The Project Gutenberg EBook of Les bijoux indiscrets, by Denis Diderot

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Title: Les bijoux indiscrets

Author: Denis Diderot

Release Date: September 20, 2011 [EBook #37491]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES

BIJOUX

INDISCRETS

1748

AU MONOMOTAPA



NOTICE PRLIMINAIRE


Voici un livre qui a t bien discut, et qui, nous le comprenons de
reste, n'a pas le droit d'tre publi autrement que dans une collection
d'_oeuvres compltes_, o il est comme noy et trouve immdiatement
son correctif. C'est une incartade de jeune homme, la suite d'un pari,
le dsir de dmontrer  une matresse exigeante[1] qu'il n'y avait rien
de plus facile que de faire du Crbillon fils, mais qu'on pouvait, mme
en suivant ce modle dangereux, mettre autre chose, dans un roman lger,
que des allusions et des scnes libres. Diderot a gagn son pari, et le
jugement qu'il faut porter des _Bijoux indiscrets_, est celui qu'en
porte M. Mzires, de l'Acadmie franaise, derrire l'opinion duquel
nous aimons  nous abriter.

[Note 1: Voir les _Mmoires_ de Mme de Vandeul, t. I, p. XLII.]

En parlant[2] des rformes introduites par Lessing dans le thtre
allemand, M. Mzires dit, en effet: De cette condamnation porte
contre la France, il fallait cependant excepter un homme, un penseur
original qui, avant Lessing, avait jug, avec une complte indpendance,
la scne de son pays, et que Lessing lui-mme reconnaissait comme son
prdcesseur et son matre en critique: j'ai nomm Diderot, dont les
Allemands de nos jours ne contestent pas absolument l'influence sur
l'auteur de la _Dramaturgie_, mais qu'ils laissent volontiers dans
l'ombre sans lui attribuer toute la part d'initiative qui lui
revient[3]. Ce qui est vrai, et ce que la critique allemande a le tort
de ne pas dire hautement, c'est que Lessing, de son propre aveu,
emprunta  Diderot une partie de ses arguments contre le thtre
franais, et que, sans l'exemple de Diderot, il n'aurait t ni si
hardi, ni si pntrant, dans sa critique dramatique. Lui-mme le
reconnat avec une bonne foi dont ses biographes devraient s'inspirer
pour rendre  chacun ce qui lui est d. Lessing n'tait encore qu'un
tudiant obscur de l'Universit de Leipzig, lorsque, _dans un roman
frivole o s'agitaient des questions graves_, Diderot critiquait
svrement la tragdie franaise. Ce passage des _Bijoux indiscrets_
frappa tellement Lessing, que, vingt ans plus tard, il le traduisait
tout entier dans la _Dramaturgie_, et l'acceptait ainsi comme point de
dpart de ses attaques passionnes contre le systme dramatique de la
France.

[Note 2: Introduction  la _Dramaturgie_, de Lessing, traduite par
MM. Ed. de Suckau et Crousl. Didier, 1873, in-18.]

[Note 3: Nous reparlerons de cette question en nous occupant du
_Thtre_ de Diderot.]

Des questions graves! Le mot doit faire rflchir ceux qui se
trouveraient trop presss de condamner ce livre. Des questions graves,
mais quelles? D'abord, celle de la rforme du thtre que Diderot allait
tenter bientt sur la scne mme de la Comdie franaise; ensuite celle
des ides philosophiques dont il allait donner, peu d'annes aprs, une
formule plus svre dans l'_Interprtation de la nature_; enfin la
critique des moeurs de l'poque, critique qui n'tait pas sans porte,
prcisment parce qu'elle tait moins fine et moins complaisante que
celle du modle que l'auteur avait choisi, Crbillon fils.

Mais le lecteur verra tout cela, et, sans doute, il jugera qu'il faut
pardonner un peu  Diderot la faon dont il s'y est pris pour faire
parvenir  des courtisans,  des femmes,  des jeunes gens, des ides
dont ils n'auraient jamais eu connaissance s'il les et consignes dans
un livre  l'usage des seuls philosophes. En se reportant  la licence
du temps o il crivait, on verra qu'il ne l'a point dpasse, si ce
n'est en latin, et l'on sait quel est le privilge du latin. Ce
privilge doit tre encore plus facilement accord  cette langue,
aujourd'hui qu'on ne la sait plus.

Les _Bijoux_ sont une oeuvre o la jeunesse qui s'en va (Diderot avait
trente-cinq ans) lutte encore avec la maturit qui arrive. Lorsque
Diderot fut  l'entre de la vieillesse, lorsqu'il pensa  runir, chose
qu'il ne fit jamais, les pages qu'il avait semes avec tant
d'insouciance pendant sa vie, il jugea lui-mme svrement cet cart. Il
disait  Naigeon, qui le rapporte dans ses _Mmoires_: Ce ne sont pas
les mauvais livres qui font les mauvaises moeurs d'un peuple, mais ce
sont les mauvaises moeurs d'un peuple qui font les mauvais livres; ce
sont comme les exhalaisons pestilentielles d'un cloaque. Quoique le
mien, ajoutait-il, ft une grande sottise, je suis trs-surpris de n'en
avoir pas,  cette poque, fait de plus grande. Il n'entendait,
continue Naigeon, parler de ce livre, mme en bien, qu'avec chagrin et
avec cet air embarrass que donne le souvenir d'une faute qu'on se
reproche tacitement. Il m'a souvent assur que, s'il tait possible de
rparer cette faute par la perte d'un doigt, il ne balancerait pas d'en
faire le sacrifice  l'entire suppression de ce dlire de son
imagination.

Nous ne doutons pas de ce repentir sincre, mais il est probable
qu'avant de les dtruire, Diderot aurait voulu relire les _Bijoux_;
qu'il aurait alors un peu marchand; qu'aprs avoir offert un doigt, il
aurait dsir que ce ft le plus petit, et de la main gauche; qu'il
aurait demand grce pour les chapitres srieux; qu'il aurait, en fin de
compte, trouv qu'il y en avait si peu qui ne l'taient pas, que cela ne
valait pas la peine de se proccuper des autres outre mesure; que,
d'ailleurs, l'expiation par l'exposition perptuelle de sa faute tait
une punition plus relle que la suppression impossible d'une chose une
fois mise sous les yeux du public; et il aurait fini certainement, aprs
tous ces raisonnements, comme a fini Naigeon, qui, les ayant faits
aussi, et ayant affirm que Diderot aurait banni les _Bijoux_ de toutes
les ditions de ses oeuvres, les insra dans la sienne, en les
augmentant de trois chapitres indits et en disant: J'oserai hasarder
un jugement que l'avenir me parat devoir confirmer:  mesure que les
livres purement et simplement licencieux perdront de leur clbrit,
celui-ci pourrait bien en acqurir, parce qu'on y trouve la satire des
mauvaises moeurs, de la fausse loquence, des prjugs religieux, avec
une connaissance trs-tendue des langues, des sciences et des
beaux-arts, des pages trs-philosophiques et trs-sages, des morceaux
allgoriques remplis de finesse, avec beaucoup de chaleur et de verve.
M. Rosenkranz (_Diderot's Leben und Werke_) signale en effet, parmi ces
morceaux, le _Rve de Mangogul_ (chap. XXXII) comme un chef-d'oeuvre.

Dans son _Catalogue_ (manuscrit, Bibliothque de l'Arsenal), M. de
Paulmy dit: Les _Bijoux indiscrets_, tirs d'un ancien fabliau intitul
les _C. qui parlent_[4]. Il s'est ici fort tendu et forme un roman
trs-libre, mais agrable. On l'attribue  Diderot. La premire dition
est de 1748. C'est ici la seconde, orne de figures moins mdiocres.
L'ouvrage a t traduit en anglais.

[Note 4: Le titre vritable du fabliau est: _Le chevalier qui
faisait parler les c... et les c..._ (Voyez _Fabliaux et Contes_
recueillis par Barbazan, dition de Mon, t. III, p. 409.)]

Il est assez difficile de se reconnatre dans ces ditions de la
premire heure. Dans l'espace de quelques mois, il y en eut six en
Hollande. Elles sont sans date, et portent en gnral l'indication: _Au
Monomotapa_, quoiqu'il y en ait qui portent celle de _Pkin_. La
premire tait en trois volumes in-12[5]. Celle que nous croyons tre la
seconde, d'aprs l'indication de M. de Paulmy, n'en a que deux. Elle a
de fort jolies figures, sans signature. Le frontispice allgorique a
pour sujet: _l'Imagination prenant la plume des mains de la Folie et
l'Amour lui dictant_. La Folie, habille en plerine, debout, un bton
surmont d'une marotte dans la main gauche, tend de la droite une plume
 l'Imagination,  demi vtue, assise sur un tertre,  l'ombre d'un
arbre et au bord d'un ruisseau. L'Amour,  ses pieds, place une feuille
de papier sur ses genoux.

[Note 5: Nous n'avons pas vu cette dition en trois volumes et nous
doutons. Si nous nous en rapportons  un mot du chapitre XXXV, l'dition
originale n'aurait eu que deux volumes.]

La vignette du titre reprsente un lit carr, dont un Amour voltigeant
ferme les rideaux, en tirant la langue et en faisant de la main gauche
le geste que les enfants appellent montrer les cornes.

Il y a, en outre, quatre gravures dans le premier volume et deux dans le
second, aux chapitres: _vocation du gnie_ (IV), les _Gredins_ (XXVI),
la _Petite Jument_ (XXXI), le _Rve de Mangogul_ (XXXII), _vnements
singuliers_ (LI), _Zuleman et Zade_ (LII).

Deux contrefaons, toutes deux du mme nombre de pages, mais avec des
diffrences typographiques dans le texte, ont cette mme suite de
gravures retournes et assez mal excutes, quoique dans l'une d'elles
les premires planches aient des parties d'une grande finesse. Elles se
distinguent par la vignette du titre qui, dans l'une, consiste en un
cadre dans lequel est reprsente une femme  demi nue recevant la
visite d'un pacha vtu seulement d'un turban extravagant. Le cadre est
surmont d'un bois de cerf dans lequel est pass un anneau. Sur une
guirlande, on lit: _Sunt similia tuis_. L'autre porte seulement cette
mme devise en trois lignes sur une plaque encadre de satyres engans
et surmonte d'une tte de cerf.

Cazin a donn une dition in-18 avec les figures rduites. Lombard, de
Langres, dans ses _Souvenirs_, cite ces coquets petits volumes comme
tant de ceux que les colporteurs juifs faisaient passer le plus
facilement et le plus volontiers dans les collges. Ceci explique
suffisamment l'interdiction prononce contre les rimpressions, et la
condamnation insre au _Moniteur_ du 7 aot 1835 contre une dition
(1833) du mme genre et ayant sans doute mme destination.

Voici l'opinion de Clment sur le livre, quand il parut:

Si je vous connais bien, crit-il  son correspondant, vous vous
amuserez encore davantage des _Bijoux indiscrets_[6], grce  Mangogul,
roi de Congo, qui vient de les faire parler avec tant d'loquence...
Vous concevez, monsieur, ce qu'avec une pareille ide on peut amener de
situations: l'auteur en a trouv de bonnes, sans doute... mais il ne
tire pas assez de parti de celles qu'il imagine. Ses dtails sont
faibles, ses digressions frquentes, quelquefois longues, pas toujours
intressantes. En gnral, il n'y a pas assez de chaleur dans
l'excution, de lgret, de fine plaisanterie, de cette fleur de
gaiet, de ces navets heureuses si ncessaires aux bons contes.
(_Cinq Annes littraires_, lettre IV.)

[Note 6: Il venait de lui parler de l'_Histoire du Parlement
d'Angleterre_, par l'abb Raynal.]

On voit que Clment prenait la chose comme il fallait la prendre.
Palissot, plus svre, ne voulut pas rire, et quand Voltaire le pria,
ainsi que l'avait dj fait le comte de B***, aprs la premire dition
de la _Dunciade_, de rayer dans les suivantes ses injures  Diderot, il
rpondit au patriarche avec indignation:

A l'gard de M. Diderot, il est trs-vrai que je ne l'ai jamais vu,
mais je l'ai lu, par malheur pour l'un de nous deux; et d'ailleurs, il
est un de ceux dont j'ai eu le plus  me plaindre. J'en ai bien du
regret, puisque vous paraissez l'aimer. Par la mme raison, je suis plus
fch encore qu'il ait fait l'article _Encyclopdie_, le _Fils naturel_,
le _Pre de famille_, et surtout qu'on lui attribue les _Bijoux
indiscrets_.

La Harpe commence son article sur Diderot, dans la _Philosophie du_
XVIIIe _sicle_, par une violente attaque contre ce livre. Parmi les
reproches qu'il lui adresse, il insiste particulirement sur ce point
que, Mangogul tant videmment Louis XV et Mirzoza Mme de Pompadour,
en ne disant pas d'injures  ces deux personnages, l'auteur n'avait fait
qu'une oeuvre de la plus basse adulation. La Harpe avait  ce
moment--c'tait aprs la Rvolution--la mauvaise habitude de ne pas lire
ce dont il parlait, et le dfaut de ne pas se rappeler ce qu'il avait
lu. Pour donner une ide exacte de sa mthode, nous n'en voulons citer
qu'un exemple, mais il est topique:

L'auteur, dit-il, si complaisant pour les _Sultans_, ne l'tait pas
autant,  beaucoup prs, pour ses confrres les romanciers, car ces
confrres taient des rivaux, et des rivaux alors beaucoup plus connus
que lui. Aussi ne les mnage-t-il pas. Il fait ordonner au sultan de
Congo, pour _somnifre_, la lecture de la _Marianne_, de Marivaux, des
_Confessions_, de Duclos, et des _garements_, de Crbillon fils.
C'taient prcisment les trois romans nouveaux qui avaient eu dans le
temps le plus de succs. Les trois romans que nous a laisss Diderot
n'approchent pas du moindre de ceux-l: jugez de son quit et de sa
modestie.

Jugez de l'quit de La Harpe en ouvrant les _Bijoux_ et en lisant 
l'endroit indiqu par lui, chapitre XLVI, non pas _somnifre_, mais
_anti-somnifre_, ce qui est quelque peu diffrent.

Les _Bijoux_ sont un _livre  clef_. Cette clef n'a point t donne par
M. G. Brunet dans les deux volumes sous ce titre qu'il a tirs des
papiers de Qurard. Nous indiquerons en note les dcouvertes que nous
croirons avoir faites dans cette direction. Mais nous devons, ds 
prsent, dire que, quoiqu'il soit admis, malgr l'irrgularit de la
filiation dans le roman, qu'_Erguebzed_ est Louis XIV; et _Mangogul_,
Louis XV; _Mirzoza_, Mme de Pompadour; _Slim_, le marchal de
Richelieu; le _Congo_, la France; _Banza_, Paris; _Circino_, Newton;
_Olibri_, Descartes; la _Manimonbanda_, la reine Marie Leczinska, les
rapprochements qu'on peut tenter ont si peu de consistance, se trouvent
tellement contredits par d'autres passages, qu'il est difficile de
croire que Diderot ait eu l'intention de faire autre chose qu'une
peinture volontairement vague et indcise. Louis XIV, qui est d'abord
_Erguebzed_, devient plus loin _Kanoglou_; la majeure partie des noms
qu'on reconnat sont de la fin du rgne de ce roi. On aurait donc tort
de chercher un libelle o il n'y a qu'une improvisation qui n'a pas d
mme tre relue par l'auteur.

Selon nous, ce qu'a voulu faire Diderot, c'est surtout la critique de
cette habitude qu'avait Louis XV de se faire lire  son petit lever la
chronique scandaleuse releve pour lui par les agents de M. Berryer,
alors, et plus tard de M. de Sartine[7]. Quant au gnie _Cucufa_, c'est
la personnification du repentir, de la retraite du monde, et l'anneau
qui a de si singulires proprits, c'est certainement le besoin de
parler qui se prsente alors qu'arrive la contrition, et qui pousse les
femmes au confessionnal, o elles disent... tout ou  peu prs tout.

[Note 7: Voyez: _Journal des inspecteurs de M. de Sartine_, Paris et
Bruxelles, 1863, 1 vol. grand in-18, et la _Police dvoile_, par
Manuel; Paris, l'an second de la libert, 2 vol. in-8.]

Mais arrtons-nous vite dans ces essais d'interprtation, en songeant
qu'il ne s'agit point ici d'expliquer le _Second Faust_, mais une simple
bagatelle, et que Diderot se plaint quelque part des commentateurs qui
font dire  leur auteur des choses auxquelles il n'a jamais pens.

Les _Bijoux indiscrets_ ont t traduits en anglais (1749). Les diverses
ditions en franais sont de 1748, 1756, 1772 (d. d'Amsterdam, rare)
in-12; 1786 (Cazin) in-18; 1833 petit in-8, fig.




A ZIMA[8]

[Note 8: Il ne nous semble pas que cette jeune fille puisse tre,
comme on l'a dit, Mme de Puisieux, qui tait jeune, il est vrai, mais
marie. C'est un nom en l'air. Mme de Puisieux serait plutt Agla,
la _sage_ Agla, des plus vertueuses et des moins difiantes.]


Zima, profitez du moment. L'aga Narkis entretient votre mre, et votre
gouvernante guette sur un balcon le retour de votre pre: prenez, lisez,
ne craignez rien. Mais quand on surprendrait _les Bijoux indiscrets_
derrire votre toilette, pensez-vous qu'on s'en tonnt? Non, Zima, non;
on sait que _le Sopha_, _le Tanza_ et _les Confessions_[9] ont t sous
votre oreiller. Vous hsitez encore? Apprenez donc qu'Agla n'a pas
ddaign de mettre la main  l'ouvrage que vous rougissez d'accepter.
Agla, dites-vous, la sage Agla!... Elle-mme. Tandis que Zima
s'ennuyait ou s'garait peut-tre avec le jeune bonze Allluia, Agla
s'amusait innocemment  m'instruire des aventures de Zade, d'Alphane,
de Fanni, etc., me fournissait le peu de traits qui me plaisent dans
l'histoire de Mangogul, la revoyait et m'indiquait les moyens de la
rendre meilleure; car si Agla est une des femmes les plus vertueuses et
les moins difiantes du Congo, c'est aussi une des moins jalouses de bel
esprit et des plus spirituelles. Zima croirait-elle  prsent avoir
bonne grce  faire la scrupuleuse? Encore une fois, Zima, prenez,
lisez, et lisez tout: je n'en excepte pas mme les discours du _Bijou
voyageur_ qu'on vous interprtera, sans qu'il en cote  votre vertu;
pourvu que l'interprte ne soit ni votre directeur ni votre amant.

[Note 9: _Le Sopha_, de Crbillon fils, 1745.--_Tanza et Nadarn_,
du mme. Pkin (_Paris_), 1734.--Les _Confessions du Comte de ***_, par
Duclos. Amsterdam, 1742. (Br.)]




LES BIJOUX INDISCRETS

CHAPITRE PREMIER.

NAISSANCE DE MANGOGUL.


Hiaouf Zls Tanza rgnait depuis longtemps dans la grande Chchiane;
et ce prince voluptueux continuait d'en faire les dlices. Acajou, roi
de Minutie, avait eu le sort prdit par son pre. Zulmis avait vcu. Le
comte de... vivait encore. Splendide, Angola, Misapouf, et quelques
autres potentats des Indes et de l'Asie taient morts subitement. Les
peuples, las d'obir  des souverains imbciles, avaient secou le joug
de leur postrit; et les descendants de ces monarques malheureux
erraient inconnus et presque ignors dans les provinces de leurs
empires. Le petit-fils de l'illustre Scherazade s'tait seul affermi
sur le trne; et il tait obi dans le Mogol sous le nom de
Schachbaam[10], lorsque Mangogul naquit dans le Congo. Le trpas de
plusieurs souverains fut, comme on voit, l'poque funeste de sa
naissance.

[Note 10: Tous les noms qui prcdent celui de Mangogul sont pris
dans les romans du temps et dans _les Mille et une Nuits_, ainsi que la
gographie fantaisiste qui les encadre. Le comte de ***, qui vivait
encore, est celui des _Confessions du Comte de ***_, par
Duclos.--D'aprs Crbillon fils, Hiaouf Zls Tanza veut dire, en
langue chchianienne, _rival du soleil_.]

Erguebzed son pre n'appela point les fes autour du berceau de son
fils, parce qu'il avait remarqu que la plupart des princes de son
temps, dont ces intelligences femelles avaient fait l'ducation,
n'avaient t que des sots. Il se contenta de commander son horoscope 
un certain Codindo, personnage meilleur  peindre qu' connatre.

Codindo tait chef du collge des Aruspices de Banza, anciennement la
capitale de l'empire. Erguebzed lui faisait une grosse pension, et lui
avait accord,  lui et  ses descendants, en faveur du mrite de leur
grand-oncle, qui tait excellent cuisinier, un chteau magnifique sur
les frontires du Congo. Codindo tait charg d'observer le vol des
oiseaux et l'tat du ciel, et d'en faire son rapport  la cour; ce dont
il s'acquittait assez mal. S'il est vrai qu'on avait  Banza les
meilleures pices de thtre et les salles de spectacles les plus laides
qu'il y et dans toute l'Afrique, en revanche, on y avait le plus beau
collge du monde, et les plus mauvaises prdictions.

Codindo, inform de ce qu'on lui voulait au palais d'Erguebzed, partit
fort embarrass de sa personne; car le pauvre homme ne savait non plus
lire aux astres que vous et moi: on l'attendait avec impatience. Les
principaux seigneurs de la cour s'taient rendus dans l'appartement de
la grande sultane. Les femmes, pares magnifiquement, environnaient le
berceau de l'enfant. Les courtisans s'empressaient  fliciter Erguebzed
sur les grandes choses qu'il allait sans doute apprendre de son fils.
Erguebzed tait pre, et il trouvait tout naturel qu'on distingut dans
les traits informes d'un enfant ce qu'il serait un jour. Enfin Codindo
arriva. Approchez, lui dit Erguebzed: lorsque le ciel m'accorda le
prince que vous voyez, je fis prendre avec soin l'instant de sa
naissance, et l'on a d vous en instruire. Parlez sincrement  votre
matre, et annoncez-lui hardiment les destines que le ciel rserve 
son fils.

--Trs-magnanime sultan, rpondit Codindo, le prince n de parents non
moins illustres qu'heureux, ne peut en avoir que de grandes et de
fortunes: mais j'en imposerais  Votre Hautesse, si je me parais devant
elle d'une science que je n'ai point. Les astres se lvent et se
couchent pour moi comme pour les autres hommes; et je n'en suis pas plus
clair sur l'avenir, que le plus ignorant de vos sujets.

--Mais, reprit le sultan, n'tes-vous pas astrologue?

--Magnanime prince, rpondit Codindo, je n'ai point cet honneur.

--Eh! que diable tes-vous donc? lui rpliqua le vieux mais bouillant
Erguebzed.

--Aruspice!

--Oh! parbleu, je n'imaginais pas que vous en eussiez eu la pense.
Croyez-moi, seigneur Codindo, laissez manger en repos vos poulets, et
prononcez sur le sort de mon fils, comme vous ftes dernirement sur le
rhume de la perruche de ma femme.

A l'instant Codindo tira de sa poche une loupe, prit l'oreille gauche de
l'enfant, frotta ses yeux, tourna et retourna ses besicles, lorgna cette
oreille, en fit autant du ct droit, et pronona: que le rgne du jeune
prince serait heureux s'il tait long[11].

[Note 11: L'enfance de Louis XV fut maladive.]

Je vous entends, reprit Erguebzed: mon fils excutera les plus belles
choses du monde, s'il en a le temps. Mais, morbleu, ce que je veux qu'on
me dise, c'est s'il en aura le temps. Que m'importe  moi, lorsqu'il
sera mort, qu'il et t le plus grand prince du monde s'il et vcu? Je
vous appelle pour avoir l'horoscope de mon fils, et vous me faites son
oraison funbre.

Codindo rpondit au prince qu'il tait fch de n'en pas savoir
davantage; mais qu'il suppliait Sa Hautesse de considrer que c'en tait
bien assez pour le peu de temps qu'il tait devin. En effet, le moment
d'auparavant qu'tait Codindo?




CHAPITRE II.

DUCATION DE MANGOGUL.


Je passerai lgrement sur les premires annes de Mangogul. L'enfance
des princes est la mme que celle des autres hommes,  cela prs qu'il
est donn aux princes de dire une infinit de jolies choses avant que de
savoir parler. Aussi le fils d'Erguebzed avait  peine quatre ans, qu'il
avait fourni la matire d'un Mangogulana. Erguebzed qui tait homme de
sens, et qui ne voulait pas que l'ducation de son fils ft aussi
nglige que la sienne l'avait t, appela de bonne heure auprs de lui,
et retint  sa cour, par des pensions considrables, ce qu'il y avait de
grands hommes en tout genre dans le Congo; peintres, philosophes,
potes, musiciens, architectes, matres de danse, de mathmatiques,
d'histoire, matres en fait d'armes, etc. Grce aux heureuses
dispositions de Mangogul, et aux leons continuelles de ses matres, il
n'ignora rien de ce qu'un jeune prince a coutume d'apprendre dans les
quinze premires annes de sa vie, et sut,  l'ge de vingt ans, boire,
manger et dormir aussi parfaitement qu'aucun potentat de son ge.

Erguebzed,  qui le poids des annes commenait  faire sentir celui de
la couronne, las de tenir les rnes de l'empire, effray des troubles
qui le menaaient, plein de confiance dans les qualits suprieures de
Mangogul, et press par des sentiments de religion, pronostics certains
de la mort prochaine, ou de l'imbcillit des grands, descendit du trne
pour y placer son fils; et ce bon prince crut devoir expier dans la
retraite les crimes de l'administration la plus juste dont il ft
mmoire dans les annales du Congo.

Ce fut donc l'an du monde 1,500,000,003,200,001, de l'empire du Congo le
3,900,000,700,03, que commena le rgne de Mangogul, le 1,234,500 de sa
race en ligne directe. Des confrences frquentes avec ses ministres,
des guerres  soutenir, et le maniement des affaires, l'instruisirent en
fort peu de temps de ce qui lui restait  savoir au sortir des mains de
ses pdagogues; et c'tait quelque chose.

Cependant Mangogul acquit en moins de dix annes la rputation de grand
homme. Il gagna des batailles, fora des villes, agrandit son empire,
pacifia ses provinces, rpara le dsordre de ses finances, fit refleurir
les sciences et les arts, leva des difices, s'immortalisa par d'utiles
tablissements, raffermit et corrigea la lgislation, institua mme des
acadmies; et, ce que son universit ne put jamais comprendre, il acheva
tout cela sans savoir un seul mot de latin.

Mangogul ne fut pas moins aimable dans son srail que grand sur le
trne. Il ne s'avisa point de rgler sa conduite sur les usages
ridicules de son pays. Il brisa les portes du palais habit par ses
femmes; il en chassa ces gardes injurieux de leur vertu; il s'en fia
prudemment  elles-mmes de leur fidlit: on entrait aussi librement
dans leurs appartements que dans aucun couvent de chanoinesses de
Flandres; et on y tait sans doute aussi sage. Le bon sultan que ce fut!
il n'eut jamais de pareil que dans quelques romans franais. Il tait
doux, affable, enjou, galant, d'une figure charmante, aimant les
plaisirs, fait pour eux, et renfermait dans sa tte plus d'esprit qu'il
n'y en avait eu dans celle de tous ses prdcesseurs ensemble.

On juge bien qu'avec un si rare mrite, beaucoup de femmes aspirrent 
sa conqute: quelques-unes russirent. Celles qui manqurent son
coeur, tchrent de s'en consoler avec les grands de sa cour. La jeune
Mirzoza fut du nombre des premires[12]. Je ne m'amuserai point 
dtailler les qualits et les charmes de Mirzoza; l'ouvrage serait sans
fin, et je veux que cette histoire en ait une.

[Note 12: Mme de Pompadour (Mme Lenormand d'tioles) avait mis
une certaine persistance  courir aprs le _mouchoir_. Suivant les
chasses, se faisant remarquer par son assiduit  toutes les ftes et
par sa coquetterie, sa faveur tait plutt le rsultat de son habilet
que celui d'un penchant irrsistible de la part du roi.]




CHAPITRE III.

QU'ON PEUT REGARDER COMME LE PREMIER DE CETTE HISTOIRE.


Mirzoza fixait Mangogul depuis plusieurs annes. Ces amants s'taient
dit et rpt mille fois tout ce qu'une passion violente suggre aux
personnes qui ont le plus d'esprit. Ils en taient venus aux
confidences; et ils se seraient fait un crime de se drober la
circonstance de leur vie la plus minutieuse. Ces suppositions
singulires: Si le ciel qui m'a plac sur le trne m'et fait natre
dans un tat obscur, eussiez-vous daign descendre jusqu' moi, Mirzoza
m'et-elle couronn?... Si Mirzoza venait  perdre le peu de charmes
qu'on lui trouve, Mangogul l'aimerait-il toujours? ces suppositions,
dis-je, qui exercent les amants ingnieux, brouillent quelquefois les
amants dlicats, et font mentir si souvent les amants les plus sincres,
taient uses pour eux.

La favorite, qui possdait au souverain degr le talent si ncessaire et
si rare de bien narrer, avait puis l'histoire scandaleuse de Banza.
Comme elle avait peu de temprament[13], elle n'tait pas toujours
dispose  recevoir les caresses du sultan, ni le sultan toujours
d'humeur  lui en proposer. Enfin il y avait des jours o Mangogul et
Mirzoza avaient peu de choses  dire, presque rien  faire, et o, sans
s'aimer moins, ils ne s'amusaient gure. Ces jours taient rares; mais
il y en avait, et il en vint un.

[Note 13: On sait que Mme de Pompadour n'hsita pas, pour
conserver son influence,  se faire reprsenter, auprs de son royal
amant, par des remplaantes choisies par elle.]

Le sultan tait tendu nonchalamment sur une duchesse, vis--vis de la
favorite qui faisait des noeuds sans dire mot. Le temps ne permettait
pas de se promener. Mangogul n'osait proposer un piquet; il y avait prs
d'un quart d'heure que cette situation maussade durait, lorsque le
sultan dit en billant  plusieurs reprises:

Il faut avouer que Gliote[14] a chant comme un ange...

[Note 14: Chanteur de l'Opra trs-recherch des dames. Son nom
s'crit rgulirement Jeliotte.]

--Et que Votre Hautesse s'ennuie  prir, ajouta la favorite.

--Non, madame, reprit Mangogul en billant  demi; le moment o l'on
vous voit n'est jamais celui de l'ennui.

--Il ne tenait qu' vous que cela ft galant, rpliqua Mirzoza; mais
vous rvez, vous tes distrait, vous billez. Prince, qu'avez-vous?

--Je ne sais, dit le sultan.

--Et moi je devine, continua la favorite. J'avais dix-huit ans lorsque
j'eus le bonheur de vous plaire. Il y a quatre ans que vous m'aimez.
Dix-huit et quatre font vingt-deux. Me voil bien vieille.

Mangogul sourit de ce calcul.

Mais si je ne vaux plus rien pour le plaisir, ajouta Mirzoza, je veux
vous faire voir du moins que je suis trs-bonne pour le conseil. La
varit des amusements qui vous suivent n'a pu vous garantir du dgot.
Vous tes dgot. Voil, prince, votre maladie.

--Je ne conviens pas que vous ayez rencontr, dit Mangogul; mais en cas
que cela ft, y sauriez-vous quelque remde?

Mirzoza rpondit au sultan, aprs avoir rv un moment, que Sa Hautesse
lui avait paru prendre tant de plaisir au rcit qu'elle lui faisait des
aventures galantes de la ville, qu'elle regrettait de n'en plus avoir 
lui raconter, ou de n'tre pas mieux instruite de celles de sa cour;
qu'elle aurait essay cet expdient, en attendant qu'elle imagint
mieux.

Je le crois bon, dit Mangogul; mais qui sait les histoires de toutes
ces folles? et quand on les saurait, qui me les rciterait comme vous?

--Sachons-les toujours, reprit Mirzoza. Qui que ce soit qui vous les
raconte, je suis sre que Votre Hautesse gagnera plus par le fond
qu'elle ne perdra par la forme.

--J'imaginerai avec vous, si vous voulez, les aventures des femmes de ma
cour, fort plaisantes, dit Mangogul; mais le fussent-elles cent fois
davantage, qu'importe, s'il est impossible de les apprendre?

--Il pourrait y avoir de la difficult, rpondit Mirzoza: mais je pense
que c'est tout. Le gnie Cucufa, votre parent et votre ami, a fait des
choses plus fortes. Que ne le consultez-vous?

--Ah! joie de mon coeur, s'cria le sultan, vous tes admirable! Je ne
doute point que le gnie n'emploie tout son pouvoir en ma faveur. Je
vais de ce pas m'enfermer dans mon cabinet, et l'voquer.

Alors Mangogul se leva, baisa la favorite sur l'oeil gauche, selon la
coutume du Congo, et partit.




CHAPITRE IV.

VOCATION DU GNIE.


Le gnie Cucufa est un vieil hypocondriaque, qui craignant que les
embarras du monde et le commerce des autres gnies ne fissent obstacle 
son salut, s'est rfugi dans le vide, pour s'occuper tout  son aise
des perfections infinies de la grande Pagode, se pincer, s'gratigner,
se faire des niches, s'ennuyer, enrager et crever de faim. L, il est
couch sur une natte, le corps cousu dans un sac, les flancs serrs
d'une corde, les bras croiss sur la poitrine, et la tte enfonce dans
un capuchon, qui ne laisse sortir que l'extrmit de sa barbe. Il dort;
mais on croirait qu'il contemple. Il n'a pour toute compagnie qu'un
hibou qui sommeille  ses pieds, quelques rats qui rongent sa natte, et
des chauves-souris qui voltigent autour de sa tte: on l'voque en
rcitant au son d'une cloche le premier verset de l'office nocturne des
bramines; alors il relve son capuce, frotte ses yeux, chausse ses
sandales, et part. Figurez-vous un vieux camaldule[15] port dans les
airs par deux gros chats-huants qu'il tiendrait par les pattes: ce fut
dans cet quipage que Cucufa apparut au sultan!

[Note 15: Religieux qui suivent la rgle de saint Benot. (Br.)]

Que la bndiction de Brama soit cans, dit-il en s'abattant.

--_Amen_, rpondit le prince.

--Que voulez-vous, mon fils?

--Une chose fort simple, dit Mangogul; me procurer quelques plaisirs aux
dpens des femmes de ma cour.

--Eh! mon fils, rpliqua Cucufa, vous avez  vous seul plus d'apptit
que tout un couvent de bramines. Que prtendez-vous faire de ce troupeau
de folles?

--Savoir d'elles les aventures qu'elles ont et qu'elles ont eues; et
puis c'est tout.

--Mais cela est impossible, dit le gnie; vouloir que des femmes
confessent leurs aventures, cela n'a jamais t et ne sera jamais.

--Il faut pourtant que cela soit, ajouta le sultan.

A ces mots, le gnie se grattant l'oreille et peignant par distraction
sa longue barbe avec ses doigts, se mit  rver: sa mditation fut
courte.

Mon fils, dit-il  Mangogul, je vous aime; vous serez satisfait.

A l'instant il plongea sa main droite dans une poche profonde, pratique
sous son aisselle, au ct gauche de sa robe, et en tira avec des
images, des grains bnits, de petites pagodes de plomb, des bonbons
moisis, un anneau d'argent, que Mangogul prit d'abord pour une bague de
saint Hubert[16].

[Note 16: On sait que la bague et la clef de saint Hubert ont la
vertu de gurir de la rage. (Br.)--Les bagues qui avaient touch les
reliques du saint, son tombeau ou son tole, avaient une vertu
prservatrice. On les faisait gnralement en argent. Peut-tre en
fait-on encore.]

Vous voyez bien cet anneau, dit-il au sultan; mettez-le  votre doigt,
mon fils. Toutes les femmes sur lesquelles vous en tournerez le chaton,
raconteront leurs intrigues  voix haute, claire et intelligible: mais
n'allez pas croire au moins que c'est par la bouche qu'elles parleront.

--Et par o donc, ventre-saint-gris! s'cria Mangogul, parleront-elles
donc?

--Par la partie la plus franche qui soit en elles, et la mieux instruite
des choses que vous dsirez savoir, dit Cucufa; par leurs bijoux.

--Par leurs bijoux, reprit le sultan, en s'clatant de rire: en voil
bien d'une autre. Des bijoux parlants! cela est d'une extravagance
inoue.

--Mon fils, dit le gnie, j'ai bien fait d'autres prodiges en faveur de
votre grand-pre; comptez donc sur ma parole. Allez, et que Brama vous
bnisse. Faites un bon usage de votre secret, et songez qu'il est des
curiosits mal places.

Cela dit, le cafard hochant de la tte, se raffubla de son capuchon,
reprit ses chats-huants par les pattes, et disparut dans les airs.




CHAPITRE V.

DANGEREUSE TENTATION DE MANGOGUL.


A peine Mangogul fut-il en possession de l'anneau mystrieux de Cucufa,
qu'il fut tent d'en faire le premier essai sur la favorite. J'ai oubli
de dire qu'outre la vertu de faire parler les bijoux des femmes sur
lesquelles on en tournait le chaton, il avait encore celle de rendre
invisible la personne qui le portait au petit doigt. Ainsi Mangogul
pouvait se transporter en un clin d'oeil en cent endroits o il
n'tait point attendu, et voir de ses yeux bien des choses qui se
passent ordinairement sans tmoin; il n'avait qu' mettre sa bague, et
dire: Je veux tre l;  l'instant il y tait. Le voil donc chez
Mirzoza.

Mirzoza qui n'attendait plus le sultan, s'tait fait mettre au lit.
Mangogul s'approcha doucement de son oreiller, et s'aperut  la lueur
d'une bougie de nuit, qu'elle tait assoupie. Bon, dit-il, elle dort:
changeons vite l'anneau de doigt, reprenons notre forme, tournons le
chaton sur cette belle dormeuse, et rveillons un peu son bijou... Mais
qu'est-ce qui m'arrte?... je tremble... se pourrait-il que Mirzoza...
non, cela n'est pas possible; Mirzoza m'est fidle. loignez-vous,
soupons injurieux, je ne veux point, je ne dois point vous couter. Il
dit et porta ses doigts sur l'anneau; mais les en cartant aussi
promptement que s'il et t de feu, il s'cria en lui-mme: Que
fais-je, malheureux! je brave les conseils de Cucufa. Pour satisfaire
une sotte curiosit, je vais m'exposer  perdre ma matresse et la
vie... Si son bijou s'avisait d'extravaguer, je ne la verrais plus, et
j'en mourrais de douleur. Et qui sait ce qu'un bijou peut avoir dans
l'me? L'agitation de Mangogul ne lui permettait gure de s'observer:
il pronona ces dernires paroles un peu haut, et la favorite
s'veilla...

Ah! prince, lui dit-elle, moins surprise que charme de sa prsence,
vous voil! pourquoi ne vous a-t-on point annonc? Est-ce  vous
d'attendre mon rveil?

Mangogul rpondit  la favorite, en lui communiquant le succs de
l'entrevue de Cucufa, lui montra l'anneau qu'il en avait reu, et ne lui
cacha rien de ses proprits.

Ah! quel secret diabolique vous a-t-il donn l? s'cria Mirzoza. Mais,
prince, comptez-vous en faire quelque usage?

--Comment, ventrebleu! dit le sultan, si j'en veux faire usage? Je
commence par vous, si vous me raisonnez.

La favorite,  ces terribles mots, plit, trembla, se remit, et conjura
le sultan par Brama et par toutes les Pagodes des Indes et du Congo, de
ne point prouver sur elle un secret qui marquait peu de confiance en sa
fidlit.

Si j'ai toujours t sage, continua-t-elle, mon bijou ne dira mot, et
vous m'aurez fait une injure que je ne vous pardonnerai jamais: s'il
vient  parler, je perdrai votre estime et votre coeur, et vous en
serez au dsespoir. Jusqu' prsent vous vous tes, ce me semble, assez
bien trouv de notre liaison; pourquoi s'exposer  la rompre? Prince,
croyez-moi, profitez des avis du gnie; il a de l'exprience, et les
avis de gnies sont toujours bons  suivre.

--C'est ce que je me disais  moi-mme, lui rpondit Mangogul, quand
vous vous tes veille: cependant si vous eussiez dormi deux minutes de
plus, je ne sais ce qui en serait arriv.

--Ce qui en serait arriv, dit Mirzoza, c'est que mon bijou ne vous
aurait rien appris, et que vous m'auriez perdue pour toujours.

--Cela peut tre, reprit Mangogul; mais  prsent que je vois tout le
danger que j'ai couru, je vous jure par la Pagode ternelle, que vous
serez excepte du nombre de celles sur lesquelles je tournerai ma
bague.

Mirzoza prit alors un air assur, et se mit  plaisanter d'avance aux
dpens des bijoux que le prince allait mettre  la question.

Le bijou de Cydalise, disait-elle, a bien des choses  raconter; et
s'il est aussi indiscret que sa matresse, il ne s'en fera gure prier.
Celui d'Haria n'est plus de ce monde; et Votre Hautesse n'en apprendra
que des contes de ma grand'mre. Pour celui de Glauc, je le crois bon 
consulter: elle est coquette et jolie.

--Et c'est justement par cette raison, rpliqua le sultan, que son bijou
sera muet.

--Adressez-vous donc, repartit la sultane,  celui de Phdime; elle est
galante et laide.

--Oui, continua le sultan; et si laide, qu'il faut tre aussi mchante
que vous pour l'accuser d'tre galante. Phdime est sage; c'est moi qui
vous le dis, et qui en sais quelque chose.

--Sage tant qu'il vous plaira, reprit la favorite; mais elle a de
certains yeux gris qui disent le contraire.

--Ses yeux en ont menti, rpondit brusquement le sultan; vous
m'impatientez avec votre Phdime: ne dirait-on pas qu'il n'y ait que ce
bijou  questionner?

--Mais peut-on, sans offenser Votre Hautesse, ajouta Mirzoza, lui
demander quel est celui qu'elle honorera de son choix?

--Nous verrons tantt, dit Mangogul, au cercle de la Manimonbanda (c'est
ainsi qu'on appelle dans le Congo la grande sultane). Nous n'en
manquerons pas si tt, et lorsque nous serons ennuys des bijoux de ma
cour, nous pourrons faire un tour  Banza: peut-tre trouverons-nous
ceux des bourgeoises plus raisonnables que ceux des duchesses.

--Prince, dit Mirzoza, je connais un peu les premires, et je peux vous
assurer qu'elles ne sont que plus circonspectes.

--Bientt nous en saurons des nouvelles: mais je ne peux m'empcher de
rire, continua Mangogul, quand je me figure l'embarras et la surprise de
ces femmes aux premiers mots de leurs bijoux; ah! ah! ah! Songez,
dlices de mon coeur, que je vous attendrai chez la grande sultane, et
que je ne ferai point usage de mon anneau que vous n'y soyez.

--Prince, au moins, dit Mirzoza, je compte sur la parole que vous m'avez
donne.

Mangogul sourit de ses alarmes, lui ritra ses promesses, y joignit
quelques caresses, et se retira.




CHAPITRE VI.

PREMIER ESSAI DE L'ANNEAU.

ALCINE.


Mangogul se rendit le premier chez la grande sultane; il y trouva toutes
les femmes occupes d'un cavagnole[17]: il parcourut des yeux celles
dont la rputation tait faite, rsolu d'essayer son anneau sur une
d'elles, et il ne fut embarrass que du choix. Il tait incertain par
qui commencer, lorsqu'il aperut dans une croise une jeune dame du
palais de la Manimonbanda: elle badinait avec son poux; ce qui parut
singulier au sultan, car il y avait plus de huit jours qu'ils taient
maris: ils s'taient montrs dans la mme loge  l'Opra, et dans la
mme calche au petit cours ou au bois de Boulogne; ils avaient achev
leurs visites, et l'usage les dispensait de s'aimer, et mme de se
rencontrer. Si ce bijou, disait Mangogul en lui-mme, est aussi fou que
sa matresse, nous allons avoir un monologue rjouissant. Il en tait
l du sien, quand la favorite parut.

[Note 17: Jeu de hasard fort  la mode, un peu dans le genre du
biribi et de notre loto. Voyez _Promenade du Sceptique_, t. I.]

Soyez la bienvenue, lui dit le sultan  l'oreille. J'ai jet mon plomb
en vous attendant.

--Et sur qui? lui demanda Mirzoza.

--Sur ces gens que vous voyez foltrer dans cette croise, lui rpondit
Mangogul du coin de l'oeil.

--Bien dbut, reprit la favorite.

Alcine (c'est le nom de la jeune dame) tait vive et jolie. La cour du
sultan n'avait gure de femmes plus aimables, et n'en avait aucune de
plus galante. Un mir du sultan s'en tait entt. On ne lui laissa
point ignorer ce que la chronique avait publi d'Alcine; il en fut
alarm, mais il suivit l'usage: il consulta sa matresse sur ce qu'il en
devait penser. Alcine lui jura que ces calomnies taient les discours de
quelques fats qui se seraient tus, s'ils avaient eu des raisons de
parler: qu'au reste il n'y avait rien de fait, et qu'il tait le matre
d'en croire tout ce qu'il jugerait  propos. Cette rponse assure
convainquit l'mir amoureux de l'innocence de sa matresse. Il conclut,
et prit le titre d'poux d'Alcine avec toutes ses prrogatives.

Le sultan tourna sa bague sur elle. Un grand clat de rire, qui tait
chapp  Alcine  propos de quelques discours saugrenus que lui tenait
son poux, fut brusquement syncop par l'opration de l'anneau; et l'on
entendit aussitt murmurer sous ses jupes: Me voil donc titr;
vraiment j'en suis fort aise; il n'est rien tel que d'avoir un rang. Si
l'on et cout mes premiers avis, on m'et trouv mieux qu'un mir;
mais un mir vaut encore mieux que rien.

A ces mots, toutes les femmes quittrent le jeu, pour chercher d'o
partait la voix. Ce mouvement fit un grand bruit.

Silence, dit Mangogul; ceci mrite attention.

On se tut, et le bijou continua: Il faut qu'un poux soit un hte bien
important,  en juger par les prcautions que l'on prend pour le
recevoir. Que de prparatifs! quelle profusion d'eau de myrte[18]!
Encore une quinzaine de ce rgime, et c'tait fait de moi; je
disparaissais, et monsieur l'mir n'avait qu' chercher gte ailleurs,
ou qu' m'embarquer pour l'le Jonquille[19]. Ici mon auteur dit que
toutes les femmes plirent, se regardrent sans mot dire, et tinrent un
srieux qu'il attribue  la crainte que la conversation ne s'engaget et
ne devnt gnrale. Cependant, continua le bijou d'Alcine, il m'a
sembl que l'mir n'avait pas besoin qu'on y ft tant de faons; mais je
reconnais ici la prudence de ma matresse; elle mit les choses au
pis-aller; et je fus trait pour monsieur comme pour son petit cuyer.

[Note 18: Astringent.]

[Note 19: Dans _Tanza_, l'le Jonquille est la rsidence du gnie
_Mange-Taupes_. C'est l que Nadarn est envoye par l'oracle pour
vaincre l'obstacle, d'un genre analogue  celui dont parle Alcine, qui
s'opposait  son mariage effectif.]

Le bijou allait continuer ses extravagances, lorsque le sultan,
s'apercevant que cette scne trange scandalisait la pudique
Manimonbanda, interrompit l'orateur en retournant sa bague. L'mir avait
disparu aux premiers mots du bijou de sa femme. Alcine, sans se
dconcerter, simula quelque temps un assoupissement; cependant les
femmes chuchetaient[20] qu'elle avait des vapeurs. Eh oui, dit un
petit-matre, des vapeurs! Cicogne[21] les nomme hystriques; c'est
comme qui dirait des choses qui viennent de la rgion infrieure. Il a
pour cela un lixir divin; c'est un principe, principiant, principi,
qui ravive... qui... je le proposerai  madame. On sourit de ce
persiflage, et notre cynique reprit:

[Note 20: Chuchetaient et non chuchotaient. (Br.)--Cette forme est
en effet dans les auteurs du XVIe sicle et dans Furetire et Richelet;
mais chuchoter a prvalu.]

[Note 21: Ou Sigogne, garon tanneur, soldat aux gardes,
aide-apothicaire, enfin mdecin et un peu charlatan, grce  la
protection de Chirac.]

Rien n'est plus vrai, mesdames; j'en ai us, moi qui vous parle, pour
une dperdition de substance.

--Une dperdition de substance! Monsieur le marquis, reprit une jeune
personne, qu'est-ce que cela?

--Madame, rpondit le marquis, c'est un de ces petits accidents fortuits
qui arrivent... Eh! mais tout le monde connat cela.

Cependant l'assoupissement simul finit. Alcine se mit au jeu aussi
intrpidement que si son bijou n'et rien dit, ou que s'il et dit les
plus belles choses du monde. Elle fut mme la seule qui joua sans
distraction. Cette sance lui valut des sommes considrables. Les autres
ne savaient ce qu'elles faisaient, ne reconnaissaient plus leurs
figures, oubliaient leurs numros, ngligeaient leurs avantages,
arrosaient[22]  contretemps et commettaient cent autres bvues, dont
Alcine profitait. Enfin, le jeu finit, et chacun se retira.

[Note 22: Payaient.]

Cette aventure fit grand bruit  la cour,  la ville et dans tout le
Congo. Il en courut des pigrammes: le discours du bijou d'Alcine fut
publi, revu, corrig, augment et comment par les agrables de la
cour. On chansonna l'mir; sa femme fut immortalise. On se la montrait
aux spectacles; elle tait courue dans les promenades; on s'attroupait
autour d'elle, et elle entendait bourdonner  ses cts: Oui, la voil;
c'est elle-mme; son bijou a parl pendant plus de deux heures de
suite.

Alcine soutint sa rputation nouvelle avec un sang-froid admirable. Elle
couta tous ces propos, et beaucoup d'autres, avec une tranquillit que
les autres femmes n'avaient point. Elles s'attendaient  tout moment 
quelque indiscrtion de la part de leurs bijoux; mais l'aventure du
chapitre suivant acheva de les troubler.

Lorsque le cercle s'tait spar, Mangogul avait donn la main  la
favorite, et l'avait remise dans son appartement. Il s'en manquait
beaucoup qu'elle et cet air vif et enjou, qui ne l'abandonnait gure.
Elle avait perdu considrablement au jeu, et l'effet du terrible anneau
l'avait jete dans une rverie dont elle n'tait pas encore bien
revenue. Elle connaissait la curiosit du sultan, et elle ne comptait
pas assez sur les promesses d'un homme moins amoureux que despotique,
pour tre libre de toute inquitude.

Qu'avez-vous, dlices de mon me? lui dit Mangogul; je vous trouve
rveuse.

--J'ai jou, lui rpondit Mirzoza, d'un guignon qui n'a point d'exemple;
j'ai perdu la possibilit: j'avais douze tableaux; je ne crois pas
qu'ils aient marqu trois fois.

--Cela est dsolant, rpondit Mangogul: mais que pensez-vous de mon
secret?

--Prince, lui dit la favorite, je persiste  le tenir pour diabolique;
il vous amusera sans doute; mais cet amusement aura des suites funestes.
Vous allez jeter le trouble dans toutes les maisons, dtromper des
maris, dsesprer des amants, perdre des femmes, dshonorer des filles,
et faire cent autres vacarmes. Ah! prince, je vous conjure...

--Eh! jour de Dieu, dit Mangogul, vous moralisez comme Nicole! je
voudrais bien savoir  propos de quoi l'intrt de votre prochain vous
touche aujourd'hui si vivement. Non, madame, non; je conserverai mon
anneau. Et que m'importent  moi ces maris dtromps, ces amants
dsesprs, ces femmes perdues, ces filles dshonores, pourvu que je
m'amuse? Suis-je donc sultan pour rien[23]? A demain, madame; il faut
esprer que les scnes qui suivront seront plus comiques que la
premire, et qu'insensiblement vous y prendrez got.

[Note 23: Ce n'est certainement pas ce passage que La Harpe pouvait
traiter de basse adulation.]

--Je n'en crois rien, seigneur, reprit Mirzoza.

--Et moi je vous rponds que vous trouverez des bijoux plaisants, et si
plaisants, que vous ne pourrez vous dfendre de leur donner audience. Et
o en seriez-vous donc, si je vous les dputais en qualit
d'ambassadeurs? Je vous sauverai, si vous voulez, l'ennui de leurs
harangues; mais pour le rcit de leurs aventures, vous l'entendrez de
leur bouche ou de la mienne. C'est une chose dcide; je n'en peux rien
rabattre; prenez sur vous de vous familiariser avec ces nouveaux
discoureurs.

A ces mots, il l'embrassa, et passa dans son cabinet, rflchissant sur
l'preuve qu'il venait de faire, et remerciant dvotieusement le gnie
Cucufa.




CHAPITRE VII.

SECOND ESSAI DE L'ANNEAU.

LES AUTELS.


Il y avait pour le lendemain un petit souper chez Mirzoza. Les personnes
nommes s'assemblrent de bonne heure dans son appartement. Avant le
prodige de la veille, on s'y rendait par got; ce soir, on n'y vint que
par biensance: toutes les femmes eurent un air contraint et ne
parlrent qu'en monosyllabes; elles taient aux aguets, et s'attendaient
 tout moment que quelque bijou se mlerait de la conversation. Malgr
la dmangeaison qu'elles avaient de mettre sur le tapis la msaventure
d'Alcine, aucune n'osa prendre sur soi d'en entamer le propos; ce n'est
pas qu'on ft retenu par sa prsence; quoique comprise dans la liste du
souper, elle ne parut point; on devina qu'elle avait la migraine.
Cependant, soit qu'on redoutt moins le danger, parce que de toute la
journe on n'avait entendu parler que des bouches, soit qu'on feignt de
s'enhardir, la conversation, qui languissait, s'anima; les femmes les
plus suspectes composrent leur maintien, jourent l'assurance; et
Mirzoza demanda au courtisan Zgris, s'il n'y avait rien d'intressant.

Madame, rpondit Zgris, on vous avait fait part du prochain mariage de
l'aga Chazour avec la jeune Sibrine; je vous annonce que tout est
rompu.

--A quel propos? interrompit la favorite.

--A propos d'une voix trange, continua Zgris, que Chazour dit avoir
entendue  la toilette de sa princesse; depuis hier, la cour du sultan
est pleine de gens qui vont prtant l'oreille, dans l'esprance de
surprendre, je ne sais comment, des aveux qu'assurment on n'a nulle
envie de leur faire.

--Mais cela est fou, rpliqua la favorite: le malheur d'Alcine, si c'en
est un, n'est rien moins qu'avr; on n'a point encore approfondi...

--Madame, interrompit Zelmade, je l'ai entendu trs-distinctement; elle
a parl sans ouvrir la bouche; les faits ont t bien articuls; et il
n'tait pas trop difficile de deviner d'o partait ce son
extraordinaire. Je vous avoue que j'en serais morte  sa place.

--Morte! reprit Zgris; on survit  d'autres accidents.

--Comment, s'cria Zelmade, en est-il un plus terrible que
l'indiscrtion d'un bijou? il n'y a donc plus de milieu. Il faut ou
renoncer  la galanterie, ou se rsoudre  passer pour galante.

--En effet, dit Mirzoza, l'alternative est cruelle.

--Non, madame, non, reprit une autre; vous verrez que les femmes
prendront leur parti. On laissera parler les bijoux tant qu'ils
voudront, et l'on ira son train sans s'embarrasser du qu'en dira-t-on.
Et qu'importe, aprs tout, que ce soit le bijou d'une femme ou son amant
qui soit indiscret? en sait-on moins les choses?

--Tout bien considr, continua une troisime, si les aventures d'une
femme doivent tre divulgues, il vaut mieux que ce soit par son bijou
que par son amant.

--L'ide est singulire, dit la favorite...

--Et vraie, reprit celle qui l'avait hasarde; car prenez garde que pour
l'ordinaire un amant est mcontent, avant que de devenir indiscret, et
ds lors tent de se venger en outrant les choses: au lieu qu'un bijou
parle sans passion, et n'ajoute rien  la vrit.

--Pour moi, reprit Zelmade, je ne suis point de cet avis; c'est moins
ici l'importance des dpositions qui perd le coupable, que la force du
tmoignage. Un amant qui dshonore par ses discours l'autel sur lequel
il a sacrifi, est une espce d'impie qui ne mrite aucune croyance:
mais si l'autel lve la voix, que rpondre?

--Que l'autel ne sait ce qu'il dit, rpliqua la seconde.

Monima rompit le silence qu'elle avait gard jusque-l, pour dire d'un
ton tran et d'un air nonchalant: Ah! que mon autel, puisque autel y
a, parle ou se taise, je ne crains rien de ses discours.

Mangogul entrait  l'instant, et les dernires paroles de Monima ne lui
chapprent point. Il tourna sa bague sur elle, et l'on entendit son
bijou s'crier: N'en croyez rien; elle ment. Ses voisines
s'entre-regardant, se demandrent  qui appartenait le bijou qui venait
de rpondre.

Ce n'est pas le mien, dit Zelmade.

--Ni le mien, dit une autre.

--Ni le mien, dit Monima.

--Ni le mien, dit le sultan.

Chacune, et la favorite comme les autres, se tint sur la ngative.

Le sultan profitant de cette incertitude, et s'adressant aux dames:
Vous avez donc des autels? leur dit-il; eh bien! comment sont-ils
fts? Tout en parlant, il tourna successivement, mais avec
promptitude, sa bague sur toutes les femmes,  l'exception de Mirzoza;
et chaque bijou rpondant  son tour, on entendit sur diffrents tons:
Je suis frquent, dlabr, dlaiss, parfum, fatigu, mal servi,
ennuy, etc. Tous dirent leur mot, mais si brusquement, qu'on n'en put
faire au juste l'application. Leur jargon, tantt sourd et tantt
glapissant, accompagn des clats de rire de Mangogul et de ses
courtisans, fit un bruit d'une espce nouvelle. Les femmes convinrent,
avec un air trs-srieux, que cela tait fort plaisant. Comment, dit le
sultan; mais nous sommes trop heureux que les bijoux veuillent bien
parler notre langue, et faire la moiti des frais de la conversation. La
socit ne peut que gagner infiniment  cette duplication d'organes.
Nous parlerons aussi peut-tre, nous autres hommes, par ailleurs que par
la bouche. Que sait-on? ce qui s'accorde si bien avec les bijoux,
pourrait tre destin  les interroger et  leur rpondre: cependant mon
anatomiste pense autrement.




CHAPITRE VIII.

TROISIME ESSAI DE L'ANNEAU.

LE PETIT SOUPER.


On servit, on soupa, on s'amusa d'abord aux dpens de Monima: toutes les
femmes accusaient unanimement son bijou d'avoir parl le premier; et
elle aurait succomb sous cette ligue, si le sultan n'et pris sa
dfense.

Je ne prtends point, disait-il, que Monima soit moins galante que
Zelmade, mais je crois son bijou plus discret. D'ailleurs, lorsque la
bouche et le bijou d'une femme se contredisent, lequel croire?

--Seigneur, rpondit un courtisan, j'ignore ce que les bijoux diront par
la suite; mais jusqu' prsent ils ne se sont expliqus que sur un
chapitre qui leur est trs-familier. Tant qu'ils auront la prudence de
ne parler que de ce qu'ils entendent, je les croirai comme des oracles.

--On pourrait, dit Mirzoza, en consulter de plus srs.

--Madame, reprit Mangogul, quel intrt auraient ceux-ci de dguiser la
vrit? Il n'y aurait qu'une chimre d'honneur qui pt les y porter;
mais un bijou n'a point de ces chimres: ce n'est pas l le lieu des
prjugs.

--Une chimre d'honneur! dit Mirzoza; des prjugs! si Votre Hautesse
tait expose aux mmes inconvnients que nous, elle sentirait que ce
qui intresse la vertu n'est rien moins que chimrique.

Toutes les dames, enhardies par la rponse de la sultane, soutinrent
qu'il tait superflu de les mettre  de certaines preuves; et Mangogul
qu'au moins ces preuves taient presque toujours dangereuses.

Ces propos conduisirent au vin de Champagne; on s'y livra, on se mit en
pointe; et les bijoux s'chauffrent: c'tait l'instant o Mangogul
s'tait propos de recommencer ses malices. Il tourna sa bague sur une
jeune femme fort enjoue, assise assez proche de lui et place en face
de son poux; et l'on entendit s'lever de dessous la table un bruit
plaintif, une voix faible et languissante qui disait:

Ah! que je suis harass! je n'en puis plus, je suis sur les dents.

--Comment, de par la Pagode Pongo Sabiam, s'cria Husseim, le bijou de
ma femme parle; et que peut-il dire?

--Nous allons entendre, rpondit le sultan...

--Prince, vous me permettrez de n'tre pas du nombre de ses auditeurs,
rpliqua Husseim; et s'il lui chappait quelques sottises, Votre
Hautesse pense-t-elle?...

--Je pense que vous tes fou, rpondit le sultan, de vous alarmer pour
le caquet d'un bijou: ne sait-on pas une bonne partie de ce qu'il pourra
dire, et ne devine-t-on pas le reste? Asseyez-vous donc, et tchez de
vous amuser.

Husseim s'assit, et le bijou de sa femme se mit  jaser comme une pie.

Aurai-je toujours ce grand flandrin de Valanto? s'cria-t-il, j'en ai
vu qui finissaient, mais celui-ci...

A ces mots, Husseim se leva comme un furieux, se saisit d'un couteau,
s'lana  l'autre bord de la table, et perait le sein de sa femme si
ses voisins ne l'eussent retenu.

Husseim, lui dit le sultan, vous faites trop de bruit; on n'entend
rien. Ne dirait-on pas que le bijou de votre femme soit le seul qui
n'ait pas le sens commun? Et o en seraient ces dames si leurs maris
taient de votre humeur? Comment, vous voil dsespr pour une
misrable petite aventure d'un Valanto, qui ne finissait pas!
Remettez-vous  votre place, prenez votre parti en galant homme, songez
 vous observer, et  ne pas manquer une seconde fois  un prince qui
vous admet  ses plaisirs.

Tandis qu'Husseim, dissimulant sa rage, s'appuyait sur le dos d'une
chaise, les yeux ferms et la main applique sur le front, le sultan
tournait subitement son anneau, et le bijou continuait: Je
m'accommoderais assez du jeune page de Valanto; mais je ne sais quand il
commencera. En attendant que l'un commence et que l'autre finisse, je
prends patience avec le bramine Egon. Il est hideux, il faut en
convenir; mais son talent est de finir et de recommencer. Oh, qu'un
bramine est un grand homme!

Le bijou en tait  cette exclamation, lorsqu'Husseim rougit de
s'affliger pour une femme qui n'en valait pas la peine, et se mit  rire
comme le reste de la compagnie; mais il la gardait bonne  son pouse.
Le souper fini, chacun reprit la route de son htel, except Husseim,
qui conduisit sa femme dans une maison de filles voiles, et l'y
enferma. Mangogul, instruit de sa disgrce, la visita. Il trouva toute
la maison occupe  la consoler, mais plus encore  lui tirer le sujet
de son exil.

C'est pour une vtille, leur disait-elle, que je suis ici. Hier 
souper chez le sultan, on avait fouett le champagne, sabl le tokai; on
ne savait plus gure ce qu'on disait, lorsque mon bijou s'est avis de
babiller. Je ne sais quels ont t ses propos; mais mon poux en a pris
de l'humeur.

--Assurment, madame, il a tort, lui rpondaient les nonnains; on ne se
fche point ainsi pour des bagatelles...

--Comment, votre bijou a parl! Mais parle-t-il encore? Ah! que nous
serions charmes de l'entendre! Il ne peut s'exprimer qu'avec esprit et
grce.

Elles furent satisfaites, car le sultan tourna son anneau sur la pauvre
recluse, et son bijou les remercia de leurs politesses, leur protestant,
au demeurant, que, quelque charm qu'il ft de leur compagnie, il
s'accommoderait mieux de celle d'un bramine.

Le sultan profita de l'occasion pour apprendre quelques particularits
de la vie de ces filles. Sa bague interrogea le bijou d'une jeune
recluse nomme Clanthis; et le bijou prtendu virginal confessa deux
jardiniers, un bramine et trois cavaliers; et raconta comme quoi, 
l'aide d'une mdecine et de deux saignes, elle avait vit de donner du
scandale. Zphirine avoua, par l'organe de son bijou, qu'elle devait au
petit commissionnaire de la maison le titre honorable de mre. Mais une
chose qui tonna le sultan, c'est que quoique ces bijoux squestrs
s'expliquassent en termes fort indcents, les vierges  qui ils
appartenaient les coutaient sans rougir; ce qui lui fit conjecturer
que, si l'on manquait d'exercice dans ces retraites, on y avait en
revanche beaucoup de spculation.

Pour s'en claircir, il tourna son anneau sur une novice de quinze 
seize ans. Flora, rpondit son bijou, a lorgn plus d'une fois 
travers la grille un jeune officier. Je suis sr qu'elle avait du got
pour lui: son petit doigt me l'a dit. Mal en prit  Flora. Les
anciennes la condamnrent  deux mois de prire et de discipline; et
ordonnrent des prires pour que les bijoux de la communaut
demeurassent muets.




CHAPITRE IX.

TAT DE L'ACADMIE DES SCIENCES DE BANZA.


Mangogul avait  peine abandonn les recluses entre lesquelles je
l'avais laiss, qu'il se rpandit  Banza que toutes les filles de la
congrgation du coccix de Brama parlaient par le bijou. Ce bruit, que le
procd violent d'Husseim accrditait, piqua la curiosit des savants.
Le phnomne fut constat; et les esprits forts commencrent  chercher
dans les proprits de la matire l'explication d'un fait qu'ils avaient
d'abord trait d'impossible. Le caquet des bijoux produisit une infinit
d'excellents ouvrages; et ce sujet important enfla les recueils des
acadmies de plusieurs mmoires qu'on peut regarder comme les derniers
efforts de l'esprit humain.

Pour former et perptuer celle des sciences de Banza, on avait appel,
et l'on appelait sans cesse ce qu'il y avait d'hommes clairs dans le
Congo, le Monomugi[24], le Blguanze et les royaumes circonvoisins.
Elle embrassait, sous diffrents titres, toutes les personnes
distingues dans l'histoire naturelle, la physique, les mathmatiques,
et la plupart de celles qui promettaient de s'y distinguer un jour. Cet
essaim d'abeilles infatigables travaillait sans relche  la recherche
de la vrit; et, chaque anne, le public recueillait, dans un volume
rempli de dcouvertes, les fruits de leurs travaux.

[Note 24: Dans les cartes du XVIIIe sicle, le Monomugi est un
royaume situ au nord-est du Congo. Il rpond, ici,  l'Allemagne du
Nord et parfois  l'Angleterre.]

Elle tait alors divise en deux factions, l'une compose des
vorticoses, et l'autre des attractionnaires. Olibri, habile gomtre et
grand physicien, fonda la secte des vorticoses[25]. Circino, habile
physicien et grand gomtre, fut le premier attractionnaire[26]. Olibri
et Circino se proposrent l'un et l'autre d'expliquer la nature. Les
principes d'Olibri ont au premier coup d'oeil une simplicit qui
sduit: ils satisfont en gros aux principaux phnomnes; mais ils se
dmentent dans les dtails. Quant  Circino, il semble partir d'une
absurdit: mais il n'y a que le premier pas qui lui cote. Les dtails
minutieux qui ruinent le systme d'Olibri affermissent le sien. Il suit
une route obscure  l'entre, mais qui s'claire  mesure qu'on avance.
Celle, au contraire, d'Olibri, claire  l'entre, va toujours en
s'obscurcissant. La philosophie de celui-ci demande moins d'tude que
d'intelligence. On ne peut tre disciple de l'autre, sans avoir beaucoup
d'intelligence et d'tude. On entre sans prparation dans l'cole
d'Olibri; tout le monde en a la clef. Celle de Circino n'est ouverte
qu'aux premiers gomtres. Les tourbillons d'Olibri sont  la porte de
tous les esprits. Les forces centrales de Circino ne sont faites que
pour les algbristes du premier ordre. Il y aura donc toujours cent
vorticoses contre un attractionnaire; et un attractionnaire vaudra
toujours cent vorticoses. Tel tait aussi l'tat de l'acadmie des
sciences de Banza, lorsqu'elle agita la matire des bijoux indiscrets.

[Note 25: Partisans du systme des tourbillons de Descartes.]

[Note 26: On sait que le systme de Newton est fond sur le principe
de l'attraction des corps clestes.]

Ce phnomne donnait peu de prise; il chappait  l'attraction: la
matire subtile n'y venait gure. Le directeur avait beau sommer ceux
qui avaient quelques ides de les communiquer, un silence profond
rgnait dans l'assemble. Enfin le vorticose Persiflo, dont on avait des
traits sur une infinit de sujets qu'il n'avait point entendus, se
leva, et dit: Le fait, messieurs, pourrait bien tenir au systme du
monde: je le souponnerais d'avoir en gros la mme cause que les mares.
En effet, remarquez que nous sommes aujourd'hui dans la pleine lune de
l'quinoxe; mais, avant que de compter sur ma conjecture, il faut
entendre ce que les bijoux diront le mois prochain.

On haussa les paules. On n'osa pas lui reprsenter qu'il raisonnait
comme un bijou; mais, comme il a de la pntration, il s'aperut tout
d'un coup qu'on le pensait.

L'attractionnaire Rciproco prit la parole, et ajouta: Messieurs, j'ai
des tables dduites d'une thorie sur la hauteur des mares dans tous
les ports du royaume. Il est vrai que les observations donnent un peu le
dmenti  mes calculs; mais j'espre que cet inconvnient sera rpar
par l'utilit qu'on en tirera si le caquet des bijoux continue de cadrer
avec les phnomnes du flux et reflux.

