The Project Gutenberg EBook of Pastels, by Paul Bourget

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Title: Pastels
       dix portraits de femmes

Author: Paul Bourget

Release Date: September 18, 2011 [EBook #37468]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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PASTELS

OEUVRES

DE

Paul Bourget

dition elzvirienne

POSIES (1872-1876). _Au bord de la Mer.--La Vie inquite.--Petits
Pomes._ 1 vol.                                   6 

POSIES (1876-1882). _Edel.--Les Aveux._ 1 vol.   6 

L'IRRPARABLE.--_Deuxime Amour.--Profils perdus._
1 vol.                                            6 

CRUELLE NIGME. 1 vol.                            6 

dition in-18

ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE. (_Baudelaire.--M.
Renan.--Flaubert.--M. Taine.--Stendhal_).
1 vol.                                            3 50

NOUVEAUX ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE.--(_M.
Dumas fils.--M. Leconte de Lisle.--MM. de
Goncourt.--Tourguniev.--Amiel_). 1 vol.          3 50

TUDES ET PORTRAITS. (_I. Portraits d'crivains.--II. Notes
d'esthtique.--III. tudes Anglaises.--IV. Fantaisies_).
2 vol.                                            7 

L'IRRPARABLE. _L'Irrparable.--Deuxime Amour.--Profils
perdus._ 1 vol.                                   3 50

CRUELLE NIGME. 1 vol.                            3 50

UN CRIME D'AMOUR. 1 vol.                          3 50

ANDR CORNLIS. 1 vol.                            3 50

MENSONGES. 1 vol.                                 3 50

PASTELS. (_Dix portraits de femmes_). 1 vol.      3 50

LE DISCIPLE. 1 vol.                               3 50

_EN PRPARATION_

PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE.      1 vol.

COSMOPOLIS. (_Roman_)                1 vol.

LES NOSTALGIQUES. (_Posies_)        1 vol.

_Tous droits rservs._




PAUL BOURGET

PASTELS

(DIX PORTRAITS DE FEMMES)

_PARIS_

ALPHONSE LEMERRE, DITEUR

23-31 PASSAGE CHOISEUL, 23-31

M DCCC LXXXIX




I

Gladys Harvey

_A LUIGI GUALDO._


_GLADYS HARVEY_

RCIT DE CLAUDE LARCHER


On parle beaucoup de dmocratie, par le temps qui
court,--ou qui dgringole, comme disait un misanthrope de ma
connaissance. Je ne crois pas cependant que nos moeurs soient devenues
aussi galitaires que le rptent les amateurs de formules toutes
faites. Je doute, par exemple, qu'une duchesse authentique,--il en
reste,--tale aujourd'hui moins de morgue que sa trisaeule d'il y a
cent et quelques annes. Le faubourg Saint-Germain, quoi qu'en puissent
penser les railleurs, existe encore. Il est seulement un peu plus noble
faubourg qu'autrefois, par raction. Parmi les femmes qui le composent,
telle qui habite un second tage de la rue de Varenne et qui s'habille
tout simplement, comme une bourgeoise, faute d'argent, dploie un
orgueil gal  celui de la Grande Mademoiselle  traiter de grimpettes
les reines de la mode et du Paris lgant. Cette lgance mme dont on
proclame la vulgarisation en disant: aujourd'hui tout le monde
s'habille bien, demeure, elle aussi, un privilge. A quelque point de
vue que l'on se place, de fond ou de forme, de principe ou de dcor, la
prtendue confusion des classes, objet ordinaire des dithyrambes ou de
la satire des moralistes, n'apparat telle qu' des yeux superficiels.
L'aristocratie de titres et celle des moeurs,--elles sont
deux,--restent fermes autant, sinon plus, qu'au sicle dernier o un
simple talent de causeur permettait  un Rivarol,  un Chamfort, de
souper avec les meilleurs des gentilshommes, o le prince de Ligne
traitait l'aventurier Casanova, o les grands seigneurs prludaient  la
nuit du Quatre Aot par d'autres nuits d'une licence impurement
galitaire. Ce qu'il est juste de dire, c'est que la dmocratie a,
d'une part, compens l'ingalit force des noms et du pass en
tablissant une relle ingalit politique au profit de ceux qui sont
les fils de leurs oeuvres et  qui elle attribue toutes les fonctions
d'tat; c'est aussi qu'elle a multipli et mis  la porte de tous et de
toutes un _ peu prs_ de luxe, d'lgance et de haute vie qui fait
illusion,--de loin. Cet  peu prs a son symbole et son principal moyen
d'action dans ces grands magasins de nouveauts d'o une femme sort
habille comme chez Worth, munie de meubles de style, enrichie de
bibelots curieux. Mais la toilette, mais les meubles, mais les bibelots
sont presque cela,--et ce presque suffit  maintenir la distance.

Cette diffrence entre l'authentique et l' peu prs ne m'est jamais
apparue aussi nette qu' frquenter, comme je l'ai fait  diverses
priodes, les jeunes Parisiens qui s'amusent. Je les vois devant mes
yeux, en ce moment, comme rangs sur un tableau symbolique. Il y a
d'abord en haut le vritable viveur, celui qui possde rellement les
cent cinquante mille francs par an que suppose la grande fte, comme ils
disent,--ou qui se les procure. Celui-l joint  cet or un nom dj
connu, des relations toutes faites dans le monde, et cette espce de
prcoce entente de la dpense qui fait qu'un jeune homme, s'il se ruine,
sait du moins pourquoi. Sa place tait marque d'avance dans l'annuaire
des deux ou trois grands cercles que les Snobs de la bourgeoisie mettent
des annes  forcer. Ce jeune homme peut tre, avec cela, un garon trs
fort ou trs mdiocre, traverser Paris sans y perdre pied ou sombrer
aussitt dans l'ocan des tentations qui l'environnent. En attendant, il
est le roi de ce Paris. C'est pour lui que travaille l'norme ville, 
lui qu'aboutit l'effort entier de cette colossale usine de plaisirs.
S'il a des aventures dans le monde ou le demi-monde, c'est avec des
femmes comme lui, de celles dont la lingerie intime reprsente seule une
fortune et dont le raffinement ne saurait tre surpass  l'heure
prsente, _first class ladies_, des femmes de premire classe, disent
les Anglo-Saxons du commun, habitus  tout tiqueter comme des
marchandises. Que ce jeune homme conduise un phaton attel de ses
propres chevaux, ou qu'il emploie, par got du sens pratique, des
fiacres de cercle, soyez assur que son appartement est aussi
confortable que celui d'un grand seigneur anglais, aussi encombr de
bibelots et de fleurs que celui d'une courtisane  la mode, qu'il ne
mange qu' des tables princirement servies, que les moindres
brimborions attenant  sa personne supposent la plus fastueuse des
dissipations. Enfin, il y a beaucoup de chances pour qu'il se ruine 
l'ancienne mthode, dans ce sicle positif, par une fantaisie
d'existence  rjouir l'ombre du vieux Lauzun, quitte  suivre jusqu'au
bout l'ancienne mthode, et vers la quarantime anne,  reprendre au
sexe fminin sous la forme d'une belle dot tout l'argent qu'il lui aura
prodigu.

Immdiatement au-dessous de ce viveur de la grande espce, vous
trouverez son  peu prs dans un personnage presque semblable, mais
auquel il manquera un je ne sais quoi en noblesse ou en situation, en
fortune ou en tact personnel. Celui-ci sera un bourgeois honteux d'tre
bourgeois, un timide qui voudra jouer au cynique, un tranger en train
de se naturaliser Parisien, un rgulier qui s'amusera par devoir, ou
tout simplement un de ces indfinissables maladroits auxquels une
histoire ridicule arrive de toute ncessit dans un temps donn. Cet 
peu prs de matre viveur aura lui-mme son  peu prs. Ce sera le fils
du commerant pour qui le cercle de la rue Royale est l'_ultima Thule_,
la terre inaccessible du navigateur ancien, et qui se contente du caf
de la Paix, le soir, en sortant du thtre. Celui-l frquente bien les
premires reprsentations comme les autres, mais sans avoir son entre
dans aucune des loges o trnent les grandes lgantes. Il se paie les
femmes les plus haut cotes  la bourse de la galanterie, mais il n'a
jamais pu en lancer une, ni s'organiser quelque liaison mondaine dont il
soit parl dans les cercles comme d'une espce de mariage morganatique.
Et cet  peu prs d' peu prs a son  peu prs dans l'tudiant riche,
venu de province pour s'initier  la haute vie et qui entre en
corruption, comme on entrait autrefois en religion. Cet tudiant porte
bien les mmes cols raides comme du marbre, les mmes chapeaux luisants
comme un sabre, le mme habit et les mmes bottines. Mais son restaurant
favori est situ sur la Rive gauche. Il a, rpandu sur toute sa
personne, quelque chose qui trahit l'autre ct de l'eau. On sent, 
le regarder, qu'il s'lance vers le Paris des ftes du fond d'un
appartement meubl de la rue des coles. Ses matresses aussi sont des 
peu prs d' peu prs, des filles du boulevard Saint-Michel, jalouses
d'imiter les filles des Folies-Bergres,--tandis qu'au-dessus de ces
cratures s'chelonne toute la suite des femmes entretenues, depuis
celle qui continue la tradition de la lorette,--un appartement de trois
mille francs et le reste dans le mme prix,--jusqu' la courtisane
d'ordre ou de dsordre suprieur que des amis complaisants peuvent
prsenter  un prince tranger de passage sans que l'Altesse, habitue
aux minuties des somptuosits royales, soit choque d'un seul dtail de
toilette et d'installation. Et c'est ainsi que la nature sociale,
invincible en ses moindres dcrets comme la nature physique, impose
cette loi de la hirarchie, mconnue par les doctrinaires d'galit,
dans le domaine le plus fantaisiste en apparence, le plus abandonn au
libre caprice.

       *       *       *       *       *

Parmi les spectacles auxquels se puisse complaire la curiosit du
moraliste, un des plus curieux est assurment celui des mtamorphoses
d'un personnage en train de passer d'un de ces  peu prs dans un autre.
Ce spectacle, je me le suis donn bien souvent,  retrouver un ancien
camarade aprs quelques annes, aprs quelques mois. Rarement j'ai pu
suivre les tapes diverses de cette sorte d'volution sociale,--si le
mot n'est pas trop gros pour une trs petite chose,--comme  l'occasion
d'un jeune homme du nom de Louis Servin, que des circonstances
particulires m'avaient permis de prendre  l'oeuf. Voici douze ans,
Louis en avait quatorze alors, j'tais, moi, spar de ma famille, les
vivres coups et oblig d'utiliser, en vue de faire de la littrature,
le bagage de latin et de grec qui me restait du collge. Quelques
rptitions le jour et force papier noirci le soir,--tel tait mon sort
 cette poque. Parmi mes lves de hasard se trouvait Louis Servin. Son
pre, excellent homme et d'une activit presque amricaine, avait fait
et dfait deux fois, sa fortune. Il avait fond enfin une maison de
confection qui, sous cette rubrique toute simple: _Au bon drap_,
constitua la plus forte concurrence qu'ait eue  subir la clbre _Belle
Jardinire_. Louis tait le fils unique, follement gt, de ce robuste
travailleur et d'une femme  prtentions qui avait eu une grand'mre
noble. Ds cet ge tendre, il s'annonait comme le plus vaniteux des
garons que j'eusse connus. Il suivait les cours du lyce Charlemagne et
il en souffrait,--parce que c'tait un collge dmocratique. Ses yeux
brillaient quand il parlait d'un de ses petits camarades qui suivaient,
eux, les cours de Bonaparte. Mais voil, le pre Servin avait ses
magasins rue Saint-Antoine. Cet enfant tait dj si trangement perdu
de mesquinerie instinctive qu'il savait l'tage o habitait chacun de
ses compagnons de jeu, et je ne l'ai jamais entendu me parler avec
sympathie d'un ami qui loget plus haut que le second. L'ingnuit de
cette sottise me divertissait dans l'entre-deux de nos explications
latines, au point que je ne me dcidai pas  perdre de vue un sujet
aussi bien dou pour devenir un Snob de la grande espce. tudiant en
droit, Louis tint les promesses de son adolescence. Il fut un des
premiers  importer dans les brasseries du quartier Latin les costumes
et les attitudes des gommeux,--c'tait le nom  la mode en ces temps
lointains,--qu'il avait pu remarquer au thtre ou aux courses. Le
hasard le favorisa. Son pre, dont il rougissait, mourut subitement; et
d'accord avec sa mre, aussi vaniteuse que lui, le fils vendit la
maison. Il vit avec ivresse disparatre, sur les vitrages des portes et
sur l'enseigne, ce nom de Servin, qu'il projetait dj de modifier en y
joignant celui de Figon. Ainsi s'appelait l'aeule maternelle. Il partit
pour l'Italie sur ces entrefaites, en compagnie d'une certaine Pauline
Marlv qui avait t,  une poque, l'objet des faveurs d'un assez grand
personnage. Il en revint aprs quelques mois avec des cartes de visite
sur lesquelles se lisaient en toutes lettres ces syllabes magiques:
_Servin de Figon_, et je fus invit  dner par sa mre, qui signa son
billet: Thrse Servin de Figon, elle aussi! Ce fut pour Louis le signal
d'une nouvelle vie qu'il inaugura par une rupture absolue avec toutes
ses anciennes connaissances, exception faite pour ceux qu'il savait,
comme moi, un peu attachs  tous les mondes. Ce fut la priode des
Premires, du Boulevard, et des soupirs nostalgiques vers le grand
cercle. Dans quel bar  la mode connut-il le beau marquis de Vardes, et
 la suite de combien de cock-tails bus ensemble ce vritable lgant
s'intressa-t-il aux efforts de ce jeune bourgeois en train de se
_dserviniser_? Toujours est-il que, pendant des annes, Servin de
Figon, devenu S. de Figon, suivant la formule, s'attacha au marquis
comme les Scapins de l'ancienne comdie s'attachaient aux Landres, avec
une de ces persistances de flatterie qui supportent toutes les
rebuffades, acceptent toutes les servilits et triomphent de toutes les
rpugnances. Philippe de Vardes, chez qui l'abus des succs faciles n'a
pas dtruit la bonhomie native, alla jusqu' donner  son admirateur
des leons de toilette et aussi quelques sages conseils sur la conduite
de ses relations. C'est encore jeune, disait-il, quand on le
questionnait sur S. de Figon, mais dans deux ou trois ans il sera
fait... Il en parlait comme de son bordeaux. Cependant, l'influence de
cet aimable protecteur n'allait pas jusqu' forcer en faveur du protg
les portes du paradis de la rue Royale. Le Servin tait encore trop
prs, et surtout Louis avait voulu aller trop vite. Quelques dners trop
russis offerts  de nobles dcavs lui avaient attir de sourdes
envies. Un dernier reste de sens pratique, hritage du pre Servin, lui
fit comprendre cette faute, d'autres encore, et il prit la rsolution,
dsormais, d'obir aveuglment  Vardes. Deux sjours en Angleterre, 
la suite de cet indulgent protecteur, lui avaient ouvert une vue sur le
monde cosmopolite, et maintenant sa mre, morte  son tour, devait se
retourner de joie dans sa tombe. Il ne frquentait plus que des gens
titrs ou millionnaires,--et le prince de Galles savait son nom!

       *       *       *       *       *

Si intressant qu'un pareil chantillon de la vanit bourgeoise puisse
paratre  un auteur, il est vite connu, class, dfini, tiquet. Et
pourtant, lorsque mon vieux domestique Ferdinand, par un soir du mois de
juillet, voici deux ans, m'apporta une carte anglaise sur laquelle il y
avait un simple _Louis de Figon_, je ne rpondis point par un nergique:
dites que je n'y suis pas... Au contraire, je me frottai les mains et
je le priai d'introduire mon visiteur inattendu avec la plus joyeuse
impatience. Il est vrai d'ajouter que j'avais fortement travaill tout
le jour, et quand un crivain a dix heures d'allgre copie dans le
cerveau et dans les doigts, sa batitude intellectuelle est si complte
qu'elle le rend indulgent aux pires raseurs. Mais le faux de Figon n'est
pas seulement un raseur, il est aussi un _catoblpas_. C'est un mot que
je demande au lecteur de vouloir bien me pardonner. Je l'ai emprunt 
la _Tentation de saint Antoine_ par Flaubert, o il est parl de cet
animal, si parfaitement bte qu'il s'est une fois dvor les pattes sans
s'en apercevoir. Sa stupidit m'attire..., dit l'ermite. Il se
rencontre ainsi, de par le monde, des fantoches d'un srieux si profond
dans la niaiserie, d'une sincrit si entire dans le ridicule, qu'une
espce d'incomprhensible fascination mane de leur sottise, comme du
catoblpas de la _Tentation_. La littrature en a cr un certain
nombre, dont le plus remarquable est Joseph Prudhomme. Le catoblpas
n'est pas simplement le personnage comique, il faut que ce caractre de
comique s'accompagne chez lui d'une dformation de la nature humaine si
absolument constitutionnelle qu'il quivaille dans l'ordre moral aux
nains monstrueux dont raffolaient les princes d'autrefois. Il doit
correspondre en nous  ce got singulier de la laideur dont l'art de
l'Extrme-Orient atteste la prdominance dfinitive chez certaines
races. En suis-je moi-mme pntr? Toujours est-il que la visite de mon
ancien lve, par le soir d't dont je parle, me causa un rel plaisir
et que je donnai l'ordre de le recevoir, avec une soif de le retrouver
pareil  lui-mme dans son ridicule, qui ne fut pas due quand il entra
dans mon cabinet de travail. Amen par quel motif? Je ne pensai pas  me
le demander.

Le physique est excellent. Servin de Figon est grand et mince, avec un
visage au nez allong, un front petit, et comme une inexprimable
suffisance rpandue autour de sa bouche et de ses joues. Invinciblement,
en sa prsence on pense au proverbe vaniteux comme un paon, et l'on
constate une extraordinaire identit de physionomie entre cet oiseau et
cette figure. De chaque ct de ce visage tout en pointe partent deux
oreilles trop dtaches. Une raie trace au milieu de la tte divise les
cheveux noirs en deux plaques luisantes et cosmtiques savamment. La
moustache est d'une autre couleur que les cheveux, presque rousse, et sa
tournure atteste le coup de fer quotidien. Mais ce qui achve de donner
 Louis la plus tonnante expression de vanit heureuse, c'est une
certaine faon de porter la tte en arrire dans un abaissement
ddaigneux des paupires qui se dploient ensuite avec lenteur, tandis
que la bouche parle et sourit de ses propres paroles. C'est sur des airs
pareils que le premier venu dirait de ce jeune homme: quel poseur!...
sans mme prendre garde  sa mise plus qu'affecte. Louis copie Philippe
de Vardes, son matre, avec une fidlit si gnante qu'il faut toute la
bonne humeur du marquis pour ne pas dtester cette caricature. Philippe
est athltique et sanguin. Il porte des redingotes et des jaquettes
ajustes qui font valoir ses muscles. Ces mmes redingotes et ces mmes
jaquettes, mises sur le grand long corps de Louis, en exagrent encore
la maigreur. Philippe, avec son teint presque trop color, peut
supporter les couleurs claires qui donnent au visage en papier mch de
Louis des nuances verdtres de prcoce cadavre. Le lger accent
britannique du marquis s'explique par ce fait que sa mre tait
cossaise et qu'il a lui-mme vcu  Londres autant qu' Paris, au lieu
que le fils du patron du _Bon drap_ n'a jamais su de la langue anglaise
que les termes de courses qu'il prononce mal. Et puis, ce sont des tics
du matre apparus dans la bouche de l'lve comme un certain a est...
qui revient sans cesse.

--Mais a est gentil chez vous, me dit-il en entrant, comme tout
tonn de ne pas trouver son ancien rptiteur dans le pire des galetas;
et tirant de sa poche un tui  cigarettes en argent o la couronne de
comte commence  se dessiner: Vous n'en prenez pas? D'excellentes
cigarettes d'gypte... Philippe et moi nous les faisons venir du Caire
directement... C'est lord *** (ici un des plus beaux noms du _Peerage_)
qui nous a donn l'adresse... Vous ne le connaissez pas? Ah! charmant,
mon cher, charmant, et un chic!... Nous faisions la fte ensemble,
l'autre jour, chez Philippe... Un seul vin  dner, du chteau-margaux
75... Enfin, Bob tait parti... (ses paupires se dplirent tandis
qu'il appelait ainsi ce grand seigneur, qui n'aurait pas voulu du pre
Servin pour habiller sa maison). Il y avait l Viollas, le cousin de la
petite Dutacq, cette jolie blonde qui ressemble  lady *** (ici un autre
souvenir du _Peerage_). Voil que Bob demande tout haut, avec son grand
air et son accent:--La petite Dutacq, dlicieuse... Qui est son
amant?--Monsieur, interrompt Viollas, Mme Dutacq est ma cousine...
Et savez-vous ce que Bob a rpondu:--Je ne vous demande pas cela,
monsieur, je vous demande si elle a un amant... Est-ce assez ancien
rgime, ce mot-l?... Ce que nous avons ri!...

Comment traduire la mimique dont s'accompagnait ce discours et le
respect profond avec lequel la voix se faisait familire pour dire
Philippe et Bob, puis le lancer ddaigneux des noms plbiens: Viollas,
Dutacq, et les rappels des intonations du marquis dans certains
passages? J'eus un moment de pure joie  voir mon catoblpas s'imiter
lui-mme avec cette perfection, et se pavaner devant un crivain sans
blason dans le reflet du blason des autres. Tout cela ne m'expliquait
pas encore sa visite ni l'invitation qu'il me lana subitement, lui que
je ne connaissais plus gure depuis dix ans que pour lui serrer la main
au thtre ou changer un coup de chapeau dans la rue.

--A propos, tes-vous libre ce soir? me demanda-t-il; et, sur ma
rponse affirmative: Voulez-vous venir dner avec moi, au cabaret, 
huit heures? Il y aura l Tor, Saveuse, Machault, ct des hommes; et
puis Christine Anroux et Gladys, ct des femmes...

--Quelle Gladys? interrogeai-je, tonn par ce nom qui me rappelait
une des plus adorables jeunes filles que j'aie rencontres, une Anglaise
du pays de Galles avec des yeux bleu de roi, des cheveux couleur d'or et
un teint  faire paratre brunes les carnations des Rubens.

--Quelle Gladys?... s'cria Louis, mais il n'y en a qu'une, notre
Gladys, la crole, celle qui a ruin le petit Bonnivet, celle qui disait
si joliment:--Elle marque mal, ma belle-mre, la duchesse... Enfin,
Gladys Harvey... Je suis avec elle depuis cette anne (ici, nouveau jeu
de paupires). Je l'ai souffle  Jose *** (ici, un des beaux noms
d'Espagne), vous savez, le Jose qui avait organis les courses de
taureaux  l'Hippodrome, et puis cet infect ministre a refus
l'autorisation. Il disait toujours:--Ce n'est pas du chien qu'elle a,
cette Gladys, c'est une meute... Il vous faut sortir, mon cher, voir un
peu la vie (cette fois, le catoblpas acheva de me fasciner en me
protgeant). Ah! ce que j'en aurais de sujets de romans  vous
proposer!... Vous acceptez?...

Et j'acceptai, pour le dplorer d'ailleurs, avec la logique tonnante
qui caractrise les crivains, tandis que je m'acheminais vers le lieu
de notre rendez-vous, un restaurant prs du cirque, deux heures plus
tard. J'ai t vraiment trop bte, me disais-je, de me mettre en
habit dans cette saison!... Je ne suis pas un gentleman accompli, moi,
comme Figon, qui prtend que l'habit le repose...

Je traversais l'esplanade des Invalides, remuant ces penses, me
renfonant de mon mieux dans tous mes prjugs de mauvaise humeur
bohmienne contre la vie prtendue lgante,--et distrait nanmoins par
les voitures qui filaient si lestes! C'tait un de ces soirs du
commencement de l't,  Paris, o il flotte dans l'air comme une vapeur
de plaisir. Les Parisiens et les Parisiennes qui sont demeurs en ville,
y sont demeurs pour s'amuser. trangers ou provinciaux, les htes de
hasard ne sont pas ici pour un autre motif. Cela fait, par ces
transparents crpuscules du mois de juillet, une population vraiment
heureuse. Le feuillage des arbres plutt fanoch que fan, la brlante
langueur de l'atmosphre, les magnificences des couchers de soleil
derrire les grles tours du Trocadro ou la masse imposante de l'Arc,
une sorte de nonchalance et comme de dtente dans l'activit des
passants, tout contribue  cette impression d'une ville de plaisir,
particulirement dans ce quartier  demi exotique, avec la prodigalit
de ses htels privs et le faste tapageur de son architecture. Ces gens
sont tous gais..., pensai-je en regardant les promeneurs, essayons de
faire comme eux... Et je m'appliquai  me reprsenter les convives que
j'allais rejoindre dans quelques minutes. Tor d'abord? Albert Tor, un
vieux beau plus blond que nature, trs rouge, avec une espce de sourire
de fantme dessin mcaniquement sur sa vieille bouche, le plus
anglomane de tous les Franais. Il a ce ridicule dlicieux de se croire
irrsistible, parce qu'il a t, quinze ans durant, le _fancy-man_
attitr d'une duchesse anglaise. Son culte posthume pour cette grande
dame, morte et enterre depuis des annes, se traduit par les
familiarits les plus hardies avec les femmes qu'il rencontre
aujourd'hui et qui ne sauraient videmment repousser un homme distingu
jadis par lady ***. C'est encore un catoblpas, mais triste.--Saveuse,
le baron de Saveuse? Celui-l n'a aucun ridicule. Il est joli garon,
quoique un peu marqu, spirituel et mme instruit; mais il faudrait ne
pas savoir que son lgance vit d'expdients et que ses amis l'appellent
volontiers la Statue du Qumandeur. Combien en aura-t-il cot  Louis
Servin de Figon pour l'avoir  sa table?--Quant  Machault, c'est un
gant qui n'a d'autre got ici-bas que l'escrime, un gladiateur en habit
noir et en gilet blanc qui s'entrane d'assauts en assauts et de salle
en salle. Excellent homme d'ailleurs, mais qui ne peut pas causer avec
vous cinq minutes sans que le contre de quarte apparaisse. C'est celui
que je prfre aux autres et je dnerais avec lui seul sans m'ennuyer,
car s'il est un monomane de l'pe, il faut ajouter qu'il est brave
comme cette pe elle-mme et qu'il ne lui est jamais venu  l'ide de
se servir de son talent extraordinaire pour justifier une insolence.
S'il est athlte, c'est par plaisir et non par mode. Eh bien! le dner
sera passable avec les hommes, mais les femmes?--Christine Anroux?...
Je la connais trop bien. Avec ses cheveux en bandeaux, ses yeux
candides, sa physionomie de fausse vierge, c'est le type de la fille qui
se donne des airs de femme du monde et chez laquelle on devine un fond
affreux de positivisme bourgeois. Cela sort de chez la procureuse et
vous permet  peine de dire un mot leste. A cinquante ans, Christine
aura un million et davantage, elle se sera fait pouser classiquement
par un honorable nigaud; elle jouera  la chtelaine bienfaisante
quelque part en province. Rien de plus banal qu'une pareille crature et
rien aussi  quoi les hommes rsistent moins. Et Gladys sera comme
Christine. Bah! Je m'en irai aussitt aprs le dner... Et je songeais
encore: Mais pourquoi Louis m'a-t-il invit l,  brle-pourpoint, moi,
Claude Larcher, qui n'ai mme plus pour moi la vogue de mes deux
malheureuses premires pices et qui besogne dans les journaux, comme un
pauvre diable d'ouvrier de lettres? Est-ce qu'une femme titre lui
aurait dit du bien de ma dernire chronique?...

Je calomniais le pauvre garon, comme je pus m'en convaincre ds les
premiers mots que me dit sa matresse,  mon entre dans le salon du
cabaret lgant o se tenaient dj tous les invits. J'arrivais le
dernier. Il donnait, ce petit salon que le chasseur avait dsign, en
m'y conduisant, du nom potique de salon des roses, sur une terrasse
couverte autour de laquelle frmissaient des feuillages fantastiquement
clairs par en bas. Sous les arbres du jardin du restaurant se tenait
un orchestre de tsiganes qui jouaient des airs de leur pays, avec ce
mlange de langueur et de frnsie qui fait de cette musique la plus
lassante mais aussi la plus nervante de toutes. La lumire des bougies
luttait dans la pice contre le dernier reste de jour qui tranait dans
le crpuscule. Les chandeliers et le lustre o brlaient ces bougies se
perdaient dans un enguirlandement de fleurs. D'autres fleurs paraient la
table. Elles rvlaient le got de Saveuse dont le regard inquisiteur
surveillait involontairement chaque dtail. A voir la correction des
hommes et la toilette des deux femmes, Christine tout en bleu, Gladys
tout en blanc, il tait impossible de se croire sur les terres ouvertes
du demi-monde. Des perles admirables se tordaient autour de leur cou,
elles taient  demi dcolletes, avec un air dlicieusement
aristocratique, et la beaut jeune dans un dcor de raffinement aura
toujours pour mes nerfs d'artiste plbien un attrait si puissant que
je cessai du coup de philosopher et de regretter ma complaisance devant
l'invitation improvise du sire de Figon, d'autant plus qu' peine
prsent, Gladys me dit avec un lger accent anglais et du bout de ses
dents, qu'elle a charmantes:

--Votre ami vous a-t-il racont que je lui demande de me faire dner
avec vous depuis au moins six mois? Et cela a failli manquer. Il ne vous
a su  Paris que ce matin, mais il a fallu qu'il allt chez vous
aujourd'hui mme. Si vous n'aviez pas t libre, j'en aurais eu une
vraie peine...

J'en appelle  de plus sages. Qui n'et t heureux d'tre interpell
ainsi par une crature du plus caressant aspect? Gladys est grande. Ses
bras nus,--elle portait sur le droit et tout prs de l'paule un noeud
de velours noir,--sont d'un admirable model. Sa taille est fine sans
tre trop mince, son corsage laisse deviner un buste de jeune fille,
quoiqu'elle soit toute voisine de sa trentime anne; comme  la manire
dont sa robe tombe, sans tournure, on reconnat la femme souple et
agile, la joueuse de _tennis_ qu'elle est reste, clbre parmi les
paumiers. Ses rivales les plus jalouses lui accordent une lgance
accomplie dans l'art de porter la toilette. Ses mains souples et menues
rvlent son origine crole. Elles taient gantes de sude en ce
moment, ces petites mains, et remuaient un ventail de plumes sombres
d'o s'chappait un vague et doux parfum. Cette origine crole est aussi
reconnaissable  toutes sortes de traits d'une grce trs personnelle.
La bouche est un peu forte. Les yeux noirs, aussitt qu'ils s'animent,
s'ouvrent un peu trop. Ils sont fendus en amande, dit Gladys en riant,
mais c'est dans l'autre sens!... L'expression de ces yeux, tour  tour
tonns et tristes, futs et romanesques, la palpitation rapide des
narines, le frmissement du sourire, donnent  ce visage une mobilit de
physionomie qui dnonce la femme de fantaisie et de passion. Il semble
qu'il y ait de la courtisane du XVIIIe sicle dans Gladys, et pas
trop de la fille frocement calculatrice de notre ge positiviste et
brutal. Ce soir-l, elle portait une robe blanche attache d'un saphir 
la naissance de la gorge. Dans ses cheveux chtains  reflets blonds
tremblait un noeud de rubans rouges. En me parlant, j'avais vu ses
joues dlicates se roser, l'ventail s'agiter entre ses doigts. J'eus un
mouvement de fatuit dont je fus bientt puni, mais qui me fit prendre
place  ct d'elle avec un trs vif plaisir, quand Figon donna le
signal de nous mettre  table avec la crmonie qu'il apporte aux
moindres fonctions de sa carrire d'lgant. Que c'est trange de faire
une fonction de ce qui devrait tre un plaisir, et de s'amuser par
mtier!

--Voyons le menu, disait Machault gaiement, tandis que les chaises
achevaient de se ranger, les serviettes de se dplier et que
s'tablissait l'espce de silence dont s'accompagne tout dbut de repas.
J'ai deux assauts dans le bras... Et il fit saillir les muscles de son
biceps sous le mince lasting de son habit d't. Ah! j'ai tir avec un
gaucher de rgiment... Ce que j'ai eu de mal!... Cristi! Je voudrais
bien trouver le fleuret qui touche tout seul... Il rit trs haut de sa
plaisanterie, puis consultant le menu: A la bonne heure! Voil un dner
qui a du bon sens. Et il dtailla les plats  voix haute. On pourra
manger. Mes compliments, Figon...

--Faites-les au matre, dit Figon en montrant Saveuse.

--Mon Dieu! rpondit ce dernier, c'est si simple! Il s'agit, dans ces
mois-ci, de trouver des animaux dont la chair ne soit pas tourmente
par l'amour... Le boeuf, il ne l'est plus... Le dindonneau, il ne
l'est pas encore... C'est la base de ce menu, et pour le reste, il
suffit d'un peu d'ide et de venir en causer soi-mme avec le chef...

--En aurais-tu  me recommander? interrompit Christine, si je me
marie, il m'en faudra un...

--Bon, fit Gladys en se penchant vers moi, elle va vous raconter
qu'un prince lui a demand sa main et qu'elle hsite!... Et de
l'autre..., ajouta-t-elle en me montrant d'un clignement Tor qui,
plac  sa droite, grimaait sataniquement, le vieux me fait le
genou... Il pense  sa duchesse. _You are a very jolly fellow..._,
cria-t-elle  l'anglomane en lui donnant un coup d'ventail, mais
chasse garde!...

Puis, aprs quelques minutes o la conversation s'tait faite gnrale:
Vous connaissez Jacques Molan, m'a racont Louis?... interrogea-t-elle.

--Je l'ai beaucoup connu autrefois, repris-je, il m'a mme ddi son
premier roman.

--Je sais, fit-elle, _Coeur bris!_... Ah! que j'ai aim ce
livre!...

Ses yeux devinrent profonds et songeurs. Il y eut un silence entre nous.
Je ne serais pas digne du nom d'homme de lettres si je n'avais pas
prouv, ne ft-ce qu'une seconde, la petite impression de contrarit
du Trissotin qui entend louer un Vadius. Quoique nous ne nous voyions
plus, Jacques Molan et moi, depuis des annes, qu'en passant et sans
jamais causer de rien d'intime, j'ai gard un souvenir de sympathie 
cet ancien ami. Je gote son talent, bien que sa manire douloureuse,
toute en raffinements et en complications, ne me satisfasse gure,
aujourd'hui que j'ai renonc  ce que nous appelions ensemble les
nvroses des adjectifs. Je suis prt  crire dix articles pour
dmontrer que Jacques excelle  entremler la finesse de l'tude de
moeurs faite d'aprs nature  la sensibilit la plus fine. Oui, je
ferais son loge de tout coeur, et sans rien trahir de mon secret
jugement sur les dfauts de cette nature. A l'heure prsente, Jacques
est devenu le plus sec et le plus menteur des hommes. Il ramne cette
sensibilit comme les gens chauves ramnent leurs cheveux. Le besoin de
l'argent et celui du tapage sont les deux seules passions demeures
sincres chez cet artiste, puis de succs comme d'autres le sont de
misres et de dsastres. Il y a dans toutes les pages sorties de la
plume de ce romancier sentimental un fond de cabotinage qui me gte tous
ses effets de style, et une mivrerie qui rpugne  toutes les virilits
donc je suis pris maintenant. Le malheur est que cette lucidit sur les
dfauts de Jacques s'accompagne chez moi d'une espce de mcontentement
qu'il ait tant russi,--dont j'ai un peu honte. Que ce soit mon excuse
pour n'avoir pas accueilli avec plaisir l'enthousiasme de ma jolie
voisine. Enfin, puisque j'ai eu le bon got de me taire!...

Je la regardais rver maintenant. La musique des tsiganes montait, plus
enivrante  mesure que les musiciens s'enivraient eux-mmes en jouant.
La nuit tait tout  fait venue et les feuillages des arbres se
dcoupaient sur un ciel noir o peraient les toiles. Les convives
bavardaient gaiement et Saveuse commenait de raconter que le matin mme
il avait rencontr, dans les couloirs d'un grand htel meubl, une
certaine Mme de Forget. Je suis demeur naf sur ce point. Je
continue  ne pas comprendre la facilit avec laquelle certains viveurs
 Paris dshonorent une femme dont ils ont surpris le secret. L'habitude
aidant, j'espre m'y faire.

Et Saveuse parlait: ...Voil qui est piquant, me dis-je, et si
j'avais mis la main sur un paquet?... Elle, une sainte, et qui ne veut
pas me recevoir, sous le prtexte que je ne respecte pas les femmes?...
Elle ne m'avait pas vu. Je grimpe l'escalier derrire elle, je la vois
disparatre derrire une porte sans mme frapper; je regarde le numro,
je descends et je vais consulter la liste des voyageurs affiche en bas.
Aucune mention dudit numro, bien entendu. Ma curiosit fut si fort
pique que j'attendis l cinq gros quarts d'heure d'horloge,  la porte
de l'htel. Au bout de ce temps, elle reparat. Je la salue avec un
respect! Elle me salue avec une dignit!... Mais, dix minutes plus tard,
qui voyais-je dboucher par cette porte d'htel?... Devinez...
Laurent!... qui a la sottise de rougir comme un collgien et de me
raconter, l, tout de suite, sans que je le lui demande, qu'il est venu
rendre visite  des parents de province... Et, pour couronner le tout,
ce grand niais de Moraines qui me dit au cercle, comme on venait de
prononcer le nom de la Forget:--Savez-vous que cette pauvre jeune femme
a encore pass deux heures aujourd'hui dans un hpital? Elle se tuera 
soigner les malades!...

--Je les reconnais bien l, vos femmes du monde..., dit Christine.

--Et moi, les hommes du monde, fit Machault en montrant Saveuse avec
un air d'entier mpris qui me rconcilia pour toujours avec le brave
escrimeur. L'intonation avait t si insolente qu'il y eut un froid.
Saveuse sourit comme s'il n'avait rien entendu, et tout  coup Gladys,
qui avait t dans la lune, comme le lui dit Figon, se tourna vers moi
de nouveau et me demanda:

--Quel homme est-ce au juste que Jacques Molan?

--Bon, s'cria Christine, Gladys qui parle littrature!... Larcher,
demandez-lui de vous montrer sa jarretire. Elle y fait broder comme
devise le titre du dernier roman dont elle s'est toque... Est-ce vrai,
Gladys?...

--Parfaitement vrai, dit cette dernire en riant. Vous voyez,
ajouta-t-elle en s'adressant  moi, que si jamais vous voulez peindre
le demi-monde, il ne faudra pas me prendre comme modle... Je suis une
trop mauvaise cocotte... Que voulez-vous? Voil  quoi je pense au lieu
de chercher des vieillards  plumer ou de petits jeunes gens... Et
s'adressant  Christine:--Qu'a-t-on fait  la Bourse aujourd'hui?...

Christine haussa les paules en souriant d'un mauvais sourire.

--Oui, quel homme est-ce que Jacques Molan? insista Gladys.

--Demandez-moi plutt quel homme c'tait, rpondis-je. Depuis deux
ans je ne l'ai pas vu cinq fois...

--On change si peu, fit-elle avec un gentil hochement de sa tte.
Regardez Tor.

Le vieux maniaque entendit son nom et cligna de l'oeil. Le fait est
qu'en ce moment, la lumire jouait sur sa teinture blonde et que
l'espce d'clat flave de ses cheveux rendait irrsistiblement comiques
les laideurs de son masque vieilli. Tout luisait en lui d'un clat
grotesque: son teint allum par les libations auxquelles il se livrait
sans rien faire que prononcer un monosyllabe de temps  autre, sa lvre
mouille, le plastron de sa chemise et le revers de satin de son habit.
La conversation avait repris son cours. Saveuse racontait une nouvelle
histoire en surveillant du regard Machault qui s'entonnait du champagne,
et, par moments, riait trs haut. Figon baissait et relevait ses
paupires, suivant l'occurrence, avec le srieux qui le rend si comique.
Christine coutait Saveuse et piquait de-ci de-l une interruption. Moi,
tout en dbitant sur mon ancien camarade de bohme des phrases
d'article, j'admirais comme Gladys me posait par instants des questions
qui tmoignaient d'une lecture assidue des romans de Jacques: _Coeur
bris_, _Anciennes Amours_, _Blanche comme un lys_, _Martyre intime_.
Elle savait par coeur ces oeuvres aussi manires que leur titre.
Cette fois, mon envie n'eut pas de bornes. videmment cette fille tait
devenue amoureuse folle de l'crivain  travers ses livres, et elle ne
m'avait fait inviter par Figon que pour me demander sans doute de lui
mnager un rendez-vous avec l'objet de son culte. Je n'en doutai plus
lorsque au dessert elle posa sa serviette devant elle et dit:

--Ah! que j'ai chaud!... Monsieur Larcher, voulez-vous me tenir
compagnie un petit quart d'heure sur la terrasse?... Ah! fit-elle,
quand nous fmes accouds sur la balustrade parmi les feuillages, et
tandis que le rire de nos compagnons abandonns nous arrivait  travers
les fentres, quelle vie! Et qu'ils sont btes!... J'ai un de mes
petits amis qui m'appelle toujours: Sa pauvre Beaut... Beaut, je ne
dis pas, mais pauvre, ah! que c'est vrai!

Elle prit une rose qu'elle avait pique  son corsage au commencement du
dner et se mit  en mordre les ptales avec colre, en fronant le
sourcil. Au-dessous de nous, les tables, dont nous apercevions les
blanches nappes  travers la verdure, retentissaient d'un bruit de
fourchettes et de couteaux. Les tsiganes continuaient de jouer, et
Gladys, aprs avoir jet la rose dfeuille  terre, reprit en
s'ventant doucement:

--Je vous ai dit que j'tais une si mauvaise cocotte et voil que je
vous parle comme au premier acte de la _Dame_!... Est-ce assez peu dans
la note, une femme habille par Laferrire, dont les journaux parlent en
l'appelant la belle Gladys, qui va au Bois avec des chevaux  elle, 
qui l'on vient de payer ses dernires dettes et qui se plaint...? Et
tout cela parce que j'ai pens  mon histoire avec Jacques Molan... Ne
me regardez pas en ayant l'air de me dire: Mais alors pourquoi me
demandiez-vous quel homme c'est...? Toute cette histoire s'est passe
l..., elle se toucha le front avec la pointe de son ventail, et l,
et elle mit ce mme ventail contre son coeur!... Je ne l'ai jamais
vu, je ne lui ai jamais parl, je ne lui ai jamais crit... et pourtant
c'est tout un petit roman... Voulez-vous que je vous le conte?...
demanda-t-elle en me coulant un regard de ct. Il tait un peu trop
visible que tout dans cette partie fine avait t organis en vue de ce
mot-l, depuis l'invitation de Figon jusqu' l'appel sur la terrasse.
Mais ce qui me fit lui pardonner la ruse de cette petite mise en scne,
c'est qu'elle en avait un peu honte et aussi qu'elle me l'avoua
ingnument.

--Oui, dit-elle comme rpondant  ma pense, quand j'ai dsir vous
voir, c'tait un peu pour cela, mais si je vous avais trouv moqueur,
vous n'auriez rien su... Que voulez-vous? Je sens que vous tes bon et
que nous serons amis...

J'touffai un soupir sous prtexte de lancer une bouffe du cigare que
je fumais. Ce n'tait pas tout  fait le rle auquel je m'tais prpar
que celui de confident. Mais le naturel de cette fille, l'espce de
posie qui se dgageait d'elle dans ce milieu si contraire  toute
posie, l'originalit de cette confession sentimentale dans ce dcor,
avec ces viveurs  ct, cette nuit douce, le bruit des dners et des
voitures ml  la musique des tsiganes, tout contribuait  me rendre
aimables ces quelques minutes, et ce fut de bonne foi que je pris la
petite main de Gladys et que je la lui serrai en lui disant:

--Moi aussi, je crois que nous serons amis... Dites votre roman et
n'ayez pas peur. Je ne me suis jamais moqu que de moi-mme...

       *       *       *       *       *

--J'avais vingt ans..., commena Gladys aprs s'tre recueillie. Je
redoutai ce dbut, comme celui d'un rcit appris par coeur; mais non.
Tout de suite, je vis que ses souvenirs affluaient en foule et la
troublaient. Elle les avait devant elle et non plus moi, et elle
continuait: J'avais vingt ans, il y a des jours et des jours de cela...
Ne me faites pas de compliments, beaucoup de jours. Comptez onze fois
trois cent soixante-cinq... Je vivais  Paris et j'tais sage, trs
sage... J'habitais avec ma soeur ane Mabel. C'est depuis qu'elle est
morte que je suis devenue ce que je suis... Comment nous tions venues 
Paris, toutes deux seules, malheureuses petites croles, presque de
petites ngresses blanches, a, c'est un autre roman, celui de ma vie...
Mon pre tait un ingnieur anglais qui avait fini par aller chercher
fortune au Chili; l, il avait rencontr ma mre, une octavonne... Vous
voyez qu'il n'y a pas beaucoup de sang noir sous ces ongles, et elle
les fit briller  la lumire de mon cigare comme des chatons de bague,
mais il y en a tout de mme.--Aprs des hauts et des bas, nous avions
tout perdu. Nos parents taient morts et nous tions ici pour recouvrer
une crance sur le Gouvernement franais... Mon pre avait travaill
pour vous aussi. Pauvre pre! A-t-il eu du mal dans sa vie et pour que
sa fille prfre ft la Gladys qui vous raconte toute cette
histoire!... Enfin, nous vivions comme je vous ai dit, Mabel et moi, et
nous n'avions pas un sou, pas a, insista-t-elle en faisant craquer son
ongle contre une de ses dents dont la nacre brilla entre ses lvres
fraches. Toutes nos misrables ressources avaient t manges. La
crance? Chimre, et nous vivions... Comment?... Aujourd'hui que je
dpense soixante mille francs par an, rien que pour ces chiffons..., et
elle battit ses jupes souples de sa main et avana son pied, je me
demande comment nous ne sommes pas mortes de faim, de froid, de
dnment. Pensez donc, Mabel avait trouv une place d'aide  la vente
dans un bureau de tabac, sur les boulevards. Elle n'avait pas voulu que
je l'acceptasse.--Non, tu es trop jolie, m'avait-elle dit, et je
tenais le mnage. Ne le dites pas  Figon, ajouta-t-elle en riant, il
me diminuerait s'il savait que ces mains, et elle les montra encore,
ont fait la cuisine chez nous pendant deux ans... Nous occupions trois
petites chambres dans une impasse derrire Saint-Philippe-du-Roule. Et
je travaillais aussi,  quoi? A ces petits ouvrages de femmes que l'on
peut faire sans avoir appris de mtier: j'ai brod, j'ai bti des robes
de poupe, j'ai assorti des perles, j'ai donn quelques leons
d'anglais, et aussi fait des traductions de romans, moi, Gladys
Harvey!... Elle pronona ces mots comme Louis XIV disait: Moi, le
Roi!... Et  travers tout cela, j'avais le temps de me parer. Je n'ai
jamais t aussi jolie qu'alors, avec une certaine robe que j'avais
coupe et cousue moi-mme; je la vois encore, toute bleue, et qui fut
perdue en une fois, parce que je l'avais mise pour sortir, par une
aprs-midi de dimanche, au printemps. La pluie nous prit en plein bois
de Boulogne et nous n'avions pas sur nous, Mabel et moi, de quoi
seulement entrer  l'abri dans un des cafs qui se trouvent de ce
ct-l. Quand je passe dans mon coup le long de cette alle, et que
je me souviens de mon dsespoir, croyez-vous que je regrette cette bonne
misre et nos dners en tte--tte, ces dimanches? Une semaine sur
deux, Mabel avait un jour de cong, et c'tait alors, dans notre petite
salle  manger, une fte  ravir nos bons anges:--deux chaises de
paille, une table de bois blanc que nous couvrions d'une serviette, et
nous restions des heures  causer longuement, doucement,  nous sentir
si prs l'une de l'autre, dans cette grande ville dont nous entendions
la rumeur qui nous rappelait le bruit de la mer, l-bas,--pouvions-nous
dire dans notre pays, puisqu'il ne nous y restait plus rien, rien que de
si tristes souvenirs?

