The Project Gutenberg EBook of La vie des abeilles, by Maurice Maeterlinck

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Title: La vie des abeilles

Author: Maurice Maeterlinck

Release Date: January 8, 2012 [EBook #38527]

Language: French

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LA VIE DES ABEILLES

par

MAURICE MAETERLINCK



PARIS

BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER

EUGNE FASQUELLE, DITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1901


_A MON AMI_

_ALFRED SUTRO_




LIVRE PREMIER

AU SEUIL DE LA RUCHE




I


Je n'ai pas l'intention d'crire un trait d'apiculture ou de l'levage
des abeilles. Tous les pays civiliss en possdent d'excellents qu'il
est inutile de refaire. La France a ceux de Dadant, de Georges de Layens
et Bonnier, de Bertrand, de Hamet, de Weber, de Clment, de l'abb
Collin, etc. Les pays de langue anglaise ont Langstroth, Bevan, Cook,
Cheshire, Cowan, Root et leurs disciples. L'Allemagne a Dzierzon, Van
Berlepsch, Pollmann, Vogel et bien d'autres.

Il ne s'agit pas davantage d'une monographie scientifique de l'_apis
mellifica, ligustica, fasciata,_ etc., ni d'un recueil d'observations ou
d'tudes nouvelles. Je ne dirai presque rien qui ne soit connu de tous
ceux qui ont quelque peu pratiqu les abeilles. Afin de ne pas alourdir
ce travail, j'ai rserv pour un ouvrage plus technique un certain
nombre d'expriences et d'observations que j'ai faites durant mes vingt
annes d'apiculture et qui sont d'un intrt trop limit et trop
spcial. Je veux parler simplement des "blondes avettes" de Ronsard,
comme on parle,  ceux qui ne le connaissent point, d'un objet qu'on
connat et qu'on aime. Je ne compte pas orner la vrit ni substituer,
selon le juste reproche que Raumur a fait  tous ceux qui se sont
occups avant lui de nos mouches  miel, un merveilleux complaisant et
imaginaire au merveilleux rel. Il y a beaucoup de merveilleux dans la
ruche, ce n'est pas une raison pour y en ajouter. Du reste, voici
longtemps que j'ai renonc  chercher en ce monde une merveille plus
intressante et plus belle que la vrit ou du moins que l'effort de
l'homme pour la connatre. Ne nous vertuons point  trouver la grandeur
de la vie dans les choses incertaines. Toutes les choses trs certaines
sont trs grandes et nous n'avons jusqu'ici fait le tour d'aucune
d'elles. Je n'avancerai donc rien que je n'aie vrifi moi-mme, ou qui
ne soit tellement admis par les classiques de l'apidologie que toute
vrification en devenait oiseuse. Ma part se bornera  prsenter les
faits d'une manire aussi exacte, mais un peu plus vive,  les mler de
quelques rflexions plus dveloppes et plus libres,  les grouper d'une
faon un peu plus harmonieuse qu'on ne le peut faire dans un guide, dans
un manuel pratique ou dans une monographie scientifique. Qui aura lu ce
livre ne sera pas en tat de conduire une ruche, mais connatra  peu
prs tout ce qu'on sait de certain, de curieux, de profond et d'intime
sur ses habitants. Ce n'est gure, au prix de ce qui reste  apprendre.
Je passerai sous silence toutes les traditions errones qui forment
encore  la campagne et dans beaucoup d'ouvrages la fable de l'apier.
Quand il y aura doute, dsaccord, hypothse, quand j'arriverai 
l'inconnu, je le dclarerai loyalement. Vous verrez que nous nous
arrterons souvent devant l'inconnu. Hors les grands actes sensibles de
leur police et de leur activit, on ne sait rien de bien prcis sur les
fabuleuses filles d'Ariste. A mesure qu'on les cultive, on apprend 
ignorer davantage les profondeurs de leur existence relle, mais c'est
une faon d'ignorer dj meilleure que l'ignorance inconsciente et
satisfaite qui fait le fond de notre science de la vie; et c'est
probablement tout ce que l'homme peut se flatter d'apprendre en ce
monde.

Existait-il un travail analogue sur l'abeille? Pour moi, bien que je
croie avoir lu  peu prs tout ce qu'on a crit sur elle, je ne connais
gure dans ce genre que le chapitre que lui rserve Michelet  la fin de
l'_Insecte_, et l'essai que lui consacre Ludwig Bchner, le clbre
auteur de _Force et Matire_, dans son _Geistes Leben der Thiere_[1].
Michelet a  peine effleur le sujet; quant  Bchner, son tude est
assez complte, mais,  lire les affirmations hasardeuses, les traits
lgendaires, les on-dit ds longtemps rejets qu'il rapporte, je le
souponne de n'tre pas sorti de sa bibliothque pour interroger ses
hrones, et de n'avoir jamais ouvert une seule des centaines de ruches
bruissantes et comme enflammes d'ailes qu'il faut violer avant que
notre instinct s'accorde  leur secret, avant d'tre imprgn de
l'atmosphre, du parfum, de l'esprit, du mystre des vierges
laborieuses. Cela ne sent ni le miel ni l'abeille, et cela a le dfaut
de beaucoup de nos livres savants, dont les conclusions sont souvent
prconues et dont l'appareil scientifique est form d'une accumulation
norme d'anecdotes incertaines et prises de toutes mains. Du reste, je
le rencontrerai rarement dans mon travail, car nos points de dpart, nos
points de vue et nos buts sont fort diffrents.


[1] On pourrait citer encore la monographie de Kirby et Spence dans leur
_Introduction to Entomology_, mais elle est presque exclusivement
technique.




II


La bibliographie de l'abeille. (Commenons par les livres pour nous en
dbarrasser plus vite et aller  la source mme de ces livres) est des
plus tendues. Ds l'origine, ce petit tre trange, vivant en socit,
sous des lois compliques, et excutant dans l'ombre des ouvrages
prodigieux, attira la curiosit de l'homme. Aristote, Caton, Varron,
Pline, Collumelle, Palladius, s'en sont occups, sans parler du
philosophe Aristomachus qui, au dire de Pline, les observa durant
cinquante-huit ans, et de Phyliscus de Thasos, qui vcut dans les lieux
dserts pour ne plus voir qu'elles, et fut surnomm le Sauvage. Mais
c'est l plutt la lgende de l'abeille, et tout ce qu'on en peut tirer,
c'est--dire presque rien, se trouve rsum dans le quatrime chant des
_Gorgiques_ de Virgile.

Son histoire ne commence qu'au XVIIe sicle avec les dcouvertes du
grand savant hollandais Swammerdam. Il convient cependant d'ajouter ce
dtail peu connu; c'est qu'avant Swammerdam un naturaliste flamand,
Clutius, avait affirm certaines vrits importantes, entre autres que
la reine est la mre unique de tout son peuple et qu'elle possde les
attributs des deux sexes; mais il ne les avait pas prouves. Swammerdam
inventa les vritables mthodes d'observation scientifique, cra le
microscope, imagina les injections conservatrices, dissqua le premier
les abeilles, prcisa dfinitivement, par la dcouverte des ovaires et
de l'oviducte, le sexe de la reine qu'on avait crue roi jusqu'alors, et
du coup, claira d'un rayon inattendu toute la politique de la ruche en
la fondant sur la maternit. Il traa enfin des coupes et dessina des
planches si parfaites qu'elles servent encore aujourd'hui  illustrer
plus d'un trait d'apiculture. Il vivait dans le grouillant et trouble
Amsterdam d'alors, y regrettant la douce vie de la campagne et mourut
 quarante-trois ans, puis de travail. En un style pieux et prcis, o
de beaux lans simples d'une foi qui craint de chanceler rapportent tout
 la gloire du Crateur, il consigna ses observations dans son grand
ouvrage _Bybel der Natuure,_ que le docteur Boerhave, un sicle plus
tard, fit traduire du nerlandais en latin, sous le titre de _Biblia
natur_ (Leyde, 1737).

Vint ensuite Raumur, qui, fidle aux mmes mthodes, fit une foule
d'expriences et d'observations curieuses dans ses jardins de Charenton,
et rserva aux abeilles un volume entier de ses _Mmoires pour servir 
l'histoire des insectes_. On peut le lire avec fruit et sans ennui. Il
est clair, direct, sincre, et non dnu d'un certain charme un peu
bourru et un peu sec, il s'attacha surtout  dtruire nombre d'erreurs
anciennes, en rpandit quelques nouvelles, dmla en partie la formation
des essaims, le rgime politique des reines, en un mot trouva plusieurs
vrits difficiles, et mit sur la trace de beaucoup d'autres. Il
consacra notamment de sa science, les merveilles de l'architecture de la
ruche, et tout ce qu'il en dit n'a pas t mieux dit. On lui doit aussi
l'ide des ruches vitres, qui, perfectionnes depuis, ont mis  nu
toute la vie prive de ces farouches ouvrires qui commencent leur
oeuvre dans la lumire blouissante du soleil, mais ne la couronnent
que dans les tnbres. Pour tre complet, je devrais encore citer les
recherches et les travaux, un peu postrieurs, de Charles Bonnet et de
Schirach (qui rsolut l'nigme de de l'[oe]uf royal); mais je me borne
aux grandes lignes et j'arrive  Franois Huber, le matre et le
classique de la science apicole d'aujourd'hui.

Huber, n  Genve en 1750, devint aveugle dans sa premire jeunesse.
Intress d'abord par les expriences de Raumur, qu'il voulait
contrler, il se passionne bientt pour ces recherches et, avec l'aide
d'un domestique intelligent et dvou, Franois Burnens, il voue sa vie
entire  l'tude de l'abeille. Dans les annales de la souffrance et des
victoires humaines, rien n'est touchant et plein de bons conseils comme
l'histoire de cette patiente collaboration o l'un, qui ne percevait
qu'une lueur immatrielle, guidait, par l'esprit, les mains et les
regards de l'autre qui jouissait de la lumire relle, o celui qui, 
ce qu'on assure, n'avait jamais vu de ses propres yeux un rayon de miel,
 travers le voile de ces yeux morts qui doublait pour lui l'autre
voile dont la nature enveloppe toute chose, surprenait les secrets les
plus profonds du gnie qui formait ce rayon de miel invisible, comme
pour nous apprendre qu'il n'est point d'tat o nous devions renoncer 
esprer et  chercher la vrit. Je n'numrerai pas ce que la science
apicole doit  Huber, j'aurai plus tt fait de dire ce qu'elle ne lui
doit point. Ses _Nouvelles observations sur les abeilles_, dont le
premier volume fut crit en 1789 sous forme de lettres  Charles Bonnet,
et dont le second ne parut que vingt ans plus tard, sont restes le
trsor abondant et sr o vont puiser tous les apidologues. Certes, on y
trouve quelques erreurs, quelques vrits imparfaites; depuis son livre
on a beaucoup ajout  la micrographie,  la culture pratique des
abeilles, au maniement des reines, etc., mais on n'a pu dmentir ou
prendre en dfaut une seule de ses observations principales qui
demeurent intactes dans notre exprience actuelle, et  sa base.




III


Aprs les rvlations de Huber, il y a quelques annes de silence; mais
bientt Dzierzon, cur de Carlsmark (en Silsie), dcouvre la
parthnogense, c'est--dire la parturition virginale des reines, et
imagine la premire ruche  rayons mobiles, grce  laquelle
l'apiculteur pourra dornavant prlever sa part sur la rcolte de miel,
sans mettre  mort ses meilleures colonies et sans anantir en un
instant le travail de toute une anne. Cette ruche, encore trs
imparfaite, est magistralement perfectionne par Langstroth, qui invente
le cadre mobile proprement dit, propag en Amrique avec un succs
extraordinaire. Root, Quinby, Dadant, Cheshire, de Layens, Cowan,
Heddon, Howard, etc., y apportent encore quelques amliorations
prcieuses. Mehring, pour pargner aux abeilles l'laboration de la cire
et la construction de magasins qui leur cotent beaucoup de miel et le
meilleur de leur temps, a l'ide de leur offrir des rayons de cire
mcaniquement gaufrs, qu'elles acceptent aussitt et approprient 
leurs besoins. De Hruschka trouve le _Smlatore_, qui, par l'emploi de
la force centrifuge, permet d'extraire le miel sans briser les rayons,
etc. En peu d'annes, la routine de l'apiculture est rompue. La capacit
et la fcondit des ruches sont triples. De vastes et productifs
ruchers se fondent de tous cts. A partir de ce moment prennent fin
l'inutile massacre des cits les plus laborieuses et l'odieuse slection
 rebours qui en tait la consquence. L'homme devient vritablement le
matre des abeilles, matre furtif et ignor, dirigeant tout sans donner
d'ordre, et obi sans tre reconnu. Il se substitue aux destins des
saisons. Il rpare les injustices de l'anne. Il runit les rpubliques
ennemies. Il galise les richesses. Il augmente ou restreint les
naissances. Il rgle la fcondit de la reine. Il la dtrne et la
remplace aprs un consentement difficile que son habilet extorque d'un
peuple qui s'affole au soupon d'une intervention inconcevable. Il viole
pacifiquement, quand il le juge utile, le secret des chambres sacres et
toute la politique retorse et prvoyante du gynce royal. Il dpouille
cinq ou six fois de suite du fruit de leur travail les soeurs du bon
couvent infatigable, sans les blesser, sans les dcourager et sans les
appauvrir. Il proportionne les entrepts et les greniers de leurs
demeures  la moisson de fleurs que le printemps rpand, dans sa hte
ingale, au penchant des collines. Il les oblige de rduire le nombre
fastueux des amants qui attendent la naissance des princesses. En un
mot, il en fait ce qu'il veut et en obtient ce qu'il demande, pourvu
que sa demande se soumette  leurs vertus et  leurs lois car,  travers
les volonts du dieu inattendu qui s'est empar d'elles,--trop vaste
pour tre discern et trop tranger pour tre compris,--elles regardent
plus loin que ne regarde ce dieu mme, et ne songent qu' accomplir,
dans une abngation inbranle, le devoir mystrieux de leur race.




IV


Maintenant que les livres nous ont dit ce qu'ils avaient d'essentiel 
nous dire, sur une histoire fort ancienne, quittons la science acquise
par les autres pour aller voir de nos propres yeux les abeilles. Une
heure au milieu du rucher nous montrera des choses peut-tre moins
prcises mais infiniment plus vivantes et plus fcondes.

Je n'ai pas encore oubli le premier rucher que je vis, o j'appris 
aimer les abeilles. C'tait, voil des annes, dans un gros village de
cette Flandre Zlandaise, si nette et si gracieuse, qui, plus que la
Zlande mme, miroir concave de la Hollande, a concentr le got des
couleurs vives, et caresse des yeux, comme de jolis et graves jouets,
ses pignons, ses tours et ses chariots enlumins, ses armoires et ses
horloges qui reluisent au fond des corridors, ses petits arbres aligns
le long des quais et des canaux, dans l'attente, semble-t-il, d'une
crmonie bienfaisante et nave, ses barques et ses coches d'eau aux
poupes ouvrages; ses portes et ses fentres pareilles  des fleurs, ses
cluses irrprochables, ses ponts-levis minutieux et versicolores, ses
maisonnettes vernisses comme des poteries harmonieuses et clatantes
d'o sortent des femmes en forme de sonnettes et pares d'or et d'argent
pour aller traire les vaches en des prs entours de barrires blanches,
ou tendre le linge sur le tapis dcoup en ovales et en losanges et
mticuleusement vert, de pelouses fleuries.

Une sorte de vieux sage, assez semblable au vieillard de Virgile,

    "Homme galant les rois, homme approchant des dieux,
    Et comme ces derniers satisfait et tranquille",

aurait dit La Fontaine, s'tait retir l, o la vie semblerait plus
troite qu'ailleurs, s'il tait possible de rtrcir rellement la vie.
Il y avait lev son refuge, non dgot,--car le sage ne connat point
les grands dgots,--mais un peu las d'interroger les hommes qui
rpondent moins simplement que les animaux et les plantes aux seules
questions intressantes que l'on puisse poser  la nature et aux lois
vritables. Tout son bonheur, de mme que celui du philosophe scythe,
consistait aux beauts d'un jardin, et parmi ces beauts la mieux aime
et la plus visite tait un rucher, compos de douze cloches de paille
qu'il avait peintes, les unes de rose vif, les autres de jaune clair, la
plupart d'un bleu tendre, car il avait observ, bien avant les
expriences de sir John Lubbock, que le bleu est la couleur prfre des
abeilles. Il avait install ce rucher contre le mur blanchi de la
maison, dans l'angle que formait une de ces savoureuses et fraches
cuisines hollandaises aux dressoirs de faence o tincelaient les
tains et les cuivres, qui, par la porte ouverte, se refltaient dans un
canal paisible. Et l'eau, charge d'images familires, sous un rideau de
peupliers, guidait les regards jusqu'au repos d'un horizon de moulins et
de prs.

En ce lieu, comme partout o on les pose, les ruches avaient donn aux
fleurs, au silence,  la douceur de l'air, aux rayons du soleil, une
signification nouvelle. On y touchait en quelque sorte au but en fte de
l't. On s'y reposait au carrefour tincelant o convergent et d'o
rayonnent les routes ariennes que parcourent de l'aube au crpuscule,
affairs et sonores, tous les parfums de la campagne. On y venait
entendre l'me heureuse et visible, la voix intelligente et musicale, le
foyer d'allgresse des belles heures du jardin. On y venait apprendre, 
l'cole des abeilles, les proccupations de la nature toute-puissante,
les rapports lumineux des trois rgnes, l'organisation inpuisable de la
vie, la morale du travail ardent et dsintress, et, ce qui est aussi
bon que la morale du travail, les hroques ouvrires y enseignaient
encore  goter la saveur un peu confuse du loisir, en soulignant, pour
ainsi dire, des traits de feu de leurs mille petites ailes, les dlices
presque insaisissables de ces journes immacules qui tournent sur
elles-mmes dans les champs de l'espace, sans nous apporter rien qu'un
globe transparent, vide de souvenirs comme un bonheur trop pur.




V


Afin de suivre aussi simplement que possible l'histoire annuelle de la
ruche, nous en prendrons une qui se rveille au printemps et se remet au
travail, et nous verrons se drouler dans leur ordre naturel les grands
pisodes de la vie de l'abeille,  savoir: la formation et le dpart de
l'essaim, la fondation de la cit nouvelle, la naissance, les combats et
le vol nuptial des jeunes reines, le massacre des mles et le retour du
sommeil de l'hiver. Chacun de ces pisodes apportera de lui-mme tous
les claircissements ncessaires sur les lois, les particularits, les
habitudes, les vnements qui le provoquent ou l'accompagnent, en sorte
qu'au bout de l'anne apicole, qui est brve et dont l'activit ne
s'tend gure que d'avril  la fin de septembre, nous aurons rencontr
tous les mystres de la maison du miel. Pour l'instant, avant que de
l'ouvrir et d'y jeter un coup d'oeil gnral, il suffit de savoir
qu'elle se compose d'une reine, mre de tout son peuple; de milliers
d'ouvrires ou neutres, femelles incompltes et striles, et enfin de
quelques centaines de mles, parmi lesquels sera choisi l'poux unique
et malheureux de la souveraine future que les ouvrires liront aprs le
dpart plus ou moins volontaire de la mre rgnante.




VI


La premire fois qu'on ouvre une ruche, on prouve un peu de l'motion
qu'on aurait  violer un objet inconnu et peut-tre plein de surprises
redoutables, un tombeau par exemple. Il y a autour des abeilles une
lgende de menaces et de prils. Il y a le souvenir nerv de ces
piqres qui provoquent une douleur si spciale qu'on ne sait trop  quoi
la comparer, une aridit fulgurante, dirait-on, une sorte de flamme du
dsert qui se rpand dans le membre bless; comme si nos filles du
soleil avaient extrait des rayons irrits de leur pre, un venin
clatant pour dfendre plus efficacement les trsors de douceur qu'elles
tirent de ses heures bienfaisantes.

Il est vrai qu'ouverte sans prcaution par quelqu'un qui ne connat ni
ne respecte le caractre et les moeurs de ses habitantes, la ruche se
transforme  l'instant en un buisson ardent de colre et d'hrosme.
Mais rien ne s'acquiert plus vite que la petite habilet ncessaire pour
la manier impunment. Il suffit d'un peu de fume projete  propos, de
beaucoup de sang-froid et de douceur, et les ouvrires bien armes se
laissent dpouiller sans penser  tirer l'aiguillon. Elles ne
reconnaissent pas leur matre, comme on l'a soutenu, elles ne craignent
pas l'homme, mais  l'odeur de la fume, aux gestes lents qui parcourent
leur demeure sans les menacer, elles s'imaginent que ce n'est pas d'une
attaque ou d'un grand ennemi contre lequel il soit possible de se
dfendre, qu'il s'agit, mais d'une force ou d'une catastrophe naturelle
 laquelle il convient de se soumettre. Au lieu de lutter vainement, et
pleines d'une prvoyance qui se trompe parce qu'elle regarde trop loin,
elles veulent du moins sauver l'avenir et se jettent sur les rserves de
miel pour y puiser et pour cacher en elles-mmes de quoi fonder
ailleurs, n'importe o et aussitt, une cit nouvelle, si l'ancienne est
dtruite, ou qu'elles soient forces de l'abandonner.




VII


Le profane devant qui l'on ouvre une ruche d'observation[1], est d'abord
assez du. On lui avait affirm que ce coffret de verre renfermait une
activit sans exemple, un nombre infini de lois sages, une somme
tonnante de gnie, de mystres, d'exprience, de calculs, de sciences,
d'industries diverses, de prvisions, de certitudes, d'habitudes
intelligentes, de sentiments et de vertus tranges. Il n'y dcouvre
qu'un amas confus de petites baies rousstres, assez semblables  des
grains de caf torrfi, ou  des raisins secs agglomrs contre les
vitres. Ces pauvres baies sont plus mortes que vives, branles de
mouvements lents, incohrents et incomprhensibles. Il ne reconnat pas
les admirables gouttes de lumire, qui tout  l'heure se dversaient et
rejaillissaient sans relche dans l'haleine anime, pleine de perles et
d'or, de mille calices panouis.

Elles grelottent dans les tnbres. Elles touffent dans une foule
transie; on dirait des prisonnires malades ou des reines dchues qui
n'eurent qu'une seconde d'clat parmi les fleurs illumines du jardin,
pour rentrer bientt dans la misre honteuse de leur morne demeure
encombre.

Il en est d'elles comme de toutes les ralits profondes. Il faut
apprendre  les observer. Un habitant d'une autre plante, qui verrait
les hommes aller et venir presque insensiblement par les rues, se tasser
autour de certains difices ou sur certaines places, attendre on ne sait
quoi, sans mouvement apparent, au fond de leurs demeures, en conclurait
aussi qu'ils sont inertes et misrables. Ce n'est qu' la longue qu'on
dmle l'activit multiple de cette inertie.

En vrit, chacune de ces petites baies  peu prs immobiles travaille
sans rpit et exerce un mtier diffrent. Aucune ne connat le repos, et
celles, par exemple, qui semblent les plus endormies et pendent contre
les vitres en grappes mortes, ont la tche la plus mystrieuse et la
plus fatigante; elles forment et scrtent la cire. Mais nous
rencontrerons bientt le dtail de cette activit unanime. Pour
l'instant, il suffit d'appeler l'attention sur le trait essentiel de la
nature de l'abeille qui explique l'entassement extraordinaire de ce
travail confus. L'abeille est avant tout, et encore plus que la fourmi,
un tre de foule. Elle ne peut vivre qu'en tas. Quand elle sort de la
ruche si encombre qu'elle doit se frayer  coups de tte un passage 
travers les murailles vivantes qui l'enserrent, elle sort de sont
lment propre. Elle plonge un moment dans l'espace plein de fleurs,
comme le nageur plonge dans l'ocan plein de perles, mais sous peine de
mort il faut qu' intervalles rguliers elle revienne respirer la
multitude, de mme que le nageur revient respirer l'air. Isole, pourvue
de vivres abondants et dans la temprature la plus favorable, elle
expire au bout de quelques jours, non de faim ou de froid, mais de
solitude. L'accumulation, la cit, dgage pour elle un aliment invisible
aussi indispensable que le miel. C'est  ce besoin qu'il faut remonter
pour fixer l'esprit des lois de la ruche. Dans la ruche, l'individu
n'est rien, il n'a qu'une existence conditionnelle, il n'est qu'un
moment indiffrent, un organe ail de l'espce. Toute sa vie est un
sacrifice total  l'tre innombrable et perptuel dont il fait partie.
Il est curieux de constater qu'il n'en fut pas toujours ainsi. On
retrouve encore aujourd'hui parmi les hymnoptres mellifres, tous les
tats de la civilisation progressive de notre abeille domestique. Au bas
de l'chelle, elle travaille seule, dans la misre; souvent elle ne voit
mme pas sa descendance (les Prosopis, les Colltes, etc.), parfois elle
vit au milieu de l'troite famille annuelle qu'elle cre (les Bourdons).
Elle forme ensuite des associations temporaires (les Panurgues, les
Dasypodes, les Halictes, etc.), pour arriver enfin, de degrs en degrs,
 la socit  peu prs parfaite mais impitoyable de nos ruches, o
l'individu est entirement absorb par la rpublique, et o la
rpublique  son tour est rgulirement sacrifie  la cit abstraite et
immortelle de l'avenir.


[1] On appelle _ruche d'observation_, une ruche vitre munie de rideaux
noirs ou de volets. Les meilleures ne renferment qu'un seul rayon, ce
qui permet de l'observer sur ses deux faces. Ou peut, sans danger et
sans inconvnient, installer ces ruches, pourvues d'une issue
extrieure, dans un salon, une bibliothque, etc. Les abeilles qui
habitent celle qui se trouve  Paris, dans mon cabinet de travail,
rcoltent dans le dsert de pierre de la grande ville, de quoi vivre et
prosprer.




VIII


Ne nous htons pas de tirer de ces faits des conclusions applicables 
l'homme. L'homme a la facult de ne pas se soumettre aux lois de la
nature; et, de savoir s'il a tort ou raison d'user de cette facult,
c'est le point le plus grave et le moins clairci de sa morale. Mais il
n'en est pas moins intressant de surprendre la volont de la nature
dans un monde diffrent. Or, dans l'volution des hymnoptres, qui sont
immdiatement aprs l'homme les habitants de ce globe les plus favoriss
sous le rapport de l'intelligence, cette volont parat trs nette. Elle
tend visiblement  l'amlioration de l'espce, mais elle montre en mme
temps qu'elle ne la dsire ou ne peut l'obtenir qu'au dtriment de la
libert, des droits et du bonheur propres de l'individu. A mesure que la
socit s'organise et s'lve, la vie particulire de chacun de ses
membres voit dcrotre son cercle. Ds qu'il y a progrs quelque part,
il ne rsulte que du sacrifice de plus en plus complet de l'intrt
personnel, au gnral. Il faut d'abord que chacun renonce  des vices,
qui sont des actes d'indpendance. Ainsi,  l'avant-dernier degr de la
civilisation apique se trouvent les bourdons, qui sont encore semblables
 nos anthropophages. Les ouvrires adultes rdent sans cesse autour des
oeufs pour les dvorer, et la mre est oblige de les dfendre avec
acharnement, il faut ensuite que chacun, aprs s'tre dbarrass des
vices les plus dangereux, acquire un certain nombre de vertus de plus
en plus pnibles. Les ouvrires des bourdons par exemple ne songent pas
 renoncer  l'amour, au lieu que notre abeille domestique vit dans une
chastet perptuelle. Bientt, du reste, nous verrons tout ce qu'elle
abandonne en change du bien-tre, de la scurit, de la perfection
architecturale, conomique et politique de la ruche, et nous reviendrons
sur l'tonnante volution des hymnoptres, dans le chapitre consacr au
progrs de l'espce.




LIVRE II

L'ESSAIM




I


Les abeilles de la ruche que nous avons choisie ont donc secou la
torpeur de l'hiver. La reine s'est remise  pondre ds les premiers
jours de fvrier. Les ouvrires ont visit les anmones, les
pulmonaires, les ajoncs, les violettes, les saules, les noisetiers. Puis
le printemps a envahi la terre; les greniers et les caves dbordent de
miel et de pollen, des milliers d'abeilles naissent chaque jour. Les
mles, gros et lourds, sortent de leurs vastes cellules, parcourent les
rayons, et l'encombrement de la cit trop prospre devient tel que, le
soir,  leur retour des fleurs, des centaines de travailleuses attardes
ne trouvent plus  se loger et sont obliges de passer la nuit sur le
seuil, o le froid les dcime.

Une inquitude branle tout le peuple, et la vieille reine s'agite. Elle
sent qu'un destin nouveau se prpare. Elle a fait religieusement son
devoir de bonne cratrice, et maintenant, du devoir accompli sortent la
tristesse et la tribulation. Une force invincible menace son repos; il
va falloir bientt quitter la ville o elle rgne. Et pourtant cette
ville, c'est son oeuvre, et c'est elle tout entire.--Elle n'en est
pas la reine au sens o nous l'entendrions parmi les hommes. Elle n'y
donne point d'ordres, et s'y trouve soumise, comme le dernier de ses
sujets,  cette puissance masque et souverainement sage que nous
appellerons, en attendant que nous essayions de dcouvrir o elle
rside, "l'esprit de la ruche". Mais elle en est la mre et l'unique
organe de l'amour. Elle l'a fonde dans l'incertitude et la pauvret.
Sans cesse elle l'a repeuple de sa substance, et tous ceux qui
l'animent, ouvrires, mles, larves, nymphes, et les jeunes princesses
dont la naissance prochaine va prcipiter son dpart et dont l'une lui
succde dj dans la pense immortelle de l'Espce,&&&& sont sortis de
ses flancs.




II


"L'esprit de la ruche", o est-il, en qui s'incarne-t-il? Il n'est pas
semblable  l'instinct particulier de l'oiseau, qui sait btir son nid
avec adresse et chercher d'autres cieux quand le jour de l'migration
reparat. Il n'est pas davantage une sorte d'habitude machinale de
l'espce, qui ne demande aveuglment qu' vivre et se heurte  tous les
angles du hasard sitt qu'une circonstance imprvue drange la srie des
phnomnes accoutums. Au contraire, il suit pas  pas les circonstances
toutes-puissantes, comme un esclave intelligent et preste, qui sait
tirer parti des ordres les plus dangereux de son matre.

Il dispose impitoyablement, mais avec discrtion, et comme soumis 
quelque grand devoir, des richesses, du bonheur, de la libert, de la
vie de tout un peuple ail. Il rgle jour par jour le nombre des
naissances et le met strictement en rapport avec celui des fleurs qui
illuminent la campagne. Il annonce  la reine sa dchance ou la
ncessit de son dpart, la force de mettre au monde ses rivales, lve
royalement celles-ci, les protge contre la haine politique de leur
mre, permet ou dfend, selon la gnrosit des calices multicolores,
l'ge du printemps et les dangers probables du vol nuptial, que la
premire ne d'entre les princesses vierges aille tuer dans leur berceau
ses jeunes soeurs qui chantent le chant des reines. D'autres fois,
quand la saison s'avance, que les heures fleuries sont moins longues,
pour clore l're des rvolutions et hter la reprise du travail, il
ordonne aux ouvrires mmes de mettre  mort toute la descendance
impriale.

Cet esprit est prudent et conome, mais non pas avare. Il connat,
apparemment, les lois fastueuses et un peu folles de la nature en tout
ce qui touche  l'amour. Aussi, durant les jours abondants de l't,
tolre-t-il--car c'est parmi eux que la reine qui va natre choisira son
amant--la prsence encombrante de trois ou quatre cents mles tourdis,
maladroits, inutilement affairs, prtentieux, totalement et
scandaleusement oisifs, bruyants, gloutons, grossiers, malpropres,
insatiables, normes. Mais la reine fconde, les fleur s'ouvrant plus
tard et se fermant plus tt, un matin, froidement, il dcrte leur
massacre gnral et simultan.

Il rgle le travail de chacune des ouvrires. Selon leur ge, il
distribue leur besogne aux nourrices qui soignent les larves et les
nymphes, aux dames d'honneur qui pourvoient  l'entretien de la reine et
ne la perdent pas de vue, aux ventileuses qui du battement de leurs
ailes arent, rafrachissent ou rchauffent la ruche, et htent
l'vaporation du miel trop charg d'eau, aux architectes, aux maons,
aux cirires, aux sculpteuses qui font la chane et btissent les
rayons, aux bulineuses qui vont chercher dans la campagne le nectar des
fleurs qui deviendra le miel, le pollen qui est la nourriture des larves
et des nymphes, la propolis qui sert  calfeutrer et  consolider les
difices de la cit, l'eau et le sel ncessaires  la jeunesse de la
nation. Il impose leur tche aux chimistes, qui assurent la conservation
du miel en y instillant  l'aide de leur dard une goutte d'acide
formique, aux operculeuses qui scellent les alvoles dont le trsor est
mr, aux balayeuses qui maintiennent la propret mticuleuse des rues et
des places publiques, aux ncrophores qui emportent au loin les cadavres
aux amazones du corps de garde qui veillent nuit et jour  la scurit
du seuil, interrogent les allants et venants, reconnaissent les
adolescentes  leur premire sortie, effarouchent les vagabonds, les
rdeurs, les pillards, expulsent les intrus, attaquent en masse les
ennemis redoutables, et s'il le faut, barricadent l'entre.

Enfin, c'est "l'esprit de la ruche" qui fixe l'heure du grand sacrifice
annuel au gnie de l'espce,--je veux dire l'essaimage,--o un peuple
entier, arriv au fate de sa prosprit et de sa puissance, abandonne
soudain  la gnration future toutes ses richesses, ses palais, ses
demeures et le fruit de ses peines, pour aller chercher au loin
l'incertitude et le dnuement d'une patrie nouvelle. Voil un acte qui,
conscient ou non, passe certainement la morale humaine. Il ruine
parfois, il appauvrit toujours, il disperse  coup sr la ville
bienheureuse pour obir  une loi plus haute que le bonheur de la cit.
O se formule-t-elle, cette loi, qui, nous le verrons tout  l'heure,
est loin d'tre fatale et aveugle comme on le croit? O, dans quelle
assemble, dans quel conseil, dans quelle sphre commune, sige-t-il,
cet esprit auquel tous se soumettent, et crut est lui-mme soumis  un
devoir hroique et  une raison toujours tourne vers l'avenir?

Il en est de nos abeilles comme de la plupart des choses de ce monde;
nous observons quelques-unes de leurs habitudes, nous disons: elles font
ceci, travaillent de cette faon, leurs reines naissent ainsi, leurs
ouvrires restent vierges, elles essaiment  telle poque. Nous croyons
les connatre et n'en demandons pas davantage. Nous les regardons se
hter de fleurs en fleurs; nous observons le va-et-vient frmissant de
la ruche; cette existence nous semble bien simple, et borne comme les
autres aux soucis instinctifs de la nourriture et de la reproduction.
Mais que l'oeil s'approche et tche de se rendre compte, et voil la
complexit effroyable des phnomnes les plus naturels, l'nigme de
l'intelligence, de la volont, des destines, du but, des moyens et des
causes, l'organisation incomprhensible du moindre acte de vie.




III


Donc, dans notre ruche, l'essaimage, la grande immolation aux dieux
exigeants de la race, se prpare. Obissant  l'ordre de l'esprit qui
nous semble assez peu, explicable, attendu qu'il est exactement
contraire  tous les instincts et  tous les sentiments de notre
espce, soixante  soixante-dix-mille abeilles sur les quatre-vingts ou
quatre-vingt-dix mille de la population totale, vont abandonner 
l'heure prescrite la cit maternelle. Elles ne partiront point dans un
moment d'angoisse, elles ne fuiront pas, dans une rsolution subite et
effare, une patrie dvaste par la famine, la guerre ou la maladie.
Non, l'exil est longuement mdit et l'heure favorable patiemment
attendue. Si la ruche est pauvre, prouve par les malheurs de la
famille royale, les intempries, le pillage, elles ne l'abandonnent
point. Elles ne la quittent qu' l'apoge de son bonheur, lorsque, aprs
le travail forcen du printemps, l'immense palais de cire aux cent vingt
mille cellules bien ranges regorge de miel nouveau et de cette farine
d'arc-en-ciel qu'on appelle le pain des abeilles et qui sert  nourrir
les larves et les nymphes.

Jamais la ruche n'est plus belle qu' la veille de la renonciation
hroque. C'est pour elle l'heure sans gale, anime, un peu fbrile, et
cependant sereine, de l'abondance et de l'allgresse plnires. Essayons
de nous la reprsenter, non pas telle que la voient les abeilles, car
nous ne pouvons nous imaginer de quelle faon magique se refltent les
phnomnes dans les six ou sept mille facettes de leurs yeux latraux
et dans le triple oeil cyclopen de leur front, mais telle que nous la
verrions si nous avions leur taille.

Du haut d'un dme plus colossal que celui de Saint-Pierre de Rome,
descendent jusqu'au sol, verticales, multiples et parallles, de
gigantesques murailles de cire, constructions gomtriques, suspendues
dans les tnbres et le vide, et qu'on ne saurait, toutes proportions
gardes, pour la prcision, la hardiesse et l'normit, comparer 
aucune construction humaine.

Chacune de ces murailles, dont la substance est encore toute frache,
virginale, argente, immacule, odorante, est forme de milliers de
cellules et contient des vivres suffisants pour nourrir le peuple entier
durant plusieurs semaines. Ici, ce sont les taches clatantes, rouges,
jaunes, mauves et noires du pollen, ferments d'amour de toutes les
fleurs du printemps, accumuls dans les alvoles transparents. Tout
autour, en longues et fastueuses draperies d'or aux plis rigides et
immobiles, le miel d'avril, le plus limpide et le plus parfum, repose
dj dans ses vingt mille rservoirs ferms d'un sceau qu'on ne violera
qu'aux jours de suprme dtresse. Plus haut, le miel de mai mrit
encore dans ses cuves grandes ouvertes au bord desquelles des cohortes
vigilantes entretiennent un courant d'air incessant. Au centre, et loin
de la lumire dont les jets de diamants pntrent par l'unique
ouverture, dans la partie la plus chaude de la ruche, sommeille et
s'veille l'avenir. C'est le domaine royal du couvain rserv  la
reine et  ses acolytes: environ dix mille demeures o reposent les
oeufs, quinze ou seize mille chambres occupes par les larves,
quarante mille maisons habites par des nymphes blanches que soignent
des milliers de nourrices[1]. Enfin, au saint des saints de ces limbes,
les trois, quatre, six ou douze palais clos, proportionnellement trs
vastes, des princesses adolescentes, qui attendent leur heure,
enveloppes d'une sorte de suaire, immobiles et ples, tant nourries
dans les tnbres.


[1] Les chiffres que nous donnons ici sont rigoureusement exacts. Ce
sont ceux d'une forte ruche en pleine prosprit.




IV


Or, au jour prescrit par l'esprit de la ruche une partie du peuple,
strictement dtermine suivant des lois immuables et sres, cde la
place  ces esprances qui sont encore sans forme. On laisse dans la
ville endormie les mles parmi lesquels sera choisi l'amant royal, de
trs jeunes abeilles qui soignent le couvain et quelques milliers
d'ouvrires qui continueront de butiner au loin, garderont le trsor
accumul, et maintiendront les traditions morales de la ruche. Car
chaque ruche a sa morale particulire. On en rencontre de trs
vertueuses et de trs perverties, et l'apiculteur imprudent peut
corrompre tel peuple, lui faire perdre le respect de la proprit
d'autrui, l'inciter au pillage, lui donner des habitudes de conqute et
d'oisivet qui le rendront redoutable  toutes les petites rpubliques
d'alentour. Il suffit que l'abeille ait eu l'occasion d'prouver que le
travail, au loin, parmi les fleurs de la campagne dont il faut visiter
des centaines pour former une goutte de miel, n'est pas le seul ni le
plus prompt moyen de s'enrichir, et qu'il est plus facile de
s'introduire en fraude dans les villes mal gardes, ou de force dans
celles qui sont trop faibles pour se dfendre. Elle perd bientt la
notion du devoir blouissant mais impitoyable qui fait d'elle l'esclave
aile des corolles dans l'harmonie nuptiale de la nature, et il est
souvent malais de ramener au bien une ruche ainsi dprave.




V


Tout indique que ce n'est pas la reine, mais l'esprit de la ruche qui
dcide l'essaimage. Il en est de cette reine comme des chefs parmi les
hommes; ils ont l'air de commander, mais eux-mmes obissent  des
ordres plus imprieux et plus inexplicables que ceux qu'ils donnent 
qui leur est soumis.--Quand cet esprit a fix le moment, il faut que ds
l'aurore, peut-tre ds la veille ou l'avant-veille, il ait fait
connatre sa rsolution, car,  peine le soleil a-t-il bu les premires
gouttes de rose, qu'on remarque tout autour de la ville bourdonnante
une agitation inaccoutume,  laquelle l'apiculteur se trompe rarement.
Parfois mme on dirait qu'il y a lutte, hsitation, recul. Il arrive en
effet que plusieurs jours de suite l'moi dor et transparent s'lve et
s'apaise sans raison apparente. Un nuage, que nous ne voyons pas, se
forme-t-il,  cet instant, dans le ciel que les abeilles voient, ou un
regret dans leur intelligence? Discute-t-on dans un conseil bruissant la
ncessit du dpart? Nous n'en savons rien, pas plus que nous ne savons
de quelle faon l'esprit de la ruche apprend sa rsolution  la foule.
S'il est certain que les abeilles communiquent entre elles, on ignore si
elles le font  la manire des hommes. Ce bourdonnement parfum de miel,
ce frmissement enivr des belles journes d't, qui est un des plus
doux plaisirs de l'leveur d'abeilles, ce chant de fte du travail qui
monte et qui descend tout autour du rucher dans le cristal de l'heure,
et qui semble le murmure d'allgresse des fleurs panouies, l'hymne de
leur bonheur, l'cho de leurs odeurs suaves, la voix des oeillets
blancs, du thym, des marjolaines, il n'est pas certain qu'elles
l'entendent. Elles ont cependant toute une gamme de sons que nous-mmes
discernons et qui va de la flicit profonde  la menace,  la colre, 
la dtresse; elles ont l'ode de la reine, les refrains de l'abondance,
les psaumes de la douleur; elles ont enfin les longs et mystrieux cris
de guerre des princesses adolescentes dans les combats et les massacres
qui prcdent le vol nuptial. Est-ce une musique de hasard qui
n'effleure pas leur silence intrieur? Toujours est-il qu'elles ne
s'meuvent pas des bruits que nous produisons autour de la ruche, mais
elles jugent peut-tre que ces bruits ne sont pas de leur monde et n'ont
aucun intrt pour elles. Il est vraisemblable que, de notre ct, nous
n'entendons qu'une minime partie de ce qu'elles disent, et qu'elles
mettent une foule d'harmonies que nos organes ne sont pas faits pour
percevoir. En tout cas, nous verrons plus loin qu'elles savent
s'entendre et se concerter avec une rapidit parfois prodigieuse, et
quand, par exemple, le grand pilleur de miel, l'norme Sphinx Atropos,
le papillon sinistre qui porte sur le dos une tte de mort, pntre dans
la ruche au murmure d'une sorte d'incantation irrsistible qui lui est
propre, de proche en proche la nouvelle circule et, des gardes de
l'entre aux dernires ouvrires qui travaillent, l-bas, sur les
derniers rayons, tout le peuple tressaille.




VI


On a cru longtemps qu'en abandonnant les trsors de leur royaume, pour
s'lancer ainsi dans la vie incertaine, les sages mouches  miel, si
conomes, si sobres, si prvoyantes d'habitude, obissaient  une sorte
de folie fatale,  une impulsion machinale,  une loi de l'espce,  un
dcret de la nature,  cette force qui pour tous les tres est cache
dans le temps qui s'coule.

S'agit-il de l'abeille ou de nous-mmes, nous appelons fatal tout ce que
nous ne comprenons pas encore. Mais aujourd'hui, la ruche a livr deux
ou trois de ses secrets matriels, et on a constat que cet exode n'est
ni instinctif, ni invitable. Ce n'est pas une migration aveugle, mais
un sacrifice qui parat raisonn, de la gnration prsente  la
gnration future. Il suffit que l'apiculteur dtruise en leurs cellules
les jeunes reines encore inertes, et qu'en mme temps, si les larves et
les nymphes sont nombreuses, il agrandisse les entrepts et les dortoirs
de la nation: sur l'heure, tout le tumulte improductif s'abat comme les
gouttes d'or d'une pluie obissante, le travail habituel se rpand sur
les fleurs, et, devenue indispensable, n'esprant ou ne redoutant plus
de successeur, rassure sur l'avenir de l'activit qui va natre, la
vieille reine renonce  revoir cette anne la lumire du soleil. Elle
reprend paisiblement, dans les tnbres, sa tche maternelle qui
consiste  pondre, en suivant une spirale mthodique, de cellule en
cellule, sans en omettre une seule, sans s'arrter jamais, deux ou trois
mille oeufs chaque jour.

