The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 10), by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours Familier de Littrature (Volume 10)
       Un entretien par mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: October 3, 2011 [EBook #37604]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE




                    TOME DIXIME.




                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43.
                        1860


L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
l'tranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                            X


Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie, rue Jacob,
56.




LVe ENTRETIEN

L'ARIOSTE

(1re PARTIE).


I

Sortons un moment de l'art srieux pour donner quelques heures
d'attention  l'art du badinage; c'est le mme art au fond, mais
appliqu  l'amusement de l'esprit au lieu de s'appliquer  l'motion
de l'me. Il faut s'amuser aprs tout, dit Voltaire; nous pensons, 
cet gard, comme lui. Il faut avoir du plaisir, le plaisir est une
des fonctions de l'homme; ce n'est pas en vain que la nature a donn
le sourire  nos lvres: seulement il faut que le plaisir soit
innocent, dlicat, spirituel, gracieux, et qu'on ne rougisse pas
d'avoir joui. Aprs avoir souri avec un grand pote comme Arioste, on
rit avec un grand comique comme Molire. En d'autres termes, s'il faut
s'enivrer de temps en temps, il ne faut s'enivrer que de bon vin et
non pas de vil et dgotant breuvage. En d'autres termes encore, il
faut lire l'Arioste et non pas l'Artin; il faut lire le _Roland
furieux_ et non _la Pucelle_.

Ouvrons donc ensemble ce pome inimitable, oeuvre badine d'un homme
qui n'a point eu d'gal dans l'antiquit, point d'mule dans les temps
modernes: le _divin_ Arioste.


II

C'est un privilge unique de l'Italie entre toutes les nations d'avoir
eu deux jeunesses. Les autres nations, comme les autres hommes, n'en
ont qu'une: quand elles sont vieilles, c'est pour toujours; quand
elles sont mortes, c'est pour jamais. Malgr les thories plus
chimriques que relles de ce soi-disant progrs indfini et continu,
qui conduit les peuples, par des degrs toujours ascendants,  je ne
sais quel apoge, indfini aussi, de la nature humaine, l'histoire
religieuse, l'histoire militaire, l'histoire politique, l'histoire
littraire, l'histoire artistique, ne nous montrent pas un seul peuple
qui, aprs la perfection, ne soit tomb dans la dcadence. Hlas!
ajoutons, ce qui est plus juste, qu'elles ne nous en montrent presque
aucun qui, de la dcadence, soit remont  la perfection. Les
rsurrections sont d'immortelles esprances pour l'autre monde; mais,
pour celui-ci, on n'y ressuscite pas.

Il n'y a, disons-nous, qu'une exception unique  cette loi de
l'irrmdiable dcadence des lettres et des arts: c'est la seconde
jeunesse et la seconde littrature de l'Italie au quinzime et au
seizime sicles, aprs quatorze ou quinze cents ans de dgradation.
C'est un phnomne qu'on n'a pas assez tudi, et qui ne s'explique,
selon nous, que par deux causes: d'abord la prodigieuse fcondit
morale de la race italienne; ensuite la sve nouvelle, vigoureuse,
trange, que les lettres grecques et latines, renaissantes et greffes
sur la chevalerie chrtienne, donnrent  cette poque  l'esprit
humain en Italie.

Quoi qu'il en soit, on s'extasie de surprise et d'admiration quand on
voit une terre qui a perdu l'empire du monde, puis sa propre libert,
puis ses dieux, puis sa langue mme; une terre qui avait produit
Cicron, Horace, Virgile, reproduire tout  coup, dans une autre
langue, mais dans un mme gnie, Dante, Arioste, Ptrarque, le Tasse
et Machiavel.

Nous avons parl de Dante, de Machiavel; nous vous parlerons bientt
de Ptrarque, du Tasse. Aujourd'hui nous ne voulons vous entretenir
que de l'Arioste, l'Homre du badinage.


III

Nous sommes all une fois  Ferrare, uniquement pour visiter la terre
o l'Arioste chanta et la maison qu'il construisit du prix de ses
chants; plus sage ou plus heureux que le Tasse, qui ne se
construisit, dans la mme ville, qu'une loge dans un hpital de fous!

Cette maison d'Arioste est encore vide aujourd'hui, comme par respect
pour sa mmoire: except une veuve ou un fils, qui oserait habiter la
demeure d'un homme surhumain?

Elle est petite, troite et basse, cette maison; sa faade en briques,
perce d'une porte et de deux fentres, ouvre sur une longue rue
solitaire et silencieuse, pareille aux rues dsertes, quoique
lgamment bties, des quartiers ecclsiastiques de Rome. On dirait
d'un long clotre de chanoines dans les environs d'une cathdrale. Un
corridor fait face  la porte de la rue; une chambre  droite, une
autre  gauche, forment tout le rez-de-chausse; un petit escalier de
pierre conduit par peu de marches au premier et seul tage de la
maison. L taient la chambre et le cabinet de travail du pote; les
fentres prennent jour sur un petit jardin carr entour d'un mur de
briques et entrecoup de plates-bandes d'oeillets. Ce jardin, quoique
un peu plus grand, est tout  fait semblable aux petits parterres
encaisss de hauts murs, qui sont attenants  chaque cellule de
chartreux dans les vastes chartreuses d'Italie ou de France. Il y a
autant d'herbes parasites sur le gravier des petites alles, autant de
toiles d'araignes files sur les arbres et sur les murs, autant de
silence; seulement il y a plus de rayons de soleil pour gayer les
passereaux gazouillant sur les tuiles rouges, et pour rchauffer le
pote, quand il y descendait dans le frisson de la composition.

Arioste tait trs-fier d'avoir pu construire avec une certaine
lgance architecturale cet difice pour ses vieux jours, du prix de
ses vers. On le juge  l'inscription en lettres romaines qui surmonte
la porte:

    PARVA, SED APTA MIHI,
      SED NULLI OBNOXIA,
  SED NON SORDIDA, PARTA
      MEO SED TAMEN RE
            DOMUS!

inscription qu'on peut traduire ainsi en vulgaire franais:

Maison petite, mais construite  ma convenance, mais n'enlevant le
soleil  personne, mais d'une propret lgante, et cependant btie
tout entire de mes deniers personnels!

Nous y restmes plusieurs heures accoud, tantt  la fentre de la
rue, tantt  la fentre du jardin, nous faisant  nous-mme la
charmante illusion qu'Arioste allait rentrer, et que nous allions
jouir d'une soire d'entretien avec ce bon sens exquis, avec cette
philosophie souriante et avec cette posie fantasque qui s'appelrent
autrefois l'Arioste.

L'_Angelus_ qui sonnait en carillon dans les nombreux clochers de
Ferrare et dans la tour carre du palais des princes de la maison
d'Este, nous arracha  cette illusion et nous rappela  l'htellerie.


IV

Louis Arioste tait n  Reggio, dans le duch de Modne, le 8
septembre 1474. Sa famille tait noble; son pre servait le duc
Hercule d'Este dans l'administration et dans la magistrature; ses
fonctions l'appelrent  Ferrare, o il finit ses jours dans la
faveur du prince. Il avait dix enfants; le pote tait l'an de cette
belle et nombreuse famille, comme si la Providence l'avait prdestin
 tre le patron et le second pre de tant de soeurs et de tant de
frres. Il se montra de bonne heure digne de cette tutelle sur sa
famille par la sagesse de sa conduite, le bon sens de son esprit, la
gravit prcoce de ses moeurs, l'lgance de ses manires  la cour
des princes de la maison d'Este. Cette cour ressemblait  une colonie
de la cour d'Auguste, de Lon X ou des Mdicis, transplante dans la
basse Italie; des princes lettrs, des princesses hrones d'amour, de
posie ou de romans, des cardinaux aspirant  la papaut, des rudits,
des artistes, des potes moiti chevaliers moiti bardes, s'y
runissaient tous les soirs dans les salles somptueuses d'Hercule
d'Este  la ville et  la campagne. Ferrare tait le salon de
l'Italie; la noblesse, la jeunesse, la beaut, la modestie d'Arioste,
le rendaient, comme le _Tasse_ le fut bientt aprs lui, l'ornement et
le favori des hommes et des femmes de cette cour. La posie tait ne
avec lui: il ne tarda pas  laisser chapper sous toutes les formes
les chefs-d'oeuvre lgers de son imagination; des odes, des sonnets,
des bergeries, des pices de thtre composes  la requte d'Hercule
d'Este ou de son frre le cardinal Hippolyte d'Este, rpandirent son
nom jusqu' Florence et  Venise. Il ne ngligeait pas cependant les
fonctions plus graves qu'il remplissait comme administrateur  Ferrare
ou dans les provinces; c'tait un de ces esprits multiples, mais
prcis, qui disposent  volont de leurs facults diverses, et qui
savent tantt se servir de leur imagination, tantt la dompter pour la
rduire  son rle dans la vie: le charme, l'ornement ou l'amusement
de l'existence.

Mais il se sentait trop riche d'imagination et de posie pour en
gaspiller les trsors en menue monnaie de cour et de ftes, dans une
capitale de province. Il rsolut, vers l'ge de quarante ans, de
construire un monument pique dans un style sans modle dans
l'antiquit, qu'on pourrait appeler un badinage immortel.

L'esprit de son temps tait moins  l'hrosme qu'aux aventures.
L'Italie tout entire, aprs avoir combattu, s'amusait; le roman
avait naturellement succd au pome; les lgendes, moiti hroques,
moiti amoureuses, du moyen ge et de la chevalerie, taient dans la
mmoire et dans la bouche des cours et du peuple. Cette hroque folie
de l'esprit humain n'avait pas eu encore son expression complte dans
une pope. Le chroniqueur _Turpin_, archevque de Reims, avait fourni
par ses crits appels _romans_ une immense matire aux potes.
C'tait l'Hrodote des temps de Charlemagne.

C'tait en France que le roman tait n; les troubadours provinciaux,
potes nomades et populaires, avaient donn le nom de leur langue,
_roman_,  ce genre de composition. Ces romans, dans lesquels Arioste
allait puiser les fables et les merveilles de ses chants, rappelaient
plus encore la Perse et l'Arabie que la France. C'taient des espces
de _Mille et une Nuits_ occidentales, rcits merveilleux de
l'imagination des harems, des cours et des camps, auxquels on ne
demandait aucune vraisemblance, mais de la galanterie, de l'hrosme,
de l'imprvu et du prodige; les hros, les chevaliers, les
enchanteurs, les fes, les femmes, en taient les acteurs obligs; on
rattachait ces aventures  quelques traditions historiques du temps de
Charlemagne et de sa Table Ronde, ou bien au temps de l'invasion des
Sarrasins en Espagne et en France. On prenait ces rcits tantt au
srieux dans le peuple, tantt en plaisanterie dans les cours; de ce
mlange indcis de srieux chez les ignorants, de plaisanterie chez
les lettrs, tait n le germe d'pope hro-comique qui florissait
alors en Italie. Nous n'en ferons pas l'histoire. Le pome _de Pulci_,
premier type de don Quichotte et source inpuisable o puisa Arioste,
le grotesque _cieco da Ferrara_; le _Roland amoureux_ de Boardo,
merveilleuse dbauche de verve de ce pote, dans lequel Arioste n'eut
qu' prendre tous ses personnages, dj familiers  la multitude de
son temps; tous ces pomes hro-comiques et beaucoup d'autres moins
clbres ouvraient la voie  Arioste: il n'avait qu' y marcher mieux
que ses devanciers. Il allait se jeter dans des chemins dj frays 
travers des aventures dj populaires, et faire mouvoir des
personnages historiques ou romanesques dj familiers  l'esprit du
sicle: seulement il pouvait  son gr prendre ces personnages au
srieux, comme le Dante ou le Tasse, ou les prendre en bouffonnerie
comme le _Pulci_ ou le _Boardo_, ou enfin les prendre en bonne et
gracieuse plaisanterie hroque, comme il le fit lui-mme. La nature
attique et dlicate de son imagination, la nature lgante et raffine
de la cour de Ferrare, ne lui permettaient pas d'hsiter; il prit son
sujet en grce, en folie, en ironie lgre, tel qu'il convenait  un
grand pote qui voulait badiner et non corrompre.


V

Cela fait, il employa les dix plus fortes annes de sa vie studieuse
et solitaire  crire le _Roland furieux_, le dernier mot de
l'imagination humaine!

Nous avons partag longtemps l'espce de ddain que les esprits
srieux et tristes prouvent par prvention contre ce miraculeux
badinage. On n'est pas toujours d'humeur de s'amuser ou de plaisanter,
mme avec le plus beau gnie des temps modernes. Un homme bien
suprieur  nous, Voltaire lui-mme, quoique coupable d'une dbauche
d'esprit bien autrement cynique et bien autrement rprhensible dans
son pome de la _Pucelle_, avait commenc, comme nous, par mpriser
l'Arioste sur parole; mais quand il eut vieilli, quand il eut essay
vainement lui-mme d'imiter et d'galer cet inimitable modle de
plaisanterie potique, il changea d'avis; il se reconnut vaincu, il
crivit les lignes suivantes en humiliation et en rparation de ses
torts:

Le roman de l'Arioste, dit-il dans son examen des popes
immortelles, est si plein et si vari, si fcond en beauts de tous
les genres, qu'il m'est arriv plusieurs fois, aprs l'avoir lu tout
entier, de n'avoir d'autre dsir que d'en recommencer la lecture. Quel
est donc le charme de la posie naturelle?... Ce qui m'a surtout
charm dans ce prodigieux ouvrage, c'est que l'Arioste, toujours au
dessus de sa matire, la traite en badinant; il dit les choses les
plus sublimes sans effort, et il les conclut souvent par un trait de
plaisanterie, qui n'est ni dplac ni recherch. Ce pome est  la
fois l'_Iliade_, l'_Odysse_ et le _Don Quichotte_; car son principal
hros devient fou comme le hros espagnol, et est infiniment plus
plaisant. Il y a bien plus: on s'intresse  Roland, et personne ne
s'intresse  Don Quichotte, qui n'est reprsent dans Cervantes que
comme un insens  qui on fait continuellement de mauvais
tours........ Il y a dans le _Roland furieux_ un mrite inconnu 
toute l'antiquit, ce sont les exordes de ses chants; chaque chant est
comme un palais enchant dont le vestibule est toujours dans un got
diffrent: tantt majestueux, tantt simple, mme grotesque; c'est de
la morale, de la gaiet, de la galanterie et toujours du naturel et de
la vrit. (Ici Voltaire traduit en vers, mais traduit faiblement,
quelques-uns des dlicieux exordes que j'essayerai,  mon tour, de
vous traduire en prose.)

Il a t donn au seul Arioste, continue-t-il, d'aller et de revenir
des descriptions les plus terribles aux peintures les plus gracieuses,
et de ces peintures,  la morale la plus sage. Ce qu'il y a de plus
extraordinaire encore, c'est d'intresser vivement pour les hros et les
hrones dont il parle, quoiqu'il y en ait un nombre prodigieux. Il y
a, dans son pome, presque autant d'vnements pathtiques qu'il y en a
de grotesques. Arioste fut le matre et le modle du Tasse; l'_Armide_
est d'aprs l'_Alcine_..... Je n'avais pas os autrefois le compter
parmi les potes piques; je ne l'avais regard que comme le premier des
comiques; mais en le relisant je l'ai trouv aussi sublime que plaisant,
et je lui fais trs-humblement rparation. Le pape Lon X publia une
bulle en faveur de ce pome et dclara excommunis ceux qui en diraient
du mal. Je ne veux pas encourir cette excommunication.

Nous savons, en effet, que deux souverains pontifes firent  l'Arioste
l'honneur de louer dans des bulles l'innocente et ravissante
plaisanterie du pote de Ferrare, malgr les stances un peu trop
lestes dont quelques-uns de ses chants sont un peu trop diaprs. Mais
nous ne tenons pas pour avre l'excommunication mentionne par
Voltaire. Ces lgrets du style de l'Arioste, au reste, taient dans
les moeurs de son pays et de son temps.

 ces observations de Voltaire il faut en ajouter une, qui donne seule
le secret de la composition de l'Arioste et du succs de cette oeuvre
en Italie. Ce secret, c'est le caractre national des Italiens, c'est
le gnie du lieu et du peuple.

L'Italien est le seul peuple antique ou moderne qui ait  la fois
assez d'imagination pour s'enthousiasmer du merveilleux, et assez
d'esprit pour se moquer de son propre enthousiasme. C'est de cette
double facult qu'est n le genre hro-comique; ce genre a besoin,
pour tre cultiv et senti, d'une dose gale d'enthousiasme dans le
coeur et de raillerie dans l'esprit. C'est prcisment l le caractre
de l'Italien moderne: il imagine, et il rit de ses propres
imaginations; c'est aussi le caractre de la vieillesse dans les
nations et dans les individus. Quand l'Italie commena  vieillir,
elle produisit les pomes factieux du _Morgante_, du _Roland
amoureux_, du _Roland furieux_; quand l'Espagne toucha  sa snilit,
elle produisit le _Don Quichotte_; quand la France sentit les
atteintes de l'ge aprs son dix-septime sicle, elle produisit
Voltaire et _la Pucelle_; quand l'Angleterre eut pass son ge de
raison pour arriver  son ge de dsillusion littraire, elle
produisit le _Don Juan_ de Byron, ce pome de l'ironie de toute
chose, mme de l'amour et de la posie. Aussi tous ces ouvrages et
tous ces pomes, o l'crivain ou le pote se moquent un peu
d'eux-mmes et de leurs lecteurs, ne peuvent tre lus avec agrment
qu' deux poques de la vie: ou quand on est trs-jeune et qu'on n'a
pas encore pleur; ou quand on est trs-mr et qu'on ne pleure plus.
Trs-jeune, on a ce franc rire de l'enfance qui n'a point de remords
ou de retour sur les tristesses de la vie encore en fleur; trs-vieux,
on a ce rire un peu amer des derniers jours, o l'esprit, trop
expriment des illusions de la vie, se moque du coeur qui s'est
refroidi dans les poitrines. Nous ne conseillerons donc jamais  un
homme dans la maturit active de la vie, de lire l'Arioste;  l'ge o
les passions sont srieuses, on ne comprendrait pas ce badinage avec
l'hrosme ou l'amour. Le livre, quoique dlicieux, tomberait des
mains. Il faut le lire avant l'ge des passions: c'est ainsi que nous
l'avons lu la premire fois nous-mme, avant notre vingtime
printemps; c'est ainsi que nous le relisons aujourd'hui aprs notre
soixantime hiver.

J'aime  me retracer avec vous le lieu, l'poque, les personnes, au
milieu desquels je lus ou j'entendis lire pour la premire fois cette
ferie du coeur et de l'imagination qu'on appelle le _Roland furieux_.
Le lieu, la saison, les personnes, taient admirablement adapts par
le hasard  cette ravissante lecture. Laissez-moi recomposer la scne
et le tableau.


VI

C'tait en Italie. J'avais dix-neuf ans; le printemps de la nature
correspondait au printemps de mes sensations. Sur une des collines
lgrement boises d'oliviers, de mriers et de myrtes, qui dominent
non loin de Venise la mer Adriatique, et qu'on appelle les collines
euganennes, s'lve un vaste chteau de plaisance, ou plutt une de
ces _villas_ de luxe, dans lesquelles les familles italiennes des
villes voisines s'tablissent au printemps et en automne pour la
_villegiatura_, c'est--dire pour prendre du bon temps et du bon air
dans un voluptueux loisir, aprs les lassitudes du carnaval.

La villa tait flanque du ct du nord par une muraille vgtale de
hauts et noirs cyprs qui la garantissaient du souffle des Alpes
allemandes; du ct du midi et de l'orient, elle tait entoure de
belles terrasses enchsses de caisses d'orangers qui formaient vote
de feuilles sur la terre, et, quand le vent de mer les secouait, tapis
de fleurs blanches sous les pieds. Deux grands bassins encadrs de
marbre noirci par les annes clapotaient doucement au milieu des
terrasses; chacun de ces bassins avait au milieu de l'eau un groupe de
sculpture verniss de mousses, o des Neptunes, des Naades, des
dauphins, vomissaient de leurs gueules, ou distillaient de leurs
cheveux, ou faisaient jaillir de leurs tridents des jets d'eau en
lger gazouillement, qui rpandaient un son d'harmonica dans les
jardins et jusque dans les salles de la demeure.  l'angle extrieur
d'une de ces terrasses on descendait par une vote souterraine en
cailloutage dans une grotte rustique d'o l'on voyait glisser, comme
des cygnes sur une pice d'eau, les voiles de la mer Adriatique. Quand
le vent de _Libecio_ agitait les vagues, on voyait frissonner la mer
et courir l'cume avec ce sentiment de gaiet et d'immortalit que
donne au regard cette surabondante vie et cette renaissante jeunesse
des lments qui semblent vivre et qui vivent en effet d'une nouvelle
vie tous les matins. L'eau qui dcoulait des bassins par une rigole de
marbre, traversait la grotte avec un lger gazouillement entre des
joncs. Des bancs de marbre rgnaient tout autour de la grotte; elle
tait tapisse de fleurs grimpantes renouveles,  mesure qu'elles se
fanaient, par les jardiniers. Une pente rapide de gazon, comme un
glacis de forteresse, descendait de l vers la plaine; un bois de pins
maritimes s'tendait plus bas entre le glacis et la plaine; ses troncs
penchs par le vent, ses rameaux cuivrs par le soleil et les lgers
parasols de ses cimes laissaient entrevoir la mer entre les branches
et par-dessus la tte des arbres. Leurs lgers frmissements  la
moindre brise d't remplissaient l'air et la grotte d'harmonies
fugitives, semblables  des plaintes d'eau ou  des chuchotements de
voix humaines qui se parlent tout bas.

C'tait l qu'on passait les heures brlantes du jour.


VII

J'avais t conduit, par une concidence trs-naturelle de hasard et
de relations de famille, dans ce charmant sjour de villgiature.

La jeune comtesse Hlna G***, fille du prince G*** des tats-Romains,
tait veuve d'un officier suprieur des armes italiennes, mort de ses
blessures en Espagne. Ce gnral tait alli  ma famille; il avait
amen sa femme en France pendant une de ses campagnes, et il l'avait
confie  l'amiti d'une de mes proches parentes, chez laquelle
j'avais eu occasion de la voir souvent quelques annes avant mes
voyages. Il tait naturel qu'elle m'accueillt comme un enfant de la
maison, quand mes parents, pour achever mon ducation, m'envoyrent
sjourner dans le pays qu'elle habitait maintenant elle-mme; aussi me
reut-elle avec le plus gracieux accueil  la ville ds que je me fus
prsent  elle,  titre d'ancienne connaissance et d'ancienne
familiarit en France. Elle partait le lendemain pour s'tablir avec
sa socit de printemps dans sa villa des collines euganennes; elle
me proposa, d'un ton qui ne permit pas mme l'hsitation, de m'emmener
avec elle, et de passer la saison des grandes chaleurs dans ses
jardins temprs par le vent de l'Adriatique.

Il aurait fallu un autre coeur que le mien pour refuser une si
agrable hospitalit,  une poque de premire jeunesse et de premire
impression o l'on croit aimer tout ce qu'on admire.

Dieu! qu'elle me parut embellie et panouie par les trois annes
d'absence et de veuvage qui s'taient coules depuis que je l'avais
vue pour la premire fois! Le ciel d'Italie a des rayons qui font
fleurir deux fois les femmes comme les citronniers de cette terre;
elles ont autant de printemps que d'annes, jusqu' l'ge o il n'y a
plus de printemps que dans le ciel; c'est alors qu'elles disparaissent
du monde et qu'on ne revoit plus leurs charmants fantmes que dans les
corridors des monastres ou sous les colonnades de leurs glises; de
l leurs rves montent pieusement au paradis, qui n'est encore pour
elles qu'une dernire floraison de leur ternelle jeunesse.

La comtesse Hlna pouvait avoir trente ou trente-quatre ans  cette
poque: encore ne pouvait-on lui donner ce nombre d'annes que par
rflexion, et en voyant  ct d'elle grandir au niveau de sa tte une
charmante fille unique de quinze ans, qu'on appelait Thrsina: mince,
svelte, lance, et pour ainsi dire diaphane.

La beaut de la comtesse Hlna, ou, comme on l'appelait parmi ses
amies, par abrviation familire, _Lna_, ne pouvait se peindre: les
mots et les couleurs, quelque nuancs qu'ils soient, ont des limites
que le talent mme de l'Arioste ou de Corrge ne peut dpasser; la
beaut fminine n'en a pas, de limites. On aurait plutt pu la chanter
en musique qu'on n'aurait pu la dcrire en paroles ou la reprsenter
en couleurs. Il y a telle mlodie de Rossini, entendue dans une barque
portant deux fiancs sur une mer lumineuse, par une belle lune d't,
dans le golfe de Naples, qui m'a fait revoir mille fois plus vraie
dans l'imagination la comtesse _Lna_, que tous les portraits et
toutes les descriptions du monde. Moi-mme j'ai essay vingt fois
dans ma vie,  tte repose, de dcrire sur une page en vers ou en
prose cette indescriptible figure avec tous les dtails des traits,
des yeux, de la bouche, des cheveux, de l'attitude, sans avoir jamais
pu y russir. Je dchirais la page aprs l'avoir crite; je jetais la
prose ou les vers au vent, comme un peintre jette son pinceau
impuissant sur sa toile. On ne dcrit pas l'ivresse, on ne peint pas
la verve; la beaut est la verve de la nature; la sienne semblait
enivrer l'air qui l'enveloppait et qui devenait lumineux et tide en
la touchant; elle marchait, comme les hrones surnaturelles de
l'Arioste, dans un limbe d'attraits et de fascination auquel on
n'essayait mme pas d'chapper.

Ce n'tait cependant ni sa taille, plutt harmonieuse qu'lance, ni
ses cheveux blonds, dors comme les rgimes de mais suspendus aux
toits des chaumires de ses collines, ni ses yeux bleus, plus foncs
que les eaux de sa mer Adriatique, ni sa bouche souriante, ni ses
dents de nacre, ni sa tte ondoyante sur son cou de marbre un peu
long, comme la tte lgre de la jument arabe sur son encolure, ni sa
dmarche un peu tranante et un peu serpentante, comme celle de la
femme turque accoutume au divan, et qui trane ses pieds nus dans ses
babouches au bord de ses fontaines; ce n'tait pas mme le timbre
enchanteur de sa voix, o tintait un rire sonore et lger sur une
basse de mlancolie douce et tendre; non, ce n'tait rien de tout cela
qui pouvait donner le trait dominant  ce portrait d'Italienne du
Nord. Il n'y a qu'un mot qui me la reprsente, et ce mot est trange 
force de vrit: c'tait une me  fleur de peau! Sa beaut tait une
transparence; on voyait au fond de son coeur, et tout ce qu'on y
voyait tait si bon, si tendre, si intelligent, si serein, si souriant
et si compatissant  la fois, qu'on ne savait plus, en la regardant,
si c'tait l'enveloppe ou la personne qu'on admirait involontairement
et unanimement en elle; ou, pour mieux dire, on ne pensait plus 
admirer, on s'attendrissait: l'attendrissement est la vraie forme, la
forme pathtique de l'admiration. Et puis cependant elle tait si gaie
et si jeune d'esprit que cet attendrissement, sans cesse dvi par son
sourire, n'allait pas jusqu' la passion et s'arrtait au charme; le
charme est ce crpuscule et ce pressentiment de l'amour, o l'amour
devrait s'arrter ternellement, pour n'arriver jamais jusqu'au feu,
jusqu' l'amertume et jusqu'aux larmes.

Telle tait la comtesse _Lna_; je n'ai connu que madame Malibran, sa
compatriote, qui me l'ait rappele, non pour la beaut, mais pour
l'attraction de l'me. Hlas! elles ne sont plus, ni l'une ni l'autre,
sur cette terre; elles sont remontes  ces rgions inconnues d'o les
belles matines se lvent derrire les montagnes de leur pays, et o
les beaux soirs s'teignent dans leur belle mer Adriatique. Quelques
vagues, attardes comme nos coeurs, gardent leurs derniers reflets et
les roulent jusqu' la nuit, d'un rivage  l'autre, avec des lueurs et
des soupirs qui donnent leur mlancolie mme aux lments.


VIII

La socit trs-restreinte que la comtesse _Lna_ emmenait avec elle 
la campagne pour passer la _villegiatura_ se composait, outre sa
fille, d'un vieil oncle de son mari. On l'appelait le _canonico_. Ce
nom de _chanoine_ lui venait sans doute d'un prieur ou d'un canonicat
qu'il possdait aux environs de Padoue. C'tait une de ces figures
semi-joviales et semi-srieuses, comme il y en a tant parmi les
membres les plus irrprochables du haut clerg sculier en Italie.
Quoique trs-exemplaire dans ses moeurs et trs-pieux dans ses
pratiques, le _canonico_ n'avait rien du rigoriste dans ses plaisirs
d'esprit; il avait un tel fond d'innocence dans le coeur, qu'il ne se
scandalisait jamais des lgrets dcentes de lecture ou de
conversation autour de lui. La pruderie n'est pas la meilleure preuve
de bonne conscience. Il n'avait aucune pruderie; le fin rire et la
douce pit s'accordaient parfaitement sur ses lvres; il n'entendait
mal  rien; son brviaire sous le bras en sortant de la chapelle, rien
ne lui paraissait plus naturel que de prendre un Arioste dans son
autre main et de nous en lire quelques stances, qui finissaient
souvent par un clat de rire. Les Italiens n'ont pas, sur ces
badinages d'esprit, le rigorisme des Franais, et surtout des Anglais.
Ce qui badine est rarement coupable  leurs yeux indulgents. Le vice
est srieux, le plaisir est foltre; la bonne intention et la belle
posie purifient tout  leurs yeux dans l'Arioste: seulement, quand la
strophe tait un peu trop nue, le _canonico_ jetait son mouchoir sur
la page, comme le statuaire chaste jette une draperie ou un feuillage
sur une nudit de marbre. Cet excellent homme adorait sa nice, et
surtout sa petite-nice; il gouvernait la fortune et servait tout  la
fois de pre spirituel et de pre temporel  la maison.

Un professeur de belles-lettres  l'universit de Padoue, vieil ami du
_canonico_ et de la comtesse, et qui n'avait pas d'autre nom que celui
de _signor professore_, compltait tous les ans la runion. C'tait un
homme d'une belle figure, entre cinquante et soixante ans, d'une voix
pleine et sonore, accoutum  remplir les vastes salles de
l'universit  Padoue. Il portait le front haut comme le verbe; son
geste, majestueux et presque hroque, accompagnait toutes ses
paroles, comme s'il et voulu les sculpter indlbilement dans la
mmoire de ses auditeurs. L'habitude de professer donne souvent un
pdantisme  la parole et une impriosit au geste, qui rvoltent au
premier abord; l'homme n'aime pas  vivre avec les oracles. Mais le
_professore_ n'avait de l'oracle que l'extrieur;  son attitude prs,
c'tait le plus modeste et le plus conciliant des hommes. Il avait
pour fonction unique, dans la socit, de rendre une espce de culte,
uniquement potique,  la comtesse _Lna_, et de composer sur chacun
de ses attraits, sur chacun de ses pas, sur chacun de ses sourires,
des milliers de sonnets, qu'on imprimait sur papier rose, qui se
distribuaient aux amis de la famille. On a dit plaisamment de ces
sonnets lombards ou vnitiens:

  Les sonnets que Turin voit clore en un an
  Pourraient prs de Ferrare engorger l'ridan.

Le professeur avait, en outre, pour fonction, celle de lecteur dans la
maison de _Lna_. Contempteur n de la posie moderne, et partisan
fanatique des crivains et des potes du seizime sicle en Italie,
Dante tait sa divinit, Arioste tait sa monomanie. Il en avait une
dition dans toutes ses poches; ces ditions taient surcharges de
notes sur toutes les marges; il crivait depuis dix ans des
commentaires qui devaient lucider toutes les allusions du pote de
Ferrare. C'est par lui que j'appris que l'Arioste, dans un voyage
qu'il fit  Florence, vers l'ge de quarante-cinq ans, conut un amour
srieux et durable pour une charmante veuve florentine  laquelle il
adressait mentalement toutes les louanges qu'il donne aux femmes
belles et vertueuses, et dont il retraait quelques souvenirs dans
chacun des dlicieux portraits de femmes dont son pome est illustr.

Le _canonico_ et le _professore_ me prirent assez vite en amiti, par
indulgence d'abord pour ma jeunesse, par complaisance ensuite pour la
comtesse Lna, qui me traitait en frre plus qu'en tranger, et enfin
pour ma prdilection de novice en faveur de la langue et de la posie
italiennes: seulement ils se htrent de me prmunir contre mes
enthousiasmes juvniles et inexpriments pour _la Jrusalem dlivre_
et pour le Tasse. Pome et pote de dcadence, d'affterie et de
boudoir, me disaient-ils tous les deux, avec une moue de mpris sur
les lvres. Jeune homme, ne donnez pas dans ce travers, ajoutaient-ils
souvent. L'Italie n'a que trois potes: l'un pour le surnaturel,
_Dante_; l'autre pour le naturel, l'_Arioste_; le troisime pour
l'amour, _Ptrarque_! Dfiez-vous des autres: ils ne sont pas du bon
temps ni de la bonne langue.

--Je parierais que vous ne connaissez pas l'Arioste! me dit un jour,
avec un air de supriorit un peu ddaigneux, le professeur. J'avouai
modestement que je ne l'avais pas lu encore.

Il ne faut pas le lui faire lire, dit le _canonico_: il est trop
jeune, il y a trop d'_amourettes_, trop d'_Alcine_, trop de _Zerbin_,
trop d'_Anglique_, trop de _Mdor_.

--Oui, mais il y a des _Ginevra_, dit en rougissant un peu la
comtesse, il y a des hros et des femmes adorables qui sont de bien
bonne compagnie pour une imagination potique de dix-neuf ans;
pourquoi les lui interdire? On se modle sur ce qu'on aime:
laissez-lui aimer les belles choses, les belles aventures et les beaux
vers; peut-tre que, plus vieux, il aura eu des chagrins et il aura
trop de larmes dans les yeux pour lire ces divins badinages  travers
ses pleurs.

--Elle a raison, reprit le _canonico_, qui jamais ne contredisait sa
belle nice, et je me charge, si vous voulez, de tout concilier.
Prtez-moi votre divin pome, mon cher professeur, ajouta-t-il en se
tournant vers son ami le rhtoricien rudit de Padoue, je me charge de
mettre le _sinet_ aux pages avant la lecture, de telle faon que le
jeune tranger, la comtesse et mme ma petite-nice Thrsina,
pourront tout lire ou tout couter sans qu'il monte une image
scabreuse  l'imagination du jeune homme, ou une rougeur au front de
l'innocente. Je me piquerai peut-tre un peu les doigts en mondant ce
rosier  quarante-cinq feuilles qui enivre depuis trois sicles notre
Italie; mais,  mon ge et avec mon caractre, on a la main calle et
la peau dure; on peut jouer avec les feux follets de l'Arioste sans
craindre de se brler les doigts ou les yeux.

--Bravo! cher _canonico_, s'crirent en battant des mains la belle
comtesse Lna, sa charmante fille, le professeur et moi; nous pourrons
lire, et, si nous lisons une stance de trop, nous mettrons tous nos
pchs sur la conscience du chanoine.

Ainsi fut convenu; aprs souper nous nous endormmes tous avec la
perspective amusante des enchantements, des tournois, des aventures,
des amours, des chevaleries, des hrosmes et des potiques folies du
plus inventif et du plus gracieux des potes.


IX

La vie que l'on menait pendant la villgiature, dans la villa de la
comtesse Lna et de toutes les familles lgantes d'Italie, tait
minemment adapte  ces longues lectures en commun qui sont
l'occupation des longues paresses d'esprit. La villa, immense et
paisible, compose de vastes salles tapisses de vieux tableaux, et de
quelques chambres hautes sous les toits, ouvrant sur les cours de
marbre de l'difice, ou sur les longues avenues de myrtes et de
lauriers taills en murailles, tait gnralement silencieuse comme un
clotre. On n'y entendait gure que le pas lourd et rgulier du vieux
majordome de la maison, qui parcourait les corridors pour porter des
cruches d'eau aux portes des chambres des htes, et le jaillissement
monotone des jets d'eau retombant en notes argentines dans les bassins
de la cour intrieure. Tous ces difices, dont l'architecte loigne
avec scrupule les fermes, les basses-cours, les curies, les cuisines,
les logements des serviteurs, semblent avoir t construits surtout
pour la sieste, ce sommeil diurne qui occupe un tiers de la journe
des Italiens. Les htes eux-mmes se runissaient et se rencontraient
peu dans la maison et dans les jardins, except  l'heure du dner et
aprs la sieste, qui se prolongeait jusqu'au penchant du soleil sur
l'horizon de l'Adriatique. Le reste du temps appartenait  la
solitude; par moment le bruit d'une fentre qui s'entr'ouvrait en
battant mlancoliquement contre la muraille, et le bras blanc de la
comtesse Lna ou de sa fille qui cartait doucement le rideau pour
laisser rentrer le demi-jour dans leur chambre, appelaient
l'attention: un petit billement sonore qui s'chappait  haute voix
de leurs lvres au rveil, un doux et tendre _om_! exclamation
langoureuse qui accompagne un million de fois par heure, en Italie, le
geste de la femme entr'ouvrant ses persiennes aprs la sieste; c'tait
l le seul bruit qu'on entendait autour de la villa.

Ce dernier bruit surtout me charmait; j'avais soin de m'veiller le
premier, j'aimais  m'accouder sur ma fentre, qui tait au-dessus de
la fentre de la belle veuve, pour recueillir ce doux _om_! et pour
regarder cette blanche main qui se retirait sous sa manche de soie
noire, aprs avoir cart le contrevent.

Il n'y avait point de djeuner en famille; chacun jouissait de sa
premire matine  sa guise et sans rendre aucun compte de ses heures
jusqu'aprs midi.  sept heures du matin, le vieux, majordome
apportait  chacun, sur un petit plateau de vieux laque de Chine, sa
mousse de chocolat dans une tasse de Saxe, accompagne de cinq ou six
_grissins_ de Turin, petites fltes de pain durci au four jusqu' la
moelle, et d'un grand verre de Bohme rempli d'eau  la glace: seul
djeuner des peuples sobres nourris par le soleil, comme les
Espagnols, les Italiens, les Portugais, les Amricains du Sud.

Aprs ce frugal repas, on restait ou on sortait,  son caprice. La
belle veuve et sa fille s'occupaient dans leur intrieur de quelques
dtails de mnage avec l'intendant, le majordome et les fermiers de
la terre; le chanoine disait sa messe ou lisait son office  l'ombre
des longues alles de charmille du parterre; le professeur annotait
pour la centime fois son Arioste dans la bibliothque, pave de
manuscrits. Je prenais un chien au chenil ou un cheval dans les
curies, et j'allais chasser ou chevaucher pendant quelques heures,
dans les bouquets de pin ou dans les sentiers de sable de ces
collines,  demi vtues de chaumes ou de bois d'oliviers. Le son de la
cloche de l'_Angelus_ dans la tour carre du village nous rappelait
tous au dner.

On dnait alors en Italie au milieu du jour. Ce repas, chez la
comtesse Lna comme partout ailleurs, tait sobre et court; une soupe
de pte d'Italie saupoudre de fromage de Parmesan rp, du riz, des
oeufs, des lgumes, quelques poules de la basse-cour ou quelque gibier
de la colline; un vin noir, pais et sucr, qui tachait le verre; des
figues et des olives du domaine, taient tout le luxe de ces tables,
mme dans les plus opulentes villas.

Aprs le dner, chacun se retirait de nouveau dans sa chambre pour la
sieste; on dormait ou on rvait, jusqu' quatre heures. On
redescendait alors pour se rencontrer sur les terrasses, et pour
commencer nonchalamment une seconde matine, jusqu' l'heure o le
soleil touchait presque  la mer, o la premire rose du soir
mouillait l'herbe, et o l'on annonait que la calche tait attele
pour la promenade du soir, aussi rgulire que le coucher du soleil.

C'taient ces heures nonchalantes de l'avant-soire entre la sieste et
la promenade du soir, que nous passions dans la grotte de rocaille 
respirer l'air de la mer,  causer sans suite,  rver tout haut, 
jouer de la main avec l'eau courante qui scintillait et chantait dans
la rigole de marbre  nos pieds. Ce furent celles aussi que nous
dcidmes de consacrer tous les jours  la lecture de l'Arioste.

Le _canonico_ avait fait scrupuleusement sa tche. Aprs son brviaire
dit pendant la matine, il nous apporta tout radieux un volume
poudreux d'une vieille dition de Venise, en faisant retentir les deux
couvertures du volume entre ses grosses mains. Il nous fit apercevoir
autant de sinets pendants en bas des pages qu'il y en a ordinairement
dans un livre d'glise  demi couch sur le pupitre  gauche de
l'autel. Voil vos limites, dit-il avec un sourire grave au
professeur,  la comtesse Lna,  Thrsina et  moi; vous ne les
franchirez pas: mais, entre ces limites, vous pourrez vous promener 
votre aise  travers les plus riants paysages, les plus merveilleuses
aventures et les plus potiques badinages qui soient jamais sortis de
l'imagination d'une crature de Dieu.

Nous prommes tous de respecter religieusement les sinets sacrs que
le _canonico_ avait certainement emprunts  un de ses vieux
brviaires, et nous prmes sance dans les attitudes diverses du
plaisir anticip de la curiosit et du repos: le chanoine sur un grand
fauteuil de chne noir sculpt, adoss au fond de la grotte, et qu'on
avait tir autrefois de la chapelle pour prparer au bonhomme une
sieste commode dans les jours de canicule; le professeur sur une
espce de chaise de marbre forme par deux pidestaux de nymphes
sculpts, dont les statues taient depuis longtemps couches  terre,
toutes mutiles par leur chute et toutes vernies par l'cume verdtre
de l'eau courante; la comtesse Lna  demi assise,  demi couche sur
un vieux divan de paille qu'on transportait en t du salon dans la
grotte, les pieds sur le torse d'une des nymphes qui lui servait de
tabouret, le coude pos sur le bras du canap, la tte appuye sur sa
main; sa fille Thrsina  ct d'elle, laissant incliner sa charmante
joue d'enfant sur l'paule demi-nue de sa mre; moi couch aux pieds
des deux femmes,  l'ouverture de la grotte, sur le gazon jauni par le
soleil, le bras pass autour du cou de la seconde nymphe et le front
lev vers le professeur, pour que ni parole, ni physionomie, ni
geste, n'chappassent  mon application. Boccace aurait fait une
description de cette lecture au bout d'un jardin; Boucher en aurait
fait un tableau: mais ni Boccace ni Boucher n'auraient pu en galer le
charme,  moins que la comtesse Lna et sa jeune image, rpercute en
bauche dans le visage de sa fille Thrsina, n'eussent pos devant
eux, comme elles posaient en ce moment devant nous.


X

Le professeur ouvrit le livre; mais il ne regarda mme pas la
premire page, tant il savait par coeur l'exorde chevaleresque du
pome; et, d'une voix magistrale, qui faisait rsonner l'antre comme
un instrument  vent, il nous rcita les premires stances:

  Le donne, i cavalier, l'arme, gli amori
  Le cortesie, l'audaci imprese io canto, etc.

c'est--dire en style littral, le seul qui rende l'intention et le
gnie local du pote:

Les femmes, les chevaliers, les combats, les amours, les galanteries,
les aventures hroques je chante, qui furent au temps o les Maures
d'Afrique passrent la mer et ravagrent si cruellement la France,
etc., etc.

Je me propose de dire, par la mme occasion, de Roland, des choses
qui n'ont jamais t dites encore ni en prose ni en rimes; d'homme si
sens et si estim qu'il tait au commencement, il devint, par amour,
insens et furieux. Je dirai ces choses, si toutefois celle qui m'a
rendu presque aussi fou que lui, et qui m'enlve de jour en jour
davantage le peu de sens que j'avais, m'en laisse assez pour accomplir
ici ce que j'entreprends!

 gnreux descendant d'Hercule, ornement et splendeur de notre
sicle, Hippolyte (d'Este), puissiez-vous accueillir le peu que votre
humble serviteur veut ainsi vous offrir; ce que je vous dois, je peux
essayer de le payer en paroles et en ouvrage d'encre, et, si je vous
donne si peu, ne me l'imputez pas  ingratitude, puisque tout ce que
je peux donner, je le donne  vous!

--Voyez, dit le professeur en s'arrtant aprs ces deux premires
stances, quelle sobre exposition et quelle invocation  la fois
modeste et touchante  l'amiti de ce prince. Hlas! le pauvre pote,
ajouta-t-il, il n'avait pas besoin d'enfler sa voix pour clbrer la
gnrosit de ses souverains, qui ne le payrent presque jamais qu'en
applaudissements et en familiarit.  l'exception d'Auguste, des
Mdicis et de Louis XIV, les princes et les nations semblent s'tre
rserv le privilge d'ingratitude envers ceux qui les illustrent. Le
Tasse, aprs Arioste, devait en tre un mmorable exemple,  la mme
cour de Ferrare.

--Que voulez-vous, dit le _canonico_, on ne peut pas recevoir deux
fois sa rcompense, quelque bon ouvrier qu'on soit; les immortels sont
pays par l'immortalit.--Ah! si j'avais t une Lucrce Borgia ou une
lonore d'Este, s'cria la comtesse Lna, j'aurais voulu donner  ces
deux divins potes la moiti de mon revenu pour que l'un me ft
pleurer le matin et que l'autre me ft sourire le soir!--Vous dites
mieux que vous ne pensez, reprit le professeur en disant _sourire_,
car vous allez voir que l'Arioste ne dride jamais son gnie jusqu'
la bouffonnerie, ce dfaut de ses prdcesseurs dans la posie
hro-comique, mais seulement jusqu' la lgre plaisanterie. Il est
badin et jamais cynique; sa posie est de la fantaisie toujours, de la
sensibilit quelquefois, de la crapule ou de la grimace jamais.
L'imagination ne se salit pas avec lui, elle _s'enjoue_, si le
seigneur franais me permet cette mauvaise expression dans sa langue.
Ce n'tait pas un homme de l'espce de votre cur de Meudon: c'tait
un homme de bonne compagnie, d'une ducation acheve, d'une figure
aussi belle et aussi noble que son gnie; vivant le matin dans sa
bibliothque, rvant le jour dans les bois et dans les jardins des
environs de Ferrare, rcitant le soir aux dames et aux courtisans
d'une cour oisive et lgante les charmantes badineries de sa plume,
et nourrissant comme une foi terrestre, dans son coeur, un amour
dlicat et respectueux pour sa charmante veuve de Florence; culte
intime qui l'aurait empch jamais de profaner dans la femme l'idole
fminine dont il tait l'adorateur.--Et pourquoi ne l'pousa-t-il pas?
dit la belle veuve Lna en faisant des lvres une petite moue
d'impatience. Si j'avais t d'elle, j'aurais prfr l'amour d'un tel
_cavaliere_  la main du premier prince d'Italie!--Cette charmante
veuve, rpondit le professeur, tait de la riche famille des Amerighi
de Florence dont un membre, Amerighi Vespuzio, donna son nom au
nouveau monde. Sans doute la mdiocrit de fortune d'Arioste fut
l'obstacle qui s'opposa  leur union, car elle l'aimait et elle
pressentait sa gloire. Il allait la revoir  Florence toutes les fois
qu'il traversait la Toscane pour aller  Rome ou pour en revenir, dans
les ambassades dont il fut honor par les princes de Ferrare auprs
des papes et surtout de Jules II et de Lon X. Cette belle personne
se nommait Genevive, _Ginevra_: il lui adressait mentalement des
lgies, des odes et des sonnets d'une perfection au moins gale 
celle de son pome; vous allez voir tout  l'heure que ce nom chri
occupait sans cesse sa pense et qu'il l'encadra dans son pome, en
faisant de _Ginevra_ l'pisode le plus touchant et le plus enchanteur
d'un de ses chants. Mais il ne divulgua jamais son amour, par une
discrtion insparable du vritable culte. Continuons.

Le professeur nous lut alors, sans l'interrompre, tout le premier
chant; on y voit avec plus de charme que de clart comment
Charlemagne,  la tte de l'arme d'Occident, attendait au pied des
Pyrnes l'arme des Sarrasins commande par Agramant; comment le
paladin Roland, neveu de Charlemagne et revenant des Indes avec
Anglique, reine du Cathay, dont il tait amoureux jusqu'au dlire,
arriva au camp de Charlemagne pour lui prter son invincible pe;
comment Charlemagne, craignant que la passion de Roland pour Anglique
ne lui ft oublier ses devoirs de chevalier et de chrtien, lui enleva
Anglique, dont Renaud de Montauban, son autre neveu, tait galement
pris; comment Anglique fut confie par Charlemagne au vieux duc de
Bavire, afin de la donner comme prix de la valeur  celui de ses deux
neveux qui aurait combattu avec le plus d'hrosme; comment les
chrtiens sont dfaits par les Sarrasins; comment Anglique s'vade
pendant la bataille  travers la fort; comment elle y aperoit Renaud
courant  pied aprs son cheval _Bayard_, qui s'tait chapp; comment
Anglique, qui a Renaud en aversion alors, s'loigne de lui  toute
bride; comment, arrive au bord d'une rivire, elle est aperue par le
chevalier sarrasin Ferragus qui a laiss tomber son casque au fond de
l'eau en buvant au courant du fleuve; comment Ferragus, enflamm 
l'instant par la merveilleuse beaut d'Anglique, tire l'pe pour la
dfendre contre Renaud; comment Anglique profite de leur combat pour
chapper  l'un et  l'autre; comment Renaud et Ferragus, s'apercevant
trop tard de sa fuite, montent sur le mme cheval pour la poursuivre,
l'un en selle, l'autre en croupe; comment ils se sparent  un
carrefour de la fort pour chercher chacun de leur ct la trace
d'Anglique; comment Renaud retrouve son bon cheval; comment
Anglique, aprs une course effrne de trois jours, descend de cheval
dans une clairire obscure de la fort.

Ici le pote se complat  dcrire une des scnes pastorales de cette
nature dont les imaginations potiques sont le miroir complaisant, et
qui rafrachissent galement le lecteur. Que ne puis-je vous la
reproduire dans sa langue, qui n'est compose que de notes et de
couleurs! Voltaire l'a essay en vers et n'a pas russi; il y faudrait
la touche d'un Claude Lorrain.

Anglique s'arrte  la fin dans un dlicieux bocage dont une brise
lgre fait frissonner les feuilles; deux clairs ruisseaux murmurent 
son ombre; leur onde frache y fait verdoyer en tout temps des herbes
tendres et nouvelles; les petits cailloux dont leur courant tait
ralenti leur faisaient rendre une suave harmonie qui charmait
l'oreille.

L, se croyant en pleine scurit et loigne de mille lieues de
Renaud, lasse de la course et de l'ardeur du soleil d't qui la
brle, elle prend la confiance de se reposer un moment; elle descend
de son coursier sur cette herbe en fleurs et laisse le palefroi
dbrid aller  son gr patre l'herbe tendre; celui-ci erre en
libert autour des ruisseaux limpides qui ravivaient d'une verdure
apptissante leurs bords humides.

Voil que, tout auprs, elle aperoit une belle touffe de
broussailles, d'pines en fleurs et de vermeils glantiers, qui se
mire comme dans un miroir dans cette eau courante, et que des chnes
touffus et levs garantissent des rayons du soleil. Ce bosquet tait
vide au milieu et laissait une frache salle enfonce sous une
obscurit plus paisse; les feuilles et les branches y taient
entrelaces tellement que les regards n'y pouvaient pas plus pntrer
que les rayons.

Des herbes fines et molles y tapissaient  l'intrieur un lit qui
invitait  s'y tendre; la belle fugitive se glisse au milieu, s'y
couche et s'y endort. Elle ne tarde pas  tre rveille par le pas
d'un cheval qui s'approche, elle se lve en sursaut et sans bruit,
elle regarde entre les feuilles, et elle voit un chevalier couvert de
ses armes.

S'il est ami ou ennemi, elle ne le sait pas; la terreur et
l'esprance agitent son coeur serr par le doute; elle attend,
immobile, la fin de cette aventure, sans branler de sa respiration
l'air qui l'environne; le chevalier se couche  demi sur le bord
inclin du ruisseau, passe un de ses bras sous sa tte o s'appuie sa
joue, et s'abme tellement dans une profonde rverie qu'il parat
transform en une insensible pierre.

Il resta ainsi plus d'une heure la tte dans ses mains, Mesdames, ce
chevalier mlancolique, etc., etc. Puis il se plaint  haute voix,
dans des strophes aussi pathtiques qu'amoureuses, d'avoir t
abandonn et trahi, pour un autre amant, par la beaut qu'il adore.
C'est dans cette lgie pique que se trouvent ces deux stances
immortelles et si souvent reproduites et imites depuis, mme par le
Tasse, sur la fleur de jeunesse et d'innocence qui donne seule son
prix  la beaut:

     La verginella  simile alla rosa, etc.

La jeune fille est semblable  la rose, qui, dans un riant jardin,
sur l'pine o elle est ne, pendant que seule et intacte elle repose,
ne voit s'approcher d'elle pour la cueillir ni la dent du troupeau ni
la main du berger; le zphyr caressant, la rose humide, la terre et
l'onde se disputent  qui lui prodiguera le plus de sollicitude. Les
beaux adolescents et les femmes amoureuses ambitionnent d'en parer
leur sein ou leurs cheveux.

Mais non pas plutt du rameau maternel ou de son buisson pineux elle
est dtache, que tout ce qu'elle avait de faveur du ciel, de la terre
et des hommes, tendresse, admiration, beaut, tout elle perd  la
fois; la jeune fille, qui de cette fleur d'innocence doit avoir plus
de soin que de ses yeux et de sa vie, laisse cueillir le trsor, perd
 l'instant, dans le coeur de tous ses autres admirateurs, tout le
prix qu'elle avait avant  leurs yeux!

Qu'elle soit dsormais vile pour tout le monde, et chre seulement 
celui auquel elle s'abandonne! etc.

Le guerrier qui soupire ainsi sur l'infidlit de son amante est
Sacripant, roi de Circassie, perdment pris d'Anglique, et qui
l'avait suivie du fond des Indes jusqu'aux Pyrnes. Une srie
d'aventures moiti plaisantes, moiti srieuses, toutes feriques,
poursuivent la belle Anglique obsde par une foule de chevaliers de
chant en chant; Renaud, Bradamante, Roger, Pinabel, et vingt autres
guerriers ou guerrires apparaissent, disparaissent, combattent,
adorent, s'vanouissent pour reparatre encore comme des fantmes de
l'imagination dans une nuit seme de feux follets, mais tous dans des
aventures pittoresques dcrites en vers, tantt piques, tantt
comiques, qui embarrassent quelquefois la mmoire du lecteur, sans
lasser sa curiosit et son admiration.

C'est l cependant le dfaut de l'oeuvre; le fil multipli et
embrouill des aventures se rompt trop souvent, pour se renouer et se
rompre encore. L'Arioste abuse de la complaisance de l'imagination qui
le possde, et risque d'impatienter la complaisance de son lecteur. Au
moment o le coeur se passionne pour un de ses paladins ou pour une
de ses _paladines_, il rompt lui-mme le charme qu'il vient de crer,
il ajourne  un autre chant la fin de l'aventure, il prend un autre fil
de sa vaste trame, et il l'embrouille encore dans un autre pisode.
Il n'y a pas d'intrt qui puisse rsister  un tel parpillement du
sujet: il n'y a que la mmoire des Muses elles-mmes qui soit capable
de retenir l'innombrable multitude d'vnements et de hros qui
fourmillent dans son pope. Aussi l'intrt et l'attendrissement, qui
sont frquents dans chaque pisode, sont-ils nuls dans l'ensemble; il
n'y a que des pages, il n'y a pas de livre.

  _Infelix operis summa!_

Jusque-l cependant, grce  la curiosit toujours plus frache au
commencement d'une lecture qu' la fin, la comtesse Lna, la candide
Thrsina sa fille, le chanoine, le professeur et moi-mme, nous nous
laissions dlicieusement promener sur le courant capricieux de la
verve d'Arioste, au bruit de ses stances aussi limpides que
mlodieuses. Le rivage changeait avec le fleuve, mais tous les aspects
taient ravissants.

Le jour qui baissait, et la voix du professeur qui baissait avec le
jour, nous firent remettre au jour suivant la lecture du pome. Mais,
au lieu de laisser dans notre entretien de la soire cette mlancolie
pensive que laisse la lecture d'un livre passionn dans l'esprit d'une
socit de lecteurs, notre entretien, plus gai et plus souriant qu'
l'ordinaire, se ressentit de la folie et de la verve du pote: la
villa, les jardins, les bois de lauriers, les valles de l'horizon, la
mer et le ciel nous parurent pleins de paladins, d'enchanteurs et de
belles aventurires poursuivies par leurs perscuteurs ou poursuivant
leurs hros  travers le monde. Nous nous couchmes le soir sur un lit
de songes, dont l'Arioste semblait avoir rembourr l'oreiller des deux
matresses et des trois htes de la maison.

Ne faites pas plus d'attention qu'il ne faut  tous ces hros et 
toutes ces hrones secondaires du pome, nous dit le professeur au
djeuner; tout cela n'est que le cadre plus ou moins bien cisel des
tableaux de la galerie infinie de mon pote: mais attachons-nous
seulement  cinq ou six mdaillons qui priment tout le reste. Nous
voici arrivs au cinquime chant; c'est, selon, moi le chef-d'oeuvre
de l'imagination de l'Arioste.