Oui, c'taient de bonnes heures, mais trop rares. J'tais trop seule.
C'est ce qui m'a perdue, et puis, voyez-vous, avec mes airs de me moquer
de tout, que je prends si souvent, il n'y a pas plus rveuse que
moi,--ou plus gobeuse, un mot que vous n'aimerez peut-tre pas, mais il
est si vrai! J'ai toujours eu un coin vert dans le coeur, et dans ce
coin vert une marguerite, que j'ai pass des heures  effeuiller, vous
savez, comme les petites filles: il m'aime un peu, passionnment, pas du
tout... H bien! Jacques Molan a t ma premire marguerite... Voici
comment. Je vous ai dit que je faisais quelques traductions de romans
anglais. Cette besogne m'avait mise en rapport avec un cabinet de
lecture de la rue du Faubourg-Saint-Honor o j'ai bien pris trois cents
volumes de la collection Tauchnitz. En ai-je dvor de ces rcits o
l'on boit des tasses de th  chaque chapitre, o il y a un vieux
gentleman qui prononce la mme plaisanterie avec le mme tic dans sa
physionomie, o la jeune fille et le jeune homme se marient  la fin,
aprs s'tre aims gentiment, convenablement, durant trois tomes! Et je
dgustais cela comme les rties que je me beurrais moi-mme, 
l'imitation des hrones, pour mon djeuner. Jugez maintenant de l'effet
que dut produire sur une pauvre petite Anglaise sentimentale, qui
n'avait jamais ouvert un livre franais, la lecture de ce _Coeur
bris_ dont nous parlions tout  l'heure. Pourquoi je demandai ce
roman-l plutt qu'un autre? A cause du titre peut-tre, et puis je suis
fataliste, voyez-vous. Il tait dit que ce serait l ma premire folie.
Car c'en fut bien une, que cette lecture. Je la commenai  deux heures
de l'aprs-midi, en rentrant de mes courses. A la nuit, j'tais encore
l, ayant oubli de me prparer  dner, et le mnage  finir, et que
j'tais la soeur de Mabel, la fille du malheureux Harvey, l'inventeur,
et tout le reste. J'tais devenue les personnages de ce livre. Vous vous
souvenez de la lettre que la femme abandonne crit avant de mourir:...
_Ma beaut, elle s'est fane  te pleurer sans que tu aies eu piti ni
d'elle ni de moi, mon doux bourreau?..._ Ai-je assez lu et relu cette
lettre en fondant en larmes! Aujourd'hui que j'ai vcu et que je
comprends ce qui s'est pass en moi  cette poque, je ne peux pas mieux
expliquer mon bouleversement d'alors qu'en vous disant que j'ai eu le
coup de foudre pour ce livre, comme j'ai vu d'autres femmes l'avoir pour
un son de voix, pour un regard... Vous souriez?... Ah! vous autres
crivains, si vaniteux que vous soyez, vous ne le serez jamais assez! Si
vous saviez ce qu'un de vos livres peut devenir pour une enfant de vingt
ans qui n'a rien vu et qui vous aime  travers vos phrases? Oui, qui
vous aime... Mais comment y croiriez-vous? Il y a tant de curieuses ou
de menteuses qui vous jouent la comdie de ces sentiments-l, pour avoir
un autographe ou pour raconter qu'elles vous connaissent...

--Pauvres nous! interrompis-je, mais la femme qui entre en relations
pistolaires avec un auteur, il n'y en a qu'une, jamais qu'une!... Votre
Jacques et moi, nous tions trs fiers  une certaine poque d'une
inconnue avec qui nous entretenions une correspondance suivie... Quelle
tuile quand nous nous sommes montr nos lettres et que nous avons
constat que c'tait la mme criture et la mme personne!...

--Voil pourquoi, reprit Gladys, je n'crivis pas  Jacques. J'avais
un pressentiment de cela. Je n'ai qu'une vanit, c'est d'tre trs
femme, avec un peu de ce doigt du coeur qui nous fait accuser de ruse
quand nous ne sommes que fines... Mais je le lus et je le relus, comme
je vous dis, ce roman, et,  chaque lecture, mon intrt pour l'auteur
de cet adorable livre grandissait jusqu' devenir une vritable
obsession. Comme il devait avoir l'me dlicate pour peindre ainsi la
souffrance! L'histoire raconte dans ce livre tait-elle la sienne?
tait-ce lui, le doux bourreau que la victime bnissait en mourant de
son abandon? Avait-il t aim ainsi, jusqu' la mort, et puis un
repentir dernier l'avait-il conduit  suspendre ce roman  la croix
d'une morte, comme une couronne de roses  demi fanes?... Ou bien des
confidences reues, une correspondance trouve, un journal intime lui
avaient-ils permis de dcouvrir le secret martyre dont il s'tait fait
le pote? Car d'admettre que ce ft l une oeuvre d'imagination, je ne
le voulais pas, et je me figurais mon romancier  l'image de mes dsirs.
Il devait tre jeune, ple, avec des yeux bleus et quelque chose d'un
peu souffrant... Vous riez, maintenant. Que vous auriez ri davantage si
vous m'aviez vue debout  la devanture d'un marchand de photographies
dans la rue de Rivoli, le jour o j'y vis son portrait. Je dus y
retourner trois fois avant d'oser entrer dans la boutique pour
l'acheter, ce portrait, qui ressemblait, par bonheur,  l'ide que je
m'en tais faite d'avance, assez du moins pour que mon enchantement
d'imagination ne ft pas bris. A la mme poque, on publia une
biographie de lui avec une charge. J'aurais battu celui qui avait
dform ce visage dont j'tais devenue aussi amoureuse que du livre. Que
voulez-vous? C'est le sang ngre, il y a de l'esclave en moi, et, quand
j'ai aim, j'ai toujours sorti tout mon noir... Je l'ai quelquefois plus
mal plac que cette fois-l.

En lisant cette biographie, un projet fantastique s'baucha dans ma
tte. Je vous ai dit que j'tais trop seule. Je causais trop avec
moi-mme, et je ne me suis jamais donn que des conseils bien fous. La
brochure racontait que mon grand homme habitait une partie de l'anne 
Vlizy, un hameau prs de Chaville, et qu'il avait l justement la
petite maison dcrite dans _Coeur bris_. J'appris aussi par cette
brochure qu'il n'tait pas mari. S'il l'avait t, je n'aurais plus
pens  lui, je vous jure. J'tais tellement innocente, comme dit la
chanson, que je ne comprenais presque rien, toujours comme dans la
chanson, sinon que jamais Jacques Molan n'aimerait une pauvre fille,
comme moi, dans son sixime tage et avec ses malheureuses toilettes de
quatre sous. Ah! si j'tais une de ces dames comme il en dcrivait dans
son livre? Et voil comment j'en arrivai  concevoir ma grande ide:
conomiser, centime par centime, franc par franc, de quoi m'habiller
aussi joliment que les lgantes que j'allais quelquefois voir passer
aux Champs-lyses dans leurs voitures, et ensuite me prsenter 
Jacques Molan, sous un faux nom, comme une jeune femme qui vient lui
demander conseil... O me mnerait cette quipe? Je n'en savais rien.
Je ne me le demandais pas. J'effeuillais la marguerite, voil tout. Il
m'aimera un peu, passionnment, pas du tout... Et je restais toujours
sur le ptale: il m'aimera, sans rien savoir, sinon que ce mot associ 
l'ide de cet homme pourtant inconnu, me reprsentait quelque chose
d'infiniment doux, de si pur, de si tendre. Je le verrais une fois, puis
une autre, une autre encore. Je me dirais marie, pour qu'il ne chercht
point  connatre mon vrai nom. tais-je assez la petite Anglaise du
roman que je traduisais! Pourtant, je lui avouerais mon prnom. J'tais
navement fire de sa raret, comme de mes cheveux qui me tombaient
alors jusqu'ici, et elle tendit son bras dans toute sa longueur.
Enfin, ce fut un roman  propos d'un roman, dont je ne soufflais pas un
mot  la sage Mabel, comme vous pouvez croire, et que je menai  bien,
de quelle manire? Par quels prodiges d'conomie? Par quelles ruses pour
cacher les divers objets de parure que je dus me procurer un par un,
depuis les petits souliers vernis et les bas de soie noire jusqu'au
chapeau, sans parler de la robe? Il me fallut dix mois, vous entendez,
dix mois, pour amasser mon magot et pour me dguiser ainsi en dame, dix
mois, durant lesquels j'ai multipli les heures de travail, dcouvert
des besognes nouvelles, pris sur mon sommeil pour mettre les
traductions doubles, enfin, une de ces folies de jeune fille dont on
s'tonne ensuite d'avoir t capable. On se dit:--Ai-je t bte!--tout
haut; et tout bas:--Quel dommage!...

Ce fut si bien lanc, sur un si joli accent d'ironie tendre, que je
regardai cette trange fille avec une espce d'admiration sur laquelle
elle ne se trompa gure. Elle n'aurait pas t femme si elle n'avait pas
pris un temps pour jouir du petit effet qu'elle me produisait. Puis,
cartant un peu ses paupires, soulevant ses sourcils et plissant son
front avec une expression triste, comme dcourage:

--Ce fut par une adorable aprs-midi de juin que je me mis en
campagne, reprit-elle; j'avais attendu deux semaines, une fois le
dtail de ma parure tout entier organis, par superstition. Je voulus
voir un prsage de russite  mon projet, dans le bleu du ciel, le vert
des arbres et le clair du soleil de ce jour-l... Me voyez-vous,
descendant du train  Chaville, et m'engageant sous les branches, le
long des tangs, aprs avoir demand ma route  un enfant qui passait?
Il y avait des oiseaux qui chantaient tout le long du chemin, des fleurs
dans les herbes, et je rencontrai deux couples d'amoureux qui erraient
dans l'ombre des jeunes arbres. Je ne savais rien, ni si Jacques tait
dans sa maison de Vlizy, ni mme o tait cette maison, ni s'il y
vivait seul, mais je savais bien que j'tais trs jolie avec ma robe
grise, mon chapeau clair, mes petits souliers, et que je lui
plairais,--si je le rencontrais,--et je ne doutais pas de cette
rencontre. Vous allez dire que je suis vraiment par trop ngresse avec
mon teint ple. A cette poque-l, je croyais  ma chance... Ma
chance!... Oui, j'y croyais comme  mes vingt ans, comme  mon dsir,
comme  tant de chimres... Quand j'tais toute petite, l-bas, en
Amrique, nous habitions au bord de l'Ocan. Les voiles des bateaux que
montaient les pcheurs du pays taient teintes de rouge. Chaque matin,
je me mettais  la fentre, je comptais celles de ces voiles qui taient
en mer et qui faisaient des points lumineux sur le bleu des vagues. A
chacune j'attachais une esprance. Celle-ci me reprsentait un cadeau
que j'aurais dans la journe, cette autre une promenade o l'on me
conduirait... Aujourd'hui, je n'ai pas plus de points lumineux  mon
horizon qu'il n'y a de voiles teintes de rouge sur ce ciel. Ils sont
tous teints. Mais par la belle aprs-midi d't o je traversais le
bois de Chaville, celui qui dansait devant mes yeux tait si rayonnant!
Et en mme temps que j'esprais, j'avais si peur! Une timidit si folle,
aussi folle que ma dmarche, faisait trembler mes jambes sous moi. Je
n'tais pas sre, une fois arrive, de retrouver une seule des phrases
que j'avais prpares pour les rciter  mon grand homme. Et j'allai
pourtant, jusqu' la minute o j'aperus au bout d'une alle le petit
clocher d'une glise, des toits couverts de tuiles... C'tait Vlizy. Un
passant m'indiqua la maison de M. Jacques Molan. J'tais arrive.

Je ne sais pas si je vivrai bien vieille, et je ne le souhaite pas.
Gladys Harvey ouvreuse dans un thtre, ou Gladys Harvey avec de petites
rentes parmi des chats, des chiens, et dans un peignoir de flanelle, ou
Gladys Harvey jouant  la dvote en province, aucune de ces perspectives
ne m'attire. Nous devons mourir jeunes, nous autres. Je trouve que a
fait partie de la profession, comme de savoir porter la toilette et
plaisanter avec du chagrin plein le coeur. Mais  quelque ge que je
m'en aille, et mme si je devais tre aussi dcrpite un jour que les
vieilles des Petits-Mnages, je suis sre que je n'oublierai jamais
cette villa ensevelie  demi sous le lierre, la ligne des rosiers dans
le jardinet qui la prcdait, et moi  la porte, regardant  travers la
grille et n'osant pas sonner, dans ma belle robe o je me trouvais  la
fois jolie et gauche, coquette et maladroite. C'taient ces rosiers dont
il tait parl dans la fameuse lettre de mon cher roman... Vous vous
souvenez: _Elles et moi, mes roses et ma grce, nous fanerons-nous, mon
amour, sans que tu nous aies respires?_ Et puis, quand elle dit: _J'y
suis revenue, dans notre maison, o je meurs du mal de regret... Mais je
l'aime, ce mal. Car c'est le regret qui donne une forme au bonheur..._
Ces phrases de l'hrone de _Coeur bris_ chantaient dans ma tte
comme j'tais l, respirant  peine et folle d'motion... Qu'allait-il
arriver de mon beau songe? Que me dirait celui  qui je venais apporter
une si nave, une si tendre admiration? Enfin, j'eus la force de tirer
la chane de la cloche, et un jardinier parut presque aussitt, coiff
d'un grand chapeau de paille...--M. Jacques Molan?--Il est  Paris, et
M. Alfred aussi, me rpond l'homme... Quel Alfred? Sans doute un ami.
J'insiste:--Et croyez-vous qu'il rentre cette aprs-midi?...--Je n'en
sais rien, fait le jardinier, mais je vais demander  Madame...--Et sur
la porte de cette maison que je venais de contempler comme un
sanctuaire, j'aperois une femme assez grande, assez jolie, en cheveux
blonds nous  la diable sur le derrire de la tte, en matine blanche,
et un arrosoir  la main. Le jardinier lui parle. Elle me dvisage. Je
n'entends pas ses paroles. Que m'importe? Et que m'importe que l'homme
vienne me dire que M. Molan sera l vers les cinq heures?... Avais-je
t sotte! Il vivait avec une matresse, tout simplement, et c'tait la
seule chose  laquelle je n'eusse pas pens. Mon Dieu! que j'ai pleur
dans le train, en m'en retournant!... J'en ai gt ma robe. Elle tait
si fragile! Un djeuner de soleil, comme mon beau roman!...

--Et vous n'avez pas crit  Jacques, vous n'avez pas cherch  le
revoir?

--Jamais, fit-elle, et par ce ct superstitieux que je vous ai
dit... C'tait jou et perdu! Et puis,  quoi bon lui crire, puisqu'il
n'tait pas libre? Ah! cette femme que j'avais aperue une minute, avec
sa bouche canaille et ses yeux effronts, non, ce n'tait pas la
compagne que j'avais rve au pote de _Coeur bris_. Mais puisqu'il
vivait avec elle, il l'aimait. Comment l'euss-je cru capable de vivre
avec une femme sans amour? Et cet amour nous sparait plus que la
distance, plus que nos conditions sociales, plus que sa gloire et ma
pauvret... Je n'eus pas beaucoup de temps, d'ailleurs,  donner aux
tristesses de mon roman avort. Ma soeur tomba gravement malade. Elle
mourut. Je rencontrai quelqu'un qu'il et mieux valu pour moi ne jamais
connatre. Mon sort changea, je pris un amant et je devins ce que vous
savez... Ne croyez pas qu' travers les aventures de mon existence j'aie
oubli cet trange premier amour qui ne ressemblait  rien de ce que
j'ai senti depuis. Je continuai de lire tout ce que Jacques crivait.
J'avais des amis qui le connaissaient, qui parlaient de lui devant moi,
qui en disaient du bien, du mal. Moi, je me taisais. Je ne disais mme
pas mon impression de ses nouveaux livres. Pour lui et pour ses
oeuvres, j'ai toujours eu ce sentiment de pudeur qui fait qu'on vite
de prononcer le nom de la personne que l'on aime trop, devant quelqu'un
 qui l'on ne saurait faire comprendre pourquoi on l'aime. D'ailleurs,
que pouvait-il rsulter d'une rencontre entre un homme tel que lui et
la femme que j'tais devenue? Je suis un peu artiste en toutes choses,
et en souvenirs comme dans le reste. Je ne voulais pas gcher mon pauvre
ancien rve en le transformant en une vulgaire intrigue de galanterie.
Non, je n'ai jamais rencontr Jacques, et si j'ai un dsir au monde,
c'est de ne le rencontrer jamais!...

       *       *       *       *       *

Elle avait prononc ces derniers mots avec une motion si vidente que
je demeurai sans lui rpondre. Tandis que nous causions, les tables du
jardin s'taient peu  peu dgarnies de leurs convives, la musique des
tsiganes avait cess de jouer, et sans doute nos amis commenaient 
trouver que la gaiet de Gladys manquait  l'entrain du dner, car Figon
parut  la porte de la terrasse avec ce sourire  demi contraint du
jaloux qui ne veut point avouer sa jalousie: On peut entrer?... fit-il
en frappant contre la vitre.

--Je viens tout de suite, dit Gladys, cinq minutes encore..... Vous
entendez, ajouta-t-elle en s'ventant d'une faon nerveuse; et tandis
que des bravos accueillaient la nouvelle rapporte par Figon que nous
allions reparatre, il faut que j'aille faire mon mtier... Mais j'ai
un grand service  vous demander...

--Si c'est possible, c'est fait, dis-je en parodiant le mot clbre:
si c'est impossible...

--Ne plaisantez pas, interrompit-elle vivement, vous me feriez
regretter d'avoir parl... Pardon, et elle me regardait avec une espce
de soumission cline, mais cela me tient au coeur un peu plus qu'il
ne faudrait... Je vous ai dit que j'avais eu la coquetterie de mon
sentiment pour Jacques. Je ne voudrais pas que ce sentiment ft tout 
fait perdu. Votre ami a des moments bien tristes, des heures toutes
noires, je l'ai trop vu dans ses livres. Il ne croit gure aux femmes.
Il a d en rencontrer une trs mauvaise... Eh bien! je voudrais qu'un
jour, mais un jour o il n'aura pas envie de rire, vous lui racontiez
qu'il a t aim sans le savoir, et comment, et que celle qui l'a aim
ne le lui dira jamais elle-mme, parce qu'elle est une pauvre Gladys
Harvey... Seulement, vous me jurez de ne pas me nommer?...

--Je vous en donne ma parole, lui dis-je.

--Ah! que vous tes bon, fit-elle, et, par un geste d'une grce
infinie, o reparaissait sans doute ce sang noir qui coulait dans ses
veines, elle me prit la main, et, sans que j'eusse pu me drober  cette
caresse qu'heureusement personne ne vit, elle me la baisa, mais dj
elle s'tait chappe de la terrasse pour rentrer dans la salle du
restaurant, o Machault, plus excit que d'habitude par la boisson, se
tenait debout, son habit t, sa puissante musculature visible sous la
toile de sa chemise, et il criait  Christine Anroux en lui montrant une
chaise:

--Allons, assieds-toi l et n'aie pas peur... Cinquante louis, que je
la porte deux fois de suite  bras tendu. Qui tient le pari?...

--Jamais, jamais,, criait Christine en mettant la table entre elle et
l'athlte; il a bu deux bouteilles de champagne  lui tout seul et je
ne sais combien de verres de fine... Je tiens  ma figure, moi.. C'est
mon gagne-pain...

--Brandy?... Whisky?... me demanda l'anglomane Tor qui me tendit les
deux flacons. Il tait rest seul  table, tandis que Saveuse et Figon
assistaient debout et en riant  la discussion entre Christine et
Machault.

--Moi, je n'ai pas peur, s'cria Gladys, laisse-moi la place,
Christine.

Elle s'assit sur la chaise auprs de l'hercule qui, s'arc-boutant sur
ses jambes, trs rouge, empoigna un des barreaux.

--Vous y tes?... demanda-t-il.

--_All right_..., fit Gladys.

--Une, deux, dit le gant, trois, et il tenait la chaise droite
devant lui, avec la jeune femme dessus qui, toute gaie, nous envoyait
des baisers comme une cuyre de cirque, et, quand il l'eut remise 
terre parmi les bravos, elle me dit,  mi-voix, avec un sourire triste:

--Vous voyez bien qu'il ne faut pas me nommer  Jacques...

       *       *       *       *       *

Pauvre Beaut!...--comme elle m'avait dit que l'appelait un de ses
amoureux,--quand je rentrai chez moi, passablement troubl par le brandy
et le whisky chers  Tor, j'essayai en vain de me persuader qu'elle
m'avait, pour parler comme Christine Anroux, fait monter 
l'arbre,--un arbre en fleur, mais un joli arbre de mensonge tout de
mme et de mystification. Si c'tait une comdie, elle l'avait joue
divinement, avec un tel accent de sincrit! Mais son charme de naturel,
la visible spontanit de ses gestes, son regard et son sourire, tout me
confirmait dans cette ide que, pour une fois, il fallait admettre
comme vraie une confidence de femme,--moi qui ai pass ma vie  me
dfier de celles que j'aurais le plus passionnment dsir croire. Pour
tout dire, je trouvai un charme d'ironie  ne pas trop mettre en doute
le rcit de Gladys. Il y a pour un misanthrope une volupt particulire
 dcouvrir la fleur du sentiment le plus dlicat chez une crature, et
cette volupt est justement l'inverse de la joie que nous procure la
rencontre d'une vilenie chez une de ces femmes au fier profil, aux
attitudes idales, aux discours suprieurement mprisants, comme il en
foisonne dans le monde. Cependant je doutai de cette histoire davantage
 mesure que je m'loignai du coin o elle m'avait t dbite. Ce fut
moins la promesse faite  la matresse de Figon que ce doute mme qui me
poussa, lorsque je rencontrai Jacques Molan, six ou sept mois aprs le
dner des Champs-lyses,  lui raconter le discret et romanesque amour
dont il avait t l'objet. Je voulais savoir si Gladys ne lui avait pas
fait faire la mme commission par d'autres, si elle ne lui avait pas
crit, que sais-je?

--Voil qui est singulier, me dit Jacques, je me rappelle
parfaitement... A Vlizy, vers 1876, 77... Je me trouvais l avec Pacaut
et sa matresse, Sidonie, la blonde, tu ne l'as pas connue? Elle et mon
domestique m'ont parl d'une femme trs lgante qui tait venue me
demander, une aprs-midi que j'tais sorti. Et c'tait celle-l!...
J'espre que tu vas me donner son nom et son adresse, ajouta-t-il en
riant, j'y vais de ce pas...

--J'ai donn ma parole de ne pas te la nommer, rpondis-je en secouant
la tte. Ce que Jacques venait de me dire, en m'attestant la vracit de
Gladys, au moins sur un point, achevait de rendre cette fille si
intressante  mes yeux que je me serais considr comme le dernier des
hommes si j'avais trahi sa confiance.

--Tu ne veux pas parler?... insista-t-il. Et tu t'imagines que c'est
pour autre chose que pour m'avoir chez elle qu'elle t'a cont ce joli
roman? Allons, quand Goncourt aura fond son acadmie, je te ferai
donner le _grand prix Gobeur_, s'il y en a un...

Ce mauvais jeu de mots fut tout ce que lui inspira cette douce et triste
aventure dont je m'tais fait l'interprte, puis il se mit tout de
suite  me dtailler sa dernire bonne fortune avec une femme titre et
riche.--Pauvre Beaut! me disais-je en pensant  Gladys,--Pauvre dupe!
aurais-je d dire sans doute en pensant  moi...--Mais quoi? m'et-elle
encore jou la comdie, je dirais tout de mme: Pauvre Beaut!

_Paris, fvrier 1888._




II

Madame Bressuire

_A EDMOND TAIGNY._


_MADAME BRESSUIRE_

FRAGMENTS DU JOURNAL DE FRANOIS VERNANTES


Alfred de Musset a crit des strophes qui sont clbres
sur la rapidit avec laquelle tout s'oublie  Paris. J'ai une fois de
plus prouv la justesse cruelle des vers du pote, en assistant, cet
t, moi quinzime, au service du bout de l'an d'un homme que j'avais
beaucoup aim, Franois Vernantes. Mais un sage n'a-t-il pas dit: Les
plus mortes morts sont les meilleures? J'avais, moi, une raison
particulire pour ne pas oublier Vernantes. Il m'a lgu, par son
testament, tout un carton de ses papiers. J'y ai trouv des projets de
roman mal bauchs, un millier de vers mdiocres, des notes de voyage
sans grande valeur et quelques curieux fragments d'un journal intime.
Franois Vernantes tait un de ces personnages incomplets, comme Amiel,
dans lesquels des portions de supriorit s'unissent  d'tranges
insuffisances. Quand je l'ai connu, quatre annes aprs la guerre, il
vivait parfaitement oisif. Il avait environ trente-cinq ans. La
rvolution du 4 Septembre l'avait surpris au Conseil d'tat, o il
occupait le rang d'auditeur de premire classe. Il avait cru ne pas
devoir redemander son poste, aprs la guerre, pour des raisons de
dlicatesse, et il passait ses journes  se lamenter sur le vide de son
existence. crivez, lui disais-je, quand je le trouvais par trop
mlancolique, sur le divan de sa garonnire de la rue Murillo. Il
rpondait: J'essayerai, puis il n'essayait pas. De fait, j'ai acquis
depuis la conviction que son incapacit d'agir provenait de
l'hypertrophie d'une puissance trs spciale: l'imagination de la vie
intrieure. Il se voyait vivre et sentir avec une telle acuit que cela
lui suffisait. Son action tait au dedans de lui, et l'excs de
l'analyse personnelle absorbait toute sa sve. Les hasards l'avaient
fait tomber du ct o il penchait. Cet homme, maigre et svelte, avec
une jolie figure ferme et rveuse  la fois, d'une si fine nettet de
lignes, o deux yeux bleus, d'un bleu tout ple, s'ouvraient sur un
teint brouill de jaune par la maladie de foie, avait dans toutes ses
manires le je ne sais quoi qui rvle une ducation fminine. Il avait
perdu son pre trs jeune, et la mort seule l'avait spar de sa mre,
pas beaucoup de mois avant que je ne le connusse. Peut-tre, s'il et
grandi dans une atmosphre moins tide, et de bonne heure subi les
brutalits de la vie, serait-il devenu moins sensitif, moins frmissant,
plus capable de vouloir. Peut-tre encore sa petite fortune,--vingt
mille francs de rente,--fut-elle une cause de paresse. Peut-tre enfin
a-t-il us son nergie dans une sorte de libertinage sentimental qui fit
de lui, durant ses annes de premire jeunesse, une manire d'homme 
bonnes fortunes. Toujours est-il que ses papiers rvlent un sens de
l'observation intime qui ft sans doute devenu du talent avec un peu
d'effort. Ses derniers jours s'attristrent d'une crise aigu
d'hypocondrie attribuable  son tat physique et  une dception dont
j'ai retrouv la confidence parmi ses notes. A vrai dire, Vernantes ne
tenait pas de son existence un journal suivi. Parfois il demeurait six
mois sans crire, puis il talait pour lui-mme et au hasard de la plume
un grand morceau d'me. C'est ainsi que le rcit de la dception dont je
parle se distribue en deux longs fragments placs bout  bout, quoique
le premier soit dat de Florence, et de mars 1879, tandis que le second
a t rdig  Paris, dans l'hiver de 1881. Il m'a sembl cependant que
ces fragments,  eux deux, faisaient bien un tout, quelque chose comme
le dessin complet d'une volution du coeur, et je donne ici ces pages.
Elles prsenteront quelque intrt aux lecteurs qu'a proccups, ne
ft-ce qu'une fois, le problme de l'influence de l'imagination sur la
vie et la mort de nos sentiments.


PREMIER FRAGMENT

    _Florence, mars 1879._


L'trange machine qu'une me humaine et que nous sommes peu assurs de
la paix intrieure! A midi, j'aurais jur que je passerais ce soir comme
tous mes soirs, depuis ces deux semaines, soit  me promener en voiture
ouverte le long de la route des Colli, devant ce paysage florentin dont
la ligne se fait si nette sous le clair de lune,--soit dans un fauteuil,
au thtre,  suivre le dtail du jeu des acteurs italiens, interprtant
une pice adapte du Gymnase ou du Vaudeville. Rien de plus significatif
pour qui veut saisir les diffrences des caractres nationaux... La
brise a chang, M. Vernantes, et vous voici pench  votre table, dans
cette chambre de passage, en train d'crire sous la clart d'une lampe
d'emprunt, et sur ce journal abandonn depuis des mois. On n'a pas
encore invent de meilleur procd pour y voir un peu plus clair dans
son coeur;--et il fait terriblement obscur dans le mien,  cette
minute.

A gros effets, petites causes. Si je n'avais appris ds longtemps  me
constater au lieu de me contraindre, que j'aurais honte d'tre, 
quarante et un ans, ce compos instable, ce mlange changeant qu'un rien
suffit  colorer d'une nuance nouvelle! Il pouvait tre quatre heures de
releve. Je sortais de l'Acadmie, o j'avais regard pour la vingtime
fois _le Jugement dernier_, de Fra Angelico,--le matre qui flatte le
plus mon sentiment d'une peinture presque sans formes,--et cette ronde
des anges et des jeunes moines sur un tapis de fleurs surnaturelles.
J'avais suivi les pavs au hasard de mes pas, considr le _Saint
Georges_ d'Or' San Michele, l'_Andromde_ de la place de la Seigneurie.
Dans tout mon tre circulait ce je ne sais quoi de lger,
d'impondrable, que procure la vision prolonge de la beaut. Je gotais
jusqu'au dlice le plaisir d'avoir dpouill mon _moi_,--_ce moi_
habill  la moderne, ayant un tat civil, un pass, un avenir,--pour
m'en aller tout entier dans les images dont mes yeux venaient de se
repatre. Je suivais le trottoir de la rue Tornabuoni. Un orage de
printemps qui menaait depuis le matin clate presque tout d'un coup.
Sans parapluie et  dix minutes de mon htel, j'entre au cabinet de
lecture de Vieusseux pour viter l'eau, tandis que les marchands de
fleurs roulent en hte leurs petites charrettes, garnies de narcisses,
de violettes et de roses, sous les portes cochres. Je comptais demeurer
l cinq minutes. La pluie se prolonge. Pour tuer le temps je me laisse
choir sur un des divans de la salle de lecture, et je ramasse
machinalement un journal franais qui tranait enroul sur sa hampe de
bois. Depuis combien de jours, dans mon trange indiffrence pour tout
ce qui n'est pas la sensation de l'heure prsente, n'avais-je pas fait
une semblable lecture? Et voici qu'entre la mention d'un bal lgant et
l'annonce d'un roman nouveau, mon regard tombe sur le compte rendu de
l'enterrement du comte Adolphe Bressuire... Trente-sept ans, le
petit-fils de l'ancien ministre de l'Empereur, mari depuis quatorze
mois, c'est bien celui que j'ai connu. ve-Rose est veuve! C'en est
assez pour que mon pouls batte la fivre en ce moment, moi qui croyais
si bien l'avoir oublie. Je fus boulevers par cette simple ide au
point de rechercher la confirmation de la nouvelle dans un second
journal, puis dans un troisime, enfantinement. La pluie avait cess. Je
sortis, et, tout en regardant le flot de l'Arno couler, lent et
brouill, cette seconde pense surgit en moi: Si cependant elle
m'aimait encore! Si elle m'aimait?... Et m'a-t-elle jamais aim?...
Qu'ai-je bien su du coeur de cette inexplicable enfant?... Et les
troubles anciens ont recommenc,--si intenses que, pour les tromper,
j'ai d recourir au vieux remde,  cet inutile griffonnage sur le
memorandum de ma vie morte, puisque c'est seulement la plume  la main
que je me soulage du malaise intime. Anomalie singulire et qui fait de
moi un demi-crivain, comme tout a contribu  faire de ma pauvre
personne un demi-quelqu'un ou quelque chose:--une moiti de femme, car
j'ai les nerfs malades de ma mre;--une moiti d'homme d'action, car
j'ai commenc ma jeunesse dans une carrire politique;--une moiti
d'aristocrate, car, avec mon nom plbien et ma modeste fortune, j'ai
toujours flott sur le bord de la haute vie;--voire une moiti d'homme
heureux, car, au demeurant, mon lot sentimental n'a pas t trop
misrable, et j'ai connu des demi-bonheurs.--J'ai tellement cru, il y a
trois ans, lorsque j'ai commenc d'aimer ve-Rose, que, pour une fois,
je tenais un bonheur entier!

       *       *       *       *       *

Elle est prsente devant moi et vivante, comme un tre, l'heure exacte
o ce sentiment a pris naissance. Je pourrais, en cherchant un peu,
nommer la date et dire le jour, dire surtout la couleur du jour. Je
revois la nuance du ciel,--d'un bleu ple et froid,--qu'il faisait sur
la rue de Berry, par cette aprs-midi de dcembre. C'tait un lundi,
jour de rception de celle que j'avais connue la belle Mme
Nieul,--quand nous avions tous deux vingt-cinq ans. Combien de fois
avais-je travers la cour de cet htel numrot 25 _bis_,--combien de
fois donn mon pardessus au valet de pied dans l'antichambre et franchi
le grand salon pour arriver jusqu' la matresse du logis, qui se tenait
d'habitude dans une sorte de vaste salon-serre spar du premier par une
grille en fer forg tout enguirlande de feuilles d'or? Le compte est
ais. J'ai connu les Nieul en 1865. J'ai dn chez eux depuis lors
environ quatre fois par saison. Mettons que je leur ai rendu le double
de visites. Et puis combien de fois ai-je rencontr Mme Nieul
ailleurs? Je la voyais chez les de Jardes, chez les Durand-Bailleul,
chez les Schoerbeck, chez les Gourdige, chez les Le Bugue. Que de
soires, voues au nant, s'voquent  ma mmoire rien qu' crire les
syllabes de ces noms! Que d'aprs-midi consacres, comme cette
aprs-midi de dcembre 1876,  l'insipide corve des visites! Et sur
tout cela, combien de fois avais-je aperu ve-Rose Nieul, sans la
remarquer autrement que pour la singularit de son nom, qui m'avait paru
un comble de prtention? Si cette jeune fille avait veill une motion
en moi, 'avait t celle de la piti, quoiqu'elle vct dans une
atmosphre d'opulence raffine. Oui, je l'avais plainte d'tre conduite,
si jeune, dans le monde, et avec cette outrance que Mme Nieul
apportait  se conformer aux rites usuels de la vie lgante. Son
veuvage n'avait rien diminu de cette ardeur. Rendre des visites et en
recevoir, siger  des dners d'apparat chez elle et chez les autres, ne
manquer ni un bal, ni une exposition, ni une pice en vogue, en un mot,
tre en reprsentation toujours, c'tait encore, il y a quatre ans,
l'unique affaire de cette femme  figure de desse. C'est qu'avec ses
grands yeux bruns, si larges et si calmes, avec sa haute taille, avec
ses paules et ses bras magnifiques, avec sa tournure reste si jeune,
chaque sortie tait une occasion de triomphe pour elle, mme aux
approches de la quarantaine. Irrprochable d'ailleurs, comment ne
l'aurait-elle pas t avec cette splendeur impassible de son visage qui
dconcertait le dsir? Est-ce qu'on imagine une Junon mettant une
voilette sur une autre et se glissant dans un fiacre pour courir  un
rendez-vous clandestin? Avec cela, dpensire comme une actrice qu'elle
aurait pu tre, car elle chantait divinement. Oui, cette femme avait
toutes les raisons possibles d'aimer le monde, et elle l'aimait, comme
un pote aime les vers, un chimiste son laboratoire et un jockey son
cheval. C'tait pour elle la forme premire et dernire du bonheur, et,
bien navement, elle avait lev sa fille selon ses gots. Toute petite,
j'avais vu ve-Rose danser dans chacun des bals d'enfants sur lesquels
j'tais venu jeter un coup d'oeil. Je l'avais rencontre au Bois, ses
cheveux blonds pars sous le petit chapeau de feutre et joliment assise
sur sa ponette, aussitt qu'elle avait pu se tenir en selle.
Aujourd'hui, avant sa vingtime anne, son nom tait cit dans les
articles des journaux de la haute vie. On commenait d'crire, dans les
comptes rendus de soire, la toute charmante Mademoiselle Nieul, d'une
manire courante. Deux peintres  la mode avaient dj expos son
portrait. Quoi d'tonnant que je n'eusse jamais pens  elle que pour
dire la pauvre fille! Et je l'avais classe, une fois pour toutes,
dans le groupe des cratures que je hais le plus,--aprs les enfants
mondains,--je veux parler de ces jeunes personnes dont l'me s'est fane
au feu desschant des conversations de salon avant d'tre close, de ces
vierges de fait qui ont devin tous les compromis de conscience, avec
une figure d'ange,--de ces froides calculatrices au sourire ingnu qui
se marient pour avoir deux chevaux de plus dans leur curie que l'amie
marie de la veille... En vieillissant, je deviens terriblement jeune,
moi-mme, et d'une navet de chrubin romantique. Me voici loin de mon
entre dans le salon de la rue de Berry. Qu'allais-je y faire, puisque
ni ve-Rose ni sa mre n'taient selon mon coeur, et quelle sotte
manie de ne pas vivre  sa guise quand on a l'indpendance de la fortune
et qu'on souffre cruellement du caractre d'autrui?

Oui, mais pour vivre  sa guise, il faut n'avoir jamais dpendu d'une
femme, et, pendant quatre longues annes, je venais d'tre l'humble
serviteur d'une matresse, assez tourdiment prise aux eaux de Carlsbad
et conserve  Paris, de cette jolie et folle...,--ma foi, je n'ai pas
le droit d'crire son nom, mme ici;--et comme elle tait des amies de
Mme Nieul, j'avais d me rsigner  venir trs souvent rue de Berry.
Puis, comme nous avions rompu depuis six mois, je lui devais,  elle,
d'tre plus exact que jamais aux devoirs du monde qui avaient jadis t
les occasions heureuses de notre liaison.--Heureuses? Aprs tous les
chagrins que cette femme m'a fait connatre, comment puis-je crire ce
mot  propos d'elle? J'tais son premier amour. Du moins je le crus en
ces temps-l, et cette persuasion rivait davantage encore ma chane. Il
me semblait que je lui devais plus qu' une autre, et j'attribuais ce
sentiment  une dlicatesse de conscience, bien que je lui fusse attach
sans doute par cette vilaine vanit du sexe qui est le plus clair de
tous nos amours. Je me laissais tyranniser, et je menais  la lettre
l'existence d'un forat de club; car elle joignait  une jalousie
extrme un effrn dsir de divertissement, si bien qu'il fallait
toujours tre o elle tait, et elle tait toujours dans le monde. Oui,
une chane, et meurtrissante, et cependant imbrisable, car cette frle
crature aux yeux noirs trop grands, aux cheveux onduls,  la bouche
fine avec un rien de duvet au coin du sourire, tait une ensorceleuse de
volupt, en sorte que ma liaison avec elle se composait de scnes
atroces, de cruelles corves mondaines et d'ardentes ivresses. Le tout
faisait une espce de filtre diabolique dont je ne me serais pas guri
si elle n'avait eu l'ide de me donner un rival, dans des conditions qui
me firent douter de mon rang sur la liste de ses triomphateurs ou de ses
victimes; et nous nous brouillmes, non sans qu'il me restt de ce
cuisant amour un fond amer de misanthropie. Nous sommes ainsi
construits, nous autres hommes, qu'aprs avoir divinis une femme pour
ses moeurs lgres quand elle se conduit mal  notre profit, nous l'en
mprisons aussitt qu'elle fait avec notre voisin ce qu'elle faisait
avec nous. Tendre logique!

J'tais encore tout assombri de cette rupture au moment o j'entrai dans
le grand salon de l'htel Nieul, pour la premire fois depuis mon retour
de la campagne, et la vue des meubles de cette pice ne fut pas sans me
donner cette dfaillance physique du coeur dont s'accompagne chez moi
le sentiment du pass. Autour du grand piano, sur les canaps et les
fauteuils, le long des tapisseries  personnages qui garnissaient les
murs, il tranait tant de mes souvenirs! Il y avait, pos sur un
chevalet, un tableau de Watteau, dans le coin  droite, qui reprsentait
une collation de jeunes seigneurs et de jeunes dames au bord d'un tang
 la chute du jour, symbole adorable de la mlancolie dans le plaisir,
dont ma matresse raffolait jadis. A peine si j'osai jeter sur la toile
un coup d'oeil en passant. Lorsque je mis le pied dans la serre o
toute la socit se trouvait runie, j'tais dans cet tat de
sensibilit nerveuse que je cache d'ordinaire sous de l'ironie. Tout
m'est blessure alors ou caresse. Rien n'est plus dangereux que
d'approcher dans ces minutes-l une femme trop charmante. Il flotte dans
votre coeur comme des cristaux pralables qui ne demandent qu' se
prendre autour du premier rameau fleuri qu'on y jettera. Il y avait l,
causant avec Mme Nieul, deux de ses amies et trois jeunes gens, et,
debout auprs de la table de th, Mlle Nieul et Mlle de Jardes. La
pice en rotonde, les divans circulaires tendus d'toffes anciennes, le
mariage sur les murs des feuilles des plantes avec la nuance passe
d'autres toffes, les siges en bambou et leurs coussins attachs par
des cordonnets de soie tresse, le dme de verre treillag, le goter
prpar,--le connaissais-je assez, ce dcor? Mais ce que je ne
connaissais pas, ou du moins ce que je n'avais jamais remarqu comme je
fis durant ces trois quarts d'heure de visite, c'tait la beaut
d've-Rose. Peut-tre subissais-je, sans m'en rendre compte, un effet de
la loi des contrastes, et, l'imagination remplie du souvenir du visage
de mon ancienne matresse,--ce visage passionn jusqu' en tre dur, et
pour moi marqu de vice,--n'tait-il pas invitable que la vue de cette
physionomie claire de jeune fille me ft un repos dlicieux? Malgr mes
prventions, cette innocence vidente me charma aussitt. ve-Rose ne
tient pas de sa mre par l'opulence de la beaut, car elle est de taille
petite, de gestes menus, presque trop frle. Ses cheveux d'un blond trs
chaud couronnent un front o la pense tait alors comme transparente.
L'ovale de ce visage est mince, le nez un peu busqu, mais c'est par les
yeux et par le sourire que ce gracieux ensemble s'achve en beaut. Ce
sont deux yeux d'un bleu gris, dont le point central se dilate parfois
jusqu' faire paratre le regard sombre et  d'autres minutes se
resserre tellement que la prunelle est toute ple. C'est un sourire
d'une gaiet candide, sourire d'une bouche sur laquelle aucune flamme,
ou coupable ou permise, n'avait pass et qui montrait des dents toutes
petites, comme d'une enfant, et l'oreille aussi tait celle d'une enfant
par sa dlicatesse. ve-Rose semblait une enfant encore par le tour de
toute sa personne, par sa lgre et alerte faon d'aller et de venir sur
la pointe de son pied fin qu'elle posait un peu trop en dehors. Pour
tout exprimer d'un mot, c'tait la Jeunesse mme que j'avais devant moi
en train de me verser bourgeoisement du th du bout de ses doigts
fragiles o ne luisait l'or d'aucune bague. Nous tions debout, elle,
Marie de Jardes et moi,  une extrmit de la serre, tandis qu' l'autre
la conversation s'animait. Des phrases m'arrivaient, entames par des
Chre madame et continues par des mentions d'endroits de
villgiature. Des noms de personnes rencontres  la mer ou aux eaux,
entre Deauville et Saint-Moritz, partaient comme des fuses, puis
l'annonce des mariages prochains, car il y a deux saisons pour les
mariages, la fin du printemps et la fin de l't, les bals et la
campagne tant les seuls endroits o notre socit prudente permette
aux jeunes gens des deux sexes de se rapprocher. Cela faisait une vraie
causerie du monde, insignifiante mais bnigne, car les mchancets ne se
dbitent que dans les cercles intimes, et la conversation officielle est
une sorte de mise au courant,  peine malicieuse, des faits et gestes
extrieurs de chacun. Cela aurait pu tre stnographi et imprim tout
vif sous la signature de Bijoutine ou de Gant de Saxe dans quelque
gazette du boulevard. Ah! je l'ai connu, le dur ennui des entretiens de
ce genre! Mais quand il y a, dans un salon, de beaux yeux auxquels
s'intresser,--et voici que je m'intressais dj  ceux d've-Rose,--je
me rsignerais  entendre tout un clan de femmes du monde parler
sentiment ou littrature!

