The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 15), by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours Familier de Littrature (Volume 15)
       Un entretien par mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: October 4, 2011 [EBook #37608]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE




                    TOME QUINZIME.




                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43.
                        1863


L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
l'tranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                          XV


Paris.--Typographie: Firmin Didot frres, imprimeurs de l'Institut et
de la Marine, rue Jacob, 56.




LXXXVe ENTRETIEN.

Premier de la huitime anne.

CONSIDRATIONS SUR UN CHEF-D'OEUVRE,

OU

LE DANGER DU GNIE.

Les Misrables, par Victor Hugo.

TROISIME PARTIE.


I.

Suivons en effet le rcit:

Quand Valjean, qui se permet de rver l'assassinat de sa providence
dans le bon vque de Digne, son sauveur, s'est enfui par la fentre,
les gendarmes le ramnent. L'vque, par un mensonge de charit, le
plus petit des mensonges, mais enfin un mensonge, dit aux gendarmes
qu'il ne lui a rien vol, que c'est lui-mme, l'vque, qui lui a fait
don de son argenterie. Il va plus loin: il prend les deux flambeaux
d'argent aussi sur la chemine du salon, et les lui donne encore en
lui reprochant d'avoir nglig de les emporter, par distraction sans
doute. Valjean les emporte; vous croyez qu'il est corrig par tant de
vertu de l'homme juste? Pas du tout; lisez:

Jean Valjean sortit de la ville, comme s'il s'chappait. Il se mit 
marcher en toute hte dans les champs, prenant les chemins et les
sentiers qui se prsentaient, sans s'apercevoir qu'il revenait 
chaque instant sur ses pas. Il erra ainsi toute la matine, n'ayant
pas mang, et n'ayant pas faim. Il tait en proie  une foule de
sensations nouvelles. Il se sentait une sorte de colre; il ne savait
contre qui. Il n'et pu dire s'il tait touch ou humili. Il lui
venait par moments un attendrissement trange qu'il combattait et
auquel il opposait l'endurcissement de ses vingt dernires annes.
Cet tat le fatiguait. Il voyait avec inquitude s'branler au dedans
de lui l'espce de calme affreux que l'injustice de son malheur lui
avait donn. Il se demandait qu'est-ce qui remplacerait cela. Parfois
il et vraiment mieux aim tre en prison avec les gendarmes, et que
les choses ne se fussent point passes ainsi; cela l'et moins agit.
Bien que la saison ft assez avance, il y avait encore  et l dans
les haies quelques fleurs tardives, dont l'odeur, qu'il traversait en
marchant, lui rappelait des souvenirs d'enfance. Ces souvenirs lui
taient presque insupportables, tant il y avait longtemps qu'ils ne
lui taient apparus.

Des penses inexprimables s'amoncelrent ainsi en lui toute la
journe.

Comme le soleil dclinait au couchant, allongeant sur le sol l'ombre
du moindre caillou, Jean Valjean tait assis derrire un buisson dans
une grande plaine rousse absolument dserte. Il n'y avait  l'horizon
que les Alpes. Pas mme le clocher d'un village lointain. Jean Valjean
pouvait tre  trois lieues de D.

Un sentier qui coupait la plaine passait  quelques pas du buisson.

Au milieu de cette mditation qui n'et pas peu contribu  rendre
ses haillons effrayants pour quelqu'un qui l'et rencontr, il
entendit un bruit joyeux.

Il tourna la tte, et vit venir par le sentier un petit Savoyard
d'une dizaine d'annes qui chantait, sa vielle au flanc et sa bote 
marmotte sur le dos.

Un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays, laissant
voir leurs genoux par les trous de leur pantalon.

Tout en chantant, l'enfant interrompait de temps en temps sa marche
et jouait aux osselets avec quelques pices de monnaie qu'il avait
dans sa main, toute sa fortune probablement. Parmi cette monnaie, il y
avait une pice de quarante sous.

L'enfant s'arrta  ct du buisson, sans voir Jean Valjean, et fit
sauter sa poigne de sous, que jusque-l il avait reue avec assez
d'adresse tout entire sur le dos de sa main.

Cette fois la pice de quarante sous lui chappa, et vint rouler
vers la broussaille jusqu' Jean Valjean.

Jean Valjean posa le pied dessus.

Cependant l'enfant avait suivi sa pice du regard, et l'avait vu.

Il ne s'tonna point, et marcha droit  l'homme.

C'tait un lieu absolument solitaire. Aussi loin que le regard
pouvait s'tendre, il n'y avait personne dans la plaine ni dans le
sentier. On n'entendait que les petits cris faibles d'une nue
d'oiseaux de passage qui traversaient le ciel  une hauteur immense.
L'enfant tournait le dos au soleil, qui lui mettait des fils d'or dans
les cheveux et qui empourprait d'une lueur sanglante la face sauvage
de Jean Valjean.

--Monsieur, dit le petit Savoyard, avec cette confiance de l'enfance
qui se compose d'ignorance et d'innocence,--ma pice?

--Comment t'appelles-tu? dit Jean Valjean.

--Petit-Gervais, monsieur.

--Va-t'en, dit Jean Valjean.

--Monsieur, reprit l'enfant, rendez-moi ma pice.

Jean Valjean baissa la tte et ne rpondit pas.

L'enfant recommena:

--Ma pice, monsieur!

L'oeil de Jean Valjean resta fix  terre.

--Ma pice! cria l'enfant, ma pice blanche! mon argent!

Il semblait que Jean Valjean n'entendt point. L'enfant le prit au
collet de sa blouse et le secoua. Et en mme temps il faisait effort
pour dranger le gros soulier ferr pos sur son trsor.

--Je veux ma pice! ma pice de quarante sous!

L'enfant pleurait. La tte de Jean Valjean se releva. Il tait
toujours assis. Ses yeux taient troubles. Il considra l'enfant avec
une sorte d'tonnement, puis il tendit la main vers son bton et cria
d'une voix terrible:--Qui est l?

--Moi, monsieur, rpondit l'enfant. Petit-Gervais! moi! moi!
rendez-moi mes quarante sous, s'il vous plat! tez votre pied,
monsieur, s'il vous plat! Puis, irrit, quoique tout petit, et
devenant presque menaant:

--Ah , terez-vous votre pied? tez donc votre pied, voyons!

--Ah! c'est encore toi? dit Jean Valjean, et, se dressant brusquement
tout debout, le pied toujours sur la pice d'argent, il
ajouta:--Veux-tu bien te sauver!

L'enfant effar le regarda, puis commena  trembler de la tte aux
pieds, et, aprs quelques secondes de stupeur, il se mit  fuir en
courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un
cri.

Il faut avouer que l'vque avait bien plac son trsor. Un mot de
plus du pauvre enfant, et il tait assomm sur place.


II.

Et voil l'honnte brigand devant qui la socit coupable doit
confesser ses prcautions contre la rcidive! Voil le type qui va
poser pour l'honnte homme par excellence jusqu'au bout du roman!
Qu'en pensez-vous? Est-ce de ce bloc de vices incorrigibles,
d'instincts ignobles et de brutalits froces que le romancier
philosophe doit jamais faire sortir le saint philanthrope, ptri de
toutes les dlicatesses de l'intelligence et de toutes les saintets
de la vertu?

L'invraisemblance touche ici au paradoxe, et, si l'crivain tait
moins consomm dans son art, le livre ici tomberait des mains de tout
le monde comme il est tomb des miennes. On dirait: Non, je n'irai pas
plus loin; ce n'est pas l l'homme, c'est le cauchemar du sclrat,
et, puisque l'auteur veut en faire le type de la vertu populaire,
qu'il aille tout seul, je ne le suivrai pas dans ces prcipices du
paradoxe.

Et cependant on relve le livre jet  terre, parce que l'crivain y
est encore avec tout son style, et on va plus loin.

On ouvre un autre tiroir; qu'y trouve-t-on? CE QUE L'ON FAISAIT 
PARIS EN 1817. On prouve un certain dplaisir  voir un lionceau,
devenu plus tard un lion, jeter gratuitement le sarcasme et le rire
malsants sur les malheurs et les vieillesses des princes qui
protgrent son enfance.  quoi bon ces ridicules posthumes jets en
pture au peuple imprial de 1862 par l'enfant sublime baptis par les
Bourbons d'un autre temps?  quoi bon une page de Paul-Louis Courier,
relie par mgarde dans un volume de Hugo? S'il daignait m'couter, je
lui dirais: Dchirez ce chapitre, il retombe un peu de cette poussire
sur votre berceau! Ne flattez pas ce peuple  vos dpens. Vous avez
aim les Bourbons quand ils rentraient, trs-innocents de la campagne
d'Espagne, de la droute de Russie, de l'invasion du monde coalis en
1814, pour disputer la France au partage de la Pologne; n'en rougissez
pas plus que moi! Chaque anne du sicle porte ses ncessits avec sa
date: Louis XVIII et la charte valaient un peu mieux que le comit de
salut public et la guillotine en permanence! Si le ridicule mordait
sur l'acier, il fallait en garder un peu pour le 93 de l'vque et du
terroriste!


III.

De l un autre tiroir s'ouvre, et celui-l nous ramne plus
directement  l'action trs-complaisamment tudie des romans
populaires. Victor Hugo y choue, comme il convient  un grand
tragique d'chouer dans le burlesque. On ne descend pas du troisime
ciel dans la guinguette sans y faire un faux pas. Est-ce  vous, grand
pote lyrique, d'crire l'pope grotesque de quatre tudiants et de
quatre grisettes? Laissez faire cela  des plumes qui vous sont mille
fois infrieures en scnes de champ de bataille et de palais, mais
suprieures en scnes de cabaret et de barrire!  Balzac, ce
romancier de caractre qui surprend sous sa loupe puissante les gestes
et les dialogues des infiniment petits comme des infiniment grands,
qui noue des milliers d'intrigues en une seule intrigue, qui les
dnoue par un fil qui se casse dans son tissu, et qui serait cent
fois plus comique que Molire s'il avait ce que vous avez, le style!
Laissez cela  notre ancien ami Eugne Sue, qui a tudi les
trivialits de la populace toute sa vie pendant que vous tudiiez les
mondes dans les toiles! Laissez cela  Paul de Kock et  ces
crivains de l'cole des Bohmes, qui ont plus de gaiet et d'esprit
que vous, bien qu'ils n'aient pas une plume des ailes transcendantes
de votre gnie!--Et flicitez-vous de n'avoir pas su descendre: ne
descend pas qui veut! C'est la punition des hommes sublimes et qui
volent, de ne pas marcher!--Je me trompe, un seul homme l'a su dans
_Falstaff_.--Mais cet homme tait Shakspeare.

Le ramassis de quolibets, de calembours, de vulgarits saugrenues de
cette partie carre qui occupe un tiers de volume dans les
_Misrables_, ne mrite pas qu'on s'y arrte.--Une seule remarque
encore, c'est que ces huit convives, mles et femelles (car on ne peut
pas les appeler hommes et femmes), ont tous les huit des vices
incarns dans la dbauche et dans l'gosme le plus rvoltant. Les
quatre tudiants se jouent des quatre sultanes qu'ils ont sduites
parmi les plus jolies filles du peuple, comme de quatre instruments de
plaisir qu'ils brisent aprs les avoir corrompues et rendues mres,
sans se soucier seulement de leur innocence passe et de leur malheur
 venir. Leurs tudes finies, ils complotent, comme un tour de gaiet
trs-spirituel, de leur crire un adieu collectif, de les laisser 
peu prs ivres chez le restaurateur de barrire, et de partir ensemble
pour leurs provinces respectives, sans leur donner leur adresse. Le
tour s'excute; les quatre jeunes filles, stupfaites, restent en gage
et deviennent ce que veut la providence des parties carres, le hasard
servi par la dbauche.

Et je vous donne en quatre aussi  deviner ce que cela prouve contre
cette socit qui va en payer les frais dans le roman philosophique de
Victor Hugo. Cela prouve que le peuple ne veille pas assez sur ses
jolies filles, et la bourgeoisie sur ses fils: car il est vident que,
si chacune de ces grisettes avait une gouvernante, et chacun de ces
jeunes dbauchs un gouverneur, comme le veut J.-J. Rousseau dans
l'_mile_, la socit serait infiniment mieux compose, qu'on n'irait
pas en partie carre dner  la barrire, et que votre fille ne serait
pas muette!


IV.

Au second volume, une scne d'enfant, ce privilge du talent de
l'crivain, est dessine avec amour. Sur le seuil d'une auberge de
campagne, deux petites filles, l'une de deux ans, l'autre de dix-huit
mois, se balancent aux rayons du soleil couchant sur une escarpolette
d'anneaux de fer placs sous une charrette; l'aubergiste, assis sur sa
porte, les berce avec une ficelle attache  sa main, et les fait
crier de joie  chaque gmissement mtallique de l'escarpolette
improvise.

De la chair frache et du fer rouill, voil encore une antithse.
C'est une de ces scnes faites de rien, mais dcrites avec la minutie
savante de Meissonnier, et vues avec l'oeil d'une mre, scnes 
l'aide desquelles Hugo grave pour l'ternit dans l'oeil et dans la
mmoire de son lecteur une rencontre dont il veut qu'on se souvienne.
Heureux qui sait peindre! Cela prouve qu'il a senti.

Souvenez-vous de ces vers dlicieux de douleur, dans lesquels le grand
pote pense  sa fille et  son gendre noys dans la Seine en se
baignant prs de Rouen; l'une par imprudence, l'autre pour ne pas
survivre  son amour!--Qui peut oublier ces couleurs trempes et
dlayes dans des larmes chaudes?

Ainsi est en prose la scne de devant l'auberge. Les deux enfants
taient  l'aubergiste. Une autre femme, toute jeune encore,
s'avanait  ce spectacle, portant un sac de nuit et un autre enfant.


V.

Victor Hugo, sr de son pinceau, comme Raphal quand il rencontre une
mre virginale et un enfant-Dieu, ne manque pas de les dcrire.

..................................................................

L'enfant de cette femme tait un des plus divins tres qu'on pt
voir. C'tait une fille de deux  trois ans. Elle et pu jouter avec
les deux autres petites pour la coquetterie de l'ajustement; elle
avait un bavolet de linge fin, des rubans  sa brassire et de la
valenciennes  son bonnet. Le pli de sa jupe releve laissait voir sa
cuisse blanche, potele et ferme. Elle tait admirablement rose et
bien portante. La belle petite donnait envie de mordre dans les pommes
de ses joues. On ne pouvait rien dire de ses yeux, sinon qu'ils
devaient tre trs-grands et qu'ils avaient des cils magnifiques. Elle
dormait.

Elle dormait de ce sommeil d'absolue confiance propre  son ge. Les
bras des mres sont faits de tendresse; les enfants y dorment
profondment.

Quant  la mre, l'aspect en tait pauvre et triste. Elle avait la
mise d'une ouvrire qui tend  redevenir paysanne. Elle tait jeune.
tait-elle belle? peut-tre; mais avec cette mise il n'y paraissait
pas. Ses cheveux, d'o s'chappait une mche blonde, semblaient fort
pais, mais disparaissaient svrement sous une coiffe de bguine,
laide, serre, troite, et noue au menton.

Le rire montre les belles dents quand on en a; mais elle ne riait
point. Ses yeux ne semblaient pas tre secs depuis trs-longtemps.
Elle tait ple; elle avait l'air trs-lasse et un peu malade; elle
regardait sa fille endormie dans ses bras avec cet air particulier
d'une mre qui a nourri son enfant. Un large mouchoir bleu comme ceux
o se mouchent les invalides, pli en fichu, masquait lourdement sa
taille. Elle avait les mains hles et toutes piques de taches de
rousseur, l'index durci et dchiquet par l'aiguille, une mante brune
de laine bourrue, une robe de toile et de gros souliers. C'tait
Fantine.

C'tait Fantine, difficile  reconnatre. Pourtant,  l'examiner
attentivement, elle avait toujours sa beaut. Un pli triste, qui
ressemblait  un commencement d'ironie, ridait sa joue droite. Quant 
sa toilette, cette arienne toilette de mousseline et de rubans qui
semblait faite avec de la gaiet, de la folie et de la musique, pleine
de grelots et parfume de lilas, elle s'tait vanouie comme ces
beaux givres clatants qu'on prend pour des diamants au soleil; ils
fondent et laissent la branche toute noire.

Dix mois s'taient couls depuis la bonne farce.

Que s'tait-il pass pendant ces dix mois? On le devine.

Aprs l'abandon, la gne. Fantine avait tout de suite perdu de vue
Favourite, Zphine et Dahlia; le lien bris du ct des hommes s'tait
dfait du ct des femmes; on les et bien tonnes, quinze jours
aprs, si on leur et dit qu'elles taient amies; cela n'avait plus de
raison d'tre. Fantine tait reste seule. Le pre de son enfant
parti,--hlas! ces ruptures-l sont irrvocables,--elle se trouva
absolument isole, avec l'habitude du travail de moins et le got du
plaisir de plus. Entrane par sa liaison avec Tholomys  ddaigner
le petit mtier qu'elle savait, elle avait nglig ses dbouchs: ils
s'taient ferms. Nulle ressource. Fantine savait  peine lire et ne
savait pas crire; on lui avait seulement appris dans son enfance 
signer son nom; elle avait fait crire par un crivain public une
lettre  Tholomys, puis une seconde, puis une troisime. Tholomys
n'avait pas rpondu. De l misre, ncessit d'abandonner son enfant,
retours de sa pense vers son pays natal, o cependant elle n'avait
d'autre famille que les noms du pays, les rues et les portes des
maisons.

Elle emportait son enfant, sa fille, esprant la nourrir, l'lever de
ses soins, de ses larmes.

L'aubergiste veut bien garder l'enfant de Fantine en sevrage  un prix
modr; l'enfant se nomme Cosette. Fantine la laisse en pleurant,
s'engage  payer sa pension, s'tablit seule dans sa ville natale, et
y cherche de l'ouvrage. Hlas! en vain.--Voil la premire vritable
misre du roman. Mais la peinture en est charge de couleurs
mlodramatiques fausses, parce que le mlodrame n'a rien de commun
avec la nature. Au bout de quelques mois, on demande la pension de
Cosette; la mre coupe ses cheveux et les vend pour payer un terme,
puis un autre terme. Elle n'a  vendre que ses deux dents de devant,
elle les fait arracher et reste enlaidie pour rester mre, etc.,
etc.: tout cela entreml de misre mal motive ou mal amene. Le
roman tourne  l'invraisemblance par l'atroce. L'imagination se dfie
de l'crivain, elle se dtourne de ces misres  procd et  systme,
et par dgot elle ne veut pas croire. La socit, mme actuelle, ne
renvoie pas  l'arracheur de dents une jeune et jolie fille qui porte
son enfant au seuil d'un hospice, et qui, en acceptant la honte pour
elle, mendie auprs des lois pour l'innocente crature. Il faut
l'accuser, oui, mais non la calomnier. Nul ne le sait mieux que moi,
qui ai tant protest, par mes crits et mes discours, contre la
suppression barbare des _tours_, cette institution admirable de
dlicatesse, qui sauve la honte, au moins la vie aux enfants. La
publicit du dpt est un attentat  la pudeur, le dsespoir inscrit 
perptuit sur l'enfant, oui; mais enfin le dpt existe, la loi ne
l'a pas encore os supprimer.


VI.

Fantine se trane dans la misre et choue  la prostitution la plus
abjecte, corrompue par la faim dans sa petite ville natale de M... sur
M...

Mais Valjean se retrouve l sous un nom qui cache son pass: il a
pass dix-neuf ans au bagne, il s'est vad cinq ou six fois, enfin il
a fini par tenter fortune et par la gagner en inventant je ne sais
quel procd nouveau pour conomiser la faon sur le noir de jais. Il
y a recueilli d'normes bnfices. Le pays, qui y gagne aussi, ne lui
marchande pas la considration montaire qui suit le succs
commercial. Le roi l'a nomm maire de son pays et chevalier de la
Lgion d'honneur; il a six cent mille francs de rserve dposs chez
le banquier libral, M. Laffitte. C'tait un impitoyable honnte
homme, dit M. Hugo; il demandait aux hommes de la bonne volont, aux
femmes des moeurs pures,  tous de la probit. Il avait divis les
ateliers afin de sparer les sexes, et que les filles et les femmes
pussent rester sages. Sur ce point il tait inflexible. Il s'appelait
maintenant le pre Madeleine; il employait tout le monde; il
n'exigeait qu'une chose: Soyez honnte homme! soyez honnte fille!
Vritable Grandisson du commerce et de l'industrie, il tait
irrprochable, monotone, pdant et rogue comme lui: le type des
manufacturiers parvenus et vertueux. Dans un autre temps, Victor Hugo
lui aurait fait reconqurir un haut rang dans la socit par
l'hrosme: Valjean se serait vad, aurait pris les armes, serait
mont de grade en grade dans un rgiment ou sur un vaisseau, aurait
fait tant d'exploits qu'il serait devenu un grand gnral comme
Garibaldi, un aventurier de libert, un dictateur de peuple,
renversant, pour son chef-d'oeuvre, le sige d'une religion, et, pour
se distraire, une demi-douzaine de trnes!

Mais, il faut ici le reconnatre M. Hugo va chercher pour son hros du
bagne, en 1818, la considration publique o elle est, dans une
addition bien faite, dans une fortune acquise sou par sou, en
faisant, par charit, travailler une multitude d'ouvriers chastes et
probes,  condition que la journe de chacun et de chacune lui
rapporterait  lui-mme un bon bnfice! Voil la vertu du
manufacturier J. Valjean, la vertu estimable et utile de 1818!


VII.

Mais voyons par quel procd de morale trs-peu sociale le digne
galrien tait arriv  cet _otium cum dignitate_ de maire de sa
commune et de _Petit Manteau bleu_ de M... sur M... C'est ici que la
socit est vertement semonce par cet audacieux bandit avant qu'il
ait concouru pour le prix Montyon de son poque, avant qu'il ait
acquis cette vertu dshonore qui n'a de prix que parce qu'elle se
cache, et qui n'a de couronne que parce qu'elle se montre: _Et fugit
ad salices et se cupit ante videri!_

Lisez:

Il faut bien que la socit regarde ces choses, puisque c'est elle
qui les fait!

Jean Valjean tait au bagne un ignorant, mais ce n'tait pas un
imbcile. La lumire naturelle tait allume en lui. Le malheur, qui a
aussi sa clart, augmenta le peu de jour qu'il y avait dans cet
esprit. Sous le bton, sous la chane, au cachot,  la fatigue, sous
l'ardent soleil du bagne, sur le lit de planches des forats, il se
replia en sa conscience et rflchit.

Il se constitua tribunal.

Il commena par se juger lui-mme.

Il reconnut qu'il n'tait pas un innocent injustement puni. Il
s'avoua qu'il avait commis une action extrme et blmable; qu'on ne
lui et peut-tre pas refus ce pain, s'il l'avait demand; que dans
tous les cas il et mieux valu l'attendre, soit de la piti, soit du
travail; que ce n'est pas tout  fait une raison sans rplique de
dire: Peut-on attendre quand on a faim? Que d'abord il est trs-rare
qu'on meure littralement de faim; ensuite que, malheureusement ou
heureusement, l'homme est ainsi fait qu'il peut souffrir longtemps et
beaucoup, moralement et physiquement, sans mourir; qu'il fallait donc
de la patience; que cela et mieux valu mme pour ces pauvres petits
enfants; que c'tait un acte de folie,  lui, malheureux homme chtif,
de prendre violemment au collet la socit tout entire et de se
figurer qu'on sort de la misre par le vol; que c'tait, dans tous les
cas, une mauvaise porte pour sortir de la misre que celle par o l'on
entre dans l'infamie; enfin qu'il avait eu tort.

Puis il se demanda:

S'il tait le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire; si
d'abord ce n'tait pas une chose grave qu'il et, lui travailleur,
manqu de travail, lui laborieux, manqu de pain; si, ensuite, la
faute commise et avoue, le chtiment n'avait pas t froce et outr;
s'il n'y avait pas plus d'abus de la part de la loi dans la peine
qu'il n'y avait eu d'abus de la part du coupable dans sa faute; s'il
n'y avait pas excs de poids dans un des plateaux de la balance, celui
o est l'expiation; si la surcharge de la peine n'tait point
l'effacement du dlit, et n'arrivait pas  ce rsultat de retourner
la situation, de remplacer la faute du dlinquant par la faute de la
rpression, de faire du coupable la victime et du dbiteur le
crancier, et de mettre dfinitivement le droit du ct de celui-l
mme qui l'avait viol; si cette peine, complique des aggravations
successives pour les tentatives d'vasion, ne finissait pas par tre
une sorte d'attentat du plus fort sur le plus faible, un crime de la
socit sur l'individu, un crime qui recommenait tous les jours, un
crime qui durait dix-neuf ans.

Il se demanda si la socit humaine pouvait avoir le droit de faire
galement subir  ses membres, dans un cas son imprvoyance
draisonnable, et dans l'autre cas sa prvoyance impitoyable; et de
saisir  jamais un pauvre homme entre un dfaut et un excs, dfaut de
travail, excs de chtiment;

S'il n'tait pas exorbitant que la socit traitt ainsi prcisment
ses membres les plus mal dots dans la rpartition des biens que fait
le hasard, et par consquent les plus dignes de mnagements.

Ces questions faites et rsolues, il jugea la socit et la
condamna.

Il la condamna  sa haine.

Il la fit responsable du sort qu'il subissait, et se dit qu'il
n'hsiterait peut tre pas  lui en demander compte un jour. Il se
dclara  lui-mme qu'il n'y avait pas quilibre entre le dommage
qu'il avait caus et le dommage qu'on lui causait; il conclut enfin
que son chtiment n'tait pas,  la vrit, une injustice, mais qu'
coup sr c'tait une iniquit.

La colre peut tre folle et absurde; on peut tre irrit  tort; on
n'est indign que lorsqu'on a raison au fond par quelque ct.

Jean Valjean se sentait indign.

Et puis, la socit humaine ne lui avait fait que du mal; jamais
il n'avait vu d'elle que ce visage courrouc, qu'elle appelle sa
Justice et qu'elle montre  ceux qu'elle frappe. Les hommes ne
l'avaient touch que pour le meurtrir. Tout contact avec eux lui avait
t un coup. Jamais, depuis son enfance, depuis sa mre, depuis sa
soeur, jamais il n'avait rencontr une parole amie, un regard
bienveillant. De souffrance en souffrance il arriva peu  peu  cette
conviction que la vie tait une guerre, que dans cette guerre il
tait le vaincu. Il n'avait d'autre arme que sa haine. Il rsolut de
l'aiguiser au bagne et de l'emporter en s'en allant.

Il y avait  Toulon une cole pour la chiourme, tenue par les frres
ignorantins, o l'on enseignait le plus ncessaire  ceux de ces
malheureux qui avaient la bonne volont. Il fut du nombre des hommes
de bonne volont. Il alla  l'cole  quarante ans, et apprit  lire,
 crire,  compter. Il sentit que fortifier son intelligence, c'tait
fortifier sa haine. Dans de certains cas, l'instruction et la lumire
peuvent servir de rallonge au mal.

Cela est triste  dire: aprs avoir jug la socit qui avait fait
son malheur, il jugea la providence qui avait fait la socit, et il
la condamna aussi.

Ainsi, pendant ces dix-neuf ans de torture et d'esclavage, cette me
monta et tomba en mme temps. Il y entra de la lumire d'un ct et
des tnbres de l'autre.


VIII.

Jean Valjean n'tait pas, on l'a vu, d'une nature mauvaise. Il tait
encore bon quand il arriva au bagne. Il y condamna la socit et
sentit qu'il devenait mchant; il y condamna la providence et sentit
qu'il devenait impie.

Ici il est difficile de ne pas mditer un instant.

La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et
tout  fait? L'homme cr bon par Dieu peut-il tre fait mchant par
l'homme? L'me peut-elle tre refaite tout d'une pice par la
destine, et devenir mauvaise, la destine tant mauvaise? Le coeur
peut-il devenir difforme et contracter des laideurs et des infirmits
incurables sous la pression d'un malheur disproportionn, comme la
colonne vertbrale sous une vote trop basse? N'y a-t-il pas dans
toute me humaine, n'y avait-il pas dans l'me de Jean Valjean en
particulier, une premire tincelle, un lment divin, incorruptible
dans ce monde, immortel dans l'autre, que le bien peut dvelopper,
attiser, allumer et faire rayonner splendidement, et que le mal ne
peut jamais entirement teindre?

Questions graves et obscures,  la dernire desquelles tout
physiologiste et probablement rpondu _non_, et sans hsiter, s'il
et vu  Toulon, aux heures de repos qui taient pour Jean Valjean des
heures de rverie, assis, les bras croiss, sur la barre de quelque
cabestan, le bout de sa chane enfonc dans sa poche pour l'empcher
de traner, ce galrien morne, srieux, silencieux et pensif, paria
des lois qui regardait l'homme avec colre, damn de la civilisation
qui regardait le ciel avec svrit.

Certes, et nous ne voulons pas le dissimuler, le physiologiste
observateur et vu l une misre irrmdiable; il et plaint peut-tre
ce malade du fait de la loi, mais il n'et pas mme essay de
traitement; il et dtourn le regard des cavernes qu'il aurait
entrevues dans cette me; et, comme Dante de la porte de l'enfer, il
et effac de cette existence le mot que le doigt de Dieu a pourtant
crit sur le front de tout homme: _Esprance!_

Cet tat de son me que nous avons tent d'analyser tait-il aussi
parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avons essay de le
rendre pour ceux qui nous lisent? Jean Valjean voyait-il distinctement
aprs leur formation, et avait-il vu distinctement  mesure qu'ils se
formaient, tous les lments dont se composait sa misre morale? Cet
homme rude et illettr s'tait-il bien nettement rendu compte de la
succession d'ides par laquelle il tait, degr  degr, mont et
descendu jusqu'aux lugubres aspects qui taient depuis tant d'annes
dj l'horizon intrieur de son esprit? Avait-il bien conscience de
tout ce qui s'tait pass en lui et de tout ce qui s'y remuait? C'est
ce que nous n'oserions dire; c'est mme ce que nous ne croyons pas. Il
y avait trop d'ignorance dans ce Jean Valjean pour que, mme aprs
tant de ce malheur, il n'y restt pas beaucoup de vague. Par moments
il ne savait pas mme bien au juste ce qu'il prouvait. Jean Valjean
tait dans les tnbres; il souffrait dans les tnbres; il hassait
dans les tnbres; on et pu dire qu'il naissait devant lui. Il vivait
habituellement dans cette ombre, ttonnant comme un aveugle et comme
un rveur. Seulement, par intervalles, il lui venait tout  coup, de
lui-mme et du dehors, une secousse de colre, un surcrot de
souffrance, un ple et rapide clair qui illuminait toute son me, et
faisait brusquement apparatre partout autour de lui, en avant et en
arrire, aux lueurs d'une lumire affreuse, les hideux prcipices et
les sombres perspectives de sa destine.

L'clair pass, la nuit retombait, et o tait-il? Il ne le savait
plus.

Le propre des peines de cette nature, dans lesquelles domine ce qui
est impitoyable, c'est--dire ce qui est abrutissant, c'est de
transformer peu  peu, par une sorte de transfiguration stupide, un
homme en bte fauve, quelquefois en bte froce. Les tentatives
d'vasion de Jean Valjean, successives et obstines, suffiraient 
prouver cet trange travail fait par la loi sur l'me humaine. Jean
Valjean et renouvel ces tentatives, si parfaitement inutiles et
folles, autant de fois que l'occasion s'en ft prsente, sans songer
un instant au rsultat, ni aux expriences dj faites. Il s'chappait
imptueusement comme le loup qui trouve la cage ouverte. L'instinct
lui disait: Sauve-toi! Le raisonnement lui et dit: Reste! Mais,
devant une tentation si violente, le raisonnement avait disparu; il
n'y avait plus que l'instinct. La bte seule agissait. Quand il tait
repris, les nouvelles svrits qu'on lui infligeait ne servaient qu'
l'effarer davantage.


IX.

Un dtail que nous ne devons pas omettre, c'est qu'il tait d'une
force physique dont n'approchait pas un des habitants du bagne.  la
fatigue, pour filer un cble, pour tirer un cabestan, Jean Valjean
valait quatre hommes. Il soulevait et soutenait parfois d'normes
poids sur son dos, et remplaait dans l'occasion cet instrument qu'on
appelle _cric_ et qu'on appelait jadis _orgueil_, d'o a pris nom,
soit dit en passant, la rue Montorgueil prs des halles de Paris. Ses
camarades l'avaient surnomm Jean-le-Cric. Une fois, comme on rparait
le balcon de l'htel de ville de Toulon, une des admirables cariatides
de Puget qui soutiennent ce balcon se descella et faillit tomber. Jean
Valjean, qui se trouvait l, soutint de l'paule la cariatide et donna
le temps aux ouvriers d'arriver.

Sa souplesse dpassait encore sa vigueur. Certains forats, rveurs
perptuels d'vasions, finissent par faire de la force et de l'adresse
combines une vritable science. C'est la science des muscles, toute
une statique mystrieuse et quotidiennement pratique par les
prisonniers, ces ternels envieux des mouches et des oiseaux. Gravir
une verticale, et trouver des points d'appui l o l'on voit  peine
une saillie, tait un jeu pour Jean Valjean. tant donn un angle de
mur, avec la tension de son dos et de ses jarrets, avec ses coudes et
ses talons embots dans les asprits de la pierre, il se hissait
comme magiquement  un troisime tage. Quelquefois il montait ainsi
jusqu'au toit du bagne.

Il parlait peu. Il ne riait pas. Il fallait quelque motion extrme
pour lui arracher, une ou deux fois l'an, ce lugubre rire du forat
qui est comme un cho du rire du dmon.  le voir, il semblait occup 
regarder continuellement quelque chose de terrible.


X.

Il tait absorb, en effet.

 travers les perceptions maladives d'une nature incomplte et d'une
intelligence accable, il sentait confusment qu'une chose monstrueuse
tait sur lui. Dans cette pnombre obscure et blafarde o il rampait,
chaque fois qu'il tournait le cou et qu'il essayait d'lever son
regard, il voyait avec une terreur mle de rage s'chafauder,
s'tager et monter  perte de vue au-dessus de lui, avec ses
escarpements horribles, une sorte d'entassement effrayant de choses,
de lois, de prjugs, d'hommes et de faits, dont les contours lui
chappaient, dont la masse l'pouvantait, et qui n'tait autre chose
que cette prodigieuse pyramide que nous appelons la civilisation. Il
distinguait  et l dans cet ensemble fourmillant et difforme, tantt
prs de lui, tantt loin et sur des plateaux inaccessibles, quelque
groupe, quelque dtail vivement clair: ici l'argousin avec son
bton, ici le gendarme et son sabre, l-bas l'archevque mitr, tout
en haut, dans une sorte de soleil, l'empereur couronn et blouissant.
Il lui semblait que ces splendeurs lointaines, loin de dissiper sa
nuit, la rendaient plus funbre et plus noire. Tout cela, lois,
prjugs, faits, hommes, choses, allait et venait au-dessus de lui,
selon le mouvement compliqu et mystrieux que Dieu imprime  la
civilisation, marchant sur lui et l'crasant avec je ne sais quoi de
paisible dans la cruaut et d'inexorable dans l'indiffrence. mes
tombes au fond de l'infortune possible, malheureux hommes perdus au
plus bas de ces limbes o l'on ne regarde plus, les rprouvs de la
loi sentent peser de tout son poids sur leur tte cette socit
humaine, si formidable pour qui est dehors, si effroyable pour qui est
dessous.

Dans cette situation, Jean Valjean songeait, et quelle pouvait tre
la nature de sa rverie?

Si le grain de mil sous la meule avait des penses, il penserait sans
doute ce que pensait Jean Valjean.

Toutes ces choses, ralits pleines de spectres, fantasmagories
pleines de ralits, avaient fini par lui crer une sorte d'tat
intrieur presque inexprimable.


XI.

Par moments, au milieu de son travail du bagne, il s'arrtait. Il se
mettait  penser. Sa raison,  la fois plus mre et plus trouble
qu'autrefois, se rvoltait. Tout ce qui lui tait arriv lui
paraissait absurde; tout ce qui l'entourait lui paraissait impossible.
Il se disait: C'est un rve. Il regardait l'argousin debout  quelques
pas de lui; l'argousin lui semblait un fantme; tout  coup le fantme
lui donnait un coup de bton.

La nature visible existait  peine pour lui. Il serait presque vrai
de dire qu'il n'y avait point pour Jean Valjean de soleil, ni de beaux
jours d't, ni de ciel rayonnant, ni de fraches aubes d'avril. Je ne
sais quel jour de soupirail clairait habituellement son me.

Pour rsumer en terminant ce qui peut tre rsum et traduit en
rsultats positifs dans tout ce que nous venons d'indiquer, nous nous
bornerons  constater qu'en dix-neuf ans, Jean Valjean, l'inoffensif
mondeur de Faverolles, le redoutable galrien de Toulon, tait devenu
capable, grce  la manire dont le bagne l'avait faonn, de deux
espces de mauvaises actions: premirement, d'une mauvaise action
rapide, irrflchie, pleine d'tourdissement, toute d'instinct, sorte
de reprsailles pour le mal souffert; deuximement, d'une mauvaise
action grave, srieuse, dbattue en conscience et mdite avec les
ides fausses que peut donner un pareil malheur. Ses prmditations
passaient par les trois phases successives que les natures d'une
certaine trempe peuvent seules parcourir, raisonnement, volont,
obstination. Il avait pour mobile l'indignation habituelle, l'amertume
de l'me, le profond sentiment des iniquits subies, la raction, mme
contre les bons, les innocents et les justes, s'il y en a. Le point de
dpart comme le point d'arrive de toutes ses penses tait la haine
de la loi humaine; cette haine qui, si elle n'est arrte dans son
dveloppement par quelque incident providentiel, devient, dans un
temps donn, la haine de la socit, puis la haine du genre humain,
puis la haine de la cration, et se traduit par un vague et incessant
et brutal dsir de nuire, n'importe  qui,  un tre vivant
quelconque.--Comme on voit, ce n'tait pas sans raison que le
passe-port qualifiait Jean Valjean d'_homme trs-dangereux_.

D'anne en anne, cette me s'tait dessche de plus en plus,
lentement, mais fatalement.  coeur sec, oeil sec.  sa sortie du
bagne, il y avait dix-neuf ans qu'il n'avait vers une larme.


XII.

L'ONDE ET L'OMBRE.

Un homme  la mer!

Qu'importe! le navire ne s'arrte pas. Le vent souffle, ce sombre
navire-l a une route qu'il est forc de continuer. Il passe.

L'homme disparat, puis reparat, il plonge et remonte  la surface,
il appelle, il tend les bras, on ne l'entend pas; le navire
frissonnant sous l'ouragan et tout  la manoeuvre, les matelots et les
passagers ne voient mme plus l'homme submerg; sa misrable tte
n'est qu'un point dans l'normit des vagues.

Il jette des cris dsesprs dans les profondeurs. Quel spectre que
cette voile qui s'en va! Il la regarde, il la regarde frntiquement.
Elle s'loigne, elle blmit, elle dcrot. Il tait l tout  l'heure,
il tait de l'quipage, il allait et venait sur le pont avec les
autres, il avait sa part de respiration et de soleil, il tait un
vivant. Maintenant, que s'est-il donc pass? Il a gliss, il est
tomb, c'est fini.

Il est dans l'eau monstrueuse. Il n'a plus sous les pieds que de la
fuite et de l'croulement. Les flots dchirs et dchiquets par le
vent l'environnent hideusement, les roulis de l'abme l'emportent,
tous les haillons de l'eau s'agitent autour de sa tte, une populace
de vagues crache sur lui, de confuses ouvertures le dvorent  demi;
chaque fois qu'il enfonce, il entrevoit des prcipices pleins de nuit;
d'affreuses vgtations inconnues le saisissent, lui nouent les pieds,
le tirent  elles; il sent qu'il devient abme, il fait partie de
l'cume, les flots se le jettent de l'un  l'autre, il boit
l'amertume, l'ocan lche s'acharne  le noyer, l'normit joue avec
son agonie. Il semble que toute cette eau soit de la haine.

Il lutte pourtant.

Il essaye de se dfendre, il essaye de se soutenir, il fait effort,
il nage. Lui, cette pauvre force tout de suite puise, il combat
l'inpuisable.

O donc est le navire? L-bas.  peine visible dans les ples
tnbres de l'horizon.

Les rafales soufflent; toutes les cumes l'accablent. Il lve les
yeux et ne voit que les lividits des nuages. Il assiste, agonisant, 
l'immense dmence de la mer. Il est supplici par cette folie. Il
entend des bruits trangers  l'homme qui semblent venir d'au-del de
la terre et d'on ne sait quel dehors effrayant.

Il y a des oiseaux dans les nues, de mme qu'il y a des anges
au-dessus des dtresses humaines, mais que peuvent-ils pour lui? Cela
vole, chante et plane, et lui, il rle.

Il se sent enseveli  la fois par ces deux infinis, l'ocan et le
ciel; l'un est une tombe, l'autre est un linceul.

La nuit descend, voil des heures qu'il nage, ses forces sont 
bout; le navire, cette chose lointaine o il y avait des hommes, s'est
effac; il est seul dans le formidable gouffre crpusculaire, il
enfonce, il se roidit, il se tord; il sent au-dessous de lui les
vagues monstres de l'invisible; il appelle.

Il n'y a plus d'hommes. O est Dieu?

Il appelle. Quelqu'un! quelqu'un! Il appelle toujours.

Rien  l'horizon. Rien au ciel.

Il implore l'tendue, la vague, l'algue, l'cueil; cela est sourd. Il
supplie la tempte; la tempte imperturbable n'obit qu' l'infini.

Autour de lui l'obscurit, la brume, la solitude, le tumulte orageux
et inconscient, le plissement indfini des eaux farouches. En lui
l'horreur de la fatigue. Sous lui la chute. Pas de point d'appui. Il
songe aux aventures tnbreuses du cadavre dans l'ombre illimite. Le
froid sans fond le paralyse. Ses mains se crispent et se ferment et
prennent du nant. Vents, nues, tourbillons, souffles, toiles
inutiles! Que faire? Le dsespr s'abandonne, qui est las prend le
parti de mourir, il se laisse faire, il se laisse aller, il lche
prise, et le voil qui roule  jamais dans les profondeurs lugubres de
l'engloutissement.


XIII.

 marche implacable des socits humaines! Pertes d'hommes et d'mes
chemin faisant! Ocan o tombe tout ce que laisse tomber la loi!
Disparition sinistre du secours!  mort morale!

La mer, c'est l'inexorable nuit sociale o la pnalit jette ses
damns. La mer, c'est l'immense misre.

L'me,  vau-l'eau dans ce gouffre, peut devenir un cadavre. Qui la
ressuscitera?

(Une des plus belles pages de la langue que nous parlons!)


XIV.

Ai-je besoin de noter le sophisme au milieu de ce ple-mle
blouissant de vrits et d'erreurs, o l'homme coupable se croit le
droit de conclure  la condamnation de cette pauvre socit, et le
_droit de har_ l'homme social parce qu'il ne se sent pas capable
d'tre assez libre si la socit ne lui fait pas place pour le droit
qu'il rve et pour l'indpendance qu'il convoite?

Il y aurait un chapitre par mot  crire pour rfuter le forat; M.
Hugo l'a rfut, mais en l'excutant. L'objection reste dans sa force
et surtout dans sa sduction par le talent du raisonnement. La socit
baisse la tte devant l'audacieux forat.

Mais ai-je besoin de noter surtout cette admirable page qui rsume
tout dans ce chapitre: _Un homme  la mer?_ Ni J.-J. Rousseau, ni
Lamennais, n'ont jamais crit de ce style.

Cette longue image de quatre pages vaut tout un livre. C'est la voix
de l'abme! C'est l'agonie du dsespoir sur qui pse un monde, et 
qui un pote sublime a donn une langue semblable  celle de Job
lui-mme: la langue du grain de sable pensant perdu dans le monceau
des hommes, des dserts et des eaux. Il faut tre pote pour sentir ce
chapitre, mais il faut tre plus que pote pour l'avoir crit. Ici et
ailleurs, lorsque Victor Hugo dpeint l'homme, il invente une langue
surhumaine pour hurler les lamentations de l'humanit.


XV.

Revenons  Valjean, bon citoyen, bon commerant, bon magistrat, et qui
commence  sentir le prix d'une socit qui lui garantit les fruits du
travail, la libert et la concurrence, l'inviolabilit des banques,
ces rservoirs et ces dpts du capital; toutes ces vertus qui la
composent tout entire aux yeux de l'industriel enrichi.

Par une srie de catastrophes et de vicissitudes facilement combines,
Valjean vertueux finit par connatre, plaindre et protger Fantine.
Elle meurt dans ses bras, elle lui lgue _Cosette_, cette enfant
abandonne par force dans l'auberge des Thnardier. Ceux-ci refusent
longtemps de la rendre, ds qu'ils savent que Jean Valjean ou M.
Madeleine dsire la racheter d'eux: faire _chanter_ la nature, c'est
le chef-d'oeuvre des avares et des sclrats, c'est la question donne
aux coeurs d'une mre et d'un pre.

Ces Thnardier sont des demi-coquins, introduits comme machine  drame
dans le roman. Ils suivent les armes de l'Empire, comme des corbeaux,
pour dpouiller les morts.  Waterloo, ils ont fait une riche moisson;
ils ont recrut un vieux colonel de l'Empire vanoui, en lui enlevant
ses habits. Le colonel s'imagine qu'il leur doit la vie. Il le dit 
son fils plus tard, et lui fait promettre de sauver un jour ses
sauveurs, s'il vient  les dcouvrir jamais.

Notez ceci dans votre mmoire, car c'est le _deus ex machina_ de la
pice. Cela donne lieu  des scnes peu vraisemblables, tires par
les cheveux, mais dramatiques et dignes d'un grand matre de larmes,
par le pathtique des situations et par la navet des amours qui en
sont la suite. Passez l'invraisemblable  J.-J. Rousseau ou  Victor
Hugo, vous n'avez plus que des chefs-d'oeuvre.


XVI.

En attendant, l'envie, curieuse de sa nature, commence  suspecter la
source des richesses de ce philanthrope inconnu et maladroit, qui, en
effet, est loin d'tre pure; car l'argenterie drobe  l'vque de
gr ou de force, et la pice de quarante sous arrache par violence au
pauvre enfant, sont deux mauvaises pierres angulaires de cette fortune
quivoque. On peut purifier un fleuve  son embouchure, on ne le
sanctifie pas  sa source.

Le doigt de la Providence commence  se montrer dans l'ombre sous les
traits d'un hasard. Un personnage tout  fait fantastique, un agent
de la police, nomm Javert, homme droit comme l'clair dans son but,
serpentant comme lui dans ses moyens, ferme dans son devoir comme la
conscience, ancien garde-chiourme, chasseur de btes fauves pour en
dfendre la socit, a cru reconnatre dans Valjean, qu'on lui a
signal, un ancien forat de sa connaissance  Toulon; il le dnonce 
Paris,  l'autorit protectrice des honntes gens. Mais, au moment o
Javert vient pour s'claircir et s'assurer de lui, il croit
reconnatre son erreur, et la confesse honntement et franchement au
maire Madeleine, en lui demandant pardon. Ce qui lui fait croire qu'il
se trompe et qu'il doit rparation  ce brave philanthrope enrichi,
c'est l'arrestation inopine d'un autre forat, vieux gibier abruti de
cour d'assises, un nomm Champmathieu, qui a vol des pommes dans le
pays.

Ce Champmathieu, victime d'inexplicables ressemblances de nom et de
destines avec Jean Valjean, ne sait se dfendre qu'en rptant 
satit qu'il est Champmathieu. Cette obstination le fait paratre
d'autant plus coupable. On va le juger le surlendemain. Fantine meurt
dans la nuit; cette mort jette plus de dsordre encore dans la tte de
M. Madeleine.


XVII.

Ici s'ouvre une des plus belles angoisses de conscience qu'il ait
jamais t donn  l'homme de concevoir et d'crire.

Un crivain digne d'tre le secrtaire de la conscience pouvait seul
l'inventer et l'crire. C'est vritablement l'hrosme de la vertu, le
martyre ncessaire, mais mortel, de tout ce qui est humain dans
l'homme, contre tout ce qui est divin, la _vrit_, aux dpens de la
vie.

La _question_ sacre donne  l'homme par lui-mme, l'aveu cote que
cote arrach  la nature humaine par l'homme lui-mme, le triomphe de
la confession devant Dieu, avec la pnitence devant les hommes!

C'est sublime!

Mais comment ce chef-d'oeuvre de vertu humaine est-il rserv  un
aussi vil sclrat que ce Valjean? O aurait-il pris cette lumire
intrieure parfaite, cette justesse infaillible, cette dlicatesse de
saintet qui surgissent tout  coup en lui, comme la fleur surgit du
fumier, pour se foudroyer lui-mme, s'offrir en holocauste pour un
misrable fltri d'avance, et pour s'crier de sang-froid devant le
jury, et devant Dieu, et devant ses concitoyens, dont la considration
se change en excration: C'est moi qui suis le forat! ce forat
hautain, ce forat rcidiviste! Relchez cet homme et enchanez-moi.
Suicide de son honneur, M. Madeleine a fait plus difficile et plus
beau que le suicide de Brutus!

Mais il faut lire cette scne, crite comme elle est pense, dans le
roman, ici trois fois vertueux, de Victor Hugo. Encore une fois,
lisez.

Valjean se hte vers la peine comme un autre se hte pour fuir
l'chafaud: il arrive au moment o l'infortun Champmathieu est
convaincu par son idiotisme d'tre Jean Valjean.

Il hsite  entrer dans le prtoire, il regarde le loquet et la porte
derrire laquelle est son ternelle infamie; il recule, prs de
faiblir.

Qu'est-ce qui m'y oblige? se dit-il, mot sublime de caractre,
rpondu dans sa conscience par un mot plus sublime encore: DIEU! il
entre, il est accueilli par les gards et le respect du prsident, des
jurs, de l'auditoire.


XVIII.

Lisez, lisez toutes ces pages, et surtout celles de son voyage pour
arriver  temps: chemin de croix des justes! Mais, encore une fois,
pourquoi cette saintet dans ce sclrat de nature et dans ce sournois
de vertu, ce Jean Valjean?

Est-ce que vous ne pouviez pas rserver  un homme clair d'en haut
et franchement vertueux ce rle impossible dans un bandit, qui ne sait
pas mme le nom de conscience; qui ne fait que ruminer, assassiner,
voler, parader, gagner de l'argent et afficher l'hypocrisie de la
probit utile? Est-ce qu'un paradoxe de plus tait indispensable pour
donner l'apparence du sophisme  la vertu mme?

Comme cela et t plus beau, si cela pouvait tre plus vrai! Mais
l'incrdulit poursuit le lecteur comme un remords, mme en admirant!

Et cependant lisez, encore une fois lisez! C'est un chapitre de la
mort de Socrate, quelque chose d'hroque.


XIX.

