.

Le climat est sain dans toute l'gypte; nanmoins une des premires
sollicitudes de l'administration fut la formation des hpitaux. Tout
tait  faire sous ce rapport. La maison d'Ibrahim-Bey, situe au bord
du canal de Rodah,  un quart de lieue du Caire, fut destine au grand
hpital. On le rendit capable de recevoir cinq cents malades. Au lieu
de bois de lit, on se servit de grands paniers d'osier, sur lesquels
on plaait des matelas de coton ou de laine, et des paillasses que
l'on fit avec de la paille de bl et celle de mas qui, ne manquait
pas. En peu de temps cet hospice fut abondamment fourni de tout. On en
tablit de semblables  Alexandrie, ainsi qu' Rosette et  Damiette,
et l'on donna une grande tendue aux hpitaux rgimentaires.

Les maux d'yeux ont fort incommod l'arme franaise en gypte; plus
de la moiti des soldats en a t atteinte. Cette maladie provient,
dit-on, de deux causes; des sels qui se trouvent dans le sable et la
poussire, et affectent ncessairement la vue, et de l'irritation que
produit le dfaut de transpiration pendant des nuits trs-fraches qui
succdent  des jours brlants. Quoiqu'il en soit de cette
explication, ces ophthalmies rsultent videmment du climat. Saint
Louis, de retour de son expdition du Levant, ramena une foule
d'aveugles; et c'est ce qui donna lieu  l'tablissement de l'hospice
des Quinze-Vingts  Paris.


 XIII.

La peste arrive toujours des ctes et jamais de la haute gypte. On
plaa des lazarets  Alexandrie,  Rosette et  Damiette; on en
construisit aussi un trs-beau dans l'le de Rodah; et lorsque la
peste parut, on mit en vigueur tout le systme des lois sanitaires de
Marseille. Ces prcautions nous furent trs-utiles. Elles taient
tout--fait inconnues aux habitants, qui s'y soumirent d'abord avec
rpugnance, mais qui finirent par en sentir l'utilit. C'est pendant
l'hiver que la peste a lieu; en juin elle disparat entirement. On a
fort souvent agit la question de savoir si cette maladie est
endmique  l'gypte. Ceux qui sont pour l'affirmative, croient avoir
remarqu qu'elle se dclare  Alexandrie ou sur les ctes de Damiette,
pendant les annes o, par exception, il pleut dans ces pays. Aussi
est-il sans exemple qu'elle ait commenc au Caire et dans la haute
gypte o il ne pleut jamais. Les personnes qui pensent qu'elle vient
de Constantinople ou des autres points de l'Asie, se fondent galement
sur ce que les premiers symptmes se manifestent toujours le long des
ctes.


 XIV.

On fit  la maison d'Elfy-Bey, qu'occupait le gnral en chef sur la
place d'El-Bekir, divers travaux qui avaient pour objet de
l'accommoder  notre usage. On commena par la construction d'un grand
escalier qui conduisait au premier tage, le rez-de-chausse ayant t
laiss pour les bureaux et l'tat-major. Le jardin subit aussi des
changements. Il ne s'y trouvait aucune alle; on en pratiqua un grand
nombre, ainsi que des bassins de marbre et des jets d'eau. Les
Orientaux aiment peu la promenade; marcher quand on peut tre assis,
leur paraissait un contre-sens qu'ils n'expliquaient que par la
ptulance du caractre franais.

Des entrepreneurs tablirent dans le jardin du Caire une espce de
Tivoli o l'on trouvait, comme  celui de Paris, des illuminations,
des feux d'artifice et des promenades. Le soir c'tait le rendez-vous
de l'arme et des gens du pays.

On construisit, du Caire  Boulac, une chausse de communication qui
pouvait servir en tout temps, mme pendant l'inondation. On leva un
thtre, et un grand nombre de maisons furent arranges et adaptes 
nos usages comme celle du gnral en chef. Une manutention fut
tablie[6]. On btit,  la pointe de l'le de Roda, plusieurs moulins
 vent pour faire de la farine; et on commenait  en employer pour
faire monter les eaux et pour servir  l'arrosement des terres. On
avait fond plusieurs cluses et prpar tout ce qui tait ncessaire
pour commencer les travaux du canal de Suz; mais les fortifications
et les btiments militaires occuprent dans cette premire anne, tous
les bras et toute l'activit de l'arme.

  [6] Les gyptiens chauffent leurs fours, partie avec des roseaux,
  partie avec de la fiente de chameau ou de cheval, sche au
  soleil, et qui sert alors de combustible.


 XV.

Napolon donnait souvent  dner aux scheicks. Quoique nos usages
fussent fort diffrents des leurs, ils trouvaient trs-commodes la
chaise, la fourchette, les couteaux. A la fin d'un de ces dners, il
demanda un jour au cheick El-Mondi: Depuis six mois que je suis avec
vous, que vous ai-je appris qui vous paraisse le plus utile? Ce que
vous m'avez appris de plus utile, rpondit le scheick, moiti srieux,
moiti riant, c'est de boire en mangeant. L'usage des Arabes est de
ne boire qu' la fin du repas.


NOTE SUR LA SYRIE.

L'Arabie a la figure d'un trapze. Un de ses cts, born par la mer
rouge et l'isthme de Suz, a cinq cents lieues. Celui qui s'tend
depuis le dtroit de Babel-Mandel jusqu'au cap de Razelgate en a
quatre cent cinquante. Le troisime, qui, de Razelgate, traverse le
golfe Persique et l'Euphrate, et s'tend jusqu'aux montagnes qui
avoisinent Alep et bornent la Syrie, a six cents lieues; c'est le
plus grand. Le quatrime, qui est le moins considrable, a cent
cinquante lieues depuis Raffa, limite de l'gypte, jusqu'au-del
d'Alexandrette et des monts Rosas; il spare l'Arabie de la Syrie.
Cette dernire contre a, dans toute la longueur dont nous parlons,
ses terres cultives sur trente lieues de largeur; et le dsert qui en
fait partie, s'tend l'espace de trente lieues jusqu' Palmyre. La
Syrie est borne au nord par l'Asie mineure,  l'occident par la
Mditerrane, au midi par l'gypte, et  l'orient par l'Arabie; ainsi
elle est le complment de ce pays, et forme avec lui une grande le,
comprise entre la Mditerrane, la mer Rouge, l'Ocan, le golfe
Persique et l'Euphrate. La Syrie diffre totalement de l'gypte par sa
population, son climat et son sol. Celle-ci est une seule plaine
forme par la valle d'un des plus grands fleuves du monde; l'autre
est la runion d'un grand nombre de valles. Les cinq siximes du
terrain sont des collines ou des montagnes, dont une chane traverse
toute la Syrie, et suit paralllement les ctes de la Mditerrane 
la distance de dix lieues. A droite, elle verse ses eaux dans deux
rivires qui coulent dans la direction qu'elle suit elle-mme, le
Jourdain et l'Oronte. Ces fleuves prennent leur source au mont Liban,
qui est le centre de la Syrie et le point le plus lev de cette
chane. De l, l'Oronte se dirige entre les montagnes et l'Arabie, du
sud au nord, et, aprs un cours de soixante lieues, se jette dans la
mer prs du golfe d'Antioche. Comme cette rivire coule trs-prs du
pied des montagnes, elle ne reoit qu'un petit nombre d'affluents. Le
Jourdain, qui prend naissance  vingt lieues de l'Oronte sur
l'Anti-Liban, coule du nord au sud. Il reoit une dixaine d'affluents
de la chane de montagnes qui traversent la Syrie. Aprs soixante
lieues de cours, il va se perdre dans la mer morte.

Prs des sources de l'Oronte, du ct de Balbeck, prennent naissance
deux petites rivires. L'une, appele la Barade, arrose la plaine de
Damas, et va mourir dans le lac de Bahar-el-Marg; l'autre, qui a
trente lieues de cours, a galement sa source sur les hauteurs de
Balbeck, et se jette dans la Mditerrane prs de Sour ou Tyr. Le pays
d'Alep est baign par plusieurs ruisseaux qui, partis de l'Asie
mineure, viennent se runir  l'Oronte. Le Koik, qui passe  Alep,
vient mourir dans un lac prs de cette ville.

Il pleut en Syrie  peu prs autant qu'en Europe. Ce pays est
trs-sain, et offre les sites les plus agrables. Comme il est
compos de valles et de petites montagnes, trs-favorables au
pturage, on y lve une grande quantit de bestiaux. On y voit aussi
des arbres de toute espce, et surtout une grande quantit d'oliviers.
La Syrie serait trs-propre  la culture de la vigne, tous les
villages chrtiens y font d'excellent vin.

Cette province est partage en cinq pachalics; celui de Jrusalem, qui
comprend l'ancienne Terre-Sainte; et ceux d'Acre, de Tripoli, de Damas
et d'Alep. Alep et Damas sont incomparablement les deux plus grandes
villes. Sur les cent cinquante lieues de ctes que prsente la Syrie,
on trouve la ville de Gaza (situe  une lieue de la mer, sans trace
de rade ni de port); un trs-beau plateau de deux lieues de tour
dsigne l'emplacement qu'avait cette ville dans sa prosprit.
Aujourd'hui elle n'a que peu d'importance. Jaffa ou Jopp est le port
le plus voisin de Jrusalem, dont il est  quinze lieues. Outre le
port pour les btiments, il s'y trouve une rade foraine. Csare
n'offre plus que des ruines. Acre a une rade foraine; mais la ville
est peu de chose, on y compte dix ou douze mille habitants. Sour ou
Tyr n'est plus qu'un village. Said, Barout, Tripoli, sont de petites
villes. Le point le plus important de toute cette cte, est le golfe
d'Alexandrette situ  vingt lieues d'Alep,  trente de l'Euphrate et
 trois cents d'Alexandrie. Il s'y trouve un mouillage pour les plus
grandes escadres. Tyr, que le commerce a port autrefois  un si haut
degr de splendeur, et qui a t la mtropole de Carthage, parat
avoir d, en partie, sa prosprit au commerce des Indes qui se
faisait, en remontant le golfe Persique et l'Euphrate, en passant par
Palmyre, messe, et en se dirigeant, selon les diffrentes poques,
sur Tyr ou sur Antioche.

Le point le plus lev de toute la Syrie est le mont Liban, qui n'est
qu'une montagne du troisime ordre, couverte d'normes pins; et dans
la Palestine, c'est le mont Thabor. L'Oronte et le Jourdain, qui sont
les plus grands fleuves de ces deux contres, sont l'un et l'autre de
petites rivires.

La Syrie a t le berceau de la religion de Mose et de celle de
Jsus; l'islamisme est n en Arabie. Ainsi le mme coin de terre a
produit les trois cultes qui ont dtruit le polythisme, et port sur
tous les points du globe, la connaissance d'un seul Dieu crateur.

Presque toutes les guerres des croiss, des XIe, XIIe et XIIIe
sicles, ont eu lieu en Syrie; et Saint-Jean d'Acre, Ptolmas, Jopp
et Damas en ont t principalement le thtre. L'influence de leurs
armes, et leur sjour, qui s'y est prolong pendant plusieurs sicles,
y a laiss dans la population des traces qui s'aperoivent encore.

Il y a en Syrie beaucoup de juifs, qui accourent de toutes les parties
du monde pour mourir en la terre sainte de Japhet. Il s'y trouve aussi
beaucoup de chrtiens, dont les uns descendent des croiss, et les
autres sont des indignes qui n'embrassrent point le mahomtisme,
lors de la conqute des Arabes. Ils sont confondus ensemble, et il
n'est plus possible de les distinguer. Chefamer, Nazareth, Bethlem et
une partie de Jrusalem ne sont peupls que de chrtiens. Dans les
pachalics d'Acre et de Jrusalem ils sont, avec les juifs, suprieurs
en nombre aux musulmans. Sur le revers du mont Liban, sont les Druses,
nation dont la religion se rapproche beaucoup de celle des chrtiens.
A Damas et  Alep, les mahomtans sont en grande majorit; il y existe
cependant un grand nombre de chrtiens syriaques. Les Mutualis,
mahomtans de la secte d'Ali, qui habitent les bords de la rivire
qui, du Liban, coule vers Tyr, taient autrefois nombreux et
puissants; mais, lors de l'expdition des Franais en Syrie, ils
taient fort dchus; les cruauts et vexations de Djezzar pacha en
avaient dtruit un grand nombre. Cependant ceux qui restaient nous
rendirent de grands services et se distingurent par une rare
intrpidit. Toutes les traditions que nous avons sur l'ancienne
gypte, portent sa population trs-haut. Mais la Syrie ne peut, sous
ce rapport, avoir dpass les proportions connues en Europe; car l,
comme dans les pays que nous habitons, il y a des rochers et des
terres incultes.

Au reste, la Syrie, comme tout l'empire turc, n'offre presque partout
que des ruines.


NOTE

SUR LES MOTIFS DE L'EXPDITION DE SYRIE.

Le principal but de l'expdition des Franais en Orient tait
d'abaisser la puissance anglaise. C'est du Nil que devait partir
l'arme qui allait donner de nouvelles destines aux Indes. L'gypte
devait remplacer Saint-Domingue et les Antilles, et concilier la
libert des noirs avec les intrts de nos manufactures; la conqute
de cette province entranait la perte de tous les tablissements
anglais en Amrique et dans la presqu'le du Gange. Les Franais une
fois matres des ports d'Italie, de Corfou, de Malte et d'Alexandrie,
la Mditerrane devenait un lac franais.

La rvolution des Indes devait tre plus ou moins prochaine, selon les
chances plus ou moins heureuses de la guerre; et les dispositions des
habitants de l'Arabie et de l'gypte plus ou moins favorables, suivant
la politique qu'aurait adopte la Porte dans ces nouvelles
circonstances; le seul objet dont on dt s'occuper immdiatement tait
de conqurir l'gypte et d'y former un tablissement solide; aussi les
moyens pour y russir taient-ils les seuls prvus. Tout le reste
tait considr comme une consquence ncessaire, on n'en avait que
pressenti l'excution. L'escadre franaise, rarme dans les ports
d'Alexandrie, approvisionne et monte par des quipages exercs,
suffisait pour imposer  Constantinople. Elle pouvait, si on le
jugeait ncessaire, dbarquer un corps de troupes  Alexandrette; et
l'on se serait trouv, dans la mme anne, matre de l'gypte, de la
Syrie, du Nil et de l'Euphrate. L'heureuse issue de la bataille des
Pyramides, la conqute de l'gypte sans essuyer aucune perte sensible,
les bonnes dispositions des habitants, le dvouement des chefs de la
loi, semblaient d'abord assurer la prompte excution de ces grands
projets. Mais bientt la destruction de l'escadre franaise  Aboukir,
le contre-ordre donn par le directoire  l'expdition d'Irlande, et
l'influence des ennemis de la France sur la Porte, rendirent tout plus
difficile.

Cependant deux armes turques se runissaient, l'une  Rhodes et
l'autre en Syrie, pour attaquer les Franais en gypte. Il parat
qu'elles devaient agir simultanment dans le courant de mai, la
premire en dbarquant  Aboukir et la seconde en traversant le dsert
qui spare la Syrie de l'gypte. On apprit dans les premiers jours de
janvier que Djezzar pacha venait d'tre nomm seraskier de l'arme de
Syrie; que son avant-garde, sous les ordres d'Abdalla, tait dja
arrive  El-Arich, s'en tait empare et s'occupait  rparer ce fort
qui peut tre considr comme la clef de l'gypte du ct de la Syrie.
Un train d'artillerie de quarante bouches  feu, servi par 1,200
canonniers, les seuls de l'empire qui fussent exercs  l'europenne,
venait de dbarquer  Jaffa; des magasins considrables se formaient
en cette ville, et un grand nombre de btiments de transport, dont une
partie arrivait de Constantinople, taient employs  cet effet. A
Gaza, on avait emmagasin des outres; la renomme voulait qu'il y en
et assez pour mettre une arme de 60,000 hommes  mme de traverser
le dsert.

Si les Franais restaient tranquilles en gypte, ils allaient tre
attaqus  la fois par les deux armes; de plus il tait  craindre
qu'un corps de troupes europennes ne se joignt  elles, et que le
moment de l'agression ne concidt avec des troubles intrieurs. Dans
ce cas, lors mme que les Franais auraient t vainqueurs, il ne leur
tait pas possible de profiter de la victoire. Par mer, ils n'avaient
point de flotte; par terre, le dsert de soixante-quinze lieues qui
spare la Syrie de l'gypte n'tait point praticable pour une arme
dans la saison des grandes chaleurs.

Les rgles de la guerre prescrivaient donc au gnral franais de
prvenir ses ennemis, de traverser le grand dsert pendant l'hiver, de
s'emparer de tous les magasins que l'ennemi avait forms sur les ctes
de la Syrie, d'attaquer et de dtruire les troupes au fur et  mesure
qu'elles se rassemblaient.

D'aprs ce plan, les divisions de l'arme de Rhodes taient obliges
d'accourir au secours de la Syrie; et l'gypte restait tranquille, ce
qui nous permettait d'appeler successivement la plus grande partie de
nos forces en Syrie. Les Mamelucks de Mourah-Bey et d'Ibrahim-Bey, les
Arabes du dsert de l'gypte, les Druses du mont Liban, les Mutualis,
les Chrtiens de Syrie, tout le parti du cheick d'Ayer en Syrie,
pouvaient se runir  l'arme matresse de cette contre, et la
commotion se communiquait  toute l'Arabie. Les provinces de l'empire
ottoman qui parlent arabe, appelaient de leurs voeux un grand
changement, et attendaient un homme. Avec des chances heureuses on
pouvait se trouver sur l'Euphrate, au milieu de l't, avec 100,000
auxiliaires, qui auraient eu pour rserve 25,000 vtrans franais des
meilleures troupes du monde, et des quipages d'artillerie nombreux.
Constantinople alors se trouvait menace; et si l'on parvenait 
rtablir des relations amicales avec la Porte, on pouvait traverser le
dsert et marcher sur l'Indus  la fin de l'automne.