Qu'y a-t-il de fatal en tout ceci que l'amour de la race d'aujourd'hui
pour la race de demain? Cette fatalit existe aussi dans l'espce
humaine, mais sa puissance et son tendue y sont moindres. Elle n'y
produit jamais de ces grands sacrifices totaux et unanimes. A quelle
fatalit prvoyante obissons-nous qui remplace celle-ci? Nous
l'ignorons et ne connaissons point l'tre qui nous regarde comme nous
regardons les abeilles.




VII


Mais l'homme ne trouble point l'histoire de la ruche que nous avons
choisie, et l'ardeur encore toute mouille d'une belle journe qui
s'avance  pas tranquilles et dj rayonnants sous les arbres, hte
l'heure du dpart. Du haut en bas des corridors dors qui sparent les
murailles parallles, les ouvrires achvent les prparatifs du voyage.
Et d'abord, chacune d'elles se charge d'une provision de miel
suffisante pour cinq ou six jours. De ce miel qu'elles emportent, elles
tireront, par une chimie qu'on n'a pas encore clairement explique, la
cire ncessaire pour commencer immdiatement la construction des
difices. Elles se munissent en outre d'une certaine quantit de
propolis, qui est une sorte de rsine destine  mastiquer les fentes de
la nouvelle demeure,  y fixer tout ce qui branle,  en vernir toutes
les parois,  en exclure toute lumire, car elles aiment  travailler
dans une obscurit presque complte, o elles se dirigent  l'aide de
leurs yeux  facettes ou peut-tre de leurs antennes, qu'on suppose le
sige d'un sens inconnu qui palpe et mesure les tnbres.




VIII


Elles savent donc prvoir les aventures de la journe la plus dangereuse
de leur existence. Aujourd'hui, en effet, tout entires aux soucis et
aux hasards peut-tre prodigieux du grand acte, elles n'auront pas le
temps de visiter les jardins et les prs, et demain, aprs-demain, il
est possible qu'il vente, qu'il pleuve, que leurs ailes se glacent et
que les fleurs ne s'ouvrent point. A dfaut de cette prvoyance, ce
serait la famine et la mort. Nul ne viendrait  leur secours et elles
n'imploreraient le secours de personne. De cit  cit elles ne se
connaissent point et ne s'aident jamais. Il arrive mme que l'apiculteur
installe la ruche o il a recueilli la vieille reine et la grappe
d'abeilles qui l'entoure tout  ct de la demeure qu'elles viennent de
quitter. Quel que soit le dsastre qui les frappe, on dirait qu'elles en
ont irrvocablement oubli la paix, la flicit laborieuse, les normes
richesses et la scurit, et toutes, une  une, et jusqu' la dernire,
mourront de froid et de faim autour de leur malheureuse souveraine,
plutt que de rentrer dans la maison natale, dont la bonne odeur
d'abondance, qui n'est que le parfum de leur travail pass, pntre
jusqu' leur dtresse.




IX


Voil, dira-t-on, ce que ne feraient pas les hommes, un de ces faits qui
prouvent que, malgr les merveilles de cette organisation, il il n'y a
l ni intelligence ni conscience vritables. Qu'en savons-nous? Outre
qu'il est fort admissible qu'il y ait en d'autres tres une intelligence
d'une autre nature que la ntre, et qui produise des effets trs
diffrents sans tre infrieurs, sommes-nous, tout en ne sortant pas de
notre petite paroisse humaine, si bons juges des choses de l'esprit? Il
suffit que nous voyions deux ou trois personnes causer et s'agiter
derrire une fentre, sans entendre ce qu'elles disent, et dj il nous
est bien difficile de deviner la pense qui les mne. Croyez-vous qu'un
habitant de Mars ou de Vnus, qui, du haut d'une montagne, verrait aller
et venir par les rues et les places publiques de nos villes, les petits
points noirs que nous sommes dans l'espace, se formerait au spectacle de
nos mouvements, de nos difices, de nos canaux, de nos machines, une
ide exacte de notre intelligence, de notre morale, de notre manire
d'aimer, de penser, d'esprer, en un mot, de l'tre intime et rel que
nous sommes? Il se bornerait  constater quelques faits assez
surprenants, comme nous le faisons dans la ruche, et en tirerait
probablement des conclusions aussi incertaines, aussi errones que les
ntres.

En tout cas, il aurait bien du mal  dcouvrir dans nos petits points
noirs la grande direction morale, l'admirable sentiment unanime qui
clate dans la ruche, O vont-ils? se demanderait-il, aprs nous avoir
observs durant des annes ou des sicles; que font-ils? quel est le
lieu central et le but de leur vie? obissent-ils  quelque dieu? Je ne
vois rien qui conduise leurs pas. Un jour ils semblent difier et
amasser de petites choses, et le lendemain les dtruisent et les
parpillent. Ils s'en vont et reviennent, ils s'assemblent et se
dispersent, mais on ne sait ce qu'ils dsirent. Ils offrent une foule de
spectacles inexplicables. On en voit, par exemple, qui ne font pour
ainsi dire aucun mouvement. On les reconnat  leur pelage plus lustr;
souvent aussi ils sont plus volumineux que les autres. Ils occupent des
demeures dix ou vingt fois plus vastes, plus ingnieusement ordonnes et
plus riches que les demeures ordinaires. Ils y font tous les jours des
repas qui se prolongent durant des heures et parfois fort avant dans la
nuit. Tous ceux qui les approchent paraissent les honorer, et des
porteurs de vivres sortent des maisons voisines et viennent mme du fond
de la campagne pour leur faire des prsents. Il faut croire qu'ils sont
indispensables et rendent  l'espce des services essentiels, bien que
nos moyens d'investigation ne nous aient point encore permis de
reconnatre avec exactitude la nature de ces services. On en voit
d'autres, au contraire, qui dans de grandes cases encombres de roues
qui tourbillonnent, dans des rduits obscurs, autour des ports et sur de
petits carrs de terre qu'ils fouillent de l'aurore au coucher du
soleil, ne cessent de s'agiter pniblement. Tout nous fait supposer que
cette agitation est punissable. On les loge, en effet, dans d'troites
huttes, malpropres et dlabres. Ils sont couverts d'une substance
incolore. Telle parat tre leur ardeur  leur oeuvre nuisible, ou
tout au moins inutile, qu'ils prennent  peine le temps de dormir et de
manger. Leur nombre est aux premiers comme mille est  un. Il est
remarquable que l'espce ait pu se maintenir jusqu' nos jours dans des
conditions aussi dfavorables  son dveloppement. Du reste, il convient
d'ajouter que, hormis cette obstination caractristique  leurs
agitations pnibles, ils ont l'air inoffensif et docile et s'accommodent
des restes de ceux qui sont videmment les gardiens et peut-tre les
sauveurs de la race.




X


N'est-il pas tonnant que la ruche que nous voyons ainsi confusment, du
haut d'un autre monde, nous fasse, au premier regard que nous y jetons,
une rponse sre et profonde? N'est-il pas admirable que ses difices
pleins de certitude, ses usages, ses lois, son organisation conomique
et politique, ses vertus et ses cruauts mmes, nous montrent
immdiatement la pense ou le dieu que les abeilles servent, et qui
n'est pas le dieu le moins lgitime ni le moins raisonnable qu'on puisse
concevoir, bien que le seul peut-tre que nous n'ayons pas encore
srieusement ador, je veux dire l'avenir? Nous cherchons parfois, dans
notre histoire humaine,  valuer la force et la grandeur morale d'un
peuple ou d'une race, et nous ne trouvons pas d'autre mesure que la
persistance et l'ampleur de l'idal qu'ils poursuivent et l'abngation
avec laquelle ils s'y dvouent. Avons-nous rencontr frquemment un
idal plus conforme aux dsirs de l'Univers, plus ferme, plus auguste,
plus dsintress, plus manifeste, et une abngation plus totale et
plus hroque?




XI


trange petite rpublique si logique et si grave, si positive, si
minutieuse, si conome et cependant victime d'un rve si vaste et si
prcaire! Petit peuple si dcid et si profond, nourri de chaleur et de
lumire et de ce qu'il y a de plus pur dans la nature, l'me des fleurs,
c'est--dire le sourire le plus vident de la matire et son effort le
plus touchant vers le bonheur et la beaut, qui nous dira les problmes
que vous avez rsolus et qui nous restent  rsoudre, les certitudes que
vous avez acquises et qui nous restent  acqurir? Et s'il est vrai que
vous ayez rsolu ces problmes, acquis ces certitudes, non pas  l'aide
de l'intelligence, mais en vertu de quelque impulsion primitive et
aveugle,  quelle nigme plus insoluble encore ne nous poussez-vous
point? Petite cit pleine de foi, d'esprances, de mystres, pourquoi
vos cent mille vierges acceptent-elles une tche qu'aucun esclave humain
n'a jamais accepte? Mnagres de leurs forces, un peu moins oublieuses
d'elles-mmes, un peu moins ardentes  la peine, elles reverraient un
autre printemps et un second t; mais dans le moment magnifique o
toutes les fleurs les appellent, elles semblent frappes de l'ivresse
mortelle du travail, et, les ailes brises, le corps rduit  rien et
couvert de blessures, elles prissent presque toutes en moins de cinq
semaines.

    _Tantus amor florum, et generandi gloria mellis,_

s'crie Virgile, qui nous a transmis dans le quatrime livre des
_Gorgiques_, consacr aux abeilles, les erreurs charmantes des anciens,
qui observaient la nature d'un oeil encore tout bloui de la prsence
de dieux imaginaires.




XII


Pourquoi renoncent-elles au sommeil, aux dlices du miel,  l'amour, aux
loisirs adorables que connat, par exemple, leur frre ail, le
papillon? Ne pourraient-elles pas vivre comme lui? Ce n'est pas la faim
qui les presse. Deux ou trois fleurs suffisent  les nourrir et elles en
visitent deux ou trois cents par heure pour accumuler un trsor dont
elles ne goteront pas la douceur. A quoi bon se donner tant de mal,
d'o vient tant d'assurance? Il est donc bien certain que la gnration
pour laquelle vous mourez mrite ce sacrifice, qu'elle sera plus belle
et plus heureuse, qu'elle fera quelque chose que vous n'ayez pas fait?
Nous voyons votre but, il est aussi clair que le ntre: vous voulez
vivre en votre descendance aussi longtemps que la terre elle-mme; mais
quel est donc le but de ce grand but et la mission de cette existence
ternellement renouvele?

Mais n'est-ce pas plutt nous qui nous tourmentons dans l'hsitation et
l'erreur, qui sommes des rveurs purils et qui vous posons des
questions inutiles? Vous seriez, d'volutions en volutions, devenues
toutes-puissantes et bien heureuses, vous seriez arrives aux dernires
hauteurs d'o vous domineriez les lois de la nature, vous seriez enfin
des desses immortelles, que nous vous interrogerions encore et vous
demanderions ce que vous esprez, o vous voulez aller, o vous comptez
vous arrter et vous dclarer sans dsir. Nous sommes ainsi faits que
rien ne nous contente, que rien ne nous semble avoir son but en dedans
de soi, que rien ne nous parat exister simplement, sans
arrire-pense. Avons-nous pu jusqu' ce jour imaginer un seul de nos
dieux, depuis le plus grossier jusqu'au plus raisonnable, sans le faire
immdiatement s'agiter, sans l'obliger de crer une foule d'tres et de
choses, de chercher mille fins par del lui-mme, et nous
rsignerons-nous jamais  reprsenter tranquillement et durant quelques
heures une forme intressante de l'activit de la matire, pour
reprendre bientt, sans regrets et sans tonnement, l'autre forme qui
est l'inconsciente, l'inconnue, l'endormie, l'ternelle?




XIII


Mais n'oublions pas notre ruche o l'essaim perd patience, notre ruche
qui bouillonne et dborde dj de flots noirs et vibrants, tels qu'un
vase sonore sous l'ardeur du soleil. Il est midi, et l'on dirait
qu'autour de la chaleur qui rgne, les arbres assembls retiennent
toutes leurs feuilles, comme on retient son souffle en prsence d'une
chose trs douce, mais trs grave. Les abeilles donnent le miel et la
cire odorante  l'homme qui les soigne; mais, ce qui vaut peut-tre
mieux que le miel et la cire, c'est qu'elles appellent son attention
sur l'allgresse de juin, c'est qu'elles lui font goter l'harmonie des
beaux mois, c'est que tous les vnements o elles se mlent sont lis
aux ciels purs,  la fte des fleurs, aux heures les plus heureuses de
l'anne. Elles sont l'me de l't, l'horloge des minutes d'abondance,
l'aile diligente des parfums qui s'lancent, l'intelligence des rayons
qui planent, le murmure des clarts qui tressaillent, le chant de
l'atmosphre qui s'tire et se repose, et leur vol est le signe visible,
la note convaincue et musicale des petites joies innombrables qui
naissent de la chaleur et vivent dans la lumire. Elles font comprendre
la voix la plus intime des bonnes heures naturelles. A qui les a
connues,  qui les a aimes, un t sans abeilles semble aussi
malheureux et aussi imparfait que s'il tait sans oiseaux et sans
fleurs.




XIV


Celui qui assiste pour la premire fois  cet pisode assourdissant et
dsordonn qu'est l'essaimage d'une ruche bien peuple est assez
dconcert et n'approche qu'avec crainte. Il ne reconnat plus les
srieuses et paisibles abeilles des heures laborieuses. Il les avait
vues quelques instants auparavant arriver de tous les coins de la
campagne, proccupes comme de petites bourgeoises que rien ne saurait
distraire des affaires du mnage. Elles entraient presque inaperues,
puises, essouffles, empresses, agites, mais discrtes, salues au
passage d'un lger signe des antennes par les jeunes amazones du
portail. Tout au plus, changeaient-elles les trois ou quatre mots,
probablement indispensables, en remettant en hte leur rcolte de miel 
l'une des porteuses adolescentes qui stationnent toujours dans la cour
intrieure de l'usine;--ou bien elles allaient dposer elles-mmes, dans
les vastes greniers qui entourent le couvain, les deux lourdes
corbeilles de pollen accroches  leurs cuisses, pour repartir
immdiatement aprs, sans s'inquiter de ce qui se passait dans les
ateliers, dans le dortoir des nymphes ou le palais royal, sans se mler,
ne ft-ce qu'un instant, au brouhaha de la place publique qui s'tend
devant le seuil, et qu'encombrent, aux heures de grosse chaleur, les
bavardages des ventileuses qui, suivant l'expression pittoresque des
apiculteurs, font la barbe.




XV


Aujourd'hui, tout est chang. Il est vrai qu'un certain nombre
d'ouvrires, paisiblement, comme si rien n'allait se passer, vont aux
champs, en reviennent, nettoient la ruche, montent aux chambres du
couvain, sans se laisser gagner par l'ivresse gnrale. Ce sont celles
qui n'accompagneront pas la reine et resteront dans la vieille demeure
pour la garder, pour soigner et nourrir les neuf ou dix mille oeufs,
les dix-huit mille larves, les trente-six mille nymphes et les sept ou
huit princesses qu'on abandonne. Elles sont choisies pour ce devoir
austre, sans qu'on sache en vertu quelles rgles, ni par qui, ni
comment. Elles y sont tranquillement et inflexiblement fidles, et bien
que j'aie renouvel maintes fois l'exprience, en poudrant d'une matire
colorante quelques-unes de ces cendrillons rsignes, qu'on reconnat
assez facilement  leur allure srieuse et un peu lourde parmi le peuple
en fte, il est bien rare que j'en aie retrouv une dans la foule
enivre de l'essaim.




XVI


Et cependant, l'attrait parat irrsistible. C'est le dlire du
sacrifice, peut-tre inconscient, ordonn par le dieu, c'est la fte du
miel, la victoire de la race et de l'avenir, c'est le seul jour de joie,
d'oubli et de folie, c'est l'unique dimanche des abeilles. C'est aussi,
croirait-on, le seul jour o elles mangent  leur faim et connaissent
pleinement la douceur du trsor qu'elles amassent. Elles ont l'air de
prisonnires dlivres et subitement transportes dans un pays
d'exubrance et de dlassements. Elles exultent, ne se possdent plus.
Elles qui ne font jamais un mouvement imprcis ou inutile, elles vont,
elles viennent, sortent, rentrent, ressortent pour exciter leurs
soeurs, voir si la reine est prte, tourdir leur attente. Elles
volent beaucoup plus haut que de coutume et font vibrer tout autour du
rucher les feuillages des grands arbres. Elles n'ont plus ni craintes ni
soucis. Elles ne sont plus farouches, tatillonnes, souponneuses,
irritables, agressives, indomptables. L'homme, le matre ignor qu'elles
ne reconnaissent jamais et qui ne parvient  les asservir qu'en se
pliant  toutes leurs habitudes de travail, en respectant toutes leurs
lois, en suivant pas  pas le sillon que trace dans la vie leur
intelligence toujours dirige vers le bien de demain et que rien ne
dconcerte ni ne dtourne de son but, l'homme peut les approcher,
dchirer le rideau blond et tide que forment autour de lui leurs
tourbillons retentissants, les prendre dans la main, les cueillir, comme
une grappe de fruits, elles sont aussi douces, aussi inoffensives qu'une
nue de libellules ou de phalnes et, ce jour-l, heureuses, ne
possdant plus rien, confiantes en l'avenir, pourvu qu'on ne les spare
pas de leur reine qui porte en elle cet avenir, elles se soumettent 
tout et ne blessent personne.




XVII


Mais le vritable signal n'est pas encore donn. Dans la ruche, c'est
une agitation inconcevable et un dsordre dont on ne peut dcouvrir la
pense. En temps ordinaire, rentres chez elles, les abeilles oublient
qu'elles ont des ailes, et chacune se tient  peu prs immobile, mais
non pas inactive, sur les rayons,  la place qui lui est assigne par
son genre de travail. Maintenant, affoles, elles se meuvent en cercles
compacts du haut en bas des parois verticales, comme une pte vibrante
remue par une main invisible. La temprature intrieure s'lve
rapidement,  tel point, parfois, que la cire des difices s'amollit et
se dforme. La reine, qui d'habitude ne quitte jamais les rayons du
centre, parcourt perdue, haletante, la surface de la foule vhmente
qui tourne et retourne sur soi. Est-ce pour hter le dpart ou pour le
retarder? Ordonne-t-elle ou bien implore-t-elle? Propage-t-elle
l'motion prodigieuse ou si elle la subit? Il parat assez vident,
d'aprs ce que nous savons de la psychologie gnrale de l'abeille, que
l'essaimage se fait toujours contre le gr de la vieille souveraine. Au
fond, la reine est, aux yeux des asctiques ouvrires que sont ses
filles, l'organe de l'amour, indispensable et sacr, mais un peu
inconscient et souvent puril. Aussi la traitent-elles comme une mre en
tutelle. Elles ont pour elle un respect, une tendresse hroque et sans
bornes. A elle est rserv le miel le plus pur, spcialement distill et
presque entirement assimilable. Elle a une escorte de satellites ou de
licteurs, selon l'expression de Pline, qui veille sur elle nuit et jour,
facilite son travail maternel, prpare les cellules o elle doit pondre,
la choie, la caresse, la nourrit, la nettoie, absorbe mme ses
excrments. Au moindre accident qui lui arrive, la nouvelle se rpand de
proche en proche, et le peuple se bouscule et se lamente. Si on l'enlve
 la ruche, et que les abeilles ne puissent esprer de la remplacer,
soit qu'elle n'ait pas laiss de descendance prdestine, soit qu'il n'y
ait pas de larves d'ouvrires ges de moins de trois jours (car toute
larve d'ouvrire qui a moins de trois jours peut, grce  une nourriture
particulire, tre transforme en nymphe royale, c'est le grand principe
dmocratique de la ruche qui compense les prrogatives de la
prdestination maternelle), si, dans ces circonstances, on la saisit, on
l'emprisonne, et qu'on la porte loin de sa demeure, sa perte
constate,--il s'coule parfois deux ou trois heures avant qu'elle soit
connue de tout le monde, tant la cit est vaste,--le travail cesse  peu
prs partout. On abandonne les petits, une partie de la population erre
 et l en qute de sa mre, une autre sort  sa recherche, les
guirlandes d'ouvrires occupes  btir les rayons se rompent et se
dsagrgent, les butineuses ne visitent plus les fleurs, les gardes de
l'entre dsertent leur poste, et les pillardes trangres, tous les
parasites du miel, perptuellement  l'afft d'une aubaine, entrent et
sortent librement sans que personne songe  dfendre le trsor prement
amass. Peu  peu, la cit s'appauvrit et se dpeuple, et ses
habitantes, dcourages, ne tardent pas  mourir de tristesse et de
misre, bien que toutes les fleurs de l't clatent devant elles.

Mais qu'on leur restitue leur souveraine avant que sa perte soit passe
en force de chose accomplie et irrmdiable, avant que la dmoralisation
soit trop profonde (les abeilles sont comme les hommes, un malheur et un
dsespoir prolong rompt leur intelligence et dgrade leur caractre),
qu'on la leur restitue quelques heures aprs, et l'accueil qu'elles lui
font est extraordinaire et touchant. Toutes s'empressent autour d'elle,
s'attroupent, grimpent les unes sur les autres, la caressent, au
passage, de leurs longues antennes qui contiennent tant d'organes encore
inexpliqus, lui prsentent du miel, l'escortent en tumulte jusqu'aux
chambres royales. Aussitt l'ordre se rtablit, le travail reprend, des
rayons centraux du couvain jusqu'aux plus lointaines annexes o
s'entasse le surplus de la rcolte, les butineuses sortent en files
noires et rentrent parfois moins de trois minutes aprs dj charges de
nectar et de pollen, les pillards et les parasites sont expulss ou
massacrs, les rues sont balayes, et la ruche retentit doucement et
monotonement de ce chant bienheureux et si particulier qui est le chant
intime de la prsence royale.




XVIII


On a mille exemples de cet attachement, de ce dvouement absolu des
ouvrires  leur souveraine. Dans toutes les catastrophes de la petite
rpublique, la chute de la ruche ou des rayons, la brutalit ou
l'ignorance de l'homme, le froid, la famine, la maladie mme, si le
peuple prit en foule, presque toujours la reine est sauve et on la
retrouve vivante sous les cadavres de ses filles fidles. C'est que
toutes la protgent, facilitent sa fuite, lui font de leur corps un
rempart et un abri, lui rservent la nourriture la plus saine et les
dernires gouttes de miel. Et tant qu'elle est en vie, quel que soit le
dsastre, le dcouragement n'entre pas dans la cit des chastes
buveuses de rose. Brisez vingt fois de suite leurs rayons,
enlevez-leur vingt fois leurs enfants et leurs vivres, vous n'arriverez
pas  les faire douter de l'avenir; et dcimes, affames, rduites 
une petite troupe qui peut  peine dissimuler leur mre aux yeux de
l'ennemi, elles rorganiseront les rglements de la colonie, pourvoiront
au plus press, se partageront  nouveau la besogne selon les ncessits
anormales du moment malheureux, et reprendront immdiatement le travail
avec une patience, une ardeur, une intelligence, une tnacit qu'on ne
retrouve pas souvent  ce degr dans la nature, bien que la plupart des
tres y montrent plus de courage et de confiance que l'homme.

Pour carter le dcouragement et entretenir leur amour, il ne faut mme
pas que la reine soit prsente, il suffit qu'elle ait laiss  l'heure
de sa mort ou de son dpart le plus fragile espoir de descendance. Nous
avons vu, dit le vnrable Langstroth, l'un des pres de l'apiculture
moderne, nous avons vu une colonie qui n'avait pas assez d'abeilles pour
couvrir un rayon de dix centimtres carrs essayer d'lever une reine.
Pendant deux semaines entires elles en conservrent l'espoir;  la fin,
lorsque leur nombre tait rduit de moiti, leur reine naquit, mais ses
ailes taient si imparfaites qu'elle ne put voler. Quoiqu'elle ft
impotente, ses abeilles ne la traitrent pas avec moins de respect. Une
semaine plus tard, il ne restait gure plus d'une douzaine d'abeilles;
enfin, quelques jours aprs, la reine avait disparu, laissant sur les
rayons quelques malheureuses inconsolables.




XIX


Voici, entre autres, une circonstance, ne des preuves inoues que
notre intervention rcente et tyrannique fait subir aux infortunes mais
inbranlables hrones, o l'on saisit au vif le dernier geste de
l'amour filial et de l'abngation. J'ai plus d'une fois, comme tout
amateur d'abeilles, fait venir d'Italie des reines fcondes, car la
race italienne est meilleure, plus robuste, plus prolifique, plus active
et plus douce que la ntre. Ces envois se font dans de petites botes
perces de trous. On y met quelques vivres et on y renferme la reine
accompagne d'un certain nombre d'ouvrires, choisies autant que
possible parmi les plus ges (l'ge des abeilles se reconnat assez
facilement  leur corps plus poli, amaigri, presque chauve, et surtout 
leurs ailes uses et dchires par le travail), pour la nourrir, la
soigner et veiller sur elle durant le voyage. Bien souvent,  l'arrive,
la plupart des ouvrires avaient succomb. Une fois mme, toutes taient
mortes de faim; mais, cette fois comme les autres, la reine tait
intacte et vigoureuse, et la dernire de ses compagnes avait
probablement pri en offrant  sa souveraine, symbole d'une vie plus
prcieuse et plus vaste que la sienne, la dernire goutte de miel
qu'elle tenait en rserve au fond de son jabot.




XX


L'homme ayant observ cette affection si constante a su tourner  son
avantage l'admirable sens politique, l'ardeur au travail, la
persvrance, la magnanimit, la passion de l'avenir qui en dcoulent ou
s'y trouvent renferms. C'est grce  elle que depuis quelques annes il
est parvenu  domestiquer jusqu' un certain point, et  leur insu, les
farouches guerrires, car elles ne cdent  aucune force trangre, et
dans leur inconsciente servitude elles ne servent encore que leurs
propres lois asservies. Il peut croire qu'en tenant la reine, il tient
dans sa main l'me et les destines de la ruche. Selon la manire dont
il en use, dont il en joue, pour ainsi dire, il provoque, par exemple,
et multiplie, il empche ou restreint l'essaimage, il runit ou divise
les colonies, il dirige l'migration des royaumes. Il n'en est pas moins
vrai que la reine n'est au fond qu'une sorte de vivant symbole, qui,
comme tous les symboles, reprsente un principe moins visible et plus
vaste, dont il est bon que l'apiculteur tienne compte s'il ne veut pas
s'exposer  plus d'une dconvenue. Au reste, les abeilles ne s'y
trompent point et ne perdent pas de vue,  travers leur reine visible et
phmre, leur vritable souveraine immatrielle et permanente, qui est
leur ide fixe. Que cette ide soit consciente ou non, cela n'importe
que si nous voulons plus spcialement admirer les abeilles qui l'ont ou
la nature qui l'a mise en elles. En quelque point qu'elle se trouve,
dans ces petits corps si frles, ou dans le grand corps inconnaissable,
elle est digne de notre attention. Et, pour le dire en passant, si nous
prenions garde  ne pas subordonner notre admiration  tant de
circonstances de lieu ou d'origine, nous ne perdrions pas si souvent
l'occasion d'ouvrir nos yeux avec tonnement, et rien n'est plus
salutaire que de les ouvrir ainsi.




XXI


On se dira que ce sont l des conjectures bien hasardeuses et trop
humaines, que les abeilles n'ont probablement aucune ide de ce genre,
et que la notion de l'avenir, de l'amour de la race, et tant d'autres
que nous leur attribuons, ne sont au fond que les formes que prennent
pour elles la ncessit de vivre, la crainte de la souffrance et de la
mort et l'attrait du plaisir. J'en conviens; tout cela, si l'on veut,
n'est qu'une manire de parler, aussi n'y attach-je pas grande
importance. La seule chose certaine ici, comme elle est la seule chose
certaine dans tout ce que nous savons, c'est que l'on constate que dans
telle et telle circonstance, les abeilles se conduisent envers leur
reine de telle ou telle faon. Le reste est un mystre autour duquel on
ne peut faire que des conjectures plus ou moins agrables, plus ou moins
ingnieuses. Mais si nous parlions des hommes, comme il serait peut-tre
sage de parler des abeilles, aurions-nous le droit d'en dire beaucoup
davantage? Nous aussi nous n'obissons qu'aux ncessits,  l'attrait du
plaisir ou  l'horreur de la souffrance, et ce que nous appelons notre
intelligence a la mme origine et la mme mission que ce que nous
appelons instinct chez les animaux. Nous accomplissons certains actes,
dont nous croyons connatre les effets, nous en subissons, dont nous
nous flattons de pntrer les causes mieux qu'ils ne font; mais outre
que cette supposition ne repose sur rien d'inbranlable, ces actes sont
minimes et rares, compars  la foule norme des autres, et tous, les
mieux connus et les plus ignors, les plus petits et les plus
grandioses, les plus proches et les plus loigns, s'accomplissent dans
une nuit profonde o il est probable que nous sommes  peu prs aussi
aveugles que nous supposons que le sont les abeilles.




XXII


On conviendra, dit quelque part Buffon, qui a contre les abeilles une
rancune assez plaisante, on conviendra qu' prendre ces mouches une 
une, elles ont moins de gnie que le chien, le singe et la plupart des
animaux; on conviendra qu'elles ont moins de docilit, moins
d'attachement, moins de sentiment, moins, en un mot, de qualits
relatives aux ntres; ds lors on doit convenir que leur intelligence
apparente ne vient que de leur multitude runie; cependant cette runion
mme ne suppose aucune intelligence, car ce n'est point par des vues
morales qu'elles se runissent, c'est sans leur consentement qu'elles se
trouvent ensemble. Cette socit n'est donc qu'un assemblage physique,
ordonn par la nature, et indpendant de toute connaissance, de tout
raisonnement. La mre abeille produit dix mille individus tout  la
fois, et dans le mme lieu; ces dix mille individus, fussent-ils encore
mille fois plus stupides que je ne le suppose, seront obligs, pour
continuer seulement d'exister, de s'arranger de quelque faon; comme
ils agissent tous les uns comme les autres avec des forces gales,
eussent-ils commenc par se nuire,  force de se nuire ils arriveront
bientt  se nuire le moins possible, c'est--dire  s'aider; ils auront
donc l'air de s'entendre et de concourir au mme but; l'observateur leur
prtera bientt des vues et tout l'esprit qui leur manque, il voudra
rendre raison de chaque action, chaque mouvement aura bientt son motif,
et de l sortiront des merveilles ou des monstres de raisonnements sans
nombre; car ces dix mille individus qui ont tous t produits  la fois,
qui ont habit ensemble, qui se sont tous mtamorphoss  peu prs dans
le mme temps, ne peuvent manquer de faire tous la mme chose, et, pour
peu qu'ils aient de sentiment, de prendre les habitudes communes, de
s'arranger, de se trouver bien ensemble, de s'occuper de leur demeure,
d'y revenir aprs s'en tre loigns, etc., et de l l'architecture, la
gomtrie, l'ordre, la prvoyance, l'amour de la patrie, la rpublique
en un mot, le tout fond, comme l'on voit, sur l'admiration de
l'observateur.

Voil une manire toute contraire d'expliquer nos abeilles. Elle peut
sembler d'abord plus naturelle; mais ne serait-ce pas, au fond, par la
raison bien simple qu'elle n'explique presque rien? Je passe sur les
erreurs matrielles de cette page; mais s'accommoder ainsi, en se
nuisant le moins possible, des ncessits de la vie commune, cela ne
suppose-t-il pas une certaine intelligence, qui paratra d'autant plus
remarquable qu'on examinera de plus prs de quelle faon ces dix mille
individus vitent de se nuire et arrivent  s'aider? Aussi bien
n'est-ce pas notre propre histoire; et que dit le vieux naturaliste
irrit qui ne s'applique exactement  toutes nos socits humaines?
Notre sagesse, nos vertus, notre politique, pres fruits de la ncessit
que notre imagination a dors, n'ont d'autre but que d'utiliser notre
gosme et de tourner au bien commun l'activit naturellement nuisible
de chaque individu. Et puis, encore une fois, si l'on veut que les
abeilles n'aient aucune des ides, aucun des sentiments que nous leur
attribuons, que nous importe le lieu de notre tonnement? Si l'on croit
qu'il soit imprudent d'admirer les abeilles, nous admirerons la nature,
il arrivera toujours un moment o l'on ne pourra plus nous arracher
notre admiration et nous ne perdrons rien pour avoir recul et attendu.




XXIII


Quoi qu'il en soit, et pour ne pas abandonner notre conjecture qui a du
moins l'avantage de relier dans notre esprit certains actes qui sont
videmment lis dans la ralit, c'est beaucoup plus l'avenir infini de
leur race que les abeilles adorent en leur reine que leur reine
elle-mme. Les abeilles ne sont gure sentimentales, et quand une des
leurs revient du travail si grivement blesse qu'elles estiment qu'elle
ne pourra plus rendre aucun service, elles l'expulsent impitoyablement.
Et cependant, on ne peut dire qu'elles soient tout  fait incapables
d'une sorte d'attachement personnel pour leur mre. Elles la
reconnaissent entre toutes. Alors mme qu'elle est vieille, misrable,
estropie, les gardes de la porte ne permettront jamais  une reine
inconnue, si jeune, si belle, si fconde qu'elle paraisse, de pntrer
dans la ruche. Il est vrai que c'est l un des principes fondamentaux de
leur police, auquel on ne droge parfois aux poques de grande mielle,
qu'en faveur de quelque ouvrire trangre bien charge de vivres.
Lorsque la reine est devenue compltement strile elles la remplacent en
levant un certain nombre de princesses royales. Mais que font elles de
la vieille souveraine? On ne le sait pas exactement, mais il est arriv
parfois aux leveurs d'abeilles de trouver sur les rayons d'une ruche
une reine magnifique et dans la fleur de l'ge, et, tout au fond, en un
rduit obscur, l'ancienne matresse, comme on l'appelle en Normandie,
amaigrie et percluse. Il semble que dans ce cas elles aient d prendre
soin de la protger jusqu'au bout contre la haine de sa vigoureuse
rivale qui ne rve que sa mort, car les reines ont entre elles une
horreur invincible qui les fait se prcipiter l'une sur l'autre ds
qu'il s'en trouve deux sous le mme toit. On croirait volontiers
qu'elles assurent ainsi  la plus vieille une sorte de retraite humble
et paisible pour y finir ses jours dans un coin recul de la ville. Ici
encore nous touchons  l'une des mille nigmes du royaume de cire, et
nous avons l'occasion de constater, une fois de plus, que la politique
et les habitudes des abeilles ne sont nullement fatales et troites, et
qu'elles obissent  bien des mobiles plus compliqus que ceux que nous
croyons connatre.




XXIV


Mais nous troublons  chaque instant les lois de la nature qui doivent
leur sembler le plus inbranlables. Nous les mettons tous les jours dans
la situation o nous nous trouverions nous-mmes si quelqu'un supprimait
brusquement autour de nous les lois de la pesanteur, de l'espace, de la
lumire ou de la mort. Que feront-elles donc si on introduit de force ou
frauduleusement une seconde reine dans la cit?  l'tat de nature, ce
cas, grce aux sentinelles de l'entre, ne s'est peut-tre jamais
prsent depuis qu'elles habitent ce monde. Elles ne s'affolent point et
savent concilier du mieux qu'il est possible, dans une conjoncture aussi
prodigieuse, deux principes qu'elles respectent comme des ordres divins.
Le premier est celui de la maternit unique qui ne flchit jamais, hors
le cas (et tout  fait exceptionnellement dans ce cas) de strilit de
la reine rgnante. Le second est plus curieux encore, mais, s'il ne peut
tre outrepass, du moins admet-il qu'on le tourne pour ainsi dire
judaquement Ce principe est celui qui revt d'une sorte
d'inviolabilit la personne de toute reine, quelle qu'elle soit. Il
serait facile aux abeilles de percer l'intruse de mille dards
empoisonns; elle prirait sur l'heure et elles n'auraient plus qu'
traner son cadavre hors de la ruche. Mais bien qu'elles aient
l'aiguillon toujours prt, qu'elles s'en servent  tout moment pour se
combattre entre elles, pour mettre  mort les mles, les ennemis ou les
parasites, _elles ne le tirent jamais contre une reine,_ de mme qu'une
reine ne tire jamais le sien contre l'homme, ni contre un animal, ni
contre une abeille ordinaire; et son arme royale, qui, au lieu d'tre
droite comme celle des ouvrires est recourbe en forme de cimeterre,
elle ne la dgaine que lorsqu'elle combat une gale, c'est--dire une
autre reine.

Aucune abeille n'osant, vraisemblablement, assumer l'horreur d'un
rgicide direct et sanglant, dans toutes les circonstances o il importe
au bon ordre et  la prosprit de la rpublique qu'une reine prisse,
elles s'efforcent de donner  sa mort l'apparence de la mort naturelle;
elles subdivisent le crime  l'infini, de manire qu'il devienne
anonyme.

Elles emballent alors la souveraine trangre, pour me servir de
l'expression technique des apiculteurs, ce qui signifie qu'elles
l'enveloppent tout entire de leurs corps innombrables et entrelacs.
Elles forment ainsi une espce de prison vivante o la captive ne peut
plus se mouvoir, et qu'elles maintiennent autour d'elle durant
vingt-quatre heures s'il le faut, jusqu' ce qu elle y meure de faim ou
touffe.

Si la reine lgitime s'approche  ce moment et que, flairant une rivale,
elle paraisse dispose  l'attaquer, les parois mouvantes de la prison
s'ouvriront aussitt devant elle. Les abeilles feront cercle autour des
deux ennemies, et sans y prendre part, attentives mais impartiales,
elles assisteront au combat singulier, car seule une mre peut tirer
l'aiguillon contre une mre, seule celle qui porte dans ses flancs prs
d'un million de vies, parat avoir le droit de donner d'un seul coup
prs d'un million de morts.

Mais si le choc se prolonge sans rsultat, si les deux aiguillons
recourbs glissent inutilement sur les lourdes cuirasses de chitine, la
reine qui fait mine de fuir, la lgitime aussi bien que l'trangre,
sera saisie, arrte et recouverte de la prison frmissante, jusqu' ce
qu'elle manifeste l'intention de reprendre la lutte. Il convient
d'ajouter que dans les nombreuses expriences qu'on a faites  ce sujet,
on a vu presque invariablement la reine rgnante remporter la victoire,
soit que, se sentant chez elle, au milieu des siens, elle ait plus
d'audace et d'ardeur que l'autre, soit que les abeilles, si elles sont
impartiales au moment du combat, le soient moins dans la manire dont
elles emprisonnent les deux rivales, car leur mre ne parat gure
souffrir de cet emprisonnement, au lieu que l'trangre en sort presque
toujours visiblement froisse et alanguie.




XXV


Une exprience facile montre mieux que toute autre que les abeilles
reconnaissent leur reine et ont pour elle un vritable attachement.
Enlevez la reine d'une ruche et vous verrez bientt se produire tous les
phnomnes d'angoisse et de dtresse que j'ai dcrits dans un chapitre
prcdent. Rendez-lui, quelques heures aprs, la mme reine, toutes ses
filles viendront  sa rencontre en lui offrant du miel. Les unes feront
la haie sur son passage; les autres, se mettant la tte en bas et
l'abdomen en l'air, formeront devant elle de grands demi-cercles
immobiles mais sonores, o elles chantent sans doute l'hymne du bon
retour et qui marquent, dirait-on, dans leurs rites royaux, le respect
solennel ou le bonheur suprme.

Mais n'esprez pas de les tromper en substituant  la reine lgitime une
mre trangre. A peine aura-t-elle fait quelques pas dans la place, que
les ouvrires indignes accourront de toutes parts. Elle sera
immdiatement saisie, enveloppe et maintenue dans la terrible prison
tumultueuse dont les murs obstins se relayeront, si l'on peut dire,
jusqu' sa mort, car, dans ce cas particulier, il n'arrive presque
jamais qu'elle en sorte vivante.

Aussi est-ce une des grandes difficults de l'apiculture, que
l'introduction et le remplacement des reines. Il est curieux de voir 
quelle diplomatie,  quelles ruses compliques, l'homme doit avoir
recours pour imposer son dsir et donner le change  ces petits insectes
si perspicaces, mais toujours de bonne foi, qui acceptent avec un
courage touchant les vnements les plus inattendus, et n'y voient,
apparemment, qu'un caprice nouveau, mais fatal de la nature. En somme,
dans toute cette diplomatie et dans le dsarroi dsesprant qu'amnent
assez souvent ces ruses hasardes, c'est toujours sur l'admirable sens
pratique des abeilles que l'homme compte presque empiriquement, sur le
trsor inpuisable de leurs lois et de leurs habitudes merveilleuses,
sur leur amour de l'ordre, de la paix et du bien public, sur leur
fidlit  l'avenir, sur la fermet si habile et le dsintressement si
srieux de leur caractre, et surtout sur une constance  remplir leurs
devoirs que rien ne parvient  lasser. Mais le dtail de ces procds
appartient aux traits d'apiculture proprement dits et nous entranerait
trop loin[1].


[1] On introduit d'ordinaire la reine trangre en l'enfermant dans une
petite cage de fils de fer que l'on suspend entre deux rayons. La cage
est munie d'une porte de cire et de miel que rongent les ouvrires
lorsque leur colre est passe, dlivrant ainsi la prisonnire, qu'elles
accueillent assez souvent sans malveillance. M.S. Simmins, directeur du
grand rucher de Rottingdean, a trouv rcemment un autre mode
d'introduction, extrmement simple, qui russit presque toujours et qui
se gnralise parmi les apiculteurs soucieux de leur art. Ce qui rend
d'habitude l'introduction si difficile, c'est l'attitude de la reine.
Elle s'affole, fuit, se cache, se conduit comme une intruse, veille des
soupons que l'examen des ouvrires ne tarde pas  confirmer. M. Simmins
isole d'abord compltement et fait jener pendant une demi-heure la
reine a introduire. Il soulve ensuite un coin de la couverture
intrieure de la ruche orpheline et dpose la reine trangre au sommet
de l'un des rayons. Dsespre par son isolement antrieur, elle est
heureuse de se retrouver parmi des abeilles et, affame, elle accepte
avidement les aliments qu'on lui offre. Les ouvrires, trompes par
cette assurance, ne font pas d'enqute, s'imaginent probablement que
leur ancienne reine est revenue, et l'accueillent avec joie. Il semble
rsulter de cette exprience que, contrairement  l'opinion de Huber et
de tous les observateurs, elles ne soient pas capables de reconnatre
leur reine. Quoi qu'il en puisse tre, les deux explications galement
plausibles--bien que la vrit se trouve peut-tre dans une troisime
qui ne nous est pas encore connue--montrent une fois de plus combien la
psychologie de l'abeille est complexe et obscure. Et de ceci, comme de
toutes les questions de la vie, il n'y a qu'une conclusion  tirer,
c'est qu'il faut, en attendant mieux, que la curiosit rgne dans notre
coeur.




XXVI


Quant  l'affection personnelle dont nous parlions, et pour en finir
avec elle, s'il est probable qu'elle existe, il est certain aussi que sa
mmoire est courte, et si vous prtendez rtablir dans son royaume une
mre exile quelques jours, elle y sera reue de telle faon par ses
filles outres qu'il faudra vous hter de l'arracher  l'incarcration
mortelle qui est le chtiment des reines inconnues. C'est qu'elles ont
eu le temps de transformer en cellules royales une dizaine d'habitations
d'ouvrires et que l'avenir de la race ne court plus aucun danger. Leur
attachement crot ou dcrot selon la manire dont la reine reprsente
cet avenir. Ainsi on voit frquemment, lorsqu'une reine vierge accomplit
la crmonie prilleuse du vol nuptial, ses sujettes  tel point
inquites de la perdre que toutes l'accompagnent dans cette tragique et
lointaine recherche de l'amour dont je parlerai tout  l'heure, ce
qu'elles ne font jamais quand on a pris soin le leur donner un fragment
de rayon contenant des cellules de jeune couvain, o elles trouvent
l'espoir d'lever d'autres mres. L'attachement peut mme se tourner en
fureur et en haine si leur souveraine ne remplit pas tous ses devoirs
envers la divinit abstraite que nous appellerions la socit future et
qu'elles conoivent plus vivement que nous. Il est arriv, par exemple,
que des apiculteurs, pour diverses raisons, ont empch la reine de se
joindre  l'essaim en la retenant dans la ruche  l'aide d'un treillis
au travers duquel les fines et agiles ouvrires passaient sans s'en
douter, mais que la pauvre esclave de l'amour, notablement plus lourde
et plus corpulente que ses filles, ne parvenait pas  franchir. A la
premire sortie, les abeilles, constatant qu'elle ne les avait pas
suivies, revenaient  la ruche et gourmandaient, bousculaient et
malmenaient trs manifestement la malheureuse prisonnire, qu'elles
accusaient sans doute de paresse, ou supposaient un peu faible d'esprit.
A la deuxime sortie, sa mauvaise volont paraissant vidente, la colre
augmentait et les svices devenaient plus srieux. Enfin,  la
troisime, la jugeant irrmdiablement infidle  sa destine et 
l'avenir de la race, presque toujours elles la condamnaient et la
mettaient  mort dans la prison royale.




