The Project Gutenberg EBook of Prfaces et manifestes littraires, by 
Edmond de  Goncourt and Jules de Goncourt

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Title: Prfaces et manifestes littraires

Author: Edmond de  Goncourt
        Jules de Goncourt

Release Date: August 12, 2011 [EBook #37051]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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PRFACES ET MANIFESTES LITTRAIRES

PAR

EDMOND ET JULES DE GONCOURT

PARIS

G. CHARPENTIER ET Cie, DITEURS

1888




TABLE DES MATIRES


ROMANS ET NOUVELLES

En 18..

Charles Demailly

Rene Mauperin

Germinie Lacerteux

La Fille lisa

Les Frres Zemganno

La Faustin

Chrie

Quelques Cratures de ce temps


THTRE

Henriette Marchal

La Patrie en danger

Thtre: Henriette Marchal.--La Patrie en danger


AUTOBIOGRAPHIE

Journal des Goncourt


HISTOIRE

Histoire de la Socit franaise

Portraits intimes du XVIIIe sicle

Histoire de Marie-Antoinette

Les Matresses de Louis XV

La Femme au XVIIIe sicle

Sophie Arnould

Madame Saint-Huberty


ART FRANAIS

La Peinture  l'Exposition de 1855

L'Art du XVIIIe sicle

Gavarni

La Maison d'un Artiste


JAPONISME

L'Art industriel japonais




AVANT-PROPOS


Aujourd'hui que l'OEuvre des deux frres est termin--l'un tant mort
depuis des annes, l'autre se trouvant trop vieux pour entreprendre 
nouveau un travail d'imagination ou mme un travail d'histoire de longue
haleine,--il a paru intressant au survivant de runir, dans un volume,
les prfaces et les manifestes littraires, jets en tte des diverses
ditions de leurs livres.

En effet c'est donner comme les bulletins des batailles que, depuis
prs de quarante ans, les deux frres ont livres sur le terrain du
roman, de l'histoire, du thtre, de l'art franais et japonais. C'est
faire apprcier au lecteur l'ensemble de toutes les tentatives, dans
lesquelles les auteurs se sont essay  voir avec des yeux autres que
ceux de tout le monde;  mettre en relief les grces et l'originalit
des arts mis au ban par les Acadmies et les Instituts;  dcouvrir le
_caractre_ (la beaut) d'un paysage de la banlieue de Paris;--
apporter  une figure d'imagination la _vie vraie_, donne par dix ans
d'observations sur un tre vivant (RENE MAUPERIN, GERMINIE LACERTEUX);
 ne plus faire ternellement tourner le roman autour d'une amourette; 
hausser le roman moderne  une srieuse tude de l'amiti fraternelle,
(LES FRRES ZEMGANNO) ou  une psychologie de la religiosit chez la
femme (MADAME GERVAISAIS);-- introduire au thtre une _langue
littraire parle_;-- utiliser en histoire des matriaux historiques,
rests sans emploi avant eux, (les lettres autographes, les tableaux,
les gravures, l'objet mobilier);--tentatives enfin, o les deux frres
ont cherch _ faire du neuf_, ont fait leurs efforts pour doter les
diverses branches de la littrature de quelque chose, que n'avaient
point song  trouver leurs prdcesseurs.

     EDMOND DE GONCOURT.

     Auteuil, septembre 1888.




ROMANS ET NOUVELLES




EN 18..[1]

HISTOIRE D'UN PREMIER LIVRE QUI A SERVI DE PRFACE  LA DEUXIME DITION


Le 1er dcembre 1851, nous nous couchions, mon frre et moi, dans le
bienheureux tat d'esprit de jeunes auteurs attendant, pour le jour
suivant, l'apparition de leur premier volume aux talages des libraires,
et mme assez avant dans la matine du lendemain, nous rvions
d'ditions, d'ditions sans nombre... quand, claquant les portes,
entrait bruyamment dans ma chambre le cousin Blamont, un ci-devant garde
du corps, devenu un conservateur _poivre et sel_, asthmatique et rageur.

--Nom de Dieu, c'est fait!--soufflait-il.

--Quoi, c'est fait?

--Eh bien, le coup d'tat!

--Ah! fichtre... et notre roman dont la mise en vente doit avoir lieu
aujourd'hui!

--Votre roman... un roman... la France se fout pas mal des romans...
aujourd'hui, mes gaillards!--et par un geste qui lui tait habituel,
croisant sa redingote sur le ventre, comme on sangle un ceinturon, il
prenait cong de nous, et allait porter la triomphante nouvelle, du
quartier Notre-Dame-de-Lorette au faubourg Saint-Germain, en tous les
logis de sa connaissance, encore mal veills.

Nous nous jetions  bas de nos lits, et bien vite nous tions dans la
rue.

Dans la rue, les yeux aussitt aux affiches--et gostement, nous
l'avouons,--au milieu de tout ce papier frachement placard, proclamant
un changement de rgime pour notre pays, nous cherchions la ntre
d'affiche, l'affiche qui devait annoncer  Paris la publication d'EN
18.., et apprendre  la France et au monde, les noms de deux hommes de
lettres de plus: _MM. Edmond et Jules de Goncourt_.

L'affiche manquait aux murs. Et la raison en tait ceci: Gerds, qui se
trouvait  la fois,  ironie! l'imprimeur de la REVUE DES DEUX MONDES et
d'EN 18..; Gerds, dont l'imprimerie avait t occupe par la troupe,
hant par l'ide qu'on pouvait prendre certaines phrases d'un chapitre
politique du livre pour des allusions  l'vnement du jour, et au fond
tout plein de mfiance pour ce titre bizarre, incomprhensible,
cabalistique, et dans lequel il craignait qu'on ne vt un rappel
dissimul du 18 brumaire; Gerds, qui manquait d'hrosme, avait, de
son propre mouvement, jet le paquet d'affiches au feu.

C'tait vraiment de la male-chance pour des auteurs de publier leur
premier volume[2] juste le jour d'un coup d'tat, et nous en fmes
l'exprience en ces semaines cruelles, o toute l'attention du public
est  la politique.

Et cependant nous emes une surprise. Le monde politique attendait
curieusement le feuilleton de Janin. On croyait  une escarmouche de
plume,  un feuilleton de combat des DBATS, sur n'importe quel thme, 
un spirituel engagement de l'crivain orlaniste avec le nouveau Csar.
Par un hasard qui nous rendit bien heureux, le feuilleton de J. J.
tait consacr  EN 18.., spirituellement battu et brouill avec LA
DINDE TRUFFE de M. Varin, et LES CRAPAUDS IMMORTELS de MM. Clairville
et Dumanoir.

Jules Janin parlant tout le temps de notre livre, nous fouettait avec de
l'ironie, nous pardonnait avec de l'estime et des paroles srieuses, et
prsentait notre jeunesse au public en l'excusant, en lui serrant la
main: une critique  la fois trs blagueuse et trs paternelle. Il
disait:

     Encore un mot, un mot srieux, si je puis parler ici aux deux
     frres, MM. Edmond et Jules de Goncourt. Ils sont jeunes, ils sont
     hardis, ils ont le feu sacr; ils trouvent parfois des mots, des
     phrases, des sons, des accents! je les loue et les blme! Ils se
     perdent de gaiet de coeur! Ils abusent dj, les malheureux, des
     plus charmantes qualits de l'esprit! Ils ne voient pas que ces
     tristes excs les conduisent tout droit  l'abme, au nant! Ils ne
     comprennent pas que pour un curieux de ma sorte, un enthousiaste,
     un fanatique de style qui se trouve content et satisfait, si par
     hasard il rencontre en quelque tarte narbonnaise, un mot vrai, un
     mot trouv, le commun des lecteurs, le commun des martyrs, rassasi
     de ces folies du style en dlire, aussitt les rejette et n'en veut
     plus entendre parler, une fois qu'il a port  ses lvres ce
     breuvage frelat o se mlent sans se confondre les plus extrmes
     saveurs.  quoi bon les excs de la forme que ne rachte pas la
     moralit du fond? Que nous veulent ces audaces striles, et quel
     profit peuvent retirer de ces tentatives coupables, deux jeunes
     gens que l'ardeur gnreuse du travail et le zle ardent de
     l'inspiration pourraient placer si haut? Comment ce dfi cruel 
     leurs matres! Comment cette injure aux chefs-d'oeuvre!...

     ... Eh Dieu! il y a pourtant une page enchanteresse dans votre
     livre, une certaine description du _Bas-Meudon_ qu'on voudrait
     enlever de ces broussailles pour la placer dans un cadre  part, 
     ct d'un paysage de Jules Dupr.

Mais en dpit du feuilleton de J. J., si en faveur encore dans ces
annes, et si lu pendant ce mois de dcembre 1851, nous vendions en
tout, et pour tout, une soixantaine d'exemplaires de l'infortun EN
18..

Quelques mois aprs, l'diteur Dumineray, le seul diteur parisien qui
avait consenti  mettre son nom sur la couverture de notre bouquin, nous
priait de le dbarrasser du millier d'exemplaires restant, dont
l'emmagasinement le gnait. Et l'dition rapporte chez nous, et jete
sur le carreau d'une mansarde, deux ou trois annes aprs, comme nous
tions monts dans cette mansarde, je ne sais plus pourquoi, nous nous
mettions, chacun dans un coin, assis par terre,  relire un exemplaire
ramass dans le tas--et nous trouvions, ce jour-l, notre premier roman,
si faible, si incomplet, si enfantin, que nous nous dcidions  brler
le tas.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui que plus de trente ans se sont passs depuis l'autodaf d'EN
18.., je n'estime pas beaucoup meilleur le volume, mais je le regarde,
ainsi que Mme Sand m'a appris  le considrer, comme un intressant
embryon de nos romans de plus tard, comme un premier livre, contenant
trs curieusement en germe, les qualits et les dfauts de notre talent,
lors de sa complte formation,--en un mot, comme une curiosit
littraire, qui peut tre l'amusement et l'instruction de quelques-uns.

C'est mal fait, ce n'est pas fait, si vous le voulez, ce livre! mais les
fires rvoltes, les endiabls soulvements, les forts blasphmes 
l'endroit des religions de toutes sortes, la crne affiche
d'indpendance littraire et artistique, le hautain _rvolutionnarisme_
prch en ces pages! Puis quelle recherche de l'rudition, quelle
curiosit de la science,--et dans quelle littrature lgre de dbutant,
trouverez-vous ce ferraillement des hautes conversations, cette
prestidigitation des paradoxes, cette verve qui, plus tard, tout  fait
matresse d'elle-mme, enlvera les morceaux de bravoure de CHARLES
DEMAILLY et de MANETTE SALOMON;--et encore ce remuement des problmes
qu'agitent les bouquins les plus srieux, et tout le long du volume, cet
effort et cette aspiration des auteurs vers les sommets de la pense?
Oui, encore une fois, c'est bien entendu, un avorton de roman, mais dj
fabriqu  la faon srieuse des romans d' prsent.

Oh! ce qui fait le livre mauvais, je le sais mieux que personne! C'est
une recherche agaante de l'esprit, c'est un dialogue, dont la langue
parle est faite avec des phrases de livre, c'est un _caquetage_
amoureux d'une fausset insupportable, insupportable. Quant  notre
style, il est encore bien trop plaqu du plus beau romantisme de 1830,
de son clinquant, de son _similor_. On y compare le plus naturellement
du monde la blancheur de la peau des femmes avec l'amalgatolithe, et les
reflets bleutres de leur chevelure noire avec les aciers  la trempe
de Coulauxa, etc., etc.

Il existe un vice plus radical dans le style de ce roman d'EN 18.. Il
est compos de deux styles disparates: d'un style alors amoureux de
Janin, celui du frre cadet; d'un style alors amoureux de Thophile
Gautier, celui du frre an;--et ces deux styles ne se sont point
fondus, amalgams en un style personnel, rejetant et l'excessif
sautillement de Janin et la trop grosse matrialit de Gautier: un style
dont Michelet voulait bien dire plus tard, qu'il donnait  voir, d'une
manire toute spciale, les objets d'art du XVIIIe sicle, un style
peut-tre trop ambitieux de choses impossibles, et auquel, dans une
gronderie amicale, Sainte-Beuve reprochait de vouloir rendre _l'me des
paysages_, et de chercher  attraper _le mouvement dans la couleur_, un
style enfin, tel quel, et qu'on peut juger diversement, mais un style
arriv  tre bien un.

Au fond, la grande faiblesse du livre, veut-on la savoir? la voici:
quand nous l'avons crit, nous n'avions pas encore la _vision directe_
de l'humanit, la vision sans souvenirs et rminiscences aucunes d'une
humanit apprise dans les livres. Et cette vision directe, c'est ce qui
fait pour moi le romancier original.

Tous ces dfauts, je suis le premier  les reconnatre, mais aussi que
de manires de voir, de systmes, d'ides en faveur,  l'heure prsente,
auprs de l'attention publique, commencent  prendre voix,  balbutier
dans ce mchant petit volume. On y rencontre et du _dterminisme_ et du
_pessimisme_, et voire mme du _japonisme_.

Non vraiment, on ne peut nier aux auteurs un certain flair des gots
futurs de la pense et de l'esprit franais, en incubation dans l'air.
Et, pressentiment bizarre, l'hrone de ce livre se trouve tre une
espionne prussienne!

Donc, aprs m'tre longtemps refus  la rdition de ce premier livre,
sur une toute rcente lecture, je me suis rendu aux aimables et
pressantes instances du vaillant diteur belge, dsireux de le joindre
dans sa bibliothque aux premiers livres des _jeunes_ de ce temps.

Je demande seulement comme une grce  mon lecteur de demain, qu'au lieu
et place de _Kistemaeckers, Bruxelles_, 1884, il veuille bien
s'imaginer lire, sur la couverture du volume, le titre de la premire
dition:

     PARIS

     CHEZ DUMINERAY, DITEUR,

     RUE RICHELIEU, 52.

     1851

     EDMOND DE GONCOURT.


     Chteau de Jean d'Heurs, aot 84.




CHARLES DEMAILLY[3]

PRFACE DE LA PREMIRE DITION


Je dis en effet ce que je dis, et nullement ce qu'on assure que j'ai
voulu dire, et je rponds encore moins de ce qu'on me fait dire, et que
je ne dis point.

     LA BRUYRE[4].




RENE MAUPERIN

PRFACE DE L'DITION ILLUSTRE[5]


RENE MAUPERIN, est-ce le vrai, est-ce le bon titre de ce livre? LA
JEUNE BOURGEOISIE, le titre sous lequel mon frre et moi annoncions le
roman, avant qu'il ft termin, ne dfinissait-il pas mieux l'analyse
psychologique que nous tentions, en 1864, de la jeunesse contemporaine?
Mais  l'heure qu'il est, il est vraiment bien tard pour dbaptiser le
volume. Et, il m'est donn seulement aujourd'hui, de prvenir le
lecteur que l'affabulation d'un roman  l'instar de tous les romans,
n'est que secondaire dans cette oeuvre.

Ses auteurs, en effet, ont, prfrablement  tout, cherch  peindre,
avec le moins d'imagination possible, _la jeune fille moderne_, telle
que l'ducation artistique et garonnire des trente dernires annes
l'ont faite. Les auteurs se sont proccups, avant tout, de montrer _le
jeune homme moderne_; tel que le font au sortir du collge, depuis
l'avnement du roi Louis-Philippe, la fortune des doctrinaires, le rgne
du parlementarisme.

     EDMOND DE GONCOURT.

     Ce 24 janvier 1875.




GERMINIE LACERTEUX

PRFACE DE LA PREMIRE DITION[6]


Il nous faut demander pardon au public de lui donner ce livre, et
l'avertir de ce qu'il y trouvera.

Le public aime les romans faux: ce roman est un roman vrai.

Il aime les livres qui font semblant d'aller dans le monde: ce livre
vient de la rue.

Il aime les petites oeuvres polissonnes, les mmoires de filles, les
confessions d'alcves, les salets rotiques, le scandale qui se
retrousse dans une image aux devantures des libraires: ce qu'il va lire
est svre et pur. Qu'il ne s'attende point  la photographie dcollete
du Plaisir: l'tude qui suit est la clinique de l'Amour.

Le public aime encore les lectures anodines et consolantes, les
aventures qui finissent bien, les imaginations qui ne drangent ni sa
digestion ni sa srnit: ce livre, avec sa triste et violente
distraction, est fait pour contrarier ses habitudes et nuire  son
hygine.

Pourquoi donc l'avons-nous crit? Est-ce simplement pour choquer le
public et scandaliser ses gots?

Non.

Vivant au XIXe sicle, dans un temps de suffrage universel, de
dmocratie, de libralisme, nous nous sommes demand si ce qu'on appelle
les basses classes n'avait pas droit au Roman; si ce monde sous un
monde, le peuple, devait rester sous le coup de l'interdit littraire et
des ddains d'auteurs, qui ont fait jusqu'ici le silence sur l'me et le
coeur qu'il peut avoir. Nous nous sommes demand s'il y avait encore pour
l'crivain et pour le lecteur, en ces annes d'galit o nous sommes,
des classes indignes, des malheurs trop bas, des drames trop mal
embouchs, des catastrophes d'une terreur trop peu noble. Il nous est
venu la curiosit de savoir si cette forme conventionnelle d'une
littrature oublie et d'une socit disparue, la Tragdie, tait
dfinitivement morte; si dans un pays sans caste et sans aristocratie
lgale, les misres des petits et des pauvres parleraient  l'intrt, 
l'motion,  la piti, aussi haut que les misres des grands et des
riches; si, en un mot, les larmes qu'on pleure en bas, pourraient faire
pleurer comme celles qu'on pleure en haut.

Ces penses nous avaient fait oser l'humble roman de SOEUR PHILOMNE, en
1861; elles nous font publier aujourd'hui GERMINIE LACERTEUX.

Maintenant, que ce livre soit calomni: peu lui importe. Aujourd'hui que
le Roman s'largit et grandit, qu'il commence  tre la forme srieuse,
passionne, vivante, de l'tude littraire et de l'enqute sociale,
qu'il devient, par l'analyse et par la recherche psychologique,
l'Histoire morale contemporaine; aujourd'hui que le Roman s'est impos
les tudes et les devoirs de la science, il peut en revendiquer les
liberts et les franchises. Et qu'il cherche l'Art et la Vrit; qu'il
montre des misres bonnes  ne pas laisser oublier aux heureux de Paris;
qu'il fasse voir aux gens du monde ce que les dames de charit ont le
courage de voir, ce que les Reines autrefois faisaient toucher de l'oeil
 leurs enfants dans les hospices: la souffrance humaine, prsente et
toute vive, qui apprend la charit; que le Roman ait cette religion que
le sicle pass appelait de ce vaste et large nom: _Humanit_;--il lui
suffit de cette conscience: son droit est l.

     Paris, octobre 1861.

       *       *       *       *       *

PRFACE DE L'DITION ILLUSTRE[7]

22 _juillet_ 1862.--La maladie fait, peu  peu, dans notre pauvre Rose,
son travail destructeur. C'est comme une mort lente et successive des
manifestations presque immatrielles qui manaient de son corps. Sa
physionomie est toute change. Elle n'a plus les mmes regards, elle
n'a plus les mmes gestes; et elle m'apparat comme se dpouillant,
chaque jour, de ce quelque chose d'humainement indfinissable qui fait
la personnalit d'un vivant. La maladie, avant de tuer quelqu'un,
apporte  son corps de l'inconnu, de l'tranger, du _non lui_, en fait
une espce de nouvel tre, dans lequel il faut chercher l'ancien...
celui dont la silhouette anime et affectueuse n'est dj plus.

       *       *       *       *       *

31 _juillet_.--Le docteur Simon va me dire, tout  l'heure, si notre
vieille Rose vivra ou mourra. J'attends son coup de sonnette, qui est
pour moi celui d'un jury des assises rentrant en sance... C'est fini,
plus d'espoir, une question de temps. Le mal a march bien vite. Un
poumon est perdu et l'autre tout comme... Et il faut revenir  la
malade, lui verser de la srnit avec notre sourire, lui faire esprer
sa convalescence dans tout l'air de nos personnes... Puis une hte nous
prend de fuir l'appartement, et cette pauvre femme. Nous sortons, nous
allons au hasard dans Paris...; enfin, fatigus, nous nous attablons 
une table de caf. L, nous prenons machinalement un numro de
l'ILLUSTRATION, et sous nos yeux tombe le mot du dernier rbus: _Contre
la mort, il n'y a pas d'appel!_

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 11 _aot_.--La pritonite s'est mle  la maladie de poitrine.
Elle souffre du ventre affreusement, ne peut se remuer, ne peut se tenir
couche sur le dos ou le ct gauche. La mort, ce n'est donc pas assez!
il faut encore la souffrance, la torture, comme le suprme et implacable
finale des organes humains... Et elle souffre cela, la pauvre
malheureuse! dans une de ces chambres de domestiques, o le soleil,
donnant sur une tabatire, fait l'air brlant comme en une serre
chaude, et o il y a si peu de place, que le mdecin est oblig de poser
son chapeau sur le lit... Nous avons lutt jusqu'au bout pour la garder,
 la fin il a fallu se dcider  la laisser partir. Elle n'a pas voulu
aller  la maison Dubois, o nous nous proposions de la mettre: elle y a
t voir, il y a de cela vingt-cinq ans, quand elle est entre chez
nous; elle y a t voir la nourrice d'Edmond qui y est morte, et cette
maison de sant lui reprsente la maison o l'on meurt. J'attends Simon,
qui doit lui apporter son billet d'entre pour Lariboisire. Elle a
pass presque une bonne nuit. Elle est toute prte, gaie mme. Nous lui
avons de notre mieux tout voil. Elle aspire  s'en aller. Elle est
presse. Il lui semble qu'elle va gurir l.  deux heures, Simon
arrive: Voici, c'est fait... Elle ne veut pas de brancard pour partir:
Je croirais tre morte! a-t-elle dit. On l'habille. Aussitt hors du
lit, tout ce qu'il y avait de vie sur son visage, disparat. C'est comme
de la terre qui lui monterait sous le teint. Elle descend dans
l'appartement. Assise dans la salle  manger, d'une main tremblotante et
dont les doigts se cognent, elle met ses bas, sur des jambes comme des
manches  balai, sur des jambes de phtisique. Puis, un long moment, elle
regarde les choses avec ces yeux de mourant qui paraissent vouloir
emporter le souvenir des lieux qu'ils quittent, et la porte de
l'appartement, en se fermant sur elle, fait un bruit d'adieu. Elle
arrive au bas de l'escalier, o elle se repose un instant sur une
chaise. Le portier lui promet, en goguenardant, la sant dans six
semaines. Elle incline la tte en disant un oui, un oui touff... Le
fiacre roule. Elle se tient de la main  la portire. Je la soutiens
contre l'oreiller qu'elle a derrire le dos. De ses yeux ouverts et
vides, elle regarde vaguement dfiler les maisons, elle ne parle
plus... Arrive  la porte de l'hpital, elle veut descendre sans qu'on
la porte: Pouvez-vous aller jusque-l? dit le concierge. Elle fait un
signe affirmatif et marche. Je ne sais vraiment o elle a ramass les
dernires forces avec lesquelles elle va devant elle. Enfin nous voil
dans la grande salle, haute, froide, rigide et nette, o un brancard
tout prt attend au milieu. Je l'assieds dans un fauteuil de paille prs
d'un guichet vitr. Un jeune homme ouvre le guichet, me demande le nom,
l'ge... couvre d'critures, pendant un quart d'heure, une dizaine de
feuilles de papier, qui ont en tte une image religieuse. Enfin c'est
fini, je l'embrasse... Un garon la prend sous un bras, la femme de
mnage sous l'autre. Alors je n'ai plus rien vu.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 14 _aot_.--Nous allons  Lariboisire. Nous trouvons Rose,
tranquille, esprante, parlant de sa sortie prochaine,--dans trois
semaines au plus,--et si dgage de la pense de la mort, qu'elle nous
raconte une furieuse scne d'amour qui a eu lieu hier entre une femme
couche  ct d'elle et un frre des coles chrtiennes, qui est encore
l aujourd'hui. Cette pauvre Rose est la mort, mais la mort tout occupe
de la vie.

Voisine de son lit se trouve une jeune femme qu'est venu voir son mari,
un ouvrier, et auquel elle dit: Va, aussitt que je pourrai marcher, je
me promnerai tant dans le jardin, qu'ils seront bien forcs de me
renvoyer! Et la mre ajoute: L'enfant demande-t-il quelquefois aprs
moi?

--Quelquefois, comme a, rpond l'ouvrier.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 16 _aot_.--Ce matin,  dix heures, on sonne. J'entends un
colloque  la porte entre la femme de mnage et le portier. La porte
s'ouvre. Le portier entre tenant une lettre. Je prends la lettre; elle
porte le timbre de Lariboisire. Rose est morte ce matin  sept heures.

Pauvre fille! C'est donc fini! Je savais bien qu'elle tait condamne;
mais l'avoir vue jeudi, si vivante encore, presque heureuse, gaie... Et
nous voil tous les deux marchant dans le salon avec cette pense que
fait la mort des personnes: Nous ne la reverrons plus!--une pense
machinale et qui se rpte sans cesse au dedans de vous. Quel vide! quel
trou dans notre intrieur! Une habitude, une affection de vingt-cinq
ans, une fille qui savait notre vie, ouvrait nos lettres en notre
absence,  qui nous racontions nos affaires. Tout petit, j'avais jou au
cerceau avec elle, et elle m'achetait, sur son argent, des chaussons aux
pommes dans nos promenades. Elle attendait Edmond jusqu'au matin pour
lui ouvrir la porte de l'appartement, quand il allait, en cachette de
ma mre, au bal de l'Opra... Elle tait la femme, la garde-malade
admirable, dont ma mre en mourant avait mis les mains dans les
ntres... Elle avait les clefs de tout, elle menait, elle faisait tout
autour de nous. Depuis vingt-cinq ans, elle nous bordait tous les soirs
dans nos lits, et tous les soirs c'taient les mmes plaisanteries sur
sa laideur et la disgrce de son physique... Chagrins, joies, elle les
partageait avec nous. Elle tait un de ces dvouements dont on espre la
sollicitude pour vous fermer les yeux. Nos corps, dans nos maladies,
dans nos malaises, taient habitus  ses soins. Elle possdait toutes
nos manies. Elle avait connu toutes nos matresses. C'tait un morceau
de notre vie, un meuble de notre appartement, une pave de notre
jeunesse, je ne sais quoi de tendre et de grognon et de _veilleur_  la
faon d'un chien de garde que nous avions l'habitude d'avoir  ct de
nous, autour de nous, et qui semblait ne devoir finir qu'avec nous. Et
jamais nous ne la reverrons! Ce qui remue dans l'appartement, ce n'est
plus elle; ce qui nous dira bonjour le matin, en entrant dans notre
chambre, ce ne sera plus elle! Grand dchirement, grand changement dans
notre vie, et qui nous semble, je ne sais pourquoi, une de ces coupures
solennelles de l'existence o, comme dit Byron, les destins changent de
chevaux.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 17 _aot._--Ce matin, nous devons faire toutes les tristes
dmarches. Il faut retourner  l'hpital, rentrer dans cette salle
d'admission, o, sur le fauteuil contre le guichet, il me semble revoir
le spectre de la maigre crature que j'y ai assise, il n'y a pas huit
jours. Voulez-vous reconnatre le corps? me jette d'une voix dure le
garon. Nous allons au fin fond de l'hpital,  une grande porte
jauntre sur laquelle il y a crit en grosses lettres noires:
_Amphithtre_. Le garon frappe. La porte s'entr'ouvre au bout de
quelque temps, et il en sort une tte de garon boucher, le brle-gueule
 la bouche: une tte o le belluaire se mle au fossoyeur. J'ai cru
voir au Cirque l'esclave qui recevait les corps des gladiateurs,--et lui
aussi reoit les tus de ce grand cirque: la socit. On nous a fait, un
long moment attendre, avant d'ouvrir une autre porte, et pendant ces
minutes d'attente, tout notre courage s'en est all, comme s'en va,
goutte  goutte, le sang d'un bless s'efforant de rester debout.
L'inconnu de ce que nous allions voir, la terreur d'un spectacle vous
dchirant le coeur, la recherche de ce visage au milieu d'autres corps,
l'tude et la reconnaissance de ce pauvre corps, sans doute dfigur,
tout cela nous a fait lches comme des enfants. Nous tions  bout de
force,  bout de volont,  bout de tension nerveuse, et quand la porte
s'est ouverte, nous avons dit: Nous enverrons quelqu'un, et nous nous
sommes sauvs... De l nous sommes alls  la mairie, rouls dans un
fiacre qui nous cahotait et nous secouait la tte, comme une chose vide.
Et je ne sais quelle horreur nous est venue de cette mort d'hpital qui
semble n'tre qu'une formalit administrative. On dirait que dans ce
phalanstre d'agonie, tout est si bien administr, rgl, ordonnanc,
que la Mort y ouvre comme un bureau.