NOTE SUR JAFFA.

Jaffa, ville de 7  8,000 habitants, qui tait l'apanage de la sultane
Valid, est situe  seize lieues de Gaza, et  une lieue de la petite
rivire de Maar, qui,  son embouchure, n'est pas guable.
L'enceinte, du ct de la terre, est forme par un demi-hexagone; un
des cts regarde Gaza, l'autre le Jourdain, le troisime Acre, et un
quatrime longe la mer en forme de demi-cercle concave. Il y a un
port, en mauvais tat pour les petits btiments, et une rade foraine
passable. Sur le Koich, est le couvent des Pres de la Terre-Sainte
(rcollets chausss), chargs du Nazareth et propritaires de
plusieurs autres communauts en Palestine. L'enceinte de Jaffa
consiste en de grandes murailles flanques de tours, sans fosss, ni
contrescarpes. Ces tours taient armes d'artillerie, mais leur
amnagement tait mal entendu, les canons maladroitement placs. Les
environs de Jaffa sont un vallon couvert de jardins et de vergers; il
s'y trouve beaucoup d'accidents de terrain qui permettent d'approcher
 une demi-porte de pistolet des remparts sans tre aperu. A une
grande porte de canon de Jaffa, est le rideau qui domine la campagne;
on y traa la ligne de contrevallation. C'tait la position o devait
naturellement camper l'arme; mais comme elle tait loigne de l'eau
et expose aux ardeurs du soleil, le rideau tant nu, on aima mieux se
placer dans des bosquets d'orangers en faisant garder la position
militaire par des postes.

Le mont Carmel est situ au promontoire de ce nom,  trois lieues
d'Acre, dont il forme l'extrme gauche de la baie. Il est escarp de
tous cts;  son sommet, il y a un couvent, et des fontaines; et sur
un rocher qui s'y trouve, on voit la trace d'un pied d'homme que la
tradition attribue  lie, lorsqu'il monta au ciel. Ce mont domine
toute la cte, et les navires viennent le reconnatre lorsqu'ils
abordent en Syrie. A ses pieds, coule la rivire du Caisrum, dont
l'embouchure est  sept ou huit cents toises de Caiffa. Cette petite
ville, situe au bord de la mer, renferme 3,000 habitants; elle a un
petit port, une enceinte  l'antique avec des tours, et est domine de
trs-prs par les mamelons du Carmel. De l'embouchure du Caisrum pour
arriver  Acre, on longe les sables au bord de la mer. On les suit
pendant une lieue et demie, et l'on rencontre l'embouchure du Blus,
petite rivire qui prend sa source sur les mamelons de Chefamer, et
dont les eaux coulent  peine. Elle est marcageuse  son embouchure,
et se jette dans la mer  quinze cents toises d'Acre. Elle passe  une
porte de fusil de la hauteur de Richard-Coeur-de-Lion, situe sur sa
rive droite,  six cents toises de Saint-Jean-d'Acre.


NOTES

SUR LE SIGE DE SAINT-JEAN-D'ACRE.

Le sige de Saint-Jean-d'Acre peut se diviser en trois poques.

Premire poque. Elle commence au 20 mars, jour o l'on ouvrit la
tranche, et finit au premier avril. Dans cette priode, nous avions
pour toute artillerie de sige, une caronade de 32, que le chef
d'escadron Lambert avait prise  Caiffa, en s'emparant de vive force
du canot du Tigre; mais il n'tait pas possible de s'en servir avec
l'afft du canot, et nous manquions de boulets. Ces inconvnients
disparurent bientt; en vingt-quatre heures, le parc d'artillerie
construisit un afft. Quant aux boulets, Sidney-Smith se chargea de
nous en procurer. On faisait de temps en temps paratre quelques
cavaliers ou quelques charrettes; alors ce commodore s'approchait en
faisant un feu roulant de toutes ses batteries; et les soldats,  qui
le directeur du parc d'artillerie donnait cinq sous par boulets,
couraient les ramasser. Ils taient si habitus  cette manoeuvre,
qu'ils allaient les chercher au milieu de la canonnade et des rires
universels. Quelquefois aussi on faisait avancer une chaloupe, ou l'on
faisait mine de construire une batterie. C'est ainsi que l'on
recueillit des boulets, de 12 et de 32. Du reste, on avait de la
poudre; car le parc en avait apport une certaine quantit du Caire;
de plus, on en avait trouv  Jaffa et  Gaza. En rsum, tous nos
moyens en artillerie, y compris celle de campagne, consistaient en
quatre pices de 12, approvisionnes  deux cents coups chaque, huit
obusiers, une caronade de 32, et une trentaine de pices de quatre.

Le gnral du gnie Samson, charg de reconnatre la ville, revint en
assurant qu'elle n'avait ni contrescarpe, ni foss. Il disait tre
parvenu, de nuit, au pied du rempart, o il avait reu un coup de
fusil qui l'avait grivement bless. Son rapport tait inexact; il
avait effectivement touch un mur, mais non le rempart. On agit
malheureusement d'aprs les renseignements qu'il avait donns. On se
flattait de l'espoir de prendre la ville en trois jours, car,
disait-on, elle est moins forte que Jaffa; sa garnison n'est que de 2
ou 3,000 hommes, et Jaffa, avec une tendue beaucoup moindre, en avait
8,000, lorsqu'on la prit.

Le 25 mars, en quatre heures de temps, la caronade et les quatre
pices de 12 ouvrirent la tour, et on jugea la brche praticable. Un
jeune officier du gnie avec quinze sapeurs et vingt-cinq grenadiers,
fut charg de monter  l'assaut pour en dblayer le pied, et
l'adjudant-commandant Laugier, qui se tenait dans la place d'armes 
cent toises de l, attendait que cette opration ft faite, pour
s'lancer sur la brche. Les sapeurs sortis de derrire l'aquduc,
eurent trente toises  faire, mais ils furent arrts court par une
contrescarpe de quinze pieds et un foss qu'ils valurent  plusieurs
toises. Cinq  six d'entre eux furent blesss, et le reste, en butte 
une pouvantable fusillade, rentra prcipitamment dans la tranche.

On plaa sur-le-champ un mineur pour faire sauter la contrescarpe. Au
bout de trois jours, c'est--dire le 28, la mine fut prte; les
mineurs annoncrent que la contrescarpe sauterait. Cette opration
difficile se faisait sous le feu de tous les remparts, et d'une grande
quantit de mortiers qui, dirigs par d'excellents pointeurs, que les
quipages anglais avaient fournis, lanaient des bombes de toutes
parts. Tous nos mortiers de huit pouces et nos belles pices que les
Anglais avaient prises, augmentrent la dfense de la place. La mine
joua le 28 mars, mais elle fit mal son effet; elle n'avait pas t
assez enfonce et ne renversa que la moiti de la contrescarpe. Il en
restait encore huit pieds. Les sapeurs assurrent nanmoins qu'il
n'en restait plus. L'officier d'tat-major Mailly fut en consquence
command avec un dtachement de vingt-cinq grenadiers pour soutenir un
officier du gnie qui, avec six sapeurs, se portait  la contrescarpe.
Par prcaution, on s'tait muni de trois chelles avec lesquelles on
la descendit. Comme on tait inquit par la fusillade, on attacha
l'chelle  la brche, et les sapeurs et grenadiers aimrent mieux
monter  l'assaut que d'en dblayer le pied. Ils firent annoncer 
Laugier, qui tait prt  les seconder avec deux bataillons, qu'ils
taient dans le foss, que la brche tait praticable et qu'il tait
temps de les soutenir. Laugier accourut au pas de course; mais au
moment o il arrivait sur la contrescarpe, il rencontra les grenadiers
qui revenaient en disant que la brche tait trop haute de plusieurs
pieds, et que Mailly et plusieurs des leurs taient tus.

Lorsque les Turcs avaient vu ce jeune officier attachant l'chelle, la
peur les avait pris et ils s'taient enfuis au port; Djezzar mme
s'tait embarqu. Mais la mort de Mailly fit manquer toute
l'opration; les deux bataillons s'parpillrent pour riposter  la
fusillade. Laugier fut tu, et l'on perdit du monde sans aucun
rsultat. Cet vnement fut trs-funeste. C'est ce jour-l que la
ville devait tre prise; depuis cette poque, il ne cessa d'y arriver
tous les jours des renforts de troupes, par mer.

Deuxime poque.--Du 1er avril au 27.--On ouvrit un nouveau puits de
mine, destin  faire sauter la contrescarpe entire, afin que le
foss ne prsentt plus aucun obstacle. Ce qui avait t fait se
trouva inutile; il tait plus ais de faire un nouveau cheminement. Il
fallut aux mineurs huit jours. On fit sauter la contrescarpe,
opration qui russit parfaitement. Le 12, on continua la mine sous le
foss afin de faire sauter toute la tour. Il n'y avait plus moyen
d'esprer de s'y introduire par la brche; l'ennemi l'avait remplie de
toute espce d'artifice. On chemina encore pendant six jours. Les
assigs s'en aperurent et firent une sortie en trois colonnes. Celle
du centre avait en tte 200 Anglais; ils furent repousss et un
capitaine de marins fut tu sur le puits de la mine.

C'est dans cette priode que furent livrs les combats de Canaam, de
Nazareth, de Saffet et du Mont-Thabor. Le premier eut lieu le 9, le
deuxime le 11, et les autres le 13, et le 16. Ce fut ce mme jour, 16
avril, que les mineurs estimrent qu'ils taient sous l'axe de la
tour. A cette poque, le contre-amiral Perre tait arriv avec trois
frgates, d'Alexandrie  Jaffa; il avait dbarqu deux mortiers et 6
pices de 18  Tintura. On en plaa deux pour combattre la petite le
qui flanquait la brche, et les quatre autres furent diriges contre
les remparts et les courtines  ct de la tour; on voulait, par le
bouleversement de cette tour, agrandir la brche qu'on supposait
devoir tre faite par la mine, car on craignait que l'ennemi n'et
fait un retranchement intrieur et n'et isol la tour qui tait
saillante.

Le 25, on mit le feu  la mine, mais un souterrain, qui tait sous la
tour, trompa les calculs, et il n'en sauta que la partie qui tait de
notre ct. L'effet fut d'enterrer 2 ou 300 Turcs et quelques pices
de canon, car ils en avaient crnel tous les tages et les
occupaient. On rsolut de profiter du premier moment de surprise, et
trente hommes essayrent de se loger dans la tour. Ne pouvant aller
outre, ils se maintinrent dans les tages infrieurs, tandis que
l'ennemi occupait les tages suprieurs, jusqu'au 26, o le gnral
Devaux fut bless. On se dcida alors  vacuer, afin de faire usage
de nos batteries contre cette tour branle et de la dtruire
tout--fait; le 27, Caffarelly mourut.

Troisime poque.--Du 27 avril au 20 mai.--L'ennemi sentit pendant
cette priode qu'il tait perdu, s'il restait sur la dfensive. Les
contremines qu'il avait tablies ne le rassuraient pas suffisamment.
Tous les crneaux de la muraille taient dtruits et les pices
dmontes par nos batteries. Trois mille hommes de renfort, qui
taient entrs dans la place, avaient, il est vrai, rpar toutes les
pertes.

Mais l'imagination des Turcs tait frappe de terreur, et l'on ne
pouvait plus obtenir d'eux qu'ils restassent sur la muraille et dans
la tour. Ils croyaient tout min. Phellipeaux[7] traa des lignes de
contre-attaque; elles partirent du palais de Djezzar, et de la droite
du front d'attaque. Il mena en outre deux tranches, comme deux cts
de triangle, qui prenaient en flanc tous nos ouvrages. La supriorit
numrique des ennemis, la grande quantit de travailleurs de la ville,
et celle des ballots de coton dont ils formaient des paulements,
htaient excessivement les travaux. En peu de jours, ils flanqurent
de droite et de gauche toute la tour, aprs quoi ils levrent des
cavaliers, et y placrent de l'artillerie de 24: on enleva et culbuta
plusieurs fois leur contre-attaque et leurs batteries, et l'on
encloua leurs pices, mais jamais il ne fut possible de se maintenir
dans ces ouvrages; ils taient trop domins par les tours et la
muraille. On ordonna alors de saper contre eux, de sorte que leurs
travailleurs et les ntres n'taient spars que par deux ou trois
toises de terrain, et marchaient les uns contre les autres. On tablit
aussi des fougasses qui donnaient le moyen d'entrer dans le boyau
ennemi, et d'y dtruire tout ce qui n'tait pas sur ses gardes.

  [7] migr franais, officier du gnie.

C'est ainsi que le premier mai, deux heures avant le jour, on
s'empara, sans perte, de la partie la plus saillante de la
contre-attaque; vingt hommes de bonne volont essayrent,  la petite
pointe du jour, de se loger dans la tour, dont nos batteries avaient
tout--fait ras les dfenses; mais en ce moment l'ennemi sortit en
force par sa droite, et ses balles arrivant derrire le dtachement,
qui cherchait  se loger sous les dbris, l'obligrent de se replier.
La sortie fut vivement repousse: 5  600 assigs furent tus, et un
grand nombre jets dans la mer. Comme il ne restait plus rien de la
tour, on rsolut d'attaquer une portion du rempart par la mine, afin
d'viter le retranchement que l'ennemi avait construit. On fit sauter
la contrescarpe. La mine traversait dja le foss, et commenait 
s'tendre sous l'escarpe, lorsque le 6 l'ennemi dboucha par une sape
que couvrait le foss, surprit le masque de la mine, et en combla le
puits.

Le 7, 12,000 hommes, de nouvelles troupes, arrivrent  l'ennemi.
Aussitt qu'ils furent signals, on calcula, d'aprs le vent, qu'ils
ne seraient pas dbarqus de six heures: en consquence, on fit jouer
une pice de 24 qu'avait envoye le contre-amiral Perre; elle
renversa un pan de muraille  la droite de la tour qui tait  notre
gauche. A la nuit, on se jette sur tous les travaux de l'ennemi, on
les comble, on gorge tout, on encloue les pices, on monte 
l'assaut, on se loge sur la tour, on entre dans la place; enfin l'on
tait matre de la ville, lorsque les troupes dbarques se
prsentent, dans un nombre effrayant, pour rtablir le combat. Rambaut
est tu; 150 hommes prissent avec lui, ou sont pris, et Lannes est
bless. Les assigs sortent par toutes les portes, et prennent la
brche  revers; mais l finit leur succs: on marcha sur eux, et
aprs les avoir rejets dans la ville, et en avoir coup plusieurs
colonnes, on se rtablit sur la brche. On fit dans cette affaire 7 
800 prisonniers, arms de baonnettes europennes; ils venaient de
Constantinople. La perte de l'ennemi fut norme, toutes nos batteries
tirrent  mitraille sur lui; et nos succs parurent si grands, que le
10  deux heures du matin, Napolon commanda un nouvel assaut. Le
gnral Debon fut bless  mort dans cette dernire action. Il y avait
20,000 hommes dans la place, et la maison de Djezzar et toutes les
autres taient tellement remplies de monde, que nous ne pmes pas
dpasser la brche.

Dans de telles circonstances, quel parti devait prendre le gnral en
chef? D'un ct le contre-amiral Perre qui revenait de croisire,
avait, pour la troisime fois, dbarqu de l'artillerie,  Tintura.
Nous commencions  avoir assez de pices pour esprer de rduire la
ville; mais, d'un autre ct, les prisonniers annonaient que de
nouveaux secours partaient de Rhodes, quand ils s'taient embarqus.
Les renforts reus ou  recevoir par l'ennemi, pouvaient rendre le
succs du sige problmatique; loigns comme nous l'tions de France
et d'gypte, nous ne pouvions plus faire de nouvelles pertes: nous
avions  Jaffa et au camp 1200 blesss; la peste tait  notre
ambulance. Le 20 on leva le sige.




MMOIRES DE NAPOLON.




GYPTE; MARS, AVRIL ET MAI 1799.

BATAILLE D'ABOUKIR.

  Tentatives d'insurrection contre les Franais.--Mourah-Bey sort
     du dsert de Nubie, et se porte dans la basse
     gypte.--Mustapha-Pacha dbarque  Aboukir et prend le
     fort.--Mouvement de l'arme franaise; Napolon se porte sur
     Alexandrie.--Runion de l'arme  Birketh; Napolon marche
     contre l'arme turque.--Bataille d'Aboukir, le 25 juillet
     1799.


 Ier.

Les habitants d'gypte pendant l'expdition de Syrie se comportrent
comme aurait pu le faire ceux d'une province franaise. Desaix, dans
la haute gypte, continua  repousser les attaques des Arabes et 
garantir le pays des tentatives de Mourah-Bey qui, du fond du dsert
de la Nubie, venait faire des incursions sur diffrents points de la
valle. Sidney Smith, oubliant ce qu'il devait au caractre des
officiers franais, avait fait imprimer un grand nombre de circulaires
et de libelles; et il les envoya aux diffrents gnraux et
commandants rests en gypte, leur proposant de retourner en France,
et assurant le passage, s'ils voulaient en profiter, pendant que _le
gnral en chef tait en Syrie_. Ces propositions parurent tellement
extravagantes que l'opinion s'accrdita dans l'arme que ce commodore
tait fou. Le gnral Dugua, commandant la basse gypte, dfendit
toute communication avec lui et repoussa ses insinuations avec
indignation.