XXVII


Comme on le voit, tout est subordonn  cet avenir avec une prvoyance,
un concert, une inflexibilit, une habilet  interprter les
circonstances,  en tirer parti, qui confondent l'admiration quand on
tient compte de tout l'imprvu, de tout le surnaturel que notre
intervention rcente rpand sans cesse dans leurs demeures. On dira
peut-tre que, dans le dernier cas, elles interprtent bien mal
l'impuissance de la reine  les suivre. Serions-nous beaucoup plus
perspicaces, si une intelligence d'un ordre diffrent et servie par un
corps si colossal que ses mouvements sont  peu prs aussi
insaisissables que ceux d'un phnomne naturel, s'amusait  nous tendre
des piges du mme genre? N'avons-nous pas mis quelques milliers
d'annes  inventer une interprtation de la foudre suffisamment
plausible? Toute intelligence est frappe de lenteur quand elle sort de
sa sphre qui est toujours petite, et qu'elle se trouve en prsence
d'vnements qu'elle n'a pas mis en branle. Il n'est pas certain, au
surplus, si l'preuve du treillis se gnralisait et se prolongeait, que
les abeilles ne finissent point par la comprendre et obvier  ses
inconvnients. Elles ont dj compris bien d'autres preuves et en ont
tir le parti le plus ingnieux. L'preuve des rayons mobiles ou celle
des sections, par exemple, o on les oblige d'emmagasiner leur miel de
rserve dans de petites botes symtriquement empiles, ou bien encore
l'preuve extraordinaire de la cire gaufre, o les alvoles ne sont
esquisss que par un mince contour de cire, dont elles saisissent
immdiatement l'utilit et qu'elles tirent avec soin, de manire 
former, sans perte de substance ni de travail, des cellules parfaites.
Ne dcouvrent-elles pas, dans toutes les circonstances qui ne se
prsentent pas sous la forme d'un pige tendu par une sorte de dieu
malin et narquois, la meilleure et la seule solution humaine? Pour citer
une de ces circonstances naturelles, mais tout  fait anormales, qu'une
limace ou une souris se glissent dans la ruche et y soient mises  mort,
que feront-elles pour se dbarrasser du cadavre qui bientt
empoisonnerait l'atmosphre? S'il leur est impossible de l'expulser ou
de le dpecer, elles l'enferment mthodiquement et hermtiquement dans
un vritable spulcre de cire et de propolis, qui se dresse bizarrement
parmi les monuments ordinaires la cit. J'ai rencontr, l'an dernier,
dans une de mes ruches, une agglomration de trois de ces tombes,
spares comme les alvoles des rayons par des parois mitoyennes, de
faon  conomiser le plus de cire possible. Les prudentes
ensevelisseuses les avaient leves sur les restes de trois petits
escargots qu'un enfant avait introduits dans leur phalanstre.
D'habitude, quand il s'agit d'escargots, elles se contentent de
recouvrir de cire l'orifice de la coquille. Mais ici, les coquilles
ayant t plus ou moins brises ou lzardes, elles avaient jug plus
simple d'ensevelir le tout; et pour ne pas gner le va-et-vient de
l'entre, elles avaient mnag dans cette masse encombrante un certain
nombre de galeries exactement proportionnes, non pas  leur taille,
mais  celle des mles, qui sont environ deux fois plus gros qu'elles.
Ceci, et le fait suivant, ne permettent-ils pas de croire qu'elles
arriveraient un jour  dmler la raison pourquoi la reine ne peut les
suivre  travers le treillis? Elles ont un sens trs sr des proportions
et de l'espace ncessaire  un corps pour se mouvoir. Dans les rgions
o pullule le hideux sphinx tte-de-mort, l'Acherontia Atropos, elles
construisent  l'entre de leurs ruches des colonnettes de cire entre
lesquelles le pilleur nocturne ne peut introduire son norme abdomen.




XXVIII


En voil assez sur ce point; je n'en finirais point s'il fallait puiser
tous les exemples. Pour rsumer le rle et la situation de la reine, on
peut dire qu'elle est le coeur-esclave de la cit dont l'intelligence
l'environne. Elle est la souveraine unique, mais aussi la servante
royale, la dpositaire captive et la dlgue responsable de l'amour.
Son peuple la sert et la vnre, tout en n'oubliant point que ce n'est
pas  sa personne qu'il se soumet, mais  la mission qu'elle remplit et
aux destines qu'elle reprsente. On aurait bien du mal  trouver une
rpublique humaine dont le plan embrasse une portion aussi considrable
des dsirs de notre plante; une dmocratie o l'indpendance soit en
mme temps plus parfaite et plus raisonnable, et l'assujettissement plus
total et mieux raisonn. Mais on n'en trouverait pas non plus o les
sacrifices soient plus durs et plus absolus. N'allez pas croire que
j'admire ces sacrifices autant que leurs rsultats. Il serait videmment
souhaitable que ces rsultats pussent s'obtenir avec moins de
souffrance, moins de renoncements. Mais le principe accept,--et
peut-tre est-il ncessaire dans la pense de notre globe,--son
organisation est admirable. Quelle que soit sur ce point la vrit
humaine, dans la ruche, la vie n'est pas envisage comme une srie
d'heures plus ou moins agrables dont il est sage de n'assombrir et de
n'aigrir que les minutes indispensables  son maintien, mais comme un
grand devoir commun et svrement divis envers un avenir qui recule
sans cesse depuis le commencement du monde. Chacun y renonce  plus de
la moiti de son bonheur et de ses droits. La reine dit adieu  la
lumire du jour, au calice des fleurs et  la libert; les ouvrires 
l'amour,  quatre ou cinq annes de vie et  la douceur d'tre mres. La
reine voit son cerveau rduit  rien au profit des organes de la
reproduction, et les travailleuses, ces mmes organes s'atrophier au
bnfice de leur intelligence. Il ne serait pas juste de soutenir que la
volont ne prenne aucune part  ces renoncements. Il est vrai que
l'ouvrire ne peut changer sa propre destine, mais elle dispose de
celle de toutes les nymphes qui l'entourent et qui sont ses filles
indirectes. Nous avons vu que chaque larve d'ouvrire, si elle tait
nourrie et loge selon le rgime royal, pourrait devenir reine; et
pareillement, chaque larve royale, si l'on changeait sa nourriture et
qu'on rduisit sa cellule, serait transforme en ouvrire. Ces
prodigieuses lections s'oprent tous les jours dans l'ombre dore de la
ruche. Elles ne s'effectuent pas au hasard, mais une sagesse dont
l'homme seul peut abuser la loyaut, la gravit profondes, une sagesse
toujours en veil, les fait ou les dfait, en tenant compte de tout ce
qui se passe hors de la cit comme de tout ce qui a lieu dans ses murs.
Si des fleurs imprvues abondent tout  coup, si la colline ou les bords
de la rivire resplendissent d'une moisson nouvelle, si la reine est
vieille ou moins fconde, si la population s'accumule et se sent 
l'troit, vous verrez s'lever des cellules royales. Ces mmes cellules
pourront tre dtruites si la rcolte vient  manquer ou si la ruche est
agrandie. Elles seront souvent maintenues tant que la jeune reine n'aura
pas accompli ou russi son vol nuptial, pour tre ananties lorsqu'elle
rentrera dans la ruche en tranant derrire elle, comme un trophe, le
signe irrcusable de sa fcondation. O est-elle, cette sagesse qui pse
ainsi le prsent et l'avenir et pour laquelle ce qui n'est pas encore
visible a plus de poids que tout ce que l'on voit? O sige-t-elle,
cette prudence anonyme qui renonce et choisit, qui lve et rabaisse,
qui de tant d'ouvrires pourrait faire tant de reines et qui de tant de
mres fait un peuple de vierges? Nous avons dit ailleurs qu'elle se
trouve dans l'Esprit de la ruche; mais l'Esprit de la ruche o le
chercher enfin, sinon dans l'assemble des ouvrires? Peut-tre, pour se
convaincre que c'est l qu'il rside, n'tait-il pas ncessaire
d'observer si attentivement les habitudes de la rpublique royale. Il
suffisait, comme l'ont fait Dujardin, Brandt, Girard, Vogel et d'autres
entomologistes, de placer sous le microscope,  ct du crne un peu
vide de la reine et du cher magnifique des mles o resplendissent
vingt-six mille yeux, la petite tte ingrate et soucieuse de la vierge
ouvrire. Nous aurions vu que dans cette petite tte se droulent les
circonvolutions du cerveau le plus vaste et le plus ingnieux de la
ruche. Il est mme le plus beau, le plus compliqu, le plus dlicat, le
plus parfait, dans un autre ordre et avec une organisation diffrente,
qui soit dans la nature aprs celui de l'homme[1]. Ici encore, comme
partout dans le rgime du monde que nous connaissons, l o se trouve le
cerveau, se trouve l'autorit, la force vritable, la sagesse et la
victoire. Ici encore, c'est un atome presque invisible de cette
substance mystrieuse qui asservit et organise la matire, et qui sait
se crer une petite place triomphante et durable au milieu des
puissances normes et inertes du nant et de la mort.


[1] Le cerveau de l'abeille, selon les calculs de Dujardin, forme la
174e partie du poids total de l'insecte; celui de la fourmi la 296e. En
revanche, les _corps pdonculs_ qui paraissent se dvelopper 
proportion des triomphes que l'intelligence remporte sur l'instinct,
sont un peu moins importants chez l'abeille que chez la fourmi. Ceci
compensant cela, il semble rsulter de ces estimations, en y respectant
la part de l'hypothse, et en tenant compte de l'obscurit de la
matire, que la valeur intellectuelle de la fourmi et de l'abeille doive
tre  peu prs gale.




XXIX


Maintenant, revenons  notre ruche qui essaime et o l'on n'a pas
attendu la fin de ces rflexions pour donner le signal du dpart. A
l'instant que ce signal se donne, on dirait que toutes les portes de la
ville s'ouvrent en mme temps d'une pousse subite et insense, et la
foule noire s'en vade ou plutt en jaillit, selon le nombre des
ouvertures, en un double, triple ou quadruple jet direct, tendu, vibrant
et ininterrompu qui fuse et s'vase aussitt dans l'espace en un rseau
sonore tissu de cent mille ailes exaspres et transparentes. Pendant
quelques minutes, le rseau flotte ainsi au-dessus du rucher dans un
prodigieux murmure de soieries diaphanes que mille et mille doigts
lectriss dchireraient et recoudraient sans cesse. Il ondule, il
hsite, il palpite comme un voile d'allgresse que des mains invisibles
soutiendraient dans le ciel o l'on dirait qu'elles le ploient et le
dploient depuis les fleurs jusqu' l'azur; en attendant une arrive ou
un dpart auguste. Enfin, l'un des pans se rabat, un autre se relve,
les quatre coins pleins de soleil du radieux manteau qui chante, se
rejoignent, et, pareil  l'une de ces nappes intelligentes qui pour
accomplir un souhait traversent l'horizon dans les contes de fes, il se
dirige tout entier et dj repli, afin de recouvrir la prsence sacre
de l'avenir, vers le tilleul, le poirier ou le saule o la reine vient
de se fixer comme un clou d'or auquel il accroche une  une ses ondes
musicales, et autour duquel il enroule son toffe de perles tout
illumine d'ailes.

Ensuite le silence renat; et ce vaste tumulte et ce voile redoutable
qui paraissait ourdi d'innombrables menaces, d'innombrables colres, et
cette assourdissante grle d'or qui toujours en suspens retentissait
sans rpit sur tous les objets d'alentour, tout cela se rduit l minute
d'aprs  une grosse grappe inoffensive et pacifique suspendue  une
branche d'arbre et forme de milliers de petites baies vivantes, mais
immobiles, qui attendent patiemment le retour des claireurs partis  la
recherche d'un abri.




XXX


C'est la premire tape de l'essaim qu'on appelle l'essaim primaire, 
la tte duquel se trouve toujours la vieille reine. Il se pose
d'habitude sur l'arbre ou l'arbuste le plus proche du rucher, car la
reine, alourdie de ses oeufs et n'ayant pas revu la lumire depuis son
vol nuptial ou depuis l'essaimage de l'anne prcdente, hsite encore 
se lancer dans l'espace et parait avoir oubli l'usage de ses ailes.

L'apiculteur attend que la masse se soit bien agglomre, puis, la tte
couverte d'un large chapeau de paille (car l'abeille la plus inoffensive
tire invitablement l'aiguillon lorsqu'elle s'gare dans les cheveux, o
elle se croit prise au pige), mais sans masque et sans voile, s'il a de
l'exprience, et aprs avoir plong dans l'eau froide ses bras nus
jusqu'au coude, il recueille l'essaim en secouant vigoureusement
au-dessus d'une ruche renverse la branche qui le porte. La grappe y
tombe lourdement comme un fruit mr. Ou bien, si la branche est trop
forte, il puise  mme le tas,  l'aide d'une cuiller et rpand ensuite
o il veut les cuilleres vivantes, comme il ferait du bl. Il n'a pas
 craindre les abeilles qui bourdonnent autour de lui et qui couvrent en
foule ses mains et son visage. Il coute leur chant d'ivresse qui ne
ressemble pas  leur chant de colre. Il n'a pas  craindre que l'essaim
se divise, s'irrite, se dissipe ou s'chappe. Je l'ai dit: ce jour-l,
les mystrieuses ouvrires ont un esprit de fte et de confiance que
rien ne saurait altrer. Elles se sont dtaches des biens qu'elles
avaient  dfendre, et ne reconnaissent plusieurs ennemis. Elles sont
inoffensives  force d'tre heureuses, et elles sont heureuses sans
qu'on sache pourquoi: elles accomplissent la loi. Tous les tres ont
ainsi un moment de bonheur aveugle que la nature leur mnage lorsqu'elle
veut arriver  ses fins. Ne nous tonnons point que les abeilles en
soient dupes; nous-mmes, depuis tant de sicles que nous l'observons
avec l'aide d'un cerveau plus parfait que le leur, nous en sommes dupes
aussi et ignorons encore si elle est bienveillante, indiffrente ou
bassement cruelle.

L'essaim demeurera o la reine est tombe, et ft-elle tombe seule dans
la ruche, sa prsence signale toutes les abeilles, en longues files
noires, dirigeront leurs pas vers la retraite maternelle; et tandis que
la plupart y pntrent en hte, une multitude d'autres, s'arrtant un
instant sur le seuil des portes inconnues, y formeront les cercles
d'allgresse solennelle dont elles ont coutume de saluer les vnements
heureux. Elles battent le rappel, disent les paysans. A l'instant
mme, l'abri inespr est accept et explor dans ses moindres recoins;
sa position dans le rucher, sa forme, sa couleur sont reconnus et
inscrits dans des milliers de petites mmoires prudentes et fidles. Les
points de repre des alentours sont soigneusement relevs, la cit
nouvelle existe dj tout entire au fond de leurs imaginations
courageuses, et sa place est marque dans l'esprit et le coeur de tous
ses habitants; on entend retentir en ses murs l'hymne d'amour de la
prsence royale, et le travail commence.




XXXI


Si l'homme ne le recueille point, l'histoire de l'essaim ne finit pas
ici. Il reste suspendu  la branche jusqu'au retour des ouvrires qui
font l'office d'claireurs ou de fourriers ails et qui, ds les
premires minutes de l'essaimage, se sont disperses dans toutes les
directions pour aller  la recherche d'un logis. Une  une elles
reviennent et rendent compte de leur mission, et, puisqu'il nous est
impossible de pntrer la pense des abeilles, il faut bien que nous
interprtions humainement le spectacle auquel nous assistons. Il est
donc probable qu'on coute attentivement leurs rapports. L'une prconise
apparemment un arbre creux, une autre vante les avantages d'une fente
dans un vieux mur, d'une cavit dans une grotte ou d'un terrier
abandonn. Il arrive souvent que l'assemble hsite et dlibre jusqu'au
lendemain matin. Enfin le choix se fait et l'accord s'tablit. A un
moment donn, toute la grappe s'agite, fourmille, se dsagrge,
s'parpille et, d'un vol imptueux et soutenu qui cette fois ne connat
plus d'obstacle, par-dessus les haies, les champs de bl, les champs de
lin, les meules, les tangs, les villages et les fleuves, le nuage
vibrant se dirige en droite ligne vers un but dtermin et toujours trs
lointain. Il est rare que l'homme le puisse suivre dans cette seconde
tape. Il retourne  la nature, et nous perdons la trace de sa
destine.




LIVRE III

LA FONDATION DE LA CIT




I


Voyons plutt ce que fait dans la ruche offerte par l'apiculteur
l'essaim qu'il y a recueilli. Et d'abord rappelons-nous le sacrifice
qu'ont accompli les cinquante mille vierges qui selon, le mot de
Ronsard:

    Portent un gentil coeur dedans un petit corps

et admirons encore le courage qu'il leur faut pour recommencer la vie
dans le dsert o les voil tombes. Elles ont donc oubli la cit
opulente et magnifique o elles sont nes, o l'existence tait si sre,
si admirablement organise, o le suc de toutes les fleurs qui se
souviennent du soleil permettait de sourire aux menaces de l'hiver.
Elles y ont laiss, endormies au fond de leurs berceaux, des milliers et
des milliers de filles qu'elles ne reverront pas. Elles y ont abandonn,
outre l'norme trsor de cire, de propolis et de pollen accumul par
elles, plus de cent vingt livres de miel, c'est--dire douze fois le
poids du peuple entier, prs de six cent mille fois le poids de chaque
abeille, ce qui reprsenterait pour l'homme quarante-deux mille tonnes
de vivres, toute une flottille de gros navires chargs d'aliments plus
prcieux et plus parfaits qu'aucun de ceux que nous connaissions, car le
miel est aux abeilles une sorte de vie liquide, une espce de chyle
immdiatement assimilable et presque sans dchet.

Ici, dans la demeure nouvelle, il n'y a rien, pas une goutte de miel,
pas un jalon de cire, pas un point de repre et pas un point d'appui.
C'est la nudit dsole d'un monument immense qui n'aurait que le toit
et les murs. Les parois, circulaires et lisses, ne renferment que
l'ombre, et l-haut la vote monstrueuse s'arrondit sur le vide. Mais
l'abeille ne connat pas les regrets inutiles; en tout cas elle ne s'y
arrte point. Son ardeur, loin d'tre abattue par une preuve qui
surpasserait tout autre courage, est plus grande que jamais. A peine la
ruche est-elle redresse et mise en place,  peine le dsarroi de la
chute tumultueuse commence-t-il  s'apaiser, qu'on voit s'oprer dans la
multitude emmle une division trs nette et tout  fait inattendue. La
plus grande partie des abeilles, comme une arme qui obirait  un ordre
prcis, se met  grimper en colonnes paisses le long des parois
verticales du monument. Arrives dans la coupole, les premires qui
l'atteignent s'y cramponnent par les ongles de leurs pattes antrieures;
celles qui viennent aprs s'accrochent aux premires et ainsi de suite,
jusqu' ce que soient formes de longues chanes qui servent de pont 
la foule qui s'lve toujours. Peu  peu, ces chanes se multipliant, se
renforant et s'enlaant  l'infini, deviennent des guirlandes qui, sous
l'ascension innombrable et ininterrompue, se transforment  leur tour en
un rideau pais et triangulaire, ou plutt en une sorte de cne compact
et renvers dont la pointe s'attache au sommet de la coupole et dont la
base descend en s'vasant jusque la moiti ou les deux tiers de la
hauteur totale de la ruche. Alors, la dernire abeille qui se sent
appele par une voix intrieure  faire partie de ce groupe, ayant
rejoint le rideau suspendu dans les tnbres, l'ascension prend fin,
tout mouvement s'teint peu  peu dans le dme, et l'trange cne
renvers attend durant de longues heures, dans un silence qu'on pourrait
croire religieux et dans une immobilit qui parat effrayante, l'arrive
du mystre de la cire.

Pendant ce temps, sans se proccuper de la formation du merveilleux
rideau aux plis duquel un don magique va descendre, sans paratre tent
de s'y joindre, le reste des abeilles, c'est--dire toutes celles qui
sont demeures dans le bas de la ruche, examine l'difice et entreprend
les travaux ncessaires.

Le sol est soigneusement balay, et les feuilles mortes, les brindilles,
les grains de sable sont ports au loin, un  un, une  une, car la
propret des abeilles va jusqu' la manie, et, lorsqu'au coeur de
l'hiver les grands froids les empchent trop longtemps d'effectuer ce
qu'on appelle en apiculture leur vol de propret, plutt que de
souiller la ruche elles prissent en masse, victimes d'affreuses
maladies d'entrailles. Seuls, les mles sont incorrigiblement
insoucieux, et couvrent impudemment d'ordures les rayons qu'ils
frquentent et que les ouvrires sont obliges de nettoyer sans cesse
derrire eux.

Aprs le balayage, les abeilles du mme groupe profane, du groupe qui ne
se mle pas au cne suspendu dans une sorte d'extase, se mettent  luter
minutieusement le pourtour infrieur de la demeure commune. Ensuite,
toutes les lzardes sont passes en revue, remplies et recouvertes de
propolis, et l'on commence, du haut en bas de l'difice, le vernissage
des parois. La garde de l'entre est rorganise, et bientt un certain
nombre d'ouvrires vont aux champs et en reviennent charges de nectar
et de pollen.




II


Avant de soulever les plis du rideau mystrieux  l'abri duquel se
posent les fondements de la vritable demeure, essayons de nous rendre
compte de l'intelligence que devra dployer notre petit peuple
d'migres, de la justesse du coup d'oeil, des calculs et de
l'industrie ncessaires pour approprier l'asile, pour tracer dans le
vide les plans de la cit, y marquer logiquement la place des difices
qu'il s'agit d'lever le plus conomiquement et le plus rapidement
possible, car la reine, presse de pondre, rpand dj ses oeufs sur
le sol. Il faut, en outre, dans ce ddale de constructions diverses,
encore imaginaires et dont la forme est forcment inusite, ne pas
perdre de vue les lois de la ventilation, de la stabilit, de la
solidit, considrer la rsistance de la cire, la nature des vivres 
emmagasiner, l'aisance des accs, les habitudes de la souveraine, la
distribution en quelque sorte prtablie, parce qu'elle est
organiquement la meilleure, des entrepts, des maisons, des rues et des
passages, et bien d'autres problmes qu'il serait trop long d'numrer.

Or, la forme des ruches que l'homme offre aux abeilles varie  l'infini,
depuis l'arbre creux ou le manchon de poterie encore en usage en Afrique
et en Asie, en passant par la classique cloche de paille que l'on trouve
au milieu d'une touffe de tournesols, de phlox et de passe-roses, sous
les fentres ou dans le potager de la plupart de nos fermes, jusqu'aux
vritables usines de l'apiculture mobiliste d'aujourd'hui, o
s'accumulent parfois plus de cent cinquante kilogrammes de miel contenus
en trois ou quatre tages de rayons superposs et entours d'un cadre
qui permet de les enlever, de les manier, d'en extraire la rcolte par
la force centrifuge  l'aide d'une turbine, et de les remettre  leur
place, comme on ferait d'un livre dans une bibliothque bien range.

Le caprice ou l'industrie de l'homme introduit un beau jour l'essaim
docile dans l'une ou l'autre de ces habitations droutantes. A la petite
mouche de s'y retrouver, de s'orienter, de modifier des plans que la
force des choses veut pour ainsi dire immuables, de dterminer dans cet
espace insolite la position des magasins d'hiver qui ne peuvent dpasser
la zone de chaleur dgage la peuplade  demi engourdie;  elle enfin de
prvoir le point o se concentreront les rayons du couvain, dont
l'emplacement, sous peine de dsastre, doit tre  peu prs invariable,
ni trop haut, ni trop bas, ni trop prs, ni trop loin de la porte. Elle
sort, par exemple, du tronc d'un arbre renvers qui ne formait qu'une
longue galerie horizontale, troite et crase, et la voil dans un
difice lev comme une tour et dont le toit se perd dans les tnbres.
Ou bien, pour nous rapprocher davantage de son tonnement ordinaire,
elle s'tait accoutume depuis des sicles  vivre sous le dme de
paille de nos ruches villageoises, et voici qu'on l'installe dans une
espce de grande armoire, ou de grand coffre, trois ou quatre fois plus
vaste que sa maison natale, et au milieu d'un enchevtrement de cadres
suspendus les uns au-dessus des autres, tantt parallles, tantt
perpendiculaires  l'entre, et formant un rseau d'chafaudage qui
brouillent toutes les surfaces de sa demeure.




III


N'importe, on na pas d'exemple qu'un essaim ait refus de se mettre  la
besogne, se soit laiss dcourager ou dconcerter par la bizarrerie des
circonstances, pourvu que l'habitation qu'on lui offrait ne ft pas
imprgne de mauvaises odeurs, ou rellement inhabitable. Mme dans ce
cas il n'est pas question de dcouragement, d'affolement ou de
renonciation au devoir. Il abandonne simplement la retraite
inhospitalire pour aller chercher meilleure fortune un peu plus loin.
On ne peut dire, non plus, que l'on soit jamais parvenu  lui faire
excuter un travail puril ou illogique. On n'a jamais constat que les
abeilles aient perdu la tte, ni que, ne sachant  quel parti s'arrter,
elles aient entrepris au hasard, des constructions hagardes et
htroclites. Versez-les dans une sphre, dans un cube, dans une
pyramide, dans un panier ovale ou polygonal, dans un cylindre ou dans
une spirale, visitez-les quelques jours aprs, si elles ont accept la
demeure, et vous verrez que cette trange multitude de petites
intelligences indpendantes a su se mettre immdiatement d'accord pour
choisir sans hsiter, avec une mthode dont les principes paraissent
inflexibles, mais dont les consquences sont vivantes, le point le plus
propice et souvent le seul endroit utilisable de l'habitacle absurde.

Quand on les installe dans l'une de ces grandes usines  cadres dont
nous parlions tantt, elles ne tiennent compte de ces cadres qu'autant
qu'ils leur fournissent un point de dpart ou des points d'appui
commodes pour leurs rayons, et il est bien naturel qu'elles ne se
soucient ni des dsirs, ni des intentions de l'homme. Mais si
l'apiculteur a eu soin de garnir d'une troite bande de cire la
planchette suprieure de quelques-uns d'entre eux, elles saisiront tout
de suite les avantages que leur offre ce travail amorc, elles tireront
soigneusement la bandelette, et, y soudant leur propre cire,
prolongeront mthodiquement le rayon dans le plan indiqu. De mme,--et
le cas est frquent dans l'apiculture intensive d'aujourd'hui,--si tous
les cadres de la ruche o l'on a recueilli l'essaim, sont garnis du haut
en bas de feuilles de cire gaufre, elles ne perdront pas leur temps 
construire  ct ou en travers,  produire de la cire inutile, mais,
trouvant la besogne  moiti faite, elles se contenteront d'approfondir
et d'allonger chacun des alvoles esquisss dans la feuille, en
rectifiant  mesure les endroits o celle-ci s'carte de la verticale la
plus rigoureuse, et, de cette faon elles possderont en moins d'une
semaine une cit aussi luxueuse et aussi bien btie que celle qu'elles
viennent de quitter, alors que livres  leurs seules ressources il leur
aurait fallu deux ou trois mois pour difier la mme profusion de
magasins et de maisons de cire blanche.




IV


Il semble bien que cet esprit d'appropriation excde singulirement les
bornes de l'instinct. Au reste, rien n'est plus arbitraire que ces
distinctions entre l'instinct et l'intelligence proprement dite. Sir
John Lubbock, qui a fait sur les fourmis, les gupes et les abeilles des
observations si personnelles et si curieuses, est trs port, peut-tre
par une prdilection inconsciente et un peu injuste pour les fourmis,
qu'il a plus spcialement observes,--car chaque observateur veut que
l'insecte qu'il tudie soit plus intelligent ou plus remarquable que les
autres, et il est bon de se garder de ce petit travers de
l'amour-propre,--sir John Lubbock, dis-je, est trs port  refuser 
l'abeille tout discernement et toute facult raisonnante ds qu'elle
sort de la routine de ses travaux habituels. Il en donne pour preuve une
exprience que chacun peut facilement rpter. Introduisez dans une
carafe une demi-douzaine de mouches et une demi-douzaine d'abeilles,
puis, la carafe horizontalement couche, tournez-en le fond vers la
fentre de l'appartement. Les abeilles s'acharneront, durant des heures,
jusqu' ce qu'elles meurent de fatigue ou d'inanition,  chercher une
issue  travers le fond de cristal, tandis que les mouches, en moins de
deux minuts, seront toutes sorties du ct oppos par le goulot. Sir
John Lubbock en conclut que l'intelligence de l'abeille est extrmement
limite et que la mouche est bien plus habile  se tirer d'affaire et 
retrouver son chemin. Cette conclusion ne parat pas irrprochable.
Tournez alternativement vers la clart, vingt fois de suite si vous
voulez, tantt le fond, tantt le goulot de la sphre transparente, et
vingt fois de suite les abeilles se retourneront en mme temps pour
faire face au jour. Ce qui les perd dans l'exprience du savant anglais,
c'est leur amour de la lumire, et c'est leur raison mme. Elles
s'imaginent videmment que, dans toute prison, la dlivrance est du ct
de la clart la plus vive, elles agissent en consquence et s'obstinent
 agir trop logiquement. Elles n'ont jamais eu connaissance de ce
mystre surnaturel qu'est pour elles le verre, cette atmosphre
subitement impntrable, qui n'existe pas dans la nature, et l'obstacle
et le mystre doivent leur tre d'autant plus inadmissibles, d'autant
plus incomprhensibles qu'elles sont plus intelligentes. Au lieu que les
mouches cerveles, sans se soucier de la logique, de l'appel de la
lumire, de l'nigme du cristal, tourbillonnent au hasard dans le globe
et, rencontrant ici la bonne fortune des simples, qui parfois se
sauvent l o prissent les plus sages, finissent ncessairement par
trouver sur leur passage le bon goulot qui les dlivre.




V


Le mme naturaliste donne une autre preuve de leur manque
d'intelligence, et la trouve dans la page que voici du grand apiculteur
amricain le vnrable et paternel Langstroth. Comme la mouche, dit
Langstroth, n'a pas t appele  vivre sur les fleurs mais sur des
substances dans lesquelles elle pourrait aisment se noyer, elle se pose
avec prcaution sur le bord des vases qui contiennent une nourriture
liquide et y puise prudemment, tandis que la pauvre abeille s'y jette
tte baisse et y prit bientt. Le funeste destin de leurs soeurs
n'arrte pas un instant les autres quand elles s'approchent  leur tour
de l'amorce, car elles se posent comme des folles sur les cadavres et
sur les mourantes, pour partager leur triste sort. Personne ne peut
s'imaginer l'tendue de leur folie s'il n'a vu la boutique d'un
confiseur assaillie par des myriades d'abeilles famliques. J'en ai vu
des milliers retires des sirops o elles s'taient noyes, des
milliers se poser sur le sucre en bullition, le sol couvert et les
fentres obscurcies par les abeilles, les unes se tranant, les autres
volant, d'autres enfin si compltement englues qu'elles ne pouvaient ni
ramper ni voler; pas une sur dix n'tait capable de rapporter  la
maison le butin mal acquis, et cependant l'air tait rempli de lgions
nouvelles d'arrivantes aussi insenses.

Ceci n'est pas plus dcisif que ne serait pour un observateur surhumain
qui voudrait fixer les limites de notre intelligence, la vue des ravages
de l'alcoolisme, ou d'un champ de bataille. Moins, peut-tre. La
situation de l'abeille, si on la compare  la ntre, est trange en ce
monde. Elle y a t mise pour y vivre dans la nature indiffrente et
inconsciente, et non pas  ct d'un tre extraordinaire qui bouleverse
autour d'elle les lois les plus constantes et cre des phnomnes
grandioses et incomprhensibles. Dans l'ordre naturel, dans l'existence
monotone de la fort natale, l'affolement dcrit par Langstroth ne
serait possible que si quelque accident brisait une ruche pleine de
miel. Mais alors il n'y aurait l ni fentres mortelles, ni sucre
bouillant, ni sirop trop pais, par consquent gure de morts et pas
d'autres dangers que ceux que court tout animal en poursuivant sa
proie.

Garderions-nous mieux qu'elles notre sang-froid si une puissance
insolite tentait  chaque pas notre raison? Il nous est donc bien
difficile de juger les abeilles que nous-mmes rendons folles et dont
l'intelligence n'a pas t arme pour percer nos embches, de mme que
la ntre ne semble pas arme pour djouer celles d'un tre suprieur
aujourd'hui inconnu mais nanmoins possible. Ne connaissant rien qui
nous domine, nous en concluons que nous occupons le sommet de la vie sur
notre ferre; mais, aprs tout, cela n'est pas indiscutable. Je ne
demande pas  croire que lorsque nous faisons des choses dsordonnes ou
misrables, nous tombons dans les piges d'un gnie suprieur, mais il
n'est pas invraisemblable que cela paraisse vrai quelque jour. D'autre
part, on ne peut raisonnablement soutenir que les abeilles soient
dnues d'intelligence parce qu'elles ne sont pas encore parvenues 
nous distinguer du grand singe ou de l'ours, et nous traitent comme
elles traiteraient ces htes ingnus de la fort primitive. Il est
certain qu'il y a en nous et autour de nous des influences et des
puissances aussi dissemblables, que nous ne discernons pas davantage.

Enfin, pour terminer cette apologie o je tombe un peu dans le travers
que je reprochais  sir John Lubbock, ne faut-il pas tre intelligent,
pour tre capable d'aussi grandes folies? Il en va toujours ainsi dans
ce domaine incertain de l'intelligence, qui est l'tat le plus prcaire
et le plus vacillant de la matire. Dans la mme clart que
l'intelligence, il y a la passion, dont on ne saurait dire au juste si
elle est la fume ou la mche de la flamme. Et ici la passion des
abeilles est assez noble pour excuser les vacillements de
l'intelligence. Ce qui les pousse  cette imprudence, ce n'est pas
l'ardeur animale  se gorger de miel. Elles le pourraient faire  loisir
dans les celliers de leur demeure. Observez-les, suivez-les dans une
circonstance analogue, vous les verrez, sitt leur jabot plein,
retourner  la ruche, y verser leur butin, pour rejoindre et quitter
trente fois en une heure les vendanges merveilleuses. C'est donc le mme
dsir qui accomplit tant d'oeuvres admirables: le zle  rapporter le
plus de biens qu'elles peuvent  la maison de leurs soeurs et de
l'avenir. Quand les folies des hommes ont une cause aussi dsintresse,
nous leur donnons souvent un autre nom.




VI


Pourtant, il faut dire toute la vrit. Au milieu des prodiges de leur
industrie, de leur police et de leurs renoncements, une chose nous
surprendra toujours et interrompra notre admiration: c'est leur
indiffrence  la mort et au malheur de leurs compagnes. Il y a dans le
caractre de l'abeille un ddoublement bien trange. Au sein de la
ruche, toutes s'aiment et s'entr'aident. Elles sont aussi unies que les
bonnes penses d'une mme me. Si vous en blessez une, mille se
sacrifieront pour venger son injure. Hors de la ruche elles ne se
connaissent plus. Mutilez, crasez,--ou plutt gardez-vous d'en rien
faire, ce serait une cruaut inutile, car le fait est constant,--mais
enfin supposons que vous mutiliez, que vous crasiez sur un rayon pos 
quelques pas de leur demeure, dix, vingt ou trente abeilles sorties de
la mme ruche, celles que vous n'aurez pas touches ne tourneront pas la
tte et continueront de puiser au moyen de leur langue, fantastique
comme une arme chinoise, le liquide qui leur est plus prcieux que la
vie, inattentives aux agonies dont les derniers gestes les frlent et
aux cris de dtresse que l'on pousse autour d'elles. Et quand le rayon
sera vide, pour que rien ne se perde, pour recueillir le miel qui
s'attache aux victimes, elles monteront tranquillement sur les mortes et
sur les blesses, sans s'mouvoir de la prsence des unes et sans songer
 secourir les autres. Elles n'ont donc, dans ce cas, ni la notion du
danger qu'elles courent, puisque la mort qui se rpand autour d'elles ne
les trouble point, ni le moindre sentiment de solidarit ou de piti.
Pour le danger, cela s'explique, l'abeille ne connat pas la crainte, et
rien au monde ne l'pouvante, except la fume. Au sortir de la ruche
elle aspire en mme temps que l'azur, la longanimit et de
condescendance. Elle s'carte devant qui la drange, elle affecte
d'ignorer l'existence de qui ne la serre pas de trop prs. On dirait
qu'elle se sait dans un univers qui appartient  tous, o chacun a droit
 sa place, o il convient d'tre discret et pacifique. Mais sous cette
indulgence se cache paisiblement un coeur si sr de soi qu'il ne songe
pas  s'affirmer. Elle fait un dtour si quelqu'un la menace, mais elle
ne fuit jamais. D'autre part dans la ruche, elle ne se borne pas 
cette passive ignorance du pril. Elle fond avec une imptuosit inoue
sur tout tre vivant: fourmi, lion ou homme qui ose effleurer l'arche
sainte. Appelons cela, selon notre disposition d'esprit, colre,
acharnement stupide ou hrosme.

Mais sur son manque de solidarit hors de la ruche et mme de sympathie
dans la ruche, il n'y a rien  dire. Faut-il croire qu'il y ait de ces
limites imprvues dans toute espce d'intelligence et que la petite
flamme qui mane  grand'peine d'un cerveau,  travers la combustion
difficile de tant de matires inertes, soit toujours si incertaine
qu'elle n'claire mieux un point qu'au dtriment de beaucoup d'autres?
On peut estimer que l'abeille, ou que la nature dans l'abeille a
organis d'une manire plus parfaite que nulle autre part, le travail en
commun, le culte et l'amour de l'avenir. Est-ce pour cette raison
qu'elles perdent de vue tout le reste? Elles aiment en avant d'elles et
nous aimons surtout autour de nous. Peut-tre suffit-il d'aimer ici pour
n'avoir plus d'amour  dpenser l-bas. Rien n'est plus variable que la
direction de la charit ou de la piti. Nous-mmes, autrefois, nous
aurions t moins choqus qu'aujourd'hui de cette insensibilit des
abeilles, et bien des anciens n'eussent gure song  la leur reprocher.
D'ailleurs, pouvons-nous prvoir tous les tonnements d'un tre qui nous
observerait comme nous les observons?




VII


Il resterait  examiner, pour nous faire une ide plus nette de leur
intelligence, de quelle faon elles communiquent entre elles. Il est
manifeste qu'elles s'entendent, et qu'une rpublique si nombreuse et
dont les travaux sont si varis et si merveilleusement concerts, ne
saurait subsister dans le silence et l'isolement spirituel de tant de
milliers d'tres. Elles doivent donc avoir la facult d'exprimer leurs
penses ou leur sentiments, soit au moyen d'un vocabulaire phontique,
soit plus probablement  l'aide d'une sorte de langage tactile ou d'une
intuition magntique, qui rpond peut-tre  des sens ou  des
proprits de la matire qui nous sont totalement inconnus, intuition
dont le sige pourrait se trouver dans ces mystrieuses antennes qui
palpent et comprennent les tnbres et qui, d'aprs les calculs de
Cheshire, sont forms chez les ouvrires de douze mille poils tactiles
et de cinq mille cavits olfactives. Ce qui prouve qu'elles ne
s'entendent pas seulement sur leurs travaux habituels, mais que
l'extraordinaire a galement un nom et une place dans leur langue, c'est
la manire dont une nouvelle, bonne ou fcheuse, coutumire ou
surnaturelle, se rpand dans la ruche; la perte ou le retour de la mre,
la chute d'un rayon, l'entre d'un ennemi, l'intrusion d'une reine
trangre, l'approche d'une troupe de pillardes, la dcouverte d'un
trsor, etc. A chacun de ces vnements, l'attitude et le murmure des
abeilles sont si diffrents, si caractristiques, que l'apiculteur
expriment devine assez aisment ce qui se passe dans l'ombre en moi
de la foule.

Si vous voulez une preuve plus prcise, observez une abeille qui vient
de trouver quelques gouttes de miel rpandues sur le seuil de votre
fentre ou sur un coin de votre table. D'abord elle s'en gorgera si
avidement que vous pourrez tout  loisir et sans crainte de la
distraire, lui marquer le corselet d'une petite tache de peinture. Mais
cette gloutonnerie n'est qu'apparente. Ce miel ne passe pas dans
l'estomac proprement dit, dans ce qu'il faudrait appeler son estomac
personnel; il reste dans le jabot, le premier estomac, qui est, si l'on
peut ainsi parler, l'estomac de la communaut. Sitt que ce rservoir
est rempli, l'abeille s'loignera, mais non pas directement et
tourdiment comme ferait un papillon ou une mouche. Au contraire, vous
la verrez voler quelques instants  reculons, en un va-et-vient
attentif, dans l'embrasure de la fentre ou autour de vtre table, la
face tourne vers l'appartement.

Elle reconnat les lieux et fixe en sa mmoire l position exacte du
trsor. Ensuite elle se rend  la ruche, y dgorge son butin dans l'une
des cellules du grenier, pour revenir trois ou quatre minutes aprs,
reprendre une nouvelle charge sur le seuil de la fentre providentielle.
De cinq en cinq minutes, tant qu'il y aura du miel, jusqu'au soir s'il
le faut, sans s'interrompre, sans prendre de repos, elle fera ainsi des
voyages rguliers de la fentre  la ruche et de la ruche  la fentre.




VIII


Je ne veux pas orner la vrit, comme beaucoup l'ont fait, qui ont crit
sur les abeilles. Des observations de ce genre n'offrent quelque intrt
que si elles sont absolument sincres. J'aurais reconnu que les abeilles
sont incapables de se faire part d'un vnement extrieur, que j'aurais
pu trouver, ce me semble, en regard de la petite dception prouve,
quelque plaisir  constater une fois de plus que l'homme est, aprs
tout, le seul tre rellement intelligent qui habite notre globe. Et
puis, arriv  un certain point de la vie, on ressent plus de joie 
dire des choses vraies que des choses frappantes. Il convient ici comme
en toute circonstance, de se tenir  ce principe: que si la vrit toute
nue parat sur le moment moins grande, moins noble ou moins intressante
que l'ornement imaginaire qu'on lui pourrait donner, la faute en est 
nous qui ne savons pas encore distinguer le rapport toujours tonnant
qu'elle doit avoir  notre tre encore ignor et aux lois de l'univers,
et dans ce cas, ce n'est pas la vrit qui a besoin d'tre agrandie et
ennoblie, mais notre intelligence.

J'avouerai donc que souvent les abeilles marques reviennent seules. Il
faut croire qu'il y a chez elles les mmes diffrences de caractre que
chez les hommes, qu'on en trouve qui sont silencieuses et d'autres
bavardes. Quelqu'un qui assistait  mes expriences, soutenait que
c'tait videmment par gosme ou par vanit que beaucoup n'aiment pas 
rvler la source de leur richesse ou  partager avec une de leurs amies
la gloire d'un travail, que la ruche doit trouver miraculeux. Voil de
bien vilains vices qui n'exhalent pas la bonne odeur, loyale et frache,
de la maison des mille soeurs. Quoi qu'il en soit, il arrive souvent
aussi que l'abeille favorise par le sort revienne au miel accompagne
de deux ou trois collaboratrices. Je sais que sir John Lubbock dans
l'appendice de son ouvrage, _Ants, Bees and Wasps_, dresse de longs et
minutieux tableaux d'observations, d'o l'on peut conclure que presque
jamais une autre abeille ne suit l'indicatrice. J'ignore  quelle espce
d'abeilles avait affaire le savant naturaliste, ou si les circonstances
taient particulirement dfavorables. Pour moi, en consultant mes
propres tables, faites avec soin, et aprs avoir pris toutes les
prcautions possibles pour que les abeilles ne fussent pas directement
attires par l'odeur du miel, j'y vois qu'en moyenne quatre fois sur dix
une abeille en amenait d'autres.

J'ai mme rencontr un jour une extraordinaire petite abeille italienne,
dont j'avais marqu le corselet d'une tache de couleur bleue. Ds son
second voyage elle arriva avec deux de ses soeurs. J'emprisonnai
celles-ci sans la troubler. Elle repartit, puis reparut avec trois
associes que j'emprisonnai encore, et ainsi de suite jusqu' la fin de
l'aprs-midi, o, comptant mes captives, je constatai qu'elle avait
communiqu la nouvelle  dix-huit abeilles.