Pendant que nous tions  faire inscrire le dcs,--que de papier, mon
Dieu, griffonn et paraph pour une mort de pauvre!--de la pice  ct
un homme s'est lanc, joyeux, exultant, pour voir sur l'almanach,
accroch au mur, le nom du saint du jour et le donner  son enfant. En
passant, la basque de la redingote de l'heureux pre frle et balaye la
feuille de papier, o l'on inscrit la morte.

Revenus chez nous, il a fallu regarder dans ses papiers, faire ramasser
ses hardes, dmler l'entassement des choses, des fioles, des linges que
fait la maladie... remuer de la mort enfin. 'a t affreux de rentrer
dans cette mansarde o il y avait encore, dans le creux du lit
entr'ouvert, les miettes de pain de son repas. J'ai jet la couverture
sur le traversin, comme un drap sur l'ombre d'un mort.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 18 _aot._--... La chapelle est  ct de l'amphithtre. 
l'hpital, Dieu et le cadavre voisinent.  la messe dite pour la pauvre
femme,  ct de sa bire, on en range deux ou trois autres qui
bnficient du service. Il y a je ne sais quelle rpugnante promiscuit
de salut dans cette adjonction: c'est la fosse commune de la prire...
Derrire moi,  la chapelle, pleure la nice de Rose, la petite qu'elle
a eue un moment chez nous, et qui est maintenant une jeune fille de
dix-neuf ans, leve chez les soeurs de Saint-Laurent: pauvre petite
fillette tiole, plotte, rachitique, noue de misre, la tte trop
grosse pour le corps, le torse djet, l'air d'une Mayeux, triste reste
de toute cette famille poitrinaire attendue par la Mort et ds
maintenant touche par elle,--avec, en ses doux yeux, dj une lueur
d'outre-vie.

Puis, de la chapelle, au fond du cimetire Montmartre, largi comme une
ncropole et prenant un quartier de la ville, une marche  pas lents et
qui n'en finit pas dans la boue... Enfin les psalmodies des prtres, et
le cercueil, que les bras des fossoyeurs laissent glisser avec effort,
au bout de cordes, comme une pice de vin qu'on descend  la cave.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 20 _aot_.--Il me faut encore retourner  l'hpital. Car
entre la visite, que j'ai faite  Rose le jeudi, et sa brusque mort, un
jour aprs, il y a pour moi un inconnu que je repousse de ma pense,
mais qui revient toujours en moi: l'inconnu de cette agonie dont je ne
sais rien, de cette fin si soudaine. Je veux savoir et je crains
d'apprendre. Il ne me parat pas qu'elle soit morte; j'ai seulement
d'elle le sentiment d'une personne disparue. Mon imagination va  ses
dernires heures, les cherche  ttons, les reconstruit dans la nuit, et
elles me tourmentent de leur horreur voile, ces heures!... j'ai besoin
d'tre fix. Enfin, ce matin, je prends mon courage  deux mains. Et je
revois l'hpital, et je revois le concierge rougeaud, obse, puant la
vie comme on pue le vin; et je revois ces corridors o de la lumire du
matin tombe sur la pleur de convalescentes souriantes...

Dans un coin recul, je sonne  une porte aux petits rideaux blancs. On
ouvre et je me trouve dans un parloir, o, entre deux fentres, une
Vierge est pose sur une sorte d'autel. Aux murs de la pice expose au
nord, de la pice froide et nue, il y a, je ne m'explique pas pourquoi,
deux vues du Vsuve encadres, de malheureuses gouaches, qui semblent,
l toutes frissonnantes et toutes dpayses. Par une porte ouverte
derrire moi, d'une petite pice o le soleil donne en plein, il
m'arrive des caquetages de soeurs et d'enfants, de jeunes joies, de bons
petits clats de rire, toutes sortes de notes et de vocalisations
fraches: un bruit de volire ensoleille... Des soeurs en blanc, 
coiffe noire, passent et repassent; une s'arrte devant ma chaise. Elle
est petite, mal venue, avec une figure laide et tendre, une pauvre
figure  la grce de Dieu. C'est la mre de la salle Saint-Joseph. Elle
me raconte comment Rose est morte, ne souffrant pour ainsi dire plus, se
trouvant mieux, presque bien, toute remplie de soulagement et
d'esprance. Le matin, son lit refait, sans se voir du tout mourir,
soudainement elle s'en est alle dans un vomissement de sang qui a dur
quelques secondes. Je suis sorti de l, rassrn, dlivr de l'horrible
pense qu'elle avait eu l'avant-got de la mort, la terreur de son
approche.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 21 _aot._

... Au milieu du dner rendu tout triste par la causerie qui va et
revient sur la morte, Maria, qui est venue dner ce soir, aprs deux ou
trois coups nerveux du bout de ses doigts sur le crpage de ses blonds
cheveux bouffants, s'crie: Mes amis, tant que la pauvre fille a vcu,
j'ai gard le secret professionnel de mon mtier... Mais maintenant
qu'elle est en terre, il faut que vous sachiez la vrit.

Et nous apprenons sur la malheureuse des choses qui nous coupent
l'apptit, en nous mettant dans la bouche l'amertume acide d'un fruit
coup avec un couteau d'acier. Et toute une existence inconnue, odieuse,
rpugnante, lamentable, nous est rvle. Les billets qu'elle a signs,
les dettes qu'elle a laisses chez tous les fournisseurs, ont le dessous
le plus imprvu, le plus surprenant, le plus incroyable. Elle
entretenait des hommes, le fils de la crmire, auquel elle a meubl une
chambre, un autre auquel elle portait notre vin, des poulets, de la
victuaille... Une vie secrte d'orgies nocturnes, de dcouchages, de
fureurs utrines qui faisaient dire  ses amants: Nous y resterons,
elle ou moi! Une passion, des passions  la fois de toute la tte, de
tout le coeur, de tous les sens, et o se mlaient toutes les maladies de
la misrable fille, la phtisie qui apporte de la fureur  la jouissance,
l'hystrie, un commencement de folie. Elle a eu avec le fils de la
crmire deux enfants, dont l'un a vcu six mois. Il y a quelques
annes, quand elle nous a dit qu'elle allait dans son pays, c'tait pour
accoucher. Et  l'gard de ces hommes, c'tait une ardeur si
extravagante, si maladive, si dmente, qu'elle--l'honntet en personne
autrefois--nous volait, nous prenait des pices de vingt francs sur des
rouleaux de cent francs, pour que les amoureux qu'elle payait, ne la
quittassent pas. Or, aprs ces malhonntes actions involontaires, ces
petits crimes arrachs  sa droite nature, elle s'enfonait en de tels
reproches, en de tels remords, en de telles tristesses, en de tels noirs
de l'me, que dans cet enfer, o elle roulait de fautes en fautes,
dsespre et inassouvie, elle s'tait mise  boire pour chapper 
elle-mme, se sauver du prsent, se noyer et sombrer quelques heures
dans ces sommeils, dans ces torpeurs lthargiques qui la vautraient
toute une journe en travers d'un lit, sur lequel elle chouait en le
faisant. La malheureuse! que de prdispositions et de motifs et de
raisons, elle trouvait en elle pour se dvorer et saigner en dedans:
d'abord le repoussement par moments d'ides religieuses avec les
terreurs d'un enfer de feu et de soufre; puis la jalousie, cette
jalousie toute particulire qui,  propos de tout et de tous,
empoisonnait sa vie; puis, puis... puis le dgot que les hommes, au
bout de quelque temps, lui tmoignaient brutalement pour sa laideur, et
qui la poussait de plus en plus  la boisson, l'amenait un jour  faire
une fausse couche, en tombant ivre-morte sur le parquet. Cet affreux
dchirement du voile que nous avions devant les yeux, c'est comme
l'autopsie d'une poche pleine d'horribles choses dans une morte tout 
coup ouverte... Par ce qui nous est dit, j'entrevois soudainement tout
ce qu'elle a d souffrir depuis dix ans: et les craintes prs de nous
d'une lettre anonyme, d'une dnonciation de fournisseur, et la
trpidation continuelle  propos de l'argent qu'on lui rclamait et
qu'elle ne pouvait rendre, et la honte prouve par l'orgueilleuse
crature pervertie, en cet abominable quartier Saint-Georges,  la suite
de ses frquentations avec de basses gens qu'elle mprisait, et la vue
douloureuse de la snilit prmature que lui apportait l'ivrognerie, et
les exigences et les durets inhumaines des maquereaux du ruisseau, et
les tentations de suicide qui me la faisaient un jour retirer d'une
fentre, o elle tait compltement penche en dehors... et enfin toutes
ces larmes que nous croyions sans causes;--cela ml  une tendresse
d'entrailles trs profonde pour nous,  un dvouement, comme pris de
fivre, dans les maladies de l'un ou de l'autre.

Et chez cette femme, une nergie de caractre, une force de volont, un
art du mystre auxquels rien ne peut tre compar. Oui, oui, une
fermeture de tous ces affreux secrets, cachs et renfoncs en elle, sans
une chappade  nos yeux,  nos oreilles,  nos sens d'observateur, mme
dans ses attaques de nerfs, o rien ne sortait d'elle que des
gmissements: un mystre continu jusqu' la mort et qu'elle devait
croire enterr avec elle.

Et de quoi est-elle morte? d'avoir t, il y a de cela huit mois, en
hiver, par la pluie, guetter toute une nuit,  Montmartre, le fils de la
crmire qui l'avait chasse, pour savoir par quelle femme il l'avait
remplace: toute une nuit passe contre la fentre d'un rez-de-chausse,
et dont elle avait rapport ses effets tremps jusqu'aux os avec une
pleursie mortelle!

Pauvre crature, nous lui pardonnons, et mme une grande commisration
nous vient pour elle, en nous rendant compte de tout ce qu'elle a
souffert... Mais, pour la vie, il est entr en nous la dfiance du sexe
entier de la femme, et de la femme de bas en haut comme de la femme de
haut en bas. Une pouvante nous a pris du double fond de son me, de la
facult puissante, de la science, du gnie consomm, que tout son tre a
du mensonge...

       *       *       *       *       *

Ces notes, je les extrais de notre journal: JOURNAL DES GONCOURT
(_Mmoires de la vie littraire_); elles sont l'embryon documentaire sur
lequel, deux ans aprs, mon frre et moi composions GERMINIE LACERTEUX,
tudie et montre par nous en service chez notre vieille cousine, Mlle
de Courmont, dont nous crivions une biographie vridique  la faon
d'une biographie d'histoire moderne.

     EDMOND DE GONCOURT.

     Auteuil, avril 1886.




LA FILLE LISA

PRFACE DE LA PREMIRE DITION[8]


Mon frre et moi, il y a treize ans, nous crivions en tte de GERMINIE
LACERTEUX:

     Aujourd'hui que le roman s'largit et grandit, qu'il commence 
     tre la grande forme srieuse, passionne, vivante de l'tude
     littraire et de l'enqute sociale, qu'il devient par l'analyse et
     la recherche psychologique l'Histoire morale contemporaine;
     aujourd'hui que le roman s'est impos les tudes et les devoirs de
     la science, il peut en revendiquer les liberts et les franchises.

En 1877, ces liberts et ces franchises, je viens seul, et une dernire
fois peut-tre, les rclamer hautement et bravement pour ce nouveau
livre, crit dans le mme sentiment de curiosit intellectuelle et de
commisration pour les misres humaines.

Ce livre, j'ai la conscience de l'avoir fait austre et chaste, sans que
jamais la page chappe  la nature dlicate et brlante de mon sujet,
apporte autre chose  l'esprit de mon lecteur qu'une mditation triste.
Mais il m'a t impossible parfois de ne pas parler comme un mdecin,
comme un savant, comme un historien. Il serait vraiment injurieux pour
nous, la jeune et srieuse cole du roman moderne, de nous dfendre de
penser, d'analyser, de dcrire tout ce qu'il est permis aux autres de
mettre dans un volume qui porte sur sa couverture: _tude_ ou tout autre
intitul grave. On ne peut,  l'heure qu'il est, vraiment plus condamner
le genre  tre l'amusement des jeunes demoiselles en chemin de fer.
Nous avons acquis depuis le commencement du sicle, il me semble, le
droit d'crire pour les hommes faits, sinon s'imposerait  nous la
douloureuse ncessit de recourir aux presses trangres, et d'avoir
comme sous Louis XIV et sous Louis XV, en plein rgime rpublicain de la
France, nos diteurs de Hollande.

Les romans,  l'heure prsente, sont remplis des faits et gestes de la
prostitution _clandestine_, gracis et pardonns dans une prose galante
et parfois polissonne. Il n'est question dans les volumes florissant aux
talages que des amours vnales de dames aux Camlias, de lorettes, de
filles d'amour en contravention et en rupture de ban avec la police des
moeurs, et il y aurait un danger  dessiner une svre monographie de la
prostitue _non clandestine_, et l'immoralit de l'auteur, remarquez-le,
grandirait en raison de l'abaissement du tarif du vice? Non, je ne puis
le croire!

Mais la prostitution et la prostitue, ce n'est qu'un pisode,--la
prison et la prisonnire: voil l'intrt de mon livre.

Ici, je ne me cache pas d'avoir, au moyen du plaidoyer permis du roman,
tent de toucher, de remuer, de donner  rflchir. Oui! cette pnalit
du _silence continu_, ce perfectionnement pnitentiaire, auquel l'Europe
n'a pas os cependant emprunter ses coups de fouet sur les paules nues
de la femme, cette torture sche, ce chtiment hypocrite allant au del
de la peine dicte par les magistrats et tuant pour toujours la raison
de la femme condamne  un nombre limit d'annes de prison, ce rgime
amricain et non franais, ce systme Auburn, j'ai travaill  le
combattre avec un peu de l'encre indigne qui, au XVIIIe sicle, a fait
rayer la torture de notre ancien droit criminel. Et mon ambition, je
l'avoue, serait que mon livre donnt la curiosit de lire les travaux
sur la _folie pnitentiaire_[9], ament  rechercher le chiffre des
_imbciles_ qui existent aujourd'hui dans les prisons de Clermont, de
Montpellier, de Cadillac, de Doullens, de Rennes, d'Auberive; ft, en
dernier ressort, examiner et juger la belle illusion de l'amendement
moral par le silence; que mon livre enfin et l'art de parler au coeur et
 l'motion de nos lgislateurs.

     Dcembre 1876.




LES FRRES ZEMGANNO.

PRFACE[10]


On peut publier des ASSOMMOIR et des GERMINIE LACERTEUX, et agiter et
remuer et passionner une partie du public. Oui! mais, pour moi, les
succs de ces livres ne sont que de brillants combats d'avant-garde, et
la grande bataille qui dcidera de la victoire du ralisme, du
naturalisme, de l'_tude d'aprs nature_ en littrature, ne se livrera
pas sur le terrain que les auteurs de ces deux romans ont choisi. Le
jour o l'analyse cruelle que mon ami, M. Zola, et peut-tre moi-mme,
avons apporte dans le peinture du bas de la socit, sera reprise par
un crivain de talent, et employe  la reproduction des hommes et des
femmes du monde, dans des milieux d'ducation et de distinction,--ce
jour l seulement, le classicisme et sa queue seront tus.

Ce roman raliste de l'lgance, a avait t notre ambition  mon frre
et  moi de l'crire. Le Ralisme, pour user du mot bte, du mot
drapeau, n'a pas en effet l'unique mission de dcrire ce qui est bas, ce
qui est rpugnant, ce qui pue; il est venu au monde aussi, lui, pour
dfinir, dans de l'criture _artiste_, ce qui est lev, ce qui est
joli, ce qui sent bon, et encore pour donner les aspects et les profils
des tres raffins et des choses riches: mais cela, en une tude
applique, rigoureuse et non conventionnelle et non imaginative de la
beaut, une tude pareille  celle que la nouvelle cole vient de faire,
en ces dernires annes, de la laideur.

Mais pourquoi, me dira-t-on, ne l'avez-vous pas fait, ce roman? ne
l'avez-vous pas au moins tent. Ah! voil... Nous avons commenc, nous,
par la canaille, parce que la femme et l'homme du peuple, plus
rapprochs de la nature et de la sauvagerie, sont des cratures simples
et peu compliques, tandis que le Parisien et la Parisienne de la
socit, ces civiliss excessifs, dont l'originalit tranche est faite
toute de nuances, toute de demi-teintes, toute de ces riens
insaisissables, pareils aux riens coquets et neutres avec lesquels se
faonne le caractre d'une toilette distingue de femme, demandent des
annes pour qu'on les perce, pour qu'on les sache, pour qu'on les
_attrape_,--et le romancier du plus grand gnie, croyez-le bien, ne les
devinera jamais, ces gens de salon, avec les _racontars_ d'amis qui
vont pour lui  la dcouverte dans le monde.

Puis autour de ce Parisien, de cette Parisienne, tout est long,
difficile, diplomatiquement laborieux  saisir. L'intrieur d'un
ouvrier, d'une ouvrire, un observateur l'emporte en une visite; un
salon parisien, il faut user la soie de ses fauteuils pour en surprendre
l'me, et confesser  fond son palissandre ou son bois dor.

Donc ces hommes, ces femmes et mme les milieux dans lesquels ils
vivent, ne peuvent se rendre qu'au moyen d'immenses emmagasinements
d'observations, d'innombrables notes prises  coups de lorgnon, de
l'amassement d'une collection de _documents humains_, semblable  ces
montagnes de calepins de poche qui reprsentent,  la mort d'un peintre,
tous les croquis de sa vie. Car seuls, disons-le bien haut, les
documents humains font les bons livres: les livres o il y a de la
vraie humanit sur ses jambes.

Ce projet de roman qui devait se passer dans le grand monde, dans le
monde le plus quintessenci, et dont nous rassemblions lentement et
minutieusement les lments dlicats et fugaces, je l'abandonnais aprs
la mort de mon frre, convaincu de l'impossibilit de le russir tout
seul... puis je le reprenais... et ce sera le premier roman que je veux
publier. Mais le ferai-je maintenant  mon ge? c'est peu probable... et
cette prface a pour but de dire aux jeunes que le succs du ralisme
est l, seulement l, et non plus dans le _canaille littraire_, puis
 l'heure qu'il est, par leurs devanciers.

Quant aux FRRES ZEMGANNO, le roman que je publie aujourd'hui: c'est une
tentative dans une ralit potique[11]. Les lecteurs se plaignent des
dures motions que les crivains contemporains leur apportent avec leur
ralit brutale; ils ne se doutent gure que ceux qui fabriquent cette
ralit en souffrent bien autrement qu'eux, et que quelquefois ils
restent malades, nerveusement, pendant plusieurs semaines, du livre
pniblement et douloureusement enfant. Eh bien! cette anne, je me suis
trouv dans une de ces heures de la vie, vieillissantes, maladives,
lches devant le travail poignant et angoisseux de mes autres livres, en
un tat de l'me o la vrit trop vraie m'tait antipathique  moi
aussi!--et j'ai fait cette fois de l'imagination dans du rve ml  du
souvenir.


     EDMOND DE GONCOURT.

     23 mars 1879.




LA FAUSTIN

PRFACE DE LA PREMIRE DITION[12]


Aujourd'hui, lorsqu'un historien se prpare  crire un livre sur une
femme du pass, il fait appel  tous les dtenteurs de l'intime de la
vie de cette femme,  tous les possesseurs de petits morceaux de papier,
o se trouve racont un peu de l'histoire de l'me de la morte.

Pourquoi,  l'heure actuelle, un romancier (qui n'est au fond qu'un
historien des gens qui n'ont pas d'histoire), pourquoi ne se
servirait-il pas de cette mthode, en ne recourant plus  d'incomplets
fragments de lettres et de journaux, mais en s'adressant  des souvenirs
vivants, peut-tre tout prts  venir  lui? Je m'explique: je veux
faire un roman qui sera simplement une tude psychologique et
physiologique de jeune fille, grandie et leve dans la serre chaude
d'une capitale, un roman bti sur des _documents humains_[13]. Eh bien,
au moment de me mettre  ce travail, je trouve que les livres crits sur
les femmes par les hommes, manquent, manquent... de la collaboration
fminine,--et je serais dsireux de l'avoir, cette collaboration, et non
pas d'une seule femme, mais d'un trs grand nombre. Oui, j'aurais
l'ambition de composer mon roman, avec un rien de l'aide et de la
confiance des femmes, qui me font l'honneur de me lire. D'aventures, il
est bien entendu que je n'en ai nul besoin; mais les impressions de
petite fille et de toute petite fille, mais des dtails sur l'veil
simultan de l'intelligence et de la coquetterie, mais des confidences
sur l'tre nouveau cr chez l'adolescente par la premire communion,
mais des aveux sur les perversions de la musique, mais des panchements
sur les sensations d'une jeune fille, les premires fois qu'elle va dans
le monde, mais des analyses d'un sentiment dans de l'amour qui s'ignore,
mais le dvoilement d'motions dlicates et de pudeurs raffines, enfin,
toute l'inconnue _fminilit_ du trfonds de la femme, que les maris et
mme les amants passent leur vie  ignorer... voil ce que je demande.

Et je m'adresse  mes lectrices de tous les pays, rclamant d'elles, en
ces heures vides de dsoeuvrement, o le pass remonte en elles, dans de
la tristesse ou du bonheur, de mettre sur du papier un peu de leur
pense en train de se ressouvenir, et cela fait, de le jeter anonymement
 l'adresse de mon diteur.

     EDMOND DE CONCOURT.

     Auteuil, 15 octobre 1881.




CHRIE

PRFACE DE LA PREMIRE DITION[14]


Voici le roman que j'annonais dans l'introduction de LA FAUSTIN, et
auquel je travaille depuis deux ans.

C'est une monographie de jeune fille, observe dans le milieu des
lgances de la richesse, du pouvoir, de la suprme bonne compagnie, une
tude de jeune fille du monde officiel sous le second Empire.

Pour le livre que je rvais, il et peut-tre t prfrable d'avoir
pour modle une jeune fille du faubourg Saint-Germain, dont
l'affinement et les slections de race, les traditions de famille, les
aristocratiques relations, l'air ambiant mme du faubourg qu'elle
habite, auraient dot mon roman d'un type  la distinction plus
profondment ancre dans les veines,  la distinction perfectionne par
plusieurs gnrations. Mais cette jeune fille tait  peindre par
Balzac, aux temps de la Restauration ou du rgne de Louis-Philippe,--et
plus en ces annes, o le monde lgitimiste n'appartient presque pas, on
peut le dire,  la vie vivante du sicle.

Ce roman de CHRIE a t crit avec les recherches qu'on met  la
composition d'un livre d'histoire, et je crois pouvoir avancer qu'il est
peu de livres sur la femme, sur l'intime _fminilit_ de son tre depuis
l'enfance jusqu' ses vingt ans, peu de livres fabriqus avec autant de
causeries, de confidences, de confessions fminines: bonnes fortunes
littraires arrivant, hlas! aux romanciers qui ont soixante ans sonns.

Je me suis appliqu  rendre le joli et le distingu de mon sujet et
j'ai travaill  crer de la _ralit lgante_; toutefois--et l tait
peut-tre le gros succs,--je n'ai pu me rsoudre  faire de ma jeune
fille l'individu non humain, la crature insexuelle, abstraite,
mensongrement idale des romans _chic_ d'hier et d'aujourd'hui.

On trouvera bien certainement la fabulation de CHRIE manquant
d'incidents, de pripties, d'intrigue. Pour mon compte, je trouve qu'il
y en a encore trop. S'il m'tait donn de redevenir plus jeune de
quelques annes, je voudrais faire des romans sans plus de complications
que la plupart des drames intimes de l'existence, des amours finissant
sans plus de suicides que les amours que nous avons tous traverss; et
la mort, cette mort que j'emploie volontiers pour le dnouement de mes
romans, de celui-ci comme des autres, quoiqu'un peu plus _comme il faut_
que le mariage, je la rejetterais de mes livres, ainsi qu'un moyen
thtral d'un emploi mprisable dans de la haute littrature. Oui, je
crois,--et ici, je parle pour moi bien tout seul,--je crois que
l'aventure, la machination _livresque_ a t puise par Souli, par
Sue, par les grands imaginateurs du commencement du sicle, et ma pense
est que la dernire volution du roman, pour arriver  devenir tout 
fait le grand livre des temps modernes, c'est de se faire un livre de
pure analyse: livre pour lequel--je l'ai cherche sans russite--un
_jeune_ trouvera peut-tre, quelque jour, une nouvelle dnomination, une
dnomination autre que celle de roman.

Et  propos du roman sans pripties, sans intrigue, sans bas amusement,
tranchons le mot, qu'on ne me jette pas  la tte le got du public! Le
public... trois ou quatre hommes, pas plus, tous les trente ans, lui
retournent ses catchismes du beau, lui changent, du tout au tout, ses
gots de littrature et d'art, et font adorer  la gnration qui
s'lve ce que la gnration prcdente rputait excrable. Aujourd'hui
la reconnaissance gnrale de Hugo et Delacroix n'est-elle pas la
ngation absolue de la religion littraire et picturale de la
Restauration, et n'y a-t-il pas, en ce moment, des symptmes naissants
de reconnaissances d'coles qui seront  leur tour la ngation de ce qui
rgne  peu prs souverainement encore? Le public n'estime et ne
reconnat  la longue que ceux qui l'ont scandalis tout d'abord, les
_apporteurs de neuf_, les rvolutionnaires du livre et du tableau,--les
messieurs enfin, qui, dans la marche et le renouvellement incessants et
universels des choses du monde, osent contrarier l'immuabilit
paresseuse de ses opinions toutes faites.

Arrivons maintenant pour moi  la grave question du moment. Dans la
presse, en ces derniers temps, s'est produite une certaine opinion
s'levant contre l'effort d'crire, opinion qui a amen un branlement
dans quelques convictions mal affermies de notre petit monde. Quoi! nous
les romanciers, les ouvriers du genre littraire triomphant au XIXe
sicle, nous renoncerions  ce qui a t la marque de fabrique de tous
les vrais crivains de tous les temps et de tous les pays, nous
perdrions l'ambition d'avoir une langue rendant nos ides, nos
sensations, nos figurations des hommes et des choses, d'une faon
distincte de celui-ci ou de celui-l, une langue personnelle, une langue
portant notre signature, et nous descendrions  parler le langage
_omnibus_ des faits divers!

Non, le romancier, qui a le dsir de se survivre, continuera 
s'efforcer de mettre dans sa prose de la posie, continuera  vouloir un
rythme et une cadence pour ses priodes, continuera  rechercher l'image
peinte, continuera  courir aprs l'pithte rare, continuera, selon la
rdaction d'un dlicat styliste de ce sicle,  combiner dans une
expression le _trop_ et l'_assez_, continuera  ne pas se refuser un
tour pouvant faire de la peine aux ombres de MM. Nol et Chapsal, mais
lui paraissant apporter de la vie  sa phrase, continuera  ne pas
rejeter un vocable comblant un trou parmi les rares mots[15] admis 
monter dans les carrosses de l'Acadmie, commettra enfin, mon Dieu, oui!
un nologisme,--et cela, dans la grande indignation de critiques
ignorant absolument que: _suer  grosses gouttes_, _prendre  tche_,
_tourner la cervelle_, _chercher chicane_, avoir l'air _constern_,
etc., etc., et presque toutes les locutions qu'ils emploient
journellement, taient d'abominables nologismes en l'anne 1750.