De quoi nous-mmes parlions-nous, ve-Rose, Marie de Jardes et moi, dans
notre apart autour de la thire et des verres russes dresss dans leur
gaine de vermeil cisel? C'est une des singularits de ma mmoire que je
me souvienne du texte des paroles moins que de leur accent et de cet
accent moins que de la nuance d'me que j'ai cru deviner par derrire,
comme je me souviens de la couleur des yeux moins que de leur regard, et
de la ligne d'une bouche moins que de son sourire. ve-Rose me
taquinait sur mon ddain pour les jeunes filles. Ce n'tait rien de trs
original. Savez-vous, disait-elle, que c'est la premire fois que
vous me faites l'honneur de causer avec moi?... Elle me regardait, ses
grands yeux ouverts, ses cheveux d'or relevs sur le haut de sa tte,
d'une manire qui la faisait ressembler  une tte de Watteau, la taille
prise dans une robe de couleur sombre. Marie de Jardes, serre dans un
petit pardessus ajust et tout bord de fourrures, avait son frais
visage de poupe encadr dans une petite capote de soie noire double de
soie rose. Et toutes les deux de commencer un babil, coup de rires
joyeux, auquel je me mlai du mieux que me permit l'occupation 
laquelle je me livrais pendant ce temps-l. Par del le cristal clair
des yeux d've-Rose, je m'amusais  regarder en pense quelles images
dormaient ensevelies. Notre me est ainsi compose de ces innombrables
empreintes que les milieux anciens ont laisses en elle, et dans cette
tte aux cheveux si joliment blonds qu'apercevais-je:--trs au loin, le
souvenir de promenades au parc Monceau et aux Champs-lyses, avec la
sensation dj qu'on est une petite personne d'un ordre rare, quelque
chose d'un peu  part des autres fillettes;--trs au loin encore, des
souvenirs de paysages, des coins de mer lgante, le frmissement de
l'eau bleue o l'on joue sur une plage, en toilette spciale
toujours;--un tout petit peu plus prs, la vision des bals d'enfants o
l'on est dj courtise et coquette;--un peu plus prs, de vagues
rminiscences de mysticit, les agenouillements de la premire communion
dans la vapeur de l'encens et sous les cierges;--et ple-mle, ensuite,
des sances  diffrents cours, des indications convenues et fausses sur
les littratures et les arts, et surtout qu'il n'y a de bonheur ici-bas
que dans l'existence d'une femme du monde, avec un htel, des voitures,
des toilettes et un mari qui monte bien  cheval;--enfin les mille
scnes de cette vie du monde, jusqu' mes visites,  moi, dans le salon
de sa mre. Oui, c'taient bien des images de cet ordre qui s'taient
refltes dans cette me,  travers ces prunelles bleues; mais ce que je
saisissais aussi bien nettement, ou du moins cela me semblait ainsi,
c'est que cette me valait mieux que ces souvenirs. Le miroir tait plus
prcieux que les images. Cette exprience tait bien frivole; mais cette
jeune fille n'tait-elle pas ne pour tre srieuse? N'avais-je pas
devant moi, une fois de plus, une crature suprieure  sa vie,
suprieure mme  ses sentiments? Hypothse toute gratuite, dont je crus
voir la preuve  quelques-uns de ces riens que nous interprtons avec
une si savante subtilit lorsque nous y sommes convis par le charme
visible d'une femme. Elle se moquait,--nous nous moquions,--de celui-ci
et de celui-l, mais la malice, chez elle, n'avait pas la griffe aigu.
Il suffisait de lui dire une phrase un peu dure sur l'objet de sa
raillerie, pour qu'elle dcouvrt aussitt la qualit qui permettait
l'loge, et elle tmoignait, dans cette remarque, d'une observation
finement bienveillante. Les insinuations habituelles au monde n'avaient
presque pas laiss de trace dans cette innocence. Je le devinai  la
seule manire dont elle me parla de mon ancienne matresse. Cependant
j'avais trop de raisons de croire que nos deux noms avaient t
prononcs avec des soutires, et devant ve-Rose, je l'aurais jur. Il y
avait bien rellement en elle cette candeur de la vraie jeune fille que
sa vie aurait dj d ternir, et la simplicit de son tre paraissait
n'avoir pas t touche, malgr Paris. Voici que mes souvenirs se
prcisent et je l'entends: Tu te rappelles, Marie, notre retraite au
couvent de la rue de l'glise,  Versailles, quand maman a d voyager,
et comme nous croyions nous ennuyer... Pensez donc, huit jours, sans une
sortie, au mois de mai. Il y avait un jardin immense tout rempli de
trones, de seringas et de tilleuls, avec un berceau tout au fond, que
Marie avait appel notre tombeau, le premier soir... H bien! c'est
peut-tre la meilleure semaine de notre vie, n'est-ce pas, Mary? et
elle pronona le nom  l'anglaise... Nous avons dcouvert que nous
avions un tas d'ides, que nous ne nous tions jamais dites,--pas vrai,
Marie? Tenez, nous avons eu l une discussion sur votre caractre...
Oui, c'est bien sa phrase et qui, ainsi transcrite, prend comme une
allure coquette, mais il n'y avait pas un atome de coquetterie dans tout
son tre. Et peut-on savoir ce que vous disiez? Je l'interroge, elle
rit malicieusement. Je n'ai pas le temps, fait-elle, il faut que je
sois sage et que j'aille offrir du th  Mme de Soleure, qui vient
d'entrer, sinon maman me gronderait.

Oui, c'est bien l le tout du premier jour,--et ce tout suffit pour
qu'en sortant je n'adressasse de regard ni  la toile de Watteau, ni 
aucun des meubles, pas mme au grand fauteuil en velours de Gnes
contre le dossier duquel je m'accoudais jadis pour causer avec ma
matresse. Que je l'avais aime, cette mauvaise femme assise dans ce
fauteuil; sa tte, que je voyais d'en haut et de profil, se dtachait en
pleur sur le vieux rouge du velours; elle s'ventait avec un ventail
de plumes frises, et chaque battement de l'ventail envoyait vers moi,
comme un effluve de son corsage, des bouffes d'hliotrope blanc, son
parfum prfr. Toute cette sensualit sentimentale se perdait dans un
subit loignement. tais-je donc amoureux dj d've-Rose Nieul? Et non,
et oui.--Et non, car,  trente-neuf ans, les coups de foudre se font
rares; et oui, pourtant, puisque je me trouvais envahi par cette sorte
d'angoisse dlicieuse qu'prouve un homme prmaturment vieilli  sentir
battre son coeur comme dans sa jeunesse. Et non, puisque j'allai au
thtre le soir et rendis une visite dans sa baignoire  une
demi-mondaine qui m'avait beaucoup plu jadis. Et oui, car en revenant
rue Murillo,  pied, je ne songeais qu'aux moyens de revoir ve-Rose au
plus vite. D'ailleurs, l'attraction que cette jeune fille exerait sur
moi avait ceci de fatal, je le comprends aujourd'hui, qu'elle arrivait
dans ma vie exactement  son heure. J'avais  subir une crise. En
fut-elle le prtexte ou la cause? A cette minute-l, je gotai, pour une
fois, le plaisir d'tre mu sans analyser mon motion; mais, dans la
distance du souvenir, je m'explique si bien pourquoi je suis tomb juste
 cette place. Ma premire jeunesse s'tait compose d'une suite
d'expriences de tendresse, multiplies d'une manire trange. Si le
type de don Juan reste si populaire dans les littratures, c'est qu'il
correspond exactement  une certaine espce d'hommes, dont j'tais et
qui semblent possder plusieurs mes. Je me plaisantais moi-mme
autrefois sur ce que j'appelais barbarement mon _polypsychisme_. Mais de
fait,  dfaut des succs de don Juan, j'avais en moi son inconstance
sincre, sa mobilit tendre, ce dangereux besoin d'prouver toutes
sortes de sensations varies, et par suite de varier sans cesse les
prtextes de ces sensations. Aussi, pendant ces quinze annes qui ont
suivi la vingtime, que d'tres diffrents j'ai connus en moi! Il y a
eu, dans ce _moi_ ondoyant et multiple, un homme qui aimait les
cratures, les filles hardiment jolies et impudemment gaies, avec le
tapage d'une joie demeure populaire au milieu d'un luxe momentan,
incomplet et frelat. Il y a eu un homme raffin qui adorait les femmes
malades, leur pleur de mortes, le silence autour d'elles d'une chambre
d'agonisante. Il y a eu un homme qui raffolait des femmes-poupes, de
leurs colifichets, de leurs ides menues, de leur froideur mivre, et un
homme encore qui dsirait des femmes pompeuses et pares, des idoles de
chair avec des regards lents, et des physiologies de gantes. Par-dessus
ces caprices, la passion cuisante d'un adultre jaloux avait vers son
venin. Entre la dbauche et la passion, j'en tais donc venu  cet
instant de l'existence du coeur que connaissent trop bien ceux qui
arrivent  leurs quarante ans sans un souvenir tout  fait doux et pur.
Une enfant innocente et sans pass devait exercer sur son imagination la
tyrannie d'Agns sur Arnolphe;--et, deux mois aprs cette visite de
dcembre, j'tais bel et bien amoureux d've-Rose, cette fois sans les
oui et sans les non, comme un adolescent qui cueille des myosotis dans
un pr. Il parat qu'il faut toujours avoir cueilli des myosotis une
fois dans sa vie. Mais il est mieux de s'y prendre avant quarante ans,
et ailleurs que dans ce monde de chic, de sport et de nant o vivait
Mlle Nieul.

Oui,  quarante ans,--j'allais les avoir bientt, et je me les donnais
dj par une faon de coquetterie,--on peut tre bien malheureux, mme
dans le bonheur, si on aime une jeune fille de vingt ans plus jeune! Et
d'abord,  cet ge, lorsque l'on a vcu comme j'avais vcu, au hasard de
l'existence parisienne, c'est vraiment un cimetire que le coeur, mais
un cimetire de lgende o les tombeaux ne gardent pas leurs morts. Ils
y reviennent comme dans les maisons hantes. Tandis que je faisais la
cour  ve-Rose,--comme on peut faire la cour  une jeune fille,--elle
hasardait un geste, elle bauchait un sourire, qui, par une invincible
analogie, me rappelait quelque ancienne matresse. Je ne peux pas bien
expliquer pourquoi ce rappel me jetait soudain dans des gouffres de
chagrin. Peut-tre chez les hommes faonns comme je le suis, et
toujours en train de remcher leur pass, n'y a-t-il rien de ce pass
qui soit entirement aboli. Je sais trop, pour ma part, que je n'ai pas
sur le coeur une seule cicatrice tout  fait insensible. Mes anciennes
motions refluaient sur moi  flots en prsence de cette enfant
charmante. Ce n'est pas que j'en eusse honte. Je suis trop profondment
fataliste pour attacher aucun sens au mot de remords, mais cela me
faisait me sentir si vieux  ct d'elle!... Si vieux encore, aux
minutes o je la voyais causant avec des hommes de dix ou quinze annes
plus jeunes que moi. Je me surprenais  les envier: et leur frais
visage, et leurs boucles mieux fournies que les miennes, et surtout cet
incertain de la physionomie o l'ge se lit, plus que dans l'absence des
rides. Mon exprience galante m'avait bien appris que le visage d'un
homme apparat aux femmes sous un angle que nous ne savons gure juger,
et je pouvais croire que prcisment les fatigues de la vie, empreintes
sur ma personne, constituaient aux yeux d've-Rose une grce plus
touchante que la fracheur inaltre des autres. Ce sont l les
raisonnements d'un tiers. On pense d'autre sorte, quand on est soi-mme
en jeu. Et puis, quand je n'avais ni fantme  carter, ni jalousies 
vaincre, c'tait le tour des scrupules. J'aimais une jeune fille, et cet
amour n'avait d'autre issue qu'un mariage. Aussitt que cette ncessit
logique s'imposait  moi, la responsabilit du bonheur de cette enfant
se prsentait aussi et je me demandais: O la conduirai-je? A quarante
ans, on a perdu le pouvoir de se persuader qu'on est plus fort que la
vie. On doute de cette vie, parce qu'on doute de soi. S'engager en
prenant l'avenir d'une vierge,  ce qu'elle ne regrettera jamais sa
confiance, quel contrat terrible  signer! Et l'on hsite, et l'on
recule, et cela n'empche pas d'aimer, de bouleverser ses habitudes,
d'tre heureux d'un regard, malheureux d'une indiffrence, et on fait ce
que j'ai fait, six mois durant, on arrive  voir plusieurs fois dans la
semaine, souvent plusieurs fois dans le jour, une jeune fille  qui l'on
ne doit pas dire un mot de ce que l'on sent, qui est garde par les
trois cents yeux du public et les deux yeux de sa mre,--et ce drame se
joue parmi les mille incidents monotones de la vie mondaine, si bien que
les motions les plus ardentes du coeur s'associent  des ths de cinq
heures ou  des dners de gala. trange contraste qui serait si bouffon
s'il n'tait quelquefois si cruel!

       *       *       *       *       *

trange contraste!... Des journes ressuscitent dans mon souvenir,
ple-mle... C'est un lundi, le jour de sa mre. Je n'y viens qu'une
semaine sur deux pour ne pas faire dire que je suis toujours chez les
dames Nieul. J'entre dans le salon et mon coeur saute dans ma
poitrine. Tous les visages sont tendus; une dame en toilette de ville,
son manchon pos sur ses genoux, tenant d'une de ses mains gantes sa
tasse de th blanchi de crme et remuant l'autre main d'un geste
dcisif, laisse tomber cette phrase qui me met au ton de la causerie:
Vous savez, ma chre, aprs cette exprience, j'en suis revenue 
Worth... ve-Rose coute ce discours de ses deux jolies oreilles.
Entendrai-je seulement le son de sa voix, aujourd'hui, dans une phrase
qui ne soit pas simple politesse? Et je suis arriv  quatre heures,
parce que c'est le moment o ses intimes amies ne sont pas encore l, et
que je redoute la moquerie de ces trois ou quatre malicieuses
compagnes...--C'est un mercredi, le jour o Mme Nieul a sa loge 
l'Opra. Je me revois dans le couloir, regagnant mon fauteuil, et de-ci
et de-l, c'est des saluts  des camarades que je ne peux souffrir;
celui-ci m'arrte, puis celui-l: Savez-vous la nouvelle? Machaud se
bat demain...--On vient de m'en conter une bien bonne. Colette Rigaud
fait des traits  Claude Larcher, devinez pour qui?...--Ils n'en ont
pas pour deux mois... Cette fois il s'agit des ministres. Au milieu de
ces bavardages, comment garder intacte la vision que je rapporte dans
le coin de mon coeur, d'un frle buste de jeune fille pench vers moi
qui ai pris place derrire elle pendant cinq minutes d'entr'acte? Encore
ai-je souffert qu'elle ft dcollete, tandis qu'elle me souriait et
qu'elle agitait un tout petit ventail en vernis Martin qui lui vient de
sa grand'mre et sur lequel se voit une scne de bergerie...--C'est un
mardi; heureusement, on donne aux Franais, cette anne, des pices 
mariages, comme s'exprime Mme Nieul, c'est--dire d'une littrature
suffisamment mdiocre pour qu'on y puisse mener les demoiselles, et
j'coute patiemment de la prose de vaudevilliste, au lieu d'tre assis
au coin de mon feu, en train de lire un bon livre o il y ait de
l'analyse et du style, le tout parce que, dans la quatrime loge 
droite, je peux voir, en me retournant, une main leve qui tient une
menue lorgnette d'argent devant deux yeux bleus, et c'est la main et ce
sont les yeux d've-Rose...--C'est un samedi; les Taraval donnent 
dner ce jour-l. Mme Taraval est une sotte, son mari un drle. Je
leur ai fait si bon visage que me voici pri  leur table. A ct de
laquelle des personnes de leur socit vais-je me trouver? Et que
vais-je dire? Car il faut parler, tre de ressource, si je veux tre
invit  nouveau. Oui, mais ve-Rose sera l peut-tre, et dans la
soire, aprs avoir cout au fumoir les obscnits du gros Seldron,
afin de ne pas singulariser ma prsence auprs des dames, je dirai  ma
petite amie, comme je l'appelle dans le silence de ma pense, quelques
mots dans un coin du salon.--Ah! j'admire que les moralistes se
plaignent de la raret des mariages d'amour dans la vie franaise, quand
les moeurs sociales lvent, entre une jeune fille et un homme, des
haies si hautes, et quand, pour carter seulement les branches et
apercevoir celle qu'on aime, il faut se piquer les doigts  de telles
pines.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui que je raisonne  distance les menus faits de ce roman naf
d'un homme blas, je demeure effray de voir combien nos heures douces
sont vraiment ces clous dont parle Bossuet, qui, fixs au mur, et de
distance en distance, paraissent nombreux. Amasss ensemble, ils ne
remplissent pas le creux de la main. Et si, du moins, ces heures douces
avaient t des heures de pleine confidence, d'entire et libre
ouverture de coeur? Hlas! En mettant ces heures bout  bout, je n'en
ai peut-tre pas pass trente-six  causer avec ve-Rose, et pas une
fois je n'ai pu lui montrer mes sentiments et l'interroger sur les
siens. Nous sommes  ce point les victimes des lois du monde, quand nous
y avons beaucoup vcu et quand les convenances nous apparaissent comme
des signes moraux, que je n'aurais pardonn ni  moi une dclaration, ni
 cette jeune fille un aveu ou une complaisance. Ce que je voyais
d'elle, c'tait sa personne physique et sociale, et de sa personne
intime seulement ce que j'en devinais,--ce que j'en imaginais peut-tre.
Somme toute, j'ai souffert moins qu'un autre de cette situation, car il
y a chez moi une sorte d'intuition invincible qui me force  juger des
caractres d'aprs des faits insignifiants pour la plupart des hommes,
et  ngliger ceux qui d'ordinaire comptent le plus. Un regard, un
geste, un son de voix revtent pour moi un langage qui meut ma
sympathie ou mon antipathie, plus que ne le feraient des actes rflchis
et d'une importance capitale. Imprudente ou sage, cette manie
d'interprter les riens de la vie en profondeur m'a valu les meilleurs
instants de mon idylle avec ve-Rose. Pauvre idylle et dont les scnes
muettes n'ont eu que moi-mme pour thtre et pour tmoin, pour acteur
et pour auteur! Et cependant mon ivresse tait assez forte pour que
toutes les misres du milieu parisien disparussent dans son
enchantement. Que de fois, dans cette salle banale de l'Opra, o je
m'tais toujours ennuy comme un vieux banquier, me suis-je senti
heureux comme un lieutenant en cong,  suivre sur le visage d've-Rose
le reflet des motions que lui donnait la musique! Je trouvais une
preuve de son intacte simplicit d'me dans ce fait qu'elle tait, au
rebours de toutes les jeunes filles leves comme elle, capable de
croire au spectacle qui se dployait devant ses yeux. Dans sa robe de
sicilienne blanche noue de rubans de soie d'un rose ple, qui me
plaisait tant, elle se tenait penche et fixe, lorsque les passions se
dchanaient dans les clats de voix des chanteurs et les ronflements de
l'orchestre. Dans les loges,  droite et  gauche de la sienne, les
femmes lorgnaient la salle ou causaient par-dessus leur paule avec les
hommes placs derrire elles. Par une bizarre transposition de gots,
moi qui n'ai jamais pu souffrir le drame musical, j'aimais ve-Rose de
l'aimer  cause du trait de caractre que je croyais saisir  cette
occasion.--Que de fois encore, la voyant s'amuser ingnument dans un
bal o l'insipidit des discours s'augmentait de la suffocation de
l'atmosphre, lui ai-je t reconnaissant de tmoigner ainsi du fond
enfantin que je chrissais en elle! Son sourire clatait de gaiet, ses
yeux rayonnaient, elle dansait comme aurait fait une enfant du peuple,
pour la danse elle-mme. Elle tait de nouveau pour moi la
Jeunesse,--cette inexprimable, cette divine Jeunesse  laquelle je
rchauffais ma mlancolie, comme  un soleil de printemps. Je sentais
maner d'elle, mais dans l'ordre de la puret, un magntisme analogue 
celui que projettent certaines femmes allantes et venantes, toujours en
mouvement, toujours en train, qui semblent promener et comme secouer la
vie dans les plis de leurs jupes. Aujourd'hui mme, je ne trouve pas
d'autre explication  la sorte de charme qui m'ensorcela. Grandie dans
un monde o il ne se rencontrait pas un homme distingu ni mme qui
caust, ve-Rose n'avait pas une intelligence d'ides. Mais son esprit
gardait quelque chose de droit et de juste. Ses rflexions sur les
mdiocres romans qu'elle lisait rvlaient un bon sens trs ferme, un
jugement quelquefois un peu trop net et positif,  mon gr, mais
toujours franc. Et puis il ne se rencontrait pas en elle un atome de
malveillance mondaine. Elle montrait une si naturelle confiance dans ce
qui est bien et une si ingnue faon de reconnatre ses torts, quand
elle en avait. Parfois il m'arrivait de la reprendre comme malgr moi,
et elle se rendait  la raison tout de suite. Je me rappelle qu'un jour,
voyant entrer Mme Durand-Bailleul dans un salon, elle me dit: M. Le
Bugue ne doit pas tre loin.--Pourquoi vous faites-vous l'cho
d'indignes calomnies? l'interrompis-je vivement et sans trop rflchir
 la porte de ma phrase; elle rougit, et: J'ai tort, je ne le ferai
plus, reprit-elle tout d'un coup. C'est sur des traits pareils que je
me formais une ide attendrissante des profondeurs de son caractre, et
je songeais  ce que pourrait faire de cette me vierge un homme qu'elle
aimerait. Quelle terre choisie pour y semer les plus belles fleurs et
quel dommage si la vie exerait son horrible travail de dgradation--sur
celle-l aussi!

       *       *       *       *       *

Mais aimerait-elle, et m'aimait-elle? Peut-on jamais lire dans un
coeur de jeune fille ce que ce coeur ignore lui-mme? Qu'elle ft
occupe de moi, il me suffisait, pour m'en convaincre, de voir l'clair
de joie avec lequel elle m'accueillait, et aussi de surprendre le
sourire de Marie de Jardes lorsqu'elles taient ensemble et que je
m'approchais de leur groupe. Mais tait-ce autre chose que le petit
sentiment de vanit fminine qu'prouve toute enfant de dix-huit ans 
voir un homme de mon ge ngliger pour elle des beauts plus reconnues
et souveraines? O que ce ft, nous avions tt fait de nous trouver l'un
 ct de l'autre. Mais ces rapprochements venaient-ils d'elle, ou bien
de moi? Elle me disait toujours l'endroit o elle passerait sa soire,
lorsque je la voyais dans l'aprs-midi, mais toutes mes phrases
n'enveloppaient-elles point cette question? Et rien cependant ne
rvlait qu'elle souponnt la nature du sentiment que je nourrissais
pour elle, jusqu'au jour invitable o une crise survint que je
prvoyais depuis la premire heure; puis j'avais toujours cart cette
vision,--par une sorte d'aveuglement volontaire que symbolise la navet
de l'autruche. Mes assiduits furent-elles l'objet de quelques
observations adresses  Mme Nieul, ou bien d'elle-mme
remarqua-t-elle que sa fille s'attachait  moi trop complaisamment?
Toujours est-il qu'un soir, en arrivant dans un salon, je rencontrai
dans les manires d've-Rose un si marqu changement que je ne pus m'en
dissimuler la gravit. Ou je l'avais froisse, ou bien sa mre lui avait
dfendu d'tre avec moi ce qu'elle tait d'habitude. Je me sentais trop
innocent envers elle pour hsiter une minute sur la cause. Mme Nieul
s'enveloppait de son ct dans une rserve trop significative. Il en fut
de mme durant une semaine entire,  la suite de quoi, ayant trouv le
moyen de m'approcher d've-Rose sans qu'il y et personne auprs d'elle:
Ne causez pas avec moi, fit-elle  mi-voix, je vous en conjure, si
vous voulez mon repos... C'tait la fin. Ce vague roman de six mois
aboutissait  l'invitable conclusion. Il fallait ou abandonner mon
intimit avec ve-Rose, ou demander sa main. J'hsitai trois jours et je
pris ce dernier parti.

       *       *       *       *       *

Je m'adressai, pour cette dmarche,  une grande amie des dames Nieul,
qui tait en mme temps la femme d'un de mes plus vieux camarades:
Madeleine de Soleure. Ce ne fut certes pas sans vaincre une lgre
rpugnance. J'avais rv  mes sentiments une tout autre confidente que
cette jeune femme de vingt-cinq ans, trs jolie, trs spirituelle, mais
qui incarne en elle les dfauts extrieurs et les plus choquants d'une
socit trs libre. Avec ses cheveux d'un blond aussi cendr que celui
des tresses d've-Rose tait dor, avec ses allures de grand garon
enjuponn, ses toilettes tapageuses, ses habitudes de flirt, les
gamineries de sa gaiet, Madeleine froissait toutes les dlicatesses de
mon attendrissement actuel. Mais ce qui rachetait en elle ces
dplaisantes manires et qui me dcida, c'est une qualit rare chez les
femmes. Elle a le genre de loyaut d'un honnte homme. Elle est trs
capable de rire aux clats d'une histoire leste, mais parfaitement
incapable de redire un secret qu'on lui a confi, de laisser accuser une
amie sans la dfendre, et aussi de tromper la confiance de son mari.
Edgard de Soleure l'a pouse contre vents et mare, car la mre de
Madeleine a fait terriblement causer d'elle, puis elle a lev sa fille,
comme il arrive quelquefois, dans des principes trs rigides, et, de
fait, ce mnage est encore un des meilleurs que je connaisse  Paris. On
y a un mauvais ton et de bonnes moeurs. Sous ses dehors de Parisienne
vapore, Madeleine sait merveilleusement faire un dcompte de
situation. Ses prunelles bleu de roi y voient loin et clair, et au
demeurant je ne savais personne qui ft ni plus sr ni de meilleur
conseil, ce qui ne m'empchait pas de craindre, jusqu'au malaise,
jusqu' la douleur, la piqre de ses plaisanteries, lorsque j'arrivai au
rendez-vous que je lui avais demand. Ah! s'cria-t-elle ds les
premiers mots, j'en aurais mis ma main au feu. Mon pauvre ami, que vous
vous embarquez l dans une mauvaise affaire!...--Elle tait
paresseusement couche sur le divan de son salon intime, dans une robe
de chambre  volants, toute blanche, en train de fumer des cigarettes
d'un tabac de la couleur de ses cheveux, qu'elle prenait dans une bote
du Japon laque d'or, et, sur la mme table,  ct de la petite bote,
un porte-carte en cuir noir qui se maintenait debout par un double
reploiement sur lui-mme, montrait quatre photographies de ses amies
prfres, dont une tait celle d've-Rose. Je pouvais voir ce portrait
de ma place, je le regardais et l'attitude m'en plaisait infiniment. La
jeune fille tait debout, ses mains unies et abaisses, avec cet air 
la fois naf et absorb que je lui connaissais dans ses heures graves.
Cela seul m'et encourag  continuer, quand mme je n'eusse pas t
dcid  pousser jusqu'au bout ma rsolution.

--Alors, dis-je  Madeleine, vous croyez qu'elle ne m'aime pas?

--Qu'elle vous aime ou qu'elle ne vous aime pas, mon cher Vernantes,
c'est tout un pour vous, rpliqua-t-elle, puisque sa mre ne vous la
donnera jamais, jamais... Ceci est entre nous, pas vrai? Savez-vous
compter? Je fis le signe de ne pas la comprendre; elle continua:--Vous
tes-vous demand une fois par hasard ce que les dames Nieul dpensent
par an? J'ai leurs fournisseurs, moi, et je dresserais leur budget 
cinq mille francs prs. Elles ne peuvent pas s'en tirer avec moins de
cent vingt mille francs, vous m'entendez, cent vingt mille francs. Et
Nieul est mort de chagrin d'avoir rduit sa femme  soixante mille
livres de rente par ses mauvaises spculations de Bourse. Il y a juste
dix ans de cela. Deux multiplications et une soustraction, et vous
saurez pourquoi Mme Nieul ne vous donnera pas ve-Rose.

--Mais cette femme est une folle! m'criai-je, abasourdi par cette
rvlation soudaine.

--Nullement, continua Mme de Soleure, c'est une mre qui ruine sa
fille, voil tout, comme tant d'autres ruinent leur mari, par vanit.
Mais vous ne l'avez donc jamais regarde et devin sa scheresse et sa
fureur de briller, rien qu' son profil d'impratrice,  l'orgueil de sa
bouche,  cet implacable qui est dans tout son tre... Et elle
l'imitait avec ses mines tout en parlant. Elle ne renoncera au monde
que morte, et comme il faut, pour que cette vie puisse continuer,
qu've-Rose fasse un mariage riche, ve-Rose fera un mariage riche,
aussi vrai que voil une bouffe de fume. Et avec sa jolie bouche elle
s'amusait  chasser la fume de sa cigarette qui s'en allait par petits
anneaux bien gaux, puis, comme en se jouant, elle poursuivait ces
bagues mobiles et bleutres avec son doigt, et involontairement je
voyais dans ce geste de mon amie un symbole de ma vie  moi, qui s'est
passe, en effet,  poursuivre des mirages plus lgers, plus
insaisissables que la fume de la cigarette de Madeleine.

--Encore faut-il qu've-Rose consente  tout ce calcul, lui
rpondis-je, et c'est prcisment  cause de cela que je me permets de
n'tre pas de votre avis et que je pense qu'il importe beaucoup pour moi
de savoir si elle m'aime.

--Mon ami, fit Madeleine en secouant sa tte blonde, rappelez-vous
ce que je vous dis: il n'y a pas de jeune fille qui aime,-- Paris du
moins et au-dessous du troisime tage. ve-Rose est dlicate, elle est
droite et franche, mais soyez certain qu'avant d'entrer en rvolte avec
sa mre, elle hsiterait, mme si vous aviez un intrieur princier  lui
offrir. Et comme elle saura par Mme Nieul l'existence qui l'attend si
elle vous pouse, elle n'hsitera pas plus de cinq minutes. Songez-y
donc, voil une enfant qui ne comprend pas la vie sans un htel aux
environs du parc Monceau ou du bois de Boulogne, sans quatre ou cinq
chevaux dans l'curie, sans des sorties tous les soirs d'hiver, une loge
 l'Opra, et tout ce que comporte un train de cette sorte: des voyages
l't, un chteau en automne, et tout ce dcor d'lgance, on ne l'a ici
qu'avec de la fortune, beaucoup de fortune... Sa mre serait morte et
elle ajouterait les quelque trente mille francs de rente qui peuvent lui
rester  vos revenus, qu'elle se croirait pauvre. Ne hochez pas la tte.
C'est l'affreux envers de notre genre de vie. Avec un million, dans
notre monde, mon cher, on n'a pas le sou...

Il y eut un silence entre nous. J'coutais cette femme comme un homme
coute le bilan de sa faillite. Elle continuait:--Et seriez-vous
heureux avec elle, vous que je connais? Mais vous souffririez le martyre
pour un seul regret qui passerait dans ses yeux? Ne vivriez-vous pas
avec l'angoisse quotidienne de vous dire: Je lui ai pris sa vie de
femme  la mode, sa vie opulente et jeune, pour l'attacher,  quoi?
Pensez bien que vous, monsieur Franois Vernantes, ancien auditeur, et
trs bien vu dans la socit, vous tes dans ce que j'appelle les
clibataires de premire classe. Vous vous mariez, et, si votre femme
n'a pas plus de fortune que n'en a Mlle Nieul, tout cela change d'un
instant  l'autre. Vous tiez un garon riche. Vous devenez le chef d'un
mnage gn. Vous perdez du coup la bonne moiti de vos relations... Et
elle parlait, parlait toujours, et  mesure qu'elle parlait, je me
sentais envahi par ce terrible sentiment de l'impossible qui m'a
toujours et partout arrt sur le bord de la ralisation de mes plus
chers dsirs. Je m'aperus, tentant une exprience pour moi terrible,
celle de dcouvrir ce qu'il y avait dans le fond du coeur d've-Rose,
et une timidit affolante s'emparait de moi  cette seule ide. Et
puis, songeai-je une fois rentr chez moi aprs cette conversation,
est-ce que vraiment j'ai assez de confiance dans mon sentiment pour
prendre la responsabilit d'un mariage accompli dans ces
conditions-l?... Mais  quoi bon me rappeler les causes profondes de
ce renoncement? Elles tiennent toutes dans cette maladie de la volont
dont j'ai tant souffert. Le soir mme, aprs des heures d'une agonie
d'indcision, j'crivais  Madeleine de Soleure que je me rendais  ses
raisons, et cinq jours aprs je quittais Paris.

       *       *       *       *       *

Se rencontrera-t-il jamais un moraliste tendre, comme j'aurais souhait
de l'tre, si j'avais eu la puissance d'crire autrement que pour me
soulager l'me, qui donne aux anxieux, aux incertains, aux tourments
comme moi une explication des ondoiements et des contrastes de leur
caractre? Aprs cette volte-face subite de mes rsolutions dtermine
par les raisonnements de Mme de Soleure et aussi par mon impuissance
 lutter,  me rsoudre,  vivre enfin, que disait la simple sagesse?
Qu'il fallait du moins partir sans revoir ve-Rose, puisque je m'en
allais pour la fuir. Je voulus cependant pntrer une fois encore dans
l'htel de la rue de Berry avant de quitter la ville o je la
laissais,--pour un autre, et pour lequel? Mon coeur, inhabile 
l'action, a toujours t ingnieux  ces raffinements de torture
intime. Je trouvai la mre et la fille dans cette serre en rotonde o un
infini de rveries heureuses avait tenu pour moi cet hiver. Comme elles
venaient de perdre une parente loigne, elles taient l'une et l'autre
en toilette noire, et tandis que je parlais  Mme Nieul, lui
expliquant mes projets de voyage, ve-Rose, penche sur un mtier 
tapisserie, faisait courir son aiguille avec une rapidit qui me sembla
fivreuse. Quand je me levai, ses yeux se fixrent sur moi. Elle tait,
 cette minute, blanche comme le papier sur lequel j'cris ces lignes.
Ah! ce ple visage, en proie  une motion qui n'tait peut-tre que de
la piti trs douce, qu'il m'a poursuivi longtemps de son regard! Que
j'ai de fois devin un muet reproche dont je ne pourrai jamais me
justifier, au tremblement de sa petite main dans la mienne! Et que j'ai
pass d'heures  grener le chapelet des regrets inutiles, des si
j'avais parl pourtant, des si elle m'aimait?--Surtout l'annonce de
ce mariage avec Adolphe Bressuire m'a t un comble de peine. Puis cette
langueur mortelle s'est rsolue en une indiffrence attendrie. Je
croyais si bien avoir oubli tout cela. Il y avait entre nous de longs
mois de voyage, la sensation de l'irrparable, la monotonie de ma vie,
et pour une ligne rencontre dans un journal, voici que la blessure
ferme s'est rouverte.--Une blessure? Non, puisque ve-Rose est libre,
pourquoi souffrir encore? Est-ce que la destine ne semble pas me tendre
une seconde fois cette carte que j'ai tant regrett de n'avoir pas
joue?--Quelle folie! Et c'est pour m'assagir que j'ai commenc  crire
toutes ces pages, c'est pour endormir les nerfs malades. Une piqre de
morphine aurait dcidment mieux valu.


SECOND FRAGMENT

    _Paris, novembre 1881, par un temps gris._


Que faire par une aprs-midi de pluie battante, lorsqu'on souffre du
foie et qu'on a le dgot du visage humain? Lire des livres? Je connais
par coeur tous les miens. Et que m'apprendraient-ils? Dans toutes les
littratures, il n'y a pas cinquante pages qui soient ncessaires. Les
autres sont des oeuvres d'art,--autant dire un jeu de patience, bon
pour intresser ceux du mtier. Un homme qui a vcu est plus difficile.
crire des lettres en retard? Il y a belle lurette que mon nihilisme
intime s'est affranchi des misres de la politesse. Et dans ce dsarroi
de mes nerfs exasprs, de ma sant dtruite, de mon me endolorie,
voici que je me suis repris  ruminer mon existence, comme les boeufs
ruminent leur herbe. Qu'elle tait amre, la prairie o j'ai brout ma
pture de coeur! Un peu au hasard, j'ai feuillet mes anciens
journaux, et, de cahier en cahier, je suis arriv  celui qui n'est pas
fini de remplir; j'ai relu les quelques pages qui contenaient le rcit
de mes sentiments pour ve-Rose Nieul,--en clatant de rire. La destine
s'est charge, depuis, de composer le second chapitre de ce roman, et la
fantaisie me prend, puisque je ne peux pas sortir et que ma porte est
condamne, de transcrire ce second chapitre comme j'ai fait le premier.
J'ai donc roul une toute petite table au coin de ce feu, choisi ma
plume avec soin, comme pour un travail important. Ce griffonnage me
distraira bien deux heures.--Dans ces cas-l, je me souviens du mot de
mon professeur de grec, quand j'tais en rhtorique  Bonaparte.
Interminablement long, scrupuleusement sec, tonnamment docte, il me
faisait lire du Sophocle, chez lui, en fumant d'affreux cigares qui me
donnent encore la nause par del les annes, et,  la fin de la leon,
clignant son oeil, il ricanait: Mon cher Vernantes, voil qui vaut
mieux que de jouer au billard. Aujourd'hui je ne jurerais pas qu'il et
raison. Si seulement il avait dit: autant, et non pas: mieux!

Prcisons donc mes souvenirs. J'tais en mars  Florence,  Naples en
avril, sur les lacs en juin,  Ragatz puis  Bayreuth pour entendre les
opras de Wagner en juillet et aot. J'ai pass septembre dans ma maison
de Picardie. Ce sjour a fait tout le mal. A quarante et un ans, avec
une tte demeure romanesque, on ne vit pas un mois durant sans
compagnon que soi-mme,  se promener au bord d'une rivire ou parmi les
chnes, sans que la mauvaise plante du sentimentalisme ne se remette 
fleurir. Il y a un endroit o le bord de la rivire se creuse en une
petite baie. Le courant s'y fait tout calme; l'eau tale une nappe si
parfaitement immobile que la faade de la maison s'y reflte tout
entire. Les paysans appellent cette place: le Miroir. Je passais, moi,
des heures et des heures  regarder dans ce miroir; mais ce que j'y
voyais, ce n'tait pas ma maison, c'tait ma vie,--une lamentable
vie,--et quel avenir? J'ai toujours eu comme peur du rel, et le rel
s'en vengeait en se retirant de moi. Que possdais-je en effet  quoi je
pusse m'attacher troitement? Quel solide devoir, quelle affection
profondment enfonce allaient me servir de point d'appui dans les
annes de la suprme drive? Pas de famille, pas de carrire, pas
d'ambition. Rien, pas mme une manie. La suite indfinie des lendemains
sans esprance s'tendait devant moi. Et puis j'avais horreur de cette
vision, et je me demandais: est-il vraiment trop tard pour rparer cet
croulement? Dans le fond de l'eau transparente, alors, une forme
apparaissait,--la frle et mince silhouette d'une enfant de vingt ans 
peine, et cette enfant avait les yeux bleus, la chevelure d'or, les
lvres frmissantes, le sourire ouvert... de qui? sinon d've-Rose? Le
fantme devenait plus saisissable encore  ma rverie, et je
reconnaissais le regard de la visite d'adieu. Une voix s'levait,
insinuante et caressante, pour me dire qu'elle tait libre, et pourquoi
donc ne pas oser, maintenant qu'elle ne dpendait plus que d'elle-mme,
ce que j'avais tant regrett de n'avoir pas os autrefois? J'aurais d
me dfier de ce projet. Il avait l'air si raisonnable  la fois et si
doux. C'est le double caractre sous lequel l'ingnieuse nature nous
convie d'habitude aux pires sottises. Mais aussi pourquoi le dieu Hasard
m'a-t-il fait, presque aussitt aprs ma rentre  Paris, rencontrer
Madeleine de Soleure, et pourquoi cette folle m'a-t-elle dit, au cours
d'une causerie  btons rompus: Les oreilles ont d vous tinter
avant-hier, j'ai pass une heure  parler de vous avec un de vos anciens
flirts, devinez lequel?

--La liste serait trop longue, rpondis-je; et je plaisantais, parce
que l'ide d've-Rose venait de surgir dans ma pense et de me serrer le
coeur.

--Vous tes devenu fat dans vos voyages, rpliqua Madeleine; vous
mriteriez qu'on vous laisst chercher dans votre liste, puisqu'il y a
une liste. Mais comme je suis un bon garon, et qu'il est cinq heures,
et qu'on m'attend au quart, je vous dirai le nom tout de suite. C'est
ve-Rose Bressuire. Allez donc la voir. Elle est retourne chez sa mre,
et elle s'ennuie tant.

Et je suis all  l'htel de la rue de Berry. C'tait par un joli ciel
de trois heures, comme il fait en octobre, tout clair et pommel. Me
voici devant cet htel dont la porte cochre,--cette massive porte avec
son marteau o se tordent deux serpents,--me reprsente tant de
souvenirs. Je demande si Mme Nieul est  la maison; le concierge me
reconnat et me rpond que ces dames n'ont command la voiture que pour
cinq heures. Ces dames? Mon coeur se serre. Encore quelques minutes
et je reverrai sans doute mon amie d'il y a deux ans. Je traverse le
grand salon. La face immobile de la pice n'a pas chang. Le Watteau
pos sur un chevalet que drape un velours ancien, voque toujours  ct
du piano le rve de son paysage du soir et de ses amants mlancoliques.
Le valet de pied pousse devant moi les battants de la grille en fer
forg sur laquelle le pampre enroule son feuillage dor, comme jadis. Il
y a deux personnes dans la serre o les vertes frondaisons, comme jadis
encore, marient leurs nuances sombres aux nuances doucement vieillies
des toffes, et ces deux personnes sont Mme Nieul et sa fille.
ve-Rose est assise devant son mtier: cette attitude, cette toilette
noire, ces beaux cheveux blonds, ces tendres yeux bleus, cette pleur
soudaine..., y a-t-il deux ans, y a-t-il deux jours que je suis venu
ici? Seule, la surprise de ces dames souligne la longueur du temps
coul depuis ma dernire visite,--mais si gracieusement.

--Comme c'est bien  vous, fait Mme Nieul, de n'avoir pas
dsappris le chemin de notre maison! Nous avions cru que vous nous
oubliiez tout  fait.

--J'tais si loin, madame, et j'ai su trop tard le malheur qui vous a
frappes pour pouvoir vous adresser avec tous vos amis le tmoignage de
ma sympathie.

Je prononce cette phrase aussi hypocrite qu'insignifiante en m'inclinant
du ct d've-Rose, qui incline, en rponse, sa jolie tte. Combien
tenait-il de mensonges dans les premires paroles que nous changions
ainsi aprs des mois et des mois d'absence? Ah! Ceux qui maudissent les
tromperies des banales amabilits mondaines sont des ingrats. Ces
tromperies, qui ne trompent personne, rendent seules possible le passage
 travers le dfil d'une situation fausse,--comme celle o nous nous
trouvions  cette minute. N'avions-nous pas tous les trois un point
d'interrogation au fond de notre coeur qui ne devait mme pas se
laisser deviner sur le bord de notre bouche? La plus indiffrente tait,
certes, Mme Nieul, qui n'avait jamais port un intrt assez vif 
mes actions pour se demander trs srieusement quelle avait t la cause
de mon absence, quelle tait la cause de mon retour. Mais ve-Rose,
elle, savait trop bien que je l'avais aime.--Mme les plus innocentes
d'entre les jeunes filles ne se trompent pas  ces choses-l.--Pourquoi
donc tais-je parti? Pourquoi venais-je de reparatre? Mes sentiments
avaient-ils chang?... Toutes ces questions passaient dans ses yeux
clairs, tandis que j'piais, moi, ses mouvements pour mieux juger de la
nuance exacte de son accueil. Et nous parlions cependant, et notre
causerie allait des dtails de mon voyage  des dtails sur plusieurs de
nos amis communs. Mais j'assistais  cette causerie plutt que je n'y
prenais part, l'me envahie par une double flicit. Et d'abord, 
l'attention avec laquelle ve-Rose suivait mes moindres paroles, je
reconnaissais que je ne lui tais pas devenu un tranger. Si je m'tais
born  cette constatation, je n'aurais pas t l'imaginatif que j'ai
toujours t. Non, j'interprtais cette attention vidente, et tout un
pome se construisait dans ma tte, dont je me rvais le hros. Par une
nave fatuit que j'ai paye cher, je devinais dans le mariage
d've-Rose un roman de mlancolie. Elle m'aimait et j'tais loin; sa
mre tait prsente et pressante. C'est pour cela que la pauvre enfant
se montrait si ingnument mue de me retrouver contre toute attente.
Deux ou trois indices me suffisaient pour que j'ajoutasse foi  cette
hypothse. L'esprance du bonheur nous trouve si crdules mme aprs des
centaines d'preuves!--Et puis, ce qui me rendait dans cette premire
visite heureux jusqu' l'ivresse, c'tait moins cette chimre subitement
forge, qu'un trs trange phnomne d'hallucination intime. L'identit
complte du dcor, jointe  l'identit de la toilette et de l'attitude,
me reportait de deux ans en arrire d'une faon tellement irrsistible
que le temps parcouru depuis lors se trouvait supprim du coup. Je
savais bien que des vnements d'une gravit presque tragique s'taient
accomplis durant ces deux annes. Je savais cela, comme on sait
l'existence d'un autre, avec une conscience incertaine et presque
dpouille de ralit. La trame de ma passion pour ve-Rose se renouait
juste  la maille o le coup de ciseau du destin l'avait tranche. Aussi
me retrouvais-je, en rentrant chez moi, aprs cette premire visite,
exactement dans l'tat d'me o j'tais avant l'entretien avec Madeleine
de Soleure, avant mme la froideur commande d've-Rose... Mais cette
froideur avait cd la place  l'motion sincre, mais personne n'avait
plus d'ordre  donner  ma petite amie, mais elle avait pu me dire en me
quittant et devant sa mre: Vous savez que j'y suis toujours avant
quatre heures. Il n'tait donc pas trop tard pour refaire ma misrable
vie.--Ah! le bonheur! le bonheur! Comme j'ai cru que cet oiseau moqueur
allait cette fois faire son nid dans le coin de ma fentre!

       *       *       *       *       *

Cette impression du renouveau de mon ancien songe fut assez forte pour
persister avec une intensit non diminue, pendant quinze jours, et sans
que je revisse ve-Rose plus de deux fois,--chez sa mre encore et chez
Mme de Soleure, o j'avais recommenc de me montrer en dehors des
heures officielles. Oui, c'est seulement aprs deux semaines de chimre
complaisamment et passionnment caresse que je m'avisai de rflchir
et de raisonner sur les circonstances o se jouait derechef la partie de
ma destine. Une phrase de Madeleine suffit  provoquer chez moi cette
rflexion. Je m'tais donc rencontr chez elle avec ve-Rose; puis quand
cette dernire fut partie: Et quand allez-vous me charger de la
demande? dit Mme de Soleure avec sa manire hardie et virile de
poser des questions. Cette fois, ajouta-t-elle en clignant des yeux,
toute malicieuse et fute, je vous conseille de risquer le paquet.
Aprs des annes, je ne me suis pas habitu  ces faons de parler, et
je me souviens que cette tournure me fut particulirement pnible 
cette minute. Tout mon coeur tait  vif, et Madeleine continuait: Je
serais bien tonne si l'on vous rpondait: Non; et, comme si elle
causait avec elle-mme, tourdiment, elle ajouta: Mme Bressuire doit
bien avoir cent vingt mille francs de rente, aujourd'hui?... Sans aucun
doute, cette phrase, jete d'un coin de bouche rieur par cette femme 
la fois si honnte et si positive, si amicale surtout, rpondait  une
pense qui n'avait rien d'injurieux pour moi. C'tait une rplique aux
objections souleves par elle, admises par moi jadis dans l'entretien
qui avait dcid mon dpart,--et une rplique  laquelle il paraissait
invraisemblable que je n'eusse pas song. Invraisemblable ou non, le
fait est que je n'y avais pas song. Aussi les paroles de Madeleine me
frapprent-elles comme  l'improviste, et je ressentis cette
indfinissable impression que nous inflige la seule pense d'tre
souponn d'un vilain calcul. J'eus la vision immdiate, et nette comme
l'vidence, qu' la nouvelle de mon mariage avec ve-Rose, le monde
formulerait la rflexion que venait de lancer Madeleine, mais avec une
tout autre intention. Hlas! l'opinion du monde n'tait pas pour
m'inquiter longtemps; mais une invincible association d'ides surgit 
la suite de ce premier froissement, et me rappela ce que j'oubliais
depuis deux semaines, dans mon extraordinaire tat d'illusion
rtrospective, qu've-Rose avait t, qu'elle tait encore Mme
Bressuire.