Au rsum, si vous faites les mmes expriences, vous reconnatrez que
la communication, si elle n'est pas rgulire, est  tout la moins
frquente. Cette facult est tellement connue des chasseurs d'abeilles
en Amrique, qu'ils l'exploitent quand il s'agit de dcouvrir un nid.
Ils choisissent, dit M. Josiah Emery (cit par Romanes dans
l'_Intelligence des animaux,_ t. I, p. 117) ils choisissent, pour
commencer leurs oprations, un champ ou un bois loin de toute colonie
d'abeilles apprivoises. Arrivs sur le terrain, ils avisent quelques
abeilles qui sont  butiner sur les fleurs, les attrapent et les
enferment dans une bote  miel, puis, lors-qu'elles se sont repues, ils
les lchent. Vient alors un moment d'attente dont la longueur dpend de
la distance  laquelle se trouve l'arbre aux abeilles; enfin, avec de la
patience, le chasseur finit toujours par apercevoir ses abeilles qui
s'en reviennent escortes de plusieurs compagnes. Il s'en empare comme
avant, leur fournit un rgal et les lche chacune en un point diffrent,
en ayant soin d'observer la direction qu'elles prennent; le point vers
lequel elles paraissent converger lui dsigne approximativement la
position du nid.




IX


Vous observerez aussi dans vos expriences, que les amies, qui
paraissent obir au mot d'ordre de la bonne fortune, ne volent pas
toujours de conserve et qu'il y a souvent un intervalle de plusieurs
secondes entre les diverses arrives. Il faudrait donc, au sujet de ces
communications, se poser la question que sir John Lubbock a rsolue pour
celles des fourmis.

Les compagnes qui viennent au trsor dcouvert par la premire abeille,
ne font-elles que la suivre ou bien y peuvent-elles tre envoyes par
celle-ci et le trouver par elles-mmes en suivant ses indications et la
description des lieux qu'elle aurait faite? Il y a l, on le conoit, au
point de vue de l'tendue et du travail de l'intelligence, une
diffrence norme. Le savant anglais,  l'aide d'un appareil compliqu
et ingnieux, de passerelles, de couloirs, de fosss pleins d'eau et de
ponts volants, est parvenu  tablir que dans ces cas, les fourmis
suivaient simplement la piste de l'insecte indicateur. Ces expriences
taient praticables avec les fourmis que l'on peut obliger de passer par
o l'on veut, mais  l'abeille, qui a des ailes, toutes les voies sont
ouvertes. Il faudrait donc imaginer quelque autre expdient. En voici un
dont j'ai us, qui ne m'a pas donn de rsultats dcisifs, mais qui,
mieux organis et dans des circonstances plus favorables, entranerait,
je pense, des certitudes satisfaisantes.

Mon cabinet de travail  la campagne, se trouve au premier tage,
au-dessus d'un rez-de-chausse assez lev. Hors le temps que
fleurissent les tilleuls et les chtaigniers, les abeilles ont si peu
coutume de voler  cette hauteur, que durant plus d'une semaine avant
l'observation, j'avais laiss sur la table un rayon de miel dsopercul
(c'est--dire dont les cellules taient ouvertes), sans qu'une seule ft
attire par son parfum et le vnt visiter. Je pris alors dans une ruche
vitre, place non loin de la maison, une abeille italienne. Je
l'emportai dans mon cabinet, la mis sur le rayon de miel et la marquai
tandis qu'elle se rgalait.

Repue, elle prit son vol, retourna  la ruche, et, l'ayant suivie, je
l'y vis se hter  la surface de la foule, plonger la tte dans une
cellule vide, dgorger son miel et se disposer  sortir. Je la guettai
et m'en saisis lorsqu'elle reparut sur le seuil. Je rptai vingt fois
de suite l'exprience, prenant des sujets diffrents et supprimant 
chaque fois l'abeille amorce, afin que les autres ne pussent la
suivre  la piste. Pour le faire plus commodment j'avais plac  la
porte de la ruche une bote vitre divise, par une trappe, en deux
compartiments. Si l'abeille marque sortait seule, je l'emprisonnais
simplement, comme j'avais fait de la premire, et j'allais attendre dans
mon cabinet l'arrive des butineuses auxquelles elle aurait pu
communiquer la nouvelle. Si elle sortait accompagne d'une ou deux
abeilles, je la retenais prisonnire dans le premier compartiment de la
bote, la sparant ainsi de ses amies, et aprs avoir marqu celles-ci
d'une autre couleur, je leur donnais la libert en les suivant des yeux.
Il est vident que si une communication verbale ou magntique et t
faite, comprenant une description des lieux, une mthode d'orientation,
etc., j'aurais d retrouver dans mon cabinet un certain nombre de ces
abeilles ainsi renseignes. Je dois reconnatre que je n'en vis venir
qu'une. Suivit-elle les indications reues dans la ruche, tait-ce pur
hasard? L'observation tait insuffisante, mais les circonstances ne me
permirent pas de la continuer. Je dlivrai les abeilles amorces, et
bientt mon cabinet de travail fut envahi par la foule bourdonnante 
laquelle elles avaient enseign, selon leur mthode habituelle, le
chemin du trsor[1].


[1] J'ai recommenc l'exprience aux premiers soleils de ce printemps
ingrat. Elle m'a donn le mme rsultat ngatif. D'autre part, un
apiculteur de mes amis, observateur trs habile et trs sincre,  qui
j'avais soumis le problme, m'crit qu'il vient d'obtenir, en usant du
mme procd, quatre communications irrcusables. Le fait demande  tre
vrifi et la question n'est pas rsolue. Mais je suis convaincu que mon
ami s'est laiss induire en erreur par son dsir, trs naturel, de voir
russir l'exprience.




X


Sans rien conclure de cette exprience incomplte, bien d'autres traits
curieux nous obligent d'admettre qu'elles ont entre elles des rapports
spirituels qui dpassent la porte d'un oui ou d'un non ou de ces
relations lmentaires qu'un geste ou l'exemple dterminent. On pourrait
citer, entre autres, la mouvante harmonie du travail dans la ruche, la
surprenante division de la besogne, le roulement rgulier qu'on y
trouve. Par exemple, j'ai souvent constat que les butineuses que
j'avais marques le matin, s'occupaient l'aprs-midi,-- moins que les
fleurs ne fussent trs abondantes,-- rchauffer ou  venter le
couvain, ou bien je les dcouvrais parmi la foule qui forme ces
mystrieuses chanes endormies au milieu desquelles travaillent les
cirires et les sculpteuses. J'ai observ aussi que les ouvrires que je
voyais recueillir le pollen durant un jour ou deux, n'en rapportaient
point le lendemain et sortaient  la recherche exclusive du nectar, et
rciproquement.

On pourrait citer encore, au point de vue de l division du travail, ce
que le clbre apiculteur franais Georges de Layens appelle _la
rpartition des abeilles sur les plantes mellifres._ Chaque jour, ds
la premire heure de soleil, ds la rentre des exploratrices de
l'aurore, la ruche qui s'veille apprend les bonnes nouvelles de la
terre: Aujourd'hui fleurissent les tilleuls qui bordent le canal,--le
trfle blanc claire l'herbe des routes,--le mlilot et la sauge des
prs vont s'ouvrir,--les lys, les rsdas ruissellent de pollen.
Vite, il faut s'organiser, prendre des mesures, rpartir la besogne.
Cinq mille des plus robustes iront jusqu'aux tilleuls, trois mille des
plus jeunes animeront le trfle blanc. Celles-ci aspiraient hier le
nectar des corolles, aujourd'hui, pour reposer leur langue et les
glandes de leur jabot, elles iront recueillir le pollen rouge du rsda,
celles-l le pollen jaune des grands lys, car vous ne verrez jamais une
abeille rcolter ou mler des pollens de couleur ou d'espce
diffrentes; et l'assortiment mthodique dans les greniers, suivant les
nuances et l'origine, de la belle farine parfume est une des grandes
proccupations de la ruche. Ainsi sont distribus les ordres par le
gnie cach. Aussitt, les travailleuses sortent en longues files et
chacune d'elles vole droit  sa tche. Il semble, dit de Layens, que
les abeilles soient parfaitement renseignes sur la localit, la valeur
mellifre relative et la distance de toutes les plantes qui sont dans un
certain rayon autour de la ruche.

Si on note avec soin les diverses directions que prennent les
butineuses, et si l'on va observer en dtail la rcolte des abeilles sur
les diverses plantes d'alentour, on constate que les ouvrires se
distribuent sur les fleurs proportionnellement  la fois au nombre des
plantes d'une mme espce et  leur richesse mellifre. Il y a plus:
elles estiment chaque jour la valeur du meilleur liquide sucr qu'elles
peuvent rcolter.

Si par exemple, au printemps, aprs la floraison des saules, au moment
o rien n'est encore fleuri dans les champs, les abeilles n'ont gure
pour ressource que les premires fleurs des bois, on peut les voir
visiter activement les anmones, les pulmonaires, les ajoncs et les
violettes. Quelques jours plus tard, des champs de chou ou de colza
viennent-ils  fleurir en assez grand nombre, on verra les abeilles
abandonner presque compltement la visite des plantes des bois encore en
pleine floraison, pour se consacrer  la visite des fleurs de chou ou
de colza.

Chaque jour, elles rglent ainsi leur distribution sur les plantes, de
manire  rcolter le meilleur liquide sucr dans le moins de temps
possible.

On peut donc dire que la colonie d'abeilles, aussi bien dans ses
travaux de rcolte que dans l'intrieur de la ruche, sait tablir une
distribution rationnelle du nombre d'ouvrires, tout en appliquant le
principe de la division du travail.




XI


Mais, dira-t-on, que nous importe que les abeilles soient plus ou moins
intelligentes? Pourquoi peser ainsi, avec tant de soin, une petite trace
de matire presque invisible, comme s'il s'agissait d'un fluide dont
dpendissent les destines de l'homme? Sans rien exagrer, je crois que
l'intrt que nous y avons est des plus apprciables. A trouver, hors de
nous une marque relle d'intelligence, nous prouvons un peu de
l'motion de Robinson dcouvrant l'empreinte d'un pied humain sur la
grve de son le. Il semble que nous soyons moins seuls que nous ne
croyions l'tre. Quand nous essayons de nous rendre compte de
l'intelligence des abeilles, c'est en dfinitive le plus prcieux de
notre substance que nous tudions en elles, c'est un atome de cette
matire extraordinaire qui, partout o elle s'attache, a la proprit
magnifique de transfigurer les ncessits aveugles, d'organiser,
d'embellir et de multiplier la vie, de tenir en suspens, d'une manire
plus frappante, la force obstine de la mort et le grand flot
inconsidr qui roule presque tout ce qui existe dans une inconscience
ternelle.

Si nous tions seuls  possder et  maintenir une parcelle de matire
en cet tat particulier de floraison ou d'incandescence que nous nommons
l'intelligence, nous aurions quelque droit de nous croire privilgis,
de nous imaginer que la nature atteint en nous une sorte de but; mais
voil toute une catgorie d'tres, les hymnoptres, o elle atteint un
but  peu prs identique. Cela ne dcide rien si l'on veut, mais le fait
n'en occupe par moins un rang honorable parmi la foule des petits faits
qui contribuent  clairer notre situation sur cette terre. Il y a l,
d'un certain point de vue, une contre-preuve de la partie la plus
indchiffrable de notre tre, il y a l des superpositions de destines
que nous dominons d'un lieu plus lev qu'aucun de ceux que nous
atteindrons pour contempler les destines de l'homme. Il y a l, en
raccourci, de grandes et simples lignes que nous n'avons jamais
l'occasion de dmler ni de suivre jusqu'au bout dans notre sphre
dmesure. Il y a l l'esprit et la matire, l'espce et l'individu,
l'volution et la permanence, le pass et l'avenir, la vie et la mort,
accumuls dans un rduit que notre main soulve et que nous embrassons
d'un coup d'oeil; et l'on peut se demander si la puissance des corps
et la place qu'ils occupent dans le temps et l'espace modifient autant
que nous le croyons l'ide secrte de la nature, que nous nous efforons
de saisir dans la petite histoire de la ruche, sculaire en quelques
jours, comme dans la grande histoire des hommes dont trois gnrations
dbordent un long sicle.




XII


Reprenons donc, o nous l'avions laisse l'histoire de notre ruche, pour
carter, autant que possible, un des plis du rideau de guirlandes au
milieu duquel l'essaim commence  prouver cette trange sueur presque
aussi blanche que la neige et plus lgre que le duvet d'une aile. Car
la cire qui nat ne ressemble pas  celle que nous connaissons tous:
elle est immacule, impondrable, elle parat vraiment l'me du miel,
qui est lui-mme l'esprit des fleurs, voque dans une incantation
immobile, pour devenir plus tard entre nos mains, en souvenir, sans
doute, de son origine o il y a tant d'azur, de parfums, d'espace
cristallis, de rayons sublims, de puret et de magnificence, la
lumire odorante de nos derniers autels.




XIII


Il est fort difficile de suivre les diverses phases de la scrtion et
de l'emploi de la cire dans un essaim qui commence  btir. Tout se
passe au profond de la foule, dont l'agglomration de plus en plus
dense, doit produire la temprature favorable  cette exsudation qu est
le privilge des plus jeunes abeilles. Huber, qui les tudia le premier
avec une patience incroyable et au prix de dangers parfois srieux,
consacre  ces phnomnes plus de deux cent cinquante pages
intressantes, mais forcment confuses. Pour moi, qui ne fais pas un
ouvrage technique, je me bornerai, en m'aidant au besoin de ce qu'il a
si bien observ,  rapporter ce que chacun peut voir, qui recueille un
essaim dans une ruche vitre.

Avouons d'abord qu'on ne sait pas encore par quelle alchimie le miel se
transforme en cire dans le corps plein d'nigmes de nos mouches
suspendues. On constate seulement qu'au bout de dix-huit  vingt-quatre
heures d'attente, dans une temprature si leve qu'on croirait qu'une
flamme couve au creux de la ruche, des cailles blanches et
transparentes apparaissent  l'ouverture de quatre petites poches
situes de chaque ct de l'abdomen de l'abeille.

Quand la plupart de celles qui forment le cne renvers ont ainsi le
ventre galonn de lamelles d'ivoire, on voit tout  coup l'une d'elles,
comme prise d'une inspiration subite, se dtacher de la foule, grimper
rapidement le long de la multitude passive, jusqu'au fate intrieur de
la coupole, o elle s'attache solidement tout en cartant  coups de
tte les voisines qui gnent ses mouvements. Elle saisit alors avec les
pattes et la bouche l'une des huit plaques de son ventre, la rogne, la
rabote, la ductilise, la ptrit dans sa salive, la ploie et la redresse,
l'crase et la reforme avec l'habilet d'un menuisier qui manierait un
panneau mallable. Enfin, lorsque la substance malaxe de la sorte lui
parat avoir les dimensions et la consistance voulues, elle l'applique
au sommet du dme, posant ainsi la premire pierre ou plutt la clef de
vote de la cit nouvelle, car il s'agit ici d'une ville  l'envers qui
descend du ciel et ne s'lve pas du sein de la terre comme une ville
humaine.

Cela fait, elle ajuste  cette clef de vote suspendue dans le vide
d'autres fragments de cire qu'elle prend  mesure sous ses anneaux de
corne; elle donne  l'ensemble un dernier coup de langue, un dernier
coup d'antennes; puis, aussi brusquement qu'elle est venue, elle se
retire et se perd dans la foule.

Immdiatement, une autre la remplace, reprend le travail au point o
elle l'avait laiss, y ajoute le sien, redresse ce qui ne parat pas
conforme au plan idal de la tribu, disparat  son tour, tandis qu'une
troisime, une quatrime, une cinquime lui succdent, en une srie
d'apparitions inspires et subites, aucune n'achevant l'oeuvre, toutes
apportant leur part au labeur unanime.




XIV


Un petit bloc de cire encore informe pend alors au sommet de la vote.
Quand il parait de grosseur suffisante, on voit surgir de la grappe une
autre abeille dont l'aspect diffre sensiblement de celle des
fondatrices qui l'ont prcde. On pourrait croire,  voir la certitude
de sa dtermination et l'attente de celles qui l'entourent, que c'est
une sorte d'ingnieur illumin, qui tout  coup dsigne dans le vide la
place que doit occuper la premire cellule, dont dpendront
mathmatiquement celles de toutes les autres. En tout cas, cette abeille
appartient  la classe des ouvrires sculpteuses ou ciseleuses qui ne
produisent pas de cire et se contentent de mettre en oeuvre les
matriaux qu'on leur fournit. Elle choisit donc l'emplacement de la
premire cellule, creuse un moment dans le bloc en ramenant vers les
bords qui s'lvent autour de la cavit, la cire qu'elle te dans le
fond. Ensuite, comme l'avaient fait les fondatrices, elle abandonne
soudain son bauche, une ouvrire impatiente la remplace et reprend son
oeuvre qu'une troisime achvera, pendant que d'autres entament autour
d'elles, selon la mme mthode de travail interrompu et successif, le
reste de la surface et le ct oppos de la paroi de cire. On dirait
qu'une loi essentielle de la ruche y divise l'orgueil de la besogne et
que toute oeuvre y doive tre commune et anonyme pour qu'elle soit
plus fraternelle.




XV


Bientt le rayon naissant se devine. Il est encore lenticulaire, car les
petits tubes prismatiques qui le composent, ingalement prolongs,
s'accourcissent en une dgradation rgulire du centre aux extrmits. 
ce moment, il a  peu prs l'apparence et l'paisseur d'une langue
humaine forme sur ses deux faces de cellules hexagones juxtaposes et
adosses.

Ds que les premires cellules sont construites, les fondatrices fixent
 la vote un deuxime, puis  mesure, un troisime et un quatrime bloc
de cire. Ces blocs s'chelonnent  intervalles rguliers et calculs
dtelle sorte que lorsque les rayons auront acquis toute leur force, ce
qui n'a lieu que beaucoup plus tard, les abeilles auront toujours
l'espace ncessaire pour circuler entre les parois parallles.

Il faut donc que, dans leur plan, elles prvoient l'paisseur dfinitive
de chaque rayon, qui est de vingt-deux ou vingt-trois millimtres, et en
mme temps la largeur des rues qui les sparent et qui doivent avoir
environ onze millimtres de large, c'est--dire le double de la hauteur
d'une abeille, puisque, entre les rayons, elles auront  passer dos 
dos.

D'ailleurs elles ne sont pas infaillibles et leur certitude ne parat
pas machinale. Dans des circonstances difficiles elles commettent
parfois d'assez grosses erreurs. Il y a souvent trop d'espace entre les
rayons ou trop peu. Elles y remdient alors du mieux qu'elles peuvent,
soit en faisant obliquer le rayon trop rapproch, soit en intercalant
dans la vide trop grand un rayon irrgulier. Il leur arrive parfois de
se tromper, dit  ce propos Raumur, et c'est encore un des faits qui
semblent prouver qu'elles jugent.




XVI


On sait que les abeilles construisent quatre espces de cellules.
D'abord les cellules royales, qui sont exceptionnelles et ressemblent 
un gland de chne, ensuite les grandes cellules rserves  l'levage
des mles et  l'emmagasinage des provisions quand les fleurs
surabondent, puis les petites cellules qui servent de berceau aux
ouvrires et de magasins ordinaires, et, normalement, occupent  peu
prs les huit diximes de la surface btie de la ruche. Enfin, pour
relier sans dsordre les grandes aux petites, elles difient un certain
nombre de cellules de transition. A part l'invitable irrgularit de
ces dernires, les dimensions du deuxime et du troisime type sont si
bien calcules, qu'au moment de l'tablissement du systme dcimal,
lorsqu'on chercha dans la nature une mesure fixe qui pt servir de point
de dpart et d'talon incontestable, Raumur proposa l'alvole de
l'abeille[1].

Chacun de ces alvoles est un tuyau hexagone pos sur une base
pyramidale, et chaque rayon est form de deux couches de ces tuyaux
opposs par la base, de telle manire que chacun des trois rhombes ou
losanges qui constituent la base pyramidale d'une cellule de l'avers
forme en mme temps la base galement pyramidale de trois cellules du
revers.

C'est dans ces tubes prismatiques qu'est emmagasin le miel. Pour viter
que ce miel s'en chappe pendant le temps de sa maturation, ce qui
arriverait invitablement s'ils taient strictement horizontaux comme
ils paraissent l'tre, les abeilles les relvent lgrement selon un
angle de quatre ou cinq degrs.

Outre l'pargne de cire, dit Raumur en considrant l'ensemble de cette
merveilleuse construction, outre l'pargne de cire, qui rsulte de la
disposition des cellules, outre qu'au moyen de cet arrangement les
abeilles remplissent le gteau sans qu'il y reste aucun vide, il en
revient encore des avantages par rapport  la solidit de l'ouvrage.
L'angle du fond de chaque cellule, le sommet de la cavit pyramidale,
est arc-bout par l'arte que font ensemble deux pans de l'hexagone
d'une autre cellule. Les deux triangles ou prolongements des pans
hexagones qui remplissent un des angles rentrants de la cavit renferme
par les trois rhombes forment ensemble un angle plan par le ct o ils
se touchent; chacun de ces angles, qui est concave en dedans de la
cellule, soutient du ct de sa convexit une des lames employes 
former l'hexagone d'une autre cellule, et cette lame, qui s'appuie sur
cet angle, tient contre la force qui tendrait  les pousser en dehors;
c'est ainsi que les angles se trouvent fortifis. Tous les avantages que
l'on pouvait demander par rapport  la solidit de chaque cellule lui
sont procurs par sa propre figure et par la manire dont elles sont
disposes les unes par rapport aux autres.


[1] On rejeta, non sans motifs, cet talon. Le diamtre des alvoles est
d'une rgularit admirable, mais, comme tout ce qui est produit par un
organisme vivant, il n'est pas _mathmatiquement_ invariable dans la
mme ruche. En outre, comme le fait remarquer M. Maurice Girard, les
diverses espces d'abeilles ont un apothme d'alvole distinct, de sorte
que l'talon serait diffrent d'une ruche  l'autre, suivant l'espce
d'abeilles qui s'y trouve.




XVII


Les gomtres savent, dit le Dr Reid, qu'il n'y a que trois sortes de
figures que l'on puisse adopter pour diviser une surface en petits
espaces semblables, de forme rgulire et de mme grandeur sans
interstices.

Ce sont le triangle quilatral, le carr et l'hexagone rgulier qui,
en ce qui concerne la construction des cellules, l'emporte sur les deux
autres figures, au point de vue de la commodit et de la rsistance. Or,
c'est justement la forme hexagone que les abeilles adoptent, comme si
elles en connaissaient les avantages.

De mme, le fond des cellules se compose de trois plans qui se
rencontrent en un point, et il a t dmontr que ce systme de
construction permet de raliser une conomie considrable en fait de
travail et de matriaux. Encore la question tait-elle de savoir quel
angle d'inclinaison des plans correspond  l'conomie la plus grande,
problme de hautes mathmatiques qui a t rsolu par quelques savants,
entre autres Maclaurin dont on trouvera la solution dans le compte rendu
de la Socit royale de Londres[1]. Or, l'angle ainsi dtermin par le
calcul correspond  celui que l'on mesure au fond des cellules.


[1] Raumur avait propos au clbre mathmaticien Koenig le problme
suivant: Entre toutes les cellules hexagonales  fond pyramidal compos
de trois rhombes semblables et gaux, dterminer celle qui peut tre
construite avec le moins de matire?--Koenig trouva qu'une telle
cellule avait son fond fait de trois rhombes dont chaque grand angle
tait de 109 degrs 26 minutes et chaque petit de 70 degrs 34 minutes.
Or, un autre savant. Maraldi, ayant mesur aussi exactement que possible
les angles des rhombes construits par les abeilles, fixa les grands 
109 degrs 28 minutes et les petits  70 degrs 32 minutes. Il n'y avait
donc entre les deux solutions qu'une diffrence de 2 minutes. Il est
probable que l'erreur, s'il y en a une, doit tre impute  Maraldi
plutt qu'aux abeilles, car aucun instrument ne permet de mesurer avec
une prcision infaillible les angles des cellules qui ne sont pas assez
nettement dfinis.

Un autre mathmaticien, Cramer,  qui l'on avait soumis le mme
problme, donna d'ailleurs une solution qui se rapproche encore
davantage de celle des abeilles, soit 109 degrs 28 minutes et demie,
pour les grands, et 70 degrs 31 minutes et demie pour les petits.
Maclaurin, rectifiant Koenig, donne 70 degrs 32 minutes et 109 degrs
28 minutes. M. Lon Lalanne, 109 degrs 28 minutes 16 secondes et 70
degrs 81 minutes 44 secondes. Voir sur cette question discute:
Maclaurin, _Philos. Trans. of London 1743._ Brougham, _Rech. anal, et
exper. sur les alv. des ab._ L. Lalanne, _Note sur l'Arch. des
abeilles_, etc.




XVIII


Certes, je ne crois pas que les abeilles se livrent  ces calculs
compliqus, mais je ne crois pas davantage que le hasard ou la seule
force des choses produise ces rsultats tonnants. Pour les gupes, par
exemple, qui construisent comme les abeilles des gteaux  cellules
hexagones, le problme tait le mme et elles l'ont rsolu d'une manire
bien moins ingnieuse. Leurs rayons n'ont qu'une couche de cellules et
ne possdent pas le fond commun qui sert  la fois aux deux couches
opposes du gteau de l'abeille. De l, moins de solidit, plus
d'irrgularit et une perte de temps, de matire et d'espace que l'on
peut estimer au quart de l'effort et au tiers de l'espace ncessaires.
Pareillement, les Trigones et les Mlipones, qui sont de vritables
abeilles domestiques, mais d'une civilisation moins avance, ne
construisent leurs cellules d'levage que sur un rang, et appuyent leurs
gteaux horizontaux et superposs sur d'informes et dispendieuses
colonnes de cire. Quant  leurs cellules  provisions, ce sont de
grandes outres assembles sans ordre, et l o elles pourraient
s'intersecter, par consquent raliser l'conomie de substance et
d'espace dont profitent les abeilles, les Mlipones, sans s'aviser de
cette conomie possible, insrent maladroitement entre les sphres des
cellules  parois planes. Aussi, quand on compare un de leurs nids  la
cit mathmatique de nos mouches  miel, on croirait voir une bourgade
de huttes primitives  ct d'une de ces villes implacablement
rgulires, qui sont le rsultat peut-tre sans charmes, mais logique,
du gnie de l'homme qui lutte plus prement qu'autrefois contre le
temps, l'espace et la matire.




XIX


La thorie courante, d'ailleurs renouvele de Buffon, soutient que les
abeilles n'ont par du tout l'intention de faire des hexagones  base
pyramidale, qu'elles veulent simplement creuser dans la cire des
alvoles ronds, mais que leurs voisines et celles qui travaillent sur
l'autre face du gteau, creusant en mme temps, avec les mmes
intentions, les points o les alvoles se rencontrent prennent forcment
une forme hexagonale. C'est, ajoute-t-on, ce qui arrive pour les
cristaux, pour les cailles de certains poissons, pour les bulles de
savon, etc., c'est encore ce qui arrive dans l'exprience suivante que
propose Buffon. Qu'on remplisse, dit-il, un vaisseau de pois ou de
quelque autre graine cylindrique et qu'on le ferme exactement aprs y
avoir vers autant d'eau que les intervalles, entre les graines, peuvent
en recevoir, qu'on fasse bouillir cette eau, tous ces cylindres
deviendront des colonnes  six pans. On en voit clairement la raison qui
est purement mcanique: chaque graine dont la figure est cylindrique
tend, par son renflement,  occuper le plus d'espace possible dans un
espace donn; elles deviennent donc toutes ncessairement hexagones par
la compression rciproque. Chaque abeille cherche  occuper de mme le
plus d'espace possible dans un espace donn; il est donc ncessaire
aussi, puisque le corps des abeilles est cylindrique, que leurs cellules
soient hexagones par la mme raison des obstacles rciproques.




XX


Voil des obstacles rciproques qui produisent une merveille, comme les
vices des hommes, par la mme raison, produisent une vertu gnrale, qui
est suffisante pour que l'espce humaine, souvent odieuse dans ses
individus, ne le soit pas dans son ensemble. On pourrait d'abord
objecter, comme l'ont fait Broughman, Kirby et Spence, et d'autres
savants, que l'exprience des bulles de savon et des pois ne prouve
rien, car dans l'un et l'autre cas, l'effet de la pression n'aboutit
qu' des formes trs irrgulires et n'explique pas la raison d'tre du
fond prismatique des cellules.

On pourrait surtout rpondre qu'il y a plus d'une manire de tirer parti
des ncessits aveugles, que la gupe cartonnire, le bourdon velu, les
mlipones et les trigones du Mexique et du Brsil, bien que les
circonstances et le but soient pareils, arrivent  des rsultats fort
diffrents et manifestement infrieurs. On pourrait dire encore que si
les cellules de l'abeille obissent  la loi des cristaux, de la neige,
des bulles de savon ou des pois bouillis de Buffon, elles obissent en
mme temps, par leur symtrie gnrale, par leur disposition sur deux
couches opposes, par leur inclinaison calcule, etc.,  bien d'autres
lois qui ne se trouvent pas dans la matire.

On pourrait ajouter que tout le gnie de l'homme est aussi dans la faon
dont il tire parti de ncessits analogues, et que si cette faon nous
semble la meilleure possible, c'est qu'il n'y a pas de juge au-dessus de
nous. Mais il est bon que les raisonnements s'effacent devant les faits,
et pour carter une objection tire d'une expriences rien ne vaut une
autre exprience.

Afin de m'assurer que l'architecture hexagonale tait rellement
inscrite dans l'esprit de l'abeille, j'ai dcoup et enlev un jour, au
centre d'un rayon,  un endroit o il y avait  la fois du couvain et
des cellules pleines de miel, un disque de la grandeur d'une pice de
cent sous. Coupant ensuite le disque par le milieu de sa tranche ou de
l'paisseur de sa circonfrence, au point o se joignaient les bases
pyramidales des cellules, j'appliquai sur les bases de l'une des deux
sections ainsi obtenues, une rondelle d'tain de mme dimension et assez
rsistante pour que les abeilles ne pussent la dformer ni la faire
flchir. Puis je remis o je l'avais prise la section munie de la
rondelle. L'une des faces du rayon n'offrait donc rien d'anormal puisque
le dommage tait ainsi rpar, mais sur l'autre se voyait une sorte de
grand trou dont le fond tait form par la rondelle d'tain et qui
tenait la place d'une trentaine de cellules. Les abeilles furent d'abord
dconcertes, elles vinrent en foule examiner et tudier l'abme
invraisemblable et, plusieurs jours durant, s'agitrent tout autour et
dlibrrent sans prendre de dcision. Mais comme je les nourrissais
abondamment chaque soir, il vint un moment o elles n'eurent plus de
cellules disponibles pour emmagasiner leurs provisions. Il est probable
qu'alors les grands ingnieurs, les sculpteurs et les cirires d'lite
recurent l'ordre de tirer parti du gouffre inutile.

Une lourde guirlande de cirires l'enveloppa pour entretenir la chaleur
ncessaire, d'autres abeilles descendirent dans le trou et commencrent
par fixer solidement la rondelle de mtal  l'aide de petites griffes de
cire rgulirement chelonnes sur son pourtour et qui s'attachaient aux
artes des cellules environnantes. Elles entreprirent alors, en les
reliant  ces griffes, la construction de trois ou quatre cellules,
dans le demi-cercle suprieur de la rondelle. Chacune de ces cellules de
transition ou de rparation avait son dessus plus ou moins dform pour
se souder  l'alvole contigu du rayon, mais sa moiti infrieure
dessinait toujours sur rtain trois angles trs nets d'o sortaient dj
trois petites lignes droites qui bauchaient rgulirement la premire
moiti de la cellule suivante.

Au bout de quarante-huit heures, et bien que trois ou quatre abeilles au
plus pussent travailler en mme temps dans l'ouverture, toute la surface
de l'tain tait couverte d'alvoles esquisss. Ces alvoles taient
certes moins rguliers que ceux d'un rayon ordinaire; c'est pourquoi la
reine, les ayant parcourus, sagement refusa d'y pondre, car il n'en
serait sorti qu'une gnration atrophie. Mais tous taient parfaitement
hexagonaux; on n'y trouvait pas une ligne courbe, pas une forme, pas un
angle arrondi. Pourtant, toutes les conditions habituelles taient
changes, les cellules n'taient pas creuses dans un bloc selon
l'observation de Huber, ou dans un capuchon de cire, selon celle de
Darwin, circulaires d'abord et ensuite hexagonises par la pression de
leurs voisines. Il ne pouvait tre question d'obstacles rciproques
attendu qu'elles naissaient une  une et projetaient librement sur une
sorte de table rase les petites lignes d'amorage. Il parait donc bien
certain que l'hexagone n'est pas le rsultat de ncessits mcaniques,
mais qu'il se trouve vritablement dans le plan, dans l'exprience, dans
l'intelligence et la volont de l'abeille. Un autre trait curieux de
leur sagacit que je note  la rencontre, c'est que les godets qu'elles
btirent sur la rondelle n'avaient pas d'autre fond que le mtal mme.
Les ingnieurs de l'escouade prsumaient videmment que l'tain
suffirait  retenir les liquides et avaient jug inutile de l'enduire de
cire. Mais, peu aprs, quelques gouttes de miel ayant t dposes dans
deux de ces godets, ils remarqurent probablement qu'il s'altrait plus
ou moins au contact du mtal. Ils se ravisrent alors et recouvrirent
d'une sorte de vernis diaphane toute la surface de l'tain.




XXI

Si nous voulions clairer tous les secrets de cette architecture
gomtrique, nous aurions encore  examiner plus d'une question
intressante, par exemple la forme des premires cellules qui
s'attachent au toit de la ruche, et qui est modifie de manire 
toucher ce toit par le plus grand nombre de points possible.

Il faudrait remarquer aussi, non pas tant l'orientation des grandes
rues, dtermine par le paralllisme des rayons, que la disposition des
ruelles et passages mnags  et l au travers ou autour des gteaux
pour assurer le trafic et la circulation de l'air, et qui sont
habilement distribus de manire  viter de trop longs dtours ou un
encombrement probable. Il faudrait enfin tudier la construction des
cellules de transition, l'instinct unanime qui pousse les abeilles 
augmenter,  un moment donn, les dimensions de leurs demeures, soit que
la rcolte extraordinaire demande de plus grands vases, soit qu'elles
jugent la population assez forte ou que la naissance des mles devienne
ncessaire. Il faudrait admirer en mme temps l'conomie ingnieuse et
l'harmonieuse certitude avec laquelle elles passent, dans ces cas, du
petit au grand pu du grand au petit, de la symtrie parfaite  une
asymtrie invitable, pour revenir, ds que le permettent les lois d'une
gomtrie anime,  la rgularit idale, sans qu'une cellule soit
perdue, sans qu'il y ait dans la suite de leurs difices un quartier
sacrifi, enfantin, hsitant et barbare, ou une zone inutilisable. Mais
dj je crains de m'tre gar dans bien des dtails dnus d'intrt
pour un lecteur qui n'a peut-tre jamais suivi des yeux un vol
d'abeilles ou qui ne s'y est intress qu'en passant, comme nous nous
intressons tous en passant  une fleur,  un oiseau,  une pierre
prcieuse, sans demander autre chose qu'une distraite certitude
superficielle, et sans nous dire assez que le moindre secret d'un objet
que nous voyons dans la nature qui n'est pas humaine, participe
peut-tre plus directement  l'nigme profonde de nos fins et de nos
origines, que le secret de nos passions les plus passionnantes et le
plus complaisamment tudies.




XXI


Pour ne pas alourdir cette tude, je passe galement sur l'instinct
assez surprenant qui les fait parfois amincir et dmolir l'extrmit de
leurs rayons quand elles veulent prolonger ou largir ceux-ci; et,
cependant, on conviendra que dmolir pour reconstruire, dfaire ce
qu'on a fait pour le refaire plus rgulirement, suppose un singulier
ddoublement de l'aveugle instinct de btir. Je passe encore sur des
expriences remarquables que l'on peut faire pour les forcer de
construire des rayons circulaires, ovales, tubulaires ou bizarrement
contourns, et sur la manire ingnieuse dont elles parviennent  faire
correspondre les cellules largies des parties convexes aux cellules
rtrcies des parties concaves du gteau.

Mais avant de quitter ce sujet, arrtons-nous, ne serait-ce qu'une
minute,  considrer la faon mystrieuse dont elles concertent leur
travail et prennent leurs mesures lorsqu'elles sculptent en mme temps,
et sans se voir, les deux faces opposes d'un rayon. Regardez par
transparence un de ces rayons, et vous apercevrez, dessins par des
ombres aigus dans la cire diaphane, tout un rseau de prismes, aux
artes si nettes, tout un systme de concordances si infaillibles, qu'on
les croirait estampes dans l'acier.

Je ne sais si ceux qui n'ont jamais vu l'intrieur d'une ruche se
reprsentent suffisamment la disposition et l'aspect des rayons. Qu'ils
se figurent, pour prendre la ruche de nos paysans, o l'abeille est
livre  elle-mme, qu'ils se figurent une cloche de paille ou d'osier;
cette cloche est divise de haut en bas par cinq, six, huit et parfois
dix tranches de cire parfaitement parallles et assez semblables  de
grandes tranches de pain qui descendent du sommet de la cloche et
pousent strictement la forme ovode de ses parois. Entre chacune de ces
tranches est mnag un intervalle d'environ onze millimtres dans lequel
se tiennent et circulent les abeilles. Au moment o commence dans le
haut de la ruche la construction d'une de ces tranches, le mur de cire
qui en est l'bauche, et qui sera plus tard aminci et tir, est encore
fort pais et isole compltement les cinquante ou soixante abeilles qui
travaillent sur la face antrieure, des cinquante ou soixante qui
cislent en mme temps sa face postrieure, en sorte qu'il est
impossible qu'elles se voient mutuellement,  moins que leurs yeux
n'aient le don de percer les corps les plus opaques. Nanmoins, une
abeille de la face antrieure ne creuse pas un trou, n'ajoute pas un
fragment de cire qui ne corresponde exactement  une saillie ou  une
cavit de la face postrieure et rciproquement. Comment s'y
prennent-elles? Comment se fait-il que l'une ne creuse pas trop avant
et l'autre pas assez?

Comment tous les angles des losanges concident-ils toujours si
magiquement? Qu'est-ce qui leur dit de commencer ici et de s'arrter l?
Il faut nous contenter une fois de plus de la rponse qui ne rpond pas:
C'est un des mystres de la ruche. Huber a essay d'expliquer ce
mystre en disant qu' certains intervalles, par la pression de leurs
pattes ou de leurs dents, elle provoquaient peut-tre une lgre saillie
sur la face oppose du rayon, ou qu'elles se rendaient compte de
l'paisseur plus ou moins grande du bloc, par la flexibilit,
l'lasticit ou quelque autre proprit physique de la cire, ou encore
que leurs antennes semblent se prter  l'examen des parties les plus
dlies et les plus contournes des objets et leur servent de compas
dans l'invisible, ou enfin que le rapport de toutes les cellules drive
mathmatiquement de la disposition et des dimensions de celles du
premier rang sans qu'il y ait besoin d'autres mesures. Mais on voit que
ces explications ne sont pas suffisantes: les premires sont des
hypothses invrifiables; les autres dplacent simplement le mystre. Et
s'il est bon de dplacer le plus souvent possible les mystres, encore
faut-il ne pas se flatter qu'un changement de place suffise  les
dtruire.




XXIII


Quittons enfin les plateaux monotones et le dsert gomtrique des
cellules. Voil donc les rayons commencs et qui deviennent habitables.
Bien que l'infiniment petit s'ajoute, sans espoir apparent, 
l'infiniment petit, et que notre oeil, qui voit si peu de chose,
regarde sans rien voir, l'oeuvre de cire qui ne s'arrte ni de jour ni
de nuit s'tend avec une rapidit extraordinaire. La reine impatiente a
dj parcouru plus d'une fois les chantiers qui blanchissent dans
l'obscurit, et, maintenant que les premires lignes des demeures sont
acheves, elle en prend possession avec son cortge de gardiennes, de
conseillres ou de servantes, car on ne saurait dire si elle est
conduite ou suivie, vnre ou surveille. Arrive  l'endroit qu'elle
juge favorable ou que ses conseillres lui imposent, elle bombe le dos,
se recourbe et introduit l'extrmit de son long abdomen fusel dans
l'un des godets vierges, pendant que toutes les petites ttes
attentives, les petites ttes aux normes yeux noirs des gardes de son
escorte, l'enserrent d'un cercle passionn, lui soutiennent les pattes,
lui caressent les ailes et agitent sur elle leurs fbriles antennes,
comme pour l'encourager, la presser et la fliciter.

On reconnat aisment l'endroit o elle se trouve  cette espce de
cocarde toile, ou plutt  cette broche ovale dont elle est la topaze
centrale et qui ressemble assez aux imposantes broches que portaient nos
grand'-mres. Il est d'ailleurs remarquable, puisque s'offre l'occasion
de le remarquer, que les ouvrires vitent toujours de tourner le dos 
la reine. Sitt qu'elle s'approche d'un groupe, toutes s'arrangent de
faon  lui prsenter invariablement les yeux et les antennes et
marchent devant elle  reculons. C'est un signe de respect ou plutt de
sollicitude qui, pour invraisemblable qu'il paraisse, n'en est pas moins
constant et tout  fait gnral. Mais revenons  notre souveraine.
Souvent, pendant le lger spasme qui accompagne visiblement l'mission
de l'oeuf, une de ses filles la saisit dans ses bras, et front contre
front, bouche contre bouche, semble lui parler bas. Elle, assez
indiffrente  ces tmoignages un peu effrns, prend son temps, ne
s'meut gure, tout  sa mission qui parat tre pour elle une volupt
amoureuse plutt qu'un travail. Enfin au bout de quelques secondes, elle
se redresse avec calme, se dplace d'un pas, fait un quart de tour sur
elle-mme, et, avant d'y introduire la pointe de son ventre, plonge la
tte dans la cellule voisine afin de s'assurer que tout y est en ordre,
et qu'elle ne pond pas deux fois dans le mme alvole, tandis que deux
ou trois abeilles de l'escorte empresse culbutent successivement dans
la cellule abandonne, pour voir si l'oeuvre est accomplie, et
entourer de leurs soins ou mettre en bonne place le petit oeuf
bleutre qu'elle vient d'y dposer.  partir de ce moment jusqu'aux
premiers froids de l'automne, elle ne s'arrte plus, pondant pendant
qu'on la nourrit et dormant--si tant est qu'elle dorme--en pondant. Elle
reprsente ds lors la puissance dvorante de l'avenir qui envahit tous
les coins du royaume. Elle suit pas  pas les malheureuses ouvrires qui
s'puisent  construire les berceaux que sa fcondit rclame. On
assiste ainsi  un concours de deux instincts puissants dont les
pripties clairent pour les montrer, sinon pour les rsoudre,
plusieurs nigmes de la ruche.

Il arrive, par exemple, que les ouvrires gagnent une certaine avance.
Obissant  leurs soucis de bonnes mnagres qui songent aux provisions
des mauvais jours, elles s'empressent de remplir de miel les cellules
conquises sur l'avidit de l'espce. Mais la reine s'approche; il faut
que les biens matriels reculent devant l'ide de la nature, et les
ouvrires affoles dmnagent en hte le trsor importun.

Il arrive aussi que leur avance soit d'un rayon entier: alors, n'ayant
plus sous les yeux celle qui reprsente la tyrannie des jours que
personne ne verra, elles en profitent pour btir aussi vite que possible
une zone de grandes cellules, de cellules  mles, dont la construction
est beaucoup plus facile et plus rapide. Arrive  cette zone ingrate,
la reine y dpose  regret quelques oeufs, la franchit, et vient sur
ses bords exiger de nouvelles cellules d'ouvrires. Les travailleuses
obissent, rtrcissent graduellement les alvoles, et la poursuite
recommence, jusqu' ce que l'insatiable mre, flau fcond et ador,
soit ramene des extrmits de la ruche aux cellules du dbut,
abandonnes dans l'entre-temps par la premire gnration qui vient
d'clore, et qui bientt, de ce coin d'ombre o elle est ne, va se
rpandre sur les fleurs des environs, peupler les rayons du soleil et
animer les heures bienveillantes, pour se sacrifier  son tour  la
gnration qui dj la remplace dans les berceaux.




XXIV


Et la reine abeille,  qui obit-elle? A la nourriture qu'on lui donne;
car elle ne prend pas elle-mme ses aliments; elle est nourrie comme un
enfant par les ouvrires mmes que sa fcondit harasse. Et cette
nourriture  son tour, que lui mesurent les ouvrires, est proportionne
 l'abondance des fleurs et au butin que rapportent les visiteuses des
calices.--Ici donc, comme partout en ce monde, une portion du cercle
plonge dans les tnbres; ici donc, comme partout, c'est du dehors,
d'une puissance inconnue que vient l'ordre suprme, et les abeilles se
soumettent comme nous au matre anonyme de la roue qui tourne sur
elle-mme en crasant les volonts qui la font mouvoir.

