The Project Gutenberg EBook of Le Cardinal de Richelieu, by Hyacinthe Corne

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Title: Le Cardinal de Richelieu

Author: Hyacinthe Corne

Release Date: June 13, 2011 [EBook #36416]

Language: French

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LE CARDINAL DE RICHELIEU

PAR H. CORNE

DEUXIME DITION

PARIS

1856

LE CARDINAL DE RICHELIEU




TABLE.

I. tat de la France avant le XVIIe sicle.

II. Premires annes de Richelieu.--Son entre dans l'piscopat.

III. tats gnraux de 1614.

IV. Avnement de Richelieu au ministre.

V. Faveur d'Albert de Luynes.--Assassinat du marchal d'Ancre.

VI. Procs et supplice de la marchale d'Ancre.

VII. Exil de Marie de Mdicis.

VIII. Disgrce de Richelieu.

IX. Soupons et animosit de Louis XIII contre sa mre.

X. vasion de la reine mre.--Rconciliation.

XI. Sige de Montauban.--Mort du duc de Luynes.

XII. Habile conduite de Richelieu.--Sa rentre aux affaires.

XIII. Politique nouvelle.--Occupation de la Valteline.

XIV. La reine Anne d'Autriche.

XV. Passion du duc de Buckingham pour Anne d'Autriche.

XVI. Gaston, duc d'Orlans.--Ses menes ambitieuses.

XVII. Conspiration et mort du comte de Chalais.

XVIII. Ligue protestante.--Sige et prise de la Rochelle.

XIX. Rigueurs de Richelieu contre la noblesse.

XX. Expdition contre la Savoie.--Victoire du Pas de Suze.

XXI. Intrigues de cour.

XXII. Nouvelle campagne contre la Savoie.--Victoire de Vegliana.

XXIII. Maladie de Louis XIII  Lyon.--Ligue contre Richelieu.

XXIV. Journe des Dupes.

XXV. Procs et supplice du marchal de Marillac.

XXVI. Exil de Marie de Mdicis.

XXVII. Rvolte et mort du marchal de Montmorency.

XXVIII. Gnie politique de Richelieu.

XXIX. Administration intrieure.

XXX. Louis XIII et son ministre.

XXXI. Discrdit des deux reines.

XXXII. Mariage de Gaston cass par la volont de Richelieu.

XXXIII. Favoris et confesseurs du roi.

XXXIV. Rvolte du comte de Soissons.--Sa victoire et sa mort.

XXXV. Faveur de Cinq-Mars.--Sa conspiration.

XXXVI. Voyage de Narbonne.--Dclin de la faveur de Richelieu.

XXXVII. Dcouverte de la conspiration.

XXXVIII. Procs et supplice de Cinq-Mars et de de Thou.

XXXIX. Retour triomphal de Richelieu.

XL. Derniers moments de Richelieu.

XLI. Vie prive de Richelieu.

XLII. Contrastes.

XLIII. Fondation de L'Acadmie franaise.--Pierre Corneille.

XLIV. Urbain Grandier.

XLV. Le pre Joseph.

XLVI. Paroles et traits caractristiques.

XLVII. Jugements sur Richelieu.




I.

tat de la monarchie franaise avant Richelieu.


Aucun homme d'tat n'a, d'une main aussi forte que Richelieu, travaill
 fonder en France le pouvoir monarchique et l'unit nationale; aucun
n'a mieux ouvert  notre pays les voies de l'avenir. Voyons, d'un coup
d'oeil rapide, o en tait le royaume de France  l'avnement de ce grand
homme.

Au XVe sicle, la France, par un effort suprme, aprs une guerre de
cent ans, une guerre de vie ou de mort contre l'Anglais, tait venue 
bout de rejeter l'tranger de son territoire; mais elle sortait de cette
lutte puise et dans un tat demi-barbare; ses campagnes dvastes
taient cultives  peine par de pauvres paysans asservis au dur rgime
de la fodalit; les villes respiraient plus librement et jouissaient
de quelques franchises; un commencement d'industrie et de commerce y
faisait circuler un peu de richesse; le pouvoir royal n'avait lui-mme
qu'une force et qu'une existence contestes; entour de grands vassaux
qui ne cherchaient qu' s'agrandir  ses dpens, il avait sans cesse 
se dfendre contre leurs rvoltes  main arme et leurs ligues avec
l'ennemi du dehors.

Louis XI, de sentiments vulgaires, mais d'un sens droit et pntrant,
qui voulait tre roi autrement que de nom, avec cela rus, patient et
nullement scrupuleux, fit pendant tout son rgne bonne guerre  ces
grands vassaux de la couronne. Il en vint  bout autant par intrigues
que par force, se dfit des uns, ruina les autres, en dfinitive
agrandit la royaut de tout ce qu'il leur fit perdre, et posa la
premire pierre de l'unit politique en France. Ses successeurs, Charles
VIII, Louis XII, assez bien affermis au dedans, mais se fourvoyant sur
les intrts de la France au dehors, ne rvrent que conqutes au del
des monts, sur le sol de la riche Italie, et ils y entranrent
facilement la chevalerie franaise. Leurs armes n'y furent pas toujours
heureuses; mais, en Italie, renaissaient alors avec clat les lettres et
les arts, et, comme consolation de leurs dfaites, les vaincus en
rapportaient toujours quelques notions du beau, quelques instincts de
progrs, en un mot de prcieux germes de civilisation.

Le XVIe sicle s'ouvre par le rgne de Franois Ier, roi d'humeur
chevaleresque, ami passionn de la gloire des armes et de l'clat que
les arts et les lettres ajoutent  la puissance souveraine. La ncessit
d'arrter les agrandissements dmesurs de la maison d'Espagne fournit 
ce roi d'incessantes occasions de guerroyer. S'il prodigua dans des
guerres mal conduites et sur un champ de bataille mal choisi les
ressources et le sang de la France, par son ct brillant et fastueux il
servit du moins les intrts de son pays et la cause du progrs. Il ne
savait se passer d'artistes, de potes, de savants; par sa munificence
il les attirait d'Italie ou les faisait natre sur le sol franais. 
leur contact, sous leur vive inspiration, se forma de proche en proche
un peuple intelligent, curieux, et dont l'opinion ne tarda pas  tre
d'un grand poids dans les affaires du monde.

Mais voici que cette indpendance et ce mouvement qui sont dans les
esprits se prcipitent sur une pente redoutable. Luther, audacieux
novateur en matire de foi, a remu l'Allemagne jusque dans ses
fondements. La France  son tour s'agite; Calvin donne  la rforme
religieuse l'austrit et l'allure dmocratiques. Le catholicisme se
sent srieusement menac. Il y a alors en prsence deux religions, deux
glises inconciliables, deux peuples anims d'un fanatisme contraire,
mais galement exaspr et furieux; alors clate la plus affreuse des
guerres, tout  la fois guerre civile et religieuse, raffine en
perfidies, et souille par des horreurs inoues jusque-l. En vain un
sage ministre et grand citoyen, Michel de Lhpital, oppose sa raison, sa
vertu, son courage  ce dbordement; il prit  la peine; et pendant
trente ans la France se dbat dans des convulsions sanglantes.

Vient enfin un rgne de rparation, celui d'Henri IV. La politique de ce
roi, heureux mlange d'nergie, de finesse et de bont, use  la longue
les factions, les dsarme et leur fait aimer le repos auquel elle les a
rduites. Henri veut que les deux religions sachent vivre en paix sur le
mme territoire, et il est obi. La France respire; elle retrouve peu 
peu ses forces. Au dedans, une paternelle administration travaille 
raviver les vraies sources de la richesse publique; au dehors, une sage
fermet prpare les moyens de contenir l'inquitante prpondrance de la
maison d'Autriche. Mais le poignard d'un fanatique tranche, avec les
jours du grand roi, toutes ces esprances d'un meilleur avenir.

Le royaume est replong dans les faiblesses et les intrigues d'une
minorit. Les grands seigneurs relvent la tte; ils agitent l'tat, ils
arment contre le souverain. La royaut, timide et livre  d'indignes
favoris, n'chappe aux insolences des grands qu'en leur abandonnant,
comme ranon, le trsor public qu'ils dilapident. Les guerres
religieuses se rallument; tout n'est que trouble et oppression au
dedans; au dehors, affaissement et dsertion des intrts capitaux du
pays. C'est dans de telles conjonctures que Richelieu parat sur la
scne politique.

La question alors se posait ainsi: La France verrait-elle ses libres
instincts touffs sous la pression d'une oligarchie qui ne vivait que
de privilges, ses forces s'nerver dans le tiraillement des factions et
son existence nationale en pril chaque jour d'tre mise en lambeaux; ou
bien remettrait-elle son sort aux mains d'un pouvoir monarchique, fort
de son unit, capable de faire plier toutes les volonts sous les mmes
lois, rsumant en lui la vitalit et les droits d'un peuple, assez
puissant pour le sauver, de quelque ct que vnt l'ennemi, et lui
rservant dans l'avenir la grandeur inconnue de ses destines? Richelieu
vint, jugea la situation, se mit  l'oeuvre; et le monde sait laquelle
des deux solutions la France doit au patriotisme et au gnie de cet
homme d'tat.




II.

Premires annes de Richelieu, son entre dans l'piscopat.


Franois du Plessis, d'une noble famille de la Touraine, seigneur de
Richelieu, capitaine des gardes d'Henri IV, eut trois fils, dont le
dernier, Armand-Jean du Plessis, fut depuis l'illustre cardinal de
Richelieu.

Armand-Jean du Plessis naquit au chteau de Richelieu, le 5 septembre
1585. Son frre an, appel  soutenir le nom de la famille, prit la
carrire des armes; son frre pun entra dans les ordres; lui-mme fut
lev pour l'tat militaire, et se nomma le marquis de Chillon. Mais une
circonstance imprvue renversa tous ces projets et changea la destine
de Richelieu.

Celui de ses frres qui tait entr dans les ordres, et avait t lev
 l'vch de Luon, renona tout  coup aux dignits ecclsiastiques
pour se confiner dans un clotre; il se fit chartreux.

Cependant l'vch de Luon tait conserv depuis longtemps comme un
apanage dans la famille du Plessis. Elle ne voulut point qu'il passt
dans des mains trangres; et il fut rsolu que le jeune marquis de
Chillon quitterait les armes pour l'piscopat. Armand du Plessis
n'opposa point de rsistance  ce voeu de sa famille; il crivait  son
grand-oncle  cette occasion: Que la volont de Dieu soit faite!
j'accepterai tout pour le bien de l'glise et la gloire de notre nom.

Son but une fois marqu, il y tendit avec cette force de volont et
cette constance qui sont le cachet des grands caractres. Quoique d'une
complexion frle et qui demandait de grands mnagements, pendant quatre
annes, il consacra huit heures par jour  l'tude de la thologie, ce
qui contribua  ruiner sa sant qui ne cessa pas ds lors d'tre
mauvaise. Il fut reu docteur aprs des preuves qui lui valurent
d'unanimes applaudissements; mais pour tre investi de son vch, une
bulle du pape lui tait ncessaire, et comme il n'avait pas encore
atteint l'ge de l'piscopat, il alla solliciter lui-mme  Rome son
institution. Son savoir y fut hautement apprci. Grgoire XV, aprs une
thse qu'il soutint devant lui avec beaucoup de succs, le sacra vque
en 1607. Il avait alors vingt-deux ans.

On dit mme, rapporte l'abb Siri, historiographe de la reine Anne
d'Autriche, qu'il trompa Sa Saintet dans le calcul de ses annes, et
qu'aprs sa conscration, il lui demanda l'absolution de son mensonge et
de sa tromperie, ce que ce pontife lui accorda en riant, et en disant 
ceux qui taient prsents  cette action: _Que ce jeune vque tait
dou d'un rare gnie, mais qu'il l'avait fin et rus._

Pendant sept ans on put croire que l'vque de Luon tait destin 
compter parmi les pieux et modestes prlats de l'glise de France. Vou
 l'tude, aux soins de son diocse, et zl pour la conversion des
hrtiques, aucune autre pense ne semblait alors l'occuper. Il avait
seulement acquis une grande rputation comme prdicateur. La
convocation des tats gnraux, en 1614, vint ouvrir devant lui la
carrire politique.




III.

tats gnraux de 1614.


On peut se reprsenter les tats gnraux, sous la vieille monarchie,
comme une image affaiblie de nos assembles lgislatives. La nation
divise en trois ordres: noblesse, clerg, tiers tat, nommait des
dputs chargs de concourir avec la royaut au rtablissement de
l'ordre dans l'administration et dans les finances publiques et  la
rforme des lois. Mais la convocation de ces assembles nationales
n'avait rien de rgulier. Elle tait subordonne  la volont des rois;
aussi n'avait-elle lieu que de loin en loin, aux poques de crise,
lorsque le dsordre tait  son comble, et le pouvoir royal  bout de
ressources pour faire face aux dpenses publiques et aux dangers de la
monarchie.  mesure que les rois devinrent plus absolus, les assembles
des tats gnraux devinrent plus rares. Ceux de 1614 furent les
derniers. Nous n'en verrons le rveil que deux sicles plus tard, en
1789, lorsque le vieux rgime et la monarchie elle-mme seront prs de
s'abmer dans une immense rvolution.

Les tats gnraux de 1614 furent convoqus dans les malheureux temps de
la rgence de Marie de Mdicis. En 1610, la mort d'un grand roi, Henri
IV, misrablement assassin par un fanatique, avait laiss le trne 
son fils, Louis XIII, enfant  peine g de neuf ans. La reine mre,
Marie de Mdicis, fut dclare rgente du royaume, pendant la minorit
de son fils. Cette princesse d'origine italienne, d'un caractre tout 
la fois absolu et crdule, mlange de fiert et de faiblesse, entoure
de courtisans intrigants et avides, laissa bientt dchoir la France du
degr de puissance et de prosprit o le rgne rparateur d'Henri IV
l'avait leve. Elle donna toute sa confiance  deux Italiens venus en
France  sa suite, Concini, jeune Florentin, bien fait et spirituel, et
Lonore Galiga, fille de sa nourrice et sa soeur de lait, place prs
d'elle comme femme de chambre et qui la dominait par son adresse et son
caractre persvrant. Ces deux trangers avaient alli par un mariage
leurs talents pour l'intrigue et leur fortune. Concini trop ardent pour
la richesse et les honneurs, et qui s'tait fait crer marquis d'Ancre
et marchal de France, quoiqu'il n'et jamais port les armes, s'tait
rendu gnralement odieux. Pour apaiser les mcontents, il mit, pour
ainsi dire, au pillage les trsors amasss par Henri IV et son conome
ministre, Sully, en vue des grandes entreprises qu'ils mditaient dans
l'intrt de la puissance extrieure du pays. Les seigneurs des plus
hautes familles ne rougirent point de recevoir du favori,  titre de
dons, de grosses sommes d'argent, et quarante millions, valeur norme
pour ce temps, destins  abaisser la puissante maison d'Autriche furent
dissips dans ces honteuses prodigalits. Le fruit en fut d'ailleurs
absolument perdu. Enhardis par la faiblesse d'un semblable gouvernement,
les grands seigneurs affectaient des airs mcontents, se retiraient dans
leurs provinces, rassemblaient leurs hommes d'armes, et semblaient prts
 jeter le pays dans de nouvelles guerres civiles. Les plus modrs
publiaient des manifestes par lesquels ils mettaient  nu les plaies de
l'tat, accusaient la cour et demandaient instamment la convocation des
tats gnraux.

La rgente, aprs quelques vellits d'armer pour rduire les mcontents
par la force, abaissa devant eux l'autorit royale, chercha  ramener
les plus puissants par de nouvelles largesses dont le trsor public fit
encore les frais, et convoqua les tats gnraux. Mais, comme cela
arrivait d'ordinaire, cette grande assemble ne remdia  aucun des maux
du pays. Elle agita beaucoup de questions sans les rsoudre; le temps se
passa en plaintes striles et en vaines disputes; et la cour, qui voyait
toujours avec ombrage ce simulacre de la souverainet nationale, se
hta d'en prononcer la clture. L'antagonisme des trois ordres,
profondment diviss d'intrts, et qui dlibraient sparment,
contribua surtout  produire cette impuissance pour le bien.




IV.

Avnement de Richelieu au ministre.


Ce fut l, cependant, que celui qui devait tre un grand ministre
commena  se rvler. L'vque de Luon ne resta pas inaperu aux tats
gnraux; l'ordre du clerg le comptait parmi ses membres minents, et
le choisit mme pour son orateur. Charg de haranguer le roi  la sance
solennelle de clture, il sut mler  son discours les plus adroites
flatteries pour Marie de Mdicis; et comme il n'avait pas ddaign
d'ailleurs de s'insinuer dans les bonnes grces de Galiga (la marchale
d'Ancre), il ne tarda pas  tre appel  la cour avec le titre
d'aumnier de la reine mre. Dans cette position, il eut l'art de
montrer assez de bonne volont pour tre jug un homme utile, sans
laisser souponner un mrite assez minent pour inquiter ses
protecteurs; aussi, le marchal d'Ancre n'hsita pas  l'appeler au
ministre, en 1616, comme secrtaire d'tat de la guerre et des affaires
trangres. L'vque de Luon n'tait pas homme  se faire illusion sur
la mobilit de la faveur qui l'avait lev au pouvoir, et tandis que le
marchal d'Ancre disposait au profit d'une de ses cratures de l'vch
du nouveau ministre, celui-ci avait  coeur de conserver une position
bien plus sre que son portefeuille, et manoeuvrait pour gagner du temps.
Sur ces entrefaites, une catastrophe qui vint  clater amena une
solution imprvue.




V.

Faveur d'Albert de Luynes.--Assassinat du marchal d'Ancre.


Le marchal d'Ancre, enivr de sa faveur, se plaisait  laisser le jeune
roi compltement tranger aux affaires et livr  des amusements
purils. Un des rares gentilshommes attachs au service du prince,
Charles Albert de Luynes, excellait dans les diverses manires de faire
la chasse aux petits oiseaux; il les enseignait au jeune roi, et par ce
moyen il tait entr fort avant dans sa familiarit. Au fond de sa
pense, Albert de Luynes mditait de perdre Concini, de ruiner le crdit
de la reine mre, et de gouverner  leur place. Il lui fut ais
d'irriter l'orgueil du jeune roi. Il lui reprsenta qu'il avait atteint
sa majorit, fixe pour les rois de France  l'ge de quatorze ans;
qu'elle avait t dclare par le parlement de Paris; que c'tait  lui
de rgner; que cependant sa mre et le marchal le tenaient en tutelle
et presque en prison dans le Louvre; que, par un coup hardi, il
ressaisirait en un instant sa libert et sa dignit de roi. L'assassinat
du marchal d'Ancre fut rsolu, et pour instrument on fit choix d'un
gentilhomme, le baron de Vitry, capitaine des gardes, dont le service au
Louvre allait prochainement commencer. Celui-ci,  qui l'on promit comme
rcompense le bton de marchal de France, se montra fort aise qu'on et
song  lui, et dclara se charger de l'affaire. On discuta le lieu et
le moment. Aprs une premire occasion manque, l'excution resta fixe
au 24 avril (1617).

Ce matin-l, le roi tait de bonne heure lev; il avait annonc une
partie de chasse pour laquelle on lui tenait un carrosse et des chevaux
prts, au bout de la galerie qui joint le Louvre et les Tuileries. Son
projet tait, dit-on, de s'en servir pour la fuite, si le coup venait 
manquer. Le baron de Vitry avait plac dans la cour du Louvre, en
diffrents postes, les gens de main qu'il avait choisis, non pas gardes
du corps obissant rgulirement  un ordre de leur chef, mais bons et
notables gentilshommes faisant service volontaire, comme il tait
d'usage aux actions d'clat; de ce nombre taient son frre et son
beau-frre. La grande porte du Louvre tait ferme; mais l'ordre avait
t donn de l'ouvrir quand le marchal paratrait, et de la pousser
aussitt derrire lui; quelques hommes srs devaient renforcer l les
archers de garde, et l'un d'eux, plac au-dessus du passage, tait
charg d'annoncer par un signal que la victime entrait dans le pige.
Vers dix heures, le marchal d'Ancre sortit de son logis, et vint au
Louvre, accompagn de cinquante personnes environ qui toutes le
prcdaient. Aprs avoir pass la porte, il se trouvait sur un pont
dormant joignant un pont-levis qui menait  la basse-cour; ce fut l que
le baron de Vitry le rencontra, aprs avoir travers sans mot dire
l'escorte qui marchait devant lui, et lui dit brusquement qu'il avait
ordre de l'arrter. Le marchal n'eut que le temps de faire un mouvement
de surprise et de s'crier, dans la langue de son pays: Moi! Aussitt
cinq coups de pistolet partirent; trois seulement l'avaient atteint, et
il tait tomb sur ses genoux. Les derniers venus le frapprent  l'envi
de leurs pes. Le baron de Vitry s'assura de sa mort en l'tendant par
terre d'un coup de pied: aussitt on le dpouilla de ses habits; un des
meurtriers prit son pe, un autre son anneau, celui-ci son charpe,
celui-l son manteau, et tous coururent porter au roi ces dpouilles
dont il leur fit don.

Le roi tait enferm dans son cabinet des armes, assez inquiet de
l'vnement, lorsque le colonel des Corses, Jean-Baptiste d'Ornano,
qu'il avait mis du complot et attach spcialement  la garde de sa
personne, vint lui en apprendre le succs. Alors il se sentit en
merveilleuse envie de guerroyer; il demanda sa grosse carabine, prit son
pe, et entendant les cris de: Vive le roi! qui retentissaient dans la
cour, il fit ouvrir les fentres de la grande salle, s'y montra, soulev
par le colonel corse, et criant:--Grand merci  vous, mes amis;
maintenant je suis roi.--Puis il donna l'ordre qu'on allt lui chercher
les vieux conseillers de son pre. Des gentilshommes partirent  cheval
pour les avertir, et pour rpandre dans la ville la nouvelle que--le roi
tait roi.--Car le mot avait russi[1].




VI.

Procs et supplice de la marchale d'Ancre.


Le parlement fit le procs tout  la fois  la mmoire du marchal et 
sa malheureuse veuve. Ils furent accuss l'un et l'autre de sacrilge et
de crimes politiques. La marchale d'Ancre, femme d'une constitution
trs-frle, et sujette aux accs d'une maladie nerveuse que la mdecine
ordinaire tait impuissante  gurir, avait parfois recherch les
conseils et les remdes d'empiriques et de charlatans suspects de
sorcellerie; elle avouait elle-mme  cet gard des faits qui dnotaient
simplement son vif dsir de revenir  la sant et sa crdulit
superstitieuse. Dans le procs, on fonda l'accusation de sacrilge sur
ce que le marchal et sa femme avaient fait venir d'Italie un prtendu
mdecin, lequel tait grand hbreu et vrai juif, ne recevant aucun
salaire le jour du sabbat; sur ce qu'on avait trouv chez eux deux
livres crits en langue hbraque; sur ce que la marchale, au dire de
son cocher, aurait t souvent la nuit dans des glises d'o
s'chappaient de grands hurlements, annonant qu'elle y sacrifiait un
coq, crmonie judaque et mme paenne; enfin sur diverses pratiques
d'astrologie et de sorcellerie pour connatre l'avenir et pour exercer
du pouvoir sur la volont des grands. On rapporte  ce sujet qu'un
conseiller qui faisait subir  la marchale un interrogatoire, lui
demanda de quel sortilge elle s'tait servie pour charmer et dominer la
reine mre: D'aucun autre, rpondit-elle avec fermet, que le pouvoir
des mes fortes sur les faibles.

Dans tout le cours d'une longue instruction, la marchale se dfendit
avec sang-froid et une grande supriorit de raison; elle expliqua par
la crdulit et les fantaisies bien excusables d'une femme
valtudinaire, quelques pratiques d'o on lui avait fait esprer un
soulagement  ses souffrances; elle dclina la responsabilit des
crimes politiques qu'on imputait  son mari; elle convainquit de son
innocence plusieurs de ses juges,  tel point que, prvoyant trop bien
l'issue du procs, ils refusrent de prendre part aux dlibrations.

