The Project Gutenberg EBook of Francois De Bienville, by Joseph Marmette

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Title: Francois De Bienville
       Scenes de la Vie Canadienne au XVII siecle

Author: Joseph Marmette

Release Date: April 12, 2011 [EBook #35840]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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FRANOIS
DE BIENVILLE


SCNES DE LA
VIE CANADIENNE AU XVIIe SICLE


PAR
JOSEPH MARMETTE


DEUXIME DITION

MONTREAL
BEAUCHEMIN & VALOIS, Libraires-Imprimeurs
256 et 258, rue St-Paul

1883



Enregistr, conformment  l'acte du Parlement du Canada, en l'anne
1883, par JOSEPH MARMETTE, au bureau du Ministre de l'agriculture, 
Ottawa.



A
L'HONORABLE P.-J.-O. CHAUVEAU
PREMIER MINISTRE, SECRTAIRE ET MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE POUR
LA PROVINCE DE QUBEC
PAR SON TRS HUMBLE ET DVOU SERVITEUR

JOSEPH MARMETTE

Qubec, 1er septembre 1870.




INTRODUCTION


En publiant une dition dfinitive de mes romans historiques, avec les
nombreuses corrections de style qu'une exprience plus grande me permet
d'y faire aujourd'hui, je puis enfin raliser un dsir depuis longtemps
caress, celui de relier par des prfaces ou des prcis historiques ces
quatre volumes: _le Chevalier de Mornac_, _Franois de Bienville_,
_l'Intendant Bigot_ et _la Fiance du Rebelle_, o j'ai cherch 
peindre fidlement les poques les plus remarquables de nos annales. A
l'aide de ces additions, je me trouverai avoir atteint--avec plus ou
moins de prcision--le but auquel je visai le jour o je traai les
premires lignes de mon premier livre: rendre plus populaire en la
dramatisant la partie hroque de notre histoire et l'embrasser dans ces
quatre volumes, o la fiction n'a que juste assez de place pour qu'on
puisse les classer dans la catgorie des romans historiques.

Malheureusement, des exigences de librairie ne me permettent pas de
commencer la publication de cette srie d'ouvrages par le premier en
date au point de vue de l'histoire. En effet la scne o se meut _le
Chevalier de Mornac_ se passe  l'poque de l'arrive du rgiment de
Carignan, qui vint, en 1665, donner  la Nouvelle-France un essor tel,
que certains historiens datent de cette poque l'existence srieuse de
la colonie.

Il se trouve que _Franois de Bienville_ (1690) est celui de mes livres
que l'on se procure maintenant avec le plus de difficult, et c'est le
dsir de mes diteurs qu'il soit rdit le premier. Je me rends  leur
demande, sachant du reste combien il sera facile, par la suite, de
placer chacun de ces volumes dans l'ordre qui lui convient.

Laissant donc, pour le moment, _le Chevalier de Mornac_ attendre
patiemment la rimpression, j'esquisserai ici, en quelques traits, les
vnements historiques principaux qui se rattachent  _Franois de
Bienville_, ouvrage dont j'ai la satisfaction d'offrir  mes lecteurs
une dition nouvelle et revue avec soin.

Grce aux mesures nergiques prises par le marquis de Tracy, que Louis
XIV avait envoy au Canada en 1665 pour y chtier les Iroquois qui
n'avaient cess, pendant trente ans, de promener le massacre et la
dvastation dans la colonie, grce aussi aux encouragements donns 
l'agriculture et  l'industrie par l'intendant Talon, la Nouvelle-France
tait entre dans une re d'accroissement et de prosprit assurs. On
put voir alors les forts tomber sous la hache du bcheron, des
paroisses surgir sur les bords du Saint-Laurent, aux environs de Qubec,
des Trois-Rivires et de Montral, et le pays se dvelopper rapidement
par une colonisation intelligente et active.

Non contents de donner un vigoureux lan  l'agriculture et 
l'industrie locales, M. Talon et, aprs lui, le gouverneur Frontenac
lanaient, quelques annes plus tard, Jolliet, Marquette et La Salle
vers les immenses solitudes de l'Ouest, et ces expditions allaient, par
la dcouverte du Mississipi, agrandir considrablement le domaine de la
France en ajoutant au Canada les riches contres de la Louisiane.

Ce dveloppement rapide de la Nouvelle-France ne tarda pas  causer de
l'ombrage aux colonies anglaises, ses voisines. Aussi les habitants de
la Nouvelle-Angleterre commencrent-ils  inciter, sourdement d'abord,
les Iroquois  dclarer la guerre aux Franais. En 1686, le colonel
Dongan, gouverneur de la Nouvelle-York, convoquait  Albany les dputs
des cinq cantons iroquois, et leur persuadait que les Franais avaient
l'intention de faire une nouvelle incursion dans leur pays et qu'il
fallait prvenir les Canadiens en les attaquant, eux et leurs allis
sauvages. Excits par ces assertions mensongres, les Iroquois reprirent
le cours de leurs atrocits. Il fallait au plus tt mater l'insolence de
ces barbares, et M. de Denonville, alors gouverneur du Canada, envahit,
en 1687, le territoire iroquois  la tte de huit cents soldats, de
mille miliciens et de six cents sauvages. Aprs avoir culbut huit cents
Tsonnontouans, l'expdition battit le pays pendant dix jours, brlant
les moissons, les provisions de grain, ainsi que les bourgades
principales, et s'en revint victorieuse  Qubec, aprs avoir parcouru
quatre cent soixante lieues,  travers forts, fleuves et rivires,
depuis le vingt-quatre mai jusqu'au dix aot. Tel fut l'effet de cette
vigoureuse mesure, que, par suite de la famine et de la terreur qui la
forcrent de se disperser, la nation des Tsonnontouans, qui comptait
auparavant dix mille mes et plus de huit cents guerriers, se trouva
rduite de moiti.

Cette svre correction inspira d'abord une crainte salutaire aux
Iroquois, qui demandrent de nouveau la paix. Mais ceci ne faisait pas
le compte du colonel Dongan qui,  force d'insinuations et d'instances,
engagea derechef ces sauvages  se ruer en masse sur la colonie
franaise.

Pendant les annes 1688 et 1689, les Iroquois firent les plus grands
ravages dans le gouvernement de Montral. Au mois d'aot 1689, aprs une
succession de massacres accomplis dans les environs de cette ville avec
une cruaut inoue, une de leurs bandes s'abattait sur Lachine, o elle
gorgeait, avec des raffinements de cruaut, deux cents personnes et en
emmenait cent vingt en captivit. La terreur que ces bandits
inspiraient tait si grande qu'ils restrent matres de la campagne
pendant deux mois.

Dans ces circonstances critiques, M. de Frontenac, qui avait t rappel
en France quelques annes auparavant, fut prpos pour la seconde fois
au gouvernement du Canada. Ce gouverneur intelligent, hardi, dou d'une
volont de fer, tait bien celui qui convenait  la situation. Pour
punir d'abord la perfidie de Dongan et intimider ensuite les Iroquois,
M. de Frontenac lana, coup sur coup, contre la Nouvelle-Angleterre
trois expditions, qui dtruisirent les bourgs de Schenectady,[1] de
Salmon-Falls et de Casco, massacrrent une partie des habitants et
firent prisonniers ceux qui chapprent  la premire furie de
l'attaque. Revanche svre, cruelle mme, mais consquence invitable
des massacres que la population de la Nouvelle-Angleterre avait
provoqus chez nous l'anne prcdente.

      [Note 1: Nous avons racont dans notre premier essai, _Charles
      et Eva_, publi dans la _Revue canadienne_ de 1865, l'pisode de
      l'expdition contre Schenectady.]

C'est  la suite de ces vnements que les colons anglais se dcidrent
 envahir le Canada  la fois par terre et par mer, afin d'en chasser
les Franais et de s'emparer du pays.

Le rcit de cette expdition fait le sujet principal de _Franois de
Bienville_.

Qubec, 8 avril 1882.




PRFACE DE LA PREMIRE DITION


Le rcit qui va suivre n'est le fruit ni du caprice, ni du hasard,
contrairement au grand nombre de ces oeuvres lgres dont notre temps est
ahuri. Et, comme il n'est gure probable qu'on mette le motif qui me l'a
fait crire au compte de l'intrt pcuniaire--il est bien tabli que
les lettres ne sauraient, au Canada, faire vivre, mme mdiocrement, le
plus frugal comme le plus fcond des crivains--je puis dire avec
Montaigne, ds le dbut: "Cecy, lecteurs, est un livre de bonne foy."

En voici la raison.

Berc, dans mon enfance, par les chants populaires et les lgendes avec
lesquelles on provoquait mon sommeil, dj mon imagination s'veillait
au rcit de ces histoires de loups-garous et de revenants qui font les
dlices des vieilles femmes et des enfants.

Plus tard, bien que trs jeune encore, je pus lire quelques romans de
sir Walter Scott. Alors, quand le soir je regagnais mon lit, il me
semblait entendre, dans le vent de la nuit, le son prolong des
trompettes des hrauts sonnant la fanfare d'un tournoi. Et, lorsque le
sommeil venait mettre un terme  ces insomnies, je croyais quelquefois,
dans un songe, our les pas sonores des chevaux de hardis hommes d'armes
branlant le pont-levis d'un antique donjon.

Par la suite, on emprisonna mes douze ans et mes rveries d'enfant dans
les sombres murailles du collge. Passer, sans transition, d'une libert
presque absolue au svre rgime d'une captivit de dix mois, et de
promenades forces  travers les steppes arides de la syntaxe latine, en
la maussade compagnie d'une caravane de _pensums_, c'tait trs dur.
Mais, comme il n'est pas de dsert sans oasis, je trouvai bientt moyen
d'avoir des heures charmantes en l'aimable compagnie des livres que
j'aimais tant. Que de fois alors n'ai-je pas,  la barbe du matre
d'tude, battu les prairies et les forts avec Bas-de-Cuir, le hros
favori de Cooper, tandis que mes compagnons de misre se piquaient aux
chardons du "jardin des racines grecques!" Combien de fois, en classe,
n'ai-je pas fait le coup de feu contre les sauvages du Mexique avec le
Coureur des bois de Louis de Bellemare, alors que mon matre biffait un
onzime solcisme dans mon dernier thme latin, et que mon voisin de
droite s'endormait doucement  la cadence monotone d'une _dcade_ rtive
aux freins de la mmoire!

Vint un jour enfin, o, lass par la lecture exclusive de ces fictions,
je me mis  lire l'histoire de mon pays. Aux mouvants rcits des
luttes, des aventures et des souffrances de nos aeux, tout
l'enthousiasme de mes jeunes ans, toutes les facults de mon imagination
se concentrrent sur ces faits aussi brillants que vrais; et,  mesure
que j'avanais en la lecture de ces pages attachantes, une ide qui
m'tait venue tout d'abord, surgissait, croissait, grandissait en moi:
c'tait de rendre populaires, en les dramatisant, des actions nobles et
glorieuses que tout Canadien devrait connatre.

C'est dans le premier essor de cette pense que j'crivis, il y a cinq
ans, ma Nouvelle _Charles et Eva_. J'avais alors vingt ans;  cet ge,
on ne doute de rien, et l'on ne sait pas grand'chose. Aussi y a-t-il
plus de bonne volont que de mrite et de style dans cette malheureuse
Nouvelle, qui n'en est pas une.

Mais le lecteur fut assez bon pour ne se point fcher, et donna mme un
bienveillant sourire  cette tentative dans un genre encore peu
exploit dans notre pays.

Enhardi par cette tacite approbation, j'ai continu de cultiver mon
ide, et d'ajouter  mes ressources littraires et historiques. Et voil
pourquoi je crois pouvoir dire, en livrant cet crit  la publicit, que
c'est un livre de bonne foi, puisqu'il est n d'une pense srieuse.

D'ailleurs, loin de fausser l'histoire, comme il arrive malheureusement
dans le trs grand nombre des romans historiques, je me suis au
contraire efforc de la suivre rigoureusement dans toutes les pripties
du drame. De sorte que le lecteur saisira facilement la ligne de
dmarcation qui, dans ce rcit, spare le roman de l'histoire.

Mais on me reprochera, peut-tre, l'aridit de certains dtails qui
pourront, aux yeux de quelques lecteurs, sembler tranges dans une oeuvre
d'imagination. A cela je rpondrai que, mon but tant de faire mieux
connatre un des plus beaux pisodes de nos annales--le second sige de
Qubec--je n'ai,  dessein, employ d'intrigue que ce qu'il en faut pour
animer mon rcit.

Aussi bien heureux serai-je, si je puis dire comme le pote:

        "Le conte fait passer le prcepte avec lui."


Qubec, 1er septembre 1870.




FRANOIS DE BIENVILLE


        Pensez-vous quelquefois  ces temps glorieux
        O seuls, abandonns par la France leur mre,
        Nos aeux dfendaient son nom victorieux,
        Et voyaient devant eux fuir l'arme trangre?
        Regrettez-vous encor ces jours de Carillon,
        O, sur le drapeau blanc attachant la victoire,
        Nos pres se couvraient d'un immortel renom,
        Et traaient de leur glaive une hroque histoire?

        O. CRMAZIE.




CHAPITRE PREMIER.

PORTRAITS EN PIED DU VIEUX TEMPS.


--Qui vive?

--France.

--Le mot d'ordre?

--Canada.

--Passez!

Ces mots furent prononcs dans la nuit du 14 octobre de l'an de grce
1690; et la sentinelle qui veillait au pied de la cte de la Montagne,
livra passage  trois hommes, des militaires, car leur pe relevait un
pan de leur manteau, tandis que leur feutre  longue plume s'inclinait
crnement sur l'oreille droite.

Le factionnaire leur ayant prsent les armes, ils escaladrent, tant
bien que mal, un retranchement qui barrait en cet endroit la rue dans sa
largeur, et continurent l'ascension de la monte.

Comme ils arrivaient au milieu de la cte, le cri d'un second
factionnaire arrta de nouveau leur marche; ils y rpondirent et
passrent outre.

--Qui vive? leur demanda une troisime sentinelle qui montait la garde 
l'entre de la haute ville.

--Vive Dieu! s'cria celui des trois arrivants qui venait de donner le
mot de passe, il parat que l'on fait bonne garde en notre ville de
Qubec! France et Canada, mon brave.

--Monseigneur le gouverneur, murmura le soldat en prsentant les armes.

C'tait en effet le comte de Frontenac, qui arrivait de Montral avec
le sieur Franois Le Moyne de Bienville. Leur compagnon tait M.
Prvost, major de Qubec, qui avait eu le commandement de la ville en
l'absence du gouverneur.

Vers le coucher du soleil, on avait averti le major que l'on voyait un
canot descendre au loin le courant du fleuve et s'approcher de la ville.
Pensant que ce pouvait tre le comte de Frontenac qui venait dans cette
embarcation, M. Prvost tait descendu  sa rencontre afin de le
recevoir.

A peine le comte eut-il pass la porte de palissades qui sparait la
haute ville de la basse, qu'il fut accueilli par de joyeux vivats. Les
habitants venaient acclamer au passage celui qu'ils regardaient comme
leur sauveur dans la situation critique o ils se trouvaient depuis
quelques jours.

Quand il entra dans le chteau Saint-Louis (ou chteau du Fort, comme on
disait  cette poque), il y avait aussi l nombreuse runion de
notables tant civils que militaires. Grande tait l'inquitude des bons
bourgeois de Qubec, depuis qu'ils connaissaient l'arrive d'une flotte
anglaise dans le Saint-Laurent. Aussi s'taient-ils ports en foule au
chteau, quand ils avaient appris que M. le major s'tait rendu  la
basse ville pour y recevoir le gouverneur. On avait tellement confiance
en son courage et en son exprience, que la seule prsence du comte au
milieu d'eux rassurait en quelque sorte les esprits les plus alarms.

Louis de Buade, comte de Frontenac, chevalier de l'ordre de Saint-Louis
et gouverneur de la Nouvelle-France, avait alors soixante-dix ans; on ne
lui en aurait pas donn soixante, tant il tait vert, actif et vigoureux
encore. Figure martiale, maintien plein de distinction et de grce,
extrieur  la fois digne, imposant et svre, il tait le vrai type de
ces gentilshommes franais, moiti soldats moiti courtisans, qui
brillaient alors au premier rang, tant  la cour qu' l'arme du grand
roi.

Son oeil noir tincelait sous un grand front  peine sillonn de rides
lgres, tandis que son nez en bec d'aigle et ses lvres minces qui
commenaient  fuir le menton un peu trop prominent, donnaient 
l'ensemble de sa physionomie un air spirituel, mais impratif.

Aussi n'aurez-vous nulle raison d'tre surpris, si j'ajoute que le comte
exigeait l'obissance la plus ponctuelle chez ses subordonns. Quand il
avait command, il fallait se soumettre; sinon, l'orage clatait. Les
dmls qu'il eut, lors de son premier gouvernement, avec M. Perrot,
l'abb de Fnelon et l'intendant Duchesneau, sont l pour le prouver.
Vous avouerez cependant avec nous que les deux premiers n'taient pas
sans reproches puisqu'ils furent rappels en France, o le roi logea
Perrot  la Bastille, tandis qu'il dfendait  M. l'abb de Fnelon de
remettre les pieds sur nos rivages.

Mais ce fut bien pis lorsque l'intendant se fut mis en guerre ouverte
avec lui. Le vieux gentilhomme, qui avait eu, dit-on, un roi (Louis
XIII) pour parrain, et la discipline militaire pour tutrice--il n'avait
que dix-sept ans quand il entra dans l'arme--voulut se raidir contre
les rcalcitrants, et punir  tout prix leurs refus rpts
d'obissance. Alors l'intendant porta jusqu'au pied du trne ses
plaintes et celles du parti qui le soutenait--plaintes plus ou moins
fondes--et les deux adversaires furent rappels en France en 1682.

La colonie s'tait bientt ressentie de la perte qu'elle venait de faire
en la personne de ce gouverneur. Les temps taient des plus difficiles 
cette poque, et il fallait un homme de talents et d'nergie pour faire
face aux circonstances.

La molle et malheureuse administration de MM. de La Barre et de
Denonville mit bientt la Nouvelle-France  deux doigts de sa perte.
Mais Louis XIV, qui se connaissait en hommes, renvoya le comte de
Frontenac au Canada, vers la fin de l'anne 1689, pour y rtablir le
prestige du nom franais.

Ce qui prouve beaucoup en faveur de l'habile administrateur, c'est qu'
son retour  Qubec, il fut reu avec de grandes dmonstrations de joie
par tous les habitants, y compris ceux-l mmes qui avaient le plus
contribu  son rappel en France, quelques annes auparavant.

Peu de temps avant le retour de M. de Frontenac, le tomahawk iroquois
avait frapp le plus terrible des coups  Lachine, o deux cents
personnes avaient pri dans cette nfaste journe. Les auteurs de ce
drame sanglant promenaient encore par le pays l'effroi de leurs armes,
quand le comte de Frontenac arriva au secours des colons.

La situation prit ds lors un autre caractre. Dans l'espace de quelques
mois, Schenectady, Salmon-Falls et Casco, bourgs fortifis de la
Nouvelle-Angleterre, disparaissaient sous des ruines; tandis que les
Iroquois taient repousss, et que le brave d'Iberville laissait aux
Anglais, dans la baie d'Hudson, les sanglants souvenirs de ses
audacieuses victoires.

Tel tait le comte de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France, au
dbut de ce rcit.

Au moment o nous vous prsentons  lui, sa tte, orne d'une perruque
lgrement poudre et  torsades ou tire-bouchons, descendant  droite
et  gauche de sa mle figure, tait coiffe d'un chapeau  trois cornes
bord d'or. Son manteau de voyage, de couleur sombre, aussi galonn
d'or, laissait entrevoir un long justaucorps gris  parements et 
retroussis de couleurs tranchantes, et en dessous une courte veste
brode. Il portait encore des noeuds de cravate de dentelle, des noeuds
d'paule et d'pe. Le bas de ses chausses s'engouffrait en bouffant
dans des bottes de chasse vases par le haut, dont il avait eu la
prcaution de se munir pour le voyage. Les poignets de ses mains
blanches, mais amaigries par l'ge, se perdaient dans les gracieux
replis de deux manchettes de dentelle. Enfin, un large baudrier, tout
brod d'or, lui descendait de l'paule droite au ct gauche et retenait
une brillante pe, dont le bout du fourreau relevait le manteau par
derrire, tandis que la poigne, appuye sur sa hanche gauche, laissait
miroiter  la lumire des bougies les pierreries dont la garde tait
orne.

MM. Prevost et de Bienville taient moins richement vtus. Un simple
filet d'or bordait le chapeau du major, tandis que celui du jeune Le
Moyne n'tait garni que d'un galon d'argent. Toutefois, M. Prevost, au
lieu d'tre chauss de lourdes bottes, comme le comte et Bienville, ne
portait que des bottes de ville, ou bottines, et de longs bas de soie
noire qui laissaient librement se dessiner son musculeux mollet.

Franois Le Moyne, sieur de Bienville, compagnon de voyage de M. de
Frontenac, avait vingt-quatre ans. Bien qu'il doive tre un des
principaux acteurs dans ce rcit des hauts faits d'un ge hroque,
veuillez bien, jolies lectrices, ne le point orner d'avance de ces
qualits extrieures dont beaucoup de romanciers se plaisent  habiller
leurs hros.

Bienville n'avait pas une de ces tailles lances qui se dessinent si
bien, selon le got moderne, sous la coupe plus ou moins lgante des
habits de nos tailleurs  la mode; bien au contraire, il tait trapu,
courtaud, robuste et carr.

Sa main n'tait ni effile ni blanche, comme celle de ces hros de
romans, plutt propres  chiffonner les dentelles d'une folle marquise
dans une collation sur l'herbe,[2] qu' pourfendre un homme au champ
d'honneur.

      [Note 2: Les collations sur l'herbe, dans les jardins et les
      grottes, taient en grande vogue, en France, vers le milieu et la
      fin du dix-septime sicle. Voyez Monteil, Le Grand d'Aussy, etc.]

Le ntre arrivait de la baie d'Hudson, o il avait guerroy contre
l'Anglais, pendant plusieurs mois, avec ses frres d'Iberville,
Sainte-Hlne et Maricourt. Accoutumes, lors des frquentes expditions
qu'il faisait  travers les bois,  manier la hache autant que l'pe,
ses mains taient devenues paisses, larges et musculeuses.

Enfin, lectrices, dernire dception pour vous, M. de Bienville n'tait
pas beau de figure. Cependant, pour rester dans le vrai, je dois me
hter d'ajouter qu'il n'tait certainement pas laid.

Si vous aviez examin ses grands yeux bruns, o se lisaient
l'intelligence, le courage, ainsi qu'une aristocratique fiert, ses
lvres tant soit peu ddaigneuses et si fines de contour, vous n'auriez
pas remarqu, sans doute, qu'il avait la figure osseuse et fort peu
d'animation dans le teint. Si enfin, tenant vos doigts mignons dans sa
main nerveuse et dure, cet homme, frre de hros et hros lui-mme, vous
et dit: "Je vous aime," peut-tre alors, mademoiselle, aurait-il pris
un extrieur plus sduisant  vos yeux, et n'auriez-vous pas retir
votre main tremblante de celle du galant guerrier.

La famille de Franois Le Moyne de Bienville tait originaire de
Normandie. Le pre de notre hros, Charles Le Moyne, qui avait brill au
premier rang dans les combats alors si frquents avec les Iroquois,
avait eu onze fils et deux filles. Cinq des premiers moururent au champ
des braves, aprs avoir tonn leurs contemporains par leur courage
indomptable et leurs merveilleux faits d'armes.

M. de Bienville, quatrime fils de Charles Le Moyne, avait dj, tout
jeune qu'il tait encore, la rputation bien mrite d'un vaillant
soldat et d'un bon officier. Il avait, l'anne prcdente, fait ses
preuves  la baie d'Hudson, o il avait rivalis d'audace avec ses
frres.

Il tait  peine revenu de ces contres, et se trouvait  Montral,
quand M. de Frontenac, qui s'y tait aussi rendu pour s'opposer 
l'invasion par terre tente par Winthrop, dont nous parlerons bientt,
ayant t rappel  Qubec par l'approche d'une flotte anglaise, lui
avait demand de descendre  la capitale en sa compagnie. Comme le
sieur de Bienville flairait de loin la poudre, hassait mortellement
l'Anglais, et se trouvait bien partout o il y avait de glorieuses
estocades  donner--quitte  en recevoir en change--il avait accept
avec joie, et s'tait aussitt embarqu avec le comte, qui
l'affectionnait particulirement.

Mais ils avaient couru maint danger en descendant le fleuve: leur barque
s'tait choue  la Pointe-aux-Trembles; et, pour ne point perdre de
temps, ils avaient pris un mauvais canot d'corce, qui faillit chavirer
plus d'une fois avant de les amener  bon port.

C'est aprs toutes ces pripties que nous les avons vus monter au
chteau du Fort en compagnie du major Prevost.

La chambre o ils entrrent tait spacieuse. Dans la vaste chemine, qui
occupait  elle seule plus de la moiti de l'un des pans de la pice,
ptillait un feu des mieux nourris.

--Vive Dieu! mon cher Bienville, dit le comte en s'approchant du bon feu
clair, voici qui vaut mieux, je pense, que cet air glacial de tantt.
Allons, mon gentilhomme, prenez place  ma gauche, et vous, major,
asseyez-vous sur ce sige  ma droite.

Puis, se tournant vers un valet de chambre:

--Faites servir le souper.

--Eh bien! major, dit-il ensuite, quoique l'on fasse ici bonne garde,
l'ennemi n'est pas encore en vue.

--Non, monsieur le comte, mais peut-tre qu'il n'est pas bien loin.

--Ah!.....quelles nouvelles en avez-vous?

--J'ai envoy ce matin un claireur  la dcouverte, et il a aperu des
btiments mouills en grand nombre au pied de l'le.

--Par la mordieu! s'cria le gouverneur, qui jurait en bon gentilhomme,
pourvu que mes soldats et miliciens de Montral et des Trois-Rivires
aient le temps d'arriver. Mais il serait peut-tre bon d'envoyer sur
l'heure un officier avec un dtachement, pour observer l'ennemi et nous
avertir de son approche.

Et se tournant vers un valet de chambre, qui attendait ses ordres 
distance respectueuse:

--Allez dire au chevalier de Vaudreuil que je le voudrais voir
immdiatement; il tait ici quand je suis arriv.

Le valet s'inclina, sortit et revint quelques moments aprs, annonant
au gouverneur que le chevalier tait reparti, mais qu'on l'allait
qurir.

--Monseigneur est servi, dit au mme instant un second serviteur.

Se tournant alors avec quelque vivacit vers la table o fumaient force
plats, tout propres  faire venir l'eau  la bouche:

--Allons! messieurs, s'cria gament le gouverneur,  table!  table!

Quoiqu'il st se priver au besoin, M. de Frontenac aimait la bonne
chre, et, la preuve, c'est qu'il avait littralement mang son
patrimoine. Dame! on ne vivait pas pitrement, de son temps,  l'arme
ou  la cour du roi magnifique; et d'ailleurs, la caisse d'pargne
n'tait pas encore invente. Un jour vint o le comte, pour avoir vcu
trop joyeusement, se trouva rduit  la cape et  l'pe. Louis XIV
l'envoya en Canada, beaucoup pour ses talents, et un peu pour se
refaire. M. de Frontenac s'y couvrit de gloire, mais demeura pauvre
d'cus, grce  la modicit de ses appointements.

Cela ne l'empchait pourtant pas d'avoir bonne table en son chteau
Saint-Louis, et d'y bien traiter ses htes. Que le lecteur en juge par
lui-mme.

Compos de quatre services, le repas consistait en maints plats
succulents qui attestaient l'habilet du cuisinier.

A l'avant-garde des entres, on apercevait d'abord de grands et petits
potages au bouillon et au poulet; puis venaient un rosbif de mouton
garni de ctelettes, et deux pts chauds, l'un de chevreuil et l'autre
de venaison de choix, dont la crote, souleve en paillettes dores,
devait faire trouver bien doux le mignon pch de gourmandise.

Entre les pices de rt, vous auriez certainement remarqu trois bassins
de bcassines, de perdreaux et de pluviers rtis  la broche; je ne
parle de certains chapelets d'alouettes servies enfiles par six ou
douze sur les petites broches de bois qui les avaient vues rtir, que
pour vous faire entendre combien le joyeux Rabelais aurait aim d'y
rciter un rosaire.

Les succulents petits plats qui suivaient, ressortaient de la foule des
entremets, ou troisime service: d'abord, c'taient des salades sucres
et sales, puis une omelette parfume, suivie de beignets, de tourtes 
la moelle, de blancs-mangers et de crmes brles, pour hors-d'oeuvres.

En dernier lieu venait le dessert, o se montraient d'abord les fruits
de la saison, pommes, etc., disposs en pyramides; puis de provoquantes
pices de four et des gteaux fins, tels que tartes, biscuits,
massepains et macarons; enfin quelques crmes lgres et des conserves:
le tout dignement couronn par des vins de France et des liqueurs.[3]

      [Note 3: La dnomination de chacun de ces divers mets est trs
      exacte pour l'poque dont nous nous occupons. Nous avons suivi, 
      cet gard, la partie de l'ouvrage de Monteil qui concerne le XVIIe
      sicle, et le Grand d'Aussy, dans son histoire "de la vie prive
      des Franais."]

Nos dignes gentilshommes, dont l'apptit tait en harmonie avec la bonne
ordonnance du repas, mangrent quelque temps en silence pour tourdir la
grosse faim. Alors le major, qui venait de battre en brche et avec
grand succs un second bastion de pt, s'adressant au gouverneur:

--Je dois vous apprendre, monsieur le comte, lui dit-il, que j'ai donn
ordre aux milices des deux rives, en bas de la ville, de se rendre 
Qubec avec la plus grande diligence.

--Fort bien, major. Et qu'avez-vous fait pour la dfense de la place?
demanda M. de Frontenac, tout en suotant avec dlices un aileron de
pluvier.

--Voici, monsieur le comte. J'ai fait planter des palissades depuis le
palais de M. l'intendant, en remontant jusqu' la cime du cap. Ces
ouvrages sont dfendus aux extrmits et au centre par trois petites
batteries. Nous n'avons, comme vous savez, que douze gros canons; j'en
ai mis neuf en batterie  la haute ville, rservant les trois autres
pour dfendre les quais de la basse ville, qui sont aussi protgs par
plusieurs pices de petit calibre. En outre, vous avez vu, en arrivant,
que la monte du port  la rue Buade est traverse par trois lignes de
barriques remplies de terre et de pierres, et garnies de chevaux de
frise.

--Bravo! major; Vauban ne ferait pas mieux! Mais savez-vous, messieurs,
que c'et t mille fois tant pis pour nous, si les Anglais taient
arrivs ici trois jours plus tt?

--Oui, d'autant plus que nous avons commenc nos travaux de
fortification seulement avant-hier.

M. de Frontenac venait de se verser du bon vieux vin, comme l'attestait
une respectable couche de poussire qui rgnait sur la bouteille par
droit de trs haute prescription.

--Messieurs, je bois  votre sant, faites-moi raison, dit-il en portant
 ses lvres un gobelet d'or, grav  ses armes, selon la coutume du
temps.

On annona le chevalier de Vaudreuil.

--Salut  vous! monsieur le chevalier, lui dit le gouverneur.

Le nouveau venu s'inclina, et parut attendre les ordres du comte.

--Approchez un peu par ici, lui dit M. de Frontenac, et versez-vous de
ce chablis, afin que nous en prenions tous ensemble  la gloire de la
France, pour le service de laquelle je vous ai fait mander. A la gloire
de nos armes!

--A la gloire de nos armes! rptrent les convives.

--Eh bien! colonel,[4] vous allez prendre cent hommes avec vous, et
pousser une reconnaissance jusqu' l'le d'Orlans, afin de surveiller
l'ennemi.

      [Note 4: Le chevalier de Vaudreuil tait colonel des troupes.]

--Cette nuit mme, monsieur le comte?

--Sur-le-champ; et aussitt que la flotte se mettra en mouvement, venez
nous l'annoncer. Inutile d'ajouter, je crois, que vous ferez le coup de
feu si vous rencontrez l'Anglais dans l'le, ou s'il tente d'y faire une
descente.

Le chevalier salua profondment et sortit.

Leur repas termin, le gouverneur et ses deux htes reprirent place
auprs du feu.

Le major, dsirant apprendre l'tat des affaires  Montral, et voyant
le comte en colloque avec ses rflexions, s'adressa au jeune Bienville,
qui ne demandait pas mieux que de se dlier un peu la langue aprs un
bon repas.

--Monsieur de Bienville, lui dit le major, parlez-moi donc du gnral
Winthrop et de son expdition contre Montral.

--Oh! Winthrop n'est pas beaucoup  craindre par le temps qui court.

--Comment cela?

--Eh bien! major, vous savez qu' la premire nouvelle du projet
d'incursion des Anglais, monseigneur le gouverneur tait mont 
Montral pour ordonner la leve gnrale des troupes et des milices.
Nous tions donc douze cents hommes runis  la
Prairie-de-la-Magdeleine, tous brlants du dsir de nous escrimer un peu
avec l'Anglais et de lui ter, une fois pour toutes, l'envie de revenir
 la charge, quand de singulires nouvelles nous arrivrent du lac
Saint-Sacrement. Il s'agissait d'abord de jalousie entre les chefs de
l'expdition, Winthrop rclamant le commandement de toute l'arme,
tandis que plusieurs autres officiers nourrissaient les mmes
prtentions; sans compter que les sauvages allis des Anglais, les
Iroquois, les Loups et les Sokoquis, dsiraient conserver leur
indpendance et n'obir qu' leurs chefs ordinaires.

Puis la jalousie commenait  tourner  la discorde, et la discorde au
dsordre, quand la petite vrole fit son entre dans leur camp.

Ce flau fit bientt de tels ravages, que les sauvages, dont il mourait
un plus grand nombre, accusrent leurs allis de les avoir empoisonns.
Aussi s'en allrent-ils bientt tous  la dbandade; tandis que les
troupes anglaises, se voyant ainsi dlaisses, tirrent pays de leur
ct et se rabattirent sur Albany. Dans cette ville, la discorde
continuant parmi les chefs, pendant que l'pidmie svissait sur les
soldats, les expditionnaires plantrent l le drapeau, et lui
tournrent le dos pour regagner leurs foyers.

--Fameux! s'cria le major, en riant  gorge dploye; fameux!... Mais
ces nouvelles sont-elles certaines?

--Assurment qu'elles le sont, interrompit ici M. de Frontenac, puisque
j'ai moi-mme envoy un Abnaquis dans le camp ennemi. Mon homme y est
arriv juste au moment o la dissension tait  son comble. Il a vu les
Anglais lever le camp et rebrousser chemin; et en revenant, il a
rencontr une bande de Sokoquis qui lui ont appris ce qui venait de se
passer  Albany. Ces pauvres sauvages sont en grande rage contre les
Anglais, tant ils sont convaincus que ces derniers les ont empoisonns
pour s'en dfaire en masse.

N'ayant plus rien  craindre de ce ct-l, j'avais licenci les
milices, et j'allais faire rentrer les troupes dans leurs quartiers
d'hiver, quand, mardi dernier (le 10 octobre), je reus votre premier
message, qui m'annonait la prsence d'une flotte anglaise dans le bas
du fleuve. Je m'embarquai immdiatement. Le lendemain, je rencontrai
votre second courrier vis--vis de Sorel. Les dtails circonstancis
qu'il m'apportait ne me laissant plus aucun doute, je renvoyai le
capitaine Ramesay vers M. de Callires[5] afin de faire descendre ici
les troupes et la majeure partie des milices. Je donnai pareillement mes
ordres, en passant, aux Trois-Rivires, et fis ensuite la plus grande
diligence pour arriver ici.

      [Note 5: Alors gouverneur de Montral.]

--Les troupes de Montral et des Trois-Rivires, monseigneur,
doivent-elles vous suivre de prs?

--J'espre qu'elles seront ici demain, pourvu, toutefois, qu'il ne leur
arrive aucun accident qui les retarde. Car alors tout serait fini;
c'est--dire qu'il nous faudra mourir, puisque nous sommes  peine, dans
la ville, deux cents hommes en tat de porter les armes. Mais,
n'importe, s'cria le noble vieillard en se levant dans un moment
d'enthousiasme, nous prirons  notre poste, et le bruit de notre
agonie, traversant les mers, s'en ira dire  notre France que les frimas
du Canada ne glacent point le sang de ses enfants.

Je puis compter sur tous; et avec des officiers comme vous, messieurs,
les soldats ne peuvent qu'tre braves.

Oh!  propos, monsieur de Bienville, votre belle conduite  la baie
d'Hudson, o vous vous tes distingu comme volontaire, a attir mon
attention sur vous; laissez-moi vous rcompenser des services que vous y
avez rendus  la France et au Canada, en vous nommant enseigne de la
compagnie de marine commande par votre frre M. de Maricourt. Monsieur
l'enseigne, donnez-moi la main. Bien! bien! continua le comte qui sentit
la main de Franois trembler d'motion dans la sienne, et vit une larme
glisser sur la joue brunie du jeune homme, vous tes un noble coeur.
Demain matin, vous recevrez votre brevet. Mais quel dommage que le brave
d'Iberville ne soit pas ici! la belle besogne que vous feriez tous
ensemble, messieurs Le Moyne![6]

      [Note 6: D'Iberville faisait voile, en ce moment-l, pour la
      France. Il revenait de la baie d'Hudson, et avait dessein de se
      rendre  Qubec, lorsque, dans le golfe, il aperut la flotte de
      Phipps qui remontait le Saint-Laurent. Ce voisinage n'tant pas
      sr, il vira de bord et continua son voyage vers la mre patrie.]

--Mille fois merci de vos bonts pour mes frres et pour moi,
monseigneur! rpliqua le jeune homme; soyez certain que ma nouvelle pe
ne se rouillera pas au fourreau.

--Oh! je vous crois sans peine, reprit M. de Frontenac en souriant; mais
l'heure est avance, et je voudrais faire une ronde de nuit afin de voir
si toutes les gardes sont  leur poste. Venez-vous, monsieur le major?
Or , mon cher Bienville, n'oubliez pas que vous tes mon hte pendant
toute la dure de votre sjour  Qubec.

--J'accepte avec plaisir et reconnaissance, monseigneur. Comme la
soire n'est pas encore termine, j'ai envie d'aller serrer la main de
mon bon ami le lieutenant d'Orsy.

--Ah! ah! je comprends! C'est--dire que vous voulez en mme temps vous
informer de la sant de mademoiselle sa soeur. Elle est trs bien, cette
enfant-l. Je vous en flicite d'autant plus sincrement, qu'il parat
que vous lui faites un peu la cour. Mais, allons! ne rougissez pas
ainsi; il n'y a rien que de trs louable en ce sentiment-l. Allez,
monsieur, ajouta le gouverneur d'un ton plus srieux en sortant du
chteau, et mettez  profit les quelques heures de rpit que l'ennemi
nous laisse; car Dieu seul sait ce que l'Anglais et demain nous
rservent. Au revoir!

--Au revoir et grand merci, monseigneur, dit Bienville, qui descendit 
pas presss l'minence sur laquelle tait assis le chteau, et se
dirigea vers la rue Buade, tandis que le comte de Frontenac et le major
Prevost s'engageaient dans la rue Saint-Louis.

Ainsi que la nature  la veille des grandes crises, la ville reposait
silencieuse, et les volets de chaque habitation taient clos de faon 
ne laisser passer aucun jet de lumire, si lumire il y avait au dedans.
Car on n'aurait pu dire si les habitants de la ville sommeillaient, ou
si le danger prochain qui s'annonait menaant les tenait veills.

Bienville, dont l'impatience paraissait crotre  mesure qu'il avanait,
doubla le pas, s'engagea bientt et disparut dans l'ombre de la rue
Buade, dont les chos, subitement rveills, semblaient reprocher  ce
passant tardif d'oser troubler ainsi leur repos.




CHAPITRE II.

LE VIEUX QUBEC.--LES AMIS.


Perch, comme un nid d'aigle, sur son roc escarp, Qubec a vu passer
bien des tourmentes depuis sa fondation jusqu' nos jours; et, comme
l'aire du roi des montagnes, d'autant plus secou par la tempte qu'il
est suspendu plus haut, de mme aussi notre vieille cit a d lutter
plus fort contre l'ouragan que Montral et Trois-Rivires, assises
modestement toutes deux dans la plaine.

Comme Hercule dans son berceau, Qubec naissant sortit vainqueur de la
lutte qu'il dut soutenir contre l'iroquois reptile. Mais  peine ses
quelques maisons remplaaient-elles les ouigouams disparus de la
mystrieuse bourgade de Stadacona, qu'un nouvel ennemi fondit sur la
petite ville de Champlain. Affaibli par de tristes rivalits, puis par
la disette, Qubec tomba sous cette premire attaque des Anglais;
c'tait en 1629. Mais, l-haut, Dieu veillait sur la France-Nouvelle: il
la voulait catholique, cette colonie destine  contre-balancer un jour
la puissance de ses voisines, et l'Angleterre ne l'tait plus.