Un troisime se leva, s'approcha de la planche, traa sa figure et dit:
Soit un bijou A B, etc...

Ici, l'ignorance des traducteurs nous a frustrs d'une dmonstration que
l'auteur africain nous avait conserve sans doute. A la suite d'une
lacune de deux pages ou environ, on lit: Le raisonnement de Rciproco
parut dmonstratif; et l'on convint, sur les essais qu'on avait faits de
sa dialectique, qu'il parviendrait un jour  dduire que les femmes
doivent parler aujourd'hui par le bijou de ce qu'elles ont entendu de
tout temps par l'oreille.

Le docteur Orcotome[27], de la tribu des anatomistes, dit ensuite:
Messieurs, j'estime qu'il serait plus  propos d'abandonner un
phnomne, que d'en chercher la cause dans des hypothses en l'air.
Quant  moi, je me serais tu, si je n'avais eu que des conjectures
futiles  vous proposer; mais j'ai examin, tudi, rflchi. J'ai vu
des bijoux dans le paroxysme; et je suis parvenu,  l'aide de la
connaissance des parties et de l'exprience,  m'assurer que celle que
nous appelons en grec le _delphus_, a toutes les proprits de la
trache, et qu'il y a des sujets qui peuvent parler aussi bien par le
bijou que par la bouche. Oui, messieurs, le _delphus_ est un instrument
 corde et  vent, mais beaucoup plus  corde qu' vent. L'air extrieur
qui s'y porte fait proprement l'office d'un archet sur les fibres
tendineuses des ailes que j'appellerai rubans ou cordes vocales. C'est
la douce collision de cet air et des cordes vocales qui les oblige 
frmir; et c'est par leurs vibrations plus ou moins promptes qu'elles
rendent diffrents sons. La personne modifie ces sons  discrtion,
parle, et pourrait mme chanter.

[Note 27: La Mettrie, dans le _Supplment  l'Ouvrage de Pnlope_
ou _Machiavel en mdecine_ (1750), donne le mme nom  Ferrein, auteur
d'un systme sur le mcanisme de la voix.]

Comme il n'y a que deux rubans ou cordes vocales, et qu'elles sont
sensiblement de la mme longueur, on me demandera sans doute comment
elles suffisent pour donner la multitude des tons graves et aigus, forts
et faibles, dont la voix humaine est capable. Je rponds, en suivant la
comparaison de cet organe aux instruments de musique, que leur
allongement et accourcissement suffisent pour produire ces effets.

Que ces parties soient capables de distension et de contraction, c'est
ce qu'il est inutile de dmontrer dans une assemble de savants de votre
ordre; mais qu'en consquence de cette distension et contraction, le
_delphus_ puisse rendre des sons plus ou moins aigus, en un mot, toutes
les inflexions de la voix et les tons du chant, c'est un fait que je me
flatte de mettre hors de doute. C'est  l'exprience que j'en
appellerai. Oui, messieurs, je m'engage  faire raisonner, parler, et
mme chanter devant vous, et _delphus_ et bijoux.

Ainsi harangua Orcotome, ne se promettant pas moins que d'lever les
bijoux au niveau des traches d'un de ses confrres, dont la jalousie
avait attaqu vainement les succs.




CHAPITRE X,

MOINS SAVANT ET MOINS ENNUYEUX QUE LE PRCDENT.

SUITE DE LA SANCE ACADMIQUE.


Il parut, aux difficults qu'on proposa  Orcotome, en attendant ses
expriences, qu'on trouvait ses ides moins solides qu'ingnieuses. Si
les bijoux ont la facult naturelle de parler, pourquoi, lui dit-on,
ont-ils tant attendu pour en faire usage? S'il tait de la bont de
Brama,  qui il a plu d'inspirer aux femmes un si violent dsir de
parler, de doubler en elles les organes de la parole, il est bien
trange qu'elles aient ignor ou nglig si longtemps ce don prcieux de
la nature. Pourquoi le mme bijou n'a-t-il parl qu'une fois? pourquoi
n'ont-ils parl tous que sur la mme matire? Par quel mcanisme se
fait-il qu'une des bouches se tait forcment, tandis que l'autre parle?
D'ailleurs, ajoutait-on,  juger du caquet des bijoux par les
circonstances dans lesquelles la plupart d'entre eux ont parl, et par
les choses qu'ils ont dites, il y a tout lieu de croire qu'il est
involontaire, et que ces parties auraient continu d'tre muettes, s'il
et t dans la puissance de celles qui les portaient de leur imposer
silence.

Orcotome se mit en devoir de satisfaire  ces objections, et soutint que
les bijoux ont parl de tout temps; mais si bas, que ce qu'ils disaient
tait quelquefois  peine entendu, mme de celles  qui ils
appartenaient; qu'il n'est pas tonnant qu'ils aient hauss le ton de
nos jours, qu'on a pouss la libert de la conversation au point qu'on
peut, sans impudence et sans indiscrtion, s'entretenir des choses qui
leur sont le plus familires; que, s'ils n'ont parl haut qu'une fois,
il ne faut pas en conclure que cette fois sera la seule; qu'il y a bien
de la diffrence entre tre muet et garder le silence; que, s'ils n'ont
tous parl que de la mme matire, c'est qu'apparemment c'est la seule
dont ils aient des ides; que ceux qui n'ont point encore parl
parleront; que s'ils se taisent, c'est qu'ils n'ont rien  dire, ou
qu'ils sont mal conforms, ou qu'ils manquent d'ides ou de termes.

En un mot, continua-t-il, prtendre qu'il tait de la bont de Brama
d'accorder aux femmes le moyen de satisfaire le dsir violent qu'elles
ont de parler, en multipliant en elles les organes de la parole, c'est
convenir que, si ce bienfait entranait  sa suite des inconvnients, il
tait de sa sagesse de les prvenir; et c'est ce qu'il a fait, en
contraignant une des bouches  garder le silence, tandis que l'autre
parle. Il n'est dj que trop incommode pour nous que les femmes
changent d'avis d'un instant  l'autre: qu'et-ce donc t, si Brama
leur et laiss la facilit d'tre de deux sentiments contradictoires en
mme temps? D'ailleurs, il n'a t donn de parler que pour se faire
entendre: or, comment les femmes qui ont bien de la peine  s'entendre
avec une seule bouche, se seraient-elles entendues en parlant avec
deux?

Orcotome venait de rpondre  beaucoup de choses; mais il croyait avoir
satisfait  tout; il se trompait. On le pressa, et il tait prt 
succomber, lorsque le physicien Cimonaze le secourut. Alors la dispute
devint tumultueuse: on s'carta de la question, on se perdit, on revint,
on se perdit encore, on s'aigrit, on cria, on passa des cris aux
injures, et la sance acadmique finit.




CHAPITRE XI.

QUATRIME ESSAI DE L'ANNEAU.

L'CHO.


Tandis que le caquet des bijoux occupait l'acadmie, il devint dans les
cercles la nouvelle du jour, et la matire du lendemain et de plusieurs
autres jours: c'tait un texte inpuisable. Aux faits vritables on en
ajoutait de faux; tout passait: le prodige avait rendu tout croyable. On
vcut dans les conversations plus de six mois l-dessus.

Le sultan n'avait prouv que trois fois son anneau; cependant on dbita
dans un cercle de dames qui avaient le tabouret chez la Manimonbanda, le
discours du bijou d'une prsidente puis celui d'une marquise: ensuite on
rvla les pieux secrets d'une dvote; enfin ceux de bien des femmes qui
n'taient pas l; et Dieu sait les propos qu'on fit tenir  leurs
bijoux: les gravelures n'y furent pas pargnes; des faits on en vint
aux rflexions.

Il faut avouer, dit une des dames, que ce sortilge (car c'en est un
jet sur les bijoux) nous tient dans un tat cruel. Comment! tre
toujours en apprhension d'entendre sortir de soi une voix impertinente!

--Mais, madame, lui rpondit une autre, cette frayeur nous tonne de
votre part: quand un bijou n'a rien de ridicule  dire, qu'importe qu'il
se taise ou qu'il parle?

--Il importe tant, reprit la premire, que je donnerais sans regret la
moiti de mes pierreries pour tre assure que le mien se taira.

--En vrit, lui rpliqua la seconde, il faut avoir de bonnes raisons de
mnager les gens, pour acheter si cher leur discrtion.

--Je n'en ai pas de meilleures qu'une autre, repartit Cphise; cependant
je ne m'en ddis pas. Vingt mille cus pour tre tranquille, ce n'est
pas trop; car je vous dirai franchement que je ne suis pas plus sre de
mon bijou que de ma bouche: or il m'est chapp bien des sottises en ma
vie. J'entends tous les jours tant d'aventures incroyables dvoiles,
attestes, dtailles par des bijoux, qu'en en retranchant les trois
quarts, le reste suffirait pour dshonorer. Si le mien tait seulement
la moiti aussi menteur que tous ceux-l, je serais perdue. N'tait-ce
donc pas assez que notre conduite ft en la puissance de nos bijoux,
sans que notre rputation dpendt encore de leurs discours?

--Quant  moi, rpondit vivement Ismne, sans m'embarquer dans des
raisonnements sans fin, je laisse aller les choses leur train. Si c'est
Brama qui fait parler les bijoux, comme mon bramine me l'a prouv, il ne
souffrira point qu'ils mentent: il y aurait de l'impit  assurer le
contraire. Mon bijou peut donc parler quand et tant qu'il voudra: que
dira-t-il, aprs tout?

On entendit alors une voix sourde qui semblait sortir de dessous terre,
et qui rpondit comme par cho: Bien des choses. Ismne ne s'imaginant
point d'o venait la rponse, s'emporta, apostropha ses voisines, et fit
durer l'amusement du cercle. Le sultan, ravi de ce qu'elle prenait le
change, quitta son ministre, avec qui il confrait  l'cart, s'approcha
d'elle, et lui dit: Prenez garde, madame, que vous n'ayez admis
autrefois dans votre confidence quelqu'une de ces dames, et que leurs
bijoux n'aient la malice de rappeler des histoires dont le vtre aurait
perdu le souvenir.

En mme temps, tournant et retournant sa bague  propos, Mangogul
tablit entre la dame et son bijou, un dialogue assez singulier. Ismne,
qui avait toujours assez bien men ses petites affaires, et qui n'avait
jamais eu de confidentes, rpondit au sultan que tout l'art des
mdisants serait ici superflu.

Peut-tre, rpondit la voix inconnue.

--Comment! peut-tre? reprit Ismne pique de ce doute injurieux.
Qu'aurais-je  craindre d'eux?...

--Tout, s'ils en savaient autant que moi.

--Et que savez-vous?

--Bien des choses, vous dis-je.

--Bien des choses, cela annonce beaucoup, et ne signifie rien.
Pourriez-vous en dtailler quelques-unes?

--Sans doute.

--Et dans quel genre encore? Ai-je eu des affaires de coeur?

--Non.

--Des intrigues? des aventures?

--Tout justement.

--Et avec qui, s'il vous plat? avec des petits-matres, des militaires,
des snateurs?

--Non.

--Des comdiens?

--Non.

--Vous verrez que ce sera avec mes pages, mes laquais, mon directeur, ou
l'aumnier de mon mari.

--Non.

--Monsieur l'imposteur, vous voil donc  bout?

--Pas tout  fait.

--Cependant, je ne vois plus personne avec qui l'on puisse avoir des
aventures. Est-ce avant, est-ce aprs mon mariage? rpondez donc,
impertinent.

--Ah! madame, trve d'invectives, s'il vous plat; ne forcez point le
meilleur de vos amis  quelques mauvais procds.

--Parlez, mon cher; dites, dites tout; j'estime aussi peu vos services,
que je crains peu votre indiscrtion: expliquez-vous, je vous le
permets; je vous en somme.

--A quoi me rduisez-vous, Ismne? ajouta le bijou, en poussant un
profond soupir.

--A rendre justice  la vertu.

--Eh bien, vertueuse Ismne, ne vous souvient-il plus du jeune Osmin, du
sangiac[28] Zgris, de votre matre de danse Alaziel, de votre matre de
musique Almoura?

[Note 28: Nom gnrique des provinces et des gouverneurs de ces
provinces en Turquie.]

--Ah, quelle horreur! s'cria Ismne; j'avais une mre trop vigilante,
pour m'exposer  de pareils dsordres; et mon mari, s'il tait ici,
attesterait qu'il m'a trouve telle qu'il me dsirait.

--Eh oui, reprit le bijou, grce au secret d'Alcine[29], votre intime.

[Note 29: Voir plus haut, p. 151.]

--Cela est d'un ridicule si extravagant et si grossier, rpondit Ismne,
qu'on est dispense de le repousser. Je ne sais, continua-t-elle, quel
est le bijou de ces dames qui se prtend si bien instruit de mes
affaires, mais il vient de raconter des choses dont le mien ignore
jusqu'au premier mot.

--Madame, lui rpondit Cphise, je puis vous assurer que le mien s'est
content d'couter.

Les autres femmes en dirent autant, et l'on se mit au jeu, sans
connatre prcisment l'interlocuteur de la conversation que je viens de
rapporter.




CHAPITRE XII.

CINQUIME ESSAI DE L'ANNEAU.

LE JEU.


La plupart des femmes qui faisaient la partie de la Manimonbanda
jouaient avec acharnement; et il ne fallait point avoir la sagacit de
Mangogul pour s'en apercevoir. La passion du jeu est une des moins
dissimules; elle se manifeste, soit dans le gain, soit dans la perte,
par des symptmes frappants. Mais d'o leur vient cette fureur? se
disait-il en lui-mme; comment peuvent-elles se rsoudre  passer les
nuits autour d'une table de pharaon,  trembler dans l'attente d'un as
ou d'un sept? cette frnsie altre leur sant et leur beaut, quand
elles en ont, sans compter les dsordres o je suis sr qu'elle les
prcipite.

J'aurais bien envie, dit-il tout bas  Mirzoza, de faire ici un coup de
ma tte.

--Et quel est ce beau coup de tte que vous mditez? lui demanda la
favorite.

--Ce serait, lui rpondit Mangogul, de tourner mon anneau sur la plus
effrne de ces brelandires, de questionner son bijou, de transmettre
par cet organe un bon avis  tous ces maris imbciles qui laissent
risquer  leurs femmes l'honneur et la fortune de leur maison sur une
carte ou sur un d.

--Je gote fort cette ide, lui rpliqua Mirzoza; mais sachez, prince,
que la Manimonbanda vient de jurer par ses pagodes, qu'il n'y aurait
plus de cercle chez elle, si elle se trouvait encore une fois expose 
l'impudence des Engastrimuthes.

--Comment avez-vous dit, dlices de mon me? interrompit le sultan.

--J'ai dit, lui rpondit la favorite, le nom que la pudique Manimonbanda
donne  toutes celles dont les bijoux savent parler.

--Il est de l'invention de son sot de bramine, qui se pique de savoir le
grec et d'ignorer le congeois, rpliqua le sultan; cependant, n'en
dplaise  la Manimonbanda et  son chapelain, je dsirerais interroger
le bijou de Manille; et il serait  propos que l'interrogatoire se ft
ici pour l'dification du prochain.

--Prince, si vous m'en croyez, dit Mirzoza, vous pargnerez ce
dsagrment  la grande sultane: vous le pouvez sans que votre curiosit
ni la mienne y perdent. Que ne vous prsentez-vous chez Manille?

--J'irai, puisque vous le voulez, dit Mangogul.

--Mais  quelle heure? lui demanda la sultane.

--Sur le minuit, rpondit le sultan.

--A minuit, elle joue, dit la favorite.

--J'attendrai donc jusqu' deux heures, rpondit Mangogul.

--Prince, vous n'y pensez pas, rpliqua Mirzoza; c'est la plus belle
heure du jour pour les joueuses. Si Votre Hautesse m'en croit, elle
prendra Manille dans son premier somme, entre sept et huit.

Mangogul suivit le conseil de Mirzoza et visita Manille sur les sept
heures. Ses femmes allaient la mettre au lit. Il jugea,  la tristesse
qui rgnait sur son visage, qu'elle avait jou de malheur: elle allait,
venait, s'arrtait, levait les yeux au ciel, frappait du pied,
s'appuyait les poings sur les yeux et marmottait entre ses dents quelque
chose que le sultan ne put entendre. Ses femmes, qui la dshabillaient,
suivaient en tremblant tous ses mouvements; et si elles parvinrent  la
coucher, ce ne fut pas sans avoir essuy des brusqueries et mme pis.
Voil donc Manille au lit, n'ayant fait pour toute prire du soir que
quelques imprcations contre un maudit as venu sept fois de suite en
perte. Elle eut  peine les yeux ferms, que Mangogul tourna sa bague
sur elle. A l'instant son bijou s'cria douloureusement: Pour le coup,
je suis repic et capot. Le sultan sourit de ce que chez Manille tout
parlait jeu, jusqu' son bijou. Non, continua le bijou, je ne jouerai
jamais contre Abidul; il ne sait que tricher. Qu'on ne me parle plus de
Dars; on risque avec lui des coups de malheur. Ismal est assez beau
joueur; mais ne l'a pas qui veut. C'tait un trsor que Mazulim, avant
que d'avoir pass par les mains de Crissa. Je ne connais point de joueur
plus capricieux que Zulmis. Rica l'est moins; mais le pauvre garon est
 sec. Que faire de Lazuli? la plus jolie femme de Banza ne lui ferait
pas jouer gros. Le mince joueur que Molli! En vrit, la dsolation
s'est mise parmi les joueurs; et bientt l'on ne saura plus avec qui
faire sa partie.

Aprs cette jrmiade, le bijou se jeta sur les coups singuliers dont il
avait t tmoin et s'puisa sur la constance et les ressources de sa
matresse dans les revers. Sans moi, dit-il, Manille se serait ruine
vingt fois: tous les trsors du sultan n'auraient point acquitt les
dettes que j'ai payes. En une sance au brelan, elle perdit contre un
financier et un abb plus de dix mille ducats: il ne lui restait que ses
pierreries; mais il y avait trop peu de temps que son mari les avait
dgages pour oser les risquer. Cependant elle avait pris des cartes, et
il lui tait venu un de ces jeux sduisants que la fortune vous envoie
lorsqu'elle est sur le point de vous gorger: on la pressait de parler.
Manille regardait ses cartes, mettait la main dans sa bourse, d'o elle
tait bien certaine de ne rien tirer; revenait  son jeu, l'examinait
encore et ne dcidait rien.

Madame va-t-elle enfin? lui dit le financier.

--Oui, va, dit-elle... va... va, mon bijou.

--Pour combien? reprit Turcars.

--Pour cent ducats, dit Manille.

L'abb se retira; le bijou lui parut trop cher. Turcars tpa: Manille
perdit et paya.

La sotte vanit de possder un bijou titr piqua Turcars: il s'offrit
de fournir au jeu de ma matresse,  condition que je servirais  ses
plaisirs: ce fut aussitt une affaire arrange. Mais comme Manille
jouait gros et que son financier n'tait pas inpuisable, nous vmes
bientt le fond de ses coffres.

Ma matresse avait apprt le pharaon le plus brillant: tout son monde
tait invit: on ne devait ponter qu'aux ducats. Nous comptions sur la
bourse de Turcars; mais le matin de ce grand jour, ce faquin nous
crivit qu'il n'avait pas un sou et nous laissa dans le dernier des
embarras: il fallait s'en tirer, et il n'y avait pas un moment  perdre.
Nous nous rabattmes sur un vieux chef de bramines,  qui nous vendmes
bien cher quelques complaisances qu'il sollicitait depuis un sicle.
Cette sance lui cota deux fois le revenu de son bnfice.

Cependant Turcars revint au bout de quelques jours. Il tait
dsespr, disait-il, que madame l'et pris au dpourvu: il comptait
toujours sur ses bonts:

Mais vous comptez mal, mon cher, lui rpondit Manille; dcemment je ne
peux plus vous recevoir. Quand vous tiez en tat de prter, on savait
dans le monde pourquoi je vous souffrais; mais  prsent que vous n'tes
bon  rien, vous me perdriez d'honneur.

Turcars fut piqu de ce discours, et moi aussi; car c'tait peut-tre
le meilleur garon de Banza. Il sortit de son assiette ordinaire pour
faire entendre  Manille qu'elle lui cotait plus que trois filles
d'Opra qui l'auraient amus davantage.

Ah! s'cria-t-il douloureusement, que ne m'en tenais-je  ma petite
lingre! cela m'aimait comme une folle: je la faisais si aise avec un
taffetas!

Manille, qui ne gotait pas les comparaisons, l'interrompit d'un ton 
le faire trembler, et lui ordonna de sortir sur-le-champ. Turcars la
connaissait; et il aima mieux s'en retourner paisiblement par l'escalier
que de passer par les fentres.

Manille emprunta dans la suite d'un autre bramine qui venait,
disait-elle, la consoler dans ses malheurs: l'homme saint succda au
financier; et nous le remboursmes de ses consolations en mme monnaie.
Elle me perdit encore d'autres fois; et l'on sait que les dettes du jeu
sont les seules qu'on paye dans le monde.

S'il arrive  Manille de jouer heureusement, c'est la femme du Congo la
plus rgulire. A son jeu prs, elle met dans sa conduite une rforme
qui surprend; on ne l'entend point jurer; elle fait bonne chre, paye sa
marchande de modes et ses gens, donne  ses femmes, dgage quelquefois
ses nippes et caresse son danois et son poux; mais elle hasarde trente
fois par mois ces heureuses dispositions et son argent sur un as de
pique. Voil la vie qu'elle a mene, qu'elle mnera; et Dieu sait
combien de fois encore je serai mis en gage.

Ici le bijou se tut, et Mangogul alla se reposer. On l'veilla sur les
cinq heures du soir; et il se rendit  l'Opra, o il avait promis  la
favorite de se trouver.




CHAPITRE XIII.

SIXIME ESSAI DE L'ANNEAU

DE L'OPRA DE BANZA[30].

[Note 30: Les critiques d'art musical, qui se sont frquemment
occups des opinions de Diderot sur la musique de son temps, se sont
tous, sans en excepter le dernier en date, M. Adolphe Jullien[A], borns
 lire le _Neveu de Rameau_. Ils auraient d, comme on le voit par ce
chapitre, remonter plus haut, et ils auraient vu que Diderot n'avait
point t seulement l'cho de son voisinage, mais qu'il s'tait vraiment
proccup de l'art dont il parlait. On se convaincra, par la suite de
cette dition (section _Beaux-Arts_), qu'il n'avait pas mme ddaign
d'apprendre le mtier, au mme titre que ceux qu'il dcrivait dans
l'_Encyclopdie_, pour en parler en conscience.]

[Note A: _La Musique et les Philosophes au XVIIIe sicle_, 1873,
in-8.]

De tous les spectacles de Banza, il n'y avait que l'Opra qui se
soutnt. Utmiutsol[31] et Uremifasolasiututut[32], musiciens clbres,
dont l'un commenait  vieillir et l'autre ne faisait que de natre,
occupaient alternativement la scne lyrique. Ces deux auteurs originaux
avaient chacun leurs partisans: les ignorants et les barbons tenaient
tous pour Utmiutsol; la jeunesse et les virtuoses taient pour
Uremifasolasiututut; et les gens de got, tant jeunes que barbons,
faisaient grand cas de tous les deux.

[Note 31: Lulli.]

[Note 32: Rameau. Le premier vrai succs de Rameau est _Hippolyte et
Aricie_, en 1738.]

Uremifasolasiututut, disaient ces derniers, est excellent lorsqu'il est
bon; mais il dort de temps en temps: et  qui cela n'arrive-t-il pas?
Utmiutsol est plus soutenu, plus gal: il est rempli de beauts;
cependant il n'en a point dont on ne trouve des exemples, et mme plus
frappants, dans son rival, en qui l'on remarque des traits qui lui sont
propres et qu'on ne rencontre que dans ses ouvrages. Le vieux Utmiutsol
est simple, naturel, uni, trop uni quelquefois, et c'est sa faute. Le
jeune Uremifasolasiututut est singulier, brillant, compos, savant, trop
savant[33] quelquefois: mais c'est peut-tre la faute de son auditeur;
l'un n'a qu'une ouverture, belle  la vrit, mais rpte  la tte de
toutes ses pices; l'autre a fait autant d'ouvertures que de pices; et
toutes passent pour des chefs-d'oeuvre. La nature conduisait Utmiutsol
dans les voies de la mlodie; l'tude et l'exprience ont dcouvert 
Uremifasolasiututut les sources de l'harmonie. Qui sut dclamer, et qui
rcitera jamais comme l'ancien? qui nous fera des ariettes lgres, des
airs voluptueux et des symphonies de caractre comme le moderne?
Utmiutsol a seul entendu le dialogue. Avant Uremifasolasiututut,
personne n'avait distingu les nuances dlicates qui sparent le tendre
du voluptueux, le voluptueux du passionn, le passionn du lascif:
quelques partisans de ce dernier prtendent mme que si le dialogue
d'Utmiutsol est suprieur au sien, c'est moins  l'ingalit de leurs
talents qu'il faut s'en prendre qu' la diffrence des potes qu'ils ont
employs... Lisez, lisez, s'crient-ils, la scne de _Dardanus_[34], et
vous serez convaincu que si l'on donne de bonnes paroles 
Uremifasolasiututut, les scnes charmantes d'Utmiutsol renatront. Quoi
qu'il en soit, de mon temps, toute la ville courait aux tragdies de
celui-ci, et l'on s'touffait aux ballets de celui-l.

[Note 33: C'tait un reproche fait  Rameau par J.-J. Rousseau entre
autres. Il est vrai que Rousseau en a dit de toutes couleurs au sujet de
la musique, et qu'il est revenu  Rameau quand il a pu se croire seul de
son avis.]

[Note 34: _Dardanus_, opra de La Brure, mis en musique par Rameau,
et reprsent le jeudi 19 novembre 1739. (Br.)]

On donnait alors  Banza un excellent ouvrage d'Uremifasolasiututut,
qu'on n'aurait jamais reprsent qu'en bonnet de nuit, si la sultane
favorite n'et eu la curiosit de le voir: encore l'indisposition
priodique des bijoux favorisa-t-elle la jalousie des petits violons et
fit-elle manquer l'actrice principale. Celle qui la doublait avait la
voix moins belle; mais comme elle ddommageait par son jeu, rien
n'empcha le sultan et la favorite d'honorer ce spectacle de leur
prsence.

Mirzoza tait arrive; Mangogul arrive; la toile se lve: on commence.
Tout allait  merveille; la Chevalier[35] avait fait oublier la Le
Maure[36], et l'on en tait au quatrime acte, lorsque le sultan
s'avisa, dans le milieu d'un choeur qui durait trop  son gr et qui
avait dj fait biller deux fois la favorite, de tourner sa bague sur
toutes les chanteuses. On ne vit jamais sur la scne un tableau d'un
comique plus singulier. Trente filles restrent muettes tout  coup:
elles ouvraient de grandes bouches et gardaient les attitudes thtrales
qu'elles avaient auparavant. Cependant leurs bijoux s'gosillaient 
force de chanter, celui-ci un pont-neuf, celui-l un vaudeville
polisson, un autre une parodie fort indcente, et tous des extravagances
relatives  leurs caractres. On entendait d'un ct, _oh! vraiment ma
commre, oui_; de l'autre, _quoi, douze fois!_ ici, _qui me baise?
est-ce Blaise?_ l, _rien, pre Cyprien, ne vous retient_. Tous enfin se
montrent sur un ton si haut, si baroque et si fou, qu'ils formrent le
choeur le plus extraordinaire, le plus bruyant et le plus ridicule
qu'on et entendu devant et depuis celui des..... no..... d..... on.....
(Le manuscrit s'est trouv corrompu dans cet endroit.)

[Note 35: Son genre tait le grand, les fureurs, etc. _Anecdotes
dramatiques._]

[Note 36: Une des plus belles voix qui aient t entendues 
l'Opra; a quitt le thtre en 1727 et y reparut en 1730. Elle s'est
encore retire plusieurs fois, et est toujours revenue au grand
contentement du public. Mais il en est priv sans esprance depuis
1750. _Id._]

Cependant l'orchestre allait toujours son train, et les ris du parterre,
de l'amphithtre et des loges se joignirent au bruit des instruments et
aux chants des bijoux pour combler la cacophonie.

Quelques-unes des actrices, craignant que leurs bijoux, las de fredonner
des sottises, ne prissent le parti d'en dire, se jetrent dans les
coulisses; mais elles en furent quittes pour la peur. Mangogul, persuad
que le public n'en apprendrait rien de nouveau, retourna sa bague.
Aussitt les bijoux se turent, les ris cessrent, le spectacle se calma,
la pice reprit et s'acheva paisiblement. La toile tomba; la sultane et
le sultan disparurent; et les bijoux de nos actrices se rendirent o ils
taient attendus pour s'occuper  autre chose qu' chanter.

Cette aventure fit grand bruit. Les hommes en riaient, les femmes s'en
alarmaient, les bonzes s'en scandalisaient et la tte en tournait aux
acadmiciens. Mais qu'en disait Orcotome? Orcotome triomphait. Il avait
annonc dans un de ses mmoires que les bijoux chanteraient
infailliblement; ils venaient de chanter, et ce phnomne, qui droutait
ses confrres, tait un nouveau trait de lumire pour lui et achevait de
confirmer son systme.




CHAPITRE XIV.

EXPRIENCES D'ORCOTOME.


C'tait le quinze de la lune de... qu'Orcotome avait lu son mmoire 
l'acadmie et communiqu ses ides sur le caquet des bijoux. Comme il y
annonait de la manire la plus assure des expriences infaillibles,
rptes plusieurs fois, et toujours avec succs, le grand nombre en fut
bloui. Le public conserva quelque temps les impressions favorables
qu'il avait reues, et Orcotome passa pendant six semaines entires pour
avoir fait d'assez belles dcouvertes.

Il n'tait question, pour achever son triomphe, que de rpter en
prsence de l'acadmie les fameuses expriences qu'il avait tant
prnes. L'assemble convoque  ce sujet fut des plus brillantes. Les
ministres s'y rendirent: le sultan mme ne ddaigna pas de s'y trouver;
mais il garda l'invisible.

Comme Mangogul tait grand faiseur de monologues, et que la futilit des
conversations de son temps l'avait entich de l'habitude du soliloque:
Il faut, disait-il en lui-mme, qu'Orcotome soit un fieff charlatan,
ou le gnie, mon protecteur, un grand sot. Si l'acadmicien, qui n'est
assurment pas un sorcier, peut rendre la parole  des bijoux morts, le
gnie qui me protge avait grand tort de faire un pacte et de donner son
me au diable pour la communiquer  des bijoux pleins de vie.

Mangogul s'embarrassait dans ces rflexions lorsqu'il se trouva dans le
milieu de son acadmie. Orcotome eut, comme on voit, pour spectateurs,
tout ce qu'il y avait  Banza de gens clairs sur la matire des
bijoux. Pour tre content de son auditoire, il ne lui manqua que de le
contenter: mais le succs de ses expriences fut des plus malheureux.
Orcotome prenait un bijou, y appliquait la bouche, soufflait  perte
d'haleine, le quittait, le reprenait, en essayait un autre, car il en
avait apport de tout ge, de toute grandeur, de tout tat, de toute
couleur; mais il avait beau souffler, on n'entendait que des sons
inarticuls et fort diffrents de ceux qu'il promettait.

Il se fit alors un murmure qui le dconcerta pour un moment, mais il se
remit et allgua que de pareilles expriences ne se faisaient pas
aisment devant un aussi grand nombre de personnes; et il avait raison.

Mangogul indign se leva, partit, et reparut en un clin d'oeil chez la
sultane favorite.

Eh bien! prince, lui dit-elle en l'apercevant, qui l'emporte de vous ou
d'Orcotome? car ses bijoux ont fait merveilles, il n'en faut pas
douter.

Le sultan fit quelques tours en long et en large, sans lui rpondre.

Mais, reprit la favorite, Votre Hautesse me parat mcontente.

--Ah! madame, rpliqua le sultan, la hardiesse de cet Orcotome est
incomparable. Qu'on ne m'en parle plus... Que direz-vous, races futures,
lorsque vous apprendrez que le grand Mangogul faisait cent mille cus de
pension  de pareilles gens, tandis que de braves officiers qui avaient
arros de leur sang les lauriers qui lui ceignaient le front, en taient
rduits  quatre cents livres de rente?... Ah! ventrebleu, j'enrage!
J'ai pris de l'humeur pour un mois.

En cet endroit Mangogul se tut, et continua de se promener dans
l'appartement de la favorite. Il avait la tte baisse; il allait,
venait, s'arrtait et frappait de temps en temps du pied. Il s'assit un
instant, se leva brusquement, prit cong de Mirzoza, oublia de la
baiser, et se retira dans son appartement.

L'auteur africain qui s'est immortalis par l'histoire des hauts et
merveilleux faits d'Erguebzed et de Mangogul, continue en ces termes:

A la mauvaise humeur de Mangogul, on crut qu'il allait bannir tous les
savants de son royaume. Point du tout. Le lendemain il se leva gai, fit
une course de bague dans la matine, soupa le soir avec ses favoris et
la Mirzoza sous une magnifique tente dresse dans les jardins du srail,
et ne parut jamais moins occup d'affaires d'tat.

Les esprits chagrins, les frondeurs du Congo et les nouvellistes de
Banza ne manqurent pas de reprendre cette conduite. Et que ne
reprennent pas ces gens-l? Est-ce l, disaient-ils dans les promenades
et les cafs, est-ce l gouverner un tat! avoir la lance au poing tout
le jour, et passer les nuits  table!

--Ah! si j'tais sultan, s'criait un petit snateur ruin par le jeu,
spar d'avec sa femme, et dont les enfants avaient la plus mauvaise
ducation du monde: si j'tais sultan, je rendrais le Congo bien
autrement florissant. Je voudrais tre la terreur de mes ennemis et
l'amour de mes sujets. En moins de six mois, je remettrais en vigueur la
police, les lois, l'art militaire et la marine. J'aurais cent vaisseaux
de haut bord. Nos landes seraient bientt dfriches, et nos grands
chemins rpars. J'abolirais ou du moins je diminuerais de moiti les
impts. Pour les pensions, messieurs les beaux esprits, vous n'en
tteriez, ma foi, que d'une dent. De bons officiers, Pongo Sabiam! de
bons officiers, de vieux soldats, des magistrats comme nous autres, qui
consacrons nos travaux et nos veilles  rendre aux peuples la justice:
voil les hommes sur qui je rpandrais mes bienfaits.

--Ne vous souvient-il plus, messieurs, ajoutait d'un ton capable un
vieux politique dent, en cheveux plats, en pourpoint perc par le
coude, et en manchettes dchires, de notre grand empereur Abdelmalec,
de la dynastie des Abyssins, qui rgnait il y a deux mille trois cent
octante et cinq ans? Ne vous souvient-il plus comme quoi il fit empaler
deux astronomes, pour s'tre mcompts de trois minutes dans la
prdiction d'une clipse, et dissquer tout vif son chirurgien et son
premier mdecin, pour lui avoir ordonn de la manne  contre-temps?

--Et puis je vous demande, continuait un autre,  quoi bon tous ces
bramines oisifs, cette vermine qu'on engraisse de notre sang? Les
richesses immenses dont ils regorgent ne conviendraient-elles pas mieux
 d'honntes gens comme nous?

On entendait d'un autre ct: Connaissait-on, il y a quarante ans, la
nouvelle cuisine et les liqueurs de Lorraine? On s'est prcipit dans un
luxe qui annonce la destruction prochaine de l'empire, suite ncessaire
du mpris des Pagodes et de la dissolution des moeurs. Dans le temps
qu'on ne mangeait  la table du grand Kanoglou que des grosses viandes,
et que l'on n'y buvait que du sorbet, quel cas aurait-on fait des
dcoupures, des vernis de Martin, et de la musique de Rameau? Les filles
d'opra n'taient pas plus inhumaines que de nos jours; mais on les
avait  bien meilleur prix. Le prince, voyez-vous, gte bien des choses.
Ah! si j'tais sultan!

--Si tu tais sultan, rpondit vivement un vieux militaire qui tait
chapp aux dangers de la bataille de Fontenoi, et qui avait perdu un
bras  ct de son prince  la journe de Lawfelt, tu ferais plus de
sottises encore que tu n'en dbites. Eh! mon ami, tu ne peux modrer ta
langue, et tu veux rgir un empire! tu n'as pas l'esprit de gouverner ta
famille, et tu te mles de rgler l'tat! Tais-toi, malheureux. Respecte
les puissances de la terre, et remercie les dieux de t'avoir donn la
naissance dans l'empire et sous le rgne d'un prince dont la prudence
claire ses ministres, et dont le soldat admire la valeur; qui s'est
fait redouter de ses ennemis et chrir de ses peuples, et  qui l'on ne
peut reprocher que la modration avec laquelle tes semblables sont
traits sous son gouvernement.




CHAPITRE XV.

LES BRAMINES.


Lorsque les savants se furent puiss sur les bijoux, les bramines s'en
emparrent. La religion revendiqua leur caquet comme une matire de sa
comptence, et ses ministres prtendirent que le doigt de Brama se
manifestait dans cette oeuvre.

Il y eut une assemble gnrale des pontifes; et il fut dcid qu'on
chargerait les meilleures plumes de prouver en forme que l'vnement
tait surnaturel, et qu'en attendant l'impression de leurs ouvrages, on
le soutiendrait dans les thses, dans les conversations particulires,
dans la direction des mes et dans les harangues publiques.

Mais s'ils convinrent unanimement que l'vnement tait surnaturel,
cependant, comme on admettait dans le Congo deux principes, et qu'on y
professait une espce de manichisme, ils se divisrent entre eux sur
celui des deux principes  qui l'on devait rapporter le caquet des
bijoux.

Ceux qui n'taient gure sortis de leurs cellules, et qui n'avaient
jamais feuillet que leurs livres, attriburent le prodige  Brama. Il
n'y a que lui, disaient-ils, qui puisse interrompre l'ordre de la
nature; et les temps feront voir qu'il a, en tout ceci, des vues
trs-profondes.

Ceux, au contraire, qui frquentaient les alcves, et qu'on surprenait
plus souvent dans une ruelle qu'on ne les trouvait dans leurs cabinets,
craignant que quelques bijoux indiscrets ne dvoilassent leur
hypocrisie, accusrent de leur caquet Cadabra, divinit malfaisante,
ennemie jure de Brama et de ses serviteurs.

Ce dernier systme souffrait de terribles objections, et ne tendait pas
si directement  la rformation des moeurs. Ses dfenseurs mme ne
s'en imposaient point l-dessus. Mais il s'agissait de se mettre 
couvert; et, pour en venir  bout, la religion n'avait point de ministre
qui n'et sacrifi cent fois les Pagodes et leurs autels.

Mangogul et Mirzoza assistaient rgulirement au service religieux de
Brama, et tout l'empire en tait inform par la gazette. Ils s'taient
rendus dans la grande mosque, un jour qu'on y clbrait une des
solennits principales. Le bramine charg d'expliquer la loi monta dans
la tribune aux harangues, dbita au sultan et  la favorite des phrases,
des compliments et de l'ennui, et prora fort loquemment sur la manire
de s'asseoir orthodoxement dans les compagnies. Il en avait dmontr la
ncessit par des autorits sans nombre, quand, saisi tout  coup d'un
saint enthousiasme, il pronona cette tirade qui fit d'autant plus
d'effet qu'on ne s'y attendait point.

Qu'entends-je dans tous les cercles? Un murmure confus, un bruit inou
vient frapper mes oreilles. Tout est perverti, et l'usage de la parole,
que la bont de Brama avait jusqu' prsent affect  la langue, est,
par un effet de sa vengeance, transport  d'autres organes. Et quels
organes! vous le savez, messieurs. Fallait-il encore un prodige pour te
rveiller de ton assoupissement, peuple ingrat! et tes crimes
n'avaient-ils pas assez de tmoins, sans que leurs principaux
instruments levassent la voix! Sans doute leur mesure est comble,
puisque le courroux du ciel a cherch des chtiments nouveaux. En vain
tu t'enveloppais dans les tnbres; tu choisissais en vain des complices
muets: les entends-tu maintenant? Ils ont de toutes parts dpos contre
toi, et rvl ta turpitude  l'univers. O toi qui les gouvernes par ta
sagesse!  Brama! tes jugements sont quitables. Ta loi condamne le
larcin, le parjure, le mensonge et l'adultre; elle proscrit et les
noirceurs de la calomnie, et les brigues de l'ambition, et les fureurs
de la haine, et les artifices de la mauvaise foi. Tes fidles ministres
n'ont cess d'annoncer ces vrits  tes enfants, et de les menacer des
chtiments que tu rservais dans ta juste colre aux prvaricateurs;
mais en vain: les insenss se sont livrs  la fougue de leurs passions;
ils en ont suivi le torrent; ils ont mpris nos avis; ils ont ri de nos
menaces; ils ont trait nos anathmes de vains; leurs vices se sont
accrus, fortifis, multiplis; la voix de leur impit est monte
jusqu' toi, et nous n'avons pu prvenir le flau redoutable dont tu les
as frapps. Aprs avoir longtemps implor ta misricorde, louons
maintenant ta justice. Accabls sous tes coups, sans doute ils
reviendront  toi et reconnatront la main qui s'est appesantie sur eux.
Mais,  prodige de duret!  comble de l'aveuglement! ils ont imput
l'effet de ta puissance au mcanisme aveugle de la nature. Ils ont dit
dans leurs coeurs: Brama n'est point. Toutes les proprits de la
matire ne nous sont pas connues; et la nouvelle preuve de son existence
n'en est qu'une de l'ignorance et de la crdulit de ceux qui nous
l'opposent. Sur ce fondement ils ont lev des systmes, imagin des
hypothses, tent des expriences; mais du haut de sa demeure ternelle,
Brama a ri de leurs vains projets. Il a confondu la science audacieuse;
et les bijoux ont bris, comme le verre, le frein impuissant qu'on
opposait  leur loquacit. Qu'ils confessent donc, ces vers orgueilleux,
la faiblesse de leur raison et la vanit de leurs efforts. Qu'ils
cessent de nier l'existence de Brama, ou de fixer des limites  sa
puissance. Brama est, il est tout-puissant; et il ne se montre pas moins
clairement  nous dans ses terribles flaux que dans ses faveurs
ineffables.

Mais qui les a attirs sur cette malheureuse contre, ces flaux? Ne
sont-ce pas tes injustices, homme avide et sans foi! tes galanteries et
tes folles amours, femme mondaine et sans pudeur! tes excs et tes
dbordements honteux, voluptueux infme! ta duret pour nos monastres,
avare! tes injustices, magistrat vendu  la faveur! tes usures,
ngociant insatiable! ta mollesse et ton irrligion, courtisan impie et
effmin!

Et vous sur qui cette plaie s'est particulirement rpandue, femmes et
filles plonges dans le dsordre; quand, renonant aux devoirs de notre
tat, nous garderions un silence profond sur vos drglements, vous
portez avec vous une voix plus importune que la ntre; elle vous suit,
et partout elle vous reprochera vos dsirs impurs, vos attachements
quivoques, vos liaisons criminelles, tant de soins pour plaire, tant
d'artifices pour engager, tant d'adresse pour fixer, et l'imptuosit de
vos transports et les fureurs de votre jalousie. Qu'attendez-vous donc
pour secouer le joug de Cadabra, et rentrer sous les douces lois de
Brama? Mais revenons  notre sujet. Je vous disais donc que les mondains
s'asseyent hrtiquement pour neuf raisons, la premire, etc.

Ce discours fit des impressions fort diffrentes. Mangogul et la
sultane, qui seuls avaient le secret de l'anneau, trouvrent que le
bramine avait aussi heureusement expliqu le caquet des bijoux par le
secours de la religion, qu'Orcotome par les lumires de la raison. Les
femmes et les petits-matres de la cour dirent que le sermon tait
sditieux, et le prdicateur un visionnaire. Le reste de l'auditoire le
regarda comme un prophte, versa des larmes, se mit en prire, se
flagella mme, et ne changea point de vie.

Il en fut bruit jusque dans les cafs. Un bel esprit dcida que le
bramine n'avait qu'effleur la question, et que sa pice n'tait qu'une
dclamation froide et maussade; mais au jugement des dvotes et des
illumins, c'tait le morceau d'loquence le plus solide qu'on et
prononc dans les temples depuis un sicle. Au mien, le bel esprit et
les dvotes avaient raison.




CHAPITRE XVI[37].

VISION DE MANGOGUL.

[Note 37: Chapitre qui se trouve pour la premire fois dans
l'dition de Naigeon.]


Ce fut au milieu du caquet des bijoux qu'il s'leva un autre trouble
dans l'empire; ce trouble fut caus par l'usage du penum, ou du petit
morceau de drap qu'on appliquait aux moribonds. L'ancien rite ordonnait
de le placer sur la bouche. Des rformateurs prtendirent qu'il fallait
le mettre au derrire. Les esprits s'taient chauffs. On tait sur le
point d'en venir aux mains, lorsque le sultan, auquel les deux partis en
avaient appel, permit, en sa prsence, un colloque entre les plus
savants de leurs chefs. L'affaire fut profondment discute. On allgua
la tradition, les livres sacrs et leurs commentateurs. Il y avait de
grandes raisons et de puissantes autorits des deux cts. Mangogul,
perplexe, renvoya l'affaire  huitaine. Ce terme expir, les sectaires
et leurs antagonistes reparurent  son audience.

LE SULTAN.

Pontifes, et vous prtres, asseyez-vous, leur dit-il. Pntr de
l'importance du point de discipline qui vous divise, depuis la
confrence qui s'est tenue au pied de notre trne, nous n'avons cess
d'implorer les lumires d'en haut. La nuit dernire,  l'heure 
laquelle Brama se plat  se communiquer aux hommes qu'il chrit, nous
avons eu une vision; il nous a sembl entendre l'entretien de deux
graves personnages, dont l'un croyait avoir deux nez au milieu du
visage, et l'autre deux trous au cul; et voici ce qu'ils se disaient. Ce
fut le personnage aux deux nez qui parla le premier.

Porter  tout moment la main  son derrire, voil un tic bien
ridicule...

--Il est vrai...

--Ne pourriez-vous pas vous en dfaire?...

--Pas plus que vous de vos deux nez...

--Mais mes deux nez sont rels; je les vois, je les touche; et plus je
les vois et les touche, plus je suis convaincu que je les ai, au lieu
que depuis dix ans que vous vous ttez et que vous vous trouvez le cul
comme un autre, vous auriez d vous gurir de votre folie...

--Ma folie! Allez, l'homme aux deux nez; c'est vous qui tes fou.

--Point de querelle. Passons, passons: je vous ai dit comment mes deux
nez m'taient venus. Racontez-moi l'histoire de vos deux trous, si vous
vous en souvenez...

--Si je m'en souviens! cela ne s'oublie pas. C'tait le trente et un du
mois, entre une heure et deux du matin.

--Eh bien!

--Permettez, s'il vous plat. Je crains; non. Si je sais un peu
d'arithmtique, il n'y a prcisment que ce qu'il faut.

--Cela est bien trange! cette nuit donc?...

--Cette nuit, j'entendis une voix qui ne m'tait pas inconnue, et qui
criait: _A moi!  moi!_ Je regarde, et je vois une jeune crature
effare, chevele, qui s'avanait  toutes jambes de mon ct. Elle
tait poursuivie par un vieillard violent et bourru. A juger du
personnage par son accoutrement, et par l'outil dont il tait arm,
c'tait un menuisier. Il tait en culotte et en chemise. Il avait les
manches de sa chemise retrousses jusqu'aux coudes, les bras nerveux, le
teint basan, le front rid, le menton barbu, les joues boursoufles,
l'oeil tincelant, la poitrine velue et la tte couverte d'un bonnet
pointu.

--Je le vois.

--La femme qu'il tait sur le point d'atteindre, continuait de crier: _A
moi!  moi!_ et le menuisier disait en la poursuivant: Tu as beau fuir.
Je te tiens; il ne sera pas dit que tu sois la seule qui n'en ait point.
De par tous les diables, tu en auras un comme les autres. A l'instant,
la malheureuse fait un faux pas, et tombe  plat sur le ventre, se
renforant de crier: _A moi!  moi!_ et le menuisier ajoutant: Crie,
crie tant que tu voudras; tu en auras un, grand ou petit; c'est moi qui
t'en rponds. A l'instant il lui relve les cotillons, et lui met le
derrire  l'air. Ce derrire, blanc comme la neige, gras, ramass,
arrondi, joufflu, potel, ressemblait comme deux gouttes d'eau  celui
de la femme du souverain pontife.

LE PONTIFE.

De ma femme!

LE SULTAN.

Pourquoi pas?

Le personnage aux deux trous ajouta: C'tait elle en effet, car je me
la remets. Le vieux menuisier lui pose un de ses pieds sur les reins, se
baisse, passe ses deux mains au bas de ses deux fesses,  l'endroit o
les jambes et les cuisses se flchissent, lui repousse les deux genoux
sous le ventre, et lui relve le cul; mais si bien que je pouvais le
reconnatre  mon aise, reconnaissance qui ne me dplaisait pas, quoique
de dessous les cotillons il sortt une voix dfaillante qui criait: _A
moi!  moi!_ Vous me croirez une me dure, un coeur impitoyable; mais
il ne faut pas se faire meilleur qu'on n'est; et j'avoue,  ma honte,
que dans ce moment, je me sentis plus de curiosit que de commisration,
et que je songeai moins  secourir qu' contempler.

Ici le grand pontife interrompit encore le sultan, et lui dit:
Seigneur, serais-je par hasard un des deux interlocuteurs de cet
entretien?...

--Pourquoi pas?

--L'homme au deux nez?

--Pourquoi pas?

--Et moi, ajouta le chef des novateurs, l'homme aux deux trous?

--Pourquoi pas?

Le sclrat de menuisier avait repris son outil qu'il avait mis 
terre. C'tait un vilebrequin. Il en passe la mche dans sa bouche, afin
de l'humecter; il s'en applique fortement le manche contre le creux de
l'estomac, et se penchant sur l'infortune qui criait toujours: _A moi!
 moi!_ il se dispose  lui percer un trou o il devait y en avoir deux,
et o il n'y en avait point.

LE PONTIFE.

Ce n'est pas ma femme.

LE SULTAN.

Le menuisier interrompant tout  coup son opration, et se ravisant,
dit: La belle besogne que j'allais faire! Mais aussi c'et t sa
faute: Pourquoi ne pas se prter de bonne grce? Madame, un petit moment
de patience. Il remet  terre son vilebrequin; il tire de sa poche un
ruban couleur de rose ple; avec le pouce de sa main gauche, il en fixe
un bout  la pointe du coccix, et pliant le reste en gouttire, en le
pressant entre les deux fesses avec le tranchant de son autre main, il
le conduit circulairement jusqu' la naissance du bas-ventre de la dame,
qui, tout en criant: _A moi!  moi!_ s'agitait, se dbattait, se
dmenait de droite et de gauche, et drangeait le ruban et les mesures
du menuisier, qui disait: Madame, il n'est pas encore temps de crier;
je ne vous fais point de mal. Je ne saurais y procder avec plus de
mnagement. Si vous n'y prenez garde, la besogne ira tout de travers;
mais vous n'aurez  vous en prendre qu' vous-mme. Il faut accorder 
chaque chose son terrain. Il y a certaines proportions  garder. Cela
est plus important que vous ne pensez. Dans un moment il n'y aura plus
de remde; et vous en serez au dsespoir.

LE PONTIFE.

Et vous entendiez tout cela, seigneur?

LE SULTAN.

Comme je vous entends.

LE PONTIFE.

Et la femme?

LE SULTAN.

Il me sembla, ajoute l'interlocuteur, qu'elle tait  demi persuade; et
je prsumai,  la distance de ses talons, qu'elle commenait  se
rsigner. Je ne sais trop ce qu'elle disait au menuisier; mais le
menuisier lui rpondait: Ah! c'est de la raison que cela; qu'on a de
peine  rsoudre les femmes! Ses mesures prises un peu plus
tranquillement, matre Anofore tendant son ruban couleur de rose ple
sur un petit pied-de-roi, et tenant un crayon, dit  la dame: Comment
le voulez-vous?

--Je n'entends pas.

--Est-ce dans la proportion antique, ou dans la proportion moderne?...

LE PONTIFE.

O profondeur des dcrets d'en haut! combien cela serait fou, si cela
n'tait pas rvl! Soumettons nos entendements, et adorons.

LE SULTAN.

Je ne me rappelle plus la rponse de la dame; mais le menuisier
rpliqua: En vrit, elle extravague; cela ne ressemblera  rien. On
dira: Qui est l'ne qui a perc ce cul-l?...

LA DAME.

Trve de verbiage, matre Anofore, faites-le comme je vous dis...

ANOFORE.

Faites-le comme je vous dis! Madame, mais chacun a son honneur 
garder...

LA DAME.

Je le veux ainsi, et l, vous dis-je. Je le veux, je le veux...

Le menuisier riait  gorge dploye; et moi donc, croyez-vous que
j'tais srieux? Cependant Anofore trace ses lignes sur le ruban, le
remet en place, et s'crie: Madame, cela ne se peut pas; cela n'a pas
de sens commun. Quiconque verra ce cul-l, pour peu qu'il soit
connaisseur, se moquera de vous et de moi. On sait bien qu'il faut de l
l, un intervalle; mais on ne l'a jamais pratiqu de cette tendue. Trop
est trop. Vous le voulez?...

LA DAME.

Eh! oui, je le veux, et finissons...

A l'instant matre Anofore prend son crayon, marque sur les fesses de
la dame des lignes correspondantes  celles qu'il avait tires sur le
ruban; il forme son trait carr, en haussant les paules, et murmurant
tout bas: Quelle mine cela aura! mais c'est sa fantaisie. Il ressaisit
son vilebrequin, et dit: Madame le veut l?

--Oui, l; allez donc...

--Allons, madame.

--Qu'y a-t-il encore?

--Ce qu'il y a? c'est que cela ne se peut.

--Et pourquoi, s'il vous plat?

--Pourquoi? c'est que vous tremblez, et que vous serrez les fesses;
c'est que j'ai perdu de vue mon trait carr, et que je percerai trop
haut ou trop bas. Allons, madame, un peu de courage.

--Cela vous est facile  dire; montrez-moi votre mche; misricorde!

--Je vous jure que c'est la plus petite de ma boutique. Tandis que nous
parlons j'en aurais dj perc une demi-douzaine. Allons, madame,
desserrez; fort bien; encore un peu;  merveille; encore, encore.
Cependant je voyais le menuisier narquois approcher tout doucement son
vilebrequin. Il allait... lorsqu'une fureur mle de piti s'empare de
moi. Je me dbats; je veux courir au secours de la patiente: mais je me
sens garrott par les deux bras, et dans l'impossibilit de remuer. Je
crie au menuisier: Infme, coquin, arrte. Mon cri est accompagn d'un
si violent effort, que les liens qui m'attachaient en sont rompus. Je
m'lance sur le menuisier: je le saisis  la gorge. Le menuisier me dit:
Qui es-tu?  qui en veux-tu? est-ce que tu ne vois pas qu'elle n'a
point de cul? Connais-moi; je suis le grand Anofore; c'est moi qui fais
des culs  ceux qui n'en ont point. Il faut que je lui en fasse un,
c'est la volont de celui qui m'envoie; et aprs moi, il en viendra un
autre plus puissant que moi; il n'aura pas un vilebrequin; il aura une
gouge, et il achvera avec sa gouge de lui restituer ce qui lui manque.
Retire-toi, profane; ou par mon vilebrequin, ou par la gouge de mon
successeur, je te...

--A moi?

--A toi, oui,  toi... A l'instant, de sa main gauche il fait bruire
l'air de son instrument.

Et l'homme aux deux trous, que vous avez entendu jusqu'ici, dit 
l'homme aux deux nez: Qu'avez-vous? vous vous loignez.

--Je crains qu'en gesticulant, vous ne me cassiez un de mes nez.
Continuez.

--Je ne sais plus o j'en tais.

--Vous en tiez  l'instrument dont le menuisier faisait bruire l'air...

--Il m'applique sur les paules un coup du revers de son bras droit,
mais un coup si furieux, que j'en suis renvers sur le ventre; et voil
ma chemise trousse, un autre derrire  l'air; et le redoutable Anofore
qui me menace de la pointe de son outil; et me dit: Demande grce,
maroufle; demande grce, ou je t'en fais deux... Aussitt je sentis le
froid de la mche du vilebrequin. L'horreur me saisit; je m'veille; et
depuis, je me crois deux trous au cul.

Ces deux interlocuteurs, ajouta le sultan, se mirent alors  se moquer
l'un de l'autre. Ah, ah, ah, il a deux trous au cul!

--Ah, ah, ah, c'est l'tui de tes deux nez!

Puis se tournant gravement vers l'assemble, il dit: Et vous, pontifes,
et vous ministres des autels, vous riez aussi! et quoi de plus commun
que de se croire deux nez au visage, et de se moquer de celui qui se
croit deux trous au cul?

Puis, aprs un moment de silence, reprenant un air serein, et
s'adressant aux chefs de la secte, il leur demanda ce qu'ils pensaient
de sa vision.

Par Brama, rpondirent-ils, c'est une des plus profondes que le ciel
ait dparties  aucun prophte.

--Y comprenez-vous quelque chose?

--Non, seigneur.

--Que pensez-vous de ces deux interlocuteurs?

--Que ce sont deux fous.

--Et s'il leur venait en fantaisie de se faire chefs de parti, et que la
secte des deux trous au cul se mt  perscuter la secte aux deux
nez?...

Les pontifes et les prtres baissrent la vue; et Mangogul dit: Je veux
que mes sujets vivent et meurent  leur mode. Je veux que le penum leur
soit appliqu ou sur la bouche, ou au derrire, comme il plaira  chacun
d'eux; et qu'on ne me fatigue plus de ces impertinences.

Les prtres se retirrent; et au synode qui se tint quelques mois aprs,
il fut dclar que la vision de Mangogul serait insre dans le recueil
des livres canoniques, qu'elle ne dpara pas.




CHAPITRE XVII.

LES MUSELIRES.


Tandis que les bramines faisaient parler Brama, promenaient les Pagodes,
et exhortaient les peuples  la pnitence, d'autres songeaient  tirer
parti du caquet des bijoux.

Les grandes villes fourmillent de gens que la misre rend industrieux.
Ils ne volent ni ne filoutent; mais ils sont aux filous, ce que les
filous sont aux fripons. Ils savent tout, ils font tout, ils ont des
secrets pour tout; ils vont et viennent, ils s'insinuent. On les trouve
 la cour,  la ville, au palais,  l'glise,  la comdie, chez les
courtisanes, au caf, au bal,  l'opra, dans les acadmies; ils sont
tout ce qu'il vous plaira qu'ils soient. Sollicitez-vous une pension,
ils ont l'oreille du ministre. Avez-vous un procs, ils solliciteront
pour vous. Aimez-vous le jeu, ils sont croupiers; la table, ils sont
chefs de loge; les femmes, ils vous introduiront chez Amine ou chez
Acaris. De laquelle des deux vous plat-il d'acheter la mauvaise sant?
choisissez; lorsque vous l'aurez prise, ils se chargeront de votre
gurison. Leur occupation principale est d'pier les ridicules des
particuliers, et de profiter de la sottise du public. C'est de leur part
qu'on distribue au coin des rues,  la porte des temples,  l'entre des
spectacles,  la sortie des promenades, des papiers par lesquels on vous
avertit gratis qu'un tel, demeurant au Louvre, dans Saint-Jean, au
Temple ou dans l'Abbaye,  telle enseigne,  tel tage, dupe chez lui
depuis neuf heures du matin jusqu' midi, et le reste du jour en ville.

Les bijoux commenaient  peine  parler, qu'un de ces intrigants
remplit les maisons de Banza d'un petit imprim, dont voici la forme et
le contenu. On lisait, au titre, en gros caractres:

     AVIS AUX DAMES.

Au-dessous, en petit italique:

     _Par permission de monseigneur le grand snchal, et avec
     l'approbation de messieurs de l'Acadmie royale des sciences._

Et plus bas:

     Le sieur olipile, de l'Acadmie royale de Banza, membre de la
     socit royale de Monomugi, de l'acadmie impriale de
     Biafara, de l'acadmie des curieux de Loango, de la socit de
     Camur au Monomotapa, de l'institut d'recco, et des acadmies
     royales de Blguanze et d'Angola, qui fait depuis plusieurs
     annes des cours de babioles avec les applaudissements de la
     cour, de la ville et de la province, a invent, en faveur du
     beau sexe, des muselires ou billons portatifs, qui tent aux
     bijoux l'usage de la parole, sans gner leurs fonctions
     naturelles. Ils sont propres et commodes; il en a de toute
     grandeur, pour tout ge et  tout prix; et il a eu l'honneur
     d'en fournir aux personnes de la premire distinction.

Il n'est rien tel que d'tre d'un corps. Quelque ridicule que soit un
ouvrage, on le prne, et il russit. C'est ainsi que l'invention
d'olipile fit fortune. On courut en foule chez lui: les femmes galantes
y allrent dans leur quipage; les femmes raisonnables s'y rendirent en
fiacre; les dvotes y envoyrent leur confesseur ou leur laquais: on y
vit mme arriver des tourires. Toutes voulaient avoir une muselire; et
depuis la duchesse jusqu' la bourgeoise, il n'y eut femme qui n'et la
sienne, ou par air ou pour cause.

Les bramines, qui avaient annonc le caquet des bijoux comme une
punition divine, et qui s'en taient promis de la rforme dans les
moeurs et d'autres avantages, ne virent point sans frmir une machine
qui trompait la vengeance du ciel et leurs esprances. Ils taient 
peine descendus de leurs chaires, qu'ils y remontent, tonnent, clatent,
font parler les oracles, et prononcent que la muselire est une machine
infernale, et qu'il n'y a point de salut pour quiconque s'en servira.
Femmes mondaines, quittez vos muselires; soumettez-vous,
s'crirent-ils,  la volont de Brama. Laissez  la voix de vos bijoux
rveiller celle de vos consciences; et ne rougissez point d'avouer des
crimes que vous n'avez point eu honte de commettre.

Mais ils eurent beau crier, il en fut des muselires comme il en avait
t des robes sans manches, et des pelisses piques. Pour cette fois on
les laissa s'enrhumer dans leurs temples. On prit des billons, et on ne
les quitta que quand on en eut reconnu l'inutilit, ou qu'on en fut las.




CHAPITRE XVIII[38].

DES VOYAGEURS.

[Note 38: Ce chapitre et le suivant ont paru pour la premire fois
dans l'dition de Naigeon. Ces digressions, que probablement Naigeon a
retrouves dans des papiers mis au rebut, ne nous paraissent tre que
des brouillons rejets avec raison par l'auteur et que son diteur
aurait bien fait de laisser o il les avait trouvs.]


Ce fut dans ces circonstances, qu'aprs une longue absence, des dpenses
considrables, et des travaux inous, reparurent  la cour les voyageurs
que Mangogul avait envoys dans les contres les plus loignes pour en
recueillir la sagesse; il tenait  la main leur journal, et faisait 
chaque ligne un clat de rire.

Que lisez-vous donc de si plaisant? lui demanda Mirzoza.

--Si ceux-l, lui rpondit Mangogul, sont aussi menteurs que les autres,
du moins ils sont plus gais. Asseyez-vous sur ce sofa, et je vais vous
rgaler d'un usage des thermomtres dont vous n'avez pas la moindre
ide.

Je vous promis hier, me dit Cyclophile, un spectacle amusant...

MIRZOZA.

Et qui est ce Cyclophile?

MANGOGUL.

C'est un insulaire...

MIRZOZA.

Et de quelle le?...

MANGOGUL.

Qu'importe?...

MIRZOZA.

Et  qui s'adresse-t-il?...

MANGOGUL.

A un de mes voyageurs...

MIRZOZA.

Vos voyageurs sont donc enfin revenus?...

MANGOGUL.

Assurment; et vous l'ignoriez?

MIRZOZA.

Je l'ignorais...

MANGOGUL.

Ah , arrangeons-nous, ma reine; vous tes quelquefois un peu bgueule.
Je vous laisse la matresse de vous en aller lorsque ma lecture vous
scandalisera.

MIRZOZA.

Et si je m'en allais d'abord?

MANGOGUL.

Comme il vous plaira.

Je ne sais si Mirzoza resta ou s'en alla; mais Mangogul, reprenant le
discours de Cyclophile, lut ce qui suit:

Ce spectacle amusant, c'est celui de nos temples, et de ce qui s'y
passe. La propagation de l'espce est un objet sur lequel la politique
et la religion fixent ici leur attention; et la manire dont on s'en
occupe ne sera pas indigne de la vtre. Nous avons ici des cocus:
n'est-ce pas ainsi qu'on appelle dans votre langue ceux dont les femmes
se laissent caresser par d'autres? Nous avons donc ici des cocus, autant
et plus qu'ailleurs, quoique nous ayons pris des prcautions infinies
pour que les mariages soient bien assortis.

--Vous avez donc, rpondis-je, le secret qu'on ignore ou qu'on nglige
parmi nous, de bien assortir les poux?

--Vous n'y tes pas, reprit Cyclophile; nos insulaires sont conforms de
manire  rendre tous les mariages heureux, si l'on y suivait  la
lettre les lois usites.

--Je ne vous entends pas bien, rpliquai-je; car dans notre monde rien
n'est plus conforme aux lois qu'un mariage; et rien n'est souvent plus
contraire au bonheur et  la raison.

--Eh bien! interrompit Cyclophile, je vais m'expliquer. Quoi! depuis
quinze jours que vous habitez parmi nous, vous ignorez encore que les
bijoux mles et fminins sont ici de diffrentes figures?  quoi donc
avez-vous employ votre temps? Ces bijoux sont de toute ternit
destins  s'agencer les uns avec les autres; un bijou fminin en crou
est prdestin  un bijou mle fait en vis. Entendez-vous?

--J'entends, lui dis-je; cette conformit de figure peut avoir son usage
jusqu' un certain point; mais je ne la crois pas suffisante pour
assurer la fidlit conjugale.

--Que dsirez-vous de plus?

--Je dsirerais que, dans une contre o tout se rgle par des lois
gomtriques, on et eu quelque gard au rapport de chaleur entre les
conjoints. Quoi! vous voulez qu'une brune de dix-huit ans, vive comme un
petit dmon, s'en tienne strictement  un vieillard sexagnaire et
glac! Cela ne sera pas, ce vieillard et-il son bijou masculin en vis
sans fin...

--Vous avez de la pntration, me dit Cyclophile. Sachez donc que nous y
avons pourvu...

--Et comment cela?...

--Par une longue suite d'observations sur des cocus bien constats...

--Et  quoi vous ont men ces observations?

--A dterminer le rapport ncessaire de chaleur entre deux poux...

--Et ces rapports connus?

--Ces rapports connus, on gradua des thermomtres applicables aux hommes
et aux femmes. Leur figure n'est pas la mme; la base des thermomtres
fminins ressemble  un bijou masculin d'environ huit pouces de long sur
un pouce et demi de diamtre; et celle des thermomtres masculins,  la
partie suprieure d'un flacon qui aurait prcisment en concavit les
mmes dimensions. Les voil, me dit-il en m'introduisant dans le temple,
ces ingnieuses machines dont vous verrez tout  l'heure l'effet; car le
concours du peuple et la prsence des sacrificateurs m'annoncent le
moment des expriences sacres.

Nous permes la foule avec peine, et nous arrivmes dans le sanctuaire,
o il n'y avait pour autels que deux lits de damas sans rideaux. Les
prtres et les prtresses taient debout autour, en silence, et tenant
des thermomtres dont on leur avait confi la garde, comme celle du feu
sacr aux vestales. Au son des hautbois et des musettes, s'approchrent
deux couples d'amants conduits par leurs parents. Ils taient nus; et je
vis qu'une des filles avait le bijou circulaire, et son amant le bijou
cylindrique.

Ce n'est pas l merveille, dis-je  Cyclophile.

--Regardez les deux autres, me rpondit-il.

J'y portai la vue. Le jeune homme avait un bijou paralllipipde, et la
fille un bijou carr.

Soyez attentif  l'opration sainte, ajouta Cyclophile.

Alors deux prtres tendirent une des filles sur l'autel; un troisime
lui appliqua le thermomtre sacr; et le grand pontife observait
attentivement le degr o la liqueur monta en six minutes. Dans le mme
temps, le jeune homme avait t tendu sur l'autre lit par deux
prtresses; et une troisime lui avait adapt le thermomtre. Le grand
prtre ayant observ ici l'ascension de la liqueur dans le mme temps
donn, il pronona sur la validit du mariage, et renvoya les poux se
conjoindre  la maison paternelle. Le bijou fminin carr et le bijou
masculin paralllipipde furent examins avec la mme rigueur, prouvs
avec la mme prcision; mais le grand prtre, attentif  la progression
des liqueurs, ayant reconnu quelques degrs de moins dans le garon que
dans la fille, selon le rapport marqu par le rituel (car il y avait des
limites), monta en chaire, et dclara les parties inhabiles  se
conjoindre. Dfense  elles de s'unir, sous les peines portes par les
lois ecclsiastiques et civiles contre les incestueux. L'inceste dans
cette le n'tait donc pas une chose tout  fait vide de sens. Il y
avait aussi un vritable pch contre nature; c'tait l'approche de deux
bijoux de diffrents sexes, dont les figures ne pouvaient s'inscrire ou
se circonscrire.

Il se prsenta un nouveau mariage. C'tait une fille  bijou termin par
une figure rgulire de cts impairs, et un jeune homme  bijou
pyramidal, en sorte que la base de la pyramide pouvait s'inscrire dans
le polygone de la fille. On leur fit l'essai du thermomtre, et l'excs
ou le dfaut s'tant trouv peu considrable dans le rapport des
hauteurs des fluides, le pontife pronona qu'il y avait cas de dispense,
et l'accorda. On en faisait autant pour un bijou fminin  plusieurs
cts impairs, recherch par un bijou masculin et prismatique, lorsque
les ascensions de liqueur taient  peu prs gales.