Le 8 juillet (1617) l'infortune marchale fut amene dans la chapelle
de la Conciergerie, o elle entendit  genoux l'arrt du parlement. Cet
arrt dclarait Concini et sa veuve criminels de lse-majest divine et
humaine, condamnait la mmoire du mari  perptuit, et la veuve 
avoir la tte tranche, son corps et tte brls et rduits en cendres.
 la lecture de sa sentence, la marchale ne put retenir un cri de
surprise et de douleur. Elle pensa d'abord  faire diffrer son supplice
en allguant un tat de grossesse suppos; mais elle renona presque
aussitt  ce moyen de sursis, et se livra aux bourreaux avec beaucoup
de rsolution et de courage. Comme elle montait sur la fatale charrette,
ses yeux se portrent sur la foule immense qui se pressait pour assister
 ses derniers moments, et elle dit d'une voix douce: Que de peuple
pour voir une pauvre afflige! Conformment  l'arrt, sa tte tomba en
place de Grve, et ses restes furent livrs au bcher.

Louis XIII a reu de ses contemporains le surnom de _Juste_, et
l'histoire le lui a conserv. Ce qui est pnible  dire, c'est que le
beau nom de _juste_ a t donn  ce souverain pour l'odieux guet-apens
 l'aide duquel il se dbarrassa du marchal d'Ancre. Les flatteurs du
pouvoir  cette poque rptant sur tous les tons que le roi avait fait
justice, le peuple s'accoutuma  l'entendre appeler _Louis le Juste_.




VII.

Exil de Marie de Mdicis.


Cette rvolution de palais, commence dans le sang du malheureux
Concini, s'acheva par la ruine absolue de la puissance de Marie de
Mdicis. Soutenu par de Luynes, le jeune roi retint d'abord sa mre
prisonnire au Louvre, dans son appartement. On mura les issues qui
pouvaient lui permettre de communiquer avec les autres parties du
palais: on abattit le pont qui conduisait  son jardin. Toutes relations
lui furent interdites avec ses plus fidles serviteurs, et mme avec les
princesses ses filles. Aucune avanie ne fut pargne  cette reine.
Vitry vint chez elle se livrer aux perquisitions les plus injurieuses,
au point de regarder jusque sous son lit, et dans ses coffres, s'il n'y
avait pas quelque baril de poudre, qui aurait pu faire sauter cette aile
du Louvre o tait aussi l'appartement du roi; enfin on lui permit de se
retirer dans quelque ville de son apanage. Au moment de son dpart, son
fils n'osa lui refuser une dernire entrevue; mais on arrta par crit
les paroles qui devaient tre changes entre la mre et le fils. Marie,
en prsence du jeune roi, laissa voir une vive motion, mais lui
n'opposa  ses larmes qu'une contenance froide et des rponses
embarrasses. La reine mre prit immdiatement le chemin de la ville de
Blois qu'elle avait choisie pour lieu de sa retraite (3 mai 1617).




VIII.

Disgrce de Richelieu.


Richelieu fut entran dans la chute de ses protecteurs, mais non sans
avoir fait effort pour maintenir sa fortune politique, en reniant leur
mmoire. Il devait son lvation au marchal d'Ancre et  sa femme;
appel par leur crdit au conseil du roi, comme secrtaire d'tat, il
exprimait alors dans une lettre  Concini, sa reconnaissance et son
affection inviolables pour les faveurs qu'il avait reues de lui et de
madame la marchale, lesquelles n'avaient eu d'autre fondement que leur
bont. Cependant peu d'heures aprs l'assassinat du marchal, on le vit
se mler  la foule des courtisans qui assigeaient le Louvre pour
fliciter le roi _d'avoir fait justice_; cette foule tait si presse,
que pour n'en tre pas touff, le jeune Louis fut oblig de monter sur
une table de billard d'o il recevait les compliments. Seul des anciens
ministres, Richelieu se hasarda  venir aussi faire sa cour; le roi lui
fit mauvaise mine. Sans se rebuter, il se rendit dans la salle o
s'assemblait le conseil; mais on refusa de l'y admettre. Dans sa
disgrce, toutefois, comme il avait su, par des voies indirectes, se
mnager la bienveillance de de Luynes, il fut trait avec certains
gards; ce fut lui qu'on appela  ngocier avec la cour sur la substance
des paroles qui seraient changes entre la reine mre et son fils dans
leur dernire entrevue, et il nous apprend lui-mme, dans ses Mmoires,
qu'avant de prendre le parti d'accompagner Marie de Mdicis dans sa
retraite, il en avait sollicit et obtenu du roi la permission.

Louis XIII et son favori, aprs le premier enivrement du triomphe, ne
tardrent pas  tre effrays eux-mmes de la hardiesse de la position
prise par eux vis--vis de la reine mre. Ils craignaient sans cesse un
retour de l'opinion publique en sa faveur; ils craignaient les intrigues
et les menes des mcontents, qui ne manqueraient pas de se rallier
autour de cette reine en butte  la perscution. Ils prenaient ombrage
des hommes de valeur qui pouvaient l'clairer de leurs conseils et la
diriger.  ce titre, on se dfiait de l'vque de Luon. Malgr sa
rsignation apparente et les lettres rassurantes qu'il crivait de Blois
pour protester que la reine mre vivait paisible dans sa retraite, sans
garder aucun souvenir fcheux des choses passes, il reut l'ordre de
s'loigner de Marie de Mdicis; et il se retira dans un prieur qui lui
appartenait prs de Mirebeau, en Poitou, voulant, disait-il, se
renfermer avec ses livres, et s'occuper, suivant sa profession, de
combattre l'hrsie. Il fit, en effet, bientt paratre un livre o il
paraissait tout absorb dans la controverse thologique. Ce livre, o il
traitait de la dfense des principaux points de la foi de l'glise
catholique, tait par lui ddi au roi, fils an de l'glise. Il
difiait vers le mme temps les mes pieuses, en publiant un ouvrage de
haute dvotion: _la Perfection du chrtien_.




IX.

Soupons et animosit de Louis XIII contre sa mre.


Une anecdote raconte par Bassompierre, dans ses Mmoires, prouve tout 
la fois la frivole ducation du jeune roi qui,  seize ans, gouvernait
la France en matre absolu, et les funestes impressions que son
entourage lui avait donnes relativement  sa mre: Un jour, dit
Bassompierre, je le louais de ce qu'il tait fort propre  tout ce qu'il
voulait entreprendre, et que n'ayant jamais t montr  battre du
tambour, il y russissait mieux que les autres; il me dit: Il faut que
je me remette  jouer du cor de chasse, ce que je fais fort bien, et
veux tre tout un jour  sonner. Et comme Bassompierre l'en dissuadait,
en lui citant l'exemple de Charles IX, qui, par un semblable exercice,
avait dlabr sa poitrine et ht sa mort: Vous vous trompez, rpliqua
le roi, ce n'est pas cela qui le fit mourir; c'est qu'il se mit mal avec
la reine Catherine, sa mre, et que, l'ayant quitte, il consentit  se
rapprocher d'elle; s'il ne l'et pas fait, il ne serait pas mort sitt.

Sous l'influence de semblables penses, la cour multiplia les rigueurs
contre Marie de Mdicis. On jugea que l'vque de Luon,  Mirebeau,
tait encore trop  porte de lui donner ses avis; il lui fut enjoint de
se retirer  Avignon, qui faisait partie des tats du pape. Le chteau
de Blois qu'habitait la reine mre devint pour elle une vritable
prison. On loigna d'elle ses serviteurs dvous; on l'environna
d'espions qui livraient au sieur de Luynes le secret de tous ses actes
et de ses penses. Quelques-uns de ses amis, enferms  la Bastille,
eurent toutes facilits pour lui crire; mais leurs lettres, ainsi que
les rponses de la reine o il tait question de voeux et d'espoir de
dlivrance, taient mises sous les yeux du favori, et devinrent le
fondement d'un procs criminel qui amena la condamnation de quelques
gentilshommes au bannissement ou  la dtention perptuelle. Impliqus
dans ce prtendu complot pour des pamphlets en faveur de Marie de
Mdicis, deux malheureux crivains furent rompus vifs et brls en place
de Grve. En vain la reine mre s'tait-elle adresse directement  son
fils pour l'mouvoir par le tableau des mauvais traitements et des
avanies auxquels elle tait en butte; on exigea d'elle des soumissions
et des promesses blessantes pour son honneur, qu'elle dut remettre par
crit au confesseur du roi; elle n'obtint en retour aucun adoucissement
 son sort. Les choses furent pousses  ce point, que le prince de
Pimont ayant demand la main d'une de ses filles, la princesse
Christine, le mariage fut rsolu, sans que la reine mre et mme t
consulte.




X.

vasion de la reine mre.--Rconciliation.


Tant d'affronts et de rigueurs essuys pendant dix-huit mois avaient
fini par exciter la compassion du peuple en faveur de cette femme si
malheureuse, et comme reine et comme mre. D'un autre ct, les grands
seigneurs commenaient  supporter impatiemment la faveur du sieur de
Luynes, et voyaient avec jalousie les plus hautes charges et les
honneurs de tout genre accumuls dans cette famille. Le favori
recherchait alors pour lui-mme, et obtint bientt l'pe de
conntable, la premire de toutes les dignits militaires. Une ligue se
forma pour renverser de Luynes et rendre  Marie de Mdicis sa libert
et son ancien pouvoir. Le duc d'pernon, puissant seigneur, investi des
plus hauts commandements, qui traitait d'gal  gal avec le roi, et
qui, par son caractre fier et rsolu, entranait une grande partie de
la turbulente noblesse de cette poque, se mit  la tte de
l'entreprise. Elle fut conduite avec beaucoup de prudence et de mystre.
Dans la soire du 22 fvrier 1619, des chelles furent dresses contre
les hautes murailles du chteau de Blois. La reine se confia  celle
qui, de sa fentre, descendait sur la terrasse du chteau, mais l, elle
fut prise d'un vertige, et il fallut, pour lui faire atteindre le bas du
rempart, l'envelopper dans un manteau et la faire glisser comme un
paquet. Un carrosse l'attendait dans un faubourg voisin; en quelques
heures la reine mre fut  Loches, sous la protection du duc d'pernon
et de la petite arme qu'il avait rassemble.

La cour, alarme de cette vasion, arma et ngocia tout  la fois. Elle
songea  tirer de son exil l'vque de Luon, afin que, de retour auprs
de la reine mre, il oppost du moins sa prudence  la politique
aventureuse du parti  qui cette reine devait sa dlivrance. Il
travailla en effet avec ardeur  un accommodement entre le fils et la
mre. L'entrevue prpare par ses soins eut lieu dans un chteau prs
de Tours. Il y eut de part et d'autre beaucoup d'attendrissement; on
raconta que la reine mre s'tait crie: Mon Dieu! mon fils, que je
vous trouve grandi! Le roi lui rpondit: Ma mre, j'ai cr pour votre
service. Mais ce rapprochement fut de courte dure. Marie de Mdicis,
qui n'avait pas suivi le roi  Paris, et s'tait retire dans son
gouvernement d'Anjou, eut bientt  se plaindre de nouvelles rigueurs
exerces contre ses plus fidles amis, et d'allusions blessantes, dans
des dclarations officielles du roi, aux vnements passs pour lesquels
elle avait t traite en criminelle d'tat. D'un autre ct, la cour
tait agite par mille intrigues; de plus en plus irrits contre le
favori, les grands seigneurs se retiraient dans leurs terres et
prenaient une attitude menaante; le parti protestant armait aussi pour
se tenir en garde contre une attaque qu'il redoutait de la part du jeune
roi. Le duc d'pernon, se dclarant hautement pour Marie de Mdicis, et
second par les chefs protestants, les ducs de Rohan et de La
Trmouille, se mit en pleine rvolte; mais le sort des armes ne lui fut
pas favorable. Louis marcha en personne contre les rebelles, et fora
facilement le passage de la Loire, qu'ils essayrent de lui disputer au
pont de C. Il ne voulut pas pousser trop loin ses avantages contre sa
mre; et l'vque de Luon, entrant avec habilet dans les dispositions
conciliantes du roi, contribua puissamment  un accommodement dfinitif
qui fut accept de la reine et de tous ceux de son parti. Le roi, pour
mieux cimenter cette rconciliation, fit publier une dclaration par
laquelle il reconnaissait que tout ce qu'avaient fait sa mre et ceux
qui s'taient joints  elle, n'avait eu d'autre but que le bien de son
tat. Une entrevue eut lieu  Brissac entre la mre et le fils, et tous
deux s'y donnrent avec effusion les marques de la plus vive tendresse.

Le duc de Luynes avait conserv toute la faveur du roi: Richelieu, plus
que jamais, possdait celle de la reine mre; il n'en usait que pour
diriger cette princesse dans une ligne de conduite d'accord avec la
politique et les intrts du souverain. Il avait mari une de ses nices
avec un neveu du duc de Luynes; entre ce favori et l'vque de Luon le
rapprochement paraissait intime. Au fond, cependant, de Luynes se
dfiait de cet homme dont le gnie tait au-dessus de l'ordinaire; il
et craint de trop l'lever. Richelieu en eut bien la preuve dans la
recherche qu'il fit alors du chapeau de cardinal. Il s'appuyait sur ses
services comme conseiller de la reine mre et ngociateur de la paix; il
avait pour lui les instantes demandes de cette princesse, et l'appui
mme du roi qui avait ostensiblement envoy des instructions  cet gard
 son ambassadeur  Rome. Cependant le pape rsistait toujours.
L'ambassadeur eut le mot de l'nigme, lorsque enfin, trop vivement
press, le pape lui montra une lettre de la main mme du roi qui mettait
opposition  ce que l'vque de Luon ft nomm cardinal. Celui-ci tait
oblig de dissimuler son ressentiment, car la puissance du duc de
Luynes, comme il le dit lui-mme, tait alors si grande qu'elle ne
permettait pas une dfense ouverte.




XI.

Sige de Montauban.--Mort du duc de Luynes.


Louis XIII, qui avait hrit quelque chose de l'ardeur martiale de son
pre, et le duc de Luynes, impatient de prouver qu'il pouvait porter
dignement l'pe de conntable, s'empressrent de saisir l'occasion de
quelques troubles survenus dans le Midi pour entrer en campagne contre
les protestants. Cette guerre, signale d'abord par le succs des armes
royales et par de cruelles excutions contre plusieurs villes du
Languedoc, obliges de se rendre  merci, aboutit, en novembre 1621, 
un grave chec sous les murs de Montauban. Cette place importante, l'un
des principaux boulevards de la ligue protestante, se dfendit avec
toute l'nergie du dsespoir. L'arme royale, outre les pertes
sensibles qu'elle faisait chaque jour par le feu de l'ennemi,
s'affaiblissait encore par les maladies, et il fallut enfin lever le
sige. Pendant que le conntable cherchait  rtablir sa rputation
militaire par la prise d'une petite place du voisinage, Monheurt, il fut
atteint d'une fivre qui l'emporta en quelques jours. Cette mort fut un
grand vnement. Elle laissait sans direction un roi de vingt ans, n
pour subir la domination d'un habile favori ou d'un sage conseiller;
elle ouvrait la lice  quiconque se sentait l'ambition et la force de
s'imposer au souverain, et de gouverner en son nom l'tat.




XII.

Habile conduite de Richelieu.--Sa rentre aux affaires.


Tout se passa d'abord en obscures intrigues, qui firent successivement
arriver au conseil quelques hommes mdiocres, et dont l'histoire nous a
conserv  peine les noms; ce qu'il y avait de plus saillant dans leur
politique, c'tait l'attention soutenue  carter autant que possible de
la direction des affaires la reine mre, et surtout son conseiller,
l'vque de Luon. Marie de Mdicis,  cette poque, docile aux avis de
Richelieu, se conduisait avec une grande prudence, et s'appliquait 
maintenir entre elle et son fils une harmonie parfaite. Elle se tenait
habilement en dehors de toutes les cabales et savait conduire les
ambitions particulires qui auraient voulu se fortifier de son appui.
Richelieu, de son ct, dissimulait avec art le plus ardent de ses voeux;
il ne paraissait pas s'apercevoir des ombrages qu'il donnait, et mettait
ostensiblement toute son ambition  se pousser par le crdit de la reine
mre aux dignits ecclsiastiques. Il savait bien qu' cette poque
elles aplanissaient singulirement la route du pouvoir aux esprits d'une
certaine porte. En 1622, il obtint enfin le chapeau de cardinal. Louis,
qui l'avait aid franchement cette fois  devenir prince de l'glise,
n'avait aucunement le got de lui ouvrir l'entre du conseil; il
manifestait mme pour lui un loignement prononc. Cet homme, disait-il
un jour  la reine mre, je le connais mieux que vous, madame; il est
d'une ambition dmesure.

Cependant l'habilet et la patience du cardinal usrent enfin tous les
obstacles. Il vint un jour o le surintendant des finances, le marquis
de La Vieuville, qui jouissait alors de la confiance du roi, aprs avoir
renvers plusieurs de ses collgues, et ne se sentant pas de force 
lutter seul contre les nombreux ennemis qu'il s'tait faits, songea  se
donner l'appui de la reine mre, en offrant  son conseiller intime une
place de secrtaire d'tat.

Aprs avoir t tenu pendant sept ans loign du pouvoir, Richelieu
allait donc le ressaisir,  l'ge de trente-neuf ans, quand son
exprience tait forme aux difficiles affaires, et son esprit dans
toute sa force. Mais loin de laisser percer sa joie, il la dissimula
avec trop d'affectation peut-tre; il se plaignait de trouver le marquis
de La Vieuville bien pressant; il lui objectait son got pour la
retraite, pour les tudes paisibles; il allguait sa sant qui lui
rendait ncessaire l'air de la campagne, qui ne saurait s'accommoder de
la multitude des visites  recevoir, et qui ne lui permettrait pas de se
tenir longtemps debout, suivant l'tiquette, dans la chambre du roi. Il
se rendit enfin pourtant, mais comme un homme qui donnait une grande
marque de renoncement  ses propres intrts, et se sacrifiait
vritablement au service du roi (26 avril 1624).




XIII.

Politique nouvelle.--Occupation de la Valteline.


Richelieu n'eut d'abord qu'une portion du ministre des affaires
trangres, et il soutint encore quelque temps dans le conseil le rle
de modestie qu'il s'tait impos; nanmoins sa dignit de prince de
l'glise dont il ne ngligea pas de rclamer les privilges, et bien
plus encore sa vaste et forte intelligence en firent bientt le
personnage le plus considrable du cabinet. Le marquis de La Vieuville,
homme sans valeur, d'un caractre violent et tracassier et qui ne
mnageait pas mme le roi dans ses propos inconvenants, ruinait 
plaisir son crdit. Richelieu n'eut garde de lui venir en aide: au
contraire, il s'entendit avec le roi pour amener la chute, de ce
ministre, qui fut immdiatement arrt et enferm au chteau d'Amboise,
sous le poids d'une accusation vague de malversations (12 aot 1624).

Le crdit de Richelieu grandissait chaque jour; les courtisans, ou s'en
indignaient, ou s'accommodaient de manire  en tirer parti. On raconte
que le duc d'pernon, descendant un jour le grand escalier du Louvre,
rencontra un des seigneurs dvous  la fortune du cardinal, qui lui
demanda familirement s'il ne savait pas quelque nouvelle: Oui, lui
rpondit d'pernon: vous montez et je descends.

Ds qu'il sentit le pouvoir s'affermir dans ses mains, Richelieu porta
son regard profond sur l'tat de l'Europe et sur les prils qui
pouvaient en sortir pour la France.  cette poque, la puissante maison
d'Autriche avait par des accroissements successifs rompu l'quilibre
europen: par l'une de ses branches, elle tenait l'Espagne, le Portugal,
Naples et le Milanais, les Pays-Bas, l'Amrique enfin qui l'alimentait
des riches produits de ses mines; par son autre branche elle possdait
l'Autriche, la Bohme, la Hongrie et l'empire d'Allemagne. Depuis un
sicle, la France luttait pniblement pour contenir cette puissance
colossale, et n'en tre pas crase. Quand Richelieu arriva aux
affaires, l'empereur d'Allemagne Ferdinand,  la suite d'clatantes
victoires remportes sur les princes protestants d'Allemagne ligus
contre lui, tait en mesure de dominer tout le nord de l'Europe. De son
ct, le roi d'Espagne, Philippe IV, cherchait  donner la main  la
puissance autrichienne, en s'tendant au pied des Alpes vers le Tyrol;
pour cela, comme possesseur du Milanais, il levait des prtentions sur
la Valteline, grande et riche valle dpendante des ligues suisses. Ce
fut la premire affaire de haute importance que Richelieu eut 
rsoudre. La cour de Madrid avait suscit dans la Valteline des troubles
 la suite desquels le parti catholique victorieux avait appel les
Espagnols  son aide. La France et la Savoie avaient fait entendre  ce
sujet de pressantes rclamations. Le pape Urbain VIII s'tait port
mdiateur, mais tenait une conduite ambigu. En dernier lieu,
l'ambassadeur de France, dans une longue dpche, numrait toutes les
difficults de cette affaire. Le cardinal ne lui rpondit que ces mots:
Le roi a chang de conseil, et le ministre de maxime. On enverra une
arme dans la Valteline, qui rendra le pape moins incertain, et les
Espagnols plus traitables. En effet, une arme, commande par le
marquis de Coeuvres, pntre rapidement dans la Valteline, s'empare en
quelques jours des forteresses occupes par les troupes du saint-sige,
et arrte les Espagnols tout tonns de se heurter contre une politique
dsormais si ferme et si rsolue. Richelieu chargea les envoys de
France de faire comprendre au pape: Que tout avait t fait pour le
bien de la chrtient et celui du saint-pre lui-mme.

L'attention que le ministre donnait d'une faon si remarquable aux
affaires extrieures tait  chaque instant pniblement ramene vers les
choses de l'intrieur, o se montraient  dcouvert deux causes
profondes de faiblesse et de malheurs publics, les cabales des grands
seigneurs, et les rvoltes incessantes du parti protestant.

 la cour du jeune roi, le trouble et la rsistance aux vues de la
politique procdaient d'une part du dfaut d'harmonie dans le mnage
royal, et de l'autre d'une opposition factieuse qui s'organisait
visiblement autour du frre mme du roi, Gaston, alors duc d'Anjou.




XIV.

La reine Anne d'Autriche.


Louis XIII n'avait encore que quatorze ans, lorsqu'il pousa, en 1615,
l'infante d'Espagne, fille de Philippe III, Anne-Marie d'Autriche.
Cette princesse, du mme ge que Louis, runissait tous les charmes
propres  captiver un jeune poux. Mme de Motteville, qui passa toute sa
vie attache  la maison et dans l'intimit d'Anne d'Autriche, a trac
ainsi le portrait de cette reine,  l'poque de sa maturit:

Elle est grande et bien faite; elle a une mine douce et majestueuse qui
ne manque jamais d'inspirer dans l'me de ceux qui la voient l'amour et
le respect; elle a t l'une des plus grandes beauts de son sicle, et
prsentement il lui en reste assez pour en effacer des jeunes qui
prtendent avoir des attraits. Ses yeux sont parfaitement beaux; le doux
et le grave s'y mlent agrablement. Sa bouche est petite et vermeille,
et la nature lui a t librale de toutes les grces dont elle avoit
besoin pour tre parfaite... Toute sa peau est d'une gale blancheur et
d'une dlicatesse qui ne se sauroit jamais assez louer; son teint n'est
pas de mme, il n'est pas si beau, et la ngligence qu'elle a pour sa
conservation, ne mettant jamais de masque, ne contribue pas 
l'embellir. Son nez n'est pas si parfait que les autres traits de son
visage: il est gros; mais cette grosseur ne sied pas mal avec de grands
yeux, et il me semble que s'il diminue sa beaut, il contribue du moins
 lui rendre le visage plus grave. Toute sa personne pouvoit enfin
mriter de grandes louanges; mais je crains d'offenser sa modestie et
la mienne, si j'en parlois davantage; c'est pourquoi je n'ose pas
seulement dire qu'elle a le pied fort beau, petit et fort bien fait.