C'tait lui, en effet. La lampe du greffier clairait son visage. Il
tenait son chapeau  la main, il n'y avait aucun dsordre dans ses
vtements, sa redingote tait boutonne avec soin. Il tait trs-ple,
et il tremblait lgrement. Ses cheveux, gris encore au moment de son
arrive  Arras, tait maintenant tout  fait blancs. Ils avaient
blanchi depuis une heure qu'il tait l.

Toutes les ttes se dressrent. La sensation fut indescriptible. Il y
eut dans l'auditoire un instant d'hsitation. La voix avait t si
poignante, l'homme qui tait l paraissait si calme, qu'au premier
abord on ne comprit pas. On se demanda qui avait cri. On ne pouvait
croire que ce ft cet homme qui et jet ce cri effrayant.

Cette indcision ne dura que quelques secondes. Avant mme que le
prsident et l'avocat gnral eussent pu dire un mot, avant que les
gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste, l'homme que tous
appelaient encore en ce moment M. Madeleine s'tait avanc vers les
tmoins Cochepaille, Brevet et Chenildieu.

--Vous ne me reconnaissez pas? dit-il.

Tous trois demeurrent interdits et indiqurent par un signe de tte
qu'ils ne le connaissaient point. Cochepaille intimid fit le salut
militaire. M. Madeleine se tourna vers les jurs et vers la cour, et
dit d'une voix douce:

--Messieurs les jurs, faites relcher l'accus. Monsieur le
prsident, faites-moi arrter. L'homme que vous cherchez, ce n'est pas
lui, c'est moi. Je suis Jean Valjean.

Pas une bouche ne respirait.  la premire commotion de l'tonnement
avait succd un silence de spulcre. On sentait dans la salle cette
espce de terreur religieuse qui saisit la foule lorsque quelque chose
de grand s'accomplit.

Cependant le visage du prsident s'tait empreint de sympathie et de
tristesse; il avait chang un signe rapide avec l'avocat gnral et
quelques paroles  voix basse avec les conseillers assesseurs. Il
s'adressa au public et demanda avec un accent qui fut compris de tous:

--Y a-t-il un mdecin ici?

L'avocat gnral prit la parole:

Messieurs les jurs, l'incident si trange et si inattendu qui
trouble l'audience ne nous inspire, ainsi qu' vous, qu'un sentiment
que nous n'avons pas besoin d'exprimer. Vous connaissez tous, au moins
de rputation, l'honorable M. Madeleine, maire de M.-sur-M. S'il y a
un mdecin dans l'auditoire, nous nous joignons  M. le prsident pour
le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et le reconduire
 sa demeure.

M. Madeleine ne laissa point achever l'avocat gnral. Il
l'interrompit d'un accent plein de mansutude et d'autorit. Voici
les paroles qu'il pronona; les voici littralement, telles qu'elles
furent crites immdiatement aprs l'audience par un des tmoins de
cette scne, telles qu'elles sont encore dans l'oreille de ceux qui
les ont entendues, il y a prs de quarante ans aujourd'hui:

--Je vous remercie, monsieur l'avocat gnral, mais je ne suis pas
fou. Vous allez voir. Vous tiez sur le point de commettre une grande
erreur; lchez cet homme; j'accomplis un devoir, je suis ce malheureux
condamn. Je suis le seul qui voie clair ici, et je vous dis la
vrit. Ce que je fais en ce moment, Dieu, qui est l-haut, le
regarde, et cela suffit. Vous pouvez me prendre, puisque me voil.
J'avais pourtant fait de mon mieux. Je me suis cach sous un nom; je
suis devenu riche, je suis devenu maire; j'ai voulu rentrer parmi les
honntes gens. Il parat que cela ne se peut pas. Enfin, il y a bien
des choses que je ne puis pas dire, je ne vais pas vous raconter ma
vie, un jour on saura. J'ai vol monseigneur l'vque, cela est vrai;
j'ai vol Petit-Gervais, cela est vrai. On a eu raison de vous dire
que Jean Valjean tait un malheureux trs-mchant: toute la faute
n'est peut-tre pas  lui. coutez, messieurs les juges, un homme
aussi abaiss que moi n'a pas de remontrance  faire  la Providence
ni de conseils  donner  la socit; mais, voyez-vous, l'infamie d'o
j'avais essay de sortir est une chose nuisible. Les galres font le
galrien. Recueillez cela, si vous voulez. Avant le bagne, j'tais un
pauvre paysan, trs-peu intelligent, un espce d'idiot; le bagne m'a
chang. J'tais stupide, je suis devenu mchant; j'tais bche, je
suis devenu tison. Plus tard l'indulgence et la bont m'ont sauv,
comme la svrit m'avait perdu. Mais, pardon, vous ne pouvez pas
comprendre ce que je dis l. Vous trouverez chez moi, dans les cendres
de la chemine, la pice de quarante sous que j'ai vole il y a sept
ans  Petit-Gervais. Je n'ai plus rien  ajouter. Prenez-moi. Mon
Dieu! monsieur l'avocat gnral remue la tte, vous dites: M.
Madeleine est devenu fou; vous ne me croyez pas! Voil qui est
affligeant. N'allez point condamner cet homme, au moins! Quoi!
ceux-ci ne me reconnaissent pas! Je voudrais que Javert ft ici; il me
reconnatrait, lui!

Rien ne pourrait rendre ce qu'il y avait de mlancolie bienveillante
et sombre dans l'accent qui accompagnait ces paroles.

Il se tourna vers les trois forats:

--Eh bien, je vous reconnais, moi! Brevet! vous rappelez-vous?...

Il s'interrompit, hsita un moment, et dit:

--Te rappelles-tu ces bretelles en tricot  damier que tu avais au
bagne?

Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tte
aux pieds d'un air effray. Lui continua:

--Chenildieu, qui te surnommais toi-mme Je-nie-Dieu, tu as toute
l'paule droite brle profondment, parce que tu t'es couch un jour
l'paule sur un rchaud plein de braise, pour effacer les trois
lettres T. F. P., qu'on y voit toujours cependant. Rponds, est-ce
vrai?

--C'est vrai, dit Chenildieu.

Il s'adressa  Cochepaille:

--Cochepaille, tu as prs de la saigne du bras gauche une date
grave en lettres bleues avec de la poudre brle. Cette date, c'est
celle du dbarquement de l'empereur  Cannes, 1er _mars_ 1815. Relve
ta manche.

Cochepaille releva sa manche, tous les regards se penchrent autour
de lui sur son bras nu. Un gendarme approcha une lampe; la date y
tait.

Le malheureux homme se tourna vers l'auditoire et vers les juges avec
un sourire dont ceux qui l'ont vu sont encore navrs lorsqu'ils y
songent. C'tait le sourire du triomphe, c'tait aussi le sourire du
dsespoir.

--Vous voyez bien, dit-il, que je suis Jean Valjean.

Il n'y avait plus dans cette enceinte ni juges, ni accusateur, ni
gendarmes; il n'y avait que des yeux fixes et des coeurs mus.
Personne ne se rappelait le rle que chacun pouvait avoir  jouer;
l'avocat gnral oubliait qu'il tait l pour requrir, le prsident
qu'il tait l pour prsider, le dfenseur qu'il tait l pour
dfendre. Chose frappante, aucune question ne fut faite, aucune
autorit n'intervint. Le propre des spectacles sublimes, c'est de
prendre toutes les mes et de faire de tous les tmoins des
spectateurs. Aucun peut-tre ne se rendait compte de ce qu'il
prouvait; aucun, sans doute, ne se disait qu'il voyait resplendir l
une grande lumire; tous intrieurement se sentaient blouis.

Il tait vident qu'on avait sous les yeux Jean Valjean. Cela
rayonnait. L'apparition de cet homme avait suffi pour remplir de
clart cette aventure si obscure le moment d'auparavant. Sans qu'il
ft besoin d'aucune explication dsormais, toute cette foule, comme
par une sorte de rvlation lectrique, comprit tout de suite et d'un
seul coup d'oeil cette simple et magnifique histoire d'un homme qui se
livrait pour qu'un autre homme ne ft pas condamn  sa place. Les
dtails, les hsitations, les petites rsistances possibles, se
perdirent dans ce vaste fait lumineux.

Impression qui passa vite, mais qui dans l'instant fut irrsistible.

--Je ne veux pas dranger davantage l'audience, reprit Jean Valjean.
Je m'en vais, puisqu'on ne m'arrte pas. J'ai plusieurs choses 
faire. Monsieur l'avocat gnral sait qui je suis, il sait o je vais,
il me fera arrter quand il voudra.

Il se dirigea vers la porte de sortie. Pas une voix ne s'leva, pas
un bras ne s'tendit pour l'empcher. Tous s'cartrent. Il avait en
ce moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes
reculent et se rangent devant un homme. Il traversa la foule  pas
lents. On n'a jamais su qui ouvrit la porte, mais il est certain que
la porte se trouva ouverte lorsqu'il y parvint. Arriv l, il se
retourna et dit:

--Monsieur l'avocat gnral, je reste  votre disposition.

Puis il s'adressa  l'auditoire:

--Vous tous, tous ceux qui sont ici, vous me trouvez digne de piti,
n'est-ce pas? Mon Dieu! quand je pense  ce que j'ai t sur le point
de faire, je me trouve digne d'envie. Cependant j'aurais mieux aim
que tout ceci n'arrivt pas.

Il sortit, et la porte se referma comme elle avait t ouverte, car
ceux qui font de certaines choses souveraines sont toujours srs
d'tre servis par quelqu'un dans la foule.

Moins d'une heure aprs, le verdict du jury dchargeait de toute
accusation le nomm Champmathieu; et Champmathieu, mis en libert
immdiatement, s'en allait stupfait, croyant tous les hommes fous et
ne comprenant rien  cette vision.

Javert ressaisit Valjean au chevet du lit de Fantine; elle meurt
d'tonnement et d'effroi, on la jette  la fosse commune.


XX.

Et la socit est responsable de cette catastrophe du forat et de la
fille publique: double matire  indignation prsente au peuple;

Double erreur.

Car, premirement, comment supposer qu'un brave homme, condamn pour
une vtille, devenu un manufacturier opulent, le bienfaiteur d'une
province entire, magistrat ador de sa ville adoptive, soit renvoy
pour sa vie aux galres, sans discernement, sans justice et sans
grce, par la socit du dix-neuvime sicle?

Et, secondement, o pouvait mourir une fille publique, ne sans pre
ni mre, dbauche de moeurs d'abord, de misre ensuite; o
pouvait-elle mieux mourir que dans un hospice, providentiellement
recueillie par la bienfaisance, et dans la couche prpare par de
saintes filles sous les ailes de la religion?


XXI.

Ces deux indignations amres auxquelles le grand crivain fait appel
sont donc absolument sans motif.

S'il s'agit de Valjean le riche, saint industriel, le monde n'est pas
fait ainsi. On l'aurait rhabilit avec l'honneur, ou bien il aurait
t toucher  loisir ses 700,000 fr. chez M. Laffitte, et se serait
abrit  l'tranger dans un vallon du Mexique ou dans un canton de la
Suisse.

S'il s'agit de Fantine, quel tait donc l'asile plus misricordieux et
plus appropri  la situation o la socit pt prparer une meilleure
mort  une fille sans asile?

Pourquoi fanatiser le peuple, en style admirable, pour des misres ou
invitables ou impossibles, quand il n'y a malheureusement que trop de
fautes et de misres relles  offrir  la piti des lecteurs?
Dbauche de larmes qu'on verse par la magie de l'crivain, et qu'on se
reproche d'avoir verses en rentrant de sang-froid dans le rel!


XXII.

Ici vous fermez le troisime tiroir, et l'auteur en ouvre un autre 
propos d'une certaine famille Thnardier dont il a besoin pour changer
les dcorations de son drame. C'est le tiroir pique, c'est la
bataille de Waterloo: qu'a-t-elle  faire dans cette pope de
petites misres d'un forat et de quatre filles dans le bourbier du
bagne ou des mauvais lieux de Paris:  moins que ce ne soit pour
exciter la piti sur ces quatre-vingt mille malheureux soldats de
vingt ans, hier heureux laboureurs, arrachs  leur famille par un
conqurant, pour les pousser sur quatre lieues de carnage? Mais alors
ce n'est pas le conqurant qu'il faut plaindre, ce sont les peuples!
Ce n'est pas sur le hros coupable de la seconde invasion qu'il faut
appeler l'intrt au nom de la gloire d'un homme, c'est sur la nation
dont il creuse la fosse arrose de sang innocent dans cette plaine
sinistre de Waterloo.

Le prtexte  ce rcit historique et pique de Waterloo est tout
bonnement ce Thnardier, le rdeur nocturne du cimetire d'arme qui
dpouille de ses bagues, de sa montre d'or et de sa bourse un officier
de cuirassiers bless, et qui, l'ayant ainsi rveill de sa lthargie,
se fait passer pour un sergent de l'arme ramassant les blesss, et se
sauve en laissant l'officier pntr d'une aveugle reconnaissance.

De ce dtail de la fortune de Thnardier, Hugo s'lve  vol d'aigle
dans le champ de bataille imprial du sicle, et il crit une bataille
de Waterloo qui efface, selon moi, tout ce qu'on a, jusqu'ici, crit
de lyrique sur ce champ de mort.


XXIII.

Il est impossible ici de rien citer, il faut tout lire, ou plutt
s'abandonner  ces accs de verve historique, pique, tragique, qu'il
plat  l'auteur de se donner  propos de Waterloo, et le suivre bon
gr mal gr  travers les pripties de ces innombrables peintures de
combat.

Depuis Jules Romain dans les batailles de Constantin, jusqu' Lebrun
dans les batailles d'Alexandre, aucun peintre de batailles n'gale ici
le pote des batailles de Napolon. Les batailles d'Achille, dans
Homre, n'ont pas plus de verve. C'est le triomphe de la langue
franaise mene au feu: infanterie, cavalerie, artillerie, incendie,
assauts, carnage, tout roule, tout avance, tout recule, tout
tourbillonne, tout s'abat, comme dans ces trombes terrestres o les
nues, entrechoques par des vents contraires, finissent par vomir la
grle qui couche  terre les maisons, et qui emporte avec les feuilles
les membres des arbres. On sort de cette lecture ivre et ananti comme
un enfant qui s'essouffle  suivre un gant. C'est superbe! Mais
qu'est-ce que ce cadre mesquin pour ce tableau? Qu'est-ce que ce
forat et cette grisette  ct de ce pan du monde qui s'croule? Ni
plan, ni convenances, ni proportions, dans ce hors-d'oeuvre qui
emporte le roman tout entier, comme un coup de canon emporte la
bourre.

Et puis, il faut le dire, tout cela finit par un paradoxe de got qui
fait faire une moue de rpugnance  cette salet de style, comme si
l'on avait march sur une immondice! L'ide souffre le paradoxe, le
got ne le souffre pas. Pourquoi? Parce que tout homme trouve en lui
le discernement prompt et sr qui fait admettre ou rejeter une pense
fausse, surtout en matire sociale, et que tout homme porte en lui le
got qui fait discerner le propre et le sale dans la langue comme dans
la nature. Les mots ont leur odeur; or voici comment Victor Hugo,
tromp lui-mme par son enthousiasme pour le neuf, s'gare jusqu'
prendre l'ignoble pour le sublime.


XXIV.

 la fin de la bataille de Waterloo, un brave gnral forme un dernier
carr rsistant de la garde impriale pour barrer le chemin aux
Anglais et donner  l'arme et  l'empereur le temps d'atteindre
Charleroi. Les Anglais, srs de la victoire, entourent ce carr
d'artillerie et sont prts  y faire brche  coups de canon, s'il
s'obstine encore. Mais, avant de foudroyer ces hros, ils leur offrent
les conditions honorables des champs de bataille civiliss. Un
officier anglais, parlementaire, s'avance et crie au bataillon:

--Braves Franais, vous avez assez fait pour la gloire, la fortune a
dcid; rendez-vous pour sauver  l'humanit un meurtre inutile!

Le gnral, c'tait Cambronne, ne rpond pas, et son geste dit: Tirez!

Les Anglais insistent. Point de rponse. La mche est sur les pices;
les Anglais hsitent encore.

--Rendez-vous! lui crie-t-on de nouveau.

--La garde meurt et ne se rend pas! rpond le gnral.

Qu'il l'ait dit ou non dans cette forme, peu importe. C'est le mot de
l'hrosme dans une telle circonstance; il ne peut pas ne l'avoir pas
dit, puisque son attitude mme et celle de tout ce bataillon des
_morituri_ le disent avec lui, avant lui, comme lui! Il n'y a pas deux
mots pour exprimer cela: c'est le mot du capitaine de vaisseau clouant
au mt son pavillon qu'il ne veut point amener; c'est le mot le plus
sublime de toute une guerre franaise, l'hritage que l'arme mourante
lgue  l'arme qui renatra de son sang.

Eh bien! parce que le mot est digne, noble, mmorable, parce qu'il
exprime hroquement, quoique simplement, le _qu'il mourt_ de
Corneille, parce qu'il mrite d'tre inscrit en lettres d'or sur les
tendards de la patrie, Victor Hugo, qui croit avoir trouv mieux dans
la langue canaille du peuple, substitue  cette belle langue militaire
un mot de faubourg, un mot plus abject, et plus qu'un mot de faubourg,
un mot de latrines qui rpond par une brutalit laconique, par une
bestiale rplique,  une proposition gnreuse faite en bons termes 
ces braves mourants, et il en fait le plus beau mot (textuel) qu'un
Franais ait jamais dit, et il s'extasie sur le gnie populaire de ce
mot.

Dire ce mot et mourir ensuite, s'crie-t-il, quoi de plus beau?

Mourir sans l'avoir dit, disons-nous  notre tour, mourir en montrant
la dignit de la mort, et en se gardant bien de souiller la sublimit
de son coeur par la turpitude de son expression.


XXV.

..................................................................

L'homme qui a gagn la bataille de Waterloo, ce n'est pas Napolon en
droute, ce n'est pas Wellington pliant  quatre heures, dsespr 
cinq, ce n'est pas Blcher, qui ne s'est point battu; l'homme qui a
gagn la bataille de Waterloo, c'est Cambronne.

Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre.

Faire cette rponse  la catastrophe, dire cela au destin, donner
cette base au lion futur, jeter cette rplique  la pluie de la nuit,
au mur tratre de Hougoumont, au chemin creux d'Ohain, au retard de
Grouchy,  l'arrive de Blcher, tre l'ironie dans le spulcre, faire
en sorte de rester debout aprs qu'on sera tomb, noyer dans deux
syllabes la coalition europenne, offrir aux rois ces latrines dj
connues des Csars, faire du dernier des mots le premier en y mlant
l'clair de la France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras,
complter Lonidas par Rabelais, rsumer cette victoire dans une
parole suprme impossible  prononcer, perdre le terrain et garder
l'histoire, aprs ce carnage avoir pour soi les rieurs, c'est immense.

C'est l'insulte  la foudre. Cela atteint la grandeur eschylienne.

Le mot de Cambronne fait l'effet d'une fracture. C'est la fracture
d'une poitrine par le ddain; c'est le trop-plein de l'agonie qui fait
explosion. Qui a vaincu? est-ce Wellington? Non. Sans Blcher il tait
perdu. Est-ce Blcher? Non. Si Wellington n'et pas commenc, Blcher
n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la dernire heure, ce
soldat ignor, cet infiniment petit de la guerre, sent qu'il y a l un
mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant; et, au moment o
il en clate de rage, on lui offre cette drision, la vie! Comment ne
pas bondir! Ils sont l, tous les rois de l'Europe, les gnraux
heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats victorieux,
et, derrire les cent mille, un million; leurs canons, mches
allumes, sont bants; ils ont sous leurs talons la garde impriale et
la grande arme; ils viennent d'craser Napolon, et il ne reste plus
que Cambronne; il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. Il
protestera. Alors il cherche un mot comme on cherche une pe. Il lui
vient de l'cume, et cette cume, c'est le mot. Devant cette victoire
prodigieuse et mdiocre, devant cette victoire sans victorieux, ce
dsespr se redresse; il en subit l'normit, mais il en constate le
nant; et il fait plus que cracher sur elle; et, sous l'accablement du
nombre, de la force et de la matire, il trouve  l'me une
expression, l'excrment. Nous le rptons, dire cela, faire cela,
trouver cela, c'est tre le vainqueur.

L'esprit des grands jours entra dans cet homme inconnu  cette minute
fatale. Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l'Isle
trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d'en haut. Un
effluve de l'ouragan divin se dtache et vient passer  travers les
hommes, et ils tressaillent, et l'un chante le chant suprme, et
l'autre pousse le cri terrible. Cette parole du ddain titanique,
Cambronne ne la jette pas seulement  l'Europe au nom de l'empire, ce
serait peu; il la jette au pass au nom de la rvolution. On l'entend,
et l'on reconnat dans Cambronne la vieille me des gants. Il semble
que c'est Danton qui parle ou Klber qui rugit.


XXVI.

Ce n'est pas l de la critique littraire seulement; nous n'en faisons
pas: ce livre a bien une autre porte que des phrases. C'est de la
critique philosophique, sociale, morale, historique; c'est le
soulvement du coeur franais contre l'ignobilit du mot qu'on lui
prte. Ce mot est une adulation  la trivialit de la multitude
hbte de rage, qui, faute de trouver une parole, jette l'excrment
au visage du destin; c'est de la dmagogie grammaticale qui, voulant
que tout lui ressemble, enlve au soldat et au peuple une rplique
immortelle, pour lui substituer ce qui n'a de nom dans aucune langue,
une bestialit muette cherchant une injure sur ses lvres, et n'y
trouvant qu'un sale idiotisme dans le coeur de tant de hros! Mieux
valait mourir en silence!

Nous n'aimons pas davantage ces chicanes  la victoire, qui
rapetissent les vainqueurs en rapetissant les vaincus.

Il serait temps d'en finir, ou bien de changer rsolument l'histoire,
et d'crire,  l'exemple du pre Loriquet ou des libraux de 1815:
Waterloo, grande victoire gagne par Napolon sur les Anglais et sur
les Prussiens dans les plaines de Belgique.

Cela serait plus simple, et tout aussi vrai que ces hymnes au gnie
fatigu de Napolon; et, comme l'histoire n'est souvent qu'une vrit
convenue, cela finirait tout, et tout serait dit!


XXVII.

Quant  nous, nous persistons  croire que 1815 fut le dsastre
immrit d'une arme vaillante et sublime, que Napolon commanda mal
ce jour-l des manoeuvres tardives, et abandonna au hasard du reste de
la journe sa fortune, c'est--dire la moiti du gnie d'un
conqurant.

Nous laissons M. Hugo, M. Thiers, M. Quinet, M. Charras, mcher et
remcher cette journe, revanche des vaincus au jeu des batailles, et
nous disons: Il est plus beau d'accepter une dfaite et de s'en
relever, que de se rvolter sans cesse contre la triste vrit,
surtout devant sa capitale conquise, son empereur  Sainte-Hlne, son
pays ranonn, et de soutenir au monde qu'on a march de victoire en
victoire, de Madrid  Toulon, de Moscou au Rhin, de Leipsik  Mayence,
de Waterloo  Paris,  la suite d'un homme infaillible qui n'a pas
fait un faux pas dans sa vie. La franchise a sa noblesse, et
l'histoire a ses leons.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au mois prochain._)




LXXXVIe ENTRETIEN.

CONSIDRATIONS SUR UN CHEF-D'OEUVRE,

OU

LE DANGER DU GNIE.

Les Misrables, par Victor Hugo.

QUATRIME PARTIE.


I.

Revenons  Jean Valjean.

Il avait cach vite dans la fort de Montfermeil les 700,000 francs
dposs chez M. Laffitte; puis il tait revenu se laisser arrter par
l'agent de police Javert, et _condamner  mort_.

 mort! entendez-vous bien? D'abord  cinq ans pour un morceau de
pain, condamnation impossible, pour un morceau de pain origine de
tout, vol  bonne intention chez le boulanger de son village; ensuite
 mort aprs dix-neuf ans de sa peine accomplie!

Quelle socit! et combien il est ais  l'auteur d'avoir raison
contre elle!

Heureusement, le roi commue la peine sanglante contre une condamnation
 perptuit au bagne. Jean Valjean ne veut pas s'y soustraire,
apparemment, sans accumuler l'indignation du peuple contre une telle
justice.

Quoi qu'il en soit, il s'vade encore en accomplissant un acte de
sauvetage sur un vaisseau de guerre; puis, se laissant en apparence
tomber  la mer et nageant entre deux eaux, il disparat de nouveau.

On le croit noy! pas du tout; il n'est que dguis, et reparat, pour
tenir parole  Fantine,  l'auberge des Thnardier,  Montfermeil.

Il commence par aller visiter son trsor enfoui sous l'arbre, et par
lui emprunter un bon viatique, jusqu'au moment de lui faire une visite
dfinitive.

En revenant, il trouve la pauvre petite Cosette, fille de Fantine, que
l'htesse impitoyable, la Thnardier, a envoye chercher de l'eau dans
un seau plus grand qu'elle,  la fontaine du bois, dans la nuit. La
pauvre petite enfant plie et succombe. Valjean se montre  propos,
porte le seau de l'enfant, et rentre  l'auberge des Thnardier. C'est
un chef-d'oeuvre de compassion enfantine.

Il contemple Cosette; la description de l'enfant souffreteuse et
grelottante est d'une vrit et d'une sensibilit qui n'appartiennent
qu'au grand pote des petits enfants, Victor Hugo. C'est l sa note de
prdilection; pote toujours, pre avant tout, c'est sa nature.
Valjean contemple avec une piti quivoque les tortures de celle-l,
Cendrillon battue en cet infme foyer,  ct des caresses des deux
enfants chris de l'htesse.

Il risque plusieurs fois de se trahir en montrant plus de richesses
qu'il ne convient  une redingote rpe comme la sienne. N'importe,
il achte la petite, quinze cents francs, des mains de ses htes;
s'enfuit vers Paris avec l'enfant, et va se cacher dans une maison
rprouve, dans les terrains vagues d'un faubourg, prs du march aux
chevaux. Il s'y attache de plus en plus  cette pauvre enfant. Une
vieille femme, faonne  toute servitude, faisait le mnage et
allumait le feu. Cosette se dveloppait de corps et d'me, sous les
yeux de ce pre inconnu, mais aussi tendre qu'une femme. Victor Hugo
lui prte sa tendresse pour les enfants.

Ici le romanesque du roman commence. Ce romanesque, qui sort des
vnements arbitrairement invents pour les besoins du drame, est la
partie faible du roman. Toutes les fois que l'auteur a besoin d'un
personnage, il l'appelle du fond du nant, comme dans les contes de
fes ou comme dans les contes de Voltaire, et le personnage obit
contre toute vraisemblance au signe de l'crivain.

Ces fantasmagories s'animent, disparaissent, reparaissent, comme si le
monde n'tait peupl que des sept  huit comparses de Valjean. Cela
dtruirait l'intrt comme cela dtruit la vraisemblance, si
l'admirable don de peindre du pote ne ressaisissait pas  l'instant
son lecteur par l'admiration et l'enthousiasme, et ne lui faisait en
quelques pages oublier le chemin pour le but.


II.

Les poursuites patientes, constantes, consciencieuses de l'honnte
agent de police Javert ne discontinuaient pas. Valjean y chappe avec
sa pupille par des prodiges d'adresse et de force musculaire, dignes
d'un forat de M. d'Arlincourt. Je demande pardon du rapprochement. Du
ridicule au sublime il n'y a qu'un pas, dit Napolon; Victor Hugo ne
le franchit jamais, mais dans cette partie du drame il le ctoie sans
cesse.

Glissons vite ici. Valjean, prs d'tre atteint, franchit de hautes
murailles avec Cosette attache par une corde, et tombe dans le jardin
d'un couvent de femmes. Un vieux jardinier qui le rencontre, un de
ses amis, le cache avec Cosette dans sa hutte; puis Valjean invente
une histoire pour faire recevoir et lever Cosette par ces nonnes;
puis il se fait sortir du couvent dans une bire pour tromper la
police, enfin enterrer sur la foi d'un ivrogne charg de le rveiller.

Tout cela s'excute  souhait, comme des tours de funambule chez
Franconi. Mais cela n'est pas digne du talent si lev de l'auteur.
Contes et veilles pour amuser le peuple. Vient ensuite une
dissertation savante, avec dates et notes, sur la nature, l'origine
d'un couvent de filles, dissertation tantt difiante, tantt
burlesque, intitule Picpus.

Cet talage de science sur des riens ressemble trop au verbiage des
faiseurs de tours de gobelets cherchant  distraire le public pendant
qu'ils prparent l'escamotage. Ce rcit de couvent ne contient gure
moins d'un demi-volume.


III.

Pendant ce temps, Cosette enferme grandit et embellit  l'ombre du
couvent, et Valjean jardine avec son ami.

Il sort enfin de cet asile quand Cosette a fini son ducation, et il
dterre une maison isole de la rue de Babylone, au fond d'un jardin.
Il prend une gouvernante pour Cosette; il va tous les jours,  la mme
heure, sous un costume de militaire retir, se promener ou s'asseoir
dans la mme alle du Luxembourg, comme s'il et cherch  se faire
remarquer.

On ne fait pas attention au bonhomme; mais un tudiant, nomm Marius,
et qui n'est, dit-on, que M. Victor Hugo adolescent lui-mme, ne voit
pas briller impunment ce diamant de fille dans ce dsert. Les deux
enfants se voient, se perdent, se retrouvent, s'prennent de la plus
candide et de la plus pure inclination muette l'un pour l'autre. On
voit germer le vrai roman de _Daphnis et Chlo_ qui se rencontrent
sur le boulevard des Invalides,  Paris. Que s'ensuivra-t-il? Nous
allons voir.

Mais, en attendant encore, l'auteur fait une digression politique de
quelques centaines de pages, trs-loquentes, mais trs-oiseuses, sur
la rvolution de 1830, sur Louis-Philippe d'Orlans, roi de rechange,
sur la Fayette qui voudrait aller plus loin, mais qui n'ose pas, sur
les jeunes tudiants, enfants de Branger, qui voudraient chanter la
_Marseillaise_, mais  qui Casimir Delavigne a mis dans la bouche la
_Parisienne_.

Puis un trs-bel loge du roi, qui a le mrite au moins de ne pas
illgitimer Louis-Philippe. M. Victor Hugo, qui a reu de lui la
pairie, veut payer noblement  sa mmoire le prix de sa
reconnaissance. Cela est bien. En rsum, dit-il, mlant en lui  une
vraie facult cratrice de civilisation on ne sait quel esprit de
procdure et de chicane, fondateur et procureur d'une dynastie,
quelque chose de Charlemagne et quelque chose d'un avou.

Nous l'avons connu aussi; nous l'avons beaucoup estim, peu aim;
nous ne lui devons rien; nous pourrions le peindre impartialement, la
justice ne manquerait pas au portrait. Mais nous avons t tmoin de
sa chute, chute qui fut  la fois sa faute et celle de son parlement.
On pourrait nous supposer la joie maligne de la rpublique surgissant
contre un trne croul. Cela serait faux, quoique vraisemblable; nous
avions prvu son croulement, mais avec plus d'effroi que de dsir. La
base tait mauvaise, un jour pouvait saper ce qu'un jour avait fond;
ce jour tait venu, nous ne l'avons point ht.

Quand nous avons prononc le premier le mot _rpublique_, il n'y avait
plus un roi sur le trne aux Tuileries. La rpublique, seule, tait
assez forte pour imprimer  la rvolution cette halte aprs la
victoire, qu'on appelle sang-froid, modration, droit de tous. Les
rvolutions qui n'ont pas de halte s'appellent anarchie, anarchie
spoliatrice et sanguinaire. Plutt cent rois! plutt cent rpubliques!

La premire ncessit de l'homme en socit, c'est l'ordre conserv ou
rtabli; l'idal ne vient qu'aprs. Chez Victor Hugo, l'idal marche
avant tout; voil pourquoi nous sommes, en politique, moins hardi et
moins pote que lui.


IV.

Il y a l de belles pages admirablement formules sur le socialisme
chaos et sur le socialisme organis; qu'on nous permette de les citer.

Tous les problmes que les socialistes se proposent peuvent tre
ramens  deux problmes principaux:

Premier problme:

Produire la richesse.

Deuxime problme:

La rpartir.

Le premier problme contient la question du travail;

Le deuxime contient la question du salaire.

Dans le premier problme il s'agit de l'emploi des forces;

Dans le second, de la distribution des jouissances.

Du bon emploi des forces rsulte la puissance publique;

De la bonne distribution des jouissances rsulte le bonheur
individuel.

Par bonne distribution, il faut entendre non distribution gale, mais
distribution quitable. La premire galit, c'est l'quit.

De ces deux choses combines, puissance publique au dehors, bonheur
individuel au dedans, rsulte la prosprit sociale.

Prosprit sociale, cela veut dire l'homme heureux, le citoyen libre,
la nation grande.


V.

L'Angleterre rsout le premier de ces deux problmes. Elle cre
admirablement la richesse; elle la rpartit mal. Cette solution qui
n'est complte que d'un ct la mne fatalement  ces deux extrmes:
opulence monstrueuse, misre monstrueuse. Toutes les jouissances 
quelques-uns, toutes les privations aux autres, c'est--dire au
peuple; le privilge, l'exception, le monopole, la fodalit, naissant
du travail mme. Situation fausse et dangereuse qui assoit la
puissance publique sur la misre prive, qui enracine la grandeur de
l'tat dans les souffrances de l'individu. Grandeur mal compose o se
combinent tous les lments matriels et dans laquelle n'entre aucun
lment moral.

Le communisme et la loi agraire croient rsoudre le deuxime
problme. Ils se trompent. Leur rpartition tue la production. Le
partage gal abolit l'mulation et par consquent le travail. C'est
une rpartition faite par le boucher, qui tue ce qu'il partage. Il est
donc impossible de s'arrter  ces prtendues solutions. Tuer la
richesse, ce n'est pas la rpartir.

Les deux problmes veulent tre rsolus ensemble pour tre bien
rsolus. Les deux solutions veulent tre combines et n'en faire
qu'une.

Ne rsolvez que le premier des deux problmes, vous serez Venise,
vous serez l'Angleterre. Vous aurez comme Venise une puissance
artificielle, ou comme l'Angleterre une puissance matrielle; vous
serez le mauvais riche. Vous prirez par une voie de fait, comme est
morte Venise, ou par une banqueroute, comme tombera l'Angleterre. Et
le monde vous laissera mourir et tomber, parce que le monde laisse
tomber et mourir tout ce qui n'est que l'gosme, tout ce qui ne
reprsente pas pour le genre humain une vertu ou une ide.

Il est bien entendu ici que par ces mots, Venise, l'Angleterre, nous
dsignons non des peuples, mais des constructions sociales; les
oligarchies superposes aux nations, et non les nations elles-mmes.
Les nations ont toujours notre respect et notre sympathie. Venise,
peuple, renatra. L'Angleterre, aristocratie, tombera; mais
l'Angleterre, nation, est immortelle. Cela dit, nous poursuivons.


VI.

Rsolvez les deux problmes, encouragez le riche et protgez le
pauvre, supprimez la misre, mettez un terme  l'exploitation injuste
du faible par le fort, mettez un frein  la jalousie inique de celui
qui est en route contre celui qui est arriv, ajustez mathmatiquement
et fraternellement le salaire au travail, mlez l'enseignement gratuit
et obligatoire  la croissance de l'enfance et faites de la science la
base de la virilit, dveloppez les intelligences tout en occupant les
bras, soyez  la fois un peuple puissant et une famille d'hommes
heureux, dmocratisez la proprit, non en l'abolissant, mais en
l'universalisant, de faon que tout citoyen sans exception soit
propritaire, chose plus facile qu'on ne croit; en deux mots, sachez
produire la richesse et sachez la rpartir, et vous aurez tout
ensemble la grandeur matrielle et la grandeur morale; et vous serez
dignes de vous appeler la France.

Voil, en dehors et au-dessus de quelques sectes qui s'garaient, ce
que disait le socialisme; voil ce qu'il cherchait dans les faits,
voil ce qu'il cherchait dans les esprits.


VII.

Jusque-l tout est bien, et plus loin c'est l'hymne de l'idal,
c'est--dire un chaos qui recommence! Voyez ce que devient le roi
coupable du trne de 1830 sous le pinceau mme de son pangyriste; ce
Trajan de la bourgeoisie est prsent en tyran  l'idal de la
jeunesse franaise.

De tnbreux amoncellements couvraient l'horizon. Une ombre trange,
gagnant de proche en proche, s'tendait peu  peu sur les hommes, sur
les choses, sur les ides; ombre qui venait des colres et des
systmes. Tout ce qui avait t htivement touff remuait et
fermentait. Parfois la conscience de l'honnte homme reprenait sa
respiration, tant il y avait de malaise dans cet air o les sophismes
se mlaient aux vrits. Les esprits tremblaient dans l'anxit
sociale comme les feuilles  l'approche de l'orage. La tension
lectrique tait telle qu' de certains instants le premier venu, un
inconnu, clairait. Puis l'obscurit crpusculaire retombait. Par
intervalles, de profonds et sourds grondements pouvaient faire juger
de la quantit de foudre qu'il y avait dans la nue.

Vingt mois  peine s'taient couls depuis la rvolution de juillet,
l'anne 1832 s'tait ouverte avec un aspect d'imminence et de menace.
La dtresse du peuple, les travailleurs sans pain, le dernier des
Conds disparu dans les tnbres, Bruxelles chassant les Nassau comme
Paris les Bourbons, la Belgique s'offrant  un prince franais et
donne  un prince anglais, la haine russe de Nicolas, derrire nous
deux dmons du midi, Ferdinand en Espagne, Miguel en Portugal, la
terre tremblant en Italie, Metternich tendant la main sur Bologne, la
France brusquant l'Autriche  Ancne, au nord on ne sait quel sinistre
bruit de marteau reclouant la Pologne dans son cercueil, dans toute
l'Europe des regards irrits guettant la France; l'Angleterre, allie
suspecte, prte  pousser ce qui pencherait et  se jeter sur ce qui
tomberait; la pairie s'abritant derrire Beccaria pour refuser quatre
ttes  la loi, les fleurs de lis ratures sur la voiture du roi, la
croix arrache de Notre-Dame, la Fayette amoindri, Laffitte ruin,
Benjamin Constant mort dans l'indigence, Casimir Prier mort dans
l'puisement du pouvoir; la maladie politique et la maladie sociale se
dclarant  la fois dans les deux capitales du royaume, l'une la ville
de la pense, l'autre la ville du travail;  Paris la guerre civile, 
Lyon la guerre servile; dans les deux cits la mme lueur de
fournaise; une pourpre de cratre au front du peuple; le midi
fanatis, l'ouest troubl, la duchesse de Berry dans la Vende, les
complots, les conspirations, les soulvements, le cholra, ajoutaient
 la sombre rumeur des ides le sombre tumulte des vnements.


VIII.

Tout cela mne  ce que l'auteur nomme l'pope de la rue Saint-Denis,
c'est--dire aux barricades. Ces jeunes rveurs sont ses hros: quels
hros, grand Dieu! ni ide arrte, ni moyens praticables, ni but
avou et avouable, ni gouvernement  fonder! Une fantaisie hroque
d'tudiants dsoeuvrs qui embauchent des vagabonds pour faire des
cadavres dans la rue. Des enfants qui s'amusent avec des fusils pour
jouets, et qui s'offrent eux-mmes pour victimes, victimes ennuyes de
vin, au Teutats de l'idal!

On complote  table, une fille  gauche, un espion  droite, le verre
 la main. Voil.


IX.

Le beau et doux Marius, qui a perdu son idal  lui, l'idal de son
coeur, Cosette, depuis quelques jours, parce que le jaloux tuteur
Valjean l'a enfouie dans la maison de la rue Plumet, et qui conspire
aussi sans savoir pourquoi, parce que _le temps lui dure_, comme dit
la romance; le beau Marius rencontre la petite ponine, une des deux
filles des Thnardier, tombe de l'opprobre dans la misre, mais qui
le guette, le suit et l'aime  son insu.

Il leva les yeux, et reconnut cette malheureuse enfant qui tait
venue un matin chez lui, l'ane des filles Thnardier, ponine; il
savait maintenant comment elle se nommait. Chose trange, elle tait
appauvrie et embellie, deux pas qu'il ne semblait point qu'elle pt
faire. Elle avait accompli un double progrs, vers la lumire et vers
la dtresse. Elle tait pieds nus et en haillons comme le jour o
elle tait entre si rsolument dans sa chambre; seulement ses
haillons avaient deux mois de plus; les trous taient plus larges, les
guenilles plus sordides. C'tait cette mme voix enroue, ce mme
front terni et rid par le hle, ce mme regard libre, gar et
vacillant. Elle avait de plus qu'autrefois dans la physionomie ce je
ne sais quoi d'effray et de lamentable que la prison traverse ajoute
 la misre.

Elle avait des brins de paille et de foin dans les cheveux, non comme
Ophlia pour tre devenue folle  la contagion de la folie d'Hamlet,
mais parce qu'elle avait couch dans quelque grenier d'curie.

Et avec tout cela elle tait belle. Quel astre vous tes, 
jeunesse!

Que vous tes heureux en rencontre,  Hugo!  votre place, j'adorerais
le hasard: il vous sert bien! Qui donc attendait l cette petite
vagabonde, cette crevisse de ruisseau?

Elle dcouvre  Marius, pour lui faire plaisir et mriter quelque
chose de lui en le servant contre elle-mme (charmante et dlicate
inconsquence du coeur), elle lui dcouvre la maison cache de la rue
Plumet qu'habite Cosette.

Arrive l, ponine, qui s'attend  un baiser, s'arrte. Marius
fouille dans sa poche. Il ne possdait au monde que ses cinq francs:
il les prend et les met dans la main d'ponine.

Elle ouvre les doigts et laisse tomber la pice  terre, et, le
regardant d'un air sombre:

Je ne veux pas de votre argent! dit-elle.

J'ai oubli un refus pareil en crivant un jour _Graziella_. Ce n'est
pas de l'art, c'est de la nature; mais choisir ce trait est d'un
suprme artiste.


X.

Ici, hlas! trop tard, commence pour moi le vrai pome de cette
oeuvre, pome souvent loquent, souvent paradoxal, mais qui devient
innocemment passionn et descriptif  la fin de ce quatrime volume.
Nous ne connaissons rien de plus parfait et de plus rel dans aucune
langue ancienne ou moderne. Il semble que les annes de solitude ont
apport au pote, dans son le, la seule note qui manquait  ses
concerts avant cette heure, la note paisible, amoureuse, sympathique,
celle qui fait rendre au coeur humain les vibrations les plus intimes,
celle de Charlotte sous la main de Goethe, celle de Bernardin de
Saint-Pierre dans _Paul et Virginie_, celle de Ren dans
Chateaubriand. Mais Goethe a exagr la note; Chateaubriand y mle
trop de lamentations mlancoliques; Bernardin de Saint-Pierre, quoique
parfait et modeste, a t oblig d'aller chercher la source des larmes
dans les les de l'ocan Indien, et d'emprunter leur motion aux plus
grandes tragdies de la nature: les tonnerres, les temptes, les
naufrages, agents de ce drame qui n'avait eu jusqu' lui aucun modle
dans l'antiquit. Victor Hugo, au contraire, n'a eu besoin que de son
me, d'ouvrir les yeux autour de lui, au milieu de nous, de dcrire
une maison dserte et un jardinet inculte dans un de nos faubourgs les
plus reculs, et d'y placer deux tres qui se sont entrevus, deux
innocents, deux sauvages de la grande ville, Cosette et Marius; et,
avec ces simples personnages, il a fait, en racontant leurs entrevues
et leurs entretiens, le plus ravissant tableau d'amour qu'il ait
jamais crit.

Ici, il faudrait tout citer, ou plutt tout lire. Relisez seulement la
description du jardin au clair de la lune.


XI.

LA MAISON  SECRET.

Vers le milieu du sicle dernier, un prsident  mortier au parlement
de Paris, ayant une matresse et s'en cachant, car  cette poque les
grands seigneurs montraient leurs matresses et les bourgeois les
cachaient, fit construire une petite maison faubourg Saint-Germain,
dans la rue dserte de Blomet, qu'on nomme aujourd'hui rue Plumet, non
loin de l'endroit qu'on appelait alors le _Combat des Animaux_.

Cette maison se composait d'un pavillon  un seul tage; deux salles
au rez-de-chausse, deux chambres au premier, en bas une cuisine, en
haut un boudoir, sous le toit un grenier, le tout prcd d'un jardin
avec large grille donnant sur la rue. Ce jardin avait environ un
arpent. C'tait l tout ce que les passants pouvaient entrevoir; mais
en arrire du pavillon il y avait une cour troite et au fond de la
cour un logis bas de deux pices sur caves, espce d'en-cas destin 
dissimuler au besoin un enfant et une nourrice. Ce logis communiquait,
par derrire, par une porte masque et ouvrant  secret, avec un long
couloir troit, pav, sinueux,  ciel ouvert, bord de deux hautes
murailles, lequel, cach avec un art prodigieux et comme perdu entre
les cltures des jardins et les cultures dont il suivait tous les
angles et tous les dtours, allait aboutir  une autre porte galement
 secret, qui s'ouvrait  un demi-quart de lieue de l, presque dans
un autre quartier,  l'extrmit solitaire de la rue de Babylone.

M. le prsident s'introduisait par l, si bien que ceux-l mme qui
l'eussent pi et suivi et qui eussent observ que M. le prsident se
rendait tous les jours mystrieusement quelque part, n'eussent pu se
douter qu'aller rue de Babylone, c'tait aller rue Blomet. Grce 
d'habiles achats de terrains, l'ingnieux magistrat avait pu faire
faire ce travail de voirie secrte chez lui, sur sa propre terre, et
par consquent sans contrle. Plus tard il avait revendu par petites
parcelles pour jardins et cultures les lots de terre riverains du
corridor, et les propritaires de ces lots de terre croyaient des deux
cts avoir devant les yeux un mur mitoyen, et ne souponnaient pas
mme l'existence de ce long ruban de pav serpentant entre deux
murailles parmi leurs plates-bandes et leurs vergers. Les oiseaux
seuls voyaient cette curiosit. Il est probable que les fauvettes et
les msanges du sicle dernier avaient fort jas sur le compte de M.
le prsident.

Le pavillon, bti en pierre dans le got Mansard, lambriss et meubl
dans le got Watteau, rocaille au dedans, perruque au dehors, mur
d'une triple haie de fleurs, avait quelque chose de discret, de
coquet et de solennel comme il sied  un caprice de l'amour et de la
magistrature.

Cette maison et ce couloir, qui ont disparu aujourd'hui, existaient
encore il y a une quinzaine d'annes. En 93, un chaudronnier avait
achet la maison pour la dmolir; mais n'ayant pu en payer le prix, la
nation le mit en faillite. De sorte que ce fut la maison qui dmolit
le chaudronnier. Depuis, la maison resta inhabite, et tomba lentement
en ruine, comme toute demeure  laquelle la prsence de l'homme ne
communique plus la vie. Elle tait reste meuble de ses vieux meubles
et toujours  vendre ou  louer, et les dix ou douze personnes qui
passent par an rue Plumet en taient averties par un criteau jaune et
illisible accroch  la grille du jardin depuis 1810.

Vers la fin de la restauration, ces mmes passants purent remarquer
que l'criteau avait disparu, et que, mme, les volets du premier
tage taient ouverts. La maison en effet tait occupe. Les fentres
avaient de petits rideaux, signe qu'il y avait une femme.

Au mois d'octobre 1829, un homme d'un certain ge s'tait prsent et
avait lou la maison telle qu'elle tait, y compris, bien entendu,
l'arrire-corps de logis et le couloir qui allait aboutir  la rue de
Babylone. Il avait fait rtablir les ouvertures  secret des deux
portes de ce passage. La maison, nous venons de le dire, tait encore
 peu prs meuble des vieux ameublements du prsident; le nouveau
locataire avait ordonn quelques rparations, ajout  et l ce qui
manquait, remis des pavs  la cour, des briques aux carrelages, des
marches  l'escalier, des feuilles aux parquets et des vitres aux
croises, et enfin tait venu s'installer avec une jeune fille et une
servante ge, sans bruit, plutt comme quelqu'un qui se glisse que
comme quelqu'un qui entre chez soi. Les voisins n'en jasrent point,
par la raison qu'il n'y avait pas de voisins.

Ce locataire peu  effet tait Jean Valjean, la jeune fille tait
Cosette. La servante tait une fille appele Toussaint que Jean
Valjean avait sauve de l'hpital et de la misre et qui tait
vieille, provinciale et bgue, trois qualits qui avaient dtermin
Jean Valjean  la prendre avec lui. Il avait lou la maison sous le
nom de M. Fauchelevent, rentier. Dans tout ce qui a t racont plus
haut, le lecteur a sans doute moins tard encore que Thnardier 
reconnatre Jean Valjean.

Pourquoi Jean Valjean avait-il quitt le couvent du Petit-Picpus? Que
s'tait-il pass?

Il ne s'tait rien pass.

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Il dcouvrit la maison de la rue Plumet et s'y blottit. Il tait
dsormais en possession du nom d'Ultime Fauchelevent...

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XII.

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Du reste,  proprement parler, il vivait rue Plumet et il y avait
arrang son existence de la faon que voici:

Cosette avec la servante occupait le pavillon; elle avait la grande
chambre  coucher aux trumeaux peints, le boudoir aux baguettes
dores, le salon du prsident meubl de tapisseries et de vastes
fauteuils; elle avait le jardin. Jean Valjean avait fait mettre dans
la chambre de Cosette un lit  baldaquin d'ancien damas  trois
couleurs, et un vieux et beau tapis de Perse achet rue du
Figuier-Saint-Paul chez la mre Gaucher, et, pour corriger la svrit
de ces vieilleries magnifiques, il avait amalgam  ce bric--brac
tous les petits meubles gais et gracieux des jeunes filles, l'tagre,
la bibliothque et les livres dors, la papeterie, le buvard, la table
 ouvrage incruste de nacre, le ncessaire de vermeil, la toilette en
porcelaine du Japon. De longs rideaux de damas fond rouge  trois
couleurs, pareils au lit, pendaient aux fentres du premier tage. Au
rez-de-chausse, des rideaux de tapisserie. Tout l'hiver la petite
maison de Cosette tait chauffe du haut en bas. Lui, il habitait
l'espce de loge de portier qui tait dans la cour du fond, avec un
matelas sur un lit de sangle, une table de bois blanc, deux chaises de
paille, un pot  l'eau de faence, quelques bouquins sur une planche,
sa chre valise dans un coin, jamais de feu. Il dnait avec Cosette,
et il y avait un pain bis pour lui sur la table. Il avait dit 
Toussaint lorsqu'elle tait entre:--C'est mademoiselle qui est la
matresse de la maison.--Et vous, mo-onsieur? avait rpliqu Toussaint
stupfaite.--Moi, je suis bien mieux que le matre, je suis le pre.