Mme Bressuire? N'tais-je pas habitu  ce qu'elle portt ce nom
depuis des mois et des mois? M'apprenait-on quoi que ce ft de nouveau
en me disant qu'elle possdait la fortune affrente  ce nom? Elle avait
 elle les terres et les rentes d'Adolphe Bressuire, mon collgue du
Conseil d'tat; elle s'habillait avec cet argent; elle en vivait; elle
l'apporterait dans un nouveau mariage, si elle en contractait un.
C'tait l de quoi intresser un notaire, mais non pas moi. Oui, mais
les mots peuvent, suivant les dispositions secrtes du coeur, revtir
un sens ou dlicieux, ou indiffrent, ou meurtrier; et ces quatre
syllabes: Madame Bressuire, venaient de me causer une sorte de douleur
dont je ne compris bien la nature que lorsque je me retrouvai en
prsence d've-Rose. Au lieu de ressentir cette plnitude d'motion
douce qui avait t le charme de ma rentre dans sa vie, je retombai
dans ce que j'appelle mon tat analytique. Je ne vibrais plus, je
raisonnais. Je ne m'abandonnais plus, j'examinais. En revenant 
ve-Rose, je ne m'tais pas demand si elle tait exactement telle que
je l'avais connue et aime. Je me le demandais maintenant. C'tait la
premire fois que je la voyais sans sa mre; et dj cette nuance
d'intimit, qui aurait d me plaire, ne me plaisait point, parce que
c'tait une petite preuve de plus que Mlle Nieul avait cd la place
prcisment  Mme Bressuire. Sa beaut, ce jour-l, tait cependant
plus gracieuse encore qu' l'ordinaire. Ses yeux bleus brillaient d'un
clat inaccoutum, le rose de ses joues s'avivait d'une flamme lgre.
Dans toute sa personne une animation courait, et comme une inquitude,
que je m'expliquai par la tournure de notre causerie. Toutes les phrases
qu'elle me disait, discrtes  la fois et vives, contenaient autant
d'interrogations sur ma vie depuis que je l'avais quitte,--soit qu'elle
me demandt, enfantinement: Gotez-vous beaucoup le type de la beaut
italienne?... soit que, devenue srieuse, elle me questionnt sur mes
ides: Est-ce que vous croyez qu'on peut aimer deux fois? Mais, aimer,
pour vous autres hommes, c'est un jeu. On m'a dit qu'entre vous, au
fumoir ou au club, vous tes si effrayants!... Puis, avec un clair de
moquerie tout ensemble et une secrte angoisse dans ses jolis yeux:
Ah! disait-elle, comme je voudrais lire la confession complte d'un
de vous, mais de quelqu'un de bien, par exemple la vtre, monsieur
Vernantes. Madeleine de Soleure prtend que vous tes si romanesque!...
et elle souriait. Que rvlaient vingt petites phrases pareilles, sinon
un dsir  demi coquet, mais coquet tout innocemment, de pntrer
davantage dans la familiarit de ma vie sentimentale; et n'y avait-il
pas une affreuse injustice  me dire, comme je fis aussitt, que cette
conversation n'tait plus sur le ton de nos badinages d'autrefois?
ve-Rose avait maintenant quelque chose de plus dgag dans le son de sa
voix, comme une assurance dans sa pense, une curiosit dans son regard
qui rvlait un commencement d'exprience des caractres et des
passions. Enfin, avec la finesse plus malicieuse de toute sa personne,
elle tait bien rellement une jeune femme, et, cette jeune femme,
j'avais toutes les raisons de la juger exquise, s'il est vrai que les
hommes sont guids dans leurs prfrences par la vanit, car visiblement
tout le discret mange d've-Rose trahissait une dlicate envie de me
plaire... Eh bien! comme si un dmon mauvais s'tait donn la tche de
me gter cette heure douce, tout ce qui devait me faire apprcier
davantage le charme de ma petite amie d'autrefois n'eut d'autre effet
que de me dsorienter soudain tout le coeur. Au lieu de m'panouir, je
me sentis soudain me contracter. Un mot suffit pour expliquer cet
trange phnomne d'un soudain malaise: elle n'tait plus tout  fait
celle que j'avais aime. Quand elle avanait sa main gauche en me
parlant, je voyais luire l'or ple de son anneau de mariage. Sa main
n'en tait pas moins fine, et nerveuse, et blanche comme autrefois.
Pourtant cette bague d'or suffisait pour que ce ne ft plus la mme
main; c'tait le symbole de toute sa personne,  mes yeux, et cette
vidence m'arrachait du coeur un de ces petits cristaux, comme dit
Stendhal, dont chacun est une esprance de bonheur.--Hlas! une goutte
du plus pur de mon sang tombait avec le petit cristal!

       *       *       *       *       *

Le proverbe dit qu'un malheur n'arrive jamais seul, et ce proverbe est
exact,  tout le moins dans le monde des infiniment petits du sentiment.
Dans une me blesse, un rien fait blessure. Comme nous causions ainsi,
ve-Rose et moi, la grille tourne sur ses gonds, et dans la serre fait
son entre, qui? Marie de Jardes, l'amie d'autrefois; elle me reconnat,
elle sourit: Mademoiselle, dis-je en la saluant, et cette fois elles
sourient toutes les deux:--Madame, s'il vous plat, reprend ve-Rose.
Miss Mary n'est plus miss Mary, quoiqu'elle soit toujours Mary,
ajoute-t-elle en l'embrassant. Nous nous appelons Mme la vicomtesse
de Fondettes de Saint-Remy... Je crois, ma chre, qu'il est revenu plus
sauvage encore qu'il ne l'a jamais t. Cette dernire phrase
prononce avec douceur, et surtout cet _il_ tout court, mettent un baume
sur la plaie que la chute du petit cristal m'a faite au coeur. J'ai de
nouveau l'impression, assis entre les deux amies, que les journes
heureuses de l'ancienne intimit vont revenir, d'autant plus que la
toute rcente vicomtesse me regarde avec ses mmes yeux,
mi-compatissants, mi-railleurs,--des yeux couleur de noisette, presque
trop petits pour son blanc visage potel. Mais non. Les deux amies
causent, et je recommence  sentir que le temps a fait son oeuvre et
que Marie n'est plus Mlle de Jardes, de mme qu've-Rose n'est plus
Mlle Nieul. Mme de Fondettes consulte sa confidente des petits et
des grands jours sur son installation encore incomplte; elle est
prcisment en train de faire son salon.

--Moi, je n'ai pas eu le temps de penser au mien, dit ve-Rose,--et je
me rappelle avoir appris par Madeleine de Soleure qu'en effet, depuis la
mort de son mari, emport en quelques jours par une fivre typhode,
elle n'a pas voulu remettre les pieds dans leur petit htel de la rue de
Tilsitt;--et elle continue, s'adressant  moi: Nous n'tions pas
installs depuis trois mois. Il y avait encore les ouvriers dans les
pices d'en bas. Vous comprendrez si j'ai eu le coeur  courir les
magasins et  choisir des bibelots. Mais je m'y connais assez bien,
maintenant. Dear Mary, veux-tu que je fasse tes courses avec toi? J'ai
deux ou trois bonnes adresses de revendeurs dans le Marais...

Y a-t-il une syllabe,--une seule,-- reprendre dans ce discours que
j'entends encore, dbit d'une voix jeune et frache? Certes non, pour
le premier venu, mais j'ai connu Adolphe Bressuire, moi,--feu Bressuire,
comme il est crit sur les registres de l'tat civil.--Et, tout d'un
coup, voici qu'il cesse d'tre feu pour moi. Je me rappelle qu'
l'poque o nous tions tous deux auditeurs dans le palais du quai
d'Orsay, il avait dj la plus rare entente de l'ameublement, tel que la
mode le pratique aujourd'hui. Un des premiers, il a recherch les
broderies des vieilles toles, les objets japonais, tout ce bric--brac
qui transforme en muse un coin de boudoir. Il y avait dans Bressuire un
flair de commissaire-priseur et aussi un sens d'artiste. Nos camarades
lui confiaient parfois le soin de leur amnager un home lgant, et il
se prtait  ce travail avec une complaisance joyeuse. Cela l'amusait de
draper une portire, d'enjoliver la physionomie d'une chambre. Qu'il
et essay de donner son got du bibelot  sa jeune femme, ds les
premiers mois de son mariage, quoi d'tonnant? C'tait Sa Femme, l'tre
 ct duquel il se prparait  passer sa vie. Il avait voulu faonner
cet tre d'aprs ses ides. Quoi de plus naturel? Oui, mais quoi de plus
naturel aussi que ma souffrance,  moi, s'veillt devant cette trace
mme lgre de l'influence d'un autre sur celle que j'avais aime, au
temps o elle n'avait encore rien de dtermin dans son charmant esprit?
Cette influence-l, mme bienfaisante, n'tait-elle pas une dfloration?
Et il y eut encore un petit cristal d'arrach au rameau cach de ma
tendresse.

--H quoi! me disais-je en franchissant le seuil de l'htel Nieul,
serais-je donc jaloux de Bressuire? Cette sorte de sentiment ne
ressemblait gure  mes habitudes de coeur. Ceux qui sont jaloux du
pass d'une femme prouvent qu'ils ne connaissent pas le fond mme de la
nature fminine,--cette sincrit dans la succession mobile des plaisirs
et des peines, grce  laquelle une femme peut dire sans mensonge  son
dixime amant: Je n'ai jamais aim que toi. Oui, sans mensonge, car
elle n'a jamais aim comme cela. J'avais t trop pareil aux femmes par
l'inconstance singulire de mon imagination amoureuse durant ma premire
jeunesse pour penser autrement qu'elles ne pensent sur ce point dlicat.
Aussi n'eus-je pas de peine, en creusant plus avant mon impression, 
reconnatre que je n'tais pas jaloux de Bressuire. Si la seule ide de
l'existence de cet ancien camarade me donnait la fivre, c'est que cette
ide infligeait fatalement une comparaison entre l've-Rose que j'avais
frquente autrefois et celle que je voyais maintenant aller et venir
dans sa robe de veuve. Ce que j'avais aim dans la premire, c'tait
tout ce qui se rsume d'ignorance absolue, de pnombre d'me, de
mystrieux inachvement dans ce simple terme: _la jeune fille_. Quand et
comment avais-je commenc de m'prendre d'elle? Au lendemain de ma
rupture avec la plus corrompue de mes matresses et parce que le
contraste avait t complet entre cette douce, cette virginale enfant,
et les coupables visions de mon plus rcent souvenir. Et quel aliment
avait nourri cet amour, si ce n'est l'initiation, du moins en rve, au
naf, au candide univers de ses penses innocentes? Quand j'tais
revenu, quelle cause soudaine avait dtermin une rapparition de mon
ancien amour, si ce n'est l'identit des circonstances lointaines et de
celles o je retrouvais ve-Rose? Elle tait l, prs de sa mre, dans
la mme toilette, devant son mtier, avec le mme regard. C'tait comme
si l'adorable fantme de mon sentiment le plus pur m'et attendu  cette
place depuis mon dpart, et voici qu'il me fallait constater que c'tait
l, en effet, un fantme, la vaine et vide image d'une crature qui
n'tait plus que du pass. Je souris avec piti en songeant combien
furent petites, de plus svres diraient puriles, les scnes qui
suivirent et prcipitrent ce que j'appellerai cette dcristallisation.
Mais quoi? Cet amour n parmi les chimres devait mourir parmi d'autres
chimres. Quiconque est loup agisse en loup, comme dit l'autre. La
nature, en exagrant chez moi le sens de la vie intrieure, m'a condamn
 jouir et  souffrir des ides des choses plus que des choses mmes.
Comment lutter contre une ncessit d'organisation intellectuelle? Sans
doute aussi j'tais un impuissant du bonheur, comme le disait, en un
franais bizarre mais expressif, Madeleine de Soleure, quand je lui
faisais la confidence des phases d'agonie que traversa bientt mon
sentiment pour ve-Rose. Mais quoi encore?... Et qu'y puis-je, sinon
attendre que le temps me gurisse de cette blessure aprs les autres,
lui qui gurit de tout, mme de vivre?

       *       *       *       *       *

Il y avait, sur une des tables de la serre o ve-Rose continuait de me
recevoir, un portrait de Bressuire plac dans un cadre d'argent cisel.
Un chiffre en mail, un E. R. B., surmont d'une couronne de comtesse,
marquait ce cadre. Instinctivement, et  chacune de mes visites, il me
fallait regarder cette photographie, comme pour mieux graver dans ma
mmoire ces traits que je connaissais si bien, et depuis des annes.
C'tait, un peu vieilli et fatigu, le Bressuire avec lequel je m'tais
promen trs souvent sous les arcades de la cour intrieure, dans ce
palais du Conseil d'tat, aujourd'hui en ruines,--comme ma jeunesse! Je
pouvais, en analysant ce portrait, deviner les sentiments qui passaient
dans la tte de mon ancien collgue, lorsqu'il avait pos devant
l'appareil du photographe. Il y avait dans ce profil comme un air
surveill, un je ne sais quoi de soign, de convenable, de presque grave
qui me reportait, par une induction invincible, aux jours o Bressuire
tait le fianc d've-Rose. Avec sa finesse use, sa demi-calvitie,
l'avancement lger de sa lvre infrieure, cet homme m'apparaissait,
comme s'il et t l, vivant, dans ce petit coin du monde qu'avaient d
embaumer en ces temps-l les fleurs des bouquets envoys par lui. Des
gestes qui lui taient familiers me revenaient  la mmoire;--celui par
lequel il passait sur sa moustache toute blonde sa main qu'il avait
maigre et fine, avec deux bagues, un anneau d'or massif et un autre
garni d'un saphir et de deux brillants;--celui encore par lequel il
levait cette main ouverte en l'agitant doucement jusqu' la hauteur de
ses yeux. C'tait chez lui le signe de la plus grande admiration 
propos de la rouerie d'un homme, de la beaut d'une femme ou du prix
d'un objet de curiosit. Il avait toute une histoire, ce petit geste,
qui tait, lors de notre entre au Conseil, celui d'un mridional, notre
camarade. Bressuire s'en tait tellement moqu, en l'imitant, qu'il
avait fini, comme il arrive, par en retenir l'habitude. A deux ou trois
reprises, j'observai chez ve-Rose un geste analogue, et des misres
pareilles suffisaient pour que l'trange rpulsion s'impost plus forte.
Il y a, dans le simple fait de cohabiter des jours et des jours avec un
autre tre, des fatalits d'imitation qui teintent nos penses des
penses de cet tre, notre accent de son accent, nos regards de ses
regards, notre physiologie de sa physiologie. C'est quelquefois un atome
d'influence, imperceptible, impondrable; mais je retrouvais, ou
j'imaginais, cet atome dans la personne de la veuve du comte Bressuire.
Et alors les moindres paroles devenaient prtexte  cette dsagrgation
de mon Idal qui s'accomplissait en moi,--pour m'amener  perdre ce
dernier espoir de refaire ma vie.

De petits dtails se prcisent entre vingt autres... Je suis dans un de
mes jours de gaiet de conversation. J'ai racont je ne sais plus quelle
anecdote  ve-Rose, elle rit aux clats et elle dit: C'est comme dans
_Niniche_... Je me mets  me ressouvenir qu'on donnait cette pice au
lendemain de son mariage, et je la vois, cache dans une baignoire,
auprs de Bressuire, dont le premier soin, tel que je l'ai connu, a d
tre de faire mener  sa femme une existence de cocodette,  travers les
petits thtres et les cabinets particuliers. Je la vois, elle, et ses
yeux tonns et son sourire  demi honteux de pensionnaire mancipe.
Combien des adorables ingnuits, pour lesquelles je l'ai aime, s'en
sont alles ainsi, dans ces salles de spectacle, tandis qu'elle prenait
du bout de la pincette dore un fruit glac dans la bote pose sur le
rebord de la loge, que l'acteur  la mode lanait des couplets
quivoques par-dessus les feux de la rampe, que les habitus des
fauteuils d'orchestre applaudissaient, et que Bressuire commentait 
l'oreille de sa femme et le texte et la chanson!... Peut-tre cependant
ma sensibilit malade souffre-t-elle moins par ces images d'une
demi-fltrissure que par d'autres images, tout  l'honneur celles-l du
mme Bressuire. Ceci se passe durant une autre visite. Nous venons de
parler d'oeuvres d'art et de Rembrandt,  propos des tableaux de ce
peintre qui sont au Louvre. ve-Rose a dit: Mes prfrs  moi, ce sont
les portraits de la galerie nationale,  Londres. Elle a fait son
voyage de noces en Angleterre, o sa mre a des parents. Je le sais et
je la devine l-bas, assise  ct de Bressuire dans une de ces voitures
 deux roues, dont le cocher est juch haut par derrire. On est si bien
l, pour causer longuement, pendant que le cheval trotte sur le pav en
bois, que l'norme ville s'tend sous sa brume bleutre et que
l'exotisme de toutes choses avive encore la sensation de l'intimit dans
le cab troit! Et aussitt la vaste place o se trouve le muse
s'voque  mon souvenir. J'aperois l'escalier, la double porte, les
salles sur les murs desquelles sont suspendus quelques-uns des tableaux
que j'aime le mieux: ces portraits de Rembrandt en effet et le triptyque
du Prugin, avec le grand archange du ventail de gauche, d'une suavit
cleste. Bressuire, qui tait bon connaisseur, a certainement montr ces
peintures  ve-Rose, celles-l et d'autres encore. Il a provoqu en
elle des motions d'art qu'elle ignorait. Il a eu les prmices de ses
rveries tonnes et charmes devant la Beaut. Je me souviens si bien
que son ducation de Parisienne l'avait laisse parfaitement incapable
de distinguer un Titien d'un Botticelli! Ah! ce premier frisson d'une
me de femme, ne pour le culte de toute noblesse, en prsence des
chefs-d'oeuvre du gnie, comme j'en envie et l'veil et le spectacle 
celui qui est mort pourtant, mais dont l'esprit en un certain sens a
marqu pour toujours cet esprit! Et machinalement je me rpte quatre
vers du pote Sully Prudhomme  une fiance absente. Ils me plaisaient
tant, ces vers, aux jours o j'aimais ve-Rose encore jeune fille:

    _Tu t'assiras, l't, bien loin, dans la campagne,_
          _En robe claire, au bord de l'eau._
    _Qu'il est doux d'emporter sa nouvelle compagne_
          _Tout seul dans un pays nouveau!_

Qu'il peut tenir d'motions indfinies dans la mlodie d'une strophe!

       *       *       *       *       *

Ce travail intrieur de ma pense en train de dcomposer mon amour,
morceau par morceau, n'allait pas sans qu've-Rose apert qu'il se
passait en moi des phnomnes pour elle inexplicables. Je lui rendais
visite et je la rencontrais assez souvent pour qu'elle pt deviner
qu'entre chacune de ces entrevues quelque chose en moi s'tait dplac.
Quelquefois je lui parlais  peine;--ou bien j'affectais dans ma
causerie un ton de persiflage qui me faisait moi-mme souffrir;--ou bien
j'tais, au contraire, plus attentif auprs d'elle que jamais. Sans y
prendre garde, je me conduisais exactement comme si j'avais suivi un
plan pour me faire aimer. Mais non, j'obissais simplement aux passages
de mon tre intime, aux alles et venues dans mon imagination de tant
d'ides meurtrires. Elle supportait mes accs d'impatience et elle
recevait mes attentions avec cette galit d'humeur qui semblait ne
devoir jamais la quitter. Par instants, une tristesse passait dans ses
beaux yeux et d'autres fois un tonnement. A mesure que je pntrais
davantage dans son caractre, je reconnaissais que sa facult principale
tait un amour profond de l'quilibre qui devait la conduire  une
acceptation sereine de toutes les circonstances o la destine la
jetterait. Elle ne pouvait pas connatre la rvolte. C'tait justement
ce trait adorable de sa nature qui me faisait le plus de mal. Je me
rendais compte que son mariage avec Bressuire s'tait certainement
accompli sans lutte, et aussi que, durant cette anne de vie commune,
elle n'avait pas t malheureuse. Si elle avait conserv de moi un
souvenir tendre, cette tendresse n'avait pas d aboutir  de la
nostalgie. Pour ve-Rose, l'impossible n'tait jamais l'objet d'un
dsir, et, comme elle voyait en toutes choses les cts excellents, elle
avait certainement reconnu et got les qualits de son mari. H bien!
il est effrayant de voir avec quelle souplesse de vipre l'gosme se
glisse parmi nos plus dlicats sentiments; aprs avoir, lors de mon
premier dpart, sacrifi mes esprances d'amour  l'esprance du bonheur
d've-Rose, j'tais irrit jusqu' la colre que, dans son mariage,
elle n'et pas rencontr le malheur. Pareillement, aprs l'avoir aime
dans le monde, et peut-tre parce que sa jeune grce se mouvait dans un
dcor d'lgance tendre, je ne lui pardonnais pas de se complaire dans
les relations que ce monde comporte. Je lui en voulais d'avoir pous un
homme de sa socit, comme je lui en voulais de recevoir ceux qu'elle
recevait, les ayant vus dans la compagnie de son mari. En un mot, j'en
tais arriv, aprs quatre mois de malaise,  la minute o plus un
cristal ne demeure attach  la branche intime. Aprs avoir cherch une
par une mille raisons de la moins aimer, je finissais par n'en plus
dcouvrir une seule pour l'aimer.

Mon orgueil trouve une misrable consolation  songer que, dans ma
dernire visite  l'htel Nieul, du moins mon atroce mouvement d'humeur
eut une apparence de raison. Il y avait l cet affreux Saint-Luc, avec
son allure d'lphant, son gros rire, sa tenue de cocher anglais, qui
doit au scandale de sa premire aventure galante une vritable situation
de monde. Il tait assis sur une des deux chaises  bascule de la serre,
son chapeau plac sur le tapis, et il frappait le sol du bout de sa
canne, bien rgulirement, pour se balancer. Il aurait eu cette tenue
chez une cocotte, et ses discours valaient sa tenue. C'tait une
succession de potins, comme on dit dans le vilain langage d'aujourd'hui,
les uns insignifiants, les autres scandaleux, qu've-Rose coutait avec
des sourires, tout en travaillant  un petit ouvrage de charit. De la
laine brune tranait sur une petite table pose devant elle, et le
balancement du fauteuil de Saint-Luc faisait par instant trembloter
cette table, car ils taient tout voisins, et il parlait: Le grand
marquis,--c'est le surnom d'un de ses rivaux de vie lgante,--le
grand marquis n'ira pas loin. Il tait sur ses boulets depuis six
mois... Il vend son curie maintenant... Quand je l'ai vu se mettre avec
la petite d'Asti, vous vous rappelez, madame, c'tait devant notre
pauvre Adolphe, je vous ai dit:--Encore un qui s'enfonce. Aprs tout,
bon chien chasse de race. Vous savez qui est son pre?... ve-Rose le
regarda tonne. Mais c'est une histoire vieille comme cette vieille
d'Asti. Sa maman l'a mene joyeuse autrefois, mais l, trs joyeuse;
enfin, le marquis est le propre fils du joueur des joueurs, d'Armand
Lam, celui qui me tapait de vingt-cinq louis au cercle quand j'tais
un tout petit jeune homme... Et il continue, continue, intarissable
comme la sottise et comme la mdisance, et je faisais,  tous ces
discours, une mine tellement renfrogne qu'il s'en aperut, et avec une
familiarit de gamin qui lui a toujours russi: Je vous quitte, madame,
votre ami Vernantes me fait peur avec ses yeux svres... Vous ne
m'enverrez pas de tmoins, ajoute-t-il en s'adressant  moi, si je
vous rpte le mot qu'une jolie femme a fait sur vous l'autre
jour:--C'est don Quichotte, lve de Schopenhauer. Demandez le nom 
Mme Bressuire, elle tait l... Et il nous quitte. Quand je songe
que je l'ai vu chez sa mre, dans son costume de barbiste, les jours o
il sortait de sa turne, comme il appelait son collge, et qu'il est
l'auteur de la perte d'une des plus dlicieuses femmes que j'aie
peut-tre connues!

--Ne cherchez pas si loin, fit ve-Rose, aussitt que nous fmes
seuls. C'est notre Mary qui a dit cette innocente malice; mais
savez-vous ce qu'elle prtend, notre Mary? Que vous tes fch contre
nous. Est-ce vrai?

Sa voix s'est adoucie encore pour me parler. Elle a recul sa table et
son ouvrage, et pos ses coudes sur ses genoux. Elle appuie son menton
contre ses mains jointes, et elle me regarde avec ses yeux bleus d'une
si ingnue transparence. Non, dcidment, il ne reste plus un cristal au
petit rameau, car je n'prouve que de la contrarit  cette amicale
question, et je lui rponds:

--Fch contre vous, non, mais  propos de vous, quelquefois. Quand je
rencontre, installs chez vous, des imbciles et des grossiers comme
Saint-Luc, j'avoue que je tombe dans un de mes accs de misanthropie.

--Il faut bien cependant, rpond-elle avec une voix un peu mue, que
j'accepte mon monde. Et tout de suite, avec une mutinerie enfantine:
Saint-Luc ne m'ennuie pas plus qu'un autre; il est bon garon, il est
gai, et puis il n'est pas boudeur...

Elle rit en prononant ces derniers mots. Visiblement, elle dsire que
cette petite explication s'achve en plaisanterie. Et cela encore
m'irrite. Pauvre ve-Rose! Avec ce caractre-l, j'aurais dcidment
fait un odieux mari. Je prends mon accent le plus dsagrable pour
rpliquer: C'est que je suis plus fier pour vous que vous-mme... Le
ton de cette phrase est sans doute trs dur, puisque dans les yeux
d've-Rose il passe une douleur, et simplement: Vous me faites
beaucoup, beaucoup de peine, dit-elle en reprenant sa laine et son
crochet. Ses yeux brillent, ses joues sont brlantes. Elle est partage
entre un accs de colre contre mon injustice et peut-tre une envie de
pleurer. Et tout cela me laisse affreusement sec. Je ne me dis pas que
je n'ai point le droit de tourmenter cet tre charmant, ni que cette
vidente motion atteste tout autre chose que de l'indiffrence. Nous
demeurons ainsi, sans nous parler, quelques minutes. Je sens sourdre en
moi cette inexplicable mchancet de l'homme qui le pousse  faire
souffrir quand il souffre. J'ai du moins la dlicatesse d'avoir honte de
moi-mme; je me lve. Quand vous reverrai-je? fait-elle.--Quand je
serai plus sociable, lui rpliqu-je,--et je n'y suis pas retourn. A
quoi bon me dmontrer une fois de plus combien elle est aimable, et
combien je suis incapable de l'aimer?

       *       *       *       *       *

Sur le morceau de page rest blanc, Vernantes avait griffonn une
dizaine de fois nerveusement:--Mme Bressuire,--et sur le feuillet
d'en face il avait pingl, sans doute une anne plus tard, la lettre
de faire part du mariage de la comtesse Bressuire avec M. de Jardes,--le
cousin ou le frre de Marie?--Peut-tre ve-Rose, si elle avait lu ces
pages, serait-elle venue  la messe du bout de l'an de ce pauvre garon
qui lui avait donn, aprs tout, ce que son me use pouvait donner de
meilleur:--sa rverie.

_Nris, juin 1884._




III

La Comtesse de Candale

_A FLORIMOND DE BASTEROT._


LA COMTESSE DE CANDALE


C'tait dans le petit salon d'un htel priv, rue de
Tilsitt, pas bien loin de l'Arc de Triomphe. Deux femmes y travaillaient
 de menus ouvrages, l'une tricotant avec un crochet d'caille blonde
une couverture en laine grise, destine  quelque oeuvre de
charit,--l'autre parfilant une frange fixe par des pingles sur un
troit tambour revtu de drap vert. La nuit de janvier enveloppait Paris
de ce vaste silence de neige qui rend plus tide et plus heureux un
asile comme celui-l, o le feu rpand une douce chaleur, o les lampes
jettent une lumire tendre  travers l'toffe nuance des abat-jour, o
les tapis et les tentures assourdissent les moindres bruits, o la
bouilloire chante paisiblement au-dessus de la petite lampe  flamme
bleue, tandis que les tasses, l'assiette des tranches de citron et les
gteaux dors attendent sur le plateau de porcelaine. Les deux femmes
qui travaillaient ainsi, tout en causant, dans l'intimit de ce petit
salon et de cette heure, portaient et portent encore des noms galement
clbres dans les fastes de la France militaire. L'une s'appelait madame
la duchesse d'Arcole, et l'autre madame la comtesse de Candale. Par
extraordinaire, ces deux soeurs sont aussi deux amies, et qui
s'adorent autant qu'elles se ressemblent peu. La duchesse est grande,
avec un teint ple, des yeux noirs d'une gaiet tranquille, une
physionomie italienne qu'elle doit  leur mre, une Branciforte de
Milan. La comtesse est petite et frle, avec des cheveux blonds, des
prunelles d'un bleu vif qui deviennent aisment fixes et dures, et
quelque chose dans son profil qui rappellerait l'oiseau de proie, si une
puret presque idale de tout ce visage n'en corrigeait le caractre
aigu. Les deux soeurs sont nes Candale, de la branche cadette de
cette maison, rendue fameuse par le grand marchal Louis de Candale, le
favori de Henri II, le compagnon de Franois de Guise, l'ami et le rival
de Montluc... Quel nom redoutable  porter que celui de cet homme qui a
termin dans les frocits des guerres religieuses une existence
illustre par tant de hauts faits accomplis dans les guerres trangres!
L'histoire ne sait, en pensant  lui, si elle doit le dtester ou
l'admirer, lui tresser une couronne ou l'attacher au pilori. A vingt
ans, Louis de Candale fut laiss pour mort  Pavie, aprs avoir failli
sauver le roi Franois Ier;  soixante ans, il a fait brancher d'un
coup six cent cinquante huguenots, pris  Jonzac, dans la Saintonge.--En
1529, et  peine remis de ses blessures, il s'est charg de porter un
message secret du roi de France au sultan Soliman; il a travers
l'Europe  travers des dangers inous, et, aussi bon diplomate que brave
soldat, c'est grce  lui que les Turcs entreprirent cette anne-l leur
marche sur Vienne, qui fora Charles-Quint  signer la paix de Cambrai.
Prs d'un demi-sicle plus tard, ce mme hros, passant  cheval avec
ses gens d'armes le long d'une route de Guyenne, entendit des
protestants chanter les psaumes dans une grange qui leur servait
d'glise. Il la fit barricader et voulut y mettre le feu, le premier, de
ses vieilles mains qui avaient si noblement servi le pays. Et c'tait ce
sauvage marchal de Candale, ce pendeur, ce brleur, ce bourreau, qui
avait command la charge de Crisoles, dfendu Metz avec le grand Guise,
et qui tait entr dans Calais  la tte de l'arme de dlivrance! Lors
de la Saint-Barthlemy, ce terrible homme fut plus terrible encore.
Depuis l'assassinat de son cher Franois de Guise, il ne connaissait
plus de piti. Reconnaissable  son oeil crev et  une affreuse
balafre qui lui coupait le visage en deux, il avait tu toute la nuit,
sans se reposer, pouvantant mme ses compagnons de fanatisme. Puis il
s'tait retir dans un couvent sur la frontire de la France et de cette
Italie o il s'tait tant battu, et il y tait mort comme un saint.

       *       *       *       *       *

Dans le petit salon de l'htel moderne que l'hritier de ce formidable
aeul, le comte Louis de Candale actuel, a fait construire, d'aprs le
style anglais, avec un escalier de bois et toutes les minuties du
confort le plus raffin, les souvenirs du marchal sont pars de tous
cts, attestant chez la jeune femme de trente ans, dont ce coin est le
lieu de prdilection, un culte passionn pour cette mmoire tragique. Et
de fait, tandis qu'Antoinette, son ane, pousait le petit-fils d'un
marchal de Napolon, Dupuy, duc d'Arcole, un des plus riches et un des
plus distingus parmi les officiers de la jeune arme, Gabrielle, la
cadette, a voulu  tout prix se marier avec son cousin Louis, parce que
ce dernier tait pauvre et qu'elle avait, elle, une grande fortune.
Louis tait un gros et lourd garon, rput stupide mme dans son monde,
beaucoup plus allemand que franais, par son allure et sa structure.--Un
Candale a pous une Wurtembergeoise pendant l'migration.--Il n'avait
aucune ambition haute, pas d'avenir. Gabrielle savait tout cela, et elle
a prfr cet homme qu'elle n'aimait pas,  un frre du duc d'Arcole,
aussi spirituel, aussi fin que Louis l'est peu,--simplement parce que ce
dernier tait le chef de la famille, le reprsentant du grand homme.
Dans la personne de ce triste fianc elle pousait ce grand homme. Son
roman,  elle, c'tait le dsir d'avoir un fils de cette race de hros,
dont elle ferait un soldat,--un fils du pur sang des Candale, capable de
recommencer l'anctre dans les temps nouveaux. Par ce soir d'hiver,
elle parle encore  sa soeur de ce fils qu'elle n'a pas eu.--Ah!
dit-elle, tu ne sais pas quelle tristesse j'prouve  songer qu'un nom
comme le ntre va disparatre pour toujours!... Et elle regarde avec
une infinie mlancolie le buste du marchal sculpt par Jean Cousin, qui
se dresse sur un pidouche au fond du petit salon. C'est prcisment
sous ce buste de marbre que chante la bouilloire et que le plateau du
th se trouve pos sur sa table ronde,--symbole du contraste singulier
qu'offre cette pice, amnage  la parisienne et en mme temps peuple
des reliques du tortionnaire du seizime sicle. Avec sa paupire
abaisse, les plis de ses joues, la cruaut de sa bouche, ce masque de
marbre fait frissonner. On y devine la volont invincible, l'habitude
quotidienne du danger, l'ardeur fixe du fanatisme, les farouches
passions d'un ge de fer;--et la bouilloire chante  ct de lui, tout
doucement. Il y a sur les murs des toffes de soie, tendues  la mode
d'aujourd'hui, avec des couleurs passes, comme il sied au got d'une
poque o les sens  demi puiss n'apprcient plus que la nuance,--et
puis, en trophes, dans un coin de cette chambre, dont le ton caresse
l'oeil, se dressent quatre pes ayant appartenu au marchal. Son
portrait est pos sur un chevalet que drape une autre toffe. C'est une
petite toile peinte par un artiste florentin rest inconnu, sans douce
aprs Crisoles. Le marchal a quarante ans sur ce portrait;--en
cuirasse, la tte nue, il s'appuie sur une pe  deux mains, devant un
cuyer noir qui tient son casque par derrire, et il a dans ses yeux
bleus le mme regard que la jeune femme qui a dispos la toile sous le
jour d'une lampe garnie d'un rflecteur... L, tout prs d'elle, sur le
mince bureau de bois de rose abrit d'un paravent minuscule, au milieu
des brimborions dont elle se sert pour crire, entre le numro de la
Revue de quinzaine et les billets d'invitation prpars pour un grand
dner, elle a toujours un portefeuille qui contient les lettres de la
reine Catherine de Mdicis adresses  son grand excuteur des hautes
oeuvres,  l'implacable marchal. Il lui arrive de les manier, ces
papiers anciens, avec ses doigts o brillent des saphirs et des
turquoises. Elle dchiffre des mots tracs avec l'orthographe
d'autrefois, qui renferment des instructions pour la besogne de terreur
dont fut charg Candale. Ses narines frmissent, l'amazone qui dort
dans la Parisienne d'aujourd'hui se rveille  l'odeur de sang et
d'incendie que dgage ce pass atroce et grandiose o rayonne pour elle
la gloire du hros qui reut douze arquebusades au service du roi, prit
part  huit siges,  quinze batailles ranges, et fit la guerre depuis
sa dix-huitime anne jusqu' sa soixante-quinzime, n'ayant quitt la
cuirasse que pour la bure et le bivouac que pour la cellule.

--Oui, reprit la comtesse, aprs avoir contempl le buste de l'aeul,
et repoussant le petit tambour de drap vert d'un air triste, je ne peux
pas me consoler de n'avoir pas d'enfants... Le croiras-tu? J'en suis
venue  consulter des somnambules pour savoir s'il me natra jamais un
fils?... Ah! ne te moque pas de moi, Antoinette; toi qui es mre, tu ne
connais pas cette douleur...

--D'abord, tout n'est pas perdu, rpondit la duchesse en continuant
son ouvrage et souriant  demi, comme une personne qui ne veut pas que
la causerie tourne au srieux, et puis, que veux-tu, je vois un bon
ct  toutes choses... Les garons de notre classe n'ont pas dj tant
de chances d'tre heureux par le temps qui court... J'aime bien mon
fils et je suis toute fire de l'avoir, mais crois-tu qu'il ne me
prpare pas des inquitudes horribles?... Il sera soldat, comme son
pre, comme son grand-pre... Il fera campagne... Et j'prouverai de
nouveau les angoisses que j'ai connues quand mon mari tait au Tonkin,
ces deux annes-ci... Bien m'en a pris d'avoir adopt une fois pour
toutes le principe d'esprer quand mme... Te souviens-tu, quand nous
partions pour le bal et que chre maman nous disait:--Amusez-vous, vous
ne vous amuserez pas plus jeunes... Tiens, raconte-moi plutt qui tu as
vu chez les Rabastens, hier au soir...

--C'est cette soire qui m'a plonge dans des ides sombres, fit
l'autre; et elle ajouta, presque  voix basse: J'y ai rencontr Mme
Bernard.

--Pauvre Gabrielle, dit Antoinette, gravement cette fois, tu es
jalouse...

--Oui, je suis jalouse, reprit Gabrielle avec exaltation, mais pas
comme tu crois..., non, pas d'elle... Qu'est-ce que cela me fait que
cette femme ait t la matresse de mon mari avant notre mariage, et
mme depuis,  ce que me donnent  entendre nos bonnes amies?... Est-ce
que tu t'imagines que je l'aime encore, mon mari?... Ah! quand je l'ai
pous, il y a dix ans, avec mes rves de jeune fille enthousiaste, je
le savais plong dans les mdiocrits de cette existence de club et de
sport que mnent les gentilshommes d'aujourd'hui; je le savais ignorant,
inactif, dnu de tout ce que j'estime dans un homme, de tout, except
de bravoure. Il s'tait bien battu pendant la guerre, et je me disais
qu'avec un homme brave, il y a toujours de la ressource.--Je me sentais
une telle flamme au coeur, je nourrissais un culte si passionn pour
le nom qu'il portait, comme nous, et dont il est maintenant le dernier
reprsentant, que j'ai espr quand mme, moi aussi... J'ai pens que je
susciterais en lui je ne savais quoi, mais une noblesse, une nergie...
Va, j'ai mesur aujourd'hui ce qu'il tient de fierts vraies dans cette
triste nature... Rien, entends-tu, rien, rien, rien... Des gots de
cocher pour ses chevaux, des besoins d'argent pour sa bourse de jeu, des
galanteries de-ci, de-l, pourvu qu'elles ne drangent pas son
gosme... S'il a aim Mme Bernard, c'est que l'intrigante lui a
rendu sa maison commode. Elle est folle de Snobisme. Elle tait fire
d'avoir un Candale pour amant, et elle s'en est servie pour forcer la
porte de quelques salons de notre monde, o elle ne serait pas entre
toute seule... Tant pis pour le Candale, tant pis pour notre monde et
tant mieux pour elle... Ah! ce n'est pas cela qui me rend la vue de
cette femme insupportable... Je la mprise trop pour en souffrir...

Deux larmes coulrent des yeux de la comtesse, tandis qu'elle achevait
cette dernire phrase. Sa soeur, qui les vit, dposa son ouvrage et le
peloton de sa laine, o elle avait piqu son crochet; puis,
gracieusement, elle vint se mettre  genoux devant l'autre, et elle
commena de l'embrasser en lui disant:--Soeurette, soeurette, vous
n'tes pas sage... Vous vous exaltez pour quelque ide folle... Vois,
nous sommes si heureuses ici, toutes deux seules... Nous pourrions
passer une si bonne soire... Que te manque-t-il, tu as ta soeur pour
te gter, et jusqu'au vilain buste du vieux marchal pour y faire tes
dvotions, ajouta-t-elle en riant tout  fait, afin de forcer l'autre 
sourire aussi; mais la comtesse ne sourit pas  cette innocente
taquinerie, elle rendit un baiser  sa consolatrice et elle
reprit:--Non, ma douce, tu sais bien que je ne suis pas folle, et tu me
comprends, quoique tu fasses quelquefois semblant que non, pour
m'arrter... Je ne suis pas une femme de ce temps-ci. Voil tout. Si je
ne croyais pas  la suprme sagesse de Dieu, je dirais qu'il s'est
tromp en me faisant natre dans un sicle o les nobles ne sont plus
des nobles, mais seulement des gens riches dont le nom sonne mieux...
Cette Mme Bernard, dont nous parlons, elle a sa loge  l'Opra, comme
toi et moi, son htel, ses chevaux, comme nous. A cette heure-ci elle
porte une robe de dentelle, comme la tienne et la mienne. Elle a, autour
d'elle, le mme dcor banal de bibelots et de peluche... Mais ce qu'elle
n'a pas, c'est ce que tu appelles, toi, ce vilain buste, c'est un hros
parmi ses aeux, c'est le souvenir des Candale qui ont vers leur sang
pour leur roi sur tous les champs de bataille d'Europe, ce mme sang,
ajouta-t-elle en montrant les veines bleues de sa main fine. Ah! de
bonne heure j'ai senti cela, que nous tions d'une race diffrente des
autres, et je lui ai vou,  ce noble sang des Candale, une dvotion,
comme tu l'as dit, une religion...

--Et tu trouves que Louis a manqu  cette religion en aimant Mme
Bernard? interrompit la duchesse, qui connaissait trop les
emportements de sa soeur pour ne pas s'obstiner  lutter contre une
de ces crises de sensibilit que la comtesse expiait ensuite par
d'horribles migraines... Mais l'homme au vilain buste,--non,
dcidment, il est trop laid pour moi avec sa balafre,--pardon, le
sublime marchal, en a fait bien d'autres, et Brantme raconte sur lui
deux ou trois histoires peu difiantes, avant qu'il ne s'en allt dans
une montagne demander pardon de ses pchs... Et puis, veux-tu que je
t'avoue humblement une faiblesse? Ces temps hroques o l'on brlait et
o l'on pendait pour un oui, pour un non, o l'on vous pistolait,
daguait, arquebusait  tous les coins de rue, c'est trs beau; mais
j'aime encore mieux vivre  une poque o Mme Bernard vend avec des
duchesses, et o l'on ne met pas le feu aux glises pour brler les gens
qui sont dedans, sous prtexte qu'ils prient Dieu  leur manire.

--Tu te trompes, rpondit la comtesse tristement; encore une fois, ce
n'est pas Mme Bernard qui me fait souffrir..., et, avec un invisible
effort, elle ajouta: c'est l'enfant.

--Quel enfant? demanda l'autre.

--Le fils que Louis a eu de cette femme, fit Mme de Candale.

--A ton ge!... rpliqua la duchesse avec son joli sourire et en
haussant ses belles paules, tu crois encore  ces potinages du monde
sur les enfants adultrins. Mais, bte, il n'y a qu'une mre qui sache
de qui est son fils, et elle ne va pas le dire, n'est-ce pas? Alors, qui
le raconte? Un amant qui se vante? Une rivale qui calomnie? Moi, j'ai
pris le parti de faire comme la loi, je ne connais qu'un pre, et c'est
le mari. Comme cela, on a encore plus de chances de tomber juste.

--Tu n'as donc jamais regard celui-l? dit la comtesse; et se levant
pour dtacher du paravent qui se repliait contre le bureau une miniature
appendue parmi cinq ou six autres, elle vint la tendre  sa soeur.
C'est le portrait du pre de Louis  six ans. Reconnais-tu le petit
garon de Mme Bernard? Sont-ce bien les mmes traits, le nez, la
bouche, les yeux surtout? La ressemblance a saut une gnration... Et
quelle ressemblance!... Je l'adore, moi, cette miniature, justement
parce que c'est la vraie physionomie des Candale qui est fixe l. Te
souviens-tu comme le vieux comte ressemblait  l'anctre, quand il avait
cinquante ans?... H bien! le petit Bernard, quand je l'ai vu pour la
premire fois, c'tait cette miniature vivante. Ah! je ne m'y suis pas
trompe, je savais qu'on avait beaucoup parl de la liaison de Louis et
de Mme Bernard; tout de suite je me suis dit: c'est son fils.--Les
mmes bonnes amies ont pris bien garde de me renseigner depuis, mais je
n'avais pas besoin de leur obligeance. J'en savais plus qu'elles...
D'abord, cela m'a un peu attriste, j'ai toujours trouv si mlancolique
le mensonge dans lequel vit et grandit un pauvre petit tre qui ne dira
jamais: mon pre,  son vrai pre; et pour ce vrai pre, ce doit tre si
navrant, et si cruel pour la mre!...

--Bah, fit la duchesse, la mre l'oublie, le vrai pre est trop
content d'tre dbarrass de l'enfant, celui-ci n'en sait rien, le faux
pre non plus, et l'on vit tout de mme... C'est tellement plus simple,
la vie...

--Cela dpend de la faon de sentir, reprit Mme de Candale. Les
annes passrent; je restai, moi, sans enfants. Ce fils que je dsirais
si passionnment, ne vint pas. C'tait cependant le dsir fixe auquel
aboutissait chacune de mes penses. J'en rvais toujours, ici surtout,
dans cette espce de petite chapelle prive que j'ai faite aux reliques
de notre grand anctre et des autres Candale qui ont t dignes de lui.
Et  travers ces rveries, un trange sentiment naquit en moi. Oui, je
rvais de ce fils tant souhait, tant regrett. Je le voyais en
imagination, comme s'il et t l, et toujours avec les traits, les
gestes, les yeux surtout, les tours de tte de ce petit garon que je
croyais tre de mon mari... Bien souvent il m'est arriv d'prouver le
besoin de voir cet enfant en ralit, comme je l'voquais dans ma
pense. J'allais aux Champs-lyses,  pied, dans l'alle o je savais
qu'il jouait, et  l'heure de sa promenade, afin de rassasier mes yeux
de cette ressemblance avec ceux de notre race, qui m'tait pourtant une
torture. Il tait si beau avec ses boucles fauves, si aristocratique
dans ses moindres mouvements, si Candale enfin!... Et puis je me
rptais qu'il tait n Bernard, qu'il grandirait Bernard, qu'il aurait
l'ducation d'un Bernard, que Bernard il vivrait, Bernard il mourrait.
On me l'avait vol  moi, qui aurais si bien su l'lever d'aprs son
sang! Je n'aurais su dire si je l'adorais ou si je le hassais, tant les
sensations que m'infligeait sa prsence taient  la fois douces et
cruelles. Il faut qu'elles aient t trs fortes, puisqu'elles ont
failli m'amener au crime...