--Pourquoi cela? dit la belle comtesse.--Parce que le coeur s'y mle,
rpondit le professeur, parce qu'il a t pens avec la sensibilit et
non avec la fantaisie, parce qu'il a t crit avec des larmes. Un
clair de plaisanterie lgre brille encore sans doute  travers ces
larmes, comme un rayon de soleil sur la pointe de ces herbes mouilles
par l'cume de ce jet d'eau; mais, toutes brillantes que soient ces
gouttes, ce sont des larmes. Il n'y a ni sourire ni fou rire qui ait
le prix d'une de ces gouttes tides du coeur.--Oh! oui, s'cria
navement l'innocente Thrsina, lisez, lisez, _caro professore_;
j'aimerai bien le livre s'il me fait pleurer.

Alors le professeur commena la lecture des aventures de Ginevra;
mais, pour les rendre plus distinctes de cette nue d'aventures dans
lesquelles elles sont intercales comme un fil d'or dans une trame
mle de l'Orient, il les cribla pour ainsi dire de tout leur alliage
et il en fit un tout non interrompu de vaine digression. coutons-le
un moment:

Renaud, cherchant aventure en cosse, arrive dans un monastre, mont
sur son cheval Bayard, cheval infatigable, machine d'opra ncessaire
 transporter ce paladin d'un ple  l'autre. Il demande aux moines,
en soupant avec eux, s'il n'y a pas quelque exploit  accomplir en
faveur de l'innocence et de l'oppression dans leur contre. L'abb lui
rpond que jamais la Providence ne l'a conduit plus  propos pour le
salut de plus d'infortunes. La fille de notre roi, lui racontent-ils,
accuse justement ou injustement d'un commerce clandestin avec un
tranger, est condamne par la loi svre du pays  mourir,  moins
que, dans l'espace d'un mois entre le crime et le supplice, un
chevalier secourable et vainqueur ne vienne, les armes  la main,
prendre sa dfense et faire mentir son accusateur. Renaud maudit une
loi si froce qui punit de mort une faute de coeur; il excuse
l'entranement de l'amour dans des vers pleins de l'indignation du
hros et de l'indulgence de l'amant. Il monte Bayard, et, sous la
conduite d'un guide, il chevauche  travers les chemins de traverse de
la fort vers la ville o Ginevra attend vainement un librateur. Des
cris de dtresse pousss par une voix de femme dans l'paisseur du
bois l'attirent, l'pe  la main, de ce ct.  son aspect, des
assassins, prts  immoler une jeune et belle victime, s'enfuient en
laissant leur crime inachev. Interroge par Renaud, elle lui raconte
par quelle srie de trahisons elle allait prir, sans lui, sous les
coups de ces assassins.

Apprends d'abord, lui dit-elle, qu' la premire fleur de mes annes
enfantines, je fus admise au service de la fille du roi, dont, en
grandissant avec elle, je devins la compagne et l'amie plus que la
suivante. Le cruel amour, envieux de mon bonheur, me fit paratre plus
belle que toutes les autres belles de la cour aux yeux du duc
d'Albanie.

Imprudente, ajoute-t-elle, je le recevais en secret dans
l'appartement le plus secret de ma matresse, o elle renfermait ses
atours les plus prcieux, et o quelquefois mme elle venait dormir.
C'est du balcon de cette chambre que je laissais glisser quelquefois
une chelle de corde pour introduire le prince qui m'aimait.

Ici le chanoine avait mis un sinet, sans doute pour prserver
l'innocence de Thrsina; nous le respectmes. Le professeur nous dit
seulement en prose, et sans nous expliquer la cause de ce caprice,
que la belle Olinde, par complaisance pour le prince, revtait
quelquefois les habits de la fille du roi pendant le sommeil de la
princesse, et causait sur le balcon au clair de lune dans ce costume
royal. Elle fit plus; triomphant de l'amour qu'elle ressentait pour
l'ingrat duc d'Albanie, Olinde servit l'amour ambitieux qu'il avait
conu pour la princesse. Ses efforts furent vains, ses penses
perdues: la princesse rejeta avec ddain ses dclarations. Elle aimait
secrtement un jeune chevalier italien accompli, venu  la cour de son
pre avec son frre, et combl de faveurs par la famille royale
d'cosse. Cet tranger se nommait Ariodant. L'amour, dit la stance,
qu'elle entretenait pour lui d'un coeur sincre et d'une fidlit
vertueuse, se changea en aversion contre son odieux rival, le duc
d'Albanie. Ce sclrat imagina de jeter le soupon dans l'me
d'Ariodant, l'infamie sur l'innocence de Ginevra. Il se vanta 
Ariodant de son intimit nocturne avec Ginevra, et, pour l'en
convaincre par ses propres yeux, il le fit cacher dans des masures
inhabites qui couvraient le glacis du palais au pied du balcon de la
princesse. Ariodant, suivi de son frre, se cache en effet une nuit
derrire les murs abandonns de ce prcipice.

J'apparus au balcon comme  l'ordinaire, vtue de la robe de Ginevra;
ma parure blanche clatait au loin sous les reflets de la lune; ma
taille et mon visage, qui ressemblaient  la taille et au visage de ma
matresse, me faisaient confondre avec elle; l'astucieux duc d'Albanie
s'approche  pas furtifs, saisit l'chelle que je lui jette et monte
sur le balcon.--Passez une stance inutile, dit le chanoine au
professeur; elle ne mritait pas un sinet, mais un silence. Le
professeur omit la stance et poursuivit.

L'infortun Ariodant et son frre furent tmoins de cette entrevue au
balcon. Sans le secours de son frre, Ariodant se serait perc le
coeur dans son dsespoir.--Frre insens, lui crie-t-il en lui
arrachant l'pe des mains, peux-tu bien avoir perdu  ce point la
raison que tu t'immoles pour une femme? Puissent-elles s'en aller
toutes de nos penses comme la nue au vent!... Ariodant renonce en
apparence  se tuer; mais le lendemain matin il disparut, au grand
tonnement du roi et de la cour, sans qu'on entendt plus parler de
lui en cosse. Un mendiant vint huit jours aprs raconter  Ginevra
qu'il l'avait vu se jeter volontairement dans la mer du haut d'un
cueil du rivage. Le dsespoir de Ginevra est gmi en vers qui
arrachent l'me; le bruit se rpandit  la cour et dans tout le
royaume qu'Ariodant s'tait tu pour avoir trop vu. Le frre
d'Ariodant accrdita ces bruits par son tmoignage. Ta fille est
seule coupable de la mort de mon frre, dit-il un jour au roi, devant
toute la cour; la preuve de son impudicit, qu'il a vue de ses propres
yeux, lui a transperc le coeur, lui qui aimait Ginevra plus qu'on
aime la vie.

Alors il raconta la scne nocturne et trompeuse du balcon. Le roi,
constern d'entendre accuser sa fille chrie, ne peut refuser aux lois
d'cosse la satisfaction qui leur tait due pour un pareil crime;
l'infortune Ginevra fut voue  la mort, aprs l'intervalle d'un
mois, si un chevalier ne venait prendre sa cause, dmentir le frre
d'Ariodant, et triompher du calomniateur en champ clos.

Les hrauts du malheureux roi parcourent l'cosse et les contres
voisines en publiant en son nom que tout paladin qui veut venger une
princesse innocente et belle, l'obtenir pour pouse et conqurir une
dot royale avec elle n'a qu' se prsenter. Nul ne se prsente par
doute de la vertu de Ginevra et par crainte du glaive de _Lurcins_:
c'est le nom du frre d'Ariodant, accusateur de la princesse.

Le malheur veut, continue la suivante Olinde, que Zerbin, le frre de
Ginevra, ne soit pas en ce moment en cosse. Il adore sa soeur, et il
combattrait triomphalement pour elle,  qui sa vertu n'est pas
suspecte.

Cependant, ajoute Olinde, le prince perfide qui a abus de mon amour
pour perdre, par son subterfuge, Ginevra, craignant que je ne rvle
son crime et l'innocence de ma matresse, m'a livre  ces assassins
qui, sans vous, allaient m'arracher la vie.

Renaud fait monter Olinde, voile,  cheval, et entre avec elle dans
la capitale. Le peuple s'assemblait dj pour assister  l'preuve du
tournoi. Un chevalier inconnu, arriv la veille, allait combattre
Lurcins dans une prairie voisine transforme en lice; le froce duc
d'Albanie, en qualit de conntable, prsidait en champ clos. Mont
sur un puissant coursier, il se rjouissait malignement en secret du
pril de Ginevra et du succs de sa perfidie.

Renaud, s'avanant vers le roi, lui dit d'interrompre le combat entre
Lurcins et le chevalier inconnu. Car l'un, ajouta-t-il, croit
combattre pour la vertu, et combat pour la calomnie; l'autre ignore
s'il est dans le vrai ou dans le faux, et combat, par une magnanime
gnrosit, pour arracher  la fltrissure et  la mort une si
parfaite beaut. Moi, j'apporte le salut  l'innocence, j'apporte le
dmenti  qui a ourdi le mensonge.

On suspend le combat; Renaud explique devant le roi et devant sa cour
toute la trame de _Polinesso_. Il dfie le perfide calomniateur. Le
roi et le peuple font des voeux pour Renaud. Les deux chevaliers
courent l'un contre l'autre; Renaud traverse du fer de sa lance le
corps de Polinesso; le vaincu demande la vie. Renaud descend de son
cheval, dlace la cuirasse et le casque de _Polinesso_, qui confesse
son subterfuge et son mensonge devant le roi et devant le peuple; le
sclrat meurt en rendant l'innocence et la vie  Ginevra. Des
acclamations de joie et de triomphe s'lvent de la bouche du roi et
du peuple autour de Renaud. On prie le chevalier inconnu qui n'a pas
eu la gloire, mais le mrite de prendre la cause de Ginevra, de se
dcouvrir: son casque, qui tombe, laisse reconnatre Ariodant, l'amant
de Ginevra; tout en la croyant coupable, il avait voulu vaincre pour
elle ou mourir pour elle. Il s'tait, en effet, prcipit de dsespoir
du haut d'un rocher dans la mer, et le plerin auteur de cette rumeur
n'avait pas menti; mais il s'tait repenti de mourir sans que sa mort
ft au moins utile  sa matresse, quoique infidle, et il avait
regagn la rive  la nage. Un ermite chez lequel il s'tait rfugi
pour scher ses vtements lui avait appris la condamnation de Ginevra
et son pril de mort; il avait pris la rsolution de combattre contre
son propre frre pour l'innocence de son amante. Il avait revtu
d'autres armes, mont un autre coursier, arbor un cu noir en signe
du deuil de son coeur. Renaud, le roi, la cour, le peuple, touchs de
sa gnrosit et de sa constance, avaient suppli Ginevra de
rcompenser tant d'amour par le don de sa main. Elle lui avait dj
donn et gard son coeur.

L'aventure finit par le mariage d'Ariodant et de Ginevra.


XI

L'attention, qui tait reste flottante et distraite sur toutes les
physionomies jusqu' cet pisode ingnieux et pathtique de Ginevra,
s'tait recueillie, concentre, et comme ptrifie sur toutes les
figures, depuis qu'il se droulait en stances cadences sur les lvres
du lecteur. On respirait  peine; on n'entendait d'autre bruit dans la
grotte que celui de la rigole qui accompagnait, comme une basse
continue, la musique des vers. Le visage de la candide Thrsina
refltait chaque sensation et chaque stance; il y avait tantt de la
rougeur, tantt de la pleur sur ses joues, tantt du sourire fugitif,
tantt des larmes superficielles dans ses beaux yeux. C'tait la
premire fois qu'un grand pote jouait, pour ainsi dire, de son me
neuve et de son imagination encore endormie;  lui seul ce visage
tait un pome.

Sa charmante mre tait moins mue, mais pas moins charme; elle
recueillait son plaisir intrieur sous ses longs cils ferms sur ses
yeux; mais, pendant que le haut du visage gardait ainsi la gravit de
l'attention, ses lvres souriaient par moments comme en rve.

Le chanoine mme tait attendri:

Vous voyez, dit-il  la comtesse Lna, que l'pisode n'a rien perdu
de son charme par les cinq ou six stances, non licencieuses, mais un
peu tourdies, que j'ai retranches. Et maintenant que le livre est
ferm, que pensez-vous du chant de Ginevra et du gnie d'Arioste?

--Je pense, dit la comtesse Lna, que, si l'Arioste avait crit
beaucoup de chants comme celui-l, il ne serait pas seulement
l'Arioste, il serait tout  la fois l'Arioste et le Tasse. Quel homme,
 qui le sentiment sied aussi bien que le badinage! Ah! pourquoi
badine-t-il trop souvent et ne s'est-il pas complu davantage  nous
faire rver et pleurer, lui qui a le don des douces larmes autant que
celui du fou rire?

--Vous oubliez, belle Lna, dit gravement le professeur, qu'alors il
ne serait plus l'Arioste, car le caractre de son gnie est
prcisment de nager entre deux eaux, comme on dit en franais,
d'tre un pote amphibie, si vous aimez mieux, et de passer du rire
aux larmes ou de l'esprit au coeur, comme le parfait musicien passe
d'une gamme  l'autre sur le mme instrument: c'est le caractre du
souverain artiste.--C'est vrai, rpondit Lna, il serait moins artiste
peut-tre ainsi, mais il serait plus homme et par cela mme plus
pathtique; et tenez, voulez-vous que je vous dise pourquoi son chant
de Ginevra nous touche et nous ravit plus que toutes les amusantes
folies que nous avons lues jusque-l? C'est qu'il y est plus homme,
plus lui-mme, plus sensible que dans le reste du livre. Et
voulez-vous que je vous dise plus? C'est qu' mon sens, il a crit ce
chant sous l'influence vive et personnelle de l'amour malheureux qu'il
prouvait pour une autre Ginevra. Car remarquez qu'il a donn  son
hrone le nom de la tendre veuve de Florence, dont il fut l'adorateur
pendant son ge mr et jusque dans ses jours avancs. Ce nom l'a
inspir, c'est l'amour qui a tenu sa plume ici, ce n'est plus
seulement sa belle imagination. Et voulez-vous que j'achve toute ma
pense? Je souponne que la belle veuve florentine, sa _Ginevra_ 
lui, avait t, comme celle d'cosse, la victime de quelque calomnie
fminine o les apparences taient contre elle, et o l'Arioste avait
fait triompher son innocence. Car Ariodant, c'est videmment
l'Arioste; le pote n'a pu trouver que dans son coeur ce magnanime
dvouement ignor mme de celle pour laquelle on se dvoue, et qui ne
demande sa rcompense qu'au mystre et  sa conscience d'amant. Les
potes, selon moi, portent le modle de leur hros en eux-mmes; ils
ne peignent jamais bien que ce qu'ils ont eux-mmes prouv. Cette
Ginevra florentine devait tre adorable en effet, puisqu'elle a pu
inspirer  son amant un des plus beaux chants qui soit dans la mmoire
des hommes. Ah! vous aurez beau faire, ajouta-t-elle en souriant, vous
ne ferez jamais rien de sublime ou de charmant qu'en pensant  Dieu
l-haut ou aux femmes ici-bas.

Le professeur et le chanoine lui-mme convinrent qu'elle avait raison.
Et vous, signor Alfonso, me dit  son tour la belle Lna, qu'est-ce
que vous pensez de ce chant de Ginevra? Je ne le demande pas 
Thrsina: son coeur a compris, puisqu'elle a pleur; mais elle ne
sait pas encore pourquoi elle pleure. Ce sont les belles larmes,
ajouta-t-elle encore en badinant et en passant, pour les tancher, un
flocon de ses beaux cheveux blonds et souples sur les yeux humides de
Thrsina.

--Je pense, dis-je alors modestement et en regardant avec timidit le
professeur, le chanoine et Lna, je pense qu'il n'y a dans aucun pome
connu un pisode plus amoureux, plus chevaleresque et plus dramatique
que le chant de Ginevra. L'Arioste a invent l aussi beau que nature;
l'invention potique ne va pas plus loin, et tout est naturel dans ce
merveilleux: c'est le merveilleux du coeur ici; ce n'est pas le
merveilleux de la fable ou de la ferie. Aussi ce chant de Ginevra,
transform en drame, serait-il aussi pathtique sur la scne qu'il est
charmant  lire dans ce jardin. Une fille de roi, aime d'un paladin
de la cour de son pre; une amiti tendre entre cette princesse et sa
suivante, devenue en grandissant avec elle son amie; la sduction de
cette Olinde par un dbauch qui abuse de son innocence, cette ruse
infernale de l'change des vtements sur le balcon, qui donne
l'apparence du crime  l'innocence endormie; le dsespoir de ce fidle
amant, tmoin de la fausse infidlit de celle qu'il respecte et qu'il
adore, le silence qu'il s'impose, et la mort qu'il essaye de se donner
pour ne pas fltrir celle qui lui perce le coeur; ce Renaud, tranger
 tous ces intrts d'innocence, d'amour ou de crime, qui vient, par
le pieux culte de la femme et de la justice, se jeter l'pe  la main
dans cette mle comme la Providence; ce vieux roi, qui pleure sa
fille et qui la livre  sa condamnation  mort par respect pour les
moeurs froces de son peuple; cet Ariodant, qui se revt chez l'ermite
de son armure de deuil, et qui va combattre masqu contre son propre
frre pour le salut de celle dont le crime apparent le fait mourir
deux fois; ce repentir et cette confidence de la suivante Olinde dans
la fort, retrouve comme la vrit au fond du spulcre; ce Renaud,
qui interrompt heureusement le combat fratricide entre Ariodant et
Lurcin, qui tue Polinesso et qui lui arrache la confession de l'amour
de Ginevra; ces deux amants qui se retrouvent, l'une dans son
innocence, l'autre dans son dvouement, et qui s'unissent dans les
bras du vieux roi aux acclamations du peuple! J'avoue que je ne
connais rien au del de cette conception de l'Arioste. Quel sujet de
tragdie sous la main de Shakspeare! Quel pendant de _Romo et
Juliette_! Et comment Shakspeare l'a-t-il mconnu ou l'a-t-il oubli?
et comment un pote tragique moderne ne s'en empare-t-il pas pour
faire trembler, frmir, applaudir tout un peuple?...

--Je vous arrte, jeune homme, me dit le professeur; vous oubliez
qu'un pote de votre propre pays l'a fait. Ce pote, c'est Voltaire;
Voltaire, l'adorateur et souvent le plagiaire heureux ou malheureux de
l'Arioste. Sa tragdie de _Tancrde_ n'est au fond que l'pisode de
_Ginevra_, sous un autre nom. La magnifique invention du sujet, qui
appartient tout  l'Arioste, a donn  cette tragdie de Voltaire un
effet thtral immense: mais Voltaire fait dclamer pompeusement la
passion dans sa tragdie, et Arioste la fait chanter, raconter et
pleurer comme la nature; il n'y a pas un homme de got, dans aucun
pays, qui puisse comparer de bonne foi les vers sonores et faibles de
la tragdie avec les stances simples et pleines du pome. Ajoutons, 
l'honneur de Voltaire, qu'il reconnaissait le premier l'inaccessible
supriorit de son modle. C'est que Voltaire crivait en grand
artiste, et qu'Arioste chantait l'amour en grand amoureux.

--Amoureux ou non, c'est un grand amuseur, dit le chanoine.--Amuseur,
oui, dit la comtesse, mais dans le chant de _Ginevra_ il est bien
plus....--Tu veux dire, maman, que c'est un grand enchanteur, ajouta
vivement Thrsina. Jamais aucun des livres que tu m'as laiss lire
jusqu'ici ne m'a fait paratre l'heure plus courte, ne m'a fait tant
frmir, tant pleurer, et ne m'a tant console aussi par la belle
aventure qui fait clater l'innocence de Ginevra et qui rcompense la
gnrosit d'Ariodant! Oh! quand me laisseras-tu lire seule et  ma
satit toutes ces belles aventures! Maman, est-ce qu'il y a beaucoup
d'Ariodant, beaucoup de Renaud et beaucoup de Ginevra dans le vrai
monde?

--Ce livre en est tout plein, Mademoiselle, dit le professeur; mais en
voil assez pour aujourd'hui. Le soleil baisse, le livre nous a fait
oublier l'heure de la promenade en voiture; notre esprit s'est
promen sur des sites et sur des scnes plus enchants encore que ceux
de ces belles collines et de cette belle mer. Il faut vous laisser ces
charmants bocages et ces charmants fantmes dans l'imagination pour
enchanter cette nuit vos rves de quinze ans!

Le professeur ferma le livre et alla le renfermer  clef dans la
bibliothque. Le chanoine nous quitta tout pensif pour aller dire ses
vpres dans la longue alle de lauriers; la comtesse fit dteler les
chevaux et descendit avec sa fille et moi de la terrasse vers une
pente d'herbes en fleurs d'o l'on voyait plus librement la mer
Adriatique traverse  et l de quelques voiles latines blanches ou
peintes en ocre, semblables  des oiseaux  divers plumages. Un vaste
pin d'Italie, qu'on appelle pin-parasol, s'levait solitaire au milieu
de cette pelouse; sa tige rugueuse, sur laquelle on entendait courir
les lzards et bourdonner les mouches  miel qui aimaient le
suintement sucr de sa rsine, s'levait de cent palmes avant d'ouvrir
ses grands bras pour porter le ciel comme une cariatide vgtale. Le
jour, il faisait une large tache d'ombre sur la colline; le soir, il
rendait, en frissonnant au vent de mer, des frissons mlodieux qui
faisaient chanter l'me  l'unisson de ses branches dans la poitrine.
Nous nous assmes tous trois sur ses racines veloutes par les
nombreux duvets de ses feuilles qui tombent tout l't des rameaux:
les deux femmes, adosses  l'arbre, et moi, un peu plus bas  leurs
pieds. Je vivrais cent mille ans, que le groupe charmant que je
contemplais en levant mes yeux vers l'arbre ne s'effacerait pas de ma
mmoire.

La lecture de Ginevra avait laiss une lgre teinte de gravit douce
sur le visage de la comtesse Lna, et quelques folles larmes sur le
fond d'azur des yeux de Thrsina. Allons, allons, dit la mre  la
fille, tout cela n'est que songe, folie, badinage d'esprit; ne vas-tu
pas te faire du chagrin pour cette Ginevra imaginaire et pour cet
Ariodant fantastique? Si tu prends ainsi ces fantaisies de coeur, je
ne te laisserai plus assister  la lecture aprs la sieste.--Oh!
maman, maman, ne me fais pas cette menace, rpondit la jeune fille en
joignant les mains, puis en les passant au cou de sa mre et en lui
fermant la bouche par un long baiser!

--Eh bien alors, reprit avec un fol enjouement Lna, laisse scher tes
yeux au vent de mer et ne songeons plus qu' faire des bouquets.

En parlant ainsi, elle prit  deux mains la tte de la belle enfant,
la posa de force  la renverse sur ses genoux, et, dcouvrant le front
des tresses blondes qui tombaient sur les yeux de sa fille, elle lui
tourna le visage vers le ciel bleu au-dessus de l'arbre, et vers la
mer, plus bleue que le ciel; puis, agitant lgrement l'air avec son
ventail de papier vert, elle tancha en riant les larmes de l'enfant
avec le double vent de la mer et de l'ventail.

Thrsina, qui se trouvait bien sur cette couche de tendresse, ne
cherchait pas  se relever; elle tendit un de ses bras  demi nu sous
sa tte, comme pour se faire un oreiller; elle passa l'autre autour du
cou de sa jeune mre comme pour s'y suspendre ou pour attirer vers le
sien le visage de la comtesse. Leurs longs cheveux, presque pareils et
d'une gale souplesse, se confondaient pour les voiler  demi; elles
restrent ainsi, moiti riantes, moiti attendries, laissant sortir
deux visages d'une seule chevelure, comme deux roses sous une seule
feuille.

Je ne savais en vrit laquelle admirer davantage des deux:

Thrsina, qui n'avait encore de form que le corps, galait Lna de
taille et de stature; mais elle tait loin de l'galer encore en
charme et en maturit de physionomie. Lna, qui tait encore dans la
fleur de la seconde jeunesse, quoique ayant port dj ce fruit de
printemps, dans cette enfant, aurait pu lutter de candeur et de
fracheur avec Thrsina; en sorte que la fille, par sa prcocit,
atteignait la mre, et que la mre, par sa lenteur  prendre les
annes, attendait la fille pour ne former, pour ainsi dire,  elles
deux qu'une image de ravissante beaut, rpte dans deux visages, et
pour enivrer deux fois le regard.

Elles continurent  jouer ainsi l'une avec l'autre devant moi, comme
une jeune brebis avec son agneau devant un enfant qui les contemple.
Leurs lgers clats de rire retentissaient sous la fort.

Quant  moi, je ne riais plus: j'admirais, et je n'aurais demand qu'
adorer, sans bien savoir si j'aurais ador la mre plus que la fille
ou la fille plus que la mre, tant ces deux charmes taient
insparables et confondus.

Ce sont l de ces soires qu'on n'oublie plus, et qui fixent dans la
pense l'heure o l'on a lu pour la premire fois un livre dsormais
incorpor  nos souvenirs. Est-ce le livre, est-ce la scne, est-ce la
personne, qui s'incruste ainsi dans notre me, de manire  en faire
partie ternellement? Je crois que le livre ne serait pas si identifi
 nous, sans la personne et sans le site; et que le site et la
personne ne seraient pas si fascinateurs sur notre souvenir, sans le
livre. Il y a des sites, des heures de la vie, des personnes, des
lectures, qui se compltent les uns les autres par une certaine
consonnance de nos sens avec notre me; de telle sorte que, quand on
pense au livre, on revoit la personne et le site, et que, quand on
revoit dans sa pense la personne ou le site, on croit relire le
livre. Ainsi, dans cette circonstance de ma vie potique, la belle
villa des collines euganennes, les bois de lauriers sous nos pieds au
penchant de la pelouse, le pin murmurant sur nos ttes, la mer
Adriatique  l'horizon, le tintement du petit jet d'eau des terrasses
qui venait jusqu' nous sur les tides bouffes du vent du soir, ces
deux charmantes figures de femme, l'une dans le septembre encore
fleuri, l'autre dans l'avril  peine fleurissant de leurs annes;
cette tendresse gale, mais diverse, qui se peignait dans leurs yeux
bleus en se regardant avec leur jeune amour, l'un de mre, l'autre de
fille; le groupe enchanteur qu'elles formaient sans y penser en
foltrant ensemble dans des attitudes langoureuses ou enfantines, sous
mes yeux; les joyeux clats de rire innocents qui retentissaient dans
leurs jeux, entre leurs dents sonores, tout cela me faisait une telle
illusion et se confondait tellement dans mes yeux et dans mon
imagination avec les stances de l'Arioste, encore vibrantes  mes
oreilles, qu'il me semblait voir en ralit une _Ginevra_ dans la
mre, une Anglique dans la fille, et que, si on m'avait demand:
tes-vous dans le pome? tes-vous sur la terre? je n'aurais su que
rpondre, tant le pome et la terre se ressemblaient dans ces doux
moments!

 souvenir! puissance mystrieuse qui se rveille et qui s'attendrit
en moi aprs tant d'annes, comme par un contact lectrique, chaque
fois que j'ouvre un volume poudreux de l'Arioste dans ma solitude!
comment tes-vous rest vivant et immortel, et comme adhrent  ces
vieilles pages jaunies, o je vous retrouve comme une fleur entre deux
feuillets?

Hlas! je vous retrouve pour pleurer: car, peu de jours aprs que
j'eus quitt les collines euganennes pour retraverser les Alpes, une
maladie rapide comme celles des enfants, un vent glac, tombant des
Alpes sur la villa, emporta Thrsina au sjour des plus beaux
fantmes, et il y a peu de jours qu'une lettre d'un inconnu,  cachet
noir, m'apprit la mort de la comtesse _Lna_, qui s'tait souvenue
jusqu'au tombeau de nos belles jeunesses. La mmoire est un vase o la
vie s'goutte, et qui se remplit de larmes secrtes jusqu' ce qu'il
dborde dans l'abme de l'ternit.

Mais poursuivons les lectures de l'Arioste: on comprend maintenant
pourquoi je l'ai tant aim.

                                                            LAMARTINE.




LVIe ENTRETIEN.

L'ARIOSTE

(2e PARTIE).


I

Nous continumes ainsi quelques jours la lecture du _Roland furieux_;
mais, quoique marchant d'aventures en enchantements, nous ne
retrouvmes pas l'motion profonde et douce que nous avions savoure
dans les chants de Ginevra. Le rcit se brisait trop souvent sous la
main capricieuse de l'Homre de Ferrare pour que l'intrt,
constamment rveill, constamment teint, nous conduist sans fatigue
jusqu'au terme de quarante-cinq chants. La petite Thrsina billait
quelquefois de la cantilne monotone du professeur, qui lisait
toujours; la comtesse Lna avait des distractions en passant ses longs
doigts dans les boucles cendres de sa fille; j'en avais moi-mme en
regardant plus complaisamment ces deux ravissantes figures de femmes
que les fantmes du pome flottant dans la brume de l'me sous mes
yeux; enfin le chanoine frappait de temps en temps du pied les dalles
sonores de la grotte, comme un homme qui s'impatiente d'un entretien
trop prolong. Le professeur seul ne dmordait pas de la page,
admirant toujours, et avec raison, le divin style naturel de son
pote, mme quand les rcits produisaient la satit.

Quand nous fmes arrivs ainsi au sixime chant, il nous fit remarquer
l'apparition d'un chevalier moins fou que Roland, plus hroque que
Renaud, plus beau qu'Ariodant: Roger, l'anctre des ducs de Ferrare,
la souche de la maison d'Este. Depuis ce moment jusqu' la fin du
pome, c'est presque toujours Roger qui est le vritable hros de ses
chants. Ce paladin aime Bradamante, aussi guerrire, aussi belle, mais
plus chaste et plus fidle qu'Anglique. Roger et Bradamante, comme
Anglique et Roland, ne cessent de se chercher, de se rencontrer, de
se perdre et de se retrouver dans le monde. Roger monte  son tour
l'hippogriffe, cheval ail qui le transporte avec l'indocilit du
caprice et avec la rapidit de la pense d'un pays  l'autre;
l'hippogriffe s'abat en Sicile, dans une dlicieuse valle plante de
myrtes. Le professeur nous lut avec plus de complaisance les stances
dans lesquelles l'Arioste dcrit ici la nature. On voit que ce pote,
comme tous les vrais potes, adorait la campagne et la peignait comme
il l'aimait.

Plaines cultives, collines arrondies, ondes limpides, rives
ombreuses, molles prairies, bosquets de jeunes tiges de
lauriers-roses, cdres, palmiers, orangers chargs de fruits et de
fleurs, groups et entrelacs en formes diverses, mais toutes
gracieuses, faisaient un dais contre les ardeurs de l't avec leurs
paisses ombrelles, et parmi les branches s'abritaient en pleine
scurit, chantaient et voletaient les rossignols...

Prs de l, auprs d'une frache source entoure de cdres et de
palmiers fconds, Roger dpose son bouclier, dcouvre son front de son
casque, et, tantt vers la plage de la mer, tantt vers la montagne,
il tourne son visage pour se faire caresser les joues par les brises
fraches et embaumes qui, sur les hautes cimes, font frissonner avec
de gais murmures les feuilles des htres et des chnes.

Il trempe alors dans l'eau claire et glace ses lvres sches, et il
agite l'eau courante avec ses mains pour faire vaporer l'ardeur de
ses veines, etc...

La fort enchante du Tasse, imite de cette aventure de l'Arioste et
d'abord imite de Virgile, se rencontre merveilleusement raconte ici
pour la premire fois en italien moderne. La branche d'un myrte auquel
Roger a attach par la bride l'hippogriffe, et dont le cheval cherche
 se dgager, pousse une plainte humaine; l'corce sue de douleur et
de honte comme une peau humaine. Ce myrte prend une voix: il raconte 
Roger qu'il est Astolphe, autre paladin, cousin de Roland, et qu'il a
t transform en myrte par les enchantements de la magicienne Alcine.
Alcine est une copie des sirnes antiques. Astolphe raconte la
puissance et les merveilles de ses enchantements: aprs l'avoir aim
deux mois, Alcine se dgote de lui par un nouveau caprice; pour se
dbarrasser de lui, elle l'a chang en arbre dans cette fort, toute
peuple de ses amants, mtamorphoss comme lui.

Roger dplore le sort d'Astolphe, parce que Astolphe est cousin de
cette Bradamante qu'il adore. Il a l'imprudence,  travers mille
aventures, d'entrer dans le palais d'Alcine pour y tenter la
dlivrance d'Astolphe. Cette tmrit le perd: il est fascin lui-mme
par la beaut surhumaine de la magicienne. La description de cette
beaut gale ou surpasse tout ce que l'Albane ou le Corrge ont de
plus suave et de plus velout dans le pinceau. La peinture de leurs
amours doit tre aussi vive, car le chanoine avait mis le sinet sur
cinq ou six stances. L'Arioste n'y avilit pas la posie jusqu'au
libertinage, mais il l'amollit jusqu' la volupt; le feu de sa
jeunesse coule dans ses stances.

Pendant cet oubli fatal de Roger dans les jardins d'Alcine, sa
vertueuse amante Bradamante s'informe partout de lui; elle s'vanouit
de douleur et de jalousie en apprenant qu'il est dans les bras
d'Alcine. Mlisse porte  Roger l'anneau qui fait disparatre tous les
enchantements de la magie; ds que Roger a pass  son doigt l'anneau,
Alcine lui apparat sous sa forme hideuse d'une vieille magicienne,
faisant horreur et dgot. Il se revt de ses armes, monte Rubicon, le
cheval d'Astolphe, et s'vade du palais.


II

Ici on perd de vue Roger. On revient  Anglique, l'amante de Roland.
Elle est jete par une suite de prodiges dans une le dserte; des
corsaires l'enlvent; elle est condamne  tre dvore par un monstre
marin. Roland, qui est occup au sige de Paris, prs de son oncle
Charlemagne, gmit nuit et jour sur la destine inconnue d'Anglique.
Un songe l'avertit confusment des prils qu'elle court; il s'vade du
camp, couvert d'une armure noire, pour la chercher dans tout
l'univers. Charlemagne, indign de ce lche amour qui fait dserter
l'arme  son neveu, envoie  sa poursuite _Brandimont_, ami de
Roland. Brandimont est suivi par _Fiordalisa_, sa matresse, qui le
poursuit  son tour de contre en contre. Cette chasse aux amants et
aux matresses  travers le monde est une des conceptions
hro-comiques les plus habituelles  l'Arioste dans son pome.

Roland, en courant aprs Anglique, traverse la Hollande; il y
accomplit des exploits fabuleux en faveur de la belle Olympe, 
laquelle il rend un trne. Instruit qu'Anglique va tre dvore par
le monstre marin dans l'le d'bude, une des les de la Zlande, il
s'embarque pour cette le; mais il est prvenu par Roger. Roger a
recouvr l'hippogriffe, ce Pgase de la chevalerie; il fend les airs
sur ce coursier; il arrive  la plage de la mer o Anglique,
enchane nue au rocher, attend le monstre marin qui va la dvorer.
La description de la chaste nudit d'Anglique rappelle les plus
belles statues de Vnus, vtues de leur seule pudeur, et qui
n'inspirent qu'une admiration aussi chaste que le marbre dont elles
sont formes. Ses larmes seules, dit le pote, baignant les roses et
les lis de son beau corps, attestaient qu'elle tait anime. Roger, 
l'aspect de ces yeux plors, se souvient de sa chre Bradamante; son
coursier replie ses ailes; Roger parle avec une respectueuse
compassion, mle d'une galanterie chevaleresque,  Anglique: 
beaut cleste, faite pour porter seulement les fers avec lesquels
l'amour mne ceux qu'il a enchans! quel est le misrable qui a pu
fltrir de l'empreinte livide de ces anneaux de fer l'ivoire de ces
bras et de ces mains?

Anglique se colore  ces mots d'une couleur pudique; elle aurait
couvert son visage rougissant de ses mains, si elles n'taient rives
au dur rocher par des anneaux de fer; mais ses larmes, qui au moins
pouvaient couler librement, tombrent de ses yeux et voilrent son
visage, qu'elle s'effora de cacher en le baissant sur sa poitrine.
Elle commenait  chercher pour rpondre des paroles entrecoupes 
travers ses sanglots, mais elle ne put achever... Le monstre
s'avanait  grand bruit des flots sur la mer, etc., etc.

Roger le foudroie en dcouvrant son cu magique, qui a la puissance
d'blouir et d'atterrer tout ce qui est frapp de son clat; profitant
de l'blouissement du monstre engourdi, Roger dchane Anglique, la
fait monter en croupe sur l'hippogriffe, part  travers les airs et ne
peut s'empcher de se retourner souvent pour admirer trop
amoureusement celle qu'il a sauve. Il fait abattre l'hippogriffe dans
une clairire des forts de chnes de la Bretagne franaise, prend
Anglique dans ses bras et la dpose mollement sur l'herbe.

Anglique, expose  d'autres dangers que ceux auxquels elle vient
d'chapper, aperoit heureusement au doigt de Roger l'anneau enchant
qui lui a t ravi jadis  elle-mme. Cet anneau a la vertu de faire
disparatre celui qui le met dans sa bouche. Elle le fait glisser
subrepticement du doigt de Roger, distrait par son amour; elle le
porte  ses lvres, et elle s'vanouit aux regards ptrifis du
chevalier. Il parcourt  ttons le bocage, croyant ressaisir la
fugitive; il n'embrasse que l'air: Anglique tait dj loin de lui.
Roger veut remonter au moins son cheval; mais l'hippogriffe a profit
de sa libert pour s'envoler on ne sait o. Ainsi, par cette fatale et
coupable distraction, Roger a perdu  la fois son cheval, son anneau
et sa matresse.

La description de l'asile qu'Anglique trouve chez un pasteur du
voisinage est gale ou suprieure  la mme scne dcrite par le
Tasse, quand Herminie se rfugie chez les bergers. On voit combien ces
potes s'enviaient les uns aux autres ces potiques inventions. Mais
l'Arioste est le premier, et son tableau surpasse en srnit et en
fracheur toutes les pastorales du temps. Nous allons vous en traduire
quelques stances; elles sont du nombre de celles que Thrsina
elle-mme pouvait entendre sans que la dlicate pudeur de sa mre s'en
alarmt pour son enfant.


III

L habitait un vieux pasteur, qui gardait un grand troupeau de
cavales; les juments et leurs petits paissaient  et l, dans la
valle, les herbes tendres  l'entour des frais ruisseaux. Il y avait
de distance en distance, autour de la cabane, des abris en planches o
elles se rfugiaient contre les ardeurs du milieu du jour. Anglique
chercha en ce moment un refuge contre sa nudit dans un de ces
hangars, et y resta longtemps sans tre aperue de personne.

Et vers l'heure du soir, aprs qu'elle se fut rafrachie et qu'elle
se sentit suffisamment repose, elle s'enveloppa de quelques vieux et
rudes haillons abandonns dans cette hutte, vtements trop
contrastants avec les toffes de luxe, vertes, jaunes, perses, bleues
et pourpres, qui la paraient ordinairement; mais, quelle que ft leur
sordidit, des habits si humbles ne pouvaient dguiser ni la beaut ni
la noblesse de la jeune fille.

Qu'on cesse de parler de Phyllis, de Nre, d'Amaryllis, ou de la
fugitive Galate, dont la beaut ne put jamais rivaliser avec tant de
charme, etc., etc.

Elle choisit dans le troupeau la plus rapide des juments et songe 
reprendre la route de l'Orient.

Le pote ici l'abandonne; il revient  Roland dont il chante de
nouveaux exploits de chevalier en faveur des dames. Roland trouve
Isabelle enchane dans une caverne par des brigands; il les assomme.
Elle lui raconte ses peines; l'histoire est nave autant que
pathtique:

Je suis Isabelle, fille de l'infortun roi de Gallicie, ou plutt je
fus fille de ce roi, car je ne suis plus maintenant que fille de la
douleur, de l'infortune et des larmes! Ce fut la faute de l'amour!...
Je vivais heureuse de mon sort, aime, jeune, riche, honnte et belle;
je suis maintenant avilie, misrable, malheureuse... Mon pre allait
assister  quelque tournoi dans la ville de Bayonne; parmi les
chevaliers qui venaient pour y figurer, soit qu'Amour me le ft ainsi
apparatre, soit que sa valeur clatt d'elle-mme en lui, le seul
Zerbin me sembla digne de louange; c'tait le fils du grand roi
d'cosse,

Pour lequel, aprs qu'il eut donn dans la lice des preuves
merveilleuses de sa chevalerie, je me sentis prise d'amour, et je ne
m'aperus que trop tard que je n'tais plus  moi-mme; et, malgr
tout ce que je souffre pour lui, je ne puis m'arracher de l'esprit que
je n'avais pas mal plac mon coeur, mais que je l'avais donn au plus
digne et au plus beau des paladins qui soit sur la terre.

Elle raconte comment ils s'aimrent. Puis, hlas! dit-elle, aprs les
grandes ftes qui suivirent les combats, mon cher Zerbin retourna en
cosse; je restai seule, pensant  lui le jour et la nuit. Je ne doute
pas qu'il ne chercht de son ct les moyens de s'unir  moi; mais la
diffrence de nos religions, puisqu'il est chrtien et moi sarrasine,
l'empchait de m'obtenir de mon pre. Il songea  m'enlever, en
abordant, au moyen d'un navire, sur la plage d'un beau jardin que mon
pre avait au bord de la mer.

Complice de cet enlvement, Isabelle fuit  toutes voiles de sa terre
natale. Avec quelle joie, s'crie-t-elle, je ne puis le dire,
esprant avant peu jouir de mon amour avec mon Zerbin. Une tempte
les jette sur un rivage inhabit. Zerbin s'loigne afin d'aller
chercher des chevaux pour Isabelle  la Rochelle. Pendant son absence,
un des deux amis qu'il a laisss auprs d'Isabelle s'prend d'un
perfide amour pour elle. Odorie, c'est le nom de ce tratre, veut
entraner dans son crime son compagnon Coribe; celui-ci rsiste. Les
deux gardiens d'Isabelle se livrent un combat acharn: l'un pour la
dfendre, l'autre pour la ravir  Zerbin. Pendant le combat, elle
prend la fuite; Odorie abandonne le combat, la poursuit, l'atteint,
veut lui faire violence; elle pousse des cris qui sont entendus par
une bande de brigands, qui la retiennent captive depuis neuf mois dans
cette caverne pour la vendre ensuite aux pirates de la cte.

Roland la console et l'emmne avec lui.

Le lecteur, incertain du sort d'Isabelle, de Zerbin, de Bradamante, de
Roger, d'Anglique, est transport au sige de Paris. Ce sige est
racont dans deux chants hroques, en stances dignes d'Homre au
sige de Troie, du Tasse au sige de Jrusalem. La guerre n'inspira
jamais mieux aucun barde; le sang coule de la plume d'Arioste avec
autant de verve que l'amour et la plaisanterie.

Les aventures hro-comiques de Griffon, qui poursuit une matresse
infidle en Palestine, diversifient heureusement ces longs combats. La
comdie n'a rien de plus plaisant que les tours perfides jous 
Griffon par sa matresse, et par son lche mais spirituel rival, 
Damas. Ce rival est un Scapin chevaleresque, et la matresse de
Griffon est une Colombine, qui transportent dans un pome pique les
scnes grotesques du thtre italien. Arioste siffle comme il chante:
c'est Molire et Homre dans le mme homme. Au dix-huitime chant il
gale Virgile en tendresse, dans l'admirable pisode de Nisus et
Euryale. Arrtons-nous pour pleurer avec lui sur l'hrosme de
l'amiti entre Mdor et Cloridan.

Une grande bataille a t livre entre Charlemagne et les Sarrasins;
ceux-ci ont perdu leurs principaux combattants. Dardinel, leur roi, a
t tu par Renaud; son corps est rest sur le champ de bataille. Pour
aller relever le cadavre de Dardinel du champ de bataille, il faut
traverser le camp de Charlemagne; il est nuit. coutez l'Arioste:

Deux jeunes Sarrasins, entre autres, veillaient dans le camp; tous
deux d'origine obscure, ns dans la Ptolmade, desquels l'aventure,
comme un rare exemple d'attachement, mrite d'tre raconte. Ils se
nommaient Cloridan et Mdor; dans la bonne fortune comme dans la
mauvaise, ils avaient aim galement leur prince Dardinel, et
maintenant ils avaient pass la mer pour venir combattre en France
avec lui.

Cloridan, intrpide chasseur toute sa vie, tait de robuste stature
et d'une rare lgret  la course; Mdor,  la fleur de ses annes,
avait encore les joues colores, blanches et fraches de
l'adolescence, les yeux noirs, les cheveux dors et boucls; il
ressemblait  un ange du choeur le plus lev du ciel.

Ils taient ensemble sur les remparts  regarder, en soupirant, le
ciel de leurs yeux chargs de sommeil; Mdor, dans toutes les paroles
qui lui chappaient, ne pouvait s'empcher de se rappeler sans cesse
son matre et son seigneur Dardinel d'Almonte, et de pleurer en
pensant que ses restes allaient rester sans spulture sur la terre. Se
retournant vers son camarade:  Cloridan, lui dit-il, je ne puis te
dire combien le coeur me fend de ce que mon matre gt ainsi sur la
terre nue, expos  devenir la proie des loups et des corbeaux, lui
qui fut toujours pour moi si tendre et si gnreux: il me semble que,
quand je donnerais ma vie pour prserver son corps de cet outrage, ce
ne serait pas encore assez pour payer tout ce que je lui dois
d'affection et de reconnaissance.

Je suis dcid  aller, pour qu'il ne reste pas sans spulture, le
chercher et le retrouver sur le champ de bataille, et peut-tre Dieu
permettra-t-il que je traverse inaperu le camp endormi de
Charlemagne. Toi, demeure ici, afin que, s'il est crit dans le ciel
que je doive mourir, tu puisses raconter ma mort...

Cloridan reste confondu que tant de courage, tant d'amour, tant de
fidlit, se rvlent dans un enfant. Il s'efforce, tant il lui porte
de tendresse, de le faire renoncer  cette entreprise; mais Mdor
tait dtermin ou  mourir ou  recouvrir d'un peu de terre la tombe
de son seigneur. Voyant que rien ne peut ni flchir ni effrayer Mdor,
Cloridan lui rpond: Eh bien! j'irai aussi, car quelle joie me
resterait-il sur la terre,  mon cher Mdor, si j'y restais sans toi?
Il vaut mille fois mieux mourir les armes  la main avec toi, que de
mourir de mon chagrin si tu tais enlev  mon amiti!

Ils traversent heureusement dans la nuit le camp ennemi.

Pendant que Mdor cherche parmi les cadavres le corps de son matre,
Cloridan se charge de lui ouvrir une large voie pour le retour 
travers le camp ennemi. Il fond sur les chrtiens assoupis, il immole
une foule de guerriers, choisissant les plus illustres. Le pote
dcrit en traits sanglants et pathtiques leurs divers trpas. Une
stance attendrie dcrit la mort d'un duc d'Albret, surpris dans son
sommeil, avec son pouse qui l'accompagnait  la guerre. L'Arioste,
dans cette stance digne de Ptrarque ou du pote de Franoise de
Rimini, laisse chapper de son coeur un cri de piti ou d'envie qui
rvle toute une me amoureuse de Virgile:

Cloridan tait parvenu jusqu' la tente o le duc d'Albret dormait
dans les bras de sa femme, tellement rapprochs l'un de l'autre que
l'air lui-mme n'aurait pas pu passer entre eux. Mdor leur tranche
les deux ttes  la fois d'un seul coup!  heureuse mort!  destine
si douce, qu'unis comme l'taient leurs corps, je ne doute pas que
leurs mes, galement enlaces, s'en allrent ensemble au mme ciel!

Mdor, distrait de ce carnage par l'impatience de retrouver le corps
de son roi, adresse une invocation ardente  la lune pour qu'elle lui
dcouvre enfin le cadavre. La lune l'exauce, le nuage qui la couvrait
se dissipe; Mdor court en pleurant  l'endroit o gt Dardinel; il le
reconnat  ses armes, il s'agenouille, il baigne son visage inanim
de ses larmes amres, dont un double ruisseau coulait sous ses cils;
son attitude tait si pieuse, ses gmissements si tendres, que les
vents eux-mmes se seraient arrts pour les entendre.

Il les rprime toutefois, non pas par crainte d'tre entendu des
ennemis et par aucun soin de sa propre vie, dont il lui serait plus
doux d'tre dlivr, mais par peur qu'on ne l'empche d'accomplir
l'oeuvre pieuse pour laquelle il s'est dvou. Les deux jeunes
guerriers chargent le cadavre sur leurs paules, afin d'en partager
ainsi le poids.

Ils marchaient en silence sous ce fardeau sacr, et dj les toiles
commenaient  plir dans le ciel, l'ombre  s'claircir sur la terre,
quand ils rencontrent Zerbin, qui rentrait au camp des chrtiens aprs
avoir employ le commencement de la nuit  la poursuite des
Sarrasins... Cloridan,  l'aspect de Zerbin et de son groupe de
guerriers, supplie Mdor d'abandonner sa charge, lui reprsentant
qu'il serait trop insens de perdre deux vivants pour sauver un mort.

En parlant ainsi, Cloridan jette son fardeau  terre, pensant que
Mdor va en faire autant; mais cet enfant, qui aimait son matre mort
plus que sa vie, le recharge seul sur ses paules. Son ami, croyant
qu'il est suivi par Mdor, fuyait  toute course; car, s'il avait su
qu'il l'abandonnait ainsi  son sort, il aurait affront mille morts
au lieu d'une.

Les cavaliers de Zerbin les enveloppent, mais un bois tnbreux offre
un asile impntrable aux deux amis; ils s'y jettent, on les suit.
Cloridan est tu en voulant secourir Mdor. Mdor, toujours le corps
de Dardinel dans ses bras, cherche  ravir cette chre dpouille aux
ennemis en se drobant derrire les arbres, pareil  une ourse qui
dfend ses petits.  la fin, Mdor est vaincu. Mdor, bless, est
relev de terre par ses beaux cheveux blonds. Zerbin le couche sur
l'herbe, en attendant qu'il revienne tancher gnreusement le sang de
sa blessure; il s'loigne un moment pour punir le froce soldat qui a
frapp cet enfant. Pendant cette absence du magnanime Zerbin, une
jeune fille, d'un aspect royal et d'un visage clatant de beaut,
s'approche de Mdor; ses humbles vtements sont ceux d'une bergre,
mais l'lgance de sa dmarche et la dlicatesse de ses traits la
trahissent...

C'est Anglique, l'amante ingrate de Roland, la superbe fille du roi
des Indes. Depuis qu'elle avait recouvr son anneau enlev au doigt de
Roger, elle voyageait seule et sans crainte, sre de se rendre
invisible  volont. L'amour qu'elle avait si longtemps brav
l'attendait dans ce bocage.

Il n'y a rien d'gal  cette scne de piti, d'admiration et d'amour
naissant entre Anglique et Mdor, dans aucun pome, except peut-tre
le chant d'_Hade_ dans lord Byron. Mais Hade est videmment
calque sur Anglique. Or la gloire doit remonter toujours de
l'imitateur au modle. coutez quelques stances de ce chant des vrais
amants. Le souvenir de la passion malheureuse de Roland pour Anglique
y mle au charme de la scne on ne sait quel grain de sel comique qui
ajoute encore, s'il se peut,  la dlicieuse saveur du sujet. C'est
l'ombre du satyre porte sur le corps de Galate dans un tableau du
Titien.

Aprs qu'Anglique a compati par tous ses sens et par toute son me 
la beaut,  la blessure et au gnreux dvouement de Mdor, elle
remonte sur son coursier pour aller chercher dans les prs voisins les
simples dont elle connat la vertu, afin de panser la blessure du
jeune Sarrasin. Elle rencontre un vieux pasteur qui doit l'assister
dans son pansement. Lisons: nous ne lirons rien de plus frais dans
aucun pote,  moins de remonter au pome unique, mais en prose
grecque, de _Daphnis et Chlo_.

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IV

Mais le jour mme o nous devions continuer la lecture des amours
d'Anglique et de Mdor, nous quittmes avec regret la villa des
collines euganennes. Une grande fte religieuse d't, fte pour
laquelle les seigneurs italiens reviennent toujours  la ville, fora
la comtesse Lna  rentrer pour quelques semaines dans son palais de
Venise. Le chanoine, le professeur et moi, nous fmes de la partie.

J'aurais d naturellement profiter de ce dplacement de la comtesse
Lna et de sa maison pour continuer mon voyage vers Rome, par Pezaro
et le littoral de l'Adriatique; mais je ne sais quel sortilge ou quel
enchantement, tout semblable aux sortilges et aux enchantements de
l'Arioste, ne me laissa mme pas dlibrer. Je suivis Lna et
Thrsina comme si j'avais fait partie de la maison, sans savoir au
juste si la magie qui m'entranait rsidait pour moi dans la mre ou
dans la fille. Le charme dont je ne me rendais pas compte tait le
mme, quoique diffrent. Ce tourbillon de beaut, de grce, de bont,
de familiarit charmante dans lequel j'avais vcu quelques semaines 
la villa, m'enlevait sans rsistance de ma part, sans effort de la
part de Lna, comme une feuille de ses jardins enleve sous ses pas
par le vent de mer.

Son palais de Venise, baign jusqu'au vestibule par le grand canal,
tait trop vaste pour la fortune de la comtesse. On y sentait le vide
des temps disparus. Le portique, assez vaste pour contenir une foule
de clients; l'escalier de marbre blanc  rampes moules; la salle des
gardes, presque aussi longue et aussi large que le palais lui-mme; la
tribune haute qui rgnait sous les corniches; les fresques poudreuses
qui dcoraient le sombre plafond; les statues de nobles Vnitiens
sous leur armure, qui contemplaient les passants du fond de leurs
niches autour de la salle; le parvis nglig et humide de cette salle;
les voles de colombes qui s'y abattaient librement par les fentres
ouvertes; le vent de mer qui faisait tinter ces vitres, mal attaches
aux chssis de plomb; enfin le lger et mlancolique clapotement des
petites vagues du canal contre les marches extrieures de l'escalier:
tout cela donnait au palais de Lna une apparence et comme une odeur
de spulcre, qui imposait  tous les sens une certaine langueur molle,
le caractre de la ville et des habitants. Il ne fallait rien moins
que tant de jeunesse, de vie et de beaut dans les htesses de ce
palais, pour qu'un tel sjour n'assombrt pas notre socit de
plaisir. Mais la jeunesse et la beaut rajeunissent et embellissent
jusqu'aux ruines: les fleurs les plus odorantes que le plerin
cueille, pour respirer des souvenirs avec leur odeur dans les pages de
son journal de voyage, sont celles qui croissent sur des tombeaux.

Lna et sa fille entrrent dans une enfilade d'appartements, dont on
apercevait  peine le fond  travers une longue avenue de portes en
drap vert, toutes ouvertes. Le chanoine, le professeur et moi, on nous
logea au sommet de l'difice, dans de petites chambres  peine
meubles, qui prenaient entre sur la galerie  jour servant de
corniche  la salle d'armes. Les dlices de ces appartements levs,
c'taient le soleil, la solitude, le silence: on n'y entendait d'autre
bruit, le jour, que le pas boiteux du vieux majordome, traversant la
salle d'armes pour aller  l'appartement de ses jeunes matresses, et
le bruit alternatif des rames du gondolier sur le canal; le matin,
quelques roucoulements de pigeons dans les combles, et le tintement
lointain des petites cloches des couvents, appelant les religieuses 
l'office. Ces impressions m'taient neuves, consonnantes  l'me et
douces; je les savourais avec autant de dlices que les impressions
champtres de la villa. D'ailleurs, n'tions-nous pas sous le mme
toit que ces ravissantes htesses, qui auraient embelli pour nous mme
la cabane du pasteur d'Anglique?

Aprs les ftes passes, nous reprmes nos lectures  Venise aussi
rgulirement qu' la villa. Le professeur n'tait pas homme 
dmordre; il avait apport avec lui son Arioste aussi ponctuellement
que le chanoine avait apport son brviaire. Seulement nous n'tions
plus mollement accouds, pour l'entendre, sous une grotte sonore
rafrachie par un jet d'eau: mais le soir,  l'heure o la gondole
remplace la calche dans les lagunes de Venise, nous laissions le
gondolier louvoyer  son caprice entre les les, aux dmes dors par
le soleil couchant, qui se dtachent comme des faubourgs  l'ancre de
la ville,  l'embouchure de la vaste mer; et,  demi couchs sur les
bancs, au branle de la barque, nous demandions au professeur un chant
de pote pour complter toute cette posie du soir  Venise.


V

O en tions-nous? dit le chanoine.--Ah! je le sais bien, moi, dit
Thrsina: nous en tions  ce chant, si malheureusement interrompu
par notre voyage, o le beau Mdor, ce jeune Sarrasin, si tendre et si
courageux de coeur pour sauver le corps de son matre mort, est bless
par les froces cossais de Zerbin, et o la belle Anglique, touche
de sa jeunesse et de sa beaut, va cueillir des simples dans les prs
pour gurir ce charmant paen.