Rendu  la France en 1632, Qubec se remit rapidement de cet chec, et
sembla ds cet instant prendre un plus puissant essor, comme ce gant de
la fable qui recouvrait de nouvelles forces quand son ennemi lui faisait
mesurer la terre.

Depuis lors donc, malgr les conspirations des tribus indiennes, dont
les cris de guerre retentirent souvent jusqu' ses portes, la capitale
de la Nouvelle-France s'accrut si bien, qu'elle tait devenue ville
avant 1690. Comme cette poque seule doit m'occuper dans ce rcit, je ne
fais que mentionner les rudes secousses que firent ensuite prouver 
notre ville les siges de 1759 et de 1760 et celui de 1775.

Maintenant encore, Qubec est le seul vrai rempart qui dfende
efficacement le pays. Viennent de nouvelles luttes, et l'on verra ses
nombreux canons allonger de nouveau leur cou de bronze par-dessus les
murs, et tenir en chec un ennemi vainqueur, peut-tre, sur tous les
autres points de la contre. Sera-ce alors que, selon les prdictions,
un immense ouragan de feu dvorera notre ville? Est-ce crible par les
boulets, calcine par les obus incendiaires, qu'elle doit s'envelopper
et se coucher dans un glorieux suaire de cendres fumantes? Si c'est la
suprme destine qui t'attend,  Qubec, ta fin sera digne de ton pass;
et tes pierres noircies diront un jour  l'tranger qui viendra, pensif,
s'asseoir sur un dbris de tes murailles, que tes habitants ne pouvaient
tre que des hros.

Mais toi, fastueuse et superbe Montral, est-il donc vrai que tu doives,
au dire de certaine prdiction, prir dans un immense dbordement des
eaux? Oh! alors, comme tu auras froid dans le linceul de limon dont les
flots du grand fleuve couvriront tes restes, en s'enfuyant rapides vers
l'Ocan et l'oubli!

    *    *    *    *    *

Bien que le petit tablissement de Champlain, commenc en 1608, ft une
ville en 1690, le lecteur n'en doit cependant point conclure qu'il peut
juger du Qubec de la fin du dix-septime sicle par celui
d'aujourd'hui. Exposs aux soudaines attaques des Iroquois, et instruits
par l'exprience, ses habitants avaient group leurs demeures autour des
fortifications, et  la porte immdiate d'un refuge ou de prompts
secours. Ainsi un grand nombre des habitations se trouvaient  la basse
ville, sous les canons du fort Saint-Louis. Bien que dtruite par
l'incendie de 1682, la ville basse tait tout  fait rebtie  l'poque
du sige de la place par Phipps. Mais elle n'tait pas comme aujourd'hui
l'entrept presque exclusif du commerce; la plupart des principaux
citoyens et les plus riches marchands y demeuraient avec leur
famille.[7]

      [Note 7: On se souvient encore que notre aristocratie logeait
       la basse ville, il n'y a pas plus de soixante ans. A cette
      poque, le quartier, si fashionable aujourd'hui, du Cap, tait
      habit par des charrons, des forgerons et des laitiers.]

L'espace de terre qu'occupent aujourd'hui les faubourgs, ne consistait
alors qu'en de vastes champs, qui s'tendaient  partir des portes
jusqu' perte de vue.

Il n'y avait au _Palais_, sur les bords de la rivire Saint-Charles, que
le palais de M. l'intendant et ses dpendances, lesquels, au dire de La
Potherie, taient composs "de quatre-vingts toises de btiments qui
semblaient former une petite ville."[8] C'tait le lieu de runion du
conseil, l'intendant y demeurait, et on y avait plac les magasins du
Roi, depuis l'incendie de 1682; car, avant ce dsastre, ils taient  la
basse ville, prs d'un quai dfendu par des pices d'artillerie, et
qu'on appelait alors la _plate-forme_.[9]

      [Note 8: On peut voir encore les ruines de cette rsidence en
      arrire de la brasserie de M. Boswell et dans le _Parc_. Ce nom
      vient de ce que ce terrain, alors couvert en grande partie de bois
      de haute futaie, tait la proprit des intendants, qui en avaient
      fait leur parc.]

      [Note 9: C'est maintenant le quai de la Reine.]

Quant  la haute ville, elle tait presque toute occupe par les
communauts religieuses;  l'exception toutefois du Chteau et de
quelques rares maisons dissmines le long des rues Saint-Louis, Buade,
de la Fabrique, du Palais et Saint-Jean.

On venait de rebtir le monastre des Ursulines, dtruit par un incendie
en 1686. En 1689, M. de Frontenac avait fait lever, dans le jardin de
cette communaut, une palissade fortifie, avec un corps de garde, pour
dfendre la ville du ct des plaines ou des _champs_, comme on les
appelait alors.

Venait,  ct, le couvent des Jsuites. Converti en caserne depuis la
conqute, cet difice offre maintenant  peu prs le mme aspect
qu'alors;  l'exception cependant du "grand jardin," d'un "petit bois"
et de l'glise qui ont disparu.[10] L'espace de terre compris entre
l'Htel-Dieu--qui ne consistait alors qu'en un btiment de pierre de
taille avec deux pavillons--et le Sminaire, et qui comprend aujourd'hui
les rues Couillard, Saint-Joseph, Sainte-Famille, Saint-George, etc.,
tait dsert et inhabit.

      [Note 10: Le couvent des Jsuites, qui depuis longtemps
      menaait ruine, fut dmoli en 1877.]

Quant aux difices du Sminaire, ils se composaient d'un corps
principal, qui regardait le fleuve, de deux pavillons, et d'une aile 
gauche, o tait la chapelle. Cette dernire, malheureusement dtruite
depuis, devait tre belle; car La Potherie, qui venait d'Europe, en fait
beaucoup d'loges.[11] Le jardin de la communaut s'tendait librement
jusqu'au rempart de palissades plantes sur la cime du cap qui domine la
rue Sault-au-Matelot de plus de cent pieds. La petite batterie de canons
qui dfendait la ville en cet endroit, se trouvait dans le jardin, o
les artilleurs avaient la permission de se tenir pour le service des
pices. Sur les plans et les cartes de cette poque, on remarque une
grande croix plante prs de la palissade, dans le jardin,  peu prs l
o l'on voit maintenant sur la grande batterie une demi-lune dfendue
par un canon de trente-deux.

      [Note 11: Cette chapelle devait se trouver  la jonction de
      l'aile avec la vieille faade,  peu prs au lieu o se trouvent
      maintenant les deux salles d'tude. Elle avait quarante pieds de
      long. La Potherie vante beaucoup le matre autel, qui tait
      d'architecture corinthienne, les lambris, les sculptures qui
      ornaient les murailles et la vote, et qui, faites par des
      sminaristes, taient estimes dix mille cus. Cette chapelle a
      t depuis longtemps dtruite par le feu.]

Aprs la cathdrale et la rue Buade, en remontant, se trouvait la place
d'armes, qui devait voir s'lever, trois ans plus tard (en 1693), le
couvent et l'glise des Rcollets.

En face de la place d'armes, assis sur le bord du cap, et arrt par les
fondations qui servent encore  soutenir l'ancienne partie de la
terrasse, tait le chteau du Fort ou chteau Saint-Louis. Pour ne point
allonger la partie purement descriptive de ce chapitre, nous donnerons
plus loin une esquisse assez dtaille de cette rsidence de nos anciens
gouverneurs.

Maintenant descendons vers l'vch, pour nous rapprocher du lieu qui
verra se dvelopper la partie la plus mouvante de ce roman.

Le palais piscopal tait alors bti  l'endroit o s'lve,
modestement, l'difice de notre parlement provincial. C'tait un grand
btiment de pierre de taille, dont le principal corps de logis avec la
chapelle, place au milieu, regardait la cte de la Montagne. Une aile
de soixante-douze pieds de long, avec un pavillon formant au bout un
avant-corps du ct de l'est, allait rejoindre  angle droit la cte.
La pointe de terre qui faisait face  cette aile et descend vers la cte
de la Montagne qu'elle domine, avait servi de cimetire ds les premiers
temps de la colonie.

Voici maintenant quel tait le circuit dcrit par le mur de clture qui
entourait l'vch. Partant d'abord de l'extrmit du cimetire, il
suivait la cte de la basse ville qu'il remontait en coupant la rue qui
mne aux remparts aujourd'hui (cette voie n'existait pas alors), et
venait s'arrter au bout de la rue Port-Dauphin,  l'extrmit de notre
palais piscopal actuel. Si l'on revenait au mme point de dpart, on
voyait le mur remonter vers le jardin du Sminaire en suivant la cime du
cap qui s'lve au-dessus de la rue Sault-au-Matelot,[12] puis s'arrter
 l'endroit du rempart o l'on a construit, il y a quelques annes, une
petite plate-forme entre la clture de l'difice du parlement et les
premiers canons de la grande batterie. L il rejoignait le mur qui borne
encore les jardins du Sminaire et venait, confondu avec cette muraille,
rejoindre l'autre extrmit au coin de la rue Port-Dauphin. Quant au
carr de maisons qu'il y a maintenant entre le bureau de poste et le
parlement, il n'existait pas  la fin du dix-septime sicle, et l'on
circulait librement alors  l'endroit o ces constructions sont assises
aujourd'hui.

      [Note 12: La tradition veut que cette rue ait t nomme ainsi
      par suite de la chute qu'un matelot y aurait faite du haut en bas
      du cap. A vrai dire, nous prfrons cette version  celle de
      Hawkins (_Picture of Quebec_), qui substitue au matelot un chien
      nomm _Matelot_, qui aurait fait la mme chute.]

Cette topographie, peut-tre minutieuse et sans intrt pour beaucoup de
lecteurs, est ncessaire  l'intelligence des vnements qui vont
suivre.

Il y avait au commencement de la rue Buade, en 1690, une modeste maison
de pierre  un tage, qui faisait presque face  la jonction des murs
d'enceinte de la cour de l'vch. Elle tait sise  l'endroit o est
maintenant situe la librairie de MM. Brousseau, et appartenait  M.
Louis d'Orsy, jeune officier d'une compagnie de la marine. Celui-ci
l'avait fait btir ds son arrive au Canada, durant l'anne 1687, et
l'habitait avec sa soeur.

Le pre des deux jeunes gens, le baron Raoul d'Orsy, ayant hrit d'un
patrimoine considrablement amoindri par les fastueuses dpenses de ses
pres, n'avait pu viter la ruine imminente qu'ils lui avaient ainsi
prpare de longue main. Aussi, se voyant hors d'tat de subvenir aux
exigences de fortune que demandaient son rang et son nom, s'tait-il vu
contraint de se dfaire d'un petit manoir, en Normandie, qui lui restait
pour tout bien, afin de raliser quelque argent pour passer au Canada.

En quittant ainsi la France, il s'pargnait la honte de se voir ddaign
par le moindre gentilhomme, et pensait pouvoir refaire assez facilement
sa fortune en Amrique, ds lors le pays des illusions par excellence.

Sa femme tait morte plusieurs annes auparavant, lui laissant les deux
enfants que nous allons bientt connatre; et comme il n'avait d'autres
parents qu'une vieille tante, presque aussi pauvre que lui, il lui tait
donc moins pnible de laisser la France qu'on ne le pourrait croire de
prime abord.

Ce fut en 168... qu'il s'embarqua, avec son fils et sa fille, sur un
vaisseau marchand, _la Fortune_, qui faisait voile de Saint-Malo pour
Qubec.

A peine taient-ils en vue des ctes d'Amrique qu'un corsaire de Boston
leur donna la chasse. Comme ce dernier tait plus fin voilier que le
vaisseau franais, celui-ci se vit contraint d'accepter le combat.

_La Fortune_ n'avait pour tout canon qu'une mchante couleuvrine, plutt
propre  tuer les artilleurs qui la servaient qu' faire tort 
l'ennemi; tandis que le corsaire, avec ses douze bouches  feu, criblait
_la Fortune_ d'une grle de boulets. Aussi, quand le capitaine du
vaisseau marchand voulut tenter l'abordage, comme moyen extrme d'un
salut presque inespr, son quipage tait-il  moiti dcim par les
projectiles ennemis. Nanmoins, aimant mieux mourir glorieusement que de
se rendre, il aborda le corsaire tonn d'une pareille audace et lui
jeta ses grappins.

Mais la lutte tait trop ingale; aprs vingt minutes de combat, le
capitaine franais tait tu, et les quelques hommes de son quipage qui
survivaient, taient blesss ou faits prisonniers. M. d'Orsy et son
fils, qui s'taient vaillamment battus, furent aussi blesss et
tombrent entre les mains des vainqueurs.

Ceux-ci, exasprs par cette vigoureuse rsistance qui leur avait fait
perdre plusieurs des leurs, firent main basse sur tout ce qu'ils
trouvrent  bord de _la Fortune_.

C'est  peine si le pauvre baron put sauver quelques louis d'or qu'il
avait sur lui au moment o l'action s'tait engage.

Amens  Boston, les trois captifs reurent l'ordre d'y rester interns;
c'est--dire qu'ils taient libres de leurs mouvements, mais seulement
dans les limites de la place, dont ils ne pouvaient sortir sans
s'exposer aux peines les plus svres.

Ce genre de captivit se trouvait aussi en usage au Canada,  la mme
poque.

Pour comble de malheur, les blessures de M. d'Orsy taient des plus
graves; et le peu d'argent qu'il avait drob  l'avidit des corsaires
fut employ  louer un pauvre rduit, et  payer les soins d'un mdecin.
Celui-ci put gurir aisment le jeune d'Orsy, qui n'tait pas grivement
bless; mais il donna peu de soulagement au baron, chez qui l'excs de
ses infortunes avait produit un grand affaissement corporel et moral.

Alors le fils donna des leons de franais et d'escrime, grce
auxquelles il put prolonger un peu la vie dfaillante de son pre et
empcher sa jeune soeur Marie-Louise de mourir de faim. Quant  lui, peu
de chose lui suffisait.

Ils avaient bien crit  leur tante de France en quel dnment ils se
trouvaient; mais la rponse tardait  venir. Les communications taient
alors des plus difficiles et des plus lentes entre les rives des deux
continents.

Enfin, aprs avoir langui jusqu' l'anne 1687, par un soir d't, comme
le soleil se couchait et empourprait au loin la mer, que le mourant
apercevait par la fentre, le baron s'teignit doucement en donnant une
dernire pense  la France, le pauvre captif, avec la dernire larme de
son coeur  ses enfants, le pauvre pre!

Louis n'tait pas encore de retour, et Marie-Louise reste seule
prparait le trs modeste repas du soir.

Entendant son pre pousser un long soupir, elle s'approche de son lit et
lui demande s'il n'a besoin de rien; sa question reste sans rponse.
Inquite, elle se penche sur lui, et s'aperoit qu'il n'est plus....

Eperdue de douleur, elle jette des cris perants et s'vanouit.

A ce moment, un officier anglais passait devant la maison. Lorsqu'il
entend cette voix de femme, qui lui semble appeler au secours, il
s'arrte et se prcipite, par une porte entr'ouverte, dans l'escalier
qui conduit  l'endroit d'o proviennent les cris. Au second tage, il
aperoit Mlle d'Orsy vanouie prs de la porte qu'elle a pu seulement
entre-biller. A la vue de la jeune fille vanouie, Harthing comprend
tout, et, soulevant Marie-Louise, il la dpose sur un mchant grabat qui
gt dans un coin de la chambrette.

Jeune encore, quand l'officier sentit entre ses bras cette belle jeune
fille, une bouffe de chaleur lui monta au visage, et les battements de
son coeur se firent un instant plus rapides.

Mais il a jet un coup d'oeil autour de la chambre pour trouver quelque
cordial propre  ranimer Marie-Louise, et ses yeux ont rencontr,
suspendues aux murailles nues et lzardes, une pe avec une croix de
chevalier de l'ordre de Saint-Louis. Alors, malgr la pauvret du lieu,
il reconnat  ces signes, ainsi qu' la dlicatesse des traits et des
mains de la jeune femme, que les habitants de cette misrable demeure
ont d, sans mme remonter bien loin, connatre de meilleurs jours.

Puis il reporte ses regards sur Marie-Louise, qu'il trouve plus belle
encore.

Ne sachant enfin que faire pour la rappeler  elle, il sort et crie sur
le palier pour demander du secours, quand il se trouve en face de Louis
d'Orsy.

--Vous ici, monsieur Harthing? lui dit Louis en reconnaissant l'officier
pour lui avoir donn des leons d'escrime.

L'Anglais lui montre de la main la scne de dsolation que prsente
l'intrieur de la chambre.

La ralit s'offre poignante aux regards de Louis, qui se jette sur le
corps de son pre avec des sanglots navrants.

En ce moment accourent des voisines, qui s'empressent autour de
Marie-Louise toujours vanouie. Harthing alors d'offrir ses
consolations et ses services au jeune d'Orsy. Mais ce dernier le
remercie d'un oeil charg de larmes, et qui dit  l'officier anglais
combien sa prsence est pnible en ce moment.

Il ne restait plus  Harthing qu' s'loigner au plus tt; ainsi fit-il,
mais non sans avoir auparavant jet un long regard vers Marie-Louise qui
commenait  s'agiter sur son lit...

Deux mois aprs cette perte douloureuse, les orphelins reurent une
lettre de France, leur annonant la mort de leur tante, qui leur lguait
le peu qu'elle avait. Cette lettre, crite par l'ancien notaire de la
famille, accompagnait le prix de vente du petit manoir, unique fortune
de leur parente. Car, aprs avoir pris connaissance de la missive du feu
baron, qui faisait connatre sa captivit et les nouveaux malheurs qui
l'avaient assailli, le notaire avait pris sur lui d'aliner le modeste
domaine, pour en faire tenir la valeur aux infortuns prisonniers.

Grce  ce secours, Louis et sa soeur purent payer leur ranon et obtenir
de passer au Canada.

Cependant, le jour de leur dpart pour la Nouvelle-France, l'officier
anglais, Harthing, vint les voir. Ce n'tait d'ailleurs pas la premire
fois depuis le funeste soir o le malheur l'avait inopinment appel
sous le toit des jeunes gens.

Que se passa-t-il durant cette dernire visite? C'est ce que nous dirons
un jour au lecteur.

Nous ne cacherons pourtant point que les commres du voisinage
s'aperurent que l'officier avait l'air  la fois honteux et furieux au
sortir de la demeure des orphelins. On avait mme entendu comme une
altercation et vu, disaient toujours les voisines, le jeune d'Orsy
ouvrir brusquement la porte au visiteur et la refermer de mme.

Pauvres enfants! ils ignoraient quelle passion dangereuse et quel
souvenir haineux  la fois ils laissaient derrire eux en la personne du
lieutenant Harthing. Ils taient aussi bien loin de prvoir de quel
poids l'amour et le ressentiment de cet homme devaient peser dans la
balance de leur destine.

Arriv sans encombre au Canada, avec sa soeur,  la fin de l'anne 1687,
d'Orsy s'tablit  Qubec. Quelque temps aprs sa venue, une commission
de lieutenant devint vacante dans une compagnie de la marine; Louis put
l'obtenir, grce  certaine action d'clat qu'il accomplit lors d'une
rencontre avec des sauvages, et qui l'avait de suite fait recommander 
M. de Frontenac.[13]

      [Note 13: Les gouverneurs franais taient autoriss 
      disposer, chaque anne, de quatre commissions d'officier dans la
      compagnie de la marine, en faveur des jeunes Canadiens.]

Ce fut dans les conflits qui avaient si souvent lieu dans ces temps
difficiles, que d'Orsy fit la connaissance de Franois de Bienville; et,
comme ils combattirent souvent l'un  ct de l'autre, une sincre
amiti les unit bientt; sans compter que les yeux bleus de Mlle d'Orsy
avaient fascin Franois, qui, chose assez naturelle en pareille
occurrence, avait fait  Louis l'aveu de ses sentiments. On peut penser
que celui-ci avait fort approuv d'abord la naissance et bientt le
dveloppement rapide des amours de sa soeur et de son meilleur ami, dj
fiancs  l'poque o nous allons entrer dans leur intimit.

Maintenant, nos lecteurs ne seront pas surpris de voir le jeune Le Moyne
se diriger si lestement vers la demeure qui abritait sa chre amie.

A la vue d'un tout petit rayon de lumire qui filtrait fugitif par la
fissure de l'un des volets, le jeune homme constata que l'on veillait
encore  l'intrieur. Aussi frappa-t-il aussitt  la porte, aprs avoir
respir bruyamment pour se remettre en haleine; car sa marche rapide
l'avait essouffl quelque peu. Des bruits de pas se firent entendre au
dedans, puis une voix mle demanda:

--Qui va l?

--Bienville.

Quand ce dernier eut ainsi rpondu, un bruit de verrous succda  deux
joyeuses exclamations, pousses dans la maison sur deux tons diffrents,
et la porte s'ouvrit toute grande pour se refermer ensuite sur le
visiteur.

Si l'on me fait remarquer que notre gentilhomme commet une grave
inconvenance en se permettant une visite  pareille heure, je rpondrai
qu'alors nos crmonies froides et compasses d'aujourd'hui n'avaient
pas encore t importes dans le pays. C'est qu'en ce bon vieux temps
l'ami avait toujours une chaise qui l'attendait au coin du foyer de son
hte, tandis que la huche reclait toujours un morceau de pain que l'on
offrait de bon coeur au voyageur, et cela,  toute heure qu'il arrivt.
Je ne crains pas mme d'avancer que le plus heureux de deux amis tait
invariablement celui qui recevait l'autre.

Avant de tracer le portrait de mon hrone, laissez-moi vous dire
qu'elle s'tait d'abord leve avec empressement  l'arrive de
Bienville, et porte  sa rencontre. Mais ce premier lan de son coeur,
qui s'tait traduit par ce premier mouvement, fut aussitt comprim par
sa timidit instinctive de jeune fille: elle s'arrta rougissante et
presque confuse.

--Mademoiselle, lui dit le nouveau venu en s'inclinant avec grce, je
viens un peu tard, n'est-ce pas?

--Nullement, monsieur de Bienville, lui rpondit-elle avec un charmant
sourire o son me semblait s'tre porte, tandis que l'incarnat
progressif de ses joues en tait arriv au ton le plus chaud. Les amis
sont toujours attendus et ne viennent jamais trop tard, ajouta-t-elle
en lui tendant la main.

--Tu comprends, Franois, repartit Louis d'Orsy, qui serra la main de
son hte avec effusion; c'est bien dit, n'est-ce pas? et, ce qui est
mieux, trs sincre. Je m'en porte caution, acheva-t-il en regardant sa
soeur qui, ne pouvant plus rougir, tait devenue subitement ple  force
d'motion.

--Mais allons, allons, trve de crmonies! Assieds-toi, et tu nous
conteras ensuite les nouvelles que tu as pu recueillir sur ta route, de
Montral  Qubec. Il est impossible de n'avoir rien  se dire entre bon
ami et fiance, surtout s'il survient  propos un petit gobelet de ce
vin que tu sais tre bon, et dont il me reste encore quelques flacons en
cave. Mais tu n'as pas soup?

--Oh! oui, mon cher, et au chteau, avec M. de Frontenac encore. Mais tu
ne sais pas ce qui m'attendait au dessert? Voyons, cherche un peu.

--Dame! fit Louis qui se dirigeait dj vers la cave, quand les paroles
de son hte le firent se retourner; dame! quelque rasade d'un vieux
Xrs oubli depuis plusieurs annes dans un recoin des celliers; car
on m'a dit qu'il y a grand nombre de bouteilles de vins des meilleurs
crus qui y dorment dans la poussire, en attendant que le matre d'htel
fasse luire pour chacune d'elles le grand jour de la rsurrection.

--Ah! ah! picurien bavard, que tu en es loin! Il est bien vrai que je
me suis un peu senti enivr tout d'abord, mais je t'assure que le jus
divin de la vigne n'tait pour rien dans cette ivresse. Enfin, mon cher,
ce n'est autre chose qu'un brevet d'enseigne dans la compagnie de marine
dont tu es lieutenant et que commande mon frre Maricourt.

--Bravo! bravo! s'cria Louis, qui revint aussitt sur ses pas broyer
amicalement la main droite de son ami en guise de flicitations. Nous
avons alors un double motif pour faire sauter un bouchon, dit-il ensuite
en reprenant le chemin de la cave.

Tandis que Bienville et Mlle d'Orsy, rests seul, se livrent  ces
premiers lans du coeur que les lvres savent si bien traduire entre deux
amoureux, le moment me semble des mieux choisis pour crayonner le
portrait de mon hrone. En effet, dans ces courts panchements de deux
amants seul  seul, nulle oreille profane n'est excusable d'intervenir.
Leur ange seulement doit tre du secret, lui qui voltige entre eux pour
recueillir ces aveux pudiques et les reporter au ciel, d'o Dieu mme en
dispose en faveur de ceux dont l'me est jeune et pure encore.

Bien qu'elle n'et pas encore vingt ans, Marie-Louise se trouvait dans
toute la force de la beaut fminine. Grande, frache et rose, on voyait
de suite que la jeune plante n'avait manqu ni d'air ni de soleil;
c'est--dire, en un mot, qu'elle ne ressemblait pas  la plupart de nos
jeunes beauts d'aujourd'hui, celles des villes, du moins, que l'air
malsain des cits et l'atmosphre homicide des salles de bal rendent si
ples et diaphanes  l'ge qu'avait notre hrone.

Mille pardons aux dames, mes lectrices, qui croiraient me voir faire le
portrait d'une paysanne.

La richesse des contours et des formes n'excluait pas chez Mlle d'Orsy
la dlicatesse aristocratique. D'abord, l'animation de son teint qui
annonait un sang riche et vivace, ne faisait que mieux ressortir la
blancheur de sa peau. Ensuite, une blonde et abondante chevelure
encadrait son visage et ruisselait en boucles soyeuses sur ses paules;
tandis que ses yeux, d'un bleu de ciel profond, ptillaient d'enjouement
et d'intelligente candeur, et qu'un sourire,  la fois bienveillant et
fier, agaait ses lvres parfaites de couleur et de dessin. Je ne
jurerais pas que ce sourire n'et parfois l'intention de laisser voir
les deux plus belles ranges de dents qui soient jamais sorties des
mains du Crateur.

Enfin quand j'aurai dit, pour terminer, que les marquises de la cour du
grand roi auraient envi ses mains, que sa taille tait souple comme la
tige d'un pi de bl; que ses pieds taient mignons au point de faire se
jeter tte baisse dans le fleuve Bleu la plus aristocratique Chinoise
du Cleste-Empire, on finira par avouer, sans doute, que Mlle d'Orsy
aurait sans peine trouv des admirateurs dans nos salons les plus
fashionables.

Rien de plus naturel chez la fiance de Bienville que cette alliance de
vigueur et de dlicatesse native. Elle tait de race noble, et le
soleil avec l'air pur du nouveau monde avaient contribu  donner plus
de force et de sve  la jeune fleur, qui, bien que transplante,
n'avait perdu aucune des qualits distinctives de sa caste. Sa tte
tait coiffe de cheveux moiti crps et moiti boucls. Elle portait
une robe de velours noir entr'ouverte sur la gorge et garnie de
falbalas. Comme elle tenait le bas de sa robe lgrement retrouss, l'on
pouvait voir, d'abord une large dentelle qui terminait la jupe de
dessous, et ses mignons pieds chausss de souliers  talons hauts et 
fleurons d'or.[14]

      [Note 14: Tel tait le costume d'une femme de qualit  la fin
      du dix-septime sicle. Voyez Monteil.]

Nos jeunes gens venaient d'changer un de ces magntiques regards qui en
disent plus que cent volumes, lorsque d'Orsy fit son entre dans la
chambre, portant sous chaque bras des bouteilles que les araignes
s'taient complu  habiller d'un tissu de leur faon.

--Cher ami, dit-il en les dposant sur une table,  porte de la main,
si j'avais  ma disposition les caves du chteau Saint-Louis, je
pourrais fter dignement ton retour et la bonne nouvelle de ton
avancement. Mais que veux-tu? il doit naturellement y avoir la mme
diffrence entre le cellier du comte de Frontenac et le mien, qu'entre
nos personnages respectifs. Cependant je crois que ce vieux vin de
Graves n'est pas dnu de toute saveur. Il provient de la cave du
chteau de ma pauvre tante, et s'il n'a pas encore atteint l'ge de
majorit, ce dont je doute fort, nous tcherons nanmoins de l'manciper
ce soir.

Pendant que Mlle d'Orsy prsente des gobelets d'argent[15]  nos deux
amis, jetons un rapide regard dans la maison pour nous y reconnatre au
besoin.

      [Note 15: Les verres  boire taient alors fort peu en usage
      dans la Nouvelle-France; et les familles  l'aise se servaient de
      coupes ou de gobelets en argent massif. Dans les nobles et riches
      familles de France, le gobelet tait d'or et grav aux armes du
      matre.]

Le rez-de-chausse o se tenaient les jeunes gens tait divis en quatre
pices: d'abord,  droite et sur l'entre, se trouvait la cuisine--mal
place, n'est-ce pas? je n'en peux mais, c'tait le got du temps.--Tout
 ct, venait une grande salle avec une vaste chemine, prs de
laquelle se serrent nos nouvelles connaissances, pour se chauffer au
feu joyeux qui y prend grandement ses bats. Cette chambre n'a pour tous
meubles qu'une table, quelques chaises, un tapis fait dans le pays, deux
armoires enfouies dans le mur, et que Mlle d'Orsy en les entr'ouvrant,
il n'y a qu'un instant, nous a montres bien remplies de la proprette
vaisselle de la maison. Vous voyez ensuite,  gauche, la chambrette de
la jeune fille, nid de tourterelle, aux frais et coquets rideaux, au lit
mystrieux et blanc comme l'oiseau qui s'y blottit chaque soir. Enfin,
la chambre de Louis, avec fusils, pes, pistolets et baudriers
accrochs aux murailles.

On avait mnag au grenier une chambre pour la servante de la maison,
bonne vieille femme qui avait berc les deux enfants sur ses genoux, et
voulait finir ses jours avec eux.

Mais pardon, lecteurs, je m'aperois que dans le premier moment de
l'excitation produite par l'arrive de Bienville, j'ai oubli de vous
prsenter Louis d'Orsy, matre de cans. Ce dernier, qui peut avoir
vingt-cinq ans, est brun, grand, robuste, joyeux d'humeur, vaillant
soldat et bon officier.

--Il n'y a donc aucuns coups  donner ou  recevoir auprs de Montral,
puisque tu es ici? commena Louis en emplissant de vin le gobelet de son
hte.

--Eh! mon cher, tu ne sais donc pas que la discorde et la petite vrole
ont fait fuir de nos frontires messieurs les Anglais et leurs allis
sauvages, tout comme s'ils avaient eu nos pes dans les reins.

--Non.

Bienville fit part des vnements que le lecteur connat au sujet de
l'avortement du projet de Winthrop.

--Mais il parat, dit-il en finissant, que nous n'en serons pas quittes
 si bon march, puisque la flotte anglaise peut paratre devant nos
murs d'un jour  l'autre.

--Tant mieux, repartit d'Orsy, car tu sais que les bonnes raisons ne me
manquent point pour har les Anglais.[16] Aussi ai-je grande hte de
leur payer les dettes de vengeance que j'ai contractes envers eux.

      [Note 16: Je dois ici prvenir le lecteur que je ne prtends
      nullement rveiller de vieilles haines. Comme je veux peindre une
      poque, il me faut ncessairement la reprsenter telle qu'elle
      tait; c'est--dire avec ses antipathies et ses prjugs. Il n'y
      aura donc pas lieu de s'tonner si l'on voit mes personnages
      laisser percer,  chaque instant, leur animosit contre leurs
      ennemis, les Anglais, qu'ils avaient  combattre chaque jour. Si
      j'avais  crire un roman de moeurs contemporaines, mes personnages
      y parleraient sans doute autrement; et l'on n'y verrait pas, si je
      voulais rester dans le vrai, une jeune fille canadienne-franaise
      ddaigner l'amour d'un jeune et brillant officier britannique.
      Autres temps, autres moeurs.]

--Tu vas tre alors au comble de tes dsirs, car a va bientt chauffer.
Allons, tant mieux! mon pe commenait  se rouiller, bien qu'elle ait
vu le jour, il n'y a pas longtemps encore,  la baie d'Hudson.

--Oh! mais,  propos, tu me fais penser que je dois terminer un rapport
crit auquel je travaillais quand tu es arriv, et que le major Prevost
m'a charg de faire, touchant l'effectif et l'quipement de notre
compagnie. Comme je le lui dois livrer demain matin, tu voudras bien
m'excuser, n'est-ce pas?

--Fais, fais, mon cher, la discipline avant tout.

--D'ailleurs, reprit Louis, j'aurai fini bientt, et je crois que ma
soeur te tiendra bonne compagnie durant mon absence.

Il sortit en riant, et s'en alla dans sa chambre, d'o l'on entendit
aussitt le bruit d'une plume qui courait rapidement sur le papier.

Durant la conversation prcdente, Marie-Louise, assise  l'cart,
n'avait rien dit; et, hormis quelques furtifs coups d'oeil jets de temps
 autre sur son fianc, on aurait pens que son esprit et son coeur
taient bien loin de lui, tant elle paraissait mlancolique et
proccupe.

--Mon Dieu, Louise, dit Bienville en s'approchant d'elle, vous me
semblez bien triste!

La blonde enfant, fixant sur lui un de ces longs regards qui font battre
deux jeunes coeurs avec force:

--Comment voulez-vous que je ne le sois pas, lorsque je vous sais
toujours expos? rpondit-elle, tandis qu'une larme perlait au bord de
ses longs cils. A peine arrivez-vous de la baie d'Hudson, d'o je
tremblais qu'on m'apportt chaque jour la nouvelle horrible de quelque
malheur, et voici qu'il me va falloir passer encore par toutes les
angoisses qui ont dchir mon coeur depuis que je vous aime.

--Vous tes une enfant, Louise, avec vos terreurs puriles. Vous voyez
bien que la Providence me protge, puisque, depuis huit ans que je
guerroye de ct et d'autre, je n'ai reu aucune blessure srieuse.

Marie-Louise secoua sa belle tte d'un air de doute, ce qui fit
s'chapper de son oeil cette larme que nous y avons aperue.

Franois, l'ayant vue glisser sur la joue subitement plie de la jeune
fille, puis retomber sur sa main mignonne, saisit les doigts de sa
fiance, et les portant  ses lvres, il but dans un long baiser cette
premire larme que l'amour jetait entre eux.

--Que voulez-vous, mon amie, reprit-il en caressant la jeune fille du
regard, le soldat se doit  son pays et  son roi. Est-ce que vous me
voudriez voir quitter le service?

--Oh! non, cher ami--et Marie-Louise mit ses deux mains dans celles du
militaire--oh! non, Franois. Car je vous aime tel que vous tes
aujourd'hui, avec votre bravoure, vos beaux faits d'armes, et cette
grande pe que vous portez si bien. Mais pourtant......

--Voyons, ne pleurez plus, Marie-Louise, ou sinon, je ne vous ferai pas
certaine confidence que j'avais rserve pour la fin de la soire.

--Oh! dans ce cas, c'est fini, dit-elle en imprimant  sa tte un de ces
mouvements coquets dont les femmes ont seules le secret. Eh! dites donc!

--C'est que je veux vous voir porter mon nom aussitt que nous aurons
repouss l'Anglais; ce qui,  mon avis, ne prendra pas plus d'une
quinzaine.

--Dieu! quel bonheur!...

Et elle dtourna un peu la tte pour dissimuler la rougeur que cet aveu
inattendu faisait monter  ses joues.

Mais, soudain, ses yeux s'arrtent avec effroi sur une fentre de la
cuisine qu'elle peut apercevoir de la place o elle est assise. Puis
elle jette un cri perant en se rapprochant du jeune homme.

--Qu'est-ce donc, Louise?

--Regardez!

Bienville arrte ses regards dans la direction indique par la main
tremblante de la jeune fille; mais il ne voit autre chose que le
mouvement d'un volet qui se referme bruyamment  l'extrieur.

--Mais, mon amie, c'est le vent, sans doute?

--Non! non! je le vois encore............qu'il est affreux!

Alors Franois et Louis--le cri de sa soeur vient d'amener ce dernier
auprs de la jeune fille--sortent pour explorer les environs.

Il tait onze heures, et quelques toiles jetaient seulement une clart
douteuse sur la ville endormie.

Les deux amis purent cependant voir comme deux ombres: l'une fuyait en
courant vers l'vch, tandis que l'autre remontait la rue Buade et se
dirigeait vers la cathdrale d'un pas tranquille.

--Sus au drle qui se sauve! fit Bienville en dganant son pe.

Et tous deux se lancrent  la poursuite du fuyard.

Mais ce dernier, qui avait un peu d'avance, n'en joua que mieux des
jambes en se voyant poursuivi; si bien qu'il disparut soudain prs d'une
porte cochre qui donnait accs dans la cour de l'vch.

--Je veux tre scalp, s'cria d'Orsy, si j'y comprends quelque chose!
Cette porte est pourtant bien ferme, et je crois le mur un peu haut
pour qu'on puisse l'escalader si vite.

Ils tendirent l'oreille, sondrent des yeux la nuit, explorrent les
alentours, mais vainement; l'ombre qu'ils avaient poursuivie s'tait
vanouie comme un fantme.

Jugeant toute autre recherche inutile, Bienville et d'Orsy revinrent sur
leurs pas.

De retour  la maison, ils virent Mlle d'Orsy occupe  charger les
pistolets de son frre. Les deux jeunes gens ne purent s'empcher de
sourire, mais ne trouvrent cependant rien d'trange en cela.

En ces temps de guerre o la surprise et l'attaque marchaient de front
et se rptaient si souvent, le maniement des armes  feu n'tait pas
tranger aux dames canadiennes. Quelques-unes mme surent s'illustrer 
jamais par le sang-froid et la bravoure qu'elles dployrent en
certaines occasions critiques: Mme de Verchres et sa fille, par
exemple, qui ont leur nom crit dans l'histoire, aussi bien que Jeanne
Hachette et autres femmes de cette forte trempe.

--Allons, allons, charmante amazone, dit en souriant Bienville  sa
fiance, laissez l ces armes qui vont si mal  vos jolis doigts, et
dites-nous ce qui a caus votre frayeur.

--Mon Dieu! fit-elle en frissonnant, il me semble voir encore cette
figure hideuse qui tait colle  la fentre, et me regardait avec des
yeux ardents!

--C'est une illusion, repartit Franois qui, voulant ter toute
inquitude  son amante, ajouta:

--D'ailleurs, nous n'avons rien vu.

--Absolument rien?

--Rien.

--C'est trange; pourtant......

--Voyons, remettez-vous. Je vais retourner au chteau, et si je
rencontre quelque figure suspecte sur mon chemin, je vous assure que je
lui terai l'envie de venir grimacer  votre fentre. Et d'ailleurs,
qu'avez-vous  craindre avec votre frre?

Bienville salua galamment Marie-Louise, serra la main de d'Orsy et
sortit.

Mais ce fut en vain que ses yeux questionnrent les tnbres. La nuit ne
rpondit pas, et les chos de la paisible ville lui renvoyrent 
peine, par intervalles, le cri des factionnaires:

--Sentinelles!......garde  vous!




CHAPITRE III.

DENT-DE-LOUP.


Le soir mme o se passaient les vnements qui prcdent, plusieurs
vaisseaux de haut bord, ainsi qu'un grand nombre de transports, taient
mouills au pied de l'le d'Orlans, vis--vis l'glise Saint-Laurent de
l'Arbre-Sec. C'taient les trente-quatre voiles de sir William Phipps,
dont nous expliquerons plus loin l'arrive subite  la pointe est de
l'le.

La nuit vient vite en octobre; aussi l'obscurit rgnait-elle autour de
la flotte vers sept heures du soir, lorsque la lumire d'un falot
brilla soudain sur le pont du vaisseau amiral. Aprs l'avoir travers
dans sa largeur, elle s'arrta pour se pencher  bbord. On put alors
voir deux hommes se cramponner d'une main  l'chelle qui descendait sur
le flanc du navire, et tenir de l'autre, par chacune des extrmits, un
lger canot d'corce.

La pirogue fut descendue avec mille prcautions et mise  l'eau. Enfin,
l'un des hommes, passant  bord de la frle embarcation, s'y agenouilla,
tout en s'armant d'une pagaie qu'il saisit d'une main nerveuse. D'un
coup d'aviron, il fit retourner le canot, que la mare montante
loignait dj du navire, et vint se placer de manire  pouvoir parler
 voix basse avec son compagnon. Celui-ci descendit sur le dernier
chelon, quitte  se faire mouiller les pieds par les vagues qu'une
lgre brise de sud-est faisait quelque peu moutonner, et s'inclina vers
l'homme du canot en lui disant  l'oreille:

--Te rappelles-tu bien toutes mes instructions?

--Dent-de-Loup a toujours les oreilles ouvertes pour entendre la voix
d'un ami, rpondit l'autre.

--Bien, mais sois prudent.

--Les frres de Dent-de-Loup l'ont aussi appel le Chat-Rus, repartit
l'homme du canot.

--C'est bon! pars et reviens vite, fit l'homme de l'chelle en
congdiant l'autre du geste.