Cosette au couvent avait t dresse au mnage et rglait la dpense,
qui tait fort modeste. Tous les jours Jean Valjean prenait le bras de
Cosette et la menait promener. Il la conduisait au Luxembourg, dans
l'alle la moins frquente, et tous les dimanches  la messe,
toujours  Saint-Jacques-du-Haut-Pas, parce que c'tait fort loin.
Comme c'est un quartier trs-pauvre, il y faisait beaucoup l'aumne,
et les malheureux l'entouraient dans l'glise, ce qui lui avait valu
l'ptre des Thnardier: _Au monsieur bienfaisant de l'glise
Saint-Jacques-du-Haut-Pas._ Il menait volontiers Cosette visiter les
indigents et les malades. Aucun tranger n'entrait dans la maison de
la rue Plumet. Toussaint apportait les provisions, et Jean Valjean
allait lui-mme chercher l'eau  une prise d'eau qui tait tout proche
sur le boulevard. On mettait le bois et le vin dans une espce de
renfoncement demi-souterrain tapiss de rocailles qui avoisinait la
porte de la rue de Babylone et qui autrefois avait servi de grotte 
M. le prsident; car, au temps des Folies et des Petites-Maisons, il
n'y avait pas d'amour sans grotte...

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Ni Jean Valjean, ni Cosette, ni Toussaint, n'entraient et ne
sortaient jamais que par la porte de la rue de Babylone.  moins de
les apercevoir par la grille du jardin, il tait difficile de deviner
qu'ils demeuraient rue Plumet. Cette grille restait toujours ferme.

Jean Valjean avait laiss le jardin inculte, afin qu'il n'attirt pas
l'attention.

En cela il se trompait peut-tre.


XIII.

Ce jardin ainsi livr  lui-mme depuis plus d'un demi-sicle tait
devenu extraordinaire et charmant. Les passants d'il y a quarante ans
s'arrtaient dans cette rue pour le contempler, sans se douter des
secrets qu'il drobait derrire ses paisseurs fraches et vertes.
Plus d'un songeur  cette poque a laiss bien des fois ses yeux et sa
pense pntrer indiscrtement  travers les barreaux de l'antique
grille cadenasse, tordue, branlante, scelle  deux piliers verdis et
moussus, bizarrement couronne d'un fronton d'arabesques
indchiffrables.

Il y avait un banc de pierre dans un coin, une ou deux statues
moisies, quelques treillages dclous par le temps pourrissant sur le
mur; du reste plus d'alles ni de gazon; du chiendent partout. Le
jardinage tait parti, et la nature tait revenue. Les mauvaises
herbes abondaient, aventure admirable pour un pauvre coin de terre. La
fte des girofles y tait splendide.


XIV.

Rien dans ce jardin ne contrariait l'effort sacr des choses vers la
vie; la croissance vnrable tait l chez elle. Les arbres s'taient
baisss vers les ronces, les ronces taient montes vers les arbres,
la plante avait grimp, la branche avait flchi, ce qui rampe sur la
terre avait t trouver ce qui s'panouit dans l'air, ce qui flotte au
vent s'tait pench vers ce qui trane dans la mousse; troncs,
rameaux, feuilles, fibres, touffes, vrilles, sarments, pines,
s'taient mls, traverss, maris, confondus; la vgtation, dans un
embrassement troit et profond, avait clbr et accompli l, sous
l'oeil satisfait du Crateur, en cet enclos de trois cents pieds
carrs, le saint mystre de la fraternit humaine.

Ce jardin n'tait plus un jardin, c'tait une broussaille colossale;
c'est--dire quelque chose qui est impntrable comme une fort,
peupl comme une ville, frissonnant comme un nid, sombre comme une
cathdrale, odorant comme un bouquet, solitaire comme une tombe,
vivant comme une foule.


XV.

En floral, cet norme buisson, libre derrire sa grille et dans ses
quatre murs, entrait en rut dans le sourd travail de la germination
universelle, tressaillait au soleil levant presque comme une bte qui
aspire les effluves de l'amour cosmique et qui sent la sve d'avril
monter et bouillir dans ses veines, et, secouant au vent sa
prodigieuse chevelure verte, semait sur la terre humide, sur les
statues frustes, sur le perron croulant du pavillon et jusque sur le
pav de la rue dserte, les fleurs en toiles, la rose en perles, la
fcondit, la beaut, la vie, la joie, les parfums.

 midi mille papillons blancs s'y rfugiaient, et c'tait un
spectacle divin de voir l tourbillonner en flocons dans l'ombre cette
neige vivante de l't. L, dans ces gaies tnbres de la verdure, une
foule de voix innocentes parlaient doucement  l'me, et ce que les
gazouillements avaient oubli de dire, les bourdonnements le
compltaient. Le soir une vapeur de rverie se dgageait du jardin et
l'enveloppait; un linceul de brume, une tristesse cleste et calme, le
couvraient; l'odeur si enivrante des chvrefeuilles et des liserons en
sortait de toute part comme un poison exquis et subtil; on entendait
les derniers appels des grimpereaux et des bergeronnettes
s'assoupissant sous les branchages; on y sentait cette intimit sacre
de l'oiseau et de l'arbre. Le jour, les ailes rjouissent les
feuilles; la nuit, les feuilles protgent les ailes.


XVI.

L'hiver, la broussaille tait noire, mouille, hrisse, grelottante,
et laissait un peu voir la maison.

On apercevait, au lieu de fleurs dans les rameaux et de rose dans
les fleurs, les longs rubans d'argent des limaces sur le froid et
pais tapis des feuilles jaunes; mais de toute faon, sous tout
aspect, en toute saison, printemps, hiver, t, automne, ce petit
enclos respirait la mlancolie, la contemplation, la solitude, la
libert, l'absence de l'homme, la prsence de Dieu; et la vieille
grille rouille avait l'air de dire:--Ce jardin est  moi!

Le pav de Paris avait beau tre l tout autour, les htels
classiques et splendides de la rue de Varenne  deux pas, le dme des
Invalides tout prs, la Chambre des dputs pas loin; les carrosses de
la rue de Bourgogne et de la rue Saint-Dominique avaient beau rouler
fastueusement dans le voisinage; les omnibus jaunes, bruns, blancs,
rouges, avaient beau se croiser dans le carrefour prochain: le dsert
tait rue Plumet; et la mort des anciens propritaires, une rvolution
qui avait pass, l'croulement des antiques fortunes, l'absence,
l'oubli, quarante ans d'abandon et de viduit, avaient suffi pour
ramener dans ce lieu privilgi les fougres, les bouillons-blancs,
les cigus, les achilles, les hautes herbes, les grandes plantes
gaufres aux larges feuilles de drap vert ple, les lzards, les
scarabes, les insectes inquiets et rapides; pour faire sortir des
profondeurs de la terre et reparatre entre ces quatre murs je ne sais
quelle grandeur sauvage et farouche; et pour que la nature, qui
dconcerte les arrangements mesquins de l'homme et qui se rpand
toujours tout entire l o elle se rpand, aussi bien dans la fourmi
que dans l'aigle, en vnt  s'panouir dans un mchant petit jardin
parisien avec autant de rudesse et de majest que dans une fort
vierge du nouveau monde.


XVII.

Rien n'est petit en effet; quiconque est sujet aux pntrations
profondes de la nature le sait. Bien qu'aucune satisfaction absolue ne
soit donne  la philosophie, pas plus de circonscrire la cause que de
limiter l'effet, le contemplateur tombe dans des extases sans fond 
cause de toutes ces dcompositions de forces aboutissant  l'unit.

Tout travaille  tout.

L'algbre s'applique aux nuages; l'irradiation de l'astre profite 
la rose; aucun penseur n'oserait dire que le parfum de l'aubpine est
inutile aux constellations. Qui donc peut calculer le trajet d'une
molcule? que savons-nous si des crations de mondes ne sont point
dtermines par des chutes de grains de sable? qui donc connat les
flux et les reflux de l'infiniment grand et de l'infiniment petit, le
retentissement des causes dans les prcipices de l'tre, et les
avalanches de la cration?

Un ciron importe; le petit est grand, le grand est petit; tout est en
quilibre dans la ncessit; effrayante vision pour l'esprit. Il y a
entre les tres et les choses des relations de prodige; dans cet
inpuisable ensemble, de soleil  puceron, on ne se mprise pas; on a
besoin les uns des autres. La lumire n'emporte pas dans l'azur les
parfums terrestres sans savoir ce qu'elle en fait; la nuit fait des
distributions d'essence stellaire aux fleurs endormies. Tous les
oiseaux qui volent ont  la patte le fil de l'infini. La germination
se complique de l'closion d'un mtore, du coup de bec de
l'hirondelle brisant l'oeuf, et elle mne de front la naissance d'un
ver de terre et l'avnement de Socrate. O finit le tlescope, le
microscope commence. Lequel des deux a la vue plus grande? Choisissez.

Une moisissure est une pliade de fleurs; une nbuleuse est une
fourmilire d'toiles. Mme promiscuit, et plus inoue encore, des
choses de l'intelligence et des faits de la substance. Les lments
et les principes se mlent, se combinent, s'pousent, se multiplient
les uns par les autres, au point de faire aboutir le monde matriel et
le monde moral  la mme clart. Le phnomne est en perptuel repli
sur lui-mme. Dans les vastes changes cosmiques, la vie universelle
va et vient en quantits inconnues, roulant tout dans l'invisible
mystre des effluves, employant tout, ne perdant pas un rve de pas un
sommeil, semant un animalcule ici, miettant un astre l, oscillant et
serpentant, faisant de la lumire une force et de la pense un
lment, dissmine et indivisible, dissolvant tout, except ce point
gomtrique, le moi; ramenant tout  l'me atome; panouissant tout en
Dieu; enchevtrant, depuis la plus haute jusqu' la plus basse, toutes
les activits dans l'obscurit d'un mcanisme vertigineux, rattachant
le vol d'un insecte au mouvement de la terre, subordonnant, qui sait?
ne ft-ce que par l'identit de la loi, l'volution de la comte dans
le firmament au tournoiement de l'infusoire dans la goutte d'eau.
Machine faite d'esprit. Engrenage norme dont le premier moteur est
le moucheron et dont la dernire roue est le zodiaque.


XVIII.

Marius passe et repasse devant le grillage de la maisonnette indique
par ponine: Cosette le regarde.

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On a tant abus du regard dans les romans d'amour qu'on a fini par le
dconsidrer. C'est  peine si l'on ose dire maintenant que deux tres
se sont aims parce qu'ils se sont regards. C'est pourtant comme cela
qu'on s'aime et uniquement comme cela. Le reste n'est que le reste, et
vient aprs. Rien n'est plus rel que ces grandes secousses que deux
mes se donnent en changeant cette tincelle.

 cette certaine heure o Cosette eut sans le savoir ce regard qui
troubla Marius, Marius ne se douta pas que lui aussi eut un regard qui
troubla Cosette!

Il lui fit le mme mal ou le mme bien.

Depuis longtemps dj elle le voyait et elle l'examinait comme les
filles examinent et voient, en regardant ailleurs. Marius trouvait
encore Cosette laide que dj Cosette trouvait Marius beau. Mais,
comme il ne prenait point garde  elle, ce jeune homme lui tait bien
gal.

Cependant elle ne pouvait s'empcher de se dire qu'il avait de beaux
cheveux, de beaux yeux, de belles dents, un charmant son de voix,
quand elle l'entendait causer avec ses camarades, qu'il marchait en se
tenant mal, si l'on veut, mais avec une grce  lui, qui ne paraissait
pas bte du tout, que toute sa personne tait noble, douce, simple et
fire, et qu'enfin il avait l'air pauvre, mais qu'il avait bon air.

Le jour o leurs yeux se rencontrrent et se dirent enfin brusquement
ces premires choses obscures et ineffables que le regard balbutie,
Cosette ne comprit pas d'abord. Elle rentra pensive  la maison de la
rue de l'Ouest o Jean Valjean, selon son habitude, tait venu passer
six semaines. Le lendemain, en s'veillant, elle songea  ce jeune
homme inconnu, si longtemps indiffrent et glac, qui semblait
maintenant faire attention  elle, et il ne lui sembla pas le moins du
monde que cette attention lui ft agrable. Elle avait plutt un peu
de colre contre ce beau ddaigneux. Un fond de guerre remua en elle.
Il lui sembla, et elle en prouvait une joie encore tout enfantine,
qu'elle allait enfin se venger.


XIX.

Se sachant belle, elle sentait bien, quoique d'une faon indistincte,
qu'elle avait une arme. Les femmes jouent avec leur beaut comme les
enfants avec leur couteau. Elles s'y blessent.

On se rappelle les hsitations de Marius, ses palpitations, ses
terreurs. Il restait sur son banc et n'approchait pas. Ce qui dpitait
Cosette. Un jour elle dit  Jean Valjean:

--Pre, promenons-nous donc un peu de ce ct-l.

Voyant que Marius ne venait point  elle, elle alla  lui. En pareil
cas, toute femme ressemble  Mahomet. Et puis, chose bizarre, le
premier symptme de l'amour vrai chez un jeune homme, c'est la
timidit: chez une jeune fille, c'est la hardiesse.

Ceci tonne, et rien n'est plus simple pourtant. Ce sont les deux
sexes qui tendent  se rapprocher et qui prennent les qualits l'un de
l'autre.

Ce jour-l, le regard de Cosette rendit Marius fou, le regard de
Marius rendit Cosette tremblante. Marius s'en alla confiant, et
Cosette inquite.  partir de ce jour, ils s'adorrent.


XX.

La premire chose que Cosette prouva, ce fut une tristesse confuse
et profonde. Il lui sembla que, du jour au lendemain, son me tait
devenue noire. Elle ne la reconnaissait plus. La blancheur de l'me
des jeunes filles, qui se compose de froideur et de gaiet, ressemble
 la neige. Elle fond  l'amour, qui est son soleil.

Cosette ne savait pas ce que c'tait que l'amour. Elle n'avait jamais
entendu prononcer ce mot dans le sens terrestre.....

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Elle aimait avec d'autant plus de passion qu'elle aimait avec
ignorance. Elle ne savait pas si cela est bon ou mauvais, utile ou
dangereux, ncessaire ou mortel, ternel ou passager, permis ou
prohib; elle aimait. On l'et bien tonne si on lui et dit: Vous
ne dormez pas? mais c'est dfendu! Vous ne mangez pas? mais c'est fort
mal! Vous avez des oppressions et des battements de coeur? mais cela
ne se fait pas! Vous rougissez et vous plissez quand un certain tre
vtu de noir parat au bout d'une certaine alle verte? mais c'est
abominable! Elle n'et pas compris, et et rpondu: Comment peut-il y
avoir de ma faute dans une chose o je ne puis rien et o je ne sais
rien?


XXI.

Il se trouva que l'amour qui se prsenta tait prcisment celui qui
convenait le mieux  l'tat de son me. C'tait une sorte d'adoration
 distance, une contemplation muette, la dification d'un inconnu.
C'tait l'apparition de l'adolescence  l'adolescence, le rve devenu
roman et rest rve, le fantme souhait enfin ralis et fait chair,
mais n'ayant pas encore de nom, ni de tort, ni de tache, ni
d'exigence, ni de dfaut; en un mot, l'amant lointain et demeur dans
l'idal, une chimre ayant une forme. Toute rencontre plus palpable et
plus proche et  cette premire poque effarouch Cosette, encore 
demi plonge dans la brume grossissante du clotre. Elle avait toutes
les peurs des enfants et toutes les peurs des religieuses mles.
L'esprit du couvent, dont elle s'tait pntre pendant cinq ans,
s'vaporait encore lentement de toute sa personne et faisait tout
trembler autour d'elle. Dans cette situation, ce n'tait pas un amant
qu'il lui fallait, ce n'tait pas mme un amoureux, c'tait une
vision. Elle se mit  adorer Marius comme quelque chose de charmant,
de lumineux et d'impossible.

Comme l'extrme navet touche  l'extrme coquetterie, elle lui
souriait, tout franchement.

Elle attendait tous les jours l'heure de la promenade avec
impatience, elle y trouvait Marius, se sentait indiciblement heureuse,
et croyait sincrement exprimer toute sa pense en disant  Jean
Valjean:

--Quel dlicieux jardin que le Luxembourg!

Marius et Cosette taient dans la nuit l'un pour l'autre. Ils ne se
parlaient pas, ils ne se saluaient pas, ils ne se connaissaient pas;
ils se voyaient; et, comme les astres dans le ciel que des millions de
lieues sparent, ils vivaient de se regarder.

C'est ainsi que Cosette devenait peu  peu une femme et se
dveloppait, belle et amoureuse, avec la conscience de sa beaut et
l'ignorance de son amour....

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XXII.

Ce bonheur sans conscience de lui-mme est interrompu par la jalousie
paternelle de Jean Valjean, qui craint une embche de libertinage pour
sa fille; il change de domicile et de promenade.

Une horrible apparition de la chane des galriens, sur la route des
Gobelins, le ramne au souvenir de sa condition et pouvante Cosette.

Cette apparition, trs-habile comme comparaison, est
trs-mlodramatique et trs-exagre comme tableau. La socit y joue
un rle gratuitement odieux. On dirait une horde de sauvages
vainqueurs, menant une autre horde au bcher. On dtruit l'effet de ce
qu'on exagre: c'est le fleuve qui rejette son cume sur ses bords,
pour que l'eau ne soit pas trouble; qui peut accuser le fleuve de
purifier l'cume?

Nous surtout, qui voulons supprimer la peine irrparable de mort en
matire civile, et qui avons eu l'audace de la supprimer mme en
politique, nous n'aimons pas la peine corruptrice des bagnes, et nous
avons, dans nos nombreux discours sur ce sujet, rclam un
pnitentiaire colonial avec une lgislation spciale, et des prisons
lointaines et gradues, pour donner la scurit  la socit
innocente, contre les btes froces de la mnagerie humaine; mais, la
prison pnitentiaire coloniale n'existant pas encore, il faut bien
reconnatre  la socit le droit sacr de se dfendre en attendant et
de se sparer de ce qui la menace en la souillant.


XXIII.

Interruption encore de plusieurs pisodes qui doivent converger plus
tard dans le dnoment. Il y en a un vritablement touchant, comme une
lgende de Juif-Errant de la science, c'est celui du vieil homme de
lettres, amant passionn des livres, et dvor par eux, qui mange sou
 sou son mince patrimoine pour s'en procurer, qui finit par les
vendre un  un pour vivre, et qui, lorsqu'il a vendu le dernier, meurt
lui-mme dsespr de sa passion du livre, d'abord rsigne, puis
change en fureur!

C'est l en effet une de ces _misres_ innommes dont la socit n'est
nullement coupable. Peut-elle extirper les manies individuelles, elle
qui ne peut extirper les passions?


XXIV.

Cosette revient  la maison de la rue Plumet.

Cosette dcouvre dans un pavillon abandonn du jardin, sous une pierre
apporte par l'inconnu, un cahier de penses crites par une main
anonyme, dont quelques-unes sont divines. C'est l'alphabet de l'amour,
qu'on lui fait peler pour la premire fois.

Dieu, c'est la plnitude du ciel; l'amour, c'est la plnitude de
l'homme!

Vous regardez une toile pour deux motifs: parce qu'elle est
lumineuse et parce qu'elle est impntrable. Vous avez auprs de vous
un plus doux rayonnement et un plus grand mystre: la femme!

Ce que l'amour commence ici-bas ne peut tre achev que par Dieu!

Si l'amour s'teignait, le soleil s'teindrait!

Oh! aimer! avoir perdu la trace de ce qu'on aime! Ne pas savoir
l'adresse de son me! etc.


XXV.

Ce livret de sainte Thrse de l'amour profane respire le feu et le
communique  l'me de Cosette. Elle vient au jardin le lendemain 
l'heure tnbreuse,  pas muets, sans savoir qu'elle y vient; elle
caresse de la main la grosse pierre, comme pour la remercier. Une
ombre apparat derrire elle, ombre  l'astre amoureux des amoureux,
la lune. Elle tressaille: c'est lui! c'est Marius!


XXVI.

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Cosette, en reculant, rencontra un arbre et s'y adossa. Sans cet
arbre, elle ft tombe.

Alors elle entendit sa voix, cette voix qu'elle n'avait vraiment
jamais entendue, qui s'levait  peine au-dessus du frmissement des
feuilles et qui murmurait:

--Pardonnez-moi, je suis l. J'ai le coeur gonfl, je ne pouvais pas
vivre comme j'tais, je suis venu. Avez-vous lu ce que j'avais mis l,
sur ce banc? me reconnaissez-vous un peu? n'ayez pas peur de moi.
Voil du temps dj, vous rappelez-vous le jour o vous m'avez
regard? c'tait dans le Luxembourg, prs du Gladiateur. Et le jour o
vous avez pass devant moi? c'tait le 16 juin et le 2 juillet. Il va
y avoir un an. Depuis bien longtemps je ne vous ai plus vue. J'ai
demand  la loueuse de chaises, elle m'a dit qu'elle ne vous voyait
plus. Vous demeuriez rue de l'Ouest, au troisime sur le devant, dans
une maison neuve; vous voyez que je sais! Je vous suivais, moi.
Qu'est-ce que j'avais  faire? Et puis vous avez disparu. J'ai cru
vous voir passer une fois que je lisais les journaux sous les arcades
de l'Odon. J'ai couru. Mais non. C'tait une personne qui avait un
chapeau comme vous. La nuit, je viens ici. Ne craignez pas, personne
ne me voit. Je viens regarder vos fentres de prs. Je marche bien
doucement pour que vous n'entendiez pas, car vous auriez peut-tre
peur. L'autre soir j'tais derrire vous, vous vous tes retourne, je
me suis enfui. Une fois je vous ai entendue chanter. J'tais heureux.
Est-ce que cela vous fait quelque chose que je vous entende chanter 
travers le volet? cela ne peut rien vous faire. Non, n'est-ce pas?
Voyez-vous, vous tes mon ange, laissez-moi venir un peu; je crois que
je vais mourir. Si vous saviez! je vous adore, moi! Pardonnez-moi, je
vous parle, je ne sais pas ce que je vous dis, je vous fche
peut-tre, est-ce que je vous fche?

-- ma mre! dit-elle.

Et elle s'affaissa sur elle-mme comme si elle se mourait.

Il la prit, elle tombait, il la prit dans ses bras, il la serra
troitement sans avoir conscience de ce qu'il faisait. Il la soutenait
tout chancelant. Il tait comme s'il avait la tte pleine de fume;
des clairs lui passaient entre les cils; ses ides s'vanouissaient;
il lui semblait qu'il accomplissait un acte religieux et qu'il
commettait une profanation. Du reste, il n'avait pas le moindre dsir
de cette femme ravissante dont il sentait la forme contre sa poitrine.
Il tait perdu d'amour.

Elle lui prit la main et la posa sur son coeur.

Il sentit le papier qui y tait, il balbutia:

--Vous m'aimez donc?

Elle rpondit d'une voix si basse que ce n'tait plus qu'un souffle
qu'on entendait  peine:

--Tais-toi! tu le sais!

Et elle cacha sa tte rouge dans le sein du jeune homme superbe et
enivr.

Il tomba sur le banc, elle prs de lui. Ils n'avaient plus de
paroles. Les toiles commenaient  rayonner. Comment se fit-il que
leurs lvres se rencontrrent? Comment se fait-il que l'oiseau chante,
que la neige fonde, que la rose s'ouvre, que mai s'panouisse, que
l'aube blanchisse derrire les arbres noirs au sommet frissonnant des
collines?

Un baiser, et ce fut tout.

Tous deux tressaillirent, et ils se regardrent dans l'ombre avec des
yeux clatants.

Ils ne sentaient ni la nuit frache, ni la pierre froide, ni la terre
humide, ni l'herbe mouille; ils se regardaient et ils avaient le
coeur plein de penses. Ils s'taient pris les mains sans savoir.

Elle ne lui demandait pas, elle n'y songeait pas mme, par o il
tait entr et comment il avait pntr dans le jardin. Cela lui
paraissait si simple qu'il ft l!


XXVII.

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Par intervalles, Cosette bgayait une parole. Son me tremblait  ses
lvres comme une goutte de rose  une fleur.

Peu  peu ils se parlrent. L'panchement succda au silence, qui est
la plnitude. La nuit tait sereine et splendide au-dessus de leur
tte. Ces deux tres, purs comme des esprits, se dirent tout, leurs
songes, leurs ivresses, leurs extases, leurs chimres, leurs
dfaillances, comme ils s'taient adors de loin, comme ils s'taient
souhaits, leur dsespoir quand ils avaient cess de s'apercevoir. Ils
se confirent dans une intimit idale, que rien dj ne pouvait plus
accrotre, ce qu'ils avaient de plus cach et de plus mystrieux. Ils
se racontrent, avec une foi candide dans leurs illusions, tout ce que
l'amour, la jeunesse et ce reste d'enfance qu'ils avaient, leur
mettaient dans la pense. Ces deux coeurs se versrent l'un dans
l'autre, de sorte qu'au bout d'une heure c'tait le jeune homme qui
avait l'me de la jeune fille et la jeune fille qui avait l'me du
jeune homme. Ils se pntrrent, ils s'enchantrent, ils
s'blouirent.


XXVIII.

Quand ils eurent fini, quand ils se furent tout dit, elle posa sa
tte sur son paule et lui demanda:

--Comment vous appelez-vous?

--Je m'appelle Marius, dit-il. Et vous?

--Je m'appelle Cosette.


XXIX.

Autre interruption qui nous ramne aux Thnardier, maintenant tablis
 Paris sous le faux nom de Jondrette, et dont les nombreux enfants,
changs, prts, rendus, ne savent plus gure  qui ils
appartiennent.

La mre a quelques scrupules.--Mais c'est mal, dit-elle  son mari,
de vendre ainsi ses enfants.

--Jean-Jacques Rousseau a fait mieux, rpond Thnardier.

pigramme amre du philosophe pre de l'le de Guernesey, contre la
philosophie sans me de Jean-Jacques Rousseau. Le premier quelquefois
est un sophiste d'esprit; mais le second est un sophiste de coeur!

On arrte dans son repaire la femme qui a achet les deux derniers
petits enfants de la Thnardier. Un petit vagabond, nomm Gavroche,
les recueille, les couche dans le ventre de terre cuite de l'lphant
de la Bastille; c'est une larme dans la boue, mais la larme est
chaude.


XXX.

L'histoire des enfants perdus, soit dans la fort, mangeant des mres,
soit dans les rues d'une grande capitale, et recueillis par la piti
d'un vagabond dans son nid d'un soir, dans un monument en charpente
d'gypte ou de Paris, est toujours une des misres les plus
apitoyantes de l'humanit.

Ce petit protecteur indiffrent et gai des pauvres enfants est le type
de la lgret stoque de l'enfant de Paris, dont M. Hugo fait un
_idal_, idal froce, ou compatissant par insouciance, qui caresse ou
qui mord sans rflexion, cume lgre flottant sur la mer agite des
capitales, qui n'a ni famille, ni coles, ni profession, ni respect,
et dont toute la moralit consiste dans quelques chansons obscnes ou
avines. C'est un pauvre _idal_ de peuple  prsenter  l'admiration
de nos artisans, la moelle peut-tre de la population franaise.


XXXI.

Le gamin de Paris n'eut qu'un beau jour: celui o, du balcon de
l'Htel-de-Ville, au milieu de la tempte qui tourbillonnait  mes
pieds, menaant de tout engloutir, je l'voquai du fond du dsordre
et j'en fis la _garde mobile_ de 1848, une arme de hros, les
_Marseillais_ de l'ordre! Hros qui sauvrent Paris et l'Europe
gratuitement, par l'instinct de la bravoure et de la socit, et que
la socit sauve a rcompenss par un indigne oubli de leurs
services!

Voil l'enfant de Paris, quand on sait faire appel  son feu cach
dans la fange.

Quant  celui que nous peint le roman des _Misrables_, ce n'est que
le lazzarone spirituel d'une populace hbte, riant de tout et de
lui-mme; c'est le petit Gavroche, cachant les petits Thnardier dans
le ventre de l'lphant, sa demeure.

Mais, malgr l'tranget de cette invention du pote, cela touche,
parce que cela est bon: ces pauvres enfants de la Thnardier, sans
feu, sans pain et sans asile, rappellent ces couves de petits chiens
qu'on voit dans la cage des lions, rchauffs par la gueule du
monstre.


XXXII.

Un dixime tiroir contient une dissertation sur l'argot et presque un
loge de cette langue infme. Passons, c'est un trange caprice.

Que peut-il y avoir  louer dans ce patois du crime, qui n'a t
invent que comme un masque pour cacher le visage des sclrats, de
mme que le masque des assassins cache leurs visages, et qu'on ne peut
apprendre que pour parler bas, devant l'honnte homme, des forfaits 
commettre ou  cacher? Dbauche de science qu'il faut pardonner 
l'rudition capricieuse de Balzac, d'Eugne Sue, de Victor Hugo.

Seulement un bel hymne  l'avenir termine ce chapitre. On y reconnat
le gnie du bien idalisant son type. Il n'a d'autre dfaut que d'tre
indfini, et par consquent vague et enivrant.


XXXIII.

En matire de lgislation, on ne chante pas le progrs, on le calcule.
C'est la _mcanique cleste_ de Laplace, mais la mcanique applique.
Une aspiration suffit au coeur; mais  l'conomie politique, cette
astronomie des forces humaines, il faut le chiffre. Les aspirations de
mille passagers sur le vaisseau social ne conduiront pas le navire au
port; il faut qu'un seul monte sur le pont et presse l'auteur pour
donner la route. Victor Hugo ne la donne pas!

LAMARTINE.

(_La suite au mois prochain._)




LXXXVIIe ENTRETIEN.

CONSIDRATIONS SUR UN CHEF-D'OEUVRE,

OU

LE DANGER DU GNIE.

Les Misrables, par Victor Hugo.

CINQUIME PARTIE.


I.

Le onzime tiroir, plein  la fois de choses prcieuses et de rebuts,
nous ramne  l'idylle de la _rue Plumet_, ce chef-d'oeuvre que
dsormais les yeux ne quittent plus qu'avec regret.

Aimer remplace presque penser. L'amour est un ardent oubli de tout le
reste; ils vivaient dans une minute d'or. C'est  peine si Marius
songeait que Cosette avait un pre. Il y avait dans sa tte
l'effacement et l'blouissement. De quoi donc parlaient-ils, ces
amants? On l'a vu: des fleurs, des hirondelles, du soleil couchant, du
lever de la lune, de toutes les choses importantes. Ils s'taient dit
tout, except tout. Le tout des amoureux, c'est le rien. Mais le pre,
les ralits, ce bouge, ces bandits, cette aventure,  quoi bon? et
tait-il bien sr que ce cauchemar et exist? On tait deux, on
s'adorait, il n'y avait que cela. Toute autre chose n'tait pas. Il
est probable que cet vanouissement de l'enfer derrire nous est
inhrent  l'arrive au paradis. Est-ce qu'on a vu des dmons? est-ce
qu'il y en a? est-ce qu'on a trembl? est-ce qu'on a souffert? On n'en
sait plus rien. Une nue rose est l-dessus.

Donc ces deux tres vivaient ainsi, trs-haut, avec toute
l'invraisemblance qui est dans la nature; ni au nadir, ni au znith,
entre l'homme et le sraphin, au-dessus de la fange, au-dessous de
l'ther, dans le nuage;  peine os et chair, me et extase de la tte
aux pieds; dj trop sublims pour marcher  terre, encore trop
chargs d'humanit pour disparatre dans le bleu, en suspension comme
des atomes qui attendent le prcipit; en apparence hors du destin;
ignorant cette ornire, hier, aujourd'hui, demain; merveills, pms,
flottants; par moments, assez allgs pour la fuite dans l'infini;
presque prts  l'envolement ternel.

Ils dormaient veills dans ce bercement.  lthargie splendide du
rel accabl d'idal!

Quelquefois, si belle que ft Cosette, Marius fermait les yeux devant
elle. Les yeux ferms, c'est la meilleure manire de regarder l'me.

Marius et Cosette ne se demandaient pas o cela les conduirait. Ils
se regardaient comme arrivs. C'est une trange prtention des hommes
de vouloir que l'amour conduise quelque part........


II.

Une autre digression, mais qui tient au sujet, nous entrane chez le
grand-pre de Marius, ancien migr de quatre-vingts ans, dont
l'intrieur est bien peint, mais un peu trop en caricature.

C'est le dfaut de l'crivain, de trop rire du pass et de se moquer
des aeux. Cela fait peine. Hlas! chaque sicle vit de ses ides: ils
avaient les leurs, nous avons les ntres; dans cinquante ans ne
serons-nous pas des aeux?

Celui-l avait rpudi et chass impitoyablement, en apparence,
Marius, son petit-fils, de chez lui, parce que Marius tait de son ge
et farci du libralisme bonapartiste du _Constitutionnel_ de 1815.

Un beau jour Marius, sans prparation, vaincu par l'amour, vient
brusquement demander au vieillard de permettre son mariage avec
Cosette. Le vieillard croit que son petit-fils rve, et le renvoie
avec sa maldiction et son rve.

Le dsespoir le prcipite dans les barricades de je ne sais plus
quelle anne du rgne de 1830. Il se souvient qu'il a l une douzaine
d'tudiants, ses amis, qui ont fantaisie de se battre pour quoi que ce
soit, qui n'est ni la monarchie lgitime, ni la royaut d'occasion de
1830, ni la rpublique proprement dite, forme dfinie de gouvernement,
mais un je ne sais quoi, qui s'appelle tantt la dmocratie, tantt
l'idal, en ralit le drapeau rouge.

Une voix l'appelle dans la nuit, c'est celle d'ponine; elle lui dit
que ses amis l'attendent  la barricade. Il y va mourir: puisqu'il ne
peut vivre avec Cosette, autant mourir pour le drapeau rouge!

Cet pisode est intitul l'pope de la rue Saint-Denis. pope
tragi-burlesque o il se dpense autant d'hrosme qu'au sige de
Troie, et o l'auteur ramne  la porte d'un cabaret douze ou quinze
personnages tombs des nues dans ce trou de six pieds, parmi lesquels
Valjean, qui ne sait non plus que faire et qui tire quelques coups de
fusil, s'amusant  tuer des hommes; douze ou quinze gamins de Paris et
autant d'tudiants buvant dans une salle basse, prorant et se battant
tour  tour, Marius en tte, pour l'honneur du drapeau rouge.


III.

Cette longue pice  tiroir est trop minutieusement tudie pour le
roman et mme pour l'histoire. Gavroche assaisonne de calembours les
coups de feu. Il y a beaucoup de Don Quichote dans ces hros, quelques
bacheliers de Salamanque, et pas mal de Gil Blas.

Marius, devenu tout  coup philosophe radical, joue d'inspiration un
hymne  la guerre civile. On ne peut pas discuter avec Marius: il a un
tourbillon dans la tte, une amante perdue dans le coeur, un baril de
poudre sous la main dans la barricade, la mche au poing pour faire
sauter vainqueurs et vaincus si la victoire hsite.

ponine reoit un coup de feu qui tait destin  Marius. Elle meurt
en lui avouant son amour. Gavroche, le gamin de Paris, meurt en brave
et en chantant un refrain contre les gendarmes. Un billet de Cosette,
retrouv sur la poitrine d'ponine, apprend  Marius qu'elle loge avec
son pre  deux pas de l, rue de l'Homme-Arm, n 7.

Tout ce ple-mle de grisettes, de filles perdues, de vieillards
dsesprs, d'tudiants goguenards, de philosophes radicaux, de braves
rveurs, de hros sans cause, est d'un mouvement dsordonn qui peint
bien l'imagination populaire un jour de rvolution.

Marius succombe  la fin, le dernier, dans son foss de feu; on
l'emporte au cabaret. Valjean le reconnat et le fait disparatre, par
un trou dans le pav, sous les solitudes des gouts de Paris. En mme
temps il sauve la vie  Javert, son perscuteur et son prisonnier.


IV.

Ici un tiroir, bien plus vaste et bien plus tranger au roman ou 
l'pope que les autres, forme sous les pas du lecteur comme une
trappe et le conduit, pendant je ne sais combien de pages, jusqu' la
Seine.

L'architecte des gouts de Paris n'en ferait pas un plan plus
dtaill, et on peut dire plus hors d'oeuvre. C'est un voyage 
travers la boue, o le lecteur s'embourbe avec l'architecte. Cela
dure, pendant des pages et des pages,  la manire de Mercier, dans
son _Tableau de Paris_.

Valjean trouve  l'embouchure tous les personnages dont le roman a
besoin pour se dnouer: Javert, qui l'a suivi, invisible, et qui croit
tenir en lui un assassin emportant un cadavre accusateur  la rivire;
Thnardier, qui erre aussi dans ces parages et qui lui en donne la
clef; Marius, vanoui sur ses paules, qu'il couche sur la plage et
qu'il rapporte ensuite  son grand-pre, sans se faire connatre.
L'honnte agent de police Javert, combattu entre sa reconnaissance
pour Valjean, par qui il a t sauv, et le remords de son mtier qui
crie en lui, se dbarrasse de lui-mme en se jetant dans la Seine et
en se noyant pour se tirer d'embarras.

Cet gout, ces rencontres, ces complications, ces dnoments,
ressemblent infiniment trop au boulevard du Crime. Le roman finit en
mlodrame souterrain. C'est du Pixercourt, mais toujours crit par le
gnie du grand crivain qui, comme sa lanterne sourde, le suit
partout.

Enfin le grand-pre pardonne  Marius expirant, le fait soigner, le
marie inopinment  ce qu'il aime, dbite l'pithalame  table avec
Valjean, tonn de ce jargon dmocratique dans une bouche de bonne
compagnie.

On s'pouse, on reoit les 730,000 francs de Valjean pour dot, on est
heureux; mais Valjean, honnte homme un peu tard, finit par confesser
tout bas  son gendre Marius qu'il n'est qu'un forat et qu'il lui a
fait pouser une aventurire. Il meurt ensuite dans son bouge de
solitaire, et l'on est parfaitement heureux chez Marius.


V.

Voil toute l'histoire, mais ce n'est pas tout le livre.

Si c'tait vous ou moi qui eussions crit cette histoire, on n'en
dirait rien, ou bien on en dirait peu de chose.

Pourquoi?

Parce que cette histoire, avec ses situations bizarres et ses tiroirs
plus longs que le bras, ne serait pas releve par ce qui relve tout:
la magie unique du style, la verve adolescente de l'crivain,
l'incroyable souplesse de ce gnie infatigable qui va, de trapze en
trapze, tantt  cent pieds au-dessus de notre tte, tantt  cent
pieds au-dessous du pav, sans donner un moment signe de lassitude, et
nous entranant toujours o il veut, mme dans l'incroyable.

Mais c'est Hugo qui crit: il y a plus, c'est Hugo qui pense; il y a
plus encore, c'est Hugo qui songe.

Chez lui, le cauchemar mme a du gnie! Et de temps en temps, comme
dans l'Idylle de la rue Plumet, c'est Hugo qui pense et qui aime; la
rue Plumet est un den aussi dlicieux que celui de Milton.


VI.

AURORE.

En ce moment-l, Cosette se rveillait.

Sa chambre tait troite, propre, discrte, avec une longue croise
au levant sur l'arrire-cour de la maison.

Cosette ne savait rien de ce qui se passait dans Paris. Elle n'tait
point l la veille et elle tait dj rentre dans sa chambre quand
Toussaint avait dit:--Il parat qu'il y a du train.

Cosette avait dormi peu d'heures, mais bien. Elle avait eu de doux
rves, ce qui tenait peut-tre un peu  ce que son petit lit tait
trs-blanc. Quelqu'un qui tait Marius lui tait apparu dans de la
lumire. Elle se rveilla avec du soleil dans les yeux, ce qui d'abord
lui fit l'effet de la continuation du songe.

Sa premire pense sortant de ce rve fut riante. Cosette se sentit
toute rassure. Elle traversait, comme Jean Valjean quelques heures
auparavant, cette raction de l'me qui ne veut absolument pas du
malheur. Elle se mit  esprer de toutes ses forces sans savoir
pourquoi. Puis un serrement de coeur lui vint:--Voil trois jours
qu'elle n'avait vu Marius. Mais elle se dit qu'il devait avoir reu sa
lettre, qu'il savait o elle tait, et qu'il avait tant d'esprit,
qu'il trouverait moyen d'arriver jusqu' elle.--Et cela certainement
aujourd'hui, et peut-tre ce matin mme.--Il faisait grand jour, mais
le rayon de lumire tait trs-horizontal; elle pensa qu'il tait de
trs-bonne heure, qu'il fallait se lever pourtant pour recevoir
Marius.

Elle sentait qu'elle ne pouvait vivre sans Marius, et que par
consquent cela suffisait, et que Marius viendrait. Aucune objection
n'tait recevable. Tout cela tait certain. C'tait dj assez
monstrueux d'avoir souffert trois jours. Marius absent trois jours,
c'tait horrible au bon Dieu. Maintenant cette cruelle taquinerie d'en
haut tait une preuve traverse: Marius allait arriver, et
apporterait une bonne nouvelle. Ainsi est faite la jeunesse; elle
essuie vite ses yeux; elle trouve la douleur inutile et ne l'accepte
pas. La jeunesse est le sourire de l'avenir devant un inconnu qui est
lui-mme. Il lui est naturel d'tre heureuse. Il semble que sa
respiration soit faite d'esprance.

Du reste, Cosette ne pouvait parvenir  se rappeler ce que Marius lui
avait dit au sujet de cette absence qui ne devait durer qu'un jour, et
quelle explication il lui en avait donne. Tout le monde a remarqu
avec quelle adresse une monnaie qu'on laisse tomber  terre court se
cacher, et quel art elle a de se rendre introuvable. Il y a des
penses qui nous jouent le mme tour; elles se blottissent dans un
coin de notre cerveau; c'est fini; elles sont perdues; impossible de
remettre la mmoire dessus. Cosette se dpitait quelque peu du petit
effort inutile que faisait son souvenir. Elle se disait que c'tait
bien mal  elle et bien coupable d'avoir oubli des paroles prononces
par Marius.

Elle sortit du lit et fit les deux ablutions de l'me et du corps, sa
prire et sa toilette.

On peut  la rigueur introduire le lecteur dans une chambre nuptiale,
non dans une chambre virginale. Le vers l'oserait  peine, la prose ne
le doit pas.


VII.

C'est l'intrieur d'une fleur encore close, c'est une blancheur dans
l'ombre, c'est la cellule intime d'un lis ferm qui ne doit pas tre
regard par l'homme tant qu'il n'a pas t regard par le soleil. La
femme en bouton est sacre. Ce lit innocent qui se dcouvre, cette
adorable demi-nudit qui a peur d'elle-mme, ce pied blanc qui se
rfugie dans une pantoufle, cette gorge qui se voile devant un miroir
comme si ce miroir tait une prunelle, cette chemise qui se hte de
remonter et de cacher l'paule pour un meuble qui craque ou pour une
voiture qui passe, ces cordons nous, ces agrafes accroches, ces
lacets tirs, ces tressaillements, ces frissons de froid et de pudeur,
cet effarouchement exquis de tous les mouvements, cette inquitude
presque aile l o rien n'est  craindre, les phases successives du
vtement aussi charmantes que les nuages de l'aurore, il ne sied pas
que tout cela soit racont, et c'est dj trop de l'indiquer.

L'oeil de l'homme doit tre plus religieux encore devant le lever
d'une jeune fille que devant le lever d'une toile. La possibilit
d'atteindre doit tourner en augmentation de respect. Le duvet de la
pche, la cendre de la prune, le cristal radi de la neige, l'aile du
papillon poudre de plumes, sont des choses grossires auprs de cette
chastet qui ne sait pas mme qu'elle est chaste. La jeune fille n'est
qu'une lueur de rve et n'est pas encore une statue. Son alcve est
cache dans la partie sombre de l'idal; l'indiscret toucher du regard
brutalise cette vague pnombre.

Ici, contempler, c'est profaner.

Nous ne montrerons donc rien de tout ce suave petit remue-mnage du
rveil de Cosette.

Un conte d'Orient dit que la rose avait t faite par Dieu blanche,
mais qu'Adam l'ayant regarde au moment o elle s'entrouvrait, elle
eut honte et devint rose. Nous sommes de ceux qui se sentent interdits
devant les jeunes filles et les fleurs, les trouvant vnrables.


VIII.

Cosette s'habilla bien vite, se peigna, se coiffa, ce qui tait fort
simple en ce temps-l, o les femmes n'enflaient pas leurs boucles et
leurs bandeaux avec des coussinets et des tonnelets, et ne mettaient
point de crinolines dans leurs cheveux. Puis elle ouvrit la fentre et
promena ses yeux partout autour d'elle, esprant dcouvrir quelque peu
de la rue, un angle de maison, un coin de pav, et pouvoir guetter l
Marius. Mais on ne voyait rien du dehors. L'arrire-cour tait
enveloppe de murs assez hauts, et n'avait pour chappe que quelques
jardins. Cosette dclara ces jardins hideux; pour la premire fois de
sa vie elle trouva des fleurs laides. Le moindre bout de ruisseau du
carrefour et t bien mieux son affaire. Elle prit le parti de
regarder le ciel, comme si elle pensait que Marius pouvait aussi venir
de l.

Subitement, elle fondit en larmes. Non que ce ft mobilit d'me;
mais des esprances coupes d'accablement, c'tait sa situation. Elle
sentit confusment on ne sait quoi d'horrible. Les choses passent dans
l'air en effet. Elle se dit qu'elle n'tait sre de rien, que se
perdre de vue, c'tait se perdre; et l'ide que Marius pourrait bien
lui revenir du ciel, lui apparut, non plus charmante, mais lugubre.

Puis, tels sont ces nuages: le calme lui revint, et l'espoir, et une
sorte de sourire inconscient, mais confiant en Dieu.

Tout le monde tait encore couch dans la maison. Un silence
provincial rgnait. Aucun volet n'tait pouss. La loge du portier
tait ferme. Toussaint n'tait pas leve, et Cosette pensa tout
naturellement que son pre dormait. Il fallait qu'elle et bien
souffert, et qu'elle souffrt bien encore, car elle se disait que son
pre avait t mchant; mais elle comptait sur Marius. L'clipse d'une
telle lumire tait dcidment impossible. Par instants elle
entendait  une certaine distance des espces de secousses sourdes, et
elle disait:--C'est singulier qu'on ouvre et qu'on ferme les portes
cochres de si bonne heure!--C'taient les coups de canon qui
battaient la barricade.


IX.

Il y avait,  quelques pieds au-dessous de la croise de Cosette,
dans la vieille corniche toute noire du mur, un nid de martinets;
l'encorbellement de ce nid faisait un peu saillie au-del de la
corniche, si bien que d'en haut on pouvait voir le dedans de ce petit
paradis. La mre y tait, ouvrant ses ailes en ventail sur sa couve;
le pre voletait, s'en allait, puis revenait, rapportant dans son bec
de la nourriture et des baisers. Le jour levant dorait cette chose
heureuse, la grande loi _Multipliez_ tait l souriante et auguste, et
ce doux mystre s'panouissait dans la gloire du matin. Cosette, les
cheveux dans le soleil, l'me dans les chimres, claire par l'amour
au dedans et par l'aurore au dehors, se pencha comme machinalement,
et, sans presque oser s'avouer qu'elle pensait en mme temps  Marius,
se mit  regarder ces oiseaux, cette famille, ce mle et cette
femelle, cette mre et ces petits, avec le profond trouble qu'un nid
donne  une vierge.


X.

Mais ce qui fait de ce livre un livre souvent dangereux pour le
peuple, dont il aspire videmment  tre le code, c'est la partie
dogmatique, c'est l'erreur de l'conomiste  ct de la charit du
philosophe; en un mot, c'est l'excs d'_idal_, ou soi-disant tel,
vers partout  plein bord, et vers  qui?  la misre immrite et
quelquefois trs-mrite des classes infrieures, ngliges, oublies,
suspectes, souvent coupables,  la misre de la partie souffrante de
la socit; idal faux, qui, en se prsentant  ces misres
dplorables, immrites ou mrites, de l'humanit _manuellement_
laborieuse, prsente  ses yeux la socit comme une martre sans
entrailles, qu'il faut har et logiquement dtruire de fond en comble
pour faire place  la socit de Dieu. Voil le monstre (nous disons
ce mot _monstre_ dans son sens antique, c'est--dire prodige), voil
le livre que nous avons essay d'analyser ici, en le condamnant
quelquefois et en l'admirant presque toujours. C'est le romantisme
introduit dans la politique.

Pour un crivain raliste par excellence, le rel y manque souvent.
Or, bien que l'idal doive planer toujours un peu plus haut que la
ligne de l'horizon au-dessus du rel, dans les oeuvres des esprits
suprieurs qui veulent faire avancer le monde social, afin qu'il y ait
toujours un mieux moral pos devant les hommes pour les faire marcher
 Dieu; cet idal ne doit jamais tre tellement spar du rel,
c'est--dire des conditions bornes de la nature dans l'imparfaite
humanit, qu'il sorte entirement de l'ordre rel et qu'il devienne
rve au lieu de rester pense.


XI.

Lisez le charmant rcit des deux enfants dlivrs du ventre de
l'lphant, et, aprs la mort de leur protecteur, le petit Gavroche,
retrouvant la Providence au bord d'un bassin du Luxembourg. L'auteur
n'oublie personne.

..................................................................
..................................................................

Il y avait en ce moment-l mme dans le jardin du Luxembourg,--car le
regard du drame doit tre prsent partout,--deux enfants qui se
tenaient par la main. L'un pouvait avoir sept ans, l'autre cinq. La
pluie les ayant mouills, ils marchaient dans les alles du ct du
soleil; l'an conduisait le petit; ils taient en haillons et ples;
ils avaient un air d'oiseaux fauves. Le plus petit disait:--J'ai bien
faim!

L'an, dj un peu protecteur, conduisait son frre de la main
gauche et avait une baguette dans sa main droite.

Ils taient seuls dans le jardin; le jardin tait dsert, les grilles
tant fermes par mesure de police  cause de l'insurrection. Les
troupes qui y avaient bivouaqu en taient sorties pour le besoin du
combat.

Comment ces enfants taient-ils l? Peut-tre s'taient-ils vads de
quelque corps de garde entre-bill; peut-tre aux environs,  la
barrire d'Enfer, ou sur l'esplanade de l'Observatoire, ou dans le
carrefour voisin domin par le fronton o on lit: _Invenerunt parvulum
pannis involutum_, y avait-il quelque baraque de saltimbanques dont
ils s'taient enfuis; peut-tre avaient-ils, la veille au soir, tromp
l'oeil des inspecteurs du jardin  l'heure de la clture, et
avaient-ils pass la nuit dans quelqu'une de ces gurites o on lit
les journaux. Le fait est qu'ils taient errants et qu'ils semblaient
libres. tre errant et sembler libre, c'est tre perdu. Ces pauvres
petits taient perdus en effet.

Ces deux enfants taient ceux-l mme dont Gavroche avait t en
peine, et que le lecteur se rappelle. Enfants des Thnardier, en
location chez la Magnon, attribus  M. Gillenormand, et maintenant
feuilles tombes de toutes ces branches sans racines, et roules sur
la terre par le vent.

Leurs vtements, propres du temps de la Magnon et qui lui servaient
de prospectus vis--vis de M. Gillenormand, taient devenus guenilles.