Quelqu'un  qui je montrais dernirement, dans une de mes ruches de
verre! le mouvement de cette roue aussi visible que la grande roue
d'une horloge, quelqu'un qui voyait  nu l'agitation innombrable des
rayons, le trmoussement perptuel, nigmatique et fou des nourrices sur
la chambre  couvain, les passerelles et les chelles animes que
forment les cirires, les spirales envahissantes de la reine, l'activit
diverse et incessante de la foule, l'effort impitoyable et inutile, les
alles et venues accables d'ardeur, le sommeil ignor hormis dans des
berceaux que dj guette le travail de demain, le repos mme de la mort
loign d'un sjour qui n'admet ni malades ni tombeaux, quelqu'un qui
regardait ces choses, l'tonnement pass, ne tardait pas  dtourner ses
yeux o se lisait je ne sais quel effroi attrist.

Il y a en effet dans la ruche, sous l'allgresse du premier abord, sous
les souvenirs clatants des beaux jours qui l'emplissent et en font la
cassette des joyaux de l't, sous le va-et-vient enivr qui la relie
aux fleurs, aux eaux vives,  l'azur,  l'abondance si paisible de tout
ce qui reprsente la beaut et le bonheur, il y a en effet, sous toutes
ces dlices extrieures, un spectacle qui est un des plus tristes qu'on
puisse voir. Et nous autres aveugles qui n'ouvrons que des yeux
obscurcis, quand nous regardons ces innocentes condamnes, nous savons
bien que ce n'est pas elles seules que nous sommes prs de plaindre, que
ce n'est pas elles seules que nous ne comprenons point, mais une forme
pitoyable de la grande force qui nous anime et nous dvore aussi.

Oui, si l'on veut, cela est triste, comme tout est triste dans la nature
quand on la regarde de prs. Il en sera ainsi tant que nous ne saurons
pas son secret, ou si elle en a un. Et si nous apprenons un jour qu'elle
n'en ait point ou que ce secret soit horrible, alors natront d'autres
devoirs qui peut-tre n'ont pas encore de nom. En attendant, que notre
coeur rpte s'il le dsire: Cela est triste, mais que notre raison
se contente de dire: Cela est ainsi. Notre devoir de l'heure est de
chercher s'il n'y a rien derrire ces tristesses, et pour cela il ne
faut pas en dtourner les yeux, mais les regarder fixement et les
tudier avec autant d'intrt et de courage que si c'taient des
joies.--Il est juste qu'avant de nous plaindre, qu'avant de juger la
nature, nous achevions de l'interroger.




XXV


Nous avons vu que les ouvrires, ds qu'elles ne se sentent plus serres
de prs par la menaante fcondit de la mre, se htent de btir des
cellules  provisions dont la construction est plus conomique et la
capacit plus grande. Nous avons vu, d'autre part, que la mre prfre
pondre dans les petites cellules et qu'elle en rclame sans cesse.
Nanmoins,  leur dfaut, et en attendant qu'on lui en fournisse, elle
se rsigne  dposer ses oeufs dans les larges cellules qu'elle trouve
sur son passage.

Les abeilles qui en natront seront des mles ou faux-bourdons, bien que
les oeufs soient en tout pareils  ceux dont naissent les ouvrires.
Or, au rebours de ce qui a lieu dans la transformation d'une ouvrire en
reine, ce n'est pas la forme ou la capacit de l'alvole qui dtermine
ici le changement, car d'un oeuf pondu dans une grande cellule et
transport ensuite dans une cellule d'ouvrire sortira (j'ai russi 
oprer quatre ou cinq fois ce transfert qui est assez difficile  cause
de la petitesse microscopique et de l'extrme fragilit de l'oeuf) un
mle plus ou moins atrophi, mais incontestable. Il faut donc que la
reine en pondant ait la facult de reconnatre ou de dterminer le sexe
de l'oeuf qu'elle dpose, et de l'approprier  l'alvole sur lequel
elle s'accroupit. Il est rare qu'elle se trompe. Comment fait-elle?
comment, parmi des myriades d'oeufs que contiennent ses deux ovaires,
spare-t-elle les mles des femelles, et comment descendent-ils  son
gr dans l'oviducte unique?

Nous voici encore en prsence d'une des nigmes de la ruche, et d'une
des plus impntrables. On n'ignore pas que la reine vierge n'est point
strile, mais qu'elle ne peut pondre que des oeufs de mles. Ce n'est
qu'aprs la fcondation du vol nuptial qu'elle produit  son choix des
ouvrires ou des faux-bourdons. A la suite du vol nuptial, elle est
dfinitivement en possession, jusqu' sa mort, des spermatozoaires
arrachs  son malheureux amant. Ces spermatozoaires, dont le docteur
Leuckart estime le nombre  vingt-cinq millions, sont conservs vivants
dans une glande spciale situe sous les ovaires,  l'entre de
l'oviducte commun, et appele spermathque. On suppose donc que
l'troitesse de l'orifice des petites cellules et la manire dont la
forme de cet orifice oblige la reine de se courber et de s'accroupir
exerce sur la spermathque une certaine pression,  la suite de laquelle
les spermatozoaires en jaillissent et fcondent l'oeuf au passage.
Cette pression n'aurait pas lieu sur les grandes cellules, et la
spermathque ne s'entr'ouvrirait point. D'autres, au contraire, sont
d'avis que la reine commande rellement aux muscles qui ouvrent ou
ferment la spermathque sur le vagin, et, de fait, ces muscles sont
extrmement nombreux, puissants et compliqus. Sans vouloir dcider
laquelle de ces deux hypothses est la meilleure, car plus on va plus on
observe, mieux on voit que l'on n'est qu'un naufrag sur l'ocan
jusqu'ici trs inconnu de la nature, mieux on apprend qu'un fait est
toujours prt  surgir du sein d'une vague subitement plus transparente,
qui dtruit en un instant tout ce que l'on croyait savoir, j'avouerai
cependant que je penche pour la seconde. D'abord, les expriences d'un
apiculteur bordelais, M. Drory, montrent que si toutes les grandes
cellules ont t enleves de la ruche, la mre, le moment venu de pondre
des oeufs de mles, n'hsite pas  les dposer dans des cellules
d'ouvrires; et inversement elle pondra des oeufs d'ouvrires dans
des cellules de mles, si l'on n'en a pas laiss d'autres  sa
disposition.

Ensuite, les belles observations de M. Fabre sur les Osmies, qui sont
des abeilles sauvages et solitaires de la famille des Gastrilgides,
prouvent  l'vidence que non seulement l'Osmie connat d'avance le sexe
de l'oeuf qu'elle pondra, mais que ce sexe est facultatif pour la mre
qui le dtermine suivant l'espace dont elle dispose, espace frquemment
fortuit et non modifiable, tablissant ici un mle, l une femelle. Je
n'entrerai pas dans le dtail des expriences du grand entomologiste
franais. Elles sont extrmement minutieuses et nous entraneraient trop
loin. Mais quelle que soit l'hypothse accepte, l'une ou l'autre
expliquerait fort bien, en dehors de toute intelligence de l'avenir, la
propension de la reine  pondre dans des cellules d'ouvrires.

Il est probable que cette mre-esclave que nous sommes ports 
plaindre, mais qui est peut-tre une grande amoureuse, une grande
voluptueuse, prouve dans l'union du principe mle et femelle qui
s'opre dans son tre, une certaine jouissance, et comme un arrire-got
de l'ivresse du vol nuptial unique dans sa vie. Ici encore, la nature,
qui n'est jamais si ingnieuse ni si sournoisement prvoyante et
diverse que lorsqu'il s'agit des piges de l'amour, aurait eu soin
d'tayer d'un plaisir l'intrt de l'espce. Au reste, entendons-nous et
ne soyons pas dupe de notre explication. Attribuer ainsi une ide  la
nature et croire que cela suffit, c'est jeter une pierre dans un de ces
gouffres inexplorables que l'on trouve au fond de certaines grottes, et
s'imaginer que le bruit qu'elle produira en y tombant rpondra  toutes
nos questions et nous rvlera autre chose que l'immensit de l'abme.

Quand on rpte: la nature veut ceci, organise cette merveille,
s'attache  cette fin, cela revient  dire qu'une petite manifestation
de vie russit  se maintenir, tandis que nous nous en occupons, sur
l'norme surface de la matire qui nous semble inactive et que nous
appelons, videmment  tort, le nant ou la mort. Un concours de
circonstances qui n'avait rien de ncessaire a maintenu cette
manifestation entre mille autres, peut-tre aussi intressantes, aussi
intelligentes, mais qui n'eurent pas la mme chance et disparurent 
jamais sans avoir eu l'occasion de nous merveiller. Il serait tmraire
d'affirmer autre chose, et tout le reste nos rflexions, notre
tlologie obstine, nos espoirs et nos admirations, c'est au fond de
l'inconnu, que nous choquons contre du moins connu encore, pour faire un
petit bruit qui nous donne conscience du plus haut degr de l'existence
particulire que nous puissions atteindre sur cette mme surface muette
et impntrable, comme le chant du rossignol et le vol du condor leur
rvlent aussi le plus haut degr d'existence propre  leur espce. Il
n'en reste pas moins, qu'un de nos devoirs les plus certains est de
produire ce petit bruit chaque fois que l'occasion s'en prsente, sans
nous dcourager parce qu'il est vraisemblablement inutile.




LIVRE IV

LES JEUNES REINES



I


Fermons ici notre jeune ruche o la vie reprenant son mouvement
circulaire s'tale et se multiplie, pour se diviser  son tour ds
qu'elle atteindra la plnitude de la force et du bonheur, et rouvrons
une dernire fois la cit-mre afin de voir ce qui s'y passe aprs la
sortie de l'essaim.

Le tumulte du dpart apais, et les deux tiers de ses enfants l'ayant
abandonne sans esprit de retour, la malheureuse ville est comme un
corps qui a perdu son sang: elle est lasse, dserte, presque morte.
Pourtant, quelques milliers d'abeilles y sont restes, qui, inbranles,
mais un peu alanguies, reprennent le travail, remplacent de leur mieux
les absentes, effacent les traces de l'orgie, resserrent les provisions
mises au pillage, vont aux fleurs, veillent sur le dpt de l'avenir,
conscientes de la mission et fidles au devoir qu'un destin prcis leur
impose.

Mais si le prsent parat morne, tout ce que l'oeil rencontre est
peupl d'esprances. Nous sommes dans un de ces chteaux des lgendes
allemandes o les murs sont forms de milliers de fioles qui contiennent
les mes des hommes qui vont natre. Nous sommes dans le sjour de la
vie qui prcde la vie. Il y a l, de toutes parts en suspens dans les
berceaux bien clos, dans la superposition infinie des merveilleux
alvoles  six pans, des myriades de nymphes, plus blanches que le lait,
qui, les bras replis et la tte incline sur la poitrine, attendent
l'heure du rveil. A les voir dans leurs spultures uniformes,
innombrables et presque transparentes, on dirait des gnomes chenus qui
mditent, ou des lgions de vierges dformes par les plis du suaire, et
ensevelies en des prismes hexagones multiplis jusqu'au dlire par un
gomtre inflexible.

Sur toute l'tendue de ces murs perpendiculaires qui renferment un monde
qui grandit, se transforme, tourne sur lui-mme, change quatre ou cinq
fois de vtements et file son linceul dans l'ombre, battent des ailes et
dansent des centaines d'ouvrires, pour entretenir la chaleur ncessaire
et aussi pour une fin plus obscure, car leur danse a des trmoussements
extraordinaires et mthodiques qui doivent rpondre  quelque but
qu'aucun observateur n'a, je crois, dml.

Au bout de quelques jours, les couvercles de ces myriades d'urnes (on en
compte, dans une forte ruche, de soixante  quatre-vingt mille), se
lzardent, et deux grands yeux noirs et graves apparaissent, surmonts
d'antennes qui palpent dj l'existence autour d'elles, tandis que
d'actives mchoires achvent d'largir l'ouverture. Aussitt, les
nourrices accourent, aident  la jeune abeille  sortir de sa prison, la
soutiennent, la brossent, la nettoient et lui offrent au bout de leur
langue le premier miel de sa nouvelle vie. Elle, qui arrive d'un autre
monde, est encore tourdie, un peu ple, vacillante. Elle a l'air dbile
d'un petit vieillard chapp de la tombe. On dirait d'une voyageuse
couverte de la poussire duveteuse des chemins inconnus qui mnent  la
naissance. Du reste, elle est parfaite des pieds  la tte, sait
immdiatement tout ce qu'il faut savoir, et, pareille  ces enfants du
peuple qui apprennent pour ainsi dire en naissant qu'ils n'auront gure
le temps de jouer ni de rire, elle se dirige vers les cellules closes et
se met  battre des ailes et  s'agiter en cadence pour rchauffer  son
tour ses soeurs ensevelies, sans s'attarder  dchiffrer l'tonnante
nigme de son destin et de sa race.




II


Pourtant, les plus fatigantes besognes lui sont d'abord pargnes. Elle
ne sort de la ruche que huit jours aprs sa naissance, pour accomplir
son premier vol de propret et remplir d'air ses sacs trachens qui se
gonflent, panouissant tout son corps et la font,  partir de cette
heure, l'pouse de l'espace. Elle rentre ensuite, attend encore une
semaine, et alors s'organise, en compagnie de ses soeurs du mme ge,
sa premire sortie de butineuse, au milieu d'un moi trs spcial que
les apiculteurs appellent le _soleil d'artifice_. Il faudrait plutt
dire le _soleil d inquitude_. On voit en effet qu'elles ont peur, elles
qui sont filles de l'ombre troite et de la foule, on voit qu'elles ont
peur de l'abme azur et de la solitude infinie de la lumire, et leur
joie ttonnante est tissue de terreurs. Elles se promnent sur le seuil,
elles hsitent, elles partent et reviennent vingt fois. Elles se
balancent dans les airs, la tte obstinment tourne vers la maison
natale, elles dcrivent de grands cercles qui s'lvent et qui, soudain,
retombent sous le poids d'un regret, et leurs treize mille yeux
interrogent, refltent et retiennent  la fois tous les arbres, la
fontaine, la grille, l'espalier, les toitures et les fentres des
environs; jusqu' ce que la route arienne sur laquelle elles glisseront
au retour soit aussi inflexiblement trace dans leur mmoire que si deux
traits d'acier la marquaient dans l'ther.

Voici un nouveau mystre. Interrogeons-le comme les autres, et s'il se
tait comme eux son silence agrandira du moins de quelques arpents
nbuleux, mais ensemencs de bonne volont, le champ de notre ignorance
consciente, qui est le plus fertile que notre activit possde. Comment
les abeilles retrouvent-elles leur demeure, que, parfois, il est
impossible qu'elles voient, qui souvent est cache sous les arbres et
dont l'entre o elles abordent, n'est, en tout cas, qu'un point
imperceptible dans l'tendue sans bornes? Comment se fait-il que
transportes dans une bote  deux ou trois kilomtres de la ruche, il
est extrmement rare qu'elles s'garent?

La distinguent-elles  travers les obstacles? Est-ce  l'aide de points
de repre qu'elles s'orientent, ou bien possdent-elles ce sens
particulier et mal connu que nous attribuons  certains animaux, aux
hirondelles et aux pigeons, par exemple, et qu'on appelle _le sens de la
direction_? Les expriences de J.-H. Fabre, de Lubbock et surtout celles
de M. Romanes (_Nature_,29 octobre 1886) semblent tablir qu'elles ne
sont pas guides par cet instinct trange. D'autre part, j'ai plus d'une
fois constat qu'elles ne font gure attention  la forme ou  la
couleur de la ruche. Elles paraissent s'attacher davantage  l'aspect
coutumier du plateau sur lequel repose leur maison,  la disposition de
l'entre et de la planchette d'abordage[1]. Mais cela mme est
accessoire, et si, pendant l'absence des butineuses, on modifie de fond
en comble la faade de leur demeure, elles n'y reviendront pas moins
directement des profondeurs de l'horizon, et ne manifesteront quelque
hsitation qu'au moment de franchir le seuil mconnaissable. Leur
mthode d'orientation, autant que nos expriences permettent d'en juger,
parat plutt base sur un reprage extraordinairement minutieux et
prcis. Ce n'est pas la ruche qu'elles reconnaissent, c'est,  trois ou
quatre millimtres prs, sa position par rapport aux objets d'alentour.
Et ce reprage est si merveilleux, si mathmatiquement sr et si
profondment inscrit en leur mmoire, qu'aprs cinq mois d'hivernage
dans une cave obscure, si l'on remet la ruche sur son plateau, mais un
peu plus  droite ou  gauche qu'elle n'tait, toutes les ouvrires, 
leur retour des premires fleurs, aborderont d'un vol imperturbable et
rectiligne au point prcis qu'elle occupait l'anne prcdente, et ce ne
sera qu'en ttonnant qu'elles retrouveront enfin la porte dplace. On
croirait que l'espace a prcieusement conserv tout l'hiver la trace
indlbile de leurs trajectoires, et que leur petit sentier laborieux
est rest grav dans le ciel.

Aussi, quand on dplace une ruche, beaucoup d'abeilles se
perdent-elles,  moins qu'il ne s'agisse d'un grand voyage et que tout
le paysage qu'elles connaissent parfaitement jusqu' trois ou quatre
kilomtres  la ronde ne soit transform,  moins encore qu'on n'ait
soin de mettre une planchette, un dbris de tuile, un obstacle
quelconque devant le trou de vol, qui les avertisse que quelque chose
est chang, et leur permette de s'orienter  nouveau et de refaire leur
point.


[1] _La planchette d'abordage_, qui n'est souvent que le prolongement du
_tablier_ ou _plateau_ sur lequel est pose la ruche, forme une sorte de
perron, de palier ou de repos, devant l'entre principale ou _trou de
vol._




III


Cela dit, rentrons dans la cit qui se repeuple, o la multitude des
berceaux ne cesse de s'ouvrir, o la substance mme des murs se met en
mouvement. Toutefois cette cit n'a pas encore de reine. Sur les bords
d'un des rayons du centre, s'lvent sept ou huit difices bizarres qui
font songer, parmi la plaine raboteuse des cellules ordinaires, aux
protubrances et aux cirques qui rendent si tranges les photographies
de la Lune. Ce sont des espces de capsules de cire rugueuse ou de
glands inclins et parfaitement clos, qui occupent la place de trois ou
quatre alvoles d'ouvrires. Ils sont habituellement groups sur un
mme point, et une garde nombreuse et singulirement inquite et
attentive, veille sur la rgion o flotte on ne sait quel prestige.
C'est l que se forment les mres. Dans chacune de ces capsules, avant
le dpart de l'essaim, un oeuf, en tout pareil  ceux dont sortent les
travailleuses a t dpos, soit par la mre elle-mme, soit plus
probablement, bien qu'on n'ait pu s'en assurer, par les nourrices qui
l'y transportent de quelque berceau voisin.

Trois jours aprs, se dgage de l'oeuf une petite larve  laquelle on
prodigue une nourriture particulire et aussi abondante que possible; et
voici que nous pouvons saisir un  un les mouvements d'une de ces
mthodes magnifiquement vulgaires de la nature, que nous couvririons,
s'il s'agissait des hommes, du nom auguste de la Fatalit. La petite
larve, grce  ce rgime, prend un dveloppement exceptionnel, et ses
ides, en mme temps que son corps, se modifient au point que l'abeille
qui en nat semble appartenir  une race d'insectes entirement
diffrente.

Elle vivra quatre ou cinq ans au lieu de six ou sept semaines. Son
abdomen sera deux fois plus long, sa couleur plus dore et plus claire,
et son aiguillon recourb. Ses yeux ne compteront que huit ou neuf mille
facettes au lieu de douze ou treize mille. Son cerveau sera plus troit,
mais ses ovaires deviendront normes et elle possdera un organe
spcial, la spermathque, qui la rendra pour ainsi dire hermaphrodite.
Elle n'aura aucun des outils d'une vie laborieuse: ni pochettes 
scrter la cire, ni brosses, ni corbeilles pour rcolter le pollen.
Elle n'aura aucune des habitudes, aucune des passions que nous croyons
inhrentes  l'abeille. Elle n'prouvera ni le dsir du soleil, ni le
besoin de l'espace, et mourra sans avoir visit une fleur. Elle passera
son existence dans l'ombre et l'agitation de la foule,  la recherche
infatigable de berceaux  peupler. En revanche, elle connatra seule
l'inquitude de l'amour. Elle n'est pas sre d'avoir deux moments de
lumire dans sa vie--car la sortie de l'essaim n'est pas
invitable,--peut-tre ne fera-t-elle qu'une fois usage de ses ailes,
mais ce sera pour voler  la rencontre de l'amant. Il est curieux de
voir que tant de choses, des organes, des ides, des dsirs, des
habitudes, toute une destine, se trouvent ainsi en suspens, non pas
dans une semence--ce serait le miracle ordinaire de la plante, de
l'animal et de l'homme,--mais dans une substance trangre et inerte:
dans une goutte de miel[1].


[1] Certains apidologues soutiennent qu'ouvrires et reines, aprs
l'closion de l'oeuf, reoivent la mme nourriture, une sorte de lait
trs riche en azote, que scrte une glande spciale dont est pourvue la
tte des nourrices. Mais au bout de quelques jours les larves
d'ouvrires sont sevres et mises au rgime plus grossier du miel et du
pollen, au lieu que la future reine est gorge jusqu' son complet
dveloppement, du lait prcieux qu'on a appel bouillie royale. Quoi
qu'il en soit, le rsultat et le miracle sont pareils.




IV


Environ une semaine s'est coule depuis le dpart de la vieille reine.
Les nymphes princires qui dorment dans les capsules ne sont pas toutes
du mme ge, car il est de l'intrt des abeilles que les naissances
royales se succdent  mesure qu'elles dcideront qu'un deuxime, qu'un
troisime ou mme qu'un quatrime essaim sortira de la ruche. Depuis
quelques heures elles ont graduellement aminci les parois de la capsule
la plus mre, et bientt la jeune reine, qui de l'intrieur rongeait eu
mme temps le couvercle arrondi, montre la tte, sort  demi, et, aide
des gardiennes qui accourent, qui la brossent, la nettoient, la
caressent, elle se dgage et fait ses premiers pas sur le rayon. Comme
les ouvrires qui viennent de natre, elle est ple et chancelante, mais
au bout d'une dizaine de minutes ses jambes s'affermissent, et inquite,
sentant qu'elle n'est pas seule, qu'il lui faut conqurir son royaume,
que des prtendantes sont caches quelque part, elle parcourt les
murailles de cire,  la recherche de ses rivales. Ici, la sagesse, les
dcisions mystrieuses de l'instinct, de l'esprit de la ruche, ou de
l'assemble des ouvrires interviennent. Le plus surprenant, quand on
suit de l'oeil, dans une ruche vitre, la marche de ces vnements,
c'est qu'on n'observe jamais la moindre hsitation, la moindre division.
On ne trouve aucun signe de discorde ou de discussion. Une unanimit
prtablie rgne seule, c'est l'atmosphre de la ville, et chacune des
abeilles parat savoir d'avance ce que toutes les autres penseront.
Cependant le moment est pour elles des plus graves: c'est,  proprement
parler, la minute vitale de la cit. Elles ont  choisir entre trois ou
quatre partis qui auront des consquences lointaines, totalement
diffrentes et qu'un rien peut rendre funestes. Elles ont  concilier la
passion ou le devoir inn de la multiplication de l'espce avec la
conservation de la souche et de ses rejetons. Quelquefois elles se
trompent, elles jettent successivement trois ou quatre essaims qui
puisent compltement la cit-mre et qui, trop faibles eux-mmes pour
s'organiser assez vite, surpris par notre climat qui n'est pas leur
climat d'origine dont les abeilles gardent malgr tout la mmoire,
succombent  l'entre de l'hiver. Elles sont alors victimes de ce qu'on
nomme, la fivre d'essaimage qui est, comme la fivre ordinaire, une
sorte de raction trop ardente de la vie, raction qui dpasse le but,
ferme le cercle et retrouve la mort.




V


Aucune des dcisions qu'elles vont prendre ne parat s'imposer, et
l'homme, s'il reste simplement spectateur, ne peut prvoir celle
qu'elles choisiront. Mais ce qui marque que ce choix est toujours
raisonn, c'est qu'il peut l'influencer, le dterminer mme, en
modifiant certaines circonstances, en rtrcissant ou agrandissant par
exemple l'espace qu'il accorde, en enlevant des rayons pleins de miel
pour y substituer des rayons vides, mais garnis de cellules d'ouvrires.

Il s'agit donc qu'elles sachent non pas si elles jetteront tout de suite
un deuxime et un troisime essaim--il n'y aurait l, pourrait-on dire,
qu'une dcision aveugle qui obirait aux caprices ou aux sollicitations
tourdies d'une heure favorable,--il s'agit qu'elles prennent ds
l'instant et  l'unanimit, des mesures qui leur permettront de jeter un
deuxime essaim trois ou quatre jours aprs la naissance de la premire
reine, et un troisime trois jours aprs la sortie de la jeune reine 
la tte du deuxime essaim. On ne saurait nier qu'on rencontre ici tout
un systme, toute une combinaison de prvisions, qui embrassent un temps
considrable, surtout si on le compare  la brivet de leur vie.




VI


Ces mesures concernent la garde des jeunes reines encore ensevelies dans
leurs prisons de cire. Je suppose que les abeilles jugent plus sage ne
pas jeter un second essaim. Ici encore, deux partis sont possibles.
Permettront-elles  la premire ne des vierges royales,  celle que
nous avons vue clore, de dtruire ses soeurs ennemies, ou bien
attendront-elles qu'elle ait accompli la dangereuse crmonie du vol
nuptial dont peut dpendre l'avenir de la nation? Souvent elles
autorisent le massacre immdiat; souvent aussi elles s'y opposent, mais
on comprend qu'il est difficile de dmler si c'est en prvision d'un
deuxime essaimage, ou des prils du vol nuptial, car on a plus d'une
fois observ qu'aprs avoir dcrt le deuxime essaimage, elles y
renonaient brusquement, et dtruisaient toute la descendance
prdestine, soit que le temps ft devenu moins propice, soit pour toute
autre cause que nous ne pouvons pntrer. Mais prenons qu'elles aient
jug bon de renoncer  l'essaimage et d'accepter les risques du vol
nuptial. Quand notre jeune reine, pousse par son dsir, s'approche de
la rgion des grands berceaux, la garde s'ouvre  son passage. Elle, en
proie  sa jalousie furieuse, se prcipite sur la premire capsule
qu'elle rencontre, et des pattes, et des dents, s'vertue  dchirer la
cire. Elle y parvient, arrache violemment le cocon qui tapisse la
demeure, dnude la princesse endormie, et, si sa rivale est dj
reconnaissable, elle se retourne, introduit son aiguillon dans le godet,
et frntiquement le darde jusqu' ce que la captive succombe sous les
coups de l'arme venimeuse. Alors elle s'apaise, satisfaite par la mort
qui met une borne mystrieuse  la haine de tous les tres, rentre son
aiguillon, s'attaque  une autre capsule, l'ouvre, pour passer outre si
elle n'y trouve qu'une larve ou une nymphe imparfaite, et ne s'arrte
qu'au moment o haletante, extnue, ses ongles et ses dents glissent
sans force sur les parois de cire.

Les abeilles autour d'elle, regardent sa colre sans y prendre part,
s'cartent pour lui laisser le champ libre; mais,  mesure qu'une
cellule est perfore et dvaste, elles accourent, en retirent et
jettent hors de la ruche le cadavre, la larve encore vivante ou la
nymphe viole, et se gorgent avidement de la prcieuse bouillie royale
qui remplit le fond de l'alvole. Puis, quand leur reine puise
abandonne sa fureur, elles achvent elles-mmes le massacre des
innocentes, et la race et les maisons souveraines disparaissent.

C'est, avec l'excution des mles, qui d'ailleurs est plus excusable,
l'heure affreuse de la ruche, la seule o les ouvrires permettent  la
discorde et  la mort d'envahir leurs demeures. Et, comme il arrive
souvent dans la nature, ce sont les privilgies de l'amour qui attirent
sur elles les traits extraordinaires de la mort violente.

Parfois, mais le cas est rare, car les abeilles prennent des prcautions
pour l'viter, parfois deux reines closent simultanment. Alors, c'est
au sortir du berceau le combat immdiat et mortel dont Huber a le
premier signal une particularit assez trange: chaque fois que, dans
leurs passes, les deux vierges aux cuirasses de chitine se mettent dans
une position telle qu'en tirant leur aiguillon elles se perceraient
rciproquement,--comme dans les combats de l'_Iliade_ on dirait qu'un
dieu ou une desse, qui est peut-tre le dieu ou la desse de la race,
s'interpose, et les deux guerrires, prises d'pouvantes qui
s'accordent, se sparent et se fuient, perdues, pour se rejoindre peu
aprs, se fuir encore si le double dsastre menace de nouveau l'avenir
de leur peuple, jusqu' ce que l'une d'elles russisse  surprendre sa
rivale imprudente ou maladroite, et  la tuer sans danger, car la loi de
l'espce n'exige qu'un sacrifice.




VII


Lorsque la jeune souveraine a ainsi dtruit les berceaux ou tu sa
rivale, elle est accepte par le peuple, et il ne lui reste plus, pour
rgner vritablement et se voir traite comme l'tait sa mre, qu'
accomplir son vol nuptial, car les abeilles ne s'en occupent gure et
lui rendent peu d'hommages tant qu'elle est infconde. Mais souvent son
histoire est moins simple, et les ouvrires renoncent rarement au dsir
d'essaimer une seconde fois.

Dans ce cas, comme dans l'autre, porte d'un mme dessein, elle
s'approche des cellules royales, mais, au lieu d'y trouver des servantes
soumises et des encouragements, elle se heurte  une garde nombreuse et
hostile qui lui barre la route. Irrite, et mene par son ide fixe,
elle veut forcer ou tourner le passage, mais rencontre partout les
sentinelles, qui veillent sur les princesses endormies. Elle s'obstine,
elle revient  la charge, on la repousse de plus en plus prement, on la
maltraite mme, jusqu' ce qu'elle comprenne d'une manire informe que
ces petites ouvrires inflexibles reprsentent une loi  laquelle
l'autre loi qui l'anime doit cder.

Elle s'loigne enfin, et sa colre inassouvie se promne de rayon en
rayon, y faisant retentir ce chant de guerre ou cette plainte menaante
que tout apiculteur connat, qui ressemble au son d'une trompette
argentine et lointaine, et qui est si puissant dans sa faiblesse
courrouce qu'on l'entend, surtout le soir,  trois ou quatre mtres de
distance,  travers les doubles parois de la ruche la mieux close.

Ce cri royal a sur les ouvrires une influence magique. Il les plonge
dans une sorte de terreur ou de stupeur respectueuse, et quand la reine
le pousse sur les cellules dfendues, les gardiennes qui l'entourent et
la tiraillent s'arrtent brusquement, baissent la tte, et attendent,
immobiles, qu'il cesse de retentir. On croit d'ailleurs que c'est grce
au prestige de ce cri qu'il imite, que le Sphinx Atropos pntre dans
les ruches et s'y gorge de miel, sans que les abeilles songent 
l'attaquer.

Deux ou trois jours durant, parfois cinq, ce gmissement outrag erre
ainsi et appelle au combat les prtendantes protges. Cependant
celles-ci se dveloppent, veulent voir  leur tour la lumire et se
mettent  ronger les couvercles de leurs cellules. Un grand dsordre
menace la rpublique. Mais le gnie de la ruche, en prenant sa dcision
en a prvu toutes les consquences, et les gardiennes bien instruites
savent heure par heure ce qu'il faut faire pour parer aux surprises d'un
instinct contrari et pour mener au but deux forces opposes. Elles
n'ignorent point que si les jeunes reines qui demandent  natre
parvenaient  s'chapper, elles tomberaient aux mains de leur ane dj
invincible, qui les dtruirait une  une. Aussi,  mesure qu'une des
emmures amincit intrieurement les portes de sa tour, elles les
recouvrent en dehors d'une nouvelle couche de cire, et l'impatiente
s'acharne  son travail sans se douter qu'elle ronge un obstacle
enchant qui renat de sa ruine. Elle entend en mme temps les
provocations de sa rivale, et, connaissant sa destine et son devoir
royal avant mme qu'elle ait pu jeter un regard sur la vie et savoir ce
que c'est qu'une ruche, elle y rpond hroquement du fond de sa prison.
Mais comme son cri doit percer les parois d'une tombe, il est trs
diffrent, touffa, caverneux, et l'leveur d'abeilles qui s'en vient
vers le soir, lorsque les bruits se couchent dans la campagne, et que
s'lve le silence des toiles, interroger l'entre des cits
merveilleuses, reconnat et comprend ce qu'annonce le dialogue de la
vierge qui erre et des vierges captives.




VIII


Cette rclusion prolonge est d'ailleurs favorable aux jeunes vierges,
qui en sortent mries, dj vigoureuses et prtes  prendre l'essor.
D'autre part, l'attente a raffermi la reine libre et l'a mise  mme
d'affronter les prils du voyage. Le second essaim ou _essaim
secondaire_ quitte alors la demeure, ayant  sa tte la premire ne des
reines. Immdiatement aprs son dpart, les ouvrires restes dans la
ruche dlivrent une des prisonnires qui recommence les mmes tentatives
meurtrires, pousse les mmes cris de colre, pour quitter la ruche 
son tour, trois jours aprs,  la tte du troisime essaim, et ainsi de
suite, en cas de _fivre d'essaimage,_ jusqu' l'puisement complet de
la cit-mre.

Swammerdam cite une ruche qui, par ses essaims et les essaims de ses
essaims, produisit ainsi trente colonies en une seule saison.

Cette multiplication extraordinaire s'observe surtout aprs les hivers
dsastreux, comme si les abeilles, toujours en contact avec les volonts
secrtes de la nature, avaient conscience du danger qui menace l'espce.
Mais, en temps normal, cette fivre est assez rare dans les ruches
fortes et bien gouvernes. Beaucoup n'essaiment qu'une fois, plusieurs
mme n'essaiment pus du tout.

D'habitude, aprs le deuxime essaim, les abeilles renoncent  se
diviser davantage, soit qu'elles remarquent l'affaiblissement excessif
de la souche, soit qu'un trouble du ciel leur dicte la prudence. Elles
permettent alors  la troisime reine de massacrer les captives, et la
vie ordinaire reprend et se rorganise avec d'autant plus d'ardeur que
presque toutes les ouvrires sont trs jeunes, que la ruche est
appauvrie et dpeuple, et qu'il y a de grands vides  remplir avant
l'hiver.




IX


La sortie du deuxime et du troisime essaim ressemble  celle du
premier, et toutes les circonstances sont pareilles,  cela prs que les
abeilles y sont moins nombreuses, que la troupe est moins circonspecte
et n'a pas d'claireurs, et que la jeune reine, vierge, ardente et
lgre, vole beaucoup plus loin et ds la premire tape entrane tout
son monde  une grande distance de la ruche. Joignez-y que cette
deuxime et cette troisime migration sont bien plus tmraires et que
le sort de ces colonies errantes est assez hasardeux. Elles n'ont  leur
tte, pour reprsenter l'avenir, qu'une reine infconde. Tout leur
destin dpend du vol nuptial qui va s'accomplir. Un oiseau qui passe,
quelques gouttes de pluie, un vent froid, une erreur, et le dsastre est
sans remde. Les abeilles le savent si bien que, l'abri trouv, malgr
leur attachement dj solide  leur demeure d'un jour, malgr les
travaux commencs, souvent elles abandonnent tout pour accompagner leur
jeune souveraine dans sa recherche de l'amant, pour ne pas la quitter
des yeux, pour l'envelopper et la voiler de milliers d'ailes dvoues,
ou se perdre avec elle quand l'amour l'gar si loin de la ruche
nouvelle, que la route encore inaccoutume du retour vacille et se
disperse, dans toutes les mmoires.




X


Mais la loi de l'avenir est si forte qu'aucune abeille n'hsite devant
ces incertitudes et ces prils de mort. L'enthousiasme des essaims
secondaires et tertiaires est gal  celui du premier. Lorsque la
cit-mre a pris sa dcision, chacune des jeunes reines dangereuses
trouve une bande d'ouvrires pour suivre sa fortune et l'accompagner
dans ce voyage, o beaucoup est  perdre et rien  gagner que
l'esprance d'un instinct satisfait. Qui leur donne cette nergie, que
nous n'avons jamais,  rompre avec le pass comme avec un ennemi? Qui
choisit dans la foule celles qui doivent partir, et qui marque celles
qui resteront? Ce n'est pas telle ou telle classe qui s'en va ou
demeure,--par ici les plus jeunes, par l les plus ges;--autour de
chaque reine qui ne reviendra plus, se pressent de trs vieilles
butineuses, en mme temps que de petites ouvrires qui affrontent pour
la premire fois le vertige de l'azur. Ce n'est pas davantage le hasard,
l'occasion, l'lan ou l'affaissement passager d'une pense, d'un
instinct ou d'un sentiment qui augmente ou rduit la force
proportionnelle de l'essaim. Je me suis,  maintes reprises, appliqu 
valuer le rapport du nombre des abeilles qui le composent  celui des
abeilles qui demeurent; et bien que les difficults de l'exprience ne
permettent gure d'arriver  une prcision mathmatique, j'ai pu
constater que ce rapport, si l'on tient compte du couvain, c'est--dire
des naissances prochaines, tait assez constant pour qu'il suppose un
vritable et mystrieux calcul de la part du gnie de la ruche.




XI


Nous ne suivrons pas les aventures de ces essaims. Elles sont nombreuses
et souvent compliques. Quelquefois, deux essaims se mlent;
d'autrefois, dans le branle-bas du dpart, deux ou trois des reines
prisonnires chappent  la surveillance des gardiennes et rejoignent la
grappe qui se forme. Parfois encore, une des jeunes reines, environne
de mles, profite du vol d'essaimage pour se faire fconder, et entrane
alors tout son peuple  une hauteur et  une distance extraordinaires.
Dans la pratique de l'apiculture, on rend toujours  la souche ces
essaims secondaires et tertiaires. Les reines se retrouvent dans la
ruche, les ouvrires se rangent autour de leurs combats, et, lorsque la
meilleure a triomph, ennemies du dsordre, avides de travail, elles
expulsent les cadavres, ferment la porte aux violences de l'avenir,
oublient le pass, remontent aux cellules, et reprennent le paisible
sentier des fleurs qui les attendent.




XII


Afin de simplifier notre rcit, renouons o nous l'avions coupe
l'histoire de la reine  qui les abeilles permirent de massacrer ses
soeurs dans leurs berceaux. Ce massacre, je l'ai dit, elles s'y
opposent souvent, alors mme qu'elles ne semblent pas nourrir
l'intention de jeter un second essaim. Souvent aussi elles l'autorisent,
car l'esprit politique des ruches d'un mme rucher est aussi divers que
celui des nations humaines d'un mme continent. Mais il est certain
qu'en l'autorisant elles commettent une imprudence. Si la reine prit ou
s'gare dans son vol nuptial, il ne reste personne pour la remplacer,
et les larves d'ouvrires ont pass l'ge de la transformation royale.
Mais enfin, l'imprudence est faite, et voil notre premire close,
souveraine unique et reconnue dans la pense du peuple. Cependant elle
est encore vierge. Pour devenir semblable  la mre qu'elle remplace, il
faut qu'elle rencontre le mle dans les vingt premiers jours qui suivent
sa naissance. Si, pour une cause quelconque, cette rencontre est
retarde, sa virginit devient irrvocable. Nanmoins, nous l'avons vu,
quoique vierge elle n'est pas strile. Nous rencontrons ici cette grande
anomalie, cette prcaution ou ce caprice tonnant de la nature qu'on
nomme la parthnogense, et qui est commun  un certain nombre
d'insectes, les Pucerons, les Lpidoptres du genre Psych, les
Hymnoptres de la tribu des Cynipides, etc. La reine-vierge est donc
capable de pondre comme si elle avait t fconde, mais de tous les
oeufs qu'elle pondra, dans les cellules grandes ou petites, ne
natront que des mles, et comme les mles ne travaillent jamais, qu'ils
vivent aux dpens des femelles, qu'ils ne vont mme pas butiner pour
leur propre compte et ne peuvent pourvoir  leur subsistance, c'est au
bout de quelques semaines, aprs la mort des dernires ouvrires
extnues, la ruine et l'anantissement total de la colonie. De la
vierge sortiront des milliers de mles, et chacun de ces mles possdera
des millions de ces spermatozoaires dont pas un n'a pu pntrer dans son
organisme. Cela n'est pas plus surprenant, si l'on veut, que mille
autres phnomnes analogues, car au bout de peu de temps, quand on se
penche sur ces problmes, notamment sur ceux de la gnration o le
merveilleux et l'inattendu jaillissent de toutes parts et bien plus
abondamment, bien moins humainement surtout que dans les contes de fes
les plus miraculeux, la surprise est si habituelle qu'on en perd assez
vite la notion. Mais le fait n'en tait pas moins curieux  signaler.
D'autre part, comment tirer au clair le but de la nature qui favorise
ainsi les mles, si funestes, au dtriment des ouvrires, si
ncessaires? Craint-elle que l'intelligence des femelles ne les porte 
rduire outre mesure le nombre de ces parasites ruineux, mais
indispensables au maintien de l'espce? Est-ce par une raction exagre
contre le malheur de la reine infconde? Est-ce une de ces prcautions
trop violentes et aveugles qui ne voient pas la cause du mal, dpassent
le remde, et pour prvenir un accident fcheux amnent une
catastrophe?--Dans la ralit--mais n'oublions pas que cette ralit
n'est pas tout  fait la ralit naturelle et primitive, car dans la
fort originelle les colonies devaient tre bien plus disperses
qu'elles ne le sont aujourd'hui,--dans la ralit, quand une reine n'est
pas fconde, ce n'est presque jamais faute de mles, qui sont toujours
nombreux et viennent de fort loin. C'est plutt le froid ou la pluie qui
la retiennent trop longtemps dans la ruche, et plus souvent encore ses
ailes imparfaites qui l'empchent d'accompagner le grand essor que
demande l'organe du faux-bourdon. Nanmoins, la nature, sans tenir
compte de ces causes plus relles, se proccupe passionnment de la
multiplication des mles. Elle brouille encore d'autres lois afin d'en
obtenir, et l'on trouve parfois dans les niches orphelines deux ou
trois ouvrires presses d'un tel dsir de maintenir l'espce, que,
malgr leurs ovaires atrophis, elles s'efforcent de pondre, voient
leurs organes s'panouir un peu sous l'empire d'un sentiment exaspr,
parviennent  dposer quelques oeufs; mais de ces oeufs, comme de
ceux de la vierge-mre, ne sortent que des mles.




XIII


Nous prenons ici sur le fait, dans son intervention, une volont
suprieure, mais peut-tre imprudente, qui contrarie irrsistiblement la
volont intelligente d'une vie. De pareilles interventions sont assez
frquentes dans le monde des insectes. Il est curieux de les y tudier.
Ce monde tant plus peupl, plus complexe que les autres, souvent on y
saisit mieux certains dsirs de la nature, et on l'y surprend au milieu
d'expriences qu'on pourrait croire inacheves. Elle a, par exemple, un
grand dsir gnral, qu'elle manifeste partout,-- savoir:
l'amlioration de chaque espce par le triomphe du plus fort. D'habitude
la lutte est bien organise. L'hcatombe des faibles est norme, cela
importe peu pourvu que la rcompense du vainqueur soit efficace et sre.
Mais il est des cas o l'on dirait qu'elle n'a pas encore eu le temps de
dbrouiller ses combinaisons, o la rcompense est impossible, o le
sort du vainqueur est aussi funeste que celui des vaincus. Et pour ne
pas quitter nos abeilles, je ne sache rien de plus frappant sous ce
rapport que l'histoire des triongulins du _Sitaris Colletis_. On verra
du reste que plusieurs dtails de cette histoire ne sont pas aussi
trangers  celle de l'homme, qu'on serait tent de le croire.

Ces triongulins sont les larves primaires d'un parasite propre  une
abeille sauvage, obtusilingue et solitaire, la Collte ou Collts, qui
btit son nid en des galeries souterraines. Ils guettent l'abeille 
l'entre de ces galeries, et au nombre de trois, quatre, cinq, et
souvent davantage, s'accrochent  ses poils, et s'installent sur son
dos. Si la lutte des forts contre les faibles avait lieu  ce moment, il
n'y aurait rien  dire et tout se passerait selon la loi universelle.
Mais, on ne sait pourquoi, leur instinct veut, et par consquent la
nature ordonne qu'ils se tiennent tranquilles tant qu'ils sont sur le
dos de l'abeille. Pendant qu'elle visite les fleurs, qu'elle maonne et
approvisionne ses cellules, ils attendent patiemment leur heure.--Mais
sitt qu'un oeuf est pondu tous sautent dessus, et l'innocente Collte
referme soigneusement la cellule bien pourvue de vivres, sans se douter
qu'elle y emprisonne en mme temps la mort de sa progniture.