Pour peu qu'on ait de gomtrie, l'on conoit aisment que ce qui
concernait la mesure des surfaces et des solides tait pouss dans l'le
 un point de perfection trs-lev, et que tout ce qu'on avait crit
sur les figures isoprimtres y tait trs-essentiel; au lieu que parmi
nous ces dcouvertes attendent encore leur usage. Les filles et les
garons  bijoux circulaires et cylindriques y passaient pour
heureusement ns, parce que de toutes les figures, le cercle est celui
qui renferme le plus d'espace sur un mme contour.

Cependant les sacrificateurs attendaient pratique. Le chef me dmla
dans la foule, et me fit signe d'approcher. J'obis. O tranger! me
dit-il, tu as t tmoin de nos augustes mystres; et tu vois comment
parmi nous la religion a des liaisons intimes avec le bien de la
socit. Si ton sjour y tait plus long, il se prsenterait sans doute
des cas plus rares et plus singuliers; mais peut-tre des raisons
pressantes te rappellent dans ta patrie. Va, et apprends notre sagesse 
tes concitoyens.

Je m'inclinai profondment; et il continua en ces termes:

S'il arrive que le thermomtre sacr soit d'une dimension  ne pouvoir
tre appliqu  une jeune fille, cas extraordinaire, quoique j'en aie vu
cinq exemples depuis douze ans, alors un de mes acolytes la dispose au
sacrement; et cependant tout le peuple est en prire. Tu dois entrevoir,
sans que je m'explique, les qualits essentielles pour l'entre dans le
sacerdoce, et la raison des ordinations.

Plus souvent le thermomtre ne peut s'appliquer au garon, parce que
son bijou indolent ne se prte pas  l'opration. Alors toutes les
grandes filles de l'le peuvent s'approcher et s'occuper de la
rsurrection du mort. Cela s'appelle faire ses dvotions. On dit d'une
fille zle pour cet exercice, qu'elle est pieuse; elle difie. Tant il
est vrai, ajouta-t-il en me regardant fixement,  tranger! que tout est
opinion et prjug! On appelle crime chez toi, ce que nous regardons ici
comme un acte agrable  la Divinit. On augurerait mal parmi nous,
d'une fille qui aurait atteint sa treizime anne sans avoir encore
approch des autels; et ses parents lui en feraient de justes et fortes
rprimandes[39].

[Note 39: Il y a bien des analogies entre ce passage et le
_Supplment au Voyage de Bougainville_, crit prs d'un quart de sicle
plus tard.]

Si une fille tardive ou mal conforme s'offre au thermomtre sans faire
monter la liqueur, elle peut se clotrer. Mais il arrive dans notre le,
aussi souvent qu'ailleurs, qu'elle s'en repent; et que, si le
thermomtre lui tait appliqu, elle ferait monter la liqueur aussi haut
et aussi rapidement qu'aucune femme du monde. Aussi plusieurs en
sont-elles mortes de dsespoir. Il s'ensuivait mille autres abus et
scandales que j'ai retranchs. Pour illustrer mon pontificat, j'ai
publi un diplme qui fixe le temps, l'ge et le nombre de fois qu'une
fille sera thermomtrise avant que de prononcer ses voeux, et
notamment la veille et le jour marqus pour sa profession. Je rencontre
nombre de femmes qui me remercient de la sagesse de mes rglements, et
dont en consquence les bijoux me sont dvous; mais ce sont des menus
droits que j'abandonne  mon clerg.

Une fille qui fait monter la liqueur  une hauteur et avec une clrit
dont aucun homme ne peut approcher, est constitue courtisane, tat
trs-respectable et trs-honor dans notre le; car il est bon que tu
saches que chaque grand seigneur y a sa courtisane, comme chaque femme
de qualit y a son gomtre. Ce sont deux modes galement sages, quoique
la dernire commence  passer.

Si un jeune homme us, mal n, ou malfici, laisse la liqueur du
thermomtre immobile, il est condamn au clibat. Un autre, au
contraire, qui en fera monter la liqueur  un degr dont aucune femme ne
peut approcher, est oblig de se faire moine, comme qui dirait carme ou
cordelier. C'est la ressource de quelques riches dvotes  qui les
secours sculiers viennent  manquer.

Ah! combien, s'criait-il ensuite en levant ses yeux et ses mains au
ciel, l'glise a perdu de son ancienne splendeur!

Il allait continuer, lorsque son aumnier l'interrompant, lui dit:
Monseigneur, votre Grande Sacrificature ne s'aperoit pas que l'office
est fini, et que votre loquence refroidira le dner auquel vous tes
attendu. Le prlat s'arrta, me fit baiser son anneau; nous sortmes du
temple avec le reste du peuple; et Cyclophile, reprenant la suite de son
discours, me dit:

Le grand pontife ne vous a pas tout rvl; il ne vous a point parl ni
des accidents arrivs dans l'le, ni des occupations de nos femmes
savantes. Ces objets sont pourtant dignes de votre curiosit.

--Vous pouvez apparemment la satisfaire, lui rpliquai-je. Eh bien!
quels sont ces accidents et ces occupations? Concernent-ils encore les
mariages et les bijoux?

--Justement, rpliqua-t-il. Il y a environ trente-cinq ans qu'on
s'aperut dans l'le d'une disette de bijoux masculins cylindriques.
Tous les bijoux fminins circulaires s'en plaignirent, et prsentrent
au conseil d'tat des mmoires et des requtes, tendant  ce que l'on
pourvt  leurs besoins. Le conseil, toujours guid par des vues
suprieures, ne rpondit rien pendant un mois. Les cris des bijoux
devinrent semblables  ceux d'un peuple affam qui demande du pain. Les
snateurs nommrent donc des dputs pour constater le fait, et en
rapporter  la compagnie. Cela dura encore plus d'un mois. Les cris
redoublrent; et l'on touchait au moment d'une sdition, lorsqu'un
bijoutier, homme industrieux, se prsenta  l'acadmie. On fit des
essais qui russirent; et sur l'attestation des commissaires, et d'aprs
la permission du lieutenant de police, il fut gratifi par le conseil
d'un brevet portant privilge exclusif de pourvoir, pendant le cours de
vingt annes conscutives, aux besoins des bijoux circulaires.

Le second accident fut une disette totale de bijoux fminins
polygonaux. On invita tous les artistes  s'occuper de cette calamit.
On proposa des prix. Il y eut une multitude de machines inventes, entre
lesquelles le prix fut partag.

Vous avez vu, ajouta Cyclophile, les diffrentes figures de nos bijoux
fminins. Ils gardent constamment celles qu'ils ont apportes en
naissant. En est-il de mme parmi vous?

--Non, lui rpondis-je. Un bijou fminin europen, asiatique ou
africain, a une figure variable  l'infini, _cujuslibet figur capax,
nullius tenax_.

--Nous ne nous sommes donc pas tromps, reprit-il, dans l'explication
que donnrent nos physiciens sur un phnomne de ce genre. Il y a
environ vingt ans qu'une jeune brune fort aimable parut dans l'le.
Personne n'entendait sa langue; mais lorsqu'elle eut appris la ntre,
elle ne voulut jamais dire quelle tait sa patrie. Cependant les grces
de sa figure et les agrments de son esprit enchantrent la plupart de
nos jeunes seigneurs. Quelques-uns des plus riches lui proposrent de
l'pouser; et elle se dtermina en faveur du snateur Colibri. Le jour
pris, on les conduisit au temple, selon l'usage. La belle trangre,
tendue sur l'autel, prsenta aux yeux des spectateurs surpris un bijou
qui n'avait aucune figure dtermine, et le thermomtre appliqu, la
liqueur monta tout  coup  cent quatre-vingt-dix degrs. Le grand
sacrificateur pronona sur-le-champ que ce bijou relguait la
propritaire dans la classe des courtisanes, et dfense fut faite 
l'amoureux Colibri de l'pouser. Dans l'impossibilit de l'avoir pour
femme, il en fit sa matresse. Un jour qu'elle en tait apparemment
satisfaite, elle lui avoua qu'elle tait ne dans la capitale de votre
empire: ce qui n'a pas peu contribu  nous donner une grande ide de
vos femmes.

Le sultan en tait l, lorsque Mirzoza rentra.

Votre pudeur, toujours dplace, lui dit Mangogul, vous a prive de la
plus dlicieuse lecture. Je voudrais bien que vous me dissiez  quoi
sert cette hypocrisie qui vous est commune  toutes, sages ou
libertines. Sont-ce les choses qui vous effarouchent? Non; car vous les
savez. Sont-ce les mots? en vrit, cela n'en vaut pas la peine. S'il
est ridicule de rougir de l'action, ne l'est-il pas infiniment davantage
de rougir de l'expression? J'aime  la folie les insulaires dont il est
question dans ce prcieux journal; ils appellent tout par leur nom; la
langue en est plus simple, et la notion des choses honntes ou
malhonntes beaucoup mieux dtermine...

MIRZOZA.

L, les femmes sont-elles vtues?...

MANGOGUL.

Assurment; mais ce n'est point par dcence, c'est par coquetterie:
elles se couvrent pour irriter le dsir et la curiosit...

MIRZOZA.

Et cela vous parat tout  fait conforme aux bonnes moeurs?

MANGOGUL.

Assurment...

MIRZOZA.

Je m'en doutais.

MANGOGUL.

Oh! vous vous doutez toujours de tout.

En s'entretenant ainsi, il feuilletait ngligemment son journal, et
disait: Il y a l dedans des usages tout  fait singuliers. Tenez,
voil un chapitre sur la configuration des habitants. Il n'y a rien que
votre excellente pruderie ne puisse entendre. En voici un autre sur la
toilette des femmes, qui est tout  fait de votre ressort, et dont
peut-tre vous pourrez tirer parti. Vous ne me rpondez pas! Vous vous
mfiez toujours de moi.

--Ai-je si grand tort?

--Il faudra que je vous mette entre les mains de Cyclophile, et qu'il
vous conduise parmi ses insulaires. Je vous jure que vous en reviendrez
infiniment parfaite.

--Il me semble que je le suis assez.

--Il vous semble! cependant je ne saurais presque dire un mot sans vous
donner des distractions. Cependant vous en vaudriez beaucoup mieux, et
j'en serais beaucoup plus  mon aise, si je pouvais toujours parler, et
si vous pouviez toujours m'couter.

--Et que vous importe que je vous coute?

--Mais aprs tout, vous avez raison. Ah ,  ce soir,  demain, ou  un
autre jour, le chapitre de la figure de nos insulaires, et celui de la
toilette de leurs femmes.




CHAPITRE XIX.

DE LA FIGURE DES INSULAIRES, ET DE LA TOILETTE DES FEMMES.


C'tait aprs dner; Mirzoza faisait des noeuds, et Mangogul, tal
sur un sofa, les yeux  demi ferms, tablissait doucement sa digestion.
Il avait pass une bonne heure dans le silence et le repos, lorsqu'il
dit  la favorite: Madame se sentirait-elle dispose  m'couter?

--C'est selon.

--Mais, aprs tout, comme vous me l'avez dit avec autant de jugement que
de politesse, que m'importe que vous m'coutiez ou non? Mirzoza sourit,
et Mangogul dit: Qu'on m'apporte le journal de mes voyageurs, et
surtout qu'on ne dplace pas les marques que j'y ai faites, ou par ma
barbe...

On lui prsente le journal; il l'ouvre et lit: Les insulaires n'taient
point faits comme on l'est ailleurs. Chacun avait apport en naissant
des signes de sa vocation: aussi en gnral on y tait ce qu'on devait
tre. Ceux que la nature avait destins  la gomtrie avaient les
doigts allongs en compas; mon hte tait de ce nombre. Un sujet propre
 l'astronomie avait les yeux en colimaon;  la gographie, la tte en
globe;  la musique ou acoustique, les oreilles en cornet; 
l'arpentage, les jambes en jalons;  l'hydraulique... Ici le sultan
s'arrta; et Mirzoza lui dit: Eh bien!  l'hydraulique?... Mangogul
lui rpondit: C'est vous qui le demandez; le bijou en ajoutoir, et
pissait en jet d'eau;  la chimie, le nez en alambic;  l'anatomie,
l'index en scalpel; aux mcaniques, les bras en lime ou en scie, etc.

Mirzoza ajouta: Il n'en tait pas chez ce peuple comme parmi nous, o
tels qui, n'ayant reu de Brama que des bras nerveux, semblaient tre
appels  la charrue, tiennent le timon de votre tat, sigent dans vos
tribunaux, ou prsident dans votre acadmie; o tel, qui ne voit non
plus qu'une taupe, passe sa vie  faire des observations, c'est--dire 
une profession qui demande des yeux de lynx.

Le sultan continua de lire. Entre les habitants on en remarquait dont
les doigts visaient au compas, la tte au globe, les yeux au tlescope,
les oreilles au cornet; ces hommes-ci, dis-je  mon hte, sont
apparemment vos virtuoses, de ces hommes universels qui portent sur eux
l'affiche de tous les talents.

Mirzoza interrompit le sultan, et dit: Je gage que je sais la rponse
de l'hte...

MANGOGUL.

Et quelle est-elle?

MIRZOZA.

Il rpondit que ces gens, que la nature semble avoir destins  tout,
n'taient bons  rien.

MANGOGUL.

Par Brama, c'est cela; en vrit, sultane, vous avez bien de l'esprit.
Mon voyageur ajoute que cette conformation des insulaires donnait au
peuple entier un certain air automate; quand ils marchent, on dirait
qu'ils arpentent; quand ils gesticulent, ils ont l'air de dcrire des
figures; quand ils chantent, ils dclament avec emphase.

MIRZOZA.

En ce cas, leur musique doit tre mauvaise.

MANGOGUL.

Et pourquoi cela, s'il vous plat?

MIRZOZA.

C'est qu'elle doit tre au-dessous de la dclamation.

MANGOGUL.

A peine eus-je fait quelques tours dans la grande alle de leur jardin
public, que je devins le sujet de l'entretien et l'objet de la
curiosit. C'est un tomb de la lune, disait l'un; vous vous trompez,
disait l'autre, il vient de Saturne. Je le crois habitant de Mercure,
disait un troisime. Un quatrime s'approcha de moi, et me dit:
tranger, pourrait-on vous demander d'o vous tes?

--Je suis du Congo, lui rpondis-je.

--Et o est le Congo?

J'allais satisfaire  sa question, lorsqu'il s'leva autour de moi un
bruit de mille voix d'hommes et de femmes qui rptaient: C'est un
Congo, c'est un Congo, c'est un Congo. Assourdi de ce tintamarre, je
mis mes mains sur mes oreilles, et je me htai de sortir du jardin.
Cependant on avait arrt mon hte, pour savoir de lui si un Congo tait
un animal ou un homme. Les jours suivants, sa porte fut obsde d'une
foule d'habitants qui demandaient  voir le Congo. Je me montrai; je
parlai; et ils s'loignrent tous avec un mpris marqu par des hues,
en s'criant: _Fi donc, c'est un homme_.

Ici Mirzoza se mit  rire aux clats. Puis elle ajouta: Et la
toilette?

Mangogul lui dit: Madame se rappellerait-elle un certain brame noir,
fort original, moiti sens, moiti fou[40]?

[Note 40: Le P. Castel.]

--Oui, je me le rappelle. C'tait un bon homme qui mettait de l'esprit 
tout, et que les autres brames noirs, ses confrres, firent mourir de
chagrin.

--Fort bien. Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler, ou peut-tre
mme que vous n'ayez vu un certain clavecin o il avait diapason les
couleurs selon l'chelle des sons, et sur lequel il prtendait excuter
pour les yeux une sonate, un allegro, un presto, un adagio, un
cantabile, aussi agrables que ces pices bien faites le sont pour les
oreilles.

--J'ai fait mieux: un jour je lui proposai de me traduire dans un menuet
de couleurs, un menuet de sons; et il s'en tira fort bien.

--Et cela vous amusa beaucoup?

--Beaucoup; car j'tais alors un enfant.

--Eh bien! mes voyageurs ont retrouv la mme machine chez leurs
insulaires, mais applique  son vritable usage.

--J'entends;  la toilette.

--Il est vrai; mais comment cela?

--Comment? le voici. Une pice de notre ajustement tant donne, il ne
s'agit que de frapper un certain nombre de touches du clavecin pour
trouver les harmoniques de cette pice, et dterminer les couleurs
diffrentes des autres.

--Vous tes insupportable! On ne saurait vous rien apprendre; vous
devinez tout.

--Je crois mme qu'il y a dans cette espce de musique des dissonances 
prparer et  sauver.

--Vous l'avez dit.

--Je crois en consquence que le talent d'une femme de chambre suppose
autant de gnie et d'exprience, autant de profondeur et d'tudes que
dans un matre de chapelle.

--Et ce qui s'ensuit de l, le savez-vous?

--Non.

--C'est qu'il ne me reste plus qu' fermer mon journal, et qu' prendre
mon sorbet. Sultane, votre sagacit me donne de l'humeur.

--C'est--dire que vous m'aimeriez un peu bte.

--Pourquoi pas? cela nous rapprocherait, et nous nous en amuserions
davantage. Il faut une terrible passion pour tenir contre une
humiliation qui ne finit point. Je changerai; prenez-y garde.

--Seigneur, ayez pour moi la complaisance de reprendre votre journal, et
d'en continuer la lecture.

--Trs-volontiers. C'est donc mon voyageur qui va parler.


Un jour, au sortir de table, mon hte se jeta sur un sofa o il ne
tarda pas  s'endormir, et j'accompagnai les dames dans leur
appartement. Aprs avoir travers plusieurs pices, nous entrmes dans
un cabinet, grand et bien clair, au milieu duquel il y avait un
clavecin. Madame s'assit, promena ses doigts sur le clavier, les yeux
attachs sur l'intrieur de la caisse, et dit d'un air satisfait:

Je le crois d'accord.

Et moi, je me disais tout bas: Je crois qu'elle rve; car je n'avais
point entendu de son...

Madame est musicienne, et sans doute elle accompagne?

--Non.

--Qu'est-ce donc que cet instrument?

--Vous l'allez voir. Puis, se tournant vers ses filles: Sonnez,
dit-elle  l'ane, pour mes femmes.

Il en vint trois, auxquelles elle tint  peu prs ce discours:

Mesdemoiselles, je suis trs-mcontente de vous. Il y a plus de six
mois que ni mes filles ni moi n'avons t mises avec got. Cependant
vous me dpensez un argent immense. Je vous ai donn les meilleurs
matres; et il semble que vous n'avez pas encore les premiers principes
de l'harmonie. Je veux aujourd'hui que ma fontange soit verte et or.
Trouvez-moi le reste.

La plus jeune pressa les touches, et fit sortir un rayon blanc, un
jaune, un cramoisi, un vert, d'une main; et de l'autre, un bleu et un
violet.

Ce n'est pas cela, dit la matresse d'un ton impatient; adoucissez-moi
ces nuances.

La femme de chambre toucha de nouveau, blanc, citron, bleu turc,
ponceau, couleur de rose, aurore et noir.

Encore pis! dit la matresse. Cela est  excder. Faites le dessus.

La femme de chambre obit; et il en rsulta: blanc, orang, bleu ple,
couleur de chair, soufre et gris.

La matresse s'cria:

On n'y saurait plus tenir.

--Si madame voulait faire attention, dit une des deux autres femmes,
qu'avec son grand panier et ses petites mules...

--Mais oui, cela pourrait aller...

Ensuite la dame passa dans un arrire-cabinet pour s'habiller dans
cette modulation. Cependant l'ane de ses filles priait la suivante de
lui jouer un ajustement de fantaisie, ajoutant:

Je suis prie d'un bal; et je me voudrais leste, singulire et
brillante. Je suis lasse des couleurs pleines.

--Rien n'est plus ais, dit la suivante; et elle toucha gris de perle,
avec un clair-obscur qui ne ressemblait  rien; et dit: Voyez,
mademoiselle, comme cela fera bien avec votre coiffure de la Chine,
votre mantelet de plumes de paon, votre jupon cladon et or, vos bas
cannelle, et vos souliers de jais; surtout si vous vous coiffez en brun,
avec votre aigrette de rubis.

--Tu vaux trop, ma chre, rpliqua la jeune fille. Viens toi-mme
excuter tes ides.

Le tour de la cadette arriva; la suivante qui restait lui dit:

Votre grande soeur va au bal; mais vous, n'allez-vous pas au
temple?...

--Prcisment; et c'est par cette raison que je veux que tu me touches
quelque chose de fort coquet.

--Eh bien! rpondit la suivante, prenez votre robe de gaze couleur de
feu, et je vais chercher le reste de l'accompagnement. Je n'y suis
pas... m'y voici... non... c'est cela... oui, c'est cela; vous serez 
ravir... Voyez, mademoiselle: jaune, vert, noir, couleur de feu, azur,
blanc et bleu; cela fera  merveille avec vos boucles d'oreilles de
topaze de Bohme, une nuance de rouge, deux assassins, trois croissants
et sept mouches...

Ensuite elles sortirent, en me faisant une profonde rvrence. Seul, je
me disais: Elles sont aussi folles ici que chez nous. Ce clavecin
pargne pourtant bien de la peine.


Mirzoza, interrompant la lecture, dit au sultan: Votre voyageur aurait
bien d nous apporter une ariette au moins d'ajustements nots, avec la
basse chiffre.

LE SULTAN.

C'est ce qu'il a fait.

MIRZOZA.

Et qui est-ce qui nous jouera cela?

LE SULTAN.

Mais quelqu'un des disciples du brame noir; celui entre les mains duquel
son instrument oculaire est rest. Mais en avez-vous assez?

MIRZOZA.

Y en a-t-il encore beaucoup?...

LE SULTAN.

Non; encore quelques pages, et vous en serez quitte...

MIRZOZA.

Lisez-les.

LE SULTAN.

J'en tais l, dit mon journal, lorsque la porte du cabinet o la mre
tait entre, s'ouvrit, et m'offrit une figure si trangement dguise,
que je ne la reconnus pas. Sa coiffure pyramidale et ses mules en
chasses l'avaient agrandie d'un pied et demi; elle avait avec cela une
palatine blanche, un mantelet orange, une robe de velours ras bleu ple,
un jupon couleur de chair, des bas soufre, et des mules petit-gris; mais
ce qui me frappa surtout, ce fut un panier pentagone,  angles saillants
et rentrants, dont chacun portait une toise de projection. Vous eussiez
dit que c'tait un donjon ambulant, flanqu de cinq bastions. L'une des
filles parut ensuite.

Misricorde! s'cria la mre, qui est-ce qui vous a ajuste de la
sorte? Retirez-vous! vous me faites horreur. Si l'heure du bal n'tait
pas si proche, je vous ferais dshabiller. J'espre du moins que vous
vous masquerez. Puis, s'adressant  la cadette: Pour cela, dit-elle,
en la parcourant de la tte aux pieds, voil qui est raisonnable et
dcent.

Cependant monsieur, qui avait aussi fait sa toilette aprs sa
mdianoche, se montra avec un chapeau couleur de feuille morte, sous
lequel s'tendait une longue perruque en volutes, un habit de drap 
double broche, avec des parements en carr long, d'un pied et demi
chacun; cinq boutons par devant, quatre poches, mais point de plis ni de
paniers; une culotte et des bas chamois, des souliers de maroquin vert;
le tout tenant ensemble, et formant un pantalon.

Ici Mangogul s'arrta et dit  Mirzoza, qui se tenait les cts: Ces
insulaires vous paraissent fort ridicules...

Mirzoza, lui coupant la parole, ajouta: Je vous dispense du reste; pour
cette fois, sultan, vous avez raison; que ce soit, je vous prie, sans
tirer  consquence. Si vous vous avisez de devenir raisonnable, tout
est perdu. Il est sr que nous paratrions aussi bizarres  ces
insulaires, qu'ils nous le paraissent; et qu'en fait de modes, ce sont
les fous qui donnent la loi aux sages, les courtisanes qui la donnent
aux honntes femmes, et qu'on n'a rien de mieux  faire que de la
suivre. Nous rions en voyant les portraits de nos aeux, sans penser que
nos neveux riront en voyant les ntres.

MANGOGUL.

J'ai donc eu une fois en ma vie le sens commun!...

MIRZOZA.

Je vous le pardonne; mais n'y retournez pas...

MANGOGUL.

Avec toute votre sagacit, l'harmonie, la mlodie et le clavecin
oculaire...

MIRZOZA.

Arrtez, je vais continuer... donnrent lieu  un schisme qui divisa les
hommes, les femmes et tous les citoyens. Il y eut une insurrection
d'cole contre cole, de matre contre matre; on disputa, on s'injuria,
on se hat.

--Fort bien; mais ce n'est pas tout.

--Aussi, n'ai-je pas tout dit.

--Achevez.

--Ainsi qu'il est arriv dernirement  Banza, dans la querelle sur les
sons, o les sourds se montrrent les plus entts disputeurs. Dans la
contre de vos voyageurs, ceux qui crirent le plus longtemps et le plus
haut sur les couleurs, ce furent les aveugles...

A cet endroit, le sultan dpit prit les cahiers de ses voyageurs, et
les mit en pices.

Eh? que faites-vous l?

--Je me dbarrasse d'un ouvrage inutile.

--Pour moi, peut-tre; mais pour vous?

--Tout ce qui n'ajoute rien  votre bonheur m'est indiffrent.

--Je vous suis donc bien chre?

--Voil une question  dtacher de toutes les femmes. Non, elles ne
sentent rien; elles croient que tout leur est d; quoi qu'on fasse pour
elles, on n'en a jamais fait assez. Un moment de contrarit efface une
anne de service. Je m'en vais.

--Non, vous restez; allons, approchez-vous, et baisez-moi...

Le sultan l'embrassa, et dit:

N'est-il pas vrai que nous ne sommes que des marionnettes?

--Oui, quelquefois.




CHAPITRE XX.

LES DEUX DVOTES.


Le sultan laissait depuis quelques jours les bijoux en repos. Des
affaires importantes, dont il tait occup, suspendaient les effets de
sa bague. Ce fut dans cet intervalle que deux femmes de Banza
apprtrent  rire  toute la ville.

Elles taient dvotes de profession. Elles avaient conduit leurs
intrigues avec toute la discrtion possible, et jouissaient d'une
rputation que la malignit mme de leurs semblables avait respecte. Il
n'tait bruit dans les mosques que de leur vertu. Les mres les
proposaient en exemple  leurs filles; les maris  leurs femmes. Elles
tenaient l'une et l'autre, pour maxime principale, que le scandale est
le plus grand de tous les pchs. Cette conformit de sentiments, mais
surtout la difficult d'difier  peu de frais un prochain clairvoyant
et malin, l'avait emport sur la diffrence de leurs caractres; et
elles taient trs-bonnes amies.

Zlide recevait le bramine de Sophie; c'tait chez Sophie que Zlide
confrait avec son directeur; et en s'examinant un peu, l'une ne pouvait
gure ignorer ce qui concernait le bijou de l'autre; mais l'indiscrtion
bizarre de ces bijoux les tenait toutes deux dans de cruelles alarmes.
Elles se voyaient  la veille d'tre dmasques, et de perdre cette
rputation de vertu qui leur avait cot quinze ans de dissimulation et
de mange, et dont elles taient alors fort embarrasses.

Il y avait des moments o elles auraient donn leur vie, du moins
Zlide, pour tre aussi dcries que la plus grande partie de leurs
connaissances. Que dira le monde? que fera mon mari?... Quoi! cette
femme si rserve, si modeste, si vertueuse; cette Zlide n'est... comme
les autres... Ah! cette ide me dsespre!... Oui, je voudrais n'en
avoir point, n'en avoir jamais eu, s'criait brusquement Zlide.

Elle tait alors avec son amie, que les mmes rflexions occupaient,
mais qui n'en tait pas autant agite. Les dernires paroles de Zlide
la firent sourire.

Riez, madame, ne vous contraignez point. clatez, lui dit Zlide
dpite. Il y a vraiment de quoi.

--Je connais comme vous, lui rpondit froidement Sophie, tout le danger
qui nous menace; mais le moyen de s'y soustraire? car vous conviendrez,
avec moi, qu'il n'y a pas d'apparence que votre souhait s'accomplisse.

--Imaginez donc un expdient, repartit Zlide.

--Oh! reprit Sophie, je suis lasse de me creuser; je n'imagine rien...
S'aller confiner dans le fond d'une province, est un parti; mais laisser
 Banza les plaisirs, et renoncer  la vie, c'est ce que je ne ferai
point. Je sens que mon bijou ne s'accommodera jamais de cela.

--Que faire donc?...

--Que faire! Abandonner tout  la Providence, et rire,  mon exemple, du
qu'en dira-t-on. J'ai tout tent pour concilier la rputation et les
plaisirs. Mais puisqu'il est dit qu'il faut renoncer  la rputation,
conservons au moins les plaisirs. Nous tions uniques. Eh bien! ma
chre, nous ressemblerons  cent mille autres; cela vous parat-il donc
si dur?

--Oui, sans doute, rpliqua Zlide; il me parat dur de ressembler 
celles pour qui l'on avait affect un mpris souverain. Pour viter
cette mortification, je m'enfuirais, je crois, au bout du monde.

--Partez, ma chre, continua Sophie; pour moi, je reste... Mais 
propos, je vous conseille de vous pourvoir de quelque secret, pour
empcher votre bijou de babiller en route.

--En vrit, reprit Zlide, la plaisanterie est ici de bien mauvaise
grce; et votre intrpidit...

--Vous vous trompez, Zlide, il n'y a point d'intrpidit dans mon fait.
Laisser prendre aux choses un train dont on ne peut les dtourner, c'est
rsignation. Je vois qu'il faut tre dshonore; eh bien! dshonore
pour dshonore, je m'pargnerai du moins de l'inquitude le plus que je
pourrai.

--Dshonore! reprit Zlide, fondant en larmes; dshonore! Quel coup!
Je n'y puis rsister... Ah, maudit bonze! c'est toi qui m'as perdue.
J'aimais mon poux; j'tais ne vertueuse; je l'aimerais encore, si tu
n'avais abus de ton ministre et de ma confiance. Dshonore! chre
Sophie...

Elle ne put achever. Les sanglots lui couprent la parole; et elle tomba
sur un canap, presque dsespre. Zlide ne reprit l'usage de la voix
que pour s'crier douloureusement: Ah! ma chre Sophie, j'en mourrai...
Il faut que j'en meure. Non, je ne survivrai jamais  ma rputation...

--Mais, Zlide, ma chre Zlide, ne vous pressez pourtant pas de mourir:
peut-tre que... lui dit Sophie.

--Il n'y a peut-tre qui tienne; il faut que j'en meure...

--Mais peut-tre qu'on pourrait...

--On ne pourra rien, vous dis-je... Mais parlez, ma chre, que
pourrait-on?

--Peut-tre qu'on pourrait empcher un bijou de parler.

--Ah! Sophie, vous cherchez  me soulager par de fausses esprances;
vous me trompez.

--Non, non, je ne vous trompe point; coutez-moi seulement, au lieu de
vous dsesprer comme une folle. J'ai entendu parler de Frnicol,
d'olipile, de billons et de muselires.

--Eh, qu'ont de commun Frnicol, olipile et les muselires, avec le
danger qui nous menace? Qu'a  faire ici mon bijoutier? et qu'est-ce
qu'une muselire?

--Le voici, ma chre. Une muselire est une machine imagine par
Frnicol, approuve par l'acadmie et perfectionne par olipile, qui se
faisait toutefois les honneurs de l'invention.

--Eh bien! cette machine imagine par Frnicol, approuve par l'acadmie
et perfectionne par ce bent d'olipile?...

--Oh! vous tes d'une vivacit qui passe l'imagination. Eh bien! cette
machine s'applique et rend un bijou discret, malgr qu'il en ait...

--Serait-il bien vrai, ma chre?

--On le dit.

--Il faut savoir cela, reprit Zlide, et sur-le-champ.

Elle sonna; une de ses femmes parut; et elle envoya chercher
Frnicol[41].

[Note 41: Le bijoutier La Frenaye.]

Pourquoi pas olipile? dit Sophie.

--Frnicol marque moins, rpondit Zlide.

Le bijoutier ne se fit pas attendre.

Ah! Frnicol, vous voil, lui dit Zlide; soyez le bienvenu.
Dpchez-vous, mon cher, de tirer deux femmes d'un embarras cruel...

--De quoi s'agit-il, mesdames?... Vous faudrait-il quelques rares
bijoux?...

--Non; mais nous en avons deux, et nous voudrions bien...

--Vous en dfaire, n'est-ce pas? Eh bien! mesdames, il faut les voir. Je
les prendrai, ou nous ferons un change...

--Vous n'y tes pas, monsieur Frnicol; nous n'avons rien  troquer...

--Ah! je vous entends; c'est quelques boucles d'oreilles que vous auriez
envie de perdre, de manire que vos poux les retrouvassent chez moi...

--Point du tout. Mais, Sophie, dites-lui donc de quoi il est question!

--Frnicol, continua Sophie, nous avons besoin de deux... Quoi! vous
n'entendez pas?...

--Non, madame; comment voulez-vous que j'entende? Vous ne me dites
rien...

--C'est, rpondit Sophie, que, quand une femme a de la pudeur, elle
souffre  s'exprimer sur certaines choses...

--Mais, reprit Frnicol, encore faut-il qu'elle s'explique. Je suis
bijoutier et non pas devin.

--Il faut pourtant que vous me deviniez...

--Ma foi, mesdames, plus je vous envisage et moins je vous comprends.
Quand on est jeunes, riches et jolies comme vous, on n'en est pas
rduites  l'artifice: d'ailleurs, je vous dirai sincrement que je n'en
vends plus. J'ai laiss le commerce de ces babioles  ceux de mes
confrres qui commencent.

Nos dvotes trouvrent l'erreur du bijoutier si ridicule, qu'elles lui
firent toutes deux en mme temps un clat de rire qui le dconcerta.

Souffrez, mesdames, leur dit-il, que je vous fasse la rvrence et que
je me retire. Vous pouviez vous dispenser de m'appeler d'une lieue pour
plaisanter  mes dpens.

--Arrtez, mon cher, arrtez, lui dit Zlide en continuant de rire. Ce
n'tait point notre dessein. Mais, faute de nous entendre, il vous est
venu des ides si burlesques...

--Il ne tient qu' vous, mesdames, que j'en aie enfin de plus justes. De
quoi s'agit-il?

--Oh! mons Frnicol, souffrez que je rie tout  mon aise avant que de
vous rpondre.

Zlide rit  s'touffer. Le bijoutier songeait en lui-mme qu'elle avait
des vapeurs ou qu'elle tait folle, et prenait patience. Enfin, Zlide
cessa.

Eh bien! lui dit-elle, il est question de nos bijoux; des ntres,
entendez-vous, monsieur Frnicol? Vous savez apparemment que, depuis
quelque temps, il y en a plusieurs qui se sont mis  jaser comme des
pies; or, nous voudrions bien que les ntres ne suivissent point ce
mauvais exemple.

--Ah! j'y suis maintenant; c'est--dire, reprit Frnicol, qu'il vous
faut une muselire...

--Fort bien, vous y tes en effet. On m'avait bien dit que monsieur
Frnicol n'tait pas un sot...

--Madame, vous avez bien de la bont. Quant  ce que vous me demandez,
j'en ai de toutes sortes, et de ce pas je vais vous en chercher.

Frnicol partit; cependant Zlide embrassait son amie et la remerciait
de son expdient: et moi, dit l'auteur africain, j'allai me reposer en
attendant qu'il revnt.




CHAPITRE XXI.

RETOUR DU BIJOUTIER.


Le bijoutier revint et prsenta  nos dvotes deux muselires des mieux
conditionnes.

Ah! misricorde! s'cria Zlide. Quelles muselires! quelles normes
muselires sont-ce l! et qui sont les malheureuses  qui cela servira?
Cela a une toise de long. Il faut, en vrit, mon ami, que vous ayez
pris mesure sur la jument du sultan.

--Oui, dit nonchalamment Sophie, aprs les avoir considres et
compasses avec les doigts: vous avez raison; et il n'y a que la jument
du sultan ou la vieille Rimosa  qui elles puissent convenir...

--Je vous jure, mesdames, reprit Frnicol, que c'est la grandeur
ordinaire; et que Zelmade, Zyrphile, Amiane, Zulique et cent autres en
ont pris de pareilles...

--Cela est impossible, rpliqua Zlide.

--Cela est pourtant, repartit Frnicol: mais toutes ont dit comme vous;
et, comme elles, si vous voulez vous dtromper, vous le pouvez 
l'essai...

--Monsieur Frnicol en dira tout ce qu'il voudra; mais il ne me
persuadera jamais que cela me convienne, dit Zlide.

--Ni  moi, dit Sophie. Qu'il nous en montre d'autres, s'il en a.

Frnicol, qui avait prouv plusieurs fois qu'on ne convertissait pas
les femmes sur cet article, leur prsenta des muselires de treize ans.

Ah! voil ce qu'il nous faut! s'crirent-elles toutes deux en mme
temps.

--Je le souhaite, rpondit tout bas Frnicol.

--Combien les vendez-vous? dit Zlide...

--Madame, ce n'est que dix ducats...

--Dix ducats! vous n'y pensez pas, Frnicol...

--Madame, c'est en conscience...

--Vous nous faites payer la nouveaut...

--Je vous jure, mesdames, que c'est argent troqu...

--Il est vrai qu'elles sont joliment travailles; mais dix ducats, c'est
une somme...

--Je n'en rabattrai rien.

--Nous irons chez olipile.

--Vous le pouvez, mesdames: mais il y a ouvrier et ouvrier, muselires
et muselires.

Frnicol tint ferme, et Zlide en passa par l. Elle paya les deux
muselires; et le bijoutier s'en retourna, bien persuad qu'elles leur
seraient trop courtes et qu'elles ne tarderaient pas  lui revenir pour
le quart de ce qu'il les avait vendues. Il se trompa. Mangogul ne
s'tant point trouv  porte de tourner sa bague sur ces deux femmes,
il ne prit aucune envie  leurs bijoux de parler plus haut qu'
l'ordinaire, heureusement pour elles; car Zlide, ayant essay sa
muselire, la trouva la moiti trop petite. Cependant elle ne s'en dfit
pas, imaginant presque autant d'inconvnient  la changer qu' ne s'en
point servir.

On a su ces circonstances d'une de ses femmes, qui les dit en confidence
 son amant, qui les redit en confidence  d'autres, qui les confirent
sous le secret  tout Banza. Frnicol parla de son ct; l'aventure de
nos dvotes devint publique et occupa quelque temps les mdisants du
Congo.

Zlide en fut inconsolable. Cette femme, plus  plaindre qu' blmer,
prit son bramine en aversion, quitta son poux et s'enferma dans un
couvent. Pour Sophie, elle leva le masque, brava les discours, mit du
rouge et des mouches, se rpandit dans le grand monde et eut des
aventures.




CHAPITRE XXII.

SEPTIME ESSAI DE L'ANNEAU.

LE BIJOU SUFFOQU.


Quoique les bourgeoises de Banza se doutassent que les bijoux de leur
espce n'auraient pas l'honneur de parler, toutes cependant se munirent
de muselires. On eut  Banza sa muselire, comme on prend ici le deuil
de cour.

En cet endroit, l'auteur africain remarque avec tonnement que la
modicit du prix et la roture des muselires n'en firent point cesser la
mode au srail. Pour cette fois, dit-il, l'utilit l'emporta sur le
prjug. Une rflexion aussi commune ne valait pas la peine qu'il se
rptt: mais il m'a sembl que c'tait le dfaut de tous les anciens
auteurs du Congo, de tomber dans des redites, soit qu'ils se fussent
propos de donner ainsi un air de vraisemblance et de facilit  leurs
productions; soit qu'ils n'eussent pas,  beaucoup prs, autant de
fcondit que leurs admirateurs le supposent.

Quoi qu'il en soit, un jour, Mangogul, se promenant dans ses jardins,
accompagn de toute sa cour, s'avisa de tourner sa bague sur Zlas.
Elle tait jolie et souponne de plusieurs aventures; cependant son
bijou ne fit que bgayer et ne profra que quelques mots entrecoups qui
ne signifiaient rien et que les persifleurs interprtrent comme ils
voulurent... Ouais, dit le sultan, voici un bijou qui a la parole bien
malaise. Il faut qu'il y ait ici quelque chose qui lui gne la
prononciation. Il appliqua donc plus fortement son anneau. Le bijou fit
un second effort pour s'exprimer; et, surmontant en partie l'obstacle
qui lui fermait la bouche, on entendit trs-distinctement: Ahi...
ahi... J't... j't... j'touffe. Je n'en puis plus... Ahi... ahi...
J'touffe.

Zlas se sentit aussitt suffoquer: son visage plit, sa gorge s'enfla,
et elle tomba, les yeux ferms et la bouche entr'ouverte, entre les bras
de ceux qui l'environnaient.

Partout ailleurs Zlas et t promptement soulage. Il ne s'agissait
que de la dbarrasser de sa muselire et de rendre  son bijou la
respiration; mais le moyen de lui porter une main secourable en prsence
de Mangogul! Vite, vite, des mdecins, s'criait le sultan; Zlas se
meurt.

Des pages coururent au palais et revinrent, les docteurs s'avanant
gravement sur leurs traces; Orcotome tait  leur tte. Les uns
opinrent pour la saigne, les autres pour le kerms; mais le pntrant
Orcotome fit transporter Zlas dans un cabinet voisin, la visita et
coupa les courroies de son caveon. Ce bijou emmusel fut un de ceux
qu'il se vanta d'avoir vu dans le paroxysme.

Cependant le gonflement tait excessif, et Zlas et continu de
souffrir si le sultan n'et eu piti de son tat. Il retourna sa bague;
les humeurs se remirent en quilibre; Zlas revint, et Orcotome
s'attribua le miracle de cette cure.

L'accident de Zlas et l'indiscrtion de son mdecin discrditrent
beaucoup les muselires. Orcotome, sans gard pour les intrts
d'olipile, se proposa d'lever sa fortune sur les dbris de la sienne;
se fit annoncer pour mdecin attitr des bijoux enrhums; et l'on voit
encore son affiche dans les rues dtournes. Il commena par gagner de
l'argent et finit par tre mpris. Le sultan s'tait fait un plaisir de
rabattre la prsomption de l'empirique. Orcotome se vantait-il d'avoir
rduit au silence quelque bijou qui n'avait jamais souffl le mot?
Mangogul avait la cruaut de le faire parler. On en vint jusqu'
remarquer que tout bijou qui s'ennuyait de se taire n'avait qu'
recevoir deux ou trois visites d'Orcotome. Bientt on le mit, avec
olipile, dans la classe des charlatans; et tous deux y demeureront
jusqu' ce qu'il plaise  Brama de les en tirer.

On prfra la honte  l'apoplexie. On meurt de celle-ci, disait-on. On
renona donc aux muselires; on laissa parler les bijoux, et personne
n'en mourut.




CHAPITRE XXIII.

HUITIME ESSAI DE L'ANNEAU.

LES VAPEURS.


Il y eut un temps, comme on voit, que les femmes, craignant que leurs
bijoux ne parlassent, taient suffoques, se mouraient: mais il en vint
un autre, qu'elles se mirent au-dessus de cette frayeur, se dfirent des
muselires et n'eurent plus que des vapeurs.

La favorite avait, entre ses complaisantes, une fille singulire. Son
humeur tait charmante, quoique ingale. Elle changeait de visage dix
fois par jour; mais quel que ft celui qu'elle prt, il plaisait. Unique
dans sa mlancolie, ainsi que dans sa gaiet, il lui chappait, dans ses
moments les plus extravagants, des propos d'un sens exquis; et il lui
venait, dans les accs de sa tristesse, des extravagances
trs-rjouissantes.

Mirzoza s'tait si bien faite  Callirho, c'tait le nom de cette jeune
folle, qu'elle ne pouvait presque s'en passer. Une fois que le sultan se
plaignait  la favorite de je ne sais quoi d'inquiet et de froid qu'il
lui remarquait:

Prince, lui dit-elle, embarrasse de ses reproches, sans mes trois
btes, mon serin, ma chartreuse[42] et Callirho, je ne vaux rien; et
vous voyez bien que la dernire me manque...

[Note 42: Chatte d'un gris-cendr.]

--Et pourquoi n'est-elle pas ici? lui demanda Mangogul.

--Je ne sais, rpondit Mirzoza; mais il y a quelques mois qu'elle
m'annona que, si Mazul faisait la campagne, elle ne pourrait se
dispenser d'avoir des vapeurs; et Mazul partit hier...

--Passe encore pour celle-l, rpliqua le sultan. Voil ce qui s'appelle
des vapeurs bien fondes. Mais vis--vis de quoi s'avisent d'en avoir
cent autres, dont les maris sont tout jeunes, et qui ne se laissent pas
manquer d'amants?

--Prince, rpondit un courtisan, c'est une maladie  la mode. C'est un
air  une femme que d'avoir des vapeurs. Sans amants et sans vapeurs, on
n'a aucun usage du monde; et il n'y a pas une bourgeoise  Banza qui ne
s'en donne.

Mangogul sourit et se dtermina sur-le-champ  visiter quelques-unes de
ces vaporeuses. Il alla droit chez Salica. Il la trouva couche, la
gorge dcouverte, les yeux allums, la tte chevele, et  son chevet
le petit mdecin bgue et bossu Farfadi, qui lui faisait des contes.
Cependant elle allongeait un bras, puis un autre, billait, soupirait,
se portait la main sur le front et s'criait douloureusement: Ahi... Je
n'en puis plus... Ouvrez les fentres... Donnez-moi de l'air... Je n'en
puis plus; je me meurs...

Mangogul prit le moment que ses femmes troubles aidaient Farfadi 
allger ses couvertures, pour tourner sa bague sur elle; et l'on
entendit  l'instant: Oh! que je m'ennuie de ce train! Voil-t-il pas
que madame s'est mis en tte d'avoir des vapeurs! Cela durera la
huitaine; et je veux mourir si je sais  propos de quoi: car aprs les
efforts de Farfadi pour draciner ce mal, il me semble qu'il a tort de
persister.

Bon, dit le sultan en retournant sa bague, j'entends. Celle-ci a des
vapeurs en faveur de son mdecin. Voyons ailleurs.

Il passa de l'htel de Salica dans celui d'Arsino, qui n'en est pas
loign. Il entendit, ds l'entre de son appartement, de grands clats
de rire et s'avana, comptant la trouver en compagnie: cependant elle
tait seule; et Mangogul n'en fut pas trop surpris. Une femme se
donnant des vapeurs, elle se les donne apparemment, dit-il, tristes ou
gaies, selon qu'il est  propos.

Il tourna sa bague sur elle, et sur-le-champ son bijou se mit  rire 
gorge dploye. Il passa brusquement de ses ris immodrs  des
lamentations ridicules sur l'absence de Narcs,  qui il conseillait en
bon ami de hter son retour, et continua sur nouveaux frais  sangloter,
pleurer, gmir, soupirer, se dsesprer, comme s'il et enterr tous les
siens.

Le sultan se contenant  peine d'clater d'une affliction si bizarre,
retourna sa bague et partit, laissant Arsino et son bijou se lamenter
tout  leur aise et concluant en lui-mme la fausset du proverbe.




CHAPITRE XXIV.

NEUVIME ESSAI DE L'ANNEAU.

DES CHOSES PERDUES ET RETROUVES.

     _Pour servir de supplment au savant Trait de Pancirolle[43]
     et aux Mmoires de l'Acadmie des Inscriptions._

[Note 43: _Rerum memorabilium libri duo_, Amberg, 1599. Ouvrage de
Panciroli, traitant des arts anciens qui se sont perdus et des
dcouvertes des modernes.]


Mangogul s'en revenait dans son palais, occup des ridicules que les
femmes se donnent, lorsqu'il se trouva, soit distraction de sa part,
soit mprise de son anneau, sous les portiques du somptueux difice que
Thlis a dcor des riches dpouilles de ses amants. Il profita de
l'occasion pour interroger son bijou.

Thlis tait femme de l'mir Sambuco, dont les anctres avaient rgn
dans la Guine. Sambuco s'tait acquis de la considration dans le Congo
par cinq ou six victoires clbres qu'il avait remportes sur les
ennemis d'Erguebzed. Non moins habile ngociateur que grand capitaine,
il avait t charg des ambassades les plus distingues et s'en tait
tir suprieurement. Il vit Thlis au retour de Loango et il en fut
pris. Il touchait alors  la cinquantaine et Thlis ne passait pas
vingt-cinq ans. Elle avait plus d'agrments que de beaut; les femmes
disaient qu'elle tait trs-bien et les hommes la trouvaient adorable.
De puissants partis l'avaient recherche; mais soit qu'elle et dj ses
vues, soit qu'il y et entre elle et ses soupirants disproportion de
fortune, ils avaient tous t refuss. Sambuco la vit, mit  ses pieds
des richesses immenses, un nom, des lauriers et des titres qui ne le
cdaient qu' ceux des souverains, et l'obtint[44].

[Note 44: Ce commencement pourrait faire penser que Sambuco est le
marchal de Villars qui emmenait sa femme mme en campagne  ce que dit
Saint-Simon; mais quoique Mlle de Varangeville ait t chansonne
sous ses deux noms de fille et de femme dans le _Recueil_ de Maurepas,
la fin du chapitre est faite pour drouter cette premire supposition.
Plus loin (c. XXVII) Sambuco pourra tre confondu avec Villeroy. Quant 
Thlis, la femme dont elle se rapprocherait le plus serait Mme de
Tencin; mais...]

Thlis fut ou parut vertueuse pendant six semaines entires aprs son
mariage; mais un bijou n voluptueux se dompte rarement de lui-mme, et
un mari quinquagnaire, quelque hros qu'il soit d'ailleurs, est un
insens, s'il se promet de vaincre cet ennemi. Quoique Thlis mt dans
sa conduite de la prudence, ses premires aventures ne furent point
ignores. C'en fut assez dans la suite pour lui en supposer de secrtes,
et Mangogul, curieux de ces vrits, se hta de passer du vestibule de
son palais dans son appartement.

On tait alors au milieu de l't: il faisait une chaleur extrme, et
Thlis, aprs le dner, s'tait jete sur un lit de repos, dans un
arrire-cabinet orn de glaces et de peintures. Elle dormait, et sa main
tait encore appuye sur un recueil de contes persans qui l'avaient
assoupie.

Mangogul la contempla quelque temps, convint qu'elle avait des grces,
et tourna sa bague sur elle. Je m'en souviens encore, comme si j'y
tais, dit incontinent le bijou de Thlis: neuf preuves d'amour en
quatre heures. Ah! quels moments! que Zermounzad est un homme divin! Ce
n'est point l le vieux et glac Sambuco. Cher Zermounzad, j'avais
ignor les vrais plaisirs, le bien rel; c'est toi qui me l'as fait
connatre.

Mangogul, qui dsirait s'instruire des particularits du commerce de
Thlis avec Zermounzad, que le bijou lui drobait, en ne s'attachant
qu' ce qui frappe le plus un bijou, frotta quelque temps le chaton de
sa bague contre sa veste, et l'appliqua sur Thlis, tout tincelant de
lumire. L'effet en parvint bientt jusqu' son bijou, qui mieux
instruit de ce qu'on lui demandait, reprit d'un ton plus historique:

Sambuco commandait l'arme du Monomugi, et je le suivais en campagne.
Zermounzad servait sous lui en qualit de colonel, et le gnral, qui
l'honorait de sa confiance, nous avait mis sous son escorte. Le zl
Zermounzad ne dsempara pas de son poste: il lui parut trop doux, pour
le cder  quelque autre; et le danger de le perdre fut le seul qu'il
craignit de toute la campagne.

Pendant le quartier d'hiver, je reus quelques nouveaux htes, Cacil,
Jkia, Almamoum, Jasub, Slim, Manzora, Nreskim, tous militaires que
Zermounzad avait mis  la mode, mais qui ne le valaient pas. Le crdule
Sambuco s'en reposait de la vertu de sa femme sur elle-mme, et sur les
soins de Zermounzad; et tout occup des dtails immenses de la guerre,
et des grandes oprations qu'il mditait pour la gloire du Congo, il
n'eut jamais le moindre soupon que Zermounzad le traht, et que Thlis
lui ft infidle.

La guerre continua; les armes rentrrent en campagne, et nous reprmes
nos litires. Comme elles allaient trs-lentement, insensiblement le
corps de l'arme gagna de l'avance sur nous, et nous nous trouvmes 
l'arrire-garde. Zermounzad la commandait. Ce brave garon, que la vue
des grands prils n'avait jamais cart du chemin de la gloire, ne put
rsister  celle du plaisir. Il abandonna  un subalterne le soin de
veiller aux mouvements de l'ennemi qui nous harcelait, et passa dans
notre litire; mais  peine y fut-il, que nous entendmes un bruit
confus d'armes et de cris. Zermounzad, laissant son ouvrage  demi,
veut sortir; mais il est tendu par terre, et nous restons au pouvoir du
vainqueur.

Je commenai donc par engloutir l'honneur et les services d'un officier
qui pouvait attendre de sa bravoure et de son mrite les premiers
emplois de la guerre, s'il n'et jamais connu la femme de son gnral.
Plus de trois mille hommes prirent en cette occasion. C'est encore
autant de bons sujets que nous avons ravis  l'tat.

Qu'on imagine la surprise de Mangogul  ce discours! Il avait entendu
l'oraison funbre de Zermounzad, et il ne le reconnaissait point  ces
traits. Erguebzed son pre avait regrett cet officier: les nouvelles 
la main, aprs avoir prodigu les derniers loges  sa belle retraite,
avaient attribu sa dfaite et sa mort  la supriorit des ennemis,
qui, disaient-elles, s'taient trouvs six contre un. Tout le Congo
avait plaint un homme qui avait si bien fait son devoir. Sa femme avait
obtenu une pension: on avait accord son rgiment  son fils an, et
l'on promettait un bnfice au cadet.

Que d'horreurs! s'cria tout bas Mangogul; un poux dshonor, l'tat
trahi, des citoyens sacrifis, ces forfaits ignors, rcompenss mme
comme des vertus, et tout cela  propos d'un bijou!

Le bijou de Thlis, qui s'tait interrompu pour reprendre haleine,
continua: Me voil donc abandonn  la discrtion de l'ennemi. Un
rgiment de dragons tait prt  fondre sur nous. Thlis en parut
plore, et ne souhaita rien tant; mais les charmes de la proie semrent
la discorde entre les prdateurs. On tira les cimeterres et trente 
quarante hommes furent massacrs en un clin d'oeil. Le bruit de ce
dsordre parvint jusqu' l'officier gnral. Il accourut, calma ces
furieux, et nous mit en squestre sous une tente, o nous n'avions pas
eu le temps de nous reconnatre, qu'il vint solliciter le prix de ses
services. Malheur aux vaincus! s'cria Thlis en se renversant sur un
lit; et toute la nuit fut employe  ressentir son infortune.

Nous nous trouvmes le lendemain sur le rivage du Niger. Une saque
nous y attendait, et nous partmes, ma matresse et moi, pour tre
prsents  l'empereur de Benin. Dans ce voyage de vingt-quatre heures,
le capitaine du btiment s'offrit  Thlis, fut accept, et je connus
par exprience que le service de mer tait infiniment plus vif que celui
de terre. Nous vmes l'empereur de Benin; il tait jeune, ardent,
voluptueux: Thlis fit encore sa conqute; mais celles de son mari
l'effrayrent. Il demanda la paix, et il ne lui en cota, pour
l'obtenir, que trois provinces et ma ranon.

Autres temps, autres fatigues. Sambuco apprit, je ne sais comment, la
raison des malheurs de la campagne prcdente; et pendant celle-ci, il
me mit en dpt sur la frontire chez un chef de bramines, de ses amis.
L'homme saint ne se dfendit gure; il succomba aux agaceries de Thlis,
et en moins de six mois, j'engloutis ses revenus immenses, trois tangs
et deux bois de haute futaie.

--Misricorde! s'cria Mangogul, trois tangs et deux bois! quel apptit
pour un bijou!

C'est une bagatelle, reprit celui-ci. La paix se fit, et Thlis suivit
son poux en ambassade au Monomotapa. Elle jouait et perdait fort bien
cent mille sequins en un jour, que je regagnais en une heure. Un
ministre, dont les affaires de son matre ne remplissaient pas tous les
moments, me tomba sous la dent, et je lui dvorai en trois ou quatre
mois une fort belle terre, le chteau tout meubl, le parc, un quipage
avec les petits chevaux pies. Une faveur de quatre minutes, mais bien
file, nous valait des ftes, des prsents, des pierreries, et l'aveugle
ou politique Sambuco ne nous tracassait point.

Je ne mettrai point en ligne de compte, ajouta le bijou, les
marquisats, les comts, les titres, les armoiries, etc., qui se sont
clipss devant moi. Adressez-vous  mon secrtaire, qui vous dira ce
qu'ils sont devenus. J'ai fort corn le domaine du Biafara, et je
possde une province entire du Blguanze. Erguebzed me proposa sur la
fin de ses jours... A ces mots, Mangogul retourna sa bague, et fit
taire le gouffre; il respectait la mmoire de son pre, et ne voulut
rien entendre qui pt ternir dans son esprit l'clat des grandes
qualits qu'il lui reconnaissait.

De retour dans son srail, il entretint la favorite des vaporeuses, et
de l'essai de son anneau sur Thlis. Vous admettez, lui dit-il, cette
femme  votre familiarit; mais vous ne la connaissez pas apparemment
aussi bien que moi.

--Je vous entends, seigneur, rpondit la sultane. Son bijou vous aura
sottement cont ses aventures avec le gnral Micokof, l'mir Fridour,
le snateur Marsupha, et le grand bramine Ramadanutio. Eh! qui ne sait
qu'elle soutient le jeune Alamir, et que le vieux Sambuco, qui ne dit
rien, en est aussi bien inform que vous!

--Vous n'y tes pas, reprit Mangogul. Je viens de faire rendre gorge 
son bijou.

--Vous avait-il enlev quelque chose? rpondit Mirzoza.

--Non pas  moi, dit le sultan, mais bien  mes sujets, aux grands de
mon empire, aux potentats mes voisins: des terres, des provinces, des
chteaux, des tangs, des bois, des diamants, des quipages, avec les
petits chevaux pies.

--Sans compter, seigneur, ajouta Mirzoza, la rputation et les vertus.
Je ne sais quel avantage vous apportera votre bague; mais plus vous en
multipliez les essais, plus mon sexe me devient odieux: celles mme 
qui je croyais devoir quelque considration n'en sont pas exceptes. Je
suis contre elles d'une humeur  laquelle je demande  Votre Hautesse de
m'abandonner pour quelques moments.

Mangogul, qui connaissait la favorite pour ennemie de toute contrainte,
lui baisa trois fois l'oreille droite, et se retira.




CHAPITRE XXV.

CHANTILLON DE LA MORALE DE MANGOGUL.


Mangogul, impatient de revoir la favorite, dormit peu, se leva plus
matin qu' l'ordinaire, et parut chez elle au petit jour. Elle avait
dj sonn: on venait d'ouvrir ses rideaux; et ses femmes se disposaient
 la lever. Le sultan regarda beaucoup autour d'elle, et ne lui voyant
point de chien, il lui demanda la raison de cette singularit.

C'est, lui rpondit Mirzoza, que vous supposez que je suis singulire
en cela, et qu'il n'en est rien.

--Je vous assure, rpliqua le sultan, que je vois des chiens  toutes
les femmes de ma cour, et que vous m'obligeriez de m'apprendre pourquoi
elles en ont, ou pourquoi vous n'en avez point. La plupart d'entre elles
en ont mme plusieurs; et il n'y en a pas une qui ne prodigue au sien
des caresses qu'elle semble n'accorder qu'avec peine  son amant. Par o
ces btes mritent-elles la prfrence? qu'en fait-on?

Mirzoza ne savait que rpondre  ces questions.

Mais, lui disait-elle, on a un chien comme un perroquet ou un serin. Il
est peut-tre ridicule de s'attacher aux animaux; mais il n'est pas
trange qu'on en ait: ils amusent quelquefois, et ne nuisent jamais. Si
on leur fait des caresses, c'est qu'elles sont sans consquence.
D'ailleurs, croyez-vous, prince, qu'un amant se contentt d'un baiser
tel qu'une femme le donne  son gredin?

--Sans doute, je le crois, dit le sultan. Il faudrait, parbleu, qu'il
ft bien difficile, s'il n'en tait pas satisfait.

Une des femmes de Mirzoza, qui avait gagn l'affection du sultan et de
la favorite par de la douceur, des talents et du zle, dit: Ces animaux
sont incommodes et malpropres; ils tachent les habits, gtent les
meubles, arrachent les dentelles, et font en un quart d'heure plus de
dgt qu'il n'en faudrait pour attirer la disgrce de la femme de
chambre la plus fidle; cependant on les garde.

--Quoique, selon madame, ils ne soient bon qu' cela, ajouta le sultan.

--Prince, rpondit Mirzoza, nous tenons  nos fantaisies; et il faut
que, d'avoir un gredin, c'en soit une, telle que nous en avons beaucoup
d'autres, qui ne seraient plus des fantaisies, si l'on en pouvait rendre
raison. Le rgne des singes est pass; les perruches se soutiennent
encore. Les chiens taient tombs; les voil qui se relvent. Les
cureuils ont eu leur temps; et il en est des animaux comme il en a t
successivement de l'italien, de l'anglais, de la gomtrie, des
prtintailles, et des falbalas.

--Mirzoza, rpliqua le sultan en secouant la tte, n'a pas l-dessus
toutes les lumires possibles; et les bijoux...

--Votre Hautesse ne va-t-elle pas s'imaginer, dit la favorite, qu'elle
apprendra du bijou d'Haria pourquoi cette femme, qui a vu mourir son
fils, une de ses filles et son poux sans verser une larme, a pleur
pendant quinze jours la perte de son doguin?

--Pourquoi non? rpondit Mangogul.

--Vraiment, dit Mirzoza, si nos bijoux pouvaient expliquer toutes nos
fantaisies, ils seraient plus savants que nous-mmes.

--Et qui vous le dispute? repartit le sultan. Aussi crois-je que le
bijou fait faire  une femme cent choses sans qu'elle s'en aperoive; et
j'ai remarqu dans plus d'une occasion, que telle qui croyait suivre sa
tte, obissait  son bijou. Un grand philosophe[45] plaait l'me, la
ntre s'entend, dans la glande pinale. Si j'en accordais une aux
femmes, je sais bien, moi, o je la placerais.

[Note 45: Ren Descartes. Galien avait dj fix le sige de l'me
dans la glande pinale. Il prtendait qu'elle pouvait tre tantt
incline d'un ct et tantt de l'autre par les filaments qui
l'attachaient aux parties voisines, et par l qu'elle prsidait  la
distribution des esprits. _Anat. de Galien_ par _Oribase_, dit. de
Dundas, 1735.

Mais Descartes a prsent cette opinion sous une nouvelle forme[B],
quoiqu'elle soit la mme pour le fond. Ce philosophe a fait sur ce sige
une espce de roman qu'on a lu dans le monde avec plaisir; et ce n'est
pas la seule fois que les crivains se sont empars des opinions des
mdecins; cependant le peu de fondement de celle-ci est dmontr par les
observations pathologiques, qui prouvent qu'on a trouv le corps pinal
dsorganis dans des sujets qui avaient eu beaucoup d'instruction et
d'esprit, et qu'il tait dans l'tat sain chez d'autres, reconnus
stupides. Le clbre _Pic de la Mirandole_, ce jeune enfant dont on a
racont tant de prodiges, avait le corps pinal gros et trs-dur,
graveleux, quoiqu'il n'et prouv, avant de mourir, aucune altration
dans ses facults intellectuelles. (Br.)--La fonction de ce petit organe
est encore inconnue.]

[Note B: Voyez _l'Homme_, de Ren Descartes, p. 32, dition de
Paris, 1677, in-4. (Br.)]

--Je vous dispense de m'en instruire, reprit aussitt Mirzoza.

--Mais vous me permettrez au moins, dit Mangogul, de vous communiquer
quelques ides que mon anneau m'a suggres sur les femmes, dans la
supposition qu'elles ont une me. Les preuves que j'ai faites de ma
bague m'ont rendu grand moraliste. Je n'ai ni l'esprit de La Bruyre, ni
la logique de Port-Royal, ni l'imagination de Montaigne, ni la sagesse
de Charron: mais j'ai recueilli des faits qui leur manquaient peut-tre.

--Parlez, prince, rpondit ironiquement Mirzoza: je vous couterai de
toutes mes oreilles. Ce doit tre quelque chose de curieux, que les
essais de morale d'un sultan de votre ge!

--Le systme d'Orcotome est extravagant, n'en dplaise au clbre
Hiragu[46] son confrre: cependant je trouve du sens dans les rponses
qu'il a faites aux objections qui lui ont t proposes. Si j'accordais
une me aux femmes, je supposerais volontiers, avec lui, que les bijoux
ont parl de tout temps, bas  la vrit, et que l'effet de l'anneau du
gnie Cucufa se rduit  leur hausser le ton. Cela pos, rien ne serait
plus facile que de vous dfinir toutes tant que vous tes:


[Note 46: Si, comme nous le pensons, Orcotome est Ferrein, Hiragu
serait un autre mdecin, Montagnat, qui, dans plusieurs brochures
adresses  Burlon et  Bertin (1745, 1746), dfendit le systme de
Ferrein sur le mcanisme de la voix.]

La femme sage, par exemple, serait celle dont le bijou est muet, ou
n'en est pas cout.

La prude, celle qui fait semblant de ne pas couter son bijou.

La galante, celle  qui le bijou demande beaucoup, et qui lui accorde
trop.

La voluptueuse, celle qui coute son bijou avec complaisance.

La courtisane, celle  qui son bijou demande  tout moment, et qui ne
lui refuse rien.

La coquette, celle dont le bijou est muet, ou n'en est point cout;
mais qui fait esprer  tous les hommes qui l'approchent, que son bijou
parlera quelque jour, et qu'elle pourra ne pas faire la sourde oreille.

Eh bien! dlices de mon me, que pensez-vous de mes dfinitions?

--Je pense, dit la favorite, que Votre Hautesse a oubli la femme
tendre.

--Si je n'en ai point parl, rpondit le sultan, c'est que je ne sais
pas encore bien ce que c'est, et que d'habiles gens prtendent que le
mot tendre, pris sans aucun rapport au bijou, est vide de sens.

--Comment! vide de sens? s'cria Mirzoza. Quoi! il n'y a point de
milieu; et il faut absolument qu'une femme soit prude, galante,
coquette, voluptueuse ou libertine?

--Dlices de mon me, dit le sultan, je suis prt  convenir de
l'inexactitude de mon numration, et j'ajouterai la femme tendre aux
caractres prcdents; mais  condition que vous m'en donnerez une
dfinition qui ne retombe dans aucune des miennes.

--Trs-volontiers, dit Mirzoza. Je compte en venir  bout sans sortir de
votre systme.

--Voyons, ajouta Mangogul.

--Eh bien! reprit la favorite... La femme tendre est celle...

--Courage, Mirzoza, dit Mangogul.

--Oh! ne me troublez point, s'il vous plat. La femme tendre est
celle... qui a aim sans que son bijou parlt, ou... dont le bijou n'a
jamais parl qu'en faveur du seul homme qu'elle aimait.

Il n'et pas t galant au sultan de chicaner la favorite, et de lui
demander ce qu'elle entendait par aimer: aussi n'en fit-il rien. Mirzoza
prit son silence pour un aveu, et ajouta, toute fire de s'tre tire
d'un pas qui lui paraissait difficile: Vous croyez, vous autres hommes,
parce que nous n'argumentons pas, que nous ne raisonnons point. Apprenez
une bonne fois que nous trouverions aussi facilement le faux de vos
paradoxes, que vous celui de nos raisons, si nous voulions nous en
donner la peine. Si Votre Hautesse tait moins presse de satisfaire sa
curiosit sur les gredins, je lui donnerais  mon tour un petit
chantillon de ma philosophie. Mais elle n'y perdra rien; ce sera pour
quelqu'un de ces jours, qu'elle aura plus de temps  m'accorder.

Mangogul lui rpondit qu'il n'avait rien de mieux  faire que de
profiter de ses ides philosophiques; que la mtaphysique d'une sultane
de vingt-deux ans ne devait pas tre moins singulire que la morale d'un
sultan de son ge.

Mais Mirzoza apprhendant qu'il n'y et de la complaisance de la part de
Mangogul, lui demanda quelque temps pour se prparer, et fournit ainsi
au sultan un prtexte pour voler o son impatience pouvait l'appeler.




CHAPITRE XXVI.

DIXIME ESSAI DE L'ANNEAU.

LES GREDINS.


Mangogul se transporta sur-le-champ chez Haria; et comme il parlait trs
volontiers seul, il disait en soi-mme: Cette femme ne se couche point
sans ses quatre mtins; et les bijoux ne savent rien de ces animaux, ou
le sien m'en dira quelque chose; car, Dieu merci, on n'ignore point
qu'elle aime ses chiens  l'adoration.

Il se trouva dans l'antichambre d'Haria, sur la fin de ce monologue, et
pressentit de loin que madame reposait avec sa compagnie ordinaire.
C'tait un petit gredin, une danoise et deux doguins. Le sultan tira sa
tabatire, se prcautionna de deux prises de son tabac d'Espagne, et
s'approcha d'Haria. Elle dormait; mais la meute, qui avait l'oreille au
guet, entendant quelque bruit, se mit  aboyer, et la rveilla.
Taisez-vous, mes enfants, leur dit-elle d'un ton si doux, qu'on ne
pouvait la souponner de parler  ses filles; dormez, dormez, et ne
troublez point mon repos ni le vtre.