Ces tres appartenaient dsormais  la statistique des enfants
abandonns que la police constate, ramasse, gare et retrouve sur le
pav de Paris.

Il fallait le trouble d'un tel jour pour que ces petits misrables
fussent dans ce jardin. Si les surveillants les eussent aperus, ils
eussent chass ces haillons. Les petits pauvres n'entrent pas dans les
jardins publics; pourtant on devrait songer que, comme enfants, ils
ont droit aux fleurs.

Ceux-ci taient l, grce aux grilles fermes. Ils taient en
contravention. Ils s'taient glisss dans le jardin, et ils y taient
rests. Les grilles fermes ne donnent pas cong aux inspecteurs, la
surveillance est cense continuer, mais elle s'amollit et se repose;
et les inspecteurs, mus, eux aussi, par l'anxit publique, et plus
occups du dehors que du dedans, ne regardaient plus le jardin, et
n'avaient pas vu les deux dlinquants.


XII.

Il avait plu la veille, et mme un peu le matin. Mais en juin les
ondes ne comptent pas. C'est  peine si l'on s'aperoit, une heure
aprs un orage, que cette belle journe blonde a pleur. La terre en
t est aussi vite sche que la joue d'un enfant.

 cet instant du solstice, la lumire du plein midi est, pour ainsi
dire, poignante. Elle prend tout. Elle s'applique et se superpose  la
terre avec une sorte de succion. On dirait que le soleil a soif. Une
averse est un verre d'eau; une pluie est tout de suite bue. Le matin
tout ruisselait, l'aprs-midi tout poudroie.

Rien n'est admirable comme une verdure dbarbouille par la pluie et
essuye par le rayon; c'est de la fracheur chaude. Les jardins et les
prairies, ayant de l'eau dans leurs racines et du soleil dans leurs
fleurs, deviennent des cassolettes d'encens et fument de tous leurs
parfums  la fois. Tout rit, chante et s'offre. On se sent doucement
ivre. Le printemps est un paradis provisoire; le soleil aide  faire
patienter l'homme.


XIII.

Il y a des tres qui n'en demandent pas davantage; vivants qui, ayant
l'azur du ciel, disent: C'est assez! songeurs absorbs dans le
prodige, puisant dans l'idoltrie de la nature l'indiffrence du bien
et du mal, contemplateurs du cosmos radieusement distraits de l'homme,
qui ne comprennent pas qu'on s'occupe de la faim de ceux-ci, de la
soif de ceux-l, de la nudit du pauvre en hiver, de la courbure
lymphatique d'une petite pine dorsale, du grabat, du grenier, du
cachot, et des haillons des jeunes filles grelottantes, quand on peut
rver sous les arbres; esprits paisibles et terribles, impitoyablement
satisfaits.

Chose trange, l'infini leur suffit. Ce grand besoin de l'homme, le
fini, qui admet l'embrassement, ils l'ignorent. Le fini, qui admet le
progrs, le travail sublime, ils n'y songent pas. L'indfini, qui nat
de la combinaison humaine et divine de l'infini et du fini, leur
chappe. Pourvu qu'ils soient face  face avec l'immensit, ils
sourient. Jamais la joie, toujours l'extase. S'abmer, voil leur vie.
L'histoire de l'humanit pour eux n'est qu'un plan parcellaire; Tout
n'y est pas; le vrai Tout reste en dehors;  quoi bon s'occuper de ce
dtail, l'homme? L'homme souffre, c'est possible; mais regardez donc
Aldbaran qui se lve! La mre n'a plus de lait, le nouveau-n se
meurt, je n'en sais rien, mais considrez donc cette rosace
merveilleuse que fait une rondelle de l'aubier du sapin examine au
microscope! comparez-moi la plus belle maline  cela! Ces penseurs
oublient d'aimer. Le zodiaque russit sur eux au point de les
empcher de voir l'enfant qui pleure. Dieu leur clipse l'me. C'est
l une famille d'esprits,  la fois petits et grands. Horace en tait,
Goethe en tait, la Fontaine peut-tre; magnifiques gostes de
l'infini, spectateurs tranquilles de la douleur, qui ne voient pas
Nron s'il fait beau, auxquels le soleil cache le bcher, qui
regarderaient guillotiner en y cherchant un effet de lumire, qui
n'entendent ni le cri, ni le sanglot, ni le rle, ni le tocsin, pour
qui tout est bien, puisqu'il y a le mois de mai; qui, tant qu'il y
aura des nuages de pourpre et d'or au-dessus de leur tte, se
dclarent contents, et qui sont dtermins  tre heureux jusqu'
puisement du rayonnement des astres et du chant des oiseaux.

Ce sont de radieux tnbreux. Ils ne se doutent pas qu'ils sont 
plaindre. Certes ils le sont. Qui ne pleure pas ne voit pas. Il faut
les admirer et les plaindre, comme on plaindrait et comme on
admirerait un tre  la fois nuit et jour qui n'aurait pas d'yeux sous
les sourcils et qui aurait un astre au milieu du front.


XIV.

L'indiffrence de ces penseurs, c'est l, selon quelques-uns, une
philosophie suprieure. Soit; mais dans cette supriorit il y a de
l'infirmit. On peut tre immortel et boiteux; tmoin Vulcain. On peut
tre plus qu'homme et moins qu'homme. L'incomplet immense est dans la
nature. Qui sait si le soleil n'est pas un aveugle?

Mais alors, quoi!  qui se fier? _Solem quis dicere falsum audeat?_
Ainsi de certains gnies eux-mmes, de certains Trs-Hauts humains,
des hommes-astres, pourraient se tromper? Ce qui est l-haut, au
fate, au sommet, au znith, ce qui envoie sur la terre tant de
clart, verrait peu, verrait mal, ne verrait pas? Cela n'est-il pas
dsesprant? Mais qu'y a-t-il donc au-dessus du soleil? Le dieu.


XV.

Le 6 juin 1832, vers onze heures du matin, le Luxembourg, solitaire
et dpeupl, tait charmant. Les quinconces et les parterres
s'envoyaient dans la lumire des baumes et des blouissements. Les
branches, folles  la clart de midi, semblaient chercher 
s'embrasser. Il y avait dans les sycomores un tintamarre de fauvettes,
les passereaux triomphaient, les pique-bois grimpaient le long des
marronniers en donnant de petits coups de bec dans les trous de
l'corce.

Les plates-bandes acceptaient la royaut lgitime des lis; le plus
auguste des parfums, c'est celui qui sort de la blancheur. On
respirait l'odeur poivre des oeillets. Les vieilles corneilles de
Marie de Mdicis taient amoureuses dans les grands arbres. Le soleil
dorait, empourprait et allumait les tulipes, qui ne sont autre chose
que toutes les varits de la flamme, faites fleurs. Tout autour des
bancs de tulipes tourbillonnaient les abeilles, tincelles de ces
fleurs-flammes. Tout tait grce et gaiet, mme la pluie prochaine;
cette rcidive, dont les muguets et les chvrefeuilles devaient
profiter, n'avait rien d'inquitant; les hirondelles faisaient la
charmante menace de voler bas. Qui tait l aspirait bonheur; la vie
sentait bon; toute cette nature exhalait la candeur, le secours,
l'assistance, la paternit, la caresse, l'aurore. Les penses qui
tombaient du ciel taient douces comme une petite main d'enfant qu'on
baise.

Les statues sous les arbres, nues et blanches, avaient des robes
d'ombre troues de lumire; ces desses taient toutes dguenilles de
soleil, il leur pendait des rayons de tous les cts. Autour du grand
bassin, la terre tait dj sche au point d'tre brle. Il faisait
assez de vent pour soulever  et l de petites meutes de poussire.
Quelques feuilles jaunes, restes du dernier automne, se poursuivaient
joyeusement, et semblaient gaminer.

L'abondance de la clart avait on ne sait quoi de rassurant. Vie,
sve, chaleur, effluves, dbordaient; on sentait sous la cration
l'normit de la source; dans tous ces souffles pntrs d'amour, dans
ce va-et-vient de rverbrations et de reflets, dans cette prodigieuse
dpense de rayons, dans ce versement indfini d'or fluide, on sentait
la prodigalit de l'inpuisable; et derrire cette splendeur comme
derrire un rideau de flamme, on entrevoyait Dieu, ce millionnaire
d'toiles.

Grce au sable, il n'y avait pas une tache de boue; grce  la pluie,
il n'y avait pas un grain de cendre. Les bouquets venaient de se
laver; tous les velours, tous les satins, tous les vernis, tous les
ors, qui sortent de la terre sous forme de fleurs, taient
irrprochables. Cette magnificence tait propre. Le grand silence de
la nature heureuse emplissait le jardin. Silence cleste compatible
avec mille musiques, roucoulements de nids, bourdonnements d'essaims,
palpitations du vent. Toute l'harmonie de la saison s'accomplissait
dans un gracieux ensemble; les entres et les sorties du printemps
avaient lieu dans l'ordre voulu; les lilas finissaient, les jasmins
commenaient; quelques fleurs taient attardes, quelques insectes en
avance; l'avant-garde des papillons rouges de juin fraternisait avec
l'arrire-garde des papillons blancs de mai. Les platanes faisaient
peau neuve. La brise creusait des ondulations dans l'normit
magnifique des marronniers. C'tait splendide. Un vtran de la
caserne voisine qui regardait  travers la grille disait:--Voil le
printemps au port d'armes et en grande tenue.

Toute la nature djeunait; la cration tait  table; c'tait
l'heure; la grande nappe bleue tait mise au ciel et la grande nappe
verte sur la terre; le soleil clairait _ giorno_. Dieu servait le
repas universel. Chaque tre avait sa pture ou sa pte. Le ramier
trouvait du chnevis, le pinson trouvait du millet, le chardonneret
trouvait du mouron, le rouge-gorge trouvait des vers, l'abeille
trouvait des fleurs, la mouche trouvait des infusoires, les verdiers
trouvaient des mouches. On se mangeait bien un peu les uns les
autres, ce qui est le mystre du mal ml au bien; mais pas une bte
n'avait l'estomac vide.


XVI.

Les deux petits abandonns taient parvenus prs du grand bassin, et,
un peu troubls par cette grande lumire, ils tchaient de se cacher,
instinct du pauvre et du faible devant la magnificence, mme
impersonnelle; et ils se tenaient derrire la baraque des cygnes.

 et l, par intervalles, quand le vent donnait, on entendait
confusment des cris, une rumeur, des espces de rles tumultueux, qui
taient des fusillades, et des frappements sourds, qui taient des
coups de canon. Il y avait de la fume au-dessus des toits du ct des
halles. Une cloche, qui avait l'air d'appeler, sonnait au loin.

Ces enfants ne semblaient pas percevoir ces bruits. Le petit rptait
de temps en temps  demi-voix:--J'ai faim.


XVII.

Presque au mme instant que les deux enfants, un autre couple
s'approchait du grand bassin. C'tait un bonhomme de cinquante ans qui
menait par la main un bonhomme de six ans. Sans doute le pre avec son
fils. Le bonhomme de six ans tenait une grosse brioche.

 cette poque, de certaines maisons riveraines, rue Madame et rue
d'Enfer, avaient une clef du Luxembourg dont jouissaient les
locataires quand les grilles taient fermes, tolrance supprime
depuis. Ce pre et ce fils sortaient sans doute d'une de ces
maisons-l.

Les deux petits pauvres regardrent venir ce monsieur, et se
cachrent un peu plus.

Celui-ci tait un bourgeois; le mme peut-tre qu'un jour Marius, 
travers sa fivre d'amour, avait entendu, prs de ce mme grand
bassin, conseillant  son fils d'viter les excs. Il avait l'air
affable et altier, et une bouche qui, ne se fermant pas, souriait
toujours. Ce sourire mcanique, produit par trop de mchoire et trop
peu de peau, montre les dents plutt que l'me. L'enfant, avec sa
brioche mordue qu'il n'achevait pas, semblait grav. L'enfant tait
vtu en garde national  cause de l'meute, et le pre tait rest
habill en bourgeois  cause de la prudence.


XVIII.

Le pre et le fils s'taient arrts prs du bassin o s'battaient
les deux cygnes. Ce bourgeois paraissait avoir pour les cygnes une
admiration spciale. Il leur ressemblait en ce sens qu'il marchait
comme eux.

Pour l'instant les cygnes nageaient, ce qui est leur talent
principal, et ils taient superbes.

Si les deux petits pauvres eussent cout, et eussent t d'ge 
comprendre, ils eussent pu recueillir les paroles d'un homme grave. Le
pre disait au fils:

--Le sage vit content de peu. Regarde-moi, mon fils. Je n'aime pas le
faste. Jamais on ne me voit avec des habits chamarrs d'or et de
pierreries; je laisse ce faux clat aux mes mal organises.

Ici les cris profonds qui venaient du ct des halles clatrent avec
un redoublement de cloche et de rumeurs.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda l'enfant.

Le pre rpondit:

--Ce sont des saturnales.

Tout  coup, il aperut les deux petits dguenills, immobiles
derrire la maisonnette verte des cygnes.

--Voil le commencement, dit-il.

Et aprs un silence il ajouta:

--L'anarchie entre dans ce jardin.

Cependant le fils mordit la brioche, la recracha, et brusquement se
mit  pleurer.

--Pourquoi pleures-tu? demanda le pre.

--Je n'ai plus faim, dit l'enfant.

Le sourire du pre s'accentua.

--On n'a pas besoin de faim pour manger un gteau.

--Mon gteau m'ennuie. Il est rassis.

--Tu n'en veux plus?

--Non.

Le pre lui montra les cygnes.

--Jette-le  ces palmipdes.

L'enfant hsita. On ne veut plus de son gteau; ce n'est pas une
raison pour le donner.

Le pre poursuivit:

--Sois humain. Il faut avoir piti des animaux.

Et, prenant  son fils le gteau, il le jeta dans le bassin.

Le gteau tomba assez prs du bord.

Les cygnes taient loin, au centre du bassin, et occups  quelque
proie. Ils n'avaient vu ni le bourgeois ni la brioche.

Le bourgeois, sentant que le gteau risquait de se perdre, et mu de
ce naufrage inutile, se livra  une agitation tlgraphique qui finit
par attirer l'attention des cygnes.

Ils aperurent quelque chose qui surnageait, virrent de bord comme
des navires qu'ils sont, et se dirigrent vers la brioche lentement,
avec la majest bate qui convient  des btes blanches.

--Les cygnes comprennent les signes, dit le bourgeois, heureux
d'avoir de l'esprit.


XIX.

En ce moment le tumulte lointain de la ville eut encore un
grossissement subit. Cette fois ce fut sinistre. Il y a des bouffes
de vent qui parlent plus distinctement que d'autres. Celle qui
soufflait en cet instant-l apporta nettement des roulements de
tambour, des clameurs, des feux de peloton, et les rpliques lugubres
du tocsin et du canon. Ceci concida avec un nuage noir qui cacha
brusquement le soleil.

Les cygnes n'taient pas encore arrivs  la brioche.

--Rentrons, dit le pre, on attaque les Tuileries.

Il ressaisit la main de son fils. Puis il continua:

--Des Tuileries au Luxembourg, il n'y a que la distance qui spare la
royaut de la pairie; ce n'est pas loin. Les coups de fusil vont
pleuvoir.

Il regarda le nuage.

--Et peut-tre aussi la pluie elle-mme va pleuvoir; le ciel s'en
mle; la branche cadette est condamne. Rentrons vite!

--Je voudrais voir les cygnes manger la brioche, dit l'enfant.

Le pre rpondit:

--Ce serait une imprudence.

Et il emmena son petit bourgeois.

Le fils, regrettant les cygnes, tourna la tte vers le bassin jusqu'
ce qu'un coude des quinconces le lui et cach.


XX.

Cependant, en mme temps que les cygnes, les deux petits errants
s'taient approchs de la brioche. Elle flottait sur l'eau. Le plus
petit regardait le gteau, le plus grand regardait le bourgeois qui
s'en allait.

Le pre et le fils entrrent dans le labyrinthe d'alles qui mne au
grand escalier du massif d'arbres du ct de la rue Madame.

Ds qu'ils ne furent plus en vue, l'an se coucha vivement  plat
ventre sur le rebord arrondi du bassin, et, s'y cramponnant de la main
gauche, pench sur l'eau, presque prt  y tomber, tendit avec sa
main droite sa baguette vers le gteau. Les cygnes, voyant l'ennemi,
se htrent et en se htant firent un effet de poitrail utile au petit
pcheur; l'eau devant les cygnes reflua, et l'une de ces molles
ondulations concentriques poussa doucement la brioche vers la
baguette de l'enfant. Comme les cygnes arrivaient, la baguette toucha
le gteau. L'enfant donna un coup vif, ramena la brioche, effraya les
cygnes, saisit le gteau, et se redressa. Le gteau tait mouill;
mais ils avaient faim et soif. L'an fit deux parts de la brioche,
une grosse et une petite, prit la petite pour lui, donna la grosse 
son petit frre, et lui dit:

--_Colle-toi a dans le fusil._

Nous ngligeons ici quelques dfauts de conception et de got dans
l'oeuvre d'art de Victor Hugo, et nous disons en nous rsumant:

Le livre est dangereux, parce que le danger suprme en fait de
sociabilit, l'excs sduisant l'idal, le pervertit. Il passionne
l'homme peu intelligent pour l'impossible: la plus terrible et la plus
meurtrire des passions  donner aux masses, c'est la passion de
l'impossible! Presque tout est impossible dans les aspirations des
_Misrables_, et la premire de ces impossibilits, c'est l'extinction
de toutes nos misres.

Ne trompez pas l'homme, vous le rendriez fou; et quand, de la folie
sacre de votre idal, vous le laisseriez retomber sur l'aridit et la
nudit de ses misres, vous le rendriez fou furieux.

Vous l'avez senti vous-mme en excusant et en exaltant d'avance, dans
l'loge de la Terreur, la frnsie de ses mcomptes en 1793. Votre
conventionnel, Marat, Danton, Robespierre, les hommes du Comit de
salut public, ne sont plus  vos yeux que des aptres  tout prix de
l'idal!

Vous tes dans l'erreur: ils ont t des rvolts contre la nature.
Furieux de trouver la nature en opposition avec leur systme
platonique de socit, ils ont perdu la tte et ils ont fait le coup
d'tat contre la nature. Pour avoir voulu tre des dieux ils sont
devenus des radicaux, et pour avoir voulu tre des radicaux ils sont
devenus des exterminateurs. Enfants des extermins, brlez donc votre
encens  l'ange exterminateur! Le faux idal devient facilement
froce. C'est la pente de cette critique radicale contre la socit.

Qui est-ce qui cause les plus terribles temptes sur l'Ocan? ce sont
ses limites; il veut les franchir, son poids s'y oppose, et il se
fond en cume en tentant follement de draciner l'cueil.


XXI.

Il y a une puissance divine contre laquelle l'humanit, dans la
personne de ses plus grands hommes, s'est insurge dans tous les
sicles, pour franchir aussi les limites prescrites  sa destine
mortelle par son Crateur, et qui, comme l'Ocan, l'a toujours fait
retomber en poussires et en cumes retentissantes dans son lit. Niez
cette puissance, c'est la folie; reconnaissez-la en l'adorant, c'est
la sagesse.

Cette puissance mystrieuse, invincible, souveraine, que les hommes
refusent orgueilleusement d'avouer, voulez-vous que je la rvle  mon
tour? Elle n'a qu'un nom, mystrieux et sans rplique comme elle:

  C'EST LA FORCE DES CHOSES.


XXII.

Qu'est-ce que la force des choses?

C'est l'ensemble, c'est le compos de toutes les lois absolues dont le
Crateur de ce pauvre _embryon de Dieu_, nomm l'homme, a form sa
courte et imparfaite crature, en le jetant, on ne sait pour quelle
fin (chtiment, expiation, germination, mais, en tout cas, misre),
sur ce petit globe misrable lui-mme, compos d'un clair de temps,
d'un atome d'espace, d'un nombre infinitsimal de jours, d'un clair
de vie et d'une nuit de mort!

Trouvez-moi donc la place, la dure, les lments d'une humanit
parfaite dans cet abrg de brivet, d'imperfections et de
souffrances inhrentes  notre condition _fatale_! Rvez donc l'den
de vos songes avec ce chaos d'infirmits organiques! Faites donc des
dieux avec cette parcelle d'intelligence emprisonne dans cette
pince de boue, comme l'tincelle de la lampe du mineur dans son
cachot qu'il n'agrandit que pour voir plus de nuit autour de son tre!

Voil la FORCE DES CHOSES de notre organisation. Humanit, ton vrai
nom est Misre!

N'est-ce pas misre que de natre  l'heure et dans les conditions
qu'on n'a ni dlibres, ni choisies, pour subir tous les maux
inhrents  l'organisation imparfaite et prissable de cette crature
appele l'homme? sans que toutes les utopies, rvolutions, progrs,
puissent retrancher un nerf ou ajouter un cheveu  ce mcanisme de
notre corps?

N'est-ce pas misre que d'y natre et d'y vgter forcment, dpendant
de tous par l'enfance et par la vieillesse, ces deux maladies
organiques de l'homme, qui lui prennent les deux tiers de sa vie?

N'est-ce pas misre que vouloir et ne pas pouvoir?

N'est-ce pas misre que de natre forcment dans telle patrie ou dans
telle autre, soumis  des lois qu'on n'a pas faites et contre
lesquelles on ne peut que protester?

N'est-ce pas misre que d'tre class d'avance dans telle ou telle
catgorie suprieure, moyenne ou subalterne, parmi cette horde humaine
jete dans un monde tout fait, o les uns s'appellent grands, les
autres petits, sans qu'aucune galit y soit possible, si ce n'est
l'galit du cercueil qui n'a que six pieds pour les uns comme pour
les autres?

N'est-ce pas misre que d'aspirer follement  une galit impossible
des conditions, galit tellement impraticable que, si l'utopiste la
crait un instant, tout mouvement, et par consquent tout ce que
l'auteur appelle le progrs, s'arrterait  l'instant, car le grand
ressort de l'horloge humaine, le dsir, serait  l'instant bris?

N'est-ce pas misre que la brivet o mne la longue dure de
l'existence (car tout ce qui finit par la mort est court, la mort n'a
point d'ge;  la pense de celui qui meurt, c'est un songe)?

N'est-ce pas misre que ces infirmits, ces maladies invitables qui
nous privent, nous vivants, d'un de ces sens si borns dont la nature
nous a si parcimonieusement dous en naissant, comme conditions
ncessaires  notre existence? Demandez aux grabats de nos hpitaux le
secret de la panace universelle! Demandez  l'impotent de marcher, 
l'aveugle de voir, au muet de parler, au vieillard de rajeunir!

Et les misres morales, demandez-en le terme  ces myriades de
douleurs qui poignent l'homme depuis qu'il a la puissance de sentir,
c'est--dire de souffrir!

Misre de l'tre aimant qui s'attache et se dchire en emportant un
morceau de son coeur  chaque dchirement d'un autre coeur! Misre de
la femme qui adhre  l'homme comme la chair aux os! Misre de l'poux
qui voit scher sur son sein la compagne dans laquelle il a mis toutes
ses complaisances! Misre de la mre qui voit son fruit d'amour se
fltrir sous sa mamelle pleine de lait qu'elle rpand  terre parce
que la bouche mourante se dtourne de la coupe d'amour! Misre des
fils qui se voient enlever, comme la racine nourricire de l'arbre, le
pre fort, la mre jeune, qui les ont engendrs!

Misres du corps qui ont plus de noms que l'anne n'a de jours!
Misres de la condition sociale, qui n'ont de remdes pour l'un qu'en
les dplaant pour l'autre! Misres d'un mtier horrible, et cependant
ncessaire, pour ces milliers d'hommes mourant de faim, de froid, de
nudit, de dfaillance, si le mineur, pour gagner sa vie et celle de
ses petits, ne s'enfermait pas, son pic  la main, dans ces
labyrinthes souterrains de la mine pour en rapporter le soir le
morceau de pain pour sa famille, le calorique ptrifi pour les
autres!

Misres du laboureur qui amollit le sol de ses sueurs, qui le sme par
la pluie, qui le moissonne sous les feux de la canicule! Misres du
pasteur qui engraisse l'agneau et qui le dpouille de sa laine, qui y
attache son coeur et qui vend au boucher la gnisse qui a donn son
lait  sa famille! Misres du boucher qui l'assomme sans haine et qui
en dpce les chairs palpitantes pour en vendre le coeur  ce
carnivore universel qui ne peut vivre sans dvorer, et que la nature
condamne par talion  tre dvor  son tour par le plus vil des
reptiles!

Misres de l'esprit condamn au doute et qui ne peut vivre que de
foi! Misres du crime qui se frappe lui-mme, dont le remords est le
bourreau, et qui peut tuer des milliers de victimes, mais qui ne peut
tuer son propre supplice, le remords! Misre du vice qui se punit
lui-mme en se satisfaisant! Misre de la vertu qui se sent honnie,
perscute sur la terre, et qui n'a pour rcompense que la calomnie,
et pour consolation que la voix faible et lointaine de la conscience,
qui lui parle bas, comme une voix qu'on discerne  peine, et qui lui
dit les secrets de Dieu!

Misre de l'me, qui vit d'esprances et qui est oblige de passer par
les tnbres de l'existence et par l'ombre du tombeau, entre
l'incertitude et le dsespoir! Misre de l'esprance elle-mme, qui se
btit, comme Victor Hugo, des palais de dlices et de justice pour
l'humanit, et qui, en avanant dans la vie, voit s'crouler, comme la
pierre du cercueil, ses propres rves!

Enfin, tant et tant de misres, que la seule et la plus dfinitive
vertu que l'homme ait pu inventer pour l'homme ici-bas, c'est la
compassion rciproque, l'assistance mutuelle, la piti active, la
charit de main et de coeur, et que, sans cette vertu, personnifie
dans une femme d'abngation, appele _soeur_ de ceux qui n'ont pas de
frres, ce monde infernal serait inhabitable pour tant de misres!


XXIII.

On a relgu un enfer ailleurs: c'est une des plus inutiles
superfluits; n'y en avait-il pas assez autour de nous et en nous?

Disons la vrit crment  ceux qui, avec un pareil monde et pour un
pareil monde, ont cr une potique fantasmagorie d'un progrs
indfini o ils font marcher l'homme, comme dans une aube ternelle,
de perfection en perfection, jusqu' des flicits et des immortalits
terrestres videmment incompatibles avec sa nature. Perfection est le
mot d'un autre monde; vicissitude est le nom de celui-ci.

Ils ne le savent pas, mais ils l'attestent par la frnsie mme de ces
illusions qu'ils donnent aux masses en les prouvant d'abord. Le
matrialisme, cette maladie du dernier sicle, est,  leur insu, au
fond de toutes ces illusions de la chair, except chez Victor Hugo,
trop divin pour se matrialiser.

Lisez ses doctrines lyriques sur le _progrs_.


XXIV.

..................................................................
..................................................................

Le progrs est le mode de l'homme. La vie gnrale du genre humain
s'appelle le Progrs; le pas collectif du genre humain s'appelle le
Progrs. Le Progrs marche; il fait le grand voyage humain et
terrestre vers le cleste et le divin; il a ses haltes o il rallie le
troupeau attard; il a ses stations o il mdite, en prsence de
quelque Chanaan splendide dvoilant tout  coup son horizon; il a ses
nuits o il dort, et c'est une des poignantes anxits du penseur de
voir l'ombre sur l'me humaine, et de tter dans les tnbres, sans
pouvoir le rveiller, le Progrs endormi.

--_Dieu est peut-tre mort_, disait un jour  celui qui crit ces
lignes Grard de Nerval, confondant le Progrs avec Dieu, et prenant
l'interruption du mouvement pour la mort de l'tre.

Qui dsespre a tort. Le Progrs se rveille infailliblement, et, en
somme, on pourrait dire qu'il marche, mme endormi, car il a grandi.
Quand on le revoit debout, on le retrouve plus haut. tre toujours
paisible, cela ne dpend pas plus du Progrs que du fleuve; n'y levez
point de barrage, n'y jetez point de rocher; l'obstacle fait cumer
l'eau et bouillonner l'humanit. De l des troubles; mais, aprs ces
troubles, on reconnat qu'il y a du chemin de fait. Jusqu' ce que
l'ordre, qui n'est autre chose que la paix universelle, soit tabli,
jusqu' ce que l'harmonie et l'unit rgnent, le Progrs aura pour
tapes les rvolutions.

Qu'est-ce donc que le Progrs? Nous venons de le dire. La vie
permanente des peuples.

Or il arrive quelquefois que la vie momentane des individus fait
rsistance  la vie ternelle du genre humain.

Avouons-le sans amertume, l'individu a son intrt distinct, et peut
sans forfaiture stipuler pour cet intrt et le dfendre; le prsent a
sa quantit excusable d'gosme; la vie momentane a son droit, et
n'est pas tenue de se sacrifier sans cesse  l'avenir. La gnration
qui a actuellement son tour de passage sur la terre n'est pas force
de l'abrger pour les gnrations, ses gales aprs tout, qui auront
leur tour plus tard.--J'existe, murmure ce quelqu'un qui se nomme
Tous. Je suis jeune et je suis amoureux, je suis vieux et je veux me
reposer, je suis pre de famille, je travaille, je prospre, je fais
de bonnes affaires, j'ai des maisons  louer, j'ai de l'argent sur
l'tat, je suis heureux, j'ai femme et enfants, j'aime tout cela, je
dsire vivre, laissez-moi tranquille.--De l,  de certaines heures,
un froid profond sur les magnanimes avant-gardes du genre humain.

L'utopie d'ailleurs, convenons-en, sort de sa sphre radieuse en
faisant la guerre. Elle, la vrit de demain, elle emprunte son
procd, la bataille, au mensonge d'hier. Elle, l'avenir, elle agit
comme le pass. Elle, l'ide pure, elle devient voie de fait. Elle
complique son hrosme d'une violence dont il est juste qu'elle
rponde, violence d'occasion et d'expdient, contraire aux principes,
et dont elle est fatalement punie. L'utopie insurrection combat, le
vieux code militaire au poing; elle fusille les espions; elle excute
les tratres, elle supprime des tres vivants et les jette dans les
tnbres inconnues. Elle se sert de la mort, chose grave. Il semble
que l'utopie n'ait plus de foi dans le rayonnement, sa force
irrsistible et incorruptible. Elle frappe avec le glaive. Or aucun
glaive n'est simple. Toute pe a deux tranchants; qui blesse avec
l'un se blesse  l'autre.


XXV.

Cette rserve faite, et faite en toute svrit, il nous est
impossible de ne pas admirer, qu'ils russissent ou non, les glorieux
combattants de l'avenir, les confesseurs de l'utopie. Mme quand ils
avortent, ils sont vnrables, et c'est peut-tre dans l'insuccs
qu'ils ont le plus de majest. La victoire, quand elle est selon le
progrs, mrite l'applaudissement des peuples; mais une dfaite
hroque mrite leur attendrissement. L'une est magnifique, l'autre
est sublime. Pour nous, qui prfrons le martyre au succs, John Brown
est plus grand que Washington, et Piascane est plus grand que
Garibaldi.

Il faut bien que quelqu'un soit pour les vaincus.

On est injuste pour ces grands essayeurs de l'avenir quand ils
avortent.

On accuse les rvolutionnaires de semer l'effroi. Toute barricade
semble attentat. On incrimine leurs thories, on suspecte leur but, on
redoute leur arrire-pense, on dnonce leur conscience. On leur
reproche d'lever, d'chafauder et d'entasser contre le fait social
rgnant un monceau de misres, de douleurs, d'iniquits, de griefs, de
dsespoirs, et d'arracher des bas-fonds des blocs de tnbres pour
s'y crneler et y combattre. On leur crie: Vous dpavez l'enfer! Ils
pourraient rpondre: C'est pour cela que notre barricade est faite de
bonnes intentions.

Le mieux, certes, c'est la solution pacifique. En somme,
convenons-en, lorsqu'on voit le pav, on songe  l'ours, et c'est une
bonne volont dont la socit s'inquite. Mais il dpend de la socit
de se sauver elle-mme; c'est  sa propre bonne volont que nous
faisons appel. Aucun remde violent n'est ncessaire. tudier le mal 
l'amiable, le constater, puis le gurir: c'est  cela que nous la
convions.

Quoiqu'il en soit, mme tombs, surtout tombs, ils sont augustes,
ces hommes qui, sur tous les points de l'univers, l'oeil fix sur la
France, luttent pour la grande oeuvre avec la logique inflexible de
l'idal; ils donnent leur vie en pur don pour le Progrs; ils
accomplissent la volont de la Providence; ils font un acte religieux.
 l'heure dite, avec autant de dsintressement qu'un acteur qui
arrive  sa rplique, obissant au scnario divin, ils entrent dans
le tombeau. Et ce combat sans esprance, et cette disparition stoque,
ils l'acceptent pour amener  ses splendides et suprmes consquences
universelles le magnifique mouvement humain irrsistiblement commenc
le 14 juillet 1789; ces soldats sont des prtres. La rvolution
franaise est un geste de Dieu.


XXVI.

Du reste, il y a, et il convient d'ajouter cette distinction aux
distinctions dj indiques dans un autre chapitre, il y a les
insurrections acceptes qui s'appellent rvolutions; il y a les
rvolutions refuses qui s'appellent meutes. Une insurrection qui
clate, c'est une ide qui passe son examen devant le peuple. Si le
peuple laisse tomber sa boule noire, l'ide est fruit sec;
l'insurrection est chauffoure.

L'entre en guerre  toute sommation et chaque fois que l'utopie le
dsire n'est pas le fait des peuples. Les nations n'ont pas toujours
et  toute heure le temprament des hros et des martyrs.

Elles sont positives. _ priori_, l'insurrection leur rpugne:
premirement, parce qu'elle a souvent pour rsultat une catastrophe;
deuximement, parce qu'elle a toujours pour point de dpart une
abstraction.

Car, et ceci est beau, c'est toujours pour l'idal, et pour l'idal
seul, que se dvouent ceux qui se dvouent. Une insurrection est un
enthousiasme. L'enthousiasme peut se mettre en colre; de l les
prises d'armes. Mais toute insurrection qui couche en joue un
gouvernement ou un rgime vise plus haut. Ainsi, par exemple,
insistons-y, ce que combattaient les chefs de l'insurrection de 1832,
et en particulier les jeunes enthousiastes de la rue de la Chanvrerie,
ce n'tait pas prcisment Louis-Philippe. La plupart, causant  coeur
ouvert, rendaient justice aux qualits de ce roi mitoyen  la
monarchie et  la rvolution; aucun ne le hassait. Mais ils
attaquaient la branche cadette du droit divin dans Louis-Philippe
comme ils en avaient attaqu la branche ane dans Charles X; et ce
qu'ils voulaient renverser en renversant la royaut en France, nous
l'avons expliqu, c'tait l'usurpation de l'homme sur l'homme et du
privilge sur le droit dans l'univers entier. Paris sans roi a pour
contre-coup le monde sans despotes. Ils raisonnaient de la sorte. Leur
but tait lointain sans doute, vague peut-tre et reculant devant
l'effort; mais grand.


XXVII.

Cela est ainsi. Et l'on se sacrifie pour ces visions, qui, pour les
sacrifis, sont des illusions presque toujours, mais des illusions
auxquelles, en somme, toute la certitude humaine est mle. L'insurg
potise et dore l'insurrection. On se jette dans ces choses tragiques
en se grisant de ce que l'on va faire. Qui sait? on russira
peut-tre. On est le petit nombre, on a contre soi toute une arme;
mais on dfend le droit, la loi naturelle, la souverainet de chacun
sur soi-mme qui n'a pas d'abdication possible, la justice, la vrit,
et au besoin on meurt comme les trois cents Spartiates. On ne songe
pas  Don Quichote, mais  Lonidas. Et l'on va devant soi, et, une
fois engag, on ne recule plus, et l'on se prcipite tte baisse,
ayant pour esprance une victoire inoue, la rvolution complte, le
progrs remis en libert, l'agrandissement du genre humain, la
dlivrance universelle, et pour pis aller les Thermopyles.

Ces passes d'armes pour le progrs chouent souvent, et nous venons
de dire pourquoi. La foule est rtive  l'entranement des paladins.
Les lourdes masses, les multitudes, fragiles  cause de leur pesanteur
mme, craignent les aventures; et il y a de l'aventure dans l'idal.

D'ailleurs, qu'on ne l'oublie pas, les intrts sont l, peu amis de
l'idal et du sentimental. Quelquefois l'estomac paralyse le coeur.

La grandeur et la beaut de la France, c'est qu'elle prend moins de
ventre que les autres peuples; elle se noue plus aisment la corde
aux reins. Elle est la premire veille, la dernire endormie. Elle
va en avant. Elle est chercheuse.

Cela tient  ce qu'elle est artiste.

L'idal n'est autre chose que le point culminant de la logique, de
mme que le beau n'est autre chose que la cime du vrai. Les peuples
artistes sont aussi les peuples consquents. Aimer la beaut, c'est
voir la lumire. C'est ce qui fait que le flambeau de l'Europe,
c'est--dire de la civilisation, a t port d'abord par la Grce, qui
l'a pass  l'Italie, qui l'a pass  la France. Divins peuples
claireurs! _Vita lampada tradunt._

Chose admirable, la posie d'un peuple est l'lment de son progrs.
La quantit de civilisation se mesure  la quantit d'imagination.
Seulement un peuple civilisateur doit rester un peuple mle. Corinthe,
oui; Sybaris, non. Qui s'effmine s'abtardit. Il ne faut tre ni
dilettante ni virtuose, mais il faut tre artiste. En matire de
civilisation, il ne faut pas raffiner, mais il faut sublimer.  cette
condition, on donne au genre humain le patron de l'idal.

L'idal moderne a son type dans l'art, et son moyen dans la science.
C'est par la science qu'on ralisera cette vision auguste des potes:
le beau social. On refera l'den par A + B. Au point o la
civilisation est parvenue, l'exact est un lment ncessaire du
splendide, et le sentiment artiste est non-seulement servi, mais
complt par l'organe scientifique; le rve doit calculer. L'art, qui
est le conqurant, doit avoir pour point d'appui la science, qui est
le marcheur. La solidit de la monture importe. L'esprit moderne,
c'est le gnie de la Grce ayant pour vhicule le gnie de l'Inde:
Alexandre sur l'lphant.

Les races ptrifies dans le dogme ou dmoralises par le lucre sont
impropres  la conduite de la civilisation. La gnuflexion devant
l'idole ou devant l'cu atrophie le muscle qui marche et la volont
qui va. L'absorption hiratique ou marchande amoindrit le rayonnement
d'un peuple, abaisse son horizon en abaissant son niveau, et lui
retire cette intelligence  la fois humaine et divine du but
universel, qui fait les nations missionnaires. Babylone n'a pas
d'idal; Carthage n'a pas d'idal. Athnes et Rome ont et gardent,
mme  travers toute l'paisseur nocturne des sicles, des auroles de
civilisation.


XXVIII.

La France est de la mme qualit de peuple que la Grce et l'Italie.
Elle est athnienne par le beau et romaine par le grand. En outre elle
est bonne. Elle se donne. Elle est plus souvent que les autres peuples
en humeur de dvouement et de sacrifice. Seulement cette humeur la
prend et la quitte. Et c'est l le grand pril pour ceux qui courent
quand elle ne veut que marcher, ou qui marchent quand elle veut
s'arrter. La France a ses rechutes de matrialisme, et,  de certains
instants, les ides qui obstruent ce cerveau sublime n'ont plus rien
qui rappelle la grandeur franaise et sont de la dimension d'un
Missouri ou d'une Caroline du Sud. Qu'y faire? La gante joue la
naine; l'immense France a ses fantaisies de petitesse. Voil tout.

 cela rien  dire. Les peuples comme les astres ont le droit
d'clipse. Et tout est bien, pourvu que la lumire revienne et que
l'clipse ne dgnre pas en nuit. Aube et rsurrection sont
synonymes. La rapparition de la lumire est identique  la
persistance du moi.

Constatons ces faits avec calme. La mort sur la barricade, ou la
tombe dans l'exil, c'est pour le dvouement un en-cas acceptable. Le
vrai nom de dvouement, c'est dsintressement. Que les abandonns se
laissent abandonner, que les exils se laissent exiler, et
bornons-nous  supplier les grands peuples de ne pas reculer trop
loin, quand ils reculent. Il ne faut pas, sous prtexte de retour  la
raison, aller trop avant dans la descente.

La matire existe, la minute existe, les intrts existent, le ventre
existe; mais il ne faut pas que le ventre soit la seule sagesse. La
vie momentane a son droit, nous l'admettons, mais la vie permanente a
le sien. Hlas! tre mont, cela n'empche pas de tomber. On voit
ceci dans l'histoire plus souvent qu'on ne voudrait: une nation est
illustre; elle gote  l'idal, puis elle mord dans la fange, et elle
trouve cela bon; et si on lui demande d'o vient qu'elle abandonne
Socrate pour Falstaff, elle rpond: C'est que j'aime les hommes
d'tat.

Un mot encore avant de rentrer dans la mle.


XXIX.

Une bataille comme celle que nous racontons en ce moment n'est autre
chose qu'une convulsion vers l'idal. Le progrs entrav est maladif,
et il a de ces tragiques pilepsies. Cette maladie du progrs, la
guerre civile, nous avons d la rencontrer sur notre passage. C'est l
une des phases fatales,  la fois acte et entr'acte, de ce drame dont
le pivot est un damn social, et dont le titre vritable est: _le
Progrs_.

Le Progrs!

Ce cri que nous jetons souvent est toute notre pense; et, au point
de ce drame o nous sommes, l'ide qu'il contient ayant encore plus
d'une preuve  subir, il nous est permis peut-tre, sinon d'en
soulever le voile, du moins d'en laisser transparatre nettement la
lueur.

Le livre que le lecteur a sous les yeux en ce moment, c'est d'un bout
 l'autre, dans son ensemble et dans ses dtails, quelles que soient
les intermittences, les exceptions ou les dfaillances, la marche du
mal au bien, de l'injuste au juste, du faux au vrai, de la nuit au
jour, de l'apptit  la conscience, de la pourriture  la vie, de la
bestialit au devoir, de l'enfer au ciel, du nant  Dieu. Point de
dpart: la matire; point d'arrive: l'me. L'hydre au commencement,
l'ange  la fin.


XXX.

Ces pages sont trs-belles, mais, de quelque mot qu'on se serve, de
quelques phrases qu'on les pare, il n'y a, il n'y a jamais eu et il
n'y aura jamais que deux philosophies sociales ici-bas:

La philosophie sociale des jouissances matrielles  multiplier et 
faire convoiter de bonne foi  tous les hommes;

La philosophie sociale du spiritualisme et de la rsignation pieuse 
l'ordre douloureux de la nature, ce dcret absolu du Crateur, ce fait
accompli, et tristement accompli, du destin; l'imperfection, la
douleur, le travail et la mort, pour mriter un autre sort dans le
monde ascendant et invisible dont la terre est la tnbreuse avenue.
L'preuve ici, la rcompense ailleurs.

Entre ces deux philosophies sociales, il n'y a pas de milieu: ou il
faut rver avec les utopistes actuels, ces Titans de l'absurde, des
rves tels que j'aimerais mieux croire  la quadrature du cercle et
aux hallucinations apocalyptiques de Patmos qu' la rhabilitation de
la chair par Saint-Simon, ou  la mer de lait sucr, ou 
l'accroissement physique de l'homme par l'allongement de la colonne
vertbrale, c'est--dire par l'ignoble partie innommable du buste
humain; ou bien, faut-il le dire,  l'immense et universelle flicit
de l'tre  deux pieds sans plumes, de mon sublime ami Victor Hugo,
qui, lui du moins, est hardiment spiritualiste et philosophiquement
chrtien.

Non, quel est le but de tout cela? La jouissance: un peu plus de
chair, un peu plus d'apptits, un peu plus de moyens d'y satisfaire;
un peu plus de vie, on ne sait pas comment: car, si nous vivions
indfiniment sans maladie et sans mort, que deviendraient les
innombrables gnrations qui demandent  Dieu de natre  leur tour,
et qui, trouvant la place prise, rentreraient dans le nant avant
d'tre nes? Et o serait la justice, pour ceux qui, tant ns et
tant morts avant l're de nos utopistes immortels, n'auraient pas
bnfici de notre perfectibilit indfinie? victimes innombrables
aussi du fait accompli! arrivs trop tard! irrmdiables _Tant pis_ du
banquet ternel!

Quelle justice du Crateur ou de la nature pour les gnrations, plus
nombreuses que le sable de la mer, qui sont nes, qui ont brout, qui
sont mortes entre soixante-dix et quatre-vingts ans, temps lgal
accord aux hommes favoriss du temps, comme dit Job, qui s'y
connaissait dj:

L'homme vit peu, et sa vie est remplie de beaucoup de misres!

Et quelle ternit que ce nombre indfini d'annes ajout  nos
courtes annes par ces philosophes de la chair et de la vie, occups 
se partager quitablement et  dvorer en commun cette ration
exactement gale de nectar inpuisable ou d'ambroisie nourrissante!

Jouissance purement matrielle, et par consquent bientt savoure,
fond de cette philosophie _ la Condorcet_, qui m'ennuie seulement d'y
penser, et qui ennuierait de sa fastidieuse monotonie ses propres
inventeurs.

Car la jouissance matrielle est borne comme la matire. Ils n'y ont
pas pens; les morceaux ont le mme got  leur banquet de Platon, de
J.-J. Rousseau, de Condorcet, de Valjean, etc.

Rve pour rve, j'aime mieux rver l'inconnu que de goter la soupe de
ces bienheureux du monde perfectible jusqu' satit du repas de
l'avenir!


XXXI.

L'autre philosophie sociale est celle qui, reconnaissant aussi dans la
cration nigmatique telle quelle, un _mystrieux fait accompli_, s'y
rsigne comme  une justice inexplique, puisqu'elle est fatale, ce
qui veut dire divine: semblable, j'en conviens, au prisonnier des
tnbres, qui, aprs avoir fait le tour de son troit cachot, et
convaincu qu'il n'y a aucune issue que par le suicide, vasion de la
destine humaine, s'y assoit  la place assigne par la Providence, y
livre son corps  sa condition de souffrance et de corruption, sans
murmure et sans regret, et y cherche la nourriture de son me, qu'il
_sent_ immortelle, dans la conformit du dessein de Dieu son matre,
dans le sacrifice de son bonheur  celui de ses semblables, dans la
vertu, ce supplment de bonheur qui vaut mieux que lui, et dans la
sainte certitude d'un destin suprieur quand cette vote de son
cachot s'croulera sur son corps mortel pour lui laisser voir du fond
du cercueil le vrai jour de Dieu!


XXXII.

Entre ces deux philosophies, qui peut hsiter? Ce n'est ni vous, ni
moi, ni Victor Hugo lui-mme; car, il faut tre juste, il est presque
partout, dans ce livre, spiritualiste comme le gnie, cette
transcendance de l'esprit. Entre ces deux philosophies qui jurent et
se font antithse comme l'onde opaque et l'aube ternelle, il y a un
conciliateur cependant: c'est le bon sens!

C'est le bon sens qui dit:

Si la nature ou si la FORCE DES CHOSES, ce qui est le mme mot,
condamne tout le genre humain, riches et pauvres, puissants ou
impuissants, exploitateurs ou exploits, travailleurs de la main ou
travailleurs de l'esprit (car tout le monde travaille ou souffre
selon ses facults), si la force des choses, ce FAIT ACCOMPLI, les
condamne tous par leur nature borne, par l'imperfection de leurs
organes, par leurs conditions ncessairement diverses, par leurs
misres  peu prs gales, les condamne, dis-je,  un ttonnement
ternel,  des souffrances modres chez les heureux, intolrables
chez les mal partags du sort,  vivre en commun sur le mme globe,
aspirant  une meilleure rpartition de ce qu'on appelle mal et de ce
qu'on appelle bien; il faut, de toute ncessit, ou qu'ils
s'entretuent ou qu'ils s'entr'aident.

S'ils s'entretuent, la mme dose de mal, multiplie au centuple pour
les survivants par le mal de la haine et par l'impossibilit de la
rpartition, se retrouvera entre eux le lendemain du cataclysme.

S'ils s'entr'aident, ils seront toujours misrables par la force des
choses naturelles, mais ils apporteront  leurs misres tous les
adoucissements que leur triste organisation comporte, et que
l'assistance mutuelle nous commande au nom de la conscience et de
Dieu.


XXXIII.

La socit, tout imparfaite qu'elle est, parce qu'elle est
l'expression d'un tre imparfait, est le grand fait accompli des
sicles. Il faut le reconnatre ou s'appeler Titan; tout remettre en
question, comme les utopistes; se constituer en tat de rvolte
radicale contre la forme de l'humanit tout entire, c'est--dire en
tat de dmence et de frnsie contre la FORCE DES CHOSES, cette
souverainet absolue de Dieu.

Que la socit, sans cesse pntre de l'esprit divin, qui est un
esprit de paix et non de guerre, s'interroge sans cesse elle-mme pour
savoir ce qu'elle peut introduire d'amliorations pratiques dans ses
formes et dans ses lois sans faire crouler l'difice, qu'elle
s'appelle tour  tour oligarchie, aristocratie, monarchie, dmocratie,
rpublique, selon que la force des choses, la tradition,
l'innovation, lui indique dans quelle rgion de la hirarchie humaine
se trouve le plus de droit, de force conservatrice, d'autorit
ncessaire, de lumire lgislative, de responsabilit et de passion du
bien gnral. C'est l'acte mme de la vie sociale; c'est la pulsation
du pouls, c'est le battement du coeur de l'humanit; ce sont
quelquefois les changements d'attitude, debout ou assis, des peuples
en rvolution; c'est la FORCE DES CHOSES en lgislation.

Mais qu'on fasse esprer aux peuples, fanatiss d'esprances, le
renversement  leur profit des ingalits organiques cres par la
FORCE DES CHOSES, et maintenues par la nature elle-mme sous peine de
mort; qu'on leur persuade que les deux bases fondamentales de toute
socit non barbare, la proprit et la famille, ces deux
constitutions de Dieu et non de l'homme, peuvent tre dplaces par le
radicalisme sans que tout s'croule  la fois sur la tte des radicaux
comme des conservateurs, c'est l le rve, c'est l la dmence, c'est
l le sacrilge, c'est le drapeau rouge ou le drapeau noir de la
philosophie sociale! Tout ce qu'il y a de raison, de bon sens, de
lumire dans l'intelligence humaine, doit se rallier et protester
contre ces doctrines qui seraient le suicide de l'humanit.

On peut y pousser son sicle de deux manires: soit par la violence et
par le levier de la loi agraire, comme Catilina  Rome et Babeuf 
Paris; soit par l'excs des tendances galitaires et par la magie
sductrice d'un idal plus beau que nature, comme Victor Hugo et les
utopistes.