Puis toujours, toujours, ce romancier crira en vue de ceux qui ont le
got le plus prcieux, le plus raffin de la prose franaise, et de la
prose franaise de l'heure actuelle, et toujours il s'appliquera 
mettre dans ce qu'il crit cet indfinissable exquis et charmeur, que la
plus intelligente traduction ne peut jamais faire passer dans une autre
langue.

Quant  crire, selon la recommandation de mon ami, M. Taine, en faveur
du Sudois ou du Canadien[16], qui sait aux trois quarts le franais ou
l'a oubli  moiti, je ne ferai pas  cette thorie l'honneur de la
discuter. Joubert, l'auteur des PENSES, n'avait pas cette servile
proccupation du suffrage universel en matire de style, quand il
adjurait Mme de Beaumont de recommander  Chateaubriand de garder avec
soin les singularits qui lui taient propres et de se montrer
constamment ce que Dieu l'avait fait, corroborant ce brave conseil par
cette curieuse phrase: Les trangers... ne trouveront que frappant, ce
que les habitudes de notre langue nous portent machinalement  croire
bizarre dans le premier moment. Et parmi le dchanement de la
critique, c'est encore Joubert, qui engage l'crivain, attaqu dans les
modernits de sa prose nouvelle,  persister  _chanter son propre
ramage_[17].

Rptons-le, le jour o n'existera plus chez le lettr l'effort
d'crire, et l'effort d'crire personnellement, on peut tre sr
d'avance que le reportage aura succd en France  la littrature.
Tchons donc d'crire mdiocrement, d'crire mal, mme plutt que ne pas
crire du tout; mais qu'il soit bien entendu qu'il n'existe pas un
patron de style unique, ainsi que l'enseignent les professeurs de
l'_ternel beau_, mais que le style de La Bruyre, le style de Bossuet,
le style de Saint-Simon, le style de Bernardin de Saint-Pierre, le style
de Diderot, tout divers et dissemblables qu'ils soient, sont des styles
d'gale valeur, des styles d'crivains parfaits.

Et peut-tre l'espce d'hsitation du monde lettr  accorder  Balzac
la place due  l'immense grand homme, vient-elle de ce qu'il n'est point
un crivain qui ait un style personnel?

Que mon lecteur me permette aujourd'hui d'tre un peu plus long que
d'habitude, cette prface tant la prface de mon dernier livre, une
sorte de testament littraire.

Il y a aujourd'hui plus de trente ans que je lutte, que je peine, que je
combats, et pendant nombre d'annes, nous tions, mon frre et moi, tout
seuls, sous les coups de tout le monde. Je suis fatigu, j'en ai assez,
je laisse la place aux autres.

Je crois aussi qu'il ne faut pas s'attarder dans la littrature
d'imagination, au del de certaines annes, et qu'il est sage de
prmaturment choisir son heure pour en sortir.

Enfin, j'ai besoin de relire nos confessions, notre livre prfr entre
tous, un journal de notre double vie, commenc le jour de l'entre en
littrature des deux frres et ayant pour titre: JOURNAL DE LA VIE
LITTRAIRE (1851-188.), journal qui ne doit paratre que vingt ans
aprs ma mort.

Et devant le menaant avenir promis par le ptrole et la dynamite aux
choses secrtes lgues  la postrit, je donne aujourd'hui la prface
de ce journal[18]. S'il vient  prir, ce sera toujours a au moins de
sauv.

       *       *       *       *       *

Maintenant toi, petite CHRIE, toi, pauvre dernier volume du dernier des
Goncourt, va o sont alls tous tes ans, depuis LES HOMMES DE LETTRES
jusqu' LA FAUSTIN, va t'exposer aux mpris, aux ddains, aux ironies,
aux injures, aux insultes, dont le labeur obstin de ton auteur, sa
vieillesse, les tristesses de sa vie solitaire ne le dfendaient pas
encore hier, et qui cependant lui laissent entire, malgr tout et tous,
une confiance  la Stendhal dans le sicle qui va venir.

Deux ou trois mois avant la mort de mon frre,  la sortie de
l'tablissement hydrothrapique de Beni-Barde, tous deux nous faisions
notre promenade de tous les matins, au soleil, dans une certaine alle
du bois de Boulogne, o je ne repasse plus,--une promenade silencieuse,
comme il s'en fait, en ces moments de la vie, entre gens qui s'aiment et
se cachent l'un  l'autre leur triste pense fixe.

Tout  coup brusquement mon frre s'arrta, et me dit:

a ne fait rien, vois-tu, on nous niera tant qu'on voudra... il faudra
bien reconnatre un jour que nous avons fait GERMINIE LACERTEUX... et
que Germinie Lacerteux est le livre-type qui a servi de modle  tout
ce qui a t fabriqu depuis nous, sous le nom de ralisme, naturalisme,
etc. Et d'un!

Maintenant par les crits, par la parole, par les achats... qu'est-ce
qui a impos  la gnration aux commodes d'acajou, le got de l'art et
du mobilier du XVIIIe sicle?... O est celui qui osera dire que ce
n'est pas nous? Et de deux!

Enfin cette description d'un salon parisien meubl de japonaiseries,
publie dans notre premier roman, dans notre roman d'EN 18.., paru en
1851... oui, en 1851...--qu'on me montre les japonisants de ce
temps-l...--Et nos acquisitions de bronzes et de laques de ces annes
chez Mallinet et un peu plus tard chez Mme Desoye... et la dcouverte en
1860,  la _Porte Chinoise_, du premier album japonais connu  Paris...
connu au moins du monde des littrateurs et des peintres... et les pages
consacres aux choses du Japon dans MANETTE SALOMON, dans IDES ET
SENSATIONS... ne font-ils pas de nous les premiers propagateurs de cet
art... de cet art en train, sans qu'on s'en doute, de rvolutionner
l'optique des peuples occidentaux? Et de trois!

Or la recherche du _vrai_ en littrature, la rsurrection de l'art du
XVIIIe sicle, la victoire du japonisme: ce sont, sais-tu,--ajouta-t-il
aprs un silence, et avec un rveil de la vie intelligente dans
l'oeil,--ce sont les trois grands mouvements littraires et artistiques
de la seconde moiti du XIXe sicle... et nous les aurons mens, ces
trois mouvements... nous pauvres obscurs. Eh bien! quand on a fait
cela... c'est vraiment difficile de n'tre pas _quelqu'un_ dans
l'avenir.

Et, ma foi, le promeneur mourant de l'alle du bois de Boulogne pourrait
peut-tre avoir raison.

     EDMOND DE GONCOURT.




QUELQUES CRATURES DE CE TEMPS

PRFACE DE LA SECONDE DITION


Ce livre, publi  trs petit nombre, et puis depuis des annes, a
paru portant sur sa couverture: UNE VOITURE DE MASQUES. Je rdite ce
livre aujourd'hui sous un titre qui me semble mieux le nommer.

Ce volume complte l'OEuvre d'imagination des deux frres. Il montre,
lors de notre dbut littraire, la tendance de nos esprits  dj
introduire dans l'invention la ralit du _document humain_,  faire
entrer dans le roman, un peu de cette histoire individuelle qui, dans
l'Histoire, n'a pas d'historien.

     EDMOND DE GONCOURT.

     Aot 1876.




THTRE




HENRIETTE MARCHAL

HISTOIRE DE LA PICE QUI A SERVI DE PRFACE  LA PREMIRE DITION[19]


Voici une pice qui excite bien des passions, bien des colres et bien
des haines.

Nous allons raconter son histoire. Et cette histoire restera une page
curieuse et instructive de l'histoire littraire de ce temps-ci.

Nous demandons pardon au public de lui parler de nous: notre excuse est
de ne lui en avoir jamais parl jusqu'ici.

Nous terminions, au mois de dcembre 1863[20], le drame intitul
HENRIETTE MARCHAL; et vers la fin de janvier 1864, nous le prsentions
 M. de Beaufort, alors directeur du Vaudeville. Dans le mois de juin ou
de juillet, M. de Beaufort nous le rendait, en nous disant, de premier
mot, trs nettement, qu'il tait impossible. Nous essayions de faire
valoir auprs de lui la nouveaut au thtre de l'acte de l'Opra; il
nous rpondait que cela avait t fait par tout le monde. Nous lui
demandions s'il ne croyait pas notre pice, telle qu'elle tait, appele
 plus de reprsentations que la pice qu'il avait joue cette
semaine-l, et qui tait morte au bout de trois soires: il nous
laissait entendre, d'ailleurs trs poliment, qu'il ne le croyait pas.
Sur ce refus, nous jetions, assez dcourags, notre pice dans un
tiroir, nous promettant de revenir plus tard  la scne par le roman, et
de ne plus frapper  la porte d'un directeur qu'avec un de ces noms qui
se font ouvrir le thtre.

Le travail et l'motion d'crire GERMINIE LACERTEUX nous faisaient
compltement oublier notre pice, quand, un soir du printemps de 1865,
un de nos amis ayant une soire  passer avec nous, et ne sachant
comment la perdre, nous demanda de lui lire notre HENRIETTE. Nous emes
assez de mal  retrouver le manuscrit.  la fin de la lecture, l'ami fut
pris par l'intrt de la pice, nous complimenta, nous prdit que nous
serions jous. Nous ne le croyions gure, sachant toute la rpugnance
des directeurs  accepter une pice de gens accuss de littrature, de
style et d'art. Cependant cette lecture nous avait, malgr nous, un peu
rattachs  HENRIETTE.  ce moment, M. de Girardin venait de lire le
SUPPLICE D'UNE FEMME chez la princesse Mathilde. Nous avions l'honneur
d'tre reus dans ce salon. Nous pensmes qu'une lecture, l, devant un
public d'hommes de lettres, aurait peut-tre chance de valoir  notre
pice une heure d'attention, la lecture personnelle d'un directeur de
thtre comme M. Harmand, qui avait succd  M. de Beaufort, ou comme
M. Montigny. La pice fut lue. Elle souleva, dans le salon, des
objections et des sympathies. Quelques journaux annoncrent cette
lecture, et, quelques jours aprs, nous crivions  M. Harmand pour lui
demander un rendez-vous. Nous attendions la rponse du directeur du
Vaudeville, lorsque nous remes la lettre suivante de M. Thodore de
Banville, qui avait t l'un des couteurs et l'un des applaudisseurs
d'HENRIETTE.

     Mardi, 11 avril 1865.

     Mes chers amis,

douard Thierry (ceci est confidentiel) m'a exprim un vif dsir de
connatre votre pice. Il est un de vos ardents admirateurs, il a dit du
bien de vos livres dans les papiers imprims, et dans ce moment-ci mme,
ayant  monter une pice dont l'action se passe sous le Directoire, il
consulte et relit sans relche votre HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
SOUS LE DIRECTOIRE.

Je lui ai fait observer que votre talent, votre situation littraire et
la juste renomme acquise par vos longs efforts ne vous permettent pas
de vouloir tre refuss  un thtre. Mais il le comprend aussi bien et
mieux que moi. Aussi est-ce  un point de vue non officiel et absolument
amical qu'il vous prie de faire connatre votre pice  l'homme de
lettres douard Thierry,  qui elle inspire une vive curiosit. Pour
votre gouverne, sachez bien, au pied de la lettre, que ce dsir a t
rellement et spontanment exprim par Thierry, sans aucune provocation
de ma part...

L-dessus nous hsitions.  quoi servirait cette communication de notre
manuscrit?  rien, nous disions-nous. Cependant un soir, passant rue de
Richelieu, nous montions au Thtre-Franais; nous ne trouvions pas M.
Thierry.

Le 21 avril, M. Harmand nous rpondait qu'il serait trs heureux de nous
offrir une lecture, mais aprs la pice qu'il montait, le MONSIEUR DE
SAINT-BERTRAND de M. Ernest Feydeau. Nous avions reu, avant cette
rponse de M. Harmand, une lettre o M. Thierry s'excusait de ne pas
s'tre trouv au thtre lorsque nous y tions venus, et se mettait  la
disposition de notre jour et de notre heure. Nous allions le voir, nous
lui exposions trs nettement l'inutilit, pour lui, de lire notre pice,
une pice qui ne rentrait pas dans le cadre ordinaire du rpertoire des
Franais. M. Thierry insistait pour lire HENRIETTE; et il mettait tant
de bonne grce et de bon dsir  vouloir la connatre, que nous
cdions. N'ayant aucune ide que notre pice pt tre retenue par le
Thtre-Franais, et presss par un rendez-vous que nous venions de
recevoir de M. Harmand, nous crivions  M. Thierry de nous renvoyer
notre pice. M. Thierry nous la renvoyait avec cette lettre:

     Messieurs et chers confrres,

J'avais l'esprance que vous voudriez bien venir hier reprendre votre
manuscrit; il parat que vous comptiez sur moi pour vous le renvoyer; je
vous le renvoie donc avec les compliments les plus sincres. Je ne sais
pas si le Vaudeville vous attend et si vous tes en pourparlers avec
lui; ce que je sais, c'est que la pice ne me semble pas plus impossible
au Thtre-Franais qu'au Vaudeville. Ce que le Thtre-Franais
retrancherait, dans le premier acte, sera retranch partout ailleurs et
avec les mmes ciseaux, ceux de la commission d'examen. Le dnoment est
brutal, je ne dis pas non, et le coup de pistolet est terrible; mais il
n'y a pas encore l d'impossibilit absolue. Au fond, je vois dans
votre pice, non pas prcisment une pice bien faite, mais un dbut
trs remarquable, et pour ma part je serais heureux de prsenter au
public cette premire passe d'armes de deux vrais et sincres talents
qui gagnent leurs perons au thtre.

     Tout  vous.

     E. Thierry.

     27 avril 1865.

Sur cette lettre, qui nous mettait au coeur des esprances dpassant nos
ambitions, nous rapportions notre manuscrit au Thtre-Franais.

Quinze jours aprs, nous obtenions une lecture du Comit; et le 8 mai
les socitaires de la Comdie-Franaise nous faisaient l'honneur de
recevoir notre pice[21].

On a parl de protections, d'influences ayant dtermin cette rception.
C'est une injure gratuite contre l'indpendance bien connue du Comit,
auprs duquel rien ne nous a recommands qu'un pass de travail, des
livres d'histoire honors de l'loge d'un adversaire comme M. Michelet,
des romans dont toute la critique s'est mue. Et pourquoi n'y aurait-il
pas l des titres au rare honneur d'un dbut sur la premire scne
littraire de France?

Pendant l't, nous remanimes, sur les intelligentes indications de M.
Thierry, notre troisime acte, pour adoucir, au point de vue de la
scne, ce qui tait logique, mais ce qui pouvait tre antipathique dans
la passion de la mre. La pice tait distribue. Mme Arnould-Plessy
daignait accepter le rle de la mre. M. Got, M. Bressant, M.
Lafontaine, Mme Victoria Lafontaine, Mlle Dinah Flix, voulaient bien
donner  nos dbuts l'appui de leurs noms et de leurs talents. Nous
recevions le bulletin de la premire rptition, lorsque M. Delaunay,
obissant  des scrupules et  des modesties exagres d'artiste,
rendait le rle de Paul de Brville, pour lequel il ne se croyait plus
suffisamment jeune. Ce refus de M. Delaunay arrtait tout. Nous vmes
notre pice perdue, au moins pour le moment, et nous partmes, assez
dsesprs, nous enterrer  la campagne dans le travail et la
consolation d'un grand roman.

Cependant la presse, avec une sympathie dont nous avons gard le
souvenir, combattait le refus de M. Delaunay. Un critique, que toutes
les questions de thtre trouvent  son poste de feuilletonniste, arm
de conscience et de bon sens, M. Sarcey, pressait M. Delaunay, au nom
des auteurs et du public, de revenir sur sa rsolution et d'oser avoir
vingt ans, les vingt ans de son talent. Devant cet intrt de la
presse, la situation du thtre, celle des deux auteurs, M. Delaunay
cdait, et nous recevions tout  coup un beau jour, le 4 novembre,--dans
le trou o nous tions terrs, ne pensant plus  notre pice,--une
lettre de M. Thierry qui nous annonait en mme temps la bonne nouvelle,
et l'entre en rptitions d'HENRIETTE.

La pice tait rpte. Les excellents acteurs qui devaient la jouer
mettaient au service des auteurs tous leurs efforts, toute leur
exprience, donnaient, nous pouvons le dire, tout leur coeur  la pice.
La confiance d'un grand succs tait dans tout le thtre; et le succs
paraissait clater dj aux dernires rptitions, devant l'admirable
jeu des scnes d'amour.

Pendant ce temps, la chronique s'emparait de notre pice. Et cette
chronique, qu'on a dit avoir d'avance tant soutenu notre pice,
commenait  lui faire la mchante et basse guerre des cancans
calomnieux, des citations falsifies, et des dnonciations anonymes.
Les petites informations empoisonnes s'coulaient dans les
Correspondances. Le _Nord_ signalait et racontait notre premier acte, en
lui prtant les couleurs d'une turpitude immorale; et nous ne savons
comment l'article non sign du _Nord_ parvenait, sous bande,  la
censure.

Enfin arrivait la premire reprsentation. Elle avait lieu le 5
dcembre. Tous les journaux ont racont ce qui s'y passa. Deux hommes
seulement, dans toute la presse, n'ont pas vu ce soir-l de cabale dans
la salle: ce sont M. de Biville, du _Sicle_, et M. de Bchard, de la
_Gazette de France_.--Le rapprochement de ces deux extrmes nous semble
assez curieux pour le noter en passant.

Qu'y a-t-il maintenant au fond de toutes ces colres, au fond de toutes
ces passions ennemies et jalouses?

Il y a trois questions:

La question littraire;

La question politique;

La question personnelle,--ou plutt la question sociale.

La question littraire!--Celle-l, laissons-la de ct, nous y
reviendrons plus tard. Mais aujourd'hui, il serait niais de discuter, de
rpondre, de se dfendre,  propos d'art, quand cinquante sifflets
d'omnibus crasent tous les soirs une pice que la salle veut couter,
quand une petite fraction des coles[22] couvre de la tyrannie de son
got et de la rvolte de ses pudeurs les applaudissements des loges, de
l'orchestre, des femmes de la socit, des hommes du monde, du public
lgant, intelligent et lettr de Paris. Non, pas de discussion. Nous
nous inclinons devant nos matres, devant les matres de l'Odon
devenus les matres du Thtre-Franais et que nous esprons bien voir
demain les matres de toutes les scnes, y dcidant la chute de ce qui
leur dplaira, empchant les avenirs dont ils ne voudront pas, et tuant,
du haut des cintres, toute pense qu'ils voudront tuer, par-dessus la
tte du public et la plume de la critique[23]!

La question politique?--Vidons-la nettement pour n'avoir plus  y
revenir.

On dit, on imprime mme, qu'on siffle notre pice parce que le
gouvernement l'a fait jouer, parce que la princesse Mathilde l'a impose
au Thtre-Franais, parce que nous sommes des protgs, des
courtisans.

Nous, des protgs! Nous, les seuls hommes de lettres qu'on ait fait
asseoir, en 1852, entre des gendarmes, sur les bancs de la police
correctionnelle, pour dlit de presse! Nous, auxquels le ministre de la
police d'alors donnait l'avertissement de ne plus crire dans les
journaux!...

Nous, des courtisans!... Mais qui sommes-nous donc? Rien que des
artistes qui n'ont jamais appartenu  un parti. Si nos tudes nous ont
donn un peu de justice, et quelquefois un peu de regret pour le pass,
nous croyons que nous avons montr dans nos livres historiques assez
d'indpendance pour mcontenter toutes les opinions; et nous avons cette
conscience que nos romans se sont assez intresss aux misres
populaires du prsent, et aux larmes des pauvres.

Arrivons  ce grand crime que nous lisons partout et qui a rempli tous
ces jours-ci de circulaires le quartier Latin: la protection de la
princesse Mathilde.

Ici, on nous permettra quelques dtails,--et quelques vrits.

Aprs dix ans de travail solitaire, acharn, enrag, sans publicit,
presque sans relations, un jour un de nos amis, M. de Chennevires, vint
nous dire que la matresse d'un des grands salons de Paris, ayant lu nos
livres, dsirait nous connatre. C'tait la premire fois qu'un salon
s'ouvrait devant nos titres littraires. Il y avait presque quatre ans
que nous n'avions mis d'habit. Nous allmes dans ce salon, dans le salon
de cette femme, une artiste qui est coupable d'tre ne princesse. Nous
y trouvmes toutes les liberts et presque toutes les intelligences, des
artistes et des hommes de lettres comme nous, des philosophes, des
savants, des potes: M. Renan et M. Berthelot, M. Claude Bernard et M.
Taine, M. Sainte-Beuve et M. Bertrand, M. Thophile Gautier, M. Gustave
Flaubert, M. Paul de Saint-Victor, M. Dumas fils, M. mile Augier, les
peintres, les sculpteurs d'avenir et de talent. Nous entendmes l, dans
ce salon d'art et de libre pense, M. Sainte-Beuve dfendre Proudhon, et
M. Charles Blanc demander la leve de l'interdiction de la vente sur la
voie publique pour l'HISTOIRE DE LA RVOLUTION crite par son frre. Ce
fut l, devant un public de lettrs, que nous lmes HENRIETTE MARCHAL,
 l'exemple d'autres auteurs plus connus que nous, aussi soucieux de
leur dignit, et qui ne croyaient pas faire acte d'insolence envers le
public, en consultant le premier salon de Paris sur l'effet d'une oeuvre
dramatique.

Est-ce pour cela qu'on nous siffle, et qu'on veut empcher notre pice
de parler au public? Mais alors qui peut dire si demain on n'ira pas
huer au Salon les toiles de M. Baudry ou de M. Hbert, parce que la
matresse de ce salon aura t les voir dans leur atelier? Et pourquoi
ne ferait-on pas une partie d'aller casser  une prochaine exposition
les sculptures de ce grand sculpteur, M. Carpeaux, parce qu'il a eu
l'imprudence de faire un chef-d'oeuvre du buste de la matresse de ce
salon?

Si ce n'est pas pour cela qu'on nous siffle, est-ce pour quelque chose
de plus grave? Est-ce parce que cette haute protection, comme on
l'appelle, a fait pour nous ce qu'elle a fait pour d'autres,--pour M.
Louis Bouilhet, par exemple,  propos de FAUSTINE? Est-ce parce qu'elle
a dfendu notre pice contre la menace d'interdiction de la
censure[24]?

Nous, ne pouvons le croire. Nous ne pouvons croire que ce qui s'appelle
la jeunesse franaise, en 1865, ait les ciseaux de la censure dans son
drapeau.

Mais, quoi qu'il en soit, puisqu'il semble y avoir quelque pril en ce
moment  ne pas dsavouer notre reconnaissance pour une princesse qui
n'a d'autres courtisans que des amis, nous la remercions ici hautement
et publiquement avec une gratitude, qui serait presque tente de lui
souhaiter une de ces fortunes o l'on peut prouver, autour de soi, le
dsintressement des dvouements.

Arrivons  la dernire question,  la question personnelle, et cherchons
en nous tout ce qui peut expliquer cet inexplicable dchanement
d'hostilits.

D'abord, nous avons le malheur de nous appeler messieurs _de_ Goncourt.

Mon Dieu! ce n'est pas notre faute. Nous ne faisons que porter le nom de
notre grand-pre, un avocat, membre de la Constituante de 89; le nom de
notre pre, un des plus jeunes officiers suprieurs de la Grande Arme,
mort  quarante-quatre ans des suites de ses fatigues et de ses
blessures, des sept coups de sabre sur la tte d'une action d'clat en
Italie, de la campagne de Russie faite tout du long avec l'paule droite
casse, le lendemain de la Moskowa.

Puis nous avons encore le malheur de passer pour tre riches, de passer
pour tre heureux, de passer pour tre arrivs facilement.

Eh bien! puisque, dans ce moment du sicle, c'est une suspicion et une
raison d'ostracisme que l'apparence de la fortune et du bonheur, il
nous faut essayer de dsarmer l'envie, en la consolant un peu.

Nous avons travaill quinze ans, renferms, solitaires, acharns au
travail. Nous avons eu toutes les dfaites, tous les chagrins, tous les
dsespoirs, toutes les injures amres de la vie littraire. Nous avons
saign dans notre orgueil, pendant de longues heures d'obscurit.
Pendant des annes, c'est  peine si nos livres nous ont pay l'huile et
le bois de nos nuits. Nous sommes arrivs pas  pas, livre  livre,
obligs de tout disputer et de tout conqurir. Et nous avons mis quinze
ans enfin  parvenir au Thtre-Franais.

Pour notre fortune, nous n'avons pas tout  fait douze mille livres de
rentes  nous deux. Nous logeons au quatrime, et nous avons une femme
de mnage pour nous servir.

Et pour notre bonheur, il ne faut pas qu'on se l'exagre tant: nous
avons, l'un une maladie de nerfs, l'autre une maladie de foie, qui
doivent assurer nos ennemis de nos souffrances dans la cruelle bataille
des lettres; deux maladies qui finiront peut-tre un jour par nous faire
mourir,-- moins que nous ne mourions d'autre chose, tous les deux
ensemble, selon des promesses qu'une menace a bien voulu nous faire.

     EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

     12 dcembre 1865.

       *       *       *       *       *

Il nous reste  demander pardon au talent, au courage de nos grands
acteurs, aux talents de Mme Arnould-Plessy, de Mme Victoria Lafontaine,
de Mlle Dinah Flix, de Mme Ramelli, de Mlle Rosa Didier, de M.
Delaunay, de M. Got, de M. Bressant, de M. Lafontaine, pour les avoir
exposs  ces hues sauvages. Nous faisons personnellement des excuses 
Mme Plessy, pour lui avoir fait subir des insultes, qu'un public
franais n'avait jamais encore fait subir, du moins l,  une actrice de
gnie qui a marqu, dans cette soire du 5 dcembre, sa place entre Mme
Dorval et Mlle Rachel.

       *       *       *       *       *

Finissons cette histoire d'HENRIETTE MARCHAL par la lettre envoye par
nous aux journaux, o nous racontons comment elle a disparu de l'affiche
de la Comdie-Franaise:

     21 dcembre 1865.

     Monsieur le rdacteur en chef,

Les journaux ont annonc que les reprsentations de notre pice:
HENRIETTE MARCHAL, taient arrtes. Le fait est vrai: HENRIETTE
MARCHAL a disparu de l'affiche du Thtre-Franais dans les
circonstances suivantes.

Le 15 dcembre, il parut dans la _Gazette de France_ une attaque qui
mritait d'tre remarque parmi toutes les attaques lances, chaque soir
et chaque matin, contre notre pice. La _Gazette de France_ commenait
par souligner ce qu'elle appelait l'admiration du _Moniteur officiel_
et du _Constitutionnel_ pour notre pice. Puis elle parlait du _morne
silence_ dans lequel avait t cout le second acte, de l'_attitude
somnolente_ du public au troisime. Elle ajoutait que le public ne
venait l, que pour s'amuser du scandale, que tous les applaudisseurs
appartenaient  la claque, qu'il fallait l'intervention de la police
pour maintenir et comprimer le public entier  bout de patience, et se
levant comme un seul homme. L'article continuait, en nous imputant 
crime ce que nous avions coup, ce qui n'tait plus dans la pice
reprsente, et ce que l'auteur de l'article y mettait,--un inceste, par
exemple,--dont il prtait gratuitement l'intention au dnouement. Ici,
la _Gazette de France_ faisait appel  la dignit des comdiens, en leur
reprochant de se mnager quelques recettes  la faveur de la curiosit
provoque par des scnes bruyantes; et elle terminait par un procd de
critique littraire jusqu'ici inusit,--une dnonciation aux
contribuables! Ce qui nous regarde, nous, _contribuables_,
disait-elle, c'est de savoir si nous devons, dans un temps o l'on parle
tant d'conomies, continuer  sacrifier trois ou quatre cent mille
francs, par an, pour le plus grand profit d'une _entreprise
ministrielle_, qui sait si bien tirer profit mme du scandale...