Les forces franaises, qui taient dans la basse gypte,
s'augmentaient tous les jours des hommes qui sortaient des hpitaux et
qui renforaient les troisimes bataillons des corps. Les
fortifications d'Alexandrie, Rosette, Rhamanieh, Damiette, Salahieh,
Belbes et des diffrents points du Nil, qu'on avait jug  propos
d'occuper par des tours, se perfectionnrent constamment pendant ces
trois mois. Le gnral Dugua n'eut  rprimer que des incursions
d'Arabes et quelques rvoltes partielles; la masse des habitants
influence par les scheicks et les ulemas resta soumise et fidle. Le
premier vnement qui attira l'attention de ce gnral fut la rvolte
de l'mir-Hadji[8]. Les privilges et les biens attachs  cette place
taient trs-considrables. Le gnral en chef avait autoris
l'mir-Hadji  s'tablir dans le Charkih pour complter
l'organisation de sa maison. Il avait dja 300 hommes arms; il lui en
fallait 8  900, pour suffire  l'escorte de la caravane des plerins
de la Mecque. Il fut fidle au _sultan Kbir_ jusqu' la bataille du
Mont-Thabor; mais Djezzar, tant parvenu  communiquer avec lui par la
cte, et  lui faire savoir que les armes de Damas et des Naplousains
cernaient les Franais au camp d'Acre, que ceux-ci affaiblis, par le
sige, taient perdus sans ressource. Il dsespra de la cause
franaise, prta l'oreille aux propositions de Djezzar, et chercha 
faire sa paix en rendant quelques services. Le 15 avril ayant reu
encore de fausses nouvelles par un missaire de Djezzar, il dclara sa
rvolte par une proclamation dans tout le Charkih. Il annonait que
le sultan Kbir avait t tu devant Acre, et l'arme franaise prise
tout entire. La masse de la province resta sourde  ces insinuations.
Cinq ou six villages seulement, arborrent le drapeau de la rvolte,
et ses forces n'augmentrent que de 400 cavaliers, d'une tribu
d'Arabes.

  [8] Prince de la caravane de la Mecque.

Le gnral Lanusse, avec sa colonne mobile, partit du Delta, passa le
Nil et marcha contre l'mir-Hadji; aprs diverses petites affaires et
diffrents mouvements il russit  le cerner, l'attaqua vivement, mit
 mort tout ce qui voulut se dfendre, dispersa les Arabes, et brla,
pour faire un exemple, le village qui tait le plus coupable.
L'mir-Hadji se sauva, lui quinzime, par le dsert, et parvint 
gagner Jrusalem.

Pendant que ces vnements se passaient dans le Charkieh, d'autres
plus importants avaient lieu dans le Bahireh. Un homme du dsert de
Derne, jouissant d'une grande rputation de saintet parmi les Arabes
de sa tribu, s'imagina ou voulut faire croire qu'il tait l'ange
Elmody, que le prophte promet dans le Koran, d'envoyer au secours des
fidles, dans les circonstances les plus critiques. Cette opinion
s'accrdita dans la tribu; cet homme avait toutes les qualits propres
 exciter le fanatisme de la populace. Il tait parvenu  faire
accroire qu'il vivait de sa substance et par la grace spciale du
prophte. Tous les jours  l'heure de la prire et devant tous les
fidles, on lui portait une jatte de lait; il y trempait ses doigts
et les passait sur ses lvres, c'tait, disait-il, la seule nourriture
qu'il prenait. Il se forma une garde de 120 hommes de sa tribu, bien
arms et trs-fanatiss. Il se rendit  la grande oasis, o il trouva
une caravane de plerins, de 400 Maugrebins de Fez; il s'annona comme
l'ange Elmody, ils le crurent et le suivirent. Ces 400 hommes taient
bien arms, et avaient un bon nombre de chameaux; il se trouva ainsi 
la tte de 5  600 hommes et se dirigea sur Damanhour, o il surprit
60 hommes de la lgion nautique, les gorgea, s'empara de leurs fusils
et d'une pice de 4. Ce succs accrut le nombre de ses partisans; il
parcourut alors les mosques de Damanhour et des villages
circonvoisins, et du haut de la chaire, qui sert aux lecteurs du
Koran, il annona sa mission divine. Il se disait incombustible et 
l'abri des balles, il assurait que tous ceux qui marcheraient avec lui
n'auraient rien  craindre des fusils, baonnettes et canons des
Franais. Il tait l'ange Elmody! il persuada et recruta dans le
Bahireh, 3 ou 4,000 hommes, parmi lesquels il en trouva 4 ou 500 bien
arms. Il arma les autres de grandes piques et de pelles, et les
exera  jeter de la poussire contre l'ennemi, en dclarant que cette
poussire bnie rendrait vains tous les efforts des Franais contre
eux.

Le colonel Lefebvre, qui commandait  Rhamanieh, laissa 50 hommes dans
le fort, et partit avec 200 hommes pour reprendre Damanhour. L'ange
Elmody marcha  sa rencontre; le colonel Lefebvre fut cern par les
forces suprieures de l'ange. L'affaire s'engagea, et au moment o le
feu tait le plus vif entre les Franais et les hommes arms de
l'ange, des colonnes de fellahs dbordrent ses flancs et se jetrent
sur ses derrires, en formant des nues de poussire. Le colonel
Lefebvre ne put rien faire, perdit quelques hommes, en tua un plus
grand nombre et reprit sa position de Rhamanieh. Les blesss et les
parents des morts murmurrent et firent de vifs reproches  l'ange
Elmody. Il leur avait dit que les balles des Franais n'atteindraient
aucun de ses sectaires, et cependant un grand nombre avaient t tus
et blesss! Il fit taire ces murmures en s'appuyant du Koran et de
plusieurs prdictions; il soutint qu'aucun de ceux qui avaient t en
avant, pleins de confiance en ses promesses, n'avait t tu, ni
bless; mais que ceux qui avaient recul, parce que la foi n'tait pas
entire dans leur coeur, avaient t punis par le prophte; cet
vnement qui devait ouvrir les yeux sur son imposture, consolida son
pouvoir; il rgna alors  Damanhour. Il tait  craindre que tout le
Bahireh, et insensiblement les provinces voisines ne se soulevassent;
mais une proclamation des scheicks du Caire arriva  temps, et empcha
une rvolte gnrale.

Le gnral Lanusse traversa promptement le Delta; et de la province de
Charkieh se porta dans le Bahireh, o il arriva le 8 mai. Il marcha
sur Damanhour, et battit les troupes de l'ange Elmody. Tout ce qui
n'tait pas arm se dissipa et regagna ses villages. Il fit main basse
sur les fanatiques, en passa 1500 par les armes, et dans ce nombre se
trouva l'ange Elmody lui-mme. Il prit Damanhour et la tranquillit du
Bahireh fut rtablie.

A la nouvelle que l'arme franaise avait repass le dsert et
retournait en gypte, la consternation fut gnrale dans tout
l'Orient, les Druses, les Mutualis, les chrtiens de Syrie, les
partisans d'Ayer, n'obtinrent la paix de Djezzar qu'en faisant de
grands sacrifices d'argent. Djezzar fut moins cruel que par le
pass; presque toute sa maison militaire avait t tue dans
Saint-Jean-d'Acre, et ce vieillard survivait  tous ceux qu'il avait
levs. La peste qui faisait de grands ravages dans cette ville,
augmentait encore ses malheurs et portait le dernier coup  sa
puissance. Il ne sortit point de son pachalic.

Le pacha de Jrusalem reprit possession de Jaffa. Ibrahim-Bey avec 400
Mamelucks qui lui restaient vint prendre position  Gaza; il y eut
quelques pourparlers et quelques coups de sabre, avec la garnison
d'El-Arich.


 II.

Elfy-Bey et Osman-Bey avec 300 Mamelucks, un millier d'Arabes, et un
millier de chameaux portant leurs femmes et leurs richesses,
descendirent par le dsert entre la rive droite du Nil et la mer
Rouge, et arrivrent dans les premiers jours de juillet  l'oasis de
Sebabiar; ils attendaient Ibrahim-Bey qui devait venir les joindre de
Gaza, et ainsi runis ils voulaient soulever tout le Charkieh,
pntrer dans le Delta, et se porter sur Aboukir.

Le gnral de brigade Lagrange partit du Caire, avec une brigade et la
moiti du rgiment des dromadaires; il arriva en prsence de l'ennemi
dans la nuit du 9 au 10 juillet, manoeuvra avec tant d'habilet, qu'il
cerna le camp d'Osman-Bey et d'Elfy-Bey, prit leurs mille chameaux et
leurs familles, tua Osman-Bey, cinq ou six catchefs et une centaine de
Mamelucks. Le reste s'parpilla dans le dsert, et Elfy-Bey regagna la
Nubie. Ibrahim-Bey prvenu de cet vnement ne quitta point Gaza.

Mourah-Bey avec le reste des Mamelucks, montant  4 ou 500 hommes,
arriva dans le Fayoume, et de l se porta par le dsert sur le lac
Natron, o il devait tre joint par 2  3,000 Arabes du Baireh et du
dsert de Derne, et marcher sur Aboukir, lieu dsign pour le
dbarquement d'une grande arme turque. Il devait conduire  cette
arme des chameaux, des chevaux, et la servir de son influence.

Le gnral Murat partit du Caire, arriva au lac Natron, attaqua
Mourah-Bey, et lui prit un catchef et une cinquantaine de Mamelucks.
Mourah-Bey vivement poursuivi, et n'ayant, d'ailleurs, aucune nouvelle
de l'arme qui devait dbarquer  Aboukir, et que les vents avaient
retarde, retourna sur ses pas, cherchant son salut dans le dsert.
Dans la journe du 13, il arriva aux Pyramides; on dit qu'il monta sur
la plus haute, et qu'il y resta une partie de la journe  considrer
avec sa lunette toutes les maisons du Caire et sa belle campagne de
Gizeh. De toute la puissance des Mamelucks, il ne lui restait plus que
quelques centaines d'hommes dcourags, fugitifs et dlabrs!

Aussitt que le gnral en chef fut instruit de sa prsence sur ce
point, il partit  l'heure mme, arriva aux Pyramides; mais
Mourah-Bey s'enfona dans le dsert, se dirigeant sur la grande oasis.
On lui prit quelques chameaux et quelques hommes.


 III.

Le 14 juillet, le gnral en chef apprit que Sidney-Smith avec deux
vaisseaux de ligne anglais, plusieurs frgates, plusieurs vaisseaux de
guerre turcs et cent vingt ou cent cinquante btiments de transport,
avait mouill le 12 juillet au soir dans la rade d'Aboukir. Le fort
d'Aboukir tait arm, approvisionn et en bon tat; il y avait 400
hommes de garnison et un chef de confiance. Le gnral de brigade
Marmont, qui commandait  Alexandrie et dans toute la province,
rpondait de la dfense du fort, pendant le temps qui serait
ncessaire  l'arme pour arriver. Mais ce gnral avait commis une
grande faute: au lieu de raser le village d'Aboukir, comme le gnral
en chef le lui avait ordonn, et d'augmenter les fortifications du
fort en y construisant un glacis, un chemin couvert et une bonne
demi-lune en maonnerie, le gnral Marmont avait pris sur lui de
conserver ce village, qui avait de bonnes maisons et qui lui parut
ncessaire pour servir de cantonnement aux troupes; et il avait fait
tablir, par le colonel Cretin, une redoute de cinquante toises de
ct, en avant du village,  peu prs  quatre cents toises du fort.
Cette redoute lui parut protger suffisamment le fort et le village.
Le peu de largeur de l'isthme, qui dans ce point n'avait pas plus de
quatre cents toises, lui faisait croire qu'il tait impossible de
passer et d'entrer dans le village sans s'emparer de la redoute. Ces
dispositions taient vicieuses, puisque c'tait faire dpendre la
sret du fort important d'Aboukir, qui avait une escarpe et une
contrescarpe de fortification permanente, d'un ouvrage de campagne qui
n'tait pas flanqu et n'tait pas mme palissad.

Mustapha-Pacha envoya ses embarcations dans le lac Madieh, s'empara de
la traille qui servait  la communication d'Alexandrie  Rosette, et
opra son dbarquement sur le bord de ce lac. Le 14, les chaloupes
canonnires anglaises et turques entrrent dans le lac Madieh et
canonnrent la redoute. Plusieurs pices de campagne que dbarqurent
les Turcs furent disposes pour contrebattre les quatre pices qui
dfendaient cet ouvrage; et lorsqu'il fut jug suffisamment battu, les
Turcs le cernrent, le kandjar au poing, montrent  l'assaut, s'en
emparrent et firent prisonniers ou turent les 300 Franais, que le
commandant d'Aboukir y avait placs; lui-mme y fut tu. Ils prirent
possession alors du village; il ne restait plus dans le fort que 100
hommes et un mauvais officier, qui, intimid par les immenses forces
qui l'environnaient et la prise de la redoute, eut la lchet de
rendre le fort, vnement malheureux qui dconcerta tous les
calculs[9].

  [9] Le village d'Aboukir environne le fort, il est  l'extrmit
  de la presqu'le. A quatre cents toises du fort s'lve un petit
  mamelon qui le domine. La presqu'le n'a, en cet endroit, au plus
  que quatre cents toises de large. C'est l que Marmont avait fait
  construire une redoute. Le village est assez considrable, les
  maisons sont en pierre. Le fort d'Aboukir tait ferm par un
  rempart avec foss taill dans le roc; dans l'intrieur, il avait
  de grosses tours et des magasins vots, reste de trs-anciennes
  constructions. Il est environn de tous cts de rochers qui se
  prolongent dans la mer, et le rendent directement inabordable par
  la haute mer. A quelques centaines de toises se trouve une petite
  le, o l'on pourrait tablir un fort qui protgerait quelques
  vaisseaux de guerre.


 IV.

Cependant aussitt que Napolon fut instruit du dbarquement des
Turcs, il se porta  Giseh et expdia des ordres dans toute l'gypte.
Il coucha le 15  Wardan, le 17  Alkam, le 18  Chabour, le 19 
Rhamanieh, faisant ainsi quarante lieues en quatre jours. Le convoi
qui avait t signal  Aboukir tait considrable; et tout faisait
penser qu'il y avait, indpendamment d'une arme turque, une arme
anglaise; dans l'incertitude, le gnral en chef raisonna comme s'il
en tait ainsi.

Les divisions Murat, Lannes, Bon, partirent du Caire, en laissant une
bonne garnison dans la citadelle et dans les diffrents forts; la
division Klber partit de Damiette. Le gnral Rgnier, qui tait dans
le Charkieh, eut ordre de laisser une colonne de 600 hommes,
infanterie, cavalerie et artillerie, y compris les garnisons de
Belbeis, Salahieh, Cathieh et El-Arich, et de se diriger sur
Rhamanieh. Les diffrents gnraux qui commandaient les provinces se
portrent avec leurs colonnes et ce qu'ils avaient de disponible, sur
ce point. Le gnral Desaix eut ordre d'vacuer la haute gypte, d'en
laisser la garde aux habitants et d'arriver en toute diligence sur le
Caire; de sorte que, s'il tait ncessaire, toute l'arme, qui
comptait 25,000 hommes, dont plus de 3,000 hommes d'excellente
cavalerie, et soixante pices de campagne bien atteles, tait en
mouvement pour se runir devant Aboukir. Le nombre des troupes qui
furent laisses au Caire, compris les malingres et dpts, n'tait pas
de plus de 8  900 hommes.

Le gnral en chef avait l'espoir de dtruire l'arme qui dbarquait 
Aboukir, avant que celle de Syrie, s'il s'en tait form une nouvelle
depuis deux mois qu'il avait quitt cette contre, pt arriver devant
le Caire. On savait par notre avant-garde, qui tait  El-Arich, que
rien de ce qui devait former cette arme n'tait encore arriv  Gaza;
il tait toutefois ncessaire d'agir comme si l'ennemi, pendant qu'il
dbarquait  Alexandrie, avait une arme en marche sur El-Arich; et il
tait important que le gnral Desaix et vacu la haute gypte et
ft arriv au Caire, avant que l'arme de Syrie, si toutefois il y en
avait une et qu'elle se hasardt  passer le dsert, pt y arriver
elle-mme.

Dans cette circonstance, les scheiks de Gemil-Azar firent des
proclamations pour clairer les peuples sur les mouvements qui
s'opraient, et empcher qu'on ne crt que les Franais vacuaient
l'gypte; ils firent connatre qu'au contraire le sultan Kbir tait
constant dans ses sollicitudes pour elle. C'est ce qui l'avait port 
passer le dsert pour aller dtruire l'arme turque qui venait la
ravager; qu'aujourd'hui qu'une autre arme tait arrive, sur des
vaisseaux,  Aboukir, il marchait avec son activit ordinaire pour
s'opposer au dbarquement et viter  l'gypte les calamits qui
psent toujours sur un pays qui est le thtre de la guerre.


 V.