Malgr ses protestations sincres et courageuses contre toute
coercition violente  ses fins, la seule magie de son loquence, les
seuls mirages de ses promesses, la seule sduction de ses songes
dors, font de son livre un livre malsain de fait. Il est trop beau
pour tre innocent. Il ne sait pas dire  la socit humaine d'assez
rudes vrits; il lui masque la face impassible de la FORCE DES
CHOSES; il la soulve contre le fait accompli; il la flatte plus qu'il
ne l'claire; il donne tort partout  la socit contre la misre,
contre la ncessit, contre le crime; il lui reproche ses
impuissances.

Les utopistes sont souvent plus  craindre que les sclrats
eux-mmes, parce qu'on ne s'en dfie pas et qu'on aime ses flatteurs.
Platon, Fnelon, Morus, ont peut-tre fait verser autant de sang que
Catilina. Que Victor Hugo prenne garde  ce ct de son gnie! et
qu'avant d'noncer sa thorie du progrs sans limites, il tudie
profondment la FORCE DES CHOSES, la loi de la nature, incommutable
comme la nature elle-mme.

Nous sommes tous des _misrables_, et nous ne serons jamais des dieux!

Mais, pour temprer nos misres et pour dsarmer l'utopie, le ciel
nous a laiss un divin intermdiaire, l'assistance mutuelle, cette
charit de tous pour tous.

Que la socit l'introduise en plus forte dose dans ses lois,  chaque
misre sociale qui se rvle.

La charit lgale est le trait de paix entre nous.


XXXIV.

On me demandait un jour, en 1848, au moment o les thories de partage
galitaire jetaient le plus de trouble dans les imaginations:

--Comment cela finira-t-il?

--Cela finira, rpondis-je  mes interlocuteurs alarms, par quatre
lois que le temps comporte et que la raison publique avoue:

Une loi qui donne son droit politique  chacune des classes sociales
par une part proportionnelle au suffrage;

Une loi qui assure, non le droit au travail, mais le _droit de vivre_
 tout homme que le ciel envoie sur la terre pour y vivre. Le dernier
mot d'une socit bien faite ne peut pas tre la mort!

Une loi qui supprime la _peine de mort_, quand la socit aura rendu
cette suppression sans danger pour elle, par un systme organis de
colonisation pnale qui spare l'cume de l'eau sur un cueil de
l'Ocan lointain, qui spare le criminel de la socit autant que le
tranchant de la hache spare la tte du tronc sur l'chafaud;

Enfin une loi qui constitue srieusement la libert d'adorer Dieu
selon sa raison ou sa tradition, c'est--dire la libert du ciel.

Ces quatre lois accomplies, tout rentrera de soi-mme dans l'ordre,
jusqu' ce que de nouveaux besoins physiques, intellectuels ou moraux,
constats, demandent  la socit de nouvelles satisfactions
lgitimes.

Chaque rvolution est un pas vers le vrai; si elle veut en faire dix,
elle tombe dans la fausse utopie et dans l'impossible.

Il lui faut attendre une autre occasion pendant des annes ou des
sicles; c'est  recommencer!

Mais on ne trouve pas toujours des occasions aussi innocentes et des
populations aussi raisonnables qu'en 1848.

La rvolution de 1848 fut en majorit la rvolution des hommes d'tat,
et la ralit accepte, servie et dfendue par l'Assemble
constituante, la raison et le courage de la France.

L'autre rvolution, celle de 1849, fut la rvolution des utopistes,
menaant la proprit de subversion et la France de la terreur.

Prenez garde aux colres de la proprit et  l'effroi lgitime de la
terreur. Votre conventionnel est une mauvaise enseigne sur vos bonnes
penses. Effacez l'enseigne du sang, et chantez _Cosette_, cette
idylle, la plus accomplie de la langue, qui fait oublier la tragdie!

En rsum, les _Misrables_ sont un sublime talent, une honnte
intention, et un livre trs-dangereux de deux manires:

Non-seulement parce qu'il fait trop craindre aux heureux, mais parce
qu'il fait trop esprer aux malheureux.

                                                            LAMARTINE.




LXXXVIIIe ENTRETIEN.

DE LA LITTRATURE DE L'ME.

JOURNAL INTIME D'UNE JEUNE PERSONNE.

Mlle de Gurin.


I.

Toute me est une scne, sur laquelle la vie, obscure ou publique,
joue des drames qui arrachent le sourire ou les larmes aux spectateurs
ou aux acteurs des vnements dont se compose notre existence.

L'vnement n'est rien: l'impression est tout. Que l'vnement soit
une chute d'un trne dans le cachot, ou qu'il soit une pense de jeune
fille, close sur son oreiller  l'heure de son rveil, dans la
solitude d'une chambre haute  la campagne, et se rsumant en un
soupir ou en une prire ruisselante de pleurs au pied de son lit, peu
importe: l'motion est la mme dans le coeur qui l'prouve et dans le
coeur de celui qui s'associe par la lecture  la force de ce
sentiment.


II.

Interrogez-vous bien. De tous les livres que vous avez lus dans votre
vie: _Imitation de Jsus-Christ_, _Confessions de saint Augustin_,
_Confessions de J.-J. Rousseau_, correspondances des mes effeuilles
page  page et recomposes  la fin de la vie, confidences par
confidences, sans songer que la main du public les dcachtera un
jour; _Lettres de Cicron_, _Lettres de Pline le Jeune_, _Lettres de
Svign_, ce grand sicle crit jour  jour par ses reflets intimes
sur l'esprit d'une femme; _Lettres de Voltaire_ lui-mme, ces lambeaux
d'une passion acharne  la destruction d'une ide; _Lettres de
Mirabeau_, ces flammes chappes du volcan d'un coeur pour en
incendier un autre, etc., etc.; demandez-vous sincrement lequel de
tous ces livres a pntr le plus profondment dans votre coeur,
lequel cohabite le plus habituellement avec vous dans la solitude de
vos jours avancs, lequel est devenu votre ami le plus quotidien dans
vos angoisses, avec lequel vous aimez le mieux vivre, avec lequel vous
aimez le mieux mourir.

Les plus touchantes catastrophes de l'histoire: le meurtre de Csar,
le supplice de Charles Ier, le cachot du Temple, la mort si calme de
Louis XVI, priant pour son peuple gar; aucune de ces scnes a-t-elle
jamais retenti plus profondment dans votre coeur que la chute d'une
larme secrte d'une pauvre me inconnue qui dit  Dieu ses douleurs
intimes, sans dire au monde son nom?

La confidence est le sceau de la vrit: et que l'on confie  Dieu, 
soi-mme,  quelque amiti obscure, sans penser qu'aucun regard,
aucune oreille interpose n'en drobera rien pour le redire au monde,
a un caractre d'intimit et de sincrit qui en centuple le prix. On
n'a pas mme besoin de connatre le nom de ce mystrieux confident.

Voyez le plus beau des livres chrtiens, l'_Imitation_: on n'a pas su
encore le nom de l'crivain, on ne le saura jamais; c'est l'homme sans
nom causant avec lui-mme et avec ce personnage divin qu'il appelle la
_Grce_. L'anonyme, ici, est la contre-preuve de la sincrit: s'il
croyait moins  Dieu, il songerait aux hommes, et il aurait laiss
lire son nom, comme le peintre, sous quelque pierre ou sur quelque
feuille du premier plan.

Le lecteur, indpendamment de ce qu'on lui dit, aime  tre pris pour
confident par l'ami qui chante ou qui parle: avoir un secret en commun
avec cette me, c'est vivre  deux, c'est une espce d'amour qui
s'enivre de ce qu'on lui dit  l'oreille et de ce qu'il rpond
confidentiellement lui-mme  la confidence connue ou inconnue.

Un livre qui est en mme temps un secret, une intimit de l'me, a
donc deux mrites qui le rendent doublement cher  ceux qui le lisent:
premirement, il est un beau livre; secondement, il est un secret.

Le livre admirable dont nous allons vous parler est du nombre
infiniment petit de ces secrets de la littrature qui ont t
chuchots bien bas entre le berceau, le lit et l'autel; il est plein
de mystre et de larmes, il en fait couler. C'est la littrature de
l'me, coutez-la soupirer.


III.

Mais, d'abord, tudions la scne o cette me d'lite fut jete en
naissant, et le site obscur qui servit de cadre  sa courte vie.

Dans cette rgion de la vieille France situe entre le midi et
l'ouest, derrire le Prigord, prs de la Charente, non loin de
l'Ocan, s'tend un pays d'habitudes, de traditions, de pauvres
cultures, de familles incrustes comme le grs dans la terre, nobles
par consentement commun, parce que le chteau n'est que la premire
masure du village, et que tout le monde y vient, comme chez soi,
chercher ce qui lui manque: bonne amiti, vieilles ides, semailles,
aliments, soins, outils, conseils, mdicaments. L s'lve le chteau
du Cayla, capitale d'un domaine de deux ou trois mille livres de
rente.

C'est l'opulence de la contre; cela suffit pour vivre dans l'aisance
relative, en y surajoutant le produit en nature du petit jardin, du
champ rserv, de la vigne, du moulin, du verger en pente, qui donnent
le bl de l'anne, les pommes de terre, le mas, les chtaignes
conserves, les noix casses par les matres et les serviteurs pendant
les veilles d'hiver, sur la table solide de la cuisine; le vin, les
lgumes, les fruits, cueillis par la servante et les enfants, et
soigneusement encaisss et visits dans le fruitier; tout ce qui est
strictement ncessaire, en un mot, pour vivre largement et pour donner
libralement aux malades, aux infirmes, aux pauvres du village, aux
mendiants errants et rguliers des villages voisins.


IV.

Le chteau du Cayla tait de pre en fils possd et habit par la
famille de M. de Gurin, dont la jeune femme tait ne dans le bourg
de Cahuzac. Mademoiselle de Cahuzac, d'une maison assez riche pour le
pays, avait apport en dot  M. de Gurin quelques petites terres, et,
aprs la mort de ses grands-parents, une assez grande maison meuble
dans la petite ville de Cahuzac. Cette alliance donnait aux Gurin une
aisance et une parent plus larges dans le rayon du Cayla.

Le chteau du Cayla se composait d'une cour, autrefois pave, et dont
les eaux des curies avaient dfonc les larges dalles. Les fumiers
des chevaux, des vaches et des moutons, entasss immmorialement aux
portes, tapissaient les murailles de ces btiments, et servaient
partout de clture.

Les cuisines ouvraient, par un perron lev de quelques marches, sur
ce vaste cloaque; quelques sureaux et quelques houx, dont la forte
racine ne craint pas le sol des bergeries, croissaient dans les angles
des murs.

Les portes, ou les barrires  claire-voie, taient sans cesse
ouvertes, et permettaient nuit et jour aux passants de monter les
degrs de pierre pour venir demander le morceau de pain, le coup d'eau
 puiser au seau suspendu derrire la porte, et aux paysans du hameau
d'Andillac de vivre pour ainsi dire en commun avec les habitants de la
maison.


V.

Une chemine  cintre trs-lev,  large tuyau, au sommet duquel on
voyait le jour,  chanes noircies par la fume et la suie,  chenet
unique, qui portait jour et nuit un arbre tout entier, brlant par un
bout, formait  son sommet une couronne ou plutt une corbeille
d'acier, polie par les mains des bergers.

Deux bancs en pierre, incrusts  demi dans la muraille, servaient de
siges aux domestiques et aux htes. Quelques grosses chaises et
fauteuils de noyer, entre la table de cuisine et la chemine, se
prtaient aux matres de la maison, quand ils venaient s'asseoir en
commun avec les gens, soit pour prendre le repas banal dans l'cuelle
de lourde faence, soit pour leur faire la prire, soit pour causer
des travaux du jour ou du lendemain.

Une batterie de cuisine, compose de bassins de cuivre luisant comme
l'or, de vastes soupires grossirement peintes, et de grands plateaux
 mettre le poisson quand on pchait tous les trois ans l'tang du
moulin, compltaient cet ameublement, objet d'admiration et d'envie
pour toutes les mnagres du village.


VI.

On sortait de la cuisine par un long corridor enfum qui conduisait 
la salle  manger, o la nappe n'tait gure mise que les jours de
crmonie et quand on avait des htes  la maison; les autres jours,
on prenait les repas avec les domestiques, qui dnaient debout ou 
l'extrmit de la nappe crue.

Au-del de la salle  manger, on montait par un escalier tournant de
quelques marches dans la chambre qui servait de salon  la famille, et
dont une grande fentre cintre ouvrait sur les jardins, en plein
midi, un peu plus leve que le ct des cuisines. Du salon on passait
dans la chambre conjugale, o couchait M. de Gurin le pre, ouvrant
aussi sur le jardin.

On reconnaissait  un papier encore propre sur les murs,  quelques
meubles lgants et aux rideaux du vaste lit  colonnes, les
rparations que le matre de la maison avait fait faire  l'poque de
son mariage pour y recevoir sa charmante femme; hlas! elle y tait
morte jeune encore,  son quatrime enfant, et entre le lit et la
chemine un portrait d'un peintre ambulant y avait laiss sa douce et
mlancolique image. Le pre et les enfants,  chaque anniversaire du
mariage ou de la mort, ornaient ce cadre unique, et pour ainsi dire
vivant, de branches de myrte, d'immortelles, et de quelques grappes de
houx tresses en couronnes.

M. de Gurin habitait seul cette chambre sanctifie par son souvenir;
un prie-Dieu en noyer, recouvert de tapisserie sous les genoux et sous
les coudes par madame de Gurin, gisait devant son portrait et servait
maintenant  M. de Gurin et aux enfants pour prier en se remmorant
leur pouse et leur mre.

Une table couverte de poussire, et des fauteuils surchargs de livres
et de papiers, entouraient la chambre. On voyait que le pre de
famille ne s'tablissait pas d'une manire permanente dans le domicile
o la mort tait venue lui ravir la meilleure moiti de lui-mme,
mais qu'il se tenait prt  partir aussitt qu'il plairait  Dieu, et
que ses enfants, dont il tait tout  la fois le pre et la mre,
pourraient se passer de lui; son vrai sjour tait au cimetire
d'Andillac, o il allait entendre la messe tous les matins, les genoux
sur la pierre de sa femme.


VII.

Le salon dans lequel il passait la soire avec ses enfants, et
quelquefois avec ses htes, ses parents, ou ceux de sa femme, et le
vieux cur d'Andillac, conservait aussi quelques traces d'lgance de
l'ancienne cour: une chemine antique, une glace, une pendule, un
canap, des fauteuils et des chaises de tapisserie. Une large fentre,
presque toujours ouverte sur les jardins, le soleil qui y entrait par
les beaux jours, la vue assez tendue des carrs de lgumes encercls
d'arbres  fruits, plus loin les cimes grles, mais vertes, des
vergers, puis les prs en pente, puis le ruisseau, l'cluse, le
moulin, puis enfin les collines, qui fermaient la valle d'un rideau
de cultures, de champs et de chtaigniers, y rpandaient plus de jour,
de lointain et de gaiet que dans le reste de la demeure; la famille y
passait une partie du jour.

Il y avait des livres sur la chemine et sur la table  jeu du milieu:
on n'y jouait jamais, mais on y lisait beaucoup. La nature des
ouvrages rappelait les occupations srieuses du pre, du fils, et
surtout de la fille ane, mademoiselle Eugnie de Gurin, qui
remplaait la mre par ncessit, par vertu et par got, auprs de son
frre Maurice et de sa plus jeune soeur. C'taient presque tous des
livres de dvotion ou d'histoire, et  et l quelques romans choisis
de Walter Scott, le barde posthume des Stuarts, auteur justement ador
des lgitimistes franais.


VIII.

M. de Gurin, migr ds son enfance et rentr tout jeune de
l'migration, en avait rapport au Cayla cette foi antique et robuste
de caste et de famille, qui tait plus enfonce dans son coeur que les
fondements de son ancien manoir dans le rocher d'Andillac.

En continuant de monter l'escalier sombre et  spirale du Cayla, on
rencontrait  et l de petits paliers de quelques marches dtaches
du grand escalier, qui formaient un angle rentrant sous une porte en
rosace, donnant entre  quelques sries de petits appartements, et
enfin, trs-haut, aux chambres des domestiques.

Le premier de ces repos ouvrait sur trois chambres, au-dessus du
salon, qu'habitaient mademoiselle Eugnie de Gurin et sa petite
soeur.

La chambre de mademoiselle de Gurin tait un peu plus orne que celle
d'une servante; le lit tait sans rideaux, cependant une petite table
sans tapis tait entre les deux fentres; des livres pareils  ceux du
salon, et quelques feuilles de papier  moiti crites d'une fine
criture, taient pars  et l sur la table et sur les fauteuils.
Deux ou trois petits cadres de portraits, clous contre les
murailles, attestaient ses amitis ou ses prfrences en hommes ou en
femmes. Des ouvrages de contemplation et le livre des livres pour les
mes qui aiment  s'entretenir avec Dieu, le livre qui s'appelle
d'abord _Consolations_, l'_Imitation_, tait en permanence sur la
table de nuit, comme une fleur sche et effeuille dont on a respir
mille fois tous les parfums, mais qu'on garde pour les respirer
encore. Un crucifix en ivoire, hritage de sa mre, reposait sur la
chemine; un chapelet, rarement oisif, tait enroul autour du cou et
pendait jusqu'aux pieds du Christ. On voyait qu'en rentrant de la
petite glise d'Andillac on l'avait dpos l le matin pour le
reprendre le soir,  l'heure o le soleil baissant fait sentir le
besoin de prier.


IX.

Voil Je chteau pour le dedans. Quant  son aspect contempl du
dehors, rien n'annonait ni prtention ni orgueil dans le style ou
dans la construction du Cayla; il ne se distinguait des grosses fermes
du pays que par un porche  moiti dmoli avanant sur le perron, par
les deux rainures d'un pont-levis sur le milieu desquelles le marteau
symbolique de 1793 avait effac les vieilles armoiries de la famille
des Gurin, et par un large pan de toit qui recouvrait le principal
corps de btiment entre les constructions ingales et successives des
derniers sicles.


X.

Tel apparaissait le chteau du Cayla, vieux nid dmantel,
qu'habitaient encore les jeunes rejetons de l'ancienne famille,
heureux et riches tant qu'ils ne le quittaient pas, pauvres et rduits
aux dernires conditions de la socit aussitt qu'ils en sortaient
pour chercher dans le monde leur ancienne place.

Ce monde n'tait plus fait  leur mesure. Les filles n'avaient point
de dot; le fils, aucun moyen d'ducation ni d'avancement. Il fallait
vivre l, ou s'abaisser aux plus vulgaires occupations de la vie pour
vgter ailleurs.

On conoit quelle mlancolie incurable devait tre le fond des penses
de ces quatre ou cinq solitaires, riches de pass, dnus d'avenir;
condamns  languir dans ce petit domaine, ou  tre submergs par la
loi de la socit en sortant.

Les filles pouvaient attendre un hasard heureux de mariage sans dot,
avec quelque gentilhomme veuf ou surann des environs, ou se vouer
gnreusement au clibat pour laisser  leur frre leur petite fortune
aprs la mort de leurs parents. C'est le parti que mademoiselle
Eugnie de Gurin prit de bonne heure, martyre obscure de deux
abngations volontaires, l'une pour remplacer l'pouse morte dans la
maison et dans le coeur de son pre, l'autre pour remplacer la mre
absente auprs de son frre enfant.

Voil quelle tait la vie habituelle des habitants du Cayla, avec les
modifications que l'ge, les circonstances, les petits vnements
intrieurs apportaient dans ces habitudes.


XI.

Le pre de M. de Gurin avait migr tout jeune, mais son extrme
jeunesse mme avait empch que la petite fortune de la famille ne ft
confisque. Il tait rentr inaperu, et non dnonc par les bons
paysans d'Andillac, peu de temps avant son mariage.

Il avait rapport dans le domaine paternel les sentiments d'affection
pour les Bourbons, et surtout les sentiments religieux dont il avait
trouv le germe dans sa famille et les habitudes parmi ses camarades
d'migration.

Chez lui, ces affections et ces habitudes taient sincres; il en
avait conserv l'exercice pratique sous l'influence de sa famille 
son retour. Cette religion pratique, son seul refuge aprs la mort
prcoce de sa femme, avait redoubl en lui par l'isolement de son
coeur. Ses enfants ici-bas, et Dieu au ciel avec l'ombre de sa femme
comme rayonnement attractif autour de l'tre infini, taient devenus
sa seule pense. D'un caractre tendre, d'une humeur trs-douce, d'une
abngation complte en ce qui ne concernait que lui, il s'tait
consacr exclusivement, par devoir et par affection,  l'ducation de
ses chers enfants.

Sa fille ane, Eugnie de Gurin, avait t naturellement sa premire
lve; il lui avait appris tout ce qu'il savait: l'adoration de sa
mre absente, le culte quotidien de sa mmoire  l'glise et au
cimetire d'Andillac, les soins assidus des pauvres, des vieillards,
des enfants orphelins dans les maisons du voisinage. La lecture,
l'criture, un peu de latin pour qu'elle pt suivre plus tard les
tudes domestiques de son jeune frre, l'intelligence et le got des
livres classiques franais qui taient le fond de la bibliothque de
la vieille maison, quelques-uns des modernes, tels que Chateaubriand
et Lamennais, qui venaient de revernir le catholicisme, enfin un petit
nombre de livres tout  fait nouveaux, venus de Paris par des amis
qui les prtaient au Cayla: voil l'ducation de mademoiselle de
Gurin, ducation toute passe d'abord par l'me du pre, comme l'eau
suspecte filtre par le crible. Quand le pre trouvait dans ces
volumes certains passages qui pouvaient tre dangereux  l'imagination
d'une jeune personne, il lui suffisait d'y mettre une marque pour en
interdire la lecture; l'pe de l'ange exterminateur n'aurait pas t
plus sre d'tre obie; la jeune fille s'arrtait et passait aux pages
non interdites.

Mais cette ducation, dont le pre remettait avec confiance les rnes
dans les mains de sa fille, finit par produire dans mademoiselle de
Gurin une puissance de rflexion et de puret qui l'gala  son insu
aux plus hautes personnalits littraires de son sicle. Ne
d'elle-mme, elle grandit  la hauteur d'elle-mme et elle devint
insensiblement, comme nous allons la voir, une femme phnomnale, qui
ne se mesurait plus qu' sa propre taille, et sous l'oeil de son pre,
et sous la mesure de Dieu.

Et, chose tonnante, son style, abandonn  lui-mme, et qui n'avait
de juge et de critique que son me, ne resta comme forme au-dessous de
rien, pendant que, comme fond, ce style tait au niveau de tout.


XII.

Laissons-la parler tout haut et toute seule maintenant, dans cette
petite chambre d'une campagne obscure o elle avait concentr sa vie;
laissons-la causer avec elle-mme, avec son pauvre pre, pre si digne
d'elle, avec son frre devenu son fils, sur qui toutes ses penses
avaient fini par converger comme sur le but unique de sa vie.

Le bonheur a voulu que, par une srie de heureux hasards et de fidle
affection (celle de M. d'Aurevilly, un crivain qui ne peut tre
caractris que par lui-mme, parce qu'il ne ressemble  personne), le
hasard et le bonheur ont voulu que ce journal et ces lettres n'aient
pas pri dans les cendres du Cayla; mais que des mains pieuses les
aient recueillies le lendemain de sa mort pour difier tout un
sicle, et, aprs M. de Sainte-Beuve, moi, qui vais essayer d'inspirer
 mes lecteurs la passion de les lire comme une _Imitation de
Jsus-Christ_ en action, le plus beau des livres modernes dans la plus
tendre des mes et dans le plus confidentiel des styles. Style, non,
car qui dit style dit travail: ici ce n'est point travail, c'est
closion naturelle de la pense.


XIII.

Cela commence le 15 novembre 1815 par une lettre  son frre, que les
tudes classiques ont enlev enfin au toit du Cayla, et qui achve ses
tudes au sminaire de Cahuzac.

Puisque tu le veux, mon cher Maurice, je vais donc continuer ce petit
journal que tu aimais tant; mais, comme le papier me manque, je me
sers d'un papier cousu.

..................................................................

Pauvre fille! qui n'a pas mme les feuilles blanches ncessaires 
l'expansion de son coeur pour elle et pour un enfant de quatorze ans!

Elle lui annonce la mort d'un bon ami de la famille  Gaillac. De
pauvres femmes disaient, en allant  son agonie:--Celui-l n'aurait
pas d mourir.--Et elles priaient en pleurant pour sa bonne mort.
Voil qui donne  esprer pour son me: des vertus qui nous font
pleurer des hommes doivent nous faire aimer de Dieu!


XIV.

                                                       Le 17 novembre.

Mimi[1] m'a crit. Cette chre Mimi me dit de charmantes et douces
choses sur notre sparation, sur son retour, sur son ennui, car elle
s'ennuie loin de moi comme je m'ennuie sans elle.  tout moment, je
vois, je sens qu'elle me manque, surtout la nuit o j'ai l'habitude de
l'entendre respirer  mon oreille. Ce petit bruit me porte sommeil. Ne
pas l'entendre me fait penser tristement. Je pense  la mort, qui fait
aussi tout taire autour de nous, qui sera aussi une absence.

[Note 1: On appelait quelquefois ainsi dans la famille l'autre soeur,
_Mimi, Mimin_ ou Marie.]

Ces ides de la nuit me viennent un peu de celles du jour. On ne
parle que de maladies, que de morts; la cloche d'Andillac n'a sonn
que des glas ces jours-ci. C'est la fivre maligne qui fait ses
ravages comme tous les ans. Nous pleurons tous une jeune femme de mon
ge, la plus belle, la plus vertueuse de la paroisse, enleve en
quelques jours. Elle laisse un tout petit enfant qui ttait. Pauvre
petit! C'tait Marianne de Gaillard.

Dimanche dernier j'allai encore serrer la main  une agonisante de
dix-huit ans. Elle me reconnut, la pauvre jeune fille, me dit un mot
et se remit  prier Dieu. Je voulais lui parler, je ne sus que lui
dire; les mourants parlent mieux que nous. On l'enterrait lundi.

Que de rflexions  faire sur ces tombes fraches! Oh! mon Dieu! que
l'on s'en va vite de ce monde! Le soir, quand je suis seule, toutes
ces figures de mort me reviennent. Je n'ai pas peur, mais mes penses
prennent toutes le deuil, et le monde me parat aussi triste qu'un
tombeau. Je t'ai dit cependant que tes lettres m'avaient fait plaisir.
Oh! c'est bien vrai; mon coeur n'est pas muet au milieu de ces
agonies, et ne sent que plus vivement tout ce qui lui porte vie.

Ta lettre donc m'a donn une lueur de joie, je me trompe, un
vritable bonheur, par les bonnes choses dont elle est remplie. Enfin
ton avenir commence  poindre; je te vois un tat, une position
sociale, un point d'appui  la vie matrielle. Dieu soit lou! c'est
ce que je dsirais le plus en ce monde et pour toi et pour moi, car
mon avenir s'attache au tien, ils sont frres. J'ai fait de beaux
rves  ce sujet, je te les dirai peut-tre. Pour le moment, adieu; il
faut que j'crive  Mimi.


XV.

                                                       Le 18 novembre.

Je suis furieuse contre la chatte grise. Cette mchante bte vient de
m'enlever un petit pigeon que je rchauffais au coin du feu. Il
commenait  revivre, le pauvre animal; je voulais le priver, il
m'aurait aime, et voil tout cela croqu par un chat! Que de
mcomptes dans la vie!

Cet vnement et tous ceux du jour se sont passs  la cuisine; c'est
l que je fais demeure toute la matine et une partie du soir depuis
que je suis sans Mimi. Il faut surveiller la cuisinire; papa
quelquefois descend, et je lui lis prs du fourneau ou au coin du feu
quelques morceaux des _Antiquits de l'glise anglo-saxonne_. Ce gros
livre tonnait Pierril. _Qu de mouts aqui ddins!_[2] Cet enfant est
tout  fait drle. Un soir il me demanda si l'me tait immortelle;
puis aprs, ce que c'tait qu'un philosophe. Nous tions aux grandes
questions, comme tu vois. Sur ma rponse que c'tait quelqu'un de sage
et de savant: Donc, Mademoiselle, vous tes philosophe. Ce fut dit
avec un air de navet et de franchise qui aurait pu flatter Socrate,
mais qui me fit tant rire que mon srieux de catchiste s'en alla pour
la soire.

[Note 2: En patois du pays: Que de mots l-dedans!]

Cet enfant nous a quitts un de ces jours,  son grand regret; il
tait  terme le jour de la Saint-Brice. Le voil avec son petit
cochon cherchant des truffes. S'il vient par ici, j'irai le joindre
pour lui demander s'il me trouve toujours l'air philosophe.

Avec qui croirais-tu que j'tais ce matin au coin du feu de la
cuisine? Avec Platon: je n'osais pas le dire, mais il m'est tomb sous
les yeux, et j'ai voulu faire sa connaissance. Je n'en suis qu'aux
premires pages. Il me semble admirable, ce Platon: mais je lui trouve
une singulire ide, c'est de placer la sant avant la beaut dans la
nomenclature des biens que Dieu nous fait. S'il et consult une
femme, Platon n'aurait pas crit cela: tu le penses bien? Je le pense
aussi, et cependant, me souvenant que _je suis philosophe_, je suis un
peu de son avis. Quand on est au lit bien malade, on ferait volontiers
le sacrifice de son teint ou de ses beaux yeux pour rattraper la sant
et jouir du soleil. Il suffit d'ailleurs d'un peu de pit dans le
coeur, d'un peu d'amour de Dieu pour renoncer bien vite  ces
idoltries, car une jolie femme s'adore. Quand j'tais enfant,
j'aurais voulu tre belle: je ne rvais que beaut, parce que, me
disais-je, maman m'aurait aime davantage. Grce  Dieu, cet
enfantillage a pass, et je n'envie d'autre beaut que celle de l'me.
Peut-tre mme en cela suis-je enfant comme autrefois: je voudrais
ressembler aux anges. Cela peut dplaire  Dieu: c'est aussi pour en
tre aime davantage.

Que de choses me viennent, s'il ne fallait pas te quitter! Mais mon
chapelet, il faut que je le dise, la nuit est l: j'aime  finir le
jour en prires.

                                                       Le 20 novembre.

J'aime la neige: cette blanche vue a quelque chose de cleste. La
boue, la terre nue, me dplaisent, m'attristent; aujourd'hui je
n'aperois que la trace des chemins et les pieds des petits oiseaux.
Tout lgrement qu'ils se posent, ils laissent leurs petites traces
qui font mille figures sur la neige. C'est joli  voir, ces petites
pattes rouges comme des crayons de corail qui les dessinent. L'hiver a
donc aussi ses jolies choses, ses agrments. On en trouve partout
quand on y sait voir. _Dieu rpandit partout la grce et la beaut._

Il faut que j'aille voir ce qu'il y a d'aimable au coin du feu de la
cuisine, des bluettes si je veux. Ceci n'est qu'un petit bonjour que
je dis  la neige et  toi, au saut du lit.

..................................................................
..................................................................


XVI.

Elle reprend deux jours aprs: sa petite soeur Mimi est toujours
absente.

Je n'ai rien mis ici hier; mieux vaut du blanc que des nullits.

J'tais lasse, j'avais sommeil; aujourd'hui c'est mieux.

J'ai vu tomber et disparatre la neige; du temps que je faisais
moi-mme mon dner, un beau soleil s'est lev; plus de neige 
prsent; le noir, le laid, reparaissent.

Que verrai-je demain matin? Qui sait?

La face du monde change si promptement!

J'ai pass ma soire  la cuisine... Walter Scott a t nglig
aujourd'hui. Il est dix heures, je vais dormir.


XVII.

Le lendemain, le pre et la petite soeur toujours absents, elle crit
pour elle seule.

                                                       Le 21 novembre.

La journe a commenc radieuse: un soleil d't, un air doux qui
invitait  la promenade. Tout me disait d'y aller, mais je n'ai fait
que deux pas dehors et me suis arrte  l'curie des moutons pour
voir un agneau blanc qui venait de natre.

J'aime  voir ces petites btes qui font remercier Dieu de tant de
douces cratures dont il nous environne. Puis Pierril est venu; je
l'ai fait djeuner et ai caus quelque temps avec lui, sans m'ennuyer
du tout de cette conversation. De combien d'assembles on n'en dit pas
autant!

Le vent souffle, toutes nos portes et fentres gmissent; c'est quasi
triste  l'heure qu'il est dans ma solitude: toute la maison est
endormie; on s'est lev de bonne heure pour faire du pain. Aussi ai-je
t fort occupe toute la matine aux deux dners. Ensuite, du repos;
j'ai crit  Antoinette.

C'est bien insignifiant, tout cela: autant vaudrait du papier blanc
que ce que j'cris; mais, quand ce ne serait qu'une goutte d'encre
d'ici, tu aurais plaisir de la voir; voil pourquoi j'en fais des
mots.

Je ne sais pourquoi, la nuit dernire, je n'ai vu en songe dfiler
que des cercueils. Je voudrais cette nuit un sommeil moins sombre. Je
vais prier Dieu de me le donner.

Le 24 novembre, elle reprend son rcit. On voit combien la pense de
son frre la possde.

Trois jours de lacune, mon cher ami. C'est bien long pour moi, qui
aime si peu le vide; mais le temps m'a manqu pour m'asseoir. Je n'ai
fait que passer dans ma chambrette depuis samedi;  prsent seulement
je m'arrte, et c'est pour crire  Mimi bien au long et deux mots
ici. Peut-tre ce soir ajouterai-je quelque chose, s'il en survient.

Pour le moment tout est au calme, le dehors et le dedans, l'me et la
maison: tat heureux, mais qui laisse peu  dire, comme les rgnes
pacifiques.

Une lettre de Paul a commenc ma journe. Il m'invite  aller  Alby,
je ne lui promets pas; il faudrait sortir pour cela, et je deviens
sdentaire. Volontiers, je ferais voeu de clture au Cayla. Nul lieu
au monde ne me plat comme le chez moi. Oh! le dlicieux _chez moi_!
Que je te plains, pauvre exil, d'en tre si loin, de ne voir les
tiens qu'en pense, de ne pouvoir nous dire ni bonjour ni bonsoir, de
vivre tranger, sans demeure  toi dans ce monde, ayant pre, frre,
soeurs, en un endroit! Tout cela est triste, et cependant je ne puis
pas dsirer autre chose pour toi. Nous ne pouvons pas t'avoir; mais
j'espre te revoir, et cela me console. Mille fois je pense  cette
arrive, et je prvois d'avance combien nous serons heureux.


XVIII.

Le 25, la nuit est superbe; c'est un des vnements de cette solitude.
Voyez comme elle en jouit:

Je regarde par ma fentre avant de me coucher, pour voir quel temps
il fait et pour en jouir un moment, s'il est beau.

Ce soir, j'ai regard plus qu' l'ordinaire, tant c'tait ravissant,
cette belle nuit! Sans la crainte du rhume, j'y serais encore. Je
pensais  Dieu qui a fait notre prison si radieuse; je pensais aux
saints qui ont toutes ces belles toiles sous leurs pieds; je pensais
 toi qui les regardais peut-tre comme moi. Cela me tiendrait
aisment toute la nuit; cependant il faut fermer la fentre  ce beau
dehors et cligner les yeux sous des rideaux!

ran m'a apport ce soir deux lettres de Louise. Elles sont
charmantes, ravissantes d'esprit, d'me, de coeur, et tout cela pour
moi! Je ne sais pourquoi je ne suis pas transporte, ivre d'amiti.
Dieu sait pourtant si je l'aime.

Voil ma journe jusqu' la dernire heure. Il ne me reste que la
prire du soir et le sommeil  attendre. Je ne sais s'il viendra, il
est loin.

Il est possible que Mimi vienne demain.  pareille heure, je l'aurai;
elle sera l, ou plutt nous reposerons sur le mme oreiller, elle me
parlant de Gaillac, et moi du Cayla.


XIX.

Le 28, sa soeur retrouve, elle va avec elle  l'glise du village
faire ses dvotions.

Avant le jour, crit-elle, j'avais les doigts dans les cendres,
cherchant du feu pour allumer la chandelle. Je n'en trouvais pas et
allais retrouver mon lit, lorsqu'un petit charbon que j'ai rencontr
du bout du doigt m'a fait voir du feu: voil ma lampe allume.

Vite la toilette, la prire, et nous voil avec Mimi dans le chemin
de Cahuzac. Ce pauvre chemin, je l'ai fait longtemps seule, et que
j'tais aise de le faire  quatre pieds aujourd'hui! Le temps n'tait
pas beau.

Puis une rflexion nave et digne de Tibulle ou de Virgile.

  Suave mari magno...

Oh! qu'il est doux, lorsque la pluie  petit bruit tombe des cieux,
d'tre au coin de son feu,  tenir des pincettes,  faire des
bluettes! C'tait mon passe-temps tout  l'heure; je l'aime fort: les
bluettes sont si jolies! ce sont les fleurs de chemine.

Vraiment il se passe de charmantes choses sur la cendre, et, quand je
ne suis pas occupe, je m'amuse  voir la fantasmagorie du foyer. Ce
sont mille petites figures de braise qui vont, qui viennent,
grandissent, changent, disparaissent, tantt anges, dmons cornus,
enfants, vieilles, papillons, chiens, moineaux: on voit de tout sous
les tisons.

Je me souviens d'une figure portant un air de souffrance cleste qui
me peignait une me en purgatoire. J'en fus frappe, et aurais voulu
avoir un peintre auprs de moi. Jamais vision plus parfaite.

Remarque les tisons, et tu conviendras qu'il y a de belles choses, et
qu' moins d'tre aveugle, on ne peut pas s'ennuyer auprs du feu.
coute surtout ce petit sifflement qui sort parfois de dessous la
braise comme une voix qui chante. Rien n'est plus doux et plus pur, on
dirait que c'est quelque tout petit esprit de feu qui chante.

Voil, mon ami, mes soires et leurs agrments; ajoute le sommeil,
qui n'est pas le moindre.

Quelle mlancolie dans ce dernier mot d'appel au sommeil, qui comble
tous les vides et qui calme toutes les douleurs!


XX.

Le 1er dcembre, elle crit  son frre:

C'est de la mme encre dont je viens de t'crire que je t'cris
encore; la mme goutte tombant moiti  Paris, moiti ici, te vient
marquer diverses choses, ici des tendresses, l-bas des fcheries; car
je t'envoie toujours tout ce qui me traverse l'me.

Quand tu liras tout cela, mon ami, souviens-toi que c'est crit le
1er dcembre, jour de pluie, d'obscurit, d'ennui, o le soleil ne
s'est pas montr, o je n'ai vu que des corbeaux.

Le 3 dcembre, un seul mot.... Il est sept heures, j'entends le
ruisseau et j'aperois une belle toile qui se lve sur Mrin: tu n'as
pas oubli ce hameau?

                                                        Le 5 dcembre.

Papa est parti ce matin pour Gaillac; nous voil seules chtelaines,
Mimi et moi, jusqu' demain et matresses absolues. Cette rgence ne
me va pas mal et me plat assez pour un jour, mais pas davantage. Les
longs rgnes sont ennuyeux. C'est assez pour moi de commander  Trilby
et d'obtenir qu'elle vienne quand je l'appelle ou que je lui demande
la patte.

Hier, fcheux accident pour Trilbette. Comme elle dormait tranquille
sous la chemine de la cuisine, une courge qui schait lui est tombe
dessus. Le coup l'a tourdie, la pauvre bte est venue  nous au plus
vite nous porter ses douleurs. Une caresse l'a gurie.

Il tait nuit. Un coup de marteau se fait entendre, tout le monde
accourt  la porte. Qui est l? C'tait Jean de Persac, notre ancien
mtayer, et que je n'avais pas vu depuis longtemps.

Il a t le bienvenu et a eu en entrant place au plat et  la
bouteille. Puis nous l'avons fait jaser sur son pays d' prsent, sur
ses enfants et sa femme. J'aime fort ces conversations et ces
revoirs. Ces figures d'autrefois font plaisir, il semble qu'elles
ramnent la jeunesse.

                                                        Le 6 dcembre.

Je fis promettre  Jean de repasser ici ce soir; je le reverrai, et
puis je veux lui donner une lettre pour Gabrielle: c'est un de leurs
mtayers. _Bri_ ne sera pas fche de ce souvenir inattendu; je lui
aurais crit par la poste, et lui pargne ainsi huit sous qu'elle
donnera de plus aux pauvres. Voil donc une bonne oeuvre que je fais
faire.

Au reste, c'est un jour de bonnes actions aujourd'hui; je viens de
Cahuzac et, comme chaque fois, merveilleusement dispose  bien faire;
faire mal ce jour-l me semble impossible. Puis, c'est un calme
trange! Remarque comme ces jours-l mon me a l'air tranquille. Elle
l'est en effet, car je ne dissimule pas avec toi et laisse tomber sur
le papier tout ce qui me vient, mme des larmes.

Quand mon bulletin se prolonge, c'est marque que je suis au mieux.
Grande abondance alors d'affection et de choses  dire, de celles qui
se font dans l'me. Celles du dehors, souvent ce n'est pas la peine
d'en parler,  moins qu'elles n'aillent retentir au dedans comme le
marteau qui frappe  la porte. Alors on en parle, toute petite que
soit la chose. Une nouvelle, un bruit de vent, un oiseau, un rien, me
vont au coeur par moments et me feraient crire des pages.

Si je voulais parler de ce que je dois faire demain! Mais il vaut
mieux en ceci des prires que des paroles. En parlant  Dieu, il
viendra, et toi, tu es si loin! Tu ne m'entends pas, d'ailleurs, et le
temps que je te donne n'ira pas au ciel.

Presque tout ce qu'on fait pour la crature est perdu,  moins que la
charit ne s'y mle. C'est comme le sel qui prserve affections et
actions de la corruption de la vie.

Voici papa.

                                                        Le 7 dcembre.

La soire s'est passe hier  causer de Gaillac, des uns, des autres,
de mille choses de la petite ville.

J'aime peu les nouvelles, mais celles des amis font toujours plaisir,
et on les coute avec plus d'intrt que celles du monde et de
l'ennuyeuse politique. Rien ne me fait aussi tt biller qu'un
journal. Il n'en tait pas de mme autrefois, mais les gots changent
et le coeur se dprend chaque jour de quelque chose.

Le temps, l'exprience aussi, dsabusent. En avanant dans la vie, on
se place enfin comme il faut pour juger de ses affections et les
connatre sous leur vritable point de vue. J'ai toutes les miennes
sous les yeux.

Je vois d'abord des poupes, des joujoux, des oiseaux, des papillons
que j'aimais, belles et innocentes affections d'enfance. Puis la
lecture, les conversations, un peu la parure, les rves, les beaux
rves!... Mais je ne veux pas me confesser.

Il est dimanche, je suis seule de retour de la premire messe de
Lentin, et je jouis dans ma chambrette du plus doux calme du monde, en
union avec Dieu.

Le bonheur de la matine me pntre, s'coule en mon me et me
transforme en quelque chose que je ne puis dire. Je te laisse, il faut
me taire.

                                                        Le 8 dcembre.

Je ne lis jamais aucun livre de pit que je n'y trouve des choses
admirables et comme faites pour moi. En voici: Ceux qui esprent au
Seigneur verront leurs forces se renouveler de jour en jour. Quand ils
croiront tre  bout et n'en pouvoir plus, tout d'un coup ils
pousseront des ailes semblables  celles d'un aigle; ils courront et
ne se lasseront point, ils marcheront et ils seront infatigables.

Marchez donc, me pieuse, marchez, et, quand vous croirez n'en
pouvoir plus, redoublez votre ardeur et votre courage, car le Seigneur
vous soutiendra.

Que de fois on a besoin de ce soutien! Dis, me faible, chancelante,
dfaillante, que deviendrions-nous sans le secours divin? C'est de
Bossuet, ces paroles. Je n'ai gure ouvert d'autre livre aujourd'hui;
le temps s'est pass  tout autres choses qu' la lecture, de ces
choses qui ne sont rien, qui n'ont pas de nom et qui pourtant vous
prennent tous les moments.

Bonsoir, mon ami.

Le 5, elle raconte des visites faites avec sa soeurs aux malades du
pays.


XXI.

                                                       Le 10 dcembre.

Givre, brouillards, air glac, c'est tout ce que je vois aujourd'hui.
Aussi je ne sortirai pas et vais me recoquiller au coin du feu avec
mon ouvrage et mon livre. C'est tantt l'un, tantt l'autre; cette
variation me distrait.

Cependant j'aimerais  lire toute la journe; mais il me faut faire
autre chose, et le devoir passe avant le plaisir. J'appelle plaisir la
lecture, qui n'est nullement essentielle pour moi.

Voil une puce, une puce en hiver! C'est un cadeau de Trilby.

C'est aussi de toute saison les insectes qui nous dvorent morts et
vivants. Les moins nombreux encore sont-ils ceux que l'on voit; nos
dents, notre peau, tout notre corps, dit-on, en est plein. Pauvre
corps humain, faut-il que notre me soit l-dedans! Aussi ne s'y
plat-elle gure, ds qu'elle vient  considrer o elle est. Oh! le
beau moment o elle en sort, o elle jouit de la vie, du ciel, de
Dieu, de l'autre monde! Son tonnement, je pense, est semblable 
celui du poussin sortant de sa coquille, s'il avait une me.

Un pauvre aujourd'hui est pass, puis un tout petit enfant.--Est-ce
la peine d'en parler?


XXII.

                                                       Le 25 dcembre.

Voil Nol, belle fte, celle que j'aime le plus, qui me porte
autant de joie qu'aux bergers de Bethlhem. Vraiment, toute l'me
chante  la belle venue de Dieu, qui s'annonce de tous cts par des
cantiques et par le joli carillon.

Rien  Paris ne donne l'ide de ce que c'est que Nol. Vous n'avez
mme pas la messe de minuit.

Nous y allmes tous, papa en tte, par une nuit ravissante. Jamais
plus beau ciel que celui de minuit, si bien que papa sortait de temps
en temps la tte de dessous son manteau pour regarder en haut. La
terre tait blanche de givre, mais nous n'avions pas froid; l'air
d'ailleurs tait rchauff devant nous par des fagots d'allumettes que
nos domestiques portaient pour nous clairer. C'tait charmant, je
t'assure, et je t'aurais voulu voir l cheminant comme nous vers
l'glise, dans ces chemins bords de petits buissons blancs comme
s'ils taient fleuris. Le givre fait de belles fleurs. Nous en vmes
un brin si joli que nous en voulions faire un bouquet au saint
Sacrement, mais il fondit dans nos mains: toute fleur dure peu. Je
regrettai fort mon bouquet: c'tait triste de le voir fondre et
diminuer goutte  goutte.

Je couchai au presbytre; la bonne soeur du cur me retint, me
prpara un excellent rveillon de lait chaud. Papa et Mimi vinrent se
chauffer ici, au grand feu de la bche de Nol.

Depuis il est venu du froid, du brouillard, toutes choses qui
assombrissent le ciel et l'me. Aujourd'hui que voil le soleil, je
reprends vie et m'panouis comme la pimprenelle, cette jolie petite
fleur qui ne s'ouvre qu'au soleil.

Voil donc mes dernires penses, car je n'crirai plus rien de cette
anne; dans quelques heures c'en sera fait, nous commencerons l'an
prochain. Oh! que le temps passe vite! Hlas! hlas! ne dirait-on pas
que je le regrette? Mon Dieu! non, je ne regrette pas le temps, ni
rien de ce qu'il nous emporte; ce n'est pas la peine de jeter ses
affections au torrent. Mais les jours vides, inutiles, perdus pour le
ciel, voil ce qui fait regretter et retourner l'oeil sur la vie.

Mon cher ami, o serai-je  pareil jour,  pareille heure,  pareil
instant l'an prochain? Sera-ce ici, ailleurs, l-bas ou l-haut? Dieu
le sait, et je suis l  la porte de l'avenir, me rsignant  tout ce
qui peut en sortir.

Demain je prierai pour que tu sois heureux, pour papa, pour Mimi,
pour ran, pour tous ceux que j'aime. C'est le jour des trennes, je
vais prendre les miennes au ciel. Je tire tout de l, car vraiment,
sur la terre, je trouve bien peu de choses  mon got. Plus j'y
demeure, moins je m'y plais; aussi je vois sans peine venir les ans,
qui sont autant de pas vers l'autre monde. Ce n'est aucune peine ni
chagrin qui me fait penser de la sorte, ne le crois pas, je te le
dirais; c'est le mal du pays qui prend toute me qui se met  penser
au ciel. L'heure sonne, c'est la dernire que j'entendrai en
t'crivant; je la voudrais sans fin comme tout ce qui fait plaisir.

Que d'heures sont sorties de cette vieille pendule, ce cher meuble
qui a vu passer tant de nous sans s'en aller jamais, comme une sorte
d'ternit! Je l'aime, parce qu'elle a sonn toutes les heures de ma
vie, les plus belles quand je ne l'coutais pas. Je me rappelle quand
j'avais mon berceau  ses pieds, et que je m'amusais  voir courir
cette aiguille. Le temps amuse alors, j'avais quatre ans.

On lit de jolies choses  la chambre; ma lampe s'teint, je te
quitte. Ainsi finit mon anne auprs d'une lampe mourante.

Quelle inimitable mlancolie! et combien est ple la tristesse
artificielle des crivains de profession  ct de ce reflet touchant
de l'me souffrante qui se replie en gmissant sur elle-mme, qui se
voit vivre inutile, et qui se sent mourir sans avoir aim!


XXIII.

Mais continuons.

Nol passe, le jour de l'an renouvelle tout, except le coeur: le
carnaval marche, finit; voil le mardi gras, avec ses grelots de
folie, qui passe aussi en chantant. Voyez la jeune et sainte
solitaire.

                                                            Le 2 mars.

Ce n'est pas la peine de parler d'aujourd'hui: rien n'est venu, rien
n'a boug, rien ne s'est fait dans notre solitude. Mon petit oiseau
seul sautillait dans sa cage en gazouillant au soleil; je l'ai regard
souvent, n'ayant rien de plus joli  voir dans ma chambre. Je n'en
suis pas sortie; tout mon temps s'est pass  coudre un peu,  lire,
puis  rflchir.

La belle chose que la pense! et quels plaisirs elle nous donne quand
elle s'lve en haut! C'est sa direction naturelle qu'elle reprend
sitt qu'elle est dgage des objets terrestres. Entre le ciel et nous
il y a une mystrieuse attraction: Dieu nous veut et nous voulons
Dieu.

Je ne sais quel oiseau vole sur ma tte, je l'entends sans presque le
voir, il est nuit. Ce n'est pas le temps des oiseaux nocturnes. Voil
qui me dtourne et brouille le fil que je dvidais. Comme il faut
peu! Cette petite apparition me fait quitter ma chambre, non pas de
peur; je vais dire  Mimi de venir voir cet oiseau.

                                                            Le 3 mars.

Qu'tait-ce que cet oiseau d'hier au soir? Il a disparu comme une
vision ds que j'ai apport la chandelle. On m'a ri au nez, disant que
je l'avais vu dans ma tte. Cependant c'tait bien de mes yeux que je
l'avais vu; je l'ai regard plus de cinq minutes.

                                                            Le 5 mars.

Tout chantait ce matin pendant que je faisais la prire, mon pinson,
mon pauvre linot. C'tait comme au printemps, et ce soir voil des
nuages, du froid, du sombre, l'hiver encore, le triste hiver.

