The Project Gutenberg EBook of Les primitifs, by lie Reclus

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Title: Les primitifs
       tudes d'ethnologie compare

Author: lie Reclus

Release Date: August 2, 2011 [EBook #36947]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PRIMITIFS ***




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LIE RECLUS

LES PRIMITIFS

TUDES
D'ETHNOLOGIE COMPARE

     Le progrs se fait du gnral au particulier. Dans les
     organismes infrieurs tout est dans tout, et l'organisme monte
     en grade,  mesure que s'opre la division du travail.

Baer.

HYPERBORENS ORIENTAUX

ET OCCIDENTAUX

APACHES

MONTICOLES DES NILGHERRIS

NARS, KHONDS


PARIS

G. CHAMEROT, IMPRIMEUR-DITEUR

19, RUE DES SAINTS-PRES, 19

1885




PRFACE


L'ethnographie, science nouveau-ne, nous la comprenons comme la
psychologie de l'espce, la dmographie tant une physiologie et
l'anthropologie reprsentant une anatomie en grand.

La dmographie et l'ethnologie tudient les grands faits de la nutrition
et de la reproduction, de la natalit et de la mortalit, l'une dans
l'homme physique, l'autre dans l'homme moral. La dmographie compare les
donnes statistiques, les met en srie, trouve leurs accords et
contrastes, dcouvre mainte modalit de la vie, inconnue ou mal connue
jusque-l. Faisant des grands chiffres un instrument de prcision, elle
a, comme les pythagoriciens, pris pour devise: _Numero_, _pondere_,
_mensur_. L'ethnographie, elle aussi, a ses grands nombres: les moeurs
et coutumes, les croyances et religions. Des tribus, peuples et nations,
des sicles et encore des sicles, telles sont les quantits sur
lesquelles elle opre; quantits algbriques, mais concrtes. Un usage,
adopt par des millions d'hommes, et continu pendant des milliers
d'annes, vaut, en dfinitive, les milliards d'individus qui l'ont
pratiqu. Plusieurs de ces supputations aboutiraient  d'normes
chiffres, dignes de ceux que l'astronome et le gologue manient avec
tant d'aisance.

On s'est trop habitu  regarder ddaigneusement, du haut de la
civilisation moderne, les mentalits du temps jadis, les manires de
sentir, d'agir et de penser, qui caractrisent les collectivits
humaines antrieures  la ntre. Que de fois on les bafoue sans les
connatre! On s'est imagin que l'ethnologie des peuples infrieurs
n'est qu'un amas de divagations, un fatras de niaiseries;--en effet, les
prjugs paraissent doublement absurdes quand on n'en a pas la clef;--on
a fini par croire qu'il n'y a d'intelligence que la ntre, qu'il n'y a
de moralit que celle qui s'accommode  nos formules. Nous avons des
manuels d'histoire naturelle qui, divisant les espces animales et
vgtales en deux catgories, les utiles et les nuisibles, affirment
qu'en dehors de l'homme n'existe ni raison ni conscience; reprochent 
l'ne sa stupidit, au requin sa voracit, et au tigre sa fureur. Mais
qui sommes-nous donc pour le prendre, de si haut, vis--vis des
faiblesses intellectuelles et morales de ceux qui nous ont prcds?
Qu'on veuille bien y prendre garde, ces erreurs qu'a traverses le genre
humain, ces illusions par lesquelles il a pass, portent leur
enseignement. Elles ne sont point des monstruosits, issues dans le
vide, par l'effet du hasard; des causes naturelles les ont produites en
leur ordre naturel,--disons-le,--en leur ordre logique. En leur temps,
elles furent autant de croyances, qui passaient pour trs bien motives.
Rsultant de la disproportion entre l'immensit du monde et
l'insignifiance de notre personnalit, elles tmoignent d'un persvrant
effort, marquent l'volution et l'adaptation de notre organisme  son
milieu: adaptation toujours imparfaite, toujours amliore. La srie des
superstitions n'est autre chose que la recherche de la vrit  travers
l'ignorance. Les lunettes, le tlescope, le microscope, l'analyse
spectrale, autant de corrections  l'insuffisance constate de notre
appareil visuel. Il n'y aura comprhension exacte de la ralit que par
la connaissance raisonne des divagations antrieures; la science de
l'optique intellectuelle est  ce prix.

Nos institutions, non plus, ne sont pas le produit d'une gnration
spontane. Elles drivent de l'me humaine qui ne cesse de les faonner
et de les modifier  son image. Chacun travaille  cette oeuvre, chacun
pendant sa gnration, puis son souffle s'teint. La poussire que nous
avons anime garde notre souvenir aussi longtemps que le flot conserve
le reflet de ses rives. Tout notre tre semble s'engouffrer dans
l'oubli. Cependant, nous nous survivons par ce qui subsiste de l'action,
inconsciente le plus souvent, que nous avons exerce dans la
conservation et la transformation du milieu. Les passions qui nous ont
fait vibrer, nos craintes et nos espoirs, nos luttes, nos victoires et
nos dfaites ont laiss des traces d'une inconcevable tnuit. Leur
accumulation, indfiniment rpte par la multitude de nos semblables,
constitue, de sicle en sicle, les lois et les codes, les religions et
les dogmatiques, les arts et les sciences, et, finalement, les
diffrents types de socit. Nous ne faisons pas moins que les
infusoires, dont les dbris se concrtent en rochers, s'amoncellent en
massifs montagneux. A ce point de vue, l'ethnologie se rapproche de la
palontologie. Au sicle dernier, de Brosses disait dj avec une
nettet parfaite:

     Pour bien savoir ce qui se passait chez les nations antiques,
     il n'y a qu' savoir ce qui se passe chez les nations modernes,
     et voir s'il n'arrive pas quelque part sous nos yeux quelque
     chose d' peu prs pareil.

Combien souvent on a rpt la parole profonde: Voyager dans l'espace,
c'est aussi voyager dans le temps! En effet, tels rites inexpliqus,
telles coutumes, dont ceux qui les pratiquent n'ont jamais souponn le
sens, ont, dans leur genre, le mme intrt qu'aurait, pour
l'archologue, le dsenfouissement d'une cit lacustre; pour le
zoologiste, la dcouverte d'un ptrodactyle barbotant en un marais
d'Australie.

L'intelligence est partout semblable  elle-mme, mais ses
dveloppements sont successifs; lentement, pas  pas, l'humanit gravite
vers la raison. Tt ou tard, il sera constat que les ides portent leur
ge, que les sentiments varient par la forme et le degr. Une science
future classifiera les imaginations mme bizarres, dira comment se
forment les fantaisies draisonnables, mettra leur date aux prjugs et
superstitions, fossiles dans leur genre.

Telle a t la pense matresse du livre. Expliquons-nous maintenant sur
la mthode suivie et les procds employs.


Il s'agissait de tracer des portraits fidles, de ne pas les pousser 
la charge, de ne pas les enjoliver non plus. Nanmoins, nous sommes
oblig de reconnatre qu'ils laissent une impression un peu plus
favorable que celle qui rsulterait de la frquentation quotidienne des
originaux. Mais il ne pouvait gure en tre autrement.

A tout civilis les non-civiliss commencent par rpugner. Le prjug
est trs dfavorable aux sauvages. Les sujets qui s'exhibent comme tels,
dans nos foires, s'vertuent  reprsenter le type vulgaire, partant
officiel. Pour s'exprimer en langue payenne, ils crachent, toussent ou
ternuent des sons rches et criards, ne disent en franais qu'inepties
et grossirets. Leurs danses? des contorsions, des mouvements baroques
et grotesques. Leurs repas? carteler un lapin, mordre dans une poule
vivante. Nul voyageur ne rencontra pareils poussahs. A mesure que
l'investigateur apprend la langue des indignes, qu'il entre en leurs
ides et manires de sentir, il cesse d'tre un tranger au milieu
d'trangers. Il voit s'clairer l'aspect de ces hommes tatous, nus ou
demi-nus, s'gayer la peau obscure, et finalement, il dcouvre que les
sauvages lui paraissaient d'autant plus sauvages qu'il les connaissait
moins; que sa rpulsion tait faite d'ignorance. Au dernier sicle, on
se connaissait si peu, mme entre habitants de la mme le, que nombre
de bourgeois londoniens prenaient les montagnards d'cosse pour autant
de brigands et d'affreux cannibales.


Nous avons,  l'occasion, signal maintes pratiques absurdes et
barbares, mais sans nous y appesantir, par le motif que la sottise
engendre l'ennui, que la cruaut provoque bientt le dgot. Nous avons
pens que, sans aucun parti pris d'optimisme, on devait, de prfrence,
s'tendre sur les manifestations de l'intelligence naissante, sur les
efforts vers une moralit suprieure. Voyez les historiens grands et
consciencieux, tels que Michelet: en racontant un peuple, ils insistent
moins sur ses basses oeuvres que sur les hautes; ils le jugent sur ses
nobles aspirations et non point sur les agissements ennuys de la vie
quotidienne. Il est certain que dans l'humanit, comme dans l'animalit
et parmi les plantes, les individus le mieux dvelopps reprsentent
leur espce plus exactement que tous autres; ils montrent ce dont elle
est ou serait capable en ses dveloppements ultrieurs. Mais la question
est dj juge. Quelle est la rgle dans toutes les expositions,
notamment dans celles de l'art et de l'industrie? --N'admettre que les
meilleurs modles, que les plus beaux chantillons.


Allons plus loin. Ces primitifs sont des enfants, avec l'intelligence de
l'enfant. Or, de l'enfant  l'adulte, la distance s'exprime en annes;
mme de la brute  l'homme, les degrs se mesurent. L'intelligence
enfantine n'est pas en tout point infrieure  la raison adulte. Combien
souvent les pres, combien souvent les mres, admirent la navet du
premier ge, ces ides originales, ces boutades dont la profondeur
dconcerte, cette fracheur de sensation, ce charme souriant et imprvu!
Les peuples naissants ont aussi des lueurs soudaines, des inspirations
de gnie, une conception hroque, des facults d'invention, que depuis
longtemps ont perdues les nations dans la force de l'ge. Et celles sur
le dclin, les civilisations byzantines? Voyez ce chef branlant, cette
dmarche hsitante, ces bquilles: la rgle, la tradition, le convenu,
elles ne veulent sortir de l. Tant pis pour celui qui ne comprend plus
la jeunesse, et qui ne daigne pas regarder les aurores intellectuelles!

L'enfant tait tout printemps, tout esprance. Mais l'homme fait
tient-il les premires promesses? De tout ce qu'il et pu devenir,
qu'a-t-il ralis?--La moindre partie... Cependant il n'y a pas mis de
mauvaise volont, et, le plus souvent, il n'y a pas de sa faute. Qui
reprocherait  l'arbre de n'avoir pas men  fruit chacune de ses
fleurs? La pente mme des facults oblige  se spcialiser; les progrs
incessants de la division du travail parquent le travailleur dans un
coin toujours plus troit; les exigences de la production, les cruelles
ncessits de la vie encastrent le proltaire au bout d'une manivelle,
le rduisent  une seule fonction, hypertrophiant un membre pour
atrophier les autres, aiguisant une facult pour dbiliter l'tre
entier. Aussi n'hsitons-nous pas  affirmer qu'en nombre de tribus,
dites sauvages, l'individu moyen n'est infrieur, ni moralement, ni
intellectuellement,  l'individu moyen dans nos tats dits civiliss.
Non pas que, reprenant la thse de Jean-Jacques, nous exaltions
l'enfant de la Nature pour rabaisser d'autant l'homme, produit
cultiv. Nous aimons, nous admirons l'enfant, sans pour cela le dclarer
suprieur  l'adulte. Jamais l'instinct, tout sagace et ingnieux, tout
prime-sautier qu'il soit, n'atteindra la comprhension vaste et
lumineuse des choses que la raison labore silencieusement et srement.
La posie elle-mme ne peut s'lever jusqu' la sublimit de la science;
fauvette ou rossignol, elle ne pourrait aborder les rgions o plane
l'aigle de haut vol, aux ailes de puissante envergure.


Ces tudes sont faites, pour la plupart, sur les renseignements que les
voyageurs et missionnaires donnaient, dans la premire moiti du sicle,
sur des pays et tribus dont l'tat social a t, depuis, profondment
modifi. L'afflux des commerants et des industriels dborde
irrsistiblement, envahit des plages, qui, hier encore, taient
inconnues. Pourtant nous parlons au temps prsent, soit pour suivre nos
auteurs, soit pour viter de fastidieuses rserves. Nous avions nos
doutes sur l'existence actuelle d'un fait que les dernires relations
montraient en vigueur. Fallait-il  des observations prcises substituer
nos probabilismes et possibilismes? Nous avons d en prendre notre
parti, et nous prions le lecteur d'en faire autant. En thse gnrale,
ces populations n'ont t dcrites que par leurs envahisseurs, et ceux
qui pouvaient le moins les comprendre. Tels, le royaume des Incas, et
l'empire de Montzuma, entrevus au moment o ils allaient disparatre.
Tel encore, au dgel, le flocon de neige, qui se dsagrge et
s'vanouit, avant que le regard en ait discern la forme gomtrique.
Des primitifs, il n'y en a plus gure; bientt, il n'y en aura plus.


Nous n'avons pas voulu portraiter en pied chacune de nos individualits
ethniques: il et fallu des volumes et d'innombrables rptitions. Nous
avons prfr ne donner que des renseignements succincts, sauf 
dvelopper plus en dtail, ici, une coutume, l, une institution.
Chasseurs, pcheurs, bergers, agriculteurs rudimentaires, mariages
singuliers, obsques extraordinaires, initiations, pratiques de magie...
Si le public accueille favorablement cette premire srie d'tudes, nous
ne tarderons pas  lui en offrir une seconde.




LES PRIMITIFS




LES HYPERBORENS

CHASSEURS ET PCHEURS


LES INOTS ORIENTAUX


L'_ultima Thule_, le point le plus septentrional de notre hmisphre qui
soit habit l'anne durant, est le village d'Ita, sur la cte du Smith
Sound, baie de Baffin, par les degrs 78, latitude nord, et 79,
longitude ouest, mridien de Greenwich. Les Itayens sont les premiers ou
les derniers des hommes, comme on voudra. Ils rayonnent dans leurs
expditions de chasse jusqu' l'extrmit mridionale du glacier
Humboldt, un peu au del du 79e degr; or,  partir du 80e, la
ligne des neiges ternelles tombe plus bas que les collines et descend
jusqu'au niveau mme de la mer. Toute vgtation disparat; on ne
rencontre plus que de rares abris, simples camps d't, visits de loin
en loin. Feilden, un des compagnons de l'hroque expdition Markham,
qui eut l'honneur de planter son drapeau  740 kilomtres du ple Nord,
estime que les indignes n'ont jamais dpass le Cap-Union. Mme en
juillet et aot, le littoral serait trop pauvre pour fournir  la
subsistance d'une poigne d'Esquimaux errants, et quant  une rsidence
d'hiver, il ne peut en tre question[1]. Le point le plus septentrional
o on ait reconnu quelque vidence du sjour est le cap Beechey, par le
81 54' latitude nord. Le naturaliste de la mission Markham y recueillit
la carcasse d'un grand traneau, une lampe de statite, un racloir 
neige, fait d'une dent de morse, dbris probables de quelque expdition.
Au del de ce parallle, aucun de nos semblables n'a vcu sans doute.
Les Inots ne poussent pas leurs courses plus loin[2].

[Note 1: A.-H. Markham, _la Mer Glace du ple_.]

[Note 2: Nares, _Voyage  la mer Polaire_.]

Dj Hudson, avec son navire  voiles, avait pntr en 1607 jusqu'
prs du 82e degr. Parry, avec son voilier, toucha, en 1827, la
latitude 82 45'. Nares, avec son vapeur, n'atteignit que 82 16', et
avec son traneau 83 20'. Il y a lieu de s'tonner que les modernes,
avec toutes les ressources de la science et de l'industrie, aient pu 
peine dpasser les premiers navigateurs[3].

[Note 3: Tyson.]

Grande tait la distance qui sparait nos climats temprs de ces
rgions glaces. Nous allmes aux Esquimaux et les reconnmes de suite
pour tre des hommes, mais ils nous prirent pour des revenants. Depuis
les sicles qu'ils vivaient dans leurs plaines neigeuses, ils croyaient
peut-tre,  part quelques Indiens, habiter seuls le monde; ils ne
connaissaient pas l'existence des Europens, mme par les ou-dire qui
se transmettent de proche en proche. Quand le vaisseau de Ross aborda
leurs parages en 1818, les braves Itayens se figurrent avoir t
envahis par des fantmes; illusion fort naturelle que d'autres sauvages,
les Australiens notamment, eurent en semblable occasion. En effet, le
navire, avec ses grandes voiles blanches qui apparaissait sur l'horizon,
 la ligne o les profondeurs du ciel se dversent dans les abmes de
l'Ocan, que pouvait-il tre, sinon un monstre ail descendant de
l'empyre? Et qu'taient les tres fantastiques qu'il portait sur son
dos et dans son ventre, sinon des revenants, des revenants en visite?
Les sorciers n'enseignaient-ils pas que les morts habitent la Lune, o
ils trouvent en abondance du bois et toutes choses bonnes  manger? Les
premiers Inots ou Esquimaux qui montrent  bord ttaient les
planchers, ttaient tout ce qu'ils approchaient, mts, barques et rames,
et tout merveills se chuchotaient avec des airs mystrieux: Que de
bois il y a dans la lune, que de bois[4]!

[Note 4: Ross, _Relation_, etc.]

Aprs Ross apparurent le _Nordstern_, envoy  la recherche de Franklin,
puis Kane, en 1853-1855, et six annes plus tard, Hayes. L'isolement de
cette station extrme au globe est moindre depuis que des vapeurs
courent la baleine. De temps  autre, une bande d'Esquimaux descend au
Cap York et s'y rencontre avec des quipages. Un systme d'change
s'tablit dans ces parages; de la quincaillerie et autres articles sont
donns pour de l'huile, des peaux d'ours et de phoques. On assure que de
tout temps les Indiens ont fait avec les Hyperborens quelque petit
commerce de troc[5].

[Note 5: Bancroft, _Native Races_.]

Dans l'automne 1873, une partie de l'expdition scientifique allemande,
qui avait t rejete dans le Smith-Sound, hiverna parmi les Itayens et
ne les quitta que l't suivant. M. Bessels, qui faisait partie de cette
expdition, eut tout loisir pour tudier de prs cette population
presque inconnue jusqu' lui et ne faillit pas  l'heureuse occasion.

Nous ne regrettons qu'une chose, c'est que son rcit soit si court.
Nanmoins, nous le prenons pour autorit principale, et Ita pour
quartier-gnral. Nous largirons le cadre par divers renseignements sur
les autres Inots du ple, et nous nous tendrons sur les Alouts 
l'extrmit occidentale du continent amricain. De la sorte, nous nous
formerons une ide tolrablement complte de la race esquimale, faisant
comme le botaniste qui, ayant  dcrire une espce comprenant une
multitude de varits peu distinctes, fait choix des deux plus
dissemblables, et nglige les intermdiaires.

       *       *       *       *       *

Le paysage arctique est partout semblable au paysage arctique. Les
sublimes horreurs de ce

    _Gouffre d'ombre strile et de lueurs spectrales_[6],

il faut les avoir vues pour oser les dcrire. Nous empruntons les lignes
qui suivent,  plusieurs voyageurs, parmi lesquels l'infatigable
Petitot:

[Note 6: Leconte de Lisle, _Pomes Barbares_.]

     Des montagnes de glace, des plaines de glace, des les de
     glace. Un jour de six mois, une nuit de six mois, effrayante et
     silencieuse. Un ciel incolore o flottent, pousses par la
     bise, des aiguilles de givre; des amoncellements de rochers
     sauvages, o nulle herbe ne crot; des chteaux de cristal qui
     s'lvent et s'effondrent, avec d'horribles craquements; un
     brouillard pais, qui tantt descend comme un suaire et tantt
     s'vanouit en montrant aux yeux pouvants de fantastiques
     abmes.

     Pendant ce jour unique, le soleil fait resplendir la glace
     d'un clat aveuglant. Sous ses tides rayons, elle se fend et
     se divise; les montagnes s'miettent en dbris, les plaines
     craquent et se sparant en tronons qui se heurtent avec des
     bruits sinistres et des dtonations inattendues.

     La nuit, une nuit ternelle, succde  ce jour nervant. Au
     milieu des tnbres on distingue des fantmes immenses, qui se
     meuvent lentement. Dans cet isolement profond que toute
     obscurit porte avec elle, l'nergie du voyageur, sa raison
     mme, ont  subir d'tranges assauts. Le soleil est encore la
     vie. Mais la nuit, ces mornes dserts apparaissent comme des
     espaces chaotiques: aux pieds des prcipices qu'on ne peut
     mesurer, des escarpements se dressent tout autour; les longs
     hurlements de la glace remplissent d'pouvante.

     Apparat la fantasmagorie sanglante de l'aurore borale: le
     ciel noir s'claire d'une immense lueur. Un arc plus vif
     s'arrondit sur un fond de flamme; des rayons jaillissent, mille
     gerbes s'lancent. C'est une lutte de dards bleus, rouges,
     verts, violets, tincelants, qui s'lvent, s'abaissent,
     luttent de vitesse, clatent, se confondent, puis plissent.
     Dernire ferie, un dais splendide, la couronne, s'panouit
     au sommet de toutes ces magnificences. Puis les rayons
     blanchissent, les teintes se dgradent, s'vaporent,
     s'vanouissent.

     La lumire arctique, Prote arien, revt mille formes, se
     dploie en combinaisons merveilleuses: brillante couronne
     terrestre ou aigrettes innombrables, semblables aux feux
     Saint-Elme se jouant  la cime des mts, zones d'or
     capricieusement ondules, serpents livides aux reflets
     mtalliques qui glissent silencieusement dans les profondeurs
     des espaces; arcs-en-ciel concentriques; coupoles splendides et
     diaphanes qui illuminent le ciel ou tamisent la lumire
     sidrale; nues sanglantes et lugubres, bandes polaires longues
     et blanches qui s'tendent d'un bout  l'autre de l'horizon;
     frles et incertaines nbuleuses suspendues comme un voile de
     gaze...

Autres phnomnes, autres tableaux non moins tranges:

     C'est le radieux parhlie, tantt segmentaire, tantt
     quipol; le plus souvent avec deux ou trois faux soleils,
     quelquefois avec quatre, huit et mme seize spectres lumineux
     qui deviennent les centres d'autant de circonfrences; parfois
     horizontal il entoure le spectateur d'une multitude d'images
     solaires, le transporte comme sous un dme illumin par des
     lanternes vnitiennes... Une lune, qui ignore son coucher,
     transforme en jour les longues nuits du solstice d'hiver, se
     multiplie par le paraslne, et quatre ou huit lunes se lvent
      l'horizon.

     Ces nuits si calmes et silencieuses que les battements du
     coeur deviennent audibles, ces nuits sont embellies par la
     fantastique dcoration de la lumire se jouant  travers les
     frimas. Pyramides de cristal, lustres blouissants, prismes,
     gemmes irises, colonnes d'albtre, stalactites  l'aspect
     saccharin et vitreux, entremls de guipures et festons, de
     dentelles immacules. Arcades, clochetons, pendentifs,
     pinacles, la lune caresse de ses rayons mystrieux une
     architecture de glace et de neige, d'escarboucles, de pierres
     prcieuses. Pays de fes et de songes.

     La vapeur expire se condense en nodules glacs qui se
     heurtent dans l'air dense avec des bruits singuliers, rappelant
     le bris de branchilles, le sifflement d'une baguette, ou le
     dchirement d'un papier pais. Quelquefois, un clair subit et
     sans dtonation annonce la fin d'une aurore borale, d'un orage
     magntique dont le foyer est plac en dehors de la vue; des
     grondements de tonnerre avertissent qu'un lac est proche dont
     les sources font dilater la glace. Entendez-vous cette
     conversation? Percevez-vous ce tintement des clochettes 
     chiens, ces claquements de fouet rpercuts? Vous pensez que
     ces bruits retentissent tout prs; mais les instants et les
     heures se passeront avant que vous ayez vu arriver les
     personnes dont une lieue ou deux vous sparaient, Et cependant,
     un coup de fusil tir  vos cts n'a pas plus branl
     l'atmosphre que si vous eussiez bris une noix...

     C'est le mirage avec ses fantmes de rives, ses montagnes
     renverses, ses arbres qui marchent, ses collines qui se
     poursuivent, ses dislocations de paysage, ses fantasmagories
     kalidoscopiques, de prtendus bouleaux au-dessus de verts
     gazons... Des colonnes de fume qui s'lvent dans le
     brouillard donnent l'illusion d'un campement. Et sur la mer des
     troncs d'arbres, venus on ne sait d'o, s'enflamment par le
     frottement violent des glaces.

Partout du froid. Voici comment en parle un malheureux de la
_Jeannette_:

     Enfin l'hiver svit dans toute sa rigueur. Le thermomtre
     descend  52 degrs. Notre abri disparat sous quatorze pieds
     de neige; des vents impitoyables, chargs de grlons aigus,
     nous forcent  verser jour et nuit le charbon et l'huile dans
     les deux poles qui conservent un peu de chaleur  notre sang.

     Je fis glacer du mercure et le battis sur l'enclume. Notre
     eau-de-vie, congele, avait l'aspect d'un bloc de topaze. La
     viande, l'huile et le pain se divisaient  coups de hache.
     Josu oublia de mettre son gant droit. Une minute aprs sa main
     tait gele. Le pauvre diable voulut tremper ses doigts inertes
     dans de l'eau tide. Elle se couvrit aussitt de glaons. Le
     docteur dut couper le membre de notre infortun compagnon, qui
     succomba le lendemain.

     Vers le milieu de janvier, une caravane d'Esquimaux vint nous
     demander quelques poissons secs et de l'eau-de-vie. Nous
     joignmes du tabac  ces prsents, qui furent accepts avec des
     larmes de joie. Le chef, vieillard dbile, nous conta que, le
     mois prcdent, il avait mang sa femme et ses deux garons.

Un autre voit les choses du bon ct:

     Ce froid, plus terrible que le loup blanc et que l'ours gris,
     ce froid qui saisit sa victime  son insu, instantanment,
     mortellement, ce froid active et purifie le sang, ravive les
     forces, aiguise l'apptit, favorise les fonctions de l'estomac,
     et le rend le meilleur des calorifres; il endort la douleur,
     arrte l'hmorragie. Si tant est qu'il nous frappe, c'est en
     envoyant le sommeil; il donne la mort au milieu des rves. Ce
     froid intense, si sec et pur, suspend la putrfaction, dtruit
     les miasmes, assainit l'air, en augmente la densit; il purifie
     l'eau douce, distille les eaux amres de l'Ocan, et les rend
     potables; il transforme en cristaux le lait, le vin et les
     liqueurs, permet de les transporter; il remplace le sel dans
     les viandes, la cuisson dans les fruits, dont il fait des
     conserves conomiques et durables; il rend comestibles la
     viande et le suif crus; il tanche les marais et lagunes,
     arrte le cours des maladies, rvle aux chasseurs la prsence
     du renne en l'entourant de brouillards. La soie, le duvet, les
     plumes s'attachent aux doigts comme s'ils taient enduits de
     glu, les copeaux adhrent au rabot. La chevelure s'bouriffe
     sous le peigne, se hrisse et s'agite avec des crpitations. On
     ne peut revtir des fourrures, se couvrir d'une simple
     couverture de laine, sans faire jaillir de ces peaux, de cette
     laine, de ces mains, du corps, des tincelles accompagnes de
     ptillements...


       *       *       *       *       *

Plusieurs ont voulu que la race des Inots ft la plus arrire et la
plus grossire de notre espce. Cette distinction a t gnreusement
accorde  tant de hordes, peuplades et nationalits qu'elle a cess
d'avoir aucune importance; elle n'est plus qu'une figure de rhtorique,
une simple manire de dire que les gens sont peu connus. Chaque
explorateur reprsente les sauvages qu'il a observs, comme des brutes
et des ignares. Se prenant pour mesure de l'entire humanit, il ne
trouve aucune expression trop forte pour indiquer la distance entre eux
et lui.

Quoi qu'il en soit, nul peuple n'est plus curieux que celui des Inots.
Aucune race n'est moins mlange, plus homogne et nettement
caractrise. Cependant, elle est rpandue par une longueur de 5  6,000
kilomtres, sur un territoire qui s'tend du tiers  la moiti de la
circonfrence terrestre, prise au 67 30' de latitude. Morton, en 1849
dj[7], faisait des Esquimaux et autres races polaires une seule
famille, celle des Mogolo-Amricains,  laquelle appartiennent: le
Groenland avec ses millions d'hectares sous neige, le vaste Labrador,
l'immense fouillis d'les et pninsules, connu sous les noms de terres
de Baffin, Melville, Boothia, Victoria, Wollaston, Banks, Parry, Prince
Albert. Plus, toute l'extrmit N.-O. du continent amricain. Plus,
l'archipel Aloute. S'y rattachent  divers degrs, d'Alaska et la Reine
Charlotte jusqu' Vancouver, les Thlinkets[8], Koloches[9], Kouskowins,
Haidas, Ahts et autres tribus du littoral, lesquelles s'indianisent 
mesure qu'elles s'avancent vers le midi. Rink, Dallas et Friedrich
Mueller n'hsitent pas  gratifier la race esquimaude des longues ctes
qu'habitent les Tchouktches, Korjaks, Tschoukajires, quelque mlangs
qu'ils soient avec des hordes asiatiques. Pour faire bref, nul ne
contestera l'opinion de Latham:

[Note 7: _Crania americana._]

[Note 8: Ou Klingits.]

[Note 9: --Koljoutches, ou Koltchones.]

     Les Esquimaux occupent une position gographique qui leur vaut
     une importance exceptionnelle. De leur affinit plus ou moins
     marque avec plusieurs autres familles humaines dpend la
     solution de quelques problmes ethnologiques de premier ordre.

Ni celle de Topinard[10]:

[Note 10: _Anthropologie_.]

     En Asie, les peuples ont t brasss de l'Orient  l'Occident,
     et de l'Occident  l'Orient, d'une faon si prodigieuse que la
     race la plus caractristique doit tre recherche au del du
     Pacifique, dans les mers polaires.

Quoi que nous pensions des problmes relatifs  l'origine et  la
parent des hommes, il est certain que les Esquimaux sont en majeure
partie le produit de leur climat; le milieu impliquant une nourriture,
une demeure et des coutumes appropries.

Facilement on exagrerait la superficie de pays que dtiennent ces
Hyperborens, comme ils sont souvent appels, si on ne rflchissait que
sur le continent amricain leur habitat n'est qu'en faade, occupant une
lisire large de vingt  trente kilomtres, laquelle ne gagne 75 ou 80
kilomtres  l'intrieur que le long de certains fleuves, tels que le
Youkon et le Mackenzie, dont il ne dpasse pas la partie maritime. Pour
ce motif, M. Dall proposait de donner le nom d'_Orariens_[11], 
l'ensemble des lignes inotes. En dehors de cette troite lisire, dans
la fort commencent les Peaux-Rouges, leurs ennemis mortels, qui leur
font une guerre d'extermination. Cette animosit, de savants
anthropologistes ont voulu l'expliquer par la diffrence des
sangs[12]. S'il fallait en croire les Indiens, leur haine aurait un
autre motif. Ils ne sauraient pardonner  l'Esquimau le crime de manger
cru son poisson. D'o les noms abnaqui d'_Eski mantik_[13], et
adjibeouai d'_Ayeskimou_, qui, appliqus d'abord aux Labradoriens, ont
t peu  peu tendus  l'ensemble des tribus hyperborennes. Il nous
parat plus logique d'attribuer  cette inimiti, qui par moments prend
des dehors religieux,  une cause toujours actuelle, toujours efficace;
celle de la concurrence vitale: les uns et les autres se disputent la
proie qu'ils mangent crue ou vivante. L'Indien n'est pas exclusivement
chasseur, il ne se prive pas de harponner le saumon. De leur ct, les
Inots savent courir l'ours, le cerf, le coq de bruyre. Dans l'Alaska,
ils se distinguent en gens de terre et en gens de bateaux, selon le
genre de vie auquel ils s'adonnent de prfrence.

[Note 11: D'_ora_, rive.]

[Note 12: Von Klutschak.]

[Note 13: Charlevoix, le premier, indiqua cette drivation dans son
_Histoire de la Nouvelle-France_. Autres noms: _Hoshys_, _Suskimos_.]

       *       *       *       *       *

Ferms au reste du monde par leur barrire de frimas, les Esquimaux
sont, plus que tout autre peuple, rests en dehors des influences
trangres, en dehors de notre civilisation qui brise et transforme ce
qu'elle touche. La science prhistorique a vite compris qu'ils lui
offraient un type intermdiaire entre l'homme actuel et l'homme des
temps disparus. Quand on entra chez eux pour la premire fois, ils
taient en plein ge d'os et de pierre[14], tout comme les Guanches
quand on les dcouvrit; leur fer et leur acier sont d'importation trs
rcente et presque contemporaine. Les Europens de la priode glaciaire
ne sauraient avoir men une vie trs diffrente de celle que mnent
aujourd'hui les Inots dans leurs champs de neige. Comme on vit
maintenant au Groenland et au Labrador, on vivait jadis  Thayingen, 
Schussenried,  la Vzre. Les Troglodytes des Eyzies ont migr aux
entours de la baie de Hudson; avec le retrait successif des glaces, et
toujours  la poursuite du renne, ils se sont rapprochs du ple. Telle
est notamment l'opinion de Mortillet[15], d'Abbott[16] et de Boyd
Dawkins, qui tiennent les Esquimaux pour les descendants directs des
troglodytes magdalniens. En tout cas, disent-ils, si on introduisait
dans les cavernes de la Dordogne des objets de provenance esquimale, on
ne saurait les distinguer de ceux laisss par les autochtones.

[Note 14: Nordenskiold, _Voyage of the Vega_.]

[Note 15: _Bulletin de la Socit anthropologique_, 1883.]

[Note 16: _American Naturalist_, 1877.]

A ses tudes gologiques sur le New-Hampshire, Grote donne pour
conclusion que, dans la rgion des White Mountains ou Montagnes
Blanches, le retrait des glaciers remonte  une dcade de sicles
environ, et que l'anctre des Esquimaux prit possession du sol  mesure
que la neige reculait, et aprs elle les troupeaux de rennes. Rsultat
qu'il faut mettre en regard de celui auquel arrive Bessels: aprs de
soigneuses mensurations, il affirme que le type cranien des Inots n'est
autre que celui des _Mound Builders_, ou constructeurs de tumulus,
population disparue, qui jadis leva les gigantesques terrassements
figurs qu'on a retrouvs en plusieurs localits des tats-Unis.

Quelques auteurs avancent que, jadis, les Esquimaux avaient rempli
l'Amrique polaire de leurs stations de chasse et de pche, et que mme
ils ont domin dans les pays qui devinrent le Canada, le
Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-cosse et la Nouvelle-Angleterre, d'o
ils furent dlogs par les premiers Hurons, Iroquois et Algonquins.

Une science moins incompltement renseigne prononcera sur ces
assertions. Plusieurs savants les estiment dj suffisantes pour
rsoudre la question si difficile du peuplement de l'Amrique. Ils
affirment que tout le continent occidental, depuis le cap Golovine
jusqu'au dtroit de Magellan, a d ses habitants  une seule et mme
race esquimode. Toujours est-il que les races des Inots et
Peaux-Rouges, malgr la haine qui les divise, se trouvent rapproches
par des types intermdiaires dans la vaste Alaska et la Colombie
britannique. Et du ct de l'Asie, les voyageurs enclins  remarquer les
ressemblances plutt que les dissemblances, ne manquent pas de constater
que l'Inot verse, par transitions insensibles, dans le Yakoute et le
Samoyde.


Qui ne connat la physionomie esquimaude? Gros tronc sur jambes courtes,
extrmits remarquablement petites, doigts pattus, chairs molles. Crne
essentiellement dolichocphale[17]. Tte grosse, pommettes saillantes,
figure large, pleine et joufflue, cheveux noirs, longs, durs et raides,
nez cras. Un voyageur a dit plaisamment que sous ces latitudes une
race  nez romain n'et pu se maintenir[18]: trop souvent la
protubrance munie de l'appareil olfactif et gel et ft tombe, tandis
qu'un nez plat est moins expos. Les traits du visage, et en particulier
les yeux, offrent une ressemblance marque avec ceux des Chinois et des
Tartares[19]. La peau, nuance de jaune noirtre, recouverte d'une
couche huileuse de crasse, est au toucher d'un froid dsagrable.
L'hiver lui donne un teint trs clair, presque europen, mais, au
premier printemps, elle brunit et noircit, par une mue, dirait-on. Tout
malpropre qu'elle soit, leur figure ouverte et bonasse impressionne
favorablement l'tranger. La moyenne des Inots oscille entre 1m,5 et
1m,7[20].

[Note 17: On les a mme appels _scaphocphales_: ceux dont la bote
cranienne est en forme de bateau.]

[Note 18: F.W. Butler, _The Wild North Land_.]

[Note 19: Lubbock, _l'Homme avant l'histoire_.]

[Note 20: Fr. Mueller, _Allgemeine Ethnographie_.]

Le nom des Esquimaux, ou Mange-Cru, n'est qu'un sobriquet, avons-nous
vu. Eux-mmes se titrent d'Inot, mot qui signifie l'homme. Car, sous
toutes les latitudes, les sauvages s'octroient cette appellation
flatteuse entre toutes. Du Tschouktche au Dinn, au Canaque et 
l'Apache, il n'est barbare qui, en bonne conscience, et avec une
conviction parfaite, ne s'attribue la qualit d'homme par excellence.
Toutefois, comme les voisins en font autant, force a t de distinguer
entre ces hommes et ces hommes. Et ils ont pris des dsignations
spciales, telles qu'Hommes-Corbeaux, Hommes-Loups, Hommes-Renards.

Parmi les plus nafs, nous pouvons compter les Koloches, varit de la
race esquimaude, lesquels croient former  eux seuls une bonne moiti de
la terre, habite premirement par les Koloches, et en second lieu par
les non-Koloches. Les anciens Beni Isral ne connaissaient non plus que
deux pays au monde: la Terre Sainte, la leur, et le reste des contres
habitables ou inhabitables, toutes profanes et souilles. La cosmogonie
esquimaude raconte que Dieu,--c'tait un Groenlandais nomm
Kellak,--ptrit d'une motte de terre le premier homme et la premire
femme. Il s'essaya sur Kodliouna, l'homme-blanc, mais, gauche comme un
dbutant, il le rata, ne lui donna pas le phoque. Ds la seconde
tentative, il trouva la perfection, et cra l'homme, le vrai,  savoir
l'Inout ou Inot.

Au Smith-Sound on trouva des gens qui n'en savaient pas tant. Ils
parurent fort tonns d'apprendre que leur tribu n'est pas la seule au
monde.

       *       *       *       *       *

Les Inots, disions-nous, sont distribus sur une bande de terrain
dmesurment longue, mais sans profondeur. Leurs campements sont spars
par des espaces dserts et dsols, distants de 15, de 30 et mme de 150
kilomtres. Ils hivernent toujours  la mme place. Si le patriotisme
est une vertu, ils la possdent au plus haut point. Jamais paysage avec
bosquets verdoyants, moissons jaunissantes, saules se mirant dans la
rivire aux flots argentins, ne fut plus aim que ces champs de neige et
ces collines de glaces, que ces buttes raboteuses et ces banquises sous
un ciel inclment. L'Esquimau s'est fait si bien  son entourage qu'il
ne pourrait s'en passer; il ne saurait mme vivre ailleurs, tant il
s'est identifi avec la nature qui l'environne. Cependant il voyage
quelque peu. En t, il se dplace, vaque  ses expditions, portant sa
tente avec lui ou plutt la faisant porter aux chiens attels  son
traneau, chiens de race particulire[21], plus grande que celle des
Pyrnes ou des Abruzzes; elle n'aboie pas, mais hurle horriblement[22].
Il l'a faonne  son usage par des coups de fouet assns pendant de
longs sicles. Le chien est  l'Esquimau ce que le renne est au Lapon et
au Samoyde, le chameau au Touareg, le cheval au Bdouin et au Tartare:
le grand moyen de locomotion, l'insparable compagnon, et, en dsespoir
de cause, le dernier aliment.

[Note 21: Curtis, _Philosophical Transactions_, _t._ LXIV.]

[Note 22: Butler, _The Wild North Land_.]

Toute une bande de chiens est attache au traneau. On n'aurait jamais
fouet assez long pour atteindre ceux de vole. Que fait-on s'il faut
aller vite? Le conducteur applique une vigoureuse cingle au dernier
chien, qui, mchant et hargneux,--c'est son mtier d'esclave,--ne veut
pas qu'il en cuise  lui seul. Ne pouvant se retourner pour mordre, par
un coup de dent il se venge dans la chair la plus proche;
d'arrire-train en arrire-train, en un rien de temps, tous ont t
mordus, et le traneau file rapidement par la neige, au milieu des
protestations, grognements et hurlements. Quoi de plus humain! Et le
char de l'tat, comment avance-t-il?

Le soir venu, on attache le roi de chaque meute prs de son traneau;
sujets et sujettes l'entourent, se couchent  ses pieds. Cette
soumission, rsultat de la fatigue et de l'puisement, n'est
qu'intermittente. Les monarques de la gent cynique ont fort  faire pour
gouverner leurs vassaux; les femelles surtout sont d'humeur vagabonde.
Les mles tirent sur la corde, grognent, froncent les babines,
impatients de l'heure o ils pourront se mesurer avec leurs rivaux.
Chacun gagne son rang de haute lutte. Une longue suite de combats
tablit la suprmatie du plus robuste et du plus hardi; encore cette
autorit n'est-elle pas longtemps respecte. D'un jour  l'autre
clatera une rvolution fomente par quelque ambitieux, qui s'aperoit
que les forces du matre diminuent par l'ge ou par toute autre cause.
Ces chiens aiment le tumulte; la bataille est l'idal de leur existence.
Pour la discipline  maintenir parmi le beau sexe, on s'en remet aux
dents de la reine favorite, qui, sauf les cas de jalousie, exerce ses
prrogatives avec assez de jugement; le plus souvent, le roi se soumet
sans protestation lorsque la souveraine fait mine de se fcher[23].

[Note 23: Nares, _Voyage  la mer polaire_.]


Selon les autorits que l'on consulte, on entend dire que les Esquimaux
voyagent peu et qu'ils voyagent beaucoup. Assertions qui cesseraient
d'tre contradictoires, si, au lieu de s'exprimer d'une faon gnrale,
on avait mentionn chaque fois le nom particulier de la tribu dont il
s'agissait. Les uns affirment que les Inots ont un centre d'changes
entre l'estuaire du Mackenzie et celui de la rivire du Cuivre.
D'autres, niant que ces changes soient assez actifs pour mriter le nom
de commerce, racontent que les Groenlandais et les Labradoriens
ignoraient avoir des frres au dtroit de Bring. On serait donc port 
croire que les accidents locaux, que les particularits traditionnelles
diffrencient profondment ces peuplades qui, depuis temps immmorial,
se perptuent chacune dans son petit coin. Mais on est tonn
d'apprendre que du Groenland au Labrador, et du Labrador  l'archipel
aloute, et de l chez les Tchouktches, les moeurs se distinguent
seulement par d'insignifiants dtails; que, par leurs grandes lignes,
les croyances et superstitions se confondent; que l'entire Esquimaudie
est un immense canton. Cela s'explique: les habitants sont domins par
les deux plus grands facteurs de l'existence, le climat et la
nourriture, dont les conditions s'imposent d'une faon  peu prs gale.
Tous prouvent les mmes besoins et recourent aux mmes moyens de les
satisfaire; ils vivent d'une mme vie, mi-terrestre, mi-marine, se
nourrissent des mmes poissons, attrapent le mme gibier par les mmes
trucs, les mmes ruses. Sous ces latitudes, l'existence n'est possible
que par l'observance stricte et rigoureuse de certaines obligations,
trs rationnelles aprs tout; il faut les accepter sous peine de mort,
et on s'y conforme sans qu'il en cote. L'habitude est une seconde
nature.


En dehors des tres de son espce, les Inots ne connaissent que la
Grande Baleine, que Martin l'Ours, que le sire Morse, que le seigneur
Phoque, que le vieux Loup, et ces autres importants personnages:
renards, livres, loutres et otaries. Ils les chassent et pourchassent,
les tuent et mangent, mais tchent de leur faire oublier ces mauvais
procds en leur prodiguant les tmoignages d'honneur et de respect; du
reste, ils les admirent sincrement, et en mainte occasion les prennent
pour modles. N'taient le phoque et le morse, ils n'arriveraient pas 
vivre. Le premier est, avec du poisson, le fond de leur alimentation
gnrale, mais le second, sur nombre d'les et presqu'les, fait leur
seule nourriture pendant plusieurs semaines. Une famine affreuse ravage
les populations quand les morses[24] s'absentent, et que des hivers
exceptionnellement rigoureux dressent des barrires de glace  travers
certains passages, comme il advint en 1879-1880, alors que des villages
entiers furent emports jusqu'au dernier habitant, notamment en l'le
Saint-Laurent[25], dans les eaux d'Alaska,  mi-route entre l'ancien et
le nouveau continent. Le morse et les phoques[26] rendent  l'Inot les
mmes services qu'au Polynsien le cocotier,  l'Australien le kangourou
et la xantorrhe; ils le nourrissent, l'habillent, passent en sa
personne et sur sa personne, le chauffent et l'clairent, tapissent sa
hutte  l'extrieur et  l'intrieur. Avec la peau il construit ses
bateaux et barques: Kayaks, oumiaks, badarkas; avec les intestins il se
confectionne des surtouts; avec les os il fabrique toutes sortes d'armes
et d'outils; l'ivoire du morse constitue la principale valeur d'change.
L'Esquimau relie l'homme au phoque, il a de cet animal, amphibie lui
aussi, les habitudes, le caractre, l'apparence, et mme la physionomie;
ce n'est pas tonnant, puisque sur lui se dirigent constamment sa pense
et son dsir. Il avoue avoir construit sa maison d'hiver sur le modle
que le phoque lui a donn dans son _iglou_. L'un comme l'autre est
trapu, tout en tronc, vorace, mais gai, familial, avec de grands yeux
doux et intelligents. A premire vue, on n'a pas haute opinion de ces
lourdes masses, mais en les observant de prs, on s'tonne de leur voir
tant de jugement et si bon caractre. Il est  noter que l'animal a
l'amour plus jaloux que son compatriote humain:

[Note 24: _Trichechus Rosmarus_.]

[Note 25: Autrement dite _Eivugen_.]

[Note 26: _Phoca vitulina_, _grypus groenlandica_, etc.]

     Au premier printemps les femelles sortent de la mer, et les
     mles se trouvent sur le rivage pour les recevoir. Ils les
     saluent en soufflant l'air par les naseaux, faisant un bruit
     terrible, signal de bataille. Ces monstres se soulvent sur
     leurs nageoires, engagent une mle gnrale, dans laquelle les
     dents formidables de leur large gueule font de terribles
     blessures. Couches entour, les femelles sont les spectatrices
     du combat dont elles sont le prix; celui qui restera vainqueur
     sera leur poux, exerant autorit absolue et se dmenant avec
     fiert. Cependant, son domaine est sujet aux invasions; les
     frontires sont souvent franchies par de petits dtachements;
     les mles qui avaient t carts une premire fois, rdent aux
     environs, font des signaux que met  profit quelque femelle
     lgre, tandis que le seigneur et matre est ailleurs occup.
     S'il s'aperoit du mange, il gronde d'une voix furieuse, se
     prcipite sur son rival, et s'il ne peut l'atteindre, tombe sur
     l'infidle, lui laisse de cuisants souvenirs. Nanmoins sa
     domination est rarement de longue dure, un des vaincus rentre
     en lice et l'vince  son tour[27].

[Note 27: Malte-Brun, _Nouvelles Annales des Voyages_, 1855.]

C'est aussi une physionomie originale que celle de l'Ours polaire[28];
si gauche d'apparence et pourtant si adroit en tout ce qu'il entreprend;
une fine et astucieuse tte de renard sur un grand corps dgingand; son
paisse fourrure est un sac  malices. Sa chair frache est dlicate,
mais des plus indigestes, aussi la laisse-t-on attendre, si la faim le
permet; quant  son foie, il passe pour un poison trs dangereux, ce qui
le fait rechercher par les sorciers. Les Inots reconnaissent Martin
comme leur matre dans la chasse au phoque, racontent merveilles de son
savoir-faire. Du haut d'un rocher o il a grimp sans se laisser
apercevoir, il guette les morses et veaux marins qui s'baudissent sur
la plage. Que l'un arrive  porte, il lui cassera la tte avec une
grosse pierre ou des blocs de glace lancs avec force et adresse[29].
Martin _parle phoque_, flatte et fascine la pauvre bte qui pourtant
devrait le connatre de longtemps, il l'endort par une incantation dont
les Inots ont surpris le secret et qu'ils rptent aussi exactement
qu'il leur est possible. On pourrait croire que nous exagrons. Citons
un tmoin oculaire, le vridique Hall:

[Note 28: _Ursus maritimus_, _Thalassarctos polaris_.]

[Note 29: _Nature_, 1883, J. Rae.]

     Coudjissi parlait phoque. Couch sur le ct, il se poussait
     en avant par une srie de sautillements et reptations. Ds que
     le phoque levait la tte, Coudjissi arrtait sa progression,
     piaffait du pied et de la main, mais parlait, parlottait
     toujours. Et alors, le phoque de se soulever un peu, puis,
     nageoires frmissantes, de se rouler comme en extase sur le dos
     et sur le flanc, aprs quoi sa tte retombait comme pour
     dormir. Et Coudjissi de se pousser  nouveau, de se glisser,
     jusqu' ce que le phoque relevt encore la tte. Le mange se
     renouvela plusieurs fois. Mais Coudjissi s'approchant trop
     vivement, le charme fut rompu, le phoque plongea et ne fut plus
     revu. I-ie-oue! fit le chasseur dsappoint. Ah! si nous
     savions parler si bien que l'ours[30]!

[Note 30: Hall, _Life with the Esquimaux_.]

Si le phoque, si l'ours devaient croire ce qu'on leur chante, les mots
qu'on leur parle, les prendre, les tuer, les corcher, les manger, ne
seraient que dtails accessoires, formalits obliges pour fournir aux
Inots l'occasion de les approcher, de leur prsenter les hommages les
plus sincres et respectueux. Cependant le chasseur qui a fait le coup
se tient gnralement renferm dans sa hutte pendant un ou plusieurs
jours, suivant l'importance de l'animal abattu. Il craint le
ressentiment de sa victime. Mais, comme il est toujours des
accommodements avec les pouvoirs de l'autre monde, si le temps presse et
que la chasse donne, il sera licite d'additionner les pnitences
encourues, et de faire toutes les expiations en bloc ou par srie, en
semaine plus opportune. En attendant, on hisse, au plus haut des perches
qui soutiennent l'iglou, la vessie de l'ours, poche dans laquelle le
chasseur dpose ses meilleures pointes de lance et de harpon. Si la bte
tait une ourse, la vessie contiendra les verroteries et colliers de la
femme, ses joyaux en cuivre. Le paquet ne sera descendu qu'aprs trois
jours et trois nuits. Magie rudimentaire: puisque la vessie est pour les
Esquimaux le sige de la vie, elle communiquera aux objets qu'on y
place, les vertus physiques, morales et intellectuelles de l'me qui
l'habitait nagure. Il n'est pas inutile de mentionner,  ce propos,
qu'une vessie attache au-dessus de leur clbre bateau, le _kayak_, le
rend insubmersible, pargne  cette prissoire d'innombrables
chavirements. Ajoutons que les lanires, attaches aux harpons, sont
toujours pourvues d'une vessie gonfle qui fait surnager le tout quand
l'animal plonge sous l'eau, aprs avoir t bless.

Ce n'est pas  dire que la doctrine inote fasse de la vessie l'unique
rceptacle de l'esprit. Le foie, l'immortel foie, pour emprunter une
expression de Virgile, est aussi un sige des destins. Le chasseur, qui
vient d'assommer un phoque, communiquera de sa chance au camarade revenu
bredouille, s'il remet le foie  un sorcier qui, sance tenante, le
passe  l'enguignonn; l'enguignonn lentement le mastiquera, lentement
l'avalera, et aprs sera un homme autre[31].

[Note 31: Rink, _Tales of the Eskimos_.]

Au premier hareng qui se laisse happer, on adresse des compliments
solennels, on l'apostrophe comme un grand chef dans sa tribu, on lui
prodigue les titres pompeux, et pour le manier on met des gants[32], au
propre et au figur. Interdit  toute femme de toucher le premier phoque
captur, les hommes seuls peuvent l'approcher. Et quand on va courir le
morse, il n'est plus permis de manier les peaux de renne, de les
corroyer ou coudre en habits. Ce serait manquer de procds envers le
Grand-Morse qui se vengerait en empchant d'attraper les petits morses.

[Note 32: Dall, _Alaska and its Resources_.]

Grimace que tout cela, sans doute. Mais, en matire de religion, bien
habile qui distinguerait entre le faux semblant et la sincrit. Disons
que c'est hypocrisie nave, mensonge enfantin.

       *       *       *       *       *

Autant que les physionomies, autant que les coutumes et costumes, se
ressemblent les dialectes: de la cte d'Asie et du dtroit de Bring,
ils diffrent trs peu de ceux qu'on parle au Gronland, au Labrador, 
la rivire Mackenzie. Rink, comptent en la matire, incline  croire
que l'affinit est telle que tous ceux qui parlent ces langues se
comprennent ou devraient se comprendre.

Les gnrations passent, sans leur faire subir de changement
apprciable. Bien plus, les contes populaires se transmettaient
littralement de sicle en sicle; les versions, recueillies dans les
localits distantes d'une centaine de lieues, diffraient moins entre
elles que si chez nous la mme personne les et racontes  des reprises
diffrentes. L'inot ne manque pas d'euphonie, et prend mme un accent
musical dans certaines bouches. Sa structure et celle des langues
amricaines sont tablies sur le mme modle polysynthtique. En un
mot--mais de longue haleine--ils concentrent une phrase, ou plusieurs.
Hall cite

    _Piniagassakardluarungnaerngat_

comme un mot assez long, mais il n'a qu'une trentaine de lettres, et il
en est de cinquante. Rink traduit l'expression de

    _Igdlor-ssua-tsia-lior-fi-gssa-liar-ku-gamink_

par:

    Tandis qu'il lui ordonnait d'aller  l'endroit o la
    grande maison devait tre construite.

En thorie, on pourrait au mot principal ajouter de ces affixes tant et
plus, mais on dpasse rarement la dizaine, et on les groupe autant que
possible en ordre logique.


Le systme de numration qu'ils ont adopt est le plus naturel, et le
plus universellement accept: celui de compter par les doigts. Les
quatre membres sont appels un homme. Pour dire 8 on montre une main et
3 doigts; pour 24, un homme et 4 doigts; pour 35, un homme et 3 membres;
pour 80, 4 hommes.

       *       *       *       *       *

Les huttes ou _iglous_ montrent de notables diffrences, et varient
suivant les matriaux. Frquemment, il y a maison d't et maison
d'hiver; celle-ci tablie avec un soin particulier, car les froids de
trente  cinquante degrs ne sont pas rares. Un type fort approuv est
celui de la maison-cave. Les parois s'enfoncent dans le sol jusqu' la
hauteur du toit ou  peu prs; le toit lui-mme est recouvert d'une
couche de mottes gazonnes; on pntre dans le terrier par le trou de
fume. Le bois, s'il y en a, est conomis le plus possible, et ne
s'emploie qu'en chssis, montants et traves. Pour autres usages, on lui
substitue divers matriaux, tels que plaques de schiste, ctes d'ours,
vertbres de baleines, dents de morse; on remplace briques ou planches
par des peaux tendues le long des parois.

Voici la description que nous fait Hayes d'un palais du Nord, la plus
somptueuse btisse de toute l'Esquimaudie:

     La maison du gouverneur danois d'Upernavik, construite dans le
     mme style que celles du village et de toutes les habitations
     indignes du Groenland, est relativement grande et commode. Le
     vestibule, moins long que dans les huttes ordinaires, ne sert
     pas de chenil aux chiens de tout ge, le propritaire tant
     assez riche pour donner  ces membres de la famille esquimaude
     le luxe d'une demeure spare. Ce corridor est haut de quatre
     pieds au lieu de trois, et l'on court moins de risques  se
     heurter le crne en entrant. Le toit, le sol, les parois, tout
     est garni de planches apportes des entrepts danois. Les
     huttes du commun ne mesurent que douze pieds de long sur dix de
     large. La maison du gouverneur a, comme celles-ci, une seule
     chambre, mais de vingt pieds sur seize. Les murs, hauts de six
     pieds et pais de quatre, sont, comme partout, construits en
     pierre et gazon. Le toit est form de planches et de madriers 
     peine quarris. Le tout est recouvert de mottes. En t, 
     cinquante pas de distance, la cabane a l'air d'un monticule
     verdoyant, et se confondrait avec la pente herbeuse, n'tait le
     tuyau de pole qui fait saillie, et la fume du charbon danois
     qui s'en chappe. Le pays ne produit d'autre combustible qu'une
     mousse sche, les natifs l'imprgnent d'huile de phoque, la
     brlent dans le plat de statite qui sert  la fois de lampe et
     de foyer. Au milieu de la chambre, le sol s'lve d'un pied;
     sur cette estrade nous prmes place avec les diffrents membres
     de la famille. Au fond, des sacs d'dredon taient empils.
     Quand vient l'heure du sommeil, chacun tend sa couchette o il
     veut. Ni murs, ni paravent; les jeunes filles prennent un ct
     de la case et les garons l'autre.

Plus au nord, les huttes de mottes gazonnes deviennent plus rares, au
moins pour les habitations d'hiver. La terre presque toujours gele,
tant trop difficile  travailler, on se construit des ruches ou fours,
en cubes de neige, disposs en couches annulaires qui vont
s'amincissant. Les Itayens disposent leurs blocs en spirales conduites
avec une rigueur gomtrique. Ce mode parat unique, et l'on ne cite
aucun autre exemple de ce systme architectural. John Franklin s'crie
qu'une de ces huttes frachement termines est une des plus belles
choses qu'ait forme la main des hommes:

     La puret des matriaux, l'lgance de la construction, la
     translucidit des parois  travers lesquelles filtre la plus
     douce des lumires, ralisent une beaut qu'aucun marbre blanc
     ne saurait galer. La contemplation d'une de ces huttes et
     celle d'un temple grec orn par Phidias laissent la mme
     impression: triomphes de l'art l'un et l'autre, ils sont
     inimitables chacun dans son genre.

Mais avec une ou plusieurs familles claquemures en un troit espace,
sans ventilation par portes ni fentres, au milieu d'une accumulation
multiple: herbes, viandes pourrissantes, poissons qui aigrissent, huile
rance, dbris et dchets de toute nature, que devient, que peut devenir
la propret? Ces huttes que nous ne pouvions trop admirer quand elles
venaient d'tre termines, et qui, du dehors, nous plaisaient si bien
par leur forme ovode et leur blancheur immacule, et vues de dedans,
par la lumire ple et suave qui les traverse; ces huttes,  peine
habites, ne sont plus que des bouges infects, ignobles rceptacles
d'immondices. Notoirement sales et malpropres, les Inots prennent 
l'occasion un bain de vapeur; mais, en temps ordinaire, ils prouvent
une rpugnance insurmontable  l'endroit des ablutions, prjug dont on
devine les rsultats au milieu d'une agglomration de digestions en
travail. Par suite des ordures et du manque d'air, l'intrieur des
huttes rpand une puanteur presque insupportable,  laquelle contribuent
des sacs de peaux; la viande attend pendant plusieurs mois, se faisande
de la belle manire. A l'entour, le sol est jonch d'innombrables
ossements de morses et de veaux marins, mls  des lambeaux infects, 
des crnes de chiens, d'ours et de rennes, mme  des dbris humains.

Le mobilier de ces demeures est  l'avenant. Ross dcrit les outils et
instruments comme mesquins  l'extrme: traneaux non pas en bois, mais
en os, lances qu'appointe la dent du narval[33], pauvres couteaux dont
la lame est incruste de fer mtorique[34], parfois  l'tat de
minerai.

[Note 33: _Monodon monoceros_.]

[Note 34: Pallas.]

     Un Esquimau, ayant entendu sonner une pendule dans un
     tablissement danois, demanda si les montres parlaient aussi.
     On lui prsenta une montre  rptition:

     --Demande l'heure toi-mme!

     --Madame et trs excellente personne, serait-ce un effet de
     votre bont de vouloir bien me dire l'heure?

     On pressa le bouton, et... Trois heures un quart, fit la
     montre.

     --C'est bien cela, rpondit le brave homme. Madame, je vous
     suis fort oblig.

Particularit des Itayens: ils ne connaissaient les arcs et les flches
que de nom, bien que les autres Inots soient d'habiles archers, et mme
que plusieurs aient appris  manier adroitement le fusil.

Autre observation importante: Ces Itayens n'ont aucune espce de
bateaux. Ross n'en revenait pas. Comment une population du littoral
maritime, comment une population de pcheurs peut-elle tre dnue des
moyens de navigation qu'on possde dans le voisinage? Comment n'ont-ils
pas imit un instrument ncessaire, un instrument des plus simples, au
moins en apparence, et qu'ils connaissent de vue ou par ou-dire?

Kane confirme ce renseignement, dit qu'ils ne connaissent les kayaks que
par tradition, bien que les Esquimaux comptent parmi les plus hardis
marins, les plus experts canotiers, et que leur existence soit tellement
lie  la mer que la barque constitue leur unit sociologique. Dans un
village hyperboren, on compte les barques, comme ailleurs on compte les
feux: tout chef de famille doit tre matre de bateau.--Si les Itayens
avaient des barques, observe Bessels, ces pauvres gens poursuivraient
les bandes de narvals, se livreraient  de fructueuses pches,
s'pargneraient des famines longues et cruelles. Et quand ils sont 
bout de ressources et rduits  la dernire extrmit, ils feraient
mieux qu'attacher leurs traneaux les uns aux autres, les lancer 
l'eau, systme dangereux autant qu'incommode... Notre observateur ne
s'explique ce manque de bateaux que par l'hypothse d'une
dgnrescence: la peuplade, mieux lotie autrefois, aurait connu l'art
de la navigation; pour une cause ou une autre, elle l'aurait dsappris.

Cette insouciance extraordinaire semble dpasser le vraisemblable, chez
des gens qu'on ne voit en aucune autre matire se montrer plus stupides
que leurs congnres et proches voisins. Jusqu' mieux inform, et sans
prtendre trancher la difficult qui embarrassait des observateurs aussi
fins que Ross et Bessels, nous adoptons l'explication suggre par Rink.
Tout au nord, dit-il, la mer est gele trop souvent pour que les bateaux
et kayaks y soient de profitable usage. Poussant trs loin la division
du travail, les Itayens se seraient jets exclusivement dans les
pratiques de la chasse, ngligeant celles de la pche, estimant,
peut-tre  tort, qu'ils perdraient leur temps  la construction et la
manoeuvre difficiles des kayaks, badarkas et oumiaks.

Trs pratique dans son genre, le costume des Inots est mme susceptible
d'lgance,--demandez plutt aux officiers et matelots qui ont eu
l'honneur de danser avec de coquettes Groenlandaises. A premire vue, il
parat de coupe identique pour les hommes et les femmes, mais ces
dernires l'allongent en forme de queue, et le garnissent d'un plus
large capuchon o la mre loge son petit qui s'y blottit
confortablement,  moins qu'elle ne le fourre dans une de ses bottes. Le
surtout[35], fabriqu avec des intestins de phoque, gale en
impermabilit nos meilleurs caoutchoucs, et les surpasse en lgret.
En certaines localits, le sexe masculin adopte un vtement de plumes,
le fminin, de fourrures; ailleurs, l'habit est double: plume
par-dessous, poil par-dessus. Les jeunes personnes portent des bottes de
peau souple et douce, tout blanches, les maries des bottes rouges. Pour
indiquer leur tribu, les hommes se taillent les cheveux, et les femmes
se font  la figure des tatouages spciaux[36].

[Note 35: _Okouschek._]

[Note 36: Kiutschak.]

Sans recourir au peigne, la maman fouille les cheveux du mioche et se
paie de sa peine par le gibier qu'elle recueille. Souvent, les commres
s'accroupissent en cercle et organisent une battue gnrale. Prestes
comme guenons, elles fourragent dans les tignasses poisses; les mains
vont et viennent de la tte  la bouche et de la bouche  la tte. Sitt
vu, sitt croqu.

Ce soin est une des fonctions de la femme primitive: tout amateur de
contes et d'antiques lgendes n'a pas t sans remarquer comment, dans
toutes les grandes scnes d'amour, le hros s'assied aux pieds de la
vierge, qui lui prend la tte entre les genoux, l'pouille, et de doux
propos en doux propos, le magntise et l'endort.

Les belles Esquimaudes usent d'un btonnet termin en spatule, faisant
office d'un doigt allong; elles s'en grattent le dos, fouillent les
profondeurs du vestiaire. On dirait le petit instrument copi sur les
grattoirs en ivoire que les fournisseurs du monde lgant exposent dans
leurs somptueuses vitrines de la rue Richelieu, de Piccadilly et de
Regent Street:--les extrmes se touchent. En Orient, dit Chardin, une
main en ivoire ne manque jamais sur la toilette des femmes, car il
serait malpropre de se gratter avec les doigts.

       *       *       *       *       *

La belle saison apporte l'abondance; alors, dans les intervalles que
laisse la chasse, nos hommes n'ont plaisir plus doux que de muser et
baguenauder  l'entour des huttes, dormant une bonne partie de la
journe, et se rveillant pour s'emplir le ventre. Manger est leur
bonheur, leur volupt; ils vous disent avec conviction avoir t
gratifis d'un _inoua_ ou gnie spcial, le Dmon de l'apptit. Ils
goteraient peu la fameuse distinction, que l'homme mange pour vivre, ne
vit pas pour manger. Sitt que parat le jour, la mre touche les lvres
de son enfant avec un peu de neige, puis avec un morceau de viande,
comme pour dire: Mange, fils chri, mange et bois!

Qu'on soit pri  leurs repas, il ne faut pas faire petite bouche, mais
y aller bravement,  la faon des hros d'Homre; car l'hte se pique
d'assouvir des faims herculennes, semblables  la sienne; l'honneur
qu'on lui tmoigne est en raison de l'apptit satisfait. Si l'invit est
dcidment incapable de dvorer tout ce qui lui est prsent, il est
tenu, par politesse, d'emporter les reliefs.

Mangeurs puissants devant l'ternel, ces Esquimaux. Virchow avance que
leur crne et toute leur anatomie sont dtermins par la mchoire que
dtermine elle-mme l'ternelle mastication[37].

[Note 37: _Verhandlungen der Berliner Gesellschaft fr
Anthropologie_, 1877.]

     Trois saumons nous suffisaient pour dix; chaque Esquimau en
     mangea deux... Chacun d'eux dvora 14 livres de saumon cru,
     simple collation pour jouir de notre socit. En passant la
     main sur leur estomac, je constatai une prodigieuse dilatation.
     Je n'aurais jamais cru que crature humaine ft capable de la
     supporter[38].

[Note 38: Ross, _Deuxime Voyage_, 1829-1833.]

Avec une avidit repoussante, on les voit absorber poissons avaris,
oiseaux puant la charogne. Aussi peu dgots que les Ygorrotes des
Philippines, qui versent comme sauce  leur viande crue le jus des
fientes d'un buffle frachement abattu[39], ils ne reculent pas devant
les intestins de l'ours, pas mme devant ses excrments, et se jettent
avec avidit sur la nourriture mal digre qu'ils retirent du ventre des
rennes. Bien que le lichen soit tendre comme la chicore et qu'il ait un
petit got de son[40], nous ne pouvons nous reprsenter ce repas sans
malaise, mais c'est le cas de rpter l'axiome, que des gots et
couleurs il ne faut discuter. Lubbock suggre avec vraisemblance que
cette idiosyncrasie s'explique par le besoin, qui s'impose aux Inots,
d'assaisonner par quelques particules vgtales les viandes pesantes
dont ils chargent leur estomac. Du reste, le capitaine Hall en a tt,
et dclare qu'il n'est rien de meilleur. La premire fois qu'il en
mangea, ce fut dans l'obscurit, et sans savoir ce qu'il se mettait sous
la dent:

[Note 39: Don Sinibaldo de Mas.]

[Note 40: Clarke, _Voyages_.]

     C'tait dlicieux, et a fondait dans la bouche... de
     l'ambroisie avec un soupon d'oseille... Mais voici le menu:
     Premire entre, un foie de phoque, cru et encore chaud, dont
     chaque convive eut son fragment, envelopp dans du lard. Au
     second service, des ctelettes, d'une tendret  nulle autre
     pareille, dgouttantes de sang, rien de plus exquis... Enfin,
     quoi? des tripes que l'htesse dvidait entre ses doigts, mtre
     aprs mtre, et dbitait par longueurs de deux  trois pieds.
     On me passait comme si je n'apprciais pas ce morceau dlicat,
     mais je le savais aussi bien que personne: tout est bon dans le
     phoque. Je m'emparai d'un de ces rubans que je droulai entre
     les dents,  la mode arctique, et m'criai: Encore!
     Encore!--Cela fit sensation, les vieilles dames
     s'enthousiasmrent...

Ces amateurs se pourlchent les babines de myrtilles et framboises
crases dans une huile rance; ils savourent le lard de baleine coup en
tranches alternes, des blanches et fraches avec des noires et
putrides. Bouche de roi, un hachis de foie cru, saupoudr d'asticots
grouillants. Friandise, la graisse qui fond sur la langue; nectar, les
verres de lait qu'on recueille dans l'oesophage des phoquets, ou petits
phoques, lait blanc comme celui de la vache, parfum comme celui des
noix de coco; jouissance  nulle autre pareille, le sang de l'animal
vivant, bu  mme la veine au moyen d'un instrument invent  cet effet.
Autant que possible, ils touffent la bte plutt que de l'gorger, afin
de ne perdre aucune goutte du liquide vital que charrient les artres.
Quand il leur arrive de saigner du nez, ils jouent de la langue, se
raclent les doigts. Ils mchent avec dlices les viandes encore
palpitantes, dont le jus vermeil leur dcoule dans le gosier en flots
sucrs et lgrement aciduls. Le sel leur rpugne, peut-tre parce que
l'atmosphre et les poissons crus en sont dj saturs. Gourmands et
gourmets, ils apprcient la qualit, mais  condition que la quantit
surabonde. Qu'on serve cuit ou cru, vif ou pourri, mais qu'il y en ait
beaucoup. Par les temps de disette, ils engloutissent des marmites
pleines d'herbes marines qu'ils ont mises  mollir dans l'eau chaude. En
gnral, la gele et l'attente ont dj fait subir aux viandes un
ramollissement qu'ils estiment suffisant. Quant  la cuisson proprement
dite, ils l'admettent en temps et lieu, comme raffinement agrable, mais
jamais comme ncessit.

Belcher valuait  24 livres par me--_sic_--et par jour les
approvisionnements qu'une station avait faits pour l'hiver, quantit
qu'on lui donnait comme normale et tout  fait raisonnable[41]. Le
capitaine Lyon[42] a donn d'une de leurs mangaries un saisissant rcit:

[Note 41: Lyons, _Savage Islands_.]

[Note 42: _Transactions of the Anthropological Institute._]

     Kouillitleuk avait dj mang jusqu' en tre ivre. Il
     s'endormait, le visage rouge et brlant, la bouche toujours
     ouverte. Sa femme le gavait, lui enfonait dans la gorge, et en
     s'aidant de l'index, des chiffes de viande  demi bouillie,
     qu'elle rognait ras les lvres. Elle suivait attentivement la
     dglutition, et les vides qui se produisaient dans l'orifice,
     elle les bouchait tout aussitt par des tampons de graisse
     crue. L'heureux homme ne bougeait, jouant seulement des
     molaires, mastiquant lentement, n'ouvrant pas mme les yeux. De
     temps  autre s'chappait un son touff, grognement de
     satisfaction...

       *       *       *       *       *

C'est par l'nergie de leur systme digestif que les Esquimaux se
soutiennent, gais et robustes, sous leur climat glac. Nulle part, mme
sous la zone torride, on ne fait moindre usage du feu qu'au milieu de
ces neiges presque ternelles. Occups constamment  brler de l'huile
et de la graisse dans leur estomac, les Inots, d'haleine ardente, ne
recherchent pas les feux de bois ou de charbon. Ils sont toujours
altrs, dit Parry. Quand ils me visitaient, ils demandaient toujours de
l'eau, en buvaient de telles quantits qu'il tait impossible de leur
fournir la moiti de ce qu'ils eussent voulu.--Le froid, remarque
Lubbock, est plus ncessaire que la chaleur aux habitants de ces maisons
en neige dans lesquelles la temprature ne peut s'lever au degr de la
glace fondante, sans que le toit ne dgle et ne suinte, ne menace de
pleuvoir et de s'crouler sur ceux qu'il devrait abriter. Inconvnient
grave, auquel on remdie tant bien que mal en tendant des peaux sous la
vote et sur le pourtour de la muraille, qu'on a eu soin de ne pas faire
trop paisse, pour qu'elle reste pntre de la froidure extrieure.
Appendus aux parois, des sacs, comme en ont les quarrisseurs,
renferment des viandes qui, pour se conserver fraches, devraient rester
constamment geles, mais qui ne tardent pas  exhaler des miasmes
puissants et subtils, qui transforment bientt le taudis en un charnier
inhabitable pour des Europens. Mme dans leurs cabines tanches, les
officiers de l'_Alerte_ accueillaient mal toute hausse du thermomtre.
Vtus de leurs fourrures, la chaleur les fatiguait, ds que la
temprature extrieure montait  plus d'une quinzaine de degrs
au-dessous de zro[43].

[Note 43: A.-H. Markham, _La Mer Glace du ple_.]

La saison la plus malsaine, nous dit-on, est le printemps, alors qu'il
fait trop chaud pour rester, trop froid pour sortir. Dans ces huttes
soigneusement calfeutres, o l'on ne pntre que par des passages
souterrains, la chaleur que dgagent la respiration et la combustion des
huiles et graisses dispense presque de toute autre source de chaleur. Au
milieu du bouge brle une lampe sur laquelle on met  fondre la neige
qui servira de boisson. Au dessus, le mari fait aussi scher ses bottes,
dont le cuir raccorni est ensuite ramolli par l'pouse, qui le mchera
bravement entre ses puissantes molaires. On cuisine  cette lampe, on
s'y claire pendant la longue nuit, qui, du soleil couch  son lever,
ne dure pas moins de quatre mois.

Spectacle digne d'intrt que ces pauvres gens groups autour d'un
lumignon fumeux. Tous les auteurs ont fait remonter les civilisations 
l'invention du feu, et ils n'ont pas eu tort. L'humanit, autre que la
bestiale, naquit sur la pierre du foyer. Le feu rayonne la chaleur et la
lumire, double manifestation d'un mme principe de mouvement. Sans trop
rflchir, on a donn  l'action calorique une prdominance qui
appartient plutt, nous semble-t-il,  l'action clairante. Nous le
voyons bien par l'exemple de ces Hyperborens, qui, semblerait-il,
auraient plus que personne besoin de recourir aux sources artificielles
de chaleur; ce qu'ils ne font gure. Mais ils ne se passent point de
lumire. Et s'ils s'en passaient, on ne voit pas en quoi ils seraient
rellement suprieurs aux ours, leurs rivaux, et aux phoques dont ils
font leur pture. Nous attribuons  la lampe, plutt qu'au foyer, moins
 la chaleur qu' la lumire, la transformation en hommes des
anthropodes plus ou moins velus.

       *       *       *       *       *

L'norme alimentation dveloppe une chaleur intrieure qui a pour
rsultat inattendu de rendre Esquimaux et Esquimaudes remarquablement
prcoces. En ces contres arctiques, la pubert s'acquiert presque aussi
rapidement que dans les pays tropicaux, et il n'est point rare de voir
des fillettes, mme de dix  douze ans, se marier avec des garons 
peine plus gs. Les phbes des deux sexes se tiennent  part autant
que possible, tout au moins pour les jeux; une stricte rserve leur est
impose.

La maisonne n'aime pas  renoncer aux services de ses jeunes filles.
Nombre de contes populaires nous les montrent empches par les frres
d'pouser l'amoureux[44]. Ce n'est pas la dot qui arrte: elles
apportent un couteau comme en ont nos selliers, un coupoir, un racloir,
et enfin, si les moyens le permettent une lampe; en retour elles
recevront un costume complet; quand elles l'acceptent, affaire conclue.
Presque toujours, le jeune homme simule le rapt et la violence; il est
jusqu' un certain point, sous l'obligation de se livrer  des voies de
fait sur la personne de sa prfre. Sitt aprs les noces, les
conjoints ne gardent plus de mnagements, semblent trangers  toute
pudeur, et les missionnaires de s'indigner et de tancer leur indcence,
leur sans-gne excessif[45]. Ces grands enfants n'ont pas dpass la
priode de l'animalit, ont encore  apprendre que tous les besoins
physiques ne doivent pas tre satisfaits en public. Ils s'excusent en
montrant l'espace exigu dans lequel ils sont renferms pendant de longs
mois d'hiver: un trou sous la neige, o, toujours accroupis, il ne
peuvent mme s'tendre pour dormir.

[Note 44: Rink, _Eskimo Tales_.]

[Note 45: Grundemann, _Kleine Missions Bibliothek_.]

La promiscuit dans laquelle ils se vautrent excite,  bon droit, notre
dgot. Mais prenons garde de nous en prvaloir comme d'un mrite, et de
nous targuer d'une moralit due  plus de confort.

       *       *       *       *       *

Tous les voyageurs constatent que, chez les Inots, le nombre des femmes
l'emporte notablement sur celui des hommes, anomalie dont on n'est pas
longtemps  dcouvrir la cause. Dans leurs expditions si prilleuses,
maints pcheurs se noient malgr leur habilet  conduire leurs batelets
par les plus grosses mers. Il en est du kayak comme de la cruche qui
tant va  la fontaine qu'elle casse. Consquence de cette mortalit
masculine: la polygamie. Les voisins se font un point d'honneur de
pourvoir  l'entretien de la famille qui a perdu son chef. Quelqu'un se
dvoue, pouse la veuve et adopte les enfants, et-il dj les deux
soeurs, ou la mre avec la fille[46]. Les Itayens, dpourvus de barques
et disposant de moindres ressources alimentaires, sont, par contre,
moins exposs aux prils de la mer. Par suite, leur population masculine
quilibre la fminine. Chacun a sa chacune et pas davantage. Mais cette
monogamie n'est qu'apparente, et, en ce lieu, toutes ont t faites pour
tous, suivant la loi formule au _Roman de la Rose_. La chastet n'est
point une vertu esquimale. Quand souffle certain vent du sud, mainte
femme va courir le guilledou, elle sait une hutte avec compre au logis
et commre en maraude. Ainsi dbute l'institution matrimoniale, 
l'endroit o commence l'espce humaine. Les adultres sont aventures
quotidiennes, et sur ce point les maris ne cherchent point querelle 
leur moiti. A une condition pourtant, c'est que leur pouse n'ait
cherch  se distraire qu'auprs d'un autre poux auquel on l'et prte
volontiers, pour peu qu'il en et fait la demande[47]: entre les membres
de l'association maritale, il y a compte courant et crdits largement
ouverts. Chez les Esquimaux comme chez les Carabes de l'Ornoque[48],
pourvu que la partie se joue entre compagnons, ce qu'on perd pourra se
rattraper. Mais la chose prendrait autre tournure, si la lgitime
s'oubliait avec un clibataire auquel la loi du talion ne serait pas
applicable.

[Note 46: Cranz.]

[Note 47: Ross, _Second Voyage_.]

[Note 48: Gumilla.]

Curieux dbris d'une poque primitive, que cette confraternit de maris,
qui s'approprie la collectivit des femmes et la totalit des enfants.
La tribu est alors une grande frrie. Passent pour frres tous les poux
et pour soeurs toutes les pouses; sont frres tous les cousins, soeurs
toutes les cousines: une gnration de frres succde  une gnration
de frres.

       *       *       *       *       *

En nos socits polices, tout enfant qui voit le jour a la vie acquise,
au moins s'il est bien constitu; les parents qui tuent leur enfant
sont, par les lgislations actuelles, punis presque aussi svrement que
tous autres meurtriers; et de plus l'opinion les voue  l'opprobre. Mais
on se tromperait fort en pensant qu'on a toujours donn si grande valeur
 la vie d'un petiot,--la faiblesse mme--qui n'est encore qu'une
promesse, rien qu'une esprance lointaine. Nul fait peut-tre ne mesure
mieux les progrs accomplis par notre espce depuis l'poque
glaciaire,--les progrs moraux, d'une lenteur dsesprante, ne
deviennent sensibles que sur de vastes priodes. Nos anctres
n'admettaient pas que le nouveau-n et droit  l'existence. La mre
l'avait laiss tomber par terre; il devait y rester jusqu' ce que le
chef de famille--nous allions dire le pre,--jusqu' ce que le matre le
ramasst ou permt de le ramasser. Avant qu'il et fait signe, l'objet
ne valait gure mieux qu'une motte, ce n'tait encore qu'un peu de terre
organise. De l, ces innombrables lgendes d'enfants ports au dsert
ou dans la fort, exposs en un carrefour, mis sur une claie d'osier et
abandonns au fil de l'eau. Pour quelques-uns qui furent recueillis,
nous dit-on, ou allaits par des biches, des louves et des ourses,
combien furent dvors, combien de dchiquets par les corbeaux[49]! De
l encore, ces jours nfastes, dans lesquels l'enfant ne naissait que
pour tre mis  mort; de l, ces horoscopes funestes; les lois cruelles
qui dcimaient les garons, tieraient les filles[50]; de l, ces
pratiques odieusement bizarres pour dcider de la lgitimit ou de
l'illgitimit des naissances;... pures allgations, misrables
prtextes. La puret de la race, les arrts des Parques, n'taient mis
en cause que pour les dupes. Combien plus simple la ralit! On ne
pouvait nourrir qu'un petit nombre d'enfants, donc il fallait se
dbarrasser des autres. De tous les prtextes le plus obscur semblait le
moins douloureux. A mesure que la piti parlait plus haut, on
s'arrangeait de manire  faire peser la responsabilit de l'excution
sur le hasard, sur des causes loignes. Mais quels que fussent les
sorts consults, le nombre des enfants gards tait proportionnel aux
subsistances. En nos pays, on immolait jadis; ailleurs, on supprime
toujours les nourrissons privs de leur mre. En pays allemands, on
jetait les orphelins d'un indigent dans la mme fosse que leur pre. On
ne l'a pas assez dit, assez rpt: la civilisation augmente avec la
nourriture et la nourriture avec la civilisation. L'espce humaine,
question de subsistances. Plus il y aura de pain, plus il y aura
d'hommes, et mieux le pain sera rparti, meilleurs deviendront les
hommes.

[Note 49: Comme  Madagascar.]

[Note 50: Radjpoutana, les Todas, etc.]

Bessels vit mourir un chef de famille, pre de trois enfants. La mre,
alors, allgua l'impossibilit de nourrir son dernier-n, un bb de six
mois, l'touffa en un tour de main, et le dposa dans la tombe du mari.
Au pre-esprit de charger le mioche sur l'paule, et de subvenir  ses
besoins dans l'autre monde, o, dit-on, la nourriture est moins
parcimonieusement mesure que dans le ntre.

Loin d'tre le fait de parents dnaturs, l'infanticide passait donc
pour un droit et mme pour une ncessit  laquelle il et t criminel
de se soustraire. A plus forte raison, l'avortement n'tait qu'un
accident vulgaire. Parmi nombre de sauvages, il va de soi que la fille,
tant qu'elle n'est pas marie, n'a pas la permission d'avoir un enfant,
 la subsistance duquel elle ne pourrait pourvoir. Si elle accouche tout
de mme, il faudra que les ayants droit expdient sa progniture; mais,
si elle simplifie la besogne, en se dbarrassant du fruit avant
maturit, tant mieux!

Pour en revenir  nos Esquimaudes, celles qui prvoient qu'elles ne
pourront lever l'enfant recourent  l'avortement: avec un objet pesant
ou un manche de fouet, elles se frappent et compriment, mais sans
parvenir toujours  leurs fins, car elles paraissent faites, disent les
obsttriciens, pour concevoir facilement et mener le foetus  bien.
Plusieurs se livrent sur elles-mmes  une opration de haute chirurgie,
au moyen d'une cte de phoque bien affile; elles enveloppent le
tranchant avec un cuir qu'elles cartent ou remettent en place au moyen
d'un fil. On ne dit pas combien en meurent ou restent estropies.

Le malthusisme, dernier mot de l'conomie officielle,--dernier mot aussi
des pays qui s'en vont,--est pratiqu largement par ces primitifs qui ne
permettent  une femme que deux  trois enfants vivants, et tuent
ensuite ce qui, fille ou garon, commet le crime de natre. Faisant
elle-mme l'office de bourreau, la mre trangle le nouveau-n ou
l'expose dans une des anfractuosits qui abondent entre la glace fixe de
la cte et la glace flottante du large, triste berceau! A mare
montante, le flot saisit le misrable, et s'il n'est pas dj mort de
froid, le tue en le roulant sur la plage, en le raclant contre les
galets.

Mais ces excutions rpugnent aux mres, surtout quand l'enfant demande
 vivre, et que son oeil s'est ouvert largement  la lumire du jour. De
plus en plus, l'opinion se prononce contre les infanticides, ne les
permet qu'en cas de ncessit. Encore, dit-on qu'ils portent malheur au
village et que la nuit on entend les gmissements lamentables du pauvre
innocent. Mme croyance en Laponie, o des mres coupent la langue du
petit avant de le jeter dans la fort[51].

[Note 51: _Nouvelle Revue_.]

Qu'elles se fassent avorter ou qu'elles tranglent la progniture
surabondante, elles ne sont pas mauvaises mres pour cela. Touchante est
leur sollicitude, innombrables les soucis qu'elles se donnent pour les
enfants, aprs et mme avant la naissance. La femme enceinte est
dispense de tout gros travail,--pourquoi nos civiliss ne vont-ils pas
 cette cole?--elle ne mange que du gibier apport par le mari, que du
gibier qui n'a pas t bless aux entrailles[52]; deux prescriptions qui
demandent commentaire. L'enfant, mme n en justes noces, courrait le
risque de devenir btard, s'il tait nourri d'autres aliments que ceux
apports ou prsents par son pre, ce qui est une des pratiques dites
de la _couvade_, et suffirait dj  l'expliquer. Car le pre, quand il
veut reconnatre son enfant, est jaloux de le soigner et de le nourrir
pour sa part. L-bas on insiste beaucoup plus qu'on ne fait chez nous
sur la corrlation qui existe entre l'organisme et l'aliment qui le
constitue. L'animal ne doit pas avoir t bless aux entrailles, de peur
que, par sympathie, la femme ne souffre dans les siennes. Cette dernire
croyance n'est point particulire aux Inots, tant s'en faut; nous la
retrouvons dans l'Inde[53], en Abyssinie et au Zanzibar. Nous
connaissons des lgendes sudoises, qui racontent comment la dame
chtelaine vint  mourir ou avorter, parce que son chevalier, sans
prendre garde, avait tu une biche pleine.