Malgr tant d'attraits, il est avr qu'Anne d'Autriche, dans les
premires annes de son mariage, ne rencontra chez le jeune roi qu'une
complte indiffrence; et quand plus tard l'intimit conjugale se fut
tablie entre eux, elle fut souvent trouble par des querelles
d'intrieur dont la jalousie de l'poux fut le principal motif.

Nglige par Louis, ds son arrive  la cour, en butte aux tracasseries
de l'imprieuse Marie de Mdicis, qui redoutait de lui voir prendre de
l'ascendant sur son fils, Anne d'Autriche avait pour tout ddommagement
et pour tout plaisir l'amiti et la socit habituelle de la duchesse de
Luynes, qui fut depuis, par un second mariage, la duchesse de Chevreuse.
Cette jeune femme, belle, vive, amie du plaisir, gayait la reine par
ses saillies; on la lui avait donne pour surintendante de sa maison;
elles passaient ensemble le temps en causeries malicieuses et en toutes
sortes de jeux. Il arriva mme un jour que la jeune reine, en
poursuivant sa favorite, fit une chute et vit s'vanouir les esprances
de maternit qu'un commencement de grossesse lui donnait alors. Le roi,
dans son mcontentement, retira  la duchesse sa charge de
surintendante, et voulut qu'elle quittt le Louvre. Elle continua
cependant  frquenter la cour o des mmoires contemporains prtendent
qu'elle jouait double jeu, prodiguant, mais en pure perte, ses agaceries
au jeune roi, et s'efforant d'inspirer  Anne d'Autriche des dsirs de
libert et le got du plaisir.




XV.

Passion du duc de Buckingham pour Anne d'Autriche.


Cependant la beaut de la reine lui attirait les hommages, mme
indiscrets, de quelques seigneurs; elle en riait avec sa confidente; le
roi y trouvait des raisons de mauvaise humeur et de jalousie. Parmi les
passions qu'Anne d'Autriche inspira, aucune n'eut plus d'clat que celle
de George Villiers, duc de Buckingham, favori de Charles Ier, qui tait
venu en France comme ambassadeur,  l'occasion du mariage du jeune roi
d'Angleterre avec la princesse Henriette, une des filles de Marie de
Mdicis. Buckingham, beau, lgant, magnifique, plein de confiance en
lui-mme et de hardiesse auprs des dames, s'prit d'Anne d'Autriche 
la premire vue, et tonna la cour de France par les manifestations
audacieuses de son amour. Dans son pays on l'accusa, non sans raison,
d'avoir subordonn des questions de paix ou de guerre entre les deux
peuples aux plus ou moins grandes facilits que l'une ou l'autre lui
donnerait pour revenir en France comme ngociateur, et pour revoir la
reine, objet de sa passion. Un soir,  la promenade, dans un jardin,
auprs d'Amiens o la cour avait accompagn la princesse Henriette,
Buckingham, donnant le bras  la reine, poussa si loin ses tmrits,
que celle-ci fut oblige d'appeler prs d'elle son cuyer. Quelques
jours aprs, sur le point de s'embarquer, il prtexte des dpches
importantes reues de Londres, revient sur ses pas, fait mine
d'entretenir quelques instants la reine mre d'intrts politiques, puis
pntre dans la chambre d'Anne d'Autriche qui tait couche,
s'agenouille au pied de son lit, baise ses draps avec transport, et rend
la reine tout interdite de l'extravagance de ses dmonstrations d'amour.
La comtesse de Launoy, alors dame d'honneur de la reine, sage,
vertueuse et ge, qui tait au chevet de son lit, ne voulant point
souffrir que ce duc demeurt dans cet tat, lui dit avec beaucoup de
svrit que ce n'tait point la coutume en France, et voulut le faire
lever; mais lui, sans s'tonner, combattit contre la vieille dame,
disant qu'il n'tait pas Franais, et qu'il n'tait pas oblig
d'observer toutes les lois de l'tat.

La jeune reine, flatte au fond d'inspirer de si vifs sentiments  un si
brillant cavalier, et familiarise, par son ducation espagnole, avec
les formes d'une galanterie romanesque, souffrait avec trop
d'indulgence toutes ces folies du duc de Buckingham. Mais Louis XIII, 
qui le rcit en fut fait avec des commentaires peu favorables  la
reine, prit fort mal la chose, se plaignit amrement, et chassa
quelques-uns des domestiques qui avaient assist aux scnes rapportes
plus haut. Le dpit d'Anne d'Autriche, excit par la duchesse de
Chevreuse, ne s'arrtait pas au roi son poux; elle avait pris aussi en
aversion, de mme que sa favorite, le cardinal de Richelieu, comme
crature de la reine mre, et comme fortifiant la rsolution du roi dans
les mesures de rigueur qu'il prenait contre elle; toutes deux mettaient
leur plaisir  railler le cardinal et  chercher les occasions de
contrarier ses desseins. Cela allait, de la part de la duchesse de
Chevreuse, jusqu' forcer la reine  penser  Buckingham, lui parlant
toujours de lui, et lui tant le scrupule qu'elle en avait par la raison
du dpit que cela causait au cardinal de Richelieu.

Les pamphlets du temps ont beaucoup accus cet homme d'tat d'avoir
lui-mme conu une audacieuse passion pour la reine, et de l'avoir
perscute ensuite pour venger son amour repouss avec mpris. Mme de
Motteville, dont on estime la sincrit, se montre peu dispose  croire
 cet amour manifest par de la haine. Mais, ajoute-t-elle, la reine
m'a cont un jour qu'il lui parla d'un air trop galant pour un ennemi,
et qu'il lui fit un discours fort passionn; mais qu'ayant voulu lui
rpondre avec colre et mpris, le roi dans ce moment tait entr dans
le cabinet o elle tait, qui par sa prsence interrompit sa rponse;
que, depuis cet instant, elle n'avait jamais os recommencer cette
harangue, craignant de lui faire trop de grce, en lui tmoignant
qu'elle s'en souvenait.




XVI.

Gaston, duc d'Orlans.--Ses menes ambitieuses.


Une cause plus srieuse de soucis pour le cardinal tait dans le foyer
d'intrigues aliment autour de Gaston par les grands seigneurs jaloux et
mcontents. Ce jeune prince, malheureusement n, annonait ds le dbut
de sa carrire un esprit vaniteux et brouillon qui se transforma bientt
en une ambition opinitre, sans courage dans la lutte, sans dignit dans
la dfaite. La petite cour qui l'entourait le flattait de la perspective
du trne qui depuis sept ans n'avait pas encore d'hritier direct; on
l'animait contre Richelieu, comme si ce ministre le dpouillait de la
lgitime influence qu'il devait avoir sur la direction des affaires; et
les hommes qui l'associaient ainsi  leurs intrts ou  leurs rancunes,
taient les plus grands noms de France: le duc de Vendme et son frre
le grand prieur, fils naturel d'Henri IV; le comte de Soissons, prince
du sang; le marchal duc de Montmorency.

Aprs eux venaient: d'Ornano, ancien colonel des Corses, alors marchal
de France et qui gouvernait Gaston; le jeune comte de Chalais, un des
grands officiers du palais et fort avant dans les bonnes grces de Louis
XIII; enfin une foule de gentilshommes, offusqus de la puissance de
Richelieu, et qui ne lui pardonnaient pas les rformes qu'il apportait
dans les finances et la suppression des grosses pensions dont les avait
gratifis un gouvernement dilapidateur. Toute cette noblesse tait
encore anime contre Richelieu par la reine et par de hautes et galantes
dames de la cour, la duchesse de Chevreuse et la princesse de Cond.

Ce ne furent d'abord que des intrigues de ruelle: d'audacieuses
causeries o, sur un ton frivole, on discutait l'opportunit et les
chances des plus graves attentats. Il fallait,  tout prix, se dfaire
du ministre qui faisait obstacle  l'ambition et aux convoitises de
chacun; on essayerait de le renverser, en intimidant le faible Louis
XIII, et si l'on n'en venait  bout de cette manire, l'on s'en
dbarrasserait par l'assassinat. Dans ces conciliabules, on allait
jusqu' mettre en question la couronne et la personne mme du roi; on
parlait de sa dchance, de sa reclusion dans un couvent, d'un divorce
entre Anne d'Autriche et lui, parce qu'il semblait impropre  donner au
trne un hritier; et enfin, du mariage de la reine divorce avec
Gaston.

Le fait qui avait fourni  toutes ces haines,  toutes ces vellits de
troubler la famille royale et l'tat l'occasion d'clater, c'tait le
projet de marier Gaston avec Mlle de Montpensier, princesse immensment
riche et allie  la famille des Guise. Ce projet manait de Marie de
Mdicis; il avait eu l'assentiment du cardinal de Richelieu qui l'avait
fait approuver du roi. Mais Gaston ne voulait pas donner au roi et  ses
conseillers cette marque de sa dfrence; et d'ailleurs la petite cour
qui l'entourait, hostile  ce projet qui contrariait  diffrents points
de vue les intrts de plusieurs, ne cessait de l'exciter  la
rsistance et d'irriter son orgueil. Les choses en vinrent  prendre les
caractres d'une conspiration. On fit des ouvertures, en prvision d'une
rvolte dclare, aux ambassadeurs trangers; on songea  s'assurer le
secours de l'Espagne, de la Savoie, et mme  s'appuyer dans le midi sur
les huguenots, toujours prts  courir aux armes.

Richelieu voyait se former l'orage; il savait les menes de ses ennemis;
mais il ne tenait pas encore les fils de la conspiration. Cependant
d'Ornano lui parut assez dangereux et assez compromis pour frapper sur
lui le premier coup. D'Ornano devait  Richelieu la dignit de
marchal, et il travaillait de toutes ses forces  miner la puissance de
son protecteur. Personne plus que lui n'avait d'empire sur Gaston, et il
ne s'en servait que pour exciter son ambition, sa jalousie, que pour le
porter  rclamer un opulent apanage, une place privilgie dans le
conseil, une large part dans le gouvernement. Louis XIII entra
facilement dans les vues de son ministre  l'gard d'un tel homme; un
soir, la cour tant  Fontainebleau, le marchal d'Ornano fut tout 
coup, au milieu d'un souper, arrt par ordre du roi et conduit 
Vincennes.

 cette nouvelle, l'moi fut grand dans la petite cour de Gaston.
Lui-mme, dans son premier mouvement, qui fut celui d'une violente
colre, alla droit  Richelieu, et lui dit d'un ton courrouc: Est-ce
vous qui avez os donner cet avis au roi?--C'est moi, lui rpondit
froidement Richelieu. Le prince alors clata en injures. Quelques jours
taient  peine couls qu'il s'inclinait avec une humilit abjecte
devant le cardinal et souscrivait  tout pour rentrer en grce auprs de
lui et auprs du roi. Il jura sur l'vangile: D'aimer et affectionner
ceux qui aimeront le roi et la reine mre... Et de ne point taire au roi
les moindres discours de ceux qui voudront lui donner des ombrages du
roi et de ses conseils. Il approuva l'emprisonnement du malheureux
d'Ornano qui s'tait perdu  son service; mais il dit quelques paroles
pour le recommander  la clmence du roi.




XVII.

Conspiration et mort du comte de Chalais.


Richelieu, nonobstant cette premire victoire, n'tait pas sans dfiance
sur la solidit de l'appui que Louis lui prtait, et il voulait de
nouvelles et plus fortes garanties avant de pousser plus loin ses
rigueurs. Il se montra auprs du roi et de la reine mre triste et comme
dcourag en prsence de tant de haines animes  sa perte. Il manifesta
un vif dsir de rentrer dans la retraite, et supplia qu'on lui permt de
laisser l les affaires et les grandeurs. Louis, alarm de ces
dmonstrations, insista vivement pour le retenir; il lui prodigua les
promesses de veiller  sa sret, et de le dfendre lui-mme contre ses
ennemis. Il lui crivit de sa propre main ces mot: MONSIEUR et beaucoup
de grands vous en veulent  mon occasion; mais assurez-vous que je vous
protgerai contre qui que ce soit... Assurez-vous que je ne changerai
jamais, et que quiconque vous attaquera, vous m'aurez pour second.
Richelieu ds lors ne parla plus de retraite, et il eut, par ordre du
roi, pour la garde de sa personne, une compagnie de mousquetaires.

Fort d'une telle solidarit entre le souverain et lui, Richelieu rsolut
d'aller frapper les conspirateurs si haut qu'ils fussent placs. Les
frres naturels du roi, le duc de Vendme et le grand prieur, furent
attirs  la cour et tout  coup saisis et enferms au chteau
d'Amboise. Plusieurs personnages considrables furent en outre arrts
et jets en prison, ou contraints de fuir  l'tranger. Aprs un premier
moment de terreur, de nouvelles intrigues se nourent autour de Gaston;
le dsir de la vengeance ravivait toutes les haines contre le cardinal.
Une prise d'armes fut rsolue, et le comte de Chalais se mit tourdiment
 la tte du complot. Ce jeune seigneur, d'un esprit lger et remuant,
compromis une premire fois dans des pourparlers qui pouvaient aboutir 
un attentat contre la vie de Richelieu, tait all, assure-t-on, s'en
accuser auprs du cardinal lui-mme et en avait t pardonn. Son
nouveau complot fut bientt rvl  Richelieu qui cette fois ne se
piqua point de clmence. Le comte de Chalais fut arrt  Nantes, et une
commission institue pour lui faire son procs; l'affaire s'instruisit
avec une extrme rigueur. Il fut dclar coupable du crime de
lse-majest et condamn  perdre la tte sur l'chafaud. Son supplice
fut atroce: par une dplorable fatalit, ses amis avaient,  prix
d'argent, fait vader les deux bourreaux en titre; il n'en fut pas moins
livr  un misrable, condamn lui-mme  mort, qui, pour se sauver de
la potence, accepta l'office de bourreau. Cet homme ne porta  la
victime que des coups, mal assurs avec une mauvaise pe et un couperet
de tonnelier; ce ne fut qu'au trente-deuxime coup que la tte fut
spare du tronc; jusqu'au vingtime, le malheureux patient ne cessa de
faire entendre ses gmissements (19 aot 1626). Ornano, dont le procs
s'instruisait en mme temps, malade au donjon de Vincennes, s'attendait
 un sort semblable. Quand il apprit le supplice affreux de Chalais,
l'motion qu'il en ressentit dtermina sa mort.

Pendant que prissaient ainsi deux hommes qui s'tait dvous  sa
fortune, Gaston qui ne les avait pas pargns dans ses dpositions
devant le conseil, pousait la princesse de Montpensier, et recevait de
la munificence royale les duchs d'Orlans et de Chartres et le comt de
Blois, en apanage, avec de magnifiques revenus.

Tout pliait devant le redoutable ministre; la reine elle-mme fut
oblige de s'avouer vaincue. Dans les dispositions o elle tait
vis--vis du roi et du cardinal, elle avait facilement pris part  cette
insurrection de palais contre le mariage que la politique imposait au
jeune frre du roi. Elle avait  empcher ce mariage un intrt
d'amour-propre comme femme et comme reine, intrt qu'elle dissimulait
 peine. Elle craignait que la femme de MONSIEUR, venant  tre mre, ne
jout  la cour de plus de considration et de crdit qu'elle-mme;
cela, joint aux propos audacieux que des courtisans tourdis rptaient
autour d'elle, accrdita l'opinion qu'elle nourrissait des esprances et
des desseins odieux. On supposa que se fondant sur le dire de certains
astrologues qui prdisaient que le roi ne vivrait pas longtemps, elle
entretenait l'espoir de se remarier avec MONSIEUR, et de conserver ainsi
sa couronne de reine. Ces imputations taient appuyes, disait-on, sur
des rvlations de l'infortun comte de Chalais qui, en effet, pour
sauver sa tte, avait un instant ml le nom de la reine au complot dont
on l'accusait d'tre le principal auteur. Sur l'chafaud, il s'tait
rtract; il avait charg son confesseur de rtablir la vrit des faits
et de dclarer hautement l'innocence de la reine. Cependant les rancunes
de son ombrageux poux ne l'pargnrent pas. Son amie, la duchesse de
Chevreuse, fut dcrte de prise de corps comme implique dans l'affaire
du comte de Chalais dont elle recevait les hommages; elle s'enfuit en
Lorraine. Anne d'Autriche elle-mme fut mande dans la chambre du roi,
et l, en prsence de la reine mre et du cardinal, Louis l'apostropha
rudement et lui reprocha, entre autres choses, d'avoir nourri l'espoir
de le voir bientt mourir et de devenir par un second mariage l'pouse
du duc d'Orlans. Anne d'Autriche indigne se redressa de toute sa
hauteur et rpliqua au roi avec ddain: Que de Louis  Gaston, il y
avait trop peu  gagner au change. Il s'ensuivit une scne
d'explications trs-vive; et ordre fut intim  la reine de ne recevoir
dsormais chez elle aucun homme qu'en la prsence du roi. Isole  la
cour, la malheureuse Anne d'Autriche ne put longtemps soutenir une lutte
trop ingale, et elle finit par se prter  un semblant de
rconciliation avec le roi et son ministre.

Si les courtisans furent terrifis de la vigueur impitoyable avec
laquelle Richelieu tranchait le noeud de leurs intrigues, les vrais
citoyens ne purent qu'applaudir  l'usage qu'il s'empressa de faire de
sa victoire. Le sol de la France tait couvert de petites villes et de
chteaux fortifis, qui ne pouvaient rien pour la dfense du royaume
contre les armes trangres, mais qui servaient incessamment de points
d'appui  une oligarchie factieuse et de places d'armes  la guerre
civile. Les tats de Bretagne avaient demand la dmolition de toutes
ces forteresses et de tous ces donjons dans l'tendue de leur province.
Richelieu saisit l'occasion et fit bien plus; il tendit cette nergique
mesure  tout le pays. Une ordonnance du 31 juillet 1626 prescrivit que
les fortifications des villes et chteaux jugs inutiles  la dfense
du royaume fussent rases. Richelieu, ce grand niveleur, au service de
l'ordre et de la force monarchiques, abattait ainsi la dernire tte de
la fodalit politique. Le peuple en cela le comprit, et ce fut une
grande joie par toute la France que de voir ainsi condamnes  la ruine
ces citadelles du privilge et de l'oppression. L'excution de cette
grande mesure avait t habilement laisse aux provinces et aux
municipalits. De toutes parts l'lan fut immense; pour faire tomber
sous le marteau ces remparts dtests les bras arrivaient par milliers,
et, comme le dit un historien, les villes coururent aux citadelles, les
campagnes aux chteaux, chacun  sa haine.

La constitution de l'unit politique du royaume, cette oeuvre capitale 
laquelle Richelieu appliquait surtout son gnie, rencontrait  chaque
pas des obstacles; chaque institution,  cette poque, semblait
organise en vue du morcellement et de l'nervation de l'autorit
royale. Les gouverneurs des provinces et mme ceux d'un grand nombre de
villes s'taient, en quelque faon, substitus aux anciens ducs et
comtes, et avaient rtabli une sorte de fodalit toujours incommode et
souvent dangereuse pour le pouvoir central. Investis de la plupart des
attributs de la souverainet, ils avaient souvent marchand aux rois de
France leur soumission et montr plus d'une fois des arrire-penses de
scission et d'indpendance. Le cardinal, pendant toute son
administration, s'attacha  ramener les gouverneurs des provinces et des
villes  leur rle de mandataires directs de la royaut. Le duc de
Vendme, lors de son arrestation, avait le gouvernement d'une grande et
importante province, la Bretagne; Richelieu ne permit pas qu'elle
rentrt jamais sous son autorit, et il fit donner ce gouvernement  un
vieux capitaine sur l'obissance duquel le roi pouvait compter. Le
gouvernement de Brest, la proprit de Belle-le furent rachets aux
grandes familles qui tenaient ces fortes positions; elles furent ds
lors confies  de plus modestes, mais plus fidles serviteurs.




XVIII.

Ligue protestante.--Sige et prise de la Rochelle.


Dbarrass de cette premire coalition des grands seigneurs, Richelieu
fut libre de reporter toute son attention sur d'autres ennemis
intrieurs dont il tait urgent d'arrter les entreprises. Les
protestants formaient alors, en France, un grand parti, redoutable 
plus d'un titre. Perscuts et proscrits odieusement par les rois,
prdcesseurs d'Henri IV, ils avaient pris plus d'une sanglante revanche
dans des insurrections et sur les champs de bataille. L'dit de Nantes,
en garantissant le libre exercice de leur culte et leurs droits comme
citoyens, avait quelque peu amorti leur fiert ombrageuse et leur
proslytisme guerrier; mais  la mort d'Henri IV, ils n'eurent que de
trop justes raisons de craindre le retour des perscutions; dans
plusieurs provinces, ils se virent bientt en butte  des avanies et 
des violences de la part d'une populace fanatique; ils reprirent  leur
tour des habitudes d'insoumission et de rvolte intolrables pour le
pouvoir royal, et menaantes pour l'unit mme de la France. Dans
l'Ouest et dans le Midi, ils avaient  leur tte la plupart des familles
nobles qui composaient la principale force militaire du pays. Par
ambition autant que par zle religieux, de grands seigneurs, tels que
les Soubise, les La Trmouille, les Rohan donnaient des gnraux aux
soldats de la rforme. Le parti protestant formait au milieu de l'tat
un gouvernement  part qui avait son organisation, ses assembles, son
trsor, ses places fortes, et qui ne se faisait faute ni d'accepter les
subsides de l'Espagne, ni d'appeler  son aide les flottes et les armes
de l'Angleterre. Richelieu mditait d'en finir avec cette anarchie.

Dans les premiers temps de sa puissance, lorsqu'aprs avoir inflig un
grava chec  la politique espagnole en Italie, il prparait une
expdition qui n'allait  rien moins qu' dlivrer ce malheureux pays
des trangers qui le foulaient depuis trop longtemps, il s'tait vu tout
 coup distrait de ses grands desseins, et entrav par une insurrection
des protestants de France. La Rochelle en tait le foyer; cette ville,
alors trs-importante par son port militaire, par son grand commerce et
ses nombreux vaisseaux, tait devenue l'arsenal et la principale
citadelle des rforms en France. Il en sortit une flotte qui, commande
par Soubise, remporta d'abord d'assez grands avantages sur la marine
royale; mais celle-ci, renforce par une escadre hollandaise, battit
l'amiral huguenot, dans les eaux de l'le de R, et le contraignit 
chercher, avec les dbris de sa flotte, un refuge sur les ctes
d'Angleterre.

Cependant, quoique victorieux, Richelieu, sans se laisser arrter par
les clameurs des gens de cour et des vieux dbris de la ligue
catholique, prta facilement l'oreille aux ouvertures de paix qui lui
vinrent des protestants. Il tait bien arrt dans sa pense d'homme
d'tat que la Rochelle ne resterait pas debout sur la terre de France,
comme sige d'une puissance indpendante qui pouvait et osait lancer des
armes et des flottes contre l'autorit du souverain; mais, ainsi que
toutes les fortes organisations, Richelieu joignait  l'nergie de la
volont la patience, et il savait attendre son jour. En ce moment, les
embarras se multipliaient autour de lui. La guerre civile, en France,
l'empchait d'largir ses vues et ses entreprises pour l'indpendance du
nord de l'Italie; destitue d'une marine vraiment digne de ce nom, la
France ne pouvait encore rduire la Rochelle qu'avec l'appui prcaire et
dangereux de l'Angleterre et de la Hollande; enfin les intrigues des
grands seigneurs minaient alors le terrain sous ses pieds, et ne lui
laissaient pas la libert d'esprit ncessaire pour frapper au coeur la
ligue protestante; il accorda donc la paix aux glises rformes,  des
conditions qui, tout en amoindrissant l'importance militaire de la
Rochelle, la laissaient subsister formidable encore.