Ce dernier plongea son aviron dans l'eau et disparut.

Dent-de-Loup appartenait  la grande nation iroquoise et faisait partie
de la tribu des Agniers, qui habitait les bords de la rivire Mohawk,
laquelle se jette dans l'Hudson. C'tait l'un des plus puissants chefs
de sa tribu, comme l'un des plus intrpides guerriers qui aient jamais
rveill de leurs cris de combat l'cho des forts de la
Nouvelle-France.

Dent-de-Loup mesurait six pieds de haut, et ses membres avaient atteint
un dveloppement en harmonie avec sa grande taille. Dou d'une force
musculaire peu commune, il tait la terreur des tribus rivales.

Aussi, lorsque, au retour d'une expdition de guerre, Dent-de-Loup
rentrait au village en regardant d'un oeil fier les femmes mohawkes se
presser sur son passage pour compter les scalps sanglants qui pendaient
 sa ceinture en guise de trophe, plus d'une jeune indienne disait-elle
en soupirant: "Heureuse sera celle qui habitera le ouigouam du plus
vaillant des braves!"

Ce qui n'empchait pas que Dent-de-Loup comptt vingt-huit printemps au
moment o nous l'amenons en scne, sans qu'aucune femme et jamais
trouv la voie de son coeur. L'amour n'avait pu mordre sur cet homme
d'acier, qui ne semblait s'enivrer que de sang, et ne ressentir de
bonheur que dans l'exaltation de la mle.

Nonobstant son bras terrible et ses jarrets nerveux, Dent-de-Loup fut
fait prisonnier par les Canadiens qui composaient l'expdition de
Schenectady. Le chef s'tait post en embuscade sur le passage de ces
derniers et tomba sur eux  l'improviste, comme ils revenaient au pays.
Mais, cette fois, la victoire lui lcha la main, et il s'affaissa bless
sur un monceau de cadavres que son terrible tomahawk avait abattus
autour de lui.

En le voyant tomber, les siens prirent la fuite, et Dent-de-Loup,
solidement garrott, fut amen  Qubec au printemps de l'anne 1690.

Ses blessures s'taient cependant cicatrises en chemin, et les forces
lui taient presque compltement revenues, lorsqu'on l'enferma dans une
des salles basses du chteau Saint-Louis. On savait qu'il tait chef et
c'tait un prcieux otage, qui aurait son prix dans un change de
prisonniers.

Comme les fentres de l'appartement o il tait log se trouvaient
dfendues par des barreaux de fer de vigoureuse apparence, on n'avait
aucune inquitude  son gard, et il pouvait arpenter son logis en tous
sens et en toute libert de mouvement. Ce que voyant, le Chat-Rus se
livra  la pratique de la gymnastique; c'est--dire qu'il passait ses
journes  sauter,  s'tirer bras et jambes, probablement pour se
remettre des grandes fatigues de la route qu'il venait de faire. Mais du
reste, il se montrait si bon homme, qu'on ne voyait aucun mal  ce qu'il
pt charmer ainsi les ennuis de sa captivit; on ne restreignit donc en
rien le jeu de ses muscles.

Ses gardiens auraient pourtant conu les soupons les plus graves, s'ils
avaient pu voir quelles furieuses accolades il donnait, la nuit, au
grillage qui le sparait de la libert. Car, lorsque venaient les
tnbres, l'enfant de la fort, quittant son grabat en silence, allait
se suspendre aux barreaux de sa prison; et l, arc-boutant son corps,
roidissant ses muscles, il donnait d'effroyables secousses  ces solides
tiges de fer. Ses doigts saignaient, ses bras se tordaient, ses muscles
craquaient en vain dans ses efforts effrns; rien ne cdait, rien ne
ployait.

Alors, bris par la fatigue, vaincu par l'inutilit d'une pareille
lutte, perdu, haletant, Dent-de-Loup retombait tout rompu, en jetant un
regard de dsespoir vers les toiles qui scintillaient l-haut dans le
libre espace du firmament.

Quinze jours se passrent ainsi; ainsi s'coulrent quinze nuits
terribles, o l'homme des bois se tordit enrag contre les barreaux
inbranlables de sa prison.

Or,  cette poque, vivait  Qubec un certain Jean Boisdon, htelier de
son mtier. Son pre, Jacques Boisdon, avait t le premier Canadien
autoris  tenir htellerie  Qubec, et cela  l'exclusion de tout
autre.[17]

      [Note 17: On peut voir cet acte d'autorisation parmi ceux qui
      nous restent du conseil organis en 1648 par le gouverneur M.
      d'Ailleboust. "Jacques Boisdon logera," y est-il dit, "sur la
      grande place, prs de l'glise, afin que tous puissent aller se
      chauffer chez lui. Il ne gardera personne pendant la grand'messe,
      le sermon, le catchisme et les vpres."]

Matre Jean Boisdon, qui, vers l'an 1680, avait succd  son pre que
nous avons dj vu figurer dans _le Chevalier de Mornac_, tait un homme
de trente-cinq ans,  l'poque o Dent-de-Loup tait prisonnier au
chteau du Fort. Gros et court, notre htelier avait de prime abord
l'apparence d'un baril de vin. Mais il gagnait encore en originalit
lorsqu'on l'examinait en dtail. Ce qui frappait quand on envisageait
notre homme, c'tait, d'abord, une grande tache de vin d'un violet
enflamm qui s'tendait en zigzag, comme les ailes d'une chauve-souris,
du bout de son nez crochu jusqu' son oreille gauche; ensuite, le combat
dont son nez et son menton semblaient se menacer, tant ils avanaient
l'un vers l'autre avec jactance; tandis que sa bouche, paraissant
craindre de les voir en venir aux prises, se retirait prudemment en
arrire, dans l'enfoncement produit par la prominence de ses deux
voisins. Puis, sur ses joues bouffies et enlumines, tmoignant qu'il
daignait souvent boire ... la soif ternelle de ses clients,
apparaissaient  et l quelques poils rares et rousstres, qui
semblaient regarder avec ddain le curieux terrain sur lequel ils ne
pouvaient se dcider  crotre. Sous son front bas se cachaient de
petits yeux gris toujours en mouvement et  l'air maraudeur.

Ce qu'il y avait enfin de remarquable chez Jean Boisdon, c'tait la
tendance de ses doigts  se crisper sur tout ce qu'ils saisissaient; et,
comme notre aubergiste passait pour aimer plus ses cus que sa digne
femme, dame Javotte, ne Boivin, les mdisants ne manquaient pas de dire
que l'habitude de retenir et de compter dans son gousset les cus qui y
entraient, tait la seule cause de la difformit de ses doigts. Entre
nous, les mauvaises langues avaient bien un peu raison, et nous serons 
mme de le constater bientt.

L'htelier avait la monomanie de thsauriser; or ce genre de folie
suppose l'existence d'un agent qui active et alimente  la fois cette
gourmandise du mtal, laquelle est la faim des avares. Cet agent est
l'or, et Boisdon n'en manquait pas.

En effet, comme Boisdon, le pre, avait longtemps abreuv ses
contemporains sans concurrence, il s'tait amass un certain magot, que
son digne fils ne songeait qu' augmenter encore en continuant le ngoce
paternel.

Pour preuve de ce que les aubergistes d'alors avaient dj une certaine
vogue et qu'il se devait faire une assez bonne consommation de liquides,
on peut lire une ordonnance de l'intendant Jacques Raudot, "faite 
Qubec, en son htel, le dix-septime d'aot mil sept cent six." Cette
ordonnance commence ainsi:

"Ayant t inform des dsordres qui arrivent tous les jours dans cette
ville,  cause de la libert que les cabaretiers et hteliers se donnent
de donner  boire toute la nuit; pour remdier  cet abus: Nous
ordonnons que tous les cabaretiers et hteliers seront ferms  neuf
heures du soir," etc., etc.

Rien ne nous indiquant que cet abus n'avait pas pris naissance chez les
Boisdon (nom tout  fait engageant pour les pratiques), nous avons tout
lieu de croire que Jean, second du nom, tait en train de faire
tranquillement fortune, bien qu'il ne ft plus le seul htelier 
Qubec, comme son pre, lorsqu'il se prsenta au chteau Saint-Louis par
une belle journe de mai de l'an 1690. Il portait un chapeau pointu, un
habit brun, des chausses hautes et enrubannes, un pourpoint serr avec
un collet de batiste  glands.[18]

      [Note 18: Tel tait, selon Monteil, le costume d'un homme du
      peuple  la fin du 17e sicle.]

L'htelier, qui fournissait de certains vins l'office du chteau, tait
suivi d'un petit Boisdon, premier fruit de ses amours lgitimes avec
dame Javotte, son pouse.

Tandis que le jeune garon portait  force de bras un panier de vin, le
pre s'essuyait le visage en respirant bruyamment, fatigu qu'il tait
par l'ascension du monticule sur lequel tait bti le chteau.

Suant et soufflant, notre homme opra son entre dans la rsidence du
gouverneur par une porte qui ouvrait sur une des dpendances.

Jean Boisdon, toujours suivi de son fils, fit quelques pas dans un
corridor assez sombre, et se dirigea vers une porte enfonce qui donnait
sur les cuisines. Ici, en homme bien appris, notre aubergiste frappa
pour s'annoncer.

--Ouvrez! cria de l'intrieur une voix nasillarde.

--Bonjour, pre Saucier, dit Boisdon, qui, en ouvrant la porte, salua
fort amicalement un petit homme gras,  figure rjouie,  ventre
rebondi. Celui-ci cumait gravement un pot-au-feu dont le fumet alla
chatouiller le nez recourb du nouveau venu.

--Tiens! c'est vous, monsieur Boisdon; entrez, entrez. Asseyez-vous,
monsieur Boisdon. Voyons, toi! fit-il, en rudoyant un aide qui tournait
la broche  la sueur de son visage, allons! donne ta chaise  monsieur
Boisdon.

Le lecteur trouvera peut-tre drle l'obsquieuse politesse de matre
Olivier Saucier, cuisinier en chef du gouverneur,  l'gard de
l'htelier. Mais si j'ajoute qu'il devait dix cus  l'aubergiste pour
maintes mesures de vin dgust au comptoir du dernier, on n'y verra rien
qui ne soit naturel.

Boisdon, qui, malgr sa grande dvotion pour l'argent comptant, avait le
sens commun des avares, l'esprit de calcul, prenait bien garde de se
brouiller avec Saucier au sujet de l'argent dont celui-ci lui tait
redevable. Car les bonnes grces du cuisinier lui valaient de fort jolis
profits au chteau. Aussi ne lui parlait-il qu'indirectement de sa
dette, et lui montrait-il un visage toujours riant. Bien entendu que, de
son ct, Olivier Saucier n'avait garde de se fcher de certaines
allusions que Boisdon se permettait quelquefois  l'adresse de son
dbiteur.

--Et comment va la sant, pre Saucier? fit notre homme en s'asseyant
lourdement.

--Assez bonne, comme vous voyez, monsieur Boisdon; et la vtre?

--Pas mauvaise.

--Le vin se vend bien, je suppose?

--Euh! oui....... mais...... pas toujours au comptant.

--Ah! dame, c'est un des inconvnients du mtier, repartit sans
sourciller matre Olivier Saucier, qui ne parut pas avoir compris la
mchancet dcoche par son crancier.

--Mais, puisque nous en sommes sur la question du vin, reprit Boisdon,
en voici quelques bouteilles que je vous apporte pour l'office, comme
vous me l'avez fait demander.

--C'est bon! c'est bon! Je vais vous les payer tout de suite, rpondit
le cuisinier,  qui l'argent de son matre pesait moins aux doigts que
le sien. Rien de nouveau, en ville, monsieur Boisdon?

--Non; et par ici?

--Pas grand'chose......... part le sauvage.

--Quel sauvage?

--Le chef de ceux que nos gens ont amens d'en haut, l'autre jour.

--Oh! oui; on m'a dit, en effet, que beaucoup de monde venait le voir de
ce temps-ci. Eh bien, s'est-il sauv, votre sauvage?

--Se sauver! vous croyez que c'est aussi ais que a, vous? Il a eu beau
s'affiler les dents sur les os de ses semblables, je vous assure
qu'elles ne sont pas encore assez pointues pour ronger les murs et les
barreaux de son cachot. Mais il est drle  voir, tout de mme.

--Comment donc? fit l'aubergiste dont la curiosit entr'ouvrit tant soit
peu les yeux microscopiques.

--Imaginez-vous, monsieur Boisdon, rpondit avec empressement le
cuisinier, tout charm d'avoir amen la conversation sur un terrain
moins glissant que le premier, imaginez-vous que c'est une espce de
singe que ce sauvage-l. Pendant les deux premiers jours qu'il a passs
ici, il s'est tenu tranquille. Mais, depuis la semaine dernire, ne
voil-t-il pas qu'il s'est mis  sauter,  pirouetter,  s'agiter enfin
qu'on peut mourir de rire  le voir. Joignez  cela qu'il vous entonne
par temps des chansons qu'il chante d'une force  faire tomber les
oreilles des chiens de monseigneur, tant ils paraissent souffrir de
l'entendre brailler ainsi. Du reste, c'est doux comme un agneau,
monsieur Boisdon.

--On peut le voir?

--Certainement, certainement, rpondit Saucier, qui n'tait pas fch
d'loigner son crancier  si bon march. Vous verrez un peu les jolis
morceaux d'or dont ce gredin-l s'est orn les oreilles.

Ici, les yeux de l'avare acquirent presque la grandeur naturelle  ces
organes chez les autres hommes. Mais il ne voulait rien laisser percer
de sa convoitise.

--Bah! fit-il d'un air de doute, quelque morceau de cuivre!

--Oui, du cuivre! allez voir un peu, monsieur Boisdon, et vous me direz
aprs si vous n'en voudriez pas quelques jointes de ce cuivre-l.
D'autant plus que le gaillard a bien su, parat-il, le cacher aux
soldats sur la route; et ce n'est que depuis son arrive au chteau que
l'Iroquois a remis ses pendants d'oreilles. Il sait, voyez-vous, qu'il
est sous la protection du gouverneur.

--Je voudrais bien voir a, dit l'htelier d'un air  moiti convaincu.

--Quoi, a? l'or ou le prisonnier?

--Oui, l'or... c'est--dire le sauvage.

--On va vous les faire voir. Hol! Moutonnet, arrive ici, cria-t-il  un
aide qui s'occupait dans un coin  chercher des limaces entre les
feuilles d'un chou. Allons, vite! et va montrer  monsieur Boisdon la
chambre du sauvage. Et n'oublie pas de dire  la sentinelle que monsieur
est de nos amis, fit-il en donnant une tape amicale sur la bedaine de
Jean Boisdon.

Boisdon fils voulait bien suivre son pre, afin de voir aussi ce sauvage
dont il venait d'entendre parler d'une manire propre  chatouiller son
imagination. Mais son digne papa lui ayant signifi de l'attendre  la
cuisine, force fut au gamin d'endurer, sans se plaindre, la dmangeaison
de la curiosit.

Aprs avoir parcouru plusieurs corridors, Boisdon et son guide
arrivrent  la porte d'une chambre dont la fentre regardait sur la
rue. Mais un soldat arm qui montait la garde  l'entre de cet
appartement leur en dfendit l'accs en croisant son arme.

--Monsieur le soldat, dit alors l'apprenti cuisinier, tandis que Boisdon
se retirait  distance respectueuse de la baonnette[19] dont le
mousquet du militaire tait arm, matre Saucier vous prie de laisser
voir le sauvage  son ami M. Boisdon.

      [Note 19: Ce fut sous Louis XIV que l'on introduisit l'usage
      de la baonnette dans l'arme franaise.]

--Ah! vous tes M. Boisdon? dit le militaire en relevant son mousquet.

--Oui, monsieur.

--Monsieur Jean Boisdon l'htelier?

--Oui, monsieur... pour vous servir.

Le soldat, ne voyant rien de menaant dans la contenance et la mine de
l'aubergiste, fit faire un tour  la clef qui tait demeure dans la
serrure, et ouvrit la porte  notre curieux, tandis qu'il se retirait un
peu en arrire.

Le marmiton, qui avait probablement vu plus d'une fois l'homme des bois,
ne jeta qu'un regard distrait dans la chambre du captif, et s'en
retourna plucher ses choux.

Alors Boisdon fit un pas, puis deux en avant, mais sans se presser. La
cause de cette lenteur calcule, c'est que notre homme avait presque un
aussi grand faible pour la vie que pour son argent. Et, comme les
sauvages du temps jouissaient, en Canada, d'une fort mauvaise
rputation, l'htelier frissonnait  la seule pense de recevoir sur le
crne un coup furtif de tomahawk. Car la porte n'tait qu'entr'ouverte
et ne lui permettait pas encore de voir l'Iroquois.

Cependant, comme aucun bruit ne se faisait entendre  l'intrieur, et
qu'il avait honte de montrer autant d'hsitation devant la sentinelle,
Boisdon fit encore un pas qui le mit en vue du sauvage.

Ce dernier tait accroupi sur un matelas au fond de sa prison. Les deux
coudes appuys sur ses genoux, il songeait. Telle tait sa proccupation
ou son apathie, que ce fut  peine s'il daigna d'abord donner un coup
d'oeil  ce nouveau visiteur. A la nouvelle de la capture du sauvage, un
grand nombre de personnes taient venues le voir par curiosit; ce qui
explique l'indiffrence de Dent-de-Loup et la condescendance de la
sentinelle  laisser Boisdon regarder l'Iroquois.

La premire pense de l'avare fut de regarder aux oreilles du
prisonnier; et ce qu'il vit alors lui arracha, malgr lui, un petit cri
de surprise.

Le soldat qui veillait dans le corridor, ayant pris cette exclamation
pour la consquence d'une simple et nave curiosit, haussa les paules
de ddain, et, croyant n'avoir affaire qu' un niais en admiration
devant une brute, il se remit  marcher de long en large en sifflant un
air guerrier.

Le sauvage avait cependant lev la tte, et, voyant les yeux de Boisdon,
qui, dmesurment ouverts cette fois, semblaient vouloir fondre au feu
de leurs regards les deux ppites d'or brut accroches aux oreilles de
Dent-de-Loup, celui-ci avait  son tour arrt sa vue sur Jean Boisdon.

--Ah! Jsus Seigneur! marmotta ce dernier, ils psent au moins quatre
onces chacun!

L'homme des bois ne comprit rien  ces paroles, et pourtant un clair
d'esprance et de joie brilla dans son ardente prunelle. L'homme de la
civilisation dguisait si peu son tonnement et sa convoitise, que
l'homme de la nature, le Chat-Rus, avait devin l'avare.

--Et c'en est... du vrai! continua de murmurer Boisdon en joignant les
mains.

Ici, Dent-de-Loup fit un signe pour attirer l'attention de l'aubergiste;
et, se voyant observ par lui, il fit le geste d'un homme qui lime une
matire dure; puis son doigt indicateur toucha l'une des ppites d'or.
Ensuite, il imita les mouvements de celui qui coupe quelque objet 
l'aide d'un instrument tranchant; et son index montra l'autre morceau
d'or. Enfin il fit mine d'ter les deux pendants d'oreilles et de les
remettre  l'aubergiste. Pantomime qui voulait dire, et Boisdon l'avait
parfaitement comprise: "Procure-moi une lime et un couteau, et cet or
est  toi."

L'avare jeta un rapide coup d'oeil en arrire afin de voir si le soldat
ne l'examinait pas. Compltement rassur, il pencha son corps au dedans
de la chambre, hocha la tte d'une manire affirmative, mit un doigt sur
ses lvres et murmura le mot "demain." Aprs quoi, donnant  sa
physionomie l'air le plus bnin qu'il put trouver, matre Boisdon
referma doucement la porte, dit quelques mots insignifiants au soldat,
qui avait peine  s'empcher de rire  la vue de la figure grotesque de
notre homme, et il s'en alla rejoindre Saucier  la cuisine.

Le sauvage n'avait pas compris le mot "demain"; mais il avait saisi le
geste.

--Eh bien, dit le cuisinier en voyant rentrer Boisdon, eh bien, est-ce
de l'or, oui ou non?

--Il faudrait voir a de plus prs, rpondit ce dernier d'un air de
doute.

--Ta, ta, ta, qu'on vous le donne et vous le prendrez bien les yeux
ferms. Mais parlons d'autre chose: avez-vous du vin blanc de Grave?[20]

      [Note 20: J'ai longtemps cherch quels pouvaient tre les vins
      que buvaient nos anctres, sans pouvoir trouver nulle part  ce
      sujet des donnes certaines. Tant qu'enfin, aprs avoir consult
      nombre d'autorits, je m'tais vu contraint de m'en tenir  des
      probabilits. Les trois premiers feuillets de ce volume taient
      mme imprims, lorsque des livres de comptes tenus par mon
      trisaeul maternel, M. Jean Tach--le premier du nom en Canada--et
      ngociant  Qubec avant la conqute, me tombrent sous la main.
      Quelle ne fut pas ma joie lorsqu'en feuilletant ces vieux
      manuscrits rongs de moisissures, j'y trouvai les noms des vins
      qui suivent, vendus par M. Tach  des particuliers, de 1734 
      1754: vin de Grave, rouge et blanc; vin de Bordeaux; vin de Chrs
      (Xrs); vin muscat; vin de Rancio (vin rouge d'Espagne).

      Quant au vin de Champagne, qui ne fut, comme on le sait,
      perfectionn qu' la fin du XVIIe sicle par dom Prignon, il
      devait tre fort peu en usage en Canada au commencement et mme au
      milieu du dix-huitime sicle, puisque, de 1734  1754, je n'en
      trouve que quelques bouteilles achetes par certains riches
      Qubecquois, tandis que les vins de Grave, de Bordeaux et de
      Chrs se vendaient par barriques. Au nombre des boissons
      alcooliques, je trouve mentionnes dans ces livres la guildive
      (eau-de-vie de sucre) et l'eau-de-vie proprement dite.]

--Oui, tonnerre! et du bon!

--De quelle anne?

--De mil six cent soixante.

--Bon, bon, apportez-en demain une bouteille; M. le comte y gotera, et,
s'il a seulement dix ans de moins que vous ne lui donnez, nous
prendrons tout ce que vous en pouvez avoir. Car notre provision est
puise.

--a me va, pre Saucier, a me va. A demain donc.

--A demain, rpondit le cuisinier, qui tendit la main  l'htelier d'un
air de protection tant soit peu railleur.

Ce dernier sortit le coeur  la joie, et suivi de son fils, qui
l'ennuyait dj par ses questions au sujet du sauvage. Mais Boisdon pre
tait trop proccup pour rpondre  Boisdon fils.

--Deux fois quatre font huit, grommelait l'avare. Et c'en est... bien
sr... Huit onces! hum!

Et il hta le pas pour regagner son logis.

Le mme soir, Boisdon, qui ne savait comment s'y prendre pour trouver le
temps moins long, tant il avait hte de voir arriver le jour suivant,
tait occup  faire le coup de ds avec quelques habitus du cabaret,
lorsqu'il vit entrer le mme soldat qui avait bien voulu lui laisser
voir Dent-de-Loup.

--Bon! pensa l'aubergiste, en voil un que je n'attendais pas, mais qui
n'en est pas moins le bienvenu.

Puis, allant au devant de lui, il l'accabla de prvenances, l'abreuva
largement d'un gros vin du got de la soldatesque, et feignit d'abord de
ne point s'apercevoir que le militaire lui payait seulement la moiti du
prix ordinaire d'un cot. L'histoire n'en parle pas, mais je me sens
port  croire que Boisdon avait auparavant mis de l'eau dans ce vin.

Afin, cependant, de ne point faire natre de soupon chez l'homme de
guerre, il prit soin de lui laisser entendre qu'il agissait ainsi pour
le remercier de la complaisance que le soldat avait eue  son gard.

Et, tout en faisant causer son homme, Boisdon parvint  savoir qu'il
serait de garde le lendemain,  la mme heure que la veille.

--Allons! se dit Boisdon, en frottant ses doigts crochus d'un air
satisfait, tandis que le soldat s'en allait plein de jus de la treille
et de gaiet bruyante, je n'ai perdu ni mon vin ni mon temps.

La nuit parut doublement longue au cabaretier; car en calmant son
excitation, elle lui fit songer qu'il s'embarquait dans une affaire qui
pouvait trs bien aboutir au pilori,  la prison,  l'amende... 
l'amende surtout, ce qu'il craignait le plus au monde, aprs sa femme.

Il resta longtemps veill entre la peur et l'avarice qui se livraient
sous son crne un combat singulier. Enfin, vers le matin, la soif de
l'or l'emporta. "Quel danger puis-je courir? s'tait-il dit pour porter
le coup de grce  son indcision. Depuis l'arrive du sauvage, on
assige la porte de sa prison pour le voir. Il ne se passe point de jour
sans que les curieux aillent l'examiner du dehors par sa fentre.
Pourquoi donc me souponnerait-on plus qu'un autre? Je saurai d'ailleurs
si bien prendre mes prcautions avec la sentinelle, qu'elle ne se
doutera de rien. Pt-il mme, par la suite, avoir quelque soupon sur
mon compte, le soldat se gardera bien d'en faire part  personne, tant
il craindra le chtiment qu'on lui infligerait pour avoir manqu  la
consigne. Car si on tolre qu'il laisse ainsi les badauds regarder le
prisonnier, il est certainement tenu de veiller de prs  ce que
personne ne puisse faciliter l'vasion du sauvage."

--Allons! allons! Boisdon mon ami, vous n'tes point si sot que votre
femme le prtend, pensa-t-il en fermant les yeux pour inviter le
sommeil.

Et notre homme s'endormit en faisant des rves d'or.

Le matin, aprs avoir tout rang dans sa boutique,--madame Boisdon ne
s'occupait que du pot-au-feu et de son intressante famille, demeurant
au second tage, o elle rgnait en souveraine absolue,--le cabaretier
prit, sur les dix heures, le chemin du chteau.

Il avait ostensiblement sous le bras une bouteille de vin blanc de
Grave, et dans la poche droite de ses braies deux petits objets qu'il y
avait enfouis secrtement.

Ainsi qu'au jour prcdent, Boisdon s'en alla droit  la cuisine; mais
cette fois Saucier tait absent de son office.

Alors, sous prtexte de voir le matre d'htel au sujet de son vin,
Boisdon sortit de la cuisine et s'engagea dans le mme corridor qu'il
avait parcouru la veille.

Habitus  de frquentes visites de sa part, les gte-sauce ne prtrent
aucune attention  ses mouvements et le laissrent aller o bon lui
semblait.

Notre homme savait plus d'un tour. Il passa devant la sentinelle, qu'il
reconnut avec une grande satisfaction intrieure, et salua d'un air
affair. Le soldat, le voyant passer outre, lui demanda s'il ne voulait
pas voir le sauvage.

--Apparemment mon vin a t bien apprci et l'on dsire y goter
encore, se dit Boisdon.

--Non, rpondit-il au soldat; pas  prsent, du moins, car j'ai affaire
au matre d'htel.

Et il tourna le corridor d'un pas press.

Un quart d'heure aprs, Boisdon revint, causa de choses indiffrentes
avec le militaire, et ne parut cder qu' ses instances pour jeter un
coup d'oeil dans la chambre du captif.

Enfin la porte s'ouvrit et l'heureux avare, rptant  peu prs ses
manoeuvres de la veille, introduisit la moiti de son corps par la porte
entrebille, tandis que la sentinelle continuait nonchalamment sa
marche.

Le Chat-Rus tait tendu sur son grabat. A peine eut-il aperu celui de
qui dpendait sa dlivrance, que son oeil s'illumina d'un rayon de
farouche espoir.

Il se lve en silence, et marche doucement vers Boisdon, qui lui a fait
un signe.

Dans un clin d'oeil le couteau et la lime apports par l'aubergiste
passent dans la main du sauvage, tandis que ce dernier met furtivement
les deux prcieuses ppites d'or dans la main difforme de l'htelier,
qui tremble de dsir.

Puis la porte se referme, et l'aubergiste revient tranquillement  son
logis.

Quelques jours aprs, Dent-de-Loup avait disparu, sans qu'on pt
expliquer comment il tait parvenu  scier un des barreaux qui
montaient si bonne garde  la fentre de son cachot.

Un mois plus tard, vers le milieu de juin, Dent-de-Loup amaigri,
harass, puis, rentrait au village agnier, o l'on n'attendait rien
moins que son retour.

Comment l'Iroquois tait-il parvenu, seul et sans armes,  rejoindre ses
frres au milieu des prils sans nombre que lui suscitait sans cesse le
dangereux voisinage des blancs?

Le premier soin de Dent-de-Loup, lorsqu'il se trouva dans les bois et 
l'abri de toute poursuite immdiate, fut de se confectionner un arc et
des flches,  l'aide du couteau que lui avait procur Jean Boisdon. La
corde tait toute trouve, car le prvoyant sauvage l'avait tire de son
grabat dont il avait mis, durant le dernier jour de sa captivit, les
meilleurs fils  profit.

Ces armes primitives l'avaient empch de mourir de faim dans sa longue
marche  travers les forts. Un orignal qu'il surprenait se dsaltrant
au bord d'un lac, une perdrix que son trait allait chercher sous la
feuille, un livre que sa flche arrtait sur le bord d'un terrier,
tels taient les aliments dont il soutenait son aventureuse existence.

C'est ainsi qu'aprs maintes fatigues, aprs maintes angoisses causes
par la possibilit de retomber entre les mains de ses ennemis, le
Chat-Rus revit les bords aims de la rivire Mohawk.

Mais de cruelles dceptions l'attendaient dans sa bourgade. D'abord le
prestige d'invincibilit attach  son pass venait de subir un rude
chec, par suite de sa dfaite et de sa captivit rcentes; ensuite,
comme on l'avait cru mort, un autre chef avait t lu durant son
absence. Dent-de-Loup trouva donc fort peu de sympathie  son retour, et
vit aussitt dans son remplaant un homme fort jaloux du titre qu'on lui
avait confr. Ce que voyant, le Chat-Rus se tint  l'cart et rendit
ddain pour froideur.

Cependant les colons anglais, qui s'occupaient alors activement de leur
expdition contre le Canada, avaient gagn l'alliance des cantons
iroquois. Dj le Connecticut et la Nouvelle-York avaient obtenu des
Agniers, des Sokoquis et des Loups la promesse de se joindre aux deux
mille hommes de troupes que ces deux tats dirigeaient par le lac
Champlain contre la Nouvelle-France.

Nous avons vu, dans le premier chapitre, le rsultat de ce projet
avort; il n'est donc nullement besoin de s'y arrter ici. Disons
seulement que Dent-de-Loup, dont le ressentiment contre les Franais
augmentait en raison du mauvais accueil qu'il recevait des siens, rvait
dans l'ombre  de cruels projets de vengeance. Mais bien que sa haine
ft voue  tous les habitants du Canada, elle s'attaquait de prfrence
 ceux qui l'avaient vaincu et fait captif, c'est--dire aux
Qubecquois, qui composaient en partie l'expdition de Schenectady.

Aussi, ds qu'il apprit que l'on armait une flotte  Boston pour
s'emparer de Qubec, rumina-t-il un projet qu'il s'empressa de mettre 
excution.

Quelques heures lui suffirent pour prparer ses armes, et, trois jours
aprs son arrive, Dent-de-Loup ressortait de son village d'un pas leste
et fier comme au temps d'autrefois.

--O va donc mon frre Dent-de-Loup? lui demanda le chef qui l'avait
supplant.

Dent-de-Loup lui lana un regard charg de mpris, et, lui montrant son
costume et ses armes:

--Mon frre a-t-il des yeux pour ne point voir? dit-il en passant outre.

Quelques jours aprs, un Iroquois de haute taille secouait la poussire
de ses mocassins aux portes de Boston.

--Je veux voir un des chefs blancs qui vont porter la guerre au Canada
sur leurs grands canots, dit-il en mauvais anglais au premier passant
qu'il rencontra.

Celui auquel il s'adressait tait un soldat nouvellement enrl pour
l'expdition de Qubec. Il conduisit le sauvage chez le lieutenant qui
l'avait engag dans sa compagnie; car il tait plus facile au lieutenant
qu'au soldat de prsenter l'Iroquois aux officiers suprieurs.

--Qu'attends-tu de nous? demanda l'officier au sauvage.

--Je veux me venger des faces ples de l-bas.

L'homme blanc envisagea l'homme rouge qui, de son ct, riva ses yeux
sur ceux de son interlocuteur. Une lueur de satisfaction passa sur la
figure du blanc, qui se dit: "J'ai mon homme."

--Je suis moi-mme un des chefs que tu veux voir, dit-il au sauvage.
Consens-tu  venir combattre avec moi?

L'Iroquois parut content aussi de la premire impression que lui avait
cause l'autre. Aussi s'empressa-t-il d'accepter sa proposition.

Ces deux hommes avaient devin leur valeur respective au premier coup
d'oeil.

L'un se nommait Dent-de-Loup; l'autre tait le lieutenant John
Harthing.




CHAPITRE IV

L'ESPION


Que l'on veuille bien nous permettre de placer ici, avant de suivre
Dent-de-Loup dans son expdition nocturne  Qubec, le court expos des
causes qui amenrent contre le Canada l'attaque de 1690. Car il est bien
temps d'expliquer comment une flotte anglaise se trouvait mouille au
pied de l'le d'Orlans le quatorzime jour d'octobre de cette mme
anne.

Par suite de l'accession de l'Angleterre  la ligue d'Augsbourg contre
Louis XIV, la Nouvelle-France allait avoir  lutter contre les colonies
anglaises. On se battait l-bas, dans la mre patrie, il fallait
consquemment s'entr'gorger de ce ct-ci de l'Atlantique; rien de plus
logique alors. Tel fut pourtant le premier mobile de ces luttes si
frquentes qui dsolrent, ds leur naissance, les colonies anglaises et
franaises de notre continent.

Mais comme le parti victorieux finissait naturellement par y trouver son
profit, ces querelles entre les parents de la vieille Europe
dgnraient en personnalits chez leurs remuants enfants d'Amrique.
Ils ne se battaient plus, en fin de compte, pour le bon plaisir de leurs
auteurs, mais bien plutt pour faire tort  leurs voisins et empiter
sur les possessions ennemies.

Voil le second et plus proche motif de ces guerres incessantes, motif
qui n'tait pourtant qu'une consquence de l'autre.

En 1689, la guerre tant donc rsolue entre la France et son antique
rivale de l'autre ct de la Manche, les colons anglais et franais du
nouveau monde se mirent aussitt  drouiller leurs vieux mousquets et 
fourbir leurs pes de combat.

Cette fois-ci, les Canadiens voulurent tre agresseurs et prvenir leurs
ombrageux voisins, en portant la guerre au sein mme du territoire
ennemi. "Leur premier plan, dit M. Garneau, tait de l'assaillir  la
fois  la baie d'Hudson, dans la Nouvelle-York et sur diffrents points
des frontires septentrionales."

Le premier coup fut en effet port dans la baie d'Hudson, que
d'Iberville rendit  la France par de glorieux combats qui n'taient
cependant que les prludes de ses futures victoires.

Mais le projet de M. de Callires, qui consistait  attaquer la
Nouvelle-York et par terre et par mer, bien qu'agr d'abord, ne reut
ensuite aucune excution. Car on intima aux colons franais l'ordre de
se borner  la dfensive, vu qu'on avait assez  faire en France et
qu'il tait impossible, disait-on, de leur venir en aide d'une manire
efficace. Il fallut donc abandonner ce projet qui souriait tant  M. de
Callires et  M. de Frontenac.

Ce dernier gouverneur, voyant la colonie livre  ses propres
ressources, ne voulut cependant pas renoncer compltement  ses
desseins; et, dans l'hiver de 1689-90, il organisa, coup sur coup, les
trois expditions de Schenectady, de Salmon-Falls et de Casco. On sait
qu'elles furent toutes trois couronnes de succs, la premire surtout,
qui produisit une terrible sensation dans la Nouvelle-York.

Ces divers avantages commenaient  alarmer srieusement les ennemis;
aussi nommrent-ils, dans le mois de mai de l'anne 1690, des dputs
qui se runirent pour la premire fois  New-York sous le nom de
"congrs."

L'envahissement du Canada par terre et par mer y fut dcid. Winthrop, 
la tte de trois mille cinq cents colons et Iroquois, devait pntrer
chez nous par le lac Champlain, tandis que le chevalier Phipps tait
charg,  l'aide d'une flotte dont on lui donnait le commandement, de
conqurir l'Acadie et Qubec.

C'tait presque un plagiat du plan de M. de Callires.

Nous avons dit comment le corps d'arme command par Winthrop se
dispersa tout  coup, avant mme d'avoir touch notre sol. Quant 
l'expdition de Phipps, ce rcit fera voir combien peu ses auteurs en
retirrent de gloire et de profit.

Nous avons aussi dmontr plus haut que la msintelligence de Winthrop
et de ses officiers avait grandement contribu  faire chouer
l'expdition de terre; voyons un peu maintenant quel tait l'homme qui
devait commander la flotte charge de prendre Qubec.

William Phipps tait n  Pmaquid vers l'an 1650. Le pauvre forgeron,
pre de ce fils an de vingt-cinq frres et soeurs, ne se doutait
certainement pas,  la naissance de son fils, de la bonne fortune
rserve  ce premier fruit des bndictions clestes.

D'abord berger par ncessit, le jeune homme apprit ensuite le mtier de
charpentier. La vue de la mer lui inspira alors l'ide de tenter le
destin sur le perfide lment; car il se construisit un petit navire
qu'il lana sur les flots avec ses esprances, et peut-tre ses
pressentiments de bonheur  venir.

Devenu heureux marin plutt par habitude que par talent, sa bonne toile
voulut qu'il parvnt au commandement d'une frgate; c'tait dj joli
pour un ex-berger. Mais sa chance ne devait pas s'arrter l; elle le
conduisit sur les ctes de Cuba, o il parvint  retirer des flancs d'un
gallion espagnol qui avait autrefois coul  fond prs de cette le, la
belle trouvaille de 300,000 livres sterling, tant en or et en argent
qu'en perles et en bijouteries, ce qui lui procura d'abord une petite
fortune, et ensuite le titre de chevalier anglais.

Notre heureux aventurier tait donc devenu sir William Phipps, lorsque
au mois de mai 1690, il fut nomm amiral de la flotte destine  faire
la conqute de l'Acadie et du Canada.

Sa bonne fortune sembla d'abord vouloir continuer  lui tendre la main
sur ce nouvel chelon qu'elle lui mettait sous les pieds.

Le 20 mai, l'escadre de Phipps, compose d'une frgate de quarante
canons, de deux corvettes et de plusieurs transports, avec sept cents
hommes de dbarquement, parut devant Port-Royal, capitale de l'Acadie.

Le gouverneur, M. de Menneval, n'avait avec lui, dans cette place dont
les fortifications taient en ruines, que soixante et douze soldats.
Voyant que rsister serait folie, le gouverneur capitula  des
conditions honorables.

Mais l'ducation premire de sir William Phipps ne l'avait pas fait plus
fort en thorie qu'en pratique sur la courtoisie et le droit des gens;
aussi ne se gna-t-il nullement pour manquer aux termes de la reddition,
quand il eut vu dans quel tat de dlabrement tait la ville, et quel
petit nombre de dfenseurs elle contenait. Il livra les habitations au
pillage, et, aprs avoir fait prter serment de fidlit aux colons, il
partit, emmenant prisonnier M. de Menneval, malgr les belles promesses
qu'il lui avait faites.

Ensuite, il passa par Chedabouctou et l'le Perce, o il ne laissa que
des ruines.

Aprs ces hauts faits, le glorieux amiral retourna vers ses concitoyens,
charg de faciles dpouilles qu'il devait plutt  une indigne violence
et  un heureux hasard, qu' une relle habilet.

Sir William tait cependant rendu  l'apoge de sa grandeur lorsqu'il
fit voile pour le fleuve Saint-Laurent, dans l'automne de l'anne de
grce mil six cent quatre-vingt-dix. Nous verrons par la suite comment
son toile plissant d'abord en face du Cap-aux-Diamants, le put voir
se heurter plus tard contre les rochers de l'le d'Anticosti, puis des
Antilles, et s'abmer dans ce mme Ocan d'o elle l'avait vu sortir si
radieux et souriant  l'avenir.

C'est que William Phipps n'tait en rsum qu'un de ces hardis et
heureux aventuriers que la Providence agite un moment au-dessus des
masses afin d'attirer sur eux l'attention de la foule et de faire surgir
aussi, par ce moyen, de nouvelles ambitions. Dou d'une intelligence
assez borne, d'un jugement des plus mdiocres, ils s'leva tant que ses
succs furent dans le plan providentiel; mais une fois livr  ses
seules ressources, William Phipps, incapable de se maintenir par
lui-mme sur les hauteurs, perdit l'quilibre et se cassa les reins dans
sa lourde chute.

On nous trouvera peut-tre un peu svre dans notre jugement sur un
malheureux vaincu; mais l'histoire de sa vie, qui montre combien il
tait superstitieux, ignorant et born, puis, en particulier, les fautes
qu'il commit dans son expdition contre le Canada, sont l pour
corroborer notre opinion sur cet homme.