[Note 52: Rink, _Eskimo Tales_.]

[Note 53: Cfr. _Maha Bharata, Adi Parva_.]

Avec une tendre sollicitude, les bonnes amies versent, sur la tte de la
femme en travail, le contenu d'un pot de chambre, pour la fortifier,
disent-elles. Aprs la dlivrance, elles coupent le cordon ombilical
avec les dents, quelquefois avec un coquillage tranchant, jamais avec
ciseaux ni couteau; et ce cordon est gard avec grand soin pour qu'il
porte bonheur au nouveau-n. Sitt qu'il lui est possible, la jeune mre
mange d'un hachis dans lequel on a fait entrer de bons morceaux: le
coeur, les poumons, le foie, l'estomac, les intestins de quelque robuste
animal--moyen de procurer au nourrisson sant, vigueur et longue vie.
Pendant quelques jours, aucun feu n'est allum dans la hutte, rien ne
sera mis  cuire au-dessus de la lampe domestique,--aucun os ne doit
tre emport hors de la demeure,--le pre et la mre ont chacun son
broc, auquel il est  tout autre dfendu de boire;--pendant six semaines
il est interdit aux parents de manger dehors,  la mre de passer le
seuil de la porte. Ce terme expir, elle fait sa tourne de visites,
habille de neuf, et jamais plus elle ne touchera les vtements qu'elle
portait lors de ses relevailles. Durant une anne, elle ne mangera
jamais seule,--toutes prescriptions auxquelles, en cherchant bien, on
trouverait des parallles dans notre _vangile des Quenouilles_.

Au nouveau-n, la mre rserve les plus belles fourrures et le pre sert
le morceau dlicat de sa chasse. Pour lui faire des yeux beaux, limpides
et brillants, il lui donne  manger ceux du phoque. On se plat  lui
donner le nom de quelqu'un qui vient de mourir:--pour que le dfunt
trouve repos dans la tombe[54]. Nom oblige, et, plus tard, l'enfant
sera tenu de braver les influences qui ont occasionn la mort du
parrain. Le brave homme est-il mort dans l'eau sale? eh bien, que notre
garon se fasse loup de mer!

[Note 54: Rink.]

En toute l'Esquimaudie, pres et mres  l'envi choient leur
progniture, jamais ne la frappent, rarement la rprimandent. La petite
crature se montre reconnaissante, ne geint ni ne criaille; les bambins
grandissant ne traversent pas d'ge ingrat, ne se font pas taquins et
revches, contredisants et dsagrables; l'ingratitude n'est pas leur
fait; onques Inot ne leva la main sur pre ou mre. Dans le Groenland
danois, on a vu des fils renoncer  des positions avantageuses pour
revoir leurs parents, ou entourer de soins leur vieillesse. Vertu
esquimaude que l'affection familiale. Maman Gteau est une Inote, Inot
aussi le papa qu'un voyageur vit sangloter,--on l'et coup en morceaux
qu'il n'et pas pouss un gmissement,--sangloter, disons-nous, parce
que son gamin n'arrivait pas  claquer du fouet aussi fort que les
camarades. Ce pre si tendre se gardera pourtant d'nerver le fils
chri, il tiendra  le faire chasseur infatigable, et pour faciliter la
chose, lui servira la viande sur les grandes bottes qu'il a plus d'une
fois imprgnes de sueur.

Les nourrices, mules des kangouroutes, portent le nourrisson dans leur
capuche, ou dans une de leurs bottes, jusqu' la septime anne, les
allaitant toute cette priode. Elles ne le svrent jamais; aussi leurs
mamelles s'allongent jusqu' devenir hideuses. On a vu de grands
garons, flandrins de quinze ans, ne pas se gner pour tter leur mre,
au retour de la chasse, en attendant que le souper ft prt. Dans cette
lactation prolonge, il y a le dsir et le moyen d'assurer  l'enfant
quelque nourriture au milieu des disettes ritres, il y a aussi un
signe de tendresse et d'affection. Ainsi nous lisons dans les lgendes
tatares:

     Le hros Kosy enfourcha le cheval Bourchoun et fit sa prire.
     Sa mre pleurait: Arrive  bon port! Et dcouvrant ses seins:
     Bois-y encore, et de ta mre il te souviendra[55].

[Note 55: Radloff, _Volkslitteratur der Trkischen Staemme Sd
Siberiens_, II, 281, et IV, 344.]

Il est des Esquimaudes qui vont plus loin dans leurs dmonstrations
affectueuses, et qui, poussant la complaisance aussi loin que maman
chatte et maman ourse, lchent le poupard pour le nettoyer, le
pourlchent de haut en bas; tendresse bestiale qui nous froisse dans
notre vanit d'espce suprieure. Elles ne verraient pas la moindre
ironie dans l'enfantine qu'on chante  Cologne, versiculets qu'un
littrateur de l'cole naturaliste traduirait sans embarras:

    _Wer soll' de Windle wasche,
    Der muss den Dreck wegfrasse_[56]_!..._

[Note 56: Panzer, _Sammlung_, etc.]

L'existence des socits comme celle des individus dpend, disions-nous,
des aliments mis  leur disposition; selon que cette quantit augmente,
la population s'accrot. Mais si la nourriture devient insuffisante,
manifestement insuffisante, force est de se dbarrasser des bouches
inutiles, non-valeurs sociales. La vivende est retranche  ceux qui
ont la moindre vie devant eux; le droit de vivre est la possibilit de
vivre. Dans ces conditions, le meurtre des enfants a pour triste
complment celui des vieillards; on abandonne ceux-ci, on expose
ceux-l. Telle est la rgle contre laquelle ces malheureuses socits se
dbattent comme elles peuvent. Quand il faut choisir, les unes perdent
les enfants et mme des femmes pour sauver les vieillards, chez les
autres tous les vieillards y passent avant qu'il soit touch  une tte
blonde. Le plus souvent, les grands-parents rclament comme un droit, ou
comme une faveur, d'tre immols aux lieu et place des petits. Qu'il
nous suffise d'avoir nonc la loi, sans l'appuyer par les exemples
qu'en pourraient donner nos anctres et de nombreux primitifs.
Maudirait-on la cruaut de ces hordes et peuplades qui ne sont pas
arrives  tre humaines? Combien souvent elles prfreraient se montrer
compatissantes... si elles en avaient le moyen! Il va de soi que la
plupart du temps les malades sont assimils aux vieillards, puisqu'ils
vivent comme eux sur la masse qui ne dispose que de courtes rations.

Tant que l'on conserve quelque espoir, on s'empresse autour du malade.
Les femmes en choeur psalmodient leur _Aya Aya_, car elles connaissent
la puissance des incantations. La matrone met sous le chevet une pierre
de deux  trois kilogrammes, dont le poids est proportionnel  la
gravit de la maladie. Chaque matin elle la pse en prononant des
paroles mystrieuses, se renseignant ainsi sur l'tat du patient et ses
chances du gurison. Si le caillou s'alourdit constamment, c'est que le
malade n'en rchappera pas, que ses jours sont compts.

Alors les camarades construisent  quelque distance une hutte en blocs
de neige; ils y tendent quelques pelus[57] et fourrures, portent une
cruche d'eau et une lampe qui durera ce qu'elle pourra. Celui que
rongent les souffrances, qu'accablent la vieillesse ou les infirmits
croissantes, dont l'entretien devient difficile, et qui se reproche de
coter  la communaut plus qu'il ne rapporte, se couche: frres et
soeurs, femmes autant qu'il en a, fils et filles, les parents et amis
viennent faire leurs adieux, s'entretenir avec celui qu'ils ne verront
plus. On ne reste pas davantage qu'il est ncessaire, car, si la mort
surprenait le malade, les visiteurs devraient dpouiller au plus vite
leurs habits et les jeter au rebut, ce qui ne laisserait pas que d'tre
une perte sensible. Nulle motion apparente, ni cris, ni larmes, ni
sanglots; on s'entretient tranquillement et raisonnablement. Celui qui
va partir fait ses recommandations, exprime ses dernires volonts.
Quand il a dit tout, les amis se retirent, l'un aprs l'autre, et le
dernier obstrue l'entre avec un bloc de glace. Ds ce moment, l'homme
est dfunt pour la communaut. La vie n'est qu'un ensemble de relations
sociales, une srie d'actions et de ractions appeles peines ou
plaisirs, moins diffrentes entre elles qu'on ne pense. La mort, quoi
qu'on dise et quoi qu'on fasse, est un acte individuel. Les animaux le
comprennent ainsi, et s'ils ont la rare chance de finir autrement
qu'assassins et dvors, ds qu'ils sentent la faiblesse les gagner,
ils vont se cacher au plus pais fourr, se terrer dans le plus profond
trou, disparatre dans la plus obscure caverne. A ce point de vue, le
primitif est encore un animal: il sait qu'il faut mourir seul. Nulle
part cette expression ne se trouve plus vraie que chez les Esquimaux. La
dernire scne de leur vie, permis de la trouver d'un gosme hideux et
repoussant; permis aussi d'y voir un acte solennel et grandiose,
empreint de lugubre majest.

[Note 57: Terme employ par les Franco-Canadiens.]

Dj la hutte n'est plus qu'une tombe, celle d'un vivant, qui durera
quelques heures encore, peut-tre quelques jours. Il a cout la porte
se fermer, les voix s'loigner. La tte penche en avant, les mains
appuyes sur les cuisses, il pense et se souvient. Ce qu'il vit, ce
qu'il sentit jadis, lui revient en mmoire; il se rappelle son enfance
et sa jeunesse, ses exploits et ses amours, ses chasses et aventures; il
remonte la trace de ses pas. Plus d'espoirs maintenant, plus de projets,
et quant aux regrets,  quoi bon? Qu'importe maintenant l'orgueil,
qu'importe la vanit? Personne  jalouser, personne  mpriser. Seul 
seul avec lui-mme, il peut se mesurer  sa juste valeur.--Je fus cela,
autant et pas davantage. Quitter la vie, ses fatigues, ses frquentes
famines, ses dboires et chagrins, il en prendrait facilement son parti.
Mais ce terrible inconnu de l-bas intimide; mais ce monde des esprits
dont les Angakout racontent de terribles visions?... La fivre l'altre,
ronge les organes et lui dvore les entrailles. Il boit quelques
gorges, mais retombe puis. La lampe s'est teinte; nulle nuit ne fut
plus obscure. Ses yeux voils et tnbreux pient la Mort. Il la voit,
la Mort. Elle s'est montre  l'horizon, point noir sur la grande plaine
blanche que la ple lueur des toiles claire vaguement. La Mort avance,
la Mort approche. Elle grandit de minute en minute, glisse silencieuse
sur la neige paisse. Il compte ses pas... La voici, la Mort. Dj elle
soupse le harpon dont il transpera maintes fois l'ours et le phoque.
Elle se redresse, lve le bras. Il attend, attend...

A la vue de cette hutte isole, mystrieuse, des trangers apprenant ce
qui s'y passait, ont t saisis d'horreur et de compassion. Ils ont
ventr la muraille et qu'ont-ils vu? Un mort, les yeux grand ouverts
sur l'infini. Ou bien un mourant qui d'une voix de reproche:--Que
faites-vous? Pourquoi me troubler? C'tait assez de mourir une fois!


Les Tchouktches, qu'on prend gnralement pour un rameau du tronc inot,
prtendent que c'est faiblesse et fausse compassion de ne pas faire
brusquement sauter le pas  ceux qui s'en vont. Il vaut mieux en finir
d'un coup que de savourer longtemps la mort dans sa tristesse, que
d'tre rong par la douleur. Donc, ils vous expdient les gens de
diverses manires. Mais ne les accusez pas d'y mettre de sensiblerie!

L'individu qui se permet d'tre malade pendant plus de sept jours, est
admonest srieusement par ses proches, qui, lui passant une corde au
cou, se mettent  courir vivement autour de la maison. S'il tombe, tant
pis! On le tranera par les ronces et les cailloux, hop, hop!--Guris ou
crve! Aprs une demi-heure de ce traitement il est mort ou se dclare
guri. Si pourtant il hsite encore, on le pousse ou on le porte au
cimetire, o il est incontinent lapid ou piqu de manire  ne plus
broncher. Sur son cadavre on lche des chiens qui le dvorent, et ces
chiens seront mangs  leur tour. Rien ne se perd, rien ne se perdra.
Ces Tchouktches sont dcidment plus forts que nos conomistes libraux,
cole Manchester.

Les braves--ils ne sont point rares--les braves qui se sentent dj sur
le dclin, convoquent les parents et amis  un repas d'adieu dont ils
font gaiement les honneurs. Aprs le dernier service, les invits se
retirent discrtement, le patron se couche sur le flanc, et reoit un
bon coup de lance, qu'un camarade veut bien lui octroyer; mais, le plus
souvent, il s'adresse  un robuste gaillard qu'il paie et aposte exprs.

Aux vieillards, aux gens affaiblis, dcidment inutiles, on demande
s'ils n'en ont pas assez? Il est de leur devoir, il est de leur honneur,
de rpondre oui. L-dessus on maonne, au champ des morts, une fosse
ovode qu'on remplit de mousse, et aux extrmits on roule des pierres
grosses et pesantes qui fixent deux perches horizontales. Sur la pierre
du chevet, on gorge un renne dont le sang se rpand  flots sur la
mousse, et sur cette couche rougie, tide et douillette, le vieillard
s'allonge. En un clin d'oeil il se trouve ficel aux perches, et on lui
demande:--Es-tu prt? Au point o en sont les choses, ce serait honte et
sottise d'articuler une rponse ngative, que d'ailleurs on ferait
semblant de ne pas entendre.--Bonsoir les amis! On lui bouche les
narines avec une substance stupfiante; on lui ouvre l'artre carotide,
et au bras une grosse veine; en un rien de temps il est saign  blanc.

L'opration chirurgicale est accomplie par les notables, ou simplement
par des femmes, selon la considration dont jouissait l'individu. Si on
tient  des obsques particulirement distingues, le corps est brl
avec celui du renne, qu'on prsume servir  festins dans l'autre monde.
Si le dfunt appartient au vulgaire, on l'enterre purement et
simplement, et les affligs se feront un devoir de manger  son
intention le renne, dont ils briseront les os... Pourquoi? Probablement
pour que l'animal ne renaisse pas sur terre et reste proprit du mort
dans l'Hads tchouktche.

Quand des moeurs pareilles se sont perptues chez un peuple hardi, tant
soit peu guerrier et pirate, les hommes tiendront  honneur de mourir
sur le champ de bataille. Au besoin, ils prtexteront des duels pour se
faire expdier par leurs intimes,  la faon des Scandinaves. Ils
diront, comme les anciens Hellnes: Qui meurt jeune est aim des dieux.

Les rits funraires sont moins uniformes que toutes autres coutumes. La
majeure partie des Esquimaux ensevelissent leurs cadavres sous un amas
de pierres ou dans des crevasses de rochers; des Groenlandais et
Labradoriens les jettent  la mer; leurs congnres d'Asie les brlent,
les enterrent ou les font manger aux btes. Chacun estime sa manire la
meilleure. Mais il est de croyance gnrale que la mort n'est pas le
terme de l'existence. Que les dfunts exercent sur les vivants une
action varie et gnralement funeste. Qu'ils sont mchants pour la
plupart, au moins  l'tat de revenants. Qu'ils passent leur temps 
souffrir le froid et la faim. On s'abstient autant que possible
d'approcher leurs demeures, surtout si elles sont occupes depuis peu;
mais le passant pieux dpose sur les tombes au moins une miette de
nourriture. A la grande crmonie d'adieu, les amis et connaissances
apportent de la viande, dont chacun coupe deux morceaux, un pour lui, un
autre pour le mort; ils tailladent une couverture:--Tiens, mange!
Tiens, couvre-toi! Le couteau dont on fait usage est dissimul par les
assistants, qui rangs en cercle se le passent par derrire, comme cela
se pratique dans un de nos jeux innocents: _le furet du bois joli_. Et
pendant que la lame circule, chacun parle au mort pour distraire son
attention, chacun a quelque chose de particulier  lui dire.

En signe de deuil, la veuve itayenne modifie son costume, s'abstient de
certains aliments, de diverses occupations. Elle se prive, par devoir
rigoureux, de tout soin de propret. Les amis se bouchent une narine
avec un tampon d'herbes, qu'ils n'tent de plusieurs jours: naf
symbole:--Nous ne respirons plus qu' demi, nous sommes  demi morts de
chagrin... Ceux qui souffrent rellement se mettent en qute
d'aventures prilleuses, pour absorber leurs regrets dans la fatigue
physique, et noyer leur douleur dans l'excitation passionne que procure
le sentiment du danger.

A la Toussaint,  nos messes du bout de l'an correspondent l-bas les
ftes et anniversaires des morts que, suivant les cantons, on clbre
assez diversement; mais partout on danse, on saute, on joue des
pantomimes qui ont la prtention d'tre des biographies; on festoie aux
dpens de la famille qui se dmunit de tout pour bien faire les choses,
distribuer largement de la victuaille et des fourrures. Ceux qui ne
peuvent davantage ne donnent que des bagatelles, mais personne ne s'en
retourne  vide.

       *       *       *       *       *

A propos des silhouettes dcouvertes sur les fossiles de Thayingen, on
contestait aux peuples enfants la facult de produire des dessins qui
seraient suprieurs aux barbouillages d'coliers.

A cette assertion aprioristique, il a t rpondu par de nombreux
exemples: les Bochimans, les Australiens, et tant d'autres. Nos Inots
reprsentent assez correctement des scnes de chasse et de pche, des
ours, phoques et baleines[58]. Cailloux pointus, mauvais couteaux,
ivoires d'une duret extrme, cornes raboteuses, os de courbure
irrgulire, combien ingrate la matire, combien rebelles les
instruments! Rink a fait illustrer son volume de _Contes Inots_ par un
artiste du cr, dont les dessins nafs, mais trs expressifs, pourraient
passer pour de ces anciennes estampes que se disputent les amateurs. On
recommande aux connaisseurs une collection de bois[59] gravs par des
naturels.

[Note 58: Dall, _Alaska_.]

[Note 59: _Kaladlit Assialiait_. Imprime  Gothaeb, du Groenland,
par Moeller et Berthelsen, 1860.]

Ces Esquimaux possdent  un haut degr le sens de la forme et des
proportions relatives; ils ont l'abstraction gomtrique si facile,
qu'ils ont dress des cartes de leur pays assez exactes pour servir
utilement aux explorateurs. Les plans de Noutchgak et autres localits,
levs par Oustiakof, un de ces sauvages, ont pass longtemps pour tre
suffisamment corrects. Hall a orn son livre d'une planche de _Rescue
Harbour_, oeuvre de Coudjissi. Rey montra une de ses cartes marines  un
indigne, qui la comprit fort bien, demanda un crayon, en traa une
autre avec un plus grand nombre d'les,--addition prcieuse[60]. Ces
talents ne laissent pas que de rehausser les Esquimaux, et de leur
donner quelque importance dans l'tude de la mentalit. Des Indous et
Parsis, des Tamouls et Musulmans, fort intelligents sur d'autres
points[61], ne comprennent rien  nos images, dessins et photographies,
montrent sur ce point une maladresse qui tonne. Un savant brahmane,
auquel on faisait voir un portrait d'un cheval, vainqueur au Derby,
demandait avec le plus grand srieux, semblait-il: Cela reprsente la
royale cit de Londres?[62].

[Note 60: Yule, _Ava_.]

[Note 61: Ross, _Second Voyage_.]

[Note 62: Schwarzbach, de Graaf Reynet, _Bulletin de la Socit de
Gographie de Vienne_, 1882.]

       *       *       *       *       *

Depuis que Dalton dcouvrit sur lui-mme que tous les hommes ne voient
pas les teintes de la mme manire, on s'est aperu, avec surprise, que
la ccit totale ou partielle quant  certaines couleurs, est un fait
physiologique assez frquent: la partie tout  fait centrale de la
rtine se montre seule sensible aux nuances, mais la lumire et l'ombre
l'impressionnent sur toute son tendue. L-dessus, les linguistes,
Geiger en tte, crurent apporter  la doctrine de l'volution une preuve
dcisive. Constatant que les noms de couleurs assignes par Homre 
certains objets ne cadrent manifestement pas avec ceux que nous leur
attribuons,--ainsi Apollon n'a pas eu les cheveux violets (si tant est
que nos lexiques donnent toutes les significations des mots),--ils se
crurent en droit d'affirmer que le sens de la couleur s'est modifi dans
notre espce depuis l'poque historique.

Accueillie avec faveur, la thorie devint  la mode. L'illustre M.
Gladstone, alors ministre des finances de la Grande-Bretagne, jugea 
propos de s'y rallier. On y voyait une preuve de la supriorit de nos
civiliss sur nos anctres intellectuels, les Grecs et les Romains, et 
plus forte raison sur tous les sauvages. On ne rflchissait pas assez
que des Tatars qui peroivent les plantes de Jupiter  l'oeil nu, que
les Cafres dont la puissance visuelle est  la ntre comme 3 est  2,
pourraient, s'ils s'en donnaient la peine, distinguer des nuances
imperceptibles  notre regard,--et qu'en effet, les Hottentots, les
misrables Hottentots, ont trente-deux expressions pour dsigner les
diffrentes couleurs. En elle-mme, la thorie Geiger parat plausible;
nous la dirions mme vraie, sauf que le dveloppement dont il s'agit a
d s'oprer sur une priode tout autrement longue que trois ou quatre
milliers d'annes. Quoi qu'il en soit, la question occupant alors les
bons esprits, Bessels peignit en diverses couleurs une feuille de papier
quadrill, et questionna treize Itayens, hommes, femmes, enfants, chacun
sparment. Tous distingurent les carrs blanc, jaune, vert fonc,
noir, mais aucun ne parut diffrencier le brun du bleu.--L'observation
est intressante, mais non pas dcisive. Qu'on se rappelle comment on
enseigne aux coliers qu'il faut regarder pour voir, couter pour
entendre. Nous ne percevons nettement que les objets sur lesquels notre
attention veille a dj dirig les efforts de l'intelligence. Il ne
suffit pas d'une vue perante pour reconnatre autant de colorations que
pourrait le faire un assortisseur des Gobelins, ni pour apprcier les
gammes chromatiques qu'un peintre saisit sans effort. L'oreille
inexerce n'est qu'un mdiocre instrument  ct de celle du musicien
qui, dans le large volume de sons qu'panche un puissant orchestre,
dcouvre la demi-note incorrecte qu'un excutant a laiss chapper. Dans
ce que nous prenons pour le silence de la fort, le braconnier, le
garde-chasse notent des bruits significatifs qui chappent  tous ceux
auxquels ils ne disent rien. S'ils confondent le brun et le bleu, la
faute n'en est certainement pas  l'organe visuel de ces Inots, mais 
leur indiffrence: ils les distingueraient, nous n'en doutons pas, si
pendant une gnration ou deux ils y avaient quelque intrt.

       *       *       *       *       *

Voil ce que nous avions  dire sur les Esquimaux du nord, en prenant
pour point de dpart le village d'Ita. Nulle peuplade n'a meilleur droit
 des tudes patientes et consciencieuses. Elle ne compte, il est vrai,
qu'une centaine d'individus, n'emplit qu'une demi-douzaine de bouges et
tanires, mais leur hameau est littralement au bout de la terre, et ses
habitants, sentinelles perdues dans les neiges et les glaces, sont  la
fois les derniers du monde habit et les plus primitifs des hommes.




LES INOTS OCCIDENTAUX

NOTAMMENT LES ALOUTS


A la presqu'le d'Alaska fait suite, du 51e au 60e degr latitude
nord, l'Archipel Aloute ou Kourile que Bring dcouvrit en 1741. De l,
s'il faut en croire le romancier Eugne Sue, le Juif Errant serait parti
pour courir les aventures qui ont passionn une gnration littraire.
Le groupe se compose d'une soixantaine d'les et d'cueils, qui semblent
autant de pierres qu'Ahasvrus, le grand voyageur, aurait jetes 
travers le gu de la Mer Kamtschadale, pour passer d'Asie en Amrique.
Ounimak, la plus considrable, couvre cinq  six mille kilomtres
carrs, soit la cinquime partie de la surface totale de l'archipel.
D'pres rochers, d'abord difficile, lui donnent un aspect sombre et
dsol. Les paysages de l'intrieur sont  peine moins svres: dans
leurs eaux noires des tangs et tourbires rflchissent de puissants
rochers granitiques; un sol ravin, des laves, en vastes amas, parlent
cataclysmes gologiques et commotions violentes. Par ces latitudes passe
la ligne des grands volcans boraux. A leurs sommets, couverts de neiges
ternelles, quelques cratres fument sans discontinuer, d'autres
clatent par intervalles. Les vestiges d'ruptions se rencontrent 
chaque pas; partout on trouve des rochers noircis par le feu. Toute la
partie continentale du district d'Ounalaska est traverse par une chane
de monts levs, parmi lesquels neuf bouches teintes. Les feux
souterrains ont boulevers l'le Ounimak, o le Chichaldin, haut
d'environ 3,000 mtres, jette encore des flammes, par accs. En dcembre
1830, au milieu de foudres et de bruyants tonnerres, il se couvrit d'un
brouillard pais, et quand l'obscurit se dissipa, il avait chang de
forme. Toutefois, les effets volcaniques ont perdu de leur intensit,
depuis le temps que se combattaient les montagnes:

     Un jour les monts d'Ounimak et d'Ounalaska luttrent pour la
     prminence. Ils s'entre-lancrent pierres et flammes. Les
     petits volcans ne purent tenir contre les grands, sautrent en
     clats et s'teignirent  tout jamais. Il ne resta que deux
     pics, le Makouchin d'Ounalaska et le Retchesno d'Ounimak. Le
     feu, les pierres et les cendres exterminrent tous les tres
     anims, tant l'air tait suffocant. Le Retchesno succomba; et
     quand il vit sa dfaite, il rassembla ce qui lui restait de
     forces, enfla, clata et s'teignit. Le Makouchin victorieux
     s'assoupit, et maintenant il n'en sort plus qu'une petite fume
     de temps en temps[63].

[Note 63: Venslaminof.]

Le climat, de caractre maritime, n'est pas chaud, ni trs froid non
plus, mais d'une humidit calamiteuse. Le thermomtre que Wiljaminof
observait  Ounalaska oscillait entre 38 degrs, la temprature moyenne
tant de +4. La saison, vraiment belle, ne dure que dix semaines, de
mi-juillet  fin septembre. Dj en octobre tombe la neige, qui ne
fondra qu'en mai. Dans les les mridionales, les plus longues pluies
tombent au printemps; Sitka compte parmi les endroits les plus mouills
du globe. De longs brouillards d'automne[64].

[Note 64: Von Kittlitz.]

En t foisonnent herbes et broussailles, mais le soleil n'arrive pas 
faire pousser des arbres, sauf sur les les rapproches de la terre
ferme, o abondent les trembles et bouleaux, et aussi les cyprs, pins
et sapins. Les crales qu'on voulait introduire n'ont pas mri. Les
choux, les pommes de terre et divers lgumes, rmunrrent les soins des
colons trangers, toutefois les indignes ont toujours ddaign de
cultiver la terre, n'ont aucun got pour ce travail. Des fleurs, il y en
a, mais dpourvues de parfum; les baies ne manquent pas non plus, mais
aqueuses et insipides. Les poules importes ont d se faire  manger du
poisson; aussi leurs oeufs puent le pourri et semblent emplis d'huile de
foie de morue.

Quelques houillres donnent un combustible dont, jusqu' prsent, on n'a
pas tir grand parti. Les Alouts de l'ancienne gnration se
chauffaient en s'accroupissant sur un feu d'herbes.

       *       *       *       *       *

La ressemblance frappante des Alouts avec les Yakouts et les
Kamtschadales leur a fait attribuer une origine mogole. Dall, qui les a
tudis longuement et soigneusement, affirme sur l'autorit de
traditions locales que des Inots, chasss d'Amrique par les incursions
indiennes, il n'y a pas plus de trois sicles, migrrent  l'extrmit
nord-est de l'Asie. Eux-mmes se disent d'un grand pays, situ 
l'ouest, qu'ils nomment Aliakhkhac, ou Tanduc Angouna, d'o ils se
seraient avancs sur Ounimak et Ounalaska[65]. Il est certain qu'ils
sont troitement apparents aux tribus bordires de la cte amricaine,
Ahts et autres, jusqu' l'le Reine-Charlotte[66]. Il est vrai que, de
proche en proche, tous ces non-civiliss tiennent troitement les uns
aux autres. Le type des Alouts relve manifestement du type esquimau,
bien que Rink les dise dj mtins d'lments trangers. Cheveu droit
et noir, plat et abondant, teint fonc. Courts et trapus,
remarquablement robustes, ils portent, sans fatigue apparente, de lourds
fardeaux pendant de longues journes; soixante livres sur le dos et
cinquante kilomtres de marche ne les effraient point. Leur vue est
extraordinairement perante. Les traits, fort accuss, portent
l'empreinte de l'intelligence et de la rflexion. Les femmes sont plus
avenantes que les hommes; quelques-unes pourraient passer pour jolies,
n'tait la hideuse labrette. Dall dclare les Alouts fort suprieurs
aux Indiens du voisinage, physiquement et intellectuellement. La tte
est cubique chez ceux-ci, pyramidale chez ceux-l. Mais sous l'influence
des disettes prolonges et des mauvais traitements infligs par les
Russes, la race a perdu son ancienne solidit; les organismes entams
rsistent mal aux rhumatismes et maladies de poitrine. Les formes sont
robustes, disions-nous, mais dpourvues d'lgance;  ramer quinze ou
vingt heures d'affile, les jambes se dforment; le corps se moule sur
le sempiternel canot. De vrais ours marins: des mouvements lourds et
lents, une attitude emprunte, une dmarche des plus gauches, mais de
l'adresse et de l'activit. Ils font preuve d'une tonnante habilet 
conduire par la plus mauvaise mer leurs kayaks et oumiaks, dont on fait
usage jusqu'en Californie, et leurs prilleuses badarkas[67] dont les
Russes ont port le modle en Europe. Wiljaminof, les comparant  des
cavaliers dont les jambes s'arquent aussi  chevaucher constamment, les
appelait Cosaques de la mer, monteurs de cavales marines. Pour que cet
homme se montre  son avantage, il faut le voir manoeuvrant le batelet
de cuir qu'il a fabriqu lui-mme[68], et brandissant le harpon dans les
eaux agites. Ds la plus tendre enfance il s'est familiaris avec
l'lment humide. Le Bdouin roule son nouveau-n dans le sable et
l'expose au grand soleil, pour l'accoutumer  la chaleur[69];
l'Aloutinet, s'il lui prend fantaisie de vagir ou criailler, est 
l'instant plong  l'eau, ft-ce entre des glaons. A ce rgime, on ne
garde qu'enfants sages, tranquilles et robustes, les plus faibles ne
tardent pas  disparatre.

[Note 65: Venjaminof.]

[Note 66: Macdonald.]

[Note 67: _Baydar, bidarra, bidarka_.]

[Note 68: Kittlitz.]

[Note 69: Rampendahl, _Deutsche Rundschau_, VI.]

Les Alouts se partagent en deux groupes, identiques de port, de moeurs
et de caractre, mais quelque peu diffrents par le dialecte: les tribus
qui habitent Atcha, Ounalaska, les Terres des Rats, des Renards et
autres au sud de la presqu'le, puis les Koniagas, les Kadiaks et gens
d'alentour. Et, sur le continent, les Koloutches de Sitka, les Kns,
Tcherguetches, Mdovtsnes et Malgnioutes, ressemblant fort aux uns et
aux autres. A tous, la civilisation russe a inflig un coup terrible, la
civilisation amricaine les emportera tout  fait[70].

[Note 70: Erman.]

       *       *       *       *       *

Autour des les une riche vgtation marine nourrit une faune varie;
les eaux courantes abondent en poissons, surtout en truites. Les Alouts
vivent de chasse et de pche. Dans la lutte pour l'existence, leurs plus
grands rivaux sont l'ours et le loup auxquels ils font une guerre
acharne; ils traquent fouines, martes, cureuils, castors, loutres et
renards, s'attaquent aux morses et narvals[71]. Tant que les eaux sont
libres, ils y trouvent de quoi, gras ou maigre; mais quand elles sont
fortement geles, leur ressource la moins alatoire est de fouir aprs
les racines dans les plaines et toundras. La saison la plus longue 
passer est celle des courtes rations, fvrier-avril, aprs les grandes
boustifailles de novembre-janvier.

[Note 71: _Monodon Monoceros._]

Nulle chasse ne les passionne davantage que celle de la baleine. Ils
harponnent l'norme ctac, le tuent et le dvorent, mais le rvrent.
Ils font semblant de croire que, pouss par le sort, mi-contraint,
mi-rsign, l'animal obit aux enchantements, et met quelque bonne
volont  se laisser prendre. A l'ouverture de la saison, une
cinquantaine d'hommes et de femmes, se mettent dans leur plus bel
attirail et s'embarquent pour saluer au large la bande qu'on a signale
 l'horizon, pour la complimenter et lui faire fte. Car le Roi des
Ocans tient  l'tiquette, et pour le retenir dans nos parages il faut
lui montrer que nous sommes gens sachant vivre. Il tient  la morale et
 la vertu, le baleineau; il veut que l'on respecte la dcence et les
bonnes moeurs, il vite les parages hants par des hordes lches et
dissolues, n'admet pas que les baleiniers, qui ont l'honneur de lui
courir sus, se commettent avec des femmes pendant la saison de chasse;
mme il les punirait par un chtiment terrible, si leurs pouses
trahissaient en leur absence la foi conjugale; il les ferait prir par
une mort cruelle, si leurs soeurs manquaient  la chastet avant le
mariage[72]. Qu'un coup de vent fasse chouer une baleine, ils la
reoivent avec des honneurs divins, ne peuvent trop la remercier de sa
complaisance, se congratulent d'avoir t admis au privilge de manger
cette chair sacre. Ils s'avancent au son du tambourin, haranguent la
divinit, la flattent et la complimentent, excutent en son honneur des
danses solennelles: les profanes vtus de leurs plus beaux costumes, et
les baleiniers et sorciers tout nus, sauf qu'ils ont la figure masque,
comme aux grandes crmonies. Ils jouent en spectacle la rception faite
 la souveraine des Eaux par les animaux terrestres[73]. Aprs ces
tmoignages de respect et ces prliminaires de convenance, le tambour
roule pour la dernire fois; hommes, femmes, enfants et chiens se
jettent sur l'norme viande, l'attaquent des dents et du couteau, se
gorgent  bouche que veux-tu;--un morceau de 60,000 kilogrammes!--ils
piquent, trouent, forent, creusent jusqu' ce qu'ils disparaissent dans
l'intrieur; ils se feront jour  travers les ctes. Jamais Pantagruel
ni Grandgousier ne furent  plus belle fte. C'est la gloutonnerie
hroque. Avant un long temps, avant que la chair mrie et faisande ait
tout  ft pass  la charogne, ils n'auront laiss que les os,--laiss,
non, puisqu'ils les rongent  fond, les emportent, pice  pice, pour
en faire cent et un outils et instruments, et s'en servir comme de fer
et de bois. Ils tirent parti de l'huile et de la graisse, de la peau,
des barbes et fanons; finalement, de la montagne d'abondance, il
n'aura t perdu ni brin ni miette.

[Note 72: Venjaminof.]

[Note 73: Dall.]

Moins varie tait la nourriture de leurs anctres, dont les _kjokken
mooeddings_, ou dbris culinaires, amoncels sur la plage, n'ont montr
 Dall que coquilles d'oeufs et mollusques. N'ayant trouv dans ces amas
aucun fragment de lance, de flche ou harpon, l'investigateur en conclut
que les aborignes ignoraient jusqu'aux arts les plus rudimentaires. Il
s'autorisa du fait que nul objet portant trace igne n'avait pass sous
ses yeux, pour refuser l'usage du feu  ces dnicheurs d'oeufs,  ces
mangeurs de moules et oursins. L'assertion est  noter, mais ne nous
parat pas prouve; la consquence pourrait tre plus grosse que les
prmisses. En tout tat de cause, que soit rcente ou loigne l'poque
 laquelle les habitants de l'archipel Catherine ont appris  connatre
le feu,--aujourd'hui, ils l'obtiennent au moyen d'un archet,--il est
certain qu'ils ne font, comme tous leurs congnres inots, qu'un
mdiocre tat des aliments cuisins, prfrant  la modification par la
chaleur celle produite par le gel. Ils mangent cru, ils mangent glac,
ils mangent pourri, ils mangent beaucoup; ne prisent aucune boisson
mieux que l'huile de phoque ou de baleine. Avec l'invasion des fourreurs
et traitants, la cuisson des viandes s'est introduite et propage, mais
les vieillards d'Ounimak dplorent la dcadence des saines traditions,
protestent contre une funeste innovation  laquelle ils attribuent la
faiblesse et la dbilit des jeunes gnrations, les pidmies qui les
emportent. Par contre, c'est avec enthousiasme qu'ils acceptrent les
liqueurs fortes, le premier prsent que la civilisation fasse aux
barbares. Quant au tabac, chacun lui voua et lui conserve une passion
dsordonne: pour quelques filaments de l'herbe magique, dont ils
avalent la fume pour n'en rien perdre, hommes et femmes donnaient tout:
leur nourriture et jusqu' leur libert.

       *       *       *       *       *

L'habitation a l'importance d'un organe physiologique chez les
Esquimaux, qui ont  se dfendre contre un climat meurtrier. Nous
changeons de vtements selon la saison; eux ont l'habitation d'hiver et
l'habitation d't. La plus petite, la moins soigne, est la demeure
estivale, la _barabore_, installe le plus souvent auprs d'une rivire
poissonneuse; elle peut ne consister qu'en une paillotte, un auvent, un
bateau renvers. Type gnral, une tente conique ou pyramidale, appuyant
sur une muraille basse, en terre et cailloux. Les Alouts creusent un
trou assez profond, appliquent contre les parois des perches qui se
rejoignent par le sommet; ils les treillissent et les recouvrent d'une
couche paisse de terre, laquelle ne tarde pas  se couvrir de gazon,
l'herbe faisant manteau. Une maison se confond avec les broussailles
environnantes, le village fait de loin l'effet de tombes dans un
cimetire[74]. Plusieurs n'ont pour ouverture qu'un trou mnag au
fate: chemine, porte et fentre, tout ensemble. On entre par le toit,
et on se glisse en bas par un baliveau entaill de coches. O l'herbe
est trop rare, o l'on manque de bois, on construit la maison d'hiver
avec de la neige et de la glace relies par des ctes de baleine;
l'entre est une alle souterraine assez troite, dans laquelle l'air
prend la temprature intermdiaire  celles du dedans et du dehors; une
toison d'ours fait portire. Les gaz vicis s'chappent--au moins en
partie--par une ouverture abrite sous des intestins de phoque,
nettoys, huils, solidement cousus, ayant la transparence du verre
dpoli. Sur le pourtour intrieur, des bancs troits et bas, servant de
lits. Mobilier: une ou deux lampes, deux ou trois chaudrons, quelques
plats qui doivent leur nettet  la langue des chiens. Ces cabanes sont
chaudes  la condition que les habitants y soient entasss et presss
les uns contre les autres; il en est qui ont une largeur de 7  10
mtres, une longueur de 30, parfois mme de 100, mais elles abritent
alors une tribu, et jusqu' plusieurs centaines de personnes. Ces grands
terriers connus sous divers noms[75], et plus particulirement sous
celui de _kachim_, sont des maisons communes que possdent la plupart
des Hyperborens, et que l'on retrouve un peu partout[76]. Nous les
prenons pour des phalanstres primitifs, plus ou moins analogues aux
ruches et gupiers, aux castorires, fourmilires, termitires et
rpubliques d'oiseaux. Les polypiers humains font pendant aux colonies
animales; partout on voit les bandes sauvages terrer ensemble comme des
familles de rats, glomrer dans une caverne comme chauves-souris,
percher sur les mmes arbres comme corbeaux et corneilles.

[Note 74: Langsdorf, Kittlitz.]

[Note 75: _Kagsse_, _kagge_, _karrigi_, _kachim_, _kogim_, dont on a
fait _casine_ ou _cassine_, _iglous_, _oulaas_, _iourte_, etc.]

[Note 76: Dans les deux Amrique, la Malaisie, l'Inde,
l'Indo-Chine.]

A la grande question qui, en ethnologie, se pose aux dtours de route:
L'individu est-il antrieur  la socit, ou la socit est-elle
antrieure  l'individu? la rponse semblait nagure des plus faciles,
et l'on rptait couramment la leon officielle: le premier individu se
ddoubla en mle et femelle, et du premier couple, cr superbe et
vigoureux, intelligent et beau, naquit la premire famille, laquelle
s'largit en tribu, puis en peuples et nations. La doctrine s'imposait
par son apparente simplicit, semblait inspire par le bon sens. Mais la
gologie et la palontologie aidant, on s'aperut qu'il fallait relguer
parmi les contes de fes la thorie d'un homme surgissant au milieu du
monde,  la manire d'un Robinson abordant son le dserte. En dehors de
ses semblables, l'homme est homme, autant qu'une fourmi est fourmi
indpendamment de sa fourmilire, autant qu'une abeille reste abeille
quand elle n'a plus de ruche. Ce qui advient de l'homme isol, on le
voit dans les prisons cellulaires inventes par nos philanthropes. Donc,
jusqu' preuve du contraire, nous supposerons que nos anctres
dbutrent par la vie collective, qu'ils dpendaient de leur milieu
autant et plus que nous. Contrairement  l'ide que l'individu est pre
de la socit, nous supposons que la socit a t mre de l'individu.
La demeure commune nous parat avoir t le support matriel de la vie
collective et le grand moyen des premires civilisations. Commune tait
l'habitation, et communes les femmes avec leurs enfants; les hommes
chassaient mme proie et la dvoraient ensemble  l'instar des loups;
tous sentaient, pensaient et agissaient de concert. Tout nous porte 
croire qu' l'origine le collectivisme tait  son maximum et
l'individualisme au minimum.

N'abandonnons pas le sujet sans mentionner une observation importante
qui s'y rattache: chez nos Hyperborens, comme chez nombre de primitifs,
tels que les Tatars et la plupart des ngres, la construction des
demeures est, en principe, l'affaire des femmes qui font toute la
besogne, depuis les fondements jusqu'au fate, les maris n'intervenant
que pour apporter les matriaux  pied d'oeuvre. Le fait avait t
souvent signal, comme prouvant l'indolence insigne de ces mles
incultes, qui rejettent les gros ouvrages sur leurs compagnes plus
faibles. Nous prfrons y voir un argument en faveur de l'hypothse que
le premier architecte a t la femme. A la femme, pensons-nous, l'espce
est redevable de tout ce qui nous fait hommes. Charge des enfants et du
bagage, elle tablit un couvert permanent pour abriter la petite
famille: le nid pour la couve fut peut-tre une fosse tapisse de
mousse;  ct, elle dressa une perche avec de larges feuilles, tages
par le travers; et quand elle imagina d'attacher trois  quatre de ces
perches par leurs sommets, la hutte fut invente, la hutte, le premier
intrieur.--Elle y dposa le brandon qu'elle ne quittait pas, et la
hutte s'claira, la hutte se chauffa, la hutte abrita un
foyer.--N'a-t-on pas dit Promthe le Pre des hommes, pour faire
entendre que l'humanit commence avec l'emploi du feu? Or, quelle qu'ait
t l'origine du feu, il est certain que la femme a toujours t la
gardienne et la conservatrice de cette source de vie.--Voici qu'un jour,
 ct d'une biche que l'homme avait tue, la femme vit un faon qui la
regardait avec des yeux suppliants. Elle en eut piti, le porta  son
sein... Que de fois on voit de nos sauvagesses en faire autant! Le petit
animal s'attacha  elle, la suivit partout. C'est ainsi qu'elle leva et
apprivoisa les animaux, devint la mre des peuples pasteurs. Ce n'est
pas tout:  ct du mari qui vaquait  la grande chasse, la femme
s'occupait de la petite, ramassait oeufs, insectes, graines et racines.
De ces graines elle fit provision dans sa hutte; quelques-unes, qu'elle
avait laiss tomber, germrent tout auprs, crrent et fructifirent. Ce
que voyant, elle en sema d'autres et devint la mre des peuples
cultivateurs. En effet, chez tous les non-civiliss la culture revient
aux mnagres. Nonobstant la doctrine qui fait loi prsentement, nous
tenons la femme pour la cratrice de la civilisation en ses lments
primordiaux. Sans doute, la femme,  ses dbuts, ne fut qu'une femelle
humaine, mais cette femelle nourrissait, levait et protgeait plus
faibles qu'elle, tandis que son mle, fauve terrible, ne savait que
poursuivre et tuer; il gorgeait par ncessit, et non sans agrment.
Lui, bte froce par instinct, elle, mre par fonction.


A l'poque des pches et des chasses, les Alouts envoyaient souvent
leurs femmes au dehors, leur interdisant de franchir le seuil du grand
kachim. Non qu'il ft prohib de passer la nuit auprs de sa lgitime,
mais ce devait tre en catimini, et il fallait tre de retour une ou
deux heures avant le branle-bas du chamane, lequel, vtu de sa robe de
crmonie, frappait du tambour, fadait les armes et les personnes[77].
Ce petit renseignement fait assez comprendre comment les maisons
communes se dsagrgrent sous l'influence des mnages particuliers,
quand mme elles n'eussent pas t battues en brche par des trangers
se disant porteurs d'une civilisation suprieure, c'est--dire d'armes
perfectionnes.

[Note 77: Bancroft, _Native Races of America_.]

Dans ces btiments qui subsistent encore, la partie mdiane est libre et
appartient  tous; les cts sont diviss de distance en distance par
une cordelette, qui parque les familles, chacune en son compartiment; on
dirait une curie avec double range de boxes; chaque mnage y dispose
d'un espace qui nous paratrait  peine suffisant pour un seul cheval:
sur le carr que prendrait un de nos meubles, pre, mre et la gniture
s'entassent autour de la lampe. Toute famille possde barque sur mer et
lampe au kachim. Pour conomiser le terrain, on dort, soit dans une
niche creuse en la paroi, et garnie de pelus, soit accroupi sur les
talons, le menton sur les genoux, dans l'attitude que nombre de
primitifs donnent toujours  leurs cadavres. Dall, qui a pass au tamis
les dbris de cuisine, et les dcombres de plusieurs kachims
prhistoriques, est persuad que ces demeures taient habites
simultanment par les vivants et par les morts. Si l'un des occupants
venait  mourir, sous sa place accoutume, on creusait un trou, on l'y
dposait, on le recouvrait de terre; deux pieds d'argile sparaient les
habitants des deux mondes... Il se peut.

Point d'autre feu que la flammule des lampes destines  fondre la glace
pour en faire de l'eau potable; la chaleur de tous ces corps vivants
resserrs sur un petit espace,--il est tel de ces enclos qu'on dit
habit par deux  trois cents personnes,--suffit pour faire monter la
temprature  un degr si lev, que tout ce monde, hommes et femmes,
filles et garons, se dbarrassent de leurs vtements.

Rien ne nous tonne davantage, nous autres polics, vieux d'une
civilisation de trente sicles ou environ, que l'absence de pudeur, que
l'innocence encore paradisiaque de la plupart de ces Hyperborens,
accoutums  la nudit presque constante dans la maison commune, se
baignant ensemble, comme les Japonais et Japonaises, sans songer  mal.
Il n'est fonction physiologique ou besoin naturel qu'ils aient gne 
satisfaire en public.--Une coutume n'a rien d'indcent, quand elle est
universelle, remarque philosophiquement un de nos voyageurs[78].
Ajoutez que l'Alout, curieux personnage, se montre parfois d'une
rserve qui nous tonne et nous scandalise presque; ainsi devant un
tranger il n'oserait adresser la parole  sa femme, ni lui demander le
moindre service.

[Note 78: Dall.]

Quoique gnralement malpropres, ces gens ont, comme les autres Inots
et la plupart des Indiens, la passion des bains de vapeur, pour lesquels
le kachim a son installation toujours prte. Avec l'urine qu'ils
recueillent prcieusement pour leurs oprations de tannage, ils se
frottent le corps; l'alcali, se mlangeant avec les transpirations et
les huiles dont le corps est imprgn, nettoie la peau comme le ferait
du savon; l'odeur cre de cette liqueur putrfie parat leur tre
agrable, mais elle saisit  la gorge les trangers qui reculent
suffoqus, et ont grand'peine  s'y faire[79].

[Note 79: Zagoskine.]

--Horreur!

--Horreur! oui, pour ceux qui ont un pain de savon sur leur table 
toilette; mais pour ceux qui ne possdent pas ce dtersif?--Et ceux,
celles qui le possdent, ignorent peut-tre que mme les gants, articles
de grand luxe et de haute lgance, faits pour recouvrir de blanches
mains et des bras dodus, sont imbibs d'un jaune d'oeuf largement
additionn dudit liquide ambr; prparation indispensable, parat-il,
pour donner aux peaux la souplesse et l'lasticit requises. Longtemps
cette mme substance communiqua aux crotes du hollande leurs belles
couleurs oranges, et au tabac de Virginie quelque chose de son arome
pntrant[80]. Encore aujourd'hui, dans plusieurs pays civiliss,--
Paris mme,--de nombreux individus, inhabitus  la glycrine mousseuse
et au lait d'amandes amres, entretiennent un prjug en faveur de la
lotion aloute, qui nettoierait mieux qu'aucune autre substance, et mme
entretiendrait la sant; assertion conteste par les mdecins qui
attribuent  cette eau de toilette certains cas d'empoisonnement et
d'ophtalmie purulente. La coutume tait universelle.--Nettoyer ses
dents avec de l'urine, mode espagnole, dit rasme[81]. Les Espagnols la
tenaient de leurs anctres prhistoriques:

[Note 80: Malte-Brun, _Annales_, XIV. _Description de la Guyane_.]

[Note 81: _De civilitate morum puerilium._]

     Pour se laver et se nettoyer les dents, les Cantabres, hommes
     et femmes, emploient l'urine qu'ils ont laisse croupir dans
     des rservoirs[82].

[Note 82: Strabon, III, IV, 16.]

     Bien que soigneux de leurs personnes et propres dans leur
     manire de vivre, les Celtibres se lavent tout le corps
     d'urine, s'en frottent mme les dents, estimant cela un bon
     moyen pour entretenir la sant du corps[83].

[Note 83: Diodore, V, 33.]

    _Nunc Celtiber, in celtiberi terr,
    Quod quisque minxit, hoc solet sibi mane
    Dentem atque russam defricare gingivam[84]._

[Note 84: Catulle, _pigrammes_, 39.]

Nul ne s'tonnera que les Ouahabites[85] et les Ougogos de l'Afrique
orientale[86] en fassent toujours autant. Mais on a ses prfrences.
Ainsi Arabes et Bdouins recherchent l'urine des chamelles[87]. Les
Banianes du Momba se lavent la figure avec de l'urine de vache, parce
que, disent-ils, la vache est leur mre[88]. Cette dernire substance
est aussi employe par les Silsiennes contre les taches de
rousseur[89]. Les Chewsoures du Caucase la trouvent excellente pour
entretenir la sant, et dvelopper la luxuriance de la chevelure. A
cette fin ils recueillent soigneusement le purin des tables, mais le
liquide encore imprgn de chaleur vitale passe pour le plus nergique.
Les trayeuses flattent la bte, lui sifflent un air, chatouillent
certain organe, et au moment prcis avancent le crne pour recevoir le
flot qui s'panche; la mre industrieuse fait inonder la tte de son
nourrisson en mme temps que la sienne[90].

[Note 85: Krapf, _Reise in Ost Afrika_.]

[Note 86: Maltzan, _Wallfahrt nach Mekka_.]

[Note 87: Von Seetzen.]

[Note 88: Krapf.]

[Note 89: Bodin, _Europa_.]

[Note 90: Radde.]

Tels furent, tels sont les dbuts de la propret du corps.

       *       *       *       *       *

     L'industrie aloute reprsente exactement celle que possdait
     l'ge du renne. Ainsi s'exprime M. Cartailhac, homme
     comptent.

Certes, elle tait primitive, cette industrie. Qui avait besoin de colle
s'appliquait un coup de poing sur le nez, sachant que le sang est une
matire agglutinante. Aujourd'hui, les gens sont mieux pourvus.
Habitation, outils, mobilier, costume et religion, s'inspirrent
rapidement des modles qu'avaient apports les commerants russes,
qu'imposrent les conqurants. Les marchandises de provenance amricaine
n'ont pas t longues  se substituer  celles qu'envoyaient nagure
Ptersbourg et Moscou. Les toffes de drap, mme la lingerie,
envahissent les garde-robes, mais ne sauraient se substituer entirement
aux fourrures du pays; les femmes ont d'excellentes raisons pour ne pas
abandonner tout  fait un costume qui leur va trs bien, et qu'elles
enjolivent de franges et verroteries. Les hommes aussi sont rests
fidles au costume en plumage d'oiseaux marins, sur lequel l'eau glisse
sans mouiller. Ils font usage de souliers en peau de poisson, mais cette
chaussure ne doit pas approcher le feu, sous peine de racornir et
ramollir; en peu d'instants elle serait mise hors d'usage. On porte des
bas tresss avec une herbe des marais. De la dpouille des esturgeons,
on se confectionne des manteaux trs convenables. Les hommes s'affublent
volontiers d'un mufle et d'une queue de loup[91].

[Note 91: Zagoskine.]

Nagure, les Alouts se faisaient remarquer par leur amour de la parure
et du tatouage; mais l'affreuse oppression qu'ils ont subie leur a fait
perdre cette vanit[92]. S'ils se barbouillent quelquefois le visage
avec des couleurs ou avec du charbon, c'est moins pour s'embellir la
figure que pour la protger contre l'embrun marin, lequel en s'vaporant
dpose du sel qui tend  irriter la peau et la faire gercer. La plupart
des Esquimaudes se tatouent toujours le front, les joues et le menton;
les femmes maries en revendiquent le privilge, et en font un signe de
haute distinction, disaient-elles  Hall. Jadis les Alouts se
gravaient sur la peau des figures d'oiseaux et de poissons[93]; les
filles de famille riches et distingues s'attachaient  reprsenter les
exploits de leurs anctres, au moyen de dessins et de signes varis qui
exprimaient symboliquement le nombre des ennemis tus ou des animaux
abattus[94]. Avec un silex, on se coupait la chevelure, les femmes se
rognant la partie frontale, et les hommes se mnageant une superbe
touffe. Ceux-ci se trouaient la lvre infrieure et les oreilles pour y
placer des petits coquillages, de minces cailloux, ou des laines rouges,
indicatrices de quelque exploit; ou bien encore, ils s'largissaient les
narines, dj bien larges, pour y colloquer un petit os, gros comme un
tuyau de plume; car ils n'taient point insensibles  l'attrait du beau.
Jalouses de cet agrment, leurs dignes pouses portaient au cou, ainsi
qu'aux mains et aux pieds, des pierres colores, et des chapelets
d'ambre--les dames d'Europe les approuvent en cela;--mais les
malheureuses s'insraient  la lvre infrieure une labrette ou petit
cylindre de nacre ou de bois, qui, tenant la bouche constamment ouverte,
leur faisait couler la salive le long du menton. Et dire que les
Alouts, Thlinkets et divers Inots, n'taient pas ou ne sont pas seuls
 porter labrette, que les Botocoudes et de nombreux Africains sont
partisans de cet affiquet qui dshonore la figure humaine! Dire qu'ils
trouvent tout  fait engageant ce hideux appendice, incommode et absurde
au possible! La chose existe; donc, elle a sa raison suffisante, pour
parler comme Leibnitz.

[Note 92: Langsdorf.]

[Note 93: Malte-Brun, _Annales des Voyages_, XIV.]

[Note 94: Venjaminof.]

La rverbration du soleil sur la neige et les vagues blouit les yeux
et les aveugle: on les protge au moyen d'normes lunettes, d'aspect
fantastique, ou par un casque de cuir ou de bois  large visire,
rappelant celle dont le brave Daumier gratifiait les acadmiciens et
autres membres de l'Institut. Les indignes fabriquent l'objet avec du
bois qui leur arrive des eaux chinoises et japonaises, amolli par une
longue flottaison: ils donnent la courbure voulue, puis font scher. Ce
casque affecte plusieurs formes, diverses couleurs; le plus souvent, il
est bariol blanc et bleu clair, ou bien ocre et rouge; des sculptures
ivorines ornent le cimier, l'arrire est garni d'un plumet, le devant
hriss de poils d'ours, de barbes et moustaches, prises  des phoques
et  des otaries, dont le mufle a t reproduit avec une fidlit nave
qui charme les connaisseurs[95]. Dj Cook avait remarqu le got et le
fini de ces ouvrages; la plupart des visiteurs rendent le mme
tmoignage et vantent le bien rendu des dessins. Un mtis, Krioukof,
peignait  la dtrempe des portraits d'une ressemblance frappante, et
Chamisso dtermina neuf espces de dauphins et baleines sur les images
qu'avaient faites les indignes. Dous  un degr suprieur du talent
d'imitation, ils ont appris des Russes, rien qu'en les regardant faire,
presque tous les mtiers manuels. Ce sont des joueurs d'checs
passionns. Ils se rendent matres de la lecture et de l'criture
presque en se jouant. Les enfants paraissent aptes  saisir les
mathmatiques lmentaires, et, ce qui charmait l'excellent Venjaminof,
ils semblaient comprendre les dogmes de la religion chrtienne.

[Note 95: Sauer, Von Kittlitz.]

Des masques dont il a t parl, ils affublent les filles quand elles
deviennent nubiles, poque critique pendant laquelle on les claquemure 
distance des habitations et on les soumet  une hygine et une
alimentation spciales. Les Koloches renchrissent sur ces prcautions,
et les enferment dans des cages d'osier. De grotesques couvre-chefs les
empchent de voir et d'tre vues; on craint que le regard, le seul
regard de ces malheureuses souille mme la lumire du jour, et
enguignonne tout et tous autour d'elles; on a l'air de les considrer
comme des vampires.

       *       *       *       *       *

Ce peuple passe pour s'tre lev jusqu'au mariage. Soit! mais quel
mariage!

En Aloutie, les parents les plus proches contractent union, le frre
avec la soeur, et parfois le pre avec la fille.--Langsdorf en faisait
reproche  un Alout qui rpondit: Pourquoi pas? les loutres en font
autant!

Le galant se prsente avec un cadeau--quelque bagatelle--chez les
beaux-parents qui font signe  la belle de suivre le jeune homme.
Affaire conclue. En plusieurs districts,--notamment dans l'le
d'Ounamartch,--les femmes servent de monnaie courante, rglent les
ventes et achats. On a livr tant de renards bleus, tant de zibelines,
cela vaut tant et tant de femmes. Bien entendu que cette monnaie n'est
plus que conventionnelle. Pour faire march et payer les diffrences,
pas besoin n'est d'avoir un troupeau fminin derrire soi.

Un mot suffit pour tablir contrat, un mot pour prononcer divorce, les
enfants suivant la mre, ou tant recueillis par leur oncle maternel.
L'institution matrimoniale n'a pas t invente pour causer  ces gens
aucun dsagrment. Entre poux, peu ou point de jalousie. Comme chez
nombre de sauvages et demi-civiliss, celui-l passerait pour un
malappris qui n'offrirait pas au visiteur l'hospitalit de la couche
conjugale, ou la compagnie de sa fille la plus avenante. Suivant leurs
convenances, les maris troquent les maries, se les empruntent, les
louent bon march. Au temps o l'administration russe n'accordait a ses
employs que huit verres de rhum dans les douze mois, un homme livrait
sa moiti pour quelques gouttes de la liqueur divine.

Le chef de famille donnait le nom de Mre  son pouse prfre,
laquelle titrait de Pre non seulement son mari, mais encore son fils
an, et qualifiait aussi de Mre sa fille la plus ge[96]. Le
renseignement suggre des rflexions qui pourraient mener loin... mais
n'levons pas de lourde superstructure sur une base fragile.

[Note 96: Venjaminof.]

La monogamie est de rgle, mais avec de frquentes exceptions: les
hommes meurent vite aux risques de mer. Les veuves, les orphelins, grave
souci quand les temps sont durs. Le pcheur, revenant avec barque
pleine, est tenu d'avoir l'oeil sur les filles qui ont perdu leur pre,
de prendre en piti les veuves qui allaitent: il aura des huttes
spares, plusieurs mnages  pourvoir. C'est ainsi que la polyandrie
s'entend avec la polygamie. Mais cette polygamie-l est plutt une
obligation morale que la recherche d'un plaisir, et reprsente un
ensemble de charges qu'il faut du coeur pour accepter, et du caractre
pour porter jour aprs jour.

Du reste, ces Hyperborens ne trouvent rien de choquant  ce qu'une
Aloute dclare qu'un seul mari ne pourrait la contenter. Autrefois, la
Florentine de bonne maison faisait, par clause au contrat nuptial,
reconnatre son droit  prendre un amant en titre, quand il lui
plairait. De mme, les filles aloutes jouissant, pendant leur
damoiselat, d'une libert dont elles usent largement, se rservent, aux
pousailles, la facult d'avoir un sigisb. Leur adjudant[97], terme
officiel, assiste le patron en tous ses droits et devoirs, servitudes
actives et passives, est tenu de contribuer  l'entretien du mnage et 
la nourriture des enfants. Des femmes si bien loties passent pour bien
chanceuses, et jouissent d'une considration distingue. La prsence de
l'adjoint est de rigueur pendant l'absence du mari, lequel  son retour
patronne et protge le jeune homme, attend de lui la dfrence que le
cadet doit  son an... Le cadet et l'an, c'est bien cela. En effet,
chez les Thlinkets, chez les Koloches, allis de nos Alouts, le
cavalier servant doit tre un frre, ou tout au moins un proche parent
du patron[98]. Le Konyaga, surpris en adultre, est oblig de payer, 
la mode anglaise, une indemnit au mari; mais s'il est de sa famille, il
lui faudra se tenir  ses ordres, et  ceux de l'pouse, avec laquelle
l'union sera dsormais lgitime. Le susdit Thlinket venant  mourir, son
cadet pouse la veuve, et le nouveau capitaine requiert pour ses menues
besognes les bons offices du troisime frre[99].

[Note 97: Bancroft, Venjaminof.]

[Note 98: Erman.]

[Note 99: Venjaminof.]

Que vous en semble? Ne tenons-nous pas ici la clef du sigisbat,
institution bizarre, dont on rprouvait l'immoralit, mais qu'on
n'expliquait gure? Le sigisb est un lvir, sa fonction est une
survivance des antiques frries polyandriques, dont les traces sont
reconnaissables chez d'autres Esquimaux, et qu'on tudie sur le vif 
Ladak, au Tibet, au Malabar, et en plusieurs autres cantons rests en
dehors des grandes voies de communication internationale.


Dans ces conditions matrimoniales, les querelles ne sauraient tre
frquentes. Cependant les accouchements difficiles sont regards comme
le chtiment d'une conduite par trop irrgulire. Les maris d'Aloutie,
bonasses  souhait, n'ont pas si mauvais got que leurs voisins Korjaks,
lesquels obligent, dit-on, leurs femmes  se faire plus laides et plus
sales que nature[100], afin d'effaroucher les dsirs illgitimes. Vertu
si cher achete, vertu obtenue au prix du dgot, serait-ce de la vertu?

[Note 100: Kraschenikof.]

Veufs et veuves se claquemurent dans l'obscurit pendant une quarantaine
de jours. La veuve, deuil durant, est considre comme impure, et
renferme dans une cabane particulire, o les aliments lui sont passs,
rduits en minces fragments, car elle ne doit rien toucher de la main
nue[101]. On redoute videmment que, par son intermdiaire, la mort
n'ait prise sur les vivants. Le polygame lgue un deuil plus svre 
celle de ses pouses qui a vcu le plus longuement avec lui,  celle
surtout prs de laquelle il vient  mourir.

[Note 101: Venjaminof.]


Nous prfrerions nous en tenir l, mais le souci de la vrit nous
contraint d'ajouter que ces primitifs poussent l'ignorance du mal
jusqu' l'immoralit, que leur innocence vraiment excessive se confond
avec le vice. Notez que les tmoins  charge sont pour tout le reste
trs favorables  ce peuple, auquel ils ne marchandent pas l'admiration
en plus d'une circonstance. Un garon joli de figure se montre-t-il
gracieux de maintien? La mre ne le laisse plus frayer avec les
camarades de son ge, le vt et l'lve en fille; tout tranger se
tromperait sur son sexe; et vers les quinze ans on le vend pour somme
rondelette  quelque riche personnage. Les choupan ou adolescents de
cette espce sont trs recherchs par les Konyagas[102]. Par contre, on
rencontre  et l dans les populations esquimaudes, ou esquimodes, et
notamment dans le Youkon, des filles qui se refusent au mariage et  la
maternit. Changeant de sexe, pour ainsi dire, elles vivent en garons,
adoptent les manires et le costume virils; courent le cerf, ne reculent
 la chasse devant aucun danger,  la pche devant aucune fatigue[103].

[Note 102: Ross.]

[Note 103: Bancroft.]

Les jolis jeunes gens dont il a t question se consacrent volontiers 
la prtrise, et, leur fracheur passe, entrent dans les ordres, qui
leur cotent ainsi beaucoup moins  acqurir qu' leurs confrres. De
tout temps il y eut affinit marque entre le mignon et le servant des
autels, entre la prostitue et la pallacide. Dans les temples de
l'antique Orient, le vaste et majestueux sanctuaire parat avoir t
flanqu de chapelles fleuries, boudoirs parfums, o nichaient sur de
moelleuses couches les Attys et les Combabe, de gracieux Eliacin, de
charmants Adonis, qui vaquaient aux plaisirs des dieux, c'est--dire de
leurs ministres, en attendant que pleinement initis aux rites sacrs,
ils devinssent,  leur tour, chefs de culte, et prposs aux mystres.
Le hirophante aimait  se faire servir par les hirodules et les
bayadres. L'htarisme est n  l'ombre des autels. Presque tous les
hommes, dit Hrodote[104], sa mlent avec les femmes dans les difices
sacrs, hormis les Grecs et les gyptiens.

[Note 104: _Euterpe._]

--Hormis la Grce?... Et que se passait-il  Corinthe?--Hormis
l'gypte? Et Bubastis et Naucrats! Et l'Aphrodite d'Abydos qui portait
le vocable significatif de _Porn_[105].--Aussi Juvnal se permettait de
demander: Quel est le temple o les femmes ne se prostituent pas?

[Note 105: Athne, XIII, 5.]

A Jrusalem, le roi Josias dtruisit dans le temple de Jhovah les
cellules qu'habitaient les effmins[106] et les femmes qui tissaient
les tentes d'Ashra[107]. On sait les prodigieux dbordements qui
avaient lieu dans les verts bosquets et les hauts lieux de la
Grande Desse. La coutume tait si bien enracine que, dans la grotte
de Bethlem, ce qui s'accomplissait jadis au nom d'Adonis, s'accomplit
aujourd'hui par les plerins chrtiens au nom de la vierge Marie; et les
hadjis musulmans font de mme dans les sanctuaires de La Mecque[108].
Dans les pagodes sentines de vice, viennent des femmes striles,
faisant voeu de s'abandonner  un nombre dtermin de libertins; et
d'autres, pour donner  la desse du lieu des tmoignages de leur
vnration, se prostituent en public, aux portes mmes de la maison
divine[109]. Les prtresses de Juidah enlvent les filles des familles
les plus distingues, et, aprs des preuves rigoureuses, en font des
courtisanes, instruites dans les arts de la volupt[110]. A Borno, le
Dayak, qui se fait prtre, prend un nom et des vtements fminins,
pouse simultanment un homme et une femme: le premier, pour le protger
et l'accompagner en public; la seconde, pour lui donner des
distractions[111].

[Note 106: Les _Kedeschim_. Consulter sur ce mot les Encyclopdies
bibliques. Exemple: _Dizionario Ebreo_: Kadessa, _santa e meretrice_;
Kadeschud, _postribolo e sacristia_.]

[Note 107: II _Rois_, 23, 7. Voir Soury, _la Religion d'Isral_.]

[Note 108: Sepp, _Heidenthum und Christenthum._]

[Note 109: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]

[Note 110: Lindemann, _Geschichte der Meinungen_.]

[Note 111: Bishop of Labuan, _Transactions of the Ethnological
Society_, II.]

Revenons  nos Alouts. Ds que l'ordination a t confre au lvite,
sitt que le choupan a mu en angakok, la tribu lui confie les filles le
mieux en point, par les grces du corps et du caractre; il parfera leur
ducation,--les perfectionnera dans la danse et autres arts d'agrment,
et, enfin, les initiera aux plaisirs de l'amour. Si elles se montrent
intelligentes, elles deviendront mires et mges, prtresses et
prophtesses. Les kachims d't, qui sont ferms aux femmes du commun,
s'ouvriront  deux battants devant elles. On est persuad que ces filles
seraient d'une frquentation malsaine, si elles n'avaient t purifies
par le commerce d'un homme de Dieu.--Les braves gens! Et l'on a prtendu
qu'ils manquaient de religion!

       *       *       *       *       *

Religieux autant que tout autre peuple, sinon davantage, les Inots
rvrent les esprits[112] des rocs et des caps, des glaciers, buttes et
banquises; prsentent leurs respects  toute chose inconnue ou
dangereuse. Leur chamanisme ou thorie magique est identique en
substance  la doctrine professe par les populations de l'Asie et de
l'Amrique septentrionales; il a t dvelopp dans la suite des temps
avec une rigueur surprenante, si bien que l'institution des _poulik_,
des _angakout_[113], et _jossakids_, forme, avec les doctrines et
traditions qui l'accompagnent, le lien moral des tribus parpilles sur
cet immense territoire.

[Note 112: _Inoe._]

[Note 113: _Angakok_, sorcier, pluriel _Angakout_.]

Tout le monde n'est pas apte au saint ministre; pour devenir angakok il
faut une vocation bien dtermine, de plus, un caractre et un
temprament que n'a pas tout le monde. Les prtres en fonctions ne
recrutent point leurs lves au hasard; ils les choisissent de bonne
heure, garons ou filles, ne s'arrtant pas au sexe; plus intelligents
en cela que la plupart des autres sacerdoces. On en a vu qui
s'adressaient  des poux particulirement qualifis, leur demandant un
sujet d'lite,  former, mme avant sa naissance, par une ducation
approprie et un entranement spcial. Le pre et la mre du futur
sorcier jeneront souvent et longtemps, rechercheront certaines viandes,
en viteront d'autres, supplieront les anctres d'envelopper le prcieux
rejeton de toute leur sollicitude. Sitt ne, la petite crature sera
asperge d'urine, de manire  l'imprgner de son odeur
caractristique,--c'est dcidment leur eau bnite. Ailleurs, la barbe,
la chevelure, l'entire personne des rois et sacrificateurs sont ointes
d'huiles prises dans de saintes ampoules; ailleurs, elles sont beurres
et barbouilles de bouse soigneusement tendue. Chacun son got. On
requiert que le petit ne soit pas comme tout le monde, que par ses
gestes et sa dmarche, il s'annonce comme tant ptri d'une autre pte
que le commun des mortels; car il aura pour principal titre: celui qui a
t mis  part[114]: _Sacer esto!_ Faonn par les abstinences et les
veilles prolonges, par la dure et la gne, il faut qu'il apprenne 
supporter stoquement la douleur,  dominer ses besoins physiques, 
faire que le corps obisse sans murmure aux ordres de l'esprit.

[Note 114: _Imanac_, ou _Inguitsout_: Cf. le Nazarat juif, et les
_Actes des Aptres_, XII, 2.]

Les autres sont bavards, lui sera taciturne, comme il convient aux
prophtes et diseurs d'oracles. De bonne heure, le novice frquente la
solitude. Il erre[115], par les longues nuits,  travers les plaines
silencieuses que la lune emplit de sa froide blancheur; il coute le
vent gmir sur la banquise dsole; au large, comme un troupeau d'ours
blancs allant aux aventures, avancent machis et bosculis; il entend
grincer les dents et racler les pattes puissantes. Sur l'Ocan noir,
sous le ciel funbre, flottent des glaons, lourds de neige amoncele,
nagent des buttes, diamants immenses, cheminent des buttons, normes
masses sombres, veines de glauques transparences, avec de vagues lueurs
opalines tremblant  l'entour; spectacles d'outre-tombe; magnificences
dignes d'une autre plante, comme on en voit peut-tre dans Uranus ou
Saturne: les aurores borales, occasion recherche pour avaler de la
lumire[116], car il faut se pntrer de tous les clats et de toutes
les splendeurs. Triste et ravi, saisi d'une douloureuse extase, le jeune
homme contemple les glorieux combats, les splendides batailles que se
livrent les esprits dans les champs de l'air, alors que des torrents
d'lectricit jaillissent dans le ciel incandescent, que dbordent les
geysers d'tincelles, les fontaines de couleurs jaillissantes; les
clairons[117] et traits sanglants raient le ciel, les lances fulgurantes
s'entre-choquent dans les airs, l'ther palpite, et ses pulsations sont
des coruscations et des flamboiements.

[Note 115: Semblablement, les Polynsiens appellent leurs prtres
_Haaropo_ ou _promeneurs de nuit_ (Moerenhout).]

[Note 116: Bastian.]

[Note 117: Terme franco-canadien.]

Dj le futur sorcier n'est plus un enfant. Maintes fois, il s'est senti
en la prsence de Sidn, la Dmter esquimaude, il l'a devine au
frisson qui lui courait dans les veines,  la chair de poule qui lui
picotait la peau et hrissait les cheveux; maintes fois, il a distingu
ses soupirs douloureux et prolongs, lointains clats, retentissant
comme ces mugissements de la baleine que les Esprits entendent bien,
mais auxquels l'oreille du vulgaire est toujours reste sourde. Il voit
des astres inconnus aux profanes;  Sirius, Algol et Altar, il demande
le secret des destins, il devine ce que pensent l'Aigle, le Cygne, la
Grande Ourse, qui coutent les Inots, les regardent faire, mais se
taisent. Car ces astres glorieux ne parlent que par des scintillements,
et nul n'entend leur langage qui n'a sa lumire en lui-mme. Il passe
par la srie des initiations; n'ignore point que son esprit ne sera pas
dgag du fardeau de lourde matire et d'paisse ignorance, avant que la
Lune ne l'ait regard en face et ne lui ait dard certain rayon dans les
yeux. Enfin, son propre Gnie, voqu des insondables profondeurs de
l'tre, lui apparat[118], ayant franchi les immensits des cieux,
remont  travers les abmes de l'Ocan. Blanc, ple et solennel, le
fantme dira: --Me voici. Que veux-tu? S'unissant au Sosie
d'outre-tombe, l'me de l'angakok volera sur les ailes du vent; quittant
le corps  volont, elle voguera dans l'univers, rapide et lgre. Libre
 elle de sonder alors les choses caches, de se renseigner sur les
mystres, pour en rvler la connaissance aux hommes rests mortels, et
d'esprit non affin.

[Note 118: Mme croyance chez les Lapons, les Peaux-Rouges, les
Kamtchadales Charlevoix, _Journal_.]

Il n'y a pas que l'angakok idal pour passer par cette ducation, et
cette discipline intrieure. Prophtes et rvlateurs, asctes et
inspirs, tous ont cherch Dieu dans le dsert, se sont rfugis dans la
solitude, pour y converser avec le Loup, disent les uns, avec les saints
anges, pensent les autres; ils se sont enfoncs dans l'auguste silence
pour our les mlodies des toiles chantant en choeur, pour distinguer
les susurrements des atomes, les murmures du grain de sable, les soupirs
qu'exhale la goutte de rose avant de n'tre plus; ineffables harmonies
qu'teignent le fracas des rues et des marchs, les hurlements des
batailles. Notre propre me nous chappe dans le conflit des vanits,
ses mouvements intimes se drobent  notre perception qu'mousse le
tohu-bohu assourdissant des agitations mesquines. Pour se retrouver
soi-mme, pour s'atteindre enfin, il faut fuir la cit, viter la foule.
Jusqu' ce qu'on ait dcouvert sa conscience et interrog ses oracles,
on n'est, on ne sera qu'un enfant. On ne comprend rien au monde, tant
que pench sur son me on n'en a pas mesur les sombres profondeurs,
tant qu'on n'a pas cout les chos de la pense s'engouffrant en chutes
toujours plus sourdes, comme les roulements du tonnerre qui va se perdre
par del d'autres horizons.

Mais il faut aux poumons de l'air  brler, aux estomacs des aliments 
digrer, aux intelligences des faits  laborer, des ralits 
s'assimiler. Il tomberait dans l'idiotie, l'individu qui s'isolerait
sans retour et cesserait d'entretenir avec ses semblables les rapports
d'action et de raction dont se compose l'existence. Donc, l'angakok ne
s'absentera de la communaut que par intervalles, il participera aux
expditions de chasse et de pche, exercera peut-tre quelque industrie,
ne restera pas tranger  la vie publique, suivra, ou mme dirigera les
agissements populaires, les comprendra d'autant mieux qu'il ne s'engage
pas dans le tumulte de l'action, qu'il se tient  ct, regarde de haut.
A mesure qu'il progresse dans son art, il se fait plus original et
excentrique. On ne sait au juste s'il veille ou rve, s'il est prsent
ou absent, sage ou alin. Il prend les abstractions pour des ralits
et les ralits pour des abstractions, se cre des sympathies, des
antipathies  lui. Il parpille son me dans les buissons, mais fait
entrer le rocher dans la substance de ses os, s'identifie avec le
paysage ambiant. Ce qui plat  tous dplat  cet homme, mais il
supporte l'insupportable; il se fait une manire  lui d'entendre et de
comprendre, il voit trouble o les autres voient clair, mais distingue
nettement ce qu'ils ne peuvent discerner. Son regard, voil pour les
choses du prsent sicle, pntre le monde translunaire; les secrets de
l'ternit lui deviennent familiers  mesure qu'il nglige les
vulgarits de la vie quotidienne. Peu  peu, il arrive  voir double,
peroit les objets extrieurs, et en outre la rflexion qu'ils
projettent en son esprit. C'est ainsi qu'au Broken, la Montagne des
Sorcires, le voyageur voit son ombre se plaquer contre les nuages et
profiler dans l'espace un spectre gigantesque. La fantaisie elle-mme,
les chimres extravagantes, ne peuvent faire autre chose que distordre
et transposer la ralit, dcomposer ses lments, les recomposer d'une
faon incongrue. Avant d'endoctriner les peuples, les prophtes ont d
se repatre de fantasmes, comme les Bacchants, se gorger de bruit, et
s'enivrer de fracas; avant d'aborder aux vrits ternelles, il leur a
fallu s'immerger dans l'illusion. Sur une mtaphysique, mlange
d'ignorance et de folie, ils ont construit un vaste et ingnieux
systme, qui rend l'aberration plausible, draisonne avec mthode,
prouve le prodige par le miracle, expose l'absurde avec logique,--le
tout sous le nom de religion.

Frres ou cousins germains de ces angakout sont les _jossakids_ indiens,
les _chamanes_ de Sibrie, les _joguis_ et _fakirs_ de l'Inde, les
derviches tourneurs, les _engaka_ Bantou, les _piodjis_ australiens, les
asctes et sorciers _tutti quanti_. L'objet de leur ambition est
l'extase, l'union avec Dieu, l'absorption dans l'Esprit infini, dans
l'Ame universelle,--bref, la vie religieuse par excellence, dont les
manifestations, rputes miraculeuses, rentrent toutes, malgr la
diversit du dtail, dans la catgorie du Mal Sacr; relvent de la
physiologie nvrotique, beaucoup tudie, encore trs obscure. Sans
prtendre expliquer leur cas, il est facile de voir que ces malheureux
ont travaill  se faire une existence en dehors de l'hygine et du bon
sens. Pour se mettre au-dessus de la Nature ils l'ont violente et
irrite; aussi en portent-ils la peine, et leur existence est
souffreteuse autant qu'anormale. Ils ont, malgr leur apparence endormie
et leur physionomie apathique, des lucidits singulires, des
perceptions d'une acuit surprenante; on dirait leur me absente, mais
ils prouvent des sensations d'une dlicatesse extraordinaire,
d'inexplicables accs de force et de vigueur, des sensibilits et des
insensibilits qui passent crance. En mme temps ils croient aux
perscutions de dmons qui viendraient les tracasser et tourmenter, et
mme les gorger, si, par un serment terrible, ils ne s'engagent  leur
obir. Dans leurs accs prophtiques, ils se livrent  des contorsions
extravagantes,  des mouvements dsordonns et convulsifs, poussent des
hurlements qui semblent n'avoir plus rien d'humain; une voix rauque sort
d'une bouche cumante, leur teint s'empourpre et leurs yeux s'injectent;
et souvent, ils deviennent aveugles  la suite de congestions[119]. Ils
passent par des fatigues et des puisements dont on ne se fait pas ide;
ils sont harasss par toutes les fibres du corps, extnus par chaque
fibrille du cerveau[120]. Quoi d'tonnant  ce qu'ils soient tristes et
mlancoliques, enclins aux ides noires! Leur physionomie communique 
l'me un sentiment pnible et profond[121]. On observe chez eux une
crainte excessive de la mort; ils redoutent jusqu' la vue d'un cadavre,
et cependant ils versent dans les penses de suicide. Hall raconte:

[Note 119: Venjaminof, traduit par Erman.]

[Note 120: Wrangell, _Observations_, etc.]

[Note 121: Hyacinthe, _le Chamanisme en Chine_.]

     La femme de Jack ramait quand elle fut prise d'un accs que je
     pris d'abord pour une crise d'pilepsie. Elle clata en cris
     sauvages, familiers, parat-il,  ceux qui pratiquent la
     sorcellerie. Tous alors de redoubler d'efforts. Sa voix
     vagissait trangement; de ses lvres partaient comme des
     ptards. Les matelots rpondaient en choeur. Sa mlodie
     s'accentuait de minute en minute, se faisait toujours plus
     sauvage; en mme temps elle poussait  la rame, dployait une
     vigueur surhumaine. De retour au camp, la reprsentation reprit
     dans la nuit. Jack disait une sorte de liturgie, les femmes
     chantant, et les hommes rpondant. Cela dura plusieurs heures,
     et le lendemain, puis le surlendemain, on en fit autant.

Autre observation:

     Il se faisait tard. Nous devisions encore dans la hutte quand
     clata un cri retentissant. Rapides comme la pense, mes Inots
     sautrent de leurs siges, se jetrent sur les longs couteaux
     qui se trouvaient par l, les fourrrent dans une cachette. A
     peine avaient-ils repris place qu'un angakok se glissa en
     rampant par l'troite entre. Se tranant sur les genoux, il
     ttait devant lui, et tout aveugl par une tignasse qui lui
     ravalait les yeux et le visage, il fouillait dans le
     garde-manger. N'y trouvant pas ce qu'il cherchait, il tourna
     tte sur queue, se retira sans desserrer les dents. Je
     demandai:

     --Et s'il avait trouv un couteau?

     --Un couteau? il s'en serait donn quelque part. Ils ont de
     ces ides-l. a les prend de temps en temps.

Quand le novice a tout  fait dpouill le vieil homme, fait de son
corps le temple d'un esprit[122], ou de plusieurs, car il en peut
hberger lgion, il appelle par son nom le gnie de son choix, le somme
de prendre chez lui domicile. Si par dix fois il le conjurait
inutilement, il renoncerait au mtier, car sans _tornac_ il n'y a ni
prophtie ni miracle. Ce n'est pas  dire qu'il et perdu tout son temps
et sa peine. Les tudes, la forte discipline par lesquelles il a pass,
lui vaudront toujours respect et influence. Et voici comment s'obtient
l'inspiration.

[Note 122: _Inoe, Torenac._]

L'esprit invoqu fait rencontrer  son protg un animal dmonique:
fouine, loutre ou blaireau[123], pour qu'il le tue, l'corche et revte
sa dpouille, grce  laquelle il obtient la facult de courir, 
l'instar de nos garous et versipelles. Il s'appropriera, comme un
trsor, la langue de la bte, en fera sa mdecine, son grigri
personnel. videmment, le choix de cet organe est symbolique; on a
devin ou l'on s'est souvenu qu'il est l'instrument du Verbe,
manifestation de la Raison... sans que nous voulions insinuer que ces
pauvres angakout aient frquent l'cole d'Alexandrie.

[Note 123: Du blaireau, les contes japonais disent aussi merveille.
Milford, _Tales of Japan_.]


Autres procds:

Sur l'avis que lui en donnent sas anciens, le lvite visite la caverne
d'une le inhabite, dans laquelle ont t cachs les os d'un magicien
illustre. Le prophte dort du sommeil de la mort, mais ne fait que
dormir. Il est assis, raide et glac, la tte masque. Vtu dans la
magnificence de l'appareil sacerdotal, les ailes d'une chouette ou d'un
hibou s'ploient au-dessus du bonnet;  la robe pendent marmousets en
ivoire, grelots et sonnettes, chanettes et anneaux, tout un capharnam,
au moyen duquel il est mis en rapport avec les rois des animaux et les
Gnies des lments: serres d'aigle, dents de serpent, cailles de
poisson, morceaux de cuir cru, et divers petits objets qui
s'entre-choquent avec bruit aux mouvements du corps. Entre les genoux
est plac le tambour, l'indispensable tambour[124],--un ciel en
raccourci--sur lequel sont dessins le cercle de l'Univers, la Croix des
Quatre-Vents, des figures magiques d'hommes et d'animaux; l'intrieur
abrite de petites poupes--autant d'esprits qui rpondent chacun 
certains coups frapps d'une faon spciale. L'adepte fait rsonner
l'instrument, s'adresse au Voyant lui-mme, interpelle l'auguste
prophte. Au bruit, le cadavre soubresaute, les plumes s'agitent, le
masque frissonne. Ce masque du mort, le vivant a le courage de l'ter:
il dcouvre la momie noire et grimaante, hrisse et hideuse; il la
contemple et en est contempl, les deux orbites profondes lui lancent
des jets de tnbres. Le vivant salue en frottant son nez contre l'pine
nasale du cadavre, puis se passe la main sur le ventre comme pour dire:
Que cela est bon! Surcrot de politesse, il se crache dans les
paumes[125], barbouille de salive le visage du grand homme; ensuite, il
offre du tabac pour une ou deux pipes, et, peut-tre aussi, le foie d'un
ours, qui tue les chiens, empoisonne les hommes, les frappe dans le
corps et l'esprit. A l'aspect de ces friandises, les lvres parchemines
esquissent un rictus, les btonnets fichs dans la houppette du crne
branlent de-ci de-l: il est bien reu. A la douteuse clart de la
mousse trempe dans une coquille d'huile, le matre et le disciple
conversent la nuit durant. Le disciple interroge et le matre rpond par
des critures phosphorescentes dans le cerveau:  question nette et
claire, rponse lumineuse, mais l'hsitation n'obtient que des oracles
tnbreux. C'est ainsi que l'esprit du docteur passe dans le jeune
homme; la transfusion est marque par le transfert d'une dent que le
successeur extirpe de l'auguste mchoire, et cache aussitt dans sa
bouche. Cette dent, si un profane l'apercevait seulement, ou s'il
entrevoyait la langue de la mystrieuse loutre, il tomberait aussitt
frapp d'alination. Mme chtiment au profane qui aurait aperu le
jaspe du Graal, dans lequel saint Joseph d'Arimathe avait recueilli les
gouttes du Divin Sang.