Jadis Haria fut jeune et jolie; elle eut des amants de son rang; mais
ils s'clipsrent plus vite encore que ses grces. Pour se consoler de
cet abandon, elle donna dans une espce de faste bizarre, et ses laquais
taient les mieux tourns de Banza. Elle vieillit de plus en plus; les
annes la jetrent dans la rforme; elle se restreignit  quatre chiens
et  deux bramines et devint un modle d'dification. En effet, la
satire la plus envenime n'avait pas l de quoi mordre, et Haria
jouissait en paix, depuis plus de dix ans, d'une haute rputation de
vertu, et de ces animaux. On savait mme sa tendresse si dcide pour
les gredins, qu'on ne souponnait plus les bramines de la partager.

Haria ritra sa prire  ses btes, et elles eurent la complaisance
d'obir. Alors Mangogul porta la main sur son anneau, et le bijou
surann se mit  raconter la dernire de ses aventures. Il y avait si
longtemps que les premires s'taient passes, qu'il en avait presque
perdu la mmoire. Retire-toi, Mdor, dit-il d'une voix enroue; tu me
fatigues. J'aime mieux Lisette; je la trouve plus douce. Mdor,  qui
la voix du bijou tait inconnue, allait toujours son train; mais Haria
se rveillant, continua. Ote-toi donc, petit fripon, tu m'empches de
reposer. Cela est bon quelquefois; mais trop est trop. Mdor se retira,
Lisette prit sa place, et Haria se rendormit.

Mangogul, qui avait suspendu l'effet de son anneau, le retourna, et le
trs-antique bijou, poussant un soupir profond, se mit  radoter, et
dit: Ah! que je suis fch de la mort de la grande levrette! c'tait
bien la meilleure petite femme, la crature la plus caressante; elle ne
cessait de m'amuser: c'tait tout esprit et toute gentillesse; vous
n'tes que des btes en comparaison. Ce vilain monsieur l'a tue... la
pauvre Zinzoline; je n'y pense jamais sans avoir la larme  l'oeil...
Je crus que ma matresse en mourrait. Elle passa deux jours sans boire
et sans manger; la cervelle lui en tournait: jugez de sa douleur. Son
directeur, ses amis, ses gredins mme ne m'approchrent pas. Ordre  ses
femmes de refuser l'entre de son appartement  monsieur, sous peine
d'tre chasses... Ce monstre m'a ravi ma chre Zinzoline,
s'criait-elle; qu'il ne paraisse pas; je ne veux le voir de ma vie.

Mangogul, curieux des circonstances de la mort de Zinzoline, ranima la
force lectrique de son anneau, en le frottant contre la basque de son
habit, le dirigea sur Haria, et le bijou reprit: Haria, veuve de
Ramadec, se coiffa de Sindor. Ce jeune homme avait de la naissance, peu
de bien; mais un mrite qui plat aux femmes, et qui faisait, aprs les
gredins, le got dominant d'Haria. L'indigence vainquit la rpugnance de
Sindor pour les annes et pour les chiens d'Haria. Vingt mille cus de
rente drobrent  ses yeux les rides de ma matresse et l'incommodit
des gredins, et il l'pousa.

Il s'tait flatt de l'emporter sur nos btes par ses talents et ses
complaisances, et de les disgracier ds le commencement de son rgne;
mais il se trompa. Au bout de quelques mois qu'il crut avoir bien mrit
de nous, il s'avisa de remontrer  madame que ses chiens n'taient pas
au lit aussi bonne compagnie pour lui que pour elle; qu'il tait
ridicule d'en avoir plus de trois, et que c'tait faire de la couche
nuptiale un chenil, que d'y en admettre plus d'un  tour de rle.

--Je vous conseille, rpondit Haria d'un ton courrouc, de m'adresser
de pareils discours! Vraiment, il sied bien  un misrable cadet de
Gascogne, que j'ai tir d'un galetas qui n'tait pas assez bon pour mes
chiens, de faire ici le dlicat! On parfumait apparemment vos draps, mon
petit seigneur, quand vous logiez en chambre garnie. Sachez, une bonne
fois pour toujours, que mes chiens taient longtemps avant vous en
possession de mon lit, et que vous pouvez en sortir, ou vous rsoudre 
le partager avec eux.

La dclaration tait prcise, et nos chiens restrent matres de leur
poste; mais une nuit que nous reposions tous, Sindor en se retournant,
frappa malheureusement du pied Zinzoline. La levrette, qui n'tait point
faite  ces traitements, lui mordit le gras de la jambe, et madame fut
aussitt rveille par les cris de Sindor.

--Qu'avez-vous donc, monsieur? lui dit-elle; il semble qu'on vous
gorge. Rvez-vous?

--Ce sont vos chiens, madame, lui rpondit Sindor, qui me dvorent, et
votre levrette vient de m'emporter un morceau de la jambe.

--N'est-ce que cela? dit Haria en se retournant, vous faites bien du
bruit pour rien.

Sindor, piqu de ce discours, sortit du lit, jurant de ne point y
remettre le pied que la meute n'en ft bannie. Il employa des amis
communs pour obtenir l'exil des chiens; mais tous chourent dans cette
ngociation importante. Haria leur rpondit: Que Sindor tait un
freluquet qu'elle avait tir d'un grenier qu'il partageait avec des
souris et des rats; qu'il ne lui convenait point de faire tant le
difficile; qu'il dormait toute la nuit; qu'elle aimait ses chiens;
qu'ils l'amusaient; qu'elle avait pris got  leurs caresses ds la plus
tendre enfance, et qu'elle tait rsolue de ne s'en sparer qu' la
mort. Encore dites-lui, continua-t-elle en s'adressant aux mdiateurs,
que s'il ne se soumet humblement  mes volonts, il s'en repentira toute
sa vie; que je rtracterai la donation que je lui ai faite, et que je
l'ajouterai aux sommes que je laisse par mon testament pour la substance
et l'entretien de mes chers enfants.

Entre nous, ajoutait le bijou, il fallait que Sindor ft un grand sot
d'esprer qu'on ferait pour lui ce que n'avaient pu obtenir vingt
amants, un directeur, un confesseur, avec une kyrielle de bramines, qui
tous y avaient perdu leur latin. Cependant, toutes les fois que Sindor
rencontrait nos animaux, il lui prenait des impatiences qu'il avait
peine  contenir. Un jour l'infortune Zinzoline lui tomba sous la main;
il la saisit par le col, et la jeta par la fentre: la pauvre bte
mourut de sa chute. Ce fut alors qu'il se fit un beau bruit. Haria, le
visage enflamm, les yeux baigns de pleurs...

Le bijou allait reprendre ce qu'il avait dj dit, car les bijoux
tombent volontiers dans des rptitions. Mais Mangogul lui coupa la
parole: son silence ne fut pas de longue dure. Lorsque le prince crut
avoir drout ce bijou radoteur, il lui rendit la libert de parler; et
le babillard, clatant de rire, reprit comme par rminiscence: Mais, 
propos, j'oubliais de vous raconter ce qui se passa la premire nuit des
noces d'Haria. J'ai bien vu des choses ridicules en ma vie; mais jamais
aucune qui le ft tant. Aprs un grand souper, les poux sont conduits 
leur appartement; tout le monde se retire,  l'exception des femmes de
madame, qui la dshabillent. La voil dshabille; on la met au lit, et
Sindor reste seul avec elle. S'apercevant que, plus alertes que lui, les
gredins, les doguins, les levrettes s'emparaient de son pouse:
Permettez, madame, lui dit-il, que j'carte un peu ces rivaux.

--Mon cher, faites ce que vous pourrez, lui dit Haria; pour moi, je
n'ai pas le courage de les chasser. Ces petits animaux me sont attachs;
et il y a si longtemps que je n'ai d'autre compagnie...

--Ils auront peut-tre, reprit Sindor, la politesse de me cder
aujourd'hui une place que je dois occuper.

--Voyez, monsieur, lui rpondit Haria.

Sindor employa d'abord les voies de douceur, et supplia Zinzoline de se
retirer dans un coin; mais l'animal indocile se mit  gronder. L'alarme
se rpandit parmi le reste de la troupe; et le doguin et les gredins
aboyrent comme si l'on et gorg leur matresse. Impatient de ce
bruit, Sindor culbute le doguin, carte un des gredins, et saisit Mdor
par la patte. Mdor, le fidle Mdor, abandonn de ses allis, avait
tent de rparer cette perte par les avantages du poste. Coll sur les
cuisses de sa matresse, les yeux enflamms, le poil hriss, et la
gueule bante, il fronait le mufle, et prsentait  l'ennemi deux rangs
de dents des plus aigus. Sindor lui livra plus d'un assaut; plus d'une
fois Mdor le repoussa, les doigts pincs et les manchettes dchires.
L'action avait dur plus d'un quart d'heure avec une opinitret qui
n'amusait qu'Haria, lorsque Sindor recourut au stratagme contre un
ennemi qu'il dsesprait de vaincre par la force. Il agaa Mdor de la
main droite. Mdor attentif  ce mouvement, n'aperut point celui de la
gauche, et fut pris par le col. Il fit pour se dgager des efforts
inous, mais inutiles; il fallut abandonner le champ de bataille, et
cder Haria. Sindor s'en empara, mais non sans effusion de sang; Haria
avait apparemment rsolu que la premire nuit de ses noces ft
sanglante. Ses animaux firent une belle dfense, et ne tromprent point
son attente.

Voil, dit Mangogul, un bijou qui crirait la gazette mieux que mon
secrtaire. Sachant alors  quoi s'en tenir sur les gredins, il revint
chez la favorite. Apprtez-vous, lui dit-il du plus loin qu'il
l'aperut,  entendre les choses du monde les plus extravagantes. C'est
bien pis que les magots de Palabria. Pourrez-vous croire que les quatre
chiens d'Haria ont t les rivaux, et les rivaux prfrs de son mari;
et que la mort d'une levrette a brouill ces gens-l,  n'en jamais
revenir?

--Que dites-vous, reprit la favorite, de rivaux et de chiens? Je
n'entends rien  cela. Je sais qu'Haria aime perdument les gredins;
mais aussi je connais Sindor pour un homme vif, qui peut-tre n'aura pas
eu toutes les complaisances qu'exigent d'ordinaire les femmes  qui l'on
doit sa fortune. Du reste, quelle qu'ait t sa conduite, je ne conois
pas qu'elle ait pu lui attirer des rivaux. Haria est si vnrable, que
je voudrais bien que Votre Hautesse daignt s'expliquer plus
intelligiblement.

--coutez, lui rpondit Mangogul, et convenez que les femmes ont des
gots bizarres  l'excs, pour ne rien dire de pis.

Il lui fit tout de suite l'histoire d'Haria, mot pour mot, comme le
bijou l'avait raconte. Mirzoza ne put s'empcher de rire du combat de
la premire nuit. Cependant reprenant un air srieux:

Je ne sais, dit-elle  Mangogul, quelle indignation s'empare de moi. Je
vais prendre en aversion ces animaux et toutes celles qui en auront, et
dclarer  mes femmes que je chasserai la premire qui sera souponne
de nourrir un gredin.

--Eh pourquoi, lui rpondit le sultan, tendre ainsi les haines? Vous
voil bien, vous autres femmes, toujours dans les extrmes! Ces animaux
sont bons pour la chasse, sont ncessaires dans les campagnes, et ont je
ne sais combien d'autres usages, sans compter celui qu'en fait Haria.

--En vrit, dit Mirzoza, je commence  croire que Votre Hautesse aura
peine  trouver une femme sage.

--Je vous l'avais bien dit, rpondit Mangogul; mais ne prcipitons rien:
vous pourriez un jour me reprocher de tenir de votre impatience un aveu
que je prtends devoir uniquement aux essais de ma bague. J'en mdite
qui vous tonneront. Tous les secrets ne sont pas dvoils, et je compte
arracher des choses plus importantes aux bijoux qui me restent 
consulter.

Mirzoza craignait toujours pour le sien. Le discours de Mangogul la jeta
dans un trouble qu'elle ne fut pas la matresse de lui drober: mais le
sultan qui s'tait li par un serment, et qui avait de la religion dans
le fond de l'me, la rassura de son mieux, lui donna quelques baisers
fort tendres, et se rendit  son conseil, o des affaires de consquence
l'appelaient.




CHAPITRE XXVII.

ONZIME ESSAI DE L'ANNEAU.

LES PENSIONS.


Le Congo avait t troubl par des guerres sanglantes, sous le rgne de
Kanoglou et d'Erguebzed, et ces deux monarques s'taient immortaliss
par les conqutes qu'ils avaient faites sur leurs voisins. Les empereurs
d'Abex et d'Angote regardrent la jeunesse de Mangogul et le
commencement de son rgne comme des conjonctures favorables pour
reprendre les provinces qu'on leur avait enleves. Ils dclarrent donc
la guerre au Congo, et l'attaqurent de toutes parts. Le conseil de
Mangogul tait le meilleur qu'il y et en Afrique; et le vieux Sambuco
et l'mir Mirzala, qui avaient vu les anciennes guerres, furent mis  la
tte des troupes, remportrent victoires sur victoires, et formrent des
gnraux capables de les remplacer; avantage plus important encore que
leurs succs.

Grce  l'activit du conseil et  la bonne conduite des gnraux,
l'ennemi qui s'tait promis d'envahir l'empire, n'approcha pas de nos
frontires, dfendit mal les siennes, et vit ses places et ses provinces
ravages. Mais, malgr des succs si constants et si glorieux, le Congo
s'affaiblissait en s'agrandissant: les frquentes leves de troupes
avaient dpeupl les villes et les campagnes, et les finances taient
puises.

Les siges et les combats avaient t fort meurtriers: le grand vizir,
peu mnager du sang de ses soldats, tait accus d'avoir risqu des
batailles qui ne menaient  rien. Toutes les familles taient dans le
deuil; il n'y en avait aucune o l'on ne pleurt un pre, un frre ou un
ami. Le nombre des officiers tus avait t prodigieux, et ne pouvait
tre compar qu' celui de leurs veuves qui sollicitaient des pensions.
Les cabinets des ministres en taient assaillis. Elles accablaient le
sultan mme de placets, o le mrite et les services des morts, la
douleur des veuves, la triste situation des enfants, et les autres
motifs touchants n'taient pas oublis. Rien ne paraissait plus juste
que leurs demandes: mais sur quoi asseoir des pensions qui montaient 
des millions?

Les ministres, aprs avoir puis les belles paroles, et quelquefois
l'humeur et les brusqueries, en taient venus  des dlibrations sur
les moyens de finir cette affaire; mais il y avait une excellente raison
pour ne rien conclure. On n'avait pas un sou.

Mangogul, ennuy des faux raisonnements de ses ministres et des
lamentations des veuves, rencontra l'expdient qu'on cherchait depuis si
longtemps. Messieurs, dit-il  son conseil, il me semble qu'avant que
d'accorder des pensions, il serait  propos d'examiner si elles sont
lgitimement dues...

--Cet examen, rpondit le grand snchal, sera immense, et d'une
discussion prodigieuse. Cependant comment rsister aux cris et  la
poursuite de ces femmes, dont vous tes, seigneur, le premier excd?

--Cela ne sera pas aussi difficile que vous pensez, monsieur le
snchal, rpliqua le sultan; et je vous promets que demain  midi tout
sera termin selon les lois de l'quit la plus exacte. Faites-les
seulement entrer  mon audience  neuf heures.

On sortit du conseil; le snchal rentra dans son bureau, rva
profondment, et minuta le placard suivant, qui fut trois heures aprs
imprim, publi  son de trompe, et affich dans tous les carrefours de
Banza.

     DE PAR LE SULTAN

     ET MONSEIGNEUR LE GRAND SNCHAL

     Nous, Bec d'Oison, grand snchal du Congo, vizir du premier
     banc, porte-queue de la grande Manimonbanda, chef et
     surintendant des balayeurs du divan, savoir faisons que demain,
      neuf heures du matin, le magnanime sultan donnera audience
     aux veuves des officiers tus  son service, pour, sur le vu de
     leurs demandes, ordonner ce que de raison. En notre
     _snchalerie_, le douze de la lune de Rgeb, l'an
     147,200,000,009.

Toutes les dsoles du Congo, et il y en avait beaucoup, ne manqurent
pas de lire l'affiche, ou de l'envoyer lire par leurs laquais, et moins
encore de se trouver  l'heure marque dans l'antichambre de la salle du
trne... Pour viter le tumulte, qu'on ne fasse entrer, dit le sultan,
que six de ces dames  la fois. Quand nous les aurons coutes, on leur
ouvrira la porte du fond qui donne sur mes cours extrieures. Vous,
messieurs, soyez attentifs, et prononcez sur leurs demandes.

Cela dit, il fit signe au premier huissier audiencier; et les six qui se
trouvrent les plus voisines de la porte furent introduites. Elles
entrrent en long habit de deuil, et salurent profondment Sa Hautesse.
Mangogul s'adressa  la plus jeune et  la plus jolie. Elle se nommait
Isec. Madame, lui dit-il, y a-t-il longtemps que vous avez perdu votre
mari?

--Il y a trois mois, seigneur, rpondit Isec en pleurant. Il tait
lieutenant gnral au service de Votre Hautesse. Il a t tu  la
dernire bataille; et six enfants sont tout ce qui me reste de lui...

--De lui? interrompit une voix qui, pour venir d'Isec, n'avait pas
tout  fait le mme son que la sienne. Madame sait mieux qu'elle ne
dit. Ils ont tous t commencs et termins par un jeune bramine qui la
venait consoler, tandis que monsieur tait en campagne.

On devine aisment d'o partait la voix indiscrte qui pronona cette
rponse. La pauvre Isec, dcontenance, plit, chancela, se pma.

Madame est sujette aux vapeurs, dit tranquillement Mangogul; qu'on la
transporte dans un appartement du srail, et qu'on la secoure. Puis
s'adressant tout de suite  Phnice:

Madame, lui demanda-t-il, votre mari n'tait-il pas pacha?

--Oui, seigneur, rpondit Phnice, d'une voix tremblante.

--Et comment l'avez-vous perdu?...

--Seigneur, il est mort dans son lit, puis des fatigues de la dernire
campagne...

--Des fatigues de la dernire campagne! reprit le bijou de Phnice.
Allez, madame, votre mari a rapport du camp une sant ferme et
vigoureuse; et il en jouirait encore, si deux ou trois baladins... Vous
m'entendez; et songez  vous.

--crivez, dit le sultan, que Phnice demande une pension pour les bons
services qu'elle a rendus  l'tat et  son poux.

Une troisime fut interroge sur l'ge et le nom de son mari, qu'on
disait mort  l'arme, de la petite vrole...

--De la petite vrole! dit le bijou; en voil bien d'une autre! Dites,
madame, de deux bons coups de cimeterre qu'il a reus du sangiac
Cavagli, parce qu'il trouvait mauvais que l'on dt que son fils an
ressemblait au sangiac comme deux gouttes d'eau, et madame sait aussi
bien que moi, ajouta le bijou, que jamais ressemblance ne fut mieux
fonde.

La quatrime allait parler sans que Mangogul l'interroget, lorsqu'on
entendit par bas son bijou s'crier:

--Que depuis dix ans que la guerre durait, elle avait assez bien
employ son temps; que deux pages et un grand coquin de laquais avaient
suppl  son mari, et qu'elle destinait sans doute la pension qu'elle
sollicitait,  l'entretien d'un acteur de l'Opra-Comique.

Une cinquime s'avana avec intrpidit, et demanda d'un ton assur la
rcompense des services de feu monsieur son poux, aga des janissaires,
qui avait laiss la vie sous les murs de Matatras. Le sultan tourna sa
bague sur elle, mais inutilement. Son bijou fut muet. Il faut avouer,
dit l'auteur africain qui l'avait vue, qu'elle tait si laide, qu'on et
t fort tonn que son bijou et quelque chose  dire.

Mangogul en tait  la sixime; et voici les propres mots de son bijou:

--Vraiment, madame a bonne grce, dit-il en parlant de celle dont le
bijou avait obstinment gard le silence, de solliciter des pensions,
tandis qu'elle vit de la poule; qu'elle tient chez elle un brelan qui
lui donne plus de trois mille sequins par an; qu'on y fait de petits
soupers aux dpens des joueurs, et qu'elle a reu six cents sequins
d'Osman, pour m'attirer  un de ces soupers, o le tratre d'Osman...

--On fera droit sur vos demandes, mesdames, leur dit le sultan; vous
pouvez sortir  prsent.

Puis, adressant la parole  ses conseillers, il leur demanda s'ils ne
trouveraient pas ridicule d'accorder des pensions  une foule de petits
btards de bramines et d'autres, et  des femmes qui s'taient occupes
 dshonorer de braves gens qui taient alls chercher de la gloire 
son service, aux dpens de leur vie.

Le snchal se leva, rpondit, prora, rsuma et opina obscurment, 
son ordinaire. Tandis qu'il parlait, Isec, revenue de son
vanouissement, et furieuse de son aventure, mais qui, n'attendant point
de pension, et t dsespre qu'une autre en obtnt une, ce qui serait
arriv selon toute apparence, rentra dans l'antichambre, glissa dans
l'oreille  deux ou trois de ses amies qu'on ne les avait rassembles
que pour entendre  l'aise jaser leurs bijoux; qu'elle-mme, dans la
salle d'audience, en avait ou un dbiter des horreurs; qu'elle se
garderait bien de le nommer; mais qu'il faudrait tre folle pour
s'exposer au mme danger.

Cet avis passa de main en main, et dispersa la foule des veuves. Lorsque
l'huissier ouvrit la porte pour la seconde fois, il ne s'en trouva plus.

Eh bien! snchal, me croirez-vous une autre fois? dit Mangogul
instruit de la dsertion,  ce bonhomme, en lui frappant sur l'paule.
Je vous avais promis de vous dlivrer de toutes ces pleureuses; et vous
en voil quitte. Elles taient pourtant trs-assidues  vous faire leur
cour, malgr vos quatre-vingt-quinze ans sonns. Mais quelques
prtentions que vous y puissiez avoir, car je connais la facilit que
vous aviez d'en former vis--vis de ces dames, je compte que vous me
saurez gr de leur vasion. Elles vous donnaient plus d'embarras que de
plaisir.

L'auteur africain nous apprend que la mmoire de cet essai s'est
conserve dans le Congo, et que c'est par cette raison que le
gouvernement y est si rserv  accorder des pensions; mais ce ne fut
pas le seul bon effet de l'anneau de Cucufa, comme on va voir dans le
chapitre suivant.




CHAPITRE XXVIII.

DOUZIME ESSAI DE L'ANNEAU.

QUESTIONS DE DROIT.


Le viol tait svrement puni dans le Congo: or, il en arriva un
trs-clbre sous le rgne de Mangogul. Ce prince,  son avnement  la
couronne, avait jur, comme tous ses prdcesseurs, de ne point accorder
de pardon pour ce crime; mais quelque svres que soient les lois, elles
n'arrtent gure ceux qu'un grand intrt pousse  les enfreindre. Le
coupable tait condamn  perdre la partie de lui-mme par laquelle il
avait pch, opration cruelle dont il prissait ordinairement; celui
qui la faisait y prenant moins de prcaution que Petit[47].

[Note 47: Petit (Jean-Louis), chirurgien clbre, n  Paris en
1674, mort le 20 avril 1750. (Br.)--Il avait invent un procd de
ligature au moyen duquel il combattait victorieusement les hmorragies
conscutives aux oprations.]

Kersael, jeune homme de naissance, languissait depuis six mois au fond
d'un cachot, dans l'attente de ce supplice. Fatm, femme jeune et jolie,
tait sa Lucrce et son accusatrice. Ils avaient t fort bien ensemble;
personne ne l'ignorait: l'indulgent poux de Fatm n'y trouvait point 
redire. Ainsi le public aurait eu mauvaise grce de se mler de leurs
affaires.

Aprs deux ans d'un commerce tranquille, soit inconstance, soit dgot,
Kersael s'attacha  une danseuse de l'Opra de Banza, et ngligea Fatm,
sans toutefois rompre ouvertement avec elle. Il voulait que sa retraite
ft dcente, ce qui l'obligeait  frquenter encore dans la maison.
Fatm, furieuse de cet abandon, mdita sa vengeance, et profita de ce
reste d'assiduits pour perdre son infidle.

Un jour que le commode poux les avait laisss seuls, et que Kersael,
ayant dceint son cimeterre, tchait d'assoupir les soupons de Fatm
par ces protestations qui ne cotent rien aux amants, mais qui ne
surprennent jamais la crdulit d'une femme alarme, celle-ci, les yeux
gars, et mettant en cinq ou six coups de main le dsordre dans sa
parure, poussa des cris effrayants, et appela  son secours son poux et
ses domestiques qui accoururent, et devinrent les tmoins de l'offense
que Fatm disait avoir reue de Kersael, en montrant le cimeterre, que
l'infme a lev dix fois sur ma tte, ajouta-t-elle, pour me soumettre 
ses dsirs.

Le jeune homme, interdit de la noirceur de l'accusation, n'eut ni la
force de rpondre, ni celle de s'enfuir. On le saisit, et il fut conduit
en prison, et abandonn aux poursuites de la justice du Cadilesker[48].

[Note 48: Juge militaire. (Br.)]

Les lois ordonnaient que Fatm serait visite; elle le fut donc, et le
rapport des matrones se trouva trs-dfavorable  l'accus. Elles
avaient un protocole[49] pour constater l'tat d'une femme viole, et
toutes les conditions requises concoururent contre Kersael. Les juges
l'interrogrent: Fatm lui fut confronte; on entendit les tmoins. Il
avait beau protester de son innocence, nier le fait, et dmontrer par le
commerce qu'il avait entretenu plus de deux ans avec son accusatrice que
ce n'tait pas une femme qu'on violt; la circonstance du cimeterre, la
solitude du tte--tte, les cris de Fatm, l'embarras de Kersael  la
vue de l'poux et des domestiques, toutes ces choses formaient, selon
les juges, des prsomptions violentes. De son ct, Fatm, loin d'avouer
des faveurs accordes, ne convenait pas mme d'avoir donn des lueurs
d'esprance, et soutenait que l'attachement opinitre  son devoir, dont
elle ne s'tait jamais relche, avait sans doute pouss Kersael  lui
arracher de force ce qu'il avait dsespr d'obtenir par sduction. Le
procs-verbal des dugnes tait encore une pice terrible; il ne fallait
que le parcourir et le comparer avec les dispositions du code criminel,
pour y lire la condamnation du malheureux Kersael. Il n'attendait son
salut ni de ses dfenses, ni du crdit de sa famille; et les magistrats
avaient fix le jugement dfinitif de son procs au treize de la lune de
Rgeb. On l'avait mme annonc au peuple,  son de trompe, selon la
coutume.

[Note 49: Diderot avait probablement trouv ce protocole dans le
livre de Venette, _De la Gnration de l'Homme_, Cologne, 1696. Venette,
en reproduisant un procs-verbal authentique d'une visite de matrones
pour constater un viol, se plaignait dj trs-vivement de leur
ignorance, et disait (p. 89): Si les matrones de France avaient soin
d'assister aux anatomies des femmes que l'on fait publiquement aux
coles de mdecine, comme font celles d'Espagne, je suis assur qu'elles
ne donneraient pas des attestations fabriques de la sorte, qui prouvent
qu'il ne faut jamais s'en fier  elles, quand il est question de
l'honneur et de la virginit d'une fille.]

Cet vnement fut le sujet des conversations, et partagea longtemps les
esprits. Quelques vieilles bgueules, qui n'avaient jamais eu  redouter
le viol, allaient criant: Que l'attentat de Kersael tait norme; que
si l'on n'en faisait un exemple svre, l'innocence ne serait plus en
sret, et qu'une honnte femme risquerait d'tre insulte jusqu'au pied
des autels. Puis elles citaient des occasions o de petits audacieux
avaient os attaquer la vertu de plusieurs dames respectables; les
dtails ne laissaient aucun doute que les dames respectables dont elles
parlaient, c'taient elles-mmes; et tous ces propos se tenaient avec
des bramines moins innocents que Kersael, et par des dvotes aussi sages
que Fatm, par forme d'entretiens difiants.

Les petits-matres, au contraire, et mme quelques petites-matresses,
avanaient que le viol tait une chimre: qu'on ne se rendait jamais que
par capitulation, et que, pour peu qu'une place ft dfendue, il tait
de toute impossibilit de l'emporter de vive force. Les exemples
venaient  l'appui des raisonnements; les femmes en connaissaient, les
petits-matres en craient; et l'on ne finissait point de citer des
femmes qui n'avaient point t violes. Le pauvre Kersael! disait-on,
de quoi diable s'est-il avis, d'en vouloir  la petite Bimbreloque
(c'tait le nom de la danseuse); que ne s'en tenait-il  Fatm? Ils
taient au mieux; et l'poux les laissait aller leur chemin, que c'tait
une bndiction... Les sorcires de matrones ont mal mis leurs lunettes,
ajoutait-on, et n'y ont vu goutte; car qui est-ce qui voit clair l? Et
puis messieurs les snateurs vont le priver de sa joie, pour avoir
enfonc une porte ouverte. Le pauvre garon en mourra; cela n'est pas
douteux. Et voyez, aprs cela,  quoi les femmes mcontentes ne seront
point autorises...

--Si cette excution a lieu, interrompait un autre, je me fais
Fri-Maon[50].

[Note 50: _Freemason._ On a ainsi prononc assez longtemps avant de
traduire le mot.]

Mirzoza, naturellement compatissante, reprsenta  Mangogul qui
plaisantait, lui, de l'tat futur de Kersael, que si les lois parlaient
contre Kersael, le bon sens dposait contre Fatm.

Il est inou, d'ailleurs, ajoutait-elle, que, dans un gouvernement
sage, on s'arrte tellement  la lettre des lois, que la simple
allgation d'une accusatrice suffise pour mettre en pril la vie d'un
citoyen. La ralit d'un viol ne saurait tre trop bien constate; et
vous conviendrez, seigneur, que ce fait est du moins autant de la
comptence de votre anneau que de vos snateurs. Il serait assez
singulier que les matrones en sussent sur cet article plus que les
bijoux mmes. Jusqu' prsent, seigneur, la bague de Votre Hautesse n'a
presque servi qu' satisfaire votre curiosit. Le gnie de qui vous la
tenez ne se serait-il point propos de fin plus importante? Si vous
l'employiez  la dcouverte de la vrit et au bonheur de vos sujets,
croyez-vous que Cucufa s'en offenst? Essayez. Vous avez en main un
moyen infaillible de tirer de Fatm l'aveu de son crime, ou la preuve de
son innocence.

--Vous avez raison, reprit Mangogul, et vous allez tre satisfaite.

Le sultan partit sur-le-champ: il n'y avait pas de temps  perdre; car
c'tait le 12 au soir de la lune de Rgeb, et le snat devait prononcer
le 13. Fatm venait de se mettre au lit; ses rideaux taient
entr'ouverts. Une bougie de nuit jetait sur son visage une lueur sombre.
Elle parut belle au sultan, malgr l'agitation violente qui la
dfigurait. La compassion et la haine, la douleur et la vengeance,
l'audace et la honte se peignaient dans ses yeux,  mesure qu'elles se
succdaient dans son coeur. Elle poussait de profonds soupirs, versait
des larmes, les essuyait, en rpandait de nouvelles, restait quelques
moments la tte abattue et les yeux baisss, les relevait brusquement,
et lanait vers le ciel des regards furieux. Cependant, que faisait
Mangogul? il se parlait  lui-mme, et se disait tout bas: Voil tous
les symptmes du dsespoir. Son ancienne tendresse pour Kersael s'est
rveille dans toute sa violence. Elle a perdu de vue l'offense qu'on
lui a faite, et elle n'envisage plus que le supplice rserv  son
amant. En achevant ces mots, il tourna sur Fatm le fatal anneau; et
son bijou s'cria vivement:

Encore douze heures! et nous serons vengs. Il prira, le tratre,
l'ingrat; et son sang vers... Fatm effraye du mouvement
extraordinaire qui se passait en elle, et frappe de la voix sourde de
son bijou, y porta les deux mains, et se mit en devoir de lui couper la
parole. Mais l'anneau puissant continuait d'agir, et l'indocile bijou
repoussant tout obstacle, ajouta: Oui, nous serons vengs. O toi qui
m'as trahi, malheureux Kersael, meurs; et toi qu'il m'a prfre,
Bimbreloque, dsespre-toi... Encore douze heures! Ah! que ce temps va
me paratre long. Htez-vous, doux moments, o je verrai le tratre,
l'ingrat Kersael sous le fer des bourreaux, son sang couler... Ah!
malheureux, qu'ai-je dit?... Je verrais, sans frmir, prir l'objet que
j'ai le plus aim. Je verrais le couteau funeste lev... Ah! loin de moi
cette cruelle ide... Il me hait, il est vrai; il m'a quitt pour
Bimbreloque; mais peut-tre qu'un jour... Que dis-je, peut-tre? l'amour
le ramnera sans doute sous ma loi. Cette petite Bimbreloque est une
fantaisie qui lui passera; il faut qu'il reconnaisse tt ou tard
l'injustice de sa prfrence, et le ridicule de son nouveau choix.
Console-toi, Fatm, tu reverras ton Kersael. Oui, tu le reverras.
Lve-toi promptement; cours, vole dtourner l'affreux pril qui le
menace. Ne trembles-tu point d'arriver trop tard?... Mais o courrai-je,
lche que je suis? Les mpris de Kersael ne m'annoncent-ils pas qu'il
m'a quitt sans retour! Bimbreloque le possde; et c'est pour elle que
je le conserverais! Ah! qu'il prisse plutt de mille morts! S'il ne vit
plus pour moi, que m'importe qu'il meure?... Oui, je le sens, mon
courroux est juste. L'ingrat Kersael a mrit toute ma haine. Je ne me
repens plus de rien. J'avais tout fait pour le conserver, je ferai tout
pour le perdre. Cependant un jour plus tard, et ma vengeance tait
trompe. Mais son mauvais gnie me l'a livr, au moment mme qu'il
m'chappait. Il est tomb dans le pige que je lui prparais. Je le
tiens. Le rendez-vous o je sus t'attirer, tait le dernier que tu me
destinais: mais tu n'en perdras pas si tt la mmoire... Avec quelle
adresse tu sus l'amener o tu le voulais? Fatm, que ton dsordre fut
bien prpar! Tes cris, ta douleur, tes larmes, ton embarras, tout,
jusqu' ton silence, a proscrit Kersael. Rien ne peut le soustraire au
destin qui l'attend. Kersael est mort... Tu pleures, malheureuse. Il en
aimait une autre, que t'importe qu'il vive?

Mangogul fut pntr d'horreur  ce discours; il retourna sa bague; et
tandis que Fatm reprenait ses esprits, il revola chez la sultane.

Eh bien! Seigneur, lui dit-elle, qu'avez-vous entendu? Kersael est-il
toujours coupable, et la chaste Fatm...

--Dispensez-moi, je vous prie, rpondit le sultan, de vous rpter les
forfaits que je viens d'entendre! Qu'une femme irrite est  craindre!
Qui croirait qu'un corps form par les grces renfermt quelquefois un
coeur ptri par les furies? Mais le soleil ne se couchera pas demain
sur mes tats, qu'ils ne soient purgs d'un monstre plus dangereux que
ceux qui naissent dans mes dserts.

Le sultan fit appeler aussitt le grand snchal, et lui ordonna de
saisir Fatm, de transfrer Kersael dans un des appartements du srail,
et d'annoncer au snat que Sa Hautesse se rservait la connaissance de
son affaire. Ses ordres furent excuts dans la nuit mme.

Le lendemain, au point du jour, le sultan, accompagn du snchal et
d'un effendi, se rendit  l'appartement de Mirzoza, et y fit amener
Fatm. Cette infortune se prcipita aux pieds de Mangogul, avoua son
crime avec toutes ses circonstances, et conjura Mirzoza de s'intresser
pour elle. Dans ces entrefaites on introduisit Kersael. Il n'attendait
que la mort; il parut nanmoins avec cette assurance que l'innocence
seule peut donner. Quelques mauvais plaisants dirent qu'il et t plus
constern, si ce qu'il tait menac de perdre en et valu la peine. Les
femmes furent curieuses de savoir ce qui en tait. Il se prosterna
respectueusement devant Sa Hautesse. Mangogul lui fit signe de se
relever; et lui tendant la main:

Vous tes innocent, lui dit-il; soyez libre. Rendez grces  Brama de
votre salut. Pour vous ddommager des maux que vous avez soufferts, je
vous accorde deux mille sequins de pension sur mon trsor, et la
premire commanderie vacante dans l'ordre du Crocodile.

Plus on rpandait de grces sur Kersael, plus Fatm craignait le
supplice. Le grand snchal opinait  la mort par la loi _si fmina ff.
de vi C. calumniatrix_. Le sultan inclinait pour la prison perptuelle.
Mirzoza, trouvant trop de rigueur dans l'un de ces jugements, et trop
d'indulgence dans l'autre, condamna le bijou de Fatm au cadenas.
L'instrument florentin lui fut appliqu publiquement, et sur l'chafaud
mme dress pour l'excution de Kersael. Elle passa de l dans une
maison de force, avec les matrones qui avaient dcid dans cette affaire
avec tant d'intelligence.




CHAPITRE XXIX.

MTAPHYSIQUE DE MIRZOZA.

LES AMES.


Tandis que Mangogul interrogeait les bijoux d'Haria, des veuves et de
Fatm, Mirzoza avait eu le temps de prparer sa leon de philosophie.
Une soire que la Manimonbanda faisait ses dvotions, qu'il n'y avait ni
tables de jeu, ni cercle chez elle, et que la favorite tait presque
sre de la visite du sultan, elle prit deux jupons noirs, en mit un 
l'ordinaire, et l'autre sur ses paules, passa ses deux bras par les
fentes, se coiffa de la perruque du snchal de Mangogul et du bonnet
carr de son chapelain, et se crut habille en philosophe, lorsqu'elle
se fut dguise en chauve-souris.

Sous cet quipage, elle se promenait en long et en large dans ses
appartements, comme un professeur du Collge royal qui attend des
auditeurs. Elle affectait jusqu' la physionomie sombre et rflchie
d'un savant qui mdite. Mirzoza ne conserva pas longtemps ce srieux
forc. Le sultan entra avec quelques-uns de ses courtisans, et fit une
rvrence profonde au nouveau philosophe, dont la gravit dconcerta
celle de son auditoire, et fut  son tour dconcerte par les clats de
rire qu'elle avait excits.

Madame, lui dit Mangogul, n'aviez-vous pas assez d'avantages du ct de
l'esprit et de la figure, sans emprunter celui de la robe? Vos paroles
auraient eu, sans elle, tout le poids que vous leur eussiez dsir.

--Il me parat, seigneur, rpondit Mirzoza, que vous ne la respectez
gure, cette robe, et qu'un disciple doit plus d'gards  ce qui fait au
moins la moiti du mrite de son matre.

--Je m'aperois, rpliqua le sultan, que vous avez dj l'esprit et le
ton de votre nouvel tat. Je ne fais  prsent nul doute que votre
capacit ne rponde  la dignit de votre ajustement; et j'en attends la
preuve avec impatience...

--Vous serez satisfait dans la minute, rpondit Mirzoza en s'asseyant
au milieu d'un grand canap.

Le sultan et les courtisans se placrent autour d'elle; et elle
commena:

Les philosophes du Monomugi, qui ont prsid  l'ducation de Votre
Hautesse, ne l'ont-ils jamais entretenue de la nature de l'me?

--Oh! trs-souvent, rpondit Mangogul; mais tous leurs systmes n'ont
abouti qu' m'en donner des notions incertaines; et sans un sentiment
intrieur qui semble me suggrer que c'est une substance diffrente de
la matire, ou j'en aurais ni l'existence, ou je l'aurais confondue
avec le corps. Entreprendriez-vous de nous dbrouiller ce chaos?

--Je n'ai garde, reprit Mirzoza; et j'avoue que je ne suis pas plus
avance de ce ct-l que vos pdagogues. La seule diffrence qu'il y
ait entre eux et moi, c'est que je suppose l'existence d'une substance
diffrente de la matire, et qu'ils la tiennent pour dmontre. Mais
cette substance, si elle existe, doit tre niche quelque part. Ne vous
ont-ils pas encore dbit l-dessus bien des extravagances?

--Non, dit Mangogul; tous convenaient assez gnralement qu'elle rside
dans la tte; et cette opinion m'a paru vraisemblable. C'est la tte qui
pense, imagine, rflchit, juge, dispose, ordonne; et l'on dit tous les
jours d'un homme qui ne pense pas, qu'il n'a point de cervelle, ou qu'il
manque de tte.

--Voil donc, reprit la sultane, o se rduisent vos longues tudes et
toute votre philosophie,  supposer un fait et  l'appuyer sur des
expressions populaires. Prince, que diriez-vous de votre premier
gographe, si, prsentant  Votre Hautesse la carte de ses tats, il
avait mis l'orient  l'occident, ou le nord au midi?

--C'est une erreur trop grossire, rpondit Mangogul; et jamais
gographe n'en a commis une pareille.

--Cela peut tre, continua la favorite; et en ce cas vos philosophes ont
t plus maladroits que le gographe le plus maladroit ne peut l'tre.
Ils n'avaient point un vaste empire  lever, il ne s'agissait point de
fixer les limites des quatre parties du monde; il n'tait question que
de descendre en eux-mmes, et d'y marquer le vrai lieu de leur me.
Cependant ils ont mis l'est  l'ouest, ou le sud au nord. Ils ont
prononc que l'me est dans la tte, tandis que la plupart des hommes
meurent sans qu'elle ait habit ce sjour, et que sa premire rsidence
est dans les pieds.

--Dans les pieds! interrompit le sultan; voil bien l'ide la plus
creuse que j'aie jamais entendue.

--Oui, dans les pieds, reprit Mirzoza; et ce sentiment, qui vous parat
si fou, n'a besoin que d'tre approfondi pour devenir sens, au
contraire de tous ceux que vous admettez comme vrais et qu'on reconnat
pour faux en les approfondissant. Votre Hautesse convenait avec moi,
tout  l'heure, que l'existence de notre me n'tait fonde que sur le
tmoignage intrieur qu'elle s'en rendait  elle-mme; et je vais lui
dmontrer que toutes les preuves imaginables de sentiment concourent 
fixer l'me dans le lieu que je lui assigne.

--C'est l o nous vous attendons, dit Mangogul.

--Je ne demande point de grces, continua-t-elle; et je vous invite tous
 me proposer vos difficults.

Je vous disais donc que l'me fait sa premire rsidence dans les
pieds; que c'est l qu'elle commence  exister, et que c'est par les
pieds qu'elle s'avance dans le corps. C'est  l'exprience que j'en
appellerai de ce fait; et je vais peut-tre jeter les premiers
fondements d'une mtaphysique exprimentale.

Nous avons tous prouv dans l'enfance que l'me assoupie reste des
mois entiers dans un tat d'engourdissement. Alors les yeux s'ouvrent
sans voir, la bouche sans parler, et les oreilles sans entendre. C'est
ailleurs que l'me cherche  se dtendre et  se rveiller; c'est dans
d'autres membres qu'elle exerce ses premires fonctions; c'est avec ses
pieds qu'un enfant annonce sa formation. Son corps, sa tte et ses bras
sont immobiles dans le sein de la mre; mais ses pieds s'allongent, se
replient et manifestent son existence et ses besoins peut-tre. Est-il
sur le point de natre, que deviendraient la tte, le corps et les bras?
ils ne sortiraient jamais de leur prison, s'ils n'taient aids par les
pieds: ce sont ici les pieds qui jouent le rle principal, et qui
chassent devant eux le reste du corps. Tel est l'ordre de la nature; et
lorsque quelque membre veut se mler de commander, et que la tte, par
exemple, prend la place des pieds, alors tout s'excute de travers; et
Dieu sait ce qui en arrive quelquefois  la mre et  l'enfant.

L'enfant est-il n, c'est encore dans les pieds que se font les
principaux mouvements. On est contraint de les assujettir, et ce n'est
jamais sans quelque indocilit de leur part. La tte est un bloc dont on
fait tout ce qu'on veut; mais les pieds sentent, secouent le joug et
semblent jaloux de la libert qu'on leur te.

L'enfant est-il en tat de se soutenir, les pieds font mille efforts
pour se mouvoir; ils mettent tout en action; ils commandent aux autres
membres; et les mains obissantes vont s'appuyer contre les murs, et se
portent en avant pour prvenir les chutes et faciliter l'action des
pieds.

O se tournent toutes les penses d'un enfant, et quels sont ses
plaisirs, lorsque affermi sur ses jambes, ses pieds ont acquis
l'habitude de se mouvoir? C'est de les exercer, d'aller, de venir, de
courir, de sauter, de bondir. Cette turbulence nous plat, c'est pour
nous une marque d'esprit; et nous augurons qu'un enfant ne sera qu'un
stupide, lorsque nous le voyons indolent et morne. Voulez-vous
contrister un enfant de quatre ans, asseyez-le pour un quart d'heure, ou
tenez-le emprisonn entre quatre chaises: l'humeur et le dpit le
saisiront; aussi ne sont-ce pas seulement ses jambes que vous privez
d'exercice, c'est son me que vous tenez captive.

L'me reste dans les pieds jusqu' l'ge de deux ou trois ans; elle
habite les jambes  quatre; elle gagne les genoux et les cuisses 
quinze. Alors on aime la danse, les armes, les courses, et les autres
violents exercices du corps. C'est la passion dominante de tous les
jeunes gens, et c'est la fureur de quelques-uns. Quoi! l'me ne
rsiderait pas dans les lieux o elle se manifeste presque uniquement,
et o elle prouve ses sensations les plus agrables? Mais si sa
rsidence varie dans l'enfance et dans la jeunesse, pourquoi ne
varierait-elle pas pendant toute la vie?

Mirzoza avait prononc cette tirade avec une rapidit qui l'avait
essouffle. Slim, un des favoris du sultan, profita du moment qu'elle
reprenait haleine, et lui dit: Madame, je vais user de la libert que
vous avez accorde de vous proposer ses difficults. Votre systme est
ingnieux, et vous l'avez prsent avec autant de grce que de nettet;
mais je n'en suis pas sduit au point de le croire dmontr. Il me
semble qu'on pourrait vous dire que dans l'enfance mme c'est la tte
qui commande aux pieds, et que c'est de l que partent les esprits, qui,
se rpandant par le moyen des nerfs dans tous les autres membres, les
arrtent ou les meuvent au gr de l'me assise sur la glande pinale,
ainsi qu'on voit maner de la Sublime Porte les ordres de Sa Hautesse
qui font agir tous ses sujets.

--Sans doute, rpliqua Mirzoza; mais on me dirait une chose assez
obscure,  laquelle je ne rpondrais que par un fait d'exprience. On
n'a dans l'enfance aucune certitude que la tte pense, et vous-mme,
seigneur, qui l'avez si bonne, et qui, dans vos plus tendres annes,
passiez pour un prodige de raison, vous souvient-il d'avoir pens pour
lors? Mais vous pourriez bien assurer que, quand vous gambadiez comme un
petit dmon, jusqu' dsesprer vos gouvernantes, c'tait alors les
pieds qui gouvernaient la tte.

--Cela ne conclut rien, dit le sultan. Slim tait vif, et mille enfants
le sont de mme. Ils ne rflchissent point; mais ils pensent: le temps
s'coule, la mmoire des choses s'efface, et ils ne se souviennent plus
d'avoir pens.

--Mais par o pensaient-ils? rpliqua Mirzoza; car c'est l le point de
la question.

--Par la tte, rpondit Slim.

--Et toujours cette tte o l'on ne voit goutte, rpliqua la sultane.
Laissez l votre lanterne sourde, dans laquelle vous supposez une
lumire qui n'apparat qu' celui qui la porte; coutez mon exprience,
et convenez de la vrit de mon hypothse. Il est si constant que l'me
commence par les pieds son progrs dans le corps, qu'il y a des hommes
et des femmes en qui elle n'a jamais remont plus haut. Seigneur, vous
avez admir mille fois la lgret de Nini et le vol de Saligo;
rpondez-moi donc sincrement: croyez-vous que ces cratures aient l'me
ailleurs que dans les jambes? Et n'avez-vous pas remarqu que dans
Volucer et Zlindor, la tte est soumise aux pieds? La tentation
continuelle d'un danseur, c'est de se considrer les jambes. Dans tous
ses pas, l'oeil attentif suit la trace du pied, et la tte s'incline
respectueusement devant les pieds, ainsi que devant Sa Hautesse, ses
invincibles pachas.

--Je conviens de l'observation, dit Slim; mais je nie qu'elle soit
gnrale.

--Aussi ne prtends-je pas, rpliqua Mirzoza, que l'me se fixe toujours
dans les pieds: elle s'avance, elle voyage, elle quitte une partie, elle
y revient pour la quitter encore; mais je soutiens que les autres
membres sont toujours subordonns  celui qu'elle habite. Cela varie
selon l'ge, le temprament, les conjonctures, et de l naissent la
diffrence des gots, la diversit des inclinations, et celle des
caractres. N'admirez-vous pas la fcondit de mon principe? et la
multitude des phnomnes auxquels il s'tend ne prouve-t-elle pas sa
certitude?

--Madame, lui rpondit Slim, si vous en faisiez l'application 
quelques-uns, nous en recevrions peut-tre un degr de conviction que
nous attendons encore.

--Trs-volontiers, rpliqua Mirzoza, qui commenait  sentir ses
avantages: vous allez tre satisfait; suivez seulement le fil de mes
ides. Je ne me pique pas d'argumenter. Je parle sentiment: c'est notre
philosophie  nous autres femmes; et vous l'entendez presque aussi bien
que nous. Il est assez vraisemblable, ajouta-t-elle, que jusqu' huit ou
dix ans l'me occupe les pieds et les jambes; mais alors, ou mme un peu
plus tard, elle abandonne ce logis, ou de son propre mouvement, ou par
force. Par force, quand un prcepteur emploie des machines pour la
chasser de son pays natal, et la conduire dans le cerveau, o elle se
mtamorphose communment en mmoire et presque jamais en jugement; c'est
le sort des enfants de collge. Pareillement, s'il arrive qu'une
gouvernante imbcile se travaille  former une jeune personne, lui
farcisse l'esprit de connaissances, et nglige le coeur et les
moeurs, l'me vole rapidement vers la tte, s'arrte sur la langue, ou
se fixe dans les yeux, et son lve n'est qu'une babillarde ennuyeuse,
ou qu'une coquette. Ainsi, la femme voluptueuse est celle dont l'me
occupe le bijou, et ne s'en carte jamais.

La femme galante, celle dont l'me est tantt dans le bijou, et tantt
dans les yeux.

La femme tendre, celle dont l'me est habituellement dans le coeur;
mais quelquefois aussi dans le bijou.

La femme vertueuse, celle dont l'me est tantt dans la tte, tantt
dans le coeur; mais jamais ailleurs.

Si l'me se fixe dans le coeur, elle formera les caractres
sensibles, compatissants, vrais, gnreux. Si, quittant le coeur pour
n'y plus revenir, elle se relgue dans la tte, alors elle constituera
ceux que nous traitons d'hommes durs, ingrats, fourbes et cruels.

La classe de ceux en qui l'me ne visite la tte que comme une maison
de campagne o son sjour n'est pas long, est trs-nombreuse. Elle est
compose des petits-matres, des coquettes, des musiciens, des potes,
des romanciers, des courtisans et de tout ce qu'on appelle les jolies
femmes. coutez raisonner ces tres, et vous reconnatrez sur-le-champ
des mes vagabondes, qui se ressentent des diffrents climats qu'elles
habitent.

--S'il est ainsi, dit Slim, la nature a fait bien des inutilits. Nos
sages tiennent toutefois pour constant qu'elle n'a rien produit en vain.

--Laissons l vos sages et leurs grands mots, rpondit Mirzoza, et quant
 la nature, ne la considrons qu'avec les yeux de l'exprience, et nous
en apprendrons qu'elle a plac l'me dans le corps de l'homme, comme
dans un vaste palais, dont elle n'occupe pas toujours le plus bel
appartement. La tte et le coeur lui sont principalement destins,
comme le centre des vertus et le sjour de la vrit; mais le plus
souvent elle s'arrte en chemin, et prfre un galetas, un lieu suspect,
une misrable auberge, o elle s'endort dans une ivresse perptuelle.
Ah! s'il m'tait donn seulement pour vingt-quatre heures d'arranger le
monde  ma fantaisie, je vous divertirais par un spectacle bien trange:
en un moment j'terais  chaque me les parties de sa demeure qui lui
sont superflues, et vous verriez chaque personne caractrise par celle
qui lui resterait. Ainsi les danseurs seraient rduits  deux pieds, ou
 deux jambes tout au plus; les chanteurs  un gosier; la plupart des
femmes  un bijou; les hros et les spadassins  une main arme;
certains savants  un crne sans cervelle; il ne resterait  une joueuse
que deux bouts de mains qui agiteraient sans cesse des cartes;  un
glouton, que deux mchoires toujours en mouvement;  une coquette, que
deux yeux;  un dbauch, que le seul instrument de ses passions; les
ignorants et les paresseux seraient rduits  rien[51].

[Note 51: Il nous semble qu'on ne peut se refuser  voir ici la mme
ide fondamentale qui fit crire quelques annes plus tard  Diderot ses
deux _Lettres sur les aveugles_ et _sur les sourds et muets_, et que la
_statue organise_ de Condillac est dj ici en germe.]

--Pour peu que vous laissassiez de mains aux femmes, interrompit le
sultan, ceux que vous rduiriez au seul instrument de leurs passions,
seraient courus. Ce serait une chasse plaisante  voir; et si l'on tait
partout ailleurs aussi avide de ces oiseaux que dans le Congo, bientt
l'espce en serait teinte.

--Mais les personnes tendres et sensibles, les amants constants et
fidles, de quoi les composeriez-vous? demanda Slim  la favorite.

--D'un coeur, rpondit Mirzoza; et je sais bien, ajouta-t-elle en
regardant tendrement Mangogul, quel est celui  qui le mien chercherait
 s'unir.

Le sultan ne put rsister  ce discours; il s'lana de son fauteuil
vers sa favorite: ses courtisans disparurent, et la chaire du nouveau
philosophe devint le thtre de leurs plaisirs; il lui tmoigna 
plusieurs reprises qu'il n'tait pas moins enchant de ses sentiments
que de ses discours; et l'quipage philosophique en fut mis en dsordre.
Mirzoza rendit  ses femmes les jupons noirs, renvoya au lord snchal
son norme perruque, et  M. l'abb son bonnet carr, avec assurance
qu'il serait sur la feuille  la nomination prochaine. A quoi ne ft-il
point parvenu, s'il et t bel esprit? Une place  l'Acadmie tait la
moindre rcompense qu'il pouvait esprer; mais malheureusement il ne
savait que deux ou trois cents mots, et n'avait jamais pu parvenir  en
composer deux ritournelles.




CHAPITRE XXX.

SUITE DE LA CONVERSATION PRCDENTE.


Mangogul tait le seul qui et cout la leon de philosophie de
Mirzoza, sans l'avoir interrompue. Comme il contredisait assez
volontiers, elle en fut tonne.

Le sultan admettrait-il mon systme d'un bout  l'autre? se disait-elle
 elle-mme. Non, il n'y a pas de vraisemblance  cela. L'aurait-il
trouv trop mauvais pour daigner le combattre? Cela pourrait tre. Mes
ides ne sont pas les plus justes qu'on ait eues jusqu' prsent;
d'accord: mais ce ne sont pas non plus les plus fausses; et je pense
qu'on a quelquefois imagin plus mal.

Pour sortir de ce doute, la favorite se dtermina  questionner
Mangogul.

Eh bien! prince, lui dit-elle, que pensez-vous de mon systme.

--Il est admirable, lui rpondit le sultan; je n'y trouve qu'un seul
dfaut.

--Et quel est ce dfaut? lui demanda la favorite.

--C'est, dit Mangogul, qu'il est faux de toute fausset. Il faudrait, en
suivant vos ides, que nous eussions tous des mes; or, voyez donc,
dlices de mon coeur, qu'il n'y a pas le sens commun dans cette
supposition. J'ai une me: voil un animal qui se conduit la plupart du
temps comme s'il n'en avait point; et peut-tre encore n'en a-t-il
point, lors mme qu'il agit comme s'il en avait une. Mais il a un nez
fait comme le mien; je sens que j'ai une me et que je pense: donc cet
animal a une me, et pense aussi de son ct. Il y a mille ans qu'on
fait ce raisonnement, et il y en a tout autant qu'il est impertinent.

--J'avoue, dit la favorite, qu'il n'est pas toujours vident que les
autres pensent.

--Et ajoutez, reprit Mangogul, qu'en cent occasions il est vident
qu'ils ne pensent pas.

--Mais ce serait, ce me semble, aller bien vite, reprit Mirzoza, que
d'en conclure qu'ils n'ont jamais pens, ni ne penseront jamais. On
n'est point toujours une bte pour l'avoir t quelquefois; et Votre
Hautesse...

Mirzoza craignant d'offenser le sultan, s'arrta l tout court.

Achevez, madame, lui dit Mangogul, je vous entends; et Ma Hautesse
n'a-t-elle jamais fait la bte, voulez-vous dire, n'est-ce pas? Je vous
rpondrai que je l'ai fait quelquefois, et que je pardonnais mme alors
aux autres de me prendre pour tel; car vous vous doutez bien qu'ils n'y
manquaient pas, quoiqu'ils n'osassent pas me le dire...

--Ah! prince! s'cria la favorite, si les hommes refusaient une me au
plus grand monarque du monde,  qui en pourraient-ils accorder une?

--Trve de compliments, dit Mangogul. J'ai dpos pour un moment la
couronne et le sceptre. J'ai cess d'tre sultan pour tre philosophe,
et je puis entendre et dire la vrit. Je vous ai, je crois, donn des
preuves de l'un; et vous m'avez insinu, sans m'offenser, et tout 
votre aise, que je n'avais t quelquefois qu'une bte. Souffrez que
j'achve de remplir les devoirs de mon nouveau caractre.

Loin de convenir avec vous, continua-t-il, que tout ce qui porte des
pieds, des bras, des mains, des yeux et des oreilles, comme j'en ai,
possde une me comme moi, je vous dclare que je suis persuad,  n'en
jamais dmordre, que les trois quarts des hommes et toutes les femmes ne
sont que des automates.

--Il pourrait bien y avoir dans ce que vous dites l, rpondit la
favorite, autant de vrit que de politesse.

--Oh! dit le sultan, voil-t-il pas que madame se fche; et de quoi
diable vous avisez-vous de philosopher, si vous ne voulez pas qu'on vous
parle vrai? Est-ce dans les coles qu'il faut chercher la politesse? Je
vous ai laiss vos coudes franches; que j'aie les miennes libres, s'il
vous plat. Je vous disais donc que vous tes toutes des btes.

--Oui, prince; et c'est ce qui vous restait  prouver, ajouta Mirzoza.

--C'est le plus ais, rpondit le sultan.

Alors il se mit  dbiter toutes les impertinences qu'on a dites et
redites, avec le moins d'esprit et de lgret qu'il est possible,
contre un sexe qui possde au souverain degr ces deux qualits. Jamais
la patience de Mirzoza ne fut mise  une plus forte preuve; et vous ne
vous seriez jamais tant ennuy de votre vie, si je vous rapportais tous
les raisonnements de Mangogul. Ce prince, qui ne manquait pas de bon
sens, fut ce jour-l d'une absurdit qui ne se conoit pas. Vous en
allez juger.

Il est si vrai, morbleu, disait-il, que la femme n'est qu'un animal,
que je gage qu'en tournant l'anneau de Cucufa sur ma jument, je la fais
parler comme une femme.

--Voil, sans contredit, lui rpondit Mirzoza, l'argument le plus fort
qu'on ait fait et qu'on fera jamais contre nous.

Puis elle se mit  rire comme une folle. Mangogul, dpit de ce que ses
ris ne finissaient point, sortit brusquement, rsolu de tenter la
bizarre exprience qui s'tait prsente  son imagination.




CHAPITRE XXXI.

TREIZIME ESSAI DE L'ANNEAU.

LA PETITE JUMENT.


Je ne suis pas grand faiseur de portraits. J'ai pargn au lecteur celui
de la sultane favorite; mais je ne me rsoudrai jamais  lui faire grce
de celui de la jument du sultan. Sa taille tait mdiocre; elle se
tenait assez bien; on lui reprochait seulement de laisser un peu tomber
sa tte en devant. Elle avait le poil blond, l'oeil bleu, le pied
petit, la jambe sche, le jarret ferme et la croupe lgre. On lui avait
appris longtemps  danser; et elle faisait la rvrence comme un
prsident  la messe rouge. C'tait en somme une assez jolie bte; douce
surtout: on la montait aisment; mais il fallait tre excellent cuyer
pour n'en tre pas dsaronn. Elle avait appartenu au snateur Aaron;
mais un beau soir, voil la petite quinteuse qui prend le mors aux
dents, jette monsieur le rapporteur les quatre fers en l'air et s'enfuit
 toute bride dans les haras du sultan, emportant sur son dos, selle,
bride, harnais, housse et caparaon de prix, qui lui allaient si bien,
qu'on ne jugea pas  propos de les renvoyer.

Mangogul descendit dans ses curies, accompagn de son premier
secrtaire Ziguezague.

coutez attentivement, lui dit-il, et crivez...

A l'instant il tourna sa bague sur la jument, qui se mit  sauter,
caracoler, ruer, volter en hennissant sous queue...

A quoi pensez-vous? dit le prince  son secrtaire: crivez donc...

--Sultan, rpondit Ziguezague, j'attends que Votre Hautesse commence...

--Ma jument, dit Mangogul, vous dictera pour cette fois; crivez.

Ziguezague, que cet ordre humiliait trop,  son avis, prit la libert de
reprsenter au sultan qu'il se tiendrait toujours fort honor d'tre son
secrtaire, mais non celui de sa jument...

crivez, vous dis-je, lui ritra le sultan.

--Prince, je ne puis, rpliqua Ziguezague; je ne sais point
l'orthographe de ces sortes de mots...

--crivez toujours, dit encore le sultan...

--Je suis au dsespoir de dsobir  Votre Hautesse, ajouta Ziguezague;
mais...

--Mais, vous tes un faquin, interrompit Mangogul irrit d'un refus si
dplac; sortez de mon palais, et n'y reparaissez point.

Le pauvre Ziguezague disparut, instruit, par son exprience, qu'un homme
de coeur ne doit point entrer chez la plupart des grands, ou doit
laisser ses sentiments  la porte. On appela son second. C'tait un
Provenal franc, honnte, mais surtout dsintress. Il vola o il crut
que son devoir et sa fortune l'appelaient, fit un profond salut au
sultan, un plus profond  sa jument et crivit tout ce qu'il plut  la
cavale de dicter.

On trouvera bon que je renvoie ceux qui seront curieux de son discours
aux archives du Congo. Le prince en fit distribuer sur-le-champ des
copies  tous ses interprtes et professeurs en langues trangres, tant
anciennes que modernes. L'un dit que c'tait une scne de quelque
vieille tragdie grecque qui lui paraissait fort touchante; un autre
parvint,  force de tte,  dcouvrir que c'tait un fragment important
de la thologie des gyptiens; celui-ci prtendait que c'tait l'exorde
de l'oraison funbre d'Annibal en carthaginois; celui-l assura que la
pice tait crite en chinois, et que c'tait une prire fort dvote 
Confucius.

Tandis que les rudits impatientaient le sultan avec leurs savantes
conjectures, il se rappela les voyages de Gulliver, et ne douta point
qu'un homme qui avait sjourn aussi longtemps que cet Anglais dans une
le o les chevaux ont un gouvernement, des lois, des rois, des dieux,
des prtres, une religion, des temples et des autels, et qui paraissait
si parfaitement instruit de leurs moeurs et de leurs coutumes, n'et
une intelligence parfaite de leur langue. En effet Gulliver lut et
interprta tout courant le discours de la jument malgr les fautes
d'criture dont il fourmillait. C'est mme la seule bonne traduction
qu'on ait dans tout le Congo. Mangogul apprit,  sa propre satisfaction
et  l'honneur de son systme, que c'tait un abrg historique des
amours d'un vieux pacha  trois queues avec une petite jument, qui avait
t saillie par une multitude innombrable de baudets, avant lui;
anecdote singulire, mais dont la vrit n'tait ignore, ni du sultan,
ni d'aucun autre,  la cour,  Banza et dans le reste de l'empire.




CHAPITRE XXXII.

LE MEILLEUR PEUT-TRE, ET LE MOINS LU DE CETTE HISTOIRE.

RVE DE MANGOGUL, OU VOYAGE DANS LA RGION DES HYPOTHSES.


Ahi! dit Mangogul en billant et se frottant les yeux, j'ai mal  la
tte. Qu'on ne me parle jamais de philosophie; ces conversations sont
malsaines. Hier, je me couchai sur des ides creuses, et au lieu de
dormir en sultan, mon cerveau a plus travaill que ceux de mes ministres
ne travailleront en un an. Vous riez; mais pour vous convaincre que je
n'exagre point et me venger de la mauvaise nuit que vos raisonnements
m'ont procure, vous allez essuyer mon rve tout du long.

Je commenais  m'assoupir et mon imagination  prendre son essor,
lorsque je vis bondir  mes cts un animal singulier. Il avait la tte
de l'aigle, les pieds du griffon, le corps du cheval et la queue du
lion. Je le saisis malgr ses caracoles, et, m'attachant  sa crinire,
je sautai lgrement sur son dos. Aussitt il dploya de longues ailes
qui partaient de ses flancs et je me sentis porter dans les airs avec
une vitesse incroyable.

Notre course avait t longue, lorsque j'aperus, dans le vague de
l'espace, un difice suspendu comme par enchantement. Il tait vaste. Je
ne dirai point qu'il pcht par les fondements, car il ne portait sur
rien. Ses colonnes, qui n'avaient pas un demi-pied de diamtre,
s'levaient  perte de vue et soutenaient des votes qu'on ne
distinguait qu' la faveur des jours dont elles taient symtriquement
perces.

C'est  l'entre de cet difice que ma monture s'arrta. Je balanai
d'abord  mettre pied  terre, car je trouvais moins de hasard 
voltiger sur mon hippogriffe qu' me promener sous ce portique.
Cependant, encourag par la multitude de ceux qui l'habitaient et par
une scurit remarquable qui rgnait sur tous les visages, je descends,
je m'avance, je me jette dans la foule et je considre ceux qui la
faisaient.

C'taient des vieillards, ou bouffis, ou fluets, sans embonpoint et
sans force et presque tous contrefaits. L'un avait la tte trop petite,
l'autre les bras trop courts. Celui-ci pchait par le corps, celui-l
manquait par les jambes. La plupart n'avaient point de pieds et
n'allaient qu'avec des bquilles. Un souffle les faisait tomber, et ils
demeuraient  terre jusqu' ce qu'il prt envie  quelque nouveau
dbarqu de les relever. Malgr tous ces dfauts, ils plaisaient au
premier coup d'oeil. Ils avaient dans la physionomie je ne sais quoi
d'intressant et de hardi. Ils taient presque nus, car tout leur
vtement consistait en un petit lambeau d'toffe qui ne couvrait pas la
centime partie de leur corps.

Je continue de fendre la presse et je parviens au pied d'une tribune 
laquelle une grande toile d'araigne servait de dais. Du reste, sa
hardiesse rpondait  celle de l'difice. Elle me parut pose comme sur
la pointe d'une aiguille et s'y soutenir en quilibre. Cent fois je
tremblai pour le personnage qui l'occupait. C'tait un vieillard 
longue barbe, aussi sec et plus nu qu'aucun de ses disciples. Il
trempait, dans une coupe pleine d'un fluide subtil, un chalumeau qu'il
portait  sa bouche et soufflait des bulles  une foule de spectateurs
qui l'environnaient et qui travaillaient  les porter jusqu'aux nues.

--O suis-je? me dis-je  moi-mme, confus de ces purilits. Que veut
dire ce souffleur avec ses bulles et tous ces enfants dcrpits occups
 les faire voler? Qui me dveloppera ces choses?... Les petits
chantillons d'toffes m'avaient encore frapp, et j'avais observ que
plus ils taient grands moins ceux qui les portaient s'intressaient aux
bulles. Cette remarque singulire m'encouragea  aborder celui qui me
paratrait le moins dshabill.

J'en vis un dont les paules taient  moiti couvertes de lambeaux si
bien rapprochs que l'art drobait aux yeux les coutures. Il allait et
venait dans la foule, s'embarrassant assez peu de ce qui s'y passait. Je
lui trouvai l'air affable, la bouche riante, la dmarche noble, le
regard doux, et j'allai droit  lui.

--Qui tes-vous? o suis-je? et qui sont tous ces gens? lui demandai-je
sans faon.

--Je suis Platon, me rpondit-il. Vous tes dans la rgion des
hypothses, et ces gens-l sont des systmatiques.

--Mais par quel hasard, lui rpliquai-je, le divin Platon se
trouve-t-il ici? et que fait-il parmi ces insenss?...

--Des recrues, me dit-il. J'ai loin de ce portique un petit sanctuaire
o je conduis ceux qui reviennent des systmes.

--Et  quoi les occupez-vous?

--A connatre l'homme,  pratiquer la vertu et  sacrifier aux
grces...

--Ces occupations sont belles; mais que signifient tous ces petits
lambeaux d'toffes par lesquels vous ressemblez mieux  des gueux qu'
des philosophes?

--Que me demandez-vous l, dit-il en soupirant, et quel souvenir me
rappelez-vous? Ce temple fut autrefois celui de la philosophie. Hlas!
que ces lieux sont changs! La chaire de Socrate tait dans cet
endroit...

--Quoi donc! lui dis-je en l'interrompant, Socrate avait-il un
chalumeau et soufflait-il aussi des bulles?...