Mais ds qu'il fut quitte un moment de ses ennemis  la cour, par la
terreur dont il les avait frapps, tous ses soins se portrent vers le
prliminaire indispensable de la chute de la Rochelle, la cration d'une
puissante marine. Au reste, le gnie de Richelieu n'avait pas besoin de
cette indication, donne par les circonstances, pour comprendre les
intrts permanents et les destines de la France du ct de la mer. Il
voyait de son regard perant la prpondrance ncessaire de la
nationalit franaise sur les affaires du monde attache  sa grandeur
maritime, non moins qu' sa force continentale. L'invitable antagonisme
de notre pays, avec un royaume insulaire comme la Grande-Bretagne,
tait une de ses grandes proccupations. coutons ce que pensait
l-dessus ce grand homme, il y a deux sicles et plus, ce qu'il nous a
lgu comme un monument de sa haute raison et de son patriotisme, dans
un des chapitres de son testament politique:

L'Angleterre tant situe comme elle est, si la France n'tait
puissante en vaisseaux, pourrait entreprendre  notre prjudice ce que
bon lui semblerait, sans crainte de retour.

Elle pourrait empcher nos pches, troubler ntre commerce; et faire,
en gardant l'embouchure de nos grandes rivires, payer tel droit que bon
lui semblerait aux marchands. Elle pourrait descendre impunment dans
nos les et mme sur nos ctes.

Enfin, la situation du pays natal de cette nation orgueilleuse qui ne
connat, en cette matire, d'autre quit que la force, lui tant tout
lieu de craindre les plus grandes puissances de la terre, l'ancienne
envie qu'elle a contre ce royaume lui donnerait apparemment lieu de tout
oser, lorsque notre faiblesse nous terait tout moyen de rien
entreprendre  son prjudice.

Imbu de telles penses, Richelieu ne devait rien omettre pour donner une
marine  la France. Quand il prit le pouvoir, il n'avait pas trouv dans
nos ports un seul vaisseau de guerre; et quelques annes aprs, lors de
la premire prise d'armes des rforms du Midi et de l'Ouest, la marine
royale avait, nous l'avons vu, une escadre pour reconqurir l'le de R
et bloquer le port de la Rochelle. L'administration des affaires
maritimes tait dplorable et se ressentait de l'anarchie fodale. Il y
avait des amirauts particulires et presque indpendantes dans
plusieurs grandes provinces du littoral; quant  l'amiraut de France,
elle tait en dehors de la hirarchie ministrielle et, dignit
inamovible, formait comme l'apanage de quelque grand seigneur. Pour
concentrer dans sa main toute l'autorit en matire maritime, Richelieu
acheta la dmission du duc de Montmorency, alors grand amiral, et cra,
en se la rservant, une surintendance de la navigation qui fit
reconnatre sa suprmatie par les amirauts provinciales. Matre enfin
de rformer les abus, il y porta une main vigoureuse, et donna le
premier l'exemple du dsintressement en renonant, au profit du trsor,
 une somme de 200 000 livres qui lui revenaient, comme _droit de bris_
sur les paves d'une flotte portugaise qui, revenant des Indes richement
charge, s'tait perdue dans le golfe de Gascogne. Il fit beaucoup de
rglements utiles, institua des coles de pilotage, d'artillerie de
marine et publia un code maritime complet. Sous son active impulsion, la
marine de l'tat se releva de l'abaissement profond o elle tait
tombe: elle fut en mesure de protger le commerce et de rprimer les
courses des pirates de toutes nations qui dsolaient auparavant nos
rivages de la Provence et du Languedoc. Enfin, rgnrateur de la marine
franaise, Richelieu donna en quelques annes  son pays une flotte
imposante qui, plusieurs fois, battit les Espagnols dans les eaux de la
Mditerrane et disputa l'Ocan aux escadres de l'Angleterre.

La sagesse des prvisions du cardinal ne tarda pas  clater. Les
passions religieuses de l'Angleterre, l'imprudente politique de Charles
Ier et les rancunes de Buckingham, son favori, contre Richelieu
rompirent la bonne intelligence entre les deux gouvernements. Charles
Ier esprait se racheter, par une guerre de religion contre la France,
des haines profondes qu'il avait suscites chez les Anglais en brisant
deux fois le parlement et la loi constitutionnelle du pays. Des
intrigues furent noues, par ses ordres, avec les chefs du parti
protestant de France, et le prtexte de la guerre fut de venir au
secours de la Rochelle contre laquelle, disait-on, la cour de France
faisait des prparatifs menaants.

La rupture, clate tout  coup (28 avril 1627). Les biens des ngociants
franais qui commeraient en Angleterre sont saisis; Buckingham,
commandant d'une formidable expdition, met  la voile, et cent
vaisseaux paraissent devant la Rochelle portant une arme de dix-sept
mille hommes; les protestants prennent les armes dans tout le Midi. Les
premiers coups de la flotte anglaise sont dirigs contre l'le de R;
la garnison franaise oppose en vain une vigoureuse rsistance et l'le
entire,  l'exception d'un petit fort, est au pouvoir des Anglais. En
France, dj l'alarme se rpand. Richelieu ordonne de cacher au roi, qui
vient de tomber malade, ces fcheux vnements; lui-mme il se charge de
tout, au hasard, dit-il, de sa fortune et de sa rputation. Il
pourvoit  tous les besoins, donne son argent, engage son crdit, amasse
des munitions, dirige de toutes parts des troupes sur le littoral
menac, runit avec une surprenante activit tout ce qu'il y a de
btiments disponibles depuis le Havre jusqu' Bayonne. La face des
affaires change; l'le de R est ravitaille; les renforts y affluent de
toutes parts, et dans une srie de combats meurtriers les Anglais y sont
crass. Le duc de Buckingham n'a que le temps de regagner ses vaisseaux
avec les dbris de ses troupes, et il fait voile vers l'Angleterre,
laissant les malheureux habitants de la Rochelle aux prises avec une
vaillante arme, et en butte au redoutable cardinal (novembre 1627).

Mais leur courage est hroque; mal pourvus de vivres, sans espoir
d'tre secourus par le chef de leur parti, le duc de Rohan, qui se
soutient avec peine dans le Languedoc contre les troupes royales, les
assigs ne pensent qu' opposer une rsistance dsespre. Anims par
la religion et l'amour de la libert, ces deux grands mobiles des
peuples, ils choisissent pour maire et chef politique le plus dtermin
d'entre eux, Guiton, qui refuse d'abord, et finit par se rendre  leurs
instances; il saisit un poignard, et le tenant  la main: Vous le
voulez, dit-il; j'accepte: je serai votre maire, mais  une condition,
c'est que j'enfoncerai ce fer dans le coeur du premier qui parlera de se
rendre. Qu'on s'en serve contre moi, si jamais je songe  capituler. Le
poignard demeura jusqu' la fin sur la table, dans la salle du conseil,
 l'htel de ville de la Rochelle.

Richelieu, de son ct, pousse activement les travaux du sige. La
Rochelle ne peut attendre son salut que du ct de la mer. On sait que
l'Angleterre a promis et prpare de nouveaux armements. Richelieu
commande de jeter dans la mer une digue de quatre mille sept cents pieds
de longueur, destine  fermer le port de la Rochelle, et  isoler cette
place de l'Ocan. Ce travail gigantesque est deux fois renvers par les
flots et les temptes; le cardinal ne se rebute pas; la digue est enfin
acheve et mise  l'preuve des coups de mer comme des entreprises de
l'ennemi.

Cependant l'intrpide Guiton soutient le courage de ses concitoyens. Ils
prouvent toutes les horreurs de la famine; on reprsente au maire que
des milliers d'habitants sont dj morts de faim; il rpond: Quand il
ne restera plus qu'un seul homme, il faudra qu'il ferme les portes.
Quelques citoyens, malgr ses terribles menaces, parlent
d'accommodement; on les jette en prison: trois ou quatre sont excuts,
et leurs ttes exposes sur une des portes de la ville annoncent aux
assigeants  quels hommes ils ont affaire.

Mais tout conspire contre cette malheureuse ville. Le duc de Buckingham,
au moment o il presse l'armement d'une flotte redoutable destine 
secourir la Rochelle, tombe sous le couteau d'un assassin. Aprs de
nouveaux retards, cette flotte met  la voile; elle parat en vue de la
Rochelle, mais elle essaye vainement de percer la digue; l'artillerie
franaise la force  reprendre le large, et elle se retire emportant la
dernire esprance des assigs (mai 1628).

Alors il fallut bien capituler. Les armes tombaient des mains de ces
hommes qui n'avaient plus  dvorer, pour se soutenir, que des morceaux
de cuir bouillis avec du suif on de la cassonade. Le sige avait dur un
an, et les habitants, de trente mille, se trouvaient rduits  cinq
mille par les combats et, bien plus encore, par la famine.

Le 28 octobre 1628, le roi fit son entre solennelle dans la ville, et,
d'aprs les inspirations de Richelieu, en pargna les tristes restes. Le
cardinal, sortant de la tranche o il venait de faire le mtier de
capitaine et d'ingnieur, clbra, dans l'glise de Sainte-Marguerite,
une messe d'actions de grces.




XIX.

Rigueurs de Richelieu contre la noblesse.


Au sige de la Rochelle, un des chefs les plus distingus de la noblesse
franaise, le marchal de Bassompierre, disait: Nous serons assez fous
pour prendre la Rochelle. Il voyait juste. Libre en effet des embarras
que la ligue des protestants lui donnait, Richelieu ne pensa plus qu'
faire plier sous l'autorit royale la noblesse catholique, trop habitue
elle-mme au mpris des lois et  l'esprit de rvolte. Quant 
Bassompierre, l'auteur de cette prdiction, entran peu d'annes aprs
dans la disgrce de Marie de Mdicis, il fut enferm  la Bastille, et y
resta jusqu' la mort du cardinal.

Toute la carrire politique de Richelieu n'est pleine que d'actes
rigoureux, souvent terribles, pour abattre l'orgueil et djouer les
complots des grands seigneurs, de ceux-l mme qui entouraient le trne
de plus prs. S'il fut toujours svre, et parfois implacable,  l'gard
de cette turbulente noblesse, il faut reconnatre aussi que les
adversaires qu'il eut  combattre poussaient loin l'audace, soit dans
leurs entreprises contre le pouvoir royal, soit dans leurs ddains
affects pour les mesures les plus ncessaires au maintien de la paix
publique.

Au temps de Richelieu, la hardiesse des nobles  braver les lois se
montrait surtout par la frquence et l'clat scandaleux des duels. Pour
les motifs les plus futiles, ils mettaient l'pe  la main et se
battaient  outrance dans les rues, sur les places publiques, et presque
sous les yeux du souverain. On avait compt, en l'espace de vingt
annes, plus de huit mille de ces combats singuliers o des
gentilshommes avaient tu leurs adversaires, et  la suite desquels ils
avaient obtenu des lettres de grce. C'tait en vain qu'Henri IV, par un
dit de 1602, avait dfendu les duels sous peine de mort; cette fureur
tait arrive  ses derniers excs et demeurait impunie. Richelieu avait
vu prir son frre an dans un duel; il sentait d'ailleurs profondment
l'injure faite  l'autorit royale par ces perptuelles bravades. En
1626, Louis,  son instigation, renouvela la dfense porte sous le
dernier rgne. La peine de mort tait prononce contre quiconque aurait
t meurtrier dans un duel, ou serait en rcidive comme agresseur; et
cette fois, Richelieu avait rsolu que la loi ne ft plus de vaines
menaces. Sans se soucier de l'dit, le duc de Boutteville, qui avait
dj eu vingt et un duels, vint, ayant pour second le comte des
Chapelles, tirer l'pe en plein jour, sur la place Royale, contre deux
autres gentilshommes dont l'un fut tu dans le combat. Le duc de
Boutteville appartenait  la famille des Montmorency; tout ce qu'il y
avait de plus lev en France intercda pour lui. Le cardinal fut sourd
 toutes les supplications: Boutteville et des Chapelles furent
condamns par le parlement  perdre la tte en place de Grve. La grce
instamment sollicite ne vint pas, et l'arrt reut son excution, comme
s'il se ft agi de coupables d'un rang vulgaire.




XX.

Expdition contre la Savoie.--Victoire du Pas de Suze.--Ruine du parti
protestant.


Pendant qu'il tait occup sous les murs de la Rochelle  humilier
l'Angleterre et  abattre le parti protestant, Richelieu suivait d'un
oeil inquiet les mouvements en Italie de deux politiques hostiles  la
France, celles d'Espagne et de Savoie.

La succession du duc de Mantoue et marquis de Montferrat, qui vint 
s'ouvrir, fournit aux cabinets de Madrid et de Turin l'occasion qu'ils
cherchaient de combattre en Italie l'extension de l'influence franaise.
Cette succession revenait de droit au duc de Nevers, d'une famille
appartenant depuis longtemps  la France par la naturalisation, et
dvoue aux intrts de cette monarchie. L'Espagne suscita  ce lgitime
hritier un concurrent, et ses troupes du Milanais firent une brusque
invasion dans le Mantouan et le Montferrat. Richelieu tait encore
retenu devant la Rochelle, et il ne se voyait pas, sans une vive
anxit, dans l'impuissance de rprimer cette agression et de porter
secours  un de nos allis. Heureusement il entretenait  l'tranger des
affids gens d'nergie, et qui entraient pleinement dans ses vues. Un
d'eux, Guzon,  la nouvelle de l'invasion espagnole, se jeta dans Casal,
capitale du Montferrat, avec une poigne de volontaires franais. La
dfense de ces braves gens fut hroque, et la place, plusieurs fois
ravitaille, tenait encore quand la Rochelle fut enfin abattue.

Mais au moment o Richelieu n'avait qu'une pense, celle de passer les
Alpes et de courir au secours de Casal, un nouvel ennemi se dclarait
contre lui  l'intrieur et venait embarrasser sa marche. Marie de
Mdicis, dans le patronage qu'elle avait d'abord accord  Richelieu,
n'apportait que des ides troites et une vanit ombrageuse. Incapable
de comprendre les grands desseins du cardinal, elle se persuadait
aisment qu'ils ne servaient qu' dguiser des manoeuvres contraires 
son influence dans le gouvernement et  son crdit auprs du roi. Mme
dans le sige de la Rochelle, dans cette grande entreprise pour touffer
en son foyer la guerre civile et religieuse, Marie ne voulait voir qu'un
expdient imagin pour retenir son fils loin d'elle, le refroidir  son
gard et le dominer exclusivement; elle ne parlait plus du cardinal
qu'avec une aigreur mal contenue. Ses dispositions, toutes favorables 
la maison de Savoie, dans laquelle une de ses filles tait marie,
achevaient de la mettre en opposition dclare avec Richelieu; car la
Savoie faisait contre la politique de ce ministre cause commune avec
l'Espagne, et tandis que les troupes espagnoles pressaient le sige de
Casal, le duc Charles-Emmanuel gardait, du ct de la France, les
passages des Alpes.

Richelieu,  son retour de la Rochelle et quand il n'avait pas de temps
 perdre pour sauver l'influence franaise en Italie, supporta
impatiemment l'opposition tracassire de Marie de Mdicis. Il eut avec
elle et avec le roi, qui semblait hsiter entre sa mre et son ministre,
une explication o il ne craignit pas de prendre le ton de la plus
svre franchise.  Louis, il reprocha son caractre mobile et
souponneux;  Marie de Mdicis, ses vaines irritations et les obstacles
qu'elle voulait mettre, pour des motifs futiles,  de grands desseins.
Il lui dit ouvertement: Qu'elle se blessait pour peu de chose... et que
les considrations d'tat requraient souvent qu'on passt par-dessus la
passion des princes. Il conclut en demandant au roi avec instance de
lui retirer le fardeau des affaires, devenu dsormais trop pesant pour
lui. C'tait pour l'habile ministre le moyen infaillible de triompher
de ses ennemis et d'affermir son autorit. Louis, effray, se garda bien
de le prendre au mot; Marie de Mdicis sortit vaincue de cette lutte, et
Richelieu, plus puissant que jamais, fut libre de se donner tout entier
aux prparatifs de l'expdition qu'il allait lancer sur l'Italie.

L encore il dploie les qualits du gnral autant au moins que celles
du grand ministre; il voit tout par lui-mme, organise tous les services
avec une infatigable activit, rassemble et fait marcher avec prcision
de nombreuses troupes, les anime de son ardeur, trace un habile plan de
campagne, entrane avec lui le roi et parat au pied des Alpes. Le duc
de Savoie avait pris toutes ses mesures pour lui en disputer le passage.
Une gorge troite, tortueuse, commande par d'normes rochers, et qu'on
nomme le Pas de Suze, est le dfil o l'arme franaise doit s'engager.
En vain le duc de Savoie a-t-il multipli sur ce point les obstacles les
plus formidables, des forts sur les hauteurs, d'paisses barricades au
fond de la gorge, rien ne rsiste  l'imptueuse attaque des Franais.
Aprs quelques heures de combat ils sont matres des hauteurs, ils ont
emport les barricades et le dfil est victorieusement franchi (6 mars
1629). Bientt la ville de Suze est au pouvoir du roi. Le duc de Savoie,
dgot de l'alliance espagnole, s'en dtache; Casal est secourue, et
l'arme d'Espagne, oblige d'en lever le sige, est refoule dans le
Milanais.

 peine libre de l'ennemi extrieur, l'infatigable cardinal profite de
la belle arme qu'il a dans la main pour craser sans retour les
derniers restes du parti protestant. Rohan, qui les commande, tient
encore dans quelques places du midi,  Nmes,  Montauban,  Privas.
Mais il se voit abandonn de l'Angleterre, que Richelieu a su amener 
demander la paix; il ne craint pas de ngocier un trait d'alliance avec
l'Espagne catholique; elle lui fournit quelque argent; mais avant que
ses troupes aient franchi les Pyrnes, c'en est fait des glises
rformes du midi, comme force militaire et puissance indpendante. Le
fanatisme farouche des protestants ne peut rien contre les troupes
nombreuses et disciplines qui les assaillent de toutes parts. Privas,
emport d'assaut, est le thtre d'affreux massacres. Louis refuse aux
restes de la garnison qui se sont retirs dans un fort la capitulation
qu'ils demandent. Il crit  sa mre, qu'il compte bien les faire tous
pendre. Et, en effet, presque tous ces malheureux prissent sous les
coups des soldats ou par la main du bourreau. Richelieu, malade, ne peut
empcher cette tuerie. Il intervient  temps, nanmoins, pour sauver la
vie au commandant de la place, que Louis envoyait  la potence. Alais
et Nmes ouvrent leurs portes; Rohan comprend enfin que sa cause est
perdue. Il fait des ouvertures de soumission, qui sont favorablement
coutes, et, le 28 juin 1629, une amnistie gnrale teint ces
dernires flammes des guerres religieuses. Fidle  sa pense politique,
le cardinal ne veut pas qu'il reste pierre sur pierre des remparts
derrire lesquels les rforms ont si longtemps brav l'autorit royale;
mais il se montre clment envers les vaincus, large dans ses concessions
 la libert religieuse, et dans Montauban, o il entre en triomphateur,
il reoit avec gards les ministres de la religion rforme, et leur
dclare que le roi voit en eux des sujets, et qu'en cette qualit, il
ne fait pas de distinction entre eux et les catholiques. Enfin il
obtient de Louis XIII, sur les ruines mmes des forteresses du parti
protestant, une ordonnance qui leur laisse le libre exercice de leur
religion et qui devient pour eux une solennelle confirmation de redit de
Nantes (1629).




XXI.

Intrigues de cour.


Tandis que, radieux de sa double victoire, Richelieu s'acheminait vers
Paris, au milieu de l'lan des populations et des dmonstrations les
plus clatantes de la joie publique,  la cour, de nouveaux orages
s'amassaient contre lui. Marie de Mdicis ne lui pardonnait pas les
grandes choses qu'il avait faites, en dpit de son mauvais vouloir et de
sa mesquine opposition; elle s'en prenait  lui du dclin de son crdit,
et comme elle voulait du pouvoir et non pas seulement des prvenances,
les formes respectueuses qu'il affectait d'observer vis--vis d'elle ne
la dsarmaient pas. Elle ne lui montra,  son arrive  Fontainebleau,
qu'un visage irrit; elle obsda le roi, jusqu' le faire pleurer, en
vue d'obtenir de lui la disgrce du cardinal. Louis tint bon nanmoins;
il finit par forcer lui-mme sa mre  une rconciliation apparente avec
Richelieu. Celui-ci, comme d'habitude, sortit de cette nouvelle preuve
plus affermi et plus combl des faveurs royales que jamais. Et pour
tablir sa suprmatie dans le conseil, en droit comme en fait, des
lettres patentes lui confrrent le titre de principal ministre
d'tat.

Gaston, de son ct, depuis que le cardinal lui avait fait refuser le
commandement de l'arme charge de rduire la Rochelle, ne cessait de
remplir la cour de ses plaintes et de fatiguer le roi de ses exigences;
puis il avait feint de croire sa libert menace, et s'tait retir
auprs du duc de Lorraine, animant de l les grands seigneurs de son
parti contre le cardinal. Celui-ci, comprenant le danger de laisser
subsister ce signal de ralliement pour les mcontents de l'intrieur, et
ce prtexte d'intervention pour les ennemis du dehors, ne ngligea rien
afin de dterminer Gaston  rentrer en France. Il n'en vint  bout,
aprs de longues ngociations, qu'en comblant sa vanit et sa convoitise
de nouveaux titres et de nouvelles dignits auxquels furent attachs de
gros revenus.

Triste condition des monarchies, dit  ce sujet un minent
historien[2], que le caprice d'un jeune fat y devienne un intrt
d'tat, et s'y jette  la traverse des plus importantes affaires,
jusqu' compromettre les destines d'un peuple! Que ceux qui plaignent
l'homme d'tat aux prises avec les difficults des assembles
dlibrantes, et qui croient la grande administration impossible dans
les gouvernements libres, lisent le journal o Richelieu a consign les
soucis, les tracas, les complots de chaque jour! Ils y verront quel
tait le sort d'un grand ministre sous l'ancien rgime; ils verront dans
quelles misres s'est use cette glorieuse existence, quels obscurs
reptiles embarrassrent incessamment les pas de ce lion, tandis qu'il
cherchait au loin des adversaires dignes de lui.




XXII.

Nouvelle campagne contre la Savoie.--Victoire de Vegliana.


Cependant Richelieu ne voulait pas laisser perdre les fruits de la
dernire campagne. La conduite tortueuse du duc de Savoie,
Charles-Emmanuel, toujours prt  dserter l'alliance franaise pour
celle de l'Espagne, commandait de prendre de nouvelles srets contre
lui ou de le rduire compltement par la force. Il fallut en venir  ce
parti. Richelieu se met en personne  la tte des troupes; la cuirasse
sur le dos, l'pe au ct, il partage comme un simple capitaine les
dangers et les fatigues du soldat, passe  gu des rivires grossies par
la fonte des neiges, manoeuvre si habilement qu'il paralyse les efforts
de Charles-Emmanuel, emporte sous ses yeux la forte place de Pignerol,
et s'empare de Chambry, la capitale des tats de Savoie. De son ct,
le marchal de Montmorency remportait sur l'arme des Italiens et des
Espagnols la victoire de Vegliana, due principalement  sa brillante
valeur (10 juillet 1630). Charles-Emmanuel succombe au chagrin que lui
causent tant de revers; son successeur, Victor-Amde, s'empresse
d'ouvrir des ngociations pour obtenir une paix acceptable.




XXIII.

Maladie de Louis XIII  Lyon.--Ligue contre Richelieu.


La cour de France tait alors  Lyon, et s'agitait de toutes manires
pour entraver la politique du cardinal. Les deux reines avaient fait
taire leurs antipathies mutuelles et unissaient leurs efforts contre le
ministre qu'elles dtestaient galement. La reine mre surtout,
favorable au duc de Savoie, son gendre, et jalouse des succs d'une
expdition dont le principal honneur revenait au cardinal, mettait tout
en oeuvre pour inspirer au roi de l'loignement pour cette guerre et des
dfiances contre son ministre. Aprs la prise de Pignerol, Louis avait
rejoint l'arme; mais bientt des maladies contagieuses s'y dclarrent,
et il en ressentit les premires atteintes. La cour redoubla d'instances
pour le rappeler  Lyon; il y revint triste et souffrant. Au bout de
quelques jours, il fut saisi d'une fivre ardente, accompagne de
dyssenterie, qui le mit bientt  toute extrmit (30 septembre).