Lna sourit lgrement en admirant la mmoire heureuse de la jeune
fille: Qu'aurait-elle pu retenir de plus analogue  son ge et  son
imagination d'enfant? dit-elle, Eh bien, lisons avec confiance,
ajouta-t-elle, si le _canonico_ n'a pas mis trop de sinets  ce chant
de jeunesse.--C'est une pastorale, dit le professeur, une pastorale
dans une pope. Ne craignez rien: cela rafrachit, cela ne brle pas
l'me. N'avez-vous pas dans la galerie du palais de charmants tableaux
de bergeries et de nymphes, entremls  vos tableaux de religion ou
de batailles? Ce qui est dangereux pour ces jeunes mes, ce ne sont
pas les beauts de l'imagination, ce sont ses laideurs. Des scnes de
bonheur sont les perspectives de la vie: vous en faites peindre sur
les murs de vos villas et de vos palais; ne craignez pas d'en peindre
sur la toile vivante de l'imagination frache et chaste de la
jeunesse. Ces perspectives du coeur sont les beaux rves de la vie:
rver beau, c'est le bonheur.--Et c'est aussi la vertu, dit le
chanoine.--Rvons donc, dit Lna.

Alors le professeur rouvrit le livre, juste  la stance si bien
remmore par la nave Thrsina.


VI

Anglique rencontre un pasteur parcourant  cheval le bocage  la
recherche d'une jeune cavale qui s'tait chappe dj depuis deux
jours de l'enceinte o elle tait parque avec le troupeau; elle
emmne avec elle le berger  la place o Mdor, perdant toute sa
vigueur avec le sang qui coulait de sa poitrine, en teignait l'herbe 
l'entour et paraissait prt  dfaillir pour toujours.

Anglique descend de son coursier et fait descendre comme elle le
pasteur; elle pile  l'aide d'une pierre les simples, en fait
dcouler le suc entre ses blanches mains; elle le distille et l'tend
sur le sein, sur les flancs et sur les hanches du bless; la salutaire
liqueur arrte le sang et rend la vie  Mdor.

Il reprit assez de force pour qu'elle pt le faire monter sur la
jument du berger; mais Mdor se refuse  s'loigner tant qu'il n'a pas
recouvert de la terre de la spulture le corps de son roi et celui de
Cloridan. Aprs ces pieux devoirs accomplis, il suit Anglique o il
lui plat de le mener; elle le conduit par compassion dans l'humble
cabane du berger rest auprs d'elle.

Elle ne consent pas  le laisser repartir tant qu'il n'est pas
rtabli en parfaite sant, tant la tendre piti qu'elle a prouve 
son premier aspect, tendu sur la terre, puis, aprs le premier
tonnement, tant sa beaut, sa grce, ses manires, lui mordent le
coeur d'une lime invisible: elle sent cette lime lui ronger peu  peu
le coeur, qui se consume enfin tout entier d'une flamme amoureuse.

L'habitation du berger, assez commode et assez belle pour une
chaumire, tait situe dans un petit vallon en plaine entre deux
montagnes; il l'habitait avec sa femme et ses petits enfants.
Construite par lui tout nouvellement, tout y tait neuf et propre de
fracheur. C'est l que Mdor fut promptement rtabli par les soins de
la jeune fille; mais, en moins de temps encore, elle sentit qu'elle
avait au coeur une blessure plus profonde que celle qu'elle venait de
gurir.

Plus l'une se referme et se _rassainit_, plus l'autre s'largit et
s'envenime. Le beau jeune homme se remet  vue d'oeil; elle, au
contraire, tantt glace, tantt brlante, languit d'une incurable
fivre. De jour en jour, la beaut de Mdor fleurit; de jour en jour,
la malheureuse sent la sienne se fltrir, comme une neige tombe aprs
la saison, que les rayons du soleil fondent dans un lieu sauvage.

Si elle ne veut pas mourir de son amour, il est temps qu'elle prenne
sur elle de le rvler, car il n'est pas  esprer que Mdor ose
l'encourager  un tel aveu.

Elle demande enfin piti  celui qui l'a perce d'un tel coup sans le
savoir.

Ici le pote, par une apostrophe tragi-comique, qui sort d'elle-mme
du sujet, tourne sa pense vers Roland, l'amant obstin et toujours
malheureux d'Anglique.

 comte Roland!  roi de Circassie! votre clatante valeur,
dites-moi,  quoi vous sert-elle? Il en adresse autant aux autres
hros adorateurs d'Anglique: Agrican et Ferragus.

Puis il reprend la note srieuse et tendre pour raconter la flicit
des deux amants dans la solitude:

Anglique laissa cueillir  Mdor la premire rose d'un sentiment qui
n'avait encore t respir par personne. Jamais jeune fille ne savoura
une telle ivresse que celle qu'elle trouva dans ce jardin o se
cachait et o se lgitimait son amour. Les saintes crmonies
consacrrent ce mariage, o elle eut pour marraine la femme du berger
sous les auspices du tendre amour.

L'humble cabane vit clbrer ces noces mystrieuses avec la solennit
rustique qu'une telle solitude comportait. Les deux amants y
sjournrent plusieurs mois, pour en savourer seul  seule les
dlices.

Bien que la description de cette retraite conjugale soit
irrprochable, le chanoine avait mis le sinet sur quelques stances.
Nous ne les traduisons pas, par le scrupule, peut-tre excessif, d'une
langue plus rserve que l'italien; mais le doux loisir des deux
nouveaux poux, dans un lieu enchant et solitaire, gale tout ce que
les glogues de Virgile et les pastorales du Tasse ont de plus
langoureux.

Si Anglique s'asseyait  l'ombre ou si elle s'loignait de la cabane,
le jour, la nuit, elle avait le beau jeune homme  ses cts, le matin
et le soir; tantt cette rive du ruisseau, tantt un antre elle allait
cherchant, ou bien quelque prairie verdoyante; au milieu du jour, une
grotte les couvrait de son ombre.

Dans ces doux entretiens, partout o un jeune arbre  la tige droite
et lance croissait au bord d'une source ou sur la rive d'un courant
d'eau limpide, son corce tait  l'instant grave avec l'aiguille
d'Anglique ou avec le couteau de Mdor. De mme, s'ils venaient 
dcouvrir un rocher d'un grain moins dur que les autres, et en dehors
de la cabane, et dedans contre les murailles, les noms d'Anglique et
de Mdor, enlacs l'un dans l'autre par diffrents dessins, se
lisaient en lettres intarissables.

Enfin ils s'loignent  regret, aprs un long sjour, de la cabane;
Anglique, pour rcompenser le pasteur et sa famille, leur laisse un
bijou sans prix qu'elle a reu de Roland. Elle s'achemine avec son
jeune poux vers les Indes, o elle va faire couronner Mdor roi du
Cathay.


VII

Ici le pote s'amuse de nouveau  luder la curiosit de son lecteur
par une autre curiosit. Il se complat, pendant deux mille vers, 
raconter vingt aventures pisodiques de Marphise, de Bradamante, de
Roger, de Griffon, de paladins, d'amazones, de fes, d'enchanteurs.

Ce n'est qu'au vingt-troisime chant que l'on revient  Roland, le
vritable hros, mais le hros toujours oubli du pome. L'aventure
qui le ramne sur la scne n'est plus hroque et n'est pas mme
comique: car on ne rit pas d'une infirmit physique et morale, telle
que la folie, surtout quand c'est une passion tendre qui enlve la
raison  un hros.

La scne o Roland perd la raison en trouvant des preuves trop
convaincantes de l'infidlit d'Anglique est admirablement invente,
et raconte avec autant de perfection de dtails que la scne des
amours d'Anglique et de Mdor.

Roland, en courant une de ses aventures, arrive au vallon nagure
habit par Anglique et Mdor, sans se douter que ce beau lieu a t
le thtre de son infortune amoureuse.

Il arrive, dit la stance, au bord d'un ruisseau qui semblait rouler
des lames de cristal; une riante prairie fleurissait sur ses rives,
prairie maille de couleurs, les plus fraches et les plus flatteuses
 l'oeil, parseme de bouquets d'arbres lgants et majestueux.

C'tait l'heure o l'ardeur du jour fait chercher l'ombre des grottes
aux rudes troupeaux et au pasteur dpouill du poids de ses vtements.
Les armes et l'cu de Roland pesaient  ses membres brlants; il
entra pour se dlasser un moment dans la grotte. Mais il y trouva un
terrible et cruel refuge, et l'heure la plus funeste et la plus
malheureuse de sa vie.

En parcourant des pas et du regard les alentours de la grotte, il vit
des caractres gravs sur l'corce de tous les arbrisseaux qui
croissaient auprs de la source, et aussitt qu'il y eut attach les
yeux avec attention, il fut trop convaincu que ces caractres taient
gravs par la main de sa divinit terrestre; cet antre et cette source
taient un des sites que j'ai dcrits plus haut, que la belle reine du
Cathay avec son cher Mdor frquentaient le plus souvent, parce que
c'tait le lieu de repos le plus voisin de la cabane du berger.

Il lit de tous cts les noms d'Anglique et de Mdor, enlacs
ensemble dans des noeuds d'amour; autant de lettres, autant de clous
acrs qui lui transpercent le coeur. Il s'efforce de croire qu'il se
trompe, et qu'une autre main que celle d'Anglique a crit son nom sur
ces corces; puis il se dit: Ah! je connais trop ces caractres, je
les ai tant vus et tant lus dans un autre temps! Mais peut-tre
qu'elle s'est figur un autre Mdor imaginaire pour se faire illusion
 elle-mme, et qu'elle pense  moi en me donnant ce surnom dans son
coeur!... En cherchant ainsi  se tromper lui-mme, Roland arrive 
l'endroit o les deux collines, en se recourbant, enclosent la belle
fontaine... L les noms plus nombreux encore sur les troncs des
htres, et des inscriptions commmoratives sur les rochers de l'antre,
ne lui laissent plus de doute et enfoncent mille pointes de poignards
dans son coeur. Mdor, dans des vers tendres et amoureux, y remerciait
les arbrisseaux, les gazons verts, les ondes limpides, la caverne
obscure, les ombres rafrachissantes, des douces heures qu'il avait
passes avec l'incomparable Anglique, fille de Galafron. Il y
suppliait tous les amants, chevaliers, demoiselles, que le hasard
amnerait dans ces lieux, de bnir ces gazons, ces ombres, ces antres,
ces ruisseaux, ces arbustes, et de demander pour eux au ciel ou aux
nymphes les douces influences du soleil et de la lune.

Une main glace lui serre le coeur, son dsespoir muet ne peut
s'chapper ni en paroles, ni en cris: comme un vase  large
circonfrence et au cou troit, quand on le renverse de sa base  son
orifice, ne peut laisser couler son contenu, car la liqueur presse
de sortir se hte vers l'ouverture, et, se faisant obstacle 
elle-mme, ne peut s'couler que goutte  goutte sous son propre
poids.

Enfin il arrive, esprant encore, jusqu' la cabane du berger. Le
berger et sa famille lui racontent innocemment le sjour d'Anglique
et de Mdor dans leur cabane, leur union, leur flicit, leur dpart
pour les Indes; ils lui montrent avec orgueil le bracelet prcieux
qu'Anglique leur a laiss en mmoire de son sjour ici.

Ce fut le coup de hache qui trancha sa raison avec son espoir; cette
couche, cette cabane de berger, ce vallon, lui deviennent si odieux
que, sans attendre ni le lever de la lune ni celui de l'aube, il prend
ses armes, il remonte sur son cheval, il s'enfonce dans le plus pais
du bois, et, quand il se sent enfin seul, il rpand en cris et en
hurlements sa douleur!... Au lever du jour, il croit voir sa honte et
les railleries de Mdor graves sur les montagnes et sur toute la
nature. Enfin, aprs des transports qui fendraient les rochers, il
devient fou. La hideuse description de sa folie, vante comme un
prodige de force potique par les critiques italiens et mme franais,
est selon nous une plaisanterie dplace, plus propre  contrister le
rire sur les lvres qu' le provoquer; ce qui dgote cesse de
charmer. La folie mme de don Quichotte est moins rpugnante; elle est
une manie ridicule, et non une dmence furieuse. Mais Arioste,
transportant son lecteur dans une loge de fou, et se complaisant 
montrer son hros dans la sordide nudit d'une bte froce, prive
mme de son instinct, nous parat avoir commis une faute non-seulement
contre le sentiment, mais contre le got. Nous ne citerons donc rien
ici de cette frnsie hideuse sur laquelle roule toute la machine du
pome pendant plusieurs chants.


VIII

L'Arioste retrouve toute sa dlicatesse de pinceau et tout le
pathtique de son me dans l'pisode d'Isabelle et de Zerbin, une des
plus touchantes compositions de toutes les langues. L'amour et la
vertu l'inspirent mieux que la dmence et le ridicule. On peut badiner
avec l'esprit, mais il ne faut pas badiner avec l'amour. L'Arioste se
montre dans cet pisode aussi tendre amant que grand pote.

Zerbin et Isabelle, deux amants dont nous avons dj parl dans le
commencement des aventures de Roger, arrivent ensemble dans le beau
lieu o Roland a perdu le sens et jet ses armes. Zerbin, par une
respectueuse piti pour le hros, lve un trophe de ces armes; il ne
veut pas que l'pe de Roland soit profane par une main trangre.
Mandricaud veut s'emparer de l'pe, Zerbin la dfend contre ce froce
profanateur en combat singulier. Isabelle, tremblante, assiste au
combat; Zerbin a sa cuirasse fendue de la tte au coeur par l'pe de
Mandricaud; mais ce premier coup, dit le pote, ne pntre qu' peine
au-dessous de la peau de Zerbin; son sang tide dessine en coulant une
longue ligne de pourpre sur sa cuirasse clatante. Ainsi j'ai vu
quelquefois, dit le pote, qui revient en esprit au souvenir de la
belle veuve florentine qu'il adore; ainsi j'ai vu une ligne de pourpre
partager une belle toile d'argent sous cette blanche main qui dchire
galement en deux mon coeur!

Zerbin succombe sous un coup plus mortel; couch sur l'herbe dans son
sang, ses derniers adieux  Isabelle, et ses derniers soupirs
recueillis par les lvres de cette amante sont des sanglots crits
pour l'ternelle consonnance des coeurs aimants spars par la mort.
Tibulle n'a pas crit en larmes plus tides les transes et les
panchements de l'amour malheureux. On voit que la sensibilit tait
le fond de ce gnie de l'Arioste. Un ermite aide l'amante dsespre 
relever le corps de Zerbin pour l'emporter jusqu' son ermitage;
Isabelle est dcide  ne jamais s'en sparer. L'ermite la console par
les esprances clestes, les seules capables de rattacher Isabelle 
la vie. Il lui propose de l'accompagner jusqu' une abbaye de
Provence, o elle fera ensevelir Zerbin et o elle restera gardienne
pieuse de sa relique si chre. Ils ensevelissent ensemble le corps
embaum de Zerbin dans un riche cercueil; ils le chargent sur le
cheval du jeune guerrier, et voyagent ensemble  pied derrire le
cercueil.


IX

Rodomont, le roi d'Alger, les rencontre malheureusement dans un
sentier de la fort o il s'est retir non loin de cette abbaye de
Provence. Les charmes d'Isabelle, quoique plis par les larmes, lui
ravissent le coeur; il terrasse l'ermite, il le lance dans la mer; il
menace Isabelle d'attenter  sa douleur et  sa puret. La fidle
amante conoit subitement l'ide d'une ruse pieuse qui sauvera sa
vertu en sacrifiant sa vie. Elle feint de se rendre  ses dsirs, mais
elle veut, dit-elle, lui faire avant un prsent plus prcieux pour un
guerrier que le coeur de toutes les princesses de la terre. Je
connais, lui dit-elle, et j'aperois prs d'ici une herbe miraculeuse;
elle a la vertu de rendre invulnrable le chevalier qui s'est une fois
baign dans un bain o cette plante a t bouillie. Rodomont pourra,
ajoute Isabelle, en faire l'preuve sur elle-mme, avant d'prouver la
vertu de cette plante. Le roi d'Alger consent,  ce prix,  ajourner
ses violences. Isabelle cueille  et l toutes les herbes qu'elle
feint de choisir pour son exprience; elle se baigne dans la source o
elle a jet les herbes. Puis elle prsente sa belle tte, ce front
pur, ce cou d'ivoire au glaive de Rodomont. Le Sarrasin, tromp par
l'assurance de la victime, tombe dans ce pige de vertu; du revers de
son pe il frappe le cou de la jeune fille, croyant que son pe se
brisera dans sa main, mais la charmante tte d'Isabelle roule  ses
pieds dans l'herbe et bondit trois fois en balbutiant encore le nom de
Zerbin!... Ainsi la jeune martyre de l'amour, de la chastet et de la
religion avait chapp  la fois  l'infidlit,  la profanation et
au suicide en se faisant immoler par son tyran.

Volez heureuse dans l'ternel sjour, me fidle et tendre, s'crie
en finissant l'Arioste; puissent mes faibles chants immortaliser en
vous le modle des chastes amants! Puis, en l'honneur de la victime,
il fait dcrter dans le ciel que toutes celles qui porteront sur la
terre le nom d'Isabelle seront doues des mmes charmes et des mmes
vertus. Adulation prophtique soit aux princesses de la maison de
Ferrare, soit  la dame de Florence qui portait ce nom cher au pote.

On ne peut assez admirer dans cet pisode une des plus touchantes
conceptions de ce martyrologe de la vertu ou de cette pope de
l'amour. La chevalerie seule fournit de pareils textes de posie aux
_trouvres_ du moyen ge chrtien. Cette admirable aventure est
malheureusement coupe par le pote en trois tronons que nous avons
rassembls, pars dans le pome, pour la prsenter dans son ensemble 
vos yeux.

Revenons:


X

L'histoire de Richardet, frre de Bradamante, amante de Roger, et de
Fiordalisa, amante de Richardet, est dans un genre oppos une des
plus ravissantes dbauches d'imagination d'Arioste; mais le chanoine y
avait mis avec raison le sinet fatal qui nous en interdisait la
lecture. Ces images trop licencieuses ne pouvaient effleurer seulement
l'imagination de Thrsina, ni mme de sa mre. La gaiet des
aventures n'en sauvait pas assez la lgret. On ne conoit gure
aujourd'hui comment la pudeur des princesses et des dames de la cour
de Ferrare tolrait de tels crits lus  haute voix pendant les
soires au palais. On conoit moins encore comment la cour de Rome,
gardienne des moeurs, autorisait par trois brefs l'impression de
telles jovialits. Mais les temps ont leur innocence.

Le chant qui contient l'histoire de Joconde ne forme plus seulement
disparate, mais scandale dans le pome; il devrait tre dchir de
toute dition populaire de l'Arioste. La Fontaine l'a imit  sa
manire dans le volume ordurier de ses _Contes_; mais ce volume,
feuillet par le seul libertinage, est soigneusement cart des yeux
de l'enfance et de la jeunesse. La Fontaine, au reste, a la main bien
moins lgre et bien moins dlicate dans _Joconde_ que l'Arioste;
l'un est badin, l'autre est lubrique: c'est qu'Arioste crivait pour
un ge d'innocence, et la Fontaine pour un ge de corruption. Il n'y a
que de la jeunesse et de la gaiet dans Arioste, il y a de la
vieillesse et du cynisme dans les _Contes_ de la Fontaine.


XI

Tout  coup Arioste redevient grave en faisant parcourir  Bradamante
la galerie d'un chteau enchant dans lequel des tableaux prophtiques
font apparatre d'avance  ses yeux toute l'histoire de la maison
d'Este, mle  l'histoire de l'Europe moderne; il s'lance de l  la
suite d'Astolphe mont sur l'hippogriffe, et qui jetait du haut des
airs un coup d'oeil gographique sur l'univers. Astolphe s'abat sur le
paradis terrestre o saint Jean l'vangliste lui enseigne les moyens
de faire retrouver  Roland son bon sens. Saint Jean conduit Astolphe
dans la lune. Ici, dans une revue satirique trs plaisante de toutes
les folies de l'espce humaine, l'Arioste numre les inanits de ce
bas monde et les illusions dont se composent nos passions; des
montagnes de sottises s'lvent sous ses yeux.

Il vit aussi, parmi tant de choses perdues, ce qu'il croyait et ce que
nous croyons tous possder en si grande abondance que jamais nous ne
prions le ciel de nous l'accorder, hlas! c'est le bon sens. Oh! que
le vallon en contenait! Il y en avait une montagne, qui occupait plus
d'espace que tout le reste ensemble. Le bon sens y paraissait sous la
forme d'une liqueur trs-subtile et trs-prompte  s'vaporer; il
tait, en consquence, renferm dans une multitude de petites
bouteilles, plus ou moins grandes. Toutes taient hermtiquement
fermes. La plus grande de toutes fut facile  reconnatre: elle
renfermait le bon sens du malheureux comte d'Angers; elle en tait
pleine en entier, et de plus il tait crit dessus: _Bon sens du
paladin Roland._

Vous tes transport de la lune sous les murs d'Arles, que les
Sarrasins et les chrtiens se disputent. La belle guerrire Marphise,
soeur de Roger, mais que Roger ne connat pas, vit dans le camp avec
ce hros et semble lui faire oublier Bradamante. Celle-ci, avertie par
des bruits calomnieux de l'amour de Marphise pour Roger, arrive au
camp, combat celle qu'elle croit sa rivale, combat Roger lui-mme,
triomphe partout; le fantme d'Atlant, envoy du ciel, dvoile enfin
aux trois combattants leur malentendu. Roger reconnat sa soeur dans
Marphise; Bradamante embrasse son amie dans sa rivale; Roger, suivi de
sa soeur Marphise et de sa fiance Bradamante, tous trois arms,
partent  la recherche d'autres aventures. Ils en rencontrent d'aussi
merveilleuses qu'elles sont pathtiques; mais on s'puiserait 
relever tout ce qu'il y a d'inpuisable dans cette fconde
imagination. Ce pome suffirait  fournir les matriaux de cent
pomes.


XII

Astolphe rencontre Roland au bord de la mer; il lui fait respirer son
bon sens avec la liqueur qu'il a apporte de la lune.  l'instant o
il recouvre sa raison, le hros dteste la perfide Anglique.

Roger, pendant ces vnements, fait naufrage et se sauve seul  la
nage dans une le dserte; il y trouve un ermite qui l'instruit dans
la foi chrtienne. L'ermite avait bti de ses mains une petite
chapelle, tourne vers l'Orient, qu'il avait orne avec soin des
coquillages et des dpouilles que la mer jetait sur la cte. Le flanc
oppos de la montagne offrait un aspect bien plus agrable et tait
bien diffrent de celui que Roger avait t forc de gravir. Un petit
bois descendait en pente douce jusqu' la mer; le laurier, le myrte,
le genivre, le palmier charg de dattes, et des arbres fruitiers, y
croissaient sans culture, et leur fracheur tait entretenue par une
fontaine pure qui, du haut du rocher, se distribuait en filets et
tombait en petites cascades entre ces arbres fconds.

L'ermite habitait depuis quarante ans cet ermitage, qu'il semblait que
le ciel et choisi pour l'entretenir sans cesse dans la prire et la
contemplation. La vie frugale et saine qu'il y menait l'avait fait
parvenir  quatre-vingts ans, sans les infirmits qui tourmentent les
faibles mortels.

L'ermite alluma promptement du feu, couvrit la table de dattes et des
fruits de la saison. Roger scha ses habits, reprit des forces, et
prta de toute son me une oreille attentive aux grandes vrits de
notre sainte loi. L'ermite, touch de ses dispositions, n'hsita pas 
lui confrer, ds le lendemain, le sacrement du baptme.

Roger, s'accommodant assez bien de cette habitation de l'ermite et
d'une chre frugale, passa plusieurs jours avec le saint anachorte,
qui, non-seulement lui parlait de tout ce qui tient  la religion,
mais l'instruisait aussi sur son dpart prochain, et mme sur la
postrit que le ciel lui destinait. Tout cet pisode respire la
srieuse pit du Tasse et de Milton.

On passe de l, avec une surprise que les moeurs seules du temps
expliquent,  un chant rempli tout entier par l'histoire du petit
chien qui sme les perles, conte de fes dont les dtails galent
Boccace en grce et le surpassent en posie. Quoi de plus charmant
que la description des gentillesses du petit chien, conduit par
l'amant dguis en mntrier mendiant?

Adonis s'arrta prs de quelques cabanes voisines du chteau, jouant
d'une petite flte, au son de laquelle le petit chien se mit  danser.
Le bruit des tours, de la danse et de la beaut de ce petit animal
parvint bientt jusqu' la belle Argie: elle fit appeler le plerin
dans sa cour, et c'est ainsi que commena l'aventure que le destin
rservait au vieux snateur.

Le plerin se mit aussitt  jouer plusieurs airs diffrents, et le
petit chien, ajustant ses sauts  la mesure, excuta des danses
varies de tous les pays, et parut obir  son matre avec tant
d'intelligence que tous ceux qui le regardaient ne prenaient pas le
temps de cligner les yeux et osaient  peine respirer.

Argie sentit le plus ardent dsir de possder un petit chien si
charmant, et envoya sa nourrice pour parler au plerin, auquel elle
fit offrir un prix considrable. L'adroit plerin se mit  sourire:
Ah! vraiment, dit-il  la nourrice, quand vous auriez autant de
trsors qu'en pourrait dsirer une femme intresse, vous n'auriez pas
de quoi payer seulement une des petites pattes de mon chien, et pour
vous prouver que je dis la vrit, venez au moins avec moi, dit-il 
la nourrice en la tirant  part. Il pria l'pagneul de faire prsent
d'une belle pice d'or  cette bonne dame. Le petit chien ne fit que
se secouer, la pice tomba sur-le-champ. Le plerin la fit accepter 
la nourrice, en lui disant: Vous voyez de quelle utilit ce charmant
petit animal m'est sans cesse; je ne lui demande jamais rien qu'il ne
me le donne  l'instant. Bagues, joyaux, diamants, perles, riches
habillements mme, il me fournit tout ce que je veux. Vous pouvez donc
dire  votre belle matresse que mon chien peut passer en sa
puissance, mais il n'est aucun trsor qui le puisse payer.


XIII

La fin de ce rcit, quoique ingnieuse, est cynique; on regrette que
la plume presque incontamine de l'Arioste s'y soit salie d'une image
plus qu'obscne. Le chanoine n'avait pas seulement mis un sinet ici,
il avait dchir la page tout entire.  cela prs, ce conte de fes
est une des plus lgres arabesques dont un pote hro-comique ait
jamais gay son rcit.


XIV

Aprs avoir drid ainsi ses lecteurs, l'Arioste revient  Roger; il
le conduit  Paris, auprs de Charlemagne. Roger demande Bradamante en
mariage; Charlemagne la lui refuse: il la rserve pour Lon, fils de
l'empereur de Constantinople. Bradamante s'indigne; elle obtient de
n'pouser que le chevalier par qui elle aura t vaincue dans un
combat singulier. Elle quitte furtivement la cour, elle est captive
dans un chteau fort. Roger part de son ct pour aller tuer son rival
Lon dans l'empire de Constantinople. Il combat  la tte des
Bulgares contre Constantin et Lon, son fils; il fait triompher les
Bulgares. Surpris par trahison pendant son sommeil par un tratre, il
est conduit  Constantinople et livr  Thodora dont il a tu le fils
dans la bataille. Enferm par Thodora dans une tour obscure, on le
fait languir de faim et de soif pour prolonger son agonie.

Cependant on publie, dans Constantinople, que Bradamante sera le prix
de celui qui triomphera d'elle. Le gnreux Lon, indign de la lche
vengeance de Thodora sa tante, trangle le gelier de Roger, le
dlivre du cachot, lui rend son cheval et ses armes. Ignorant que ce
captif dlivr par lui soit un rival, mais tmoin de ses exploits
incomparables dans la bataille contre les Grecs, Lon, aussi modeste
qu'il est amoureux, propose  Roger de prendre son casque, sa
cuirasse, son cheval, et de combattre  sa place contre Bradamante.
Charlemagne, sa cour, Bradamante elle-mme, croiront que c'est lui,
Lon, qui a conquis ainsi l'hroque beaut que les chevaliers se
disputent. Roger est forc, par sa reconnaissance envers Lon son
librateur, de se prter  ce subterfuge; mais il gmit tout bas des
coups qu'il sera oblig de porter  celle qu'il adore. Il se dguise 
tous les yeux; il combat  pied de peur que son cheval Frontin, si
souvent caress par Bradamante, ne la reconnaisse; il prend une lance
du bois le plus fragile, il en mousse la pointe; il revt la cotte de
mailles de Lon. La description du combat est plus homrique encore
que chevaleresque. L'Arioste y prodigue les plus majestueuses et les
plus terribles images de la nature. Bradamante, aprs un combat qui
dure d'un soleil  la nuit, s'irrite de plus en plus de son
impuissance.  malheureuse Bradamante! s'crie le pote, si tu savais
que celui dont ta colre et ta honte te font dsirer la mort est ce
Roger qui t'est plus cher que ta propre vie, c'est contre ton sein que
tu tournerais ce fer que tu fais tomber sur sa tte! On spare les
combattants sans que Roger ait fait ou reu une blessure. Les pairs de
Charlemagne dcident qu'aprs un si rude assaut support sans dfaite
par le prtendu Lon, Bradamante doit tre le prix lgitime de sa
valeur.

Pendant la nuit, Roger,  qui Lon a rendu son armure vritable,
s'loigne furtivement du camp, mont sur Frontin et marchant au hasard
o son cheval le mne; ses pleurs lui voilaient le chemin. Il se
rsout  mourir de sa propre main dans la fort; il desselle Frontin
et l'abandonne  lui-mme, aprs l'avoir embrass comme ayant t si
cher  sa Bradamante.

Bradamante, de son ct, ne poussait pas des gmissements moins
douloureux. Mais la guerrire Marphise, soeur de Roger, se prsente 
Charlemagne au moment o ce roi des chrtiens va livrer Bradamante 
Lon. Elle dclare que cette belle hrone est dj l'pouse de son
frre Roger. On interroge Bradamante; elle baisse les yeux et se tait,
ne voulant ni mentir ni djouer la bonne intention de Marphise. Roland
et Renaud, neveux de Charlemagne, se rjouissent de ce que la fleur
des hrones de leur arme ne deviendra pas la dpouille d'un prince
grec; les pairs dcident que Roger et Lon combattront l'un contre
l'autre, et que le sort des armes prononcera entre eux de la
possession de Bradamante. Lon y consent, dcid  se laisser vaincre
et tuer plutt que d'attenter aux jours et au bonheur de son ami
Roger. Mais Roger a disparu et ne revient pas.

Le gnreux Lon le cherche partout, parvient  le dcouvrir,
l'arrache  son dsespoir, le ramne au camp, avoue  Charlemagne la
ruse du travestissement, obtient Bradamante pour son ami. Le mariage
des deux amants s'accomplit au milieu des ftes dans la cour de
Charlemagne. Roger, toujours hros au milieu de son bonheur, tue le
jour mme de ses noces le froce Rodomont. Ainsi finit par un
dmasquement gnral ce pome rempli de travestissements et
d'imbroglios tantt hroques, tantt comiques; les derniers chants
qui rendent  chacun et  chacune son nom, sa gloire, son amant, son
amante, ressemblent  ce dernier jour du carnaval de Venise, et  ce
premier jour de pnitence o tous les masques tombent  la fois de
tous les visages, et o les costumes de fantaisie et les dguisements
des saturnales font place  la vrit des figures et au bon sens. Mais
on sort de cette lecture comme d'un long bal masqu avec le tourbillon
dans la tte, la confusion dans l'esprit, l'ivresse dans
l'imagination, le vide dans le coeur. On s'est amus, mais on s'est
peu intress; le plaisir trop long devient lassitude. En rsumant
notre impression, cette lassitude devient le vritable jugement de ce
pome: il est charmant, mais il est trop long; c'est l son seul
dfaut, mais c'est le dfaut du plaisir: la satit!


XV

Cependant ce dfaut est encore la gloire de l'Arioste; car, s'il
fatigue le lecteur, il ne se fatigue jamais lui-mme. Il a chant
pendant vingt ans le _Roland furieux_, et, si l'homme tait ternel,
on voit qu'il chanterait avec la mme verve pendant l'ternit.

Le dernier soir de notre lecture en commun dans la gondole fut aussi
le dernier soir de notre sjour  Venise. Le chanoine n'coutait plus:
il lisait pieusement son brviaire  l'avant de la barque. Le
professeur, toujours enthousiaste de son pote favori, s'efforait en
vain depuis quelques jours de rappeler notre attention par ses
inflexions de voix tudies sur les dlicatesses de style des derniers
chants. Thrsina, les yeux couverts par les tresses dnoues de ses
fins cheveux blonds, dormait au branle de la gondole sur le bras de
marbre de sa mre. Lna tantt souriait par complaisance pour le
professeur, tantt paraissait rveuse suivre de l'oeil sur la mer les
fantmes du pote ou d'autres fantmes de son propre coeur. Quant 
moi, je ne riais dj plus des factieuses fantaisies de l'Arioste;
l'ombre de la prochaine sparation pesait videmment sur l'esprit de
tous.

Notre bonheur, bonheur vague, indtermin, indcis comme l'horizon du
soir sur l'Adriatique, allait finir avec le volume. tait-ce la mre,
tait-ce la fille dont j'allais regretter le plus douloureusement la
prsence et promener le plus loin l'image? Je ne le savais pas, je ne
cherchais pas  le savoir; mais c'tait l'ensemble de cette situation,
c'tait ce groupe aimable, naf, accompli, dont chaque figure tait
ncessaire  l'autre, et dont on ne pouvait en dtacher une sans que
le charme ft ananti.

La souriante Lna semblait proccupe des mmes penses que moi, sans
se rendre compte davantage de la nature de ses impressions. Cette
longue lecture de l'Arioste et les milliers d'imaginations tendres et
chimriques que cette lecture fait flotter dans l'esprit paraissaient
avoir pris un corps et une me dans sa pense, mais quel corps et
quelle me? nous n'osions pas le lui demander, et elle-mme ne se le
disait peut-tre pas encore. Quoi qu'il en ft, ce livre, commenc
dans la gaiet, se terminait dans la mlancolie; l'imagination, 
dix-neuf ans et  vingt-sept ans, est une puissance qu'il ne faut pas
solliciter trop vivement, mme par des badinages; les feux follets de
l'Arioste ont pu allumer quelquefois des volcans du coeur.

Eh bien! que pensez-vous de tout cela? me dit Lna  la fin de la
soire, en s'efforant de provoquer un sourire de mes lvres par un
demi-sourire de son beau visage.--Moi, dis-je, je n'y pense dj plus;
mais je penserai ternellement  la scne et  la socit o j'ai
cout ces badinages d'un grand pote! Un grand pote cependant
est-il fait pour badiner toujours? Demandez-le  Thrsina; est-ce que
vingt fois, pendant la lecture, au moment o les touchantes aventures
de Ginevra, d'Anglique, de Mdor, d'Isabelle, suspendaient sa
respiration et faisaient nager ses yeux dans une rose de larmes, elle
n'a pas frapp du pied avec impatience le pav de la grotte ou le
plancher de la gondole en maudissant le pote? Pourquoi? parce qu'il
se remettait  badiner au milieu d'une scne pathtique, et qu'il se
plaisait  changer les larmes en rire. Or, quand le visage passe ainsi
sans cesse du rire aux larmes et des larmes au rire, qu'arrive-t-il?
C'est que le visage grimace au lieu d'tre attendri, c'est qu'il y a
une perptuelle convulsion sur les traits comme dans le coeur, par
suite de l'impression contradictoire et du changement brusque de
temprature que le pote donne ainsi  l'me en soufflant le chaud et
le froid.--Ah! c'est bien cela, s'cria la charmante enfant, en
applaudissant  ma critique; il me semblait  chaque instant que le
pote, en se moquant de lui et de moi, me jetait de l'eau tide et de
l'eau glace dans le coeur! Voil pourquoi, malgr tout le plaisir
que j'ai prouv en coutant les belles histoires de Ginevra et
d'Isabelle, je ne l'aime pas, votre pote; il a trop l'air de se
moquer de moi.

--Vous le voyez, dis-je  la comtesse, voil la critique de la nature;
c'est aussi la mienne, c'est aussi la vtre, j'en suis sr.

Elle fit un signe d'assentiment. Mais ce n'est pas la mienne, dit
avec une certaine supriorit de ton le professeur: ce que vous
appelez un dfaut, vous autres jeunes coeurs et jeunes esprits, c'est
prcisment la qualit exquise et vritablement philosophique de
l'Arioste. Il sait jouer avec la vie; il effleure la nature, il ne
l'puise pas; il sait que le coeur humain est un instrument  deux
cordes dont l'une est tristesse, l'autre gaiet, et, en touchant ces
deux cordes tour  tour, il produit une harmonie tempre et douce qui
est prcisment l'quilibre vrai de cette vie, mle de gmissements
et d'clats de rire. Quand vous aurez pris plus d'annes, vous lui
rendrez plus de justice, et, tout en reconnaissant en lui le plus
amusant des potes, vous y reconnatrez le plus agrable des
philosophes. Son pope est l'pope du bon sens.--Cela peut bien
tre, rpondis-je au professeur; mais alors, pour le juger, il faut
attendre que nous ayons soixante ans.

--Prcisment, reprit-il: ce n'est pas le pote de l'adolescence ni de
la jeunesse, c'est le pote du soir de la vie. Quand on est  votre
ge, on ne se moque ni de ses passions ni de son imagination: on en
est le jouet ou la victime. Mais quand il n'y a plus, comme  notre
ge, ni volcan dans le coeur, ni larmes dans les yeux, pour avoir trop
brl et trop pleur peut-tre, oh! alors l'Arioste est le vritable
pote de la vieillesse!

--Oui, mais pourquoi cela encore? dit Lna. Parce que la vieillesse
devient indiffrente et que l'Arioste est le pote de l'indiffrence.
Eh bien! selon moi, c'est justement sa condamnation que vous venez de
prononcer au lieu de son loge; car qu'est-ce que l'indiffrence, si
ce n'est le dsenchantement de tout et de soi-mme? Croyez-vous que ce
soit l un bel tat de l'me?

--C'est de l'gosme aussi, maman, dit avec une prcoce justesse de
sens la petite Thrsina.--Oui, mon enfant, dit la mre; c'est de
l'gosme d'esprit. Conserver son sang-froid comme l'Arioste, entre le
rire et les larmes, entre l'enthousiasme et la moquerie, c'est prouver
qu'on ne s'intresse assez ni aux amours, ni aux hrosmes, ni aux
infortunes, ni aux dceptions du coeur humain; c'est prendre la vie
gaiement. Mais est-ce que la vie est une bouffonnerie de la nature?
Cette prtendue philosophie n'est donc pas vraie, puisqu'elle est le
contre-pied de la nature.

--Ah! je vous arrte, rpondit le professeur; est-ce que vous prenez
l'Arioste pour un bouffon? Passe pour Cervantes, dans sa spirituelle
bouffonnerie de _Don Quichotte_; mais l'Arioste, ah! vous lui faites
injure! O avez-vous vu l'ombre d'une bouffonnerie dans ces
quarante-six chants, except peut-tre dans la folie de Roland et dans
son bon sens rapport de la lune? Mais partout ailleurs c'est une fine
et dlicate plaisanterie, qui s'allie partout  la grce et souvent 
la plus exquise sensibilit!

--Eh bien! dis-je  mon tour, remercions le professeur de nous avoir
tantt attendris, tantt amuss, tantt assoupis pendant ces longs
jours d't au doux murmure de ces stances. Nous avons joui; attendons
pour juger que nous ayons l'ge o l'on dit que l'amour et
l'enthousiasme, ces deux huiles parfumes de la lampe de la vie,
soient taris ou vapors dans nos mes.

--Vous attendrez longtemps, dit Lna en rougissant, car il y a encore
bien de la lueur sous vos paupires.

--Eh bien! oui, alors, poursuivis-je sans lui rpondre, de peur de
rougir  mon tour, quand ce qui est flamme en nous sera cendre, quand
la vie nous aura dit tout ce qu'elle a  nous dire; quand les hommes,
les choses, les passions ne seront plus pour nous, comme pour
l'aimable et pieux chanoine, qu'un spectacle auquel nous continuerons
d'assister sans en attendre d'autre dnouement que dans le ciel; quand
nous serons retirs dans quelque solitude champtre, les pieds sur nos
chenets et ne songeant plus qu' _faire l'heure, far l'ora_, comme
vous dites en Italie: alors ayons l'Arioste sur notre chemine, et
lisons-en de temps en temps quelques pages pour potiser nos souvenirs
et pour dpotiser notre exprience, j'y consens. Je ne dis pas que
je ne me donnerai pas quelquefois ce passe-temps moi-mme, ne ft-ce,
ajoutai-je en regardant Lna, Thrsina, le chanoine et le professeur,
que pour me rappeler en hiver ces belles soires d't auxquelles j'ai
eu le bonheur d'tre admis dans cette gondole ou sur les riantes
collines euganennes.

Les visages s'attristrent, car cette rflexion faisait allusion  un
prochain dpart. Le professeur ferma le livre.


XVI

Ce fut peu de jours aprs notre retour  la villa de la comtesse Lna
que je pris dfinitivement cong de ce lieu de dlices, pour reprendre
mon voyage vers Rome. Je partis en pleine nuit, une nuit d't en
Italie, accompagn par un vieux paysan de la ferme; il portait ma
valise et il devait me servir de guide jusqu' la mer, pour aller
m'embarquer sur une felouque d'Ancne qui faisait le cabotage sur le
littoral des tats romains. Une lune aussi resplendissante que celle
o Astolphe tait all chercher la raison de Roland, illuminait de
jour la ville et les collines. Hlas! je laissais dans ce beau lieu
une partie de la mienne, mais je ne dsirais pas qu'on me la rendt
jamais.

Quand je fus  moiti chemin de la descente qui menait de la grotte en
rocailles au groupe de pins d'Italie sous lesquels nous avions lu pour
la premire fois _Ginevra_, je me retournai pour jeter un long et
dernier regard  ce dlicieux difice o je laissais je ne sais quoi
de moi-mme; je ne sais pas bien, en effet, si c'tait mon imagination
ou mon coeur.

La lune ruisselait du ciel  travers une chaude brume transparente
comme une cume de l'air sur les toits, sur les balustrades, sur les
pilastres, sur les cariatides de marbre de la faade; le vent
emportait  chaque bouffe les fleurs embaumes des orangers en caisse
qui encadraient d'une sombre verdure les parterres au bas du perron;
les jets d'eau chantaient comme des oiseaux sans sommeil; leurs
lgres colonnes d'eau, transperces par les rayons nocturnes,
s'inclinaient et se redressaient sous la brise comme des tiges de
girandoles charges de grappes de cristaux; les blanches statues des
terrasses ressemblaient aux fantmes ptrifis d'une population de
marbre; la grotte, vide dsormais, ouvrait au-dessus de moi son antre
sombre, d'o suintait la petite rigole qui avait tant ml son
gazouillement monotone aux stances du pote; tout nageait dans un
ther fluide et vague qui grandissait les objets et qui les faisait
pyramider vers le firmament, comme s'ils avaient flott entre ciel et
terre; enfin, pour comble d'illusion, un rideau blanc, agit par le
vent  la fentre ouverte de Thrsina et de sa mre, jouait  longs
plis sur le mur et ressemblait  la figure de Ginevra apparaissant 
son amant sur le fatal balcon du palais de son pre.

Tout cet difice, tous ces jardins, toutes ces eaux, tous ces
murmures, rappelaient tellement les demeures enchantes o l'Arioste
avait gar nos imaginations depuis un mois de merveille en merveille,
d'amour en amour, qu'en vrit je ne savais pas bien si j'tais dans
le songe ou dans la ralit. Adieu! m'criai-je tout bas, belle
halte de ma jeunesse, o j'ai fait plus de rves impossibles qu'il n'y
a de stances dans le pote de Ferrare, d'toiles dans cette voie
lacte, de fleurs sur les orangers de la terrasse, de gouttes
jaillissantes dans le bassin des trois jets d'eau! Puisse cet adieu
n'tre pas ternel! Puisse cette sparation ressembler  celles de
l'Arioste, o, aprs mille traverses hroques, un enchanteur, un
ermite ou un bon gnie, sous la figure d'une Lna ou d'une Thrsina,
ramne le hros au lieu et aux flicits qu'il regrette! Ah! si nous
tions encore au temps des miracles de l'imagination chants par
l'Arioste, je trouverais au pied de la colline un cheval tout sell,
une amazone, un nain, une tour, une beaut captive, une aventure qui
ferait  la fois le miracle, la gloire, le bonheur de ma vie!.. et je
reviendrais d'o je viens!

Je regardai machinalement autour de moi: je ne vis que le vieux paysan
boiteux qui portait ma maigre valise, et la felouque charge de sacs
de mas et de ballots de soie qui balanait son unique mt sur les
lames de la plage en attendant le vent de terre.


XVII

C'est ainsi que je lus pour la premire fois l'Arioste. Depuis ce
sjour dans la villa de la belle veuve de Venise, je le relis presque
tous les ans en automne; mais j'avoue que ce qui me charme le plus
dans ces aventures, ce sont moins les lgers fantmes d'Anglique,
d'Isabelle, de Ginevra, que les fantmes aussi charmants, hlas! et
plus rels, de la comtesse Lna et de sa fille.

Et c'est ainsi qu'il faut lire les potes,  deux, pour qu'un cho du
coeur se rpercute sur un autre coeur, et pour qu'une impression soit
en mme temps un souvenir.

                                                            LAMARTINE.




RECTIFICATION

AU DERNIER ENTRETIEN SUR MACHIAVEL.


     Nous avons commis une erreur, faute d'avoir ici le _Moniteur_
     sous les yeux, en attribuant au gouvernement du gnral Cavaignac
     la premire pense de l'intervention arme  Rome. J'avais pris
     l'embarquement des troupes du gnral Mollire pour un
     commencement d'intervention  Rome. La lettre suivante de M.
     Bastide me dmontre que ce n'tait qu'une protection personnelle
     et une escorte d'honneur et de sret offertes au souverain
     pontife. Je retire donc loyalement mon erreur, et je me fais un
     devoir de restituer au gnral Cavaignac et  son ministre M.
     Bastide, en ce qui concerne l'affaire de Rome, une bonne
     intention, une bonne conduite de cette affaire et une bonne
     politique.

Voici la juste rclamation de M. Bastide, ministre des affaires
trangres  cette poque:

_Lettre de M. Jules Bastide  M. de Lamartine._

                                                  Paris, 28 aot 1860.

Monsieur,

Je viens de lire dans votre cinquante-troisime _Entretien_, pages 336
et 337, le passage suivant, dans lequel se trouvent quelques erreurs
que je suis,  mon grand regret, forc de vous signaler.

Vous dites: Le pape s'vada et s'enferma  Gate, dans le royaume de
Naples.

La rpublique romaine, ou plutt la rpublique municipale, fut
proclame.

La rpublique franaise, gouverne alors par un dictateur  vues
droites, mais courtes, au lieu de se borner  offrir un asile sr et
respectueux au pontife, intervint  main arme pour la souverainet
temporelle du pape.

La rvolution romaine fut prise d'assaut dans Rome par l'arme
franaise.

Le paragraphe suivant commence ainsi: Sous un autre prsident de la
rpublique, etc. C'est donc bien le gnral Cavaignac et son
gouvernement que, dans ces quelques lignes, vous accusez d'tre
intervenu  main arme en faveur du pouvoir temporel; ce serait
l'arme du _dictateur_ Cavaignac qui aurait pris d'assaut la
rpublique romaine.

Permettez-moi de reprendre une  une vos expressions:

Le pape s'vada et s'enferma  Gate. Quel jour? Le 25 novembre. La
nouvelle de cet vnement parvint  Paris deux jours plus tard. Le 10
dcembre suivant, Napolon Bonaparte fut nomm prsident. Il ne s'est
donc coul que quinze jours au plus entre la fuite du pape et la fin
du gouvernement du gnral Cavaignac.

Pendant ces quinze jours, que s'est-il pass?  Rome, la rpublique
fut-elle proclame? Non. La rpublique romaine fut proclame le 19
fvrier 1849, c'est--dire deux mois aprs que le gnral Cavaignac et
ses ministres avaient dpos leurs pouvoirs.

La rvolution romaine fut prise d'assaut par l'arme franaise.

 quelle poque et par qui? au mois de juin 1849, par le gnral
Oudinot, plus de six mois aprs que Napolon Bonaparte avait t lev
 la prsidence.

Il y a donc erreur matrielle  dire que le gouvernement du gnral
ait renvers la rpublique romaine: c'est comme si on reprochait au
comit de salut public d'avoir sign le trait de Campo-Formio.

Mais, au lieu de se borner  offrir au pape un asile sr et
respectueux, ce gouvernement, pendant les dernires heures de sa
dure, s'est-il rendu coupable d'intervention en faveur de la
souverainet temporelle?

Voici, Monsieur,  cet gard, les actes officiels sur lesquels nous
demandons qu'on nous juge:

_Le ministre des affaires trangres  M. de Corcelles._

                                                         27 novembre.

     Vous n'tes autoris  intervenir dans aucune des questions
     politiques qui s'agitent  Rome. Il appartient  l'Assemble
     nationale seule de dterminer la part qu'elle voudra faire
     prendre  la Rpublique dans les mesures qui devront concourir au
     rtablissement d'une situation rgulire dans les tats de
     l'glise. Pour le moment, vous avez, au nom du gouvernement qui
     vous envoie, et qui en cela reste dans les limites des pouvoirs
     qui lui ont t confis,  assurer la libert et la personne du
     pape.

     Je ne saurais trop insister pour vous faire bien comprendre que
     votre mission n'a et ne peut avoir pour le moment d'autre but que
     d'assurer la scurit personnelle du saint-pre, et, dans un cas
     extrme, sa retraite momentane sur le territoire de la
     Rpublique. Vous aurez soin de proclamer hautement que vous
     n'avez  intervenir  aucun titre dans les dissentiments qui
     sparent aujourd'hui le saint-pre du peuple qu'il gouverne.

     Je dois aussi insister sur l'emploi que vous pourrez avoir 
     faire des troupes qui sont confies  votre direction suprieure.
     Leur dbarquement ne doit tre opr qu'autant que, dans le rayon
     trs-court o il leur sera possible d'agir, elles pourraient
     concourir au seul rsultat que vous ayez  atteindre: la libert
     du pape.

                                             _Sign_: JULES BASTIDE.

       *       *       *       *       *

NOTE CIRCULAIRE.

_Le ministre des affaires trangres  MM. Delacour, ministre 
Vienne, Rayneval  Naples, Bois-le-Comte  Turin._

                                                         29 novembre.

     Dans les instructions donnes  M. de Corcelles, il lui est
     prescrit de se borner  protger la personne du pape. Il devra
     soigneusement s'abstenir de prendre part aux querelles
     intrieures du gouvernement et du peuple romain.

                                             _Sign_: JULES BASTIDE.

       *       *       *       *       *

_Le ministre des affaires trangres  M. Forbin-Janson, secrtaire
d'ambassade  Rome._

                                                          7 dcembre.

     Tant que durera l'absence de M. d'Harcourt, vous devrez
     continuer  m'informer le plus frquemment qu'il vous sera
     possible de tous les vnements qui vous paratront mriter de
     fixer l'attention de la Rpublique. Vous devrez galement veiller
     aux intrts de nos nationaux et leur accorder dans l'occasion la
     protection ncessaire. Mais il est bien entendu que vous
     n'interviendrez en aucune faon dans la question politique et
     dans les affaires intrieures du gouvernement romain.

                                             _Sign_: JULES BASTIDE.

       *       *       *       *       *

_Le ministre des affaires trangres  M. de Corcelles._

                                                          2 dcembre.

     Si le pape s'est embarqu, votre mission tant videmment
     termine, je n'ai pas besoin de vous dire que vous aurez 
     contremander l'expdition qui avait pour but de l'appuyer. Quant
     aux ventualits que peut faire natre le dpart de Rome du
     souverain-pontife et son arrive en France, je puis d'autant
     moins vous en entretenir en ce moment, qu'avant de rien arrter
     sur une matire aussi grave, nous aurions  prendre les ordres de
     l'Assemble nationale.

                                             _Sign_: JULES BASTIDE.

       *       *       *       *       *

De ce que vous venez de lire, il rsulte que le gouvernement du
gnral Cavaignac n'a point voulu intervenir, et n'est intervenu en
aucune faon dans les affaires intrieures, non pas de la rpublique
romaine, qui n'exista que deux mois plus tard, mais dans les affaires
de l'tat romain.

Il rsulte que nous nous sommes borns  faire prcisment ce que vous
nous reprochez de n'avoir point fait:  offrir au pape un asile.

Il rsulte qu'aussitt l'vasion du pape connue, ordre fut donn  M.
de Corcelles de considrer sa mission comme termine,  la brigade
runie  Marseille de ne point s'embarquer. J'ajoute que cette
brigade, place dans un tout autre but, et depuis longtemps sous la
direction du gnral Mollire, ne quitta pas la France, et que pas un
soldat ne fut embarqu.

Il rsulte encore que le gnral Cavaignac n'tait point un dictateur,
comme on l'a rpt trop souvent. Un dictateur n'aurait point laiss
crire par son ministre qu' l'Assemble nationale seule il appartient
de dterminer la ligne politique  suivre, et qu'avant de rien
statuer, il aura  prendre les ordres de l'Assemble.

Je suis afflig, Monsieur, d'avoir eu  rectifier quelque chose dans
des lignes crites par vous, qui tes une des gloires de la France.
Votre coeur comprend de reste le sentiment qui m'oblige  le faire,
puisqu'il s'agit d'un ami qui n'est plus l pour se dfendre, d'un
homme que ses adversaires ont pu accuser d'troitesse d'esprit, parce
qu'il se tenait renferm dans la stricte limite du devoir, mais  qui
il n'a manqu qu'un vice, l'ambition, pour qu'on le plat parmi les
grands gnies.

Nos ennemis communs, vous ne le savez que trop, ont pour tactique de
dverser la calomnie sur les hommes de 1848. Ils ont t assez habiles
pour tromper un esprit aussi clair, aussi gnreux que le vtre.

Je vous remercie de l'occasion que vous m'avez offerte de repousser
encore une fois un de leurs mensonges.

J'ose esprer, Monsieur, que vous voudrez bien insrer cette rponse
dans votre plus prochain _Entretien_.

Veuillez agrer, avec l'expression de mes regrets, l'assurance de ma
haute considration.

                                                        JULES BASTIDE.




LVIIe ENTRETIEN

TROIS HEUREUSES JOURNES LITTRAIRES.


I

J'ai sur ma table aujourd'hui deux livres que je viens de lire avec un
grand charme, et qui me convient, par ce charme mme,  me distraire
un moment de l'antiquit avec mes lecteurs, pour donner un regard  la
jeune France potique d'aujourd'hui. Ces deux livres sont les posies
lyriques, philosophiques et religieuses de M. de Laprade, et un autre
dont je vais vous parler aprs.

Mais avant de parler de ce dernier pome que j'ai reu hier, que j'ai
lu d'une seule haleine cette nuit, rappelons-nous deux heureuses
journes dj loin de nous, qui nous feront connatre Laprade. La
mmoire, c'est la lampe du soir de la vie: quand la nuit tombe autour
de nous, quand les beaux soleils du printemps et de l't se sont
couchs derrire un horizon charg de nuages, l'homme rallume en lui
cette lampe nocturne de la mmoire; il la porte d'une main tremblante
tout autour des annes aujourd'hui sombres qui composrent son
existence; il en promne pieusement la lueur sur tous les jours, sur
tous les lieux, sur tous les objets qui furent les dates de ses
flicits du coeur ou de l'esprit dans de meilleurs temps, et il se
console de vivre encore par le bonheur d'avoir vcu.


II

On peut dire que cette rsurrection des jours, des choses, des amitis
teintes,  la lueur de cette lampe de la mmoire, est d'autant plus
douce que le prsent est plus amer. On se rfugie dans ses souvenirs
pour chapper  ses angoisses.  quoi servirait la mmoire si ce
n'tait qu' pleurer? Elle sert aussi  jouir; par un don de la
Providence, elle perptue le plaisir comme elle ternise la douleur.
Tant qu'un homme se souvient, il revit. C'est encore vivre.


III

Vous souvient-il de ces dlicieuses pages de Boccace, un des esprits
les plus optimistes, les plus souriants, les plus causeurs, de toutes
les littratures, pages dans lesquelles il raconte comment d'un
dsastre universel naquit le _Dcamron_, qui amusera le monde tant
qu'il restera un sourire sur les lvres de l'humanit?

La peste dcimait Florence; les vivants ne suffisaient plus 
ensevelir les morts; les cantiques funbres qui accompagnent les
cortges aux _campo santo_ se taisaient, faute de voix pour gmir; les
tombereaux prcds d'une clochette pour annoncer leur passage aux
survivants s'arrtaient le matin de porte en porte, pour emporter
comme des balayeuses, sans honneurs, tout ce que ce souffle de la mort
avait fait tomber de tous les tages pendant la nuit; on ne se fiait
pas mme pour une heure  l'amiti ou  l'amour; on n'tait pas sr de
retrouver en rentrant ceux qu'on laissait, encore jeunes et sains, 
la maison en gage  la contagion invisible; le moindre adieu tait un
ternel adieu, le lendemain n'existait plus, l'avenir tait mort avec
tant de morts.