Ce mme jour, l'administrateur du Thtre-Franais, M. E. Thierry,
venait chez nous. Nous lui demandions s'il tait content des
explications donnes par nous en tte de la pice, que nous lui avions
ddie. Son embarras, quelques mots, nous laissaient voir son
impression. Nous lui reprsentions notre situation, la ncessit o nous
avions t de dire la vrit, toute la vrit. Et pourquoi,
ajoutions-nous, le Thtre-Franais aurait-il  rougir d'une pice,
parce qu'elle a pris deux fois le chemin du Vaudeville, et parce que les
auteurs ont la franchise de l'avouer? Nous ne sommes pas de ceux qui
crivent pour tel ou tel thtre; nous crivons pour le public que peut
intresser, sur n'importe quelle scne, une pice qui a au moins la
conscience d'tre une oeuvre d'art. Si nous avons frapp au Vaudeville,
c'est que nous ne voyions pas plus haut des chances d'tre jous; c'est
que nous croyions-- tort--le Thtre-Franais ferm  tout ce qui
n'tait pas une tragdie, une comdie en vers, ou une pice en prose
signe d'un nom aussi populaire au thtre que celui de M. mile Augier.
Nous disions encore  M. Thierry que, si pour les inexpriences
scniques et les dtails de mtier, nous faisions bon march de notre
pice, nous la trouvions, avec les critiques les plus autoriss, digne
aprs tout du Thtre-Franais par ses qualits littraires, par un
style que les auteurs des HOMMES DE LETTRES, de SOEUR PHILOMNE, de RENE
MAUPERIN, de GERMINIE LACERTEUX, ne trouvent pas trop infrieur au style
du rpertoire moderne de notre grande scne.

M. Thierry nous rpondait avec gne, sortait de sa poche l'article de la
_Gazette de France_ du matin, et nous donnait lecture d'un passage de
cet article, o la _Gazette_ s'tonnait de ne pas nous voir retirer
notre pice. L-dessus, nous disions  M. Thierry que, quand mme nous
aurions fait le plus grand chef-d'oeuvre ou la plus grande turpitude,
chef-d'oeuvre ou turpitude n'exciteraient pas de telles passions, un tel
bruit; que ce qu'on sifflait n'tait point notre pice; et que devant
cette situation, devant des attaques sans prcdent, devant la majorit
des applaudissements, devant le courage et la confiance de nos acteurs,
dcids  lutter jusqu'au bout, nous ne pouvions ni ne voulions retirer
HENRIETTE MARCHAL et que nous tions dcids  attendre qu'elle ft
arrte par l'administration, interdite par l'autorit. Seulement, nous
demandions encore deux preuves, celle de ce soir-l, et celle du lundi
suivant: nous esprions, pour cette reprsentation du lundi, l'effet de
notre brochure qu'on allait mettre en vente  quatre heures et qui nous
semblait destine  faire revenir les gens de coeur sur le compte de
notre dignit et de notre indpendance. _Lundi, c'est impossible!_
nous dit M. Thierry. Ici, qu'on le comprenne bien, nous n'accusons pas
M. Thierry. Nous lui restons, et nous lui resterons toujours
profondment reconnaissants pour le brave accueil qu'il a fait  notre
pice. Aussi le plaignons-nous seulement pour s'tre trouv dans une
situation o il ne pouvait nous accorder cette dernire demande.

La sixime reprsentation avait lieu le soir de cette entrevue. Tous
ceux qui y ont assist, peuvent dire le succs de la pice dans cette
soire, la salle tout entire applaudissant, crasant de ses bravos les
quelques sifflets arrirs qui s'essayaient. Et c'tait une salle de
bonne foi, une salle payante: un vrai public de quatre mille francs de
recette,--de trois mille neuf cent un, pour tre exact. Nous allions
voir M. Thierry aprs la pice, nous lui disions qu'il nous semblait
bien dur d'tre arrts aprs une telle soire, o le succs semblait
enfin conquis: M. Thierry nous rpondait qu'il ne pouvait rien nous
promettre.

Le lendemain, HENRIETTE MARCHAL disparaissait de l'affiche du
Thtre-Franais.

Maintenant, attaqus  droite et  gauche, attaqus en mme temps par le
_Sicle_ et par l'_Union_, par l'_Avenir national_ et par la _Gazette de
France_, sans oublier le _Monde_; fusills par un premier Paris de la
_France_, arrts par l'administration,--que nous reste-t-il  faire
pour une pice  laquelle les sympathies de la grande critique, les
feuilletons de Jules Janin, de Thophile Gautier, de Nestor Roqueplan,
de Paul de Saint-Victor, de Louis Ulbach, de Francisque Sarcey, la
presse et le public, des recettes de quatre mille francs, une location
de huit jours  l'avance, devaient assurer, semblait-il, le droit de
vivre?

Il nous reste  faire un appel  l'opinion,  cette grande majorit de
spectateurs qui a applaudi HENRIETTE MARCHAL,  tout ce monde d'hommes
et de femmes du Paris intelligent et lettr qui ne veut pas que la
tyrannie de la politique ou l'exagration de la morale touche  ses
plaisirs,  ses gots,  ses sympathies. Il nous reste  faire un appel
 nos ennemis mmes,  ceux qui aiment la libert et qui doivent avoir
quelques regrets devant leur victoire, devant l'interdiction de notre
pice par mesure administrative.

Agrez, monsieur le rdacteur en chef, l'assurance de notre
considration distingue.




APPENDICE

Nous donnons ici, sans commentaires, ces deux pices curieuses 
confronter:

     Paris, 7 dcembre 1865.

     Monsieur le rdacteur,

On fait circuler, au sujet de la premire reprsentation d'HENRIETTE
MARCHAL certaines accusations contre une partie du public qui composait
la salle.

On veut jeter sur cette dfaite une sorte de voile tout charg de
mystre; on veut mettre de la cire aux oreilles du public; on l'entoure
de paravents pour lui dissimuler les sifflets; on s'enveloppe soi-mme
d'une sorte de peplum de Chalchas-Critique, et l'on crie  la foule un
de ces gros mots  l'aide desquels on explique la _Raison universelle_
et la _Cause efficiente et probante des choses!_

En vrit, Figaro n'eut pas tort quand il parlait des avantages de la
Sainte-Cabale.

     On est tomb Gros-Jean, on se relve toile!

Eh bien! non, Monsieur, il n'y avait point de cabale contre la pice de
MM. de Goncourt. Une cabale s'organise, et quoi que l'on ait--je ne sais
dj plus qui--prtendu qu'elle tait bien discipline, c'est se railler
du public que de vouloir prtendre qu'une bulle de savon ne peut crever
sans que les puissances conjures n'aient mdit sa ruine.

Une cabale!... Et de qui?... et pour quoi?... contre quoi?...--Voil
trois points d'interrogation auxquels il parat difficile de rpondre.
C'est avec ce mot de cabale que les amis satisfont la politesse, que les
auteurs consolent leur gnie, et qu'enfin on fouette le dos des
innocents assez niais, pour oser exprimer une opinion qui tait _la
leur_, en face d'une salle qui, ce soir-l, tait toute aux soins
empresss de l'amiti, aux benotes ferveurs de la sainte claque.

Le poulailler a cri, hurl, siffl.--Complot!...

Le parterre a applaudi, applaudi, applaudi.--Indpendance!

Renversez les mots, Monsieur, et vous aurez la vrit!

Nous autres, nous tions venus ds cinq heures, les pieds dans la boue,
inquiets, impatients, plus sympathiques qu'hostiles, croyant au talent
de ces messieurs et prts  applaudir, si nous trouvions leur pice
bonne. Nous tions l prs de trois cents jeunes gens... Et, en effet,
on a raison de dire que nous tions une cabale...

Une cabale, c'est un complot; et nous complotions la chose la plus
extraordinaire, Monsieur, celle, tant les plus jeunes de l'assemble,
d'tre les seuls payants! Nous avions organis la conspiration des
pices de vingt sous contre les billets d'amis. Et,--voyez  quel point
nous sommes simples,--au moment o l'on nous refusait au guichet des
billets de parterre, nous subissions l'inspection d'un capitaine
recruteur qui ne nous demandait qu'un peu de claque pour un bon
fauteuil. Et,  notre tour, nous avons refus;--refus, voulant rester
indpendants et ne pas mettre les ficelles de notre enthousiasme entre
les mains d'un chef de claque, et, comme des pantins, ne pas lever les
bras, jeter des cris, pleurer d'admiration, selon le caprice de Son
Indpendance.

Nous avons siffl, comprend-on cela? siffl, je ne sais quelles
rapsodies que Bobino ne voudrait pas pour coudre  ses grelots! Siffl
un vieux paquet de ficelles dont le portrait de mon pre, les gants de
ma fille, le domino de madame, le mari qui manque le train, sont les
bouts les moins roussis et les moins uss! Siffl un premier acte dont
le ralisme n'a mme pas le charme de la nouveaut: les ENFERS DE PARIS
et la MARIE DU MARDI-GRAS sont moins retrousss et plus joyeux! Siffl
un second acte dont la fantaisie court  travers un monde d'aphorismes
prtentieux, de situations bizarres, de visions hystriques, commenant
au babillage d'une servante et finissant au baiser ridicule d'une femme
de quarante ans. Siffl au troisime acte... Oh! le troisime acte!...
N'est-ce pas du Girardin, premire dition, non corrige? Les DEUX
FRRES faisant pendant aux _Deux Soeurs_?... Du Girardin, moins...
Girardin! c'est--dire l'impossible, moins cette chose tonnante en
faveur de laquelle on pardonne tout: l'originalit!

Nous disons, nous autres, ce que nous avons siffl; que les partisans de
la pice nous disent ce qu'ils ont applaudi, en dehors du magnifique jeu
des acteurs, un seul acte, une seule scne, une situation, un mot, et
nous nous dclarons satisfaits.

Il y a eu cabale, prtend-on! Oui, la cabale des indpendants contre les
engags... volontaires ou non!...

Qui sigeait  l'orchestre? Des amis, des amis, et toujours des amis!

Qui sigeait au parterre?...--Un mot  ce propos, Monsieur. On a parl
d'HERNANI! Est-ce une ironie?  l'poque d'HERNANI, on livrait le
parterre  la jeunesse, et l'on refusait la claque! Mardi dernier, quand
les jeunes gens se sont prsents, le parterre tait envahi.--Par
qui?--Et ses portes fermes.--Pourquoi?--Alors nous avons gagn les
hauteurs. Quant  ceux du parterre, ils ne sifflrent pas, j'en suis
bien sr, tant de ceux pour qui Boileau n'a pas fait ce vers:

     C'est un droit qu' la porte on achte en entrant.

Mardi, c'taient les jeunes gens qui sifflaient et les _genoux_ qui
applaudissaient! Voil la petite diffrence  signaler entre les deux
HERNANI. Ce n'est pas un drapeau autour duquel les frres de Goncourt
rassemblaient leurs partisans! C'est un torchon! Nous, nous n'avons pas
une sensitive  la place de coeur; nous ne prtendons pas faire un
rempart de notre corps  Thalie, et Melpomne nous impose peu! Nous
savons chiffonner d'une main osseuse la guimpe des vieilles Muses, et
nous accrocher, quand nous voulons rire,  la queue des sourds satyres,
amoureux de la joie et de la folie. Est-ce une raison pour ne pas crier:
Pouah! quand la fange tente d'clabousser l'art! Nous n'aimons pas voir
sa robe s'accrocher au clou du lupanar, et toute dbraille, titubant 
travers les ruisseaux, voir la Muse, le stigmate de l'impudeur au front,
s'en aller, psalmodiant des rapsodies sans nom, parmi lesquelles rien ne
transpire, ni vrit, ni style, ni inspiration!

Nous ne sommes ni des cabaleurs, ni des amis! Nous avions pay nos
places; et seuls peut-tre dans toute la salle nous avions l'esprit
dgag de toutes les proccupations de l'amiti et de la camaraderie.
Mais, en vrit, en face des singulires rengaines qu'on voulait nous
faire applaudir et accepter comme une transformation dans l'art, quand
nous avons entendu comparer HERNANI  HENRIETTE, nous avons mis les cls
 nos lvres. Une rvolution, cela? On ne fait pas des rvolutions avec
des bonshommes de bois; et si Bobche avait voulu remplir le rle de
Mirabeau, la foule et siffl et tourn le dos. Qu'on nous donne RUY
BLAS, OTHELLO, CHATTERTON, le GENDRE DE M. POIRIER, et vous verrez o
seront les jeunes gens, et quelle grande cabale d'applaudissements nous
nous chargeons de discipliner pour ces _vraies_ ftes de l'intelligence
et de l'art!...

C'est sur ce souhait et cette esprance que nous finissons, Monsieur.
Dussent certains esprits, complaisants _aux douceurs d'une amiti pure_,
s'irriter parce que nous prfrons CARMOSINE  HENRIETTE, nous ne nous
attacherons pas  discuter leurs gots. Seulement, lorsqu'on nous crie:
Adorez!--Ma foi, non, nous aimons mieux siffler!--C'est plus
consquent.

Mettez le boeuf gras dans une charrette, nous nous amusons; mettez-le sur
un autel, nous haussons les paules! Les messieurs de Goncourt se sont
tromps de porte, ils ont pris la rue Richelieu pour la rue Montpensier;
c'est  recommencer!

Agrez, Monsieur, l'hommage de notre considration la plus distingue.

CHARLES DUPUY, 23, rue de Cond;
LOUIS LINYER, 3, rue des Fosss-Saint-Jacques;
J. BERNARD, 3, rue des Fosss-Saint-Jacques;
GEORGES NIVET, 51, rue Monsieur-le-Prince;
MILE RANQUET, 3, rue du Dragon.

_Figaro-Programme_, 9 dcembre.

     11 dcembre 1865,

     Monsieur,

Nous avons l'honneur de vous envoyer la copie ci-jointe d'une note qui a
couru aujourd'hui  l'cole de droit, au cours de M. Colmet de Santerre.

La voici:

MM. les tudiants en droit sont invits  se rendre ce soir lundi au
Thtre-Franais pour siffler la nouvelle pice, HENRIETTE MARCHAL. Il
faut que la toile tombe au premier acte.

     _Sign_: PIPE DE BOIS.

     11 dcembre 1865.

En vous signalant cet trange mot d'ordre, nous n'avons pas besoin,
Monsieur, de vous dire que nous dsapprouvons compltement, avec
l'immense majorit des tudiants, une prtention aussi contraire  la
libert thtrale qu'aux gards dus aux auteurs et  des acteurs de
talent.

     A. RAMIER, D'AIGREMONT,

     tudiant en droit, tudiant en droit.

     _Opinion nationale_, 12 dcembre 1865.

Nous remercions MM. Ramier et d'Aigremont, et tous ceux dont ils sont la
voix.

     E. ET J. DE G.

       *       *       *       *       *

PRFACE DE LA SECONDE DITION

Aujourd'hui que la reprise d'HENRIETTE MARCHAL a russi, que la pice
est coute, est applaudie, applaudie avec un parti pris d'applaudir,
impriment ceux qui eussent dsir qu'elle ft ressiffle, je demande au
public la permission de complter la prface en tte de notre THTRE
par quelques observations, quelques anecdotes, et quelques ides sur
l'art thtral de l'heure prsente.

Dans cette prface j'ai dit: HENRIETTE MARCHAL est une pice
ressemblant  toutes les pices du monde et les ennemis de la pice
ont fait dire  cet aveu plus qu'il ne disait, dclarant que l'oeuvre
n'avait pas la plus petite qualit personnelle. Voici seulement ce que
j'ai voulu faire entendre, c'est que mon frre et moi, dbutant au
thtre, et dsireux d'tre jous, nous avions essay de faire une pice
jouable, une pice cherche parmi les combinaisons thtrales
ordinaires, trouvant dj assez brave d'avoir risqu l'acte du bal
masqu, un acte qui avait le mrite de la nouveaut, et d'un esprit
original, avant que cet esprit ft devenu l'esprit de tout le monde,
avant qu'il et servi, tout un hiver, aux engueulements des bals de
l'Opra de la rue Le Peletier.

Maintenant, venons aux critiques de dtails. On me reproche de grosses
_ficelles_; grosses ou petites, est-ce qu'il n'y en a pas chez tous les
auteurs, les auteurs les plus habiles, dans cet art conventionnel, o
je ne connais pas un dnouement de pice qui ne soit amen par la
surprise d'une conversation derrire un rideau, ou par l'interception
d'une lettre, ou par un _truc_ forc de cette qualit? Et tant qu'
choisir entre les petites et les grosses ficelles, ma foi, je prfre
les grosses, les toutes franches: ce sont celles de l'ancien rpertoire.

Puis vraiment, n'y aurait-il pas de grosses ficelles dans l'agencement
de la vie humaine, de la vritable, de celle que nous vivons? J'avais un
cousin qui devint trs amoureux d'une jeune fille du monde. Ce cousin
avait eu une jeunesse un peu _noceuse_, tait joueur... il fut refus
par les parents de la jeune fille. Mon cousin demeurait le coeur trs
pris. Il se passait un an, dix-huit mois, au bout desquels il lui
arrivait un accident de voiture, dans le voisinage du chteau de celle
qu'il aimait. Il y tait recueilli, soign... et devenait le mari de la
jeune fille. C'est ce souvenir qui nous a donn,  mon frre et  moi,
l'ide du transport de Paul de Brville, bless, chez Mme Marchal.

Ah! vraiment, on me fait un crime de bien des choses, de choses que me
donne en spectacle, tous les jours, la vie du monde. Par exemple, on
trouve tout  fait invraisemblable ce coup de coeur d'un tout jeune homme
pour une femme de trente-quatre  trente-cinq ans. Savez-vous que chez
tous les jeunes gens que j'ai connus, le premier amour effectif qui n'a
pas t  une fille ou  une femme de chambre, je l'ai vu aller  des
femmes de la socit presque toujours plus ges que Mme Marchal,
presque toujours  de srieuses marraines de Chrubin?

Enfin, en faisant tromper ce bon, cet excellent, cet hospitalier M.
Marchal par le jeune Paul de Brville, j'aurais introduit sur les
planches un adultre plus immrit, plus indigne, plus infme, plus
laid que les adultres jusqu'ici mis en scne par mes confrres en
adultre au thtre... comme si nous ne voyions pas journellement les
trois quarts des messieurs Marchal se montrer de vrais saints Vincent
de Paul  l'endroit de l'homme qui les trompe.

       *       *       *       *       *

Il faut que nous en prenions notre parti, nous sommes des auteurs
immoraux, et nous ne sommes pas des _carcassiers_. Mais il n'y a pas
qu'une carcasse dans une pice, il y a autre chose dans la ntre.

Thophile Gautier y trouvait une qualit, qu'il nous reconnaissait seuls
possder: une _langue littraire parle_. Et pour moi une langue
nouvelle, c'est presque l'unique renouvellement dont est susceptible le
thtre. Une langue, o il n'existera plus de morceaux de livres, plus
de phrasologie o passera le mot d'auteur, et o cependant le public
sentira que c'est un lettr qui a fabriqu les paroles sortant de la
bouche des acteurs, voil la rvolution  tenter! Et cette rvolution,
nous l'avons essaye, essaye seulement. Ah! si nous avions pu crire
une seconde pice d'amour, celle-l, je vous en rponds, et t balaye
de tout jargon romantique ou _livresque_, et l'on n'y et pas rencontr
une phrase comme celle-ci: Vous tiez dans mes rves comme il y a du
bleu dans le ciel, une phrase pas mal rdige tout de mme, mais
appartenant au _vieux jeu_. Que ne l'avez-vous supprime, me dira-t-on?
C'est qu'il ne s'agit pas de la supprimer et que le talent serait de la
remplacer, celle-ci ou toute autre du mme genre, par un quivalent
apportant une note potique, lyrique, idale, de la mme valeur, et un
quivalent pris dans le vrai de la langue d'un amoureux.

Or, cela je le dclare tout  la fois le comble de la difficult et le
_summum_ de l'art dramatique des annes qui vont venir,--et je me trouve
tout seul, pas assez fort pour y arriver.

Il tait besoin, pour le tenter et peut-tre russir, de continuer 
avoir pour collaborateur un pote doubl d'une oreille particulire, un
original passant des heures entires, aux Tuileries,  entendre causer
des bbs, pour le seul plaisir de surprendre la syntaxe de leurs
phrases enfantines.

Maintenant, n'y aurait-il pas dans notre pice une seconde qualit que
personne n'a remarque? Si Henriette Marchal n'tale pas absolument sur
les planches des morceaux de notre vie, elle y apporte, tout le temps,
les attitudes morales des deux frres, quand le jeune tombait amoureux.
Elle redit sous des formules plus tudies, avec des expressions plus
littraires, mais elle ne fait que redire les ironiques petites
_chamaillades_, le tendre ferraillement d'esprit de ces moments-l,--en
un mot le fraternel duel  huis clos de l'Exprience et de l'Illusion.
Elle donne au public la note du scepticisme blagueur du _vieux_, et de
l'appassionnement un peu ingnu de l'adolescent. Elle retrace enfin avec
des souvenirs bien personnels et _vcus_--l'expression est accepte
aujourd'hui--des sentiments qui ont le mrite de reprsenter
rigoureusement,  la scne, les sentiments humains et contradictoires de
deux hommes d'ge diffrent, confondus et mls dans une mme existence.

       *       *       *       *       *

J'ai avanc, dans ma prface, que je regardais le thtre comme un genre
arriv  son dclin. Le thtre, pour moi, me semble le grand art des
civilisations primitives. Ainsi, du temps d'Eschyle, de Sophocle,
d'Euripide, le thtre est toute la littrature de la nation. Bien des
annes aprs, sous Louis XIV, dans une autre patrie de l'intelligence
et du got, le thtre est encore presque toute la littrature; mais
peut-tre dj, en ce XVIIe sicle, quelque gourmet de belles-lettres
nglige, un soir, de se rendre  une comdie de Molire, pour lire au
coin de son feu, les CARACTRES de La Bruyre. Et aujourd'hui, qui
pourra nier qu'une SAPHO ou qu'un ASSOMOIR ne prenne pas l'attention de
la France, tout autant qu'une pice d'mile Augier ou d'Alexandre Dumas
fils? Au XXe sicle que nous touchons, quelle place aura donc le livre
et quelle place aura le thtre?

 cette concurrence redoutable faite dj aujourd'hui par le livre au
thtre, je ne veux pas rpter les causes particulires et
accidentelles qui me font voir, dans un avenir prochain, sa lamentable
dchance. Non, l'art dramatique ne deviendra pas tout  fait ce que
j'ai prdit: Quelque chose digne de prendre place entre des exercices
de chiens savants et une exhibition de marionnettes  tirades, non,
mais toutes les scnes de la capitale sont fatalement destines  se
transformer en des dens, plus ou moins dissimuls.

Enfin, puisque le thtre n'est pas encore mort et qu'il a peut-tre
devant lui la dure _cahin caha_, qu'on prte  cette heure  la
religion catholique, moi qui ne crois pas au _thtre naturaliste_, au
transbordement, dans le temple de carton de la convention, des faits,
des vnements, des situations de la vraie vie humaine: voici ma
conviction. L'art thtral, cet art malade, cet art fini, ne peut
trouver un allongement de son existence que par la transfusion, dans son
vieil organisme, d'lments neufs, et j'ai beau chercher, je ne vois ces
lments que dans une _langue littraire parle_ et dans le _rendu
d'aprs nature_ des sentiments,--toute l'extrme ralit, selon moi,
dont on peut doter le thtre.

Eh bien! ces outils de renouvellement, je les trouve...  l'tat
embryonnaire bien certainement, mais je les trouve dans HENRIETTE
MARCHAL, dans cette pice qui est un dbut,--et un dbut ne produit
jamais une oeuvre tout  fait suprieure. Peut-tre si l'on ne nous avait
pas aussi brutalement arrts,  une troisime ou  une quatrime pice,
aurions-nous un peu plus compltement ralis ce que notre ambition
littraire avait entrevu.

Du vrai, du vrai dans notre pice, du vrai, il y en a peut-tre plus
qu'on ne croit.  propos de la phrase J'en ferais mon coeur, un
critique thtral disait hier que c'tait un propos de soubrette d'il y
a cent ans. J'ouvre notre JOURNAL en octobre 1863,  la fin d'un sjour
chez Mme Camille Marcille,  Oisme, prs de Chartres, je trouve cette
note crite par mon frre:

     Voici, je crois, la premire aventure d'amour flatteuse qui
     m'arrive. Une petite bonne, une pauvre enfant trouve de l'hospice
     de Chtellerault, servait les fillettes de Mme Marcille. Elle avait
     une de ces figures minables, comme il semble qu'il y en ait eu au
     moyen ge, aprs les grandes famines, avec des yeux dont le
     dvouement jaillissait comme de ceux d'un chien battu. La brave
     fille, un soir, en dshabillant sa matresse, se mit  lui dire:
     Ah! Madame, ce monsieur Jules, je le trouve si potel, si gai, si
     joufflu, si gentil, que, si j'tais riche, _j'en ferais mon coeur_.

     EDMOND DE GONCOURT.

     15 mars 1883.




LA PATRIE EN DANGER

PRFACE DE LA PREMIRE DITION[25]


La pice ici imprime, je la donne, telle qu'elle a t crite par mon
frre et par moi, telle qu'elle a t lue par mon frre au comit de la
Comdie-Franaise, le 7 mars 1868, je la donne sans changer un mot[26].

Maintenant, si cela intresse quelques personnes, de savoir les raisons,
pour lesquelles je renonce  puiser toutes les chances d'une
reprsentation thtrale sur un thtre quelconque, pour une oeuvre dans
laquelle mon frre avait mis et les derniers efforts et les dernires
esprances de sa vie, ces raisons, les voici:

Sous l'Empire, on nous avait dit: Allez, c'est bien inutile de chercher
 vous faire jouer, jamais la censure ne laissera passer votre pice.

L'Empire est tomb, la Rpublique lui a succd; mais sous le nouveau
rgime de libert, je retrouve la censure repltre dans sa perptuit
et rafistole dans sa toute-puissance. Or, avec les nouveaux
censeurs,--qui, je crois bien, sont toujours les anciens,--je n'ai pas
seulement  apprhender qu'ils trouvent notre pice ou trop lgitimiste
ou trop rvolutionnaire; par le fait cruel des derniers vnements, j'ai
 craindre qu'ils ne dcouvrent, en notre troisime acte--crit en 1867,
dans la prvision certaine de la guerre future,--des allusions, des
manoeuvres tendant  une agitation dangereuse pour nos relations avec la
Prusse.

Dans cette crainte, aujourd'hui que, des deux collaborateurs, je suis
rest seul avec une nergie un peu dfaillante, je ne me sens pas le
courage d'entreprendre les dmarches, de subir les taquineries, les
ennuis, les petites tortures morales, qu'un fabricateur de livres
rencontre d'ordinaire prs d'une direction thtrale, quand au bout
d'une russite si chrement achete peut se dresser le dsesprant
_veto_[27].

Aprs tout, s'il me prenait fantaisie de faire le tour des thtres de
Paris, il se pourrait bien que les directeurs pargnassent aux censeurs
le crime que je leur impute par avance et que notre pice ft refuse
partout. Le temps n'est gure aux tentatives d'art pur, et le public
rpublicain d'aujourd'hui me parat ressembler bien fort au public
imprial d'hier, au public contemporain de cette anecdote.

Je me trouvais, il y a quelques annes, dans le salon d'un grand
crivain; autour de lui des auteurs de livres connus, des esprits
distingus et btement idaux, gmissaient, sur un mode lev, du
remplacement au thtre des mots spirituels par des gorges, du
remplacement des phrases bien faites par des cuisses, et  dfaut de
chair toute crue, et toute nue, du remplacement d' peu prs tout par
des robes de Worth. Tout  coup, une actrice, connue par le cynisme de
son esprit, interrompit les dolances littraires par cette apostrophe:
Vous tes jeunes, vous autres, mais le thtre au fond, mes enfants,
c'est l'absinthe du mauvais lieu.