[Note 124: _Boubne_, etc.]

[Note 125: Choriz, _Expdition Kotzebue_.]

--Mais pourquoi la dent du vieux sorcier, la dent prcisment?

--Sur ce point, nous ne pouvons offrir que des conjectures. La dent, la
pice la plus rsistante de l'organisme, et que l'on retrouvait encore
dans la cendre des bchers, quand les os avaient disparu, la dent passe
chez plusieurs peuples primitifs pour tre un sige de la vie. Les
rapaces ont leur force dans la mchoire que les philosophes de la Nature
comparaient  deux bras cphaliques. Les molaires des victimes abattues
 la guerre ou  la chasse, faisaient le plus superbe collier que le
hros des temps jadis pt offrir  sa belle. La vipre concentre dans
ses crochets sa vie et sa colre, y verse l'essence de son chyle et de
ses humeurs, pourquoi l'homme n'en ferait-il pas autant? Le sorcier
n'a-t-il pas la dent venimeuse, lui aussi?


On raconte d'autres choses non moins tonnantes. Les sorciers
changeraient de sexe  leur gr, s'arracheraient un oeil pour l'avaler
ensuite, s'enfonceraient un couteau dans la poitrine sans se faire grand
mal[126]. Ils passeraient de la sorte par la mort, ce qu'ils croient le
plus srieusement du monde avoir dj fait plusieurs fois, dans les
conditions les plus hroques, et mme les plus extravagantes, nous
permettrons-nous d'ajouter. Ils vont au bord de la mer, appellent  eux
un ours ou un morse, mais de prfrence la Grande Baleine, laquelle ils
contraignent, par incantations,  ouvrir une large gueule dans laquelle
ils se prcipitent. L'orque ctoie maint rivage, visite des les
nombreuses, puis plonge dans le gouffre qui conduit au Paradis boral,
o ils contempleront  loisir les mystres de l'autre monde. Combien de
temps y sjournent-ils? Ils ne le savent pas eux-mmes, car la mesure du
temps est autre en bas, autre en haut. Pendant ce sjour, ils acquirent
des facults extraordinaires et une intelligence transcendante, ils se
transforment de chenille en papillon. Quand ils en ont appris assez, la
baleine dgorge sur la plage ces autres Jonas.

[Note 126: Krause, _Geographische Blaetter_, 1881.]

Toutes les initiations tant accomplies, les ducations faites et
parfaites, le magicien prend le nom d'angakok qui signifie le Grand ou
l'Ancien, s'offre au peuple comme guide et instructeur. Dpourvu de
tout pouvoir officiel, il est consult en toute affaire importante et
son conseil est toujours suivi. Chacun pourrait le braver, aurait droit
 le contredire, mais personne n'ose ou ne s'en soucie. D'attribution
spciale, il n'en a point; mais il cumule toutes les influences:
conseiller public, juge de paix, expert universel, arbitre en affaires
publiques et prives, artiste en tout genre, pote, comdien, bouffon.
Rput pour gnie, et pour fou, tout au moins, son intelligence passe
pour tremper aux sources divines, et communiquer avec les puissances
suprieures. Il comprend tout le monde, personne ne prtend le deviner.
En dernire analyse, son pouvoir est celui d'un esprit suprieur sur les
esprits obtus; son secret est celui de la Galiga: l'ascendant d'une
volont forte sur une volont faible. Il suffit qu'il soit suprieur,
incontestablement suprieur, pour que son entourage lui attribue la
toute-puissance. Il est mdecin, parce que prtre et thaumaturge, parce
qu'il a maints dmons dans le cerveau, le coeur, le foie et les reins. A
lui d'tre le Grand Pourvoyeur du peuple, d'attirer  l'encontre de la
fourche et de l'pieu tant le gibier de terre que le gibier de mer; 
lui de faire agir la pierre[127], don de l'Ocan, grce  laquelle la
baleine, les saumons et brochets courent s'enferrer dans le harpon; 
lui de porter une ceinture d'herbes tresses avec des noeuds, qui
assurent la victoire en toute rencontre;  lui d'assister la Lune en
travail. Lors des clipses totales, la pauvre Lune perd tout  fait la
tte, s'gare dans les cieux, erre dans les rochers et fondrires; mais
alors son ami l'angakok la hle, lui crie la route qu'elle doit prendre
pour se retrouver, lui chante des hymnes qui fortifient[128]. Contre les
mchants gnies il part en guerre, cuirass de formules, arm de charmes
divers, tels que becs de corbeau, incisives de renard, griffes d'ours,
et, si possible, quelque babiole du bric--brac europen. Pour chasser
le dmon de la maladie, et pour tenir  distance les mes errantes, il
excutera des mouvements violents, des contorsions, sautera  travers un
vaste brasier, combattra la Mort  grands coups de massue, la mettra en
fuite[129].

[Note 127: _Tchimkieh._]

[Note 128: Venjaminof.]

[Note 129: Hyacinthe.]


En Esquimaudie comme chez nous, il y a la Magie Blanche et la Magie
Noire, les bons et les mauvais sorciers. Les mauvais profitent de leurs
accointances avec les morts peu recommandables, avec les esprits
dpourvus de dlicatesse, pour servir les desseins malveillants, les
rancunes particulires, et perptrer des mauvaisets.

La vile multitude, dans l'autre monde comme en celui-ci, ne fait ni
grand bien ni grand mal, ne se manifeste que par de lgers sifflements.
Plus robustes, ils cornent aux oreilles pour qu'on leur donne  manger;
tout  fait redoutables, ils reviennent sous forme corporelle; les
plus dangereux, fous ou insenss de leur vivant, ont exerc l'angakokat,
sont morts de mort violente. Les docteurs spirites de l-bas
recommandent  messieurs les assassins, sitt le meurtre commis,
d'arracher le foie, sige de la force et de la vie, de le manger
palpitant encore: moyen d'chapper aux reprsailles de la victime, qui
autrement se dmnerait en furie, entrerait dans le corps du meurtrier,
le ferait tourner en dmon. Cela s'explique assez bien.

Grand truc pratiqu par tous les malficiants du monde: s'emparer d'une
viande qu'a entame la personne  qui l'on veut nuire; la mettre 
pourrir dans une tombe, pour que le mort, en la rongeant  son tour,
soit mis en communication avec l'individu trahi et dvore sa substance.
De l le nom donn au jeteur de sorts: Celui qui fait dprir[130].
Cet artisan de malheur entre aussi en relation avec la Lune mauvaise, la
Lune en son dcours, qui a la spcialit de tirer  elle les entrailles
des rieurs immodrs. Les victimes d'Hcate vampirisent les vivants,
sucent les viscres et organes vitaux; se transforment en une araigne,
visible  l'angakok, laquelle exhale son haleine empoisonne dans les
intestins, y plonge de longues pattes noires et crochues.

[Note 130: _Kousouinak_, _Ilisitsout_, pluriel d'_Ilisitsok_.]

L'ensorcel, s'il en a la force, se prsente  la porte du
mire-sorcier,--et crie:--H! h! on a besoin de toi! L'homme de l'art
ne rpond pas tout d'abord, se fait rpter l'appel:  la voix, 
l'accent du malade, il devine la maladie et mme qui l'a envoye. Car il
n'est indisposition qui ne soit provoque par la haine de quelque
vivant, ou le souffle pestilentiel d'un mort dpiteux; mme la fracture
d'un membre est attribue  un esprit malveillant. L'angakok, sorcier
pour le bon motif, dfend son peuple contre les multiples incursions des
dmons, qui affectent la forme de cancers, rhumatismes, paralysies, et
surtout de maladies cutanes que des civiliss attribueraient  la
malpropret. Il disperse la maudite engeance, pourchasse l'ignoble
tourbe, exorcise le malade, le goupillonne avec de vieilles urines, 
l'instar des _docteurs  poison_ bochimans[131]. Les Cambodgiens
aspergent galement le dmon de la petite vrole avec de l'urine, mais
cette urine est celle d'un cheval blanc[132]. Et sans aller si loin que
l'extrme Orient, les rustres slaves secouaient sur leur btail des
herbes de la Saint-Jean, bouillies dans l'urine, pour le prserver des
mauvais sorts. Nos paysannes de France se lavaient les mains dans leur
urine, ou dans celle de leurs maris ou de leurs enfants, pour dtourner
les malfices ou en empcher l'effet. Le juge Paschase fit arroser de ce
liquide la bienheureuse sainte Luce, qu'il prenait pour une
sorcire[133]. L'angagok, que le diagnostic embarrasse, a recours  un
procd vraiment ingnieux: il attache  la tte du malade une ficelle,
la fixe par l'autre bout  un bton qu'il lve, tte, soupse, tourne en
tous sens. Suivent diverses oprations ayant pour objet d'arracher 
l'araigne de malheur les chairs qu'elle dvore; il les nettoiera, les
raccommodera autant que faire se peut--d'o son nom: Ravaudeur des mes.

[Note 131: Th. Halm, _Globus_, XVIII.]

[Note 132: Landas, _Superstitions annamites_.]

[Note 133: Thiers, _Des superstitions_.]

Une mchante sorcire, invisible mais prsente, peut djouer les efforts
du conjureur, et mme lui communiquer la maladie et le rendre victime de
son dvouement; la magie noire peut se montrer plus puissante que la
magie blanche. Ds qu'il voit le cas dsespr, l'honnte angakok fait
appel, si possible,  un ou plusieurs confrres; ensemble, ces mdecins
des mes rconfortent le mourant; d'une voix solennelle ils vantent les
flicits du paradis, chantent en sourdine un cantique d'adieu qu'ils
accompagnent dlicatement sur le tambour.

Dans les Kousouinek poursuivis par la haine des angakout, on a cru voir
les prtres d'une religion antrieure, dgrads en mchants sorciers.
Toujours est-il que les angakout, eux-mmes, sont reprsents comme
suppts du noir Satanas par les missionnaires grecs, luthriens et
autres, qui dclarent et affirment de science certaine, que Tornarsouk,
le dieu esquimau, n'est autre que le grand Diable d'enfer.

       *       *       *       *       *

L'hiver durant, on ne va pas toujours  la chasse de l'ours et du
renard; on n'est pas toujours  surprendre le pauvre phoque, quand il
met son nez hors de son trou pour respirer; on ne peut pas toujours
construire des barques, fabriquer des traneaux ou raquettes. La vie ne
serait pas tenable si l'on ne se donnait quelque bon temps. Le taudis
est pauvre et misrable, raison de plus pour l'gayer. L'Esquimau rit de
tout: rit de l'homme blanc, avec ses cent outils et ses mille
brimborions; il rit en se dgelant le nez et les mains en danger de
gangrne; il rit en ingurgitant son huile, en se graissant la peau, en
lubrfiant ses vtements  l'intrieur et  l'extrieur; il rit et ne
demande qu' rire. Les Inots n'ont gure d'autres plaisirs que ceux de
la socit: ils ne s'en privent point. Le climat tant hostile, la terre
martre, ils sentent le besoin de se rapprocher, de s'entr'aider, voire
de s'entr'aimer. Ce que leur refuse l'extrieur, ils le demandent au
monde intrieur. Aprs tout, il n'est  l'homme meilleure compagnie que
l'homme; c'est en frquentant ses semblables qu'il dveloppe ses
qualits originales, ses plus hautes facults. N'tait que les tribus
esquimaudes sont de grandes familles solidaires les unes des autres,
n'tait qu'elles poussent le communisme trs loin, leurs petites
rpubliques ne tarderaient pas  prir. Au fait, elles ne comprennent
rien encore au glorieux principe du Chacun pour soi, aux ternelles
vrits de l'Offre et de la Demande. Elles n'ont pas prt l'oreille aux
suaves Harmonies de la Rente et du Capital, modules sur la lyre de
Bastiat.

Les Alouts commencent en novembre leurs festivits et les continuent
jusqu' la fin de janvier. De village  village ils s'invitent  des
festins pantagruliques  bouche que veux-tu. Ces gens, qui se serrent
le ventre souvent, ne connaissent pas flicit suprieure  celle de
faire bombance, se gorger d'huile, de viandes crues et saignantes. Dans
les intervalles, les jeunes font assaut de vigueur, luttent d'agilit;
les hommes faits, les vieillards jouent  divers jeux avec des figurines
d'ivoire reprsentant canards, mouettes, pingoins et autres oiseaux; ils
apprennent facilement les checs, les dames et les dominos. Ils
discutent les vnements du jour, le tribunal de l'opinion publique
connat des infractions aux bonnes moeurs et coutumes. Rarement elle
svit, cependant on parle de fous et de sorciers criminels qu'on aurait
frapps  mort. Il y a quelques exemples de meurtre; le plus proche
vengeait alors la victime. Mais si le talion suscitait un nouveau
talion, plusieurs villages voquaient l'affaire, et les notables
excutaient la sentence. Sauf rarissimes exceptions, le jury permanent
n'intervient que pour ajuster les diffrends, expliquer les malentendus.
Les discussions sont promptement cartes, la communaut sent
parfaitement que dans sa lutte incessante contre une nature hostile,
elle ne peut exister que par le bon vouloir de tous pour chacun.

Les affaires pourtant ne s'arrangent pas toujours d'elles-mmes, les
griefs peuvent tre profonds. De peur que les dpits rentrs
n'aigrissent le caractre, on convient de les produire en public, de les
mettre hors. L'offens fait savoir qu'en tel jour il servira un plat de
sa faon  certain camarade: il y aura lutte potique entre les
adversaires; Bertrand de Born prpare son sirvente et Bertrand de
Ventadour sa canzone: ils chanteront leur pice satyrique, la
dclameront, la mimeront, la danseront, assists par des seconds dment
prpars, qui, au besoin, les remplaceraient; ils accompagnent les
refrains, font rsonner le tambour aux bons endroits. L'assemble coute
avec attention, donne raison en applaudissant, donne tort en grognant,
intimement persuade que le bon droit et le mrite artistique vont de
pair; convaincue que la bonne conscience donne une passion, une nergie
et une hauteur d'accent  laquelle la mauvaise foi ne saurait s'lever.
A y regarder de prs, c'est d'une ordalie qu'il s'agit, autrement
humaine et raisonnable que ces jugements de Dieu par le fer rougi, le
plomb fondu, les noyades, les ingurgitations de poison ou de saintes
hosties. Semblable coutume n'est point inconnue dans le haut pays
bavarois, o mainte fte du saint patron est gaye par deux coqs de
village qui se provoquent  un _gsangl_. Les Sakalaves de Madagascar ont
aussi leur _zib_.

L'inculp inot qui ne se sent pas soutenu par une bonne cause demande,
avant la rencontre,  se rconcilier avec son adversaire, auquel il
dpche un ambassadeur vtu de neuf, en flanelle rouge, avec un bton
dcor de plumes, signe du hraut, pour demander quelle rparation il
exige. Quelle qu'elle soit, l'offenseur se fait un point d'honneur
d'offrir davantage.--Tu n'avais demand qu'un paquet de tabac; le
voici. Tiens, ce pelu, puis cette couverture, et encore cette peau de
phoque; toutes choses que l'autre n'accepte que pour les distribuer aux
tmoins de la rconciliation. Les nouveaux amis changent leurs
vtements, se prennent par la main, ouvrent une danse  laquelle se
mlera le monde.

Tous les Hyperborens, cependant, ne passent pas leur colre en
chansons, n'exhalent pas leur mauvaise humeur en vers et sauteries:
alors, plus de lutte potique, mais un duel vulgaire; plus de
troubadours, rien que de simples chevaliers. Ainsi les Thlinkets et
Koloches purgent leurs querelles en combat singulier; ils se rembourrent
d'paisses toisons ursines, calfeutres de mousse par surcrot;
s'enveloppent d'une cuirasse fabrique avec de petites bchettes relies
ensemble; se coiffent d'un casque en bois sur lequel ils ont adapt le
blason familial. Ainsi accoutrs, ils luttent longuement  coups de
couteau, et pour plus de solennit, les seconds accompagnent la passe
d'armes d'une sorte de cantilne. Moins grandioses sont les tournois 
coups de poing: les champions sont assis, se faisant face; l'un frappe,
l'autre riposte, mettant une minute entre chaque coup, de manire  le
savourer, et  jouir de tout son effet; ils prennent bien leur temps,
montrant ce que les Esquimaux ont de patience et d'endurance. Cela dure
jusqu' ce qu'un des combattants se dclare satisfait[134], ou que les
assistants en aient assez. Les meilleures choses ont leur fin.

[Note 134: Richardson, _Polar Regions_.]

       *       *       *       *       *

Les Inots n'ont pas, comme nous, fractionn leur art en posie, en
danse et en musique;  peine s'ils le distinguent de leur religion, ou
de ce que nous appelons ainsi: car leur religion, purement instinctive,
ressemble peu  nos religions abstraites, fortement travailles par la
mtaphysique. Les primitifs n'ont pas coup leur tre en deux tronons:
leur vie profane est pntre et tout imprgne de vie religieuse; par
contre, leur religion est indissolublement lie aux fortes ralits de
l'existence quotidienne. Nos vques excommuniaient nagure les danseurs
et les danseuses de l'Opra, leur refusaient la spulture en terre
sainte; crieraient au sacrilge si un autre David[135] se mettait 
danser devant le Saint Sacrement. Mais un Alout ne comprendrait pas
qu'on adort son Tornarsouc autrement qu'avec des trmoussements de
jambes. Ce que la posie est  la prose, la danse l'est au geste.
Mouvements rythmiques l'un et l'autre, ils manent de l'intelligence et
de la passion. Avec les yeux et le geste il est moins facile de mentir
qu'avec la langue et les lvres; le geste, en tant qu'expression
immdiate du sentiment, prcde le langage articul; d'o l'importance
de la danse et de la pantomime chez les sauvages.

[Note 135: II Sam., VI, 14.]

La danse, geste cadenc auquel tout le corps participe, est l'art
suprme par excellence, le langage des populations primitives. L'Alout,
plus sensitif et imaginatif que logicien et raisonneur, voudra
reproduire par des mouvements physiques les agitations de son me, ses
joies et ses chagrins, ses craintes et ses esprances; il passe du sacr
au profane, du pathtique au grotesque, du sublime au bouffon, finit par
la parodie. En effet, tout artiste se plat  courir le cycle entier, 
jouer toute la gamme du sentiment, mme  railler les tres qu'il
redoute le plus, les choses qu'il aime le mieux.

Racontons une fte donne aux Mahlmoutes de Chaktolik par les
Mahlmoutes d'Ounahlaklik:

     Tout un village avait t invit par un village, chaque
     famille avait ses htes qu'elle traitait de son mieux.

     Quatorze acteurs, danseurs rputs, firent les frais de la
     premire soire. Ils dbouchrent par le passage souterrain, se
     rangrent sur deux lignes, huit hommes en face de six. Les
     acteurs, nus jusqu' la ceinture, portaient un diadme fich de
     grandes plumes, qui leur retombaient sur les paules; des
     queues de loup ou de renard leur jouaient dans le bas du dos;
     gants brods, bottes agrmentes de fourrures multicolores. Les
     dames avaient revtu un maillot collant, en peau de renne
     blanc, et par-dessus une tunique, soit en intestins de phoque
     ayant la finesse et l'clat du collodion, soit en membranes de
     poisson, jouant une soie transparente, lame d'argent. Les
     belles Aloutes n'en sont pas  apprendre que la demi-nudit
     montre avec avantage ce que l'on fait mine de cacher. Elles ont
     orn leur vtement de broderies et verroteries en couleur,
     tress dans leur chevelure des lanires blanches brillantes de
     nacre, gant des gants blancs de neige en peau de faon, avec
     fourrures au poignet; leur main balance une longue penne
     d'aigle ou de cygne.

     Attention! les vieillards, suivis du choeur, s'installent avec
     leurs tambourins et attaquent l'ouverture: cantilne d'ancien
     style, grave et mesure, lente et monotone; les airs modernes
     ont plus de lgret et de frivolit. Le menuet,--oui, c'est un
     menuet,--mrite l'admiration des connaisseurs par la prcision
     du rythme, la sret des danseurs, la grce modeste des
     danseuses, qui glissent sur le sol en faisant onduler leurs
     plumes.

     Suit un ballet: l'_Heureux Chasseur_, scne  deux
     personnages. Un oiseau sautille, hoche de la queue, boit et se
     baigne, se lisse les plumes, becqute par-ci, pigoche par-l.
     L'archer le guette, approche  pas furtifs. Un de ses
     mouvements effarouche la bestiole, qui dtale. Mais une flche
     siffle, l'atteint en plein vol. La blesse se raidit contre la
     douleur, voltige en lacets dsordonns, et va choir dans une
     broussaille. Avec son aile brise, elle fait face  l'ennemi,
     pique du bec, griffe des ongles, jusqu' ce que perdant sang et
     souffle, elle s'affaisse et s'abandonne, laissant choir son
     plumage... Merveille! c'est une femme nue, une femme tremblante
     et palpitante que le jeune chasseur, ivre de joie, embrasse
     avec ferveur.

Que vous en semble? N'est-ce pas la traduction en aloute de l'apologue
d'ros, d'ros qui a dcoch sa flche d'or sur la charmante colombe
d'Aphrodite? Les Dindji racontent que la Glinotte Blanche se
mtamorphosa en femme pour devenir la compagne de l'homme[136]. Les
Indiens ont aussi la lgende d'Osso, qui, se promenant dans l'toile du
Soir, tira sur une fauvette; l'oiseau tomba et se trouva tre une fille
avec une flche sanguinolente dans la poitrine d'ivoire[137]. Le Russe
Mikalof Ivanovitch Potok courait aprs une cygnelle et la tira:
Tombrent les plumes blanches, tomba le manteau, apparut la plus belle
des vierges[138].--Je suis le faucon, tu es la palombe, chante
l'ternel amoureux des posies populaires.

[Note 136: Petitot, _Monographie des Dn Dindji_.]

[Note 137: Schoolcraft, _Algic Researches_.]

[Note 138: Bistrom, _das Russische Volksepos_.]

     Peu  peu les spectateurs s'chauffent, accompagnent du geste.
     On produit des chansons de circonstance: vnements
     contemporains, batailles et traits de paix, aventures de
     chasse, incidents de voyage, accidents de bateau[139].
     L'enthousiasme augmente avec le bruit des applaudissements.

[Note 139: Venjaminof.]

     Mais sans banquet pas de vraie fte. Sortent comme de dessous
     terre des enfants superbement accoutrs, marchant en mesure,
     avec une gravit parfaite, apportant des plates de poisson
     bouilli, des viandes, des lampes d'huile, de la moelle de
     renne, et, pour dessert, des myrtiles brouilles dans la
     graisse et la neige. Les htes convis  la solennit
     consomment une telle quantit de provisions, que souvent la
     fte est suivie d'une vritable famine--mais on n'en a que plus
     d'honneur. Pour la meilleure digestion, danse gnrale, aprs
     laquelle chacun est gratifi d'une pince de tabac[140].

[Note 140: Dall.]

Les solennits de l'An Neuf ne sont pas toujours clbres par les deux
sexes en commun; parfois les femmes et les hommes font fte  part--et
peine de mort pour les curieux ou les indiscrtes.

On s'assemblait la nuit, pour danser au clair de lune, on dpouillait
ses vtements, mme par les froids de plusieurs degrs. La nudit est le
vtement sacr, l'homme le revt pour approcher la divinit. Quand il
gle  pierre fendre, les pas ne tranent gure, et la gesticulation
s'accentue. Sur ces corps nus, des figures larves. Le masque aveugle,
retenu par une courroie boucle derrire la tte et un mors que crochent
les dents, empche de voir plus loin qu'un ou deux pas devant les pieds.
Il ne sert qu'une fois; aprs la solennit on le met en pices. Tant
qu'on le porte on est sous l'influence de l'Esprit qu'il reprsente,
gnie redoutable dont le regard lance la mort; aussi se garde-t-on bien
de lui ouvrir les yeux.

Agape ou sainte communion:

     Les jeunes gens se sont badigeonns et mis en couleur;
     marchant  la queue leu leu, ils qutent de famille en famille,
     emportent de chaque maison au moins un plat. Au kajim, orn de
     gala, l'orchestre joue des mlopes monotones que l'assistance
     accompagne. Arrivent les quteurs, psalmodiant et sifflotant
     aussi. Ils lvent leur plat au-dessus de la tte, le
     prsentent aux points cardinaux en commenant par le Nord. Les
     Quatre Vents sont invits par l'angakok, qui implore leur
     bienveillance.

     Le lendemain, hommes et femmes vont, en plein air, se ranger
     en cercle autour d'une cruche d'eau et de nombreuses viandes.
     Sans mot dire, ils prennent un morceau par-ci, une bouche
     par-l, pensent  Sidn, lui demandent sa protection. Chacun
     trempe son doigt dans la jarre, avale une gorge, toujours en
     invoquant Sidn, et en murmurant son propre nom, le lieu et
     l'poque de sa naissance. Aprs quoi chacun offre  tout le
     monde quelque chose  manger, persuad que plus il se montrera
     gnreux, plus Sidn se montrera favorable[141].

[Note 141: Hall.]

Mais qui est donc Sidn?

Sidn[142], la mre des Esquimaux et des hommes, est, en dernire
analyse, la Terre, gnitrice de tous animaux, btes et gens. Avant
l'institution relativement moderne de la paternit, la maternit
existait; elle fut la premire notion qui germa dans les cerveaux, au
moins dans les espces vivipares. De mme que l'enfant se fait une
poupe, de mme notre espce naissante se cra un monde fantastique,
image et reflet du monde rel, tel qu'il le concevait, et le fit
prsider par une Mre, par une Cyble. Sidn n'a pas encore t
dtrne; nul fils ingrat, nul mari ambitieux ne l'a encore mise de
ct.--Ces pauvres Hyperborens sont encore si arrirs!

[Note 142: Nomme aussi _Arnarkouagsak_.]

Toutes ces populations clbrent au nouvel an leurs leusinies,
ressemblant fort aux mascarades des Ahts et des Moquis, aux Ftes du
Bison, en vogue chez les Mandanes et autres Peaux-Rouges,  ces
Rogations de chasse, pompes du renouveau, observes jusque chez les
tribus bordires de l'Amazone[143], et que le christianisme n'a pas
abolies sans peine chez les peuplades germaniques[144] et
anglo-saxonnes.

[Note 143: Spix, und Martius, Bates.]

[Note 144: Adalbert Khn.]

     A l'poque la plus longue de la nuit, deux angakout, dont l'un
     dguis en femme, vont de hutte en hutte teindre toutes les
     lumires, les rallumer  un feu vierge, s'crient: De soleil
     nouveau, lumire nouvelle.

En effet, d'anne en anne, les printemps produisent chacun sa
gnration d'herbes et d'animaux. Tous les soleils cependant, tous les
feux, toutes les lumires n'ont pas mme vertu; il y a des poques de
disette ou d'abondance, des saisons fcondes ou striles. L'homme
voudrait remdier  cette ingalit? corriger la veine? Il se met en
tte de modifier la Lune, de refondre le Soleil. De ce dsir naquit
l'industrie des religions, qui toutes s'appliquent  favoriser la
production au grand profit de la consommation.

Les docteurs orientaux enseignent que dans la nuit, entre les deux
annes, le ciel verse trois gouttes dans les lments. La premire tombe
dans l'air, y suscite la puissance cratrice; la seconde tombe dans
l'eau, de l entrera dans les veines des animaux pour rveiller l'amour;
la troisime tombe sur terre, fera bourgeonner les plantes[145].

[Note 145: Bastian, _Voelkerpsychologie_.]

--C'est bien cela! disent les Hyperborens, mais nous allons vous conter
la chose par le menu:

     A l'an nouveau la Mre Gigogne du ple monte de son taudis
     enfum, au fond de la mer, s'assied devant une hutte, qui ouvre
     sur le Midi, aspire l'air frais, ternue, renifle  plaisir.
     Restaure, ravigote, elle quiert sa grande lampe, la garnit,
     versant de l'huile, versant encore, puis elle allume quand tout
     dborde. L'huile flambe; au contact du sol, les flammches et
     gouttes brlantes se font animaux qui respirent, herbes qui
     verdoient, boutons qui fleurissent. Mre-Grand asperge les airs
     qu'emplissent les bruissements des oiseaux prenant leur vole;
     Mre-Grand asperge les eaux, et poissons de frtiller. Quand la
     Vieille est de bonne humeur, elle s'amuse au jeu, fait pleuvoir
     le lard fondu; en tant que Mre Abonde elle fait foisonner
     toute crature; mais quand elle se montre en Chiche Face,
     vilaine Chiche Face, il faudra se serrer le ventre. Pourquoi
     conduite si dissemblable? C'est que la mm est de bonne ou de
     mauvaise humeur; de mauvaise, quand les poux et autres acarus
     la piquent, lui causent des impatiences. Aux angakout de
     prvoir la chose, et dans la visite qu'ils lui font, de
     l'gayer par un bout de causette, tout en nettoyant sa
     chevelure[146].

[Note 146: Rink.]

Ce thme mythique se prte  des variations nombreuses. Voyons celle des
Tchougatches:

     La fte tait depuis longtemps attendue par l'cole des
     angakout, qui menaient les idoles s'entre-visiter[147] d'le en
     le, de village en village. Pour se rendre mieux accessibles
     aux influences spirites, les vieux chamanes se sont prpars
     par un long jene; les membres de leur famille n'ont rien mang
     depuis la veille, et mme se sont fait vomir.

[Note 147: Cf. les _lectisternies_ romaines, les politesses que se
rendaient les patrons et patronnes des glises, villes et couvents au
moyen ge.]

     Au jour solennel la grand'salle du kajim, claire par nombre
     de lampions, est envahie par des gars affubls d'oripeaux
     excentriques, coiffs de chapeaux, bois ou jonc, faonns en
     becs, hures, mufles et gueules; ils imitent les cris et
     mouvements des btes. Aprs un superbe vacarme, ils suspendent
      des cordes une centaine de vessies, prises  des animaux tous
     tus  coups de flche. Quatre oiseaux en bois sculpt: deux
     perdrix, une mouette et une orfraie, la dernire  tte
     humaine, sont articuls  la manire de pantins. On tire les
     ficelles, et l'orfraie de secouer sa tte, la mouette de
     claquer du bec, comme si elle happait un poisson, et les
     perdrix d'agiter les ailes. Au centre de l'difice, un pieu,
     envelopp d'herbages, personnifie Jug Jak, l'Esprit de la
     mer[148]. A chaque danse nouvelle, des joncs et feuillages sont
     mis  flamber devant les oiseaux et vessies. Au dernier acte,
     des victuailles, pralablement offertes  chacun des
     Quatre-Vents, puis au Dieu des Nuages, sont entreprises par
     l'assemble, qui ne s'y mnage pas[149].

[Note 148: Zagoskine, _Annales des Voyages_, 1850.]

[Note 149: Hall.]

Faut-il expliquer que les vessies, chauffes par la flamme, symbolisent
les souffles du printemps, lesquels vivifient oiseaux et poissons, la
fort et tous ses habitants? Qu'elles symbolisent l'esprit de vie[150]
qui entre dans les narines? N'avons-nous pas l dans les _Lettres 
milie_ que Flore est rveille par Zphyre?

[Note 150: Cf. Isae, 2, 22, Job, 27, 3.]

A leur _Coleda_, les Serbes font brler une bche de chne, l'arrosent
de vin, la frappent en faisant voler les tincelles, et crient: Autant
d'tincelles, autant de chvres et brebis! Autant d'tincelles, autant
de cochons et de veaux! Autant d'tincelles, autant de russites et
bndictions[151]!

[Note 151: Schwenck, _Mythologie der Slaven_.]

Nous avons sous les yeux une gravure[152] reprsentant une fte
anglo-saxonne aux temps de Hengist et Horsa. La crmonie esquimale s'y
retrouve en ses lments essentiels. On danse autour d'un billot
flambant, le _Yule log_, au-dessus duquel rtissent les porcs dont on va
se rgaler. Hertha, et  ses cts deux garons affubls en corbeaux 
large bec, Hertha, arrive sur un char que tranent de robustes gaillards
mufls en ours. Suit le cortge: loups, sangliers, renards, cerfs
auxquels les chasseurs font fte; l'hypocras et l'hydromel coulent 
tirelarigot. De ces ftes  nos carnavals, aux mascarades du Moyen-Age,
la transition est facile.

[Note 152: D'aprs un tableau de Corbould.]


Variante kolioutche:

Les officiants font leur entre, s'annonant comme chasseurs et gibier;
les premiers tout nus, mais arms de poignards en cuivre,  lame
brillante, les autres accoutrs en phoques  peau luisante et tachete,
en poissons et volatiles, en loups et chiens firement panachs. Ils
tournent autour d'un grand feu allum au milieu de la salle. Des souris,
des oiseaux empaills avec soin sont suspendus  des ficelles[153].
Surgit une sourde et lente cantilne:

[Note 153: Wrangell, _Observations dans le N.-O. Amrique_.]

    _Hi yangah yangeh,
    Ha ha yangah_[154]

indfiniment rpte, qui, semblant venir des profondeurs de l'espace,
se rapproche, s'avive et s'accentue en clats de tonnerre, puis s'arrte
brusquement. Un rideau se lve. Parat un chamane, cheveux flottants,
figure masque en mufle, manteau accoutr d'affiquets bizarres, de
colifichets fantasques. Gravement il se dirige vers le foyer, les
spectateurs lui faisant place avec respect: il traverse le cercle des
chanteurs et chasseurs, contemple longuement la flamme avec son masque
aveugle. Soudain, il se met  courir dans le sens du soleil. Les
chasseurs le saluent de cris sauvages, brandissent leurs poignards, et
se lancent  sa poursuite comme une meute. L'autre dtale, file comme le
vent. Il pressent les coups envoys  son adresse, les esquive avec une
admirable agilit; son masque ne l'empche pas de tourner et virer, de
sauter  droite, de bondir  gauche. Tout en fuyant, il saisit un tison
qui, lanc au toit, retombe sur le sol et fait jaillir de vives
tincelles.

[Note 154: Hooper's _Tuski_.]

Qu'est-ce que cela signifie?

Que traqu par ses perscuteurs, le gibier oublie ses dangers pour
reproduire son espce; exploit que toute l'assistance fte par des
acclamations. Ce n'est pas tout de tuer le gibier, il faut encore que le
gibier se reproduise, que la race ne s'teigne pas. Aussi les Esquimaux,
quand ils abattent un renne, ont soin d'entourer de mousse quelque
fragment d'un organe essentiel, de le mettre rvrencieusement sous une
pierre, ou de l'enterrer sous une motte,  l'endroit mme o la bte
tait tombe. Et quand ils ont pris un phoque, en l'ouvrant, ils lui
jettent quelques gouttes sur la tte; sans doute afin que l'me se
rfugie dans l'eau, qui tt ou tard trouvera le chemin de la mer, grande
fontaine des existences.--Quoi qu'il en soit, les applaudissements sont
perdus pour le fugitif, ses perscuteurs le harclent, gagnent du
terrain, marchent sur ses talons et l'affleurent du poignard. Enfin, ils
lui jettent un lacet aux jambes, le renversent, le ficellent aux quatre
membres, l'enveloppent dans une couverture, et le tranent derrire un
rideau. On entend un bruit de lames qui s'entrechoquent, quelques
gmissements touffs, puis les bruits s'teignent.

Nouveaux actes, nouvelles chasses. Chaque fois un autre gibier est mis
en scne; malgr son agilit, malgr son adresse, il ne peut viter le
coup fatal; toutefois, avant de tomber, chaque bte pourvoit  la
continuation de l'espce; une pote d'huile, une marmite de graisse a
flamb, illuminant la salle entire.


Au terme du mystre, quand le dernier acteur--un prtre--vient d'tre
expdi, on profite de son trpas momentan pour prendre l'avis
d'outre-tombe sur les affaires pendantes. Il faut savoir que les masques
sont hants par le gnie de l'homme ou de l'animal qu'ils reprsentent.
Autant de masques, autant de dieux. La larve du divin personnage qu'on
tient  consulter est plaque sur la figure du chamane tu  l'instant:
il frmit, ses membres se convulsionnent. L'Esprit entre en lui. Vite on
interroge, vite il rpond, mais d'une voix indistincte, en mots ambigus
et incohrents; onques oracle sibyllin ne fut plus mystrieux.

A la rigueur, il n'tait pas indispensable que l'angakok mourt pour
servir d'intermdiaire entre les deux mondes, puisque son corps sert
toujours de rceptacle  un ou plusieurs revenants. En affaires prives,
les sorciers donnent leurs consultations dans une cabane; on les tend,
mains attaches derrire le dos; tte entre jambes,  ct d'un tambour
et d'une peau tendue; puis, les lumires teintes, on se retire en
fermant la porte. Au bout de quelque temps, on entend le captif
tambouriner en invoquant son Gnie, dont l'approche, indique par des
coruscations et phosphorescences, s'annonce par un certain bruissement
de la peau sche et tendue. La conversation s'engage; demandes et
rponses semblent partir du dehors. Quand on rentre avec des lumires,
plus personne: le prophte et la divinit ont disparu par le trou de la
chemine. Inots et Peaux-Rouges croient mordicus  cette performance,
dont le truc est peut-tre celui des frres Davenport, clbres par leur
armoire.

videmment, les acteurs du drame ci-dessus n'avaient reu que de
prtendus coups de couteau. Les Ahts, plus difficiles  contenter,
veulent voir l'arme s'ensanglanter, et volontiers mettraient le doigt
dans la blessure, comme le Thomas des vangiles. Toutefois, ils
n'exigent point que l'acteur meure sous leurs yeux, permettent de le
panser et de l'emporter, pourvu qu'il ne reparaisse pas de quelque
temps.


Ces drames sont avant tout, et d'un bout  l'autre, des oprations
magiques; insistons sur ce fait. Le sorcier court le garou, se masque
de hures, de becs ou de gueules, pour se mettre en rapport avec les
animaux qu'il livre au chasseur. Le brasier, point central de ces
crmonies, symbolise la lampe de grand'maman Sidn, le Soleil, source
de mouvement, dont les rayons sont autant d'esprits vitaux, principes
gnrateurs. Ces Inots pourraient s'entendre avec les campagnards de
Suisse et d'Allemagne, allumant des feux de Pques, lanant des disques
incandescents dans les airs, et faisant dvaler une roue enflamme du
haut d'une colline abrupte. A leur fte de Sada, sur tous les sommets,
les Persans aussi font flamber des bchers, dans lesquels le roi, les
grands personnages, les notables, jettent des animaux,  la queue ou aux
pattes desquels ils ont attach des brandons d'herbe sche. Les
misrables cratures s'enfuient, portant la flamme par monts et par
vaux[155]. Symbole brutal et froce d'un fait grandiose. La Bible
raconte l'espiglerie du hros qui lcha dans les bls quantit de
renards qu'il avait lis deux  deux, torche brlant en queue; lgende
molochite dans laquelle le renard au poil rutilant marque videmment la
chaleur estivale, que personnifiait aussi Samson lui-mme, Samson ou le
Soleil. Pendant longtemps, dans la bonne ville de Paris, en prsence du
souverain et de la famille royale, les magistrats allumaient, place
Saint-Jacques, un bcher o prissaient des poulets et des chats.
Pratique semblable n'est peut-tre pas tout  fait oublie dans le Haut
Dauphin.

[Note 155: Hyde, _Veterum Persarum religionis historia_.]

     De toutes les ftes que j'ai vues, raconte Lucien[156] de
     Samosate, la plus solennelle est celle qu'ils clbrent 
     Hirapolis, au commencement du printemps. On coupe de grands
     arbres qu'on dresse dans la cour du temple; on amne des
     chvres, des brebis, et d'autres animaux vivants que l'on
     suspend aux arbres. L'intrieur du bcher est rempli d'oiseaux,
     de vtements, d'objets d'or et d'argent. De la Syrie et de
     toutes les contres d'alentour, une multitude accourt  cette
     fte, que les uns appellent le Bcher et les autres la
     Lampe.

[Note 156: _De De Syr._]

--Voire, l'homme est plus un que divers.

       *       *       *       *       *

Ceci nous amne  parler des baleiniers, corporation qui fit la gloire
des populations kadiakes et aloutes avant l'invasion russe, les balles
explosibles et les harpons lancs par des canons.

Les Romains avaient runi en collge sacerdotal leurs constructeurs de
ponts; les Chewsoures du Caucase ont leurs prtres brasseurs; les Todas
des Nilgherris leurs divins fromagiers; nos Alouts, les Koniagas et
autres, ont leurs chasseurs de baleine. N'entraient dans la
confraternit que des individus ayant pass par des preuves
redoutables, initis dans les traditions et lgendes du puissant ctac,
le vrai Dieu de ces parages. Avant tout on leur demandait une vigueur et
une adresse peu communes. Plus d'une fois un de ces hommes, mont sur
son petit bateau en peau de phoque, alla seul  la rencontre de l'norme
animal. Il l'attaquait avec une lance pour toute arme, et venait  bout
de le tuer[157],-- ce que racontent les indignes; mais nous
souponnons qu'ils relataient l un exploit de magicien. Ce personnage
lanait sur la baleine un dard fad, nous dit-on, puis s'enfermait dans
une cabane isole, o il passait trois fois vingt-quatre heures sans
manger ni boire. Il imitait de temps en temps les gmissements(?) de la
baleine blesse, croyant ainsi assurer sa mort, et le quatrime jour
retournait  la mer. S'il trouvait la bte morte, il se htait
d'extraire le dard, avec les parties que l'arme avait atteintes, de peur
que sa magie ne portt prjudice aux mangeurs. Si la baleine nageait
encore, quelque faute avait t commise, et il rentrait en sa hutte pour
recommencer la conjuration[158].

[Note 157: De Mofras, _Exploration de l'Orgon_.]

[Note 158: Venjaminof.]

La caste privilgie faisait ppinire de dieux, ses membres jouissaient
d'un prestige surnaturel, au moins pendant que durait la chasse. Nul
alors n'aurait got  leurs aliments imprgns de vertus magiques,
n'aurait approch leurs personnes, ni mme os regarder leurs rames.

Mais pour tre divins, ils n'taient pas immortels. A leur dcs, les
confrres dpeaient le cadavre en autant de morceaux qu'ils taient
d'individus; chacun frottait de sa graisse la pointe du harpon prfr;
le conservait en manire de talisman. D'autres dposaient dans une
cachette le corps viscr, dbarrass des matires grasses, lav en eau
courante. La veille d'une expdition, les compagnons visitaient leur
_Campo Santo_, aspergeaient les cadavres, les pongeaient, pour boire le
liquide qu'avaient imprgn les vertus, la force et la bravoure du
dfunt. Ainsi prennent naissance la religion des reliques et les
multiples superstitions de la ncromancie.

Il n'y a pas que l'indomptable vaillance des hros dfunts qui se
communique aux vivants; les morts vulgaires transmettent aussi leurs
qualits nocives; c'est pour cela que, dans les convois, le cadavre,
emport dans un drap, est suivi immdiatement par un chien; mesure de
prudence: on a calcul que si la maladie quittait le corps de sa
victime, elle entrait dans l'animal[159]. En se montrant, les revenants
propagent la faim-valle, apptit vraiment effrayant, goulosit qui ne
peut s'assouvir. Un conte inot[160] dit l'histoire d'un sclrat qui
viola une tombe, en retira de la graisse humaine avec laquelle il frotta
certains morceaux de choix. Son hte les avala, mais pris aussitt de
folie, se jeta sur sa femme qu'il dchira  belles dents; dvora ses
enfants, dvora ses chiens; on le tua, autrement, il et dvor tout le
monde.

[Note 159: _Journal des Missions vangliques_, 1881.]

[Note 160: Rink, _Eskimo Tales_.]

Aux temps de la barbarie chrtienne, les glises s'entre-drobaient les
trsors qu'elles prsentaient  la vnration des fidles, chipaient une
boucle de la Vierge Marie, empruntaient, pour ne pas le rendre, un ongle
de saint Pierre. De mme en Aloutie, des amateurs furettent aprs les
corps sacrs des baleiniers, et les filoutent, s'ils peuvent; les
confrries volent les confrries. Telle famille possde dans son
sanctuaire une douzaine de dieux dont elle n'oserait avouer l'origine,
secret transmis par le pre  ses fils. Foin de la moralit vulgaire! Il
serait honteux de voler une fourrure, excrable d'emporter un morceau de
corde sans permission, mais c'est chose louable que de se procurer des
saints patrons et gnies protecteurs, par ruse ou par violence[161].

[Note 161: Cf. _Juges_, XVII, XVIII.]

Dans ses explorations de l'Archipel[162], M. Pinard eut la chance de
tomber, en un endroit perdu, sur la caverne d'Aknnh, dont une loge ou
confrrie avait fait son champ de repos. Ces spultures, toujours
relgues au loin, taient caches en des falaises abruptes ou au sommet
de collines  peine accessibles. Semblablement, M. Wiener, fouillant les
antiques ruines du Prou, dcouvrit dans une anfractuosit de roche
plusieurs momies qu'on y avait caches en se laissant glisser par des
cordes, ou en descendant par des marches qu'on avait ensuite fait
sauter. Les croyances analogues crent des pratiques analogues.
D'Orbigny et Dall croient avoir remarqu qu'il rpugne aux Alouts de
mettre les cadavres en contact immdiat avec le sol; il ne serait donc
pas exact de dire qu'on enterre les morts, puisqu'on les entoure de
mousses sches et d'herbes odorantes. Ils sont descendus dans une
fissure de roc, ou hisss dans une manire de barque monte sur pieux.
Les simples mortels sont accroupis, les bras autour des jambes, les
genoux contre la poitrine, mais les braves baleiniers sont couchs de
leur long, ou fichs debout, cuirasss dans une armure de bois, la tte
cache derrire un masque figur, qui protge les vivants contre les
yeux redoutables du mort: ces yeux, ces yeux funestes, il ne suffit pas
de les fermer, il faut encore les aveugler. tait-ce le motif qui
portait aussi des Assyriens, plusieurs gyptiens[163], quelques
Grecs--au moins ceux de l'antique Mycnes-- masquer leurs morts?
coutume qu'on retrouve chez les Den Dindji[164] et les ngres
d'Australie, avec lesquels les Alouts ont des ressemblances si
nombreuses qu'il serait fastidieux de les signaler chaque fois.

[Note 162: 1872-1873.]

[Note 163: Ebers, l'_gypte_.]

[Note 164: Petitot.]

       *       *       *       *       *

La mre, qui perd son nourrisson, dpose le pauvre papouse dans une
bote lgamment orne qu'elle se met sur le dos, pour la porter un long
temps. Souvent elle prend la triste larve dans ses bras, enlve les
moisissures, la dsinfecte, lui fait un brin de toilette. Les primitifs
tiennent la vie pour indestructible, la mort pour un changement d'tat.
Les animaux vont habiter l'autre monde, en attendant qu'ils retournent
dans le ntre. Immortel le ciron, ternels les moustiques. Le mort se
fait suivre de tout son attirail de pche; il s'en servira. Les outils
et vtements qu'il n'emporte pas, les objets d'usage personnel restent
en sympathie avec lui; aussi leur contact donne froid, leur vue inspire
la tristesse.

Des Koloches, plus simplistes que leurs voisins, affirment la
mtempsycose pure et simple. La mort, disent-ils, n'est qu'une
dissolution momentane, elle dure le temps qu'il faut  l'me chasse de
son domicile pour en trouver un nouveau dans un corps d'homme, de loup
ou de corbeau--il n'importe. Muer en cachalot... quelle flicit! Les
malades et les infirmes demandent souvent qu'on les tue au plus tt,
pour renatre jeunes et vigoureux.

Suivant la croyance gnralement adopte, l'me a le choix entre deux
sjours outre-tombe: celui d'en haut, _Coudli-Parmian_; celui d'en bas,
_Adli-Parmian_, au fond de la mer. Le dernier est le prfrable de
beaucoup, dans une zone de ciel inclment et de terre inhospitalire, o
presque toute la nourriture vient de l'Ocan. Les Guinens, aussi,
croient savoir que les mes continuent leur existence dans les
profondeurs marines. L'Esquimau se croit perdu s'il s'loigne un peu des
ctes, le coeur lui manque quand il ne se sent plus  proximit des
morses et des poissons[165]. Des missionnaires vantaient les flicits
du paradis chrtien. On les interrompit:

[Note 165: Rink, Markham.]

     --Et les phoques? Vous ne dites rien des phoques. Avez-vous
     des phoques dans votre ciel?

     --Des phoques? Non certes. Que feraient les phoques l-haut?
     Mais nous avons les anges et les archanges, nous avons les
     chrubins et les sraphins, les Dominations et les Puissances,
     les Douze Aptres, les vingt-quatre vieillards...

     --C'est fort bien, mais quels animaux avez-vous?

     --Des animaux, aucun... Si, cependant, nous avons l'Agneau,
     nous avons un lion, un aigle, un veau... mais qui n'est pas
     votre veau marin, nous avons...

     --Il suffit. Votre ciel n'a pas de phoque, et un ciel qui
     manque de phoques ne peut pas nous convenir!

Au fond de l'Ocan rsident les bienheureux, les _arcissat_, recruts
parmi les baleiniers hroques, parmi les bons marins noys dans la
tempte, parmi les hommes de coeur qui se sont suicids plutt que de
vivre  la charge de leur famille, parmi les femmes bien tatoues
mortes en couches, alors qu'elles accomplissaient le grand devoir de la
maternit. Devant ces vaillants et vaillantes, les portes du Paradis
sous-marin s'ouvrent d'elles-mmes. Mais le commun des martyrs n'y
pntre que par le sentier du Chien, chemin obscur, passant par les
fiords, par des fentes de rocher; il faut dvaler cinq jours durant; on
n'arrive que les membres meurtris et ensanglants, si l'on arrive. Un
coup de vent prenant par le travers, une glissade malencontreuse, et
l'on choit dans quelque prcipice. A certain moment, il faut se tenir en
quilibre sur une roue tournante, lisse et polie, puis franchir un pont,
pas plus large qu'une lame de couteau. Que de dangers, que de fatigues
avant d'arriver  la porte garde par des chiens monstrueux! Les mes se
guident par les sons d'un tambour magique qui rsonne dans le lointain;
tant pis pour celles qui se dvoient, dvores par des animaux
fantastiques, plus elles ne reparaissent. Cependant la majeure partie
touche au port et va se loger sous la crote de terre qu'elle habitait
quand elle avait un corps. Alouts, Koloches, Tatanes, tous ont leur
canton souterrain.

Combien plus facile la monte du ciel, vers lequel l'me n'a qu' se
laisser aller, en flottant comme une fume! Mais les gens de coeur
rprouvent cette mollesse, prfrent affronter les pouvantes du chemin
lugubre. De peur que le mourant ne dfaille au dernier moment, les amis
l'arrachent  sa couche, le dposent  terre, et tout vivant, lui
plaquent la figure contre le sol, comme pour lui donner la premire
impulsion vers le chemin d'en bas. Qui ne peinerait pour gagner ces
rgions infrieures, o, dans les salles toujours tides et lumineuses
d'un kajim immense rsonnent les tambourins ternels! Autour des normes
piliers sur lesquels la terre est fonde, on saute, on joue aux barres,
on reprsente de splendides ballets. Et ces festins! ces mangaries! et
les ctacs, et les cachalots,--prodigieux autant que le Lviathan du
banquet d'Abraham,--qu'engloutiront les mes esquimaudes![166]

[Note 166: Mme rcompense leur tait dvolue par les Mexicains.]

Quelle diffrence entre l'Enfer souterrain, sjour de liesse, et
l'atmosphre, autre Ocan, mais aux profondeurs striles, dserts
immenses, hants par la Famine! Les mes flottent dans les nuages,
errent dolentes, affames, transies, secoues et culbutes par les
intempries, en danger d'tre entranes dans les tourbillons des
espaces clestes. Toutefois, quelque bonne aubaine leur arrive de temps
 autre; par aventure, les pauvrettes se donnent de l'agrment; dans les
aurores borales leurs innombrables multitudes courent et bondissent 
travers les cieux, rapides comme l'clair. Divises en deux camps, on
les a vues pousser, de-ci de-l, une tte de ctac qui leur servait de
balle. Mme elles se livrent de terribles combats, leur sang tombe alors
en flocons de neige, car elles n'ont pas dans les artres la belle
liqueur vermeille des vivants, mais une lymphe froide et blanche. Quelle
bataille dans les airs, quand sur le sol la neige s'amoncelle!
Physiciens de mme force,

     les Indiens des Pampas ont appris, de source certaine, que
     dans la cleste demeure de Pillan, leurs guerriers jouissent
     d'une ivresse qui serait ternelle, si elle n'tait interrompue
     par des chasses splendides, dans lesquelles ils tuent tant et
     tant d'autruches que les plumes tombant en amas, forment les
     nuages au-dessus de nos ttes[167].

[Note 167: De Moussy, _Confdration argentine_.]

Des chamanes de haut vol, les Platon et Thomas d'Aquin alouts, ont
donn corps  ce catchisme rudimentaire, l'ont dvelopp en un systme
subtil et compliqu:

Aprs le dernier soupir, l'organisme se dcompose en ses lments
premiers, mais le cadavre garde quelque sensibilit aussi longtemps
qu'il conserve sa forme. L'me, tnue et transparente comme l'air, mais
d'aspect tant soit peu gristre, se ddouble en Ombre et en Esprit: la
premire se rend dans la demeure souterraine, le second dans les espaces
ariens. Si nous interprtons correctement nos textes, l'Ombre des
Hyperborens, vapeur du sang, parat correspondre  la _psych_
grco-romaine, reprsenter l'espce dans l'individu. Les Ombres restent
dans Coudli un temps quelconque,--les unes davantage, les autres moins,
puis rentrent dans le corps d'une femme, frquemment avertie par songe,
et renaissent sur terre.--Quant  l'Esprit, il opre la respiration, il
constitue l'lment irrductible, le noyau de la personnalit. Par
l'Ombre, l'homme fait partie intgrante de l'humanit; par l'Esprit, il
s'en distingue. Nul doute que ce souffle vivifiant des chamanes ne soit
le vent frais des gyptiens, le _rouach_ de l'Ancien Testament, le
_pneuma_ du Nouveau, l'_aura_ des stociens. Sorti du grand rservoir
atmosphrique, il y rentrera. Tornasouk, l'tre Suprme, est appel le
Seigneur des Brises[168]. Ceux dont l'excellence native est prouve
par une activit hors ligne, vont s'associer aux autres Esprits qui
demeurent par del le firmament, sphre solide comme son nom l'indique,
calotte circulaire qui a la duret et la couleur transparente de la
glace bleue, et qui tourne autour d'une montagne prodigieusement haute,
un Mrou situ tout au fond des rgions polaires. Les Esprits, qui ont
appartenu aux hommes heureux et intelligents par excellence, vont se
mler aux toiles; car tous les astres furent des Inots. Quant au moi
des lches, quant  celui des mchants sorciers, la tempte les balaie
et les pourchasse; le vent apporte leurs gmissements. Ils peuvent
s'obstiner dans leur dchance, empirer leur misre, mais cela ne les
mnera pas loin, car ils tombent alors dans la stupidit, perdent le
sentiment et finalement l'existence; l'air dont ils se composaient
rentre en des substances nouvelles.

[Note 168: _Sille minua, Sille nelegak._]

--Mais,  docteur subtil, comment font vos bienheureux pour prambuler
les toiles en mme temps que l'lyse des abmes marins? Comment
l'Ombre et l'Esprit peuvent-ils exister sparment?

L'Hyperboren balbutie: Les pres nous ont enseign ainsi.--S'il et
tudi dans nos coles, il pourrait demander:

--Est-ce que votre mythologie ne montre pas Hercule prsent  la fois
dans l'Hads et dans l'Olympe? Pourquoi tant de rigueur envers nos
angakout? Pourquoi leur imposer une logique dont vous dispensez Homre
et Virgile?

       *       *       *       *       *

Mieux que toute chose, le repos plat aux Alouts, le doux nonchaloir.
Du haut de leurs rochers ou de leurs toits gazonns, ils se plaisent 
contempler la mer. On a dit qu'ils attendaient le lever de l'aurore,
pour se donner un bain de lumire. Toujours est-il que, de grand matin
dj, hommes et femmes montent au poste d'observation. Pas de nuages,
pas de vapeurs, pas de brouillards qui leur chappent; de leur
direction, de leurs formes et nuances, ils dduisent le temps qu'il
fera, le mouvement de la mer, la force et la nature des vagues. S'ils
ont du loisir, ils restent des heures sans bouger ni faire signe, sans
souffler mot. En dpit des brumes et des vents glacs, ces rveurs
indolents et mlancoliques connaissent le kief des Orientaux. La
paresse n'est point leur vice, puisqu'ils fournissent avec patience et
conscience un travail considrable, s'ils en ont compris la ncessit;
mais ils prendront garde  ne dpenser en peine et en efforts que
l'indispensable, prfrant, comme le sage Salomon, une seule poigne
avec repos,  deux pleines poignes avec tracas et rongement d'esprit.

Dous d'une endurance  toute preuve, ils rsistent au froid,  la
faim,  la fatigue, avec un calme et une srnit qui mritaient
l'admiration et leur ont valu le mpris. Tant qu'ils ne sont pas pousss
 bout,--et alors leur rage ne connat aucune borne, et s'ils ne se
peuvent venger, ils se suicideront sans hsiter,--les Alouts ont la
forte patience du boeuf, la douceur affectueuse de la vache; aussi
n'a-t-on pas manqu de dire que leur patience, attribut bestial, drive
de l'insensibilit. La douleur serait bien vive et l'oppression bien
dure qui provoqueraient une plainte; la maladie n'arrache aucun soupir,
aucun gmissement.

N'ayant rien mis sous la dent depuis trois  quatre jours, cet homme
peine et fatigue sans trahir aucun malaise. On l'interroge:--Tu
souffres?--Il ne rpond pas, et si l'on insiste, il sourit tristement.
Aux chasseurs il arrive de s'attraper la jambe dans un pige  loup ou
renard. Le fer barbel ne peut tre retir qu' travers le membre; ils
subissent l'opration sans geste d'impatience, au besoin, l'excutent
tout seuls. Du reste, ces blessures, traites par la dite et le repos,
ne tardent pas  gurir.

A la diffrence de nos polissons, les enfants ne se giflent, ne se
talochent; leur dpit ne se manifeste que par des observations
dsagrables  l'adresse des parents. D'ailleurs,  se chamailler on
serait empch, les termes d'injure et d'insulte faisant dfaut  la
langue. Mais il y a t pourvu par la civilisation, et les ivrognes qui
s'apostrophent, disposent aujourd'hui d'un petit stock de termes
outrageants, tir du vocabulaire russe. Jadis, quand des hostilits
s'engageaient de tribu  tribu, la plus enrage dressait une embuscade,
tentait un mauvais coup, le russissait ou non, puis battait en
retraite. Pareilles attrapades n'taient point frquentes, puisque le
pre Veniani ne vit pas une seule rixe  Ounalaska, pendant dix ans de
sjour, et que Ross ne put faire comprendre aux Baffinois, qui manquent
d'armes de guerre, ce que nous entendons par les batailles et les
combats. Dans toute la Boothia Felix, on ne connaissait qu'un seul cas
de meurtre; personne ne frayait avec son auteur, chacun l'vitait.
Pacifiques  l'excs, ils se soumettront  qui voudra les commander,--il
leur est pourtant trs dsagrable d'obir,--mais de lutter et se
quereller, encore plus. Si quelque jeunesse avance son opinion d'une
faon plus tranche qu'il ne conviendrait, les anciens, fussent-ils d'un
avis contraire, passent la chose en plaisanterie, ou demandent:
Explique tes raisons. Peut-tre sais-tu du nouveau?--Ces nafs osent 
peine engager une affaire d'achat ou de vente pour leur propre compte;
modestes  l'excs, ils ne peuvent, sans malaise, s'entendre louer, et
rougissent jusqu'aux oreilles si on les complimente devant un ami; par
contre, des reproches devant un tranger les mettront en fureur. Avec
toute leur patience, ils ont parfois des revirements subits,
d'abominables colres:

     Charley revint bredouille. Sa femme arriva pour dcharger le
     bateau; elle pataugeait dans la boue, sa charge sur les
     paules, quand Charley, sans motif apparent, d'un coup
     vigoureux, lui dchargea son harpon dans le dos; heureusement
     que la pointe s'arrta dans l'paisseur des habits. L'autre se
     retourna sans mot dire, dgagea le harpon, et reprit sa marche.
     Quand ils s'en prennent  leurs pouses, ils saisissent le
     premier objet qui leur tombe sous la main: couteau, pierre ou
     hache, et le lancent sur leur moiti,--ils en font autant 
     leurs chiens. Quoique souvent maltraite, la femme est l'objet
     d'une affection relle et constante[169].

[Note 169: Hall.]

Explique qui pourra ces contradictions et ces ingalits de caractre.
Cook, un des premiers, loua leur bienveillance. Cartwright, qui avait
vcu de longues annes chez les Labradoriens, ne pouvait assez vanter
leur courage et leur endurance, leur tendresse et leur bont.

     Jugez de leur probit. Nous avions dcharg tout un attirail:
     bois, charbon, goudron, huiles, marmites, cordes, filins,
     lances, harpons, tous objets qui pour les Esquimaux
     reprsentaient des trsors; ils n'y touchrent pas, bien que
     toute cette marchandise restt  l'abandon, sans aucune garde
     ou surveillance[170].

[Note 170: _Id._]

     Assailli par une tempte, le capitaine d'un bateau, qui avait
     des marchandises  transporter par del le dtroit de Bring,
     jetait ses matelots par-dessus bord, l'un aprs l'autre, sans
     qu'ils y trouvassent rien  redire. Ne s'taient-ils pas
     engags d'honneur  remettre la cargaison  bon port[171]?

[Note 171: Hellwald, _Naturgeschichte des Menschen_.]

Tout individu qui recueille du bois flott, ou quelque lais de naufrage,
n'a qu' mettre sa trouvaille au-dessus de la haute mer et  la fixer
par un caillou, il peut la laisser dehors tant qu'il lui plaira. Qu'on
dcouvre une cache de viande, on n'y touchera pas, quelle que soit la
disette au logis. Les Weddas de Ceylan, incultes parmi les incultes, ont
le mme respect pour les provisions qu'ils trouvent accroches  un
arbre.

Honntet et vracit sont soeurs. L'Alout, incapable de mentir,
accablerait de son ddain l'homme qu'il surprendrait en mensonge, de la
vie ne lui parlerait. Dans son exquise sincrit, il considre comme ne
lui appartenant plus l'objet qu'il a promis; il le met de ct et,
quelque besoin qu'il en ait, ne se l'empruntera mme pas. Refuser un de
ses prsents, surtout s'il est peu considrable, c'est montrer qu'on ne
l'aime pas.

Les marchs se font par intermdiaire. Tant que dure la ngociation, le
vendeur doit ignorer le nom de son acheteur, et rciproquement. Par
timidit, nous dit-on. Et si c'tait par gentilhommerie? et pour mieux
assurer l'quit des transactions? Ils s'abstiennent de traiter aucune
affaire quand un membre de la communaut est malade[172]. Serait-ce par
gard pour celui qui souffre, sentiment raffin des convenances? La
femme reste en dehors de toute affaire commerciale; on la veut au-dessus
de tout soupon de lucre, elle ne trafique de rien, ni avec les hommes,
ni mme avec d'autres femmes.

[Note 172: Rink.]

La thorie de la rente qui domine notre civilisation occidentale; le
capital se reproduisant  perptuit et multipliant par le travail
d'autrui... quelle monstruosit pour ces gens de bonne volont, qui
prtent volontiers tout outil ou instrument dont ils n'ont pas un besoin
immdiat, auxquels il ne vient pas mme l'ide de se faire indemniser,
si l'emprunteur a perdu ou endommag l'objet! Bien plus, qu'un chasseur
ne puisse relever les piges qu'il a tendus, qui les ira visiter aura le
gibier. Pour prendre du poisson, les trangers eux-mmes peuvent
profiter des barrages qu'ils n'ont ni tablis ni installs. Que diraient
de ces moeurs Terre-Neuve, Saint-Pierre et Miquelon? Tout gibier
exceptionnel, gros comme la baleine, ou d'espce rare, appartient  la
communaut; on s'arrange de manire que tous y participent. Il est rare
qu'un chef de famille possde autre chose qu'une barque et un traneau,
ses vtements, ses armes et quelques outils.

Communistes sans le savoir, les Inots n'ont que les rudiments de la
proprit prive qu'ils savent pourtant si bien respecter. Vivant en des
plaines de neige, vaquant en compagnie  la plupart de leurs travaux sur
la mer, la grande, vaste et mobile mer, qu'on ne saurait dcouper en
lots et lopins, parceler en domaines, le partage galitaire qu'ils font
de leurs produits constitue une assurance mutuelle, sans laquelle ils
priraient les uns aprs les autres. Tout phoque captur est rparti, au
moins en temps de disette, entre tous les chefs de famille. S'ils ne
font pas les portions strictement gales, c'est qu'ils attribuent les
plus grosses aux enfants; les adultes n'ont plus rien depuis longtemps,
que les mioches reoivent encore quelque chose.


Le fond du caractre est si bien communiste, que tout Esquimau qui
arrive  possder quelque chose, se fait gloire de tout donner, de tout
distribuer, disant, lui aussi, qu'il est plus heureux de donner que de
recevoir. La scne ci-aprs se passe sur les bords du Youkon:

     Tous les voisins avaient t invits. Jeux, chants, danses et
     banquets durrent plusieurs jours. Le dernier soir, toutes
     provisions puises, l'hte et l'htesse, vtus de neuf, se
     mirent  faire des prsents, donnant  chaque ami ce qu'ils
     pensaient lui convenir. Ils distriburent de la sorte 10
     fusils, 10 habillements complets, 200 brasses de perles
     enfiles et des pelus en quantit: 10 de loup, 50 de biche, 100
     de phoque, 200 de castor, 500 de zibeline, et de nombreuses
     couvertures. Aprs quoi, l'hte et l'htesse dpouillrent
     leurs costumes, dont ils firent aussi prsent, se rhabillrent
     avec des guenilles, et pour terminer firent une petite
     harangue: Nous vous avons tmoign notre affection. Maintenant
     nous sommes plus pauvres qu'aucun de vous et ne le regrettons
     pas. Nous n'avons plus rien. Votre amiti nous suffit!

Chacun fit un geste de remerciement, et se retira en silence. La fte
avait cot quinze annes de travaux, d'conomies et de privations[173].
La famille n'avait pas tout perdu, puisqu'elle avait gagn l'estime et
la reconnaissance de ses concitoyens; ce qu'elle avait dpens
matriellement lui tait rendu en honneur et en considration. Qui a
montr tant de munificence et de gnrosit, devient une sorte de
personnage consulaire, est consult dans les cas difficiles, et
lorsqu'il a parl, nul ne se permet de contredire[174].

[Note 173: Dall.]

[Note 174: Wrangell, _Observations sur le N.-O. Amrique_.]

Et leur hospitalit! Ceux qui arrivent du dehors se mettent au chaud,
sous la mme couverture que ceux du dedans. Hall raconte avec motion,
comment un jour qu'il tait revenu tout transi, une vieille maman prit
ses pieds glacs, et aprs les avoir bien frotts, les mit dans sa gorge
pour les mieux rchauffer.

A part les vices et drglements sexuels, ces braves gens ont ralis
l'idal bionite. Ce sont vraiment les pauvres, les simples de
coeur, dont l'_Imitation de Jsus-Christ_ prche l'exemple; les gueux
de Branger, les gueux qui s'aiment entre eux.

Qui a, partage avec qui n'a rien. L'affam, sans mot d'excuse, ni parole
de prire, va s'asseoir  ct de celui qui mange, met la main au plat.
Les Europens, toujours dfiants et prompts aux jugements svres, ne
pouvaient manquer de prendre pour vol et pillage ces moeurs de
communistes. En effet, les innocents, dans leurs premires visites aux
navires, faisaient comme chez eux, attrapaient ce qui leur plaisait,
l'emportaient, pensant qu'il n'y avait que la peine de prendre.
S'apercevant que les trangers trouvaient cette conduite dtestable, ils
restiturent ce qu'ils s'taient indment appropri, se mirent en frais
pour rentrer en grce.

     Ces Esquimaux, remarque Lubbock, ont moins de religion et plus
     de moralit qu'aucune autre race.

Des missionnaires grecs--nous honorons leur sincrit--avourent que les
Alouts ne pouvaient que perdre au changement qu'on leur proposait, et
que leur conversion au christianisme serait peu dsirable[175].
L'exemple n'est pas tout  fait isol; d'honntes vanglistes danois en
dirent autant des Nicobariens, et s'en retournrent.

[Note 175: Bastian, _Rechtsverhaeltnisse_, LXXIX.]

Chose singulire! les Grecs et les Romains s'panchaient en loges sur
les hommes par del les vents du nord, les Hyperborens sans reproche,
qui vivaient dans un bonheur parfait et la plus pure innocence. Par leur
douceur et leurs moeurs pacifiques, les Esquimaux eussent pu inspirer la
lgende; sauf que les _hyperborei campi_ et les _hyperbore or_
d'Horace et de Virgile taient supposs se trouver sous un ciel o le
soleil ne se couchait pas, ce qui  la rigueur pourrait s'expliquer par
le soleil de minuit. Mais nous ne supposons pas que cette lgende soit
aucunement fonde en fait, nous la prenons pour tout autre chose. Acte
de foi, affirmation confiante et hardie, elle dit que la justice, le
voeu secret de tous les coeurs, n'est pas une triste duperie, que la
fraternit entre les hommes n'est point une chimre. Convaincus qu'il
est possible de raliser leur idal, des fervents ont racont, ils ont
mme cru, que leur rve avait dj reu accomplissement, que cela
s'tait vu... O?--Bien loin, bien loin,  tous les bouts du monde--chez
les Hyperborens--chez les gymnosophistes de l'Inde--chez les
thiopiens--dans le royaume du Prtre Jean--dans celui de l'Eldorado--et
aussi dans l'abbaye de Thlme.

       *       *       *       *       *

--Et rien du gouvernement?

--En effet, nous l'avions oubli. Ce qui nous excuse, c'est que les
Alouts n'en avaient pratiquement pas avant que les Russes fussent venus
s'imposer. Personne ne commandait, personne n'obissait. Les baleiniers
et les angakout exeraient une influence prdominante, en vertu de leur
intelligence et de leur bravoure reconnues pour suprieures; mais
quiconque pouvait les contredire, s'il lui plaisait. Les vieillards
aussi se graient en conseillers publics; on s'en rapportait  eux,
parce qu'on le voulait bien. Les les importantes, les grandes
agglomrations, taient arrives  une manire de reprsentant. Un
_Tajoun_[176], prsident lu, centralisait les informations, gouvernait
 la papa. On l'exemptait des corves, et des rameurs taient attachs 
son bateau d'office, au Bucentaure d'Ounimak ou d'Ounalaska. Souvent, il
possdait quelques esclaves qu'on immolait  sa mort pour lui tenir
compagnie; les Koloches n'ont pas encore abandonn la coutume. Les
prrogatives du Tajoun n'taient gure qu'honorifiques. S'il tait
dsign pour diriger une expdition de pche, l'entreprise termine,
adieu le commandement, car notre ennemi, c'est notre matre. Les
lgendes stigmatisent quelques tyrans du temps jadis qui auraient usurp
le pouvoir; elles clbrent leurs meurtriers comme des bienfaiteurs
publics[177].

[Note 176: Ou _Taljoun_, _Ton_]

[Note 177: Rink.]

En somme, l'Esquimau n'est point dpourvu d'ambition, mais il recherche
moins la domination que la supriorit, il prfre la direction au
commandement. Il n'a pas besoin, comme nous, d'une autorit devant
laquelle il faille trembler, il n'arme pas la Justice d'un glaive,
l'Autorit d'une massue aux clous d'airain. Sans prisons ni gendarmes,
sans huissiers ni recors, comment fait-il donc? Pauvre sauvage, ne le
voil-t-il pas bien  plaindre!

       *       *       *       *       *

Deux annes aprs l'expdition de Bring et Tchirikof, en 1741, le
sergent Bassof, stationn au Kamtschatka, construisit un bateau en os,
et cingla  la bonne fortune vers les les Aloutes. En 1745, un autre
Russe, Michel Nevodsikof, visita l'archipel, et,  son retour, raconta
que les plus prcieuses pelleteries de renards arctiques, d'ours et de
loutres marines, abondaient en ces lointains parages. Ses rcits
merveilleux excitrent l'enthousiasme de gens hardis, dcids  russir
cote que cote. Partis seuls ou par bandes, des aventuriers toujours
plus nombreux se mirent  la tte des indignes inoffensifs, et bientt
les traitrent en esclaves.

En 1764, le gouvernement russe concda l'exploitation de l'archipel 
une compagnie dite Sibro-Amricaine, dont le sige administratif et
politique devait tre  Ptersbourg, et le comptoir principal 
Irkoutsk. Conue sur le modle de la Compagnie des Indes, elle se
proposait de conqurir les Kouriles et l'Archipel Aloute, prendre pied
sur le continent amricain, du 54e degr nord  la Mer glaciale,
comptait se faufiler au Japon, y faire merveilles. On lui concdait le
droit d'enrler des soldats, de construire des forts, d'arborer
pavillon. Le tout,  charge de prlever au profit de la Couronne 10 p.
100 sur ses bnfices nets, sans prjudice d'un tribut en pelleteries
que paieraient les naturels: Dans le cuir d'autrui, large courroie!

Les civilisateurs arrivaient avec canons, mitraille et proclamations
magnifiques. Ils apportaient l'abondance, disaient-ils; ils apportaient
les arts et l'industrie de l'Occident; ils apportaient les flicits
ternelles que dispense la religion orthodoxe; ils apportaient des
haches, des couteaux, du fer, de l'acier, du bois, des couvertures,
plusieurs choses utiles, d'autres que la nouveaut faisait paratre
admirables; ils apportaient surtout du tabac, et la merveilleuse,
l'effrayante eau-de-vie, pour laquelle tout sauvage donne son me. Ils
passaient pour des tres divins, et leur empereur pour le Dieu du
monde[178]. Vu les bienfaits que confrait leur seule prsence, ils ne
pouvaient pas moins faire que de s'adjuger le territoire, imposer
quelques redevances. Et les Alouts de livrer leurs fourrures, d'admirer
la gnrosit des trangers. Un jour, les gens du comptoir intimrent
l'ordre de remettre la moiti, ni plus ni moins, du produit des chasses
et des pches, pour mieux le rpartir suivant les besoins; les nafs
obirent, esprant que leurs htes procderaient  la distribution avec
plus d'intelligence et d'quit qu'ils ne faisaient eux-mmes. On devine
comment s'opra le partage, on devine aussi comment le fusil, terrible
logicien, fit justice des rclamations. Sans doute, ce confiant abandon
tait une sottise inexcusable. Mais admirez la diffrence d'homme 
homme, de sauvage  civilis! Que l'Assistance publique demande
seulement aux Parisiens la moiti de tous leurs revenus, gains et
salaires, pour en faire profiter les pauvres, les ncessiteux et
supprimer la misre..... Comme on lui rpondra!

[Note 178: _Tanakh Magugu._]

Leur pouvoir se consolidant, les Russes levrent le masque du
philanthrope, rognrent de saison en saison la part des affams et
besogneux. Pour empiler des pelus, pour emplir d'huile les barriques,
ils se firent aussi cruels que les _Conquistadores_ l'avaient t pour
amasser l'or. Le traitant tourna vite  l'assassin. On en vit qui
s'amusaient  ranger ces misrables paens en ligne serre, et pariaient
 travers combien de ttes pntreraient les balles de carabine[179].
Ils prenaient les filles et les femmes, les gardant comme otages des
pres et maris. En haut lieu, cependant, on eut honte de ce qui se
passait. L'impratrice Catherine, trs pieuse comme on sait, voulant
faire quelque chose, dcida, en 1793, qu'on enverrait des missionnaires
 ces pauvres Alouts, pour leur inculquer le christianisme, et des
galriens pour les initier  l'agriculture. Par le vaisseau _les
Trois-Saints_, elle leur dpcha une cargaison de forats; l'illustre
amie des philosophes et des conomistes n'imaginait rien de mieux en
faveur des malheureux indignes. Mais qui l'et cru? Les choses allrent
de mal en pis. En 1799, rorganisation de l'entreprise: afin d'accomplir
une oeuvre civilisatrice, s'il faut en croire la charte
officielle,--afin de promouvoir le commerce et l'agriculture,--afin de
faciliter les dcouvertes scientifiques,--afin de propager la foi
orthodoxe. Pour quels objets, la Compagnie, confirme dans ses droits et
privilges, fut transforme en reprsentante et dlgue de la Couronne,
qui lui donna des soldats. Rsister  ses agissements devenait un crime.
Les Alouts qu'on lui avait livrs comme sujets, elle les traita en
esclaves; sans leur donner aucune rmunration ni mme les nourrir, elle
les accablait de corves. Quand ils apportaient les pelleteries exiges,
ils n'avaient fait que leur devoir, et malheur  eux s'ils ne
l'accomplissaient pas[180]! Malgr les efforts des missionnaires, parmi
lesquels le brave pre Innocent Veniani, l'vanglisation n'avanait
gure. Voil qu'on imagina d'exempter les nophytes de toute redevance
pendant trois annes conscutives. Miracle! Ce fut une Pentecte
nouvelle, la grce s'pancha  flots, la vrit illumina les coeurs, les
multitudes accoururent aux fonts baptismaux. Mais l'ternelle flicit
tait ddaigne, tant qu'elle ne donnait pas une couverture et un
couteau pour arrhes; avec le Paradis, on exigeait un paquet de ficelles
et six hameons[181].

[Note 179: Sauer, Billing's _Expedition_, append. 56. Sabalischin,
_Sibirische Briefe, Moskauer Zeitung_.]

[Note 180: Von Kittlitz, _Denkwrdigkeiten_, etc.]

[Note 181: Golovnine.]

Les chefs de la Compagnie se titraient officiellement de Trs
Honorables; ils qualifiaient d'Honorables leurs principaux employs, et
daignaient donner du Demi-Honntes  leurs crivains et comptables,
appellation trop flatteuse encore. Krusenstern, un marin sans artifice,
dclarait que, pour entrer dans ce service, il fallait tre mauvais
sujet, aventurier de vilaine espce. Au dire de Langsdorf:

     Les Alouts sont commands par quelques _promyschlenik_[182],
     sclrats ignares et malveillants, que des crimes multiplis
     ont fait chasser de leur pays natal. Ils font ce qui leur plat
     et n'ont aucun compte  rendre. Une peste terrible ferait moins
     de ravages que cette administration-l.

[Note 182: _Aventuriers._]

Le naturaliste Kittlitz, qui accompagna l'amiral Lutke dans ces parages
et fut hberg de comptoir en comptoir, n'osait dire la vrit, mais la
laissait deviner:

     La Compagnie russo-amricaine exige le service d'une moiti de
     l'entire population masculine, ge de 18  50 ans. Le travail
     est entirement gratuit. Elle engage aussi quelques salaris.
     Pendant six mois les hommes vont sur mer  la chasse des
     animaux marins, et pendant les six autres mois courent le
     renard. Dans ces conditions, il est difficile de comprendre
     comment il peut rester assez de bras pour subvenir aux besoins
     les plus indispensables de la famille.

Trois gnrations de chrtiens et de civilisateurs suffirent pour
puiser le pays et le saigner  blanc. Les les taient riches en
animaux  fourrure, donc il fallait exterminer les animaux  fourrure.
Des seules les de Pribylon, on tira 2,500,000 peaux d'ours marins,
pendant les trente annes qui suivirent la dcouverte[183]. On tua tant,
que certaine anne[184], environ 800,000 peaux taient entasses dans
les magasins, et comme on n'en avait pas l'coulement, on en brla la
majeure partie. L'exploitation atteignit son terme logique: la ruine. Ce
pillage finit par coter au del de ce qu'il rapportait; l'affaire ne
payait plus, et en 1867, l'on vendit l'Aloutie aux tats-Unis, avec ce
qu'elle contenait encore d'Alouts.

[Note 183: 1787-1817.]

[Note 184: 1803.]

Que feront les Amricains de ce nouveau territoire dont ils ont
maintenant la responsabilit? Comment traiteront-ils les indignes?--A
la faon des Peaux-Rouges, probablement. Voudraient-ils ressusciter
l'infortune peuplade, ils ne pourraient: elle agonise dj. Mais s'ils
veulent adoucir sa fin, qu'ils se htent.

Affame, fatigue, surmene, la population a pris l'existence en dgot.
Pourquoi se donner des enfants qu'on serait incapable de nourrir?
Pourquoi augmenter le nombre des malheureux? Quand abordrent les
civiliss, escorts de leurs bienfaits, les Alouts nombraient cent
mille, s'il faut en croire les premiers trafiquants, mais le chiffre
nous parat trs exagr. L'valuation, peut-tre encore trop forte,
donne par Chlikof en 1791, portait cinquante mille mes, dont le pre
Joasaph se vantait d'avoir converti tout un quart. En 1860, les
registres paroissiaux n'accusaient plus que dix mille individus, et,
dans ce total, comprenant les Russes et les mtis, les Alouts
proprement dits n'entraient que pour deux mille environ[185]. Le
changement de suzerainet n'a point apport, ne pouvait apporter
d'amlioration immdiate. Ainsi chez les Oulongues, visits par Dall,
sur une population mixte de 2,450 individus, la mortalit est de 130
pour une nativit de 100. Les Aloutes sont peu fcondes. On s'accorde 
dire que la race entire des Esquimaux dprit rapidement, sauf
peut-tre dans les districts groenlandais, sur lesquels le Danemark
veille avec une sollicitude paternelle.

[Note 185: Le recensement amricain opr en 1880 sur le territoire
d'Alaska, par M. Petrof, indique 2,214 Alouts, et 16,303 Inots,
parpills dans les districts du Kadiak, de la Baie de Bristol, du
Kouskokolm, du Youkon, du Bring septentrional et de la cte arctique.]

Sur les Inots fait ravage la consomption, qui tue  elle seule plus
d'individus que toutes les autres maladies; et ce terrible flau,
jusqu'alors inconnu, c'est la civilisation qui l'apporta[186]. Tout 
ct, les Peaux-Rouges sont dtruits par la petite vrole, triste cadeau
des Visages Ples.

[Note 186: Hall.]

Pourquoi cette action funeste du civilis sur le sauvage?--D'autres
apprcieront les causes physiologiques; examinons quelques-unes des
causes morales qui amnent ce rsultat.


Pris pour des dieux, forts du prestige qui entoure le civilis, tout
grossier et ignorant qu'il soit, les Russes n'eurent qu' se montrer
pour s'emparer de tout un archipel et rduire toute sa population en
servitude.

--L'Alout tait donc lche et indigne de la libert?

--Non pas. coutez le tmoignage que donne  sa race un des hommes qui
la connaissent le mieux:

     Les Inots sont des Inots, Inots ils resteront.
     L'indpendance est le trait essentiel de leur caractre; ils ne
     supportent jamais la contrainte, quels engagements qu'ils aient
     pris ou qu'on leur ait fait prendre. Ns libres, sur une terre
     sauvage, ils veulent aller et venir  leur guise, jamais ils ne
     se laisseront mener  la baguette[187].

[Note 187: Hall.]

--Les Alouts, cependant, se sont laiss mener  la baguette?...

--A la baguette.... cela mrite explication. Les Russes eussent
volontiers jou du knout et de la plte nationale sur ces fantasques
insulaires, qui se laissaient tuer presque avec indiffrence, et qui,
sans mot dire, allaient se suicider pour un coup de bton. C'est parce
que les Russes prtendaient les mener  la baguette que les Alouts
meurent ou sont morts. La vie sans libert ne leur offrant aucun charme,
ils pensrent s'enfuir dans l'autre monde, pour chapper aux tcherons
et aux exacteurs. Ils avaient commenc par se donner sans rserve, mais
n'avaient pas pens que ce serait pour tre fouetts. Dociles et
disciplinables  un rare degr, ils avaient accept la direction
d'hommes dont ils s'exagraient la supriorit, et qu'ils prenaient pour
des frres ans. Que n'eussent accompli des hommes intelligents et bons
avec ces volonts qui s'offraient de si bonne grce! Mais quoi! des mes
et des coeurs? Les flibustiers ne demandaient que huile et saindoux, que
peaux de martre et de renard[188].

[Note 188: Voir Sproat, Rink et Bastian qui dveloppent la mme
ide.]

Gnralisons la question:


Dans les luttes pour l'existence,  travers lesquelles l'humanit se
fraye un chemin sanglant, les vertus passives sont gorges par les
vices agressifs. Et sans agiter la question vice et vertu, on a vu
partout, au contact des blancs, se dtraquer les systmes politiques et
sociaux, les anciennes coutumes tomber en dsutude, les distinctions
antrieures devenir sans objet. Ce que les indignes avaient pris
jusque-l pour dieux, bons esprits, patrons et protecteurs, tait
transform en diables d'enfer; la conscience trouble ne se
reconnaissait plus dans les questions de bien ou de mal. Le fusil et
l'eau-de-vie, il n'y avait plus que cela. Les chefs, bafous par un
paltoquet d'outre-mer, se sentaient dgrads, avaient perdu toute
volont, toute dignit devant le pistolet, tonnerre de poche; les
sorciers eux-mmes avaient perdu la tte, reconnaissant leur ridicule
impuissance devant la grande magie des blancs. Les bras du guerrier
tombaient paralyss devant les armes foudroyantes; avec son arc et ses
flches, un hros n'tait plus qu'un sot en face d'une carabine. En
perdant toute confiance en eux-mmes, ils perdaient le plaisir de vivre
et jusqu' leur temprament. Plus de joie ni de gaiet, plus de chants
ni de danses, plus d'imaginations grotesques et bouffonnes.
Renfermons-nous dans un jour triste et sombre, dans une atmosphre
paisse et lourde; descendons tout vivants dans un caveau funraire...
celui de notre nation; mourons avec ce qui fut notre patrie[189].

[Note 189: Dall.]