La cellule close, l'invitable et salutaire combat de la slection
naturelle commence aussitt entre les triongulins autour de l'oeuf
unique. Le plus fort, le plus habile, saisit son adversaire au dfaut de
la cuirasse, releva au-dessus de sa tte et le maintient ainsi dans ses
mandibules des heures entires, jusqu' ce qu'il expire. Mais pendant la
bataille un autre triongulin rest seul ou dj vainqueur de son rival,
s'est empar de l'oeuf et l'a entam. Il faut alors que le dernier
vainqueur vienne  bout de ce nouvel ennemi, ce qui lui est facile, car
le triongulin qui assouvit une faim prnatale, s'attache si obstinment
 son oeuf, qu'il ne songe pas  se dfendre.

Enfin le voil massacr et l'autre se trouve seul en prsence de
l'oeuf si prcieux et si bien gagn. Il plonge avidement la tte dans
l'ouverture pratique par son prdcesseur et entreprend le long repas
qui doit le transformer en insecte parfait, et lui fournir les outils
ncessaires pour sortir de la cellule o il est squestr. Mais la
nature, qui veut cette preuve de la lutte, a, d'autre part, calcul le
prix de son triomphe avec une prcision si avare, qu'un oeuf suffit
tout juste  la nourriture d'un seul triongulin. De sorte, dit M.
Mayet,  qui nous devons le rcit de ces dconcertantes msaventures,
de sorte qu' notre vainqueur manque toute la nourriture que son dernier
ennemi a absorbe avant de mourir, et, incapable de subir, la premire
mue, il meurt  son tour, reste suspendu  la peau de l'oeuf, ou va
augmenter dans le liquide sucr le nombre des noys.




XIV


Ce cas, bien qu'il soit rarement aussi clair, n'est pas unique dans
l'histoire naturelle. On y voit  nu la lutte entre la volont
consciente du triongulin qui entend vivre et la volont obscure et
gnrale de la nature, qui dsire galement qu'il vive et mme qu'il
fortifie et amliore sa vie plus que sa volont propre ne le pousserait
 le faire. Mais, par une inadvertance trange, l'amlioration impose
supprime la vie mme du meilleur, et le _Sitaris Colletis_ aurait depuis
longtemps disparu, si des individus, isols par un hasard contraire aux
intentions de la nature, n'chappaient ainsi  l'excellente et
prvoyante loi qui exige partout le triomphe des plus forts.

Il arrive donc que la grande puissance qui nous semble inconsciente,
mais ncessairement sage, puisque la vie qu'elle organise et qu'elle
maintient lui donne toujours raison, il arrive donc qu'elle tombe dans
l'erreur? Sa raison suprme, que nous invoquons quand nous atteignons
les limites de la ntre, aurait donc des dfaillances? Et si elle en a,
qui les redresse?

Mais revenons  son intervention irrsistible qui prend la forme de la
parthnogense. Ne l'oublions point, ces problmes que nous rencontrons
dans un monde qui parat trs loign du ntre, nous touchent de fort
prs. D'abord, il est probable qu'en notre propre corps qui nous rend si
vains, tout se passe de la mme faon. La volont ou l'esprit de la
nature oprant en notre estomac, en notre coeur et dans la partie
inconsciente de notre cerveau, ne doit gure diffrer de l'esprit ou de
la volont qu'elle a mis dans les animaux les plus rudimentaires, les
plantes et les minraux mmes. Ensuite, qui oserait affirmer que des
interventions plus secrtes mais non moins dangereuses ne se produisent
jamais dans la sphre consciente de l'homme? Dans le cas qui nous
occupe, qui a raison, en fin de compte, de la nature ou de l'abeille?
Qu'arriverait-il si celle-ci, plus docile ou plus intelligente,
comprenant trop parfaitement le dsir de la nature, le suivait 
l'extrme, et puisqu'elle demande imprieusement des mles, les
multipliait  l'infini? Ne risquerait-elle pas de dtruire son espce?
Faut-il croire qu'il y ait des intentions de la nature qu'il soit
dangereux de saisir et funeste de suivre avec trop d'ardeur, et qu'un de
ses dsirs souhaite qu'on ne pntre et qu'on ne suive pas tous ses
dsirs? N'est-ce point l, peut-tre, un des prils que court la race
humaine? Nous aussi nous sentons en nous des forces inconscientes, qui
veulent tout le contraire de ce que notre intelligence rclame. Est-il
bon que cette intelligence, qui pour l'ordinaire, aprs avoir fait le
tour d'elle-mme, ne sait plus o aller, est-il bon qu'elle rejoigne ces
forces et y ajoute son poids inattendu?




XV


Avons-nous le droit de conclure du danger de la parthnogense que la
nature ne sait pas toujours proportionner les moyens  la fin, que ce
qu'elle entend maintenir se maintient parfois grce  d'autres
prcautions qu'elle a prises contre ces prcautions mmes, et souvent
aussi par des circonstances trangres qu'elle n'a point prvues? Mais
prvoit-elle, entend-elle maintenir quelque chose? La nature, dira-t-on,
c'est un mot dont nous couvrons l'inconnaissable, et peu de faits
dcisifs autorisent  lui attribuer un but ou une intelligence. Il est
vrai. Nous manions ici les vases hermtiquement clos qui meublent notre
conception de l'univers. Pour n'y pas mettre invariablement
l'inscription _Inconnu_ qui dcourage et impose le silence, nous y
gravons, selon la forme et la grandeur, les mots: Nature, Vie,
Mort, Infini, Slection, Gnie de l'Espce, et bien d'autres,
comme ceux qui nous prcdrent y fixrent les noms de: Dieu, de
Providence, de Destin, de Rcompense, etc. C'est cela si l'on
veut, et rien davantage. Mais si le dedans demeure obscur, du moins y
avons-nous gagn que les inscriptions tant moins menaantes nous
pouvons approcher des vases, les toucher et y appliquer l'oreille avec
une curiosit salutaire.

Mais quelque nom qu'on y attache, il est certain qu' tout le moins l'un
de ces vases, le plus grand, celui qui porte sur ses flancs le mot:
Nature, renferme une force trs relle, la plus relle de toutes, et
qui sait maintenir sur notre globe une quantit et une qualit de vie,
norme et merveilleuse, par des moyens si ingnieux que l'on peut dire
sans exagration qu'ils passent tout ce que le gnie de l'homme est
capable d'organiser. Celte qualit et cette quantit se
maintiendraient-elles par d'autres moyens? Est-ce nous qui nous trompons
en croyant voir des prcautions l o il n'y a peut-tre qu'un hasard
fortun qui survit  un million de hasards malheureux?




XVI


Il se peut; mais ces hasards fortuns nous donnent pour lors des leons
d'admiration, qui galent celles que nous trouverions au-dessus du
hasard. Ne regardons pas seulement les tres qui ont une lueur
d'intelligence ou de conscience et qui peuvent lutter contre les lois
aveugles, ne nous penchons mme pas sur les premiers reprsentants
nbuleux du rgne animal qui commence: les Protozoaires. Les expriences
du clbre microscopiste M.H.J. Carter, F.R.S., montrent, en effet,
qu'une volont, des dsirs, des prfrences se manifestent dj dans des
embryons aussi intimes que les myxomyctes, qu'il y a des mouvements de
ruse dans des infusoires privs de tout organisme apparent, tels que
l'_Amoeba_ qui guette avec une sournoise patience les jeunes
_Acintes_  la sortie de l'ovaire maternel, parce qu'elle sait qu' ce
moment elles n'ont pas encore de tentacules vnneuses. Or, l'_Amoeba_
ne possde ni systme nerveux, ni organe d'aucune espce que l'on puisse
observer. Allons directement aux vgtaux qui sont immobiles et semblent
soumis  toutes les fatalits, et sans nous arrter aux plantes
carnivores, aux _Droseras_ par exemple, qui agissent rellement comme
les animaux, tudions plutt le gnie dploy par telles de nos fleurs
les plus simples pour que la visite d'une abeille entrane
invitablement la fcondation croise qui leur est ncessaire. Voyons le
jeu miraculeusement combin du rostellum, des rtinacles, de l'adhrence
et de l'inclinaison mathmatique et automatique des pollinies dans
l'_Orchis Morio_, l'humble orchide de nos contres[1]; dmontons la
double bascule infaillible, des anthres de la sauge, qui viennent
toucher  tel endroit le corps de l'insecte visiteur, pour qu' son tour
il touche  tel endroit prcis le stigmate d'une fleur voisine; suivons
aussi les dclenchements successifs et les calculs du stigmate du
_Pedicularis Sylvatica_; voyons  l'entre de l'abeille tous les
organes de ces trois fleurs se mettre en mouvement  la manire de ces
mcaniques compliques que l'on trouve dans nos foires villageoises, et
qui entrent en branle quand un tireur habile a touch le point noir de
la cible.

Nous pourrions descendre plus bas encore, montrer comme l'a fait Ruskin,
dans ses _Ethics of the Dust_, les habitudes, le caractre et les ruses
des cristaux, leurs querelles, ce qu'ils font quand un corps tranger
vient troubler leurs plans, qui sont plus anciens que tout ce que notre
imagination peut concevoir, la manire dont ils admettent ou rejettent
l'ennemi; la victoire possible du plus faible sur le plus fort, par
exemple le Quartz tout-puissant qui cde courtoisement  l'humble et
sournois pidote et lui permet de le surmonter, la lutte tantt
effroyable, tantt magnifique du cristal de roche avec le fer,
l'expansion rgulire, immacule, et la puret intransigeante de tel
bloc hyalin qui repousse d'avance toutes les souillures, et la
croissance maladive, l'immoralit vidente de son frre, qui les accepte
et se tord misrablement dans le vide; nous pourrions invoquer les
tranges phnomnes de cicatrisation et de rintgration cristalline
dont parle Claude Bernard, etc.... Mais, ici, le mystre nous est trop
tranger. Tenons-nous  nos fleurs, qui sont les dernires figures d'une
vie qui a encore quelque rapport  la ntre. Il ne s'agit plus d'animaux
ou d'insectes auxquels nous attribuons une volont intelligente et
particulire, grce  laquelle ils survivent. A tort ou  raison, nous
ne leur en accordons aucune. En tout cas, nous ne pouvons trouver en
elles la moindre trace de ces organes o naissent et sigent d'habitude
la volont, l'intelligence, l'initiative d'une action. Par consquent,
ce qui agit en elles d'une manire si admirable, vient directement de ce
qu'ailleurs nous appelons: la Nature. Ce n'est plus l'intelligence de
l'individu, mais la force inconsciente et indivise, qui tend des piges
 d'autres formes d'elle-mme. En induirons-nous que ces piges soient
autre chose que de purs accidents fixs par une routine accidentelle
aussi? Nous n'en avons pas encore le droit. On peut dire qu'au dfaut de
ces combinaisons miraculeuses, ces fleurs n'eussent pas survcu, mais
que d'autres, qui n'auraient pas eu besoin de la fcondation croise,
les eussent remplaces, sans que personne se ft aperu de l'inexistence
des premires, sans que la vie qui ondule sur la terre nous et paru
moins incomprhensible, moins diverse ni moins tonnante.


[1] Il est impossible de donner ici le dtail de ce pige merveilleux
dcrit par Darwin. En voici le schme grossier: le pollen, dans
l'_Orchis Morio_, n'est pas pulvrulent, mais agglomr en forme de
petites massues appeles _Pollinies._ Chacune de ces massues (elles sont
deux) se termine  son extrmit infrieure par une rondelle visqueuse
(_le Rtinacle_) renferme dans une sorte de sac membraneux (le
_Rostellum_) que le moindre contact fait clater. Quand une abeille se
pose sur la fleur, sa tte, en s'avanant pour pomper le nectar,
effleure le sac membraneux qui se dchire et met  nu les deux rondelles
visqueuses. Les _Pollinies,_ grce  la glu des rondelles, s'attachent 
la tte de l'insecte qui, en quittant la fleur, les emporte comme deux
cornes bulbeuses. Si ces deux cornes charges de pollen demeuraient
droites et rigides, au moment o l'abeille pntre dans une orchide
voisine, elles toucheraient et feraient simplement clater le sac
membraneux de la seconde fleur, mais elles n'atteindraient pas le
_stigmate_ ou organe femelle qu'il s'agit de fconder, et qui est situ
au-dessous du sac membraneux. Le gnie de _l'Orchis Morio_ a prvu la
difficult, et, au bout de trente secondes, c'est--dire dans le peu de
temps ncessaire  l'insecte pour achever de pomper le nectar et se
transporter sur une autre fleur, la tige de la petite massue se dessche
et se rtracte, toujours du mme ct et dans le mme sens; le bulbe qui
contient le pollen s'incline, et son degr d'inclinaison est calcul de
telle sorte qu'au moment o l'abeille entrera dans la fleur voisine il
se trouvera tout juste au niveau du stigmate sur lequel il doit rpandre
sa poussire fcondante (Voir, pour tous les dtails de ce drame intime
du monde inconscient des fleurs, l'admirable tude de Ch. Darwin: _De la
fcondation des Orchides par les insectes, et des bons effets du
croisement_, 1862.)




XVII


Et pourtant, il serait difficile de ne pas reconnatre que des actes qui
ont tout l'aspect d'actes de prudence et d'intelligence, provoquent et
soutiennent les hasards fortuns. D'o manent-ils? Du sujet mme ou de
la force o il puise la vie? Je ne dirai pas peu importe, au
contraire: il nous importerait normment de le savoir. Mais en
attendant que nous l'apprenions, que ce soit la fleur qui s'efforce
d'entretenir et de perfectionner la vie que la nature a mise en elle, ou
la nature qui fasse effort pour entretenir et amliorer la part
d'existence que la fleur a prise, que ce soit enfin le hasard qui
finisse par rgler le hasard; une multitude d'apparences nous invitent 
croire que quelque chose d'gal  nos penses les plus hautes sort par
moments d'un fonds commun que nous avons  admirer sans pouvoir dire o
il se trouve.

Il nous semble parfois qu'une erreur sorte de ce fonds commun. Mais bien
que nous sachions fort peu de choses, nous avons maintes fois
l'occasion de reconnatre que l'erreur est un acte de prudence qui
passait la porte de nos premiers regards. Mme dans le petit cercle que
nos yeux embrassent, nous pouvons dcouvrir que si la nature parat se
tromper ici, c'est qu'elle juge utile de redresser l-bas son
inadvertance prsume. Elle a mis les trois fleurs dont nous parlons,
dans des conditions si difficiles, qu'elles ne peuvent se fconder
elles-mmes, mais c'est qu'elle juge profitable, sans que nous
pntrions pourquoi, que ces trois fleurs se fassent fconder par leurs
voisines; et le gnie qu'elle n'a pas montr  notre droite, elle le
manifeste  notre gauche, en activant l'intelligence de ses victimes.
Les dtours de ce gnie nous demeurent inexplicables, mais son niveau
reste toujours le mme. Il parait descendre dans une erreur, en
admettant qu'une erreur soit possible, mais il remonte immdiatement
dans l'organe charg de la rparer. De quelque ct que nous nous
tournions, il domine nos ttes. Il est l'ocan circulaire, l'immense
nappe d'eau sans tiage sur laquelle nos penses les plus audacieuses,
les plus indpendantes, ne seront jamais que des bulles soumises. Nous
l'appelons aujourd'hui la nature, et demain nous lui trouverons
peut-tre un autre nom, plus terrible ou plus doux. En attendant, il
rgne  la fois et d'un esprit gal sur la vie et la mort, et fournit
aux deux soeurs irrconciliables les armes magnifiques ou familires
qui bouleversent et qui ornent son sein.




XVIII


Quant  savoir s'il prend des prcautions pour maintenir ce qui s'agite
 sa surface, ou s'il faut fermer le plus trange des cercles en disant
que ce qui s'agite  sa surface prend des prcautions contre le gnie
mme qui le fait vivre, voil des questions rserves. Il nous est
impossible de connatre si une espce a survcu malgr les soins
dangereux de la volont suprieure, indpendamment de ceux-ci, ou enfin
grce  eux seuls.

Tout ce que nous pouvons constater, c'est que telle espce subsiste, et
que par consquent la nature semble avoir raison sur ce point. Mais qui
nous apprendra combien d'autres, que nous n'avons pas connues, sont
tombes victimes de son intelligence oublieuse ou inquite? Tout ce
qu'il nous est donn de constater encore, ce sont les formes
surprenantes et parfois ennemies que prend, tantt dans l'inconscience,
le fluide extraordinaire qu'on nomme la vie, qui nous anime en mme
temps que tout le reste, et qui est cela mme qui produit nos penses
qui le jugent et notre petite voix qui s'efforce d'en parler.




LIVRE V

LE VOL NUPTIAL




I


Voyons maintenant de quelle manire a lieu la fcondation de la
reine-abeille. Ici encore, la nature a pris des mesures extraordinaires
pour favoriser l'union des mles et des femelles issus de souches
diffrentes; loi trange, que rien ne l'obligeait de dcrter, caprice,
ou peut-tre inadvertance initiale dont la rparation use les forces les
plus merveilleuses de son activit. Il est probable que si elle avait
employ  assurer la vie,  attnuer la souffrance,  adoucir la mort, 
carter les hasards affreux, la moiti du gnie qu'elle prodigue autour
de la fcondation croise et de quelques autres dsirs arbitraires,
l'univers nous et offert une nigme moins incomprhensible, moins
pitoyable que celle que nous tchons de pntrer. Mais ce n'est pas dans
ce qui aurait pu tre, c'est dans ce qui est qu'il convient de puiser
notre conscience, et l'intrt que nous prenons  l'existence.

Autour de la reine virginale, et vivant avec elle dans la foule de la
ruche, s'agitent des centaines de mles exubrants, toujours ivres de
miel, dont la seule raison d'tre est un acte d'amour. Mais malgr le
contact incessant de deux inquitudes qui partout ailleurs renversent
tous les obstacles, jamais l'union ne s'opre dans la ruche, et l'on n'a
jamais russi  rendre fconde une reine captive[1]. Les amants qui
l'entourent ignorent ce qu'elle est, tant qu'elle demeure au milieu
d'eux. Sans se douter qu'ils viennent de la quitter, qu'ils dormaient
avec elle sur les mmes rayons, qu'ils l'ont peut-tre bouscule dans
leur sortie imptueuse, ils vont la demander  l'espace, aux creux les
plus cachs de l'horizon. On dirait que leurs yeux admirables, qui
coiffent toute leur tte d'un casque fulgurant, ne la reconnaissent et
ne la dsirent que lorsqu'elle plane dans l'azur. Chaque jour, de onze
heures  trois heures, quand la lumire est dans tout son clat, et
surtout lorsque midi dploie jusqu'aux confins du ciel ses grandes ailes
bleues pour attiser les flammes du soleil, leur horde empanache se
prcipite  la recherche de l'pouse plus royale et plus inespre qu'en
aucune lgende de princesse inaccessible, puisque vingt ou trente tribus
l'environnent, accourues de toutes les cits d'alentour, pour lui faire
un cortge de plus de dix mille prtendants, et que parmi ces mille, un
seul sera choisi, pour un baiser unique d'une seule minute, qui le
mariera  la mort en mme temps qu'au bonheur, tandis que tous les
autres voleront inutiles autour du couple enlac, et priront bientt
sans revoir l'apparition prestigieuse et fatale.


[1] Le professeur Mc Lain est rcemment parvenu  fconder
artificiellement quelques reines, mais  la suite d'une vritable
opration chirurgicale, dlicate et complique. Du reste, la fcondit
de ces reines fut restreinte, et phmre.




II


Je n'exagre pas cette surprenante et folle prodigalit de la nature.
Dans les meilleures ruches on compte d'habitude quatre ou cinq cents
mles. Dans les ruches dgnres ou plus faibles, on en trouve souvent
quatre ou cinq mille, car plus une ruche penche  sa ruine, plus elle
produit de mles. On peut dire qu'en moyenne, un rucher compos de dix
colonies, parpille dans l'air,  un moment donn, un peuple de dix
mille mles, dont dix ou quinze au plus auront chance d'accomplir l'acte
unique pour lequel ils sont ns.

En attendant, ils puisent les provisions de la cit, et le travail
incessant de cinq ou six ouvrires suffit  peine  nourrir l'oisivet
vorace et plantureuse de chacun de ces parasites qui n'ont d'infatigable
que la bouche. Mais toujours la nature est magnifique, quand il s'agit
des fonctions et des privilges de l'amour. Elle ne lsine que les
organes et les instruments du travail. Elle est particulirement pre 
tout ce que les hommes ont appel vertu. En revanche, elle ne compte ni
les joyaux, ni les faveurs qu'elle rpand sur la route des amants les
moins intressants. Elle crie de toutes parts: Unissez-vous,
multipliez, il n'est d'autre loi, d'autre but que l'amour,--quitte 
ajouter  mi-voix:--Et durez aprs si vous le pouvez, cela ne me
regarde plus. On a beau faire, on a beau vouloir autre chose, on
retrouve partout cette morale si diffrente de la ntre. Voyez encore,
dans les mmes petits tres, son avarice injuste et son faste insens.
De sa naissance  sa mort, l'austre butineuse doit aller au loin, dans
les fourrs les plus pais,  la recherche d'une foule de fleurs qui se
dissimulent. Elle doit dcouvrir aux labyrinthes des nectaires, aux
alles secrtes des anthres, le miel et le pollen cachs. Pourtant ses
yeux, ses organes olfactifs, sont comme des yeux, des organes d'infirme,
au prix de ceux des mles. Ceux-ci seraient  peu prs aveugles et
privs d'odorat qu'ils n'en ptiraient gure, qu'ils le sauraient 
peine. Ils n'ont rien  faire, aucune proie  poursuivre. On leur
apporte leurs aliments tout prpars et leur existence se passe  humer
le miel  mme les rayons, dans l'obscurit de la ruche. Mais ils sont
les agents de l'amour, et les dons les plus normes et les plus inutiles
sont jets  pleines mains dans l'abme de l'avenir. Un sur mille, parmi
eux, aura  dcouvrir, une fois dans sa vie, au profond de l'azur, la
prsence de la vierge royale. Un sur mille devra suivre, un instant dans
l'espace, la piste de la femelle qui ne cherche pas  fuir. Il suffit.
La puissance partiale a ouvert  l'extrme et jusqu'au dlire, ses
trsors inous. A chacun de ses amants improbables, dont neuf cent
quatre-vingt-dix-neuf seront massacrs quelques jours aprs les noces
mortelles du millime, elle a donn treize mille yeux de chaque ct de
la tte, alors que l'ouvrire en a six mille. Elle a pourvu leurs
antennes, selon les calculs de Cheshire, de trente-sept mille huit cents
cavits olfactives, alors que l'ouvrire n'en possde pas cinq mille.
Voil un exemple de la disproportion qu'on observe  peu prs partout
entre les dons qu'elle accorde  l'amour, et ceux quelle marchande au
travail, entre la faveur qu'elle rpand sur ce qui donne essor  la vie
dans un plaisir, et l'indiffrence o elle abandonne ce qui se maintient
patiemment dans la peine. Qui voudrait peindre au vrai le caractre de
la nature, d'aprs les traits que l'on rencontre ainsi, il en ferait une
figure extraordinaire qui n'aurait aucun rapport  notre idal, qui doit
cependant provenir d'elle aussi. Mais l'homme ignore trop de choses pour
entreprendre ce portrait o il ne saurait mettre qu'une grande ombre
avec deux ou trois points d'une lumire incertaine.




III


Bien peu, je pense, ont viol le secret des noces de la reine-abeille,
qui s'accomplissent aux replis infinis et blouissants d'un beau ciel.
Mais il est possible de surprendre le dpart hsitant de la fiance, et
le retour meurtrier de l'pouse.

Malgr son impatience, elle choisit son jour et son heure, et attend 
l'ombre des portes qu'une matine merveilleuse s'panche dans l'espace
nuptial, du fond des grandes urnes azures. Elle aime le moment o un
peu de rose mouille d'un souvenir les feuilles et les fleurs, o la
dernire fracheur de l'aube dfaillante lutte dans sa dfaite avec
l'ardeur du jour, comme une vierge nue aux bras d'un lourd guerrier, o
le silence et les roses de midi qui s'approche, laissent encore percer
 et l quelque parfum des violettes du matin, quelque cri transparent
de l'aurore.

Elle parat alors sur le seuil, au milieu de l'indiffrence des
butineuses qui vaquent  leurs affaires, ou environne d'ouvrires
affoles, selon qu'elle laisse des soeurs dans la ruche ou qu'il
n'est plus possible de la remplacer. Elle prend son vol  reculons,
revient deux ou trois fois sur la tablette d'abordage, et quand elle a
marqu dans son esprit l'aspect et la situation exacte de son royaume
qu'elle n'a jamais vu du dehors, elle part comme un trait au znith de
l'azur. Elle gagne ainsi des hauteurs et une zone lumineuse que les
autres abeilles n'affrontent  aucune poque de leur vie. Au loin,
autour des fleurs o flotte leur paresse, les mles ont aperu
l'apparition et respir le parfum magntique qui se rpand de proche en
proche jusqu'aux ruchers voisins. Aussitt les hordes se rassemblent et
plongent  sa suite dans la mer d'allgresse dont les bornes limpides se
dplacent. Elle, ivre de ses ailes, et obissant  la magnifique loi de
l'espce qui choisit pour elle son amant et veut que le plus fort
l'atteigne seul dans la solitude de l'ther, elle monte toujours, et
l'air bleu du matin s'engouffre pour la premire fois dans ses stigmates
abdominaux et chante comme le sang du ciel dans les mille radicelles
relies aux deux sacs trachens qui occupent la moiti de son corps et
se nourrissent de l'espace. Elle monte toujours. Il faut qu'elle
atteigne une rgion dserte que ne hantent plus les oiseaux qui
pourraient troubler le mystre. Elle s'lve encore, et dj la troupe
ingale diminue et s'grne sous elle. Les faibles, les infirmes, les
vieillards, les mal venus, les mal nourris des cits inactives ou
misrables, renoncent  la poursuite et disparaissent dans le vide. Il
ne reste plus en suspens, dans l'opale infinie, qu'un petit groupe
infatigable. Elle demande un dernier effort  ses ailes, et voici que
l'lu des forces incomprhensibles la rejoint, la saisit, la pntre et,
qu'emporte d'un double lan, la spirale ascendante de leur vol enlac
tourbillonne une seconde dans le dlire hostile de l'amour.




IV


La plupart des tres ont le sentiment confus qu'un hasard trs prcaire,
une sorte de membrane transparente, spare la mort de l'amour, et que
l'ide profonde de la nature veut que l'on meure dans le moment o l'on
transmet la vie. C'est probablement cette crainte hrditaire qui donne
tant d'importance  l'amour. Ici du moins se ralise dans sa simplicit
primitive cette ide dont le souvenir plane encore sur le baiser des
hommes. Aussitt l'union accomplie, le ventre du mle s'entr'ouvre,
l'organe se dtache, entranant la masse des entrailles, les ailes se
dtendent et, foudroy par l'clair nuptial, le corps vid tournoie et
tombe dans l'abme.

La mme pense qui tantt, dans la parthnogense, sacrifiait l'avenir
de la ruche  la multiplication insolite des mles, sacrifie ici le mle
 l'avenir de la ruche.

Elle tonne toujours cette pense; plus on l'interroge, plus les
certitudes diminuent, et Darwin par exemple, pour citer celui qui de
tous les hommes l'a le plus passionnment et le plus mthodiquement
tudie, Darwin sans trop se l'avouer, perd contenance  chaque pas et
rebrousse chemin devant l'inattendu et l'inconciliable. Voyez-le, si
vous voulez assister au spectacle noblement humiliant du gnie humain
aux prises avec la puissance infinie, voyez-le qui essaie de dmler les
lois bizarres, incroyablement mystrieuses et incohrentes de la
strilit et de la fcondit des hybrides, ou celles de la variabilit
des caractres spcifiques et gnriques. A peine a-t-il formul un
principe que des exceptions sans nombre l'assaillent, et bientt le
principe accabl est heureux de trouver asile dans un coin et de
garder,  titre d'exception, un reste d'existence.

C'est que dans l'hybridit, dans la variabilit (notamment dans les
variations simultanes, appeles corrlation de croissance), dans
l'instinct, dans les procds de la concurrence vitale, dans la
slection, dans la succession gologique et dans la distribution
gographique des tres organiss, dans les affinits mutuelles, comme
partout ailleurs, la pense de la nature est tatillonne et ngligente,
conome et gcheuse, prvoyante et inattentive, inconstante et
inbranlable, agite et immobile, une et innombrable, grandiose et
mesquine dans le mme moment et le mme phnomne. Alors qu'elle avait
devant elle le champs immense et vierge de la simplicit, elle le peuple
de petites erreurs, de petites lois contradictoires, de petits problmes
difficiles qui s'garent dans l'existence comme des troupeaux aveugles.
Il est vrai que tout cela se passe dans notre oeil qui ne reflte
qu'une ralit approprie  notre taille et  nos besoins, et que rien
ne nous autorise  croire que ta nature perde de vue ses causes et ses
rsultats gars.

En tout cas, il est rare qu'elle leur permette d'aller trop loin, de
s'approcher de rgions illogiques ou dangereuses. Elle dispose de deux
forces qui ont toujours raison, et quand les phnomnes dpassent
certaines bornes, elle fait signe  la vie ou  la mort qui viennent
rtablir l'ordre et retracer la route avec indiffrence.




V


Elle nous chappe de toutes parts, elle mconnat la plupart de nos
rgles, et brise toutes nos mesures.--A notre droite, elle est bien
au-dessous de notre pense, mais voil qu' notre gauche, elle la domine
brusquement comme une montagne. A tout moment, il semble qu'elle se
trompe, aussi bien dans le monde de ses premires expriences que dans
celui des dernires, je veux dire dans le monde de l'homme. Elle y
sanctionne l'instinct de la masse obscure, l'injustice inconsciente du
nombre, la dfaite de l'intelligence et de la vertu, la morale sans
hauteur qui guide le grand flot de l'espce et qui est manifestement
infrieure  la morale que peut concevoir et souhaiter l'esprit qui
s'ajoute au petit flot plus clair qui remonte le fleuve. Pourtant,
est-ce  tort que ce mme esprit se demande aujourd'hui si son devoir
n'est pas de chercher toute vrit, par consquent les vrits morales
aussi bien que les autres, dans ce chaos plutt qu'en lui-mme, o elles
paraissent relativement si claires et si prcises?

Il ne songe pas  renier la raison et la vertu de son idal consacr par
tant de hros et de sages, mais parfois il se dit que peut-tre cet
idal s'est form trop  part de la masse norme dont il prtend 
reprsenter la beaut diffuse. A bon droit, il a pu craindre jusqu'ici
qu'en adaptant sa morale  celle de la nature, il n'et ananti ce qui
lui parat tre le chef-d'oeuvre de cette nature mme. Mais  prsent
qu'il connat un peu mieux celle-ci, et que quelques rponses encore
obscures, mais d'une ampleur imprvue, lui ont fait entrevoir un plan et
une intelligence plus vastes que tout ce qu'il pouvait imaginer en se
renfermant en lui-mme, il a moins peur, il n'a plus aussi
imprieusement besoin de son refuge de vertu et de raison particulires.
Il juge que ce qui est si grand ne saurait enseigner  se diminuer. Il
voudrait savoir si le moment n'est pas venu de soumettre  un examen
plus judicieux ses principes, ses certitudes et ses rves.

Je le rpte, il ne songe pas  abandonner son idal humain. Cela mme
qui d'abord dissuade de cet idal apprend  y revenir. La nature ne
saurait donner de mauvais conseils  un esprit  qui toute vrit, qui
n'est pas au moins aussi haute que la vrit de son propre dsir, ne
parat pas assez leve pour tre dfinitive et digne du grand plan
qu'il s'efforce d'embrasser. Rien ne change de place dans sa vie, sinon
pour monter avec lui, et longtemps encore il se dira qu'il monte quand
il se rapproche de l'ancienne image du bien. Mais dans sa pense tout se
transforme avec une libert plus grande, et il peut descendre impunment
dans sa contemplation passionne, jusqu' chrir autant que des vertus,
les contradictions les plus cruelles et les plus immorales de la vie,
car il a le pressentiment qu'une foule de valles successives conduisent
au plateau qu'il espre. Cette contemplation et cet amour n'empchent
pas qu'en cherchant la certitude, et alors mme que ses recherches le
mnent  l'oppos de ce qu'il aime, il ne rgle sa conduite sur la
vrit la plus humainement belle et se tienne au provisoire le plus
haut. Tout ce qui augmente la vertu bienfaisante entre immdiatement
dans sa vie; tout ce qui l'amoindrirait y demeure en suspens, comme ces
sels insolubles qui ne s'branleront qu' l'heure de l'exprience
dcisive. Il peut accepter une vrit infrieure, mais, pour agir selon
cette vrit, il attendra,--durant des sicles, s'il est
ncessaire,--qu'il aperoive le rapport que cette vrit doit avoir 
des vrits assez infinies pour envelopper et surpasser toutes les
autres.

En un mot, il spare l'ordre moral de l'ordre intellectuel, et n'admet
dans le premier que ce qui est plus grand et plus beau qu'autrefois. Et
s'il est blmable de sparer ces deux ordres, comme on le fait trop
souvent dans la vie, pour agir moins bien qu'on ne pense; voir le pire
et suivre le meilleur, tendre son action au-dessus de son ide, est
toujours salutaire et raisonnable, car l'exprience humaine nous permet
d'esprer plus clairement de jour en jour, que la pense la plus haute
que nous puissions atteindre sera longtemps encore au-dessous de la
mystrieuse vrit que nous cherchons. Au surplus, quand rien ne serait
vrai de tout ce qui prcde, il lui resterait une raison simple et
naturelle pour ne pas encore abandonner son idal humain. Plus il
accorde de force aux lois qui semblent proposer l'exemple de l'gosme;
de l'injustice et de la cruaut, plus, du mme coup, il en apporte aux
autres qui conseillent la gnrosit, la piti, la justice, car ds
l'instant qu'il commence d'galiser et de proportionner plus
mthodiquement les parts qu'il fait  l'univers et  lui-mme, il trouve
 ces dernires lois quelque chose d'aussi profondment naturel qu'aux
premires, puisqu'elles sont inscrites aussi profondment en lui que les
autres le sont dans tout ce qui l'entoure.




VI


Remontons aux noces tragiques de la reine. Dans l'exemple qui nous
occupe, la nature veut donc, en vue de la fcondation croise, que
l'accouplement du faux-bourdon et de la reine abeille ne soit possible
qu'en plein ciel. Mais ses dsirs se mlent comme un rseau et ses lois
les plus chres ont  passer sans cesse  travers les mailles d'autres
lois, qui l'instant d'aprs passeront  leur tour  travers celles des
premires.

Ayant peupl ce mme ciel de dangers innombrables, de vents froids, de
courants, d'orages, de vertiges, d'oiseaux, d'insectes, de gouttes
d'eau qui obissent aussi  des lois invincibles, il faut qu'elle prenne
des mesures pour que cet accouplement soit aussi bref que possible. Il
l'est, grce  la mort foudroyante du mle. Une treinte y suffit, et la
suite de l'hymen s'accomplit aux flancs mmes de l'pouse.

Celle-ci, des hauteurs bleuissantes, redescend  la ruche tandis que
frmissent derrire elle, comme des oriflammes, les entrailles droules
de l'amant. Quelques apidologues prtendent qu' ce retour gros de
promesses, les ouvrires manifestent une grande joie. Bchner, entre
autres, en trace un tableau dtaill. J'ai guett bien des fois ces
rentres nuptiales et j'avoue n'avoir gure constat d'agitation
insolite, hors les cas o il s'agissait d'une jeune reine sortie  la
tte d'un essaim et qui reprsentait l'unique espoir d'une cit
rcemment fonde et encore dserte. Alors toutes les travailleuses sont
affoles et se prcipitent  sa rencontre. Mais pour l'ordinaire, et
bien que le danger que court l'avenir de la cit soit souvent aussi
grand, il semble qu'elles l'oublient. Elles ont tout prvu jusqu'au
moment o elles permirent le massacre des reines rivales. Mais arriv
l, leur instinct s'arrte; il y a comme un trou dans leur prudence.
Elles paraissent donc assez indiffrentes. Elles lvent la tte,
reconnaissent peut-tre le tmoignage meurtrier de la fcondation, mais
encore mfiantes, ne manifestent pas l'allgresse que notre imagination
attendait. Positives et lentes  l'illusion, avant de se rjouir, elles
attendent probablement d'autres preuves. On a tort de vouloir rendre
logiques et humaniser  l'extrme tous les sentiments de petits tres si
diffrents de nous. Avec les abeilles, comme avec tous les animaux qui
portent en eux un reflet de notre intelligence, on arrive rarement  des
rsultats aussi prcis que ceux qu'on dcrit dans les livres. Trop de
circonstances nous demeurent inconnues. Pourquoi les montrer plus
parfaites qu'elles ne sont, en disant ce qui n'est pas? Si quelques-uns
jugent qu'elles seraient plus intressantes si elles taient pareilles 
nous-mmes, c'est qu'ils n'ont pas encore une ide juste de ce qui doit
veiller l'intrt d'un esprit sincre. Le but de l'observateur n'est
pas d'tonner, mais de comprendre, et il est aussi curieux de marquer
simplement les lacunes d'une intelligence et tous les indices d'un
rgime crbral qui diffre du ntre, que d'en rapporter des
merveilles.

Pourtant, l'indiffrence n'est pas unanime, et lorsque la reine
haletante arrive sur la planchette d'abordage, quelques groupes se
forment et l'accompagnent sous les votes, o le soleil, hros de toutes
les ftes de la ruche, pntre  petits pas craintifs et trempe d'ombre
et d'azur les murailles de cire et les rideaux de miel. Du reste, la
nouvelle pouse ne se trouble pas plus que son peuple, et il n'y a
point place pour de nombreuses motions dans son troit cerveau de reine
pratique et barbare. Elle n'a qu'une proccupation, c'est de se
dbarrasser au plus vite des souvenirs importuns de l'poux qui
entravent sa dmarche. Elle s'assied sur le seuil, et arrache avec soin
les organes inutiles, que des ouvrires emportent  mesure et vont jeter
au loin; car le mle lui a donn tout ce qu'il possdait et beaucoup
plus qu'il n'tait ncessaire. Elle ne garde, dans sa spermathque, que
le liquide sminal o nagent les millions de germes qui, jusqu' son
dernier jour, viendront un  un, au passage des oeufs, accomplir dans
l'ombre de son corps l'union mystrieuse de l'lment mle et femelle
dont natront les ouvrires. Par un change curieux, c'est elle qui
fournit le principe mle, et le mle le principe femelle. Deux jours
aprs l'accouplement, elle dpose ses premiers oeufs, et aussitt le
peuple l'entoure de soins minutieux. Ds lors, doue d'un double sexe,
renfermant en elle un mle inpuisable, elle commence sa vritable vie,
elle ne quitte plus la ruche, ne revoit plus la lumire, si ce n'est
pour accompagner un essaim; et sa fcondit ne s'arrte qu'aux approches
de la mort.




VII


Voil de prodigieuses noces, les plus feriques que nous puissions
rver, azures et tragiques, emportes par l'lan du dsir au-dessus de
la vie, foudroyantes et imprissables, uniques et blouissantes,
solitaires et infinies. Voil d'admirables ivresses o la mort, survenue
dans ce qu'il y a de plus limpide et de plus beau autour de cette
sphre: l'espace virginal et sans bornes, fixe dans la transparence
auguste du grand ciel la seconde du bonheur, purifie dans la lumire
immacule ce que l'amour a toujours d'un peu misrable, rend inoubliable
le baiser, et se contentant cette fois d'une dme indulgente, de ses
mains devenues maternelles, prend elle-mme le soin d'introduire et
d'unir pour un long avenir insparable, dans un seul et mme corps, deux
petites vies fragiles.

La vrit profonde n'a pas cette posie, elle en possde une autre que
nous sommes moins aptes  saisir; mais que nous finirons peut-tre par
comprendre et aimer. La nature ne s'est pas soucie de procurer  ces
deux raccourcis d'atme, comme les appellerait Pascal, un mariage
resplendissant, une idale minute d'amour. Elle n'a eu en vue, nous
l'avons dj dit, que l'amlioration de l'espce par la fcondation
croise. Pour l'assurer, elle a dispos l'organe du mle d'une faon si
particulire qu'il lui est impossible d'en faire usage ailleurs que dans
l'espace. Il faut d'abord que par un vol prolong il dilate compltement
ses deux grands sacs trachens. Ces normes ampoules qui se gorgent
d'azur, refoulent alors les parties basses de l'abdomen et permettent
l'exsertion de l'organe. C'est l tout le secret physiologique, assez
vulgaire diront les uns, presque fcheux affirmeront les autres, de
l'essor admirable des amants, de l'blouissante poursuite de ces noces
magnifiques.




VIII


Et nous, se demande un pote, devrons-nous donc toujours nous rjouir
au-dessus de la vrit?

Oui,  tout propos,  tout moment, en toutes choses, rjouissons-nous,
non pas au-dessus de la vrit, ce qui est impossible puisque nous
ignorons o elle se trouve, mais au-dessus des petites vrits que nous
entrevoyons. Si quelque hasard, quelque souvenir, quelque illusion,
quelque passion, n'importe quel motif en un mot, fait qu'un objet se
montre  nous plus beau qu'il ne se montre aux autres, que d'abord ce
motif nous soit cher. Peut-tre n'est-il qu'erreur: l'erreur n'empche
point que le moment o l'objet nous parat le plus admirable est celui
o nous avons le plus de chance d'apercevoir sa vrit. La beaut que
nous lui prtons dirige notre attention sur sa beaut et sa grandeur
relles, qui ne sont point faciles  dcouvrir, et se trouvent dans les
rapports que tout objet a ncessairement avec des lois, avec des forces
gnrales et ternelles. La facult d'admirer que nous aurons fait
natre  propos d'une illusion ne sera pas perdue pour la vrit qui
viendra tt ou tard. C'est avec des mots, avec des sentiments, c'est
dans la chaleur dveloppe par d'anciennes beauts imaginaires, que
l'humanit accueille aujourd'hui des vrits qui peut-tre ne seraient
pas nes, et n'auraient pu trouver un milieu favorable, si ces illusions
sacrifies n'avaient d'abord habit et rchauff le coeur et la raison
o les vrits vont descendre. Heureux les yeux qui n'ont pas besoin
d'illusion pour voir que le spectacle est grand! Pour les autres, c'est
l'illusion qui leur apprend  regarder,  admirer et  se rjouir. Et si
haut qu'ils regardent, ils ne regarderont pas trop haut. Ds qu'on s'en
approche, la vrit s'lve; ds qu'on l'admire on s'en rapproche. Et si
haut qu'ils se rjouissent, ils ne se rjouiront jamais dans le vide ni
au-dessus de la vrit inconnue et ternelle qui est sur toute chose
comme de la beaut en suspens.




IX


Est-ce  dire que nous nous attacherons aux mensonges,  une posie
volontaire et irrelle, et que faute de mieux nous ne nous rjouirons
qu'en eux? Est-ce  dire que dans l'exemple que nous avons sous les
yeux,--il n'est rien en soi, mais nous nous y arrtons parce qu'il en
reprsente mille autres et toute notre attitude en face de divers ordres
de vrits,--est-ce  dire que dans cet exemple nous ngligerons
l'explication physiologique pour ne retenir et ne goter que l'motion
de ce vol nuptial, qui, quelle qu'en soit la cause, n'en est pas moins
l'un des plus beaux actes lyriques de cette force tout  coup
dsintresse et irrsistible  laquelle obissent tous les tres
vivants et qu'on nomme l'amour? Rien ne serait plus puril, rien ne
serait plus impossible, grce aux excellentes habitudes qu'ont prises
aujourd'hui tous les esprits de bonne foi.

Ce menu fait de l'exsertion de l'organe de l'abeille mle, qui ne peut
avoir lieu qu' la suite du gonflement des vsicules trachennes, nous
l'admettrons videmment puisqu'il est incontestable. Mais si nous nous
en contentions, si nous ne regardions plus rien par de l, si nous en
induisions que toute pense qui va trop loin ou trop haut a
ncessairement tort et que la vrit se trouve toujours dans le dtail
matriel, si nous ne cherchions pas, n'importe o, dans des
incertitudes souvent plus tendues que celles que la petite explication
nous a forc d'abandonner, par exemple dans l'trange mystre de la
fcondation croise, dans la perptuit de l'espce et de la vie, dans
le plan de la nature, si nous n'y cherchions pas une suite  cette
explication, un prolongement de beaut et de grandeur dans l'inconnu,
j'ose presque assurer que nous passerions notre existence  une plus
grande distance de la vrit que ceux-l mmes qui s'obstinent
aveuglment dans l'interprtation potique et tout imaginaire de ces
noces merveilleuses. Ils se trompent videmment sur la forme ou la
nuance de la vrit, mais beaucoup mieux que ceux qui se flattent de la
tenir tout entire dans la main, ils vivent sous son impression et dans
son atmosphre. Ils sont prpars  la recevoir, il y a en eux un espace
plus hospitalier, et s'ils ne la voient pas, ils tendent du moins les
yeux vers le lieu de beaut et de grandeur o il est salutaire de croire
qu'elle se trouve.