--Non, non, me rpondit Platon; ce n'est pas ainsi qu'il mrita des
dieux le nom du plus sage des hommes; c'est  faire des ttes, c'est 
former des coeurs, qu'il s'occupa tant qu'il vcut. Le secret s'en
perdit  sa mort. Socrate mourut, et les beaux jours de la philosophie
passrent. Ces pices d'toffes, que ces systmatiques mmes se font
honneur de porter, sont des lambeaux de son habit. Il avait  peine les
yeux ferms, que ceux qui aspiraient au titre de philosophes se jetrent
sur sa robe et la dchirrent.

--J'entends, repris-je, et ces pices leur ont servi d'tiquette  eux
et  leur longue postrit...

--Qui rassemblera ces morceaux, continua Platon, et nous restituera la
robe de Socrate?

Il en tait  cette exclamation pathtique lorsque j'entrevis dans
l'loignement un enfant qui marchait vers nous  pas lents mais assurs.
Il avait la tte petite, le corps menu, les bras faibles et les jambes
courtes; mais tous ses membres grossissaient et s'allongeaient  mesure
qu'il s'avanait. Dans le progrs de ses accroissements successifs, il
m'apparut sous cent formes diverses; je le vis diriger vers le ciel un
long tlescope, estimer  l'aide d'un pendule la chute des corps[52],
constater avec un tube rempli de mercure la pesanteur de l'air[53], et,
le prisme  la main, dcomposer la lumire[54]. C'tait alors un norme
colosse; sa tte touchait aux cieux, ses pieds se perdaient dans l'abme
et ses bras s'tendaient de l'un  l'autre ple. Il secouait de la main
droite un flambeau dont la lumire se rpandait au loin dans les airs,
clairait au fond des eaux et pntrait dans les entrailles de la terre.

[Note 52: Galile.]

[Note 53: Pascal.]

[Note 54: Newton.]

--Quelle est, demandai-je  Platon, cette figure gigantesque qui vient
 nous?

--Reconnaissez l'Exprience, me rpondit-il; c'est elle-mme.

A peine m'eut-il fait cette courte rponse, que je vis l'Exprience
approcher et les colonnes du portique des hypothses chanceler, ses
votes s'affaisser et son pav s'entr'ouvrir sous nos pieds.

--Fuyons, me dit encore Platon; fuyons; cet difice n'a plus qu'un
moment  durer.

A ces mots, il part; je le suis. Le colosse arrive, frappe le portique,
il s'croule avec un bruit effroyable, et je me rveille[55].


[Note 55: Cette seule page du roman rachte bien, pour nous,
quelques-unes des autres, et s'il fallait les autres pour faire lire
celle-l, on a quelques raisons d'tre indulgent.]


--Ah! prince, s'cria Mirzoza, c'est  faire  vous de rver. Je serais
fort aise que vous eussiez pass une bonne nuit; mais  prsent que je
sais votre rve, je serais bien fche que vous ne l'eussiez point eu.

--Madame, lui dit Mangogul, je connais des nuits mieux employes que
celle de ce rve qui vous plat tant; et si j'avais t le matre de mon
voyage, il y a toute apparence que, n'esprant point vous trouver dans
la rgion des hypothses, j'aurais tourn mes pas ailleurs. Je n'aurais
point actuellement le mal de tte qui m'afflige, ou du moins j'aurais
lieu de m'en consoler.

--Prince, lui rpondit Mirzoza, il faut esprer que ce ne sera rien et
qu'un ou deux essais de votre anneau vous en dlivreront.

--Il faut voir, dit Mangogul.

La conversation dura quelques moments encore entre le sultan et Mirzoza;
et il ne la quitta que sur les onze heures, pour devenir ce que l'on
verra dans le chapitre suivant.




CHAPITRE XXXIII.

QUATORZIME ESSAI DE L'ANNEAU.

LE BIJOU MUET.


De toutes les femmes qui brillaient  la cour du sultan, aucune n'avait
plus de grces et d'esprit que la jeune gl, femme du grand chanson de
Sa Hautesse. Elle tait de toutes les parties de Mangogul, qui aimait la
lgret de sa conversation; et comme s'il ne dt point y avoir de
plaisirs et d'amusements partout o gl ne se trouvait point, gl
tait encore de toutes les parties des grands de sa cour. Bals,
spectacles, cercles, festins, petits soupers, chasse, jeux; partout on
voulait gl; on la rencontrait partout; il semblait que le got des
amusements la multiplit au gr de ceux qui la dsiraient. Il n'est donc
pas besoin que je dise que, s'il n'y avait aucune femme autant souhaite
qu'gl, il n'y en avait point d'aussi rpandue.

Elle avait toujours t poursuivie d'une foule de soupirants, et l'on
s'tait persuad qu'elle ne les avait pas tous maltraits. Soit
inadvertance, soit facilit de caractre, ses simples politesses
ressemblaient souvent  des attentions marques, et ceux qui cherchaient
 lui plaire supposaient quelquefois de la tendresse dans des regards o
elle n'avait jamais prtendu mettre plus que de l'affabilit. Ni
caustique, ni mdisante, elle n'ouvrait la bouche que pour dire des
choses flatteuses, et c'tait avec tant d'me et de vivacit, qu'en
plusieurs occasions ses loges avaient fait natre le soupon qu'elle
avait un choix  justifier; c'est--dire que ce monde dont gl faisait
l'ornement et les dlices n'tait pas digne d'elle.

On croirait aisment qu'une femme en qui l'on n'avait peut-tre 
reprendre qu'un excs de bont, ne devait point avoir d'ennemis.
Cependant elle en eut, et de cruels. Les dvotes de Banza lui trouvrent
un air trop libre, je ne sais quoi de dissip dans le maintien; ne
virent dans sa conduite que la fureur des plaisirs du sicle; en
conclurent que ses moeurs taient au moins quivoques et le
suggrrent charitablement  qui voulut les entendre.

Les femmes de la cour ne la traitrent pas plus favorablement. Elles
suspectrent les liaisons d'gl, lui donnrent des amants, l'honorrent
mme de quelques grandes aventures, la mirent pour quelque chose dans
d'autres; on savait des dtails, on citait des tmoins. Eh! bon, se
disait-on  l'oreille, on l'a surprise tte  tte avec Melram dans un
des bosquets du grand parc. gl ne manque pas d'esprit, ajouta-t-on;
mais Melram en a trop pour s'amuser de ses discours,  dix heures du
soir, dans un bosquet...

--Vous vous trompez, rpondait un petit-matre; je me suis promen cent
fois sur la brune avec elle, et je m'en suis assez bien trouv. Mais 
propos, savez-vous que Zulmar est assidu  sa toilette?...

--Sans doute, nous le savons, et qu'elle ne fait de toilette que quand
son mari est de service chez le sultan...

--Le pauvre Clbi, continuait une autre, sa femme l'affiche, en vrit,
avec cette aigrette et ces boucles qu'elle a reues du pacha Ismael...

--Est-il bien vrai, madame?...

--C'est la vrit pure: je le tiens d'elle-mme; mais, au nom de Brama,
que ceci ne nous passe point; gl est mon amie, et je serais bien
fche...

--Hlas! s'criait douloureusement une troisime: la pauvre petite
crature se perd de gaiet de coeur. C'est dommage pourtant. Mais
aussi vingt intrigues  la fois; cela me parat fort.

Les petits-matres ne la mnageaient pas davantage. L'un racontait une
partie de chasse o ils s'taient gars ensemble. Un autre dissimulait,
par respect pour le sexe, les suites d'une conversation fort vive qu'il
avait eue sous le masque avec elle, dans un bal o il l'avait accroche.
Celui-ci faisait l'loge de son esprit et de ses charmes, et le
terminait en montrant son portrait, qu' l'en croire il tenait de la
meilleure main. Ce portrait, disait celui-l, est plus ressemblant que
celui dont elle a fait prsent  Jnaki.

Ces discours passrent jusqu' son poux. Clbi aimait sa femme, mais
dcemment toutefois, et sans que personne en et le moindre soupon; il
se refusa d'abord aux premiers rapports; mais on revint  la charge, et
de tant de cts, qu'il crut ses amis plus clairvoyants que lui: plus il
avait accord de libert  gl, plus il eut de soupon qu'elle en avait
abus. La jalousie s'empara de son me. Il commena par gner sa femme.
gl souffrit d'autant plus impatiemment ce changement de procd
qu'elle se sentait innocente. Sa vivacit et les conseils de ses bonnes
amies la prcipitrent dans des dmarches inconsidres qui mirent
toutes les apparences contre elle et qui pensrent lui coter la vie. Le
violent Clbi roula quelque temps dans sa tte mille projets de
vengeance, et le fer, et le poison, et le lacet fatal, et se dtermina
pour un supplice plus lent et plus cruel, une retraite dans ses terres.
C'est une mort vritable pour une femme de cour. En un mot, les ordres
sont donns; un soir gl apprend son sort: on est insensible  ses
larmes; on n'coute plus ses raisons; et la voil relgue 
quatre-vingts lieues de Banza, dans un vieux chteau, o on ne lui
laisse pour toute compagnie que deux femmes et quatre eunuques noirs qui
la gardent  vue.

A peine fut-elle partie, qu'elle fut innocente. Les petits-matres
oublirent ses aventures, les femmes lui pardonnrent son esprit et ses
charmes, et tout le monde la plaignit. Mangogul apprit, de la bouche
mme de Clbi, les motifs de la terrible rsolution qu'il avait prise
contre sa femme, et parut seul l'approuver.

Il y avait prs de six mois que la malheureuse gl gmissait dans son
exil, lorsque l'aventure de Kersael arriva. Mirzoza souhaitait qu'elle
ft innocente, mais elle n'osait s'en flatter. Cependant elle dit un
jour au sultan: Votre anneau, qui vient de conserver la vie  Kersael,
ne pourrait-il pas finir l'exil d'gl? Mais je n'y pense pas; il
faudrait pour cela consulter son bijou; et la pauvre recluse prit
d'ennui  quatre-vingts lieues d'ici...

--Vous intressez-vous beaucoup, lui rpondit Mangogul, au sort d'gl?

--Oui, prince; surtout si elle est innocente, dit Mirzoza...

--Vous en aurez des nouvelles avant une heure d'ici, rpliqua Mangogul.
Ne vous souvient-il plus des proprits de ma bague?...

A ces mots, il passa dans ses jardins, tourna son anneau et se trouva en
moins de quinze minutes dans le parc du chteau qu'habitait gl.

Il y dcouvrit gl seule et accable de douleur; elle avait la tte
appuye sur sa main; elle profrait tendrement le nom de son poux, et
elle arrosait de ses larmes un gazon sur lequel elle tait assise.
Mangogul s'approcha d'elle en tournant son anneau, et le bijou d'gl
dit tristement: J'aime Clbi. Le sultan attendit la suite; mais la
suite ne venant point, il s'en prit  son anneau, qu'il frotta deux ou
trois fois contre son chapeau, avant que de le diriger sur gl; mais sa
peine fut inutile. Le bijou reprit: J'aime Clbi; et s'arrta tout
court.

Voil, dit le sultan, un bijou bien discret. Voyons encore et
serrons-lui de plus prs le bouton. En mme temps il donna  sa bague
toute l'nergie qu'elle pouvait recevoir, et la tourna subitement sur
gl; mais son bijou resta muet. Il garda constamment le silence, ou ne
l'interrompit que pour rpter ces paroles plaintives: J'aime Clbi,
et n'en ai jamais aim d'autres.

Mangogul prit son parti et revint en quinze minutes chez Mirzoza.

Quoi! prince, dit-elle, dj de retour? Eh bien! qu'avez-vous appris?
Rapportez-vous matire  nos conversations?...

--Je ne rapporte rien, lui rpondit le sultan.

--Quoi! rien?

--Prcisment rien. Je n'ai jamais entendu de bijou plus taciturne, et
n'en ai pu tirer que ces mots: J'aime Clbi; j'aime Clbi, et n'en ai
jamais aim d'autres.

--Ah! prince, reprit vivement Mirzoza, que me dites-vous l? Quelle
heureuse nouvelle! Voil donc enfin une femme sage. Souffrirez-vous
qu'elle soit plus longtemps malheureuse?

--Non, rpondit Mangogul: son exil va finir, mais ne craignez-vous point
que ce soit aux dpens de sa vertu? gl est sage; mais voyez, dlices
de mon coeur, ce que vous exigez de moi; que je la rappelle  ma cour,
afin qu'elle continue de l'tre; cependant vous serez satisfaite.

Le sultan manda sur-le-champ Clbi, et lui dit qu'ayant approfondi les
bruits rpandus sur le compte d'gl, il les avait reconnus faux,
calomnieux, et qu'il lui ordonnait de la ramener  la cour. Clbi obit
et prsenta sa femme  Mangogul: elle voulut se jeter aux pieds de Sa
Hautesse; mais le sultan l'arrtant:

Madame, lui dit-il, remerciez Mirzoza. Son amiti pour vous m'a
dtermin  claircir la vrit des faits qu'on vous imputait. Continuez
d'embellir ma cour; mais souvenez-vous qu'une jolie femme se fait
quelquefois autant de tort par des imprudences que par des aventures.

Ds le lendemain gl reparut chez la Manimonbanda, qui l'accueillit
d'un sourire. Les petits-matres redoublrent auprs d'elle de fadeurs,
et les femmes coururent toutes l'embrasser, la fliciter, et
recommencrent de la dchirer.




CHAPITRE XXXIV.

MANGOGUL AVAIT-IL RAISON?


Depuis que Mangogul avait reu le prsent fatal de Cucufa, les ridicules
et les vices du sexe taient devenus la matire ternelle de ses
plaisanteries: il ne finissait pas; et la favorite en fut souvent
ennuye. Mais deux effets cruels de l'ennui sur Mirzoza, ainsi que sur
bien d'autres qu'elle, c'tait de la mettre en mauvaise humeur, et de
jeter de l'aigreur dans ses propos. Alors malheur  ceux qui
l'approchaient! elle ne distinguait personne; et le sultan mme n'tait
pas pargn.

Prince, lui disait-elle un jour dans un de ces moments fcheux, vous
qui savez tant de choses, vous ignorez peut-tre la nouvelle du jour...

--Et quelle est-elle? demanda Mangogul...

--C'est que vous apprenez par coeur, tous les matins, trois pages de
Brantme ou d'Ouville[56]: on n'assure pas de ces deux profonds
crivains quel est le prfr...

[Note 56: Allusion aux rapports de Berrier, lieutenant de police.]

--On se trompe, madame, rpondit Mangogul, c'est le Crbillon qui...

--Oh! ne vous dfendez pas de cette lecture, interrompit la favorite.
Les nouvelles mdisances qu'on fait de nous sont si maussades, qu'il
vaut encore mieux rchauffer les vieilles. Il y a vraiment de fort
bonnes choses dans ce Brantme; si vous joigniez  ses historiettes
trois ou quatre chapitres de Bayle, vous auriez incessamment  vous seul
autant d'esprit que le marquis D'...[57] et le chevalier de Mouhi. Cela
rpandrait dans vos entretiens une varit surprenante. Lorsque vous
auriez quip les femmes de toutes pices, vous tomberiez sur les
Pagodes; des Pagodes, vous reviendriez sur les femmes. En vrit, il ne
vous manque qu'un petit recueil d'impits pour tre tout  fait
amusant.

[Note 57: D'Argens?]

--Vous avez raison, madame, lui rpondit Mangogul, et je m'en ferai
pourvoir. Celui qui craint d'tre dupe dans ce monde et dans l'autre ne
peut trop se mfier de la puissance des Pagodes, de la probit des
hommes, et de la sagesse des femmes.

--C'est donc,  votre avis, quelque chose de bien quivoque que cette
sagesse?... reprit Mirzoza.

--Au del de tout ce que vous imaginez, rpondit Mangogul.

--Prince, repartit Mirzoza, vous m'avez donn cent fois vos ministres
pour les plus honntes gens du Congo. J'ai tant essuy les loges de
votre snchal, des gouverneurs de vos provinces, de vos secrtaires, de
votre trsorier, en un mot de tous vos officiers, que je suis en tat de
vous les rpter mot pour mot. Il est trange que l'objet de votre
tendresse soit seul except de la bonne opinion que vous avez conue de
ceux qui ont l'honneur de vous approcher.

--Et qui vous a dit que cela soit? lui rpliqua le sultan. Songez donc,
madame, que vous n'entrez pour rien dans les discours, vrais ou faux,
que je tiens des femmes,  moins qu'il ne vous plaise de reprsenter le
sexe en gnral...

--Je ne le conseillerais pas  madame, ajouta Slim, qui tait prsent 
cette conversation. Elle n'y pourrait gagner que des dfauts.

--Je ne reois point, rpondit Mirzoza, les compliments que l'on
m'adresse aux dpens de mes semblables. Quand on s'avise de me louer, je
voudrais qu'il n'en cott rien  personne. La plupart des galanteries
qu'on nous dbite ressemblent aux ftes somptueuses que Votre Hautesse
reoit de ses pachas: ce n'est jamais qu' la charge du public.

--Laissons cela, dit Mangogul. Mais en bonne foi, n'tes-vous pas
convaincue que la vertu des femmes du Congo n'est qu'une chimre? Voyez
donc, dlices de mon me, quelle est aujourd'hui l'ducation  la mode,
quels exemples les jeunes personnes reoivent de leurs mres, et comment
on vous coiffe une jolie femme du prjug que de se renfermer dans son
domestique, rgler sa maison et s'en tenir  son poux, c'est mener une
vie lugubre, prir d'ennui et s'enterrer toute vive. Et puis, nous
sommes si entreprenants, nous autres hommes, et une jeune enfant sans
exprience est si comble de se voir entreprise. J'ai prtendu que les
femmes sages taient rares, excessivement rares; et loin de m'en ddire,
j'ajouterais volontiers qu'il est surprenant qu'elles ne le soient pas
davantage. Demandez  Slim ce qu'il en pense.

--Prince, rpondit Mirzoza, Slim doit trop  notre sexe pour le
dchirer impitoyablement.

--Madame, dit Slim, Sa Hautesse,  qui il n'a pas t possible de
rencontrer des cruelles, doit naturellement penser des femmes comme elle
fait; et vous, qui avez la bont de juger des autres par vous-mme, n'en
pouvez gure avoir d'autres ides que celles que vous dfendez.
J'avouerai cependant que je ne suis pas loign de croire qu'il y a des
femmes de jugement  qui les avantages de la vertu sont connus par
exprience, et que la rflexion a claires sur les suites fcheuses du
dsordre; des femmes heureusement nes, bien leves, qui ont appris 
sentir leur devoir, qui l'aiment, et qui ne s'en carteront jamais.

--Et sans se perdre en raisonnements, ajouta la favorite, gl, vive,
aimable, charmante, n'est-elle pas en mme temps un modle de sagesse?
Prince, vous n'en pouvez douter, et tout Banza le sait de votre bouche:
or, s'il y a une femme sage, il peut y en avoir mille.

--Oh! pour la possibilit, dit Mangogul, je ne la dispute point.

--Mais si vous convenez qu'elles sont possibles, reprit Mirzoza, qui
vous a rvl qu'elles n'existaient pas?

--Rien que leurs bijoux, rpondit le sultan. Je conviens toutefois que
ce tmoignage n'est pas de la force de votre argument. Que je devienne
taupe si vous ne l'avez pris  quelque bramine. Faites appeler le
chapelain de la Manimonbanda, et il vous dira que vous m'avez prouv
l'existence des femmes sages,  peu prs comme on dmontre celle de
Brama en Braminologie. Par hasard, n'auriez-vous point fait un cours
dans cette sublime cole avant que d'entrer au srail?

--Point de mauvaises plaisanteries, reprit Mirzoza. Je ne conclus pas
seulement de la possibilit; je pars d'un fait, d'une exprience.

--Oui, continua Mangogul, d'un fait mutil, d'une exprience isole,
tandis que j'ai pour moi une foule d'essais que vous connaissez bien;
mais je ne veux point ajouter  votre humeur par une plus longue
contradiction.

--Il est heureux, dit Mirzoza d'un ton chagrin, qu'au bout de deux
heures vous vous lassiez de me perscuter.

--Si j'ai commis cette faute, rpondit Mangogul, je vais tcher de la
rparer. Madame, je vous abandonne tous mes avantages passs; et si je
rencontre dans la suite des preuves qui me restent  tenter, une seule
femme vraiment et constamment sage...

--Que ferez-vous? interrompit vivement Mirzoza...

--Je publierai, si vous voulez, que je suis enchant de votre
raisonnement sur la possibilit des femmes sages; j'accrditerai votre
logique de tout mon pouvoir, et je vous donnerai mon chteau d'Amara,
avec toutes les porcelaines de Saxe dont il est orn, sans en excepter
le petit sapajou en mail et les autres colifichets prcieux qui me
viennent du cabinet de Mme de Vrue[58].

[Note 58: Le cabinet et la bibliothque de Mme de Verrue furent
clbres. La bibliothque tait surtout trs-nombreuse et les livres aux
armes de la comtesse sont encore assez recherchs.]

--Prince, dit Mirzoza, je me contenterai des porcelaines, du chteau et
du petit sapajou.

--Soit, rpondit Mangogul; Slim nous jugera. Je ne demande que quelque
dlai avant que d'interroger le bijou d'gl. Il faut bien laisser 
l'air de la cour et  la jalousie de son poux le temps d'oprer.

Mirzoza accorda le mois  Mangogul; c'tait la moiti plus qu'il ne
demandait; et ils se sparrent galement remplis d'esprance. Tout
Banza l'et t de paris pour et contre, si la promesse du sultan se ft
divulgue. Mais Slim se tut, et Mangogul se mit clandestinement en
devoir de gagner ou de perdre. Il sortait de l'appartement de la
favorite, lorsqu'il l'entendit qui lui criait du fond de son cabinet:

Prince, et le petit sapajou?

--Et le petit sapajou, lui rpondit Mangogul en s'loignant.

Il allait de ce pas dans la petite maison d'un snateur, o nous le
suivrons.




CHAPITRE XXXV.

QUINZIME ESSAI DE L'ANNEAU.

ALPHANE.


Le sultan n'ignorait pas que les jeunes seigneurs de la cour avaient
tous des petites maisons; mais il apprit que ces rduits taient aussi 
l'usage de quelques snateurs. Il en fut tonn. Que fait-on l? se
dit-il  lui-mme (car il conservera dans ce volume[59] l'habitude de
parler seul, qu'il a contracte dans le premier). Il semble qu'un homme,
 qui je confie la tranquillit, la fortune, la libert et la vie de mon
peuple, ne doit point avoir de petite maison. Mais la petite maison d'un
snateur est peut-tre autre chose que celle d'un petit-matre... Un
magistrat devant qui l'on discute les intrts les plus grands de mes
sujets, et qui tient en ses mains l'urne fatale d'o il tirera le sort
de la veuve, oublierait la dignit de son tat, l'importance de son
ministre; et tandis que Cochin fatigue vainement ses poumons  porter
jusqu' ses oreilles les cris de l'orphelin, il mditerait dans sa tte
les sujets galants qui doivent orner les dessus de porte d'un lieu de
dbauches secrtes!... Cela ne peut tre... Voyons pourtant.

[Note 59: Ce chapitre commenait le second volume de l'dition
originale.]

Il dit et part pour Alcanto. C'est l qu'est situe la petite maison du
snateur Hippomans. Il entre; il parcourt les appartements, il en
examine l'ameublement. Tout lui parat galant. La petite maison
d'Agsile, le plus dlicat et le plus voluptueux de ses courtisans,
n'est pas mieux. Il se dterminait  sortir, ne sachant que penser; car
aprs tous les lits de repos, les alcves  glaces, les sofas mollets,
le cabinet de liqueurs ambres, le reste n'tait que des tmoins muets
de ce qu'il avait envie d'apprendre, lorsqu'il aperut une grosse figure
tendue sur une duchesse, et plonge dans un sommeil profond. Il tourna
son anneau sur elle, et tira de son bijou les anecdotes suivantes:

Alphane est fille d'un robin. Si sa mre et moins vcu, je ne serais
pas ici. Les biens immenses de la famille se sont clipss entre les
mains de la vieille folle; et elle n'a presque rien laiss  quatre
enfants qu'elle avait, trois garons et une fille dont je suis le bijou.
Hlas! c'est bien pour mes pchs! Que d'affronts j'ai soufferts! qu'il
m'en reste encore  souffrir! On disait dans le monde que le clotre
convenait assez  la fortune et  la figure de ma matresse; mais je
sentais qu'il ne me convenait point  moi: je prfrai l'art militaire 
l'tat monastique, et je fis mes premires campagnes sous l'mir
Azalaph. Je me perfectionnai sous le grand Nangazaki; mais l'ingratitude
du service m'en a dtach, et j'ai quitt l'pe pour la robe. Je vais
donc appartenir  un petit faquin de snateur tout bouffi de ses
talents, de son esprit, de sa figure, de son quipage et de ses aeux.
Depuis deux heures je l'attends. Il viendra apparemment; car son
intendant m'a prvenu que, quand il vient, c'est sa manie que de se
faire attendre longtemps.

Le bijou d'Alphane en tait l, lorsque Hippomans arriva. Au fracas de
son quipage, et aux caresses de sa familire levrette, Alphane
s'veilla. Enfin vous voil donc, ma reine, lui dit le petit prsident.
On a bien de la peine  vous avoir. Parlez; comment trouvez-vous ma
petite maison? elle en vaut bien une autre, n'est-ce pas?

Alphane jouant la niaise, la timide, la dsole, comme si nous
n'eussions jamais vu de petites maisons, disait son bijou, et que je ne
fusse jamais entr pour rien dans ses aventures, s'cria
douloureusement: Monsieur le prsident, je fais pour vous une dmarche
trange. Il faut que je sois entrane par une terrible passion, pour en
tre aveugle sur les dangers que je cours; car enfin, que ne dirait-on
pas, si l'on me souponnait ici?

--Vous avez raison, lui dit Hippomans; votre dmarche est quivoque;
mais vous pouvez compter sur ma discrtion.

--Mais, reprit Alphane, je compte aussi sur votre sagesse.

--Oh! pour cela, lui dit Hippomans en ricanant, je serai fort sage; et
le moyen de n'tre pas dvot comme un ange dans une petite maison? Sans
mentir, vous avez l une gorge charmante...

--Finissez donc, lui rpondit Alphane; dj vous manquez  votre parole.

--Point du tout, lui rpliqua le prsident; mais vous ne m'avez pas
rpondu. Que vous semble de cet ameublement? Puis s'adressant  sa
levrette: Viens ici, Favorite, donne la patte, ma fille. C'est une bonne
fille que Favorite... Mademoiselle voudrait-elle faire un tour de
jardin? Allons sur ma terrasse; elle est charmante. Je suis domin par
quelques voisins; mais peut-tre qu'ils ne vous connatront pas...

--Monsieur le prsident, je ne suis pas curieuse, lui rpondit Alphane
d'un ton piqu. Il me semble qu'on est mieux ici.

--Comme il vous plaira, reprit Hippomans. Si vous tes fatigue, voil
un lit. Pour peu que le coeur vous en dise, je vous conseille de
l'essayer. La jeune Astrie, la petite Phnice, qui s'y connaissent,
m'ont assur qu'il tait bon.

Tout en tenant ces impertinents propos  Alphane, Hippomans tirait sa
robe par les manches, dlaait son corset, dtachait ses jupes, et
dgageait ses deux gros pieds de deux petites mules.

Lorsque Alphane fut presque nue, elle s'aperut qu'Hippomans la
dshabillait...

Que faites-vous l? s'cria-t-elle toute surprise. Prsident, vous n'y
pensez pas. Je me fcherai tout de bon.

--Ah, ma reine! lui rpondit Hippomans, vous fcher contre un homme qui
vous aime comme moi, cela serait d'une bizarrerie dont vous n'tes pas
capable. Oserais-je vous prier de passer dans ce lit?

--Dans ce lit? reprit Alphane. Ah! monsieur le prsident, vous abusez de
ma tendresse. Que j'aille dans un lit, moi, dans un lit!

--Eh! non, ma reine, lui rpondit Hippomans. Ce n'est pas cela: qui
vous dit d'y aller? Mais il faut, s'il vous plat, que vous vous y
laissiez conduire; car vous comprenez bien que de la taille dont vous
tes, je ne puis tre d'humeur  vous y porter... Cependant il la prit
 bras-le-corps, et faisant quelque effort... Oh, qu'elle pse!
disait-il. Mais, mon enfant, si tu ne t'aides pas, nous n'arriverons
jamais.

Alphane sentit qu'il disait vrai, s'aida, parvint  se faire lever, et
s'avana vers ce lit qui l'avait tant effraye, moiti  pied, moiti
sur les bras d'Hippomans,  qui elle balbutiait en minaudant: En
vrit, il faut que je sois folle pour tre venue. Je comptais sur votre
sagesse, et vous tes d'une extravagance inoue...

--Point du tout, lui rpondait le prsident, point du tout. Vous voyez
bien que je ne fais rien qui ne soit dcent, trs-dcent.

Je pense qu'ils se dirent encore beaucoup d'autres gentillesses; mais le
sultan n'ayant pas jug  propos de suivre leur conversation plus
longtemps, elles seront perdues pour la postrit: c'est dommage!




CHAPITRE XXXVI.

SEIZIME ESSAI DE L'ANNEAU.

LES PETITS-MAITRES.


Deux fois la semaine il y avait cercle chez la favorite. Elle nommait la
veille les femmes qu'elle y dsirait, et le sultan donnait la liste des
hommes. On y venait fort par. La conversation tait gnrale, ou se
partageait. Lorsque l'histoire galante de la cour ne fournissait pas des
aventures amusantes, on en imaginait, ou l'on s'embarquait dans quelques
mauvais contes, ce qui s'appelait continuer les _Mille et une Nuits_.
Les hommes avaient le privilge de dire toutes les extravagances qui
leur venaient, et les femmes celui de faire des noeuds en les
coutant. Le sultan et la favorite taient l confondus parmi leurs
sujets; leur prsence n'interdisait rien de ce qui pouvait amuser, et il
tait rare qu'on s'ennuyt. Mangogul avait compris de bonne heure que ce
n'tait qu'au pied du trne qu'on trouve le plaisir, et personne n'en
descendait de meilleure grce, et ne savait dposer plus  propos la
majest.

Tandis qu'il parcourait la petite maison du snateur Hippomans, Mirzoza
l'attendait dans le salon couleur de rose, avec la jeune Zade,
l'enjoue Locris, la vive Srica, Amine et Benzare, femmes de deux
mirs, la prude Orphise et la grande snchale Vtula, mre temporelle
de tous les bramines. Il ne tarda pas  paratre. Il entra accompagn du
comte Hannetillon et du chevalier Fadas. Alciphenor, vieux libertin, et
le jeune Marmolin son disciple, le suivaient, et deux minutes aprs,
arrivrent le pacha Grisgrif, l'aga Fortimbek et le slictar
Patte-de-velours. C'tait bien les petits-matres les plus dtermins de
la cour. Mangogul les avait rassembls  dessein. Rebattu du rcit de
leurs galants exploits, il s'tait propos de s'en instruire  n'en
pouvoir douter plus longtemps. Eh bien! messieurs, leur dit-il, vous
qui n'ignorez rien de ce qui se passe dans l'empire galant, qu'y fait-on
de nouveau? ou en sont les bijoux parlants?...

--Seigneur, rpondit Alciphenor, c'est un charivari qui va toujours en
augmentant: si cela continue, bientt on ne s'entendra plus. Mais rien
n'est si rjouissant que l'indiscrtion du bijou de Zobede. Il a fait 
son mari un dnombrement d'aventures.

--Cela est prodigieux, continua Marmolin: on compte cinq agas, vingt
capitaines, une compagnie de janissaires presque entire, douze
bramines; on ajoute qu'il m'a nomm; mais c'est une mauvaise
plaisanterie.

--Le bon de l'affaire, reprit Grisgrif, c'est que l'poux effray s'est
enfui en se bouchant les oreilles.

--Voil qui est bien horrible! dit Mirzoza.

--Oui, madame, interrompit Fortimbek, horrible, affreux, excrable!

--Plus que tout cela, si vous voulez, reprit la favorite, de dshonorer
une femme sur un ou-dire.

--Madame, cela est  la lettre; Marmolin n'a pas ajout un mot  la
vrit, dit Patte-de-velours.

--Cela est positif, dit Grisgrif.

--Bon, ajouta Hannetillon, il en court dj une pigramme; et l'on ne
fait pas une pigramme sur rien. Mais pourquoi Marmolin serait-il 
l'abri du caquet des bijoux? Celui de Cynare s'est bien avis de parler
 son tour, et de me mler avec des gens qui ne me vont point du tout.
Mais comment obvier  cela?

--C'est plus tt fait de s'en consoler, dit Patte-de-velours.

--Vous avez raison, rpondit Hannetillon; et tout de suite il se mit 
chanter:

    Mon bonheur fut si grand que j'ai peine  le croire.

--Comte, dit Mangogul, en s'adressant  Hannetillon, vous avez donc
connu particulirement Cynare?

--Seigneur, rpondit Patte-de-velours, qui en doute? Il l'a promene
pendant plus d'une lune; ils ont t chansonns; et cela durerait
encore, s'il ne s'tait enfin aperu qu'elle n'tait point jolie, et
qu'elle avait la bouche grande.

--D'accord, reprit Hannetillon; mais ce dfaut tait rpar par un
agrment qui n'est pas ordinaire.

--Y a-t-il longtemps de cette aventure? demanda la prude Orphise.

--Madame, lui rpondit Hannetillon, je n'en ai pas l'poque prsente. Il
faudrait recourir aux tables chronologiques de mes bonnes fortunes. On y
verrait le jour et le moment; mais c'est un gros volume dont mes gens
s'amusent dans mon antichambre.

--Attendez, dit Alciphenor; je me rappelle que c'est prcisment un an
aprs que Grisgrif s'est brouill avec Mme la snchale. Elle a une
mmoire d'ange, et elle va nous apprendre au juste...

--Que rien n'est plus faux que votre date, rpondit gravement la
snchale. On sait assez que les tourdis n'ont jamais t de mon got.

--Cependant, madame, reprit Alciphenor, vous ne nous persuaderez jamais
que Marmolin ft excessivement sage, lorsqu'on l'introduisait dans votre
appartement par un escalier drob, toutes les fois que Sa Hautesse
appelait M. le snchal au conseil.

--Je ne vois pas de plus grande extravagance, ajouta Patte-de-velours,
que d'entrer furtivement chez une femme,  propos de rien: car on ne
pensait de ces visites que ce qui en tait; et madame jouissait dj de
cette rputation de vertu qu'elle a si bien soutenue depuis.

--Mais il y a un sicle de cela, dit Fadas. Ce fut  peu prs dans ce
temps que Zulica fit faux bond  M. le slictar qui tait bien son
serviteur, pour occuper Grisgrif qu'elle a plant l six mois aprs;
elle en est maintenant  Fortimbek. Je ne suis pas fch de la petite
fortune de mon ami; je la vois, je l'admire, et le tout sans prtention.

--Zulica, dit la favorite, est pourtant fort aimable; elle a de
l'esprit, du got, et je ne sais quoi d'intressant dans la physionomie,
que je prfrerais  des charmes.

--J'en conviens, rpondit Fadas; mais elle est maigre, elle n'a point
de gorge, et la cuisse si dcharne, que cela fait piti.

--Vous en savez apparemment des nouvelles, ajouta la sultane.

--Bon! madame, reprit Hannetillon, cela se devine. J'ai peu frquent
chez Zulica, et si[60], j'en sais l-dessus autant que Fadas.

[Note 60: Pourtant. Voir _le Bourgeois gentilhomme_, acte III, scne
V.]

--Je le croirais volontiers, dit la favorite.

--Mais,  propos, pourrait-on demander  Grisgrif, dit le slictar, si
c'est pour longtemps qu'il s'est empar de Zyrphile? Voil ce qui
s'appelle une jolie femme; elle a le corps admirable.

--Eh! qui en doute? ajouta Marmolin.

--Que le slictar est heureux! continua Fadas.

--Je vous donne Fadas, interrompit le slictar, pour le galant le mieux
pourvu de la cour. Je lui connais la femme du vizir, les deux plus
jolies actrices de l'Opra, et une grisette adorable qu'il a place dans
une petite maison.

--Et je donnerais, reprit Fadas, et la femme du vizir, et les deux
actrices, et la grisette, pour un regard d'une certaine femme avec
laquelle le slictar est assez bien, et qui ne se doute seulement pas
que tout le monde en est instruit; et s'avanant ensuite vers Locris:
En vrit, madame, lui dit-il, les couleurs vous vont  ravir...

--Il y avait je ne sais combien, dit Marmolin, qu'Hannetillon balanait
entre Mlisse et Fatime; ce sont deux femmes charmantes. Il tait
aujourd'hui pour la blonde Mlisse, demain pour la brune Fatime.

--Voil, continua Fadas, un homme bien embarrass; que ne les
prenait-il l'une et l'autre?

--C'est ce qu'il a fait, dit Alciphenor.

Nos petits-matres taient, comme on voit, en assez bon train pour n'en
pas rester l, lorsque Zobede, Cynare, Zulica, Mlisse, Fatm et
Zyrphile se firent annoncer. Ce contre-temps les dconcerta pour un
moment; mais ils ne tardrent pas  se remettre, et  tomber sur
d'autres femmes qu'ils n'avaient pargnes dans leurs mdisances que
parce qu'ils n'avaient pas eu le temps de les dchirer.

Mirzoza, impatiente de leurs discours, leur dit: Messieurs, avec le
mrite et la probit surtout qu'on est forc de vous accorder, il n'y a
pas  douter que vous n'ayez eu toutes les bonnes fortunes dont vous
vous vantez. Je vous avouerai toutefois que je serais bien aise
d'entendre l-dessus les bijoux de ces dames; et que je remercierais
Brama de grand coeur, s'il lui plaisait de rendre justice  la vrit
par leur bouche.

--C'est--dire, reprit Hannetillon, que madame dsirerait entendre deux
fois les mmes choses: eh bien! nous allons les lui rpter.

Cependant Mangogul tournait son anneau suivant le rang d'anciennet; il
dbuta par la snchale, dont le bijou toussa trois fois, et dit d'une
voix tremblante et casse: Je dois au grand snchal les prmices de
mes plaisirs; mais il y avait  peine six mois que je lui appartenais,
qu'un jeune bramine fit entendre  ma matresse qu'on ne manquait point
 son poux tant qu'on pensait  lui. Je gotai sa morale, et je crus
pouvoir admettre, dans la suite, en sret de conscience, un snateur,
puis un conseiller d'tat, puis un pontife, puis un ou deux matres de
requtes, puis un musicien...

--Et Marmolin? dit Fadas.

--Marmolin, rpondit le bijou, je ne le connais pas;  moins que ce ne
soit ce jeune fat que ma matresse fit chasser de son htel pour
quelques insolences dont je n'ai pas mmoire...

Le bijou de Cynare prit la parole, et dit: Alciphenor, Fadas,
Grisgrif, demandez-vous? j'tais assez bien faufil; mais voil la
premire fois de ma vie que j'entends nommer ces gens-l: au reste, j'en
saurai des nouvelles par l'mir Amalek, le financier Tnlor ou le vizir
Abdiram, qui voient toute la terre, et qui sont mes amis.

--Le bijou de Cynare est discret, dit Hannetillon; il passe sous silence
Zarafis, Ahiram, et le vieux Trbister, et le jeune Mahmoud, qui n'est
pas fait pour tre oubli, et n'accuse pas le moindre petit bramine,
quoiqu'il y ait dix  douze ans qu'il court les monastres.

--J'ai reu quelques visites en ma vie, dit le bijou de Mlisse, mais
jamais aucune de Grisgrif et de Fortimbek, et moins encore
d'Hannetillon.

--Bijou, mon coeur, lui rpondit Grisgrif, vous vous trompez. Vous
pouvez renier Fortimbek et moi tant qu'il vous plaira, mais pour
Hannetillon, il est un peu mieux avec vous que vous n'en convenez. Il
m'en a dit un mot; et c'est le garon du Congo le plus vrai, qui vaut
mieux qu'aucun de ceux que vous avez connus, et qui peut encore faire la
rputation d'un bijou.

--Celle d'imposteur ne peut lui manquer, non plus qu' son ami Fadas,
dit en sanglotant le bijou de Fatime. Qu'ai-je fait  ces monstres pour
me dshonorer? Le fils de l'empereur des Abyssins vint  la cour
d'Erguebzed; je lui plus, il me rendit des soins; mais il et chou, et
j'aurais continu d'tre fidle  mon poux, qui m'tait cher, si le
tratre de Patte-de-velours et son lche complice Fadas n'eussent
corrompu mes femmes et introduit le jeune prince dans mes bains.

Les bijoux de Zyrphile et de Zulica, qui avaient la mme cause 
dfendre, parlrent tous deux en mme temps; mais avec tant de rapidit,
qu'on eut toutes les peines du monde  rendre  chacun ce qui lui
appartenait... Des faveurs! s'criait l'un... A Patte-de-velours, disait
l'autre... passe pour Zinzim... Cerblon... Bnengel... Agarias...
l'esclave franais Riqueli... le jeune thiopien Thzaca... mais pour le
fade Patte-de-velours... l'insolent Fadas... j'en jure par Brama...
j'en atteste la grande pagode et le gnie Cucufa... je ne les connais
point... je n'ai jamais rien eu  dmler avec eux...

Zyrphile et Zulica parleraient encore, si Mangogul n'et retourn son
anneau; mais sa bague mystrieuse cessant d'agir sur elles, leurs bijoux
se turent subitement; et un silence profond succda au bruit qu'ils
faisaient. Alors le sultan se leva, et lanant sur nos jeunes tourdis
des regards furieux:

Vous tes bien oss, leur dit-il, de dchirer des femmes dont vous
n'avez jamais eu l'honneur d'approcher, et qui vous connaissent  peine
de nom. Qui vous a faits assez hardis pour mentir en ma prsence?
Tremblez, malheureux!

A ces mots, il porta la main sur son cimeterre; mais les femmes,
effrayes, poussrent un cri qui l'arrta.

J'allais, reprit Mangogul, vous donner la mort que vous avez mrite;
mais c'est aux dames  qui vous avez fait injure  dcider de votre
sort. Vils insectes, il va dpendre d'elles de vous craser ou de vous
laisser vivre. Parlez, mesdames, qu'ordonnez-vous?

--Qu'ils vivent, dit Mirzoza; et qu'ils se taisent, s'il est possible.

--Vivez, reprit le sultan; ces dames vous le permettent; mais si vous
oubliez jamais  quelle condition, je jure par l'me de mon pre...

Mangogul n'acheva pas[61] son serment; il fut interrompu par un des
gentilshommes de sa chambre, qui l'avertit que les comdiens taient
prts. Ce prince s'tait impos la loi de ne jamais retarder les
spectacles. Qu'on commence, dit-il; et  l'instant il donna la main 
la favorite, qu'il accompagna jusqu' sa loge.

[Note 61: Voyez Virgile et Scarron.]




CHAPITRE XXXVII.

DIX-SEPTIME ESSAI DE L'ANNEAU.

LA COMDIE.


Si l'on et connu dans le Congo le got de la bonne dclamation, il y
avait des comdiens dont on et pu se passer. Entre trente personnes qui
composaient la troupe,  peine comptait-on un grand acteur et deux
actrices passables. Le gnie des auteurs tait oblig de se prter  la
mdiocrit du grand nombre; et l'on ne pouvait se flatter qu'une pice
serait joue avec quelque succs, si l'on n'avait eu l'intention de
modeler ses caractres sur les vices des comdiens. Voil ce qu'on
entendait de mon temps par avoir l'usage du thtre. Jadis les acteurs
taient faits pour les pices; alors l'on faisait les pices pour les
acteurs: si vous prsentiez un ouvrage, on examinait, sans contredit, si
le sujet en tait intressant, l'intrigue bien noue, les caractres
soutenus, et la diction pure et coulante; mais n'y avait-il point de
rle pour Roscius et pour Amiane, il tait refus.

Le kislar Agasi, surintendant des plaisirs du sultan, avait mand la
troupe telle quelle, et l'on eut ce jour au srail la premire
reprsentation d'une tragdie. Elle tait d'un auteur moderne qu'on
applaudissait depuis si longtemps, que sa pice n'aurait t qu'un tissu
d'impertinences, qu'on et persist dans l'habitude de l'applaudir; mais
il ne s'tait pas dmenti. Son ouvrage tait bien crit, ses scnes
amenes avec art, ses incidents adroitement mnags; l'intrt allait en
croissant, et les passions en se dveloppant; les actes, enchans
naturellement et remplis, tenaient sans cesse le spectateur suspendu sur
l'avenir et satisfait du pass; et l'on en tait au quatrime de ce
chef-d'oeuvre,  une scne fort vive qui en prparait une autre plus
intressante encore, lorsque, pour se sauver du ridicule qu'il y avait 
couter les endroits touchants, Mangogul tira sa lorgnette, et jouant
l'inattention, se mit  parcourir les loges: il aperut  l'amphithtre
une femme fort mue, mais d'une motion peu relative  la pice et
trs-dplace; son anneau fut  l'instant dirig sur elle, et l'on
entendit, au milieu d'une reconnaissance trs-pathtique, un bijou
haletant s'adresser  l'acteur en ces termes: Ah!... ah!... finissez
donc, Orgogli[62];... vous m'attendrissez trop... Ah!... ah!... On n'y
tient plus...

[Note 62: Ici, Diderot avait sans doute en mmoire Baron, qui s'est
peint lui-mme dans sa pice: _l'Homme  bonnes fortunes_. (Voir
l'dition qu'en a donne en 1870 M. J. Bonnassies dans la _Nouvelle
collection Jannet_.) La tradition de Baron s'est conserve longtemps
chez les comdiens.]

On prta l'oreille; on chercha des yeux l'endroit d'o partait la voix:
il se rpandit dans le parterre qu'un bijou venait de parler; lequel, et
qu'a-t-il dit? se demandait-on. En attendant qu'on ft instruit, on ne
cessait de battre des mains et de crier: _bis, bis_. Cependant l'auteur,
plac dans les coulisses, qui craignait que ce contre-temps
n'interrompt la reprsentation de sa pice, cumait de rage, et donnait
tous les bijoux au diable. Le bruit fut grand, et dura: sans le respect
qu'on devait au sultan, la pice en demeurait  cet incident; mais
Mangogul fit signe qu'on se tt; les acteurs reprirent, et l'on acheva.

Le sultan, curieux des suites d'une dclaration si publique, fit
observer le bijou qui l'avait faite. Bientt on lui apprit que le
comdien devait se rendre chez riphile; il le prvint, grce au pouvoir
de sa bague, et se trouva dans l'appartement de cette femme, lorsque
Orgogli se fit annoncer.

riphile tait sous les armes, c'est--dire dans un dshabill galant,
et nonchalamment couche sur un lit de repos. Le comdien entra d'un air
tout  la fois empes, conqurant, avantageux et fat: il agitait de la
main gauche un chapeau simple  plumet blanc, et se caressait le dessous
du nez avec l'extrmit des doigts de la droite, geste fort thtral, et
que les connaisseurs admiraient; sa rvrence fut cavalire, et son
compliment familier.

Eh! ma reine, s'cria-t-il d'un ton minaudier, en s'inclinant vers
riphile, comme vous voil! Mais savez-vous bien qu'en nglig vous tes
adorable?...

Le ton de ce faquin choqua Mangogul. Ce prince tait jeune, et pouvait
ignorer des usages...

Mais tu me trouves donc bien, mon cher?... lui rpondit riphile.

--A ravir, vous dis-je...

--J'en suis tout  fait aise. Je voudrais bien que tu me rptasses un
peu cet endroit qui m'a si fort mue tantt. Cet endroit... l... Oui...
c'est cela mme... Que ce fripon est sduisant!... Mais poursuis; cela
me remue singulirement...

En prononant ces paroles, riphile lanait  son hros des regards qui
disaient tout, et lui tendait une main que l'impertinent Orgogli baisait
comme par manire d'acquit. Plus fier de son talent que de sa conqute,
il dclamait avec emphase; et sa dame, trouble, le conjurait tantt de
continuer, tantt de finir. Mangogul jugeant  ses mines que son bijou
se chargerait volontiers d'un rle dans cette rptition, aima mieux
deviner le reste de la scne que d'en tre tmoin. Il disparut, et se
rendit chez la favorite, qui l'attendait.

Au rcit que le sultan lui fit de cette aventure:

Prince, que dites-vous? s'cria-t-elle; les femmes sont donc tombes
dans le dernier degr de l'avilissement! Un comdien! l'esclave du
public! un baladin! Encore, si ces gens-l n'avaient que leur tat
contre eux; mais la plupart sont sans moeurs, sans sentiments; et
entre eux, cet Orgogli n'est qu'une machine. Il n'a jamais pens; et
s'il n'et point appris de rles, peut-tre ne parlerait-il pas...

--Dlices de mon coeur, lui rpondit Mangogul, vous n'y pensez pas,
avec votre lamentation. Avez-vous donc oubli la meute d'Haria? Parbleu,
un comdien vaut bien un gredin, ce me semble.

--Vous avez raison, prince, lui rpliqua la favorite; je suis folle de
m'intriguer pour des cratures qui n'en valent pas la peine. Que
Palabria soit idoltre de ses magots, que Salica fasse traiter ses
vapeurs par Farfadi comme elle l'entend, qu'Haria vive et meure au
milieu de ses btes, qu'riphile s'abandonne  tous les baladins du
Congo, que m'importe  moi? Je ne risque  tout cela qu'un chteau. Je
sens qu'il faut s'en dtacher, et m'y voil toute rsolue...

--Adieu donc le petit sapajou, dit Mangogul.

--Adieu le petit sapajou, rpliqua Mirzoza, et la bonne opinion que
j'avais de mon sexe: je crois que je n'en reviendrai jamais. Prince,
vous me permettrez de n'admettre de femmes chez moi de plus de quinze
jours.

--Il faut pourtant avoir quelqu'un, ajouta le sultan.

--Je jouirai de votre compagnie, ou je l'attendrai, rpondit la
favorite; et si j'ai des instants de trop, j'en disposerai en faveur de
Ricaric et de Slim, qui me sont attachs, et dont j'aime la socit.
Quand je serai lasse de l'rudition de mon lecteur, votre courtisan me
rjouira des aventures de sa jeunesse.




CHAPITRE XXXVIII.

ENTRETIEN SUR LES LETTRES[63].

[Note 63: C'est ce chapitre qui frappa si vivement Lessing. Voici
une partie de ce qu'il dit  ce sujet: Diderot, bien avant le Fils
naturel et les Entretiens qui parurent en mme temps, en 1757, avait
tmoign qu'il n'tait pas content du thtre de son pays. Bien des
annes auparavant[C], il avait laiss voir qu'il n'en avait pas cette
haute ide dont ses compatriotes sont infatus et que l'Europe se laisse
imposer par eux. Mais il a exprim son opinion dans un livre o l'on ne
cherche pas,  vrai dire, de pareilles ides; dans un livre o le ton du
persiflage rgne  tel point que la plupart des lecteurs n'y voient que
bouffonnerie et sarcasme, mme quand la saine raison y prend la parole.
Sans doute Diderot avait des raisons pour produire ses opinions secrtes
dans un pareil livre plutt que dans un autre. Un homme prudent dit
souvent en riant d'abord ce qu'il veut redire aprs srieusement. Ce
livre s'appelle _les Bijoux indiscrets_, et aujourd'hui Diderot le
renie. Il fait trs-bien de le renier, et cependant il l'a crit, et il
faut bien qu'il l'ait crit, s'il ne veut pas passer pour un plagiaire.
Il est certain qu'il n'a pu tre crit que par un jeune homme capable de
rougir un jour de l'avoir crit. _Dramaturgie_, traduction de M. Ed. de
Suckau.]

[Note C: Neuf ans seulement.]


La favorite aimait les beaux esprits, sans se piquer d'tre bel esprit
elle-mme. On voyait sur sa toilette, entre les diamants et les pompons,
les romans et les pices fugitives du temps, et elle en jugeait 
merveille. Elle passait, sans se dplacer, d'un cavagnole et du biribi 
l'entretien d'un acadmicien ou d'un savant, et tous avouaient que la
seule finesse du sentiment lui dcouvrait dans ces ouvrages des beauts
ou des dfauts qui se drobaient quelquefois  leurs lumires. Mirzoza
les tonnait par sa pntration, les embarrassait par ses questions,
mais n'abusait jamais des avantages que l'esprit et la beaut lui
donnaient. On n'tait point fch d'avoir tort avec elle.

Sur la fin d'une aprs-midi qu'elle avait passe avec Mangogul, Slim
vint, et elle fit appeler Ricaric. L'auteur africain a rserv pour un
autre endroit le caractre de Slim; mais il nous apprend ici que
Ricaric[65] tait de l'acadmie congeoise; que son rudition ne l'avait
point empch d'tre homme d'esprit; qu'il s'tait rendu profond dans la
connaissance des sicles passs; qu'il avait un attachement scrupuleux
pour les rgles anciennes qu'il citait ternellement; que c'tait une
machine  principes; et qu'on ne pouvait tre partisan plus zl des
premiers auteurs du Congo, mais surtout d'un certain Miroufla qui avait
compos, il y avait environ trois mille quarante ans, un pome sublime
en langage cafre, sur la conqute d'une grande fort, d'o les Cafres
avaient chass les singes qui l'occupaient de temps immmorial. Ricaric
l'avait traduit en congeois, et en avait donn une fort belle dition
avec des notes, des scolies, des variantes, et tous les embellissements
d'une _bndictine_[64]. On avait encore de lui deux tragdies mauvaises
dans toutes les rgles, un loge des crocodiles, et quelques opras.

[Note 64: Ricaric prsente certains traits de La Motte, traducteur
d'Homre-Miroufla; mais, fidle  son systme, Diderot rompt
immdiatement les chiens en donnant  La Motte des opinions contraires 
celles qu'il avait rellement, et en mettant ces dernires dans la
bouche de son interlocuteur Slim-Richelieu.]

[Note 65: dition donne par les bndictins.]

Je vous apporte, madame, lui rpondit Ricaric en s'inclinant, un roman
qu'on donne  la marquise Tamazi, mais o l'on reconnat par malheur la
main de Mulhazen; la rponse de Lambadago, notre directeur, au discours
du pote Tuxigraphe que nous remes hier; et le _Tamerlan_ de ce
dernier.

--Cela est admirable! dit Mangogul; les presses vont incessamment; et si
les maris du Congo faisaient aussi bien leur devoir que les auteurs, je
pourrais dans moins de dix ans mettre seize cent mille hommes sur pied,
et me promettre la conqute du Monomugi. Nous lirons le roman  loisir.
Voyons maintenant la harangue, mais surtout ce qui me concerne.

Ricaric la parcourut des yeux, et tomba sur cet endroit: Les aeux de
notre auguste empereur se sont illustrs sans doute. Mais Mangogul, plus
grand qu'eux, a prpar aux sicles  venir bien d'autres sujets
d'admiration. Que dis-je, d'admiration? Parlons plus exactement;
d'incrdulit. Si nos anctres ont eu raison d'assurer que la postrit
prendrait pour des fables les merveilles du rgne de Kanoglou, combien
n'en avons-nous pas davantage de penser que nos neveux refuseront
d'ajouter foi aux prodiges de sagesse et de valeur dont nous sommes
tmoins!

Mon pauvre monsieur Lambadago, dit le sultan, vous n'tes qu'un
phrasier. Ce que j'ai raison de croire, moi, c'est que vos successeurs
un jour clipseront ma gloire devant celle de mon fils, comme vous
faites disparatre celle de mon pre devant la mienne; et ainsi de
suite, tant qu'il y aura des acadmiciens. Qu'en pensez-vous, monsieur
Ricaric?

--Prince, ce que je peux vous dire, rpondit Ricaric, c'est que le
morceau que je viens de lire  Votre Hautesse fut extrmement got du
public.

--Tant pis, rpliqua Mangogul. Le vrai got de l'loquence est donc
perdu dans le Congo? Ce n'est pas ainsi que le sublime Homilogo louait
le grand Aben.

--Prince, reprit Ricaric, la vritable loquence n'est autre chose que
l'art de parler d'une manire noble, et tout ensemble agrable et
persuasive.

--Ajoutez, et sense, continua le sultan; et jugez d'aprs ce principe
votre ami Lambadago. Avec tout le respect que je dois  l'loquence
moderne, ce n'est qu'un faux dclamateur.

--Mais, prince, repartit Ricaric, sans m'carter de celui que je dois 
Votre Hautesse, me permettra-t-elle...


--Ce que je vous permets, reprit vivement Mangogul, c'est de respecter
le bon sens avant Ma Hautesse et de m'apprendre nettement si un homme
loquent peut jamais tre dispens d'en montrer.

--Non, prince, rpondit Ricaric.

Et il allait enfiler une longue tirade d'autorits et citer tous les
rhteurs de l'Afrique, des Arabies et de la Chine, pour dmontrer la
chose du monde la plus incontestable, lorsqu'il fut interrompu par
Slim.

Tous vos auteurs, lui dit le courtisan, ne prouveront jamais que
Lambadago ne soit un harangueur trs-maladroit et fort indcent.
Passez-moi ces expressions, ajouta-t-il, monsieur Ricaric. Je vous
honore singulirement; mais, en vrit, la prvention de confraternit
mise  part, n'avouerez-vous pas avec nous, que le sultan rgnant,
juste, aimable, bienfaisant, grand guerrier, n'a pas besoin des chasses
de vos rhteurs pour tre aussi grand que ses anctres; et qu'un fils
qu'on lve en dprimant son pre et son aeul serait bien ridiculement
vain s'il ne sentait pas qu'en l'embellissant d'une main on le dfigure
de l'autre? Pour prouver que Mangogul est d'une taille aussi avantageuse
qu'aucun de ses prdcesseurs,  votre avis, est-il ncessaire d'abattre
la tte aux statues d'Erguebzed et de Kanoglou?

--Monsieur Ricaric, reprit Mirzoza, Slim a raison. Laissons  chacun ce
qui lui appartient, et ne faisons pas souponner au public que nos
loges sont des espces de filouteries  la mmoire de nos pres: dites
cela de ma part en pleine acadmie  la prochaine sance.

--Il y a trop longtemps, reprit Slim, qu'on est mont sur ce ton pour
esprer quelque fruit de cet avis.

--Je crois, monsieur, que vous vous trompez, rpondit Ricaric  Slim.
L'Acadmie est encore le sanctuaire du bon got; et ses beaux jours ne
nous offrent ni philosophes, ni potes auxquels nous n'en ayons
aujourd'hui  opposer. Notre thtre passait et peut passer encore pour
le premier thtre de l'Afrique. Quel ouvrage que le _Tamerlan_ de
Tuxigraphe! C'est le pathtique d'Eurisop[66] et l'lvation
d'Azophe[67]. C'est l'antiquit toute pure.

[Note 66: Euripide.]

[Note 67: Sophocle.]

--J'ai vu, dit la favorite, la premire reprsentation de _Tamerlan_; et
j'ai trouv, comme vous, l'ouvrage bien conduit, le dialogue lgant et
les convenances bien observes.

--Quelle diffrence, madame, interrompit Ricaric, entre un auteur tel
que Tuxigraphe, nourri de la lecture des Anciens, et la plupart de nos
modernes!

--Mais ces modernes, dit Slim, que vous frondez ici tout  votre aise,
ne sont pas aussi mprisables que vous le prtendez. Quoi donc, ne leur
trouvez-vous pas du gnie, de l'invention, du feu, des dtails, des
caractres, des tirades? Et que m'importe  moi des rgles, pourvu qu'on
me plaise? Ce ne sont, assurment, ni les observations du sage Almudir
et du savant Abaldok, ni la potique du docte Facardin, que je n'ai
jamais lue, qui me font admirer les pices d'Aboulcazem, de Mubardar,
d'Albaboukre et de tant d'autres Sarrasins! Y a-t-il d'autre rgle que
l'imitation de la nature? et n'avons-nous pas les mmes yeux que ceux
qui l'ont tudie?

--La nature, rpondit Ricaric, nous offre  chaque instant des faces
diffrentes. Toutes sont vraies; mais toutes ne sont pas galement
belles. C'est dans ces ouvrages, dont il ne parat pas que vous fassiez
grand cas, qu'il faut apprendre  choisir. Ce sont les recueils de leurs
expriences et de celles qu'on avait faites avant eux. Quelque esprit
qu'on ait, on n'aperoit les choses que les unes aprs les autres; et un
seul homme ne peut se flatter de voir, dans le court espace de sa vie,
tout ce qu'on avait dcouvert dans les sicles qui l'ont prcd.
Autrement il faudrait avancer qu'une seule science pourrait devoir sa
naissance, ses progrs et toute sa perfection,  une seule tte: ce qui
est contre l'exprience.

--Monsieur Ricaric, rpliqua Slim, il ne s'ensuit autre chose de votre
raisonnement, sinon que les modernes, jouissant des trsors amasss
jusqu' leur temps, doivent tre plus riches que les Anciens, ou si
cette comparaison vous dplat, que, monts sur les paules de ces
colosses, ils doivent voir plus loin qu'eux. En effet, qu'est-ce que
leur physique, leur astronomie, leur navigation, leur mcanique, leurs
calculs, en comparaison des ntres? Et pourquoi notre loquence et notre
posie n'auraient-elles pas aussi la supriorit?

--Slim, rpondit la sultane, Ricaric vous dduira quelque jour les
raisons de cette diffrence. Il vous dira pourquoi nos tragdies sont
infrieures  celles des Anciens; pour moi, je me chargerai volontiers
de vous montrer que cela est. Je ne vous accuserai point,
continua-t-elle, de n'avoir pas lu les Anciens. Vous avez l'esprit trop
orn pour que leur thtre vous soit inconnu. Or, mettez  part
certaines ides relatives  leurs usages,  leurs moeurs et  leur
religion, et qui ne vous choquent que parce que les conjonctures ont
chang; et convenez que leurs sujets sont nobles, bien choisis,
intressants; que l'action se dveloppe comme d'elle-mme; que leur
dialogue est simple et fort voisin du naturel; que les dnoments n'y
sont pas forcs; que l'intrt n'y est point partag, ni l'action
surcharge par des pisodes. Transportez-vous en ide dans l'le
d'Alindala; examinez tout ce qui s'y passe; coutez tout ce qui s'y dit,
depuis le moment que le jeune Ibrahim et le rus Forfanty y sont
descendus; approchez-vous de la caverne du malheureux Polipsile[68]; ne
perdez pas un mot de ses plaintes, et dites-moi si rien vous tire de
l'illusion. Citez-moi une pice moderne qui puisse supporter le mme
examen et prtendre au mme degr de perfection, et je me tiens pour
vaincue.

[Note 68: _Philoctte_, dans la tragdie de Sophocle; _Forfanty_ est
Ulysse et le _Jeune Ibrahim_ Noptolme.]

--De par Brama, s'cria le sultan en billant, madame a fait une
dissertation acadmique!

--Je n'entends point les rgles, continua la favorite, et moins encore
les mots savants dans lesquels on les a conues; mais je sais qu'il n'y
a que le vrai qui plaise et qui touche. Je sais encore que la perfection
d'un spectacle consiste dans l'imitation si exacte d'une action, que le
spectateur, tromp sans interruption, s'imagine assister  l'action
mme. Or, y a-t-il quelque chose qui ressemble  cela dans ces tragdies
que vous nous vantez?

En admirez-vous la conduite? Elle est ordinairement si complique, que
ce serait un miracle qu'il se ft pass tant de choses en si peu de
temps. La ruine ou la conservation d'un empire, le mariage d'une
princesse, la perte d'un prince, tout cela s'excute en un tour de main.
S'agit-il d'une conspiration, on l'bauche au premier acte; elle est
lie, affermie au second; toutes les mesures sont prises, tous les
obstacles levs, les conspirateurs disposs au troisime; il y aura
incessamment une rvolte, un combat, peut-tre une bataille range: et
vous appellerez cela conduite, intrt, chaleur, vraisemblance! Je ne
vous le pardonnerais jamais,  vous qui n'ignorez pas ce qu'il en cote
quelquefois pour mettre  fin une misrable intrigue et combien la plus
petite affaire de politique absorbe de temps en dmarches, en
pourparlers et en dlibrations.

--Il est vrai, madame, rpondit Slim, que nos pices sont un peu
charges; mais c'est un mal ncessaire; sans le secours des pisodes, on
se morfondrait.

--C'est--dire que, pour donner de l'me  la reprsentation d'un fait,
il ne faut le rendre ni tel qu'il est, ni tel qu'il doit tre. Cela est
du dernier ridicule,  moins qu'il ne soit plus absurde encore de faire
jouer  des violons des ariettes vives et des sonates de mouvement,
tandis que les esprits sont imbus qu'un prince est sur le point de
perdre sa matresse, son trne et la vie.

--Madame, vous avez raison, dit Mangogul; ce sont des airs lugubres
qu'il faut alors; et je vais vous en ordonner.

Mangogul se leva, sortit; et la conversation continua entre Slim,
Ricaric et la favorite.

Au moins, madame, rpliqua Slim, vous ne nierez pas que, si les
pisodes nous tirent de l'illusion, le dialogue nous y ramne. Je ne
vois personne qui l'entende comme nos tragiques.

--Personne n'y entend donc rien, reprit Mirzoza. L'emphase, l'esprit et
le papillotage qui y rgnent sont  mille lieues de la nature. C'est en
vain que l'auteur cherche  se drober; mes yeux percent, et je
l'aperois sans cesse derrire ses personnages. Cinna, Sertorius,
Maxime, milie sont  tout moment les sarbacanes de Corneille. Ce n'est
pas ainsi qu'on s'entretient dans nos anciens Sarrasins. M. Ricaric vous
en traduira, si vous voulez, quelques morceaux; et vous entendrez la
pure nature s'exprimer par leur bouche. Je dirais volontiers aux
modernes: Messieurs, au lieu de donner  tout propos de l'esprit  vos
personnages, placez-les dans des conjonctures qui leur en donnent.

--Aprs ce que madame vient de prononcer de la conduite et du dialogue
de nos drames, il n'y a pas apparence, dit Slim, qu'elle fasse grce
aux dnoments.

--Non, sans doute, reprit la favorite; il y en a cent mauvais pour un
bon. L'un n'est point amen; l'autre est miraculeux. Un auteur est-il
embarrass d'un personnage qu'il a tran de scnes en scnes pendant
cinq actes, il vous le dpche d'un coup de poignard: tout le monde se
met  pleurer; et moi je ris comme une folle. Et puis, a-t-on jamais
parl comme nous dclamons? Les princes et les rois marchent-ils
autrement qu'un homme qui marche bien? Ont-ils jamais gesticul comme
des possds ou des furieux? Les princesses poussent-elles, en parlant,
des sifflements aigus? On suppose que nous avons port la tragdie  un
haut degr de perfection; et moi je tiens presque pour dmontr que, de
tous les genres d'ouvrages de littrature auxquels les Africains se sont
appliqus dans ces derniers sicles, c'est le plus imparfait.

La favorite en tait l de sa sortie contre nos pices de thtre,
lorsque Mangogul rentra.

Madame, lui dit-il, vous m'obligerez de continuer: j'ai, comme vous
voyez, des secrets pour abrger une potique, quand je la trouve longue.

--Je suppose, continua la favorite, un nouveau dbarqu d'Angote, qui
n'ait jamais entendu parler de spectacles, mais qui ne manque ni de sens
ni d'usage; qui connaisse un peu la cour des princes, les manges des
courtisans, les jalousies des ministres et les tracasseries des femmes,
et  qui je dise en confidence: Mon ami, il se fait dans le srail des
mouvements terribles. Le prince, mcontent de son fils en qui il
souponne de la passion pour la Manimonbanda, est homme  tirer de tous
les deux la vengeance la plus cruelle; cette aventure aura, selon toutes
les apparences, des suites fcheuses[69]. Si vous voulez, je vous
rendrai tmoin de tout ce qui se passera. Il accepte ma proposition, et
je le mne dans une loge grille, d'o il voit le thtre qu'il prend
pour le palais du sultan. Croyez-vous que, malgr tout le srieux que
j'affecterais, l'illusion de cet homme durt un instant? Ne
conviendrez-vous pas, au contraire, qu' la dmarche empese des
acteurs,  la bizarrerie de leurs vtements,  l'extravagance de leurs
gestes,  l'emphase d'un langage singulier, rim, cadenc, et  mille
autres dissonances qui le frapperont, il doit m'clater au nez ds la
premire scne et me dclarer ou que je me joue de lui, ou que le prince
et toute sa cour extravaguent?

[Note 69: _Phdre?_]

--Je vous avoue, dit Slim, que cette supposition me frappe: mais ne
pourrait-on pas vous observer qu'on se rend au spectacle avec la
persuasion que c'est l'imitation d'un vnement et non l'vnement mme
qu'on y verra?

--Et cette persuasion, reprit Mirzoza, doit-elle empcher qu'on n'y
reprsente l'vnement de la manire la plus naturelle?

--C'est--dire, madame, interrompit Mangogul, que vous voil  la tte
des frondeurs.

--Et que, si l'on vous en croit, continua Slim, l'empire est menac de
la dcadence du bon got; que la barbarie va renatre et que nous sommes
sur le point de retomber dans l'ignorance des sicles de Mamurrha et
d'Orondado.

--Seigneur, ne craignez rien de semblable. Je hais les esprits chagrins,
et n'en augmenterai pas le nombre. D'ailleurs, la gloire de Sa Hautesse
m'est trop chre pour que je pense jamais  donner atteinte  la
splendeur de son rgne. Mais si l'on nous en croyait, n'est-il pas vrai,
monsieur Ricaric, que les lettres brilleraient peut-tre avec plus
d'clat?

--Comment! dit Mangogul, auriez-vous  ce sujet quelque mmoire 
prsenter  mon snchal?