La civilisation moderne, irrsistible quand elle dtraque et dsorganise
les socits barbares, se montre d'une singulire maladresse  les
amliorer. C'est faute de bont, faute d'humanit. Notre gnie ne se
montre ni aimable ni sympathique. Quoi! rencontrer un peuple si doux et
patient, si bien port  la justice et  l'quit, mais ne savoir que
subjuguer et fustiger, que dcimer et dtruire! Ce petit monde avait la
gaiet, l'enjouement, la bravoure; il ne demandait qu' travailler pour
vivre, mais il voulait aussi chanter, danser et festoyer. Et ds que
notre progrs l'accointa, le voil triste et morose. Ce peuple est
toujours un enfant, mais un enfant dsabus; nous l'avons dcourag par
tant d'injustices, tant troubl, tant affol que nous avons bris le
grand ressort, tari la vie dans sa source. Ainsi en advint-il des
Guanches, nagure un des chantillons les mieux russis de l'espce.
Simples, heureux, innocents, ils avaient mrit qu'on donnt  leurs
les le nom de Fortunes. Nous les supprimmes--pourquoi et comment?
Et quand aura disparu le dernier de ces pauvres Alouts, on entendra
dire:--Quel dommage!




LES APACHES

CHASSEURS NOMADES ET BRIGANDS


Le nom d'Apaches est le terme gnrique qu'on donne  plusieurs tribus
indiennes de l'Amrique du nord, parmi lesquelles divers auteurs
comprennent les Comanches, les Navajos, les Mohaves, les Hualapais, les
Yumas, les Yampas, et les Athapaskes mridionaux, se subdivisant
eux-mmes en hordes nombreuses, parmi lesquelles, Mescaleros, Llaneros,
Zicarillas, Chiriguais, Kotchis, Pialeos, Coyoteros, Gileos,
Mimbreos. Les Apaches proprement dits se sont eux-mmes donn
l'appellation de _Shis Inday_ ou hommes des bois. Ils parcourent, plutt
qu'ils n'habitent, le vaste territoire  limites indcises, qui, des
rives du Grand-Lac Sal au nord, descend vers Chihuahua au sud, et
s'tend de la Californie et du Sonore  l'ouest, jusque dans le Texas et
le Nouveau Mexique  l'est; il est sillonn par le Rio Grande qui
dbouche dans l'Atlantique, par un autre Rio Grande et par le Rio Gila
qui se dversent dans le Pacifique. Rgion rocailleuse, leve de 700 
2,000 mtres au-dessus de la mer; ses lits de lave sont coups de
cagnons, ou rigoles, profonds d'un millier de pieds et larges d'autant,
qu'ont rods les eaux. Au-dessus des plateaux s'lvent de nombreux
pics dtachs, trs escarps, excessivement froids en hiver; pour la
plupart mergeant de forts, refuge des hommes et des btes. Pendant une
dizaine de mois, du haut d'un ciel sans nuage, le soleil verse des
ardeurs torrides sur le sable de la plaine et le roc de la montagne,
puis,  l'entre de la nuit, le froid tombe subitement des toiles. Les
violents carts de temprature provoquent des bouffes de vent qui
soulvent des tourbillons d'une poussire alcaline, irritant les yeux et
les poumons. Pendant quinze jours en avril et six semaines en
octobre-novembre, les pluies tombent en cataractes, et bientt aprs les
fissures des rochers et des dpressions de terrain fleurissent et
verdoient. Les mouflons, les antilopes[190], les cerfs, sortent de leurs
retraites et derrire se glissent les coyotes, l'ours, le loup hyne, et
l'Apache, redoutable aux hommes et  tous les animaux.

[Note 190: _Antilocapra americana_, Beard.]

       *       *       *       *       *

C'est une belle bte froce que l'Apache, nous pensons aux les Apaches
granivores, ou plutt omnivores. Les Navajos, les Mohaves, les
Comanches, qui se donnent une nourriture assez varie, grce  leur
agriculture naissante, sont presque tous hauts de six pieds, les femmes
n'tant pas de moins belle venue. La poitrine et les bras vigoureusement
muscls, les extrmits fines, des traits souvent agrables, de grands
yeux d'un noir brillant, d'un clat singulier et d'un pouvoir de vision
vraiment extraordinaire, la figure assez large, constituent un superbe
ensemble. Le teint parcourt toutes les nuances du brun clair au brun
fonc en passant par le brique rouge; les cheveux sont noirs, et, dtail
 noter, la barbe n'est pas mal fournie. On les a souvent donns pour
les plus beaux chantillons de l'espce humaine.

On n'en dirait pas autant des Apaches proprement dits, presque
exclusivement carnivores, et qu'on nous donne pour laids et
dsagrables: masque impassible, traits rids et fltris; figure large,
nez aplati, pommettes saillantes, bouche trop fendue, lvres minces,
regard de travers. Les yeux lgrement obliques et dont l'clat vitr
rappelle ceux du coyote, sont plus brillants que ceux de la plupart des
Indiens du nord. Les cheveux d'un noir mat, jamais peigns, retombent
sur les paules en soies paisses; autrement, ils sont  peu prs
glabres. A ct de leurs grands voisins, ils paraissent rabougris, leur
taille moyenne n'tant que de cinq pieds cinq pouces.[191]

[Note 191: La taille de dix-huit Apaches et Tontos, mesurs par Ten
Kate, variait entre 1,67m et 1,84m. _Socit Anthropologique,
Bulletin_, 1883.]

Les cactus mettent un cheval ou un mulet tout en sang, avant d'entamer
l'Apache. Son tgument pais le rend peu sensible  l'action des
intempries. Par le soleil le plus ardent, ils vont et viennent sans
aucune protection; mais quand ils ont le loisir de prendre leurs aises,
ils s'enveloppent,  la mode des Australiens et Andamnes, la tte d'une
calotte de boue qui leur procure une agrable fracheur et les
dbarrasse de la vermine; pour les mmes raisons, ils s'enduisent le
corps d'une couche fangeuse. Ils se donnent gnralement des mocassins,
modeste luxe, pour se protger les pieds contre les pines, et  cet
effet, la forte semelle remonte en pointe large et recourbe. Quant aux
vtements proprement dits, ils s'en affublent, moins par hygine, encore
moins par pudeur, que par vanit et coquetterie, pour se faire valoir:
les hommes, par quelque trophe de meurtre et de rapine; les jeunes
femmes, par une loque de couleur, par un jupon d'corce, par une toison
qu'elles ont orne de barres et de lignes, industrieusement assouplie en
la frottant de cervelle. Quelques-unes se tatouent au menton; la suprme
lgance est de se barbouiller avec des couleurs criardes. Les ablutions
ne mettent nullement ce maquillage en danger, car on ne se baigne que
pour l'agrment, et l'eau n'abonde point. Soit  cause de leur
malpropret, soit parce qu'ils ne se nourrissent que de chair, et
principalement de celle du cheval, de l'ne et du mulet, ces Apaches,
qui nous remettent en mmoire les hippophages de Solutr, dont les
ossements ont t trouvs mlangs  ceux de cinquante  cent mille
chevaux[192], ces Apaches, disons-nous, exhalent une pntrante odeur
quine, surtout quand ils sont chauffs. Les montures rebroussent
chemin ds qu'elles l'ventent[193]. Constatons une fois de plus que la
propret du corps est le plus souvent un signe de civilisation dj
avance. A l'poque de la pubert, on arrache les sourcils aux filles,
poil  poil, et bientt aprs, on les dbarrasse mme des cils.--Est-ce
pour les embellir[194]?

[Note 192: _Bulletin de la Socit d'anthropologie_, 1874.]

[Note 193: Bancroft. L'odeur de fauve qu'mettent les
No-Caldoniens semble persister, malgr tous les soins de propret.--V.
Patouillet, _Trois ans en Nouvelle-Caldonie_.]

[Note 194: Crmony.]

Les huttes, en pain de sucre, aux abords encombrs de charognes infectes
et de matires fcales, sont formes de gaules ou de branches
entrelaces de broussailles et de feuillage, qu'on recouvre de peaux,
gazons et pierres plates. Dans la rude saison, nos sauvages se rfugient
volontiers dans les cavernes, o ils font de grands feux, et tout en
sueur, se couchent sur la pierre frache, ce qui leur vaut d'tre
dcims par les rhumatismes et les pneumonies[195]; une large blessure
leur serait moins dangereuse. Ils ne se trouvent  leur aise qu' l'air
libre; ils se sentent oppresss sous un toit, enferms entre des
murailles; ils ne jouissent rellement de la vie que dans leurs
expditions. Quand les nuits sont trop froides, le vent trop glacial,
ils se recroquevillent dans un enfoncement, ou fouissent un trou pour y
dormir quelques heures.

[Note 195: Helfft, _Zeitschrift fr allgemeine Erdkunde_, 1858.]

       *       *       *       *       *

Jadis, les bisons abondaient dans toute l'Amrique du nord; en troupeaux
innombrables, ils parcouraient le continent depuis le Grand Lac des
Esclaves jusqu'au golfe de Floride. Mais aujourd'hui la carabine du
blanc les a extermins dans toute la partie du midi, fortement entams
dans les rgions septentrionales, et, par cela mme, affam les
populations qui s'en nourrissaient.--Tuez les bisons, disait un
gouvernant des Visages Ples, vos balles feront ricochet sur l'Indien.
Si bien que l'Apache est rduit le plus souvent  la petite chasse.
Son arme la plus dangereuse est l'indomptable patience avec laquelle il
immobilise son corps bruntre derrire des roches ou des broussailles
grises[196]. On les a vus se couvrir de mottes herbues qui les
transformaient en un bout de prairie; au milieu de yuccas se dguiser en
yuccas; en rase campagne s'tendre sous une couverture de laine grise,
qu'ils avaient si bien tachete de terre, que des soldats envoys  leur
poursuite les prenaient pour des blocs de granit; aussi habiles dans ces
mystifications que les Bhils de l'Inde[197], ou que les sauvages de
l'Australie.

[Note 196: Crmony.]

[Note 197: Bastian, _Culturvoelker Amerika's_.]

Malgr toute leur adresse, comme ils sont sans agriculture srieuse, ni
animaux domestiques, le garde-manger de ces malheureux est souvent vide.
Aussi ne ddaignent-ils rien de ce qui est mangeable: ils font leur
profit des glands, fruits, bulbes, baies et racines, recueillent les
mesquites, les courges et certaines fves qui croissent spontanment.
Ils sment quelques grains de mas, mais la presque totalit de leur
nourriture est animale: daims, cerfs, mouflons, cailles, cureuils,
rats, souris, vers et serpents. Nulle fausse dlicatesse. On ne devient
difficile sur la qualit que lorsque la quantit abonde; il n'est de
choix que dans le superflu. Quand la nourriture est  bouche que
veux-tu, nos sauvages s'en gorgent, avalent des morceaux normes. Mais
en Apachie, la disette est l'tat normal. Le trop court printemps est
suivi d'un long et brlant t; bientt les herbes schent, les
herbivores meurent ou disparaissent, et les carnivores sont en peine. On
supporte stoquement la famine, mais aprs la famine prolonge, la mort!

Quand le pays ne peut nourrir l'habitant, il faut bien que l'habitant se
pourvoie ailleurs. Le climat, le sol, transforment en nomades,
chasseurs, brigands et voleurs, les Apaches sur le continent amricain,
les Bdouins et les Kourdes sur le continent asiatique,  peu prs sous
les mmes latitudes. Monts sur des chevaux rapides,--ils sont ns
cavaliers,--nos affams vont  la maraude; au nombre de trois ou quatre,
rarement plus d'une douzaine,--car il faut vivre en route,--ils
traversent d'normes distances en qute de quelque proie; heureux quand
ils tombent sur un maigre herbage o ils trouveront des sauterelles, un
lzard, quelque oiseau de rencontre; en attendant, ils grignotent leurs
_tasajo_, lanires de viande dessche au soleil; ils jenent, jusqu'
ce que la bonne Providence les dirige sur une _rancheria_ isole ou sur
une troupe de voyageurs. Ils n'attaqueront  face dcouverte que s'ils
ne peuvent faire autrement, ou si leur supriorit est vidente. Comme
le loup ils s'embusquent: ils se cacheront, se blottiront pendant des
journes, dguiss en arbrisseau, en rocher, en bille de bois; et, au
moment opportun, se jetteront sur leurs victimes, tuant les hommes,
emmenant parfois des femmes pour en faire des esclaves, des enfants dont
ils tireront ranon ou dont ils feront des brigands; mais avant tout, se
saisissant des chevaux et mulets, qu'ils pourchassent devant eux. Avant
qu'on ait pu se mettre  leur poursuite, ils ont fui comme le vent dans
le labyrinthe des gorges et des cagnons, dans ces dserts de sable
brlant, vrais lacs de feu, traverses de mort, _jornadas de muerte_,
comme disent les Mexicains. Pumpelly rapporte que, voyageant  travers
ces terribles rgions et la fatigue lui montant au cerveau, il fut pris
pendant plusieurs jours d'un accs de folie. Les ravisseurs sont comme
chez eux dans le dsert et la montagne, doublent, triplent les tapes.
Cribles de coups et de blessures, reintes, fourbues, les btes
captures tombent mourantes devant la tanire des louves et des
louveteaux  face humaine, qui les saluent de hurlements joyeux.

Avides, anxieux, aiguisant leurs dents, ils n'attendent pas toujours que
les proies soient mortes. Se jetant sur elles, ils les dvorent encore
vivantes: les uns coupent et taillent; les autres arrachent les membres
et les dchiquettent,  force de bras, sans plus de souci des
souffrances de la victime que le civilis qui gobe une hutre arrose
d'un filet de citron; et sans se croire plus cruels que le cuisinier
quand il corche l'anguille qui se tord sous ses ongles. Aprs avoir
calm les premires fureurs de la faim, ils embrochent quelque pice
au-dessus d'un brasier, mais n'attendent gure, l'avalent encore fumeuse
et brlante, crue en mme temps que charbonne. Les entrailles passent
pour dlicates bouches et morceaux d'honneur. Sur la chair de l'animal,
tous ont droit gal, mais le chasseur qui l'a abattu, rclame la robe ou
la toison.

Ces orgies de la faim qui s'assouvit, ftes suprmes de misrables qui
risquent si souvent de prir d'inanition, rappellent le grand acte des
mystres dionysiaques: initis et inities se jetant sur le chevreau,
symbole de Bacchus Zagreus, mordant  cru dans les membres tremblants,
plongeant des mains sanglantes dans les viscres dchirs, et se
disputant le coeur pour le dvorer, tandis qu'il palpitait encore.

Entre les mangeurs de viande crue et les cannibales, la distance passe
pour mdiocre; aussi les Apaches sont accuss d'anthropophagie. Le fait
n'est pas prouv. Cependant ils auraient un jour rpondu que les
Puntalis, tribu plus au nord, ne sont pas bons  manger, leur viande
ayant un got trop sal.

En fait d'armes, les fusils, encore rares, n'ont pas tout  fait
supplant la lance et les flches, appointes avec des morceaux de bois
durci, d'obsidienne, de cuivre natif, parfois de fer ou d'une sorte de
bronze, lequel aurait la duret et l'lasticit de l'acier et qui serait
obtenu par la fonte du cuivre sur des feuilles vertes. Nous regrettons
de ne pas en savoir davantage.

       *       *       *       *       *

Nos auteurs ne s'accordent point sur le chapitre des relations
sexuelles. Il y aurait pour l'animal humain, comme pour les fauves, une
saison consacre aux amours. D'aprs Bancroft, les Apaches proprement
dits se distinguent de leurs voisins plus civiliss par la chastet
qu'ils imposeraient  leurs femmes avant et aprs le mariage. Ce n'est
pas que le mari ne puisse rpudier sa femme au moindre caprice, et mme
se faire rembourser du prix qu'il a pay pour elle; ce n'est pas que la
femme aussi ne puisse abandonner son poux; mais alors l'homme dlaiss
se considre comme ayant reu un affront qu'il faut laver dans le sang,
tout de suite. Sans plus tarder, il se jette  droite ou  gauche, va
tuer un homme  la cantonade. Pour la blessure faite  son orgueil,
quelqu'un mourra; l'offense tait personnelle, la vengeance sera
impersonnelle; ce grand enfant ne voit l rien que de simple et de
lgitime.

D'un autre ct, on nous raconte qu'ils ne connaissent pas le mariage,
que les accouplements sont facultatifs, que mme en certaines occasions
la promiscuit est gnrale. C'est clair et net, et notre autorit,
Schmitz, parle en tmoin oculaire. Les deux opinions peuvent n'tre pas
inconciliables. D'ailleurs il est constant que la communaut des femmes
n'est pas absolue. Le chef de bande, au retour d'une expdition de
pillage, a le droit de s'adjuger, dpouille opime, une des captives.
S'il lui tresse un chiffon dans les cheveux, elle devient la part du
capitaine; personne ne la touchera s'il ne permet. S'il veut la prendre
pour femme  long terme, il lui rompra une flche sur la tte: par cet
acte elle cesse d'tre une personne et devient la chose du vainqueur.

Mme symbolisme chez les Tatares nomades:

     Kasmak se saisit de la jeune Kalmouke, tira un mouchoir, le
     lui mit autour du cou, fit voler une flche au-dessus de sa
     tte[198]....

[Note 198: Radloff, _Trkische Staemme Sd Sibiriens_. IV.]

Les anciens Grecs plongeaient aussi leur javeline dans la chevelure de
leurs prisonnires, qu'ils disaient avoir gagnes  la pointe de la
lance. Nous prenons sur le fait l'institution du mariage, en tant que
fait de capture et d'accaparement. De cette premire appropriation les
autres suivront. Car ce n'est point la proprit qui procde de la
famille, comme les thoriciens l'affirmaient nagure _a priori_; c'est
la famille qui drive de la proprit; la famille, son nom l'indique,
commena par n'tre qu'un troupeau d'esclaves.

Bien que leurs mariages ne soient que rudimentaires, ils sont dj
compliqus de certaines insanits. Les jeunes poux vitent la rencontre
de leurs beaux-parents: pendant la chasse, pour ne pas manquer le
gibier[199]; en temps ordinaire, pour que les unions ne soient pas
infcondes. Malgr ces prcautions, les femmes perdraient d'assez bonne
heure la facult d'avoir des enfants[200].--A quel ge? Il serait
difficile de le prciser: elles savent  peine ce qu'est une anne, et
s'inquitent peu d'en compter le nombre.

[Note 199: Oviedo.]

[Note 200: Schmitz.]

D'une grossesse  l'autre, l'intervalle ordinaire comporte trois annes
consacres  l'allaitement du nourrisson. L'enfant reste avec la mre
jusqu' ce qu'il cueille lui-mme certains fruits, et qu'il ait attrap
un rat sans le secours de personne. Aprs cet exploit, il va et vient
comme il lui plat; il est libre et indpendant, matre de tous ses
droits civils et politiques, et ne tarde pas  se perdre dans le gros de
la horde. Les parents seraient mal venus  punir leurs garons et  les
rprimander svrement. Chose aussi srieuse n'a lieu qu'avec le
consentement de l'entire tribu, laquelle n'a point abdiqu ses droits
de paternit collective, ne les a pas encore dlgus aux chefs de
famille en leur capacit individuelle. Elle n'use de son droit que
rarement, ou jamais; elle craindrait trop de diminuer la frocit native
des gamins, frocit qui les rend hardis et indomptables. Un Navajo
racontait que s'il se permettait de corriger son fils, celui-ci ne
manquerait pas de lui dcocher une flche de derrire un
arbre[201].--Pensez-y donc! il faut donner au jeune homme toutes les
vertus du brigand. Et sans aller bien loin, chez les Mexicains,  ct
du routier un soldat ne fait que piteuse figure[202]; encore le
militaire se vante-t-il le plus souvent de n'tre pas tout  fait
tranger au noble mtier du batteur d'estrade.

[Note 201: Bancroft, _Native Races_.]

[Note 202: Dixon, _White Conquest_.]


Un tat social aussi primitif ne fait pas de place aux chtifs. Les
forts n'ont pas assez pour eux-mmes, comment s'embarrasseraient-ils des
faibles? Cependant quelques clops des bagarres prcdentes parviennent
 se maintenir pendant quelque temps; ils suivent comme ils peuvent les
expditions, tant pis s'ils n'arrivent pas  temps pour avoir leur part
du pillage! _Tarde venientibus ossa_. Les tranards n'ont qu' mourir.
Quelques-uns, cependant, trouvent refuge chez des voisins mieux pourvus,
qui peuvent tre plus compatissants. Quelquefois des compagnons plus
robustes, des amis, les enfants peut-tre, veulent bien dpcher le
misrable d'un coup de lance ou l'touffer en le mettant sur le dos,
puis, en passant au cou un bton aux extrmits duquel pseront deux
personnes de bonne volont[203].

[Note 203: Bancroft.]

Dans ces conditions, les malades n'ont pas meilleure chance que chez nos
amis, les Tchouktches; ils retombent  la charge de la communaut;
celle-ci prfre qu'ils ne s'attardent point et qu'ils gurissent ou
disparaissent promptement. Elle s'emploie au rtablissement des
fivreux, en dansant et chantant, en tambourinant des nuits entires;
procd non moins rationnel et non moins efficace que de soulager les
pauvres et les indigents par des bals de bienfaisance.

Il arrive, mais rarement, qu'on se lamente pour un mort; il faut tre de
marque pour avoir des obsques qui comportent quelque solennit.
Gnralement, le cadavre est empaquet en des lanires de peau, port
sur une colline et enfoui sur le versant expos  l'Orient; on espre
sans doute que le soleil regardera le dfunt, et le rveillera quand il
en sera temps.

Quelques notions de mtempsycose: certaines mes vont animer des oiseaux
ou des serpents  sonnettes.

       *       *       *       *       *

Ils possdent le petit bagage intellectuel commun  la plupart des
Peaux-Rouges: la notion d'un Grand Esprit, peut-tre mme de plusieurs,
la tradition d'un dluge, diverses lgendes. Ils vnrent l'Ours, et
ceux de son totem n'en voudraient pas manger la viande; ils tiennent
pour sacrs le hibou, les oiseaux blancs, et l'aigle en premier lieu. Un
aigle immense et prodigieux en clignant de l'oeil lance les clairs, et
en battant des ailes produit les clats de la foudre. De lui sont issus
les Apaches, car il s'unit  leur mre-grand Istal Naletch, laquelle
donna le jour  Nahinec Gan et  Toubal Lichin, ce dernier l'Anctre,
le hros qui avec ses flches tua le serpent Python, au moment o le
monstre allait le dvorer[204]... C'est ainsi que les malheureux Apaches
racontent le grand mythe de l'Aigle et du Serpent, d'Ahi et d'Indra,
symbole antique et grandiose, qui appartient galement  l'ancien monde
et au nouveau, sujet trop vaste et compliqu pour que nous puissions
l'aborder.

[Note 204: Malte-Brun, _Annales_, 1853.]

Des voyageurs ont refus  ces hordes tout sentiment potique ou
religieux. Ce n'est pas tonnant. En matire de conscience, les sauvages
se taisent autant qu'ils peuvent; ils n'aiment pas  s'expliquer sur
leurs choses intimes,--et les blancs nient imperturbablement tout ce
qu'ils n'ont pas vu, tout ce qu'ils n'ont pas su deviner.

Des missionnaires espagnols avaient essay de convertir ces malheureux
Indiens, mais ont d y renoncer par la raison qui fit chouer des
tentatives analogues sur les Tasmaniens, quand il en existait encore.
L'enseignement s'adressait  des intelligences bornes, dpourvues de la
facult d'abstraction qu'une longue culture a dveloppe chez nous.
Voyez donc l'embarras d'un honnte aptre exposant la doctrine de la
Rsurrection, dans une langue o l'ide d'me n'a d'autre quivalent que
le mot boyau! Pour faire comprendre  ces sauvages qu'ils possdent
une me immortelle, il tait oblig d'expliquer qu'ils ont dans le
ventre une tripe qui ne pourrit pas.--Il les faisait compter jusqu'
dix, mais ne pouvait leur inculquer le dogme de la Trinit. Comment les
rvrends pres auraient-ils traduit, dans une langue o le verbe _tre_
n'existe pas, la clbre dfinition de l'ternel Jhovah: Je suis Celui
qui suis?

Les Peaux-Rouges ne parlent que fort peu, et moins que tous autres les
Apaches, qui prfrent s'exprimer par gestes. On en a observ qui,
accroupis autour du feu, entretenaient une longue conversation dans
laquelle ils ne faisaient que remuer les lvres[205]; mthode que nous
venons d'adopter pour renseignement des sourds-muets. La langue apache
abonde en sons nasaux et gutturaux, en claquements de langue[206], que
les trangers ne parviennent pas toujours  imiter; l'idiome est
dcidment dsagrable, et cependant les Mohaves, voisins immdiats, ont
un parler doux et sonore, harmonieux autant que l'italien ou le
japonais[207].--Notons en passant l'absence de toute salutation, de
toute formule de bienvenue ou d'adieu[208].

[Note 205: Coroados, Heusel, _Zeitschrift fr Ethnologie_, 1869.]

[Note 206: On essaie de les reprsenter par le signe t-ql]

[Note 207: Gatschet, _Zeitschrift fr Ethnologie_, 1877. Buchner,
Schmitz.]

[Note 208: Helfft, _Zeitschrift fr allgemeine Erdkunde_, 1858.]

Puisque la moralit, au moins dans ses lignes gnrales, se mesure au
dveloppement de l'intelligence, on ne s'tonnera pas de la trouver
rduite ici  ses rudiments. Ces malheureux ne vivent gure que de
rapines; leurs maraudes se compliquent de rapt et de meurtre; leurs
combats sont moins des luttes que des assassinats. Rapines, meurtres et
massacres, ils en tirent gloire; mprisent les dgnrs, les esclaves
de leurs aises, tous ceux qui ne savent pas vivre dans la sauvage
indpendance des dserts. De tous les animaux, pensent-ils, les plus
forts et rapides, les plus beaux, sont les froces et les ravisseurs, et
de toute notre espce, le plus noble est celui qui fait la chasse 
l'homme.

On les traite de sournois et perfides, appellations qui les
flatteraient; mais ils protesteraient contre celle de lches, qu'on leur
prodigue. Le courage et la lchet ne sont pas des faits d'ordre simple.
Certaines lchets comportent certains courages. Sans doute, ces truands
n'attaquent personne, tant qu'ils ne se croient pas les plus forts;
n'ayant aucun got pour la haute lutte, ils prfrent attirer l'ennemi
dans un pige, ou se jeter sur lui par derrire, procd recommand en
haute stratgie, pratiqu par tous les animaux de proie; ces chasseurs
ont appris du gibier  se dissimuler. S'ils font des prisonniers, ils
emmnent les filles et les femmes, et tout d'abord les jeunes garons,
dont ils ont besoin pour remplir les vides que la mort ou les aventures
produisent dans leurs rangs, et que les naissances ne suffisent point 
combler, car elles sont peu nombreuses. Par suite des privations et de
la vie beaucoup trop rude qu'endurent les parents, les enfants naissent
moins robustes qu'on le suppose; rarement ils ont une constitution assez
bien trempe pour les mener jusqu' quarante ans[209]. Plusieurs blancs
qu'ils avaient capturs et dont ils avaient apprci la force ou la
valeur, ont t obligs de procrer un rejeton avec une fille de la
tribu, afin de conserver la bonne graine[210]. Mais le service rendu ne
les a pas toujours rachets de la mort et des tortures; car ces sauvages
se dlectent  faire subir aux prisonniers d'abominables supplices; ce
que Chateaubriand avait dj racont dans sa _Vierge des dernires
amours_.

[Note 209: Fossey, _Mexique_.]

[Note 210: Henry.]

Pour cruels, ils le sont. Constatons-le, sans les innocenter pour cela:
les supplices qu'ils infligent, ils savent les supporter. Et ils ne
trouvent pas mauvais qu'on les leur fasse subir, si par malheur ils se
sont laiss prendre. Il faut aussi mettre en ligne de compte qu'ils ont
pour distraction,  peu prs unique, d'aboyer  la lune et qu'ils
prouvent le besoin de quelques reprsentations plus mouvantes. N'en
ayant pas de simules, ils se rabattront sur les relles, car ils
manquent de thtres pour drames et mlodrames. Eux aussi ont besoin de
contempler un hros aux prises avec l'adversit, plaisir des dieux
d'aprs la doctrine des Stociens, le plus beau spectacle qu'il soit
donn  l'homme de regarder. Ce qui explique aussi le succs des
autodafs et des mille tourments que, hier encore, nous infligions aux
htrodoxes et libres penseurs. Ces malheureux Peaux-Rouges n'ayant pas
d'acteurs pour rire, ni de bourreaux dlgus par la magistrature, sont
obligs de payer de leur personne, d'corcher eux-mmes le martyr, de
brler eux-mmes le dlinquant  petit feu. Ne l'oublions pas: ds que
les fonctions rparatrices de la nutrition sont accomplies, l'animal
humain n'est pas encore satisfait; l'intelligence et l'imagination font
valoir leurs droits; la sensibilit ne veut pas rester inactive et
rclame sa quote-part d'motions. Car l'homme ne vit pas de pain
seulement.


En tant qu'individu, on ne peut pas tre moins gn que notre Apache de
toute espce de gouvernement. Il n'est responsable envers qui que ce
soit; il fait toujours ce qu'il veut, c'est--dire ce qu'il peut. Dans
le cas d'une grande expdition, on se runit sous le commandement d'un
camarade dont la supriorit personnelle s'impose et dont l'autorit
prend fin avec l'entreprise. Si les hostilits se prolongent, il va de
soi que l'influence du chef de guerre s'accrot souvent plus qu'on ne
voudrait[211]. Quelques tribus se prmunissent contre ce danger, en
reconnaissant une autorit purement morale  des _sachems_, ou Chefs de
la Paix, personnages toujours distincts des capitaines d'ordre
militaire; institution des plus intressantes, mais qu'on ne saurait
tudier utilement dans ces hordes clairsemes.

[Note 211: Henry.]


Comme manifestation la plus leve de la vie publique dans ces dserts,
ces primitifs clbrent des nomnies. Autant qu'on peut le savoir, la
vnration de la Lune a partout prcd celle du Soleil. La nuit de la
fte, ils allument des feux en divers endroits. Remarquons  ce propos
que la plupart des tribus indiennes, sinon toutes, paraissent avoir
honor le feu au moins par quelques rites. Ils se sont approvisionns de
tabac et d'une boisson enivrante, faite avec du jus de cactus ou avec du
grain bouilli et ferment[212]; s'ils ne fumaient et ne s'enivraient,
ils ne croiraient pas se prparer dignement  un acte religieux. Couchs
ou accroupis, ils attendent en un profond silence l'apparition de la
reine des nuits. Ds qu'elle se montre  l'horizon, ils geignent en
choeur, imitent les cris du coyote flairant une charogne, et les bandes
de ces animaux ne tardent pas  leur rpondre dans le lointain[213].
Cette parfaite imitation est la rcompense d'une longue pratique.
Plusieurs de leurs dialectes n'ont qu'un seul et mme mot pour dsigner
le chant de l'homme et le glapissement du chien des prairies; des
voyageurs ont mme trouv de l'analogie entre les langues de l'un et le
cri de l'autre[214]. Peu  peu les voix enflent, clatent en jappements;
on dirait une meute en chasse, ou aboyant  la lune, ce qui est bien le
cas. Le concert continue par les rauquements du loup-hyne et de l'ours,
les bramements du cerf, les cris de tous les frres et cousins du monde
animal, les hennissements du cheval et du mulet, mme les braiements de
l'ne, et tous alors de rire, ou plutt de ricaner, car le rire implique
une mentalit peut-tre suprieure  celle qu'ont atteinte ces sauvages
dgrads par la misre. D'ailleurs, les Peaux-Rouges ne se montrent
gure ports  la gaiet; ceux de l'Amrique du nord passent pour
mlancoliques, et ceux de l'Amrique du sud pour tristes:

[Note 212: Henry.]

[Note 213: Tiswin, Murphy, _Indian affairs_, 1857.]

[Note 214: Oscar Loew, _Zeitschrift fr Ethnologie_, 1877.]

     L'Indien est toujours triste. Triste  l'glise, triste en
     sellant son cheval, triste en s'accroupissant sur le seuil de
     la salle, triste en buvant, triste en dansant, triste en
     courtisant sa belle; mme sa chanson d'amour n'est qu'un
     gmissement[215].

[Note 215: Wiener, _Prou_.]

Cependant, d'acte en acte, de scne en scne, les cris se sont faits
plus dsordonns, et la boisson aidant, la reprsentation dgnre en
charivari, lequel ne cesse qu'au matin.

Nonobstant sa bouffonnerie, nous voyons dans cette reprsentation un
acte religieux, un vrai mystre. Ces chasseurs s'adressent au surnaturel
pour qu'il les mette en rapport intime avec les animaux, afin que le
gibier abonde, prospre et se laisse prendre. Nous prenons cette
solennit pour un quivalent de la Danse du Bison dcrite par Catlin,
et pratique par les Mandanes et la plupart des Peaux-Rouges,--de la
fte des Vessies,  laquelle nous avons assist chez les Alouts--des
rjouissances du cerf[216] que les anciens Romains dguiss en btes,
sauvages, clbraient aux Lupercales et aux Saturnales de la nouvelle
anne. Les descendants des Celtes, Germains et Scandinaves, mirent
longtemps  s'en dshabituer, sous la pression de l'glise chrtienne,
laquelle par ses conciles et synodes, ses homlies et pnitentiaires ne
cessait d'admonester et de chtier les superstitieux qui  Nol ou
jours autres, s'enttaient  courir les gnisses[217], faire le daim
ou le taurel. Plus condescendante, la religion grecque laisse faire les
mascarades du carnaval, grand divertissement des moujiks, qui s'en
donnent alors  coeur-joie. Tous les bons sujets et boute-en-train du
village se mettent dans la peau et le caractre de quelque animal, et la
bande joyeuse, accompagne de musiciens, fait le plerinage des
cabarets. En tte, comme de juste, l'Ours dansant avec la dame son
pouse, au milieu d'oursons foltrant et d'oursonnes folichonnant. Puis
le seigneur Boeuf, haut en cornes, avec sa corpulente compagne, et la
nombreuse famille de veaux et de velles. Ensuite le Loup, la Louve et
les louveteaux, le Renard, la Renarde et les renardins... on voit la
kyrielle qui suit--la marche est ferme par un chameau de bosse
majestueuse.

[Note 216: _Solemnitas Cervuli_, d'aprs Denys d'Halicarnasse.]

[Note 217: Saint Firmin, cit dans _Mlusine_, II.]

       *       *       *       *       *

Nous avons parl des Apaches comme d'un peuple toujours existant,
toujours agissant; en ralit, il ne compte plus. Tant qu'ils n'taient
que des sauvages au milieu d'autres sauvages, leur population se
maintenait telle quelle, malgr la faible fcondit des femmes, malgr
les hasards des combats; mais quand du haut de leurs montagnes, ils
distingurent  l'horizon le panache des locomotives, leur arrt de mort
fut prononc. Presse de jouir, dvore de dsirs, s'inventant des
besoins, notre civilisation extirpe les peuplades envahies, parce
qu'elles ne peuvent se plier, instantanment,  la transformation qui
lui a cot une vingtaine de sicles. Or, les peuples chasseurs, tels
que les Peaux-Rouges, se montrent rcalcitrants  notre culture. Non
qu'ils soient inintelligents, mais leur intelligence s'enferme de parti
pris dans une spcialit. N chasseur, l'Apache mourra chasseur. De
plus, il est nomade, et, comme dit la sagesse des nations: pierre qui
roule n'amasse point de mousse. Tant que le corps n'a pas sa demeure
fixe, l'esprit difficilement trouvera son assiette, difficilement
s'habituera aux longues rflexions, aux patientes tudes qui arrachent 
la nature ses secrets. Sans y mettre la moindre svrit, et sans tenir
 le ravaler plus bas que la brute, on peut douter que l'intelligence
de l'Apache soit vraiment suprieure  celle du castor, ou mme gale 
celle des fourmis qui savent rcolter des grains, qui savent en semer,
nous dit-on.--A un de ces centaures, on demandait pourquoi il ne
plantait pas du mas, pour se garantir des mchances de la chasse, ainsi
que le font, depuis temps immmorial, les Pueblos qu'il connaissait
bien.--Planter du mas? Pour que les camarades mangent la rcolte sur
pied, avant qu'elle n'ait mri[218]?

[Note 218: Loew, _Zeitschrift fr Ethnologie_, 1877.]

Ils ne savent pas, ils ne veulent pas cultiver, mais ils pillent ceux
qui cultivent, crime irrmissible. Les _farmers_ sont mcontents que le
gouvernement de Washington prconise--officiellement--une politique
humaine; qu'il cantonne les Apaches dans une partie du territoire qui
jadis leur appartenait en entier, et qu'il leur paye une annuit de
quinze cent mille francs, au grand profit des commissaires. Ils trouvent
qu'elles taient plus viriles et plus dcides, les mesures du
gouverneur mexicain de Chihuahua, qui avait mis les scalps des pillards
 prix: 500 francs par adulte mle; 250 francs par femme, et 125 francs
par enfant. Des chasseurs de chevelures se mirent en campagne,
apportrent quantit de ces dpouilles, mais on se priva de leurs
services quand on s'aperut qu'ils livraient trop de ttes suspectes;
les blancs tant plus faciles  assassiner que les Indiens[219].
L'Arizone, la Sonore, la Californie, dcidrent qu'on abattrait tout
Indien  porte de carabine. En 1864, des Visages Ples organisrent une
expdition contre les Payoutes, dont ils turent deux cents individus en
une battue splendide; ils les forcrent  se noyer dans le lac
d'Owen[220]. Deux ans aprs, les autorits de Humboldt City conclurent
un trait qui stipulait que les survivants eussent  vider le comt dans
les sept jours, sous peine de mort contre tous les retardataires:--Ce
trait est on ne peut plus favorable aux Indiens, concluait le journal
du district. Le 30 avril 1871, aprs quelque conflit, les troupes
fdrales emmenaient des Apaches prisonniers. Ce fut une aubaine pour
les colons des alentours, qui se rassemblrent de tous cts, se
jetrent sur les captifs, et en gorgrent du coup une centaine.

[Note 219: Kendall.]

[Note 220: Loew.]

     Contre les Apaches il n'y a pas plusieurs manires de
     procder: il faut une campagne bien raisonne et patiemment
     conduite. Ds qu'ils se montrent, qu'on les poursuive jusque
     dans leurs montagnes, qu'on les traque dans leurs repaires,
     pour les y enfermer et affamer. Qu'on obtienne leur reddition,
     en leur montrant des drapeaux blancs ou autrement, et sitt
     pris, sitt fusills. Contre eux tout moyen est bon, qu'il
     vienne de Dieu, qu'il vienne de l'homme. La mthode pourra
     choquer un philanthrope;--pour un homme de fibre si molle
     j'prouve quelque piti, mais aucun respect. Je lui conseille
     de ne pas dpenser toute sa sympathie pour les Apaches, et d'en
     garder pour les tigres et les serpents  sonnettes[221].

[Note 221: Sylvester Mowry, _Arizona and Sonora_.]

Ces conseils taient faciles  suivre. Les blancs recoururent  toutes
les trahisons,  toutes les cruauts. L'empoisonnement par la
strychnine[222], la dissmination de la petite vrole, autant de hauts
faits parmi nos pionniers, qui paradaient avec des brides dcores de
scalps qu'ils avaient eux-mmes levs, avec des dents enfiles qu'ils
avaient arraches  des femmes encore vivantes[223]. A Denver, certain
jour, un volontaire rentra portant au bout d'un bton le coeur d'une
Indienne. Aprs l'avoir tue d'un coup de feu, il lui avait ouvert la
poitrine, pour arracher le trophe que, dans les rues de la ville,
salurent les acclamations de quelques drles. Un autre soir, on vit
arriver Jack Dunkier, de Central City, portant  sa selle une cuisse
d'Indien. Le personnage prtendait n'avoir pas eu d'autre nourriture
pendant deux jours. On n'en croyait pas un mot, mais cette fanfaronnade,
quel symptme! Tel autre se vantait publiquement d'avoir grill et mang
des ctelettes humaines[224].

[Note 222: _Strychniner_ mot, d'argot local, avec la
signification: se dbarrasser des Peaux-Rouges. _Europa_, 1872.]

[Note 223: Pumpelly, _Across America and Asia_.]

[Note 224: _Le Monde Pittoresque_, 1883.]

Conclusion: En 1820, on valuait  vingt mille les mles adultes des
Apaches-apaches; cinquante ans aprs, le nombre n'tait plus port qu'
cinq mille.


Voleurs de chevaux, voleurs de moutons, il ne leur sera pardonn que
lorsqu'ils auront t extermins jusqu'au dernier. Ce que le
propritaire de brebis hait le plus au monde, c'est le loup, mme si le
loup a pris forme humaine. Race errante, affame, altre, race traque
et poursuivie, race endurante, ruse et passionne, indomptable  la
fatigue et  la souffrance, l'Apache, peuple loup, aura le sort du loup.
Le loup prira, mang par le mouton: le mouton n'est point ce qu'un vain
peuple pense. Le mouton avance irrsistible, chassant devant lui les
tigres et les lions, chassant l'homme.

--L'homme?

--Oui, l'homme. Demandez  ces milliers d'Anglais,  ces milliers
d'cossais,  ces milliers d'Irlandais, qui ont d se jeter  la mer,
reculant devant les troupeaux de moutons que poussaient quelques nobles
lords, grands propritaires.




LES NARS

OU LA NOBLESSE GUERRIRE

ET

LA FAMILLE MATERNELLE[225]

[Note 225: Tant pour l'ide principale que pour la majeure partie
des documents  l'appui, la prsente tude est tire de la monographie
que M. Bachofen a publie dans les _Antiquarische Briefe: la Famille
Maternelle chez les Nars_.]


Un bloc erratique en plein champ de bl, un menhir au milieu d'un
jardin, dressant sa tte de granit au-dessus des pervenches, clmatites
et roses grimpantes, tels nous apparaissent les Nars, qui, dans un tat
des mieux polics, ont conserv avec une tnacit singulire la coutume
de la Famille Maternelle, une des plus antiques dont nous ayons
connaissance, et sans laquelle nombre de Primitifs resteraient
inexplicables. Ces dbris de prhistoire, enchsss dans la civilisation
orientale, ne sont pas la moindre merveille du _Pays des diamants et
pierres prcieuses_.


Du cap Comorin  Mangalore, entre les Ghts et la mer des Indes, s'tend
le Malabar ou Malayalam, mot tamoul signifiant une bande de terrain au
pied des montagnes. Peu de plaines, sol trs accident. Le paysage
ressemble fort  celui qu'on admire tant aux Sandwich et autres les de
l'Ocanie[226]. Des pluies abondantes donnent au jardin de la
Pninsule une vgtation vigoureuse. De la moindre motte sort une
fleur, mme le sable verdoie. Les vagues de la mer baignent les pieds
des cocotiers; au-dessus des rizires, sur chaque butte, sur chaque
minence, s'lvent des bosquets d'arbres: mangotiers, bambous,
bananiers gigantesques, catchous  fleurs rouges, pipoulas au frmissant
feuillage, papayers  grandes feuilles palmes, disposes en
verticilles.

[Note 226: Clements Markham.]

Au milieu de cette verdure, des pagodes et des maisonnettes blanches,
au-dessus desquelles l'arca[227], le plus gracieux des palmiers,
balance ses palmes plumules  tout souffle de vent. Entre les rizires
et les champs de cannes on traverse des alles d'ananas et d'alos; on
entre dans le plus petit village par de magnifiques avenues d'arbres au
bienfaisant ombrage. La nature se montre belle, le ciel clment et la
terre gnreuse. Pour parler comme Firdousi, la chaleur est frache,
tide la froidure. Nulle part l'homme n'a moins de droits  se dire et
 se sentir malheureux.

[Note 227: _Areca betel_, _jacktree_, nomm _jaqua_ par les
Portugais, du tamoul _choulaka_.]

       *       *       *       *       *

Le sol fertile, qui produit tant de fleurs resplendissantes et de fruits
savoureux, donne naissance  de beaux types humains,  des hommes bien
faits, des femmes bien tournes. Population mle. Le commerce et la
petite industrie ont enrichi le Malabar, et dans cette autre Phnicie
attir de nombreux immigrants. Sur un fond indigne, plus ou moins
dense, brochent les brahmanes; des Arabes Moplahs et des Malais se sont
fixs dans les ports que frquentent les Europens. Les Portugais
vinrent les premiers, les Hollandais suivirent, les Anglais y sont
jusqu' nouvel ordre.

Les aborignes se partagent en castes nombreuses. Tout en premier, la
race guerrire et aristocratique des Nars[228]. Quoique de souche
soudra, disent les brahmines, ils se sont faits officiers militaires et
civils, administrateurs de toute catgorie. Avec leurs sous-castes, ils
formaient nagure le cinquime de la population. Venaient en dernier
lieu la peuplade rustique des Tchermour[229], ou autochtones, et comme
intermdiaires, les Tirs[230], migrs de Ceylan, dit-on, ppinire
d'artisans, cultivateurs et domestiques, devenus, depuis un temps
immmorial, serfs et clients des Nars, leurs mtayers ou fermiers. Tout
modestes et retenues qu'elles soient, leurs femmes ne veulent d'aucun
vtement au-dessus de la ceinture; disant qu'elles ne sont pas des
prostitues pour se couvrir les seins. Du reste, elles sont jolies, ont
une superbe chevelure. Les dames anglaises, qui les engagent comme
bonnes et nourrices, ont maintes fois essay de leur faire porter fichu,
au nom du dcorum britannique, mais ont trouv la ferme rsistance
qu'elles eussent elles-mmes oppose, si on leur et demand d'aller
dvtues par voies et par chemins. Dans ce mme Malabar,  la fin du
sicle dernier, le sultan Tippo avait voulu contraindre  s'habiller les
Malai Coudiacrou qui gagnent leur vie  extraire le jus des palmiers; il
leur offrit mme de les fournir de toile tous les ans aux frais de
l'tat. Les pauvres gens exposrent qu'ils ne pourraient jamais se faire
 l'embarras de porter peille sur le corps. Leurs humbles remontrances
restant sans effet, ils se dcidrent en masse  quitter le pays. Ce
qu'entendant, le souverain prit le parti de les laisser tranquilles dans
leurs forts[231]. Du reste, les Nars, eux aussi, se couvrent trs
parcimonieusement; les femmes, mme les princesses,  peine plus que les
hommes[232].

[Note 228: _Nars_, _Nayeurs_, _Namar_, les guides, chefs ou
conducteurs.]

[Note 229: _Tcher_, terre, _mour_, _moucoul_, enfants.]

[Note 230: _Tayeurs_, _Tayar_ ou _Chogans_, _Chagoouns_, _Chanars_,
serviteurs, ou _Tchanars_ (dmonoltres).]

[Note 231: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]

[Note 232: Duncan, _Asiatic Researches_, 1799.]

Outre leur physionomie particulire, et certains dtails du costume, les
brahmanes se reconnaissent  la houppette de cheveux qu'ils portent en
avant, houppette que tous autres rejettent en arrire. Les Nars se
rasent la tte, ne mnageant qu'une boucle troite et mince, noue au
bout, qu'ils tendent  plat sur le crne; les femmes ont le bon sens de
respecter leur longue chevelure, d'un noir clatant. Teint brun olive,
extrmits fines, taille lgante, maintien noble, port distingu. C'est
une race bien venue, qui, au dire de Richard Burton, ressemble
singulirement aux portraits qu'on donnait,  la fin du dernier sicle,
comme reprsentant les insulaires du Pacifique.

Les Nars de l'ancien type, autant de guerriers spartiates, autant de
chevaliers d'une Cour d'Amour. Tous savaient au moins lire et crire;
mais leur principale ducation se faisait au gymnase et  la salle
d'armes, o ils apprenaient  mpriser la fatigue,  ne pas se soucier
des blessures,  montrer un courage indomptable qui souvent frisait la
tmrit et mme la folie. Ils allaient au combat presque nus, jetaient
avec une gale virtuosit leur lance en avant et en arrire, tiraient de
l'arc avec une telle adresse, qu'il leur arrivait de piquer une seconde
flche dans la premire[233]. Leur agilit extraordinaire les faisait
redouter dans les combats des forts et jungles. Ils se vouaient  la
mort sans trop se faire prier, et alors un seul tenait pied contre cent.
Ceux que le prince attachait  sa personne tenaient  honneur de ne pas
lui survivre. coutons Pyrard qui les vit en leur beau temps:

[Note 233: Graul, _Reise nach Ost Indien_.]

     Les Naires... sont tous seigneurs du pays, et vivent de leurs
     revenus et de la pension que le roi leur donne. Ce sont les
     hommes les plus beaux, mieux formez et proportionnez que je vis
     jamais; ils sont de couleur basanne et olivastre, et tous de
     taille haute et alaigre; au demeurant, les meilleurs soldats du
     monde, hardis et courageux, fort adroits  manier les armes,
     avec une telle dextrit et souplesse de membres qu'ils se
     plient en toutes les postures qu'on saurait dire, de sorte
     qu'ils esquivent et parent subtilement tous les coups qu'on
     pourrait leur porter, et se lancent contre leurs ennemis en
     mme temps[234].

[Note 234: _Voyage_ de Franois Pyrard (au commencement du XVIIe
sicle).]

En somme, on ne vit jamais plus brillants soldats. Aussi leur orgueil
n'tait pas mince. Tout individu de caste infrieure qui se serait
permis de les toucher ou seulement effleurer de son haleine, ils taient
sous l'obligation de le tuer, ou de prir eux-mmes[235]. Aujourd'hui
encore, quand la police leur donne  garder des prisonniers de la plbe,
il est amusant de voir comment ils n'osent les approcher, ne songent
qu' maintenir les distances[236]; on dirait qu'ils les redoutent. Ils
ont refus bataille  des ennemis jugs trop infrieurs: on leur et
manqu de respect en leur opposant de simples Tayeurs, et jusqu' la fin
du dernier sicle, un prince et craint de les offenser mortellement en
leur donnant comme adversaires de simples roturiers et petits soldats,
des pas grand'chose. Cette vanit n'est point le fait des seuls Nars,
toutes les armes aristocratiques en ont leur dose:

[Note 235: Thvenot.]

[Note 236: Day, _The Land of the Permauls_.]

     A la bataille de Bouvines, les chevaliers flamands, aprs
     avoir renvers quelques hommes d'armes, les laissrent de ct,
     ne voulant combattre qu'entre gentilshommes[237]... Ils
     s'indignrent que la premire charge dirige contre eux n'et
     pas t faite par des chevaliers, ainsi qu'il tait convenable,
     mais par des gens de Soissons, mens par un certain Garin. Ils
     montrrent une rpugnance extrme  se dfendre, car c'est la
     dernire honte pour des hommes issus d'un sang illustre, d'tre
     vaincus par des enfants du peuple. Ils demeuraient donc
     immobiles  leur poste[238].

[Note 237: Rigord, _Vie de Philippe-Auguste_.]

[Note 238: Guillaume le Breton, _la Philippide_.]

Interdit de mettre un Nar en prison. D'une accusation qui l'atteignait
il se justifiait par l'ordalie,--saisissait un fer rouge et le portait 
quelque distance, trempait la main dans de l'huile bouillante,--allait
prendre un bain dans un tang d'alligators. L'accusation tait-elle
prouve? Des envoys du roi avaient mission de le tuer o ils le
trouvaient; sauf  laisser l'ordre, piqu dans le cadavre.

Honneur et galanterie! Amour et bataille! Mon pe et ma matresse!
prenaient-ils pour devise. Bretteurs et chatouilleux sur le point
d'honneur. Dtail  noter: les parties intresses ne vidaient pas
toujours leur querelle en personne; des amis l'pousaient  leur place,
surtout si l'affaire en question tait d'ordre civil et engageait des
intrts considrables. Les seconds prenaient leur temps, soignaient
leur escrime, pourvoyaient  leurs propres affaires; la rencontre
pouvait mme tre ajourne  douze ans, dernier terme. Ces affaires
d'honneur, et en gnral les duels judiciaires, procuraient un revenu au
roi, arbitre officiel dont l'intervention tait paye suivant la fortune
des litigants.

Jadis au Malayalam, on s'tait prcautionn contre le danger que l'tat
tombt en des mains sniles, et qu'un maniaque dcidt des affaires les
plus importantes. La constitution exigeait que le prince qui aurait
parachev douze ans de rgne ne les dpasst pas d'un jour; il fallait
que le Fils du Soleil entrt en son repos, aprs avoir travaill pendant
tout un cycle. A la dernire heure, il prsentait au peuple son
successeur, se poignardait ensuite.

La coutume avait sa raison d'tre, puisque d'autres populations, en
Afrique notamment, l'ont mise en vigueur. Mais les autocrates, on le
devine, gotent le systme mdiocrement, le tournent, s'ils peuvent. Le
souverain des Toltques avait obtenu une latitude trs raisonnable:
avant de le faire prir, ses peuples lui accordaient cinquante-deux ans
de rgne, toute la dure du cycle mexicain. Le boeuf Apis jouissait de
sa divinit pendant vingt-cinq ans.

De magnifiques ftes, un grand jubil taient annoncs,  Calicut, pour
clore dignement la carrire du monarque. Au grand jour, le roi
inaugurait lui-mme ses obsques, et, marchant en tte d'une procession,
compose des plus grands dignitaires, descendait au rivage. Quand ses
pieds avaient touch l'eau, il jetait bas ses armes, dposait sa
couronne, dpouillait ses vtements, s'asseyait sur un coussin, croisait
les bras. Sur ce, quatre Nars qu'il avait instamment pris de lui
rendre un dernier service,--celui de l'gorger,--prenaient un bain dans
la mer, tout  ct du prince. Des Brahmanes les purifiaient, les
habillaient de gala, les poudraient de safran, les aspergeaient d'eau
parfume, puis, leur remettaient sabre et bouclier. Au cri de:
Allez-y! les champions se prcipitaient sur les gardes disposs en
pais bataillons autour du roi, frappaient d'estoc et de taille,
tchaient de se frayer un passage jusqu' l'homme assis sur le coussin.
Incroyable ou non, la lgende affirme que, plus d'un de ces dsesprs
plongea son pe dans la poitrine royale. Au vainqueur de monter ensuite
sur le trne qu'il avait si bien gagn: Ote-toi que je m'y
mette!--Aprs tout, si le prince tait impopulaire, les rgiments
dsaffections, dcids  faire preuve de maladresse...

       *       *       *       *       *

Il parat que, dans les temps anciens, les Aryas envoyrent au Malayalam
des colonies conduites par des prtres, qui s'emparrent du pays et
asservirent les habitants, sans rencontrer de rsistance srieuse.
Combien la conqute fut facile, les lgendes le font deviner en montrant
Vichnou faisant,  leur rencontre, surgir la terre du sein des flots.
Les nouveaux venus n'eurent pas  partager avec les Kchatryas ou
guerriers, qui, ailleurs, balanaient le pouvoir des Brahmanes et les
obligeaient  soutenir une lutte sculaire, dans laquelle les triomphes
alternaient avec de cruels revers. Mais il y a danger  vaincre trop
aisment. N'ayant  compter ni avec des ennemis ni avec des rivaux, les
conqurants tournrent leur activit et leur savoir-faire les uns contre
les autres. Des prtres-seigneurs querellaient des seigneurs-prtres;
les saints personnages s'entre-pillaient, s'entre-dtruisaient, et,
aprs s'tre mutuellement affaiblis, ils furent obligs d'accepter la
souverainet d'un prince temporel rsidant  Qadesh. Les thocraties
sont coutumires de ces malheurs, inexplicables, nous dit-on. Mais les
dissensions intestines avaient relev peu  peu l'lment indigne qui
donna naissance  l'aristocratie militaire, dite des Nars. Des
commerants arabes s'tablissaient dans les ports, s'enrichissaient en
mme temps que le pays dont ils firent un entrept des marchandises
d'Europe et d'Afrique, du Deccan, de la Perse et de la Chine. Peu  peu,
ils dplacrent dans le Malayalam le centre de gravit, firent pencher
la balance du pouvoir. En tant que sectaires de l'Islam, ils
s'entendaient mieux avec les indignes qu'avec les Brahmanes, entichs
de leur orthodoxie vdantique. Si bien qu'une rvolution clata dans la
seconde moiti du XIIe sicle. Le petit peuple, l'aristocratie
locale, les commerants trangers, combinant leurs efforts, renversrent
le rgime prtre. Tcher Rouman, personnage historique ou lgendaire,
dont le nom indique un reprsentant des hommes du sol, assembla des
armes, livra des batailles, gagna des victoires. La faction sacerdotale
porta la peine de l'orgueil qui l'avait empche de se fondre avec la
nation; la nation secoua son joug, l'obligea de s'avouer vaincue et
d'entrer en composition. Tcher Rouman divisa le pays en douze districts,
sous douze gouverneurs, sigeant en douze villes, dont la plus ancienne,
Quilon, fut rserve aux Brahmanes, mats dsormais, qui acceptaient ou
faisaient semblant d'accepter le nouvel tat de choses. La Cannanore de
nos cartes, Nannour, d'o tait partie la rvolution, prit un caractre
essentiellement indigne. Une treizime cit, Coricot ou Calicut[239],
fut fonde, et mise  part, pour devenir le magasin arabe, le quartier
gnral de la confdration nouvelle, et la rsidence du prsident qui
prit le nom de Grand Tamoul[240]. La succession au trne qui jusque-l
s'tait effectue de pre en fils, suivant le droit des conqurants, fut
dsormais rendue au fils de la soeur, conformment au droit primitif.

[Note 239: D'o sortirent les premires toffes de _calicot_.]

[Note 240: Ou _Tambouri_, _Tamouri_, qui nous est mieux connu sous
la forme arabise de _Zamorin_. Les princes s'appelrent _Tambouran_ et
les princesses _Tambouretti_.]

On devine que la rvolution qui mit fin au rgime brahmanique prenait
ses origines dans l'ordre social. Jusque-l deux systmes avaient t en
lutte irrconciliable pendant une longue suite de gnrations: le
Patriarcat des races privilgies, et le Matriarcat, essentiellement
populaire et dmocratique. Ainsi, les Brahmanes, malgr leur force et
leur adresse, ne purent imposer dfinitivement  leurs sujets du Malabar
la coutume qui trace la dmarcation entre deux mondes: celui des peuples
qui ont une histoire, et celui des peuples qui n'en ont pas. Il semble
que la grande coutume, sur laquelle nos civilisations modernes sont
fondes, et d s'imposer elle-mme, ou se faire accepter sans grands
combats, si elle et vraiment possd la supriorit qu'elle s'attribue.
Mais n'anticipons pas sur les explications que nous donnerons ci-aprs.

La rvolution populaire triompha du systme aristocratique; elle fit
plus, elle se maintint, et le pays entra dans une re de prosprit. A
la fin du XIIIe sicle, Marco Polo s'merveillait de la richesse des
villes, de la richesse des campagnes; prosprit que Camons et les
Portugais admiraient encore au milieu du XVIe sicle.

     A Calicut, le Samori ou Zamorin est l'un des plus grands et
     des plus riches princes de l'Inde. Il peut mettre en armes
     150,000 Nares, sans compter les Malabares et Mahomtans, tant
     de son royaume, que de tous les pirates et corsaires du pays,
     qui sont sans nombre. Tous les roys Nares de cette cte sont
     ses vassaux, lui obissent, et cdent  sa grandeur, except
     celui de Cochin, avec lequel il a presque toujours la guerre,
     depuis que les Portugais sont  Cochin[241].

[Note 241: _Voyage_ de Franois Pyrard.]

L'arrive des Portugais, leur invasion pacifique d'abord, porta un
premier coup  l'existence de la confdration; que, par la suite,
dsagrgrent et dmantelrent les Hollandais, les Franais et enfin les
Anglais auxquels russit la conqute totale.

       *       *       *       *       *

Trois religions s'employrent dans le Malabar contre la famille
maternelle: celle de Brahma, celle de l'vangile, celle de Mahomet.

Suivant une lgende qu'il serait difficile de prouver ou de rfuter,
l'aptre saint Thomas aurait abord ces parages, o sa prdication lui
aurait valu les palmes du martyre. Ce qui est prouv par le fait
suivant: au lieu du supplice, la terre resta rouge. Les plerins qui
s'administrent de cette argile sont aussitt guris de leurs fivres et
autres maladies[242]; prodige semblable  celui de Tantah, en gypte, o
tout un champ resta color du sang des martyrs, au nombre de
quatre-vingt mille, tous dcolls au mme endroit[243]. La gloire de
saint Thomas pntra jusque dans la Gaule mrovingienne, et saint
Grgoire, crivant en la cit de Tours, rapporte que dans la chapelle
mortuaire de l'aptre

     ... Une lampe, place devant le tombeau, brle jour et nuit,
     sans mche et sans tre alimente par de l'huile. Le vent ne
     l'teint pas, elle ne se renverse jamais, claire sans se
     consumer. Car elle est entretenue par une vertu de l'aptre,
     inconnue  l'homme, mais o l'on sent la puissance
     divine[244].

[Note 242: Marco Polo.]

[Note 243: Paul Lucas.]

[Note 244: Gregorius Turonensis, _de Gloria Martyrum_, trad.
Bordier.]

Les voyageurs sont intressants  entendre sur ces chrtiens, les
Thomistes, appels aussi Jacobites. Ils ont quantit de livres qui
traitent de sortilges, avec lesquels ils assurent que leurs prtres
font tout ce qu'ils veulent, et que les diables leur obissent[245]...
Ils invoquent les saints, prient pour les morts, mais ignorent le
Purgatoire. Leur eau bnite jouit de proprits miraculeuses,--sans
doute, parce qu'elle a t mlange de la susdite terre rouge,--ils
rejettent la transsubstantiation, communient avec de l'arrak en guise de
vin[246], avec du pain de froment lev, assaisonn d'huile et de sel, et
pour le consacrer, font tomber le gteau sur l'autel, par un trou mnag
dans le plafond.

[Note 245: Tavernier, _Voyages_, 1.]

[Note 246: Paoli.]

A l'instar de l'glise primitive, ils clbraient des agapes avec mets
non sanglants, riz, ptes, miel, canne sucre. Pour baptiser leurs
enfants, ils leur imprimaient sur le front le signe de la croix avec un
fer rouge,--on dit que les chrtiens d'Abyssinie conservrent longtemps
cette coutume--et ds qu'ils les avaient ainsi marqus, fussent-ils
encore  la mamelle, ils les faisaient communier sous les deux
espces[247]. Les prtres sont appels Kassanar[248], se marient et
portent longue barbe. Au Vendredi-Saint, ils crvent les yeux  Judas
l'Iscariote; au dessert ils apportent un gteau, tous y piquent le
couteau; et quand chacun y a t de son coup, mangent la ptisserie. A
Pques, les fidles relatent leurs gros pchs de l'anne sur des
morceaux de papier dont ils bourrent un canon de bambou; la dcharge
disperse en l'air toutes les fautes de la communaut, et plus il n'en
sera question[249]. Le recensement de 1872 indiquait un chiffre de
quatre cent mille Jacobites[250].

[Note 247: R. P. Philippi, _Itinerarium Orientale_.]

[Note 248: Du syriaque _Quasi_, ecclsiastique, et du tamoul _Nar_,
_Nar_, chef.]

[Note 249: Day, _The Land of The Permauls_.]

[Note 250: _Allgemeine Zeitung_, V. 1889.]

Au temps de leurs premires ferveurs, ces nouveaux convertis, imbus des
doctrines apportes de Syrie et d'Armnie, avaient pens constituer au
Malabar un nouvel ordre de choses: abolir l'antique matriarcat,
inaugurer un patriarcat tout autrement rigoureux que le brahmanique. Ils
dclarrent le sexe fminin dchu de tout droit  l'hritage, et leurs
descendants continuent  donner tout aux garons, rien aux filles.

Les conqutes des Portugais firent au dbut une haute position aux
confrres chrtiens, les _Nasarani_, lesquels, du reste, n'avaient pas
besoin d'tre protgs. La commerante Calicut devait sa prosprit, sa
puissance et sa richesse  sa tolrance envers tous les cultes: Chacun
y vit en grande libert de conscience, remarquait Pyrard, qui, parmi
les chrtiens d'Europe, n'avait pas t habitu  ce spectacle. En 1541,
survint l'tonnant Franois de Xavier, qui, assist de quelques
compagnons seulement, et plus heureux que l'aptre Thomas lui-mme, fit
la plus merveilleuse pche qui soit jamais entre en la barque de saint
Pierre[251]: cinq cent mille hommes d'un coup de filet[252]. Maintes
fois il se plaignit d'avoir les bras casss de fatigue,--baptmes par
centaines et centaines,--il regrettait aussi de ne rien entendre  ce
que racontaient ses intressants nophytes. Sans doute, la secte et pu
constituer un parti puissant en faveur des Lusitaniens, asseoir
dfinitivement leur puissance, n'tait que les chrtiens d'Occident se
mirent en devoir de tyranniser leurs frres d'Orient, de les traiter en
hrtiques, ni plus ni moins que les frres d'Abyssinie, non moins
miraculeusement retrouvs. Les Jacobites eurent l'impardonnable tort de
ne pas se soumettre immdiatement  l'vque de Rome; ils s'obstinrent
 refuser les nouvelles prires, liturgies et incantations latines
auxquelles ils n'entendaient goutte,  conserver leurs formulaires
syriaques auxquels ils ne comprenaient pas davantage, mais qu'ils
disaient avoir t dicts par Notre-Seigneur Jsus-Christ lui-mme; ils
se dfendaient en disant que les formules sacramentelles perdent force
et vertu, ds qu'elles subissent le moindre changement, ne serait-ce que
dans la prononciation. Des deux parts on s'enttait le plus  ce que
l'on connaissait le moins.

[Note 251: Matthieu, IV, 19.]

[Note 252: Mrs. Guthrie, _My Year in an Indian Fort_.]

Les choses taient bien gtes, quand survinrent les Jsuites. La
Mission romaine s'ingratia chez les princes, les habitants et mme les
prtres. Ils se disaient les Brahmanes de l'Occident[253], s'habillaient
en brahmanes, mangeaient  la brahmane, marquaient du dgot pour tout
ce que rejetaient les brahmanes, se conformaient aux pratiques et
coutumes des brahmanes, faisaient dcider par un concile  leur dvotion
que le cordon sacr, port par les brahmanes en leur qualit de
rgnrs ou deux fois ns, est dpourvu de toute signification
religieuse, et n'a qu'une valeur de distinction sociale, purement
sociale. Eux-mmes imaginrent de se partager en jsuites de haute caste
et jsuites de basse caste; et quand un jsuite port dans son palanquin
rencontrait un jsuite marchant  pied, les deux jsuites faisaient
semblant de ne point se connatre. S'vertuant  donner la couleur
brahmanique  leurs doctrines, ils forgrent un cinquime livre des
Vdas, qu'ils firent dcouvrir comme par hasard: toute la rvlation
chrtienne y tait contenue. Brahmanisant pour que les brahmanes
christianisassent, ils faisaient un tel amalgame de rits
brahmano-chrtiens et christiano-brahmaniques, qu'entre Christ et
Crichna on n'et su distinguer. Aussi firent-ils des convertis par
milliers. Personne mieux qu'eux ne pratiqua le prcepte donn par
l'aptre saint Paul: se faire tout  tous.

[Note 253: R. P. Barreto, _Relation des Missions de la province de
Malabar_, Paris, 1645.]

Plus svres, beaucoup plus svres, les Carmes et Dominicains
rprimandaient cette conduite avec vhmence, ne mnageaient pas les
pithtes de fourbes et parjures. Le Saint-Sige ne savait  qui
entendre. Mais les uns et les autres s'accordaient pour traiter les
pauvres Jacobites avec une inflexible rigueur. Les exploits de la _Santa
Hermandad_ au Malabar et  Ceylan, les bchers et les autodafs de Goa
sont tristement clbres. Nombre de Jacobites se rfugirent 
l'tranger, l'vque s'chappa dans les montagnes, ce qui lui valut le
sobriquet de prlat marron. L'Inquisition travailla si bien qu'elle
supprima la majeure partie des hrtiques, c'est--dire des chrtiens
primitifs.

Les survivants accueillirent avec un soupir du soulagement les
Hollandais qui, en 1663, s'emparrent du Malabar. L'archevque s'enfuit
 son tour, mais en retroussant sa robe, lana les foudres de
l'excommunication sur son confrre, l'vque syriaque, et sur tout le
vieux parti qui se rclamait de l'aptre saint Thomas:

    Ah qu'il est beau de voir des frres,
    D'un mme amour unis entre eux!

A leur tour, les Hollandais avancrent avec leur dogmatique; ils
exigeaient des gardes champtres et juges de paix une dclaration de
conformit  la Confession helvtique; mme pour signer un simple bail 
ferme[254], il fallait montrer patte blanche. Le Formulaire de Dordrecht
tait rpt sous les manguiers o jacassaient les perroquets, o
roucoulaient les pigeons.

[Note 254: _Journal des Missions vangliques._]

Par-dessus vinrent les Anglais, qui  l'action des _dominies_
substiturent celle des rvrends et missionnaires anglicans. Mais leur
propagande manqua de zle, et les coreligionnaires s'indignaient de leur
tideur. En effet, les chrtiens disparaissaient comme par enchantement,
on n'en trouvait plus en des districts o jusque-l on les avait compts
par milliers.

Au milieu de ces revirements, on avait perdu de vue les questions du
matriarcat. Malgr l'lan de sa premire attaque, le christianisme
n'avait pas branl l'antique institution; il est mme permis de
supposer que s'il ne fit pas plus de progrs pendant une si longue
existence, c'est qu'il ne pouvait avoir l'appui de celles qu'il excluait
de la proprit, auxquelles il refusait le droit, dont il restreignait
la libert et l'indpendance. Or, en ce pays, les femmes sont plus
qu'ailleurs influentes et respectes; depuis temps immmorial, la
coutume du Malabar ne permettait pas qu'une personne du sexe fminin ft
condamne  mort; seulement, dans les cas extrmes, la criminelle tait
vendue comme esclave, expdie par del les frontires.

O la Croix avait chou, l'Islam ne parat pas avoir mme essay de
combattre. Nous avons dj vu comment il s'tait alli avec l'lment
indigne contre la domination brahmanique. Les rigoristes musulmans
n'ont pas cess de reprocher aux Arabes du Malayalam la faiblesse de
leur proslytisme, la tideur de leur opposition  un systme videmment
contraire  la loi de Mahomet. Acceptant ce qu'ils sentaient ne pouvoir
empcher, ces immigrants avaient pous des natives, fait natre la race
mtisse des Mapillas[255], et adopt, sans paratre en souffrir,
l'hrdit suivant la ligne fminine, rgime qui de l'oncle maternel
fait le chef de famille; et qu'ont galement accept les Musulmans des
Laquedives[256].

[Note 255: _Mapillas_, les notables.]

[Note 256: Hunter, _Imperial Gazetteer of India_.]

       *       *       *       *       *

Quelle tait donc cette famille maternelle qui se maintint  travers
tant d'obstacles, tant d'invasions et de si longs sicles, cette famille
 laquelle les Nars et la plupart des enfants du Malabar se montraient
si fort attachs?

Depuis que les mmorables travaux de Bachofen et Mac Lennan ont ouvert 
la science sociale des horizons nouveaux, on sait que ce fut sous
l'influence, non de la famille paternelle, mais de la maternelle, que
l'humanit mergea des promiscuits premires. Longtemps on ignora la
paternit, longtemps la part que l'homme prend dans l'acte de la
gnration passa pour secondaire ou pour impossible  dterminer. Ce fut
sous l'influence de la maternit, fait tangible, que s'laborrent et se
dvelopprent les notions de race, de famille, de partages et
d'hrdit.

Au dbut, toutes les femmes appartenaient  tous les mles de la tribu,
indistinctement. Entre les enfants qui n'avaient d'autre pre que
l'ensemble des guerriers, il ne pouvait tre distingu que par les
mres, d'o les clans maternels qui longtemps existrent sans rivaux.
Ils se sont maintenus chez la plupart des peuplades sauvages ou
demi-barbares, ils taient de rgle chez les anciens trusques,
Campaniens, Athniens, Argiens, Arcadiens, Plages, Lyciens et Cariens,
pour ne nommer que ceux-l. Encore sous la trente-troisime anne de
Ptolme Philadelphe, la matronymie faisait loi en gypte; les parties
qui intervenaient dans les actes publics apparaissaient comme fils de
leur mre, ne mentionnaient pas leur pre; mme le nouveau mari perdait
son nom pour prendre celui de sa femme[257], abandonnait  l'pouse tout
ce qu'il possdait, en prvision de la famille qu'elle donnerait; ne se
rservait rien en propre, demandant seulement  tre entretenu jusqu'
la fin de ses jours, puis enseveli d'une faon convenable.

[Note 257: Rvillout, _Papyrus dmotiques_.]

Telle famille, telle proprit. Quand la proprit prit forme et
consistance, la transmission s'opra au profit de la ligne maternelle.
Le matrimoine prcda le patrimoine. Point n'est besoin de rapporter
la coutume de Barges ou celle des anciens Ibres. Ne sortons pas de
l'Inde anglaise:

     Les Nicobariens prfrent avoir des filles que des garons. Ce
     n'est point  l'homme de choisir sa compagne et de la faire
     entrer dans sa hutte, mais  la femme de se prendre un
     compagnon et de l'amener chez elle. Les parents qui n'ont que
     des fils ont une triste vieillesse. Dlaisss par leurs
     garons, les uns aprs les autres, ils s'teignent dans la
     solitude; ceux qui ont la chance d'avoir des filles deviennent
     le centre d'une famille grandissante[258].

[Note 258: Vogel, _Vom indischen Ocean bis zum Goldlande_.]

     Chez les Khassias des Monts Garro, les biens passent de mre
     en fille. La femme, directrice de la communaut, vit sur sa
     proprit et dans sa maison  elle; se choisit un poux  son
     gr, ne regarde pas longtemps  divorcer. Il est vrai qu'elles
     travaillent plus que les hommes; ce sont elles qui portent dans
     de grands paniers les voyageurs qui traversent le pays[259].

[Note 259: Steel, _Journal of the Ethnological Society_, VII.
Campbell.]

     Les Pani Kotch, voisins des prcdents, reconnaissent  leurs
     femmes une situation privilgie, qu'elles lgitiment par un
     travail plus actif et plus intelligent que celui du sexe
     masculin. A elles de fouir le sol, de le semer et complanter; 
     elles de filer, de tisser,  elles aussi de brasser la bire;
     elles ne se refusent  aucune corve, ne laissant aux hommes
     que les plus grossiers ouvrages. Les mres de famille marient
     leur progniture encore en bas ge; dpensent, aux repas des
     fianailles, moiti moins pour le conjoint que pour la
     conjointe. Quant aux filles adultes et aux veuves, elles savent
     fort bien se trouver des poux; aux riches, les partis ne
     manquent gure. Le prfr va vivre chez la belle-mre qui
     rgne et gouverne, prenant sa fille pour premier ministre. Si
     le consort se permet des dpenses auxquelles il n'a pas t
     autoris spcialement, il les soldera comme il pourra. On a vu
     vendre pour esclaves des pres de famille, l'pouse se
     refusant  payer les amendes qu'ils avaient encourues;--il lui
     tait loisible de convoler en secondes noces[260].

[Note 260: Hodgson, _Journal of the Asiatic Society of Bengal_,
1849, Dalton.]

       *       *       *       *       *

Nulle population ne s'est complu davantage que les Nars dans la famille
maternelle, ne l'a plus logiquement dveloppe, en dpit des obstacles
accumuls contre cette institution par une race admirablement
intelligente, et qui, de plus, tait servie par la victoire.

Les Brahmanes, cette caste orgueilleuse et d'intelligence affine,
comment eussent-ils renonc  dominer,  exploiter des populations
simples et naves? Entre le patriarcat et le matriarcat, entre ces deux
systmes de filiation, la conciliation semblait impossible,
infranchissable. Ils tournrent l'obstacle avec une ingniosit, une
persvrance dignes d'une race sacerdotale. Ils taient obligs de
reconnatre que dcidment la population indigne ne voulait pas de leur
systme familial. L'imposer  nouveau, impossible. Et cependant, leur
loi tait formelle; ils ne pouvaient abandonner la filiation par le pre
sans se frapper eux-mmes de dshrence, sans avouer qu'ils s'taient
tromps. Nous verrons comment ils s'y prirent.

Les Nars aiment leur famille plus qu'autre chose au monde, en font le
but de leur existence. Comme tous les Indous, ils tiennent pour
rprhensible l'homme qui, de propos dlibr, refuserait d'tre pre et
se priverait des doux soucis que les enfants cotent  lever; ils
s'indignent contre la fille qui se refuse  tre mre[261]; ils vouent 
de terribles chtiments dans l'autre monde celle qui n'a pas reproduit
l'espce. Les onze mille vierges, gloire de Cologne, firent bien de se
prsenter devant saint Pierre qui les reut avec honneur dans le paradis
chrtien; du paradis tamoul elles n'eussent jamais franchi le
pont-levis. On marie les Malabares dans leur douzime anne et mme
auparavant. Un astrologue fait choix d'un jour heureux pour la fte, qui
est clbre en grande pompe. Ont t convoqus musiciens et comdiens,
saltimbanques, danseurs et danseuses. Sont prsents, les parents et amis
venus de prs ou de loin. L'oncle et les frres de la marie reoivent
les visiteurs, les prsentent  la mre et aux soeurs, pares de leurs
plus beaux habits. La demoiselle et le monsieur qu'on lui a choisi pour
poux font leur entre. En grande crmonie on leur passe au cou une
chane d'or avec deux carcans mignons, et ainsi enchans l'un  l'autre
ils vont et viennent devant l'assemble. Aprs quelques tours de
promenade, on les dlivre, mais tout aussitt l'poux noue  la gorge de
l'pouse un _tali_, l'quivalent indou de notre anneau de mariage.
C'est un cordon auquel on a attach quelque bagatelle symbolique: ici
une pierre prcieuse, l une feuille d'or enroule en cornet, et
travers par un fil de soie. Sitt le tali attach, les jeunes gens sont
dclars unis au nom de la loi, et les divertissements commencent. Aprs
quatre ou cinq jours de festivits, les gens de la noce sont congdis,
mme le nouvel poux. On le remercie poliment du service rendu:

[Note 261: Si une fille, arrive  l'poque o les signes de
nubilit se manifestent, vient  mourir sans avoir eu commerce avec un
homme, les prjugs de la caste exigent que le corps inanim soit soumis
 une copulation monstrueuse. Abb Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]

--Nous vous remboursons vos dpenses, nous vous faisons cadeau d'un
habillement complet, et nous vous mettons dans la main une douzaine de
francs, aprs quoi, vous tes tenu d'honneur  ne plus encombrer de
votre prsence l'appartement conjugal.

Un demi-Brahmane, quelque Franciscain ou Capucin, comme on dirait chez
nous, consent parfois  faire lui-mme et en personne la remise du tali;
mais cet honneur fait  l'pouse, il se refuse  l'oeuvre maritale,
pour laquelle consommer on appelle un entrepreneur pay  forfait. Marco
Polo, que ces pousailles merveillaient fort, raconte en substance:

     Les Patamares, faquins et ouvriers du port, embauchs pour la
     besogne, marchandent leur service, dbattent la rmunration;
     mais s'ils tiennent trop haut les prix, on s'adresse  des
     Arabes et trangers, qui, travaillant gratis et sans se faire
     prier, seraient prfrs  tous autres, s'ils savaient
     s'loigner  temps. Plus d'un voyageur bien fait et d'aspect
     agrable a t surpris par la proposition qu'on lui faisait
     d'pouser, sur l'heure, quelque charmante crature; mais aprs
     le mariage, la famille lui tirait la rvrence en lui faisant
     comprendre qu'il y aurait indiscrtion  rester plus longtemps,
     et danger  revenir.--Cependant la marie portera toute la vie
     le prcieux tali autour du cou et ne le quittera que si l'homme
     qui le lui a remis vient  mourir. Alors elle prendra le deuil,
     se purifiera, se baignera, et tout sera dit.

Cela ressemble peu, il font l'avouer, aux larmoyantes histoires qu'on
nous avait contes de la veuve du Malabar.


Arrtons-nous, un instant, pour constater que ces curieux mariages sont
videmment un reliquat de l'poque brahmanique, alors que les
conqurants s'vertuaient  imposer leurs institutions  une peuplade
qui n'en avait cure. Peut-tre, les habitants, chefs de famille,
taient-ils malmens, s'ils ne prouvaient avoir satisfait aux
prescriptions du mariage lgal? Ils en prenaient bravement leur parti et
se mariaient pour la forme, le fianc et la fiance s'accordant  ne pas
prendre au srieux l'engagement contract. L'officier d'tat civil
exigeait un billet de mariage?--On lui apportait son billet. Mais aucune
police ne pouvait forcer les nouveaux poux  se prendre en affection,
ne pouvait contraindre le pre  s'inquiter d'enfants qui lui taient
indiffrents. On avait beau le dclarer auteur authentique de sa
progniture; il haussait les paules. Car la paternit ne compte pour
rien en ces pays o tous les enfants ont une mre, mais point de pre.
Ce n'est pas que la filiation ft toujours incertaine. Il est des
princesses, hautes et puissantes dames, qui se permettent la fantaisie
d'avoir un amant en titre, et mme de n'en avoir qu'un seul. A Cannour,
Buchanan alla prsenter ses respects  la Bibi, qui l'accueillit fort
bien et lui prsenta le pre de ses enfants. Au dner de gala qui fut
donn au voyageur, le mari de la reine mangeait  l'office. Les princes
et rois avaient des matresses sur la fidlit desquelles ils pouvaient
compter et qu'ils gardaient la vie durant; mais les enfants, rputs de
sang non royal, appartenaient  la famille de la mre et  celle-l
seulement. Jusqu'ici, nous avions cru que, de toutes les joies, celles
de la paternit sont les plus douces et profondes... Voici des hommes
qui les ignorent. Nous avions cru la paternit un sentiment naturel...
Elle n'est qu'une ide acquise.

Partout ailleurs, le mariage est ou a t la prise de possession de la
femme par l'homme. La coutume malabare[262] fait exception  la rgle;
les noces n'interviennent que pour manciper la femme et l'introduire
dans le monde. Pour gagner l'indpendance elle prend matre; le contrat
de servitude en main, elle acquiert la libert de sa personne. Pourvu
qu'elle porte son _tali_ au cou, elle est affranchie du lien conjugal.
Ce n'est pas la premire fois qu'on a vu un symbole verser en son
contraire, une institution se dnaturer et changer du tout au tout. Mais
reprenons le fil:

[Note 262: Connue sous le nom de _Marrou Moka tayoum_.]


L'pouse mancipe demeure chez sa mre, au besoin chez un de ses
frres,  moins qu'elle ne prfre s'installer dans ses meubles. Elle
entend mener joyeuse vie, se lier avec qui elle l'entendra, mais avec
son mari lgal, l'opinion publique ne le lui pardonnerait point. Les
premires prsentations sont faites par ses deux protecteurs, la mre et
l'oncle maternel. Dans le nord du Malayalam, o la progression vers la
famille paternelle est plus avance, les convenances ne permettent gure
 la dame d'avoir plus d'un galant  la fois. Mais dans le sud, dont
nous dcrivons plus particulirement la coutume, la femme est d'autant
plus considre qu'elle a plus d'attentifs, quatre, cinq, six, sept, pas
au del de dix  douze; car il y a des bornes  tout. Suivant les
convenances rciproques, chacun est l'hte privilgi pendant
vingt-quatre heures, une semaine, une dcade ou une demi-dcade. Le roi
du jour veut-il carter les visiteurs, se dbarrasser des importuns? A
la porte, il accroche son bouclier, fiche son pe[263] ou son couteau;
on sait ce que cela veut dire.

[Note 263: Thvenot, _Voyage_, V.]

Et que faire en dehors du service de la reine? Ce qui plat. Le
semainier d'un groupe est libre de postuler les mmes fonctions en tous
autres endroits; il se prsente, est agr ou refus, va, vient, sort,
rentre. O il y a gne, il n'y a pas plaisir. Les actionnaires de ces
socits  capital variable contribuent, chacun pour sa quote-part, aux
dpenses de l'tablissement. Qui pourvoit aux vivres, qui aux boissons,
qui  l'curie, qui au jardin. L'amant premier en titre, l'amant
favoris, est charg du vtement, article qui peut ne pas monter bien
haut, car sous cet agrable climat le monde s'habille peu; moins on est
vtue, plus on montre de perles et joyaux. Les femmes prennent grand
soin de leur chevelure; on vante leur taille lgante, leur aspect
dcent et agrable, l'amabilit de leurs manires. En principe, les
cadeaux ne sont pas coteux; il est admis qu'on doit aux belles faire
une existence confortable, suivant le train de vie auquel elles taient
habitues, mais pas davantage, car elles veulent s'amuser, mais non
s'enrichir. Si une femme est libre d'avoir sa douzaine de cavaliers, les
cavaliers  leur tour sont libres d'avoir autant de matresses, chez
lesquelles ils rpartissent leur stock de vtements, armes, chevaux et
objets personnels. Quand la fille renvoie au favori la robe dont il lui
avait fait prsent, il comprend qu'il doit cesser ses visites, et
cherche fortune ailleurs.

On a prtendu que ce genre de vie avait t imagin par les souverains
et les lgislateurs, afin de crer une aristocratie guerrire,
indiffrente au lucre, insensible aux soucis de famille ou d'ambition.
Mais pareil genre de vie ne s'invente pas. Insistons sur le fait que ces
moeurs sont celles des nobles et gentilshommes, le petit peuple n'ayant
ni assez de fortune ni assez de loisir pour vivre d'une vie dont le
mobile principal n'est pas le travail, mais l'agrment. Cette libert de
moeurs est le privilge des classes dirigeantes, leur prrogative
essentielle. Un Nar est bienvenu  se lier avec telle ou telle, une
Nare accorde ses faveurs  qui lui plaira, mais on ne s'encanaille pas.
Il y a trois sicles, les msallis taient tus ou assassins par leurs
pairs. Aujourd'hui, les infractions ne sont plus punies de mort, mais de
dshonneur. Ailleurs, l'adultre se commet d'individu  individu, ici de
caste  caste. De noble seigneur  honneste dame, pour parler le
langage du sieur de Brantme, rien qu'honnestets; mais un manant s'en
mler, fi donc! Le Zamorin pouvait prendre pour favorite toute jolie
personne de la noblesse; chacun se faisait honneur et plaisir  lui
complaire; mais il n'aurait pas fallu qu'une princesse distingut un
rustre et lui accordt ses faveurs.