On a pu voir dans le chapitre prcdent le rsultat immdiat de la
rencontre fortuite de Dent-de-Loup et du lieutenant Harthing. Bien qu'il
et pu se figurer tout d'abord le grand avantage qu'il retirerait d'un
homme aussi rsolu que le paraissait Dent-de-Loup, quelle ne dut pas
tre sa joie lorsque ce dernier lui raconta les aventures de sa
captivit et de sa fuite de Qubec.

Aprs avoir rflchi quelques instants, Harthing demanda  Dent-de-Loup
s'il reconnatrait l'homme dont la convoitise avait contribu si
puissamment  sa dlivrance.

A cette question, l'indien, malgr son flegme habituel, ne put
s'empcher de sourire et dit:

--Il faudrait que le Chat-Rus et des yeux de taupe pour n'avoir pas
remarqu l'homme  la joue de feu. On reconnatrait ce blanc, dont la
moiti de la face est rouge, au milieu des guerriers de dix mille
tribus, aprs l'avoir vu seulement une fois. Jamais plus beau tatouage
n'orna le visage d'un chef  l'entre du sentier de la guerre.

Dent-de-Loup avait gard si bonne souvenance de la tache de vin de
Boisdon, il dpeignit si bien l'aubergiste, qu'il ne fut pas difficile
 Harthing de se faire une assez juste ide du physique de l'htelier.

--Sais-tu o il demeure? demanda Harthing au sauvage.

Celui-ci secoua ngativement la tte.

--Alors, attends-moi quelques minutes, reprit l'officier, qui sortit 
la hte.

Harthing alla trouver un sien ami qui, aprs avoir pass plusieurs mois
en captivit  Qubec, venait d'tre rendu  la libert. Ce dernier, qui
avait t laiss libre de circuler dans la capitale du Canada, s'cria
soudain, aussitt que Harthing lui eut fait le portrait du cabaretier:

--La tache de vin! Mais ce n'est autre que Jean Boisdon, l'htelier le
plus en vogue  Qubec, et chez qui, le jour de mon dpart, j'ai bu,
avec quelques officiers franais, un carafon d'eau-de-vie si veloute.
Ces derniers, en gens bien appris, avaient voulu me fliciter de ma
dlivrance, et la guildive de l'aubergiste Boisdon cimenta cette
fraternit d'armes temporaire entre Anglais et Franais.

Il ajouta qu'il avait mme remarqu l'enseigne que le vent faisait crier
sur ses gonds au-dessus de la porte d'entre du cabaret. C'tait un
barillet badigeonn d'un jaune sale, et sur lequel les mots suivants
taient crits en caractres longs et tremblants:

                            AU BARIL DOR

                           JEN BOIS DONC

Cet affreux calembour avait attir l'attention de l'officier anglais,
qui put aisment donner tous ces renseignements  Harthing. Mais,
malheureusement pour le lieutenant, son ami ne put lui donner une
rponse aussi satisfaisante au sujet de Louis d'Orsy, car ce nom ne lui
tait pas connu.

--N'importe, se dit Harthing en revenant chez lui, n'importe, j'en sais
maintenant assez pour apprendre tout ce qu'il me reste  connatre.

Il s'empressa de dpeindre  Dent-de-Loup l'auberge de Boisdon, qui se
trouvait sur la grande place et prs de la cathdrale.

A mesure que l'Anglais avanait dans sa description, l'attention de
l'Iroquois semblait s'veiller graduellement. Enfin, quand le lieutenant
lui mentionna le baril jaune qui servait d'enseigne  l'auberge, le
sauvage lui toucha le bras et dit:

--Les yeux du Chat-Rus ont vu ce baril d'eau de feu suspendu  la porte
d'un ouigouam.

En effet, les Qubecquois qui faisaient partie de l'expdition contre
Schenectady, n'avaient eu rien de plus press  leur retour que de se
rendre  la cathdrale, pour y remercier Marie, sous la protection de
laquelle ils s'taient mis avant leur dpart. Mais, comme ils n'avaient
pu se dfaire immdiatement de leurs captifs, ils les avaient amens
avec eux jusqu' l'glise,  la porte de laquelle on les avait laisss
momentanment sous bonne garde. Et ce fut alors que les regards de
Dent-de-Loup s'arrtrent sur la singulire enseigne de la premire
auberge canadienne. Il l'avait si bien remarque, qu'il assura pouvoir
retrouver le cabaret, mme par la nuit la plus noire.

Harthing rayonnait.

Avec l'aide de Dent-de-Loup et de Boisdon, rien ne lui tait plus
facile, en effet, que de savoir o les d'Orsy demeuraient.

L'avarice de Boisdon lui tait connue comme une mine d'exploitation
trs facile; restait  s'attirer l'amiti du chef agnier. Mais il fit si
bien ressortir aux yeux de Dent-de-Loup l'avantage que celui-ci
trouverait  s'allier avec lui pour conduire leurs projets respectifs 
bonne fin, que l'Iroquois lui dit:

--C'est bon! Dent-de-Loup marchera dans le mme sentier de guerre que
son frre blanc.

Le sauvage n'avait aucune connaissance de la langue franaise, qui lui
devait tre cependant d'une si grande utilit pour s'aboucher avec
l'aubergiste canadien; ce  quoi l'esprit mchamment inventif du
lieutenant remdia de son mieux, en persuadant  Dent-de-Loup de se
fourrer dans la tte assez de phrases franaises pour se faire
comprendre de Jean Boisdon. A cet effet, Harthing se fit le matre de
langue du sauvage; car il avait lui-mme, dans la prvision d'aller un
jour au Canada, pris des leons de franais d'un pauvre huguenot
parisien qui vgtait  Boston.

L'Iroquois, dont l'ide fixe de vengeance peronnait toutes les
facults, se montra si bon lve, que deux mois plus tard, lorsque la
flotte anglaise fit voile de Boston pour le Canada, il savait assez de
franais pour merveiller le lieutenant Harthing, qui ne croyait pas
qu'une tte de sauvage pt contenir autant d'intelligence.

Enfin, pour prvenir les soupons de ses chefs au sujet de la prsence
de Dent-de-Loup sur la flotte, Harthing les prvint que cet homme lui
tait dvou corps et me, et qu'il se proposait de l'envoyer en espion
pour explorer la place qu'on allait attaquer.

Comme les qualits prcieuses des peaux-rouges  cet gard taient bien
connues en Amrique, la prsence du Chat-Rus fut non seulement tolre,
mais encore agre par les chefs de l'expdition.

Nous n'entrerons dans aucun dtail sur la marche de la flotte depuis
Boston, qu'elle quitta au commencement de l'automne, jusqu' l'le
d'Orlans, o nous la savons mouille le quatorzime jour d'octobre. Il
nous suffira de dire que, sans les vents contraires qu'il lui fallut
essuyer presque continuellement, elle et paru huit jours plus tt
devant Qubec, et qu'alors c'en et t sans doute fait de la ville, vu
qu'on ne s'y attendait nullement  cette attaque et que toutes les
troupes taient encore  Montral.

A prsent que nos lecteurs connaissent les antcdents de Dent-de-Loup,
reprenons le rcit au point o nous l'avons laiss vers le commencement
du chapitre troisime, c'est--dire au moment o le chef agnier venait
de quitter la flotte anglaise.

Pousse par un bras vigoureux, la pirogue du sauvage glissait, en
dansant sur les vagues, avec la rapidit de la flche. Pour assourdir le
bruit que fait l'aviron en plongeant dans l'eau, l'Agnier avait eu soin
d'envelopper le sien d'un lambeau d'toffe.

Le canot rasa sans bruit les bords silencieux de l'le d'Orlans, o, 
part les aboiements loigns de quelques chiens de ferme, tout semblait
dormir. Car les habitants, terrifis par le voisinage des Anglais,
n'osaient pas mme allumer de feu dans leurs demeures, tant ils avaient
peur qu'un indiscret rayon de lumire, en se glissant au dehors,
n'attirt quelques rdeurs nocturnes.

Aprs une heure de marche, le sauvage tait en vue de la ville; la cime
du cap paraissait alors se fondre dans l'obscurit de la nuit. Quelques
coups d'aviron l'amenrent  la Pointe--Carcy, qu'il doubla en entrant
un peu dans la rivire Saint-Charles.

Arriv  quelques brasses de terre, vis--vis de l'encoignure qui runit
aujourd'hui les rues Saint-Pierre et Saint-Paul, il rama quelques coups
de l'arrire pour arrter sa pirogue et tendit l'oreille.

Rien ne bruissait au proche, que le clapotement monotone des vagues sur
la grve.

Rassur, Dent-de-Loup dirigea doucement son canot vers la terre, qu'il
atteignit bientt. Aprs avoir tir son embarcation  sec sur le sable
du rivage, le Chat-Rus se mit  ramper vers la ville, non sans jeter
auparavant un regard scrutateur autour de lui. Aucun bruit ne trahissait
ses pas, tant ils taient bien mesurs; de sorte qu'un blanc ft pass 
dix pieds du sauvage sans se douter de sa prsence.

Pendant quelques minutes Dent-de-Loup longea le cap, et finit par
s'arrter prs d'un endroit dsert au-dessous du lieu o l'on voit
aujourd'hui le vieux et modeste difice du parlement provincial.

Il doit tre  peu prs inutile de faire remarquer ici que la basse
ville a subi depuis des changements innombrables; car,  cette poque,
il y avait  peine soixante maisons dissmines depuis la
Pointe--Carcy jusqu'au lieu o se trouve aujourd'hui le quai de la
Reine.

Comme c'tait par l qu'il s'tait chapp lors de sa captivit,
Dent-de-Loup reconnut la place et se mit  escalader le cap, couvert
alors de broussailles et d'arbustes assez solides pour pouvoir s'y
retenir au besoin.

Aprs maints efforts, aprs s'tre gliss comme un serpent entre les
arbrisseaux desschs par l'automne, le Chat-Rus atteignit la cime du
roc, et s'arrta  l'endroit o vous pouvez voir aujourd'hui cette
petite plate-forme qui touche  la clture d'enceinte du parlement.[21]

      [Note 21: Quelque temps aprs l'apparition de la premire
      dition de ce livre, un arrt du conseil de ville donnait  cette
      plate-forme le nom de Bienville, en l'honneur du hros dont nous
      venions d'exhumer le souvenir de nos vieilles chroniques.]

Dent-de-Loup prta de nouveau l'oreille aux bruits qui pouvaient venir
des environs, et, comme rien n'indiquait un danger prochain, il se hissa
rsolument sur le haut des palissades et se laissa descendre dans la
cour de l'vch, qu'il traversa en tapinois. Quand il eut atteint
l'endroit o la clture qui entourait la cour formait un angle en
rejoignant celle du sminaire, il bondit vers le fate de la muraille,
s'y accrocha des mains et descendit dans la rue Port-Dauphin. Aprs
s'tre assur que personne ne le voyait, il s'engagea dans la rue Buade.
Quelques pas de plus l'eurent bientt conduit au pied du mur qui
soutient le clocher de la cathdrale.

Ici, l'espion s'arrta en se faisant si petit que personne ne le pouvait
voir, grce  l'obscurit qui le favorisait. Ses prunelles se dilatrent
en se fixant sur une maison sise presque en face, et qui se trouvait 
l'endroit de celle qui est occupe maintenant par l'htelier Grondin.

Cette maison, assez troite et encaisse entre deux constructions plus
hautes qui semblaient la regarder avec ddain lorsque le soleil
clairait leur toiture, tait la seule o l'on veillait encore, si l'on
en jugeait d'aprs un jet de lumire qui, partant de l'intrieur,
dormait paisiblement sur le pav de la rue.

Le Chat-Rus inclina la tte de ct et d'autre pour mieux couter; rien
ne bougeait. Il traversa la rue et vint se blottir au-dessous de la
fentre claire.

En ce moment un petit grincement aigre, qui se produit au-dessus de lui,
le force  lever la tte; et il aperoit un objet qui se meut lentement
au-dessus de la porte. Il examine ce corps avec attention, s'assure de
ses mouvements uniformes et fait quelques signes de tte qui annoncent
le contentement intrieur qu'il prouve en reconnaissant la nature de ce
bruit. C'est l'enseigne de l'auberge qui gmit sur ses gonds rouills.

Convaincu qu'il ne peut se tromper, Dent-de-Loup s'avance vers la porte
en longeant la muraille; mais au mme instant cette porte s'ouvre et le
reflet d'une lumire de l'intrieur se rpandant sur le sol, laisse voir
dans la rue l'ombre d'un homme qui se tient sur le seuil.

La tte du sauvage touche presque les pieds de celui qui se trouve ainsi
debout  l'entre de l'auberge.

Dent-de-Loup hasarde un coup d'oeil au dedans de la maison. Il n'y a
personne au rez-de-chausse.

L'homme qu'il voit prs de la porte est donc seul.

Alors l'aubergiste Boisdon, car c'tait bien lui, voit comme une ombre
surgir brusquement de terre, tandis qu'il sent cinq doigts d'acier se
cramponner  son cou, et que la pointe acre d'un poignard tte sa
poitrine.

--Mon frre est mort, s'il crie! murmure une voix trange  l'oreille du
pauvre Boisdon, dont la moelle semble se glacer dans ses os, tandis que
ses genoux se donnent de nerveuses et rapides accolades.

On sait que Boisdon avait presque un aussi grand faible pour sa vie que
pour son argent. Nous pouvons mme avancer sans crainte qu'il lui
passait souvent de petits frissons nerveux sur l'pine dorsale, quand il
lui fallait s'aventurer seul par les rues, alors que le soleil ne
pouvait tre tmoin d'une bravoure qu'il aurait volontiers affiche en
plein midi.

Notre homme fut tellement effray en cette circonstance, qu'il promit de
faire chanter dix grand'messes pour le soulagement des mes souffrantes,
si ce poignard menaant s'moussait sur sa poitrine.

Le sauvage, voyant l'htelier tremblant arrter jusqu'au mouvement de
ses yeux, pour ne point paratre opposer de rsistance, avait repouss
Boisdon jusqu'au milieu de l'unique pice du rez-de-chausse, aprs
avoir referm du pied la porte qui s'ouvrait sur la rue. Puis,
desserrant un peu l'tau de ses cinq doigts, il lui avait rendu la
respiration plus facile, tout en lui faisant sentir que la pointe de son
arme avait d tre aiguise dans un dessein peu charitable.

Et approchant ses lvres de l'oreille attentive de l'aubergiste, il lui
dit tranquillement  voix basse:

--Que mon frre au visage ple n'ait point peur.--Soit dit en passant,
la figure du cabaretier avait en ce moment la couleur d'un citron
malade.--Dent-de-Loup ne veut point de mal  son frre. Que celui-ci
regarde.

Le sauvage, lchant la gorge de l'aubergiste, introduisit sa main gauche
sous une ceinture de peau d'orignal qui lui ceignait les reins, et
exhiba quelques ppites d'or aux yeux doublement surpris de Jean
Boisdon.

La vue du prcieux mtal fit refluer le sang aux joues de l'avare, qui
se remit d'autant mieux que Dent-de-Loup avait aussi rengain son arme.

Poussant alors un soupir mlancolique.

--Pourquoi donc me menacer ainsi? demanda-t-il d'un air  moiti
convaincu.

--Dent-de-Loup n'est pas l'ami des Franais, rpondit celui-ci, et si
les faces ples du grand village s'emparaient du pauvre Iroquois, il
partirait bientt pour les plaines sans fin du Grand-Esprit. Il lui faut
user de ruse pour revoir son frre.

--Dent-de-Loup! murmura Boisdon, stupfait de reconnatre l'ancien
prisonnier du chteau.

--Oui, Dent-de-Loup, qui te doit la libert. Il ne l'a pas oubli; il
t'apporte du mtal rayonnant pour te l'offrir en retour d'un service
qu'il va te demander. Mais le guerrier est seul au milieu de ses
ennemis, et il exige un peu de sret, acheva le sauvage, qui jeta vers
la porte un regard significatif.

La seule pense de palper encore quelques ppites rendit toute sa
confiance  l'avare, qui s'en alla verrouiller la porte et revint se
placer en face de Dent-de-Loup.

--Que mon frre veuille bien m'couter, fit le Chat-Rus en montrant un
sige  Boisdon, tandis qu'il en prenait un lui-mme.

Boisdon redevint tout oreille.

--Dent-de-Loup a ramass ces cailloux, dit le sauvage en montrant avec
quelque ddain les ppites d'or qu'il tenait en sa main gauche, dans un
vallon connu de lui seul.

Les yeux de l'avare se firent si grands, qu'il fallait tout le flegme
d'un Iroquois pour ne pas clater de rire.

Dent-de-Loup continua nanmoins avec impassibilit:

--Si mon frre aime tant ce mtal que nous mprisons l-bas, il lui sera
facile d'en remplir vingt fois ce tonneau d'eau-de-feu.

Et l'Agnier montra du doigt un baril qu'il y avait au fond de la salle.

Un sourire ineffable vient se suspendre aux lvres de l'avare, qui ferma
les yeux pour mieux se figurer la somme norme que reprsenterait un
pareil amas d'or.

--Mais, continua l'Agnier, pour que Dent-de-Loup consente  conduire son
frre au vallon inconnu, ce dernier devra d'abord l'aider  trouver dans
ce grand village une vierge ple aux yeux bleus, dont tu peux voir ici
le nom.

Et il tendit  Boisdon un papier sur lequel Harthing avait crit le nom
de celle qu'il convoitait.

--"Mademoiselle d'Orsy," lut l'aubergiste.

--C'est ainsi que s'appelle la vierge blanche, rpliqua Dent-de-Loup.

--Elle demeure  quelques pas d'ici.

--Mon frre veut-il venir avec le chef pour tre son guide? reprit
l'Iroquois en faisant passer une des ppites d'or dans la main de
l'htelier.

--J'y vais, rpondit Boisdon, qui se leva aussitt.

Une seconde ppite ayant suivi le chemin de la premire, Jean Boisdon
tout bloui par leurs scintillations eut un moment d'extase. Mais il se
remit bientt, ouvrit la porte d'entre, et, aprs avoir fait signe au
sauvage de se tenir au dehors, il monta prvenir sa femme qu'il lui
fallait sortir un instant et qu'elle et  verrouiller la porte en son
absence.

Tandis que dame Javotte, qui tait un tantinet jalouse, maugrait contre
une sortie  une heure aussi indue, l'aubergiste venait rejoindre le
Chat-Rus. Ce dernier l'attendait patiemment, et tous deux se
dirigrent vers la demeure de Louis d'Orsy, qui tait  cent quarante
pas de l'auberge et sur la mme rue. Quand ils arrivrent en face de la
maison du jeune officier, Boisdon la dsigna du doigt  Dent-de-Loup.

Celui-ci parut rflchir durant quelques instants aprs avoir examin la
maison; puis se penchant vers l'aubergiste:

--Que mon frre me suive un peu, lui dit-il.

Comme Boisdon hsitait  aller plus loin, le sauvage lui glissa une
paillette d'or dans la main, argument qui persuada l'avare. Il suivit
Dent-de-Loup, qui traversa la rue, descendit un peu vers le palais
piscopal et vint s'arrter  la jonction du mur de clture de l'vch
avec celui du sminaire. A cette heure de la nuit, un homme se pouvait
cacher l, prs de la muraille, sans que les passants le pussent voir de
la rue.

--Mon frre au visage ple voudrait-il venir se poster ici chaque soir,
pendant une semaine, et  cette heure? je lui donnerais de l'or.

--C'est bon, fit l'aubergiste; mais pourquoi cela?

--Le chef iroquois pntrera plusieurs fois encore dans ce grand village
ennemi, pour obir aux ordres d'un homme ple tranger qui aime la
vierge blanche. Mais pour ne pas tre surpris, il faut que quelqu'un
m'avertisse de l'approche de mes ennemis, et veille  ce qu'on ne me
remarque pas. Chaque soir le Chat-Rus viendra se tapir contre ce mur,
de l'autre ct; il imitera le miaulement du chat, et, si tu ne vois
personne dans les environs, tu rpondras de mme  ce signal. Alors
seulement je franchirai le mur. Mon frre m'a-t-il compris?

--Oui.

--Et consent-il?

--Certainement.

--Bien. Mais rentre en ton ouigouam; je n'ai plus besoin de toi
maintenant. A la prochaine nuit, sois ici.

Tandis que Boisdon reprenait le chemin de sa demeure, Dent-de-Loup
traversait de nouveau la rue, s'approchait de l'une des fentres de la
maison de Louis d'Orsy, et ouvrait un volet pour regarder  l'intrieur.

Ce fut alors que Marie-Louise aperut la figure tatoue du sauvage et
qu'elle eut peur. L'Iroquois, se voyant dcouvert, prit sa course vers
la demeure de l'vque, bondit comme un tigre par-dessus la muraille,
sans tre remarqu, grce aux tnbres, traversa silencieusement la cour
de l'vch, se laissa glisser sur le flanc du cap et courut  la grve
rejoindre son canot.




CHAPITRE V

AUX ARMES! AUX ARMES!


Le lendemain du jour o les vnements qui prcdent s'taient
accomplis, le chevalier de Vaudreuil,--on doit se souvenir que M. de
Frontenac l'avait envoy  l'le d'Orlans,--ayant apport la nouvelle
qu'un mouvement inusit se faisait sur la flotte, on s'attendait donc 
la voir bientt paratre. En effet, le 16 au matin, c'tait un lundi, on
aperut les premires voiles, qui semblaient planer au loin sur la
Pointe-Lvis.

La ville qui, jusqu' ce moment, tait demeure assez tranquille, s'mut
tout  coup; et un sourd bourdonnement parcourant bientt toutes les
rues, fit sortir les citoyens de leurs maisons, tandis que les femmes
effares mettaient la tte aux fentres.

Puis, ce bourdonnement s'enfla, s'enfla et se fit dans un instant
clameur immense, pendant que la voix des cloches sonnant  toute vole
lanait l'alarme aux quatre coins du ciel.

Alors, tout se fit bruit, tout devint mouvement.

"Aux armes! aux armes! Voil les Anglais!" Telles taient cependant les
notes dominantes de tout ce vacarme, pendant que le son aigu des
clairons, appelant les soldats aux armes, clatait de temps  autre en
cris stridents et prolongs.

Les militaires couraient  leur poste, les bourgeois par les rues, et
les femmes un peu partout, mais sans savoir o elles allaient.

Cependant les principaux citoyens s'taient tout d'abord ports au
chteau, o M. de Frontenac, entour de son tat-major, se tenait sur la
terrasse suspendue au-dessus du cap, pour examiner les mouvements de la
flotte ennemie. Le gouverneur fit prier les notables de se rendre auprs
de lui, et les ayant salus gravement, il braqua de nouveau une lunette
de longue-vue qu'il tenait  leur arrive, sur la flotte dont les
premiers vaisseaux dbouchaient dj dans le port.

--Monsieur de Bienville, dit le comte en se tournant vers celui-l, qui,
jusqu' ce moment, s'tait quelque peu tenu en arrire, votre vue de
jeune homme vaut mieux que la mienne; indiquez-moi donc le nombre et la
capacit des vaisseaux  mesure qu'ils apparatront.

En ce moment toutes les voiles taient en vue.

--Les premiers sont des vaisseaux de haut bord, rpondit Bienville.
L'amiral est en tte, et je crois qu'il se dispose  jeter l'ancre, vu
qu'il serre dj ses premires voiles.

--Est-ce bien l'amiral qui vient le premier?

--Oui, monseigneur. Je reconnais parfaitement son pavillon, qui flotte
au grand mat. Je crois mme qu'il a jet son ancre, car il me semble que
les voiles de perroquet battent les mts et que la frgate commence 
viter.

En effet la mare montante faisait dj tourner le vaisseau amiral sur
lui-mme, et M. de Frontenac,  l'aide de sa longue-vue, put distinguer
un groupe d'officiers qui se tenaient sur la poupe du navire command
par Phipps.

--Mais que font donc les plus petits btiments? on dirait qu'ils veulent
dpasser l'amiral.

--Ils rangent la cte de Beauport, monseigneur, afin, je suppose, de
trouver moins d'eau pour leur ancrage.

Bienville ne se trompait pas; car, les derniers vaisseaux, imitant la
manoeuvre des premiers, avaient mouill l'ancre prs de la cte et
commenaient  carguer leurs voiles.

--Combien sont-ils? demanda froidement M. de Frontenac.

--Trente-quatre, dont, je crois, trois frgates et cinq corvettes, qui
tiennent le milieu du fleuve. Les autres, rangs prs de la cte de
Beauport, ne sont que des brigantins, des caiches, des barques et des
flibots.

Suivirent quelques minutes de silence, durant lesquelles les yeux de
ceux qui taient sur la terrasse examinrent avec anxit les diverses
manoeuvres de la flotte anglaise.

Il tait  peu prs neuf heures et demie du matin lorsque la dernire
voile disparut replie sous ses cargues.

Alors Bienville s'cria tout  coup:

--Voyez-vous ce canot qui se dtache de l'amiral? Eh! parbleu! il doit y
avoir un parlementaire  bord, car j'aperois un pavillon blanc qui
flotte  l'avant.

--Dans ce cas, repartit aussitt le gouverneur, il faut aller au-devant
de lui. Parlez-vous l'anglais, monsieur de Bienville?

--Je ne parle anglais qu' coups d'pe, monseigneur. Mais voici mon ami
M. d'Orsy  qui cette langue est familire, vu son sjour dans la
Nouvelle-York.

--En effet, j'oubliais, reprit le gouverneur. Eh bien, monsieur d'Orsy,
vous allez accompagner M. de Bienville en qualit d'interprte. Quant 
vous, monsieur de Bienville, descendez en grande hte  la basse ville
et allez au-devant de cet envoy, avec une escorte de trois canots
monts par quatre hommes chacun. Si le parlementaire demande 
descendre  terre, bandez-lui les yeux, afin qu'il ne remarque pas
l'tat prcaire de la place. D'ailleurs, ayez pour lui tous les gards
possibles. Allez!

Bienville et d'Orsy salurent le gouverneur pour le remercier de
l'honneur qui leur tait fait, sortirent du chteau et descendirent 
grands pas la cte de la Montagne.

Bientt quatre canots laissaient la terre et se portaient vivement  la
rencontre de la chaloupe anglaise, pousss qu'ils taient par de
vigoureux rameurs.

Les cinq embarcations se joignirent au milieu du fleuve,  mi-chemin
entre la terre et la flotte.

--Oh! du canot! cria Bienville, quand il fut  porte de voix du
parlementaire; puis il fit arrter ses embarcations.

--_Stop!_ commanda l'officier anglais  ses hommes. Et l'on s'arrta des
deux cts en s'observant d'un air menaant.

--Qui tes-vous et que voulez-vous? demanda alors en anglais Louis
d'Orsy  celui qui commandait la chaloupe ennemie.

--Je suis envoy par l'amiral sir William Phipps, pour traiter de la
reddition de la place avec votre gouverneur, rpondit l'Anglais avec
suffisance.

--Harthing! grommela d'Orsy; et il serra les mchoires pour arrter au
passage un nergique juron qui lui montait  la bouche.

--D'Orsy! murmura de son ct l'officier qui commandait la chaloupe
anglaise.

--Que dit votre Anglais? demanda Franois de Bienville  son ami.

--Il vient prier le gouverneur de capituler!

Les Canadiens accueillirent ces paroles par un immense clat de rire.

D'Orsy les fit taire d'un regard, et s'adressant au parlementaire:

--Si vous voulez voir M. le comte de Frontenac, il faut vous soumettre 
ses conditions, qui sont, de vous bander les yeux pour vous conduire au
chteau Saint-Louis, et de nous suivre  terre sans votre escorte.

A ces paroles, le rouge monta  la figure du lieutenant Harthing, qui
rpondit avec un emportement mal contenu:

--Remarquez bien, monsieur d'Orsy, que je ne viens pas en espion!

--Les ordres de M. le comte de Frontenac sont formels, rpliqua
froidement d'Orsy, et monsieur Harthing est parfaitement libre de
retourner  son bord si ces conditions lui dplaisent.

Harthing se mordit les lvres, et, aprs avoir rflchi quelques
instants:

--Sachez au moins que je reprsente une nation, et qu' ce titre ma
personne est inviolable.

--Vous ne m'apprenez rien, monsieur, rpondit d'Orsy, et je sais trs
bien quels gards vous sont dus.

--C'est bon! je vous suis, reprit flegmatiquement l'envoy.

Bienville fit alors approcher son embarcation bord  bord avec la
chaloupe anglaise, et Harthing prit place sur le canot canadien, en
ordonnant  ses gens d'attendre son retour.

Pendant les quelques instants qu'ils se trouvrent cte  cte, les
Canadiens et les Anglais se toisrent d'un air fort peu bienveillant;
mais, grce  la prsence de leurs officiers respectifs, pas un mot ne
fut chang, pas un geste ne trahit ce bouillonnement intrieur de
vieilles haines nationales qui n'auraient pas mieux demand que de se
manifester activement.

--Nage  terre! commanda Bienville  ses gens, dont les rames mordirent
la vague.

--J'en suis bien fch, monsieur, dit d'Orsy au lieutenant anglais, mais
ma consigne est de vous bander les yeux.

--Faites.

Au bout de dix minutes les quatre canots accostaient la leve
aujourd'hui nomme quai de la Reine.

M. de Frontenac n'avait cependant pas perdu son temps dans l'inaction.
Chez cet homme nergique les ides dcisives ne se faisaient point
attendre;  peine convoques, elles arrivaient vigoureuses, sages et
hardies, et l'action suivait chez lui la pense de prs.

Bienville et d'Orsy avaient  peine mis le pied dans le canot qui les
devait conduire au-devant du parlementaire, que dj le gouverneur avait
donn les ordres suivants aux officiers qui l'entouraient.

Il enjoignit d'abord  M. LeMoyne de Maricourt, frre de Franois de
Bienville, d'aller prendre position  la basse ville, avec la compagnie
qu'il commandait, sur la _plate__forme_, qui tait dfendue par trois
pices de canon. M. de Maricourt tait arriv de Montral avec son
frre, M. LeMoyne de Sainte-Hlne, durant la nuit prcdente, apportant
la nouvelle que les troupes de cette ville ne tarderaient pas d'arriver.
M. de Sainte-Hlne devait occuper un autre quai fortifi  la ville
basse, avec le dtachement dont il venait d'tre fait capitaine. Puis,
afin de tromper le parlementaire sur l'tat de la place, vu que les
troupes de Montral et des Trois-Rivires n'taient pas encore arrives,
ordre fut donn aux seuls trois cents hommes en tat de combattre qui se
trouvaient alors dans la ville, de faire un grand bruit d'armes sur le
passage de l'envoy de Phipps. Pour ajouter  l'illusion du
parlementaire, qui n'y verrait rien au travers de son bandeau, le major
Provost devait dissminer les troupes en diffrents endroits et les
faire manoeuvrer bruyamment par toutes les rues de la ville.

Les ordres du comte furent si bien excuts que les premiers sons qui
frapprent l'oreille du lieutenant Harthing quand il mit le pied sur la
leve, ne laissrent pas que de l'tonner; car les Anglais croyaient, et
non sans raison, la ville hors d'tat de se dfendre. Quelques
artilleurs tranaient lourdement les pices; d'autres roulaient des
projectiles  quelques pouces de ses pieds ou faisaient cliqueter leurs
pes  ses oreilles.

--Fanfaronnades que tout cela, se dit Harthing.

Mais il n'tait pas  bout de mystifications.

D'aprs l'ordre du gouverneur, on lui fit faire les plus longs dtours,
le ramenant souvent au mme point de dpart, et toujours avec un grand
bruit d'armes.

Harthing atteignit ainsi le pied de la cte de la Montagne; mais ici ce
fut bien pis encore. J'ai dj dit que la monte du port  la haute
ville tait barricade par trois retranchements forms de chanes et de
tonneaux remplis de terre et de pierres. Aussi l'Anglais trbuchait-il 
chaque instant. Ici un tonneau lui barrait le passage, l il serait
infailliblement tomb sur un amas de pierres, sans la prcaution que ses
guides avaient de le soutenir; plus loin une chane tendue bien raide
heurtait ses tibias.

--Diables de Franais! grommelait-il.

Il parvint enfin  la haute ville. Mais bien loin de le conduire
directement au chteau, ses guides s'engagrent avec lui dans la rue
Buade, en se dirigeant vers la grande place. En ce moment une compagnie
d'infanterie les dpassa au pas de course; les trente hommes qui la
composaient frappaient si bien du talon, que notre Anglais crut qu'il y
en avait deux cents.

Il n'y eut pas jusqu'aux femmes qui ne s'avisrent de mystifier le
pauvre envoy. La soeur Juchereau de Saint-Ignace rapporte, dans
l'_Histoire de l'Htel-Dieu_, que les dames de Qubec assaillirent de
quolibets le parlementaire ahuri, et qu'elles l'appelrent
colin-maillard,  cause du bandeau qui l'empchait de voir.

Cependant Marie-Louise d'Orsy s'tait mise  sa fentre ds le
commencement du vacarme qui rgnait dans la ville. Voyant approcher
plusieurs militaires qui entouraient un officier anglais dont les yeux
taient bands, la curieuse jeune fille mit la tte hors de la croise.

Harthing n'tait en ce moment qu' quelques pas de la maison, et
toujours escort par MM. de Bienville et d'Orsy.

L'attention de Marie-Louise se trouvait tellement concentre sur l'homme
au bandeau, qu'elle ne remarqua pas d'abord son fianc, qui lui envoyait
le plus gracieux des saluts. Son regard s'attachait  la figure de
l'tranger  mesure qu'il approchait. Lorsqu'il passa devant sa fentre,
les yeux de la jeune fille devinrent d'une fixit trange; puis elle
plit, et se rejeta brusquement en arrire en poussant un cri qu'on
entendit de la rue.

--Qu'avez-vous donc, mademoiselle? lui dit aussitt la vieille Marthe,
sa servante, qui se trouvait auprs d'elle.

--Mon Dieu! c'est lui! je l'ai reconnu! rpondit Marie-Louise, dont la
pleur devint encore plus prononce.

--Qui donc, mademoiselle?

--Harthing! Marthe, Harthing!

--L'Anglais!............

--Oui! O mon Dieu! s'cria-t-elle en fondant en larmes, faites, je vous
prie, que ce pressentiment soit menteur! Mais quand j'ai vu cet homme
prs de mon fianc, mon coeur s'est serr, Marthe, et il m'a sembl voir
un nuage de sang qui passait entre eux! Mon Dieu! mon Dieu!

Et ses sanglots redoublrent.

Le premier mouvement de l'officier anglais, lorsqu'il entendit le cri
pouss par la jeune fille, fut de porter la main au bandeau qui
l'empchait de voir; mais d'Orsy, prompt comme l'clair, arrta son bras
 moiti chemin, et lui dit d'une voix qu'il s'effora de rendre calme:

--Monsieur Harthing, n'oubliez pas les conditions auxquelles vous vous
tes soumis.

L'Anglais laissa retomber son bras.

Oh! s'il et pu s'imaginer qu'il venait de passer  trois pas de cette
demeure qu'il brlait de connatre!

Ce n'tait pourtant que dans le but d'apercevoir l'habitation de Mlle
d'Orsy qu'il avait sollicit, puis obtenu d'tre envoy comme
parlementaire. Et dire qu'il lui fallait parcourir la ville sans rien y
voir!

Au cri jet par sa fiance, Bienville avait fait un pas rtrograde; mais
d'Orsy rappela son ami prs de lui d'un regard si impratif, que le
pauvre amoureux ne put s'empcher d'obir, tout en se demandant s'il ne
rvait pas, et quelle pouvait tre la cause de ce drame muet dont il
venait d'tre le tmoin.

Harthing et son escorte continuaient cependant leur marche.

Quand ils arrivrent sur "la grande place," aujourd'hui le march, trois
compagnies y paradaient, tambours et fifres en tte.

--Ces dmons-l sortent donc de terre! se dit Harthing; on nous assurait
pourtant que la ville tait compltement dpourvue de garnison.

Aprs maints dtours, aprs mille circuits pour dpister notre homme,
aprs l'avoir laiss se heurter plusieurs fois sur les quelques chanes
dont on avait barr les rues principales, l'escorte du parlementaire
prit enfin le chemin du chteau.

M. de Frontenac y attendait l'envoy de Phipps dans la grande salle,
avec les officiers qui se trouvaient  Qubec, et les gentilshommes des
environs, que la premire nouvelle du danger avait amens auprs de lui.

Aussi, rien ne saurait peindre la surprise du parlementaire lorsque le
bandeau tomba de ses yeux, et qu'il se trouva en si nombreuse et surtout
en si bonne compagnie.

Ils taient en effet dignes de figurer  ct de leur chef, ces braves
gentilshommes qui n'attendaient qu'un mot de sa part pour sauver leur
patrie d'adoption, ou mourir comme on mourait alors, le mousquet ou
l'pe  la main.

Auprs du comte de Frontenac, dont l'extrieur imposait tant  ceux qui
l'approchaient, venaient, d'abord le chevalier de Vaudreuil, le sieur
Juchereau de Saint-Denis,[22] qui par sa belle conduite durant ce sige
devait mriter des lettres d'anoblissements, M. LeMoyne de
Sainte-Hlne, que la mort allait bientt frapper au champ des braves,
ses dignes frres MM. de Bienville et de Maricourt, et le major Provost,
que le lecteur connat dj.

      [Note 22: Il fut l'anctre des Duchesnay.]

Vous auriez pu voir encore M. de La Touche, fils du seigneur de
Champlain, et le chevalier de Clermont, qui tombrent glorieusement tous
deux sur le champ d'honneur, trois jours plus tard.

Il y avait enfin les de Saint-Ours, les Linctt, les Couillard, les
Boucher, les d'Ailleboust, les Chambly, les Dugu, les d'Arpentigny, les
Tilly, les Baby, les de Lotbinire, et maints autres nobles gens d'pe
qui se signalrent tous dans les frquents combats de ces temps
chevaleresques dont les annales font aujourd'hui notre orgueil.

Harthing, qui s'tait cependant remis de sa surprise premire, s'avana
le front haut vers le gouverneur, qu'il n'avait pas eu de peine 
reconnatre au milieu de son tat-major. Et, tendant un parchemin au
comte, il lui dit en anglais, avec aplomb:

--Voici la sommation par crit que mon commandant l'amiral sir William
Phipps vous envoie.

--Monsieur d'Orsy, dit le gouverneur qui, sans toucher au parchemin,
garda son poing gauche sur la hanche,  la royale, et demeura le front
ombrag de son large chapeau, d'o jaillissait une gerbe de plumes
blanches, veuillez prendre cet crit et nous en traduire  haute voix la
teneur.

D'Orsy prit le papier des mains du parlementaire et en traduisit le
contenu  voix haute.

Un religieux silence rgne dans la grande salle pendant cette lecture,
silence  peine interrompu par le cliquetis des fourreaux d'pes qui
heurtent le parquet, par suite de quelques mouvements nerveux de ceux
qui les portent. Car elle est des plus propres  agacer les nerfs, cette
sommation de l'amiral anglais.

Phipps accusait d'abord les Franais de souffler la discorde en
Amrique, tmoin les hostilits qu'ils avaient commences l'hiver
prcdent dans la Nouvelle-Angleterre et sur plusieurs points des
frontires. Les colons anglais, craignant justement tout de gens qui les
attaquaient en tratres comme ils avaient fait  Schenectady, voulaient
mettre fin  cette guerre de guet-apens, d'embches et de massacres qui
dsolait depuis trop longtemps le continent amricain.

En consquence, l'amiral Phipps, venu au nom du roi Guillaume et de la
reine Marie, sommait les Franais d'avoir  rendre tous leurs chteaux
forts et leurs forteresses, avec armes et munitions, enfin  se remettre
eux-mmes et leurs biens en la bonne disposition de l'amiral anglais
vainqueur des Acadiens.

"Ce que faisant," ajoutait la sommation de Phipps, "je vous pardonnerai
en bon chrtien, ainsi qu'il sera jug  propos pour le service de
Leurs Majests et la sret de leurs sujets."

A mesure que M. d'Orsy traduisait cette impertinente sommation, le rouge
montait  la figure des Canadiens. Lorsqu'il en vint  l'accusation de
tratres que Phipps lanait aux colons de la Nouvelle-France, un sourd
murmure d'imprcations circula dans l'assemble. Mais quand il s'agit de
reddition et du pardon de l'amiral, la voix de l'interprte fut couverte
un moment par les menaces bruyantes qui grondaient de toutes parts.

--Pendons l'envoy! s'cria mme M. de Valrennes d'une voix vibrante qui
domina toutes les autres.[23]

      [Note 23: Historique.]

Harthing comprenait bien le franais; mais il n'en avait voulu jusque-l
rien laisser paratre; aussi plit-il un peu quand il entendit cette
voix qui demandait sa pendaison.

Mais il eut honte de laisser percer quelque crainte, et, tirant sa
montre d'une main qu'il et pourtant voulu tre plus ferme, il dit que
dans une heure, au plus, l'amiral dsirait avoir une rponse positive.

Comme les murmures de ses officiers irrits devenaient de plus en plus
prononcs, M. de Frontenac promena son regard fier et calme sur
l'assemble, et ces grondements s'teignirent aussitt.