--Non, seigneur, rpondit Ricaric; mais aprs avoir remerci Votre
Hautesse de la part de tous les gens de lettres du nouvel inspecteur
qu'elle leur a donn, je remontrerais  votre snchal, en toute
humilit, que le choix des savants prposs  la rvision des manuscrits
est une affaire trs-dlicate; qu'on confie ce soin  des gens qui me
paraissent fort au-dessous de cet emploi; et qu'il rsulte de l une
foule de mauvais effets, comme d'estropier de bons ouvrages, d'touffer
les meilleurs esprits, qui, n'ayant pas la libert d'crire  leur
faon, ou n'crivent point du tout, ou font passer chez l'tranger des
sommes considrables avec leurs ouvrages; de donner mauvaise opinion des
matires qu'on dfend d'agiter, et mille autres inconvnients qu'il
serait trop long de dtailler  Votre Hautesse. Je lui conseillerais de
retrancher les pensions  certaines sangsues littraires, qui demandent
sans raison et sans cesse; je parle des glossateurs, antiquaires,
commentateurs et autres gens de cette espce, qui seraient fort utiles
s'ils faisaient bien leur mtier, mais qui ont la malheureuse habitude
de passer sur les choses obscures et d'claircir les endroits clairs. Je
voudrais qu'il veillt  la suppression de presque tous les ouvrages
posthumes, et qu'il ne souffrt point que la mmoire d'un grand auteur
ft ternie par l'avidit d'un libraire qui recueille et publie longtemps
aprs la mort d'un homme des ouvrages qu'il avait condamns  l'oubli
pendant sa vie.

--Et moi, continua la favorite, je lui marquerais un petit nombre
d'hommes distingus, tels que M. Ricaric, sur lesquels il pourrait
rassembler vos bienfaits. N'est-il pas surprenant que le pauvre garon
n'ait pas un sou, tandis que le prcieux chyromant de la Manimonbanda
touche tous les ans mille sequins sur votre trsor?

--Eh bien! madame, rpondit Mangogul, j'en assigne autant  Ricaric sur
ma cassette, en considration des merveilles que vous m'en apprenez.

--Monsieur Ricaric, dit la favorite, il faut aussi que je fasse quelque
chose pour vous; je vous sacrifie le petit ressentiment de mon
amour-propre; et j'oublie, en faveur de la rcompense que Mangogul vient
d'accorder  votre mrite, l'injure qu'il m'a faite.

--Pourrait-on, madame, vous demander quelle est cette injure? reprit
Mangogul.

--Oui, seigneur, et vous l'apprendre. Vous nous embarquez vous-mme dans
un entretien sur les belles-lettres: vous dbutez par un morceau sur
l'loquence moderne, qui n'est pas merveilleux; et lorsque, pour vous
obliger, on se dispose  suivre le triste propos que vous avez jet,
l'ennui et les billements vous prennent; vous vous tourmentez sur votre
fauteuil; vous changez cent fois de posture sans en trouver une bonne;
las enfin de tenir la plus mauvaise contenance du monde, vous prenez
brusquement votre parti; vous vous levez et vous disparaissez: et o
allez-vous encore? peut-tre couter un bijou.

--Je conviens, madame, du fait; mais je n'y vois rien d'offensant. S'il
arrive  un homme de s'ennuyer des belles choses et de s'amuser  en
entendre de mauvaises, tant pis pour lui. Cette injuste prfrence n'te
rien au mrite de ce qu'il a quitt; il en est seulement dclar mauvais
juge. Je pourrais ajouter  cela, madame, que tandis que vous vous
occupiez  la conversion de Slim, je travaillais presque aussi
infructueusement  vous procurer un chteau. Enfin, s'il faut que je
sois coupable, puisque vous l'avez prononc, je vous annonce que vous
avez t venge sur-le-champ.

--Et comment cela? dit la favorite.

--Le voici, rpondit le sultan. Pour me dissiper un peu de la sance
acadmique que j'avais essuye, j'allai interroger quelques bijoux.

--Eh bien! prince?

--Eh bien! je n'en ai jamais entendu de si maussades que les deux sur
lesquels je suis tomb.

--J'en suis au comble de mes joies, reprit la favorite.

--Ils se sont mis  parler l'un et l'autre une langue inintelligible:
j'ai trs-bien retenu tout ce qu'ils ont dit; mais que je meure si j'en
comprends un mot.




CHAPITRE XXXIX.

DIX-HUITIME ET DIX-NEUVIME ESSAIS DE L'ANNEAU.

SPHRODE L'APLATIE ET GIRGIRO L'ENTORTILL. ATTRAPE QUI POURRA.


Cela est singulier, continua la favorite: jusqu' prsent j'avais
imagin que si l'on avait quelques reproches  faire aux bijoux, c'tait
d'avoir parl trs-clairement.

--Oh! parbleu, madame, rpondit Mangogul, ces deux-ci n'en sont pas; et
les entendra qui pourra.

Vous connaissez cette petite femme toute ronde, dont la tte est
enfonce dans les paules,  qui l'on aperoit  peine des bras, qui a
les jambes si courtes et le ventre si dval qu'on la prendrait pour un
magot ou pour un gros embryon mal dvelopp, qu'on a surnomme Sphrode
l'aplatie, qui s'est mis en tte que Brama l'appelait  l'tude de la
gomtrie, parce qu'elle en a reu la figure d'un globe; et qui
consquemment aurait pu se dterminer pour l'artillerie; car de la faon
dont elle est tourne, elle a d sortir du sein de la nature comme un
boulet de la bouche d'un canon.

J'ai voulu savoir des nouvelles de son bijou, et je l'ai questionn;
mais ce vorticose s'est expliqu en termes d'une gomtrie si profonde,
que je ne l'ai point entendu, et que peut-tre ne s'entendait-il pas
lui-mme. Ce n'tait que lignes droites, surfaces concaves, quantits
donnes, longueur, largeur, profondeur, solides, forces vives, forces
mortes, cne, cylindre, sections coniques, courbes, courbes lastiques,
courbe rentrant en elle-mme, avec son point conjugu...

--Que Votre Hautesse me fasse grce du reste! s'cria douloureusement la
favorite. Vous avez une cruelle mmoire. Cela est  prir. J'en aurai,
je crois, la migraine plus de huit jours. Par hasard, l'autre serait-il
aussi rjouissant?

--Vous allez en juger, rpondit Mangogul. De par l'orteil de Brama, j'ai
fait un prodige; j'ai retenu son amphigouri mot pour mot, bien qu'il
soit tellement dnu de sens et de clart, que si vous m'en donniez une
fine et critique exposition, vous me feriez, madame, un prsent
gracieux.

--Comment avez-vous dit, prince? s'cria Mirzoza: je veux mourir si vous
n'avez drob cette phrase  quelqu'un.

--Je ne sais comment cela s'est fait, rpondit Mangogul; car ces deux
bijoux sont aujourd'hui les seules personnes  qui j'aie donn audience.
Le dernier sur qui j'ai tourn mon anneau, aprs avoir gard le silence
un moment, a dit, comme s'il se ft adress  une assemble:

     Messieurs,

     Je me dispenserai de chercher, au mpris de ma propre raison,
     un modle de penser et de m'exprimer. Si toutefois j'avance
     quelque chose de neuf, ce ne sera point affectation; le sujet
     me l'aura fourni: si je rpte ce qui aura t dit, je l'aurai
     pens comme les autres.

     Que l'ironie ne vienne point tourner en ridicule ce dbut, et
     m'accuser de n'avoir rien lu, ou d'avoir lu en pure perte; un
     bijou comme moi n'est fait ni pour lire, ni pour profiter de
     ses lectures, ni pour pressentir une objection, ni pour y
     rpondre.

     Je ne me refuserai point aux rflexions et aux ornements
     proportionns  mon sujet, d'autant plus qu' cet gard il est
     d'une extrme modestie, n'en permettant ni la quantit ni
     l'clat; mais j'viterai de descendre dans ces petits et menus
     dtails qui sont le partage d'un orateur strile; je serais au
     dsespoir d'tre souponn de ce dfaut.

     Aprs vous avoir instruits, messieurs, de ce que vous devez
     attendre de mes dcouvertes et de mon locution, quelques coups
     de pinceau suffiront pour vous esquisser mon caractre.

     Il y a, vous le savez tous, messieurs, comme moi, deux sortes
     de bijoux: des bijoux orgueilleux, et des bijoux modestes; les
     premiers veulent primer et tenir partout le haut bout; les
     seconds, au contraire, affectent de se prter, et se prsentent
     d'un air soumis. Cette double intention se manifeste dans les
     projets de l'excution, et les dtermine les uns et les autres
      agir selon le gnie qui les guide.

     Je crus, par attachement aux prjugs de la premire
     ducation, que je m'ouvrirais une carrire plus sre, plus
     facile et plus gracieuse, si je prfrais le rle de l'humilit
      celui de l'orgueil, et je m'offris avec une pudeur enfantine
     et des supplications engageantes  tous ceux que j'eus le
     bonheur de rencontrer.

     Mais que les temps sont malheureux! aprs dix fois plus de
     _mais_, de _si_ et de _comme_ qu'il n'en fallait pour
     impatienter le plus dsoeuvr de tous les bijoux, on accepta
     mes services. Hlas! ce ne fut pas longtemps: mon premier
     possesseur, se livrant  l'clat flatteur d'une conqute
     nouvelle, me dlaissa, et je retombai dans le dsoeuvrement.

     Je venais de perdre un trsor, et je ne me flattais point que
     la fortune m'en ddommagerait; en effet, la place vacante fut
     occupe, mais non remplie, par un sexagnaire en qui la bonne
     volont manquait moins que le moyen.

     Il travailla de toutes ses forces  m'ter la mmoire de mon
     tat pass. Il eut pour moi toutes ces manires reconnues pour
     polies et concurrentes dans la carrire que je suivais; mais
     ses efforts ne prvinrent point mes regrets.

     Si l'industrie, qui n'a jamais, dit-on, rest court, lui fit
     trouver dans les trsors de la facult naturelle quelque
     adoucissement  ma peine, cette compensation me parut
     insuffisante, en dpit de mon imagination, qui se fatiguait
     vainement  chercher des rapports nouveaux, et mme  en
     supposer d'imaginaires.

     Tel est l'avantage de la primaut, qu'elle saisit l'ide et
     fait barrire  tout ce qui veut ensuite se prsenter sous
     d'autres formes; et telle est, le dirai-je  notre honte? la
     nature ingrate des bijoux, que devant eux la bonne volont
     n'est jamais rpute pour le fait.

     La remarque me parat si naturelle, que, sans en tre
     redevable  personne, je ne pense pas tre le seul  qui elle
     soit venue; mais si quelqu'un avant moi en a t touch, du
     moins je suis, messieurs, le premier qui entreprends, par sa
     manifestation, d'en faire valoir le mrite  vos yeux.

     Je n'ai garde de savoir mauvais gr  ceux qui ont lev la
     voix jusqu'ici, d'avoir manqu ce trait, mon amour-propre se
     trouvant trop satisfait de pouvoir, aprs un si grand nombre
     d'orateurs, prsenter mon observation comme quelque chose de
     neuf...

--Ah! prince, s'cria vivement Mirzoza, il me semble que j'entends le
chyromant de la Manimonbanda: adressez-vous  cet homme, et vous aurez
l'interprtation fine et critique dont vous attendriez inutilement de
tout autre le prsent gracieux.

L'auteur africain dit que Mangogul sourit et continua; mais je n'ai
garde, ajoute-t-il, de rapporter le reste de son discours. Si ce
commencement n'a pas autant amus que les premires pages de la fe
Taupe, la suite serait plus ennuyeuse que les dernires de la fe
Moustache[70].

[Note 70: Voir _Tanza et Nadarn_. Tout ce discours est une
critique de la manire de Crbillon fils.]




CHAPITRE XL.

RVE DE MIRZOZA.


Aprs que Mangogul eut achev le discours acadmique de Girgiro
l'entortill, il fit nuit, et l'on se coucha.

Cette nuit, la favorite pouvait se promettre un sommeil profond; mais la
conversation de la veille lui revint dans la tte en dormant; et les
ides qui l'avaient occupe se mlant avec d'autres, elle fut tracasse
par un songe bizarre, qu'elle ne manqua pas de raconter au sultan.

J'tais, lui dit-elle, dans mon premier somme lorsque je me suis sentie
transporte dans une galerie immense toute pleine de livres: je ne vous
dirai rien de ce qu'ils contenaient; ils furent alors pour moi ce qu'ils
sont pour bien d'autres qui ne dorment pas: je ne regardai pas un seul
titre; un spectacle plus frappant m'attira tout entire.

D'espace en espace, entre les armoires qui renfermaient les livres,
s'levaient des pidestaux sur lesquels taient poss des bustes de
marbre et d'airain d'une grande beaut: l'injure des temps les avait
pargns;  quelques lgres dfectuosits prs, ils taient entiers et
parfaits; ils portaient empreintes cette noblesse et cette lgance que
l'antiquit a su donner  ses ouvrages; la plupart avaient de longues
barbes, de grands fronts comme le vtre, et la physionomie intressante.

J'tais inquite de savoir leurs noms et de connatre leur mrite,
lorsqu'une femme[71] sortit de l'embrasure d'une fentre, et m'aborda:
sa taille tait avantageuse, son pas majestueux et sa dmarche noble; la
douceur et la fiert se confondaient dans ses regards; et sa voix avait
je ne sais quel charme qui pntrait; un casque, une cuirasse, avec une
jupe flottante de satin blanc, faisaient tout son ajustement. Je
connais votre embarras, me dit-elle, et je vais satisfaire votre
curiosit. Les hommes dont les bustes vous ont frappe furent mes
favoris; ils ont consacr leurs veilles  perfectionner des beaux-arts,
dont on me doit l'invention: ils vivaient dans les pays de la terre les
plus polics, et leurs crits, qui ont fait les dlices de leurs
contemporains, sont l'admiration du sicle prsent. Approchez-vous, et
vous apercevrez en bas-reliefs, sur les pidestaux qui soutiennent leurs
bustes, quelque sujet intressant qui vous indiquera du moins le
caractre de leurs crits.

[Note 71: Minerve.]

Le premier buste que je considrai tait un vieillard majestueux qui me
parut aveugle[72]: il avait, selon toute apparence, chant des combats;
car c'taient les sujets des cts de son pidestal; une seule figure
occupait la face antrieure; c'tait un jeune hros: il avait la main
pose sur la garde de son cimeterre, et l'on voyait un bras de femme qui
l'arrtait par les cheveux, et qui semblait temprer sa colre.

[Note 72: Homre.]

On avait plac vis--vis de ce buste celui d'un jeune homme[73];
c'tait la modestie mme: ses regards taient tourns sur le vieillard
avec une attention marque: il avait aussi chant la guerre et les
combats; mais ce n'tait pas les seuls sujets qui l'avaient occup; car
des bas-reliefs qui l'environnaient, le principal reprsentait d'un ct
des laboureurs courbs sur leurs charrues, et travaillant  la culture
des terres, et de l'autre, des bergers tendus sur l'herbe et jouant de
la flte entre leurs moutons et leurs chiens.

[Note 73: Virgile.]

Le buste plac au-dessous du vieillard, et du mme ct, avait le
regard effar[74]; il semblait suivre de l'oeil quelque objet qui
fuyait, et l'on avait reprsent au-dessous une lyre jete au hasard,
des lauriers disperss, des chars briss et des chevaux fougueux
chapps dans une vaste plaine.

[Note 74: Pindare.]

Je vis, en face de celui-ci, un buste qui m'intressa[75]; il me semble
que je le vois encore; il avait l'air fin, le nez aquilin et pointu, le
regard fixe et le ris malin. Les bas-reliefs dont on avait orn son
pidestal taient si chargs, que je ne finirais point si j'entreprenais
de vous les dcrire.

[Note 75: Horace.]

Aprs en avoir examin quelques autres, je me mis  interroger ma
conductrice.

Quel est celui-ci, lui demandai-je, qui porte la vrit sur ses lvres
et la probit sur son visage?

--Ce fut, me dit-elle, l'ami et la victime de l'une et de l'autre. Il
s'occupa, tant qu'il vcut,  rendre ses concitoyens clairs et
vertueux; et ses concitoyens ingrats lui trent la vie[76].

[Note 76: Socrate.]

--Et ce buste qu'on a mis au-dessous?

--Lequel? celui qui parat soutenu par les Grces qu'on a sculptes sur
les faces de son pidestal?

--Celui-l mme.

--C'est le disciple[77] et l'hritier de l'esprit et des maximes du
vertueux infortun dont je vous ai parl.

[Note 77: Platon.]

--Et ce gros joufflu, qu'on a couronn de pampre et de myrte, qui
est-il?

--C'est un philosophe aimable[78], qui fit son unique occupation de
chanter et de goter le plaisir. Il mourut entre les bras de la Volupt.

[Note 78: Anacron.]

--Et cet autre aveugle?

--C'est[79]... me dit-elle.

[Note 79: La Motte?]

Mais je n'attendis pas sa rponse: il me sembla que j'tais en pays de
connaissance; et je m'approchai avec prcipitation du buste qu'on avait
plac en face[80]. Il tait pos sur un trophe des diffrents attributs
des sciences et des arts: les Amours foltraient entre eux sur un des
cts de son pidestal. On avait group sur l'autre les gnies de la
politique, de l'histoire et de la philosophie. On voyait sur le
troisime, ici deux armes ranges en bataille: l'tonnement et
l'horreur rgnaient sur tous les visages; on y dcouvrait aussi des
vestiges de l'admiration et de la piti. Ces sentiments naissaient
apparemment des objets qui s'offraient  la vue. C'tait un jeune homme
expirant, et  ses cts un guerrier plus g qui tournait ses armes
contre lui-mme. Tout tait dans ces figures de la dernire beaut; et
le dsespoir de l'une, et la langueur mortelle qui parcourait les
membres de l'autre. Je m'approchai, et je lus au-dessous en lettres
d'or:

[Note 80: Voltaire.]

    ......... Hlas! c'tait son fils[81]!

[Note 81: Vers de _la Henriade_, chant VIII, v. 260.]

L on avait sculpt un soudan furieux qui enfonait un poignard dans le
sein d'une jeune personne,  la vue d'un peuple nombreux. Les uns
dtournaient les yeux, et les autres fondaient en larmes. On avait grav
ces mots autour de ce bas-relief:

    Est-ce vous, Nrestan[82]?.......

[Note 82: Vers de _Zare_, acte V, scne IX.]

J'allais passer  d'autres bustes, lorsqu'un bruit soudain me fit
tourner la tte. Il tait occasionn par une troupe d'hommes vtus de
longues robes noires, qui se prcipitaient en foule dans la galerie. Les
uns portaient des encensoirs d'o s'exhalait une vapeur grossire, les
autres des guirlandes d'oeillet d'Inde et d'autres fleurs cueillies
sans choix, et arranges sans got. Ils s'attrouprent autour des
bustes, et les encensrent en chantant des hymnes en deux langues qui me
sont inconnues. La fume de leur encens s'attachait aux bustes,  qui
leurs couronnes donnaient un air tout  fait ridicule. Mais les antiques
reprirent bientt leur tat, et je vis les couronnes se faner et tomber
 terre sches. Il s'leva entre ces espces de barbares une
querelle[83] sur ce que quelques-uns n'avaient pas, au gr des autres,
flchi le genou assez bas; et ils taient sur le point d'en venir aux
mains, lorsque ma conductrice les dispersa d'un regard et rtablit le
calme dans sa demeure.

[Note 83: Querelle des anciens et des modernes.]

Ils taient  peine clipss, que je vis entrer par une porte oppose
une longue file de pygmes. Ces petits hommes n'avaient pas deux coudes
de hauteur, mais en rcompense ils portaient des dents fort aigus et
des ongles fort longs. Ils se sparrent en plusieurs bandes, et
s'emparrent des bustes. Les uns tchaient d'gratigner les bas-reliefs,
et le parquet tait jonch des dbris de leurs ongles; d'autres plus
insolents s'levaient les uns sur les paules des autres,  la hauteur
des ttes, et leur donnaient des croquignoles[84]. Mais ce qui me
rjouit beaucoup, ce fut d'apercevoir que ces croquignoles, loin
d'atteindre le nez du buste, revenaient sur celui du pygme. Aussi, en
les considrant de fort prs, les trouvai-je presque tous camus.

[Note 84: Les critiques.]

Vous voyez, me dit ma conductrice, quelle est l'audace et le chtiment
de ces myrmidons. Il y a longtemps que cette guerre dure, et toujours 
leur dsavantage. J'en use moins svrement avec eux qu'avec les robes
noires. L'encens de ceux-ci pourrait dfigurer les bustes; les efforts
des autres finissent presque toujours par en augmenter l'clat. Mais
comme vous n'avez plus qu'une heure ou deux  demeurer ici, je vous
conseille de passer  de nouveaux objets.

Un grand rideau s'ouvrit  l'instant, et je vis un atelier occup par
une autre sorte de pygmes: ceux-ci n'avaient ni dents ni ongles, mais
en revanche ils taient arms de rasoirs et de ciseaux. Ils tenaient
entre leurs mains des ttes qui paraissaient animes, et s'occupaient 
couper  l'une les cheveux,  arracher  l'autre le nez et les oreilles,
 crever l'oeil droit  celle-ci, l'oeil gauche  celle-l, et  les
dissquer presque toutes. Aprs cette belle opration, ils se mettaient
 les considrer et  leur sourire, comme s'ils les eussent trouves les
plus jolies du monde. Les pauvres ttes avaient beau jeter les hauts
cris, ils ne daignaient presque pas leur rpondre. J'en entendis une qui
redemandait son nez, et qui reprsentait qu'il ne lui tait pas possible
de se montrer sans cette pice.

Eh! tte ma mie, lui rpondit le pygme, vous tes folle. Ce nez, qui
fait votre regret, vous dfigurait. Il tait long, long... Vous n'auriez
jamais fait fortune avec cela. Mais depuis qu'on vous l'a raccourci,
taill, vous tes charmante; et l'on vous courra...[85]

[Note 85: Les abrviateurs, compilateurs de morceaux choisis,
censeurs.]

Le sort de ces ttes m'attendrissait, lorsque j'aperus plus loin
d'autres pygmes plus charitables qui se tranaient  terre avec des
lunettes. Ils ramassaient des nez et des oreilles, et les rajustaient 
quelques vieilles ttes  qui le temps les avait enleves[86].

[Note 86: Les commentateurs, scoliastes, etc.]

Il y en avait entre eux, mais en petit nombre, qui y russissaient; les
autres mettaient le nez  la place de l'oreille, ou l'oreille  la place
du nez, et les ttes n'en taient que plus dfigures.

J'tais fort empresse de savoir ce que toutes ces choses signifiaient;
je le demandai  ma conductrice, et elle avait la bouche ouverte pour me
rpondre, lorsque je me suis rveille en sursaut.

--Cela est cruel, dit Mangogul; cette femme vous aurait dvelopp bien
des mystres. Mais  son dfaut je serais d'avis que nous nous
adressassions  mon joueur de gobelets Bloculocus.

--Qui? reprit la favorite, ce nigaud  qui vous avez accord le
privilge exclusif de montrer la lanterne magique dans votre cour!

--Lui-mme, rpondit le sultan; il nous interprtera votre songe, ou
personne.

Qu'on appelle Bloculocus, dit Mangogul.




CHAPITRE XLI.

VINGT-UNIME ET VINGT-DEUXIME ESSAIS DE L'ANNEAU.

FRICAMONE ET CALLIPIGA.


L'auteur africain ne nous dit point ce que devint Mangogul, en attendant
Bloculocus. Il y a toute apparence qu'il sortit, qu'il alla consulter
quelques bijoux, et que, satisfait de ce qu'il en avait appris, il
rentra chez la favorite, en poussant les cris de joie qui commencent ce
chapitre.

Victoire! victoire! s'cria-t-il. Vous triomphez, madame; et le
chteau, les porcelaines et le petit sapajou sont  vous.

--C'est gl, sans doute? reprit la favorite...

--Non, madame, non, ce n'est point gl, interrompit le sultan. C'est
une autre.

--Ah! prince, dit la favorite, ne m'enviez pas plus longtemps l'avantage
de connatre ce phnix...

--Eh bien! c'est...: qui l'aurait jamais cru?

--C'est?... dit la favorite.

--Fricamone, rpondit Mangogul.

--Fricamone! reprit Mirzoza: je ne vois rien d'impossible  cela. Cette
femme a pass en couvent la plus grande partie de sa jeunesse; et depuis
qu'elle en est sortie, elle a men la vie la plus difiante et la plus
retire. Aucun homme n'a mis le pied chez elle; et elle s'est rendue
comme l'abbesse d'un troupeau de jeunes dvotes qu'elle forme  la
perfection, et dont sa maison ne dsemplit pas. Il n'y avait rien 
faire l pour vous autres, ajouta la favorite en souriant et secouant la
tte.

--Madame, vous avez raison, dit Mangogul. J'ai questionn son bijou:
point de rponse. J'ai redoubl la vertu de ma bague en la frottant et
refrottant: rien n'est venu. Il faut, me disais-je  moi-mme, que ce
bijou soit sourd. Et je me disposais  laisser Fricamone sur le lit de
repos o je l'avais trouve, lorsqu'elle s'est mise  parler, par la
bouche, s'entend.

Chre Acaris, s'criait-elle, que je suis heureuse dans ces moments que
je drobe  tout ce qui m'obsde, pour me livrer  toi! Aprs ceux que
je passe entre tes bras, ce sont les plus doux de ma vie... Rien ne me
distrait; autour de moi tout est dans le silence; mes rideaux
entr'ouverts n'admettent de jour que ce qu'il en faut pour m'incliner 
la tendresse et te voir. Je commande  mon imagination: elle t'voque,
et d'abord je te vois... Chre Acaris! que tu me parais belle!... Oui,
ce sont l tes yeux, c'est ton souris, c'est ta bouche... Ne me cache
point cette gorge naissante. Souffre que je la baise... Je ne l'ai point
assez vue... Que je la baise encore!... Ah! laisse-moi mourir sur
elle... Quelle fureur me saisit! Acaris! chre Acaris, o es-tu?...
Viens donc, chre Acaris... Ah! chre et tendre amie, je te le jure, des
sentiments inconnus se sont empars de mon me. Elle en est remplie,
elle en est tonne, elle n'y suffit pas... Coulez, larmes dlicieuses;
coulez, et soulagez l'ardeur qui me dvore... Non, chre Acaris, non,
cet Alizali, que tu me prfres, ne t'aime point comme moi... Mais
j'entends quelque bruit... Ah! c'est Acaris, sans doute... Viens, chre
me, viens...

--Fricamone ne se trompait point, continua Mangogul: c'tait Acaris, en
effet. Je les ai laisses s'entretenir ensemble, et fortement persuad
que le bijou de Fricamone continuerait d'tre discret, je suis accouru
vous apprendre que j'ai perdu.

--Mais, reprit la sultane, je n'entends rien  cette Fricamone. Il faut
qu'elle soit folle, ou qu'elle ait de cruelles vapeurs. Non, prince,
non; j'ai plus de conscience que vous ne m'en supposez. Je n'ai rien 
objecter  cette preuve. Mais je sens l quelque chose qui me dfend de
m'en prvaloir. Et je ne m'en prvaudrai point. Voil qui est dcid. Je
ne voudrai jamais de votre chteau, ni de vos porcelaines, ou je les
aurai  meilleurs titres.

--Madame, lui rpondit Mangogul, je ne vous conois pas. Vous tes d'une
difficult qui passe. Il faut que vous n'ayez pas bien regard le petit
sapajou.

--Prince, je l'ai bien vu, rpliqua Mirzoza. Je sais qu'il est charmant.
Mais je souponne cette Fricamone de n'tre pas mon fait. Si c'est votre
envie qu'il m'appartienne un jour, adressez-vous ailleurs.

--Ma foi, madame, reprit Mangogul aprs y avoir bien pens, je ne vois
plus que la matresse de Mirolo qui puisse vous faire gagner.

--Ah! prince, vous rvez, lui rpondit la favorite. Je ne connais point
votre Mirolo; mais quel qu'il soit, puisqu'il a une matresse, ce n'est
pas pour rien.

--Vraiment vous avez raison, dit Mangogul; cependant je gagerais bien
encore que le bijou de Callipiga ne sait rien de rien.


--Accordez-vous donc, continua la favorite. De deux choses l'une: ou le
bijou de Callipiga... Mais j'allais m'embarquer dans un raisonnement
ridicule... Faites, prince, tout ce qu'il vous plaira: consultez le
bijou de Callipiga; s'il se tait, tant pis pour Mirolo, tant mieux pour
moi.

Mangogul partit et se trouva dans un instant  ct du sofa jonquille,
brod en argent, sur lequel Callipiga reposait. Il eut  peine tourn sa
bague sur elle, qu'il entendit une voix sourde qui murmurait le discours
suivant:

Que me demandez-vous? je ne comprends rien  vos questions. On ne songe
seulement pas  moi. Il me semble pourtant que j'en vaux bien un autre.
Mirolo passe souvent  ma porte, il est vrai,
mais.......................

     (Il y a dans cet endroit une lacune considrable. La rpublique
     des lettres aurait certainement obligation  celui qui nous
     restituerait le discours du bijou de Callipiga, dont il ne nous
     reste que les deux dernires lignes. Nous invitons les savants
      les mditer et  voir si cette lacune ne serait point une
     omission volontaire de l'auteur, mcontent de ce qu'il avait
     dit, et qui ne trouvait rien de mieux  dire.)

....... On dit que mon rival aurait des autels au del des Alpes.
Hlas! sans Mirolo, l'univers entier m'en lverait.

Mangogul revint aussitt au srail et rpta  la favorite la plainte du
bijou de Callipiga, mot pour mot; car il avait la mmoire merveilleuse.

Il n'y a rien l, madame, lui dit-il, qui ne vous donne gagn; je vous
abandonne tout, et vous en remercierez Callipiga, quand vous le jugerez
 propos.

--Seigneur, lui rpondit srieusement Mirzoza, c'est  la vertu la mieux
confirme que je veux devoir mon avantage, et non pas...

--Mais, madame, reprit le sultan, je n'en connais pas de mieux confirme
que celle qui a vu l'ennemi de si prs.

--Et moi, prince, rpliqua la favorite, je m'entends bien; et voici
Slim et Bloculocus qui nous jugeront.

Slim et Bloculocus entrrent aussitt; Mangogul les mit au fait, et ils
dcidrent tous deux en faveur de Mirzoza.




CHAPITRE XLII.

LES SONGES.


Seigneur, dit la favorite  Bloculocus, il faut encore que vous me
rendiez un service. Il m'est pass la nuit dernire par la tte une
foule d'extravagances. C'est un songe; mais Dieu sait quel songe! et
l'on m'a assur que vous tiez le premier homme du Congo pour dchiffrer
les songes. Dites-moi donc vite ce que signifie celui-ci; et tout de
suite elle lui conta le sien.

--Madame, lui rpondit Bloculocus, je suis assez mdiocre
onirocritique...

--Ah! sauvez-moi, s'il vous plat, les termes de l'art, s'cria la
favorite: laissez l la science, et parlez-moi raison.

--Madame, lui dit Bloculocus, vous allez tre satisfaite: j'ai sur les
songes quelques ides singulires; c'est  cela seul que je dois
peut-tre l'honneur de vous entretenir, et l'pithte de songe-creux: je
vais vous les exposer le plus clairement qu'il me sera possible.

--Vous n'ignorez pas, madame, continua-t-il, ce que le gros des
philosophes, avec le reste des hommes, dbite l-dessus. Les objets,
disent-ils, qui nous ont vivement frapps le jour occupent notre me
pendant la nuit; les traces qu'ils ont imprimes, durant la veille, dans
les fibres de notre cerveau, subsistent; les esprits animaux, habitus 
se porter dans certains endroits, suivent une route qui leur est
familire; et de l naissent ces reprsentations involontaires qui nous
affligent ou qui nous rjouissent. Dans ce systme, il semblerait qu'un
amant heureux devrait toujours tre bien servi par ses rves; cependant
il arrive souvent qu'une personne qui ne lui est pas inhumaine quand il
veille, le traite en dormant comme un ngre, ou qu'au lieu de possder
une femme charmante, il ne rencontre dans ses bras qu'un petit monstre
contrefait.

--Voil prcisment mon aventure de la nuit dernire, interrompit
Mangogul; car je rve presque toutes les nuits; c'est une maladie de
famille: et nous rvons tous de pre en fils, depuis le sultan Togrul
qui rvait en 743,500,000,002, et qui commena. Or donc, la nuit
dernire, je vous voyais, madame, dit-il  Mirzoza. C'tait votre peau,
vos bras, votre gorge, votre col, vos paules, ces chairs fermes, cette
taille lgre, cet embonpoint incomparable, vous-mme enfin;  cela prs
qu'au lieu de ce visage charmant, de cette tte adorable que je
cherchais, je me trouvai nez  nez avec le museau d'un doguin.

Je fis un cri horrible; Kotluk, mon chambellan, accourut et me demanda
ce que j'avais: Mirzoza, lui rpondis-je  moiti endormi, vient
d'prouver la mtamorphose la plus hideuse; elle est devenue danoise.
Kotluk ne jugea pas  propos de me rveiller; il se retira, et je me
rendormis; mais je puis vous assurer que je vous reconnus  merveille,
vous, votre corps et la tte du chien. Bloculocus m'expliquera-t-il ce
phnomne?

--Je n'en dsespre pas, rpondit Bloculocus, pourvu que Votre Hautesse
convienne avec moi d'un principe fort simple: c'est que tous les tres
ont une infinit de rapports les uns avec les autres par les qualits
qui leur sont communes; et que c'est un certain assemblage de qualits
qui les caractrise et qui les distingue.

--Cela est clair, rpliqua Mirzoza; Ipsifile a des pieds, des mains, une
bouche, comme une femme d'esprit...

--Et Pharasmane, ajouta Mangogul, porte son pe comme un homme de
coeur.

--Si l'on n'est pas suffisamment instruit des qualits dont l'assemblage
caractrise telle ou telle espce, ou si l'on juge prcipitamment que
cet assemblage convient ou ne convient pas  tel ou tel individu, on
s'expose  prendre du cuivre pour de l'or, un strass pour un brillant,
un calculateur pour un gomtre, un phrasier pour un bel esprit, Criton
pour un honnte homme, et Phdime pour une jolie femme, ajouta la
sultane.

--Eh bien, madame, savez-vous ce que l'on pourrait dire, reprit
Bloculocus, de ceux qui portent ces jugements?

--Qu'ils rvent tout veills, rpondit Mirzoza.

--Fort bien, madame, continua Bloculocus; et rien n'est plus
philosophique ni plus exact en mille rencontres que cette expression
familire: _je crois que vous rvez_; car rien n'est plus commun que des
hommes qui s'imaginent raisonner, et qui ne font que rver les yeux
ouverts.

--C'est bien de ceux-l, interrompit la favorite, qu'on peut dire,  la
lettre, que toute la vie n'est qu'un songe.

--Je ne peux trop m'tonner, madame, reprit Bloculocus, de la facilit
avec laquelle vous saisissez des notions assez abstraites. Nos rves ne
sont que des jugements prcipits qui se succdent avec une rapidit
incroyable, et qui, rapprochant des objets qui ne se tiennent que par
des qualits fort loignes, en composent un tout bizarre.

--Oh! que je vous entends bien, dit Mirzoza; et c'est un ouvrage en
marqueterie, dont les pices rapportes sont plus ou moins nombreuses,
plus ou moins rgulirement places, selon qu'on a l'esprit plus vif,
l'imagination plus rapide et la mmoire plus fidle: ne serait-ce pas
mme en cela que consisterait la folie? et lorsqu'un habitant des
Petites-Maisons s'crie qu'il voit des clairs, qu'il entend gronder le
tonnerre, et que des prcipices s'entr'ouvrent sous ses pieds; ou
qu'Ariadn, place devant son miroir, se sourit  elle-mme, se trouve
les yeux vifs, le teint charmant, les dents belles et la bouche petite,
ne serait-ce pas que ces deux cervelles, dranges, trompes par des
rapports fort loigns, regardent des objets imaginaires comme prsents
et rels?

--Vous y tes, madame; oui, si l'on examine bien les fous, dit
Bloculocus, on sera convaincu que leur tat n'est qu'un rve continu.

--J'ai, dit Slim en s'adressant  Bloculocus, par devers moi quelques
faits auxquels vos ides s'appliquent  merveille: ce qui me dtermine 
les adopter. Je rvai une fois que j'entendais des hennissements, et que
je voyais sortir de la grande mosque deux files parallles d'animaux
singuliers; ils marchaient gravement sur leurs pieds de derrire; le
capuchon, dont leurs museaux taient affubls, perc de deux trous,
laissait sortir deux longues oreilles mobiles et velues; et des manches
fort longues leur enveloppaient les pieds de devant. Je me tourmentai
beaucoup dans le temps pour trouver quelque sens  cette vision; mais je
me rappelle aujourd'hui que j'avais t la veille  Montmartre.

Une autre fois que nous tions en campagne, commands par le grand
sultan Erguebzed en personne, et que, harass d'une marche force, je
dormais dans ma tente, il me sembla que j'avais  solliciter au divan la
conclusion d'une affaire importante; j'allai me prsenter au conseil de
la rgence; mais jugez combien je dus tre tonn: je trouvai la salle
pleine de rteliers, d'auges, de mangeoires et de cages  poulets; et je
ne vis dans le fauteuil du grand snchal qu'un boeuf qui ruminait; 
la place du sraskier, qu'un mouton de Barbarie; sur le banc du
teftardar, qu'un aigle  bec crochu et  longues serres; au lieu du
kiaia et du cadilesker, que deux gros hiboux en fourrures; et pour
vizirs, que des oies avec des queues de paon: je prsentai ma requte,
et j'entendis  l'instant un tintamarre dsespr qui me rveilla.

--Voil-t-il pas un rve bien difficile  dchiffrer? dit Mangogul; vous
aviez alors une affaire au divan, et vous ftes, avant que de vous y
rendre, un tour  la mnagerie; mais moi, seigneur Bloculocus, vous ne
me dites rien de ma tte de chien?

--Prince, rpondit Bloculocus, il y a cent  parier contre un que madame
avait, ou que vous aviez aperu  quelque autre une palatine de queues
de martre, et que les danois vous frapprent la premire fois que vous
en vtes: il y a l dix fois plus de rapports qu'il n'en fallait pour
exercer votre me pendant la nuit; la ressemblance de la couleur vous
fit substituer une crinire  une palatine, et tout de suite vous
planttes une vilaine tte de chien  la place d'une trs-belle tte de
femme.

--Vos ides me paraissent justes, rpondit Mangogul; que ne les
mettez-vous au jour? elles pourraient contribuer au progrs de la
divination par les songes, science importante qu'on cultivait beaucoup
il y a deux mille ans, et qu'on a trop nglige depuis. Un autre
avantage de votre systme, c'est qu'il ne manquerait pas de rpandre des
lumires sur plusieurs ouvrages tant anciens que modernes, qui ne sont
qu'un tissu de rveries, comme le _Trait des ides_ de Platon, les
_Fragments_ d'Herms-Trismgiste, les _Paradoxes littraires_ du pre
H...[87], le _Newton_, l'_Optique des couleurs_, et la _Mathmatique
universelle_ d'un certain bramine[88]; par exemple, ne nous diriez-vous
pas, monsieur le devin, ce qu'Orcotome avait vu pendant le jour quand il
rva son hypothse? Ce que le pre C... avait rv quand il se mit 
fabriquer son orgue des couleurs? et quel avait t le songe de
Clobule, quand il composa sa tragdie?

[Note 87: Le P. Hardouin, jsuite, auteur de l'_Apologie d'Homre_,
o l'on explique le vritable dessein de son _Iliade_ et de sa
_Thomythologie_. 1716. Il a aussi retrouv la _situation du paradis
terrestre_.]

[Note 88: Le P. Castel, dj nomm.]

--Avec un peu de mditation j'y parviendrais, seigneur, rpondit
Bloculocus; mais je rserve ces phnomnes dlicats pour le temps o je
donnerai au public ma traduction de _Philoxne_, dont je supplie Votre
Hautesse de m'accorder le privilge.

--Trs-volontiers, dit Mangogul; mais qu'est-ce que ce Philoxne?

--Prince, reprit Bloculocus, c'est un auteur grec qui a trs-bien
entendu la matire des songes.

--Vous savez donc le grec?...

--Moi, seigneur, point du tout.

--Ne m'avez-vous pas dit que vous traduisiez Philoxne, et qu'il avait
crit en grec?

--Oui, seigneur; mais il n'est pas ncessaire d'entendre une langue pour
la traduire, puisque l'on ne traduit que pour des gens qui ne
l'entendent point.

--Cela est merveilleux, dit le sultan; seigneur Bloculocus, traduisez
donc le grec sans le savoir; je vous donne ma parole que je n'en dirai
mot  personne, et que je ne vous en honorerai pas moins
singulirement.




CHAPITRE XLIII.

VINGT-TROISIME ESSAI DE L'ANNEAU.

FANNI.


Il restait encore assez de jour, lorsque cette conversation finit, ce
qui dtermina Mangogul  faire un essai de son anneau avant que de se
retirer dans son appartement, ne ft-ce que pour s'endormir sur des
ides plus gaies que celles qui l'avaient occup jusqu'alors: il se
rendit aussitt chez Fanni; mais il ne la trouva point; il y revint
aprs souper; elle tait encore absente: il remit donc son preuve au
lendemain matin.

Mangogul tait aujourd'hui, dit l'auteur africain dont nous traduisons
le journal,  neuf heures et demie chez Fanni. On venait de la mettre au
lit. Le sultan s'approcha de son oreiller, la contempla quelque temps,
et ne put concevoir comment, avec si peu de charmes, elle avait couru
tant d'aventures.

Fanni est si blonde qu'elle en est fade; grande, _dgingande_, elle a
la dmarche indcente; point de traits, peu d'agrments, un air
d'intrpidit qui n'est passable qu' la cour; pour de l'esprit, on lui
en reconnat tout ce que la galanterie en peut communiquer, et il faut
qu'une femme soit ne bien imbcile pour n'avoir pas au moins du jargon,
aprs une vingtaine d'intrigues; car Fanni en tait l.

Elle appartenait, en dernier ressort,  un homme fait  son caractre.
Il ne s'effarouchait gure de ses infidlits, sans tre toutefois aussi
bien inform que le public, jusqu'o elles taient pousses. Il avait
pris Fanni par caprice, et il la gardait par habitude; c'tait comme un
mnage arrang. Ils avaient pass la nuit au bal, s'taient couchs sur
les neuf heures, et s'taient endormis sans faon. La nonchalance
d'Alonzo aurait moins accommod Fanni, sans la facilit de son humeur.
Nos gens dormaient donc profondment dos  dos, lorsque le sultan tourna
sa bague sur le bijou de Fanni. A l'instant il se mit  parler, sa
matresse  ronfler, et Alonzo  s'veiller.

Aprs avoir bill  plusieurs reprises: Ce n'est pas Alonzo: quelle
heure est-il? que me veut-on? dit-il, il me semble qu'il n'y a pas si
longtemps que je repose; qu'on me laisse un moment.

Monsieur allait se rendormir; mais ce n'tait pas l'avis du sultan.
Quelle perscution! reprit le bijou. Encore un coup, que me veut-on?
Malheur  qui a des aeux illustres! La sotte condition que celle d'un
bijou titr! Si quelque chose pouvait me consoler des fatigues de mon
tat, ce serait la bont du seigneur  qui j'appartiens. Oh! pour cela,
c'est bien le meilleur homme du monde. Il ne nous a jamais fait la
moindre tracasserie. En revanche aussi, nous avons bien us de la
libert qu'il nous a laisse. O en tais-je, de par Brama, si je fusse
devenu le partage d'un de ces maussades qui vont sans cesse piant? La
belle vie que nous aurions mene!

Ici le bijou ajouta quelques mots, que Mangogul n'entendit pas, et se
mit tout de suite  esquisser, avec une rapidit surprenante, une foule
d'vnements hroques, comiques, burlesques, tragi-comiques, et il en
tait tout essouffl lorsqu'il continua en ces termes: J'ai quelque
mmoire, comme vous voyez; mais je ressemble  tous les autres; je n'ai
retenu que la plus petite partie de ce que l'on m'a confi.
Contentez-vous donc de ce que je viens de vous raconter; il ne m'en
revient pas davantage.

--Cela est honnte, disait Mangogul en soi-mme; cependant il insistait.

--Mais que vous tes impatientant! reprit le bijou; ne dirait-on pas que
l'on n'ait rien de mieux  faire que de jaser! Allons, jasons donc,
puisqu'il le faut: peut-tre que quand j'aurai tout dit, il me sera
permis de faire autre chose.

Fanni ma matresse, continua le bijou, par un esprit de retraite qui ne
se conoit pas, quitta la cour pour s'enfermer dans son htel de Banza.
On tait pour lors au commencement de l'automne, et il n'y avait
personne  la ville. Et qu'y faisait-elle donc? me demanderez-vous. Ma
foi, je n'en sais rien; mais Fanni n'a jamais fait qu'une chose; et si
elle s'en ft occupe, j'en serais instruit. Elle tait apparemment
dsoeuvre: oui, je m'en souviens, nous passmes un jour et demi  ne
rien faire et  crever d'ennui.

Je me chagrinais  prir de ce genre de vie, lorsque Amisadar s'avisa
de nous en tirer.

Ah! vous voil, mon pauvre Amisadar; vraiment j'en suis charme. Vous
me venez fort  propos.

--Et qui vous savait  Banza?... lui rpondit Amisadar.

--Oh! pour cela, personne: ni toi ni d'autres ne l'imagineront jamais.
Tu ne devines donc pas ce qui m'a rduite ici?

--Non; au vrai, je n'y entends rien.

--Rien du tout?

--Non, rien.

--Eh bien! apprends, mon cher, que je voulais me convertir.

--Vous convertir?

--Eh! oui.

--Regardez-moi un peu; mais vous tes aussi charmante que jamais, et je
ne vois rien l qui tourne  la conversion. C'est une plaisanterie.

--Non, ma foi, c'est tout de bon. J'ai rsolu de renoncer au monde; il
m'ennuie.

--C'est une fantaisie qui vous passera. Que je meure si vous tes
jamais dvote.

--Je le serai, te dis-je; les hommes n'ont plus de bonne foi.

--Est-ce que Mazul vous aurait manqu?

--Non; il y a un sicle que je ne le vois plus.

--C'est donc Zupholo?

--Encore moins; j'ai cess de le voir, je ne sais comment, sans y
penser.

--Ah! j'y suis; c'est le jeune Imola?

--Bon! est-ce qu'on garde ces colifichets-l?

--Qu'est-ce donc?

--Je ne sais; j'en veux  toute la terre.

--Ah! madame, vous n'avez pas raison; et cette terre,  qui vous en
voulez, vous fournirait encore de quoi rparer vos pertes.

--Amisadar, en vrit, tu crois donc qu'il y a encore de bonnes mes
chappes  la corruption du sicle, et qui savent aimer?

--Comment, aimer! Est-ce que vous donneriez dans ces misres-l? Vous
voulez tre aime, vous?

--Eh! pourquoi non?

--Mais songez donc, madame, qu'un homme qui aime prtend l'tre, et
l'tre tout seul. Vous avez trop de jugement pour vous assujettir aux
jalousies, aux caprices d'un amant tendre et fidle. Rien n'est si
fatigant que ces gens-l. Ne voir qu'eux, n'aimer qu'eux, ne rver
qu'eux; n'avoir de l'esprit, de l'enjouement, des charmes que pour eux;
cela ne vous convient certainement pas. Il ferait beau voir que vous
vous enfournassiez dans une belle passion, et que vous allassiez vous
donner tous les travers d'une petite bourgeoise!

--Mais il me semble, Amisadar, que tu as raison. Je crois qu'en effet
il ne nous sirait pas de filer des amours. Changeons donc, puisqu'il
faut changer. Aussi bien, je ne vois pas que ces femmes tendres qu'on
nous propose pour modles soient plus heureuses que les autres?

--Qui vous a dit cela, madame?

--Personne; mais cela se pressent.

--Mfiez-vous de ces pressentiments. Une femme tendre fait son bonheur,
fait le bonheur de son amant; mais ce rle-l ne va pas  toutes les
femmes.

--Ma foi, mon cher, il ne va  personne, et toutes s'en trouvent mal.
Quel avantage y aurait-il  s'attacher?

--Mille. Une femme qui s'attache conservera sa rputation, sera
souverainement estime de celui qu'elle aime; et vous ne sauriez croire
combien l'amour doit  l'estime.

--Je n'entends rien  ces propos: tu brouilles tout, la rputation,
l'amour, l'estime, et je ne sais quoi encore. Ne dirait-on pas que
l'inconstance doive dshonorer! Comment! je prends un homme; je m'en
trouve mal: j'en prends un autre qui ne me convient pas: je change
celui-ci pour un troisime qui ne me convient pas davantage; et pour
avoir eu le guignon de rencontrer mal une vingtaine de fois, au lieu de
me plaindre, tu veux...

--Je veux, madame, qu'une femme qui s'est trompe dans un premier choix
n'en fasse pas un second, de peur de se tromper encore, et d'aller
d'erreur en erreur.

--Ah! quelle morale! Il me semble, mon cher, que tu m'en prchais une
autre tout  l'heure. Pourrait-on savoir comment il faudrait,  votre
got, qu'une femme ft faite?

--Trs-volontiers, madame; mais il est tard, et cela nous mnera
loin...

--Tant mieux: je n'ai personne, et tu me feras compagnie. Voil qui est
dcid, n'est-ce pas? Place-toi donc sur cette duchesse, et continue; je
t'entendrai plus  mon aise.

Amisadar obit, et s'assit auprs de Fanni.

--Vous avez l, madame, lui dit-il, en se penchant vers elle, et lui
dcouvrant la gorge, un mantelet qui vous enveloppe trangement.

--Tu as raison.

--Eh! pourquoi donc cacher de si belles choses? ajouta-t-il en les
baisant.

--Allons, finissez. Savez-vous bien que vous tes fou? Vous devenez
d'une effronterie qui passe. Monsieur le moraliste, reprends un peu la
conversation que tu m'as commence.

--Je souhaiterais donc dans ma matresse, reprit Amisadar, de la
figure, de l'esprit, des sentiments, de la dcence surtout. Je voudrais
qu'elle approuvt mes soins, qu'elle ne m'conduist pas par des mines;
qu'elle m'apprt une bonne fois si je lui plais; qu'elle m'instruist
elle-mme des moyens de lui plaire davantage; qu'elle ne me celt point
les progrs que je ferais dans son coeur; qu'elle n'coutt que moi,
n'et des yeux que pour moi, ne penst, ne rvt que moi, n'aimt que
moi, ne ft occupe que de moi, ne ft rien qui ne tendt  m'en
convaincre; et que, cdant un jour  mes transports, je visse clairement
que je dois tout  mon amour et au sien. Quel triomphe, madame! et qu'un
homme est heureux de possder une telle femme!

--Mais, mon pauvre Amisadar, tu extravagues, rien n'est plus vrai.
Voil le portrait d'une femme comme il n'y en a point.

--Je vous fais excuse, madame, il s'en trouve. J'avoue qu'elles sont
rares; j'ai cependant eu le bonheur d'en rencontrer une. Hlas! si la
mort ne me l'et ravie, car ce n'est jamais que la mort qui vous enlve
ces femmes-l, peut-tre  prsent serais-je entre ses bras.

--Mais comment te conduisais-tu donc avec elle?

--J'aimais perdument; je ne manquais aucune occasion de donner des
preuves de ma tendresse. J'avais la douce satisfaction de voir qu'elles
taient bien reues. J'tais fidle jusqu'au scrupule. On me l'tait de
mme. Le plus ou le moins d'amour tait le seul sujet de nos diffrends.
C'est dans ces petits dmls que nous nous dveloppions. Nous n'tions
jamais si tendres qu'aprs l'examen de nos coeurs. Nos caresses
succdaient toujours plus vives  nos explications. Qu'il y avait alors
d'amour et de vrit dans nos regards! Je lisais dans ses yeux, elle
lisait dans les miens, que nous brlions d'une ardeur gale et mutuelle!

--Et o cela vous menait-il?

--A des plaisirs inconnus  tous les mortels moins amoureux et moins
vrais que nous.

--Vous jouissiez?

--Oui, je jouissais, mais d'un bien dont je faisais un cas infini. Si
l'estime n'enivre pas, elle ajoute du moins beaucoup  l'ivresse. Nous
nous montrions  coeur ouvert; et vous ne sauriez croire combien la
passion y gagnait. Plus j'examinais, plus j'apercevais de qualits, plus
j'tais transport. Je passais  ses genoux la moiti de ma vie; je
regrettais le reste. Je faisais son bonheur, elle comblait le mien. Je
la voyais toujours avec plaisir, et je la quittais toujours avec peine.
C'est ainsi que nous vivions; jugez  prsent, madame, si les femmes
tendres sont si fort  plaindre.

--Non, elles ne le sont pas, si ce que vous me dites est vrai; mais
j'ai peine  le croire. On n'aime point comme cela. Je conois mme
qu'une passion telle que vous l'avez prouve, doit faire payer les
plaisirs qu'elle donne, par de grandes inquitudes.

--J'en avais, madame, mais je les chrissais. Je ressentais des
mouvements de jalousie. La moindre altration, que je remarquais sur le
visage de ma matresse, portait l'alarme au fond de mon me.

--Quelle extravagance! Tout bien calcul, je conclus qu'il vaut encore
mieux aimer comme on aime  prsent; en prendre  son aise; tenir tant
qu'on s'amuse; quitter ds qu'on s'ennuie, ou que la fantaisie parle
pour un autre. L'inconstance offre une varit de plaisirs inconnus 
vous autres transis.

--J'avoue que cette faon convient assez  des petites-matresses, 
des libertines; mais un homme tendre et dlicat ne s'en accommode point.
Elle peut tout au plus l'amuser, quand il a le coeur libre, et qu'il
veut faire des comparaisons. En un mot, une femme galante ne serait pas
du tout mon fait.

--Tu as raison, mon cher Amisadar; tu penses  ravir. Mais aimes-tu
quelque chose  prsent?

--Non, madame, si ce n'est vous; mais je n'ose vous le dire...

--Ah! mon cher, ose: tu peux dire, lui rpliqua Fanni en le regardant
fixement.

Amisadar entendit cette rponse  merveille, s'avana sur le canap, se
mit  badiner avec un ruban qui descendait sur la gorge de Fanni; et on
le laissa faire. Sa main, qui ne trouvait aucun obstacle, se glissait.
On continuait de le charger de regards, qu'il ne msinterprtait point.
Je m'apercevais bien, moi, dit le bijou, qu'il avait raison. Il prit un
baiser sur cette gorge qu'il avait tant loue. On le pressait de finir,
mais d'un ton  s'offenser s'il obissait. Aussi n'en fit-il rien. Il
baisait les mains, revenait  la gorge, passait  la bouche; rien ne lui
rsistait. Insensiblement la jambe de Fanni se trouva sur les cuisses
d'Amisadar. Il y porta la main: elle tait fine. Amisadar ne manqua pas
de le remarquer. On couta son loge d'un air distrait. A la faveur de
cette inattention, la main d'Amisadar fit des progrs: elle parvint
assez rapidement aux genoux. L'inattention dura, et Amisadar travaillait
 s'arranger, lorsque Fanni revint  elle. Elle accusa le petit
philosophe de manquer de respect; mais il fut  son tour si distrait,
qu'il n'entendit rien, ou qu'il ne rpondit aux reproches qu'on lui
faisait, qu'en achevant son bonheur.

Qu'il me parut charmant! dans la multitude de ceux qui l'ont prcd et
suivi, aucun ne fut tant  mon gr. Je ne puis en parler sans
tressaillir. Mais souffrez que je reprenne haleine: il me semble qu'il y
a bien assez longtemps que je parle, pour quelqu'un qui s'en acquitte
pour la premire fois.

Alonzo ne perdit pas un mot du bijou de Fanni; et il n'tait pas moins
press que Mangogul d'apprendre le reste de l'aventure; ils n'eurent le
temps ni l'un ni l'autre de s'impatienter, et le bijou historien reprit
en ces termes:

Autant que j'ai pu comprendre  force de rflexions, c'est qu'Amisadar
partit au bout de quelques jours pour la campagne, qu'on lui demanda
raison de son sjour  la ville, et qu'il raconta son aventure avec ma
matresse. Car quelqu'un de sa connaissance et de celle d'Amisadar,
passant devant notre htel, demanda, par hasard ou par soupon, si
madame y tait, se fit annoncer, et monta.

Ah! madame, qui vous croirait  Banza? Et depuis quand y tes-vous?

--Depuis un sicle, mon cher; depuis quinze jours que j'ai renonc  la
socit.

--Pourrait-on vous demander, madame, par quelle raison?

--Hlas! c'est qu'elle me fatiguait. Les femmes sont dans le monde d'un
libertinage si trange, qu'il n'y a plus moyen d'y tenir. Il faudrait ou
faire comme elles, ou passer pour une bgueule; et franchement, l'un et
l'autre me parat fort.

--Mais, madame, vous voil tout  fait difiante. Est-ce que les
discours du bramine Brelibibi vous auraient convertie?

--Non; c'est une bouffe de philosophie, une quinte de dvotion. Cela
m'a surprise subitement; et il n'a pas tenu  ce pauvre Amisadar que je
ne sois  prsent dans la haute rforme.

--Madame l'a donc vu depuis peu?

--Oui, une fois ou deux...

--Et vous n'avez vu que lui?

--Ah! pour cela, non. C'est le seul tre pensant, raisonnant, agissant,
qui soit entr ici depuis l'ternit de ma retraite.

--Cela est singulier.

--Et qu'y a-t-il donc de singulier l dedans?...

--Rien qu'une aventure qu'il a eue ces jours passs avec une dame de
Banza, seule comme vous, dvote comme vous, retire du monde comme vous.
Mais je vais vous en faire le conte: cela vous amusera peut-tre?

--Sans doute, reprit Fanni; et tout de suite l'ami d'Amisadar se mit 
lui raconter son aventure, mot pour mot, comme moi, dit le bijou; et
quand il en fut o j'en suis...

--Eh bien! madame, qu'en pensez-vous? lui dit-il; Amisadar n'est-il pas
fortun?

--Mais, lui rpondit Fanni, Amisadar est peut-tre un menteur;
croyez-vous qu'il y ait des femmes assez oses pour s'abandonner sans
pudeur?...

--Mais considrez, madame, lui rpliqua Marsupha, qu'Amisadar n'a nomm
personne, et qu'il n'est pas vraisemblable qu'il nous en ait impos.

--J'entrevois ce que c'est, reprit Fanni: Amisadar a de l'esprit; il
est bien fait: il aura donn  cette pauvre recluse des ides de volupt
qui l'auront entrane. Oui, c'est cela. Ces gens-l sont dangereux pour
qui les coute; et entre eux Amisadar est unique...

--Quoi donc, madame, interrompit Marsupha, Amisadar serait-il le seul
homme qui st persuader, et ne rendrez-vous point justice  d'autres qui
mritent autant que lui un peu de part dans votre estime?

--Et de qui parlez-vous, s'il vous plat?

--De moi, madame, qui vous trouve charmante, et...

--C'est pour plaisanter, je crois. Envisagez-moi donc, Marsupha. Je
n'ai ni rouge ni mouches. Le battant-l'oeil ne me va point. Je suis 
faire peur...

--Vous vous trompez, madame: ce dshabill vous sied  ravir. Il vous
donne un air si touchant, si tendre!...

A ces propos galants Marsupha en ajouta d'autres. Je me mis
insensiblement de la conversation; et quand Marsupha eut fini avec moi,
il reprit avec ma matresse:

Srieusement, Amisadar a tent votre conversion? c'est un homme
admirable pour les conversions! Pourriez-vous me communiquer un
chantillon de sa morale? Je gagerais bien qu'elle diffre peu de la
mienne.

--Nous avons trait certains points de galanterie  fond. Nous avons
analys la diffrence de la femme tendre et de la femme galante. Il en
est, lui, pour les femmes tendres.

--Et vous aussi sans doute?...

--Point du tout, mon cher. Je me suis puise  lui dmontrer que nous
tions toutes les unes comme les autres, et que nous agissions par les
mmes principes. Il n'est pas de cet avis. Il tablit des distinctions 
l'infini, mais qui n'existent, je crois, que dans son imagination. Il
s'est fait je ne sais quelle crature idale, une chimre de femme, un
tre de raison coiff.

--Madame, lui rpondit Marsupha, je connais Amisadar. C'est un garon
qui a du sens et qui a frquent les femmes. S'il vous a dit qu'il y en
avait...

--Oh! qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait pas, je ne m'accommoderais
point de leurs faons, interrompit Fanni.

--Je le crois, lui rpondit Marsupha: aussi vous avez pris une sorte de
conduite plus conforme  votre naissance et  votre mrite. Il faut
abandonner ces bgueules  des philosophes; elles scheraient sur pied 
la cour...

Le bijou de Fanni se tut en cet endroit. Une des qualits principales de
ces orateurs, c'tait de s'arrter  propos. Ils parlaient, comme s'ils
n'eussent fait autre chose de leur vie; d'o quelques auteurs avaient
conclu que c'taient de pures machines. Et voici comment ils
raisonnaient. Ici l'auteur africain rapporte tout au long l'argument
mtaphysique des Cartsiens contre l'me des btes, qu'il applique avec
toute la sagacit possible au caquet des bijoux. En un mot, son avis est
que les bijoux parlaient comme les oiseaux chantent; c'est--dire, si
parfaitement sans avoir appris, qu'ils taient siffls sans doute par
quelque intelligence suprieure.

Et de son prince, qu'en fait-il? me demandez-vous. Il l'envoie dner
chez la favorite, du moins c'est l que nous le trouverons dans le
chapitre suivant.




CHAPITRE XLIV.

HISTOIRE DES VOYAGES DE SLIM.


Mangogul, qui ne songeait qu' varier ses plaisirs, et multiplier les
essais de son anneau, aprs avoir questionn les bijoux les plus
intressants de sa cour, fut curieux d'entendre quelques bijoux de la
ville; mais comme il augurait assez mal de ce qu'il en pourrait
apprendre, il et fort dsir les consulter  son aise, et s'pargner la
peine de les aller chercher.

Comment les faire venir? c'est ce qui l'embarrassait.

Vous voil bien en peine  propos de rien, lui dit Mirzoza. Vous
n'avez, seigneur, qu' donner un bal, et je vous promets ce soir plus de
ces harangueurs, que vous n'en voudrez couter.

--Joie de mon coeur! vous avez raison, lui rpondit Mangogul; votre
expdient est mme d'autant meilleur, que nous n'aurons,  coup sr, que
ceux dont nous aurons besoin.

Sur-le-champ, ordre au Kislar-Agasi, et au trsorier des plaisirs, de
prparer la fte, et de ne distribuer que quatre mille billets. On
savait apparemment l, mieux qu'ailleurs, la place que pouvaient occuper
six mille personnes.

En attendant l'heure du bal, Slim, Mangogul et la favorite se mirent 
parler nouvelles.

Madame sait-elle, dit Slim  la favorite, que le pauvre Codindo est
mort?

--En voil le premier mot: et de quoi est-il mort? demanda la favorite.

--Hlas! madame, lui rpondit Slim, c'est une victime de l'attraction.
Il s'tait entt, ds sa jeunesse, de ce systme, et la cervelle lui en
a tourn sur ses vieux jours.

--Et comment cela? dit la favorite.

--Il avait trouv, continua Slim, selon les mthodes d'Halley et de
Circino, deux clbres astronomes du Monomugi, qu'une certaine comte
qui a tant fait de bruit sur la fin du rgne de Kanoglou, devait
reparatre avant-hier; et dans la crainte qu'elle ne doublt le pas, et
qu'il n'et pas le bonheur de l'apercevoir le premier, il prit le parti
de passer la nuit sur son donjon, et il avait encore hier,  neuf heures
du matin, l'oeil coll  la lunette. Son fils, qui craignait qu'il ne
ft incommod d'une si longue sance, s'approcha de lui sur les huit
heures, le tira par la manche et l'appela plusieurs fois:

Mon pre, mon pre; point de rponse: Mon pre, mon pre, ritra le
petit Codindo.

--Elle va passer, rpondit Codindo; elle passera. Oh! parbleu, je la
verrai!

--Mais, vous n'y pensez pas, mon pre, il fait un brouillard
effroyable...

--Je veux la voir; je la verrai, te dis-je.

Le jeune homme, convaincu par ces rponses, que son malheureux pre
brouillait, se mit  crier au secours. On vint, on envoya chercher
Farfadi, et j'tais chez lui, car il est mon mdecin, lorsque le
domestique de Codindo est arriv...

Vite, vite, monsieur, dpchez-vous; le vieux Codindo, mon matre.

--Eh bien! qu'y a-t-il, Champagne? Qu'est-il arriv  ton matre?

--Monsieur, il est devenu fou.

--Ton matre est fou?...

--Eh! oui, monsieur. Il crie qu'il veut voir des btes, qu'il verra des
btes; qu'il en viendra. Monsieur l'apothicaire y est dj, et l'on vous
attend. Venez vite.

--Manie! disait Farfadi en mettant sa robe et cherchant son bonnet
carr; manie, accs terrible de manie! Puis s'adressant au domestique:
Champagne, lui demandait-il, ton matre ne voit-il pas des papillons?
n'arrache-t-il pas les petits flocons de sa couverture?

--Eh! non, monsieur, lui rpondit Champagne. Le pauvre homme est au
haut de son observatoire, o sa femme, ses filles et son fils le
tiennent  quatre. Venez vite, vous trouverez votre bonnet carr
demain.

La maladie de Codindo me parut plaisante: Farfadi monta dans mon
carrosse, et nous allmes ensemble  l'observatoire. Nous entendmes, du
bas de l'escalier, Codindo qui criait comme un furieux: Je veux voir la
comte; je la verrai; retirez-vous, coquins!

Apparemment que sa famille, n'ayant pu le dterminer  descendre dans
son appartement, avait fait monter son lit au haut de son donjon; car
nous le trouvmes couch. On avait appel l'apothicaire du quartier, et
le bramine de la paroisse, qui lui cornait aux oreilles, lorsque nous
arrivmes:

Mon frre, mon cher frre, il y va de votre salut; vous ne pouvez, en
sret de conscience, attendre une comte  l'heure qu'il est; vous vous
damnez...

--C'est mon affaire, lui disait Codindo...

--Que rpondrez-vous  Brama devant qui vous allez paratre? reprenait
le bramine.

--Monsieur le cur, lui rpliquait Codindo sans quitter l'oeil de la
lunette, je lui rpondrai que c'est votre mtier de m'exhorter pour mon
argent, et celui de monsieur l'apothicaire que voil, de me vanter son
eau tide; que monsieur le mdecin fait son devoir de me tter le pouls,
et de n'y rien connatre, et moi le mien d'attendre la comte.

On eut beau le tourmenter, on n'en tira pas davantage: il continua
d'observer avec un courage hroque, et il est mort dans sa gouttire,
la main gauche sur l'oeil du mme ct, la droite pose sur le tuyau
du tlescope, et l'oeil droit appliqu au verre oculaire, entre son
fils, qui lui criait qu'il avait commis une erreur de calcul, son
apothicaire qui lui proposait un remde, son mdecin qui prononait, en
hochant de la tte, qu'il n'y avait plus rien  faire, et son cur, qui
lui disait: Mon frre, faites un acte de contrition, et
recommandez-vous  Brama...

--Voil, dit Mangogul, ce qui s'appelle mourir au lit d'honneur.

--Laissons, ajouta la favorite, reposer en paix ce pauvre Codindo, et
passons  quelque objet plus agrable.

Puis, s'adressant  Slim:

Seigneur, lui dit-elle,  votre ge, galant comme vous tes, dans une
cour o rgnaient les plaisirs, avec l'esprit, les talents et la bonne
mine que vous avez, il n'est pas tonnant que les bijoux vous aient
prconis. Je les souponne mme de n'avoir pas accus tout ce qu'ils
savent sur votre compte. Je ne vous demande pas le supplment; vous
pourriez avoir de bonnes raisons pour le refuser. Mais aprs toutes les
aventures dont vous ont honor ces messieurs, vous devez connatre les
femmes; et c'est une de ces choses sans consquence dont vous pouvez
convenir.

--Ce compliment, madame, lui rpondit Slim, et flatt mon amour-propre
 l'ge de vingt ans: mais j'ai de l'exprience; et une de mes premires
rflexions, c'est que plus on pratique en ce genre, et moins on acquiert
de lumire. Moi, connatre les femmes! passe pour les avoir beaucoup
tudies.

--Eh bien! qu'en pensez-vous? lui demanda la favorite.

--Madame, rpondit Slim, quoi que leurs bijoux en aient publi, je les
tiens toutes pour trs-respectables.

--En vrit, mon cher, lui dit le sultan, vous mriteriez d'tre bijou;
vous n'auriez pas besoin de muselire.

--Slim, ajouta la sultane, laissez l le ton satirique, et parlez-nous
vrai.

--Madame, lui rpondit le courtisan, je pourrais mler  mon rcit des
traits dsagrables; ne m'imposez pas la loi d'offenser un sexe qui m'a
toujours assez bien trait, et que je rvre par...

--Eh! toujours de la vnration! Je ne connais rien de si caustique que
ces gens doucereux, quand ils s'y mettent, interrompit Mirzoza; et,
s'imaginant que c'tait par gard pour elle que Slim se dfendait: Que
ma prsence ne vous en impose point, ajouta-t-elle: nous cherchons 
nous amuser; et je m'engage, parole d'honneur,  m'appliquer tout ce que
vous direz d'obligeant de mon sexe, et de laisser le reste aux autres
femmes. Vous avez donc beaucoup tudi les femmes? Eh bien! faites-nous
le rcit du cours de vos tudes: il a t des plus brillants,  en juger
par les succs connus; et il est  prsumer qu'ils ne sont pas dmentis
par ceux qu'on ignore.