IV

Cependant la jeunesse et l'amour florissaient et jouissaient jusque
parmi ces tombes. Boccace raconte comment quelques jeunes hommes et
quelques jeunes femmes, se rencontrant un matin sous les clotres
lugubres de _Santa Maria del Fiore_, se grouprent comme un essaim de
colombes sous un coup de vent, s'entretinrent, se concertrent, se
convirent  quitter ensemble la ville infeste, et  se runir, en
dpit de la mort, dans une de ces dlicieuses _villas_ qui
blanchissent au milieu des pins, des oliviers, des cyprs et des
cascades de marbre sur les collines de Florence. On sait la vie qu'ils
y menrent, et quels charmants contes pour rire et pour aimer
naquirent de leurs loisirs d't  l'ombre des arbres, au
gazouillement des eaux et aux roucoulements des colombes. Je n'ai
jamais pu lire ce ravissant exorde en rcit du _Dcamron_ de Boccace,
sans y voir une fidle image des bienfaits de la mmoire. Elle nous
spare des temps o nous vivons et nous reporte aux temps o nous
voudrions revivre. Je veux me donner aujourd'hui cette dlectation de
coeur et d'esprit, en me rappelant minutieusement les lieux et les
jours o je connus pour la premire fois ce pote ami, Victor de
Laprade, auteur digne d'tre nomm  ct de Boccace et de Ptrarque,
digne d'avoir vcu  Florence dans le temps des no-platoniciens
d'Italie, avec lesquels il a tant de ressemblance.


V

Permettez-moi d'imiter ici Boccace, et de dcrire  plaisir le site o
je rencontrai ce pote. C'tait dans l't de l'anne 1844, une de ces
annes pleines et triples de ma vie, o les hivers taient remplis par
la politique et la tribune, les printemps par la posie et
l'agriculture, les automnes par des voyages, beaux coups d'aile vers
l'Orient, vers les Pyrnes, vers les Alpes, vers les les de Naples,
vers l'Adriatique et vers Venise. Mon imagination revenait s'abattre,
aux approches de l'hiver, sur les tourelles natales et sur les
prairies argentes de leur premier givre,  Saint-Point.


VI

Nous tions dans cette valle de Saint-Point en nombreuse famille,
prts  partir pour _Ischia_ et pour Venise; nous jouissions de ces
journes splendides qui prcdent un prochain dpart. Quel que soit le
plaisir qu'on se promette d'un grand voyage, il y a toujours dans le
paysage qu'on va quitter une voix prudente et un peu triste qui semble
vous dire par chaque rayon de soleil, par chaque ombre d'arbre, par
chaque rayon du soir qui se couche: Pourquoi me quitter? Est-ce que
je ne brille pas bien dans ce ciel bleu? Est-ce que je ne rpands pas
bien mon ombre sur tes pas? Est-ce que je ne fleuris pas bien  ma
place sous ta fentre? Est-ce que je n'embaume pas bien l'air que tu
respires en ouvrant tes volets au lever du jour? Est-ce que je ne fais
pas bien chanter mes gouttes d'eau dans mon bassin de mousse, pour
attirer le rossignol nocturne, qui vient boire ce ses mlodies dans ma
source, sous les pervenches du jardin?

Le coeur se serre  ces justes et tendres reproches du paysage et de
la maison qu'on va quitter,  ses plus beaux jours d't, et l'on se
dit avec une certaine hsitation intrieure: Trouverai-je mieux
ailleurs? Et suis-je bien sage en effet d'aller chercher si loin ce
que j'ai sous mes pas, et ce que j'ai avec ce bien inestimable que je
n'aurai pas ailleurs: la douce habitude, l'ombre du toit paternel sur
ma tte, les tendres souvenirs de l'enfance et de la famille autour
de moi?


VII

Donc, c'tait un de ces jours qui prcdent un dpart volontaire, et
o l'on savoure avec un certain remords intrieur, semblable  un
reproche de la belle nature dans votre me, les charmes d'un splendide
paysage et d'un cher horizon. La valle de Saint-Point tait plus
recueillie dans son ombre, plus caressante  l'oeil qu' l'ordinaire.
Son aspect faisait monter les larmes de nos yeux en la regardant.
Cette oasis d't enfouie derrire les montagnes qui encadrent le
bassin de la Sane, du Charolais jusqu'aux Alpes, mrite en t un
coup de crayon d'un paysagiste.

Cette valle se glisse, tantt largie par des golfes de prairies au
confluent des ravines, tantt rtrcie par des caps de roches teintes
de violet sous leurs bruyres, entre deux chanes de hautes montagnes.
Au milieu de la valle, un monticule, dtach des deux chanes
latrales, se renfle pour porter le chteau et l'glise. Le clocher,
en flche aigu de granit bruni et moussu par les sicles, porte sa
date de 1300 dans ses ogives. Les grosses tours dcapites du chteau,
crneles seulement de nids d'hirondelles, s'lvent lourdement sous
leurs tuiles plates aux deux extrmits d'un massif de murs
surbaisss, percs de rares ouvertures  croisillons, ingales
d'tages.

Une galerie extrieure en pierres de taille, borde d'une balustrade 
trfles, unit les grosses tours entre elles et sert de communication
aux appartements. Les lierres, les sureaux, les figuiers, les lilas,
croissent en fouillis au pied de cette galerie, en cachent aux yeux
les arcades, et dbordent comme une cume de vgtation sur les
parapets. Les paons familiers, perchs ds l'aurore sur ces parapets
pour attendre le rveil des habitants du chteau, jettent par
intervalles leurs cris rauques et sauvages pour demander les miettes
de pain qu'on leur jette du haut des fentres; les hennissements des
poulains dans le pr, les gloussements des poules dans les
basses-cours, les joyeux aboiements des chiens enchans dans leurs
niches aux deux cts du seuil, leur rpondent. Le grincement des
roues des charrues, qui fendent la glbe fumante des champs au
penchant des collines; les mugissements des troupeaux sortant des
tables; le sifflet des bergers enfants, qui gazouille  l'ore des
bois; la clochette qui tinte au cou des chvres sur les rochers; les
branles sonores de la cloche, qui appellent les femmes du hameau 
l'glise; le roulis des sabots de bois des paysannes sur la roche vive
des sentiers qui descendent des deux flancs de montagnes vers le
cimetire; la fume du feu du matin, qui s'lve  et l  travers
les chtaigniers, comme autant de drapeaux bleutres arbors par les
toits dissmins des chaumires; les ombres et les clats du jour, qui
se combattent, se dplient et se replient alternativement, au gr des
lgers brouillards de rose, depuis le fate des sapins noys dans
l'aurore jusqu'au creux des prairies noy dans la brume blanche du
matin: voil les bruits et les aspects qui tintent  l'oreille ou qui
claboussent les yeux des htes, au rveil du chteau. On voit
successivement s'ouvrir une fentre, puis une autre, comme pour
entendre ces bruits et pour respirer cet air matinal embaum par la
nuit; on aperoit, entre les rideaux blancs des fentres flottant au
souffle des bois, quelques charmantes ttes de jeunes filles, ou de
beaux enfants qui regardent les pigeons fuyards ou les hirondelles
voleter autour des corniches, dans les rayons transparents du jour.


VIII

 l'exception d'un vieux portique de colonnettes accouples en
faisceaux, qui dborde le seuil de la galerie extrieure porte par
des arcades massives, et d'une tourelle  flche aigu qui fend le
ciel  un angle occidental du vieux chteau, rien n'y rappelle 
l'oeil une construction de luxe: c'est l'aspect d'une large ferme
creuse pour des usages rustiques dans le bloc pais d'un manoir
abandonn. La paille et le foin dbordent  et l des lucarnes
pleines de fourrages; les portes des tables, des fenils, des
basses-cours, s'ouvrent sur le gazon autour du puits;  ct de la
porte des matres, les chars de rcoltes se chargent et se dchargent
sous les fentres des chambres hautes; des sacs d'orge, de bl, de
pommes de terre, se tassent sur les marches en spirale du large
escalier aux dalles uses par les souliers ferrs des laboureurs; les
vaches paissent sous les groupes de vieux arbres corcs dans les
vergers; on voit les jardiniers, les bergers, les jeunes vachres,
tirer les seaux du puits, emporter les arrosoirs, accoupler leurs
boeufs, traire leurs vaches dans la cour qui sert de pelouse 
l'habitation; on y est en pleine rusticit, comme en pleine nature.

Le seul charme de ce sjour, c'est son site: de quelque ct qu'on
porte ses regards, aux quatre horizons de ce monticule, on s'gare,
depuis le fond de la valle jusqu'au ciel, sur des flancs de montagnes
 pentes ardues, entrecoups de forts, de clairires, de gents
dors, de ravines creuses, de hameaux suspendus aux pentes, de
chtaigniers, d'eaux cumantes, d'cluses, de moulins, de vignes
jaunes, de prs verts, de mas cuivrs, de bl noir, d'pis
ondoyants, de huttes basses de bcherons et de chevriers,  peine
discernables du rocher au dernier sommet des montagnes, habitations
qui ne se rvlent que par leur fume. Les inflexions de la ligne des
monts sur le bleu du ciel, les plis et les contre-plis du sol, les
profondeurs des ravines, les saillies des caps, les lits des torrents;
les plateaux arides, o la terre boule laisse percer le sable rouge;
les maisonnettes ensevelies sous les feuilles de leurs vergers
sculaires; les arbres penchs avec leurs grands bras en avant sur les
abmes, comme pour se parer contre leur chute: tous ces horizons
varis, dont chaque nuage ou chaque rayon qui traverse le firmament
diversifie l'aspect et la couleur, et semble faire onduler le paysage
comme une peinture mobile, ne laissent pas un regard indiffrent ou
uniforme dans les yeux. Tout semble se mouvoir au mouvement de la
pense elle-mme; c'est une terre en action, quoiqu'en repos; on y
assiste  une cration quotidienne; toutes les heures du jour et de la
nuit y donnent en passant un coup de pinceau, une teinte, un
caractre, une physionomie. Dieu a dessin: son soleil colore.


IX

 un millier de pas du chteau, on va ordinairement, aprs le repas du
matin, chercher l'ombre d'un grand bois. Cette ombre tide descend
jusqu' une vaste prairie en pente, o paissent les juments, les
poulains et les vaches des tables. Un chemin rude, pav de cailloux
roulants, bord d'pines, d'orties, de ronces, encaiss entre deux
buissons, conduit  ce bois. En se confondant par petits bouquets avec
les prairies  mi-cte, il forme une espce de golfe herbeux, o la
pente naturelle amne et recueille ses eaux. Une source intarissable y
tombe, avec un suintement sonore et mlancolique, dans un bassin bord
de frnes et de coudriers.

On s'y arrte un moment pour respirer la fracheur humide du bassin,
et pour contempler les belles images renverses des frnes qui se
peignent dans son miroir noirtre, et pour voir les beaux insectes
ails appels dans le pays _demoiselles des lacs_, patiner dans les
rayons tremblotants de soleil sur la surface, semblable  l'acier,
bleue et liquide, de l'tang.

Mais l'extrme fracheur de ces feuilles, ternellement trempes dans
le froid et dans l'eau de cette grotte d'ombre, empche de s'y arrter
longtemps; un petit sentier humide conduit en quelques pas  une
halte, aussi ombrage, mais moins tnbreuse.

C'est un bouquet de chnes de haute futaie, pargns jusqu' ce jour
par la hache des anciens propritaires du domaine. Les arbres,
clair-sems sur un gazon gristre perptuellement tondu par les
moutons, penchent leurs troncs maigres dans des attitudes diverses,
comme des mts de barques de pcheurs battus des vents sur une mer
houleuse. Ce bois comptait alors trois cents pieds de chnes de cent
ou de deux cents ans. J'esprais les respecter toujours et les
rserver  d'autres gnrations pour la grce du paysage: hlas! la
ncessit cruelle en a abattu sous la cogne le plus grand nombre;
ils sont tombs en gmissant, moins que mon coeur, de leur chute
anticipe; un beau nuage d'ombre a t balay avec eux de ce mamelon
aux flancs de la valle. En 1848, j'en avais conserv soixante des
plus beaux, comme une rserve de paix et d'obscurit pour les jours
d't; cette anne, j'ai t contraint de sacrifier le reste  la
ncessit, plus exigeante encore. Je n'en ai conserv que treize, en
mmoire des treize poiriers de Larte dans Homre. Parmi ces treize
chnes, se trouve celui qu'on appelle dans le pays l'arbre de Jocelyn,
parce que c'est sous ses feuilles et assis sur ses racines que j'ai
crit ce pome, au murmure du vent d'automne dans ses rameaux. Le
chne tombera encore, et le pote aussi. La France est inexorable: Tu
t'es mis en servitude pour ton pays, rpond-elle  ceux qui lui
palpent en vain le coeur; tant mieux pour moi, tant pis pour toi! Paye
ta ranon avec la sve de tes arbres et avec le sang de tes veines.
Que nous importe qu'il y ait une tuile sur ta tte, une ombre sur ton
front, un seuil sous tes pieds? Nous n'avons besoin ni de civisme, ni
de harangues, ni de pomes; va o va la feuille morte de tes anciens
chnes,  tous les vents, chauds ou froids, que m'importe? Dieu ne m'a
pas charg de tes loisirs!

Et c'est vrai. Je n'ai rien  y redire.


X

Mais alors ces beaux arbres existaient encore; et, quand le soleil de
midi repliait l'ombre perpendiculaire sur leur racine, c'est l que
nous nous abritions du soleil pendant les heures brillantes de la
journe. On y portait ses livres, ses journaux, ses crayons, ses
causeries; les enfants jouaient  distance sur la pelouse, rapportant
de temps en temps  leurs jeunes mres les beaux insectes  cuirasse
de bronze et de turquoise sur leur brin d'herbe, ou les nids vides
tombs des branches avec leur duvet encore tout chaud du coeur de la
mre et de la poitrine des petits envols. Les chiens dormaient, leurs
ttes sous nos pieds, leurs yeux dans nos yeux. C'taient les plus
douces heures muettes de la journe d't.

Les chnes, membres vivants de ce salon en plein ciel, semblaient se
prter, par les diverses torsions de leurs racines et de leurs
branches,  toutes les attitudes des htes des bois. Ils nous
connaissaient; chacun d'eux portait le nom d'un des habitants
familiers du chteau. La famille, en effet, s'tend bien plus loin que
le seuil, pour qui sait comprendre les animaux, les arbres, les
plantes, avec lesquels on cohabite depuis son enfance. Jamais je ne
pardonnerai  mon pays de m'avoir forc, par sa duret de coeur, 
vendre, en pleurant sur sa crinire, mon dernier cheval de selle,
nourri, lev, dress par ma main, pour payer de quelques pices d'or,
or  mes yeux sacrilge, une dette que j'aurais prfr payer de
quelques onces de mon sang! Pays de Shylocks, qui laisse vendre la
chair de l'homme, que les maldictions de ceux qui aiment la nature
anime retombent  jamais sur toi! Quand je vois ce cher et fier
animal passer par hasard sous son possesseur inconnu dans l'avenue des
Champs-lyses, je dtourne la tte, je plis; et, si l'on me dit:
Qu'avez-vous? je rponds: Ce que j'ai? Je viens de voir passer une
portion de mon coeur dtache de ma poitrine. Maudite soit la France,
qui s'arrterait tout entire pour arracher une pine du pied nu d'un
passant, mais qui ne se dtournerait pas de son sentier pour arracher
une pine morale du coeur d'un homme sensible, puni d'avoir trop
aim!

Et toi aussi, tu seras punie; je le pressens, l'heure approche: mais
tu seras punie pour avoir resserr ton coeur, comme je le suis pour
avoir trop largi le mien.


XI

Mais alors il ne s'agissait pas de ces misres. Tout tait serein dans
mon horizon, comme dans le ciel d't de cette belle valle; je ne
prvoyais pas que j'en serais bientt dracin par un coup de vent
comme ces chnes paternels, et que les vils insectes de l'envie, de la
malignit et de la haine, se rjouiraient en rampant sur mes dbris,
comme ces fourmis, en suant la sve sur les troncs dpouills
d'corce de ces rois de la fort!


XII

Ce jour-l, nous reposions, paisiblement adosss aux arbres, la tte 
l'ombre, les pieds au soleil, les cheveux au vent, dans les poses des
jeunes potes et des jeunes femmes de Boccace, pars  l'abri des pins
parasols et des cyprs de Florence dans les tableaux du _Dcamron_.

Par un heureux hasard, qui groupe de temps en temps les hommes comme
les chnes, deux grands et charmants artistes dans des arts divers
taient en ce moment en visite ou plutt en _villgiature_ avec nous,
sous ce mme toit, sous ces mmes chnes qui avaient abrit ensemble
autrefois le gnie adolescent de Victor Hugo et l'esprit
pripatticien et _discinctus_ de Charles Nodier.

L'un de ces artistes tait le jeune Allemand Listz, ce Beethoven du
piano, pour qui la plume du premier Beethoven tait trop lente, et qui
jetait  plein doigt ses symphonies irrflchies et surnaturelles au
vent, comme un ciel des nuits sereines d't jette ses clairs
d'lectricit sans les avoir recueillis dans la moindre nue.

La brise seule aurait pu crire ses improvisations vagabondes,
cheveles comme la belle tte blonde de l'Hoffmann de la musique.
Mais ce tlgraphe lectrique de l'oreille qui fixera un jour ces
fugitivits de l'inspiration des Listz ou des Paganini, n'tait pas
encore invent; ces notes ne se fixaient qu' l'tat d'impression dans
nos mes, quand l'artiste improvisait pendant des heures sur le piano
du salon, aux clarts de la lune, les fentres ouvertes, les rideaux
flottants, les bougies teintes, et que les bouffes des haleines
nocturnes des prs emportaient ces mlodies ariennes aux chos
tonns des bois et des eaux.

Dans les cabanes merveilles de la plus haute montagne, les jeunes
garons et les jeunes filles ouvraient les volets de leur chambre, se
penchaient en dehors, oubliaient de dormir, et croyaient que toute la
valle s'tait transforme en un orgue d'glise, o les anges jouaient
des airs du paradis pendant le sommeil des vivants.


XIII

L'autre de ces artistes tait le sensible et infortun Decaine,
peintre digne de Rubens par ses aspirations  renouveler l'cole de ce
grand matre, son compatriote et son modle. Hlas! ces aspirations
l'ont tu avant l'ge; il est mort de la mort de Lopold Robert, _de
la mort de ceux qui ont trop aspir_. Decaine tait las de mesurer
l'infranchissable distance qui spare la main de l'artiste de la
ralisation de sa pense; il tait dgot d'un monde qui a pour les
artistes des engouements ou des aversions, et point de jugement juste
et impartial. Saisi d'une fivre chaude, il a frapp avec colre la
terre du pied; il s'est prcipit dans l'ternit par dgot du
temps. Qu'il lui jette la premire pierre, celui qui n'a jamais
dsespr de ce triste monde, et qui n'a jamais repli son manteau
pour partir avant l'heure, en emportant ailleurs son oeuvre mconnue
ici, et en disant  ses contemporains: Je vous mprise, adieu; voil
mon oeuvre, jugez-moi!

Cette humeur du talent mconnu, cette impatience de la justice, quand
elles vont jusqu' la mort, sont un crime sans doute; mais, dans le
dlire, o est le crime? Il n'est plus dans l'homme, il est dans la
maladie. Son dsespoir ne fut qu'un accs de souffrance: ce n'est pas
lui, c'est la fivre qui fut coupable. Il tait bon, spirituel,
lettr, tendre jusqu'au dvouement pour ceux qu'il aimait, courageux
contre l'iniquit, laborieux comme la charit filiale qui gagne le
pain d'autrui avec plus d'assiduit que son propre pain. Que le Dieu
du pardon le rmunre! Si l'artiste ami regarde de l-haut ceux qui
souffrent de leur gnie, avec la compassion d'un homme qui a tant
souffert du sien, qu'il jette un de ses regards sur cette demeure
muette de Saint-Point, vide aujourd'hui de ceux qu'il aima tant, et
qui ne cesseront de l'aimer eux-mmes qu'en cessant de se souvenir.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


XIV

Un chien aboya tout  coup, et deux autres chiens, couchs  nos
pieds, se levrent en sursaut, et traversrent  grands bonds le ravin
sous le bois pour aller voir quel nouveau venu du chteau faisait
aboyer leur chef de meute. Leurs voix firent rsonner la vote des
chnes et frmir les feuilles sur nos fronts. Deux ttes d'hommes
vtus de noir apparurent derrire un rideau bas de noisetiers de
l'autre ct du ravin. Ces visiteurs ne connaissaient pas les lieux;
ils prirent, sur la piste des chiens, le sentier des chvres qui
descend dans le fond du pr, et qui remonte vers le bois o nous
tions assis. Chacun de nous se releva un peu sur son coude, pour voir
le nouvel hte qu'un hte dj reconnu de nous amenait avec lui sous
ces lambris de feuilles.


XV

Ce nouvel hte montait d'un pas timide et hsitant vers notre groupe
de famille.

Je me levai de ma racine pour aller au-devant de lui. Son compagnon me
le nomma: c'tait M. de Laprade.

Sa seule physionomie me l'aurait nomm; il tait jeune, grand, lanc,
la tte charge de modestie, un peu incline en avant, le regard bleu
et nuanc de blanches visions comme une eau de golfe traverse par
beaucoup de voiles, le front plein, les traits mles, quoique avec une
expression gnrale mlancolique, le teint pli par la lampe, la
physionomie pieuse, si l'on peut se servir de cette expression,
c'est--dire la physionomie d'un jeune solitaire qui coute des voix
clestes entendues de lui seul, et dont la pense, consume du feu
doux de l'encensoir, monte habituellement en haut plus qu'elle ne se
rpand sur les choses visibles d'ici-bas.

Ce visage inspirait tant de scurit et tant de paix par sa franchise
et par son recueillement qu'on se sentait en amiti ds la premire
parole. Cette voix lente, grave, timbre d'motion, rsonnait comme le
puits o le passant jette une pierre du chemin pour mesurer par la
lenteur de l'cho la profondeur de l'abme. Son accent remontait ainsi
du fond de sa poitrine; il faisait involontairement penser: Ce jeune
homme a un grand abme en lui; le creux de son me ne peut tre combl
par les pierres du chemin: il y faudra jeter l'infini, Dieu, l'amour,
la posie, ces trois choses sans mesure!


XVI

Aprs les quelques mots d'accueil rapidement changs, tout fut dit
entre nous; on ne pouvait tre longtemps banal avec ce jeune homme.
Nous nous serrmes les deux mains, qui ne se desserrrent jamais plus.
Laprade, dsormais fils et frre de la maison, s'assit avec nous; et
la conversation familire continua, tant que le soleil nous fit
rechercher l'ombre, comme si un convive seulement de plus tait venu
serrer les rangs autour de la table.

Laprade connaissait Listz: ces deux gnies se convenaient par le got
du surnaturel. Car Listz est un musicien mtaphysique, semblable  ses
compatriotes Mozart et Beethoven: il chante plus de symphonies du ciel
que de mlodies de la terre; il n'a point de rapport avec Rossini.
Rossini chante des sensations et des ivresses; il a plus de verve que
de sensibilit: c'est le Boccace de la musique. Laprade est en posie
ce que Beethoven et Listz sont en musique: ce sont des esprits
ariens. Rossini est plus homme: ils sont plus anges.


XVII

Longue fut la journe par les heures, brve par les entretiens  coeur
ouvert qui nous l'abrgrent.

Je connaissais, par des fragments recueillis dj dans des recueils ou
dans la mmoire des amis communs, beaucoup des vers de Laprade. Ces
vers, penss dans le ciel et crits sur la terre, m'avaient transport
en ide au cap Sunium. C'est l que Platon mditait  haute voix, en
prose, sur la nature, sur l'immortalit, sur le Dieu unique, incarn
en esprit et en vrit, dont les divinits sensuelles et successives
de l'Inde, de l'gypte, de la Grce, n'taient que les symboles
adors par les sens, ces trompeurs de la raison humaine.

Les vers de Laprade m'avaient sembl avoir la transparence sereine,
profonde, toile, des songes de Platon. Ils m'avaient rappel aussi
Phidias, le sculpteur en marbre de Paros de la frise du Parthnon; ces
vers, solides et splendides comme le bloc taill et poli par le ciseau
de Phidias, avaient  mes yeux la forme et l'clat des marbres du
Pentlique, et un peu aussi de l'immobilit et de la majest de ces
marbres. La muse de Laprade tait la plus divine des statues, mais une
statue; le pote tait le grand statuaire de notre sicle, un Canova
en vers, taillant la pense en strophes, un sculpteur d'ides. C'tait
un assez beau partage dans un sicle o tant de potes avaient voulu
chercher la perfection dans l'_art_, au lieu de la chercher dans son
lment ternel, le BEAU! Il s'est bien anim depuis.


XVIII

Nous causmes longtemps, avec l'abandon d'une amiti prexistante dans
nos deux natures, de ces qualits admirables et de ces dfauts
inhrents  la posie philosophique. Laprade rougissait des
enthousiasmes: il ne s'offensait pas des rserves. Je cherchais  lui
faire comprendre cette vrit, difficile  admettre pour un pote
penseur comme lui: c'est que le rle de pote penseur tait un rle
ingrat, que la posie tait faite pour exprimer des sentiments et non
des ides, et que, le coeur tant le foyer de toute chaleur dans
l'homme, de mme que l'esprit tait le foyer de toute lumire, le
pote de sentiment incendiait le monde, tandis que le pote penseur ne
pouvait que l'illuminer et l'blouir.

Que voulez-vous! me disait-il, c'est ma nature. Je ne cherche ni 
incendier ni  blouir: je cherche  adorer,  travers la nature et
la foi (car je suis chrtien par le lait de ma mre), je cherche 
adorer l'Auteur infini de cette nature; ma posie n'est que ma prire,
mon enthousiasme n'est que mon encens.

--Je l'ai compris ds vos premiers vers, lui dis-je: vous n'tes pas
un pote comme nous; vous tes plus que pote, vous tes un prtre de
la parole chante. Vous n'avez pas assez d'humain en vous pour la
foule, vous serez mieux compris des anges que des hommes, vous
sacrifierez sur les hauts lieux. La pit qui vous caractrise est le
plus sublime des sentiments; mais c'est un sentiment abstrait, c'est
la confidence de l'me  son Dieu. Qu'importe que la gnralit des
hommes soit distraite, pourvu que votre Dieu vous coute? C'est sa
gloire que vous voulez, ce n'est pas la vtre; mais il y aura toujours
assez d'mes mystiques autour du sanctuaire o vous chantez vos
mlancolies et vos adorations pour les entendre  travers les murs, et
pour les retenir dans leur mmoire comme des brises de l'me, exhalant
solitairement  l'oreille de Dieu les mlodies sans paroles de la
cration. Et puis le coeur s'amollit avec l'ge, vous aimerez un
pre, une mre, une amante, une femme, des enfants. Ces amours moins
vagues et moins thrs, quoique aussi purs, vous feront dcouvrir
dans votre coeur des fibres plus mues et plus consonnantes au coeur
humain; vous descendrez des gnralits idales aux personnalits
passionnes de la vie humaine, et, aprs avoir t un pote d'autel,
vous deviendrez un pote de foyer. La pit vous isolait: l'amour et
la douleur vous populariseront. Voyez Hugo! on lui reprochait, dans sa
jeunesse, de n'avoir que des cordes de mtal  son instrument lyrique:
il a aim, il a mri, il a t amant, poux et pre comme nous; il
n'arrachait que des applaudissements, il arrache maintenant des
larmes; l'motion de son coeur, jusqu'alors trop impassible, a pass
dans ses vers; l'artiste s'est fait homme, et l'homme a grandi
l'artiste. Ainsi en sera-t-il plus tard de vous!


XIX

Listz, attentif  cette conversation entre deux potes, pote lui-mme
autant et plus que nous, donnait son assentiment  ces paroles. Les
jeunes femmes et les jeunes filles, assises en silence autour du
groupe de chnes voisins, ne gotaient pas ces froides dissertations;
elles exprimaient, par des gestes d'impatience et par des
chuchotements dont je comprenais le sens, le vif dsir d'entendre, de
la bouche de ce jeune et ple pote, quelques-uns de ces vers qu'elles
ne connaissaient encore que par mon admiration:

Vous voyez? dis-je  Laprade, on brle du dsir de vous entendre sous
ces mmes chnes; ils ont inspir tant de vers que leurs chos, s'ils
pouvaient parler, parleraient en strophes et murmureraient en
rhythmes.

--Eh bien, je n'ai rien  refuser, dit-il en rougissant,  un si
charmant auditoire; moi aussi, j'aime les chnes et je les ai clbrs
dans un saint enthousiasme pour leurs ombres inspiratrices. Les chnes
de ce bouquet d'arbres de Saint-Point ne s'tonneront pas d'entendre
les bndictions d'un tranger sur leur tte et sur leurs racines.

Comme pour lui rpondre, les arbres frmirent par hasard d'un coup de
vent du midi qui passait sur leurs feuilles. Les beaux cheveux du
pote s'agitrent comme deux ailes d'inspiration sur son front. On et
dit d'un Ossian jeune, avant que l'ge et blanchi sa barbe et aveugl
ses yeux inspirs. La voix du barde divin rsonnait grave comme un
souffle d'hiver  travers les troncs caverneux d'une fort de
Caldonie.

Laprade rcita d'abord froidement, puis en s'animant peu  peu aux
sons de sa propre voix, l'lgie sylvestre sur la mort d'un chne:

  Quand l'homme te frappa de sa lche cogne,
   roi qu'hier le mont portait avec orgueil,
  Mon me, au premier coup, retentit indigne,
  Et dans la fort sainte il se fit un grand deuil.

  Un murmure clata sous ses ombres paisibles;
  J'entendis des sanglots et des bruits menaants;
  Je vis errer des bois les htes invisibles,
  Pour te dfendre, hlas! contre l'homme impuissants.

  Tout un peuple effray partit de ton feuillage,
  Et mille oiseaux chanteurs, troubls dans leurs amours,
  Planrent sur ton front comme un ple nuage,
  Perant de cris aigus tes gmissements sourds.

  L'onde triste hsita dans l'urne des fontaines;
  Le haut du mont trembla sous les pins chancelants,
  Et l'aquilon roula dans les gorges lointaines
  L'cho des grands soupirs arrachs  tes flancs.

  Ta chute laboura, comme un coup de tonnerre,
  Un arpent tout entier sur le sol paternel;
  Et, quand son sein meurtri reut ton corps, la terre
  Eut un rugissement terrible et solennel:

  Car Cyble t'aimait, toi l'an de ses chnes,
  Comme un premier enfant que sa mre a nourri;
  Du plus pur de sa sve elle abreuvait tes veines,
  Et son front se levait pour te faire un abri.

  Elle entoura tes pieds d'un long tapis de mousse,
  O toujours en avril elle faisait germer
  Pervenche et violette  l'odeur frache et douce,
  Pour qu'on choist ton ombre et qu'on y vnt aimer.

  Toi, sur elle panchant cette ombre et tes murmures,
  Oh! tu lui payais bien ton tribut filial!
  Et chaque automne  flots versait tes feuilles mres,
  Comme un manteau d'hiver, sur le coteau natal.

  La terre s'enivrait de ta large harmonie;
  Pour parler dans la brise, elle a cr les bois:
  Quand elle veut gmir d'une plainte infinie,
  Des chnes et des pins elle emprunte la voix.

  Ainsi jusqu' ses pieds l'homme t'a fait descendre;
  Son fer a dpec les rameaux et le tronc;
  Cet tre harmonieux sera fume et cendre,
  Et la terre et le vent se le partageront!

  Mais n'est-il rien de toi qui subsiste et qui dure?
  O s'en vont ces esprits d'corce recouverts?
  Et n'est-il de vivant que l'immense nature,
  Une au fond, mais s'ornant de mille aspects divers?

  Quel qu'il soit, cependant, ma voix bnit ton tre
  Pour le divin repos qu' tes pieds j'ai got.
  Dans un jeune univers, si tu dois y renatre,
  Puisses-tu retrouver la force et la beaut!

  Car j'ai pour les forts des amours fraternelles;
  Pote vtu d'ombre et dans la paix rvant,
  Je vis avec lenteur, triste et calme, et, comme elles,
  Je porte haut ma tte et chante au moindre vent.

Il faudrait citer quatre cents vers exquis, si je citais ici les trois
ou quatre lgies viriles et pensives que le pote amant des forts
nous rcita sur la mort et la renaissance de ces jalons de l'ternit
sur la terre qu'on nomme les cdres ou les chnes. Laprade professe,
dans ces vers comme dans mille autres, la doctrine antique et vidente
que le Crateur a dou d'une me tous les tres. Partout o Laprade
voit la vie, il voit l'me; partout o il voit l'action, il voit la
pense. Cette doctrine, qui ne contredit aucune de ses doctrines
chrtiennes, et qui agrandit le Crateur en agrandissant son oeuvre,
est une vrit vieille comme le monde, et qui ressemble  une audace,
tant le monde moderne semble l'avoir oublie. Cette parent de l'homme
par l'me, commune avec tous les tres anims de la nature, est une
charit potique qui caractrise ses pomes et qui donne  ses
descriptions la double vie du temps et de l'ternit. Elle lui donne
ainsi le droit d'aimer tout ce qui respire, tout ce qui se meut dans
le firmament ou sur la terre. largir l'amour en largissant la sphre
de la nature, c'est sa religion, c'est la ntre; ce sera la religion
du ciel, o l'on verra tout du point de vue divin:

     Plus il fait jour, mieux on voit Dieu!


XX

C'est ce sentiment qui inspira  Laprade ce pome grec et symbolique
de _Psych_. Il voulut bien en rciter les premiers vers, dignes de
Thocrite ou d'Andr Chnier:

  Le matin, rougissant dans sa fracheur premire,
  Change les pleurs de l'aube en gouttes de lumire;
  Et la fort joyeuse, au bruit des flots chanteurs,
  Exhale,  son rveil, ses humides senteurs.
  La terre est vierge encor, mais dj dvoile,
  Et sourit au soleil sous la brume envole.

  Entre les fleurs, Psych, dormant au bord de l'eau,
  S'anime, ouvre les yeux  ce monde nouveau;
  Et, baign des vapeurs d'un sommeil qui s'achve,
  Son regard luit pourtant comme aprs un doux rve.
  La terre avec amour porte la blonde enfant;
  Des rameaux par la brise agits doucement
  Le murmure et l'odeur s'panchent sur sa couche;
  Le jour pose, en naissant, un rayon sur sa bouche.
  D'une main supportant son corps demi-pench,
  Rejetant de son front ses longs cheveux, Psych
  carte l'herbe haute et les fleurs autour d'elle,
  Respire, et sent la vie, et voit la terre belle;
  Et, blanche, se dressant dans sa robe aux longs plis,
  Hors du gazon touffu monte comme un grand lis.


XXI

Ce pome, publi en entier depuis, est, selon nous, le chef-d'oeuvre
de la posie mtaphysique en France et en Angleterre; son seul dfaut
est d'tre mtaphysique, c'est--dire condamn  n'tre jamais
populaire. Mais on en extraira  foison des pages aussi acheves de
pense et de style que des pages de Virgile dans ses _glogues_. Ces
pages de _Psych_ seront comme ces statues de marbre de Paros enleves
 un monument paen croul pour dcorer  jamais les muses ou les
temples du christianisme. Ces chefs-d'oeuvre sont divins, mais ils
sont abstraits; ils ne peuvent servir  peupler le temple, ils le
dcorent: ce sont les bas-reliefs de l'me. Ce pome, fait pour le
petit nombre, place Laprade au premier rang des philosophes en vers.
Si Psych et t de chair au lieu d'tre de marbre, elle aurait fait
palpiter le coeur humain; elle ne fait qu'illustrer le gnie du pote.


XXII

Laprade feuilleta encore  haute voix sa mmoire; il nous rcita
quelques fragments de ses pomes vangliques, qui s'panchaient dj
goutte  goutte de son coeur trop plein. Ces pomes ont paru en entier
depuis.

Klopstock avait eu la mme inspiration en Allemagne, il y a soixante
ans. La _Messiade_ est le pome pique du christianisme surnaturel et
miraculeux. Les pomes vangliques de Laprade sont le pome bucolique
du christianisme, ou, pour mieux dire, c'est l'vangile lui-mme
traduit en posie. Selon nous, l'ide tait fausse; l'vangile, qui
est une rforme svre et rationnelle de la Bible, n'est pas potique
pour le vulgaire.

C'est un enseignement, et non une fable. La morale a tout  y
recueillir, l'imagination n'a rien  y colorier; les passions
humaines, cette me de l'pope, en sont exclues; les prdications
d'un homme n dans la cabane d'un artisan et suivi de village en
village par douze pauvres pcheurs de Galile ne sont un pome que
pour les philosophes qui tudient  loisir la semence et la
germination des vrits divines. Les paraboles mmes, ces apologues
vangliques qui ne font rejaillir la vrit que sous la forme
ingnieuse de l'allusion, sont froides comme les images rpercutes
dans le miroir lumineux mais impassible de la pure intelligence. La
charit est la seule passion qui palpite dans l'vangile; mais c'est
une passion divine, collective, mtaphysique, abstraite, qui
gnralise et qui n'individualise pas le sentiment. L'individualit
seule produit l'intrt dans un pome: une doctrine ne personnifie
qu'une vrit.


XXIII

Ce fut donc, selon nous, une ide fausse chez M. de Laprade que de
consacrer son talent  une traduction potique de l'vangile. Veut-on
lire ces rcits dans leur candeur, on les lira dans les vanglistes.
Veut-on les lire dans leur morale, on les lira dans l'_Imitation de
Jsus-Christ_, par Gerson; l'_Imitation_, le plus sublime commentaire
qui ait jamais t crit sur un texte humain ou sur un texte divin
depuis que le monde est monde. Le vrai pome de l'me vanglique,
c'est l'_Imitation_.

Et cependant, en se trompant de sujet, M. de Laprade ne se trompe pas
de talent. Il fut, dans ses pomes sacrs, gal aux difficults de son
entreprise, mais le christianisme ne comportait pas un Ovide. Il y a
dans ce volume des pomes vangliques des pages raciniennes qui
semblent dtaches d'_Esther_ ou d'_Athalie_. Nous retnmes des pages
entires, qui rsonnent dans notre mmoire comme les marbres de
Memphis sous le rayon du soleil d'gypte. Lisez seulement ces vers,
pleins des mmes parfums dont Madeleine brisait le vase aux pieds de
son Sauveur:

  Dans l'urne aux blancs contours que de fleurs ont pleur
  Pour l'emplir jusqu'au bord d'un encens pur!
  Oh! que tout soit pour lui: donnez,  Madeleine,
  Versez, sur ses pieds nus, votre me toute pleine;
  Versez le fond du vase et les parfums cachs,
  Les regrets, les espoirs, tout, jusqu' vos pchs!
  Versez les chastes jours et les nuits profanes,
  Et l'asphodle vierge et les roses fanes;
  Versez votre douleur, versez votre beaut.
  Tout en vous est parfum, et tout sera compt!
  Brisez aux pieds du Christ ce coeur doux et fragile.
  Ce que la loi rejette est pris par l'vangile,
  Des pis oublis sa moisson s'enrichit;
   lui tout ce qui pleure et tout ce qui flchit;
   lui la pnitente obscure et mprise;
   lui le nid sans mre, et la branche brise;
   lui tout ce qui vit sans filer ni semer;
   lui le lis des champs qui ne sait qu'embaumer,
  L'oiseau qui vole au ciel, insoucieux, et chante;
   lui la beaut frle, et l'enfance touchante,
  Et ces hommes rveurs qui sont toujours enfants.
  Tous ceux sur qui le fort met ses pieds triomphants;
  Les faibles sont les siens, sa force les relve;
  Il porte dans ses mains la grce et non le glaive.

  Une eau mystrieuse a baign vos genoux!
  Le ciel mme,  Seigneur! a-t-il rien de plus doux?
   ces flots onctueux, fumant d'un double arme,
  L'homme a fourni les pleurs et la terre le baume:
  Tous les deux vous offrant leurs prsents les meilleurs,
  La nature, ses fleurs, et l'me, ses douleurs;
  Puis versant tous les deux sur vos traces sereines
  Ce que vous avez mis de plus pur dans leurs veines!


XXIV

En relisant ces pomes, nous rencontrons  chaque parabole ou  chaque
rcit des pages de cette perfection de langue et de cette onction
d'me. Si quelqu'un pouvait faire une pope vanglique par la foi et
par le talent, c'tait M. de Laprade; mais nul ne peut faire qu'une
doctrine soit une posie, ou qu'une morale soit un drame.


XXV

La vraie posie de Laprade, c'est la posie de ce temps, c'est la
nature. Il y reviendra, il y revient dj dans le dernier volume qu'il
vient de publier, les _Idylles hroques_. On sent partout dans ces
idylles ce retour  la nature, seule inspiratrice infaillible des
vrais potes, les potes de sentiment. Les montagnes du Forez, cette
Auvergne du Midi, berceau de son enfance, les scnes de la vie
agricole, vrai cadre de toute posie, les fenaisons, les moissons, les
vendanges, les semailles, les mille impressions douces, fortes,
tendres, tristes, rveuses, qui montent au coeur de l'homme agreste
dont le got n'est pas encore blas par la vie artificielle des cits,
tous ces vangiles des saisons qui chantent Dieu par ses oeuvres dans
le firmament comme dans l'hysope, sont les textes de ces dlicieuses
compositions. C'est la terre rflchie dans une me pure et
transparente comme l'onde du Lignon cher  d'Urf, du Lignon qui dort
sous l'ombre des rochers de son cher Forez aprs avoir cum en
grondant du haut de ses montagnes.

  Cher pays de Forez, je te dois une offrande!
  Terre o, dans mon berceau, les chnes m'ont parl,
  Ta sve et ton murmure en ma veine ont coul;
  Il faut qu'un cri d'amour aujourd'hui te les rende.

  C'est toi qui la premire, au sentier du dsert,
  Fis marcher pas  pas mon enfance inquite,
  Qui m'as nourri d'un miel dans les bois dcouvert,
  Et, dans l'eau du torrent, m'as baptis pote.

  C'est ton doigt maternel qui dirigea mes yeux
  Sur l'alphabet sacr des couleurs et des formes,
  Et, dans l'accent divers des sapins ou des ormes,
  M'apprit  pntrer des mots mystrieux.

  Par toi, dans l'ombre sainte, enfant des vieux Druides,
  J'ai connu des grands bois le sublime frisson;
  Poursuivant l'infini des horizons fluides,
  Par toi, des hauts sommets je fus le nourrisson.

  Mon aile s'est ouverte au vent que tu dchanes;
  Enivr de ton souffle,  l'odeur des prs verts,
  J'ai senti circuler, de mon sang  mes vers,
  L'esprit qui fait mugir les taureaux et les chnes.

  Prs d'une eau qui frmit sur son lit de gravier,
  Sous l'aune o le geai siffle, o se rit la linotte,
  De l'hymne universel m'enseignant chaque note,
  Tu conduisis mes doigts sur ton vaste clavier.

  J'appris des laboureurs et des batteurs de grain
  Ce rhythme indfini qui dans l'cho s'achve;
  Que de soirs, j'ai trouv, dans ce vague refrain,
  Enfant, un doux sommeil, jeune homme, un plus doux rve!

  Le foyer et le champ, les rcits de l'aeul,
  Tout ce qui pour le coeur compose la patrie,
  Tous ces trsors que j'aime avec idoltrie,
  Cher pays de Forez, je les tiens de toi seul.

  Tous mes fruits ont germ sur tes douces collines;
  Ma sve ne sort pas d'une immonde cit;
  Si je fleuris au sol o je fus transplant,
  C'est que je garde encor ta terre  mes racines.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


XXVI

Mais,  la fin du volume, l'idylle se transforme en pope, et le
Ptrarque moderne devient, dans deux ou trois belles bauches
hroques, le Dante du Forez. Plus heureux que le Dante toscan, on
sent le bonheur intime  travers ses rugissements de pote indign;
car Laprade n'a connu ni les odieuses vengeances des partis
politiques, ni l'exil, ni le veuvage du coeur; heureux fils, heureux
amant, heureux pre! S'il a une Batrix dans le ciel, il en a une sur
la terre! Que Dieu lui conserve tous ces bonheurs: il les mrite par
son caractre, de la mme trempe que son gnie; car, au milieu de
cette cohue de talents sceptiques, railleurs, ironiques, oiseaux
siffleurs qui profanent depuis dix ans la posie par des indcences ou
des persiflages, et qui font descendre comme Heine le feu du ciel pour
allumer leur cigare, Laprade, lui, conserve son honntet  la haute
littrature. Ils sont les potes de la fantaisie: il est le pote de
l'honntet. Ce caractre de l'honnte dans le beau n'est pas
seulement un signe de vertu dans l'homme, il est un gage d'immortalit
dans le pote; car on peut corrompre son sicle, mais la postrit est
incorruptible, et, si le vice peut donner quelquefois l'engouement, il
ne donne jamais la gloire. La gloire est honnte, quoi qu'on en dise.
Un scandale clatant, ce n'est pas la gloire: c'est un ternel mpris.
Les posies de Laprade seront recueillies dans les familles honntes
des champs, sur ces tablettes de la chambre  coucher auxquelles on
laisse atteindre sans crainte les mains des enfants de la maison, et
qui portent les livres de pit qu'on feuillette le dimanche en allant
au temple. Ces posies sont des _Heures_ de l'me potique; ces vers
sentent l'encens.


XXVII

Mais, pendant que je lisais ces _Heures_ prcieuses de Laprade, une
nouvelle note clatait trs-inattendue sur son mlodieux instrument:
c'tait la note politique.

Nous avons, comme un autre, les passions nobles et collectives du
temps o nous vivons; nous aimons avec une sainte ardeur la libert
rgulire, le patriotisme honnte renferm dans les bornes du droit
public, la grandeur irrprochable de notre pays, pourvu que cette
grandeur de la patrie ne soit pas l'abaissement des autres nations,
qui ont le mme droit que nous de vivre grandes sur le sol et sous
les lois que le temps a lgitimes pour tous les peuples. Nous
dtestons les servitudes militaires, qui font prvaloir par la
conqute la force sur le droit; la gloire corruptrice, qui fait adorer
au bas peuple des victoires au lieu de vertus, nous dgote: ces
grands homicides d'armes qu'on appelle des _batailles_ ne nous
paraissent que d'illustres crimes, quand ces batailles ne sont que des
jeux de l'ambition. Nous gmissons sur ces blouissements stupides des
peuples qui difient ceux qui jouent le mieux avec le sang, et qui
semblent mesurer leur adoration au mal qu'on leur a fait. Mais, malgr
cela, nous n'aimons pas la posie politique: c'est aux grands
philosophes et aux grands orateurs d'exprimer ces vrits dans leurs
livres ou dans leurs harangues; la posie n'y doit pas toucher, ou
elle ne doit y toucher que bien rarement.

Elle ne doit pas se mler de politique en vers, pour plusieurs
raisons: d'abord, parce que la posie ne parle pas aux masses, except
dans quelques chants de Tyrte, aussi fugitifs que la bataille;
ensuite parce que, la posie tant la langue de l'immortalit, et la
prose tant la langue du temps, ces deux langues ne doivent pas se
confondre. La posie est absolue, et ne doit chanter que les choses
absolues comme elle; la politique est relative, passagre, locale,
nationale, circonstantielle. C'est  la prose de parler de ce qui
passe; c'est  la posie de parler de ce qui est ternel. Le vers se
rabaisse en descendant du ciel ou du coeur aux misres fugitives du
moment.


XXVIII

Enfin la posie est l'expression de l'idal; or le beau idal, c'est
l'amour enthousiaste, la prire, la misricorde, la charit du genre
humain, comme dit Cicron. Voil le thme des potes. Quand ces potes
politiques, fussent-ils, comme Juvnal ou Gilbert, les suprmes
satiristes, passent du beau idal au laid idal, objet de leur satire,
ils sortent de leur vraie nature et faillissent  leur vraie mission.
Ils font har: c'est le contraire de faire aimer. La haine est un
sentiment pnible, qui s'associe mal  cette mlodieuse ambroisie des
beaux vers. Il en reste une amertume sur les lvres, au lieu de cet
arrire-got dlicieux que les chants des potes doivent laisser sur
la bouche et dans le coeur des hommes. Voil pourquoi, hors quelques
exceptions trs-rares, nous regrettons de voir de grands lyriques
prter, mme dans un intrt de vertu, leurs sublimes indignations
chantes  la politique.


XXIX

Ces rpugnances que nous prouvons pour cette transformation de la
lyre divine en fouet sanglant est peut-tre un tort de notre got
personnel; nous regrettons que des Virgiles et des Pindares daignent
rivaliser avec des Juvnals et des Gilberts, qui ne sont pas dignes de
toucher  leurs ailes, et qui rasent la terre au lieu de se perdre
dans le firmament. Mais cette prfrence pour les potes
d'enthousiasme sur les potes d'indignation (_facit indignatio
versum_) ne nous empche pas d'admirer profondment des vers tels que
ceux-ci, que Laprade vient de jeter au temps qui court du haut de son
immortalit.

Ces vers sont intituls: _Pro aris et focis_. C'est la vengeance du
spiritualisme indign contre le matrialisme qui dborde un peu notre
poque.

On voit, ds les premiers vers de cette loquente inspiration contre
son sicle, que le grand pote partage au fond notre rpugnance 
employer la grande posie aux petits usages de la vie civile. Retir
dans ses bois paternels du Forez, il regrette d'abaisser ses regards
sur ce fleuve de nos vices qui coule  pleins bords dans nos
cits.--Mais, si je n'en dis rien, s'crie-t-il, c'est que j'aime
mieux chanter la nature chaste et ternelle; car,

  Si rveur qu'on m'ait dit, j'ai les yeux bien ouverts,
  Et pourrais, au besoin, mettre mon sicle en vers.
  Mais, reniant alors le vrai beau qui m'attire,
  Je devrais, aprs l'ode, pouser la satire;
  C'est la muse qu'il faut  ce monde vnal,
  Et l're des Csars attend son Juvnal.

  Peut-tre est-il venu! L-bas, o tout est sombre,
  Peut-tre un fouet vengeur siffle dj dans l'ombre,
  Et la haine au front rouge y chauffe longuement
  Le fer qui doit marquer chaque nom infamant.
  Voyez-vous dfiler le troupeau de nos hontes?
  L'avenir les attend et va rgler nos comptes.
  Passez, tribuns d'hier, orateurs des banquets;
  Passez, la bouche close, en habits de laquais;
  Passez, nobles de race, admis  la cure,
  Par amour du galon prts  toute livre;
  Prtoriens, bourgeois  barbe de sapeur,
  Qui sauvez votre caisse et gardez votre peur;
  Passez, tous les forfaits et tous les ridicules...
  Vous n'esquiverez pas le glaive ou les frules;
  Je vous laisse en pture au lion irrit.
  Moi, j'ai besoin d'amour et de srnit...

Aussi, aprs quelques fortes pages contre la bassesse et l'hypocrisie
de certains portraits auxquels le peintre ne met du moins pas les
noms, voyez avec quelle hte et avec quel charme le pote, vite
fatigu de mpriser et de har, nous ouvre son foyer de vertu et
d'amour. C'est le contraste ici qui fait la satire:

  Dans ces bois o j'allais couter l'infini,
  Comme l'oiseau chanteur j'ai su btir mon nid;
  Mon coeur, dans la retraite o sa fiert l'enchane,
  Rpond  d'autres voix qu' celle du grand chne,
  Et les fleurs du dsert, les torrents, le ciel bleu,
  Les lacs, ne sont pas seuls  me parler de Dieu:
  De plus chres amours peuplent ma solitude.
  Le soir, lorsque je sors de la chambre d'tude,
  Quand je reviens des bois, rapportant des moissons
  De rameaux ou de vers cueillis sur les buissons,
  Devant l'tre joyeux o le sarment ptille,
  Prs de l'auguste aeul se groupe la famille;
  Non loin de ses genoux chargs de mes enfants,
  S'assied la jeune mre aux regards triomphants;
  Tandis qu'avec les fleurs, butin de la journe,
  Ma soeur comme un autel orne la chemine.
  Le portrait de ma mre est l qui nous sourit;
  Je sens autour de nous rayonner son esprit;
  Durant les entretiens, les jeux de la soire,
  Je consulte du coeur cette image adore,
  Sachant bien qu'elle assiste et protge ici-bas
  Le pre en ses travaux, les fils en leurs bats.
  Dans ces plaisirs nafs que j'excite moi-mme,
  Je leur montre  s'aimer entre eux comme on les aime;
  Et, sans trop me hter, dans leur folle saison,
  Je sme, en quelques mots, le grain de la raison.
  L'aeul,  leurs propos, s'gaye et nous contemple:
  En mes leons, toujours, je le prends pour exemple;
  Mon rcit en appelle  ses rcits anciens;
  Il parle, et de mes bras on vole dans les siens;
  Avec des cris joyeux on l'entoure, on le presse;
   toute question rpond une caresse;
  Vers leurs lvres son front se penche avec douceur...
  Et moi! tous ces baisers, je les sens dans mon coeur.
  Ah! prenez de l'aeul notre me hrditaire,
  Enfants, gardez-la bien sans que rien ne l'altre;
  Au sang qu'il me donna je n'ai rien ajout,
  Mais je vous ai transmis sa ferme loyaut.
  Vous saurez, comme nous, malgr la loi commune,
  Porter le coeur toujours plus haut que la fortune,
  Un coeur qui dans sa foi jamais ne se dment;
  Et, de votre oeuvre,  vous, quel que soit l'instrument,
  Ou le fer, ou la plume  mes doigts chappe,
  Tout sera dans vos mains noble comme l'pe.

  C'est ainsi que je rve! et par le droit chemin,
   mon chaste foyer j'apprends le coeur humain;
  Et je lis mieux que vous dans ses pages suprmes.
  crivez vos romans, je reste  mes pomes.

Quel tableau de famille!

Moi qui connais l'_aeul_, l'_pouse_ et les _enfants_, je puis
attester que l'idal apparent de ces doux vers n'est que la plus
exacte ralit. De telles familles il ne peut sortir que des saints,
des hros ou des potes.


XXX

On est dj bien loin des mles imprcations des premires pages. Le
pote essaye d'y revenir en finissant: on le regrette. Le fouet sied
mal  cette main, qui tient mieux l'encensoir. On voit seulement que,
si Laprade voulait, il serait Gilbert; mais il aime mieux remonter
bien vite dans sa sphre montagneuse de paix, d'amour, de religion, et
il a raison. Cependant lisez encore cette dernire page:

  Gardons, ainsi, gardons nos chastes solitudes:
  Le terme en est divin, si les sentiers sont rudes.
  Au moins nous y marchons libres et frmissants,
  Et jamais coudoys par d'indignes passants.
  Qu' ces autels nouveaux notre encens se refuse:
  L'difice est construit de bassesse et de ruse.
  Passons, pleurant ces jours si tristement vcus;
  Potes et penseurs, nous sommes les vaincus.
  Nos dieux s'en vont! Eh bien, fiers de notre dfaite,
  Suivons-les au dsert sans dtourner la tte;
  Dans le camp des vainqueurs, surpris de nos ddains,
  Les Muses n'entrent pas...Qu'il s'ouvre aux baladins;
  Une vengeance est prte, elle peut nous suffire.
  Voyez-vous cette foule essayer de sourire,
  Ivre de ces faux biens dont vous ne voulez pas?
  Vous tes le remords qui les suit pas  pas;
  De leurs fausses grandeurs dmasquant l'imposture,
  Vos paisibles mpris font dj leur torture;
  Vous avez pour troubler leur magique festin
  Cet invincible espoir qui commande au destin.
  pargne,  vieux Caton, tes stoques entrailles,
  Survis, et tu vaincras, fallt-il cent batailles;
  Survis, et tu rendras par ta seule fiert
  Des autels  nos dieux,  nous la libert!

Ce sont l de ces vers vertueux qui retrempent les jeunes mes dans le
got de l'honnte, de l'antique, du beau moral, sans leur donner le
vertige des illusions, des perfectionnements indfinis, qui sont du
ciel, mais pas de cette terre, o tout est fini et born. La libert
qu'il aime n'est que la dignit de l'homme social: elle n'est ni son
dlire ni sa fureur. Sa religion, c'est Dieu libre et agissant
librement dans les mes; sa rpublique, c'est la rgle de l'ordre
moral et politique impose  tous par tous pour qu'il n'y ait place 
aucune tyrannie, pas mme  celle du peuple, la pire de toutes, parce
qu'elle est sans rgle, sans responsabilit et sans vengeur. Aussi ses
beaux vers, que nous n'avons pu citer ici, sont-ils aussi inflexibles
contre la multitude qu'ils sont implacables contre les fauteurs de
servitude. C'est ce qui nous fait honorer et chrir l'homme dans le
pote, comme nous honorons et nous chrissons le pote dans le
citoyen. Heureuse la France d'avoir encore de tels enfants! _Spes
altera Rom!_

                                                            LAMARTINE.




LVIIIe ENTRETIEN.


I

C'est vers ce mme arbre du ravin de Saint-Point que nous vmes
s'avancer, quelque temps aprs, un autre jeune pote, encore inconnu 
lui-mme et aux autres. Il vient de publier il y a peu de jours un de
ces timides aveux de talent qui ressemblent  une premire confidence
d'amour confess en rougissant,  demi-voix et dans le demi-jour, 
l'oreille de la premire personne aime. C'est ainsi que le modeste et
mlancolique Xavier de Maistre, toujours doutant de lui et toujours
ajournant sa gloire, publiait  un petit nombre d'exemplaires, pour
quelques amis de rgiment et pour quelques voisins de campagne, _le
Lpreux de la cit d'Aoste_, cet vangile des infirmes, ce manuel des
lits de douleur, la plus chaude larme qui soit tombe dans la nuit du
coeur dsespr et rsign d'un misrable, pour arracher des ruisseaux
d'autres larmes sympathiques aux yeux des hommes sensibles dans ce
sicle.