Arriv  Rhamanieh, Napolon reut, le 20 juillet, des nouvelles
d'Alexandrie, qui donnaient le dtail du dbarquement de l'ennemi, de
l'attaque et de la prise de la redoute, et de la capitulation du fort.
On annonait que l'ennemi n'avait pas encore avanc et qu'il
travaillait  des retranchements, consistant en deux lignes, l'une qui
runissait la redoute  la mer par des retranchements; l'autre  trois
quarts de lieue en avant, avait la droite et la gauche soutenues par
deux monticules de sable, l'un dominant le lac Madieh, et l'autre
appuy  la Mditerrane; que l'inactivit de l'ennemi depuis cinq
jours qu'il avait pris la redoute tait fonde, suivant les uns, sur
ce qu'il attendait l'arrive d'une arme anglaise venant de Mahon;
suivant les autres, sur ce que Mustapha avait refus de marcher sur
Alexandrie, sans artillerie et sans cavalerie, sachant que cette place
tait fortifie et arme d'une immense artillerie; qu'il attendait
Mourah-Bey, qui devait lui amener plusieurs milliers d'hommes de
cavalerie et plusieurs milliers de chameaux; que l'arme turque tait
value  20 ou 25,000 hommes; que l'on voyait sur la plage une
trentaine de bouches  feu, modle franais, pareilles  celles prises
 Jaffa; qu'il n'avait aucun attelage; et que toute sa cavalerie
consistait en 2 ou 300 chevaux, appartenant aux officiers que l'on
avait forms en pelotons pour fournir des gardes aux postes avancs.

Les vnements survenus  Mourah-Bey dconcertaient tous les projets
de l'ennemi; les Arabes du Bahireh, parmi lesquels nous avions
beaucoup de partisans, craignirent de s'exposer  la vengeance de
l'arme franaise; ils ne tmoignaient pas une grande confiance dans
les succs des Turcs, que d'ailleurs ils voyaient dpourvus
d'attelages et de cavalerie.

Les fortifications que l'arme turque faisait sur la presqu'le
d'Aboukir, portaient  penser qu'elle voulait prendre ce point pour
centre de ses oprations; elle pouvait de l se diriger sur Alexandrie
ou sur Rosette.

Le gnral en chef jugea devoir prendre le point de Birket pour centre
de ses mouvements. Il y envoya le gnral Murat avec son avant-garde
pour y prendre position; le village de Birket est  la tte du lac
Madieh. De l on pouvait fondre sur le flanc droit de l'arme ennemie,
si elle se dirigeait sur Rosette, et l'attaquer entre le lac Madieh et
le Nil, ou tomber sur son flanc gauche, si elle marchait sur
Alexandrie.

Pendant que toutes les colonnes se runissaient  Rhamanieh, le
gnral en chef se rendit  Alexandrie; il fut satisfait de la bonne
situation o se trouvait cette place importante, qui renfermait tant
de munitions et des magasins si considrables, et il rendit une
justice publique aux talents et  l'activit du colonel du gnie
Cretin.

La contenance de l'ennemi faisait ajouter foi aux bruits que ses
partisans rpandaient qu'il attendait l'arme anglaise; il tait donc
important de l'attaquer et de le battre avant son arrive. Mais la
marche du gnral en chef avait t si rapide, les distances taient
si grandes, qu'il n'y avait encore de runis que 5  6,000 hommes. Il
fallait douze  quinze jours de plus pour pouvoir rassembler toute
l'arme, except la division Desaix  laquelle il fallait vingt jours.

Le gnral en chef rsolut de se porter en avant avec ce qu'il avait
de troupes et d'aller reconnatre l'ennemi: celui-ci n'ayant ni
cavalerie, ni artillerie mobile, ne pouvait point l'engager dans une
affaire srieuse; son projet tait, si l'ennemi tait nombreux et bien
tabli, de prendre une position parallle, appuyant la droite au lac
Madieh, la gauche  la mer, et de s'y fortifier par des redoutes. Par
ce moyen, il tiendrait l'ennemi bloqu sur la presqu'le,
l'empcherait d'avoir aucune communication avec l'gypte, et serait 
mme d'attaquer l'arme turque lorsque la plus grande partie de
l'arme franaise serait arrive.

Napolon partit le 24 d'Alexandrie, et vint camper au Puits, moiti
chemin de l'isthme, et y fut rejoint par toutes les troupes qui
taient  Birket.

Les Turcs, qui n'avaient point de cavalerie, ne pouvaient s'clairer;
ils taient contenus par les grandes gardes de hussards et de
chasseurs, que la garnison d'Alexandrie avait places ds les premiers
jours du dbarquement. On nourrissait donc quelque esprance de
surprendre l'arme ennemie. Mais une compagnie de sapeurs, escortant
un convoi d'outils et partie d'Alexandrie fort tard le 24, dpassa les
feux de l'arme franaise et tomba dans ceux de l'arme turque,  dix
heures du soir. Aussitt que les sapeurs s'en aperurent, ils se
sauvrent pour la plupart, mais dix furent pris, et par eux, les
Turcs apprirent que le gnral en chef et l'arme, taient vis--vis
d'eux. Ils passrent toute la nuit  faire leurs dernires
dispositions, et nous les trouvmes, le 25, prpars  nous recevoir.

Le gnral en chef changea alors ses premiers projets, et rsolut
d'attaquer  l'heure mme, sinon pour s'emparer de toute la
presqu'le, du moins pour obliger l'ennemi  reployer sa premire
ligne derrire la seconde, ce qui permettrait aux Franais d'occuper
la position de cette premire ligne et de s'y retrancher. L'arme
turque ainsi resserre, il devenait facile de l'craser de bombes,
d'obus et de boulets, nous avions dans Alexandrie des moyens
d'artillerie immenses.

Le gnral Lannes avec 1,800 hommes, fit ses dispositions pour
attaquer la gauche de l'ennemi; Destaing avec un pareil nombre de
troupes se disposa  attaquer la droite; Murat avec toute la cavalerie
et une batterie lgre se partagea en trois corps, la gauche, la
droite et la rserve. Les tirailleurs de Lannes et Destaing
s'engagrent bientt avec les tirailleurs ennemis. Les Turcs
maintinrent le combat avec succs, jusqu'au moment o le gnral
Murat, ayant pntr par leur centre, dirigea sa gauche sur les
derrires de leur droite, et sa droite sur les derrires de leur
gauche, coupant ainsi la communication de la premire ligne avec la
deuxime. Les troupes turques perdirent alors contenance, et se
portrent en tumulte sur leur deuxime ligne. Ce corps tait de 9 
10,000 hommes. L'infanterie turque est brave, mais elle ne garde aucun
ordre, et ses fusils n'ont point de baonnette; elle a d'ailleurs le
sentiment profond de son infriorit en plaine contre la cavalerie.
Cette infanterie, rencontre au milieu de la plaine par notre
cavalerie, ne put rejoindre la deuxime ligne, et fut jete, la droite
dans la mer, et la gauche dans le lac Madieh. Les colonnes de Lannes
et de Destaing, qui s'taient portes sur les hauteurs que venait de
quitter l'ennemi, en descendirent au pas de charge, et les
poursuivirent l'pe dans les reins. On vit alors un spectacle unique.
Ces 10,000 hommes, pour chapper  notre cavalerie et  notre
infanterie, se prcipitrent dans l'eau; mitraills par notre
artillerie, ils s'y noyrent presque tous! On dit qu'une vingtaine
d'hommes seulement parvinrent  se sauver  bord des chaloupes. Un si
grand succs, qui nous avait cot si peu, donna l'esprance de forcer
la deuxime ligne. Le gnral en chef se porta en avant pour la
reconnatre avec le colonel Cretin. La gauche tait la partie la plus
faible.

Le gnral Lannes eut l'ordre de former ses troupes en colonnes, de
couvrir de tirailleurs les retranchements de la gauche de l'ennemi,
et, sous la protection de toute son artillerie, de longer le lac,
tourner les retranchements, et se jeter dans le village. Murat avec
toute sa cavalerie se plaa en colonne serre derrire Lannes, devant
rpter la mme manoeuvre que pour la premire ligne, et, aussitt que
Lannes aurait forc les retranchements, se porter sur les derrires de
la redoute de la droite des Turcs. Le colonel Cretin, qui connaissait
parfaitement les localits, lui fut donn pour diriger sa marche. Le
gnral Destaing fut destin  faire de fausses attaques pour attirer
l'attention de la droite de l'ennemi.

Toutes ces dispositions furent couronnes par les plus heureux succs.
Lannes fora les retranchements au point o ils joignaient le lac, et
se logea dans les premires maisons du village; la redoute et toute la
droite de l'ennemi taient couvertes de tirailleurs.

Mustapha-Pacha tait dans la redoute: aussitt qu'il s'aperut que le
gnral Lannes tait sur le point d'arriver au retranchement et de
tourner sa gauche, il fit une sortie, dboucha avec 4 ou 5,000
hommes, et par-l spara notre droite de notre gauche, qu'il prenait
en flanc en mme temps qu'il se trouvait sur les derrires de notre
droite. Ce mouvement aurait arrt court Lannes; mais le gnral en
chef, qui se trouvait au centre, marcha avec la 69e, contint l'attaque
de Mustapha, lui fit perdre du terrain, et par-l rassura entirement
les troupes du gnral Lannes, qui continurent leur mouvement; la
cavalerie, ayant alors dbouch, se trouva sur les derrires de la
redoute. L'ennemi se voyant coup, se mit aussitt dans le plus
affreux dsordre. Le gnral Destaing marcha au pas de charge sur les
retranchements de droite. Toutes les troupes de la deuxime ligne
voulurent alors regagner le fort, mais elles se rencontrrent avec
notre cavalerie, et il ne se ft point sauv un seul Turc sans
l'existence du village: un assez grand nombre eurent le temps d'y
arriver; 3 ou 4,000 Turcs furent jets dans la mer. Mustapha, tout son
tat-major et un gros de 12  1,500 hommes, furent cerns et faits
prisonniers. La 69e entra la premire dans la redoute.

Il tait quatre heures aprs midi: nous tions matres de la moiti du
village, de tout le camp de l'ennemi, qui avait perdu 14 ou 15,000
hommes, il lui en restait 3 ou 4,000 qui occupaient le fort et se
barricadaient dans une partie du village. La fusillade continua toute
la journe. Il ne fut pas jug possible, sans s'exposer  une perte
norme, de forcer l'ennemi dans les maisons qu'il occupait, protg
par le fort. On prit position, et le gnie et l'artillerie reconnurent
les endroits les plus avantageux pour placer des pices de gros
calibre, afin de raser les dfenses de l'ennemi, sans s'exposer  une
plus grande perte. Mustapha-Pacha ne s'tait rendu prisonnier qu'aprs
s'tre vaillamment dfendu. Il avait t bless  la main. La
cavalerie eut la plus grande part au succs de cette journe. Murat
fut bless d'un coup de tromblon  la tte; le brave Duvivier fut tu
d'un coup de kandjiar. Cretin tait tomb mort, perc d'une balle, en
conduisant la cavalerie. Guibert, aide-de-camp du gnral en chef,
frapp d'un boulet  la poitrine, mourut peu aprs le combat. Notre
perte se monta  environ 300 hommes. Sidney-Smith, qui faisait les
fonctions de major-gnral du pacha, et qui avait choisi les positions
qu'avait occupes l'arme turque, faillit tre pris; il eut beaucoup
de peine  rejoindre sa chaloupe.

La 69e s'tait mal comporte dans un assaut  St-Jean-d'Acre, et le
gnral en chef, mcontent, l'avait mise  l'ordre du jour et avait
ordonn qu'elle traverserait le dsert la crosse en l'air et escortant
les malades; par sa belle conduite  la bataille d'Aboukir, elle
reconquit son ancienne rputation.




PICES JUSTIFICATIVES.


_Lettre du gnral Bonaparte,_

_Au Directoire excutif._

    Au Caire, le 6 thermidor an VI (24 juillet 1798).

Le 19 messidor, l'arme partit d'Alexandrie. Elle arriva  Damanhour
le 20, souffrant beaucoup  travers ce dsert de l'excessive chaleur
et du manque d'eau.

_Combat de Rahmanieh._

Le 22, nous rencontrmes le Nil  Rahmanieh, et nous nous rejoignmes
avec la division du gnral Dugua, qui tait venue par Rosette en
faisant plusieurs marches forces.

La division du gnral Desaix fut attaque par un corps de 7  800
Mamelucks, qui aprs une canonnade assez vive, et la perte de quelques
hommes, se retirrent.

_Bataille de Chebrheis._

Cependant j'appris que Mourah-Bey,  la tte de son arme compose
d'une grande quantit de cavalerie, ayant huit ou dix grosses
chaloupes canonnires, et plusieurs batteries sur le Nil, nous
attendait au village de Chebrheis. Le 24 au soir, nous nous mmes en
marche pour nous en approcher. Le 25,  la pointe du jour, nous nous
trouvmes en prsence.

Nous n'avions que 200 hommes de cavalerie clops et harasss encore
de la traverse; les Mamelucks avaient un magnifique corps de
cavalerie, couvert d'or et d'argent, arm des meilleures carabines et
pistolets de Londres, des meilleurs sabres de l'Orient, et monts
peut-tre sur les meilleurs chevaux du continent.

L'arme tait range, chaque division formant un bataillon carr,
ayant les bagages au centre et l'artillerie dans les intervalles des
bataillons. Les bataillons rangs, les deuxime et quatrime divisions
derrire les premire et troisime. Les cinq divisions de l'arme
taient places en chelons, se flanquant entre elles, et flanques
par deux villages que nous occupions.

Le citoyen Perre, chef de division de la marine, avec trois chaloupes
canonnires, un chbec et une demi-galre, se porta pour attaquer la
flottille ennemie. Le combat fut extrmement opinitre. Il se tira de
part et d'autre plus de quinze cents coups de canon. Le chef de
division Perre a t bless au bras d'un coup de canon, et, par ses
bonnes dispositions et son intrpidit, est parvenu  reprendre trois
chaloupes canonnires et la demi-galre que les Mamelucks avaient
prises, et  mettre le feu  leur amiral. Les citoyens Monge et
Berthollet, qui taient sur le chbec, ont montr dans des moments
difficiles beaucoup de courage. Le gnral Androssy, qui commandait
les troupes de dbarquement, s'est parfaitement conduit.

La cavalerie des Mamelucks inonda bientt toute la plaine, dborda
toutes nos ailes, et chercha de tous cts sur nos flancs et nos
derrires le point faible pour pntrer; mais partout elle trouva que
la ligne tait galement formidable, et lui opposait un double feu de
flanc et de front. Ils essayrent plusieurs fois de charger, mais sans
s'y dterminer. Quelques braves vinrent escarmoucher; ils furent reus
par des feux de pelotons de carabiniers placs en avant des
intervalles des bataillons. Enfin, aprs tre rests une partie de la
journe  demi-porte de canon, ils oprrent leur retraite, et
disparurent. On peut valuer leur perte  300 hommes tus ou blesss.

Nous avons march pendant huit jours, privs de tout, et dans un des
climats les plus brlants du monde.

Le 2 thermidor au matin, nous apermes les Pyramides.

Le 2 au soir, nous nous trouvions  six lieues du Caire; et j'appris
que les vingt-trois beys, avec toutes leurs forces, s'taient
retranchs  Embabeh, et qu'ils avaient garni leurs retranchements de
plus de soixante pices de canon.

_Bataille des Pyramides._

Le 3,  la pointe du jour, nous rencontrmes les avant-gardes, que
nous repoussmes de village en village.

A deux heures aprs midi, nous nous trouvmes en prsence des
retranchements et de l'arme ennemie.

J'ordonnai aux divisions des gnraux Desaix et Reynier de prendre
position sur la droite entre Djyzeh et Embabeh, de manire  couper 
l'ennemi la communication de la haute gypte, qui tait sa retraite
naturelle. L'arme tait range de la mme manire qu' la bataille de
Chebrheis.

Ds l'instant que Mourah-Bey s'aperut du mouvement du gnral Desaix,
il se rsolut  le charger, et il envoya un de ses beys les plus
braves avec un corps d'lite qui, avec la rapidit de l'clair,
chargea les deux divisions. On le laissa approcher jusqu' cinquante
pas, et on l'accueillit avec une grle de balles et de mitraille, qui
en fit tomber un grand nombre sur le champ de bataille. Ils se
jetrent dans l'intervalle que formaient les deux divisions, o ils
furent reus par un double feu qui acheva leur dfaite.

Je saisis l'instant, et j'ordonnai  la division du gnral Bon, qui
tait sur le Nil, de se porter  l'attaque des retranchements, et au
gnral Vial, qui commande la division du gnral Menou, de se porter
entre le corps qui venait de le charger et les retranchements, de
manire  remplir le triple but,

D'empcher le corps d'y rentrer;

De couper la retraite  celui qui les occupait;

Et enfin, s'il tait ncessaire, d'attaquer ces retranchements par la
gauche.

Ds l'instant que les gnraux Vial et Bon furent  porte, ils
ordonnrent aux premires et troisimes divisions de chaque bataillon
de se ranger en colonnes d'attaque, tandis que les deuximes et
quatrimes conservaient leur mme position, formant toujours le
bataillon carr, qui ne se trouvait plus que sur trois de hauteur, et
s'avanait pour soutenir les colonnes d'attaque.

Les colonnes d'attaque du gnral Bon, commandes par le brave gnral
Rampon, se jetrent sur les retranchements avec leur imptuosit
ordinaire, malgr le feu d'une assez grande quantit d'artillerie,
lorsque les Mamelucks firent une charge. Ils sortirent des
retranchements au grand galop. Nos colonnes eurent le temps de faire
halte, de faire front de tous cts, et de les recevoir la baonnette
au bout du fusil, et par une grle de balles. A l'instant mme le
champ de bataille en fut jonch. Nos troupes eurent bientt enlev les
retranchements. Les Mamelucks en fuite se prcipitrent aussitt en
foule sur leur gauche. Mais un bataillon de carabiniers, sous le feu
duquel ils furent obligs de passer  cinq pas, en fit une boucherie
effroyable. Un trs-grand nombre se jeta dans le Nil, et s'y noya.