Ces dernires paroles avaient t prononces avec un si pre accent de
vrit, que la rieuse duchesse ne songea plus  rire. Elle ne chercha
pas, comme tout  l'heure,  ramener sa soeur vers une conversation
plus douce et plus raisonnable aussi. Elle avait toujours eu comme une
peur involontaire de l'influence que la lgende du vieux Candale
exerait sur cette me, ardente dans ses sentiments jusqu' la maladie.
Elle eut un petit frisson et ne rpondit rien. Il se fit dans la chambre
un de ces passages de silence que Mme d'Arcole avait l'habitude
enfantine de rompre par une phrase de leur mre l'Italienne: _Nasce un
prete_, il nat un prtre. Mais elle ne se livra pas  cette
plaisanterie qui leur rappelait,  toutes deux, leur existence de
petites filles. Elle avait le coeur serr, et elle attendit que
l'autre continut son rcit qui tournait tout d'un coup  la confession.

--Tu te souviens, reprit cette dernire, que nous avons pass quinze
jours, cet automne, au chteau des Gauds, chez les Corcieux? Cette
excellente Laure, en vraie baronne de la Gaffe, comme tu l'appelles,
avait invit les Bernard dans la mme srie que nous, et, avec les
Bernard, l'enfant est venu. Toi qui me connais, tu dois juger si j'ai
eu l'ide de faire boucler mes malles et de m'en aller. Je ne le pouvais
pas,  cause de Louis. Je ne suis pas pour les demi-mesures. Le jour o
je dirai: Je sais tout, je le quitterai pour ne plus le revoir. Tant
que je reste sa femme et que je vis avec lui, je ne sais rien... Ce que
fut mon supplice pendant ces deux semaines, je renonce  te le dire. Cet
enfant a onze ans aujourd'hui. L'as-tu revu depuis quelque temps? Non.
Je te le peindrai d'un mot: il ressemble, et plus que jamais, au fils
que j'ai tant dsir! Je le voyais aller et venir, le matin, le soir,
fier et hardi comme un petit aigle, joli comme un page, des pieds et des
mains comme toi, chrie, et ce gros Bernard, ce richard balourd, qui vit
sur les millions que lui a gagns son pre, l'industriel, dont il a la
bassesse de rougir, qui faisait le paon autour de cette fleur
d'aristocratie.--Mon fils Alfred!--Il rptait ces mots avec des airs de
contentement, des infatuations, une outrecuidance!... Et la mre?...
Mais j'aime mieux ne pas t'en parler, je deviendrais vilaine. Il n'y
avait pas jusqu' Louis qui, persuad de mon aveuglement, ne m'pargnt
aucune des petites piqres qui pouvaient exasprer mon envie. Quand il
regardait le petit garon, quelque chose passait sur sa physionomie qui
me rvlait ce que j'aurais pu faire de lui, si j'avais eu, moi aussi,
un fils  lui montrer, pareil  celui-l, et c'tait en moi une
souffrance, insense peut-tre, tu diras sans doute indigne, car c'tait
de l'envie, aprs tout; mais qu'y faire? Ce qu'il y a de certain, c'est
qu' prsent je ne doutais plus de mon sentiment pour cet enfant. Je le
hassais! Je l'aurais voulu malade, chtif, commun au moins, et que
l'excrable milieu o il vivait dteignt sur lui. Ah! on ne connat pas
quelle meute de mauvais instincts on porte dans son me, tant que
l'occasion ne l'a pas dchane... Une aprs-midi qu'il faisait trs
chaud, comme au mois de juin, et que tous les habitants du chteau
taient dans leur chambre  finir leur correspondance, je montai, moi,
sur la terrasse d'en haut, d'o l'on a une vue si large sur la Loire et
la campagne, et qui est abrite du soleil,  cette heure-l, par l'ombre
d'une espce de petit beffroi. J'y venais souvent pour m'isoler des
autres, qui ne se souciaient gure de grimper tant de marches. En
dbouchant sur cette terrasse, dserte d'ordinaire, j'aperus une forme
humaine couche sur le parapet... C'tait Alfred qui s'tait mis l
pour lire, puis qui s'tait endormi, le coude ploy sur son livre
ouvert. Le parapet est large, mais au-dessous, c'est un mur  pic, une
profondeur d'abme, et, au fond, le rocher sur lequel est bti le
chteau. Il dormait aussi paisible que s'il et t tendu dans son lit,
d'un doux et heureux sommeil. Je voyais son visage en profil perdu, avec
cette ressemblance que je hassais si profondment... Le croiras-tu? Une
pense atroce s'empara de moi... A cette minute, et tandis que
j'coutais sa respiration si calme monter dans le silence de cette
terrasse isole, je rflchis que je n'aurais qu'un geste  faire, un
seul petit geste, et j'tais dlivre  jamais de l'obsession que
m'avait cause cet tre, j'tais venge de tant de douleurs, je ne
verrais plus ces traits dont la dlicatesse m'avait fait si mal, je
sauverais le sang des Candale d'une promiscuit odieuse... Oui, rien
qu'un geste... Je poussais l'enfant, il roulait dans le gouffre ouvert 
ct de son sommeil... Qui le saurait?... Je le hassais d'une si forte
haine, et c'est si naturel de souhaiter anantir ce que l'on hait!...
Ah! comme il s'en est fallu de peu que je n'agisse! Combien j'ai t
voisine du meurtre! Combien j'ai senti s'agiter en moi l'me violente
de celui-l... Et elle montrait du doigt le portrait du marchal. Je
fus si tente, que je me jetai  genoux, l, sur la pierre de la
terrasse, et j'ai pri. Combien de temps, je l'ignore. Puis, je me suis
leve, et j'ai march vers l'enfant endormi... Je l'ai rveill avec des
prcautions infinies, toute tremblante maintenant qu'un faux mouvement
ne le prcipitt. Pauvre petit! En ouvrant les yeux, il me sourit, et il
s'cria:--Comme vous tes ple!--J'ai eu si peur pour vous, lui
rpondis-je.--Peur de quoi? fit-il. Je lui montrai le grand espace
vide au-dessous du parapet.--Moi, je n'ai peur de rien, me dit-il
firement; et comme il reprenait son livre:--Que lisez-vous? lui
demandai-je.--Il me tendit le volume. C'tait une histoire de
l'Empereur.--Vous l'aimez? lui dis-je.--J'aime tout ce qui est
militaire, fit-il avec un beau regard, le regard que j'aurais voulu 
mon fils. Alors je l'ai pris dans mes bras, en fondant en larmes... Ah!
sa vraie mre ne l'a jamais embrass comme cela...

       *       *       *       *       *

Elle se tut. La duchesse avait, elle aussi, des larmes dans les yeux, et
la bouilloire continuait de chanter doucement sur la petite table que
dominait le buste de marbre du tragique vieillard. Allons, ma douce,
reprit Mme de Candale qui vit que son rcit avait boulevers sa
soeur, il faut que ce soit moi qui t'gaie maintenant... Laissons mes
folies, et prenons le th...

_Grardmer, octobre 1886._




IV

La senorita Rosario

_A MILE MICHELET._


_LA SENORITA ROSARIO_


Je me trouvais voyager en Espagne, l't dernier, et je
m'arrtai  Cordoue, afin de visiter la fameuse cathdrale. Je me vois
encore, m'acheminant le long de la rue du Grand-Capitaine, sous un
soleil brlant, et je maudissais l'espce de draisonnable conscience
qui nous force de voir, dans un pays, tous les monuments inscrits sur le
guide. Le ciel se dveloppait comme une coupole de saphir. A peine s'il
courait, au bas des maisons closes, une ligne d'ombre. A travers les
grilles en fer forg des portes, j'apercevais, de place en place, une
cour intrieure garantie du soleil par une toile tendue, avec des
colonnettes et des massifs de plantes disposes autour d'un jet d'eau.
Mais toutes ces cours taient vides,  cette heure de la sieste, comme
les rues, o je ne rencontrais qu'un ne gris, de loin en loin,
chevauch  la manire arabe par un grand diable de paysan andalous, 
visage couleur de cigare, qui balanait son torse sur la croupe de la
bte, les pieds soutenus par deux paniers remplis d'oranges. A Sville,
on a un proverbe pour dfinir ces journes de calenture: Il n'y a
dehors, disent-ils, que les chiens et les Franais... J'arrivai ainsi
 la porte de la cathdrale,  laquelle fait face la porte de l'vch.
Comme on clbrait une crmonie religieuse dans l'aprs-midi, un chemin
tait mnag entre les deux portes, et, sur le mur extrieur du palais,
pendaient quelques-unes des tapisseries qui font partie du trsor.
Malgr l'accablante lumire, je m'arrtai  les regarder, tout saisi par
le contraste entre leurs nuances doucement passes et l'clat du mur
d'une blancheur intense. Et puis, une d'elles, qui reprsente le furieux
combat d'un prince maure et d'un chevalier au pied de la colline de
l'Alhambra, est d'une beaut de composition vritablement surprenante.
Que de souvenirs elle voquait pour moi, que de lgendes de ce moment
unique de l'histoire o Boabdil abandonnait Grenade, o Colomb
dcouvrait le Nouveau Monde, o Isabelle et Ferdinand prparaient la
grandeur future du terrible Charles-Quint! Vingt images surgissaient
devant les yeux de ma rverie, hroques et attendrissantes, tragiques
et romanesques comme cette histoire elle-mme, lorsque je sentis une
main s'abattre sur mon paule, et une voix bien connue m'appela par mon
nom avec un joyeux accent de surprise. Je me retournai. J'tais en face
d'un de mes camarades de collge, devenu un de mes camarades de vie
parisienne, Henri de V***.

De telles rencontres sont frquentes en voyage. Elles sont presque
toujours insupportables, d'abord par le drangement ncessaire qu'elles
apportent  nos projets, puis  cause de la familiarit qu'elles crent
entre deux touristes ainsi exils ensemble dans une ville perdue; enfin,
parce qu'elles brisent cet enchantement de la solitude, bienfait unique
des lointains vagabondages. Oui, quand les absences en terre trangre
n'auraient d'autre mrite que de nous arracher  l'odieuse misre de
toute relation sociale un peu prolonge, il faudrait bnir les agences
de chemins de fer et de paquebots. Que penser alors du Parisien  qui
l'on se heurte sur le trottoir d'une cit presque dserte, et qui
commence: As-tu des nouvelles de Mme ***? et il continue, racontant
les pertes au jeu de celui-l, les intrigues de celui-ci, analysant le
livre nouveau, la pice d'hier.--O Paris! stupide sjour!... dirais-je
volontiers en parodiant la clbre valse...--H bien! on sait cela, et
que dans une heure on enverra au diable l'importun qui n'en peut mais,
et cependant le premier mouvement est un geste de joie sincre, car le
fcheux est tout d'abord le vivant rappel de la patrie;--et la patrie
ressemble  la matresse que l'on aime en la critiquant, contre laquelle
on est toujours  se colrer; puis sa seule pense, quand on est loin,
vous tire des larmes.--D'ailleurs, parmi tous les personnages avec qui
les hasards de la route pouvaient me mettre en rapport, Henri de V*** se
trouvait tre un de ceux que je me sentais le plus capable de tolrer,
sans trop de mchante humeur. A mon got, il possde un charme
incomparable. Il ne parle jamais que de lui-mme, et par consquent il
ne me parle jamais de moi. Ces gens-l peuvent fatiguer, ils ne
blessent point. L'gosme naf et l'enfantine fatuit d'Henri eurent
longtemps pour excuse ce qui fait tout pardonner chez les jeunes gens
comme chez les femmes: une physionomie si sduisante qu'il attirait la
sympathie rien qu' paratre. Il garda, dix annes durant, avec ses yeux
d'un bleu tendre et ses cheveux blonds, un faux air d'avoir vingt-deux
ans. Il en a trente-cinq aujourd'hui, et reste joli garon, quoiqu'il
commence  perdre ces blonds cheveux sur le devant de la tte, ce qui le
dsolerait, s'il ne s'tait d'avance dcern un brevet d'admiration qui
rsistera mme  la vieillesse. Il vit en parfait oisif, depuis qu'il a
cru devoir au pass politique de son pre, ministre sous l'Empire,
d'abandonner sa place de troisime secrtaire au quai d'Orsay.
Dsoeuvr, joli homme, riche et clibataire, c'est quinte et quatorze
au jeu de la galanterie. Aussi les femmes font-elles la seule occupation
d'Henri. Dans la grande comdie de l'existence, il appartient  la
troupe des jeunes-premiers. L'acteur Delaunay fut sur les planches le
symbole de cette race particulire qui ne donne jamais sa dmission.
Henri tait jeune-premier  vingt ans, il l'est  trente-cinq, il le
sera jusqu' soixante-dix, quitte  teindre sa moustache, aujourd'hui
couleur d'or, et  faire baleiner sa redingote ou lacer par derrire son
gilet de soire. Mais c'est un jeune-premier d'une espce particulire,
de ceux pour lesquels il faudrait crer l'expression de Jocrisses de la
dfiance, en pendant aux Jocrisses de l'amour de la clbre comdie.
Henri de V*** est le jeune homme qui ne veut pas tre tromp par les
femmes, et il a pris le parti de ne jamais croire un mot de ce qu'elles
lui disent, ce qui l'a conduit,--ironie singulire,-- tre tout aussi
dup que les nafs qui croient tout. Henri a-t-il rencontr trois fois
un jeune homme chez une femme de laquelle il s'occupe lui-mme? Cela
suffit. Ce jeune homme est l'amant de cette femme. Sa matresse lui
raconte-t-elle qu'elle est alle dans la journe faire telle ou telle
course? Il est convaincu qu'elle est reste chez elle et qu'elle le lui
cache. Lui dit-elle qu'elle n'a pas quitt le coin de son feu? Le voil
persuad qu'elle a couru tout le jour. Rien de plaisant comme les
dceptions qu'un trait de vracit dment constate lui inflige.
Pourtant il est amoureux, tout comme un autre, avec sincrit, mais il
est la dupe de l'orgueilleux dsir de n'tre pas dupe. A Paris, je
l'vite, quoique sa manie m'intresse comme un cas; mais il me fait
trop volontiers des confidences, et j'ai appris, par exprience, que les
indiscrets de cette espce vous rendent presque toujours responsables de
leurs indiscrtions... Sous ce porche de la vieille cathdrale, il ne
fallait pas songer  le fuir. D'ailleurs, il avait dj pass son bras
sous le mien; il m'entranait dans l'intrieur du vaste difice,
dlicieusement frais par cette brlante aprs-midi. Les quinze cents
colonnes de marbre de l'ancienne mosque, frles et supportant des
arceaux coloris en blanc et en rouge, profilaient leur fort devant
nous. Henri, qui connaissait l'endroit, pour tre  Cordoue depuis
plusieurs jours, avait repouss les guides officieux; il allait, me
montrant chaque dtail et s'interrompant sans cesse pour me parler de
ses affaires. Aprs dix minutes, je savais que la mosque avait t
fonde au VIIIe sicle par Abd-el-Rahman, et que lui, Henri,
voyageait en Espagne pour oublier une matresse infidle; que plusieurs
des innombrables colonnes provenaient d'un temple de Janus, et que Laure
T*** (il me la nomma, bien entendu) avait des yeux bleus, des cheveux
cendrs et les mes combines de Dalila, de Messaline et de quelques
autres monstres; que Charles-Quint s'tait mis en fureur contre la
chapelle gothique barbarement leve par le Chapitre au milieu du beau
temple arabe, et que Laure s'obstinait  lui crire lettres sur lettres
pour le rappeler.

--Vois les jeux de la lumire dans ce coin d'glise, et comme ce
porphyre est chaud pour le regard,--disait-il; et sans
transition:--saurais-tu m'expliquer comment une femme peut  ce point
tenir  un homme sans l'aimer?...

--Mais si, par hasard, elle t'aimait?... rpondis-je.

--Pas pour un reale, fit-il en haussant les paules. Ce serait infini
 te raconter. Si tu savais comme elle m'a menti, menti!... Enfin, j'ai
rompu ma chane. Ah! les premiers temps, ce fut trs dur...

Il s'engagea dans la description de ses douleurs. Cette fois, il avait
oubli la cathdrale, les piliers de jaspe et de brche verte ou
violette, les nefs plafonnes, les chapiteaux d'un style corinthien et
arabe tout  la fois. Nous nous promenions dans ces alles de
colonnettes graciles, comme dans une sorte de jardin aux vgtations de
marbre. Un sacristain montrait les chapelles  deux Anglais, et
j'coutais Henri coudre au rcit de son malheur pass celui de sa plus
rcente aventure. Je lui avais seulement pos cette question:

--Et tu n'as pas trouv en Espagne de quoi te consoler?

--Si j'avais voulu!... fit-il sur un ton plus grave. Es-tu all 
Cadix? me demanda-t-il.

--Pas encore.

--Ah! la coquette, la dlicieuse ville!... s'cria-t-il, parlant
presque  voix haute. Imagine-toi une vaste baie, et, sur une pointe de
presqu'le qui achve de la fermer, un nid de maisons blanches,--blanches
 n'en pas supporter le rayonnement. Pas une ligne de verdure, mais la
mer bleue ici, la mer bleue l-bas, une languette de terre pour
rattacher la ville au continent, de quoi supporter deux rails de chemin
de fer, et le ciel au-dessus d'un bleu plus clair. Quand je la vis
ainsi, cette ville, et cette blancheur ferique entre deux gouffres
d'azur, par un frais matin de printemps, les larmes me vinrent aux yeux
d'admiration. Tu sais, ces larmes divines que l'on verse devant une
beaut si ravissante que l'on ose  peine y croire... Je devais partir
pour Tanger le jour mme; je suis rest  Cadix trois semaines entires
et je n'ai pas vu le Maroc.

--Voil qui prouve que les Gaditanes sont aussi jolies que leur ville,
lui dis-je.

--Elles le sont en effet, rpliqua-t-il, et si minces, si lgantes
dans ces rues troites que surplombent des balcons vitrs qu'on appelle
du nom exquis de miradores... Mais ce ne sont pas les Gaditanes qui
m'ont retenu, c'est une jeune fille de Grenade qui habite Cadix depuis
deux ans  peine. Elle s'appelle Rosario. Quelle habitude charmante que
celle de donner aux femmes le nom de Marie en y joignant le surnom de la
Notre Dame qu'elles ont pour patronne?--Comment je l'ai connue? Tout
simplement. J'avais une lettre d'introduction pour un ngociant
amricain tabli  Cadix. Je l'avais porte aussitt arriv. Nous
passmes toute l'aprs-midi  courir du couvent, o se voient les
merveilleux derniers tableaux de Murillo, jusqu'au quai du port avec sa
population trange de marins. Et le soir, aprs le dner, mon hte et sa
femme m'entranrent sur la place de Mina et vers l'Alameda, tu sais, la
classique promenade que chaque cit espagnole se doit de possder. Celle
de Cadix, comme tu l'aimerais, et ses palmiers, et les fleurs de son
jardin en terrasse, au pied duquel palpite la mer, et sur cette mer, au
loin, les feux tournants d'un phare, les feux immobiles des bateaux et
le ciel toujours bleu, mme la nuit, o brillent de larges toiles!
C'est l, sur cette promenade et sur la place, plante de massifs aussi,
qui l'avoisine, que toutes les femmes de la ville vont et viennent de
huit heures  minuit. Et c'est l, ds ce premier soir, que je fus
prsent  la seorita Rosario et  la seora sa mre...

Il se tut, comme envahi par ce souvenir,-- moins que ce ne ft pour
mieux admirer les mosaques du sanctuaire musulman du Mihrab. Il
commena de me questionner sur celles des basiliques de Ravenne que j'ai
visites, voici deux ans. Mais il revint bien vite  son sujet favori,
c'est--dire  lui-mme, et il continua:

--Si tu vas  Cadix, je te donnerai une lettre pour mon ami, et tu
verras si Rosario est divinement belle: une toute petite et frle
personne avec un teint ple, de la chaude pleur des femmes de ce
pays-ci, clair par des dents si blanches et des yeux si noirs. Ah! le
doux velours de ces yeux, si doux que les regarder c'est caresser son
coeur  quelque chose d'infiniment tendre! Elle a un pied grand comme
ceci, et il montra sa main qu'il a lui-mme nerveuse et fine, sur sa
tte une mantille, quoique ce ne soit plus gure la mode; et, dans ses
cheveux noirs, cette nuit-l, elle avait piqu un oeillet rose. La
mre, elle, blanche de poudre de riz, en mantille aussi et en mitaines,
l'air un peu, pourquoi te le cacher? de ces respectables personnes comme
Goya en reprsente... Tu te rappelles la terrible eau-forte des
_Caprices_, qui montre une jeune fille, l'ventail aux doigts, en
souliers de satin, avec une robe noire qui fait mieux ressortir la
pleur de son teint? La vieille la pousse par derrire, et le peintre a
crit au-dessous: Dieu lui pardonne, c'tait sa mre!...

--Je ne connais de Goya que les _Horreurs de la guerre_, et je ne les
aime gure, lui rpondis-je, c'est dessin  la diable, fatigant de
frocit, inintelligible, sauf une dizaine de planches qui sont de
premire beaut.

--Possible, fit-il, mais les _Caprices_!... Les _Caprices_!... Un art
exquis: toute la grce espagnole dans des corps souples, des pieds
menus, des jambes fines, des visages aux grands yeux tonns;--tout le
pittoresque espagnol dans ces vieilles marchandes de chair humaine et
ces garons en train de fumer au pied d'un arbre;--toute la superstition
espagnole dans ces prodigieux sabbats auxquels se rendent des morts qui
soulvent les pierres de leurs tombes;--les _Caprices!_ pense donc, un
fantastique du Midi, un cauchemar du pays du soleil. Edgar Poe ici, dans
cette lumire!... H bien! Rosario semblait chappe d'une des planches
de ce recueil, de la plus gracieuse, et il en est de si gracieuses 
ct des terribles! Elle ne savait pas un mot de franais, mais elle
parlait anglais assez bien, avec un rauque et un peu sauvage accent qui
me plut aussitt, et nous nous mmes  causer dans cette langue. As-tu
jamais frquent des jeunes filles leves de ce ct-ci des Pyrnes?
Non!... Alors tu ne peux comprendre ce qui fait la sduction de Rosario,
cette familiarit sans une nuance de coquetterie, ce naturel dans les
moindres mots, dans les moindres penses... Elle a vingt ans, elle n'a
jamais vu que Grenade, qu'elle a quitte  la suite d'une grosse
dception, et Cadix, o elle vit maintenant. Elle a t fiance et son
novio l'a trahie. C'est une histoire si commune ici que la plupart des
jeunes filles la prennent gaiement et se fiancent trois fois, cinq fois,
six fois, sans plus se soucier de ceux qui ont eu leurs premiers
serments que nous de notre premier cigare, mais non pas Rosario, qui en
avait fait une maladie et qui professait maintenant une crainte trange
de tout sentiment passionn. Avec cela, elle respirait la passion par
tous les traits de son mobile et ple visage, par ses lvres que
colorait son sang vierge et jeune, par le mince duvet qui ombrait les
coins de cette bouche frache, par ses yeux surtout et par ce je ne sais
quoi dans les moindres gestes qui rvle une crature organise pour
l'amour. Je devinai une partie de ce que je te dis l, tout en causant
avec elle ds le premier soir; j'appris le reste par celui qui m'avait
prsent  elle. Comprends-tu quel attendrissement me saisit  retrouver
ainsi, incarne dans cette enfant au sourire si fier, juste la nuance de
chagrin que je promenais moi-mme loin de Paris? J'avais t du, elle
avait t due. On lui avait jur qu'on l'aimait, sans l'aimer, comme
cela m'tait arriv  moi-mme. Quelle absurde chose que la destine! Au
lieu de Laure, de cette infme coquette,--tu les connais, ces blondes
flines comme elle, qui vous mentent avec des profils de madone,--que
n'avais-je rencontr cette fille simple et vraie comme son ciel et comme
son pays? De celle-l du moins je sentais que je n'aurais jamais
dout.

--Malgr la mre?... lui demandai-je.

--Mais la mre tait une sainte!...

--J'y suis, repris-je, une dception en mantille et une dception en
veston; deux dceptions qui s'additionnent. Total, un nouvel amour...

--Je ne sais pas, rpliqua-t-il, si mon ami lui raconta mes
tristesses... C'est vrai, je les lui avais confies,  lui... Que
veux-tu? fit-il en voyant mon sourire, puisque jamais il ne
rencontrera Mme T***? Ce qu'il y a de certain, c'est que Rosario me
plut infiniment, et aussi que je fus trs assur, ds le premier soir,
de ne jamais l'aimer... Je me laissai donc aller  l'attrait que je
ressentis pour elle avec cette gaie confiance d'imagination qui permet
de jouir du charme d'une femme comme d'un paysage, comme d'un tableau,
comme d'une fleur sur sa tige. Et je m'attardai  Cadix avec dlices. Je
voyais Rosario tous les jours deux ou trois fois, en visite
l'aprs-midi, ou chez sa mre, ou chez l'ami qui m'avait prsent 
elle, avant le dner  la promenade et aprs le dner  la promenade
encore. Que d'heures nous avons passes  causer ensemble ainsi, dans
la paix et les parfums de ces nuits transparentes, tandis que la mer
battait contre le mur qui soutient l'Alameda, que la brise remuait les
grandes feuilles des palmiers et qu'un guitariste chantait quelque
_petenera_,--une de ces chansons d'Andalousie o vient et revient ce
vers: _Nio de mi corazon_, garon de mon coeur, et cela se prolonge
sur une mlope triste et douce qui rappelle la monotonie sublime du
dsert. Ah! que certaines de ces chansons me touchent!... Quatre vers,
pas plus: Pour toi j'ai abandonn mes enfants,--et ma mre est morte
folle,--et aujourd'hui tu m'abandonnes,--garon de mon coeur,--tu n'as
pas le pardon de Dieu... Tu vois, rien que de te les dire, ces vers,
j'ai des larmes dans les yeux... J'ai pass aussi des heures chez ces
dames  couter Rosario chanter des chansons semblables, et des
_malagueas_, et des _tangos_. Elle a une voix juste et frle, avec ce
rien de nasillement si espagnol, et une passion franche et simple. As-tu
entendu Laure chanter dans le monde? Tu te rappelles ce port de tte
d'une cabotine, ces yeux levs au ciel, cette manire de se poser o se
devine tout son mensonge...

En parlant, il imitait son ancienne matresse  ravir, et ses
minauderies, et ses attitudes. Il n'y a que lui pour se contredire dans
cinq minutes avec cette inconscience. Il se montrait sous le triste jour
d'un amant piqu qui se venge bassement, en avilissant la femme qu'il a
aime, de son impuissance  s'en faire aimer, et aussitt, des
sensations fines lui revenant  la mmoire, il continua:

--La vrit, mon ami, la sainte, la cleste vrit!... Je la saisissais
tout entire dans le chant de Rosario. Il m'est arriv ainsi, 
plusieurs reprises, d'aller avec elle et la femme de mon
hte,--j'appelais de ce nom le ngociant amricain qui me traitait comme
un frre,--en bateau  voiles sur la vaste baie. Les hauts vaisseaux y
sont  l'ancre trs loin de terre. Le vent emplissait la toile des
voiles. Le bateau penchait. Nous filions vite sur l'eau frmissante.
Nous pouvions voir toute cette suite de petites villes blanches qui font
comme une broderie  cette cte depuis la pointe de Cadix jusqu' celle
de Puerto de Santa Maria. Rosario jouissait comme moi de la splendeur de
l'horizon, de la nuance changeante de l'eau bleue, de la flicit de la
lumire parse autour de nous, mais elle en jouissait en se taisant. Et
je comparais mentalement ses silences  la surcharge d'expression dont
j'avais tant souffert chez Laure, qui n'a jamais eu pour un centime
d'motion sans en raconter pour cent mille francs. Rosario tait pieuse.
Comme nous nous trouvions au mois de Marie et que je connaissais
l'glise o elle allait faire ses dvotions, bien souvent je me suis
cach dans l'angle d'un pilier pour la voir qui priait, agenouille sur
la dalle, parmi d'autres femmes. Elles tenaient toutes leur ventail 
la main. Sur l'autel, une madone se dressait, revtue d'un manteau
brod, avec un chapeau garni de fleurs, et les blancs visages aux tons
ambrs revtaient un trange clat dans la demi-obscurit,  la lueur
des cierges et parmi les noires mantilles. Rosario priait avec une si
pure, une si sincre ardeur. Elle ne se doutait pas qu'on la regardt.
Elle ne se faisait pas des bijoux avec ses beaux sentiments comme Laure,
qui ne pouvait pas entendre une messe sans qu'elle me servt,  moi et 
combien d'autres, le rcit de ses extases mystiques et le dtail de ses
remords. Mais voil, Rosario tait sauvage, elle raffolait des courses
de taureaux. Nous en vmes trois ensemble. Croirais-tu que je lui
pardonnais la frocit de ses applaudissements, quand le clbre
Lagartijo, ce gladiateur au masque jaune comme de la cire, tuait la
bte en la recevant, sans bouger, l'pe tendue... Tiens, une autre
question... Peux-tu m'expliquer par quelle anomalie on peut tant se
plaire  la grce d'une femme et ne pas l'aimer? Car je ne l'aimais pas,
et, tout en gotant la douceur de sa prsence, je ne songeais jamais
qu' l'autre.

--Et Rosario, elle, que pensait-elle de toi?...

--Elle?... fit-il en rougissant, car il est demeur enfantin malgr
ses folies, et il avait honte de sa fatuit, je m'aperus, voici demain
huit jours, qu'elle m'aimait... Non, ne te moque pas... Nous tions
alls en bande assister au passage d'une procession, et nous nous sommes
trouvs tous les deux, seuls, elle et moi,  une des fentres de
l'appartement o l'on nous donnait asile  tous. Le bout de la rue tait
tendu d'une toile grise qui frmissait au vent. Sur les balcons des
maisons taient dployes des toffes de couleur, dont le rouge et le
rose contrastaient de la manire la plus dlicieuse avec la claire
blancheur des faades. Et, par terre, sur un tapis dploy pour le
passage de la statue de la madone, tranaient des jonches de fleurs. La
madone parut elle-mme, pare des bijoux des dames dvotes de la ville,
avec des diamants et des perles de quoi garnir une devanture de
bijoutier. Elle avanait, juche sur un pavois que soutenaient six
personnes, et suivie de plusieurs ngres, vtus d'toffes de soie 
franges d'or, qui portaient, eux, un lutrin charg de musique... Je
voyais tout cela, mais je me trouvais dans une de mes mauvaises heures.
C'tait l'anniversaire du jour o j'ai appris, l'an dernier, pour la
premire fois, que Laure me trompait.--Ah! mon ami, si tu savais dans
quelles conditions et avec qui! Mon Dieu! Si les femmes nous
choisissaient seulement des rivaux dont il ne ft pas dshonorant d'tre
jaloux!...--Enfin, j'tais triste comme la mort, tandis que la madone
passait, que les chants montaient, que l'encens fumait... Et voici qu'en
me retournant je rencontrai les yeux de Rosario, de la prsence de
laquelle je me souvenais  peine, fixs sur moi avec une expression qui
me fit peur. Une anxit passionne s'chappait de ses prunelles. Elle
tait plus ple encore que d'habitude, et elle me dit en espagnol: Vous
tes triste... Vous l'aimez donc toujours?... On lui avait tout
racont, ou bien elle avait tout devin. Je rpondis  sa question par
une plaisanterie et j'arguai d'un mal de tte caus par le soleil. Me
crut-elle, ou non?... Moi, j'tais tout boulevers par la soudaine
rvlation du sentiment que je venais de constater chez ma petite amie
de ces trois semaines. Elle m'aimait ou allait m'aimer!... Je rentrai 
l'htel, au sortir de cette trange et si courte scne, en m'adressant
d'affreux reproches sur l'abominable instinct de coquetterie masculine
qui m'avait fait, videmment, courtiser cette enfant presque  mon insu.
Tu vois, je dis presque... Elle m'aimait ou elle allait m'aimer, moi qui
ne l'aimerais jamais, jamais, puisque je portais dans mon coeur la
vivante image d'une autre. Lui infliger les tourments dont je venais de
tant souffrir, dont elle tait elle-mme  peine gurie? Jouer avec elle
 ce triste jeu du sentiment qui consiste  traiter une me comme les
petits garons traitent un insecte qu'ils ont attrap? Non, Rosario
valait mieux que cela; et moi, j'avais besoin de m'estimer davantage,
peut-tre pour avoir le droit de mpriser Laure. Toujours est-il qu'
quatre heures de l'aprs-midi de ce mme jour, mes malles boucles, je
prenais le train pour Sville, sans avoir dit adieu mme  mon ami, le
ngociant amricain... Rosario allait m'aimer... Je l'ai fuie par
respect pour son sentiment. Ne te moque pas de moi, rpta-t-il en me
portant la main sur l'paule avec un geste clin.

       *       *       *       *       *

Et je ne me moquai pas de lui, parce que vritablement il tait de bonne
foi et que son scrupule m'avait touch, malgr la ridicule tache de
vanit qui le dparait. Aprs coup, je lui en ai voulu de m'avoir
empch de bien voir la cathdrale de Cordoue, o je ne reviendrai sans
doute pas. Je lui en veux aussi d'avoir t cause que j'ai manqu
Tolde. A cause de lui, j'ai pouss jusqu' Cadix. Je me suis prsent
chez son ami l'Amricain. La seorita Rosario tait absente pour
quelques jours. Ma curiosit de la voir tait si grande que j'ai voulu
attendre son retour. Puis elle n'est point revenue. Le plan de mon
voyage a t bouscul, je n'ai eu que dix jours  donner  Tanger, et je
n'ai jamais pu savoir si Rosario avait aim ou non Henry de V***, par
suite si la fugue soudaine et le scrupule de ce dernier avaient t une
dlicatesse ou une niaiserie.--Les deux, il est vrai, vont si souvent
ensemble!

_Paris, dcembre 1886._




V

Claire

_A MARCEL FOUQUIER_


CLAIRE


Les romanciers modernes se sont dcouvert un riche, un
inpuisable domaine d'observation, lorsqu'ils se sont aviss qu'il
existe une sensibilit particulire  chaque mtier. Ils ont ainsi
reconnu que l'homme de lettres, par exemple, aime ou dsire, qu'il hait
ou regrette autrement que le commerant, qui se distingue lui-mme du
diplomate, du savant et du soldat, par la nuance de ses passions. Cette
diversit psychique des espces sociales est loin cependant de
constituer une loi absolue. D'indiscutables dmentis lui ont t donns
par des personnages fameux  titres ingaux. Il suffira de citer
Stendhal, Feydeau, M. Renan et le divin Pierre Loti,--lesquels ont
prouv qu'un dragon, un boursier, un professeur et un marin peuvent
traverser la caserne et la coulisse, le Collge de France et l'entrepont
d'un vaisseau avec une originalit de sensations inentame. Mais ce sont
l des noms clbres et des individus d'exception. Pour ma part, j'ai
connu, depuis que je fais avec conscience mon travail de botaniste
moral, une suffisante quantit de personnages moyens sur lesquels leur
mtier ne semblait pas avoir exerc la plus lgre influence. C'taient
des mes  ct, sur qui le rel ne mordait pas plus que le fer ne mord
sur le diamant. Un des cas les plus singuliers qu'il m'ait t donn de
rencontrer est assurment celui d'mile M***, un de mes camarades
d'enfance, entr  l'cole polytechnique, il n'a jamais su lui-mme
pourquoi, devenu officier d'artillerie, sans en savoir la raison
davantage, d'ailleurs mathmaticien mdiocre et officier pire. Si ces
lignes tombent sous ses yeux dans la petite ville de province o il
promne  l'heure prsente son haut kpi et ses distractions, qu'il me
pardonne cette innocente pigramme. Elle me vient de deux engags
volontaires que je lui recommandai jadis. Et je lui dirai comme Marion:

    _Mais je vous aime ainsi..._

Ce capitaine au beau sourire sous une moustache dore, aux yeux d'un
bleu si doux entre leurs paupires un peu plisses, au teint demeur
ple et blond malgr les hles, aux mains soignes comme celles d'une
duchesse, cet artilleur qui ne jure pas, qui ne va pas au caf, qui
parle  mi-voix, qui marche la tte penche et qui a gard les gestes un
peu manirs de son adolescence, traverse la vie comme les hypnotiss
traversent une chambre,--sans rien voir que sa pense; et, contraste
exquis pour un observateur ironique, cet homme rompu  toutes les
prcisions du calcul et du commandement, peroit cette pense sous la
forme de la rverie vague et flottante, que le vulgaire appelle
potique,--sans se douter que si les potes voyaient et sentaient ainsi,
jamais ils ne pourraient crire un vers.--Pour tout dire, mile M*** est
n romanesque, comme il est n blond, et il l'est rest, avec tous les
ridicules,  mon got dlicieux, que ce mot comporte... C'est  lui
qu'une femme, marie depuis six ans, a pu raconter qu'elle n'avait
jamais appartenu  son mari, et il m'a fait cette confidence, le
capitaine, les larmes aux yeux que cet tre idal lui et conserv
intact le trsor de sa virginit! Il appartient, faut-il le dire?  la
secte des rdemptoristes, de ceux qui croient au rachat des filles par
l'amour. Pareil  ses confrres en rhabilitation, ce rachat consiste
d'ordinaire, pour lui,  entretenir seul une crature qui vivait
auparavant sur un syndicat. Il a fait pire, ou mieux, comme vous
voudrez. Il se persuada, tout jeune encore, que, la vraie manire
d'inspirer l'amour tant le dvouement, et le plus grand des dvouements
le salut complet d'une existence, on devait tre aim jusqu' la passion
par une fille retire d'une maison publique. A Metz, o il se trouvait 
l'cole, il appliqua son systme, et il m'crivit  ce sujet une lettre
trempe de larmes, que je garde comme un prodigieux monument d'ides
fausses. C'est lui d'ailleurs qui,  dix-sept ans, avait adress  une
femme du quartier Latin,--connue sous le nom de Lucie Poupe,  cause de
ses petits airs joliment affects,--une ptre commenant par cette
phrase: J'aime mieux mes soeurs depuis que je t'aime, parce qu'elles
sont des femmes comme toi!...--Et le malheureux tait sincre. C'est
une des plus plaisantes mystifications de ce plaisant monde que le
comique souverain de la vie sentimentale, aussitt que le sentiment
porte  faux, si absolue que soit sa bonne foi. J'ai fini par ne plus
rire d'mile, en constatant qu'il est heureux. Les femmes se divisent
pour lui en deux groupes trs nets: celle qu'il aime  l'heure actuelle
et qui est un ange, celles qu'il a aimes et qui sont des dmons; il est
donc ravi, exalt, enivr de possder l'ange, et tout fier d'avoir
quitt ces dmons. Avec cela,--et tchez de rsoudre l'nigme insoluble
de ce caractre,--ce lunatique a des finesses et ment,--comme un de ses
anges. Ce sentimental est un affreux mauvais sujet. Je lui ai connu, 
une poque, quatre matresses  la fois, dont chacune le croyait
perdument amoureux d'elle seule. Amoureux, il l'tait, mais de toutes
les quatre. Il pleurait auprs de moi sur sa propre perfidie et leur
tendresse, sans souponner que chacune avait de son ct deux ou trois
amants, outre lui-mme. Je lui jurais qu'on peut rarement tromper les
femmes, parce qu'elles ont presque toujours pris l'avance. Il ne me
croyait pas, et le piquant de l'histoire fut qu'une fois clair sur le
compte de ses quatre victimes, il les traita nergiquement de gueuses,
avec l'indignation la plus entire. mile est de ceux qui endossent,
avec reconnaissance et remords, les paternits les plus outrageusement
invraisemblables. On a pu le voir, dans une ville du Nord o il tait
lieutenant,  la recherche de trois nourrices  la fois, pour trois
poupons  natre et qu'il avouait tre de lui. Il y a une autre ville,
sur la ligne de Cherbourg  Paris, o il s'arrte pieusement quand il va
en cong, pour porter des fleurs au tombeau d'une enfant morte  deux
ans, qu'il a pleure de tout son coeur, et qui aurait d s'appeler 
plus juste titre que l'hrone de la pice de ce nom: la fille du
rgiment!... Mais quoi? Ces gens-l sont les seuls qui aient pleinement
joui de la femme, les seuls aussi qui l'aient vue dans sa vrit. Quand
une femme vous ment, c'est presque toujours pour accommoder les faits
aux besoins de son motion momentane. Cette motion, elle, est vraie et
vivante, et c'est elle seule qui importe. Il est ais de raisonner de
cette faon, pratiquer est plus difficile. Il faut tre dou, comme
l'est mile, avoir gard le got des boucles de cheveux ports dans des
mdaillons, des petits billets parfums, des marguerites effeuilles, de
ces riens purils qui servent peut-tre d'preuve aux femmes, car ils
leur permettent de s'assurer si un homme attache vraiment un prix infini
aux moindres choses qui viennent d'elles, et quand cet homme est un
soldat, quand il serre la fleurette et la photographie sous un dolman
galonn,--transposez le tout, mais c'est le mythe d'Hercule aux pieds
d'Omphale, et un Hercule qui roucoule des romances, n'est-ce pas leur
rve,  presque toutes?

       *       *       *       *       *

Avec ses duperies ou ses sagesses, le capitaine mile M*** m'a toujours
t trs cher, d'abord  cause du paradoxe bott, peronn, sangl,
qu'il me reprsente, et aussi parce qu'il a de la vie un got trs
personnel, trs dlicat, trs intense,  un moment du sicle o presque
tous les raffins ne sont plus que des dgots, autant dire des
impuissants. Je lui dois un plaisir peu commun, celui d'avoir entendu,
de sa bouche, le rcit d'aventures dont j'aurais voulu qu'elles fussent
miennes, vous savez, de ces jolies et fines sensations qu'on et aim 
prouver et qu'on aime  voir prouves devant soi. Ah! des confidences
d'un autre et qui soient selon la nuance de votre coeur,  vous, et
qui ne vous dplaisent point par quelque dtail, mais c'est presque
aussi rare que de traverser soi-mme des heures que l'on voudrait
revivre!... Ce plaisir unique, le capitaine mile me l'a donn l'autre
semaine encore. Me trouvant en voyage et m'tant arrt pour bavarder
avec lui vingt-quatre heures, dans son lieu d'exil, nous causmes en
effet beaucoup, et il me parla longuement du dernier drame de M. Renan:
_l'Abbesse de Jouarre_. Il en avait relu la prface dans la journe, et
nous discutions sur la thorie soutenue par le clbre philosophe:
l'approche de la mort serait-elle le plus puissant des aphrodisiaques?
Je soutenais, moi, que cette approche a tout bonnement pour effet, neuf
cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, une panique paralysante. Le
capitaine, lui, tait de l'avis de l'crivain, et il me raconta, comme
preuve  l'appui, une des impressions de sa premire campagne. Nous
allions et venions, aprs le dner, trs tard, sur une place dserte de
province que dominait l'ombre d'une grande et vieille glise.
J'entendais les perons de mon ami sonner, son sabre cliqueter: il avait
un air de se promener dans un des jolis tableaux du peintre Detaille. A
la clart de la lune je le regardais, me souvenant qu'il a reu trois
balles dans le corps, sous Paris, et je l'coutais sentimentaliser, avec
dlice,--un dlice que comprendront ceux qui gotent l'adorable phrase
du prince de Ligne sur la ville turque prise d'assaut,--o l'on sentait
le mort, le brl et l'essence de roses...

...Renan a raison, me disait-il, au moins pour les hommes de ma race,
car vous autres, les Adolphes,--c'est sa grande injure pour les
analyseurs, les persifleurs et les jugeurs de femmes,--oui, vous
autres, vous n'avez jamais aim que vous-mme, quand vous arrivez  vous
aimer! Et  l'heure de la mort, votre panique, c'est de l'gosme
encore... Mais nous, les amants, tels nous avons vcu, tels nous
mourons... Veux-tu un petit fait bien probant, comme dit ton cuistre de
matre, Henri Beyle?... Le voici, ajouta-t-il en se frappant la
poitrine, qu'il a large et puissante comme il sied  un dbauch tendre.
Sais-tu quel a t le premier effet de la nouvelle, quand on m'a envoy
de Metz au rgiment, au lendemain de la dclaration de guerre, en aot
1870? Ce fut de me jeter dans une sorte d'ivresse amoureuse que je n'ai
pas retrouve depuis... A partir du jour o je dus faire campagne, les
choses qui touchaient  la femme revtirent pour moi une saveur
inexprimable, un charme si profond que j'en arrivai  comprendre cette
espce d'rotisme sublime du moyen-ge dont furent atteints les
chevaliers, malades d'amour pour des princesses qu'ils n'avaient jamais
vues, pour des mortes mme dont ils ne connaissaient que le nom et ce
que la lgende leur en avait racont... Tu te moques de moi,
ajouta-t-il en me voyant sourire, mais ce phnomne-l, cet amour pour
la femme inconnue, pour l'invisible, pour l'absente, je l'ai ressenti
alors, sous l'influence de l'ide de la mort, et d'une manire si
complte, quoique si brve!... Vers le commencement de ce triste mois
d'aot, ma batterie fut dirige avec quelques autres sur un des corps
d'arme qui opraient dans l'Est. On nous enjoignit de gagner  marches
forces une petite ville d'Alsace, et pour ce, de traverser le massif
des Vosges. Le soir du jour o nous nous tions engags parmi ces jolies
montagnes, de pente si dure avec leurs rondeurs coquettes,--nous devions
coucher dans un village qui nous apparut, du haut de notre dernire
monte, dans une gloire de lumire... Il tait situ au bord d'un lac,
encaiss lui-mme dans une longue valle. Le soleil couchant colorait en
rose une moiti de ce lac, tandis que l'ombre des sapins mettait sur
l'autre moiti comme une barre de tnbres; le petit village, avec ses
quelques maisons  toits rouges groupes autour du clocher, baignait
lui-mme dans une poussire rose, et tout le lacet des ruisseaux
dploys dans les prairies vertes de la valle se teintait du mme
reflet rose qui envahissait tout le vaste ciel,--ce ciel que je pensais
n'avoir plus beaucoup de temps  regarder... J'avais,  cette poque,
l'imagination frappe. Un voyage en Allemagne m'avait donn la certitude
anticipe de nos dsastres. Je croyais, en outre, aux pressentiments,
et,  cause d'un rve o je m'tais vu bless, je me jugeais destin 
mourir dans la campagne... J'avais donc en moi un fond de mlancolie
ml  cet attendrissement singulier dont je te parlais. Quand j'aperus
cet adorable paysage, tout rose et noir, d'eau dormante et de montagnes,
je me pris  songer que je voudrais avoir aim l et y avoir aim
justement la femme de ce paysage; celle dont la beaut, la faon de
sentir, les yeux et la voix s'harmoniseraient avec mon motion de cette
minute devant ce lac, ces forts et ce ciel... Nous descendions au grand
trot, les canons roulaient, mes hommes sacraient et chantaient, et moi
je songeais... Je songeais que j'avais vingt-deux ans, que je n'avais
jamais eu que des bonnes fortunes de brasserie et de garnison. J'allais
passer la nuit dans ce hameau... Si j'y trouvais pourtant cette femme 
laquelle je pensais, et si elle me laissait, pendant ces quelques
heures, l'aimer pour toute ma vie passe et  venir?... C'est pour avoir
eu de ces penses-l plus souvent que de raison, au service et ailleurs,
que je ne serai jamais gnral...