Nous ignorons la fin de la nature qui est pour nous la vrit qui domine
toutes les autres. Mais, pour l'amour mme de cette vrit, pour
entretenir en notre me l'ardeur de sa recherche, il est ncessaire que
nous la croyions grande. Et si, un jour nous reconnaissons que nous
avons fait fausse route, qu'elle est petite et incohrente, ce sera
grce  l'animation que nous avait donne sa grandeur prsume que nous
dcouvrirons sa petitesse, et cette petitesse, quand elle sera certaine,
nous enseignera ce qu'il faut faire. En attendant, ce n'est pas trop,
pour aller  sa recherche, que de mettre en mouvement tout ce que notre
raison et notre coeur possdent de plus puissant et de plus audacieux.
Et quand le dernier mot de tout ceci serait misrable, ce ne sera
pourtant pas une petite chose que d'avoir mis  nu la petitesse ou
l'inanit du but de la nature.




X


"Il n'y a pas encore de vrit pour nous, me disait un jour un des
grands physiologistes de ce temps, tandis que je me promenais avec lui
dans la campagne, il n'y a pas encore de vrit, mais il y a partout
trois bonnes apparences de vrit. Chacun fait son choix ou plutt le
subit, et ce choix qu'il subit ou qu'il fait souvent sans rflchir et
auquel il se tient, dtermine la forme et la conduite de tout ce qui
pntre en lui. L'ami que nous rencontrons, la femme qui s'avance en
souriant, l'amour qui ouvre notre coeur, la mort ou la tristesse qui
le referment, ce ciel de septembre que nous regardons, ce jardin superbe
et charmant, o l'on voit, comme dans la _Psych_ de Corneille, des
berceaux de verdure soutenus par des termes dors, le troupeau qui pat
et le berger qui dort, les dernires maisons du village; l'ocan entre
les arbres, tout s'abaisse ou se redresse, tout s'orne ou se dpouille
avant d'entrer en nous, selon le petit signe que lui fait notre choix.
Apprenons  choisir l'apparence. Au dclin d'une vie o j'ai tant
cherch la menue vrit et la cause physique, je commence  chrir, non
pas ce qui loigne d'elles, mais ce qui les prcde, et surtout ce qui
les dpasse un peu.

Nous tions arrivs au sommet d'un plateau de ce pays de Caux, en
Normandie, qui est souple comme un parc anglais, mais un parc naturel et
sans limites. C'est l'un des rares points du globe o la campagne se
montre compltement saine, d'un vert sans dfaillance. Un peu plus au
nord, l'pret la menace; un peu plus au sud, le soleil la fatigue et la
hle. Au bout d'une plaine qui s'tendait jusqu' la mer, des paysans
difiaient une meule.

Regardez, me dit-il: vus d'ici, ils sont beaux. Ils construisent cette
chose si simple et si importante, qui est par excellence le monument
heureux et presque invariable de la vie humaine qui se fixe: une meule
de bl. La distance, l'air du soir, font de leurs cris de joie une sorte
de chant sans paroles qui rpond au noble chant des feuilles qui parlent
sur nos ttes. Au-dessus d'eux, le ciel est magnifique, comme si des
esprits bienveillants, munis de palmes de feu, avaient balay toute la
lumire du ct de la meule pour clairer plus longtemps le travail. Et
la trace des palmes est reste dans l'azur. Voyez l'humble glise qui
les domine et les surveille,  mi-cte, parmi les tilleuls arrondis et
le gazon du cimetire familier qui regarde l'ocan natal. Ils lvent
harmonieusement leur monument de vie sous les monuments de leurs morts
qui firent les mmes gestes et ne sont pas absents.

Embrassez l'ensemble: aucun dtail trop particulier, trop
caractristique, comme on en trouverait en Angleterre, en Provence ou en
Hollande. C'est le tableau large, et assez banal pour tre symbolique,
d'une vie naturelle et heureuse. Voyez donc l'eurythmie de l'existence
humaine dans ses mouvements utiles. Regardez l'homme qui mne les
chevaux, tout le corps de celui qui tend la gerbe sur la fourche, les
femmes penches sur le bl et les enfants qui jouent.... Ils n'ont pas
dplac une pierre, remu une pellete de terre pour embellir le
paysage; ils ne font pas un pas, ne plantent pas un arbre, ne sment pas
une fleur qui ne soient ncessaires. Tout ce tableau n'est que le
rsultat involontaire de l'effort de l'homme pour subsister un moment
dans la nature; et cependant, ceux d'entre nous qui n'ont d'autre souci
que d'imaginer ou de crer des spectacles de paix, de grce ou de pense
profonde, n'ont rien trouv de plus parfait, et viennent simplement
peindre ou dcrire ceci quand ils veulent nous reprsenter de la beaut
ou du bonheur. Voil la premire apparence que quelques-uns appellent la
vrit.




XI


Approchons. Saisissez-vous le chant qui rpondait si bien au feuillage
des grands arbres? Il est form de gros mots et d'injures; et quand le
rire clate c'est qu'un homme, qu'une femme lance une ordure ou qu'on se
moque du plus faible, du bossu qui ne peut soulever son fardeau, du
boiteux qu'on renverse, de l'idiot qu'on houspille.

Je les observe depuis bien des annes. Nous sommes en Normandie, la
terre est grasse et facile. Il y a autour de cette meule un peu plus de
bien-tre que n'en suppose ailleurs une scne de ce genre. Par
consquent, la plupart des hommes sont alcooliques, beaucoup de femmes
le sont aussi. Un autre poison que je n'ai pas besoin de nommer, corrode
encore la race. On lui doit, ainsi qu' l'alcool, ces enfants que vous
voyez l. Ce nabot, ce scrofuleux, ce cagneux, ce bec-de-livre et cet
hydrocphale. Tous, hommes et femmes, jeunes et vieux, ont les vices
ordinaires du paysan. Ils sont brutaux, hypocrites, menteurs, rapaces,
mdisants, mfiants, envieux, tourns aux petits profits illicites, aux
interprtations basses,  l'adulation du plus fort. La ncessit les
rassemble et les contraint de s'entr'aider, mais le voeu secret de
tous est de s'entre-nuire ds qu'ils peuvent le faire sans danger. Le
malheur d'autrui est le seul plaisir srieux du village. Une grande
infortune y est l'objet, longuement caress, de dlectations sournoises.
Ils s'pient, se jalousent, se mprisent, se dtestent. Tant qu'ils sont
pauvres, ils nourrissent contre la duret et l'avarice de leurs matres
une haine recuite et renferme, et, s'ils ont  leur tour des valets,
ils profitent de l'exprience de la servitude pour surpasser la duret
et l'avarice dont ils ont souffert.

Je pourrais vous faire le dtail des mesquineries, des fourberies, des
tyrannies, des injustices, des rancunes qui animent ce travail baign
d'espace et de paix. Ne croyez pas que la vue de ce ciel admirable, de
la mer qui tale derrire l'glise un autre ciel plus sensible qui coule
sur la terre comme un grand miroir de conscience et de sagesse, ne
croyez pas que cela les tende ou les lve. Ils ne l'ont jamais
regard. Rien ne remue et ne mne leurs penses, sinon trois ou quatre
craintes circonscrites: crainte de la faim, crainte de la force, de
l'opinion et de la loi, et  l'heure de la mort, la terreur de l'enfer.
Pour montrer ce qu'ils sont, il faudrait les prendre un  un. Tenez, ce
grand  gauche qui a l'air jovial et lance de si belles gerbes. L't
dernier, ses amis lui cassrent le bras droit dans une rixe d'auberge.
J'ai rduit la fracture qui tait mauvaise et complique. Je l'ai soign
longtemps, je lui ai donn de quoi vivre en attendant qu'il pt se
remettre au travail. Il venait chez moi tous les jours. Il en a profit
pour rpandre au village qu'il m'avait surpris dans les bras de ma
belle-soeur et que ma mre s'enivrait. Il n'est pas mchant, il ne
m'en veut pas; au contraire, remarquez, son visage s'claire d'un bon
sourire sincre en me voyant. Ce n'tait pas la haine sociale qui le
poussait. Le paysan ne hait pas le riche; il respecte trop la richesse.
Mais je pense que mon bon porte-fourche ne comprenait point pourquoi je
le soignais sans en tirer profit. Il souponne quelque manigance et
n'entend pas tre dupe. Plus d'un, plus riche ou plus pauvre, avait fait
de mme avant lui, ou pis. Il ne croyait pas mentir en rpandant ses
inventions, il obissait  un ordre confus de la moralit environnante.
Il rpondait sans le savoir, et pour ainsi dire malgr lui, au dsir
tout-puissant de la malveillance gnrale.... Mais pourquoi achever un
tableau connu de tous ceux qui ont vcu quelques annes  la campagne.
Voil la seconde apparence que la plupart appellent la vrit. C'est la
vrit de la vie ncessaire. Il est certain qu'elle repose sur les faits
les plus prcis, sur les seuls que tout homme puisse observer et
prouver.




XII


Asseyons-nous sur ces gerbes, poursuivit-il, et regardons encore. Ne
rejetons aucun des petits faits qui forment la ralit que j'ai dite.
Laissons-les s'loigner d'eux-mmes dans l'espace. Ils encombrent le
premier plan, mais il faut reconnatre qu'il y a derrire eux une grande
force bien admirable qui maintient tout l'ensemble. Le maintient-elle
seulement, ne l'lve-t-elle pas? Ces hommes que nous voyons ne sont
plus tout  fait les animaux farouches de La Bruyre qui avaient comme
une voix articule, et se retiraient la nuit dans des tanires, o ils
vivaient de pain noir, d'eau et de racines....

La race me direz-vous, est moins forte et moins saine, c'est possible;
l'alcool et l'autre flau sont des accidents que l'humanit doit
dpasser, peut-tre des preuves dont tels de nos organes, les organes
nerveux par exemple, tireront bnfice, car rgulirement nous voyons la
vie profiter des maux qu'elle surmonte. Au surplus, un rien, qu'on peut
trouver demain, suffira  les rendre inoffensifs. Ce n'est donc pas
cela qui nous oblige  restreindre notre regard. Ces hommes ont des
penses, des sentiments que n'avaient pas encore ceux de La
Bruyre.--J'aime mieux la bte simple et toute nue, que l'odieuse
demi-bte, murmurai-je.-- Vous parlez ainsi selon la premire
apparence, celle des potes, que nous avons vue, reprit-il; ne la mlons
pas  celle que nous examinons. Ces penses et ces sentiments sont
petits et bas, si vous voulez, mais ce qui est petit et bas est dj
meilleur que ce qui n'est pas. Ils n'en usent gure que pour se nuire et
persister dans la mdiocrit o ils sont; mais il en va souvent ainsi
dans la nature. Les dons qu'elle accorde, on ne s'en sert d'abord que
pour le mal, pour empirer ce qu'elle semblait vouloir amliorer; mais,
au bout du compte, de tout ce mal rsulte toujours un certain bien. Du
reste, je ne tiens nullement  prouver le progrs; selon l'endroit d'o
on le considre, c'est une chose trs petite ou trs grande. Rendre un
peu moins servile, un peu moins pnible la condition humaine, c'est un
point norme, c'est peut-tre l'idal le plus sr; mais, value par
l'esprit un instant dtach des consquences matrielles, la distance
entre l'homme qui marche  la tte du progrs et celui qui se trane
aveuglment  sa suite, n'est pas considrable. Parmi ces jeunes rustres
dont le cerveau n'est hant que d'ides informes, il en est plusieurs o
se trouve la possibilit d'atteindre en peu de temps le degr de
conscience o nous vivons tous deux. On est souvent frapp de
l'intervalle insignifiant qui spare l'inconscience de ces gens, que
l'on s'imagine complte, de la conscience que l'on croit le plus leve.

D'ailleurs, de quoi est-elle faite cette conscience dont nous sommes si
fiers? De beaucoup plus d'ombre que de lumire, de beaucoup plus
d'ignorance acquise que de science, de beaucoup plus de choses dont nous
savons qu'il faut renoncer  les connatre que de choses que nous
connaissons. Pourtant, elle est toute notre dignit, notre plus relle
grandeur, et probablement le phnomne le plus surprenant de ce monde.
C'est elle qui nous permet de lever le front en face du principe inconnu
et de lui dire: Je vous ignore, mais quelque chose en moi vous embrasse
dj. Vous me dtruirez peut-tre, mais, si ce n'est pour former de mes
dbris un organisme meilleur que le mien, vous vous montrerez infrieur
 ce que je suis, et le silence qui suivra la mort de l'espce 
laquelle j'appartiens vous apprendra que vous avez t jug. Et si vous
n'tes mme pas capable de vous soucier d'tre jug justement,
qu'importe votre secret? Nous ne tenons plus  le pntrer. Il doit tre
stupide et hideux. Vous avez produit, par hasard, un tre que vous
n'aviez pas qualit pour produire. Il est heureux pour lui que vous
l'ayez supprim par un hasard contraire, avant qu'il ait mesur le fond
de votre inconscience, plus heureux encore qu'il ne survive pas  la
srie infinie de vos expriences affreuses. Il n'avait rien  faire dans
un monde o son intelligence ne rpondait  aucune intelligence
ternelle, o son dsir du mieux ne pouvait arriver  aucun bien rel.

Encore une fois, le progrs n'est pas ncessaire pour que le spectacle
nous passionne. L'nigme suffit, et cette nigme est aussi grande, a
autant d'clat mystrieux en ces paysans qu'en nous-mmes. On la trouve
partout lorsqu'on suit la vie jusqu'en son principe tout-puissant. Ce
principe, de sicle en sicle, nous modifions son pithte. Il en a eu
qui taient prcises et consolantes. On a reconnu que ces consolations
et cette prcision taient illusoires. Mais que nous l'appellions Dieu,
Providence, Nature, Hasard, Vie, Destin, le mystre reste le mme, et
tout ce que nous ont enseign des milliers d'annes d'exprience, c'est
 lui donner un nom plus vaste, plus proche de nous, plus flexible, plus
docile  l'attente et  l'imprvu. C'est celui qu'il porte aujourd'hui;
et c'est pourquoi il ne parut jamais plus grand. Voil l'un des nombreux
aspects de la troisime apparence, et c'est la dernire vrit.




LIVRE VI

LE MASSACRE DES MALES




I


Aprs la fcondation des reines, si le ciel reste clair et l'air chaud,
si le pollen et le nectar abondent dans les fleurs, les ouvrires, par
une sorte d'indulgence oublieuse, ou peut-tre par une prvoyance
excessive, tolrent quelque temps encore la prsence importune et
ruineuse des mles.--Ceux-ci se conduisent dans la ruche comme les
prtendants de Pnlope dans la maison d'Ulysse. Il y mnent, en faisant
carrousse et chre lie, une oisive existence d'amants honoraires,
prodigues et indlicats: satisfaits, ventrus, encombrant les alles,
obstruant les passages, embarrassant le travail, bousculant, bousculs,
ahuris, importants, tout gonfls d'un mpris tourdi et sans malice,
mais mpriss avec intelligence et arrire-pense, inconscients de
l'exaspration qui s'accumule et du destin qui les attend. Ils
choisissent pour y sommeiller  l'aise le coin le plus tide de la
demeure, se lvent nonchalamment pour aller humer  mme les cellules
ouvertes le miel le plus parfum, et souillent de leurs excrments les
rayons qu'ils frquentent. Les patientes ouvrires regardent l'avenir et
rparent les dgts, en silence. De midi  trois heures, quand la
campagne bleuie tremble de lassitude heureuse sous le regard invincible
d'un soleil de juillet ou d'aot, ils paraissent sur le seuil. Ils ont
un casque fait d'normes perles noires, deux hauts panaches anims, un
pourpoint de velours fauve et frott de lumire, une toison hroque, un
quadruple manteau rigide et translucide. Ils font un bruit terrible,
cartent les sentinelles, renversent les ventileuses, culbutent les
ouvrires qui reviennent charges de leur humble butin. Ils ont l'allure
affaire, extravagante et intolrante de dieux indispensables qui
sortent en tumulte vers quelque grand dessein ignor du vulgaire. Un 
un, ils affrontent l'espace, glorieux, irrsistibles, et vont
tranquillement se poser sur les fleurs les plus voisines o ils
s'endorment jusqu' ce que la fracheur de l'aprs-midi les rveille.
Alors ils regagnent la ruche dans le mme tourbillon imprieux, et,
toujours dbordant du mme grand dessein intransigeant, ils courent aux
celliers, plongent la tte jusqu'au cou dans les cuves  miel, s'enflent
comme des amphores pour rparer leurs forces puises, et regagnent 
pas alourdis le bon sommeil sans rve et sans soucis qui les recueille
jusqu'au prochain repas.




II


Mais la patience des abeilles n'est pas gale  celle des hommes. Un
matin, un mot d'ordre attendu circule par la ruche, et les paisibles
ouvrires se transforment en juges et en bourreaux. On ne sait qui le
donne; il mane tout  coup de l'indignation froide et raisonne des
travailleuses, et selon le gnie de la rpublique unanime, aussitt
prononc, il emplit tous les coeurs. Une partie du peuple renonce au
butinage pour se consacrer aujourd'hui  l'oeuvre de justice. Les gros
oisifs endormis en grappes insoucieuses sur les murailles mellifres
sont brusquement tirs de leur sommeil par une arme de vierges
irrites. Ils se rveillent, bats et incertains, ils n'en croient pas
leurs yeux, et leur tonnement a peine  se faire jour  travers leur
paresse comme un rayon de lune  travers l'eau d'un marcage. Ils
s'imaginent qu'ils sont victimes d'une erreur, regardent autour d'eux
avec stupfaction, et, l'ide-mre de leur vie se ranimant d'abord en
leurs cerveaux pais, ils font un pas vers les cuves  miel pour s'y
rconforter. Mais il n'est plus, le temps du miel de mai, du vin-fleur
des tilleuls, de la franche ambroisie de la sauge, du serpolet, du
trfle blanc, des marjolaines. Au lieu du libre accs aux bons
rservoirs pleins qui ouvraient sous leur bouche leurs margelles de cire
complaisantes et sucres, ils trouvent tout autour une ardente
broussaille de dards empoisonns qui se hrissent. L'atmosphre de la
ville est change. Le parfum amical du nectar a fait place  l'cre
odeur du venin dont les mille gouttelettes scintillent au bout des
aiguillons et propagent la rancune et la haine. Avant qu'il se soit
rendu compte de l'effondrement inou de tout son destin plantureux, dans
le bouleversement des lois heureuses de la cit, chacun des parasites
effars est assailli par trois ou quatre justicires qui s'vertuent 
lui couper les ailes,  scier le ptiole qui relie l'abdomen au thorax,
 amputer les antennes fbriles,  disloquer les pattes,  trouver une
fissure aux anneaux de la cuirasse pour y plonger leur glaive. normes,
mais sans armes, dpourvus d'aiguillon, ils ne songent pas  se
dfendre, cherchent  s'esquiver ou n'opposent que leur masse obtuse aux
coups qui les accablent. Renverss sur le dos, ils agitent gauchement,
au bout de leurs puissantes pattes, leurs ennemies qui ne lchent point
prise, ou, tournant sur eux-mmes, ils entranent tout la groupe dans un
tourbillon fou, mais bientt puis. Au bout de peu de temps, ils sont
si pitoyables, que la piti, qui n'est jamais bien loin de la justice au
fond de notre coeur, revient en toute hte et demanderait grce,--mais
inutilement--aux dures ouvrires qui ne connaissent que la loi profonde
et sche de la nature. Les ailes des malheureux sont lacres, leurs
tarses arrachs, leurs antennes ronges, et leurs magnifiques yeux
noirs, miroirs des fleurs exubrantes, rverbres de l'azur et de
l'innocente arrogance de l't, maintenant adoucis par la souffrance,
ne refltent plus que la dtresse et l'angoisse de la fin. Les uns
succombent  leurs blessures et sont immdiatement emports par deux ou
trois de leurs bourreaux aux cimetires lointains. D'autres, moins
atteints, parviennent  se rfugier dans un coin o ils s'entassent et
o une garde inexorable les bloque jusqu' ce qu'ils y meurent de
misre. Beaucoup russissent  gagner la porte et  s'chapper dans
l'espace en entranant leurs adversaires, mais, vers le soir, presss
par la faim et le froid, ils reviennent en foule  l'entre de la ruche
implorer un abri. Ils y rencontrent une autre garde inflexible. Le
lendemain,  leur premire sortie, les ouvrires dblayent le seuil o
s'annoncellent les cadavres des gants inutiles, et le souvenir de la
race oisive s'teint dans la cit jusqu'au printemps suivant.




III


Souvent le massacre a lieu le mme jour dans un grand nombre de colonies
du rucher. Les plus riches, les mieux gouvernes, en donnent le signal.
Quelques jours aprs, les petites rpubliques moins prospres les
imitent. Seules, les peuplades les plus pauvres, les plus chtives,
celles dont la mre est trs vieille et presque strile, pour ne pas
abandonner l'espoir de voir fconder la reine vierge qu'elles attendent
et qui peut natre encore, entretiennent leurs mles jusqu' l'entre de
l'hiver. Alors vient la misre invitable, et toute la tribu, mre,
parasites, ouvrires, se ramasse en un groupe affam et troitement
enlac qui prit en silence, dans l'ombre de la ruche, avant les
premires neiges.

Aprs l'excution des oisifs dans les cits populeuses et opulentes, le
travail reprend, mais avec une ardeur dcroissante car le nectar se fait
dj plus rare. Les grandes ftes et les grands drames sont passs. Le
corps miraculeux enguirland de myriades d'mes, le noble monstre sans
sommeil, nourri de fleurs et de rose, la glorieuse ruche des beaux
jours de juillet, graduellement s'endort, et son haleine chaude,
accable de parfums, s'alentit et se glace. Le miel d'automne, pour
complter les provisions indispensables, s'accumule cependant dans les
murailles nourricires, et les derniers rservoirs sont scells du sceau
de cire blanche incorruptible.--On cesse de btir, les naissances
diminuent, les morts se multiplient, les nuits s'allongent et les jours
s'accourcissent. La pluie et les vents inclments, les brumes du matin,
les embches de l'ombre trop prompte, emportent des centaines de
travailleuses qui ne reviennent plus, et tout le petit peuple, aussi
avide de soleil que les cigales de l'Attique, sent s'tendre sur lui la
menace froide de l'hiver.

L'homme a prlev sa part de la rcolte. Chacune des bonnes ruches lui a
offert quatre-vingts ou cent livres de miel, et les plus merveilleuses
en donnent parfois deux cents, qui reprsentent d'normes nappes de
lumire liqufie, d'immenses champs de fleurs visites, une  une,
mille fois chaque jour. Maintenant il jette un dernier coup d'oeil aux
colonies qui s'engourdissent. Il enlve aux plus riches leurs trsors
superflus pour les distribuer  celles qu'ont appauvries des infortunes,
toujours immrites, dans ce monde laborieux. Il couvre chaudement les
demeures, ferme  demi les portes, enlve les cadres inutiles et livre
les abeilles  leur grand sommeil hivernal. Elles se rassemblent alors
au centre de la ruche, se contractent et se suspendent aux rayons qui
renferment les urnes fidles, d'o sortira, pendant les jours glacs,
la substance transforme de l't. La reine est au milieu, entoure de
sa garde. Le premier rang des ouvrires se cramponne aux cellules
scelles, un second rang les recouvre, recouvert  son tour d'un
troisime, et ainsi de suite jusqu'au dernier qui forme l'enveloppe.
Lorsque les abeilles de cette enveloppe sentent le froid les gagner,
elles rentrent dans la masse et d'autres les remplacent  tour de rle.
La grappe suspendue est comme une sphre tide et fauve, que scindent
les murailles de miel, et qui monte ou descend, avance ou recule d'une
manire insensible  mesure que s'puisent les cellules o elle
s'attache. Car, au contraire de ce que l'on croit gnralement, la vie
himale des abeilles est allentie mais non pas arrte[1]. Par le
bruissement concert de leurs ailes, petites soeurs survivantes des
flammes ensoleilles, qui s'activent ou s'apaisent selon les
fluctuations de la temprature du dehors, elles entretiennent dans leur
sphre une chaleur invariable et gale  celle d'une journe de
printemps. Ce printemps secret mane du beau miel qui n'est qu'un rayon
de chaleur autrefois transmu, qui maintenant revient  sa forme
premire. Il circule dans la sphre comme un sang gnreux. Les abeilles
qui se tiennent sur les alvoles dbordants l'offrent  leurs voisines,
qui le transmettent  leur tour. Il passe ainsi de griffes en griffes,
de bouche en bouche, et gagne les extrmits du groupe, qui n'a qu'une
pense et une destine parse et runie en des milliers de coeurs. Il
tient lieu de soleil et de fleurs, jusqu' ce que son frre an, le
soleil vritable du grand printemps rel, glissant par la porte
entr'ouverte ses premiers regards attidis o renaissent les violettes
et les anmones, rveille doucement les ouvrires pour leur montrer que
l'azur a repris sa place sur le monde, et que le cercle ininterrompu qui
joint la mort  la vie, vient de faire un tour sur lui-mme et de se
ranimer.


[1] Une forte ruche, pendant l'hivernage, qui dans nos contres dure
environ six mois, c'est--dire d'octobre au commencement d'avril,
consomme pour l'ordinaire vingt  trente livres de miel.




LIVRE VII

LE PROGRS DE L'ESPCE




I


Avant de clore ce livre, comme nous avons clos la ruche sur le silence
engourdi de l'hiver, je veux relever une objection que manquent rarement
de faire ceux  qui l'on dcouvre la police et l'industrie surprenante
des abeilles. Oui, murmurent-ils, tout cela est prodigieux mais
immuable. Voil des milliers d'annes qu'elles vivent sous des lois
remarquables, mais voil des milliers d'annes que ces lois sont les
mmes. Voil des milliers d'annes qu'elles construisent ces rayons
tonnants auxquels on ne peut rien ajouter ni retrancher, et o s'unit,
dans une perfection gale, la science du chimiste,  celle du gomtre,
de l'architecte et de l'ingnieur, mais ces rayons sont exactement
pareils  ceux qu'on retrouve dans les sarcophages ou qui sont
reprsents sur les pierres et les papyrus gyptiens. Citez-nous un seul
fait qui marque le moindre progrs, prsentez-nous un dtail o elles
aient innov, un point o elles aient modifi leur routine sculaire:
nous nous inclinerons et nous reconnatrons qu'il n'y a pas seulement en
elles un instinct admirable, mais une intelligence qui a droit de se
rapprocher de celle de l'homme; et d'esprer avec elle on ne sait quelle
destine plus haute que celle de la matire inconsciente et soumise.

Ce n'est pas seulement le profane qui parle ainsi, mais des
entomologistes de la valeur de Kirby et Spence ont us du mme argument
pour dnier aux abeilles toute autre intelligence que celle qui s'agite
vaguement dans l'troite prison d'un instinct surprenant mais
invariable. Montrez-nous, disent-ils, un seul cas o, presses par les
circonstances, elles aient eu l'ide de substituer l'argile, par
exemple, ou le mortier  la cire et  la propolis, et nous conviendrons
qu'elles sont capables de raisonner.

Cet argument, que Romanes appelle _The question begging argument_, et
qu'on pourrait encore nommer l'argument insatiable, est des plus
dangereux, et, appliqu  l'homme, nous mnerait fort loin. A le bien
considrer, il mane de ce simple bon sens qui fait souvent beaucoup
de mal et qui rpondait  Galile: Ce n'est pas la terre qui tourne
puisque je vois le soleil marcher dans les cieux, remonter le matin et
descendre le soir, et que rien ne peut prvaloir sur le tmoignage de
mes yeux. Le bon sens est excellent et ncessaire au fond de notre
esprit, mais  la condition qu'une inquitude leve le surveille et lui
rappelle au besoin l'infini de son ignorance; sinon il n'est que la
routine des parties basses de notre intelligence. Mais les abeilles ont
rpondu elles-mmes  l'objection de Kirby et Spence. Elle tait  peine
formule qu'un autre naturaliste, Andrew Knight, ayant enduit d'une
espce de ciment fait de cire et de trbenthine l'corce malade de
certains arbres, observa que ses abeilles avaient compltement renonc 
rcolter la propolis et n'usaient plus que de cette matire inconnue,
mais bientt prouve et adopte, qu'elles trouvaient toute prpare et
en abondance aux environs de leur logis.

Du reste, la moiti de la science et de la pratique apicole est l'art de
donner carrire  l'esprit d'initiative de l'abeille, de fournir  son
intelligence entreprenante l'occasion de s'exercer et de faire de
vritables dcouvertes, de vritables inventions. Ainsi, lorsque le
pollen est rare dans les fleurs, les apiculteurs, afin d'aider 
l'levage des larves et des nymphes, qui en consomment normment,
rpandent une certaine quantit de farine  proximit du rucher. Il est
vident qu' l'tat de nature, au sein de leurs forts natales ou des
valles asiatiques o elles virent probablement le jour  l'poque
tertiaire, elles n'ont jamais rencontr une substance de ce genre.
Nanmoins, si l'on a soin d'en amorcer quelques-unes, en les posant
sur la farine rpandue, elles la ttent, la gotent, reconnaissent ses
qualits  peu prs quivalentes  celles de la poussire des anthres,
retournent  la ruche, annoncent la nouvelle  leurs soeurs, et voil
que toutes les butineuses accourent  cet aliment inattendu et
incomprhensible qui, dans leur mmoire hrditaire, doit tre
insparable du calice des fleurs o, depuis tant de sicles, leur vol
est si voluptueusement et si somptueusement accueilli.




II


Voici cent ans  peine, c'est--dire depuis les travaux de Huber, qu'on
a commenc d'tudier srieusement les abeilles et de dcouvrir les
premires vrits importantes qui permettent de les observer avec fruit.
Voici un peu plus de cinquante ans que, grce aux rayons et aux cadres
mobiles de Dzierzon et de Langstroth, se fonde l'apiculture rationnelle
et pratique et que la ruche cesse d'tre l'inviolable maison o tout se
passait dans un mystre que nous ne pouvions pntrer qu'aprs que la
mort l'avait mis en ruines. Enfin, voici moins de cinquante ans que les
perfectionnements du microscope et du laboratoire de l'entomologiste ont
rvl le secret prcis des principaux organes de l'ouvrire, de la mre
et des mles. Est-il tonnant que notre science soit aussi courte que
notre exprience? Les abeilles vivent depuis des milliers d'annes et
nous les observons depuis dix ou douze lustres. Alors mme qu'il serait
prouv que rien n'ait chang dans la ruche depuis que nous l'avons
ouverte, aurions-nous le droit d'en conclure que jamais rien ne s'y
soit modifi avant que nous l'eussions interroge? Ne savons-nous pas
que dans l'volution d'une espce, un sicle se perd comme une goutte de
pluie aux tourbillons d'un fleuve, et que, sur la vie de la matire
universelle, les millnaires passent aussi vite que les annes sur
l'histoire d'un peuple?




III


Mais il n'est pas tabli que rien n'ait chang dans les habitudes de
l'abeille.  les examiner sans parti pris, et sans sortir du petit champ
clair par notre exprience actuelle, on trouvera, au contraire, des
variations trs sensibles. Et qui dira celles qui nous chappent? Un
observateur qui aurait environ cent cinquante fois notre hauteur et 
peu prs sept cent mille fois notre importance (ce sont les rapports de
notre taille et de notre poids  ceux de l'humble mouche  miel), qui
n'entendrait pas notre langage et serait dou de sens tout diffrents
des ntres, se rendrait compte que d'assez curieuses transformations
matrielles ont eu lieu dans les deux derniers tiers de ce sicle, mais
comment pourrait-il se faire une ide de notre volution morale,
sociale, religieuse, politique et conomique?

Tout  l'heure, la plus vraisemblable des hypothses scientifiques nous
permettra de rattacher notre abeille domestique  la grande tribu des
Apiens o se trouvent probablement ses anctres et qui comprend toutes
les abeilles sauvages[1]. Nous assisterons alors  des transformations
physiologiques, sociales, conomiques, industrielles et architecturales
plus extraordinaires que celles de notre volution humaine. Pour
l'instant, nous nous en tiendrons  notre abeille domestique proprement
dite. On en compte environ seize espces suffisamment distinctes; mais
au fond, qu'il s'agisse de l'_Apis Dorsata_, la plus grande, ou de
l'_Apis Florea_, la plus petite que l'on connaisse, c'est exactement le
mme insecte plus ou moins modifi par le climat et les circonstances
auxquelles il lui a fallu s'adapter. Toutes ces espces ne diffrent pas
beaucoup plus entre elles qu'un Anglais ne diffre d'un Espagnol ou un
Japonais d'un Europen. En bornant ainsi son premires remarques, nous
ne constaterons ici que ce que voient nos propres yeux, et dans ce
moment mme, sans le secours d'aucune hypothse, quelque vraisemblable
et imprieuse qu'elle soit. Nous ne passerons pas en revue tous les
faits qu'on pourrait invoquer. Rapidement numrs, quelques-uns des
plus significatifs suffiront.


[1] Voici la place qu'occupe l'abeille domestique dans la classification
scientifique:

  Classe    --    Insectes.
  Ordre     --    Hymnoptres.
  Famille   --    Apides.
  Genre     --    Apis.
  Espce    --    Mellifica.

Le terme _Mellifica_ est celui de la classification linnenne. Il n'est
pas des plus heureux, toutes les _Apides_, sauf peut-tre certaines
espces parasites, tant mellifiques. Scopoli dit: _cerifera_; Raumur,
_domestica_; Geoffroy, _gregaria_. L'_Apis ligustica_, l'abeille
italienne, est une varit de l'_Apis Mellifica_.




IV


Et d'abord, l'amlioration la plus importante et la plus radicale, qui
correspondrait chez l'homme  d'immenses travaux; la protection
extrieure de la communaut.

Les abeilles n'habitent pas comme nous des villes  ciel ouvert et
livres aux caprices du vent et de l'orage, mais des cits recouvertes
tout entires d'une enveloppe protectrice. Or,  l'tat de nature et
sous un climat idal, il n'en va pas ainsi. Si elles n'coutaient que
le fond de leur instinct elles btiraient leurs rayons en plein air.
Aux Indes, l'_Apis dorsata_ ne recherche pas avidemment les arbres creux
ou les cavits des rochers. L'essaim se suspend  l'aisselle d'une
branche, et le rayon s'allonge, la reine pond, les provisions
s'accumulent, sans autre abri que les corps mmes des ouvrires. On a vu
quelquefois notre abeille septentrionale, trompe par un t trop doux,
revenir  cet instinct, et on a trouv des essaims qui vivaient ainsi 
l'air libre au milieu d'un buisson[1].

Mais, mme aux Indes, cette habitude qui semble inne, a des suites
fcheuses. Elle immobilise un tel nombre d'ouvrires, uniquement
occupes  maintenir la chaleur ncessaire autour de celles qui
travaillent la cire et lvent le couvain, que l'_Apis dorsata_
suspendue aux branches, ne construit qu'un seul rayon.

Par contre, le moindre abri lui permet d'en difier quatre ou cinq et
davantage, et renforce d'autant la population et la prosprit de la
colonie. Aussi, toutes les races d'abeilles des rgions froides et
tempres, ont-elles presque compltement abandonn cette mthode
primitive. Il est vident que la slection naturelle a sanctionn
l'initiative intelligente de l'insecte, en ne laissant survivre  nos
hivers que les tribus les plus nombreuses et les mieux protges. Ce qui
n'avait t qu'une ide contraire  l'instinct, est devenu peu  peu une
habitude instinctive. Mais il n'est pas moins vrai que ce fut d'abord
une ide audacieuse et probablement pleine d'observations, d'expriences
et de raisonnements, que de renoncer ainsi  la vaste lumire naturelle
et adore pour se fixer aux creux obscurs d'une souche ou d'une caverne.
On pourrait presque dire qu'elle fut aussi importante aux destines de
l'abeille domestique, que l'invention du feu  celles du genre humain.


[1] Le cas est mme assez frquent parmi les essaims secondaires et
tertiaires, car ils sont moins expriments et moins prudents que
l'essaim primaire. Ils ont  leur tte une reine vierge et volage et
sont presque entirement composs de trs jeunes abeilles en qui
l'instinct primitif parle d'autant plus haut qu'elles ignorent encore la
rigueur et les caprices de notre ciel barbare. Du reste aucun de ces
essaims ne survit aux premires bises de l'automne, et ils vont
rejoindre les innombrables victimes des lentes et obscures expriences
de la nature.




V


Aprs ce grand progrs, qui tout en tant ancien et hrditaire demeure
nanmoins actuel, nous trouvons une foule de dtails infiniment
variables, qui nous prouvent que l'industrie et la politique mme de la
ruche ne sont pas fixes en des formules infrangibles. Nous venons de
parler de la substitution intelligente de la farine au pollen, et d'un
ciment artificiel  la propolis. Nous avons vu avec quelle habilet
elles savent approprier  leurs besoins les demeures parfois
dconcertantes o on les introduit. Nous avons vu aussi avec quelle
adresse immdiate et surprenante elles ont tir parti des rayons de cire
gaufre qu'on imagina de leur offrir. Ici, l'utilisation ingnieuse d'un
phnomne miraculeusement heureux, mais incomplet, est tout  fait
extraordinaire. Elles ont rellement compris l'homme  demi-mot.
Figurez-vous que depuis des sicles nous btissions nos villes, non pas
avec des pierres, de la chaux et des briques, mais au moyen d'une
substance mallable, pniblement scrte par des organes spciaux de
notre corps. Un jour, un tre tout-puissant nous dpose au sein d'une
cit fabuleuse. Nous reconnaissons qu'elle est faite d'une substance
pareille  celle que nous scrtons, mais pour tout le reste, c'est un
rve, dont la logique mme, une logique dforme et comme rduite et
concentre, est plus droutante que ne serait l'incohrence. Notre plan
ordinaire s'y retrouve, tout y est selon notre attente, mais n'y est
qu'en puissance et pour ainsi dire cras par une force prnatale qui
l'a arrt dans l'bauche et empch de s'panouir. Les maisons qui
doivent compter quatre ou cinq mtres de hauteur forment de petits
renflements que nos deux mains peuvent recouvrir. Des milliers de
murailles sont marques par un trait qui renferme  la fois leur contour
et la matire dont elles seront bties. Ailleurs, il y a de grandes
irrgularits qu'il faudra rectifier, des gouffres qu'il faudra combler
et raccorder harmonieusement  l'ensemble, de vastes surfaces branlantes
qu'il sera ncessaire d'tayer. Car l'oeuvre est inespre, mais
fruste et dangereuse. Elle a t conue par une intelligence souveraine
qui a devin la plupart de nos dsirs, mais qui, gne par son normit
mme, n'a pu les raliser que fort grossirement. Il s'agit donc de
dmler tout cela, de tirer profit des moindres intentions du surnaturel
donateur, d'difier en quelques jours ce qui prend d'ordinaire des
annes, de renoncer  des habitudes organiques, de bouleverser de fond
en comble les mthodes de travail. Il est certain que l'homme n'aurait
pas trop de toute son attention pour rsoudre les problmes qui
surgiraient, et ne rien perdre de l'aide ainsi offerte par une
providence magnifique. Pourtant, c'est  peu prs ce que font les
abeilles dans nos ruches modernes[1].


[1] Puisque nous nous occupons une dernire fois des constructions de
l'abeille, signalons en passant une particularit curieuse de l'_Apis
florea_. Certaines parois de ses cellules  mles sont cylindriques au
lieu d'tre hexagonales. Il semble qu elle n'ait pas encore achev de
passer de l'une  l'autre forme et d'adopter dfinitivement la
meilleure.




VI


La politique mme des abeilles, ai-je dit, n'est probablement pas
immobile. C'est le point le plus obscur et le plus difficile 
constater. Je ne m'arrterai pas  la manire variable dont elles
traitent leurs reines, aux lois de l'essaimage propres  chaque ruche et
qui paraissent se transmettre de gnrations en gnrations, etc. Mais
 ct de ces faits qui ne sont pas assez dtermins, il en est
d'autres, constants et prcis, qui montrent que toutes les races de
l'abeille domestique ne sont pas arrives au mme degr de civilisation
politique, qu'on en trouve o l'esprit public ttonne encore et cherche
peut-tre une autre solution au problme royal. L'abeille syrienne, par
exemple, lve d'ordinaire cent vingt reines et souvent davantage. Au
lieu que notre _Apis mellifica_, en lve, au plus, dix ou douze.
Cheshire nous parle d'une ruche syrienne, nullement anormale, o l'on
dcouvrit vingt et une reines-mres mortes et quatre-vingt-dix reines
vivantes et libres. Voil le point de dpart ou d'arrive d'une
volution sociale assez trange et qu'il serait intressant d'tudier 
fond. Ajoutons que sous le rapport de l'levage des reines, l'abeille
chypriote se rapproche beaucoup de la syrienne. Est-ce un retour, encore
incertain,  l'oligarchie aprs l'exprience monarchique,  la maternit
multiple aprs l'unique? Toujours est-il que l'abeille syrienne et
chypriote, trs proches parentes de l'gyptienne et de l'italienne, sont
probablement les premires que l'homme ait domestiques. Enfin, une
dernire observation nous fait voir plus clairement encore, que les
moeurs, l'organisation prvoyante de la ruche, ne sont pas le rsultat
d'une impulsion primitive, mcaniquement suivie  travers les ges et
les climats divers, mais que l'esprit qui dirige la petite rpublique
sait remarquer les circonstances nouvelles, s'y plier et en tirer parti,
comme il avait appris  parer aux dangers des anciennes. Transporte en
Australie ou en Californie, notre abeille noire change compltement ses
habitudes. Ds la seconde ou la troisime anne, ayant constat que
l't est perptuel, que les fleurs ne font jamais dfaut, elle vit au
jour le jour, se contente de rcolter le miel et le pollen ncessaires 
la consommation quotidienne, et son observation rcente et raisonne,
l'emportant sur son exprience hrditaire, elle ne fait plus de
provisions pour l'hiver[1]. On ne parvient mme  entretenir son
activit qu'en lui enlevant  mesure le fruit de son travail.


[1] Fait analogue signal par Bchner, et prouvant l'adaptation aux
circonstances, non pas lente, sculaire, inconsciente et fatale, mais
immdiate et intelligente:  la Barbade, au milieu des raffineries o
durant toute l'anne elles trouvent le sucre en abondance, elles cessent
compltement de visiter les fleurs.




VII


Voil ce que nous pouvons voir de nos yeux. On conviendra qu'il y a l
quelques faits topiques et propres  branler l'opinion de ceux qui se
persuadent que toute intelligence est immobile et tout avenir immuable,
hormis l'intelligence et l'avenir de l'homme.

Mais si nous acceptons un instant l'hypothse du transformisme, le
spectacle s'tend et sa lueur douteuse et grandiose atteint bientt nos
propres destines. Il n'est pas vident, mais  qui l'observe
attentivement, il est difficile de ne pas reconnatre qu'il y a dans la
nature une volont qui tend  lever une portion de la matire  un tat
plus subtil et peut-tre meilleur,  pntrer peu  peu sa surface d'un
fluide plein de mystre que nous appelons d'abord la vie, ensuite
l'instinct, et peu aprs l'intelligence;  assurer,  organiser, 
faciliter l'existence de tout ce qui s'anime pour un but inconnu. Il
n'est pas certain, mais beaucoup d'exemples que nous voyons autour de
nous nous invitent  supposer que, si l'on pouvait valuer la quantit
de matire qui depuis l'origine s'est ainsi leve, on trouverait
qu'elle n'a cess d'accrotre. Je le rpte, la remarque est fragile,
mais c'est la seule que nous ayons pu faire sur la force cache qui nous
mne; et c'est beaucoup, dans un monde o notre premier devoir est la
confiance  la vie, alors mme qu'on n'y dcouvrirait aucune clart
encourageante, et tant qu'il n'y aura pas de certitude contraire.

Je sais tout ce que l'on peut dire contre la thorie du transformisme.
Elle a des preuves nombreuses et des arguments trs puissants, mais qui,
 la rigueur, ne portent pas conviction. Il ne faut jamais se livrer
sans arrire-pense aux vrits de l'poque o l'on vit. Peut-tre que
dans cent ans bien des chapitres de nos livres qui sont imprgns de
celle-ci, en paratront vieillis comme le sont aujourd'hui les oeuvres
des philosophes du sicle pass, pleines d'un homme trop parfait et qui
n'existe pas, et tant de pages du XVIIe sicle qu'amoindrit la pense du
dieu pre et mesquin de la tradition catholique, dforme par tant de
vanits et de mensonges.