Et ladite actrice avait toujours l'habitude d'appeler les sales choses
par leurs noms propres.

Oblig de reconnatre que le brutal aphorisme a du vrai pour aujourd'hui
comme il en avait pour hier, et que la Rpublique n'a pas encore
beaucoup fait pour la rgnration du got public, je me rsigne,  peu
prs de la mme manire qu'on se suicide,  imprimer cette pice, un peu
consol cependant par un pressentiment vague, qui me dit qu'un jour, un
jour que nous devons tous esprer, cette oeuvre mort-ne sera peut-tre
juge digne d'tre la voix avec laquelle un thtre national fouettera
le patriotisme  la France[28].

     EDMOND DE GONCOURT.

     Mars 1875.







THTRE

HENRIETTE MARCHAL.--LA PATRIE EN DANGER


PRFACE[29]

Sur une grande table  modle, aux deux bouts de laquelle, du matin  la
tombe du jour, mon frre et moi faisions de l'aquarelle dans un obscur
entre-sol de la rue Saint-Georges, un soir de l'automne de l'anne 1850,
en ces heures o la lumire de la lampe met fin aux lavis de
couleur,--pousss je ne sais par quelle inspiration, nous nous mettions
 crire ensemble un vaudeville avec un pinceau tremp dans de l'encre
de Chine. Jusqu' ce jour, toute notre littrature consistait en un
carnet de notes, contenant les tapes et les menus de repas d'un voyage
en France de six mois  pied, le sac sur le dos, et o seulement, tout 
la fin, s'taient glisses quelques notes sur le ciel, la terre, les
Mauresques de l'Algrie. Je ne tiens pas compte toutefois d'un TIENNE
MARCEL, drame en cinq actes et en vers, commis en rhtorique par mon
frre, et d'un indigeste travail sur les Chteaux de la France au moyen
ge, prsent par moi  la SOCIT D'HISTOIRE DE FRANCE pour avoir
l'honneur d'tre admis parmi ses membres.

Le vaudeville en deux actes, termin et baptis SANS TITRE, nous nous
trouvions ne connatre ni un auteur, ni un journaliste, ni un acteur,
enfin personne au monde qui tnt de loin ou de prs  la littrature ou
au thtre. Nous allions chercher, au Palais-Royal, l'adresse de
Sainville, nous lui crivions; il nous accordait un rendez-vous. Nous
sonnions  la porte du comique ainsi qu'on sonne  la porte d'un
dentiste. Une jolie bonne, pareille  celles qui jaillissent d'un
portant de coulisse de thtre, nous ouvrait, nous introduisait au
salon. Et nous commencions notre lecture devant Sainville et un grand
monsieur qu'il nous disait avoir l'habitude de consulter. Ce n'tait pas
encourageant de lire  Sainville. Le rond et jovial acteur, sur les
planches, avait chez lui, pour l'audition d'une pice, une figure d'une
impntrabilit grognonne, et qui peu  peu prenait quelque chose de la
face mauvaise de ces gras mandarins qu'on voit, sur des potiches du
Cleste Empire, ordonner des supplices. La lecture termine, d'abord un
silence glacial... Puis le comique nous dit durement que la chose manque
de couplets, nous tte pour savoir si nous accepterions une
collaboration, enfin nous demande de lui laisser la pice une quinzaine
de jours pour nous donner une rponse dfinitive.

Les quinze jours se passaient dans l'attente anxieuse de gens qui ont
une pice, et une premire pice prsente  un thtre. Au bout des
deux semaines, nous recevions de Sainville cette lettre:

     28 octobre 1850.

     ... Je viens de soumettre votre manuscrit  la personne charge de
     lire les pices reprsentes, et c'est avec regret que je viens
     vous annoncer que sa rponse n'a pas t favorable. Elle y a comme
     moi trouv beaucoup d'esprit, mais pas assez de pice...

Un certain nombre d'annes se passaient; mon frre et moi, avions crit
l'HISTOIRE DE LA SOCIT PENDANT LA RVOLUTION ET PENDANT LE DIRECTOIRE,
l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE. Un soir, un de nos jeunes amis, Scholl,
devenu depuis le brillant journaliste de ce temps, se moquait
aimablement du srieux de nos travaux, de nos prtendues vises
acadmiques, quand je l'interrompis en lui disant:

--Eh bien! vous ne vous douteriez jamais par quoi nous avons commenc en
littrature. Si c'tait cependant par un vaudeville?

--Oh! lisez-moi-le donc?

J'allai chercher le manuscrit et je lus une partie du premier acte.

--Vous me faites poser, me jeta mon ami en m'interrompant. C'est le
BOURREAU DES CRANES que vous me lisez l!

Je n'avais pas vu la pice, et,  ce qu'il parat, elle commence par une
dispute et un soufflet donn dans la salle.

Peut-tre, il n'y eut l, qu'une rencontre assez ordinaire entre des
fabricateurs de pices  la recherche d'une originalit quelconque.
Enfin, Dieu merci, nous ne fmes pas jous, et nous dmes peut-tre  ce
bienheureux refus de ne pas devenir des vaudevillistes  tout jamais.

L'chec de SANS TITRE ne nous dcourageait pas dans le premier moment,
et le mois suivant, arrivait, cette fois, directement au Palais-Royal,
un nouveau vaudeville en trois actes intitul: ABOU-HASSAN, que M.
Coupart nous retournait avec les condolances ordinaires.

L'anne d'aprs, nous publiions dans le mois de dcembre, EN 18.., notre
premier roman qui paraissait le jour du coup d'tat, et dont les
affiches taient interdites, comme pouvant tre prises par le public
pour une allusion au 18 brumaire. En cette semaine violente, peu
occupe, on le comprendra, de littrature, Janin, que nous allions
remercier du seul article bienveillant publi sur notre livre, nous
saluait, en nous reconduisant avec cette phrase: Voyez-vous, il n'y a
que le thtre! Et en revenant de chez lui, en chemin, l'ide naissait
chez nous de faire pour les Franais une revue de l'anne, dans une
conversation, au coin d'une chemine, entre un homme et une femme,
pendant la dernire heure du vieil an, un petit proverbe qui devait
s'appeler: LA NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE[30].

L'acte fait, Janin nous donne une lettre pour Mme Allan. Et nous voici,
rue Mogador, au cinquime, dans l'appartement de l'actrice qui a
rapport Musset de Russie, et o une vierge byzantine au nimbe de cuivre
dor rappelait le long sjour de la femme l-bas. Elle est en train de
donner le dernier coup  sa toilette devant une psych  trois
battants, presque referme sur elle et qui l'enveloppe d'un paravent de
miroirs. La grande comdienne se montre accueillante, avec une voix
rude, rocailleuse, une voix que nous ne reconnaissons pas, et qu'elle
avait l'art de transformer en une musique au thtre. Elle nous donne
rendez-vous pour le lendemain. Mon frre est trs mu, Mme Allan a de
suite, pour l'encourager dans sa lecture, de ces petits murmures
flatteurs pour lesquels on baiserait les pantoufles d'une actrice. Bref,
elle accepte le rle, et elle s'engage  l'apprendre et  le jouer le 31
dcembre, et nous sommes le 21.

Il est deux heures. Nous dgringolons l'escalier et nous courons chez
Janin. Mais c'est le jour de son feuilleton. Impossible de le voir. Il
nous fait dire qu'il verra Houssaye le lendemain.

De l, d'un saut, dans le cabinet du directeur du Thtre-Franais,
auquel nous sommes alors parfaitement inconnus. Messieurs, nous dit-il
tout d'abord, nous ne jouerons pas de pices nouvelles, cet hiver. C'est
une dtermination prise... je n'y puis rien. Un peu touch toutefois
par nos tristes figures, il ajoute: Que Lireux vous lise et fasse son
rapport, je vous ferai jouer, si je puis obtenir une lecture de faveur.

Il n'est encore que quatre heures. Un coup nous jette chez Lireux.
Mais, Messieurs, nous dit assez brutalement la femme qui nous ouvre la
porte, vous savez bien qu'on ne drange pas M. Lireux, il est  son
feuilleton...--Entrez, Messieurs, nous crie une voix bon enfant, et
nous pntrons dans une chambre d'homme de lettres  la Balzac, o a
sent la mauvaise encre et la chaude odeur d'un lit qui n'est pas encore
fait. Le critique, trs aimablement, nous promet de nous lire le soir,
et de faire son rapport le lendemain. Aussitt, de chez Lireux, nous
nous prcipitons chez Brindeau qui doit donner la rplique  Mme Allan.
Brindeau n'est pas rentr, mais il a promis d'tre  la maison  cinq
heures, et sa mre nous retient. Un intrieur tout rempli de gentilles
et bavardes fillettes. Nous restons jusqu' six heures... et pas de
Brindeau.

Enfin, nous nous dcidons  aller le relancer au Thtre-Franais  sept
heures et demie. Dites toujours,--s'crie-t-il en s'habillant, tout
courant dans sa loge, et nu sous un peignoir blanc;--non, pas possible
d'entendre la lecture de votre pice. Et il galope  la recherche d'un
peigne, d'une brosse  dents. Ce soir, par exemple, aprs la
reprsentation?--Impossible, je vais souper en sortant d'ici avec des
amis... Ah! tenez, j'ai dans ma pice un quart d'heure de sortie... Je
vous lirai pendant ce temps-l... Attendez-moi dans la salle. La pice
dans laquelle il jouait finie, nous repinons Brindeau qui veut bien du
rle!

Du Thtre-Franais, nous portons le manuscrit chez Lireux, et  neuf
heures nous retombons chez Mme Allan, que nous retrouvons tout entoure
de famille, de collgiens, et  laquelle nous racontons notre journe.

Deux jours aprs, assis sur une banquette de l'escalier du thtre, et
palpitants et tressaillants au moindre bruit, nous entendions Mme Allan
jeter  travers une porte qui se refermait sur elle, de sa vilaine voix
de la ville: Ce n'est pas gentil, a!

Enfoncs, dit l'un de nous  l'autre avec cet affaissement moral et
physique qu'a si bien peint Gavarni dans l'croulement de ce jeune
homme, tomb sur la chaise d'une cellule de Clichy.

Et c'taient presque aussitt des tentatives nouvelles, des inventions
et des compositions de pices dont j'ai oubli le titre et dont je ne
souponne plus gure l'existence que par la lettre de refus d'un
directeur de thtre. Ainsi, je trouve une lettre de M.
Lemoine-Montigny,  la date d'avril 1852, me parlant de la fracheur
d'un acte au Bas-Meudon, et qui me rappelle vaguement que nous avons
cherch une pice dans notre premier roman. Il me revient mme que,
presss de faire un opra-comique par notre cousin de Villedeuil, qui
avait de l'argent dans le Thtre-Lyrique, nous avons crit une farce
dans la manire des vieux bouffons italiens, intitule: MAM'SELLE
ZIRZABELLE, acte pour lequel, je ne suis pas bien sr que mon frre
n'ait pas compos des vers qui s'entremlaient  travers la prose. Mais
elle est bien diffuse, bien incomplte aujourd'hui, la mmoire de ces
pices, et d'autres encore faites il y a prs de trente ans, et que nous
avons brles dans un jour, o nous ne voulions laisser rien de trop
indigne de nous.

Il y eut cependant en ces annes, o nous nous occupions historiquement
du Directoire, un acte prsent au Thtre-Franais, que je regrette de
voir perdu[31], et dont j'aurais voulu donner quelques extraits dans
cette prface. Cette pice avait le mrite d'tre la premire pice
faite sur le Directoire, bien avant les pices  succs. Et ce petit
acte appel par nous: INCROYABLES ET MERVEILLEUSES, c'tait vraiment une
jolie mise en scne du temps tudi par nous, au milieu du touchant
pisode d'un divorce.

Une autre pice a un certain intrt pour les gens qui sont curieux de
l'histoire littraire des auteurs qu'ils aiment. La pice, intitule LES
HOMMES DE LETTRES, tait l'embryon du roman qui a pour titre aujourd'hui
CHARLES DEMAILLY. Les cinq actes termins dans l't de 1857, nous les
lisions  nos amis au mois d'octobre. La mort du hros, un crivain qui
mourrait des attaques de la presse, on la rejetait comme la mort d'une
sensitive. Depuis, j'ai pu juger que cette mort n'tait pas aussi
invraisemblable qu'elle le paraissait  mes auditeurs. Enfin la pice,
rduite en quatre actes, tait prsente au Vaudeville et sa rception
d'avance annonce par les journaux; toutefois l'acceptation dfinitive
par le directeur ne devait nous parvenir qu'un certain mercredi.

De cruels jours pour le systme nerveux des gens, et des jours ternels,
que ces jours d'attente; et je donne ici une note que je retrouve crite
sur un bout de papier: Mercredi 21 octobre 1857.--Un mauvais sommeil
et le matin la bouche sche comme aprs une nuit de jeu. Des esprances
qu'on chasse et qui reviennent. Et de l'motion qui circule en vous et
de noirs pressentiments. Nous n'avons pas le courage d'attendre la
rponse chez nous. Nous allons battre la banlieue, regardant btement,
ahuris et muets,  la portire du chemin de fer, passer les arbres et
les maisons. D'Auteuil nous gagnons,  pied, le pont de Svres. Nous
avons besoin de marcher. L, sur la gauche, dans les vapeurs bleues de
la Seine, parmi la rouille de l'automne: c'est la muse frileuse de notre
pauvre EN 18.. Voici la route de Bellevue, et, sur cette route, nous
rencontrons tenant par la main un joli enfant, la jeune fille, jeune
femme aujourd'hui, que l'un de nous a eu, au moins pendant huit jours,
la trs srieuse pense d'pouser... et qui nous rappelle du vieux
pass... Il y a des annes qu'on ne s'est vu... On s'apprend les morts
et les mariages... et l'on nous gronde doucement d'avoir oubli
d'anciens amis... Puis nous voil dans la maison de sant du docteur
Fleuri, causant avec Banville, et croisant dans notre promenade, le
vieux dieu du drame, le vieux Frdrick Lematre...

... Dans tout cela, par tous ces chemins, en toutes ces rencontres, au
milieu de toute notre vie morte que le hasard ramne autour de nous et
qui semble nous mener  une vie nouvelle, nous roulons, les oreilles et
les yeux aux bruits et aux choses comme  des prsages bons ou mauvais,
et prtant  la nature le sentiment de notre fivre... En rentrant:
rien.

Une semaine aprs, nous apprenions que notre pice n'tait ni reue ni
refuse, que Beaufort voyait un danger dans la mise  la scne de la
petite presse... qu'il attendait. Cette nouvelle qui, quelques jours
auparavant, et t un vrai chagrin pour nous, ne nous causait qu'une
assez mdiocre dception. Notre envie de voir jouer les HOMMES DE
LETTRES s'tait un peu use dans le travail que nous avions entrepris de
tirer de la pice un roman avec tous les dveloppements du livre. De ce
jour, nous appartenions exclusivement au roman; cela jusqu' l'anne
1863, o nous crivions HENRIETTE MARCHAL.

HENRIETTE MARCHAL tait reprsente le 5 dcembre 1865.

       *       *       *       *       *

Nous avions montr jusque-l devant les attaques, les insultes, le
barrage de notre carrire, que nous ne nous dcouragions pas facilement,
et notre mmorable chute ne nous faisait point renoncer au thtre. Au
contraire, elle mettait en nous la volont entte et presque colre de
faire une dizaine de pices coup sur coup, et cette fois sans aucune
concession aux ingnieuses _ficelles_, au _secret_,  tout ce
_charpentage_ moderne dont n'a jamais us l'ancien, le classique
rpertoire. Mais, pour cet effort, pour ce travail, il fallait avoir la
sant, et mon frre ne l'avait dj plus. Nous nous plongions cependant
en un drame de la Rvolution vers laquelle nous nous sentions attirs
depuis des annes, et dans laquelle le sige de Verdun donnait l'pisode
hroque de la dfense de la France contre l'tranger. Nous tions un
peu pousss  cette pice, il faut l'avouer, par une croyance  des
vnements prochainement graves. Des paroles prophtiques du gnral
Ducrot, alors commandant  Strasbourg, prononces dans le salon de la
princesse Mathilde,--et qui faisaient sourire,--des conversations
intimes avec notre parent douard Lefebvre de Bhaine premier secrtaire
d'ambassade  Berlin nous avaient donn la certitude qu'une guerre
tait imminente avec la Prusse. Nous crivions donc en l'anne 1867 la
PATRIE EN DANGER que nous lisions au Thtre-Franais, sans la moindre
illusion sur notre rception, mais pour apprendre aux autres directeurs
de thtres qu'il y avait chez nous une pice, qu' un certain moment
ils trouveraient peut-tre utile de jouer. Mais la guerre tait si
promptement dclare, et le cataclysme si rapide... puis mon frre tait
mort au mois de juin.

LA PATRIE EN DANGER est incontestablement la meilleure pice que nous
ayons faite, elle a cela, que je ne retrouve nulle part, dans aucun
drame du pass: une documentation historique qui n'a pas t encore
tente au thtre.

       *       *       *       *       *

Au fond, nous avons chou au Thtre-Franais pour le crime d'tre des
ralistes, et sous l'accusation d'avoir fait une pice raliste. Eh
bien, l-dessus je tiens  m'expliquer. Dans le roman, je le confesse,
je suis un raliste convaincu; mais, au thtre, pas le moins du monde.
Ainsi, dans la pice d'HENRIETTE MARCHAL,  propos de laquelle, un
moment, il semblait qu'on nous ft l'honneur d'avoir invent l'adultre
au thtre, dans cette pice ressemblante  toutes les pices du monde,
il n'y a jamais eu pour nous qu'un acte original et bien personnel 
nous: le Bal masqu. Et quand, dans cet acte, nous jetions cette posie
soupirante d'un jeune coeur qui s'ouvre au milieu de tous les bruits
d'esprit, de tous les engueulements drolatiques, de toutes les folies
cocasses d'une nuit d'Opra,--pas si relle qu'on a bien voulu le
dire,--nous croyions trs sincrement faire de la fantaisie,--oui, de la
fantaisie moderne, s'entend; car il n'y a pas  recommencer au XIXe
sicle, n'est-ce pas, la fantaisie shakespearienne?

Nous entrevoyions si peu le thtre de la ralit, que dans la srie des
pices que nous voulions faire, nous cherchions notre thtre  nous,
exclusivement dans des bouffonneries satiriques et dans des feries.
Nous rvions une suite de larges et violentes comdies, semblables  des
fresques de matres, crites sur le mode aristophanesque, et fouettant
toute une socit avec de l'esprit descendant de Beaumarchais, et
parlant une langue aile, une _langue littraire parle_ que je trouve,
hlas! manquer aux meilleurs de l'heure prsente: des comdies enfin o
une myope Thalie ne serait plus cantonne  regarder dans un petit coin
avec une loupe. Parmi ces comdies, nous avions commenc  en chercher
une dans la maladie endmique de la France de ce temps, une
comdie-satire qui devait s'appeler LA BLAGUE, et dont nous avions dj
crit quelques scnes.

Mais ce qui nous paraissait surtout tentant  bouleverser,  renouveler
au thtre: c'tait la ferie, ce domaine de la fantaisie, ce cadre de
toutes les imaginations, ce tremplin pour l'envolement dans l'idalit!
Et pense-t-on ce que pourrait tre une scne, balaye de la prose du
boulevard et des conceptions des dramaturges de cirque, et livre  un
vrai pote au service de la posie duquel on mettrait des machinistes,
des trucs, et toutes les splendeurs et toutes les magies du costume et
de la mise en scne d'un Grand Opra? Et songe-t-on  quelque chose
comme un BEAU PCOPIN reprsent dans ces conditions?... Il est vrai
qu'on n'y a jamais song, et qu'on ne songera jamais qu'aux SEPT
CHTEAUX DU DIABLE.

Je ne suis donc pas un raliste au thtre, et, sur ce point, je suis en
complet dsaccord avec mon ami Zola et ses jeunes fidles. Et cependant,
je dois l'avouer, Zola semble logique, quand il demande, quand il
appelle, quand il espre pour le ralisme un thtre, ainsi que le
romantisme a eu le sien.

Mais, lui dirai-je, que valent nos bonshommes  nous tous, sans les
dveloppements psychologiques et, au thtre, il n'y en pas et il ne
peut pas y en avoir! Puis sur les planches je ne trouve pas le champ 
de profondes et intimes tudes des moeurs, je n'y rencontre que le
terrain propre  de jolis croquetons parisiens,  de spirituels et
courants crayonnages  la Meilhac-Halvy; mais, pour une recherche un
peu aigu, pour une dissection pousse  l'extrme, pour la rcration
de vrais et d'_illogiques_ vivants, je ne vois que le roman; et
j'avancerais mme que si par hasard le mme sujet d'analyse srieuse
tait trait  la fois par un romancier et un auteur
dramatique,--l'auteur dramatique ft-il suprieur au romancier, le
premier aurait l'avantage et le devrait peut-tre aux facilits, aux
commodits, aux aises du livre.

Et vraiment Zola se rend-il bien compte de cette bote  convention, de
cette machine de carton qu'est le thtre, de ce trteau enfin, sur
lequel l'avarice _bouffe_ de l'AVARE de Molire arrive au point juste
d'optique, tandis que l'humaine avarice d'un pre Grandet, cette avarice
si bellement tudie, je ne suis pas bien sr qu'elle fasse l l'effet
de l'autre.

Oui, le romantisme a eu un thtre, et il existe des raisons pour cela.
Quand mme le romantisme ne possderait pas  sa tte l'homme unique qui
a dot l'art dramatique de la plus sonore langue potique qui ft
jamais, le romantisme aurait un thtre; et, ce thtre, il le devrait 
son ct faible,  son humanit tant soit peu _sublunaire_ fabrique de
faux et de sublime,  cette humanit de convention qui s'accorde
merveilleusement avec la convention du thtre. Mais, les qualits d'une
humanit vritablement vraie, le thtre les repousse par sa nature, par
son factice, par son mensonge.

Et voil comme quoi je ne crois pas au rajeunissement,  la
revivification du thtre, et comme quoi j'ai des ides particulires
sur son compte. Qu'on ne me prte pas du dpit, de la mauvaise humeur,
le sentiment bas et rancunier d'un homme qui ne veut pas que les autres
russissent l o il a chou. Je vais faire une franche confession: je
ne trouve pas que mon frre et moi ayons fait du thtre  l'poque du
complet dveloppement de notre talent, sauf peut-tre dans la PATRIE EN
DANGER,--et encore c'est un genre pour lequel je n'ai gure plus
d'estime que pour le roman historique;--par l-dessus, j'ai brl mes
premires pices, n'en ai point en carton, et n'en ferai jamais plus.
J'ai donc lieu de me considrer comme un impartial et dsintress
spectateur qui regarde et juge de la galerie. Eh bien! regardant et
jugeant ce qui se passe, le thtre m'apparat comme bien malade, comme
moribond presque. Oh! je sais d'avance les ironies et les mpris qui
vont accueillir cette proposition, mais les ironies et les mpris de mes
contemporains, aprs m'avoir un peu troubl au commencement de ma
carrire, me laissent bien tranquille  l'heure qu'il est, et je vais
dire pourquoi. Quand en 1851, dans mon premier livre, je tmoignais mon
admiration pour l'art japonais et que je me permettais de dire que l'art
industriel de ce pays tait suprieur  l'_article Paris_, un
journaliste a demand que je fusse enferm  Charenton comme coupable de
mauvais got; aujourd'hui je crois que ledit journaliste a plus de
chance d'y tre men que moi par le got public. Quand j'entreprenais
la rhabilitation des peintres du XVIIIe sicle,--mon ami Burty l'a
imprim,--la bibliographie des revues d'art graves rougissait de
mentionner seulement les noms de ces peintres de notre pays. Aujourd'hui
on peut consulter les prix de vente de leurs tableaux, et l'on
s'apercevra avant peu de la rvolution qu'aura amene dans les esprits,
l'exposition des Beaux-Arts de ces jours-ci. Quand je disais dans ma
prface de GERMINIE LACERTEUX qu'il tait possible d'intresser le
public avec des infortunes, et des larmes de peuple, on se rappelle
les superbes ngations qui se produisirent[32]; il me semble que les
succs des derniers romans _peuple_ m'ont donn largement raison. Du
haut de ces prtendus paradoxes passs  l'tat de vrits, de _truism_,
voici aujourd'hui ma _vaticination_ sur le thtre. Avec l'volution des
genres qu'amnent les sicles, et dans laquelle est en train de passer
au premier plan le roman, qu'il soit spiritualiste ou raliste; avec le
manque prochain sur la scne franaise de l'irremplaable Hugo, dont la
hautaine imagination et la magnifique langue planent uniquement sur le
terre--terre gnral; avec le peu d'influence du thtre actuel en
Europe, si ce n'est dans les agences thtrales; avec l'endormement des
auteurs en des machines uses au milieu du renouveau de toutes les
branches de la littrature; avec la diminution des facults cratrices
dans la seconde fourne de la gnration dramatique contemporaine; avec
les empchements apports  la reprsentation de pices de purs hommes
de lettres; avec de grosses subventions dont l'argent n'aide jamais un
dbutant; avec l'amusante tendance du gouvernement  n'accepter de
tentatives dans un ordre lev que de gens sans talent; avec, dans les
collaborations, le doublement du pote par un _auteur d'affaires_; avec
le remplacement de l'ancien parterre lettr de la Comdie-Franaise par
un public d'opra; avec... avec... avec des actrices qui ne sont plus
gure pour la plupart que des porte-manteaux de Worth; et encore avec
des _avec_ qui n'en finiraient pas, l'art thtral, le grand art
franais du pass, l'art de Corneille, de Racine, de Molire et de
Beaumarchais est destin, dans une cinquantaine d'annes tout au plus, 
devenir une grossire distraction, n'ayant plus rien de commun avec
l'_criture_, le style, le bel esprit, quelque chose digne de prendre
place entre des exercices de chiens savants et une exhibition de
marionnettes  tirades.

Dans cinquante ans le livre aura tu le thtre[33].

     EDMOND DE GONCOURT.

     Ce 11 mai 1879.




AUTOBIOGRAPHIE




JOURNAL DES GONCOURT MMOIRES DE LA VIE LITTRAIRE

PRFACE DE LA PREMIRE DITION[34]


Ce journal est notre confession de chaque soir: la confession de deux
vies _inspares_ dans le plaisir, le labeur, la peine, de deux penses
jumelles, de deux esprits recevant du contact des hommes et des choses
des impressions si semblables, si identiques, si homognes, que cette
confession peut tre considre comme l'expansion d'un seul _moi_ et
d'un seul _je_.

Dans cette autobiographie, au jour le jour, entrent en scne les gens
que les hasards de la vie ont jets sur le chemin de notre existence.
Nous les avons _portraiturs_, ces hommes, ces femmes, dans leurs
ressemblances du jour et de l'heure, les reprenant au cours de notre
journal, les remontrant plus tard sous des aspects diffrents, et, selon
qu'ils changeaient et se modifiaient, dsirant ne point imiter les
faiseurs de mmoires qui prsentent leurs figures historiques, peintes
en bloc et d'une seule pice, ou peintes avec des couleurs refroidies
par l'loignement et l'enfoncement de la rencontre,--ambitieux, en un
mot, de reprsenter l'ondoyante humanit dans sa _vrit momentane_.

Quelquefois mme, je l'avoue, le changement indiqu chez les personnes
qui nous furent familires ou chres ne vient-il pas du changement qui
s'tait fait en nous? Cela est possible. Nous ne nous cachons pas
d'avoir t des cratures passionnes, nerveuses, maladivement
impressionnables, et par l quelquefois injustes. Mais ce que nous
pouvons affirmer, c'est que si parfois nous nous exprimons avec
l'injustice de la prvention ou l'aveuglement de l'antipathie
irraisonne, nous n'avons jamais menti sciemment sur le compte de ceux
dont nous parlons.