Nous avions entrevu, plusieurs annes avant cette poque, ce jeune
homme, qui n'tait encore qu'un bel adolescent, marqu au front de ce
double cachet du gnie futur: la tristesse et l'enthousiasme. Son pre
nous l'avait amen un jour  Paris: bien que nous fussions rest
plusieurs annes sans le revoir, sa figure nous tait demeure grave
dans la mmoire de l'oeil, comme un de ces songes qui passent devant
notre esprit dans la nuit, et qu'on ne peut chasser de ses yeux aprs
de longs jours couls.

Il avait dix-huit ans  peu prs au calendrier de sa vie lgale, mais
il en avait soixante  la gravit des traits. On et dit que cet
enfant avait devin le srieux et les tristesses de l'existence, et
que son ange gardien, comme on disait autrefois, ou son toile, comme
on dit aujourd'hui, lui avait dchir ds le berceau le voile qui
drobe l'horizon humain  tout homme destin  vivre dans ce monde
fantastique en cartant des fantmes pour marcher  des ombres.

Il tait grand et mince comme ceux qui ne tiennent au sol que par
l'extrmit infrieure, les pieds, et qui semblent prts  s'lever
dans l'atmosphre; il ne lui manquait de l'esprit pur que les ailes;
sa tte oblongue avait l'organe du spiritualisme pieux, une
prominence visible au sommet du crne, cette coupole intrieure o
les spiritualistes contemplent et adorent d'instinct la divinit de
leur pense.

Cette tte tait orne par derrire et voile par-devant d'une belle
chevelure indcise entre le brun et le blond, qui ruisselait jusque
sur ses paules, et d'o sortait, au mouvement de sa main, un front
limpide, mais dj plein de je ne sais quoi, penses ou rves, posie
future ou sagesse prmature.

Cette chevelure n'avait jamais senti, non plus que cette me, la
froide lame des ciseaux ou le froid tranchant des dceptions; deux
larges yeux bleus, comme la mer de la Bretagne, sa patrie, rvaient
dans la srnit sous l'ombre de ces cheveux. L'ovale des traits tait
sans inflexion irrgulire du moule; la nature, sre de ses lignes,
avait model cette tte: le nez grec d'une statue de Phidias, la
bouche aux lvres gracieuses, mais un peu saillantes, comme celles des
bustes thiopiens dans le muse du Vatican  Rome; le menton ferme et
prominent d'un des lves studieux de Platon dans le tableau de
l'_cole d'Athnes_, de Raphal. C'est le signe de l'tude, donn par
la nature ou par l'habitude,  tous ceux dont la vocation est de
penser; malheur  ceux dont le menton manque ou fuit en arrire! la
base manque  la main qui veut appuyer le visage. Ceux-l ont la
lgret de l'oiseau; ils ne se posent pas, ils ne ruminent rien, ils
effleurent tout avec les ailes, figures sans contre-poids, qui
manquent de balancier pour se tenir en quilibre sur le vide de leurs
facults. La pense a besoin de mditation pour mrir; le caractre a
besoin de force pour rsister: o est la rflexion, o est le
caractre, dans une tte qui ne peut s'appuyer sur la main?


II

L'attitude de cet adolescent tait conforme  cette stature et  ce
visage; un silence attentif, qui se laissait arracher des rponses
justes et brves, silence presque toujours rvlateur de srieuses
puissances d'esprit: les amphores les plus hermtiquement fermes ne
sont-elles pas celles qui contiennent les plus prcieux parfums? Une
convenance naturelle; ce bon ton inn, qui n'est que le rapport juste
de l'homme avec tout homme ou avec toute chose; un langage sonore,
cadenc et grave, quoique gracieux dans ses inflexions un peu lentes;
un recueillement respectueux, mais nullement bas ou servile, devant
ceux qu'il coutait; la dignit d'un coeur libre dans la dfrence
d'un disciple ou d'un fils: voil ce rare jeune homme.

Il devait plus tard faire partie de notre intrieur de famille pendant
quelques annes; compagnon volontaire de mes travaux et de mes
tribulations intimes  la ville et  la campagne, mais compagnon sans
intrt, auxiliaire sans solde, pay en amiti comme il assistait en
tendresse, gnie familier et serviable du foyer, _genius loci_, comme
Cicron l'crit d'un de ses secrtaires  qui il enseignait
l'loquence, et qui polissait ses harangues  _Tusculum_.

Ce jeune homme, aussi heureusement dou des dons de la famille et de
la fortune que des dons de la nature, s'appelait Alexandre. Il a
donn, depuis, son nom et son coeur  une jeune femme accomplie de
beaut, d'ducation et de vertu, fille d'une famille d'lite de mon
voisinage en Mconnais. Il y vit aim, indpendant, studieux, dans ce
dlicieux loisir des jeunes annes, repos d'une union forme par le
coeur, _lune de miel_ prolonge de l'existence, o la destine bien
rare verse du jour sans ombre, des joies sans lie et des douceurs sans
mlange d'amertume  ses favoris. Puisse-t-il savourer jusqu'au terme
une coupe qu'aucun coup du sort ne brise jamais entre ses lvres! Il
est doux, mme pour les misrables, de contempler ces flicits
compltes; elles leur prouvent que, si le bonheur est rare, au moins
il est possible en ce triste monde, et que, parmi tant de mauvais
rves, il y a aussi de phnomnales ralits.

Cependant la pense fait partie du bonheur. Mme au sein des loisirs,
de l'amour, de la famille, l'me ne perd pas son activit; seulement
son activit est volontaire. Le gnie et la fantaisie se tiennent par
la main pour rver et chanter ensemble  leur heure, ou bien pour
(comme dit Virgile, connaisseur en indolence).

     _Ducere sollicit jucunda oblivia vit._

Dans un tel tat de l'me en quilibre sur son bonheur, on aimerait
assez la gloire, autant qu'elle pourrait s'associer au repos et 
l'amour: ce serait une dcoration domestique qui ornerait le fronton
du foyer, comme ces plantes grimpantes et aromatiques qui festonnent
l'humble toit de chaume ou d'ardoise, qui font pntrer leurs bouffes
enivrantes par les fentres de la chambre  coucher et qui font envier
au passant cette paix.

Mais, si la gloire a quelques inconvnients insparables des
retentissements souvent importuns qu'elle donne au nom du pote, alors
on n'en veut plus, ou bien on n'en veut qu' sa mesure, c'est--dire
une gloire commode, silencieuse, intime, pour ainsi dire, chuchote 
l'oreille de quelques amis et qui fait dire au coin du feu de la
famille: Tenez, lisez, jugez, jouissez; mais ne faites pas de bruit
de peur d'veiller l'enfant et la mre, et surtout de peur d'veiller
la jalousie des rivaux. Qu'il vous suffise de savoir que, _moi aussi_,
je serais clbre si je ne ddaignais pas la clbrit. Mais je ne
veux tre qu'_amateur_, _dilettante_, selon le mot des Italiens: c'est
le meilleur rle dans tous les arts, et mme dans toutes les
carrires de la vie civile; on gote, on jouit, on juge, on s'essaye,
et on ne se compromet pas; on a, en un mot, des admirateurs, et on n'a
point d'ennemis.


III

C'est  ce double sentiment d'instinct de la gloire et de peur du
bruit dans ces hommes dlicats et exquis, appels _amateurs_ ou
_dilettanti_, qu'on doit ces petits volumes diminutifs du gnie,
sourdines de la gloire, qui se publient de temps en temps  un si
petit nombre de pages et  un si petit nombre d'exemplaires qu'on ne
les affiche pas sur les talages de libraires, mais qu'on les glisse
seulement de la main  la main entre quelques amis discrets, comme une
confidence du talent chappe  l'imprudence du pote.

Mais il faut y prendre garde cependant: quand cette confidence mrite
d'tre divulgue par les lecteurs d'lite, tonns et charms de ce
qu'ils dcouvrent d'inattendu dans ces pages, la confidence ne reste
pas longtemps un secret entre l'auteur et ses amis; le public coute
aux portes, l'admiration passe du dedans au dehors par les trous de la
serrure, et la France se dit avant qu'on y ait pens: J'ai un vrai
pote de plus.


IV

J'ai subi moi-mme cet inconvnient de publicit close en une nuit,
dans ma jeunesse: compltement inconnu la veille, j'tais clbre le
lendemain. Voici comment cela m'arriva, je ne dirai pas sans le
vouloir (l'amour-propre n'a pas de ces hypocrisies), mais je dirai
sans m'y attendre.

J'avais remis  M. Gosselin, le premier de mes patrons typographiques,
homme de coeur, de got et d'initiative, quelques pages potiques
recueillies en une trs-mince brochure, _fasciculus_ reli en papier
jaune et intitul: _Mditations_.

Je n'y avais pas mis mon nom. Avant de l'inscrire, ce nom, il fallait
le faire: il n'tait pas fait.

Je ne dsirais pas mme que mon petit essai problmatique de posie
nouvelle part si tt; je sollicitais ardemment du gouvernement de la
Restauration un emploi diplomatique qui m'ouvrt l'accs  la haute
politique, ma vritable et constante passion.

C'tait M. Pasquier, encore vivant et vivant tout entier aujourd'hui,
qui distribuait alors ces faveurs en qualit de ministre des affaires
trangres de Louis XVIII: homme de got, de cour, de tribune, de
congrs, de grande socit europenne. J'tais protg auprs de lui
par quelques-uns de ses amis, entre autres par les deux matres de
notre diplomatie franaise, M. de Reyneval et M. d'Hauterive, l'un
jurisconsulte, l'autre la tradition vivante et la science de notre
cabinet national depuis Louis XVI jusqu' Louis XVIII, en passant par
la Rpublique, le Directoire et Napolon.

M. Pasquier, alors ministre, n'avait pas peur de la posie ni de
l'loquence,  supposer que je vinsse  dvelopper un peu de ces
avantages dans la diplomatie; mais j'avais ds lors, comme par
instinct, la conviction du danger qu'il y a en France pour un homme 
dvelopper plus d'une facult  la fois. Le prjug franais des
_hommes spciaux_, c'est--dire des hommes qui ne savent faire qu'une
seule chose, ce prjug, la plus grande btise nationale de ce
temps-ci, ce prjug invent par la mdiocrit pour s'en faire un
rempart contre la concurrence du talent multiple, ce prjug, man de
l'cole polytechnique, qui produit d'excellents outils et peu d'hommes
complets, ce prjug, dis-je, qui m'tait dj connu, qui rgne encore
 l'heure o j'cris, et qui sera un jour relgu parmi les mmorables
inepties de notre sicle, ce prjug, je le rpte, me faisait
craindre qu'un peu de clbrit potique, rpandu mal  propos sur mon
jeune nom, ne me ft rejeter comme un intrus de toute candidature
diplomatique, carrire que je prfrais mille fois  quelques
battements de mains ou  quelques battements de coeur des potes ou
des femmes des salons de mon temps.

J'aurais donc dsir que les presses de M. Gosselin fussent plus
lentes  jeter mes vers au public, et qu'ils ne parussent qu'aprs ma
nomination, encore indcise, au poste que je sollicitais. J'avais bien
raison; car, si je n'avais pas publi alors quelques vers passables,
dont on s'est malheureusement souvenu toujours contre moi, ou si je
n'en avais publi que de mdiocres ou de ridicules, oublis comme ceux
de quelques grands hommes politiques de nos jours, j'aurais pu
esprer, comme eux, de passer pour une capacit politique de second ou
de troisime ordre dans les fastes de l'heureuse et prosaque
mdiocrit.


V

Mais tant d'ambition ne me sera jamais permis dans mon pays, et j'y
serai ternellement puni par l'ostracisme de Platon pour le crime
impardonn et impardonnable d'avoir soupir quelques bons vers, pomes
lyriques ou amoureux, dans le temps de la jeunesse, de l'enthousiasme
et de l'amour.

Admirable logique de l'impuissance et de l'envie!--Tu as rv
quelques beaux vers dans ta jeunesse, quand tu n'avais rien autre
chose  faire qu' rver,  prier,  aimer: donc tu ne seras qu'un
rveur, un mystique et un amant pendant tout le reste de ta vie. C'est
la loi du pays, c'est de ce qu'ils appellent la spcialit: retire-toi
de notre soleil, chante quand il faut parler, cache-toi quand il faut
combattre, et fais l'amour en cheveux blancs!

Non, je n'aurai jamais, comme les Romains et les Grecs, assez de
mpris pour cette mutilation de l'homme, pour cette castration de mon
pays, la SPCIALIT. L'antiquit disait, au contraire, comme dit la
nature: _Timeo hominem unius libri!_ De l viennent ces hommes qui
n'ont qu'une facult et qui ne voient les choses humaines que d'un
seul point de vue. L'envie et l'impuissance s'tant accouples comme
le Pch et la Mort dans Milton, il en est sorti ce monstre de
dcomposition humaine, ce Polyphme qui n'a qu'un oeil et des mains,
l'homme spcial. Je ne m'tonne pas que les tyrans s'en accommodent:
ils ont besoin d'instruments ingnieux, architectes, mcaniciens,
artilleurs, hommes de chiffres, machines  calculer, machines  btir,
machines  tuer, machines  servitude. Le chiffre n'a pas d'me: l'me
a une force  millions de chevaux, comme on dit, qui soulverait plus
de poids que la vapeur; ils se dfient de cette force, ils
dvirilisent l'humanit pour la dompter; l'homme spcial ne leur
refuse rien, l'homme universel leur fait peur; il sent et il pense; la
conscience et la pense sont les deux ennemies divines de la
servitude, Nmsis de la tyrannie; l'antiquit n'en avait qu'une, nous
en avons deux.

Mais la colre contre ce prjug de la _spcialit_ m'emporte;
revenons.


VI

Donc je craignais l'apparition de mon petit livre, quoique anonyme, de
peur d'tre cras dans l'oeuf par une chute, et encore plus par un
succs. Voil cependant que la jolie fille de mon concierge, enfant de
douze  quatorze ans, ouvre la porte de ma chambre au premier rayon
d'un mois de printemps, avant l'heure ordinaire o elle m'apportait le
journal matinal; elle jette sur mon lit en souriant une petite lettre
cachete d'un norme sceau de cire rouge avec une empreinte
d'armoiries qui devaient tre illustres, car elles taient
indchiffrables. Pourquoi riez-vous ainsi finement, Lucy? dis-je 
l'enfant tout en rompant le cachet et en dchirant l'enveloppe.--C'est
que maman m'a dit que la lettre avait t apporte de grand matin par
un chasseur tout galonn d'or, avec un beau plumet  son chapeau, et
qu'il avait bien recommand de vous remettre ce billet  votre rveil,
parce que sa princesse lui avait dit: Allez vite, il ne faut pas
retarder la joie et peut-tre la fortune de ce jeune homme.

Et deux billets spars, et d'critures diverses, tombrent de
l'enveloppe sur mon lit.

Le premier billet, d'une main videmment fminine, tait de la
princesse polonaise T..., soeur, je crois, du prince Poniatowski, le
hros malheureux de la Pologne, noy dans la droute de Leipsik.


VII

Cette femme illustre et lettre tait l'amie de M. de Talleyrand. Je
ne connaissais pas la princesse; son billet ne m'tait pas adress;
elle l'avait crit avant le jour  un de mes plus chers amis, M.
Alain, mdecin et commensal du prince de Talleyrand pendant dix ans,
aussi tendre et aussi vertueux que savant.

Je le voyais tous les jours; il donnait, par pur intrt de coeur, 
ma sant encore frle les soins d'une mre plus que d'un mdecin.
Hlas! je l'ai vu mourir avant son malade,  la fleur de ses annes,
d'une maladie de trois ans, tte  tte avec un crucifix d'ivoire
suspendu par un chapelet de femme au bois de son lit. J'ai su le nom
de la femme que lui rappelait le crucifix et le chapelet de noyaux
d'olives: je ne le dirai pas. Le pauvre malade mourait d'amour
contenu, pour ne pas faillir  l'amiti et  la vertu; que l'ternit
lui soit douce! Il avait ajourn son bonheur au ciel. C'tait un de
ces hommes qui donnent la certitude d'une autre vie; car, si Dieu
trompait de telles esprances et de telles privations par un leurre
ternel, ce ne serait pas seulement le monde interverti, ce serait la
Divinit renverse. Le seul hommage d  un tel Dieu serait le
blasphme: il ne mriterait que cela.


VIII

Donc la princesse T.... crivait  M. Alain: Le prince de Talleyrand
m'envoie  mon rveil le billet ci-joint; je vous l'adresse pour votre
jeune ami, afin que le plaisir que cette impression du grand juge vous
fera soit double. Communiquez le billet du prince au jeune homme, et
remerciez-moi du plaisir que je vous donne, car je sais que votre
seule joie est dans la joie de ceux que vous aimez.

J'ouvris le second billet; il tait crit d'une main videmment
prcipite et lasse d'insomnie, sur un chiffon de papier large comme
cinq doigts et tach de gouttes d'encre. Ce billet disait en cinq ou
six lignes: Je vous renvoie, Princesse, avant de m'endormir, le petit
volume que vous m'avez prt, hier soir. Qu'il vous suffise de savoir
que je n'ai pas dormi, et que j'ai lu jusqu' quatre heures du matin,
pour relire encore.

Le reste du billet tait une prophtie de succs en termes brefs, mais
si exagrs que je ne voudrais pas les transcrire ici. Cette me de
vieillard, qu'on disait de glace, avait brl toute une nuit d'un
enthousiasme de vingt ans, et ce feu avait t rallum par quelques
pages de vers imparfaits, mais de vers d'amour.


IX

Je relus vingt fois le billet du prince de Talleyrand, et je dis  la
jeune fille qui attendait, en me regardant lire et relire, toute rouge
de l'motion qu'elle lisait de mme sur mon visage sans le comprendre:
Viens que je t'embrasse, ma petite Lucy! Tu ne porteras jamais un
pareil message;  la loterie de la gloire, ce sont les enfants qui
tirent les bons lots. Dis  ta mre que tu m'as apport un _quine_.

C'tait alors le langage compris des concierges, institution du hasard
qui tenait toujours ouverte  la fortune la loge du portier. C'est
peut-tre dommage de leur avoir enlev,  ces honntes affranchis des
grandes maisons, cette loterie, illusion renaissante de la semaine;
ils rvaient au moins de beaux rves sur leur lit de servitude. La
moiti de leur vie tait heureuse: portiers le jour, ils taient rois
la nuit.


X

Je ne m'informai pas mme, dans la matine, du succs de mes vers. Le
billet du prince de Talleyrand, ce grand flaireur infaillible de
toutes les choses humaines, me suffisait pour augure. Je savais qu'un
tel homme ne se trompait pas plus aux vers qu' la prose. Quel
intrt avait-il  me flatter? Il tait prince, il tait puissant, il
tait l'oracle du monde politique, il avait t l'ami et le disciple
de Mirabeau sans se tromper  son gnie, le plus juste et le plus
vaste du dix-huitime sicle. Et moi, qu'tais-je? un solliciteur
inconnu sous un toit de Paris. Je me confiai donc  la fortune; elle
s'appelait pour moi du nom du prince de Talleyrand. Je raconterai,
dans mes prochains Entretiens sur la littrature diplomatique, comment
ce mme homme d'tat, quinze ans plus tard, me prdit une autre
fortune plus difficile  discerner dans mon avenir d'orateur, fortune
alors trs-lointaine et trs-voile pour tout le monde, except pour
lui et pour moi. On verra l'oeil du lynx sous cette lourde paupire du
vieillard. Mais n'anticipons pas.


XI

Un quart d'heure aprs, la petite Lucy remonta dans ma chambre et
m'apporta une autre lettre  grande enveloppe officielle et  large
cachet: c'tait ma nomination au poste diplomatique que
j'ambitionnais, signe de M. Pasquier, ministre des affaires
trangres.

 la lecture de cette lettre, je sautai en bas de mon lit et
j'prouvai ce qu'prouve le coursier entrav  qui on ouvre la
carrire. J'avais peu de souci de la gloire des vers: j'en avais un
immense de la politique. Je dvorais dj de l'oeil les longues annes
qui me sparaient encore de la tribune et des hautes affaires d'tat,
ma vraie et entire vocation, quoi que mes amis en pensent et que mes
ennemis en disent. Je ne me sentais pas la puissante organisation
cratrice qui fait les grands potes: tout mon talent n'tait que du
coeur. Mais je me sentais une justesse de bon sens, une loquence de
raison, une nergie d'honntet, qui font les hommes d'tat; j'avais
du Mirabeau dans l'arrire-pense de ma vie. La fortune et la France
en ont dcid autrement. Mais la nature en sait plus long que la
fortune et la France: l'une est aveugle, l'autre est jalouse.

Je m'en console  prsent que ma destine n'est plus de ce monde. Nous
verrons ailleurs si nous sommes appels  monter d'chelon en chelon
dans une vie continue, jusqu' une autre plante, la plante du bon
sens.


XII

C'est ainsi que le jeune pote dont je parle vient de faire sa modeste
apparition dans le demi-jour. Ignor la veille, on se demande
aujourd'hui: Qui est-il? _Digito monstrari et dici hic est._

Quel pote est-il? Je n'en sais rien: qui peut dire o l'emportera le
souffle qu'il a dans la poitrine, quand il aura pris confiance dans
son talent et qu'il chantera  pleine haleine ce qu'il gazouille
aujourd'hui  demi-voix? Avez-vous entendu un oiseau chanteur  peine
emplum, sur le barreau de sa cage, dans votre chambre,  l'aube de
son premier printemps? L'avez-vous entendu  son rveil, ou plutt
dans son rve d'oiseau, avant d'tre tout  fait rveill, essayer son
instinct musical dans de courtes notes  demi-voix, si imperceptibles
 l'oreille qu'il faut se pencher vers son nid pour les entendre? On
dirait qu'il coute lui-mme, en dedans de lui, un invisible musicien
qui lui note l'air, et qu'il rpte timidement, en s'effrayant, en se
relevant, en se reprenant lui-mme, le solfge que la nature lui fait
peler! J'ai t bien souvent tmoin, dans les couves de rossignols
ou de fauvettes, de cet apprentissage mlodieux des petits, qui
gazouillent  la sourdine le matin ce que les mres chantent  grande
voix dans le plein soleil. Ce nouveau venu de la couve de nos potes
commence, comme ces oiseaux jaseurs,  chanter comme s'il avait peur
de sa voix. Sur quel mode fera-t-il plus tard clater sa voix? Dieu le
sait, il n'est pas encore dans l't de sa vie; mais, si mon jugement
ne me trompe pas, il fera ce que nous appelons de notre temps un
_pote intime_, c'est--dire un de ces potes rassasis de la pompeuse
dclamation rime dont nos oreilles sont obsdes dans nos coles
classiques ou dans nos thtres redondants et ronflants d'emphase; il
sera un de ces potes ns d'eux-mmes, originaux parce qu'ils sont
individuels; un de ces potes qui n'ont pour _lyres_ (comme on dit)
que les cordes mues de leur propre coeur, et qui font, dans la posie
moderne, cette rvolution que J.-J. Rousseau, Bernardin de
Saint-Pierre, Chateaubriand, ont faite dans la prose. Il sera de plus
un pote srieux, ayant le respect de ceux qui l'coutent, et non un
de ces potes moqueurs et siffleurs, tels que nous venons d'en voir
vivre et mourir deux ou trois, qui mlent le _fifre_ au concert des
anges, et qui soufflent la froide ironie dans l'me de la jeunesse,
au lieu du saint enthousiasme, seul thme vritable des chants
immortels!


XIII

Son petit livre rappelle au premier coup d'oeil ces potes condenss
en sonnets d'or et d'ivoire qui, tels que Ptrarque, Michel-Ange,
Filicaa, Monti, incrustent une ide forte, un sentiment patriotique,
une larme amoureuse dans un petit nombre de vers robustes, gracieux ou
tendres, vers polis comme l'ivoire, que ces potes miniaturistes
faonnent non pour le temps, mais pour l'ternit. Y a-t-il eu depuis
Ptrarque un pome plus immortel qu'un de ses sonnets? Heureux ce
jeune homme s'il peut un jour rendre un Ptrarque aux philosophes, aux
potes, aux amants! Ce serait un grand don en un petit volume. Nous le
lui souhaitons, ce don, comme je me le serais souhait  moi-mme, 
l'poque d'adolescence o j'aurais donn ma vie pour un sonnet de
l'amant de Laure.


XIV

Ce jeune homme aura videmment un autre don de la posie moderne, le
don de rendre en vers familiers quoique expressifs les choses et les
sentiments que l'orgueil emphatique de la posie du dix-huitime
sicle avait relgus dans le domaine de la prose, comme si le vers
tait incapable de dire juste et vrai, comme si la posie n'tait pas,
par excellence, le langage du coeur!

Assez d'autres, jusqu'ici, avaient fait marcher le vers sur des
chasses acadmiques: il faut enfin le dchausser de son cothurne et
de ses sandales  bandelettes d'or et de pourpre, de ses ailes aux
talons; il faut le dshabituer de ses pas en trois temps sur des
planches, comme les pas de nos tragdiennes sur le thtre, pour le
faire marcher pieds nus sur la terre nue comme vous et moi, au pas
naturel, _musa pedestris_, selon la dfinition si juste d'Horace.

Cette posie qui marche  pied, qui ne se drape pas  l'antique, qui
ne se met ni blanc ni rouge sur la joue, qui ne porte ni masque
tragique ni masque comique  la main, mais qui a le visage vridique
de ses sentiments, et qui parle la langue familire du foyer, cette
posie qui semble une nouveaut parce qu'elle est la nature retrouve
de nos jours sous les oripeaux de la dclamation et de la rhtorique
en vers, sera la posie de ce nouveau venu dans la famille qui chante.

C'est surtout dans ce genre en dehors de tous les genres, puisqu'il
est le naturel, que M. Alexandre nous parat devoir exceller. Il
crit,  ce que disent ses amis, un pome pique familier dont la vie
prive, sans aventures et sans merveilleux, sera le sujet, pome qui
ne prendra son intrt que dans les lieux, les choses, les impressions
qui nous enveloppent tous et tous les jours: l'pope du coin du feu.
Cela doit tre d'autant plus potique que la posie a nglig
davantage jusqu'ici ces trsors de descriptions, de sensibilit, de
naturel, de passions douces, enfouis  notre insu sous la pierre du
foyer domestique, dans le jardin, dans le verger, dans la prairie,
dans la vigne, dans la montagne qui borne le court horizon, dans le
coin de ciel en vue de la fentre o se couche le soleil, o se lve
l'toile, dans l'enfant  la mamelle, dans la mre souriante, dans le
pre srieux, dans l'aeul prvoyant, dans le fils docile, dans la
jeune fille rveuse, dans la servante attache  l'tre, seconde mre
des enfants, et jusque dans le chien nourri d'affection, qui cherche
aussi souvent la tendresse dans les yeux que le pain sous la table.
Ajoutez  cela les simples accidents ordinaires de la vie prive, la
mort de l'aeule, la naissance d'un nouveau-n, le dpart du fils pour
l'inconnu de sa destine, hors du nid et du pays, les amours, le
mariage de la soeur ane, les ftes du foyer, la religion
introduisant l'infini des esprances et la saintet des amours dans ce
petit monde qui s'tend de la chemine  la fentre, et du seuil au
cimetire: voil l'pope de famille, sujet dont le drame s'agite sous
quelques tuiles, et qui ne se dnoue que dans l'ternit, ce
rendez-vous de tout ce qui s'aime; voil ce qu'il se chante tout bas 
lui-mme, ce jeune Homre de l'_Iliade_ du coeur! Quel sujet pour qui
sait voir, sentir et aimer: Ah! si je n'avais que soixante et quinze
ans, crivait Voltaire  quatre-vingts ans passs, je leur ferais voir
ce que c'est qu'un pote!

Je me dis, comme Voltaire, quand je contemple la fcondit d'un pareil
sujet: Ah! si je n'avais que quarante ans, je voudrais consumer vingt
ans de ma vie  ce pome pique de la famille! Mais je laisse avec
confiance une si belle pope  ce jeune espoir des potes. Il a le
coeur, l'imagination et la main capables d'une telle oeuvre; je n'en
voudrais pour preuve qu'une promenade d'automne crite, ou plutt
_cause_ en vers, en montant, il y a quelques annes,  Saint-Point,
masure pittoresque que j'habite dans un pli de haute montagne boise,
 quelques lieues de la plaine habite par le jeune pote breton. Je
demande pardon au lecteur de ces vers de les insrer pour son plaisir
dans ces pages. Ces vers parlent malheureusement de moi; ils en
parlent avec cette exagration d'affection qui exagre aussi
dmesurment le nom de l'hte chez lequel on va souper le soir d'un
beau jour: c'est la politesse des potes. Souvenez-vous d'Homre
suspendant une guirlande fleurie au seuil de la demeure o il avait
pass la nuit, et de l'hymne qu'il chantait devant la porte avant de
la quitter. On a recueilli quelques-uns de ces hymnes, salut et adieu
du pote errant  ces hospitalits d'un soir. Cela n'est pas srieux,
mais cela est touchant. Qu'on oublie donc que ces vers parlent de moi;
qu'au lieu de moi, retir depuis longtemps de la lice, et qui n'ai
fait que toucher superficiellement et avec distraction la lyre jalouse
qui veut tout l'homme, on suppose un nom vritablement et lgitimement
immortel; qu'on se figure, par exemple, que Solon, pote d'abord, et
pote lgiaque dans sa jeunesse, puis restaurateur, lgislateur et
orateur de la rpublique athnienne, puis banni de la rpublique
renverse par l'inconstance mobile des Athniens, puis rentr
obscurment dans sa patrie, par l'insouciance du matre, y vgte
pauvre et nglig du peuple sur une des montagnes de l'Attique; qu'on
se reprsente en mme temps un jeune pote d'Athnes, moins oublieux
que ses compatriotes, bouclant sa ceinture de voyage, chaussant ses
sandales, et partant seul du Parthnon pour venir visiter bien loin
son matre en posie, relique vivante de la libert civique; que Solon
reoive bien ce jeune homme, partage avec lui son miel d'Hymette, ses
raisins de Corinthe, ses olives de l'Attique; que le disciple, revenu
 Athnes aprs une si bonne rception, raconte en vers familiers 
ses amis son voyage pdestre, ses entretiens intimes avec le vtran
vanoui de la scne et se survivant, mutil,  lui-mme et  tous dans
un coin des montagnes natales.


XV

 l'aide de toutes ces suppositions, et avec ces conditions de
grandeur, de vertu, d'ostracisme et d'infortune runies, on aura un
motif de posie conforme  ce pome. Mais, en ce qui me concerne
moi-mme (je le dis sans fausse modestie), on n'aura rien qu'un homme
incomplet, un pote tel quel, un citoyen honnte, tromp dans son
ambition dsintresse pour son pays, une fortune en ruines, une
vieillesse onreuse, une me sans regrets mais sans illusion pour sa
patrie.

Les beaux vers qu'on va lire ne me font donc aucune vanit en ce qui
me touche; quiconque se juge est incapable de se glorifier. Mais, je
le rpte, mettez un autre nom  la place du mien: Washington dans la
dtresse, relgu  Mont-Vernon, par exemple, ou Jefferson, second
prsident des tats-Unis, forc par la misre domestique  mettre en
loterie le toit et le champ de ses pres, et mourant sans avoir pu
placer ses lots parmi ses concitoyens; et alors qu'on lise le petit
pome lyrique intitul _les Vendanges_:

                                           Saint-Point, octobre 185...

 UN AMI.

  Ami! je poursuis seul notre plerinage
  Aux grands matres vivants ou morts que nous aimons;
  Guid par un pote, un ami de mon ge,
  J'ai pris l'pre chemin des ptres sur les monts.
  C'est un des vrais amis de cette idole  terre,
  Qui, de son vieux perron, aime  le voir venir,
  Du fond de l'avenue aujourd'hui solitaire,
  Dans l'abandon de tous porter son souvenir.

  Nous gravmes Milly, cet aride village,
  Par un chemin  pic, de buis tout tachet,
  Sur des coteaux pierreux o, sous l'or du feuillage,
  S'azuraient les raisins embrass par l't.
  La vendange joyeuse enivrait la montagne;
  Hommes, femmes, enfants, chantant dans la campagne,
  Cueillaient les raisins mrs sur les vieux ceps tordus,
  Ou prenaient leurs repas dans la vigne tendus.
  Puis les boeufs lents tranaient les _chars_ aux lourdes tonnes,
  Et le sang des raisins ruisselait du pressoir;
  Ftes des derniers jours, allgresses d'automnes,
  Vous tes un adieu comme l'azur du soir!

  La fte disparut derrire un cap de roche,
  Comme soudain la vie au tournant de la mort.
  Quelques chvres en paix, sans craindre notre approche,
  Rongeaient dans les ravins les broussailles du bord.
  Nous montmes plus haut faire aussi nos vendanges
  De rves purs  l'me et d'air sain aux poumons;
  C'est que la posie est une vigne d'anges,
  Qui mrit et qu'on cueille  la cime des monts.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Il allait, il montait, le chemin en spirale,
  D'imprvus horizons en ravissant les yeux,
  Des vignes aux sapins, sauvage cathdrale,
  De la foule au dsert, des abmes aux cieux.
  Les vendangeurs, pars dans les vignes fcondes,
  Au vent de la montagne exhalaient leur gaiet;
  Et les amis rveurs montaient entre deux mondes,
  En haut la solitude, en bas l'humanit...

Le pote et son guide font halte au sommet, puis commencent 
descendre vers la valle du chteau.

  Le sentier ruisselait de verdure et d'eau vive,
  Tournait autour des houx que l'eau froide ravive;
  Leurs grains rouges semblaient des grappes de corail.
  Le clair-obscur des bois aux teintes de vitrail
  Recueillait le regard et baignait l'me d'ombre.
  Cet escalier tournant qui descendait plus sombre,
  Les chants de ce bouvreuil dans ce bois effeuill,
  Les eaux vives courant sur le caillou mouill,
  Cette gorge sonore o la brise apaise
  Accompagnait si bien le rve ou la pense,
  Cette marche en avant comme un pas aux combats,
  Ce haut isolement des tumultes d'en bas,
  Ce grand clotre des bois propice  la lecture
  Et la libre amiti dans la libre nature...

Ici le pote change de ton, et, saisi de ces frissons lyriques qui
sortent des sources et des bois sur les hauts lieux, il fait chanter
un hymne  son coeur de philosophe de l'esprance. L'hymne vapor, il
descend plus bas, d'un pied plus rapide, et il aperoit de loin les
tours dmanteles du chteau de Saint-Point,

  O le barde muet, ce moderne brahmane,
  Vit entour d'oiseaux et de chiens pour amis.

L finit le premier chant de ce pome pdestre. Il reprend le
lendemain, au lever du jour, aux sons du cor des jeunes chasseurs
rveills pour courir le renard ou le loup dans la fort:

  Aux aboiements des chiens, aux fanfares du cor,
  Notre hte aussi parut,  cheval, mle encor.
  L'automne est la saison de Saint-Point. L'eau qui pleure.
  La cloche plus sonore au loin lanant mieux l'heure,
  Le vent d'automne humain aussi comme nos voix,
  Les arbres nus pleurant leur jeunesse effeuille,
  Les sapins balanant leur deuil sur la valle,
  Les grands brouillards rveurs flottant le long des bois,
  Le ciel bleutre ainsi que des veines plies,
  Les feuilles gmissant sous le rhythme des pas,
  Couvrent tout de mystre et de mlancolie;
  La valle attendrit et ne dsole pas.
  Les chants du rouge-gorge errant dans l'avenue,
  Des doux morts envols adoucissent l'adieu,
  Et le soleil, glissant des larmes de la nue,
  Ouvre dans le nuage une chappe en Dieu.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Mais il n'coutait plus la voix de son gnie,
  Ni l'ami, ni l'oiseau, ni le vent dans les bois;
  Il sonnait le tocsin de sa vie aux abois.
  La saison et sa peine taient en harmonie;
  Sa demeure en dbris et les feuilles tombaient;
  Les bois tristes, les coeurs sans espoir, succombaient.
  Sur sa noire jument,  la tte toile,
  Il allait, en causant, sous la nuit de l'alle,
  Comme sa sombre vie au fond de l'inconnu;
  Il n'avait plus d'toile, et son ciel tait nu.
  Au retour, un autre homme apparut; la nature,
  Les amis revenus, les haltes ici, l,
  La paix du soir avaient apais sa torture.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Aprs une soire consacre  la lecture en commun, chacun se retira
dans quelques recoins des vieilles tours du chteau, presque ouvert
aux vents. Les livres et les tableaux ont suivi ceux de Walter-Scott 
l'encan des commissaires-priseurs de Londres et de Paris. Avant le
jour suivant, les deux plerins,  pas muets, font le tour du chteau
pour dcouvrir la lueur mourante de la lampe de nuit,  travers les
vitres, de leur hte. Ils savent que je suis  l'tude avant le
soleil: ils cherchent  me voir sans tre vus. Lisez cet inventaire
prosaque, et pourtant potique, de ma tour de travail:

  Tout dort dans le chteau plein d'ombre et de silence.
  Sous un cintre vot, seul, un homme s'avance:
  Au sillon de la plume, avant son laboureur,
  Le pote est debout, et marche  son labeur.

  L'antre de la sibylle a la nuit du mystre;
  La grotte du pote est sombre, nue, austre.
  Sa mre et son enfant sont tout prs, chers tombeaux,
  Deux portraits devant lui, de son coeur deux flambeaux!
  Il crit, le front haut, sur des feuilles sans nombre,
  Sans courber comme nous sa taille sous l'effort,
  Dans l'oeuvre de l'esprit attitude du fort.
  La lune du foyer, la lampe, luit dans l'ombre;
  La flamme du sarment l'enivre de chaleur,
  Et le feu, la lumire, harmonieux mlange,
  clairant le pote avec un jour trange,
  De leur chaude aurole enflamment sa pleur;
  D'un geste familier sa main gauche caresse
  Ses deux blancs lvriers, amis et fils d'amis,
  Dans l'paisse fourrure  ses pieds endormis.
  L'hte est bon: je l'ai vu veiller avec tendresse,
  Nuit et jour, sur son lit un pauvre chien mourant!
   qui sait compatir tout ce qui souffre est grand!

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Mais le phare du jour dchire les tnbres
  Qui dorment sous l'glise et les arceaux funbres
  O sont les morts, si chers qu'on ne les nomme pas!
   cette heure o tout vit, qu'est-ce que le trpas?
  Chaque matin pour l'homme est une renaissance!
   l'appel du soleil on se lve soudain;
  Le corps prend sa fracheur, l'me son innocence,
  Dans cet air transparent et vierge du jardin.
  Oh! la fracheur de l'aube! oh! comme elle rveille
  Et chasse de la nuit la lourde volupt!
  Comme on rouvre son coeur oppress par la veille,
   ce vent de jeunesse et d'immortalit!

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Mais voici, du matin humant la frache haleine,
  Comme un marin serr dans sa veste de laine,
  Devant le cimetire et le sombre inconnu,
  Debout sur son balcon, qu'un homme, le cou nu,
  Jette aux oiseaux du pain; ils viennent par voles,
  Du fate de la tour et du fond des alles.
  Lui, fixe on ne sait quoi l-bas  l'horizon,
  Comme pour voir au ciel l'enfant de sa maison.
  La chapelle des morts, l'glise du village
  Montent devant ses yeux, au-dessus du feuillage.
  Avec ses lvriers sur son balcon de bois,
  Il me salue au loin du geste et de la voix;
  Et son salut sonore, envoy dans l'espace,
  Vient vibrer jusqu' moi, puis se prolonge et passe.

  Auprs des jeunes fleurs souriant aux vieux murs
  Des beaux livres rangs ainsi que des fruits mrs,
  Des oiseaux voletant dans leur cage fleurie,
  La femme du pote aussi travaille et prie.
  Artiste matinale, elle crit du pinceau
  Des pomes de fleurs au bruit des chants d'oiseau.
  C'est charmant! tu connais ces arches de corolles
  O le pote, heureux aux jours de libert,
  Chantait, et pour ses vers trouvait des auroles:
  La posie et l'art enlaaient leur beaut.

   vers,  jeunes fleurs, qui mlaient leur couronne!
  Idale union, pourquoi, pourquoi mourir?
  L'me, comme la terre, a donc des vents d'automne
  Qui l'effeuillent aussi, pour mieux la refleurir!

  Les mains lourdes de dons, le pote avec grce
  Descend vers les oiseaux et les chiens de la cour;
  Au pas aim du matre alors la bande accourt,
  Bondit, aboie, et vole, et chante sur sa trace.
  Il porte sur le poing, comme un cheik du Liban,
  Son perroquet splendide  l'amiti jalouse,
  Et, prs de lui, les paons errant sur la pelouse
  Ouvrent leur arc-en-ciel et perchent sur le banc.
  Pote en action, il rassemble et convie
  Autour de son foyer d'un clat tout vermeil,
  Tous les bruits, les rayons, la fte de la vie;
  Il aime la splendeur, comme un fils du soleil.

  Il part pour la montagne, et son cheval l'enlve:
  Vivent les monts! l'esprit avec les pas s'lve.
  Et le matre, emport par des souffles divins,
  S'en va, pote questre, au-dessus des ravins,
  Au galop, dans le vent, selon sa fantaisie,
  Humer,  pleins poumons, l'air et la posie.


XVI

Ici le jeune plerin de Saint-Point se souvient d'une petite anecdote
de village, dont il me fait ressouvenir aussi en souriant.

C'tait en 1857. Le vieux manoir runissait une nombreuse tribu de
famille et d'amis de la famille, plusieurs jeunes nices avec leurs
petits enfants. Par un beau soir d'octobre, toute cette socit, les
jeunes gens  pied, les femmes  cheval, les enfants sur des nes,
partit pour visiter les plus hauts sommets des montagnes qui sparent
le bassin de la Loire du bassin de la Sane. Cette chane, boise
d'paisses bruyres et de rares chtaigniers, est un amphithtre d'o
l'on a pour spectacle, d'un ct, les neiges denteles des Alpes, de
l'autre, la valle creuse et verte de Saint-Point, avec ses tours
dores par le soleil des soirs: site solennel, quand on s'y assied en
regardant le mont Blanc; site modeste et recueilli, quand on s'y
retourne pour regarder la valle sombre et la vieille ruine du
chteau.


XVII

Ce jour-l, j'avais eu affaire dans le Mconnais; j'avais promis  mes
htes de revenir par les sentiers de chvres qui abrgent la distance
et de les rencontrer au sommet de la chane sous des chtaigniers
convenus.

Ces sites dserts ne sont frquents que par des bergers, enfants des
chaumires isoles de la montagne, qui y mnent patre les chevreaux
et les moutons. Ces enfants se runissent par groupes de cinq ou six
ttes blondes pour jouer ou pour cueillir les mres ou les noisettes
au bord des sentiers; ils sont tous petits, et se cachent au moindre
bruit sous les taillis, parmi les fougres, jusqu' ce que le bruit
des passants disparus les laisse revenir  la place qu'ils ont
quitte. Quelquefois ils sont si presss de s'enfuir qu'ils n'ont pas
le temps de reprendre leurs sabots, et qu'ils se sauvent pieds nus en
abandonnant leur chaussure de bois sur le chemin.

Il en tait arriv ainsi ce soir-l. Un essaim de petits bergers,
tonns et effrays du bruit des conversations animes entre tant de
personnes qui s'exclamaient  chaque pas sur les beauts du site,
s'taient enfuis bien loin et cachs dans les hautes fougres pour
voir sans tre vus. Ils avaient laiss huit ou dix paires de sabots
trs-petits sur la place: la petitesse des sabots disait l'ge des
enfants par la mesure des pieds qu'ils avaient chausss. Les visiteurs
et les enfants du chteau s'ingniaient  chercher des yeux,  appeler
de la voix ces petits bergers invisibles, et qui se gardaient bien de
se montrer, quand j'arrivai moi-mme au rendez-vous par le sentier
oppos de la montagne.

Je mis pied  terre, et j'attachai mon cheval  un noisetier, pour
m'asseoir sur la mousse avec mes convives. Le jeune pote se trouvait
apparemment l, et voil comment il raconte la petite niche que nous
fmes aux petits bergers de la montagne, plus enfants qu'eux sous des
cheveux gris ou sous nos fronts chauves.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  Le pote,
  En mettant pied  terre au sommet du plateau
  Aperut des sabots prs d'une cendre grise;
  Les enfants avaient fui, saisis par la surprise,
  Effrays des grands yeux des dames du chteau,
  Leurs chvres mordillant en paix l'herbe des cimes.
  Et l, comme au dsert les Arabes conteurs,
  Autour de notre ANTAR en rond nous nous assmes.
  coutez le beau conte clos sur ces hauteurs:
  ANTAR prend les sabots, sans rien dire; il y glisse
  Un trsor, des gteaux, de l'argent qui reluit;
  Puis, les posant, sourit de l'heureuse malice.
  Ces malices du coeur sont ses gaiets,  lui!
  Quand tu veux, quel fuseau de bonheur tu dvides,
   coeur!--Chacun joua le jeu de charit.
  Quand on partit, riant de ce tour de bont,
  Les sabots taient pleins: les bourses taient vides.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Le lendemain venaient dans la cour du chteau
  De frais petits enfants  la joue en fossettes,
  Offrant ce qu'ils avaient, des paniers de noisettes;
  C'tait le tour aussi des bergers du plateau:
  Ils avaient devin la main dans le cadeau;
  Leur mre, en leur mettant leur chemise de ftes,
  Leur avait dit: Tu vas au clocher, fais-toi beau!
  Quand on voit jusqu'ici monter les robes blanches,
  Notre semaine, enfants, a toujours deux dimanches!

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Un jour la parabole apparatra plus grande,
  Au fond du clair-obscur dor d'une lgende,
  Des souvenirs confus dans le coeur des petits,
  Comme au fond des ravins de bleus myosotis.
  D'autres bergers peut-tre, ainsi qu'au moyen ge,
  Sur la montagne iront faire un plerinage,
  Et quelque vieille femme en indiquant le lieu,
  Leur dira: C'est ici que le miracle eut lieu!
  Un conte amusera la chaumire idoltre;
  Les enfants, dans l'espoir du don miraculeux,
  Porteront leur sabot le soir au coin de l'tre,
  Dans leur berceau ds l'aube ouvriront leurs doux yeux,
  Et, tout joyeux, croiront  ces douces chimres,
  En trouvant les prsents cachs l par leurs mres!

La posie grecque des temps intermdiaires entre l'pope et le chant
klephte populaire a-t-elle rien de plus domestique, de plus gracieux,
de plus paysannesque, de plus terre  terre et de plus arien  la
fois que ce petit pome? L'hirondelle aussi rase quelquefois le sol,
et c'est alors justement qu'elle montre le mieux qu'elle a des ailes!


XVIII

Il y a dans ce petit volume des pages exquises comme celles-l; mais
quelquefois aussi ces pages sont de bronze, et rendent l'accent du
mtal par leur profondeur et leur solidit. Nous l'admirons et nous le
regrettons. Que le jeune pote ne s'y trompe pas: ce qu'il faut aux
vers, ce n'est pas l'loquence: c'est le charme. Il a reu ce don des
dons: qu'il ne s'gare pas sur les traces des potes politiques,
systmatiques, empiriques, mtaphysiciens, logiciens, sectaires, que
sais-je? qui pullulent maintenant  la suite de telles ou telles
factions, et surtout de celle qu'on appela la _faction de l'avenir_.
Deux de ces potes, amis de M. Alexandre, sont pleins de vertu, de
patriotisme et de vrai talent; mais, selon nous, ils se trompent
d'instrument en entrant dans ce grand concert des mes qui accorde ses
lyres pour remuer le sicle nouveau; ils veulent nous faire penser, il
s'agit de nous faire jouir. Plaire est le seul systme en posie; or
il n'y a rien de moins _plaisant_ qu'un syllogisme, ft-il en beaux
vers.

Que leur jeune ami, M. Alexandre, sache bien qu'une opinion, quelle
qu'elle soit, n'est point du domaine des potes. Pourquoi? parce que
l'opinion est transitoire, et que le charme est immortel. Le plus
grand patriote de l'Europe peut tre un dtestable pote, quoiqu'il
soit excellent citoyen, et le premier pote de Rome a pu tre un
trs-mauvais citoyen (nous voulons dire ici Horace). Qui s'avisera
jamais de demander si Homre tait royaliste ou rpublicain, dmocrate
ou aristocrate? Il tait Homre, et c'est assez; le coeur et
l'imagination, voil tout ce qu'il faut aux potes! Soyez charmant, et
pensez ce que vous voudrez! M. Alexandre a le charme: qu'il se garde
bien de chercher mieux; qu'il se garde de vouloir,  l'exemple de ses
amis, planer plus haut que nature dans le vague espace des
abstractions. Au sommet de toutes les montagnes, on trouve le glacier!


XIX

Nous emes une de ces belles heures, _oasis_ des vies inquites comme
la ntre, le jour o nous rencontrmes  Marseille, prt  repartir
pour l'Orient, un autre homme dont nous vous entretiendrons bientt
avec l'admiration grave du pote et avec la tendresse de l'amiti.
C'est Joseph Autran, qui depuis a pris tant et de si larges et de si
hautes places dans la littrature potique de nos jours. Il me semble
encore entendre sa voix de poitrine, rsonnante comme une vague
d'Ionie dans un creux de rocher des Phocens, la premire fois qu'il
adressa, comme un vrai Horace  un faux Virgile, les adieux du pote
sdentaire au pote errant! J'analyserai avant peu de mois sous les
yeux du lecteur ces pomes maritimes, ruraux et guerriers, o l'on
retrouve tant d'chos d'Homre, de Thocrite ou de Tyrte. Joseph
Autran est un Grec mal francis (heureusement pour lui et pour nous),
qui, ayant abord sur quelques dbris de l'antique Phoce aux bords de
la Provence, comme Reboul, Mistral, Mry, Barthlemy et cent autres,
n'a pas pu se dfaire encore de l'accent natal: il est de cette
colonie grecque qui, avec des images grecques et une harmonie
ionienne, reconstruit une posie franaise plus colore, plus
harmonieuse et plus chaude surtout que la posie du Nord! Nous les
feuilleterons tous  leur heure ici. Quand on compose laborieusement
le diadme littraire de son sicle pour les princes de l'art en tout
genre, il ne faut pas laisser de telles perles orientales parses sur
les rivages de notre mer du Midi, sans les ramasser et sans les
enchsser dans la mmoire.


XX

Je parlerai surtout bientt d'un autre hasard ou plutt d'un autre
bonheur de gnie, dans une rencontre qui nous a donn et qui donnera
probablement  l'Angleterre,  la France,  l'Europe, d'tranges
tonnements et de vives admirations quand l'heure sera venue. Voici
comment ce miracle de la nature nous fut rvl, comme il le sera 
tout ce qui lit.


XXI

C'tait par une sombre matine de novembre,  Paris, quelques annes
aprs la rvolution de 1848, qui m'avait rejet seul, meurtri et nu,
sur le rivage, aprs ce grand naufrage o j'avais t moi-mme aussi
naufrag que pilote.

Je travaillais, comme je fais aujourd'hui, d'un labeur mercenaire pour
soutenir sur l'eau ceux qui prissaient de ma perte. J'crivais le
_Conseiller du peuple_, journal  cinquante mille abonns, dans lequel
je m'efforais de modrer les esprits impatients  qui l'lan exagr
allait faire traverser la libert; je le voyais, je le disais. La
sueur du travail et du patriotisme ruisselait ds l'aube du jour sur
mon front.

On m'annona une jeune fille parlant le franais avec un accent
tranger et demandant  m'entretenir; j'ordonnai de la faire entrer.
Je passai une main dans mes cheveux, soulevs par l'inspiration, pour
prsenter un front dcent  l'trangre, et je jetai ma plume fatigue
sur le guridon qui portait,  ct de moi, le monceau de pages
crites  la lampe et au soleil levant depuis cinq heures du matin. Je
ne m'attendais pas  un rafrachissement d'esprit si charmant, mais
j'en avais besoin: Ce n'tait pas la saison des roses, comme dit le
pote persan _Saadi_.


XXII

Je vis entrer une rose pourtant; mais une rose ple, une rose du Nord,
une jeune fille, presque une enfant, dont les traits,  peine indiqus
par la nature, taient plutt, comme la _Psych_ de Grard, une
bauche de la beaut, une esquisse de la grce, qu'une beaut
palpable, qu'une grce close.

Elle grandissait encore; aucune de ses formes, presque ariennes, ne
se dessinait sous le cachemire des Indes qui l'enveloppait des plis
perpendiculaires de la statue. On et dit que ce corps si lger
n'aurait pas eu besoin de ses pieds pour le porter; ce n'tait qu'une
me habille. Je crus voir marcher, ou plutt glisser sur le tapis,
l'Inspiration.

Son visage, dont tous les dlinaments taient nets, purs, minces,
transparents comme un came, avait la dlicatesse d'une miniature;
mais il tait svre comme une pense. Avez-vous vu un buste de lord
Byron adolescent? Cette jeune fille lui ressemblait, comme une soeur
plus jeune  son frre: elle, aussi belle que lui, lui, moins thr
qu'elle, tant ce visage tait d'un enfant; mais les yeux taient d'un
tre qui a fini sa croissance. C'est que le coeur dormait encore dans
cette jeune fille, et que la pense tait dj tout veille; ou bien
peut-tre la pense n'avait-elle jamais dormi en elle, et cette
crature surnaturelle tait ne en pensant.

Quoi qu'il en soit, ses grands yeux, d'un bleu sombre o l'azur et la
nuit luttaient, sous de trs-longs cils, comme l'ombre du bord et le
bleu du large sur la mer pour en nuancer l'clat et la profondeur; ses
grands yeux, dis-je, ne pouvaient plus rien acqurir de plus achev
par les annes (que des larmes peut-tre); ils luisaient comme deux
toiles de premire eau sous l'arc d'un front prominent; leur seule
impression, c'tait le gnie. Or l'expression du gnie, dans des yeux
de femme, savez-vous ce que c'est? C'est ce qu'on appelle le
_surnaturel_, autrement dit ce qu'on n'a jamais vu dans un autre
regard, et par consquent ce qu'on n'a pu comparer  rien. Je
renoncerai donc  vous dfinir ce regard.


XXIII

J'tais, je le confesse, intimid par cette vritable apparition de
lumire dans mes tnbres. Je l'interrogeai avec le respect presque
tremblant d'un homme qui ne craint aucun homme, mais qui tremble
devant tous les anges.

J'appris, dans une longue conversation, que cette jeune fille tait
une Irlandaise, d'une famille aristocratique et opulente dans l'le
d'_meraude_; qu'elle tait fille unique d'une mre veuve qui la
faisait voyager pour que l'univers ft son livre d'ducation, et
qu'elle pelt le monde vivant et en relief sous ses yeux, au lieu
d'peler les alphabets morts des bibliothques; qu'elle cherchait 
connatre dans toutes les nations les hommes dont le nom, prononc par
hasard  ses oreilles, avait retenti un peu plus profond que les
autres noms dans son me d'enfant; que le mien,  tort ou  raison,
tait du nombre; que j'avais parl,  mon insu,  son imagination
naissante; qu'enfant, elle avait balbuti mes pomes; que, plus tard,
elle avait confondu mon nom avec les belles causes perdues des
nations; que, debout sur les brches de la socit, elle avait adress
 Dieu des prires inconnues et inexauces pour moi; que, renvers et
foul aux pieds, elle m'avait vou des larmes..... les larmes, seule
justice du coeur qu'il soit donn  une femme de rendre  ce qu'elle
ne peut venger; qu'elle tait pote malgr elle; que ses motions
coulaient de ses lvres en rhythmes mlodieux et en images colores.
Elle m'en rcita quelques-uns, dont j'tais moi-mme l'objet. Ces vers
semblaient avoir t penss par Tacite et crits par Andr Chnier;
quoique composs par elle dans une langue trangre (le franais), ils
n'avaient ni l'embarras de construction d'une main novice  nos
rhythmes, ni la mollesse, ni la chair flasque des essais potiques de
l'enfance ou de l'imitation sous une jeune main; ils taient tout
nerfs, tout motion, tout concert de fibres humaines; ils
jaillissaient du coeur et des lvres comme des flches de l'arc
intrieur allant au but d'un seul jet, et portant un coup droit au
coeur sans se balancer sur un ther artificiellement sonore: _Je sonne
en tombant, non parce qu'on m'a mis une cloche aux ailes, mais parce
que je suis d'or._ Ces vers ne chantaient pas, ils frmissaient: leur
seule musique tait leur vibration en touchant l'me. J'tais confondu
d'entendre une voix plus virile que celle de Talma, plus tragique que
celle de Rachel. Je mditais, les yeux baisss, en silence, mon
tonnement, bien plus tonn encore lorsqu'en relevant les yeux je me
trouvais en face d'une enfant de seize ans, ple comme un spasme,
calme comme l'hrosme, belle comme l'idal traversant la sombre
ralit du temps.

Je ne fis ni geste ni exclamation: les compliments taient hors de
saison devant un miracle. Tout tait srieux dans ce gnie, austre
dans cette grce; je compris que j'tais en face d'une soeur du jeune
Pic de la Mirandole, quand cette intelligence surnaturelle, incarne
dans un bel adolescent, comparut devant le pape, les cardinaux et le
congrs de tous les rudits d'Italie, pour rpondre sur toutes les
matires et dans toutes les langues  ce cnacle de l'intelligence
humaine. De question en question j'arrachai  cette jeune fille,
modeste autant qu'universelle, le secret de tout ce qu'elle savait 
l'ge o l'on ignore tout. Elle crivait avec la mme facilit en
anglais, en allemand, en franais, en italien, en grec, en hbreu,
loquente et pote sur dix instruments antiques ou modernes, sans
distinction et presque sans prfrence; musicienne qui joue avec tous
les claviers. Un seul homme en Italie, Mezzofanti, un seul homme en
France, le comte de Circourt, ont offert au monde ce phnomne de
l'universalit des langues et des connaissances humaines; mais ces
deux hommes taient deux miracles d'organisation intellectuelle
achevs par les annes et par les tudes. La jeune fille avait seize
ans, et de plus elle tait un grand pote. Tant de sciences chez elle
n'taient que les jouets de son enfance et les outils de son gnie.
Quel rayonnement ne sortira pas d'une telle toile? Le sicle le saura
plus tard, et je vous le dirai moi-mme bientt.