Il sourit  son tour, et comme nous passions devant un bureau de tabac
encore clair, il y entra pour prendre un cigare.

--As-tu vu comme la petite marchande m'a regard? dit-il. Voil deux
mois qu'elle attend que je lui fasse une dclaration..., mais elle a t
 Raymond, un de mes camarades que je n'aime pas... Es-tu comme moi? Je
n'ai jamais pu prendre sa femme ou sa matresse  un homme qui ne
m'tait pas sympathique...

--Si je me marie jamais, lui dis-je, je suis averti qu'il ne faudra
pas te recevoir...

--Je crois que tu auras raison, rpliqua-t-il avec ce srieux qui
donne dans sa bouche des apparences de navet aux phrases les plus
corrompues.

--En attendant, repris-je, continue ton histoire, qui me parat un
chapitre additionnel de Faublas.

--Ah! fit-il, un Faublas bien platonique et dont l'autre, le vrai, se
ft singulirement moqu... Donc, les canons roulant, les hommes sacrant
et chantant, et moi songeant, nous arrivmes au hameau. Nous tions
nombreux. Les logements taient rares et sales. Je me plaignais du mien
avec une acrimonie due sans doute  la petite colre que me causait le
contraste entre la nuance rose du paysage et la face hideuse de la
bourgeoise chez qui l'on m'avait install. Je criai si fort que l'on
finit par m'offrir de me loger ailleurs, si je voulais, mais  une
demi-lieue d'ici, chez la marquise de Noirlys. Imagine-toi l'effet que
devait produire, sur un homme plac dans les dispositions d'esprit que
je t'ai dites, un nom pareil, un de ces noms auxquels on ne croit pas
quand on les rencontre dans les livres,--Claire de Noirlys?--Il est vrai
que la dame avait quitt son chalet le matin mme, fuyant l'invasion
probable, me dit le brave petit bourgeois qui nous distribuait nos
gtes dans le village... Nouvelle dception, et cependant j'acceptai,
moque-toi de moi,  cause de ce nom.

Ce chalet o je devais passer la nuit, tait situ de l'autre ct du
lac, et comme il y avait l tout un carr de marcages, la route
tournait deux ou trois fois sur elle-mme, en sorte que la maison,
apparue  travers les arbres, reculait sans cesse sur le ciel devenu
maintenant d'un or si tendre, presque vert. Mais une bande  peine de
cet or pli tranait  l'horizon, l'eau du lac tait d'un gris cendr,
dans le ciel une toile brillait dj, et la lune s'y dessinait aussi,
une lune froide, mate, sans rayonnement. Les deux cavaliers qui
m'accompagnaient et moi-mme, nous tions guids par un paysan au visage
de bte, qui nous regardait avec un tonnement semblable  celui des
vaches qui paissaient dans la prairie. Et je me demandais, en constatant
comme cet endroit tait sauvage et retir, quelle personne pouvait s'y
plaire,--sans doute une vieille dame de province, ayant hrit cette
villa de quelque parent maniaque, et vivant l, par avarice, quatre ou
cinq mois de l'anne, et le reste  pinal ou  Nancy. On trouve dans
les coins perdus de France des femmes qui habitent des chteaux dignes
de la Belle au bois dormant, avec des noms  faire s'agenouiller Balzac;
et puis c'est une dvote occupe de son linge, de ses confitures, du
denier de Saint-Pierre et de son petit chien. Ce fut donc pour l'acquit
de ma conscience que j'interrogeai notre guide.--Mme de Noirlys
habite ici toute l'anne? lui dis-je.--H! que non, fit-il, elle est
de Paris...--Jeune? ge? repris-je...--Une bonne pice vingt-cinq,
vingt-six ans... dit le sauvage.--Jolie?... demandai-je.--Une
madone! rpliqua l'homme en mettant une main  son chapeau.--Et son
mari?... continuai-je.--Il est mort... dit-il.--Elle a des
enfants?...--H! que non!... rpondit-il.

Durant ce dialogue, nous tions parvenus dans l'alle de bouleaux au
bout de laquelle se dessinait nettement la maison, toute blanche dans le
crpuscule, avec deux terrasses de chaque ct, couvertes et garnies de
fleurs. La ligne d'or du ciel s'tait efface, la lune rayonnait dj
plus vive. Je voyais l'eau du lac frissonner, sombre maintenant,
derrire les fts blancs des arbres. Un oiseau se mit  chanter et
j'avais le coeur gros, les larmes aux yeux, comme si un chagrin rel
m'et atteint. Une femme de ce nom, jolie, veuve, sans enfants, qui
s'tait choisi cette maison pour y vivre, et elle tait absente!... Ce
fut donc avec une tristesse singulire que je montai, guid par le
matre d'htel que la marquise avait laiss pour ranger le chalet aprs
son dpart, sur le balcon garni de plantes grimpantes, et j'entrai dans
le salon o ce domestique me pria d'attendre qu'on et prpar mon dner
et fait ma chambre.

Ce salon, elle s'y tenait la veille encore!... C'tait une pice toute
simple, o flottait, pars, cet indfinissable parfum qui se respire l
o vient de frissonner la robe d'une jeune femme vraiment femme. La
tonalit rouge qui dominait dans les toffes indiquait assez que la dame
du logis tait brune, brune comme son nom, comme le lys de sable sur
champ d'argent qui composait son blason, ainsi que l'attestait une
tapisserie dploye contre l'un des murs. Les meubles taient disposs
de manire  distribuer ce salon en trois parties. Je les vois, en te
parlant, comme si j'tais encore le lieutenant imberbe qui se trouvait
l, croul sur une chaise  bascule, et qui regardait cette pice avec
une curiosit nostalgique. A l'un des coins de la chemine, un fauteuil
derrire lequel se pliait un paravent anglais,  vitres colories, 
tablette droite, une chaise longue, et une table charge de pelotes de
laines et de crochets. Un livre y tait pos, une _Imitation_. C'tait
le coin o lire, o travailler, o prier... Dans un autre coin, une
table, derrire un autre paravent, en cristal, celui-l, et au travers
duquel, la fentre tant ouverte comme  prsent, on voyait l'eau du lac
bleuir au del des feuillages... Puis, dans une encoignure, un divan
garni de ses coussins, sous une plante verte,--c'tait la place o
rver;--et partout des fleurs qui mouraient dans des vases, une
profusion de menus objets, rvlant un art dlicat de nuancer les
moindres choses de la vie. Sur la table  crire, une toffe d'un bleu
pass, broche d'un rouge mort, un porte-plume d'or, sur le manche
effil duquel tait grav le nom de Claire, un coupe-papier d'caille
noire avec un chiffre en roses, une mignonne pendule cisele, des botes
de laque, et, sur la muraille,  ct du bureau, une suite de
photographies encadres de velours noir bord d'un filigrane d'argent.
Une ligne crite au-dessous de chacune, d'une belle criture loyale et
frle, relatait la date d'une mort. C'tait l comme le petit cimetire
intime que la jeune veuve voulait avoir toujours auprs d'elle... Je me
trouvais dans un si trange tat de cristallisation  l'gard de
l'habitante inconnue de cet asile, que je voulus voir dans cette suite
de portraits un signe de la fidlit de ses sentiments, comme un signe
de sa charit dans les laines prpares pour le travail, comme un signe
de sa mlancolie dans la place du divan noy d'ombre, comme un signe de
sa fine intelligence dans la petite bibliothque basse, o je dcouvris,
 ct de livres de dvotion, quelques romans dont je raffole:
_Dominique_, de Fromentin, ce chef-d'oeuvre,--_la Princesse de
Clves_,--de Balzac, _le Lys dans la valle_,--de Henri Reine, _les
Reisebilder_, et les posies de Lamartine et celles de Vigny, et sur les
murs cinq ou six gravures d'aprs les tableaux de primitifs italiens, un
Prugin, entre autres, dont je verrai toujours les beaux anges aux
cuirasses mtalliques, et les yeux souffrants de la vierge, les mentons
levs des deux saintes... Sous ce Prugin une porte s'ouvrait, que je
poussai, une bougie  la main. J'aperus un lit sous des dentelles, je
respirai un arme d'hliotrope  me faire dfaillir le coeur, tant
j'aime ce parfum sans contours et si pntrant. Je n'osai pas avancer...
Il me sembla qu'un fantme tait l, dont les vtements frmissaient,
dont le souffle tremblait, dont j'allais profaner le sanctuaire.--Ah!
que je l'ai senti prsent, ce fantme!...

Il s'arrta un moment, comme perdu dans ce souvenir:--Ceci, lui dis-je
pour le piquer, ressemble  l'pigramme faite par un de nos amis contre
mes premires nouvelles: une nomenclature de tapissier et pas
d'vnements...

--Il n'y a pas d'vnements, reprit-il avec une voix triste, sinon
que je passai la nuit dans un vertige que je ne peux pas te traduire
avec des mots. Je ne mangeai pas, malgr l'tape. Je ne dormis pas. Je
m'installai sur le balcon, d'o je voyais la ferie de la lune enchanter
le petit lac. Des brumes montaient de l'eau, insaisissables comme
l'image qui flottait devant moi, vagues et fuyantes comme l'ivresse dont
je me sentais combl. Si insens que cela puisse te paratre, j'tais
amoureux, comme un enfant, de la femme qui vivait l, et dont je sentais
l'invisible esprit errer autour de moi, pars dans les moindres replis
de cet asile o elle venait cacher, je ne savais pas quoi. Un
inconsolable regret?... Un mystrieux bonheur?... Non, je ne savais
rien d'elle, sinon que j'allais me battre et que, douze heures
auparavant, elle tait l... Je respirais tout son charme comme on
respire tout un jardin de roses en passant le long d'une haie, sans voir
une seule fleur... J'tais sr, entends-tu, j'tais sr que je l'eusse
aime follement si je l'avais connue, et je ne la connatrais jamais,
puisque la guerre m'attendait, le fracas des champs de bataille, et la
mort... Mais ne l'ai-je pas aime, cette nuit-l, comme je n'ai aim
aucune de mes matresses? Et elle n'en savait rien, hlas! et elle n'en
a jamais rien su...

--Mais comme tu n'as pas t tu, lui dis-je, pourquoi n'es-tu pas
revenu, l'anne d'aprs, le lui apprendre?...

--L'anne d'aprs, rpliqua-t-il, je commenais de faire la cour 
Lucie, tu te souviens, celle qui m'a rendu si malheureux?... Et puis, 
quoi bon revoir une femme qui n'aurait peut-tre pas ressembl  mon
rve?...

       *       *       *       *       *

Pour un psychologue pris de documents sur l'tat d'me de l'artillerie
franaise,--comme nous disons dans notre argot moderne,--le capitaine
mile M*** est un dtestable exemplaire de l'espce. Il est copi
pourtant d'aprs nature. Mais qui le croira, sinon peut-tre lui-mme,
et quelque femme qui l'aura connu et qui se dira en souriant: Il se
croyait bien fin?... Puis cette femme se souviendra de l'avoir tromp,
mais si gentiment, et de le lui avoir pardonn, parce qu'aprs tout, il
savait aimer...

_Ble, octobre 1886._




VI

Trois petites Filles.

_A GUSTAVE SCHLUMBERGER._




I

_SIMONE_

RCIT DE NOL


Onze heures. Au dehors, une nuit glace, avec des
passages de vent et des tourbillons de neige. A l'intrieur du petit
htel qu'occupe le comte d'Eyssve, tout auprs du parc Monceau, et par
cette nuit de Nol, c'est le silence des maisons que le deuil a
visites, un deuil terrible entre les deuils. A ce nom d'Eyssve, il
n'est pas un Parisien qui ne se rappelle la fin tragique de la jeune
comtesse, morte, au printemps, d'une chute de cheval. Je ne puis, moi,
penser  elle sans me souvenir de la premire reprsentation de la
_Princesse de Bagdad_, et sans revoir l'adorable jeune femme, sur le
devant de sa baignoire, avec ses cheveux chtains spars en deux
simples bandeaux, son visage allong, sa fine pleur et ses yeux bruns,
que leur lgre myopie faisait cligner un peu, quand elle ne s'aidait
pas, pour mieux regarder, d'un lorgnon d'or dont ses doigts menus
maniaient si joliment le manche cisel. Elle a laiss trois enfants
orphelins: deux fils, dont l'an, Pierre, a onze ans; le cadet, Armand,
dix; et une petite fille, Simone, qui, elle, n'a pas encore huit ans.

       *       *       *       *       *

C'est au second tage du petit htel qu'habitent les enfants. Les deux
garons ont une chambre commune. La petite Simone, la dernire venue, a
sa chambre  elle. Et par cette nuit terrible de Nol, o les enfants
pauvres grelottent de froid dans les rues, l'enfant riche a bien froid
au coeur dans sa chambre tide o le feu achve de mourir. Le tapis
qui court partout, les rideaux roses et verts, o s'abrite le petit lit
clairement peint, le bois de rose du chiffonnier, de la commode et du
mignon secrtaire, les coquets et fragiles objets de toilette pars sur
la table,--tout atteste la minutie du luxe dont la comtesse avait
envelopp son enfant aime. C'tait son orgueil quand ses amies
visitaient cette chambre et s'criaient: Oh! ma chre! nous n'tions
pas gtes ainsi  leur ge... Mais que Simone se sent malheureuse dans
ce tide asile o elle est l, toute seule,  penser! Elle pense que,
depuis la mort de sa mre, quelque chose a chang pour elle, et que
l'atmosphre d'affection o elle vivait s'est soudain glace. Ce n'est
pas de cette mort elle-mme que l'enfant souffre. A son ge, ce mot
terrible, la Mort, ne lui reprsente pas la ralit affreuse: la colline
du Pre-Lachaise, un caveau parmi des centaines d'autres, un cercueil
dans un compartiment de ce caveau, et dans ce cercueil, une forme 
jamais immobile et qui s'en va, se dcomposant heure par heure... Non,
sa mre morte, c'est, pour sa rverie d'innocente et jeune enfant, cette
mre envole au Ciel, dans ce lieu vague et lointain, rempli de dlices
indtermines, peupl d'anges qui volent comme sur la gravure de son
livre de messe,--demeure heureuse o elle espre rejoindre un jour la
disparue, dont elle a conserv une si jeune, une si belle vision. Elle
ne l'a pas vue, les yeux clos, la bouche ouverte, livide, et le front
ensanglant. Le premier soin du comte fut d'envoyer tous ses enfants
chez sa mre  Versailles. On leur a mis des vtements de couleur noire,
et ils ont demand pourquoi. On ne le leur a pas dit tout d'abord. Ils
n'ont compris qu'ils taient frapps d'un malheur qu' la piti devine
dans les yeux qui les regardaient. Mais le vaste parc o on les emmenait
jouer, par ces jours d'avril, tait si vert, avec son peuple de statues
et l'eau dormante de ses bassins! Puis leur pre est venu les rejoindre:
Et maman?... ont-ils demand tous les trois. Le comte les a embrasss
en fondant en larmes. Il avait un visage si triste, si triste!... Ce que
la petite Simone se rappelle surtout, c'est qu'elle a compris ds ce
jour-l cette chose inexplicable, insense, presque monstrueuse pour son
pauvre esprit d'enfant: que son pre ne l'aimait plus comme autrefois...
Et c'est  cause de cela que, par cette nuit de Nol, elle demeure
veille, au lieu de dormir du paisible sommeil qui, dans la chambre 
ct, ferme les yeux insouciants de ses frres.

Son pre ne l'aime plus! Les images vont et viennent dans sa petite
tte, qui, toutes, se rsument dans cette ide. Il ne l'aime plus, elle
qui tait jadis sa prfre... Elle revoit l'alle du parc de Versailles
o elle a subi cette premire impression, sans pntrer, aujourd'hui
plus qu'alors, la cause de ce changement soudain dans les manires de
cet homme, qui ne pouvait, autrefois, rester un quart d'heure avec elle
sans la couvrir de caresses. Elle se promenait avec Pierre et Armand,
conduits, tous les trois, par Mlle Marie, sa gouvernante. Son pre
est apparu tout d'un coup, et elle s'est prcipite vers lui, comme
d'habitude, avec un lan de tout son tre. Rien qu' rencontrer ses
yeux, rien qu' sentir la faon avec laquelle il a reu ses baisers,
elle a devin qu'il n'tait plus le mme pour elle. Un tonnement l'a
saisie d'abord, et une espce de timidit. Qu'avait-elle fait de mal, ce
jour-l, cependant? Pourquoi lui a-t-il dit, avec cette voix qu'elle ne
lui connaissait qu'aux lendemains des jours o elle avait mrit d'tre
gronde: Marche avec Mademoiselle, tandis qu'il allait, prenant par la
main Pierre tour  tour et Armand, mais non pas elle?... Depuis lors, il
ne lui a jamais parl avec une autre voix. Et, dans les mille petits
dtails dont se compose sa vie d'enfant, 'a t ainsi un changement
total, qu'elle ne peut pas s'expliquer parce qu'elle se sait si
profondment, si absolument innocente. Le matin, aussitt leve, elle
avait, du vivant de sa mre, l'habitude d'aller dans les chambres de
cette pauvre mre d'abord, puis de son pre, et de rester l,
longuement,  se faire gter. C'en est fini de ces visites, fini des
petits mots clins, fini des rires que ses moindres mots amenaient sur
ce visage d'homme dont les yeux ne fixent jamais plus les siens. Elle
n'ose pas chercher ses regards depuis qu'elle y a lu cette froideur qui
la glace jusqu'au fond de l'me. Elle n'ose pas s'avancer vers lui et
prendre sa main pour la baiser, depuis qu'il a retir avec brusquerie,
un jour qu'elle s'tait permis cette caresse, cette main toujours
occupe autrefois  lisser ses boucles,  flatter sa joue. Elle a beau
multiplier ses efforts d'enfant consciencieuse pour que Mademoiselle
n'ait pas un reproche  lui faire, jamais un compliment ne vient
rcompenser ce zle, et il lui semble que cette injustice de son pre a
gagn tous ceux qui l'entourent, depuis ses frres, qui la traitent avec
tant de brusquerie, jusqu' Mademoiselle, qui s'impatiente plus vite...
Et  qui se plaindre? Sa bonne grand'mre de Versailles est si infirme,
si sourde, et puis elle ne la voit presque jamais. A son pre lui-mme?
Elle est, devant lui, toute paralyse d'une sorte de terreur qu'elle ne
peut pas vaincre. Elle avait un ami autrefois, M. d'Aydie, son parrain.
Il ne vient plus jamais  la maison. Elle l'a rencontr quelquefois aux
Champs-lyses; mais il s'est content de saluer Mademoiselle sans leur
parler,--quoiqu'elle l'ait vu qui la suivait des yeux longuement.
Pourquoi l'a-t-il abandonne, lui aussi, puisqu'il l'aime, comme
autrefois, elle l'a bien devin  son regard? Elle prouve les dtresses
d'un enfant perdu parmi des trangers, et qui se sent dlaiss, presque
ha. Elle coute le vent passer sur l'htel, gmir longuement,
s'loigner, reprendre, la rafale fouetter les volets ferms, et elle se
demande si tous sont endormis dans la maison?

C'est qu'elle a form un grand projet... Puisque le petit Jsus doit
descendre cette nuit et remplir de bonbons et de jouets les souliers
placs  ct de la chemine, dans la chambre d'tudes, pourquoi ne
s'adresserait-elle pas  lui, afin qu'il soulage la peine dont elle
souffre si durement? Le petit Jsus habite au Ciel, et on a dit  Simone
que sa mre tait au Ciel aussi. Et l'ide lui est venue d'crire  sa
mre. Elle posera la lettre sur son soulier. Le petit Jsus ne peut
manquer de la voir, de la prendre et de la remettre. Elle a donc trouv
le moyen d'crire, en deux ou trois jours, cette lettre  sa mre,
qu'elle a soigneusement enferme dans une enveloppe, sur laquelle sa
main tremblante a trac cette adresse: A maman, au Ciel... Mais elle
n'a jamais os la placer sur le soulier, devant Mademoiselle et devant
ses frres... Maintenant tous reposent. Aucun bruit n'arrive de la porte
 droite, qui est celle de la chambre de Pierre et d'Armand, ni de la
porte  gauche, qui est celle de la chambre de Mademoiselle. Voici que
Simone se glisse hors de son petit lit. Elle a cach la lettre dans le
tiroir d'en bas du chiffonnier. Elle va la prendre  ttons... Comme son
coeur bat vite  l'ide qu'elle pourrait heurter quelque meuble! Ses
pas se font menus pour ne point s'embarrasser dans la longue chemise...
Elle ouvre la porte au pied de son lit, celle qui donne sur le corridor.
Justement,  cette minute, le vent souffle plus fort et couvre le
craquement de cette porte. Elle est dans le couloir. Encore deux portes
et elle entre dans la chambre d'tudes. Il y a une grande table au
milieu, une bibliothque  gauche. Elle tend celle de ses mains qui
est libre. Elle touche le marbre de la chemine, elle se penche: une
bottine, une autre bottine... Ce sont les chaussures de ses frres. Elle
a prfr, elle, mettre son petit soulier du soir, parce qu'il lui a
paru que la lettre tiendrait plus aisment par-dessus. Elle pose la
lettre l, sur le soulier, de manire qu'elle soit bien en vue, et la
pauvre s'en revient toute frmissante, jusqu' la minute o elle se
glisse de nouveau dans son lit, dont elle retrouve la chaleur avec
dlices. Le vent peut gmir maintenant, et la neige battre les volets,
elle a dans le coeur une flamme d'esprance qui le rchauffe. Ce n'est
pas possible que sa mre ne la protge pas!

       *       *       *       *       *

Une heure du matin. La fentre du cabinet de travail du comte d'Eyssve
brille seule dans la nuit sur l'obscure faade. Le comte est assis au
coin de son feu et, lui aussi, il reste  penser au lieu de dormir. Il y
a une anne,--une seule anne,--sa femme et lui se trouvaient runis
dans cette mme pice, achevant de prparer les cadeaux rservs aux
enfants. La triste, la navrante chose, lorsque le souvenir d'une morte
que l'on a tant aime est aussi le souvenir d'une trahison!... Cette
plainte du vent autour de l'htel qui berce le sommeil de Simone enfin
apaise, achve d'emplir l'me de cet homme d'une mlancolie presque
folle... Il revoit sa femme, comme si elle tait l encore, et sa douce
pleur, et ses yeux bruns, et son sourire toujours hsitant sur cette
bouche fire. H quoi! derrire ce visage, ces yeux, ce sourire, elle
cachait un horrible secret d'adultre? Elle avait ce regard si pur que,
le rencontrer, c'tait, pour lui, se sentir meilleur; et elle le
trompait. Elle le trompait depuis des annes, lui, qui et considr
comme une espce de honte de seulement la souponner. Qu'y a-t-il donc
de vrai en ce triste monde, puisque son Alice, elle aussi, s'tait
trouve fausse, comme les autres? Ah! comment se consoler jamais de
cela, que cette bouche, dont il avait tant ador le sourire, lui et
tant menti? tait-elle jolie, quand il l'avait vue pour la premire
fois, toute jeune fille, au bal, et de quelle grce pudique elle tait
revtue! Il l'avait aime ds ce premier soir. Et quand il avait demand
sa main, tait-il, lui, assez profondment mu, et tout honteux des
souvenirs qu'il gardait de son pass de jeune homme! Et il l'avait
pouse... De quelle motion sacre son coeur tait noy tandis qu'ils
marchaient  l'autel! Une foule se pressait dans l'glise. Il n'avait vu
que cette crature, blanche parmi ses voiles blancs, de laquelle manait
une suavit si pntrante qu'il avait de la peine  croire  son
bonheur! Mensonge, tout tait mensonge, et cette puret de son noble
visage, et cette pudeur qu'elle avait toujours garde, mme dans
l'abandon de sa personne!... Le comte revoit l'intimit de la chambre
conjugale, et sur l'oreiller cette tte d'une ingnuit de vierge, parmi
les anneaux pars de ses cheveux. Qu'un autre ait mani, lui aussi, ces
souples cheveux, qu'un autre ait couvert de caresses ce visage idal,
qu'un autre ait mis sa bouche sur cette bouche, c'est une vision
horrible, moins horrible pourtant que cette impression de la hideuse, de
l'abominable tromperie. De quelle boue est-il ptri, le coeur de la
femme, qu'une crature puisse apporter  son mari un front de madone,
quand elle a encore, dans toute sa chair, le frisson des baisers d'un
rendez-vous clandestin? Que seulement elle n'et pas eu ce visage-l, et
il n'aurait pas souffert ce qu'il souffrait. Mais, un tel mensonge avec
ces beaux yeux,--ces yeux clestes qu'il ne pouvait, mme  l'heure
prsente, s'empcher de chrir!

Les jours ont pass depuis le moment o le comte a su la fatale vrit.
Il tait sorti le matin,  cheval, avec sa femme. Il avait assist, fou
de dsespoir, au tragique accident. C'tait lui qui, de ses mains, avait
le premier essay de porter secours  la mourante. Et, le soir mme de
l'enterrement de cette femme idoltre, quand il tait all, en proie 
toutes les agonies de l'amour, se repatre de souvenirs dans sa chambre,
 elle, l, presque aussitt, il s'tait heurt  l'indiscutable, 
l'affreuse preuve. Il avait ouvert un des tiroirs du meuble o elle
renfermait les petits objets auxquels elle tenait le plus. Et il avait
trouv un paquet de lettres qui lui avaient tout appris... Elle avait un
amant!... Et par qui s'tait-elle laiss sduire? Par l'homme pour qui
elle aurait d tre sacre entre toutes, par ce marquis d'Aydie, qui
avait t son compagnon de jeunesse,  lui... Tout, il avait tout appris
d'un coup, et leurs premires luttes, et comment d'Aydie avait essay de
la fuir, et son retour presque aussitt, et les circonstances de la
criminelle faiblesse d'Alice et ses remords, et le pire,--le hideux
secret de la naissance de Simone. Oui, cette enfant que le comte avait
prfre aux autres, cette petite fille qui avait pris cette place 
part dans sa tendresse; elle n'tait pas la sienne. Stupide, stupide
aveuglement! Est-ce qu'il n'aurait pas d reconnatre que cette fragile
et dlicate crature n'tait pas de sa race, ni de celle de ses deux
fils, si robustes, si pareils aux d'Eyssve par leur carrure, tandis que
l'autre?... Justement, c'tait cette dlicatesse qu'il avait tant chrie
dans cet enfant, l'image de sa mre. Pourquoi, lui ayant menti sept
annes durant, Alice n'avait-elle pas menti jusqu'au bout? Pourquoi
avait-elle gard, l, auprs d'elle, ces lettres de son amant?
Fallait-il qu'elle l'aimt, cet homme, et qu'elle comptt sur sa
confiance,  lui! Au premier moment, il s'tait dit: Je vais tuer ce
tratre... Et puis il n'avait rien fait,  cause des enfants. Il
n'avait pas voulu que ses deux fils eussent  penser un jour de leur
mre ce qu'il en pensait lui-mme? Et il avait vcu. Il s'tait content
d'interdire sa porte et de refuser sa main  l'ami flon. Il s'tait dit
en embrassant ses fils: Je leur sacrifie tout, mme ma vengeance... Et
il avait vcu, supplici par l'ide fixe que la petite fille, la fille
de l'autre, rveillait sans cesse. Que de fois il s'est rpt: La
pauvre est cependant innocente... et toujours il s'est trouv incapable
de lui pardonner la trahison de sa mre, cette trahison qui, par cette
lugubre et solitaire veille de Nol, fait sangloter cet homme
outrag,--comme s'il avait appris d'hier la cruelle, l'inoubliable
vrit.

       *       *       *       *       *

La pendule a sonn deux heures. Le comte a essuy ses larmes. Il en
rougit maintenant. Le mot de lchet vient  sa bouche. Il se lve. Son
front est plus sombre encore que d'habitude. Les clairs cruels de la
jalousie brillent dans ses yeux. Il vient d'avoir la vision physique de
la tromperie, et, par une involontaire association d'ides, il songe 
Simone, comme toujours. Non, il ne lui pardonnera jamais,  elle. Il a,
sur sa table, des paquets de jouets qu'il se dispose  porter lui-mme
dans la salle d'tudes, pour les mettre  ct des souliers que les
enfants ont d y laisser. Cela lui fait horreur de toucher les objets
destins  la petite fille. Il lui semble qu'il hait cette enfant d'une
haine profonde. Et pourquoi pas? se dit-il, touffant les remords qui
le poursuivent souvent. D'ailleurs, n'a-t-il pas eu le courage de
remplir avec elle tout son devoir? Que peut lui demander de plus sa
conscience? C'est avec ces penses qu'il monte l'escalier et qu'il
pntre dans la salle d'tudes, tenant d'une main un flambeau et de
l'autre plusieurs des petits paquets. Il voit, au coin de la chemine,
la tache blanche que fait l'enveloppe de la lettre. Il la ramasse, il
regarde la suscription. Il dchire l'enveloppe, et il lit:

       *       *       *       *       *

        Ma maman chrie,

     Je t'cris pour te montrer ma belle criture, et pour te dire que
     je suis bien sage depuis que tu es partie. Mais je ne vais plus au
     salon. Papa dit que les petites filles doivent rester avec
     Mademoiselle. Mademoiselle est bien gentille, mais Rene, tu sais,
     la belle poupe que tu m'as donne, m'ennuie, et les autres joujoux
     aussi. Rien ne m'amuse depuis que tu n'es plus l.

     Les boucles d'Armand sont coupes, et, moi, j'ai une robe noire et
     un peigne comme tu ne l'aimes pas. Pierre a un pantalon tout long,
     et il me taquine quand je pleure. Mais Armand me soutient, et dit
     que c'est laid de lui. Mademoiselle m'a dit que tu es au ciel, et
     que tu y es heureuse. Pourquoi ne m'as-tu pas prise avec toi,
     j'aurais t si sage?

     Puisque tu es au ciel, demande au petit Jsus, qui peut tout, de
     faire que papa m'aime comme lorsque tu tais l. Il me repousse
     quand je l'embrasse. Pierre et Armand sont toujours avec lui, aprs
     leurs leons, et moi, il me renvoie chez Mademoiselle, o je ne
     fais pas de bruit. Je n'ose pas le regarder, ses yeux me font peur.
     Pourtant, je te promets que je n'ai pas fait de menterie.

     Tous les soirs, il va embrasser mes frres. J'entends fermer la
     porte. Je fais semblant de dormir, et j'attends en fermant mes
     mains si fort; mais il ne vient plus, jamais plus, et je pleure
     pour m'endormir.

     Ma maman, toi qui m'aimes encore, dis au petit Jsus que papa ne
     veut plus de moi, et que je voudrais tant mourir! Et je t'embrasse
     de tout mon coeur, il est bien gros.

       *       *       *       *       *

Et l'enfant avait sign: Ta petite Simone, qui t'aime tant.

Le comte lut et relut ces lignes qui remplissaient les quatre pages de
la feuille de papier. Quelles ides s'agitrent tour  tour dans sa
tte?... Fut-ce sentiment de justice? Il y a dans toute douleur d'enfant
quelque chose de trop triste. Pauvres petits tres, qui n'ont pas
demand la vie!--Fut-ce attendrissement de l'ancien amour? Car l'enfant
d'une femme que nous avons passionnment aime, c'est cette femme
encore.--Une heure aprs avoir lu cette lettre enfantine, o la chre
crature avait mis toute sa douleur, cet homme tait dans la chambre de
Simone et la regardait dormir. Et quand l'enfant se rveilla, le
lendemain matin, elle ne sut pas si elle avait fait un rve, ou si celui
 qui elle donnait le doux nom de pre tait rellement venu l'embrasser
dans son lit, comme autrefois, avec des larmes. Et, mystre par-dessus
les autres mystres, il n'y a pas,  l'heure prsente de Nol, d'enfant
plus aime que ne l'est la petite Simone par le comte, surtout depuis
qu' la suite d'une discussion au cercle, il a tu le marquis d'Aydie en
duel, d'un coup de pistolet. Les observateurs du monde qui ont devin le
secret de la naissance de l'enfant se sont demand pourquoi d'Eyssve a
diffr si longtemps sa vengeance? Que diraient-ils s'ils savaient que
le comte ne s'est dcid  cette rencontre que pour avoir vu, un jour,
d'Aydie embrasser Simone aux Champs-lyses?

_Paris, dcembre 1886._





II

LUCIE


Vous ici, mon gnral... lui dis-je, non, je ne vous
savais pas idyllique  ce point-l?...

Le fait est que le contraste pouvait paratre singulier jusqu'au
paradoxe, entre le terrible homme que j'abordais par ce cri de surprise
et l'endroit o nous nous rencontrions... Le gnral Garnier, qui a ses
cinquante-quatre ans bien compts aujourd'hui, malgr la taille de
sous-lieutenant qu'il conserve  force d'exercice, est une espce
d'athlte  face de lion comme ce Klber auquel il ressemble, et il me
fait toujours songer  la superbe phrase que Michelet a trouve
justement pour peindre Klber: ...Il avait, dit-il, une figure si
militaire qu'on devenait brave en le regardant. Un coup de sabre reu
en plein visage achve de donner  Garnier une physionomie plus que
martiale, redoutable,  cause du contraste entre le bourrelet rouge de
la cicatrice et un teint brouill de bile. Il y a vingt annes d'Afrique
dans ce teint-l o brillent deux yeux bleus couleur d'acier, toujours
en mouvement comme ceux des oiseaux de proie. Un reflet d'acier semble
luire aussi sur les cheveux aujourd'hui tout blancs et coups ras, dont
cette tte est comme casque. La longue moustache encore blonde adoucit
un peu ce masque de condottire du XVe sicle, plant sur un torse de
gant et des paules  porter un boeuf. Le gnral est clbre dans
l'arme pour sa force herculenne qui lui permet de renouveler les
exploits du marchal de Saxe et de casser en deux un cu d'argent de
cinq francs, autant que pour sa bravoure  la Ney ou que pour ses
excentricits personnelles. L'ancien colonel de zouaves qui, pendant la
guerre, s'est chapp deux fois des forteresses allemandes, affecte,
rival en cela de son plus brillant collgue dans la cavalerie, de ne
jamais porter de pardessus. Il est coutumier de ne faire qu'un repas par
jour dos d'aprs le systme d'entranement des rameurs anglais, afin de
ne pas engraisser. Il ne fume pas, pour garder plus intact son estomac,
la place d'armes du corps. Homme d'pe capable de tenir tte 
Camille Prvost, le matre des _Mirlitons_, ce grand artiste en escrime,
il manie le bton avec la mme supriorit, et les jours o il vient
pour prendre la raquette au cercle du jardin des Tuileries, c'est fte
parmi les paumiers, comme c'est fte chez Gastine quand il s'amuse  y
faire quelques cartons. Je l'appelle en riant _felis militaris_,
plaisanterie qu'il ne me parat pas avoir encore bien comprise, mais
qu'il me pardonne parce qu'il a la bont de m'aimer, m'ayant connu tout
petit garon par des relations de famille; et c'est bien un animal
militaire, outill de par la nature et de par sa volont pour aller  la
guerre, comme le lion,--_felis leo_,--ou le tigre,--_felis tiger_,--sont
outills pour chasser au dsert ou dans les jungles... Et je le
retrouvais, ce dur personnage, accot contre un montant d'une des portes
du grand salon de l'htel Werekieff, en train de regarder, vers quatre
heures du soir, une leon de danse donne par un matre en redingote 
sept  huit fillettes ou jeunes filles de dix  seize ans et  tout
autant de garonnets ou de jeunes gens du mme ge. Mme Werekieff,
qui adore ses deux filles Nadine et Louise,--Nadia et Loulia,--dont
l'une a treize ans et l'autre quinze, leur a permis de prendre ainsi le
grand salon pour thtre de leurs polkas et de leurs valses, le dimanche
et pendant les heures o elle reoit. Elle se tient, elle, dans un autre
salon plus petit, tout  ct, et beaucoup de ses visiteurs, attirs par
la musique et par le dsir de se caresser les yeux  ces frais visages
d'enfants, passent par la salle de danse avant de quitter l'htel.
J'avais fait ainsi; mais que le gnral Garnier et eu la mme ide et
qu'il se complt au spectacle de ces couples en train de tourner parmi
les accords du piano, les battements de mains du matre marquant la
mesure et les clats de rire navement jets, voil qui drangeait mes
ides sur cette espce de Montluc moderne qui vit en vieux garon, entre
le ministre o il se trouve attach depuis un an, son pied--terre de
la rue Galile o il a deux chambres meubles pas trop loin du Bois, la
salle d'armes et quelques visites, trs peu. Je le savais li avec le
comte Werekieff comme avec un des gauchers les plus difficiles de Paris.
Cela ne justifiait pas l'intrt qu'il semblait prendre  ce bal
improvis, et je me hasardai, tout en lui serrant la main,  rpter ma
question: Vous ici? au risque de m'attirer un de ces coups de boutoir
comme celui qu'il a donn en ma prsence  un indiscret qui le
questionnait sur son poste dans la prochaine guerre:

--Je serai employ contre les Prussiens, voil! a vous suffit-il?...

Il fut moins raide avec moi, sans doute parce que ce n'tait pas
affaire de service, et, d'un ton moiti bourru, moiti cordial, il me
rpondit:

--Je fais de la psychologie, moi aussi... Il eut un de ces rires
intrieurs qui lui ont valu sa rputation de mauvais coucheur, puis
reprenant: C'est la seconde fille de la comtesse, cette blonde en robe
rouge qui danse avec ce grand garon mince?...

--Oui, fis-je, Nadia...

--a marche sur ses treize ans?... interrogea-t-il; et sans attendre
ma rponse: et c'est dj rou comme potence... Vous voyez, l-bas,
dans un coin, ce petit rougeaud qui boude? Observez les grces qu'elle
fait  son danseur quand ils passent prs de lui... Hein! Ce sourire?
Cet air de ne pas savoir que le rougeaud est jaloux?... Oui, jaloux...
Encore un tour... Tenez, encore un sourire... Savez-vous qu'il lui a
fait une scne, l, tout  l'heure,  ct de moi qui n'avais pas l'air
d'couter. Il lui demandait de danser cette valse avec elle; et devinez
ce qu'elle a rpondu: Non, j'ai pris Edgard pour mon _flirt_
aujourd'hui... Si vous aviez entendu a... Le rougeaud va pleurer.
Regardez-moi sa mine... Et la petite gueuse s'amuse-t-elle?
s'amuse-t-elle?...

Le mange de cette enfantine coquetterie tait, en effet, si comique et
si vident, que je me mis  suivre la valse de la petite Nadine avec une
curiosit pareille  celle du gnral. Ses petits pieds chausss de fins
souliers vernis tournaient gracieusement, la natte de ses longs cheveux
blonds remuait joliment sur sa taille, qu'une ceinture, mise  son
dernier cran, rendait d'une minceur invraisemblable, mme pour elle.
C'tait une petite fille encore, mais si grande dj dans sa robe rouge,
avec une expression si fute de son visage ros par le mouvement et le
plaisir, qu'on pressentait dj en elle la mondaine qu'elle serait dans
quelques annes. Sa soeur Loulia et leurs amies paraissaient lourdes
auprs d'elle, qui finit par rester la dernire. Le piano allait
toujours et le matre frappait des mains, tournait tout seul sur
lui-mme, jusqu' ce que Nadine allt se jeter, comme vaincue de
fatigue, sur une chaise tout auprs de la place qu'occupait le petit
garon aux cheveux roux,  qui elle se mit  parler, tout en s'ventant,
avec des sourires qui montraient qu'aprs l'avoir bless par la
jalousie, elle voulait le ramener et se prouver son pouvoir.

--Est-ce complet?... dit le gnral. L-dessus je dcampe... Je dne
encore en ville  sept heures et demie, et je dois m'habiller... Je
dne? Faon de parler.--Venez-vous?...

Faon de parler, en effet, car c'est encore une de ses manies de partir
de chez lui ayant pris son repas, d'aprs ses principes, et de siger 
table sans toucher  un plat. Mais on l'admet ainsi, et moi, qui
l'admets et l'admire de toutes manires, je le suis hors de la salle de
danse. Nous arrivons dans l'antichambre. Il prend sa canne des mains
d'un valet de chambre et me regarde avec mpris endosser une fourrure.
Nous voici dans la rue, et il cambre son torse sous sa redingote serre
comme une tunique sans avoir l'air de se douter que par cette fin d'un
jour froid de fvrier, il gle ferme. Il frappe le trottoir de son pied
qu'il a mince et joli malgr sa haute taille. Il a plant son chapeau
sur le coin de sa tte avec des allures de kpi. Il porte beau. Mais il
en a le droit. Il est si brave, et puis j'aime cette crnerie de tenue
qui est bien franaise! Il se tait pendant un bout de chemin. Moi qui le
connais, je vois,  son froncement de paupires et  sa manire de
mordiller sa moustache gauche, qu'il a envie de me raconter une
histoire. J'attends quelque vieille anecdote de la guerre ou de la
Commune, ses sujets favoris. Je me trompais sur la nature de l'anecdote.
Je ne me trompais pas sur son dsir de me servir un de ces rcits qu'il
aime  me faire. Je l'coute si bien; et, tout hros qu'il est, il a son
petit coin de vanit. Ce n'est pas  un crivain de railler cette
vanit-l.

--Satane fillette!... dit-il brusquement, si son pre s'entendait 
lever ses enfants comme  ramasser un contre... Si c'tait moi
seulement, ce pre... Vli! vlan!--Elle n'en mnerait pas large. Il fit
mine de cravacher un cheval, avec sa canne. Ce n'est pas un acadmicien
que Garnier, et il ne mnage ni ses gestes ni ses mots. Pourtant il faut
lui rendre la justice que l'nergie de son style ne va pas jusqu'
l'argot, et qu'il rserve le juron pour la caserne ou le champ de
bataille. Sa terrible figure avait exprim, tandis qu'il corrigeait
imaginairement la pauvre Nadia Werekieff, une si trange colre que pour
une fois je trouvai mon hros comique, et je le lui dis:

--Vous tes par trop gnral, mon gnral, et pour un innocent
enfantillage de coquetterie...

--Il n'y a pas d'enfantillage..., interrompit-il brusquement... Ah!
monsieur l'analyste, vous aussi, des phrases toutes faites!...
Regardez-moi bien. Je suis un vieux dur--cuire, un soudard, une
baderne... Je les connais, vos mots pour nous autres. Mais dur--cuire,
soudard ou baderne, j'en sais plus long sur l'ducation que tous vos
pdagogues. Je vous le rpte. Il n'y a pas d'enfantillage. Ces
impressions et ces dfauts de la douzime, de la treizime, de la
quatorzime anne, on dit que ce n'est rien; et tout l'homme en dpend.
C'est comme dans les gares le petit mouvement par lequel on aiguille un
train... Ce n'est rien non plus, ce mouvement; c'est tout le voyage...

--Il y a du vrai, rpondis-je, amus par sa comparaison; et le voyant
excit, j'ajoutai pour le piquer un peu:--Mais vous exagrez...

--J'exagre! reprit-il en haussant ses larges paules, et si je vous
disais qu'en regardant tout  l'heure ce petit rougeaud se morfondre de
jalousie, et cette Nadia coqueter avec son nigaud de valseur, je voyais
l devant moi, reproduite  quarante ans de distance, la scne qui m'a
fait devenir ce que je suis?... Voil qui donne une solide tape  vos
thories sur les enfantillages!... Enfantillages! et il rit de nouveau
en dessous:--Oui, insista-t-il, s'il y a dans l'arme un certain
Garnier qui a fait son devoir en Italie, au Mexique et ailleurs, au lieu
d'un Garnier ingnieur, notaire, avocat, mdecin, que sais-je? la cause
en est  une histoire aussi nave que celle que nous venons de
surprendre. Il regarda le cadran au kiosque d'une station de
fiacres.--J'ai trois quarts d'heure  marcher, dit-il, pour avoir mon
compte d'exercice de la journe... Voulez-vous les marcher avec moi...
a vous refera les muscles et je vous dirai cette histoire...

--Accept, mon gnral, rpliquai-je; et, mon pas rgl sur le sien,
nous dvalons vers l'Arc de Triomphe. Le crpuscule d'hiver envahit le
ciel. Les lanternes des voitures et la flamme des becs de gaz luttent
contre le brouillard qui se lve, et j'coute ce gant aux muscles
d'acier me raconter avec une voix qui s'adoucit, s'adoucit toujours, un
de ces chagrins d'enfance qui sont comme ces blessures que l'on se fait
au front ou aux joues en tombant, tout petit, sur un escalier. C'est
vrai cependant que l'on en porte la cicatrice jusqu' la fin.