Donc, notre effort a t de chercher  faire revivre auprs de la
postrit nos contemporains dans leur ressemblance anime,  les faire
revivre par la stnographie ardente d'une conversation, par la surprise
physiologique d'un geste, par ces riens de la passion o se rvle une
personnalit, par ce je ne sais quoi qui donne l'intensit de la
vie,--par la notation enfin d'un peu de cette fivre qui est le propre
de l'existence capiteuse de Paris.

Et, dans ce travail qui voulait avant tout _faire vivant_ d'aprs un
ressouvenir encore chaud, dans ce travail jet  la hte sur le papier
et qui n'a pas t toujours relu--vaillent que vaillent la syntaxe au
petit bonheur, et le mot qui n'a pas de passeport--nous avons toujours
prfr la phrase et l'expression qui moussaient et _acadmisaient_ le
moins le vif de nos sensations, la fiert de nos ides.

Ce journal a t commenc le 2 dcembre 1851, jour de la mise en vente
de notre premier livre qui parut le jour du coup d'tat.

Le manuscrit tout entier, pour ainsi dire, est crit par mon frre, sous
une dicte  deux: notre mode de travail pour ces Mmoires.

Mon frre mort, regardant notre oeuvre littraire comme termine, je
prenais la rsolution de cacheter le journal  la date du 20 janvier
1870, aux dernires lignes traces par sa main. Mais alors j'tais
mordu du dsir amer de me raconter  moi-mme les derniers mois et la
mort du pauvre cher, et presque aussitt les tragiques vnements du
sige et de la Commune m'entranaient  continuer ce journal, qui est
encore, de temps en temps, le confident de ma pense.

     EDMOND DE GONCOURT.

     Schlierse, aot 1872.

       *       *       *       *       *

Ce journal ne devait paratre que vingt ans aprs ma mort. C'tait, de
ma part, une rsolution arrte, lorsque l'an dernier, dans un sjour
que je faisais  la campagne, chez Alphonse Daudet, je lui lisais un
cahier de ce journal, que sur sa demande j'avais pris avec moi. Daudet
prenait plaisir  la lecture, s'chauffait sur l'intrt des choses
racontes sous le coup de l'impression, me sollicitait d'en publier des
fragments, mettait une douce violence  emporter ma volont, en parlait
 notre ami commun, Francis Magnard, qui avait l'aimable ide de les
publier dans le FIGARO.

Or voici ce journal, ou du moins la partie qu'il est possible de livrer
 la publicit de mon vivant et du vivant de ceux que j'ai tudis et
peints _ad vivum_.

Ces mmoires sont absolument indits, toutefois il m'a t impossible de
ne pas  peu prs rditer, par-ci, par-l, tel petit morceau d'un roman
ou d'une biographie contemporaine, qui se trouve tre une page du
journal, employe comme document dans ce roman ou cette biographie.

Je demande enfin au lecteur de se montrer indulgent pour les premires
annes, o nous n'tions que d'assez imparfaits rdacteurs de la _note
d'aprs nature_; puis il voudra bien songer aussi qu'en ce temps de
dbut, nos relations taient trs restreintes et, par consquent, le
champ de nos observations assez born[35].

     E. DE G.




HISTOIRE




HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE PENDANT LA RVOLUTION[36]




HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE PENDANT LE DIRECTOIRE

PRFACE DE LA PREMIRE DITION DE _LA SOCIT PENDANT LA RVOLUTION_


Ceci n'est pas une prface. C'est un simple et court avertissement.

Pour cet essai de reconstruction d'une socit si proche tout  la fois
et si loigne de nous, nous avons consult environ quinze mille
documents contemporains: journaux, livres, brochures, etc. C'est dire
que derrire le plus petit fait avanc dans ces pages, derrire le
moindre mot, il est un document que nous nous tenons prts  fournir 
la critique. C'est dire que cette histoire intime appartient, sinon 
l'histoire grave, au moins  l'histoire srieuse.

Si nous n'avons pas indiqu toutes nos sources, c'est qu'il et fallu,
pour ce faire, doubler notre volume. Le public n'ignore pas que le
catalogue des journaux de la Rvolution, dress par Deschiens, forme
seul un volume in-8 de 465 pages. La conscience de n'avoir rien pris au
roman et de ne lui avoir rien donn, est notre seule excuse dans une
tentative si grande.

Il nous reste  remplir un agrable devoir et  satisfaire notre
reconnaissance sans nous dlier d'elle. Remercions tout haut les
obligeances. M. Peyrot possesseur d'une prcieuse collection sur la
Rvolution franaise l'a mise toute  notre disposition, avec un
empressement et une grce de bon office qui mritent qu'on n'en soit pas
oublieux. Un savant trop modeste, M. Mntrier, nous a communiqu livres
et renseignements, de la faon la plus aimable et la plus bienveillante.

Un dernier mot. Pour tre complte, l'histoire de la socit franaise
pendant la Rvolution, demande un autre volume l'Histoire de la socit
franaise pendant le Directoire: l'accueil que fera le public  ce
premier volume dcidera si nous irons jusqu'au bout de notre oeuvre.

     EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

     31 janvier 1854.

       *       *       *       *       *

PRFACE DE _L'HISTOIRE DE LA SOCIT PENDANT LE DIRECTOIRE_[37]


L'histoire de LA SOCIT FRANAISE PENDANT LA RVOLUTION, n'a qu' se
louer du public et de la critique: le public l'a lue; la critique en a
parl.

Des reproches qui ont t faits aux auteurs dans les journaux et les
revues, quelques-uns leur ont paru mriter plus particulirement une
rponse.

On a reproch aux auteurs de n'avoir point nglig l'anecdote, le
dtail, le coin intime des hommes et des choses.--Les auteurs
rpondront, pour leur dfense, qu'ils ont t entrans dans cette voie
par deux anecdotiers, leurs matres: Plutarque et Saint-Simon.

On a reproch aux auteurs d'avoir donn un tableau du dveloppement de
la prostitution pendant les annes rvolutionnaires, et de n'avoir point
imit la chastet de plume de Tacite.--Les auteurs rpondront que
l'historien des Csars n'a pas crit l'histoire de la socit romaine,
et que ceux-l qui veulent savoir les moeurs, aux temps des Nron et des
Locuste, se rsignent  garder dans leur bibliothque Juvnal  ct de
Tacite.

On a reproch aux auteurs d'avoir plac, en 1789, la socit franaise 
Paris, au lieu de l'avoir place en province; on a reproch aux auteurs
dont le nom semble rvler une vieille origine provinciale, d'avoir
commis ce contresens au mpris des traditions de famille.--Les auteurs
ont remont leur famille: ils ont trouv en 1789, leur grand-pre Huot
de Goncourt, non en province, mais  Paris, dput du Bassigni 
l'Assemble nationale.

On a reproch aux auteurs, ici, des opinions; l, des indiffrences
politiques.--Les auteurs n'ont rien  rpondre.

Le public a paru dsirer la preuve de tous les documents employs. Les
auteurs sont d'autant plus heureux de se rendre  ce voeu du public, que
le public apprciera plus nettement ainsi ce que cote de recherches la
petite histoire.

Les auteurs veulent, au bout de ces quelques lignes, assurer de leur
gratitude profonde M. Franois Barrire, qui, dans le JOURNAL DES DBATS
les a pays de deux annes de veilles, et qui a bien voulu donner  leur
travail historique l'autorit d'une critique comptente et presque d'un
tmoignage contemporain.

     EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

     31 janvier 1855.




NOUVELLE PRFACE DE _L'HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE PENDANT LA
RVOLUTION ET PENDANT LE DIRECTOIRE_[38]


L'histoire politique de la Rvolution est faite et se refait tous les
jours.

L'histoire sociale de la Rvolution a t tente pour la premire fois
dans ces tudes qui ont aujourd'hui l'honneur d'une nouvelle dition:
l'HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE PENDANT LA RVOLUTION, que va suivre
l'HISTOIRE DE LA SOCIT PENDANT LE DIRECTOIRE, en ce moment sous
presse.

Peindre la France, les moeurs, les mes, la physionomie nationale, la
couleur des choses, la vie et l'humanit de 1789  1800,--telle a t
notre ambition.

Pour cette nouvelle histoire, il nous a fallu dcouvrir les nouvelles
sources du Vrai, demander nos documents aux journaux, aux brochures, 
tout ce monde de papier mort et mpris jusqu'ici, aux autographes, aux
gravures, aux dessins, aux tableaux,  tous les monuments intimes qu'une
poque laisse derrire elle pour tre sa confession et sa rsurrection.

Le public et la critique ont bien voulu nous tenir compte de notre
travail: nous les en remercions.

     EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

     Mai 1864.




PORTRAITS INTIMES DU DIX-HUITIME SICLE

PRFACE DE LA PREMIRE DITION[39]


Quand les civilisations commencent, quand les peuples se forment,
l'histoire est _drame_ ou _geste_. Qu'elle soit fable, qu'elle soit
roman, l'histoire est action. Qu'elle raconte Hercule ou Roland, elle
dit l'homme dans le mouvement et dans les entreprises de son corps; elle
le montre dans l'exercice de sa force; elle le reprsente en ses
dehors.

Cependant il arrive que le monde s'apaise. Autour de l'homme, les choses
ont perdu leur violence. L'ide dsarme le fait. L'me de l'humanit se
recueille. Le _gnothi sauton_ des ges modernes renouvelle l'esprit mr
des peuples. Hamlet est venu. La psychologie nat. L'analyse entre dans
la caverne de Bacon. Rousseau, Benjamin Constant, Chateaubriand,
Byron, rcitant leur coeur, rcitent le coeur humain. L'homme coute en
lui.

Par une volution pareille et simultane, l'histoire va du hros 
l'homme, de l'action au mobile, du corps  l'me; et elle se tourne vers
cette biographie que Montaigne appelle l'anatomie de la philosophie,
par laquelle les plus abstruses parties de notre nature se pntrent.

Les sicles qui ont prcd notre sicle ne demandaient  l'historien
que le personnage de l'homme, et le portrait de son gnie. L'homme
d'tat, l'homme de guerre, le pote, le peintre, le grand homme de
science ou de mtier taient montrs seulement en leur rle, et comme en
leur jour public, dans cette oeuvre et cet effort dont hrite la
postrit. Le XIXe sicle demande l'homme qui tait cet homme d'tat,
cet homme de guerre, ce pote, ce peintre, ce grand homme de science ou
de mtier. L'me qui tait en cet acteur, le coeur qui a vcu derrire
cet esprit, il les exige et les rclame; et s'il ne peut recueillir tout
cet tre moral, toute la vie intrieure, il commande du moins qu'on lui
en apporte une trace, un jour, un lambeau, une relique.

L est la curiosit nouvelle de l'histoire, et le devoir nouveau de
l'historien. Tout conspire  ce grand et lgitime mouvement. Chaque jour
lui apporte sa sanction. Voil que les plumes les plus illustres s'y
associent; voil que les intelligences les plus srieuses, sduites et
gagnes par la fragilit mme d'aimables figures, pratiquent, dans une
amoureuse familiarit, et dans leurs grces les plus secrtes, les mes
charmantes d'un grand sicle. Et qu'est-ce donc cette science sans
ddains, cette peinture qui descend  tout sans s'amoindrir, cette
sagacit dductive, cette reconstruction du microcosme humain avec un
grain de sable? C'est l'histoire intime; c'est ce roman vrai que la
postrit appellera peut-tre un jour l'_histoire humaine_.

Mais o chercher les sources nouvelles d'une telle histoire? O la
surprendre, o l'couter, o la confesser? O dcouvrir les images
prives? O reprendre la vie psychique, o retrouver le for intrieur,
o ressaisir l'humanit de ces morts? Dans ce rien mpris par
l'histoire des temps passs, dans ce rien, chiffon, poussire, jouet du
vent!--la lettre autographe.

Qui rvlera mieux que la lettre autographe la tte et le coeur de
l'individu? Quoi donc sera une dposition plus fidle et plus indiscrte
du _moi_? Quoi donc, un battement plus plein et plus juste du pouls de
l'intelligence? Quoi donc, une manifestation plus mue de la
personnalit de l'me pendant sa vie terrestre? O l'homme enfin
avouera-t-il davantage l'homme, qu'en ces lignes chappes de sa main?

Seule, la lettre autographe fera toucher du doigt le jeu nerveux de
l'tre sous le choc des choses, la pese de la vie, la tyrannie des
sensations. Seule, elle dira les penchants, les gots, les inclinations,
les instincts, le secret conseil o se rglent les actions de l'homme.
Seule, elle dira le pourquoi et le comment de cette oeuvre, de cette
volont devenue fait. Seule, elle fera entrer dans l'esprit et dans
toute l'audace de l'ide. Seule, elle montrera sur le vif cette sant de
l'esprit: l'humeur. Seule, la lettre autographe sera le confessionnal
o vous entendrez le rve de l'imagination de la crature, ses
tristesses et ses gaiets, ses fatigues et ses retours, ses dfaillances
et ses orgueils, sa lamentation et son ingurissable espoir.

Miroir magique o se passe l'intention visible, et la pense nue! Ce
papier tach d'encre, c'est le greffe o est dpose l'me humaine.
Quelle lumire dans la nuit du temps! Quelle survie de l'homme! Quelle
immortalit des grandeurs et des misres de notre nature! Quelle
rsurrection,--la lettre autographe,--ce silence qui dit tout!

       *       *       *       *       *

Nous tentons de reconstruire avec la lettre autographe, figure  figure,
un sicle que nous aimons. Nous essayons de ranimer ces hommes et ces
femmes, quelquefois avec une correspondance, trop souvent avec une
lettre. Hlas! le feu, la rvolution, les piciers ont fait nos
documents bien rares.

Le lecteur ne doit pas s'attendre  trouver ici une suite de vies
entires. Nous ne voulons point redire les biographies dj dites. Nous
voulons seulement ajouter aux recherches connues, aux documents publis,
l'inconnu et l'indit, nous rservant de raconter d'un bout  l'autre,
de peindre en pied, les personnages _oublis ou ddaigns_ par
l'histoire.

Si peu que vaille notre tentative, elle est digne de la clmence du
public. Elle mrite qu'on ne la chicane point trop sur son mode et son
ordre, et qu'on n'exige pas d'elle plus qu'il n'est juste. Les
autographes sont pars, dissmins par toute l'Europe. Les
collectionneurs ne possdent qu'une lettre de chacun. Bien des ventes se
passent sans vous rien apporter sur l'homme que vous poursuivez. Il faut
courir les bibliothques, acheter, obtenir communication, rassembler,
par mille moyens et par mille fatigues, les lments uniques et
disperss du travail. Grande tche! pour laquelle nous avons plus
consult peut-tre notre zle que nos forces.

Voici donc notre butin: la premire galerie d'un XVIIIe sicle peint par
lui-mme, vingt portraits, ou bustes, ou mdaillons nouveaux, et pris
dans le plus intime intrt autobiographique. Le livre et t
impossible, sans l'aide, le concours, les communications obligeantes des
amateurs d'autographes. Remercions donc de notre mieux M. F. Barrire,
M. le marquis de Flers, M. Boutron, M. Chambry, M. Dentu, M. Foss
d'Arcosse, etc., qui ont bien voulu mettre leurs richesses  notre
disposition, et quelque prix  notre reconnaissance[40].

     EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

     30 octobre 1856.




HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE

PRFACE DE L'DITION ILLUSTRE[41]


Les auteurs de ce livre ont eu la fortune de peindre en pied une
MARIE-ANTOINETTE que les rcentes publications des _Archives_ de Vienne
n'ont pas sensiblement modifie.

En effet, ils ne donnent pas pour le portrait de la Reine, la figure de
convention, l'espce de fausse duchesse d'Angoulme, fabrique par la
Restauration. Ils montrent une femme, une femme du XVIIIe sicle aimant
la vie, l'amusement, la distraction, ainsi que l'aime, ainsi que l'a
toujours aime la jeunesse de la beaut, une femme un peu vive, un peu
foltre, un peu moqueuse, un peu tourdie, mais une femme honnte, mais
une femme pure, qui n'a jamais eu, selon l'expression du prince de
Ligne, qu'une coquetterie de Reine pour plaire  tout le monde.

Il ne faut pas oublier que Marie-Antoinette avait quinze ans et demi,
lorsqu'elle arrive en France, lorsqu'elle tombe dans ce royaume du
_papillotage_ et du Plaisir, parmi cette gnration de Franaises qui
semblent reprsenter la Draison, dans l'agitation fivreuse de leurs
existences futiles et vides. Demander  cette jeune fille d'chapper
entirement aux milieux dans lesquels sa vie se passe, de n'appartenir
en rien  l'humanit de sa nouvelle patrie: c'est exiger de la Nature
qu'elle ait fait un miracle,--et elle n'en fait pas.

Mais cependant allons au fond des rapports de Mercy-Argenteau et des
lettres de Marie-Thrse, lettres devenues des armes aux mains des
ennemis de la mmoire de la Reine, etc. Qu'y trouvons-nous? Ici la
svre mre reproche  sa fille de monter  cheval, l d'aller au bal,
plus loin de porter des plumes extravagantes, plus loin encore d'acheter
des diamants. Elle la gronde d'avoir de la curiosit et de ne
s'entretenir qu'avec de jeunes dames, de se laisser aller  des propos
inconsquents, de manquer de got pour les occupations solides... Je le
demande en conscience aux lecteurs sans passion politique, s'il existait
pour la jolie femme la plus humainement parfaite du monde, de seize 
vingt-cinq ans, un procs-verbal, jour par jour, de toutes les
_grogneries_ des vieux parents  propos de sa toilette, de son amour de
la danse, de sa naturelle envie de s'amuser et de plaire, le dossier
accusateur de cette jolie femme ne serait-il point aussi volumineux que
celui de Marie-Antoinette?

     EDMOND DE GONCOURT.




LES MATRESSES DE LOUIS XV

PRFACE DE LA PREMIRE DITION[42]


En donnant ces volumes au public, nous achevons la tche que nous nous
tions impose. L'histoire du XVIIIe sicle, que nous avons tent
d'crire, est aujourd'hui complte. Chacune des priodes de temps,
chacune des rvolutions d'tat et de moeurs qui constituent le sicle,
depuis Louis XV jusqu' Napolon, a t tudie par nous, selon notre
conscience et selon nos forces. L'HISTOIRE DES MATRESSES DE LOUIS XV
mne le lecteur de 1730  1775; l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE le mne
de 1775  la Rvolution; l'HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE PENDANT LA
RVOLUTION le mne de 1789  1794; l'HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LE DIRECTOIRE le mne enfin de 1794  1800. Ainsi tout le sicle
tient dans ces quatre tudes, qui sont comme les quatre ges de l'poque
qui nous a prcds et de la France d'o sont sortis le sicle
contemporain et la patrie prsente.

Le titre de ces livres suffirait  montrer le dessein que nous avons eu,
et le but auquel nous avons os aspirer. C'est par l'histoire des
matresses de Louis XV que nous avons essay l'histoire du rgne de
Louis XV; c'est par l'histoire de Marie-Antoinette que nous avons essay
l'histoire du rgne de Louis XVI; c'est par l'histoire de la socit
pendant la Rvolution et pendant le Directoire que nous avons essay
l'histoire de la Rvolution.

Ajoutons cependant  cette signification des titres les courtes
explications ncessaires  la justification,  l'intelligence et 
l'autorit d'une histoire nouvelle.

       *       *       *       *       *

Aux premiers jours o, dans les agrgations d'hommes, l'homme prouve le
besoin d'interroger le pass et de se survivre  lui-mme dans l'avenir;
quand la famille humaine runie commence  vouloir remonter jusqu' ses
origines, et s'essaye  fonder l'hritage des traditions,  nouer la
chane des connaissances qui unissent et associent les gnrations aux
gnrations, ce premier instinct, cette premire rvlation de
l'histoire, s'annonce par la curiosit et la crdulit de l'enfance.
L'imagination, ce principe et cette facult mre des facults humaines,
semble, dans ces premires chroniques, veiller la vrit au berceau.
C'est comme le bgayement du monde o, confusment, passent les rves de
sa premire patrie, les songes et les merveilles de l'Orient. Tout y est
norme et monstrueux, tout y est flottant et potique comme dans un
crpuscule. Voil les premires annales, et ce qui succde  ces
recueils de vers mnmoniques, hier toute la mmoire de l'humanit, et
toute la conscience qu'elle avait, non de sa vie, mais de son ge:
l'Histoire commence par un conte pique.

Bientt la famille humaine devient la patrie; et sous les regards
satisfaits de cette Providence que les anciens voyaient sourire du haut
du ciel aux socits d'hommes, les hommes se lient par la loi et le
droit, et se transmettent le patrimoine de la chose publique. La
pratique de la politique apporte l'exprience  l'esprit humain. Dans
toutes les facults humaines, il se fait la rvolution qui substitue la
parole au chant, l'loquence  l'imagination. Le rapsode est devenu
citoyen, et le conte pique devient un discours: l'histoire est une
tribune o un homme, dou de cette harmonie des penses et du ton que
les Latins appelaient _ubert_, vient plaider la gloire de son pays et
tmoigner des grandes choses de son temps.

Puis arrive l'heure o les crdulits de l'enfance, les illusions de la
jeunesse abandonnent l'humanit. L'ge lgendaire de la Grce est fini;
l'ge rpublicain de Rome est pass. La patrie est un homme et n'est
plus qu'un homme: et c'est l'homme mme que l'histoire va peindre. Il
s'lve alors, dans le monde asservi et rempli de silence, un historien
nouveau et prodigieux qui fait de l'Histoire, non plus la tradition des
fables de son temps, non plus la tribune d'une patrie, mais la
dposition de l'humanit, la conscience mme du genre humain.

Telle est la marche de l'Histoire antique. Fabuleuse avec Hrodote,
oratoire avec Thucydide et Tite-Live, elle est humaine avec Tacite.
L'Histoire humaine, voil l'histoire moderne; l'histoire sociale, voil
la dernire expression de cette histoire.

Cette histoire nouvelle, l'histoire sociale, embrassera toute une
socit. Elle l'embrassera dans son ensemble et dans ses dtails, dans
la gnralit de son gnie aussi bien que dans la particularit de ses
manifestations. Ce ne seront plus seulement les actes officiels des
peuples, les symptmes publics et extrieurs d'un tat ou d'un systme
social, les guerres, les combats, les traits de paix, qui occuperont et
rempliront cette histoire. L'histoire sociale s'attachera  l'histoire
qu'oublie ou ddaigne l'histoire politique. Elle sera l'histoire prive
d'une race d'hommes, d'un sicle, d'un pays. Elle tudiera et dfinira
les rvolutions morales de l'humanit, les formes temporelles et
locales de la civilisation. Elle dira les ides portes par un monde, et
d'o sont sorties les lois qui ont renouvel ce monde. Elle dira ce
caractre des nations, les moeurs qui commandent aux faits. Elle
retrouvera, sous la cendre des bouleversements, cette mmoire vivante et
prsente que nous a garde, d'un grand empire vanoui, la cendre du
volcan de Naples. Elle pntrera jusqu'au foyer, et en montrera les
dieux lares et les religions familires. Elle entrera dans les intimits
et dans la confidence de l'ge humain qu'elle se sera donn mission
d'voquer. Elle reprsentera cet ge sur son thtre mme, au milieu de
ses entours, assis dans ce monde de choses, auquel un temps semble
laisser l'ombre et comme le parfum de ses habitudes. Elle redira le ton
de l'esprit, l'accent de l'me des hommes qui ne sont plus. Elle fera 
la femme, cette grande actrice mconnue de l'histoire, la place que lui
a faite l'humanit moderne dans le gouvernement des moeurs et de
l'opinion publique. Elle ressuscitera un monde disparu, avec ses misres
et ses grandeurs, ses abaissements et ses grces. Elle ne ngligera rien
pour peindre l'humanit en pied. Elle tirera de l'anecdote le bronze ou
l'argile de ses figures. Elle cherchera partout l'cho, partout la vie
d'hier; et elle s'inspirera de tous les souvenirs et des moindres
tmoignages pour retrouver ce grand secret d'un temps qui est la rgle
de ses institutions: l'esprit social,--clef perdue du droit et des lois
du monde antique.

Et lors mme que cette histoire prendra pour cadre la biographie des
personnages historiques, l'unit de son sujet ne lui tera rien de son
caractre et ne diminuera rien de sa tche. Elle groupera, autour de
cette figure choisie, le temps qui l'aura entoure. Elle associera 
cette vie, qui dominera le sicle ou le subira, la vie complexe de ce
sicle; et elle fera mouvoir, derrire le personnage qui portera
l'action et l'intrt du rcit, le choeur des ides et des passions
contemporaines. Les penses, les caractres, les sentiments, les hommes,
les choses, l'me et les dehors d'un peuple apparatront dans le
portrait de cette personnalit o l'humanit d'un temps se montrera
comme en un grand exemple.

Pour une pareille histoire, pour cette reconstitution entire d'une
socit, il faudra que la patience et le courage de l'historien
demandent des lumires, des documents, des secours  tous les signes, 
toutes les traces,  tous les restes de l'poque. Il faudra que sans
lassitude il rassemble de toutes parts les lments de son oeuvre, divers
comme son oeuvre mme. Il aura  feuilleter les histoires du temps, les
dpositions personnelles, les historiographes, les mmorialistes. Il
recourra aux romanciers, aux auteurs dramatiques, aux conteurs, aux
potes comiques. Il feuilletera les journaux, et descendra  ces
feuilles phmres et volantes, jouets du vent, trsors du curieux, tout
tonnes d'tre pour la premire fois feuilletes par l'tude:
brochures, _sottisiers_, pamphlets, _gazetins_, factums. Mais l'imprim
ne lui suffira pas: il frappera  une source nouvelle, il ira aux
confessions indites de l'poque, aux lettres autographes, et il
demandera  ce papier vivant la franchise crue de la vrit et la vrit
intime de l'histoire. Mais les livres, les lettres, la bibliothque et
le cabinet noir du pass, ne seront point encore assez pour cet
historien: s'il veut saisir son sicle sur le vif et le peindre tout
chaud, il sera ncessaire qu'il pousse au del du papier imprim ou
crit. Un sicle a d'autres outils de survie, d'autres instruments et
d'autres monuments d'immortalit: il a, pour se tmoigner au souvenir et
durer au regard, le bois, le cuivre, la laine mme et la soie, le
ciseau de ses sculpteurs, le pinceau de ses peintres, le burin de ses
graveurs, le compas de ses architectes. Ce sera dans ces reliques d'un
temps, dans son art, dans son industrie, que l'historien cherchera et
trouvera ses accords. Ce sera dans la communion de cette inspiration
d'un temps, sous la possession de son charme et de son sourire, que
l'historien arrivera  vivre par la pense aussi bien que par les yeux
dans le pass de son tude et de son choix, et  donner  son histoire
cette vie de la ressemblance, la physionomie de ce qu'il aura voulu
peindre.

Cette histoire qui demande ces travaux, ces recherches, cette
assimilation et cette intuition, nous l'avons tente. Nos livres en ont
indiqu, croyons-nous, les limites, le dessin gnral, les droits et les
devoirs. Cela nous suffit; et tous nos efforts seront pays, toutes nos
ambitions seront satisfaites, si nous avons fray  de meilleurs que
nous la voie que nous avaient montre Alexis Monteil et Augustin
Thierry.

       *       *       *       *       *

Il nous reste  dire quelques mots du prsent livre: LES MATRESSES DE
LOUIS XV, pour en dfinir la moralit et l'enseignement.