Je la reconduisis tout bloui d'intelligence jusque sur le palier de
ma petite maison; elle marchait devant moi dans le soleil, et j'avoue
qu'au lieu d'une trace d'ombre derrire elle, elle me semblait laisser
une trace de lumire sur les dalles qu'elle avait foules en se
retirant.

Le monde l'appelait miss Blake; je ne sais quel nom lui donnera la
posie, mais elle en aura un.


XXIV

Et ce fut aussi un de mes beaux jours littraires, les uns  Paris,
les autres  Saint-Point.

Hlas! ils deviennent rares dans cette dernire et prcaire demeure de
nos bonnes annes. Sur cette clairire jaunissante o Laprade et tant
d'autres taient venus se transfigurer depuis Hugo, comme sur un
humble Thabor des potes, les chnes ont t abattus, pour convertir
en une poigne d'or ncessaire les rves mille fois plus dors qui
tombaient avec leur ombre de leurs cimes; les sentiers battus par les
pieds d'amis s'effacent, le chteau est dsert; le cheval SAPHIR, qui
me portait, dans les grandes journes de feu de Paris,  la dfense
des foyers et des familles, et que la popularit honnte soulevait
quelquefois des pavs sur les bras du peuple, erre seul aujourd'hui
dans le pr sous ma fentre, paissant en libert l'herbe d'automne; de
temps en temps je le vois relever la tte, regarder par-dessus le
buisson, couter les chars lointains, et hennir au vent, croyant
toujours que ce sont ses matres qui reviennent le seller et le monter
pour le conduire  la victoire; puis, dtromp par l'attente vaine, il
retourne tristement brouter prs des boeufs roux et des vaches
blanches,  la lisire des bois qui lui versent l'ombre!

Maldiction,  cher compagnon de mes jours de fatigues,  ceux qui
t'ont laiss dix ans brouter dferr sur cette herbe sche, et moi
languir inutile dans cette masure presque dmolie sur ma tte, pendant
que le sang gnreux de la force et de la libert coulait encore,
inutile, dans nos vieilles veines!

_Rien n'est de ce qui devrait tre_, dit le proverbe des hommes; _tout
est bien_, dit la rsignation, le proverbe de Dieu!

Ce n'est pas sur moi que je pleure, pauvre animal! c'est sur toi. Qui
sait si demain j'aurai encore le droit de te laisser tondre l'herbe
dans ce pr, o je t'ai donn l'hospitalit  vie  ct de l'ne et
des vaches, et si un dur acqureur de Saint-Point ne trouvera pas que
ce cheval invalide est un luxe de coeur qui dme l'herbe, et ne
t'enverra pas  l'quarisseur du village voisin pour avoir ta peau et
ta corne, toi qui fus pourtant un jour le signe de ralliement d'une
nation! Si je demandais  ce peuple pour toi une botte de foin  vie,
je ne l'aurais pas! Honte et misre! Finissons!

                                                            LAMARTINE.




LIXe ENTRETIEN.

LA LITTRATURE DIPLOMATIQUE.

LE PRINCE DE TALLEYRAND.--TAT ACTUEL DE L'EUROPE.


I

Qu'est-ce que la diplomatie?

C'est la bonne ou mauvaise conduite de ces grandes individualits
qu'on appelle des nations.

Cette bonne ou mauvaise conduite est inspire aux nations par leurs
hommes d'tat, pratique par leurs cabinets, exprime par leurs
diplomates, promulgue par leurs manifestes, leurs notes, leurs
dpches, porte dans les cours ou dans les congrs par leurs
ambassadeurs.

La diplomatie de chaque nation est l'expression de son caractre:

goste, superbe, religieuse, humanitaire et philosophique, en
Angleterre;

Hroque, gnreuse et versatile, en France;

Immorale, cauteleuse et improbe, en Prusse;

Modeste, honnte et intresse, en Hollande;

Ombrageuse et amphibie, en Belgique;

Persvrante, longanime, sans scrupule, mais non sans honntet, en
Autriche;

Vaine, chevaleresque et loyale, en Espagne;

Grecque, habile,  petits manges et  grandes vues, en Russie;

Consomme, universelle, sachant toutes les langues des cabinets, 
Rome, Rome, la grande cole de la diplomatie moderne, puissance qui ne
vit que de politique sur la terre, d'empire sur les consciences, de
mnagements avec les cours, de rsistance derrire ce qui rsiste,
d'abandon de ce qui tombe, d'acquiescement aux faits accomplis;

Dpendante et adulatrice, dans les petites cours d'Allemagne et
d'Italie, clientes de la force et de la victoire;

Hardie, inquite, insatiable, en Pimont; prompte  tout recevoir,
quelle que soit la main qui donne; prte  tout prendre, quelle que
soit la main qui laisse envahir;

Alpestre, rude, pastorale, probe, mais intresse, en Suisse; non
dpourvue d'une sorte d'habilet villageoise, se faisant appuyer par
tout le monde, mais n'appuyant elle-mme personne contre la fortune;

Enfin, simple et franche en Turquie, jouissance arrire dans la voie
de la corruption des cabinets europens; puissance de bonne foi, dont
la candeur est  la fois la vertu et la faiblesse; puissance nave qui
n'a jamais eu de diplomatie que la ligne droite; puissance qui a
toujours cru  toutes les paroles, et qui n'a jamais manqu  la
sienne; puissance, enfin, destine  tre la grande et ternelle dupe
de tous les cabinets, dupeurs de son ignorance et de sa loyaut.

Voil les caractres dominants des nations qui ont une diplomatie:
leur diplomatie est  leur image.


II

Or ces diplomaties parlent et crivent; leurs manifestes, leurs
protocoles, leurs dpches, leurs notes, sont leur littrature: grande
littrature en action des rois, des assembles, des peuples, qui
bouleverse ou reconstruit les nations; qui fait droit aux faibles,
rsistance aux oppresseurs; qui lance la _guerre_, justice de la mort,
ou qui maintient la paix, la paix, premire proprit de l'espce
humaine, puisque c'est la proprit de la vie.


III

Les bibliothques de ces actes de la littrature diplomatique sont les
archives de nos ministres des affaires trangres. Ces archives
recueillent ces actes comme les titres des nations; l sont
enregistrs leurs droits et leurs limites. C'est dans les congrs,
tribunaux suprmes de la socit internationale, que sont dbattus,
rejets ou admis ces titres. Ils font la loi des nations entre elles
tant qu'un grand criminel d'tat ne vient pas les dchirer  la face
de Dieu et des hommes. Pendant cet interrgne de la violence et de la
conqute, le droit se tait, la fortune seule juge, le monde lgal
cesse d'exister pendant une priode d'attentats heureux ou malheureux;
puis les armes tombent, par lassitude, des mains de l'Europe. La
diplomatie arrive, envisage ces dbris, examine tous les droits, mme
ceux de la conqute, sanctionne, compense, indemnise, refait la carte
lgale du monde et rend la paix aux peuples.

Puis vient en dernier lieu l'histoire, l'histoire, qui, telle que
celle _du Consulat et de l'Empire_, de M. Thiers, par exemple,
compulse toutes les ngociations et tous les actes de ces diplomaties
diverses, et les tale sous les yeux des sicles pour l'instruction
des diplomates prsents et futurs, de faon que chaque nation
reconnaisse sa pense, bonne ou mauvaise, dans les actes de son
gouvernement, et qu'un nouveau droit public devienne la loi pacifique
des nations.

C'est cette conclusion des grandes crises perturbatrices du genre
humain qui devient la gographie lgale du globe, en d'autres termes,
le _droit public_, la lgitimit des nations.


IV

Ce droit public, ce droit des gens, a ses rgles crites, aussi
inviolables, aussi sacres que le droit priv entre les individus.
Celui qui les viole est hors la loi; tout le monde a le droit de
guerre contre lui; c'est le grand _anarchiste_ de la socit
internationale, c'est l'_insurg_ contre la civilisation: car le droit
public, c'est la civilisation. Les diplomates sont les lgistes des
peuples civiliss.

Une Europe qui ne reconnatrait pas de droit public, ou qui ne le
ferait pas respecter, serait une barbarie universelle; le monde y
serait jou aux ds tous les jours. Tous les peuples ont le droit ou
le devoir de courir sus  celui qui s'insurge contre le droit public:
car ce droit public n'appartient pas seulement  une nation, il
appartient  toutes.

C'est ici que le mystre de ce qu'on appelle le _droit d'intervention_
s'explique trs-logiquement, malgr ses obscurits et ses
contradictions.

L'intervention d'une puissance chez une autre est illicite quand il
s'agit de s'immiscer dans les intrts purement nationaux et
intrieurs d'un peuple, libre de ses volonts et de son mode de
gouvernement ou de dynastie chez lui-mme.

L'intervention est licite et obligatoire toutes les fois qu'un pays
franchit ses limites, ses droits personnels, ses conventions, ses
traits, sa gographie, et porte atteinte, les armes  la main, au
_droit public_, proprit commune de l'Europe, et que l'Europe
garantit  la civilisation gnrale.

C'est le beau phnomne de la solidarit du genre humain. Libert chez
vous, inviolabilit de chacun, rpression d'un seul par tous quand un
seul veut se substituer par ambition au droit de tous: tel est le
droit public, Grotius, Puffendorf, Burlamachi, l'ont rdig; mais il
est crit mieux encore dans le bon sens et dans la conscience, ces
deux lgislations divines de la civilisation. C'est l la religion
internationale et universelle des nations: les congrs en sont les
synodes. Anathme sur le roi, le peuple ou le conqurant qui ne
reconnat pas le droit public: qu'il soit l'excommuni de la
civilisation!


V

Voil le code de la diplomatie dans les temps rguliers et dans
l'Europe honnte.

Mais, en dehors de cette sphre plus ou moins rgulire et plus ou
moins morale de la diplomatie, il y a la sphre des passions, des
cours, des rpubliques, des cabinets, des conqurants; sphre o se
meut une diplomatie plus ou moins intresse, goste, ambitieuse,
immorale, quelquefois perverse, qui laisse un libre jeu aux
diplomates, selon que leurs caractres, leurs penses, leurs vues, se
proposent des succs plus lgitimes ou plus illgitimes, par des
moyens plus consciencieux ou plus coupables. C'est dans cette large
sphre des affaires nationales ou europennes que les grandes
individualits diplomatiques dessinent leurs figures pour l'admiration
ou pour la rprobation de l'histoire. C'est l que les ministres
vritablement historiques, tels que Richelieu, Mazarin, le duc de
Choiseul, les deux Pitt, Metternich, Talleyrand, posent devant nous,
et laissent la postrit prononcer  distance sur la valeur, sur la
vertu, sur les vices, sur la justice, sur l'habilet, sur la moralit
enfin de leurs ngociations,  la honte,  la gloire ou  la perte de
leur pays.


VI

Cette tude, souverainement intressante et souverainement morale,
serait une admirable histoire de l'Europe par sa diplomatie, si je
pouvais, sans fatiguer l'attention du lecteur, la faire remonter
jusqu'aux premires transactions diplomatiques connues entre les
grands cabinets et les grands ministres de l'Europe; ce serait un
livre, vous ne me permettez qu'un entretien. Je m'abstiens donc 
regret de ces dveloppements dans le pass; je ne sortirai pas de
notre sicle. La diplomatie du vieux monde a fini son re le jour o
la rvolution franaise a commenc la sienne. L'ancienne diplomatie
tait entirement dynastique; elle se rsumait dans les intrts,
l'ambition, la grandeur des familles royales occupant les trnes; elle
se composait des rivalits entre ces maisons royales; des mariages,
des hrdits, des _pactes de famille_, nouaient ou dnouaient cette
diplomatie. En 1789, tout change, tout s'largit  la proportion des
intrts des nations, prenant la place des intrts individuels. La
diplomatie fodale, matrielle ou domestique disparat: la diplomatie
intellectuelle commence.


VII

C'est donc l aussi que nous devons commencer. Or l'homme qui a le
premier et le plus longtemps mani cette diplomatie nouvelle qu'on
peut appeler du nom de la rvolution franaise, la diplomatie moderne,
la diplomatie de la France, c'est le prince de Talleyrand; il l'a
inspire, manie ou gouverne presque constamment, soit comme membre
des comits diplomatiques, en 1789 et 1790, soit comme envoy secret 
Londres, en 1791, jusqu'au 10 aot, soit comme ministre des relations
extrieures sous la rpublique rgularise du Directoire, soit comme
ministre du Consulat, soit comme membre du premier Empire, soit comme
ministre de sa propre pense, ayant pris, de sa pleine audace et de sa
propre autorit, la France sous sa responsabilit en 1814, dans le
gouvernement provisoire, gouvernement jet entre la France vaincue et
l'Europe arme pour restaurer  la fois la patrie envahie et la
monarchie constitutionnelle des Bourbons, soit comme ministre
plnipotentiaire et ambassadeur  la fois au congrs de Vienne, soit
comme ministre de Louis XVIII  Vienne,  Gand et  Paris, aprs la
seconde restauration des Bourbons, en 1815, soit comme ambassadeur de
la royaut d'Orlans en Angleterre, aprs 1830, soit comme membre
principal de la confrence de Londres, en 1831, pour se jeter une
dernire fois entre la guerre europenne et la France aprs la
rvolution de la Belgique, soit enfin comme membre de la chambre haute
et comme oracle consult et obi de la diplomatie franaise, rgnant
encore du sein de son repos majestueux sur les affaires du monde
jusqu' plus de quatre-vingts ans, soit mme encore comme ministre
honoraire  son dernier soupir, quand le souverain de la France vint
recueillir, une heure avant sa mort, ce dernier soupir comme le secret
de la Providence diplomatique, les rideaux ferms, la foule carte,
seul  seul avec l'homme du mystre.

C'est donc videmment dans la pense, dans les ngociations, dans les
transactions de ce grand homme d'tat, dont la vie se confond avec
deux sicles et dix gouvernements de la France, qu'il convient le
mieux, selon nous, d'tudier littrairement la conduite des affaires
diplomatiques dans le systme moderne de l'Europe.

Nos successeurs, plus heureux que nous, auront pour cette tude des
lumires non pas plus impartiales, mais plus clatantes que les
ntres: car M. de Talleyrand a crit, dans les dernires annes de sa
vie, ses Mmoires; mais, avec cette souveraine sagacit qui ne lui fit
jamais dfaut ni dans sa vie ni dans sa mort, il a, par son testament,
ajourn la publication de ces Mmoires  trente ans aprs son dcs.
Il n'a point t impatient de justice; il ne l'a pas attendue, cette
justice, de ses contemporains; il a jug que ni les rpublicains
ardents et sectaires, ni les royalistes absolus et irrits, ni les
hommes religieux implacables contre sa rpudiation du sacerdoce, mme
sanctionne par le souverain pontife, ni les dmocrates jaloux de
toute antiquit de race dans ceux-l mme qui les adoptent, ni les
dmagogues furieux contre ceux qui conservent le sang-froid et la
mesure aux rvolutions, ni les bonapartistes survivants du premier
Empire, qui ne pardonnent pas  l'homme de 1814 d'avoir prfr la
patrie  un homme, et prvenu par la dchance de Napolon le suicide
de la France, ni les aptres turbulents de la guerre, qui ont
toujours trouv entre eux et leurs mers de sang, dans les ministres,
dans les ambassades, dans les congrs, l'homme de la paix, personnifi
par le grand diplomate, ni les lgitimistes de 1830, qui n'excusent
pas ce vieillard monarchique d'avoir conseill deux Bourbons sur le
mme trne, ni toutes les mdiocrits, enfin, que la longue fortune et
la supriorit exaspre contre tout nom historique, il n'a pas jug,
disons-nous, qu'aucun de ces partis contemporains ft assez impartial
pour l'couter, mme du fond de sa tombe; il a su attendre, et il a
bien fait. Voyez, en effet, avec quelle animosit, indigne d'un si
beau gnie, M. de Chateaubriand, dans ses Mmoires, trane
complaisamment sur la claie le nom de M. de Talleyrand, souill et
marqu par de petites furies qui ne vivent que l'espace d'une petite
colre!

Quant  nous, que l'ge, la retraite, la distance, l'isolement des
partis rendent, non indiffrent, mais impartial, prenons hardiment cet
homme suprieur  deux sicles pour type de la littrature
diplomatique; feuilletons  la fois sa vie et ses penses sur les
intrts permanents de la France sous tous ces gouvernements
transitoires.

Une pense, il faut le reconnatre, une pense honnte les domine
toutes et les relie toutes dans leur incohrence. Cette pense, c'est
LA PAIX. C'est cette pense honnte, persvrante, patriotique et
europenne, la paix, qui surnage sur la tombe de M. de Talleyrand;
elle donne une signification vritablement morale  une vie grosse de
petites immoralits, mais pure de crimes; elle fait extraire, avec un
respect au moins politique, le nom de M. de Talleyrand de la gmonie
des vices o M. de Chateaubriand l'avait enseveli sous ses invectives.


VIII

M. de Talleyrand dbutait alors dans les affaires, qu'il a manies,
noues, dnoues depuis, sans interruption, pendant plus d'un
demi-sicle, et qu'il n'a rsignes qu' sa mort. Il avait trente-huit
ans. Sa figure dlicate et fine rvlait, dans ses yeux bleus, une
intelligence lumineuse, mais froide, dont les agitations de l'me ne
troublaient jamais la clairvoyance. L'lgance de sa taille leve
tait  peine altre par une difformit corporelle: il boitait. Mais
cette infirmit ressemblait  une hsitation volontaire de sa
contenance: son adresse savait changer en grces jusqu'aux dfauts de
la nature. Ce vice de conformation l'avait seul empch d'entrer dans
la carrire des armes,  laquelle sa haute naissance l'appelait. Son
esprit tait la seule arme qu'il lui ft permis d'employer pour faire
jour  son nom dans le monde. Il l'avait enrichi, poli, aiguis pour
les combats de l'ambition ou pour les conqutes de l'intelligence. Sa
voix tait grave, douce, timbre comme l'motion voile d'une
confidence. On sentait en l'coutant que c'tait l'homme qui parlerait
le mieux  l'oreille de toutes les puissances, peuples, tribuns,
femmes, empereurs, rois. Quelque chose de sardonique dans son sourire
se mlait, sur ses lvres,  un dsir visible de sduction; ce sourire
semblait indiquer en lui l'arrire-pense de se jouer des hommes en
les charmant ou en les gouvernant.

N d'une race qui avait t souveraine d'une province de France avant
l'unit du royaume, et qui maintenant dcorait la royaut, M. de
Talleyrand avait t jet dans l'glise, comme un rebut indigne de la
cour, pour y attendre les plus hautes dignits de l'piscopat et du
cardinalat. vque d'Autun, dbris de ville romaine cach dans les
forts de la Bourgogne, le jeune prlat ddaignait son sige
piscopal, rpugnait  l'autel, et vivait  Paris au sein de la
dissipation et des plaisirs, dans lesquels la plupart des
ecclsiastiques de son ge et de son rang consumaient les immenses
dotations de leurs glises. Li avec tous les philosophes, ami de
Mirabeau, pressentant de prs une rvolution dont les premires
secousses feraient crouler la religion dont il tait le prlat, il
tudiait la politique, qui allait appeler toutes les hautes
intelligences  dtruire et  rdifier les empires.

lu membre de l'Assemble constituante, il avait dsert  propos,
mais avec mnagement, les opinions et les croyances ruines, pour
passer au parti de la force et de l'avenir. Il avait senti qu'un nom
aristocratique et des opinions populaires taient une double puissance
qu'il fallait habilement combiner dans sa personne, afin d'imposer aux
uns par son rang, aux autres par sa popularit. Il avait dpouill son
sacerdoce comme un souvenir importun et comme un habit gnant. Il
cherchait  entrer dans la rvolution par quelque porte dtourne. La
mesure et la rserve un peu timide de son esprit, qui n'avait d'audace
que dans le cabinet et pour la conception des patients desseins, lui
interdisaient la tribune. La grande parole y rgnait alors. M. de
Talleyrand s'tait tourn vers la diplomatie, o l'habilet et le
mange devaient rgner toujours. L'amiti de Mirabeau mourant avait
jet sur M. de Talleyrand un de ces reflets posthumes que les grandes
renommes laissent aprs elles sur ce qui les a seulement approches.
Son silence, plein de rflexion et de mystre comme le silence de
Sieys, imprimait un certain prestige sur sa personne  l'Assemble.
C'est la puissance de l'inconnu, c'est l'attrait de l'nigme pour les
hommes, qui aiment  deviner. M. de Talleyrand savait admirablement
exploiter ce prestige. Sa parole n'entr'ouvrait que par quelques
clairs rares et courts l'horizon voil de son esprit. Il en
paraissait plus profond. Les demi-mots sont l'loquence de la
rticence: c'tait celle de M. de Talleyrand.

Ses opinions n'taient souvent que ses situations; ses vrits
n'taient que les points de vue de sa fortune. Indiffrent au fond,
comme sa vie entire l'a prouv,  la royaut,  la rpublique,  la
cause des rois,  la forme des institutions des peuples, au droit ou
au fait des gouvernements, les gouvernements n'taient,  ses yeux,
que des formes mobiles que prend tour  tour l'esprit du temps ou le
gnie national des socits, pour accomplir telle ou telle phase de
leur existence. Trnes, assembles populaires, Convention, Directoire,
Consulat, Empire, restauration ou changement de dynasties, n'taient
pour lui que des expdients de la destine. Il ne se dvouait pas 
ces expdients un jour de plus que la fortune. Il se prparait, dans
sa pense, le rle de serviteur heureux des vnements. Courtisan du
destin, il accompagnait le bonheur. Il servait les forts, il
mprisait les maladroits, il abandonnait les malheureux. Cette thorie
l'a soutenu cinquante ans  la surface des choses humaines, prcurseur
de tous les succs, surnageant aprs tous les naufrages, survivant 
toutes les ruines. Ce systme a une apparence d'indiffrence
surnaturelle qui place l'homme d'tat au-dessus de l'inconstance des
vnements et qui lui donne l'attitude de dominer ce qui le soulve.
Ce n'est au fond que le sophisme de la vritable grandeur d'esprit.
Cette apparente drision des vnements doit commencer par
l'abdication de soi-mme; car, pour affecter et pour soutenir ce rle
d'impartialit avec toutes les fortunes, il faut que l'homme carte
les deux choses qui font la dignit du caractre et la saintet de
l'intelligence: la fidlit  ses attachements et la sincrit de ses
convictions, c'est--dire la meilleure part de son coeur et la
meilleure part de son esprit. Servir toutes les ides, c'est attester
qu'on ne croit  aucune. Que sert-on alors sous le nom d'ides? sa
propre ambition. On parat  la tte des choses: on est  leur suite.
Ces hommes sont les adulateurs et non les auxiliaires de la
Providence. Cependant M. de Talleyrand devina, ds l'aurore de la
rvolution, que la paix tait la premire des vritables ides
rvolutionnaires, et fut fidle  cette pense jusqu' son dernier
jour.


IX

L'instant o M. de Talleyrand entrait, avec les prliminaires d'une
telle nature, d'un tel caractre et d'une telle aptitude, dans la
politique extrieure de la France, ouvrait une carrire neuve et sans
limites  son intelligence et  la diplomatie. La politique du
cardinal de Richelieu (l'abaissement de la maison d'Autriche) n'avait
plus le sens qu'elle avait eu pendant tant d'annes. Il ne s'agissait
plus de combattre la monarchie universelle de Charles-Quint et de
Philippe II. Louis XIV avait assis la maison de Bourbon sur le trne
d'Espagne; l'Angleterre avait ananti la puissance navale des
Espagnols; la Hollande tait redevenue indpendante; les Pays-Bas
n'taient plus qu'une colonie politique presque dtache de l'empire;
la Prusse avait scind l'Allemagne en deux influences hostiles l'une 
l'autre; Frdric II avait emport la Silsie, une partie de la
Pologne et de grands lambeaux de l'Allemagne du Nord dans sa tombe; la
Russie, agrandie des trois quarts de la Pologne et d'immenses
provinces en Orient, comptait soixante et dix millions de sujets,
presque tous belliqueux, prts  peser sur Vienne du mme poids que
les Ottomans y avaient pes jadis; l'Italie mridionale appartenait,
avec Naples et l'Espagne,  la maison de Bourbon; Venise, Gnes et la
maison de Savoie possdaient les provinces les plus militaires et les
plus maritimes de l'Italie du Nord; le Tyrol et le Milanais taient
seuls rests annexs  l'Autriche, plutt comme des ttes de pont sur
les plaines lombardes que comme des possessions irrvocables et
solidement incorpores  la monarchie autrichienne; les petites
puissances allemandes limitrophes du Rhin taient une confdration
molle et inoffensive qui donnait autant d'embarras que de poids  la
cour de Vienne. L'ombre de la monarchie universelle s'tait vanouie
avec l'unit de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Espagne et de la
Belgique.

Une politique de secte, contre nature et contre bon sens, ne rvait pas
alors, comme aujourd'hui, de refaire l'unit de l'Italie et l'unit de
l'Allemagne. L'unit de l'Allemagne serait la crise incessante et le
danger de mort perptuel de la France. Ce patriotisme contre la patrie
n'avait pas encore t invent par des publicistes franais.
Quatre-vingts millions d'Allemands unis en une seule nationalit
militaire contre trente millions de Franais, quelle perspective de
scurit et de grandeur  offrir  la France! En vrit, ces rves
d'unit italienne ou germanique ne ressembleraient-ils pas  des
trahisons, s'ils n'taient pas les inepties du patriotisme? La scurit
de la France est dans la division de ses ennemis. C'est la confdration
de l'Allemagne et de l'Italie qui maintient la paix. Trente millions
d'Italiens dans la seule main d'une maison de Savoie, quatre-vingts
millions d'Allemands sous le seul sceptre de la maison de Lorraine, je
dfie les ennemis les plus acharns de la France de construire contre
nous de plus redoutables machines de guerre. Ah! qu'un grand diplomate
nous serait ncessaire dans nos aberrations du moment!


X

Cette vrit avait frapp dj, quelques annes avant la rvolution,
un diplomate minent. Le gnie lger, mais prompt, du duc de Choiseul
avait compris, comme le cardinal de Bernis, que l'Autriche n'tait
plus, par nature, l'ennemie mortelle de la France; que la Prusse,
allie de haine contre nous avec l'Angleterre, et avant-garde de cet
immense empire moscovite qui venait de surgir, et qui avait besoin
d'une tte de pont sur l'Allemagne pour atteindre jusqu'au coeur de la
France, tait dsormais le noeud des triples coalitions contre nous;
qu'une guerre de la France avec la Prusse serait toujours triple;
qu'une guerre avec l'Autriche pouvait tre presque toujours isole et
par consquent bien moins dangereuse  la vitalit franaise. Le duc
de Choiseul avait donc pench vers l'alliance autrichienne; il avait
fait plus, il avait prmdit et accompli une union plus intime entre
la maison de Lorraine et la maison de Bourbon par le mariage du
Dauphin, depuis Louis XVI, avec une fille de l'impratrice
Marie-Thrse, mariage conseill alors par une grande politique,
quoique tranch depuis par la hache d'une rvolution.

Napolon, conseill plus tard par le prince de Talleyrand, comprit la
politique occidentale comme le duc de Choiseul, et s'allia lui-mme
avec l'Autriche par son mariage avec Marie-Louise. On a sottement
depuis accus ces deux mariages politiques des catastrophes qui
suivirent.

C'est une superstition hbte du peuple, digne des aruspices de Rome
au temps des augures. Certes, ce ne fut pas l'Autriche qui formula la
rvolution franaise et qui dressa l'chafaud de sa propre maison; ce
ne fut pas l'Autriche qui poussa Napolon  la folie de Moscou; ce ne
fut pas M. de Metternich qui poussa Napolon  refuser toute paix
acceptable au congrs de Prague et  poser obstinment ainsi la
question europenne entre le monde et la France: l'asservissement du
monde  un homme, ou l'anantissement de la France pour la gloire d'un
homme. Qu'on lise les ngociations de la France et de l'Autriche la
veille de la bataille de Leipsick: on se convaincra que l'Autriche ne
trahit ni la vrit, ni l'alliance de famille entre la France et elle
en ce moment, et que, si Napolon avait permis  quelqu'un de le
sauver de sa propre immodration, c'est son mariage avec la fille de
l'Autriche qui l'aurait sauv de la coalition de l'univers.

Le duc de Choiseul, le prince de Talleyrand, Napolon lui-mme, tant
qu'il couta quelque chose et quelqu'un dans ses intrts et dans
l'intrt de la France, penchrent donc, depuis l'agrandissement de la
Prusse et de la Russie, vers l'alliance avec l'Autriche.

Cette vrit neuve se faisait pressentir plus clairement aux esprits
nets,  l'poque o M. de Talleyrand touchait aux questions
diplomatiques de son pays, c'est--dire en 1790 et en 1791. Voici
pourquoi:


XI

Le rgne si moral de l'infortun Louis XVI avait fait, par suite des
mauvais conseils d'un vieux ministre, une grande faute de moralit et
une offense mortelle  l'Angleterre: cette faute tait d'avoir pris en
main la cause de l'insurrection civile des colonies anglaises de
l'Amrique du Nord contre la mre patrie; c'tait d'avoir pris en main
cette cause en pleine paix, c'est--dire dloyalement et en
contravention avec le droit des gens, politique indigne d'un roi
honnte homme et d'une nation qui se respecte dans sa parole,
politique qui dclare de bouche la paix  la nation britannique, et
qui attise d'une main cache la plus malfaisante des guerres, la
guerre civile, la guerre d'insurrection, la guerre filiale contre la
nation avec laquelle on simule la loyaut et la paix. Les secours
dguiss, les incitations perfides, les subsides incendiaires, les
armes et les volontaires franais, prts sous main aux insurgs
amricains par Louis XVI, sont une page nfaste qu'on voudrait pouvoir
arracher de sa vie.


XII

Cet acte rprhensible de son ministre des affaires trangres a fait
sans doute quelque mal  l'Angleterre alors; mais, comme tous les
actes rprouvs par la conscience, il a fait plus de mal  Louis XVI
et  la France.

La France, d'abord, quel avantage rel en a-t-elle retir? si ce n'est
l'ingratitude et souvent l'hostilit de cette rpublique goste des
tats-Unis, qui a aboli de ses lois la reconnaissance comme une vertu
improductive pour ce peuple de caboteurs, d'agioteurs et de ngriers,
qui a fond sa lgislation politique sur un vice et sur un crime  la
fois, l'anarchie et l'esclavage, qui a fait  la France la guerre
navale des transports au profit de l'Angleterre et  la ruine de nos
ports; qui, pour comble d'impudeur, aprs la paix, nous a demand,
_sous peine de guerre_, le remboursement des sommes qu'elle n'avait
pas assez gagnes sur nous dans nos calamits nationales, l'indemnit
de la rapacit amricaine! l'usure d'un monde sur un autre monde!
Juste rcompense du sang et de l'or franais, bravement mais
dshonntement prodigus  une guerre illicite.

Louis XVI, ensuite, qu'en a-t-il recueilli?

Le ressentiment lgitime et implacable de l'Angleterre, la contagion
de l'esprit d'insurrection contre lui-mme, la glorification de la
guerre civile, l'esprit d'insurrection import d'Amrique dans sa
monarchie branle, les engouements de la France pour les idoles de
Boston, la popularit de la licence, et enfin les applaudissements de
Payne et de ses compatriotes de la Convention aux prludes de la mort
du roi leur bienfaiteur!


XIII

De plus, ce ressentiment trs-fond de l'Angleterre contre Louis XVI
et contre la France, en 1790, menaait de compliquer la rvolution et
de diviser la cause des peuples libres en Europe, en divisant la
France et l'Angleterre.


XIV

Or il y avait alors, comme il y a encore en France, deux esprits
rvolutionnaires trs-distincts et trs-opposs: l'esprit
philosophique de la rvolution, et l'esprit turbulent de la guerre.

L'un tait l'esprit des hautes classes, y compris le club des
Jacobins, les hommes de paroles, de systmes, d'utopies, de rformes,
de libert, d'galit pratiques: ceux-l regardant la paix et la
fraternit entre les peuples comme le premier bienfait de la
rvolution; les autres, passions populaires et soldatesques plus
qu'intelligentes, vocifrant la guerre universelle  grands cris, et
surtout la guerre  l'Angleterre, par ce vieux ressentiment hbt qui
fait partout appel  son bras, ne pouvant pas faire appel  sa tte,
brutalit des places publiques et des casernes, qui n'a pour
diplomatie que des vocifrations et pour traits que des leves en
masse.

Les assembles, les journaux et les clubs voyaient lutter dans leurs
feuilles, dans leurs harangues, ces deux esprits. La guerre  tout le
monde, et, avant tout le monde,  l'Angleterre, tait le texte
dlirant des socits les plus populaires,  l'exception des
supriorits de ce parti, assez hommes d'tat pour comprendre que la
guerre dvorerait, au premier coup de tambour, la libert et la
rvolution.


XV

La paix avec les nations inoffensives, et surtout la paix avec
l'Angleterre, taient la politique transcendante des rvolutionnaires
hommes d'tat.

L'oracle infaillible et universel de l'assemble constituante,
Mirabeau, voulait la paix.

M. de Talleyrand donne le premier signe de son gnie diplomatique en
flairant le premier le gnie de Mirabeau et en s'attachant, corps et
me,  ce grand homme. Le disciple n'avait pas les mmes puissances de
persuasion sur l'esprit public, puisque Mirabeau tait la souveraine
loquence, et que M. de Talleyrand, son disciple, n'tait que la
souveraine sagacit; mais l'un pensait ce que proclamait l'autre.

M. de Talleyrand, aussi organisateur et aussi monarchique que son
matre, avait pris dans l'Assemble le rle de la pense, le rapport,
au lieu du rle de la parole, l'improvisation. Finances, libert des
cultes, ducation publique, diplomatie, telles taient ses larges
sphres d'action dans l'Assemble. En matire de culte, de finances,
d'ducation publique, d'administration dpartementale, de distribution
gographique du territoire, M. de Talleyrand exprimait, par systme,
la majorit. Trop habile pour la devancer, trop souple pour lui
rsister, il se laissait emporter par le courant des innovations, sans
excs de zle, sans fanatisme, mais sans scrupule envers ses prjugs
de naissance, de rang, de socit ou de profession. Il avait brl ses
vaisseaux en passant de l'ancien au nouveau rgime; mais il voulait
faire apprcier bien haut ses services seulement par le parti
lgislatif de la rvolution. Il ne se prcipitait point dans le parti
passionn et anarchique; il voulait bien servir les ides dominantes,
mais il ne voulait prir avec personne.

Il ne dpassa jamais la ligne de Mirabeau; car il avait compris tout
de suite qu'en de de Mirabeau on tait timide, et qu'au del on
tait perdu.

Mirabeau, en mourant, voulut, pour ainsi dire, se perptuer au sein de
l'Assemble dans la personne de son disciple, et le consacrer par sa
mmoire, rpandue sur lui comme le manteau d'lie,  l'attention et au
respect de l'Europe.

Ce fut M. de Talleyrand que Mirabeau chargea de lire, aprs sa mort,
son discours posthume  l'Assemble: c'tait le dsigner pour son
successeur. Mais dj Mirabeau tait dpass; on se hta d'ensevelir
sa mmoire sous l'amas des couronnes civiques et de l'oublier.

M. de Talleyrand, homme de cabinet et nullement de place publique ou
de tribune, manquait du grand souffle qui soulve ou qui abat les
temptes populaires.

Les orateurs secondaires constitutionnels, jacobins, girondins,
terroristes, tels que les Condorcet, les Barnave, les Lameth, les
Vergniaud, les Guadet, les Danton, les Robespierre, se partagrent
l'empire de Mirabeau  la tribune. M. de la Fayette, qui tait 
Mirabeau ce que l'engouement de la bourgeoisie est  l'estime de
l'Europe, tait devenu, par un reflet de Washington, le rgulateur et
l'instrument tour  tour de la rvolution. Pris comme drapeau par la
garde nationale, la Fayette marquait le vent  la multitude, il ne le
dirigeait pas: ce n'tait, aux yeux de M. de Talleyrand, qu'un Ption
de cour, trs-habile dans le mange d'une popularit amphibie, mais
livrant la cour au peuple par complaisance, et le peuple  ses
discordes par faiblesse. Quant  la politique trangre de la France 
cette poque, M. de la Fayette n'avait pour toute politique que la
monomanie de la rpublique amricaine, sorte de mirage fantastique
qui ne pouvait s'appliquer en rien  une monarchie tombant de vtust
dans une anarchie. Ce qu'il fallait  la France pour le dedans comme
pour le dehors  cette poque, c'tait un dictateur, seul remde
hroque des rvolutions qui ne veulent tomber ni dans l'invasion ni
dans le crime. M. de la Fayette n'avait d'un dictateur que
l'apparence. Un dcret de l'Assemble, aprs le 10 aot, le dtrna, 
la tte de ses troupes,  sa premire vellit de royalisme.
L'migration en pays ennemi sauva seule de la mort l'antagoniste de
l'migration.

M. de Talleyrand tait en ce moment  Londres. Les hommes du dernier
ministre de Louis XVI avaient envoy  Londres M. de Chauvelin, jeune
et ardent rvolutionnaire, fils d'un favori de cour, dont le seul
titre tait sa dfection  la cour.

Ce jeune homme, novice et inexpriment en diplomatie, n'tait
accrdit que par son titre auprs des hommes d'tat du cabinet de
Saint-James; il passait pour tre l'envoy secret et actif du
jacobinisme franais auprs des factions anarchistes de Londres;
plutt que l'ambassadeur loyal de Louis XVI auprs des ministres de la
Grande-Bretagne. M. de Talleyrand lui fut, dit-on, adjoint comme une
espce de tuteur politique  Londres, pour modrer son zle de
propagande et pour diriger son inexprience des ngociations. Soit que
le jeune ambassadeur des girondins, emport par son ardeur de
propagande jacobine  Londres, donnt des ombrages fonds au cabinet
anglais, soit qu'il ddaignt de se conformer aux sages prescriptions
de son mentor, M. de Chauvelin, dcrdit de fait par l'vnement du
10 aot, choua dans ses tentatives de ngociations avec le
gouvernement anglais; il fut mme oblig de quitter l'Angleterre,
suspect d'y fomenter l'esprit rvolutionnaire au del des limites de
la constitution. Toutes ces transactions sont restes inexpliques et
louches: les Mmoires de M. de Talleyrand en donnent sans doute le
vrai mot.

Cet homme d'tat, accrdit ou non, cach ou non derrire ce jeune
apprenti ngociateur, encourut les suspicions et les rpugnances que
M. de Chauvelin inspira  Londres.

Ne voulant pas rentrer  Paris aprs la dchance du roi, au service
d'une faction qui dbutait par un assaut au palais et par un
emprisonnement du monarque, ne voulant pas non plus rester en
Angleterre, en butte aux animadversions suscites par M. de Chauvelin,
M. de Talleyrand, diplomate pour son propre compte, passa aux
tats-Unis d'Amrique.

Il comprit tout de suite que ce n'tait plus le temps des affaires, mais
des violences, dans sa patrie; que ses opinions constitutionnelles et
novatrices, son amiti avec Mirabeau, ne rachteraient pas, aux yeux des
girondins embarrasss de leur victoire, des jacobins exalts, des
cordeliers sanguinaires, les torts de sa naissance, de son tat, de ses
moeurs aristocratiques, de ses talents incrimins. Il savait qu'il y a
des annes o les hommes qui ne se sentent pas tremps pour la lutte
doivent disparatre des rvolutions, sous peine d'y prir inutiles 
eux-mmes et  leur patrie. L'loignement alors est la seule innocence.

Mais il savait aussi que les colres du peuple sont aussi
transitoires que ses faveurs, et que les ractions sont aussi
rgulires que les mares sur la mer des opinions franaises. Il alla
attendre une de ces mares au del de l'Atlantique. Il n'y emportait
aucune fortune,  peine le ncessaire pour quelques annes d'exil;
mais il y emportait ses prodigieux talents de diplomate, son don
d'-propos, son aptitude  choisir l'heure juste des retours, sa
rsolution  ne rien laisser chapper des moindres avances de la
meilleure fortune. Cela seul tait une fortune; il se confia  sa
nature, comme Csar  son gnie.


XVI

Il ne se trompa point en attendant beaucoup de la versatilit de la
France. Les fureurs de la rvolution dmagogique, bien longues pour
ses victimes, furent courtes pour l'histoire. La Terreur se dvora
elle-mme; la rpublique se concentra dans le Directoire, bauche de
dictature collective, prlude de dictature militaire, prlude
elle-mme de monarchie absolue. Il n'y avait plus de danger  revoir
sa patrie; il y avait de grands rles  y tenter  travers des rgimes
novices en politique, qui avaient besoin qu'on leur prtt des noms,
des ides, des talents, que l'exil et la mort avaient dcims  la
tte du peuple. La France de 1789 tait dcapite; lui rapporter une
tte, c'tait s'illustrer par un service.


XVII

M. de Talleyrand avait pass ses annes d'obscurit volontaire en
Amrique, pauvre, solitaire, errant, sans agir, sans crire, sans
faire retentir son nom en Europe par aucune voix de la renomme. Sa
seule consolation avait t d'y rencontrer  et l quelques rares
compagnons d'infortune, membres, comme lui, de l'Assemble
constituante, fuyant l'chafaud, naufrags sur ce nouveau monde,
cultivant avec leur famille les steppes de l'Amrique du Nord. Il
faut lire, dans les Mmoires de M. de Sgur, la rencontre de M. de
Talleyrand dans le march aux lgumes de New-York avec la belle madame
de la Tour du Pin, devenue fermire dans le voisinage, assise sur son
ne, en costume de paysanne, et apportant ses lgumes et ses fruits 
vendre aux citadins d'une rpublique.

Nous avons entendu nous-mme ce rcit,  la fois pastoral et romain,
du temps des proscriptions, de la bouche de cette belle matrone
franaise, devenue, aprs la restauration, ambassadrice de France
auprs d'une grande cour de famille.


XVIII

M. de Talleyrand touchait  l'indigence quand, en lisant avec
assiduit les journaux de sa patrie au del de l'Atlantique, il
comprit que l'heure juste de son retour en Europe sonnait pour lui. La
rpublique reprsentative et gouvernementale avait succd  l'accs
de dmagogie, de fanatisme, de tyrannie et d'homicide dont la
multitude avait souill le nom de rpublique.

On lavait partout le sang des chafauds; on cherchait, en ttonnant
parmi les dbris, l'ordre  l'intrieur, la rconciliation avec
l'tranger. Le Directoire, qui reprsentait confusment cette
rsipiscence aprs le dlire, avait besoin de noms, autour de lui, qui
rappelassent 89 au lieu de 93. Il lui fallait des rparateurs pris
parmi les proscrits; il fallait, de plus, que ces rparateurs fussent
assez compromis dans la rvolution philosophique pour que la
rparation n'allt pas dans leurs mains jusqu'au royalisme.

M. de Talleyrand, reflet de Mirabeau, portait prcisment dans son nom
cette nuance et cette garantie. Peu compromis avec la monarchie, il
l'tait beaucoup avec l'glise; or la rpudiation qu'il avait faite de
son caractre piscopal le sparait radicalement de l'ancien rgime;
de plus, ses votes antifodaux  l'Assemble constituante ne le
sparaient pas moins de l'ancienne noblesse.

Et cependant son grand nom parmi cette noblesse de la France lui
laissait ce que l'aristocratie a de plus puissant et de plus
inalinable dans l'esprit mme de ceux qui la nient, l'illustration.
De tels noms sont les conqutes dont la dmocratie est le plus fire.
On l'avait vu  Athnes,  Sparte,  Rome,  Paris, partout: les
rvolutions populaires les plus clatantes avaient toutes t faites
par l'aristocratie tendant la main au peuple; partout les Solon, les
Gracques, les Csar, les Russell, les Sidney, les d'Orlans, les
Mirabeau, les la Rochefoucauld, les Clermont-Tonnerre, les Lauzun, les
Talleyrand, les Sieys, les la Fayette, tribuns du peuple ou tribuns
des armes, avaient t ncessaires  la dmocratie pour lui donner
l'ide, la parole, le mouvement, la force, la popularit des
rvolutions.  ce titre aussi, M. de Talleyrand pouvait s'offrir au
Directoire comme une clbrit utile  l'autorit de la rpublique
pure.


XIX

Ces considrations taient trop justes pour chapper  ce diplomate
inn, dcid  se rendre ncessaire  tous les gouvernements
acceptables de sa patrie. Il se hta de s'embarquer, sans autre
ressource que la somme indispensable  payer sa place sur la planche
qui portait en lui toute sa fortune. En arrivant  Paris, il trouva
dans le coeur et dans la bourse de ses amis les premiers vingt-cinq
louis, base d'une fortune princire.

Cette opulence fut plusieurs fois renverse par des prodigalits et
par des oprations hasardeuses; plusieurs fois elle fut reconstruite
par son esprit d'affaires appliqu avec bonheur a ses intrts
domestiques. Grand joueur, accoutum  tout perdre ou  tout gagner
avec les vnements, il les fit entrer toujours comme enjeu dans sa
fortune. De malversations, jamais: il savait trop combien la probit
est un prestige dans l'homme d'tat. De scrupules, pas davantage: il
savait trop combien la prodigalit est utile  contresser beaucoup
de cupidits ou d'ambitions  sa grandeur. N'est-ce pas  ses dettes
que Csar avait d l'empire? N'est-ce pas  sa pauvret que Mirabeau
avait d ses vices, sa vnalit, sa dchance dans l'opinion? Supposez
Mirabeau assez riche pour avoir les dettes de Csar, ou assez homme
d'affaires pour avoir l'opulence de M. de Talleyrand, Mirabeau, intact
de manges avec la cour, et investi d'une clientle bien solide dans
l'opinion, pouvait devenir le dictateur de la France, au lieu de
rester le lgislateur d'une anarchie.

L'opulence, pour M. de Talleyrand, tait donc une politique autant
qu'une lgance de sa vie. La source de cette opulence, peu
scrupuleuse alors, mais licite pourtant dans les usages de l'ancienne
diplomatie, cette source fut dans les prsents diplomatiques que les
ngociations conduites  leur fin et les traits conclus permettaient
aux ngociateurs de revendiquer, comme des trennes de paix, et
d'accepter, comme des reconnaissances honorifiques, des cours
trangres. L'usage blessait peut-tre le dsintressement, mais il
n'offensait pas la probit. Les prsents faits par l'empereur
d'Autriche au gnral Bonaparte aprs le trait et aprs la paix de
Campo-Formio ne furent jamais imputs  crime au gnral ngociateur
et au premier magistrat de la rpublique.


XX

 son arrive  Paris, M. de Talleyrand, toujours et justement favori
des femmes clbres par leur got pour l'lgance d'esprit, par leur
beaut ou par leur gnie, retrouva dans madame de Stal une amie
capable d'apprcier son charme et son talent.

Fille de M. Necker, pouse du ministre de Sude en France, crivain
sublime, orateur de salon, publiciste passionn, femme du monde, femme
politique berce au branle de la rvolution, migre, proscrite
opulente, puis rappele dans cette capitale dont elle avait fait sa
patrie, elle y exerait un ascendant dominateur sur le Directoire. Sa
seule prsence  Paris tait une raction; elle y symbolisait le
retour  l'aristocratie rvolutionnaire,  la libert intellectuelle,
 la paix possible entre la rpublique et l'Europe. Elle aimait dans
M. de Talleyrand tout  la fois l'aristocratie rhabilite par la
rpublique, le talent remis  sa place par la libert, le charme
personnel de la grce des moeurs et de la politesse d'esprit
rinstall dans la socit par ce dbris si jeune encore de l'ancien
rgime, recueilli et relev par son influence.

M. de Talleyrand tait pour elle un autre chevalier de Narbonne, mais
un Narbonne aussi solide que l'autre tait lger. La grce tait
gale. Mais la grce de M. de Narbonne, premier favori de madame de
Stal, n'avait que de la surface; celle de M. de Talleyrand avait de
la profondeur. Son got pour le premier n'tait que de l'engouement;
son got pour le second tait de la politique. Il lui convenait de
jeter ses favoris dans les affaires, afin de gouverner l'Europe par
les hommes dont elle gouvernait le coeur et l'esprit.

Elle persuada aisment aux principaux membres du Directoire, et
surtout  Barras, le Pricls des Aspasies de ce temps, que M. de
Talleyrand tait le seul homme, capable de traiter de niveau avec
l'aristocratie diplomatique europenne; que les gnraux de la
rpublique suffisaient assez pour la faire respecter sous les armes,
mais qu'il lui fallait des anctres pour la faire considrer dans les
salons et dans les chancelleries. M. de Talleyrand, ainsi annonc et
prsent par elle, n'eut qu' parler pour tout fasciner. Son charme
souverain tait surtout un charme confidentiel; aussitt qu'on lui
prtait l'oreille dans un entretien secret, il enlevait l'estime et
l'attrait de ses interlocuteurs. Plus il s'ouvrait, plus il laissait
entrevoir de ressources d'esprit sous la grce nonchalante et grave
des paroles; l'intimit en lui tait irrsistible. Le Directoire fut
conquis en quelques entretiens; M. de Talleyrand fut promu au poste de
ministre des relations extrieures. La France se sentit honore,
l'Europe rassure. Il prit, avec sa dextrit souveraine et avec sa
convenance inne, l'attitude, les manires, le ton d'un ministre
suprieur  son poste, et qui, en acceptant la direction extrieure de
la rpublique, semblait autant la protger que la servir.


XXI

La guerre de la rpublique avec l'Europe en ce moment tait plutt une
sorte d'habitude et d'impulsion continue qu'une guerre d'intrt ou
de passion. La pense de la rpublique n'avait jamais t la conqute,
mais la dfense. La pense de l'Europe, depuis la campagne des
Prussiens en 1792, depuis le supplice de Louis XVI et la fin de la
Terreur, n'avait jamais t de contester  la France le droit de se
constituer en rpublique rgulire, mais de limiter  la fois son
anarchie, sa propagande arme et son ambition.

M. Pitt, le ministre de gnie que la Providence avait donn 
l'Angleterre pour lui faire traverser les plus grandes crises
intrieures et extrieures de son pays, avait t lent  rompre
irrvocablement avec la France rvolutionnaire, mme aprs le 10 aot.
Ce ministre, plus philosophe et plus libral qu'on ne le peint
gnralement aux prjugs populaires de la France, ngociait encore
secrtement en Hollande avec Danton pour atermoyer la rupture  mort
entre les deux peuples modernes qui reprsentaient la libert
europenne. L'histoire,  cet gard, est  refaire. Si Danton n'avait
pas souill son gnie d'homme d'tat dans le crime irrmissible de
septembre, il aurait pu tre le successeur de Mirabeau. Presque aussi
orateur et plus homme d'action que son matre, Danton, sans aucune
utopie sociale et sans aucun fanatisme rpublicain, n'avait au fond
que le geste frntique et la voix tonnante du dmagogue enchrisseur
de popularit sur ses rivaux de clubs et de tribunes; mais il avait
autant que Mirabeau ce qu'on peut appeler le coup d'oeil de l'Europe.
Il ne croyait nullement que des leves en masse indisciplines, et
dont le courage n'tait que des accs, pussent faire face sur des
champs de bataille de terre ou de mer aux armes et aux flottes d'une
coalition universelle. Il voulait un systme diplomatique  la
rpublique autant que Mirabeau en voulait un  la monarchie. Mirabeau
lui avait laiss en mourant, comme  Sieys et  Talleyrand, le
systme de l'alliance anglaise. Il savait qu'une coalition mortelle 
la France n'tait pas possible si la Grande-Bretagne retirait sa main
aux coaliss. Il ne rvait point cette conqute universelle du
continent par les armes qui devait plus tard humilier, ravager,
asservir ou soulever le monde europen contre nous, et dclarer
l'incompatibilit de la France victorieuse avec la dignit et la
scurit de tous les peuples. Mirabeau, Danton, Sieys, Dumouriez,
Talleyrand, pensaient, au contraire, qu'il fallait, pour faire
accepter la rvolution et la libert franaise  l'Europe, la montrer
inoffensive  tous ceux qui ne l'offenseraient pas dans son territoire
ou dans son indpendance. Ce que ces diplomates (voyez les
_Confidences_ de Dumouriez, leur gnral) aspiraient  fonder, c'tait
la neutralit de l'Espagne, la faveur de la Prusse, l'alliance de
l'Angleterre. Ces traditions de 1789 formaient alors le fond de la
diplomatie de M. de Talleyrand: c'tait celle du Directoire. En
dsavouant la Terreur au dedans, il dsavouait la guerre systmatique
au dehors.

M. de Talleyrand, li de jeunesse avec les diplomates des grands
cabinets en lutte avec la France anarchiste, tait l'interprte le
plus propre  faire entendre  ces cabinets, lasss d'efforts, de
dfaites, et mme de victoires, des insinuations de paix. Tel fut le
caractre du cabinet directorial; la fureur rvolutionnaire en sortit,
la conciliation y rentra. Des ngociations patentes ou secrtes se
renourent partout, et furent conclues dans quelques cours. Naples, la
Toscane, le Pimont, l'Espagne, rentrrent dans la neutralit ou dans
l'alliance de la France. La Russie, l'Autriche et l'Angleterre
continurent seules le duel  mort contre les armes et les escadres
de la rpublique. M. de Talleyrand ne cessa d'incliner le Directoire
et les cours  la paix, jusqu'au moment o une raction violente
contre la modration au dedans et contre la conciliation au dehors le
contraignit en fructidor  quitter un poste o il devenait suspect aux
exalts du gouvernement.


XXII

Le 18 brumaire ne tarda pas  le rappeler  la direction du cabinet
franais. Il avait pressenti Bonaparte avec le mme tact qui lui avait
fait pressentir Mirabeau et Barras. Avant mme que le jeune gnral
d'Italie et d'gypte et dclar son ambition de dictateur civil et
militaire  ses confidents, M. de Talleyrand s'tait insinu
rsolument dans sa pense, et lui avait montr en perspective un coup
d'tat facile, un abandon certain de la France  toute usurpation de
puissance qui lui promettrait la paix, la rconciliation avec
l'Europe, la reconstruction d'un ordre civil personnifi dans un
hros.

Le lendemain de brumaire, Bonaparte, bloui par la lucidit d'esprit
et sduit par l'admiration de M. de Talleyrand, le rapprocha de lui en
l'levant de nouveau au poste de ministre des affaires trangres.

Ce jeune matre de la France ignorait les cours; ses entretiens de
toutes les heures avec M. de Talleyrand lui apprirent sur les hommes,
les choses, les ngociations, les intrts rciproques des puissances,
tout ce qu'un grand diplomate pouvait enseigner  un grand homme de
guerre. Bonaparte voulait trs-sincrement,  cette poque, donner la
paix  la France; car la paix tait la grande popularit  mriter
d'un pays puis de crimes sur les chafauds, d'or et de sang sur les
champs de bataille. Bonaparte livra donc le monde  pacifier  son
ministre, devenu son oracle. Bonaparte, trs-aristocrate d'esprit et
trs-antidmagogue de caractre, trouvait dans M. de Talleyrand un
charme de plus, un parfum de hauts lieux, un cho de grands noms; qui
puraient,  ses yeux, la rpublique de ces subalternits vulgaires et
de ces sides sanguinaires dont la prsence lui rpugnait dans ses
conseils et dont il rougissait devant l'Europe. Le nom, le ton,
l'lgance de son ministre des affaires trangres, donnaient  son
campement militaire et consulaire aux Tuileries l'apparence d'une
cour. En s'entretenant avec un si illustre courtisan, il se croyait
d'avance sur un trne.


XXIII

Mais, pour que ce trne imaginaire devnt une ralit, il fallait que
le sol de l'Europe ft raffermi sous tous les trnes, et que le sol de
la France pt porter le sien. Liquider les guerres de la rpublique et
remettre le gouvernement consulaire en socit diplomatique avec
l'Europe entire, c'tait donc la ncessit habile du premier consul,
comme c'tait l'instinct traditionnel de M. de Talleyrand. L'intrt
du consul et la pense du ministre travaillaient dans un parfait
accord  cette oeuvre prliminaire de toute reconstitution d'une
monarchie. Aussi ces premires annes du consulat, fcondes en
ngociations, en congrs, en traits de paix, en alliances provisoires
au moins avec toute l'Europe, furent-elles les plus laborieuses et les
plus prospres de la vie du prince de Talleyrand. C'est dans ces
ngociations incessantes, discutes dans le cabinet avec le premier
consul, labores en confrences, en notes ou en dpches avec les
cours et les ministres, conclues avec les puissances, exposes devant
les corps dlibrants, que M. de Talleyrand fonda la haute autorit de
son gnie diplomatique. C'est de ce moment que son autorit politique
se consacra aussi en Europe; c'est de ces succs multiplis en
affaires europennes que le nom de la diplomatie et le nom du grand
diplomate ne furent pour ainsi dire qu'un seul nom.