       *       *       *       *       *

Insistons sur les plus intressants aspects de cette famille malabare,
reste si primitive encore: succession de mre en fille, et d'oncle aux
enfants de la soeur ane[264]; la maison dirige par la mre ou par la
plus ge des filles;--la polyandrie et la polygamie se coudoyant ou
inextricablement mles, grce  l'institution des mnages
socitaires. Ainsi, telle femme est l'pouse de plusieurs hommes, qui
ont  leur tour chacun plusieurs matresses. En thse gnrale, la
polygamie est le fait des riches et puissants, tels que les Nars de la
haute socit; la polyandrie la ressource des pauvres, tels que les
charpentiers, fondeurs, orfvres et forgerons[265]. Il s'ensuit que
l'une est beaucoup plus frquente que l'autre, tant au Malabar qu'en
plusieurs parties de l'Inde, et notamment  Ceylan[266]. La forme la
plus simple et la plus gnrale est la polyandrie adelphique, dans
laquelle plusieurs frres s'attachent  une seule femme. Les cinq
Pandouides avaient une pouse commune; ce qui n'empchait pas chaque
frre de courir aventure, de contracter mariage pour son compte, mais
les pouses qu'ils amenaient devaient toutes accepter la suprmatie de
la grande, de l'incomparable Krishna Draaupadi[267]. La coutume tant
encore assez rpandue, nous n'en citerons que des exemples du pass et
en petit nombre: l'Arabie Heureuse, dans laquelle la femme tait commune
 tous les frres[268];--Sparte, o il en tait de mme dans les
familles pauvres[269];--les Canaries[270].

[Note 264: Loi dite _Alya Santana_, Walhouse, _Journal of the
Anthropological Institute_, 1874.]

[Note 265: Jacolliot.]

[Note 266: Maha Bharata, _Adi Parva_.]

[Note 267: Duncan, _Historical Remarks_.]

[Note 268: Strabon.]

[Note 269: Polybe et Xnophon.]

[Note 270: Bthencourt.]

Les frres Nars se mettent souvent  plusieurs, disions-nous, pour
entretenir une femme; quant  leurs soeurs, elles vivent en htares; et
par une exception singulire, vrai paradoxe social, il leur faut tre
maries pour jouir de la libert des amours. Observation importante: la
conjugalit est ici domine par la fraternit, ou si l'on prfre, par
l'adelphisme: les relations entre poux et pouse, entre amant et
matresse sont moins intimes qu'entre frres et soeurs. Dans notre
milieu, et sous l'influence des ides acquises, la chose parat
inexplicable et presque contre nature; mais l-bas, on ne suppose pas
qu'il puisse en tre autrement.

Donc, la mre rgne et gouverne; elle a dans la maison pour premier
ministre la fille ane, laquelle transmet les ordres  tout son petit
monde. Dans les grandes crmonies d'autrefois, le prince rgnant,
lui-mme, cdait le pas  son ane;  plus forte raison
reconnaissait-il la primaut de sa mre, devant laquelle il n'osait
s'asseoir, avant qu'elle lui en et donn la permission,--telle tait la
rgle au palais et dans la plus humble demeure du Nar. Les frres
obissent  leur ane, respectent leurs cadettes; avec lesquelles,
pendant la premire jeunesse, ils vitent de se tenir seuls, par crainte
d'une surprise des sens. Les relations sont trs diffrentes selon les
ges. La langue tamoule, bien qu'elle distingue l'ane des cadettes, et
les cadettes suivant leur rang, n'a pas d'expression rpondant  notre
mot gnrique de soeur. Combien d'observateurs superficiels se
hteraient d'en conclure que cette population mal ne ne connat pas
l'amour fraternel!

Les fils, cependant, ne sont pas obligs de demeurer avec leur mre, ils
ont la facult de se crer un nouvel intrieur. Qui veut, quitte la
maison maternelle, emmenant sa soeur prfre pour lui donner la
direction du mnage. La femme qu'il prendra vient en seconde ligne,
devra  la belle-soeur soumission et respect. S'lve-t-il un conflit?
Au mari de prendre fait et cause contre sa conjointe, laquelle aussi le
sacrifiera, si les intrts de son propre frre sont en jeu. Que l'poux
vienne  mourir, aussitt l'pouse partira avec ses enfants; quels
qu'aient t son attachement et sa fidlit au dfunt, on ne songera pas
mme  la garder. L'amour conjugal, chose passagre, pensent les Nars,
l'amiti entre frre et soeur, chose durable. L'pope des _Nibelungen_,
sous sa forme primitive[271], tmoigne d'un semblable tat de choses,
qui s'est perptu en plusieurs pays, notamment en Serbie-- preuve les
chants populaires--et chez les Yoroubas d'Abkouta, parmi lesquels les
droits du frre priment ceux du mari, et mme ceux du pre[272].

[Note 271: L'Islandaise. Bachofen, _Antiquarische Briefe_.]

[Note 272: Townsend, _Journal des Missions vangliques_.]

Sans rclamer contre la coutume qui prvaut aujourd'hui; tout en
admettant que nos civiliss ont leurs bonnes raisons de faire ce qu'ils
font, il faut reconnatre que la coutume malabare simplifie
singulirement le Code civil et le Code pnal. Nul procs en adultre,
en divorce, en sparation de corps ou de biens, aucune difficult quant
aux hritages... Quel allgement!

       *       *       *       *       *

Mais comment se comportaient les Brahmanes vis--vis d'une institution
qui renversa leur pouvoir, parce qu'ils avaient voulu la renverser?
Pouvaient-ils reconnatre qu'ils s'taient tromps?--Non, puisqu'ils
sont prtres. Donc ils n'ont cess de la contester, de la dire bonne,
tout au plus, pour des peuples arrirs et des castes mprisables. Tant
qu'ils sont, ils se disent plus nobles que le roi, et les Tambourans ne
leur vont pas  la cheville. Il suffit aux nobles qu'un Paria s'arrte 
trente-deux pas, mais les prtres et fils de prtres exigent distance
double. Ils se prtendent toujours les souverains lgitimes du pays.
Avant la conqute anglaise, le Zamorin, par la grce de Dieu, se croyait
l'autocrate et matre absolu... Quelle erreur que la sienne! Le dernier
des prtres lui tait infiniment suprieur, si la religion n'a pas
menti.--C'est nous, disaient-ils, quand on voulait bien les couter,
c'est nous qui sommes les vrais rois de droit divin. Ce Tambouri,
monarque soi-disant, n'est en fait et en droit qu'un usurpateur. Ces
Nars, fiers de leurs richesses et des exploits de leurs anctres, ne
sont aprs tout que d'impurs Soudras. Quant  nous, tres d'essence
surhumaine, immortels dguiss sous une enveloppe mortelle, nous
voyageons sur terre pour voir nos sujets et les faire jouir de nos
bienfaits. Certes, nous avons pour eux des bonts, et ne ddaignons
point, par quelques gouttes de notre sang prcieux, de les lever
au-dessus de l'animalit: il sied aux dieux de rpandre leurs grces
sans trop regarder o elles vont tomber. Car nous sommes vraiment
divins, ayant pour nom _Manoushya Devh_, les dieux parmi les hommes.

Oublieraient-ils qu'ils furent les matres du pays, seigneurs temporels
et spirituels? Une rvolution, il est vrai, les a renverss, mais depuis
six  sept sicles seulement. Il n'y a donc pas prescription. Parlant au
nom du Dieu qui vit  toujours, ayant de l'ternel et de l'ternit
plein la bouche, les sacerdots mesurent le temps autrement que de
simples laques, sur lesquels ils ont l'avantage de ne jamais accepter
les faits accomplis.--Est-ce que les Brahmanes du Travancore se
flatteraient de reconqurir leur antique Krala? Non, puisqu'ils l'ont
dj fait. Provisoirement, ils ont dlgu le pouvoir militaire. Tout
jeune noble, en ceignant l'pe qui le fait chevalier, reoit
l'injonction: Protge les vaches, dfends les Brahmanes! Ils se disent
infiniment suprieurs aux autres hommes. On les prend pour tels, et ils
n'accepteraient pas honneur et confort: _otium cum dignitate?_ Ils ont
enseign bon peuple: Si les Nambouris ont quelque dplaisir sur terre,
la sainte Trimourti s'irrite dans les cieux, et bon peuple le croit.

     ... Les plaines aux pieds des Ghts mergrent de la mer, par
     ordre de Vichnou, qui les lgua  ses amis les Brahmanes, sous
     condition qu'elles rentreraient sous les flots, si elles
     cessaient d'tre rgies par des princes issus de semence
     brahmanique. Le pays tout entier doit servir par ses revenus 
     l'rection de temples et  des fondations pieuses, d'o son nom
     sacr de _Kerm Baoumi_, la Terre des bonnes oeuvres[273].

[Note 273: Duncan, _Asiatic Researches_, 1799.]

Autre lgende[274] raconte pour la moralisation des masses: il s'agit
des Nagas, ou serpents;--les serpents terrignes symbolisent la
population autochtone. Nous rsumons:

[Note 274: Mahabharata, _Adi Parva_.]

     Les Nagas, maudits par leur mre, avaient t condamns 
     prir tous. On en faisait massacre, ils allaient tre
     extermins jusqu'au dernier, quand se prsenta le jeune prince
     Astika, Brahmane par le pre, Naga par la mre, investi par
     consquent de tous les droits, et de ceux donns par le
     patriarcat, et de ceux confrs par le matriarcat. Astika
     s'apitoyant sur les misrables, obtint leur grce, recueillit
     leurs tristes dbris. Un Fils de Soleil avait bien voulu
     infuser de son sang gnreux dans la race des ilotes, issue de
     la Terre: sa descendance brahmanique effectua la rdemption.

Cette lgende, videmment invente pour les besoins de la cause, donne
la cl de la politique brahmanique: Puisque ces naves populations
matriarcales ne veulent connatre que la mre, nous les fournirons de
pres, si tel est notre intrt. Le patriarcat exploitera le matriarcat.

Mais comment cette sublime aristocratie pouvait-elle s'unir  des
Nares,  peine dignes de leur baiser humblement la main?

Admirez ici la prudence sacerdotale! Il n'y a que des matres en
casuistique pour sauvegarder si habilement la vertu; il n'y a que des
thologiens pour manoeuvrer l'orthodoxie, avec tant de dextrit, entre
des cueils o sombrerait une morale vulgaire. La loi de Manou enjoint 
tout dvot d'avoir un fils, pour que les mnes des anctres soient
sustents par les sacrifices funbres. La loi n'enjoint pas d'avoir
plusieurs enfants, mais le permet, dit que les cadets sont issus, non
pas du devoir, mais de la volupt... Eh bien, cette ligne
surrogatoire, nos saints hommes la voueront au salut des classes
infrieures. Puisque la transmission de la prtrise s'effectue de
premier-n en premier-n, les Nambouris marieront leur an suivant les
rits consacrs. Quant aux cadets, ils ne perptueront pas la race, ne
s'engageront pas dans les justes noces, mais voudront bien contracter
quelques unions de courte dure avec des femmes trangres; ils
honoreront de leur bienveillance quelques filles d'infrieure condition.
Un Brahmane donnera de la progniture  une Nare, jamais Nar  fille
brahmane. De la sorte, le droit du patriarcat est scrupuleusement
respect, et avec le matriarcat on se met dans les meilleurs termes.

Indiffrents  la paternit qu'ils ignorent ou ddaignent de connatre,
les Nars qui ont un hritage  lguer,--que ce soit un trne, des
palais ou des proprits territoriales,--ont t enseigns par une
longue tradition que les prtres, sorciers trs distingus, apportent
par leur magie toutes sortes de prosprits aux maisons dans lesquelles
ils ont la complaisance d'entrer. Les grandes familles se croiraient
amoindries si chaque gnration ne leur apportait un influx de sang
sacr. Avec reconnaissance, elles accueillent les services des prtres
cadets, beaux fils qui viennent munir d'hritiers les oncles  hritage.
Le prince rgnant recevait avec faveur les jolis liain, les faisait
rafrachir, les complimentait, les remerciait du grand honneur qu'ils
voulaient bien faire  la maison. Puis il introduisait les muguets de
sacristie dans la salle o, pares de leur mieux, les attendaient dj
la Bibi et les princesses ses filles. La jeunesse liait connaissance,
se divertissait, courait les parties de campagne, roucoulait au clair de
lune; le printemps suivant voyait clore une couve de petits
Tambourans. Et la Bibi n'entendait point tre nglige. La veille de ses
noces, elle avait t purifie de ses fautes par un Brahmane[275],
lequel avait reu quatre ou cinq cents ducats pour la corve. Quand
l'poux allait en voyage, il la donnait en garde  des prtres qu'il
remerciait  son retour de leur complaisance extrme[276]. Pedro Cabral
raconte[277] qu' Calicut les deux pouses royales recevaient chacune
les attentions de dix Brahmanes; un moindre nombre n'et pas suffi 
l'honneur du souverain.

[Note 275: Mounshi Abdoul Bahaman Khan, dans l'_Oriental Christian
Spectator_, 1840]

[Note 276: Thomas Herbert, _Voyage_, etc.]

[Note 277: _Colleco de noticias._]

La haute noblesse entend toujours tre bien pourvue. Et la petite
gentilhommerie rclame sa part. Les lvites se rsignent... mais qu'il a
d'exigences le culte de Brahma! Combien d'actes de sacrifice! Comptons
un peu: les danseuses des temples, hirodules et bayadres, devoir
rigoureux, obligation sacre;--les Tambourettes;--les princesses et les
belles de la cour;--les gentes dames et cointes bachelettes de la
province. Plus les familles sont de vieille date et de hautes
prtentions, plus elles montrent d'attachement  la coutume. Les
naturalistes s'tonnent de l'empressement dvou que mettent les
rouges-gorges, hoche-queues et autres volatiles,  lever l'oiselet
qu'un coucou leur glisse subrepticement dans le nid. Ici, toute une
population sollicite le coucou. Aprs la petite noblesse, les caciques
de village font valoir leurs droits, les gros propritaires ne veulent
point tre oublis, encore moins les bourgeoises enrichies. Les hommes
de Dieu font ce qu'ils peuvent, c'est assez. Au moindre fretin suffisent
les prtres de moindre note; aux classes moyennes, les ecclsiastiques
d'ge moyen. Encore faut-il ajouter que les dvots personnages, aprs
avoir fait aux bonnes femmes la charit,--l-bas, le don amoureux se
demande et s'obtient pour l'amour du Seigneur cleste,--requirent
quelque aumne en argent. Et voyez comment la classe sacerdotale se
montre de commerce plus facile que la gentilhommerie! Sous aucun
prtexte, un Nar de la haute ne nouerait de relations avec une fille
ou une femme du commun; mais un prtre se met au-dessus de cette
faiblesse, moiti faisant la charit, moiti la recevant. Les vieux
Nambouris frquentent les paysannes et artisanes; sans grand zle, il
est vrai, puisque les rustres et proltaires sont le plus souvent
obligs de faire la besogne eux-mmes. Cependant,  l'arrire de la
cabane une petite porte s'entr'ouvre ds que le religieux vient y
frapper. Mme, on a l'attention de rserver pour son usage exclusif
quelques menus ustensiles en mtal, car ils ne pourraient manger, boire
ni mme se laver dans des vases contamins par le contact des espces.
Permis de toucher  la femme soudra, mais non point  la cruche qu'elle
rapporte de la fontaine. Un de ces Brahmanes se plaignait au
missionnaire Weitbrecht[278] de n'avoir pas moins de dix pouses sur les
bras.

[Note 278: _Journal des Missions vangliques_, 1852.]

     Ces Brahmes Koulinnes[279] sont des talons pur sang auxquels
     il incombe d'ennoblir la race, et de cohabiter avec les vierges
     de caste infrieure. Le personnage vnrable court villes et
     campagnes; on lui fait des cadeaux en argent et en toffes; on
     lui lave les pieds, on boit de cette lavasse, et on conserve le
     reste. Aprs un repas servi de mets dlicats, il est conduit 
     la couche nuptiale, o la vierge l'attend, couronne de
     fleurs.

[Note 279: Dr Roberts, _De Delhi  Bombay, Maulasseur_.]

Celles qui ne sont pas admises  tant d'honneur demandent, en toute
humilit, la permission de baiser au moins l'organe de l'homme
divin[280], la faveur d'avoir, par lui, le front marqu avec une goutte
de vermillon[281].

[Note 280: Picart, _Crmonies religieuses_.]

[Note 281: Tavernier, _Voyages_, etc.]

Toute l'Inde est imbue de la croyance que le sang sacerdotal est dou de
vertus rgnratrices. Les prtres itinrants de Siva, connus sous le
nom de _djaugoumas_, sont pour la plupart clibataires. Lorsque l'un
d'eux fait  une adepte l'honneur d'entrer dans sa maison, tous les
mles qui l'habitent sont obligs de sortir et d'aller loger ailleurs;
laissant leurs femmes et leurs filles avec le saint personnage, qui
prolonge son sjour autant qu'il lui plat[282]. Dj l'_Adi Parva_ du
Maha Bharata abonde en historiettes de grands princes et puissants hros
qui vont prsenter leurs femmes et leurs filles, ornes et
magnifiquement vtues,  un hermite dvot, riche en pnitences, pour
qu'il daigne leur accorder un fils de ses oeuvres. C'est, pour
commencer, l'auguste Pandou,--c'est le roi Bali,--c'est
Vitchitravirya,--c'est Vipaman,--c'est Djarsandha,--c'est
Bhima,--c'est Khounti bhodja--et il y en a d'autres.

[Note 282: Dubois, _Moeurs de l'Inde_, Cf. Herbert, _Voyage_, II.]

On croit que nous exagrons?--Eh bien, passons la frontire, et entrons
en Birmanie, o les grandes familles ont un directeur de conscience,
auquel, avant la noce, elles envoient leur fille: hommage lui est fait
de la fleur virginale, suivant l'expression officielle. La premire
nuit de l'pouse cambodgienne appartenait ou appartient encore au
prtre, digne homme qui ne se laisse pas ainsi dranger de ses prires
pour la premire venue. Les nobles maisons reconnaissent le service par
des cadeaux gnreux et de magnifiques prsents; en pareille matire, il
n'y a pas  lsiner. Les familles bourgeoises s'y prennent  l'avance
pour conomiser la somme requise; les pauvres la ramassent par
souscriptions, ou de bonnes mes l'avancent sans intrt, sachant qu'il
leur en sera tenu compte dans l'autre monde[283]. Les les Philippines
possdaient nagure de ces prtres qu'on payait assez cher pour leur
complaisance[284].--Les santons Yzids, qui rendent mme service,
passent pour des bienfaiteurs publics[285]. En gypte maint sale et
vilain derviche est sollicit par des zlatrices, assailli par une
troupe de dvotes[286]. Et dans le Nouveau Monde, au Nicaragua, la fille
ne se mariait pas avant d'avoir pass une nuit dans le temple avec le
prtre[287]. Mais arrtons-nous sur la pente, ce sujet n'est pas de ceux
qu'on puise en une page ou deux; rappelons seulement que, sous
l'Empire, les dames romaines se jetaient dans les bras des thaumaturges,
qu'elles prenaient pour des tres semi-divins[288], donnant des plaisirs
raffins et une progniture suprieure.

[Note 283: _Relation chinoise_, traduction Abel de Rmusat.--Lassen,
_Indische Alterthumskunde_.--Adolf Bastian.]

[Note 284: Dmeunier, l'_Esprit des usages_.]

[Note 285: Creagh, _Armenians, Koords and Turks_.]

[Note 286: _Mmoires du chevalier d'Arvieux._]

[Note 287: Bancroft, _The Native Races of America_. Andagoya.]

[Note 288: Lucien, _Alexandre_.]

C'est ainsi que les Brahmanes dominent toujours, par la religion, un
peuple qui avait pourtant russi  s'affranchir de leur joug politique.
Leurs fils sont princes et seigneurs du pays; de gnration en
gnration, leurs btards tiennent en main le sceptre du royaume.

       *       *       *       *       *

Dans les conditions dcrites ci-dessus, les enfants qui voient plusieurs
hommes se succder dans la compagnie de leur mre, paratre puis
disparatre, s'attachent  leur oncle maternel, comme au vrai
reprsentant de la famille; ils s'attachent  lui bien plus qu' leur
propre pre, quand mme ce dernier les aurait levs, rare occurrence
parmi les classes leves.--Dans la philoprogniture de nos moralistes
europens, tout est trange pour un Nar, l'ide et la chose. Il est
enseign ds la plus tendre enfance que l'oncle est plus proche parent
que le pre; qu'il doit affectionner son neveu davantage que son propre
fils[289].

[Note 289: Rich. Burton, _History of Sindh_.]

A Ceylan, grand dversoir de la population tamoule, le terme d'oncle
passe pour plus honorable que celui de pre; on s'adresse aux sorciers
et danseurs du diable en les qualifiant d'oncles, oncles vnrs[290],
titre quivalent  celui qui a cours ailleurs de Pres, Rvrends
Pres.--La loi npotique rgit la succession au trne de Travancore,
bien que le Maharadja se donne lui-mme pour un Kchattrya[291]. Mme
rgime chez les Ilawar d'origine cingalaise. Les Tchanar voisins
partagent souvent leur hritage par moiti entre fils et neveux. Mais
nous n'allons pas numrer les peuples et peuplades qui, dans l'Inde et
hors de l'Inde, rglent la succession d'oncle  neveu, ou sous la forme
plus archaque de mre  fille. Un homme qui perdrait  la fois son fils
et son neveu,--supposons qu'ils soient emports par une
pidmie,--passerait pour dnu de sentiment naturel, s'il manifestait
autant de regrets pour son fils que pour son neveu, n'et-il jamais vu
ce neveu, et-il vu natre son fils et lui et-il prodigu ses soins.
Nous avons pris un cas extrme; mais le plus souvent, l'oncle maternel
est bien le vrai protecteur des enfants, celui qui, aprs les avoir
conseills et dirigs sa vie durant, leur lgue son avoir. Dans le
langage familier, les enfants appellent l'oncle: celui qui nourrit, et
le pre: celui qui habille. Prise  la lettre, cette dsignation
serait souvent inexacte, car tel pre subvient  la nourriture en mme
temps qu' la vture de ses enfants; mais elle montre combien l'oncle
l'emporte sur le pre. Le premier apanage. Le second fait cadeau des
pingles. L'oncle du Malabar distribue ses objets mobiliers aux neveux
et nices par gales portions. Quant  la terre, elle est transmise par
les femmes; la mre la lgue  la fille ane, sauf  celle-ci d'en
confier l'exploitation au frre plus g, qui rpartit les produits
entre les membres de la famille.

[Note 290: John Callaway, _The Practices of a Capua, or Devil
Priest_.]

[Note 291: Hunter, _Imperial Gazetteer of India_. Marumakkatayam
Law.]

Malheur pire que la mort s'il faut aliner le _matrimoine_. On n'en a
que de rares exemples. La cession est ainsi symbolise: le vendeur verse
sur les mains de l'acheteur une petite cruche d'eau prise  la terre
aline. Autant que possible ledit matrimoine reste entier  travers les
ges; on se garde de le diviser; au lieu de provoquer un partage suivi
de morcellement, les frres s'arrangent  vivre dans la frrire, ou
maison commune.--Quelques auteurs estiment que la succession va des
enfants de la soeur ane  ceux de la deuxime, puis  ceux de la
troisime, et ainsi de suite; mais il est plus probable que l'ordre est
rgl entre cousins par la date stricte des naissances.

Malgr tant de prcautions pour prvenir l'extinction des familles, une
rencontre de circonstances malheureuses peut faire tomber un hritage en
vacance. Que fera l'homme qui, n'ayant ni soeur ni neveux fils de soeur,
n'a pas d'hritier naturel?--Il adoptera une soeur qui perptuera la
famille.--Et si la soeur nouvelle reste sans gniture?--Eh bien, qu'elle
en adopte  son tour!

A l'enfant qu'on lui apportera, la matrone tendra ses mamelles, ne
seraient-elles qu'enduites de lait. Ce lait, si l'estomac le garde,
l'adoption est dfinitive; mais s'il est rejet ou si le sein n'est pas
pris, il faut se pourvoir ailleurs, chercher autre hritier, autre
hritire.


Ainsi constitue, la famille, pour peu qu'elle soit nombreuse, n'a gure
pour chefs que des vieillards.--Le Zamorin tait le plus ancien d'une
parent qui comptait prs d'une centaine de membres. Souvent ses mains
affaiblies se fatiguaient  tenir les rnes du gouvernement; et,
prfrant alors s'adonner  la dvotion, il confiait la direction des
affaires  un rgent, assist d'un conseil d'tat, toujours compos de
cinq princes, hritiers prsomptifs, et dont l'ge, par consquent, se
rapprochait le plus du sien. Maintes fois le vieillard appel au pouvoir
n'avait que le temps d'enterrer son prdcesseur, puis s'endormait du
dernier sommeil. Ces bonshommes taient le plus souvent de caractre
pacifique; autant de gagn pour le peuple. Sans doute, plusieurs cas
d'imbcillit s'taient prsents, depuis que les souverains ne se
poignardaient plus aprs douze ans de rgne, mais on avait oubli de
s'en offusquer. Jamais un de ces princes Nars n'assassina qui lui
barrait le chemin du trne. Ce fait, on n'a pas manqu de le remarquer
dans l'Inde, o les dynasties se sont toujours entre-dchires, donnant
aux gouverns les exemples de frres gorgeant leurs frres, de fils se
rebellant contre leur pre, de pres empoisonnant leurs fils ou les
faisant aveugler. Contraste facile  expliquer: le droit paternel
soulve de terribles ambitions, cre des ingalits, des disparates
extrmes entre les plus proches. Le matriarcat, droit galitaire,
n'incite point  haines ni  jalousie, tend  la paix et  la
tranquillit, fait les portions gales,--sauf qu'il avantage le plus
jeune en quelques endroits.


Somme toute, il y a du bon dans ce Malabar, que ses habitants, avec une
ironie dont il ne faut pas tre dupe, ont appel la _Terre des
Soixante-quatre abus_. Autant que la Chine, il mriterait d'tre appel
le Pays de la pit filiale. Dans l'empire du Milieu, toutes les
institutions civiles et politiques drivent du droit paternel; ici,
elles procdent du droit maternel. Tout batailleurs, fiers et
orgueilleux qu'ils sont, les Nars obissent sans regret  la mre,
assiste de l'oncle et seconde par la soeur ane; le trio gre la
proprit commune,  laquelle les participants rendent compte de leurs
faits et gestes; ils ne se croient jamais si grands garons qu'il leur
faille se soustraire  la tutelle de maman; tant que tient la vieille
branche, ils y restent accrochs.


Que sont loin de nous ces manires d'tre et de sentir! Que de sicles
nous en sparent! Et cependant, il suffit de quelques jours pour passer
de Londres ou de Paris  Calicut et Cannanore.




LES MONTICOLES DES NILGHERRIS

PASTEURS, AGRICULTEURS ET SYLVESTRES


Vers la pointe de la pninsule indoue,  la rencontre des Ghts de l'Est
avec les Ghts de l'Ouest, se dresse le puissant massif des Nilgherris
ou Montagnes-Bleues. Les Anglais lui donnent le nom de _Hills_ ou de
collines, bien que l'arte fatire, dont le Dodabetta est le point
culminant, ait encore une hauteur de cinq  huit mille pieds au-dessus
de la plaine. Grce  cette lvation, cette rgion montagneuse jouit
d'un climat salubre et charmant; la temprature moyenne oscille autour
de 15 degrs centigrades. Aprs la saison pluvieuse, l'atmosphre se
montre d'une transparence et d'une puret admirables; la vgtation
repart, l'herbe monte, des fleurs  puissant coloris tranchent sur les
fougres, les arbres sont envahis par des plantes grimpantes.

Les montagnes abruptes se dressent en muraille coupe par de profondes
entailles. A la base, des bambousaies et jungles paisses, retraite des
tigres, ours et sangliers. Aux marcages succdent des prairies, puis on
entre dans la fort. Au-dessus, des rochers  pic. Sur les plateaux, se
droulent des collines aux flancs ombreux, sillonnes de vallons troits
o courent des eaux limpides. On chemine par des parcs et des bosquets,
par des sentiers bords de mriers et d'glantiers, le long de prairies
o se vautrent les buffles; tout  coup, on se voit sur la lisire du
plateau. La vaste plaine s'tend au loin, nuance, selon les cultures et
la forestation, de vert, de jaune et de violet, pique de blanc par les
villes, fourmilires humaines, limite  l'occident par la mer d'azur;
au midi montent les Cardamones dlicatement bleutes. L'oeil s'emplit de
suaves clarts, plane sur l'tendue, plonge dans les profondeurs
thres, contemple l'innombrable varit des formes, des couleurs et
des mouvements. Au soir, la divine splendeur qui emplissait les cieux se
brise en couleurs clatantes; l'or et l'orang, le cramoisi, le ponceau
et le vermillon, passent par degrs aux nuances roses et purpurines. Et
quand le soleil s'est engouffr dans l'Ocan, la terre fatigue d'clat,
ivre de lumire, ramne sur ses membres voluptueux les voiles d'une
ombre transparente, s'enveloppe de silence. L'atmosphre est d'une rare
limpidit, les toiles semblent tre plus brillantes qu'ailleurs[292];
les constellations surgissent, semblables  des voles de lucioles, 
des tourbillons de pyrosomes et mouches d'or; l'univers infini,
qu'avaient cach les blouissements du jour, apparat en son auguste
majest.

[Note 292: R. Burton, _Pilgrimage to Meccah_.]

       *       *       *       *       *

Sur plusieurs versants des Nilgherris, les malades viennent en de
nombreux sanitoires se gurir de leurs fivres et dysenteries.
glantiers, vignes, orangers, pchers, pruniers, pommiers, poiriers,
fraisiers, groseilliers, framboisiers, raves, choux, pommes de terre,
toutes les plantes d'Europe[293] prosprent  ct de l'indigotier et du
pavot opiumifre,  ct de cafiers, thiers, et des cinchonas  la
bienfaisante corce. Tt ou tard, ces cultures et plantations changeront
le rgime conomique et social du pays, modifieront jusqu' son
apparence physique, mais sera-ce pour l'embellir? Quoi qu'il en soit,
cette rgion ne peut manquer de voir son importance grandir, grce  la
salubrit du climat, la fertilit du sol, la diversit de ses produits.
Dj les routes se multiplient, aboutissant  la troue de Combatour,
qui ouvre sur l'intrieur de la pninsule.

[Note 293: Malte-Brun, _Annales_, 1820.]

On nous dcrit ainsi les monticoles:

     Race chtive. Les hautes tailles atteignent 1m,58, les
     moyennes 1m,52; les petites, celles de 1m,42, sont assez
     nombreuses. Teint fonc. La chevelure, longue et hrisse chez
     les femmes, tourne au laineux chez les hommes, dont la barbe
     gristre a la rudesse des soies. Bouche petite, lvres grosses.
     Poitrine plate, de faible circonfrence; pine dorsale quelque
     peu concave. Longs bras, courtes jambes. Genoux tourns en
     dehors. Ongles imparfaitement dvelopps. La race autochtone
     de l'Inde mridionale, prononce Huxley, a une frappante
     ressemblance avec les indignes de l'Australie. Mme profil,
     mme front en surplomb, mme chevelure molle et luisante.
     Arrachez leurs loques, mettez-les tout nus, vous ne les
     distingueriez.

Ce portrait, dans ce qu'il a de peu flatteur, s'applique sans conteste
aux misrables Iroulas et Couroumbas, aux Cotas  un moindre degr, pas
du tout aux Badagas, gros de la population, encore moins aux Todas. Ici,
comme en beaucoup d'autres endroits, le genre de vie et l'tat social
l'emportent sur les questions de race et d'origine. Le signalement,
assez correct en ce qui concerne les sylvicoles, devient inexact pour
les artisans, faux pour les agriculteurs et bergers.


Les Todas[294] habitent, au nombre d'un millier, la partie suprieure
des Nilgherris, en des hameaux clairsems. Ils se disent les premiers
habitants du sol.

[Note 294: _Tudas_, _Toders_, _Todaurs_, _Thautawers_.]

Ils font plaisir  voir. Couleur chocolat clair, comme les montagnards
du Bloutchistan. Taille haute, bien proportionne, de 1m,725 le plus
souvent. Membres robustes et musculeux, les extrmits n'ayant rien de
la dlicatesse et de la gracilit indoues. Traits rguliers. Les yeux
bruns, vifs et d'un tonnant clat, ont une expression pleine
d'intelligence, souvent douce et mlancolique, laquelle rappelle le
regard du chien. Chez quelques individus,  la moindre surexcitation,
les yeux tincellent comme des diamants. Physionomie juive--on n'a pas
manqu de dcouvrir que ces figures, dissemblables  celles des voisins,
appartenaient aux descendants des dix tribus perdues d'Isral.--Nez
aquilin, lvres paisses. Barbe boucle, chevelure abondante, formant
couronne[295]. Le systme pileux, remarquablement dvelopp, les
distingue de l'Indou[296] et du Dravidien. Leur longvit l'emporte de
beaucoup sur celle des Europens, mais on a cru remarquer qu' manger
trop d'opium, ils perdaient de leur fcondit[297].

[Note 295: Caldwell.]

[Note 296: Quatrefages.]

[Note 297: Caldwell.]

Leur ton de voix est calme et grave; chez les femmes un gracieux
enjouement remplace la solennit. Ils parlent une langue dravidienne, de
forme archaque, saupoudre de sanscrit. Habitus  s'appeler et  se
rpondre d'une colline  l'autre, leur voix est forte et leur
prononciation sifflante.--Le vent parle canara[298].

[Note 298: Pope, _Outlines of Tuda Grammar_.]

On ne peut qu'tre frapp du got et de la simplicit de leur costume.
Ils ont grand air quand ils se drapent dans leur faon de toge qui
laisse un bras et une cuisse  nu. Grand dommage qu'ils ne se baignent
ni ne se lavent. Les Todelles se tatouent menton, seins, bras, jambes et
pieds, les enjolivent de cercles et de carrs, d'anneaux et de
btonnets.

Le caractre rpond au physique. Ils plaisent par un fond de bonne
humeur, par leur franchise joviale, la libert et l'originalit des
allures, non moins que par la patience, l'affabilit, la politesse et
l'agrment d'une conversation toujours aimable et polie, jamais
bouffonne:

     Nous ne pouvions nous empcher de les aimer, dit Breeks. Ils
     s'amusaient fort de nos idiosyncrasies britanniques, en riaient
     sans se gner, ne se pensant en rien infrieurs  nous.

Somme toute, les voyageurs ont t trs favorables au Toda, au moins
tant qu'il tait lui-mme, et que l'immigration trangre ne l'avait pas
envahi. Mais les missionnaires lui en veulent de ce qu'il n'a mis aucune
complaisance  se laisser convertir, parlent de ce peuple comme de
beaux animaux, indolents et fainants.

     Ils ne cherchent la compagnie de personne, restent immobiles
     pendant des heures, les yeux perdus dans le bleu, rvassant 
     la faon de leurs buffles, n'ayant en fait d'intelligence que
     de l'instinct.

Si le niveau intellectuel n'est pas trs lev, au moins la sottise et
la niaiserie leur sont inconnues. Tous btis sur le mme modle, chacun
connat par intuition les penses et sentiments d'autrui. D'une
simplicit presque innocente, il leur est, ou leur tait, impossible de
se drober  une question gnante par une fin de non-recevoir, encore
moins par un mensonge; il n'y avait qu' les interroger pour leur faire
dire, bon gr mal gr, tout ce qu'ils savaient.

Bergers, comme dit leur nom tamil, bergers depuis sicles incompts,
bergers de coeur et d'me, les Todas sont incapables de prendre autre
chose au srieux que le soin de leurs btes; ils disparatront avant de
s'tre intresss  l'agriculture et  l'industrie. Ils ne vivent gure
que de lait, comment penseraient-ils  autre chose qu'aux vaches? Ils ne
consomment qu'une trs faible quantit de farineux, soutirs aux
Badagas,  titre de redevance plus ou moins gracieusement consentie aux
suzerains et premiers occupants du sol. Ils ont la tradition que jadis
leurs anctres se sustentaient de racines, et encore aujourd'hui ils se
montrent assez friands des bulbes de l'_Orchis mascula_. Reconnaissants
envers la vache qui les fait vivre, ils n'oseraient la tuer; ils aiment
trop leurs taureaux et gnisses pour les abattre, ne mangent de leur
viande qu'aux banquets funraires. Ce n'est point que la chair leur
rpugne en elle-mme. Qu'un tranger leur donne de la venaison, ils s'en
pourlchent les doigts, le festin fait date; longtemps aprs ils se
complaisent  en rappeler les incidents.

On s'tonne qu'ils ne se soient pas mis  lever chvres, porcs, moutons
et volailles,  l'instar de leurs voisins. Mais, ils sont bergers de
boeufs et rien que de boeufs! Et que ce soit par indolence ou pour autre
motif, ils veulent rester ce qu'ils sont.

Pacifique comme pas un, le Toda n'use d'aucune arme offensive ou
dfensive, ne recourt pas mme  la lance,  un simple pieu pointu. Ses
anctres, cependant, maniaient l'arc et la flche. On ne le voit pas
nouer de lacs, tendre de filets, dresser de traquenards pour y prendre
oiseaux ou poissons, et pour chasser le gibier qui abonde aux entours;
mais il s'approprie volontiers la proie que les chiens ont force. Les
exercices violents lui rpugnent, il ne s'exerce ni aux armes, ni  la
canne ou  la boxe, pas mme  la lutte ni  la course.

Aucune rpression judiciaire. La seule pnalit connue atteint le
dbiteur; lorsqu'il tarde trop  rembourser, le crancier le charge
d'une lourde pierre au cou pour qu'il porte moins aisment le poids de
son obligation. Les disputes sont soumises au prtre-berger, sans appel.
Contre l'invasion des tribus ennemies, contre les attaques des pilleurs
et rdeurs, ces innocents se dfendent en faisant la porte de leurs
maisons si basse qu'il faut y entrer  quatre pattes. Les enfants,
rflchis comme ne sont pas les ntres, ne se battent ni ne se
querellent, ne se prennent jamais aux cheveux.

Haut monts au-dessus des plaines torrides de l'Inde, les Todas occupent
comme une Suisse tropicale; retranchs dans leurs pturages, entichs de
leurs traditions, se complaisant dans leurs coutumes, ils se sont tenus
jusqu' prsent en dehors de toute influence trangre. Ce canton
montagneux forme comme une le ethnique, mieux protge, mieux respecte
que si elle mergeait des vastes mers de l'Ocan.

       *       *       *       *       *

Les Badagas[299], que les Todas saluent du titre de beaux-pres,
politesse  laquelle ceux-ci rpondent en leur passant la main sur la
tte, sont les vrais matres des Nilgherris. Ils formaient, il y a une
trentaine d'annes, une population de vingt  vingt-cinq mille mes
distribues en trois centaines de villages.

[Note 299: _Badagan_, _Baddagar_, _Badacars_, ou _Vadaccars_, de
_Vadacu_, le nord, appels aussi _Marver_, les laboureurs.]

Jusqu' ces derniers temps, ils ne demandaient leur existence qu'
l'agriculture, mais aujourd'hui ils multiplient leurs troupeaux, et
prosprent sous le gouvernement anglais qui ne leur fait payer que des
taxes lgres.

Les Badagelles manipulent avec soin le crne des nourrissons qu'elles
tournent, frottent et pressent pour mieux l'arrondir. Petite, noirtre,
mdiocre en somme, la race est fort infrieure  celle des Todas. Les
femmes, laides et pouilleuses, imitent la Fortune des potes, en ce
qu'elles portent longs les cheveux de devant et se coupent ras ceux de
derrire. Les filles signalent leur entre dans la nubilit en se
barbouillant le visage d'une boue paisse. Les hommes ne se tatouent
pas; le principal ornement de leurs pouses consiste en pointills sur
le front, dont les signes bizarres figurent parfois un masque, celui
d'une divinit sans doute. La marque est obligatoire au front,
facultative aux paules, aux seins et autres parties du corps qu'on voit
frquemment illustres de croix,--rien de chrtien,--de soleils  huit
rayons, ou de neuf ocelles en carr, reprsentant chacun quelques
centaines de ponctions, tous stigmates en relation avec le systme des
castes.


L'esprit des castes n'est pas ncessairement celui de l'envie  l'gard
des classes suprieures. Ayant  peine la conscience de leur infriorit
vis--vis de qui que ce soit, les gens sont tout entiers au sentiment de
leurs normes avantages sur les individus moins bien placs. Les Todas
qui se subdivisent en cinq castes entre lesquelles il n'est pas de
mariage, ont pour le Badaga un mpris que le Badaga rend au Cota, le
Cota au Couroumba, le Couroumba  l'Iroula, et l'Iroula  quelque brute.
Et les Badagas eux-mmes de se partager en sous-castes. Pour atteindre 
la premire, il faut gravir dix-sept degrs.

Un patrice Chittr, press par la faim, avisa de s'asseoir  ct d'un
populacier qui tait  manger son repas. Terrible fut le scandale. Le
personnage oublieux  ce point du dcorum fut mis au ban de l'opinion,
oblig de s'aller noyer. Ce Chittr appartenait  la caste
troisime.--Jugez de l'orgueil affich par les deux premires! Un de la
Pretintaille querellait des espces, quand il se sentit rudement
secou par un de ces manants, saisi par le collier, orn du lingam
nobiliaire. Stupfait, muet d'horreur, le gentilhomme prit un couteau et
s'ouvrit la poitrine. Depuis ce tragique vnement, sa famille passa
pour dchue, et ses descendants n'pousrent plus que Badagots et
Badagottes de bas lignage. Autre exemple: Tout un clan fut dgrad,
parce que le fils du chef, amoureux d'une roturire, avait got  une
viande qu'elle lui prsentait.

Caste  part, les Badagas se montrent courtois envers leurs gaux,
affectueux envers les frres et amis, dfrents envers les vieillards,
tendres et affectueux pour les enfants.--Revers de la mdaille: on les
accuse de fausset envers les trangers, on leur reproche l'avarice et
la duret, des agriculteurs vices mignons. L'abus du chanvre et de
l'opium les rend facilement paresseux, infconds, frivoles et lgers,
incapables de longue attention, les nerve de corps et d'esprit.

Nous ne saurions les dire bons ou mauvais. S'il est difficile de
formuler un jugement dfinitif sur un individu, combien plus lorsqu'il
s'agit d'organismes collectifs! Il est ais de louer, de blmer les
peuples, nations et tribus, quand on ne les connat pas, mais, aprs les
avoir pratiqus, qui oserait?


Nous serons brefs sur les Cotas[300], lesquels tiennent le milieu entre
les Badagas dj laids, et les Couroumbas encore plus laids.

[Note 300: _Kutas_, _Kothurs_, les tueurs de vache, _Kohatars_.]

Au nombre de deux mille et plus, ils habitent aux entours des Badagas
agriculteurs, auprs desquels ils s'emploient comme tisserands,
charpentiers, forgerons, orfvres, maons, ouvriers gnralement
quelconques. Ils se livrent  quelques petites cultures, lvent
quelques bestiaux, mais jusqu' ces derniers temps n'osaient les
multiplier, chose que Todas et Badagas, leurs puissants voisins, ne
voulaient permettre.

Pauvres en beurre et fromages, pauvres en produits du sol, ils
connaissent la faim autrement que par ou-dire. Aussi leur grande fte
de mars, au commencement de leur anne, est clbre par une forte
mangeaille, mieux que cela, par une agape, conue dans l'esprit
communiste. Chaque famille apporte des provisions, contribue  une
collecte pour acheter dans la plaine des grains, des lgumes et du
sucre. Ces victuailles sont exposes devant le hangar qui tient lieu de
temple. L'officiant supplie les dieux de nourrir le peuple jusqu' la
moisson nouvelle, fouit un trou qu'il garnit de feuilles, y dpose les
aliments tout prpars, afin que la Terre les bnisse, et leur
communique les vertus du crot. Il les distribue  l'assistance,
prsente  chacun sa part. Bienvenus sont les passants et trangers. On
mange et boit gaiement, puis on danse autour d'un grand feu jusqu'
minuit. Le lendemain et jours suivants, jusqu' pleine lune, on se donne
plaisir et bon temps. Avant de retourner  leurs occupations
accoutumes, les artisans prennent le temple pour atelier, et chacun y
fabrique un produit de son industrie. En toute chose, il s'agit de bien
commencer.


Passons aux Couroumbas[301] qui, au nombre de deux mille environ,
habitent la jungle, les endroits les plus malsains de la fort, les
marcages qu'une chaleur torride assche et empoisonne. On les a souvent
compars aux Weddas[302]. Nourris d'une faon misrable et mme
rpugnante, ce qui tonne, ce n'est point qu'ils soient chtifs et
rabougris, mais qu'ils vivent ge d'homme et mme perptuent leur race.
On prtend qu'ils tombent malades s'ils sjournent dans un pays salubre,
que nul tranger ne dormirait dans leurs camps sans tre attaqu de
fivre.

[Note 301: Ou _Couroumunbars_, mot qu'on explique par les _ttus_ ou
_opinitres_.]

[Note 302: _Vydha_, chasseur.]

Autour de leurs huttes, des lopins de terre portent comme  regret
quelques racines et de pauvres lgumes. La terre ne manquerait pas 
fertiliser et assainir: cependant, aux moissons certaines, ils prfrent
le gibier incertain. De temps  autre, ils incendient un coin de fort,
grattent la surface avec une houe de rien, ou avec un bton pointu. Dans
le sol ainsi fouill, ils dposent des semences qu'ils ont mendies, ou
obtenues comme salaire de leurs petits travaux et services; mais ils
n'auraient su les prlever sur la rcolte prcdente, encore moins les
acheter, car argent ni monnaie ne sont pas de leur comptence. Les
grains mrs, une bande d'amis va en faire cueillette; la horde envahit
un champ, pille et gaspille. Aprs la saison d'abondance, les familles
se dispersent  la recherche de baies et racines,  la chasse du cerf
tachet, du chat sauvage, des serpents et insectes qu'ils sont habiles 
surprendre, prompts  croquer. Ils recueillent de la cire et du miel
qu'ils vont changer chez les voisins.

La plupart des petites compagnies se mettent sous la conduite d'un chef
qui fonctionne comme arbitre et apaise les disputes. On le salue en
laissant tomber la tte contre la poitrine, et il fait le geste de la
relever en la prenant entre les mains.

Volontiers bcherons, ils manient avec adresse la hache et la serpe,
claircissent les taillis, quarrissent le bois, travaux qu'ils
prfrent  tous autres. Quand la faim presse, les hommes et les femmes
se sparent; ces dernires vont dans les villages todas et badagas
mendier mets avaris, dchets divers, jusqu' l'eau dans laquelle a cuit
le riz; en retour, elles se chargent de petits ouvrages, comme moudre et
vanner les grains. Les maris et les garons s'enfoncent dans la jungle,
sjour de prdilection, refuge dans l'adversit, premier et dernier
asile. Tout en chapardant par-ci par-l, ils exercent l'office de
bouffons, conjureurs de tigres, sorciers et diseurs de bonne aventure,
ressemblant en cela  nos Tsiganes qui vivent aussi des produits de
leurs petites industries et surtout de maraude, vagabondant de village
en village, de fort en fort. Des Couroumbas, craints autant que
mpriss, le nom est venu  signifier mfait, mchef et malfice:

    Le pauvre Suisse qu'on rapine,
    Voudrait bien que l'on dcidt,
    Si Rapinat vient de rapine,
    Ou rapine de Rapinat.

Cruelle envers tant d'autres Primitifs, la civilisation n'a point t
mauvaise  ces pauvres Couroumbas. Elle transforme ce chasseur en
bcheron, et ce bcheron en charpentier; le mendiant passe gagne-petit,
puis domestique. Ils vont s'engager dans la plaine, o une vie plus
aise et des moeurs plus douces les forment et dgrossissent. Les
employeurs se montrent satisfaits de leur service. Sauf que la
physionomie typique ne change pas d'une gnration  l'autre, que les
membres restent quelque temps assez grles,--l'ossature se modifiant
moins vite que la chair,--on les reconnatrait  peine. Plus de ventre
en marmite, plus de salive dcoulant des lvres, plus d'yeux injects,
ni de bouche bante. Quelques-uns se sont habills, ont remplac par des
ornements plus coteux les graines rouges, les bracelets en fer mal
forg, les chevillets de laiton ou de paille tresse. On s'merveille de
voir un travail plus rgulier, une nourriture plus abondante et saine
transformer si promptement l'extrieur de ces hommes et jusqu' leur
physiologie.

Au pied des Nilgherris, presque perdus dans les hautes herbes du
marcage, grouillent les Iroulas, plus noirs[303], chtifs et malsains
mme que les Couroumbas, avec lesquels on pourrait facilement les
confondre, sauf que ces malheureux ne s'adonnent  aucune culture, si
misrable soit-elle. Ils fabriquent des nattes d'osier, des paniers de
bambou, des corbeilles de jonc, qu'ils vendent dans la plaine, changent
pour du menu grain, du sel et du poivre long; ils cueillent des baies et
des fruits, mangent des racines, attrapent des insectes et reptiles, des
oeufs, des petits oiseaux:--ils n'ont pas mme d'arcs et de flches.
Pendant deux ou trois mois les pousses du bambou sont leur grande
ressource; rat, chat ou renard, tout ce qu'ils peuvent mettre sous la
dent est de bonne prise, mme la charogne. La jungle impose son
caractre  tout ce qui y vit,  tout ce qui en vit; aussi les tient-on
pour vils entre les vils, pour misrables entre les misrables.

[Note 303: _Iroula_, noirceur, obscurit, grossiret, barbarie.
_Dictionnaire tamoul_.]

A l'instar des Couroumbas, ils se produisent comme bouffons, bateleurs
et comdiens, et on les paye en jus de palmier qu'ils boivent avec
excs. Dans leurs reprsentations, ils mettent en action certains
pisodes obscnes, et particulirement les aventures du Krichna Govinda
sjournant parmi les bergres. Il n'en a pas fallu davantage pour qu'on
les enrlt parmi les Vichnoutes, en opposition aux Badagas qui
professent le sivasme.

Pour toute vture, les Iroulas s'entortillent un chiffon autour des
reins;  dfaut d'toffes, les femmes recourent ou recouraient  quelque
feuillage, ce qui ne les empche de tenir aux ornements. Avec de la
paille, ils tressent leurs cheveux en coiffure fantastique; encore avec
de la paille, ils adaptent aux oreilles, au cou, aux poignets et
chevilles, des gourdes sches, contenant des noisettes et petits
cailloux qui tintinnent au rythme de leurs mouvements.

Nus comme la Vrit, ou  peu prs, ils semblent incapables de mentir,
incapables de dguiser leurs sentiments; et la dclaration de ces
misrables est mieux crue que toutes les affirmations d'un Hindou, que
tous les serments d'un Brahmane. Les thoriciens du Progrs
expliquent-ils le pourquoi et le comment de cette anomalie?

Contrairement  ce qui se passe ailleurs, les veuves, fort recherches
par les jeunes gens, se remarient plus facilement que les veufs. Les
parents se montrent affectionns  leur progniture, laquelle le leur
rend bien. Les enfants prennent le nom d'un grand-parent; souvent ils
attendent sa mort pour se faire appeler comme lui.

Trs attachs  leur genre de vie,  leur race et au sol qui les a vus
natre,--o le patriotisme va-t-il se nicher?--les Iroulas tiennent 
dormir leur dernier sommeil en famille. Qui meurt  l'tranger demande 
tre dpos dans une fosse  part, esprant qu'un ami recueillera
pieusement ses os, ira les runir aux autres, dans l'ossuaire de la
tribu, tout au milieu de la fort native.


Ainsi s'tagent sur les flancs des Montagnes Bleues diverses populations
caractrises par leur habitat, leurs occupations et leur nourriture. En
haut les Todas, exclusivement bergers et galactophages,--puis les
Badagas, agriculteurs, qui ont aussi des troupeaux et ne ddaignent pas
la chasse.--Viennent ensuite les Cotas, petits ouvriers et artisans, et
enfin les sylvicoles, Couroumbas et Iroulas, essentiellement chasseurs,
mais vagabonds aussi, voleurs et artistes, mendiants et sorciers.

       *       *       *       *       *

Et leurs demeures?

Les Iroulas gtent dans la jungle, en des bauges; s'abritent dans une
caverne ou sous une saillie de rocher; se font des paillotes et gourbis.


Les Couroumbas se logent un peu mieux. Ce qu'ils appellent un village,
nous le dirions  peine un hangar. Une chaumine, longue de dix  douze
mtres, haute de cinq pieds environ; les parois, des bambous entrelacs
de broussailles. Comme porte, une ouverture qu'on ferme la nuit par une
claie ou quelque fagot. Sous le toit commun, chaque famille jouit d'un
carr o l'on s'accroupit, car il n'y a pas la place de s'tendre. Pour
batterie de cuisine, une demi-douzaine de plats et de gourdes. Faire
bouillir le riz, luxe tout rcent; nagure encore, on le grillait sur
une pierre rougie.


L'habitation toda, dj plus civilise, peut passer pour luxueuse en
comparaison. Chaque famille a la sienne, toujours ombrage par des
arbres sculaires, se composant essentiellement d'un toit en paille, de
forme ogivale, perc d'une ouverture pour le passage de la fume.
L'espace abrit, large de cinq  six mtres carrs, haut de sept pieds 
la partie centrale, doit suffire  cinq ou six personnes; lesquelles
entrent et sortent par un trou de ratire, ras le sol. Cette habitation
est nomme mand ou parc, d'aprs l'enclos  ct, o les animaux
pitinent  mi-jambe dans les bouses accumules.

Le village badaga, longue maison leve en bois et argile, recouverte de
roseaux et branchages, avec un auvent sur toute la faade qui peut avoir
cinquante mtres de long, est spacieuse et confortable relativement.
Jamais elle ne regarde le nord-est.

Le missionnaire Metz, qui les prcha et vanglisa pendant une
quarantaine d'annes, avec plus de zle que de succs, explique leur nom
par Gens du nord; il suppose que leur immigration remonte  trois
sicles, et qu'ils sont originaires des montagnes de Mysore. On en a
infr qu'ils ont une origine scythique, et l'hypothse a presque acquis
l'autorit d'un fait. Elle ne nous gne point,--mais le nord mentionn
par la lgende est-il celui des gographes? Au nord, disent les Badagas
s'lve le Kaylasa, notre Mrou et rsidence de Siva; au nord l'infini
ouvre sur le royaume des Ombres. De quatre hommes envoys vers les
points cardinaux, trois revinrent, mais non pas celui qui avait march
sous le regard de l'toile Polaire. Chez les nations chrtiennes, le
mot d'Orient suggre une vague ide de Paradis et de jardin d'den. Pour
les Badagas, tout ce qui est grand et puissant vient du septentrion; la
Mre des Vaches-desses habitait l'Am nor avant d'aller chez les Todas.
Est-ce que les anctres Badagas n'auraient pas suivi la vache? Ne
seraient-ils pas sortis du Paradis? Entre les invisibles monts du
Kaylasa et du Kanagiri coule le fleuve redout, limite entre le monde
des vivants et le monde des morts. Les Badagas n'aiment pas  regarder
de ce ct.

Chaque famille dispose de trois chambrettes, dont la premire, sur la
rue, s'ouvre facilement aux amis et voisins. Elle donne accs  un
rduit avec baignoire qui ne chme gure, tout Badaga ayant la louable
habitude de s'octroyer un bain avant le repas de midi. Une pice
latrale contient le foyer et la rserve aux provisions. Elle est
inaccessible  quiconque n'est pas du mnage. Mme l'pouse n'y saurait
entrer quelque temps avant et aprs ses couches; on craindrait que son
tat de faiblesse, que l'impuret dont elle passe pour tre affecte,
n'amoindrissent les vertus du feu, ne diminuent la vertu nutritive des
aliments.

Pour cette mme raison, et autres analogues, l'abord de la fruiterie
commune est interdit aux trangers, lesquels pourraient la contaminer de
leur souffle, refus aux villageoises qui pourraient tre porteuses
d'influences dbilitantes. Le lait est l'objet de prcautions
extraordinaires, imites des Todas; on n'oserait le bouillir, ni le
mettre sur le feu, de peur de causer des inflammations  la vache; ce
qui, en parenthse, explique l'origine du fameux prcepte mosaque: Tu
ne cuiras pas le chevreau dans le lait de sa mre[304]. Les veaux
premiers-ns sont tenus dans une table spciale, pour tre mieux
protgs, contre les malices des jeteurs de sorts. Un prtre seul a
droit de goter au lait de la vache primipare. Les Badagas, Sivates,
disions-nous, adorent leur dieu sous la forme du taureau Bassava[305].
L'attachement, qu'ils portent  leurs troupeaux, sans galer celui des
tonnants Todas, constitue une religion vritable, un culte passionn
mme fanatique. Il y a quelques annes, les Cotas des environs voulurent
possder eux aussi du gros btail, clos en des pacages, mais force leur
fut d'abandonner ce projet, sous les menaces des Todas et des Badagas.
Ces peuplades dvotes ne pouvaient supporter l'ide qu'une race impure
s'arroget un droit de proprit sur des animaux d'un sang aussi pur que
taureaux et gnisses; elles ne pouvaient admettre que des hommes de vile
extraction et d'ignoble vie usurpassent les saintes fonctions de
trayeurs de vaches. Chose fort pnible que de voir le voisin s'enrichir!
Les compres Couroumbas sont aussi de cet avis, s'il est vrai qu'ils ont
tu des camarades coupables de s'tre,  la faon des hamsters, creus
des caches  provisions.--Mais, sans doute, les enfouisseurs qui ne
voulaient point partager leur abondance avaient, en temps de disette,
vcu sur l'association. Prenant sans rendre, ils se comportaient en
voleurs de la pire espce, et leur excution tait lgitime, autant que
celle dcrte  Jrusalem par les aptres contre Ananias et
Saphira[306], les faux dvous. Fourbe et tratre, qui, dans la vie
communautaire, sournoisement s'amasse un magot.

[Note 304: Exode, 23, 19.]

[Note 305: Ou _Barsappa_.]

[Note 306: _Actes des Aptres_, V.]

       *       *       *       *       *

Le Couroumba qui prend femme se fournit d'une pice d'toffe neuve 
offrir en prsent. Avec les amis et amies, on mange plus copieusement
que d'habitude, on danse et on s'amuse, on se baigne de compagnie, puis,
tout est dit.


Quant aux Iroulas, ils se marient devant une fourmilire, sans doute
pour gagner par son influence une puissante fcondit, une postrit
innombrable. Aprs avoir allum un morceau de camphre, le futur passe
une ficelle au cou de l'pouse et l'emmne. Un somptueux dner de noces
cote rarement plus de deux francs cinquante.


Pour ce qui est des crmonies nuptiales, les Badagas, non plus, ne
dploient pas un luxe exagr. Chez la fiance on danse et se divertit;
quelqu'un lui jette, en prsage de bon augure, une pote d'eau sur la
tte, sa belle-mre lui met un collier de perles argentes. En un jour
rput propice, elle est escorte  sa maison nouvelle, y entre sous des
rameaux fleuris; les parents la remettent  qui de droit, se lavent les
mains et s'en vont, abdiquant ainsi toute responsabilit.

Si le futur est trop fier pour aller lui-mme qurir sa promise, on
prend la peine de la lui conduire. Elle se prosterne devant le nouveau
seigneur et matre qui lui pose flegmatiquement le pied sur la nuque, en
disant: Longue vie je te souhaite! Apporte-moi de l'eau!--Elle obit,
revient avec une cruche pleine, et affaire termine. Cependant, elle
n'aura droit au titre officiel d'pouse qu'aprs avoir men  bien une
premire grossesse. Si elle porte son fruit pendant sept mois sans
qu'accident survienne, on procde au mariage dfinitif. Un repas runit
les deux familles, aprs lequel le pre prend le bras  la jeune femme
qui se lve, appelle l'attention, montre son ventre rebondi. Le jeune
homme s'avance,--Permets-tu que je passe ce cordon au cou de ta
fille?--Oui! rpond le beau-pre. Le cordon pass, les justes noces
sont accomplies; l'enfant sera reconnu pour lgitime. On apporte un
plat; parents et amis y dposent des picettes. Tel jeune homme,
difficile  satisfaire, tente trois, quatre preuves avant de trouver
chaussure  son pied. Aprs les mariages  l'essai, il y a les mariages
temporaires; et comme si tout cela ne suffisait point, les divorces sont
d'une extrme facilit[307].

[Note 307: Metz.]

Telles sont les formes ordinaires du mariage, mais la plus considre
est celle du rapt, qu'ambitionnent les filles romanesques. Les premires
pousailles avaient, en effet, lieu de cette faon; hache en main, nos
arrire-grands-pres obtenaient la main de nos arrire-grand'mres. En
matire de femmes, longtemps l'axiome fut indiscutable; La proprit,
c'est le vol.

Le jeune Badagot qui n'a pu obtenir la personne de son choix, fait
assavoir qu'il l'aura ou se suicidera. Ce qu'entendant, des amis le
mettent  leur tte, au besoin, vont chercher du renfort chez les Todas,
reviennent avec une bande de robustes gaillards. L'enlvement russit le
plus souvent; si la belle, par hasard, ne trouvait pas l'aventure de son
got, elle aviserait bientt  s'empoisonner.

Si la femme avorte, les poux, afin de prvenir la rptition de ce
malheur, s'adressent  nous ne savons quel dieu, lui offrent des noix de
coco, lui promettent un petit parasol d'argent; la femme prsente  Siva
des ex-voto, s'engage  lui dresser une pierre leve, comme celles qu'on
rencontre frquemment dans le pays. A ce propos, les charrues mettent
souvent  nu des hachettes en silex que les Badagas prennent pour une
production naturelle du sol, jeu de la Nature.

La femme infconde, dont le ciel persiste  ne pas exaucer les voeux,
engage son mari  faire une adoption, laquelle s'effectue par un curieux
symbole: le pre passe la jambe par-dessus la tte de l'enfant qu'on
vient de lui apporter. D'ordinaire, la brhaigne va chercher sa cadette,
la fait accepter pour pouse en second; autrement, elle irait porter sa
honte et son chagrin dans la maison paternelle; heureuse encore si vient
l'y prendre quelque veuf avec famille  lever, ou quelque vieillard
sans mnagre.

En tout tat de cause, le conjoint conserve la prrogative de renvoyer
la conjointe qui aurait cess de plaire, ft-elle fconde; libre  lui
de convoler en autant de noces nouvelles qu'il voudra. Il use rarement
de ce droit, et, si la premire alliance a donn ligne, il se tiendra
pour satisfait. En somme, les liens du mnage n'entravent pas d'une
faon gnante les mouvements ni du Badaga ni de la Badagelle. La marie,
si elle se dplat au logis, peut s'en aller, pourvu qu'elle abandonne
les enfants. Le mari, lui restituera les quatre sous qu'elle peut avoir
apports; elle retourne tranquillement chez son pre, et attend les
propositions de nouveaux amateurs.

L'pouse incomprise menace parfois de s'ter la vie; menace qu'on ne
traite pas  la lgre, car on se suiciderait facilement, chose insolite
chez les primitifs. A ces dames,  ces demoiselles il cote peu de
cueillir du pavot, de le sucer, pour s'endormir du dernier sommeil.
Elles prennent de cette mdecine: la fille, si on prtend lui imposer un
mari qui ne lui agre point; la femme, si elle veut se faire regretter.

De temps  autre, des veuves se font une belle rputation en
s'tranglant sur la tombe de leur dfunt. C'est mourir glorieusement, et
l'on y gagne d'tre invoque par les pouses comme divinits tutlaires.
Les Chinoises ont de ces ides-l.

Todas et Todelles, gens prudents, ne se marient non plus qu' bonnes
enseignes. Faut d'abord que le jeune homme rgle avec le beau-pre; or,
les femmes sont chres l-bas. S'est-on accord, futur et future sont
mis sous verrou. La belle-mre passe des vivres. Aprs vingt-quatre
heures elle dbarre, et si le proposant n'a pas su plaire, il reoit son
cong, en attendant les quolibets des camarades.

Si on se convient de part et d'autre, le beau-pre, en signe d'adoption,
pose le pied sur la tte[308] du garon, comme s'il dclarait: Tu es
mon fils, tu t'es trouv  mes pieds, comme le petit tomb aux talons de
la mre qui vient d'accoucher. Cet hommage est exig du jeune homme une
seule fois, mais la femme le devra prsenter, en mainte occasion,  ses
beaux-parents, aux vieillards de la maison, aux frres du mari. Tous lui
mettront le pied droit, puis le gauche sur la nuque; ensuite, l'homme le
plus g de la maison la relvera, en lui touchant le front de la main
droite, autre signe d'adoption.

[Note 308: Crmonie dite de l'_Ada Buddiken_.]

Par cet acte symbolique, l'trangre accepte comme fille par ceux qui
ont autorit dans la maison, se reconnat la servante, l'humble
servante, voire la fille  tout faire. En effet, la polyandrie rgne
chez les Todas, comme au Tibet et au Petit-Tibet, comme chez les Courgs,
Nars et Tayeurs du Malabar, comme chez les Cingalais et tant d'autres.
La polyandrie todique a gard distinctes les traces de l'antique
adelphogamie, en vertu de laquelle tout un groupe de frres pousait
tout un groupe de soeurs. Le fils an fait son choix, prend la fille
qui lui convient. A mesure que les cadets atteignent la majorit, ils
acquirent droit conjugal, deviennent conjointement responsables du
parfait payement de la somme consentie au beau-pre. La mnagre,
littralement mise en actions, vit tour  tour pendant un mois avec
chacun des associs, lesquels se rpartissent les enfants comme suit: le
chef de la communaut prend l'an, le deuxime frre prend le deuxime
mioche, et ainsi de suite. Dtail significatif, tous les oncles sont
traits de petits pres. Gnitrices, gniture et btail, tout est
commun dans le _mand_; la femme tant possde, et ne possdant rien.

Pour s'tre appropri l'pouse et son crot, lesdits socitaires n'ont
pourtant pas acquis la jouissance exclusive de sa personne. En
compensation de sa multiple servitude, elle a droit, pour son compte
particulier,  prendre un cavalier servant; le plus souvent, quelque
jeune homme qui n'a pu trouver  se marier, par suite de la paucit des
partis. La plus grande harmonie rgne d'ailleurs dans ces familles
trangement composes[309]. On prtend mme qu'il est loisible  la
Todelle de se donner autant de sigisbs qu'on lui impose d'poux,
lesquels se traiteraient toujours courtoisement. La chose mriterait
abondantes confirmations; sur une pratique paradoxale on devrait
prodiguer les dtails. Malheureusement, la pudeur britannique s'y est
oppose, les auteurs[310] qui nous donnent ces prcieux renseignements
ne le font qu' regret, schement, brivement, en protestant qu'on ne
saurait s'appesantir sur pareilles immoralits; d'autres se bornent 
dire qu'on ne peut mme mentionner les turpitudes dont ces cratures se
rendent coupables, turpitudes qui probablement ne sont autres que des
unions entre frres et soeurs, entre demi-frres et soeurs, tout au
moins[311].

[Note 309: King.]

[Note 310: Hough, Harness.]

[Note 311: Marshall.]

Ce n'est pas que les Todelles ne pensent tre modestes et convenables
autant que qui que ce soit. Seulement elles avaient libell  leur guise
le Code des convenances et la _Civilit purile et honnte_. Elles
mettaient de la rserve, voire de la pruderie,  ne se laisser approcher
par personne autre que leurs maris et leurs galants; mme elles se
rcriaient si des proches frlaient leurs habits. Cela se doit dire au
pass, car depuis que messieurs les trangers affluent dans ce pays si
beau, si salubre, on entend dire que les Todas, gnreux et
dsintresss quand ils ne connaissaient aucun argent, mettent de l'eau
dans leur lait qui a cess d'tre exquis, mendient des sous, des cigares
et de l'eau-de-vie; que femmes et filles, adonnes  une vile
prostitution, sont ronges par les maladies syphilitiques. Comme
toujours, il a suffi que les civiliss se montrassent pour avilir et
empoisonner les populations qui les avaient accueillis avec amiti et
bonne volont.

Nous disions donc que, dans les temps jadis, l'an, en achetant une
fille, acqurait, pour la communaut dont il tait chef, le droit de
prendre dans les prix doux toutes les cadettes,  mesure qu'elles
devenaient nubiles. Cependant, la seconde tait plus particulirement
attribue au second frre, et ainsi de suite. Dans ce systme de
fraternit matrimoniale, terme de Lubbock, ou pour employer le langage
de Linn, dans cette adelphogamie polyandro-polygynique, chaque femme
avait plusieurs maris, tous frres, et chaque mari plusieurs femmes,
toutes soeurs. Mais, par la suite des temps, des restrictions
s'introduisirent. Se trouvant suffisamment pourvus avec une femme
collective, les poux permirent aux belles-soeurs de se marier au
dehors. Les temps taient durs, on visait  l'conomie; trois hommes
voyaient  se contenter de deux filles, ou cinq de trois. Trop haut
cotes par leurs auteurs, ces dernires devinrent de difficile dfaite;
comme chez les Khonds, les Radjpoutes et tant d'autres, s'introduisit
l'abominable infanticide fminin. Naturellement, la mre ou ses amies
taient charges de l'odieuse besogne. On interrogeait une Todelle, qui
rpondit:

     Nous ne tuons jamais les garons. Pour les filles, c'est
     diffrent, et encore, ne tuons-nous que des fortes et robustes,
     mais quant  toucher aux malingres ou dformes, ce serait
     pch!

Des rachitiques ou mal venues, il n'y en avait gure, cependant. Donc,
on gardait l'ane, mais on se dfaisait de la plupart des autres,
qu'une vieille touffait dans du lait, ou avec un linge, ou qu'elle
dposait  la porte de la grande table pour que les animaux,  leur
sortie tumultueuse, les crasassent sous les pieds. Les petits cadavres
taient enterrs, jamais brls. Certes, il y a des malthusiens autres
que les ouailles du Rvrend Malthus, aptre de l'vangile selon
Manchester.

Le gouvernement anglais interdit svrement l'infanticide. Marshall,
aprs recherches minutieuses, dclare que ce crime a disparu, constate
un fait singulier: la natalit fminine, loin de balancer, ou  peu prs
la natalit masculine, n'atteint que la proportion de 70 pour 100;
anomalie qu'il explique par la prdominance que de longues gnrations
auraient donne aux familles qui produisaient, par hasard, moins de
filles que de garons. La tendance aurait t fixe et nous aurions,
dans les Todas, une varit productrice de mles. Du reste, le mme fait
se prsenterait, dit-on, dans tous les pays d'infanticides fminins. On
croit avoir des raisons suffisantes pour affirmer qu'en pays de
polyandrie, il y a excs de naissances masculines; excs de naissances
fminines dans les contres o rgne la polygamie. La nature semblerait
s'accommoder  nos caprices. Ces problmes ne sont qu'indiqus, la
dmographie ne possde pas des documents suffisants pour les rsoudre.
Quoi qu'il en soit, la peuplade diminue constamment, et nombreuses sont
les raisons qu'on assigne  cette dcroissance. Une priode est assigne
aux espces animales et vgtales: la famille Toda a fait son temps.


Le systme adelphogamique s'en va, lui aussi; prsentement, il n'est
Toda tant soit peu  son aise qui ne veuille avoir sa femme  lui tout
seul; le mariage polyandrique n'est que pour les plus indigents.
Cependant le lvirat, dernier corollaire de cette coutume, le lvirat
que l'histoire de Booz et de Ruth a rendu familier aux juifs et aux
chrtiens, reste en vigueur aux Nilgherris, o la veuve a toujours le
droit de se faire pouser par un beau-frre. De manire ou d'autre,
celles qui ne sont pas trop dfrachies, trouvent  se remarier, et la
veuve de trente ans, qui refuserait de convoler en noces nouvelles,
serait montre au doigt: Elle est folle! dirait-on. Il faut dire que
jamais Toda n'a maltrait Todelle. En pays de polyandrie, un mari butor
ou brutal est chose inconnue. Cette remarque n'est point pour faire
l'apologie de l'institution.

Les mariages entre proches n'ont eu aucune fcheuse consquence pour
cette peuplade, laquelle, pratiquant l'endogamie la plus troite depuis
des sicles, jouit d'une constitution athltique, d'un physique
agrable, est renomme pour la douceur des moeurs, la paix et la
tranquillit de son existence.


A la mort du pre, le btail est partag entre les fils par gales
portions. La maison va au plus jeune, qui logera et entretiendra les
femmes de la famille, leur vie durant. C'est le droit de juvignerie
qu'on retrouve en mainte contre, chez les Mrus, les Kolhs et Cotas,
chez les Tatars, et, sans aller si loin, dans quelques cantons du
Prigord. Le Borough English de la Grande-Bretagne, ou la coutume de
Ferrette, comme on dit en France, est fonde sur la prfrence
naturelle que les mres et grands-parents prouvent pour les plus
jeunes, tout spcialement confis  leurs soins et  leur tendresse; le
niais, le bjaune est toujours le chri de la mre; mais l'an a
gnralement les prfrences du pre. La loi de Manou faisait de la
procration du premier un devoir strict, une ordonnance religieuse,
abandonnant au bon plaisir la gnration de tous les autres, les
dsignant avec une pointe de ddain, comme les enfants de l'amour. De
la sorte, le premier et le dernier venus ont un avantage sur les
intermdiaires, qui ont  trouver leur vie, l'an prenant la terre, et
l'ultime la maison. Au petit la maison, car le petit c'tait la mre. En
effet, il arrivait mille fois qu' la mort du pourvoyeur, le tout
dernier, faible nourrisson, n'et t mis dehors que pour prir; la
maison tait donc laisse  la veuve pour lever l'enfant, lequel,
parvenu  l'ge d'homme, tait tenu d'y garder la mre, de lui faire une
existence heureuse. En dfinitive, le droit de juvignerie est un dbris
de l'antique matriarcat.

Au septime mois de sa grossesse, la Todelle et son mari se rendent au
plus profond de la fort; ils font choix d'un certain arbre sous lequel
ils allument une lampe--lumire et vie sont partout synonymes;--la femme
s'agenouille reoit avec un profond respect un arc et des flches
minuscules. Elle les dpose au pied de l'arbre, puis partage avec son
mari le repas du soir. Ensemble, sans autre abri que celui de la rame,
ils passeront la nuit dans la fort[312], mettant ainsi l'enfant sous la
protection des arbres et de leurs gnies.

[Note 312: Marshall.]

Sitt la parturition effectue,--elle a toujours lieu en plein
air,--trois feuilles du susdit arbre sont prsentes au pre, qui, les
prenant pour coupes, verse dans la premire quelques gouttes d'eau, dont
il humecte ses lvres; et il transvase le restant dans les deux autres
feuilles; la mre boit sa part, et fait avaler la sienne au nouveau-n.
C'est ainsi que le Pre, la Mre et l'Enfant, trinit premire,
clbrent leur premire communion et boivent l'eau vivifiante, plus
sacre que le vin, dans les feuilles de l'Arbre de Vie.

Ds le lendemain matin, la mre se transporte avec le nourrisson dans
une cabane au milieu du bois,--probablement sous les branches de l'arbre
mystique. Ils y restent jusqu' lune nouvelle, soit d'un jour  quatre
semaines. Mais ds qu'elle a rintgr le logis, le pre quitte  son
tour et va, lui aussi, vaguer toute une lune dans la fort. Coutume que
nous rapprochons de la couvade.

Pourquoi l'enfant, fait archer avant sa naissance, doit-il ainsi
commencer la vie en sylvicole? Est-ce le vestige d'une poque depuis
longtemps oublie, quand le Toda chassait dans les bois? Est-ce un
dbris de l'antique et universelle lgende, qui dclare les hommes issus
du chne, de l'orme ou du sycomore, un souvenir de la tradition qui les
appelle Yggdrasil, l'yeuse, Askr, le frne, Vidhr, le saule, Reynir, le
sorbier? qui les donne comme ayant germ d'une fane, ou d'un ppin,
d'un gland ou d'une noix? Veut-on mettre le petit Todel en rapport de
sympathie avec les arbres, ces merveilleux colosses de vgtation?
veut-on qu'ils communiquent  l'enfantelet: le sal de sa grce et de
sa beaut, le tek de sa puissance et de sa longvit, le _maoa_ de
sa grce superbe et de son enivrant parfum?

Donner un nom, autre affaire importante. Le pre enveloppe l'enfant dans
son manteau, l'apporte  la grande table; sans entrer, se tenant 
distance respectueuse, il salue le sanctuaire par un geste solennel,
tire le petit de sa cachette qui l'abritait du maloeil et des coups
d'air, l'lve bien en face du hangar, o sont parqus les dieux du
peuple, puis l'incline lentement, du front lui fait toucher la
poussire. Tandis qu'il gt  terre, il prononce le nom, se met  prier:
Que descende la bndiction sur nos enfants! Que prosprent les veaux,
les vaches et le peuple entier! Les noms masculins sont tous emprunts
 des choses divines, telles que les tables et les fontaines. Quant aux
filles, la mre leur attribue sans grand apparat l'appellation qui lui
convient.

Les nourrissons sont sevrs lorsqu'ils ont trente-six mois rvolus, pas
avant; frquemment, on les laisse tter jusque dans leur sixime anne.


Descendons maintenant chez nos amis les agriculteurs. Le bambin badaga
n'est gure mieux pris qu'une bbte, tant que la mre n'a pas aval
quelques pinces de cendre, et un morceau brl d'_acorus calamus_,
lesquels ingrdients communiquent au lait nous ne savons quelles
proprits. Le marmot ingurgite de l'_assa foetida_, et un scrupule de
certain magma, rput divin, qu'on trouve de loin en loin dans les
entrailles d'un taureau; cette scrtion ressemble assez  ces
prtendues pierres de bzoar, auxquelles notre moyen ge attribuait de
mirifiques vertus.

On a des jours fastes et des jours nfastes: les enfants qui naissent 
la pleine ou  la nouvelle lune passent pour tre venus  male heure. On
se dbarrasse de la vache qui a vl un vendredi et de son veau.

Du vingtime au trentime jour, la famille reconnat l'enfant. Les
frres de la mre se runissent,--de la mre, notez bien;--le plus g
le prend dans ses bras, lui perce les oreilles, le nomine  haute
voix.

Grande fte le jour qu'on rase la tte du garon pour la premire fois.

       *       *       *       *       *

Aprs le besoin purement animal du manger et du boire, nul n'est plus
profondment ressenti que celui des motions. Quant aux besoins
intellectuels, ils ne surgissent qu'en dernier lieu. La douleur est plus
facile  faire natre que le plaisir; dans le clavier des sensations,
les touches de la souffrance sont plus accessibles, nombreuses et
varies que toutes autres. Les peuples le savent bien, mme les peuples
enfants. L'homme primitif saisit avidement les occasions de se repatre
des douleurs d'autrui, et, s'il ne peut faire autrement, des siennes
propres. En consquence, la justice n'a gure t jusqu' prsent qu'un
systme de peines et supplices. La religion,--prtexte  macrations et
tortures,--regrettant que la vie terrestre n'et pas assez de
souffrances, a imagin les tourments ternels. Les ftes natales et
nuptiales, elles aussi, n'ont point t exemptes de cruaut, et maintes
fois on a pris occasion des obsques pour verser le sang et infliger des
douleurs. Celles que nous allons raconter chez les Todas et les Badagas
comptent parmi les plus innocentes, mais sont bien calcules pour
exciter l'motion. Pourvu qu'on soit mu, peu importe, semblerait-il,
que la sensation soit agrable ou dsagrable. Chez les Primitifs, la
distinction entre le plaisir et la peine, la douleur et la joie, est
moins marque que chez nos civiliss. A leurs enterrements, nos
monticoles chantent et dansent, dpensent toutes les provisions qu'ils
peuvent avoir, passent du rire aux pleurs et des sanglots  la folle
gaiet. Sont-ils rjouis? Sont-ils chagrins? Qui le sait? Ainsi les
Todas se runissent chez un ami, l'embrassent, une demi-douzaine  la
fois, le font disparatre au milieu d'une pyramide qu'ils forment en
collant leurs ttes contre la sienne, puis chantent, pleurnichent,
geignent et crient. Un groupe hurle et se lamente: hi hi! hi! hi! Un
autre groupe lui rpond par des intonations plus sourdes encore, Ihi!
hi! hi! Vous croiriez que l'homme qu'on visite est malade, qu'il va
mourir ou s'en aller pour longtemps? Pas du tout, il revient de voyage,
et on se rjouit de le revoir sain et sauf.


Une Badagelle vient de trpasser. Suivons ses funrailles: la fte ne
durera pas moins de trois jours.

A l'entre du village s'lve un eucalypte, arbre sacr, devant lequel
on a dress une sorte d'autel, flanqu d'une pierre leve, haute de cinq
pieds; le tout enclos par un guilgal ou cercle de galets. Le cadavre,
couch sur un lit  dais et orn de feuillage, est mis  l'ombre du
grand arbre, et l'on apporte des provisions de voyage: riz par
corbeilles, lait par terrines. Des grains par poignes sont jets au feu
et distribus aux assistants; les pauvres et les trangers en emportent
des tistres pleines.

Nous sommes au matin de la premire journe. Voici qu'apparat une
procession. En tte marchent des musiciens Cotas. Les parents et amis
dfilent, touchent du pied un angle de la bire. Tout poudreux
eux-mmes, ils aspergent la dfunte de poussire, se prosternent en
gmissant. Les femmes se jettent sur leur ancienne compagne,
l'apostrophent en pleurant, lui font jaillir de leur lait dans la
bouche. Toutes les vaches de la famille suivent, pour que la morte se
repaisse de leur vue une dernire fois, dise adieu  ce que le monde a
de meilleur et de plus beau. En queue du cortge, des garons tiennent
leurs mains jointes, appuient contre leur front une serpe frais moulue.
Chacun s'arrte, laisse tomber quelque peu de terre sur la face de la
trpasse, salue profondment et se retire. Par ces couteaux ouverts sur
le front ils s'offrent en sacrifice: nul doute que ce sinistre symbole
ne rappelle une atroce ralit du temps jadis.

Ces gnuflexions et lamentations servent de prlude  la Braille ou
Huche. Se donnant une apparence terrible, lanant leurs bras en
avant, fermant les poings avec violence, se jetant  terre et se
relevant soudain, des hommes robustes font mine de lutter avec les
dmons qui sont cens entraner l'me du dfunt. Les ravisseurs sont
repousss, les affligs font trve aux sanglots et aux gmissements, et
comme secous par une tincelle lectrique, balladent des bras,
trmoussent des jambes. La danse, d'abord lente et incertaine,
s'acclre et s'accentue, dgnre en chahut, en cancan chevel. Mainte
spectatrice, tranquille jusque-l, s'affole et se prcipite dans le
tourbillon. Emport par le dlire, son vis--vis dpouille ses
vtements, les change pour ceux d'une femme, gesticule d'une faon
obscne. Tout cela, nous explique-t-on, pour assister la dfunte, lui
communiquer des forces, lui en faire provision abondante. Elle en a,
elle en aura grand besoin dans le grand voyage. D'abord, il lui faut se
hisser jusqu'au pic du Kaylasa; ensuite, il lui faudra cheminer 
travers marcages et prcipices, effectuer le difficile passage du
Fleuve de la Mort. Sur ce fleuve est tendu un mince fil; toute me s'y
aventure, avant de pntrer jusqu' sa dernire demeure. Gare qu'elle ne
glisse et trbuche! Nulle, non pas mme la plus juste, la meilleure,
n'est sre de ne pas sombrer, de ne pas prir dans l'effrayante
traverse[313]. Elle affrontera l'Orque et deux dmons, Gueule en
Boisseau et Bec de Corbel, l'un qui avale, l'autre qui dchire. Avec les
efforts et les pousses, en gigotant et se trmoussant, on aide la
dfunte  s'accrocher au soleil,  gravir aprs lui, cahin caha, l'pre
cte du firmament.

[Note 313: Graul, _die Westkste Ostindiens_.]

Cette superstition nous parat absurde et fantastique;--pourtant, elle
n'est pas trangre  l'Europe. Certains Valaques ne veulent point
d'obsques dans les heures matinales, prcisment pour pargner  l'me
la rude monte jusqu'au znith; ils craignent, sans doute, qu'elle ne
s'puise  suivre le soleil; si elle prend route plus facile, elle
risque moins de s'garer et de tomber, dfaillante, en proie aux
vampires qui la guettent.

Quoiqu'il en soit, quand l'astre superbe, me du monde, est parvenu au
plus haut de sa course et pleut ses rayons sur le grand cirque des
Nilgherris, l'me badagelle qui se laisse couler sur les flancs du mont
Kaylasa, n'aura plus loin  marcher jusqu'au Palais des Ames. Elle se
reposera en attendant qu'elle ait t annonce  qui de droit, que le
portier ait reu permission d'ouvrir. En bas, le vacarme s'arrte; on
s'essuie le front, on se laisse choir au bord de la route, les fourbus
quittent et s'en retournent.


On n'est qu' la moiti de la crmonie. Le corps n'a pas encore t
transport  sa dernire demeure, il n'est pas dit que l'esprit ne
puisse, ou ne veuille rentrer dans son cadavre,--les malintentionns s'y
emploient. Pour le quart d'heure, l'me est en attente, ignorant
l'accueil qui lui sera fait dans l'autre monde. En tous cas, on l'avait
munie du page que rclamera le portier. Ds qu'un mourant tombe en
agonie, on lui met sur la langue un grain d'or minuscule, et s'il n'a la
force de l'avaler, on le coud dans un linge qu'on lui attache au bras.
L'obole  Caron, pratique universelle, se retrouve jusque dans les
campagnes de France.

Quatre hommes saisissent le brancard, le chargent sur les paules et se
mettent en marche, prcds par les musiciens. Ranges  droite et 
gauche, les femmes avec leurs ventails mouchent le cadavre. Devant le
cortge, des hommes courent, puis se retournant brusquement, se jettent
sur le sol de tout leur long.--Pourquoi? On ne le dit pas.--C'est
toujours  ct d'un ruisseau qu'a lieu l'incinration du corps. Le
grabat est dpos sur le bcher avec divers objets d'ornement ou d'usage
domestique que la fume emportera. L'homme est muni d'un arc, d'une
brasse de flches et d'un bton de voyage; il n'a point oubli sa
gourde prcieuse ni sa flte fidle. Des mortiers et pilons  grains
sont compris dans le dmnagement, ainsi que plusieurs objets auxquels
il est permis de substituer des imitations peu coteuses. Les morts
n'ont plus cure d'instruments matriels, d'outils lourds et pesants;
dans le royaume des ombres il n'est besoin que d'images. Scarron le
savait bien.

Pour que les juges d'outre-tombe reoivent le dfunt avec bienveillance,
il est ncessaire de le rendre pur, net et sans tache. Alors a lieu une
crmonie dont les missionnaires chrtiens se sont plu  relever la
ressemblance avec les rits mosaques, dits de la vache rousse et du
bouc Hazazel. Les pchs d'Isral taient transports sur la vache
qu'on brlait sur l'autel et sur le bouc qu'on envoyait au dsert[314].
Certains montagnards de la Chine vouent  la Peste un homme qui la fait
entrer en sa personne, au moyen de certaines incantations, et s'enfuit
hors du canton. Ils chargent aussi leurs crimes et dlits sur un
malheureux qui se laisse immoler  condition que la communaut pourvoie
aux besoins de sa famille[315]. Les Todas ont une vache expiatoire
qu'ils gorgent et dont ils chassent le veau dans la montagne; les Gonds
passent leurs crimes et dlits sur des oiseaux de basse-cour qu'ils font
envoler dans les jungles; de mme, les Badagas font endosser les fautes
du dfunt et de ses anctres  un veau qu'ils poursuivent ensuite 
coups de trique, jusqu'en pleine fort. Notez que ce veau, appel
Bassava et par lequel ils font pitiner leurs pchs, est une
incarnation de Vandi, le propre fils du dieu Siva[316]. Le coupable
prend ainsi le juge pour rpondant, le criminel s'identifie avec le
punisseur des torts, lequel, saura toujours se tirer d'affaire. Triomphe
de la subtilit humaine que cette manire de rgler les comptes avec sa
conscience!