Plus de 400 chameaux chargs de bagages, cinquante pices
d'artillerie, sont tombs en notre pouvoir. J'value la perte des
Mamelucks  2,000 hommes de cavalerie d'lite. Une grande partie des
beys a t blesse ou tue. Mourah-Bey a t bless  la joue. Notre
perte se monte  20 ou 30 hommes tus et  120 blesss. Dans la nuit
mme, la ville du Caire a t vacue. Toutes leurs chaloupes
canonnires, corvettes, bricks, et mme une frgate, ont t brls,
et, le 4, nos troupes sont entres au Caire. Pendant la nuit, la
populace a brl les maisons des beys, et commis plusieurs excs. Le
Caire, qui a plus de 300,000 habitants, a la plus vilaine populace du
monde.

Aprs le grand nombre de combats et de batailles que les troupes que
je commande ont livrs contre des forces suprieures, je ne
m'aviserais point de louer leur contenance et leur sang-froid dans
cette occasion, si vritablement ce genre tout nouveau n'avait exig
de leur part une patience qui contraste avec l'imptuosit franaise.
S'ils se fussent livrs  leur ardeur, ils n'auraient point eu la
victoire, qui ne pouvait s'obtenir que par un grand sang-froid et une
grande patience.

La cavalerie des Mamelucks a montr une grande bravoure. Ils
dfendaient leur fortune, et il n'y a pas un d'eux sur lequel nos
soldats n'aient trouv trois, quatre, et cinq cents louis d'or.

Tout le luxe de ces gens-ci tait dans leurs chevaux et leur armement.
Leurs maisons sont pitoyables. Il est difficile de voir une terre plus
fertile et un peuple plus misrable, plus ignorant et plus abruti. Ils
prfrent un bouton de nos soldats  un cu de six francs; dans les
villages ils ne connaissent pas mme une paire de ciseaux. Leurs
maisons sont d'un peu de boue. Ils n'ont pour tout meuble qu'une natte
de paille et deux ou trois pots de terre. Ils mangent et consomment en
gnral fort peu de chose. Ils ne connaissent point l'usage des
moulins, de sorte que nous avons bivouaqu sur des tas immenses de
bl, sans pouvoir avoir de farine. Nous ne nous nourrissions que de
lgumes et de bestiaux. Le peu de grains qu'ils convertissent en
farine, ils le font avec des pierres; et, dans quelques gros villages,
il y a des moulins que font tourner des boeufs.

Nous avons t continuellement harcels par des nues d'Arabes, qui
sont les plus grands voleurs et les plus grands sclrats de la terre,
assassinant les Turcs comme les Franais, tout ce qui leur tombe dans
les mains. Le gnral de brigade Muireur et plusieurs autres
aides-de-camp et officiers de l'tat-major ont t assassins par ces
misrables. Embusqus derrire des digues et dans des fosss, sur
leurs excellents petits chevaux, malheur  celui qui s'loigne  cent
pas des colonnes! Le gnral Muireur, malgr les reprsentations de la
grande garde, seul, par une fatalit que j'ai souvent remarqu
accompagner ceux qui sont arrivs  leur dernire heure, a voulu se
porter sur un monticule  deux cents pas du camp; derrire taient
trois Bdouins qui l'ont assassin. La rpublique fait une perte
relle: c'tait un des gnraux les plus braves que je connusse.

La rpublique ne peut pas avoir une colonie plus  sa porte et d'un
sol plus riche que l'gypte. Le climat est trs-sain, parce que les
nuits sont fraches. Malgr quinze jours de marche, de fatigues de
toute espce, la privation du vin, et mme de tout ce qui peut allger
la fatigue, nous n'avons point de malades. Le soldat a trouv une
grande ressource dans les pastques, espce de melons d'eau qui sont
en trs-grande quantit.

L'artillerie s'est spcialement distingue. Je vous demande le grade
de gnral de division pour le gnral de brigade Dommartin. J'ai
promu au grade de gnral de brigade le chef de brigade Destaing,
commandant la quatrime demi-brigade; le gnral Zayonschek s'est fort
bien conduit dans plusieurs missions importantes que je lui ai
confies.

L'ordonnateur Sucy s'tait embarqu sur notre flottille du Nil, pour
tre plus  porte de nous faire passer des vivres du Delta. Voyant
que je redoublais de marche, et desirant tre  mes cts lors de la
bataille, il se jeta dans une chaloupe canonnire, et, malgr les
prils qu'il avait  courir, il se spara de la flottille. Sa chaloupe
choua; il fut assailli par une grande quantit d'ennemis. Il montra
le plus grand courage; bless trs-dangereusement au bras, il parvint,
par son exemple,  ranimer l'quipage, et  tirer la chaloupe du
mauvais pas o elle s'tait engage.

Nous sommes sans aucune nouvelle de France depuis notre dpart.

Je vous enverrai incessamment un officier avec tous les renseignements
sur la situation conomique, morale et politique de ce pays-ci.

Je vous ferai connatre galement, dans le plus grand dtail, tous
ceux qui se sont distingus, et les avancements que j'ai faits.

Je vous prie d'accorder le grade de contre-amiral au citoyen Perre,
chef de division, un des officiers de marine les plus distingus par
son intrpidit.

Je vous prie de faire payer une gratification de 1,200 francs  la
femme du citoyen Larrey, chirurgien en chef de l'arme. Il nous a
rendu, au milieu du dsert, les plus grands services par son activit
et son zle. C'est l'officier de sant que je connaisse le plus fait
pour tre  la tte des ambulances d'une arme.

    _Sign_, BONAPARTE.


_Lettre du gnral Bonaparte,_

_A l'amiral Brueys._

    Au Caire, le 12 thermidor an VI (30 juillet 1798.)

Je reois  l'instant et tout  la fois vos lettres depuis le 25
messidor jusqu'au 8 thermidor. Les nouvelles que je reois
d'Alexandrie sur le succs des sondes me font esprer qu' l'heure
qu'il est, vous serez entr dans le port. Je pense aussi que _le
Causse_ et _le Dubois_ sont arms en guerre de manire  pouvoir se
trouver en ligne, si vous tiez attaqu; car enfin deux vaisseaux de
plus ne sont point  ngliger.

Le contre-amiral Perre sera pour long-temps ncessaire sur le Nil,
qu'il commence  connatre. Je ne vois pas d'inconvnient  ce que
vous donniez le commandement de son vaisseau au citoyen....... Faites
l-dessus ce qu'il convient.

Je vous ai crit le 9, je vous ai envoy copie de tous les ordres que
j'ai donns pour l'approvisionnement de l'escadre; j'imagine qu'
l'heure qu'il est, les cinquante vaisseaux chargs de vivres sont
arrivs. Nous avons ici une besogne immense, c'est un chaos 
dbrouiller et  organiser qui n'eut jamais d'gal. Nous avons du bl,
du riz, des lgumes en abondance. Nous cherchons et nous commenons 
trouver de l'argent; mais tout cela est environn de travail, de
peines et de difficults.

Vous trouverez ci-joint un ordre pour Damiette, envoyez-le par un
aviso, qui, avant d'entrer, s'informera si nos troupes y sont. Elles
sont parties pour s'y rendre, il y a trois jours, en barques sur le
Nil: ainsi elles seront arrives lorsque vous recevrez cette lettre;
envoyez-y un des sous-commissaires de l'escadre pour surveiller
l'excution de l'ordre.

Je vais encore faire partir une trentaine de btiments chargs de bl
pour votre escadre.

Toute la conduite des Anglais porte  croire qu'ils sont infrieurs en
nombre, et qu'ils se contentent de bloquer Malte et d'empcher les
subsistances d'y arriver. Quoi qu'il en soit, il faut bien vite entrer
dans le port d'Alexandrie, ou vous approvisionner promptement de riz,
de bl, que je vous envoie, et vous transporter dans le port de
Corfou; car il est indispensable que, jusqu' ce que tout ceci se
dcide, vous vous trouviez dans une position  porte d'en imposer 
la Porte. Dans le second cas, vous aurez soin que tous les vaisseaux,
frgates vnitiennes et franaises qui peuvent nous servir, restent 
Alexandrie.

    _Sign_, BONAPARTE.


_Lettre du gnral Bonaparte,_

_Au Directoire excutif._

    Au Caire, le 2 fructidor an VI (19 aot 1798).

Le 18 thermidor, j'ordonnai  la division du gnral Reynier de se
porter  Elkhankah, pour soutenir le gnral de cavalerie Leclerc, qui
se battait avec une nue d'Arabes  cheval, et de paysans du pays
qu'Ibrahim-Bey tait parvenu  soulever. Il tua une cinquantaine de
paysans, quelques Arabes, et prit position au village d'Elkhankah. Je
fis partir galement la division commande par le gnral Lannes et
celle du gnral Dugua.

Nous marchmes  grandes journes sur la Syrie, poussant toujours
devant nous Ibrahim-Bey et l'arme qu'il commandait.

Avant d'arriver  Belbeis, nous dlivrmes une partie de la caravane
de la Mecque, que les Arabes avaient enleve et conduisaient dans le
dsert, o ils taient dja enfoncs de deux lieues. Je l'ai fait
conduire au Caire sous bonne escorte. Nous trouvmes  Qouryn une
autre partie de la caravane, toute compose de marchands qui avaient
t arrts d'abord par Ibrahim-Bey, ensuite relchs et pills par
les Arabes. J'en fis runir les dbris et je la fis galement conduire
au Caire. Le pillage des Arabes  d tre considrable; un seul
ngociant m'assura qu'il perdait en schalls et autres marchandises
des Indes, pour deux cent mille cus. Le ngociant avait avec lui,
suivant l'usage du pays, toutes ses femmes. Je leur donnai  souper,
et leur procurai les chameaux ncessaires pour leur voyage au Caire.
Plusieurs paraissaient avoir une assez bonne tournure; mais le visage
tait couvert, selon l'usage du pays, usage auquel l'arme s'accoutume
le plus difficilement.

Nous arrivmes  Ssalehhyeh, qui est le dernier endroit habit de
l'gypte o il y ait de bonne eau. L commence le dsert qui spare la
Syrie de l'gypte.

Ibrahim-Bey, avec son arme, ses trsors et ses femmes, venait de
partir pour Ssalehhyeh. Je le poursuivis avec le peu de cavalerie que
j'avais. Nous vmes dfiler devant nous ses immenses bagages. Un parti
d'Arabes de 150 hommes, qui taient avec eux, nous proposa de charger
avec nous pour partager le butin. La nuit approchait, nos chevaux
taient reints, l'infanterie trs-loigne; nous leur enlevmes les
deux pices de canon qu'ils avaient, et une cinquantaine de chameaux
chargs de tentes et de diffrents effets. Les Mamelucks soutinrent la
charge avec le plus grand courage. Le chef d'escadron d'Estre, du
septime rgiment de hussards, a t mortellement bless; mon
aide-de-camp Shulkouski a t bless de sept  huit coups de sabre et
de plusieurs coups de feu. L'escadron mont du septime de hussards et
du vingt-deuxime de chasseurs, ceux des troisime et quinzime de
dragons, se sont parfaitement conduits. Les Mamelucks sont extrmement
braves et formeraient un excellent corps de cavalerie lgre; ils
sont richement habills, arms avec le plus grand soin, et monts sur
des chevaux de la meilleure qualit. Chaque officier d'tat-major,
chaque hussard a soutenu un combat particulier. Lasalle, chef de
brigade du vingt-deuxime, laissa tomber son sabre au milieu de la
charge; il fut assez adroit et assez heureux pour mettre pied  terre
et se trouver  cheval pour se dfendre et attaquer un des Mamelucks
les plus intrpides. Le gnral Murat, le chef de bataillon, mon
aide-de-camp Duroc, le citoyen Leturcq, le citoyen Colbert, l'adjudant
Arrighi, engags trop avant par leur ardeur dans le plus fort de la
mle, ont couru les plus grands dangers.

Ibrahim-Bey traverse dans ce moment-ci le dsert de Syrie; il a t
bless dans ce combat.

Je laissai  Ssalehhieh la division du gnral Reynier et des
officiers du gnie, pour y construire une forteresse, et je partis le
26 thermidor pour revenir au Caire. Je n'tais pas loign de deux
lieues de Ssalehhieh, que l'aide-de-camp du gnral Klber arriva et
m'apporta la nouvelle de la bataille qu'avait soutenue notre escadre,
le 14 thermidor. Les communications sont si difficiles, qu'il avait
mis onze jours pour venir.

Je vous envoie le rapport que m'en fait le contre-amiral Gantheaume.
Je lui cris, par le mme courrier,  Alexandrie, de vous en faire un
plus dtaill.

Le 18 messidor, je suis parti d'Alexandrie. J'crivis  l'amiral
d'entrer, sous les vingt-quatre heures, dans le port d'Alexandrie,
et, si son escadre ne pouvait pas y entrer, de dcharger promptement
toute l'artillerie et tous les effets appartenant  l'arme de terre,
et de se rendre  Corfou.

L'amiral ne crut pas pouvoir achever le dbarquement dans la position
o il tait, tant mouill dans le port d'Alexandrie sur des rochers,
et plusieurs vaisseaux ayant dja perdu leurs ancres; il alla mouiller
 Aboukir, qui offrait un bon mouillage. J'envoyai des officiers du
gnie et d'artillerie qui convinrent avec l'amiral que la terre ne
pouvait lui donner aucune protection, et que, si les Anglais
paraissaient pendant les deux ou trois jours qu'il fallait qu'il
restt  Aboukir, soit pour dcharger notre artillerie, soit pour
sonder et marquer la passe d'Alexandrie, il n'y avait pas d'autre
parti  prendre que de couper ses cbles, et qu'il tait urgent de
sjourner le moins possible  Aboukir.

Je suis parti d'Alexandrie dans la ferme croyance que, sous trois
jours, l'escadre serait entre dans le port d'Alexandrie, ou aurait
appareill pour Corfou. Depuis le 18 messidor jusqu'au 6 thermidor, je
n'ai reu aucune nouvelle ni de Rosette, ni d'Alexandrie, ni de
l'escadre. Une nue d'Arabes, accourus de tous les points du dsert,
tait constamment  cinq cents toises du camp. Le 9 thermidor, le
bruit de nos victoires et diffrentes dispositions rouvrirent nos
communications. Je reus plusieurs lettres de l'amiral, o je vis avec
tonnement qu'il se trouvait encore  Aboukir. Je lui crivis
sur-le-champ pour lui faire sentir qu'il ne devait pas perdre une
heure  entrer  Alexandrie, ou  se rendre  Corfou.

L'amiral m'instruisit, par une lettre du 2 thermidor, que plusieurs
vaisseaux anglais taient venus le reconnatre, et qu'il se fortifiait
pour attendre l'ennemi, emboss  Aboukir. Cette trange rsolution me
remplit des plus vives alarmes; mais dja il n'tait plus temps, car
la lettre que l'amiral crivait le 2 thermidor ne m'arriva que le 12.
Je lui expdiai le citoyen Jullien, mon aide-de-camp, avec ordre de ne
pas partir d'Aboukir qu'il n'et vu l'escadre  la voile. Parti le 12,
il n'aurait jamais pu arriver  temps; cet aide-de-camp a t tu en
chemin par un parti arabe qui a arrt sa barque sur le Nil, et l'a
gorg avec son escorte.

Le 8 thermidor, l'amiral m'crivit que les Anglais s'taient loigns,
ce qu'il attribuait au dfaut de vivres. Je reus cette lettre par le
mme courrier, le 12.

Le 11, il m'crivait qu'il venait enfin d'apprendre la victoire des
Pyramides et la prise du Caire, et que l'on avait trouv une passe
pour entrer dans le port d'Alexandrie; je reus cette lettre le 18.

Le 14, au soir, les Anglais l'attaqurent; il m'expdia, au moment o
il aperut l'escadre anglaise, un officier pour me faire part de ses
dispositions et de ses projets: cet officier a pri en route.

Il me parat que l'amiral Brueys n'a pas voulu se rendre  Corfou,
avant qu'il et t certain de ne pouvoir entrer dans le port
d'Alexandrie, et que l'arme dont il n'avait pas de nouvelles depuis
long-temps, ft dans une position  ne pas avoir besoin de retraite.
Si dans ce funeste vnement il a fait des fautes, il les a expies
par une mort glorieuse.

Les destins ont voulu dans cette circonstance, comme dans tant
d'autres, prouver que, s'ils nous accordent une grande prpondrance
sur le continent, ils ont donn l'empire des mers  nos rivaux. Mais
ce revers ne peut tre attribu  l'inconstance de notre fortune; elle
ne nous abandonne pas encore: loin de l, elle nous a servis dans
toute cette opration au-del de tout ce qu'elle a jamais fait. Quand
j'arrivai devant Alexandrie avec l'escadre, et que j'appris que les
Anglais y taient passs en force suprieure quelques jours avant,
malgr la tempte affreuse qui rgnait, au risque de me naufrager, je
me jetai  terre. Je me souvins qu' l'instant o les prparatifs du
dbarquement se faisaient, on signala dans l'loignement, au vent, une
voile de guerre: c'tait _la Justice_. Je m'criai: Fortune,
m'abandonneras-tu? quoi, seulement cinq jours! Je dbarquai dans la
journe, je marchai toute la nuit; j'attaquai Alexandrie  la pointe
du jour avec 3,000 hommes harasss, sans canons et presque pas de
cartouches; et dans les cinq jours, j'tais matre de Rosette, de
Damanhour, c'est--dire dja tabli en gypte. Dans ces cinq jours,
l'escadre devait se trouver  l'abri des forces des Anglais, quel que
ft leur nombre. Bien loin de l elle reste expose pendant tout le
reste de messidor. Elle reoit de Rosette, dans les premiers jours de
thermidor, un approvisionnement de riz pour deux mois. Les Anglais se
laissent voir en nombre suprieur pendant dix jours dans ces parages.
Le 11 thermidor, elle apprend la nouvelle de l'entire possession de
l'gypte et de notre entre au Caire; et ce n'est que lorsque la
fortune voit que toutes ses faveurs sont inutiles, qu'elle abandonne
notre flotte  son destin.