Dj les courtisans voyaient venir un nouveau rgne, la couronne de
France sur la tte de Gaston, Richelieu et son parti abattus. Tout
n'tait dans cette cour que trouble, anxit, douleurs feintes et
esprances caches. On rapporte que non loin du lit o le roi semblait
prt  rendre l'me, les ennemis du cardinal tinrent conseil, et que
chacun mit son avis sur le traitement qu'on ferait subir au ministre
dchu. Les uns furent pour l'exil, les autres pour la prison; il y eut
une voix pour la mort: ce fut, dit-on, celle du marchal de Marillac. On
ajoute que Richelieu invisible assista  ce conseil, et qu'il en sortit
avec le dessein fermement arrt de faire tomber sur chacun des
opinants, selon son vote, l'exil, la prison ou la mort. Louis, de son
ct, prvoyait les terribles reprsailles auxquelles en mourant il
laisserait son conseil expos. On assure qu'il fit appeler prs de lui
le marchal de Montmorency, dont il connaissait la loyaut
chevaleresque, et qu'il le chargea de prendre le cardinal sous sa
protection; Montmorency, dans sa gnrosit, avait dj prvenu cette
dmarche, et offert un asile au cardinal dans son gouvernement de
Languedoc.

Une crise heureuse, inattendue, vint faire vanouir ces projets et ces
craintes. Un abcs intrieur qui creva sauva les jours du roi; il fut en
quelques heures hors de danger. Mais, pendant sa maladie, les deux
reines n'avaient cess d'tre auprs de son lit; Anne d'Autriche, par
les soins qu'elle lui avait donns, avait rveill pour elle son
affection; il prta l'oreille  ses plaintes, aux accusations de Marie
de Mdicis contre le cardinal; il se montra dispos  congdier son
ministre, mais en ajournant cette rsolution  l'poque o il serait de
retour  Paris. Richelieu se sentit srieusement menac; il fit, pour
apaiser la reine mre, les plus humbles avances  elle-mme, et aux deux
Marillac ses favoris. Marie de Mdicis, obstine, implacable, repoussa
toute parole d'accommodement, et ne cessa de poursuivre le roi de ses
obsessions dans le but d'assurer sa vengeance.




XXIV.

Journe des Dupes.


La reine mre avait obtenu de Louis qu'il vnt la voir secrtement  son
palais du Luxembourg, et l, dans un dernier entretien, elle employa
tout, caresses maternelles, supplications, emportements, pour lui
arracher le renvoi du cardinal, par qui, disait-elle, il tait tromp et
trahi.

Comme elle tait au plus fort de son discours, rapporte Siri, et
qu'elle pressait vivement son fils de lui accorder ce qu'elle dsirait
de lui avec tant d'instance, le cardinal entra brusquement dans sa
chambre: il en avait trouv  la vrit la porte ferme, avec dfenses
trs-expresses  l'huissier de l'ouvrir  personne et surtout  lui,
s'il s'y prsentait; mais comme il connaissait toutes les issues de ce
palais, il s'en fut  la garde-robe de cette princesse, et se fit
introduire par l dans la chambre, ayant gagn, pour cet effet, une de
ses femmes nomme Zuccole, qui, tant dans la confidence de sa
matresse, tait reste seule de garde en cet endroit-l.

L'arrive imprvue du cardinal surprit et rendit la reine tout
interdite. Toutefois elle reprit bientt ses esprits, et la prsence du
cardinal ne servit qu' redoubler sa colre, tant par le souvenir
qu'elle lui renouvela de toutes les offenses qu'il lui avait faites, que
parce qu'elle se voyait interrompue dans l'accomplissement de ses
desseins, de manire que, pleine de furie et de ressentiment, elle
s'emporta contre lui avec violence, l'appelant devant son fils: _me
double, insolent, effront, tratre_, et lui donnant beaucoup d'autres
injurieuses pithtes auxquelles il ne s'attendait pas. Elle redit au
roi, en sa prsence, tout ce qu'elle lui avait dj dit sur son
chapitre, avant qu'il ft arriv, et n'oublia rien de tout ce qui tait
capable de le noircir davantage dans son esprit.

Le cardinal, tonn et confus de l'extrme emportement de cette
princesse, ne rpliqua pas un seul mot  toutes les injures qu'elle lui
dit: il tcha seulement d'adoucir l'aigreur de son esprit et de modrer
sa colre. C'est pourquoi, avec une contenance respectueuse et dans les
termes les plus humbles et les plus soumis qu'il pt trouver,
accompagns mme de larmes, qu'il avait  son commandement, il lui
parla de la manire du monde la plus touchante et la plus propre  la
flchir... Mais sa haine et sa colre contre lui taient montes  un si
haut point, que ses soumissions, ses prires, ni ses larmes ne purent
jamais l'mouvoir; bien au contraire, elle cria  haute voix: _qu'il
tait un fourbe qui savait bien jouer la comdie, et que tout ce qu'il
faisait n'tait que pure momerie et un vrai mange pour la tromper
encore une fois_.

Le cardinal, voyant cela, se tourna du ct du roi, et le supplia de
vouloir bien lui permettre de se retirer quelque part pour y passer le
reste de ses jours en repos, n'tant pas juste que Sa Majest se servt
de lui, et le continut dans le ministre contre les volonts de la
reine.  ces paroles, ce monarque, tmoignant avoir envie de dfrer aux
dsirs de sa mre, lui accorda sa demande et lui ordonna de sortir.

Sans perdre de temps, Marie de Mdicis voulut constater sa victoire en
faisant lever aux premires dignits les deux frres de Marillac. Le
garde des sceaux reut le titre de premier ministre, et le marchal eut
le commandement en chef de l'arme. Puis, les portes du Luxembourg, ce
palais qu'elle avait bti avec grande magnificence, s'ouvrirent pour la
foule empresse des courtisans qui venaient fliciter la reine d'un
succs d  son habilet et  son nergie. Les salons taient
encombrs; c'tait comme une ivresse gnrale, et Marie de Mdicis
elle-mme savourait doucement la joie de son triomphe.

De son ct Richelieu se croyait perdu. Cet homme, d'une rare fermet en
face des dangers qui pouvaient menacer sa vie, se troublait profondment
 la pense de perdre la faveur du roi et tous les fruits que son
ambition en retirait. Un de ses conseillers intimes, le cardinal de
Lavalette, lui vint heureusement en aide dans cette occasion.

Le roi, en quittant le Luxembourg, tait all  son chteau de
Versailles; un homme de cour bien avis conseillait  Marie de Mdicis
de l'y suivre et de mettre la dernire main  son ouvrage. Trop sre de
son triomphe, elle ngligea cet avis. Richelieu, plus habile, couta
Lavalette, qui lui rappelait le vieux proverbe franais: Qui quitte la
partie la perd, et le pressait de tenter sa dernire chance de salut.
Il courut  Versailles, et parvint,  l'aide d'un de ses affids,  tre
reu du roi en audience particulire dans son cabinet. Ce qui fut dit
dans cet entretien, on l'ignore; mais, au moment o le garde des sceaux
de Marillac arrivait pour prendre possession de sa dignit de premier
ministre, Louis XIII, recevant dans sa chambre les adieux de Richelieu,
lui dit devant tout le monde: qu'il lui ordonnait _au contraire_ de
demeurer et de continuer  le bien servir dans l'exercice de son
emploi, ajoutant: qu'il trouverait bien le moyen d'apaiser sa mre, et
de la faire consentir  ce qu'il faisait, en tant d'auprs d'elle les
personnes qui lui donnaient de pernicieux conseils. Le garde des sceaux
de Marillac fut immdiatement arrt.

La nouvelle de ce brusque retour de fortune tomba comme un coup de
foudre au milieu de la nouvelle cour qui s'tait forme autour de Marie
de Mdicis. En un clin d'oeil le Luxembourg fut dsert, et la malheureuse
reine resta  la discrtion d'un ennemi implacable et qu'elle avait fait
un instant trembler. Ce jour a conserv dans l'histoire le nom de
_Journe des Dupes_ (11 novembre 1630).

Le marchal de Marillac avait reu de la reine mre un courrier qui lui
apportait, avec la nouvelle de la disgrce de Richelieu, le brevet de
commandant en chef de l'arme. Tout joyeux, il avait envoy prier 
dner ce jour-l ses collgues, les marchaux de Laforce et de
Schomberg. Ils se rendirent auprs de lui, mais ce fut pour lui exhiber
un ordre reu  l'instant mme, ordre sign du roi, afin de l'arrter et
le retenir prisonnier.




XXV.

Procs et supplice du marchal de Marillac.


Ce dernier complot n'avait pas seulement mis en pril la fortune
politique de Richelieu; la haine acharne de Gaston et de Marie de
Mdicis lui avait donn des ramifications profondes. Dj l'on avait
tent, au nom de Monsieur, la fidlit du marchal de Montmorency,
gouverneur du Languedoc; il tait mcontent de la cour, et se croyait
mal rcompens de ses services; il se laissa aller  couter des
propositions de rvolte  main arme. Marie de Mdicis, de son ct,
ngociait avec l'Espagne, et entretenait de coupables intelligences dans
l'arme et dans la flotte. Sans avoir pntr toute cette trame,
Richelieu, qui sortait  peine d'un danger personnel, sentait aussi le
danger qui menaait l'tat; il fut sans piti  l'gard de l'ennemi
qu'il tenait dans ses mains. Les deux frres Marillac avaient depuis
longtemps largement particip aux intrigues, dont la petite cour de la
reine mre et de Monsieur tait le foyer. Le garde des sceaux fut exil;
il n'y avait pas contre lui de motif d'accusation capitale. Le marchal,
au contraire, dans un commandement qu'il avait exerc en Champagne, et
dans la construction de la citadelle de Verdun, passait pour avoir
commis de grosses exactions. Il fut accus de pculat, crime qui, aux
termes des lois, entranait la peine de mort, mais crime tellement
commun, aux temps de dsordre d'o l'on sortait  peine, qu'il tait
sans exemple de le voir poursuivi avec une pareille rigueur: aussi cet
homme de guerre, couvert de blessures, et qui comptait quarante annes
de services, au milieu des lenteurs de ce procs qui dura deux ans,
disait-il: C'est une chose bien trange qu'on me poursuive comme on
fait. Il n'est question dans mon procs que de foin et de paille, de
bois, de pierre et de chaux. Il n'y a pas de quoi fouetter un laquais.
Les commissaires choisis par Richelieu n'en jugrent pas ainsi; des
lettres menaantes que Monsieur et Marie de Mdicis crivirent aux juges
de Marillac ne firent que rendre plus invitable sa condamnation. Ce
vieux gnral, condamn  mort pour concussion, eut la tte tranche en
place de Grve (1632). Son frre, assure-t-on, ne lui survcut pas, et
mourut de douleur dans la prison o on le dtenait encore.

S'il est une chose qui doit peser sur la mmoire de Richelieu, c'est la
hauteur dictatoriale avec laquelle il brisait  sa fantaisie les formes
de la justice, cette unique sauve-garde du faible contre le fort qui le
poursuit. Il enlevait volontiers les accuss  leurs juges naturels pour
les livrer  des commissions extraordinaires, institues en vue du
procs, et composes trop souvent de ces hommes qui ne savent rien
refuser aux puissants, et servent  tout prix, mme leurs plus mauvaises
passions. Dans le procs de Marillac, ce mpris de la justice rgulire
fut pouss jusqu' ses dernires limites. La premire commission
institue parut au cardinal ne pas procder assez sommairement et
accorder trop de latitude aux dfenses de l'accus; elle fut dissoute.
On en institua une autre o de nouveaux juges furent adjoints aux
anciens. On n'eut aucun gard aux rclamations du marchal, qui rcusait
la plupart de ses juges comme tant notoirement ses ennemis ou ceux de
sa famille. Enfin, le procs commenc  Verdun vint s'achever plus prs
du gouvernement, et, chose  peine croyable,  Ruel, dans la propre
maison du cardinal, transforme en prison et en tribunal pour le
malheureux accus.

Richelieu, dans toute sa carrire politique, eut  lutter contre les
parlements. Ces grands corps judiciaires, gardiens des vieilles
traditions, attachs  la routine, toujours en veil pour agrandir leurs
prrogatives et leur importance, taient les ennemis ns de ce hardi
novateur, qui marchait si rsolment dans des voies nouvelles de progrs
et de rgnration. Ils ne lui pardonnaient pas cette nergique
initiative, qui ramenait toute chose, toute institution  son principe,
 sa rgle, et qui prtendait  bon droit affranchir la royaut de la
tutelle des parlements, tutelle usurpe dans les mauvais jours sur
l'autorit monarchique comme sur la souverainet nationale. De l une
opposition constante, tantt sourde, tantt dclare,  toute rforme
qu'il entreprenait d'apporter, soit dans la lgislation civile, soit
dans l'organisation administrative et financire. Dans cette guerre de
formes et de chicanes, Richelieu avait d cder quelquefois.
D'ordinaire, il avait march droit  son but, renversant avec hauteur
l'opposition routinire et rancunire des parlements. Le mauvais ct de
ces luttes entre lui et cette haute magistrature, c'est qu'il
s'habituait  tenir peu de compte du pouvoir judiciaire, mme dans
l'exercice de ses plus pures attributions, mme quand il protestait, au
nom du droit, contre un arbitraire injustifiable: on le vit bien dans le
procs de l'infortun Marillac. Deux fois le parlement de Paris,
dclarant l'illgalit de la commission extraordinaire, lui avait fait
dfense de continuer l'information, et avait rendu l'accus  ses juges
naturels; deux fois les arrts du parlement sur ce point furent casss
par le conseil du roi.  la suite de la Journe des Dupes, le parlement
de Paris, ayant refus d'enregistrer une dclaration royale qui, sans
forme de procs, traitait en coupables de lse-majest plusieurs ducs
et pairs du parti de Monsieur, toute la compagnie fut mande au Louvre
et reue avec duret. L'arrt fut lacr en prsence des magistrats; et
le garde des sceaux leur signifia qu'ils taient faits pour rendre
justice aux particuliers, et non pour se mler des affaires d'tat.




XXVI.

Exil de Marie de Mdicis.


Gaston n'avait pas tard  prendre l'alarme, et s'tait rfugi de
nouveau dans le duch de Lorraine. Marie de Mdicis, exaspre, refusait
de se retirer  Moulins, sorte d'exil qu'on lui destinait. Elle ne
voulait pas quitter le chteau de Compigne, o elle s'tait rfugie,
et avait dclar qu'elle n'irait point  Moulins,  moins qu'on ne l'y
trant par les cheveux. Elle vit ses amis, ses cratures, son mdecin
mme jets  la Bastille. Elle-mme se crut bientt prisonnire dans
l'asile qu'elle avait choisi; elle en sortit pour se mettre sous la
protection du gouverneur de la Capelle, avec qui elle avait des
intelligences; mais Richelieu, au courant de cette intrigue, l'avait
djoue. Les portes de la Capelle lui furent fermes, et cette
malheureuse reine, maudissant son fils et le terrible cardinal qui
l'emportait sur elle, quitta la France, qu'elle ne devait plus revoir
(19 juillet 1631). Elle se rfugia d'abord en Belgique.




XXVII.

Rvolte et mort du marchal de Montmorency.


La terreur tait grande parmi toute la noblesse de France, mais la haine
aussi; bien des coeurs brlaient du dsir d'abattre enfin ce ministre,
qui faisait si bon march du sang des gentilshommes. Le plus illustre
des gnraux de ce temps, le duc de Montmorency, marchal de France et
gouverneur du Languedoc, sollicit secrtement par Gaston de se placer 
la tte des mcontents, et de mettre fin par les armes  la tyrannie du
cardinal, accepta ce rle dangereux. Il rassembla  grand'peine une
petite arme; les secours promis par l'tranger lui manqurent. Gaston,
qui traversa le royaume pour le venir joindre, n'excita en sa faveur
aucune sympathie, et n'amena au marchal qu'une poigne d'hommes.
Celui-ci, nanmoins, domin par le point d'honneur, ne crut pouvoir ni
dserter la conspiration, ni refuser le combat que l'arme royale lui
offrit auprs de Castelnaudary; mais plus brave qu'habile dans cette
journe, il fut battu; et, couvert de blessures, il tomba aux mains du
cardinal.

Gaston vaincu s'humilia et ne pensa qu' obtenir sa grce. Il s'engagea,
assure-t-on, par une des clauses du trait qui lui accordait amnistie,
_ aimer tous les ministres du roi, et particulirement le cardinal de
Richelieu_. Peu rassur cependant sur les dispositions amicales de
Richelieu  son gard, il s'empressa de se mettre hors de sa porte, et
sortit de nouveau du royaume pour aller  Bruxelles partager l'exil de
la reine mre.

Quant au malheureux duc de Montmorency, Richelieu le rservait pour un
terrible exemple. Son procs s'instruisit devant le parlement de
Toulouse, o le roi et le cardinal s'taient transports  cet effet. La
condamnation tait invitable; le parlement pronona un arrt de mort
contre le marchal.

Les sollicitations les plus pressantes, et partant des plus hauts
personnages, furent en vain mises en oeuvre auprs du roi; soutenu par le
gnie inflexible de Richelieu, il ne cda point. Le peuple de Toulouse,
entran par un mouvement de compassion, s'tait rassembl sous les
fentres du palais, criant tout d'une voix: Grce! grce! Ce bruit
frappa les oreilles du roi; il en demanda la cause: Sire, lui dit le
marchal de Chtillon, si Votre Majest veut mettre la tte  la
fentre, elle aura compassion de ce pauvre peuple qui implore sa
clmence en faveur du duc de Montmorency.--Si je suivais les
inclinations du peuple, rpondit-il froidement, je n'agirais pas en
roi. Le marchal porta sa tte sur l'chafaud (30 octobre 1632). On
rapporte de lui,  ses derniers moments, un trait qui contraste
singulirement avec l'esprit de cette poque, et dans lequel il faut
voir sans doute l'effort de l'hrosme chrtien. Avant d'aller  la
mort, le marchal de Montmorency lgua au cardinal de Richelieu un
clbre tableau qu'il possdait.




XXVIII.

Gnie politique de Richelieu.


Mais il est temps de reposer nos yeux de tant de sanglantes excutions,
et de suivre Richelieu sur un thtre o son gnie se montre plus dgag
de passions personnelles, et vou plus dignement  la grandeur de son
pays.

Dans la premire priode de son ministre, Richelieu, comprenant combien
la France, dchire par les guerres de religion et affaiblie par les
incessantes rvoltes des grands seigneurs, tait mal prpare pour
entrer en lutte ouverte avec ses deux redoutables rivales, l'Espagne et
l'Autriche, s'tait bien gard de provoquer un conflit gnral, qui
aurait fait descendre  la fois dans la lice ces deux puissances
coalises. Il s'attacha seulement  contrarier partout leur politique; 
les affaiblir l'une et l'autre sparment par des voies indirectes,
tantt en fournissant appui et secours  leurs ennemis, tantt en
amoindrissant leurs allis. Ce fut ainsi qu'il soutint contre la maison
d'Espagne les Provinces-Unies (la Hollande), qu'elle voulait faire
rentrer sous sa domination, et qui,  leur tour, menaaient de lui
enlever les provinces belges. Ce fut la mme politique qu'il suivit en
Italie, en prenant, comme nous l'avons vu, fait et cause pour le duc de
Mantoue contre l'Espagne, et en crasant le duc de Savoie, alli de
cette puissance, et qui tenait dans ses forteresses des Alpes les clefs
de l'Italie.

L'Allemagne surtout fut le thtre o se dploya le gnie politique de
Richelieu. Dans cette vaste contre, divise  peu prs galement entre
les deux religions catholique et protestante, la maison d'Autriche,  la
tte du parti catholique et matresse de l'empire, menaait srieusement
la libert politique et religieuse d'une foule de petits princes qui
avaient embrass la religion rforme. De toutes parts on courut aux
armes, et on vit alors, au centre de l'Europe, clater une guerre
terrible, la guerre de Trente ans.

Au milieu des pripties de cette guerre, Richelieu, arrivant au suprme
pouvoir, songea  faire tourner les divisions de l'Allemagne au profit
de la France; c'tait une vieille ennemie qui, se dchirant elle-mme,
permettait  ses voisins de grandir et de se fortifier. Richelieu mit
en oeuvre toutes les ressources d'une diplomatie active et habile pour
alimenter et ranimer sans cesse la guerre, ingale d'abord, que les
princes protestants soutenaient contre l'empereur. Partout on retrouve
sa main; partout il rpand les encouragements, les promesses; il donne
peu d'argent, mais  propos. Il relve, par ses ngociations, par le nom
de la France sans cesse mis en avant, le moral des princes fatigus de
la lutte. Quand ils sont prs de succomber sous les coups de deux grands
capitaines, de Tilly et Wallenstein, qui commandent les armes
impriales, c'est encore Richelieu qui appelle  la tte de la ligue
protestante le roi de Sude, Gustave-Adolphe, le plus grand homme de
guerre de cette poque. Gustave branle par ses victoires le trne de
l'empereur Ferdinand II, et tombe sur le champ de bataille de Lutzen, au
milieu de son triomphe. Mais ce matre dans l'art de vaincre a form des
lves dignes de lui; Richelieu sait les gagner et les faire servir
d'instrument  ses desseins (1634).

Cependant les forces de la France s'accroissent chaque jour. Richelieu a
rtabli la discipline dans l'arme, la rgularit dans l'administration,
l'unit dans le pouvoir; il voit au dehors ses alliances avec la
Hollande, avec la Sude, avec les princes protestants d'Allemagne
solidement cimentes; il juge que le moment est venu pour la France
d'entrer elle-mme en lice et de frapper les grands coups (1635). La
fortune djoue d'abord ses plans et trahit la valeur de nos soldats. Nos
frontires sont envahies; les impriaux pntrent en France par la
Bourgogne; les Espagnols, matres des Pays-Bas, par la Picardie. 
Paris, l'alarme est vive; Richelieu ne se dconcerte pas. Bernard de
Saxe-Weimar, qu'il soudoie, gagne pour lui des batailles en Allemagne;
et tandis que l'Espagnol prend Corbie auprs d'Amiens, et se voit 
trente-cinq lieues de la capitale de la France, Richelieu lui jette sur
les bras une rvolte srieuse en Catalogne, et en Portugal une
rvolution qui arrache  l'Espagne tout un royaume et y fonde une
dynastie nouvelle dont Jean de Bragance est le chef (1638). Partout les
Franais reprennent le dessus; ils se battent glorieusement en Flandre,
en Lorraine, sur le Rhin, aux Pyrnes; l'empire est humili, la branche
espagnole dcline pour ne plus se relever  son antique grandeur; et
quand viendront plus tard les glorieux traits de Westphalie et des
Pyrnes, dont le gnie de Richelieu aura prpar les rsultats, la
France pourra dire avec raison qu'elle doit  ce grand homme trois
provinces, l'Alsace, l'Artois et le Roussillon, et cette prpondrance
de la politique et des armes que, pendant tout le XVIIe sicle, elle
fera sentir  l'Europe.

En armant les protestants de Hollande et d'Allemagne contre des
souverains catholiques, mais ennemis de la France, Richelieu ne faisait
que suivre la politique de Franois Ier et celle d'Henri IV; toutefois
on ne manqua pas de jeter les hauts cris contre ce prince de l'glise
catholique qui donnait des secours  des hrtiques. L'ambassadeur
d'Espagne s'emporta jusqu' lui dire, assure-t-on: Comme auteur d'une
guerre dtestable, vous laisserez le souvenir d'un cardinal d'enfer.--Je
suis prtre, lui rpondit Richelieu, cardinal, et bon catholique, n en
France, royaume qui ne produit pas de mcrants; mais je suis aussi
ministre du souverain de cet tat, et comme tel je ne dois ni ne puis me
proposer d'autre but que sa grandeur, et non celle du roi d'Espagne,
dont on connat les vues pour la domination universelle.




XXIX.

Administration intrieure.