Se tournant ensuite vers le parlementaire, qui s'tait entirement
remis:

"Monsieur, lui dit-il avec dignit, vous nous avez laiss voir, il n'y a
qu'un instant, que vous entendez parfaitement le franais, veuillez donc
transmettre  votre amiral ce que je vais vous dire.

"D'abord, sachez que je ne reconnais nullement Guillaume, prince
d'Orange, pour roi de la Grande-Bretagne; il n'est  mes yeux qu'un
lche usurpateur qui a foul aux pieds les droits les plus saints en
jetant  bas du trne son beau-frre, Jacques II, dont il a pris la
place. Je n'ai donc rien  dmler avec lui.

"Quant aux accusations dont vous nous gratifiez si lgrement,
laissez-moi vous dire que vous les mritez bien plus que nous. Quelle
est en effet la cause qui m'a fait ordonner l'expdition de Corlar,[24]
dont la russite vous a caus tant d'moi? Rappelez-vous, monsieur, cet
odieux massacre de Lachine dont vous ftes les instigateurs. Comment
appeler l'acte de gens qui, semblant craindre de faire la guerre  leurs
propres frais et prils, soudoient ces cruels enfants des bois qui
mconnaissent tout droit des gens, et se rjouissent ensuite  huis-clos
des cruauts auxquelles ils paraissent trangers, mais dont ils sont
pourtant bien les auteurs?

      [Note 24: Les Franais appelaient ainsi Schenectady, du nom de
      son fondateur.]

"La destruction de Corlar n'a t qu'une lgitime reprsaille de cette
oeuvre tnbreuse et sanglante de Lachine,  tout jamais marque du sceau
de l'Angleterre. La postrit, j'en suis sr, comprendra la dure
ncessit du sang vers par nous dans la Nouvelle-Angleterre, mais elle
fltrira de toute son indignation la lchet des fauteurs du massacre de
Lachine.

"Quant  accepter les conditions par trop humiliantes que nous offre si
peu courtoisement sir William Phipps, quant  nous _rendre_, en un mot,
croyez-vous que si j'inclinais  le faire, tant de braves gens ne s'y
opposeraient pas?

"Vous avez ou les murmures d'indignation que votre arrogante sommation
a soulevs autour de moi; eh bien! sachez que ces sentiments sont
communs  tous nos gentilshommes ainsi qu'au dernier de nos paysans.

"Enfin, quand mme les conditions que vous nous offrez seraient plus
douces et courtoises, croiriez-vous par hasard que nous voudrions nous y
fier? Pensez-vous, monsieur, que la parole d'un homme qui n'a pas rougi
de violer la capitulation de Port-Royal, soit de bon aloi sur le sol
canadien?

"Dtrompez-vous alors, et allez dire  votre matre qu'il n'est  mes
yeux qu'un rebelle, puisqu'il a manqu  la foi qu'il devait  Jacques
II, son roi lgitime, et qu'au nom de Louis le Grand, roi de France, je
mprise l'insolent dfi que votre amiral n'a pas craint de m'envoyer."

Harthing restait confus et humili par la rude rponse du gouverneur, 
laquelle il ne s'attendait gure. Mais comme il n'aurait pas t prudent
pour lui de transmettre mot pour mot,  sir William, les paroles du
gouverneur, il demanda une rponse crite.

--Allez! lui dit le comte de Frontenac, dont l'indignation si longtemps
contenue se faisait jour enfin, allez! Je vais rpondre  votre matre
par la bouche de mes canons! Qu'il apprenne que ce n'est pas de la sorte
qu'on fait sommer un homme comme moi![25]

      [Note 25: Historique.]

--Messieurs de Bienville et d'Orsy, dit-il ensuite  ceux-ci,
reconduisez monsieur avec les mmes gards et les mmes prcautions qui
ont accompagn sa descente  terre.

Quand il entendit prononcer le nom de Bienville, Harthing lana un
regard haineux  ce dernier. Dent-de-Loup, qui lui-mme tenait ce
renseignement de Boisdon, lui avait appris que Franois tait le fianc
de Marie-Louise d'Orsy.

Une demi-heure plus tard, Harthing rejoignait de nouveau sa chaloupe,
aprs avoir toutefois circul  satit parmi les chausse-trapes et les
chevaux de frise qui semblaient natre sous ses pas.

--Au revoir, d'Orsy, grommela l'Anglais hors de lui, en mettant le pied
sur son embarcation. Et son regard acr alla tter celui de Bienville,
qu'il rencontra prt  la riposte.

--A bientt, monsieur Harthing, rpondit courtoisement le jeune d'Orsy,
qui salua le parlementaire et lui tourna le dos pour revenir  la ville.

--Cet Anglais ne me plat pas du tout, dit alors Bienville  son ami.

--Peut-tre te plaira-t-il encore moins, quand tu sauras qu'il est la
cause du cri que ma soeur a jet tantt en le voyant.

--Oh! enfin! enfin! dis-moi par quelle fatalit cet homme............

--Mystre! pour le moment, mystre! interrompit d'Orsy. Et d'un bond, il
s'lana sur la leve, que son canot venait d'accoster.




CHAPITRE VI

LE TROPHE.


Lorsque MM. de Bienville et d'Orsy abordrent le quai de la Reine,
l'animation bruyante qui rgnait dans la ville quand les deux amis
l'avaient laisse pour la seconde fois, avait presque compltement
cess.

D'aprs les ordres du gouverneur, toutes les troupes et les milices
disponibles en ce moment taient chelonnes sur les remparts, o les
soldats, le mousquet au poing, devaient se tenir prts  toute
ventualit.

On se souvient que le major Provost avait, en l'absence du comte de
Frontenac, dispos trois batteries de canons  la haute ville; la
premire, compose de huit pices, tait place  l'endroit o l'on voit
aujourd'hui le jardin du vieux chteau; trois autres canons taient
monts auprs d'un moulin  vent sur le Mont-Carmel; on avait enfin
point quelques petites pices au-dessus de la rue Sault-au-Matelot, 
l'endroit mme o l'on voit aujourd'hui la grande batterie.

Cette artillerie tait servie par des canonniers de l'arme rgulire.

Les deux autres batteries, chacune de trois canons, que l'on avait
tablies  la basse ville, taient confies  deux compagnies de la
marine commandes par Paul LeMoyne de Maricourt et par Jacques LeMoyne
de Sainte-Hlne. Et certes, elles taient entre bonnes mains, puisque
MM. de Maricourt et de Sainte-Hlne passaient pour les meilleurs
canonniers pointeurs de la colonie.

Franois LeMoyne de Bienville et Louis d'Orsy, servant tous deux dans la
compagnie commande par M. de Maricourt, se trouvaient donc rendus 
leur poste lorsqu'ils mirent le pied sur la leve o nous avons vu
accoster leur canot.

Les pices taient dj charges, et l'on n'attendait plus pour faire
feu que le premier coup de canon qui devait partir de la haute ville.

--Vous arrivez  temps, messieurs, dit alors le sieur de Maricourt  son
frre et  Louis d'Orsy; car je viens de parier avec le chevalier de
Clermont que j'abats le pavillon de l'amiral des trois premiers coups
que je tire sur l'ennemi. Le chevalier prtend que le vaisseau de Phipps
se trouve hors de la porte d'une pice de vingt-quatre. Qu'en dis-tu,
Bienville?

Celui-ci mesura du regard l'espace libre qu'il y avait entre la flotte
et le quai, puis se tournant vers son frre:

--Je soutiens ton pari contre le chevalier de Clermont.

--Vraiment? Bienville, fit celui-l.

--Oui, chevalier.

--Bien que l'habilet de notre commandant comme artilleur me soit
connue, je ne crois pas qu'un boulet de vingt-quatre puisse atteindre
srement le but que vous lui donnez.

--Vous pourriez bien vous tromper.

--Parbleu! je le souhaite, mais je tiens  mon opinion.

--Fort bien! chevalier. Mais moi je parie toujours pour mon frre. Bien
plus, la mare monte; or je m'engage  aller chercher  la nage ce
pavillon anglais qui flottera sur les eaux avant un quart d'heure.

--Ah! Bienville, si je ne savais pas que la forfanterie est aussi loin
de votre coeur que le courage en est proche, je croirais cette offre-l
fort hasarde. Qu'en dois-je donc conclure?

--Ce que vous en devez conclure, mille bombes! s'cria Bienville piqu
au vif, c'est que nous voulons montrer aux Anglais, mon frre et moi,
quels sont les gens qu'ils viennent attaquer. Tiens-tu pour moi, d'Orsy?

--Certes! rpondit celui-ci, le beau moment pour reculer!

--Pardonnez-moi, Bienville, reprit alors le chevalier de Clermont en
tendant la main  son compagnon d'armes. Mordiable! votre projet de bain
glac me sourit assez, et je vous demande srieusement la faveur d'tre
de la partie.

--Oh! bien volontiers! d'ailleurs la baignoire est assez grande pour
nous trois.

M. de Maricourt venait cependant de pointer lui-mme sa dernire pice,
lorsqu'une forte dtonation qui partait de la cime du cap, fit lever la
tte aux artilleurs.

--Le signal! s'cria Bienville.

--Haut la mche! haut le bras! commanda Maricourt.

Trois artilleurs rapprochrent de leur pice respective les toupilles
allumes.

--Premire pice! feu! cria le commandant.

Un long jet de flamme jaillit de la gueule du premier canon qui, en
reculant, parut se cabrer d'aise de montrer enfin sa grosse voix.

Les officiers, qui avaient eu soin de se tenir en dehors du nuage de
fume que devait produire l'embrasement de la poudre, avaient les yeux
rivs sur le vaisseau amiral.

--Bien vis, Maricourt! s'cria Bienville; le projectile a coup les
haubans de bbord du dernier hunier, quelques pieds plus bas que le
pavillon.

--Voyons ce que fera le second, dit le commandant, qui ordonna le feu
d'une autre pice.

--Trs bien! exclama de nouveau Bienville, le bois est entam, cette
fois! Bas les habits, d'Orsy.

--Eh! corbleu! Bienville, oublies-tu que j'en suis, repartit le
chevalier de Clermont en tant son justaucorps.

Le troisime coup de feu couvrit sa voix.

--Bravo! bravo! s'cria Bienville en applaudissant de la voix et des
mains. Voyez un peu maintenant, chevalier.

Le projectile avait port en plein bois, fracassant le mt et hachant
les haubans de tribord.

Alors une immense acclamation roula sur les flancs du cap, car le
pavillon de l'amiral, dpourvu d'appui, venait de tomber sur les eaux du
fleuve, entranant sa drisse avec lui.[26]

      [Note 26: "M. de Maricourt abattit avec un boulet le pavillon
      de l'amiral." (_Hist. de l'Htel-Dieu._)]

Et les dtonations se succdrent sans interruption sur les remparts et
les quais.

Cependant d'Orsy, Bienville et Clermont, en simple costume natatoire, se
tenaient sur le bord de la leve, prts  sauter dans le fleuve aussitt
que le pavillon serait en vue.

Bienville fut le premier  l'apercevoir.

--En avant, messieurs, dit-il en piquant une tte dans le
Saint-Laurent.

Les trois plongeons n'en firent qu'un, puis la tte des nageurs reparut
ruisselante hors de l'eau.

--Brrrrrr! fit d'Orsy en secouant la tte, froide en diable cette
eau-l!

--J'ai vu mieux que a......  la baie d'Hudson...... le printemps
dernier, dit Bienville qui, nageur mrite, avait dj quelques pieds
d'avance sur ses compagnons. Il nous fallait... emporter un petit
fort... dont nous tions spars... par une rivire... de deux
arpents...de large... Mais nous avions compt ... sans la fonte des
neiges... et l'inondation... La rivire coulait...  pleins bords...
quand nous y arrivmes... Vingt-deux hommes seulement... savaient nager
dans ma compagnie... Cinquante Anglais... nous attendaient de l'autre
ct... N'importe, je donnai... le signal et l'exemple... et houp! en
avant!... nous y tions... Diable d'eau!... qu'elle tait froide!...
Elle aurait gel celle-ci.

--Et vos Anglais? demanda Louis d'Orsy, qui suivait son ami de prs.

--Bah! repartit Bienville en se tournant sur le dos pour faire la
planche, afin de permettre  Clermont, qui tirait de l'arrire, de le
rejoindre, bah! nous en emes... bientt raison. Allons! chevalier,
arrivez donc... tes-vous engourdi?

--Depuis que j'ai reu... certain coup... de tomahawk... sur la jambe
gauche... je nage ... avec peine.

--Dans ce cas... retournez  terre.

--Bienville... vous voulez me rendre... la monnaie de ma pice... de
tantt... Vous tes... dans votre droit... En avant!... messieurs... en
avant!

Les trois nageurs, qui se trouvaient alors vis--vis de l'ancienne
douane, mais  dix arpents de terre, piqurent au large vers le
pavillon. Ce dernier tait encore  huit cents pieds plus bas; mais la
mare montante l'entranait vers les trois gentilshommes.

Ils virent jaillir l'eau en plusieurs endroits dans les environs du
pavillon, que le flux leur apportait, et plusieurs fortes dtonations
parties de la flotte leur firent lever la tte.

D'autres dcharges succdrent aux premires et quelques projectiles
vinrent en sifflant tomber auprs des trois amis.

--Parbleu! dit alors Bienville avec un admirable sang-froid, il parat
que... nous allons au feu dans l'eau... Mais ces messieurs...

Un boulet qui vint s'engloutir  dix pieds de lui et le couvrit d'eau en
tombant, lui coupa la parole.

--Ces messieurs... nous prennent dcidment... pour des cibles...
puisqu'ils tirent  ct, continua-t-il, comme si de rien n'tait.

Le pavillon flottait alors  quelques cinquante pieds en avant.

Bienville redouble de vigueur, tandis que balles et boulets pleuvent
autour de lui. Quelques brasses nergiques l'amnent enfin prs du
pavillon, qui tient encore au tronon du mt coup par le boulet de
Maricourt.

Appuyant alors ses deux mains sur ce dernier dbris, et sortant hors de
l'eau son buste qui ruisselle:

--Vive la Nouvelle-France! crie Bienville aux Anglais, de toute la force
de ses poumons.

Et trois fois ce cri de victoire s'en va dchirer l'oreille de l'amiral,
qui rugit sur son banc de quart.

--Feu partout sur ces dmons! s'crie Phipps d'une voix trangle par la
rage.

Un rseau de flamme et de fume enveloppe un instant le gaillard
d'arrire du vaisseau amiral, qui ne peut faire feu des deux cts de
ses sabords, vu la position que lui donne le flot.

Quelques projectiles passent en miaulant prs de Bienville, qui a pris
soin de rentrer dans l'eau jusqu'au cou, aprs avoir jet ses trois
dfis. Une balle vient mme couper la drisse qui rattache le mt au
pavillon.

--a me va, dit-il, car j'avais oubli mon couteau. Merci, messieurs,
ajouta-t-il, en tournant le dos aux Anglais. Puis, il saisit le pavillon
avec ses dents et l'entrane  la remorque.

Bienville avait cependant perdu ses amis de vue depuis quelques minutes,
et, lorsqu'il les rejoignit,  son retour, il s'aperut que d'Orsy
soutenait le chevalier.

--Diable! tes-vous bless, Clermont? lui dit-il en voyant une teinte
rougetre colorer l'eau.

--Ne m'en parlez pas, Bienville... ces mcrants m'ont... entam la
jambe droite... justement la meilleure... les chiens!

--Es-tu fatigu, d'Orsy? demanda Bienville.

--Pas le moins du monde...

--Dans ce cas... continue de nager...  droite de notre ami; je vais en
faire autant...  sa gauche... pour le soutenir aussi.

--Messieurs, repartit alors le chevalier de Clermont, j'ai bien peur...
que vous ne puissiez pas... gagner terre... en me soutenant ainsi...
Laissez-moi donc... m'en tirer seul... Bah! en supposant... que je
prisse... un jour plus tt... un jour plus tard.... cela ne fait rien.

--Or , chevalier, rpliqua Bienville, pour qui nous prenez-vous donc?
Allons! laissez-nous faire... et tout ira bien.

Ils continurent d'avancer vers la terre, tout en entendant passer des
projectiles autour d'eux.

Les artilleurs de la ville ne restaient pas inactifs, et pour protger
la retraite des trois braves, ils nourrissaient un feu d'enfer entre eux
et la flotte ennemie; ce qui eut pour effet d'empcher les Anglais de
mettre leurs chaloupes  l'eau, et de poursuivre les trois Canadiens.

Ceux-ci avanaient lentement; car M. de Clermont, dont la blessure
n'tait pas grave, mais qui pourtant perdait beaucoup de sang, ne
pouvait presque pas s'aider  nager.

--Soyez raisonnables... mes chers amis, dit-il bientt. Laissez-moi...
je vais faire la planche... Peut-tre la mare... me portera-t-elle....
 terre.... et...

--Dieu me pardonne! chevalier... mais vous divaguez... Allons! courage,
ami...voici qu'on vient  nous.

Des chaloupes que M. de Maricourt envoyait pour les recueillir,
accouraient  force de rames.

Quelques minutes plus tard, les trois nageurs taient hisss sur la
premire embarcation venue, par dix bras empresss.

--Ouf! les dents me font mal, le pavillon tait lourd  traner, dit
Bienville en reprenant haleine.

--C'est qu'il est charg de gloire, repartit d'Orsy.

Une vritable ovation attendait les trois braves. A peine eurent-ils mis
pied  terre, que vingt robustes gaillards les enlevrent du sol pour
les porter  la haute ville. Clermont eut beau se dfendre sur sa
blessure, rien n'y fit; et aprs avoir band sa jambe, tant bien que
mal, il lui fallut suivre ses amis  la hauteur de leur triomphe. Et les
enthousiastes porteurs se dirigrent en acclamant vers la cte de la
Montagne.

Le vritable triomphateur tait Franois de Bienville. Firement drap
dans le pavillon anglais, les bras croiss sur sa forte poitrine, il
semblait se dire que ces honneurs ne lui taient que justement dus.
Aussi jetait-il un regard assez calme sur la foule de militaires, de
bourgeois, de femmes et d'enfants qui se pressaient sur son passage en
le saluant de mille joyeux vivats. Car le Franais, brave et glorieux
par excellence, n'est jamais tonn des honneurs de la victoire.

A l'entre de la rue Buade, M. de Frontenac, qu'on avait mis au courant
des hauts faits des trois amis, s'en vint au-devant d'eux.

--Bien! messieurs! trs bien! s'cria le gouverneur en les apercevant.
Ces Anglais fussent-ils cinq mille, avec cinq cents hommes comme vous 
mes cts, je ne les crains pas.

--Vive monseigneur! Vive Bienville! Vive la France! vocifra la foule
qui encombrait la place.

Bienville dtourna la tte pour cacher l'motion qui le gagnait. Il
aperut alors Marie-Louise qui le regardait de sa fentre; elle
applaudissait de tout coeur, tandis que des larmes de bonheur glissaient
sur ses joues.

Ces doux pleurs de sa fiance lui allrent au coeur, et, saisi d'une
indicible motion, il droula vivement le drapeau qu'il avait jet
autour de son buste; et, se levant debout sur les paules de ses
porteurs, il agita son glorieux trophe sur la foule qui endoyait  ses
pieds, en criant d'une voix tonnante:

--Vive la France! et mort  l'Anglais!

Le peuple rpondit par un cho terrible qui s'en alla s'teindre sur la
flotte ennemie.

Le cortge continua sa marche vers la "grande glise." Bourgeois et
soldats, enfants, femmes et vieillards, tous, tant qu'ils purent,
entrrent dans la cathdrale,  la vote de laquelle on suspendit le
glorieux trophe.[27]

      [Note 27: "Les batteries de la basse ville ouvrirent le feu
      bientt aprs. Les premiers coups abattirent le pavillon de
      Phipps; des Canadiens allrent l'enlever  la nage, malgr un feu
      trs vif dirig sur eux de la flotte. Ce drapeau a rest suspendu
       la vote de la cathdrale de Qubec, jusqu' l'incendie de cette
      glise pendant le sige de 1759." (M. Garneau.)]

Et les prires ardentes de tous ces hommes de foi montrent des dalles
et des parvis vers l'Eternel, qui entendit la voix suppliante d'un
peuple hroque.

A peine Franois de Bienville et ses deux compagnons avaient-ils enfin
repris pied sur le sol, sortaient-ils de la cathdrale, que le bruit mat
de plusieurs tambours battant aux champs se fit entendre.

D'abord loigns, ces sons qui viennent des plaines semblent se
rapprocher.

On court vers la rue Saint-Louis, et les vivats d'branler de nouveau
les airs en joyeuses acclamations.

M. de Callires entrait dans la ville,  la tte de huit cents hommes du
"gouvernement de Montral." Craignant d'tre surpris sur le fleuve par
quelque vaisseau anglais, M. de Callires avait, la nuit prcdente,
fait dbarquer ses troupes  la Pointe-aux-Trembles; et le reste du
trajet s'tait fait  pied.

Bienville et d'Orsy, avant de retourner  leur poste auprs de M. de
Maricourt--Clermont tait all faire panser sa blessure--purent voir les
nouveaux venus, qui semblaient des plus joyeux d'arriver.

--Quel dommage, s'il n'tait rien rest pour nous, disaient entre eux
les gens de Montral en dfilant par la rue Saint-Louis. Mais, Dieu
merci, les violons seuls ont commenc  jouer; nous serons donc  temps
pour la danse! bravo!




CHAPITRE VII

ANGLAIS ET FRANAIS.


Sur les huit heures du soir de la mme journe, Franois de Bienville se
reposait de ses nobles fatigues auprs de son ami d'Orsy et de son
heureuse fiance.

Comme rien ne laissait prsager une attaque nocturne, les deux officiers
avaient obtenu cong pour la nuit; seulement ils taient avertis qu'un
coup de canon tir du fort Saint-Louis devait rappeler, en cas d'alerte,
officiers et soldats  leur poste.

La conversation roulait naturellement sur les vnements de la journe.
Aussi, point n'tait besoin de lieux communs, cette peste de nos
soires bourgeoises invente pour la grande mortification des gens
d'esprit.

--Mon Dieu! si vous saviez ce que j'ai souffert aujourd'hui! disait,
avec un tendre accent de reproche, Marie-Louise  son fianc.

--Qu'est-ce donc qui vous a caus cette souffrance?

--La crainte.

--Mais vous n'avez couru nul danger, que je sache?

--Oh! je n'ai pas trembl pour moi, mais pour vous seulement.

--Pour moi!

--Cela vous tonne? Mais vous ne savez donc pas que je vous ai vu lutter
contre les flots, et que chacun de vos mouvements resserrait cet tau
d'angoisse qui broyait mon coeur. Oh! dites-moi, auriez-vous agi de la
sorte, si vous aviez pens que j'tais peut-tre tmoin de votre
tmraire action?

--Ne vous fchez pas de cet aveu, Marie-Louise, mais je crois, au
contraire, que le pressentiment que j'avais d'agir sous vos yeux est
bien entr pour quelque chose dans la hardiesse de mon entreprise.

--Mchant! fit la jeune fille, qui le caressa d'un regard moiti
grondeur et moiti satisfait.

Car il n'est pas de femme dont l'amour-propre reste insensible aux beaux
faits qu'elle sait inspirer.

--Mais, je vous en prie, dites-moi, reprit Bienville, quelle est la
cause de la frayeur que vous avez manifeste ce matin.

--Ce matin! mais  quelle occasion?

--Ne vous rappelez-vous pas ce cri qui vous est chapp lorsque nous
avons pass devant la maison, avec le parlementaire anglais?

--Ah! mon Dieu! ne me parlez point de cela, monsieur de Bienville.

--Mais pourquoi donc?

--C'est qu'il en est de certains souvenirs comme des morts, il ne faut
point les voquer.

--Mille pardons de mon indiscrtion, repartit Bienville, mais je
n'insisterais pas si votre frre ne m'avait dj promis des rvlations.

--Qu'as-tu donc dit  M. de Bienville? demanda Marie-Louise  son frre.

Celui-ci faisait en ce moment une guerre acharne aux tisons ardents qui
s'baudissaient dans l'tre. Il se donnait cette occupation afin de ne
point prendre part  la conversation des deux amoureux, et partant de
les laisser causer tout  leur aise.

Cependant la question de sa soeur lui fit lever la tte, et il rpondit
tranquillement:

--Je lui ai dit que la vue de Harthing est la cause du cri que tu as
jet lors de son passage.

--Tu aurais bien d...

En ce moment on frappa deux coups secs  la porte.

--Qui diable peut venir  cette heure? dit Louis.

Et il alla ouvrir.

--Est-ce bien ici la demeure de M. Louis d'Orsy? demanda quelqu'un du
dehors.

Telle tait l'obscurit que Louis distingua seulement l'ombre d'un
homme, le nez dans son manteau et le feutre tir sur les sourcils.

--Oui, monsieur, rpondit Louis.

--Alors, veuillez remettre cette lettre  Mlle d'Orsy, reprit l'inconnu,
qui mchonna ces mots, fit un pas en avant et tendit  Louis la missive.
Mais la lumire qui clairait l'intrieur de la maison, vint, par le
mouvement qu'il fit, frapper le messager  la figure; et, malgr la
prcaution que ce dernier avait prise de se voiler le visage d'un pan de
son manteau, Louis entrevit assez son homme pour le reconnatre plus
tard, quand la marche des vnements lui indiqua que cet individu tait
Jean Boisdon.

Aussitt qu'il se fut acquitt de son message, le porteur ne se fit
point prier pour tourner les talons et disparatre dans la nuit.

--Une lettre pour toi, dit Louis en tendant  sa soeur une missive
cachete d'un grand sceau de cire rouge.

--Pour moi!.... Mon Dieu! qui peut m'crire ainsi?

--Dachte-la donc! lui dit son frre, moiti souriant et moiti
srieux.

--Harthing!......s'cria Marie-Louise qui, aprs avoir lu la signature,
recula d'un pas et resta quelques instants immobile et comme ptrifie
par la terreur.

Instinctivement, le mme cri dchira la gorge des deux amis.

--Harthing! grommela Louis, qui se rapprocha de sa soeur.

--Harthing! toujours cet homme! gronda Bienville.

Frissonnante, Marie-Louise tendit la lettre  son frre en lui disant:

--Tiens, lis, toi.

Celui-ci lut alors  voix haute ce qui suit, sans pouvoir empcher
pourtant le ddain et la colre d'assourdir sa voix.


"Mademoiselle,

"L'loignement ni le temps n'ont pu affaiblir en moi l'ardeur de mes
sentiments  votre gard. Et malgr le refus cruel et la malheureuse
scne qui prcdrent votre dpart de Boston, je vous aime encore avec,
au moins, toute la passion d'autrefois.

"Pourquoi donc faut-il qu'une simple question de nationalit mette entre
nous deux une muraille plus dure que le fer? Hlas! mon seul nom
d'Anglais amena sur vos lvres un mprisant sourire, alors que je vous
fis, l-bas, le premier aveu de mon affection pour vous!

"Et pourtant, depuis quand l'amour s'est-il pu choisir une patrie?

"De toutes les femmes que j'ai rencontres, vous seule, mademoiselle,
avez pu faire vibrer les fibres d'un coeur toujours insensible  tout
autre regard que le vtre. En vain ai-je voulu touffer en moi votre
souvenir par les moyens les plus nergiques, et souvent, hlas! les plus
opposs  ce culte idal que je vous avais vou; non seulement je n'ai
jamais pu l'teindre, mais encore a-t-il vaincu ma force et ma fiert
blesse. Sans cesse ni relche, ce souvenir me poursuit le jour, et,
quand vient la nuit, il se suspend  mon chevet pour se glisser dans
chacun des rves qui passent sur mon front brlant. Il me tuera, sans
doute!

"Le seul fait de vous avoir crit vous prouvera que j'ai cess, de
guerre lasse, cette lutte impossible contre moi-mme. Aussi dois-je
avouer que je ressens plus que jamais l'affreux malheur de vous tre non
seulement indiffrent, mais presque odieux.

"Car, tant que je rsistai  cet entranement, les raisons que je
trouvais pour me persuader de la dmence de ma passion, me foraient de
rompre avec toute esprance; je voyais un refuge seulement dans la mort,
que je cherchais partout sans qu'elle vnt jamais.

"Mais maintenant qu'un hasard--l'appellerai-je heureux?--me rapproche de
vous, maintenant que je ne combats plus parce que, peut-tre, j'incline
 esprer encore, je souffre horriblement  la seule pense qu'un autre
que moi vous pourra possder.

"Car je sais que vous aimez un jeune Canadien nomm Bienville. Oh! qu'il
est heureux, celui-l! et que je l'excre!"

--Je te le rends bien, va! interrompit Franois.

"Mais, cet homme vous aime-t-il autant que je sais vous aimer, moi?...
Sa constance a-t-elle fait ses preuves ainsi que la mienne? Aurait-elle
pu tenir contre un refus sanglant et prs de trois ans de sparation?
A-t-il, comme moi, fait partie d'une expdition lointaine et grosse de
prils, rien que pour apercevoir le toit qui vous abrite, ou seulement
voir un coin du ciel sous lequel vous vivez?

"Et encore, quelles sollicitations, que d'adresse ne m'a-t-il pas fallu
employer pour obtenir d'tre envoy comme parlementaire, afin d'avoir le
bonheur de vous entrevoir au moins une fois. Mais,  fatalit! le sort
ne l'a pas voulu...

"Voil comment j'ai su prouver  quel point vous mritez d'tre aime.

"Vous remarquerez peut-tre qu'il aurait t bien plus court de
m'adresser ce matin  votre frre, que la fortune semblait envoyer  ma
rencontre. Hlas! je ne le pouvais pas. Ma qualit de parlementaire
s'opposait d'abord  ce que je traitasse d'un sujet aussi tranger  ma
mission. Et d'ailleurs, vous l'avouerai-je? j'avais peur que d'un seul
mot, tant votre frre tait froid  mon gard, il ne dtruist les
chres illusions qui seules m'ont fait vivre depuis quelque temps.

"Maintenant, dites-moi, est-ce ainsi que ce Bienville a su vous prouver
son amour? Et pourtant, vous l'aimez! tandis que moi...

"Oh! non, vous ne serez pas  lui! sous peu de jours, peut-tre dans
quelques heures, on donnera le signal de l'assaut. Sans doute que la
ville sera emporte... et alors...

"Mais que la place soit prise ou non, n'importe! Je te veux revoir,
Marie-Louise, et je te reverrai! Je le jure par les puissances de
l'enfer! Duss-je, pour cela, traverser le fleuve  la nage, passer sur
le corps sanglant de vos sentinelles, et, seul, escalader, l'pe aux
dents et l'espoir au coeur, l'abrupte rocher qui te protge! Oui, j'irai
te chercher bientt, ft-ce le jour ou la nuit et au pril de mille
morts. Il te faudra bien me suivre alors, ou sinon, malheur  toi!....et
sur moi maldiction!

JOHN HARTHING."


Un clair brla l'oeil de Bienville. Et ce lion rugit:

--Oh! veuille le sort, infme, que nous nous rencontrions face  face
dans la mle!

--Ah! tais-toi! tais-toi! s'cria Marie-Louise perdue.

Et joignant les mains, elle leva sur son fianc des yeux pleins de
prire et de larmes, en lui disant, au milieu des sanglots qui
l'touffaient:

--Par grce, tu le fuiras, n'est-ce pas?... Mais dis-moi donc que tu le
fuiras... C'est qu'il te tuerait, vois-tu.... Fuir! qu'ai-je dit? je te
demande de fuir,  toi?... O malheureuse que je suis! mon Dieu! mon
Dieu!

Et, vaincue par la souffrance et la terreur o la jetaient ces penses,
la pauvre enfant s'affaissa sur elle-mme.

--Revenez  vous, Marie-Louise, s'cria Bienville en se jetant  genoux
aux pieds de sa fiance. Pourquoi cette terreur et ces larmes? Ne
voyez-vous donc point que cet homme est fou? Vouloir  lui seul pntrer
dans la ville!...

--Et prendre la place d'emble! repartit Louis, qui se mit  rire afin
de rassurer un peu sa soeur.

--Oh! si vous l'aviez vu comme moi, Franois, si vous saviez quelle
nergie se peint sur sa figure, vous verriez bien alors qu'il est
capable de tout!

--Oui, de tout ce qui est humainement possible, peut-tre, mais point de
ce dont il se vante.

Puis voyant l'excitation nerveuse de Marie-Louise se calmer un peu:

--Mais il est bien temps, ce me semble, que je connaisse la funeste
cause qui jeta cet homme sur votre voie. Je vous supplie de ne m'en plus
faire un mystre?

--Oh! moi, je ne pourrais point... Mais, mon bon Louis, parle, toi,
dis-lui tout!

Celui-ci fit alors  son ami le rcit qui va suivre.

--C'tait un homme de caractre que John Harthing, comme l'indiquaient
des sourcils pais et deux plis entamant son front de bas en haut  la
naissance du nez, ainsi que des lvres plates qui semblaient adhrer aux
dents. Son front ple, sillonn de rides, tait comme un voile agit
toujours par le souffle intrieur des passions. Et lorsque ses yeux,
d'un gris verdtre, s'animaient sous leurs paupires inquites, on y
voyait passer les fauves reflets de ses apptits dsordonns. Une
chevelure paisse et rousse recouvrait ngligemment ses tempes et son
cou. Sa taille tait un peu au-dessus de la moyenne, et sa figure
accusait au moins trente ans.

Si cet homme, dont les dsirs n'admettaient point d'obstacles, et mis
son nergique volont au service d'une passion gnreuse, il et fait
de grandes choses. Malheureusement ses instincts mauvais se faisant jour
 chaque instant, la fivre du mal dvorait aussitt les bons sentiments
qui dormaient en lui.

Pour peu qu'on veuille bien se reporter aux vnements qui figurent dans
le second chapitre, on se souviendra quelle passion subite la beaut de
Mlle d'Orsy avait inspire tout d'abord  Harthing, lorsque des
circonstances deux fois fatales avaient amen l'officier anglais en la
demeure des nouveaux orphelins. A peine fut-il sorti de leur habitation,
alors que les pauvres enfants pleuraient le bon pre qu'ils venaient de
perdre, que John Harthing se mit  chercher un moyen pour revoir
Marie-Louise.

--Oh! qu'elle est belle! s'tait-il dit en sortant. Voici que je l'aime,
sans lui avoir jamais parl, sans que son regard ait rencontr le mien
pour me dire si je pourrai lui faire partager un jour l'motion que sa
vue m'a cause. Qu'elle est belle! combien je l'aime! et que je serai
heureux.... si toutefois elle le veut bien! ajouta-t-il avec un soupir.

Au bout de huit jours, qui avaient paru bien longs  Harthing, celui-ci
se prsentait chez Louis d'Orsy, et cachait le but de sa visite sous
deux prtextes assez plausibles. D'abord, il venait assurer les
orphelins de la part qu'il prenait  leur juste douleur. Et ensuite, il
demandait  Louis de vouloir bien lui donner, outre ses leons
d'escrime, quelques notions de franais qu'il viendrait prendre chez M.
d'Orsy lui-mme, vu qu'il avait  sa caserne deux compagnons de chambre
qui les gneraient dans leurs tudes. D'Orsy, sans dfiance, se rendit
aisment  ces raisons spcieuses, et consentit  recevoir ainsi
l'officier chez lui quatre fois la semaine.

Les svres vtements de deuil que portait Marie-Louise, donnaient
encore plus de relief  la puret de son teint ainsi qu' la distinction
peu commune de sa personne.

Aussi, durant les quelques semaines qui suivirent, le malheureux
Harthing sentit sa passion s'accrotre de jour en jour; tandis que la
blessure qu'elle lui causait devenait de plus en plus cuisante,  mesure
qu'il voyait combien peu Marie-Louise paraissait lui porter
d'attention.

C'tait le soir que d'Orsy donnait ses leons au lieutenant; et, pendant
tout le temps qu'elles duraient, Marie-Louise, assise  l'cart, se
livrait  des travaux d'aiguille, sur lesquels ses yeux restaient
obstinment arrts, tandis que l'officier lui jetait de temps  autre
un regard  la drobe.

Mais n'importe; il la rencontrait assez souvent pour se dire qu'un jour
viendrait peut-tre o la jeune fille s'apercevrait enfin d'une
admiration aussi constante que respectueuse. Ensuite, il la voyait
presque chaque jour; que lui importait l'avenir? Et il tait loin de
penser qu'une brusque sparation pourrait bien mettre un terme  ces
douces entrevues.

Il vint pourtant ce jour; ce fut lorsque Louis et sa soeur, aprs avoir
reu de France la nouvelle de la mort de leur tante et son hritage,
purent payer leur ranon et se prparer  passer au Canada. Mais
Harthing ignora tout presque jusqu'au dernier moment; car d'Orsy, ayant
ses raisons pour ne point admettre un tranger dans la confidence de ses
dmarches intimes et de ses projets d'avenir, n'en avait rien dit  son
lve. Quatre jours seulement avant de quitter Boston, il avertit ce
dernier qu'il leur faudrait bientt cesser leurs tudes. Et en mme
temps le jeune baron instruisit Harthing de son prochain dpart pour
Qubec.

Cette nouvelle frappa le lieutenant comme un coup de foudre. Il eut
pourtant assez d'empire sur lui-mme pour n'en rien laisser paratre
tant qu'il fut en prsence des orphelins; mais une fois sorti de leur
demeure, il exhala par les plaintes les plus amres la douleur que lui
causait l'annonce de cette sparation inattendue.

--Pourquoi donc, s'cria-t-il en touffant un sanglot qui lui montait 
la gorge, pourquoi donc avoir entrevu le bonheur?... seulement pour le
voir s'vanouir, alors que j'avais lieu d'esprer d'en pouvoir goter un
jour toutes les dlices! Insens! pourquoi ne lui avoir point fait plus
tt l'aveu de l'affection, de l'admiration sans bornes qu'elle a su
m'inspirer? C'en est fait! elle m'a vaincu sans le savoir; eh bien! ds
demain, j'irai la trouver pour lui offrir de partager mon sort et de
porter mon nom. Elle est pauvre, et elle voudra bien accepter sans
doute. Ah! oui, j'irai!

Quand la matine du jour suivant fut assez avance pour lui permettre
cette dmarche, Harthing, le coeur partag entre l'esprance et la
crainte, frappa discrtement  la porte de la chambrette que
Marie-Louise allait bientt quitter.

Celle-ci vint ouvrir et recula de surprise  la vue du lieutenant. En ce
moment elle tait seule; car son frre parcourait la ville pour hter
les prparatifs du dpart.

--M'accorderiez-vous, mademoiselle, la faveur d'un moment d'entretien,
dit le visiteur en saluant profondment Mlle d'Orsy.

--Certainement, monsieur, veuillez entrer, rpondit celle-ci, qui rougit
pourtant  la pense de se trouver seule avec le jeune homme.

Et, montrant un sige  l'officier, elle alla s'asseoir, mais  une
certaine distance de l'tranger.

--O veut-il en venir? pensa Marie-Louise de plus en plus embarrasse.

--Permettez-moi d'abord, continua John Harthing, de m'excuser auprs de
vous d'avoir cach sous de vains prtextes les frquentes visites que
je vous ai faites depuis quelques semaines. Vous me pardonnerez
peut-tre, quand je vous aurai dit que je vous aimai ds le premier jour
o je vous vis.

A ces derniers mots la jeune fille se redressa soudain, tandis que
l'expression de sa figure devenait svre, et que le sang fuyait ses
joues.

Harthing, troubl lui-mme, prit en bonne part l'motion que ses paroles
semblaient produire sur la jeune personne. Et, s'enhardissant  mesure
qu'il croyait causer une impression de plus en plus favorable:

--Oh! oui, mademoiselle, je vous aime comme vous n'avez jamais t aime
sans doute et comme peut-tre vous ne le serez jamais. Vous tes
devenue, sans vous en douter, le but de toutes les aspirations de ma
vie, mon seul espoir, mon seul bonheur. Dans le culte que je vous ai
vou, le plus indiffrent de vos gestes fait ma joie. Que serait-ce
donc,  mon Dieu! si votre regard venait rpondre au mien, et si d'un
mot vous alliez raliser mes craintives esprances!

Surprise par cette brusque dclaration, Marie-Louise restait muette.

--Oh! dites-moi, s'cria-t-il avec plus d'ardeur encore, dites-moi que
vous ne refusez point mon amour. Mettez un terme, aussi loign que vous
le voudrez,  l'accomplissement de mes voeux les plus chers, mais
promettez-moi, Marie-Louise, d'tre ma femme un jour.

Aussi ple que le fichu qui recouvrait sa gorge agite, Mlle d'Orsy se
leva, et jetant  l'Anglais un regard o la colre et le ddain
semblaient rivaliser:

--Jamais! dit-elle.

--Oh! n'est-ce pas que je n'ai point compris, s'cria le malheureux en
se jetant  genoux devant elle.

--La fille des barons d'Orsy ne peut pas tre la femme d'un homme dont
les compatriotes ont tu mon pre! Allez! monsieur.

Et d'un geste imprieux la noble enfant lui fait signe de sortir.

Mais l'insens, oubliant tout dans sa dception, saisit la main de Mlle
d'Orsy.