    _Sign_, BONAPARTE.


_Lettre du gnral Bonaparte,_

_A la citoyenne Brueys._

    Au Caire, le 2 fructidor an VI (19 aot 1798.)

Votre mari a t tu d'un coup de canon, en combattant  son bord. Il
est mort sans souffrir, et de la mort la plus douce, la plus envie
par les militaires.

Je sens vivement votre douleur. Le moment qui nous spare de l'objet
que nous aimons est terrible; il nous isole de la terre; il fait
prouver au corps les convulsions de l'agonie. Les facults de l'ame
sont ananties, elle ne conserve de relations avec l'univers, qu'au
travers d'un cauchemar qui altre tout. Les hommes paraissent plus
froids, plus gostes qu'ils ne le sont rellement. L'on sent dans
cette situation que si rien ne nous obligeait  la vie, il vaudrait
beaucoup mieux mourir; mais lorsque aprs cette premire pense, l'on
presse ses enfants sur son coeur, des larmes, des sentiments tendres
raniment la nature, et l'on vit pour ses enfants; oui, madame, voyez
ds ce premier moment qu'ils ouvrent votre coeur  la mlancolie: vous
pleurerez avec eux, vous leverez leur enfance, cultiverez leur
jeunesse; vous leur parlerez de leur pre, de votre douleur, de la
perte qu'eux et la rpublique ont faite. Aprs avoir rattach votre
ame au monde par l'amour filial et l'amour maternel, apprciez pour
quelque chose l'amiti et le vif intrt que je prendrai toujours  la
femme de mon ami. Persuadez-vous qu'il est des hommes, en petit
nombre, qui mritent d'tre l'espoir de la douleur, parce qu'ils
sentent avec chaleur les peines de l'ame.

    _Sign_, BONAPARTE.


  _Instructions remises au citoyen Beauvoisin, chef de bataillon
     d'tat-major, commissaire prs le divan du Caire._

    Au Caire, le 5 fructidor an VI (22 aot 1798.)

Le citoyen Beauvoisin se rendra  Damiette; de l il s'embarquera sur
un vaisseau turc ou grec; il se rendra  Jaffa; il portera la lettre
que je vous envoie  Achmet-Pacha; il demandera  se prsenter devant
lui, et il ritrera de vive voix que les musulmans n'ont pas de plus
vrais amis en Europe, que nous; que j'ai entendu avec peine que l'on
croyait en Syrie que j'avais dessein de prendre Jrusalem et de
dtruire la religion mahomtane; que ce projet est aussi loin de notre
coeur que de notre esprit; qu'il peut vivre en toute sret, que je le
connais de rputation comme un homme de mrite; qu'il peut tre assur
que, s'il veut se comporter comme il le doit envers les hommes qui ne
lui font rien, je serai son ami, et bien loin que notre arrive en
gypte soit contraire  sa puissance, elle ne fera que l'augmenter;
que je sais que les Mameloucks que j'ai dtruits taient ses ennemis,
et qu'il ne doit pas nous confondre avec le reste des Europens,
puisque, au lieu de rendre les musulmans esclaves, nous les dlivrons;
et enfin, il lui racontera ce qui s'est pass en gypte, et ce qui
peut tre propre  lui ter l'envie d'armer et de se mler de cette
querelle. Si Achmet-Pacha n'est pas  Jaffa, le citoyen Beauvoisin se
rendra  Saint-Jean d'Acre; mais il aura soin, auparavant, de voir les
familles europennes, et principalement le vice-consul franais, pour
se procurer des renseignements sur ce qui se passe  Constantinople et
sur ce qui se fait en Syrie.

    _Sign_, BONAPARTE.


_Lettre du gnral Bonaparte,_

_A Achmet-Pacha[10], gouverneur de Sid et d'Acra
(Saint-Jean-d'Acre.)_

    Au Caire, le 5 fructidor an VI (22 aot 1798.)

En venant en gypte faire la guerre aux beys, j'ai fait une chose
juste et conforme  tes intrts, puisqu'ils taient tes ennemis; je
ne suis point venu faire la guerre aux musulmans. Tu dois savoir que
mon premier soin, en entrant  Malte, a t de faire mettre en libert
deux mille Turcs, qui, depuis plusieurs annes gmissaient dans
l'esclavage. En arrivant en gypte, j'ai rassur le peuple, protg
les muphtis, les imans et les mosques; les plerins de la Mecque
n'ont jamais t accueillis avec plus de soin et d'amiti que je ne
l'ai fait, et la fte du prophte vient d'tre clbre avec plus de
splendeur que jamais.

Je t'envoie cette lettre par un officier qui te fera connatre de vive
voix mon intention de vivre en bonne intelligence avec toi, en nous
rendant rciproquement tous les services que peuvent exiger le
commerce et le bien des tats: car les musulmans n'ont pas de plus
grands amis que les Franais.

    _Sign_, BONAPARTE.

  [10] Le mme que le clbre Djezzar pacha.


_Lettre du gnral Bonaparte,_

_Au grand-visir._

    Au Caire, le 5 fructidor an VI (22 aot 1798.)

L'arme franaise, que j'ai l'honneur de commander, est entre en
gypte pour punir les beys mameloucks des insultes qu'ils n'ont cess
de faire au commerce franais.

Le citoyen Talleyrand-Prigord, ministre des relations extrieures 
Paris, a t nomm, de la part de la France, ambassadeur 
Constantinople, pour remplacer le citoyen Aubert-Dubayet, et il est
muni des pouvoirs et instructions ncessaires, de la part du
directoire excutif, pour ngocier, conclure et signer tout ce qui est
ncessaire pour lever les difficults provenant de l'occupation de
l'gypte par l'arme franaise, et consolider l'ancienne et ncessaire
amiti qui doit exister entre les deux puissances. Cependant, comme il
pourrait se faire qu'il ne ft pas encore arriv  Constantinople, je
m'empresse de faire connatre  votre excellence l'intention o est la
rpublique franaise, non-seulement de continuer l'ancienne bonne
intelligence, mais encore de procurer  la Porte l'appui dont elle
pourrait avoir besoin contre ses ennemis naturels, qui, dans ce
moment, viennent de se liguer contre elle.

L'ambassadeur Talleyrand-Prigord doit tre arriv. Si, par quelque
accident, il ne l'tait pas, je prie votre excellence d'envoyer ici
(au Caire), quelqu'un qui ait votre confiance et qui soit muni de vos
instructions et pleins-pouvoirs, ou de m'envoyer un firman, afin que
je puisse envoyer moi-mme un agent, pour fixer invariablement le sort
de ce pays, et arranger le tout  la plus grande gloire du sultan et
de la rpublique franaise, son allie la plus fidle, et 
l'ternelle confusion des beys et Mameloucks, nos ennemis communs.

Je prie votre excellence de croire aux sentiments d'amiti et de haute
considration, etc.

    _Sign_, BONAPARTE.


_Lettre du gnral Bonaparte,_

_Au vice-amiral Thvenard._

    Au Caire, le 18 fructidor an VI (4 septembre 1798.)

Votre fils est mort d'un coup de canon sur son banc de quart: je
remplis, citoyen gnral, un triste devoir en vous l'annonant; mais
il est mort sans souffrir et avec honneur. C'est la seule consolation
qui puisse adoucir la douleur d'un pre. Nous sommes tous dvous  la
mort: quelques jours de vie valent-ils le bonheur de mourir pour son
pays? compensent-ils la douleur de se voir sur un lit, environn de
l'gosme d'une nouvelle gnration? valent-ils les dgots, les
souffrances d'une longue maladie? Heureux ceux qui meurent sur le
champ de bataille! ils vivent ternellement dans le souvenir de la
postrit. Ils n'ont jamais inspir la compassion ni la piti que nous
inspire la vieillesse caduque, ou l'homme tourment par des maladies
aigus. Vous avez blanchi, citoyen gnral, dans la carrire des
armes; vous regretterez un fils digne de vous et de la patrie: en
accordant, avec nous, quelques larmes  sa mmoire, vous direz que sa
mort glorieuse est digne d'envie.

Croyez  la part que je prends  votre douleur, et ne doutez pas de
l'estime que j'ai pour vous.

    _Sign_, BONAPARTE.


_Lettre du gnral Bonaparte,_

_Au gnral Klber._

    Au Caire, le 24 fructidor an VI (10 septembre 1798.)

Un vaisseau comme _le Franklin_, citoyen gnral, qui portait
l'amiral, puisque _l'Orient_ avait saut, ne devait pas se rendre 
onze heures du soir. Je pense d'ailleurs que celui qui a rendu ce
vaisseau est extrmement coupable, puisqu'il est constat par son
procs-verbal qu'il n'a rien fait pour l'chouer et pour le mettre
hors d'tat d'tre amen: voil ce qui fera  jamais la honte de la
marine franaise. Il ne fallait pas tre grand manoeuvrier ni un homme
d'une grande tte, pour couper un cble et chouer un btiment; cette
conduite est d'ailleurs spcialement ordonne dans les instructions et
ordonnances que l'on donne aux capitaines de vaisseau. Quant  la
conduite du contre-amiral Duchaila, il et t beau, pour lui, de
mourir sur son banc de quart, comme du Petit-Thouars.

Mais ce qui lui te toute espce de retour  mon estime, c'est sa
lche conduite avec les Anglais depuis qu'il a t prisonnier. Il y a
des hommes qui n'ont pas de sang dans les veines. Il entendra donc
tous les soirs les Anglais, en se solant de punch, boire  la honte
de la marine franaise! Il sera dbarqu  Naples pour tre un trophe
pour les lazzaronis: il valait beaucoup mieux pour lui rester 
Alexandrie ou  bord des vaisseaux comme prisonnier, sans jamais
souhaiter ni demander rien. Ohara, qui d'ailleurs tait un homme
trs-commun, lorsqu'il fut fait prisonnier  Toulon, sur ce que je lui
demandais, de la part du gnral Dugommier, ce qu'il desirait,
rpondit: _tre seul, et ne rien devoir  la piti_. La gentillesse et
les traitements honntes n'honorent que le vainqueur, ils dshonorent
le vaincu, qui doit avoir de la rserve et de la fiert.

    _Sign_, BONAPARTE.


_Le gnral Bonaparte,_

_A l'arme._

    Au Caire, le 1er vendmiaire an VII (22 septembre 1798.)

    Soldats!

Nous clbrons le premier jour de l'an VII de la rpublique.

Il y a cinq ans, l'indpendance du peuple franais tait menace: mais
vous prtes Toulon, ce fut le prsage de la ruine de nos ennemis.

Un an aprs, vous battiez les Autrichiens  Dgo.

L'anne suivante, vous tiez sur le sommet des Alpes.

Vous luttiez contre Mantoue il y a deux ans, et vous remportiez la
clbre victoire de Saint-George.

L'an pass, vous tiez  la source de la Drave et de l'Isonzo, de
retour de l'Allemagne.

Qui et dit alors que vous seriez aujourd'hui sur les bords du Nil, au
centre de l'ancien continent?

Depuis l'Anglais, clbre dans les arts et le commerce, jusqu'au
hideux et froce Bdouin, vous fixez les regards du monde.

Soldats, votre destine est belle, parce que vous tes dignes de ce
que vous avez fait et de l'opinion que l'on a de vous. Vous mourrez
avec honneur comme les braves dont les noms sont inscrits sur cette
pyramide, ou vous retournerez dans votre patrie couverts de lauriers
et de l'admiration de tous les peuples.

Depuis cinq mois que nous sommes loigns de l'Europe, nous avons t
l'objet perptuel des sollicitudes de nos compatriotes. Dans ce jour,
quarante millions de citoyens clbrent l're des gouvernements
reprsentatifs; quarante millions de citoyens pensent  vous. Tous
disent: C'est  leurs travaux,  leur sang, que nous devrons la paix
gnrale, le repos, la prosprit du commerce, et les bienfaits de la
libert civile.

    _Sign_, BONAPARTE.


_Lettre du gnral Bonaparte,_

_Au directoire excutif._

    Au Caire, le 27 frimaire an VII (17 dcembre 1798.)

Je vous ai expdi un officier de l'arme, avec ordre de ne rester que
sept  huit jours  Paris, et de retourner au Caire.

Je vous envoie diffrentes relations de petits vnements et
diffrents imprims.

L'gypte commence  s'organiser.

Un btiment arriv  Suz a amen un Indien qui avait une lettre pour
le commandant des forces franaises en gypte: cette lettre s'est
perdue. Il parat que notre arrive en gypte a donn une grande ide
de notre puissance aux Indes, et a produit un effet trs-dfavorable
aux Anglais: on s'y bat.

Nous sommes toujours sans nouvelles de France; pas un courrier depuis
messidor. Cela est sans exemple dans les colonies mmes.

Mon frre, l'ordonnateur Sucy, et plusieurs courriers que je vous ai
expdis, doivent tre arrivs.

Expdiez-nous des btimens sur Damiette.

Les Anglais avaient runi une trentaine de petits btiments, et
taient  Aboukir: ils ont disparu. Ils ont trois vaisseaux de guerre
et deux frgates devant Alexandrie.

Le gnral Desaix est dans la haute gypte, poursuivant Mourah-Bey,
qui, avec un corps de Mameloucks, s'chappe et fuit devant lui.

Le gnral Bon est  Suz.

On travaille, avec la plus grande activit, aux fortifications
d'Alexandrie, Rosette, Damiette, Belbeis, Salahieh, Suz et du Caire.

L'arme est dans le meilleur tat et a peu de malades. Il y a, en
Syrie, quelques rassemblements de forces turques. Si sept jours de
dsert ne m'en sparaient, j'aurais t les faire expliquer.

Nous avons des denres en abondance, mais l'argent est trs-rare, et
la prsence des Anglais rend le commerce nul.

Nous attendons des nouvelles de France et d'Europe; c'est un besoin
vif pour nos ames: car si la gloire nationale avait besoin de nous,
nous serions inconsolables de ne pas y tre.

    _Sign_, BONAPARTE.


_Lettre du gnral Bonaparte,_

_A Tipoo-Sab._

    Au Caire, le 6 pluviose an VII (25 janvier 1799.)

Vous avez dja t instruit de mon arrive sur les bords de la mer
Rouge avec une arme innombrable et invincible, remplie du desir de
vous dlivrer du joug de fer de l'Angleterre.

Je m'empresse de vous faire connatre le desir que j'ai que vous me
donniez, par la voie de Mascate et Mokka, des nouvelles sur la
situation politique dans laquelle vous vous trouvez. Je desirerais
mme que vous pussiez envoyer  Suz ou au grand Caire quelque homme
adroit qui et votre confiance, avec lequel je pusse confrer.

    _Sign_, BONAPARTE.


_Lettre du gnral Bonaparte._

_Au Directoire excutif._

    Au Caire, le 22 pluviose au VII (10 fvrier 1799.)

Un btiment ragusais est entr, le 7 pluviose dans le port
d'Alexandrie: il avait  bord les citoyens Hamelin et Liveron,
propritaires du chargement du btiment, consistant en vins, vinaigres
et draps: il m'a apport une lettre du consul d'Ancne, en date du 11
brumaire, qui ne me donne point d'autre nouvelle que de me faire
connatre que tout est tranquille en Europe et en France; il m'envoie
la srie des journaux de Lugano depuis le n 36 (3 septembre) jusqu'au
n 43 (22 octobre), et la srie du _Courrier de l'arme d'Italie_, qui
s'imprime  Milan, depuis le n 219 (14 vendmiaire) jusqu'au n 230
(6 brumaire).

Le citoyen Hamelin est parti de Trieste le 24 octobre, a relch 
Ancne le 3 novembre, et est arriv  Navarino, d'o il est parti le
22 nivose.

J'ai interrog moi-mme le citoyen Hamelin, et il a dpos les faits
ci-joints.

Les nouvelles sont assez contradictoires: depuis le 18 messidor je
n'avais pas reu des nouvelles d'Europe.

Le 1er novembre, mon frre est parti sur un aviso. Je lui avais
ordonn de se rendre  Crotone ou dans le golfe de Tarente: j'imagine
qu'il est arriv.

L'ordonnateur Sucy est parti le 26 frimaire.

Je vous expdie plus de soixante btiments de toutes les nations et
par toutes les voies: ainsi vous devez tre bien au fait de notre
position ici.

       *       *       *       *       *

Le rhamadan, qui a commenc hier, a t clbr de ma part avec la
plus grande pompe. J'ai rempli les mmes fonctions que remplissait le
pacha.

Le gnral Desaix est  plus de cent soixante lieues du Caire, prs
des cataractes. Il a fait des fouilles sur les ruines de Thbes.
J'attends,  chaque instant, les dtails officiels d'un combat qu'il
aurait eu contre Mourah-Bey, qui aurait t tu, et cinq  six beys
faits prisonniers.

L'adjudant-gnral Boyer a dcouvert, dans le dsert, du ct de
Fayoum, des mines qu'aucun Europen n'avait encore vues.

Le gnral Androssy et le citoyen Berthollet sont de retour de leur
tourne aux lacs de natron et aux couvents des Cophtes. Ils ont fait
des dcouvertes extrmement intressantes; ils ont trouv d'excellent
natron que l'ignorance des exploiteurs empchait de dcouvrir. Cette
branche de commerce de l'gypte deviendra encore par-l plus
importante. Par le premier courrier, je vous enverrai le nivellement
du canal de Suz, dont les vestiges se sont parfaitement conservs.