Je ne l'aime gure; mais toute saison est bonne, puisque Dieu les a
faites. Que le givre, le vent, la neige, le brouillard, le sombre, que
tout temps soit donc le bienvenu!

N'y a-t-il pas du mal  se plaindre quand on est chaudement prs de
son feu, tandis que tant de pauvres gens sont transis dehors? Un
mendiant a trouv  midi ses dlices dans une assiette de soupe chaude
qu'on lui a servie sur la porte, se passant fort bien de soleil. Je
puis donc bien m'en passer.

C'est qu'il faut quelque chose d'agrable aujourd'hui que partout on
s'amuse, et nous voulions faire notre mardi gras au soleil en plein
air, en promenades. Il a fallu se borner  celle du hameau, o tout le
monde voulait nous fter. Nous avons dit merci sans rien prendre.


XXIV.

Puis voyez ce qu'est pour la vieille maison sculaire la position d'un
de ces pauvres ustensiles que nous ne connaissons pas mme dans nos
villes: une plaque de foyer au fond de la chemine de cuisine! Que
c'est touchant pour tous ceux qui en vivent et qui s'y rchauffent, et
qui esprent s'y rchauffer jusqu' leur dernier jour.

Lisez ceci: c'est homrique ou biblique comme le trpied de Nausicaa
ou comme le foyer de Jacob!

                                                            Le 7 mars.

Aujourd'hui on a plac un tre nouveau  la cuisine. Je viens d'y
poser les pieds, et je marque ici cette sorte de conscration du foyer
dont la pierre ne gardera point de trace.

C'est un vnement ici que ce foyer, comme  peu prs un nouvel autel
dans une glise. Chacun va le voir et se promet de passer de douces
heures et une longue vie devant ce foyer de la maison (car il est 
tous, matres et valets), mais qui sait?... Moi peut-tre, je le
quitterai la premire: ma mre s'en alla bientt! On dit que je lui
ressemble.

                                                            Le 8 mars.

J'ai fait cette nuit un grand songe. L'Ocan passait sous nos
fentres. Je le voyais, j'entendais ses vagues roulant comme des
tonnerres, car c'tait pendant une tempte que j'avais la vue de la
mer, et j'avais peur.

Un ormeau qui s'est lev avec un oiseau chantant dessus m'a
dtourne de la frayeur. J'ai cout l'oiseau: plus d'Ocan et plus de
songe.


XXV.

Le printemps approche, l'me triste se rassrne; pluie ou vent, chaud
ou froid, voil la temprature de ces mes qui n'ont pas d'autre
vnement que l'influence du ciel sur elles.

                                                            Le 9 mars.

La journe a commenc douce et belle; point de pluie ni de vent. Mon
oiseau chantait toute la matine, et moi aussi, car j'tais contente
et je pressentais quelque bonheur pour aujourd'hui. Le voil, mon
ami, c'est une de tes lettres. Oh! s'il m'en venait ainsi tous les
jours!

Il faut que j'crive  Louise.

Du temps que j'crivais, les nuages, le vent, sont revenus. Rien
n'est plus variable que le ciel et notre me.

Bonsoir.

                                                           Le 10 mars.

Oh! le beau rayon de lune qui vient de tomber sur l'vangile que je
lisais!


XXVI.

                                                           Le 11 mars.

Aujourd'hui,  cinq heures du matin, il y a eu cinquante-sept ans que
notre pre vint au monde.

Nous sommes alls, lui, Mimi et moi,  l'glise en nous levant,
clbrer cet anniversaire et entendre la messe.

Prier Dieu, c'est la seule faon de clbrer toute chose en ce monde.
Aussi ai-je beaucoup pri en ce jour o vint au monde le plus tendre,
le plus aimant, le meilleur des pres. Que Dieu nous le conserve et
ajoute  ses annes tant d'annes que je ne les voie pas finir!

Mon Dieu! non, je ne voudrais pas mourir la dernire; aller au ciel
avant tous serait mon bonheur.

Pourquoi parler de mort un jour de naissance? c'est que la vie et la
mort sont soeurs et naissent ensemble comme deux jumelles.

Demain je ne serai pas ici. Je t'aurai quitte, ma chre chambrette;
papa m'emmne  Caylus. Ce voyage m'amuse peu; je n'aime pas  m'en
aller,  changer de lieu, ni de ciel, ni de vie, et tout cela change
en voyage.

Adieu, mon confident, tu vas m'attendre dans mon bureau. Qui sait
quand nous nous reverrons? je dis dans huit jours, mais qui compte au
sr dans ce monde?

Il y a neuf ans que je demeurai un mois  Caylus. Ce n'est pas sans
quelque plaisir que je reverrai cet endroit, ma cousine, sa fille, et
le bon chevalier qui m'aimait tant! On prtend qu'il m'aime encore. Je
vais le savoir. C'est possible qu'il soit le mme; lui me trouvera
bien change depuis dix ans. Dix ans, c'est un sicle pour une femme.
Alors nous aurons mme ge, car le brave homme a ses quatre-vingts ans
passs.


XXVII.

                                                           Le 12 mars.

C'tait pour moi une vritable peine de m'en aller; papa l'a su et
m'a laisse. Il me dit hier au soir: Fais comme tu voudras. Je
voulais demeurer et me sentais toute triste en pensant que ce soir je
serais loin d'ici, loin de Mimi, loin de mon feu, loin de ma
chambrette, loin de mes livres, loin de Trilby, loin de mon oiseau:
tout, jusqu'aux moindres choses, se prsente quand on s'en va, et vous
entoure si bien qu'on n'en peut sortir. Voil ce qui m'arrive chaque
fois qu'il est question de voyage: j'appelle voyage une sortie de huit
jours. Comme la colombe, j'aime chaque soir revenir  mon nid. Nul
endroit ne me fait envie.


XXVIII.

Le 17, elle entend siffler dans la valle au milieu du jour.

J'coute le berger qui siffle dans le vallon. C'est l'expression la
plus gaie qui puisse passer sur les lvres de l'homme. Ce sifflement
marque un sans-souci, un bien-tre, un _je suis content_ qui fait
plaisir. Ces pauvres gens! il leur faut bien quelque chose: ils ont la
gaiet.

Deux petits enfants font aussi en chantant leur fagot de branches
parmi les moutons. Ils s'interrompent de temps en temps pour rire ou
pour jouer, car tout cela leur chappe. J'aimerais  les voir faire et
 couter le merle qui chante dans la haie du ruisseau; mais je veux
lire.

C'est Massillon que je lis depuis que nous sommes en carme. J'admire
son discours de vendredi _sur la Prire_, qui est vraiment un
cantique.

                                                           Le 18 mars.

Le berger m'a annonc ce matin l'arrive des bergeronnettes. Une a
suivi le troupeau toute la journe: c'est de bon augure, nous aurons
bientt des fleurs. On croit aussi que ces oiseaux portent bonheur aux
troupeaux. Les bergers les vnrent comme une sorte de gnie et se
gardent d'en tuer aucune. Si ce malheur arrivait, le plus beau mouton
du troupeau prirait.

Je voudrais que cette nave crdulit prservt de mme tant d'autres
petits oiseaux que nos paysans font prir inhumainement.


XXIX.

Le printemps est tout  fait revenu. La pauvre fille s'en rjouit
comme le brin d'herbe, sans savoir pourquoi, si ce n'est que la
lumire est pure, et le vent tide.

Lisez:

J'ai failli avoir un chagrin aujourd'hui. Comme j'entrais dans ma
chambre, je vis mon petit linot sous la griffe de la chatte. Je l'ai
sauv en effrayant la chatte qui a lch prise. L'oiseau n'a eu que
peur, puis il s'est trouv si content qu'il s'est mis  chanter de
toutes ses forces, comme pour me remercier et m'assurer que la frayeur
ne lui avait pas t la voix.

Un bouvier qui passe dans le chemin des Cordes chante aussi, menant
sa charrette, mais un air si insouciant, si mou, que j'aime mieux le
gazouillement du linot.

Quand je suis seule ici, je me plais  couter ce qui remue au
dehors, j'ouvre l'oreille  tout bruit: un chant de poule, les
branches tombant, un bourdonnement de mouche, quoi que ce soit
m'intresse et me donne  penser. Que de fois je me prends 
considrer,  suivre des yeux de tout petits insectes que j'aperois
dans les feuillets d'un livre, ou sur les briques, ou sur la table! Je
ne sais pas leur nom, mais nous sommes en connaissance comme des
passants qui se considrent le long du chemin. Nous nous perdons de
vue, puis nous nous rencontrons par hasard, et la rencontre me fait
plaisir; mais les petites btes me fuient, car elles ont peur de moi,
quoique je ne leur aie jamais fait mal. C'est qu'apparemment je suis
bien effrayante pour elles.

En serait-il de mme au paradis? Il n'est pas dit qu've y fit jamais
peur  rien. Ce n'est qu'aprs le pch que la frayeur s'est mise
entre les cratures.

Il faut que j'crive  Philibert.


XXX.

Le commencement d'avril recommence les choses, mais la vie morale est
si pleine qu'elle n'ennuie jamais. Voyez.

                                                         Le 1er avril.

Voil donc un mois de pass, moiti triste, moiti beau, comme  peu
prs toute la vie. Ce mois de mars a quelques lueurs de printemps qui
sont bien douces, c'est le premier qui voit des fleurs, quelques
pimprenelles qui s'ouvrent un peu au soleil, des violettes dans les
bois sous les feuilles mortes, qui les prservent des geles blanches.
Les petits enfants s'en amusent et les appellent _fleurs de mars_.

Ce nom est trs-bien donn. On en fait scher pour faire de la
tisane. Cette fleur est bonne et douce pour les rhumes, et, comme la
vertu cache, son parfum la dcle.

On a vu aujourd'hui des hirondelles, joyeuse annonce du printemps.


XXXI.

                                                           Le 2 avril.

Mon me s'en va tout aujourd'hui du ciel sur une tombe, car il y a
seize ans que ma mre mourut  minuit. Ce triste anniversaire est
consacr au deuil et  la prire. Je l'ai pass devant Dieu en regrets
et en esprances; tout en pleurant, je lve les yeux et vois le ciel
o ma mre est heureuse sans doute, car elle a tant souffert!

Sa maladie fut longue et son me patiente. Je ne me souviens pas
qu'il lui soit chapp une plainte, qu'elle ait cri tant soit peu
sous la douleur qui la dchirait: nulle chrtienne n'a mieux souffert.
On voyait qu'elle l'avait appris devant la croix. Il lui serait venu
de sourire sur son lit de mort comme un martyr sur son chevalet. Son
visage ne perdit jamais sa srnit, et jusque dans son agonie elle
semblait penser  une fte.

Cela m'tonnait, moi qui la voyais tant souffrir, moi qui pleurais au
moindre mal, et qui ne savais pas ce que c'est que la rsignation dans
les peines. Aussi, quand on me disait qu'elle s'en allait mourir, je
la regardais, et son air content me faisait croire qu'elle ne mourrait
pas. Elle mourut cependant le 2 avril  minuit,  l'heure o je
m'tais endormie au pied de son lit. Sa douce mort ne m'veilla pas;
jamais me ne sortit plus tranquillement de ce monde.

Ce fut mon pre... Mon Dieu! j'entends le prtre, je vois les cierges
allums, une figure ple, en pleurs; je fus emmene dans une autre
chambre.

                                                           Le 3 avril.

 neuf heures du matin ma mre fut mise au tombeau.


XXXII.

Et plus loin:

..................................................................
..................................................................

Je demande  mon me ce qu'elle a vu aujourd'hui, ce
qu'elle a appris, ce qu'elle a aim, car chaque jour elle aime quelque
chose.

Ce matin j'ai vu un beau ciel, le marronnier verdoyant, et entendu
chanter les petits oiseaux. Je les coutais sous le grand chne, prs
du Toul dont on nettoyait le bassin.

Ces jolis chants et ce lavage de fontaine me donnaient  penser
diversement: les oiseaux me faisaient plaisir, et, en voyant s'en
aller toute bourbeuse cette eau si pure auparavant, je regrettais
qu'on l'et trouble, et me figurais notre me quand quelque chose la
remue; la plus belle mme se dcharme quand on en touche le fond, car
au fond de toute me humaine il y a un peu de limon.

Voil bien la peine de prendre de l'encre pour crire de ces
inutilits!

Cette me aimante pie toute chose pour l'aimer. Le 15, elle entend le
premier rossignol.

                                                          Le 15 avril.

 mon rveil, j'ai entendu le rossignol, mais rien qu'un soupir, un
signe de voix. J'ai cout longtemps sans jamais entendre autre chose.
Le charmant musicien arrivait  peine et n'a fait que s'annoncer.
C'tait comme le premier coup d'archet d'un grand concert. Tout chante
ou va chanter.

Et quelques pages plus loin,  propos d'un enfant de deux ans,  qui
la mort a enlev sa mre:

Le coeur apprend  s'affliger comme il apprend  aimer, en
grandissant.


XXXIII.

Les plus minutieux dtails du mnage lui sont posie et sentiment.
Nous avons dit que le repas au Cayla se prenait souvent  la cuisine.

..................................................................

Il faut que je note en passant un excellent souper que nous venons de
faire, papa, Mimi et moi, au coin du feu de la cuisine, avec de la
soupe des domestiques, des pommes de terre bouillies et un gteau que
je fis hier au four du pain; nous n'avions pour serviteurs que nos
chiens, _Lion_, _Wolf_ et _Trilby_, qui lchaient les miettes. Tous
nos gens sont  l'glise.

Ce repas au coin du feu, parmi chiens et chats, ce couvert mis sur
les bches, est chose charmante. Il n'y manquait que le chant du
grillon et toi, pour complter le charme.

Est-ce assez bavard aujourd'hui? Maintenant je vais couter la
Vialarette, qui revient de Cordes: encore un plaisir.

                                                          Le 25 avril.

Me voici devant un charmant bouquet de lilas que je viens de prendre
sur la terrasse. Ma chambrette en est embaume; j'y suis comme dans un
bouquetier, tant je respire de parfums!

                                                          Le 26 avril.

Je ne sais quoi m'ta de sur les fleurs hier matin; depuis j'en ai vu
d'autres dans le chemin de Cahuzac, tout bord d'aubpines. C'est
plaisir de trotter dans ces parfums, et d'entendre les petits oiseaux
qui chantent par ci par l dans les haies.

Rien n'est charmant comme ces courses du matin au printemps, et je ne
regrette pas de me lever de bonne heure pour me donner ce plaisir.

Bientt je me lverai  cinq heures. Je me rgle sur le soleil, et
nous nous levons ensemble.

L'hiver, il est paresseux: je le suis et ne sors du lit qu' sept
heures. Encore parfois le jour me semble long. Cela m'arrive lorsque
le ciel est nbuleux, que je suis triste et que j'attends un peu de
soleil ou quelque chose de rayonnant dans mon me; alors le temps est
long.

Mon Dieu! trouver un jour long, tandis que la vie tout entire n'est
rien!

C'est que l'ennui s'est pos sur moi, qu'il y demeure, et que tout ce
qui prend de la dure met de l'ternit dans le temps.

L'ennui du printemps dans une me de jeune fille clate aussi dans les
lignes suivantes:

                                                          Le 28 avril.

Quand tout le monde est occup et que je ne suis pas ncessaire, je
fais retraite et viens ici  toute heure pour crire, lire ou prier.
J'y mets aussi ce qui se passe dans l'me et dans la maison, et de la
sorte nous retrouverons jour par jour tout le pass.

Pour moi ce n'est rien, ce qui passe, et je ne l'crirais pas; mais
je me dis:--Maurice sera bien aise de voir ce que nous faisions
pendant qu'il tait loin et de rentrer ainsi dans la vie de
famille,--et je le marque pour toi.


XXXIV.

Examinons les causes caches de cet ennui, que la rsignation pieuse
de la jeune fille empchait seule de se convertir en dsespoir: le
malheur a sa paix et sa gaiet dans l'me qui s'est jete tout entire
au Dieu des peines et des esprances ternelles.

Mademoiselle de Gurin avait vingt-huit ans; elle n'tait pas jolie,
selon le vulgaire, bien que les yeux, o se reflte le gnie, la
bouche, o s'panouit la bont, le contour harmonieux et dlicat du
visage, qui encadre le caractre, les cheveux, grce de la figure, la
taille svelte et souple, qui fait ressortir les formes du corps, la
vivacit de la dmarche, qui transporte la personne avec la rapidit
de la pense, fissent de cet ensemble un aspect trs-agrable, plus
que suffisant au bonheur d'un poux.

Mais l'absence complte et volontaire de fortune ne lui laissait pas
l'illusion d'tre recherche, et l'espce de langueur dsintresse
d'amour qui suit ces circonstances l'avait dtache de toutes ces
esprances, sinon de tous ces dsirs.

Elle pouvait aimer; il parat mme que la prfrence qui l'entranait
 son insu vers un jeune ami de son frre se serait facilement change
en un sentiment dont cet ami tait bien digne.

Ce got avait mu son coeur, mais le doigt sur la bouche du silence et
de la puret virginale de cette me n'avait rien laiss clater, mme
en elle-mme.

L'amour, pensait-elle, n'est pas fait pour moi; je ne dois pas mme y
songer. Ce songe ferait le malheur de deux tres; jetons tous mes
songes  Dieu.

Elle avait pour son pre un amour filial plein de confiance, de piti
pour son isolement, de reconnaissance pour tous les sacrifices qu'il
s'imposait en faveur de ses enfants; pour sa soeur Mimi une affection
vraiment maternelle qui aimait  se tromper soi-mme, en lui
persuadant que cette jeune soeur tait sa fille.


XXXV.

Mais le plus fort attachement, aprs son attachement pour son pre,
tait le sentiment passionn qui liait son me  son frre an,
Maurice de Gurin.

Elle l'avait lev, elle avait t tmoin de ses progrs dans ses
premires tudes; elle avait conu de lui une de ces grandes ides qui
montrent un grand homme dans un enfant  des parents trop prvenus en
faveur de leur sang. Ces illusions taient devenues des esprances.
Elle ne trouvait rien sur la terre de suprieur  ce qu'il mritait.
Elle avait transvas toute son ambition dans la sienne, son gnie dans
celui qu'elle lui supposait.


XXXVI.

Elle se trompait; nous avons lu avec attention et intrt les deux
volumes d'essais et de correspondance de ce frre mort jeune, et dont
ses amis ont imprim les oeuvres, sans doute par respect pour sa
soeur.

Il n'y a, selon nous, rien de suprieur, rien mme de digne d'une
srieuse attention dans tout cela.

Quelques lettres o l'on retrouve un peu de l'me de sa soeur, et un
_Essai_ intitul _le Centaure_, dclamation de rhtorique qui ne
mrite pas le bruit qu'on en a fait, et qui est tombe vite de ce
pidestal de complaisance dans le juste oubli qui lui tait d: voil
tout, quant au prodigieux talent qu'on attribuait  ce jeune homme.

Nous ne savons pas ce qu'il serait devenu si Dieu l'avait laiss vivre
jusqu' pleine maturit d'esprit. Il a t fauch dans sa verdeur.

Mais sa jeunesse avait t trs-intressante par ce contraste entre sa
naissance et sa condition  Paris.


XXXVII.

 peine tait-il sorti du sminaire de Cahuzac qu'il fut lanc 
Paris, sans fortune, sans protecteur, pour faire ce qu'on appelle son
chemin  travers la vie. Ce chemin fut hriss d'obstacles et de
ronces. Il fut oblig, pour vivre, de donner des leons vulgaires 
des enfants plus jeunes que lui; puis, les lves manquant, il fut
contraint de briguer un emploi de rptiteur mal rtribu dans un
collge, et il y vgta ainsi quelques annes, lui, l'idole de son
pre, et le favori ador de sa soeur, dans un chteau de gentilhomme,
apparent avec tout ce que sa province comptait de familles nobles ou
distingues!

On conoit combien d'amertume devait faire bouillonner dans cette me
le souvenir de cette premire condition et le contraste avec cet
humble mtier de rptiteur de collge dont le salaire tait  peine
une chambre haute dans un quartier de Paris, et un morceau de pain
tremp de fiel.

Sa soeur ne le perdait pas de vue; elle souffrait tout ce qu'il
souffrait, elle esprait quand il dsesprait, elle rvait pour lui
l'impossible.

Ces esprances le sauvrent pourtant. Les Gurin avaient  l'le de
France une parent coloniale avec laquelle ils entretenaient une
correspondance. Cette famille vint en France. Une jeune fille, belle
comme une crole et d'une dot suffisante, l'y suivit; mademoiselle de
Gurin rva la rhabilitation de son frre par un mariage.

Ce mariage fut conclu; il fit quelque temps le bonheur de son frre.
Mais ce temps fut court; le malheur lui avait abrg la vie; la
poitrine tait atteinte. On le fit venir au Cayla, il y arriva
mourant; il s'y teignit dans les bras de son pre, de sa soeur et de
sa jeune femme. Ds lors toute la terre s'vanouit, pour mademoiselle
de Gurin.


XXXVIII.

C'est l que nous la retrouvons, vieillie seulement de deux annes,
mais en ralit vieillie de mille esprances ensevelies avant elle.

Il ne lui restait que son pre  consoler, un tout jeune frre bon,
aimable, un peu tourdi, et sa soeur Mimi  cultiver. Quant  elle,
elle tait morte  ce bas monde; mais le monde suprieur, le monde
cleste, celui o tout est ternel, lui apparaissait plus visible que
jamais. Elle vivait davantage d'immortalit!


XXXIX.

Maintenant donc que nous la connaissons  fond et que les murs du
vieux donjon de son cher Cayla sont transparents pour nous, relisons
ses notes, ses reliques pistolaires, avant et aprs l'vnement qui
l'a prive de ce frre, et introduisons-nous le soir, au coin du feu,
entre son pre et elle. Les confidences de l'esprance et de la
jeunesse, pleines d'illusions, sont moins touchantes que celles de la
dernire heure. La moiti de ces confidences s'tend sur la terre,
l'autre moiti regarde dj le ciel.


XL.

                                                            Sans date.

M'y revoici  ce cher Cayla!

Oh! que ce fut un beau moment que le revoir de la famille, de papa,
de Mimi, d'rembert (ran), qui m'embrassaient si tendrement et me
faisaient sentir si profond tout le bonheur d'tre ainsi aime!

Le 17, elle a repris sa vie dcourage, mais sensible toujours au
bonheur d'autrui.

                                                          Le 18 avril.

Qui aurait devin ce qui vient de m'arriver aujourd'hui? J'en suis
surprise, occupe, bien aise. Je remercie, et regarde cent fois ma
belle fortune: les posies croles,  moi adresses par un pote de
l'le de France. Demain j'en parlerai. Il est trop tard  prsent,
mais je n'ai pu dormir sans marquer ici cet vnement de ma journe et
de ma vie.

                                                          Le 19 avril.

Me voici  la fentre, coutant un choeur de rossignols qui chantent
dans la Moulinasse d'une faon ravissante.

Oh! le beau tableau! Oh! le beau concert, que je quitte pour aller
porter l'aumne  Annette la boiteuse!


XLI.

                                                          Le 22 avril.

Mimi m'a quitte pour quinze jours; elle est  ***, et je la plains
au milieu de cette paennerie, elle si sainte et bonne chrtienne!
Comme me disait Louise une fois, elle me fait l'effet d'une bonne me
dans l'enfer; mais nous l'en sortirons ds que le temps donn aux
convenances sera pass.

De mon ct, il me tarde; je m'ennuie de ma solitude, tant j'ai
l'habitude d'tre deux. Papa est aux champs presque tout le jour, ran
 la chasse: pour toute compagnie, il me reste Trilby et mes poulets
qui font du bruit comme des lutins; ils m'occupent sans me dsennuyer,
parce que l'ennui est le fond et le centre de mon me aujourd'hui. Ce
que j'aime le plus est peu capable de me distraire. J'ai voulu lire,
crire, prier, tout cela n'a dur qu'un moment; la prire mme me
lasse. C'est triste, mon Dieu! Par bonheur, je me suis souvenue de ce
mot de Fnelon: Si Dieu vous ennuie, dites-lui qu'il vous ennuie.

                                                          Le 23 avril.

Je viens de passer la nuit  t'crire. Le jour a remplac la
chandelle, ce n'est pas la peine d'aller au lit. Oh! si papa le
savait!

                                                          Le 24 avril.

Comme elle a pass vite, cette nuit passe  t'crire! l'aurore a
paru que je me croyais  minuit; il tait trois heures pourtant, et
j'avais vu passer bien des toiles, car de ma table je vois le ciel,
et de temps en temps je le regarde et le consulte; et il me semble
qu'un ange me dicte.

D'o me peuvent venir, en effet, que d'en haut tant de choses
tendres, leves, douces, vraies, pures, dont mon coeur s'emplit quand
je te parle! Oui, Dieu me les donne, et je te les envoie.

Puisse ma lettre te faire du bien! Elle t'arrivera mardi; je l'ai
crite la nuit pour la faire jeter  la poste le matin, et gagner un
jour. J'tais si presse de te venir distraire et fortifier dans cet
tat de faiblesse et d'ennui o je te vois!

Mais je ne le vois pas, je l'augure d'aprs tes lettres, et quelques
mots de Flicit. Plt  Dieu que je pusse le voir et savoir ce qui te
tourmente! alors je saurais sur quoi mettre le baume, tandis que je le
pose au hasard. Oh! que je voudrais de tes lettres!

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Quelquefois je pense que ce n'est rien que ma tristesse, qu'un peu de
cette humeur noire que nous avons dans la famille, et qui rend si
triste quand il s'en rpand dans le coeur!

Mon me est naturellement aimante, et la prire, qu'est-ce autre
chose que l'amour, un amour qui se rpand de l'me au dehors comme
l'eau sort de la fontaine?...

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Au moment o j'cris, tonnerre, vents, clairs, tremblement du
chteau, torrents de pluie comme un dluge. J'coute tout cela de ma
fentre inonde, et je n'y puis crire comme chaque soir.

C'est bien dommage, car c'est un charmant pupitre, sur ce tertre du
jardin si vert, si joli, si frais, tout parfum d'acacias.


XLII.

                                                            Le 28 mai.

Notre ciel d'aujourd'hui est ple et languissant comme un beau visage
aprs la fivre. Cet tat de langueur a bien des charmes, et ce
mlange de verdure et de dbris, de fleurs qui s'ouvrent sur des
fleurs tombes, d'oiseaux qui chantent et de petits torrents qui
coulent, cet air d'orage et cet air de mai, font quelque chose de
chiffonn, de triste, de riant que j'aime.

Mais c'est l'Ascension aujourd'hui; laissons la terre et le ciel de
la terre, montons plus haut que notre demeure, et suivons Jsus-Christ
o il est entr.

Cette fte est bien belle; c'est la fte des mes dtaches, libres,
clestes, qui se plaisent, au-del du visible, o Dieu les attire.

                                                            Le 29 mai.

Jamais orage plus long, il dure encore, depuis trois jours le
tonnerre et la pluie vont leur train. Tous les arbres s'inclinent sous
ce dluge; c'est piti de leur voir cet air languissant et dfait dans
le beau triomphe de mai.

Nous disions cela ce soir,  la fentre de la salle, en voyant les
peupliers du Pontet penchant leur tte tout tristement, comme
quelqu'un qui plie sous l'adversit. Je les plaignais ou peu s'en
faut; il me semble que tout ce qui parat souffrir a une me.

                                                            Le 30 mai.

Toujours, toujours la pluie. C'est un temps  faire de la musique ou
de la posie. Tout le monde bille en comptant les heures qui jamais
ne finissent.

C'est un jour ternel pour papa surtout qui aime tant le dehors et
ses distractions. Le voil comme en prison, feuilletant de temps en
temps une vieille histoire de l'Acadmie de Berlin, porte-sommeil,
assoupissante lecture!

Juge! je suis tombe sur la _thologie de l'tre_!

Vite, j'ai ferm le livre, et j'ai cru voir un puits sans eau.

Le vide obscur m'a toujours fait peur.


XLIII.

Les douleurs, ce chapelet de la vie, continuent  s'grener sur le
Cayla.

Le 12 juin, meurt la bonne grand'mre, venue l pour y mourir.

Jour de deuil, crit Eugnie.

                                                           Le 17 juin.

Jour de deuil. Nous avons perdu ma grand'mre. Ce matin, papa est
venu de bonne heure dans ma chambre, s'est approch de mon lit et m'a
pris la main qu'il a serre en me disant:

--Lve-toi.

--Pourquoi?

Il m'a serr la main encore.

--Lve-toi.

--Il y a quelque chose, dites?

--Ma mre...

J'ai compris; je l'avais laisse mourante.


XLIV.

                                                          Le 1er aot.

Ce soir ma tourterelle est morte, je ne sais de quoi, car elle
chantait encore ces jours-ci.

Pauvre petite bte! voil des regrets qu'elle me donne. Je l'aimais,
elle tait blanche, et chaque matin c'tait la premire voix que
j'entendais sous ma fentre, tant l'hiver que l't. tait-ce plainte
ou joie? je ne sais, mais ces chants me faisaient plaisir  entendre;
voil un plaisir de moins. Ainsi, chaque jour, perdons-nous quelque
jouissance.

Je veux mettre ma colombe sous un rosier de la terrasse; il me semble
qu'elle sera bien l, et que son me (si me il y a) reposera
doucement dans ce nid sous les fleurs.

Je crois assez  l'me des btes, et je voudrais mme qu'il y et un
petit paradis pour les bonnes et les douces, comme les tourterelles,
les chiens, les agneaux. Mais que faire des loups et autres mchantes
espces? Les damner? cela m'embarrasse. L'enfer ne punit que
l'injustice, et quelle injustice commet le loup qui mange l'agneau? Il
en a besoin; ce besoin, qui ne justifie pas l'homme, justifie la bte,
qui n'a pas reu de loi suprieure  l'instinct. En suivant son
instinct, elle est bonne ou mauvaise par rapport  nous seulement; il
n'y a pas _vouloir_, c'est--dire choix, dans les actions animales, et
par consquent ni bien ni mal, ni paradis ni enfer. Je regrette
cependant le paradis, et qu'il n'y ait pas des colombes au ciel.

Mon Dieu! qu'est-ce que je dis l? aurons-nous besoin de rien
d'ici-bas, l-haut, pour tre heureux?


XLV.

Le temps change, mais pas le coeur; lisez son voyage  Cahuzac.

                                                           Le 29 juin.

Beau ciel, beau soleil, beau jour. C'est de quoi se rjouir, car le
beau temps est rare  prsent, et je le sens comme un bienfait. C'en
est bien un, qu'une belle nature, un air pur, un ciel radieux, petites
images du sjour cleste, et qui font penser  Dieu.

J'irai ce soir  Cahuzac, mon cher plerinage. En attendant, je vais
m'occuper de mon me et voir o elle en est dans ses rapports avec
Dieu depuis huit jours. Cette revue claire, instruit et avance
merveilleusement le coeur dans la connaissance de Dieu et de soi-mme.
N'y avait-il pas un philosophe qui ordonnait cet exercice trois fois
le jour  ses disciples? Et ses disciples le faisaient.

Je le veux faire aussi,  l'cole de Jsus, pour apprendre  devenir
sage, d'une sagesse chrtienne.

                                                           Le 30 juin.

Je passai la journe d'hier  Cahuzac, et quelques heures seule dans
la maison de notre grand'mre.

Je me mis d'abord  genoux sur un prie-Dieu o elle priait, puis je
parcourus sa chambre, je regardai ses chaises, son fauteuil, ses
meubles drangs comme quand on dloge; je vis son lit _vide_; je
passai partout o elle avait pass, et je me souvins de ces lignes de
Bossuet: Dans un moment on passera o j'tais, et l'on ne m'y
trouvera plus. Voil sa chambre, voil son lit, dira-t-on, et de tout
cela il ne restera plus que mon tombeau o l'on dira que je suis, et
je _n'y serai pas_. Oh! quelle ide de notre nant dans cette absence
mme de la tombe, dans la dispersion si prompte de notre poussire
dans les souterrains de la mort!

Demain, je change et vais  Cahuzac pour des rparations  la maison
qui me tiendront quelques jours. Ce seront des jours uniques; aussi
je veux les marquer et prendre mon journal.

Je vais crire  Antoinette, mon amie l'ange.


XLVI.

Le 1er septembre elle y est,  Cahuzac, pour dmeubler la maison vide
de sa grand'mre. coutons-la respirer toute seule.

                                                     Le 1er septembre.

M'y voici,  Cahuzac, dans une autre chambrette, accoude sur une
petite table o j'cris.

Il me faut partout des tables et du papier, parce que partout mes
penses me suivent et se veulent rpandre en un endroit, pour toi, mon
ami. J'ai parfois l'ide que tu y trouveras quelque charme, et cette
ide me sourit et me fait continuer.

Papa me viendra voir cette aprs-midi; cela me rjouit.


XLVII.

                                                      Le 1er dcembre.

Je pense  la tombe qui s'ouvre ce matin  Gaillac pour engloutir ces
restes humains jusqu' ce que Dieu les ravive. C'est notre sort 
tous, il faut tre jet en terre et pourrir dans les sillons de la
mort avant d'arriver  la floraison; mais, alors, que nous serons
heureux de vivre et mme d'avoir vcu! L'immortalit nous fera sentir
le prix de la vie et tout ce que nous devons  Dieu pour nous avoir
tirs du nant.

C'est un bienfait auquel nous ne pensons gure et dont nous jouissons
sans presque nous en soucier, car la vie souvent ne fait aucun
plaisir. Mais qu'importe pour le chrtien?  travers larmes ou ftes,
il marche toujours vers le ciel; son but est l, ce qu'il rencontre
ne peut gure l'en dtourner. Crois-tu que, si je courais vers toi,
une fleur sur mon chemin ou une pine au pied m'arrtassent?

Me voici au soir d'une journe remplie de mille penses et choses
diverses dont je me rends compte au coin du feu de ma chambre,  la
clart d'une petite lampe, ma seule compagne de nuit.

Sans le malheur arriv  Gaillac, j'aurais Mimi  ct de moi, et
nous causerions, et je lui dirais,  elle, ce que je dis mal ici  ce
confident muet.

                                                        Le 2 dcembre.

Rien d'intressant, que la venue d'un petit chien qui doit remplacer
Lion au troupeau. Il est beau et fort caressant, je l'aime; et je lui
cherche un nom. Ce serait Polydore, en souvenir du chien de La
Chnaie; mais, pour un chien de berger, c'est un nom de luxe: mieux
vaut Bataille, pour le combattant du troupeau.

L'air est doux ce matin, les oiseaux chantent comme au printemps, et
un peu de soleil visite ma chambrette. Je l'aime ainsi et m'y plais
comme aux plus beaux endroits du monde, toute solitaire qu'elle est.
C'est que j'en fais ce que je veux, un salon, une glise, une
acadmie. J'y suis quand je veux avec Lamartine, Chateaubriand,
Fnelon: une foule d'esprits m'entoure; ensuite ce sont des saints,
sainte Thrse, saint Louis, patron de mon amie Louise, et une petite
image de l'Annonciation o je contemple un doux mystre et les plus
pures cratures de Dieu, l'ange et la Vierge. Voil de quoi me plaire
ici et murer ma porte  tout ce qui se voit ailleurs....

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XLVIII.

Arrtons-nous un moment ici, o ses dernires joies finissent, et
demandons  nos lecteurs s'ils ont trouv ailleurs ces ouvertures sur
l'me humaine qui laissent mieux voir au fond d'un coeur. Et quel
coeur! et quelle admirable imagination! et quelle beaut dans la
simplicit des vnements, toujours les mmes! et quelle varit dans
la monotonie!

Mais est-ce que l'vnement, quelque semblable qu'il soit  lui-mme,
est jamais monotone?

Est-ce que l'eau du fleuve pur, qui coule la mme en se renouvelant
toujours, ennuie jamais l'oeil qui la voit couler en refltant les
scnes de son rivage?

La monotonie n'est pas dans la nature, elle est un nom; l'me doue
d'une vie ternelle donne la vie  tout ce qui l'impressionne; sa
candeur n'est pas le nant, sa candeur est sa sincrit; plus elle
s'observe, plus elle se peint elle-mme; plus elle se passionne et
plus elle nous intresse.

Allons encore quelques pas dans cette belle vie, et voyons-la finir
comme elle a commenc: dans la douce candeur de la douleur confiante,
comme dans la nave joie de la fleur qui vient d'clore pour jouir,
aimer, souffrir, et embaumer ce qui la foule aux pieds sans la
cueillir et sans la voir.


XLIX.

Il nous reste de bien belles pages  feuilleter encore dans cette
_Imitation_ familire de l'ange solitaire du foyer.

Cette littrature de l'me a des pages qu'aucune autre littrature
n'galera jamais.

                                                            LAMARTINE.




LXXXIXe ENTRETIEN.

DE LA LITTRATURE DE L'ME.

JOURNAL INTIME D'UNE JEUNE PERSONNE.

Mlle de Gurin.

(Deuxime partie.)


I.

Il y a une littrature extrieure et publique, il y a une littrature
intrieure et prive. Celle-l est aussi suprieure  l'autre que
l'me est au-dessus du corps. C'est d'elle que nous continuons de
vous entretenir aujourd'hui en feuilletant jusqu' la fin cette
correspondance et ce journal intime de cet ange terrestre qu'on
appelait Eugnie de Gurin, ce saint Augustin des femmes, seulement un
saint Augustin sans pch, dont les larmes ne furent point de
l'expiation, mais des effusions du coeur, effusions tantt
d'enthousiasme pour Dieu, tantt de piti pour ses cratures, tantt
d'admiration pour la nature, et qui ne vcut comme la fleur de l'herbe
des champs que pour verser sa douce odeur sous les pieds de son pre,
de son frre et de ses amis.


II.

Quand son premier amour de famille ici-bas, son frre Maurice, fut
mort entre ses bras au Cayla, et qu'elle-mme fut morte aprs son
pre, on retrouva dans ses papiers ces dernires notes de son journal
adresses  ce cher mort _Maurice_, et on les recueillit pour notre
dification intellectuelle comme des reliques que la flamme aurait
profanes. En voici; lisez encore.

Elle est retire dans sa petite chambre: elle sourit, et elle lui dit
ou plutt elle se dit  elle-mme:

                                                      Le 12 mars 1836.

J'admirais tout  l'heure un petit paysage de ma chambrette
qu'enluminait le soleil levant. Que c'tait joli! Jamais je n'ai vu de
plus bel effet de lumire sur le papier,  travers des arbres en
peinture. C'tait diaphane, transparent; c'tait dommage pour mes
yeux, ce devait tre vu par un peintre. Mais Dieu ne fait-il pas le
_beau_ pour tout le monde? Tous nos oiseaux chantaient ce matin,
pendant que je faisais ma prire. Cet accompagnement me plat,
quoiqu'il me distraie un peu. Je m'arrte pour couter; puis je
reprends, pensant que les oiseaux et moi nous faisons nos cantiques 
Dieu, et que ces petites cratures chantent peut-tre mieux que moi.
Mais le charme de la prire, le charme de l'entretien avec Dieu, ils
ne le gotent pas, il faut avoir une me pour le sentir. J'ai ce
bonheur que n'ont pas les oiseaux. Il n'est que neuf heures et j'ai
dj pass par l'heureux et par le triste. Comme il faut peu de temps
pour cela! L'heureux, c'est le soleil, l'air doux, le chant des
oiseaux, bonheurs  moi; puis une lettre de Mimi, qui est  Gaillac,
o elle me parle de Mme Vialar, qui t'a vu, et d'autres choses
riantes. Mais voil que j'apprends parmi tout cela le dpart de
M. Bories, de ce bon et excellent pre de mon me. Oh! que je le
regrette! quelle perte je vais faire en perdant ce bon guide de ma
conscience, de mon coeur, de mon esprit, de tout moi-mme que Dieu lui
avait confi et que je lui laissais avec tant d'abandon! Je suis
triste d'une tristesse intrieure qui fait pleurer l'me. Mon Dieu,
dans mon dsert,  qui avoir recours? qui me soutiendra dans mes
dfaillances spirituelles? qui me mnera au grand sacrifice? C'est en
ceci surtout que je regrette M. Bories. Il connat ce que Dieu m'a
mis au coeur, j'avais besoin de sa force pour le suivre.

Toi, tu me comprendras!


III.

Elle quitte cette douce contemplation pour une peine utile. coutez:

En allant  Cahuzac, j'ai voulu voir une pauvre femme malade qui
demeure au-del de la Vre. C'est la femme de la complainte du
_Rosier_ que je t'ai conte, je crois. Mon Dieu, quelle misre! En
entrant, j'ai vu un grabat d'o s'est leve une tte de mort ou  peu
prs. Cependant elle m'a connue. J'ai voulu m'approcher pour lui
parler, et j'ai vu de l'eau, une bourbe auprs de ce lit, des ordures
dlayes par la pluie qui tombe de ce pauvre toit, et par une fontaine
qui filtre sous ce pauvre lit. C'tait une infection, une misre, des
haillons pourris, des poux: vivre l! pauvre crature! Elle tait sans
feu, sans pain, sans eau pour boire, couche sur du chanvre et des
pommes de terre qu'elle tenait l pour les prserver de la gele. Une
femme, qui nous suivait, l'a dloge du fumier, une autre a apport
des fagots; nous avons fait du feu, nous l'avons assise sur un
_slou_, et, comme j'tais fatigue, je me suis mise auprs d'elle sur
le fagot qui restait. Je lui parlais du bon Dieu; rien n'est plus ais
que d'tre entendu des pauvres, des malheureux, des dlaisss du
monde, quand on leur parle du ciel. C'est que leur coeur n'a rien qui
les empche d'entendre. Aussi, qu'il est ais de les consoler, de les
rsigner  la mort! L'ineffable paix de leur me fait envie. Notre
malade est _heureuse_, et rien n'est plus tonnant que de trouver le
bonheur chez une telle crature, dans une pareille demeure. C'est pire
cent fois qu'une table  cochon. Je ne vis pas o poser mon chle
sans le salir, et, comme il m'embarrassait sur les paules, je le
jetai sur les branches d'un saule qui se trouve devant la porte.


IV.

                                                           Le 14 mars.

Un joli enfant vient la visiter.

Aprs avoir donn au petit Antoine tout ce qu'il a voulu, je lui ai
demand une boucle de ses cheveux, lui offrant une des miennes. Il m'a
regarde, un peu surpris: Non, m'a-t-il dit, les miennes sont plus
jolies. Il avait raison; des cheveux de trente ans sont bien laids
auprs de ses boucles blondes. Je n'ai donc rien obtenu qu'un baiser.
Ils sont doux, les baisers d'enfant: il me semble qu'un lis s'est pos
sur ma joue....

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V.

Aujourd'hui tout mon temps s'est pass en occupations, en affairages;
ni lecture, ni criture; journe matrielle.  prsent, seule, en
repos dans ma chambrette, je lirais, j'crirais beaucoup, je ne sais
sur quoi, mais j'crirais. Je me sens la veine ouverte. Ce serait un
beau moment de posie, et je regrette de n'en avoir aucune en train.
En commencer? Non, c'est trop tard, la nuit est faite pour dormir, 
moins qu'on ne soit Philomle; et puis, quand je commencerais quelque
chose, demain peut-tre je le laisserais aux rats. La rflexion me
plonge vite au fond de toute chose, et je vois le nant dans tout, si
Dieu ne s'y trouve pas.


VI.

                                                           Le 20 mars.

Une petite lacune. Je saute du 14 au 20. Je trouve si peu de chose 
dire de mes jours, qui se ressemblent souvent comme des gouttes d'eau,
que je n'en dis rien. Ce n'est pas vraiment la peine d'employer
l'encre et le temps  cela, et je ferais mieux peut-tre de m'occuper
d'autre chose. Mais aussi j'ai besoin d'crire et d'un confident 
toute heure. Je parle quand je veux  ce petit cahier; je lui dis
tout, penses, peines, plaisirs, motions, tout enfin, hormis ce qui
ne peut se dire qu' Dieu, et encore j'ai regret de ce que je laisse
au fond du coeur. Mais cela, je ferais mal, je crois, de le produire,
et la conscience se met entre la plume et mon papier. Alors je me
tais. Si ceci t'tonne, mon ami, avec la vie que tu me connais,
souviens-toi que Marie l'gyptienne tait fort tourmente dans la
solitude. Il y a des esprits malins rpandus dans l'air.

Aujourd'hui, et depuis mme assez longtemps, je suis calme, paix de
tte et de coeur, tat de grce dont je bnis Dieu. Ma fentre est
ouverte; comme il fait calme! tous les petits bruits du dehors me
viennent; j'aime celui du ruisseau. Adieu, j'entends une horloge 
prsent, et la pendule qui lui rpond. Ce tintement des heures dans le
lointain et dans la salle prend dans la nuit quelque chose de
mystrieux. Je pense aux trappistes qui se rveillent pour prier, aux
malades qui comptent en souffrant toutes les heures, aux affligs qui
pleurent, aux morts qui dorment glacs dans leur lit. Oh! que la nuit
fait venir des penses graves!


VII.

Les soucis actifs de sa maison la submergent en l'absence de son
pre; elle emploie et nourrit quarante ouvriers des champs.

                                                           Le 22 mars.

Hier s'est pass sans que j'aie pu te rien dire,  force
d'occupations, de ces trains de mnage, de ces courants d'affaires qui
emportent tous mes moments et tout moi-mme, hormis le coeur qui monte
dessus et s'en va du ct qu'il aime. C'est tantt ici, tantt l, 
Paris,  Alby o est Mimi, aux montagnes, au ciel quelquefois, ou dans
une glise, enfin o je veux; car je suis libre parmi mes entraves et
je sens la vrit de ce que dit l'_Imitation_, qu'on peut passer comme
sans soins  travers les soins de la vie. Mais ces soins-l psent 
l'me, ils la fatiguent, l'ennuient souvent, et c'est alors qu'elle
aspire  la solitude. Oh! le bienheureux tat o l'on peut s'occuper
uniquement de la seule chose ncessaire, o, du moins, les soins
matriels n'occupent que lgrement et ne prennent pas la grande
partie du jour! Voil que pour quarante bcheurs, ou menuisiers, ou je
ne sais quoi, il m'a fallu rester tout le long du jour  la cuisine,
les mains aux fourneaux et dans les _oulos_.

Oh! que j'aurais bien mieux aim tre ici, avec un livre ou une
plume! Je t'aurais crit, je t'aurais dit combien tes envois me sont
agrables, et je ne sais quoi ensuite; ce serait plus joli que des
plats de soupe. Mais pourquoi se plaindre et perdre ainsi le mrite
d'une contrarit? Faisons ma soupe de bonne grce; les saints
souriaient  tout, et l'on dit que sainte Catherine de Sienne faisait
avec grande joie la cuisine.

                                                          Le 11 avril.

Je suis  mille choses qui remplissent tous mes moments de devoirs ou
d'occupations. Ceci n'est qu'un dlassement, un temps de reste que je
te donne quand je puis, la nuit, le matin,  toute heure, car  toute
heure on peut causer quand c'est avec le coeur que l'on parle. Une
mouche, un bruit de porte, une pense qui vient, que sais-je? tant de
choses qu'on voit, qu'on touche, qu'on sent, feraient crire des
volumes. Je lisais hier au soir Bernardin, au premier volume des
_tudes_, qu'il commence par un fraisier, ce fraisier qu'il dcrit
avec tant de charme, tant d'esprit, tant de coeur, qui ferait, dit-il,
crire des volumes sans fin, dont l'tude suffirait pour remplir la
vie du plus savant naturaliste par les rapports de cette plante avec
tous les rgnes de la nature. Mon ami, je suis ce fraisier en rapport
avec la terre, avec l'air, avec le ciel, avec les oiseaux, avec tant
de choses visibles et invisibles que je n'aurais jamais fini si je me
mettais  me dcrire, sans compter ce qui vit aux replis du coeur,
comme ces insectes qui logent dans l'paisseur d'une feuille. De tout
cela, mon ami, quel volume!

Voil sous ma plume une petite bte qui chemine, pas plus grosse
qu'un point sur un _i_. Qui sait o elle va? de quoi elle vit? et si
elle n'a pas quelque chagrin au coeur? qui sait si elle ne cherche
pas quelque Paris o elle a un frre? elle va bien vite. Je m'arrte
sur son chemin: la voil hors de la page; comme elle est loin! je la
vois  peine, je ne la vois plus. Bon voyage, petite crature, que
Dieu te conduise o tu veux aller! Nous reverrons-nous? T'ai-je fait
peur? Je suis si grande  tes yeux sans doute! mais peut-tre par cela
mme je t'chappe comme une immensit. Ma petite bte me mnerait
loin, je m'arrte  cette pense: qu'ainsi je suis, aux yeux de Dieu,
petite et infiniment petite crature qu'il aime.

Tous les soirs je lis quelque _Harmonie_ de Lamartine; j'en apprends
des morceaux par coeur, et cette tude me charme et fait jaillir je ne
sais quoi de mon me, qui me transporte loin du livre qui tombe, loin
de ceux qui parlent auprs de moi; je me trouve o sont ces _esprits
qui balancent les astres sur nos ttes, et qui vivent de feu comme
nous vivons d'air_...


VIII.

Son pre l'interroge quelquefois sur ses occupations solitaires dans
sa chambre: elle lui lit pour le contenter quelques passages
insignifiants de ses notes, mais elle lui drobe tout ce qui pourrait
l'affliger. Elle l'avoue  son frre qui n'est pas responsable de ce
qui lui manque dans la vie. Voyez:

                                                            Sans date.

Le rossignol chante, le ciel est beau, choses toutes neuves dans ce
printemps tardif. J'ai rflchi aprs avoir cout le rossignol; j'ai
calcul le nombre des minutes de mon existence.

C'est effrayant, 168 millions et quelques mille! Dj tant de temps
dans ma vie! J'en comprends mieux toute la rapidit, maintenant que
je la mesure par parcelles. Le Tarn n'accumule pas plus vite les
grains de sable sur ses bords. Mon Dieu, qu'avons-nous fait de ces
instants que vous devez aussi compter un jour? S'en trouvera-t-il qui
comptent pour la vie ternelle? s'en trouvera-t-il beaucoup, s'en
trouvera-t-il un seul? _Si observaveris, Domine, Domine, quis
sustinebit?_

Elle avoue une seconde fois qu'elle cache des pages  l'oeil de son
pre de peur de l'affliger.

Il n'est pas bon qu'il les voie et qu'il connaisse autre chose de moi
que le ct calme et serein. Une fille doit tre si douce  son pre!
Nous devons leur tre  peu prs ce que les anges sont  Dieu!

Un jour aprs, elle crit:

                                                        Le 5 mai 1837.

Pluie, vent froid, ciel d'hiver, le rossignol, qui de temps en temps
chante sous des feuilles mortes, c'est triste au mois de mai. Aussi
suis-je triste en moi, malgr moi. Je ne voudrais pas que mon me prt
tant de part  l'tat de l'air et des saisons, que, comme une fleur,
elle s'panouisse ou se ferme au froid ou au soleil. Je ne le
comprends pas, mais il en est ainsi tant qu'elle est enferme dans ce
pauvre vase du corps.