En ce moment la porte s'ouvre avec violence et Louis d'Orsy, d'un bond,
se jette sur Harthing.

--Comment! monsieur, dit-il d'une voix qui tremble  faire peur,
voudriez-vous abuser de la faiblesse d'une jeune fille? Seriez-vous un
lche, monsieur l'officier?

Celui-ci veut rpondre, mais la honte de sa dconvenue et la rage qui le
domine l'en empchent; et les mots s'arrtent dans sa gorge dessche.

--Sans vouloir vous espionner, continue d'Orsy, j'ai entendu vos
propositions avec le juste refus qu'elles vous ont attir; et je
confirme ce que vous a dit ma soeur. Maintenant, monsieur, vous savez ce
qu'il vous reste  faire.

Harthing s'tait relev; il tait l, le front haut, ple comme un mort,
les mchoires contractes et l'oeil inject de sang.

--Oh! enfers! cria-t-il enfin, perdu, haletant. Je n'avais jamais
daign descendre jusqu' l'amour... Il me semblait indigne d'un homme de
guerre de perdre son temps aux genoux d'une femme... Et maintenant que
j'en suis venu  mendier le regard d'une enfant, voil qu'elle se rit
de moi comme du dernier des bourgeois!

Il se dirigeait dj vers la porte, quand il se retourna soudain, sombre
comme le gnie du mal, en s'criant:

--Marie-Louise d'Orsy... je fais le serment de prendre une clatante
revanche... un jour... tt ou tard... Au revoir, monsieur!

Et la fureur du malheureux tait si grande qu'il ne pouvait plus se
contenir. Il lui fallait de l'espace, et il quitta, pour n'y plus
rentrer, cette demeure qui l'avait vu tant aimer et tant souffrir.

Quand d'Orsy eut finit ce rcit que nous avons complt dans les dtails
qu'il devait ncessairement ignorer, Bienville, qui tait devenu plus
sombre encore, repartit:

--Je conois maintenant le ton de sa lettre. C'est celui d'un homme qui,
n'ayant plus rien  esprer par voie de persuasion, veut essayer les
moyens violents pour voir s'ils ne lui russiront pas mieux.

--Ce message, dit d'Orsy  son tour, est d'un insens plus  plaindre
qu' craindre, je crois. Arriv aux paroxysme d'une passion due et
sentant bien qu'il n'a plus aucun mnagement  garder, il se laisse
emporter par toute la fougue de son violent caractre.

--Mes pressentiments n'taient pas menteurs, dit enfin Marie-Louise en
sortant un peu de l'tat de torpeur o le rcit de son frre l'avait de
nouveau jete. Car depuis l'autre soir o cette sinistre figure m'est
apparue par la fentre, un trouble, une angoisse indicible me tourmente.
Il me semble qu'un affreux malheur me menace et m'atteindra bientt.
Pourquoi, mon Dieu! pourquoi donc avoir jet ce forcen sur mes pas?

Un assez long silence suivit cette exclamation de la jeune fille. La
sinistre figure de Harthing venait de surgir entre eux; adieu, doux
propos! charmants rves d'avenir, adieu!

Lorsque dans les beaux jours du printemps, les oisillons, ivres de joie,
gazouillent sous la feuille, ou traduisent en capricieuses roulades
leurs naves amours, ils semblent oublier alors tout danger qui pourrait
les menacer. Mais le chasseur est l, qui guette, et, le doigt sur la
dtente, prend son temps et attend l'occasion pour mieux tuer. Soudain,
le coup part et le plomb meurtrier traverse leur retraite. Adieu la
joie! La vole s'enfuit en poussant des cris plaintifs. Bienheureuse
encore, si la bande n'a pas trop d'absents  pleurer, quand elle
s'abattra plus loin dans un secret recoin du bois.

Cependant les deux amis, tant pour rassurer Marie-Louise qu'afin de
pourvoir  sa sret, car ils ne pouvaient se dfendre eux-mmes d'une
certaine inquitude, convinrent ensemble de veiller avec un soin extrme
sur la petite maison de la rue Buade.

Ils dcidrent que durant le jour la jeune fille demanderait
l'hospitalit aux dames ursulines, et que les nuits o Louis serait
appel au dehors par le service, Franois viendrait au logis.

Et comme il tait dj tard, Bienville prit cong et retourna au
chteau.

M. de Frontenac y veillait encore. Bienville, lui ayant fait demander un
moment d'entretien, lui raconta qu'une lettre partie du vaisseau amiral
avait t apporte mystrieusement  Mlle d'Orsy. Comment avait-elle pu
parvenir  sa destination? tait-ce par l'entremise d'un tratre ou d'un
espion?

--Le fait est grave, dit M. de Frontenac, et, si ce n'est un tratre,
l'espion qui pntre ainsi dans nos murs est bien hardi; et je ne vois
nullement par o quelqu'un peut s'introduire dans la place. J'ai fait
poster des sentinelles partout o leur prsence peut tre requise. Mais
je pensais, prcisment avant votre arrive, qu'il serait bon d'tablir
une barricade  l'entre de la rue Sault-au-Matelot; car,  la faveur
d'une nuit noire et de la mare haute, l'ennemi pourrait oprer un
dbarquement sur les bords de la rivire Saint-Charles et arriver,
inaperu, par la rue Sault-au-Matelot, jusqu'au pied de la cte de la
Montagne. Je crois donc qu'il serait expdient de faire lever sans
dlai une barricade  l'endroit que je viens d'indiquer. Aussi vais-je
donner mes ordres pour qu'on la commence immdiatement. D'ailleurs, dit
le comte en congdiant le jeune homme, je vais voir  ce qu'on exerce
une surveillance secrte.




CHAPITRE VIII

MOUSQUETADE ET MOUSQUETS.


Le matin du 17 octobre s'annona sombre, humide et froid. Une forte
brise de nord-est soulevait des vagues dans le port et les affolait en
les irritant, tandis qu'une pluie fine et pntrante jetait son manteau
gris sur la ville engourdie.

Sept heures sonnaient au chteau, lorsque la sentinelle qui grelottait
sur la terrasse, crut voir, au travers du brouillard, plusieurs
embarcations se dtacher des vaisseaux ancrs au milieu du fleuve. Le
factionnaire se persuada bientt,  n'en point douter, que ces chaloupes
taient charges d'hommes. Aussitt il donna l'alarme.

Nous avons vu que le chteau tait bti  l'endroit o est maintenant
notre plate-forme. Situe  quatre-vingts pieds au-dessus du niveau du
fleuve et sur le sommet de la falaise, la maison du gouverneur gnral
avait alors deux tages et cent vingt pieds de long, avec deux pavillons
 chaque bout. La terrasse qui rgnait en avant du chteau et regardait
le fleuve et la basse ville, tait longue de quatre-vingts pieds. Le
chteau tait irrgulier dans sa fortification, n'ayant que deux
bastions situs tous deux  l'endroit o est maintenant le jardin du
Gouverneur. Aucun foss n'en dfendait l'approche.

La garnison du chteau du Fort tait de deux sergents et vingt-cinq
soldats, outre la compagnie des gardes du gouverneur; celle-ci se
composait d'un capitaine, d'un lieutenant et de dix-sept
carabiniers.[28]

      [Note 28: La Potherie.]

Ds que M. de Frontenac eut entendu le signal donn par la sentinelle,
il s'empressa d'accourir. Et pourtant  peine avait-il pu reposer une
heure, occup qu'il avait t durant la nuit  donner ses ordres aux
officiers. Le vieux militaire avait trop longtemps dormi sous la tente
et au bivouac pour n'tre pas bris  cette vie d'alertes et de
surprises qui est celle du soldat.

--Qu'y a-t-il? demanda le comte au factionnaire qui se tenait devant son
chef, raide et au port d'armes.

--Il y a, monseigneur, rpondit le soldat, que l'Anglais se prpare 
prendre terre pour nous tomber dessus; voyez plutt!

--Qu'on m'apporte ma lunette de longue-vue, demanda le gouverneur.

--La voici, monseigneur, lui dit bientt une voix humble sortant d'un
individu plus humble encore, qui courbait modestement l'chine devant le
comte. Ce n'tait autre que matre Saucier. Un bonnet de laine bleue,
dont la mche retombait paisiblement sur son oreille gauche, couvrait la
tte du cuisinier, tandis que le classique tablier de sa caste dessinait
les contours arrondis de son abdomen.

Matre Olivier avait trs mal dormi durant la nuit prcdente, ayant t
bern par un cauchemar incessant. Il n'avait rv qu'assaut, saccage et
massacre, et s'tait rveill baign de sueurs froides, lorsque le jour
commenait  poindre. Alors notre homme s'tait lev tout de suite en
essayant de chasser les ides sombres que ces rves de la nuit
suscitaient en lui. A peine entendit-il quelque bruit qu'il se mit 
rder dans les corridors du chteau. Aussi accourut-il un des premiers
lorsque la sentinelle donna l'alarme. Puis ayant entendu le gouverneur
demander sa lunette, il s'tait empress de l'aller qurir.

--Tiens! dit le comte, c'est vous, pre Saucier! C'est bien, mais
regagnez vos fourneaux, maintenant; car n'oubliez pas que j'aurai
beaucoup d'htes  ma table d'ici  quelque temps. D'ailleurs, cet
endroit-ci est trs malsain pour un homme de votre corpulence.

--Jsus Dieu! je n'y pensais pas! fit Saucier en portant vivement les
deux mains sur sa bedaine, comme s'il et senti quelque biscaen y faire
une troue.

Puis il prit sa course vers la cuisine.

M. de Frontenac braqua sa lunette sur la flotte, et resta quelques
minutes  examiner les mouvements de plusieurs chaloupes ennemies qui se
dirigeaient vers la terre.

--Vous aviez raison, mon brave, dit-il ensuite  la sentinelle; l'ennemi
se prpare  dbarquer. Allons! fit-il en se tournant vers quelques
officiers qui l'avaient suivi, qu'on batte la gnrale et que chacun
soit  son poste!

Alors un caporal tambour, escort de deux soldats arms, parcourut toute
la ville en sonnant la batterie d'alarme, tandis que, selon l'usage,
tous les tambours de la place la rptaient  l'instant. Ce tapage mit
en un moment le civil et le militaire en moi.

Sir William Phipps avait compt sans l'orage et la mare pour le
dbarquement de ses troupes de terre.

Car le vent, prenant les embarcations en flanc, les entranait vers la
ville ou les poussait sur des brisants que la mare baissante laissait 
dcouvert. L'un de ces bateaux, command par le capitaine
Savage--Harthing tait  son bord--parvint cependant, en forant de
rames,  se diriger vers la terre en droite ligne; mais le reflux laissa
cette embarcation  sec entre la rivire Saint-Charles et l'glise de
Beauport; en vain voulut-elle regagner le large, il n'tait plus temps.

Ceux qui la montaient se trouvrent alors dans la plus critique des
positions; car ils ne pouvaient plus communiquer avec les leurs, qui
s'taient empresss de rejoindre les vaisseaux. Leur situation tait
d'autant plus prcaire qu'ils furent bientt attaqus par quelques
Canadiens qui accouraient dj sur le rivage.[29]

Pendant plusieurs heures la barque anglaise, et ceux qui la montaient,
souffrirent beaucoup d'une mousquetade bien nourrie dirige sur eux par
les habitants de Beauport que commandait leur seigneur M. Juchereau de
Saint-Denis. Mais on dut se contenter de part et d'autre de s'attaquer
de loin; car le terrain mouvant et vaseux des battures s'opposait  ce
qu'on y pt marcher  l'ennemi sans danger.

      [Note 29: "On the next morning, we attempted to land our men,
      but by a storm were prevented, few of the boats being able to row
      ahead, and found it would endanger our men, and wet our arms; at
      which time the vessel Capt. Savage was in went ashore, the tide
      fell, left them dry, the ennemy came upon them." (Journal du major
      Whalley, commandant en chef des troupes de terre.)]

Il serait impossible de rendre les accs de rage folle qui agitrent
Harthing durant tout ce temps. Certain que sa lettre avait t remise 
Mlle d'Orsy la veille au soir, il sentait bien que ce message n'tait
pas de nature  lui concilier l'affection de la jeune fille et qu'il ne
lui restait plus de ressource, pour parvenir  ses fins, qu'en la
ralisation de ses menaces. D'ailleurs, il avait besoin de mouvement
pour s'tourdir; et il tait l, clou sur un cueil, dans une complte
inaction. Il appelait l'assaut de tous les voeux de son me; et, loin de
pouvoir y monter, il tait, pour ainsi dire, assig lui-mme, et expos
 tomber sous la fusillade que l'on entretenait du rivage contre le
bateau qui le portait.

--Par Satan! grommelait-il, les lments vont-ils donc se joindre aussi
 tous les obstacles contre lesquels il me faut dj lutter? Quelle
puissance occulte te protge donc, Marie-Louise d'Orsy? ou quels dmons
acharns contre moi me lient ainsi de leurs chanes de fer? Tout semble
conspirer contre moi: destins, prjugs, patrie, nature, ciel, enfer,
tous me meurtrissent et m'crasent et semblent s'gayer de ma longue
agonie avant de jouir de mon dernier rle! Oh! allez! allez toujours!
car je suis fort encore et je serai lent  mourir!

--Oh! que je l'aime! ajoutait-il; mais que je souffre au coeur!... J'ai
du feu dans les veines!... Maldiction!...

Et ce supplice, d'autant plus insupportable qu'il tait concentr, dura
trois heures.

Aussi renonons-nous  dcrire l'tat d'excitation du malheureux
Harthing, quand la mare, venant dchouer leur bateau, permit aux
Anglais de rejoindre la flotte.

Cependant l'moi que la batterie de la gnrale avait jet par la ville,
y rgnait encore. Tout le militaire tait sous les armes, ainsi que les
bourgeois en tat de les porter. Pendant ce temps, les vieillards, les
femmes et les enfants transportaient en grande hte aux Ursulines leurs
objets les plus prcieux, voire mme des marchandises, pour les mettre 
l'abri dans les murs pais du couvent.[30]

      [Note 30: "Notre classe des externes tait encombre de
      meubles et de marchandises, servant de magasin  beaucoup de
      personnes qui avaient apport leur bagage." (_Annales des
      Ursulines._)]

Ce n'tait que cris, confusion, vacarme et dsordre depuis la "grande
place" jusqu'au monastre des bonnes soeurs. Les rues des Jardins et du
Parloir taient encombres de femmes et d'enfants, de meubles et
d'effets, le tout criant, remuant et grouillant.

--Place donc! s'criait dame Javotte Boisdon, robuste commre dont les
reins solides et les jarrets musculeux pliaient  peine sous le poids
d'un gros coffre o elle avait jet ple-mle linge, habits, chaudrons
et casseroles; mais rangez-vous donc, vous autres!

--Rangez-vous donc vous-mme! riposte d'une voix aigre et chevrotante
une petite vieille ride et casse qui chancelle sous la pesanteur d'un
lit de plumes qu'elle trane  la remorque.

--Allons! mre Picard, soyez tranquille, reprend l'autre. On ne dmnage
plus  votre ge; et vous auriez mieux fait de rester couche sur votre
paillasse que de la traner avec vous.

--Et votre batterie de cuisine y gagnerait de passer par le feu,
rplique la vieille; car il y a trop longtemps qu'elle n'a pas vu
l'eau!

Dame Javotte irrite bouscule sa voisine, qui va donner de la tte dans
la vitre d'une horloge; cette glace vole en clats sur le dos d'un
enfant qui la porte, tandis qu'un mchant clou, dont la pointe sournoise
dpasse l'un des angles du coffre aux chaudrons, pntre dans la
couverture du matelas, qu'elle laboure dans sa longueur en y faisant une
ample dchirure par o la plume s'chappe, roule sur la terre ou
s'envole au vent. Et l'enfant de pleurer, la vieille de se lamenter,
tandis que la gaillarde moiti du digne Boisdon continue son chemin sans
remarquer le dommage qu'elle a fait.

Ici, un vieillard voulant mettre en sret les quelques jours qui lui
restent  vivre, se trane avec l'aide du faible bras de sa fille. L,
une jeune mre haletante, chevele, emporte en courant un enfant  la
mamelle et dont les yeux regardent avec tonnement la scne trange qui
les frappe.

Plus loin, c'est quelque pauvre invalide ou un moribond que l'on
transporte sur une litire improvise.

Partout le grotesque et le sublime, la faiblesse, l'empressement et
l'effroi se heurtent et se poussent en tout sens dans la direction du
monastre.

Tout  coup, la tte de cette cohorte alarme s'arrte, ce qui
occasionne un mouvement rtrograde parmi le reste de la cohue. Et les
cris: _Place! place!_ dominent le tumulte.

On se range instinctivement de chaque ct de la rue; on se pousse, on
s'crase avec des cris de douleur touffs. Alors dans l'espace laiss
libre s'avancent des prtres en habits d'office et prcds de quelques
enfants de choeur portant en procession un tableau de la sainte Famille.
On s'en va le suspendre au clocher de la cathdrale pour mettre la ville
sous la protection de la sainte Famille.[31]

      [Note 31: "Nous prtmes aussi en cette occasion notre tableau
      de la sainte Famille qui fut expos au haut du clocher de la
      cathdrale, pour tmoigner que c'tait sous les auspices de cette
      famille et sous sa protection que l'on voulait combattre les
      ennemis de Dieu et les ntres." (_Annales des Ursulines._)]

On s'incline au passage de la croix d'argent porte en tte du pieux
cortge, et la confiance semble renatre dans les coeurs alarms de ces
tres faibles et tremblants qui continuent d'avancer vers le monastre.

Mais si l'on voit la frayeur troubler cette partie naturellement timide
des habitants de Qubec, il n'en faut pas conclure que l'autre se laisse
gagner par le mal souvent contagieux de la peur. Tous les citoyens
auxquels leur ge le permet, se sont rangs sous les ordres de leurs
officiers. Plus d'un vieillard en qui le souvenir des exploits
d'autrefois ranime un reste de vigueur qui va s'teignant, et bon nombre
d'adolescents qu'un courage prmatur transporte, renforcent les rangs
des miliciens rassembls. Soldats du roi et volontaires attendent  leur
poste que l'ordre de l'action soit donn: les troupes brlant d'envie de
donner l'exemple aux milices, et ces dernires frmissant d'ardeur de
prouver aux autres que les enfants du sol sont encore Franais.

Tous taient rpartis sur les diffrents points de la ville, d'aprs les
ordres du gouverneur, qui attendait certains mouvements de l'ennemi pour
se porter  sa rencontre. La majeure partie des troupes de ligne taient
concentres sur la place d'armes, et s'amusaient  regarder une
compagnie de miliciens compose des Qubecquois gs et maris. Un
capitaine exerait ces derniers  manier l'arquebuse et le mousquet 
mche,[32] et ce au grand plaisir des soldats de ligne, qui pouffaient
de rire  chacune des bvues commises par messieurs les bourgeois. Le
grand nombre de ces derniers montrait cependant beaucoup de bon vouloir
et satisfaisait mme l'officier charg de les exercer. Mais il y avait
pourtant un milicien qui le dsesprait par ses balourdises; c'tait le
numro treize du rang de serre-file, ou, si vous l'aimez mieux, notre
connaissance Jean Boisdon.

      [Note 32: Aujourd'hui que l'on ne parle que de chassepots, ou
      de fusils  aiguille, il serait peut-tre  propos de donner ici
      une ide des armes  feu de nos anctres.

      L'arquebuse, plus lourde que le mousquet (il y en avait qui
      pesaient de cinquante  cent livres) ncessitait l'emploi d'une
      fourquerie, ou fourche ferre sur laquelle on appuyait l'arme pour
      viser plus srement. Ce bton d'appui tait ferr par le bas, afin
      de pouvoir tre fix solidement en terre, et fourni par le haut
      d'une bquille ou fourchette sur laquelle reposait l'arme que l'on
      voulait ajuster, et qui prenait alors le nom d'arquebuse  croc.
      On ne se servait pourtant des plus pesantes que sur les remparts.

      Le mcanisme de l'arquebuse et du mousquet  mche tait trs
      simple. L'extrmit infrieure de la platine portait un chien,
      nomm serpentin  cause de sa forme, entre les dents duquel on
      adaptait la mche. En appuyant fortement sur la dtente, on
      faisait jouer une bascule infrieure qui abaissait le serpentin
      avec la mche allume sur le bassinet, o il faisait prendre feu 
      l'amorce.

      Les munitions de l'arquebusier taient contenues dans un appareil
      nomm fourniment. Le fourniment tait pourvu de plusieurs petits
      tubes en mtal contenant chacun leur cartouche, et d'une poire 
      poudre renfermant une poudre trs fine que l'on nommait pulvrin
      d'amorce.]

tait-ce distraction ou gaucherie? pensait-il au risque  courir dans la
tnbreuse affaire qu'il machinait avec Dent-de-Loup? La chronique ne le
dit pas; elle constate seulement que notre homme tait d'une maladresse
dsesprante.

--"Portez la main droite au mousquet,"[33] commandait l'officier.

      [Note 33: Tous les commandements qui suivent sont exactement
      ceux dont on se servait au 17e sicle, dans l'arme franaise. Ils
      sont tirs d'un ouvrage intitul: "_Des travaux de Mars_, par
      Alain Mannesson Mallet, maistre de mathmatiques des pages de la
      petite curie de Sa Majest, ci-devant ingnieur et sergent-major
      d'artillerie en Portugal. Paris, 1684, 3 vol. in-16." Voir aussi
      Monteil, 3e vol., p. 188, dition de Victor Lecou, 1853.]

Boisdon troubl cherchait sa main droite, qu'il confondait avec la
gauche.

--"Haut le mousquet," continuait le capitaine.

Et l'aubergiste-soldat menaait le ciel de son arme, qui dpassait
celles de ses voisins de deux pieds.

"Joignez la main gauche au mousquet." Mais, numro treize de serre-file,
vous ne savez donc pas encore,  votre ge, distinguer votre gauche de
votre droite? s'criait l'officier impatient.

Quelques instants aprs, comme le capitaine allait commander le feu 
ses hommes, qu'il venait de disperser en tirailleurs, le cri: "Tirez!"
arrta sur ses lvres; car il s'aperut que Boisdon avait laiss la
baguette dans le canon de son arme, qui menaait le capitaine, plac 
vingt pas en avant de sa compagnie.

--Mille bombardes! s'cria-t-il, ne voyez-vous pas, numro treize de
serre-file, que vous n'avez pas retir la baguette du canon de votre
mousquet, et que vous alliez m'en percer? Mais n'avez-vous pas entendu
le commandement: "Tirez la baguette et remettez-la en son lieu?......"
Animal de bourgeois, ajouta-t-il en apart.

En voyant le danger  courir, s'ils continuaient  se tenir au bout des
mousquets, les badauds qui se tenaient en avant de la compagnie, s'en
loignrent respectueusement.

Les miliciens firent feu de leurs cartouches blanches, et l'on procda
au rechargement des armes.

La voix vibrante du capitaine cria de nouveau:

--"Prenez le fourniment"...... "Mettez-le dans le canon"...... "Remettez
le fourniment en son lieu"...... "Tirez la baguette"......
"Bourrez"...... "Remettez la baguette en son lieu."...... Entendez-vous,
numro treize de serre-file?

Jusque-l, Boisdon, stimul par les rires de ses camarades et les
reproches de son commandant, ne s'excutait pas trop mal.

--"Mettez la mche sur le serpentin," continua le capitaine. "Mettez les
deux doigts sur le bassinet"...... "Soufflez la mche "......

Mais Boisdon ngligea de couvrir le bassinet de ses doigts, prcaution
qui avait pour effet d'empcher la poudre d'amorce d'y prendre feu.
Aussi, quand notre homme souffla sur la mche pour en raviver la flamme,
une malencontreuse tincelle alla tomber sur la poudre d'amorce, qui
s'enflamma en faisant partir le coup.

Or Boisdon se trouvait _couvrir_, comme disent messieurs les militaires,
le numro treize du rang de front, qui n'tait autre que le cuisinier du
chteau, Olivier Saucier. La gueule du mousquet de l'aubergiste (ce
dernier se tenait trop en arrire de son rang) touchait presque la
partie charnue terminant l'chine du pauvre Saucier. Aussi ce dernier
reut-il dans cette partie prominente de son humanit, toute la charge,
bourre et poudre, du mousquet de Boisdon.

--Ah! Jsus! mon Seigneur! je suis mort! crie le cuisinier, qui
s'affaisse  terre comme une masse inerte, le poids de son gros ventre
le faisant tomber la face en avant.

On accourt, on s'empresse autour du bless, qui croit rendre l'me par
la plaie saignante.

--Vite! de l'eau! de l'eau! voil que Saucier prend feu! s'crie un
milicien.

En effet le coup avait atteint le chef de si prs, que la partie de ses
chausses qui recouvrait l'endroit atteint avait pris feu et brlait en
grillant les chairs grasses qu'elles avaient pour mission de voiler
pudiquement.

--Au secours! au secours! misricorde! hurle Saucier.

Un soldat de ligne qui s'tait approch, fend les rangs des miliciens et
frappe de toutes ses forces du plat de la main sur la partie enflamme.

--Ah! ah! ah! fait Saucier en poussant de pitoyables gmissements 
chacun des coups vigoureux que le malin soldat lui donne  dessein.

--Allons! mon vieux, laissez-vous faire, dit le militaire; sans quoi
vous allez tre incendi.

--Oh! je vais mourir!.....Je me.....meurs, crie le cuisinier d'une voix
plaintive.

--Non, non, pre, vous n'en mourrez point, repart le soldat, qui vient
enfin d'arrter l'action dvorante du feu. Vous en serez quitte pour ne
point vous asseoir sur la dure pendant trois semaines. Ne craignez rien,
mon brave, le coeur est loin!

Pendant ce temps, Boisdon ahuri regarde tantt son mousquet, qu'il a
laiss tomber  terre dans le premier moment de la surprise, et tantt
son ami qu'il vient de blesser si gauchement.

On fait un brancard sur lequel Saucier gmissant est transport au
chteau.

--Est-ce parce que je te dois dix cus, sclrat, que tu as voulu
m'assassiner! dit  Boisdon Saucier qu'on emmne.

--Chacun  son poste, commande le capitaine instructeur... Serrez vos
rangs!... Et vous, numro treize de serre-file, vous n'tes qu'une bte!
Vous feriez mieux d'aller retrouver vos cruches, broc  vin!

Et voil comment Boisdon fit ses premires armes.




CHAPITRE IX

CANONNADE ET BATAILLE.


Le plan de l'amiral anglais tait de faire dbarquer sur le rivage de
Beauport quinze cents hommes qui devaient ensuite traverser la rivire
Saint-Charles sur des chaloupes, et puis marcher contre la ville.
Pendant ce temps, quelques vaisseaux s'avanceraient vers la place et
feraient mine de la tourner pour simuler un dbarquement  Sillery.
Alors, les quinze cents hommes du major Whalley, commandant des troupes
anglaises, s'lanceraient sur la ville, du ct de la rivire; une fois
sur la hauteur, ils mettraient le feu  une maison, signal qu'on
reconnatrait de la flotte en dbarquant  la basse ville deux cents
hommes qui s'ouvriraient un passage du port  la ville haute. Les
assigs, ainsi pris entre deux feux, ne sauraient o porter leurs
coups, tandis que les deux dtachements anglais se rejoindraient dans la
place et cerneraient les habitants.

Mais la prcipitation et l'inconsquence de l'amiral, ainsi que la
vigoureuse rsistance que rencontra Whalley, mirent ces projets  nant.

M. de Frontenac n'avait pas le dessein d'empcher l'ennemi de prendre
position sur terre. Il n'tait dcid qu' inquiter, par quelque
escarmouche, le dbarquement des troupes anglaises pour les engager  se
transporter de ce ct-ci de la rivire Saint-Charles, o il aurait
donn contre elles avec ses forces, alors que la mare haute et enlev
toute chance de fuite aux ennemis. De la sorte, ceux qui auraient
chapp aux balles franaises n'auraient gure pu se prserver d'un bain
forc non moins dangereux.

Aussi le gouverneur n'envoya-t-il  leur rencontre, lorsqu'ils prirent
pied  la Canardire, le 18 octobre, que trois cents hommes choisis
parmi les troupes de Montral et commands par M. de Longueuil.

Du ct de Beauport, M. Juchereau de Saint-Denis, le seigneur du lieu,
devait inquiter les Anglais avec les soixante miliciens, ses
censitaires, que, malgr son grand ge, il dirigeait en personne.

Nous verrons bientt comment le major Whalley fut reu avec ces quinze
cents hommes par les trois cent soixante Canadiens. Suivons pour le
moment cinq gros vaisseaux anglais, qui, l'amiral en tte, s'avancent
formidables vers la ville.

Il pouvait tre deux heures de l'aprs-midi lorsqu'ils jetrent l'ancre
pour s'embosser devant Qubec.

Suivirent quelques minutes, employes  carguer les voiles. Et, soudain,
d'innombrables clairs jaillirent des sabords, comme autant de longs
serpents de feu.

Au mme instant, nos remparts et nos quais se couvrirent  leur tour de
flamme et de fume, tandis que de formidables dtonations
s'entre-choquaient dans l'air qu'elles faisaient vibrer d'un fracas
terrible.

Alors une scne splendide anima la ville et la valle de la rivire
Saint-Charles.

C'tait par une de ces belles journes d'automne o la saison du vent et
de la pluie semble suspendre ses rigueurs comme pour nous faire souvenir
de l't qui n'est plus, et nous permettre d'oublier un moment les jours
froids et sombres trop prompts  paratre.

Le ciel tait pur et bleu,  l'exception d'une teinte purpurine et
vineuse qui frangeait l'horizon sur la cime des monts lointains.

Les arbres qui ombrageaient encore  cette poque la valle de la
rivire Saint-Charles, exhibaient mille nuances varies jusqu'aux
montagnes, que l'loignement teignait d'un bleu ple.

Partout, dans la valle comme sur les monts, les feuilles des arbres,
dont la sve tait fige, se desschaient sous les treintes du froid et
sous l'action des pluies d'automne.

Sur certains arbres du vallon, elles se paraient d'un rouge feu
tranchant sur les tons plus ples qui en doraient d'autres. Sur le plus
grand nombre, elles n'avaient qu'une teinte jaune clair. Enfin, on
voyait encore,  et l, quelques rameaux conserver un reste de verdure.

Mais pour contraster avec ce riche deuil de la nature, ce n'tait
partout que bruit et mouvement.

Dans les intervalles de chaque dcharge d'artillerie, on entendait au
loin crpiter la fusillade; car tandis que les vaisseaux de Phipps
jetaient l'ancre devant la ville, les troupes commandes par Whalley et
portes sur une multitude de bateaux et de chaloupes, foraient de rames
vers la terre, o elles paraissaient tre chaudement reues. Ce bruit
distant de mousqueterie se confondait avec les dtonations plus
bruyantes du canon, roulant de roche en roche, de vallon en vallon, pour
aller se perdre enfin dans les lointaines Laurentides comme le
grondement d'un tonnerre dcroissant.

Enfin, on entendait de temps  autre, au-dessus de la ville, le
sifflement des boulets anglais, qui se frayaient dans l'air un bruyant
passage.

Si le feu de la flotte tait bien nourri, celui de nos cinq batteries ne
l'tait pas moins, ce qui tonnait beaucoup les Anglais. Car ayant
captur, prs de l'le d'Anticosti, madame Lalande et mademoiselle
Joliette,[34] les ennemis leur avaient demand si Qubec tait bien
dfendu. Ces dames avaient dit que non, ajoutant mme que le peu de
canons qu'il y avait dans la place taient dmonts et  moiti enfouis
dans la terre et le sable. Mais quand nos boulets de dix-huit et de
vingt-quatre se mirent  hacher les cordages,  casser la mture, 
fracasser les bordages,  trouer la coque des vaisseaux et  dcimer les
quipages, les assigeants durent modrer la joie prmature que la
rponse de leurs prisonnires leur avait cause. Et faisant venir les
dames, ils leur montrrent quelques-uns de nos projectiles, en disant:
Sont-ce l les boulets de ces canons que vous disiez enterrs dans le
sable?[35]

      [Note 34: Cette demoiselle Joliette tait une tante de la
      petite-fille de M. Joliette, le dcouvreur du Mississipi, laquelle
      pousa mon trisaeul maternel, M. Jean Tach.]

      [Note 35: _Histoire de l'Htel-Dieu._]

Mais si l'on voit notre artillerie faire du dgt sur la flotte ennemie,
il n'en faut pas conclure que les effets de la sienne soient aussi
dommageables  la place assige. Bien au contraire, jamais ville
bombarde ne souffrit moins du boulet. A peine y eut-il quelques hommes
blesss, dont un seul mourut. Ce dernier tait un colier; il fut
atteint par un boulet qui le frappa aprs avoir ricoch sur le clocher
de la cathdrale.

La Hontan rapporte que pendant tout le bombardement, qui dura la plus
grande partie de l'aprs-midi du 18 octobre pour recommencer le matin et
finir le soir du 19, c'est  peine si les projectiles ennemis firent
pour cinq  six pistoles de dommage aux maisons.

Et pourtant, il devait pleuvoir des boulets par toute la ville, puisque
la soeur Juchereau de Saint-Ignace raconte, dans l'_Histoire de
l'Htel-Dieu_, qu'il en tomba tellement sur le terrain des rvrendes
mres, que celles-ci "en firent tenir jusqu' vingt-six en un jour 
ceux qui avaient soin des batteries, pour les renvoyer aux Anglais."

Aux Ursulines, un boulet rompit la fentre et le volet d'un dortoir et
vint, sans respect pour cet inviolable asile, tomber au pied du lit
d'une jeune pensionnaire. Un autre projectile, non moins impudent,
souleva puis emporta gaillardement le coin du tablier de l'une des
soeurs. "Quantit d'autres boulets," dit la narratrice des annales de la
communaut, "sont tombs dans nos cours, jardins et parcs; mais, par la
grce et protection de Dieu, personne n'en a t bless; nous en avons
t quittes pour la peur."

Le fait suivant, rapport dans l'_Histoire de l'Htel-Dieu_, explique,
jusqu' un certain point, l'inhabilet singulire des artilleurs
anglais. Il parat que ces derniers, ayant aperu le tableau de la
Sainte-Famille suspendu au clocher de la cathdrale, interrogrent
encore leurs prisonnires  cet gard. Celles-ci leur rpondirent que ce
n'tait sans doute qu'un pieux talisman que les fervents catholiques de
la ville avaient plac l pour la protection de leurs personnes et de
leurs demeures.

Les susceptibilits religieuses des marins et des soldats protestants
qui montaient la flotte anglaise, s'irritrent de ce que nos frres
dissidents ont toujours appel une grossire superstition. Et le tableau
servit de but  leurs projectiles. Mais en vain ces nouveaux
iconoclastes pointrent leurs pices avec le plus grand soin et tirrent
un grand nombre de coups sur le cadre, aucun projectile n'atteignit son
but. Cela fit que tous leurs boulets qui prirent cette direction leve
passrent par-dessus la ville, et allrent s'enfouir inoffensifs dans le
terrain alors inoccup de nos faubourgs.

Tandis que les ennemis perdent leur temps et leurs munitions de la
sorte, nos artilleurs canadiens, loin de tirer comme eux leur poudre aux
moineaux, pointent en plein bois sur les flancs rebondis des vaisseaux
anglais.

Les deux batteries servies par MM. de Maricourt et de Sainte-Hlne font
surtout des merveilles.

--Allons! courage, enfants, dit le capitaine de Maricourt  ses hommes
pour les animer. Chargez vite, mais sans prcipitation.

--Ayez pas peur, mon capitaine, lui rpond un vieux marin, nous allons
lui pratiquer une si grande gueule  ce gredin de vaisseau amiral, qu'il
ira bientt boire  la grande tasse.

Maricourt de rire, et se tournant vers son frre:

--Bien tir, Bienville! dit-il  ce dernier, qui tait charg, avec
Louis d'Orsy, du commandement des deux autres canons de la batterie.

Puis revenant  ses propres pices:

--Chargez!... Pointez!... Feu! crie-t-il.

Sans relche l'airain hurle, bondit et tonne en vomissant soufre et
mitraille.

Cet ouragan de fer et de flamme dura sans discontinuer jusqu'au soir;
mais quand l'obscurit ne permit plus de bien pointer les pices, on
cessa le feu des deux cts.

Il n'y a pas  douter que, s'il et t donn  Maricourt d'arrter la
marche du soleil  l'instar de Josu, il se ft trouv le plus heureux
des hommes. Mais l'amiral Phipps en et t bien marri; car ses
vaisseaux faisaient eau de partout, trous qu'ils taient en maints
endroits dans leurs oeuvres vives.

Il pouvait tre huit heures, lorsque le dernier cho de la dernire
dtonation s'teignit au loin dans l'ombre crpusculaire qui dj
couvrait la plaine et les montagnes.

Bientt vint la nuit silencieuse et sereine. Groups alors autour de
leurs pices, les artilleurs franais voulurent compter leurs pertes;
mais pas un soldat ne manquait  l'appel.

En attendant qu'on les vnt relever du service, les officiers et les
soldats causaient entre eux.

Assis  terre, auprs des canons, les artilleurs de Maricourt, le
brle-gueule aux lvres, fument en changeant des quolibets sur la
maladresse montre par les Anglais.

Mais ils ne parlent qu' voix basse, vu que les vaisseaux ennemis ne
sont pas loin de terre et que le canon rapproche singulirement les
distances. Bien que la nuit soit froide, on ne leur a point permis
d'allumer de feu, de peur que l'ennemi ne s'en serve comme d'un point de
mire. Aussi sont-ils tous plongs dans une obscurit tempre seulement
par la lumire des toiles, et ne prsentent-ils tous au regard que des
groupes indcis et se mouvant dans l'ombre. Parfois cependant, le feu de
quelque fourneau de pipe, venant  percer la cendre du tabac embras,
jette une lueur fugitive sur la mle figure de l'un des fumeurs.

MM. de Maricourt, de Bienville et d'Orsy, appuys tous trois sur un
afft de canon, devisent  voix basse.

--Il y a maintenant une couple d'heures que la mousqueterie a cess
l-bas, dit Maricourt.

--Oui, rpond d'Orsy; mais le silence rgnant partout depuis, il est
difficile de conjecturer si l'ennemi a pris position sur terre ou s'il a
t forc de se rembarquer.

--Regardez donc, interrompt Bienville dont les yeux sont fixs depuis
quelques moments dans la direction de la rivire Saint-Charles. Ne
sont-ce pas des feux de bivouac qu'on allume l-bas, sur les hauteurs de
la Canardire, et  mi-chemin entre Beauport et la ville?

--Eh! vive Dieu! tu as raison, Bienville, rpond d'Orsy.

En effet, plusieurs feux rapprochs les uns des autres, semblaient
jaillir successivement des hauteurs de la Canardire; et de dix qu'ils
taient tout d'abord, il y en eut bientt vingt, cinquante, puis enfin
cent et plus.

--Alors, les Anglais sont camps l, reprend Bienville; car les milices
de Beauport ont d regagner leur village ou retraiter vers la ville
avec les hommes de M. de Longueuil. D'ailleurs, ceux-ci seraient-ils
runis, ce grand nombre de feux leur serait inutile. Mais je m'tonne de
ce que mon frre[36] et ses hommes ne soient pas encore de retour.

En ce moment, un roulement de tambours, d'abord loign, mais se
rapprochant de plus en plus, frappe l'oreille des officiers.

--Ce bruit vient, je crois, du Palais,[37] dit le capitaine. Alors, ce
sont nos gens qui reviennent du combat; et nous aurons bientt des
nouvelles par Bras-de-Fer.

Le roulement des tambours se rapprochant de plus en plus, on put
distinguer bientt un air smillant jou par quelques fifres qui les
accompagnaient en jetant leurs rires aigus au vent du soir.

      [Note 36: M. le baron de Longueuil tait le fils an de M.
      Charles LeMoyne, lieutenant du roi pour la ville et le
      gouvernement de Montral, et frre de Maricourt et de Bienville.]

      [Note 37: Ce quartier de notre ville tire son nom de
      l'ancienne rsidence ou "Palais" des intendants franais, dont on
      peut voir encore les ruines sculaires dans l'enceinte du Parc.]

Dix minutes plus tard, un canonnier que M. de Maricourt avait plac en
sentinelle  quelques pas des pices, entendant quelqu'un s'engager sur
le quai, arma le mousquet qu'il portait et dont la mche brlait
lentement entre les dents du serpentin.

Il paula son arme et cria:

--Qui vive!

--France et Bras-de-Fer.

La rponse de l'arrivant excita l'hilarit gnrale; mais, comme son nom
n'avait aucun rapport avec le mot d'ordre, le capitaine dut aller
au-devant du nouveau venu pour le reconnatre d'une manire plus
officielle.

--Qui va l? demanda-t-il  l'arrivant, que le mousquet de la sentinelle
tenait toujours  distance respectueuse.

--C'est moi, Pierre Bras-de-Fer, mon capitaine, rpondit l'autre.

--Avance  l'ordre, Pierre Bras-de-Fer, reprit Maricourt.

Le factionnaire releva son mousquet, et une espce de gant se rapprocha
du capitaine en deux enjambes.