XXIV

Il faut contempler, dans l'admirable histoire _du Consulat et de
l'Empire_, par M. Thiers, l'annaliste le plus scrupuleux et le plus
complet des temps modernes, il faut contempler le tableau vivant avec
les portraits historiques de toutes ces ngociations du consulat.
C'est le dictionnaire universel en action de la diplomatie de deux
sicles; ce sont les archives de la France exhumes et sortant avec
leurs mystres et leurs interprtations vraies de ces cartons,
catacombes rvlatrices de nos affaires trangres. Sous ce rapport,
le grand historien franais est  la diplomatie savante ce que
Champollion fut aux hiroglyphes de l'gypte. En relisant ce
chef-d'oeuvre d'exposition historique dont nous avons dj entretenu
nos lecteurs, nous ne nous reprochons qu'une chose, c'est de ne
l'avoir pas assez admir. Ce livre sera le _Carmen sculare_ de notre
poque.

Nous ne lui reprochons que d'avoir sacrifi, dans M. de Talleyrand,
l'homme d'tat au grand gnral, M. de Talleyrand  Bonaparte: mais M.
Thiers a le culte du sabre plus que le culte de l'esprit; il immole
tout  la bataille gagne, mme la paix, seule liquidation des
batailles.


XXV

On voit, on sent, on respire, on lit le gnie restaurateur de M. de
Talleyrand dans toutes les transactions diplomatiques du Consulat,
seule poque o il y eut une diplomatie dans les conseils de
Bonaparte; plus tard, il n'y eut que des ordres du jour  son arme,
des injonctions au _Moniteur_, des proclamations dictatoriales 
l'univers, et de temps en temps, dans le _Moniteur_, des insultes aux
ministres, et des apostrophes outrageuses aux rois et aux reines qui
disputaient leurs trnes ou leurs peuples  l'absolutisme de la
victoire et de l'usurpation.

Mais, tant que l'inspiration du cabinet consulaire vint de M. de
Talleyrand, la diplomatie du Consulat fut aussi grandiose que la
victoire, mais en mme temps aussi modre que la paix. Tout reprit sa
dignit, les vaincus comme les vainqueurs. Les notes et les dpches
de la main de M. de Talleyrand, retouches seulement par le consul,
ont un accent d'hrosme tempr par un accent de philosophie. On
sent, en les lisant, que l'esprit de l'Assemble constituante est
rentr dans les conseils de la rpublique, et que l'me de Mirabeau
respire encore dans son disciple.

Ce fut pendant ces courtes et belles annes que la France
diplomatique, interprte au dehors par l'esprit de la civilisation
pacifique, recueillit sans violence de mains ou de paroles tous les
rsultats lgitimes des exploits de la rpublique, du Directoire, et
du vainqueur d'Italie.


XXVI

Voici ces actes, exprims en paroles dignes de leur grandeur:

Les honneurs de la spulture rendus  l'infortun souverain pontife
Pie VI, mort dans la captivit en France, et rest jusque-l sans
spulture royale ou pontificale  Valence: Il est de la dignit de la
nation franaise et conforme  son caractre de donner des marques de
considration  un homme qui occupa un des premiers rangs sur la
terre, des honneurs funbres et un monument conforme au caractre du
prince enseveli sans dcrets.

Des envoys dans toutes les cours o ils peuvent tre reus avec
dignit sont nomms pour saisir et renouer les fils rompus des
relations internationales: le gnral Bournonville  Berlin, M.
Alquier en Espagne, M. de Smonville en Hollande, M. de Bourgoing en
Danemark.

Un prsent diplomatique, signe d'attention particulier, est offert au
prince de la Paix, qui tient  Madrid le coeur et la politique de
cette branche de la maison de Bourbon.

Une lettre fire et pressante pour le cabinet de Londres est adresse
par le chef du gouvernement au roi d'Angleterre pour le convier  la
paix.

Un appel  l'armistice et aux ngociations est adress de mme 
l'empereur d'Allemagne. M. de Talleyrand offre  l'empereur les bases
du trait de Campo-Formio, et des possessions notables en Italie pour
indemniser l'empereur de celles que la dernire guerre lui a enleves
en Allemagne.

Il provoque le cabinet de Berlin  se porter mdiateur arm pour
contraindre l'Angleterre et l'Autriche  la pacification.

Il institue la rpublique Cisalpine, barrire vivante contre
l'Autriche, sous le protectorat oblig de la France. Ce premier germe
de fdrations libres en Italie atteste la sagesse du consul et du
ministre; ils savent par l'histoire que ces fdrations ne peuvent
jamais tre offensives, et qu'elles sont de leur nature toujours
dfensives. La France, leur voisine, a donc tout  en attendre et rien
 en redouter. Il dnoue avec la main d'un arbitre quitable le noeud
si embrouill de la distribution des territoires germaniques, aprs la
scularisation des souverainets ecclsiastiques de ce pays morcel
par les vques devenus lecteurs des rois. Il balance les influences
rivales entre l'Autriche et la Prusse. Il met un obstacle invincible 
l'unit de l'Allemagne, qui serait la dcadence ou l'tat de guerre
perptuel de la France pour son propre sol.

Les rves des publicistes d'aujourd'hui ne trouvent pas d'accs dans
ces deux ttes d'hommes d'tat, l'une tout exprimentale, l'autre
toute militaire. M. de Talleyrand modre dans le consul le vain
orgueil qui le porterait  enclaver l'Helvtie dans ses frontires. Il
croit la libert un meilleur gardien des frontires de la France que
l'annexion. Il inspire la mdiation de la Suisse  Bonaparte: cet
acte, parallle  la cration de la rpublique Cisalpine, est empreint
du gnie d'un Washington europen. Le cabinet franais devient le
lgislateur des nationalits, le tribunal des limites des peuples.
Quel temps que celui o la force des rvolutions tait dirige, sous
la main de M. de Talleyrand, par l'esprit conservateur des traditions
de l'Europe! Par quelle injustice de l'histoire n'en a-t-il pas
recueilli l'honneur avec le premier consul? Cet honneur, au moins,
devrait-il tre partag entre l'excuteur et l'inspirateur de cette
sagesse.


XXVII

Mais cette sagesse devait baisser dans le cabinet  mesure que
l'esprit des camps y pntrait avec la brutalit des triomphes.
Bonaparte aspirait  l'empire; la fortune l'autorisait  tout esprer,
l'audace  tout prtendre. L'esprit monarchique de M. de Talleyrand
ne rsistait certainement pas au rtablissement du trne; au
contraire, tout atteste que le ministre trouvait le consul trop lent
ou trop timide  se saisir du pouvoir dynastique: La paix n'est
solide, disait-il, qu'entre puissances qui ont les mmes formes et les
mmes moeurs. L'Europe n'a que des cours: soyez roi ou empereur. Votre
force s'augmentera dans le prsent de toute la foi que le pouvoir
hrditaire inspirera au monde dans votre avenir.

M. de Talleyrand, pilote plus exerc aussi aux pronostics de l'opinion
publique en France, croyait plus que Bonaparte lui-mme  la
prostration facile des hommes et des choses; il savait combien la
France politique est complaisante aux vnements, et combien le
lendemain d'un coup d'tat ressemble peu  la veille. Son juste ddain
pour le caractre civique des peuples tait une preuve de sa sagacit.

Bonaparte voulait laisser mrir la versatilit publique; M. de
Talleyrand la croyait mre tous les jours pour qui oserait en arracher
le fruit. Les frres de Bonaparte, particulirement Lucien, pensaient
comme M. de Talleyrand; ils avaient raison. Le trne tait prt, le
monarque seul manquait pour y monter.


XXVIII

Mais voil qui tonne:

 mesure que le premier consul s'approche du trne, l'influence
pacifique du grand diplomate baisse. La politique de la violence
succde  celle de la paix. M. de Talleyrand n'est plus que le
ministre officiel d'une diplomatie passionne et menaante qui porte
encore son nom, mais qui n'est plus sienne; il continue  tort de la
servir sans pouvoir la temprer. Cette diplomatie d'tat-major n'a
plus besoin de cabinet; ses notes sont des boutades aux Tuileries, des
victoires sur terre, des dfaites sur mer. L'Angleterre elle-mme,
dj lasse de la paix d'Amiens, revient  M. Pitt, et donne cette fois
de srieux motifs  la rupture de cette paix. La guerre  mort est
dsormais la seule diplomatie entre les deux peuples. L'alliance
librale rve en 1789 par Mirabeau, M. de Talleyrand et les grands
patriotes anglais, pour l'expansion de la philosophie et de la libert
dans le monde, est noye dans des ressentiments implacables; Bonaparte
les rsume dans son nom. Le camp menaant de Boulogne est sa seule
ngociation  l'extrieur; il voit partout des complots britanniques
et des assassins solds contre lui par l'or de l'Angleterre. Pichegru,
George, Moreau, l'un transfuge de la rpublique, l'autre side de la
royaut, le dernier hros dpays dans une intrigue, lui semblent des
instruments de crime faonns par le cabinet de Londres pour
substituer le poignard  la guerre loyale. Il se trompe: un
gouvernement de publicit ne solde pas d'attentats. L'enlvement du
duc d'Enghien et le meurtre de ce malheureux et innocent jeune homme
rpondent par un crime rel  ces crimes supposs de M. Pitt.

Les historiens et les pamphltaires bonapartistes ont voulu rejeter ce
sang sur le prince de Talleyrand pour en laver la main de leur idole:
atroce et lche calomnie que la postrit n'acceptera jamais.

Que M. de Talleyrand ait t interrog par le premier consul pour
savoir si l'enlvement d'une poigne de conspirateurs inconnus sur le
territoire de Bade,  quelques pas de la frontire franaise,
entranerait une guerre gnrale de la Russie, de la Prusse, de
l'Autriche contre la France, et que le ministre des affaires
trangres ait rpondu au premier consul qu'un si grand incendie ne
serait pas allum par une si faible tincelle, voil le vraisemblable,
et, selon toute apparence, voil le vrai.

Mais que M. de Talleyrand ait suggr l'enlvement, contre le droit
des nations, d'un prince de la maison de Bourbon, dont il ne
connaissait pas mme le nom et l'existence  Ettenheim; qu'il ait fait
plus, qu'il ait conseill au premier consul le meurtre, sans phrase et
sans sursis, de cette victime de la prcipitation et de l'ambition:
voil la calomnie.

De tels crimes ne se conseillent pas, ils s'improvisent sous l'empire
d'une passion ou d'une peur. Il faut un intrt brlant et implacable
comme le crime lui-mme pour le concevoir et pour l'excuter. O tait
l'intrt de M. de Talleyrand au meurtre d'un prince de la maison de
Bourbon, contre laquelle il n'avait ni ressentiment ni haine? O tait
la frocit de caractre d'un homme doux, et  qui on a pu reprocher
des vices, des intrigues, mais du sang, jamais? O tait pour un tel
homme, courtisan et grand seigneur prvoyant par excellence, la
ncessit de jeter ce sang de Bourbon entre l'avenir et lui, et de se
rendre  jamais impardonnable par une dynastie dont le retour possible
tait plus probable alors que jamais? Non, M. de Talleyrand a pu tre
souvent le conseiller d'une politique, jamais le conseiller d'un
meurtre. Les seuls complices de ce meurtre furent les excuteurs; et
ce sont prcisment ces excuteurs qui en ont accus sa main pour
masquer leur main: mais ce sang, qu'on s'efforce vainement de laver
sur leurs noms, s'y attachera comme une ternelle vengeance. Ils sont
trois qui ont prt leur dplorable complaisance  l'attentat: qu'ils
en portent le poids devant Dieu et devant les hommes! Ils en ont reu
la rcompense de leur vivant: qu'ils en reoivent le salaire dans la
postrit. Je n'ai pas besoin de les lui nommer: elle les sait.


XXIX

Nous venons de voir que le systme de M. de Talleyrand tait la
pacification de l'Europe, la rconciliation avec l'Autriche,
l'armistice ternel avec l'Angleterre, les mnagements avec la Russie
dans une perspective plus ou moins lointaine. La meilleure preuve que
ce ministre ne fut pas l'instigateur du meurtre de Vincennes, c'est
qu' l'instant mme o ce meurtre retentit en Europe, l'Angleterre
dclara toute alliance incompatible avec le gouvernement coupable de
tels dfis  l'Europe, au droit des gens et  l'humanit. La Prusse,
dj presque lie avec nous, retira sa main avec horreur de la ntre.
Lisez, dans les Mmoires de madame de Stal alors  Berlin, la lugubre
matine o la cour de Prusse se souleva d'abord d'incrdulit, puis
d'indignation contenue contre ce coup de foudre.

La Russie clata de rprobation; l'Autriche se tut d'horreur: mais le
frmissement irrit de tous les cabinets rompit tous les liens dj
forms du systme diplomatique franais dans toute l'Europe. La
guerre, pour tre sourde et immobile, n'en fut que plus invitable.

M. de Talleyrand, interrompu dans son travail de reconstitution de
l'ordre europen, n'eut qu' pallier,  gmir ou  se taire. Ce coup
tranchait sa pense entire, et on voudrait qu'il l'et conseill!
C'et t le suicide de son oeuvre. Six mois aprs, un plan de
coalition gnrale contre la France est form par la Russie, revu et
approuv par M. Pitt, alors ministre, sign par toutes les cours, 
l'exception de l'Espagne. Qu'on juge du bouleversement des ides de M.
de Talleyrand. L'empire tait proclam, et la guerre sous-entendue
avec l'empire.


XXX

De ce jour, ce n'est plus la diplomatie qui pense, c'est la passion
qui veut. Napolon, devenu empereur et dcid  ne borner son empire
qu'aux bornes de son ambition, c'est--dire  la monarchie
universelle, ne consulte plus M. de Talleyrand, dont la sagesse
l'importune; il se contente de l'appeler de temps en temps  lui, pour
rdiger en traits les dcisions de la victoire. Le ministre des
affaires trangres voyage dans le bagage des armes.

C'est ainsi que Napolon l'appelle aprs Austerlitz, pour rdiger le
trait de Presbourg, trait qui impose trop d'humiliation  l'Autriche
en Italie pour tre autre chose qu'une pierre d'attente de guerre
nouvelle.

C'est ainsi qu'aprs la droute de la Prusse,  Ina, il appelle M. de
Talleyrand en Pologne, pour dchirer la carte de la Prusse, en
laissant trop de territoire encore pour l'anantir, trop peu pour la
concilier  ses intrts. Les traits, pour tre srs, ne doivent
jamais tre implacables. Effacer la Prusse valait mieux que la
mutiler.

C'est ainsi qu'il appelle encore M. de Talleyrand en Pologne, pour
promettre une patrie indpendante aux Polonais et pour ne faire de la
Pologne qu'un champ de bataille: faute gale des deux cts, faute de
promettre l'impossible, faute de manquer  ce qu'on a promis.

M. de Talleyrand lui objecte en vain le danger de ces promesses: La
Pologne est de la chevalerie peut-tre, lui dit-il, mais ce ne peut
plus tre une puissance; c'est le plus triste, mais le plus rel des
faits accomplis. Pour la reconstruire, il faudrait anantir les trois
plus grandes puissances de l'Europe, et, quand vous l'auriez
reconstruite, il faudrait la soutenir tous les jours. Or ce peuple,
hroque dans ses camps, est la plus inconstante des anarchies dans
ses gouvernements. Napolon, convaincu, mais cachant ses desseins,
flatte les Polonais pour en tre flatt, et les sacrifie sans scrupule
aux confrences de Tilsitt avec l'empereur de Russie.

M. de Talleyrand ne lui sert qu' donner de la grandeur, de la grce,
de la dcoration  la confrence.

L'empereur de Russie en sort enivr, la Prusse irrite, l'Autriche
ombrageuse, M. de Talleyrand plein de sinistres pressentiments sur la
folie de livrer l'Orient aux Russes. Il mdite d'chapper le plus tt
possible  la responsabilit d'une diplomatie qui mconnat les
intrts permanents de la France pour des intrts transitoires qu'une
bataille cre et qu'une autre bataille dtruit. Ce n'est plus un
ministre qu'il faut  l'empereur, dit-il, ce sont des commis. 
travers la victoire, il voit la perte de tout systme franais, en
Turquie comme en Allemagne. Il se laisse nommer  une dignit
inamovible, celle de grand lecteur, afin de colorer sa sortie du
ministre par une situation neutre dans le gouvernement des affaires
europennes. Napolon craint d'aliner une pense si vaste et si
profonde de son gouvernement; il la dcore en l'loignant. L'humeur du
soldat et du diplomate couvent et s'enveniment sous les apparences
d'une satisfaction mutuelle. M. de Champagny prend le ministre,
c'est--dire que Napolon le retient  lui seul.


XXXI

Le trait de Tilsitt porte ses fruits dans l'anne mme. L'Autriche
arme; la Russie,  laquelle on permet tout, se complte par la
Finlande, concession intresse et ingrate de Napolon sur la Sude,
allie fidle de la France. L'empereur Alexandre dbat avec M. de
Caulincourt, plus favori qu'ambassadeur de Napolon, le partage de
l'empire ottoman.  ce prix, la Russie livre le Portugal et l'Espagne
 sa convoitise de trnes napoloniens.


XXXII

Ici la diplomatie de M. de Talleyrand reprend un moment son rle, non
dans le cabinet, mais dans le conseil de Napolon. Les adulateurs du
matre du monde ont rejet sur ce ministre la rprobation universelle
qui s'est attache  la conception et  la conduite de l'affaire
d'Espagne. Les documents historiques les plus irrcusables limitent
l'intervention de M. de Talleyrand, dans cette iniquit diplomatique,
au trait de Fontainebleau. Le trait de Fontainebleau tait
prcisment le moyen d'allier indissolublement la France  la
monarchie espagnole, sans porter atteinte au trne de la maison de
Bourbon, et sans jeter entre l'Espagne et nous l'ternelle antipathie
dynastique.


XXXIII

Qu'tait-ce que le trait de Fontainebleau, dans lequel en effet M. de
Talleyrand mit sa main, non officielle, mais officieuse, de grand
diplomate? Le plan de ce trait secret entre le premier ministre
d'Espagne Godo et le gouvernement franais consistait  s'emparer du
Portugal, devenu vassal de l'Angleterre, au moyen d'une arme
combine, moiti franaise, moiti espagnole;  donner  l'Espagne,
pour prix de ce concours, deux principauts souveraines formes du
dmembrement du Portugal: l'une pour Marie-Louise, fille du roi
d'Espagne, en indemnit du royaume d'trurie (la Toscane), dont
Napolon voulait doter sa soeur lisa Bonaparte; l'autre pour Manuel
Godo lui-mme, premier ministre et favori de la reine d'Espagne;
enfin on rserva Lisbonne et ses provinces limitrophes  la France,
pour y instituer un trne de famille franaise.

En retour de ces deux souverainets, la France recevait en toute
possession les provinces pyrnennes espagnoles, jusqu' l'bre, soit
pour dominer de l et de plus prs la fidlit de l'alliance
espagnole, soit pour voler plus vite au secours de l'Espagne, si cette
monarchie venait  tre attaque par l'Angleterre. Un mariage de
Ferdinand, hritier de la couronne d'Espagne, avec une princesse
franaise de la maison de l'empereur, devait complter et cimenter
cette seconde alliance de famille. Le roi d'Espagne prendrait, en
outre, le titre d'empereur des Amriques.

Voil le trait de Fontainebleau, voil la transaction que M. de
Talleyrand avait conue, d'accord avec Godo, premier ministre,
ministre presque souverain d'Espagne, et ensuite avec la passion de
Napolon de jeter un de ses frres sur ce trne, au risque d'aliner 
jamais de la France cette grande nation espagnole, allie naturelle de
la monarchie ou de la rpublique franaise.

C'est en vertu de ce trait, conseill en effet comme une transaction
pacifique par M. de Talleyrand, qu'on a imput  ce diplomate quoi?
prcisment le contraire de cette pense, c'est--dire l'invasion de
l'Espagne, l'expulsion de sa vieille dynastie, l'usurpation purement
vaniteuse d'une dynastie napolonienne sur le trne de Charles-Quint
et de Louis XIV; la trahison de Bayonne, o toute une dynastie est
prise au pige prmdit d'une fausse conciliation entre le pre et le
fils; enfin une guerre de conqute dynastique qui cote  la France un
million de ses meilleurs soldats,  l'Espagne des flots de sang, et 
notre alliance un empire.


XXXIV

Nous ne louons pas le grand diplomate d'avoir mis la main, mme par
contrainte, dans le trait de Fontainebleau, quoique ce trait, rduit
 ces proportions, ft une immense attnuation de la diplomatie
napolonienne en Espagne. Cette diplomatie, qui troque des provinces
et qui solde les diffrences avec les dpouilles d'un tiers sacrifi 
la convenance de deux contractants, manque d'honntet, et par
consquent de cette probit en plein jour qui fait la sret des
contrats, parce qu'elle fait la conscience des nations.

Mais, si le trait de Fontainebleau manquait d'honntet, du moins ne
manquait-il pas d'honneur et de vue. Il ne trahissait personne; il
conservait  l'Espagne sa dynastie et ses droits de nation; il
pargnait des torrents de sang; il assurait  Napolon l'alliance de
la famille de Louis XIV. C'tait une paix mal assise, mais enfin
c'tait la paix du Midi.

L'opposition de M. de Talleyrand fut si forte et si premptoire au
dtrnement des Bourbons d'Espagne et  la trahison de Bayonne, que ce
fut la cause de la rupture dfinitive entre l'empereur et le
diplomate. Napolon tira de cette opposition une purile vengeance, en
ordonnant  M. de Talleyrand de recevoir les princes espagnols
prisonniers dans son chteau de Valencay, chang en prison royale,
comme pour compromettre par l son ministre dans la mesure qu'il avait
le plus rprouve, en donnant  ce ministre l'apparence du rle de
gelier de la dynastie des Bourbons.


XXXV

De ce jour le prince de Talleyrand se replia dans une respectueuse
humeur contre la diplomatie inique de Bayonne; il mnagea mme si peu
les termes de son opposition que Napolon s'emporta jusqu'aux
invectives contre lui en plein conseil, lui reprochant quoi? de lui
avoir conseill la politique de Louis XIV en Espagne, comme si la
continuation de la politique de Louis XIV en Espagne avait pu tre le
dtrnement de la race des Bourbons!

Une telle accusation de Napolon n'tait-elle pas la pleine
justification de la diplomatie de M. de Talleyrand dans cette affaire?
La colre garait Napolon dans cette scne; il voulait prouver  M.
de Talleyrand qu'il avait t son complice  Bayonne, et il prouvait
qu'il avait t son antagoniste dans ce dtrnement de Madrid. M.
Thiers, dans cette circonstance, est hors de la vrit, compltement
partial contre M. de Talleyrand, par sa partialit habituelle pour
Napolon.


XXXVI

La rpugnance vengeresse de l'Europe entire contre l'vnement de
Bayonne fit ce que l'horreur du meurtre du duc d'Enghien avait fait 
une autre poque. Les cours et les peuples frmirent, se turent,
tremblrent pour eux-mmes, et se prparrent  la ligue solidaire
contre l'ennemi commun. Des victoires et des dfaites, depuis ce jour,
furent les seuls actes diplomatiques de Napolon. Essling fut son
premier revers militaire, masqu sous un semblant de victoire; cette
bataille, bien combattue, mais mal donne, prouva  l'Europe qu'il
pouvait tre vaincu. Wagram effaa cette dfaite, mais  condition de
se hter d'en tirer une paix douteuse. L'Espagne dvorait quatre cent
mille de ses soldats et discrditait ses lieutenants par des
capitulations et des retraites. Moscou anantissait huit cent mille
hommes pour conqurir un monceau de cendres. Dresde et Leipsick le
punissaient d'avoir refus la paix au monde et  lui-mme. Il rentrait
presque seul  Paris de ces deux campagnes.


XXXVII

Des ministres inhabiles, ou trop compromis dans sa cause, n'avaient
ni les vues suprieures, ni l'autorit europenne, ni le caractre
indpendant ncessaires pour imposer  leur matre et  l'Europe. La
diplomatie de Maret n'tait que la foi d'un sectaire; la diplomatie de
Caulincourt n'tait que l'horreur de voir remonter les Bourbons sur le
trne de France: l'un dfiait toujours au nom de son matre  demi
vaincu; l'autre concdait tout, pourvu que le trne imprial restt
debout sur les ruines de la France. On ne comprend pas que M. Thiers
ait donn  ce favori de Napolon la qualification de grand citoyen,
de profond ngociateur, d'homme d'tat. C'est abuser des plus grands
mots de la langue politique; c'est dcrditer l'estime et la
reconnaissance des peuples que de dcerner de pareils titres  des
instruments, qui n'ont eu d'autre diplomatie que l'excs de confiance
dans la bonne fortune, et l'excs d'abngation dans la mauvaise. Le
silence est plus juste que l'loge quand il s'agit d'hommes qu'on ne
peut louer et qu'on ne veut pas accuser. M. Maret, en diplomatie, ne
fut qu'un secrtaire de cabinet; M. de Caulincourt ne fut qu'un
parlementaire entre deux camps. Napolon les employait, mais ne les
consultait pas. Quand Napolon voulait penser, et non brutaliser
l'Europe, il appelait encore de temps en temps Talleyrand, le seul
homme qui portt dans sa tte une tradition, un systme, un avenir.


XXXVIII

Napolon voulut fonder un systme  l'poque de son divorce avec
Josphine. Il eut  se prononcer alors entre un mariage russe et un
mariage autrichien. M. de Talleyrand, presque seul parmi les
conseillers appels  dlibrer devant Napolon sur ce choix entre
deux alliances de famille, n'hsita pas  se prononcer pour le mariage
autrichien; il le fit en termes d'oracle qui n'explique pas ses
arrts, mais qui les promulgue. C'tait, en effet, l'oracle de la
destine pour la dynastie de Napolon et pour celle de la France, si
Napolon n'et pas rv au lieu de rflchir, et si l'expdition
d'Alexandre le Grand chez les Scythes ne l'et pas emport  une
campagne d'imagination  Moscou qui dconcertait jusqu' son toile.
Nous dirons tout  l'heure par quels motifs admirablement analyss M.
de Talleyrand, en se dclarant pour le mariage autrichien, faisait
acte de justesse de vues, de gnie pratique et de philosophie de la
paix dans un mme avis.


XXXIX

Cet avis porta des fruits de paix deux ans aprs; il aurait fond un
quilibre europen dont la France et l'Autriche auraient tenu les
poids dans leurs mains runies, si Napolon avait pu tre jamais
lui-mme un homme d'quilibre. O penchait sa volont il fallait que
pencht le monde: le monde ou lui ne pouvaient manquer d'tre bientt
briss.


XL

M. de Talleyrand, aprs ce dernier conseil vraiment diplomatique donn
loyalement  Napolon, disparut de la scne d'action.

On ne peut lui demander compte du dlire d'un grand homme, ni des
ngociations dsespres et contradictoires. Le monde diplomatique,
depuis son absence, tait livr au favoritisme et  l'incapacit:
_Quos vult perdere dementat!_ Les armes de Napolon taient
dtruites; la France n'en avait plus dans sa population tarie de sang;
le Rhin tait franchi par la coalition du Nord; les Pyrnes, par les
Anglais et les Espagnols; 1814 se levait comme le jour du jugement sur
l'univers politique. Napolon errait, coup de sa capitale, avec
trente ou quarante mille gnreux soldats, dbris de tant de millions
d'hommes, objet de piti, d'admiration, mais non de ralliement.

La France ne se levait pas  sa voix: elle le regardait comme on
regarde un gladiateur bien lutter et bien mourir; mais elle avait
spar sa fortune de la sienne. Le ressort mme du patriotisme s'tait
affaiss sous sa main; pourquoi? C'est que derrire tant de sacrifices
on ne voyait plus de systme; toute diplomatie tait morte pour la
France avec les armes si mal employes de Napolon. La France, en
promenant ses regards sur ses hommes politiques, n'en voyait plus
qu'un qui pt s'interposer entre elle et les cours trangres, et cet
homme tait dans la disgrce et dans l'isolement; mais, quand un homme
de gnie redevient ncessaire  un peuple, quelque disgraci et
quelque isol que cet homme soit dans son obscurit, la pense
publique le replace vite en vidence, et le regard involontaire de
toute une nation, en se portant sur lui, l'illumine comme un phare sur
l'cueil o la patrie va sombrer. Tel fut, au moment suprme, le sort
de M. de Talleyrand.


XLI

Ce n'tait plus un guerrier qu'il fallait  la France, puisqu'elle
n'avait plus d'armes  lui fournir: c'tait un politique.

M. de Talleyrand se montra, et tout convergea vers lui: son
intervention fut le salut de son pays. On l'a ni, comme l'esprit de
parti nie tout, mme le patriotisme. La moindre quit et le moindre
bon sens lui rendront la justice qui lui est due par l'histoire. Sa
diplomatie couvrit la patrie, qu'une pe napolonienne ne pouvait
plus couvrir, puisque cette pe, brise  Moscou,  Dresde, 
Leipsick, sur le Rhin, n'tait plus qu'un glorieux tronon qui avait
laiss violer jusqu' sa capitale. Que pouvait faire M. de Talleyrand
contre le monde et contre le sort?

Il n'avait point trahi Napolon, quoiqu'il dsesprt de lui depuis la
guerre d'Espagne, depuis la campagne de Russie, depuis le refus de la
mdiation de l'Autriche dans la campagne obstine de Leipsick; la
preuve qu'il ne le trahissait pas, c'est qu'il avait fortement
insist, dans le dernier conseil du gouvernement o il fut appel par
les frres de Napolon, pour que l'impratrice Marie-Louise et le roi
de Rome ne sortissent pas de Paris, malgr les avis contraires. Cette
fille de l'Autriche, sur le trne de France, dfiant son pre de la
dtrner, et s'offrant comme un gage de paix entre Napolon et
l'Europe, lui paraissait un dernier expdient de ngociation qu'il
fallait garder pour le jour suprme. Les frres de Napolon et
Napolon lui-mme ayant voulu enlever Marie-Louise  la capitale et en
disposer seuls comme d'un gage personnel de transaction, M. de
Talleyrand, dpourvu de tout prtexte de ngociation avec l'Europe,
n'eut plus qu' se prononcer entre un homme et la patrie.


XLII

Que pouvait-il proposer  l'Europe vengeresse de tant d'injures,
d'invasions, d'usurpations, de dfaites, d'oppression, d'humiliations,
et aujourd'hui triomphante dans les murs de Paris?

L'vacuation sans condition du territoire franais? Mais o tait le
million de soldats franais pour faire accepter  la pointe des
baonnettes une telle vacuation  l'Europe?

Une rgence de l'pouse de Napolon?

Mais l'impratrice n'tait dj plus en sa puissance: elle ne s'tait
pas jete  propos entre les armes de son pre et le dtrnement de
son fils; elle tait,  demi captive, entrane aux extrmits de la
France par les frres de Napolon, sans arme, sans gouvernement, sans
libert et dj sans couronne. Le moment tait pass; ce n'tait plus
le coeur de l'empereur d'Autriche qui allait prononcer: c'tait sa
raison, c'tait son cabinet, c'tait son arme. Or la raison, le
cabinet, l'arme de l'Autriche, pouvaient-ils oublier leur capitale
deux fois envahie, et rtablir, sous le nom d'une jeune princesse de
vingt ans, une rgence napolonienne, qui n'et t qu'un second rgne
masqu de Napolon? L'Autriche l'et-elle propos, l'Angleterre, la
Russie, la Prusse, l'Espagne, l'univers, pouvaient-ils y consentir?


XLIII

M. de Talleyrand pouvait-il proposer  cette Europe monarchique la
rsurrection d'une rpublique nationale en France comme gage de paix
et de scurit?

Mais, outre que M. de Talleyrand, quoique ayant servi la rpublique
par ncessit et par diplomatie alors, n'tait pas rpublicain, quel
gage  offrir  l'Europe monarchique arme, victorieuse, campe sur la
place de la Rvolution, autour des traces de l'chafaud de Louis XVI
et de toute une famille royale, qu'une rpublique le pied sur la tte
d'un roi dcapit?

Il n'y avait donc aucune option pour un homme d'tat aussi clairvoyant
que M. de Talleyrand alors: ou la ruine de sa patrie, ou la dynastie
des Bourbons rapportant  la fois, d'un long exil, la conciliation
avec l'Europe, l'amnistie de tous les actes et de toutes les opinions
de la rvolution, et la libert constitutionnelle garantie  la France
par la monarchie reprsentative.

C'est ce que M. de Talleyrand, redevenu en une heure l'oracle de la
France et de l'Europe, dfinit admirablement dans le conseil des rois:
La rpublique est une impossibilit; la rgence, c'est Napolon
continu, avec le ressentiment de sa dchance et l'inimiti de
l'Europe; Bernadotte (candidat alors de la Russie), c'est une
intrigue: la lgitimit seule est un principe.

Cette note verbale tait l'expression exacte et forte de la France, de
l'Europe et du temps; elle portait en peu de mots un sens souverain et
irrfutable. C'tait l'axiome de la diplomatie; il forait la
conviction des puissances: une acclamation l'adopta. M. de Talleyrand,
matre par ce seul mot des convictions au dedans et au dehors, n'eut
qu' mnager, par son habilet, la transition de la rvolution  la
lgitimit, de l'invasion  la paix, du despotisme  la libert
reprsentative. Les Bourbons furent rappels: la France fut sauve.

Premier ministre et ambassadeur  la fois au congrs de Vienne, M. de
Talleyrand domina, quoique vaincu, les vainqueurs; les Bourbons
rentrrent de plain-pied, et avec la France ancienne tout entire,
dans la socit des rois et des peuples. M. de Talleyrand fut
vritablement arbitre de l'univers au congrs des rois; il ne dut
cette autorit personnelle qu' son gnie de diplomate, et non  son
titre de plnipotentiaire. Ce fut sa personne qui ngocia; il portait
dans sa tte ses instructions: un signe de ses sourcils faisait taire
les ennemis de la France.


XLIV

Le second retour de Bonaparte, vad de l'le d'Elbe, interrompit le
congrs o M. de Talleyrand reconstituait l'Europe.

Le rle du grand diplomate alors, nous le reconnaissons, fut dlicat
aux yeux de ceux qui reconnaissent uniquement la France dans le sol.
Rallier les souverains contre Napolon, c'tait rallier les armes de
l'Europe contre les armes de la France: c'tait une oeuvre de
Thmistocle. En la considrant sous un aspect purement militaire,
peut-tre M. de Talleyrand, plus scrupuleux, aurait-il d alors se
rcuser, comme Franais, de toute intervention au congrs comme
diplomate des Bourbons, et se retirer dans la triste neutralit du
citoyen qui gmit sur l'erreur de son pays, mais qui n'arme pas contre
sa patrie l'tranger.

Nous pensons ainsi. Mais nous reconnaissons cependant que M. de
Talleyrand pouvait se dire que Napolon n'tait plus le souverain
lgal de la France; qu'il avait viol, en rentrant  main arme en
France, sa propre abdication; que son seul titre dsormais tait son
invasion; que la France n'tait plus qu'un pays conquis par sa propre
arme sous la conduite d'un envahisseur hroque, et que la vaincre,
c'tait la dlivrer.

Il pensa ainsi; il agit, non en citoyen, mais en ministre des
Bourbons; il parvint,  force de volont, de rsolution, d'habilet,
de promptitude,  renouer une coalition dj dissoute et  faire
marcher d'un seul pas l'Europe entire au secours des Bourbons. Ce fut
un miracle de diplomatie, mais ce miracle tait une coalition contre
la France. Que d'autres l'exaltent comme diplomate et comme homme
d'tat; nous le plaignons: une telle intrpidit, nous ne nous en
sentirions pas capable.


XLV

Aprs le second retour des Bourbons, l'oeuvre de la diplomatie tait
accomplie; l'oeuvre de l'homme d'tat, dans un pays libre et dchir
par les partis en lutte, commenait. C'tait l'oeuvre des orateurs et
des tribuns, des hommes de caractre et de paroles. Soulever et calmer
les temptes de tribune, de presse, de place publique, ou les apaiser
du geste et de la voix, tait un rle qui n'allait pas au souverain
diplomate. La nature ne l'avait pas taill dans les grandes
proportions que l'on donne aux Chatam, aux Pitt, aux Mirabeau, aux
Danton, aux Vergniaud, ces foudres d'loquence. Sa force tait de tout
comprendre, mais non de tout dominer, mme le peuple; c'tait une
intelligence suprme, mais une intelligence  demi-voix; il ne parlait
qu' l'oreille, comme la persuasion; il n'crivait mme bien qu'avec
rflexion, lenteur et clart, mais sans chaleur. C'tait un rsumeur
infaillible et divinatoire; les rsumeurs sont admirables dans les
salons, jamais dans les foules; les improvisateurs seuls sont les
matres du moment; la sagacit froide n'improvise pas, elle juge. Tel
tait ce caractre, toujours recueilli dans son silence, et qui ne
laissait chapper son grand sens que dans des mots qui donnaient 
rflchir, parce qu'ils taient eux-mmes profondment rflchis.
L'axiome spirituel et imprvu tait la forme de son esprit; c'est la
forme de la vrit, quand elle veut se faire remarquer par la surprise
et se faire accepter par la grce.


XLVI

Les quinze ans de la Restauration laissrent, non sans importance et
sans dignit, M. de Talleyrand dans une sorte de ngligence. Il n'y
fut pas frondeur, mais indpendant; il y frquentait de jeunes
talents, tels que MM. Thiers, Mignet, Villemain, auxquels il donnait
le got des grandes vues et le ton des grandes lgances: _magister
elegantiarum_, portant son aristocratie naturelle dans ces jeunes
aristocraties de nature. M. Thiers,  en juger par ce qu'il en dit
dans son _Histoire de L'Empire_, ne nous parat pas avoir compris la
supriorit de ce modle, pas plus que la supriorit de M. Pitt; il
parle avec lgret de ces deux hommes d'tat, seuls peut-tre au
niveau de leur sicle et au niveau l'un de l'autre. C'est une faute de
got autant que de point de vue: il faut savoir admirer.


XLVII

M. de Talleyrand voyait souvent le duc d'Orlans, sans tre nanmoins
de sa faction. Ce prince, d'une habilet trs-infrieure  celle du
ministre, tait l'hritier prsomptif des fautes ou des malheurs de la
Restauration: hritier trs-lgitime, s'il avait su attendre et
recevoir de l'avenir ce que la nature des choses lui promettait;
hritier trs-quivoque, si sa dynastie prmature expulsait du trne
deux gnrations de sa famille et un enfant innocent de ses calamits.

Le duc d'Orlans, parvenu au trne, eut le mrite de rsister  la
folle impulsion du prtendu libralisme soldatesque qui poussait la
rvolution de Juillet  la guerre. Tout ce qui bouillonne tend 
s'extravaser; le patriotisme antibourbonien de 1830 n'avait d'autre
politique que le ressentiment des deux invasions; il oubliait que
l'Europe, elle aussi, avait dix invasions de la France  venger.

Les Franais ont-ils donc seuls le privilge de l'orgueil national?
Qu'en pense le prince de Talleyrand? demanda le nouveau roi  ses
confidents avant de prendre un parti sur les affaires trangres.

M. de Talleyrand, fidle au principe de toute sa vie, dmontra au roi,
dans une longue confrence, la ncessit de la paix pour asseoir son
gouvernement sur les sympathies de l'Europe. Malgr l'impopularit
acharne dont le parti de la guerre rvolutionnaire, dans les journaux
et dans la chambre, poursuivait le ministre de 1815, inventeur de la
lgitimit et de la paix pour sauver la nationalit, le duc d'Orlans,
devenu roi, eut le courage d'avouer M. de Talleyrand pour son conseil
intime devant la tribune belligrante et devant la presse injurieuse.
M. de Talleyrand lui-mme, qui ne manquait point de l'hrosme du
diplomate dans le cabinet, eut le courage de braver l'opposition, la
tribune, la presse, et d'accepter l'ambassade d'Angleterre, au risque
de toutes les invectives et de toutes les menaces dont les patriotes
de caserne crasaient son nom.

Sans doute, il devait lui en coter de paratre apostasier son
principe, la lgitimit, pour aller reprsenter le principe de
l'illgitimit dynastique  Londres; mais peu lui importait cette
inconsquence apparente, pourvu qu'il sauvt son principe suprieur,
la paix.

 l'ge de quatre-vingts ans, rassasi de fortune, de dignit, de
renomme, ce n'tait certes pas une ambition vulgaire qui pouvait le
porter  sortir de son repos pour exposer sa personne et son nom aux
outrages des partis bonapartistes, des partis royalistes, des partis
rpublicains et des partis perturbateurs du monde, en dfendant contre
eux tous la paix, contre laquelle tous alors semblaient conspirer. Il
y a des moments o ce qui parat une ambition insatiable est un
dvouement pnible  l'ide qu'on croit ncessaire au salut de son
pays. Selon nous, M. de Talleyrand eut un de ces dvouements trs
mritoires en acceptant l'ambassade publique de Londres et la
direction secrte de toute la diplomatie europenne du gouvernement de
Louis-Philippe.


XLVIII

La paix ou la guerre ne tenait, en ce moment, qu' un fil. Entre des
mains moins dlicates et moins exprimentes, ce fil pouvait se
rompre, on peut mme dire qu'il tait dj rompu par la rvolution de
Belgique, contre-coup de la rvolution de Paris. Or la question qui
venait de se poser devant les cabinets de France et d'Europe tait
celle-ci:

En 1815, on avait reconstitu l'Europe  peu prs telle qu'elle tait
gographiquement constitue avant 1790. Cependant l'Angleterre, la
Russie, la Prusse, l'Autriche, taient tombes d'accord qu'il fallait
unir la Hollande et la Belgique en une seule monarchie sous la royaut
du prince d'Orange. Cette annexion de la Belgique catholique  une
royaut trangre et protestante blessait l'orgueil et la conscience
des Belges. Le lendemain de la rvolution de Juillet, les Belges,
soulevs par le contre-coup, avaient rompu l'unit avec la Hollande et
chass le roi. Or le royaume-uni hollando-belge, on ne le cachait pas,
tait un rempart lev par l'Angleterre et la Prusse contre des
invasions ventuelles de la France, champ de bataille fortifi, que
les Anglais avaient le droit de surveiller et d'occuper en cas de
guerre.

La rvolution de Belgique dmantelait donc l'Angleterre et les
puissances du Nord de leurs principales fortifications contre les
ambitions de la France. L'Angleterre et l'Europe se refusaient
naturellement  reconnatre ce dchirement de la Belgique et de la
Hollande en deux parts; on menaait de les contraindre par la force 
l'unit, qui leur rpugnait comme la mort. La Hollande invoquait  son
secours l'Angleterre et les Prussiens du Nord pour l'aider 
contraindre les Belges  l'annexion. La Belgique invoquait la France,
et lui offrait mme sa couronne pour la contresser  son
indpendance.

Les Belges, longtemps Franais, rvolutionnaires de tradition,
catholiques de religion, libraux de circonstance, avaient d'immenses
sympathies dans tous les partis de l'opposition en France. Refuser de
les secourir, c'tait une lchet, selon l'opposition; les adopter,
c'tait la guerre universelle. Ngocier  Londres, dans un congrs
europen, entre le refus et l'acceptation, c'tait un chef-d'oeuvre de
difficults  vaincre.

Ce chef-d'oeuvre donc, M. de Talleyrand tait charg de l'accomplir;
il serait trop long de raconter comment il l'accomplit en deux ans de
sagesse, d'habilet, de poids et de contre-poids manis avec la
dextrit d'un instrumentiste dont l'Europe aurait t le clavier.
Grce  son zle vritable, et on pourrait dire instinctif, pour la
paix du monde, il sortit vainqueur, triomphant, honor, de sa longue
lutte de vieillard contre l'esprit de dsordre, de violence, de
discorde europenne; et, aprs la signature du dernier protocole des
confrences de Londres, il put dire: J'ai vaincu le monde, et je l'ai
vaincu par la raison. J'ai t le Napolon de la paix; il n'y a pas
une existence en Europe qui ne me doive une indulgence ou une
bndiction: j'ai t l'instrument de la Providence pour pargner le
sang d'une gnration!


XLIX

Le hasard m'avait conduit  Londres dans ce temps-l. Je puis attester
que le vtran de la diplomatie avait la conscience de l'oeuvre
honnte qu'il accomplissait, et j'ajoute, la joie intime de la
conscience satisfaite.

Jamais je n'oublierai certaines matines sombres du mois de novembre,
o les brouillards froids et pais de Londres empchaient de
distinguer le jour de la nuit, et foraient le diplomate matinal 
crire ses dpches  la lampe, sur un petit guridon au pied de son
lit. Le prince de Talleyrand ne donnait que peu d'heures au sommeil;
il passait une moiti de sa nuit dans les salons aristocratiques de
Londres; il y semait ou il y recueillait ngligemment ces mots qui
deviennent le lendemain des indices ou des actes. C'tait le moment o
les confrences de Londres tenaient en suspens tous les jours la
guerre ou la paix; tous les jours aussi il crivait un compte rendu de
la sance  M. Casimir Prier, qui contenait  Paris la turbulence du
parti de la guerre, que le prince de Talleyrand contenait  Londres,
Connaissez-vous M. Casimir Prier? me dit un jour M. de
Talleyrand.--Non, mon prince, rpondis-je; vous savez que je ne veux
pas servir deux matres, et que je ne vais point  la cour du nouveau
roi tout en faisant des voeux pour que son gouvernement rsiste  cet
entranement posthume qui porte le parti napolonien aux champs de
bataille.--Eh bien, reprit-il, priez la Providence de conserver M.
Casimir Prier  la France. M. Casimir Prier, en ce moment,
poursuivit-il, c'est l'homme ncessaire entre tous les hommes, c'est
l'axe du monde; je ne suis ici que son porte-voix; son esprit et le
mien soufflent sur les mmes temptes pour les apaiser, lui sur la
France, moi sur l'Europe. Que la Providence nous assiste; en tout
temps, voyez-vous, les choses se personnifient dans un homme; et cet
homme n'est plus un homme: il devient une puissance divine de
destruction ou de conservation pour tout un monde. Qu'tait-ce que M.
Casimir Prier il y a six mois? Eh bien, c'est aujourd'hui le destin
de l'Europe. Que le courrier de la France nous apporte aujourd'hui la
nouvelle du renvoi ou de la mort de M. Casimir Prier, et, moi-mme,
je ne suis plus rien ici; car c'est sa force pacifique au conseil du
roi de France qui me donne ma force ici pour rassurer, intimider ou
contenir les passions de l'Europe. Et, en reprenant sa plume pour
continuer, de sa fine criture, sa dpche  M. Casimir Prier, il
laissait voir sur son visage, ple, rid, et cependant toujours
gracieux, de vieux diplomate, une aurole de satisfaction honnte et
puissante, qui semblait dire: Cette diplomatie, tant calomnie par
l'ignorance du vulgaire, a aussi sa foi; car elle a aussi sa vertu.


L

J'avoue que le spectacle de ce diplomate, de si quivoque renomme
dans sa vie prive, usant ses dernires forces, sans intrt
d'ambition et sans autre rtribution que les injures des journalistes
et des tribunes en France,  retenir le monde sur la pente des
catastrophes, m'inspira pour ce vieillard un respect qu'il n'avait pas
mrit toujours, mais qu'il mritait au soir de sa vie.

Peu de temps aprs, il se retira pour toujours des affaires actives,
se bornant, dans son magnifique loisir,  rechercher le commerce des
hautes intelligences de tous les temps,  mpriser, avec une lgitime
insolence, la foule incapable de le comprendre, et  donner
gratuitement des conseils aux rois, quand ils lui en demandaient.

Il fut diplomate jusque dans son dernier soupir. Soit ressouvenir de
son premier tat, soit regret du scandale qu'il avait donn aux
hommes religieux en sortant du sanctuaire, quoique affranchi de ses
liens sacerdotaux par le souverain pontife, soit dsir de laisser une
mmoire en paix avec tout le monde, il ngociait secrtement, depuis
quelques annes, une rconciliation consciencieuse ou politique avec
l'glise, par l'intermdiaire de l'archevque de Paris: il voulait une
spulture chrtienne en terre chrtienne. Elle tait au prix d'une
rhabilitation et d'une profession de foi qu'il avait rdige de sa
main prudente jusque dans le protocole de la mort; mais ce protocole,
il avait rsolu de ne le livrer  l'autorit ecclsiastique que
posthume. Les pieux ministres du repentir et de la rconciliation
suprme attendaient, dans un appartement de son palais, l'heure d'tre
appels au chevet du mourant; lui-mme, il piait pour ainsi dire son
dernier soupir, ne voulant ni avancer ni reculer d'une minute la
signature de son trait de conscience avec ce monde et avec
l'ternit; ultimatum des vivants et des morts, sur lequel il ne
voulait pas avoir  revenir.

Le roi Louis-Philippe sortit  pied de son palais, et vint recueillir
en ce moment son avant-dernier mot. Le roi, encore valide, et le vieux
diplomate expirant, s'enfermrent sous le rideau du lit pour que
personne n'entendt leur entretien. Quelle alliance conseilla M. de
Talleyrand? quelle politique adopta le roi? quel legs diplomatique
pour la France fut lgu par le grand esprit? quel legs fut accept
par le roi dans ce testament? Nul ne le sait, nul ne le saura tant que
les papiers de ce roi, qui crivait tant, ne seront pas rvls 
l'histoire.


LI

Immdiatement aprs le dpart du roi: _Il est temps_, dit le mourant
 sa nice, faites entrer le ministre du ciel. Et il lui remit la
rtractation de sa vie piscopale.

Grce  cet acte, il fut enseveli dans toutes les dignits du
spulcre.


LII

Six jours avant, j'avais dn chez lui, pour la seconde fois, presque
en famille, dernier convive de ceux qu'il aimait  runir toutes les
semaines  sa table. J'assistai, par respect pour la haute
intelligence humaine,  sa spulture. Son htel, ou plutt son palais,
tait plein, depuis l'atrium jusqu'au salon, d'une foule immense et
somptueuse, dans tous les costumes, sous toutes les dcorations de
toutes les poques o il avait jou les grands rles de la vie
sociale, et rendu des services publics ou des services personnels 
cette multitude de clients. C'taient les ministres de la religion,
avec lesquels sa dernire signature l'avait rconcili quelques jours
auparavant, et qui venaient constater tardivement sa rsipiscence; les
ambassadeurs de toutes les cours, avec lesquelles il avait ngoci
depuis Louis XVI, le Directoire, la Rpublique, l'Empire, les deux
Restaurations, la monarchie lgitime et illgitime, qui lui devaient
les mmes honneurs; les anciens snateurs, les nouveaux pairs de
France, les membres de l'Institut, fiers d'avoir compt dans leurs
rangs l'art de ngocier comme le premier des arts de la paix; les
employs du ministre des affaires trangres sous tous les rgimes,
qui tous avaient eu  se louer de sa bont et  profiter de ses
leons; enfin quelques vieux survivants de son cabinet intime, rouages
inconnus de la grande machine europenne, rdacteurs consomms de ses
hautes penses, qui l'avaient d'autant plus admir qu'ils avaient,
pour ainsi dire, plus vcu  son ombre ou dans sa sphre. Ceux-l
taient sortis, en simple habit noir, de leur retraite, non pour tre
remarqus, mais pour se rendre  eux-mmes le tmoignage de la
fidlit de leur mmoire et de leur reconnaissance au del du tombeau.

Les marches du grand escalier taient bordes d'une domesticit depuis
longtemps rentre dans la retraite, mais dont les larmes attestaient
l'attachement qu'ils portaient au plus indulgent et au plus libral
des matres. Cette foule rappelait les jours de 1814, o, dans un
congrs intime entre l'empereur de Russie, le roi de Prusse, les
ministres de toute l'Europe et le souverain diplomate, ce mme palais
d'un particulier avait vu disposer du sort de l'Europe, et la paix
sortir de la guerre dans cette mme capitale dont la guerre tait tant
de fois sortie pour le malheur de tous et pour la gloire d'un seul!
Princes de l'glise, dbris vivants de l'Assemble constituante, amis
encore vivants de Mirabeau, survivants des chafauds de la Convention,
migrs compagnons de sa proscription d'Amrique, membres dpayss
aujourd'hui du Directoire, dignitaires, marchaux, gnraux, ministres
de l'Empire, royalistes de 1814, auxquels un mot de ce mort avait
rendu le trne et la cour de deux rois; courtisans de l'illgitimit
d'Orlans, dont il avait ratifi l'avnement  la couronne pour
franchir un abme par un expdient; plnipotentiaires de toutes les
puissances, qui venaient honorer, dans ce plnipotentiaire de la
nation et de la paix, cette diplomatie reine des rois, souverainet de
la raison, providence invisible des peuples qui rgit le monde en le
pondrant: tout cela, disons-nous, donnait  cette spulture l'aspect
d'un congrs plus que d'un cortge funbre; congrs posthume auquel il
ne manquait que l'me de tous les congrs de ce sicle. Mais que
disons-nous? le grand diplomate, quoique muet et inanim, n'y manquait
pas. Sa mmoire ngociait encore, du fond de ce cercueil, avec tous
les partis, compensant les offenses par des services, les injures par
des loges, les vengeances par des honneurs, et reconnaissant tous, au
moins, ainsi par leur prsence, que quelque chose de grand venait de
s'vanouir des conseils de l'Europe, et que la sagesse de ce monde
venait de baisser d'un grand poids!

Quant  moi, sans honorer, dans le prince de Talleyrand, des
personnalits peu honorables et des versatilits de services qui
diminuent immensment la dignit de la vie et le prix mme de ces
services, je n'ai pu m'empcher de professer toujours la plus haute
estime pour le diplomate de la vraie rvolution de 89, le diplomate de
la paix, le pondrateur de l'quilibre, le conservateur conome de la
vie des peuples au milieu de ces prodigues du sang d'autrui, qu'on
appelle les gagneurs de batailles; et, toutes les fois qu'il y a eu,
depuis les obsques de ce grand ngociateur, une de ces crises
europennes que les ambitions dnouent avec des alliances ou tranchent
avec l'pe, je n'ai pu m'empcher de me demander curieusement 
moi-mme: QU'AURAIT CONSEILL  SON PAYS, DANS CETTE CIRCONSTANCE, M.
DE TALLEYRAND?

Ce sont ces conseils prsums de M. de Talleyrand dans les
circonstances o s'est trouve et o se trouve aujourd'hui la France,
qui vont faire le sujet de ce second entretien sur la littrature
diplomatique.

                                                            LAMARTINE.




LXe ENTRETIEN

SUITE DE LA LITTRATURE DIPLOMATIQUE.


I

Je vous disais, en finissant le dernier Entretien, qu' chaque crise
ou mme  chaque question diplomatique pose par les vnements depuis
la mort du suprme diplomate, je m'tais toujours involontairement
demand: Qu'aurait conseill ici  la France M. de Talleyrand?

Je vais mettre en scne ce dialogue du mort avec les vivants, et
faire parler cet oracle du fond de son spulcre, autant du moins que
ma faible intelligence et ma sagesse borne peuvent interprter les
penses prsumes de cette forte tte et de cette grande vue sur les
affaires humaines.


II

Toute diplomatie avait cess d'exister pour M. de Talleyrand du jour
o Napolon, promu  l'empire par sa propre volont et par les
victoires de ses armes, avait rsolu de substituer les conqutes aux
alliances, et de dtruire au profit de la France tout l'quilibre
europen.

Qu'est-il besoin d'alliance  qui veut rgner partout?

Qu'est-il besoin d'quilibre  qui ne peut souffrir d'indpendance?

Qu'est-il besoin de paix  qui est rsolu de ne faire de pacte qu'avec
la victoire?

Aussi, de ce jour-l, M. de Talleyrand se retira dans son inutilit
et dans sa prvision des catastrophes:  quoi servirais-je dsormais?
dit-il  Napolon: vous tes la guerre et l'omnipotence, je suis la
transaction et la paix; le moindre de vos soldats est un plus grand
diplomate que moi; vos congrs sont des champs de bataille; entre le
monde et vous il n'y a d'arbitre que le destin: vous tes un dieu de
la force, je ne suis qu'un homme de pondration: allez o va le
hasard, je me rcuse et je m'efface.


III

Madrid, Lisbonne, Bellune, Essling, Wagram, Moscou, Dresde, Leipsick,
Paris, l'le d'Elbe, Waterloo, Sainte-Hlne, victoires, conqutes,
retours, dfaites, droutes, double invasion de la France en une seule
anne, exil, proscription, coalition universelle contre nous, furent
les rsultats de la diplomatie de Napolon. De cette immense ruine, M.
de Talleyrand sauva la France et l'quilibre de l'Europe. Les deux
diplomaties furent juges.


IV

On a vu comment, sous la monarchie de Juillet, M. de Talleyrand sauva
la paix aux confrences de Londres.

Une fois M. de Talleyrand mort, nul de nos hommes d'tat, quoique
minents, n'avait sur le roi Louis-Philippe et sur les cabinets
europens l'ascendant, l'exprience et l'autorit acquise ncessaires
pour diriger d'une main magistrale le systme extrieur de la France.
La diplomatie errait comme un aveugle,  ttons, d'un ple  l'autre;
le roi seul avait une volont fixe, la paix, non parce qu'elle est la
paix, mais parce qu'elle est l'immobilit.

Cette volont diplomatique du roi Louis-Philippe tait sans cesse
contrarie et contrainte par les cabales parlementaires, qui
reprochaient  ce gouvernement sa seule vertu, et qui lui remettaient
sans cesse sous les yeux, comme un contraste, les grandeurs de
Napolon, sans parler jamais des catastrophes et des expiations de ce
gnie qui avait dpens deux fois la France pour payer sa gloire
personnelle.