Nanmoins, lorsqu'on ne peut savoir la vrit d'une chose, il est bon
qu'on accepte l'hypothse qui, dans le moment o le hasard nous fait
natre, s'impose le plus imprieusement  la raison. Il y a  parier
qu'elle est fausse, mais tant qu'on la croit vraie elle est utile, elle
ranime les courages, et pousse les recherches dans une direction
nouvelle. A premire vue, pour remplacer ces suppositions ingnieuses,
il semblerait plus sage de dire simplement la vrit profonde, qui est
qu'on ne sait pas. Mais cette vrit ne serait salutaire que s'il tait
prouv qu'on ne saura jamais. En attendant, elle nous maintiendrait dans
une immobilit plus funeste que les plus fcheuses illusions. Nous
sommes ainsi faits que rien ne nous entrane plus loin ni plus haut que
les bonds de nos erreurs. Au fond, le peu que nous avons appris, nous le
devons  des hypothses toujours hasardeuses, souvent absurdes, et pour
la plupart moins circonspectes que celle d'aujourd'hui. Elles taient
peut-tre insenses mais elles ont entretenu l'ardeur de la recherche.
Que celui qui veille au foyer de l'htellerie humaine soit aveugle ou
trs vieux, qu'importe au voyageur qui a froid et vient s'asseoir  ses
cts? Si le feu ne s'est pas teint sous sa garde, il a fait ce
qu'aurait pu faire le meilleur. Transmettons cette ardeur, non pas
intacte, mais accrue, et rien ne peut l'accrotre davantage que cette
hypothse du transformisme qui nous force  interroger avec une mthode
plus svre et une passion plus constante tout ce qui existe sur la
terre, dans ses entrailles, dans les profondeurs de la mer et l'tendue
des cieux. Que lui oppose-t-on et qu'avons nous  mettre  sa place si
nous la rejetons? Le grand aveu de l'ignorance savante qui se connat,
mais qui pour l'ordinaire est inactive et dcourage la curiosit, plus
ncessaire  l'homme que la sagesse mme, ou bien l'hypothse de la
fixit des espces et de la cration divine qui est moins dmontre que
la ntre, qui loigne  jamais les parties vives du problme et se
dbarrasse de l'inexplicable en s'interdisant de l'interroger.




VIII


Ce matin d'avril, au milieu du jardin qui renat sous une divine rose
verte, devant des plates-bandes de roses et tremblantes primules bordes
de thlaspi blanc, qu'on nomme encore alysse ou corbeille d'argent, j'ai
revu les abeilles sauvages, aeules de celle qui s'est soumise  nos
dsirs, et je me suis rappel les leons du vieil amateur des ruches de
Zlande. Plus d'une fois, il me promena parmi ses parterres
multicolores, dessins et entretenus comme au temps du pre Cats, le bon
pole hollandais, prosaque et intarissable, ils formaient des rosaces,
des toiles, des guirlandes, des pendeloques et des girandoles au pied
d'une aubpine ou d'un arbre fruitier taill en boule, en pyramide ou en
quenouille, et le buis, vigilant comme un chien de berger, courait le
long des bords pour empcher les fleurs d'envahir les alles. J'y appris
les noms et les habitudes des indpendantes butineuses que nous ne
regardons jamais, les prenant pour des mouches vulgaires, des gupes
malfaisantes ou les coloptres stupides. Et pourtant chacune d'elles
porte sous la double paire d'ailes qui la caractrise au pays des
insectes, un plan de vie, les outils et l'ide d'un destin diffrent et
souvent merveilleux. Voici d'abord les plus proches parents de nos
abeilles domestiques, les Bourdons hirsutes et trapus, parfois
minuscules, presque toujours normes et couverts, comme les hommes
primitifs, d'un informe sayon que cerclent des anneaux de cuivre ou de
cinabre. Ils sont encore  demi barbares, violentent les calices, les
dchirent s'ils rsistent, et pntrent sous les voiles satins des
corolles comme l'ours des cavernes entrerait sous la tente, toute de
soie et de perles, d'une princesse byzantine.

A ct, plus grand que le plus grand d'entre eux, passe un monstre vtu
de tnbres. Il brle d'un feu sombre, vert et violac: c'est la
Xylocope ronge-bois, la gante du monde mellifique. A sa suite, par rang
de taille, viennent les funbres Chalicodomes ou abeilles-maonnes qui
sont habilles de drap noir et construisent, avec de l'argile et des
graviers, des demeures aussi dures que la pierre. Puis, ple-mle,
volent les Dasypodes et les Halictes qui ressemblent aux gupes, les
Andrnes, souvent en proie  un parasite fantastique, le Stylops, qui
transforme compltement l'aspect de la victime qu'il a choisie, les
Panurgues, presque nains, et toujours accabls de lourdes charges de
pollen, les Osmies multiformes qui ont cent industries particulires.
L'une d'elles, l'_Osmia papaveris_, ne se contente pas de demander aux
fleurs le pain et le vin ncessaires; elle taille  mme les corolles du
pavot et du coquelicot de grands lambeaux de pourpre, pour en tapisser
royalement le palais de ses filles. Une autre abeille, la plus petite de
toutes, un grain de poudre qui plane sur quatre ailes lectriques, la
Mgachile centunculaire, dcoupe dans les feuilles du rosier des
demi-cercles parfaits qu'on croirait enlevs  l'emporte-pice, les
ploie, les ajuste et en forme un tui compos d'une suite de petits ds
 coudre admirablement rguliers, dont chacun est la cellule d'une
larve. Mais un livre entier suffirait  peine  numrer les habitudes
et les talents divers de la foule altre de miel qui s'agite en tous
sens sur les fleurs avides et passives, fiances enchanes qui
attendent le message d'amour que des htes distraits leur apportent.




IX


On connat environ quatre mille cinq cents espces d'abeilles sauvages.
Il va de soi que nous ne les passerons pas en revue. Peut-tre qu'un
jour, une tude approfondie, des observations et des expriences qu'on
n'a pas faites jusqu'ici et qui demanderaient plus d'une vie d'homme,
claireront d'une lumire dcisive l'histoire de l'volution de
l'abeille. Cette histoire, n'a pas encore, que je sache, t
mthodiquement entreprise. Il est  souhaiter qu'elle le soit, car elle
toucherait  plus d'un problme aussi grand que ceux de bien des
histoires humaines. Pour nous, sans plus rien affirmer puisque nous
entrons dans la rgion voile des suppositions, nous nous contenterons
de suivre dans sa marche vers une existence plus intelligente, vers un
peu de bien-tre et de scurit, une tribu d'hymnoptres, et nous
marquerons d'un simple trait les points saillants de cette ascension
plusieurs fois millnaire. La tribu en question est, nous le savons
dj, celle des Apiens[1], dont les traits essentiels sont si bien fixs
et si distincts qu'il n'est pas dfendu de croire que tous ses membres
descendent d'un anctre unique.

Les disciples de Darwin, Hermann Mller entre autres, considrent une
petite abeille sauvage, rpandue par tout l'univers, et appele
_Prosopis_, comme la reprsentante actuelle de l'abeille primitive dont
seraient nes toutes les abeilles que nous connaissons aujourd'hui.

L'infortune _Prosopis_ est  peu prs  l'habitante de nos ruches ce
que serait l'homme des cavernes aux heureux de nos grandes villes.
Peut-tre, sans y prendre garde, et sans vous douter que vous aviez
devant vous la vnrable aeule  laquelle nous devons probablement la
plupart de nos fleurs et de nos fruits.--(On estime en effet que plus
de cent mille espces de plantes disparatraient si les abeilles ne les
visitaient point,) et qui sait? notre civilisation mme, car tout
s'enchane dans ces mystres, peut-tre l'avez-vous vue plus d'une fois
dans un coin abandonn de votre jardin o elle s'agitait autour des
broussailles. Elle est jolie et vive; la plus abondante en France est
lgamment tachete de blanc sur fond noir. Mais cette lgance cache un
dnment incroyable. Elle mne une vie famlique. Elle est presque nue
alors que toutes ses soeurs sont vtues de toisons chaudes et
somptueuses. Elle ne possde aucun instrument de travail. Elle n'a pas
de corbeilles pour rcolter le pollen comme les Apides, ou,  leur
dfaut, la houppe coxale des Andrnes, ou la brosse ventrale des
Gastrilgides. Il faut qu'elle ramasse pniblement,  l'aide de ses
petites griffes, la poudre des calices et qu'elle l'avale pour la porter
dans sa tanire. Elle n'a d'autre outil que sa langue, sa bouche et ses
pattes, mais sa langue est trop courte, ses pattes sont dbiles et ses
mandibules sans force. Ne pouvant produire la cire, ni creuser le bois,
ni fouir le sol, elle pratique de maladroites galeries dans la moelle
tendre des ronces sches, y installe quelques cellules grossirement
agences, les pourvoit d'un peu de nourriture destine  des enfants
qu'elle ne verra jamais, puis, sa pauvre tche accomplie pour une fin
qu'elle ne connat point et que nous ne connaissons pas davantage, elle
s'en va mourir dans un coin, seule au monde, comme elle avait vcu.


[1] Il importe de ne pas confondre les trois termes: _apiens, apides_ et
_apites_ que nous emploierons tour  tour et que nous empruntons  la
classification de M. mile Blanchard. La tribu _apienne_ comprend toutes
les familles d'abeilles. Les _apides_ forment la premire de ces
familles et se subdivisent en trois groupes: Les _Mliponites_, les
_Apittes_ et les _Bombites_ (Bourdons). Enfin les _Apites_ renferment
les diverses varits de nos abeilles domestiques.




X


Nous passerons sur bien des espces intermdiaires o nous pourrions
voir peu  peu la langue s'allonger pour puiser le nectar au creux d'un
plus grand nombre de corolles, l'appareil collecteur de pollen, poils,
houppes, brosses tibiales, tarsiennes et ventrales, poindre et se
dvelopper, les pattes et les mandibules se fortifier, des scrtions
utiles se former, et le gnie qui prside  la construction des demeures
chercher et trouver en tous sens des amliorations surprenantes. Une
telle tude exigerait un livre. Je n'en veux esquisser qu'un chapitre,
moins qu'un chapitre, une page, qui nous montre  travers les tentatives
hsitantes de la volont de vivre et d'tre plus heureux, la naissance,
l'panouissement et l'affermissement de l'intelligence sociale.

Nous avons vu voleter la malheureuse Prosopis, qui porte en silence dans
ce vaste univers plein de forces effrayantes son petit destin solitaire.
Un certain nombre de ses soeurs, appartenant  des races dj mieux
outilles et plus habiles, par exemple les Colltes bien vtues, ou la
merveilleuse coupeuse des feuilles du rosier, la Mgachile
centunculaire, vivent dans un isolement aussi profond, et si, par
hasard, quelqu'un s'attache  elles et vient partager leur demeure,
c'est un ennemi ou plus souvent un parasite. Car le monde des abeilles
est peupl de fantmes plus tranges que les ntres, et mainte espce a
ainsi une sorte de double mystrieux et inactif, exactement pareil  la
victime qu'il choisit,  cela prs que sa paresse immmoriale lui a
fait perdre un  un tous ses instruments de travail et qu'il ne peut
plus subsister qu'aux dpens du type laborieux de sa race[1].

Cependant, parmi les abeilles qu'on a appeles d'un nom un peu trop
catgorique les _Apides solitaires_, pareil  une flamme crase sous
l'amas de matire qui touffe toute vie primitive, couve dj l'instinct
social.  et l, dans des directions inattendues, par clats timides et
parfois bizarres, comme pour le reconnatre, il parvient  percer le
bcher qui l'opprime et qui, un jour, nourrira son triomphe.

Si tout est matire en ce monde, on surprend ici le mouvement le plus
immatriel de la matire. Il s'agit de passer de la vie goste,
prcaire et incomplte  la vie fraternelle, un peu plus sre et un peu
plus heureuse. Il s'agit d'unir idalement par l'esprit ce qui est
rellement spar par le corps, d'obtenir que l'individu se sacrifie 
l'espce et de substituer ce qui ne se voit pas aux choses qui se
voient. Est-il tonnant que les abeilles ne ralisent pas du premier
coup ce que nous, qui nous trouvons au point privilgi d'o l'instinct
rayonne de toutes parts dans la conscience, n'avons pas encore dml?
Aussi est-il curieux, presque touchant, de voir comme l'ide nouvelle
ttonne d'abord dans les tnbres qui enveloppent tout ce qui nat sur
cette terre. Elle sort de la matire, elle est encore toute matrielle.
Elle n'est que du froid, de la faim, de la peur transforms en une chose
qui n'a pas encore de figure. Elle rampe confusment autour des grands
dangers, autour des longues nuits, de l'approche de l'hiver, d'un
sommeil quivoque qui est presque la mort.


[1] _Exemples_.--Les Bourdons, qui ont pour parasites les Psithyres, les
Stlides qui vivent au dtriment des Anthidies. On est oblig
d'admettre, dit fort justement J. Perez (_Les Abeilles_)  propos de
l'identit frquente du parasite et de sa victime, on est oblig
d'admettre que les deux genres ne sont que deux formes d'un mme type,
et sont unis entre eux par la plus troite affinit. Pour les
naturalistes qui adhrent  la doctrine du transformisme, cette parent
n'est pas purement idale, elle est relle. Le genre parasite ne serait
qu'une ligne issue du genre rcoltant, et ayant perdu les organes de
rcolte par suite de son adaptation  la vie parasitique.




XI


Les Xylocopes, nous l'avons vu, sont de puissantes abeilles qui
taraudent leur nid dans le bois sec. Elles vivent toujours solitaires.
Pourtant, vers la fin de l't, il arrive qu'on trouve quelques
individus d'une espce particulire, (_Xylocopa Cyanescens_), groups
frileusement dans une tige d'Asphodle, pour passer l'hiver en commun.
Cette fraternit tardive est exceptionnelle chez les Xylocopes, mais,
chez leurs plus proches parentes, les Cratines, l'habitude est dj
invariable. Voil l'ide qui point. Elle s'arrte aussitt, et
jusqu'ici, chez les Xylocopides, elle n'a pu dpasser cette premire
ligne obscure de l'amour.

Chez d'autres Apiens, l'ide qui se cherche prend d'autres formes. Les
Chalicodomes des hangars, qui sont des abeilles maonnes, les Dasypodes
et les Halictes, qui creusent des terriers, se runissent en colonies
nombreuses pour construire leurs nids. Mais c'est une foule illusoire
forme de solitaires. Nulle entente, nulle action commune. Chacun,
profondment isol dans la multitude, btit sa demeure pour soi seul,
sans s'occuper de son voisin. C'est, dit M.J. Perez, un simple concours
d'individus que les mmes gots, les mmes aptitudes rassemblent au mme
endroit, o la maxime de chacun pour soi se pratique dans toute sa
rigueur; enfin une cohue de travailleurs rappelant l'essaim d'une ruche
uniquement par le nombre et l'ardeur. De telles runions sont donc la
simple consquence du grand nombre d'individus habitant la mme
localit.

Mais chez les Panurgues, cousines des Dasypodes, un petit trait de
lumire jaillit soudain, et claire la naissance d'un sentiment nouveau
dans l'agglomration fortuite. Elles se runissent  la manire des
prcdentes et chacune fouit pour son compte sa chambre souterraine;
mais l'entre, le couloir qui de la surface du sol conduit aux terriers
spars, est commun. Ainsi, dit encore M. Perez, pour ce qui est du
travail des cellules, chacune se comporte comme si elle tait seule;
mais toutes utilisent la galerie d'accs; toutes, en ceci, profitent du
travail d'une seule et s'pargnent ainsi le temps et la peine d'tablir
chacune une galerie particulire. Il y aurait intrt  s'assurer si ce
travail prliminaire lui-mme ne s'excuterait pas en commun, et si
plusieurs femelles ne se relayeraient pas pour y prendre part  tour de
rle.

Quoi qu'il en soit, l'ide fraternelle vient de percer la paroi qui
sparait deux mondes. Ce n'est plus l'hiver, la faim ou l'horreur de la
mort qui l'arrache  l'instinct, affole et mconnaissable; c'est la vie
active qui la suggre. Mais cette fois encore, elle s'arrte court,
elle ne parvient pas  s'tendre davantage dans cette direction.
N'importe, elle ne perd pas courage, elle tente d'autres chemins. Et
voici qu'elle pntre chez les Bourdons, y mrit, y prend corps dans une
atmosphre diffrente et opre les premiers miracles dcisifs.




XII


Les Bourdons, ces grosses abeilles velues, sonores, effrayantes mais
pacifiques et que nous connaissons tous, sont d'abord solitaires. Ds
les premiers jours de mars, la femelle fconde qui a survcu  l'hiver
commence la construction de son nid, soit sous terre, soit dans un
buisson, selon l'espce  laquelle elle appartient. Elle est seule au
monde dans le printemps qui s'veille. Elle dblaie, creuse, tapisse le
lieu choisi. Elle faonne ensuite d'assez informes cellules de cire, les
garnit de miel et de pollen, pond, couve les oeufs, soigne et nourrit
les larves qui closent, et bientt elle est entoure d'une troupe de
filles qui l'assistent dans tous ses travaux du dedans et du dehors, et
dont quelques-unes se mettent  pondre  leur tour. Le bien-tre
augmente, la construction des cellules s'amliore, la colonie s'accrot.
La fondatrice en demeure l'me et la mre principale, et se trouve  la
tte d'un royaume qui est comme l'bauche de celui de notre abeille
mellifique. Ebauche d'ailleurs assez grossire. La prosprit y est
toujours limite, les lois sont mal dfinies et mal obies, le
cannibalisme, l'infanticide primitifs reparaissent par intervalles,
l'architecture est informe et dispendieuse, mais ce qui, plus que tout,
diffrencie les deux cits, c'est que l'une est permanente et l'autre
phmre. En effet, celle des Bourdons prira tout entire  l'automne,
ses trois ou quatre cents habitants mourront sans laisser trace de leur
passage, tout cet effort sera dispers, et il n'y survivra qu'une seule
femelle qui, au printemps prochain, recommencera dans la mme solitude
et le mme dnuement que sa mre, le mme travail inutile. Il n'en reste
pas moins que cette fois l'ide a pris conscience de sa force.--Nous ne
la voyons pas excder cette borne chez les bourdons, mais  l'instant,
fidle  sa coutume, par une sorte de mtempsycose infatigable, elle va
s'incarner, toute frmissante encore de son dernier triomphe,
toute-puissante et presque parfaite, dans un autre groupe,
l'avant-dernier de la race, celui qui prcde immdiatement notre
abeille domestique qui la couronne, j'entends le groupe des Mliponites,
qui comprend les Mlipones et les Trigones tropicaux.




XIII


Ici tout est organis comme dans nos ruches Il y a une mre probablement
unique[1], des ouvrires striles et des mles. Mme, certains dtails y
sont mieux rgls. Les mles, par exemple, ne sont pas compltement
oisifs, ils scrtent de la cire. L'entre de la cit est plus
soigneusement dfendue: durant les nuits froides une porte la ferme;
dans les nuits chaudes, une sorte de rideau qui laisse passer l'air.

Mais la rpublique est moins forte, la vie gnrale moins assure, la
prosprit plus borne que chez nos abeilles, et partout o l'on
introduit celles-ci, les Mliponites tendent  disparatre devant elles.
L'ide fraternelle s'est galement et magnifiquement panouie dans les
deux races, except sur un point, o chez l'une elle n'a gure dpass
ce qu'elle avait dj ralis dans l'troite famille des Bourdons. Ce
point, c'est l'organisation mcanique du travail en commun, l'conomie
prcise de l'effort, en un mot l'architecture de la cit qui est
manifestement infrieure. Il suffira de rappeler ce que j'en ai dit au
Livre III, chap. XVIII de ce volume, en y ajoutant que, dans les ruches
de nos Apites, toutes les cellules sont indiffremment propres 
l'levage du couvain et  l'emmagasinage des provisions et durent aussi
longtemps que la cit mme, au lieu que chez les Mliponites, elles ne
peuvent servir qu' une fin, et celles qui forment les berceaux des
jeunes nymphes sont dtruites aprs l'closion de celles-ci.

C'est donc chez nos abeilles domestiques que l'ide a pris sa forme la
plus parfaite; et voil un tableau rapide et incomplet des mouvements de
cette ide. Ces mouvements sont-ils fixs une fois pour toutes dans
chaque espce, et la ligne qui les relie n'existe-t-elle que dans notre
imagination? Ne btissons pas encore de systme dans cette rgion mal
explore. N'allons qu' des conclusions provisoires, et, si nous le
voulons, penchons plutt vers les plus pleines d'esprance, car, s'il
fallait absolument choisir, quelques lueurs nous indiquent, dj que les
plus dsires seront les plus certaines. Du reste, reconnaissons encore
que notre ignorance est profonde. Nous apprenons  ouvrir les yeux.
Mille expriences qu'on pourrait faire n'ont pas t tentes. Par
exemple, les Prosopis, prisonnires et forces de cohabiter avec leurs
semblables, pourraient-elles  la longue franchir le seuil de fer de la
solitude absolue, prendre plaisir  se runir comme les Dasypodes, et
faire un effort fraternel pareil  celui des Panurgues? Les Panurgues, 
leur tour, dans des circonstances imposes et anormales, passeraient-ils
du couloir commun,  la chambre commune? Les mres des Bourdons,
hivernes ensemble, leves et nourries en captivit, arriveraient-elles
 s'entendre et  diviser le travail? Et les Mliponites, leur a-t-on
donn des rayons de cire gaufre? Leur a-t-on offert des amphores
artificielles pour remplacer leurs curieuses amphores  miel? Les
accepteraient-elles; en tireraient-elles parti, et comment
adapteraient-elles leurs habitudes  cette architecture insolite?
Questions qui s'adressent  de biens petits tres, et qui pourtant
renferment le grand mot de nos plus grands secrets. Nous n'y pouvons
rpondre, car notre exprience date d'hier. En comptant depuis Raumur,
voici  peu prs un sicle et demi qu'on observe les moeurs de
certaines abeilles sauvages. Raumur n'en connaissait que quelques-unes,
nous en avons tudi quelques autres; mais des centaines, des milliers
peut-tre, n'ont t interroges jusqu'ici que par des voyageurs
ignorants ou presss. Celles que nous connaissons depuis les beaux
travaux de l'auteur des _Mmoires_ n'ont rien chang  leurs habitudes,
et les bourdons qui, vers 1730, se poudraient d'or, vibraient comme le
dlectable murmure du soleil, et se gorgeaient de miel dans les jardins
de Charenton, taient tout pareils  ceux qui, l'avril revenu,
bourdonneront demain  quelques pas de l, dans le bois de Vincennes.
Mais de Raumur  nos jours, c'est un clin d'oeil du temps que nous
examinons, et plusieurs vies d'homme bout  bout ne forment qu'une
seconde dans l'histoire d'une pense de la nature.


[1] Il n'est pas certain que le principe de la royaut ou de la
maternit unique soit rigoureusement respect chez les Mliponites.
Blanchard pense avec raison que, tant dpourvues d'aiguillon et ne
pouvant par consquent s'entre-tuer aussi facilement que les
reines-abeilles, plusieurs femelles vivent probablement dans la mme
ruche. Mais le fait n'a pu tre vrifi jusqu'ici  cause de la grande
ressemblance entre femelles et ouvrires et de l'impossibilit d'lever
les Mlipones sous notre climat.




XIV


Si l'ide que nous avons suivie des yeux a pris sa forme suprme chez
nos abeilles domestiques, ce n'est pas  dire que tout soit
irrprochable dans la ruche. Un chef-d'oeuvre, la cellule hexagonale,
y atteint  tous les points de vue la perfection absolue, et il serait
impossible  tous les gnies assembls d'y amliorer rien. Aucun tre
vivant, pas mme l'homme, n'a ralis au centre de sa sphre ce que
l'abeille a ralis dans la sienne; et si une intelligence trangre 
notre globe venait demander  la terre l'objet le plus parfait de la
logique de la vie, il faudrait lui prsenter l'humble rayon de miel.

Mais tout n'est pas gal  ce chef-d'oeuvre. Dj, nous avons not 
la rencontre quelques fautes et quelques erreurs, parfois videntes,
parfois mystrieuses: la surabondance et l'oisivet ruineuses des mles,
la parthnogense, les risques du vol nuptial, l'essaimage excessif, le
manque de piti, le sacrifice presque monstrueux de l'individu  la
socit. Ajoutons-y une propension trange  emmaganiser d'normes
masses de pollen, qui, inutilises, ne tardent pas  rancir,  durcir,
et  encombrer les gteaux, le long interrgne strile qui va du premier
essaimage  la fcondation de la seconde reine, etc., etc.

De ces fautes, la plus grave, la seule qui sous nos climats soit presque
toujours fatale, c'est l'essaimage rpt. Mais n'oublions pas que sous
ce rapport la slection naturelle de l'abeille domestique est, depuis
des milliers d'annes, contrarie par l'homme. De l'Egyptien du temps
des Pharaons  nos paysans d'aujourd'hui, l'leveur a toujours agi 
contre-biais des dsirs et des avantages de l'espce. Les ruches les
plus prospres sont celles qui ne jettent qu'un essaim ds le
commencement de l't. Elles remplissent ainsi leur dsir maternel,
assurent le maintien de la souche, le renouvellement ncessaire des
reines, et l'avenir de l'essaim, qui, nombreux et prcoce, a le temps de
btir des demeures solides et bien approvisionnes avant la venue de
l'automme. Il est certain que livres  elles-mmes, ces ruches et leurs
rejetons survivant seuls aux preuves de l'hiver qui eussent presque
rgulirement ananti les colonies animes d'instincts diffrents, la
rgle de l'essaimage restreint se ft peu  peu fixe dans nos races
septentrionales. Mais ce sont prcisment ces ruches prudentes,
opulentes et acclimates que l'homme a toujours dtruites pour s'emparer
de leur trsor. Il ne laissait et ne laisse encore, dans la pratique
routinire, survivre que les colonies, souches puises, essaims
secondaires ou tertiaires, qui ont  peu prs de quoi passer l'hiver ou
auxquelles il donne quelques dchets de miel pour complter leurs
misrables provisions. Il en est rsult que l'espce s'est probablement
affaiblie, que la tendance  l'essaimage excessif s'est hrditairement
dveloppe et qu'aujourd'hui presque toutes nos abeilles, surtout nos
abeilles noires, essaiment trop. Depuis quelques annes, les mthodes
nouvelles de l'apiculture mobiliste sont venues combattre cette
habitude dangereuse, et quand on voit avec quelle rapidit la slection
artificielle agit sur la plupart de nos animaux domestiques, sur les
boeufs, les chiens les moutons, les chevaux, les pigeons, pour ne les
pas citer tous, il est permis de croire qu'avant peu nous aurons une
race d'abeilles qui renoncera presque entirement  l'essaimage naturel
et tournera toute son activit  la rcolte du miel et du pollen.




XV


Mais les autres fautes, une intelligence qui prendrait plus clairement
conscience du but de la vie commune ne pourrait-elle s'en affranchir? Il
y aurait beaucoup  dire sur ces fautes, qui tantt manent de l'inconnu
de la ruche, tantt ne sont qu'une suite de l'essaimage et de ses
erreurs o nous avons pris part. Mais d'aprs ce qu'il a vu jusqu'ici,
chacun peut  son gr accorder ou dnier toute intelligence aux
abeilles. Je ne tiens pas  les dfendre. Il me semble qu'en maintes
circonstances elles montrent de l'entendement, mais elles feraient
aveuglment tout ce qu'elles font que ma curiosit n'en serait pas
amoindrie. Il est intressant de voir un cerveau trouver en soi des
ressources extrordinaires pour lutter contre le froid, la faim, la mort,
le temps, l'espace, la solitude, tous les ennemis de la matire qui
s'anime; mais qu'un tre parvienne  maintenir sa petite vie complique
et profonde sans excder l'instinct, sans rien faire que de trs
ordinaire, cela est bien intressant et bien extraordinaire aussi.
L'ordinaire et le merveilleux se confondent et se valent quand on les
moi  leur place vritable au sein de la nature. Ce n'est plus eux, qui
portent des noms usurps, c'est l'incompris et l'inexpliqu qui doivent
arrter nos regards, rjouir notre activit, et donner une forme
nouvelle et plus juste  nos penses,  nos sentiments et  nos paroles.
Il y a sagesse  ne point s'attacher  autre chose.




XVI


Au surplus, nous n'avons gure qualit pour juger, au nom de notre
intelligence, les fautes des abeilles. Ne voyons-nous point parmi nous
la conscience et l'intelligence vivre longtemps au milieu des erreurs et
des fautes, sans les apercevoir, plus longtemps encore sans y porter
remde? S'il existe un tre que sa destine appelle spcialement,
presque organiquement,  prendre conscience,  vivre et  organiser la
vie commune selon la raison pure, c'est bien l'homme. Pourtant, voyez ce
qu'il en fait, et comparez les fautes de la ruche  celles de notre
socit. Si nous tions des abeilles qui observassent des hommes, notre
tonnement serait grand  examiner, par exemple, l'illogique et injuste
organisation du travail dans une tribu d'tres qui, par ailleurs, nous
sembleraient dous d'une raison minente. Nous verrions la surface de la
terre, unique source de toute la vie commune, pniblement et
insuffisamment cultive par deux ou trois diximes de la population
totale; un autre dixime, absolument oisif, absorber la meilleure part
des produits de ce premier travail; les sept derniers diximes,
condamns  une demi-faim perptuelle, s'puiser sans relche en efforts
tranges et striles dont ils ne profitent jamais et qui ne paraissent
servir qu' rendre plus complique et plus inexplicable l'existence des
oisifs. Nous en induirions que la raison et le sens moral de ces tres
appartiennent  un monde tout diffrent du ntre et qu'ils obissent 
des principes que nous ne devons pas esprer de comprendre. Mais ne
poussons pas plus loin cette revue de nos fautes. Aussi bien sont-elles
toujours prsentes  notre esprit. Il est vrai que, prsentes, elles y
font peu de chose. Ce n'est gure que de sicle en sicle que l'une
d'elles se lve, secoue un instant son sommeil, pousse un cri de
stupeur, tire le bras endolori qui soutenait sa tte, change de
position, se recouche, se rendort, jusqu' ce qu'une nouvelle douleur,
ne des mornes fatigues du repos, la rveille.




XVII


L'volution des Apiens, ou tout au moins des Apites, tant admise,
puisqu'elle est plus vraisemblable que leur fixit, quelle est donc la
direction constante et gnrale de cette volution? Elle parat suivre
la mme courbe que la ntre. Elle tend visiblement  amoindrir l'effort,
l'inscurit, la misre,  augmenter le bien-tre, les chances
favorables et l'autorit de l'espce. A cette fin, elle n'hsite pas 
sacrifier l'individu, en compensant par la force et le bonheur communs
l'indpendance, d'ailleurs illusoire et malheureuse, de la solitude. On
dirait que la nature estime, comme Pricls dans Thucydide, que les
individus, alors mme qu'ils y souffrent, sont plus heureux au sein
d'une ville dont l'ensemble prospre, que si l'individu prospre et
l'Etat dprit. Elle protge l'esclave laborieux dans la cit
puissante, et abandonne aux ennemis sans forme et sans nom, qui
habitent toutes les minutes du temps, tous les mouvements de l'univers,
toutes les anfractuosits de l'espace, le passant sans devoirs dans
l'association prcaire. Ce n'est pas le moment de discuter cette pense
de la nature, ni de se demander s'il convient que l'homme la suive, mais
il est certain que partout o la masse infinie nous permet de saisir
l'apparence d'une ide, l'apparence prend ce chemin dont on ne connat
pas le terme. Pour ce qui nous regarde, il suffira de constater le soin
avec lequel la nature s'attache  conserver et  fixer dans la race qui
volue, tout ce qui a t conquis sur l'inertie hostile de la matire.
Elle marque un point  chaque effort heureux, et met en travers du recul
qui serait invitable aprs l'effort, on ne sait quelles lois spciales
et bienveillantes. Ce progrs, qu'il serait difficile de nier dans les
espces les plus intelligentes, n'a peut-tre d'autre but que son
mouvement mme et ignore o il va. En tout cas, dans un monde o rien,
sinon quelques faits de ce genre, n'indique une volont prcise, il est
assez significatif de voir certains tres s'lever ainsi graduellement
et continment, depuis le jour o nous avons ouvert les yeux; et quand
les abeilles ne nous auraient rvl autre chose que cette mystrieuse
spirale de lueurs dans la nuit toute-puissante, c'en serait assez pour
ne pas regretter le temps consacr  l'tude de leurs petits gestes et
de leurs humbles habitudes, si loignes et pourtant si proches de nos
grandes passions et de nos destins orgueilleux.




XVIII


Il se peut que tout cela soit vain et que notre spirale de lueurs, aussi
bien que celle des abeilles, ne s'claire que pour amuser les tnbres.
Il se peut encore qu'un norme incident, provenu du dehors, d'un autre
monde, ou d'un phnomne nouveau, donne tout  coup un sens dfinitif 
cet effort ou dfinitivement le dtruise. Cependant suivons notre route
comme si rien d'anormal ne devait survenir. Nous saurions que demain une
rvlation, par exemple une communication avec une plante plus ancienne
et plus lumineuse, dt bouleverser notre nature, supprimer les passions,
les lois et les vrits radicales de notre tre, le plus sage serait de
consacrer tout cet aujourd'hui  s'intresser  ces passions,  ces lois
et  ces vrits,  les accorder en notre esprit,  demeurer fidle 
notre destine, qui est d'asservir et d'lever de quelques degrs en
nous-mmes et autour de nous les forces obscures de la vie. Il est
possible que rien n'en subsiste dans la rvlation nouvelle, mais il est
impossible que ceux qui auront accompli jusqu'au bout la mission qui est
par excellence la mission humaine, ne se trouvent pas au premier rang
pour accueillir cette rvlation: et alors mme qu'elle leur apprendrait
que le seul devoir vritable ft l'incuriosit et la rsignation 
l'inconnaissable, mieux que les autres, ils sauront comprendre cette
incuriosit et cette rsignation dfinitives et en tirer parti.




XIX


Et puis, ne poussons pas nos rves de ce ct. Que la possibilit d'un
anantissement gnral n'entre point dans le calcul de nos besognes, non
plus que l'assistance miraculeuse d'un hasard. Jusqu'ici, malgr les
promesses de notre imagination, nous avons toujours t livrs 
nous-mmes et  nos seules ressources. C'est par nos efforts les plus
humbles que nous avons ralis tout ce qui a t fait d'utile et de
durable sur cette terre. Libre  nous d'attendre le mieux ou le pire de
quelque accident tranger; mais  la condition que cette attente ne se
mle pas  notre tche humaine. Ici encore les abeilles nous donnent une
leon excellente, comme toute leon de la nature. Pour elles, il y eut
vraiment une intervention prodigieuse. Elles sont livres, plus
manifestement que nous, aux mains d'une volont qui peut anantir ou
modifier leur race et transformer leurs destines. Elles n'en suivent
pas moins leur devoir primitif et profond. Et ce sont prcisment celles
d'entre elles qui obissent le mieux  ce devoir qui se trouvent le
mieux prpares  profiter de l'intervention surnaturelle qui lve
aujourd'hui le sort de leur espce. Or, il est moins difficile qu'on ne
croit de dcouvrir le devoir invincible d'un tre. On peut toujours le
lire dans l'organe qui le distingue et auquel sont subordonns tous les
autres. Et de mme qu'il est inscrit sur la langue, dans la bouche et
dans l'estomac des abeilles qu'elles doivent produire le miel, il est
inscrit dans nos yeux, dans nos oreilles, dans nos moelles, dans tous
les lobes de notre tte, dans tout le systme nerveux de notre corps,
que nous sommes crs pour transformer ce que nous absorbons des choses
de la terre, en une nergie particulire et d'une qualit unique sur ce
globe. Nul tre, que je sache, n'a t agenc pour produire comme nous
ce fluide trange, que nous appelons pense, intelligence, entendement,
raison, me, esprit, puissance crbrale, vertu, bont, justice, savoir;
car il possde mille noms, bien qu'il n'ait qu'une essence. Tout en nous
lui fut sacrifi. Nos muscles, notre sant, l'agilit de nos membres,
l'quilibre de nos fonctions animales, la quitude de notre vie, portent
la peine grandissante de sa prpondrance. Il est l'tat le plus
prcieux et le plus difficile o l'on puisse lever la matire. La
flamme, la chaleur, la lumire, la vie mme, puis l'instinct plus subtil
que la vie et la plupart des forces insaisissables qui couronnaient le
monde avant notre venue, ont pli au contact de l'effluve nouveau. Nous
ne savons o il nous mne, ce qu'il fera de nous, ce que nous en ferons.
Ce sera  lui de nous l'apprendre quand il rgnera dans la plnitude de
sa force. En attendant, ne pensons qu' lui donner tout ce qu'il nous
demande,  lui sacrifier tout ce qui pourrait retarder son
panouissement. Il n'est pas douteux que ce ne soit l, pour l'instant,
le premier et le plus clair de nos devoirs. Il nous enseignera les
autres par surcrot. Il les nourrira et les prolongera selon qu'il est
nourri lui-mme, comme l'eau des hauteurs nourrit et prolonge les
ruisseaux de la plaine selon l'aliment mystrieux de sa cime. Ne nous
tourmentons pas de connatre qui tirera parti de la force qui s'accumule
ainsi  nos dpens. Les abeilles ignorent si elles mangeront le miel
qu'elles rcoltent. Nous ignorons galement qui profitera de la
puissance spirituelle que nous introduisons dans l'univers. Comme elles
vont de fleurs en fleurs recueillir plus de miel qu'ils n'en faut 
elles-mmes et  leurs enfants, allons aussi de ralits en ralits
chercher tout ce qui peut fournir un aliment  cette flamme
incomprhensible, afin d'tre prts  tout vnement dans la certitude
du devoir organique accompli. Nourrissons-la de nos sentiments, de nos
passions, de tout ce qui se voit, se sent, s'entend, se touche, et de sa
propre essence qui est l'ide qu'elle tire des dcouvertes, des
expriences, des observations qu'elle rapporte de tout ce qu'elle
visite. Il arrive alors un moment o tout se tourne si naturellement 
bien pour un esprit qui s'est soumis  la bonne volont du devoir
rellement humain, que le soupon mme que les efforts o il s'vertue
sont peut-tre sans but, rend encore plus claire, plus pure, plus
dsintresse, plus indpendante et plus noble, l'ardeur de sa
recherche.




BIBLIOGRAPHIE

Une bibliographie complte de l'abeille dpasserait les limites que nous
nous sommes assignes. Nous nous contenterons de signaler les ouvrages
les plus intressants:

1 DVELOPPEMENT HISTORIQUE DE LA CONNAISSANCE DE L'ABEILLE

_a_) LES ANCIENS

Aristote.--Histoire des animaux (trad. Barthlmy Saint-Hilaire)
_passim._

Varron (T.).--De Agricultura, l. III, xvi.

Virgile.--Georg., l. IV.

Pline.--Hist. nat., l. XI.

Columelle.--De re rustica.

Palladius.--De re rustica, l. I, xxxvii, etc.

_b_) LES MODERNES

Swammerdam.--Biblia natur, 1737.

Maraldi.--Observations sur les abeilles (Mm. Acad des sciences), 1712.

Raumur.--Mmoires pour servir  l'histoire des insectes, 1740.

Bonnet (Ch.).--OEuvres d'histoire naturelle, 1779-1783.

Schirach (A.G.).--Physikalische untersuchung der bisher unbekannten aber
nacher entdeckten Erzeugung der Bienenmutter, 1767.

Janscha (A.).--Hinterlassene Vollstndige Lehre von der Bienenzucht, 1773.

Hanter (J.).--On bees, philosophical transactions, 1732.

Huber (Franois).--Nouvelles observations sur les abeilles, 1794, etc.

2 APICULTURE PRATIQUE

Dzierzon.--Thorie und praxis des neuen Bienen freundes.

Langstroth.--The honey bee (traduit en franais, par Ch. Dadant
(L'abeille et la ruche), qui corrige et complte l'original).

Layens (Georges de) et Bonnier.--Cours complet d'apiculture.

Cheshire (Frank).--Bees and bee-keeping, vol. II, Practical.

Bevan (Dr E.).--The honey bee.

Cowan (T.W.).--British bee-keeper's guide book.

Cook (A.J.).--Bee-keeper's guide book.

Root (A.).--The A B C of Bee culture.

Alley (Henry).--The Bee-keeper's Handy book.

Collin (Abb).--Guide du propritaire d'abeilles.

Dadant (Ch.).--Petit cours d'apiculture pratique.

Bertrand (Ed.).--Conduite du rucher.

Weber.--Manuel pratique d'apiculture.

Hamet.--Cours complet d'apiculture.

Bauvoys (de).--Guide de l'apiculteur.

Pollmann.--Die Biene und ihre Zucht.

Simmins (S.).--A modern bee farm.

Vogel (F.W.).--Die Honigbiene und die Vermehrung der Biennenvlker.

Von Berlepsch (Baron A.).--Die Biene und ihre Zucht.

Jeker, Kramer und Theiler.--Der Schweizerische Bienen Vater, etc., etc.

3 MONOGRAPHIES GNRALES

Cheshire (F.).--Bees and Bee-keeping, vol. I Scientific.

Cowan (T.W.).--The Honey bee.

Perez (J.).--Les abeilles.

Girard.--Manuel d'apiculture (Les abeilles, organes et fonctions).

Shuckard.--British bees.

Kirby and Spence.--Introduction to Entomology.

Girdwoyn.--Anatomie et physiologie de l'abeille.

Cheshire (F.).--Diagrams on the anatomy of the Honey bee.

Gundelach.--Die Naturgeschichte der Honigbiene.

Bchner (L.).--Geistes Leben der Thiere.

Btschli (O.).--Zur Entwicklungsgeschichte der Biene.

Haviland (J.D.).--The social instincts of bees, their origin and natural
selection.

4 MONOGRAPHIES PARTICULIRES

ORGANES, FONCTIONS, TRAVAUX, ETC.

Ed. Brandt.--Recherches anatomiques et morphologiques sur le systme
nerveux des insectes hymnoptres. (_Comptes rendus de l'Acadmie des
sciences_, 1876, t. LXVXIII, p. 613.)

Dujardin (F.).--Mmoires sur le systme nerveux des insectes.

Dumas et Milne-Edwards.--Sur la production de la cire des abeilles.

Blanchard (E.).--Recherches anatomiques sur le systme nerveux des
insectes.

Brougham (L.R.D.).--Observations, demonstrations and experiences upon
the structure of the cells of bees (Natural theology, 1856).

Cameron (P.).--On parthenogenesis in the Hymenoptera (Trans. nat. soc.
of Glasgow, 1888).

Erichson.--De fabrica et usu antennarum in insectis.

Lowne (B.T.).--On the simple and compound eyes of insects (Phil. trans.,
1879).

Waterhouse (G.K.).--On the formation of the cells of Bees and Wasps.

Von Siebold (Dr C.T.E.).--On a true Parthenogenesis in Moths and Bees.

Leydig (F.).--Das Auge der Gliederthiere.

Schonfeld (Pastor).--Bienen Zeitung, 1854-1883. Illustrierte, 1885-1890.

Assmuss.--Die Parasiten der Honigbiene.

5 OBSERVATIONS DIVERSES SUR LES HYMNOPTRES MELLIFRES

Blanchard (E.).--Mtamorphoses, moeurs et instincts des insectes.
--Histoire naturelle des insectes.

Darwin.--Origin of species.

Fabre.--Souvenirs entomologiqnes (3 sries).

Romanes.--Mental evolution in animals.
--Animal intelligence.

Lepeletier Saint-Fargeau.--Histoire naturelle des Hymnoptres.

Mayet (V.).--Mmoire sur les moeurs et les mtamorphoses d'une
nouvelle espce de la famille des Vsicants (_Ann. Soc. entom. de
France_,1875).

Mller (H.).--Ein Beitrag zur Lebensgeschichte der Dasypoda hirtipes.

Hoffer (E.).--Biologische Beobachtungen an Hummeln und Schmarotzerhummeln.

Jesse.--Gleaning in natural history.

Lubbock (Sir J.).--Ants, bees, and wasps.
--The senses, instincts and intelligence of animals.

Walkenaer.--Les Halictes.

Westwood.--Introd. to the study of insects.

Rendu (V.).--De l'intelligence des animaux.

Espinas.--Animal communities.

Girard (M.).--Trait lmentaire d'entomologie, etc.




TABLE

LIVRE PREMIER

AU SEUIL DE LA RUCHE

LIVRE II

L'ESSAIM

LIVRE III

LA FONDATION DE LA CIT

LIVRE IV

LES JEUNES REINES

LIVRE V

LE VOL NUPTIAL

LIVRE VI

LE MASSACRE DES MLES

LIVRE VII

LE PROGRS DE L'ESPCE

BIBLIOGRAPHIE






End of Project Gutenberg's La vie des abeilles, by Maurice Maeterlinck

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
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information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
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array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
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status with the IRS.

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have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
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