Pour me distraire, j'ai feuillet Lamartine, le cher pote. J'aime
l'hymne au rossignol et bien d'autres de ces _Harmonies_, mais que
c'est loin de l'effet que me faisaient ses _Mditations_! C'taient
des ravissements, des extases; j'avais seize ans: que c'tait beau! Le
temps change bien des choses. Le grand pote ne me fait plus vibrer le
coeur, il ne m'a pas mme pu distraire aujourd'hui.

Hlas, c'taient les seize ans qui taient beaux!


IX.

Ailleurs, elle raconte l'ameublement de sa chambre, ses livres, son
christ, son chapelet, ses gravures, ses tableaux. Pourquoi M. de
Ruder, cet mule mystique du mystique Scheffer, n'avait-il pas alors
conu, dessin et peint cette ardente et touchante image du Christ
priant sa dernire prire pour les hommes dans le bois des Oliviers?

Certes, M. de Ruder et t son Lamartine en peinture; un habile burin
lui aurait rendu cette figure qui n'a besoin ni de couleurs, ni de
tons, ni de nuances pour passionner le regard. La pense est tout dans
le dessin! Le coloris n'est que le vtement de l'ide. La foudre est
dans la main; c'est elle qui frappe! ici elle a incrust du premier
coup le Sauveur des hommes dans l'me et dans les yeux de l'humanit!

Il est nuit, mais une de ces nuits lumineuses sur les collines de
Jude; les disciples de ce sage, qui voit sa mort pour le lendemain
dans la colre des grands et dans l'indiffrence du peuple de
Jrusalem, reposent endormis et  peine visibles, tendus sur les
racines des noirs oliviers; le Christ les fuit comme des compagnons
qui commencent  douter et dans l'esprit de qui la trahison s'insinue
pour branler la foi chancelante.

Il tourne les paules  la fort sacre pour chercher du regard le
ciel du ct o la lune en illumine l'avenue. Ses rayons, qui attirent
et qui enflamment les vapeurs humides de la nuit, forment un nimbe
orageux, confus, clatant, au-dessus des oliviers, autour de la tte
de l'agonisant. Il tombe  genoux devant un gros fragment de rocher
qui supporte ses coudes et ses deux mains jointes pour supplier son
Pre cleste. Ses mains jointes sont tellement loquentes par la
pression des doigts contre les doigts et par les veines  travers
lesquelles on voit circuler le sang brlant de se rpandre pour
l'homme, son frre, que, lors mme qu'on ne verrait ni le corps, ni
les jambes, ni le buste, ni la tte divine, mais que ces mains seules
sortiraient de l'ombre, le tableau aurait suffisamment parl au coeur;
on aurait pleur, on aurait compris que ces deux mains tendues par
l'enthousiasme de l'agonie triomphante taient assez fortes pour
arracher l'_aiguillon_  la mort et le salut de l'humanit au
ciel.--La passion de ces mains est gale  l'objet.

Mais la tte renverse en arrire les dpasse encore! C'est une tte
de Christ que la peinture n'avait pas encore invente, mme sous le
pinceau de Scheffer; un _Guido Reni_  son bon temps, mais un _Guido
Reni_ avec l'nergie de Michel-Ange! Les traits sont beaux comme
l'homme qu'on a rv, mais jamais vu,--l'Antinos mystique.--Son
regard perce la nuit et porte  son Pre toutes les supplications de
la terre; le vent de la misricorde, qui souffle  lui, fait onduler
sa barbe et ses cheveux comme la sainte ferveur de l'invocation; le
corps s'affaisse sous la force dpense de la prire, ses pieds
crisps prient comme ses mains, ses genoux  demi renverss cherchent
en vain leur aplomb parmi les dalles concasses, effondres, souleves
sur le sol par le rcent tremblement de terre; toute la nature,
quoique maintenant sereine et attentive, est dans l'expectative de sa
prochaine convulsion. Le spectateur ne sait pas ce qu'il prouve, mais
il prouve quelque chose qu'il n'a jamais prouv,--la sparation de
lui-mme en deux parts: l'une qui s'unit  la prire divine, l'autre
qui voudrait souffrir avec son grand prtre et qui ne peut que
l'admirer. Voil le tableau du peintre, qui cette fois n'a pas t un
peintre, mais un transfigurateur religieux. Toutes les fois que je me
retrouve en face de ce tableau, je pense  Mlle de Gurin qui a
transfigur aussi la parole intime, le Verbe intrieur de l'homme, et
je me dis:--Oh! si elle l'avait vu!--C'est l le Christ qu'elle et
inspir!

N'en parlons plus, elle n'est plus l; mais sa chre me y est tout
entire.


X.

Reprenons ses confidences,  elle. Il ne nous manque au Cayla que
toi, crit-elle  ce frre chri dans ces notes qu'il n'a jamais
lues, cher membre que le corps rclame. Quand t'aurons nous? Rien ne
parat s'arranger pour cela. Ainsi, nous passerons la vie sans nous
voir. C'est triste, mais rsignons-nous  tout ce que Dieu veut ou
permet. J'aime beaucoup la Providence qui mne si bien toutes choses
et nous dispense de nous inquiter des vnements de ce monde. Un jour
nous saurons tout; un jour je saurai pourquoi nous sommes spars,
nous deux qui voudrions tre ensemble. Rapprochons-nous, mon ami,
rapprochons-nous de coeur et de pense en nous crivant l'un 
l'autre. Cette communication est bien douce, ces panchements
soulagent, purifient mme l'me comme une eau courante emporte son
limon.


XI.

                                                             Le 9 mai.

Une journe passe  tendre une lessive laisse peu  dire. C'est
cependant assez joli que d'tendre du linge blanc sur l'herbe ou de le
voir flotter sur des cordes. On est, si l'on veut, la Nausicaa
d'Homre ou une de ces princesses de la Bible qui lavaient les
tuniques de leurs frres. Nous avons un lavoir, que tu n'as pas vu, 
la Moulinasse, assez grand et plein d'eau, qui embellit cet
enfoncement et attire les oiseaux qui aiment le frais pour chanter.

Notre Cayla est bien chang et change tous les jours. Tu ne verras
plus le blanc pigeonnier de la cte, ni la petite porte de la
terrasse, ni le corridor et le _fenestroun_ o nous mesurions notre
taille quand nous tions petits. Tout cela est disparu et fait place 
de grandes croises,  de grands salons. C'est plus joli, ces choses
nouvelles, mais pourquoi est-ce que je regrette les vieilles et
replace de coeur les portes tes, les pierres tombes? Mes pieds mme
ne se font pas  ces marches neuves, ils vont suivant leur coutume et
font des faux pas o ils n'ont pas pass tout petits. Quel sera le
premier cercueil qui sortira par ces portes neuves? Soit nouvelles ou
anciennes, toutes ont leurs dimensions pour cela, comme tout nid a son
ouverture. Voil qui dsenchante cette demeure d'un jour et fait lever
les yeux vers cette habitation qui n'est pas btie de main d'homme.

Et un peu plus bas:

Un chagrin: nous avons Trilby malade, si malade que la pauvre bte en
mourra. Je l'aime, ma petite chienne, si gentille. Je me souviens
aussi que tu l'aimais et la caressais, l'appelant _coquine_. Tout
plein de souvenirs s'attachent  Trilbette et me la font regretter.
Petites et grandes affections, tout nous quitte et meurt  son tour.
Notre coeur est comme un arbre entour de feuilles mortes.

Ce frre tombe malade  Paris;--elle l'apprend; elle lui crit sans
oser lui envoyer la lettre, de crainte de froisser la nouvelle pouse.

                                                            Le 28 mai.

Voil ma journe: ce matin  la messe, crire  Louise, lire un peu,
et puis dans ma chambrette. Oh! je ne dis pas tout ce que j'y fais.
J'ai des fleurs dans un gobelet; j'en ai longtemps regard deux dont
l'une penchait sur l'autre qui lui ouvrait son calice. C'tait doux 
considrer, et  se reprsenter l'panchement de l'amiti dans ces
deux petites fleurettes. Ce sont des stellaires, petites fleurs
blanches  longue tige, des plus gracieuses de nos champs. On les
trouve le long des haies, parmi le gazon. Il y en a dans le chemin du
moulin,  l'abri d'un tertre tout parsem de leurs petites ttes
blanches. C'est ma fleur de prdilection. J'en ai mis devant notre
image de la Vierge. Je voudrais qu'elles y fussent quand tu viendras,
et te faire voir les deux fleurs amies. Douce image, qui des deux
cts est charmante, quand je pense qu'une soeur est fleur de dessous!
Je crois, mon ami, que tu ne diras pas non. Cher Maurice, nous allons
nous voir, nous entendre! Ces cinq ans d'absence vont se retrouver
dans nos entretiens, nos causeries, nos dires de tout instant.


XII.

De sombres pressentiments l'obsdent; elle ne les confie qu'au papier.

Aprs un trop court sjour au Cayla, Maurice est reparti, mieux, mais
pas guri. Le journal reprend:

                                                   Le 26 janvier 1838.

Je rentre pour la premire fois dans cette chambrette o tu tais
encore ce matin. Que la chambre d'un absent est triste! On le voit
partout sans le trouver nulle part. Voil tes souliers sous le lit, ta
table toute garnie, le miroir suspendu au clou, les livres que tu
lisais hier au soir avant de t'endormir, et moi qui t'embrassais, te
touchais, te voyais. Qu'est-ce que ce monde o tout disparat?
Maurice, mon cher Maurice, oh! que j'ai besoin de toi et de Dieu!
Aussi, en te quittant, suis-je alle  l'glise o l'on peut prier et
pleurer  son aise. Comment fais-tu, toi qui ne pries pas, quand tu es
triste, quand tu as le coeur bris? Pour moi, je sens que j'ai besoin
d'une consolation surhumaine, qu'il faut Dieu pour ami quand ce qu'on
aime fait souffrir.

Que s'est-il pass aujourd'hui pour l'crire? Rien que ton dpart; je
n'ai vu que toi s'en allant, que cette croix o nous nous sommes
quitts. Quand le roi serait venu, je ne m'en soucierais pas.


XIII.

                                                         Le 3 fvrier.

J'ai commenc ma journe par me garnir une quenouille bien ronde,
bien bombe, bien coquette avec son noeud de ruban. L, je vais filer
avec un petit fuseau. Il faut varier travail et distractions; lasse du
bas, je prends l'aiguille, puis la quenouille, puis un livre. Ainsi le
temps passe et nous emporte sur sa croupe.

ran vient d'arriver. Il me tardait de le voir, de savoir quel jour
tu tais parti de Gaillac. C'est donc vendredi, le mme jour que
d'ici. Ce fut un vendredi aussi que tu partis pour la Bretagne. Ce
jour n'est pas heureux; maman mourut un vendredi, et d'autres
vnements tristes que j'ai remarqus. Je ne sais si l'on doit croire
 cette fatalit des jours.


XIV.

Un passage de Bossuet, qui atteignait  la mlancolie par la grandeur,
surtout dans ses vieux jours, la frappe et se grave dans sa mmoire:
En effet, ne parat-il pas un certain rapport entre les langes et les
draps de la spulture? On enveloppe presque de mme faon ceux qui
naissent et ceux qui sont morts: un berceau a quelque ide d'un
spulcre, et c'est la marque de notre mortalit qu'on nous ensevelisse
en naissant.


XV.

                                                        Le 14 fvrier.

Papa est mieux: il a eu la fivre, peu dormi. Nous lui avons cd
notre chambre qui est plus chaude, et j'ai pris ton lit. Il y a bien
longtemps que je n'avais dormi l; depuis, je crois que j'emportai de
la tapisserie la main de l'homme qui allait dfaire un nid qui s'y
trouve peint. Je lui prtais du moins cette mauvaise intention qui me
mettait en colre  chaque rveil, et que je punis enfin par un acte
de rigueur dont je fus punie  mon tour. On me gronda d'avoir dchir
le pauvre homme, sans couter qu'il tait mchant. Qui le voyait que
moi? Pour bien se conduire avec les enfants, il faut prendre leurs
yeux et leur coeur, voir et sentir  leur porte et les juger
l-dessus. On pargnerait bien des larmes qui coulent pour de fausses
leons. Pauvres petits enfants, comme je souffre quand je les vois
malheureux, tracasss, contraris! Te souviens-tu du _Pater_ que je
disais dans mon coeur pour que papa ne te grondt pas  la leon? La
mme compassion me reste, avec cette diffrence que je prie Dieu de
faire que les parents soient raisonnables.

Si j'avais un enfant  lever, comme je le ferais doucement,
gaiement, avec tous les soins qu'on donne  une dlicate petite fleur!
Puis je leur parlerais du bon Dieu avec des mots d'amour; je leur
dirais qu'il les aime encore plus que moi, qu'il me donne tout ce que
je leur donne, et, de plus, l'air, le soleil et les fleurs; qu'il a
fait le ciel et tant de belles toiles. Ces toiles, je me souviens
comme elles me donnaient une belle ide de Dieu, comme je me levais
souvent quand on m'avait couche, pour les regarder  la petite
fentre donnant aux pieds de mon lit, chez nos cousines,  Gaillac. On
m'y surprit, et plus ne vis les beaux luminaires. La fentre fut
cloue, car je l'ouvrais et m'y suspendais, au risque de me jeter dans
la rue. Cela prouve que les enfants ont le sentiment du beau, et que
par les oeuvres de Dieu il est facile de leur inspirer la foi et
l'amour.

 prsent, je te dirai qu'en ouvrant la fentre, ce matin, j'ai
entendu chanter un merle qui chantait l-haut sur Golse  plein
gosier. Cela fait plaisir, ce chant de printemps parmi les corbeaux,
comme une rose dans la neige. Mimi est au hameau, papa  sa chambre,
ran  Gaillac, et moi avec toi. Cela se fait souvent.


XVI.

La saison change.

                                                          Le 1er mars.

Je me sens porte aux larmes; cependant je ne suis pas malheureuse.
D'o cela vient-il donc? De ce que, apparemment, notre me s'ennuie
sur la terre, pauvre exile!... Voil Mimi en prire; je vais faire
comme elle et dire  Dieu que je m'ennuie. Oh! moi, que deviendrais-je
sans la prire, sans la foi, la pense du ciel, sans cette piti de la
femme qui se tourne en amour, en amour divin? J'tais perdue et sans
bonheur sur la terre. Tu peux m'en croire, je n'en ai trouv encore en
rien, en aucune chose humaine, pas mme en toi.

                                                           Le 15 mars.

Une lettre, mais pas de toi! C'est d'Euphrasie qui me donne des
nouvelles de Lili, tristes nouvelles qui me font craindre de perdre
cette pauvre amie. Je vais  Cahuzac en faire part  ma tante.


XVII.

La _Vialarette_, une bonne servante volontaire du hameau, vient 
mourir. coutez:

                                                           Le 16 mars.

La Vialarette ne te portera plus des marrons et des chauds de
Cordes; la pauvre fille! elle est morte la nuit dernire. Je la
regrette pour ses qualits, sa fidlit, son attachement pour nous.
tions-nous malades? elle tait l; fallait-il un service? elle tait
prte, et puis d'une discrtion, d'une sret! du petit nombre de
personnes  qui l'on peut confier un secret. C'tait le sublime de sa
condition, ce me semble, que cette religion du secret que l'ducation
ne lui avait pas apprise. Je lui aurais tout confi.

L'enterrement tait pnible  voir; mais j'ai voulu accompagner
jusque-l celle qui n'a ni frre ni soeur, celle qui a suivi sur ce
cimetire tous ceux des ntres qu'elle a vus mourir, celle qui a fait
tant de pas pour nous, hlas!  pareil jour, _samedi_. Enfin j'ai
voulu lui donner cette marque d'affection et l'accompagner de mes
prires jusqu'au bord de l'autre monde. J'ai entendu la messe  ct
de son cercueil.

Il fut un temps o cela m'aurait effraye;  prsent, je ne sais pas
comment je trouve tout naturel de mourir; cercueils, morts, tombes,
cimetires, ne me donnent que des sentiments de foi, ne font que
reporter mon me l-haut. La chose qui m'a le plus frappe, 'a t
d'entendre la bire tombant dans la fosse: sourd et lugubre bruit, le
dernier de l'homme. Oh! qu'il est pntrant, comme il va loin dans
l'me qui l'coute! Mais tous ne l'coutent pas; les fossoyeurs
avaient l'air de voir cela comme un arbre qui tombe; le petit Cotive
et d'autres enfants regardaient l-dedans comme dans un foss o il y
aurait des fleurs, l'air curieux et tonn. Mon Dieu! mon Dieu! quelle
indiffrence entoure la tombe! Que les saints ont raison de mourir
avant l'heure, de faire leurs propres obsques en se retirant du
monde! Est-ce la peine d'y demeurer? Non, ce n'est pas la peine, si ce
n'tait quelques mes chres  qui Dieu veut qu'on tienne compagnie
dans la vie. Voil papa qui vient de me visiter dans ma chambre et m'a
laiss en s'en allant deux baisers sur le front. Comment laisser ces
tendres pres?


XVIII.

Elle raconte qu'elle va se chauffer au soleil, pendant l'office des
morts, dans le cimetire du hameau.

                                                           Le 7 avril.

D'o diriez-vous que je viens, ma chre Marie? Oh! vous ne devineriez
pas; de me chauffer au soleil dans un cimetire. Lugubre foyer si l'on
veut, mais o l'on se trouve au milieu de sa parent. L, j'tais avec
mon grand-pre, des oncles, des aeux, une foule de morts aims. Il
n'y manquait que ma mre qui, hlas! repose un peu loin d'ici. Mais
pourquoi me trouvais-je l? Me croyez-vous amante des tombeaux? Pas
plus qu'une autre, ma chre. C'est que je suis alle me confesser ce
matin: et comme il y avait du monde, et que j'avais froid  l'glise,
je suis sortie et me suis assise au soleil dans le cimetire; et l
les rflexions sont venues, et les penses vers l'autre monde, et le
compte qu'on rend  Dieu. Le bon livre d'examen qu'une tombe! Comme on
y lit des vrits, comme on y trouve des lumires, comme les
illusions, les rves de la vie s'y dissipent, et tous les
enchantements! Au sortir de l, le monde est jug, on y tient moins.

  Le pied sur une tombe, on tient moins  la terre.

                                                  (LAMARTINE)

Il n'est pas de danseuse qui ne quittt sa robe de bal et sa
guirlande de fleurs, pas de jeune fille qui n'oublit sa beaut,
personne qui ne revnt meilleur de cette terre des morts.


XIX.

Ainsi cela se poursuit parmi tous les vnements de la vie, petits ou
grands, tristes ou gais; c'est la vicissitude ternelle, mais la
vicissitude interprte, sentie, comprise par une me intelligente de
ce qu'elle souffre et joyeuse de ce qu'elle cueille en passant sur le
bord du chemin.

Lisez cette note d'un de ses beaux jours o elle se promne avec son
pre et son petit chien lgu par _Lili_, une de ses amies qu'elle a
rcemment ensevelie:

                                                             Le 3 mai.

Depuis ce matin, rien de joli que la naissance d'un agneau et ce
cahier qui commence au chant du rossignol, devant deux vases de fleurs
qui embaument ma chambrette. C'est un charme d'crire dans ces
parfums, d'y prier, d'y penser, d'y laisser aller l'me.

Je suis fatigue d'criture, deux grandes lettres m'ont bris la
main. Aussi ne mettrai-je pas grand'chose ici; mais je veux marquer un
beau jour, calme, doux et frais, une vraie matine de printemps. Tout
chante et fleurit. Nous venons de la promenade, papa, moi et mon
chien, le joli chien de Lili: chre petite bte! il ne me quitte
jamais: quand je m'assieds, il vient sur mes genoux; si je marche, il
suit mes pas. On dirait qu'il me comprend, qu'il sait que je remplace
sa matresse. Nous avons rapport des fleurs blanches, violettes,
bleues, qui nous font un bouquet charmant. J'en ai dtach deux pour
envoyer  E***, dans une lettre: ce sont des _dames de onze heures_;
apparemment ce nom leur vient de ce qu'elles s'ouvrent alors, comme
font d'autres  d'autres heures, charmantes horloges des champs,
horloges de fleurs qui marquent de si belles heures. Qui sait si les
oiseaux les consultent, s'ils ne rglent pas sur des fleurs leur
coucher, leur repas, leurs rendez-vous? Pourquoi pas? tout s'harmonise
dans la nature; des rapports secrets unissent l'aigle et le brin
d'herbe, les anges et nous dans l'ordre de l'intelligence. J'aurai un
nid sous ma fentre; une tourterelle vient de chanter sur l'acacia o
il y avait un nid l'an dernier. C'est peut-tre la mme. Cet endroit
lui a convenu, et, en bonne mre, elle y replace son berceau.

Rien ne me fait du bien comme d'crire, parce qu'alors je m'oublie.
La prire me fait le mme effet de calme, et mme mieux, en ce qu'il
entre quelque chose de suave dans l'me.


XX.

                                                            Le 12 mai.

Depuis cinq jours je n'ai pas crit ici; dans ce temps il est venu
des feuilles, des fleurs, des roses. En voil une sous mon front, qui
m'embaume, la premire du printemps. J'aime  marquer le jour de cette
belle venue. Qui sait les printemps que je retrouve ainsi dans des
livres, sur une feuille de rose o je date le jour et l'an? Une de ces
feuilles s'en fut  l'le de France, o elle fit bien plaisir  ce
pauvre Philibert. Hlas! elle aura disparu comme lui! Quoique je le
regrette, ce n'est pas cela, mais je ne sais quoi qui m'attriste, me
tient dans la langueur aujourd'hui. Pauvre me, pauvre me, qu'as-tu
donc? que te faut-il? O est ton remde? Tout verdit, tout fleurit,
tout chante, tout l'air est embaum comme s'il sortait d'une fleur.
Oh! c'est si beau! allons dehors. Non, je serais seule et la belle
solitude ne vaut rien. ve le fit voir dans den. Que faire donc?
Lire, crire, prier, prendre une corbeille de sable sur la tte, comme
ce solitaire, et marcher. Oui, le travail, le travail! occuper le
corps qui nuit  l'me. Je suis demeure trop tranquille aujourd'hui,
ce qui fait mal, ce qui donne le temps de croupir  un certain ennui
qui est en moi.

Pourquoi est-ce que je m'ennuie? Est-ce que je n'ai pas tout ce qu'il
me faut, tout ce que j'aime, hormis toi? Quelquefois je pense que
c'est la pense du couvent qui fait cela, qui m'attire et m'attriste.
J'envie le bonheur d'une sainte Thrse, de sainte Paule  Bethlem.
Si je pouvais me trouver dans quelque sainte solitude!... Le monde
n'est pas mon endroit; mon avenir serait fait alors, et je ne sais ce
qu'il sera.


XXI.

On l'invite dans les environs  assister  la fonte d'une cloche. Les
rflexions que cela lui suggre se rapprochent du dithyrambe de
Schiller. Cela finit par une rflexion triste et vraie comme tout ce
qui est triste.

Je ne suis pas en train d'crire; il fait un vent qui souffle  tout
emporter, mme les ides. Sans cela, je dirais tout ce qui m'est venu
prs de ce fourneau, en penses religieuses, gaies, tristes; ce que
j'ai coul d'annes, de sicles, de baptmes, de glas, de noces,
d'incendies, avec cette cloche. Quand elle finira, qui sait tout ce
qui aura fini dans Andillac et dans le monde? L'ge des cloches prend
des sicles, du temps sans fin,  moins d'un malheur ou d'une
rvolution. Ainsi, tous tant que nous tions l, nous ne la verrons
pas refondre. Cela seul est solennel: _ne plus voir ce qu'on voit_.
Il y a l quelque chose qui fait qu'on y attache fort les yeux, quand
ce ne serait qu'un brin d'herbe.

Quel instinct de notre immortalit dans ces paroles!


XXII.

Elle aime les fleurs et voudrait apprendre la botanique pour avoir une
langue de plus, afin de mieux adorer et louer le crateur du cdre et
de l'hysope!--Maurice, tu me l'apprendras; ce serait bien facile avec
une Flore. Mais quand seras-tu ici au printemps? Tu n'y viens que
tard; ce n'est pas lorsque l'hiver a fauch toute la beaut de la
nature (suivant l'expression de notre ami, saint Franois de Sales)
qu'on peut se mettre  botaniser: plus de fleurs alors, et ce sont les
fleurs qui m'intressent parce qu'elles sont si jolies sur ces tapis
verts. J'aimerais de connatre leur famille, leurs gots, quels
papillons elles aiment, les gouttes de rose qu'il leur faut, leurs
proprits pour m'en servir au besoin. Les fleurs servent aux malades.
Dieu fait ses dons  tant de fins! Tout est plein pour nous d'une
merveilleuse bont; vois la rose qui, aprs avoir donn du miel 
l'abeille, un baume  l'air, nous offre encore une eau si douce pour
les yeux malades. Je me souviens de t'en avoir mis des compresses
quand tu tais petit. Nous faisons tous les ans des fioles de cette
eau qu'on vient nous demander.


XXIII.

Un autre jour la gaiet des champs la saisit.

                                                            Le 4 juin.

Flageolet, hautbois, grosse caisse, rossignols, tourterelles,
loriots, merles, pinsons, belle et grotesque symphonie du moment.
C'est, en l'honneur de la fte votive, la bruyante musique d'Andillac
qui retentit jusqu'ici et se mle  celle des oiseaux. Au moins ne
manquons-nous pas de concerts dans nos champs; tu aimes ceux de Paris
sans pouvoir y aller toujours, et moi, sans y aller, je m'y trouve.
C'est de tous cts, de tous les arbres, des voix d'oiseaux, et mon
charmant musicien, le rossignol de l'autre soir, chantant encore prs
du noyer du jardin. Ce sont pour moi des charmes, des plaisirs que je
ne puis dire. Aussi quelqu'un me disait: Vous tes heureusement ne
pour habiter la campagne. C'est vrai, je le sens, et que mon tre
s'harmonise avec les fleurs, les oiseaux, les bois, l'air, le ciel,
tout ce qui vit dehors, grandes ou gracieuses oeuvres de Dieu.


XXIV.

Et voyez maintenant comme elle aime les btes! Insens qui ne les
comprend pas! Lisez les lignes suivantes, et jugez combien la pit
bien entendue et bien sentie s'tend  tout, depuis l'toile
incommensurable jusqu'au pauvre petit chien qui n'a que ses deux
pattes  laisser  sa matresse. J'ai toujours reproch au
christianisme son insensibilit pour les animaux, comme si ce qui aime
tant n'avait point de coeur, comme si ce qui pense, calcule et
combine, n'avait point sa part d'intelligence. Encore une fois lisez
ceci.

Vous avez raison de dire que je suis heureusement ne pour habiter la
campagne. C'est mon endroit; je souffrirais bien plus ailleurs; je
reconnais en ceci un soin de la Providence, qui fait tout avec amour
pour ses cratures, qui ne fait pas natre la violette dans les rues.
Vous me voyez bien appuye sur ma fentre, contemplant tout ce vallon
de verdure o chante le rossignol; puis je vais soigner mes poulets,
coudre, filer, broder dans la grande salle avec Marie. Ainsi, d'une
chose  l'autre, le jour passe, et nous arrivons au soir sans ennui.

..................................................................

Un chagrin. Mon cher petit chien, mon joli Bijou est malade, si
malade que je crains qu'il n'en meure. Pauvre bte! comme il est
oppress, comme il gmit, me lche les mains et me dit:
Soulagez-moi! Je ne sais que lui faire, il ne prend rien que
quelques gouttes de sirop de gomme qu'il lche sur mes doigts; c'est
ainsi que je le nourris, moiti sucre, moiti caresses. Hlas! que
sert d'aimer? je ne le sauverai pas. Cela me ferait pleurer, si je ne
renvoyais mes larmes. Pleurer une bte, c'est bte, mais le coeur n'a
pas d'esprit ni trop d'amour-propre souvent. Puis mon Bijou est si
joli, si gracieux, si gentil, si prcieux, me venant de Lili! Un
chien, c'est si riant, si caressant, si tendre, si  nous! Je crois
que je pleurerai, mais ce sera ici dans ma chambrette o se passent
mes secrets.

Une de mes amies demandait une fois des prires pour son chien
malade; je me moquai d'elle et trouvai sa dvotion mal place.
Aujourd'hui j'en ferais comme elle, je ne trouve pas cette prire si
trange: tant le coeur change l'esprit! Je n'aimais pas Bijou alors;
ma conscience ne s'offusque pas d'intresser le bon Dieu  la
conservation d'une bte. Y a-t-il rien d'indigne dans ses cratures,
et ne peut-on pas lui demander la vie de celles que nous aimons? Je
suis porte  le croire et qu'on peut, except le mal, tout demander 
Dieu, au _bon Dieu_. Ce nom familier, ce nom populaire de la Divinit
m'inspire toute sorte de confiance. Qu'attendre d'un tre
inaccessible, si loin, si loin de l'homme qu'on ne peut pas l'aimer en
l'adorant? et le coeur, cependant, veut aimer ce qu'il adore et adorer
ce qu'il aime; ce qui s'est fait quand Dieu s'est fait chair, quand il
a habit parmi nous. De cette condescendance infinie nous est venue
notre foi confiante. Il faut que je retourne auprs de mon pauvre
Bijou qui, certes, m'a mene assez loin.

                                                       Le 1er juillet.

Il est mort, mon cher petit chien. Je suis triste et n'ai gure envie
d'crire.

                                                         Le 2 juillet.

Je viens de faire mettre Bijou dans la garenne des buis, parmi les
fleurs et les oiseaux. L je planterai un rosier qui s'appellera le
_rosier du Chien_. J'ai gard les deux petites pattes de devant si
souvent poses sur ma main, sur mes pieds, sur mes genoux. Qu'il tait
gentil, gracieux dans ses poses de repos ou de caresses! Le matin, il
venait au pied du lit me lcher les pieds en me levant, puis il allait
en faire autant  papa. Nous tions ses deux prfrs. Tout cela me
revient  prsent. Les objets passs vont au coeur; papa le regrette
autant que moi. Il aurait donn, disait-il, dix moutons pour ce cher
joli petit chien. Hlas! il faut que tout nous quitte, ou tout
quitter.


XXV.

Et comme elle dcrit les scnes de la vie rustique!

Je retourne  la salle loin de papa; j'crivais ceci au chant des
jeunes poulets qui piquent l'herbe sous ma fentre, au bruit joyeux
des moissonneurs qui sont dans les chnevires. Heureuses gens qui
suent et qui chantent!

Les gracieuses choses qui se voient dans les champs et que je viens
de voir! Un beau champ de bl plein de moissonneurs et de gerbes, et,
parmi ces gerbes, une seule debout faisant ombre  deux petits
enfants, et leur grand'mre les faisant djeuner avec du lait!

Rien ne monte  ma chambre ce soir que le chant des cigales.

Ce soir, au crpuscule, j'cris d'une main frache, revenant de
laver ma robe au ruisseau! C'est joli de laver, de voir passer des
poissons, des flots, des brins d'herbe, des feuilles, des fleurs
tombes, de suivre cela et je ne sais quoi au fil de l'eau. Il vient
tant de choses  la laveuse qui sait voir dans le courant de ce
ruisseau! C'est la baignoire des oiseaux, le miroir du ciel, l'image
de la vie, un chemin courant! etc., etc.


XXVI.

..................................................................

Que survient-il donc? rien que le bruit des flaux tombant en cadence
sur l'aire. Cette cadence, accompagne du chant des coqs et des
cigales, fait quelque chose d'infiniment rustique que j'aime!...

Et plus loin...

En entrant dans ma chambrette ce soir  dix heures, je suis frappe
de la blanche lumire de la lune qui se lve ronde derrire un groupe
de chnes aux Mrix; la voil plus haut, plus haut, toujours plus
haut, chaque fois que je regarde. Elle va plus vite dans le ciel que
ma plume sur ce papier, mais je puis la suivre des yeux; merveilleuse
facult de _voir_, si leve, si tendue, si jouissante! On jouit du
ciel quand on veut; la nuit mme, de sur mon chevet, j'aperois, par
la fente d'un contrevent, une petite toile qui s'encadre l vers les
onze heures et me rayonne assez longtemps pour que je m'endorme avant
qu'elle soit passe; je l'appelle aussi l'toile du sommeil, et je
l'aime. La pourrai-je voir  Paris? Je pense que mes nuits et mes
jours seront changs, et je n'y puis penser sans peine. Me tirer
d'ici, c'est tirer Paule de sa grotte; il faut bien que ce soit pour
toi que je quitte mon dsert, toi pour qui Dieu sait que j'irais au
bout du monde. Adieu au clair de la lune, au chant des grillons, au
_glouglou_ du ruisseau; j'avais de plus le rossignol nagure; mais
toujours quelque charme manque  nos charmes.  prsent, plus rien
qu' Dieu, ma prire et le sommeil.

                                                            Le 9 aot.

Dirais-tu ce qui me fait souffrir  prsent en moi? C'est cette
petite reine Jeanne Gray, dcapite si jeune, si douce, si charmante,
 qui je pense.

                                                           Le 10 aot.

Une compagne dans ma chambrette, une perdrix blesse  l'aile, mais
bien leste encore, bien vive, bien gentille; elle se coule comme un
rat dans tous les coins de sa prison et se prive, s'accoutume  me
voir, si bien qu'elle mange et boit  mes cts. Je voudrais la porter
 Charles.

Un peu de malaise m'a fait jeter sur ton lit, ce lit o tu as couch
six mois dans la fivre, o je t'ai vu si ple, dfait, mourant, d'o
le bon Dieu t'a tir par prodige. Tout cela s'est mis avec moi sur ce
lit; j'ai vu, revu, pens, bni; puis un petit sommeil et un rve...


XXVII.

Qu'on ne s'tonne pas  me voir tant citer; je suis sans cesse tent
de laisser aller ma plume, mais qu'crirait-elle qui valt ce que nous
lisons ainsi ensemble? Si on me disait: Parlez sur l'_Imitation_, je
prendrais ce livre presque divin et le lirais, car rien de ce que je
pourrais dire ne vaudrait un de ces versets pleins de suc.--Il en est
ainsi des pages de mademoiselle de Gurin; tez quelques superstitions
fminines et quelques petitesses enfantines de dvotion qui ne
scandalisent pas, mais qui humilient l'intelligence et qui tiennent 
l'ducation,  l'habitude, au sjour,  la frquentation de quelques
ecclsiastiques, tels que l'abb de Lamennais et ses disciples, tout
est naf, sublime, divin sous sa plume; on ne peut rien dire d'elle
qui ne soit mille fois dpass par les jaculations solitaires de
cette me. Excusez-moi donc: le modle que j'ai sous les yeux tue le
commentaire, contentez-vous d'admirer.


XXVIII.

Il faut lire, quand Maurice se marie, son extase de reconnaissance sur
les cadeaux de noces venus des Indes, que sa belle-soeur lui
envoie.--Voil pourtant ce qui nous arrive de Gaillac par le
messager; j'ajoute encore que ton frre me rapporte une perdrix qu'il
a tue et deux pauvres cailles blesses... Les souffrants sont pour
moi et l'ont toujours t; tant enfant, je m'emparais de tous les
petits poulets blesss; faire du bien, soulager, est la moelle du
coeur d'une femme.

Suivons cette veine de gaiet au mariage de son frre.

                                      Le 20 aot,  10 heures du soir.

C'est trop joli, ce que je vois, pour ne pas te le dire: nos
demoiselles, l-bas, le long du ruisseau, chantant, riant, se montrant
 et l sous des touffes d'arbres comme des nymphes de nuit,  la
clart d'un feu d'allumettes que fait Jeannot, leur fanal courant:
c'est la pche aux crevisses, plaisir qu'rembert a voulu donner 
ces jeunes filles que tout amuse. J'ai mieux aim tre ici  les voir
faire et te le dire. Je les entends rire et toujours rire; cet ge est
une joie permanente. Pour moi, j'ai besoin de repos, de me coucher au
lieu d'errer sur le frais gazon d'un ruisseau. Adieu, Maurice; nous
avons bien parl de toi en montrant les cadeaux de noce. Je ne
voudrais pas te quitter, mais de force. Il y aurait de quoi passer la
nuit ici  dcrire ce qui se voit, s'entend, dans ma dlicieuse
chambrette, ce qui vient m'y visiter, de petits insectes, noirs comme
la nuit, de petits papillons mouchets, taillads, volant comme des
fous autour de ma lampe. En voil un qui brle, en voil un qui part,
en voil un qui vient, qui revient, et sur la table quelque chose
comme un grain de poussire qui marche. Que d'habitants dans ce peu
d'espace! Un mot, un regard  chacun, une question sur leur famille,
leur vie, leur contre, nous mnerait  l'infini; il vaut mieux faire
ma prire ici devant ma fentre, devant l'infinit du ciel.


XXIX.

                                                           Le 22 aot.

Mme et M. de Faramond, une lettre de Louise, hier une d'Antoinette,
plaisir et bonheur. Demain, je pars avec ces demoiselles. Adieu,
cahier; mais je le prendrai peut-tre pour me trouver avec toi.

                                                           Le 25 aot.

Oh! les vieux chteaux, avec leurs grandes salles, leurs meubles
antiques, leurs larges fentres d'o l'on voit tout le ciel, les
portraits de belles dames et de grands seigneurs, cela fait je ne sais
quel plaisir  voir,  s'y voir errant de chambre en chambre. Oh!
j'aime les vieux chteaux, et je me complais depuis un jour dans cette
jouissance. C'est de Montels que je t'cris, dans une chambre carte
o j'ai, par bonheur, trouv de l'encre; j'avais oubli d'en prendre,
et c'tait grande privation de ne pouvoir rien tracer de tout ce qui
se peint en moi dans cette demeure de mon got. Je m'y plairais
toujours, d'autant qu' chaque endroit ce sont des souvenirs
d'enfance, et tu sais comme ce pass fait plaisir. J'avais neuf ans
quand je vins  Montels. En arrivant j'ai reconnu l'glise sous son
grand ormeau o j'allais sauter  l'ombre, puis la grande cour et puis
la petite avec son puits, la porte  vitres du salon, et, dans ce
salon, les grandes belles dames que j'aimais tant  voir; une  ct
d'un capucin en mditation qui fait contraste, chose que je n'avais
pas tant remarque qu' prsent. Dans l'enfance, les effets de
rflexion touchent peu. Nous sortons, nous courons.


XXX.

Elle va  Paris; elle assiste  tout; elle soulage tout.--Avant de
retourner au Cayla rejoindre son pre, elle va passer quelques
semaines en Nivernais chez une charmante amie digne d'elle, jeune,
belle, lettre, Mme de Maistre. Elle se lie d'amiti avec cette
compagne dont l'me aimante et mystique a de l'analogie avec la
sienne.

Description de journes de joie et d'ennui dans son vieux chteau du
Berry et de quelques courses jusqu'aux neiges de l'Auvergne.
Effusions intimes par-ci par-l, qui rappellent l'me  son nid comme
le chalumeau du berger rappelle au bercail le troupeau dispers.

 cette poque percent  et l quelques mots qui font entrevoir un
got naissant, mais cach, pour un ami de son frre, M. d'Aurevilly,
homme de mme race, qui lui donne de temps en temps des nouvelles de
son frre et qu'elle semble aimer par reconnaissance. Mais la piti,
tout aimable qu'elle est, n'est pas de l'amour! Il semble que M.
d'Aurevilly avait le coeur engag ailleurs. On ne sait rien  cet
gard, tout flotte dans la pnombre, tout s'vanouit dans le silence
et peut-tre dans les larmes.--Pauvre coeur, n'auras-tu pas trop de
poids?--Oh! le mot! encore un mot de sainte Thrse. Ou souffrir ou
mourir! Xavier de Maistre est  Paris, je l'ai vu, je lui cris, je
l'aime. Qui n'et pas aim le vieillard de quatre-vingt-cinq ans,
dont l'me avait la nave jeunesse de vingt-cinq ans?


XXXI.

                                                     Le 27 avril 1839.

Il fut un temps, il y a quelques armes, o la pense d'crire  un
pote,  un grand nom, m'aurait ravie. Si, quand je lisais _Prascovie_
ou _le Lpreux_, l'espoir d'en voir l'auteur ou de lui parler m'tait
venu, j'en aurais eu des enthousiasmes de bonheur.  jeunesse! Et
maintenant j'ai vu, crit et parl sans motion, de sang-froid et sans
plaisir, ou que bien peu, celui de la curiosit[3], le moindre, le
dernier dans l'chelle des sensations. Curiosit encore, il faut le
dire, un peu dcharme, tonne seulement de ne voir rien d'tonnant.
Un grand homme ressemble tant aux autres hommes! Aurais-je cru cela,
et qu'un Lamartine, un de Maistre, n'eussent pas quelque chose de plus
qu'humain. J'avais cru ainsi dans ma navet au Cayla, mais Paris m'a
t cette illusion et bien d'autres. Voil le mal de voir et de vivre,
c'est de laisser toutes les plus jolies choses derrire.

[Note 3: _Erreur_ (Ms.)]


XXXII.

La pense de l'tat de son frre devenu sa propre pense la suit
toujours. On assiste par ce journal  cette permanence du sentiment.

                                                            Le 22 mai.

Si jamais tu lis ceci, mon ami, tu auras l'ide d'une affection
permanente, ce quelque chose pour quelqu'un qui vous occupe au
coucher, au lever, dans le jour et toujours, qui fait tristesse ou
joie, mobile et centre de l'me.--En lisant un livre de gologie, j'ai
rencontr un lphant fossile dcouvert dans la Laponie, et une
pirogue dterre dans l'le des Cygnes, en creusant les fondations du
pont des Invalides. Me voil sur l'lphant, me voil dans la
pirogue, faisant le tour des mers du Nord et de l'le des Cygnes,
voyant ces lieux du temps de ces choses: la Laponie chaude, verdoyante
et peuple, non de nains, mais d'hommes beaux et grands, de femmes
s'en allant en promenade sur un lphant, dans ces forts, sous ces
monts ptrifis aujourd'hui; et l'le des Cygnes, blanche de fleurs,
et de leur duvet, oh! que je la trouve belle! Et ses habitants, qui
sont-ils? que font-ils dans ce coin du globe? Descendant comme nous de
l'exil d'den, connaissent-ils sa naissance, sa vie, sa chute, sa
lamentable et merveilleuse histoire; cette ve pour laquelle il a
perdu le ciel, tant de malheur et de bonheur ensemble, tant
d'esprances dans la foi, tant de larmes sur leurs enfants, tant et
tant de choses que nous savons, que savait peut-tre avant nous ce
peuple dont il ne reste qu'une planche? Naufrages de l'humanit que
Dieu seul connat, dont il a cach les dbris dans les profondeurs de
la terre, comme pour les drober  notre curiosit! S'il en laisse
voir quelque chose, c'est pour nous apprendre que ce globe est un
abme de malheurs, et que ce qu'on gagne  remuer ses entrailles,
c'est d'y dcouvrir plus de cimetires. La mort est au fond de tout,
et on creuse toujours comme qui cherche l'immortalit!

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)




XCe ENTRETIEN.

DE LA LITTRATURE DE L'ME.

JOURNAL INTIME D'UNE JEUNE PERSONNE

Mlle de Gurin.

(TROISIME PARTIE.)


I.

Et son frre mourut, en effet, quelques semaines aprs ces lignes, au
Cayla, le vendredi 19 juillet 1839.

Elle continue  lui crire dans l'autre vie.

Car, dit-elle, en m'empruntant ces deux vers:

  ...O l'ternit rside
  On retrouve jusqu'au pass!

Oh! que nous avons pri ce matin sur ta tombe! moi, ta femme, ton
pre et tes soeurs!

Souvenir de l'enfance du mort.

                                                            Le 4 aot.

 pareil jour vint au monde un frre que je devais bien aimer, bien
pleurer, hlas! ce qui va souvent ensemble. J'ai vu son cercueil dans
la mme chambre,  la mme place o, toute petite, je me souviens
d'avoir vu son berceau, quand on m'amena de Gaillac, o j'tais, pour
son baptme. Ce baptme fut pompeux, plein de fte, plus qu'aucun
autre de nous, marqu de distinction. Je jouai beaucoup et je repartis
le lendemain, aimant fort ce petit enfant qui venait de natre.
J'avais cinq ans. Deux ans aprs je revins, lui portant une robe que
je lui avais faite. Je lui mis sa robe et le menai par la main le long
de la garenne du nord, o il fit quelques pas tout seul, les premiers,
ce que j'allai annoncer en grande joie  ma mre: Maurice, Maurice a
march seul! Souvenir qui me vient tout mouill de larmes.

                                                            Le 6 aot.

Journe de prires et de pieuse consolation: plerinage de ton ami,
le saint abb de Rivires,  Andillac, o il a dit la messe, o il est
venu prier avec tes soeurs prs de ta tombe. Oh! que cela m'a touche;
que j'ai bni dans mon coeur ce pieux ami agenouill sur tes restes,
dont l'me, par-del ce monde, soulageait la tienne souffrante, si
elle souffre! Maurice, je te crois au ciel. Oh! j'ai cette confiance,
que tes sentiments religieux me donnent, que la misricorde de Dieu
m'inspire. Dieu si bon, si compatissant, si aimant, si Pre,
n'aurait-il pas eu piti et tendresse pour un fils revenu  lui? Oh!
il y a trois ans qui m'affligent; je voudrais les effacer de mes
larmes. Mon Dieu, tant de supplications ont t faites! Mon Dieu, vous
les avez entendues, vous les aurez exauces.  mon me, pourquoi es-tu
triste et pourquoi me troubles-tu?

                                                           Le 13 aot.

Besoin d'crire, besoin de penser, besoin d'tre seule, non pas
seule, avec Dieu et toi. Je me trouve isole au milieu de tous. 
solitude vivante, que tu seras longue!

                                                           Le 17 aot.

Commenc  lire les _Saints Dsirs de la mort_, lecture de mon got.
Mon me vit dans un cercueil. Oh! oui, enterre, ensevelie en toi, mon
ami; de mme que je vivais en ta vie, je suis morte en ta mort. Morte
 tout bonheur,  toute esprance ici-bas. J'avais tout mis en toi,
comme une mre en son fils; j'tais moins soeur que mre. Te
souviens-tu que je me comparais  Monique pleurant sur Augustin, quand
nous parlions de mes afflictions pour ton me, cette chre me dans
l'erreur? Que j'ai demand  Dieu son salut, pri, suppli! Un saint
prtre me dit: Votre frre reviendra. Oh! il est revenu, et puis il
m'a quitte pour le ciel, pour le ciel, j'espre. Il y a eu des signes
vidents de grce, de misricorde dans cette mort. Mon Dieu, j'ai plus
 vous bnir qu' me plaindre. Vous en avez fait un lu par les
souffrances qui rachtent, par l'acceptation et la rsignation qui
mritent, par la foi qui sanctifie. Oh! oui, cette foi lui tait
revenue vive et profonde; cela s'est vu dans des actes religieux, des
prires, des lectures, et dans ce baiser  la croix fait avec tant
d'me et d'amour un peu avant de mourir! Oh! moi qui le voyais faire,
qui le regardais tant dans ses dernires actions, j'ai dit, mon Dieu,
j'ai dit qu'il s'en allait en paradis. Ainsi finissent ceux qui s'en
vont dans la vie meilleure.

Maurice, mon ami, qu'est ce que le ciel, ce lieu des amis? Jamais ne
me donneras-tu signe de l? Ne t'entendrai-je pas, comme on dit que
quelquefois on entend les morts? Oh! si tu le pouvais, s'il existe
quelque communication entre ce monde et l'autre, reviens! Je n'aurai
pas peur un soir de voir une apparition, quelque chose de toi  moi
qui tions si unis. Toi au ciel et moi sur la terre, oh! que la mort
nous spare! J'cris ceci  la chambrette, cette chambrette tant aime
o nous avons tant caus ensemble, rien que nous deux. Voil ta place
et l la mienne. Ici tait ton portefeuille si plein de secrets de
coeur et d'intelligence, si plein de toi et de choses qui ont dcid
de ta vie. Je le crois, je crois que les vnements ont influ sur ton
existence. Si tu tais demeur ici, tu ne serais pas mort. _Mort!_
terrible et unique pense de ta soeur.

                                                           Le 20 aot.

Hier alle  Cahuzac entendre la messe pour toi en union de celle
que le prince de Hohenlohe offrait en Allemagne pour demander  Dieu
ta gurison, hlas! demande trop tard. Quinze jours aprs ta mort, la
rponse est venue m'apporter douleurs au lieu d'esprance. Que de
regrets de n'avoir pas pens plus tt  ce moyen de salut, qui en a
sauv tant d'autres! C'est sur des faits bien tablis que j'avais eu
recours au saint thaumaturge, et je croyais tant au miracle! Mon Dieu,
j'y crois encore, j'y crois en pleurant. Maurice, un torrent de
tristesse m'a pass sur l'me aujourd'hui. Chaque jour agrandit ta
perte, agrandit mon coeur pour les regrets. Seule dans le bois avec
mon pre, nous nous sommes assis  l'ombre, parlant de toi. Je
regardais l'endroit o tu vins t'asseoir il y a deux ans, le premier
jour, je crois, o tu fis quelques pas dehors. Oh! quel souvenir de
maladie et de gurison! Je suis triste  la mort. Je voudrais te voir.
Je prie Dieu  tout moment de me faire cette grce. Ce ciel, ce ciel
des mes, est-il si loin de nous, le ciel du temps de celui de
l'ternit?  profondeur!  mystres de l'autre vie qui nous spare!
Moi qui tais si en peine sur lui, qui cherchais tant  tout savoir,
o qu'il soit maintenant, c'est fini. Je le suis dans les trois
demeures, je m'arrte aux dlices, je passe aux souffrances, aux
gouffres de feu. Mon Dieu, mon Dieu, non! Que mon frre ne soit pas
l, qu'il n'y soit pas! Il n'y est pas; son me, l'me de Maurice
parmi les rprouvs!... Horrible crainte, non! Mais au purgatoire o
l'on souffre, o s'expient les faiblesses du coeur, les doutes de
l'me, les demi-volonts au mal. Peut-tre mon frre est l qui
souffre et nous appelle dans les gmissements comme il faisait dans
les souffrances du corps: Soulagez-moi, vous qui m'aimez. Oui, mon
ami, par la prire. Je vais prier; je l'ai tant fait et le ferai
toujours. Des prires, oh! des prires pour les morts, c'est la rose
du purgatoire.

Sophie m'a crit, cette Sophie, amie de Marie, qui m'aime en elle et
vient me consoler. Mais rien d'humain ne console. Je voudrais aller en
Afrique porter ma vie  quelqu'un, m'employer au salut des Arabes dans
l'tablissement de Mme Vialar. Mes jours ne me sembleraient pas
vides, inutiles comme ils sont. Cette ide de clotre qui s'en tait
alle, qui s'tait retire devant toi, me revient.