[Note 314: _Nombres_, XVI et XIX.]

[Note 315: Hellwald, _Naturgeschichte des Menschen_.]

[Note 316: Bachofen, _Antiquarische Briefe_.]

Les officiants se postent devant le bcher, et, tenant le veau par les
cornes, rcitent une liturgie[317] que nous abrgeons:

[Note 317: Graul, _die Westkste Ostindiens_.]

     Mada, notre soeur, quitte le monde o l'on meurt, entreprend
     le voyage, le grand voyage. Mada est morte. Mais voici Bassava.
     Sur le jeune taureau, issu de Barrig, la vache bariole, nous
     mettons les mille et huit pchs qu'a commis Mada, et tous les
     pchs de sa mre, et tous les pchs de son grand-pre, et
     tous les pchs de sa grand'mre, de son arrire-grand-pre et
     de toute sa famille.

     Qu'a fait Mada? Elle a pch, elle a lourdement pch. Et
     voici les pchs qu'elle a commis:

     Mada a fait des frres se quereller.

     Mada a empoisonn le manger d'autrui.

     Mada a gar qui lui demandait la route.

     Mada a refus du riz  l'affam.

     Mada a chass de son foyer le voyageur transi.

     Mada a jet des pines sur le chemin.

     Mada a dchir avec colre le vtement pris aux ronces.

     Mada a dracin l'arbre solitaire.

     Mada a trou la muraille du rservoir pour faire chapper
     l'eau.

     Mada a bu au ruisseau sans saluer ni remercier.

     Mada a crach dans les fontaines.

     Mada a urin dans le feu.

     Mada a fient  la face du soleil[318].

     Mada s'est faite accusatrice de ses frres.

     A sa soeur, Mada a montr les dents.

     Mada a lev le pied contre sa mre.

     Mada se couchait sur un tapis, quand le beau-pre n'avait pas
     de quoi s'asseoir.

     Mada, pour fter des trangers, mettait ses parents  la
     porte.

     Mada forniquait avec son gendre.

     Mada regardait la moisson du prochain avec un oeil envieux.

     Mada convoitait la vache du voisin.

     Mada a dplac une borne.

     Mada a labour avec un taureau trop jeune.

     Mada a tu un serpent, a tu un lzard.

     Mada a tu une vache.

     A chaque nonciation, l'assistance rpte d'une voix sourde et
     gutturale: _Ce qui est un pch... ce qui est un pch_...

[Note 318: Ces derniers passages pourraient figurer dans la liturgie
des anciens Perses ou dans celle des Essniens.]


Certes, la pauvre dfunte n'avait point commis les innombrables dlits
qu'on lui impute, mais on les nonce en bloc pour n'en omettre aucun.
D'ailleurs, tel crime non perptr peut avoir exist en intention. Cette
litanie rappelle la confession des Quarante-deux Coulpes, mise par le
_Rituel funraire_ dans la bouche du dfunt, qui se prsentait devant
les quarante-deux juges de l'Amenti gyptien. L'me s'y dfendait aussi
d'avoir commis vol, adultre ou meurtre, d'avoir profan les choses
saintes, d'avoir fait pleurer le prochain...

     Que les mille et huit pchs de Mada retombent sur Bassava!
     Sur Bassava tous les pchs de ses parents! Sur Bassava tous
     les pchs de ses anctres!

Et le choeur:

     Que toutes nos iniquits tombent aux pieds du Buffle, et qu'il
     les foule sous son dur sabot! Sur Bassava tous les pchs de
     Mada! Qu'ils disparaissent, qu'ils disparaissent et qu'on ne
     les voie plus!

Et tous de se jeter sur le veau qu'ils poussent, frappent et
pourchassent: Loin! loin d'ici! loin! bien loin! et l'animal, tourdi
par le bruit et les coups, dtale affol, court  la fort. Maintenant
que les pchs de Mada courent la brousse, emports par le Bassava qu'on
ne reverra plus, la morte a pass sainte, et l'assistance entonne la
litanie de ses vertus:

     Mada baisait le pied de son pre, le genou de sa mre.

Le choeur avec conviction:

_Ce qui est un acte mritoire!_

     Mada se prosternait devant la lune.

     Mada ouvrait ses mains devant le soleil.

     Mada a protg le boeuf qu'on poursuivait.

     Mada a donn asile  la vache pourchasse.

     Mada donnait du riz  sac plein.

     Mada donnait du beurre, un beurre abondant comme la pluie.

_Acte mritoire, acte mritoire!_

Puis une femme se lve, clbre les hautes qualits de la morte. Elle
parle d'abondance, les commres l'interrompent, compltent le
pangyrique:--Toujours bonne mre...--Oui, oui!--Que d'aumnes elle a
distribues!...--Oui, oui! L'motion gagne la foule assemble, les voix
s'entrecoupent de sanglots; les vieilles se dsolent, les enfants
hurlent. Tout ce monde vente et mouche le visage pli, offre  la
dfunte les dernires douceurs: tabac, btel, poivre, sucre d'orge.

Mais il se fait tard, il faut en finir. Les clbrants rclament le
silence, et tendant les bras vers le septentrion:

     Ouvre-toi, grande bouche du spulcre!

     Mada passera le fleuve qui spare le monde des vivants et le
     monde des morts!

     Sur le pont, passe,  Mada, et que le fil ne casse pas!

     Devant Mada, ferme,  dragon, ton effrayante gueule!

     Que les rocs ne barrent point  Mada le sjour des
     bienheureux!

     Que les piliers incandescents ne lui brlent pas les mains!

     Qu'elle ne soit point arrte par la muraille d'or aux
     colonnes d'argent!

     Huis ternels, devant Mada, levez, levez vos linteaux!

Un homme approche, tenant une torche enflamme qu'il applique au bcher
en dtournant la tte.

Le lendemain, les parents se rasent barbe et cheveux, rassemblent les
cendres, les portent au ruisseau, et recouvrent de grosses pierres les
os non brls. Les gens de peu reoivent alors la permission de fouiller
le foyer pour retirer les bijoux en dbris.

A chaque anniversaire, les amis chantent et dansent devant le petit tas
des restes mortuaires. De temps  autre, ils interrompent leurs
saltations pour se rouler dans la cendre et s'y cacher la figure. La
crmonie, entremle de repas copieux, dure de trois  quatre jours, se
termine par une orgie que les missionnaires disent impossible  raconter
et qui a, sans doute, pour objet de vivifier l'me errante, de la mettre
en vigueur.


Passons maintenant aux proches voisins des Badagas: Le Toda, qui se sent
mourir, n'entend pas quitter le monde comme un faquin ou un homme de
peu; il lui dplairait de s'en aller contraint et forc. Pour faire ses
adieux aux amis et connaissances, il s'accoutre de ses plus beaux
vtements, se couvre de colliers et bijoux qui ne le quitteront avant
qu'il trpasse ou gurisse. On a vu des malades se relever, rassembler
leurs dernires forces, se faire braves et parader de porte en porte,
orns de toute leur quincaillerie, draps dans leur belle toge, dans le
luxe d'un manteau neuf, les mains aux poches qu'on garnit de sucre, bl
rti et autres petites friandises,--puis, les visites termines, ils
rentraient chancelants, tombaient en agonie. Ils prfrent
n'entreprendre le grand voyage qu'en un jour faste: dimanche, jeudi ou
samedi. Mais la mort ne consulte pas toujours leurs convenances, se
permet de les emmener trop tt.

Dans une hutte prs la bergerie, le cadavre est expos. Ils couvrent le
mort d'un manteau de crmonie, le mettent debout, les uns le tenant 
droite, les autres  gauche. On amne les troupeaux, une clochette sans
battant est attache au cou des btes et on leur crie: Suivez votre
matre!

Les affligs creusent un trou, et rejetant les mottes sur le dfunt et
son btail, s'crient: Retournez  la terre! Au dfil des vaches et
taureaux, des veaux et gnisses, chaque animal marche entre deux hommes
qui le mnent par les cornes. Sur la bte qui passe, on lve le bras
raidi, on fait toucher les fronts avec un geste qui explique la locution
du droit romain: Le mort saisit le vif.--Et cette autre du droit
canon: Les biens de mainmorte.

Sur le bcher, compos de sept essences de bois, on tale plusieurs
objets, proprit personnelle du dcd, quelques comestibles, sans
oublier une cruche d'eau. On allume un feu par la friction de bchettes
sacres. Tant que la flamme s'prend, le corps est balanc par trois
fois, puis couch et retourn la face vers le sol: attitude classique
des victimes voues aux dieux infernaux.

     Sois tranquille! Sois tranquille! nous te pourvoirons de
     taureaux et de gnisses! Puissent tous les pchs t'tre
     pardonns! Va sans crainte, va! tu ne manqueras jamais de lait
      boire!

Au dernier moment, on coupe une boucle de cheveux sur la tte que la
fume enveloppe dj. Et les femmes de se rogner aussi la chevelure 
mi-longueur, de geindre, de hurler, de se lamenter, deux  deux, front
contre front.

Une ou deux vaches sont amenes; hommes et jeunes gens se mettent aprs,
les saisissent par les cornes, les poussent, les repoussent, les
frappent, les rouent de coups, et finissent par les abattre sans armes
autres que des btons noueux[319]. Les pauvres animaux, traits
jusque-l avec une affectueuse mansutude, rsistent comme ils peuvent,
parviennent parfois  encorner et pitiner quelques assaillants, qui ne
s'pargnent pas  crier et s'agiter,  frapper, s'enivrant de bruit, de
tumulte et de confusion. Et quand les malheureuses btes ont succomb,
tous de se prcipiter sur les corps pantelants, de caresser le cou, les
flancs navrs, la tte meurtrie; les assommeurs semblent maintenant
n'avoir eu au monde rien de plus cher que leurs victimes.

[Note 319: Coutume que nous retrouvons chez les Betsils de
Madagascar.]

Pendant la bagarre, le cadavre brlait. Les fragments du crne, les os
calcins, sont dposs avec la boucle de cheveux dans un mouchoir, pour
tre suspendus  un pilier de la maison. Autour de ces reliques flottera
dsormais le fantme d'un Lare familier.

Les bijoux d'or et d'argent sont extraits de la cendre et emports:
l'me qui vient d'abandonner la dpouille prissable est cense en avoir
recueilli la partie immatrielle. Les dbris sans valeur, friperie
roussie et crame, bracelets de fer tordus, couteaux brchs, anneaux
gauchis, sont enfouis avec les cendres qu'on recouvre de terre. Une
pierre est jete par-dessus et sur le monticule on brise une cruche. Le
Palal clt la solennit, en jetant une poigne de grains sur les
fragments, puis reprend le chemin de l'table, son sanctuaire, la foule
lui ouvrant un large passage. Aprs quoi, chacun s'incline, touche la
pierre du front et s'en va. Sitt que l'assistance est hors de vue,
apparaissent des Cotas qui attendaient avec impatience le moment de
dpecer les carcasses.

Dsormais, quand on s'entretiendra du dfunt, on prendra soin de ne pas
prononcer son nom. La hutte leve pour la crmation est dtruite si
elle a t faite pour une femme. Elle est conserve, mais personne n'y
touche, si elle a servi pour un homme.

Cette premire crmonie est appele celle des Funrailles vertes
parce qu'elle dispose des chairs encore fraches. Les Funrailles
sches, celles des os, ont lieu pour plusieurs cadavres  la fois. On y
brle les objets d'usage personnel: pots  lait, btons, habits, et
aussi des modles de fltes, d'arcs et de flches,--modles,
disons-nous, car les Todas ont depuis longtemps abandonn l'usage de ces
instruments. On apporte les mouchoirs dans lesquels on a ramass les
dbris calcins et on les verse dans un manteau: un pli par mort. Puis
le manteau sera accroch  la porte du Temple-table. Les morts entrent
ainsi parmi les divinits protectrices du clan.

A ces mnes on sacrifiera des vaches, une au moins par individu.
Autrefois, on en a vu expdier une quarantaine en une seule fois; mais
l'autorit britannique a interdit l'immolation de plus de deux btes par
homme. De chaque animal abattu, le mufle est mis en contact avec le
manteau mortuaire; la vache expirante envoie son dernier souffle sur les
restes de l'ancien matre.

Les ossuaires hauts d'une douzaine de pieds, tresss en paille, en forme
de grands teignoirs, ne ressemblent en rien aux antiques monuments
funraires, parsems dans la contre, cromlechs et cercles de pierre
appels par les Todas _p'hius_,--d'un mot signifiant urne, ou pot,--et
par les autres indignes _Pandou Kolis_, les Tombes des Pandous.
Au-dessous des larges dalles, on trouve des cendres et charbons, des
tessons, des pointes de lances et de flches, des clochettes, parfois
des pices d'or, et des terres cuites, reprsentant divers animaux, tels
que paons, boeufs, tigres et antilopes[320].

[Note 320: Hough, Harkort.]

Le grand souci du mort a t de se faire suivre par des vaches qui le
nourriront de lait. Et les missionnaires de goguenarder la matrialit
de cette me qui mange et qui boit; ils demandaient si ces vaches
maigrissent, et si les vers se mettent aux fromages? Ces objections
embarrassaient fort les pauvres Todas, qui,  bout d'arguments,
finissaient par dire:

     Tout a, c'est des chicanes! Il y a un long temps que les
     pres ont enseign ce qu'il faut croire, et nous nous y tenons.
     On vit de l'autre ct comme ici; cela est sr, cela est
     certain. Natre n'est point facile, mais une fois qu'on a
     commenc  vivre, il n'y a qu' continuer.

Les convertisseurs insistaient; mais les interlocuteurs coupaient court:

     a nous casse la tte. Mieux vaut ne rien penser et se tenir
     tranquille. Assez comme a!

N'ayant d'autre souci que leur lait, d'autre proccupation que leurs
troupeaux, les Todas se gratifient d'une immortalit bienheureuse:
bergers indolents, en de verdoyants pturages ils guideront de superbes
taureaux rouges, de belles vaches blanches. La mort, disent-ils, n'est
qu'un passage, la seconde vie ne diffre en rien de la premire. Am nor,
Outre-Tombe, est une contre en tout semblable aux Nilgherris, sauf
qu'elle s'tend au loin[321], que les herbes sont plus hautes, et plus
gras les troupeaux. Entre le prsent sicle et l'ternit, il est un
moment commun, le trpas; entre le monde terrestre et les rgions au
del, il est un point de contact, le Makourti, ombilic de la Terre,
pilier du Firmament. C'est un rocher montant au ciel et dominant une
plaine immense. Sur la plate-forme se rassemble la troupe des mes dont
la crmonie des Funrailles sches a rompu tous les liens avec la
terre. Du haut du prcipice, les pauvrettes jettent un coup d'oeil sur
les prairies o paissent les heureux troupeaux, un dernier regard sur le
village dont les fumes montent  travers les bouquets d'arbres, un long
regard sur la maisonnette chrie devant laquelle veaux, chiens et
enfants se houspillent, courent et bondissent ple-mle... Le soleil
s'abaisse, s'enfonce dans les splendeurs dores de l'occident... Aprs
lui les mes font le saut; du pic elles plongent dans l'abme, roulent
dans les profondeurs vertigineuses, jusqu' ce qu'un flocon de vapeur
arrte leur chute. Elles remontent dans les airs immenses, nagent 
travers les flots ariens, se laissent glisser dans un sillage de
rayons, abordent les nuages blancs et roses, les flottantes dans
l'ocan d'azur, joignent l'astre glorieux et disparaissent derrire les
brumes violettes.

[Note 321: _Am-nor_, _Huma-Norr_, _Om-Norr_, le Vaste Pays, Cfr. le
Hads Eurynome avec Eurydice pour souveraine.]


En Polynsie, raconte Wyatt Gill, les mes des guerriers s'lancent
aussi d'un roc en surplomb, joignent le brillant cortge d'Esprits,
accompagnent le Soleil magnifique dans sa descente vers Hawaki, sjour
de flicit, jardin des Hesprides.

Et dans les nbuleuses de la Voie Lacte, le brave Toda distingue
parfaitement les troupeaux de boeufs qui paissent les prs clestes
parsems d'toiles. Homre et Hsiode savaient aussi la plaine maille
d'asphodles, o d'ge en ge, de sicle en sicle, la chvre Amalthe,
le Blier  toison d'or, Io, la plus belle des gnisses, et le taureau
de Jupiter, broutent les fleurs toiles de la Nuit, gards par le
bouvier aux mille yeux, Argus, qui les enveloppe de son triste et
ternel regard.

       *       *       *       *       *

Les bergers des Nilgherris s'absorbent dans les proccupations de
l'table et de la laiterie, au moins autant que dans celles de la
famille. Les animaux, avec lesquels ils vivent en rapports d'intimit
absolue, leur communiquent de leur physionomie et de leur manire de
sentir. Mme aspect doux et lourd, mme gravit, mme flegme pacifique
travers par des clairs de colre, mme patience coupe par des fureurs
passagres, mme calme vein de frocit. La voix sourde, profonde et
pectorale, imite  l'occasion les beuglements, ronflements et
mugissements. Le dialecte est assez guttural pour plaire aux ptres de
Schwytz, aux bouviers d'Uri, aux armaillis des Colombettes.

Le petit monde qui habite les hauteurs des Nilgherris est n de la
Vache, tette  son pis maternel. Panser, traire, baratter, faire du
caill, existe-t-il plus nobles occupations? Pour les yeux est-il plus
agrable spectacle que celui de contempler ces grands et superbes
animaux? Si on ne peut les approcher, on les regarde de loin; on les
entoure d'un respect admiratif qui touche  l'adoration. Le ptre les
guide et les caresse avec une baguette longue et mince, leur parle
buffle, dit Marshall, a trouv un langage bufalin:

     Enlevez-leur la vache, et du coup leur entire socit se
     dtraque et s'croule. Les soins dvotieux dont ils entourent
     leurs troupeaux, voil leur culte, et leur religion. Le Toda
     rve vache... Regardez bien! l'oeil vague, l'air absent, il
     ramasse une branche fourchue, la courbe, la taillade et
     l'arrondit en paire de cornes. Au soir, les enfants reviennent
     du pturage avec une brasse de ces cornes, auxquelles ils ont
     travaill toute la journe.

tonnez-vous donc que la Terre, mre des humains, aux fcondes mamelles,
ait t adore sous forme de vache! Les peuples agriculteurs ont la
religion du Taureau, les pasteurs celle de la Vache et de la Brebis.

     Glorieux Jupiter, le plus grand des Olympiens, toi qui te
     plais dans les crottins des brebis, qui aimes  t'enfoncer dans
     les fientes des chevaux et des mulets...

chantait un Orphe[322] au temps qu'Homre clbrait les divins
porchers[323]. Ce culte pour les bovids n'a pas disparu autour de
nous,--sans parler du Veau d'or.--Un de nos bons paysans appellera le
vtrinaire pour sa vache, avant que de s'adresser au mdecin pour sa
femme. Dans une cole d'Appenzell, un inspecteur en tourne interroge un
garon  mine intelligente:

     Mon petit ami, tu sais la religion professe dans notre
     canton, ses doctrines et ses pratiques?

     --Oui, monsieur l'inspecteur, c'est l'lve des vaches et la
     production des fromages!

[Note 322: _Fragmenta Orphei_, d. Hermann.]

[Note 323: _Odysse._]

Chaque village toda possde son troupeau sacr, conduit, non par un
taureau, mais par une vache  cloche.

Ni la taille, ni la beaut, ni la qualit du lait, ne lui ont valu cette
distinction, mais la descendance en ligne femelle d'une vache illustre,
venue du Paradis et incarnation d'Hiria Deva. Mme vieille, maigre ou
malade, elle n'est pas dpossde de la royaut que symbolise la cloche
appendue  son cou. Si la vache matresse crve sans postrit, une
gnisse lui succde, galement issue d'une table divine--divine,
disons-nous. La conscration est faite par le prtre, qui, matin et
soir, pendant trois journes successives, a brandi la clochette avant de
l'attacher  l'hritire. Et d'une voix grave et caressante:

     Combien belle fut la mre! Que de lait elle donna! Ne sois pas
     moins gnreuse! Dsormais, tu seras une divinit parmi nous.
     Ne laisse point dprir nos tables! Vle mille veaux et
     vaches!

Ainsi le principe archaque de la filiation maternelle a t par les
Todas mieux conserv dans la famille divine que dans leur famille
civile, o elle n'a laiss que des traces indistinctes. Parmi les
bouvillons de sang divin, ceux qui se distinguent par la vigueur et la
belle mine, sont gards pour faire souche; on ne les donne jamais aux
Cotas en payement de services rendus; car il serait impie de vendre si
nobles tres. Tant de soins, tant de sollicitude, ont produit une belle
race; le btail toda, de plus forte corpulence que celui de la plaine, a
meilleur lait, et son cuir est recherch. Avant de prsenter le taureau
reproducteur  ses futures compagnes, on lui fait passer vingt-quatre
heures dans la retraite et le jene, on le purifie, on le sacramente. Le
respect tmoign au Prince Consort n'est qu'un reflet de la majest qui
entoure ses pouses, et tout spcialement la Reine Mre, guide du
troupeau. Ici, nous sommes en plein matriarcat, la prsance appartient
aux femelles.

Un petit hameau a beau faire, sa vacherie reste une petite vacherie,
mais les villages importants se donnent des parcs qui font leur gloire.
La tribu entire possde une bouverie centrale, sanctuaire de la nation,
son joyau, le point vers lequel convergent ses souvenirs et ses
esprances. Elle est fire de ses tables et fruitires, ses cathdrales
 elle, ses glises mtropolitaines; plusieurs contiennent des reliques,
apportes de l'Am nor directement, objets divins dont la curiosit
sacrilge des Europens a surpris la vue: clochettes sans battant,
barattes  beurre, eustaches  manche de bois, doloires et serpettes.
Tenu  distance, le peuple ne les a jamais contempls et les tient en
profonde vnration. Vaches, dieux et clochettes, il les runit en une
sacro-sainte trinit, plus mystrieuse que la ntre, en fait une seule
et mme hypostase, ne distinguant pas et ne voulant pas distinguer.
L'animal et la divinit, le cuivre, le prtre et le vacher, tout cela
s'appelle DER. Symbole, sacrement, espces, signe et chose signifie: le
fidle les englobe ple-mle sous un seul et mme nom, les confond dans
le mme acte d'adoration, se prosterne et n'y pense plus. Le Toda est
trop religieux pour faire de la dogmatique. En effet, le dogme, produit
intellectuel, est d'une nature autre que le sentiment religieux;
prtentieux et maladroit, il fait intervenir la logique dans ce qui nie
la logique; il prsume systmatiser l'intuition mystique et dfinir
l'indfinissable; il s'arroge le droit de limiter l'ternel, rdige
l'infini en formules mesquines. La croyance de notre berger est trop
nave, trop sincre pour qu'il l'analyse. Sa foi simple et intgre, il
ne l'a pas enferme en des restrictions et des ngations; elle dborde,
et jamais il ne lui a signifi: Jusque-l et pas plus loin! Que lui
importent le pourquoi et le comment?

Devant la masure qui contient le trsor sacr, on prend rendez-vous pour
rgler les disputes, pour faire des dclarations solennelles qui valent
toutes les signatures et parafes d'actes minuts par-devant greffiers et
notaires. Ils ne supposent pas qu'il soit possible de manquer  la
parole donne devant un sanctuaire d'o ils tirent chaque jour la vie et
la nourriture; devant la Grande Fruiterie ils n'oseraient tenir des
conversations oiseuses. Au moyen ge ne jugeait-on pas des diffrends
devant la porte des lieux saints? Ce jourd'hui, sige sous le porche de
la cathdrale de Valence le tribunal des Eaux, dont aucun arrt n'a t
encore enfreint depuis des sicles.


Les desservants de ces glises-laiteries sont de plusieurs ordres, mais
tous pasteurs dans le sens littral. On les a pris dans la caste
sacerdotale des Pikis, fils de dieux, Nazarnes, auxquels il est
interdit de se raser ou couper les cheveux. Ces ministres du Trs-Haut
ne sont redevables de leurs fonctions  aucune instruction suprieure, 
aucun secret de magie ou de sorcellerie. Leur religion, dpourvue de
mystres proprement dits, n'a pas de doctrine sotrique; ses dvots ne
lui ont fait aucun corps de tradition, aucune Lgende Dore.

Les rites sont connus de tous, mais pour les exercer, il faut
l'investiture qui assure aux sacerdots un inviolable respect. Des
prtres, mme absents, on ne parle qu' voix basse, on les dsigne par
leur titre et leur fonction, jamais par le nom qu'ils portaient avant
d'entrer dans les ordres. Leur pre ne leur adresse pas la parole sans
se prosterner; personne n'oserait toucher  leurs ustensiles ni  leurs
vtements, tant pouilleux soient-ils. Un enfant ne doit pas les
approcher, son souffle ternirait leur puret. Si, par hasard, ils
sortent du sanctuaire, qui les rencontre s'enfuit en courant, ou baisse
les yeux humblement jusqu' ce qu'ils aient pass. Afin qu'ils vaquent 
leurs devoirs sans arrire-pense, un clibat leur est impos, aussi
rigoureux que celui des grands-prtres dans les pagodes indoues; les
femmes se tiennent  distance respectueuse: cent pas au moins. A grande
laiterie, large zone de tabou.

Nanmoins, quand les travaux de jour sont termins, quelque distraction
est accorde, la porte s'entre-bille sur le monde, autrement ces
victimes du devoir tomberaient dans l'idiotie. Le soir, ils se dlassent
 couter les citoyens, qui, appuys ou accroupis  proximit, traitent
les affaires publiques. Mais les augustes personnages se gardent bien
d'intervenir dans les discussions. Le _Palal_, ou Grand Laitier,
pontife suprme, garde scrupuleusement ses distances, mme en face des
acolytes; son second, le _Kavilal_, ptre ou berger, n'ose lui adresser
la parole, l'assiste avec une rserve extrme. A son tour, le _Kavilal_
reoit les respects des _Palkarpals_ ou trayeurs, des _Vorchals_ ou
feutiers, diacres, bedeaux et marguilliers, qui vivent aussi dans un
clibat rigoureux, mais entretiennent quelques relations avec le dehors.

Le Palal est tenu, non pour un fils des dieux, mais pour un Dieu
lui-mme, oui, pour un Dieu en personne. Avant son lvation  la
divinit, le pauvre diable n'avait peut-tre pas de quoi manger  sa
suffisance. Mais ds qu'il a endoss le pallium et bu la liqueur sacre,
il a mont plus haut que l'humanit. Pendant la semaine de son
initiation, il mdite ses futurs devoirs, accroupi dans la fort, au
bord d'un ruisseau. Trois jours et deux nuits il reste nu, sans un fil
sur la peau, dpouillant avec ses vtements les affections terrestres et
toutes proccupations mondaines. S'il gle sur ces hauteurs, tant pis.
Cependant, la dernire nuit, il lui est permis, et mme enjoint,
d'allumer un feu par le frottement de bchettes. Chaque soir, le
Kavilal, ou Grand Vicaire, lui apporte des parvis sacrs une cuelle de
lait. Avec un silex, le futur Palal coupe quelques branches d'un arbuste
sacr, le tude[324]. Tout en rcitant des _mantras_ ou incantations, il
concasse l'corce, exprime la sve, s'en barbouille tout le corps,
mlange le jus avec un peu d'eau, porte le breuvage  son front et
l'avale. Le matin,  midi, et le soir, il se frotte avec l'corce humide
et se baigne dans une eau vive. Aprs s'tre pntr, une semaine
durant, de la liqueur vgtale, que nous tenons pour un succdan du
merveilleux soma, le Palal est dfinitivement transmu, sa chair est
pure, et l'ambroisie du tude fait couler dans ses veines l'_ichor_ ou
sang divin. Circonstance  noter: il n'a reu l'investiture de qui que
ce soit, pas mme d'un prdcesseur; ce Dieu ne relve de personne, il
s'est sacr lui-mme.

[Note 324: _Meliosma simplicifolia._ Alias, _Millingtonia_.]

Les Cotas, pour les quelques bestiaux qu'il leur est permis d'lever, se
sont mis  l'cole des Todas. Leur Grand Laitier doit l'aurole qui
entoure sa personne  la ceinture ou au diadme qu'il s'est fabriqu en
effilochant les guenilles d'un vtement port par l'auguste Palal. De
plus, il s'est baign, il s'est frott sept fois, avec la sve de sept
arbrisseaux diffrents, dont il avalait chaque fois quelques gouttes; il
s'imprgnait de leurs vertus  l'intrieur et  l'extrieur. Mais que
nous fait le disciple? Portons toute notre attention sur le matre.

Dieu, le Palal l'est devenu, mais non point pour se reposer dans une
indolente fainantise. A lui de presser les mamelles sacres des vaches
nombreuses,  lui de traire le matin, et  la vpre. Il a pour
l'assister, les Kavilals, Vorchals et Palkarpals. Traire est son
occupation presque exclusive, mais encore une fois, n'oubliez pas que
les Todas le prennent pour leur tre Suprme. Nous disons: suprme. Ils
l'ont voulu en chair et en os, afin de ne pas le perdre de vue, trouvant
peu pratiques des divinits translunaires qui ne nous entendent pas
toujours, en prennent  leur aise. Se souciant peu d'un dieu
impersonnel, tre de raison, pure mtaphysique, ils se sont donn un
Dieu de leur race, chair de leur chair, os de leurs os, Dieu-Homme et
Homme-Dieu.

Par son entremise, le peuple entretient de bonnes relations avec le
Soleil, la Lune et les Vents, converse avec les puissances du ciel, de
la terre et de l'Am nor, invisibles, mais toujours prsentes. Avec elles
le Palal entre en communication. Quand il s'est rveill de son
sommeil,--il dort comme tout le monde,--quand il s'est relev de sa
couche, disons-nous, il salue la nature et dit Bonjour! Calme et
tranquille, il jette sur ses entours le regard paisible de l'tre qui a
le Bon OEil. Grce aux rayons qui manent de son front, les veaux
prosprent, les cornes durcissent, les pis gonflent, les herbes montent
et les arbres fruitent. Le Mascot se lave les mains et la face--bon
exemple;--il se frotte les dents de la main gauche,--les Todas, simples
mortels, se les frottent de la main droite,--puis il transforme une
feuille en lampe  cinq becs qu'il allume aprs l'avoir emplie de beurre
clarifi.--Pourquoi?--Pour inviter son frre le Soleil  donner au monde
sa lumire. Ce devoir accompli, d'un geste auguste, il saisit... un
trident? les carreaux de la foudre?--une baguette blanche, mince et
fragile, sceptre pacifique, prend un seillon, et va aux vaches qui,
ranges d'elles-mmes, l'attendent devant la porte. Le Palal tend sa
baguette,--la Westphalie et la Normandie ont encore de vieux paysans qui
racontent merveilles d'un certain bton de sorbier ou de genvrier dont
il faut toucher les vaches malades,--le Palal promne lentement sur
les chefs cornus sa gaule qu'il fait tourner de droite  gauche.

Quand il rentre avec ses seaux pleins, il libationne aux dieux, ses amis
et compagnons,  la Terre bnigne; il asperge chaque clochette. Ces
clochettes fades venues de l'Am nor sont en relation sympathique avec
l'animal qui les porte: ayant du prcieux liquide plus qu'elles n'en
peuvent contenir, les pis devront gonfler et dborder.


Remercions ces excellents Todas d'avoir rig devant nos yeux l'image
d'un Dieu qui fraye avec les hommes et marche devant leur face. Ce
Dieu, ils l'ont fait berger, tant bergers eux-mmes. D'autres dieux on
n'en manquait pas: des mchants et terribles, des mangeurs d'hommes et
buveurs de sang; des massacreurs et exterminateurs. Mme quelques-uns
avaient travaill  mtier utile: parmi lesquels, des laboureurs et
semeurs comme le vieux Saturne, des potiers comme Kneph ou des forgerons
comme Ilmarinen. Le Dieu prconis par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de
Genve, est un horloger, qui a tabli le monde  la faon d'un
chronomtre. Mais le Dieu laitier, fromager et fabricant de beurre, la
conception est originale.

Les souverains qui rgnaient sur le Nil, autant d'piphanies ou
apparitions divines. Sous l'empire romain, les artistes donnaient aux
dieux et desses les traits du monarque rgnant et de son pouse:
flatterie de haut got que de reprsenter Apollon sous les traits
d'Octave ou de consacrer  Octave des statues du bel Apollon. Les divins
Csars,--Caligula ou Hliogabale,--les divins Csars ne mouraient pas,
mais entraient en apothose. Et combien de cabocres ngrillons, combien
de Soulouque caf au lait que leurs peuples tiennent pour des dieux,
pour de vrais dieux! Dieu, ce roi du Loango, qui commande  la foudre et
 la pluie. Son grand-oncle, du ct maternel, avait cr le ciel avec
son arme d'toiles, la terre avec la mer, les montagnes et les fleuves.
Au cacique, qui, en 1729, rgnait dans une fort du Maraon, un
missionnaire se disait l'ambassadeur du grand Dieu des chrtiens,
montrait un crucifix.--Qu'ai-je  faire de ton Dieu ple? Je suis Dieu
moi-mme, et Fils du Soleil. Chaque nuit mon esprit voyage de la terre
au ciel, o je vaque  l'administration de l'univers[325]. Le gaillard
croyait en sa propre divinit. Un de ses confrres, potentat en quelque
endroit perdu de la Magdalena, racontait gravement avoir cr le monde.

[Note 325: Bastian, _Culturlaender Americas_.]

     Le Dieu qu'ils adorent en Californie, est diffrent dans
     chaque village. Ils choisissent eux-mmes un vieil Indien
     qu'ils lvent  cette haute dignit... pour obtenir de la
     pluie, un temps favorable pour les moissons et autres
     faveurs... Ils lui offrent des sacrifices, les prmices de la
     rcolte et du gibier. Quand il y a guerre, ils placent le
     vieillard sur un monticule, au milieu d'une enceinte, faite de
     pieux fortement attachs, et dans laquelle ils pntrent au
     moyen d'un souterrain, dont l'ouverture est  quinze vares de
     la palissade, de sorte qu'ils sont toujours en communication
     avec leur dieu, auquel ils portent des vivres, et qu'ils
     dfendent contre les attaques des ennemis[326].

[Note 326: Don Pedro Fages, _Voyage en Californie_.]

L'empereur du Mexique jurait d'tre Houitzilopochtli sur terre, de faire
briller l'Astre du jour, courir les fleuves; il s'engageait  donner de
riches et abondantes moissons[327]. Le principillon des Antaymours, un
Malgache, a la complaisance de faire pousser les forts, et c'est  lui
que les brebis doivent de mettre bas. Le matre de Ouiddah
expliquait:--Moi, je suis l'gal de Dieu. Tel que vous me voyez, je
suis tout son portrait[328]. Plus modeste, Oppokou, le roi des
Achantis: Le Dieu du ciel est peut-tre un peu plus puissant que
moi[329].

[Note 327: Gomara.]

[Note 328: Allen.]

[Note 329: Bastian, _Voelkerpsychologie_.]

A tous ces prodigieux et mirifiques seigneurs, le Grand Natchez de la
Floride n'tait pas infrieur d'un cheveu. La confdration, qu'il avait
l'honneur de prsider, tait mene par une haute noblesse, orgueilleuse
oligarchie, compose de cinq cents guerriers, dont chacun par son bel
air, ses exploits  la chasse, ses hauts faits  la guerre, avait prouv
tre de race solaire. Ce demi-millier de hros gravitait autour du Grand
Soleil, centre des constellations, chef des peuples. Et chaque matin, le
Roi des rois, Matre de l'Empyre, sortait de sa tente, saluait
amicalement les quatre points cardinaux; complimentait Notus et Bore,
Eurus et Zphyre. Il se postait sur le rocher qui lui servait de trne.
Calumet en main, il attendait que Phbus et fait son apparition, le
saluait de la main, lui tendait la pipe pour qu'il en tirt quelques
bouffes. Grave et tranquille, il lui montrait le chemin qu'il aurait 
parcourir, du Levant au Ponent:--Entends, Soleil! Fais ton devoir! Ne
t'arrte ni ne te retarde! N'oblique ni  droite, ni  gauche! Salut!

Les civiliss, chez lesquels la croyance en un dieu personnel
s'affaiblit de jour en jour, les civiliss avec leur vague ide d'un
indfinissable tre Suprme, trouveront grotesque la prtention de ces
mchants roitelets, admireront la niaise absurdit de ces misrables
Todas, qui octroient  leur Grand Fromager les attributs de
l'omnipotence. Ils protestent qu'il est insens  un mortel de se croire
immortel, de ne pas se reconnatre sujet aux mille et mille accidents de
la vie quotidienne, aux innombrables fragilits de l'existence,  tous
ces hasards qui humilient notre sagesse et ruinent les desseins que nous
tenions pour prudents et bien combins... Tout cela est de conception
moderne. Les anciens pensaient d'une autre manire; s'taient habitus 
confondre les ides d'ordre, de moralit, de justice avec celles
d'administration, de gouvernement et de pouvoir personnel. A les en
croire, la Nature aurait dbut par le chaos, tendrait  rentrer dans le
dsordre initial, n'tait qu'une volont plus forte fait l'ordre et le
maintient. L'humanit ne demanderait qu' se vautrer dans les excs et 
rouler dans le crime, si les monarques n'taient l pour rprimer les
cupidits et les violences, et pour imposer aux nations le frein des
lois. Dans ces conceptions-l, il n'est pas toujours facile de
distinguer entre le dieu qui dlgue ses pouvoirs  l'homme, et l'homme
qui reoit du dieu ses pouvoirs. Voil pourquoi la doctrine indoue
enseignait qu'Indra ne pleut point dans un royaume qui a perdu son
roi[330]. Ulysse, le prudent Ulysse, expliquait  la sage
Pnlope:--Sous un prince vertueux, la terre porte orge et froment en
abondance, les arbres se chargent de fruits, les brebis ont plusieurs
portes, et la mer s'emplit de poissons. Un bon dirigeant nous vaut tout
cela[331].--Telle est aussi l'opinion des Chinois, qui tiennent
l'empereur pour responsable des scheresses et des inondations, des
vents et des geles.

[Note 330: Mahabharata, II, 1205, IV, 931.]

[Note 331: _Odysse_, XIX, 108.]

Mais en y rflchissant mieux, nos modernes eux-mmes se forgent-ils,
sur le principe d'autorit, des ides sensiblement suprieures  celles
des sauvages? Les thoriciens du droit divin n'ont-ils pas mis la
formule que leur monarque peut tout,--oui, tout? Et leurs rivaux, les
philosophes du droit constitutionnel, n'ont-ils pas mis l'axiome que
leur roi est, comme une balance, incapable d'avoir tort? Parlerons-nous
du pontife sigeant au Vatican? N'avons-nous pas l'avantage de possder,
en tout chef-lieu dpartemental, des magistrats incapables de condamner
un innocent, incapables de prononcer contre la vrit et la justice?
L'impeccabilit et l'infaillibilit dont ils jouissent, ne
constituent-elles pas l'essence de la divinit? Aprs tout,
l'infaillibilit en matire de lait et de caill n'est pas moins
rationnelle que l'infaillibilit en matire de dogme ou de
responsabilit morale, et les bvues du fruitier, s'il en commet, ont de
moins fcheuses consquences. En tout tat de cause, les monticoles des
Nilgherris disent ce qu'ils croient, et croient ce qu'ils disent. La
dfinition qu'ils donnent de la religion est d'une rude simplicit dont
nos spiritualistes devraient mesurer la profondeur;--mais non, ils
tendent d'eau, et encore d'eau, la dilution des dilutions qui fut jadis
l'antique orthodoxie. Donc, on interrogeait un Toda sur la religion des
Couroumbas:

     Quoi! fit-il avec un haussement d'paule. Ces Couroumbas
     auraient une religion! Ces gueux n'ont pas de vaches, et ils
     auraient des dieux!

Tout nafs qu'ils sont, on ne leur reprochera pas de tomber dans une
frivole sentimentalit. Ils ont compris la religion et la proprit
comme tant insparables; celle-ci inspirant celle-l; leur Providence 
eux fonctionne comme gendarme de la richesse et garde champtre de
l'opulence. Qu'il n'y a de dieux que pour les riches, cette doctrine, si
on veut bien y prendre garde, est antique et universelle. Les
Grco-Romains en avaient fait la pierre angulaire de la cit
antique[332]; et ils partageaient cette conviction avec les Aryas, qui
disaient crment: Sans richesse, pas de sacrifice; sans sacrifice, pas
de Dieu. Donc, hommes, acqurez de la richesse, pour que vous puissiez
offrir aux dieux le soma, le beurre clarifi, de la
nourriture[333].--Tshanda Gosan est un Dieu puissant, disent les
Paharis du Bengale, et il n'y a que les riches qui puissent s'adresser 
lui[334]. Les Karnes riches excluent les pauvres cultivateurs de leurs
Rogations.--Sans porc  manger, sans arak a boire, comment prier?
s'criait un couli chinois[335].

[Note 332: Fustel de Coulanges.]

[Note 333: Wilson, _Vishnu Purana_.]

[Note 334: Dalton.]

[Note 335: Brau de Saint-Paul Lias.]

Tout comme les chrtiens du moyen ge engageaient,  l'occasion, leurs
sanctissimes reliques chez les usuriers juifs, les Todas, quand la
disette les talonne, vont chez les Badagas emprunter du grain, contre
dpt de divinits, contre remise de vaches  clochettes et de
bouvillons sacrs. Le voyageur Marshall, curieux de contempler les
trsors de leurs basiliques, corrompit un Dieu qui avait pris ses
invalides:

     Il tait vieux, rid, bouriff, malpropre; pourtant le regard
     austre et sombre, le sourcil rigide, le masque immobile et
     solennel, marquaient un reflet de la divinit longtemps
     exerce. Je l'invitai  dner; sous l'influence du pain et du
     sucre, dlicatesses auxquelles il n'tait pas habitu, sa
     contenance devint moins svre, il daigna tre affable. Au
     dessert la conversation s'engagea:

     --Est-il vrai que les Todas adorent le Soleil?

     --Tschak! Ces pauvres gens l'adorent en effet. Mais pas tous.
     Moi, fit-il en se redressant, et en se tapotant la poitrine
     avec complaisance, pourquoi adorerais-je le Soleil? Ne suis-je
     pas dieu moi-mme?

Et pour un lger pourboire, l'ex-cousin de l'auguste Titan se glissa
subrepticement dans le sanctuaire qu'il avait longtemps empli de sa
prsence. Interdisant de le suivre, il montra de loin les ferrailles,
jarres, cuelles et cuillers. Il n'y avait que cela. L'indiscret fut
dsappoint. Mais on l'et fait entrer au Capitole de Rome, on et
dvoil devant lui les palladiums de l'acropole d'Athnes et de Mycnes,
on l'et introduit dans les obscurs sanctuaires de Thbes et d'Argos
qu'il n'et pas vu davantage. Quoi qu'il en soit, ce Palal qui trichait
avec ses divins mystres, ce Palal croyait en lui-mme, avait foi en sa
propre divinit.--Et pourquoi non? Les augustes qualits que chacun lui
reconnaissait, pourquoi les aurait-il dnies?

Certes, avec ces quelques bribes de renseignements, il serait facile 
un homme du mtier de construire toute une thologie, et de les
dvelopper en doctrines bien coordonnes.--Mais en aurait-il le droit?
Et les Todas comprendraient-ils grand'chose  la dogmatique mise sous
leur nom? Les Primitifs ont quelques ides rudimentaires, de vagues
aperceptions morales, religieuses et philosophiques, lesquelles, aprs
avoir t dgrossies, lucides et groupes, donneraient un systme, ni
meilleur ni pire que tant d'autres,--mais ce systme, ils ne l'ont pas
labor, prcisment parce qu'ils sont encore primitifs.


Les annonciateurs de l'vangile ont pein pendant deux gnrations pour
leur inculquer la notion du pch, ont prch, reprch les tourments de
l'enfer, le diable et l'ternit des peines. Mais voil, ces pauvres
gens ne peuvent comprendre la possibilit de crimes irrmissibles,
protestent contre le ver qui ne meurt point et le feu qui ne s'teint
point, contre les rancunes toujours dvorantes et les haines qui jamais
ne pardonnent. En fait de chtiments outre-tombe, ils n'ont encore voulu
accepter qu'un marais, o les coupables seront livrs aux sangsues, mais
seulement pour un temps proportionn aux fautes commises. Jusque-l ils
avaient pens, comme les Badagas, que pour se dbarrasser de ses fautes
il suffisait d'en charger une vache et son veau. O Frayeur
d'Isaac![336] Dieu de Bossuet, et toi, Christ de Calvin, quelle
navet! quelle ignorance!

[Note 336: _Exode._ XII. 53 XXXI.]

Cependant tous les actes de leur vie sont imprgns de dvotion. Le Toda
s'incline devant le Soleil qui se lve  l'orient, s'incline devant la
Lune, met la main au front, et, se couvrant le nez avec le pouce, rcite
une prire qui rsume ses besoins, tous ses dsirs, toutes ses
affections:

     Puissent nos garons grandir et prosprer! Puissent nos hommes
     se porter bien, ainsi que les vaches et les gnisses! Puisse
     chacun tre en sant et avoir ses souhaits!

Spectacle mouvant, raconte M. Marshall, quand le pre de famille sort
au clair de lune et implore la bndiction de l'astre, fontaine de
lumire. Avant de commencer le repas, chacun prend un morceau, le porte
aux tempes et le consacre en disant:--Regarde,  Seigneur! puis le
dpose sur le sol, en offrande  Boumo-Ta, la Terre maternelle.

Comme culte secondaire, ils rvrent des esprits et de petits dieux,
patrons des villages, protecteurs des sources, habitants des forts et
cavernes; tels que le sylvain Betikhn, faune et chasseur. Ils jenent
pendant les clipses. Les missionnaires leur ont fait dire que le
Crateur des mondes s'appelle Asoura-Souami, et qu'il est Feu-Lumire,
mais ils n'en savent pas davantage. Du sacrement d'ordination, les
thologiens todas enseignent, contrairement au dogme catholique, qu'elle
est muable, toujours rvocable, ne vaut que par la fonction, qu'il est
loisible de la dposer, mais que pour la reprendre, il faut la
renouveler. Nous les renvoyons au concile de Trente. Compare aux
grandes dogmatiques, ensemble complexe o la logique et le bon sens se
dbattent dans un magma de mystres, dans un labyrinthe de mtaphysique,
la religion que nous dirons de la Vache est d'une simplicit
rafrachissante; sa bonhomie vous dsarme. Sans doute, disent ces
braves montagnards, notre religion n'est pas faite pour vous, mais elle
nous suffit, et nous la prfrons  toute autre. Nous croyons en notre
Palal. La divinit que nous lui avons confre, il l'exerce  notre
entire satisfaction,--et s'il nous mcontentait,--eh bien! nous lui
donnerions sa dmission, nous en prendrions un autre!

Cependant, la majest de ses fonctions fait au dieu une vaste solitude;
son isolement rigoureux ne laisse pas que d'tre pnible  la longue.
Prise au srieux par tous, sa divinit le met en dehors de l'humanit.
On n'ose le regarder, on craint de le rencontrer. Dbout des joies de
la famille, forclos des relations avec les humains, il est enferm dans
sa majest comme dans une cage.

Quoi d'tonnant  ce qu'il se fatigue d'une sublimit trop rigide, et
que mont si haut il aspire  descendre? Il pourra prendre sa retraite
si quelqu'un veut occuper sa place; or, cette vie pnible et absorbante
dans son ennuyeuse uniformit n'est pas faite pour les ambitions
vulgaires. Le dieu qui abdique, rsignant sans trop de regret l'empire
de l'table et son infinie responsabilit, dpose le manteau de son
office, gide de sombre aspect comme celle de Jupiter. Il s'tire, se
secoue les membres et quitte le Saint des Saints, nu comme il tait
entr, car le Toda, en son innocente simplicit, ne comprend pas que
celui auquel les intrts de la communaut sont confis, ait le temps de
soigner ses propres affaires, n'admet pas que la Providence ralise de
petits bnfices.

Des Palals, dmissionnaires et rentrs dans la condition de simples
mortels, sont tombs dans la nostalgie de la divinit perdue, ont voulu
remonter dans l'empyre;  la premire vacance, ils ont ressaisi leur
fonction, mais il leur a fallu repasser par les ennuis et toutes les
fatigues de l'investiture.

       *       *       *       *       *

Passons aux Badagas.

Il est maintenant reconnu que toutes les religions, et nous n'en
excepterons pas mme les monothistes, sont greffes sur l'Animisme, ou
culte des dmons, lesquels dmons se confondaient  l'origine avec les
mes des morts. Les gnies hantent volontiers les pourlieux de leurs
anciennes demeures. Dans leur nombre il s'en trouve de bons et de
mauvais, ou, pour parler plus exactement, le mme gnie, mauvais envers
tout le reste du monde, est bon pour ses anciens amis, pour les gens de
sa tribu et ses adorateurs; surtout s'ils ont eu l'attention de lui
prparer un domicile, sous forme d'amulettes, portes sur la personne.

Les enfants badagas sont assurs, contre les accidents gnralement
quelconques, par des talismans ptris avec de la terre et de la cendre
prises aux bchers. Les Todas qui ont pass dans l'autre vie se montrent
moins complaisants; du moins les survivants ferment soigneusement le
trou dans lequel ils ont enfoui les propres du dfunt, y roulent une
pierre, la touchent du front en dernier hommage, puis s'esquivent,
craignant d'tre happs s'ils s'attardaient  regarder en arrire; car
l'Esprit, dans son premier dpit, et tant qu'il ne s'est pas fait  sa
nouvelle position, s'abandonne facilement  la propension fcheuse de
tuer les gens, sans motif, malgr lui fort souvent, ou mme par
affection. Quand clate une pidmie, c'est le mort en dernier qui court
le pays, faisant des siennes.

Les Scythes et les Gaulois adoraient une pe. Les Badagas vnrent le
couteau, depuis longtemps rouill, avec lequel un de leurs hros s'tait
t la vie. Les suicids, les assassins, les femmes mortes en couches,
les filles et garons emports avant d'avoir got les joies de
l'amour,--rappelez-vous la _Fiance de Corinthe_, chante par
Goethe,--ceux qui prissent prmaturment, et en gnral les trpasss
par mort violente, ont la rputation d'tre inquiets et chagrins,
rancuniers et perfides. Leur pouvoir est en raison de leur malveillance.
L'esprit du suicid hante la lame sanglante, y fait lection de
domicile. Elle sera porte en triomphe, et on la placera dans une
chapelle o une lampe brlera nuit et jour.

Une Bagadelle raconta avoir vu une pierre suinter du sang. La nouvelle
fut reue avec enthousiasme; justement, le dieu du village venait d'tre
vol par des voisins jaloux[337]. Nul doute que la pierre sanguinolente
ne donnt asile  l'me d'un assassin. Or, il n'est dmon plus actif et
robuste que celui d'un individu tu en pleine vigueur, encore exaspr
par le meurtre dont il a t la victime. Un dieu mchant est prfr par
la raison qui fait au paysan rechercher un froce chien de garde pour
l'enchaner  la porte. Donc, le caillou fut rig en saint patron.

[Note 337: Cf. _Juges_, 81.]

Les dmons dlivrent des oracles,  poques fixes ou quand ils sont
requis spcialement. Pour les recevoir, les tamtams font vacarme, les
tambourins s'excitent. Le mdium arrive, et tous de faire silence pour
le saluer. Il entre au milieu du cercle, brandit le trident, sceptre
infernal, port par Siva, par Pluton, et aussi par le diable chrtien.
Nu, sauf une troite ceinture jaune, blanche et rouge, il va, vient,
jette les bras avant arrire, saute, rue, bondit et virevolte  l'instar
des derviches tourneurs; au beau moment, il marche sur des charbons. De
longs hurlements accompagnent l'orchestre, puis la mesure s'acclre et
les cris se font plus perants; on lui donne du sang  boire. Soudain,
il est comme secou, tremble par tout le corps; les yeux lui sortent de
la tte, prennent un clat sauvage. Le dieu l'a saisi, le tient fixe,
rigide, hagard, lui verse l'ivresse prophtique. Le voil qui exhorte
les assistants, dlivre des oracles; rpond aux questions sur l'un et
l'autre monde. Puis, brusquement, il clt la consultation, dit avoir
faim, avoir soif. S'il est un dieu considrable, on lui sert du lait de
coco et une friture de riz; un diablotin se contentera d'un peu de
viande et d'arak.

En toute occasion, le problme est le mme: dcider le dmon voqu,
celui de la peste ou de la fivre typhode, celui des rats ou des
chenilles, du tigre ou du crocodile, du vent ou du froid, de l'arbre ou
du rocher,-- entrer dans le corps du danseur[338]; une fois qu'il y
sera log, on aura sur lui quelque action, il sera possible de
l'influencer. On le fait donc manger et boire, on le flatte et l'amuse;
sauf  le tromper et le berner, si l'on peut,  le mettre dehors,
quelquefois mme  le torturer pour se venger des maladies et
souffrances qu'il a infliges. Les Todas ont-ils  rgler des diffrends
relatifs aux femmes ou au btail,--les seules choses dont ils
s'inquitent,--ils s'adressent  un de leurs sous-laitiers, qui, bon gr
mal gr, entre en danse, sautille, cabriole, se flagelle, hurle et crie,
roule les yeux--puisante besogne;--la bave et la sueur lui coulent sur
le corps. Alors le dmon prononce des oracles, d'autant plus profonds
qu'ils sont moins comprhensibles.

[Note 338: Monier Williams.]

Le dmonisme, malgr sa cruaut et sa brutalit innes, n'a pas aux
Nilgherris le caractre repoussant qu'on lui voit ailleurs. Ces
potentats d'outre-tombe ne sont pas exigeants; leurs ministres se
contentent d'un casuel modeste: lait, fruits et volailles; dans les pays
chauds, l'apptit se modre. L'orgiasme dmonique prend le caractre des
populations ambiantes. Relativement bnin chez les buveurs de lait,
ailleurs il se glorifie d'tre cannibale, et s'enivre aux potations de
sang; partout, cependant, les performances ont un air de parent.

     Afin d'assouvir la faim du Tigre Blanc, on mit un cochon
     entier  cuire dans une chaudire. L'enrag chamane saisit un
     enfant de chaque main, entra en danse. Il pirouetta, sauta,
     tressauta, vire-vira, finalement passa tigre. Plongeant la tte
     dans le chaudron bouillant, il retira une lanire de viande
     avec les dents:--Pour le petit minet! Il replongea pour l'autre
     minet, replongea pour Bibi, le Vieux Tigre[339].

[Note 339: Dennys, _Folklore in China_.]

C'est par le dmonisme que s'expliquent les mystres de Zagreus, et, en
gnral, tous les rites chthoniques et bachiques. Si nous ne
connaissions par ailleurs les orgies de Dionysos et de la Grande Mre,
nous pourrions nous en faire une ide suffisamment exacte en visitant
les Ghts, les Nilgherris et les Vindhyas:

     Mainte fois, quand, suivant la coutume anglo-indienne, je
     chevauchais avant le lever du soleil, j'ai rencontr leurs
     bandes revenant de la fte nocturne. Haute et belle race que
     ces habitants de la cte occidentale. Quand je regardais les
     torches flamber sous les pins, et ces femmes couronnes de
     fleurs, drapes  l'antique dans un vtement  vives couleurs,
     il me semblait voir Bacchantes et Mnades, le Cithron
     frmissant au bruit des clairons et cymbales[340].

[Note 340: Walhouse.]

La vie asctique mene par les divins bergers, la persuasion qu'ils sont
les frres et compres du soleil, valent  ces Todas la crainte et le
respect des trangers. Depuis longtemps les Badagas auraient cess de
payer les petits boisseaux de grains que rclament les soi-disant
suzerains du sol, n'tait que de temps  autre un Palkarpal descend des
hauts sommets. Chacun tombe devant lui, la face contre terre; il
commande et tous obissent, craignant qu'il ne dchane le farcin et la
clavele sur les troupeaux. Nul n'oserait lui dplaire.


Le Couroumba, lui aussi, est sorcier par droit de naissance. Le Toda
respecte le Couroumba, le Couroumba respecte le Toda; le pauvre Badaga
redoute l'un et l'autre; berger et agriculteur tout ensemble, il craint
tout de tous, et principalement du Couroumba, malingre, difforme,
toujours affam, qui passe pour un fauve plutt que pour un homme. A le
rencontrer inopinment, des enfants ont t pris de convulsions, des
femmes sont tombes mortes dans la fort. Par surcrot, le Badaga doit
encore se garer de l'humble Iroula. La divinit mane la crainte comme
le soleil, ses rayons. Les enfants d'Isral juraient par le Seigneur des
pouvantements; ils disaient en tremblant qu'on ne peut voir l'ternel
et vivre.

    _Primus in orbe deos fecit timor._

Puissant est le dmon qui regarde par l'oeil avide du Couroumba. Voil
pourquoi le timide Badaga fait de ce sauvage son officiant ordinaire,
bien qu'il ait dans sa propre cit les Harouarous, la sixime des
dix-huit castes, tribu de lvites, servants du taureau Bassava, prtres
du temple conique qui contient la pierre _maha linga_, figuration du
phallus divin. Ces Couroumbas de malheur possdent tout un trsor
d'incantations, de prires et de charmes. Lors de la moisson, ils
prennent une corbeille qu'ils suremplissent de grain nouveau, afin de
faire dborder les greniers. Les Harouarous sont influencs par les
Brahmanes, qu'ils imitent ou singent; mais, prcisment parce qu'ils ont
des prtentions, parce que leur chamanisme s'est infus de
respectabilit, ils ont moindre succs que les abjects sorciers des
entours. C'est au plus grossier sauvage qu'on s'adresse de
prfrence[341], parce qu'il passe pour mieux familiaris avec les
habitudes des mauvais gnies, avec les lieux qu'ils hantent. D'ailleurs,
le dmonisme plat aux esprits incultes; il a d'autant plus de sduction
qu'il se montre barbare et draisonnable.

[Note 341: Dalton.]

Donc, le Couroumba est un jeteur de sorts. Il a malfici la gline qui
crve de la ppie, il a enguignonn le veau qui ne profite pas, maraill
la vache qui maigrit. Qu'un homme vienne  mourir, sa maladie est le
fait de ces abominables. Un jour, Todas et Badagas se runirent pour les
exterminer, mais les maudits chapprent dans les bois. Redouts de
tous, ils ont tout  redouter; leur vie est en danger perptuel. A
chaque instant, une bande irrite peut les assaillir, impatiente de
venger quelque prtendu mfait. Nul d'entre eux qui n'ait t maltrait,
quelque peu lapid. Autant de svices, autant de titres d'honneur; ils
sont flatts qu'on leur attribue un pouvoir qu'ils voudraient bien
possder. Comme les sorciers normands, ils aiment mieux passer pour
exercer une industrie de fripons, que de laisser croire qu'ils font un
mtier de dupes[342]. Flatts de la mauvaise rputation dont ils
jouissent, ils s'offrent  dnouer ce qu'ils passent pour avoir nou, 
retirer les sorts qu'on les accuse d'avoir jets.--Le froment est niell
et les troupeaux ont la clavelle? La tte est endolorie et l'estomac
embarrass? Un de ces coquins survient, offre d'vincer le dmon--comme
cela se trouve... il est de ses amis particuliers!--il chassera
Belzbuth par Belzbuth.--Les insectes ravagent les emblavures? Le
remde est tout trouv: qu'un Couroumba se mette  quatre pattes et
beugle comme un veau.

[Note 342: Bosquet, _la Normandie romantique_.]

Chaque village tient  sa solde deux ou trois de ces drles qui
manigancent les exorcismes, braillent les incantations, et, suivant
qu'ils en sont requis, conduisent le premier araire, jettent la premire
semence, scient la premire gerbe, frappent le premier coup de flau,
cuisent la premire fouace.

     ... La famille entire assistait  l'inauguration des labours,
      laquelle prsidaient deux ou trois Couroumbas. L'un posa sur
     le terrain une pierre qu'il couvrit de fleurs sauvages; en se
     prosternant, il l'encensa, l'aspergea avec le sang d'un bouc.
     Puis il saisit la charrue, la conduisit pendant une minute ou
     deux et passa la main au paysan; aprs quoi, il se retira,
     emportant la tte de la bte sacrifie. A la moisson, pour se
     payer de ses services, il charge autant de gerbes que son dos
     peut porter; et aprs dpiquage, il rclame le soixantime pour
     sa part et portion[343].

[Note 343: Harkness.]

Les augustes fonctions qu'ils remplissent aux Quatre-Temps badagasses ne
les empchent point de jouer en d'autres occasions les rles de mimes,
sauteurs, flteux et tambourinaires. Sorcier et saltimbanque, prtre et
bouffon, filou et artiste, personnage complet. Les pauvres Badagas ont
imagin de lui faire boire du lait en certaines occasions, persuads que
ce breuvage si blanc et si pur, sorti des flancs d'une vache, honnte
crature, lui blanchira l'me, lui inspirera la candeur. Le Couroumba se
laisse faire. Il nous rappelle et les sauvages Thessaliens auxquels les
civiliss de l'antiquit attribuaient d'effrayants pouvoirs, et ces
Juifs du moyen ge dont le nom infecta longtemps le dmonisme, ces Juifs
que le synode d'Elvira interdit aux fidles d'appeler pour incanter les
champs. Pendant plusieurs sicles, les chrtiens se glissaient aux plus
sombres rduits des ghettos, y consultaient les ncromanciens et diseurs
de bonne aventure, quoique ou parce que passant pour crucifier le
Christ. Longtemps le mire juif fut prfr  tous autres; car il tait
rput matre en alchimie, en astrologie, en magie noire. L'Ancien
Testament, tant en hbreu qu'en latin, passait pour un grimoire
redoutable.

Contemplez ces prtres et mendiants des jungles, ces jeteurs de sorts et
rebouteux, ces tire-laine et histrions; gardez-les dans votre souvenir.
Ces humbles anctres des castes sacerdotales font comprendre pourquoi
les ministres des autels, malgr la respectabilit, les normes pouvoirs
et la toute-puissante influence qu'ils ont su gagner, n'ont pas lav la
tache originelle. Ceux-l mme qui s'agenouillent devant eux les croient
corbeaux de malheur, oiseaux de mauvais augure; craignent de les
rencontrer, de les avoir pour compagnons de voyage. Le peuple a le
vague, mais ineffaable souvenir, que les oracles qu'ils rendent
aujourd'hui au nom des anges de lumire, ils les avaient dlivrs jadis
par un soupirail de l'enfer. Ces serviteurs du Trs-Haut, il se rappelle
les avoir connus suppts du diable, et se mfie. Il se mfie... mais
plus il se mfie, mieux il est dupe.


Persuads que le missionnaire qui venait d'Europe tait un sorcier fort
suprieur  ceux du cr, les Todas et les Badagas lui firent grand
accueil. Ils ne demandaient qu' croire tout ce qu'il voudrait, mais
insistaient pour qu'il les dbarrasst de ces affreux Couroumbas, qui
grlent les fruits, strilisent les vaches et tarissent les sources du
lait. Bien tonns, furent-ils, et dsappoints, quand le prdicateur de
l'vangile refusa d'organiser le massacre de ses rivaux, ou tout
simplement d'en faire rafle par une bonne peste. Cependant, force leur
tait de reconnatre que le Dieu anglais, Seigneur des Fusils et
Baonnettes, Matre des Canons et du Whisky, avait le bras tout
autrement long que Cotorou Pek, mme que Siva et son taureau Bassava.
Esprant capter sa faveur, ils lui levrent une chapelle o ils
dposrent en pompe un Nouveau Testament tamoul, que les convertisseurs
leur avaient donn comme le grand dit de l'ternel Jhovah, le secret
du salut, l'abrg de toute science, la rvlation de tous mystres du
ciel, de la terre et de l'enfer. Bientt courut la lgende que, chaque
nuit, le Jsus des Fringhis venait goter au lait et aux bananes
dposs sur son autel. Malheureusement, une pidmie ayant clat
bientt aprs, ledit Jsus en fut tenu pour responsable, par la raison
que le missionnaire avait nagure prch qu'un cheveu, qu'un oiseau ne
tombent pas en terre en dehors de Sa volont expresse et de Son ordre
souverain.

Il fallait en avoir le coeur net. On en rfra aux antiques divinits
nationales. Des prtres approchrent l'oracle, le consultrent en jetant
des fleurs:

--Celui qu'on appelle Jsus-Christ est-il un bon Souami?

La plupart des fleurs tombrent  gauche. Donc le dieu tranger n'tait
pas un bon Souami. Et les Couroumbas, ennemis pourtant des _gourous_,
_vodiarous_, et _cauacourous_, confirmrent la rponse. Plus de doute,
le ftiche anglais avait mauvais caractre, il y avait danger 
l'approcher. Quoiqu'il leur en cott, les habitants migrrent,
abandonnrent champs et demeures, laissant la chapelle au Jsus blanc et
 son livre.

Mais le missionnaire dont s'agit, Metz, tait nergique autant que
sincre et convaincu; il s'tait attach aux populations qu'il avait
tudies longtemps;--c'est  lui, disons-le en passant, que la science
doit le meilleur de ses informations sur ces peuplades, informations
qu'il communiquait gnreusement  tous les voyageurs qui se succdaient
au Nilgherris. Rsolu, quand mme,  sauver les mes qui prissent, et
comptant, d'ailleurs, sur l'nergique protection des Anglais, il migra,
lui aussi, et alla dans un autre district fonder une cole pour laquelle
il obtint une subvention du gouvernement. Les enfants apprenaient
volontiers  lire, crire et compter, mais montraient une rpugnance
invincible  prier Jsus dans leur propre langue. Un jour qu'il s'avisa
de commencer la classe par une invocation  son Jsus-Christ, enjoignant
aux lves de la rpter, toute la niche s'envola du coup, les uns par
la porte, les autres par la fentre. Il se mit  leur poursuite,
rattrapa quelques fugitifs, leur demanda: Quelle mouche vous pique?
Qu'aviez-vous  dcamper?--Et les moutards de sangloter: Lchez-nous!
Nous ne voulons pas nous faire chrtiens! non! non! Si nous disons le
_mantroum_ des chrtiens, Christ entendra, Christ viendra, Christ nous
emportera!

Tout est relatif, et ces Badagas, ces Badagots se montraient encore
suprieurs  leurs voisins du Travancore qui n'osaient mme toucher un
livre anglais, de peur que le dmon du gribouillis imprim n'envoyt des
lphants piller et craser les rcoltes. _Principiis obsta!_

    _Laissez-leur mettre un pied chez vous,
    Ils en auront bientt pris quatre._

Malgr son insuccs, l'vangliste tait fort respect; on redoutait
d'offenser ce grand sorcier, auquel on avait donn l'appellation bizarre
de Dieu Trois-Quarts, parce que, disait-on, il ne lui manquait pas
grand'chose pour qu'il ft Dieu tout  fait. On ne lui contesta jamais
sa puissance, mais on cessa de croire  ses bonnes intentions, quand il
ne voulut pas favoriser l'escapade d'une jeune femme avec son amant; ce
qui, d'aprs l'opinion publique, et t pourtant son devoir d'honnte
homme. Et sa rputation reut un coup funeste, quand il refusa net de
prouver la vrit de sa mission en marchant pieds nus sur des fers
rougis, chose que les Harouarous font sans se faire prier. Pourtant, cet
tranger n'avait-il pas dclar, n'avait-il pas maintes fois rpt que
son Jsus tenait compte de tous les cheveux, compte des plumes de tous
les oiseaux? N'avait-il pas racont l'aventure des trois jeunes hommes
Sadrach, Msach et Abed Nego[344] que le roi Nabuchadnetsar fit jeter
dans une fournaise? N'avait-il pas assur qu'ils en sortirent sains et
saufs?

[Note 344: Daniel, III.]

--H bien, fais-en autant! concluaient ces pauvres Badagas.--Fais-en
autant! rptaient ces ignorants Todas. Impossible de les tirer de l.




LES KOLARIENS DU BENGALE

ET

LES SACRIFICES HUMAINS CHEZ LES KHONDS


Linguistes et anthropologistes, chacun pour sa partie, ethnologues et
mythographes, trouvent ou trouveraient de riches matriaux  exploiter
dans la contre de l'Inde, qui reoit les eaux des monts Vindhya et
Adjanta, pour les dverser dans le golfe du Bengale par la Mahanadi et
la Godavri. Cette rgion de beaux paysages et de campagnes fertiles
pourrait tre largement peuple, n'taient de vastes marais rpandant au
loin, sous un ciel torride, leurs miasmes empoisonns. Les habitants de
la plaine doivent s'en tenir loigns pendant six mois, et les Europens
pendant neuf. De vastes cantons n'ont jamais t habits que par des
peuplades primitives, qui vivent en communauts gnralement isoles, ne
se rattachant que par de faibles liens aux voisines de mme nom ou de
mme race. Une barrire de montagnes entoure le plateau lgrement
ondul, parsem de superbes rochers granitiques, dont les uns s'lvent
en masses arrondies, et les autres en fragments ruineux, de formes
fantastiques.

En tant qu'autochtone, l'agglomration ethnique dont il s'agit est
considre comme d'origine antrieure aux Aryas et mme aux Dravidiens.
Elle se subdivise en milliers de clans[345] que nous n'essayerons pas de
classifier, mme sommairement; il nous suffit qu'on les dsigne sous
l'appellation collective de Kolariens, drive du peuple Kolh ou Cole,
d'o le mot de couli, qui appartient  la langue franque
internationale[346]. La partie orientale du plateau s'tend  une
hauteur moyenne de 2,000 pieds, sur une surface de 7,000 kilomtres
carrs. Elle est habite par un million d'hommes, parmi lesquels plus de
moiti appartiennent  des tribus sauvages ou demi-sauvages, se
subdivisant en deux grandes classes, les Ouraons et les Moundahs; ces
derniers les plus anciens, s'il faut en croire la tradition. Dans ce
magma humain, on entend rpter des noms plus frquemment que d'autres:
Sonthals, Bhils, Bhoumis, Hos, Birhors, Sourahs, Khrias, Korwars,
Dchouangs ou Pattouns, Larkas, Gonds.


[Note 345: Beverley.]

[Note 346: Campbell. Cependant Beames, une autorit en la matire,
conteste cette tymologie: M'est avis, dit-il, que la connexit qu'on a
voulu tablir entre le Kolh et couli est purement imaginaire.]

Les Khonds, auxquels nous vouerons une attention particulire, ont pris
le nom de l'pe nationale, la _khande_, dont ils ont une manire  eux
de jouer. On fait aussi driver leur nom du mot tamil _koundrou_, la
colline. Ce seraient donc les gens du haut pays. Eux-mmes se disent
Kous[347]. Au nombre de deux cent cinquante  trois cent mille, ils se
groupent sporadiquement autour de Boustar, Tchinna Kinnedy, Djeypour,
Goumsor, Boad et Despalla, leurs forteresses et principaux centres.

[Note 347: Caldwell.]

       *       *       *       *       *

Les conqurants font de droit l'histoire de leur conqute, et pour mieux
se couvrir de gloire, aspergent les vaincus d'ignominie. A quoi n'ont
pas manqu les Aryas dans leurs lgendes et traditions. De ces rcits,
lus avec critique, il ressort que les envahisseurs trouvrent une
rsistance longue et opinitre. Sans doute, les indignes se dfendirent
avec courage, leurs revers alternrent avec des succs et ils ne furent
entirement subjugus que sur le littoral et dans le bassin du Gange;
sur les premires collines, ils furent vassaliss, dans le haut pays,
pas mme entams. N'ayant pu les vaincre ni les asservir sur toute la
ligne, le conqurant se vengea en les appelant singes, nagas, serpents,
gognes, en les confondant, de propos dlibr, avec les lopards et
autres animaux, patrons de totems. L'immigration inonda la grande
plaine, o elle implanta la race et la langue des Aryas, leurs doctrines
et pratiques, mais ne remonta pas trs avant dans les valles. Le flot
ne dpassa gure les premiers contreforts; le bruit des batailles ne
pntra pas jusqu'aux hauts pturages. Le choc des armes, les rumeurs
des rvolutions, le fracas d'empires s'effondrant, ne rveillaient pas
les chos de la combe profonde; le tigre des jungles, le crocodile des
marais, les dmons de la peste et de la fivre dfendaient la ngraille.
Une abjecte misre protgeait ces cratures, qui ne possdrent jamais
rien qu'il valt la peine de piller. Et la situation se perptua. On
aurait cru que les indignes n'ayant pas d'organisation politique
proprement dite, n'tant groups qu'en hameaux et villages de faible
population, organismes lches et sans cohsion, succomberaient  leurs
dissensions intestines, aux moindres attaques de l'extrieur. Cependant
ils ont survcu aux tats qui les enclavaient, quoique ou parce que ne
s'levant pas jusqu' la notion d'tat.

Ce n'est pas que plusieurs de ces Kolhs et de ces Khonds ne dussent
reconnatre la suprmatie d'Orissa, fire de ses guerres et conqutes,
de ses gloires et victoires, et qui dploya sa plus haute splendeur au
temps de Charlemagne et de Haroun al Raschid. Pendant une dizaine de
sicles, du Ve au XVIe, ce royaume imposa aux peuplades
infrieures un _modus vivendi_ qui survcut  sa chute, se perptua sous
la dynastie musulmane de Delhi, et subsiste plus ou moins sous la
domination anglaise. Le souverain, sorte d'empereur fodal, commandait 
des maharajahs, rajahs et zmindars,  des paks, au nombre de 150 
200,000, vassaux ingaux en pouvoir, richesse et autorit, autant que
dans le Saint Empire furent magnifiques ducs et marquis, illustres
comtes, puissants barons, petits sires, minces seigneurs bannerets, mais
tous chevaliers et gentilshommes, qui,-- l'arme, taient les hommes
de l'Empereur-- la cour, ses serviteurs,--et, sur leurs terres, des
matres indpendants qui exeraient les droits de haute et basse
justice. Le sceptre du suzerain d'Orissa pesait sur les grands
feudataires, lesquels faisaient pression sur les moindres; les derniers
se ddommageaient sur les indignes planicoles, entre autres, sur les
pauvres Sourahs, qui, tombant en un dur esclavage, furent traits en
ilotes. Protgs par une premire ligne de marais, les Kolhs et Khonds
des coteaux avaient la paix, mais  condition d'apporter en tribut aux
rajahs quelques produits des jungles, et de fournir aux temples et aux
domaines seigneuriaux un travail qu'on ne leur payait point, d'o leur
nom de _vettiahs_, ou corvables. Quant aux congnres du haut pays, les
fivres, en sentinelle devant le boulevard des bois et marais,
assuraient leur indpendance. Dans la plnitude de leur libert, ils
contractaient des alliances avec les hobereaux du voisinage, au service
desquels ils s'engageaient volontiers pour une campagne ou deux. Le sol,
mdiocrement cultiv, nourrissait mal une population parseme, que
dcimaient un climat insalubre, les infanticides, des escarmouches
frquentes entre clans et tribus. Tous les ans, des migrants
descendaient, descendent encore, aux basses terres pour y trouver 
vivre; ils se casent suivant leurs castes et mtiers, se font bcherons,
manoeuvres, matelots, messagers, commissionnaires; prennent du service
comme domestiques, ptres ou bergers. Les uns s'enrlent dans les bandes
du crime, les autres dans l'arme de la rpression. Jusqu'aux derniers
temps, leur grande ressource tait de s'engager chez les Paks, ou
vassaux de la couronne, en qualit d'archers et soldats,  la faon des
Suisses montagnards, qui se louaient, comme lansquenets ou gendarmes, au
plus offrant et dernier enchrisseur, qu'il s'appelt pape de Rome,
Venise ou rpublique de Florence, roi de France ou empereur d'Allemagne.
De tout temps, on recherchait les Khonds comme miliciens; les princes ne
voulaient qu'eux pour gardes du corps, donnaient bon prix de leurs
services, car ils les connaissaient pour sobres et infatigables, les
savaient de race martiale, intraitables sur le point d'honneur,
ponctuels  tous engagements, prts  se faire hacher plutt que de
manquer  la parole donne. Ils ne pouvaient qu'apprcier la bravoure
clatante, la vaillance chevaleresque de ces hommes qui partout
sollicitaient le poste du danger, ou mme le rclamaient comme leur
droit, et s'attachaient passionnment  leur chef, pour peu qu'il le
mritt, voire sans qu'il le mritt.

A mesure que les sicles s'coulaient, la civilisation gagnait sur la
barbarie monticole; les ides religieuses, les pratiques sociales des
plaines s'infiltraient; les influences du brahmanisme et du bouddhisme,
puis de l'islam, pntraient jusque dans les cantons reculs,
rveillaient de lointains chos. Nanmoins, jusqu'aux cinquante
dernires annes, les districts intrieurs taient rests inconnus, donc
indpendants. Mais voici venir voyageurs anglais, missionnaires
chrtiens de toute dnomination et de toute provenance, commerants,
ingnieurs et soldats. Les histoires de conqute se ressemblent toutes.
La Compagnie des Indes se mnagea des intelligences dans les places, se
fit des amis; les riches et puissants n'y ont pas grand'peine avec les
ignorants et besogneux, facilement jaloux les uns des autres. On vit
surgir de belles routes carrossables, sur lesquelles firent leur
apparition infanterie, cavalerie, artillerie. Sans bruit, sans clat ni
menaces, avanant graduellement, les habits rouges occuprent des points
stratgiques, d'o l'argent se rpandait  l'entour. La mare montante
enveloppait une position, tournait une autre. Maint chtelain apprit 
ses dpens que son roc n'tait plus imprenable; maint gentilltre fut
mis  la raison. L'ennemi dclar, on le brisait; on isolait les
malveillants, on achetait les douteux. D'habiles officiers, sachant se
hter lentement, dire des paroles accommodantes et bien placer des
cadeaux, gagnaient position aprs position. La diplomatie anglaise, le
gouvernement de Calcutta, montrent avec fiert les rsultats que leur
valut une dpense en hommes et en argent relativement minime.
Aujourd'hui, le territoire est parcouru par des visiteurs toujours plus
nombreux; les immigrants apportent autres besoins et intrts, autres
industries et moeurs. Les nouveaux venus constatent que le sol se prte
 de nombreuses cultures; que le paysage se montre souvent agrable,
parfois superbe et grandiose; qu'il fait bon quitter les plaine
torrides, traverser rapidement les rgions pestilentielles et se fixer
dans les hauts pays d'air pur et de climat salubre. Les Europens
installent des exploitations, montent des chasses, s'enthousiasment de
cette nature sauvage, s'intressent  ces populations primitives, les
veulent instruire et civiliser. Elles ne survivront pas  tant de
sympathies. C'est le commencement de la fin.

       *       *       *       *       *

Pour ce qui en est du type, les dissemblances entre Aryas et non-Aryas
sont trop marques pour ne pas frapper le regard le moins prvenu. Chez
les Indous, l'animal humain a la couleur moins fonce, une plus forte
capacit crnienne, des formes mieux proportionnes et plus lgantes,
des traits plus rguliers, une physionomie plus agrable; les
populations indignes abondent en figures ingrates et de laideur
repoussante. Pour peu qu'on voult adopter la formule pratique par tant
de voyageurs et mme de savants ethnologistes:-- Tours toutes les
femmes sont rousses,--il serait facile de prouver que ces monticoles
sont superbes, ou qu'ils sont repoussants. Il y en a de beaux, il y en a
de fort laids, quantit de passables. Aux Khonds que nous avons plus
particulirement en vue, Howard trouve une physionomie mi-mogole,
mi-caucasique; front large, parfois surplombant, yeux grands et
expressifs, figure triangulaire, barbe rare, cheveux noirs et abondants.
Shortt leur donne une taille moyenne de 1m,73. Hunter se borne  dire
qu'ils sont aussi grands que les Indous, bien muscls, rapides  la
course, qu'ils ont front large et lvres pleines, mais sans excs. Leur
vigueur, leur intelligence et leur rsolution, leur inaltrable
jovialit en font d'aimables compagnons ou de terribles ennemis.
Dalton, la grande autorit en matire d'ethnologie bengalienne,
s'exprime de la sorte sur quelques-uns de leurs voisins:

     Les Hos et Larkas, noyau de la nation moundah, en sont la
     partie la plus intressante et certainement la mieux faite.
     Port droit, virile attitude, ils ont l'aspect d'un peuple
     libre, justement fier de son indpendance. Mme angle facial
     que celui des Aryas, et des traits qui souvent ne sont
     infrieurs en rien  ceux des Indous: grand nez, larges lvres
     bien formes, dents magnifiques. Les formes, que l'absence de
     costume permet d'examiner en dtail, sont frquemment d'une
     beaut sculpturale.

Cette description, vraie pour les habitants des districts bien cultivs,
qui jouissent d'une aisance que leur envieraient les ouvriers agricoles
de la Grande-Bretagne, serait inexacte pour les habitants moins
favoriss des cantons forestiers, o les figures sont laides. Quand les
Moundahs n'ont pas le type caucasique, ils paraissent se rapprocher du
mogol plutt que du ngre: pommettes saillantes, yeux peu ouverts,
lgrement obliques, face plate, poil maigre, taille moyenne, teint
variant du tann au basan. Plus disgracis que tous autres, les
simiesques Ouraons ont la taille petite, mais bien proportionne,
rarement courte et trapue. Les jeunes gens des deux sexes, remuants
comme des cureuils, ont une figure mince et mobile. Les localits de
race mle montrent une varit remarquable de traits et de teint. O la
race est moins mlange, abondent les vilains noirs: bouche large,
lvres paisses, mchoires prognathes, nez ridiculement aplati, narines
cartes, front fuyant, cheveux crpus autant que laine de ngre.

       *       *       *       *       *

Chasse et sauvagerie sont presque synonymes. Ces populations sont
arrires, en proportion de la part pour laquelle la chasse entre dans
leurs moyens de subsistance: d'autant plus sauvages qu'elles font moins
d'agriculture. Le plateau n'est pourtant pas de trop mince couche
vgtale; ne manque pas non plus de pluies; mais les eaux ici se
prcipitent en torrents dvastateurs, et l croupissent dans les marais,
corrompant l'air de leurs manations pestilentielles. Le sol est mal
exploit, mal cultiv. Aux plus misrables, qui vivent sur les produits
spontans de la brousse, toute viande est bonne: chiens, chevaux,
chacals, grenouilles, chair vivante, chair abattue, du frais ou du
pourri, ils font profit de tout; du tigre au serpent, du crocodile aux
insectes: tout passe au garde-manger. Ils ne peuvent qu'tre un objet
d'horreur pour les Indous, qui mourraient plutt que de goter  un
filet de boeuf ou de vache, pour les Musulmans, qui ont le porc en
abomination et qui expliquent le nom de Kolh par tueurs de cochons,
sobriquet dont les incrimins s'affectent mdiocrement. Brahmanes et
Musulmans font un crime aux nomades Birhors d'tre anthropophages; mais
nous ne le leur reprocherons pas, leur cannibalisme tant inspir par la
pit filiale: les parents,  l'article de la mort, demandent comme une
faveur que leur corps ne soit pas abandonn sur le chemin ou dans la
fort, mais trouve asile dans l'estomac de leurs enfants. Ceux-ci ne
peuvent le refuser, mais, ils ne mettront aucune hte malsante  jouir
du repas funbre.

De toute main ils acceptent toute mangeaille, disent de ces sauvages les
ddaigneux Brahmanes, qui se croient de substance trs raffine, parce
qu'ils ne touchent qu' des aliments de choix, et encore faut-il qu'ils
soient prpars dans leur famille. Par la diffrence d'alimentation, la
loi des conqurants, personnifie en Manou, comptait terniser la
distinction des castes, l'accentuer de sicle en sicle, constituer des
races entirement dissemblables et par les caractres intellectuels et
moraux, et par les caractres physiques: l'aliment impur procrant des
corps laids et rachitiques, des organismes stupides et dgrads, et
l'aliment pur constituant dans l'homme la force et la beaut, la
noblesse et l'intelligence. Le systme tait sduisant; il s'appuie sur
une certaine exprience, et la physiologie de l'avenir fera,
pensons-nous, de prcieuses dcouvertes dans cet ordre de recherches.
Toujours est-il que ce principe fut, par la race dominante, proclam
vrit absolue, admis implicitement par les races subjugues ou
refoules et par les tribus plus polices qui, habitant des demeures
fixes, relativement confortables, s'taient leves jusqu' l'usage de
la charrue. Pour n'en citer qu'un exemple, les Ouraons, mi-sauvages,
mi-civiliss, mangent tout et n'importe quoi pendant l'enfance et la
premire jeunesse, mais,  partir du mariage, les poux se font une
chair sacre, s'administrent, en manire de sacrement, le sel par lequel
ils jurent,  l'exemple des Sonthals; leur corps ainsi purifi ne sera
plus entretenu que d'aliments purs, auxquels ne touche aucune main
trangre  la tribu. A l'Ouraonne il est enjoint de prparer le repas
du mari, interdit de le partager; elle se contente des restes, suivant
l'exemple donn par l'pouse brahmane. Chez la plupart des Kolhs,
cependant, la femme s'assied  la mme table que le seigneur et matre,
si table il y a. De leur ct, les Khonds s'abstiennent de la nourriture
qu'auraient prpare des gens rputs de caste infrieure, prohibent les
viandes du chien, du chat domestique, du serpent, des animaux de proie,
tels que chacals, milans et vautours. Une fois sevrs, ils ne touchent
plus  aucune espce de lait.

Par suite d'une abstinence invtre, la race indoue tient les liqueurs
fortes en aversion; les brahmanes regardent, du haut de leur sobrit
rigoureuse, ces barbares qui prennent prtexte de toutes festivits pour
boire le toddy avec dlices, de toutes crmonies pour se donner du vin
de palmier sans mesure. Quand l'arbre du maouah[348] se couvre de sa
riche moisson de fleurs parfumes, qui passent pour gurir la plupart
des maladies, le Khondistan est en joie, les lphants, tous les
herbivores, et plusieurs oiseaux se rgalent. Les hommes, pour accaparer
la plus grosse part, sont obligs de faire garde jour et nuit. Il n'est
alors chaumire qui ne distille des ptales une liqueur capiteuse[349];
il n'est Khond qui ne s'enivre royalement; la Khonde se permet d'tre
pompette. Les soldats anglais s'accordent plus de latitude, trouvent 
la liqueur une certaine ressemblance avec le whisky d'Irlande; ils se
solent glorieusement, en se bouchant toutefois le nez,  cause de
l'odeur trop forte pour les Europens.

[Note 348: _Bassia latifolia._]

[Note 349: Le _deral_.]