--Savez-vous, commena-t-il, que j'ai grandi, moi qui vous parle,
comme un de ces mauvais galopins que nous quittons, pour qui l'on
dpense deux ou trois fois la paie d'un colonel, et qui ont l, pour les
servir, des cinq ou six grands flandrins de valets?... Et puis, a entre
dans la vie avec des gots de luxe  tre malheureux partout. a mne
des existences de remplaants qui vous dtruisent un homme en quelques
annes plus que dix campagnes!... Ah! quand j'tais colonel et qu'il
m'en passait par les mains, de ces fils  papa... Vli! vlan! Nouveau
geste de la canne, comme pour la petite Nadia. C'est fort heureux pour
les jeunes gens auxquels il pensait, que le rglement dfende les
corrections physiques! Et il continue:--Qu'il vous suffise de savoir
que jusqu' l'anne 1848, mon pre avait deux cent mille francs de
rente. Il tait dans les affaires. Lesquelles? Ne me le demandez pas.
J'ai appris l'arabe en un an, lorsque j'tais jeune officier. Je mourrai
avant d'avoir compris un mot aux spculations qui ruinrent ce pauvre
pre dans cette fatale anne de la rvolution. Ce que je sais bien, par
exemple, c'est qu'il paya tout ce qu'il devait, mais  quel prix?... Il
en mourut de douleur. Cette catastrophe mit six mois  s'accomplir. En
janvier, nous avions plus de quatre millions; en septembre, ma mre
tait veuve, avec dix mille francs d'une rente viagre, produit d'une
ancienne assurance; et en octobre, au lieu de continuer mon ducation,
avec un prcepteur, dans notre somptueux htel de la rue de la
Ville-l'vque, j'entrais comme interne au lyce de Tours. Des amis de
notre famille m'y avaient obtenu une bourse, en souvenir de mon
grand-pre maternel, celui qui est mort gnral  Waterloo. Avez-vous vu
son portrait  Versailles, avec le hussard qui fume la pipe dans un
coin? Je lui ressemble, en moins robuste, j'en suis sr. Il pouvait
porter quatre fusils  bras tendu en introduisant les doigts dans les
canons, il tendit la main et fit le geste de ce tour de force.--Moi,
je n'ai jamais pu en porter que trois.--Ici, un soupir; puis de
reprendre:

--J'avais quatorze ans, lorsque je partis ainsi pour Tours avec ma mre
qui allait m'installer dans ma premire caserne. Et savez-vous ce qui me
faisait le coeur bien gros, quand je passai le seuil du collge? Le
souvenir de mon pre? Non. L'ide de la mort n'offre rien d'assez prcis
 cet ge pour qu'on en souffre vraiment. Le regret de ma libert
perdue, de quitter ma mre et ma soeur, mon ane d'un an, qui me
gtaient  qui mieux mieux?... Vous n'y tes pas. Le lyce me
reprsentait des camarades, et j'avais dj des poings si vigoureux que
je n'avais peur de personne. Ma mre et ma soeur m'avaient promis de
m'crire, et puis, je savais qu'en entrant comme boursier dans le
collge, leur bien-tre tait augment d'autant. Mais voil, j'tais
amoureux. Vous entendez bien, malgr mes quatorze ans  peine sonns,
amoureux comme une bte, d'une petite amie de ma soeur, qui avait
juste mon ge et qui s'appelait Lucie. C'tait exactement le mme type
que cette Nadia: des cheveux blonds comme les bls,--il y a une romance
l-dessus,--des yeux comme des bleuets,--autre romance,--et la souplesse
la plus gracieuse de tous les mouvements. Un charme de jeune fille, avec
des gamineries d'enfant... Souriez, ayez l'air de ne pas y croire. Oui,
je l'aimais, si c'est aimer que de penser toujours  la mme personne,
d'excuter avec dlices ses trente-six volonts, d'tre malheureux quand
elle fronce le sourcil, heureux quand elle vous sourit, d'aller quand
elle vous dit: Va, de rester quand elle vous dit: Reste, enfin un de
ces sentiments que nous jugeons frais comme une rose ou bte comme un
chou, suivant qu'il s'agit de nous ou de notre prochain.

--Je n'ai pas de peine  vous croire, mon gnral, rpondis-je; le
plus dlicat de nos potes a fait des vers sur un sentiment pareil:

    _Vous aviez l'ge o flotte encore_
    _La double natte sur le dos....._

--Connais pas, fit-il, en me coupant ma citation; toujours est-il que
ce furent, quand je dus partir pour le collge, les adieux les plus
dchirants, entre Lucie et moi,--du moins de ma part.--Pensez donc que
nous nous voyions deux fois, trois fois la semaine; que depuis des
annes nous jouions au petit mari et  la petite femme; que nous avions
encore pass une partie de l't chez ses parents,  la campagne, tandis
que son pre s'occupait du rglement des affaires de mon pre,  moi.
Nous nous fmes, dans la chambre de ma soeur, de grandes promesses de
ne pas nous oublier: elle me donna une mdaille pour me porter bonheur,
que j'attachai  ma chane de montre en lui jurant de la porter
toujours, et me voil embarqu pour mon lyce de province! Il fallut me
lever  cinq heures et demie et au son du tambour, moi qui dormais  la
maison jusqu' sept heures en t, huit en hiver. J'appris  me laver 
l'eau froide, dans un dortoir sans feu et devant un robinet de cuivre
qui nous pleurait cette eau, moi qui avais autrefois un valet de chambre
pour m'ouvrir mes rideaux, faire flamber le bois dans la chemine, et me
prparer un bain tide. Je dus remplacer la fine cuisine d'un chef de
financier par l'ordinaire du rfectoire, servi en deux temps et trois
mouvements, sur des tables de marbre, sans serviette et dans une
vaisselle paisse comme ma main. Mais j'avais dans les veines quelques
gouttes du sang du grand-pre, de ce bon sang qui a support l'Espagne
et la Russie, et en trois jours j'tais acclimat, si bien que ma mre,
quand elle vint me voir aux vacances de la Toussaint, me trouva grandi
et forci. Je me vois encore, assis auprs d'elle dans la chambre d'htel
o elle tait descendue.--Mon pauvre enfant... et elle m'embrassait.
Tu n'es pas trop malheureux?--Non, maman.--Tout le monde a t bon pour
toi?--Oui, maman...--Et elle me dcrit alors la rue de Neuilly o elle
s'est installe. Elle me raconte l'appartement par le menu, et leurs
habitudes, et qu'elles n'ont plus qu'une bonne, et qu'il lui faut penser
 mettre de l'argent de ct pour ma soeur, si elle-mme venait 
manquer... Toutes ces choses me touchaient, celles du moins que je
pouvais comprendre; mais je dois avouer  ma honte que j'tais beaucoup
plus proccup de lui poser une certaine question.--Vous devinez
laquelle? J'avais crit  Lucie: elle m'avait rpondu, une fois; puis
j'avais rcrit, et pas de rponse. Et c'est justement de Lucie que je
voulais demander des nouvelles  ma mre. Le croiriez-vous: avec ce
coffre-l,--et il fit: hum, hum! fortement,--avec cette figure,--et
il tourna vers moi son espce de mufle lonin, j'ai toujours t timide
pour ce qui me tenait au coeur, et ce fut le second jour seulement que
j'osai dire  ma pauvre mre:--Et Lucie?... avec le pourpre de la
honte sur mon visage. Ma mre, grce au ciel, n'y prit pas garde. Elle
avait d'autres soucis en tte:--Lucie? fit-elle, nous ne l'avons
gure vue ces derniers temps. Je pense qu'elle va bien. Nous avons t
si occupes de notre installation... Et ce fut tout. Ma mre partit. Je
demeurai seul de nouveau dans le vieux lyce. J'crivis une autre fois
encore, puis une autre fois. Toujours pas de rponse. Je me cassais la
tte  m'expliquer ce silence,  l'abri de mes dictionnaires, durant
l'tude du soir, et plus prosaquement je cassais d'innombrables lames
de canif  graver dans le bois de mon pupitre un L. H. digne d'elle, car
je continuais de l'aimer, aussi navement que j'ai vu depuis des
conscrits aimer leur promise. Paysans et enfants, a se ressemble, et a
ressemble aux boeufs, a rumine, rumine, rumine, sans trop le savoir.
Ce qui ajoutait encore  ma secrte exaltation, c'tait la lecture
assidue, le dimanche soir, et la semaine finie, des mauvais romans de
Gustave Aymard. Je me voyais partant avec Lucie pour les pampas, la
nourrissant de ma chasse, un tas de sornettes qui ne sont pas beaucoup
plus absurdes que celles dont vous gratifiez les amoureux de vos livres,
et les miennes avaient pour excuse d'tre doubles d'un sentiment
sincre. J'tais de bonne foi dans ma folie enfantine. Combien d'hommes
peuvent en dire autant?

Il tait convenu que je viendrais  Paris pour le 1er janvier, et le
28 dcembre 1848,--1848, 1888, c'est une tape, et c'est hier pour
moi,--je me trouvais en fiacre vers cinq heures du soir, par un temps
comme celui-ci, assis sur la banquette en face de ma mre et de ma
soeur, et si content de me retrouver entre ces deux tendresses!
J'embrassais l'une. J'embrassais l'autre. Je riais. J'avais des larmes
aux yeux. Je leur disais que je les aimais et que j'avais t premier en
thme, que le pion tait mchant et que nous serions bien heureux de
dner ensemble tous les trois. Enfin de ces incohrents discours o
s'panche la joie nerveuse des enfants. La mienne, hlas! tomba bien
vite, rien qu' passer le seuil du logement o vivait ma mre. Quand
j'tais parti pour Tours, elle habitait encore notre htel,
provisoirement. Ce fut l, dans ces troites pices, que j'eus pour la
premire fois, par le contraste, l'impression vraie que nous tions
ruins. Les quelques meubles que ma mre avait sauvs du naufrage
contrastaient cruellement par leur lgance avec la pauvret du logis.
Son portrait en pied et celui de mon pre, qui dcoraient autrefois le
panneau de notre grand salon, touchaient presque le tapis maintenant
avec la bordure de leur cadre, tant le plafond tait abaiss. Plus de
valets de pied pour nous recevoir, mais une bonne  tout faire, qui
s'agenouilla devant la chemine pour y allumer un feu conomique de coke
dans une grille. D'un coup d'oeil je saisis ces dtails et je
compris!... Mon coeur se serra bien fort, et davantage lorsque, ayant
questionn ma soeur au sujet de Lucie, elle me rpondit avec une
amertume que je ne lui connaissais pas:--Je la vois  peine maintenant,
nous ne sommes plus d'assez beau monde pour elle. C'est une
sans-coeur.

Une sans-coeur?..... Pas d'assez beau monde?... Voulez-vous la preuve
que, malgr mes quatorze ans, j'tais un vrai amoureux, avec tous les
niais espoirs qui luttent contre l'vidence? Ce que venait de me dire ma
soeur s'accordait trop bien avec le silence de Lucie. J'aurais d
deviner, pressentir au moins que c'en tait fini de ce petit roman
d'enfance, mon premier et, ma foi, mon dernier. Depuis je n'ai plus eu
le temps ni le got de faire l'Hercule aux pieds d'Omphale, comme vous
dites, vous autres... H bien! non! Je ne pus pas admettre cette fin-l,
et le lendemain de mon arrive je m'acheminais vers la maison de Lucie,
un htel, rue Chaptal, aussi beau qu'avait t le ntre. J'arrive. Je
sonne. La porte tourne dans le vestibule. Je vois des amas de pardessus.
J'entends de la musique. Sans rflchir je passe dans le salon que
m'ouvre le domestique, et je me trouve au milieu d'un petit bal costum
o polkaient, valsaient, quadrillaient, gais comme ceux de tout 
l'heure, une cinquantaine d'enfants de mon ge. Les toffes brillaient,
les rires clataient, les petits pieds tournaient, le piano chantait, et
moi, ahuri comme un oiseau de nuit subitement jet dans une volire
d'oiseaux de jour, j'entendais la mre de Lucie me dire avec la relle
bont qu'elle eut toujours, allez donc croire  vos sottises sur
l'hrdit, aprs cela:--Que tu arrives bien! Mais tu vas danser avec
les autres et rester  goter... Lucie!...--Et elle appela sa fille
qui, dguise en bergre, avait pour danseur, je m'en souviens comme de
ma premire bataille, un petit torero, avec un taureau en baudruche sous
son bras rest libre. Lucie s'approche, elle me voit. J'ai eu quelques
sensations dures dans ma vie, j'en porte la trace,--il met l'index sur
la cicatrice qui balafre son visage,--mais le salut de celle que
j'avais l'habitude d'appeler en moi-mme ma petite femme, mais le regard
de ses yeux bleus, mais sa manire de me donner le bout des doigts et de
se sauver tout de suite pour continuer sa danse, ce fut quelque chose de
si imprvu, de si contraire  tous mes rves, de si ddaigneux aussi,
que je demeurai clou sur place, tandis que la matresse de maison,
croyant m'avoir confi  des mains amies, s'occupait  d'autres soins
pour ses invits. Il y avait bien parmi ces visages des figures
d'anciens camarades, dont quelques-uns me reconnurent et me dirent
bonjour, avec cette indiffrence des enfants entrans par le plaisir.
Que m'importait d'ailleurs? Assomm par l'accueil de Lucie, et affol de
timidit, je voulais pourtant essayer de lui parler. Comme elle dansait
toujours du mme ct, j'arrivai  me glisser jusque-l, non sans
heurter nombre de chaises et sans marcher sur nombre de pieds. Enfin,
me voici dans un angle de fentre, perdu entre deux hommes qui se
tenaient debout, comme vous et moi, tout  l'heure, et  une longueur de
bras de Lucie qui bavardait en s'ventant. Je l'coute. Elle cause de
ceci, de cela, avec le torero. Ah! que j'aurais aim le tenir dans la
cour de mon lyce, et au bout de mes poings! Et en une minute, voici
exactement ce que j'entends:--Quel est donc ce vilain petit collgien
avec qui votre mre parlait tout  l'heure?--Je vois un peu de feu sur
les joues de Lucie. Elle rougit de moi et elle dit d'un air gauche:--Je
crois que c'est un petit Garnier.--Quelle touche! fait le torero, et
Lucie de rire et de rpter:--Oui, quelle touche!--En ce moment les
messieurs se dplacent, je me regarde dans une glace qui est juste en
face de moi, de l'autre ct de la chambre, et je me vois avec ma tte
tondue, mes grandes oreilles cartes de cette tte, mon menton coup
par le col de satin noir que nous portions militairement, mon corps
boudin dans ma tunique, et cet air potache, o il y a un peu de tout,
de l'enfant de troupe et du poulain trop haut sur pattes, du dlur et
de l'hbt. Je me trouve si laid que ma rage contre mon ancienne amie
se noie dans un sentiment de honte. Si je reste l, je sens que je vais
pleurer et crier. Et je m'chappe en bousculant de nouveau chaises et
gens, la figure rouge comme le lisr de ma tunique, et quand je suis
dans la rue, je me mets  sangloter comme une bte. Je n'aurais su dire
au juste si ce que je sentais tait de l'indignation, de la jalousie, de
la vanit blesse, ou tout simplement de l'amour trahi. Toujours est-il
que, mes sanglots une fois rentrs, et tout en reprenant le chemin de
l'humble logis o du moins j'avais de vrais coeurs  moi, je fus
arrt sur le bord d'un trottoir par un flot de peuple qui regardait
passer un escadron de lanciers en train de revenir d'une corve
officielle. J'eus la bonne chance d'tre pouss contre un banc sur
lequel je me hissai et d'o je pus voir dfiler ces superbes soldats.
Vous vous les rappelez? Je voyais leur shapska avec son plumet rouge,
leur lance avec son guidon, les ttes et les croupes de leurs
montures:--Comme ils sont beaux!--dit avec extase  ct de moi une
petite fille du peuple. Est-ce trange, cela? C'est  cette mme place,
et en entendant ce cri d'admiration de cette gamine des rues, presque
aussitt aprs avoir entendu la phrase de ddain  mon gard, prononce
par la petite fille riche; oui, c'est  cette place que j'eus pour la
premire fois l'ide de porter, moi aussi, un uniforme comme celui-l,
et d'entendre dire: Comme il est beau! sur mon passage. Ai-je besoin
de vous avouer que j'y mlais la plus extravagante esprance de
reconqurir le coeur de Lucie?--Cette esprance disparue bien vite,
mais le grain qui tait tomb dans mon coeur, par cette aprs-midi de
dcembre, a lev, et vous savez la moisson... Comprenez-vous pourquoi je
regardais caqueter la petite Nadia avec tant d'intrt tout  l'heure,
et pourquoi je vous disais:--Il n'y a pas d'enfantillages?

Nous tions devant sa porte. Je le quittai, la tte remplie de la seule
histoire sentimentale que je doive jamais l'entendre conter. Tout en
remontant les Champs-lyses et dans le soir tout  fait venu, je me
souvenais de ce que Mrime disait de lui-mme, que le premier germe de
la dfiance et du scepticisme avait t jet dans son coeur par une
moquerie de sa mre, surprise derrire une porte; et, pensant  cette
espce de poussire de sensations qui voltige autour des mes d'enfant,
 ces mille grains invisibles qui peuvent lever, pour le bien ou le
mal,--comme avait dit le gnral,--je pensais que c'est une chose bien
grave que d'avoir des fils et des filles, et que beaucoup la prennent,
cette chose bien grave, bien lgrement.

_Venise, mai 1888._





III

_ALINE_

AUTRE RCIT DE NOL


Quoique j'aie  peine atteint cet ge dont parle si
mlancoliquement le pote,

    _Nel mezzo del cammin di nostra vita..._

je compte dj presque autant d'amis sous terre que sur terre, et,  de
certains moments de l'anne, lorsque c'est fte sur les calendriers et
dans les rues, aux foyers des familles et dans les yeux des enfants, il
m'arrive de me souvenir de ceux pour qui ce ne sera plus jamais fte,
avec une tendresse singulire,--avec bien du repentir aussi quelquefois.
Comment penser aux morts sans le regret de ne pas les avoir assez aims
lorsqu'ils vivaient? Que de visages m'apparaissent dans ces heures-l!
Ceux-ci fatigus, vieillis, travaills par le temps; d'autres tout
jeunes, avec la fracheur de la grce adolescente! Hlas! il n'y a plus
ni jeunesse ni vieillesse dans l'ombre ternelle o ils se sont tous
galement vanouis. Puis, comme le visiteur d'un muse, aprs avoir err
parmi les tableaux, finit par se fixer sur une toile qu'il contemple
seule, je finis, moi, par choisir entre ces fantmes une forme et un
souvenir auquel je m'attache. Cette forme se fait presque palpable, ce
souvenir se prcise jusqu' remuer mon coeur d'un battement plus
rapide. La pourpre du sang colore  nouveau des joues  jamais
dcomposes. Des prunelles qui ont cess de voir depuis bien longtemps,
s'clairent et regardent. Des lvres se dploient et tremblent. Elles
vont sourire. Elles vont parler... Voici des mains, des paules, une
silhouette, une respiration, une me. C'est une demi-hallucination si
forte que je redoute ces crises de mmoire  cause des rves invitables
qui hantent le sommeil de la nuit suivante. Mais qui ne les a connus au
lendemain d'un enterrement, ces cauchemars obscurs, si trangement mls
de dlice et de terreur, o l'on voit les morts avec cette double
sensation qu'ils sont bien l, rellement, devant nos yeux,--et qu'ils
sont des morts? On cause avec eux, on les presse contre sa poitrine, on
erre en leur compagnie dans le dcor de l'existence quotidienne; et on
se rappelle en mme temps le dtail de leur convoi funbre que l'on a
suivi, que l'on a conduit quelquefois, sans comprendre comment ils sont
ici, quand nous savons qu'ils sont _l-bas_.

       *       *       *       *       *

J'ignore si tous les hommes sont galement les victimes de ce reflux
douloureux du pass sur le prsent. Il faut croire que non, puisque tant
de vieilles gens survivent avec tant de gaiet  tous leurs compagnons.
Ma destine a voulu que je visse, moi, tout enfant, s'en aller des tres
bien chers, et j'ai trop continu de les aimer, mme alors. J'ai eu
ainsi, ds cette poque o chaque journe nouvelle semble une vie
nouvelle, des anniversaires trop nombreux. Et, pour n'en prendre qu'un
parmi tant d'autres, ds ma dixime anne, ce jour de Nol, si rempli de
gaiet pour les autres petits garons, m'a reprsent le plus
mlancolique des souvenirs, celui d'une enfant de mon ge qui mourut
deux jours avant cette fte, et qui avait t ma premire amie. Encore
aujourd'hui, que cette mort date de plus d'un quart de sicle, et que
j'ai d'autres croix auxquelles pendre d'autres couronnes dans le
cimetire des affections teintes, je ne saurais doubler ce tournant
d'anne sans revoir Aline,--c'tait le nom de la petite morte,--et la
vieille maison de province o nous habitions alors, elle au troisime
tage et moi au second, et le jardin de cette maison, et le cirque de
montagnes volcaniques qui s'aperoit  l'horizon de toutes les rues. Je
revois la couleur presque noire de la lave dont la ville est btie, les
rues troites avec leur cailloutis sur lequel sonnait le bois des
galoches quand les paysans venaient au march, la cathdrale inacheve
qui dominait cette sombre ville, et d'autres dtails: au rez-de-chausse
de notre maison, un boulanger qui cuisait des chauds au beurre en
forme de trfle, un marchal ferrant chez qui des bras nus battaient le
fer rouge dans un tourbillon d'tincelles; devant les fentres, la place
o se dresse la statue d'un gnral de la premire rpublique, sabrant
l'ennemi, et mon amie Aline en robe de deuil,--elle venait de perdre sa
mre quand son pre s'tablit au-dessus de nous,--et autour d'elle le
cadre du jardin qui fut l'asile de nos plus beaux jeux.

Il appartenait, ce jardin,  la propritaire, une vieille dame trs
pieuse et malade, qui n'y descendait jamais. Nous apercevions son
profil, ennobli par deux longues anglaises blanches et coiff d'un
bonnet  rubans clairs, derrire la croise du premier tage. Un des
carreaux de cette fentre tait d'un verre plus glauque, diffrence de
nuances qui donnait un je ne sais quel air plus vieilli encore  ce
visage toujours pench sur un livre de prires ou sur un travail de
crochet destin aux pauvres. Par del le mur du jardin, qui tait born
par d'autres, les montagnes dressaient leurs cnes tronqus ou leurs
ballons renfls, et des silhouettes de chteaux-forts ruins qui
s'esquissaient sur leurs crtes. Je le dessinerais  une alle prs, ce
jardin, avec ses bordures de buis, ses groseilliers que l'on empaillait
 l'automne, ses poiriers ouverts comme des mains le long des murailles.
Rien qu' y songer, je retrouve l'arome du seringa du fond, sous lequel
Aline s'assit une des dernires aprs-midi o elle put sortir, toussant
fbrilement, et ple comme les fleurs de l'arbuste. Il y avait aussi des
files de rosiers dresss sur leurs minces btons, et, dans la saison,
sur ces rosiers, de si magnifiques roses au coeur pourpr, d'autre que
j'arrachais avant l'heure pour ouvrir de mes doigts curieux les ptales
encore replis. Ah! mchant Claude, me disait Aline, tu les as tues
tout de suite. Des papillons comme ceux qui voletaient parmi ces
fleurs, il me semble n'en avoir plus revu, quoique ce ne fussent que des
Vulcains bariols, des Citrons couleur de soufre, des Machaons aux ailes
garnies d'un peron, des Paons de jour ocells de bleu. Je les
poursuivais avec un acharnement de chasseur; mais Aline ne me permettait
pas de les piquer, comme c'tait mon rve, et quand je lui apportais un
de ces frles insectes, elle le prenait entre ses doigts pour admirer la
dlicatesse des teintes, puis elle ouvrait sa main et le regardait
s'chapper de son vol ingal et tournoyant. C'taient l nos joies de
l't, mais nous adorions aussi le jardin, l'hiver, lorsque la neige
effaait les formes des alles, que sur les murs et sur les branches la
gele de la nuit aiguisait de vritables poignards de glace, et que nous
recommencions notre grand projet,  jamais irralisable, de construire
dans cette neige une vraie maison pour nous abriter tous les trois,
Aline, moi, et, faut-il l'avouer? une grande poupe qu'elle avait et
qu'elle appelait tour  tour Marie et Notre fille, une merveilleuse
poupe aux yeux bleus entre de vrais cils, aux joues roses, aux cheveux
de soie blonde, aux jambes et aux bras articuls, enfin un incomparable
joujou qui m'aurait t une cause de honte ternelle si mes camarades du
lyce,--j'y allais dj,--avaient pu souponner son existence. Mais
quand Aline tait l, que ne m'aurait-elle pas fait faire, tant je
l'aimais, cette soeur de hasard que m'avait donne le voisinage?

Le charme d'Aline rsidait dans une espce de douceur srieuse qui
faisait d'elle une enfant trs diffrente de toutes celles que j'ai
connues depuis lors. Elle tait petite, dlicate, comme fragile, et, je
l'ai dit, trop ple, ce qui serrait le coeur quand on songeait que sa
mre tait morte d'une maladie de poitrine. Ds cette poque, elle
avait la gravit prcoce des cratures jeunes qui ne doivent pas vivre,
avec ce rien d'achev dj, de trop accompli, qui les distingue. La
mesure que cette petite fille de neuf ans apportait  ses moindres
actions, la modestie de ses gestes, l'ordre soigneux de tous les objets
autour d'elle, une involontaire antipathie qu'elle prouvait pour les
jeux bruyants, l'irrprochable sagesse de sa conduite, la visible
sensibilit de son tre intime,--autant de qualits qui auraient d,
semble-t-il, la rendre odieuse  un garon comme j'tais, fougueux,
dgingand, dsobissant et brutal. Ce fut pourtant l'effet contraire
qui se produisit, et du jour o je commenai d'tre son ami, elle acquit
sur moi une influence d'autant plus irrsistible que j'y cdais comme
par instinct. Aujourd'hui que j'essaie de reconstruire mon me d'enfant
par del les annes, je reconnais que cette innocente fillette, dont les
pieds lgers descendaient sans bruit les marches de pierre dans
l'escalier de la vieille maison, veilla la premire en moi ce culte du
doux esprit fminin que les plus cruelles expriences n'arrachent jamais
tout  fait d'un coeur. Avec mes autres camarades, il n'tait point de
gamineries dont je ne fusse capable, et j'avais d tre svrement puni
pour avoir,  diverses reprises, tromp la surveillance de ma bonne dans
le but d'accomplir un certain nombre d'exploits rservs aux pires
vagabonds de la ville: monter tout debout sur le rebord de la fontaine
qui dcore la place de la Poterne et boire l'eau  mme la gueule de
lion en cuivre; m'asseoir  califourchon sur la rampe en fer du grand
escalier qui joint le boulevard de l'Hpital  une ruelle construite en
soubassement et me laisser glisser jusqu'en bas. Naturellement j'tais
tomb dans la fontaine et j'avais dgringol le long de l'escalier.
J'avais t mouill, dchir, corch, puis fortement puni... H bien!
je ne me retrouvais pas plus tt auprs d'Aline, durant les aprs-midi
des jeudis et des dimanches o il nous tait permis de jouer ensemble,
qu'une personne nouvelle s'veillait dans le garonnet  demi
sauvage.--Je cessais de crier, de sauter, de gesticuler, par crainte de
dplaire  cette fe en miniature, dont les doigts fins n'avaient jamais
une tache, les vtements jamais un accroc. On me la proposait pour
modle et je ne me rvoltais pas l contre. Je lui obissais aussi
naturellement que je dsobissais aux autres. J'acceptais ses jeux au
lieu de lui proposer les miens. J'admirais tout d'elle, depuis la
finesse de ses cheveux blonds et la douceur de sa voix jusqu'aux signes
les plus petits de sa raison;--par exemple, le soin qu'elle avait de
garder sans y toucher l'arbre de buis garni de gteaux que l'on nous
donnait au matin des Rameaux. Mon arbre  moi tait pill ds le soir.
Le sien durait tard encore dans l'automne. Il est vrai qu'ayant voulu
faire un jour la dnette avec un de ces gteaux ainsi conservs, nous
dmes le broyer avec une pierre, tant il tait sec! Jamais les miens ne
m'avaient fait un tel plaisir.

       *       *       *       *       *

Lorsque nous ne jouions pas dans le grand jardin,--et durant la dernire
anne, nous ne pmes gure y descendre, parce que ma petite amie tait
trop faible,--notre endroit de prdilection tait sa chambre  elle, une
pice troite, avec une seule fentre qui ouvrait sur la place et d'o
nous pouvions voir trs distinctement les plumes dont s'ornait le
chapeau du gnral de bronze juch sur son socle de canons et de
boulets. Ai-je dit qu'Aline vivait seule avec son pre et une bonne, une
payse de la mienne, qui s'appelait Miette? Le pre occupait une modeste
place  la prfecture. Mais la famille avait d connatre des jours plus
fortuns, car l'appartement tait rempli de meubles aux formes dmodes
qui attestaient d'anciennes lgances, et tout tendu de vieux tapis qui
touffaient le bruit des pas. Pour que cette impression de jadis ft
plus complte, il arrivait qu'Aline et moi nous talions, sur ce tapis
aux nuances passes, les divers jouets qui lui venaient de sa mre. Sans
doute cette malheureuse femme avait t une enfant aussi soigneuse que
sa fille, car elle avait d jouer elle-mme avec les jouets que nous
passions ainsi en revue. Presque tous gardaient une physionomie d'un
autre temps, un dlicieux air de choses fragiles et un peu fanes. Nous
aimions surtout une suite de personnages en carton colori, qui se
tenaient debout grce  un mince morceau de bois coll  leurs pieds et
qui reprsentaient dans un dcor appropri les habitants d'un village;
mais c'tait un village o les paysans portaient des costumes de bergers
et de bergres de l'ancien rgime. Nous les comparions, nous, avec un
intrt jamais puis, aux _brayauds_ et aux _brayaudes_ qui venaient
vendre leurs pommes de terre et leurs poulets, leurs poires et leurs
raisins, suivant la saison, sur la grande place, le jour du march.
Nous aimions aussi de petits livres, des almanachs d'annes lointaines,
serrs dans des reliures et des gaines d'une soie dcolore, et d'autres
livres  images o nous nous hbtions  regarder des petits garons en
chapeau de haute forme, draps d'un habit  collet monumental, et des
petites filles en fourreaux, coiffes de cheveux  la Prud'hon.
C'taient encore d'anciens mnages, aux porcelaines dlaves par le
temps; des lanternes magiques dans les verres desquels nous distinguions
les uniformes des soldats de l'Empereur. La mre morte de ma petite amie
revivait dans un tableau pendu au mur o elle tait reprsente dans une
scne de famille, d'aprs le got ancien, toute petite et serrant la
tte d'un mouton. Les rideaux baisss attnuaient la lumire. Le feu
brlait  petit bruit. Il n'y avait pas d'autre horloge dans cette
chambre que les rais du soleil, qui, par la fentre, entraient en
faisant danser une poussire d'atomes, et qui tournaient, tournaient
avec la fuite du jour. Sur la chemine une maisonnette baromtrique
laissait tour  tour sortir et entrer un capucin et une religieuse, et
j'aurais t parfaitement heureux si je n'avais surpris des larmes dans
les yeux du pre d'Aline, lorsque par hasard il venait regarder notre
jeu et que ma compagne toussait de cette toux dchirante qui m'avait
dj inquit vaguement, pour la premire fois, sous le seringa.

A m'taler ainsi le muse de ses jouets vieillots, Aline dployait une
sorte de grce pieuse, tournant les feuillets des livres avec les
dlicatesses d'un souffle, rabattant le papier de soie sur les gravures,
sans un pli, et plus fe que jamais auprs du lourdaud que je me sentais
devenir davantage  chacun de ses gestes menus. Mais nous n'aurions pas
t des enfants, si la purilit ne s'tait mle  la posie de ces
jeux; et cette purilit tait reprsente par la poupe dont j'ai
parl. Cette fille occupait dans les rveries d'Aline une place telle
que j'avais fini, moi aussi, par considrer Marie comme une personne
de chair et d'os, et par me prter de bonne foi  cette comdie que tous
les enfants de tous les temps ont improvise, improvisent et
improviseront pour la grande joie de leur fantaisie. Quand Aline
commenait de me parler de Marie, en me disant: Marie a fait ceci...
Marie fera cela... Marie aime telle toilette, elle n'aime pas telle
autre..., cela me paraissait tout naturel, et j'aidais aux goters de
cette poupe miraculeuse. Je prparais la table pour elle, dans
l'angle, au coin de la chemine, que nous lui avions choisi pour
chambre. Des meubles minuscules et beaucoup trop petits pour cette
grande fille paraient cette chambre imaginaire. C'taient les vieux
meubles qui avaient t donns autrefois  la mre d'Aline, avec une
poupe toute petite sans doute, si bien que la ntre prenait, au milieu
d'eux, des allures de jeune gante. Marie ne possdait qu'un fauteuil
 sa mesure que j'avais achet pour elle et dans lequel Aline l'asseyait
en visite, sans que nous fussions tonns que ce fauteuil occupt deux
fois la place du lit. La stupidit d'un sourire ternel s'panouissait
sur sa bouche de porcelaine. Elle tait l dans ce fauteuil, les mains
dans son manchon, une toque de velours sur ses cheveux, immobile, et
Aline, aprs l'avoir contemple, ne manquait jamais de me dire:

--N'est-ce pas, qu'elle est belle? On croirait qu'elle va parler...

D'autres fois, c'taient des phrases trangement profondes que
prononaient ces lvres fines qui venaient de parler de Marie ou 
Marie,--de ces phrases comme on n'admet pas que les enfants puissent
en dire, sans doute parce que le contraste est trop fort entre la
niaiserie habituelle de leurs divertissements et la tristesse de
certaines rflexions. Ainsi,  propos d'un oiseau que j'avais perdu, je
me rappelle qu'un jour, dans cette mme chambre et parmi ces mmes
objets, nous en vnmes  parler de la mort, et qu'elle me demanda:

--Est-ce que tu aurais peur de mourir?

--Je ne sais pas, lui rpondis-je.

--Ah! dit-elle, c'est si ennuyeux, la vie!... C'est toujours la mme
chose, on se lve, on s'habille, on mange, on joue, on se couche, et
puis c'est toujours  recommencer... Mais quand on est mort...

--Quand on est mort, on est un squelette, lui dis-je, finissant la
phrase sur laquelle elle restait.

--Non, dit-elle, on voit maman et les anges.

       *       *       *       *       *

Je livre ces mots, avec ce qu'ils renferment de lassitude prmature et
de navet, aux philosophes qui s'occupent de la psychologie de
l'enfant. Ils n'ont que le mrite d'tre authentiques. Pour moi, j'ai
ds longtemps renonc  comprendre ce mystre entre les mystres,
l'closion d'une intelligence et d'un coeur. A quelle minute commence
en nous la souffrance de penser? A quelle seconde le mal d'aimer? L'me
de la femme et celle de l'homme ne sont-elles pas tout entires dj
dans l'tonnement que l'inexplicable sparation d'avec sa mre morte
inflige  une petite orpheline, dans la tendresse passionne qu'inspire
 un garon de dix ans la dlicatesse souffrante de sa compagne de jeux?
Dlicate et souffrante, ah! ma pauvre Aline l'tait bien plus que ne
pouvait le prvoir ma sympathie obscure d'ami; et il vint un temps,
c'tait le commencement de l'hiver de mes dix ans, o il ne me fut plus
permis de jouer avec elle, pour ne pas la fatiguer,--une semaine o elle
ne sortit plus de son lit,--et un jour, la veille de Nol, o j'entrai
en pleurant dans cette chambre qui m'avait t si douce, pour y voir
Aline une dernire fois; et elle tait morte, couche dans un lit, qu'un
crucifix protgeait, aussi compltement immobile que la poupe reste
sans doute auprs d'elle par une dernire fantaisie de malade, et qui la
regardait, assise sur sa grande chaise, tout au pied de ce lit.
Seulement les yeux bleus de Marie, ces yeux de verre si gais entre
leurs cils noirs, continuaient de s'ouvrir et de briller, au lieu que
les yeux bleus, avec leur azur aimant, taient ferms pour toujours. Les
joues de Marie, ces joues de porcelaine peintes du plus clair
vermillon, sa bouche de rose, conservaient leur clat de jeunesse,
tandis que la pleur de cire des joues si minces d'Aline et la lividit
violette de sa bouche faisaient mal  regarder. Comment ai-je remarqu
ce contraste  cette heure mme o d'tre l me tirait des larmes bien
vraies? Il semble que les enfants aient une activit si vive de leurs
sens que ces sens fonctionnent presque tout seuls, mme quand leur me
est occupe par le plus sincre chagrin. Oui, je me souviens d'avoir vu
cela du mme coup d'oeil: mon amie morte, la poupe auprs, et plus
loin, croul sur un fauteuil, le pre d'Aline, et le geste par lequel
cet homme serrait sa main gauche de sa main droite, et la ligne d'un
tricot brun sur son poignet. Il flottait dans la chambre une odeur douce
de lilas blanc. C'tait la vieille dame d'en bas, celle dont le profil
et les anglaises nous fascinaient, Aline et moi, qui avait envoy ces
fleurs, si rares dans notre ville, et que je n'avais jamais respires.
Et quand je fus demeur quelques minutes immobile moi-mme, comme
stupfi par ce spectacle, Miette, qui m'avait introduit, me prit par
la main et me dit:

--Va lui dire adieu.

Je marchai jusqu'au petit lit, je me haussai sur les pieds. Alors, dans
le parfum des lilas, je sentis  la fois sur mes lvres le froid de la
joue de la petite morte, et contre ma joue la caresse souple, comme
vivante, des boucles de ses cheveux que j'avais effleurs en me
penchant, et dans mon coeur une inexprimable tristesse.

       *       *       *       *       *

Les mois passrent, et mes parents continurent d'habiter la vieille
maison dans la vieille ville. Seulement, on crut devoir me mettre comme
pensionnaire au lyce, sans doute parce que, depuis la disparition
d'Aline et de son assagissante influence, j'tais devenu un jeune animal
indomptable. Je sortais une fois le mois, quand je n'avais pas t trop
indisciplin; mais deux fois la semaine, le jeudi et le dimanche, nous
allions en promenade, et, deux par deux, nous traversions la ville sans
parler,--tels taient les rglements des collges d'alors.--Il
m'arrivait trs souvent, quand nous dfilions sur le boulevard qui longe
la prfecture, de rencontrer le pre d'Aline qui s'en revenait de son
bureau ou qui s'y rendait. Il marchait, vtu de noir, un peu courb
quoiqu'il n'et pas quarante ans, tenant  la main une canne, un jonc 
pomme d'ivoire que je connaissais si bien. Il ne manquait jamais de me
chercher dans la file des collgiens en tunique sombre, et de me saluer
avec un sourire trs triste et trs doux. De mon ct, je ne manquais
jamais, les jours de sortie, de monter jusque chez lui. Miette venait
m'ouvrir et me faisait entrer, aprs des compliments sur ma mine et ma
taille, dans une sorte de salon-bureau o le veuf se trouvait, et qui
communiquait par une porte avec la chambre de ma petite amie. Un jour
que cette porte tait ouverte, je ne sus pas me retenir d'y jeter un
regard furtif, et le pre, qui surprit ce regard, me dit simplement:

--Veux-tu revoir sa chambre?

Nous y entrmes. C'tait en t. Le pre ouvrit les volets ferms, et le
soleil inonda de sa lumire la chambre de la morte. Elle enveloppa,
cette gaie lumire, et le tapis rp sur lequel nous avions tant jou,
et le lit maintenant tendu de serge o je l'avais vue si ple, si
tristement immobile, et le placard o dormaient les habitants du
village, et Marie, la poupe, assise dans son fauteuil sur la commode,
ses yeux bleus toujours ouverts, sa bouche toujours souriante et dans sa
toilette de visite.

--Tu te rappelles comme Aline aimait cette poupe? me dit le pre en
la prenant et me la montrant. Croirais-tu qu'elle m'avait demand de la
mettre dans ses bras quand elle serait morte, pour l'emporter au ciel et
la montrer  sa maman. Miette voulait l'enterrer avec... Moi, je n'ai
pas pu me sparer d'un seul des objets qu'elle a aims...

       *       *       *       *       *

Des mois passrent encore, beaucoup de mois. C'tait le troisime Nol
depuis celui o Aline tait morte, et bien des changements s'taient
accomplis. J'tais, moi, un garon de treize ans qui avait dj fum sa
premire cigarette,--un jeudi de cong, dans ce jardin autrefois tant
aim par Aline, pas loin de cette ligne de rosiers o je lui cherchais
de ces jolis insectes verts  reflets bruns, des ctoines dores qui
dorment au creux des belles roses. La vieille dame aux longues anglaises
blanches se tenait bien toujours derrire la fentre du premier tage,
mais la chute d'une chelle ayant trou le vitrage de cette fentre, le
carreau plus vert que les autres avait disparu. Miette aussi a disparu.
Je l'ai vue, une aprs-midi,  la rcration de quatre heures, arriver
sur le perron de la cour du collge. Elle m'a fait demander au parloir,
et la brave crature au teint terreux,--de la couleur des noix sches
qu'elle tira de son tablier bleu,--m'a rapport une nouvelle pour moi
monstrueuse. Le pre d'Aline se remariait. Il pousait une dame veuve
qui avait dj une petite fille de huit ans. Cette petite fille devait
occuper la chambre d'Aline. Miette m'a racont comment elle a pris cong
de son matre quand le mariage a t chose dcide:

--Monsieur est le matre, que je lui ai dit, mais j'ai trop aim Madame
et Mademoiselle pour en avoir d'autres  leur place... a m'est
_magine_ que a porte malheur de peiner les morts...

Et Miette m'a narr, par la mme occasion, l'histoire d'un veuf qui,
tant  la veille de prendre une seconde femme, s'tait rveill dans la
nuit avant la crmonie et avait senti sa main serre par une main toute
froide.

--C'tait celle de sa dfunte, a ajout Miette, --il a pass dans
l'anne...

Miette est partie pour son village. Le mariage s'est fait. Moi, je n'ai
pas eu besoin que ma chre Aline revnt la nuit me serrer la main pour
prendre en horreur celle qui la remplaait ainsi dans notre maison et
dans le coeur de son pre. C'tait trop naturel que ce malheureux
homme voult refaire sa vie. Mais c'tait trop naturel aussi qu'un
garon de treize ans ne le comprt pas. Je cessai donc presque
absolument mes visites dans l'tage au-dessus du ntre, et  l'approche
de ce Nol qui devait tre le troisime anniversaire de la mort d'Aline,
je crois bien que je n'avais pas parl dix fois  la petite
milie,--ainsi s'appelait la nouvelle venue. Cette pauvre fille, trs
innocente des haines que je lui vouais, tait une grosse et simple
enfant qui aurait bien voulu jouer en ma compagnie dans le jardin. Mais
cette seule ide me donnait une sorte de colre contre elle, qui
s'augmentait de ce fait que, ds le second mois de son intrusion dans la
maison, j'avais vu entre ses bras la propre poupe de mon ancienne amie,
cette Marie qui avait t sa fille,--notre fille. Je me rappelle
encore l'accs de rage dont je fus saisi lorsque ce spectacle sacrilge
frappa mon regard, un jeudi de promenade o je rencontrai le pre, la
nouvelle femme et la petite fille. Mon Dieu! comme je me rends compte
aujourd'hui de la petite scne qui avait d se passer dans le mnage!...
La maman trouve cette poupe dans un placard et la donne pour quelques
minutes  sa fille. Le pre rentre. Il voit le jouet entre les bras de
l'enfant. Son coeur se serre. Il rencontre le regard de sa femme qui
pie sur son visage la trace de cette motion avec la jalousie que les
secondes pouses gardent toujours pour les premires. L'homme n'ose rien
dire. Les morts ont une fois de plus tort contre les vivants... Mais
moi, qui n'avais rien oubli de mon amie disparue, cette rencontre me
donna une sorte de haine instinctive contre la petite milie. J'avais vu
autrefois un angora trs sauvage que nous avions chez nous, et qui
vivait presque toujours sur les toits et dans le jardin, rentrer 
l'heure de son repas et se trouver face  face avec un chien reu par
mon pre le matin mme. Le chat tait demeur sur l'appui de la fentre,
fixant cet hte inconnu, n'osant pas affronter l'approche de cette boule
de poils noirs, aboyante et turbulente. Pendant quatre jours nous avions
pu l'apercevoir ainsi, immobile, ayant dans ses prunelles vertes une
sorte de stupeur anxieuse. Puis il avait disparu pour ne plus revenir.
Une rancune toute pareille et tout animale s'agitait en moi, qui
justifierait seule le vilain tour que j'ai jou  cette grosse fille,
aussi maladroite, lourde et grossire qu'Aline tait gracieuse et jolie.
Mais, non. Ce fut mieux que la malice qui me fit agir, ce fut une pit
presque ridicule dans sa forme et pourtant touchante quand j'y songe, et
que je ne peux pas regretter.

Il y avait donc trois ans qu'Aline tait morte, mais quoique ce ft
l'anniversaire de cette mort, je ne m'en souvenais gure par cette
aprs-midi-l. Un tapis de neige couvrait le jardin, et un de mes
camarades tait venu me rendre visite par cette veille de Nol, pour
organiser dans la principale alle une longue glissoire. C'tait l
notre divertissement favori, et la duret des hivers de ce pays lui
tait si propice que nous y excellions. Nous voici donc, sous un ciel
trs pur, mon camarade et moi, nous lanant l'un derrire l'autre,
tantt tout droits et les pieds unis, tantt  croupetons et sur un seul
pied, une jambe tendue, et tombant, et nous culbutant, et criant, et
riant. Il se trouva qu'au plus fort de notre tapage, milie rentra de la
promenade. Nos exclamations l'attirrent, et nous la vmes s'arrter
une minute sous la vote qui donnait sur le jardin, accompagne de sa
bonne. Elle tenait dans ses bras cette poupe, objet de ma profonde
colre contre elle. Je n'aurais pas t le malicieux garnement que
j'tais alors, si je n'avais pas redoubl de cris, de rires et de folie
en me livrant sous ses yeux  un amusement qu'elle ne pouvait pas
partager. L'envie chez la petite fille devint trop forte. Tout d'un coup
et sans que sa bonne et pu la prvenir, elle pose sa poupe contre un
des battants de la porte, et elle s'lance. Le pied lui manque sur la
neige. Elle tombe. Sa bonne la rattrape. milie, toute confuse de sa
chute et de son manteau mouill, se met  sangloter. La bonne la
gourmande, et, lui prenant la main, l'entrane pour la changer. Elles
disparaissent, oubliant toutes deux la poupe qui continue de sourire
avec sa bouche rouge et ses yeux bleus, le long de la porte cochre,
comme autrefois quand Aline la menait l pour lui faire prendre
l'air,--comme aussi au pied du lit de la pauvre morte.

       *       *       *       *       *

Comment l'ide de voler cette poupe qu'Aline avait tant aime me
vint-elle  l'esprit subitement, moi qui, cinq minutes plus tt,
n'avais rien en tte que la folie de la glissade? Encore une question
que je livre aux psychologues de l'enfance. Toujours est-il que d'avoir
cette ide et de l'excuter ne dura certainement pas cinq minutes. Ce
fut une de ces tentations rapides  la fois et irrsistibles, comme je
me rappelle en avoir eu quelques-unes dans ma vie d'colier: le bond
subit du sauvage sur son ennemi, ou de l'animal sur sa proie. Je
l'accomplis, ce vol, si soudainement conu, avec la simplicit de ruse
que dploient en effet les sauvages et les animaux. Je profitai d'une
seconde o mon camarade me tournait le dos et frappait ses galoches
contre un tronc d'arbre afin de faire tomber la neige amasse entre le
talon et la semelle de bois. Je saisis Marie  la place o elle
gisait, et, tout en courant pour remonter vers la tte de la glissoire,
je la jetai dans un hangar ouvert qui se trouvait l, au risque qu'elle
casst son joli visage de porcelaine sur les bches amasses. Je la vis
dgringoler sur le bois et rouler dans une brouette place auprs des
bches. J'avais pouss en la lanant un cri si perant qu'il couvrit le
bruit de l'objet cognant les bches et que mon camarade ne put rien
deviner de la coupable action que je venais de commettre. Et nous voici
de nouveau nous poursuivant, glissant et gaminant  qui mieux mieux,
quand la bonne d'milie reparat sous la vote de la porte. Elle regarde
 droite, elle regarde  gauche. Elle manifeste son tonnement, regarde
 gauche, regarde  droite, puis sous la vote mme, puis dans le
jardin.