Le rosier, le petit rosier des Coques, a fleuri. Que de tristesses,
de craintes, de souvenirs panouis avec ces fleurs, renferms dans ce
vase donn par Marie, emport dans notre voyage, avec nous dans la
voiture de Tours  Bordeaux, de l ici! Ce rosier te faisait plaisir;
tu te plaisais  le voir,  penser d'o il venait. Je voyais cela et
comme taient jolis ces petits boutons et cette petite verdure.

                                                           Le 22 aot.

Mis au doigt la bague antique que tu avais prise et mise ici il y a
deux ans, cette bague qui nous avait tant de fois fait rire quand je
te disais: Et la bague? Oh! qu'elle m'est triste  voir et que je
l'aime! Mon ami, tout m'est relique de toi.

_La mort nous revtira de toute chose._ Consolante parole que je
viens de mditer, qui me revt le coeur d'esprance, ce pauvre coeur
dpouill.

Comme j'aime ses lettres, ces lettres qui ne viennent pas! Mon Dieu,
recevez ce que j'en souffre et toutes les douleurs de cette affection.
Voil que cette me m'attriste, que son salut m'inquite, que je
souffrirais le martyre pour lui mriter le ciel. Exaucez, mon Dieu,
mes prires: clairez, attirez, touchez cette me si faite pour vous
connatre et vous servir! Oh! quelle douleur de voir s'garer de si
belles intelligences, de si nobles cratures, des tres forms avec
tant de faveur, o Dieu semble avoir mis toutes ses complaisances
comme en des fils bien-aims, les mieux faits  son image! Ah! qu'ils
sont  plaindre! que mon me souvent les pleure avec Jsus venu pour
les sauver! Je voudrais le salut de tous, que tous profitent de la
rdemption qui s'tend  tout le genre humain. Mais le coeur a ses
lus, et pour ceux-l on a cent fois plus de dsirs et de crainte.
Cela n'est pas dfendu. Jsus, n'aviez-vous pas votre Jean bien-aim,
dont les aptres disaient que, par amour, vous feriez qu'il ne
mourrait pas? Faites qu'ils vivent toujours, ceux que j'aime, qu'ils
vivent de la vie ternelle! Oh! c'est pour cela, pas pour ici que je
les aime.  peine, hlas! si l'on s'y voit. Je n'ai fait que
l'apercevoir; mais l'me reste dans l'me.

                                                           Le 25 aot.

Tristesse et communion; pleur en Dieu; crit  ton ami; lu Pascal,
l'tonnant penseur. J'ai recueilli cette pense sur l'amour de Dieu,
qu'on aime sans le connatre: _Le coeur a ses raisons que la raison ne
comprend pas._ Bien souvent j'ai senti cela.


II.

Et comme elle dsire que toute la nature en convulsion s'associe par
un mouvement dsordonn  la convulsion de sa douleur!

                                                           Le 26 aot.

Quelques gouttes de pluie sur la terre ardente. Peut-tre orage ce
soir, ramass par ces vapeurs. Qu'il tonne, qu'il passe des torrents
d'eau et de vent! je voudrais du bruit, des secousses, tout ce qui
n'est pas ce calme affaissant.--Si j'crivais sa vie, cette vie si
jeune, si riche, si rare, si rattache  tant d'vnements,  tant
d'intrts,  tant de coeurs! peu de vies semblables.

                                                           Le 27 aot.

Je ne sais, sans mon pre, j'irais peut-tre joindre les soeurs de
Saint-Joseph,  Alger. Au moins ma vie serait utile. Qu'en faire 
prsent? Je l'avais mise en toi, pauvre frre! Tu me disais de ne pas
te quitter. En effet, je suis bien demeure prs de toi pour te voir
mourir. Un _ecce homo_, l'homme de douleur, tous les autres derrire
celui-l. Souffrances de Jsus, saints dsirs de la mort, uniques
penses et mditations. crit  Louise comme  Marie; il fait bon
crire  celle-l. Et lui, pourquoi ne pas crire, ton frre?
Serait-il mort aussi? Mon Dieu, que le silence m'effraye  prsent!
pardonnez-moi tout ce qui me fait peur. L'me qui vous est unie,
qu'a-t-elle  craindre? Ne vous aimerais-je pas, mon Dieu, unique et
vritable et ternel amour? Il me semble que je vous aime, comme
disait le timide Pierre, mais pas comme Jean, qui s'endormait sur
votre coeur. Divin repos qui me manque! Que vais-je chercher dans les
cratures? Me faire un oreiller d'une poitrine humaine, hlas! j'ai vu
comme la mort nous l'te. Plutt m'appuyer, Jsus, sur votre couronne
d'pines.

                                                           Le 28 aot.

Saint Augustin aujourd'hui, ce saint qui pleurait si tendrement son
ami et d'avoir aim Dieu si tard. Que je n'aie pas ces deux regrets:
oh! que je n'aie pas cette douleur  deux tranchants, qui me fendrait
l'me  la mort! Mourir sans amour, c'est mourir en enfer. Amour
divin, seul vritable. Les autres ne sont que des ombres.

Accablement, poids de douleurs; essayons de soulever ce mont de
tristesse. Que faire? Oh! que l'me est ignorante! Il faut s'attacher
 Dieu,  celui qui soulve et le vaisseau et la mer. Pauvre nacelle
que je suis sur un ocan de larmes!


III.

La srnit revient avec la lumire et revient seule.

                                                           Le 30 aot.

Qu'il faisait bon ce matin dans la vigne, cette vigne aux raisins
chasselas que tu aimais! En m'y voyant, en mettant le pied o tu
l'avais mis, la tristesse m'a rempli l'me. Je me suis assise 
l'ombre d'un cerisier, et l, pensant au pass, j'ai pleur. Tout
tait vert, frais, dor de soleil, admirable  voir. Ces approches
d'automne sont belles, la temprature adoucie, le ciel plus nuag, des
teintes de deuil qui commencent. Tout cela, je l'aime, je m'en savoure
l'oeil, m'en pntre jusqu'au coeur, qui tourne aux larmes. _Vu
seule_, c'est si triste! Toi, tu vois le ciel! Oh! je ne te plains
pas. L'me doit goter d'ineffables ravissements...

Le plus grand malheur de la vie, c'est d'en rompre les relations.

Je voulais envoyer  mon ami les deux grenades du grenadier dont il a
travaill le pied quelques jours avant sa mort. Ce fut son dernier
mouvement sur la terre!


IV.

                                                         Le 6 octobre.

 l'heure qu'il est, midi, premier dimanche d'octobre, j'tais 
Paris, j'tais dans ses bras, place Notre-Dame-des-Victoires. Un an
pass, mon Dieu!--Que je fus frappe de sa maigreur, de sa toux, moi
qui l'avais rv mort dans la route!--Nous allmes ensemble 
Saint-Sulpice  la messe,  une heure. Aujourd'hui  Lentin, dans la
pluie, les poignants souvenirs et la solitude... Mais, mon me,
apaise-toi avec ton Dieu que tu as reu dans cette petite glise.
C'est ton frre, ton ami, le bien-aim souverain que tu ne verras pas
mourir, qui ne te manquera jamais ni en cette vie ni en l'autre.
Consolons-nous dans cette esprance, et qu'en Dieu on retrouve tout ce
qu'on a perdu. Si je pouvais m'en aller en haut; si je trouvais dans
ma poitrine ce souffle qui vient le dernier, ce souffle des mourants
qui porte l'me au ciel, oh! je n'aurais pas beaucoup de regrets  la
vie. Mais la vie, c'est une preuve, et la mienne est-elle assez
longue; ai-je assez souffert? Quand on se porte au Calvaire, on voit
ce que cote le ciel. Oh! bien des larmes, des dchirements, des
pines, du fiel et du vinaigre. Ai-je got de tout cela? Mon Dieu,
tez-moi la plainte, soutenez-moi dans le silence et la rsignation au
pied de la Croix, avec Marie et les femmes qui vous aimrent.

                                                        Le 19 octobre.

Trois mois aujourd'hui de cette mort, de cette sparation. Oh! la
douloureuse date, que nanmoins je veux crire chaque fois qu'elle
reviendra. Il y a pour moi une si attachante tristesse dans ce retour
du 19, que je ne puis le voir sans le marquer dans ma vie, puisque je
note ma vie. Eh! qu'y mettrais-je maintenant, si je n'y mettais mes
larmes, mes souvenirs, mes regrets de ce que j'ai le plus aim? C'est
tout ce qui vous viendra,  vous qui voulez que je continue ces
cahiers, mon _tous les jours_ au Cayla. J'allais cesser de le faire,
il y avait trop d'amertume  lui parler dans la tombe; mais puisque
vous tes l, frre vivant, et avez plaisir de m'entendre, je continue
ma causerie intime; je rattache  vous ce qui restait l, tomb bris
par la mort. _J'crirai pour vous comme j'crivais pour lui._ Vous
tes mon frre d'adoption, mon frre de coeur. Il y a l-dedans
illusion et ralit, consolation et tristesse: Maurice partout. C'est
donc aujourd'hui 19 octobre que je date pour vous et que je marque ce
jour comme une poque dans ma vie, ma vie d'isolement, de solitude,
d'inconnue qui s'en va vers quelqu'un du monde, vers vous  Paris,
comme  peu prs, je vous l'ai dit, je crois, si Eustoquie, de son
dsert de Bethlem, et crit  quelque lgant chevalier romain. Le
contraste est piquant, mais ne m'tonne pas. Quelqu'un, une femme, me
disait qu' ma place elle serait bien embarrasse pour vous crire.
Moi, je ne comprends pas pourquoi je le serais. Rien ne me gne avec
vous, en vrit, pas plus qu'avec Maurice; vous m'tes lui au coeur et
 l'intelligence. C'est  ce point de vue que se met notre intimit.


V.

Elle continue d'crire  M. d'Aurevilly qu'aimait son frre et dont
elle a fait son frre d'adoption. videmment elle l'et aim, elle
l'aima peut-tre en mmoire de celui qu'elle avait perdu. L'amour est
comme toutes les passions, il a des retours inattendus.

                                                        Le 20 octobre.

La belle matine d'automne! Un air transparent, un lever du jour
radieusement calme, des nuages en monceaux, du nord au midi, des
nuages d'un clat, d'une couleur molle et vive, du coton d'or sur un
ciel bleu. C'tait beau, c'tait beau! Je regrettais d'tre seule  le
voir. J'ai pens  notre peintre et ami, M. Augier, lui qui sent si
bien et prend sitt le beau dans son me d'artiste. Et puis Maurice,
et puis vous, je vous aurais voulu voir tous sous mon ciel du Cayla;
mais devons-nous nous rencontrer jamais plus sur la terre?

En allant au Posadou, j'ai voulu prendre une fleur trs-jolie. Je
l'ai laisse pour le retour, et j'ai pass par un autre chemin. Adieu
ma fleur. Quand j'y reviendrais, o serait-elle? Une autre fois je ne
laisserai pas mes fleurs en chemin. Que de fois cependant cela
n'arrive-t-il pas dans la vie?

Dimanche aujourd'hui. Revu  Andillac cette tombe toute verdoyante
d'herbe. Comme c'est venu vite, ces plantes! Comme la vie se hte sur
la mort, et que c'est triste  notre vue! Que ce serait dsolant, sans
la foi qui nous dit que nous devons renatre, sortir de ces cimetires
o nous semblons disparus!

                                                        Le 21 octobre.

Tonnerre, orage, tempte au dehors, mais calme au dedans, ce calme
d'une mer morte, qui a sa souffrance aussi bien que l'agitation. Le
repos n'est bon qu'en Dieu, ce repos des mes saintes qui, avant la
mort, sont sorties de la vie. Heureux dgagement! Je meurs d'envie de
tout ce qui est cleste: c'est qu'ici-bas tout est vil et porte un
poids de terre.

                                                      Le 1er novembre.

Quel anniversaire! J'tais  Paris, assise seule dans le salon devant
une table, pensant, comme  prsent,  cette fte des saints. Il vint,
Maurice, me trouver, causer un peu d'me et de coeur, et me donna un
cahier de papier avec un Je veux que tu m'crives l ton _tous les
jours_  Paris. Oh! pauvre ami! je l'ai bien crit, mais il ne l'a
pas lu! Il a t enlev si subitement, si rapidement, avant d'avoir le
temps de rien faire, ce jeune homme n pour tant de choses, ce
semblait. Mais Dieu en a dispos autrement que nous ne pensions. Il
est de belles mes dont nous ne devons voir ici que les apparences, et
dont l'entire ralisation s'achve ailleurs, dans l'autre vie. Ce
monde n'est qu'un lieu de transition, comme les saints l'ont cru,
comme l'me qui pressent le _quelque autre part_ le croit aussi. Eh!
quel bonheur que tout ne soit pas ici! Impossible, impossible! Si nous
finissions  la tombe, le bon Dieu serait mchant, oui, mchant, de
crer pour quelques jours des cratures malheureuses: horrible 
penser. Rien que les larmes font croire  l'immortalit. Maurice a
fini son temps de souffrance, j'espre, et aujourd'hui je le vois 
tout moment parmi les bienheureux; je me dis qu'il doit y tre, qu'il
plaint ceux qu'il voit sur la terre, qu'il me dsire o il est, comme
il me dsirait  Paris. Ah! mon Dieu, ceci me rappelle que nous tions
ensemble  pareil jour l'an dernier; que j'avais un frre, un ami que
je ne puis plus ni voir ni entendre. Plus de rapports aprs tant
d'intimit! C'est en ceci que la mort est dsolante. Pour le
retrouver, cet tre aim et tant uni au coeur, il faut plonger dans la
tombe et dans l'ternit. Qui n'a pas Dieu avec soi en cet effroi, que
devenir? Que devenez-vous, vous, ami tant atterr par sa mort, quand
votre douleur se tourne vers l'autre monde? Oh! la foi ne vous manque
pas, sans doute: mais avez-vous une foi consolante, la foi pieuse?
Pensant que trop que vous ne l'avez pas, je me prends  vous plaindre
amrement. Les sollicitudes que j'avais  cet gard pour son me de
frre, se sont toutes portes sur la vtre, presque aussi chre. Je ne
puis pas dire  quel degr je l'aimais, ni auquel je l'aime: c'est
quelque chose qui monte vers l'infini, vers Dieu. L je m'arrte; 
cette pense s'attache un million de penses mortes et vives, mais
surtout mortes; mon mmorandum, commenc pour lui, continu pour vous
au mme jour, dat de quelque joie l'an dernier et maintenant tout de
larmes. Mon pauvre Maurice, _j'ai t dlaisse en une terre o il y a
larmes continuelles et continuelles angoisses_.

Le jour des Morts.

    Voil les feuilles sans sve
    Qui tombent sur le gazon;
    Voil le vent qui s'lve
    Et gmit dans le vallon.
    ........................

    C'est la saison o tout tombe,
    Aux coups redoubls des vents:
    Un vent qui vient de la tombe
    Moissonne aussi les vivants.

                               (LAMARTINE.)

Il y a peu d'annes nous disions cela; nous rcitions ces vers,
Maurice et moi, errant sur des feuilles sches, le jour des Morts. Mon
Dieu, le voil tomb lui aussi, lui si jeune, le dernier n de la
famille, que je comptais bien laisser en ce monde, entour d'enfants
qui m'auraient pleure comme leur mre! Au lieu de cela, c'est moi qui
pleure; c'est moi qui vois une tombe, o est renferm tout ce que j'ai
eu d'esprance, de bonheur en affection humaine. Oh! que cela dpend
de toutes choses et porte l'me afflige loin de cette vie, vers le
lieu o n'est pas la mort! Pri, pleur, crit, rien autre chose
aujourd'hui.  terrible fte des morts!


VI.

Son amiti ambigu pour M. d'Aurevilly se rvle en toute occasion et
en toute circonstance.

                                                        Le 6 novembre.

Je n'ai pas crit hier et n'crirai pas de suite. Que feriez-vous de
trois cent soixante-six de mes jours presque uniformes,  voir, un an
durant, passer des flots pareils? La diversion fait l'intrt des yeux
et de l'esprit, car nous ne nous plaisons qu'en curiosit. O il n'y a
pas de nouveau, on s'ennuie. Il y a eu tels jours d'immobilit o j'ai
souhait la foudre. Que serait donc pour vous mon calme perptuel?
car, except ce qui me vient du coeur ou monte  la tte, rien ne fait
mouvement dans ma vie.

Dans ce moment, je rentre d'une petite promenade au soleil, et rien
ne bouge autour de moi, que quelques mouches qui bourdonnent  l'air
chaud. Seule au grand monastre dsert. Ce profond et complet
isolement me fait vivre une heure comme ont vcu des annes les
ermites, hommes et femmes, ces mes retires du monde. Sans soins
matriels, sans parole qu'intrieure, sans sentiments que
d'intelligence, sans vie que celle de l'me: il y a dans ce dgagement
une libert pleine de jouissances, un bonheur inconnu, que je crois
bien que pour faire durer on puisse aller cacher  cent lieues du
dsert. Aussi en tait-il qui quittaient la cour pour cela, comme
saint Arsne et tant d'autres qui, ayant got des deux, ne voulurent
pas retourner au monde. C'est que le monde occupe encore la vie, mais
ne la remplit pas.

                                                       Le 12 novembre.

Il fut un temps o je dcrivais avec charme les moindres petites
choses. Quatre pas dehors, une course au soleil  travers champs ou
dans les bois, me laissaient beaucoup  dire. Est-ce parce que je
disais  Lui, et que le coeur fournit abondamment? Je ne sais, mais,
n'ayant plus le plaisir de lui faire plaisir, ce que je vois n'offre
pas l'intrt que j'y trouvais jadis. Cependant rien au dehors n'est
chang, c'est donc moi au dedans. Tout me devient d'une mme couleur
triste, toutes mes penses tournent  la mort. Ni envie ni pouvoir
d'crire. Qu'crirais-je d'ailleurs qui vous ft bon,  vous  qui je
voudrais tant de bien,  qui il est difficile d'en faire?

Trouv dans un livre une feuille de rose fltrie, qui sait depuis
quand? Je me le demande en revenant sur les printemps passs, sur les
jours et les lieux o cette rose a fleuri; mais rien ne revient de ces
choses perdues. Ce n'est pas un malheur d'tre une fleur sans date.
Tout ce qui prend mystre a du charme. Cette feuille dans ce livre
m'intresse plus qu'elle n'et pu faire sur sa rose et son rosier.
J'en ai quitt de lire. Pour peu qu'on ait l'me rflchissante, il y
a de quoi s'arrter  chaque instant et se mettre  penser sur ce qui
se prsente dans la vie.

                                                       Le 14 novembre.

Revenue encore  ma solitude complte. Mon pre est all chercher
quelques livres dans une bibliothque voisine. Je ne sais ce qu'il
apportera. J'ai demand _Notre-Dame de Paris_, que jusqu'ici je
n'avais pas voulu lire. Pourquoi le lirai-je  prsent? C'est que je
me sens le coeur assez mort pour que rien ne lui puisse nuire; qu'on
dit qu'il y a des beauts l-dedans que j'ai envie de connatre, et
qu'un homme de Dieu qui a du crdit sur moi m'a dit que je pouvais
faire cette lecture, et que le mal est annul par la faon de le voir.
Le diable mme, quand il dplat, que peut-il? Le rencontrer n'est pas
le prendre. Peut-tre serait-il mieux de rester dans l'ignorance de
tout livre et de toute chose; mais je ne me soucie pas non plus de
savoir. Ce n'est pas pour m'instruire, c'est pour m'lever que je
lis; tout m'est chelle pour le ciel, mme ce petit cahier que
j'attache  une pense cleste. Dieu le connat. Quand Dieu ne verrait
pas tout, je lui ferais tout voir. Je ne saurais me passer de
l'approbation divine en ma vie et mes affections, mais peu m'enquiers
de celle des hommes, encore moins des femmes.

                                                       Le 15 novembre.

Mon Dieu, mon Dieu, quel jour! le jour de son mariage.  pareille
heure, un an pass, nous tions  l'Abbaye-aux-Bois, lui, vous, moi,
moi  ct de lui. Je viens d'une glise aussi, et d'auprs de lui sur
sa tombe.

                                                       Le 16 novembre.

Plus rien mis hier aprs ces lignes. Il est des sentiments qui
dpassent toute expression. Dieu sait dans quel abme j'tais plonge
et accable des souvenances de noces. C'tait lui et sa belle fiance
agenouills devant l'autel, le Pre Buquet les bnissant et leur
parlant d'avenir, la foule assistante, le chant de l'orgue, cette
qute pour les pauvres o j'avais quelque embarras, la signature  la
sacristie, tant de tmoins de ce brillant contrat avec la mort.--La
rencontre dehors d'un char funbre; le djeuner  ct de vous o vous
me disiez: Que votre frre est beau! o nous parlmes tant de sa
vie;--la soire, le bal o je dansai pour la premire et dernire
fois. Je dois  Maurice des choses uniques. Le plaisir de lui voir
l'air content, d'tre  sa fte, et au fond de cette joie des
serrements de coeur, et cette horrible vision des cercueils autour du
salon,--poss sur ces tabourets longs et draps  franges d'argent.
Oh! que je fus glace au sortir de leur chambre, en toilette avec des
fleurs pour le bal, que cela me vnt! J'en fermai les yeux. Journe,
soire si diversement mmorables, date de tant de douleurs, je n'en
puis ter mon me. Je m'enfonce en toutes ces choses, et quand je
songe  tout ce que j'avais mis de bonheur dans un tre qui n'est
plus maintenant qu'en souvenir, j'en prouve une innarrable
tristesse, et j'en apprends  ne faire fond sur aucune vie ni sur
rien. Il y a un cercueil entre le monde et moi; c'est fini du peu qui
m'y pouvait plaire. J'ai des liens de coeur, plus aucun de bonheur, de
fte. Maurice et moi nous nous tenions intrieurement par des rubans
roses. Tout m'tait riant en lui, tout me plaisait, jusqu'aux peines:
mon Dieu! mon Dieu! avoir perdu cela! que voulez-vous que j'aime 
prsent?

                                                       Le 17 novembre.

Belle journe radieuse, chaleureuse, un plein air de soleil. Cela
ravive, fait du bien, tant  sentir qu' jouir, qu' admirer. Quoiqu'
prsent je m'informe beaucoup moins de l'tat du ciel qu'hlas! il y a
quelques mois, du temps du malade, je vois avec plaisir un beau jour,
la seule jolie chose  voir  la campagne en novembre.

Ah! hier au soir, belle surprise aussi de votre lettre. Je ne
l'attendais pas sitt, ni presque si aimable, quoique ce ne soit pas
surprenant; mais toute distinction qui me touche me surprend toujours
un peu. Je ne sais  quoi cela tient. Puis j'ai trouv dans cette
lettre des choses qui m'ont afflige, de ces chagrins chrtiens de
l'me pour une pauvre me de frre, pour quelqu'un qui dit: _Je ne
prie pas._ Dieu sait l-dessus ce que je pense, ce que je souffre.
J'ai l'intrt de la vie future de ceux que j'aime, et qui n'y croient
pas, tant en croyance et tant  coeur, que, pour le leur procurer, je
souffrirais avec joie le martyre. Ceci n'est pas une exagration, mais
bien pris dans toute la raison et le sentiment de la foi.--rembert,
Marie qui arrivent!

                                                       Le 28 novembre.

Laiss enferm depuis quinze jours. Que de choses dans cette lacune
qui ne seront nulle part, pas mme ici!... Repris pour noter une
lettre de Marie, ma belle amie, qui tremble de me croire malade.
Hlas! non, je ne souffre pas dans mon corps. Oh! que je trouve
inutile d'crire!


VII.

Mille retours de sentiments consols, graves, dcourags, revenant en
arrire, courant en avant, emports, stagnants, soulevs, affaisss
tour  tour, signalent cette priode de sa vie.

                                                       Le 10 dcembre.

Enfin pourrai-je crire? Que de fois j'ai pris la plume depuis huit
jours, et la plume m'est tombe des doigts sans rien faire! Il y a eu
tant de tristesse dans mon me, tant de secousses dans mon tre! 
Dieu! je semblais toucher  ma fin,  une sorte d'anantissement
moral. Que cet tat est terrible! Rien n'apaise, rien ne soutient:
travail, repos, livres, hommes, tout est dgot. On voudrait mourir.
Dans cette lutte, l'me sans foi serait perdue, oh! perdue, si Dieu ne
se montre; mais il ne manque pas, mais quelque chose d'inattendu vient
d'en haut.


VIII.

1840 sonne et la rembrunit encore, les Notes courent comme des pas de
la vie entrans sur une pente incline. Ce monde n'a rien pour elle,
elle s'habitue  en sortir.

Je trouve une lettre de ma chre Marie (Mme de Maistre) sur mon
chevet,  mon rveil ce matin. Aurore d'un beau jour, tant en moi
qu'au dehors; soleil au ciel et dans mon me: Dieu soit bni de ces
douces lueurs qui ravivent parmi les angoisses! Je sais bien que
c'est  recommencer, mais on s'est repos un moment et on marche avec
plus de force ensuite. La vie est longue, il faut de temps en temps
quelques cordiaux pour la course: il m'en vient du ciel, il m'en vient
de la terre, je les prends tous, tous me sont bons, c'est Dieu qui les
donne, qui donne la vie  la rose! Les lectures pieuses, la prire,
la mditation fortifient; les paroles d'amiti aussi soutiennent. J'en
ai besoin: nous avons un ct du coeur qui s'appuie sur ce qu'on aime;
l'amiti, c'est quelque chose qui se tient bras  bras. Comme Marie me
donne le sien tendrement, et que je me trouve bien l! Ainsi nous
irons jusqu' la mort: _Dieu nous a unies._


IX.

Vient ensuite un long rcit de l'agonie et de la mort de son frre,
touchant comme une _passion_ de l'amiti; nous le retranchons, car il
faudrait le lire tout entier. C'est l'amour qui grave les sentiments
par les plus menus dtails.

Elle s'interrompt pour couter au mois d'avril chanter une grive:
Triste date du 2 avril! La vie est toute coupe de douleurs. Les
oiseaux n'ont pas de chagrin sans doute, du moins la grive qui chante
tout aujourd'hui sous ma fentre. Joyeuse petite bte! Je me suis mise
 l'couter bien des fois,  prendre plaisir  ces sifflements,
gazouillements et salutations au printemps. Ces chants doux et
rjouissants sous un genvrier, montant avec l'air dans ma chambrette,
sont d'un effet que je ne puis dire. Valentino n'en approche pas pour
le charme: Valentino o j'entendais pourtant quatre-vingts musiciens
et du _Beethoven_. Prfrer  cela une pauvre petite grive, dcidment
je suis une sauvage!


X.

Un retour sur elle-mme:

Mon me pourtant n'a rien qui lui pse, rien qui lui donne un
remords. J'ai vcu heureusement loin du monde, dans l'ignorance de
presque tout ce qui porte au mal ou le dveloppe en nous.  l'ge o
les impressions sont si vives, je n'en ai eu que de pieuses. J'ai vcu
comme dans un monastre; aussi ma vie doit tre incomplte du ct du
monde. Ce que je sais sous ce rapport me vient presque d'instinct,
d'inspiration, comme la posie, et m'a suffi pour paratre
convenablement partout. Un certain tact m'avertit, me donne le sens
des choses et des airs d'habitude l o je me trouve le plus souvent
trangre...

Le 20 avril, retour de jeunesse aussi: son oiseau favori est revenu
chanter sur le genvrier, sous sa fentre.

Oh! c'tait bien un rossignol que j'ai entendu ce matin. C'tait vers
l'aurore et sur un rveil, en sorte que j'ai cru avoir rv; mais je
viens d'entendre encore, mon musicien est arriv. Je note cela tous
les ans, la venue du rossignol et de la premire fleur. Ce sont des
poques  la campagne et dans ma vie. L'ouverture du printemps si
admirablement belle est ainsi marque, et le retard ou l'avancement
des saisons. Mes charmants calendriers ne s'y trompent pas, ils
annoncent au juste les beaux jours, le soleil, la verdure. Quand
j'entends le rossignol ou que je vois une hirondelle, je me dis:
L'hiver a pris fin, avec un plaisir indicible. Il y a pour moi
renaissance hors de la froidure, des brouillards, du ciel terne, de
toute cette nature morte. Je reverdis comme un brin d'herbe, mme
moralement. La pense reparat et toutes ses fleurs.

Puis le chagrin revient accumul sur lui-mme: on pressent la mort.

Plusieurs jours depuis cette nuit de chants et d'orages. Comme le
temps occupe peu d'espace! Une fois pass, ce n'est rien. Dans ce peu
d'espace on pourrait faire entrer un sicle. Je n'y vois rien, quoi
qu'il soit venu dans l'histoire de ma vie, parce que tout reste au
dedans, que je n'ai plus d'intrt  rien raconter, ni moi ni autre
chose. Tout meurt, je meurs  tout. Je meurs d'une lente agonie
morale, tat d'indicible souffrance.--Va, pauvre cahier, dans l'oubli
avec ces objets qui s'vanouissent! Je n'crirai plus ici que je ne
reprenne vie, que Dieu ne me ressuscite de ce tombeau o j'ai l'me
ensevelie. Maurice, mon ami! il n'en tait pas ainsi de moi quand je
l'avais. Penser  lui me relevait au plus fort d'un abattement;
l'avoir en ce monde me suffisait. Avec Maurice, je ne me serais pas
ennuye entre deux montagnes.

La nature immortelle prvaut encore un moment.

Entre autres beaux effets du vent  la campagne, il n'en est pas qui
soient beaux comme la vue d'un champ de bl tout agit, bouillonnant,
ondulant sous ces grands souffles qui passent en abaissant et
soulevant si vite les pis par monceaux. Il s'en fait, par le
mouvement, comme de grosses boules vertes roulant par milliers l'une
sur l'autre avec une grce infinie. J'ai pass une demi-heure 
contempler cela et  me figurer la mer, surface verte et bondissante.
Oh! que je voudrais rellement voir la mer, ce grand miroir de Dieu,
o se refltent tant de merveilles!


XI.

                                                       Le 1er juillet.

J'entends la premire cigale; quel plaisir! Je reois un charmant
billet de M. de Sainte-Beuve, cet homme exquis dont je reois
l'criture vivante.

M. de Sainte-Beuve avait rendu  son frre Maurice une justice qui et
t bien plus juste si elle s'tait adresse  la soeur! Le frre,
trop lou, ne faisait que dclamer ce que la soeur sentait et
soupirait  demi-voix.


XII.

La chambre s'gaye de deux nouveaux htes.

                                                        Le 28 juillet.

Deux petits oiseaux, deux compagnons de ma chambrette, les bienvenus,
qui chanteront quand j'crirai, me feront musique et accompagnement
comme les pianos qui jouaient  ct de Mme de Stal quand elle
crivait. Le son est inspirateur; je le comprends par ceux de la
campagne, si lgers, si ariens, si vagues, si au hasard, et d'un si
grand effet sur l'me. Que doit-ce tre d'une harmonie de science et
de gnie, sur qui comprend cela, sur qui a reu une organisation
musicale, dveloppe par l'tude et la connaissance de l'art? Rien au
monde n'est plus puissant sur l'me, plus pntrant. Je le comprends,
mais ne le sens pas. Dans ma profonde ignorance, j'couterais avec
autant de plaisir un grillon qu'un violon. Les instruments n'agissent
pas sur moi ou bien peu. Il faut que j'y comprenne comme  un air simple;
mais les grands concerts, mais les opras, mais les morceaux tant
vants, langue inconnue! Quand je dis opras, je n'en ai jamais ou,
seulement entendu des ouvertures sur les pianos. Parmi les fruits
dfendus de ce paradis de Paris, il est deux choses dont j'ai eu envie
de goter: l'Opra et Mlle Rachel, surtout Mlle Rachel, qui dit si
bien Racine, dit-on. Ce doit tre si beau!


XIII.

 mesure que le chagrin lui retire sa vie, elle cherche videmment 
la retenir instinctivement par quelques riantes images, rminiscences
impuissantes de la jeunesse.

La prire me dsaccable, une conversation, le grand air, les
promenades dans les bois et les champs. Ce soir, je me suis bien
trouve d'un repos sur la paille, au vent frais,  regarder les
batteurs de bl, joyeuses gens qui toujours chantent. C'tait joli de
voir tomber les flaux en cadence et les pis qui dansent, des femmes,
des enfants, sparant la paille en monceaux, et le van qui tourne et
vanne le grain qui se trie et tombe pur comme le froment de Dieu. Ces
paisibles et riantes scnes font plaisir et plus de bien  l'me que
tous les livres de M. Hugo, quoique M. Hugo soit un puissant crivain,
mais il ne me plat pas toujours. Je n'ai pas lu encore sa
_Notre-Dame_, avec l'envie de la lire. Il est de ces dsirs qu'on
garde en soi.

Le lendemain, autre scne.

                                                            Sans date.

Huit jours de visites, de monde, de bruit, quelques conversations
aimables, un pisode en ma solitude. C'est la saison o l'on vient
nous voir, cette fois-ci c'tait en foule des _allons  la campagne_,
et la campagne est envahie, le Cayla peupl, bruyant, gai de jeunesse,
la table entoure de convives inattendus, l'_improvis_ dispense de
crmonie. Mais nous n'en faisons pas, et qui vient nous voir ne doit
s'attendre qu'au gracieux accueil, le meilleur qu'il nous soit
possible dans la plus simple expression de forme. Ainsi nos salons
tout blancs, sans glace ni trace de luxe aucun; la salle  manger avec
un buffet et des chaises, deux fentres donnant sur le bois du nord;
l'autre salon  ct avec un grand et large canap; au milieu une
table ronde, des chaises de paille, un vieux fauteuil en tapisserie o
s'asseyait mon frre, deux portes vitres sur la terrasse; cette
terrasse sur un vallon vert o coule le ruisseau!

Quel mobilier du Cayla!


XIV.

Un autre devoir de famille la rappelle  Paris: lisez ses apprts de
voyage.

                                                       Le 11 novembre.

La lune se lve  l'horizon o j'ai si souvent regard: le vent
souffle  ma fentre comme je l'ai si souvent entendu; je vois ma
chambrette, ma table, mes livres, mes critures, la tapisserie et les
saintes images, tout ce que j'ai vu si souvent et que je ne verrai
plus bientt. Je pars. Oh! que je regrette tout ce que je laisse ici,
et surtout mon pre, et ma soeur, et mon frre! Qui sait quand je les
reverrai? qui sait si je les reverrai jamais? On court tant de dangers
en voyage! Cette route de Paris est si triste pour moi! Il me semble
que le malheur est au bout. Lequel maintenant? Je l'ignore.

Elle confie son pre, sa cage d'oiseaux, son chien  sa soeur: rien
n'est oubli.

Elle part enfin. Tableau de sa dsolation extrme quand elle se trouve
seule dans une auberge sur la route, remplie d'indiffrents. Oh! que
les solitaires ont le coeur vulnrable, accoutums qu'ils sont  peu
de rapports avec le monde, mais  des relations qu'ils aiment et dont
ils sont aims!

Les vraies douleurs, comme le vrai attachement, sont au dsert.


XV.

Elle passe quelques heureux jours en Berry, au chteau de
Saint-Martin, chez son amie, Mme de Maistre.

                                                        Saint-Martin.

Lire, crire, que faire dans ma chambre si bien dispose pour toutes
choses de mon got? Un bon feu, des livres, une table avec encre,
plume et papier, moyens et attraits. crivons. Mais quoi? Eh! ce petit
Journal qui continuera ma pense et ma vie, cette vie maintenant hors
de son cours ordinaire, comme si notre ruisseau se trouvait transport
sur les bords de la Loire, cette Loire, ce pays que je ne devais
jamais voir, tant j'en tais ne loin. Mais Dieu m'a porte ici. Je ne
puis m'empcher de voir la Providence claire comme un plein jour dans
certain vnements de la vie, non qu'elle ne soit en tous, mais plus
ou moins manifeste.

Avec un peu plus de got pour crire j'aurais pu laisser ici un long
mmorandum de mon sjour  Saint-Martin, si beau, si grand dans son
parc et ses belles eaux. J'ai vu peu de lieux aussi distingus, aussi
remarquables de nature et d'art. On voit que Lentre a pass par l.
Je vais partir avec les souvenirs les plus agrables et les plus doux,
tant du dedans que du dehors: famille charmante o je suis adopte, o
j'ai reu les tmoignages les plus touchants d'affection, affection si
vraie puisqu'elle est dsintresse. Que leur revient-il de m'aimer?
Rien que d'tre aims  leur tour et de se faire bnir devant Dieu.
Oh! que cela me serait doux si je ne pensais pas  Maurice,  qui je
dois ce bonheur dont je jouis aprs sa mort! J'ai voulu voir sa
chambre; je ne fais pas un pas,  la chapelle, dans le jardin, au
salon, qu'il n'ait fait aussi. Hlas! nous ne faisons que passer sur
le pas des morts.

                                                     Dernier dcembre.

Mon Dieu, que le temps est quelque chose de triste, soit qu'il s'en
aille ou qu'il vienne! et que le saint a raison qui a dit: Jetons nos
coeurs  l'ternit!


XVI.

Elle rentra au Cayla, vit mourir son pre, et, n'tant plus retenue
par un amour ni par un devoir, elle mourut.

Ses amis recueillirent ce Journal et une partie de sa correspondance;
c'tait  peu prs toute sa vie. Rien n'tait mort d'elle que son
apparence. Toute sa vie morale tait sauve avec ces reliques crites.

Et maintenant, on vous les a donnes, les voil, qu'en pensez-vous?

Quant  moi, j'en pense ce que les pieux cnobites du quatorzime
sicle pensrent de l'_Imitation_, c'est qu'il y a des secrets dont
Dieu est le confident; j'en pense ce que les femmes du dix-septime
sicle pensrent de la correspondance de Mme de Svign, ce livre des
cours, je veux dire que ce volume du Journal de Mlle de Gurin m'a
paru une des plus touchantes rvlations de l'me humaine dans nos
deux sicles: le dix-huitime, avec ses existences calmes, puissantes,
recueillies dans la solitude de leurs chteaux, moiti rurales, moiti
aristocratiques, au fond de leurs provinces; le dix-neuvime, avec ses
orages, ses renversements, ses dpouillements, ses honorables et
glorieuses misres, demandant aux lettres ce que la fodalit ne lui
donnait plus: le gentilhomme sans pe et sans perons enseignant les
petits enfants pour un morceau de pain dans les mansardes d'un collge
de la capitale, et mourant jeune de misre aprs avoir cot au
dvouement d'une soeur accomplie sa dot, son mariage, son bonheur; et
cette soeur,  la fois souffrante et heureuse de ce sacrifice, vivant
isole dans les ruines du chteau paternel, dveloppant son gnie
natal et confidentiel dans des soliloques avec elle-mme ou avec son
Dieu, et mourant de tristesse quand son frre et son pre lui
manquent: Walter Scott seul aurait pu peindre une existence aussi
romanesque dans quelque masure d'cosse, quand les fidles adorateurs
des Stuarts sont vaincus, mais non rallis  la rvolution
triomphante.


XVII.

Mais il y a dans l'me de Mlle de Gurin un principe de vie et
d'immortalit qui n'existe pas dans les hrones de Walter Scott:
c'est le mysticisme catholique exalt, qui donne la vie, la saintet,
l'motion sacre du martyre  la jeune chtelaine du Cayla, et la
posie profonde du coeur, qui lve ses confidences  la hauteur des
crivains asctiques les plus loquents; c'est l'huile onctueuse de
cette lampe que le dieu du pass s'est allume  lui-mme dans les
ruines de son sanctuaire dmoli.

Que l'on croie ou que l'on ne croie pas  la lettre les symboles de sa
foi, on doit reconnatre qu'ils impriment  tout ce qu'elle sent, 
tout ce qu'elle pense,  tout ce qu'elle crit, un caractre de
surnaturel et de sincrit qui en fait le charme. Sans doute il y a
l, comme dans le livre de l'_Imitation_ qui touche exclusivement au
cnobitisme monacal, quelques signes de superstition qu'on regrette
d'y voir; c'est trop puril ou trop pre. On voudrait que la raison
humaine temprt davantage ces pieuses crdulits du couvent; mais, 
mesure qu'elle avance dans la vie, cette foi, au lieu de s'isoler et
de s'aigrir, s'adoucit visiblement. Le contact avec le monde, qui
pntre dans sa solitude avec son frre et les amis de son frre, leur
doute, leur changement d'opinion, mme quand ils habitent avec ce
froce esprit, l'abb de Lamennais, qui avait des fanatismes loquents
pour toutes les causes et qui ne permettait le doute  personne, parce
qu'il ne permettait de douter de rien pendant qu'il affirmait
lui-mme, gnie de l'expression, n pour tre le prophte de toutes
les perscutions comme saint Paul, ou pour le christianisme ou contre
lui; tout cela avait videmment agi sur Mlle de Gurin. Son
imagination tait reste pieuse, sa raison tait devenue tolrante;
elle n'avait gard de ses premires doctrines que l'amour qui les
sanctifie toutes. C'tait l'imagination de saint Jean qui ne savait
qu'un mot, _aimer_!


XVIII.

Et comme elle aimait! D'abord sa mre, puis son pre, puis ce frre
Maurice, dans l'me duquel elle se transvase, puis les amis de ce
frre, dans lesquels elle voit encore et toujours lui, puis enfin, si
l'on en croit des signes non quivoques de sa plume, cet admirateur de
son frre, ce jeune homme original, d'un autre temps, ce chevaleresque
paladin de style qui confond la plume avec l'pe, et qui aime le
combat contre son sicle, parce que le sicle est nombreux comme une
foule et que lui est seul comme l'antagonisme courageux, M.
d'Aurevilly! Son sentiment innom pour M. d'Aurevilly est un reflet
prolong de son sentiment pour son frre, une aurore borale de
l'amiti fraternelle qui se confond avec l'aurore d'un second amour.
Mais il parat que cet amour tait n trop tard et que l'objet n'tait
pas libre de l'accepter. Elle mourut donc de deux sentiments tromps,
l'un par la mort, l'autre par la mort du coeur dans lequel elle et
aim  verser le sien. Fatale destine de femme!


XIX.

Mais comme sa belle imagination s'enrichit de toutes ces misres de sa
vie! Y en eut-il jamais une plus belle et plus pittoresque, et surtout
plus sensible? Saint Augustin, ce bel esprit du christianisme,
except dans les passages qui peignent sa conversion, ce drame
intrieur de sa vie, vise plus  briller qu' convaincre; il veut
blouir plus qu'mouvoir; d'ailleurs son livre est crit pour le
public. Montaigne est un charmant gnie, mais il crit pour s'amuser
lui-mme et pour amuser ses lecteurs. Sainte Thrse chante plus
qu'elle n'crit: c'est le Pindare des femmes; elle est sincre, mais
elle est illumine; c'est le mtore de l'amour pour l'_idal_
chrtien: un Dieu-homme expirant sur la croix! J.-J. Rousseau a des
pages merveilleuses de description, d'rotisme et de contemplation de
la nature dans ses _Confessions_; mais ce sont des pages d'imagination
chauffe, ce n'est pas un livre fait pour nourrir des mes. On doit
en boire une gorge et cacher la coupe  ses enfants, de peur qu'ils
n'en boivent le poison. Il y a de l'intimit charmante dans les scnes
des _Charmettes_, de Chambry, mais c'est de l'intimit suspecte: on
ne laisse pas le livre sous la main des innocents. Il en sort du
plaisir, mais aucune vertu.


XX.

Mais vous qui vivez  la campagne, soit dans le chteau dmantel de
vos pres, non loin de l'glise du village et des pauvres du hameau,
soit dans la maison modeste, chteau nivel de l'honnte bourgeoisie
du dix-neuvime sicle, levant l des fils, des filles, des soeurs
tages par rang d'ge dans la vie, qui vous demandent des livres  la
fois intressants et sains, o respirent dans un style enchanteur
toutes les vertus que vous cherchez  nourrir dans votre jeune tribu;
vous qui, aprs une existence laborieuse, vous tes retirs  moiti
de la vie active dans le verger de vos pres pour y soigner les
plantes naissantes destines  vous remplacer sur la terre, et qui
voulez les saturer de bonne heure de ce bon air vital plein des
dlicieuses senteurs de l'air; enfin vous qui, dj vieillis et
dsintresss de votre propre existence prte  finir, voulez
cependant jeter un dernier regard consolant sur les pripties
intrieures de ceux qui traversent les sentiers que vous avez
traverss, afin d'y retrouver vos propres traces et de vous dire:
Voil ce que j'ai prouv, pens, senti, pri dans mes moments de
tristesse ou de consolation ici-bas; voil la moisson en gerbes
odorantes que j'emporte  l'autre vie; mettez  part, ou plutt
gardez jour et nuit sur votre chemine, comme un calendrier du coeur,
non pas ce livre confus o l'on a entass ple-mle les oeuvres du
frre et de la soeur pour que le gnie de l'une fit passer sur la
mdiocrit de l'autre, mais le volume de Mlle de Gurin, cette sainte
Thrse de la famille, qui n'a crit que pour elle seule, et dont une
amiti longtemps distraite n'a recueilli que bien tard les
chefs-d'oeuvre involontaires qu'elle oublia de brler au dernier
moment.

Tout y est de cette vie et tout y est de la vie future; deux mondes
entiers, le monde naturel et le monde surnaturel s'y droulent par
pages, notes, lettres, effusions secrtes, dans ce style qui n'est pas
du talent, mais qui est la nature!


XXI.

Voulez-vous connatre,  travers les murs, la vie recueillie de ces
pauvres manoirs qui ont gard loin du monde les oublis du nouveau
sicle, comme les coquillages des mers de l'Ouest gardent entre leurs
cailles, concasses par le flux et reflux de l'lment des temptes,
les animalcules rejets par les flots et endormis sur quelques grves
isoles de vos rivages? Lisez d'un bout  l'autre Mlle de Gurin:
c'est un Walter Scott sdentaire qui fait partie du monument et qui
vous le dcrit sans y penser. Elle n'en a pas seulement la vue, elle
en a l'intelligence et le got, elle en fait partie, elle en est le
centre. Nulle part, pas mme dans Chateaubriand, ce prophte du pass,
la noblesse indigente de ces manoirs nobles n'est si clairement
dcrite. On y voit le paysage extrieur, les collines lointaines, le
ruisseau au bas, le moulin au bruit monotone, les champs verts ou
jaunes de la moisson, remontant vers la maison, les vergers plus haut,
le jardin avec ses arbres grles et ses carrs de lgumes entours de
bordures de buis on d'oeillets, le perron enfin, o quelques figuiers
empaills l'hiver et quelques grenadiers en caisse talent contre les
murs leurs larges feuilles lapidaires ou fleurissent pour embaumer le
seuil.

Lisez encore Mlle de Gurin, si vous voulez connatre les habitants de
ces antiques demeures. Voil le pre revenant de ses champs pour
l'heure des repas, et embrassant ses enfants qui l'attendent pour
prendre avec lui le dner frugal sur la table de la cuisine, au milieu
de cinq ou six serviteurs respectueux quoique familiers. On bnit le
pain  haute voix, pour que la reconnaissance prcde le bienfait. Le
cidre ou le vin du pays coule modrment dans le verre des hommes; les
femmes ou les filles ne boivent que l'eau puise dans une tasse de
cuivre au seau de la porte. Aprs le repas, on cause un moment, puis
le pre rentre dans sa chambre, les filles au salon, les fils courent
 leurs jeux dans les prairies ou dans le ruisseau du moulin avec les
petits paysans de leur ge, et reviennent le soir chargs du poisson
de l'tang ou de la tonte des peupliers. La plus ge des jeunes
personnes s'enferme seule dans sa petite chambre pour lire, tudier,
crire, prier solitaire. Mais  qui crira-t-elle?  elle-mme; elle
note simplement ses impressions de la journe sans penser qu'un autre
oeil que le sien sondera jamais ces doux mystres. Les notes se
multiplient, les morts surviennent, les douleurs enseignent les
rsignations, la religion console, les tendresses de famille
s'exaltent et se concentrent dans l'excellent et malheureux pre, puis
tout se dcolore except la pit, et tout meurt.


XXII.

Mais d'o vient ce style simple, pur et expressif comme l'motion
elle-mme? il vient comme il est venu  Mme de Svign,  Gerson; il
vient, sans art, du coeur cout seul par la jeune fille qui s'crit
elle-mme devant le miroir de ses penses. Nous avons vu souvent de
grands peintres faire leur propre portrait en se contemplant devant
une glace: mais la peinture ne peut rendre l'image du peintre que dans
une seule expression, une seule attitude, tandis que la plume peint la
nature morale dans toute sa mobilit, dans les mille motions secrtes
que la vie donne  ceux qui pensent, qui sentent, qui jouissent, qui
souffrent, qui pleurent ou qui prient. Quelle diffrence! Le portrait
par la peinture, c'est un seul jour; le portrait par la plume, c'est
la vie entire! Mlle de Gurin, c'est l'enfance et la maturit, la
solitude et le monde, la vitalit et la mort, et aprs la mort
l'esprance immortelle qui ressuscite tout! Son livre est le voile
pudique de l'me, lev en prsence de son Crateur par la sainte
impudeur de la confession. Cela devait tre brl: un heureux oubli de
la mourante a tout laiss, l'amiti difie a tout trahi. Prtez
l'oreille et coutez ces mystres de l'me. Rien ne vous
scandalisera; c'tait une femme, mais c'tait une sainte! Vous vous
sanctifierez en la lisant.

Quant au style, aprs ce que nous vous avons si abondamment cit, nous
n'avons rien  vous dire. C'est la nature elle-mme! Figurez-vous tout
ce qu'il y a de naf dans l'enfant, d'aimant dans la jeune vierge, de
tendre dans la fille, de dvou dans la soeur, d'affectueux dans
l'amie, de religieux dans le sentiment, de pittoresque dans le coup
d'oeil, de dlicat dans la perception, de nouveau dans le sens des
choses morales et des paysages, sortant sans prtention, sans tude et
sans effort, pendant vingt ans, d'une me qui s'oublie elle-mme pour
se rvler  son Dieu, et qui trouve des accents, des images, des
soupirs, des hymnes, comme l'clair trouve son chemin dans les nuages,
et comme l'abeille trouve son parfum dans les bouquets du printemps
sur l'ocan de fleurs de la prairie: voil ce style!

Ce n'est pas une forme de l'art, c'est une manation de la vie qui
monte  l'me et qui l'enivre de charme et de saintet, d'un charme et
d'une saintet tellement fondus ensemble qu'on ne peut pas discerner
ce qui est amour divin de ce qui serait amour terrestre, ce qui serait
dlire de ce qui est dification, et qu'en fermant un moment le livre
pour le rouvrir bientt aprs  une autre note, on ne peut en dtacher
ni son coeur ni son imagination: oui, voil ce style! Mille fois
au-dessus de l'admiration, ce qu'il provoque, c'est l'tonnement
d'abord, puis c'est l'amiti. Il est impossible de lire Mlle de Gurin
sans se dire  soi-mme: C'est mon amie! Son me est de mme famille
que la mienne, et, puisque Dieu m'a permis de la connatre dans cette
confidence, cette me ne me quittera plus jusqu' mon dernier jour.

                                                            LAMARTINE.






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15), by Alphonse de Lamartine

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*** START: FULL LICENSE ***

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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