Tantt on poussait la diplomatie de Louis-Philippe  la restauration
chimrique de la Pologne, restauration que Napolon lui-mme,  la
tte de sept cent mille hommes et camp  Varsovie, n'avait pas os
tenter.

Tantt on la poussait  humilier ou  coaliser l'Allemagne au nom des
limites du Rhin; tantt  braver l'Angleterre, qui ne pouvait que s'en
rjouir, en conqurant en Afrique un onreux empire dont la France
aurait la charge et dont l'Angleterre nous couperait la route en cas
de guerre par de nouveaux Trafalgars et par d'autres Aboukirs.

L'Algrie tait certainement un bras de la France engag  perptuit
avec cent millions et cent mille hommes de l'autre ct d'une mer qui
n'est pas  nous; diminution immense de nos forces actives, de nos
budgets, de nos soldats, gage de dpendance donn  l'Angleterre
toujours prte  nous dire: Ou la paix servile, ou l'Algrie perdue,
comme l'gypte sous Napolon, grce  nos escadres et aux Arabes
soulevs par nous contre votre naissante colonie!


V

Tantt on la poussait, par je ne sais quel engouement contre nature, 
s'armer pour le dmembrement de l'empire ottoman en faveur d'un pacha
d'gypte, ci-devant marchand de tabac  Salonique, ami des Anglais,
rvolt contre le sultan son matre;  donner ainsi, aux dpens de la
Turquie, notre allie naturelle, un empire arabe aux Anglais, pour
doubler ainsi leur empire des Indes, et  livrer, d'un autre ct,
l'empire ottoman, affaibli d'autant,  la Russie; politique 
contre-sens de tous les intrts de la France, que M. Thiers eut
l'inconcevable tort d'adopter un moment, je ne sais par quelle
concession de bon sens aux ncessits de tribune, mais dont sa
justesse d'esprit ne tarda pas  apercevoir le vide, et qu'il jeta 
la mer en se retirant du ministre, comme on noie ses poudres avant
de rendre son pavillon.


VI

Certes M. de Talleyrand n'aurait pas eu assez de sourires de ddain
pour de tels renversements de toute diplomatie sense dans le cabinet
des Tuileries, sous les ministres parlementaires de Louis-Philippe.
Engager la guerre gnrale avec l'Europe pour qu'un pacha factieux du
Kaire fumt sa pipe  Damas,  Alep,  Constantinople, cela
ressemblait tout  fait  la diplomatie prche aujourd'hui  la
France par les publicistes garibaldiens, poussant la France  risquer
ses trsors de paix, de scurit, d'or et de sang franais, pour qu'un
duc de Savoie, brave, aventureux et ambitieux de chimres, fasse des
entres capitoliennes  Florence,  Rome et  Naples!

C'est  l'Angleterre seule de se fliciter du dmembrement de l'empire
ottoman par Mhmet-Ali, ou de la promenade monarchique du roi de
Pimont en Italie pour y lever une arme de quatre cent mille hommes
concentrs dans la main d'un client oblig des Anglais.

Louis-Philippe, convaincu par son bon sens  courte vue du danger de
ces politiques guerroyantes, chercha  s'affermir par des alliances.

Or savez-vous quel systme lui conseillrent les ministres de ce qu'on
appelait alors le _tiers-parti_ dans les chambres, ministre
d'honntes et discrets lgistes, ministre jaloux qui dissertait
agrablement aux oreilles de la mdiocrit, et qui n'inspirait de la
jalousie  personne? Ils inventrent pour la France ce qui n'avait
jamais t invent avant eux en diplomatie, l'alliance avec les
petites puissances, c'est--dire l'alliance de la force avec la
faiblesse, l'alliance de la grandeur avec la petitesse, l'alliance de
quarante millions d'hommes avec des puissances de trois ou quatre cent
mille sujets, l'alliance d'un budget d'un milliard avec des indigents
et des ncessiteux qui ont  peine de quoi solder la sentinelle
veillant  leur porte; alliance qui compromet sans cesse les grands
tats dans la cause des petits, sans que les petits tats aient
d'autres secours  porter aux grands que leur faiblesse et leur
insignifiance; alliance qui donne pour ennemis ventuels  la France
l'Angleterre, la Russie, la Prusse, l'Autriche, et qui lui donne pour
amis Bade ou Turin! Le nom justement respect de l'honnte homme qui
inventa cette sublimit diplomatique est sur mes lvres; mais je ne le
nommerai pas, par considration pour sa probit politique digne de
meilleures inspirations. Cette grotesque invention du monde renvers
prouve seulement que l'loquence n'est pas de la diplomatie, et
qu'entre le barreau et la tribune il y a la distance des affaires
prives aux affaires publiques.


VII

Un autre ministre, dont le seul dfaut tait de ne douter jamais de
lui-mme, conseilla au roi de chercher le prestige de sa maison dans
des alliances matrimoniales en Espagne. L'ombre de Louis XIV apparut
dans le cabinet rvolutionnaire des Tuileries. L'Espagne se prta 
cette illusion; tout le parti orlaniste s'cria unanimement que la
monarchie illgitime tait pour jamais lgitime par cet acte de foi
de la cour d'Espagne dans la solidit du trne de Juillet.

Je me souviens du jour et de l'heure o le ministre de la maison
d'Orlans tira le rideau qui voilait cette ngociation et cette
alliance, et o le pays jeta un cri d'admiration irrflchie 
l'aspect de ce chef-d'oeuvre.

Il y avait une nombreuse runion d'hommes politiques de toutes
nuances, encore vivants, chez moi ce jour-l. Eh bien, qu'en
dites-vous? me disaient quelques-uns d'entre eux avec un air de
triomphe. crivez, leur rpondis-je, que d'ici  six mois la maison
d'Orlans aura cess de rgner en France.

Ils sourirent d'incrdulit, comme on sourit  un paradoxe. J'eus
quelque peine  leur faire comprendre qu'un pacte de famille tait un
contre-sens diplomatique  une monarchie lective et rvolutionnaire
en France, que la nation se soulverait invitablement  cette
nouvelle, comme  une dclaration de guerre au principe
rvolutionnaire de Juillet, et que des dfis d'opinions rpondraient
promptement au dedans  ce dfi diplomatique de la couronne.

Quant au dehors, il me fut moins difficile de leur dmontrer que
l'Angleterre considrerait immdiatement ce pacte de famille en
Espagne comme une dclaration de guerre  ses influences  Madrid; que
Louis-Philippe lui paratrait un transfuge de son alliance dans une
alliance dynastique indpendante de l'Angleterre, et qu' partir de
cet acte (prise de possession de l'avenir en Espagne, pierre d'attente
de l'union des deux monarchies, la France et l'Espagne), le cabinet de
Londres abandonnerait le cabinet d'Orlans  l'animadversion des
puissances du Nord, animadversion que l'Angleterre seule avait
contenue jusqu' ce jour.


VIII

Ces six mois couls, la monarchie d'Orlans n'existait plus.

Jamais une prvision si simple aurait-elle chapp  M. de
Talleyrand? et, s'il et vcu alors, n'aurait-il pas dvoil 
Louis-Philippe la ruine qui se cachait sous cette apparente
consolidation de son trne?


IX

La rpublique de 1848, tonnement soudain de l'Europe et de ceux-l
mme qui la saisirent pour la diriger, eut  dlibrer inopinment, le
lendemain d'une rvolution complte, sur la diplomatie qu'elle
adopterait  la face de la France et du monde.

Appel par le hasard  formuler et  motiver en une seule nuit cette
diplomatie, dont tous les liens et toutes les traditions venaient de
se briser en un seul jour, je ne manquai pas d'voquer en silence
l'esprit de l'Assemble constituante, qui avait toujours t l'me de
M. de Talleyrand tant que Napolon avait souffert la sagesse dans ses
conseils, et je me demandai, avant d'crire le manifeste de la
rpublique au dehors, quel serait dans ce cabinet, plein de ses
souvenirs et de sa supriorit, l'avis de ce grand hritier du
cardinal de Richelieu, du duc de Choiseul et de Mirabeau. Voici ce que
je me rpondis, en croyant vritablement entendre la voix creuse et
impassible, la voix lapidaire de l'oracle des cabinets:


X

Il y a deux partis  prendre, quand on est matre absolu de ses
dcisions, le lendemain d'un vnement qui a fait table rase en
Europe, quand on est la France de 1848 et qu'on s'appelle rpublique:
on peut se placer en ide sur le terrain des ambitions napoloniennes,
des ressentiments de Waterloo, des vengeances militaires, des
humiliations populaires, des propagandes insurrectionnelles, des
appels des peuples contre tous les trnes; on peut faire appel 
toutes les turbulences soldatesques ou populaires; jeter au vent tous
les traits, toutes les cartes gographiques qui limitent les nations;
lever, au chant d'une _Marseillaise_ agressive, un million de soldats
lasss de la charrue ou de l'atelier; les lancer, comme des
proclamations vivantes, par toutes les routes de la France, sur toutes
les routes de l'Italie, de l'Espagne, de l'Allemagne, de la Belgique,
de la Hollande, et promener ces quatorze armes rvolutionnaires avec
le drapeau de l'insurrection universelle des peuples contre les rois,
la grande _Jacquerie_ moderne, le rve de tous les dmagogues et de
tous les forcens de gloire, contre toutes les bases sociales, contre
tous les pouvoirs et contre toutes les paix du continent.

Rien de plus facile  excuter; je dis mme rien de plus difficile 
contenir dans un moment o l'effervescence d'une rvolution sans
gouvernement donne de l'air  tous les soupiraux de Paris et de
l'Europe.

En six semaines, les frontires de tous les peuples voisins de la
France seront franchies, les populaces debout, les soldats tonns
sous les armes, les uns se ralliant  la voix et aux amorces de
l'insurrection soldatesque, les autres se pressant autour de leurs
souverains pour les dfendre; ceux-ci abandonnant leurs rois pour un
autre, comme nous le voyons en ce moment en Italie; ceux-l arborant
le lendemain le drapeau qu'ils dfendaient la veille; l'enthousiasme,
la terreur, l'indiscipline, l'anarchie soldatesque partout, le rgne
transitoire de cinq ou six cents _Marius_ de caserne faisant ou
dfaisant des rpubliques ou des dmagogies partout; la France pendant
quelques jours triomphante, comme coryphe de ces saturnales de la
guerre, sur toute la ligne de ses frontires dbordes.


XI

Mais qu'arrivera-t-il aussitt aprs cette premire bullition de
l'esprit militaire tombe?

Il arrivera que les peuples, les vrais peuples, ceux qui ont
l'orgueil de leur indpendance, la vertu de leur patriotisme, le zle
sacr de leur famille, de leur proprit, de leur gouvernement,
monarchie ou rpublique, commenceront  s'tonner, puis  s'alarmer,
puis  s'irriter de cette invasion de la France, et  se demander si
la libert apporte  la pointe des baonnettes ou des piques
trangres est bien la libert ou la servitude.

Ce million d'aptres arms vomis par la rpublique franaise leur
paratront une insulte plus qu'un secours  leur patrie; le
patriotisme ternel se rvoltera contre la propagande rvolutionnaire;
ils se rangeront autour de leurs gouvernements, un moment abandonns,
pour dfendre le pays, le foyer, l'honneur national, en ajournant une
libert conqurante, fltrissante; les armes refrneront les
populaces, elles s'entre-choqueront bientt avec les envahisseurs
franais; victoire ici, dfaite l, mle partout; coalition certaine
des peuples et des rois contre ce dbordement des baonnettes
franaises; refoulement invitable de la France sur toute la ligne.

Et qu'arrivera-t-il  l'intrieur? Enivrement si on est vainqueur, et
proclamation du premier gnral populaire et victorieux comme
dictateur de la rpublique, c'est--dire recommencement d'un Napolon
de gnie ou sans gnie, et destruction de la libert dans son propre
foyer. Si, au contraire, on est vaincu, dmoralisation gnrale,
mesures de terreur pour arracher l'or et le sang dvors par la guerre
universelle, rsistance du peuple  livrer son or et ses enfants,
accusations de trahison, spoliations, emprisonnements, chafauds, fin
de la terreur par l'horreur du monde, ajournement  un autre sicle de
la libert. Voil, en quelques mots, le rsultat logique de cette
diplomatie de la dmence!


XII

Il y a un autre parti  prendre par le cabinet de la rpublique:
c'est de dclarer la paix  toutes les puissances qui ne se
dclareront pas en guerre avec elle; c'est de respecter les limites,
l'existence, la forme, quelle qu'elle soit, de tous les gouvernements
adopts par tous les peuples; c'est de dclarer la rpublique
franaise compatible avec toutes ces formes de gouvernement, dont
elle n'a pas le droit de discuter la convenance avec d'autres ides,
d'autres moeurs, d'autres intrts, d'autres nationalits; c'est de la
dclarer hritire de tous les traits de limites tablis, mme contre
elle,  d'autres poques, et de promettre au monde qu'elle ne
revendiquera des rectifications ventuelles  cette gographie des
puissances que de concert commun avec tous les autres peuples, lorsque
des vnements imprvus viendraient  motiver, en congrs gnral, le
remaniement europen, en ajoutant que, ce qu'elle accepte pour la
France, elle l'exige naturellement pour les autres, et qu'elle prendra
fait et cause, si cela lui convient, pour toute nation qu'une
puissance trangre voudrait contraindre ou opprimer dans son libre
dveloppement d'institutions.

Ce fut cette diplomatie, UNANIMEMENT adopte par le gouvernement de
1848, qui jeta sur les matires incendiaires de l'Europe la poigne de
cendre qui rassura et pacifia la France et l'Europe.

Le peuple, il faut le reconnatre, fut aussi clair que le
gouvernement; les partis mme, et les plus exalts, applaudirent 
cette rpudiation de la guerre pour la guerre; l'esprit de libert
touffa l'esprit de conqute. Ce fut le jour de la plus haute sagesse
de la France depuis 1789: ce jour prouva que l'exprience profite
aussi mme aux rvolutions.

Je n'eus que l'honneur d'avoir pris, avec _tous_ mes collgues,
l'initiative d'une pense juste qui tait dans la raison publique. Et
qu'arriva-t-il?


XIII

Il arriva ceci: c'est que tous les cabinets europens sans exception,
les plus hostiles  la France, et surtout  la France sous la
dnomination de rpublique, eurent la bouche ferme et la main
dsarme par cette dclaration d'inviolabilit de tous les
territoires, de tous les gouvernements et de tous les traits, mme
les plus onreux pour la France; c'est qu'aucun gouvernement,
monarchique, reprsentatif ou rpublicain, n'eut le prtexte d'appeler
ses peuples aux armes contre une rpublique qui respectait chez les
autres les inviolabilits inoffensives qu'elle revendiquait pour elle;
c'est que les peuples, au lieu de s'indigner et de se lever contre une
France conqurante ou menaante de leurs foyers, conurent une
partialit bienveillante pour une France respectueuse envers tous les
territoires et envers toutes les formes d'institutions nationales des
autres contres; c'est que cette loyaut quitable de la France
popularisa  l'instant le nom de la nouvelle rpublique dans toute
l'Europe, et prdisposa, sans aucune immixtion propagandiste du
cabinet rpublicain, tous les peuples voisins  se donner des
institutions reprsentatives modeles de plus ou moins prs sur la
France; c'est que Berlin, Vienne, Turin, Milan, Naples, Rome,
Florence, Londres mme et Dublin s'murent d'une sympathie spontane
pour la France; c'est que, bien loin de pouvoir penser  former des
coalitions nationales contre nous, les princes et les gouvernements
eurent assez  faire pour se prserver eux-mmes du contre-coup de
notre sagesse; c'est qu'enfin, aprs trois mois seulement d'une telle
diplomatie pratique religieusement dans le cabinet franais, la
France n'avait qu' choisir entre tous les systmes d'alliances qu'il
lui conviendrait d'adopter. Je pus dire  la tribune, sans tre
contredit par personne en Europe, le jour o la France, debout dans sa
reprsentation souveraine, eut  nous demander compte de sa
diplomatie: Nous nous prsentons  vous avec la paix conserve et
avec les mains pleines d'alliances; vous choisirez!


XIV

Il n'y eut que trois tentatives folles, coupables et insignifiantes de
propagande arme contre les gouvernements voisins par des bandes
furtives et dsavoues du gouvernement franais, une incursion d'une
poigne de Parisiens en Belgique, une incursion d'une poigne
d'Alsaciens sur le territoire de Bade, une incursion d'une poigne de
Savoyards et d'ouvriers lyonnais  Chambry.

L'incursion en Belgique fut avorte aussitt que conue, par
l'entente loyale entre les deux gouvernements.

L'invasion de Chambry fut rprime par le commissaire de la
rpublique  Lyon, le jeune Arago, qui se hta de m'informer de cette
violation de territoire.

J'offris moi-mme au gouvernement sarde de prter les soldats de la
France au gouverneur de Chambry, si ses carabiniers ne suffisaient
pas pour expulser les envahisseurs.

L'invasion dans l'tat de Bade fut dissoute immdiatement par les
agents de la rpublique envoys par moi dans les tats de Bade.

Aucun de ces gouvernements trangers n'eut  accuser la rpublique de
ces fuites de gaz dmagogique chappes de France par les fissures de
notre territoire en bullition.

Notre systme diplomatique d'inviolabilit des peuples et des trnes
en fut confirm au lieu d'en tre altr; au lieu de demander une
rparation, le cabinet rpublicain n'eut  recevoir que des
remercments. Il en fut de mme  Londres, o la grande manifestation
radicale des trois cent mille _chartistes_, qui tait venue nous
demander le concours de deux ou trois cent mille ouvriers franais, ne
reut de nous que le refus le plus svre de prter un seul Franais 
des excitations de guerre civile contre un gouvernement avec lequel
nous tions en paix.

Il en fut de mme  Dublin, quand les fauteurs de l'insurrection
irlandaise vinrent, par l'organe de leur chef, me sommer publiquement
 l'htel de ville,  la tte d'un rassemblement populaire, d'appuyer
l'insurrection de l'Irlande contre l'Angleterre. Ma rponse, publique
aussi, fut la rprobation la plus clatante de toute intervention de
la rpublique franaise dans les insurrections intestines d'une partie
de la Grande-Bretagne contre la mre-patrie.

L'Angleterre devrait s'en souvenir aujourd'hui, o elle intervient 
haute voix  Naples et ailleurs par les incitations de ses ministres
dans leurs harangues, et par la prsence de ses volontaires devant
Gate, contre des princes avec lesquels elle est en paix; intervention
insurrectionnelle qui est le droit public de la guerre civile et le
droit des gens de l'insurrection.

La guerre est dplorable sans doute; mais elle est respectable quand
elle est purement nationale, c'est--dire quand elle est le
soulvement spontan et quelquefois hroque des opprims contre les
oppresseurs. La guerre civile, au contraire, porte, formule,
encourage par un gouvernement tranger contre des gouvernements avec
lesquels ce gouvernement tranger n'est pas en guerre, cette guerre
civile-l n'a pas eu de nom jusqu'ici dans la langue de la diplomatie,
dans le vocabulaire du droit public; elle en aurait un dsormais, elle
s'appellerait _la guerre britannique_. Malheur aux ministres qui
trempent leurs noms, jusque-l honorables, dans le sang de cette
diplomatie de l'insurrection par fantaisie, et de la guerre civile par
volontaires!


XV

Il en fut de mme, enfin, pour la Pologne, quand,  la tte d'une
meute de trente mille vocifrateurs recruts dans les rues de Paris,
les Polonais voulurent nous imposer la folie d'une dclaration de
guerre au continent tout entier pour la cause malheureusement trois
fois juge de la Pologne. Je leur rpondis que la France ne se
laisserait jamais dicter sa politique par des trangers, et que
c'tait aux Polonais de ressusciter la Pologne. Ils s'en vengrent
quelques jours aprs en venant, dans un tumulte nocturne, me menacer
dans mon foyer d'une meute irrsistible pour me contraindre  leur
obir: ils tinrent parole. Le 15 mai suivant, l'meute, aux cris de:
_Vive la Pologne!_ vint envahir une assemble souveraine franaise, et
donner  Paris le spectacle des anarchies de Varsovie. Paris tout
entier se leva pour rprimer cet outrage  sa reprsentation, et pour
dsavouer cette diplomatie en haillons qui jetait des cris sans les
comprendre. Il ne fut pas donn  une diplomatie d'migrs de dicter
des lois  la nation franaise.

Cette diplomatie provisoire ne dmentit pas, dans la tempte, la
diplomatie de la France dans les temps rguliers; elle n'eut que le
mrite des gouvernements de transition, elle ne compromit rien de
l'avenir. L'esprit de M. de Talleyrand, de Mirabeau, de l'Assemble
constituante, l'esprit qui a pour objet la conqute des ides, au lieu
de la conqute des territoires, tait rest dans le cabinet des
Tuileries.


XVI

Maintenant un autre gouvernement a surgi; mais la France est toujours
la France, la vrit diplomatique est toujours la vrit. Examinons
l'tat de l'Europe  la minute juste o le temps et les vnements
nous ont port. L'aiguille change de chiffre sur le cadran des temps,
mais c'est toujours le mme cadran.


XVII

La premire chose  rechercher pour un grand diplomate, c'est un
principe, un principe dirigeant de toute diplomatie thorique ou
pratique pour son pays et pour tous les pays du globe constitus en
nations. Les nations, ces individualits, agissent diplomatiquement
les unes sur les autres par cette pression mutuelle qui s'exerce dans
la guerre, dans la paix, dans les ngociations, dans les congrs, dans
les traits d'un bout du monde  l'autre.

Si la diplomatie civilise n'a point ce principe dirigeant dans ses
conseils, ce n'est plus la diplomatie: c'est la barbarie, la violence,
l'astuce, l'ambition, l'gosme national, bouleversant partout et sans
cesse les socits humaines, et ne reconnaissant de juste que son
intrt, de morale que la victoire. Nous en avons vu et nous en voyons
en ce moment mme sous nos yeux des exemples dans des contres
voisines. Cet athisme  ce qu'on appelle le _droit public_, ce dfi 
la conscience du genre humain, ce mpris de l'honntet en diplomatie,
cette lchet devant ce qui est fort, cette oppression de ce qui est
faible, ce _V victis_ jet impudemment  tous les droits, ce _Sauve
qui peut_ de tous les traits, cette droute de toute diplomatie, ont
un succs de scandale pour un jour, et amassent des charbons dvorants
sur les cabinets qui les osent. C'est une diplomatie qui russit
quelquefois aux grand Frdric, aux Napolon Ier, aux colosses
d'ambition et de talent, mais qui ne va qu' eux. Les grands crimes ne
sient pas aux petits moyens. Ces enjambes du monde veulent des
gants, et encore ces gants trbuchent-ils tt ou tard dans leur
carrire; mais les pygmes!... qu'en sera-t-il?

Donc il faut un principe fondamental permanent; nous ajoutons honnte,
de diplomatie  tout cabinet national. O trouver ce principe? On en a
invent des centaines jadis et aujourd'hui, chez nous et ailleurs,
selon les besoins de la circonstance et selon l'engouement passager et
ignorant des masses populaires auxquelles on jetait en pture ces
soi-disant principes diplomatiques afin de donner un air de science 
la perversit, et de profondeur au vide.

On a prconis longtemps le principe dit _machiavlique_, c'est--dire
le principe de l'_utile_, sans considration des moyens d'astuce, de
mensonge et de violence qui feraient pendre un sclrat, et qui
glorifieraient un diplomate. On a os s'crier, comme Mirabeau dans
une fanfaronnade d'loquence et de dpravation: LA PETITE MORALE TUE
LA GRANDE. Comme s'il y avait deux morales et deux consciences dans le
ciel et sur la terre! comme si la politique tait hors la loi de Dieu!
comme si la moralit ou l'immoralit diplomatique tait autre chose
que du crime ou de la vertu  plus grandes proportions que le crime ou
la vertu  petites proportions du sclrat ou de l'honnte homme! Et 
quelle mesure, dirons-nous aux partisans nombreux de ce sophisme, 
quel degr du thermomtre moral reconnatrez-vous que l'immoralit
change de nature, et que ce qui tait crime dans le petit nombre
devient moralit dans le grand nombre? Qui est-ce qui graduera cette
chelle de la justice ou de la perversit diplomatique? Qui est-ce qui
osera dire, le doigt sur l'chelon: Ici finit le crime, l commence la
vertu; ce fourbe, au-dessous du chiffre convenu, est un fourbe;
au-dessus, c'est un Richelieu ou un Mazarin; ce meurtrier, qui ne tue
qu'un de ses semblables, est meurtrier; ce souverain, qui a cent mille
baonnettes  sa suite et qui gorge une nation, est un honnte homme?
Un tel principe n'a dur pour les hommes pensants que le temps de
l'analyser et de le maudire. Malheureusement il dure encore pour les
multitudes: mais les multitudes sont nes pour tre la proie des
sophismes; voil pourquoi elles sont ternellement esclaves. N'en
parlons pas.


XVIII

On a invent plus tard le principe de l'ambition toujours lgitime des
cabinets, pourvu que cette ambition _per fas aut nefas_ et pour objet
et pour rsultat l'agrandissement de la puissance, ou dynastique ou
nationale, des tats; le principe de l'accroissement illimit et
toujours lgitime des peuples ou des rois, faux principe qui ne se
rsume que dans ce qu'on a appel la monarchie universelle, principe
qui a t port  son apoge par les Grecs sous Alexandre le Grand,
par les Romains sous les consuls et les Csars, par les Barbares sous
Charlemagne, par les Arabes sous Mahomet, par les Espagnols et les
Germains sous Charles-Quint et sous Napolon, principe qui a t
chaque fois dmenti par le soulvement du genre humain contre ces
ambitions du monde, qui, non contentes d'aspirer  le fondre dans
l'unit de la servitude, aspiraient encore  assujettir d'autres
plantes pour que l'infini de leur orgueil remplt l'infini de
l'espace! La Providence a souffl pour toujours sur ce principe de
l'accroissement indfini des peuples, et il n'en est rest qu'un peu
de noms et beaucoup de cendres. L'unit de l'univers dans la servitude
est le rve de l'homme; la diversit dans l'indpendance est la loi de
Dieu.


XIX

On a invent et on cherche encore  rchauffer aujourd'hui le
principe de la diplomatie par conformit de religions entre les
peuples. L'Europe aventureuse briserait  la fois l'Europe, l'Afrique
et l'Asie, si elle coutait ces publicistes de fantaisie; qui, distes
 Paris, se proclament chrtiens en Chine, en Cochinchine, en
Australie, en Syrie,  Constantinople,  Ispahan,  Calcutta, et qui
mettent hors la loi de la diplomatie et de l'indpendance un grand
tiers du globe, sous le prtexte d'un christianisme diplomatique
qu'ils ne professent que dans leurs protocoles.

Si ce principe de l'unit de civilisation chrtienne _par les armes_
sur tout le globe tait vrai en Asie et en Afrique, il serait vrai,
sans doute, en Europe; s'il tait vrai contre les peuples qui ne sont
pas chrtiens, il serait vrai contre les peuples qui ne sont pas
orthodoxes; la guerre et l'extermination seraient de droit divin entre
les catholiques et les schismatiques; un symbole de foi serait inscrit
sur tous les drapeaux opposs des cultes qui se partagent le
continent; les catholiques ne reconnatraient que des catholiques pour
nationalits lgitimes et indpendantes, les grecs que des grecs, les
anglicans que des anglicans, les luthriens que des luthriens, les
calvinistes que des calvinistes; Russes, Prussiens, Anglais,
Irlandais, Hollandais, Belges, Franais, Espagnols, Italiens, seraient
dans un antagonisme permanent et universel; la terre ne serait qu'une
sanguinaire anarchie au nom du ciel. Un tel principe de diplomatie,
que des fanatiques hors de sens cherchent  exhumer des croisades de
Mahomet, ne laisserait ni une conscience libre ni une race
indpendante sur le globe. La moiti de l'humanit serait
ternellement occupe  massacrer l'autre moiti; et, ces moitis de
croyants se divisant de nouveau en sectes antipathiques, l'humanit
tout entire finirait par tre immole au dernier croyant! Ce principe
d'exclusion du droit public pour cause de non-conformit religieuse
peut tre la diplomatie des _derviches_ et des _fakirs_, mais ne
pourra jamais tre la diplomatie des hommes d'tat.


XX

Enfin on vient tout rcemment de dcouvrir un autre principe de
diplomatie,  Paris,  Turin,  Londres, pour la convenance d'un petit
prince des Alpes, qui prouvait le besoin de devenir une grande
puissance, et de peser du poids de trente millions de sujets et d'une
arme de cinq cent mille hommes  ct de la France, et, qui sait?
peut-tre un jour sur la France!

Ce principe, c'est ce qu'on appelle en ce moment le principe sacr,
suprieur et absolu des _nationalits_. Les publicistes quotidiens de
Paris et de Londres l'ont adopt avec l'enthousiasme des nouvelles
dcouvertes et des gnreux patriotismes; c'est un beau cri de guerre,
mais est-ce un principe? Examinons de sang-froid.


XXI

Qu'est-ce qu'un principe? C'est une vrit qui s'applique d'une
manire absolue partout et toujours, et sans se dmentir jamais, 
tous les temps,  tous les lieux,  toutes les circonstances. S'il
n'est pas principe partout, il n'est principe nulle part; s'il est
faux ici, il n'est pas vrai l; s'il est absurde en Angleterre et en
France, il ne peut tre absolu nulle part; ce n'est plus un principe,
c'est une convenance, une utilit peut-tre, une fantaisie ici, un
sophisme l, un intrt ailleurs, un mensonge partout.

Or, ce que ces crivains bien inspirs par leur coeur, mais
illusionns par leurs nobles inspirations mme, appellent le principe
des nationalits, s'applique-t-il en effet partout et toujours, en
tous les temps et en tous les lieux, en toutes les circonstances 
tous les actes internationaux du monde politique, de manire 
constituer un droit des gens, un droit public, et  servir de guide 
la diplomatie des nations? Demandez-le seulement  ceux qui le
proclament; demandez  la maison de Savoie si elle reconnatrait le
droit des Pimontais conquis, des Sardes asservis, des Lombards
donns, des Gnois usurps d'hier, de s'insurger contre la maison de
Savoie au nom de ce principe des nationalits, en vertu duquel la
maison de Savoie insurge en ce moment des Siciliens, des Campaniens,
des Samnites, des Napolitains contre leur roi, des Romagnols contre
leur pape, plus Italien cent fois qu'un Pimontais, des trusques et
des Toscans contre leur propre souverainet grand-ducale ou
rpublicaine, des Vntes contre leur rpublique, tantt conqurante,
tantt conquise, mais toujours vnitienne de nation quand elle est
libre de disposer d'elle-mme.

Que vous rpondra la maison de Savoie? Si elle rpondait par le
principe des nationalits, on lui rpliquerait par un sourire; il n'y
a pas un de ses appels aux nationalits qui ne soit une drision de ce
qu'elle invoque contre ce qu'elle a fait depuis qu'elle existe et
contre ce qu'elle fait en ce moment les armes  la main, le sophisme
sur les lvres.

Demandez  l'Angleterre, qui professe avec un front qui ne rougit plus
le principe des nationalits, parce que ce principe va peser
cruellement et prochainement sur la France au del des Alpes;
demandez-lui si elle reconnat le principe de la nationalit espagnole
 Gibraltar, enclav et retenu dans les serres de l'omnipotence
cosmopolite de l'Angleterre par deux mille griffes de bronze sur ses
batteries dont elle ouvre et ferme  son gr deux mers. Demandez-lui
si elle reconnat le principe des nationalits grco-italiennes 
Corfou et dans cet archipel ionien o ses vaisseaux, ses garnisons,
ses forteresses et ses proconsuls arrachent  ces les leur
indpendance et  l'Italie ses archipels. Demandez-lui si elle
reconnat le principe des nationalits sur ce rocher moiti arabe,
moiti italien et tout catholique de _Malte_, o elle rgne  la
porte de ses canons sur la Mditerrane, et o elle a usurp des
ports tout creuss par des puissances catholiques, pour en faire des
ports et des arsenaux protestants plus anglais que Portsmouth.
Demandez-lui si elle reconnat le principe des nationalits  _Parga_,
o elle traque des populations grecques comme des troupeaux, avec des
pasteurs musulmans. Demandez-lui si elle reconnat le principe de
nationalit  Canton,  Shang-ha en Chine, o elle enclave des
comptoirs anglais dans des garnisons britanniques; o elle proclame,
au lieu du droit public des nations, le droit d'empoisonner les
peuples de la Chine, avec impunit et privilge, au moyen de cet
_opium_ qui leur donne l'ivresse, la stupidit, la mort, et qui
enrichit les Anglais du salaire de cet empoisonnement national.
Demandez-lui enfin si elle reconnat le principe sacr des
nationalits dans ces trois cent millions d'Indous arrachs  leurs
nationalits lgitimes et inoffensives, martyriss quand ils rsistent
 la conqute, martyriss quand ils se soumettent, martyriss quand
ils se rvoltent contre l'oppression, et qu'ils protestent par des
assassinats nationaux contre les dominateurs britanniques.

L'Angleterre ne vous rpondra pas, parce qu'il n'y a rien  rpondre,
et ses publicistes continueront  dclamer, selon le degr de
latitude, dans leurs colonnes, incendiaires en Europe, terroristes en
Asie, des encouragements au principe insurrectionnel des nationalits!

Demandez  tous les tats constitus de l'Europe s'ils reconnaissent
ce principe des nationalits dans ces innombrables annexions de
nations ou de fragments de nations qui, de gr ou de force, ont
compos, avec le laps du temps, la puissance dont ces nationalits
forment aujourd'hui le bloc national; demandez-le  l'cosse,
demandez-le  l'Irlande, demandez-le  la Pologne,  la Galicie,  la
Silsie,  la Hongrie,  l'Ukraine,  la Crime,  tous ces
dmembrements de races, de tribus, de provinces, de peuplades, de
familles humaines agglomres aux noyaux des grands empires, des
grandes rpubliques, des grandes monarchies.

Passez les mers, et demandez  l'Amrique anglo-saxonne du Nord de
reconnatre le principe des nationalits latines, espagnoles,
portugaises, dans ces tronons du Mexique et des rpubliques
espagnoles de l'Amrique du Sud, par cette fdration envahissante
des tats-Unis, qui ne reconnaissent d'autres droits et d'autres
origines que leur caprice. Enfin demandez  ces publicistes de Paris
qui semblent emboucher chaque matin les trompettes du jugement
dernier, dans un Josaphat europen, pour dire  toutes les
nationalits de se lever et de se reconnatre dans cette valle des
morts, pour protester contre leur annexion  des races trangres,
demandez-leur s'ils trouveraient bon que Bretons, Normands,
Francs-Comtois, Alsaciens, Flamands, Basques, Aquitains, se
prvalussent de ce droit de nationalit originel pour revendiquer leur
indpendance et pour dcomposer la patrie dsormais commune. Tous ces
peuples, d'aprs vous, en auraient le droit, et cependant la France
prirait. Or tout droit qui ne peut servir qu' entraner
l'anantissement de la France serait-il un droit? Non! ce serait un
suicide. Proclamez donc, si vous l'osez, le droit du suicide!

Ce prtendu droit de nationalit imprescriptible n'est donc pas plus
un principe de diplomatie au del de la Manche, au del du Rhin, au
del de la Vistule, au del de l'ridan, au del de l'Arno, que chez
vous. Ce qui est vrai est vrai partout. La France et l'Angleterre
n'ont pas le privilge de la vrit. Il faut donc chercher un principe
absolu de diplomatie ailleurs que dans ce principe de l'insurrection
universelle.

Ce principe, il n'y en a qu'un, C'EST LA PAIX; la paix, le bien
suprme et commun  tous les tats constitus sur la terre. Voil le
but.

Et pour moyen, L'QUILIBRE;

L'quilibre, maintenu, autant que possible, par la force relative
propre, ou par la force des alliances qui mettent le poids des petits
tats  ct des grands pour galiser les systmes.

LA PAIX ET L'QUILIBRE, voil le principe; voil le mot d'ordre; voil
l'honntet, l'honneur, la vertu, la saintet de la diplomatie.


XXII

Or, pour assurer aux socits politiques la paix, et pour tablir,
autant que possible, l'quilibre, garantie de la paix, quels sont les
moyens?

Il y en a deux: premirement, la force nationale, qui donne aux tats
les conditions _dfensives_ de leur nationalit par les armes; car
nous ne sommes pas de ces bats de la paix universelle qui croient
supprimer la guerre entre les peuples, comme si l'on pouvait supprimer
jamais l'injustice, la cupidit, l'ambition, l'oppression, l'gosme,
les passions, qui forment malheureusement la moiti de la nature des
individus ou des peuples! Ne pouvant pas les supprimer, il faut les
contenir; il faut se prserver soi-mme, les armes de l'indpendance 
la main, contre les armes de la conqute, de l'ambition, de
l'oppression des contempteurs du monde.

Les armes sont les remparts vivants des peuples: offensives, elles
sont de vils instruments de tyrannie; dfensives, elles sont le droit
arm des nations. Nous ne connaissons rien de plus beau dans
l'organisation sociale qu'une arme donnant son sang pour la patrie.
L'arme, ainsi comprise, c'est la paix sous les armes. Gloire aux
armes!

Le second moyen de paix, c'est le systme des alliances adopt par un
tat avec d'autres tats pour se garantir mutuellement et se secourir,
en runissant leurs forces contre l'omnipotence, l'usurpation,
l'oppression des autres tats; une assurance rciproque contre les
prils communs. C'est ainsi que l'Europe, vaincue, attaque, opprime
depuis Madrid jusqu' Moscou par Napolon, de 1806  1813, finit par
s'allier tout entire contre la France, instrument de gloire dans la
main d'un Csar franais, par trouver son salut dans cette alliance de
tous contre un, et par dicter deux fois la paix dans la capitale de la
guerre.


XXIII

Or ces systmes d'alliances sont-ils (comme on le dit si mal  propos)
naturels, ternels, permanents entre les mmes peuples?--Non! il
faudrait pour cela que le monde ft immobile, et le monde change 
tout instant. Il n'y a donc point de systme d'alliance naturel et
permanent pour un peuple; les alliances sont dpendantes des
circonstances, des avantages, des dangers, des groupements de forces
qui rsultent pour les nations allies de la situation des choses en
Europe.

Prenons pour exemple la France, et, sans remonter trop haut et sans
utilit dans le vague de l'histoire, examinons quel tait le systme
de ses alliances avant la rvolution, et quel systme d'alliance lui
serait rellement le plus profitable aujourd'hui, dans l'tat tout
diffrent o se trouve maintenant l'Europe. Nous allons scandaliser
les faibles et drouter les engouements et les prjugs populaires;
n'importe: _Vitam impendere vero!_ Ce ne sont pas les multitudes qui
dictent les arrts de la sagesse des nations; les diplomates ne sont
pas la foule. Les conseils o les tats mditent leur diplomatie se
nomment des _cabinets_, pour indiquer le petit nombre, le
recueillement, le silence, le secret dans lequel doit s'laborer la
diplomatie, ce mystre de la vie des peuples: _Odi profanum vulgus et
arceo._


XXIV

Le cardinal de Richelieu fut le Cromwell franais de la nationalit,
de la monarchie et de l'glise; le cardinal Mazarin fut le second
Machiavel prt  la France par l'Italie. Aussi doux qu'habile, ce
ministre cacha une volont virile sous des sductions fminines.
C'est, selon moi, avant M. de Talleyrand, le plus grand diplomate des
temps modernes.

Jusqu' ces deux hommes d'tat, et aprs eux longtemps encore, la
diplomatie franaise ne fut que la rsistance traditionnelle  la
prpondrance de la maison d'Autriche, hritire, en Allemagne, en
Espagne et dans les Pays-Bas, de la monarchie universelle de
Charles-Quint. Les alliances trs-secondaires de la France, mme celle
de Louis XIV avec Cromwell, ne furent que des positions prises en
Angleterre, en Hollande, en Bavire, en Russie, en Sude, sur le
Rhin, contre la domination autrichienne. C'tait naturel: les effets,
en diplomatie comme en mcanisme, subsistent longtemps aprs la cause;
les traditions sont les ides de ceux qui n'en ont pas dans les
ngociations et dans les cabinets.

Pendant qu'on se prmunissait  Paris contre la maison d'Autriche, on
ne s'apercevait pas que l'Angleterre s'infodait l'univers insulaire
et maritime, et affectait la monarchie universelle des flots, plus
vaste trois fois que la monarchie universelle des continents. On ne
s'apercevait pas que la Prusse rongeait, comme un champignon vnneux,
l'Allemagne du Nord, en s'alliant de gnration en gnration avec
l'Angleterre, son soutien. On ne supposait pas que l'Espagne chappait
elle-mme  la maison d'Autriche, par dshrence et par adoption de la
maison de Bourbon. On ne s'apercevait pas que le protestantisme, en
s'tendant en Allemagne, y formait une ligue religieuse, la plus
envenime des ligues, contre l'Autriche, vieille catholique
d'habitudes espagnoles sous Philippe II et le duc d'Albe; on ne
s'apercevait pas, enfin, qu'un empire mystrieux et immense tait n
en Moscovie, grandissait en Orient et au Nord, et allait bientt
demander un espace proportionn  sa croissance en Pologne, dans la
Turquie d'Europe et dans la haute Allemagne.


XXV

Le duc de Choiseul, celui qu'on appelait le cocher de l'Europe, tait
ministre presque absolu de Louis XV. C'tait un homme lger de ton,
tourdi d'allure; mais il avait du gnie dans le coup d'oeil, de la
promptitude dans la conception, de la rsolution dans la main.

Le duc de Choiseul fut le premier qui s'aperut que le cabinet
franais s'obstinait, par routine,  combattre des fantmes vanouis,
en combattant la maison d'Autriche, dont la monarchie universelle
tait ensevelie depuis longtemps dans le tombeau de Charles-Quint. Le
grand Frdric de Prusse, l'impratrice Catherine II de Russie,
l'Angleterre, implacable quoique caressante, lui parurent avec raison
bien autrement hostiles  la grandeur de la France que l'impratrice
Marie-Thrse d'Autriche, veuve hroque,  demi dpouille de ses
tats, et dfendant, par la main de ses fidles Hongrois, son trne et
l'hritage de ses enfants contre le dmembrement de l'Allemagne.

L'Espagne, autrefois si militaire, si navale, si terrible par son
infanterie et par ses flottes, n'existait plus, comme Espagne, qu'en
Amrique; en Europe, elle tait notre allie  tout prix contre la
maison d'Autriche dpossde du midi; les Pays-Bas autrichiens
n'taient pour ainsi dire qu'une colonie continentale, trop spare de
l'Autriche pour tenir longtemps  l'Empire; les Italiens des papes
taient les ennemis naturels et invtrs de l'Autriche, vieux
Italiens de souche, dtestant le joug des Germains, toujours pour eux
des barbares; le beau royaume de Naples et de la Sicile tait devenu
espagnol bourbonien, et par consquent franais; la Toscane
appartenait encore  un dernier des Mdicis, Parme  l'Espagne, Venise
et Gnes s'appartenaient  elles-mmes; le Pimont, puissance alors
insignifiante, oscillait entre l'Autriche et nous, toujours plus
entran vers le plus fort. L'Autriche n'y possdait donc en propre
que la grande Lombardie, ferme opulente de la maison impriale plutt
que royaume. Une telle situation de l'Autriche dans la distribution
gographique des puissances n'avait donc plus rien de menaant en
Europe, soit pour l'quilibre, soit contre nous.

Le duc de Choiseul le comprit, et le fit comprendre au cabinet des
Tuileries. Cet habile ngociateur jugea, au contraire, qu'il tait de
l'intrt bien entendu de la France de s'allier avec la maison
d'Autriche pour empcher la Russie de dborder trop irrsistiblement
sur l'Occident, et pour empcher la Prusse de crer  son profit cette
unit ambitieuse de l'Allemagne qui toufferait sous sa masse toute
influence franaise sur le Rhin et au del du Rhin. Il prpara, en
consquence, le mariage tout politique de Marie-Antoinette, fille de
Marie-Thrse, avec le Dauphin, qui fut plus tard l'infortune victime
d'une rvolution tout intrieure. Ce mariage tait videmment une
oeuvre d'excellente diplomatie; il fortifiait l'Occident contre la
Russie, il rprimait la Prusse, il divisait l'Allemagne, il droutait
l'Angleterre, il donnait un alli de cinq cent mille soldats  la
France en cas de guerre avec le reste de l'Europe. Quoi de plus
indiqu par l'tat rel du reste du monde? Le duc de Choiseul
pouvait-il prvoir qu'au lieu d'un trne Marie-Antoinette trouverait
en France un chafaud? Le destin a ses nigmes, mme pour le gnie.
Mais la main autrichienne ne fut pour rien dans la rvolution qui
couvait en France sous la philosophie moderne, et nullement sous la
diplomatie franaise.


XXVI

Tant que la Rvolution fut philosophique, thorique, monarchique,
librale, elle eut dans l'esprit de Mirabeau et de M. de Talleyrand,
lumires de l'Assemble constituante, l'alliance anglaise pour
principe; c'tait le gnie de la Rvolution. La Rvolution n'avait
pas pour objet et pour but un accroissement de limites pour la
France. Il ne s'agissait pas pour elle de conqurir du territoire,
mais des ides. On se groupait par similitude d'ides, et non par
similitude d'ambitions. On prvoyait que l'Allemagne, monarchique,
ecclsiastique, absolue dans ses lments, serait promptement en
antipathie et bientt en hostilit avec une nation libre,
dmocratique, peut-tre rpublicaine; on devait donc chercher ses
allis dans la libre et reprsentative Angleterre. On y tendit
rsolment; M. Pitt y inclinait lui-mme. La Rvolution, devenue
radicale, militaire, terroriste, conqurante, brouilla toute
diplomatie. L'Angleterre elle-mme retira sa main de la main de M. de
Talleyrand, de Danton, de Dumouriez. Il n'y eut plus de diplomatie
entre les rois et entre les peuples. Les temptes n'ont plus de
boussoles: on va o elles veulent; on choue ou on aborde o l'on
peut.

Ce ne fut pas l'Autriche qui attaqua la premire la rpublique: ce fut
la Prusse. L'Autriche patienta autant qu'elle put: il lui rpugnait
de combattre la France, dont la ruine ne pouvait profiter qu' la
Prusse et  l'Angleterre; et, quand elle fut oblige de suivre le
mouvement allemand dans les Pays-Bas, l'Autriche nous combattit
mollement et comme  regret. Elle ne combattit avec toutes ses forces
que pour l'Italie et en Italie. Vaincue et victorieuse tour  tour,
puis expulse enfin de la Lombardie par Bonaparte, elle eut un tort de
caractre ineffaable, c'est d'accepter Venise des mains de Bonaparte
comme prix de la paix, complice ainsi et recleuse d'un tat
indpendant qu'elle n'avait pas conquis, qu'elle n'avait pas droit de
conqurir et dont elle ne pouvait accuser l'usurpation, puisqu'elle
consentait  en faire l'objet d'un trafic avec Bonaparte. Voyez comme
tout s'expie, en diplomatie comme en morale, par ce qui se passe en ce
moment! Embarrasse de la possession de Venise, elle n'ose ni la
rpudier ni la dfendre. La France, de son ct, n'ose ni enclaver
Venise dans sa paix ni l'en exclure. Le temps est lent, mais il est
juste. Les deux diplomaties de Campo-Formio s'expient par cet embarras
mutuel.


XXVII

La diplomatie de l'empire, tant qu'elle fut claire par le gnie
pacifique de 1789 personnifi dans M. de Talleyrand, n'abandonna
jamais l'ide mre du duc de Choiseul, l'alliance autrichienne comme
pivot solide de l'quilibre continental.

M. de Talleyrand (on l'a vu), mme aprs Austerlitz, Wagram et le
trait lonin de Presbourg, se hta de saisir la premire circonstance
dcisive et la premire lueur de haute raison dans Napolon pour
renouer, par un lien indissoluble, le mariage de Napolon avec
Marie-Louise, l'alliance entre les deux monarchies.

Sans le crime diplomatique de Bayonne et sans l'extravagance militaire
de Moscou, les deux monarchies runies taient  jamais arbitres du
continent pacifi; leur influence irrsistible excluait l'Angleterre,
dominait la Russie, rgentait la Prusse, pacifiait l'Italie et
l'Espagne. C'taient l les vues de M. de Talleyrand; c'tait
l'intrt de Napolon, non plus conqurant, mais fondateur de
dynastie. Ces vues taient si justes que l'Autriche se trouva
entrane  nous suivre en Russie, mme dans notre folie:  plus forte
raison nous et-elle suivis dans notre raison et dans notre droit. Ce
fut encore cette alliance qui nous offrit obstinment  Dresde, aprs
nos catastrophes de Russie, une paix acceptable et glorieuse sous la
mdiation autrichienne. M. de Metternich ne renona  nous sauver que
quand nous voulmes obstinment nous perdre: il ne quitta Dresde que
dcourag par les injures personnelles de Napolon.

Au congrs de Chtillon, et le Rhin franchi par sept cent mille
hommes, M. de Metternich tentait encore de ngocier pour qu'on offrt
des conditions plus tolrables au vaincu de Leipsick (lisez les
correspondances diplomatiques entre Napolon et ses plnipotentiaires
au congrs de Chtillon; elles sont crites du champ de bataille;
elles varient de la nuit au jour, selon la dfaite ou la victoire).
L'Autriche ne dsespre de Napolon que quand il s'abandonne lui-mme
au hasard, qui livre sa capitale aux allis et sa dynastie 
l'abdication.


XXVIII

Cette tnacit de l'Autriche  prserver l'empire napolonien, mme
aprs toute esprance perdue, clate encore en mauvaise humeur
vidente contre les Bourbons, aprs l'abdication et aprs la
rinstallation de Louis XVIII sur le trne. Tous les efforts de M. de
Talleyrand au congrs de Vienne ne tendent qu' neutraliser cette
mauvaise humeur de l'Autriche. Cette mauvaise humeur du cabinet de
Vienne prcipite mme M. de Talleyrand dans la seule grosse faute
d'habilet diplomatique qu'il ait jamais commise dans sa carrire de
ngociateur. Nous voulons parler de son trait secret et spar,
pendant une ngociation commune, en faveur de la Saxe; trait
tmraire divulgu par l'indiscrtion des contractants, et propre 
donner dfiance et jalousie  la Russie contre nous.

Aussi tout le temps que la Restauration rgne en France, l'Autriche,
irrite d'avoir perdu notre alliance exclusive, se montre-t-elle
partout et en toute occasion l'allie la plus difficile, la plus
susceptible, la plus envieuse, disons le mot, la plus hostile contre
nous: colre d'une puissance qui ne nous pardonne pas de caresser
d'autres alliances que la sienne. Elle ne manque pas, en Italie, en
Espagne, en Afrique, au congrs de Vrone, au congrs de Laybach et
ailleurs, l'occasion d'un froissement avec nous: librale quand nous
sommes absolutistes, jsuitique quand nous sommes libraux, papale
quand nous sommes tolrants, pimontaise quand le Pimont nous donne
des ombrages, napolitaine sans concession quand nous dsirons
concilier  Naples le gouvernement reprsentatif avec la maison de
Bourbon, illibrale et tracassire en Toscane quand le gouvernement
toscan se popularise par l'esprit de Lopold et de la France;
antagonisme systmatique et perptuel qui prouve plus d'animosit
contre les Bourbons que de monarchisme dans M. de Metternich, le
Talleyrand autrichien. Ce ressentiment de M. de Metternich avait la
mme cause, la douleur chagrine de ne pas possder seul pour sa
monarchie l'alliance du cabinet des Tuileries.


XXIX

Le rgne de Louis-Philippe ne pouvait pas, par sa nature, renouer
cette alliance avec le cabinet de Vienne. M. de Metternich se borna 
ne pas donner de sujets de guerre au monde, dj trop agit, selon
lui, en heurtant la France. La seule alliance possible de l'usurpation
de famille en France tait l'alliance anglaise. Le roi de la branche
cadette des Bourbons n'avait pas le choix: il fallait tre Anglais ou
tre seul.

Une neutralit polie, mais malveillante, tait la seule diplomatie
possible des souverains du continent avec la monarchie de
Louis-Philippe. Aussi ses ministres n'eurent-ils point d'alliance,
mais des pourparlers de quinze ans. La seule tentative d'une alliance
avec l'Espagne fit crouler son trne: M. de Talleyrand n'tait plus l
pour l'quilibrer.


XXX

La rpublique de 1848, mieux place que la royaut  deux visages de
Juillet, n'eut pas le temps d'avoir un systme d'alliance. Prserver
la paix du monde tait assez pour elle; elle la prserva: Ne
prjugeons rien, dis-je  l'ambassadeur d'Autriche, le loyal comte
Appony, que j'honorais de la plus juste estime depuis longues annes;
dites  votre cour que nous ne lui demandons pas la paix, ce serait
une lchet indigne de la France; que nous ne lui dclarons pas
d'hostilit prconue, ce serait une provocation funeste  l'Europe;
que nous ne sommes avec elle ni en guerre ni en paix, mais en
expectative inoffensive; que c'est  votre cour  faire elle-mme sa
situation envers nous et notre situation envers elle; que la
rpublique lgitime, qui n'a point d'intrt dynastique, est
compatible avec toutes les monarchies lgitimes, et que rien n'empche
de nouer, au besoin, entre la rpublique et l'Autriche, l'alliance des
rois et des peuples qui se respectent dans leurs droits rciproques.
Un pas de vous en Italie pourrait nous y faire descendre. Nous nous
prparons aux vnements, non par ambition, mais par devoir. Nous ne
soulverons ni l'Italie ni la Hongrie; nous ne prendrons pas la
responsabilit du chaos. Les soulvements spontans des peuples
conquis sont des droits, les soulvements artificiels par l'tranger
sont des crimes: nous ne ferons jamais la diplomatie des crimes.

J'envoyai, peu de temps aprs cette conversation, un diplomate
confidentiel en observation  Vienne pour y tenir le mme langage, et,
sans la guerre d'agression du roi de Pimont  l'Autriche, un systme
d'alliance, fond sur des concessions librales et nationales en
Italie, pouvait s'baucher entre la rpublique et l'Autriche. Les
bases en taient dj ventuellement poses: elles taient des bornes
trs-recules de l'Allemagne en Italie; mais elles n'taient pas un
empire de trente millions d'hommes, improvis au profit d'un roi
guerrier et d'un pays militaire contre l'Allemagne et contre la
France.


XXXI

Toutes ces questions ont t ravives, il y a deux ans, par la seconde
guerre du second roi de Pimont contre l'Autriche et par la situation
tout  fait critique o les extensions de cette guerre ont plac la
France et l'Europe. Cette situation est telle que le moindre faux coup
de gouvernail imprim par le tlgraphe du fond du cabinet des
Tuileries peut jeter l'Europe dans une nouvelle guerre de Trente ans
ou la faire rentrer dans un puissant quilibre. Supposons M. de
Talleyrand appel au conseil secret de son pays, et tchons d'arracher
 son spulcre ce qu'il aurait dit de son vivant.


XXXII

Il aurait commenc, sans doute, selon sa puissante mthode analytique,
par considrer d'un coup d'oeil et par caractriser sans illusion
l'tat de l'Europe, afin d'y faire prendre  la France la position
juste, forte et pacifique, sur ce champ de manoeuvre de la diplomatie;
il aurait cherch, en mprisant les prjugs populaires et les
forfanteries soldatesques, quel tait et o tait le systme
d'alliance actuel le plus propre  assurer l'existence, la dure, la
prpondrance lgitime de la France, tout en maintenant le plus
longtemps possible  l'Europe l'inapprciable bienfait de la paix.

Or voici, selon nous, comment la gographie diplomatique de l'Europe
se serait dessine  ses yeux exercs, et comment il aurait, de ce
coup d'oeil de haut sur les choses, conclu au systme le plus actuel
d'alliance, soit pour la guerre, soit pour la paix, convenable  son
pays. Il faut tre trs-hardi pour oser le dire; mais, du fond du
spulcre ou du fond de la retraite, hors des choses humaines, on est
trs-hardi. Permettez-moi donc de prter  cette grande ombre la
parole trs-ple d'un de ses disciples:


XXXIII

Droulez-moi sur cette table la carte actuelle de l'Europe et de
l'Asie, aurait-il dit  ses auditeurs, et suivez mon doigt sur ces
continents, ces les, ces mers, qui sont chacun une lettre de cet
alphabet diplomatique de puissances, et qui forment en se combinant la
langue politique et les systmes de guerre ou de paix de tout
l'univers. Il y a beaucoup de morts, beaucoup de cadavres de
puissances dans tout cela; nous vous en parlerons bientt  leur
place, mais nous vous parlons d'abord des vivants.

Voici d'abord l'Angleterre, la plus borne par l'espace insulaire de
son domaine, la plus rpandue, et on pourrait dire la plus universelle
de toutes les puissances politiques ( l'exception de la Chine) qui
ont jamais occupe une part du globe. Quelle que soit l'antipathie
plus ou moins jalouse que l'on puisse porter comme Franais 
l'Angleterre, il suffit d'tre homme pour s'enorgueillir, comme homme,
d'une puissance de civilisation, de richesse, de commerce,
d'intelligence, de navigation, d'armes de mer et d'armes de terre,
capable d'avoir cr, dans cette poigne d'Anglo-Saxons, sinon les
matres, du moins les modles des peuples civiliss.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au mois prochain._)





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10), by Alphonse de Lamartine

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