Le vieux courtisan cda  ses instances, et commena de la sorte:

Les bijoux ont beaucoup parl de moi, j'en conviens; mais ils n'ont pas
tout dit. Ceux qui pouvaient complter mon histoire ou ne sont plus, ou
ne sont point dans nos climats, et ceux qui l'ont commence n'ont
qu'effleur la matire. J'ai observ jusqu' prsent le secret
inviolable que je leur avais promis, quoique je fusse plus fait qu'eux
pour parler; mais puisqu'ils ont rompu le silence, il semble qu'ils
m'ont dispens de le garder.

N avec un temprament de feu, je connus  peine ce que c'tait qu'une
belle femme, que je l'aimai. J'eus des gouvernantes que je dtestai;
mais, en rcompense, je me plus beaucoup avec les femmes de chambre de
ma mre. Elles taient pour la plupart jeunes et jolies: elles
s'entretenaient, se dshabillaient, s'habillaient devant moi sans
prcaution, m'exhortaient mme  prendre des liberts avec elles; et mon
esprit, naturellement port  la galanterie, mettait tout  profit. Je
passai  l'ge de cinq ou six ans entre les mains des hommes avec ces
lumires; et Dieu sait comment elles s'tendirent, lorsqu'on me mit sous
les yeux les anciens auteurs, et que mes matres m'interprtrent
certains endroits, dont peut-tre ils ne pntraient point eux-mmes le
sens. Les pages de mon pre m'apprirent quelques gentillesses de
collge; et la lecture de l'_Aloysia_[89], qu'ils me prtrent, me donna
toutes les envies du monde de me perfectionner. J'avais alors quatorze
ans.

[Note 89: _Joannis Meursii Eleganti latini sermonis, seu Aloysia
Sigea Toletana, de arcanis amoris et Veneris_. Mauvais livre souvent
rimprim et traduit. L'auteur n'est point la savante et vertueuse
Portugaise Louise Sigea, mais un avocat de Grenoble, Nicolas Chorier.]

Je jetai les yeux autour de moi, cherchant entre les femmes qui
frquentaient dans la maison celle  qui je m'adresserais; mais toutes
me parurent galement propres  me dfaire d'une innocence qui
m'embarrassait. Un commencement de liaison, et plus encore le courage
que je me sentais d'attaquer une personne de mon ge, et qui me manquait
vis--vis des autres, me dcidrent pour une de mes cousines. milie,
c'tait son nom, tait jeune, et moi aussi: je la trouvai jolie, et je
lui plus: elle n'tait pas difficile; et j'tais entreprenant: j'avais
envie d'apprendre, et elle n'tait pas moins curieuse de savoir. Nous
nous faisions souvent des questions trs-ingnues et trs-fortes: et un
jour elle trompa la vigilance de ses gouvernantes, et nous nous
instruismes. Ah! que la nature est un grand matre! elle nous mit
bientt au fait du plaisir, et nous nous abandonnmes  son impulsion,
sans aucun pressentiment sur les suites: ce n'tait pas le moyen de les
prvenir. milie eut des indispositions qu'elle cacha d'autant moins,
qu'elle n'en souponnait pas la cause. Sa mre la questionna, lui tira
l'aveu de notre commerce, et mon pre en fut instruit. Il m'en fit des
rprimandes mles d'un air de satisfaction; et sur-le-champ il fut
dcid que je voyagerais. Je partis avec un gouverneur charg de veiller
attentivement sur ma conduite, et de ne la point gner; et cinq mois
aprs j'appris, par la gazette, qu'milie tait morte de la
petite-vrole; et par une lettre de mon pre, que la tendresse qu'elle
avait eue pour moi lui cotait la vie. Le premier fruit de mes amours
sert avec distinction dans les troupes du sultan: je l'ai toujours
soutenu par mon crdit; et il ne me connat encore que pour son
protecteur.

Nous tions  Tunis, lorsque je reus la nouvelle de sa naissance et de
la mort de sa mre: j'en fus vivement touch; et j'en aurais t, je
crois, inconsolable, sans l'intrigue que j'avais lie avec la femme d'un
corsaire, qui ne me laissait pas le temps de me dsesprer: la
Tunisienne tait intrpide; j'tais fou: et tous les jours,  l'aide
d'une chelle de corde qu'elle me jetait, je passais de notre htel sur
sa terrasse, et de l dans un cabinet o elle me perfectionnait; car
milie ne m'avait qu'bauch. Son poux revint de course prcisment
dans le temps que mon gouverneur, qui avait ses instructions, me
pressait  passer en Europe; je m'embarquai sur un vaisseau qui partait
pour Lisbonne; mais ce ne fut pas sans avoir fait et ritr des adieux
fort tendres  Elvire, dont je reus le diamant que vous voyez.

Le btiment que nous montions tait charg de marchandises; mais la
femme du capitaine tait la plus prcieuse  mon gr: elle avait  peine
vingt ans: son mari en tait jaloux comme un tigre, et ce n'tait pas
tout  fait sans raison. Nous ne tardmes pas  nous entendre tous: Dona
Velina conut tout d'un coup qu'elle me plaisait, moi que je ne lui
tais pas indiffrent, et son poux qu'il nous gnait; le marin rsolut
aussitt de ne pas dsemparer que nous ne fussions au port de Lisbonne;
je lisais dans les yeux de sa chre pouse combien elle enrageait des
assiduits de son mari; les miens lui dposaient les mmes choses, et
l'poux nous comprenait  merveille. Nous passmes deux jours entiers
dans une soif de plaisir inconcevable; et nous en serions morts  coup
sr, si le ciel ne s'en ft ml; mais il aide toujours les mes en
peine. A peine avions-nous pass le dtroit de Gibraltar, qu'il s'leva
une tempte furieuse. Je ne manquerais pas, madame, de faire siffler les
vents  vos oreilles, et gronder la foudre sur votre tte, d'enflammer
le ciel d'clairs, de soulever les flots jusqu'aux nues, et de vous
dcrire la tempte la plus effrayante que vous ayez jamais rencontre
dans aucun roman, si je ne vous faisais une histoire; je vous dirai
seulement que le capitaine fut forc, par les cris des matelots, de
quitter sa chambre, et de s'exposer  un danger par la crainte d'un
autre: il sortit avec mon gouverneur, et je me prcipitai sans hsiter
entre les bras de ma belle Portugaise, oubliant tout  fait qu'il y et
une mer, des orages, des temptes; que nous tions ports sur un frle
vaisseau, et m'abandonnant sans rserve  l'lment perfide. Notre
course fut prompte; et vous jugez bien, madame, que, par le temps qu'il
faisait, je vis bien du pays en peu d'heures: nous relchmes  Cadix,
o je laissai  la signora une promesse de la rejoindre  Lisbonne, s'il
plaisait  mon mentor, dont le dessein tait d'aller droit  Madrid.

Les Espagnoles sont plus troitement resserres et plus amoureuses que
nos femmes: l'amour se traite l par des espces d'ambassadrices qui ont
ordre d'examiner les trangers, de leur faire des propositions, de les
conduire, de les ramener, et les dames se chargent du soin de les rendre
heureux. Je ne passai point par ce crmonial, grce  la conjoncture.
Une grande rvolution venait de placer sur le trne de ce royaume un
prince du sang de France; son arrive et son couronnement donnrent lieu
 des ftes  la cour, o je parus alors: je fus accost dans un bal; on
me proposa un rendez-vous pour le lendemain; je l'acceptai, et je me
rendis dans une petite maison, o je ne trouvai qu'un homme masqu, le
nez envelopp dans un manteau, qui me rendit un billet par lequel dona
Oropeza remettait la partie au jour suivant,  pareille heure. Je
revins, et l'on m'introduisit dans un appartement assez somptueusement
meubl, et clair par des bougies: ma desse ne se fit point attendre;
elle entra sur mes pas, et se prcipita dans mes bras sans dire mot, et
sans quitter son masque. tait-elle laide? tait-elle jolie? c'est ce
que j'ignorais; je m'aperus seulement, sur le canap o elle
m'entrana, qu'elle tait jeune, bien faite, et qu'elle aimait le
plaisir: lorsqu'elle se crut satisfaite de mes loges, elle se dmasqua,
et me montra l'original du portrait que vous voyez dans cette
tabatire.

Slim ouvrit et prsenta en mme temps  la favorite une bote d'or d'un
travail exquis, et enrichie de pierreries.

Le prsent est galant! dit Mangogul.

--Ce que j'en estime le plus, ajouta la favorite, c'est le portrait.
Quels yeux! quelle bouche! quelle gorge! mais tout cela n'est-il point
flatt?

--Si peu, madame, rpondit Slim, qu'Oropeza m'aurait peut-tre fix 
Madrid, si son poux, inform de notre commerce, ne l'et troubl par
ses menaces. J'aimais Oropeza, mais j'aimais encore mieux la vie; ce
n'tait pas non plus l'avis de mon gouverneur, que je m'exposasse  tre
poignard du mari, pour jouir quelques mois de plus de la femme:
j'crivis donc  la belle Espagnole une lettre d'adieux fort touchants,
que je tirai de quelque roman du pays, et je partis pour la France.

Le monarque qui rgnait alors en France tait grand-pre du roi
d'Espagne, et sa cour passait avec raison pour la plus magnifique, la
plus polie et la plus galante de l'Europe: j'y parus comme un phnomne.

--Un jeune seigneur du Congo, disait une belle marquise; eh! mais cela
doit tre fort plaisant; ces hommes-l valent mieux que les ntres. Le
Congo, je crois, n'est pas loin de Maroc.

On arrangeait des soupers dont je devais tre. Pour peu que mon
discours ft sens, on le trouvait dli, admirable; on se rcriait,
parce qu'on m'avait d'abord fait l'honneur de souponner que je n'avais
pas le sens commun.

--Il est charmant, reprenait avec vivacit une autre femme de cour:
quel meurtre de laisser retourner une jolie figure comme celle-l dans
un vilain pays o les femmes sont gardes  vue par des hommes qui ne le
sont plus! Est-il vrai, monsieur? on dit qu'ils n'ont rien: cela est
bien dparant pour un homme...

--Mais, ajoutait une autre, il faut fixer ici ce grand garon-l; il a
de la naissance: quand on ne le ferait que chevalier de Malte; je
m'engage, si l'on veut,  lui procurer de l'emploi; et la duchesse
Victoria, mon amie de tous les temps, parlera en sa faveur au roi, s'il
le faut.

J'eus bientt des preuves non suspectes de leur bienveillance; et je
mis la marquise en tat de prononcer sur le mrite des habitants de
Maroc et du Congo; j'prouvai que l'emploi que la duchesse et son amie
m'avaient promis tait difficile  remplir, et je m'en dfis. C'est dans
ce sjour que j'appris  former de belles passions de vingt-quatre
heures; je circulai pendant six mois dans un tourbillon, o le
commencement d'une aventure n'attendait point la fin d'une autre: on
n'en voulait qu' la jouissance; tardait-elle  venir, ou tait-elle
obtenue, on volait  de nouveaux plaisirs.

--Que me dites-vous l, Slim? interrompit la favorite; la dcence est
donc inconnue dans ces contres?

--Pardonnez-moi, madame, rpondit le vieux courtisan; on n'a que ce mot
 la bouche: mais les Franaises ne sont pas plus esclaves de la chose
que leurs voisines.

--Et quelles voisines? demanda Mirzoza.

--Les Anglaises, repartit Slim, femmes froides et ddaigneuses en
apparence, mais emportes, voluptueuses et vindicatives, moins
spirituelles et plus raisonnables que les Franaises: celles-ci aiment
le jargon des sentiments; celles-l prfrent l'expression du plaisir.
Mais  Londres comme  Paris, on s'aime, on se quitte, on renoue pour se
quitter encore. De la fille d'un lord Bishop[90] (ce sont des espces de
bramines, mais qui ne gardent pas le clibat), je passai  la femme d'un
chevalier baronnet: tandis qu'il s'chauffait dans le parlement 
soutenir les intrts de la nation contre les entreprises de la cour,
nous avions dans sa maison, sa femme et moi, bien d'autres dbats; mais
le parlement finit, et madame fut contrainte de suivre son chevalier
dans sa gentilhommire: je me rabattis sur la femme d'un colonel dont le
rgiment tait en garnison sur les ctes; j'appartins ensuite  la femme
du lord-maire. Ah! quelle femme! je n'aurais jamais revu le Congo, si la
prudence de mon gouverneur, qui me voyait dprir, ne m'et tir de
cette galre. Il supposa des lettres de ma famille qui me redemandait
avec empressement, et nous nous embarqumes pour la Hollande; notre
dessein tait de traverser l'Allemagne et de nous rendre en Italie, o
nous comptions sur des occasions frquentes de repasser en Afrique.

[Note 90: vque.]

Nous ne vmes la Hollande qu'en poste: notre sjour ne fut gure plus
long en Allemagne; toutes les femmes de condition y ressemblent  des
citadelles importantes qu'il faut assiger dans les formes: on en vient
 bout; mais les approches demandent tant de mesures; ce sont tant de
_si_ et de _mais_, quand il s'agit de rgler les articles de la
capitulation, que ces conqutes m'ennuyrent bientt.

Je me souviendrai toute ma vie du propos d'une Allemande de la premire
qualit, sur le point de m'accorder ce qu'elle n'avait pas refus 
beaucoup d'autres.

--Ah! s'cria-t-elle douloureusement, que dirait le grand Alziki mon
pre, s'il savait que je m'abandonne  un petit Congo comme vous?

--Rien, madame, lui rpliquai-je: tant de grandeur m'pouvante, et je
me retire: ce fut sagement fait  moi; et si j'avais compromis son
altesse avec ma mdiocrit, j'aurais pu m'en ressouvenir: Brama, qui
protge les saines contres que nous habitons, m'inspira sans doute dans
cet instant critique.

Les Italiennes, que nous pratiqumes ensuite, ne se montent point si
haut. C'est avec elles que j'appris les modes du plaisir. Il y a, dans
ces raffinements, du caprice et de la bizarrerie; mais vous me le
pardonnerez, mesdames, il en faut quelquefois pour vous plaire. J'ai
apport de Florence, de Venise et de Rome plusieurs recettes joyeuses,
inconnues jusqu' moi dans nos contres barbares. J'en renvoie toute la
gloire aux Italiennes qui me les communiqurent.

Je passai quatre ans ou environ en Europe, et je rentrai par l'gypte
dans cet empire, form comme vous voyez, et muni des rares dcouvertes
de l'Italie, que je divulguai sur-le-champ.

Ici l'auteur africain dit que Slim s'tant aperu que les lieux communs
qu'il venait de dbiter  la favorite sur les aventures qu'il avait eues
en Europe, et sur les caractres des femmes des contres qu'il avait
parcourues, avaient profondment assoupi Mangogul, craignit de le
rveiller, s'approcha de la favorite, et continua d'une voix plus basse.

Madame, lui dit-il, si je n'apprhendais de vous avoir fatigue par un
rcit qui n'a peut-tre t que trop long, je vous raconterais
l'aventure par laquelle je dbutai en arrivant  Paris: je ne sais
comment elle m'est chappe.

--Dites, mon cher, lui rpondit la favorite; je vais redoubler
d'attention, et vous ddommager, autant qu'il est en moi, de celle du
sultan qui dort.

--Nous avions pris  Madrid, continua Slim, des recommandations pour
quelques seigneurs de la cour de France, et nous nous trouvmes, tout en
dbarquant, assez bien faufils. On tait alors dans la belle saison, et
nous allions nous promener le soir au Palais-Royal, mon gouverneur et
moi. Nous y fmes un jour abords par quelques petits-matres, qui nous
montrrent les plus jolies femmes, et nous firent leur histoire vraie ou
fausse, ne s'oubliant point dans tout cela, comme vous pensez bien. Le
jardin tait dj peupl d'un grand nombre de femmes; mais il en vint
sur les huit heures un renfort considrable. A la quantit de leurs
pierreries,  la magnificence de leurs ajustements, et  la foule de
leurs poursuivants, je les pris au moins pour des duchesses. J'en dis ma
pense  un des jeunes seigneurs de la compagnie, et il me rpondit
qu'il s'apercevait bien que j'tais connaisseur, et que, si je voulais,
j'aurais le plaisir de souper le soir mme avec quelques-unes des plus
aimables. J'acceptai son offre, et  l'instant il glissa le mot 
l'oreille de deux ou trois de ses amis, qui s'parpillrent dans la
promenade, et revinrent en moins d'un quart d'heure nous rendre compte
de leur ngociation. Messieurs, nous dirent-ils, on vous attendra ce
soir  souper chez la duchesse Astrie. Ceux qui n'taient pas de la
partie se rcrirent sur notre bonne fortune: on fit encore quelques
tours: on se spara, et nous montmes en carrosse pour en aller jouir.

Nous descendmes  une petite porte, au pied d'un escalier fort troit,
d'o nous grimpmes  un second, dont je trouvai les appartements plus
vastes et mieux meubls qu'ils ne me paratraient  prsent. On me
prsenta  la matresse du logis,  qui je fis une rvrence des plus
profondes, que j'accompagnai d'un compliment si respectueux, qu'elle en
fut presque dconcerte. On servit, et on me plaa  ct d'une petite
personne charmante, qui se mit  jouer la duchesse tout au mieux. En
vrit, je ne sais comment j'osai en tomber amoureux: cela m'arriva
cependant.

--Vous avez donc aim une fois dans votre vie? interrompit la favorite.

--Eh! oui, madame, lui rpondit Slim, comme on aime  dix-huit ans,
avec une extrme impatience de conclure une affaire entame. Je ne
dormis point de la nuit, et ds la pointe du jour, je me mis  composer
 ma belle inconnue la lettre du monde la plus galante. Je l'envoyai, on
me rpondit, et j'obtins un rendez-vous. Ni le ton de la rponse, ni la
facilit de la dame, ne me dtromprent point, et je courus  l'endroit
marqu, fortement persuad que j'allais possder la femme ou la fille
d'un premier ministre. Ma desse m'attendait sur un grand canap: je me
prcipitai  ses genoux; je lui pris la main, et la lui baisant avec la
tendresse la plus vive, je me flicitai sur la faveur qu'elle daignait
m'accorder. Est-il bien vrai, lui dis-je, que vous permettez  Slim de
vous aimer et de vous le dire, et qu'il peut, sans vous offenser, se
flatter du plus doux espoir? En achevant ces mots, je pris un baiser
sur sa gorge; et comme elle tait renverse, je me prparais assez
vivement  soutenir ce dbut, lorsqu'elle m'arrta, et me dit:

--Tiens, mon ami, tu es joli garon; tu as de l'esprit; tu parles comme
un ange; mais il me faut quatre louis.

--Comment dites-vous? l'interrompis-je...

--Je te dis, reprit-elle, qu'il n'y a rien  faire, si tu n'as pas tes
quatre louis...

--Quoi! mademoiselle, lui rpondis-je tout tonn, vous ne valez que
cela? c'tait bien la peine d'arriver du Congo pour si peu de chose.

Et sur-le-champ, je me rajuste, je me prcipite dans l'escalier, et je
pars.

Je commenai, madame, comme vous voyez,  prendre des actrices pour des
princesses.

--J'en suis du dernier tonnement, reprit Mirzoza; car enfin la
diffrence est si grande!

--Je ne doute point, reprit Slim, qu'il ne leur ait chapp cent
impertinences; mais que voulez-vous? un tranger, un jeune homme n'y
regarde pas de si prs. On m'avait fait dans le Congo tant de mauvais
contes sur la libert des Europennes...

Slim en tait l, lorsque Mangogul se rveilla.

Je crois, Dieu me damne, dit-il en billant et se frottant les yeux,
qu'il est encore  Paris. Pourrait-on vous demander, beau conteur, quand
vous esprez tre de retour  Banza, et si j'ai longtemps encore 
dormir? Car il est bon, l'ami, que vous sachiez qu'il n'est pas possible
d'entamer en ma prsence un voyage, que les billements ne me prennent.
C'est une mauvaise habitude que j'ai contracte en lisant Tavernier et
les autres.

--Prince, lui rpondit Slim, il y a plus d'une heure que je suis de
retour  Banza.

--Je vous en flicite, reprit le sultan; puis s'adressant  la sultane:
Madame, lui dit-il, voil l'heure du bal; nous partirons, si la fatigue
du voyage vous le permet.

--Prince, lui rpondit Mirzoza, me voil prte.

Mangogul et Slim avaient dj leurs dominos; la favorite prit le sien;
le sultan lui donna la main, et ils se rendirent dans la salle de bal,
o ils se sparrent, pour se disperser dans la foule. Slim les y
suivit, et moi aussi, dit l'auteur africain, quoique j'eusse plus envie
de dormir que de voir danser...




CHAPITRE XLV.

VINGT-QUATRIME ET VINGT-CINQUIME ESSAIS DE L'ANNEAU.

BAL MASQU, ET SUITE DU BAL MASQU.


Les bijoux les plus extravagants de Banza ne manqurent pas d'accourir
o le plaisir les appelait. Il en vint en carrosse bourgeois; il en vint
par les voitures publiques, et mme quelques-uns  pied. Je ne finirais
point, dit l'auteur africain dont j'ai l'honneur d'tre le _caudataire_,
si j'entrais dans le dtail des niches que leur fit Mangogul. Il donna
plus d'exercice  sa bague dans cette nuit seule, qu'elle n'en avait eu
depuis qu'il la tenait du gnie. Il la tournait, tantt sur l'une,
tantt sur l'autre, souvent sur une vingtaine  la fois: c'tait alors
qu'il se faisait un beau bruit; l'un s'criait d'une voix aigre:
Violons, _le Carillon de Dunkerque_, s'il vous plat; l'autre, d'une
voix rauque: Et moi je veux _les Sautriots_; et moi _les Tricotets_,
disait un troisime; et une multitude  la fois: Des contredanses uses,
comme _la Bourre_, _les Quatre Faces_, _la Calotine_, _la Chane_, _le
Pistolet_, _la Marie_, _le Pistolet_, _le Pistolet_. Tous ces cris
taient lards d'un million d'extravagances. L'on entendait d'un ct:
_Peste soit du nigaud! Il faut l'envoyer  l'cole; de l'autre: Je m'en
retournerai donc sans trenner?_ Ici: _Qui payera mon carrosse?_ l: _Il
m'est chapp; mais je chercherai tant, qu'il se retrouvera_; ailleurs:
_A demain; mais vingt louis au moins; sans cela, rien de fait_; et
partout des propos qui dcelaient des dsirs ou des exploits.

Dans ce tumulte, une petite bourgeoise, jeune et jolie, dmla Mangogul,
le poursuivit, l'agaa, et parvint  dterminer son anneau sur elle. On
entendit  l'instant son bijou s'crier: O courez-vous? Arrtez, beau
masque; ne soyez point insensible  l'ardeur d'un bijou qui brle pour
vous. Le sultan, choqu de cette dclaration tmraire, rsolut de
punir celle qui l'avait hasarde. Il disparut, et chercha parmi ses
gardes quelqu'un qui ft  peu prs de sa taille, lui cda son masque et
son domino, et l'abandonna aux poursuites de la petite bourgeoise, qui,
toujours trompe par les apparences, continua  dire mille folies 
celui qu'elle prenait pour Mangogul.

Le faux sultan ne fut pas bte; c'tait un homme qui savait parler par
signes; il en fit un qui attira la belle dans un endroit cart, o elle
se prit, pendant plus d'une heure, pour la sultane favorite, et Dieu
sait les projets qui lui roulrent dans la tte; mais l'enchantement
dura peu. Lorsqu'elle eut accabl le prtendu sultan de caresses, elle
le pria de se dmasquer; il le fit, et montra une physionomie arme de
deux grands crocs, qui n'appartenaient point du tout  Mangogul.

Ah! fi, s'cria la petite bourgeoise: Fi...

--Eh! mon petit tame, lui rpondit le Suisse, qu'avoir vous? Moi l'y
croire vous avoir rentu d'assez bons services pour que vous l'y tre pas
fche de me connatre.

Mais sa desse ne s'amusa point  lui rpondre, s'chappa brusquement de
ses mains, et se perdit dans la foule.

Ceux d'entre les bijoux qui n'aspirrent pas  de si grands honneurs, ne
laissrent pas que de rencontrer le plaisir, et tous reprirent la route
de Banza, fort satisfaits de leur voyage.

L'on sortait du bal lorsque Mangogul entendit deux de ses principaux
officiers qui se parlaient avec vivacit. C'est ma matresse, disait
l'un: je suis en possession depuis un an, et vous tes le premier qui
vous soyez avis de courir sur mes brises. A propos de quoi me
troubler? Nasss, mon ami, adressez-vous ailleurs: vous trouverez cent
femmes aimables qui se tiendront pour trop heureuses de vous avoir.

--J'aime Amine, rpondait Nasss; je ne vois qu'elle qui me plaise. Elle
m'a donn des esprances, et vous trouverez bon que je les suive.

--Des esprances! reprit Alibeg.

--Oui, des esprances...

--Morbleu! cela n'est point...

--Je vous dis, monsieur, que cela est, et que vous me ferez raison sur
l'heure du dmenti que vous me donnez.

A l'instant ils descendirent le grand perron; ils avaient dj le
cimeterre tir, et ils allaient finir leur dml d'une faon tragique,
lorsque le sultan les arrta, et leur dfendit de se battre avant que
d'avoir consult leur Hlne.

Ils obirent et se rendirent chez Amine, o Mangogul les suivit de prs.
Je suis excde du bal, leur dit-elle; les yeux me tombent. Vous tes
de cruelles gens, de venir au moment que j'allais me mettre au lit: mais
vous avez tous deux un air singulier. Pourrait-on savoir ce qui vous
amne?...

--C'est une bagatelle, lui rpondit Alibeg: monsieur se vante, et mme
assez hautement, ajouta-t-il en montrant son ami, que vous lui donnez
des esprances. Madame, qu'en est-il?...

Amine ouvrait la bouche; mais le sultan tournant sa bague dans le mme
instant, elle se tut, et son bijou rpondit pour elle... Il me semble
que Nasss se trompe: non, ce n'est pas  lui que madame en veut.
N'a-t-il pas un grand laquais qui vaut mieux que lui? Oh! que ces hommes
sont sots de croire que des dignits, des honneurs, des titres, des
noms, des mots vides de sens, en imposent  des bijoux! Chacun a sa
philosophie, et la ntre consiste principalement  distinguer le mrite
de la personne, le vrai mrite, de celui qui n'est qu'imaginaire. N'en
dplaise  M. de Claville[91], il en sait l-dessus moins que nous, et
vous allez en avoir la preuve.

[Note 91: Auteur d'un _Trait du vrai mrite de l'homme_, considr
dans tous les ges et dans toutes les conditions. Plusieurs fois
rimprim.]

Vous connaissez tous deux, continua le bijou, la marquise Bibicosa.
Vous savez ses amours avec Clandor, et sa disgrce, et la haute
dvotion qu'elle professe aujourd'hui. Amine est bonne amie; elle a
conserv les liaisons qu'elle avait avec Bibicosa, et n'a point cess de
frquenter dans sa maison, o l'on rencontre des bramines de toute
espce. Un d'entre eux pressait un jour ma matresse de parler pour lui
 Bibicosa.

Eh! que voulez-vous que je lui demande? lui rpondit Amine. C'est une
femme noye, qui ne peut rien pour elle-mme. Vraiment elle vous saurait
bon gr de la traiter encore comme une personne de consquence. Allez,
mon ami, le prince Clandor et Mangogul ne feront jamais rien pour elle;
et vous vous morfondriez dans les antichambres...

--Mais, rpondit le bramine, madame, il ne s'agit que d'une bagatelle,
qui dpend directement de la marquise. Voici ce que c'est. Elle a fait
construire un petit minaret dans son htel; c'est sans doute pour la
Sala, ce qui suppose un iman; et c'est cette place que je demande...

--Que dites-vous! reprit Amine. Un iman! vous n'y pensez pas; il ne
faut  la marquise qu'un marabout qu'elle appellera de temps  autre
lorsqu'il pleut, ou qu'on veut avoir fait la Sala, avant que de se
mettre au lit: mais un iman log, vtu, nourri dans son htel, avec des
appointements! cela ne va point  Bibicosa. Je connais ses affaires. La
pauvre femme n'a pas six mille sequins de revenu; et vous prtendez
qu'elle en donnera deux mille  un iman? Voil-t-il pas qui est bien
imagin!...

--De par Brama, j'en suis fch, rpliqua l'homme saint; car
voyez-vous, si j'avais t son iman, je n'aurais pas tard  lui devenir
plus ncessaire: et quand on est l, il vous pleut de l'argent et des
pensions. Tel que vous me voyez, je suis du Monomotapa, et je fais
trs-bien mon devoir...

--Eh! mais, lui rpondit Amine d'une voix entrecoupe, votre affaire
n'est pourtant pas impossible. C'est dommage que le mrite dont vous
parlez ne se prsume pas...

--On ne risque rien  s'employer pour les gens de mon pays, reprit
l'homme du Monomotapa; voyez plutt...

Il donna sur-le-champ  Amine la preuve complte d'un mrite si
surprenant, que de ce moment vous perdtes,  ses yeux, la moiti de ce
qu'elle vous prisait. Ah! vivent les gens du Monomotapa!

Alibeg et Nasss avaient la physionomie allonge, et se regardaient sans
mot dire; mais, revenus de leur tonnement, ils s'embrassrent; et
jetant sur Amine un regard mprisant, ils coururent se prosterner aux
pieds du sultan, et le remercier de les avoir dtromps de cette femme,
et de leur avoir conserv la vie et l'amiti rciproque. Ils arrivrent
dans le moment que Mangogul, de retour chez la favorite, lui faisait
l'histoire d'Amine. Mirzoza en rit, et n'en estima pas davantage les
femmes de cour et les bramines.




CHAPITRE XLVI.

SLIM A BANZA.


Mangogul alla se reposer au sortir du bal; et la favorite, qui ne se
sentait aucune disposition au sommeil, fit appeler Slim, et le pressa
de lui continuer son histoire amoureuse. Slim obit, et reprit en ces
termes:

Madame, la galanterie ne remplissait pas tout mon temps: je drobais au
plaisir des instants que je donnais  des occupations srieuses; et les
intrigues dans lesquelles je m'embarquai, ne m'empchrent pas
d'apprendre les fortifications, le mange, les armes, la musique et la
danse; d'observer les usages et les arts des Europens, et d'tudier
leur politique et leur milice. De retour dans le Congo, on me prsenta 
l'empereur aeul du sultan, qui m'accorda un poste honorable dans ses
troupes. Je parus  la cour, et bientt je fus de toutes les parties du
prince Erguebzed, et par consquent intress dans les aventures des
jolies femmes. J'en connus de toute nation, de tout ge, de toute
condition; j'en trouvai peu de cruelles, soit que mon rang les blout,
soit qu'elles aimassent mon jargon, ou que ma figure les prvnt.
J'avais alors deux qualits avec lesquelles on va vite en amour, de
l'audace et de la prsomption.

Je pratiquai d'abord les femmes de qualit. Je les prenais le soir au
cercle ou au jeu chez la Manimonbanda; je passais la nuit avec elles; et
nous nous mconnaissions presque le lendemain. Une des occupations de
ces dames, c'est de se procurer des amants, de les enlever mme  leurs
meilleures amies, et l'autre de s'en dfaire. Dans la crainte de se
trouver au dpourvu, tandis qu'elles filent une intrigue, elles en
lorgnent deux ou trois autres. Elles possdent je ne sais combien de
petites finesses pour attirer celui qu'elles ont en vue et cent
tracasseries en rserve pour se dbarrasser de celui qu'elles ont. Cela
a toujours t et cela sera toujours. Je ne nommerai personne; mais je
connus ce qu'il y avait de femmes  la cour d'Erguebzed en rputation de
jeunesse et de beaut; et tous ces engagements furent forms, rompus,
renous, oublis en moins de six mois.

Dgot de ce monde, je me jetai dans ses antipodes: je vis des
bourgeoises que je trouvai dissimules, fires de leur beaut, toutes
grimpes sur le ton de l'honneur et presque toujours obsdes par des
maris sauvages et brutaux ou certains pieds-plats de cousins qui
faisaient  jours entiers les passionns auprs de leurs cousines et qui
me dplaisaient grandement: on ne pouvait les tenir seules un moment;
ces animaux survenaient perptuellement, drangeaient un rendez-vous et
se fourraient  tout propos dans la conversation. Malgr ces obstacles,
j'amenai cinq ou six de ces bgueules au point o je les voulais avant
que de les planter l. Ce qui me rjouissait dans leur commerce, c'est
qu'elles se piquaient de sentiments, qu'il fallait s'en piquer aussi, et
qu'elles en parlaient  mourir de rire: et puis elles exigeaient des
attentions, des petits soins;  les entendre, on leur manquait  tout
moment; elles prchaient un amour si correct, qu'il fallut bien y
renoncer. Mais le pis, c'est qu'elles avaient incessamment votre nom 
la bouche et que quelquefois on tait contraint de se montrer avec elles
et d'encourir tout le ridicule d'une aventure bourgeoise; je me sauvai
un beau jour des magasins et de la rue Saint-Denis pour n'y revenir de
ma vie.

On avait alors la fureur des petites maisons: j'en louai une dans le
faubourg oriental et j'y plaai successivement quelques-unes de ces
filles qu'on voit, qu'on ne voit plus;  qui l'on parle,  qui l'on ne
dit mot, et qu'on renvoie quand on en est las: j'y rassemblais des amis
et des actrices de l'Opra; on y faisait de petits soupers, que le
prince Erguebzed a quelquefois honors de sa prsence. Ah! madame,
j'avais des vins dlicieux, des liqueurs exquises et le meilleur
cuisinier du Congo.

Mais rien ne m'a tant amus qu'une entreprise que j'excutai dans une
province loigne de la capitale, o mon rgiment tait en quartier: je
partis de Banza pour en faire la revue; c'tait la seule affaire qui
m'loignait de la ville; et mon voyage et t court, sans le projet
extravagant auquel je me livrai. Il y avait  Baruthi un monastre
peupl des plus rares beauts; j'tais jeune et sans barbe, et je
mditais de m'y introduire  titre de veuve qui cherchait un asile
contre les dangers du sicle. On me fait un habit de femme; je m'en
ajuste et je vais me prsenter  la grille de nos recluses; on
m'accueillit affectueusement; on me consola de la perte de mon poux; on
convint de ma pension, et j'entrai.

L'appartement qu'on me donna communiquait au dortoir des novices; elles
taient en grand nombre, jeunes pour la plupart et d'une fracheur
surprenante: je les prvins de politesses et je fus bientt leur amie.
En moins de huit jours, on me mit au fait de tous les intrts de la
petite rpublique; on me peignit les caractres, on m'instruisit des
anecdotes; je reus des confidences de toutes couleurs, et je m'aperus
que nous ne manions pas mieux la mdisance et la calomnie, nous autres
profanes. J'observai la rgle avec svrit; j'attrapai les airs
patelins et les tons doucereux; et l'on se disait  l'oreille que la
communaut serait bien heureuse si j'y prenais l'habit.

Je ne crus pas plus tt ma rputation faite dans la maison, que je
m'attachai  une jeune vierge qui venait de prendre le premier voile:
c'tait une brune adorable; elle m'appelait sa maman, je l'appelais mon
petit ange; elle me donnait des baisers innocents, et je lui en rendais
de fort tendres. Jeunesse est curieuse; Zirziphile me mettait  tout
propos sur le mariage et sur les plaisirs des poux; elle m'en demandait
des nouvelles; j'aiguisais habilement sa curiosit; et de questions en
questions, je la conduisis jusqu' la pratique des leons que je lui
donnais. Ce ne fut pas la seule novice que j'instruisis; et quelques
jeunes nonnains vinrent aussi s'difier dans ma cellule. Je mnageais
les moments, les rendez-vous, les heures, si  propos que personne ne se
croisait: enfin, madame, que vous dirai-je? la pieuse veuve se fit une
postrit nombreuse; mais lorsque le scandale dont on avait gmi tout
bas eut clat et que le conseil des discrtes, assembl, eut appel le
mdecin de la maison, je mditai ma retraite. Une nuit donc, que toute
la maison dormait, j'escaladai les murs du jardin et je disparus: je me
rendis aux eaux de Piombino, o le mdecin avait envoy la moiti du
couvent et o j'achevai, sous l'habit de cavalier, l'ouvrage que j'avais
commenc sous celui de veuve. Voil, madame, un fait dont tout l'empire
a mmoire et dont vous seule connaissez l'auteur.

Le reste de ma jeunesse, ajouta Slim, s'est consum  de pareils
amusements, toujours de femmes, et de toute espce, rarement du mystre,
beaucoup de serments et point de sincrit.

--Mais,  ce compte, lui dit la favorite, vous n'avez donc jamais aim?

--Bon! rpondit Slim, je pensais bien alors  l'amour! je n'en voulais
qu'au plaisir et qu' celles qui m'en promettaient.

--Mais a-t-on du plaisir sans aimer? interrompit la favorite. Qu'est-ce
que cela, quand le coeur ne dit rien?

--Eh! madame, rpliqua Slim, est-ce le coeur qui parle,  dix-huit ou
vingt ans?

--Mais enfin, de toutes ces expriences, quel est le rsultat?
qu'avez-vous prononc sur les femmes?

--Qu'elles sont la plupart sans caractre, dit Slim; que trois choses
les meuvent puissamment: l'intrt, le plaisir et la vanit; qu'il n'y
en a peut-tre aucune qui ne soit domine par une de ces passions, et
que celles qui les runissent toutes trois sont des monstres.

--Passe encore pour le plaisir, dit Mangogul, qui entrait  l'instant;
quoiqu'on ne puisse gure compter sur ces femmes, il faut les excuser:
quand le temprament est mont  un certain degr, c'est un cheval
fougueux qui emporte son cavalier  travers champs; et presque toutes
les femmes sont  califourchon sur cet animal-l.

--C'est peut-tre par cette raison, dit Slim, que la duchesse Mnga
appelle le chevalier Kaidar son grand cuyer.

--Mais serait-il possible, dit la sultane  Slim, que vous n'ayez pas
eu la moindre aventure de coeur? Ne serez-vous sincre que pour
dshonorer un sexe qui faisait vos plaisirs, si vous en faisiez les
dlices? Quoi! dans un si grand nombre de femmes, pas une qui voult
tre aime, qui mritt de l'tre! Cela ne se comprend pas.

--Ah! madame, rpondit Slim, je sens,  la facilit avec laquelle je
vous obis, que les annes n'ont point affaibli sur mon coeur l'empire
d'une femme aimable: oui, madame, j'ai aim comme un autre. Vous voulez
tout savoir, je vais tout dire; et vous jugerez si je me suis acquitt
du rle d'amant dans les formes.

--Y a-t-il des voyages dans cette partie de votre histoire? demanda le
sultan.

--Non, prince, rpondit Slim.

--Tant mieux, reprit Mangogul; car je ne me sens aucune envie de dormir.

--Pour moi, reprit la favorite, Slim me permettra bien de reposer un
moment.

--Qu'il aille se coucher aussi, dit le sultan; et pendant que vous
dormirez je questionnerai Cypria.

--Mais, prince, lui rpondit Mirzoza, Votre Hautesse n'y pense pas; ce
bijou vous enfilera dans des voyages qui ne finiront point.

L'auteur africain nous apprend ici que le sultan, frapp de
l'observation de Mirzoza, se prcautionna d'un anti-somnifre des plus
violents: il ajoute que le mdecin de Mangogul, qui tait bien son ami,
lui en avait communiqu la recette et qu'il en avait fait la prface de
son ouvrage; mais il ne nous reste de cette prface que les trois
dernires lignes que je vais rapporter ici.

Prenez de.........................

De.............................

De.............................

De _Marianne_ et du _Paysan_, par... quatre pages[92].

Des _garements du coeur_[93], une feuille.

Des _Confessions_[94], vingt-cinq lignes et demie.

[Note 92: _La Vie de Marianne_ et _le Paysan parvenu_, romans de
Marivaux. (Br.)]

[Note 93: _Les garements du coeur et de l'esprit_, par Crbillon
fils. (Br.)]

[Note 94: _Les Confessions du Comte de ***_, par Duclos. (Br.)]




CHAPITRE XLVII.

VINGT-SIXIME ESSAI DE L'ANNEAU.

LE BIJOU VOYAGEUR.


Tandis que la favorite et Slim se reposaient des fatigues de la veille,
Mangogul parcourait avec tonnement les magnifiques appartements de
Cypria. Cette femme avait fait, avec son bijou, une fortune  comparer 
celle d'un fermier gnral. Aprs avoir travers une longue enfilade de
pices plus richement dcores les unes que les autres, il arriva dans
la salle de compagnie, o, au centre d'un cercle nombreux, il reconnut
la matresse du logis  une norme quantit de pierreries qui la
dfiguraient; et son poux,  la bonhomie peinte sur son visage. Deux
abbs, un bel esprit, trois acadmiciens de Banza occupaient les cts
du fauteuil de Cypria; et sur le fond de la salle voltigeaient deux
petits-matres avec un jeune magistrat rempli d'airs, soufflant sur ses
manchettes, sans cesse rajustant sa perruque, visitant sa bouche et se
flicitant dans les glaces de ce que son rouge allait bien: except ces
trois papillons, le reste de la compagnie tait dans une vnration
profonde pour la respectable momie qui, indcemment tale, billait,
parlait en billant, jugeait tout, jugeait mal de tout, et n'tait
jamais contredite.

Comment, disait en soi-mme Mangogul qui n'avait parl seul depuis
longtemps, et qui s'en mourait, comment est-elle parvenue  dshonorer
un homme de bonne maison avec un esprit si gauche et une figure comme
celle-l?

Cypria voulait qu'on la prt pour blonde; sa peau petit jaune, bigarre
de rouge, imitait assez bien une tulipe panache; elle avait les yeux
gros, la vue basse, la taille courte, le nez effil, la bouche plate, le
tour du visage coup, les joues creuses, le front troit, point de
gorge, la main sche et le bras dcharn: c'tait avec ces attraits
qu'elle avait ensorcel son mari. Le sultan tourna sa bague sur elle, et
l'on entendit glapir aussitt. L'assemble s'y trompa, et crut que
Cypria parlait par la bouche, et qu'elle allait juger. Mais son bijou
dbuta par ces mots:

Histoire de mes voyages.

Je naquis  Maroc en 17,000,000,012, et je dansais sur le thtre de
l'Opra, lorsque Mhmet Tripathoud, qui m'entretenait, fut nomm chef
de l'ambassade que notre puissant empereur envoya au monarque de la
France; je le suivis dans ce voyage: les charmes des femmes franaises
m'enlevrent bientt mon amant; et sans dlai j'usai de reprsailles.
Les courtisans, avides de nouveauts, voulurent essayer de la Maroquine;
car c'est ainsi qu'on nommait ma matresse; elle les traita fort
humainement; et son affabilit lui valut, en six mois de temps, vingt
mille cus en bijoux, autant en argent, avec un petit htel tout meubl.
Mais le Franais est volage, et je cessai bientt d'tre  la mode: je
ne m'amusai point  courir les provinces; il faut aux grands talents de
vastes thtres; je laissai partir Tripathoud, et je me destinai pour la
capitale d'un autre royaume.

A wealthy lord, travelling through France, dragg'd me to London. Ay,
that was a man indeed! He water'd me six times a day, and as often
o'nights. His prick like a comet's tail shot flaming darts: I never felt
such quick and thrilling thrusts. It was not possible fort mortal
prowess to hold out long, at this rate; so he drooped by degrees, and I
received his soul distilled through his Tarse. He gave me fifty thousand
guineas. This noble lord was succeeded by a couple of
privateer-commanders lately return'd from cruising: being intimate
friends, they fuck'd me, as they had sail'd, in company, endeavouring
who should show most vigour and serve the readiest fire. Whilst the one
was riding at anchor, I towed the other by his Tarse and prepared him
for a fresh tire. Upon a modest computation, I reckon'd in about eight
days time I received a hundred and eighty shot. But I soon grew tired
with keeping so strict an account, for there was no end of their
broad-sides. I got twelve thousand pounds from them for my share of the
prizes they had taken. The winter quarter being over, they were forced
to put to sea again, and would fain have engaged me as a tender, but I
had made a prior contract with a German count.

Duxit me Viennam in Austri patriam suam, ubi venere voluptate, quant
maxim poteram, ingurgitatus sum, per menses tres integros ejus
splendid nimis epulatus hospes. Illi, rugosi et contracti Lotharingo
more colei, et eo usqu longa, crassaque mentula, ut dimidiam nondm
acciperem, quamvis iterato cotu fractus rictus mihi miser pateret.
Immanem ast usu frequenti vagina tandem admisit lax gladium, novasque
excogitavimus artes, quibus fututionum quotidianarum vinceremus
fastidium. Mod me resupinum agitabat; mod ipsum, eques adhrescens
inguinibus, motu quasi tolutario versabam. Sp turgentem spumantemque
admovit ori priapum, simulque appressis ad labia labiis, fellatrice me
lingu perfricuit. Etsi Veneri nunquam indulgebat postic,  tergo me
tamen adorsus, cruribus altero sublato, altero depresso, inter femora
subibat, voluptaria qurens per impedimenta transire. Amatoria Sanchesii
prcepta calluit ad unguem, et festivas Aretini tabulas sic expressit,
ut nemo melis. His  me laudibus acceptis, multis florenorum millibus
mea solvit obsequia, et Romam secessi.

Quella citt  il tempio di Venere, ed il soggiorno delle delizie.
Tutta via mi dispiaceva, che le natiche leggiadre fossero l ancora pi
festeggiate delle pi belle potte; quello che provai il terzo giorno del
mio arrivo in quel paese. Una cortigiana illustre si offerisce  farmi
guadagnare mila scudi, s'io voleva passar la sera con esso lei in una
vigna. Accettai l'invito; salimmo in una carozza, e giungemmo in un
luogo da lei ben conosciuto nel quale due cavalieri colle braghesse
rosse si fecero incontro  noi, e ci condussero in un boschetto spesso e
folto, dove cavatosi subito le vesti, vedemmo i pi furiosi cazzi che
risaltaro mai. Ognuno chiavo la sua. Il trastullo poi si prese a
quadrille, dopo per farsi guattare in bocca, poscia nelle tette; alla
perfine, uno de chiavatori impadronissi del mio rivale, mentre l'altro
mi lavorava. L'istesso fu fatto alla conduttrice mia; e cio tutto
dolcemente condito di bacci alla fiorentina. E quando i campioni nostri
ebbero posto fine alla battaglia, facemmo la fricarella per risvegliar
il gusto  quei benedetti signori i quali ci paganoro con generosit. In
pi volte simili guadagnai con loro sessanta mila scudi; e due altre
volte tanto, con coloro che mi procurava la cortigiana. Mi ricordo di
uno che visitava mi spesso e che sborrava sempre due volte senza
cavarlo; e d'un altro il quale usciva da me pian piano, per entrare
soltimente nel mio vicino; e per questo bastava fare s  gi le
natiche. Ecco una uzanza curiosa che si pratica in Italia.

Le bijou de Cypria continua son histoire sur un ton moiti congeois et
moiti espagnol. Il ne savait pas apparemment assez cette dernire
langue pour l'employer seule: on n'apprend une langue, dit l'auteur
africain, qui se pendrait plutt que de manquer une rflexion commune,
qu'en la parlant beaucoup; et le bijou de Cypria n'eut presque pas le
temps de parler  Madrid.

Je me sauvai d'Italie, dit-il, malgr quelques dsirs secrets qui me
rappelaient en arrire, influxo malo del clima! y tuve luego la
resolucion de ir me a una tierra, donde pudiesse gozar mis fueros, sin
partir los con un usurpador. Je fis le voyage de Castille la Vieille, o
l'on sut le rduire  ses simples fonctions: mais cela ne suffit pas 
ma vengeance. Le impuse la tarea de batter el compas en los bayles che
celebrava de dia y de noche; et il s'en acquitta si bien, que nous nous
rconcilimes. Nous parmes  la cour de Madrid en bonne intelligence.
Al entrar de la ciudad, je liai con un papo venerabile por sus canas:
heureusement pour moi; car il eut compassion de ma jeunesse, et me
communiqua un secret, le fruit de soixante annes d'exprience, para
guardar me del mal de que merecieron los Franceses ser padrinos, por
haver sido sus primeros pregodes. Avec cette recette, et le got de la
propret que je tentai vainement d'introduire en Espagne, je me
prservai de tout accident  Madrid, o ma vanit seule fut mortifie.
Ma matresse a, comme vous voyez, le pied fort petit. Esta prenda es el
incentivo mas poderoso de una imaginacion castellana. Un petit pied sert
de passe-port  Madrid  la fille que tiene la mas dilatada sima entre
las piernas. Je me dterminai  quitter une contre o je devais la
plupart de mes triomphes  un mrite tranger; y me arrime a un
definidor muy virtuoso que passava a las Indias. Je vis, sous les ailes
de sa rvrence, la terre de promission, ce pays o l'heureux Frayle
porte, sans scandale, de l'or dans sa bourse, un poignard  sa ceinture,
et sa matresse en croupe. Que la vie que j'y passai fut dlicieuse!
quelles nuits! dieux, quelles nuits! Hay de mi! al recordarme de tantos
gustos me meo... Algo mas... Ya, ya... Pierdo el sentido... Me muero...

Aprs un an de sjour  Madrid et aux Indes, je m'embarquai pour
Constantinople. Je ne gotais point les usages d'un peuple chez qui les
bijoux sont barricads; et je sortis promptement d'une contre o je
risquais ma libert. Je pratiquai pourtant assez les musulmans, pour
m'apercevoir qu'ils se sont bien polics par le commerce des Europens;
et je leur trouvai la lgret du Franais, l'ardeur de l'Anglais, la
force de l'Allemand, la longanimit de l'Espagnol, et d'assez fortes
teintures des raffinements italiens: en un mot, un aga vaut,  lui seul,
un cardinal, quatre ducs, un lord, trois grands d'Espagne, et deux
princes allemands.

De Constantinople, j'ai pass, messieurs, comme vous savez,  la cour
du grand Erguebzed, o j'ai form nos seigneurs les plus aimables; et
quand je n'ai plus t bon  rien, je me suis jet sur cette figure-l,
dit le bijou, en indiquant, par un geste qui lui tait familier, l'poux
de Cypria. La belle chute!

L'auteur africain finit ce chapitre par un avertissement aux dames qui
pourraient tre tentes de se faire traduire les endroits o le bijou de
Cypria s'est exprim dans des langues trangres.

J'aurais manqu, dit-il, au devoir de l'historien, en les supprimant;
et au respect que j'ai pour le sexe, en les conservant dans mon ouvrage,
sans prvenir les dames vertueuses, que le bijou de Cypria s'tait
excessivement gt le ton dans ses voyages; et que ses rcits sont
infiniment plus libres qu'aucune des lectures clandestines qu'elles
aient jamais faites.




CHAPITRE XLVIII.

CYDALISE.


Mangogul revint chez la favorite, o Slim l'avait devanc.

Eh bien! prince, lui dit Mirzoza, les voyages de Cypria vous ont-ils
fait du bien?

--Ni bien ni mal, rpondit le sultan; je ne les ai point entendus.

--Et pourquoi donc? reprit la favorite.

--C'est, dit le sultan, que son bijou parle, comme une polyglotte,
toutes sortes de langues, except la mienne. C'est un assez impertinent
conteur, mais ce serait un excellent interprte.

--Quoi! reprit Mirzoza, vous n'avez rien compris du tout dans ses
rcits?

--Qu'une chose, madame, rpondit Mangogul; c'est que les voyages sont
plus funestes encore pour la pudeur des femmes, que pour la religion des
hommes; et qu'il y a peu de mrite  savoir plusieurs langues. On peut
possder le latin, le grec, l'italien, l'anglais et le congeois dans la
perfection, et n'avoir non plus d'esprit qu'un bijou. C'est votre avis,
madame? Et celui de Slim? Qu'il commence donc son aventure, mais
surtout plus de voyages. Ils me fatiguent  mourir.

Slim promit au sultan que la scne serait en un seul endroit, et dit:

J'avais environ trente ans; je venais de perdre mon pre; je m'tais
mari, pour ne pas laisser tomber la maison, et je vivais avec ma femme
comme il convient; des gards, des attentions, de la politesse, des
manires peu familires, mais fort honntes. Le prince Erguebzed tait
mont sur le trne: j'avais sa bienveillance longtemps avant son rgne.
Il me l'a continue jusqu' sa mort, et j'ai tch de justifier cette
marque de distinction par mon zle et par ma fidlit. La place
d'inspecteur gnral de ses troupes vint  vaquer, je l'obtins; et ce
poste m'obligea  de frquents voyages sur la frontire.

--De frquents voyages! s'cria le sultan. Il n'en faut qu'un pour
m'endormir jusqu' demain. Avisez-y.

--Prince, continua Slim, ce fut dans une de ces tournes que je connus
la femme d'un colonel de spahis, nomm Ostaluk, brave homme, bon
officier, mais mari peu commode, jaloux comme un tigre, et qui avait en
sa personne de quoi justifier cette rage; car il tait affreusement
laid.

Il avait pous depuis peu Cydalise, jeune, vive, jolie; de ces femmes
rares, pour lesquelles on sent, ds la premire entrevue, quelque chose
de plus que de la politesse, dont on se spare  regret, et qui vous
reviennent cent fois dans l'ide jusqu' ce qu'on les revoie.

Cydalise pensait avec justesse, s'exprimait avec grce; sa conversation
attachait; et si l'on ne se lassait point de la voir, on se lassait
encore moins de l'entendre. Avec ces qualits, elle avait droit de faire
des impressions fortes sur tous les coeurs, et je m'en aperus. Je
l'estimais beaucoup; je pris bientt un sentiment plus tendre, et tous
mes procds eurent incessamment la vraie couleur d'une belle passion.
La facilit de mes premiers triomphes m'avait un peu gt: lorsque
j'attaquai Cydalise, je m'imaginai qu'elle tiendrait peu, et que,
trs-honore de la poursuite de monsieur l'inspecteur gnral, elle ne
ferait qu'une dfense convenable. Qu'on juge donc de la surprise o me
jeta la rponse qu'elle fit  ma dclaration.

--Seigneur, me dit-elle, quand j'aurais la prsomption de croire que
vous tes touch de quelques appas qu'on me trouve, je serais une folle
d'couter srieusement des discours avec lesquels vous en avez tromp
mille autres avant que de me les adresser. Sans l'estime, qu'est-ce que
l'amour? peu de chose; et vous ne me connaissez pas assez pour
m'estimer. Quelque esprit, quelque pntration qu'on ait, on n'a point
en deux jours assez approfondi le caractre d'une femme pour lui rendre
des soins mrits. Monsieur l'inspecteur gnral cherche un amusement,
il a raison; et Cydalise aussi, de n'amuser personne.

J'eus beau lui jurer que je ressentais la passion la plus vraie, que
mon bonheur tait entre ses mains, et que son indiffrence allait
empoisonner le reste de ma vie.

--Jargon, me dit-elle, pur jargon! Ou ne pensez plus  moi, ou ne me
croyez pas assez tourdie pour donner dans des protestations uses. Ce
que vous venez de me dire l, tout le monde le dit sans le penser, et
tout le monde l'coute sans le croire.

Si je n'avais eu du got pour Cydalise, ses rigueurs m'auraient
mortifi; mais je l'aimais, elles m'affligrent. Je partis pour la cour,
son image m'y suivit; et l'absence, loin d'amortir la passion que
j'avais conue pour elle, ne fit que l'augmenter.

Cydalise m'occupait au point que je mditai cent fois de lui sacrifier
les emplois et le rang qui m'attachaient  la cour; mais l'incertitude
du succs m'arrta toujours.

Dans l'impossibilit de voler o je l'avais laisse, je formai le
projet de l'attirer o j'tais. Je profitai de la confiance dont
Erguebzed m'honorait: je lui vantai le mrite et la valeur d'Ostaluk. Il
fut nomm lieutenant des spahis de la garde, place qui le fixait  ct
du prince; et Ostaluk parut  la cour, et avec lui Cydalise, qui devint
aussitt la beaut du jour.

--Vous avez bien fait, dit le sultan, de garder vos emplois, et
d'appeler votre Cydalise  la cour; car je vous jure, par Brama, que je
vous laissais partir seul pour sa province.

--Elle fut lorgne, considre, obsde, mais inutilement, continua
Slim. Je jouis seul du privilge de la voir tous les jours. Plus je la
pratiquai, plus je dcouvris en elle de grces et de qualits, et plus
j'en devins perdu. J'imaginai que peut-tre la mmoire toute rcente de
mes nombreuses aventures me nuisait dans son esprit: pour l'effacer et
la convaincre de la sincrit de mon amour, je me bannis de la socit,
et je ne vis de femmes que celles que le hasard m'offrait chez elle. Il
me parut que cette conduite l'avait touche, et qu'elle se relchait un
peu de son ancienne svrit. Je redoublai d'attention; je demandai de
l'amour, et l'on m'accorda de l'estime. Cydalise commena  me traiter
avec distinction; j'eus part dans sa confiance: elle me consultait
souvent sur les affaires de sa maison; mais elle ne me disait pas un mot
de celles de son coeur. Si je lui parlais sentiments, elle me
rpondait des maximes, et j'tais dsol. Cet tat pnible avait dur
longtemps, lorsque je rsolus d'en sortir, et de savoir une bonne fois
pour toutes  quoi m'en tenir.

--Et comment vous y prtes-vous? demanda Mirzoza.

--Madame, vous l'allez savoir, rpondit Mangogul.

Et Slim continua:

Je vous ai dit, madame, que je voyais Cydalise tous les jours: d'abord
je la vis moins souvent; mes visites devinrent encore plus rares, enfin,
je ne la vis presque plus. S'il m'arrivait de l'entretenir tte  tte
quelquefois par hasard, je lui parlais aussi peu d'amour que si je n'en
eusse jamais ressenti la moindre tincelle. Ce changement l'tonna, elle
me souponna de quelque engagement secret; et un jour que je lui faisais
l'histoire galante de la cour:

Slim, me dit-elle d'un air distrait, vous ne m'apprenez rien de
vous-mme; vous racontez  ravir les bonnes fortunes d'autrui, mais vous
tes fort discret sur les vtres.

--Madame, lui rpondis-je, c'est qu'apparemment je n'en ai point, ou
que je crois qu'il est  propos de les taire.

--Oh! oui, m'interrompit-elle, c'est fort  propos que vous me clez
aujourd'hui des choses que toute la terre saura demain.

--A la bonne heure, madame, lui rpliquai-je; mais personne au moins ne
les tiendra de moi.

--En vrit, reprit-elle, vous tes merveilleux avec vos rserves; et
qui est-ce qui ignore que vous en voulez  la blonde Misis,  la petite
Zibeline,  la brune Sphra?

--A qui vous voudrez encore, madame, ajoutai-je froidement.

--Vraiment, reprit-elle, je croirais volontiers que ce ne sont pas les
seules: depuis deux mois qu'on ne vous voit que par grce, vous n'tes
pas rest dans l'inaction; et l'on va vite avec ces dames-l.

--Moi, rester dans l'inaction! lui rpondis-je; j'en serais au
dsespoir. Mon coeur est fait pour aimer, et mme un peu pour l'tre;
et je vous avouerai mme qu'il l'est; mais ne m'en demandez pas
davantage, peut-tre en ai-je dj trop dit.

--Slim, reprit-elle srieusement, je n'ai point de secret pour vous,
et vous n'en aurez point pour moi, s'il vous plat. O en tes-vous?

--Presque  la fin du roman.

--Et avec qui? demanda-t-elle avec empressement.

--Vous connaissez Martza?

--Oui, sans doute; c'est une femme fort aimable.

--Eh bien! aprs avoir tout tent vainement pour vous plaire, je me
suis retourn de ce ct-l. On me dsirait depuis plus de six mois,
deux entrevues m'ont aplani les approches; une troisime achvera mon
bonheur, et ce soir Martza m'attend  souper. Elle est d'un commerce
amusant, lgre, un peu caustique; mais du reste, c'est la meilleure
crature du monde. On fait mieux ses petites affaires avec ces
folles-l, qu'avec des collets monts, qui...

--Mais, seigneur, interrompit Cydalise, la vue baisse, en vous faisant
compliment sur votre choix, pourrait-on vous observer que Martza n'est
pas neuve, et qu'avant vous elle a compt des amants?...

--Qu'importe, madame? repris-je; si Martza m'aime sincrement, je me
regarderai comme le premier. Mais l'heure de mon rendez-vous approche,
permettez...

--Encore un mot, seigneur. Est-il bien vrai que Martza vous aime?

--Je le crois.

--Et vous l'aimez? ajouta Cydalise.

--Madame, lui rpondis-je, vous m'avez jet vous-mme dans les bras de
Martza; c'est vous en dire assez.

J'allais sortir; mais Cydalise me tira par mon doliman, et se retourna
brusquement.

Madame me veut-elle quelque chose? a-t-elle quelque ordre  me donner?

--Non, monsieur; comment, vous voil? Je vous croyais dj bien loin.

--Madame, je vais doubler le pas.

--Slim...

--Cydalise...

--Vous partez donc?

--Oui, madame.

--Ah! Slim,  qui me sacrifiez-vous? L'estime de Cydalise ne
valait-elle pas mieux que les faveurs d'une Martza?

--Sans doute, madame, lui rpliquai-je, si je n'avais eu pour vous que
de l'estime. Mais je vous aimais...

--Il n'en est rien, s'cria-t-elle avec transport; si vous m'aviez
aime, vous auriez dml mes vritables sentiments; vous auriez
pressenti, vous vous seriez flatt qu' la fin votre persvrance
l'emporterait sur ma fiert: mais vous vous tes lass; vous m'avez
dlaisse, et peut-tre au moment...

A ce mot, Cydalise s'interrompit, un soupir lui chappa, et ses yeux
s'humectrent.

Parlez, madame, lui dis-je, achevez. Si, malgr les rigueurs dont vous
m'avez accabl, ma tendresse durait encore, vous pourriez...

--Je ne peux rien; et vous ne m'aimez plus, et Martza vous attend.

--Si Martza m'tait indiffrente; si Cydalise m'tait plus chre que
jamais, que feriez-vous?

--Une folie de m'expliquer sur des suppositions.

--Cydalise, de grce, rpondez-moi comme si je ne supposais rien. Si
Cydalise tait toujours la femme du monde la plus aimable  mes yeux, et
si je n'avais jamais eu le moindre dessein sur Martza, encore une fois,
que feriez-vous?

--Ce que j'ai toujours fait, ingrat, me rpondit enfin Cydalise. Je
vous aimerais...

--Et Slim vous adore, lui dis-je en me jetant  ses genoux, et
baisant ses mains que j'arrosais de larmes de joie.

Cydalise fut interdite; ce changement inespr la troubla; je profitai
de son dsordre, et notre rconciliation fut scelle par des marques de
tendresse auxquelles elle n'tait pas en tat de se refuser.

--Et qu'en disait le bon Ostaluk? interrompit Mangogul. Sans doute qu'il
permit  sa chre moiti de traiter gnreusement un homme  qui il
devait une lieutenance des spahis.

--Prince, reprit Slim, Ostaluk se piqua de gratitude tant qu'on ne
m'couta point; mais sitt que je fus heureux, il devint incommode,
farouche, insoutenable pour moi, et brutal pour sa femme. Non content de
nous troubler en personne, il nous fit observer; nous fmes trahis; et
Ostaluk, sr de son prtendu dshonneur, eut l'audace de m'appeler en
duel. Nous nous battmes dans le grand parc du srail; je le blessai de
deux coups, et le contraignis  me devoir la vie. Pendant qu'il
gurissait de ses blessures, je ne quittai pas un moment sa femme; mais
le premier usage qu'il fit de sa sant, fut de nous sparer et de
maltraiter Cydalise. Elle me peignit toute la tristesse de sa situation;
je lui proposai de l'enlever; elle y consentit; et notre jaloux de
retour de la chasse o il avait accompagn le sultan, fut trs-tonn de
se trouver veuf. Ostaluk, sans s'exhaler en plaintes inutiles contre
l'auteur du rapt, mdita sur-le-champ sa vengeance.

J'avais cach Cydalise dans une maison de campagne,  deux lieues de
Banza; et de deux nuits l'une, je me drobais de la ville pour aller 
Cisare. Cependant Ostaluk mit  prix la tte de son infidle, corrompit
mes domestiques  prix d'argent, et fut introduit dans mon parc. Ce soir
j'y prenais le frais avec Cydalise: nous nous tions enfoncs dans une
alle sombre; et j'allais lui prodiguer mes plus tendres caresses,
lorsqu'une main invisible lui pera le sein d'un poignard  mes yeux.
C'tait celle du cruel Ostaluk. Le mme sort me menaait; mais je
prvins Ostaluk; je tirai ma dague, et Cydalise fut venge. Je me
prcipitai sur cette chre femme: son coeur palpitait encore; je me
htais de la transporter  la maison, mais elle expira avant que d'y
arriver, la bouche colle sur la mienne.

Lorsque je sentis les membres de Cydalise se refroidir entre mes bras,
je poussai les cris les plus aigus; mes gens accoururent, et
m'arrachrent de ces lieux pleins d'horreur. Je revins  Banza, et je me
renfermai dans mon palais, dsespr de la mort de Cydalise, et
m'accablant des plus cruels reproches. J'aimais vraiment Cydalise; j'en
tais fortement aim; et j'eus tout le temps de concevoir la grandeur de
la perte que j'avais faite, et de la pleurer.

--Mais enfin, reprit la favorite, vous vous consoltes?

--Hlas! madame, rpondit Slim, longtemps je crus que je ne m'en
consolerais jamais; et j'appris seulement alors qu'il n'y a point de
douleurs ternelles.

--Qu'on ne me parle plus des hommes, dit Mirzoza; les voil tous.
C'est--dire, seigneur Slim, que cette pauvre Cydalise, dont l'histoire
vient de nous attendrir, et que vous avez tant regrette, fut bien sotte
de compter sur vos serments; et que, tandis que Brama la chtie
peut-tre rigoureusement de sa crdulit, vous passez assez doucement
vos instants entre les bras d'une autre.

--Eh! madame, reprit le sultan, apaisez-vous. Slim aime encore.
Cydalise sera venge.

--Seigneur, rpondit Slim, Votre Hautesse pourrait tre mal informe:
n'ai-je pas d comprendre pour toute ma vie, par mon aventure avec
Cydalise, qu'un amour vritable nuisait trop au bonheur?

--Sans doute, interrompit Mirzoza; et malgr vos rflexions, je gage
qu' l'heure qu'il est, vous en aimez une autre plus ardemment encore...

--Pour plus ardemment, reprit Slim, je n'oserais l'assurer: depuis cinq
ans je suis attach, mais attach de coeur,  une femme charmante: ce
n'est pas sans peine que je m'en suis fait couter; car on avait
toujours t d'une vertu!...

--De la vertu! s'cria le sultan; courage, mon ami, je suis enchant
quand on m'entretient de la vertu d'une femme de cour.

--Slim, dit la favorite, continuez votre histoire.

--Et croyez toujours en bon musulman dans la fidlit de votre
matresse, ajouta le sultan.

--Ah! prince, reprit Slim avec vivacit, Fulvia m'est fidle.

--Fidle ou non, rpondit Mangogul, qu'importe  votre bonheur? vous le
croyez, cela suffit.

--C'est donc Fulvia que vous aimez  prsent? dit la favorite.

--Oui, madame, rpondit Slim.

--Tant pis, mon cher, ajouta Mangogul: je n'ai point du tout foi en
elle; elle est perptuellement obsde de bramines, et ce sont de
terribles gens que ces bramines; et puis je lui trouve de petits yeux 
la chinoise, avec un nez retrouss, et l'air tout  fait tourn du ct
du plaisir: entre nous, qu'en est-il?

--Prince, rpondit Slim, je crois qu'elle ne le hait pas.

--Eh bien! rpliqua le sultan, tout cde  cet attrait; c'est ce que
vous devez savoir mieux que moi, ou vous n'tes...

--Vous vous trompez, reprit la favorite; on peut avoir tout l'esprit du
monde, et ne point savoir cela: je gage...

--Toujours des gageures, interrompit Mangogul; cela m'impatiente: ces
femmes sont incorrigibles: eh! madame, gagnez votre chteau, et vous
gagerez ensuite.

--Madame, dit Slim  la favorite, Fulvia ne pourrait-elle pas vous tre
bonne  quelque chose?

--Et comme quoi? demanda Mirzoza.

--Je me suis aperu, rpondit le courtisan, que les bijoux n'ont presque
jamais parl qu'en prsence de Sa Hautesse; et je me suis imagin que le
gnie Cucufa, qui a opr tant de choses surprenantes en faveur de
Kanoglou, grand-pre du sultan, pourrait bien avoir accord  son
petit-fils le don de les faire parler. Mais le bijou de Fulvia n'a point
encore ouvert la bouche, que je sache; n'y aurait-il pas moyen de
l'interroger, et de vous procurer le chteau, et de me convaincre de la
fidlit de ma matresse?

--Sans doute, reprit le sultan; qu'en pensez-vous, madame?

--Oh! je ne me mle point d'une affaire si scabreuse: Slim est trop de
mes amis pour l'exposer,  l'appt d'un chteau,  perdre le bonheur de
sa vie.

--Mais vous n'y pensez pas, reprit le sultan; Fulvia est sage, Slim en
mettrait sa main au feu; il l'a dit, il n'est pas homme  s'en ddire.

--Non, prince, rpondit Slim; et si Votre Hautesse me donne rendez-vous
chez Fulvia, j'y serai certainement le premier.

--Prenez garde  ce que vous proposez, reprit la favorite; Slim, mon
pauvre Slim, vous allez bien vite; et tout aimable que vous soyez...

--Rassurez-vous, madame; puisque le sort en est jet, j'entendrai
Fulvia; le pis qui puisse en arriver, c'est de perdre une infidle.

--Et de mourir de regret de l'avoir perdue, ajouta la sultane.