Port par sa nature aux grandes combinaisons de la politique plutt
qu'aux dtails des affaires, Richelieu, d'ailleurs, ne fut pas matre
assez paisible du pouvoir pour tre en mesure d'accomplir de profondes
rformes dans l'administration intrieure du pays. On lui doit nanmoins
en ce genre d'utiles amliorations dans toutes les branches principales
des services publics; il cra, au lieu de magistrats lus par des
corporations privilgies, ou propritaires de leurs offices, des
intendants qui ne relevaient que de l'autorit ministrielle, et qui
imprimrent  l'administration une action plus nergique et plus
prompte. Quant aux finances, toujours aux prises avec les difficults
les plus graves, il fut souvent rduit  de fcheuses extrmits, comme
d'imaginer de nouveaux impts, de crer des offices de judicature en vue
seulement du produit que la vente de ces offices devait rapporter; mais
on lui doit d'avoir ramen, autant que l'esprit de ce temps le
permettait, l'galit en matire d'impt, en forant le clerg lui-mme,
exempt des taxes ordinaires,  payer, par des subventions dites
volontaires, sa part des sacrifices que la guerre imposait au pays. Il
ne voulut entendre  cet gard  aucune dolance, et rpondit avec
autant de bon sens que de fermet: qu'il fallait bien que le clerg
contribut  payer les armes du roi, lesquelles avaient arrt partout
l'ennemi, qui, s'il avait pntr dans le royaume, aurait ruin les
glises et les ecclsiastiques.

Nous avons plus haut montr Richelieu appliquant son gnie et sa
puissante volont  relever la marine franaise; il ne fit pas moins
pour l'arme de terre. L, aussi, une autorit intermdiaire, inamovible
et presque indpendante, venait se placer entre le souverain et les
troupes qui doivent si directement recevoir ses ordres. La conntablie
investissait le chef militaire, revtu de cette dignit, de privilges
exorbitants; et si elle n'effaait le roi lui-mme aux yeux de l'arme,
elle dtruisait du moins en grande partie l'autorit et la
responsabilit ministrielles dans les choses de la guerre. Richelieu
abolit  toujours la dignit de conntable, et, en resserrant les liens
de la hirarchie militaire, rendit  la royaut le maniement de l'arme
plus facile et plus sr. Une des causes principales d'indiscipline et
d'affaiblissement de la force militaire du pays, c'tait le manque
ordinaire de ressources pour servir rgulirement la solde. Richelieu y
donna tous ses soins. Comme l'pargne tait vide trop souvent, et qu'il
n'y fallait pas compter, il pourvut  l'entretien des troupes par des
taxes spciales qui ne pouvaient tre dtournes de cet emploi, et dont
l'application aux besoins de l'arme fut faite par les mains mmes des
dlgus des provinces; d'une autre part, il avait  coeur de protger
les campagnes contre la violence et le pillage, et il institua des
commissaires spciaux chargs de faire bonne justice aux habitants qui
auraient  se plaindre des exactions des gens de guerre. Au sige de la
Rochelle, et dans la double expdition qu'il dirigea lui-mme contre la
Savoie, il montra dans l'intrt du soldat la sollicitude et les talents
d'un administrateur consomm. Sous son oeil vigilant, l'arme ne vit
plus dvorer sa subsistance et sa solde par les rapines et les
concussions; et elle jouit d'un bien-tre inconnu jusque-l, sans que le
trsor public en ft moins mnag.




XXX.

Louis XIII et son ministre.


Jamais souverain, plus que Louis XIII, ne subordonna la politique de son
rgne aux vues de son ministre. On se ferait cependant une bien fausse
ide de ce prince, si on se le reprsentait comme un monarque indolent,
incapable de volont, et abandonnant sans lutte et sans regrets  son
conseiller les rnes du gouvernement. Louis ne manquait pas d'une
certaine nergie. Il aimait la guerre; dans son expdition contre la
ligue protestante, et dans ses campagnes en Savoie, il avait montr de
l'habilet militaire et une bravoure brillante qui rappelait le grand
Henri. Son caractre, loin d'tre facile, tait morose, dfiant, et
trs-jaloux de ne paratre dlguer  personne l'autorit royale. Il
n'aimait pas d'ailleurs Richelieu, et cette absence de sympathie, dans
les dernires annes de sa vie, devint presque de l'aversion. Mais, d'un
autre ct, une certaine droiture de sens lui faisait apprcier son
insuffisance pour les grandes affaires, dont l'loignait encore plus sa
sant ingale et mauvaise. Il tait frapp du gnie ferme, vaste, fcond
en expdients et en ressources, du grand homme d'tat que la Providence
lui avait donn pour ministre. Le cardinal, d'ailleurs, se gardait bien
de lui montrer les affaires sous un jour facile; on l'accusait mme d'en
multiplier le nombre et les complications de manire  ne pas cesser un
seul jour de paratre ncessaire  l'esprit timor d'un souverain qui
toujours se dfiait de lui-mme. Enfin il y avait alors  l'intrieur
tant de rsistances  briser;  l'extrieur, des intrts si gravement
engags dans la lutte avec de formidables puissances, que ce n'tait pas
trop, pour matriser les vnements, de la main vigoureuse et de l'me
inflexible de Richelieu. L'exercice du pouvoir tait pour lui sem
d'ennuis et de dboires qui lui venaient de l'humeur variable, chagrine
et souponneuse de Louis. Il les ressentait parfois trs-vivement, et ne
se faisait pas faute alors de rcriminations amres. Louis allait
toujours le premier vers la rconciliation. Richelieu le forait, en
dfinitive,  subir sa supriorit, et  lui laisser conduire les
destines du royaume; son but tait atteint et sa haute ambition
satisfaite.

Le cardinal n'aimait pas seulement les ralits du pouvoir; il en aimait
aussi les signes extrieurs et la pompe. Tandis que Louis XIII se
faisait servir avec une extrme simplicit, le cardinal-ministre
s'entourait d'un grand faste; il prcdait dans les crmonies publiques
mme les princes du sang. Aprs la conspiration du comte de Chalais,
nous l'ayons vu se faire donner une compagnie des gardes. Aprs les
intrigues de cour qui se dnourent par la chute des Marillac et la
fuite de la reine mre, il fit riger sa terre de Richelieu en
duch-pairie, et prit le titre trange et sans prcdents de
cardinal-duc. Il obtint le gouvernement de Bretagne, et eut en outre 
lui bon nombre de citadelles et de villes fortifies, ce que l'on
appelait alors des places de sret.

Connatre les hommes, bien juger de leurs mrites divers, s'attacher
ceux qu'une remarquable spcialit recommande et les faire servir  ses
desseins, ce fut toujours un des traits caractristiques du gnie
politique. Richelieu possda dans un haut degr ces qualits de l'homme
d'tat. Si, dans les mauvais jours, il sortit  son honneur des crises
les plus redoutables, s'il obtint en tout temps de la fortune tout ce
qu'elle pouvait lui donner, c'est qu'il fut toujours bien servi. Le
premier il devina Mazarin, l'habile ministre qui devait gouverner la
France aprs lui, dans un jeune Italien, abb-diplomate au service de la
cour de Rome. Lors des ngociations que le pape ouvrit  plusieurs
reprises pour se porter mdiateur entre la France d'une part, l'Espagne
et la Savoie de l'autre, Richelieu fut singulirement frapp de
l'intelligence pleine de finesse et de pntration de cet tranger. Il
ne connaissait personne, dit-il, qui et un plus beau gnie pour les
affaires.

Ce jugement une fois port, il chercha  s'attacher ce jeune Italien. Il
l'employa, depuis, maintes fois et avec succs dans des ngociations
difficiles, lui fit obtenir le chapeau de cardinal, et,  son lit de
mort, le recommanda  Louis XIII, comme l'homme le plus initi  sa
politique et le plus capable de la continuer.




XXXI.

Discrdit des deux reines.


La reine mre tait dans l'exil, errant de Bruxelles  Londres, de
l'Angleterre aux bords du Rhin, partout malheureuse et dlaisse. Ses
biens, et jusqu' son douaire, avaient t confisqus; elle manquait
quelquefois mme du ncessaire. En vain crivait-elle au roi son fils:
Je ne veux point vous attribuer la saisie de mon bien et l'inventaire
qui en a t fait, comme si j'tais morte. Il n'est pas croyable que
vous tiez les aliments  celle qui vous a donn la vie. Ses plaintes,
souvent ritres, n'arrivaient pas jusqu'au coeur de son fils; son exil
ne devait finir qu'avec sa vie; et cette veuve d'Henri IV, cette mre de
roi, mourut quelque temps avant le cardinal,  Cologne, dans un tat
d'abandon et de misre  exciter la compassion de tous.

Anne d'Autriche, qui, dans l'clat de sa jeunesse et de sa beaut,
n'avait pu obtenir ni empire sur l'esprit du roi, ni crdit  la cour,
n'avait pas t plus heureuse dans les intrigues auxquelles elle s'tait
associe pour ruiner la puissance du cardinal. Vaincue dans cette lutte
et dlaisse, elle vivait tristement dans la compagnie de quelques
femmes avec lesquelles elle se vengeait de son redoutable ennemi par des
moqueries et des sarcasmes. Lui, de son ct, la surveillait et ne
l'pargnait pas. Anne d'Autriche n'avait pas cess d'entretenir un
commerce de lettres avec son amie, la duchesse de Chevreuse, qui,
oblige de fuir hors de France, cabalait  l'tranger. La politique
n'tait pas trangre  cette correspondance. La reine, dans sa haine
contre le cardinal, alla jusqu' nouer elle-mme des relations avec les
cours rivales de la France, pour entraver les plans de la politique du
ministre. Des dpches interceptes livrrent  Richelieu le secret de
ces intrigues. L'appartement de la reine au couvent du Val-de-Grce, o
elle se retirait volontiers, fut fouill, ses papiers furent saisis;
elle subit un interrogatoire devant le chancelier Sguier; on la menaa
de rpudiation, et elle fut oblige de recourir  l'entremise du
cardinal pour obtenir du roi qu'il l'embrasst en signe de pardon; il
fallut, en outre, qu'elle promt de ne retourner jamais  de pareilles
fautes, et qu'elle consentt que le roi ft dsormais averti par ses
femmes de toutes les lettres qu'elle crirait (aot 1637).

Aprs vingt-deux ans de mariage, Anne d'Autriche devint mre; elle mit
au monde un fils qui fut depuis Louis XIV (5 septembre 1638). Ce fut une
grande joie en France, et la mre de cet hritier du trne si longtemps
dsir, espra que cet heureux vnement, en veillant de nouvelles
affections chez le roi, lui donnerait  elle-mme plus d'empire sur son
esprit. Il n'en fut rien. Louis XIII, comme son ministre, s'tait
habitu  ne voir dans la reine qu'une princesse du sang espagnol, tout
entire par ses sympathies et par ses voeux avec les ennemis du royaume.
Obsd d'ailleurs  son gard de soupons plus injurieux encore, il ne
cessa de la traiter avec une extrme froideur. Rien n'tait plus triste
que l'existence de cette pauvre reine; elle tait de la part du premier
ministre en butte  des perscutions mesquines, qui portaient jusque sur
le choix de ses serviteurs et de ses femmes de chambre.




XXXII.

Mariage de Gaston cass par la volont de Richelieu.


S'il humiliait  ce point la reine, Richelieu n'avait aucune raison pour
mnager Gaston, le frre du roi, ce fauteur ternel de complots contre
l'tat et contre sa personne. L'chafaud du brave duc de Montmorency
tait  peine refroidi, que Gaston renouait de nouvelles trames; tous
ses projets avortrent; mais plusieurs gentilshommes payrent encore de
leur tte le malheur d'avoir reu ses confidences. Le commandeur de
Jars, impliqu dans cette affaire, n'eut sa grce que sur l'chafaud.
Gaston tait alors  l'tranger: Richelieu le poursuivit dans la
personne de tous ceux qui paraissaient entrer dans ses intrts. Il
avait pous secrtement, et sans la volont du roi, la soeur, du duc de
Lorraine. Ce mariage blessait les anciens principes de la monarchie. On
punit le duc de Lorraine, en envoyant contre lui une arme qui s'empara
de Nancy, sa capitale. Quant au mariage, en vain les thologiens et la
cour de Rome le regardaient-ils comme rgulier, et indissoluble, il fut
solennellement cass par un dit du conseil que Richelieu se chargea de
faire enregistrer au parlement de Paris, et sanctionner par l'assemble
gnrale du clerg de France (1635).




XXXIII.

Favoris et confesseurs du roi.


Le cardinal concdait  l'humeur triste et ennuye du roi des confidents
ou favoris qui cherchaient  le distraire, et avec qui il panchait ses
secrets chagrins. Mais sitt qu'ils cessaient de marcher selon les vues
de l'imprieux ministre, ils tombaient bientt en disgrce. C'est ainsi
que le duc de Saint-Simon qui avait possd  un haut degr la confiance
de Louis XIII, et celui-l mme qui avait sauv Richelieu,  la fameuse
journe des Dupes, en l'introduisant  Versailles dans le cabinet du
roi, fut, au gr du cardinal, loign de la cour et relgu dans la
citadelle de Blayes.

Le roi s'attacha alors  une des filles d'honneur de la reine, Mlle de
La Fayette. La beaut et l'esprit de cette personne captivaient le roi
au plus haut point, et cet attachement d'un prince dvot et peu
voluptueux se continua, mme aprs que Mlle de La Fayette eut t
chercher dans le couvent de la Visitation un abri contre les dangers de
sa position  la cour. Richelieu en conut d'autant plus d'ombrage qu'il
supposait avec raison que Mlle de La Fayette servait les intrts d'Anne
d'Autriche, et travaillait de concert avec elle  mnager le rappel de
Marie de Mdicis; il prit alors le parti d'crire au roi pour lui
manifester son vif dsir de dposer le fardeau des affaires, et d'aller
chercher dans la retraite le repos et la sant. Louis XIII, alarm, le
pressa de garder le pouvoir, et pour mieux l'y dcider, rompit ses
relations avec la femme qu'il aimait (1637).

Les confesseurs des rois ont souvent exerc une grande influence sur les
souverains dont ils dirigeaient la conscience. Louis XIII subit aussi
cet ascendant. Le pre Caussin, jsuite, qui devint son confesseur,
jouit d'abord  la cour d'un assez grand crdit. Bientt les deux
reines, qui l'avaient attir dans leur parti, se servirent de lui pour
miner la faveur du cardinal de Richelieu, et notamment pour veiller les
scrupules du roi  l'gard des subsides que le cardinal-ministre donnait
aux protestants de Hollande et d'Allemagne. Le pre Caussin ne fut pas
tranger non plus au plan habile qui devait faire servir l'amour du roi
pour Mlle de La Fayette  obtenir le rappel de l'exil de Marie de
Mdicis, et  la rtablir dans son crdit. Richelieu ne tarda pas 
saisir les fils de cette intrigue, et le pre Caussin, disgraci, reut
l'ordre de partir sur-le-champ pour la basse Bretagne, o il demeura
confin. On donna pour confesseur au roi le pre Sirmond, vieillard de
quatre-vingt-huit ans, tranger aux intrigues de cour, et tout absorb
dans des recherches scientifiques.




XXXIV.

Rvolte du comte de Soissons.--Sa victoire et sa mort.


Mais si le cardinal tait infatigable pour rompre les trames ourdies
contre l'tat ou contre lui-mme, ses ennemis ne l'taient pas moins
pour se jeter sans cesse dans les hasards de nouvelles entreprises.
Depuis plusieurs annes le duc de Bouillon donnait asile dans sa
principaut de Sedan  plusieurs seigneurs ennemis du cardinal, et qui
avaient t forcs, pour se soustraire  ses rigueurs, de quitter la
cour.  leur tte tait un prince du sang, le comte de Soissons, homme
fier, nergique, constamment proccup de saisir l'occasion de
renverser, mme par les armes, l'homme d'tat qui le tenait dans
l'abaissement et dans l'exil. Il se sentait appuy d'ailleurs par les
sympathies d'une grande partie de la noblesse, qui ne pardonnait pas au
terrible cardinal tant de coups qui l'avaient mutile; enfin les
intrigues de l'tranger le poussaient  une rsolution hardie, et lui
faisaient esprer les forces ncessaires pour en assurer le succs.
Richelieu avait l'oeil ouvert sur les conciliabules qui se tenaient 
Sedan. Au mois de juin 1641, il fit signifier au duc de Bouillon qu'il
ne donnt pas plus longtemps l'hospitalit au comte de Soissons. Le
refus tait facile  prvoir, et une petite arme, sous les ordres du
marchal de Chtillon, se trouva prte  marcher vers la frontire pour
observer et intimider Sedan.

Cette initiative du cardinal mit fin aux indcisions du comte et des
autres seigneurs qui partageaient sa fortune. Un jeune abb, clbre
depuis sous le nom de cardinal de Retz, et qui semblait s'essayer  ce
rle d'agitateur qui a rempli toute sa vie, vint trouver secrtement les
princes  Sedan, et en repartit charg de prparer dans Paris mme un
mouvement qui claterait au premier bruit d'un succs remport par les
armes des conjurs. L'empire et la cour d'Espagne s'engagrent  fournir
de l'argent et des troupes. De tous cts les princes appelrent  eux
les exils et les aventuriers disposs  se ranger sous leur bannire.
Quand ils eurent ainsi compos une petite arme d'environ douze mille
hommes, ils ouvrirent les hostilits par un manifeste o le
cardinal-ministre et la direction qu'il imprimait  la politique de
Louis XIII taient attaqus avec la dernire violence.

Le roi et son ministre donnrent une srieuse attention  cette prise
d'armes, et le marchal de Chtillon eut ordre de tenir ferme jusqu' ce
que Louis XIII en personne ft arriv avec des renforts qu'on dirigeait
en toute hte vers la Champagne; mais le marchal, ayant appris le
passage de la Meuse par les coaliss, crut l'occasion favorable pour
leur livrer bataille, et il les joignit dans une plaine, prs du bois de
la Marfe. Les forces taient  peu prs gales des deux cts; l'action
fut d'abord vivement engage par les troupes royales; mais  l'une des
ailes la cavalerie fit mal son devoir. Il y avait dans ses rangs
beaucoup de nobles qui secrtement faisaient des voeux pour le succs des
rebelles; ils soutinrent  peine le choc de l'ennemi, et se rejetrent
en dsordre sur l'infanterie. Celle-ci, branle par ce mouvement et se
sentant prive d'appui, lcha pied  son tour. Ce fut bientt une
droute gnrale, dans laquelle le marchal de Chtillon lui-mme se
trouva entran. La victoire des coaliss fut complte, et l'arme
royale, battue et disperse, laissa entre leurs mains un grand nombre de
prisonniers.

pouvants de ce dsastre, le roi et le cardinal tremblaient de voir
Paris se soulever, et prenaient les plus grandes prcautions pour
couvrir la Champagne, lorsqu'une nouvelle inattendue leur montra le
danger bien moindre qu'ils ne l'avaient redout. Le chef de
l'entreprise, le seul des coaliss qui ft vraiment  craindre, le comte
de Soissons, avait pri dans sa victoire. Cette mort, ignore d'abord
des deux armes, et qui est reste couverte d'un certain mystre, ne fut
connue que lorsqu'aprs l'action on releva les corps de ceux qui
taient tombs sur le champ de bataille. Parmi ces cadavres on reconnut
celui du comte, frapp en plein front d'une balle qui lui avait bris la
tte. Avec lui tombait toute la force de la coalition. Elle ne fut pas
longtemps  se dissoudre; le duc de Bouillon entra en pourparlers avec
le gouvernement franais pour faire sparment sa paix aux meilleures
conditions; l'tranger rappela ses troupes; et les conjurs les plus
compromis s'en allrent en Artois guerroyer avec l'arme espagnole
contre les troupes royales (aot 1641).




XXXV.

Faveur de Cinq-Mars.--Sa conspiration.


Dans ce mme temps, Richelieu, que rien ne rassurait contre la crainte
de se voir supplant dans la confiance du roi, avait pris ombrage de
l'affection de Louis XIII pour Mme d'Hautefort, une des dames d'atour
d'Anne d'Autriche; afin de l'en dtacher, il entrana le roi dans un
voyage sur les frontires, et mit le temps  profit pour placer auprs
de lui et pousser assez avant dans la faveur royale une de ses
cratures, le fils du marquis d'Effiat. Cinq-Mars, jeune homme de
dix-neuf ans, qu'il avait distingu pour son extrieur agrable, son
humeur enjoue et un grand charme de conversation et de manires. Ce
jeune courtisan, guid par les conseils de Richelieu, s'insinua si bien
dans l'affection du roi, que celui-ci, de retour de son voyage,
non-seulement ne renoua point avec Mme d'Hautefort, mais mme la bannit
de la cour et de Paris. L'alliance entre le favori et le ministre parut
quelque temps sincre. Cinq-Mars secondait les vues du cardinal en
inspirant de plus en plus  Louis XIII de l'loignement pour la reine;
il avait soin, selon ses instructions, de lui rapporter chaque jour ce
que le roi avait pu dire de lui dans ses boutades de mauvaise humeur qui
n'taient que trop frquentes; de son ct Richelieu s'entremit
plusieurs fois pour faire cesser des brouilleries survenues entre le roi
et son favori; Louis XIII s'irritait surtout des mauvaises moeurs de
Cinq-Mars et de ses amours avec une clbre courtisane, Marion de Lorme.
Cependant son attachement pour ce jeune homme tait si vif, qu'il lui
pardonnait mme d'tranges inconvenances; il ne pouvait se passer de sa
conversation, l'accablait de ses libralits, et ne l'appelait plus que
_cher ami_.

Cinq-Mars, d'un caractre vain et lger, ne fut pas longtemps sans
croire sa faveur assez affermie pour n'tre plus oblig de mnager le
cardinal. Les ennemis de celui-ci ne manqurent pas de l'entourer, de
l'aigrir contre son protecteur, de flatter ses rves d'ambition, et de
lui persuader qu'aprs avoir conquis la faveur, il pouvait atteindre 
la puissance. Le roi l'avait lev  la dignit de grand cuyer de
France; il eut la prtention d'avoir accs au conseil des ministres; il
aspira  la qualit de duc et pair. Richelieu, offusqu d'une ambition
si peu justifie, montra clairement au favori, par ses paroles et par
ses actes, qu'il tait dcid  lui barrer le chemin. Ds ce moment, il
y eut entre eux une haine irrconciliable; Cinq-Mars, avec l'emportement
irrflchi de son naturel, vint bientt se livrer  son terrible ennemi:
il conspira.

On assure que ce qui enhardit le plus ce favori  se mettre  la tte
d'un complot contre Richelieu, ce fut l'humeur chagrine avec laquelle le
roi, dont la sant tait profondment altre, semblait depuis quelque
temps supporter le joug de son premier ministre. Dans des conversations
intimes avec son confident, il se plaignait d'un ton plein d'aigreur de
la hauteur et du faste du cardinal,  tel point que le jeune courtisan
fut amen plus d'une fois  parler des moyens de l'en dbarrasser. Le
roi laissa tomber ces propos; mais Cinq-Mars, plein d'espoir d'tre
amnisti de ce ct, s'il venait  russir, et excit par les ennemis du
cardinal, se rsolut enfin  avoir des confrences secrtes avec les
chefs du parti qui ne cessait de comploter la perte de Richelieu.

Il vit le duc de Bouillon, avec qui la cour avait compos depuis la
bataille de la Marfe et la mort du comte de Soissons, et qui, sous les
apparences d'une rconciliation, nourrissait contre le cardinal une
haine profonde. Ensemble, ils n'eurent pas de peine  dcider Gaston,
duc d'Orlans,  se joindre  eux pour se venger enfin de son ennemi,
jusque-l toujours victorieux. Le plan de la conspiration fut dress. La
mort de Richelieu en tait le but principal; un trait secret fut
ngoci avec l'Espagne au nom du duc d'Orlans. Cette puissance
s'engageait  fournir aux conjurs une arme et des subsides. Un
conseiller d'tat, de Thou, fils de l'illustre magistrat et historien de
ce nom, eut le malheur d'apprendre, par une indiscrtion, l'existence du
trait et la conspiration. On assure qu'ami de plusieurs des conjurs,
et particulirement de Cinq-Mars, il ne leur pargna pas les
observations sur la voie pleine de prils o ils s'engageaient; mais il
tait au nombre des ennemis les plus ardents du cardinal, et il laissa
trop voir que c'tait moins le but du complot que l'incertitude de la
russite qui causait son dplaisir.




XXXVI.

Voyage de Narbonne.--Dclin de la faveur de Richelieu.