La leon de ce long et clatant scandale sera l'avertissement que la
Providence s'est plu  donner  l'avenir par la rencontre en un mme
rgne de trois rgnes de femmes, et la domination successive de la femme
des trois ordres du temps, de la femme de la noblesse: Mme de la
Tournelle; de la femme de la bourgeoisie: Mme de Pompadour; de la femme
du peuple: Mme du Barry. Le livre qui racontera l'histoire de ces femmes
montrera comment la matresse, sortie du haut, du milieu ou du bas de la
socit, comment la femme avec son sexe et sa nature, ses vanits, ses
illusions, ses engouements, ses faiblesses, ses petitesses, ses
fragilits, ses tyrannies et ses caprices, a tu la royaut en
compromettant la volont ou en avilissant la personne du Roi. Il
convaincra encore les favorites du XVIIIe sicle d'une autre oeuvre de
destruction: il leur rapportera l'abaissement et la fin de la noblesse
franaise. Il rappellera comment, par les exigences de leur
toute-puissance, par les lchets et les agenouillements qu'elles
obtinrent autour d'elles d'une petite partie de cette noblesse, ces
trois femmes anantirent dans la monarchie des Bourbons ce que
Montesquieu appelle si justement le ressort des monarchies: l'honneur;
comment elles ruinrent cette base d'un tat qui est le gage du
lendemain d'une socit: l'aristocratie; comment elles firent que la
noblesse de France, celle qui les approchait aussi bien que celle qui
mourait sur les champs de bataille, et celle qui donnait  la province
l'exemple des vertus domestiques, enveloppe tout entire dans les
calomnies, les accusations et les mpris de l'opinion publique, arriva
comme la royaut, dsarme et dcouronne,  la rvolution de 1789.

Ce livre, comme les livres qui l'ont prcd, a t crit en toute
libert et en toute sincrit. Nous l'avons entrepris sans prjugs,
nous l'avons achev sans complaisances. Ne devant rien au pass, ne
demandant rien  l'avenir, il nous a t permis de parler du sicle de
Louis XV, sans injures comme sans flatteries. Peut-tre les partis les
plus contraires seront-ils choqus, peut-tre les passions
contemporaines seront-elles scandalises de trouver en une telle matire
et sur un temps une si singulire impartialit, une justice si peu
applique  les satisfaire. Mais quoi? Celui-l ne ferait-il pas tout 
la fois la tche de l'histoire bien misrable et sa rcompense bien
basse, qui donnerait pour ambition  l'historien l'applaudissement du
prsent? Il est dans un ancien une grande et magnifique image qui montre
 notre conscience de plus hautes esprances, et doit la convier  de
plus nobles devoirs. L'architecte qui construisit la tour de Pharos,
grava son nom dans la pierre, et le recouvrit d'un enduit de pltre sur
lequel il crivit le nom du roi qui rgnait alors. Avec le temps le
pltre tomba, laissant voir aux marins battus des flots: _Sostrate de
Cnide, fils de Dexiphane_... Voil comment il faut crire l'histoire,
dit Lucien, et c'est le dernier mot de son Trait de l'histoire.

     EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

     Paris, fvrier 1860.

Cette biographie des MATRESSES DE LOUIS XV[43], crite il y a bien des
annes, quand je me suis mis tout dernirement  la relire et  la
retravailler, m'a sembl manquer de certaines qualits historiques. Le
livre,  la lecture, m'a fait l'impression d'une histoire renfermant
trop de jolie rhtorique, trop de morceaux de littrature, trop d'_airs
de bravoure_, placs cte  cte, sans un rcit qui les espace et les
relie.

J'ai trouv aussi qu'en cette tude, on ne sentait pas la succession des
temps, que les annes ne jouaient pas en ces pages le rle un peu lent
qu'elles jouent dans les vnements humains; que les faits, quelquefois
arrachs  leur chronologie et toujours groups par tableaux, se
prcipitaient, sans donner  l'esprit du lecteur l'ide de ces rgnes
et de ces dominations de femmes.

Mme ces souveraines de l'amour que nous avions tent de faire revivre,
ne m'apparaissaient pas assez pntres dans l'intimit et le vif de
leur _fminilit_ particulire, de leur manire d'tre, de leurs gestes,
de leurs habitudes de corps, de leur parole, du son de leur voix... pas
assez peintes, en un mot, ainsi qu'elles auraient pu l'tre par des
contemporains.

Cette histoire me paraissait enfin trop sommaire, trop courante, trop
crite  vol d'oiseau, si l'on peut dire. En ces annes, il existait
chez mon frre et moi, il faut l'avouer, un parti pris, un systme, une
mthode qui avait l'horreur des redites. Nous tions alors passionns
pour l'_indit_ et nous avions, un peu  tort, l'ambition de faire de
l'histoire absolument neuve, tout pleins d'un ddain exagr pour les
notions et les livres vulgariss.

Ce sont toutes ces choses et d'autres encore qui manquaient  ce livre,
lors de sa premire apparition, que j'ai tch d'introduire dans cette
nouvelle dition, m'appliquant  apporter dans la rsurrection de mes
personnages, la ralit cruelle que mon frre et moi avons essay
d'introduire dans le roman, m'appliquant  les dpouiller de cette
couleur _pique_ que l'Histoire a t jusqu'ici toujours dispose  leur
attribuer, mme aux poques les plus dcadentes.

Cette histoire des MATRESSES DE LOUIS XV, publie dans le principe en
deux volumes, je la rdite, aujourd'hui, en trois volumes indpendants
l'un de l'autre et ayant pour titre:

     LA DUCHESSE DE CHATEAUROUX ET SES SOEURS.

     MADAME DE POMPADOUR.

     LA DU BARRY.

Trois volumes contenant la vie des trois grandes Matresses dclares,
et qui sont, en ce sicle de la toute-puissance de la femme, l'Histoire
de Louis XV, depuis sa pubert jusqu' sa mort.

     EDMOND DE GONCOURT.

     Aot 1878.




LA FEMME AU XVIIIe SICLE

PRFACE DE LA PREMIRE DITION[44]


Un sicle est tout prs de nous. Ce sicle a engendr le ntre. Il l'a
port et l'a form. Ses traditions circulent, ses ides vivent, ses
aspirations s'agitent, son gnie lutte dans le monde contemporain.
Toutes nos origines et tous nos caractres sont en lui: l'ge moderne
est sorti de lui et datera de lui. Il est une re humaine, il est le
sicle franais par excellence.

Ce sicle, chose trange! a t jusqu'ici ddaign par l'histoire. Les
historiens s'en sont carts comme d'une tude compromettante pour la
considration et la dignit de leur oeuvre historique. Il semble qu'ils
aient craint d'tre nots de lgret, en s'approchant de ce sicle dont
la lgret n'est que la surface et le masque.

Nglig par l'histoire, le XVIIIe sicle est devenu la proie du roman et
du thtre, qui l'ont peint avec des couleurs de vaudeville, et ont fini
par en faire comme le sicle lgendaire de l'opra-comique.

C'est contre ces mpris de l'histoire, contre ces prjugs de la fiction
et de la convention, que nous entreprenons l'oeuvre, dont ce volume est
le commencement.

Nous voulons, s'il est possible, retrouver et dire la vrit sur ce
sicle inconnu ou mconnu, montrer ce qu'il a t rellement, pntrer
de ses apparences jusqu' ses secrets, de ses dehors jusqu' ses
penses, de sa scheresse jusqu' son coeur, de sa corruption jusqu' sa
fcondit, de ses oeuvres jusqu' sa conscience. Nous voulons exposer les
moeurs de ce temps qui n'a eu d'autres lois que ses moeurs. Nous voulons
aller, au-dessous ou plutt au-dessus des faits, tudier dans toutes les
choses de cette poque les raisons de cette poque et les causes de
cette humanit. Par l'analyse psychologique, par l'observation de la vie
individuelle et de la vie collective, par l'apprciation des habitudes,
des passions, des ides, des modes morales aussi bien que des modes
matrielles, nous voulons reconstituer tout un monde disparu, de la base
au sommet, du corps  l'me.

Nous avons recouru, pour cette reconstitution,  tous les documents du
temps,  tous ses tmoignages,  ses moindres signes. Nous avons
interrog le livre et la brochure, le manuscrit et la lettre. Nous avons
cherch le pass partout o le pass respire. Nous l'avons voqu dans
ces monuments peints et gravs, dans ces mille figurations qui rendent
au regard et  la pense la prsence de ce qui n'est plus que souvenir
et poussire. Nous l'avons poursuivi dans le papier des greffes, dans
les chos des procs, dans les mmoires judiciaires, vritables archives
des passions humaines qui sont la confession du foyer. Aux lments
usuels de l'histoire, nous avons ajout tous les documents nouveaux, et
jusqu'ici ignors, de l'histoire morale et sociale.

Trois volumes, si nous vivons, suivront ce volume de LA FEMME AU XVIIIe
SICLE. Ces trois volumes seront: l'HOMME, l'TAT, PARIS[45]; et notre
oeuvre ainsi complte, nous aurons men  fin une histoire qui
peut-tre mritera quelque indulgence de l'avenir: l'HISTOIRE DE LA
SOCIT FRANAISE AU XVIIIe SICLE.

     EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

     Paris, fvrier 1862.




SOPHIE ARNOULD

PRFACE DE LA PREMIRE DITION[46]


Nous achetmes, il y a deux ans, chez M. Charavay, une liasse de
papiers,--ne sachant gure ce que nous achetions. Dans cette liasse se
trouvaient ple-mle des documents, des notes, des extraits, des
fragments, l'bauche d'une tude sur Sophie Arnould, des mmoires
inachevs de la chanteuse, attribus par le manuscrit  Sophie
elle-mme, enfin des copies de lettres de Sophie.

Une lecture attentive de ces dernires amena la conviction dans notre
esprit: ces lettres taient incontestablement de Sophie; mais si nous
n'avions pas de doute, le public avait le droit d'en avoir. Il fallait
les preuves. Les catalogues d'autographes nous les fournirent
immdiatement. Des copies que nous possdions, nous rencontrions des
extraits, publis d'aprs les originaux, dans les catalogues de vente de
lettres du 3 fvrier et du 14 mai 1845, du 16 avril 1849, du 10 mars
1847, du 2 mars 1854. Plus tard, une lettre dont nous faisions
l'acquisition, chez M. Laverdet, se trouvait tre le double, exactement
textuel, d'une de nos copies; plus tard encore, une lettre de Sophie,
relative  la machine infernale de la rue Saint-Nicaise, que voulait
bien nous communiquer M. Chambry, prsentait la reproduction littrale
d'une autre de nos copies. L'authenticit tait donc tablie et
parfaite: c'taient vingt-deux lettres indites de Sophie  M. et  Mme
Blanger, sauves et retrouves.

Les Mmoires de Sophie,--ils ne vont malheureusement, ces Mmoires, que
de sa naissance  son enlvement,--ont pour nous la mme authenticit
historique. Il ne leur manque que la preuve des lettres, la preuve
autographe. Mais c'est le tour et l'esprit de Sophie Arnould, et son ton
et son accent. Cette voix mme un peu enfle, ces parures de roman
qu'elle donne  sa jeunesse, ce rehaussement de sa famille, cette allure
moins libre et se guindant devant le public de sa vie, n'est-ce pas le
caractre et le got propre des mmoires d'une comdienne qui se
confesse? Sophie n'affiche-t-elle pas, dans une lettre  Lauraguais, de
l'an VII, donne dans ce volume, l'intention d'crire l'histoire de ses
amours? Et si ces mmoires taient fabriqus, pourquoi
s'arrteraient-ils en chemin? Toutefois, n'ayant point derrire nous le
manuscrit autographe, nous n'avons os hasarder aucun extrait; nous nous
sommes contents de tirer de ces mmoires les faits qui amplifient,
certifient, contredisent, avec un accent de vrit incontestable, les
rcits dj publis.

Il fallait encore apporter  cette tude l'intrt de tous les documents
autographes, que la bonne volont des amateurs pouvait mettre  notre
disposition. Nous avons russi, et nous remercions M. le marquis de
Flers, M. Chambry, M. Boutron, M. Foss d'Arcosse, etc., de nous avoir
donn, d'avoir offert au public les restes et les reliques de ce rare et
charmant esprit.

     EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

     Paris, 12 janvier 1857.

Postrieurement  la publication de la premire dition de ce volume,
j'ai retrouv, j'ai acquis le commencement des Mmoires _autographes_ de
Sophie Arnould[47]. Malheureusement, ce n'est qu'un trs petit fragment.
Il y a en tout quatorze pages, dans lesquelles Sophie recommence trois
fois l'histoire de sa naissance et de ses premires annes. Toutefois,
quelque incomplet que soit le manuscrit, son existence dmontre que les
Mmoires annexs aux lettres n'ont pas t fabriqus, qu'ils ont t
bien rellement crits par la clbre actrice,  la sollicitation d'un
ami, d'un _teinturier_, d'un diteur dont le nom est rest inconnu.

     E. G.

     Dcembre 1876.

Depuis la publication de cette prface de la seconde dition[48], j'ai
eu connaissance d'un article de l'AMATEUR D'AUTOGRAPHES (aot 1878) dans
lequel M. Dubrunfaut avanait qu'on ne connaissait pas le manuscrit
autographe de Sophie Arnould. Si, sans aucun doute, du moins un fragment
incontestablement de la main de Sophie,--les quatorze pages que je
possde,--et o elle recommence trois fois l'histoire de sa naissance et
de ses premires annes. Seulement, alors je croyais  une suite
autographe des Mmoires, peut-tre perdue, peut-tre enfouie dans
quelque collection inconnue;  l'heure prsente je n'y crois plus gure;
je suis presque convaincu que la paresseuse artiste, que l'criture
n'amusait pas, s'est arrte  la quatorzime page, et que les mmoires
manuscrits que j'ai entre les mains,--sauf le commencement,--par un
certain Talbot, sur la commande de Loiseau, n'ont pas t rdigs,
dis-je, sur un brouillon de la chanteuse, mais bien d'aprs ses
confidences et ses conversations. Cela est confirm par le prospectus du
livre qui a seul paru et que je possde galement. Et ce prospectus, je
le donne comme l'annonce d'un livre construit d'une manire assez
originale pour le temps, et qui devait contenir des lettres et des
documents que je ne retrouve pas dans les papiers de Talbot en ma
possession.




Prospectus.

       *       *       *       *       *

HUIT CONTEMPORAINS,

OU

CORRESPONDANCE AUTOGRAPHE DE

Sophie Arnould.

ADANSON, philosophe naturaliste;
NOVERRE, matre de ballets;
Le comte de LAURAGUAIS-BRANCAS;
FAUJAS DE SAINT-FOND, naturaliste;
BEAUMARCHAIS;
Mme BEAUMARCHAIS;

AVEC

Feu BLANGER, architecte du roi, etc., etc.,

PRCDE D'UNE PARTIE DE LA VIE DE SOPHIE ARNOULD, CRITE PAR ELLE-MME;

D'UNE NOTICE HISTORIQUE SUR CHACUN DES PERSONNAGES PRCDENS;

D'UN FAC-SIMIL DE CHACUNE DE LEURS CRITURES;

ET ORNE DE TROIS PORTRAITS, AU NOMBRE DESQUELS SE TROUVE CELUI DE
SOPHIE ARNOULD, DESSIN PAR BOIZOT.


La France, amuse dans son enfance par des hochets, berce dans sa
jeunesse par des prestiges de gloire, et parvenue enfin  la raison de
l'ge mr, s'est lasse de mensonges, d'illusions, de fables...

Au lieu de cela, que nous ont offert les mmoires contemporains?
l'esprit de parti, les animosits particulires, les prjugs, l'intrt
surtout, dnaturant, dcolorant les faits, en publiant d'imaginaires...

Les lettres familires nous semblent plus particulirement destines 
enrichir l'histoire de documents authentiques. Cet abandon de l'amiti,
cette causerie de l'intimit, n'admettent ni faussets ni dtours, et
comme l'on n'en souponne pas plus qu'on n'en redoute la publicit, les
penses les plus secrtes s'y trahissent, l'esprit et le coeur s'y
montrent sans dguisement.

Les lettres que nous annonons au public sont dj recommandables, comme
on le voit, par le nom des personnages qui les ont crites, et dont nous
possdons les originaux; mais quand on apprendra qu'elles renferment
tout ce qu'il y a de plus instructif  la fois, de plus original et de
plus piquant; quand on saura que la science, la politique, la
littrature, y ont leur compte avec de nouveaux aperus, quand on y
verra le vieux philosophe Adanson, l'homme le plus scientifique et le
plus profond qui ft jamais, s'enivrer des regards d'une Dervieux, et
tourner le fuseau presque  ses pieds; Noverre, dployer toutes les
ressources de l'imagination la plus riche; Mme Beaumarchais, effacer
presque les Ninon et les Svign; et cette brillante Sophie Arnould,
parer tour  tour son style de tout ce que l'esprit a de folle gaiet,
de tout ce que le coeur a de sentiments les plus exquis, rvler avec cet
abandon sduisant toutes les petites indiscrtions du boudoir et nous
initier aux mystres de l'alcve, c'est alors surtout que nos lecteurs
nous sauront gr de notre entreprise. 2 vol. in-8, 12 francs.

NOTA.--Cet ouvrage sera prcd d'une Correspondance de divers
particuliers de distinction avec Blanger, puis d'un Discours sur
l'architecture et sur les arts en gnral par Blanger, et de
diffrentes lettres du mme  divers personnages.

J'avais espr dcouvrir dans les _Papiers de Blanger_, acquis par le
Muse de la Ville de Paris,  la vente Dubrunfaut, quelques nouvelles
copies de lettres d'Adanson, de Noverre, de Beaumarchais, etc., donnant
des dtails circonstancis sur la chanteuse; mais, sauf quatre lignes
d'une lettre de l'ami Moyreau, je n'ai rien trouv que les lments
d'une curieuse biographie de Blanger, et des rflexions, des projets,
des mmoires de l'amant de Sophie sur le got, sur l'tablissement
d'chaudoirs, sur le prix du cuivre, sur les enterrements des condamns
rvolutionnaires.

     EDMOND DE GONCOURT.

     Novembre 1884.




MADAME SAINT-HUBERTY

PRFACE DE LA PREMIRE DITION[49]


Avec l'ambition de mettre dans mes biographies--un peu des Mmoires des
gens qui n'en ont pas laiss,--j'achetais, il y a une quinzaine
d'annes, chez le bouquiniste bien connu de l'arcade Colbert, les
papiers de la Saint-Huberty. Peu  peu, avec le temps,  ces papiers se
joignaient les lettres de la chanteuse, que les hasards des ventes
amenaient en ma possession. Enfin, quand le paquet de matriaux
autographes et de documents manant de la femme me paraissait suffisant,
je compltais mon tude par la lecture de tous les cartons de l'ancienne
Acadmie royale de musique, conservs aux Archives nationales, de ces
correspondances de directeurs, que je m'tonne de voir si peu
consultes, de ces rapports vous initiant  tous les dtails secrets des
coulisses, au sens dessus dessous produit  Versailles par l'audition
d'un nouvel opra,--et qui vous montrent Louis XVI avanant le conseil
des ministres, pour leur permettre d'assister  la reprsentation de
DIDON joue pour la premire fois par la Saint-Huberty.

     EDMOND DE GONCOURT.

     Auteuil, fvrier 1880.




ART FRANAIS




LA PEINTURE  L'EXPOSITION DE 1855

PRFACE[50]


La peinture est-elle un livre? La peinture est-elle une ide? Est-elle
une voix visible, une langue peinte de la pense? Parle-t-elle au
cerveau? Son but et son action doivent-ils tre d'immatrialiser cela
qu'elle fait de couleurs, d'emptements et de glacis? sa proccupation
et sa gloire de mpriser ses conditions de vie, le sens naturel dont
elle vient, le sens naturel qui la peroit. La peinture est-elle en un
mot un art spiritualiste?

N'est-il pas plutt dans ses destins et dans sa fortune de rjouir les
yeux, d'tre l'animation matrielle d'un fait, la reprsentation
sensible d'une chose, et de ne pas aspirer beaucoup au del de la
rcration du nerf optique? La peinture n'est-elle pas plutt un art
matrialiste, vivifiant la forme par la couleur, incapable de vivifier
par les intentions du dessin, le par dedans, le moral, le spirituel de
la crature?

Autrement, qu'est le peintre?--Un esclave de la chimie, un homme de
lettres aux ordres d'essences et de sucs colorants, qui a, pour toucher
les oreilles de l'me, du bitume et du blanc d'argent, de l'outremer et
du vermillon.

Croit-on, au reste, que ce soit abaisser la peinture que de la rduire 
son domaine propre, ce domaine que lui ont conquis le gnie de ces
palettes immortelles: Vronse, Titien, Rubens, Rembrandt, Vlasquez,
grands peintres, vrais peintres! flamboyants vocateurs des seules
choses vocables par le pinceau: le soleil et la chair!--ce soleil et
cette chair que la nature refusa toujours aux peintres spiritualistes,
comme si elle voulait les punir de la ngliger et de la trahir.

     EDMOND ET JULES DE GONCOURT.




L'ART DU XVIIIe SICLE[51]

PRFACE DE L'DITION ORIGINALE


Le livre a t commenc par deux frres, en des annes de jeunesse et de
bonne sant, avec la confiance de le mener  sa fin. Tout un mois,
chaque anne, au sortir des noires et mlancoliques tudes de la vie
contemporaine, il tait le travail dans lequel se recrait, comme en de
riantes vacances, leur got du temps pass. Et il y avait entre eux
deux une mulation pour dfinir en une phrase, pour faire dire  un mot,
le _cela_ presque inexprimable qui est dans un objet d'art. C'tait leur
livre prfr, le livre qui leur avait donn le plus de mal.

Deux annes encore, et l'histoire de l'art franais du XVIIIe sicle,
dans toutes ses manifestations vritablement franaises, tait termine.
Une anne allait paratre l'COLE DE WATTEAU, contenant les biographies
de Pater, de Lancret, de Portail, encadres dans un historique de la
domination du Matre pendant tout le sicle.  cet avant-dernier
fascicule devait succder, l'anne suivante, un travail gnral sur la
sculpture du temps, o se serait dtache, comme l'expression la plus
originale de la sculpture rococo, la petite figure du sculpteur CLODION.

Ces deux annes n'ont pas t donnes  la collaboration des deux
frres. Le plus jeune est mort. Le vieux ne se sent pas le courage--et
pourquoi ne le dirait-il pas--le talent d'crire, lui tout seul, les
deux tudes qui manquent au livre. Du reste, s'il s'en croyait capable,
un sentiment pieux que comprendront quelques personnes le pousserait, le
pousse aujourd'hui  vouloir qu'il en soit de ce livre, ainsi que de la
chambre d'un mort bien-aim, o les choses demeurent telles que les a
trouves la mort.

     EDMOND DE GONCOURT.




GAVARNI

L'HOMME ET L'OEUVRE

PRFACE DE LA PREMIRE DITION[52]


Nous avons aim, admir Gavarni.

Nous avons beaucoup vcu avec lui. Pendant de longues annes, nous avons
t presque la seule intimit du misanthrope. Il prouvait pour le plus
jeune de nous deux une sorte d'affection paternelle; et la solitude du
Point-du-Jour s'ouvrait  notre visite avec cet aimable mot d'accueil:
Mes enfants, vous tes la joie de ma maison!

Ce sont, dans leur vagabondage libre et leur franche expansion, les
causeries, les confidences de cette intimit que nous donnons ici. Ce
sont des journes entires passes ensemble, des soires o nous nous
attardions, oublieux de l'heure et de la dernire gondole de Versailles;
ce sont les lentes et successives retrouvailles d'un pass, revenant 
Gavarni au coin de son feu, ou au dtour d'une alle de son jardin,--une
biographie, pour ainsi dire parle,--o la parole du causeur, de l'homme
qui se raconte, est note avec la fidlit d'un stnographe.

Le fils de Gavarni, Pierre Gavarni, que nous ne saurions trop remercier,
a complt notre travail sur la vie de son pre, par la communication
entire de ses papiers. Il nous a confi ses fragments de mmoires, ses
carnets, ses notules, ses rcits de voyages, ses cahiers de
mathmatique, au parchemin graiss et noirci par une compulsation
continue, et o la littrature crite  rebours se mle aux X, enfin les
feuilles volantes qui livrent des pisodes de son existence.

Gavarni, en effet, fut toujours trs crivassier de ses impressions, de
ses sensations, de ses aventures psychologiques, et, sauf les dernires
annes de sa vieillesse, o le philosophe ne formule plus sur ses
journaux que des penses,--toute sa vie, il l'a crite.

Nous trouvons, jet sur un morceau de papier, avec le dsordre d'une
note:

_Il me manque le premier volume de ma vie d'enfant... J'ai presque tout
le reste en portefeuille... J'aimerais qu'on crivt sans esprit. On ne
s'crit pas, on s'imprime._[53]

Le soir o il crivait cela, Gavarni avait prs de lui une matresse
d'ancienne date; et, pour se tenir compagnie, il avait tir d'un tiroir
secret _un petit livre rouge,  coins uss, uss, uss_.

Le volume laiss sur la table de nuit, il se faisait par avance une
joie, sa matresse couche et endormie, de se plonger dans le petit
livre rouge _avec recueillement, solennit, religion_.

Il y avait dj quelque temps qu'il entendait, sans y prendre garde,
crier du papier derrire lui, quand il se retourna.

_Elle en avait fait des papillotes_... Et c'taient deux annes de la
vie de Gavarni.

       *       *       *       *       *

Donc il y a des annes dans la vie de Gavarni dont les femmes ont fait
des papillotes, il y a encore des annes gares et perdues; mais,
malgr ces petits malheurs, nul artiste jusqu'ici, croyons-nous, n'a
laiss sur lui-mme autant de documents que Gavarni.

Et avec l'inconnu et l'indit de ces documents authentiques et
sincres, nous essayons aujourd'hui, dans ce livre, de faire connatre 
la France son grand peintre de moeurs.

     EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

     Auteuil, janvier 1870.




LA MAISON D'UN ARTISTE

PRFACE DE LA PREMIRE DITION[54]


En ce temps, o les choses, dont le pote latin a signal la
mlancolique vie latente, sont associes si largement par la description
littraire moderne,  l'histoire de l'Humanit, pourquoi n'crirait-on
pas les mmoires des choses, au milieu desquelles s'est coule une
existence d'homme?

     EDMOND DE GONCOURT.

     Auteuil, ce 26 juin 1880.





JAPONISME




L'ART INDUSTRIEL JAPONAIS

FRAGMENTS D'UNE PRFACE INDITE D'UN OUVRAGE EN PRPARATION


Voici dans une vitrine un netzk en fer, sign par SHRAKU (de
Yedo),--un artiste vivant dans les premires annes du XIXe sicle.

En haut du netzk, un peu plus grand qu'une pice de deux francs, se
voit incise, dans le fer, une patte d'oiseau, une patte de grue; mais
de la grue absente, volante en dehors du petit rond de mtal, il n'y a
que la patte--et ce qu'a reprsent au milieu du tout petit disque noir
le ciseleur, le savez-vous?--c'est dans la damasquinure d'un miroitement
argent, le reflet renvers de la grue, dj monte dans le ciel, le
reflet sous la lumire de la lune, en une rivire, coupe par de grands
roseaux.

Et penser qu'il existe de bons petits journalistes parisiens qui n'ont
pas assez d'ironies mprisantes pour l'art d'un pays, o les ouvriers
sont de tels potes!

       *       *       *       *       *

Il y a des annes, par un aprs-midi d'hiver, je tombais chez M. Bing,
au moment o l'on dballait un arrivage du Japon.

Parmi les menus objets runis sur un plateau de laque, se trouvait une
petite critoire de poche--qu'au Japon, ils appellent _yatat_
(porte-flche), compose d'un tui de la grosseur d'un gros sucre d'orge
contenant le pinceau de blaireau pour crire, et d'un petit seau ferm,
o est renferme l'espce d'ponge en poil de lapin, imbibe d'encre de
Chine. La petite bimbeloterie fabrique de deux morceaux de bambou
reprsentait des jeux d'enfants gravs en noir sur le jaune fauve du
bois, des jeux d'enfants n'ayant rien de bien remarquable, mais le
bibelot avait pour moi l'intrt d'un objet usuel, ancien, et j'tais
confirm dans cette supposition par une longue inscription grave sous
le petit seau, et par un raccommodage,--un de ces raccommodages nafs et
francs, ainsi qu'on a l'habitude de les faire, l-bas, aux objets d'une
certaine valeur.