--Quel conte! dit Mangogul; vous croyez donc que Slim est devenu bien
imbcile? Il a perdu la tendre Cydalise, et le voil tout plein de vie;
et vous prtendez que, s'il venait  reconnatre Fulvia pour une
infidle, il en mourrait? Je vous le garantis ternel, s'il n'est jamais
assomm que de coup-l. Slim,  demain chez Fulvia, entendez-vous? on
vous dira mon heure.

Slim s'inclina, Mangogul sortit; la favorite continua de reprsenter au
vieux courtisan qu'il jouait gros jeu; Slim la remercia des marques de
sa bienveillance, et tous se retirrent dans l'attente du grand
vnement.




CHAPITRE XLIX.

VINGT-SEPTIME ESSAI DE L'ANNEAU.

FULVIA.


L'auteur africain, qui avait promis quelque part le caractre de Slim,
s'est avis de le placer ici; j'estime trop les ouvrages de l'antiquit
pour assurer qu'il et t mieux ailleurs. Il y a, dit-il, quelques
hommes  qui leur mrite ouvre toutes les portes, qui, par les grces de
leur figure et la lgret de leur esprit, sont dans leur jeunesse la
coqueluche de bien des femmes, et dont la vieillesse est respecte,
parce qu'ayant su concilier leurs devoirs avec leurs plaisirs, ils ont
illustr le milieu de leur vie par des services rendus  l'tat: en un
mot, des hommes qui font en tout temps les dlices des socits. Tel
tait Slim: quoiqu'il et atteint soixante ans, et qu'il ft entr de
bonne heure dans la carrire des plaisirs, une constitution robuste et
des mnagements l'avaient prserv de la caducit. Un air noble, des
manires aises, un jargon sduisant, une grande connaissance du monde
fonde sur une longue exprience, l'habitude de traiter avec le sexe, le
faisaient considrer  la cour comme l'homme auquel tout le monde et
aim ressembler; mais qu'on et imit sans succs, faute de tenir de la
nature les talents et le gnie qui l'avaient distingu.

Je demande  prsent, continue l'auteur africain, si cet homme avait
raison de s'inquiter sur le compte de sa matresse, et de passer la
nuit comme un fou? car le fait est que mille rflexions lui roulrent
dans la tte, et que plus il aimait Fulvia, plus il craignait de la
trouver infidle. Dans quel labyrinthe me suis-je engag! se disait-il
 lui-mme; et  quel propos? Que m'en reviendra-t-il, si la favorite
gagne un chteau? et quel sort pour moi si elle le perd?... Mais
pourquoi le perdrait-elle? Ne suis-je pas certain de la tendresse de
Fulvia?... Ah! je l'occupe tout entire, et si son bijou parle, ce ne
sera que de moi... Mais si le tratre!... non, non, je l'aurais
pressenti; j'aurais remarqu des ingalits; depuis cinq ans on se
serait dmenti... Cependant l'preuve est prilleuse... mais il n'est
plus temps de reculer; j'ai port le vase  ma bouche: il faut achever,
duss-je rpandre toute la liqueur... Peut-tre aussi que l'oracle me
sera favorable... Hlas! qu'en puis-je attendre? Pourquoi d'autres
auraient-ils attaqu sans succs une vertu dont j'ai triomph?... Ah!
chre Fulvia, je t'offense par ces soupons, et j'oublie ce qu'il m'en a
cot pour te vaincre: un rayon d'espoir me luit, et je me flatte que
ton bijou s'obstinera  garder le silence...

Slim tait dans cette agitation dpense, lorsqu'on lui rendit, de la
part du sultan, un billet qui ne contenait que ces mots: _Ce soir, 
onze heures et demie prcises, vous serez o vous savez._ Slim prit la
plume, et crivit en tremblant: _Prince, j'obirai_.

Slim passa le reste du jour, comme la nuit qui l'avait prcd,
flottant entre l'esprance et la crainte. Rien n'est plus vrai que les
amants ont de l'instinct; si leur matresse est infidle, ils sont
saisis d'un frmissement assez semblable  celui que les animaux
prouvent  l'approche du mauvais temps: l'amant souponneux est un chat
 qui l'oreille dmange dans un temps nbuleux: les animaux et les
amants ont encore ceci de commun, que les animaux domestiques perdent
cet instinct, et qu'il s'mousse dans les amants lorsqu'ils sont devenus
poux.

Les heures parurent bien lentes  Slim; il regarda cent fois  sa
pendule: enfin, le moment fatal arriva, et le courtisan se rendit chez
sa matresse: il tait tard; mais comme on l'introduisait  toute heure,
l'appartement de Fulvia lui fut ouvert...

Je ne vous attendais plus, lui dit-elle, et je me suis mise au lit avec
une migraine que je dois aux impatiences o vous me jetez...

--Madame, lui rpondit Slim, des devoirs de biensance, et mme des
affaires, m'ont comme enchan chez le sultan; et depuis que je me suis
spar de vous, je n'ai pas dispos d'un moment.

--Et moi, rpliqua Fulvia, j'en ai t d'une humeur affreuse. Comment,
deux jours entiers sans vous apercevoir!...

--Vous savez, reprit Slim,  quoi je suis oblig par mon rang, et
quelque assure que paraisse la faveur des grands...

--Comment, interrompit Fulvia, le sultan vous aurait-il marqu de la
froideur? aurait-on oubli vos services? Slim, vous tes distrait; vous
ne me rpondez pas... Ah! si vous m'aimez, qu'importe  votre bonheur le
bon ou le mauvais accueil du prince? Ce n'est pas dans ses yeux, c'est
dans les miens, c'est entre mes bras que vous le chercherez.

Slim coutait attentivement ce discours, examinant le visage de sa
matresse, et cherchait dans ses mouvements ce caractre de vrit
auquel on ne se trompe point, et qu'il est impossible de bien simuler:
quand je dis impossible, c'est  nous autres hommes; car Fulvia se
composait si parfaitement, que Slim commenait  se reprocher de
l'avoir souponne. Lorsque Mangogul arriva, Fulvia se tut aussitt;
Slim frmit, et le bijou dit: Madame a beau faire des plerinages 
toutes les Pagodes du Congo, elle n'aura point d'enfants, et pour causes
que je sais bien, moi qui suis son bijou...

A ce dbut, Slim se couvrit d'une pleur mortelle; il voulut se lever,
mais ses genoux tremblants se drobrent sous lui, et il retomba dans
son fauteuil. Le sultan, invisible, s'approcha, et lui dit  l'oreille:

--En avez-vous assez?...

--Ah! prince, s'cria douloureusement Slim, pourquoi n'ai-je pas cout
les avis de Mirzoza et les pressentiments de mon coeur? Mon bonheur
vient de s'clipser; j'ai tout perdu: je me meurs si son bijou se tait;
s'il parle, je suis mort. Qu'il parle pourtant. Je m'attends  des
lumires affreuses; mais je les redoute moins que je ne hais l'tat
perplexe o je suis.

Cependant le premier mouvement de Fulvia avait t de porter la main sur
son bijou et de lui fermer la bouche: ce qu'il avait dit jusque-l
supportait une interprtation favorable; mais elle apprhendait pour le
reste. Lorsqu'elle commenait  se rassurer sur le silence qu'il
gardait, le sultan, press par Slim, retourna sa bague: Fulvia fut
contrainte d'carter les doigts, et le bijou continua:

Je ne prendrai jamais, on me fatigue trop. Les visites trop assidues de
tant de saints personnages nuiront toujours  mes intentions, et madame
n'aura point d'enfants. Si je n'tais ft que par Slim, je deviendrais
peut-tre fcond; mais je mne une vie de forat. Aujourd'hui c'est
l'un, demain c'est l'autre, et toujours  la rame. Le dernier homme que
voit Fulvia, c'est toujours celui qu'elle croit destin par le ciel 
perptuer sa race. Personne n'est  l'abri de cette fantaisie. La
condition fatigante, que celle du bijou d'une femme titre qui n'a point
d'hritiers! Depuis dix ans je suis abandonn  des gens qui n'taient
pas faits seulement pour lever l'oeil sur moi.

Mangogul crut en cet endroit que Slim en avait assez entendu pour tre
guri de sa perplexit: il lui fit grce du reste, retourna sa bague, et
sortit, abandonnant Fulvia aux reproches de son amant.

D'abord le malheureux Slim avait t ptrifi; mais la fureur lui
rendant les forces et la parole, il lana un regard mprisant sur son
infidle, et lui dit:

Ingrate, perfide, si je vous aimais encore, je me vengerais; mais
indigne de ma tendresse, vous l'tes aussi de mon courroux. Un homme
comme moi! Slim compromis avec un tas de faquins...

--En vrit, l'interrompit brusquement Fulvia du ton d'une courtisane
dmasque, vous avez bonne grce de vous formaliser d'une bagatelle; au
lieu de me savoir gr de vous avoir drob des choses dont la
connaissance vous et dsespr dans le temps, vous prenez feu, vous
vous emportez comme si l'on vous avait offens. Et quelle raison,
monsieur, auriez-vous de vous prfrer  Ston,  Rikel,  Molli, 
Tachmas, aux cavaliers les plus aimables de la cour,  qui l'on ne se
donne seulement pas la peine de dguiser les passades qu'on leur fait?
Un homme comme vous, Slim, est un homme puis, caduc, hors d'tat
depuis une ternit de fixer seul une jolie femme qui n'est pas une
sotte. Convenez donc que votre prsomption est dplace, et votre
courroux impertinent. Au reste, vous pouvez, si vous tes mcontent,
laisser le champ libre  d'autres qui l'occuperont mieux que vous.

--Aussi fais-je, et de trs-grand coeur, rpliqua Slim outr
d'indignation; et il sortit, bien rsolu de ne point revoir cette femme.

Il entra dans son htel, et s'y renferma quelques jours, moins chagrin,
dans le fond, de la perte qu'il avait faite que de sa longue erreur. Ce
n'tait pas son coeur, c'tait sa vanit qui souffrait. Il redoutait
les reproches de la favorite et les plaisanteries du sultan, et il
vitait l'une et l'autre.

Il s'tait presque dtermin  renoncer  la cour,  s'enfoncer dans la
solitude et  achever en philosophe une vie dont il avait perdu la plus
grande partie sous l'habit d'un courtisan, lorsque Mirzoza, qui devinait
ses penses, entreprit de le consoler, le manda au srail et lui tint ce
discours: Eh bien! mon pauvre Slim, vous m'abandonnez donc? Ce n'est
pas Fulvia, c'est moi que vous punissez de ses infidlits. Nous sommes
tous fchs de votre aventure: nous convenons qu'elle est chagrinante;
mais si vous faites quelque cas de la protection du sultan et de mon
estime, vous continuerez d'animer notre socit, et vous oublierez cette
Fulvia, qui ne fut jamais digne d'un homme tel que vous.

--Madame, lui rpondit Slim, l'ge m'avertit qu'il est temps de me
retirer. J'ai vu suffisamment le monde; je me serais vant il y a quatre
jours de le connatre; mais le trait de Fulvia me confond. Les femmes
sont indfinissables, et toutes me seraient odieuses, si vous n'tiez
comprise dans un sexe dont vous avez tous les charmes. Fasse Brama que
vous n'en preniez jamais les travers! Adieu, madame; je vais dans la
solitude m'occuper de rflexions utiles. Le souvenir des bonts dont
vous et le sultan m'avez honor, m'y suivra; et si mon coeur y forme
encore quelques voeux, se sera pour votre bonheur et sa gloire.

--Slim, lui rpondit la favorite, vous prenez conseil du dpit. Vous
craignez un ridicule que vous viterez moins en vous loignant de la
cour, qu'en y demeurant. Ayez de la philosophie tant qu'il vous plaira;
mais ce n'est pas ici le moment d'en faire usage: on ne verra dans votre
retraite qu'humeur et que chagrin. Vous n'tes point fait pour vous
confiner dans un dsert; et le sultan...

L'arrive de Mangogul interrompit la favorite; elle lui communiqua le
dessein de Slim.

Il est donc fou! dit le prince: est-ce que les mauvais procds de
cette petite Fulvia lui ont tourn la tte?

Puis s'adressant  Slim: Il n'en sera pas ainsi, notre ami; vous
demeurerez, continua-t-il: j'ai besoin de vos conseils, et madame, de
votre socit. Le bien de mon empire et la satisfaction de Mirzoza
l'exigent; et cela sera.

Slim, touch des sentiments de Mangogul et de la favorite, s'inclina
respectueusement, demeura  la cour, et fut aim, chri, recherch et
distingu, par sa faveur auprs du sultan et de Mirzoza.




CHAPITRE L.

VNEMENTS PRODIGIEUX DU RGNE DE KANOGLOU, GRAND-PRE DE MANGOGUL.


La favorite tait fort jeune. Ne sur la fin du rgne d'Erguebzed elle
n'avait presque aucune ide de la cour de Kanoglou. Un mot chapp par
hasard lui avait donn de la curiosit pour les prodiges que le gnie
Cucufa avait oprs en faveur de ce bon prince; et personne ne pouvait
l'en instruire plus fidlement que Slim: il en avait t tmoin, y
avait eu part, et possdait  fond l'histoire de ces temps. Un jour
qu'il tait seul avec elle, Mirzoza le mit sur ce chapitre, et lui
demanda si le rgne de Kanoglou, dont on faisait tant de bruit, avait vu
des merveilles plus tonnantes que celles qui fixaient aujourd'hui
l'attention du Congo.

Je ne suis point intress, madame, lui rpondit Slim,  prfrer le
vieux temps  celui du prince rgnant. Il se passe de grandes choses;
mais ce n'est peut-tre que l'essai de celles qui continueront
d'illustrer Mangogul; et ma carrire est trop avance pour que je puisse
me flatter de les voir.

--Vous vous trompez, lui rpondit Mirzoza; vous avez acquis et vous
conserverez l'pithte d'ternel. Mais dites-moi ce que vous avez vu.

--Madame, continua Slim, le rgne de Kanoglou a t long, et nos potes
l'ont surnomm l'ge d'or. Ce titre lui convient  plusieurs gards. Il
a t signal par des succs et des victoires; mais les avantages ont
t mls de revers, qui montrent que cet or tait quelquefois de
mauvais aloi. La cour, qui donne le ton au reste de l'empire, tait fort
galante. Le sultan avait des matresses; les seigneurs se piqurent de
l'imiter; et le peuple prit insensiblement le mme air. La magnificence
dans les habits, les meubles, les quipages, fut excessive. On fit un
art de la dlicatesse dans les repas. On jouait gros jeu; on
s'endettait, on ne payait point, et l'on dpensait tant qu'on avait de
l'argent et du crdit. On publia contre le luxe de trs-belles
ordonnances qui ne furent point excutes. On prit des villes, on
conquit des provinces, on commena des palais et l'on puisa l'empire
d'hommes et d'argent. Les peuples chantaient victoire et se mouraient de
faim. Les grands avaient des chteaux superbes et des jardins dlicieux,
et leurs terres taient en friche. Cent vaisseaux de haut bord nous
avaient rendus les matres de la mer et la terreur de nos voisins; mais
une bonne tte calcula juste ce qu'il en cotait  l'tat pour
l'entretien de ces carcasses; et malgr les reprsentations des autres
ministres, il fut ordonn qu'on en ferait un feu de joie. Le trsor
royal tait un grand coffre vide, que cette misrable conomie ne
remplit point; et l'or et l'argent devinrent si rares, que les fabriques
de monnaies furent un beau matin converties en moulins  papier. Pour
comble de bonheur, Kanoglou se laissa persuader par des fanatiques,
qu'il tait de la dernire importance que tous ses sujets lui
ressemblassent, et qu'ils eussent les yeux bleus, le nez camard, et la
moustache rouge comme lui, et il en chassa du Congo plus de deux
millions qui n'avaient point cet uniforme, ou qui refusrent de le
contrefaire[95].

[Note 95: Rvocation de l'dit de Nantes.]

Voil, madame, cet ge d'or; voil ce bon vieux temps que vous entendez
regretter tous les jours; mais laissez dire les radoteurs; et croyez que
nous avons nos Turenne et nos Colbert; que le prsent,  tout prendre,
vaut mieux que le pass; et que, si les peuples sont plus heureux sous
Mangogul qu'ils ne l'taient sous Kanoglou, le rgne de Sa Hautesse est
plus illustre que celui de son aeul, la flicit des sujets tant
l'exacte mesure de la grandeur des princes. Mais revenons aux
singularits de celui de Kanoglou.

Je commencerai par l'origine des pantins.

--Slim, je vous en dispense: je sais cet vnement par coeur, lui dit
la favorite; passez  d'autres choses.

--Madame, lui demanda le courtisan, pourrait-on vous demander d'o vous
le tenez?

--Mais, rpondit Mirzoza, cela est crit.

--Oui, madame, rpliqua Slim, et par des gens qui n'y ont rien entendu.
J'entre en mauvaise humeur quand je vois de petits particuliers obscurs,
qui n'ont jamais approch des princes qu' la faveur d'une entre dans
la capitale, ou de quelque autre crmonie publique, se mler d'en faire
l'histoire.

Madame, continua Slim, nous avions pass la nuit  un bal masqu dans
les grands salons du srail, lorsque le gnie Cucufa, protecteur dclar
de la famille rgnante, nous apparut, et nous ordonna d'aller coucher et
de dormir vingt-quatre heures de suite: on obit; et, ce terme expir,
le srail se trouva transform en une vaste et magnifique galerie de
pantins; on voyait,  l'un des bouts, Kanoglou sur son trne; une longue
ficelle use lui descendait entre les jambes; une vieille fe
dcrpite[96] l'agitait sans cesse, et d'un coup de poignet mettait en
mouvement une multitude innombrable de pantins subalternes, auxquels
rpondaient des fils imperceptibles et dlis qui partaient des doigts
et des orteils de Kanoglou: elle tirait, et  l'instant le snchal
dressait et scellait des dits ruineux, ou prononait  la louange de la
fe un loge que son secrtaire lui soufflait; le ministre de la guerre
envoyait  l'arme des allumettes; le surintendant des finances
btissait des maisons et laissait mourir de faim les soldats; ainsi des
autres pantins.

[Note 96: Mme de Maintenon.]

Si quelques pantins excutaient leurs mouvements de mauvaise grce, ne
levaient pas assez les bras, ne flchissaient pas assez les jambes, la
fe rompait leurs attaches d'un coup d'arrire-main, et ils devenaient
paralytiques. Je me souviendrai toujours de deux mirs trs-vaillants
qu'elle prit en guignon, et qui demeurrent perclus des bras pendant
toute leur vie[97].

[Note 97: Ces deux mirs sont Vendme, que Mme de Maintenon
hassait, et Catinat qu'elle souponnait de jansnisme.]

Les fils qui se distribuaient de toutes les parties du corps de
Kanoglou, allaient se rendre  des distances immenses, et faisaient
remuer ou se reposer, du fond du Congo jusque sur les confins du
Monomugi, des armes de pantins: d'un coup de ficelle une ville
s'assigeait, on ouvrait la tranche, l'on battait en brche, l'ennemi
se prparait  capituler; mais il survenait un second coup de ficelle,
et le feu de l'artillerie se ralentissait, les attaques ne se
conduisaient plus avec la mme vigueur, on arrivait au secours de la
place, la division s'allumait entre nos gnraux; nous tions attaqus,
surpris et battus  plate couture.

Ces mauvaises nouvelles n'attristaient jamais Kanoglou; il ne les
apprenait que quand ses sujets les avaient oublies; et la fe ne les
lui laissait annoncer que par des pantins qui portaient tous un fil 
l'extrmit de la langue, et qui ne disaient que ce qu'il lui plaisait,
sous peine de devenir muets.

Une autre fois nous fmes tous charms, nous autres jeunes fous, d'une
aventure qui scandalisa amrement les dvots: les femmes se mirent 
faire des culbutes, et  marcher la tte en bas, les pieds en l'air et
les mains dans leurs mules[98].

[Note 98: Les convulsions  Saint-Mdard.]

Cela drouta d'abord toutes les connaissances, et il fallut tudier les
nouvelles physionomies; on en ngligea beaucoup, qu'on cessa de trouver
aimables lorsqu'elles se montrrent; et d'autres, dont on n'avait jamais
rien dit, gagnrent infiniment  se faire connatre. Les jupons et les
robes tombant sur les yeux, on risquait  s'garer ou  faire de faux
pas; c'est pourquoi on raccourcit les uns, et l'on ouvrit les autres:
telle est l'origine des jupons courts et des robes ouvertes. Quand les
femmes se retournrent sur leurs pieds, elles conservrent cette partie
de leur habillement comme elle tait; et si l'on considre bien les
jupons de nos dames, on s'apercevra facilement qu'ils n'ont point t
faits pour tre ports comme on les porte aujourd'hui.

Toute mode qui n'aura qu'un but passera promptement; pour durer, il
faut qu'elle soit au moins  deux fins. On trouva dans le mme temps le
secret de soutenir la gorge en dessus, et l'on s'en sert aujourd'hui
pour la soutenir en dessous.

Les dvotes, surprises de se trouver la tte en bas et les jambes en
l'air, se couvrirent d'abord avec leurs mains; mais cette attention leur
faisait perdre l'quilibre et trbucher lourdement. De l'avis des
bramines, elles nourent dans la suite leurs jupons sur leurs jambes
avec de petits rubans noirs; les femmes du monde trouvrent cet
expdient ridicule, et publirent que cela gnait la respiration et
donnait des vapeurs; ce prodige eut des suites heureuses; il occasionna
beaucoup de mariages, ou de ce qui y ressemble, et une foule de
conversions; toutes celles qui avaient les fesses laides se jetrent 
corps perdu dans la dvotion et prirent des petits rubans noirs: quatre
missions de bramines n'en auraient pas tant fait.

Nous sortions  peine de cette preuve que nous en submes une autre
moins gnrale, mais non moins instructive. Les jeunes filles, depuis
l'ge de treize ans jusqu' dix-huit, dix-neuf, vingt et par del, se
levrent un beau matin le doigt du milieu pris, devinez o, madame? dit
Slim  la favorite. Ce n'tait ni dans la bouche, ni dans l'oreille, ni
 la turque: on souponna leur maladie, et l'on courut au remde. C'est
depuis ce temps que nous sommes dans l'usage de marier des enfants  qui
l'on devrait donner des poupes.

Autre bndiction: la cour de Kanoglou abondait en petits-matres; et
j'avais l'honneur d'en tre. Un jour que je les entretenais des jeunes
seigneurs franais, je m'aperus que nos paules s'levaient et
devenaient plus hautes que nos ttes; mais ce ne fut pas tout:
sur-le-champ nous nous mmes  pirouetter sur un talon.

--Et qu'y avait-il de rare en cela? demanda la favorite.

--Rien, madame, lui rpondit Slim, sinon que la premire mtamorphose
est l'origine des gros dos, si fort  la mode dans votre enfance; et la
seconde, celle des persifleurs, dont le rgne n'est pas encore pass. On
commenait alors, comme aujourd'hui,  quelqu'un un discours, qu'on
allait en pirouettant continuer  un autre et finir  un troisime, pour
qui il devenait moiti obscur, moiti impertinent.

Une autre fois, nous nous trouvmes tous la vue basse; il fallut
recourir  Bion[99]: le coquin nous fit des lorgnettes, qu'il nous
vendait dix sequins, et dont nous continumes de nous servir, mme aprs
que nous emes recouvr la vue. De l viennent, madame, les lorgnettes
d'opra.

[Note 99: Ingnieur et opticien mort en 1733. Il crivait des livres
et vendait des globes et des instruments de mathmatiques. Voir _Plan
d'une Universit_, _t_. III, p. 460.]

Je ne sais ce que les femmes galantes firent,  peu prs dans ce temps,
 Cucufa; mais il se vengea d'elles cruellement. A la fin d'une anne,
dont elles avaient pass les nuits au bal,  table et au jeu, et les
jours dans leurs quipages ou entre les bras de leurs amants, elles
furent tout tonnes de se trouver laides: l'une tait noire comme une
taupe, l'autre couperose, celle-ci ple et maigre, celle-l jauntre et
ride: il fallut pallier ce funeste enchantement; et nos chimistes
dcouvrirent le blanc, le rouge, les pommades, les eaux, les mouchoirs
de Vnus, le lait virginal, les mouches et mille autres secrets dont
elles usrent pour cesser d'tre laides et devenir hideuses. Cucufa les
tenait sous cette maldiction, lorsque Erguebzed, qui aimait les belles
personnes, intercda pour elles: le gnie fit ce qu'il put; mais le
charme avait t si puissant, qu'il ne put le lever qu'imparfaitement;
et les femmes de cour restrent telles que vous les voyez encore.

--En fut-il de mme des hommes? demanda Mirzoza.

--Non, madame, rpondit Slim; ils durrent les uns plus, les autres
moins: les paules hautes s'affaissrent peu  peu; on se redressa; et
de crainte de passer pour gros dos, on porta la tte au vent, et l'on
minauda; on continua de pirouetter, et l'on pirouette encore
aujourd'hui; entamez une conversation srieuse ou sense en prsence
d'un jeune seigneur du bel air, et, zest, vous le verrez s'carter de
vous en faisant le moulinet, pour aller marmotter une parodie 
quelqu'un qui lui demande des nouvelles de la guerre ou de sa sant, ou
lui chuchoter  l'oreille qu'il a soup la veille avec la Rabon; que
c'est une fille adorable; qu'il parat un roman nouveau; qu'il en a lu
quelques pages, que c'est du beau, mais du grand beau: et puis, zest,
des pirouettes vers une femme  qui il demande si elle a vu le nouvel
opra, et  qui il rpond que la Dangeville a fait  ravir.

Mirzoza trouva ces ridicules assez plaisants, et demanda  Slim s'il
les avait eus.

Comment! madame, reprit le vieux courtisan, tait-il permis de ne les
pas avoir, sans passer pour un homme de l'autre monde? Je fis le gros
dos, je me redressai, je minaudai, je lorgnai, je pirouettai, je
persiflai comme un autre; et tous les efforts de mon jugement se
rduisirent  prendre ces travers des premiers, et  n'tre pas des
derniers  m'en dfaire.

Slim en tait l, lorsque Mangogul parut.

L'auteur africain ne nous apprend ni ce qu'il tait devenu, ni ce qui
l'avait occup pendant le chapitre prcdent: apparemment qu'il est
permis aux princes du Congo de faire des actions indiffrentes, de dire
quelquefois des misres et de ressembler aux autres hommes, dont une
grande partie de la vie se consume  des riens, ou  des choses qui ne
mritent pas d'tre sues.




CHAPITRE LI.

VINGT-HUITIME ESSAI DE L'ANNEAU.

OLYMPIA.


Madame, rjouissez-vous, dit Mangogul en entrant chez la favorite. Je
vous apporte une nouvelle agrable. Les bijoux sont de petits fous qui
ne savent ce qu'ils disent. La bague de Cucufa peut les faire parler,
mais non leur arracher la vrit.

--Et comment Votre Hautesse les a-t-elle surpris en mensonge? demanda la
favorite.

--Vous l'allez savoir, rpondit le sultan. Slim vous avait promis
toutes ses aventures; et vous ne doutez point qu'il ne vous ait tenu
parole. Eh bien! je viens de consulter un bijou qui l'accuse d'une
mchancet qu'il ne vous a pas confesse, qu'assurment il n'a point
eue, et qui mme n'est pas de son caractre. Tyranniser une jolie femme,
la mettre  contribution sous peine d'excution militaire,
reconnaissez-vous l Slim?

--Eh! pourquoi non, seigneur? rpliqua la favorite. Il n'y a point de
malice dont Slim n'ait t capable; et s'il a tu l'aventure que vous
avez dcouverte, c'est peut-tre qu'il s'est rconcili avec ce bijou,
qu'ils sont bien ensemble, et qu'il a cru pouvoir me drober une
peccadille, sans manquer  sa promesse.

--La fausset perptuelle de vos conjectures, lui rpondit Mangogul,
aurait d vous gurir de la maladie d'en faire. Ce n'est point du tout
ce que vous imaginez; c'est une extravagance de la premire jeunesse de
Slim. Il s'agit d'une de ces femmes dont on tire parti dans la minute,
et qu'on ne conserve point.

--Madame, dit Slim  la favorite, j'ai beau m'examiner, je ne me
rappelle plus rien, et je me sens  prsent la conscience tout  fait
pure.

--Olympia, dit Mangogul...

--Ah! prince, interrompit Slim, je sais ce que c'est: cette historiette
est si vieille, qu'il n'est pas tonnant qu'elle me soit chappe.

--Olympia, reprit Mangogul, femme du premier caissier du Hasna, s'tait
coiffe d'un jeune officier, capitaine dans le rgiment de Slim. Un
matin, son amant vint tout perdu lui annoncer les ordres donns  tous
les militaires de partir, et de joindre leurs corps. Mon aeul Kanoglou
avait rsolu cette anne d'ouvrir la campagne de bonne heure, et un
projet admirable qu'il avait form n'choua que par la publicit des
ordres. Les politiques en frondrent, les femmes en maudirent: chacun
avait ses raisons. Je vous ai dit celles d'Olympia. Cette femme prit le
parti de voir Slim, et d'empcher, s'il tait possible, le dpart de
Gabalis: c'tait le nom de son amant. Slim passait dj pour un homme
dangereux. Olympia crut qu'il convenait de se faire escorter; et deux de
ses amies, femmes aussi jolies qu'elle, s'offrirent  l'accompagner.
Slim tait dans son htel lorsqu'elles arrivrent. Il reut Olympia,
car elle parut seule, avec cette politesse aise que vous lui
connaissez, et s'informa de ce qui lui attirait une si belle visite.

--Monsieur, lui dit Olympia, je m'intresse pour Gabalis, il a des
affaires importantes qui rendent sa prsence ncessaire  Banza, et je
viens vous demander un cong de semestre.

--Un cong de semestre, madame? Vous n'y pensez pas, lui rpondit
Slim; les ordres du sultan sont prcis: je suis au dsespoir de ne
pouvoir me faire auprs de vous un mrite d'une grce qui me perdrait
infailliblement. Nouvelles instances de la part d'Olympia: nouveaux
refus de la part de Slim.

--Le vizir m'a promis que je serais compris dans la promotion
prochaine. Pouvez-vous exiger, madame, que je me noie pour vous obliger?

--Et non, monsieur, vous ne vous noierez point, et vous m'obligerez.

--Madame, cela n'est pas possible; mais si vous voyiez le vizir.

--Ah! monsieur,  qui me renvoyez-vous l? Cet homme n'a jamais rien
fait pour les dames.

--J'ai beau rver, car je serais combl de vous rendre service, et je
n'y vois plus qu'un moyen.

--Et quel est-il? demanda vivement Olympia.

--Votre dessein, rpondit Slim, serait de rendre Gabalis heureux pour
six mois; mais, madame, ne pourriez-vous pas disposer d'un quart d'heure
des plaisirs que vous lui destinez?

Olympia le comprit  merveille, rougit et bgaya, et finit par se
rcrier sur la duret de la proposition.

--N'en parlons plus, madame, reprit le colonel d'un air froid, Gabalis
partira; il faut que le service du prince se fasse. J'aurais pu prendre
sur moi quelque chose, mais vous ne vous prtez  rien. Au moins,
madame, si Gabalis part, c'est vous qui le voulez.

--Moi! s'cria vivement Olympia; ah, monsieur! expdiez promptement sa
patente, et qu'il reste. Les prliminaires essentiels du trait furent
ratifis sur un sofa, et la dame croyait pour le coup tenir Gabalis,
lorsque le tratre que vous voyez, s'avisa, comme par rminiscence, de
lui demander ce que c'tait que les deux dames qui l'avaient
accompagne, et qu'elle avait laisses dans l'appartement voisin.

--Ce sont deux de mes intimes, rpondit Olympia.

--Et de Gabalis aussi, ajouta Slim; il n'en faut pas douter. Cela
suppos, je ne crois pas qu'elles refusent d'acquitter chacune un tiers
des droits du trait. Oui, cela me parat juste; je vous laisse, madame,
le soin de les y disposer.

--En vrit, monsieur, lui rpondit Olympia, vous tes trange. Je vous
proteste que ces dames n'ont nulle prtention  Gabalis; mais pour les
tirer et sortir moi-mme d'embarras, si vous me trouvez bonne, je
tcherai d'acquitter la lettre de change que vous tirez sur elles.
Slim accepta l'offre. Olympia fit honneur  sa parole; et voil,
madame, ce que Slim aurait d vous apprendre.

--Je lui pardonne, dit la favorite; Olympia n'tait pas assez bonne 
connatre, pour que je lui fasse un procs de l'avoir oublie. Je ne
sais o vous allez dterrer ces femmes-l: en vrit, prince, vous avez
toute la conduite d'un homme qui n'a nulle envie de perdre un chteau.

--Madame, il me semble que vous avez bien chang d'avis depuis quelques
jours, lui rpondit Mangogul: faites-moi la grce de vous rappeler quel
est le premier essai de ma bague que je vous proposai; et vous verrez
qu'il n'a pas dpendu de moi de perdre plus tt.

--Oui, reprit la sultane, je sais que vous m'avez jur que je serais
excepte du nombre des bijoux parlants, et que depuis ce temps vous ne
vous tes adress qu' des femmes dcries;  une Aminte, une Zobide,
une Thlis, une Zulique, dont la rputation tait presque dcide.

--Je conviens, dit Mangogul, qu'il et t ridicule de compter sur ces
bijoux: mais, faute d'autres, il a bien fallu s'en tenir  ceux-l. Je
vous l'ai dj dit, et je vous le rpte, la bonne compagnie en fait de
bijoux est plus rare que vous ne pensez; et si vous ne vous dterminez 
gagner vous-mme....

--Moi, interrompit vivement Mirzoza! je n'aurai jamais de chteau de ma
vie, si, pour en avoir un, il faut en venir l. Un bijou parlant! fi
donc! cela est d'une indcence... Prince, en un mot, vous savez mes
raisons; et c'est trs-srieusement que je vous ritre mes menaces.

--Mais, ou ne vous plaignez plus de mes essais, ou du moins
indiquez-nous  qui vous prtendez que nous ayons recours; car je suis
dsespr que cela ne finisse point. Des bijoux libertins, et puis quoi
encore, des bijoux libertins, et toujours des bijoux libertins.

--J'ai grande confiance, rpondit Mirzoza, dans le bijou d'gl; et
j'attends avec impatience la fin des quinze jours que vous m'avez
demands.

--Madame, reprit Mangogul, ils expirrent hier; et tandis que Slim vous
faisait des contes de la vieille cour, j'apprenais du bijou d'gl, que,
grce  la mauvaise humeur de Clbi, et aux assiduits d'Almanzor, sa
matresse ne vous est bonne  rien.

--Ah! prince, que me dites-vous l? s'cria la favorite.

--C'est un fait, reprit le sultan: je vous rgalerai de cette histoire
une autre fois; mais en attendant, cherchez une autre corde  votre arc.

--gl, la vertueuse gl, s'est enfin dmentie! disait la favorite
surprise; en vrit, je n'en reviens pas.

--Vous voil toute dsoriente, reprit Mangogul, et vous ne savez plus
o donner de la tte.

--Ce n'est pas cela, rpondit la favorite; mais je vous avoue que je
comptais beaucoup sur gl.

--Il n'y faut plus penser, ajouta Mangogul; dites-nous seulement si
c'tait la seule femme sage que vous connussiez?

--Non, prince; il y en a cent autres, et des femmes aimables que je vais
vous nommer, repartit Mirzoza. Je vous rponds comme de moi-mme, de...
de...

Mirzoza s'arrta tout court, sans avoir articul le nom d'une seule.
Slim ne put s'empcher de sourire, et le sultan d'clater de l'embarras
de la favorite, qui connaissait tant de femmes sages, et qui ne s'en
rappelait aucune.

Mirzoza pique se tourna du ct de Slim, et lui dit: Mais, Slim,
aidez-moi donc, vous qui vous y connaissez. Prince, ajouta-t-elle en
portant la parole au sultan, adressez-vous ... Qui dirai-je? Slim,
aidez-moi donc.

--A Mirzoza, continua Slim.

--Vous me faites trs-mal votre cour, reprit la favorite. Je ne crains
pas l'preuve; mais je l'ai en aversion. Nommez-en vite une autre, si
vous voulez que je vous pardonne.

--On pourrait, dit Slim, voir si Zade a trouv la ralit de l'amant
idal qu'elle s'est figur, et auquel elle comparait jadis tous ceux qui
lui faisaient la cour.

--Zade? reprit Mangogul; je vous avoue que cette femme est assez propre
 me faire perdre.

--C'est, ajouta la favorite, peut-tre la seule dont la prude Arsino et
le fat Jonki aient pargn la rputation.

--Cela est fort, dit Mangogul; mais l'essai de ma bague vaut encore
mieux. Allons droit  son bijou:

     Cet oracle est plus sr que celui de Calchas.

--Comment! ajouta la favorite en riant, vous possdez votre Racine comme
un acteur.




CHAPITRE LII.

VINGT-NEUVIME ESSAI DE L'ANNEAU.

ZULEMAN ET ZADE.


Mangogul, sans rpondre  la plaisanterie de la favorite, sortit
sur-le-champ, et se rendit chez Zade. Il la trouva retire dans un
cabinet, vis--vis d'une petite table sur laquelle il aperut des
lettres, un portrait, quelques bagatelles parses qui venaient d'un
amant chri, comme il tait facile de le prsumer au cas qu'elle en
faisait. Elle crivait; des larmes lui coulaient des yeux et mouillaient
son papier. Elle baisait avec transport le portrait, ouvrait les
lettres, crivait quelques mots, revenait au portrait, se prcipitait
sur les bagatelles dont j'ai parl, et les pressait contre son sein.

Le sultan fut dans un tonnement incroyable; il n'avait jamais vu de
femmes tendres que la favorite et Zade. Il se croyait aim de Mirzoza;
mais Zade n'aimait-elle pas davantage Zuleman? Et ces deux amants
n'taient-ils point les seuls, vrais amants du Congo?

Les larmes que Zade versait en crivant n'taient point des larmes de
tristesse. L'amour les lui faisait rpandre. Et dans ce moment un
sentiment dlicieux qui naissait de la certitude de possder le coeur
de Zuleman, tait le seul qui l'affectt. Cher Zuleman,
s'criait-elle, que je t'aime! que tu m'es cher! que tu m'occupes
agrablement! Dans les instants o Zade n'a point le bonheur de te
voir, elle t'crit du moins combien elle est  toi: loin de Zuleman,
son amour est l'unique entretien qui lui plaise.

Zade en tait l de sa tendre mditation, lorsque Mangogul dirigea son
anneau sur elle. A l'instant il entendit son bijou soupirer, et rpter
les premiers mots du monologue de sa matresse: Cher Zuleman, que je
t'aime! que tu m'es cher! que tu m'occupes agrablement! Le coeur et
le bijou de Zade taient trop bien d'accord pour varier dans leurs
discours. Zade fut d'abord surprise; mais elle tait si sre que son
bijou ne dirait rien que Zuleman ne pt entendre avec plaisir qu'elle
dsira sa prsence.

Mangogul ritra son essai, et le bijou de Zade rpta d'une voix douce
et tendre: Zuleman, cher Zuleman, que je t'aime! que tu m'es cher!

Zuleman, s'cria le sultan, est le mortel le plus fortun de mon
empire. Quittons ces lieux o l'image d'un bonheur plus grand que le
mien se prsente  mes yeux et m'afflige. Il sortit aussitt, et porta
chez la favorite un air inquiet et rveur.

Prince, qu'avez-vous? lui demanda-t-elle; vous ne me dites rien de
Zade...

--Zade, madame, rpondit Mangogul, est une femme adorable! Elle aime
comme on n'a jamais aim.

--Tant pis pour elle, repartit Mirzoza.

--Que dites-vous?... reprit le sultan.

--Je dis, rpondit la favorite, que Kermads est un des maussades
personnages du Congo; que l'intrt et l'autorit des parents ont fait
ce mariage-l, et que jamais poux n'ont t plus dpareills que
Kermads et Zade.

--Eh! madame, reprit Mangogul, ce n'est pas son poux qu'elle aime...

--Et qui donc? demanda Mirzoza.

--C'est Zuleman, rpondit Mangogul.

--Adieu donc les porcelaines et le petit sapajou, ajouta la sultane.

--Ah! disait tout bas Mangogul, cette Zade m'a frapp; elle me suit;
elle m'obsde; il faut absolument que je la revoie.

Mirzoza l'interrompit par quelques questions auxquelles il rpondit des
monosyllabes. Il refusa un piquet qu'elle lui proposa, se plaignit d'un
mal de tte qu'il n'avait point, se retira dans son appartement, se
coucha sans souper, ce qui ne lui tait arriv de sa vie, et ne dormit
point. Les charmes et la tendresse de Zade, les qualits et le bonheur
de Zuleman le tourmentrent toute la nuit.

On pense bien qu'il n'eut aujourd'hui rien  faire de plus press que de
retourner chez Zade: il sortit de son palais sans avoir fait demander
des nouvelles de Mirzoza; il y manquait pour la premire fois. Il trouva
Zade dans le cabinet de la veille. Zuleman y tait avec elle. Il
tenait les mains de sa matresse dans les siennes, et il avait les yeux
fixs sur les siens: Zade, penche sur ses genoux, lanait  Zuleman
des regards anims de la passion la plus vive. Ils gardrent quelque
temps cette situation; mais cdant au mme instant  la violence de
leurs dsirs, ils se prcipitrent entre les bras l'un de l'autre, et se
serrrent fortement. Le silence profond qui, jusqu'alors, avait rgn
autour d'eux, fut troubl par leurs soupirs, le bruit de leurs baisers,
et quelques mots inarticuls qui leur chappaient... Vous
m'aimez!...--Je vous adore!...--M'aimerez-vous toujours?...--Ah! le
dernier soupir de ma vie sera pour Zade...

Mangogul, accabl de tristesse, se renversa dans un fauteuil, et se mit
la main sur les yeux. Il craignit de voir des choses qu'on imagine bien,
et qui ne furent point... Aprs un silence de quelques moments: Ah!
cher et tendre amant, que ne vous ai-je toujours prouv tel que vous
tes  prsent! dit Zade, je ne vous en aimerais pas moins, et je
n'aurais aucun reproche  me faire... Mais tu pleures, cher Zuleman.
Viens, cher et tendre amant, viens, que j'essuie tes larmes... Zuleman,
vous baissez les yeux: qu'avez-vous? Regardez-moi donc... Viens, cher
ami, viens, que je te console: colle tes lvres sur ma bouche;
inspire-moi ton me; reois la mienne: suspends... Ah! non... non...
Zade acheva son discours par un soupir violent, et se tut.

L'auteur africain nous apprend que cette scne frappa vivement Mangogul;
qu'il fonda quelques esprances sur l'insuffisance de Zuleman, et qu'il
y eut des propositions secrtes portes de sa part  Zade qui les
rejeta, et ne s'en fit point un mrite auprs de son amant.




CHAPITRE LIII.

L'AMOUR PLATONIQUE.


Mais cette Zade est-elle donc unique? Mirzoza ne lui cde en rien pour
les charmes, et j'ai mille preuves de sa tendresse: je veux tre aim,
je le suis; et qui m'a dit que Zuleman l'est plus que moi? J'tais un
fou d'envier le bonheur d'un autre. Non, personne sous le ciel n'est
plus heureux que Mangogul.

Ce fut ainsi que commencrent les remontrances que le sultan se fit 
lui-mme. L'auteur a supprim le reste; il se contente de nous avertir
que le prince y eut plus d'gard qu' celles que lui prsentaient ses
ministres, et que Zade ne lui revint plus dans l'esprit.

Une de ces soires qu'il tait fort satisfait de sa matresse ou de
lui-mme, il proposa d'appeler Slim, et de s'garer un peu dans les
bosquets du jardin du srail. C'tait des cabinets de verdure, o, sans
tmoins, l'on pouvait tout dire et faire bien des choses. En s'y
acheminant, Mangogul jeta la conversation sur les raisons qu'on a
d'aimer. Mirzoza, monte sur les grands principes, et entte d'ides de
vertu qui ne convenaient assurment, ni  son rang, ni  sa figure, ni 
son ge, soutenait que trs-souvent on aimait pour aimer, et que des
liaisons commences par le rapport des caractres, soutenues par
l'estime, et cimentes par la confiance, duraient trs-longtemps et
trs-constamment, sans qu'un amant prtendt  des faveurs, ni qu'une
femme ft tente d'en accorder.

Voil, madame, rpondit le sultan, comme les romans vous ont gte.
Vous avez vu l des hros respectueux et des princesses vertueuses
jusqu' la sottise; et vous n'avez pas pens que ces tres n'ont jamais
exist que dans la tte des auteurs. Si vous demandiez  Slim, qui sait
mieux que personne le catchisme de Cythre, qu'est-ce que l'amour? je
gagerais bien qu'il vous rpondrait que l'amour n'est autre chose que...

--Gageriez-vous, interrompit la sultane, que la dlicatesse des
sentiments est une chimre, et que, sans l'espoir de jouir, il n'y
aurait pas un grain d'amour dans le monde? En vrit, il faudrait que
vous eussiez bien mauvaise opinion du coeur humain.

--Aussi fais-je, reprit Mangogul; nos vertus ne sont pas plus
dsintresses que nos vices. Le brave poursuit la gloire en s'exposant
 des dangers; le lche aime le repos et la vie; et l'amant veut jouir.

Slim, se rangeant de l'avis du sultan, ajouta que, si deux choses
arrivaient, l'amour serait banni de la socit pour n'y plus reparatre.

Et quelles sont ces deux choses? demanda la favorite.

--C'est, rpondit Mangogul, si vous et moi, madame, et tous les autres,
venions  perdre ce que Tanza et Nadarn retrouvrent en rvant.

--Quoi! vous croyez, interrompit Mirzoza, que sans ces misres-l, il
n'y aurait ni estime, ni confiance entre deux personnes de diffrent
sexe? Une femme avec des talents, de l'esprit et des grces ne
toucherait plus? Un homme avec une figure aimable, un beau gnie, un
caractre excellent, ne serait pas cout?

--Non, madame, reprit Mangogul; car que dirait-il, s'il vous plat?

--Mais tout plein de jolies choses qu'on aurait, ce me semble, toujours
bien du plaisir  entendre, rpondit la favorite.

--Remarquez, madame, dit Slim, que ces choses se disent tous les jours
sans amour. Non, madame, non; j'ai des preuves compltes que, sans un
corps bien organis, point d'amour. Agnor, le plus beau garon du
Congo, et l'esprit le plus dlicat de la cour, si j'tais femme, aurait
beau m'taler sa belle jambe, tourner sur moi ses grands yeux bleus, me
prodiguer les louanges les plus fines, et se faire valoir par tous ses
avantages, je ne lui dirais qu'un mot; et, s'il ne rpondait
ponctuellement  ce mot, j'aurais pour lui toute l'estime possible; mais
je ne l'aimerais point.

--Cela est positif, ajouta le sultan; et ce mot mystrieux, vous
conviendrez de sa justesse et de son utilit, quand on aime. Vous
devriez bien, pour votre instruction, vous faire rpter la conversation
d'un bel esprit de Banza avec un matre d'cole; vous comprendriez tout
d'un coup comment le bel esprit, qui soutenait votre thse, convint  la
fois qu'il avait tort, et que son adversaire raisonnait comme un bijou.
Mais Slim vous dira cela; c'est de lui que je le tiens.

La favorite imagina qu'un conte que Mangogul ne lui faisait pas, devait
tre fort graveleux; et elle entra dans un des cabinets sans le demander
 Slim: heureusement pour lui; car avec tout l'esprit qu'il avait, il
et mal satisfait la curiosit de la favorite, ou fort alarm sa pudeur.
Mais pour lui donner le change, et loigner encore davantage l'histoire
du matre d'cole, il lui raconta celle qui suit:

Madame, lui dit le courtisan, dans une vaste contre, voisine des
sources du Nil, vivait un jeune garon, beau comme l'amour. Il n'avait
pas dix-huit ans, que toutes les filles s'entre-disputaient son coeur,
et qu'il n'y avait gure de femmes qui ne l'eussent accept pour amant.
N avec un coeur tendre, il aima sitt qu'il fut en tat d'aimer.

Un jour qu'il assistait dans le temple au culte public de la grande
Pagode, et que, selon le crmonial usit, il tait en train de lui
faire les dix-sept gnuflexions prescrites par la loi, la beaut dont il
tait pris vint  passer, et lui lana un coup d'oeil accompagn d'un
souris, qui le jetrent dans une telle distraction, qu'il perdit
l'quilibre, donna du nez en terre, scandalisa tous les assistants par
sa chute, oublia le nombre des gnuflexions et n'en fit que seize.

La grande Pagode, irrite de l'offense et du scandale, le punit
cruellement. Hilas, c'tait son nom, le pauvre Hilas se trouva tout 
coup enflamm des dsirs les plus violents, et priv, comme sur la main,
du moyen de les satisfaire. Surpris autant qu'attrist d'une perte si
grande, il interrogea la Pagode.

--Tu ne te retrouveras, lui rpondit-elle en ternuant, qu'entre les
bras d'une femme qui, connaissant ton malheur, ne t'en aimera pas
moins.

La prsomption est assez volontiers compagne de la jeunesse et de la
beaut. Hilas s'imagina que son esprit et les grces de sa personne lui
gagneraient bientt un coeur dlicat, qui, content de ce qui lui
restait, l'aimerait pour lui-mme et ne tarderait pas  lui restituer ce
qu'il avait perdu.

Il s'adressa d'abord  celle qui avait t la cause innocente de son
infortune. C'tait une jeune personne vive, voluptueuse et coquette.
Hilas l'adorait; il en obtint un rendez-vous, o, d'agaceries en
agaceries, on le conduisit jusqu'o le pauvre garon ne put jamais
aller: il eut beau se tourmenter et chercher entre les bras de sa
matresse l'accomplissement de l'oracle, rien ne parut. Quand on fut
ennuy d'attendre, on se rajusta promptement et l'on s'loigna de lui.
Le pis de l'aventure, c'est que la petite folle la confia  une de ses
amies, qui, par discrtion, ne la conta qu' trois ou quatre des
siennes, qui en firent un secret  tant d'autres, qu'Hilas, deux jours
auparavant la coqueluche de toutes les femmes, en fut mpris, montr au
doigt, et regard comme un monstre.

Le malheureux Hilas, dcri dans sa patrie, prit le parti de voyager et
de chercher au loin le remde  son mal. Il se rendit incognito et sans
suite  la cour de l'empereur des Abyssins. On s'y coiffa d'abord du
jeune tranger: ce fut  qui l'aurait; mais le prudent Hilas vita des
engagements o il craignait d'autant plus de ne pas trouver son compte,
qu'il tait plus certain que les femmes qui le poursuivaient ne
trouveraient point le leur avec lui. Mais admirez la pntration du
sexe! un garon si jeune, si sage et si beau, disait-on, cela est
prodigieux; et peu s'en fallut qu' travers tant de qualits runies, on
ne devint son dfaut; et que, de crainte de lui accorder tout ce qu'un
homme accompli peut avoir, on ne lui refust tout juste la seule chose
qui lui manquait.

Aprs avoir tudi quelque temps la carte du pays, Hilas s'attacha 
une jeune femme qui avait pass, je ne sais par quel caprice, de la fine
galanterie  la haute dvotion. Il s'insinua peu  peu dans sa
confiance, pousa ses ides, copia ses pratiques, lui donna la main dans
les temples, et s'entretint si souvent avec elle sur la vanit des
plaisirs de ce monde, qu'insensiblement il lui en rappela le got avec
le souvenir. Il y avait plus d'un mois qu'il frquentait les mosques,
assistait aux sermons, et visitait les malades, lorsqu'il se mit en
devoir de gurir, mais ce fut inutilement. Sa dvote, pour connatre
tout ce qui se passait au ciel, n'en savait pas moins comme on doit tre
fait sur terre; et le pauvre garon perdit en un moment tout le fruit de
ses bonnes oeuvres. Si quelque chose le consola, ce fut le secret
inviolable qu'on lui garda. Un mot et rendu son mal incurable, mais ce
mot ne fut point dit; et Hilas se lia avec quelques autres femmes
pieuses, qu'il prit les unes aprs les autres, pour le spcifique
ordonn par l'oracle, et qui ne le dsenchantrent point, parce qu'elles
ne l'aimrent que pour ce qu'il n'avait plus. L'habitude qu'elles
avaient  spiritualiser les objets ne lui servit de rien. Elles
voulaient du sentiment, mais c'est celui que le plaisir fait natre.

--Vous ne m'aimez donc pas?... leur disait tristement Hilas.

--Eh! ne savez-vous pas, monsieur, lui rpondait-on, qu'il faut
connatre avant que d'aimer? et vous avouerez que, disgraci comme vous
tes, vous n'tes point aimable quand on vous connat.

--Hlas! disait-il en s'en allant, ce pur amour, dont on parle tant,
n'existe nulle part; cette dlicatesse de sentiments, dont tous les
hommes et toutes les femmes se piquent, n'est qu'une chimre. L'oracle
m'conduit, et j'en ai pour la vie.

Chemin faisant, il rencontra de ces femmes qui ne veulent avoir avec
vous qu'un commerce de coeur, et qui hassent un tmraire comme un
_crapaud_. On lui recommanda si srieusement de ne rien mler de
terrestre et de grossier dans ses vues, qu'il en espra beaucoup pour sa
gurison. Il y allait de bonne foi; et il tait tout tonn, aux tendres
propos dont elles s'enfilaient avec lui, de demeurer tel qu'il tait.
Il faut, disait-il en lui-mme, que je gurisse peut-tre autrement
qu'en parlant; et il attendait une occasion de se placer selon les
intentions de l'oracle. Elle vint. Une jeune platonicienne qui aimait
perdument la promenade, l'entrana dans un bois cart; ils taient
loin de tout importun, lorsqu'elle se sentit vanouir. Hilas se
prcipita sur elle, ne ngligea rien pour la soulager, mais tous ses
efforts furent inutiles; la belle vanouie s'en aperut aussi bien que
lui.

--Ah! monsieur, lui dit-elle en se dbarrassant d'entre ses bras, quel
homme tes-vous? il ne m'arrivera plus de m'embarquer ainsi dans des
lieux carts, o l'on se trouve mal, et o l'on prirait cent fois
faute de secours.

D'autres connurent son tat, l'en plaignirent, lui jurrent que la
tendresse qu'elles avaient conue pour lui n'en serait point altre, et
ne le revirent plus.

Le malheureux Hilas fit bien des mcontentes, avec la plus belle figure
du monde et les sentiments les plus dlicats.

--Mais c'tait un bent, interrompit le sultan. Que ne s'adressait-il 
quelques-unes des vestales dont nos monastres sont pleins? On se serait
affol de lui, et il aurait infailliblement guri au travers d'une
grille.

--Seigneur, reprit Slim, la chronique assure qu'il tenta cette voie, et
qu'il prouva qu'on ne veut aimer nulle part en pure perte.

--En ce cas, ajouta le sultan, je dsespre de sa maladie.

--Il en dsespra comme Votre Hautesse, continua Slim; et las de tenter
des essais qui n'aboutissaient  rien, il s'enfona dans une solitude,
sur la parole d'une multitude infinie de femmes, qui lui avaient dclar
nettement qu'il tait inutile dans la socit.

Il y avait dj plusieurs jours qu'il errait dans son dsert, lorsqu'il
entendit quelques soupirs qui partaient d'un endroit cart. Il prta
l'oreille; les soupirs recommencrent; il s'approcha, et vit une jeune
fille, belle comme les astres, la tte appuye sur sa main, les yeux
baigns de larmes et le reste du corps dans une attitude triste et
pensive.

--Que cherchez-vous ici, mademoiselle? lui dit-il; et ces dserts
sont-ils faits pour vous?...

--Oui, rpondit-elle tristement; on s'y afflige du moins tout  son
aise.

--Et de quoi vous affligez-vous?...

--Hlas!...

--Parlez, mademoiselle; qu'avez-vous?...

--Rien...

--Comment, rien?...

--Non, rien du tout; et c'est l mon chagrin: il y a deux ans que j'eus
le malheur d'offenser une Pagode qui m'ta tout. Il y avait si peu de
chose  faire, qu'elle ne donna pas en cela une grande marque de sa
puissance. Depuis ce temps, tous les hommes me fuient et me fuiront, a
dit la Pagode, jusqu' ce qu'il s'en rencontre un qui, connaissant mon
malheur, s'attache  moi, et m'aime telle que je suis.

--Qu'entends-je? s'cria Hilas. Ce malheureux que vous voyez  vos
genoux n'a rien non plus; et c'est aussi sa maladie. Il eut, il y a
quelque temps, le malheur d'offenser une Pagode qui lui ta ce qu'il
avait; et, sans vanit, c'tait quelque chose. Depuis ce temps toutes
les femmes le fuient et le fuieront, a dit la Pagode, jusqu' ce qu'il
s'en rencontre une qui, connaissant son malheur, s'attache  lui, et
l'aime tel qu'il est.

--Serait-il bien possible? demanda la jeune fille.

--Ce que vous m'avez dit est-il vrai?... demanda Hilas.

--Voyez, rpondit la jeune fille.

--Voyez, rpondit Hilas.

Ils s'assurrent l'un et l'autre,  n'en pouvoir douter, qu'ils taient
deux objets du courroux cleste. Le malheur qui leur tait commun les
unit. Iphis, c'est le nom de la jeune fille, tait faite pour Hilas;
Hilas tait fait pour elle. Ils s'aimrent platoniquement, comme vous
imaginez bien; car ils ne pouvaient gure s'aimer autrement; mais 
l'instant l'enchantement cessa; ils en poussrent chacun un cri de joie,
et l'amour platonique disparut.

Pendant plusieurs mois qu'ils sjournrent ensemble dans le dsert, ils
eurent tout le temps de s'assurer de leur changement; lorsqu'ils en
sortirent, Iphis tait parfaitement gurie; pour Hilas, l'auteur dit
qu'il tait menac d'une rechute.




CHAPITRE LIV.

TRENTIME ET DERNIER ESSAI DE L'ANNEAU.

MIRZOZA.


Tandis que Mangogul s'entretenait dans ses jardins avec la favorite et
Slim, on vint lui annoncer la mort de Sulamek. Sulamek avait commenc
par tre matre de danse du sultan, contre les intentions d'Erguebzed;
mais quelques intrigantes,  qui il avait appris  faire des sauts
prilleux, le poussrent de toutes leurs forces, et se remurent tant,
qu'il fut prfr  Marcel et  d'autres, dont il n'tait pas digne
d'tre le prvt. Il avait un esprit de minutie, le jargon de la cour,
le don de conter agrablement et celui d'amuser les enfants; mais il
n'entendait rien  la haute danse. Lorsque la place du grand vizir vint
 vaquer, il parvint,  force de rvrences,  supplanter le grand
snchal, danseur infatigable, mais homme roide et qui pliait de
mauvaise grce. Son ministre ne fut point signal par des vnements
glorieux  la nation. Ses ennemis, et qui en manque? le vrai mrite en a
bien, l'accusaient de jouer mal du violon, et de n'avoir aucune
intelligence de la chorgraphie; de s'tre laiss duper par les
pantomimes du prtre Jean, et pouvanter par un ours du Monomugi qui
dansait un jour devant lui; d'avoir donn des millions  l'empereur du
Tombut pour l'empcher de danser dans un temps o il avait la goutte, et
dpens tous les ans plus de cinq cent mille sequins en colophane, et
davantage  perscuter tous les mntriers qui jouaient d'autres menuets
que les siens; en un mot, d'avoir dormi pendant quinze ans au son de la
vielle d'un gros habitant de Guine qui s'accompagnait de son instrument
en baragouinant quelques chansons du Congo. Il est vrai qu'il avait
amen la mode des tilleuls de Hollande, etc...[100]

[Note 100: Ce dernier portrait nous rappelle le cardinal de Fleury.
Il n'est pas plus exactement reproduit que tous ceux que nous avons cru
reconnatre; mais, comme nous l'avons dj dit, ce n'est pas pour faire
du scandale que Diderot sme son roman d'allusions. Ces allusions lui
sont venues tout naturellement. Il commence souvent l'esquisse d'un
personnage: on peut croire qu'il va achever le tableau; mais la prudence
intervient et lui souffle de bons conseils; il tourne subitement et
tche d'carter le danger en droutant les devineurs d'nigmes. C'est
donc sur les traits gnraux et non sur les dtails qu'il faut se fonder
pour essayer des explications. C'est par ce procd que les lecteurs
contemporains ont reconnu le marchal de Richelieu dans Slim, quoique
les aventures de Slim et celles du marchal diffrent considrablement
par la particularit et par la succession des vnements. Il est fort
possible que cette habilet, qui a empch qu'on poursuivt l'auteur des
_Bijoux_, ait contribu  faire enfermer celui de la _Lettre sur les
aveugles_. La punition a t retarde parce que, devant des peintures
volontairement vaporeuses, on tait forc de se dire: C'est videmment
tel ministre, tel courtisan, telle grande dame, et cependant on ne
saurait l'affirmer; elle est venue, comme cela arrive souvent,  propos
d'autre chose. Ici, on peut mieux qu'ailleurs suivre les habilets et
les intrigues de Fleury avant d'arriver au ministre, son amour de la
paix qui le pousse  payer l'Angleterre pour conserver son alliance; ses
perscutions contre les jansnistes qui jouaient d'autres menuets que
les siens; sa maladroite condescendance vis--vis de l'Autriche, etc.

Dans le cas o nous ne nous tromperions pas, Brrrouboubou serait Charles
Frey de Neuville, qui pronona  Paris, en 1743, l'_Oraison funbre de
S. Exc. Mgr le cardinal A.-H. Fleury_.]

Mangogul avait le coeur excellent; il regretta Sulamek, et lui ordonna
un catafalque avec une oraison funbre, dont l'orateur Brrrouboubou fut
charg.

Le jour marqu pour la crmonie, les chefs des bramines, le corps du
divan et les sultanes, menes par leurs eunuques, se rendirent dans la
grande mosque. Brrrouboubou montra pendant deux heures de suite, avec
une rapidit surprenante, que Sulamek tait parvenu par des talents
suprieurs; fit prfaces sur prfaces; n'oublia ni Mangogul, ni ses
exploits sous l'administration de Sulamek; et il s'puisait en
exclamations, lorsque Mirzoza,  qui le mensonge donnait des vapeurs, en
eut une attaque qui la rendit lthargique.

Ses officiers et ses femmes s'empressrent  la secourir; on la remit
dans son palanquin; et elle fut aussitt transporte au srail.
Mangogul, averti du danger, accourut: on appela toute la pharmacie. Le
garus, les gouttes du gnral La Motte, celles d'Angleterre, furent
essays, mais sans aucun succs. Le sultan, dsol, tantt pleurant sur
Mirzoza, tantt jurant contre Orcotome, perdit enfin toute esprance, ou
du moins n'en eut plus qu'en son anneau.

Si je vous ai perdue, dlices de mon me, s'cria-t-il, votre bijou
doit, ainsi que votre bouche, garder un silence ternel.

A l'instant il commande qu'on sorte; on obit; et le voil seul
vis--vis de la favorite: il tourne sa bague sur elle; mais le bijou de
Mirzoza, qui s'tait ennuy au sermon, comme il arrive tous les jours 
d'autres, et qui se sentait apparemment de la lthargie, ne murmura
d'abord que quelques mots confus et mal articuls. Le sultan ritra
l'opration; et le bijou, s'expliquant trs-distinctement, dit:

Loin de vous, Mangogul, qu'allais-je devenir?... fidle jusque dans la
nuit du tombeau, je vous aurais cherch; et si l'amour et la constance
ont quelque rcompense chez les morts, cher prince, je vous aurais
trouv.... Hlas! sans vous, le palais dlicieux qu'habite Brama, et
qu'il a promis  ses fidles croyants, n'et t pour moi qu'une demeure
ingrate.

Mangogul, transport de joie, ne s'aperut pas que la favorite sortait
insensiblement de sa lthargie; et que, s'il tardait  retourner sa
bague, elle entendrait les dernires paroles de son bijou: ce qui
arriva.

Ah! prince, lui dit-elle, que sont devenus vos serments? Vous avez donc
clairci vos injustes soupons? Rien ne vous a retenu, ni l'tat o
j'tais, ni l'injure que vous me faisiez, ni la parole que vous m'aviez
donne?

--Ah! madame, lui rpondit le sultan, n'imputez point  une honteuse
curiosit une impatience que le dsespoir de vous avoir perdue m'a seul
suggre: je n'ai point fait sur vous l'essai de mon anneau; mais j'ai
cru pouvoir, sans manquer  mes promesses, user d'une ressource qui vous
rend  mes voeux, et qui vous assure mon coeur  jamais.

--Prince, dit la favorite, je vous crois; mais que l'anneau soit remis
au gnie, et que son fatal prsent ne trouble plus ni votre cour ni
votre empire.

A l'instant, Mangogul se mit en oraison, et Cucufa apparut:

Gnie tout-puissant, lui dit Mangogul, reprenez votre anneau, et
continuez-moi votre protection.

--Prince, lui rpondit le gnie, partagez vos jours entre l'amour et la
gloire; Mirzoza vous assurera le premier de ces avantages; et je vous
promets le second.

A ces mots, le spectre encapuchonn serra la queue de ses hiboux, et
partit en pirouettant, comme il tait venu.




TABLE

Sur les _Recueils philosophiques et littraires_ de la Socit
typographique de Bouillon

Sur les _Observations sur la Religion, les lois et les moeurs des
Turcs_

_phmrides du Citoyen_

Sur les _Lettres d'un Fermier de Pensylvanie_

_Spculations utiles et Maximes instructives_

_Dieu et l'Homme_, par M. de Valmire

Sur le _Parallle de la condition des facults de l'homme avec la
condition et les facults des animaux_

_Principes philosophiques_ pour servir d'introduction  la connaissance
de l'esprit et du coeur humain

Morceau de Diderot insr dans le _Discours sur l'Ingalit_, de J.-J.
Rousseau

Sur l'ducation des Rois, extrait de l'_loge de Fnelon_, de M. de
Pezay

Abrg du Code de la Nature, extrait du _Systme de la Nature_, de
d'Holbach

La Mosade, extrait des _OEuvres philosophiques_ de Frret


BELLES-LETTRES.

I.

Les Bijoux indiscrets

Notice prliminaire

A Zima

Chapitres.

I. Naissance de Mangogul

II. ducation de Mangogul

III. Qu'on peut regarder comme le premier de cette histoire

IV. vocation du gnie

V. Dangereuse Tentation de Mangogul

VI. Premier essai de l'anneau.--_Alcine_

VII. Second essai de l'anneau.--_Les Autels_

VIII. Troisime essai de l'anneau.--_Le petit Souper_

IX. tat de l'Acadmie des sciences de Banza

X. Moins savant et moins ennuyeux que le prcdent.--_Suite de la sance
acadmique_

XI. Quatrime essai de l'anneau.--_L'cho_

XII. Cinquime essai de l'anneau.--_Le Jeu_

XIII. Sixime essai de l'anneau.--_De l'Opra de Banza_

XIV. Expriences d'Orcotome

XV. Les Bramines

XVI. Vision de Mangogul

XVII. Les Muselires

XVIII. Des Voyageurs

XIX. De la Figure des Insulaires et de la Toilette des Femmes

XX. Les deux Dvotes

XXI. Retour du Bijoutier

XXII. Septime essai de l'anneau.--_Le Bijou suffoqu_

XXIII. Huitime essai de l'anneau.--_Les Vapeurs_

XXIV. Neuvime essai de l'anneau.--_Des Choses perdues et retrouves;
pour servir de supplment au savant Trait de Pancirole, et aux Mmoires
de l'Acadmie des Inscriptions_

XXV. chantillon de la morale de Mangogul

XXVI. Dixime essai de l'anneau.--_Les Gredins_

XXVII. Onzime essai de l'anneau.--_Les Pensions_

XXVIII. Douzime essai de l'anneau.--_Question de droit_

XXIX. Mtaphysique de Mirzoza.--_Les Ames_

XXX. Suite de la conversation prcdente

XXXI. Treizime essai de l'anneau.--_La petite Jument_

XXXII. Le meilleur peut-tre, et le moins lu de cette histoire.--_Rve
de Mangogul, ou Voyage dans la rgion des hypothses_

XXXIII. Quatorzime essai de l'anneau.--_Le Bijou muet_

XXXIV. Mangogul avait-il raison?

XXXV. Quinzime essai de l'anneau.--_Alphane_

XXXVI. Seizime essai de l'anneau.--_Les Petits-Matres_

XXXVII. Dix-septime essai de l'anneau.--_La Comdie_

XXXVIII. Entretien sur les lettres

XXXIX. Dix-huitime et dix-neuvime essais de l'anneau.--_Sphrode
l'aplatie et Girgiro l'entortill.--Attrape qui pourra_

XL. Rve de Mirzoza

XLI. Vingt-unime et vingt-deuxime essais de l'anneau.--_Fricamone et
Callipiga_

XLII. Les Songes

XLIII. Vingt-troisime essai de l'anneau.--_Fanni_

XLIV. Histoire des voyages de Slim

XLV. Vingt-quatrime et vingt-cinquime essais de l'anneau.--_Bal
masqu, et Suite du Bal masqu_

XLVI. Slim  Banza

XLVII. Vingt-sixime essai de l'anneau.--_Le Bijou voyageur_

XLVIII. _Cydalise_

XLIX. Vingt-septime essai de l'anneau.--Fulvia

L. vnements prodigieux du rgne de Kanoglou, grand-pre de Mangogul

LI. Vingt-huitime essai de l'anneau.--_Olympia_

LII. Vingt-neuvime essai de l'anneau.--_Zuleman et Zade_

LIII. L'amour platonique

LIV. Trentime et dernier essai de l'anneau.--_Mirzoza_

L'oiseau blanc, conte bleu

     Premire soire

     Deuxime soire






End of the Project Gutenberg EBook of Les bijoux indiscrets, by Denis Diderot

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BIJOUX INDISCRETS ***

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Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