Il est ncessaire que vous nous fassiez passer des armes, et que vos
oprations militaires et diplomatiques soient combines de manire
que nous recevions des secours: les vnements naturels font mourir du
monde.

Une maladie contagieuse s'est dclare depuis deux mois  Alexandrie:
deux cents hommes en ont t victimes. Nous avons pris des mesures
pour qu'elle ne s'tende pas: nous la vaincrons.

Nous avons eu bien des ennemis  combattre dans cette expdition:
dserts, habitants du pays, Arabes, Mameloucks, Russes, Turcs,
Anglais.

_Si, dans le courant de mars, le rapport du citoyen Hamelin m'tait
confirm, et que la France ft en guerre contre les rois, je passerais
en France._

Je ne me permets, dans cette lettre, aucune rflexion sur les affaires
de la rpublique, puisque, depuis dix mois, je n'ai plus aucune
nouvelle.

Nous avons tous une entire confiance dans la sagesse et la vigueur
des dterminations que vous prendrez.

    _Sign_, BONAPARTE.


_Lettre du gnral Bonaparte,_

_Aux scheicks, ulmas, et autres habitants des provinces de Gaza,
Ramleh et Jaffa._

    Jaffa, le 19 ventose an VII (9 mars 1799).

Dieu est clment et misricordieux.

Je vous cris la prsente pour vous faire connatre que je suis venu
dans la Palestine pour en chasser les Mameloucks et l'arme de
Djezzar-Pacha.

De quel droit, en effet, Djezzar a-t-il tendu ses vexations sur les
provinces de Jaffa, Ramleh et Gaza, qui ne font pas partie de son
pachalic? De quel droit avait-il galement envoy ses troupes 
El-Arich? Il m'a provoqu  la guerre, je la lui ai apporte; mais ce
n'est pas  vous, habitants, que mon intention est d'en faire sentir
les horreurs.

Restez tranquilles dans vos foyers: que ceux qui, par peur, les ont
quitts, y rentrent. J'accorde sret et sauve-garde  tous.
J'accorderai  chacun la proprit qu'il possdait.

Mon intention est que les cadis continueront comme  l'ordinaire leurs
fonctions et  rendre la justice, que la religion, surtout, soit
protge et respecte, et que les mosques soient frquentes par tous
les bons musulmans: c'est de Dieu que viennent tous les biens, c'est
lui qui donne la victoire.

Il est bon que vous sachiez que tous les efforts humains sont inutiles
contre moi, car tout ce que j'entreprends doit russir. Ceux qui se
dclarent mes amis, prosprent; ceux qui se dclarent mes ennemis,
prissent. L'exemple de ce qui vient d'arriver  Jaffa et  Gaza doit
vous faire connatre que si je suis terrible pour mes ennemis, je suis
bon pour mes amis, et surtout clment et misricordieux pour le pauvre
peuple.

    _Sign_, BONAPARTE.


_Lettre du gnral Bonaparte,_

_A Djezzar-Pacha._

    Jaffa, le 19 ventose an VII (9 mars 1799).

Depuis mon entre en gypte, je vous ai fait connatre plusieurs fois
que mon intention n'tait pas de vous faire la guerre, que mon seul
but tait de chasser les Mameloucks; vous n'avez rpondu  aucune des
ouvertures que je vous ai faites.

Je vous avais fait connatre que je desirais que vous loignassiez
Ibrahim-Bey des frontires de l'gypte: bien loin de l, vous avez
envoy des troupes  Gaza, vous avez fait de grands magasins, vous
avez publi partout que vous alliez entrer en gypte: effectivement,
vous avez effectu votre invasion, en portant deux mille hommes de vos
troupes dans le fort d'El-Arich, enfonc  six lieues dans le
territoire de l'gypte. J'ai d alors partir du Caire, et vous
apporter moi-mme la guerre que vous paraissiez provoquer.

Les provinces de Gaza, Ramleh et Jaffa sont en mon pouvoir. J'ai
trait avec gnrosit celles de vos troupes qui s'en sont remises 
ma discrtion, j'ai t svre envers celles qui ont viol les droits
de la guerre; je marcherai, sous peu de jours, sur Saint-Jean-d'Acre.
Mais quelle raison ai-je d'ter quelques annes de vie  un vieillard
que je ne connais pas? Que font quelques lieues de plus  ct des
pays que j'ai conquis? et puisque Dieu me donne la victoire, je veux,
 son exemple, tre clment et misricordieux, non-seulement envers le
peuple, mais encore envers les grands.

Vous n'avez point de raisons relles d'tre mon ennemi, puisque vous
l'tiez des Mameloucks. Votre pachalic est spar par les provinces de
Gaza, Ramleh, et par d'immenses dserts de l'gypte. Redevenez mon
ami, soyez l'ennemi des Mameloucks et des Anglais, je vous ferai
autant de bien que je vous ai fait et que je peux vous faire de mal.
Envoyez-moi votre rponse par un homme muni de pleins-pouvoirs et qui
connaisse vos intentions. Il se prsentera  mon avant-garde avec un
drapeau blanc, et je donne ordre  mon tat-major de vous envoyer un
sauf-conduit, que vous trouverez ci-joint.

Le 24 de ce mois, je serai en marche sur Saint-Jean-d'Acre; il faut
donc que j'aie votre rponse avant ce jour.

    _Sign_, BONAPARTE.


_Lettre du gnral Bonaparte,_

_Au directoire excutif._

    Jaffa, le 23 ventose an VII (13 mars 1799).

Le 5 fructidor, j'envoyai un officier  Djezzar, pacha d'Acre: il
l'accueillit mal et ne rpondit pas.

Le 29 brumaire, je lui crivis une autre lettre: il fit couper la tte
au porteur.

Les Franais taient arrts  Acre et traits cruellement.

Les provinces d'gypte taient inondes de firmans, dans lesquels
Djezzar ne dissimulait point ses intentions hostiles et annonait son
arrive.

Il fit plus: il envahit les provinces de Jaffa, Ramleh, et Gaza. Son
avant-garde prit position  El-Arich, o il y a quelques bons puits et
un fort, situ dans le dsert,  dix lieues dans le territoire de
l'gypte.

Je n'avais donc plus le choix: j'tais provoqu  la guerre; je ne
crus pas devoir tarder  la lui porter moi-mme.

Le gnral Reynier rejoignit, le 16 pluviose, son avant-garde, qui,
sous les ordres de l'infatigable gnral Lagrange, tait  Catieh,
situ  trois journes dans le dsert, o j'avais runi des magasins
considrables.

Le gnral Klber arriva, le 18 pluviose, de Damiette sur le lac
Menzaleh, sur lequel on avait construit plusieurs barques canonnires,
dbarqua  Peluse et se rendit  Catieh.

_Combat d'El-Arich._

Le gnral Reynier partit le 18 pluviose de Catieh avec sa division,
pour se rendre  El-Arich. Il fallut marcher plusieurs jours  travers
le dsert, sans trouver d'eau; des difficults de toute espce furent
vaincues: l'ennemi fut attaqu, forc, le village d'El-Arich enlev,
et toute l'avant-garde ennemie bloque dans le fort d'El-Arich.

_Attaque de nuit._

Cependant la cavalerie de Djezzar-Pacha, soutenue par un corps
d'infanterie, avais pris position sur nos derrires  une lieue, et
bloquait l'arme assigeante.

Le gnral Klber fit faire un mouvement au gnral Reynier;  minuit,
le camp ennemi fut cern, attaqu et enlev; un des beys fut tu.
Effets, armes, bagages, tout fut pris: la plupart des hommes eurent le
temps de se sauver, plusieurs Mameloucks d'Ibrahim-Bey furent faits
prisonniers.

_Sige du fort d'El-Arich._

La tranche fut ouverte devant le fort d'El-Arich: une de nos mines
avait t vente et nos mineurs dlogs. Le 28 pluviose, une batterie
de brche fut construite, ainsi que deux batteries d'approche: on
canonna toute la journe du 29. Le 30  midi, la brche tait
praticable; je sommai le commandant de se rendre, il le fit. Nous
avons trouv  El-Arich trois cents chevaux, beaucoup de biscuit, de
riz, cinq cents Albanais, cinq cents Maugrabins, deux cents hommes de
l'Adonie et de la Caramanie; les Maugrabins ont pris du service avec
nous: j'en ai fait un corps auxiliaire.

Nous partmes d'El-Arich le 4 ventose; l'avant-garde s'gara dans le
dsert et souffrit beaucoup du manque d'eau: nous manqumes de vivres,
nous fmes obligs de manger des chevaux, des mulets, des chameaux.

Nous tions, le 6, aux colonnes places sur les limites de l'Afrique
et de l'Asie; nous couchmes en Asie le 6.

Le jour suivant nous tions en marche sur Gaza:  dix heures du matin,
nous dcouvrmes trois ou quatre mille hommes de cavalerie qui
marchaient  nous.

_Combat de Gaza._

Le gnral Murat, commandant la cavalerie, fit passer les diffrents
torrents qui se trouvaient en prsence de l'ennemi, par des mouvements
excuts avec prcision.

La division Klber se porta par la gauche sur Gaza; le gnral Lannes,
avec son infanterie lgre, appuyait les mouvements de la cavalerie,
qui tait range sur deux lignes. Chaque ligne avait derrire elle un
escadron de rserve: nous chargemes l'ennemi prs de la hauteur qui
regarde Nebron, et o Samson porta les portes de Gaza. L'ennemi ne
reut point la charge et se replia: il eut quelques hommes tus, entre
autres le kiaya du pacha.

La vingt-deuxime d'infanterie lgre s'est fort bien conduite: elle
suivait les chevaux au pas de course; il y avait cependant bien des
jours qu'elle n'avait fait un bon repas ni bu de l'eau  son aise.

Nous entrmes dans Gaza: nous y trouvmes quinze milliers de poudre,
beaucoup de munitions de guerre, des bombes, des outils, plus de deux
cent mille rations de biscuit, et six pices de canon.

Le temps devint affreux: beaucoup de tonnerre et de pluie; depuis
notre dpart de France, nous n'avions pas vu d'orage.

Nous couchmes le 10  Eswod, l'ancienne Azot.

Nous couchmes le 11  Ramleh; l'ennemi l'avait vacu avec tant de
prcipitation, qu'il nous laissa cent mille rations de biscuit,
beaucoup plus d'orge, et quinze cents outres que Djezzar avait
prpares pour passer le dsert.

_Sige de Jaffa._

La division Klber investit d'abord Jaffa, et se porta ensuite sur la
rivire de la Hhayah, pour couvrir le sige; la division Bon investit
les fronts droits de la ville, et la division Lannes les fronts
gauches.

L'ennemi dmasqua une quarantaine de pices de canon de tous les
points de l'enceinte, desquelles il fit un feu vif et soutenu.

Le 16, deux batteries d'approche, la batterie de brche, une de
mortiers, taient en tat de tirer. La garnison fit une sortie; on vit
alors une foule d'hommes diversement costums, et de toutes les
couleurs, se porter sur la batterie de brche: c'taient des
Maugrabins, des Albanais, des Kurdes, des Natoliens, des Caramaniens,
des Damasquyns, des Alepins, des noirs de Tekrour; ils furent vivement
repousss, et rentrrent plus vite qu'ils n'auraient voulu. Mon
aide-de-camp Duroc, officier en qui j'ai grande confiance, s'est
particulirement distingu.

A la pointe du jour, le 17, je fis sommer le gouverneur; il fit couper
la tte  mon envoy, et ne rpondit point. A sept heures, le feu
commena;  une heure, je jugeai la brche praticable. Le gnral
Lannes fit les dispositions pour l'assaut; l'adjoint aux
adjudants-gnraux, Netherwood, avec dix carabiniers y monta le
premier, et fut suivi de trois compagnies de grenadiers de la
treizime et de la soixante-neuvime demi-brigade, commandes par
l'adjudant-gnral Rambaud, pour lequel je vous demande le grade de
gnral de brigade.

A cinq heures, nous tions matres de la ville, qui, pendant
vingt-quatre heures, fut livre au pillage et  toutes les horreurs de
la guerre, qui jamais ne m'a paru si hideuse.

Quatre mille hommes des troupes de Djezzar ont t passs au fil de
l'pe; il y avait huit cents canonniers: une partie des habitants a
t massacre.

Les jours suivants, plusieurs btiments sont venus de
Saint-Jean-d'Acre avec des munitions de guerre et de bouche; ils ont
t pris dans le port: ils ont t tonns de voir la ville en notre
pouvoir; l'opinion tait qu'elle nous arrterait six mois.

Abd-Oullah, gnral de Djezzar, a eu l'adresse de se cacher parmi les
gens d'gypte, et de venir se jeter  mes pieds.

J'ai renvoy,  Damas et  Alep, plus de cinq cents personnes de ces
deux villes, ainsi que quatre  cinq cents personnes d'gypte.

J'ai pardonn aux Mameloucks et aux katchefs que j'ai pris  El-Arich;
j'ai pardonn  Omar Makram, scheick du Caire; j'ai t clment envers
les gyptiens, autant que je l'ai t envers le peuple de Jaffa, mais
svre envers la garnison qui s'est laiss prendre les armes  la
main.

Nous avons trouv,  Jaffa, cinquante pices de canon, dont trente
formant l'quipage de campagne, de modle europen, et des munitions,
plus de quatre cent mille rations de biscuit, deux mille quintaux de
riz, et quelques magasins de savon.

Les corps du gnie et de l'artillerie se sont distingus.

Le gnral Caffarelli, qui a dirig ces siges, qui a fait fortifier
les diffrentes places de l'gypte, est un officier recommandable par
une activit, un courage et des talents rares.

Le chef de brigade du gnie Samson a command l'avant-garde qui a pris
possession de Catieh, et a rendu dans toutes les occasions les plus
grands services.

Le capitaine du gnie Sabatier a t bless au sige d'El-Arich.

Le citoyen Aim est entr le premier dans Jaffa, par un vaste
souterrain qui conduit dans l'intrieur de la place.

Le chef de brigade Songis directeur du parc d'artillerie, n'est
parvenu  conduire les pices qu'avec de grandes peines; il a command
la principale attaque de Jaffa.

Nous avons perdu le citoyen Lejeune, chef de la vingt-deuxime
d'infanterie lgre, qui a t tu  la brche: cet officier a t
vivement regrett de l'arme; les soldats de son corps l'ont pleur
comme leur pre. J'ai nomm  sa place le chef de bataillon Magni, qui
a t grivement bless. Ces diffrentes affaires nous ont cot
cinquante hommes tus et deux cents blesss.

L'arme de la rpublique est matresse de toute la Palestine.

    _Sign_, BONAPARTE.




    DIVERSES

    RCLAMATIONS

    SUR DES FAITS NONCS

    DANS LES VOLUMES PRCDENTS.




DIVERSES RCLAMATIONS.


_Le marchal comte Jourdan,_

_A monsieur le gnral Gourgaud._

    Paris, le 12 fvrier 1823.

    Monsieur le gnral,

Dans le premier volume des Mmoires de Napolon, dont vous tes
l'diteur, j'ai lu, page 64, _Bernadotte, Augereau, Jourdan, Marbot,
etc., qui taient  la tte des meneurs de cette socit_ (celle du
Mange), _offrirent  Napolon une dictature militaire_; et  la page
83, _Jourdan et Augereau vinrent trouver Napolon aux Tuileries, etc._
J'ignorais que la socit du mange, dissoute bien avant l'arrive de
Bonaparte, et jou un rle dans les vnements du 18 brumaire. Quoi
qu'il en soit, j'affirme, sur mon honneur, que je n'ai jamais t
membre de cette socit, que je n'ai assist  aucune de ses sances,
et que je ne suis point all trouver Napolon aux Tuileries.

Vers le 10 brumaire, je me prsentai, seul, chez le gnral Bonaparte;
ne l'ayant pas trouv, je laissai une carte. Le lendemain, il m'envoya
faire des compliments par le gnral Duroc, son aide-de-camp; peu
aprs, il m'invita  dner pour le 16. J'eus lieu d'tre flatt de
l'accueil qu'il me fit; en sortant de table, nous emes une
conversation qui sera publie un jour avec d'autres documents sur le
18 brumaire; on y verra que si mon nom fut inscrit peu de jours aprs
sur une liste de proscription, c'est prcisment parce que, prvoyant
l'abus que ferait ce gnral du pouvoir suprme, je dclarai ne
vouloir lui prter mon appui que dans le cas o il donnerait des
garanties positives  la libert publique, au lieu de vagues
promesses; si j'avais propos une dictature militaire, genre de
pouvoir qui est sans limites, j'aurais t trait plus favorablement.

Je vous prie, monsieur le gnral, d'avoir la bont d'insrer ma
rclamation dans le second volume des Mmoires de Napolon.

J'ai l'honneur d'tre, avec la plus parfaite considration,

Monsieur, le gnral,

    Votre trs-humble et trs-obissant
    serviteur,

    _Sign_, le marchal JOURDAN.


_Rponse de M. le gnral Gourgaud,_

_A M. le marchal comte Jourdan._

    Paris, 13 fvrier 1823.

    Monsieur le marchal,

Je reois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser,
relativement  un article qui vous concerne, dans le premier volume
des Mmoires de Napolon, que je publie (chapitre du 18 brumaire.)

Lors des vnements dont il s'agit, j'tais trop jeune, pour avoir pu,
 Sainte-Hlne, rectifier les erreurs de mmoire dans lesquelles
l'empereur a pu tomber. Je m'empresserai d'insrer votre rclamation
dans le second volume qui va paratre.