J'offris un prix qui ne fut pas accept, et d'assez mauvaise humeur,
j'abandonnai l'critoire,--toutefois avec le regret lancinant, qu'on a
tout le long du chemin, en s'en allant,  l'endroit des objets ayant en
eux une _attirance_ secrte, inexplicable. Et puis le regret de la chose
manque devint dans la nuit un si violent dsir de la possder, que le
lendemain matin, je retournais chez M. Bing. L'critoire tait vendue 
M. Marquis, le chocolatier, collectionneur d'un got suprieur dans
l'exotique, et qui a t un des premiers  possder les plus beaux et
les plus curieux objets japonais.

Deux ou trois annes se passrent, et un jour, M. Marquis se dgotait
de sa collection de l'extrme Orient, et je retrouvai la petite
critoire de poche chez les Sichel, o je l'achetai. La pauvre critoire
restait des annes chez moi, trs peu regarde par les amateurs, trs
peu apprcie mme par les Japonais, dont l'un cependant, M. Otsouka,
reconnut que c'tait une critoire du XVIIe sicle--personne au monde
n'ayant un soupon de la main illustre qui avait fabriqu cette
_curiosit_.

Enfin un jour, Hayashi, en train de visiter ma collection, tirait
l'critoire d'un tiroir, et je voyais ses doigts pris d'un tremblement
religieux, comme s'ils touchaient une relique, et je l'entendais, le
Japonais, me dire d'une voix motionne: Vous savez, vous possdez l
une chose... une chose trs curieuse... une chose fabrique par un des
quarante-sept ronins!

Et dtachant une feuille de papier d'un cahier qu'il avait sur lui, il
me traduisait incontinent dessus l'inscription grave sur le fond du
seau de l'critoire.

[Illustration:

[Caractres japonais]    | ten.          | nom de sries d'annes.
                         | wa.
                         | san.          | 3e.


                         | ki.           |
                         |               | fin du printemps.
                         | shun.         |


                         | ni.           |
                         |               | 2e mois.
                         | gatsu.        |


                         | aka.          | nom du matre
                         | .            | des 47 ronins.


                         | shin.         | sujet


                         | .            | nom de famille
                         | taka.         | du ronin.


                         | nobu.         | prnom
                         | kiyo.         | du ronin.


                         | horu.         |
                         |               | sculpte.
                         | korco.        |
]

Traduction qui peut se rsumer ainsi: _Sculpt par Otaka Noboukiyo sujet
du prince Akao, en 1683,  la fin du printemps._

Oui, vraiment, cette critoire, ce petit objet de la vie usuelle, a t
fabriqu par un vassal du prince Akao, par un de ces quarante-sept hros
qui se vourent  la mort pour venger leur seigneur et matre, par un de
ces hommes dont la mmoire est devenue une sorte de religion au Japon,
en ce pays, adorateur du _sublime_, et qui, au dire d'Hayashi,
n'accueille et n'aime de toute notre littrature europenne que les
drames de Shakespeare et la tragdie du CID, de Corneille.

       *       *       *       *       *

Un curieux fait dans l'histoire de l'humanit que ce grand acte de
dvouement accompli dans une socit fodale par toute une famille de
vassaux, et que, depuis deux sicles, le Japon clbre par le thtre,
le roman[55], l'image.

Un _daimio_, du nom de Takumi-no-Kami, portant un message du mikado  la
cour de Ydo, fut cruellement offens par Kolsuk, l'un des grands
fonctionnaires du Shogun[56]. On ne tire pas le sabre dans l'enceinte du
palais, sans encourir la peine de mort et la confiscation de ses biens.
Takumi se contint  la premire offense, mais  une seconde il ne fut
pas matre de lui, et courut sur son insulteur, qui, lgrement bless,
put s'enfuir.

Takumi fut condamn  s'ouvrir le ventre. Son chteau d'Ak fut
confisqu, sa famille rduite  la misre, et ses gentilshommes tombs 
l'tat de _ronins_, de dclasss, de dchus, d'_paves_, selon
l'expression japonaise.

Mais Kuranosuk, le premier conseiller du daimio et quarante-six des
_samura_ attachs  son service, avaient fait le serment de venger leur
matre. Et le serment prononc, ces hommes, pour endormir les dfiances
de Kotsuk qui les faisait surveiller par ses espions  Kioto, se
sparrent et se rendirent dans d'autres villes, sous des dguisements
de professions mcaniques.

Kuranosuk fit mieux pour tromper Kotsuk. Il simula la dbauche,
l'ivrognerie,  ce point, qu'un homme de Satzuma, le trouvant tendu
dans un ruisseau,  la porte d'une maison de th, et le croyant
ivre-mort, lui cria: Oh! le misrable, indigne du nom de Samoura, qui,
au lieu de venger son matre, se livre aux femmes, au vin! Et l'homme
de Satzuma, en lui disant cela, le poussait du pied et urinait sur sa
figure.

Le fidle serviteur poussa encore plus loin la sublimit de son
dvouement. Il accablait d'injures sa femme, la chassait ostensiblement
de sa maison, ne gardant auprs de lui que son fils an, g de seize
ans.

Mais il faut lire le rcit de cette comdie surhumaine dans le roman du
Japonais Tamenaga Schounsoui, et qui laisse bien loin derrire elle la
comdie de l'avilissement d'un Lorenzaccio, dans le proverbe d'Alfred de
Musset.

       *       *       *       *       *

Ah! pauvre crature que je suis! Quels heureux jours que ceux
d'autrefois, quand il ne trouvait  faire aucun reproche  sa femme!
s'crie la malheureuse pouse qui attribue les mauvais traitements de
son mari  un drangement de la cervelle caus par la mort du prince.

Et la femme retire, toute sanglotante aprs avoir jet un regard
d'ineffable tendresse sur l'apparent dormeur,--Kuranosuk se lve, sans
aucune trace d'ivresse dans les manires et avec des traits exprimant la
plus vive motion.

 dieux, dit-il en gmissant, quelle fidlit! C'est plus que je n'en
peux supporter!

Pendant qu'il parlait, les larmes ruisselaient sur ses joues.

C'est le modle des femmes. Au lieu de me blmer de ce qui peut sembler
un crime de ma part, elle invente des excuses  ma conduite et prend
pour elle toute la faute. Je vais mettre un terme  cela sur-le-champ.
Elle ne sera pas tmoin du rle que j'ai  jouer pour faire russir mon
plan. D'un autre ct, mes petits-enfants ne se souviendront pas de moi
comme d'un ivrogne imbcile. Je vais la renvoyer. Mais encore, comment
m'y prendrai-je?

Cet homme nergique et brave arpentait la chambre, et dans son
angoisse, il se tordait les bras et grinait des dents. Tout sage qu'il
tait, il avait oubli, en entreprenant de jouer le rle d'un dbauch,
qu'il lui serait impossible de fatiguer le dvouement de sa femme. Le
seul parti qu'il et  prendre, tait de lui donner une lettre de
divorce, et de l'envoyer avec ses plus jeunes enfants chez son pre,
lequel comprendrait, il en tait certain, la vritable raison qui le
poussait  agir ainsi et donnerait  la pauvre femme consolation et
conseil.

 ce moment, il entendit la voix de ses enfants, et sa femme qui leur
disait trs bas:

--Ne faites pas de bruit, mes petits; votre papa n'est pas bien, vous
le drangeriez.

--Est-ce qu'il a encore cette drle de maladie de l'autre jour? demanda
l'an.

--Chut! chut! dit la mre. Votre papa a beaucoup d'ennuis, et il ne faut
pas parler ainsi.

L'infortun pensa  ses devoirs envers son prince mort, et s'armant
d'un coeur d'acier contre tout sentiment, il se recoucha et recommena 
faire semblant de sommeiller.

--Honorable mari, votre bain est prt.

--Mon bain? s'cria-t-il, en se levant et en prenant un flageolet, dont
il se mit  jouer. Puis brusquement: Je sors.

Il se dirigea vers la porte. Aussitt sa femme ramassa son chapeau de
_ronin_, et le lui prsenta  genoux, en disant:

--Honorable poux, mettez ceci. Vous avez des ennemis aux environs.

Kuranosk se retourna et lui dit:

--Assez. Vous causez trop. Je vous donnerai une lettre de divorce et
vous aurez  retourner chez votre pre. Je vous accorderai la
permission de vous charger de nos deux plus jeunes enfants. Mon
domestique vous accompagnera.

Avant qu'elle et pu rpondre, il avait mis son chapeau et descendait le
sentier, en chancelant. Sa femme le regarda s'loigner comme si elle
venait de s'veiller d'un songe.

       *       *       *       *       *

C'est alors que Kotsuk (_celui qui a commis un grand forfait, entend
dans le trottinement d'une souris les pas du vengeur_), tout  fait
rassur par l'indignit de la vie de son ennemi, se relchait de la
surveillance qu'il faisait exercer autour de son habitation, renvoyait
une partie de ses gardes.

La nuit de la vengeance tait enfin arrive, et la voici telle que nous
la fait voir la suite des planches d'un album. Une froide nuit d'hiver
(dcembre 1701)  l'heure du boeuf (2 heures du matin), dans une
tourmente de neige, les conjurs, vtus d'un surtout noir et blanc pour
se reconnatre, et en dessous de toile d'acier, marchent silencieusement
vers le _yashki_ de l'homme dont ils se sont promis d'aller dposer la
tte sur le tombeau de leur seigneur.

Ils escaladent la palissade. Ils enfoncent  coups de marteau la porte
intrieure. Ils gorgent les samouras de Kotsuk, dans l'effarement
grotesque de grosses femmes, se sauvant charges d'enfants. Ils
poursuivent les fuyards jusque sur les poutres du plafond, d'o ils les
prcipitent en bas.

Mais de Kotsuk, point. On ne le trouve nulle part, et on dsesprait
mme de le dcouvrir, quand Kuranosuk, plongeant les mains dans son
lit, s'aperoit que les couvertures sont encore chaudes. Il ne peut tre
loin. On sonde les recoins  coups de lance et bientt on le tire de sa
cachette,--un coffre  charbon,--dj bless  la hanche.

Une planche en couleur nous montre le vieillard, habill d'une robe de
satin blanc, et tran tout tremblant devant le chef de l'expdition.

 ce moment Kuranosuk se met  genoux devant le bless, et aprs les
dmonstrations de respect dues au rang lev du vieillard, lui dit:
Seigneur, nous sommes des hommes de Takumi-no-Kami. Votre Grce a eu
une querelle avec lui. Il a d mourir et sa famille a t ruine. En
bons et fidles serviteurs nous vous conjurons de faire _hara-kiri_
(s'ouvrir le ventre). Je vous servirai de second, et aprs avoir en
toute humilit recueilli la tte de Votre Grce, j'irai la dposer en
offrande sur la tombe du seigneur Takumi.

Kotsuk ne se rendant pas  l'invitation qui lui tait faite, Kuranosuk
lui coupait la tte avec le petit sabre qui avait servi  son matre 
s'ouvrir le ventre.

Alors les 47 ronins se dirigeaient vers le petit cimetire du temple de
la Colline-du-Printemps, o reposait le seigneur d'Ak sous trois
couches de pierre, surmontes d'une plaque et de son pitaphe ainsi
conue:

_Le grand Samura, couch en paix... et qui durant sa vie jouit des
titres honorables de Majordome gnral et de
Grand-homme-ayant-le-privilge-d'audience-avec-le-Mikado_.

Et leur offrande faite de la tte de Kotsuk, se regardant dj comme
morts, ils demandaient aux bonzes de les ensevelir, et se rendaient au
tribunal.

Condamns sur l'avis de Hayashi Daigaku, chef des acadmiciens, consult
par le pouvoir excutif, les quarante-sept ronins s'ouvraient le ventre,
et enterrs autour du corps de leur matre, la spulture du prince d'Ak
et de ses fidles serviteurs devenait un lieu de plerinage.

       *       *       *       *       *

Telle est l'histoire de ces quarante-sept hommes dont faisait partie le
fabricateur de la petite critoire de poche. On conoit, aprs le
dchiffrement de l'inscription par Hayashi, l'intrt que j'eus  savoir
la part qu'il avait pu prendre  l'expdition contre la rsidence de
Kotsuk; part dont je ne trouvais trace ni dans le roman de Tamenaga
Shounsoui, ni dans les lgendes du vieux Japon de M. Mitfort; on
comprend la curiosit que j'prouvai mme  faire connaissance avec la
personne de mon artiste-hros, par un portrait, une figuration, une
reprsentation quelconque.

Et je me mis  fouiller mes albums, et je trouvai le recueil qui porte
pour titre: _Sei t Guishi deu_ (LES CHEVALIERS DU DEVOIR ET DU
DVOUEMENT), ou le peintre Kouniyoshi nous reprsente les ronins dans
l'action de l'attaque du yashki de Kotsuk: l'un portant une bouteille
d'alcool pour panser les blessures et faire de grandes flammes afin
d'pouvanter l'ennemi, l'autre tenant deux chandelles et deux pingles
de bambou pour servir de chandeliers, celui-ci teignant avec de l'eau
les lampes et les braseros, celui-l ayant aux lvres le sifflet dont
les trois coups prolongs doivent annoncer la dcouverte de Kotsuk; et
presque tous dans des poses de violence et d'lancement, brandissant 
deux mains des sabres et des lances, et tous envelopps d'un morceau
d'toffe de soie bleue, avec leurs lettres distinctives sur leurs
uniformes, leurs armes, leurs objets d'quipement, et tous ayant sur eux
un _yatate_, critoire de poche, et dans leur manche un papier
expliquant la raison de l'attaque[57].

L'album, montr  Hayashi, en le priant de dsigner Otaka dans les
quarante-sept ronins reprsents, et en lui demandant s'il ne
connaissait pas quelque dtail imprim sur l'homme, il me dit en
feuilletant l'album: Le voici, Otaka!... ou plutt Quengo Tadao... car
il y a une dfense d'indiquer les vrais noms des ronins, et ils sont
reprsents avec les noms _dfigurs_ qu'ils ont au thtre. Et disant
cela, Hayashi avait le doigt sur la planche, o est imprim, en couleur,
un guerrier au casque bleu, au vtement noir et blanc doubl de bleu, la
tte baisse, les deux mains sur le bois d'une lance, un pied en l'air,
un autre appuy  plat sur le sol, et portant un furieux coup de haut
en bas.

Puis comme Hayashi cherchait dans sa mmoire, s'il connaissait quelque
dtail biographique sur Otaka, ses yeux s'arrtant sur la demi-page de
caractres gravs au-dessus du guerrier, il s'cria: Mais sa
biographie... la voici! Et je la donne telle qu'il me l'a traduite
d'aprs le texte d'Ippitsou-an.

     _Tadao appartient hrditairement  une famille vassale de Akao.
     Ds sa jeunesse, il se fit remarquer par son dvouement au matre,
     tel qu'il n'y en a pas deux. Son talent dans la tactique et les
     manoeuvres de cavalerie lui fit un renom brillant. Aprs le
     dsastre de la maison de son matre, il est venu  Yedo, en cachant
     au fond du coeur l'ide de la vengeance. Mais ouvertement il se
     prsenta comme artiste, se fit appeler Shiy dans la socit de
     posie, et fut ami de Kikakou, clbre pote de ce temps. Il fut
     admis  galement  la socit de th de Tchanoyu et fut lve de
     Yamada Shen, clbre matre de th, qui connaissait Kira (Kotsuk)
     assez intimement. Il parvint ainsi  se mettre au courant des
     habitudes de son ennemi. Afin de se renseigner le mieux possible,
     il se dguisa en marchand d'objets de bambou[58], et de balais,
     qu'il offrait naturellement dans les meilleures conditions, et
     frquenta la rsidence de Kira. Il sut ainsi que le 14e jour du 12e
     mois, tait le jour du grand nettoyage, et que ce jour le monde
     s'enivre et dort de fatigue. C'est ainsi qu'il indiqua  Oishi la
     nuit qu'il fallait choisir pour attaquer. Pendant ce combat, il fut
     bless dans les tnbres de la nuit, et l'on croit que c'est
     Kobayashi Heihati qui fut son adversaire._

On remarquera la phrase _se dguisa en marchand d'objets de bambou_,
qu'il lui arrivait de fabriquer lui-mme, ainsi que le prouve la petite
critoire de poche de ma collection.

     EDMOND DE GONCOURT.




NOTES:

[1: Chez Dumineray, diteur, 1851, un vol. in-18.]

[2: EN 18.. paraissait dans la premire huitaine de dcembre avec cette
note au verso du titre:

_Ce roman a t livr  l'impression le 5 novembre._

Sauf les couvertures, il tait compltement imprim le 1er dcembre.

Au reste,--qui le lira?]

[3: Ce roman portait pour titre dans la premire dition: LES HOMMES DE
LETTRES.]

[4: E. Dentu, libraire-diteur, 1860, un volume in-18.]

[5: dition illustre de dix eaux-fortes, graves par James Tissot, un
volume grand in-8, publi chez G. Charpentier, 1875.]

[6: Charpentier, libraire-diteur, 1864. 1 vol. in-18.]

[7: Maison Quantin, 1886, un volume des _Chefs-d'oeuvre du roman
contemporain_, illustr de dix compositions par Jeanniot, graves par
Muller, petit in-4.]

[8: G. Charpentier, 1877. 1 vol. in-18.]

[9: Rapports des docteurs Llut et Baillarger dans la _Revue
pnitentiaire_, t. II, 1845.--Exemples de folie pnitentiaire aux
tats-Unis, cits par le _Dictionnaire de la politique_, de Maurice
Block.]

[10: Charpentier, 1879, 1 vol. in-18.]

[11:  propos de la ralit que j'ai mise autour de ma fabulation, je
tiens  remercier hautement M. Victor Franconi, M. Lon Sari, et les
frres Hanlon-Lee qui ne sont pas seulement les souples gymnastes que
tout Paris applaudit, mais qui raisonnent encore de leur art comme des
savants et des artistes.]

[12: G. Charpentier, diteur, 1882. 1 volume in-18.]

[13: Cette expression, trs blague dans le moment, j'en rclame la
paternit, la regardant, cette expression, comme la formule dfinissant
le mieux et le plus significativement le mode nouveau de travail de
l'cole qui a succd au romantisme: l'cole du _document humain_.]

[14: G. Charpentier et Cie, diteurs, 1884. 1 vol. in-18.]

[15: La langue franaise, d'aprs le dictionnaire de l'Acadmie, est
peut-tre, de toutes les langues des peuples civiliss du monde, la
langue possdant le plus petit nombre de mots.]

[16: Lettre de M. Taine, publie dans l'VNEMENT du 7 octobre 1883.]

[17: CHATEAUBRIAND ET SON GROUPE LITTRAIRE, par Sainte-Beuve, qui jette
en note, au bas de mes citations: La nouveaut, une nouveaut
originale, c'est l, le point important et le secret des grands
succs.]

[18: Voir cette prface  l'autobiographie JOURNAL DES GONCOURT,
_Mmoires de la vie littraire_.]

[19: Librairie internationale A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1866. 1
volume in-8.]

[20: Nous appelons l'attention du public sur cette date, qui a son
importance pour l'originalit de notre pice.]

[21: Dans la premire dition d'HENRIETTE MARCHAL, nous avons dit,
d'aprs l'annonce des journaux de thtre, que nous avions t reus 
l'unanimit. C'est une erreur. Nous avons t simplement reus, d'aprs
le renseignement officiel que nous communique l'archiviste du
Thtre-Franais, M. Lon Guillard.]

[22: Voir les deux pices que nous donnons  l'_Appendice_.]

[23: Nous n'avons que le temps de remercier, en courant, MM. Jules
Janin, Thophile Gautier, Nestor Roqueplan, Paul de Saint-Victor, Ernest
Feydeau, Jules Valls, Xavier Aubryet, Louis Ulbach, Francisque Sarcey,
Jouvin, Jules Richard, Jules Claretie, Camille Guinbut, Henri de
Bornier, et tous ceux que nous oublions.]

[24:  propos de ceci, M. Feydeau, dans un remarquable article,
rappelait que ce fait d'une haute protection n'tait pas nouveau; que M.
Augier avait eu besoin de la volont de l'Empereur pour se faire rendre
par la censure le FILS DE GIBOYER; M. Alexandre Dumas fils, de
l'intervention de M. de Morny, pour faire lever l'interdiction de la
DAME AUX CAMLIAS.--Et puisque ici les noms de ces deux matres du
thtre moderne viennent sous notre plume, disons  M. mile Augier et 
M. Alexandre Dumas fils, combien nous avons t consols par les bravos
donns par eux  une pice, qu'honorait encore l'applaudissement de Mme
Sand.]

[25: E. Dentu, 1873. 1 vol. in-8.]

[26: Seul le titre a t chang. La pice a t lue sous le titre de
MADEMOISELLE DE LA ROCHEDRAGON. Mais le matin de la lecture, sur
l'annonce des journaux, nous recevions la visite d'une personne qui nous
apprenait l'existence d'une marquise de la Rochedragon, d'une vieille
femme qui souffrait de l'ide de se voir affiche, imprime. Nous
n'avions pu nous refuser  un changement de nom.]

[27: M. Carvalho, alors directeur du Vaudeville, avait eu l'ide de
monter LA PATRIE EN DANGER, dans le temps o il jouait l'_Arlsienne_
d'Alphonse Daudet.]

[28: (Note de la seconde dition.) Un journal nous a accus de nous tre
inspir pour le type de Boussanel du Cimourdain de M. Hugo; nous n'avons
qu' rpondre ceci: l'impression de notre pice a prcd la publication
de QUATRE-VINGT-TREIZE. Mais un critique lgitimiste ne nous a-t-il pas
srieusement reproch d'avoir plagi MADAME BENOITON dans RENE
MAUPERIN, roman paru deux ou trois ans avant la reprsentation de M.
Sardou?]

[29: G. Charpentier, 1879. 1 volume in-18.]

[30: La NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE a t publie dans l'_clair_. C'est
un petit proverbe spirituel, mais dont l'esprit a un peu trop la bouche
en coeur.]

[31: Une lettre de M. Monval, archiviste de la Comdie-Franaise, qui a
bien voulu, deux fois, faire la recherche, me dit que la pice de LA
NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE, et celle des INCROYABLES ET MERVEILLEUSES,
peut-tre prsente en dernier lieu, sous le titre du RETOUR  ITHAQUE,
n'existent pas aux archives. Il se demande si les manuscrits n'auraient
pas t remis directement aux examinateurs qui les auraient gars.]

[32: Les journalistes qui me disaient que ma tentative tait absurde, et
que seules les moeurs de la bourgeoisie prsentaient de l'intrt, ne se
doutaient gure, que plus de cent ans avant, quand paraissait MARIANNE,
les gazetiers jetaient  Marivaux qu'il n'y avait uniquement que les
aventures de l'aristocratie qui pouvaient intresser le public, qu'au
fond les moeurs des bourgeois taient de basses moeurs, indignes de la
lecture d'un homme qui se respecte.]

[33: Ma prface imprime, j'apprends que la NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE,
une des deux pices dposes par moi au Thtre-Franais, et que je
rclamais il y a trois mois, vient d'tre vendue en vente publique, le
26 mai,  la vente de M. Aubry, libraire. Je signale le fait aux auteurs
qui, dans le temps, auraient dpos des pices au Thtre-Franais, et
croiraient pouvoir les retirer  leur heure.]

[34: G. Charpentier et Cie, diteurs, 1887, 3 vol. in-18.]

[35: Je refonds dans notre JOURNAL le petit volume des IDES ET
SENSATIONS qui en taient tires, en les remettant  leur place et 
leur date.]

[36: E. DENTU, libraire, 1854, 1 vol. in-8.]

[37: E. DENTU, libraire, 1855, 1 vol. in-8.]

[38: _Librairie acadmique_, DIDIER ET Cie, libraires-diteurs, 1865, 2
vol. in-18.]

[39: E. DENTU (1857-1858), 2 vol. in-16.]

[40: Note de la seconde dition. Des changements ont t apports  la
premire dition. Indpendamment de corrections et d'additions, des
notices qui ont pris ou doivent prendre leur place naturelle dans
d'autres livres, telles que les notices de Watteau, de la du Barry, de
la Camargo, ont t remplaces par des tudes sur Lagrene l'an, sur
Collin d'Harleville, sur la comtesse d'Albany.]

[41: G. CHARPENTIER, diteur, 1878, 1 vol. grand in-8, illustr
d'encadrements de pages et de reproductions de tableaux, dessins,
gravures du temps.]

[42: Librairie de FIRMIN DIDOT fils, frres et Cie, 1860, 2 volumes
in-8.]

[43: Addition  la prface de l'dition de 1860, qui se trouve dans
l'dition en trois volumes in-18, publis par G. CHARPENTIER,
1878-1879.]

[44: Librairie FIRMIN-DIDOT ET Cie, 1862, 1 volume in-8.]

[45: Ces trois volumes sont rests  l'tat de projets.]

[46: POULET-MALASSIS et DE BROISE, 1861. 1 vol. in-18.]

[47: Addition  la prface de la premire dition, publie dans
l'dition illustre donne par DENTU en 1877, petit in-4.]

[48: Addition  la prface de la premire et de la deuxime dition,
donne dans l'dition publie par G. CHARPENTIER en 1885.]

[49: DENTU, 1882, petit in-8 carr illustr.]

[50: E. DENTU, libraire-diteur, 1855. Brochurette tire  42
exemplaires.]

[51: dition publie chaque anne par fascicules contenant quatre
eaux-fortes graves par Jules de Goncourt, et imprims par Perrin  200
exemplaires. DENTU, libraire-diteur, 1859-1873.]

[52: HENRI PLON, imprimeur-diteur, 1873, 1 vol. in-8.]

[53: Dans cette dition, tout cet indit, pour mieux le faire sentir et
apprcier par le lecteur, nous le donnons en italique.]

[54: G. CHARPENTIER, diteur, 1881, 2 vol. in-18.]

[55: LES FIDLES RONINS, roman historique japonais, par Tamenaga
Shounsoui, traduit sur la version anglaise de MM. Shionchiro Saito et
Edward Greey, par B. H. Gausseron. Quantin, 1882.]

[56: TALES OF OLD JAPAN, by A.-B. Mitfort. London, Macmillan, 1871.]

[57: C'tait la copie des instructions rdiges par Kuranosuk, dont
l'original existerait encore au temple de la Colline-du-Printemps, et
qui, au milieu de recommandations relatives aux prparatifs du combat, 
l'change des mots de passe, etc., etc., contient ce curieux paragraphe:
Avant de partir, prenez mdecine. Faites-le, que vous soyez bien
portant ou non. L'motion subite rend souvent malade un homme robuste.]

[58: La date de la fabrication de l'objet, 1683, si elle est
juste,--l'excution du prince d'Ak ayant eu lieu en 1690,--semblerait
indiquer que la petite critoire fut excute, avant que Otaka ft ronin
et marchand d'objets de bambou, mais ainsi qu'au Japon, les gens, qui ne
font pas profession d'tre artistes, sculptent des netzks pour leur
plaisir. Otaka, plus tard, comme marchand d'objets de bambou, aurait
utilis le talent d'agrment de sa jeunesse.]

[57: C'tait la copie des instructions rdiges par Kuranosuk, dont
l'original existerait encore au temple de la Colline-du-Printemps, et
qui, au milieu de recommandations relatives aux prparatifs du combat, 
l'change des mots de passe, etc., etc., contient ce curieux paragraphe:
Avant de partir, prenez mdecine. Faites-le, que vous soyez bien
portant ou non. L'motion subite rend souvent malade un homme robuste.]






End of the Project Gutenberg EBook of Prfaces et manifestes littraires, by 
Edmond de  Goncourt and Jules de Goncourt

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PRFACES ET MANIFESTES LITTRAIRES ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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particular state visit http://pglaf.org

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Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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