--D'o viens-tu donc,  pareille heure? lui demanda l'officier.

--Du feu, mon capitaine. J'ai  peine eu le temps d'arrter une minute
chez Boisdon, pour me glisser une petite larme dans le gosier, que
j'avais aussi sec que de l'amadou d'un an. C'est que, voyez-vous, mon
capitaine, on en a mang de la poussire aujourd'hui, sans compter le
reste. Je vous assure qu'on s'est joliment escrim l-bas; joint  cela
que...

--C'est bon! c'est bon! bavard, interrompit M. de Maricourt. Mais il
n'est rien arriv de fcheux  mon frre M. de Longueuil?

--Non, Dieu merci. Mais ce pauvre M. de Clermont!...

--Comment! qu'entends-tu dire? s'crirent  la fois tous ceux qui
taient prsents.

--Atteint d'une balle et mort  mon ct!

--Mort! rptrent les assistants sur tous les tons d'une motion
douloureuse.

Tandis que cette nouvelle attriste tous les auditeurs, donnons quelques
dtails sur Bras-de-Fer, et les motifs qui lui ont fait quitter sa
compagnie durant la journe.

Pierre Martel, surnomm Bras-de-Fer, avait trente-cinq ans, six pieds de
haut, un physique assez agrable, avec une langue des mieux pendues. Sa
figure sympathique et placide annonait plutt la bont que toute autre
chose. Aussi les malins disaient-ils, mais bien bas, que Pierre tait
plus fort des bras que de la tte; ce qui n'empchait pourtant pas qu'il
et, lors d'une rencontre avec les Iroquois, reu en plein crne un coup
violent de tomahawk, lequel avait rebondi et gliss sur l'os, ne
laissant d'autre marque de son passage qu'une grande balafre qui
descendait, en sparant les chairs, jusqu' l'oeil gauche. Voil
probablement ce qu'aurait rpondu Pierre  celui qui aurait os lui
laisser entrevoir la diffrence qui pouvait exister entre la force de sa
tte et celle de son bras.

Car notre homme ne se fchait pas aisment. La colre tait si
profondment enfouie dans ce robuste corps, qu'il fallait du temps,
voire mme de la patience, pour l'en faire sortir. Mais une fois irrit,
il tait terrible. On ne se souvenait de l'avoir vu fch qu'en deux
occasions seulement, et voici ce qui s'en tait suivi.

Il labourait un jour certain champ pierreux et accident, avec deux
boeufs dont l'un tranait la charrue pour la premire fois. Ce dernier,
dont la jeunesse et l'ardeur s'alliaient mal avec la marche lente et
grave de son vieux compagnon, tait toujours hors de la voie, marchant
lorsqu'il fallait arrter ou s'arrtant quand il aurait d avancer.
Pendant tout le jour, Pierre l'avait plus ou moins contenu au moyen de
l'aiguillon, sans qu'aucun mouvement de colre dmentt sa patience.
Mais l'animal rcalcitrant ayant, sur le soir, cass tout  coup le joug
qui le retenait  la charrue, Pierre finit par s'impatienter, et, de sa
main gauche, le saisissant par une corne, il lui assna de la droite le
plus formidable coup de poing qui ait jamais broy le front d'un
taureau. L'animal tomba mourant aux pieds du jeune homme, tonn
seulement d'avoir mis un tel emportement dans sa correction. C'est alors
qu'on lui donna le surnom de Bras-de-Fer.

Six ans aprs, lors d'une course  travers les forts, Pierre, devenu
coureur des bois, fut fait prisonnier avec son jeune frre, par dix
Iroquois qui rdaient dans les environs du lac Saint-Pierre, prs duquel
ils chassaient tous deux. Sur le soir, les sauvages lirent leurs
captifs  des poteaux de chne solidement plants en terre; et, jugeant
que Pierre, le plus robuste des deux, souffrirait plus longtemps la
torture, ils le gardrent comme pour le dessert. Commenant par son
frre, l'un des sauvages s'avana vers ce dernier avec une hache rougie
au feu et la lui appliqua tranquillement sur la poitrine mise  nue.

--Quarante mille tripes de dmons! s'crie Pierre qui ploie son corps en
deux, et, le relevant d'un puissant effort, arrache de terre le poteau
qui le retient et rompt les liens dont il est garrott. Saisissant le
pieu, il en assomme quatre sauvages sur place en autant de tours de
main. Tandis que les autres Iroquois pouvants croient sans doute avoir
affaire  quelque manitou redoutable, Pierre rend son frre  la libert
et reprend le chemin du pays.

Il tait n  Beauport, en 1655, d'un pauvre cultivateur de l'endroit. A
douze ans, se voyant l'an d'une dizaine de marmots dont le nombre ne
paraissait pas devoir en rester l, grce  la jeunesse[38] de dame
Martel et  la vigueur de monsieur son pre, Pierre quitta la maison
paternelle et alla prendre du service  Montral chez M. Charles
LeMoyne, pre de notre hros Franois de Bienville.

      [Note 38: Les filles se mariaient alors trs jeunes en Canada,
      et il n'tait pas rare de voir en ce temps-l une mre ge
      seulement de treize  quinze ans.]

Il y demeura jusqu' l'ge de vingt-six ans, partageant quelquefois les
jeux et souvent les escapades des fils ans de M. LeMoyne, ou berant
sur ses genoux les plus jeunes,  mesure qu'ils arrivaient. Dame!
tait-il fier aussi, de dire  quiconque voulait l'entendre, qu'il avait
couru les bois avec MM. d'Iberville, de Sainte-Hlne et de Maricourt, 
l'insu de leurs parents, alors qu'ils taient trop jeunes encore pour le
faire sans un danger inutile. Les larmes lui venaient aux yeux quand il
ajoutait qu'il avait maintes fois endormi dans ses bras Franois de
Bienville enfant, en lui chantant une ballade des temps passs.

Au sortir de chez M. LeMoyne, Pierre se fit coureur des bois, par got
d'abord, ensuite par ncessit. Pendant huit ans, il battit les immenses
forts du Canada, des colonies anglaises et de la Lousiane, tantt
chassant, guerroyant, bivouaquant ou dormant sous un ouigouam ami,
tantt poursuivi, traqu, serr de prs par les Iroquois, qui le
connaissaient tous  la justesse de son coup de feu et  la force
musculaire de ses bras puissants.

Mais les lois tant devenues trs svres, en ce temps-l, contre les
coureurs des bois, et la famille LeMoyne lui ayant offert une charge de
fermier, Pierre accrocha son vieux mousquet dans la cuisine de son
ancien matre; c'tait en 1689.[39]

      [Note 39: M. Charles LeMoyne tait mort quelques annes
      auparavant.]

Un des premiers  s'enrler l'anne suivante, il obtint de servir dans
la compagnie de la marine dont M. de Maricourt tait capitaine et
Bienville enseigne.

Vrai type de ces bons serviteurs d'un temps qui n'est plus, Pierre avait
vou un attachement sans bornes  ses matres, et ne se sentait heureux
qu'autant qu'il les pouvait partout suivre et servir.

Voici maintenant par quelle circonstance il tait absent de son poste
dans l'aprs-midi du 18 et qu'il avait assist  l'engagement qui eut
lieu  la Canardire entre les Canadiens et les Anglais.

M. de Frontenac, voulant garder prs de lui les Qubecquois pour la
dfense de la place, envoya, comme nous l'avons dj vu, M. de Longueuil
et trois cents hommes de Montral  la rencontre du major Whalley. Mais
comme aucun des premiers ne connaissait la Canardire, ni les abords de
la ville, le gouverneur fit demander  M. de Maricourt de vouloir bien
lui envoyer Bras-de-Fer, natif de l'endroit, pour guider M. de Longueuil
et ses gens; ordre auquel Pierre Martel s'tait aussitt rendu.

--Allons! Pierre, dit M. de Maricourt en essuyant du revers de la main
une larme brlante que la fatale nouvelle de la mort du chevalier de
Clermont avait fait rouler sur sa joue, dis-nous comment il est tomb,
et ce qui s'est pass l-bas cette aprs-midi.

--Bien volontiers, mon capitaine; mais j'prouve le besoin de fumer une
touche, et si a vous est gal...

--C'est bon! fais vite et commence.

--Ah! les satans gredins d'Anglais! s'cria Pierre, aprs avoir
vainement cherch dans toutes ses poches; il m'ont fait perdre ma
blague, une blague toute neuve et taille dans la peau d'un petit loup
marin que j'assommai l'anne passe sur l'le  M. Sainte-Hlne.[40]
Ah! qu'il m'en tombe sous la patte un de ces _Englishs_, et si je ne me
fais pas un sac  tabac du meilleur de sa peau, je veux tre scalp  la
Toussaint. Voyons, vous autres, chargez-moi ma pipe.

      [Note 40: L'le Sainte-Hlne appartenait alors, en effet, 
      M. LeMoyne de Sainte-Hlne; elle avait t ainsi nomme en
      l'honneur de Hlne Boull, femme de Champlain.]

Vingt bras se tendirent vers Pierre Martel, qui, aprs avoir allum son
brle-gueule, s'assit sur l'afft d'un canon et fit  ses auditeurs
attentifs le rcit qui va suivre.

--Eh bien! donc, commena Bras-de-Fer, vous savez qu'il pouvait tre
comme une heure, lorsque nous laissmes la ville, tambour battant et
l'arme au bras. Aprs avoir travers la rivire Saint-Charles dans le
bac des Soeurs, nous suivons quelque temps la grve pour piquer ensuite 
travers le bois jusqu'au sud d'une petite rivire qui se dcharge dans
le fleuve.[41]

      [Note 41: Ce petit cours d'eau se jette dans le
      Saint-Laurent, quelques arpents au nord de la ferme de Maizerets.
      C'est la rivire des Fous, appele autrefois "de la cabane au
      Taupier."]

A peine sommes-nous embusqus sur la bordure du bois, que le
seigneur[42] nous fait avertir par mon petit frre Jacquot--un vrai
lutin du diable, qui n'a que treize ans et joue dj de l'arquebuse
comme un homme fait--qu'il s'est cach avec soixante de ses gens  deux
cents pas au nord du ruisseau. Il nous fait savoir que les chaloupes
anglaises jetteront probablement leur monde sur les bords du cours
d'eau; car il a vu un de leurs canots en sonder l'embouchure au petit
jour. Alors il nous sera facile de leur tomber dessus en nous entendant
avec lui pour les prendre entre deux feux.

      [Note 42: M. Juchereau de Saint-Denis tait seigneur de
      Beauport.]

--C'est bon! rpond M. de Longueuil  Jacquot. Mais dis  ton capitaine
qu'il laisse les ennemis gagner de mon ct, vu que j'ai cinq fois plus
d'hommes que lui.

--Monsieur! mon capitaine n'a pas peur, rpond effrontment ce satan
Jacquot, et si l'Anglais vient de notre bord, laissez-nous faire; le
temps des prunes est pass, mais on lui fera manger des noyaux tout de
mme.

--Allons, dcampe, lui dit en riant M. de Longueuil aprs lui avoir tir
l'oreille. Jacquot fait la grimace du ct de l'Anglais et disparat
comme un renard  travers le fourr.

Il n'y a pas une demi-heure que nous sommes  l'afft, quand cinquante
chaloupes remplies d'Anglais nagent vers la terre. Mais la mer a baiss,
et il leur faut dbarquer  quelques arpents du rivage, hors de la
porte de nos mousquets.

--Oh! quel dommage que la lisire du bois soit si loin d'eux! murmure
notre commandant, qui m'a fait placer  ct de lui pour profiter de ma
connaissance des lieux.

En effet, les _goddem_, forcs de se jeter  l'eau jusque sous les
bras,[43] parce que leurs bateaux s'chouent dans le sable, gagnent la
terre sans ordre et ple-mle comme des moutons. Mais une fois l,
pourtant, ils reforment leurs rangs et se dirigent au pas vers nous. On
aurait entendu biller une mouche tant nous tions tranquilles dans
notre cachette. L'ennemi n'est plus qu' cinquante pas de nous.

      [Note 43: Journal de Whalley.]

--Attention! enfants, nous dit  demi-voix notre commandant. Visez bien
chacun votre homme. En joue! Feu! Brrrrr, prs de quatre cents balles,
car les hommes de M. Juchereau ont fait feu avec nous, sortent en
sifflant du milieu des broussailles et tapent au beau milieu des
hrtiques, dont cinquante au moins mordent la poussire.

Pendant que l'ennemi surpris tourne les talons et fait mine de nous
souhaiter le bonsoir,[44] nous chargeons, tirons, puis rechargeons
encore.

      [Note 44: Journal de Whalley.]

Mais les Anglais semblent se remettre un peu et font feu sur nous,
c'est--dire au-dessus; car ils tirent  hauteur d'homme, et nous sommes
tous couchs  plat ventre. Bien vis! fameux! mes mignons! que je leur
dis. Puis, apercevant un petit officier dont les cheveux sont rouges
comme l'habit qu'il porte, je lui envoie une drage dans sa vilaine
boule. Vlan! le voil les jambes en l'air. Eh! c'est comme a qu'on
tire, mes amours! que je leur redis, en donnant  gober une autre balle
 la gueule de mon mousquet qui a faim de tuer.

Les Anglais, qui voient que le feu est moins nourri du ct de M.
Juchereau, s'lancent au pas de course dans cette direction.

--Debout, enfants! s'crie notre capitaine; suivons-les et feu sur eux!

Alors, on se disperse en tirailleurs, et, cachs, qui derrire un arbre,
qui  l'abri d'un rocher, on fait descendre sa garde  plus d'un habit
rouge.

Pendant qu'on serre ainsi l'ennemi de prs, M. Juchereau nous a rejoints
avec sa troupe. Le vieillard[45] a encore bon pied et bon oeil, je vous
assure; car il se tenait  ct de nous, sautant comme un jeune homme
par-dessus les mares d'eau et les cailloux, et faisant le coup de feu
comme vous et moi.

      [Note 45: M. Juchereau de Saint-Denis avait alors soixante
      ans.]

Nous sommes une trentaine d'hommes runis autour de M. de Longueuil, et
comme nous nous trouvons les plus prs de l'ennemi et que nos coups
portent mieux, nous attirons bientt l'attention des Anglais. Ils tirent
sur nous et rechargent leurs armes en courant. A la premire dcharge
qu'ils ont faite de notre ct, une balle est venue casser la tte du
jeune M. de Latouche.[46] Il rend l'me dans les bras de deux de ses
censitaires, qui le chargent sur leurs paules pour l'emporter hors du
champ de bataille.

      [Note 46: Le fils du seigneur de Champlain.]

J'avertis plusieurs fois M. de Clermont, qui nous avait suivis comme
volontaire, de ne pas trop s'exposer, et de se cacher derrire un arbre
ou une butte pour tirer plus srement et sans danger. Mais l'imprudent
jeune homme ne m'coute point; aussi reoit-il une balle qu'un damn
Iroquois--ah! si jamais je le rencontre, ce particulier-l!...--lui
envoie en pleine poitrine; puis il vient tomber dans mes bras en me
disant d'une voix  faire pleurer: "Mes adieux  mon pre... 
Bienville...  d'Orsy..." Et il meurt. Je le charge sur mon dos et
l'emporte au travers du bois avec moi.

Quand je rejoignis les autres, une balle venait de casser le bras au
seigneur Juchereau. Mais le vieux capitaine, qui est aussi brave que
l'pe du roi, n'a pas voulu quitter son poste; et il a continu de
commander ses hommes, tandis que son bras droit pendait sans vie  son
ct.

On s'est ainsi battu jusqu' six heures, fusillant l'Anglais qui n'osait
s'engager dans les bois  notre poursuite. Alors un corps de troupe,
envoy par le gouverneur, est venu appuyer notre retraite, qui s'est
faite en combattant toujours; car les ennemis, qui cherchaient sans
doute un lieu de campement, ne se sont arrts qu' la ferme o vous
voyez leurs feux.

Aprs avoir retravers la rivire Saint-Charles, je fis un brancard et
j'emportai, avec mes camarades, le corps de M. de Clermont jusqu'
l'Htel-Dieu, o nous l'avons laiss pour y tre enterr.

--Combien d'hommes avez-vous perdus? demanda M. de Maricourt, aprs un
assez long silence.

--Oh! pas beaucoup, mon capitaine. A part M. de Clermont et M. de
Latouche, nous n'avons eu que dix  douze blesss.[47]

      [Note 47: Archives de Paris, lettre de Monseignat.]

--Connat-on les pertes de l'ennemi?

--Oui, mon capitaine; quelques coureurs des bois que M. de Longueuil
avait envoys sur le champ de bataille pendant que nous revenions vers
la ville, nous ont rejoints comme on y rentrait. Ils disent qu'il y a
cent cinquante ennemis[48] sur le carreau, depuis le camp des Anglais
jusqu'au lieu o ils ont dbarqu.

      [Note 48: Archives de Paris, mme lettre.]

On entendit en ce moment le bruit des pas d'une patrouille qui
s'avanait vers le quai. On changea le mot d'ordre, et il se trouva que
les arrivants taient chargs d'apporter des vivres  la compagnie. M.
de Frontenac envoyait aussi un officier pour commander le poste durant
l'absence des chefs laisss libres d'aller prendre quelques heures de
repos.

Bienville qui, tout le jour, avait conu mille inquitudes au sujet de
Marie-Louise, reprit avec empressement, mais seul, le chemin de la haute
ville. Car MM. de Maricourt et d'Orsy restaient quelques instants de
plus sur le quai pour prsider au partage des rations et donner leurs
instructions  l'officier charg de les remplacer.

De noirs pressentiments serraient le coeur de Franois; il lui semblait
qu'un malheur menaait sa fiance. La lettre de John Harthing n'tait
pas de nature  rassurer Bienville. Aussi se dirigea-t-il en grande hte
vers la demeure de Louis d'Orsy.




CHAPITRE X

NUIT TERRIBLE.


Un peu avant l'heure o Bras-de-Fer faisait son apparition sur la
plate-forme dfendue par la batterie de Sainte-Hlne, Harthing, qui
tait attach  l'expdition de terre, se prsentait devant le major
Whalley, son commandant.

Ce dernier avait tabli son camp  peu prs  un mille en de de
l'endroit o ses troupes taient dbarques, et  un demi-mille au nord
de la rivire Saint-Charles. Afin de pouvoir surveiller les mouvements
de la flotte et d'assurer au besoin sa retraite, le major avait fait
placer, durant la nuit, un tiers de ses troupes au lieu mme du
dbarquement. Son quartier gnral occupait une ferme, o les soldats
purent se mettre  l'abri dans les quelques btiments qui s'y
trouvaient.

Lorsque John Harthing parut devant son chef, celui-ci, install dans la
meilleure pice de la ferme, causait avec quelques officiers. Voyant que
son lieutenant dsirait lui parler et qu'il restait  l'cart, Whalley
le rejoignit et, l'entranant  quelques pas du groupe d'officiers qui
composaient son tat-major:

--Eh bien! monsieur Harthing, avez-vous des renseignements  me donner,
lui demanda-t-il?

--Non, monsieur, rpondit l'autre. Mais si vous voulez me donner cong
ce soir, peut-tre russirai-je mieux aujourd'hui que Dent-de-Loup hier.

On se souvient que le lieutenant avait fait tolrer la prsence du
sauvage sur la flotte, sous prtexte que ce fidle alli offrait 
s'introduire dans la ville pour y dcouvrir un endroit faible par o
l'on pourrait y pntrer par surprise.

Aussi lui avait-il d'abord t facile de rendre plausibles aux yeux de
ses chefs, la premire reconnaissance de Dent-de-Loup et l'expdition de
la veille, o celui-ci avait donn  Boisdon la lettre remise par ce
dernier  Louis d'Orsy.

Mais, comme on le peut bien croire, ces dmarches n'ayant pas beaucoup
profit  l'utilit gnrale des assigeants, vu que Harting ne donnait
sur ces deux tentatives que d'vasives rponses, les chefs de
l'expdition retirrent aussitt leur confiance  ces vaines sorties
nocturnes. Aussi Whalley rpondit-il froidement  son lieutenant:

--D'aprs le rsultat de vos premires tentatives, il est difficile,
monsieur, d'augurer mieux d'une nouvelle. Cependant je veux bien vous
laisser libre de faire un dernier effort; mais si la russite ne vient
pas cette fois  votre aide, il me faudra vous empcher d'exposer
inutilement votre vie.

--Aussi est-ce bien mon intention, monsieur, de vous demander cong
seulement pour ce soir. Mais, vous plairait-il de me donner le mot de
passe, afin de ne pas tre retard par nos sentinelles?

--Le mot d'ordre est: "Prenez garde," dit Whalley qui regarda froidement
Harthing.

Celui-ci ne put supporter ce coup d'oeil inquisiteur, et aprs avoir
salu profondment, il sortit.

A peine eut-il franchi le seuil et referm la porte de l'habitation,
qu'un homme surgit devant lui: c'tait Dent-de-Loup.

Le lieutenant s'attendait  cette apparition, car il dit au sauvage:

--C'est bien! suis-moi.

L'autre, qui portait un petit baril sous son bras gauche, embota le pas
derrire Harthing.

Ils marchrent ainsi pendant un quart d'heure, sans rien dire autre
chose qu'une courte rponse au qui-vive des sentinelles. Lorsqu'ils
eurent laiss derrire eux le dernier factionnaire, plac en enfant
perdu  quelque distance du camp, Dent-de-Loup prit le premier la
parole.

--Mon frre ple ne se souvient plus, dit-il  Harthing, que nous avons
fum tous deux le calumet du conseil dans son ouigouam du grand village
des blancs.[49]

--Et pourquoi ne m'en souviendrais-je pas?

      [Note 49: Boston.]

--Parce qu'il semble au chef qu'il est plutt l'esclave que l'alli de
son frre au visage ple.

Harthing se mordit les lvres. Bien que ce ft la premire fois que
Dent-de-Loup se plaignt du rle passif que son alli lui avait fait
jouer jusqu'alors, il importait beaucoup aux projets du lieutenant que
le chef ne se rvoltt point au moment o l'Anglais croyait prvoir le
succs de ses intrigues. Aussi, matrisant l'inquitude que la brusque
sortie de l'Agnier suscitait en lui, rpliqua-t-il d'une voix calme:

--Mon frre croit-il, par hasard, que je veuille le tromper?

Le Chat-Rus ne rpondit pas.

--Alors, fit Harthing en s'arrtant, le chef est libre d'abandonner un
ami, s'il est le jouet d'un tel soupon.

--Les hommes blancs sont prompts comme la balle de leurs mousquets, dit
le sauvage. Non, le dsir du chef n'est pas de trahir un frre avec
lequel il a fum le calumet du conseil. Mais il voudrait bien savoir
s'il pourra travailler bientt  l'accomplissement de ses propres
projets; ce dont son frre blanc a su le dtourner jusqu' ce jour.

Harthing, craignant de se fermer tout accs dans la ville, avait en
effet dfendu jusqu'alors  Dent-de-Loup de donner cours  ses ides de
vengeance.

--Si j'ai jusqu' prsent agi de la sorte, rpondit Harthing refoulant
en lui toute la mauvaise humeur que lui causaient les trop justes
plaintes de l'Iroquois, c'est que j'ai voulu rendre plus sre la
vengeance que nous dsirons exercer tous deux sur nos ennemis.

--Le pauvre homme des bois ne saurait comprendre ces belles paroles.

--Eh bien! que mon frre coute et il se convaincra de ma sincrit 
son gard. N'est-ce pas bien commencer  se venger des Franais que
d'enlever la jeune fille ple? N'y a-t-il pas deux hommes qui pleureront
des larmes de sang lorsque la jeune fille aura disparu? Sans compter
qu'elle-mme......

Dent-de-Loup sembla convenir tacitement de cette assertion; car il se
rapprocha du lieutenant et parut attendre avec le plus vif intrt ce
que celui-ci allait ajouter.

--Mais pour faire russir ce premier plan, continua l'Anglais satisfait
d'un tel avantage, il faut retarder un peu l'excution des autres. Car
si tu avais tu d'abord quelques Franais, nous ne pourrions maintenant
nous introduire dans la place; et pour un ou deux ennemis que tu aurais
occis, au grand risque de ta propre vie, il nous devenait impossible
d'empoisonner les jours de ceux qui vont bientt ressentir les effets de
notre colre. Or ces derniers souffriront plus et pendant plus longtemps
de la catastrophe qui les va frapper par notre main, que les quelques
malheureux que tu aurais massacrs et dont la peine se serait termine
avec la mort.

--Le manitou de la vengeance parle par ta bouche, repartit l'Agnier
convaincu.

--Mais une fois la jeune fille enleve, dit Harthing en terminant, je
jure  mon frre, sur les mnes sacrs de mes aeux, que, loin d'arrter
le couteau du chef sur le coeur d'un ennemi, je l'aiderai moi-mme  l'y
enfoncer plus profondment encore!

Le serment fait par Harthing et que les sauvages ont toujours regard
comme inviolable, rendit toute confiance  Dent-de-Loup. Il tendit 
l'Anglais sa main et dit:

--Le coeur du visage ple est franc comme ses paroles et ces dernires
sont une douce musique aux oreilles du chef. Mais allons, et rparons
le temps perdu.

Harthing ne demandait pas mieux et il s'effora de suivre de prs le
sauvage, qui se dirigeait dj d'un pas rapide vers la grve de la
rivire Saint-Charles. Les pais mocassins qui chaussaient leurs pieds
touffaient le bruit de leurs pas et diminuaient de beaucoup le danger
o ils taient d'tre entendus de quelque rdeur ennemi.

Ils atteignirent la rivire en dix minutes de marche.

L, Dent-de-Loup s'orienta et se mit  ramper comme un reptile vers un
rocher situ  cinquante pas de distance. Il fut satisfait de cette
exploration, car il revint bientt vers Harthing et lui fit signe de le
suivre.

Quand ils arrivrent au rocher, l'Anglais vit un canot d'corce que le
sauvage avait cach dans une anfractuosit du roc. Ils prirent alors sur
leur dos la lgre pirogue et marchrent vers l'eau du Saint-Charles,
que la mare montante refoulait depuis deux heures dans l'embouchure de
la rivire. Mais ils avanaient lentement, car leurs pieds s'enfonaient
 chaque pas dans le terrain mouvant et vaseux que la mare dtrempe
deux fois le jour.

Enfin la pirogue est mise  flot, et arms chacun d'un aviron, Harthing
et Dent-de-Loup rament vigoureusement vers Qubec. Bientt ils abordent
sur une plage de sable que les hautes mares recouvraient alors jusqu'
l'endroit que les nombreux pitons de la rue Saint-Pierre foulent
maintenant de leurs pas affairs.

Ils se glissent ensuite en tapinois au pied du cap, aprs avoir mis leur
canot hors des atteintes de la mare. Mais ils n'ont pas fait trente
pas, que Dent-de-Loup saisit son compagnon par le poignet et le force 
s'arrter.

C'est qu'on avait opr des changements depuis le dernier passage de
l'Iroquois en cet endroit; car M. de Frontenac avait fait tablir une
barricade  l'entre de la rue Sault-au-Matelot, afin de prvenir une
descente des ennemis sur ce point. Les trente hommes qui gardaient ce
poste avaient converti en corps de garde une maison avoisinante; et,
tandis que les autres reposaient, un factionnaire veillait sur la
barricade.

--Par les cinq cent mille diables! se dit Harthing, tous les obstacles
vont donc surgir devant moi au moment mme o le succs paraissait me
sourire! Est-ce un dernier avertissement que m'envoie le ciel? Oh!
qu'importe alors! car si je risque tout, l'enjeu en vaut la peine.

--La tanire des loups est difficile  approcher, murmura le Chat-Rus 
son oreille.

--N'y a-t-il pas quelque moyen de passer?

--Un seul; mais j'ai bien peur qu'il ne nous soit funeste, si les bons
manitous nous sont contraires.

--Peste soit de tous les manitous passs, prsents et futurs! pensa le
lieutenant. Et s'adressant au sauvage:

--Je suis prt, dit-il; tentons le destin!

--Que mon frre me suive, alors, lui rpondit l'Iroquois.

Et il rtrograda d'une vingtaine de pas, puis grimpant sur le flanc du
cap, il fit un dtour afin de passer au-dessus de la barricade.

La pente du roc en cet endroit est trs rapide; aussi se figurera-t-on
le danger que couraient les deux aventuriers. Harthing suivait
intrpidement Dent-de-Loup, s'accrochant comme lui  toute saillie de
rocher qui se rencontrait sous sa main, se cramponnant aux arbustes et
aux racines, qui semblaient quelquefois cder sous la pesanteur du poids
de ceux qu'ils retenaient suspendus  vingt-cinq pieds au-dessus de la
rue.

Deux fois l'Iroquois, qui ne perdait pas de vue la sentinelle, crut
remarquer que le bruissement des feuilles sches foules par ses genoux
et par ceux du lieutenant, et le craquement des racines sous leurs
nerveuses treintes, attiraient l'attention du factionnaire. Mais, soit
que ce dernier ft inattentif ou que ces bruits vagues se perdissent
dans la forte brise qui se jouait sur les feuilles et les branches
mortes, soit mme que Dent-de-Loup se ft tromp, Harthing et lui
tournrent ce dangereux obstacle, sans que leur passage et t
remarqu.

Lorsqu'ils redescendirent dans la rue,  cent pas en de de la
barricade, Harthing s'arrta un moment pour respirer, et, s'adressant 
son compagnon:

--Eh bien! que pense le chef de son frre au visage ple? Croit-il que
je puisse marcher avec un peau-rouge dans le sentier de la guerre?

--Le visage ple est en effet brave et agile; mais qu'il me dise donc
comment il s'y serait pris pour apporter jusqu'ici ce baril et ces
liens.

Harthing ne put retenir une lgre exclamation de surprise. Car, outre
un paquet de cordes que Dent-de-Loup avait apport de son canot, il ne
s'tait pas un moment dparti du barillet que nous lui avons vu sous le
bras  son dpart du camp des Anglais. Et pourtant il n'avait fallu rien
moins que l'audace et l'indomptable force de caractre et de muscles du
lieutenant pour escalader, avec ses mains libres, les flancs escarps du
cap.

--Mais comment ferons-nous pour amener _l'autre_ avec nous? demanda-t-il
 Dent-de-Loup.

--Ce fardeau sera doux et lger aux paules du chef.

--Avanons donc.

Vingt pas les rapprochrent de l'endroit par o nous avons dj vu le
sauvage escalader le cap et entrer dans la ville; c'est--dire
au-dessous des difices de l'vch. L'ascension du roc se fit sans
obstacle; aprs quoi, les deux hommes se glissrent comme des
couleuvres dans la cour de l'vch, qu'ils traversrent sans faire de
fcheuses rencontres, et vinrent s'arrter  l'endroit o les murs de
clture du sminaire et du palais piscopal se runissaient. Ici le
Chat-Rus imita doucement le parler sentimental d'un chat en bonne
fortune.

Le mme signal rpondit au sien de l'autre ct du mur, que Dent-de-Loup
se hta d'escalader; et Harthing rejoignit aussitt son compagnon, qu'il
trouva conversant  voix basse avec un tiers. Instinctivement,
l'officier porta la main  son poignard.

--Ce visage ple est notre ami le vendeur d'eau de feu, dit le sauvage,
qui remarqua ce mouvement.

--Ah! charm de vous rencontrer ici, monsieur Boisdon, dit Harthing 
voix basse.

--Vraiment! repartit l'htelier; moi je vous assure que cela ne me va
pas autant, bien que je ressente un honneur infini de toucher la main de
milord. Car, outre que je grelotte ici depuis une heure, il m'a fallu
rester cach en cet endroit, frl  chaque instant par les patrouilles
qui parcourent la ville en tous sens.

--Eh bien! voici pour vous rcompenser de vos peines, et des dangers que
vous avez courus  notre service, fit Harthing en lui prsentant une
bourse pesante dont l'avare Boisdon se saisit avec plus d'empressement
qu'il n'avait fait de la main de milord, comme il appelait l'Anglais.
Mais attendez ici notre retour, et faites bonne garde, ajouta Harthing.

Le sauvage et son compagnon marchrent  pas de loup vers la demeure de
Louis d'Orsy, tandis que l'aubergiste se recouchait sur le sol pour
attendre leur retour.

L'htelier entendit bientt, en frissonnant de tous ses membres, le
bruit d'une fentre que l'on ouvrait prcipitamment et qu'on refermait
de mme de l'autre ct de la rue; au mme instant des pas qui venaient
de la cte de la basse ville, se rapprochrent graduellement de la place
o il tait blotti. Puis ses yeux, habitus aux tnbres, distingurent
un homme qui, en le dpassant, remonta la rue Port-Dauphin, s'engagea
dans la rue Buade et alla s'arrter sous la fentre par laquelle
Harthing et Dent-de-Loup venaient de s'introduire dans la demeure du
lieutenant d'Orsy.

Mais laissons Boisdon exhaler par tous les pores de sa peau les sueurs
froides de la terreur, et transportons-nous chez Mlle d'Orsy, que nous
avons par trop nglige depuis quelque temps.

D'aprs les ordres de son frre, notre hrone avait d se rfugier,
durant l'aprs-midi, au couvent des Ursulines; car la petite maison de
la rue Buade tait trop expose aux atteintes du boulet, pour que Louis
permt  sa soeur d'y demeurer pendant le bombardement.

Mais le feu de la flotte ayant cess vers le soir, Marie-Louise tait
revenue chez elle avec la vieille Marthe, que les dtonations
successives du canon avaient beaucoup effraye et qui tremblait encore
de tous ses membres.

Quand Marie-Louise eut pris le repas du soir et prpar, avec Marthe,
celui de son frre qu'elle attendait d'un moment  l'autre, il tait
neuf heures passes.

Alors la jeune fille se mit  regarder avec inquitude vers cette
fentre de la cuisine, o l'apparition de la figure hideuse de
Dent-de-Loup l'avait effraye quelques jours auparavant.

Sans tre tout  fait noire, la nuit n'tait cependant claire que par
la seule lumire des toiles. Aussi Mlle d'Orsy ne pouvait-elle voir
bien loin au dehors; mais elle esprait entendre au moins les pas de son
frre... et de son fianc.

Enfin, elle revint s'asseoir dans cette chambre o nous l'avons vue pour
la premire fois avec Bienville, et au mme endroit qu'elle occupait
alors.

Une humble chandelle de suif clairait faiblement la chambre. La lumire
rougetre et triste qu'elle jetait et le champignon qui semblait dormir
au milieu de la flamme fumeuse de la bougie, attestaient qu'on
ngligeait de s'occuper de ces dtails. C'est que Marie-Louise tait en
proie  une proccupation trop grande pour y prter attention. Quant 
Marthe, elle s'tait affaisse dans une chaise  bascule et  dos lev,
o, toute recoquille, la pauvre vieille avait fini par succomber au
sommeil, si facile  cet ge. Mais elle paraissait encore agite des
motions de la journe; car un frisson nerveux passait de temps  autre
sur ses membres dbiles, et de ses lvres s'chappaient d'incohrentes
paroles.

Laisse seule  son inquitude, nerve dj par les graves vnements
des jours prcdents, et partant prdispose  se laisser aller  ces
craintes si naturelles  son sexe, Marie-Louise sent un malaise trange
la gagner peu  peu.

Elle tressaille au moindre bruit; une vitre que le vent fait battre sur
les chssis, un grillon qui chante en remuant les cendres du foyer, une
poutre de la charpente craquant sous le poids des murs de la maison, un
vieux meuble qui semble s'tirer et se plaindre d'un trop long service,
font passer par tout son corps de fivreux frissons.

Cet effroi semble augmenter encore lorsqu'une rafale de vent s'en vient
ranimer les cendres chaudes de la chemine, et jeter, en faisant
vaciller les meubles, une lueur passagre sur la pnombre qui rgne dans
la grande salle.

La jeune fille n'ose faire un mouvement et retient son haleine dont le
seul bruit l'effraie.

Soudain ses yeux, qui se sont arrts machinalement sur la fentre de la
cuisine, s'y fixent avec terreur. Il lui semble que cette fentre est
agite par secousses, comme si on la forait du dehors.

--Je suis folle! dit-elle pour se rassurer.

Tout  coup deux hommes bondissent  l'intrieur et referment derrire
eux la croise qu'ils ont ouverte avec fracas.

C'est Harthing, c'est Dent-de-Loup dont la figure bizarrement tatoue
lui est une fois apparue hideuse comme celle d'un gnie malfaisant et
avant-coureur de l'infortune.

L'Anglais s'avance vers le sige o la jeune fille est cloue par la
stupeur, tandis que Dent-de-Loup reste dans l'ombre.

--Ne vous avais-je pas dit "au revoir," mademoiselle, lors de notre
entrevue  Boston? fait Harthing en s'inclinant d'un air railleur.

Comme Marie-Louise terrifie ne peut rien rpondre, Harthing continue,
mais d'un ton plus srieux:

--C'est que, voyez-vous, mes sentiments sont de ceux que l'absence ne
saurait tuer. Ainsi, tel j'tais quand nous nous sparmes l-bas, tel
vous me revoyez encore.

--Eh bien! monsieur Harthing, sachez aussi que mes dispositions  votre
gard n'ont pas plus chang que les vtres, repart la jeune fille,  qui
la gravit de la situation rend en partie l'nergie que la seule
surprise lui avait enleve.

--O Marie-Louise! ne vous htez pas de vous perdre en me perdant aussi!
s'crie Harthing, qui s'avance avec un geste moiti suppliant et moiti
menaant.

--Vous oubliez, je crois, monsieur, qu'outre l'inconvenance de vous
introduire chez moi  pareille heure, il y a lchet de votre part 
menacer une femme seule et sans dfense!

--Mademoiselle, le temps presse et ne doit pas tre perdu en vaines
dclamations! Je vous aime, vous le savez; et pour vous possder,
l'enfer serait-il bant devant moi, j'y sauterais  pieds joints, pourvu
que je pusse rouler avec toi dans l'abme en te serrant sur mon coeur! Tu
vois donc que cet amour est un sr garant de ton bonheur, si tu consens
 partager mon sort... Marie-Louise d'Orsy, voulez-vous tre ma femme?

--Plutt mourir! rpond la jeune fille indigne.

--Alors, mademoiselle, je suis forc, bien qu' regret, de vous annoncer
qu'il va falloir me suivre de gr ou de force!

--Monstre! je te mprise autant que je te hais!

Et, belle comme Junon courrouce, la fille du baron d'Orsy foudroie
l'Anglais du regard.

Harthing fait un pas... Mais au mme instant la fentre s'ouvre avec une
violence extrme, et un homme tombe comme un boulet au milieu de la
chambre, en criant:

--Damnation!

C'est Bienville, lui que Boisdon vient de voir s'arrter prs de la
demeure du lieutenant d'Orsy.

On se souvient que Bienville avait quitt seul le quai de la Reine pour
revenir  la haute ville. Assig de mille inquitudes au sujet de sa
fiance, il avait pris  la hte le chemin de la demeure de
Marie-Louise. Il n'tait plus qu' vingt pas de la maison, lorsqu'il vit
deux ombres sortir du sol et bondir  l'intrieur de l'habitation de son
amie, en forant une des croises qui donnaient sur la rue.

Il accourt, approche ses yeux ardents de la fentre que l'on a vitement
referme, et voit John Harthing auprs de sa fiance, dont la pleur
atteste l'effroi. Il va s'lancer, cdant au premier mouvement de son
coeur; et pourtant la rflexion lui venant en aide, il se contient et
attend.

Mais lorsqu'il a vu son rival abhorr prt  porter sur Marie-Louise des
mains violentes, il rugit, bondit et tombe dans la maison l'pe au
poing.

--Ah! attends un peu, infme! s'crie Bienville d'une voix trangle par
l'exaspration; nous allons voir si tu peux aussi bien manier l'pe que
violenter une femme. Oh! oh! je te tiens enfin, misrable!

--Pas encore, mon cher monsieur! rpond Harthing avec un ricanement
satanique. Et, sans prendre la peine de dgainer, il fait un signe 
Dent-de-Loup.

Celui-ci, que Franois n'a pu voir en entrant, saisit ce dernier par
derrire, le terrasse, et, avec l'aide de l'Anglais, il garrotte et
billonne Bienville avant mme que celui-ci ait eu le temps de porter un
seul coup de pointe  ses ennemis.

La vieille Marthe veut appeler au secours; elle se lve, jette un cri
sourd et tombe vanouie de frayeur.

Dent-de-Loup sort de sa gane un long couteau  scalper, en appuie la
pointe acre sur la poitrine de Bienville et interroge Harthing du
regard.

--Non! rpond celui-ci, pas devant cette jeune femme. D'ailleurs, la
poudre que tu as apporte nous en dbarrassera plus vite. Entendez-vous,
galant chevalier, dit-il  Bienville, ce baril contient vingt livres de
poudre, et, dans cinq minutes, vous sauterez bravement dans les nuages
comme un soldat sur un bastion min! J'en suis bien fch, mais pourquoi
diable aussi vouloir intervenir entre cette femme et moi?

Et, sans s'occuper de Bienville qui se tord, impuissant, dans ses liens,
il se retourne vers Dent-de-Loup. Celui-ci va scalper la servante.