Voulant se retrancher derrire une barrire infranchissable, les Aryas
avaient eu pour politique d'largir incessamment la distance entre
vainqueurs et vaincus, de rehausser les premiers, d'avilir les seconds,
physiquement et surtout intellectuellement,--car nulle dmarcation n'est
plus profonde, mieux vidente que celle qui spare le civilis du
barbare;--ils avaient interdit de transmettre  la race infrieure les
nobles arts de la lecture et de l'criture. Le Brahmane et pass pour
tratre qui et communiqu ses formules et liturgies, qui et expliqu
les Vdas aux ilotes. L'instruction dveloppe les facults et l'hrdit
les fixe; aussi nulle race n'est plus intelligente que l'indoue, nulle
n'a l'esprit plus souple et plus subtil, n'a cr langue plus riche et
savante, posie plus grandiose, philosophie plus abstraite et profonde,
architecture plus tonnante, religions plus extraordinaires. Entre les
hautes et les basses castes, tout contact immdiat passa pour abominable
et finit par sembler impossible. Avec une sagacit rare et une
ingniosit vraiment tonnante, les conqurants s'appliqurent 
dgrader les subjugus,  les rendre mprisables  leurs propres yeux.
Les lois de Manou dcrtaient la honte et l'humiliation, la misre et
l'ignorance, imposaient un tat civil, qu'elles ne pouvaient imaginer
plus abrutissant,  ces tres noirs de couleur,  figure bestiale,
moins hommes qu'animaux, dont le souffle contamine l'atmosphre, et
dont l'ombre empoisonne les aliments, et mme les eaux sur lesquelles
elle passe. On leur donnait des noms comme ceux de _Kolhs_, les porcs,
_Poulayers_, l'ordure. A quiconque elles donnaient droit de les tuer,
sans qu'il ft besoin d'allguer aucun motif; mais qui et voulu se
souiller la main en les frappant? On se salissait, rien qu' les
conspuer,  leur cracher  la figure. Et pour que leur salive n'infectt
pas la terre, ils devaient porter un crachoir sur leur personne[350].
S'il fallait les toucher, ce devait tre avec un fer rouge. Le plus sr
tait de les tenir  distance: nonante-six pieds entre leur corps hideux
et un auguste Brahmane n'taient que distance suffisante; il leur
fallait demeurer en dehors de tous les villages habits par des gens
honntes; on leur enjoignait de ne porter aucun vtement au-dessus de la
ceinture; de parler la main devant la bouche, et encore de ne s'exprimer
que dans leur patois[351]: la noble langue des conqurants ne devait
point, porte par une haleine puante, passer par ces lvres impures.
Qu'ils ne prsument dire: Moi, mon riz, ma femme, mes enfants; mais
qu'ils jaculent dans leur charabia des expressions telles que
celles-ci: Votre esclave, ma sale ratatouille, ma guenon, mon veau, ma
velle. Des prtres seuls pouvaient avoir formul cette lgislation, qui
rigeait la frocit en systme et rendait la cruaut plus savoureuse en
l'assaisonnant d'insulte. Un chef-d'oeuvre de cette politique fut
d'interdire aux vaincus le progrs et l'instruction. Enjoint aux Indous
en gnral, et aux Brahmanes en particulier, de cultiver leur esprit, de
s'imprgner de posie et de la littrature sacre, rsum de toute
science; interdit aux indignes de toucher, de regarder aucun livre.
Pour mieux fixer les vaincus dans le servage, la lgislation dfendait
tout changement qui et amlior leur condition. Ils avaient t razzis
de leurs troupeaux? Dfense d'en acqurir de nouveaux, dfense de porter
la main sur un pis de vache pour en tirer du lait, de possder autres
animaux que des chiens et des nes. Ils n'avaient que des habitations
misrables? Dfense d'en construire en pierres, ni  plusieurs tages,
de les couvrir autrement qu'avec du chaume. On prfrait qu'ils
vagabondassent et n'eussent aucune attache au sol. Interdit d'avoir des
vases entiers: il leur fallait se servir de tessons. Interdit de porter
bijoux d'or ou d'argent, joyaux autres qu'en laiton, fer ou verre.
Interdit aux femmes de se couvrir les seins, de porter souliers, de se
donner le luxe d'un parasol, de laver leurs vtements. Il leur tait
enjoint de vivre dans la malpropret et l'infection[352]. Ordre aux
hommes de vivre nus; on ne leur permettait pour vture que de la paille
ou des guenilles, la fripe des morts et des loques laisses par les
criminels qu'ils auraient excuts. Ce dernier point doit tre expliqu:
les bourreaux et tortionnaires tant has et mpriss, on dvolut leur
office aux basses castes. L'quarrisseur, le fossoyeur, l'corcheur et
l'excuteur public furent rputs frres, et on leur donna pour fils ou
neveux les mgissiers et tanneurs, les corroyeurs, selliers,
cordonniers, tous de mtier vil. On affectait de ne leur garantir aucune
proprit, ne supposant pas qu'ils possdassent rien en propre, sinon
par le vol et la filouterie. La loi condamnait au vagabondage tous ceux
qu'elle n'attachait pas  la glbe, leur interdisait l'approche des
maisons honntes, le sjour dans les villes et les villages.

[Note 350: _Koragars_, Walhouse.]

[Note 351: Non aryen, apparent au tamil et telougou]

[Note 352: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]

De ces prescriptions dictes par la haine, plusieurs, pensons-nous,
n'ont jamais exist, n'ont t inventes qu'aprs coup. Nombre d'entre
elles tombrent en dsutude par la force des choses, par les invasions
de plusieurs religions contraires au brahmanisme. Mais la plupart de ces
ordonnances iniques entrrent ou restrent en vigueur, et le temps les
consacra. Des peuplades entires acceptrent l'humiliation qu'on leur
infligeait, et, en l'acceptant, oublirent de la ressentir, finirent par
s'en accommoder. L'habitude est une seconde nature. Depuis longtemps les
Nagas ont oubli de s'indigner qu'on les ait assimils aux lpreux: ils
gesticulent, aboient  demi cachs derrire quelque haie, mendient la
pitance qu'on jette et n'osent la ramasser que lorsque le passant s'est
loign dj. On prtend que l'ignominie peut aller plus loin, et que
les jungles de Tchittagong sont le repaire de hordes tombes plus bas
que beaucoup d'animaux, lesquelles ne connatraient plus l'association
permanente des mles et des femelles pour l'lve des petits[353]. Mais
de cette assertion il est permis de douter jusqu' production de
tmoignages circonstancis.

[Note 353: Faulmann, _Die Entwickelung der Schrift_.]


Altire thorie que celle de fonder la domination sur la prdominance
intellectuelle et morale! Mais, quelque grand que ft leur orgueil, les
Indous n'eurent jamais la pleine et entire conscience de l'absolue
supriorit qu'ils affichaient: leur haine et leur mpris s'aiguisaient
toujours de quelque crainte. Ils se figuraient que les indignes, tous
sorciers, redoutables par leur alliance avec les dmons du sol,
malficiaient les gens, enguignonnaient et maraillaient le monde,
pompaient  distance la force et la sant, se muaient en garous, cobras
et crocodiles. Nul ne leur aurait t l'ide que le tigre, mangeur
d'hommes, que le serpent qui pique mortellement, n'taient pas de ces
maudits et sclrats, se dguisant en btes pour faire leurs mauvais
coups: Les perfides, dit un livre sacr, ont l'oeil froce, soutireur
de vie. Compars aux possesseurs de la vraie religion et de la
vritable science, ces misrables n'taient sans doute que les fous
adorateurs de dieux insenss;--mais si la rougeole et la petite vrole
obissent  leur signe? La peste, le cholra, la petite vrole, sont de
terribles divinits! Maint luthrien achte la protection d'un bon-dieu
local, la faveur d'une notre-dame catholique, maint Indou croit opportun
de se propitier telle ou telle divinit rurale, qui cousine avec les
enfants du sol. Les tourbes d'esprits et de dmons sont incomparablement
moins puissantes que l'auguste Siva ou le sublime Vichnou, mais
infiniment plus rapproches des mortels; il n'est que sage de les
mnager.

Ainsi une Brahmane a vu mourir ses enfants l'un aprs
l'autre.--Pourquoi?--On n'en sait rien. La faute en est peut-tre  un
Korgar,  une Birhore qui les a mgards,  quelque dmon du voisinage.
La pauvre mre donne le jour  un autre petit.--Que fera-t-elle pour le
garder en vie?--Cette bien ne, cette femme orgueilleuse de son
lignage, qui, en temps ordinaire, ne toucherait pas avec des pincettes 
une de ces Korgares, la fait prier respectueusement de vouloir bien la
visiter, la supplie de la prendre en grce, la presse d'accepter du riz,
de l'huile, quelques pices d'argent, et enfin lui tend son nourrisson
pour qu'elle le prenne dans ses bras et le mette au sein. La sauvagesse
se laisse toucher, dtache un de ses anneaux de fer, le passe au poignet
du petiot, s'crie  haute et intelligible voix:--Enfant, tu
t'appelleras Korgaret! Elle fait tter l'innocent, le rassasie et le
rend  la mre. Par l'adoption simule, par le lait, par le nom, elle a
fait sien l'enfant brahmane, l'a incorpor  sa tribu et mis sous la
protection des divinits korgares.

Autre exemple: Un pauvre diable d'Indou ne peut se gurir d'une maladie
ou se croit poursuivi par la dveine et la malechance. Pour y remdier
il emplit d'huile une jarre, y jette de ses cheveux et rognures
d'orteils, puis regarde longtemps son image rflchie sur le
liquide[354]. Il porte cette huile ou ce _ghi_  un sauvage, qui
l'avalera jusqu' la dernire goutte et sera rcompens pour la peine.
L'opration, lointainement apparente avec notre saint mystre de
l'Eucharistie, effectue un transport de substances, transmue l'Indou en
Korgar, le Korgar en Indou. Par l'infusion des poils et des rognures
d'ongle, par la figure se mirant, l'huile se sature d'nergie vitale,
s'imprgne d'me, passe dans un autre corps, dans un autre sang.
Dornavant, le Korgar sera le rpondant d'un brahmane, autre lui-mme,
le cautionnera vis--vis des dmons de la Korgarie.

[Note 354: Walhouse, _Journal of the Anthropological Institute_.]

Grce  ces superstitions, les missionnaires chrtiens ont eu la joie de
voir leur Christ triompher sur tous les dieux rivaux et _bongas_, qui
avouent sans dtour ne pouvoir rien contre les hommes d'Europe, les
fusils anglais les privant de leurs meilleurs moyens. Pour se
dbarrasser de leurs sorciers, toujours gnants, nombre d'indignes
rclament le saint baptme, se convertissent  Jsus, bien qu'ils
n'osent le prier dans leur propre langue. C'est le renouvellement du
miracle que Mose opra devant le Pharaon: les verges jetes par les
magiciens se transformaient en serpents, mais la verge de Jhovah se
faisant dragon engloutissait vipres et serpenteaux[355].

[Note 355: Grundemann, _Kleine Missions Bibliothek_.]

Mais n'insistons pas sur les cts exceptionnels de la situation: il est
incontestable que les Brahmanes avaient si bien largi et dvelopp leur
supriorit qu'ils pouvaient la croire ternelle. Ils disaient le foss
infranchissable, ne ft-ce qu'en raison de l'impossibilit  l'engeance
soudra, repue de nourriture infrieure, d'galer jamais la race si bien
nourrie et forme d'aliments de choix. Suivant la thorie qu'ils avaient
mise en cours, la caste n'tait pas seulement un fait extrieur, mais
l'expression du temprament, la diffrence des natures. Servi par une
lgislation svre et rigoureusement applique, le systme a
certainement contribu  la formation de types distincts; ce qui
n'tait,  l'origine, qu'un avantage peu marqu, devint  la longue
disproportion vidente, affectant les chairs et les muscles, mme les os
du squelette.

Ces particularits ethniques, que nous constatons et signalons, sans
vouloir les diminuer, on s'tonne de ne pas les voir fixes plus
profondment. Ainsi on a frquemment observ que les Moundahs semblent
partager avec le camlon la facult de prendre la couleur de
l'entourage, et, dans les villages mixtes, leur teint se confond presque
avec celui des Indous. Les Ouraonnes plissent, ds qu'elles ont fait un
court sjour, comme domestiques, dans les maisons europennes[356]. En
mme temps que les cantons se civilisent, le type s'amliore et
s'embellit; la taille, il est vrai, reste petite assez longtemps, mais
les traits s'adoucissent, et, comme les gens sont d'un naturel jovial,
le visage prend bientt une expression agrable. Les missionnaires, trs
comptents dans l'espce, ont not plus d'une fois qu'une alimentation
plus rgulire, une habitation plus salubre, un travail modr et
soutenu, embellissent promptement le corps et le facies; les enfants
surtout prennent meilleure tournure. Aux physiologistes de prononcer sur
la question.

[Note 356: _Zeitschrift fr Ethnologie_, 1874.]

L'ignorance force dans laquelle ces aborignes ont croupi si longtemps,
n'a pas eu non plus l'effet dsastreux qu'espraient leurs ennemis. Les
castes ultimes, il est vrai, les plus misrables des hordes, sont
affoles et abruties, mais le grand nombre ne parat pas dtrior dans
les oeuvres vives. L'intelligence, quoique limite et restreinte  un
petit nombre d'objets, reste saine et susceptible de dveloppement. Nous
comparons l'Indou  l'arbre fruitier que des horticulteurs ont soign
pendant de longues gnrations, lentement dvelopp et ennobli.
Appartenant  la mme famille, les sauvageons croissent dans la fort,
ne donnant que fruits aigres et coriaces, mais les racines sont
vigoureuses, le bois jeune; il suffirait de quelques bonnes greffes pour
transformer le produit. Ainsi des Kolhs et Khonds. Les classes
suprieures, les nations civilises, s'endorment facilement dans le
luxe, versent dans l'immoralit, le factice et le convenu, dans le
byzantinisme sous toutes ses formes, dans la snilit niaise et vaine.
Mais les classes dites infrieures, mais les nations incultes sont, de
par les ncessits de l'existence, contraintes  toujours agir, toujours
travailler et par suite  se tenir dans les limites de la ralit et
d'un certain bon sens. Les missionnaires dclarent que la jeunesse de
leurs coles, pourvu qu'on sache la prendre, se montre accessible 
l'instruction, et que deux ou trois gnrations la mettraient au niveau
des enfants brahmanes.

Nous ne prtendons pas trancher la question; il nous suffit d'en avoir
indiqu les termes. Une certaine cole scientifique s'est trop hte de
proclamer immuables les types dont la constance pourrait fort bien
n'tre motive que par la fixit relative du milieu. Les conditions
gnrales d'alimentation, de climat et d'habitat, loin d'tre
primordiales, ne sont que contingentes et accidentelles, et varient
facilement. On reprsentait les types comme couls en bronze: ne
seraient-ils qu'un masque complaisant qui s'adapte  des chairs
plastiques,  un squelette relativement flexible?

Mais assez de thories, assez d'hypothses; rentrons sur le terrain des
faits constats.

       *       *       *       *       *

Si les qualits morales l'emportent vraiment sur l'instruction et sur
les facults intellectuelles, nos barbares Khonds sont, en somme, fort
suprieurs aux civiliss leurs voisins. Vridiques et sincres, ils ne
daigneraient chapper  un pril, obtenir quelque avantage au prix d'un
mensonge ou seulement d'une inexactitude volontaire. Que de fois les
juges anglais ont  regret fait excuter de braves gens, contre lesquels
ne se dressait que leur propre tmoignage! Ils s'taient dnoncs et
livrs, avaient racont les faits avec une franchise absolue, une
exactitude scrupuleuse, mettant leur point d'honneur  ne rien taire de
ce qui pouvait leur tre prjudiciable. Quelle diffrence avec ces
Bengalis, fourbes incomparables, artistes en dissimulation! Une des
rares erreurs de Stuart Mill a t d'avancer[357] que les non-civiliss
se complaisent dans le mensonge, semblent incapables de dire vrai.
Certes, nous ne contesterons point que la vraie civilisation se
dveloppe paralllement  la sincrit et  la justice; mais le grand
philosophe se ft exprim autrement, si son sjour aux Indes l'avait mis
en contact avec les Gonds et les Khonds, avec les Malers, Birhors,
Sonthals et autres, qui tiennent la vrit pour sacre et ne contractent
pas d'engagement qu'ils ne remplissent. Nulle offense plus grave que
celle de suspecter leur parole, insulte qu'ils lavent dans le sang, et,
s'ils ne peuvent tuer l'offenseur, ils se tueront eux-mmes. Ces
Sourahs, ces Poulayers, respirent la candeur. Ceux qui les traitent de
rebut et d'ordure, les disent incapables de rien imaginer, incapables
d'inventer quoi que ce soit en dehors de l'exacte ralit[358].

[Note 357: _Essays_, 51.]

[Note 358: Shortt, _Hill Ranges_.]

Avant d'tre entams par la civilisation, avant d'avoir subi la conqute
anglaise, ces sauvages se distinguaient par une virile fiert, une
joyeuse indpendance, ne rendaient compte  personne de leurs faits et
gestes, ne payaient redevance ni  chef, ni  gouvernement, ni 
propritaire; chacun avait l'entire jouissance de sa personne, de sa
maison et de son champ. Indpendance complte, tant  l'intrieur qu'
l'extrieur. Nul ne les avait conquis; depuis vingt sicles, leur peuple
n'avait jamais courb la tte devant aucun tranger: noble orgueil qui
se lisait dans leur attitude et leur physionomie. Ils vitaient toute
parole obsquieuse, toute politesse qui et pu paratre humiliante; pour
saluer, ils se bornaient  lever la main. Le plus jeune disait: Je vais
 mes besognes.--Va! rpondait l'ancien.

Le trait le plus agrable de leur caractre est encore l'affection
mutuelle. Les civiliss de la plaine se donnent pour passe-temps les
procs qu'ils s'intentent, ils se provoquent devant les tribunaux sous
des prtextes futiles; dans leurs duels judiciaires, ils rivalisent de
menteries et perfidies. Mais chez les Kolhs et les Khonds, autres
moeurs. Rares d'homme  homme, les querelles sont encore plus rares
d'homme  femme. L'poux qui se permettrait de blmer sa moiti devant
le monde, de la menacer, voire de l'insulter, soulverait la
rprobation, exciterait l'indignation gnrale. Il n'en faudrait pas
tant  l'pouse pour la faire se dtruire; trop souvent il a suffi d'un
reproche discret pour provoquer un empoisonnement; une parole ironique,
un compliment mal compris, et plus d'une s'est pendue. Elles se figurent
que l'me du suicid revient tourmenter l'offenseur: ide qui a cours
dans l'Inde entire, dans l'extrme Orient, et qui a certainement
inspir aux Japonais leur pratique bien connue du _harakiri_.

Dalton dit de ces sauvagesses qu'elles gagnent les coeurs par des
manires franches et ouvertes, une nave gaiet. Frayant ds leur
enfance avec l'autre sexe, elles n'ont rien de la pruderie des Indoues
et des musulmanes, leves dans une rclusion rigoureuse, pruderie qui
par moments fait place  des propos grivois et abonde en sous-entendus
obscnes. On vante, au contraire, les grces dcentes des fillettes Hos
ou Moundah, des petites Larka... Patience! Bientt la civilisation les
gurira de cette barbarie, les corrigera de leur ignorance.

Jusqu' la seconde moiti du prsent sicle, les Khonds abominaient
toute espce de commerce, ne voulaient faire usage d'argent ni de
monnaies, rejetaient les coquillages comme moyen d'change; au lieu de
mesurer en espces la valeur des choses, ils les supputaient en vies,
mme les objets inanims, mme les haches, riz et farines. Quels
arrirs!

Aucun peuple ne pousse plus loin la religion de l'hospitalit. De ce
chef ils en remontrent aux Bdouins, aux Arabes du dsert. Pas d'honneur
qu'ils ne rendent  l'hte, pas de complaisance qu'ils ne lui
tmoignent, mettant sa vie avant leur vie, son honneur avant leur
honneur. L'hte, avant l'ami, mme avant l'enfant! dit un de leurs
proverbes. Ds que se montre un tranger, quelque misrable soit-il, les
chefs de famille viennent le saluer, lui offrent gte et repas; il
sjournera tant qu'il lui plaira: jamais invit n'a t renvoy, jamais
on ne lui a fait sentir que sa prsence devenait gnante. Ils tendent
l'hospitalit jusqu'aux Dombangous, basses castes et populations dchues
qui les entourent; ils les traitent avec bont, les font asseoir  leurs
festins, les dfendent envers et contre tous, les protgent comme s'ils
appartenaient  leur communaut.

     On les a vus tendre leur hospitalit jusqu' des tribus
     entires. En certaine fte, il arriva qu'on se prit de
     querelle, et qu'aprs rixe sanglante un clan fut charp, mis
     en droute. Poursuivis, la lance au poing, chasss de leurs
     hameaux, sans asile, dlogs de leur hritage, les fugitifs
     allrent frapper aux portes qui avaient t les leurs, et
     s'adressant  ceux qui les avaient mis  mal:

     --Nous sommes dpourvus de tout. Veuillez nous donner
     l'hospitalit.

     --Entrez et soyez les bienvenus!

     Et tous maintenant de cohabiter sous le mme toit, jour aprs
     jour, semaine aprs semaine, mois aprs mois; les vaincus
     nourris, abreuvs, vtus, servis par les vainqueurs. Cela dura
     toute une anne. A la fin, les hbergeurs, n'y pouvant plus
     suffire, entrrent en pourparlers:

     --Si vous vouliez reprendre vos maisons? reprendre vos champs?
     Si vous vouliez bien nous rendre votre amiti[359]?

[Note 359: Macpherson.]

L'asile accord aux ennemis n'est point refus aux criminels; et, chose
forte  dire, le meurtrier a cherch et trouv refuge chez le pre de
l'homme qu'il avait tu. Cette hospitalit hroque, ils la donnent
quand ils savent qu'elle sera funeste, mme  leur patrie. Exemple, la
grande guerre de 1833 qui mit fin  leur indpendance. La Compagnie des
Indes exigeait des fugitifs qu'on lui refusait:

     --Mais rflchissez donc! Vous tiez de nos amis jusqu'ici. Ne
     nous obligez pas  montrer que nous sommes les plus forts. Vos
     champs seraient dvasts, vos bourgades incendies, vos
     guerriers mitraills. Et, si l'on en vient jusque-l, dures
     seront les conditions que nous imposerons aux survivants.

     --Il ne sera pas dit qu'un Khond ait forfait  l'honneur, et
     qu'il ait livr le malheureux qui tait venu l'implorer.

On en vint aux mains. Les barbares--c'taient des barbares--se
dfendirent avec une bravoure que ne pouvaient trop admirer les Anglais.
En plus d'une rencontre, ils se firent tuer jusqu'au dernier.
Finalement, les fugitifs indous furent livrs, mais par des Indous, les
Khonds restant inbranlables dans leur fire et gnreuse loyaut.

     Pendant une campagne de deux mois, dit Hunter, ils montrrent
     une nergie indomptable. Dcims  la fois par la peste, par la
     famine et l'pe, il ne s'en trouva pas un dont faiblit le
     dvouement  la cause publique. Et quand les patriarches,
     trahis et livrs, encore par des Indous, furent condamns 
     mort, avec quel admirable courage, quelle touchante
     rsignation, quelle simple dignit, ils subirent une mort
     ignominieuse devant leurs habitations saccages!

Dirons-nous, par contraste, comment respectent le droit d'asile
certaines nations qui se targuent de marcher  la tte du progrs et
volontiers se proposent en exemple au monde[360]?

[Note 360: crit au moment o la France a failli livrer Hartmann 
la Russie.]

Tels taient les sauvages qu'on avait dpeints sous les plus noires
couleurs. En 1820, lorsqu'il envahit le Colehan avec ses troupes, le
major Roughsedge s'attendait  trouver des jungles: il dbouchait dans
un pays ouvert, lgrement ondul, soigneusement cultiv. Les villages
s'abritaient sous les tamarins et mangotiers; les maisonnettes se
cachaient sous le feuillage des citrouilles et concombres.

       *       *       *       *       *

Du costume, nos autochtones se soucient mdiocrement; ils tiennent pour
suffisants un mouchoir, un mauvais chiffon, quelque mchante lanire
d'toffe, une mince ceinture; les femmes se contentent d'une charpe
qu'elles enroulent une ou deux fois autour du corps ou des paules, et
qui leur retombe sur les seins. Ce qu'on conomise sur la vture, on le
reporte sur l'ornementation. Tatouage discret, consistant en points de
couleur, et traits sur le front, le nez, le menton ou les bras. Fleurs
dans les cheveux, colliers, bracelets, chevillets, graines colories,
dents et coquillages, anneaux de laiton, et surtout de fer, les seuls
que Manou ait permis. Elles ont profit et mme abus de la permission.
Kolhes et Khondes, rivalisant avec les Guinennes et les Achantisses,
s'annoncent de loin par un cliquetis de chanes, par un jingli jinglo de
ferrailles, plus lourdes que le boulet d'un forat. Les Pandjas, hommes
et femmes, se chargent de huit  dix kilogrammes de cuivre; et l'on
affirme qu'en certains districts les belles chancellent sous leur
quincaillerie. Le capitaine Sherwill eut un jour la curiosit de peser
les affiquets et colifichets dont une demoiselle sonthal avait affubl
sa personne: la balance accusa 34 livres. Les Dchouangues, qui tenaient,
comme tant d'autres, que le tatouage est de tous les costumes le plus
lger, le plus conomique et mme le plus lgant, qui le regardent
comme un meilleur prservatif contre les rhumatismes que les camisoles
de flanelle, les Dchouangues avaient conserv jusqu' ces derniers temps
le tablier de feuilles auquel ve a donn son nom. De mme les
Couroumbas du Malabar, les Dchantchous du Masoulipatam, les Weddahs de
Ceylan[361]. Cela choquait les ladies de Calcutta. Elles remontraient
que Sa Gracieuse Majest la reine Victoria ne pouvait tolrer que telles
de ses sujettes ne portassent qu'un collier de graines, plus une rame
par devant et une autre par derrire. La vice-reine des Indes dcrta
que le scandale finirait; le christianisme et la civilisation
supprimrent l'innocente nudit dans les jungles d'Orissa. La chose
mrite d'tre raconte:

[Note 361: Samuelles, _Journal of the Asiatic Society_, 1856.]

En 1871, une compagnie, sur le pied de guerre, prit position et appela
toute la tribu  l'ordre. Devant l'estrade du capitaine, dix-neuf cents
individus dfilrent et ployrent le genou. Roulements de tambours.
Manoeuvre en quatre temps, six mouvements. Quatre caporaux et deux
sergents procdrent, toujours au nom de Sa Pudique Majest,  la
toilette du beau sexe. Le premier estampillait la femme agenouille, la
marquait au front d'une tache rouge, lui instillait la premire pudeur.
Elle se relevait, faisait quelques pas, et le deuxime galonn lui
mettait la main sur l'paule et arrachait le feuillage
antrieur,--inclinez-vous devant la vertueuse souveraine qui prside aux
levers de Saint-James! Le troisime pioupiou dbarrassait la sauvagesse
du feuillage postrieur, et toute cette verdure tait jete dans un feu
allum exprs. Le quatrime passait  la pauvrette un jupon, le
cinquime le lui bouclait autour des reins, le sixime voyait  ce
qu'elle passt la porte. Enfant de la nature elle tait entre,
civilise elle sortait, ayant dpouill la sauvagerie et revtu la
cotonnade de Manchester.

Il n'y a que les simples pour dire que l'habit ne fait pas le moine. A
preuve nos Khonds. Tant qu'ils croient aux faux dieux, ils tirent vanit
de leur chevelure, qu'ils nouent en panache; mais, ds qu'ils ont
embrass la religion seule vritable, les missionnaires leur coupent la
houppette, en signe qu'ils ont jet bas le vieil homme et qu'ils
participent au cleste hritage[362]. Sans qu'il et t besoin de faire
intervenir les baonnettes, les Hosses de Singbhoum, renonant
spontanment  la mode antique, avaient compris qu'une pice de madras
est plus souple, plus dcorative, et surtout plus voyante que les
branchages, dont elles se troussaient nagure dans la frtillante danse,
dite _du Coq et des Poules_. L'ancien costume avait aussi ses avantages;
par moments, on le regrettait. Les fluctuations du march ayant fait
hausser l'article tissus et nouveauts, les belles dclarrent net aux
importeurs que, s'ils ne revenaient aux premiers prix, elles
reprendraient l'ancienne mode, et, comme on les savait femmes de parole,
elles obtinrent gain de cause.

[Note 362: Grundemann, _Kleine Missions Bibliothek_.]


Les cabanes sont toujours recouvertes de chaume, et mme le code Manou
ne permettait pas d'autre toiture. Elles affectent frquemment la forme
de ruche. Les parois consistent en clayons de bois enduits de boue,
construction des plus primitives. L'habitation renseigne promptement et
exactement sur la civilisation des gens et le confort auxquels ils sont
parvenus. Jugs  cette mesure, les Mags du Bengale ne seraient pas haut
classs dans l'chelle sociale, bien qu'ils perchent en un poulailler 
un ou deux tages, form par des bambous attachs  des pieux; au
rez-de-chausse les cochons domestiques. Ne brilleraient pas non plus
les Pandjas de Djeypour, qui, avec des btons enduits d'argile,
enclosent des bauges dans lesquels ils entrent en rampant et se tordant.
L'espace intrieur est trop troit pour qu'un homme, mme de petite
taille, s'y tende de son long ou se tienne debout, le taudis n'ayant
gure qu'un mtre de haut, nous dit-on. Pre et mre, enfants et
adultes, s'encaquent et s'empaquettent, cuisent  l'tuve, mettant des
transpirations qui nous pouvanteraient, mais qui ne troubleraient gure
des Chinois[363]; s'il est vrai qu'ils se mettent  douze dans une
chambre de vingt pieds carrs, pour manger, boire, travailler et dormir.
Ne se distingueraient pas davantage par la somptuosit des demeures, les
Dchouangs, qui, rcemment encore, n'employaient que le silex pour armes
et outils, n'avaient aucun mot pour le fer ou le mtal. Les Dchouangs ou
Ceints de feuilles couvrent aussi de ramures leurs huttes; elles
occupent une superficie qu'on assure ne pas dpasser cinq  six mtres
carrs: pour nos fermiers, chenil mdiocre, porcherie insuffisante.
Encore se partagent-elles en deux compartiments: le garde-manger, le
_penum_ des pnates antiques, et le dortoir, o mioches et filles
dorment sous les yeux des parents.--Les garons? Ils couchent ailleurs.
Dchouangs, Gonds, Ouraons, Koukis, Nagas, nombre d'aborignes qui
habitent depuis les Vindhyas jusqu'aux monts Garos et Khassias,
construisent des baraques[364] que nous appellerons des garonnires.
Y habitent les phbes qui se brimadent pour faire apprentissage
d'homme; y habitent aussi tous les adultes non maris. C'est le plus
beau, le spacieux btiment du village, le palladium et le sanctuaire de
la tribu. On y garde les tambours, gongs, et tamtams, les reliques des
anctres, les armes de prix, les trophes de chasse; c'est aussi le
prytane o les trangers et tous htes sont traits avec l'hospitalit
gnreuse qui distingue les peuples pauvres.

[Note 363: _Journal des Missions vangliques._]

[Note 364: Appeles _dhangar basa_, _djirgal_, _dchom herpa_, _doum
couria_, _mandar ghar_.]

Quant aux filles, le plus souvent, elles couchent sous l'oeil mme des
parents; car elles sont une proprit de rapport, qui peut se vendre
assez cher, si elle n'appelle les voleurs et ne s'enfuit avec eux. On
les loge aussi chez des veuves. Les Khonds, Malers et Koupouirs ont des
filleries[365],--pour employer un terme emprunt au phalanstre de
Fourier, des _vestalats_,--parfois attenant  la garonnire; le plus
souvent, l'un et l'autre tablissements occupent les extrmits du
village. A la tte du bataillon fminin marche une virago, dugne
intrpide et robuste, arme d'une longue gaule, pourchassant les garons
et les tenant  distance. On trouverait semblables institutions chez les
Herrnhouters d'Allemagne, et en certaines communauts religieuses
d'Amrique. Les jeunesses se visitent, se contrevisitent, entreprennent
des expditions, se donnent ftes et banquets, dansent, content
fleurette,--en attendant le mariage.

[Note 365: _Dhangarin basa._]

       *       *       *       *       *

Ne pouvant pas puiser tous les sujets, nous serons bref sur le chapitre
des institutions communales, tout intressantes qu'elles seraient 
tudier dans leur simplicit primitive.

Le gouvernement que les tribus indignes se sont donn pourrait tre
rang au mme droit, et parmi les autoritaires et parmi les
dmocratiques. La dmarcation n'est pas rigoureuse entre le pouvoir du
chef et celui du peuple; le peuple se confond avec le chef et le chef
avec le peuple. Tel chef se gre en autocrate, en _Rey netto_, tel autre
en simple excuteur de la volont publique; l'un se pose en tyran,
l'autre en despote clair, celui-ci en monarque constitutionnel,
celui-l en roi d'Yvetot. Quoi qu'il en soit, la communaut est fort
respecte par son chef, quand elle est petite, d'autant plus qu'elle est
petite. Cela s'explique. Dans les hordes composes de dix  cent
familles, chaque adulte compte pour sa personne; tout mle forme  lui
seul une fraction du public; ni sa voix ni ses bras ne sont  ddaigner;
son opinion, ses dsirs et sentiments seront toujours pris en
considration dans les conseils du chef, les dlibrations du snat et
de l'assemble populaire. Mais que pse, que peut peser une monade
humaine dans les nations modernes, dans ces tats monstres, composs de
dix, vingt, trente, cinquante ou cent millions d'mes? L'individu,
absorb dans la masse, n'est plus qu'un grain de sable, qu'une goutte
dans l'tang. Ce que perdent les particuliers est gagn par le pouvoir
central, quelque nom qu'on lui attribue, monarque, protecteur,
prsident, doge ou stathouder. Seul, le roi ou empereur compte vraiment
en son tat; il est un tre rel, en face de ses sujets dont la valeur
n'est qu'abstraite et conventionnelle. La cit barbare, peuple de
citoyens effectifs, constitue un organisme vivant. Son mcanisme,
compos essentiellement du peuple et de son chef, se complique bientt
d'un facteur intermdiaire: le Snat, lequel se met  la remorque de
celui-ci ou de celui-l. Les prfrences de cet organe politique se
tournent vers le chef qu'il s'applique  absorber, en attendant qu'il
entreprenne le peuple. Selon les circonstances, le gouvernement se
transformera en aristocratie militaire, oligarchie fodale, magma de
gros censitaires, syndicat d'exploiteurs privilgis de la fortune
publique. Que viennent brocher par-dessus les sorciers, prtres et
faiseurs de pluie, brouillant temporel et spirituel, parbrouillant les
affaires d'en haut et d'ici-bas, la petite tribu sera bouleverse par
les mmes complications qui agitent et troublent les tats faisant
grande figure sur la scne du monde.

Nos Khonds tendaient  se grouper en nation. Dj se constituaient des
confdrations formes de tribus qui se membraient et s'articulaient,
contractaient des alliances offensives et dfensives, obissaient  un
conseil suprme compos des chefs respectifs. Sitt qu'elle fonctionne,
pareille confdration oblige ses ennemis et rivaux  former des
combinaisons opposes, mais de mme ordre. Aprs de vaillantes
campagnes, aprs de terribles batailles, dans lesquelles gagnants et
perdants se couvrent de gloire, les vaincus sont rendus tributaires, et,
pour les maintenir dans la soumission, les vainqueurs restent sous les
armes, serrent les rangs, s'astreignent  la mme discipline que pendant
la bataille, et, aprs quelques gnrations, le groupe national a gagn
de la consistance et gnralement adopt la forme monarchique. En
Khondie, le chef habite au centre du village, dans la maisonnette
qu'ombrage le grand cotonnier plant par le prtre. L'arbre est la
demeure arienne du saint patron, le temple de la divinit protectrice;
sa croissance et sa vigueur ragissent sur la population dont il est le
symbole. Les indignes sont nots pour l'attachement qu'ils portent 
leurs chefs de clan, qu'ils n'ont aucune raison de redouter, aucune de
jalouser. Patriarcale est l'ide qu'ils se font du pouvoir comme soutien
de la justice, dfenseur de la proprit, arbitre des conflits. Les
diffrends sont ports devant le conseil des notables, qui prononcent
l'arrt, puis mangent du bon et boivent du meilleur aux dpens de la
partie perdante. A la mort du cacique, ils acclament son successeur, le
fils an le plus souvent,  moins qu'un frre ou tout autre individu ne
soit jug plus digne. Quand les gouvernants ne se montrent pas trop
au-dessous de leur tche, le peuple que l'inconnu n'attire point, et qui
innove le moins possible, le peuple s'en tient volontiers  la famille
rgnante. Les Khonds vnrent un Dieu Terme. Chaque anne, les clans
s'assemblent sur une montagne, aspergent de sang le sommet, implorent du
Dieu Soleil qu'il les maintienne tels qu'taient leurs aeux, le
supplient de leur donner des enfants semblables  leurs pres. Tels
quels, ils se trouvent parfaits.

       *       *       *       *       *

Plusieurs tribus ont pris carrment,--honntement, allions-nous
dire,--la profession du vol; elles ne s'en cachent point; leurs hommes
brigandent sur les chemins et dtroussent les gens en bonne conscience.

     Le pays nous appartenait. Des conqurants nous l'ont arrach.
     Les allger, maintenant, de quelque bagatelle, o serait le
     mal? Nous aurons beau faire, nous ne rentrerons jamais dans
     notre bien!

Curieuse circonstance: certains s'engagent comme policiers et gendarmes,
louent leurs services pour surveiller, sur les routes et le long des
cltures, les agissements de leurs pres, les alles et venues de leurs
oncles, frres et cousins: ce qu'ils font sans faiblesse et avec une
exactitude irrprochable. Les familles se disjoignent, les membres
tirent au hasard; les uns pour braconner, les autres pour faire le
mtier de garde champtre. Pourvu qu'ils gagnent leur vie, ils
n'imaginent point qu'il y ait vertu  dfendre la proprit, crime 
l'attaquer; deux avocats plaidant, l'un pour la veuve, l'autre contre
l'orphelin, n'y mettent pas plus de bonhomie. Pas de sot mtier, pourvu
qu'il nourrisse son homme. Nul qui les blme en un pays o les Brahmanes
dclarent bonnes toutes les religions, pourvu qu'on les suive, ordonnent
que chacun continue le mtier de ses pres; voleurs et pillards pour
commencer[366].

[Note 366: _Journal des Missions vangliques_, 1838.]

Douanier ou contrebandier, il n'en chaut pas davantage au paysan de nos
frontires, qui, pour une bouffe de tabac, donnerait l'conomie
politique et tous les conomistes, la doctrine et les doctrinaires.
Maraudeur et filou, il fait bon l'tre, alors que jeune, souple, hardi,
entreprenant, on est dans la plnitude des moyens physiques; mais il
vaut mieux vaquer  la rpression, se retirer dans les fonctions
officielles, quand l'ge mr vous fait moins agile et ingambe, plus
prudent et avis, et quand on connat, pour les avoir pratiqus
soi-mme, les trucs et cautles des coureurs de blocus. Il est dans
l'idal, c'est--dire dans la destine vraiment normale du brigand, de
finir commissaire. Pourraient en tmoigner les Arnautes, les Palikares,
et l'illustre Vidocq. Ils se font la main  leurs risques et prils, et
quand ils sont passs matres, l'administration les engage. C'est parmi
les Bhils et les Poligars, les Koukies et Paharias que le gouvernement
anglais recrute de prfrence les bataillons de police[367].

[Note 367: Rowney.]

Les Bhils des monts Vindhya, de mme que les Maravers de la province de
Madoura dans le Tinevelly, se sont donn la double spcialit du
policier et du truand; ils inquitent les routes et les pacifient.
Joseph Prudhomme leur emprunta le fameux sabre, avec lequel il dfend
nos institutions, et les dtruit au besoin. Il sortait de leurs rangs,
Jean Hiroux qui rabrouait un gendarme incivil:--H! le tricorne,
respect  l'ancien! De quoi donc vivrait la marchausse, n'taient
ceusses de la pgre? On les voit donc s'enrler dans la police urbaine
et la garde rurale, s'entremettre comme veilleurs de nuit, geliers,
informateurs, espions et dlateurs. Ils fournissent au village indou un
de ses fonctionnaires principaux, le _manker_ ou garde champtre, qui
garantit contre la maraude, moyennant la jouissance d'un champ communal
ou le paiement d'une subvention prleve sur les rcoltes. En cas de
vol,--les mauvaises annes fournissent de nombreuses dprdations,--au
manker d'en deviner l'auteur, de l'amener  restitution ou de le
produire en justice. Ce fonctionnaire a pour fonction d'tre
incorruptible et de svir avec une impartiale justice contre les
fraudeurs, fussent-ils membres de sa propre famille. Volontiers deux
frres prennent le mme champ d'oprations, ils pillent et filoutent de
concert, se montrent habiles  faire du dgt, jusqu' ce qu'on trouve
intrt  engager les services de l'un pour se protger contre les
entreprises de l'autre[368]. Le nouveau garde rural devient responsable,
et s'il est empch de chasser lui-mme aux dlinquants, il dlguera la
partie matrielle de la besogne  un de ses limiers. Chasseurs de pre
en fils, ils examinent le lieu du dlit, distinguent des marques et
signes imperceptibles pour d'autres, trouvent l'empreinte du pied
suspect. Cette empreinte[369], ils la mesurent avec prcision, la
reportent sur un btonnet auquel ils ont recours dans les cas douteux.
Si la piste conduit  un autre village, le traqueur avise le collgue et
lui remet le bambou marqu, qui souvent passe en plusieurs mains avant
que le coupable soit dcouvert. Les services du traqueur sont
particulirement requis quand il s'agit de retrouver des animaux que les
voleurs ont dtourns et emmens. En rase campagne, et sur une bonne
route, la passe ne serait pas difficile  suivre; mais quelle
perplexit aux portes des bourgs, aux passages par lesquels ont pitin
des troupeaux! La dernire empreinte est recouverte d'un caillou,
montre aux notables de l'endroit. Ceux-ci ont intrt  prouver que la
piste ne s'est pas arrte chez eux; ils aident  reprendre la recherche
 l'autre bout du village. Des limiers sagaces ont fini par retrouver
l'objet aprs avoir parcouru 3  400 kilomtres[370]. Mais si les traces
viennent  se perdre dans la fort ou la jungle, si elles s'effacent
dans son village, le manker est tenu pour responsable et rembourse le
dgt sur ses honoraires. Il a le droit en tout temps de rsigner ses
fonctions, mme de s'tablir voleur et de spolier les proprits qu'il
protgeait la veille. Certains subviennent  l'insuffisance de leur
traitement en cumulant les professions de gendarme et de maraudeur;
pendant douze heures, ils sauvegardent les proprits; pendant douze
autres, ils vont fourrager aux entours.

[Note 368: Elliot, Greenhow.]

[Note 369: _Khoj._]

[Note 370: Elliot, _The native races of the North-Western provinces
of India_.]

N'est-ce l qu'une particularit locale, qu'une singularit ethnique?
Ces Bhils si corrects, ces Maravers en partie double, nous montrent,
pris sur le fait, le principe de l'autorit et le mcanisme de
l'institution judiciaire, fonds, non pas sur un sentiment de moralit
abstraite, comme enseignent les professeurs, mais sur l'intrt. A un
moment donn, le grand nombre trouve avantage  se garantir contre le
vol et le meurtre en payant une prime d'assurance aux individus qui font
profession de brigandage: honntes gens dsireux de s'entendre avec le
bon public. Esquissons  grands traits une histoire du _Contrat social_
plus vraie que celle de Rousseau; reproduisons en ses grande lignes
l'tablissement de l'administration politique et civile:


Un gaillard, homme de tte et de poigne, avise un rocher qui commande un
dfil entre deux fertiles valles; il s'y installe et se fortifie.
L'occupant fond sur les passants, en assassine quelques-uns, pille et
dpouille le plus grand nombre. Il a le pouvoir, donc il a le droit. Les
voyageurs auxquels il dplat d'tre mis  mal restent chez eux, ou font
un dtour. Rest seul, le brigand rflchit qu'il mourra de faim, s'il
n'entre en arrangement. Que les pitons reconnaissent son droit sur le
chemin public, et ils franchiront le mauvais pas en payant page. Le
pacte est conclu, et le seigneur s'enrichit.

Voil qu'un second hros, trouvant le mtier bon, s'incruste sur le roc
en face. Lui aussi tue et rapine, tablit ses droits. Il rogne ainsi le
revenant-bon du collgue, lequel fronce le sourcil et grommelle dans son
donjon, mais rflchit que le nouveau venu a forte poigne. Corsaire
contre corsaire ne font pas leurs affaires. Il se rsigne  ce qu'il ne
saurait empcher, entre en pourparlers; on payait au premier, on paiera
quelque chose au second: il faut que tout le monde vive!

Survient un troisime larron qui s'installe  un autre tournant de
route; du haut de son chauguette, lui aussi annonce qu'il prlvera sa
part. Cette prtention offusque les ans, qui comprennent fort bien
qu'ils seront frustrs de leur revenu, si on demande trois sous au
voyageur qui, n'en ayant que deux  donner, restera chez lui plutt que
de risquer sa personne et ses bagages. Nos conomistes, faon Cartouche
et Mandrin, se jettent sur l'intrus, le houspillent et le malmnent, le
forcent  dloger. Puis, ils rclament deux liards, en surplus, juste
rmunration de la peine qu'ils ont prise  chasser le spoliateur,
lgitime rcompense du mal qu'ils se donnent  empcher son retour. Les
deux sires, devenus plus riches et puissants que jamais, s'intituleront
dsormais Matres des Dfils, Surveillants des Routes Nationales,
Dfenseurs de l'Industrie, Parrains de l'Agriculture, toutes
appellations que le peuple naf rpte avec dlices, car il lui plat
d'tre ranonn sous couvert de protection, de payer large tribut aux
dtrousseurs qui ont du savoir-vivre.

C'est ainsi,--admirez l'ingniosit humaine!--c'est ainsi que le
brigandage se rgularise, s'tend, se dveloppe, se transforme en
mcanisme d'ordre public. L'institution du vol, qui n'est point ce qu'un
vain peuple pense, fit natre la proprit et la police. L'autorit
politique, qu'on nous donnait, hier encore, comme manation du droit
divin et bienfait de la Providence, se constitua petit  petit par les
soins des routiers patents, par les efforts systmatiques de
malandrins, hommes d'exprience. Les gendarmes ont t forms et duqus
par les braves qui, munis d'un bton noueux, rdaient  la lisire de la
fort, et criaient au marchand: La bourse ou la vie! L'impt fut
l'abonnement, la prime que servirent les vols aux voleurs. Joyeux et
reconnaissants, les rapins se mirent derrire les chevaliers du grand
chemin, les proclamrent soutiens de l'Ordre, de la Religion, de la
Famille, de la Proprit et de la Morale; les sacrrent Gouvernement
lgitime. Ce fut un touchant accord.

       *       *       *       *       *

Les populations khondes sont exogames, c'est--dire ne permettent le
mariage qu'entre individus de clans diffrents. Elles prohibent, comme
entache d'inceste, toute union entre co-gentiles, la punissent de
mort, quelque loigne que soit la ramification, et quand mme un des
conjoints ne serait entr dans la famille que par adoption. Le mariage
khonde, fort tudi par Mac Lennan, nous prsente un chantillon bien
conserv du rapt officiel, que Manou appelle coutume des Rakchasas et
dfinit: la capture violente d'une fille qui pleure et crie au
secours. Mais ces cris et pleurs ne sont plus que comdie; aprs
ngociations et longs marchandages, la fille est remise contre lourde
somme qu'il faut avoir compte avant l'enlvement, qui a toujours lieu
aprs un banquet et au milieu des danses. Au plus gai de la fte, les
oncles maternels des futurs conjoints,--rappelons que dans le droit
primitif ils ont la tutelle des enfants  l'exclusion du pre,--les
oncles imaginent de charger sur leurs paules, jambe de-ci, jambe de-l,
qui son neveu, qui sa nice; ils piaffent et caracolent:--Messieurs,
n'oubliez pas que je sons  cheval! comme disait le capitaine dans _le
Petit Faust_.

La fille emporte  califourchon sur les paules, cette gesticulation
minemment symbolique du rapt, n'est point d'occurrence accidentelle ou
isole. Nous la constatons en divers pays loigns les uns des autres,
et en particulier chez de nombreuses tribus africaines. Comme par une
fantaisie subite, les danseurs changent leur charge, et celui qui a
pris la fillette dcampe brusquement. Une rumeur s'lve; l'assistance
se partage en deux camps; il pleut des horions, mais le parti brigand
donnera les derniers coups. Un prtre, lou pour la circonstance,
accompagne les ravisseurs, pour carter de la route les mauvais sorts.
Sur les ruisseaux traverss il tend un fil, pont magique  l'intention
des esprits protecteurs, qui font conduite  la jouvencelle jusqu'en sa
nouvelle demeure; sans cette prcaution, ils ne sauraient traverser les
eaux courantes[371]. Ils ne lui diront pas adieu pour toujours; de temps
 autre, ils retraverseront les passerelles, regarderont la femme
allaiter son nouveau-n sur le seuil, lui donneront une bndiction
qu'elle reconnatra par quelques poignes de riz; elle ne peut
davantage, parce que son culte appartient aux pnates de l'homme qui
s'est empar de sa personne; son adoration s'adressera aux lares du clan
qui l'a ravie.


[Note 371: Levin, _Hill Tracts_. Mme croyance chez les Karnes et
chez maint campagnard d'Europe. Chez les Mosquitos de l'Amrique
centrale, le mort qui veut rester en communication avec les siens,
demande que de sa tombe  la maison on tende une ficelle au-dessus des
marais et courants d'eau, des ravins et prcipices. Hellwald,
_Naturgeschichte des Menschen_.]

L'enlvement simul, modeste affaire chez les Kolhs du Tchota Nagpour.
Les amies de la bru jettent des mottes  la tte des assaillants qui
rpondent par des quolibets, des agaceries et propos ironiques; la
dispute finit en clats de rire. Se voyant si mal dfendue, la fille ne
rsiste pas longtemps, s'abandonne aprs quelques dmonstrations de
violence, finit par sourire aux vainqueurs, et tout le monde va prendre
un bain fraternel dans la rivire voisine. Le jeune homme prend une
cruche dpose l tout exprs, et la cache dans les roseaux:--Cherchez
la belle, cherchez! L'autre ne manque pas  la dcouvrir, puis la musse
 son tour:--Trouvez, beau jouvencel, trouvez! Il n'a garde de se
montrer plus maladroit qu'il ne faut, et cette cruche pleine, il la met
sur les paules de la jeune personne, qu'il fait mine de pousser quelque
peu rudement hors du ruisseau, puis, de propos dlibr, il lui marche
sur les talons, la saisit par le bras; mais sa main se fait bientt
caressante, et il ralentit son allure. Tandis qu'elle trottine, il
dcoche une flche entre la cruche et le bras qui la soutient: Avance
sans crainte, mon arc te fait chemin libre! Quand elle arrive  la
flche, de l'orteil et du premier doigt elle la ramasse dlicatement,
l'offre avec une rvrence au matre et protecteur qui remercie par un
signe de tte[372]. Rapt tourn en idylle.

[Note 372: Dalton.]

Les Gonds non plus ne veulent pas s'chauffer. Quand la fille est
enleve, ses frres et cousins font semblant de ne pas y prendre garde,
mais les soeurs et camarades attaquent bravement, crient qu'elles feront
lcher prise aux insolents:

    _Nous tions trois filles,
    Filles  marier:
    Nous nous en allmes
    Dans un pr danser.
    Dans le pr, mes compagnes,
    Qu'il fait bon danser!_

    _Nous nous en allmes
    Dans un pr danser;
    Nous fmes rencontre
    D'un joli berger._

    _Il prit la plus jeune,
    Voulut l'embrasser;
    Nous nous mmes toutes
    A l'en empcher..._

Mais voil, ces malandrins, moins timides que le petit berger de la
chanson, font mine de sauter sur les bonnes amies; celles-ci, pour ne
pas tre elles-mmes faites prisonnires, battent en retraite.

Chez les Ouraons, le combat finit en danse, comme il avait commenc.
Aprs avoir chang leurs pupilles califourchu-califourchant, les oncles
se prennent d'une querelle qui se passe en entrechats et finit par des
gigotements de rconciliation. Aux jeunes gens qu'on a bien frotts
d'huile, on prsente une lampe allume, symbole de l'amour conjugal dont
l'poux entretiendra la flamme. Le jeune homme appuie, lui aussi, son
orteil sur le talon de l'accorde, laquelle se renverse en arrire, la
tte sur l'paule de son amant, qui, avec une goutte de son sang, la
marque au front d'une tche rouge: acte solennel, annonc par la
dcharge d'une arme  feu. Des draps tendus cachent le groupe, autour
duquel les guerriers choquent leurs lances, histoire de mettre en fuite
les dmons qui rdent, cherchant qui dvorer. Les beaux-parents
prsentent la coupe d'amour, emplie d'une liqueur fermente; les
conjoints y font tournoyer le doigt, boivent chacun la moiti. Ces trois
symboles: la coupe de communion, la marque cramoisie, l'orteil
vainqueur, on les retrouve dans toute cette rgion de l'Inde, et, s'il
ne fallait se restreindre, nous indiquerions plus d'un trait similaire
dans les rits matrimoniaux de nos pays. Quand les ides se confondent,
nous tonnerions-nous que les signes se rptent?

Les enlvements peuvent tre autres que fictifs quand des parents trop
chrant s'obstinent  demander de leur article un prix que les amateurs
dclarent exagr. Au march de Singbhoum, des jeunes gens bien arms se
prcipitent sur une fille: La belle, il faut nous suivre! Bon gr, mal
gr, ils l'entranent au pas de course et gagnent le large. Le public
s'abstient de toute intervention matrielle, mais il applaudit si le
gars et la garse sont bien dcoupls et de belle tournure. Nantis de
l'objet convoit,--_beati possidentes_,--les ravisseurs rouvrent les
ngociations sur de nouvelles bases, et force est aux parents d'en
rabattre.

Trois jours aprs son enlvement, la Sabine fuit le toit conjugal et se
rfugie chez les parents qui l'ont vendue. L'poux arrive et redemande
son bien, l'pouse pleure et crie, tape, mord, gratigne et finit par
suivre ce brigand d'homme-- son corps dfendant, bien entendu, car le
monstre s'est fait accompagner d'une bande tapageuse, qui se donne de
grands airs menaants:--il faut cder, car, si on les poussait  bout,
qui sait les extrmits auxquelles ces chenapans pourraient se livrer?
En dfinitive, toutes les convenances ont t observes, la jeune femme
a fait talage de sentiments filiaux, et le jeune mari s'est montr
pris de sa conqute, tout farouche et mal subjugue qu'elle paraisse.


Une loi salique, aussi juste et intelligente que celle qui rgissait
nagure le beau royaume de France, interdisait  la Khonde de dtenir
aucun avoir, par la raison: Inapte  dfendre, inapte  possder.
Forclose de la proprit, par suite dchue de tout droit, la femme ne
disposait pas mme de sa personne, puisqu'elle avait t capture et
emmene de force. Mais il importe peu que la proprit soit dnie  qui
peut s'emparer du propritaire. La fille d've n'y a point manqu, et,
malgr l'orteil brutal qui lui a racl le talon, elle n'est rien moins
qu'une esclave, et nous la voyons arbitre des disputes, juge de paix,
conseillre toujours coute en affaires prives et publiques, admise
mme aux conseils de la tribu avec voix consultative[373]. On la voit en
communications incessantes avec les femmes des rajahs, traitant ensemble
des intrts publics. A leur tour les rajahs, quand ils voulaient gagner
des alliances, enrler des auxiliaires, dpchaient des charges
d'affaires, prises dans leurs srails, belles ambassadrices que les
patriarches et les guerriers coutaient avec complaisance. L'ennemi les
et trouvs intraitables, mais devant la beaut ils rendaient les armes.

[Note 373: Rowney.]

C'est l'exogamie bien comprise qui donne  la Khonde sa haute position
de conciliatrice. Son pre et son beau-pre se rencontreront sur un
champ de bataille; ses frres et ses beaux-frres changeront peut-tre
des coups de hache; mais elle sera toujours admise  panser les
blessures de celui qui est frapp,  baiser les lvres plissantes. Elle
sera la premire  suggrer la paix, la plus ardente  la recommander,
la plus habile  la faire conclure.

Achete  deniers comptants, troque contre des objets mobiliers, cette
femme devait tre une esclave: c'est une matresse. On l'a vendue cher
et bien cher, on prendra garde de ne pas la dtriorer. A mesure que le
rapt se transforma en achat, la question d'argent prdomina; par suite,
les convenances particulires du jeune homme furent subordonnes 
celles des parents qui soldaient. Consultant leurs prfrences, ils se
donnaient une bru  leur dvotion, se procuraient mnagre entendue et
forte au travail. Afin de se prmunir contre les dceptions, ils la
prenaient de quatorze  seize ans, ge auquel la fille de ces cantons
est dj forme de corps et de caractre. Et, pour que le fils n'et pas
la prtention d'en faire  sa tte, on le mariait quand il n'avait que
dix  douze ans; Tonton le chargeait  cambelarge sur la nuque: Et hop
dada! et hop dada! nous allons enlever une demoiselle, hop dada! Et nous
la donnerons  Toto, hop dada, hop dada! La comdie de l'enlvement
ayant t mene  bonne fin, le petit homme attendait la consommation du
mariage, que papa retardait toujours, pour des raisons  lui connues.
Cependant on ne nous dit pas que le pre khonde fasse exactement comme
les Reddies de Tinevally, les Vellalah de Coimbatore et comme tant de
moujiks russes, lesquels prennent la peine de dresser au joug et
d'instruire dans la physiologie conjugale la grande fille qu'ils ont
marie au gosse et laquelle, en attendant pousailles officielles,
mne le petit mari tambour battant. Au jour des noces, on fera remise 
l'poux de sa femme et de plusieurs enfants grandelets[374]. Pendant les
annes d'apprentissage, Khondet s'habitue  marcher sous la direction de
Khondette, sa lgitime et sa prtendue tout  la fois; et, quand il aura
enfin le droit de parler en matre, pourra-t-il rattraper l'avance
qu'elle a sur lui de quelques annes?

[Note 374: Shortt, _Neilgherry Tribes_.]

L'pouse est si peu traite en esclave que, aprs six mois de
cohabitation, le droit lui est reconnu de planter l le mari qui n'a pas
su plaire. S'il lui prend fantaisie, elle s'en va pour ne plus revenir.
En certains endroits, on lui permet de partir, qu'elle soit grosse ou
non des oeuvres de son mari; elle emmne ses enfants en bas ge, sauf au
pre de les rclamer quand ils auront grandi. Ailleurs, on y met moins
de complaisance; elle ne peut quitter tant enceinte, ou avant d'avoir
sevr le nourrisson; mais on ne lui fait aucune difficult si elle est
reste sans enfants. En tout tat de cause, le pre de la malcontente
est tenu de rembourser jusqu'au dernier sou qu'a pay le mari divorc.
En rintgrant la maison paternelle, la jeune personne dclare par le
fait reprendre son ancienne condition de fille. Mais si elle entend
convoler en secondes noces, elle n'aura plus besoin de se faire enlever.
Cent individus adultes fournissent une moyenne de soixante-quinze
clibataires, tous tenus de la recevoir  bras ouverts si elle demande
hospitalit. Si l'homme qu'elle distingue se drobe aux avances, le clan
tout entier rpond pour lui, se dclare l'hte de la belle, lui donne
bon gte et le reste, jusqu' ce qu'elle se dclare satisfaite. Souvenir
de polyandrie.


Dans le cours de sa carrire conjugale, la Khonde qui se respecte a
exerc son droit de mutation trois, quatre ou cinq fois. Rare
anomalie,--la rciproque n'est point admise pour le mari. S'il veut
s'adjoindre une concubine, qu'il obtienne le consentement de sa
lgitime. Ne pouvant, comme sa compagne, arguer de l'incompatibilit
d'humeur, il ne saurait divorcer qu'en cas d'adultre notoire,
d'inconduite flagrante ou prolonge de la part de madame,  laquelle
l'opinion est loin de tenir rigueur pour quelques coups de canif dans le
contrat. S'il la surprend en conversation criminelle, toute voie de fait
lui est interdite. Ce serait une honte, s'il frappait la femme, lui
manquait d'gards ou seulement insultait l'amant. S'il use de rigueur,
il exclura l'infidle de son foyer pendant un jour ou deux, jusqu' ce
que l'autre ait sold l'amende: un cochon, douze ttes de btail, prix
fixe et connu d'avance. Aprs encaissement, l'poux qui ne se tiendrait
pas pour indemne, passerait pour ombrageux et difficile  vivre. En
quelques endroits, cependant, le point d'honneur exige que, sans
attendre la remise des dommages-intrts, l'amant et le mari se prennent
aux cheveux, se secouent gaillardement devant une impartiale assemble
qui applaudit aux bons coups. Toutes armes autres que les naturelles
sont alors interdites; entre frres, concitoyens et cogentiles, coups de
poing et coups de pied doivent suffire. D'ailleurs il n'y a pas eu
adultre  proprement parler: un cousin a pris la place qui appartenait
 un autre cousin, mais tout s'est pass en famille. Aprs le duel,
Pris et Mnlas se complimentent rciproquement, s'asseyent  un
banquet auquel Belle Hlne a donn ses soins. Mme coutume existait
nagure en Mingrlie[375], o un cochon d'amende faisait aussi les frais
de la rconciliation. L'pouse khonde gagne en considration si
l'accident se renouvelle de temps  autre: autant de galants prouvs en
justice, autant de titres d'honneur. Des matrones morignent de jeunes
femmes, disent en se rengorgeant: Moi, ma petite Sophie,  ton ge,
j'avais dj fait payer l'amende  celui-ci et  celui-l... Si dcente
de maintien, si rserve en ses propos qu'elle n'ose dire: mon mari,
mais emploie la circonlocution: le pre de mes enfants, elle ne craint
pas d'en faire porter  ce pre-l. Bagatelle en Khondie, o la doctrine
de la filiation paternelle en est encore  se consolider. En pareille
matire, deux ou trois sicles comptent pour peu de chose, et le temps
coule avec une lenteur paresseuse. Ici, le mnage individuel ne s'est
pas encore retranch derrire les murs de la vie prive; la communaut
mle n'a point fait l'entier abandon de ses droits rgaliens sur la
personne de chaque femme et sur sa progniture. Le fond de l'institution
matrimoniale est encore polyandrique, rsultat de la raret des pouses,
motive elle-mme par la raret des subsistances.

[Note 375: Chardin, R. P. Zampi.]


Quand les liens du mariage individuel sont tellement relchs, il ne
faut pas demander compte svre des pratiques imagines par les bons
paysans pour la prosprit des champs, l'heureux crot de la crale et
l'engrangement d'une moisson opulente. On nous vante Crs la
lgislatrice, Dmter qui a moralis notre espce; nous le voulons bien,
ce qui n'empche que les Mystres de la Bonne Desse ont partout, mme
dans le Nouveau Monde[376], commenc par tre des orgies difficiles 
dcrire. Nos Khonds n'en font pas autant que les Thotigars de l'Inde
mridionale, lesquels exigent que leurs femmes se donnent  tout venant,
afin que la terre, prenant bon exemple, fasse germer les graines
dposes dans son sein. A l'poque des semailles ont lieu des festivits
qui rappellent celles de la Mylitta babylonienne, celles o les filles
d'Isral honoraient Astart en se prostituant sur les aires  dpiquer
le froment[377]. Ces Thotigars lvent aux bords des routes, ici une
tente, l une paillote qu'ils jonchent de fougre, et qu'ils garnissent
de rafrachissements. Sous ces abris les poux installent leurs moitis,
vont eux-mmes racoler les passants, et, s'il le faut, les engagent avec
instance: Procurez le bien public, l'abondance du pain! En matire de
foi, inutile de discuter.

[Note 376: Par exemple, la _Fte de la Rcolte_ chez les Muyscas,
etc.]

[Note 377: Ose, IX, I.]

Ajoutons que chez nos Khonds et divers Kolariens, l'adultre,--mais
faut-il employer si gros mot pour si fragiles mariages?--l'adultre est
de droit, quand se prsente un tueur de tigres, auquel des honneurs
presque divins sont rendus. Au retour de son heureuse chasse, il est
entour par toutes les femmes du bourg et des alentours, dansant et
chantant:

     Qui le tigre a tu aura la plus belle, la plus belle!

Combien alors qui se croient la plus belle! Et quelle famille ne serait
heureuse et fire d'avoir un rejeton issu du tueur de tigres!

       *       *       *       *       *

Puisque nous vendons nos filles, vendons-les cher, disent les
producteurs. Prouvons la noblesse et la distinction de notre progniture
en la plaant  haut prix. Singbhoum tablit le cours moyen pour une
demoiselle de bonne maison  quarante ttes de gros btail, livrables
sur l'heure. Donnant donnant, prenez ou laissez. Notre fille attendra;
elle est honnte, prfre le clibat au dshonneur de ne pas tre vendue
son prix. Tant pis pour les vierges montes en graine et laisses pour
compte; tant pis pour les jeunes gens timides et paresseux au rapt.
Mais, quoi qu'ils disent, les parents sont peu flatts que leur fille ne
trouve pas preneur; ils s'indignent quand un voleur, s'adjugeant une
renchrie, fait mine de payer en coups de bton. Comment remdier 
cet inconvnient?

Pour dsencombrer le march, tout en maintenant les prix, les pres de
famille rarfient la marchandise; pratiquant l'infanticide sur une large
chelle, ils diminuent l'offre pour faire monter la demande. Ces
sauvages possdent leur cours d'conomie politique, faon Mac Culloch et
Ricardo. Que d'ennuis, cependant, dans cette industrie! La chose achete
a des jambes, demande que l'acheteur lui agre; sans remords, la volage
lche un premier mari, court  un second. Le beau-pre sera actionn en
restitution. Mais il n'a plus la somme, l'a dj fricote en tout ou en
partie. Sans doute, le vendeur est arm d'un droit de rptition contre
son nouveau gendre; mais celui-ci, tenant dj le prcieux objet, n'est
aucunement press d'en donner l'argent. Pourtant, il promet de
s'excuter; mais au moment o il va solder, voil que la jeune
femme--inconstante comme tant d'autres--s'acoquine  un troisime, et,
qui sait?  un quatrime... Pour surcrot de difficults, les poux
appartiennent  des tribus diffrentes, lesquelles, d'un moment 
l'autre, peuvent entrer en collision. Un de ces maris  crdit est tu
en guerre,--elles sont frquentes et meurtrires,--adieu la crance!
Bien que les tribus rpondent des dettes que contractent leurs membres,
plus d'un a t ruin par le fait d'une fille trop avantageusement
vendue. Dcidment, le commerce est trop alatoire; il vaut mieux y
renoncer. Ces honntes leveurs n'ignorent pas que les peuplades
voisines, qui se dfont de leurs sujets fminins  un prix purement
nominal, sont  l'abri de ces inconvnients: bagatelle reue, bagatelle
rendue. Mais les patriarches de rpondre: Nous ne sommes pas gens 
troquer nos filles contre un morceau de pain.

En consquence, certains clans aristocratiques ne produisent plus que
des mles et importent les femmes ncessaires; tout au plus laissent-ils
vivre l'ane, s'il y a projet d'alliance avec une haute maison
trangre. Parcourant tels et tels villages, Macpherson voyait de
nombreux garons, et de fillettes peu ou point; il estimait qu'en
moyenne on supprimait les deux tiers ou les trois quarts des naissances
fminines.

Cependant la voix du sang parfois se faisait entendre. Les petites
malheureuses n'taient pas toujours immoles de parti pris; volontiers,
on leur laissait quelques chances de salut, sauf  rejeter sur les dieux
la responsabilit des morts. Les prtres ou _djannis_, les astrologues
ou _dsauris_, tiraient l'horoscope au moyen d'un livre: ils jetaient le
poinon avec lequel, pour crire, ils gratignent les feuilles de
palmier; le passage touch dcidait de la vie ou de la mort.--La
mort?... Les parents prenaient l'innocente, la bariolaient de raies
rouges et noires, l'introduisaient dans un grand pot neuf qu'ils
bouchaient et couvraient de fleurs,--notre esthtique enjolive jusqu'
l'assassinat,--portaient le tout dans la direction du vent dsign comme
menaant; ils enfouissaient la marmite, saignaient un poulet par-dessus,
puis il n'tait question de rien.

On l'a dj remarqu plusieurs fois: l'infanticide fminin est plus
rpandu chez les nobles races que chez les pauvres et les misrables.
Les Radjpoutes aussi, peuple aristocratique et guerrier, qui a plusieurs
traits communs avec les Khonds, fatigus de se ruiner en cadeaux de
noces  leurs soeurs ou  leurs filles, auxquelles ils envoyaient une
dot magnifique, mme quand on les leur avait enleves[378], avaient
imagin de noyer les pauvres cratures dans un bain de lait tide. Elles
demandaient du lait, eh bien! on leur en donnait du lait, Du lait tide,
remarquez-le: car on et manqu de coeur  les asphyxier dans un liquide
froid au toucher. O la sensibilit va-t-elle se nicher?

[Note 378: Elliot, _Races of the N. W. provinces of India_.]

Faisons taire l'indignation qu'excitent ces actes dnaturs. Les
primitifs, ne disposant que d'insuffisantes ressources alimentaires, ne
croyant pas que les nouveau-ns aient une me dont il vaille la peine de
parler, font peu de cas des avortements et des infanticides. Et combien
de civiliss dans l'Inde, en Chine et mme ailleurs, qui regardent comme
un malheur la naissance d'une fille! Combien l'exposent ou la font
mourir de faim lente! Une secte doctrinaire a prconis la pratique
malthusienne, la disant un acte de haute prvoyance domestique. Que de
rponses absurdes et cruelles a provoques le problme social! Les
filles qu'on marierait difficilement dans leur rang, leur caste ou leur
fortune, les peuples chrtiens et les nations bouddhistes les mettent
en religion, s'en dbarrassent en les clotrant dans des couvents. Mais
les non-civiliss prfrent les tuer d'emble: c'est moins hypocrite. Et
les Khonds d'ajouter qu'ils ont  contre-balancer la consommation
d'hommes qu'emportent les incessantes guerres et les combats renouvels.

Infanticide  part, les parents montrent affection et tendresse pour
leur progniture. Soucieuse d'tre mre,--d'un garon s'entend,--la
jeune femme importune les divinits pour qu'elles bnissent son ventre.
Si la grossesse se fait attendre, elle va pleriner au confluent de deux
ruisseaux ou rivires, o un prtre l'asperge en prononant des paroles
sacramentelles. Longtemps  l'avance, elle s'inquite du nom que le sort
rserve  l'enfant, nom qui sera celui d'un des grands-parents, car les
aeux s'arrangent  renatre dans la famille. A la moisson ou autres
travaux urgents, la mre s'attache le nourrisson au dos et le trimballe,
ajoutant cette fatigue  celle de la faucille. Mais a-t-elle vraiment la
simplicit de croire ce qu'enseignent les thologiens et astrologues de
l'endroit? Que le Dieu Soleil, ayant constat les funestes effets
produits par la passion sexuelle, ordonna de limiter le nombre des
femmes? Que les laisser vivre toutes, rendrait impossibles la paix et
l'ordre social? Que moralement et intellectuellement, elles sont
infrieures aux seigneurs et matres, qu'elles savent pourtant si bien
manier? Que par la femme, plus sujette au mal, le pch entra dans le
monde?

Les mes des morts reviennent, dit-on, dans leurs familles, o elles
renaissent de gnration en gnration. Mais la rception d'une me
n'est pas dfinitive avant la nomination qui a lieu sept jours aprs
la naissance. Si l'enfant reoit le nom de Paul plutt que celui de
Pierre, l'anctre Paul renouvellera son bail  l'existence, et Pierre
patientera encore. S'il s'agit d'une fillette et qu'elle soit mise 
mort dans la premire semaine, l'me comprendra, sans qu'il soit besoin
d'insister davantage, que la famille ne veut plus de sa personne. Elle
ira se caser ailleurs, se faire adopter par une autre peuplade. Ainsi
diminuera le stock d'mes fminines au profit de l'lment masculin. En
vertu de ce raisonnement, quelques Chinois de Hekka et de Canton tuaient
les filles sitt nes, ou mme leur coupaient nez et oreilles, les
corchaient, dit-on, pour les dissuader de renatre dans le sexe
infrieur. Des enrags s'en prenaient encore aux mres qu'ils accusaient
de complicit avec la misrable crature[379].

[Note 379: _China Review._]

Par suite des suppressions opres, les survivantes faisaient prime sur
le march matrimonial de Khondie, jouissaient d'une haute considration
dans les relations publiques et prives. On affirme--est-ce
vrai?--qu'elles s'enttrent plus que leurs maris  garder la coutume
cruelle.

       *       *       *       *       *

Pour se dlasser des travaux agricoles, nos indignes s'adonnent aux
plaisirs de la chasse; aprs avoir mani la pioche et la charrue, ils
soupirent aprs les terribles excitations de la guerre, qui sort de
l'habitude quotidienne et secoue violemment. Ce besoin d'motion, ils le
passent d'abord en ivresse, en danses cheveles, mais, par intervalles,
le temprament exige davantage. Alors ils croient indispensable de se
mesurer avec des rivaux de leur taille: histoire de montrer force et
vaillance, de raviver l'orgueil, et de rafrachir l'clat de l'antique
gloire. Se tuer entre frres, instinct de haute animalit. Bien que les
races infrieures soient doues pour la plupart d'normes pouvoirs de
prolification, elles ne multiplient pas outre mesure, tant la proie les
unes des autres et des espces suprieures. Celles-ci dborderaient si
elles ne se faisaient concurrence  elles-mmes, si elles ne veillaient
avec une rigueur inflexible et une svrit cruelle  ne pas dpasser un
certain niveau. Au dbut de son existence, l'animal de haute ligne,
faible encore et expos  mille prils, paye  la mortalit le tribut
qu'exigent la croissance, l'acclimatation, les divers apprentissages.
Belle victoire dj que d'arriver sain et sauf  l'ge adulte. Immense
succs que d'avoir surmont mille et mille attaques dont chacune pouvait
tre fatale: patentes et latentes, directes et indirectes, visibles et
invisibles. Aprs avoir triomph du monde entier pour ainsi dire, surgit
le plus grand des prils: la lutte contre gaux, les combats contre les
camarades, contre le frre, autre moi-mme. Ces petits d'une mme porte
ont prospr. En d'excellentes conditions ils vont mesurer leurs forces;
le plus robuste accomplira le grand acte physiologique, et perptuera
l'espce. Au plus fort la plus belle! La guerre est un fait
primordial, un article organique de la charte octroye par la nature aux
populations primitives. La lutte fouette le sang, rveille les nergies
endormies, supprime les faibles par la mort immdiate ou par la mort
indirecte, en ce sens qu'ils ne se reproduiront pas. Ftes et banquets,
autant de prtextes  rixes et batteries; les mles, faonns d'un plus
grossier limon que les femelles, semblent ne pouvoir mieux s'amuser qu'
coups de poing, de pied, de pierres, de bton. Encore au commencement de
ce sicle, en plusieurs cantons de l'Irlande, des Galles anglaises et de
la Bretagne franaise, les adultes se donnaient, les dimanches aprs
midi, la satisfaction de s'enivrer, puis de s'entre-cogner. Au Velay,
dans l'Aragon aussi, en mainte autre province, il tait beau de dgainer
le couteau, de le brandir, puis d'envelopper une partie de la lame avec
le mouchoir: Oh! oh! Qui des gars veut goter de ma pointe? A deux
pouces de fer? A trois pouces,  quatre pouces? Qui en veut du joujou?
Qui en veut? En avant les amateurs!

Les populations sauvages de l'Inde et de l'Indo-Chine ont aussi leurs
luttes hroques. Une ou deux fois par an, les mles se rassemblent;
pour se dgourdir, ils se prennent aux cheveux, se houspillent, se
bousculent de la belle faon, n'employant  ce jeu que les armes donnes
par mre Nature, armes mortelles parfois. Mais nos Khonds, passionnment
adonns au mtier des armes, tiennent cet amusement pour grossier,
dpourvu de dignit: Jeux de mains, jeux de vilains. coutons leur
lgende:

     Jadis nous ne faisions pas mieux. Comme aux singes, comme aux
     tigres et aux ours, ongles et dents nous suffisaient; on jouait
     aussi des cailloux et du gourdin.

     Mais les Dieux, dans leur bont, nous firent prsent du fer.
     Un des leurs se donna  nous, le dieu Tigre, Loha Pennou,
     Matre de la Guerre, Gnie de la Destruction, qui un jour
     sortit de terre, sous forme d'une tige d'acier.

     En premier, le fer ne touchait crature vivante sans la tuer
     soudain; mais les Dieux, toujours complaisants, enlevrent
     quelque chose de son poison, disant: Fer, tu tueras mais pas
     toujours! De ceux que tu auras mordus, tous ne mourront pas,
     quelques-uns languiront, quelques autres guriront.

     Redoutable est toujours la vertu du fer. Qu'un prtre enterre
     sous un arbre le couteau du Grand Tigre, l'arbre dprira,
     l'arbre mourra. Qu'il jette son couteau dans une rivire, et la
     rivire tarira.

     Au dieu altr il faut du sang. Son propre prtre lui est
     immol aprs quatre ans de loyaux services. Il faut  Loha
     beaucoup de sang; aussi a-t-il institu la guerre, ordonnant
     qu'elle ft notre plus noble occupation.

     La guerre, l'ternelle guerre, est la sant du peuple. Pour
     alimenter la guerre, Dieu permit, Dieu ordonna de la couper de
     trves, de l'entremler d'armistices, pendant lesquels on
     cultive le sol et l'on procre des enfants qui  leur tour se
     battront et s'entre-tueront.

Tout village, tout groupe de hameaux possde un bosquet o ni femme ni
enfant n'ont droit d'entrer: il est sacr au dieu de la guerre, qui
prside aux batailles entre Khonds et trangers, mais non pas aux rixes
qui peuvent clater entre clans de mme tribu. Loha, dieu du fer, s'est
mu en un vieux couteau. Aux trois quarts enfonc dans le sol, il merge
lentement quand une bataille se prpare, et rentre dans la lame quand
assez de sang a t vers. Le prtre surveille d'un oeil attentif la
hauteur du couteau, les mouvements de ce baromtre dlicat; car la
divinit, si on tardait  la satisfaire, se vengerait en se faisant
tigre dvorant, ou pidmie dvastatrice. Sur l'avis qu'en donne l'homme
des autels, les anciens se rassemblent et dlibrent suivant les rgles:
Loha s'est-il vraiment rveill? Est-il inquiet, pour sr? Est-il en
colre? Et contre qui se battre?

Les guerriers apportent les armes et l'attirail militaire devant leur
Mars-Apollon, auquel ils offrent un poulet au riz arros d'arrak, joli
petit ordinaire que le dieu consomme; aprs quoi le djanni l'apostrophe:

     O dieu! nous avons tard  nous mettre sur le pied de guerre.
     Avons-nous oubli quelqu'une de tes prescriptions? Avons-nous
     attendu trop longtemps, pensant qu'il fallait laisser grandir
     nos jeunes gens, qu'il fallait nourrir notre monde?

     Quoi qu'il en soit, ton auguste volont se manifeste par les
     dprdations du tigre, par les fivres et les ophtalmies, les
     ulcres qui rongent et les rhumatismes qui affligent.

     Nous obissons, Seigneur!

     Voici nos armes. Solides, elles le sont dj; fais-les aigus
     et tranchantes. Dirige nos flches, dirige les pierres de nos
     frondes.

     largis les blessures qu'elles feront aux ennemis: et si leurs
     blessures se ferment, que restent la faiblesse et l'impotence!
     Mais que nos blessures  nous gurissent aussi promptement que
     sche le sang tombant  terre!

     Que les armes hostiles soient fragiles comme les siliques de
     l'arbre _karta_, mais que nos haches, puissantes autant que les
     mchoires de l'hyne, crasent les os et broient les chairs!

     Que nos hommes de petite taille abattent des gants!

     Fais,  dieu! que dans la bataille nos pouses soient fires
     de porter le manger aux braves comme nous! Que les tribus
     trangres, admiratrices de nos exploits, nous offrent leurs
     filles!

     Aide-nous  piller les villages,  razzier les boeufs, 
     piller du tabac! Que nos femmes aient pour leur part des vases
     de cuivre! Joyeuses, elles les porteront  leurs parents.

     Assiste-nous,  Dieu! assiste aussi nos allis, en retour des
     nombreux poulets, porcs, brebis et boeufs que nous t'avons
     offerts.

     Quelle est notre requte? Que tu tiennes la main  l'excution
     des ordres par toi donns. Que tu nous protges comme tu as
     protg les hros nos anctres.

     Exauce,  dieu, exauce! Loha, divinit guerrire, que le fer
     reprenne en nos mains sa vertu primordiale! Que nous devenions
     riches, grce  son tranchant! Devenus riches, nous
     t'enrichirons,  notre protecteur et ami!

Sur ce, les guerriers reprennent leurs armes fades par le contact avec
l'autel, et les brandissent au-dessus de leurs ttes. De nouveau le
prtre impose silence, rcite la liturgie du Fer:

     Au commencement, le Dieu de Lumire cra les montagnes, cra
     les fleuves, cra les ruisseaux, cra les plaines, cra les
     forts et les rochers, cra le gibier, cra les animaux
     domestiques. Aprs quoi il cra l'homme, et aprs l'homme le
     Fer.

     Mais l'homme ignorait encore les usages du Fer.

     Une femme, Ambali Baylie tait son nom, vivait avec ses fils,
     deux guerriers... Un jour, ils parurent blesss et la poitrine
     ensanglante. Elle demanda:--Qu'avez-vous, les enfants?

     Et les garons de rpondre:--Avec les gens de l-bas on s'est
     amus avec des feuilles de glaeul, on s'est chatouill les
     ctes.

     La mre pansa les plaies et dit:--Fi du glaeul! laissez l le
     glaeul, mes enfants!

     Quelques jours aprs, les fils revinrent, tout hrisss de
     pointes pineuses; ils en taient couverts, comme un mouton de
     sa laine. Derechef Ambali gurit les gratignures.

     Et dit: Il est peu sant de se battre de la sorte. Au pays
     des Indous, allez chercher du fer, forgez-le en haches et
     pointes de flche, courbez en arc le bambou, ornez vos ttes de
     plumes, cuirassez-vous de peaux et toiles, allez  la bataille.

     La bataille aiguise les esprits, affermit les coeurs. Par
     suite, vous aurez des tissus, du sel et du sucre, et vous
     apprendrez  connatre d'autres hommes, d'autres manires.

     Les fils et les petits fils d'Ambali allrent donc  la
     bataille, mais presque tous y restrent. Les survivants
     revinrent et dirent: Mre, nous t'avons obi; mais que de
     morts! Devant le terrible tranchant du fer, il est impossible
     de subsister.

     Et Ambali Baylie de rpondre: Il est vrai, dans le fer
     n'entra aucune goutte de piti. Mais, vous autres, chauffez-le
     au feu de forge, battez-le avec un marteau et modifiez la
     barbelure de vos flches!

     Ce qu'ils firent, et, depuis, le fer ne fait plus prir tous
     ceux qu'il frappe. Nonobstant, il dfend les limites sacres,
     protge notre avoir et nos droits.

Aprs une pause, le prtre crie  l'un des groupes: Aux armes! aux
armes! Je vais de l'avant; marchez!

Guide par l'homme du Dieu, une bande pousse jusqu' la frontire de la
tribu qu'on a rsolu d'attaquer. Une flche est lance par del les
limites; les hommes bondissent aprs. D'un arbre qui crot sur le sol
ennemi, les messagers coupent un rameau, l'emportent. Symboles parlants,
et qu'on peut dire universels, puisqu'on les trouve chez des populations
aussi dissemblables que les Nagas, les Romains et les Moundroucous de
l'Amrique Mridionale[380]. De retour au sanctuaire, le djanni entoure
cette branche de peaux et de chiffons;  deux branchilles simulant les
bras il attache des armes; puis il abat, devant l'autel, le mannequin
reprsentant l'ennemi et accoutr en guerrier.

[Note 380: Spix und Martius.]

     O Dieu de Lumire, et toutes autres divinits, tmoignez que
     nous avons excut toutes les prescriptions ordonnes.

     Donc, Dieu de la Guerre, abstiens-toi de nous visiter sous
     forme de tigres, de fivres et autres flaux!

     En toute justice, la victoire nous est due.

     coutez,  dieux! nous demandons, non point d'tre garantis de
     la mort, mais de n'tre point estropis.

     Couvrez-nous de gloire,  dieux! et n'oubliez point que nous
     sommes les neveux des hros, vos illustres amis!

Ces prparatifs termins, il reste  notifier la dclaration de guerre,
car la loyaut exige que l'ennemi ait le temps de s'armer, de prendre
toutes mesures dfensives, d'accomplir les crmonies qui captent la
faveur des Immortels, et par suite le succs. Chaque ct promet 
Dmter une victime humaine, et  Mars-Apollon larges lampes du sang
des boucs et des poulets.

Le chef du village dpche de jeunes messagers qui courent aux endroits
dsigns. Brandissant un arc et des flches, ils font savoir aux hommes
de l'autre tribu qu'on les attend en tel endroit, au soleil lev. Les
interpells rpondent par des remerciements et des flicitations,
rcompensent les hrauts comme s'ils eussent t porteurs d'une heureuse
nouvelle.

Au jour indiqu, les guerriers se prsentent au rendez-vous dans leur
plus bel accoutrement, lavs et parfums comme pour la noce; ils ont
tress leur chevelure, piqu dans leur chignon des plumes qui se
balancent au vent, hautes et fires autant que fut jamais panache sur
chevalier casqu. Les femmes arrivent avec des cruches d'eau et des
corbeilles d'aliments, car la mle sera rude et pourra durer plusieurs
jours. Prennent place comme spectateurs les vieillards, auxquels l'ge
ne permet plus d'entrer dans la lice; ayant particip  maintes de ces
ftes, ils conseilleront et encourageront fils et neveux. Le signal de
la mle est donn par le parti agresseur, qui au milieu du champ jette
un drap rouge,--on fera  la terre un manteau sanglant.--Les djannis
frappent dans la main: Une, deux, trois... Allez-y gaiement!