--Vous n'avez pas vu la poupe de Mlle milie? demande-t-elle.

J'eus cette chance qu'elle s'adresst  mon camarade, qui lui rpondit
avec cette bonne foi d'innocence si difficile  simuler pour certains
enfants.

--Une poupe? Mais non.

--Elle m'a dit qu'elle l'avait pose l quand elle a voulu glisser,
fit la bonne.

--Ce n'est pas possible, rpondit l'autre; nous n'avons pas quitt
cette place une minute, n'est-ce pas? insista-t-il en s'adressant 
moi.

--Pas une minute, rpliquai-je en m'approchant. Je devais tre bien
rouge, mais l'air tait si vif et nous avions tant couru!

--Voil qui est bien extraordinaire, reprit la bonne, o peut-elle
l'avoir laisse?... Ah! elle va en recevoir un galop...

Je n'tais pourtant pas mchant, mais l'ide qu'milie, outre le
chagrin d'avoir perdu sa poupe, allait subir une verte semonce, bien
loin de me donner le moindre remords, me combla de la joie la plus
dlicieuse. Cette joie et t entire, si, aussitt rentr dans
l'appartement, je n'avais t oblig de me demander ce que j'allais
faire pour empcher qu'on ne retrouvt jamais Marie. Cette
proccupation dura tout le soir et toute la nuit. Ni l'oie aux marrons
traditionnellement servie sur la table, ni l'arbre de Nol prpar chez
le camarade qui tait venu jouer dans l'aprs-midi, ni le cadeau que j'y
reus, ni le retour tardif par les rues de la ville, blanches, sous la
lune, d'une ferique blancheur de neige, ni le projet arrt d'une
partie, le lendemain, du ct d'un tang gel o nous esprions patiner;
rien, en un mot, ne parvint  me distraire de cette pense fixe: Pourvu
que la poupe n'ait pas t dcouverte ce soir! Pourvu qu'elle ne le
soit pas demain matin!... Ce fut surtout couch dans mon lit que ce
souci devint cuisant jusqu' la douleur. Toutes les sensations de
rpugnance que m'avait donnes le second mariage du pre d'Aline se
mirent  revivre, mles aux sentiments tendres qui me venaient pour
elle. La chambre aujourd'hui profane par le prsence de l'intruse se
reprsenta devant mes yeux, telle que je l'avais connue. L'espce
d'hallucination, dont je parlais en commenant ce rcit de ma plus
lointaine amiti d'enfance, se reproduisit avec une force
extraordinaire... Ma petite amie reparut, avec ses sourires, ses
pleurs, ses gestes grles, et tous les vieux objets dont elle tait
comme la vigilante et douce gardienne. Dans le mme clair d'impression,
je vis l'autre s'emparant du lit o Aline avait rendu l'me, maniant de
ses vilains doigts malpropres les reliures de soie passe, salissant de
ses souliers aux talons tourns,--j'avais remarqu d'elle mme cela,--le
tapis sur lequel nous disposions les friandises de nos dnettes, volant
Aline,--car, pour mon coeur d'enfant, c'tait un vol que cette
possession des jouets de ma petite morte. Morte! Je me rptais ce mot
machinalement et je voyais la tombe, autrefois pare de si fraches
fleurs, maintenant  peine soigne, que j'avais visite le premier
novembre de cette mme anne, avec l'ange de pltre agenouill que l'on
ne renouvelait plus et  qui manquaient les mains. J'tais trop pieux 
cette poque pour n'tre pas certain que la disparue habitait au ciel,
comme elle l'avait dit, avec sa mre et d'autres anges, de vrais,
ceux-l, qui portaient des lis dans des doigts imbrisables et faits de
pure lumire. Pourtant mon imagination se figurait le pauvre petit
corps, couch dans la terre, tel que je lui avais dit adieu dans la
chambre parfume de lilas blanc. Une horrible impression de solitude me
poignait l'me. Je me souvenais du voeu que l'enfant avait formul, de
ce dsir d'emporter sa fille avec elle, l-bas. Ah! que j'aurais voulu
aller au cimetire avec la poupe que j'avais reprise, donner de
l'argent au fossoyeur, et que Marie repost auprs d'Aline,--pour
toujours!

       *       *       *       *       *

...Le lendemain matin, vers les dix heures, si quelqu'un tait venu dans
le jardin dsert et dans le coin le plus recul, il aurait vu, au pied
du seringa, maintenant tout noir et nu, un jeune garon en tunique de
collgien creuser la terre htivement avec une bche. Une vote de
brouillard pesait sur la ville, un brouillard noir, o le soleil rouge
vacillait, pareil  une boule de feu ronge par les tnbres. La neige
couvrait au loin les toits. Dans la maison chacun vaquait sans doute aux
prparatifs du dner. Beaucoup de personnes taient  la grand'messe. De
son pied maladroit le garon appuyait sur le fer de la bche, puis il
dposait soigneusement la terre brune en un tas, afin que le dgt de
son travail ft moins visible. Il regardait parfois le ciel menaant
pour y chercher la promesse d'une nouvelle tombe de cette neige, qui
et encore mieux effac toutes les traces. Prs de ce garon une forme
d'un enfant plus petit tait tendue, mais au premier regard on et
reconnu que cette forme tait simplement celle d'une poupe coiffe
d'une toque, les mains passes encore dans un manchon microscopique
attach  son cou. Cette poupe semblait avoir t lgante autrefois,
puis trs mal soigne,  voir les dchirures de sa robe, la nudit d'un
de ses pieds priv de son soulier, les raflures de son visage de
porcelaine. Un sourire immobile flottait pourtant sur sa bouche reste
rouge et dans ses yeux de verre. Et voici que lentement, doucement, de
la vote funbre du ciel, des toiles de neige commencrent de tomber.
Le jeune garon regarda de nouveau le ciel avec une joie singulire. Le
trou tait assez grand maintenant, presque aussi profond que son bras.
Il prit la poupe, et par un geste enfantin il mit sur sa froide joue de
porcelaine un baiser, un autre sur la soie blonde et souple des
cheveux, puis il coucha soigneusement ce corps dans la terre, comme si
c'et t la dpouille d'un tre ayant eu une me. Il se mit alors 
combler cette fosse avec la hte d'un coupable. Une fentre du second
tage s'tait ouverte l-bas, dans la maison, au fond du jardin. Une
voix avait cri le nom de Claude et ajout: Il faut rentrer.--Me
voici, cria le jeune garon en reportant la bche le long du mur, et,
la tunique dj toute blanche de neige, il courut, courut joyeusement
vers la voix qui l'appelait.

--Qu'as-tu fait?... lui dit la mme voix du haut de la fentre.

--J'ai prpar une belle glissoire pour demain, rpondit-il, et
c'tait un mensonge par-dessus un vol.--Et pourtant, lorsqu'il se
confessa quelques jours plus tard avec tous les scrupules d'une ferveur
prcoce, le jeune garon ne put jamais, jamais se repentir d'avoir
drob, pour l'ensevelir ainsi, par ce matin de Nol, dans la paisible
terre, sous la paisible neige, la fille aux yeux bleus, aux joues roses,
aux cheveux blonds, de sa premire amie.

_Paris, dcembre 1888._




VII

Inconnue

_A MAURICE FERRARI._


_INCONNUE_


J'avais dn ce soir-l au cabaret, en compagnie d'une
dizaine d'artistes et d'crivains,--vous savez, un de ces dners
mensuels comme Paris en compte un grand nombre. Celui-ci avait t
charmant de verve cordiale et d'anecdotes sans fiel. Lorsque des hommes
de talent sont ainsi runis et que leurs amours-propres consentent 
dsarmer, rien de plus exquis que la causerie, surtout si l'assemble ne
compte pas trop de ces preneurs de notes, bourreaux odieux de toute
intimit. Une pice de Shakespeare, rcemment adapte pour l'Odon et
qui roule sur une ressemblance absolue entre deux personnes, nous avait
conduits  parler de ce phnomne, surprenant quelquefois jusqu'au
fantastique: l'identit des physionomies entre deux tres qui ne se sont
jamais vus, qui n'ont aucun lien de race et qui pourtant sont videmment
le mme tre, allant et venant sous des formes pareilles, avec un
caractre pareil et quelquefois une destine pareille. Le dner s'tant
prolong assez tard, je me trouvais, vers minuit, revenir du ct du
faubourg Saint-Germain ou j'habite, avec un de mes confrres,
aujourd'hui, hlas! enferm dans une maison de fous, et qui, ds lors,
inquitait ma sympathie par la bizarrerie de ses allures. A quoi bon
imprimer ici son nom et insister sur une infortune dont les journaux
n'ont que trop parl? J'avais remarqu, pendant le dner, que notre
conversation l'intressait passionnment et l'nervait tout ensemble. Il
avait gard le silence, et son visage, us par vingt-cinq ans de vie
littraire, tout maigri et tir, me paraissait plus crisp encore tandis
que nous marchions cte  cte. Je l'en taquinais, selon mon habitude,
avec amiti. J'avais pour lui cette affection particulire qu'un auteur
prouve pour un critique par lequel il a t une fois parfaitement
compris. Fut-ce la visible sympathie de cette taquinerie, ou bien
touffait-il de sensations contenues? Toujours est-il qu'entre la rue de
la Paix et celle de Bellechasse,  travers la place Vendme dserte,
puis dans la rue solitaire des Tuileries et enfin le long de cette
admirable ruine de la Cour des Comptes qu'clairait une froide et
blanche lune d'hiver, il me raconta, lui aussi, une histoire de
ressemblance. Elle me frappa beaucoup sur le moment, peut-tre  cause
de l'motion du conteur qui contrastait avec ses habitudes de
persiflante ironie. Mon Dieu! comme les jours vont et passent! Je trouve
sur mon journal, en tte de cette confidence transcrite le soir mme, la
date du 25 novembre 1883. Il n'y a pas quatre ans! Sur les dix convives,
deux sont morts, et celui qui me parlait dans la nuit, avec un accent
voil, presque tremblant de larmes caches, ne vaudrait-il pas mieux
qu'il et, lui aussi, sombr tout entier que de se survivre, comme il
fait?

       *       *       *       *       *

Vous avez vu juste, me disait-il, cette causerie m'attristait
dmesurment. Elle me rappelait une aventure..., puis-je appeler cela
une aventure?... enfin une motion d'un ordre trop intime pour la
mettre l, sur cette table, entre les bouteilles de liqueurs, les tasses
de caf et les botes  cigares... Ah! mon ami...,--et il me serra le
bras fortement,--si vous aimez et que vous soyez aim, oui,
croyez-m'en, moi qui ai quinze ans de plus que vous et des cheveux gris,
ne refusez jamais, jamais un rendez-vous  la femme qui vous aime et que
vous aimez. O qu'elle vous demande d'aller, et quand vous devriez
quitter pour cela et travaux, et devoirs, et famille, et n'importe quoi,
allez-y, courez-y par-dessus toute votre vie actuelle. Entendez-moi
bien: on retrouve tout, on refait tout; position, fortune, amitis, il
n'y a rien qui ne se rpare avec de l'nergie et un peu de chance, mais
un vrai rendez-vous d'amour, o le retrouver quand on l'a manqu?...

Vous souvenez-vous, continua-t-il avec plus de calme, que j'tais 
Venise, il y a deux ans?... Mais oui, vous m'y avez crit pour me
demander un renseignement sur le _Cima_ du _San Giorgio in Bragora_, et,
je ne vous ai pas rpondu. Vous m'avez cru sans doute en proie  la
molle et tide rverie qui flotte dans l'air de cette ville o l'on
n'entend d'autre bruit que le dchirement de l'eau sous la rame et le
claquement sur les pavs des souliers sans talon o tourne le pied des
femmes, et un peu de musique au centre de cette merveilleuse place
encadre d'arcades... Je rvais, en effet,  Venise, mais pas comme vous
pensiez. J'avais d'autres fantmes  voquer sur la frmissante lagune
que ceux des femmes de Palma et des seigneurs de Bonifazio. Seulement
vous ne pouviez pas le savoir, ni vous ni personne. Il aurait fallu
connatre ma vie et le secret de ma premire jeunesse. Ce que je venais
chercher  Venise en 1881, c'tait un souvenir de 1860. Vous tiez au
collge alors, en huitime ou en septime, n'est-ce pas? Et moi, j'avais
vingt-cinq ans, et je ramais dj sur la galre o vous ramerez encore,
quand je me reposerai pour toujours. J'tais dj l'homme que vous
connaissez, et j'avais mon mtier d'crivain dans une horreur gale 
celle qu'il m'inspire aujourd'hui, mais les hasards d'un premier succs
remport au thtre  l'ge o l'on dpose timidement des manuscrits
chez les concierges avaient dcid de ma carrire... Quel singulier et
paradoxal personnage que ce hasard! Il y a des gens qu'il comble de ses
grces sur la fin aprs les avoir torturs toute leur existence durant;
moi, ce fut le contraire. En mme temps que je voyais mon petit acte
jou sur la scne des Franais parmi des acclamations, je rencontrais
une matresse unique, la seule qui m'ait laiss dans le coeur ce je ne
sais quoi d'infiniment doux qui devrait du moins survivre aux baisers.
Mais non, ce qui survit d'ordinaire, c'est le dgot et c'est la haine.
Toutes mes amours ont t depuis d'affreuses agonies autour d'un sexe.
On m'a fait du mal et j'ai fait du mal. Mes matresses m'ont trahi et je
les ai brutalises. Mais celle-l, celle de ma vingt-cinquime anne!...
Voyez, je ne peux mme pas prononcer son nom. Je fondrais en larmes
devant vous, l, sottement... C'tait une femme  peine plus ge que
moi, toute mince, avec une pleur attendrissante et des yeux bruns dont
le regard me fait encore chaud, quand j'y pense,  une place mystrieuse
de mon coeur. Elle m'aimait. Comment? Pourquoi? Ah! romancier
d'analyse que vous tes, je vous rpondrai comme votre cher Hamlet,
demandez pourquoi cette lune brille, pourquoi il y a des astres l-haut,
une pense dans votre cerveau, une vie de l'homme et une vie de choses;
mais ne demandez pas pourquoi l'on aime. On aime parce que l'on aime, et
c'est  se mettre  genoux devant un coeur qui sait aimer, comme
devant la seule rvlation de Dieu qu'il y ait au monde...

       *       *       *       *       *

Je le regardais parler avec une curiosit qu'il devina plutt qu'il ne
la vit, car, lui, ne me regardait pas; il reprit: Pardonnez-moi cette
sortie sentimentale, j'en reviens au fait. J'avais rencontr ma
matresse dans des circonstances dont je vous pargne le dtail. Il me
ferait mal  vous raconter, et cela n'a pas d'intrt pour mon histoire.
Je vous dirai seulement que cette femme tait marie et que les hasards
m'avaient pargn cet odieux supplice de connatre le mari, qui conduit
un amant aux pires jalousies, ou  d'abaissantes,  de dgradantes
intimits. Elle tait Parisienne et appartenait  cette bourgeoisie
riche dans laquelle les servitudes du mnage n'absorbent pas l'existence
des femmes. Je vous donnerai une ide de sa dlicatesse de coeur quand
je vous aurai rvl qu'elle ne chercha jamais  m'attirer chez elle, et
une ide de sa passion par ce simple fait qu'elle trouva, pendant les
dix-huit mois que nous nous aimmes, une heure chaque jour  me donner,
tantt le matin, tantt l'aprs-midi, quelquefois le soir. Quelque temps
qu'il ft et quelles qu'eussent pu tre les difficults de cette
absence quotidienne, je la voyais arriver  la minute dite, avec son
visage clair de tendresse, avec ses yeux qui me donnaient tout son
coeur  chaque regard. Quand je la trouvais plie et que ses joues
trop minces, ses yeux trop grands, une toux qu'elle avait, quelquefois
me faisaient peur, elle me fermait la bouche avec sa main que je sentais
fivreuse, et elle me disait: Je te vois si peu et je t'aime tant,
c'est tout mon mal... Et nous nous taisions parce que nous savions tous
deux qu'elle ne pouvait pas s'en aller avec moi  cause de sa mre, qui
n'avait plus qu'elle au monde et qui en serait morte. Dans ces
silences-l, je sentais ce que cette crature tait pour moi et ce que
j'tais pour elle. Je ne peux pas vous expliquer avec des mots l'espce
de trop-plein d'motion qui nous enveloppait, nous noyait tous les deux.
Et elle parlait alors pour que je ne roulasse point dans le gouffre
d'une tristesse trop profonde, d'une voix qui venait de si loin, de si
loin dans son coeur. Non, il ne faut pas aimer et tre aim ainsi. On
ne peut plus supporter la vie!

Cette existence de flicit divine fut interrompue par un de ces
vnements si simples que l'on devrait toujours s'y attendre. Avez-vous
observ que d'ailleurs la prudence humaine prvoit tout, except ces
vnements simples, les seuls qui arrivent? Ma matresse prit froid en
sortant d'un bal; elle dut se mettre au lit, et les mdecins ordonnrent
pour elle un sjour du ct du soleil. Il fut arrt qu'elle ferait avec
son mari un voyage en Italie. C'tait une cruelle sparation de trois
mois; nous nous dmes cependant adieu assez courageusement, quoique la
correspondance ft plus difficile que ne l'et souhait notre passion,
mais nous tions si srs l'un de l'autre! J'avais une foi si profonde
dans ce tendre coeur, et elle connaissait si bien mon amour! Et puis
nous domptions tous les deux notre tristesse par piti l'un de l'autre.
Elle partit, et comme elle tait venue chez moi chaque jour, elle trouva
le moyen de m'crire chaque jour aussi, me racontant son voyage de Gnes
 Pise, puis  Rome, puis  Naples, en cherchant  faire de ce voyage
mme quelque chose qui la rapprocht de moi davantage encore. Elle ne
savait de l'histoire de l'art que les faibles lments enseigns
autrefois dans son cours de jeune fille, mais, pour me plaire, elle
s'appliquait  voir de chaque ville ce que mes sens d'crivain moderne,
veills par de continuelles visites au Louvre, en auraient got.
Toutes ses lettres avaient ainsi le charme d'impressions d'art
auxquelles sa pense m'associait sans cesse, et toutes renfermaient une
tendre sollicitude pour mon travail, me suppliant de lui montrer, par
l'achvement du livre sur lequel je peinais alors, qu'elle exerait sur
moi une heureuse influence. Qu'elles m'taient bienfaisantes et douces,
ces lettres!... Elles m'arrivaient le matin. Ma femme de mnage
m'apportait mon courrier, et rien qu'au toucher, par-dessus les journaux
et parmi les autres missives, je reconnaissais la petite enveloppe
carre dont le dlicat parfum m'accompagnait ensuite toute la journe;
car, dans les scrupules de ma pit amoureuse, j'emportais sur moi
chaque lettre jusqu' ce qu'une nouvelle vnt remplacer l'ancienne.
C'tait une joie si intime, si profonde que d'aller ainsi  mes travaux.
Je montais des escaliers de directeurs de thtre, je m'asseyais dans
des bureaux de rdaction, j'entrais dans des cafs avec des confrres.
Que m'importaient les vilenies du mtier, les pigrammes des
conversations, les prets des concurrences? Ma lettre tait avec moi et
mon cher secret!...

Vous qui prtendez connatre le coeur humain, expliquez-moi comment
j'ai pu, attach ainsi  cette femme par les fibres les plus tendres de
mon coeur, oui, comment j'ai pu refuser d'accomplir la seule action
qu'elle m'ait demande non pas pour moi, mais pour elle, et dans une
lettre date justement de Venise?... Elle devait rentrer en France dans
deux semaines, et son mari l'ayant quitte pour revenir un peu 
l'avance, voici qu'elle m'crivit une lettre aussi passionne celle-l
et folle que les autres taient caressantes et douces, une lettre, dans
laquelle, avec des phrases brlantes et comme l'amour en trouve dans ses
garements, elle me conjurait de tout quitter, d'accourir, de lui donner
quelques jours de flicit complte dans cette ville dont elle adorait,
me disait-elle, le silence infini et la morte torpeur. Elle m'expliquait
o je descendrais et comment je la verrais, qu'elle allait tout le jour
en gondole tandis que sa femme de chambre restait  l'htel, que je
n'eusse pas  craindre de la compromettre, et qu'elle m'attendait, dans
les quarante-huit heures qui suivraient la rception de ces pages...
Oui, expliquez-moi comment, assis  ma table, lisant et relisant cette
lettre si draisonnable mais si aimante, je pus trouver dans ma
rflexion de quoi rsister  l'entranement du coeur qui me poussait
 prendre le train tout de suite,  partir,  me jeter  ses pieds, 
lui dire: Tu m'as demand, me voici... J'avais du travail  livrer,
c'tait vrai, un petit roman en cours de publication dans un journal,
mais quoi? Si j'tais tomb soudain malade, il aurait bien fallu que le
journal se contentt de l'informe brouillon jet sur le papier et que je
recopiais au fur et  mesure des besoins de la feuille. Ma bourse de
jeune homme tait peu garnie, mais quoi? Si j'avais perdu de l'argent au
jeu, j'aurais trouv  emprunter plus d'or qu'il ne m'en fallait pour ce
voyage. Bien qu'elle prtendt, ce n'tait certes pas prudent de la
rejoindre ainsi et nous pouvions avoir  nous en repentir, mais quoi? Ne
s'exposait-elle pas davantage chaque fois qu'elle venait me rendre
visite dans mon petit appartement du quatrime, tout garni de fleurs
pour la recevoir? Et cependant ce fut cet abject mlange de prudence,
d'conomie et de raison qui l'emporta sur le dsir de satisfaire son
caprice. Elle va revenir, me dis-je, et c'est trop fou, et je lui
rpondis dans ce sens, multipliant les assurances de ma fidle
tendresse, lui expliquant moi-mme les difficults de mon dpart;
l'adjurant de hter son retour, mais enfin opposant un non  ce
passionn dsir de m'avoir l-bas qu'elle m'avait montr... Je me
souviens... Quand cette rponse fut envoye, j'en eus des remords.
J'apprhendais d'elle une plainte et des reproches. C'tait mal
connatre cette me, cre pour le sublime de l'amour comme certains
esprits d'hommes sont crs pour le sublime des ides. Elle m'crivit
pour me donner raison, et elle revint... Mais, ce qu'elle m'avait cach,
ce que j'appris lorsqu'elle reparut dans ma chambre et que je la tins
dans mes bras, c'est que son voyage, au lieu de la gurir, l'avait
acheve. Elle me revenait mourante. Ah! je sens encore le frisson de ses
mains moites sur mon visage  la dernire visite qu'elle eut encore la
force de me faire, et j'entends sa voix me dire: Mon Dieu! Mon Dieu!...
Tu ne pouvais pas savoir, ce n'est pas ta faute... Pourquoi m'as-tu
refus cette dernire joie?...

       *       *       *       *       *

Comprenez-vous maintenant, reprit-il aprs un silence, la sorte de
mlancolie dont je fus saisi en arrivant  Venise, vingt ans aprs la
mort de cette femme qui m'a trop aim, comme elle me le disait encore,
puisqu'elle m'a pour toujours rendu incapable d'tre heureux par un
autre amour? Cette mlancolie, je savais bien que je la trouverais l
sur le bord de cette lagune o elle avait rv d'errer avec moi, mais je
me croyais plus fort contre elle, grce  ces vingt ans. Pensez-y donc,
vingt ans de copie et de boulevard!... Il faut croire que l'on gurit de
tout, except du regret d'avoir t aim comme cela et de ne l'tre
plus, car,  mesure que j'approchais de cette ville, ou elle m'avait
appel de son appel dchirant de mourante sans que je l'eusse compris,
je commenai d'tre la proie d'une espce d'hallucination intime qui me
reprsenta, jusqu' la douleur, les sentiments que j'aurais eus, si
j'avais fait cette route vingt ans plus tt. Le train glissait sur la
mince bande de terre que l'eau assige des deux cts. Elle frissonnait,
cette eau sombre, dans le crpuscule, tandis que l'azur du ciel se
fonait l-haut et qu'au bord de l'horizon s'talait la ligne d'or du
soleil couchant. Que cette agonie de la lumire m'tait lugubre! Qu'elle
m'et t douce si j'avais pens que dans quelques heures je serais
auprs de mon unique amour! Je m'tais bien promis, pour ne pas enfoncer
encore le couteau dans la plaie, de ne pas descendre  l'htel o elle
tait descendue. Ce fut pourtant le nom de cet htel que je criai au
gondolier,  peine sorti de wagon, par un instinct de passion plus fort
que mon bon sens. Et quand je fus install dans cet htel, qui sait?
peut-tre dans la chambre d'o elle m'avait crit cette lettre de
rendez-vous; quand je me fus mis  la fentre et quand je vis le divin
paysage d'eau silencieuse, de clochers muets, de ciel sombre et de
larges toiles, il me sembla que le temps s'abolissait, que mon coeur
d'autrefois se remettait  battre en moi, que je n'avais jamais cess
d'aimer cet tre si doux, si tendre, que j'tais arriv au rendez-vous,
qu'elle allait ouvrir la porte close, que l'ardent soupir pouss vers
moi devant ce mme horizon n'avait pas pu tre jet en vain. Comme on
reste jeune pour regretter, mme quand on est devenu trop vieux pour
esprer!...

Il tait dit que, juste  cette place-l, je me heurterais  cette
ressemblance dont je voulais vous parler seulement... Puis, je me suis
laiss aller  me souvenir!... J'tais donc, depuis plusieurs jours,
dans cette Venise si propice au souvenir parce qu'elle est elle-mme un
souvenir,  chasser tour  tour et  rappeler l'image de la morte qui
avait rv d'tre aime l, et d'y tre aime par moi... Vous croyez
peut-tre que dans une telle disposition d'esprit je m'abstenais de
toute relation capable de rompre la sorte d'enchantement rtrospectif
dont m'enveloppait mon pass? Ce serait mal connatre l'homme double que
j'ai toujours t, que vous tes, que nous sommes tous, misrables
crivains qui nous habituons si aisment  vivre d'un ct,  penser de
l'autre. J'allais, je venais le long des quais suspendus sur l'eau verte
des canaux, par les ruelles creuses entre les files des maisons, sur
les escaliers  bordure de marbre des petits ponts d'une arche, sur les
places dalles au centre desquelles se dresse la margelle sculpte d'un
puits  cadenas, enfin  travers tout ce ferique dcor dont ma
matresse avait tant got le charme ancien. Je pensais  elle,--et je
portais mes lettres d'introduction, et je faisais des visites. Pourquoi?
Oui, pourquoi encore, monsieur le psychologue?... Ce fut au cours d'une
de ces visites,  la vnitienne, le soir, aprs neuf heures, que cette
ressemblance extraordinaire vint donner  mon hallucination sentimentale
comme une forme sensible, comme un corps... Une femme entra dans le
salon o je me trouvais, plutt jolie que laide, mais sans rien qui pt
m'indiquer au premier regard l'motion dont elle allait me frapper.
Elle n'avait ni la pleur fine, ni la bouche mince et souffrante, ni les
yeux tendres, ces doux yeux toujours en dtresse, de celle que j'avais
tant aime; tout au plus tait-elle svelte comme elle, avec cette
silhouette aristocratique et dlicate que j'avais tant voque ces jours
derniers. Mais je n'y pensai qu' l'instant o la nouvelle venue
commena de parler. Aux premiers mots qu'elle pronona, je frissonnai. A
la seconde phrase, mon coeur se prit  battre aussi fort que si un
sortilge m'et tout d'un coup rendu mon amie de jadis. C'tait la mme
voix, la mme, mais  un degr que je ne peux pas vous dcrire: le
timbre, l'accent, la manire de chanter un peu avec quelque chose
d'touff par moments et d'un peu sourd... En fermant les yeux et
l'coutant parler, j'aurais pu croire que la morte tait l, dans la
chambre, qui causait... Je ne saurais vous expliquer la rvolution que
cette voix, que ce spectre de voix, si je peux dire, fit dans mon
coeur. J'aurais voulu pouvoir demander  cette jeune femme de
prononcer certaines phrases, celles qui vibraient encore dans mon
souvenir, cet: Ah! mon Dieu! soupir lors du dernier rendez-vous, avec
les pauvres et maigres mains errantes autour de mon visage. L'inconnue,
qui ne le fut bientt plus pour moi,--car on nous prsenta l'un 
l'autre,--suivait cependant une conversation du monde d'une parfaite
insignifiance. C'tait une comtesse autrichienne qui passait, comme je
compris, une saison de plaisir  Venise, et prcisment dans le mme
htel que moi. Ce dernier dtail fut la cause indirecte qui acheva de me
jeter dans un tat nerveux, tout voisin de la folie. Comme je
manifestais la crainte de ne pas retrouver mon chemin  travers le lacis
des ruelles et que je demandais que l'on me ft chercher une gondole, la
jeune comtesse m'offrit une place dans la sienne et j'acceptai. Je sais
mon ge et je ne dirai pas comme notre ami, le plus fou des vieux beaux
de cette poque: Les femmes d'aujourd'hui sont si froides que vous
pouvez les reconduire en fiacre  minuit sans qu'il vous arrive rien...

Si vous n'tes pas all  Venise au printemps, vous ne pouvez pas mme
concevoir le charme de la nuit sur la lagune. La douceur morte des
choses autour de vous, le glissement de la gondole sur l'eau sombre et
souple, les masses des palais muets, la profondeur mystrieuse du ciel,
les passages tour  tour dans le clair de lune et dans l'ombre, les
appels des bateliers  l'angle des canaux,--tout conspire  vous
envelopper d'une rverie que l'air,  la fois tide et frais, rend
presque physique. La gondole glissait donc, et par la fentre ouverte de
la petite cabine obscure je voyais cette eau, ces palais, ce ciel, et
j'coutais ma compagne parler. Sa voix,--la voix de l'autre, de mon
ador fantme,--rsonnait dans le silence de cette espce de cercueil
flottant. Je lui rpondais juste ce qu'il fallait pour qu'elle ne se tt
point, et mon ancienne matresse se faisait prsente  travers cette
voix... Je me sentais, avec un mlange de dlice et de terreur, m'en
aller de moi-mme, de l'homme rel et vivant que j'tais, pour devenir
celui d'autrefois... Non, elle n'tait pas morte! C'tait elle qui me
parlait de sa voix si connue. Elle allait me dire une de ces phrases qui
me faisaient tomber le coeur par terre, comme je le lui avais crit un
jour, de ces phrases qui posaient sur mon me, comme je lui disais
encore, une invisible bouche. Comme je comprenais qu'elle m'et appel
ici pour m'avoir  elle et pour tre  moi, tout entire, au milieu de
cet apaisement enchant de toute la vie! Non, je ne lui avais pas refus
ce bonheur suprme. J'tais venu, j'avais tout laiss pour entendre
cette voix me dire un merci doux comme cette nuit, frais comme le
murmure de cette eau, infini comme ce ciel... Et tandis que je perdais
ainsi toute notion de l'heure o nous tions et de la femme avec qui je
me trouvais, voil que cette femme, aprs quelques minutes de silence,
et rpondant sans doute  une pense qui venait de surgir en elle,
pronona de cette mme voix, vous entendez, de cette mme voix, et avec
le mme accent, ces mmes mots: Ah! mon Dieu!...

       *       *       *       *       *

--Et ensuite?... lui demandai-je.

--Il n'y  pas d'ensuite, rpondit-il schement, comme si ma question
avait tout  coup bris son souvenir... Elle pensait sans doute 
quelque achat qu'elle n'avait pas fait,  quelque lettre en retard. Nous
tions arrivs devant l'htel. Nous dbarqumes, et je vis s'avancer
au-devant d'elle un jeune homme qui paraissait l'attendre dans le hall
avec quelque inquitude. C'tait son mari,  qui elle me prsenta,--et
qu'elle aimait, je le compris  l'accent qu'elle prit en lui parlant. A
cette minute, l'identit des deux voix tait si complte, et en mme
temps les circonstances qui m'avaient permis un clair d'illusion
taient si changes, que j'eus un rveil subit et dfinitif de mon
songe. La ralit m'apparut, et mon ridicule, et ma solitude... Quelle
nuit je passai  pleurer les heures que j'aurais pu avoir avant sa mort
avec la seule femme que j'eusse aime et qui m'et aim!... Mais  quoi
bon essayer de se faire comprendre d'un autre?... Personne ne comprend
personne, puisqu'elle-mme, elle, je ne l'ai pas comprise!...

       *       *       *       *       *

Il me dit adieu brusquement et je ne le retins pas. Je le regardai s'en
aller avec sa taille un peu vote, le long de la rue de Varenne, toute
dserte...--et aujourd'hui je me demande si la folie, en l'enlevant aux
misres de sa dcadence morale et physique, ne lui a pas permis de
revivre en pense avec cette femme dont il ne pouvait gurir. Cela ne
vaut-il pas mieux que d'crire une millime chronique ou un
vingt-cinquime roman?

_Venise, mai 1887._




VIII

Autre Inconnue

_A PAUL MARITON._


_AUTRE INCONNUE_


Le dernier mot de ce petit roman, pressenti, devin
plutt qu'observ, cr peut-tre par ma fantaisie de songeur
mlancolique,--le saurai-je jamais? et que m'importe! Il m'arrive
pourtant d'y penser parfois plus qu'aux vnements mmes de ma propre
vie, lorsque la saison est triste, comme maintenant, et lorsqu'il fait
automne en nous et hors de nous, dans le ciel d'en haut et dans ce ciel
intime de la rverie qui a son azur, comme l'autre, et ses nuages... Je
revois alors, aussi distinctement que si elle datait de la veille, la
premire des trois rencontres qui servirent de canevas  mon
imagination... Je me rendais en Allemagne, o je devais entendre une
suite d'opras de Richard Wagner; le temps ne me pressait pas et j'avais
dcid de faire mon excursion par petites journes. Ma premire tape
tait Nancy. Je voulais y voir le tableau de Delacroix qui reprsente la
mort du _Tmraire_. Le tableau fut vite vu et le muse ensuite, et je
traversai la jolie place garnie de grilles en fer dor, avec ses palais,
ses fontaines, sa statue, son silence heureux, afin d'entrer dans le
vert jardin qui la termine et qui, par cette fin d'aprs-midi, faisait
une oasis de fracheur dlicieuse. Ce petit coin de parc tait presque
vide de promeneurs, mais quand une foule compacte se ft presse sous
les grands arbres et le long des vertes pelouses, je n'en aurais pas
moins remarqu, je crois, les deux personnes dont je me souviens 
l'heure prsente avec l'intrt poignant qui ne s'attache d'habitude
qu'aux visages familiers. Ces deux visages, et l'un surtout, n'ont-ils
point pass, repass cent fois dans la familiarit de ma rverie?...

De ces deux personnes rencontres dans une des alles de ce calme
jardin, l'une tait une femme et l'autre un jeune homme. La femme tait
brune, dlicate et gracieuse, avec une de ces toilettes de voyage qui
attestent au premier coup d'oeil le rang social de celle qui possde
ainsi le secret d'tre jolie, mme dans un miroir d'auberge,--quoiqu'en
ait dit Alfred de Musset. Il y a un art de simplicit raffine, qu'une
grande dame saura seule pratiquer, tant qu'il y aura des bourgeoises et
des grandes dames, c'est--dire toujours. Celle-ci portait un costume
d'une toffe anglaise  carreaux, avec une sorte de petit veston qui
dessinait  peine sa taille, et une toque de la mme nuance pose sur la
masse serre de ses cheveux sombres. Son col droit, sa cravate longue,
ses gants brods, ses minces souliers vernis achevaient de lui donner
une physionomie un peu masculine, qui lui seyait d'autant mieux, qu'il
se dgageait un charme si fminin de ses yeux et de son sourire. Ah! les
beaux yeux et qui taient  eux seuls le plus passionn, le plus
mystrieux des romans! Ce sont ces yeux de femme aimante qui me firent
malgr moi suivre les deux promeneurs, ou plutt la suivre. Ah! les yeux
vivants, et dont je ne me rappelle plus la couleur, je n'ai vu d'eux que
leur regard! Ils taient noys d'une flicit qui rayonnait sur tout le
visage et finissait de se montrer par un sourire d'une divine douceur,
par un abandonnement de tout son tre dans sa dmarche. Elle s'appuyait
au bras de son compagnon, et on sentait que chaque mouvement qu'ils
faisaient ensemble lui communiquait,  elle, une motion tendre. Elle
n'tait plus une toute jeune femme, et, quoique sa beaut ft demeure
entire, l'expression seule de ses traits suffisait  montrer une
diffrence de bien prs de dix annes entre elle et celui qu'elle
semblait tant aimer, et il comptait dj vingt-cinq ans. Il tait
lui-mme charmant  regarder, mince, un peu pli, et comme reconnaissant
d'tre aim ainsi. Ses gestes se faisaient doux, ses yeux rpondaient
aux yeux, son sourire rpondait au sourire de son amie. Ils marchaient,
et je les suivais, cherchant  deviner quel rendez-vous de mystre les
avait amens dans ce jardin provincial. Ils appartenaient visiblement 
un monde combl,  une vie opulente et suprieure. Ils n'taient pas
maris, la distance de leurs ges l'indiquait trop bien. Au timbre de sa
voix, entendue par intervalles, je l'aurais prise volontiers pour une
Anglaise, mais comment juger de la nationalit d'une femme de cet
ge-l, lorsqu'elle fait partie de cette socit europenne qui confond
si bien les plus extrmes diffrences de races? Ils marchaient toujours,
htant, retardant le pas, absorbs dans leur causerie et ne remarquant
pas l'innocent espion qui les suivait, et qui marchait  leur suite,
s'assimilant en pense toute une existence de dlices clandestines,
enviant  ce jeune homme le sentiment qu'il inspirait, et plus encore 
cette femme le sentiment qu'elle ressentait.--Qui n'a connu cette
dernire envie-l, peut-tre la seule qui soit tout  fait noble, celle
d'une motion si profonde qu'on se juge incapable de l'prouver  ce
degr?...

       *       *       *       *       *

Quatre annes s'taient coules depuis lors, quatre annes durant
lesquelles j'avais regard bien des physionomies humaines et particip 
la vie intime de bien des mes, en proie  cette trange curiosit de la
sensation d'autrui qui s'exalte avec le temps au lieu de s'apaiser. Ce
soir-l je me trouvais  Paris, assis dans un des fauteuils d'orchestre
d'un thtre de genre, et, durant l'entr'acte, je fouillais la salle du
bout de ma lorgnette. On donnait la cinquantime reprsentation d'une
oprette en vogue, et je ne rencontrais pas, dans cette salle d't,
une seule figure de moi connue sur laquelle je pusse mettre un nom et un
caractre... Et voici que ma lorgnette tomba sur une premire loge dans
laquelle se tenaient un homme et une femme, seuls,--l'homme g
d'environ cinquante ans, lourd, massif et de face brutale, mais la
femme? O donc avais-je vu ce profil qui s'appuyait maintenant sur une
main gante? O, ces beaux yeux? O, cette chevelure? Mais la noire
chevelure avait blanchi par touffes, mais une meurtrissure cernait les
yeux, mais le noble profil gardait l'empreinte de soucis longuement
supports, et la bouche amre ne devait plus s'panouir souvent dans un
sourire de flicit, comme jadis, lorsque le vert jardin de la vieille
ville laissait passer l'amoureuse et son aim. Oui, c'tait bien elle,
et malgr le ravage des annes, malgr l'expression de lassitude
empreinte sur tous ses traits, je reconnus, sous le chapeau ferm, le
visage de femme que j'avais suivi d'un si complaisant regard, sous la
toque de voyage de la mme nuance que sa robe.

Avec qui donc se trouvait-elle dans cette loge d'un petit thtre o
elle serait venue deux mois plus tt si elle avait t une Parisienne?
Pas plus que je n'avais hsit l'autre fois  croire qu'elle se
promenait au bras de son amant, je n'hsitai  croire cette fois qu'elle
tait auprs de son mari. J'examinai cet homme avec une curiosit
singulire et sans ironie,--la sorte de comique propre  l'adultre
m'ayant toujours chapp.--Si c'tait sa femme,  coup sr, c'tait une
femme dont la prsence le laissait parfaitement calme et indiffrent.
Les deux coudes sur le rebord rouge de la loge, le torse moul dans sa
redingote, il lorgnait, lui aussi, la salle de temps  autre, formulait
quelque observation, puis, pench en arrire, abandonn sur son
fauteuil, il billait sans se donner la peine de mettre devant sa bouche
sa large et forte main. Comme personne ne vint dans la loge pendant les
entr'actes, j'en conclus davantage encore qu'ils taient trangers, et
comme cette femme tait si triste, comme elle semblait si lasse, si
revenue de toute joie, elle que j'avais vue ravie et radieuse, je pensai
involontairement au jeune homme qu'elle m'avait paru tant aimer. O
tait-il? Que faisait-il? tait-il mort, absent, infidle? Y avait-il
entre eux l'invitable sparation du tombeau, ou bien celle de la
volont, plus cruellement invitable? Non, ce n'tait pas elle qui
l'avait quitt la premire. Elle n'avait, hlas! ni l'ge, ni surtout
l'me des abandons. Ses yeux mentaient merveilleusement si elle n'tait
pas constante et sre, et je me pris  revenir sur le roman esquiss
jadis par ma fantaisie. J'en arrivais aux derniers chapitres, ceux de la
rupture, o tout ce qui fut la joie du coeur en devient le martyre. Je
devinais cette priode affreuse o la matresse espre tour  tour et
dsespre, o l'amant ne sait ni avouer ni cacher la mtamorphose de sa
tendresse. Benjamin Constant a fait _Adolphe_ avec l'histoire d'une de
ces agonies. L'Ellnore de son terrible roman a deux bonheurs dans son
dsespoir: elle est libre de se livrer  ce dsespoir et elle peut en
mourir, tandis que les Ellnore du monde continuent de vivre et doivent
s'habiller, sortir, aller au bal, au thtre, en visite,--avec leur
dmon dans le coeur!...

       *       *       *       *       *

L'observation a ses heureux et ses mauvais hasards,--plus souvent
d'heureux, car celui qui tient toujours ses yeux ouverts, recueille
toutes sortes de dtails invisibles  la plupart des passants de la vie,
si pareils aux passants de la rue, par leur indiffrence et leur
incuriosit. En aurai-je, moi, perdu des heures, assis  une table de
restaurant, enfonc dans un coin de wagon, debout sur un trottoir de
rue, partout enfin o l'animal humain se laisse voir, en aurai-je perdu
des heures,  dchiffrer de mon mieux le caractre et la destine de
cratures dont je ne savais rien, sinon l'afflux de leur sang sur leurs
joues, le pli de leurs lvres dans le sourire et de leurs paupires dans
le clignement, le son de leur voix, leur geste, leur costume?... Perdu?
Quelquefois oui, quelquefois non, et,  coup sr, je fus inspir de mon
bon gnie lorsque, voici trois mois, je me mis  me promener sur le
paquebot qui va de Boulogne  Folkestone, au lieu de contempler la mer.
Elle tait pourtant d'un bleu divin, cette mer adoucie, de ce bleu
sombre et tendre qu'elle a dans ses beaux jours, et qui contraste avec
le bleu tendre aussi, mais tout clair, du ciel. J'allais en Angleterre,
et dj ce pont de bateau me procurait un avant-got des gares de
Londres, grce  la singularit des toilettes, grce au teint pourpr de
quelques-uns d'entre les passagers. Par combien de verres de porto
certains sujets de Sa Majest Britannique ont-ils d acqurir cette
rouge ardeur de tout leur visage? Ce fut justement  ct d'un de ces
gentlemen qui ressemblent  la statue vivante et allante de l'apoplexie,
que mon regard rencontra,--et du premier coup je le reconnus,--le jeune
homme du parc de Nancy, l'ami ancien de la douloureuse trangre aperue
au thtre l'autre soir. Il avait  peine chang. Sa moustache s'tait
un peu paissie. Il conservait la mme lgance de manire et
d'attitude, mais les yeux, les beaux yeux noys de la promeneuse du
jardin si vert, n'taient plus l pour l'envelopper de leur caresse
continue. Une femme se tenait pourtant auprs de lui, toute jeune,
blonde et jolie, mais de cette joliesse qui rsulte de l'ge et sous
laquelle transparat dj la scheresse future et la duret du masque.
Ses yeux taient bleus, mais si les yeux bleus sont les plus tendres,
ils sont aussi les plus froids, et les siens taient glacs. L'onde
lumineuse de l'motion intime passerait-elle jamais dans ces
prunelles?... Pour l'instant, et ces yeux et la jeune femme demeuraient
insensibles  l'attention du jeune homme, qui, visiblement, tait trs
pris de sa compagne. Il lui parlait avec un souci de lui plaire qui la
faisait se dtourner  peine et rpondre du bout de ses lvres minces,
destines  tre un jour des lvres si sches et si pinces. tait-elle
sa matresse? tait-elle sa femme? Je penchai pour la dernire
hypothse,  cause de l'air de parfaite convenance qui se dgageait de
toute sa personne, habille videmment par un couturier  la mode, mais
sans ce rien de personnel que l'autre, la promeneuse de Nancy, possdait
jusque dans ses moindres gestes. C'est d'elle, en effet, que je me
souvenais, et j'piais sur le visage du jeune homme inconnu un passage
triste, un regret, une mlancolie. Je savais, moi, quoique je ne pusse
dire ni son nom, ni son histoire, ni mme sa patrie, qu'il avait t
aim, qu'il ne l'tait plus. Mais lui, ne semblait pas se douter qu'il
et connu des heures plus douces. Aprs tout, s'il aimait, comme il
semblait le faire, cette froide et jolie enfant, n'tait-il pas plus
heureux prs d'elle qu'il ne l'avait t prs de l'autre, puisque de
cette autre il tait aim plus qu'il ne l'aimait?... Et c'est  cette
dernire que je ne peux m'empcher de songer toujours par ces aprs-midi
voiles de la mort de l'anne. Ah! que je voudrais encore une fois me
rencontrer sur son passage et recevoir d'elle une confidence qu'elle n'a
jamais pu faire, sans doute, et que j'accueillerais avec une motion si
douce, avec une piti presque religieuse! Mais cette confidence, je ne
l'aurai pas, et je continuerai longtemps  me sentir l'ami inconnu d'une
douleur que j'aurais comprise, console peut-tre, l'ami inconnu d'une
amie inconnue et qui l'ignorera toujours.

_Paris, novembre 1885._




TABLE


I. GLADYS HARVEY                           1

II. MADAME BRESSUIRE                      61

III. LA COMTESSE DE CANDALE              143

IV. LA SENORITA ROSARIO                  167

V. CLAIRE                                191

VI. TROIS PETITES FILLES                 215
        I.   Simone                      217
        II.  Lucie                       235
        III. Aline                       261

VII. INCONNUE                            293

VIII. AUTRE INCONNUE                     317

       *       *       *       *       *

_Achev d'imprimer_

le seize fvrier mil huit cent quatre-vingt-neuf

PAR

ALPHONSE LEMERRE

(Aug. Springer, _conducteur_)

25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25

_A PARIS_






End of the Project Gutenberg EBook of Pastels, by Paul Bourget

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and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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