Cependant Richelieu souponnait,  de certains indices, qu'un complot
s'ourdissait contre lui; mais il n'en pouvait saisir les fils, et ne
savait le moment o il tait menac de le voir clater. Il tait inquiet
et dans des dispositions d'esprit d'autant plus tristes, qu'il tait
visible pour tous que la confiance et l'amiti du roi se retiraient de
lui. Louis XIII partait alors pour Narbonne, d'o il comptait diriger
l'expdition contre le Roussillon, sur la frontire d'Espagne. Le
cardinal, malgr le dlabrement de sa sant, ne voulut pas le quitter
dans de pareilles conjonctures.

Il rsolut, dit l'abb Siri, de ne point perdre de vue ce monarque
pendant tout le voyage, et de loger toujours avec lui dans les mmes
lieux o il s'arrterait le long de la route, quoiqu'il pt en tre
incommod, et que ce ft contre sa coutume ordinaire et l'usage qu'il
avait pratiqu jusque-l; il se fit mme un plan de le voir
rgulirement deux fois par jour, le soir et le matin, afin d'tre 
porte de dtruire les mauvaises impressions qu'on pouvait lui donner 
tous moments de sa conduite, et les cabales qui se faisaient contre sa
personne...

Tomb grivement malade  Narbonne, le cardinal n'avait pu suivre le
roi, qui tait all mettre le sige devant Perpignan. Outre l'affliction
du corps que sa maladie lui causait, son me s'abandonnait encore  de
tristes rflexions qui le plongeaient dans un noir chagrin; il
craignait que le jeune Cinq-Mars ne se prvalt de son absence pour
achever de le ruiner entirement dans l'esprit de Sa Majest; c'est
pourquoi il faisait tout son possible pour engager ce monarque  revenir
 Narbonne, lui mandant tous les jours qu'il avait des affaires
trs-importantes au bien de son royaume  lui communiquer... Mais ce
prince, qui ne pouvait plus souffrir la vue de son premier ministre, et
qui voulait lui seul, et sans son assistance, faire une glorieuse
conqute, tait demeur sourd  toutes ses instances, et tmoignait mme
peu de curiosit de s'informer de l'tat de sa sant; ce qui le mit dans
une telle dfiance et apprhension que, se croyant abandonn de son
souverain et livr  la merci de ses ennemis, il prit le parti de
s'loigner d'un lieu o il tait environn de prils de tous cts.




XXXVII.

Dcouverte de la conspiration.


Richelieu, rfugi  Tarascon, sous prtexte d'user des eaux minrales
qui sont dans le voisinage, y attendait dans un morne abattement l'issue
des intrigues et des complots dont il tait l'objet. Mais alors la
situation de celui qui avait jur sa perte n'tait pas plus brillante
que la sienne. Cinq-Mars, bloui de sa fortune, emport par ses
passions, semblait avoir pris  tche de contrarier toutes les
inclinations du roi, de ne se gner en rien pour lui plaire, et de
s'loigner d'autant plus que le roi tmoignait plus de dsir de l'avoir
auprs de lui. Une conduite aussi extravagante ne tarda pas  porter ses
fruits; le roi se refroidit visiblement pour Cinq-Mars; il l'admettait
plus rarement auprs de sa personne, et le favori comprit enfin, mais
trop tard, que son crdit  la cour ne tenait plus qu' un fil. Les
courtisans le voyaient bien; et c'tait vainement que Cinq-Mars, pour
faire croire au maintien de sa faveur, avait recours  de petites ruses.
On raconte qu'il lui arrivait souvent alors de se cacher dans quelque
rduit, pendant deux ou trois heures, aprs que le roi tait couch,
pour laisser supposer ensuite qu'il sortait d'auprs de ce prince, et
qu'il avait pass tout ce temps-l au chevet de son lit, comme cela lui
arrivait dans les commencements. La marche de la conspiration n'tait
pas plus heureusement dirige. Les lenteurs calcules du duc d'Orlans,
qui tremblait de s'attaquer encore une fois au terrible cardinal, et
divers autres contre-temps, joints aux indiscrtions de Cinq-Mars,
mettaient  chaque instant les conjurs en pril d'tre dcouverts avant
l'excution de leur dessein. Enfin dans les rangs mmes de l'arme
Richelieu avait des amis nombreux et dvous; on les appelait les
_cardinalistes_. Les partisans de Cinq-Mars, et tous les ennemis du
premier ministre, prenaient le nom de _royalistes_. Louis s'adressant un
jour  un capitaine de ses gardes: Je sais, lui dit-il, que mon arme
est partage en deux factions, les royalistes et les cardinalistes, pour
qui tenez-vous?--Pour les cardinalistes, sire, rpondit firement
l'officier, car le parti du cardinal est le vtre. Le roi ne releva pas
cette rponse hardie. Celui qui la faisait s'appelait Fabert; issu d'une
famille bourgeoise de Metz, il fut le premier soldat franais qui, sans
tre noble, parvint  la dignit de marchal de France.

Les choses en taient l, lorsqu'un jour Richelieu reut  Tarascon un
paquet cachet, d'une origine inconnue. Il l'ouvrit, et y trouva la
copie du trait pass avec l'Espagne au nom du duc d'Orlans, trait qui
lui livrait tout le secret de la conspiration. Le cardinal fut rayonnant
de joie, car il avait en main de quoi perdre ses ennemis et ressaisir
tout son crdit auprs du roi.  l'instant mme il envoya un de ses
affids  Louis XIII, pour lui mettre sous les yeux la preuve des
complots et des trahisons dont il tait entour (1642).

Cette dcouverte jeta le plus grand trouble dans l'esprit du roi.
Retenu par un reste d'affection, il hsitait  livrer son favori  la
vengeance de Richelieu et aux svrits de la justice; pour lever ses
scrupules, on eut recours au pre Sirmond, son confesseur. Celui-ci
n'eut pas de peine  lui dmontrer l'normit de ce complot qui
s'appuyait sur l'tranger, et la ncessit de punir les coupables; il
donna enfin l'ordre d'arrter Cinq-Mars, qui, ne pouvant sortir de
Narbonne, se tint d'abord cach chez un marchand de cette ville, dont la
femme lui avait accord refuge; mais le mari intimid le livra aux
gardes qui le cherchaient. De Thou fut galement arrt  Narbonne, et
le duc de Bouillon  l'arme d'Italie qu'il commandait. Gaston se tenait
alors loin de la cour, en Auvergne; on le mit tout d'abord dans
l'impossibilit de fuir. Ds qu'il connut l'arrestation de Cinq-Mars, il
s'empressa de jeter au feu l'original du trait avec l'Espagne; puis il
dpcha vers le cardinal un de ses affids charg de prsenter en son
nom les plus humbles excuses et les plus indignes supplications.
Richelieu rpondit d'un ton froid et svre  cet envoy: Que le duc
d'Orlans avait mrit la mort; que, si par grce extrme on lui
laissait la vie, c'tait  condition qu'il fournt au roi les moyens de
connatre et d'atteindre ses complices, et qu'il livrt le trait avec
l'Espagne. Ce malheureux prince ne recula devant rien; il se fit le
dnonciateur de ses amis; et pour procurer contre eux des preuves, 
dfaut de l'original du trait qu'il avait brl, il en livra une copie
reste entre ses mains.

Dans ces jours de crise, Louis sentait le besoin de s'appuyer de nouveau
sur Richelieu. Tout malade qu'il tait lui-mme, il se fit porter 
Tarascon chez le cardinal. On vit alors un trange spectacle; un lit fut
dress pour le roi  ct de celui de son ministre; et ces deux hommes,
dont la vie tait prte  s'teindre, s'entretenaient du sort qu'ils
rservaient  leurs ennemis vaincus et prisonniers. Louis tait plein
d'effusion pour le cardinal et semblait lui demander pardon d'avoir un
instant mconnu sa fidlit et ses services. Richelieu se montrait
gnreux envers son souverain, implacable envers les malheureux
compromis dans la conjuration. Aprs cette entrevue, le roi prit cong
de Richelieu et regagna tristement Paris; le cardinal partit pour Lyon,
remontant le Rhne et tranant derrire lui un de ses captifs, de Thou,
dans un bateau attach au sien (17 aot 1642).




XXXVIII.

Procs et supplice de Cinq-Mars et de de Thou.


Cinq-Mars et de Thou furent traduits devant une commission compose de
magistrats et de conseillers d'tat. Au nombre de ces derniers figurait
un personnage sinistre, Laubardemont, dont le nom demeur infme sert
encore aujourd'hui  caractriser la servilit cruelle qui prend le
masque de la justice. Dans l'instruction de son procs, Cinq-Mars avait
laiss entendre que le roi connaissait et ne dsavouait pas ses projets
contre le cardinal,  l'poque de la conjuration. Le faible Louis XIII
descendit jusqu' se justifier devant son ombrageux ministre, et 
charger lui-mme son ancien favori. Il crivit au chancelier Sguier,
prsident de la commission, une lettre o il reconnut que Cinq-Mars lui
avait propos de se dfaire du cardinal; mais il affirmait en mme temps
qu'il avait repouss avec horreur cette mauvaise pense, quoi qu'en pt
dire ce grand imposteur et calomniateur Cinq-Mars.

L'accusation d'avoir trait avec les ennemis de l'tat tait
parfaitement justifie vis--vis des chefs du complot. De Thou,
quoiqu'il y et peut-tre pntr plus avant que son devoir ne le
permettait, ne pouvait tre judiciairement convaincu de complicit; et
le chancelier Sguier, qui esprait le sauver, insistait sur ce point.
Mais Laubardemont rapporta une ancienne ordonnance de Louis XI, ignore
de tous, qui assimilait les non-rvlateurs aux auteurs du crime qu'ils
n'avaient pas dnonc. En mme temps, par une manoeuvre indigne, il dit 
l'oreille de Cinq-Mars que de Thou avait tout confess; celui-ci ds
lors ne cacha plus rien des circonstances les plus compromettantes pour
son ami. Tous deux furent condamns  mort, et conduits au supplice le
jour mme de leur condamnation. Ils montrrent  leurs derniers moments
un calme et une rsignation religieuse qui achevrent d'exciter
profondment en leur faveur la compassion du peuple. Tous deux eurent la
tte tranche  Lyon, sur la place des Terreaux (12 septembre 1642). On
raconte que Louis XIII, instruit du jour et du moment de l'excution, se
promenant  Saint-Germain, tira froidement sa montre, et regardant
l'heure, dit  ceux qui l'entouraient: Cher ami doit faire  prsent
une laide grimace.




XXXIX.

Retour triomphal de Richelieu.


Richelieu quitta Lyon aprs que Cinq-Mars et de Thou eurent t
excuts. Il s'achemina vers Paris, tantt sur un bateau qui descendait
la Loire, tantt port par ses gardes dans une magnifique litire o se
trouvaient, outre son lit, des siges pour deux personnes qui
l'accompagnaient dans sa route. Les porteurs ne marchaient que la tte
dcouverte; sa litire tait si vaste et si haute qu'on abattait devant
elle des pans de murailles, les portes des villes et des difices
s'tant trouves trop troites pour lui donner passage; il arriva ainsi
 Paris le 17 octobre, au milieu de la foule tonne et terrifie en
prsence d'un pareil triomphateur.

Plusieurs des complices de Cinq-Mars taient parvenus  sortir de
France, ou s'y tenaient cachs. Le duc de Bouillon dut la vie 
Richelieu qui avait moins de got  faire tomber sa tte qu' devenir
matre de la forte ville de Sedan que le duc possdait. Il lui fit
comprendre, dans sa prison,  quelle condition il pouvait se sauver de
l'chafaud; et moyennant la cession de cette place au roi, le duc
obtint sa grce entire. Quant au duc d'Orlans, il avait, comme nous
l'avons vu, achet la clmence de Richelieu en lui livrant ses amis. Il
en fut quitte pour tre condamn  vivre quelque temps loign de la
cour. Aprs la mort de Louis XIII, Fontrailles, gentilhomme compromis
dans la conspiration de Cinq-Mars, celui-l mme qui avait ngoci, au
nom du duc d'Orlans, le trait avec l'Espagne, et qui n'avait chapp 
la mort qu'en fuyant en Angleterre, tira vengeance de cette manire de
l'gosme du prince: Un jour qu'il assistait auprs du duc d'Orlans 
un spectacle public, une planche de l'amphithtre s'tant rompue sous
lui, le prince lui tendit la main pour l'aider  se retirer du trou o
il tait tomb: Je suis bien oblig  Votre Altesse, lui dit
Fontrailles en le saluant profondment, je puis me vanter d'tre le
premier de ses serviteurs qu'elle ait tir de l'chafaud.

Vers ce mme temps, les armes du roi taient victorieuses dans le
Roussillon; mais un grave chec essuy sur la frontire de Picardie, 
Honnecourt, jeta pour quelque temps en France une alarme exagre.
L'opinion tait si bien tablie que le calcul dominant du premier
ministre tait de se rendre ncessaire  tout prix, qu'on prtendit
qu'il avait donn l'ordre au marquis de Guiche, une de ses cratures, de
se faire battre par les Espagnols dans cette rencontre, afin que le
roi, alarm des progrs de l'ennemi au nord de la France, sentt
vivement le besoin de toute l'habilet de son ministre pour carter ce
danger. Est-il besoin de dire que les ambitions de la trempe de celle de
Richelieu ne s'abaissent pas jusqu' la trahison?

Le cardinal rentra  Paris plus puissant, plus redout que jamais, et au
fond dvor de soucis. Il trouva tous les coeurs pouvants des scnes
sanglantes qui venaient de se passer  Lyon. Pour faire diversion  ces
lugubres impressions, il eut l'ide de faire reprsenter, sur le thtre
qu'il avait lui-mme fait btir dans son palais, une comdie nouvelle en
musique et  machines, ce que nous appelons aujourd'hui _opra_, monte
par ses soins. Le public admis  cette reprsentation eut l'air de se
rcrer beaucoup, et combla le cardinal de louanges. Pour lui, on
remarqua qu'il tait absorb dans de sombres penses dont rien ne
pouvait le distraire. Le souvenir de Cinq-Mars l'obsdait; il voyait
Louis XIII encore entour des amis et des cratures du grand cuyer qui
tait surtout aim de la maison militaire du roi. Cinq-Mars pouvait y
trouver des vengeurs. Richelieu craignait, s'il allait rejoindre la cour
 Saint-Germain, quelque attentat sur sa personne: il craignait plus
encore, s'il restait loin du roi, que la haine de ses ennemis ne parvnt
 ruiner son crdit et son autorit. Ses exigences comme ses soupons
devenaient extrmes: tantt il pressait le roi, sous prtexte d'avoir 
lui communiquer des choses de haute importance, de lui accorder une
entrevue particulire, en lieu sr,  Saint-Maur ou au bois de Boulogne;
tantt il mettait pour condition de la visite qu'il ferait lui-mme 
son souverain, que ses gardes l'accompagnassent avec leurs armes jusque
dans l'antichambre royale, et qu'ils fussent en mme nombre que ceux du
roi. Enfin il alla jusqu' exiger de Louis, qu'il renvoyt d'auprs de
sa personne ses officiers les plus dvous et qu'il aimait le plus, et
cela, en raison de l'attachement qu'ils avaient eu autrefois pour le
grand cuyer. Sur ce dernier point il lui fallut revenir plusieurs fois
 la charge, et pour l'emporter il fit mine, prenant prtexte du triste
tat de sa sant, de vouloir absolument passer dans le repos le peu de
temps qui lui restait  vivre; et il cessa, en effet, un moment de
s'occuper d'affaires et de donner audience aux ambassadeurs et autres
envoys des puissances trangres. Louis XIII avait reu d'abord avec
colre l'audacieuse proposition du cardinal, et chass de sa prsence
l'affid que son ministre avait charg de la lui porter. Mais  la fin,
la crainte d'tre accabl sous le poids des affaires, quand il serait
priv de l'homme qui les menait depuis si longtemps, prvalut sur toute
autre considration, et Louis XIII, le coeur ulcr contre le ministre
qui l'humiliait  ce point, renvoya bon nombre de ses officiers et
serviteurs, en les comblant toutefois des marques de son estime et de
ses regrets (1er dcembre 1642).




XL.

Derniers moments de Richelieu.


Ce fut la dernire victoire de Richelieu, et il n'en jouit pas. Sa sant
mine par les travaux, par les soucis du pouvoir, et en dernier lieu par
le chagrin de ne plus rencontrer chez le roi qu'une secrte aversion,
finit par succomber. Son tat tait si pitoyable, dit un auteur
contemporain, qu'il faisait piti  tous ceux qui le voyaient, mme
jusqu' ses propres ennemis. Des abcs qu'il avait au bras s'tant
ferms, le mal se porta sur la poitrine; et bientt le bruit de sa fin
prochaine se rpandit. Le roi vint lui rendre visite et essaya de lui
donner quelques consolations. Sire, lui dit le cardinal, voici le
dernier adieu. En prenant cong de Votre Majest, j'ai la consolation de
laisser son royaume plus puissant qu'il n'a jamais t et vos ennemis
abattus. Le conseil de Votre Majest est compos de personnes capables
de la bien servir; elle fera sagement de les conserver auprs d'elle.
Il recommanda ensuite au roi ses neveux et les autres membres de sa
famille.

Sentant ses forces dfaillir de plus en plus, Richelieu demanda  ses
mdecins de s'expliquer, et de lui dire combien de temps il pouvait
vivre encore. Ceux-ci, s'efforant de lui dguiser jusqu'au bout la
vrit, lui rpondirent: Que Dieu qui le voyait si ncessaire au bien
de la France ferait quelque coup de sa main pour le lui conserver.
Richelieu, qui  ce moment suprme ne voulait plus tre flatt, secoua
la tte, et faisant signe  celui des mdecins en qui il avait le plus
de confiance: Parlez-moi, lui dit-il,  coeur ouvert, non en mdecin,
mais en ami.--Monseigneur, dans vingt-quatre heures, vous serez mort ou
guri.--C'est parler, cela, dit Richelieu; je vous entends. Et il se
recueillit pour mourir.

Quels qu'eussent t pendant sa vie ses passions et ses carts,
Richelieu, prince de l'glise, voulut mourir en chrtien et donner cet
exemple au monde. Comme son confesseur lui demandait s'il pardonnait 
ses ennemis: Je n'en ai jamais eu d'autres, rpondit-il, que ceux de
l'tat. Lorsqu'on lui apporta le viatique et qu'il vit l'hostie
consacre s'approcher de son lit, il dit tout haut ces paroles: Voil
mon juge, qui doit bientt prononcer mon arrt. Je le supplie de me
condamner, si, pendant mon ministre, j'ai eu d'autre objet que le bien
de l'tat, le service de mon souverain, la gloire de Dieu et les
avantages de la religion.

Ceux qui assistaient  cette scne solennelle contemplaient avec effroi
ce terrible cardinal prt  aller rendre compte  Dieu. En entendant ces
dernires paroles, l'vque de Lisieux ne put s'empcher de dire tout
bas: Voil une assurance qui m'pouvante.

Le prtre qui l'assistait  son lit de mort songeait  lui pargner
certaines formalits qui accompagnent le dernier sacrement, disant
qu'une personne de son rang n'tait pas tenue de les observer. Le
cardinal voulut tre trait comme le plus humble mourant et se soumit 
tout.

Le 3 dcembre, aprs midi, le roi vint voir le cardinal une dernire
fois. Les mdecins, n'esprant plus rien, avaient abandonn le malade 
des empiriques qui lui procurrent un peu de soulagement; mais sa
faiblesse croissait: dans la matine du 4, sentant les approches de la
mort, il fit retirer sa nice, la duchesse d'Aiguillon, la personne
qu'il avait le plus aime, selon ses propres paroles: ce fut le seul
moment, non pas de faiblesse, mais d'attendrissement qu'il eut; son
inbranlable fermet ne s'tait pas dmentie pendant ses longues
souffrances. Toute l'assistance, ministres, gnraux, parents et
domestiques, fondait en larmes; car cet homme terrible tait, de l'aveu
des contemporains qui lui sont le moins favorables, le meilleur matre,
parent et ami qui ait jamais t. Vers midi, il poussa un profond
soupir, puis un plus faible, puis son corps s'affaissa et demeura
immobile, sa grande me tait partie! (4 dcembre 1642.)

Il avait vcu cinquante-sept ans et trois mois.

Dieu sait le secret de la confiance avec laquelle cet homme qui avait
t si peu misricordieux, attendait la misricorde du souverain juge.
Les mystres des jugements divins sont insondables, mais les hommes ont
absous, autant qu'il leur appartient, le ministre des rigueurs
salutaires, l'hroque laboureur dont la faux a si bien nettoy notre
sol et creus si profondment les sillons o devait germer une socit
nouvelle. C'est en vain qu'aux poques de dsordre et d'abaissement
national, l'esprit aristocratique et l'esprit anarchique, si souvent
allis en France, ont cherch  obscurcir la renomme du plus grand
ministre qu'ait enfant l'ancienne monarchie. Tant qu'il y aura une
France, le souvenir de Richelieu sera glorieux et sacr[3].

Aux funrailles de ce grand homme, le peuple alluma des feux de joie; la
cour, quelque temps incertaine de savoir si la politique du cardinal ne
lui survivrait pas, dissimula ses impressions. Nanmoins les prisons
d'tat s'ouvrirent. Louis XIII respira plus librement, se sentant
allg d'un joug bien lourd; mais il retomba bientt dans ses anxits,
effray d'avoir  diriger sans le secours de cette puissante main les
affaires de son royaume.




XLI.

Vie prive de Richelieu.


Pour achever l'esquisse de cette grande figure historique, il nous reste
 donner quelques dtails sur la personne de Richelieu, et  rassembler
plusieurs traits emprunts surtout  sa vie prive.

Richelieu, malgr sa complexion faible, avait une taille lgante et un
extrieur imposant. Sa dmarche tait fire, son oeil pntrant, ses
traits svres et fins tout  la fois. Dans les relations prives il
savait tre, quand il le voulait, simple et affable. Nous avons vu qu'il
tait aim de tous ses serviteurs. Son instruction tait vaste, sa
conversation spirituelle et seme de vives saillies. Il avait toujours
auprs de lui quelques familiers, gens d'esprit factieux, avec lesquels
il prenait grand plaisir  se dlasser de ses travaux d'homme d'tat; il
s'amusait de leurs bons mots et se faisait conter par eux les intrigues
et les histoires qui occupaient la cour et la ville.

On ne lira pas sans intrt les dtails intimes qu'un biographe
contemporain[4] nous a laisss sur les habitudes de travail et de
dvotion du clbre cardinal:

Il se couchait ordinairement sur les onze heures, et ne dormait que
trois ou quatre heures. Son premier somme pass, il se faisait apporter
de la lumire et son portefeuille, pour crire lui-mme, ou pour dicter
 une personne qui couchait exprs en sa chambre, puis il se rendormait
sur les six heures, et ne se levait ainsi qu'entre sept et huit.

La premire chose qu'il faisait, aprs avoir pri Dieu, tait de faire
entrer ses secrtaires pour leur donner  transcrire les dpches qu'il
avait minutes la nuit; et l'on a remarqu que quand c'tait quelque
dpche considrable, ou quelque autre pice d'importance, il ne leur
donnait que le temps juste pour une seule copie, de crainte que la
curiosit ne les portt  en faire deux, et aprs avoir en leur prsence
collationn la copie sur la minute, il retenait l'une et l'autre
par-devers lui.

Il s'habillait ensuite, et faisait entrer ses ministres, avec lesquels
il s'enfermait pour travailler jusqu' dix ou onze heures. Puis, il
entendait la messe, et faisait, avant le dner, un tour ou deux de
jardin, pour donner audience  ceux qui l'attendaient.

Aprs le dner, il se donnait quelques heures d'entretien, avec ses
familiers ou avec ceux qui avaient dn  sa table; puis, il employait
le reste de la journe aux affaires d'tat et aux audiences pour les
ambassadeurs des princes trangers, et les autres personnes publiques.
Sur le soir il faisait une seconde promenade, tant pour se dlasser
l'esprit que pour donner audience  ceux qui ne l'auraient pu avoir le
matin...