Vous affirmez trop positivement, monsieur le marchal, que vous n'avez
point fait partie de la socit du mange, pour qu'il soit permis
d'lever aucun doute  ce sujet; mais l'empereur, comme vous le savez
vous-mme, avait la mmoire trs-sre, et je vais m'occuper de
chercher, dans les journaux et les crits du temps, ainsi que dans le
souvenir des hommes de cette poque, quelle est la circonstance qui a
pu donner lieu  cette mprise.

Quant  la proscription dont vous parlez, monsieur le marchal, il
parat qu'elle n'a pas t de longue dure, puisque quelques mois
aprs le 18 brumaire le premier consul vous nomma ministre de la
rpublique franaise prs le gouvernement pimontais (voyez page 302
des Mmoires cits.)

Agrez, monsieur le marchal, l'hommage du profond respect avec lequel
j'ai l'honneur d'tre,

    Votre trs-humble et trs-obissant
    serviteur,

    _Sign_, le baron GOURGAUD.


_Le lieutenant-gnral de Gersdorff,_

_A monsieur le gnral Gourgaud,  Paris._

    Dresde, 25 fvrier 1823.

    Mon gnral,

Vous et messieurs vos camarades avez publi des Mmoires bien
intressants, et avez mrit, par l, un juste tribut de
reconnaissance de vos concitoyens. Ce qui ajoute encore un grand prix
 vos travaux, c'est qu'avec l'impartialit de l'historiographe, vous
ouvrez un champ libre aux rclamations contre des faits douteux ou
susceptibles d'tre rectifis. Voil ce qui m'enhardit, dans ce
moment,  protester contre un passage des Notes et Mlanges, o
l'honneur des troupes saxonnes est fortement compromis.

Comme chef de l'tat-major du corps saxon runi  l'arme franaise en
1809, le commandant de ce corps n'existant plus, je me crois en droit
de m'adresser  vous, mon gnral, me flattant, en outre, que vous
voudrez bien vous rappeler notre connaissance de l'anne 1813.

Dans la premire partie des Notes et Mlanges, page 217, il est dit:

_Les Saxons lchrent pied la veille de Wagram; ils lchrent pied le
matin de Wagram: c'taient les plus mauvaises troupes de l'arme, etc.
etc._

Je ne saurais rien faire de mieux, que de raconter les vnements de
ces deux journes, en ce qui concerne les troupes saxonnes.

Nous formions, conjointement avec la trs-faible division Dupas, le
quatrime corps d'arme; nous passmes le Danube le 5 juillet, vers
midi, pour agir sur la rive gauche. Notre premire tche fut de
prendre le village de Ratzendorff, ce que la brigade de Steindel
excuta lestement, tandis que le corps entier marchait  sa
destination, qui tait de former l'aile gauche de l'arme. Toute la
cavalerie saxonne tait range dans la plaine de Breitenled, et
quoique sa force ft assez considrable, elle n'tait pourtant pas
proportionne  la cavalerie ennemie oppose. Nanmoins le prince de
Ponte-Corvo ordonna d'attaquer (il pouvait tre cinq ou six heures de
l'aprs-midi). Je fus moi-mme le porteur de cet ordre, et trouvai
dja sur le terrain le gnral Grard, chef de l'tat-major du prince.
On fit les dispositions ncessaires, et je crois qu'il n'y eut jamais
un moment plus glorieux pour la cavalerie saxonne. L'ennemi, qui nous
attendait de pied ferme, fut entirement culbut, eut beaucoup de
prisonniers et de blesss. Un bataillon de Clairfait, post l en
soutien, y perdit son drapeau et grand nombre d'hommes. Ds ce
moment, nous restmes matres de la plaine, et la cavalerie ennemie ne
fit plus d'autre tentative ce jour-l, que d'envoyer des flanqueurs,
contre lesquels nous fmes avancer les ntres.

Cependant le corps d'arme du prince avait prouv quelques
changements fcheux. La division Dupas avait t runie au corps du
marchal Oudinot, deux bataillons de grenadiers taient rests  la
garde de l'le de Lobau, le rgiment de chevau-lgers Prince-Jean, fut
mis sous les ordres du marchal Davoust. Le prince se plaignit
amrement de tous ces changements, et envoya plusieurs officiers pour
rclamer ses troupes. Tout fut inutile, jusqu' ce qu'enfin, vers la
nuit, trois escadrons des chevau-lgers revinrent, le quatrime ayant
t retenu pour couvrir une batterie.

Toutes ces contrarits affectrent le prince. Il voyait avec chagrin
que les sentiments de l'empereur,  son gard, se manifestaient dans
cette occasion, et que le prince de Neufchtel agissait, de son ct,
dans le sens du matre. Le caractre du prince, autant que son
amour-propre offens, lui faisait desirer de terminer cette journe
aussi glorieusement que possible. A cet effet, il fallait emporter le
village de Wagram. Le prince ordonna donc  ses troupes un mouvement
encore plus  gauche, et envoya prvenir l'empereur de ce dessein, en
le priant de le faire soutenir vigoureusement.

Je m'arrte ici un moment pour jeter un coup d'oeil sur la position de
l'ennemi. L'archiduc Charles avait envoy, par plusieurs courriers,
l'ordre  l'archiduc Jean, de passer la March, et de se mettre en
communication avec l'aile gauche de l'arme autrichienne par
Untersiebenbrun. L'excution de ce mouvement devait avoir lieu le 6, 
la pointe du jour, et, dans cette attente, l'archiduc Charles
affaiblit son aile gauche. Dja, le 5, les dispositions avaient t
faites pour renforcer l'aile droite en-del de Wagram, et c'est ainsi
qu'on voulait couper  l'arme franaise ses communications avec le
Danube. Mais, pour y parvenir, il fallait  tout prix se maintenir
dans Wagram. C'tait le pivot de la position ennemie; c'tait l o
l'archiduc tait accouru, y avait distribu ses ordres vers minuit, et
s'y tait arrt jusqu'au jour.

Sous de telles conjonctures, une attaque sur Wagram, suppos qu'on
l'et faite, mme avec un nombre bien plus considrable de troupes,
n'aurait jamais russi. Mais le prince n'avait que 7,000 hommes
d'infanterie, il tenta nanmoins plusieurs fois l'attaque, parvint
aussi  prendre poste  l'autre extrmit du village, mais fut oblig
chaque fois de cder aux violents efforts de toutes les forces runies
des Autrichiens. Quiconque s'est jamais trouv  de pareilles
rencontres, connat le dsordre invitable o se trouvent, pour le
moment, les troupes les plus braves, dsordre que l'obscurit de la
nuit ne fait qu'augmenter. Telle tait notre situation. Nos troupes,
plusieurs fois repousses, taient dissmines; mais les officiers
saxons y remdirent avec tant de promptitude et d'intelligence, qu'
minuit les brigades saxonnes se trouvaient rallies prs d'Aderkla,
et parfaitement en tat d'agir  tout vnement.

On sait que le 6, l'ennemi commena l'attaque par sa droite contre
notre aile gauche. Il avait t renforc de la division de Collowrath
et des grenadiers. Notre corps avait un peu rtrograd pour se mettre
en ligne. Il semblait que toutes les forces de l'ennemi fussent
runies ici, mais il ne put les tendre que bien lentement vers Aspern
et mme sur Esslingen. La cavalerie saxonne fit plusieurs charges, et
l'infanterie fut oblig de se former, petit  petit, en potence, parce
que l'ennemi s'tendait toujours davantage vers Enzersdorff. Il n'y
eut pas le moindre dsordre: le prince, avec des troupes
trs-affaiblies et vingt-sept pices de canon seulement, dont la
plupart furent successivement dmontes, manoeuvra comme sur un
chiquier. La situation de l'aile gauche, malgr que le marchal
Massna se ft ht  neuf heures de venir la soutenir, tait
trs-critique, lorsqu' dix heures l'empereur arriva lui-mme. Il alla
reconnatre la position de l'ennemi; ordonna une nouvelle attaque,
tmoigna sa satisfaction, et me chargea de dire, de sa part, aux
Saxons de tenir ferme; que bientt les affaires changeraient. Il jeta
encore un coup d'oeil sur les ennemis, en disant: Ils sont pourtant 
moi!--Et  ces mots il partit au grand galop, pour se rendre  l'aile
droite.

Effectivement, tout changea ds ce moment. L'aile gauche des
Autrichiens avait vainement attendu l'arrive d'un corps d'arme dans
la direction de la March; elle fut oblige de cder aux attaques
ritres du marchal Davoust, et l'archiduc Charles, voyant les
mouvements considrables qui se faisaient contre son centre, sentit
que sa position entire tait menace. Les avantages de son aile
droite taient perdus. Le prince de Ponte-Corvo et Massna prirent,
dans le plus grand ordre, une position rtrograde, afin de faire place
aux Bavarois. En mme temps arriva le gnral Lauriston, avec la plus
terrible batterie dont on se soit jamais servi, les cent canons des
gardes, et foudroya tout ce qu'il trouva devant lui.

Qui, de ceux qui furent tmoins de ces vnements, osera dire qu'un
seul homme du corps saxon ait quitt le champ de bataille, autrement
que bless? Qui niera que l'artillerie et la cavalerie saxonne n'aient
dja t trs-actives ds avant la pointe du jour; que l'infanterie
n'ait montr le plus grand sang-froid tout le temps qu'elle se vit
crible par les boulets ennemis? Cent et trente deux officiers, en
partie grivement blesss, en partie tus, sur un corps aussi peu
nombreux, prouvent assez que, dans ces deux journes, il a fait son
devoir. Je rclame, pour la vracit de ma narration, le tmoignage
d'un juge trs-comptant, celui du gnral Grard: je suis persuad
qu'il n'a point encore oubli les Saxons des 5 et 6 juillet.

Le prince nous prdit lui-mme le sort qui nous attendait. Je
voulais, dit-il, vous conduire au champ de l'honneur, et vous n'avez
eu que la mort devant les yeux; vous avez fait tout ce que j'tais en
droit d'attendre de vous, nanmoins on ne vous rendra pas justice,
parce que vous tiez sous mon commandement. Le lendemain, 6 au matin,
il exprima des sentiments  peu prs semblables, et c'tait, si je ne
me trompe, envers le comte Mathieu Dumas, en le priant instamment de
rapporter  l'empereur ces mmes expressions. Ce ne fut que quelques
jours aprs que le prince et le gnral Grard nous quittrent. Leur
souvenir est ineffaable dans le coeur des Saxons, principalement pour
moi qui, comme chef de l'tat-major, me suis trouv en double relation
avec eux.

Le prince jugea que nous avions mrit de sa part les sentiments qu'il
a exprims dans l'ordre du jour qu'il nous laissa. Il fut dsapprouv
au quartier-gnral, et on voulut que le prince le retirt. J'en
donne le plein-pouvoir, dit-il,  quiconque prouvera que je n'ai point
dit la vrit.

A la suite de ces vnements, les Saxons furent mis sous les ordres de
S. A. S. le vice-roi d'Italie, qui fut dtach vers la Hongrie. Les
Saxons, au passage de la March, prouvrent  S. A. S. qu'ils n'taient
pas moins dignes de servir sous ses ordres.

Vous voyez, mon gnral, que je n'ai rapport des faits trs-connus
qu'en tant qu'ils ont rapport  mon pays et  mes camarades. Je n'ai
voulu que rfuter par l un jugement prcipit, et diriger l'attention
sur des motifs qui peuvent faire errer, mme un grand homme. Je ne
suis pas ici le pangyriste du prince de Ponte-Corvo, parce qu'il n'en
a pas besoin. Je n'ai pas lev les faits militaires des Saxons plus
haut qu'ils ne mritent de l'tre. Il y a des moments malheureux pour
toutes les troupes, mais ce ne fut pas le cas  Wagram pour les
Saxons.

Vous trouverez srement moyen, mon gnral, de faire part  vos
compatriotes de ma juste rclamation, de mme que je chercherai
l'occasion de le faire en Allemagne. Vous tes trop homme d'honneur,
pour ne pas prendre sous votre protection tout ce qui le touche. Vous
justifierez, par l, la haute opinion que j'ai de votre caractre et
de votre mrite.

Recevez, monsieur le gnral, l'assurance de ma considration la plus
distingue.

    Le lieutenant-gnral, ancien chef de l'tat-major
    de l'arme saxonne, etc.

    _Sign_, de GERSDORFF.


_Rponse de M. le gnral Gourgaud,_

_A monsieur le lieutenant-gnral de Gersdorff, ancien chef de
l'tat-major de l'arme saxonne, etc. etc._

    Paris, mars 1823.

    Gnral,

Je reois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire, en
date du 25 fvrier dernier, au sujet d'une note dicte par l'empereur
Napolon, sur la bataille de Wagram, et insre dans un volume des
Mmoires que je publie avec monsieur le comte de Montholon. Je
m'empresse de vous informer que, conformment  vos desirs, je
publierai votre rclamation dans la prochaine livraison du mme
ouvrage.

Il ne m'appartient pas de prononcer sur ce que l'empereur dit des
troupes saxonnes; je me bornerai seulement  vous prier de remarquer
que vous-mme reconnaissez, dans votre relation, que ces troupes
furent plusieurs fois repousses et mises en dsordre dans la journe
du 5, et que dans celle du 6, elles furent galement obliges de cder
le terrain  l'ennemi.

J'ignore, gnral, ce qui a pu vous porter  croire que l'empereur
avait, en 1809, des sentiments d'inimiti contre le prince de
Ponte-Corvo; des faits bien connus attestent le contraire. Aprs avoir
intrigu contre Napolon,  l'poque du 18 brumaire; aprs avoir
conspir contre lui sous le consulat, le gnral Bernadotte ne fut
cependant l'objet d'aucune poursuite. Plus tard il fut mme nomm
marchal d'empire, prince, etc.; et cependant son seul titre  de si
hautes faveurs, tait son mariage avec la belle-soeur d'un frre de
l'empereur. Il n'avait jamais eu de commandements importants, il
n'avait jamais gagn de bataille; et l'on peut dire que la rputation
qu'il s'tait faite tenait plus  ce genre d'esprit, attribu
anciennement  des gens de sa province, qu' son mrite rel.

Comment tmoigna-t-il sa reconnaissance?

A la bataille de Ina, il refuse, sous les plus frivoles prtextes,
de soutenir le corps du marchal Davoust, attaqu par les trois-quarts
de l'arme prussienne; il cause ainsi la mort de 5  6,000 Franais,
et compromet le succs de la journe. Vous avouerez, gnral, qu'une
action aussi coupable mritait un chtiment exemplaire; les lois le
condamnaient... Il n'prouva qu'une courte disgrace! Convient-il bien
aprs cela  ce gnral de dire aux troupes saxonnes, lors de la
bataille de Wagram, _Qu'on ne leur rendrait pas justice parce
qu'elles taient sous son commandement_?

A la guerre, vous le savez, gnral, la valeur des troupes dpend
souvent de l'habilet de celui qui les commande: bientt ces mmes
Saxons sous les ordres du prince Eugne, mritrent les loges de
l'empereur. Preuve certaine que si,  Wagram, ils ne firent pas ce
qu'il attendait d'eux, ce ne fut pas leur faute, mais bien celle de
leur ancien chef.

Le prince de Ponte-Corvo, dites-vous, n'a pas besoin de pangyriste:
cela est possible, gnral, parmi les trangers; mais en France, il
lui serait bien difficile d'en trouver. Les Franais n'ont pas oubli
le mal qu'il leur a caus en Russie; ils n'ont pas oubli les
batailles de Gross-Beeren, de Juterboch, de Leipsick, o,  la tte de
soldats trangers, il fit couler le sang de ses compatriotes, de ses
anciens compagnons d'armes, en combattant celui qui, au lieu de
l'abandonner  la rigueur des lois, l'avait combl de bienfaits;
conduite aussi contraire  la politique qu' la reconnaissance, aussi
oppose  ses intrts personnels qu' l'honneur; conduite vraiment
criminelle, et que ne peuvent excuser ni les fureurs d'une jalousie
sans bornes, ni l'aveuglement d'un amour-propre excessif.

L'empereur Napolon aimait le roi de Saxe; le souvenir de sa constance
et de sa loyaut est souvent venu, dans l'exil, soulager l'ame du
hros qu'avaient froisse tant d'ingratitudes! Si, dans une note
dicte rapidement, il s'est servi,  l'gard des Saxons, d'une
expression qui vous a bless, rappelez-vous Leipsick.... et vous ne la
trouverez pas trop dure dans sa bouche.

Je ne puis terminer cette lettre, gnral, sans me fliciter de ce que
vous avez bien voulu ne pas oublier les relations que nous avons eues
en 1813; elles m'avaient dja mis  mme d'apprcier les qualits et
les talents qui vous distinguent; en rpondant aujourd'hui aux
observations que vous ont inspires l'honneur et le patriotisme, je me
trouve heureux d'avoir une nouvelle occasion de vous offrir les
assurances de ma considration la plus distingue.

    _Sign_, le baron GOURGAUD,
      ancien gnral et aide-camp de l'empereur Napolon.


FIN DU DEUXIME VOLUME DES MMOIRES.

[Illustration: THATRE DE LA GUERRE EN ALLEMAGNE en 1800.

BATAILLE DE HOHENLINDEN]

[Illustration: THATRE DE LA GUERRE EN ITALIE, en 1800 et 1801.]

[Illustration: ATTAQUE DE COPENHAGUE par une Flotte Anglaise le 2
Avril 1801.]

[Illustration: BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR livre le 1er aot 1798  8
heures du soir.]

CARTE de la Baie D'ABOUKIR.]





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires pour servir  l'Histoire de
France sous Napolon, Tome 2/2, by Gaspard Gourgaud

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES TOME II/II ***

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