La bataille est une succession de combats singuliers, coups de repos et
de repas, entremls de dfis et dialogues,  la faon des hros
d'Homre. Les spectateurs jouissent des passes d'armes; on dirait une
reprsentation de gladiateurs; c'est un jeu, mais un terrible jeu. Les
horions de tomber en grle; les guerriers, autant de bcherons au
travail dans un taillis d'hommes. Superbes coups de hache, charmantes
feintes, lgants carts, gracieuses passes et ripostes, beaux donns et
beaux rendus! Les femmes d'applaudir, les femmes dont la prsence est
tenue pour indispensable. pouses, soeurs et mres, essuient la sueur
qui dcoule des fronts sanglants, rafrachissent les lvres altres,
massent les membres fatigus; leurs mains caressantes apaisent les
poitrines que l'effort fait palpiter.

Sur le premier qui tombe sans vie, prmices de la bataille, tous se
prcipitent pour tremper leur hache dans son sang; en quelques instants,
son corps est chapel. Qui a la chance de tuer son opposant, sans avoir
t bless lui-mme, tranche le bras droit du mort et le porte au
prtre, pour qu'il en gratifie Loha. A la vpre, on voit souvent un
petit tas de bras sur l'autel: une trentaine d'hommes ont pri d'un
ct, une vingtaine de l'autre; davantage ont t blesss. On ne s'en
tient pas toujours l, et, quand les choses se font grandement, on
recommence le lendemain et jours suivants, jusqu' ce que tout un parti
soit hors de combat.

C'est, en effet, moins une bataille qu'un tournoi, qu'une joute en champ
clos. Chevaliers plutt que soldats, les Khonds ignorent la tactique,
ngligent les marches, contremarches et mouvements tournants, mais ne se
mnagent, ne s'pargnent point; se tuent en famille, moins ennemis que
rivaux.

Toutefois, les plus rjouissantes choses finissent par lasser, les plus
jolies par durer trop longtemps. Les premires pour en avoir assez sont
les femmes, exposes  perdre l'un par l'autre et leur propre pre et le
pre de leurs enfants. Prises, comme le veut la loi, dans un clan autre
que celui de leur nouvelle famille, plus d'une assiste au duel entre son
frre et son mari, les admirant galement, tremblant galement pour
leurs jours. Comme les Sabines d'autrefois, elles interviendront pour
rconcilier. Elles communiquent librement avec les deux camps, comme
font aussi, dans les montagnes d'Assam, les Katchou Nagasses, qui,
quelque guerre que se livrent leurs maris, n'interrompent pas leurs
petites visites et leurs affaires quotidiennes. La neutralit est
reconnue de celles qui voient s'entre-tuer poux et pres, frres et
amis d'enfance; on ne trouve pas mal qu'au lendemain d'une bataille
elles mlangent les regrets et les pleurs. A elles de s'entremettre et
de se concerter pour la paix, et, au moment propice, de faire agir une
tierce tribu qui s'interpose et envoie des hrauts pour crier: Assez!
c'est assez!

D'ordinaire, on rpond:--Nous n'avons pas voulu la guerre; c'est Loha
qui l'a exige; s'il veut qu'elle continue, les flches partiront malgr
nous.

--Sans doute, rpliquent les pacificateurs. Mais, si Loha est satisfait,
tenez-vous pour contents. Nous allons le consulter. Que l'un et l'autre
partis envoient chacun deux hommes, pour tre tmoins de sa rponse.

Le djanni apporte du riz, y fiche une flche prise au sanctuaire
d'Apollon Loha.--La flche reste droite? Que la guerre suive son
cours!--La flche s'incline et tombe? Que la paix soit conclue!

Cependant les belligrants demandent un nouveau signe. Pourquoi pas? Le
prtre convoque tout le monde devant l'autel, invoque le dieu:

     --O Loha! tu avais dcid la guerre. Pourquoi? Nous
     l'ignorons.

     Voulais-tu prserver entire notre vaillance, qui et pu se
     dtriorer dans l'inaction? Voulais-tu empcher nos ennemis de
     devenir trop forts? Voulais-tu nous soustraire  la paresse et
      l'indolence? Voulais-tu honorer tes amis par une belle mort?

     Peut-tre les forgerons, les tisserands et les distillateurs
     t'avaient incit  nous jeter dans une guerre qui leur a valu
     gains et profits.

     Le gibier des jungles, les fauves se sont-ils plaints qu'une
     plus longue paix leur serait fatale?

     Les abeilles, les oiseaux ont-ils craint d'tre extermins par
     nos chasseurs? Les boeufs sont-ils fatigus de porter le joug,
     de traner la charrue?

     Avais-tu quelque autre raison  nous inconnue? Quoi qu'il en
     soit, pour ce qui nous concerne, nous en avons assez, et nous
     aimerions que la paix nous ft rendue, si tel est ton bon
     plaisir.

     Qu'il te plaise nous faire connatre ta volont!

Dans un plat, le djanni verse maintenant de la graisse fondue, allume
une mche. Si la flamme s'lve haute et droite, Loha veut continuer la
guerre; mais si la flamme s'incline, Loha accepte qu'on se rconcilie.

Contre-preuve: un oeuf est dress sur un plat de riz. Comme pour la
flche, selon qu'il restera debout ou qu'il tombera, le dieu sera pour
la guerre ou la paix:

     Loha, si tu veux que la guerre se poursuive, donne-nous une
     force qui dure jusqu' ce que les armes chappent aux mains du
     dernier adversaire.

     Si tu veux la paix, ton service n'en souffrira pas. Mais,
     alors, agis sur les coeurs pour que la paix soit loyale et
     sincre. Sonde les mes de nos ennemis, sonde les esprits de
     leurs dieux, dcouvre le fond de leurs penses.

     S'ils dsirent la tranquillit autant que nous-mmes, nous
     danserons la danse de la paix, et nos pieds soulveront une
     poussire qui de trois jours ne retombera sur le sol.

Il suffit, et l'on entame les ngociations. Elles aboutissent. Le prtre
convoque les deux tribus et entonne une de ses longues litanies:

     Que la multitude assemble prte l'oreille!

     Voici comment les hostilits surgirent. Loha avait dit: Qu'il
     y ait guerre!

     Loha entra dans les outils, qui d'instruments de paix se
     changrent en armes offensives. Il se fit tranchant de hache,
     se fit pointe de flche.

     Il entra dans ce que nous mangions, dans ce que nous buvions,
     tous ceux qui burent ou mangrent furent emplis de fureur, et
     les femmes, amies de la paix pourtant, attisrent le feu au
     lieu de l'teindre.

     L'amour, l'amiti firent place  la haine et la discorde; une
     grande guerre s'ensuivit.

     Maintenant Loha a eu ce qu'il voulait, la terre s'est
     engraisse de sang. Assez maintenant!

     Que s'moussent les armes, et que s'teigne la colre! Que
     reviennent l'amour et l'amiti!

     Loha, veuille maintenant tourner tes pas ailleurs, et toi,
     Desse du Crot, regarde-nous avec faveur et fais que notre
     peuple prospre et multiplie!

Le prtre alors asperge l'assistance avec une boue bnite, mlange d'eau
consacre et d'une terre prise dans une fourmilire ou dans une
termitire.

Sitt le trait conclu, les combattants de la veille se prcipitent  la
danse de la Paix, gigotent, sautent et tressautent avec un entrain qui,
s'exaltant jusqu' la frnsie, emporte les dernires rancunes, les
ressentiments mal effacs. La rconciliation est rpute donner au coeur
la joie la plus intense qui se puisse prouver au monde. Cette extase,
Loha l'a inspire, il serait impie de la rprimer, irrespectueux de la
modrer. Aprs s'tre dmen pendant trois  quatre heures, on n'a pas
trop de quinze jours pour se remettre de la fatigue.


Pour le Khond, homme conscient de sa noble destine, il n'est plus belle
occupation que la guerre et l'agriculture. Il mprise toutes les
industries qui se pratiquent par assis, tous les mtiers dans lesquels
on vieillit  son aise. La charrue le repose des combats, et les combats
le restaurent aprs les labeurs de la charrue. Chez ce peuple singulier,
la guerre ne coupe pas court aux relations entre familles et tribus
ennemies, aux galanteries et aux demandes en mariage. Mme les noces ne
sont pas renvoyes  la conclusion de la paix; les belligrants
suspendent les massacres pour se rencontrer  des ftes et rjouissances
o ils se traitent avec courtoisie et s'amusent, semble-t-il, avec une
parfaite insouciance, pour s'entr'gorger le lendemain avec autant de
frocit que de bonne humeur. Cruels, ils le sont, mais non pas
mchants; ils ont le meurtre gai. Ce qu'il faut attribuer  la bonne foi
parfaite avec laquelle ils attribuent la mort et la victoire 
l'intervention immdiate et personnelle de leurs divinits, seules
tenues pour responsables.

Assurment, les tribus khondes comprennent la guerre autrement que nous.
Ils en font l'accomplissement d'un rite religieux et d'un devoir moral,
grce auquel la population masculine prend du ton et du nerf, grce
auquel les dieux se gorgent du sang, du prcieux sang humain, dont ils
se montrent si souvent altrs.

Semblablement, les anciens Mexicains s'envoyaient de temps  autre un
message: Nos dieux ont faim. Venez, les amis, et entre-tuons-nous pour
leur donner  manger. Ainsi, en 1454, lors de la grande famine, les
prtres se plaignirent, au nom des Immortels, que les prisonniers,
procurs par les expditions lointaines, arrivaient trop fatigus et
amaigris pour tre apptissants aux dieux. En consquence, les libres
rpubliques d'une part, et les trois royaumes d'autre part, convinrent
qu'ils entretiendraient une guerre constante, et que,  des intervalles
et en des lieux dtermins par avance, on se battrait  la chevalire,
en vue de faire, non des conqutes, mais des prisonniers, qui
assouviraient la faim des divinits.

       *       *       *       *       *

Aprs avoir racont comment vivent Kolhs et Khonds, et notamment comment
ils se marient, comment ils tuent leurs filles, et de quelle manire ils
s'entre-tuent dans leurs tournois, disons brivement leurs coutumes
funraires et quelles ides ils se font de l'existence aprs la mort.

La crmation, en grand honneur parmi ces tribus, de droit pour les
chefs, patriarches et grands personnages, pratique pour la plupart des
adultes mles, est, sans exception, refuse au menu fretin des femmes et
enfants. Interrogs sur cette diversit de traitement, les indignes
expliquent que la crmation comporte trop de dpenses et de crmonies
pour qu'on la prodigue. Le motif est plausible, mais faut-il s'en
contenter? Que de fois les peuples tiennent pour sacres des coutumes
qu'ils se transmettent depuis temps immmorial, sans les comprendre! les
ayant empruntes  d'ignorants prdcesseurs, ou  des voisins qui n'en
savaient davantage. Pour tre d'ordre pratique, la raison allgue ne
nous semble pas dcisive; c'est mme  cause de ce caractre utilitaire
que nous la tenons pour suspecte, dans un ordre de choses o le genre
humain s'est rarement piqu de bon sens et de sobrit. Si les Khonds
visent  l'conomie quand il s'agit des femmes et des enfants, pourquoi
poussent-ils  la dpense quand il y va des pres et des frres? La mort
est universellement considre comme la porte du monde surnaturel; or,
en matires d'imagination et de foi, on n'en appelle point  la science
et au bon sens. Pour expliquer la mort, on s'est toujours adress au
rve.

L'enterrement et la crmation relvent de systmes tout diffrents.
Suivant l'antique thorie, la mort, dissociation de l'organisme, rend
aux lments ce qu'ils lui avaient prt; l'Esprit--lumire et
tincelle--s'envole avec la flamme dans les rgions thres, vers le
soleil, vers les astres distants. Honneur  ceux dont les restes sont
dposs sur le bcher! Autre le sort de ceux qu'on enterre; leur me, ne
contenant que des principes aqueux et terriens, finit avec l'existence
actuelle ou ne la dpasse gure; elle est de nature infrieure et
mortelle, par opposition  l'Esprit de nature divine. Les Mosinoeques
aussi, dans l'Asie Mineure, brlaient les hommes aprs la mort,
enterraient les femmes. Bonne et valable pour une antique peuplade que
les Dix Mille ont traverse dans leur fameuse retraite, l'explication
serait-elle insuffisante pour les Khonds, dcouverts rcemment?

Les crmations, d'ailleurs, ne sont point identiques partout; elles
comportent un rituel qui varie selon la caste et la qualit. Ici, les
individus sont brls debout, attachs contre un arbre maouh; l,
couchs, avec la tte regardant au sud. Les cendres ayant t
recueillies, ainsi que les os, ces tristes restes sont tals sur une
couche de riz--probablement pour les rendre innoxieux--et on les porte
en procession par les rues du village, devant la demeure des parents et
amis. Le mort salue, est salu  chaque porte; on lui fait voir une
dernire fois les arbres qu'il a plants, les champs qu'il a cultivs;
on le mne devant la garonnire, o il a si souvent dans. Chez les
Ouraons, les ossements sont dposs sous une massive pierre qu'ombrage
un tamarin; chez les Khrias du Tchota Nagpour, on les jette dans le
fleuve qui les descendra dans la valle qu'habitaient autrefois les
anctres, avant qu'ils eussent t chasss par l'invasion arya.

       *       *       *       *       *

C'est pour assurer le bonheur du dfunt, et, plus prcieusement encore,
le repos des survivants, que la plupart des religions ont imagin les
rituels funraires, qui bannissent l'me en des espaces dont elle ne
pourra plus sortir qu' des poques fixes, o elle devra rentrer  des
moments dtermins. Puisqu'elle trane aprs elle des vapeurs dltres,
et les miasmes empoisonns du spulcre, puisqu'elle souffle la fivre et
les pestilences, puisqu'elle infecte mme ceux qu'elle avait chris,
l'me ne peut trouver mal qu'on lui impose mainte quarantaine, mainte
lustration, avant qu'on lui permette d'approcher les vivants, qui
aspirent l'air par les narines et dont la poitrine est une fontaine de
sang chaud.

Ce que les morts savent faire le mieux, c'est tuer. Par leur
intermdiaire agissent les mchants sorciers, les maudits jeteurs de
sorts. Les sorcires montent sur le toit des paillotes, y percent un
trou, par lequel elles droulent un fil, qui va toucher le corps de
l'individu  malficier. Par l'intermdiaire de ce fil, elles sucent le
sang, font couler le poison dans l'estomac[381], dbilitent les os. Si
la vie, si la sant vous sont chres, ne vous laissez pas rencontrer par
la femme morte en couches, laquelle hante sa pierre tumulaire. Vtue
d'une longue chemise blanche, elle a la figure noire et triste, le dos
barbouill de suie et les pieds retourns. Et gare au dmon de
l'pilepsie qui voltige au-dessus de Djeypour! Des flammes lui sortent
de la bouche. A minuit, il se blottit dans un recoin obscur, ou perche
sur l'arte d'un toit, prt  fondre sur le malavis qui vaguerait par
les rues. Les tigres ont abondance de gibier dans la jungle; ils n'en
sortiraient jamais pour dchirer boeuf ou chevreau, encore moins pour
dvorer un homme, n'tait qu'un dieu leur en donne commission expresse,
ou qu'un sorcier rancuneux s'est fait _nilipa_, ou garou, en se glissant
dans leur peau bigarre.

[Note 381: Shortt, _Journal of the Ethnological Society_.]

Pour chapper  l'action malfaisante de ces esprits et de leurs
compres, on s'adresse aux prtres, mdiums officiels entre le monde des
vivants et celui des morts, sorciers eux-mmes, mais pour le bon motif.
Leurs offices tant reconnus indispensables, la communaut leur alloue
l'usufruit du champ des dieux. Leur existence pourrait sembler facile,
n'tait qu'elle se passe dans une retraite dsagrable  plusieurs;
n'tait qu'elle interdit de prendre rang au noble jeu des batailles, ne
permet pas de partager le repas des laques, de manger la nourriture
qu'auraient prpare des mains profanes. Les amateurs ne sont pas
nombreux, bien que l'industrie sacerdotale soit parfaitement libre et
ouverte  tous, tant  l'entre qu' la sortie--sauf cependant en ce qui
concerne le culte du Soleil, qu'on veut hrditaire dans certaines
familles. N'importe qui, a le droit de se consacrer au service de toutes
les autres divinits, aprs l'apprentissage de rigueur. L'aspirant se
retire dans la fort, o il se met en rapport avec les divinits qui
emplissent les fourrs, avec les divinits qui foisonnent dans les
halliers. Il laisse crotre sa barbe et sa chevelure; et, quand elles
sont suffisamment longues et broussailleuses, il acquiert le don de
divination. Mais il ne sera pas accept comme prophte avant d'avoir
prouv qu'il sait prdire l'avenir, prcaution fort raisonnable
assurment. La divinit prend possession de sa personne en le faisant
ternuer; il se dmne comme le possd qu'il prtend tre, hurle et
vocifre, draisonne de la faon la plus orthodoxe. Quand le besoin s'en
fait sentir, il va  la chasse des sorcires, les dcouvre et les
dnonce, pour qu'on leur arrache les deux incisives de devant. Ce
traitement les rendra impuissantes, incapables de prononcer leurs
incantations avec la nettet voulue. Un dbit imparfait irriterait le
dmon qui ferait retomber sur les maladroites le mal qu'elles
invoquaient contre autrui. Les Arabes[382] avaient aussi connaissance de
ce procd simple et expditif. Le prtre, sorcier lui-mme et
antisorcier, selon les cas, calme la fureur des tigres, carte la
pestilence. Il trouve la pierre noire que hante la fivre, l'arrose de
sang, la dpose solennellement sous un certain arbre, l'enclot dans une
plantation d'euphorbes.

[Note 382: _Chronique de Tabari._]

Autres exploits: il ramasse les vieux balais, marmites brches,
gourdes fles et corbeilles mal en point, tous objets que hantent
volontiers les esprits en rupture de ban; il les jette dans un endroit
dsert: au fond de la fort, au bras d'un gibet, aux branches d'un arbre
mort. Il les a enduits de sang ou d'eau-de-vie, et, quand les dmons
goulus se sont jets sur l'appt, il les emprisonne dans une enceinte de
poteaux auxquels il append des armes rouilles, clture qu'ils n'oseront
franchir[383].

[Note 383: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]

Au djanni appartient de propitier les quatorze patrons nationaux et les
onze divinits locales, sans oublier les dryades, les nymphes des
rivires et des fontaines, les faunes et sylvains. Il en est qui vivent
sur terre, d'autres en dessous; ces derniers sortent par les fissures du
sol, pour se montrer  leurs adorateurs, et pour picorer dans les bls:
les pis vides ou torris ont t grugs par eux[384]. Sous un arbre
exceptionnellement lev habite le Grand Pre, ou Pitabaldi, assimil
 une pierre, que les fidles viennent barbouiller de safran. Ce sont
encore les djannis qui interprtent la volont du Destin. Ils rendent
des oracles en consultant les oscillations d'un pendule, ou encore en
crasant un oeuf pour examiner les configurations du blanc et du jaune.
Les Moundahs ont une sorte de Pques, dans laquelle fte chacun s'amuse
 heurter son oeuf contre celui du passant. Ceci  l'imitation du grand
Sing Bonga, qui avec un simple oeuf de poule, cassa les globes de fer
que lui opposaient ses rivaux, les Asours, dieux forgerons. Les oeufs
sont partout fatidiques. Les Ouraons en mangent avec recueillement sur
l'emplacement de la hutte qu'ils vont construire, du village qu'ils vont
fonder, emplacement qu'ils ont dj rendu propice en y jetant du riz.

[Note 384: Dalton, Macpherson.]

carter les esprits malfaisants, pourvoir au bon augure, telles sont les
occupations ordinaires du prtre; les plus solennelles consistent 
gorger les victimes dont le sang assouvira la soif des divinits, celle
des mille et mille diablotins qui foisonnent dans la fort et la
campagne, dans l'air et les eaux, dans les creux de la terre. S'il
parat grand quand il saigne poules, chvres et taureaux, il parat
sublime quand il immole des victimes humaines. Tuer des enfants, tuer
des adultes, tuer des jeunes filles, fonction auguste.

       *       *       *       *       *

Le sacrifice, sous ses diverses formes et acceptions multiples, le
sacrifice est la doctrine fondamentale des religions. Tuez! tuez!
Cette parole de l'vque qui massacra Bziers, et pu tre inscrite aux
frontons de certains difices, mritant moins le nom de temple que celui
d'abattoirs et chaudoirs. De la chair des hommes, de la viande des
animaux, les Dieux ne pouvaient s'assouvir. La Terre tout
particulirement, Dmter, la vieille ogresse, se montrait affame et
altre plus que tous autres Immortels. Cela s'explique. Avec sa large
fcondit, avec ses procrations incessantes, la grande Mre Gigogne qui
fait les existences foisonner, pulluler et grouiller jusque dans les
dernires molcules de la matire, n'a jamais trop de sang  boire, trop
de dlicieux sang rouge. Le sang, lment plastique par excellence,
principe constituant du lait nourricier et du sperme gnrateur, le sang
passait pour tre l'me mme des organismes. Mais il y a sang et sang,
et le sang de l'homme tait tenu pour le plus prcieux de tous, le plus
riche en force et en vitalit. L'eau passait pour s'tre concentre dans
le sang et tout spcialement dans le sang humain qui, lui-mme, se
sublimait en sang divin. Le sang, disait-on, entretient la vie dans la
nature entire, mme dans les plantes et les esprits. Aux mnes, on
versait du sang pour leur rendre l'intelligence et la sensibilit; on en
servait aux Olympiens pour les tenir en vigueur et en sant;  la Terre,
gnratrice des moissons, pour la fconder. Ce sang, infaillible
panace, lixir de suprme efficacit, on tenait  honneur de le
prodiguer,  gloire de le rpandre sans mesure; on s'tait accoutum, il
faut bien le dire,  le verser comme de l'eau.

Les Khonds, peuplade oublie derrire ses remparts de forts et
marcages, ont conserv dans son intgrit primitive l'antique croyance,
d'aprs laquelle la vertu la plus puissante est celle du sang donn sans
regret ni rpugnance. Ils croient qu'il n'est acte plus mritoire que de
s'immoler pour le bnfice de la communaut. Toutefois, ces dvouements
ont toujours t rares, mme chez un peuple brave parmi les braves, o
l'individu sait, quand il le faut, mourir noblement et simplement. Le
Khond, lui aussi, prfre sacrifier la vie des autres que la sienne;
dj ses concitoyens clbrent sa gnrosit quand il achte des
cratures humaines pour en rgaler les Dieux. Qui voulait se rendre
populaire et mriter la faveur cleste, annonait qu' tel jour il
ferait gorger une ou plusieurs victimes. Des familles, des villages,
des tribus se cotisaient pour donner  leurs saints, patrons et
protecteurs, un large festin, magnifique autodaf. En thorie, on
prfrait les sujets mles aux femelles, et plus beaux on les
prsentait, plus l'offrande avait de prix. Nombreuses taient les
divinits que flattait pareille attention, nombreux aussi les prtextes:
occasions publiques ou prives, semailles, moissons, dfrichements,
longues pluies, scheresses persistantes, pizooties; une femme qui
demandait un fils, un enfant malade. Dans les calamits pressantes, il
ne fallait rien pargner. Aux grandes tueries des anciens jours, ce
n'tait pas deux ou trois personnes qu'on sacrifiait, mais vingt, trente
ou davantage. En prvision des besoins constants et des besoins
accidentels, on reconnut la ncessit de s'approvisionner de sujets, de
tenir un stock d'hosties sous la main du prtre; il fallait que la
divinit et constamment du pain, beaucoup de pain sur la planche. Il y
avait donc  se pourvoir de viande humaine sur pied. Cela pouvait
paratre difficile.

L'offre rpond  la demande, enseigne Bastiat, auteur de brillantes
variations sur le thme des _Harmonies conomiques_. Un march ne tarde
pas  se crer o se manifeste un besoin. Les Dieux cannibales avaient
faim, ils payaient, donc les pourvoyeurs se prsentrent: Harris,
Gahingas, Dombogos et tout spcialement les Panous[385], population de
tisserands et brocanteurs qui entoure les matres du sol et les
exploite. En retour de la protection qu'ils lui accordent, elle sert les
Khonds, et jusqu' un certain point les domine. En effet, les Panous ont
su se rendre indispensables. Ils manigancent les petites affaires,
s'instituent conseillers, interprtes et intermdiaires, messagers
publics et privs, sorciers ou djannis--on dirait des Juifs ou des
Tsiganes au milieu de paysans magyars, serbes ou roumains. Ils font le
commerce entre la montagne sauvage et la plaine civilise, prennent
produits et commandes; au bas pays ils portent des gteaux de cire, des
charges de safran, rapportent des bijoux, du sel, du fer et des enfants.
Quelquefois ils ramenaient toute une caravane de petits tres qu'ils
avaient racols auprs de pauvres gens qui, n'arrivant pas  nourrir
leur famille, se prtaient  changer un mioche contre trois  quatre
pices d'argent. A Boustar, Djeypour, Kalahandi et autres lieux, les
trafiquants en chair humaine s'abouchaient avec des brigands qui, se
mettant en chasse, surprenaient une fillette ou un galopin le long des
haies, le billonnaient, lui bandaient les yeux et l'emmenaient. Bonne
affaire, quand les Panous trouvaient des femmes d'occasion, quelques
malheureuses accuses de sorcellerie, et dont leurs concitoyens
voulaient se dfaire. Des frres ont vendu leurs soeurs. Les adultes se
fussent pays trs cher, sans les risques du transport. Il en tait de
cette boucherie humaine comme de celle des animaux: la viande grasse et
jeune obtenait des prix plus avantageux que la maigre, la coriace ou pas
encore faite. Le mle adulte n'arrivait au march qu'en des
circonstances trs exceptionnelles et on l'avait tarif: un buffle, un
boeuf de labour, une vache laitire, une chvre, un vtement de soie, un
bassin de cuivre, un grand plat, un rgime de bananes... en tout
quarante articles, prix fixe, toujours identique[386].

[Note 385: _Panu_, _Panva_, _Panoua_, _Panov_, _Panovo_.]

[Note 386: Arbuthnot. _Journal of the Asiatic Society of Bengal_,
1837.]

Aucune victime ne pouvait tre sacrifie, si son prix n'avait t
intgralement sold. Condition indispensable. La liturgie insistait sur
le fait, qu'il n'y avait aucun pch  tuer l'homme, pourvu qu'il eut
t achet  deniers comptants. Il fallait prvenir toute rclamation,
toute discussion. Des criminels, des prisonniers de guerre n'eussent
rien valu, leur vie ne cotant pas assez  sacrifier. Bien que les
Khonds pratiquassent largement l'infanticide, ils ne donnaient ni ne
vendaient aucune des filles qu'ils tuaient si facilement. Ds que le
marchand avait touch ses arrhes, il tait tenu de livrer  jour fixe
les ttes stipules, dt-il, pour parfaire le nombre, fournir celles de
ses enfants. Mme, il rpondait envers la communaut des accidents
ultrieurs. Si la victime chappait au supplice, on s'en prenait au
vendeur; il fallait donc que le misrable ft chef de famille. Les
contrats portaient qu'il tait le pre des sujets par lui vendus,
formule qui parfois exprimait la stricte vrit, et qui nous renseigne
sur le caractre primitif de l'institution.

     On raconte que des Khonds voyageaient avec un de ces honntes
     fournisseurs dans un district hostile au rite sanglant. Le
     brocanteur fut rencontr par un sien parent, dsespr que sa
     cousine--il l'aimait--et t, par ce pre sans entrailles,
     livre au bourreau. Il marcha sur l'homme, lui cria:

     Te voil, pre qui vends ton propre sang!--Et il lui cracha 
     la figure. Aussitt intervinrent les Khonds, anxieux de
     consoler leur compagnon:

     Ne te fais pas de chagrin! Ce buffle d'homme ignore qu'en
     sacrifiant ton enfant, tu as t notre bienfaiteur, celui de
     l'entire humanit. Ne t'inquite! Les Dieux essuyeront le
     crachat que ce malotru vient de plaquer contre ton
     visage[387].

[Note 387: Macpherson.]

Nous sommes port  croire qu' l'origine, les Panous taient sous
l'obligation de fournir aux matres du sol un tribut de ttes, tribut
qui aurait t graduellement transform en march facultatif. Ainsi,
tous les ans, les Tchoutias se faisaient remettre un certain nombre de
victimes par une tribu voisine qui, affranchie de toute autre redevance,
tait appele _sar_ ou libre[388]. Autre exemple. Les Bhouyas du Bengale
avaient jadis une espce de roi qui brandissant son sabre, le sabre de
la dynastie, coupait le cou  un individu de la haute et noble famille
des Kopat, laquelle, en ddommagement de cette triste corve, tenait en
fief un domaine considrable. Par la suite des temps, le crmonial fut
modifi: l'homme tombait sous l'pe qui faisait seulement mine de
frapper, et, trois jours aprs, le prtendu dcapit rapparaissait, se
disant sorti du tombeau[389].

[Note 388: Dalton.]

[Note 389: Dalton.]

Nous disions que les Khonds tuaient leurs filles, mais ne les
sacrifiaient pas. Ce dire, trop absolu, doit tre rectifi et expliqu.
Ils ne sacrifiaient pas leurs enfants, parce que les Panous livraient
les leurs, mais si les Panous eussent fait dfaut? Maint passage de la
liturgie, maints articles de la dogmatique prouvent qu'alors ils eussent
d dsaltrer la froce desse avec le sang de leur propre progniture,
mme avec celui de leur an, comme faisaient jadis les adorateurs de
Moloch, et tous ces Abraham qui gorgeaient leur Isaac. Sans doute, les
parents n'offraient pas  Tari leur progniture lgitime, mais Tari se
rattrapait sur l'illgitime. Nous savons qu'en Khondie les mariages
taient rares, vu le haut prix auquel on cotait les filles; mais les
jeunes gens qui ne pouvaient pouser en justes noces, contractaient des
unions temporaires, prcisment avec les victimes dsignes, avec les
jeunes personnes qu'on avait achetes pour les immoler. Elles se
savaient rserves  une mort cruelle, mais en attendant, pourquoi
n'auraient-elles pas tir le meilleur parti de leur vie, hlas! si
courte? Plutt que d'augmenter leur malheur par l'apprhension
constante, ne valait-il pas mieux rire et s'amuser, chanter et danser,
aimer et tre aimes? Elles aussi avaient besoin de caresses et de doux
passe-temps.--Prenons, disaient-elles, un premier amant, et un second,
s'il s'en prsente; nous n'avons pas le temps de faire les difficiles.
A l'ombre des sanctuaires indignes, la prostitution florissait, comme
dans les temples brahmaniques, o nichent toujours hirodules et
bayadres. La pauvre crature ne demandait qu' devenir enceinte, auquel
cas elle tait pargne, au moins jusqu' ce qu'elle et accouch et
fini d'allaiter. Aprs la premire parturition, tant mieux si elle en
avait une deuxime, puis une troisime; le rpit pouvait durer
indfiniment... Souvent les affections se faisaient tendres et
profondes. Malgr le glaive toujours suspendu sur la tte, nombreuses
taient les unions dans lesquelles on s'aimait; sur le bord du prcipice
on regardait  la drobe le bant abme. Souvent, on achetait des
malheureuses dont on faisait des filles de joie--hlas! quelle
joie!--dans l'intention avoue de les tuer devant la Pennou, quand elles
seraient devenues trop vieilles. Plus d'une fut immole avec l'enfant
qu'elle tenait dans ses bras. Mre, fils et filles, tous y passaient.

Il et t cruel aux pres de concourir  l'gorgement de leurs enfants.
Le cannibalisme lui-mme a ses accs d'humanit. La rgle, aux villages,
tait d'changer les _poussiahs_; c'est ainsi qu'on nommait la
progniture mal chanceuse. Un djanni se prsentait, emmenait les
innocents, comme le boucher emporte les veaux dans sa carriole... Tout
se passait convenablement. Pensez-vous que les Khonds ignorassent les
gards dus  la biensance publique, aux sympathies personnelles,  la
commisration individuelle?

En se fournissant au dehors de victimes, et en expdiant plus loin les
enfants qu'on avait vus natre, on avait l'avantage que leur immolation
inspirait moindre piti. Non que jusqu' leur triste fin on ft dur 
leur gard, et qu'on les traitt avec rigueur; tout au contraire. Les
poussiahs taient les favoris de tous, les enfants privilgis de la
communaut, aux frais de laquelle ils taient habills et nourris,
nourris mme d'aliments de choix, car on tenait  ce qu'ils fussent
gentils, bien venus, dous d'un agrable embonpoint; d'ordinaire, ils
entraient dans les familles notables, qui considraient comme une
prrogative et une source de prosprit le fait de les hberger. Manger
au mme plat qu'eux maintenait en sant ou gurissait les maladies[390].
Donc, ils partageaient la couche, les travaux et les jeux des compagnons
de leur ge, et, si on ne leur cachait pas le sort qui les attendait, on
les berait de l'espoir qu'ils ne seraient sacrifis que sur le tard,
qu'on les aimait trop pour ne pas les garder en dernier. Devenaient-ils
adultes, il n'y avait femme ou fille qui ne ft fire de leurs faveurs.
On encourageait spcialement les relations entre ces esclaves des deux
sexes, car le produit de leurs unions appartenait  la sanglante desse;
leur fcondit assurait la perptuit des sacrifices. D'ailleurs, on et
mal fertilis la terre avec la chair brhaigne.

[Note 390: Campbell.]

       *       *       *       *       *

Dix  douze jours avant la grande crmonie, les patriciens et notables
villageois se baignaient, se purifiaient suivant les rites. Au bosquet
sacr, arbres majestueux, laisss debout de la fort primitive, refuge
des nymphes bocagres, dryades et hamadryades, ils notifiaient  la
desse de se tenir prte, que la fte se prparait.

Les trois premiers jours se passaient en orgies qu'on nous dit avoir t
indescriptibles, et dans lesquelles figuraient parfois des femmes
accoutres en hommes et armes en guerriers. La grande pouse du Dieu
Soleil, il fallait secouer ses sens torpides, susciter sa fcondit
endormie, irriter ses dsirs par des spectacles navement lubriques.
Tumultes de cris et de chants. Tambourins, tartevelles et cornemuses
faisaient rage, les chos se rpondaient de colline en colline. La
jeunesse gigotait et se trmoussait et, tout en dansant, les filles
raclaient le sol du talon, le palpaient de doigts caressants:
veille-toi, veille-toi, Terre, notre amie! De mme aux ftes des
semailles, les Latins invoquaient Ops Consiva, tout en grattant la terre
avec les ongles[391].--Chacun s'est fait brave, y a t de son
vermillon. La cuivraille de reluire, et la ferraille de tintinner. Les
chasseurs paradent avec leurs peaux d'ours ou de tigre, s'emplument
comme un coq des jungles, comme un faisan des bosquets. Et zlateurs et
zlatrices d'agiter leurs balais et leurs thyrses  plumes, simulant
ainsi des voles de paons. La misrable hrone a t lave  grande
eau, on l'a fait jener pour qu'elle soit pure  l'intrieur comme 
l'extrieur; elle est habille de neuf. En procession solennelle on la
conduit de porte en porte, puis on la mne dans la fort sombre, demeure
de la desse. Sous les guirlandes de vertes frondaisons, le prtre la
lie par des cordes  un mai fleuri, haut de dix  douze mtres, surmont
d'une figure de paon.

[Note 391: Lasaulx.]

Ici, le paon, roi de la fte agricole, reprsente videmment le Soleil.
Autant de soleils que d'yeux d'or sur l'ventail. Le trne sur lequel
s'asseyait le Grand Mogol figurait un paon dployant ses gemmes
resplendissantes:

     _Que reviennent les beaux jours de Delhi! Bnis le sige d'or
     que le paon illuminait de ses pierreries[392]!_

[Note 392: Chanson ourdoue.]

Le sige royal du Birma reprsente un paon, et aussi un livre, symbole
marquant la double descendance solaire et lunaire; l'tendard de la
dynastie porte paon volant sur champ d'argent[393]. Le sorcier Garro ne
s'engagerait dans aucun rit religieux avant d'avoir chauss des sandales
et fich dans sa chevelure des plumes de paon. Les Khonds jurent par les
pennes de cet oiseau, jurent aussi par le tigre et le termite.
L'lphant, autre symbole du Soleil, en tant qu'poux de Dmter,
l'lphant devant lequel les femmes s'inclinent; elles barbouillent ses
tempes de vermillon, font marcher leurs enfants dans les traces de ses
pas; il n'est donc pas tonnant que l'image du roi des forts orne
souvent le poteau des sacrifices. Il arrive encore qu'un second pieu est
rig en l'honneur de la desse, reprsente alors par trois pierres au
milieu desquelles on enterre un paon de cuivre.

[Note 393: Yule, _Awa_.]

Revenons  la victime. Elle a t couronne de fleurs, ointe d'huile et
de beurre fondu, on l'a farde avec du safran jaune, couleur des esprits
lumineux et des esprits clestes, on se prosterne devant elle et on
l'adore. On l'adore pour en faire une autre Tari. Car, dans la
conception vraiment orthodoxe du sacrifice, l'hostie, qu'elle soit
homme, femme ou vierge, agneau ou gnisse, coq ou colombe, reprsente la
divinit elle-mme. C'est pour cela que les Mexicains l'habillaient dans
toute la pompe des vtements et attributs de l'Immortel qu'elle avait 
personnifier. Excutions pitres et mesquines que celles de pauvres
esclaves, de malfaiteurs dtestables, mais immolations glorieuses que
celle d'un Dieu, d'une desse, et combien mirifiques les vertus de leur
sang rpandu!

Tari, dit la lgende khonde, avait en l'intention de subir chaque fois
le sacrifice en sa personne. Elle voulait faire comme le grand roi
Vikramajit[394], qui,--plus fort que messire saint Denis, et mme que le
bat saint Oriel[395],--chaque soir, coupait lui-mme sa propre tte et
la portait en offrande aux Dvi[396]. Mais les adorateurs de la desse
virent la difficult du systme et l'assurrent qu'il suffirait qu'elle
se ft gorger par dlgation. Tari voulut bien se rendre aux raisons
qu'on lui donnait. Elle accepta la thorie qui depuis a force de dogme:
les Dieux ne demandent qu' tre immols au profit de l'humanit, mais
ils ont souvent autre chose  faire, et peuvent n'tre pas disposs pour
le quart d'heure. S'ils n'interviennent en personne, ils interviendront
par substitut, s'incarneront en des _mriahs_ ou intermdiaires[397]. Le
mriah sera le plnipotentiaire du Dieu, son fond de pouvoir et son
autre lui-mme[398].

[Note 394: Sherwill, _The Rajmahal Hills_, _Journal of the Asiatic
Society_, 1851.]

[Note 395: Frodoard, _Histoire de l'glise de Reims_.]

[Note 396: Yule, _Marco Polo_.]

[Note 397: Quelques indianistes, expliquant le mot de _mriah_ par
celui de _mdiation_, rappellent que le nom des miris du Bengale,
messagers ou commissionnaires, signifie entremetteurs.]

[Note 398: Tim., II, 5.--Hbr., IX, 15.]

Sur cette donne, les Khonds et congnres rigent la victime en
divinit, la flattent, vantent sa beaut, chantent ses louanges, dansent
autour. A la nuit tombante ils se prcipitent pour la toucher--la
malheureuse porte bonheur!--En un clin d'oeil, ils la dpouillent de ses
vtements, les mettent en lambeaux en se les disputant; ils parfument
leurs mains dans sa chevelure, raclent ses cosmtiques, sollicitent un
crachat qu'ils s'tendront soigneusement sur la figure[399]. Puis la
multitude se retire, laissant la nouvelle desse solidement attache au
poteau, son trne et sa colonne de gloire; l'abandonne affame,
palpitante, nue, dans le froid de la nuit, au milieu des terreurs de la
fort, attendant l'horrible tragdie du lendemain. Quelle veille! La
nouvelle fille des Dieux est cense en conversation intime avec la
grande Tari, devenue sa mre et patronne. Que disent  la pauvrette
l'immense solitude et l'effrayant silence coup par le miaulement du
tigre, le glapissement des fauves et par les voix mystrieuses de la
fort, profrant des mots inconnus? Que rpond-elle aux astres ternels
qui la contemplent de leur regard fixe, aux toiles scintillantes qui
lui font signe: Demain, tu seras des ntres?

[Note 399: Ricketts.]

Au matin, tout le village revient pour en finir. Musique et tintamarre,
fifres, gongs et clochettes, cris et hurlements assourdissants. On
s'emplit de bruit et de tapage comme jadis Bacchants et Bacchantes;
comme aux mystres d'leusis on mange du tambourin, on boit de la
cymbale. Car il est des choses auxquelles on ne se rsoudrait jamais,
n'tait qu'on a noy sa raison dans l'ivresse, mouss toute sensibilit
dans une excitation dsordonne; n'tait que chacun veut dire: Je n'y
suis pour rien! Alors la foule est seule responsable, c'est--dire
personne. L'axiome, le tout, somme de ses parties, ne s'applique pas
aux multitudes.

Quoi qu'il en soit, on entoure la pauvre fille, on la plaint, on se
souvient comment hier encore on la traitait en favorite, compagne de
tous les jeux; on se rappelle les mots, les reparties, les traits
touchants de celle qui supplie et se dbat dans ses liens: Voyez comme
elle pleure! Aurez-vous le courage de la tuer? Comme elle tait gaie,
aimait  rire, aimait  chanter! Tu sais qu'elle tait la bonne amie de
ton garon? Elle a pens te donner un petit-fils. Plus d'un brave pre
de famille, qui serait dsol que l'infortune en rchappt, larmoie et
s'apitoie autant ou plus fort que les autres; il y gagne de verser des
larmes exquises de douceur, d'en faire verser aux bonnes mes; bien
plus, de faire sangloter la mriah: heureux prsage! On ne nous dit
point que victime lie au poteau ait jamais t dlivre. L'instinct du
drame nous est inn, les plus brutaux et grossiers ont, par intervalles,
le besoin de s'apitoyer, irrcusable preuve qu'ils sont charitables et
sensibles. Et puis, l'infortune est dj desse, il ne faut pas
l'oublier. Si elle fond en pleurs, les nuages rpandront sur les
campagnes des pluies bienfaisantes; son sein, se gonflant de soupirs et
s'agitant en sanglots, communique la vie aux semences, la fertilit au
sol.

Quand l'motion est au comble, l'officiant fait signe; la multitude se
calme, se range en bon ordre  l'entour. L'esprit divin envahit le
prtre et l'inspire, lui fait raconter l'origine de l'institution
sacre:

     Au commencement, la Terre, masse informe de boue, n'aurait
     point support la demeure d'un homme, ni mme son poids; dans
     ce limon dlay et toujours mouvant, ni arbre ni herbe ne
     prenait racine.

     Alors Dieu dit: Rpandez du sang humain devant ma face! Et
     l'on sacrifia un enfant devant lui... Tombant sur le sol, les
     gouttes sanglantes fixrent le terrain et le consolidrent.

Cette croyance est assez gnrale. On sait plusieurs rajahs de l'Inde
qui rpandaient du sang humain sur les fondements des difices publics,
mais l'illustre Chah Djihan se contenta d'gorger des animaux sur la
premire pierre de Delhi[400]. La Birmanie branlait sous les pieds,
jusqu' ce que Rani Attah l'et consolide par un sacrifice. Ide
connexe: rin, l'Ile Sainte, mergeait chaque septime anne, puis
rentrait sous l'eau, mais un ange la fixa en jetant sur elle un morceau
de fer[401]. Les deux roches qui devaient porter Tyr flottaient 
l'aventure, jusqu' ce qu'on les et asperges de sang:

[Note 400: Rajendralala Mitra, _Indo Aryans_.]

[Note 401: Sepp, _Heidenthum und Christenthum_.]

     Sous les libations du sang sacr, les collines errantes
     s'enracinrent dans les vagues, et, sur les rochers, dsormais
     inbranlables, les fils de la Terre levrent Tyr, la cit au
     large sein[402].

[Note 402: Nonnos, _Dionysiaques_.]

Les Ngres, eux aussi, avaient fait la mme dcouverte. Sur la place que
devait occuper son palais, le Grand Djagga fit dcapiter un homme; 
travers le sang qui jaillissait, il marcha vers les points cardinaux,
puis donna le premier coup de pioche[403].

[Note 403: Bastian, _San Salvador_.]

Sans doute, cette croyance avait t fonde sur l'observation plus ou
moins nette que, en zoologie, la formation du squelette rsistant
concide gnralement avec l'apparition du sang rouge, dont on avait
remarqu les proprits agglutinantes. On avait conclu que le sang
asperg donne consistance aux boues et aussi  la chair, autre limon. Le
sang cotait si peu jadis!... Mais revenons  notre texte[404]:

[Note 404: Plusieurs textes de rdaction lgrement diffrente ont
t reproduits ci-aprs, sous une forme quelque peu condense.]

     Et par les vertus du sang rpandu, commencrent les semences 
     germer, les plantes  crotre, les animaux  se propager.

     Et Dieu ordonna que, pour maintenir la Terre ferme et solide,
     elle ft arrose de sang  chaque saison nouvelle. Ce qu'ont
     fait toutes les gnrations qui nous ont prcds.

     Assise sur une pierre, un jour Tari mangeait des pommes. Voil
     qu'en les pelant, la desse se coupa le doigt et le sang tomba
     sur le sol, humecta le terrain aride. Et tout aussitt, de
     chaque goutte, de chaque gouttelette poussrent des plants de
     riz, et la campagne se prit  fleurir[405].

[Note 405: Des fleurs jaillirent de la blessure faite  Odin par un
sanglier. Ainsi les roses surgirent du sang de Vnus, quand elle se
piqua aux ronces, en courant vers Adonis qui se mourait. Et au mme
endroit, la Mre de Grce, Notre Dame marchant sur le rocher, se coupa
au talon, et laissa derrire elle une trane de ces fleurs qu'on a,
depuis, appeles les Roses de Jricho. Sepp, _Heidenthum und
Christenthum_.]

     Tari considra le riz si dru, le riz si verdoyant. Elle
     comprit combien taient grandes les vertus du sang. Si quelques
     gouttes seulement avaient fait cette abondance, quelle
     fertilit ne dcoulerait pas de ses veines largement ouvertes!
     Tari pensa donc  s'offrir en sacrifice. Tari se prsenta,
     tendit le front au couteau, disant: Me voici, je suis la
     mriah, je viens pour tre immole[406].

[Note 406: Cfr. Hbr. X, 7; IX 11, etc.]

     Les Dieux et les hommes rpondirent: Tu dis bien, tu fais
     bien,  Tari Pennou! Mais si nous t'immolons une fois pour
     toutes, la vertu de ton sacrifice irait s'affaiblissant de jour
     en jour. Il vaut mieux te sacrifier tous les ans et chaque fois
     qu'on en aura besoin.

     C'est pourquoi,  Pennou, tu entreras dans le corps des
     mriahs  la saison des semailles, ou quand les mauvais esprits
     dsoleront la terre, souffleront les vents empoisonns de la
     scheresse, les miasmes de l'aridit, de la pestilence. Tu
     seras alors sacrifie pour le bien de tous.

     Et la chose fut agre entre Tari, les Dieux et les hommes.
     Depuis,  Khonds, il en fut toujours ainsi.

     Pourquoi donc, peuple, te lamentes-tu? Et toi, mriah,
     pourquoi crier, pourquoi sangloter? Ce n'est pas ta faute ni la
     ntre, ni celle des parents qui t'ont vendue. Tu as t
     achete, tu as t paye. Nos sueurs et notre travail ont
     acquis ta personne, nous n'avons donc point pch contre toi.
     Il faut un sacrifice--toi, lui, elle, qu'importe? Le sort est
     tomb sur toi, le Destin a prononc. Quand, lasse et puise,
     la Terre doit porter des moissons nouvelles, comment lui rendre
     la force, sinon avec du sang? Donne le tien, donne-le, comme
     Pennou donna le sien, sans hsiter!

Ouvrons une parenthse. Soit que les aborignes aient emprunt aux
Indous cette partie de leur culte, soit que les deux religions aient
mme nature et mme origine, il est incontestable que la thorie khonde
du sacrifice est identique  celle que dveloppe le Bhagavat-Gita:

     En mme temps que l'homme, le Crateur cra le sacrifice,
     disant: C'est par la vertu du sacrifice que vous vous
     propagerez. Hommes, le sacrifice sera votre vache d'abondance.
     Par lui, vous ferez vivre les Dieux, et les Dieux vous feront
     vivre. Et vous faisant ainsi vivre les uns les autres, vous
     jouirez d'une heureuse existence. Mais qui mange, sans faire
     part aux Immortels de la nourriture qu'ils ont fait surgir,
     n'est autre qu'un voleur. Ceux qui sont honntes et probes
     pensent aux Dieux d'abord,  eux-mmes ensuite. A ne se soucier
     que du ventre, on avale le pch. Il n'est de vie que celle qui
     provient des aliments, lesquels drivent de la pluie cause par
     le sacrifice.

Brahma est l'imprissable sacrifice; Indra, Soma, Hari, et les autres
Dieux s'incarnrent en animaux[407],  la seule fin de se faire immoler.
Pourousha, l'tre universel, se fit gorger par les Immortels, et de sa
substance naquirent les oiseaux de l'air, les animaux sauvages et
domestiques, les offrandes de beurre et de caill[408]. Le monde,
dclaraient les Richis, est une srie de sacrifices se muant en d'autres
sacrifices. Les arrter, ce serait suspendre la vie de la Nature[409].
Siva, auquel les Tipperahs du Bengale passent pour avoir sacrifi
jusqu' mille victimes humaines, par an, disait aux brahmanes: C'est
moi qui suis la vritable hostie; c'est moi que vous gorgez sur mes
autels.

[Note 407: Vastou-Yaga.]

[Note 408: _Le Brahma karma._]

[Note 409: Wilson's _Vishnu Surana_.]

Et la religion hindoue s'accorde avec toutes les religions qui ont eu
conscience d'elles-mmes. Quetzalcoatl,--si l'espace le permettait, nous
pourrions commenter les multiples et tonnantes ressemblances entre la
symbolique des sacrifices mexicains et celle des mriahs,--Quetzalcoatl
se piqua aux coudes et aux doigts pour en tirer du sang qu'il offrit sur
son propre autel. Pendant neuf jours et neuf nuits, le dieu Scandinave
Odin fut, en l'honneur d'Odin, pendu  l'arbre secou par les vents:

     Je sais avoir t pendu  l'arbre secou par les vents pendant
     neuf longues nuits. Une lance m'avait transperc: j'tais vou
      Odin, moi-mme  moi-mme[410].

[Note 410: Edda, _Odin's Runenlied_.]

Encore aujourd'hui, le prophte lie, invisible sur le mont Morijah,
continue  faire fumer des holocaustes en bonne odeur  l'ternel. Car
n'tait le sacrifice perptuel, le monde ne pourrait subsister, disent
les rabbins[411]. Philon de Byblos rapporte le mythe de Blus l'ancien,
immolant son file Blus le jeune[412]. Blus, sacrifiant Blus, se
faisait le prcurseur de l'ternel Jhovah. Mais reprenons le fil de
notre liturgie:


[Note 411: Eisenmenger.]

[Note 412: Vastou-Yaga.]

     Tons les vivants souffrent, et tu voudrais, toi, tre exempte
     de la douleur commune? Sache qu'il faut du sang pour faire
     vivre le monde et les Dieux, du sang pour maintenir la cration
     entire et perptuer l'espce. N'tait le sang rpandu, ni
     peuples, ni nations, ni royaumes ne conserveraient l'existence.
     Ton sang vers,  mriah, tanchera la soif de la Terre, qui
     s'animera d'une vigueur nouvelle.

     En toi, la Pennou renat pour souffrir, mais, desse  ton
     tour, tu renatras dans sa gloire. Alors, mriah, souviens-toi
     de ton peuple khond, souviens-toi du village o nous t'avons
     leve, o nous avons eu soin de toi!

     O Tari mriah! dlivre-nous du tigre, dlivre-nous du serpent!
     O Pennou mriah! donne ce que notre me dsire!

Et chacun d'exprimer alors ce qui lui tient le plus  coeur. Les
invocations ne sont pas termines, que le djanni saisit sa hache et
s'approche de la mriah. Il ne faut pas qu'elle meure dans ses liens,
puisqu'elle meurt volontairement et de son plein gr, dit-on. Il la
dtache du poteau, la stupfie en lui faisant avaler une potion d'opium
et de datura, puis, du revers de la hache, lui casse coudes et
genoux.[413]

[Note 413: Tiele, _Histoire des religions anciennes_.]


Sensiblement le mme quant au fond, le rituel variait quant aux dtails
de l'excution. La plupart des cantons avaient leur mthode
particulire. La Divinit fte portait diffrents noms. Les uns
invoquaient la Terre et les autres le Soleil, et dans ce dernier cas on
immolait au moins trois hommes placs en ligne de l'est  l'ouest. On
lapidait, on assommait  coups de casse-tte ou de lourds anneaux de fer
achets exprs; on tranglait, on crasait entre deux planches. On
noyait dans une mare de la jungle ou dans un baquet qu'emplissait du
sang de porcs. Il y en avait pour tous les gots. Ici, on administrait
un narcotique  haute dose, pour abrger les souffrances; l, tout au
contraire, on les voulait augmenter, prtendant que le sacrifice serait
d'autant plus efficace qu'il avait t plus douloureux. Parfois la
victime tait rtie  petit feu, supplice choisi comme cruel entre tous;
parfois elle tait expdie en un seul coup au coeur, et, dans la
poitrine bante, le prtre plongeait un marmouset de bois, le gorgeait
de sang. Ailleurs, la mriah tait attache au poteau par les cheveux,
quatre hommes cartaient ses jambes, tendaient ses bras en croix et le
djanni la dcollait. Ou bien, la saisissant par les quatre membres, ils
la tenaient horizontalement, le visage tourn vers le sol; le prtre
prononait une courte prire, tranchait la nuque qui s'gouttait dans un
trou; le sang s'panchait  flots dans la desse chthonique. D'autres
employaient un procd plus compliqu: pour faire tomber la victime,
tte baisse, dans la fosse, ils la suspendaient, sur le vide, par les
talons et le cou. Afin de ne pas tre trangle, instinctivement, elle
se retenait par les mains aux cts de la tranche, et le prtre, avec
la serpette, de la taillader aux chevilles, aux cuisses et dans le dos;
au septime coup, il la dcapitait. La chose faite, il fichait au poteau
le fer rouge et gluant, l'y laissait jusqu'au prochain sacrifice. Aprs
la troisime excution, la lame avait bien mrit; on venait en grande
pompe la dtacher, lui donner ses invalides dans un temple. Autre
mthode: le djanni forait la tte du patient dans un bambou fendu, dont
un assistant serrait les moitis avec une corde. La foule n'attendait
que le moment; avec des cris d'ivresse et des rugissements de fauve,
elle sautait  la cure, et chacun de travailler des ongles et du
couteau; tous arrachaient un lambeau de chair palpitante, tous
dpeaient et dchiquetaient.

L'emploi du coutelas, observons-nous, tmoigne encore d'un certain
adoucissement de moeurs, car maintes hosties taient dchires  belles
dents: tmoin le chevreau qu'on lacrait vivant aux mystres de Bacchus
Zagreus. Tout anciennement, c'tait un homme qu'on mettait en lambeaux
sur l'autel de Dionysos Omosts, Dionysos le Mange-Cru[414].

[Note 414: Plutarque, _Vita Themist._, XIII; Pelopon. XXI.--Clemens,
_Cohortationes ad gentes_.]

Tari, digne cousine de Moloch et autres dieux de sang n'est point la
seule de son espce parmi les divinits khondes. A une foule d'autres
gnies, ariens, terrestres, souterrains, il faut du sang, beaucoup de
sang. Si on ne les en gorge, le sol restera aride et infertile; ni la
pluie ni le soleil ne viendront en leur temps.

Les Celtes, nos anctres, avaient aussi leurs mriahs; ils achetaient
des esclaves qu'ils traitaient largement, et, l'anne rvolue, ils les
conduisaient en grande pompe au sacrifice.--Tous les douze mois, la
tribu scythe des Albanes engraissait une htare pour la tuer  coups de
lance devant l'autel d'Artmis[415].--Au retour de saison, des
hirodules, qu'on avait nourries d'aliments exquis taient sacrifies 
la desse syrienne.--Les Esprits de la Terre sont altrs de sang,
disait Athnagore.--Aux Tharglies, les Athniens ornaient splendidement
un homme et une femme qu'ils avaient entretenus aux frais de l'tat, les
conduisaient en procession et les brlaient  l'entre de la
campagne.--Aux ftes de Patr, en Achae, on jetait des animaux sauvages
dans un bcher flambant;--chez les Tyriens, des brebis et des chvres;
le culte de Dmter et celui de Moloch versaient l'un dans l'autre:

[Note 415: Strabon.]

    _Mos fuit in populis, quos condidit advena Dido,
    Poscere cde Deos veniam, ac flagrantibus aris,
    Infandum dictu, parvos imponere natos;
    Urna reducebat miserandos annua casus[416]!_

[Note 416: Cf. les relation de Thomas Herbert; Paul Lucas, _Voyage
au Levant_; Pietro della Valle, _Viaggi_.]

Passons sur les horreurs de Carthage rptes  Upsala par les
Scandinaves,  Rgen et Romova par les anciens Slaves. Jusqu' ces
derniers temps, les Ispahanais clbraient la Fte du Chameau, ou du
Sacrifice d'Abraham, notons la synonymie. Le grand-prtre de la Mecque
envoyait un sien fils adoptif, montant un chameau bnit. Cet animal
tait promen en grande pompe par la ville;  un moment donn, le roi
dcochait une flche contre ses flancs. En un clin d'oeil, la pauvre
bte tait abattue, hache, chapele, dchiquete, emporte et
distribue au loin, chacun en voulait, ne ft-ce que le plus mince des
fragments, pour le mettre dans une grande marmite de riz[417]. Les
Ghiliaks[418], les Anos aussi, adoptaient un ourson, le caressaient, le
dorlottaient, le traitaient en enfant gt, jusqu'au jour o ils s'en
disputaient les morceaux. Les ngres contemporains ne croient pas
acheter trop cher les minces succs de leur agriculture en empalant ou
en coupant le cou  des jeunes filles superbement pares; persuads
qu'il faut du sang pour appeler la pluie[419]. Mme dogme profess par
les Peaux-Rouges. Ainsi, les Paunies tuaient une captive des Sioux en
lui infligeant d'horribles souffrances, et de son sang aspergeaient les
champs de fves et de citrouilles[420].--Les Loups immolaient une vierge
au Gnie du mas[421].--Au Mexique et au Nicaragua, la victime, avant
d'tre gorge, recevait des honneurs plus que royaux, car on voulait
qu'elle reprsentt la divinit, se faisant immoler pour le bien de
tous. On ne nous dit point que sa chair ft enterre dans les champs,
mais le coeur, fontaine de sang, tait le revenant-bon des chefs et des
prtres[422]. Ces exemples pourront suffire.

[Note 417: Silius Italicus, _Punica_.]

[Note 418: Deniker.]

[Note 419: Adams, Cf. le veau des Ahrifa d'Alger.]

[Note 420: Bancroft, _The Native Races of America_.--P. de Smet,
_Annales de la Propagation de la Foi_, 1843.]

[Note 421: James.]

[Note 422: Adolf Bastian, _Der Mensch in der Geschichte_. Lagos.]


De la mriah taillade et mise en pices, les djannis ne laissent que
les entrailles et la tte, encore celle-ci est-elle le plus souvent
dpouille des cheveux. Les oiseaux, les chacals n'ont pas longtemps 
ronger, car, ds le lendemain, entrailles, crne et squelette sont
brls en mme temps qu'un blier. Soigneusement recueillie, et non sans
solennit, la cendre est ensuite confie aux vents pour qu'ils la
dissminent dans les campagnes; en quelques endroits, on la mlange aux
grains et semences qu'on veut soustraire aux attaques des insectes.
Cette cendre[423] possde toutes les proprits de la chair vivante,
toutes les vertus du sang qui donne au riz, au bl, au millet la facult
d'entretenir la vie, de la nourrir. N'tait son action, l'indigo ne
pourrait acqurir sa belle couleur bleue, le camphre ne se dposerait
pas dans la tige du camphrier[424]. N'tait qu'on en a barbouill le
seuil, les maisons et les greniers seraient envahis par les esprits de
la fivre, de la pestilence et de la famine[425].

[Note 423: Cf. Hbreux, IX, 13.--Nombres, XIX, 9.]

[Note 424: Ibn Batoutah.]

[Note 425: Cf. Exode, XII, 13.]

Les dbris de la victime, les meurtriers se les disputent, pour les
enterrer au plus tt dans leur jardin, ou les suspendre  une perche
au-dessus du ruisseau qui arrose leur champ. Au plus tt, car, ds le
soleil couch, la viande victimale a perdu son efficacit. Les villages
qui concourent au sacrifice organisent des relais, font merveilles de
clrit. Qu'un cultivateur enterre en son enclos le cadavre entier ou
le bout du petit doigt, n'importe, l'effet est le mme. Sur ce dogme
fondamental, la thologie djanni se rencontre avec la chrtienne. La
chair divine opre qualitativement et non quantitativement; elle agit
par sa nature et non par son volume; ce n'est point un fumier  tendre
par charretes, mais un point lumineux qui rayonne au loin. Chthonisme
ou catholicisme, le mystre se formule en termes identiques: l'tre
suprme s'incarne pour communiquer la substance au fidle qui le mange.
Tari transmet au sol sa fcondit par l'intermdiaire de la mriah.
L'action de la chair divinise s'arrte aux bornes de la proprit
bnite et n'en dpasse jamais les limites. Aux dvots du Christ, la
facult est dnie de communier par procuration. De mme, pour fconder
ses sillons par un filament de chair sanctifie, le propritaire khond
ne pouvait se faire suppler par aucun voisin ou ami. Le premier 
frapper la Tari incarne, le premier  ouvrir la veine fcondante, 
trancher dans les muscles qui contiennent la vie, s'empare de la bouche
exquise, du morceau suprme. Il n'est cultivateur qui ne dsire tre
servi avant les autres, mais tous ne se risquent pas au dangereux
privilge[426]. Il faut savoir que le premier  donner du couteau est
comme magntis par le divin contact. Si on le tuait immdiatement, son
corps communiquerait aussi la fertilit aux campagnes. En consquence,
chaque village fait choix d'un champion adroit et robuste, envelopp de
toile en plusieurs tours, mis ainsi  l'preuve du fer. Tandis qu'il
s'efforce  piquer le premier dans la mriah, ses amis veillent  ce que
lui-mme ne reoive pas de mauvais coups.

[Note 426: Peggs.]

Un sang dou de si prcieuses qualits, il semblerait que les Khonds
devraient tre jaloux de l'ingurgiter eux-mmes, plutt que d'en
asperger leurs champs. Ainsi, les Komis de l'Arracan, criblent de
flches un taureau attach  un pieu; hommes, femmes et enfants sucent
le sang qui coule des blessures[427]. Mais, dans l'espce, le sentiment
a eu raison de la logique, et les Khonds veulent bien se contenter du
sang des brebis ou des buffles gorgs au nom de Tari, pour gurir
diverses maladies, telles que la dmence et la possession. Quand ils en
appellent aux ordalies, ou jugements de Dieu, du riz est tremp dans ce
sang, et le parjure qui en gote tombe, tu raide par la desse.

[Note 427: O'Donnell, _Journal of the Asiatic Society of Bengal_,
1865.]

       *       *       *       *       *

Longtemps les civiliss des alentours ne connurent les rites sanglants
que par de vagues rumeurs. En 1836 seulement, Russell, tmoin de ces
atrocits, en informa officiellement le Directoire de la Compagnie des
Indes. Mais comment abolir la monstrueuse coutume?

A l'origine, les habitants de la plaine immolaient, eux aussi, des
mriahs aux divinits agricoles; mais la civilisation qui remontait le
cours des fleuves, lentement refoula la cruelle pratique. Les Khonds du
midi l'ayant dj abandonne au commencement du sicle, le haut pays
restait inbranlable dans son orthodoxie. Les deux camps arboraient
chacun l'tendard d'un membre du couple divin. Les abolitionnistes
tenaient pour Boura, le Soleil, Crateur suprme, qu'ils disaient tre
en dlicatesse avec son pouse et mme avec le sexe fminin tout entier,
qui aurait introduit dans le monde le mal et le pch. Les
conservateurs, au contraire, prenaient parti pour la Terre, Mre
universelle, professaient que l'effusion du sang mriah, ncessaire  la
consolidation du corps politique, motivait l'agrgation en tribus, mme
l'existence des nations trangres et de toute socit humaine. La
discussion s'chauffant, la rivalit s'accentuant, les congnres
mridionaux prirent en abomination la coutume de leurs anctres. Qui
avait assist  l'une de ces tueries, passait pour contamin par les
effluves sanguins; aurait mis sa vie en danger, s'il se ft montr avant
sept jours rvolus. Les Solariens, fanatiques de Boura, n'eussent pas
donn un coup de bche pendant les cinq  six jours qui prcdent la
pleine lune de dcembre, poque  laquelle les Dmtriens enterraient la
chair mriah. Mme ils tablissaient des sentinelles sur la frontire,
pour empcher qu'un ennemi ne souillt leur sol en y apportant un
fragment de cette substance vireuse. Le dieu Soleil n'aurait pas
pardonn cette dscration du pays qu'il avait fait sien, se serait
veng par de terribles flaux. ventualit non moins dangereuse: les
dmons et divinits infrieures prenaient got  cette nourriture, n'en
voulaient plus d'autre:

     Nous avons,  Cattingya, une jungle trs giboyeuse par les
     efflorescences salines dont tous les animaux se montrent
     friands. Voil que, pour nous faire pice, une tribu rivale y
     enfouit une charogne... Depuis, il n'y a plus eu de venaison
     que pour les chasseurs de Gourdapour, tandis que nous autres de
     Cattingya revenons toujours bredouille. Pourquoi? Parce que les
     dmons favorisent ceux qui les ont mis en apptit de chair
     humaine!

L aussi fallait-il dire: Laissez faire, laissez passer? Fallait-il
attendre que la civilisation croissante qui avait dj supprim les
mriahs du Midi, les supprimt aussi dans le Nord? Il et fallu
patienter pendant des sicles, tout au moins pendant deux ou trois
gnrations. Le gouvernement anglais, qui intervient directement pour
tant de choses moins importantes, comprit qu'il devait agir en
souverain. Interdire les sacrifices humains par ordre motiv, rien de
plus facile en thorie. Mais on ne tarda pas  reconnatre que, pour
avoir le dernier mot, la Compagnie aurait d briser l'organisation
civile et politique, dtruire peut-tre une partie de la nation; en tout
cas, s'engager en une srie de massacres et d'excutions sommaires dont
il tait difficile de prvoir la fin. Le remde et t pire que le mal.
Le Conseil des Indes ttonna quelque temps. Le premier acte
systmatique, inspir par Macpherson, fut de reconnatre officiellement
l'existence de ces tribus parses, de leur faire savoir que
l'administration de Calcutta s'instituait leur centre et les confdrait
sous sa prsidence, dclarait qu' l'avenir il connatrait de leurs
grosses affaires, querelles et diffrends. Cette fois-ci, l'autorit
suprieure se montra bienveillante, autant que prudente et rsolue;
comprit qu'il ne suffit pas d'un rglement fich au bout d'une
baonnette pour supprimer une religion. Elle envoya des troupes
commandes par des officiers intelligents et hommes de bien,--on en
trouve quand on veut les chercher. Dans cette lite, il faut en premier
lien nommer Macpherson et Campbell, Taylor, Russell, Ricketts, Mac
Viccar et Frye, qui, dans les annes 1848-1852, oprrent dans les
districts les plus mal fams[428].

[Note 428: Tels que ceux de Boad, Patna, Madji Dsa, Tchina Kinndi,
Kalahandi, Maha Singui, Bourgui, Bissam Kattak, Goumsor, Rayabidji,
Sourada, Tchounderpor, Godari, Loumbargan, Sirdapor et Boundari.]

Remplissant avec tact sa mission vraiment civilisatrice, l'expdition
vita le fracas et les brutalits. Rquisitionnant les victimes
dsignes pour de futurs sacrifices, elle dlivrait des cinquante et des
cent. Assez nombreuse pour craser les rsistances qui eussent pu se
produire, la troupe cherchait  viter les collisions; ce qui n'empcha
pas qu'elle n'et parfois  montrer les dents,  se frayer un chemin de
vive force. Le plus souvent, l'officier mandait les caciques, leur
expliquait ce qu'il exigeait et pourquoi; ne lchait prise qu'ils
n'eussent jur:

     Que la terre me refuse ses fruits, que le riz m'touffe, que
     l'eau me submerge, que le tigre me dvore, moi et mes enfants,
     si je viole l'engagement que je prends pour moi et mon peuple,
     de renoncer au sacrifice d'tres humains!

Ds qu'ils avaient prt serment, on pouvait se tenir pour satisfait,
car les Khonds n'ont qu'une parole. Par mesure de prcaution, l'ge, le
nom et le nombre taient inscrits de tous les enfants et surtout de la
progniture poussiah, serfs et esclaves qu'on et pu substituer aux
mriahs en titre. Il tait annonc que les annes suivantes on viendrait
prendre des nouvelles. Pour mettre les consciences  l'aise, Campbell
accepta gaiement que le Gouvernement et tous ses fonctionnaires fussent,
devant le Ciel et la Terre, dclars responsables de la cessation des
sacrifices; il se prta  un sacrement solennel par lequel tait
dtourn sur sa tte le courroux de tous dieux, de toutes desses.
Seulement, pour se montrer plus puissant que leur Olympe, il mit un jour
la main sur quelques idoles, rputes redoutables entre toutes, et les
fit craser, comme malfaiteurs, sous les pieds des lphants porteurs de
bagages. Le dernier acte--non le plus facile--fut de rassurer les
mriahs. Pour quelques-unes qui, ples et tremblantes, se rfugiaient 
son camp, tranant un bout de chane, ou portant les marques de fers aux
poignets et aux chevilles, prcautions significatives du supplice qui se
prparait, la plupart des victimes fuyaient les librateurs, se
cachaient derrire les meurtriers. On leur avait fait accroire que
l'tranger les rservait  des supplices plus affreux que l'immolation 
Tari: tre martyrises pour que le sang, rpandu goutte  goutte,
rament l'eau dans les tangs desschs de la plaine; tre dvores par
des tigres sacrs qu'aurait entretenus la reine des Indes. Elles ne
revenaient pas de leur tonnement quand on les dclara libres de rester
ou de s'en aller. Quelques-unes furent colloques  de jeunes chefs et 
d'ambitieux personnages, sous l'engagement tacite que le gouvernement
favoriserait leurs maris. Celles qu'on plaa dans les coles des
missionnaires furent maries  des convertis protestants; mais on
remarqua qu'elles ne tournrent qu' demi-bien; les instituteurs leur
reprochaient le caprice et l'insubordination, la paresse et la
gourmandise. On en vit qui prirent la fuite, retournrent dans leurs
villages, dclarant que vivre avec des trangers leur tait
insupportable et qu'elles prfraient tre gorges par leurs proches.
Croirait-on que des ambitieuses se dpitaient, regrettant la superbe
chance qu'elles auraient eue de passer desses! Nombre de mriahs
taient dj femmes et mres. L'ide qu'il faudrait abandonner leur
famille les dsesprait; mais il fut annonc que l'union de chacune avec
son amant serait dclare mariage valide. Sitt la dcision prise, on en
vit surgir plusieurs qui s'taient dissimules. La perspective d'tre
immoles, tt ou tard, les effrayait moins que la certitude d'tre
enleves, immdiatement,  leur entourage et  leurs affections. Pauvres
cratures qui se rsignaient  une mort affreuse pour jouir d'un peu
d'amour et de maternit! Elles avaient accept leur sacrifice,
convaincues, elles aussi, que leur immolation tait d'effet salutaire,
et que leur sang rejaillirait en bndiction sur la communaut.

Quant aux djannis et _patours_, branls, mais non convaincus, ils
eussent volontiers rsist jusqu'au bout; mais que rpondre  la
puissante argumentation des canons et mousquets? Cela se voyait assez,
Loha Soleil, Boura, Seigneur des armes, n'taient pas de taille 
lutter contre un colonel anglais. Il avait donc fallu cder.

       *       *       *       *       *

Cder... on plutt transiger. Car la religion, mme chez des sauvages,
ne s'avoue jamais battue. L'glise montre les dispositions les plus
pacifiques, le temprament le plus conciliant, ds qu'elle rencontre des
gens dcids  passer outre; elle est alors admirable dans les
compromis, ingnieuse  trouver des accommodements avec le ciel. Envers
les violents, elle a des trsors d'indulgence, leur laisse ravir le
ciel, mais envers ceux qu'elle souponne de faiblesse, son arrogance ne
connat pas de bornes; envers les vaincus, elle ne connut jamais la
piti.


Quand ils se virent refouls par les canonniers et carabiniers, les
thologiens khonds firent la dcouverte opportune que Tari avait
recommand, mais non point command, qu'on lui apportt des victimes
humaines, et que d'autres offrandes, singes, guenons ou cochons
sauvages, lui conviendraient presque aussi bien. Ils s'aperurent, au
bon moment, que la chair mriah est suprieure aux autres relativement,
mais non pas absolument; que la tte d'un homme vaut plus qu'une dizaine
de ttes bovines, moins qu'une centaine. On pouvait donc s'arranger.

Longtemps l'immolation d'une personne constitua l'acte suprme des
religions, le moyen d'acheter la faveur des pouvoirs clestes ou
infernaux--autant qu'on peut les distinguer. Mais la foi faiblit 
mesure qu'augmentrent les connaissances. La piti s'en mla.
L'agriculteur dcouvrit que, pour avoir la pluie en son temps, il
importait peu de verser sur l'autel du dieu des Nuages le sang d'un
enfant ou d'un agneau; et ds lors il prfra sacrifier le petit d'une
brebis que son propre fils. Cependant il tait encore loin de souponner
que, sang ou pas de sang, il n'en pleuvait ni plus ni moins. Force fut
aux reprsentants de la divinit de prendre leur parti de la dcouverte
intempestive et d'accepter les modifications qu'elle imposait. Ne
pouvant autrement, ils se rsignrent, hlas! Ds qu'un prtre accepta
un taureau, ds qu'il laissa donner des bliers aux lieu et place d'un
homme, la fiction se substitua  la ralit, l'orthodoxie s'en alla 
vau-l'eau. Des substitutions, toujours plus hardies, marqurent le
dclin, mesurrent la dgnrescence du dogme. A se laisser marchander,
les dieux se virent flous et trichs; on rogna leur part jusqu' ne
plus laisser qu'une misre. Aux dieux indous, du temps qu'ils taient
encore cousins de Tari et de Loha, on sacrifiait aussi des mriahs,
beaucoup de mriahs, mais avec le temps on remplaa l'homme par le
cheval, le cheval par le taureau, le taureau par le blier, le blier
par le chevreau, le chevreau par des poulets, les poulets par les
fleurs, beaucoup de fleurs. Trop de fleurs! s'criait Calchas. Jadis,
au Pouroucha Mdha, on servait un magnifique banquet, cent
quatre-vingt-cinq personnes[429], pas une de moins: hommes et femmes,
garons et filles dans la fleur de l'ge. Mais les rformes survenant,
on attacha, comme par devant, les victimes au poteau; puis, au milieu
des litanies en l'honneur de Narayana immol, le sacrificateur
brandissait un couteau, tranchait les liens des captifs, puis,  la
divinit affriande servait, quoi? du beurre fondu, maigre rgal! De
mme les Perses en arrivrent  prsenter au gnie du Feu, non le
taureau stipul, mais un poil, un seul poil, montr de loin. Les Slaves
substiturent aux gorgements d'hommes l'offrande de simples jouets, de
quelques odeurs. Les Chinois, toujours ingnieux, incinraient des
bonshommes en papier. Semblablement, les Romains s'taient engags 
fournir, tous les ans, un festin de trente hommes au Tibre; ils lui
servirent autant de mannequins en osier. Ils avaient promis des biches,
qu'ils vinrent  remplacer par des brebis, mais en spcifiant nettement
qu'elles taient appeles biches[430]. Ailleurs, au lieu de ttes
humaines, on piqua aux lances des noix de coco, des ttes d'ail ou de
pavot. Aux ftes carillonnes de nos villages, les marmots et jeunes
rustres--dernire drision--se rgalent de ptisseries figures dont ils
ignorent parfaitement l'origine. D'un terrible rituel innocent souvenir.

[Note 429: Yadjour-Vda.]

[Note 430: Festus, _de Verborum significatione_. _Cervaria._]

Les djannis ne pouvaient nier que leur Tari ne ft dj coutumire de
transactions. Elle avait dj permis  la Fte des Semailles la
substitution d'un buffle  un homme. Les Dmtriaques de Kalahandi
faisaient choix d'un joli veau qui devenait proprit communale. Sitt
sevr, laiss libre autant que le cheval destin, par les brahmanes, au
sacrifice de l'_Avamedha_, il trouvait toujours ouverte la porte de son
table, vaguait par les champs, gambadait dans les jardins, paissait les
orges, broutait les lgumes, dvastait les potagers. Les cultivateurs ne
le rencontraient que pour le choyer et le caresser, lui donner des
friandises; il avait tout  son contentement. Devenu beau taureau, il
tait conduit au sanctuaire de la desse.

Des vases rangs autour de l'autel contiennent les chantillons de
semences qu'il s'agit de rendre fcondes. Tandis que l'animal les
renifle, donne de la langue par-ci par-l, un coup bien assn le tombe;
on l'gorge, et dans sa bouche on passe une jambe de devant; manire de
montrer que la pieuse bte s'est apporte elle-mme en sacrifice. La
carcasse est promptement dbite par les paysans; chacun se saisit d'un
rogaton qu'il court enterrer dans son clos. On met  part le sang et les
entrailles, sur lesquels dbris on casse des cruches et on dverse des
victuailles  pleines marmites.

Le lendemain, les laboureurs se rangent devant les grains mis en tas,
et, dans le monceau chacun plonge le fer de sa charrue, afin de lui
communiquer des vertus prolifiques. S'annonce alors par de bruyants
claquements de fouet un djanni, appel Pot Radj, du mme nom que le
Faune qu'il est cens reprsenter. Il apporte un chevreau, la victime
de l'araire, _hari mriah_, l'gorge en un tour de main, mlange sa
chair avec celle du taureau tu la veille, met cette viande dans un
panier. Du milieu des laboureurs surgit alors un homme nu, qui saute sur
la corbeille, s'en empare et s'esquive. La foule se prcipite aprs. A
grandes enjambes et avec de bruyantes vocifrations on fait le tour du
village, tandis que le coureur jette  droite et  gauche les morceaux
qu'il dchire entre les dents; il appelle  la cure les dmons,
auxquels, de leur ct, les paysans font largesse de brebis et poulets.
Sabre dgain, les Paks veillent  ce que nul tranger ne drobe la
moindre bouche, car il suffirait d'une bribe pour escamoter les mrites
du coteux sacrifice. Ce n'est pas tout. Au retour de l'expdition, la
multitude s'empare de premier taureau qu'elle rencontre, l'abat, et tous
les ayants droit en prennent leur part.

Pendant les deux premiers jours, les offrandes ont t prsentes au nom
de la communaut, mais, aux troisime et quatrime, les particuliers
sont libres de capter par des prsents, faits en leur propre et priv
nom, les faveurs spciales de Tari et de telles autres divinits
champtres qu'ils jugent opportun. On ne s'y pargne point et il n'est
pas rare de voir une grosse bourgade sacrifier quatre  cinq douzaines
de boeufs, des brebis par centaines, dont on empile les ttes en deux
monceaux. Et alors les femmes qui ont fait des voeux, de dpouiller leur
mince costume, et entoures d'amies, de courir nues par les places et
par les chemins. Elles sautent et dansent, agitent des rames,
brandissent des feuillages. Les unes veulent tre rendues fcondes en
mme temps que la Terre, et les autres remercient la desse qui les a
rendues mres.

Remarquons en passant, et sans entrer plus avant dans la matire, que
les rites agricoles marquent une certaine prdilection pour la nudit
des clbrants. Ainsi, aux environs de Madras, une fte annuelle
rassemble des myriades de plerins, qui gorgent des troupeaux entiers,
et quand l'air est paissi par les vapeurs du sang, ils se dshabillent,
processionnent en secouant des rameaux verts, puis vont se baigner.--De
mme, les _Dodoles_ slaves sont promenes par les champs, vtues
seulement de frondes et de fleurs.--Une lgende de Tchamba, prs
Amrtsir, raconte que l'eau se refusait obstinment  couler dans un
canal que l'on venait de creuser. Les sages dcidrent que, pour mettre
en mouvement l'artre d'irrigation, il tait indispensable que la plus
belle et la plus vertueuse princesse de la maison rgnante consentt 
se faire couper le cou. La gnreuse fille accepta de grand coeur. Mais
ce ne fut l que son moindre mrite, il lui fallut aussi se rsoudre 
courir nue dans le lit du canal, en spectacle  la foule assemble.
Vingt-cinq sicles plus tard, le seigneur de Coventry n'en demanda pas
tant  l'illustre Lady Godiva. Mais revenons  nos Khonds.


Au cinquime et dernier jour, grande procession des fidles se rendant,
musique en tte, au temple de Pot Radj pour assister  un acte de haute
liturgie, un vrai mystre.

Sous l'autel est cach un agneau que le prtre officiant fait semblant
de chercher. Il ne manque pas de le dcouvrir, fait claquer son
fouet,--sans doute en imitation du tonnerre,--et du manche toucha la
bte, l'insensibilise par des passes magntiques. Ds que ses membres
sont rigides, il met les quatre pieds sur une main, sautille et tourne
autour du l'autel. Aprs quelques minutes de cette manoeuvre, il dpose
la victime sur la pierre. A ce moment, les assistants se jettent sur
lui, le renversent, lui attachent les mains derrire le dos, puis le
poussent dans une ronde. Tous y prennent part en criant. Les musiciens
tambourinent  tour de bras. Excit, autant et plus que les autres, le
djanni roule des yeux, hrisse le poil. Son Dieu l'envahit; Pot Radj,
incarn en sa personne, bondit sur l'agneau stupfi, le saisit entre
les dents, le secoue, l'attaque  la gorge, le fait expirer sous les
morsures. Il s'arrte alors, souffle et reprend haleine, mais pour
fouiller dans les entrailles dchires, y plonger la tte  plusieurs
reprises et la retirer dgouttante de sang. Satisfaits maintenant, les
assistants s'emparent du cadavre lacr et l'enterrent au pied de
l'autel. Ils se rappellent alors que devant Tari sont empils des grains
et semences, des chairs et ossements, les ttes de nombreuses victimes.
Et tous,  quelque caste qu'ils appartiennent, de se prcipiter sur le
tas, de se disputer les dbris, chacun pour son champ et son jardin.
L'nergumne s'est enfui dans la jungle, ne reparat de trois jours. Ce
n'est encore que la scne avant-dernire.

Pour clore, les villageois portent en triomphe, autour de leurs
cultures, l'image de la desse et la tte du taureau premier immol.
D'ordre, de dcence, rien: plus on est fou, plus la Terre sa met en joie
et en vigueur. Feu crois de mots piquants, de propos plus que lestes,
de gestes obscnes, de moqueries et railleries. Aux Lnes de Dionysos,
les vignerons tenaient le haut bout: ici, les bergers mnent le
charivari. Ils tiennent  dire leur mot sur les affaires au moment. Avec
une verve endiable, ils claboussent tout le monde et son pre,
prennent  partie les notables, les autorits, n'pargnant mme pas la
desse. De leur ct, les Asadis, danseuses et prostitues attaches au
culte, assaillent les citoyens les plus graves et les plus respectables,
houspillent brahmanes et lingayats, sautent  califourchon sur les
paules des zmindars. Aprs les motions de la mriah immole, aprs le
spectacle des gorgements, aprs les pleurs et les cris, aprs tant de
sang rpandu, il faut de larges rires, des esclaffements bruyants et
sonores. L'me surmene ne reprend son quilibre qu'en passant par une
agitation en sens contraire. C'est ainsi que la folle bande arrive
jusqu' la chapelle sacre au dieu Terme, o l'on enterre la tte du
taureau. Le lendemain des saturnales, il n'y parat plus, et chacun de
vaquer  ses occupations accoutumes.




CONCLUSION


Ainsi les mriahs pouvaient, hier encore, tre observes sur place,
dbris vivant d'une religion prhistorique. Les volutions par
lesquelles l'humanit a pass dans le temps se rptent dans l'espace.
Dans les replis et recoins du labyrinthe que forment les montagnes et
les valles, avec leur multiplicit de climats et d'expositions, sous
l'action des vents secs ou humides, la flore intellectuelle des priodes
antrieures se retrouve parse, mais assez complte. Les sicles se
survivent, se pntrent les uns les autres. La petite goutte de rose,
la plus petite, reflte tout un paysage, de mme notre individu, de
mince dure pourtant, peut assister  la longue procession des ges, se
faire contemporain des temps couls et des priodes futures:--il n'y a
qu' voir et regarder autour de soi, il n'y a qu' comprendre.

Ces Khonds, ces Todas et Badagas, ces Apaches, ces Esquimaux, on les
ddaigne comme n'tant que des peuples enfants, on les mprise comme
n'ayant que les rudiments de l'intelligence et de la moralit. Mais
c'est prcisment par leur intelligence enfantine et leur moralit
rudimentaire qu'ils devraient exciter l'intrt. Les grands hommes, les
sages et avancs, ne reprsentent que leur personnalit; les individus
suprieurs ne sauraient nous enseigner autant que les plus faibles et
les plus humbles qui nous montrent l'humanit  ses dbuts. Les
naturalistes estiment les infiniment petits au moins  l'gal des
infiniment grands; les infusoires, les mucosits, les ferments, les
pourritures, attirent leur pense autant que les systmes solaires, que
les trajectoires des comtes, et les tourbillons constells. Pour le
moraliste, non plus, il n'est pas tre trop vil, car le plus misrable
des hommes est encore son frre, os de ses os et chair de sa chair. Dans
notre espce, il n'est grandeur, il n'est bassesse dont nous ne soyons
solidaires. Ne nous a-t-on pas racont que Newton vit tomber une pomme
et se demanda: Pourquoi?--En y pensant, il vit s'branler la multitude
confuse des toiles; de tous cts, elles se portaient sur la Voie
Lacte, s'y engouffraient, se dcomposaient et se recomposaient. Deux
mots flamboyrent sur les obscures profondeurs de l'espace immense:
_gravitation universelle_.




TABLE DES MATIRES


                                                                     Pages.

Prface                                                              V-XIV

Les Hyperborens, _chasseurs et pcheurs_.
  Les Inots orientaux                                                   1
  Les Inots occidentaux                                                57

Les Apaches, _chasseurs nomades et brigands_                           144

Les Nars, _Noblesse guerrire et Famille maternelle_                  168

Les Monticoles des Nilgherris, _pasteurs, agriculteurs
et sylvestres_ (Todas, Badagas, Cotas, Iroulas et Couroumbas).         205

Les Kolariens du Bengale, et les _sacrifices humains
chez les Khonds_                                                       289

Conclusion                                                             393


Paris.--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pres.--17473.





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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
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For additional contact information:
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     Chief Executive and Director
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