Il ne manquait pas tous les dimanches de se confesser et de communier,
 moins qu'il ne ft malade; et le faisait avec tant d'humilit, de
ferveur et de tendresse, qu'on lui voyait pour l'ordinaire les yeux tout
mouills de larmes.

Ses maladies et ses indispositions ordinaires l'empchant de clbrer
la messe aussi souvent qu'il l'et voulu, il ne manquait pas au moins de
la dire toutes les grandes ftes, et toutes les ftes de Notre-Dame, 
laquelle il tait particulirement dvot, et dont il croyait la
protection absolument ncessaire pour le gouvernement des tats.

Mais sa pit ayant, sans comparaison, plus de solidit que de montre,
il faisait ordinairement ses dvotions de trs-grand matin, sans autres
tmoins que son confesseur, son matre de chambre, son aumnier,
quelques officiers de ses gardes et ses valets de chambre; et se levait
pour cet effet  une heure ou deux aprs minuit, au rveil de son
premier somme; puis se recouchait pour se relever et entendre la messe
aux heures ordinaires.




XLII.

Contrastes.


La nature humaine est compose d'lments si divers, que dans la vie des
hommes, mme les plus minents, il faut s'attendre  d'tranges
contrastes. Ainsi nous avons vu Richelieu au gouvernail de l'tat, grand
et profond politique. Il s'tait d'abord montr  nous comme un pieux
prlat, tout occup du salut de ses ouailles, de la conversion des
hrtiques, et composant des livres de dvotion. Au sige de la
Rochelle, dans la guerre contre la Savoie, l'histoire nous le prsente
sous le harnais militaire, marchant  la tte des troupes, mont sur un
cheval de bataille, ayant un plumet au chapeau, l'pe au ct, la
poitrine couverte d'une cuirasse, et prcd de deux pages portant, l'un
son casque, l'autre son gantelet.

Dans le _Palais-Cardinal_ qu'il avait bti comme pour un roi, nous le
voyons s'entourant d'hommes de lettres, et se faisant lui-mme auteur de
comdies et de tragdies. Pour faire reprsenter les pices qu'il
compose en commun avec quelques potes  ses gages, il lve  grands
frais, dans son palais, une salle de spectacle.  l'occasion de sa
tragdie de _Mirame_, Fontenelle nous le montre avec toutes les vanits
d'un auteur vulgaire. J'ai ou dire, rapporte-t-il, que les
applaudissements que l'on donnait  cette pice, ou plutt  celui que
l'on savait y prendre beaucoup d'intrt, transportaient le cardinal
hors de lui-mme; que tantt il se levait et se tirait  moiti du corps
hors de sa loge pour se montrer  l'assemble, tantt il imposait
silence pour faire entendre des morceaux encore plus beaux.

Auprs des dames, Richelieu est raffin en galanterie; il parle le
jargon prtentieux des romans de cette poque; il assiste  des thses
d'amour, et il passe de la salle du conseil du roi dans la ruelle des
beauts clbres de cette poque.

Enfin c'est le mme homme qui croit ou feint de croire  la magie,  la
sorcellerie, et qui, sur de pareilles accusations, envoie au bcher un
malheureux prtre, Grandier, cur de Loudun.




XLIII.

Fondation de l'Acadmie franaise.--Pierre Corneille.


Richelieu n'aimait pas seulement les lettres pour les plaisirs qu'elles
donnent  qui les cultive; sa haute raison comprenait l'importance de
leur rle comme vhicule des ides et mobile de civilisation. De ce ct
encore il pressentait les brillantes destines de la France et il avait
 coeur de les prparer. Il ne lui avait pas chapp que la langue
franaise tait appele plus que toute autre par sa clart et sa
prcision  vulgariser les crations de l'esprit humain,  servir de
lien entre les peuples, et  favoriser les progrs de la vritable
sociabilit. Mais pour atteindre ce but lev la langue franaise avait
besoin d'tre contrle avec soin, dgage de beaucoup d'alliage,
ramene  des principes fixes et toujours dfendue contre des nouveauts
qui en dnatureraient le gnie et en amoindriraient les services.
Quelques hommes de lettres avaient eu la pense de s'assembler pour
exercer, dans leur sphre d'action, cet utile contrle sur les crits de
l'poque et sur la langue en gnral. Richelieu s'empara de cette ide
pour l'agrandir, et l'Acadmie franaise fut fonde par lettres patentes
de janvier 1635.

Au nombre des potes dont il recherchait le commerce et les suffrages et
qu'il associait mme  la composition de ses oeuvres dramatiques, se
trouvait un jeune auteur de Rouen, dj connu par quelques comdies; il
s'appelait Pierre Corneille. Richelieu prisait son talent et le faisait
participer  ses largesses; mais il lui trouvait l'humeur trop
indpendante. Le jeune pote, de son ct, qui sentait son gnie,
faisait  regret plier sa fiert devant les habitudes imprieuses que le
cardinal-ministre transportait du terrain des affaires dans le domaine
des lettres. Leur association dura peu. Quand Corneille peu aprs se
rvla tout entier, quand le _Cid_ parut, le premier sentiment de
Richelieu, il faut bien le dire, ne fut pas de se joindre  l'lan
d'enthousiasme qui salua ce chef-d'oeuvre, honneur de notre thtre
naissant. Oubliant que la politique avait fait assez large sa part
personnelle de gloire, il eut la faiblesse de jalouser les lauriers de
Corneille. Il se mla aux querelles que beaucoup de mdiocrits
envieuses suscitaient au grand pote, et dfra le _Cid_  l'Acadmie
franaise, comme  un tribunal, afin que cette oeuvre, tant applaudie du
public, encourt du moins la critique d'un aropage littraire qu'il
patronait et dominait absolument. L'Acadmie, de son ct, redoutait
l'opinion publique; elle parut hsiter  accepter le rle qu'on lui
destinait. Le cardinal parla en matre; il dit  un des officiers de sa
maison: Faites savoir  ces messieurs que je le dsire, et que je les
aimerai comme ils m'aimeront. Il fut obi, et le _Cid_ condamn. Mais
le juge suprme, le public, en continuant de couvrir de ses
applaudissements le chef-d'oeuvre qui venait d'clore, cassa l'arrt de
l'Acadmie et vengea Corneille.

Au reste, malgr ces faiblesses d'un amour-propre jaloux, Richelieu n'en
demeura pas moins le protecteur du grand pote; il s'occupait mme de
ses intrts domestiques, et lui vint puissamment en aide dans une
circonstance dcisive et d'une manire qui mrite d'tre rapporte.
Corneille tait devenu passionnment amoureux d'une jeune fille, Mlle de
Lamprire. Le pre de celle-ci, lieutenant gnral aux Andelys, tait
peu soucieux de donner sa fille  un pote qui n'avait pour toute
fortune que son talent. Il visait  un _meilleur parti_, et il
accueillit mal les premires dmarches de Corneille. Fontenelle, neveu
du grand pote, et qui nous a conserv cette anecdote, raconte qu'un
jour,  cette poque de la vie de Corneille, Richelieu, l'observant,
crut lui voir l'air plus rveur et plus sombre que de coutume. Il lui
demanda s'il travaillait  quelque tragdie. Corneille lui avoua qu'il
tait loin de la tranquillit d'esprit ncessaire pour la composition,
et qu'il avait la tte renverse par l'amour. Richelieu se fit
raconter cette grande passion et congdia Corneille. Mais immdiatement
le lieutenant gnral des Andelys reut un ordre qui lui enjoignait de
se rendre auprs du redoutable ministre. Il y arriva, dit Fontenelle,
tout tremblant d'un ordre si imprvu, et s'en retourna bien content d'en
tre quitte pour avoir donn sa fille  un homme qui avait tant de
crdit.




XLIV.

Urbain Grandier.


Le procs d'Urbain Grandier, suivi  outrance par les ordres de
Richelieu, est une triste page d'histoire qu'il est utile de reproduire,
car elle met en relief la barbarie des moeurs dans ces sicles passs,
trop souvent et bien injustement vants, au dtriment de notre poque.

Grandier, prtre d'un esprit hautain, frondeur, de moeurs relches,
avait excit un certain scandale dans le clerg de son diocse, et
s'tait attir beaucoup d'ennemis. Il s'tait attaqu, dit-on, 
Richelieu lui-mme, alors que celui-ci tait vque de Luon, et on le
souponnait d'tre l'auteur d'un pamphlet satirique dirig contre le
cardinal. Un jour le confesseur d'un couvent d'ursulines,  Loudun,
accuse Grandier d'employer la magie pour inspirer aux religieuses de
mauvaises penses, et lui impute d'avoir envoy des dmons dans le corps
de plusieurs d'entre elles, en se servant, pour ses malfices, d'une
branche de rosier fleuri qui avait ensorcel toutes celles qui en
avaient respir l'odeur. Laubardemont, envoy par hasard  Loudun pour y
veiller  la dmolition d'un chteau fort, recueille tous les bruits qui
circulent  ce sujet; il en instruit le cardinal, en ayant soin de
grossir et d'envenimer l'affaire. Il sollicite la permission d'en faire
l'objet d'une instruction criminelle qu'il serait charg de diriger.
Richelieu lui donne  cet gard les pouvoirs les plus tendus; et alors
commence un procs o l'horrible se mle  l'absurde et au burlesque.
Les dmons eux-mmes sont partie au procs et figurent dans
l'instruction, parlant par la bouche des ursulines ensorceles. Grandier
est soumis  d'affreuses tortures; des chirurgiens commis par les juges
ont ordre de lui raser les cheveux, de lui arracher les sourcils et mme
les ongles, pour voir s'il n'a pas quelque secrte marque du diable; ils
lui enfoncent aussi des aiguilles dans les chairs pour chercher sur son
corps des endroits frapps d'insensibilit, ce qui passait alors pour un
signe certain d'un pacte avec l'enfer. Les juges, choisis parmi les
ennemis mmes du malheureux Grandier, et qui n'avaient rien  refuser 
Laubardemont, le reconnurent coupable de magie, malfice et possession,
et le condamnrent au bcher. Son supplice fut horrible: avant de le
livrer aux flammes, on l'appliqua de nouveau  la torture avec tant de
violence que ses jambes en furent rompues et que la moelle de ses os en
sortit  la vue des spectateurs. Il persista nanmoins  protester de
son innocence, confessant d'ailleurs qu'il avait commis des fautes
provenant de la fragilit humaine, et dont il se repentait. D'ordinaire
on autorisait le bourreau  trangler le patient au moment o il
l'attachait au poteau plac au sommet du bcher. Cette triste faveur
avait t promise au malheureux Grandier; mais, par un raffinement de
cruaut, il se trouva que la corde avait t noue  l'avance de telle
faon qu'il fut impossible, au moment fatal, de la serrer. La victime,
alors environne de flammes, s'adressant  son plus fanatique
perscuteur, lui cria: Pre Lactance, ce n'est pas l ce qu'on m'avait
promis, mais il y a un Dieu au ciel qui sera le juge de toi et de moi.




XLV.

Le pre Joseph.


Plusieurs historiens se plaisent  reprsenter Richelieu, ce gnie
absolu et dominateur, comme subjugu  son tour par un conseiller intime
qui aurait eu une grande part dans ses rsolutions, et aurait exerc un
ascendant capital sur la direction de sa politique. La vrit est que
Richelieu accorda de bonne heure sa confiance  Leclerc du Tremblay,
plus connu sous le nom de _pre Joseph_, qui, aprs avoir servi comme
militaire avec distinction, se fit capucin, puis rechercha les occasions
de se mler aux affaires des grands et de l'tat. Le cardinal reconnut
en lui un singulier esprit de ruse et de persvrance, et un dvouement
sans bornes  la main qui l'employait; il se l'attacha, et souvent se
trouva bien, mme dans les affaires les plus difficiles, d'avoir pris
l'avis du pre Joseph. Les courtisans appelaient ce singulier favori
l'_minence grise_, en raison de l'humble habit de religieux qu'il garda
toujours  la cour mme et jusque dans les camps.




XLVI.

Paroles et traits caractristiques.


Quelques mots profonds sortis de la bouche de Richelieu achvent de le
faire connatre:

Richelieu partait avec l'arme qui allait en Languedoc pour touffer la
rbellion du malheureux duc de Montmorency. La princesse de Gumne le
rencontre dans l'appartement du roi. Elle l'implore en faveur du duc
qui l'avait perdument aime. Monsieur, lui dit-elle tout mue, vous
allez en Languedoc, souvenez-vous des grandes marques d'affection que le
duc de Montmorency vous a donnes il n'y a pas longtemps; vous ne
sauriez les oublier sans ingratitude.--Madame, lui rpondit Richelieu
d'un air sombre qui fit frmir la princesse, je n'ai pas rompu le
premier.

Le cardinal avait attir Charles Ier, roi d'Angleterre, dans l'alliance
franaise; il l'avait mari avec la princesse Henriette, soeur de Louis
XIII; plus tard, il eut sujet d'tre mcontent de ce roi qui ne le
secondait plus franchement dans ses entreprises contre les possessions
espagnoles dans les Pays-Bas. Il crivit alors  l'ambassadeur de France
 Londres ces mots de sinistre augure: Le roi d'Angleterre, avant qu'il
ne soit un an, verra qu'il ne faut pas me mpriser. Et, en effet, en
favorisant sous main le fanatisme protestant et l'esprit de rvolte en
cosse et en Angleterre, il prpara l'chafaud sur lequel tomba la tte
de Charles Ier.

Enfin les historiens rapportent ces paroles par lesquelles le terrible
cardinal caractrisait si nergiquement lui-mme son gnie politique:
Je n'entreprends jamais rien sans y avoir bien pens. Mais quand une
fois j'ai pris ma rsolution, je vais droit  mon but; je renverse tout,
je fauche tout, et je couvre tout de ma soutane rouge.

Richelieu a laiss, sous le titre de _Testament politique_, un
remarquable rsum des grandes penses qui inspiraient sa politique et
le dirigeaient dans la conduite des affaires de l'tat. Au milieu des
proccupations de sa vie publique si tourmente, il favorisa puissamment
le progrs des arts. Il les aimait comme toute chose ayant de la
grandeur. Sous lui, la posie, la peinture, la sculpture prirent en
France un essor inconnu jusque-l. Fondateur de l'Acadmie franaise, il
le fut aussi de l'imprimerie nationale. Il construisit le
Palais-Cardinal dont il fit don en mourant  Louis XIII. Il leva le
collge Du Plessis, rdifia sur un plan plus vaste la Sorbonne et en
btit l'glise, o l'on voit son mausole, oeuvre remarquable due au
ciseau d'un clbre sculpteur de ce temps, Girardon.

Louis XIII ne survcut pas longtemps  son ministre: retir au chteau
de Saint-Germain, sentant ses forces dcliner et la mort venir, par une
belle journe du mois de mai il se fit ouvrir les croises de sa
chambre, d'o l'on dcouvrait, au fond d'un magnifique paysage, la
flche de l'glise de Saint-Denis, ce tombeau des rois de France. Je
viens contempler, dit-il, ma dernire demeure. Il lutta quelque temps
encore contre une pnible agonie, entendant dans son antichambre, et
jusqu'au pied de son lit, les premiers bruits des cabales qui se
disputaient dj le pouvoir prt  s'chapper de ses mains; tristes
prludes de l'orageuse minorit de son fils!

Le 14 mai 1643, Louis XIII,  l'ge de 42 ans, rendait l'me. Il n'avait
survcu que cinq mois au puissant ministre qui l'avait si longtemps
matris, et entran  sa suite dans des voies pleines de grandeur.




XLVII.

Jugements sur Richelieu.


Richelieu avait d'un trop ferme courage attaqu et comprim des intrts
et des passions hostiles au bien public, humili et forc au silence des
vanits envieuses, pour que, lui mort, il n'y et pas contre sa mmoire
une furieuse raction. Ce fut alors un incroyable dbordement de haine
et d'injures sur un tombeau. Une foule de gens de lettres prodigurent
sous toutes les formes l'insulte  celui qui plus qu'aucun des puissants
du monde avait compris et rehauss la valeur de l'homme de lettres, et
avait combl les potes de ses dons. Plus de deux cents pices de vers
nous sont parvenues, o le caractre, les moeurs, la vie prive du
cardinal taient vous  l'infamie. L'Acadmie franaise cependant lui
resta fidle. Quant au peuple, qui mconnat si facilement ceux qui
l'ont vraiment servi et honor, il prit plaisir pendant quelque temps 
poursuivre de ses clameurs le nom du grand homme. Toutefois Richelieu,
parmi ses contemporains, trouva des voix impartiales. Nous en laisserons
ici parler deux qui sont de nature  bien faire apprcier ce que
pensaient ds lors de cet homme d'tat, amis et ennemis, quand ils
savaient surmonter leurs passions du moment.

Je considre le cardinal, crivait Voiture, un des littrateurs les
plus renomms de cette poque, avec un jugement que la passion ne fait
pencher ni d'un ct ni d'un autre, et je le vois des mmes yeux dont la
postrit le verra. Lorsque, dans deux cents ans, ceux qui viendront
aprs nous liront en notre histoire que le cardinal de Richelieu a
dmoli la Rochelle et abattu l'hrsie, et que par un seul trait, comme
par un coup de rets, il a pris trente ou quarante de ces villes pour une
fois; lorsqu'ils apprendront que du temps de son ministre les Anglais
ont t battus et chasss, Pignerol conquis, Casai secouru, toute la
Lorraine jointe  cette couronne, la plus grande partie de l'Alsace mise
sous notre pouvoir, les Espagnols dfaits  Veillanne et  Avein, et
qu'ils verront que tant qu'il a prsid  nos affaires, la France n'a
pas eu un voisin sur lequel elle n'ait gagn des places ou des
batailles, s'ils ont quelques gouttes de sang franais dans les veines,
et quelque amour pour la gloire de leur pays, pourront-ils lire ces
choses sans s'affectionner  lui; et,  votre avis, l'aimeraient-ils ou
l'estimeraient-ils moins,  cause que de son temps les rentes de l'htel
de ville se sont payes un peu plus tard, ou que l'on aura mis quelques
nouveaux officiers dans la chambre des comptes?

Et Mme de Motteville, cette femme d'une haute raison, confidente d'Anne
d'Autriche, comment juge-t-elle le redoutable cardinal dont sa reine et
sa protectrice avait t l'irrconciliable ennemie? Voici ses paroles:

La reine et quelques particuliers qui avaient senti les rudes effets
des cruelles maximes de ce ministre, avaient sujet d'avoir de la haine
pour lui. Mais, outre qu'il tait aim de ses amis, parce qu'il les
considrait beaucoup, l'envie certainement tait la seule qui pt avoir
part  la haine publique, puisque en effet il ne la mritait pas; et
malgr ses dfauts et la raisonnable aversion de la reine, on doit dire
de lui qu'il a t le premier homme de son temps, et que les sicles
passs n'ont rien pour le surpasser. Il avait la maxime des illustres
tyrans, il rglait ses desseins, ses penses et ses rsolutions sur la
raison d'tat et sur le bien public, qu'il ne considrait qu'autant que
ce mme bien public augmentait l'autorit du roi et ses trsors. La vie
et la mort des hommes ne le touchaient que selon les intrts de sa
grandeur et de sa fortune, dont il croyait que celle de l'tat dpendait
entirement. Sous ce prtexte de conserver l'un par l'autre, il ne
faisait pas difficult de sacrifier toutes choses pour sa conservation
particulire, et quoiqu'il ait crit la _Vie du Chrtien_, il tait
nanmoins bien loign des maximes vangliques. Ses ennemis se sont mal
trouvs de ce qu'il ne les a pas suivies, et la France en a beaucoup
profit, pareille en cela  ces enfants heureux qui jouissent ici-bas
d'une bonne fortune, o leurs pres ont travaill, en se procurant
peut-tre  eux-mmes un malheur ternel. Ce n'est pas que je veuille
faire un mauvais jugement de ce grand homme; il faut avouer qu'il a
augment les bornes de la France, et, par la paix de la Rochelle,
diminu les forces de l'hrsie, qui ne laissaient pas d'tre encore
considrables dans toutes les provinces o les restes des guerres
passes les faisaient subsister. Sa grande attention  dcouvrir les
cabales qui se faisaient dans la cour, et sa diligence  les touffer
dans le commencement, lui a fait maintenir le royaume. C'est enfin le
premier favori qui a eu le courage d'abaisser la puissance des princes
et des grands, si dommageable  celle de nos rois, et qui, peut-tre
dans le dsir de gouverner seul, a toujours dtruit ce qui pouvait tre
contraire  l'autorit royale, et perdu ceux qui pouvaient l'loigner de
la faveur par leurs mauvais offices.

De nos jours quelques voix chagrines s'lvent encore, de loin en loin,
pour protester contre une admiration de deux sicles, et remettre en
question ce grand nom de Richelieu. Cet homme, disent-elles, faonna
son pays au plus dur despotisme, et il masqua du voile de l'intrt
public les passions d'une me vindicative et cruelle. Faire un crime 
Richelieu de sa dictature, c'est ne tenir compte ni des temps ni des
situations. Richelieu n'tait pas le citoyen d'une rpublique, mais bien
le ministre d'une monarchie absolue. En gouvernant d'une main vigoureuse
et qui brisait toute rsistance, il ne faussait pas les lois
fondamentales du pays; il les raffermissait au contraire. Sans doute
l'ide ne lui vint pas de donner au peuple la libert; le peuple n'y
aspirait pas encore, et il n'en aurait su que faire; mais, plus qu'aucun
homme d'tat avant et depuis son poque, il voulut l'galit dans
l'obissance, l'galit devant le souverain.  aucun prix, il ne tolra
qu'au-dessus du niveau commun, il y et des gentilshommes et des grands
seigneurs libres d'agiter le pays et de ruiner  leur fantaisie la
puissance et la fortune publiques. Mettre dans l'tat l'unit de pouvoir
 la place de l'anarchie fodale, et faire passer dans les moeurs, au
lieu de l'impunit privilgie de quelques-uns, la soumission de tous 
la loi, ce n'tait pas certes fonder le despotisme; c'tait l'oeuvre d'un
beau gnie et d'un grand citoyen, c'tait prparer l'avnement du droit
national dont la libert est insparable; c'tait, devant une dmocratie
au berceau, dblayer courageusement les voies de l'avenir.

Qu'on aille au fond des choses, et l'on verra que Richelieu ne fut pas
cruel par instinct, mais inflexible par raison d'tat. Ce coeur
impitoyable qu'on lui reproche ne lui venait pas d'un certain got du
sang, mais de sa rigueur inexorable de grand justicier. Sa mmoire n'est
tache d'aucuns meurtres commands par les misres de l'ambition. Mme
dans l'horreur des guerres civiles il se montre, pour les vaincus,
humain et quelquefois clment. Dans ses plus grandes svrits que
voit-on dominer? L'ide d'un devoir public, le besoin d'intimider des
hommes d'audace et de rvolte et d'affermir l'autorit, en un mot, comme
il le dit lui-mme, avec une si noble simplicit,  son lit de mort: Le
bien de l'tat. Voil pour les grands traits de son caractre. On peut
relever, sans doute, dans cette vie si pleine, si tourmente, des
faiblesses, des mouvements de colre et de haine; sans doute il y eut
parfois de terribles passions mises en jeu chez cet homme, condamn  ne
poursuivre ses grands desseins qu' travers les menaces, les outrages,
les complots. Avons-nous le droit de nous en tonner beaucoup? Il
appartenait  l'humanit. Mais, malgr cet alliage, Richelieu n'en reste
pas moins un des types de gnie et de vigueur politiques dont
l'humanit s'honore le plus. Et la France, fire de son unit, de sa
force compacte, de son esprit national, la France prte pour toutes les
conqutes de l'intelligence et de la libert, n'oubliera jamais que
Richelieu a t, dans ce gigantesque travail, l'ouvrier de la premire
heure.




NOTES:

[1: A. Bazin, _Histoire de France sous Louis XIII et sous le ministre
du cardinal Mazarin_.]

[2: Henri Martin, _Histoire de France_.]

[3: Henri Martin, _Histoire de France_.]

[4: Auberi, _Histoire du cardinal duc de Richelieu_, 1660.]





End of Project Gutenberg's Le Cardinal de Richelieu, by Hyacinthe Corne

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($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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