C'tait une horrible scne.

Ici Bienville se roulant  terre dans une rage folle, les artres du cou
gonfles, les muscles tendus et les yeux rouges de sang; l, Harthing
les traits contracts par toutes ses passions mauvaises et dvorant de
son regard de feu Marie-Louise qui vient de perdre connaissance. Plus
loin Dent-de-Loup qui, aprs avoir fait dcrire  la pointe de son
couteau un cercle rapide sur la tte de Marthe, retient entre ses dents
la lame ensanglante dont il vient de se servir; et, posant son pied
droit sur le dos de la pauvre femme, la saisit par la chevelure qu'il
arrache violemment par une brusque secousse, en laissant nu l'os du
crne.

Pour clairer cet affreux tableau, une chandelle fumeuse jette sa
sinistre lumire dont la lueur blafarde rougit la muraille comme d'une
teinte de sang.

Harthing n'a pu vaincre le dgot que lui inspire la brutalit sauvage
de son complice; il a dtourn la tte et relve Marie-Louise vanouie.
Puis il saisit ce fardeau si lger  ses bras et se dirige vers la
porte, quand il remarque Dent-de-Loup qui se prpare  scalper aussi
Bienville.

--Laisse-le donc mourir en paix, dit-il au sauvage.

L'homme des bois ne rpond que par un grognement sourd et appuie la
pointe de son couteau sur la tte de Franois, tandis qu'un hideux
sourire crispe ses lvres.

En ce moment le ciel semble s'illuminer au dehors, et plusieurs fortes
dtonations font trembler la maison, pendant que de rauques
rugissements dchirent le voile de silence qui plane sur la ville.

--Voil que l'amiral fait feu sur la place! s'crie Harthing. Il n'y a
pas une seconde  perdre! Allons! vite! ouvre la porte, Dent-de-Loup,
et, lorsque je serai sorti avec la jeune fille, allume la mche du baril
et suis-moi!

Le sauvage lui lance un regard haineux; et pourtant, laissant l
Bienville qu'il allait scalper, il obit  l'ordre du lieutenant.

Mais  peine la porte est-elle entrouverte qu'un bruissement de pas et
de voix se fait entendre dans la cte de la basse ville.

Tandis que l'Anglais se prcipite au dehors avec Marie-Louise, le
sauvage, qui entend les pas se rapprocher rapidement, pousse le baril de
poudre jusqu' la porte, mais au dedans du seuil, afin de pouvoir
s'esquiver plus vite. Puis, saisissant la chandelle allume, il en met
la flamme en contact avec une mche fixe  l'un des bouts du barillet,
rejette dans la cuisine la bougie qui s'teint en tombant; et, sans
prendre le temps de refermer la porte, vu que les pas du dehors
deviennent de plus en plus distincts, il court rejoindre Harthing, qui
dj rampe avec sa proie dans l'ombre.

Afin de rendre plus mystrieux l'enlvement de Marie-Louise, Harthing
avait imagin de faire sauter et d'incendier la maison, pour laisser
ainsi croire qu'une bombe avait pntr, puis clat dans la demeure de
Louis d'Orsy. Car il savait que l'amiral devait recommencer le
bombardement durant la soire.

Spectateur enchan, Bienville a tout vu, tout entendu. On enlve celle
qu'il aime... il ne peut la secourir... et le feu, consumant la mche,
va se communiquer au volcan...

Il concentre ses forces, et raidit ses membres, qu'il fait se dtendre
violemment contre les liens qui le retiennent; mais ces derniers
rsistent, car Dent-de-Loup les a choisis neufs.

O rage!  dsespoir!

Vingt fois Bienville se tord contre la corde qui l'enchane, et vingt
fois ses muscles puiss craquent  se rompre dans leurs impuissants
efforts....

Une sueur froide enveloppe son corps comme du linceul de l'agonie....

C'en est fait, il lui faut mourir! Car il voit dans l'ombre la lueur
tremblotante de la fuse dont chaque tincelle ronge, en ptillant, le
faible lien qui le tient suspendu sur son ternit......




CHAPITRE XI

BOISDON S'AGITE ET DIEU LE MNE.


Revenons  Jean Boisdon, que nous avons laiss se morfondant de peur
prs de la clture de l'vch.

Cinq minutes ne s'taient point coules depuis que l'htelier avait vu
Bienville s'approcher de la maison du lieutenant d'Orsy, puis y pntrer
aprs Harthing et Dent-de-Loup, qu'un nouveau bruit de pas vint
dsagrablement rsonner  son oreille. Ceux qu'il entendait cette fois
tant plus sonores et moins rguliers, il en conclut que plusieurs
personnes devaient s'avancer de son ct; raisonnement qui se confirma
quand il entendit des sons de voix entrecoups et confus.

--L'Anglais et le sauvage auront une fire chance s'ils s'en retournent
les mains nettes, pensa-t-il. Eh! mais, mon Dieu! s'ils allaient tre
poursuivis et qu'on vnt  me dcouvrir ici! Ah! par saint Jean, mon
patron, je me suis mis en de beaux draps! Je donnerais bien--il mit la
main dans la poche de son haut-de-chausses et tta l'or que venait de
lui donner Harthing--je donnerais bien.... l'une des pices contenues
dans cette bourse, pour tre  cette heure couch auprs de Javotte.
Car, bien qu'elle soit jalouse, partant revche, ma pauvre femme, et
qu'elle semble se complaire  faire de notre lit le thtre de nos
querelles domestiques, j'aimerais mieux, en ce moment, la paillasse
commune que cette terre humide, sans compter..... Mais bon Dieu!
qu'est-ce l?

Une clart subite venait d'illuminer la nuit; Boisdon sentit le sol
trembler sous son corps, tandis qu'un jet de terre et de sable le
couvrait des pieds  la tte, et que plusieurs fortes dtonations
branlaient le tympan de ses oreilles.

C'tait le feu de l'artillerie anglaise qui, au mme instant, forait
Harthing  prcipiter sa retraite avec Dent-de-Loup. Phipps, exaspr
des avaries que ses vaisseaux avaient essuyes, s'tait avis de
troubler au moins le repos des assigs et avait ordonn de faire
quelques dcharges d'artillerie sur la ville,  l'heure o les habitants
devaient y sommeiller.

Quelques boulets qui viennent s'enfouir non loin de l'endroit o se
tient Jean Boisdon, rchauffent au plus haut point chez ce dernier
l'instinct de la conservation.

--Jsus Dieu! prservez-moi! s'crie-t-il en se levant tout debout, sans
penser qu'il peut tre remarqu par le premier passant.

--A terre! ou tu es mort! lui dit une voix sourde et contenue, tandis
que la pointe aigu d'un poignard s'appuie sur sa poitrine.

C'est Dent-de-Loup, qui vient de retraverser la rue avec Harthing.

Cdant  la force d'un bras vigoureux, Boisdon se laisse glisser  terre
en grelottant de frayeur.

--Impossible de franchir le mur  prsent, avec la jeune fille, murmure
Harthing; car ces hommes ne sont plus qu' vingt pas de nous. Et le
baril qui va sauter! Par Satan! cette mche aura brl jusqu'au bout
avant que ces maudits importuns nous aient dpasss!

Une effroyable contraction treignit le coeur de ces trois hommes obligs
de rester exposs au feu de la terrible mine qui allait clater  cent
pieds d'eux. La fuse adapte au baril devait embraser la poudre en cinq
minutes; et il y en avait au moins deux d'coules depuis que
Dent-de-Loup l'avait allume.

--Oh! puisqu'il faut prir avant que d'tre heureux, se dit Harthing, je
vais lui donner au moins le baiser des fianailles de la mort!

Et ses lvres en feu pressent avec force la bouche glace de
Marie-Louise vanouie.

En ce moment quinze hommes arms venant de la basse ville passaient
devant eux.

Au mme instant aussi, un boulet frappe la muraille contre laquelle
Harthing, Dent-de-Loup et Boisdon se serrent avec frayeur; le projectile
tombe  dix pas d'eux et les couvre de fragments de pierre dont
plusieurs blessent Boisdon.

--Sainte Vierge Marie! je suis mort! hurle l'htelier, qui carte
violemment le sauvage pris au dpourvu, bondit sur ses jambes et
s'lance en courant vers la rue Buade, avec la frnsie aveugle de la
terreur. Il ne voit, il n'entend rien; mais il court avec l'emportement
furieux d'un cheval qui a pris le mors aux dents.

Aussi va-t-il donner au beau milieu de la patrouille. Boisdon bouscule
un soldat qui se trouve sur son chemin et continue sa course effrne
vers la cathdrale.

--Sacrebleu! qu'est-ce l? s'crie le soldat renvers par l'aubergiste.

--Eh! l'ami! arrtez! mordieu! crient ses camarades.

Mais l'htelier ne se rend point  cet ordre.

--Feu sur lui! commande Louis d'Orsy, le chef du dtachement.

L'un des soldats tenait dj son mousquet en joue. Le coup part.

Boisdon n'est plus qu' trois pas de la maison de Louis d'Orsy, quand la
balle du mousquet vient lui casser une jambe. Emport par son lan, il
tombe dans la porte entr'ouverte de la demeure du lieutenant. Sa tte
frappe le baril de poudre, dont la fuse brle toujours.

--Ah! mon Dieu!... ce baril de poudre!... la mort!.... s'crie Boisdon
qui, de ses mains dsespres, presse, treint, arrache la mche fumante
qu'il rejette au dehors.

Cependant, Harthing et Dent-de-Loup qui n'ont pu arrter Boisdon, sont
rests couchs sur la terre, au pied de la muraille. Ils retiennent
jusqu' leur haleine, de peur d'tre entendus.

--Trs bien! pense Harthing en voyant tomber Boisdon sous le coup de feu
du soldat; tant mieux, ils ne nous verront point! Leur attention va se
porter sur ce bltre d'aubergiste. Ah! si ce damn d'Orsy, qui commande
la patrouille, se doutait... Maldiction!

Marie-Louise, que les cris et le coup de feu avaient tire de son
vanouissement,  l'insu de son ravisseur, vient de s'chapper des bras
de ce dernier. Elle aussi a reconnu la voix de son frre. Avec la force
et la rapidit que donne le dsespoir, elle bondit, s'lance et court
vers Louis d'Orsy en jetant des cris perants.

Harthing veut l'arrter, et l'insens se lance  sa poursuite.

--Au secours!  moi, Louis! crie la jeune fille d'une voix dchirante.

Et venant tomber dans les bras de son frre, elle se retourne effare en
montrant de la main son ennemi.

--Harthing! s'crie-t-elle.

--Par Dieu! arrtez cet homme! dit Louis d'Orsy en faisant de ses bras
un rempart  sa soeur.

Les soldats entourent Harthing, qui tire alors un pistolet de sa
ceinture, casse la tte du premier homme qui veut lui barrer le passage,
en renverse un second d'un coup de poignard et redescend  la course
vers la clture de l'vch, qu'il franchit en s'aidant des mains et des
pieds.

--Sus  lui! disent les voix de plusieurs poursuivants qui le serrent de
prs.

Harthing traverse en dix bonds la cour de l'vch; et troubl,
haletant, oubliant l'endroit par o le sauvage l'a fait entrer dans la
ville, il saute par-dessus une autre muraille et tombe dans le jardin du
sminaire. Il voit alors qu'il a fait fausse route et court dans la
direction de la grande croix de bois qui dominait alors en cet endroit
la cime du cap.

Le premier de ceux qui le suivent n'est plus qu' quelques pas de lui,
lorsqu'il est arrt par la palissade plante sur le bord du roc. Un
lan dsespr le porte sur le haut des pieux de la fortification.

Mais en retombant de l'autre ct, il se rencontre face  face avec un
homme qui a franchi la palissade en mme temps que lui.

C'est Bras-de-Fer.

--Place! lui dit Harthing, en armant son second pistolet.

Pierre a vu ce mouvement et se jette de ct au moment o le coup part.
La balle effleure l'oreille du Canadien qui se prcipite sur son ennemi.
Celui-ci s'efforce de poignarder Bras-de-Fer.

Malheureusement pour ce dernier, l'troit espace o a lieu la lutte
tant ingal, il perd pied sur un accident du terrain et tombe  la
renverse.

--Meurs donc, chien! crie l'Anglais qui porte un coup terrible  son
adversaire.

Mais la rage aveugle de Harthing tourne au profit du Canadien; car le
poignard mal dirig ne fait que glisser sur ses ctes et labourer la
chair qui les recouvre.

--Oh! satan gredin! s'crie Bras-de-Fer, en renversant son ennemi sous
lui; puis il le saisit d'une main par la nuque du cou, tandis que de
l'autre il retient le bras droit de son ennemi, qui ne peut alors se
servir de son arme. Et le Canadien se relve en tenant toujours Harthing
au bout de ses bras puissants.

Celui-ci tente un dernier effort; il s'accroche les pieds  un tronc
d'arbre et imprime une si violente secousse  son corps que le Canadien
se sent glisser avec lui sur la pente rapide du cap.

Mais dans sa chute, Pierre rencontre le tronc d'arbre qui vient de
servir  l'Anglais et s'y retient d'une main; ce qui le contraint
pourtant de lcher le bras arm du lieutenant, qui se tord  cent pieds
au-dessus de l'abme, cume et blasphme comme un dmon.

Le feu d'un obus qui clate au proche fait luire le poignard qui menace
encore la poitrine de Bras-de-Fer, lorsque le gant, qui retient
toujours Harthing par le cou, soulve son ennemi au-dessus de sa tte et
le rejette en avant dans le gouffre bant  ses pieds.

L'Anglais tombe, rebondit et roule sur le flanc escarp du roc.

Cette lutte avait t pourtant si courte, que les compagnons de Pierre
qui franchirent les premiers le rempart de palissades, n'arrivrent sur
les lieux qu'au moment o Harthing tomba.

Un cri dchirant d'angoisse monta du fond des tnbres qui baignaient la
rue Sault-au-Matelot; on entendit le bruit produit par la chute d'un
corps lourd sur des branches sches, et ce fut tout.

Dent-de-Loup, plus prudent que Harthing, s'tait tenu coi tout d'abord
en sa cachette; mais quand il eut vu les soldats disparatre  la
poursuite de son compagnon, il se glissa doucement le long de la clture
en descendant vers la basse ville. Arriv prs de la porte cochre du
palais de l'vque, il escalada la palissade, et, voyant que tous les
Canadiens avaient saut dans le jardin du sminaire, il se coula sans
tre aperu vers l'endroit du cap qui lui tait familier. Il se laissa
glisser sur le flanc du roc et prit pied sans encombre dans la rue
Sault-au-Matelot.

Ici l'attendait un srieux obstacle; car les trente hommes chargs de
dfendre la barricade ayant t rveills par le tintamarre des canons
anglais et par les rumeurs et les dtonations d'armes  feu qui leur
venaient des remparts, au-dessus de leur tte, taient sortis en toute
hte de leur corps de garde improvis.

Ils viennent d'allumer des torches et examinent avec attention les bords
escarps du cap, clair sur ce seul point par la lumire rougetre des
flambeaux.

Dent-de-Loup n'a qu'un seul parti  prendre, celui de sauter par-dessus
la barricade, haute de six pieds, et de passer par surprise au beau
milieu de ses ennemis. Il n'hsite pas, et prenant sa course, il arrive
auprs du retranchement sans tre entendu, grce aux mocassins qui
touffent le bruit de ses pas. Lanc fortement par ses jarrets nerveux,
il franchit l'obstacle, passe comme un clair devant les yeux des
soldats bahis, et retombe sain et sauf de l'autre ct, en continuant
de dvorer l'espace qui le spare encore de son canot.

Celui-ci n'est plus  sa place.

Un cri rauque s'chappe du gosier de l'Iroquois, qui se jette alors tte
baisse dans la rivire.

A peine a-t-il nag quelques brasses, qu'il voit  dix pieds devant lui,
une pirogue balance par le flot dans l'ombre, tandis que la silhouette
d'un homme qui la monte se dessine vaguement sur la surface de l'eau.

Craignant une surprise, le sauvage va plonger pour viter un ennemi,
lorsqu'une voix bien connue l'appelle par son nom.

Il est sauv; John Harthing est l'homme du canot. Protg par je ne sais
quelle puissance occulte, l'Anglais avait roul, roul, puis rencontr
un petit arbre qui, tout en cassant sous le poids de son corps, avait
amorti la violence de sa chute.

Arrt de nouveau par un second arbuste, il s'tait enfin retenu  des
racines qu'il avait empoignes d'une main dsespre. Bien que
contusionn en plusieurs endroits, Harthing n'avait cependant aucune
fracture, aucune blessure dangereuse. Se laissant donc descendre
tranquillement jusqu' la rue, il rejoignit sans peine le canot de
Dent-de-Loup; car il tait tomb en dehors de la barricade.

Le bruit de sa chute avait cependant attir l'attention des gardes du
retranchement de la rue Sault-au-Matelot; ce fut alors qu'ils
allumrent des torches pour examiner les abords du cap.

Craignant d'tre dcouvert, Harthing avait tran jusqu' l'eau la
pirogue, et donnant quelques coups d'aviron, il s'tait arrt  vingt
pieds du rivage afin d'attendre Dent-de-Loup.

Lorsque ce dernier eut pris position dans son canot, il tait temps de
songer  la fuite; car les soldats du guet, bientt revenus de
l'tonnement o le brusque passage du Chat-Rus les avait d'abord jets,
s'taient lancs  sa poursuite.

--Vite! au large! dit Harthing  son compagnon, en les entendant
accourir vers la grve.

Les deux avirons plongent dans la rivire et lancent en avant la lgre
pirogue.

Plusieurs coups de feu partent du rivage  leur adresse, et quelques
balles passent non loin des deux fugitifs; ceux-ci rpondent  cette
dcharge par un cri de dfi qui roule sinistre sur les eaux noires, et
ils disparaissent aux yeux des Canadiens dans l'paisse nuit.

Mais il n'ont pas encore atteint le milieu de la rivire que Harthing
sent ses pieds tremper dans l'eau.

--Que diable est ceci? dit-il  Dent-de-Loup.

--Oah! fit le sauvage en prouvant la mme sensation d'humidit.

L'eau envahit l'embarcation et les deux hommes en ont bientt par-dessus
la cheville du pied.

--Ces chiens de faces ples auront envoy quelque balle dans l'corce de
la pirogue et sous l'eau, dit l'Iroquois en se baissant pour trouver la
fissure.

Mais il y a dj trop d'eau dans le canot pour qu'il soit facile, 
ttons, de dcouvrir l'avarie. Aussi Dent-de-Loup se relve en disant:

--Pagayons vers la gauche, l o mon frre peut voir un lot  cent
pieds de nous. Si nous pouvons l'atteindre avant que la pirogue
s'enfonce, nous rparerons peut-tre le dommage caus par les visages
ples.

Mais, par suite des efforts qu'ils font pour ramer avec plus d'nergie,
le canot, enfonc dj jusqu'au bordage, vacille fortement. Aussi dans
une de ces oscillations, le flot y entre-t-il tout d'un coup par-dessus
le bord, et la pirogue de disparatre en s'enfonant sous la vague.

Harthing et Dent-de-Loup se mettent  nager aussitt et gagnent cette
petite le de sable et de vase que le reflux laissait  dcouvert prs
de l'embouchure de la rivire Saint-Charles, avant la construction du
bassin de radoub.

Une fois l, pourtant, leur position n'est gure plus enviable, car la
mare qui monte va bientt recouvrir l'lot sur lequel ils ont pris
pied; sans compter qu'il leur reste encore plusieurs arpents  franchir
 la nage, avant d'atteindre la rive nord.

A peine se sont-ils reposs quelques minutes que le flux envahisseur
vient les forcer de quitter leur lieu de refuge momentan.

Alors ils entrent de nouveau dans la rivire et se dirigent en nageant
vers la rive oppose  celle de la ville.

Harthing n'est cependant pas aussi bon nageur que Dent-de-Loup; et,
bris dj par la chute extraordinaire qu'il a faite du haut en bas du
cap, il sent bientt venir la fatigue. Mais il n'en dit rien et continue
d'avancer.

Peu  peu ses membres s'engourdissent, ses muscles sont rebelles  sa
volont, et il enfonce graduellement.

L'eau se met  lui battre les tempes, il fait un dernier effort, et
fouettant vivement la lame de ses bras, il rejette la tte en arrire en
poussant un cri.

Puis il se sent submerg, et perd connaissance au moment o le flot
victorieux va triompher  jamais de lui.




CHAPITRE XII

FAITS ET CANCANS.


Il fut de si courte dure le temps qui s'coula entre la tentative
dsespre de Harthing pour ressaisir Marie-Louise, et la chute de
l'Anglais en bas du cap, que lorsque Mlle d'Orsy voulut entraner son
frre vers leur demeure pour prter assistance  Bienville--cette pense
fut pourtant prompte  lui venir--Bras-de-Fer et les soldats taient
dj de retour dans la rue Buade.

--Eh bien? demanda Louis.

Bras-de-Fer s'avana.

--Mon lieutenant, dit-il, il faut que le gaillard soit solidement bti
s'il en revient; car, voyant qu'il me voulait fouiller la poitrine avec
son poignard, et ne pouvant pas l'en empcher autrement, je lui ai fait
descendre sa garde vers la rue Sault-au-Matelot.

--Tu l'as jet en bas du cap!

--Oui, mon lieutenant.

--Il est mort!

--Ou il n'en vaut gure mieux.

--Cours au poste de la rue Sault-au-Matelot, et dis aux gardes
d'examiner les abords du cap, afin de retrouver notre homme. S'il n'a
pas t tu du coup, qu'on en ait le plus grand soin. Dis-leur en outre
de bien veiller  ce que personne ne puisse tromper leur vigilance et
prendre la fuite par la barricade; car Mlle d'Orsy vient de m'assurer
que l'Anglais avait un sauvage pour compagnon.

Pierre s'loignait dj.

--Quand tu sauras  quoi t'en tenir sur le sort de ton homme, reviens
m'en faire part.

--Comme de raison, mon lieutenant, rpondit Pierre Martel qui, aprs
avoir fait volte-face  la militaire, reprit le chemin de la basse ville
au pas acclr.

--Toi, dit d'Orsy  un autre soldat, cours au chteau, et dis ou fais
dire  M. de Frontenac que je viens de constater la prsence de deux
ennemis dans la ville; de la sorte, il donnera ses ordres pour prvenir
une surprise.

--Rentrons, je t'en supplie! dit  voix basse Marie-Louise  son frre.
Peut-tre se meurt-il en ce moment! Et c'est pour moi, c'est pour me
sauver qu'il est ainsi venu tomber sous leurs coups! Mon Dieu! mon Dieu!

--Voyons, Louise, ne te dsespre pas inutilement ainsi. As-tu vu
Harthing ou le sauvage frapper ton fianc?

--Non. Je me suis vanouie comme l'Iroquois garrottait M. de Bienville.
Aprs cela, je n'ai rien vu, rien entendu. Je n'ai repris connaissance
que dans la rue et juste assez tt pour m'chapper d'entre les bras de
ce monstre.

--Oh! s'ils ont pris la peine de lier Franois, tu peux tre sre qu'ils
ne l'ont pas tu. Viens, mais tiens-toi prs de moi.

Et, suivis des quelques hommes de la patrouille qui se trouvaient encore
auprs d'eux,--quatre soldats transportaient en ce moment au prochain
corps de garde les deux hommes tus par Harthing,--Louis et sa soeur
firent les quelques pas qui les sparaient de leur maison. D'Orsy
marchait en avant et l'pe au poing.

Quand il atteignit le seuil de son habitation, il ne fut pas peu surpris
de mettre le pied sur le corps d'un homme tendu insensible au bas de la
porte.

--Par ma foi! qu'est-ce que c'est que a? s'crie-t-il.

--Mon Dieu! c'est lui! ils l'ont tu! dit Marie-Louise.

--Eh non! repart Louis; c'est probablement l'homme qui courait si fort
et sur lequel un des soldats a tir.

--En effet, remarque quelqu'un de la patrouille, nous avions oubli ce
particulier que l'absence de lumire nous a empchs de reconnatre. Il
est vrai qu'il tait moins  craindre que l'autre qui nous a tu deux
hommes.

--Je vais chercher une lumire  l'intrieur, reprend d'Orsy; nous
verrons ensuite quel est cet individu. Ce doit tre un complice de
Harthing, car tous deux taient blottis au mme endroit, de l'autre ct
de la rue. N'entre pas maintenant, Louise.

D'Orsy enjambe par-dessus l'homme qui obstrue le seuil, se heurte
contre le baril de poudre, et, aprs avoir fait trois pas  ttons dans
la cuisine, met le pied sur un petit corps rond et mou. Il se baisse et
rencontre sous sa main la chandelle teinte et rejete dans la maison
par Dent-de-Loup. L'heureux ge des allumettes phosphoriques n'ayant pas
encore lui sur la terre, Louis s'empresse de battre le briquet, allume
la bougie, et revient vers la porte.

Il abaisse alors sa lumire et la dposant sur l'un des bouts du baril
dont sa proccupation l'empche de remarquer d'abord la prsence
inusite, il examine la figure de l'homme tendu en travers du seuil;
tandis que Louise se penche avec anxit, sans crainte du cadavre, pour
constater si ce n'est point l Bienville.

--Eh! s'crie d'Orsy, c'est bien l'htelier Boisdon! Mais quel est donc
ce barillet qui sert d'oreiller  l'aubergiste! Par la corbleu! qu'est
ceci? s'crie-t-il en cartant vivement du baril la chandelle, de la
poudre!

Aprs avoir teint et arrach la mche, Boisdon en se dbattant avait
secou le baril, de sorte que plusieurs grains de poudre taient sortis
par le trou vide de sa fuse.

--Or ! monsieur Harthing, vous en vouliez donc aussi  ma maison,
continue d'Orsy qui souponne aussitt la vrit. Prends cette lumire
et loigne-toi quelque peu, dit-il  un soldat.

Il saisit le baril, court vers l'endroit dsert qui s'tendait alors
depuis la rue Buade jusqu' nos btisses actuelles du parlement, et l,
dpose tranquillement le redoutable engin; puis il revient sur ses pas.

Louis, prcdant ensuite les soldats et quelques curieux attirs par un
bruit inusit dans la rue, entre dans la cuisine qu'il traverse, et se
dirige vers la seconde chambre.

Quand ils ont pntr dans la grande salle, la projection de la lumire
que tient d'Orsy s'tendant jusqu'au fond de l'appartement, ils
aperoivent une femme et un homme qui, couchs par terre  quelque
distance l'un de l'autre, ne donnent aucun signe de vie.

D'Orsy s'avance avec circonspection d'abord, puis se prcipite vers
l'homme tendu sur le plancher. Celui-ci remue vivement les yeux, mais
sans pouvoir articuler un seul mot, vu qu'une poire d'angoisse lui
distend violemment les mchoires et lui obstrue la bouche. D'Orsy le
dbarrasse aussitt de ce billon.

L'autre pousse alors un grand soupir et reprend haleine avec la mme
volupt qu'un plongeur revenant  la surface de l'eau.

--Ah! dis-moi, Louis, s'crie Bienville, dois-je en croire mes oreilles?
Il m'a sembl entendre la voix de Marie-Louise. Serait-il donc vrai
qu'elle aussi ft sauve?

--Tiens, regarde et que tes yeux persuadent tes oreilles.

--Franois! s'crie Mlle d'Orsy, qui n'coute que son amour et s'lance
vers son fianc.

--Marie-Louise! Oh! merci, mon Dieu! dit Bienville, et il fait un effort
inutile pour se relever, garrott qu'il est encore.

Ses liens tombent en un moment sous des mains empresses.

Cependant l'une des personnes prsentes laisse chapper un cri d'horreur
aprs s'tre approche de la vieille Marthe. On se retourne, on accourt,
et la pauvre femme apparat affreusement mutile: l'os de son crne est
nu et sanglant.

Chacun ressent un frisson d'horreur.

--Mais elle est morte! dit Marie-Louise, qui s'est penche sur la
vieille femme qu'elle regarde avec une douloureuse sympathie.

En effet la pauvre vieille n'avait pu rsister au supplice atroce qui
l'avait tue.

--Oh! les monstres! s'crie la jeune fille en fondant en larmes.

A cette poque, si les serviteurs aimaient leurs matres avec
dvouement, ces derniers s'attachaient en proportion  leurs vieux
domestiques, qu'ils considraient toujours comme faisant partie de la
maison (_domus_) et non comme des valets.

Les curieux qui remplissaient la chambre s'cartrent en ce moment avec
respect devant un nouveau venu.

--Monseigneur le gouverneur, se disait-on  voix basse.

C'tait le comte.

Il s'approcha d'abord de Mlle d'Orsy, devant laquelle il s'inclina en
disant:

--Permettez-moi, mademoiselle, de vous fliciter d'avoir chapp presque
miraculeusement au pril qui vous a menace de si prs. Si j'avais pu
prvoir que vous courriez un tel danger ici, je vous aurais tout
d'abord offert l'hospitalit au chteau. Mais, grce au ciel, il en est
temps encore; aussi veuillez bien vouloir accepter l'offre de la chambre
que j'avais fait meubler pour madame la comtesse, et qui, hlas! n'a
jamais t habite, fit le vieillard avec un long soupir.[50]

      [Note 50: On sait que Mme de Frontenac n'aimait pas son mari,
      qu'elle ne voulut jamais suivre au Canada. La cour offrait en
      effet plus de jouissance  la coquette que la pauvre colonie.]

Le comte, qui se vit entour d'une foule de curieux indiscrets, se
tourna vers eux avec hauteur et dit:

--Nous dsirons tre seuls.

Ce qui fit disparatre les importuns comme par enchantement.

--Mais vous, monsieur de Bienville, o tiez-vous donc pendant qu'on
enlevait mademoiselle? demanda le gouverneur au jeune homme.

--Dans une position bien gnante, monsieur le comte.

Et Franois lui raconta l'inutilit de son intervention et comment elle
avait failli lui devenir funeste. Il ajouta qu'au moment o la mche de
la mine allait, mange par la flamme, l'exterminer en embrasant la
poudre, il avait entendu des cris et un coup de feu prs de la maison;
et qu'un homme tait venu, en s'abattant sur le cratre, teindre la
fuse.

--Si je vis encore, dit-il en terminant, aprs Dieu, c'est  cet homme
que je le dois. Aussi....

--Ne t'empresse pas, dit d'Orsy, de vouer une reconnaissance inutile 
un individu qui est, je crois, un peu cause de ta msaventure et de
celle de ma soeur.

--Que veux-tu dire?

--Je le souponne fort d'avoir aid  l'accomplissement des projets
sataniques de John Harthing. Un boulet dirig par Dieu est venu dloger
Boisdon du pied de la muraille prs de laquelle il s'tait blotti, et du
mme endroit d'o j'ai vu s'lancer Marie-Louise et son ravisseur.

--Et c'est sur Boisdon qu'a tir l'un des soldats de la patrouille avec
laquelle vous reveniez de la basse ville? demanda le gouverneur.

--Oui, monsieur le comte.

--Cet homme est-il mort?

--Je ne sais pas; mais il est facile de s'en assurer, vu qu'il est
encore dans la pice voisine o j'ai eu soin de le faire transporter.

Un gmissement prolong se fit entendre de la cuisine.

--Le voil qui donne signe de vie, dit le comte  voix basse. Il faut
essayer de le faire un peu parler. Tandis que je resterai dans l'ombre,
interrogez-le, de manire  ce qu'il fasse des aveux.

Jean Boisdon gisait prs de la porte d'entre; une mare de sang
frachement rpandu et qui tachait le plancher auprs de son corps,
tmoignait de la gravit de sa blessure.

A peine Bienville et d'Orsy se furent-ils approchs du bless, que ce
dernier ouvrit des yeux grands de terreur, se souleva sur le coude et
les regarda fixement. Se laissant ensuite retomber en arrire, tandis
que ce mouvement lui arrachait un cri de douleur, il joignit les mains
et s'cria:

--Pardon! messieurs, pardon! ne me tuez pas! ne me dnoncez pas et je
vous avouerai tout!

Louis et Franois changrent un regard.

Boisdon, qui suivait leurs mouvements, saisit ce geste et redoubla ses
supplications.

--Grce! monsieur d'Orsy! piti, monsieur de Bienville! J'ai de grands
torts envers la jeune demoiselle et vous deux; je le sais, je le
confesse. Mais pardonnez-moi, car j'en suis bien puni!

--Hein! fit Louis  Franois, que penses-tu maintenant de ton sauveur?

--Misrable! dit Bienville  Boisdon, la Providence, qui s'est charge
de djouer les complots trams par nos ennemis et toi, n'a pas voulu que
tu chappasses au chtiment que tu mrites. Ecoute, nous te tenons en
notre pouvoir; tu as complot notre perte; en retour, nous avons le
droit de te sacrifier  une vengeance lgitime. Mais comme nous
ddaignons de descendre au rle de bourreau, nous n'avons qu'un mot 
dire aux autorits. Dj nous avons des preuves assez convaincantes de
ta culpabilit pour que ta mort soit certaine.

--Mes bons messieurs!....

--Ecoute-moi donc! Il ne te reste plus qu' tcher de mriter notre
clmence par des aveux sincres. Dis-nous tout ce qui concerne
l'enlvement de Mlle d'Orsy; et ne va pas mentir! Tu sais que je suis le
fianc et M. d'Orsy le frre de cette demoiselle, et que nous serons
inexorables. Dis donc la vrit; car, pour ma part, je suis homme  te
faire rentrer dans la gorge, avec la pointe de cette pe, le premier
mensonge que tu voudras nous faire.

--Ah! je vous dirai tout, s'crie l'htelier.

Sans attendre aucune interrogation, il se mit  raconter la part active
qu'il avait prise  l'vasion de Dent-de-Loup, et fit le rcit de ses
machinations avec l'Iroquois, puis de sa participation au complot tram
contre la famille d'Orsy. De temps  autre, un gmissement, un cri de
douleur caus par sa blessure, entrecoupait sa narration.

Quand il eut fini, d'Orsy lui dit d'une voix brve:

--Et qui nous assure qu'il n'y avait entre Harthing et toi aucune
entente pour introduire les Anglais dans la place?

--Sur ce qu'il y a de plus sacr! sur mon me! sur ma part du paradis!
par mon saint patron! par le Dieu qui m'entend! je vous jure que jamais
il ne s'est agi d'une telle chose entre nous!

--Reste  savoir, dit Bienville, si l'on peut se fier  la parole et
mme au serment d'un homme qui n'a pas hsit  nous sacrifier pour
quelques onces d'or.

--Oh! je ne mens pas! croyez-moi! repartit l'htelier avec vhmence et
de ce ton sincre qui mane de la vrit. Franchement, je ne croyais
servir l'Anglais que pour une simple amourette, laquelle se serait
termine par un bon mariage que vous auriez fini par reconnatre. Quant
 vendre mon pays, je ne suis encore, Dieu merci, ni assez lche, ni
assez avare.... pour y avoir jamais song.

--C'est bien! fit M. de Frontenac en s'avanant; nous saurons constater
la vrit quand tu seras traduit devant le conseil de guerre.

--Ah! je suis perdu! s'cria Boisdon qui s'vanouit de nouveau, puis
qu'il tait par la violence des sentiments, ainsi que par ses efforts
pour faire parler sa bouche plus haut que sa douleur.

La porte s'ouvrit alors, et Bras-de-Fer entra.

--Eh! demanda d'Orsy  Pierre qui regardait Boisdon avec tonnement,
as-tu retrouv ton homme? est-il mort?

--Que je sois brl vif si ce n'est pas le diable en personne que ce
_goddam_-l.

--Comment?

--C'est qu'on n'a pas pu le retrouver. Il a d s'enfuir ou s'envoler sur
les ailes de Satan!

--Palsambleu! il nous faut en finir avec cet homme! s'cria Franois.

--Ecoutez, Bienville, dit le comte. Si l'amiral continue  nous faire
aussi peu de dommage avec son artillerie que la ntre lui a dj caus
d'avaries, il cessera ds demain le bombardement pour se retirer avec
ses vaisseaux. Le service de votre batterie devenant inutile, vous
pourrez aisment vous joindre  ceux que j'enverrai tenir en chec
l'ennemi camp  la Canardire. Alors, si vous rencontrez votre Anglais
dans la mle....

--Ah! pour le coup, nous verrons jusqu'o peut aller la chance
diabolique qui semble le protger!

--Pierre, dit le comte.

--Monseigneur?

Bras-de-Fer se redressa.

--Va dire au lieutenant de ma compagnie des gardes, qui m'attend  la
porte avec ses carabins, de venir avec eux pour emmener Boisdon.
L'htelier logera dans la prison du chteau, jusqu' ce que sa blessure
lui permette de subir son procs.

Pierre obit, et M. de Frontenac se tournant vers les deux jeunes gens:

--Maintenant, messieurs, vous allez venir tous deux coucher au chteau,
ainsi que Mlle d'Orsy, qui voudra bien y rester jusqu' la leve du
sige. Des voisines se chargeront d'ensevelir la vieille Marthe en votre
absence. Allons.

Une foule curieuse encombrait la rue quand ils sortirent. La nouvelle
des vnements de la soire s'tait rapidement rpandue; et partant,
comme dans la fable de la femme et du secret, dame rumeur avait amplifi
les faits d'une incroyable manire.

Les commentaires allaient bon train parmi les bourgeois et mesdames
leurs pouses, qui ne craignaient pas de rester dans la rue, la
canonnade ayant de nouveau cess.

--Est-il donc vrai, demandait M. Pelletier, marchand de fourrures, que
la place a manqu d'tre emporte d'emble?

--Mais certainement, rpondait M. Poisson, brave picier qui n'avait pas
eu le temps de remplacer son bonnet de nuit par le chapeau pointu alors
en usage. Dans sa prcipitation  s'habiller, il avait mis ses chausses
sens devant derrire et sans remarquer la peine qu'il avait eue  les
boutonner.--Mais certainement, et sans mon cousin Pierre Martel, dit
Bras-de-Fer, qui, lui seul, a jet du haut en bas du cap les trois
premiers Anglais qui montaient  l'assaut, et a ensuite donn l'alarme,
c'en tait fait de nous.

--Ah! ma bonne Sainte-Anne! s'criait une commre dont la courte jupe de
droguet laissait voir une forte paire de mollets charnus.--Sait-on s'ils
taient nombreux?

--Nombreux! la mre, lui dit pour s'amuser un soldat qui passait; il y
en avait dj deux cents dans la rue Sault-au-Matelot.

--Ptronille! Ptronille! courut dire la femme  une amie. Sais-tu
combien il y avait d'ennemis dans la rue Buade, lorsqu'on les a mis en
fuite?

--Non.

--Cinq cents, ma bonne! Nous l'avons par belle, hein!

Plus loin, monsieur le premier bedeau de la paroisse racontait, au grand
bahissement des badauds qui l'coutaient en grelottant, les pieds nus
dans leurs souliers, comment la place avait failli sauter; l'ennemi
ayant, disait-il avec effroi, creus une mine pouvantable sous la
haute ville. Et il tait en train de leur expliquer comment un boulet,
parti de la flotte anglaise, tait venu miraculeusement couper et
teindre la mche allume sur la mine, quand les gardes du gouverneur,
portant Boisdon sur un brancard, sortirent de la maison de Louis d'Orsy.

En ce moment, monsieur le bedeau reut un violent coup de coude au creux
de l'estomac, ce qui lui fit perdre la respiration et coupa le fil de
son discours.

--Rangez-vous! criait la jalouse Boisdon, qui bousculait ainsi ceux qui
arrtaient sa marche. Je veux voir mon homme, moi! Est-il vrai qu'on l'a
surpris avec une femme dont le mari l'a bless  mort? Ah! gredin! sans
coeur! s'cria-t-elle en apercevant Boisdon. C'est ainsi que le ciel
punit les hommes qui veulent abandonner femme et enfants!

--Allons! laissez-nous passer, dirent  dame Javotte les soldats qui
emmenaient l'htelier et prenaient le chemin du chteau.

--Comment! mais o le portez-vous, comme a?

--A la prison militaire, o votre mari restera jusqu' ce qu'il ait
subi son procs pour trahison; car il a voulu livrer la ville aux
Anglais.

--Bon! il ne lui manquait plus que a: tratre  son pays comme  sa
femme!

Et fondant en pleurs:

--Ah! Jean, ne t'avais-je pas dit que tes frquentes sorties nocturnes
ne te conduiraient  rien de bon!




CHAPITRE XIII

LE DIEU DU MAL.


Quand vous remontez la rivire Montmorency, vous apercevez,  quinze
arpents en amont des chutes, une succession de marches que la nature a
tailles dans la pierre calcaire qui borde le parcours de la rivire.
Ces _marches naturelles_ que l'on croirait tre l'oeuvre d'un gnie
d'humeur fantastique, rgnent sur la rive droite dans l'espace de quatre
ou cinq arpents. Ce singulier travail de la nature doit remonter  une
poque bien recule; car les couches horizontales de calcaire dont il
est compos, renferment beaucoup de petits fossiles de la famille des
ammonites, des corallites, des tribolites et autres.[51]

      [Note 51: Voyez "_Hawkin's Picture of Quebec_," p. 449. Au
      dire des savants, ce site gologique est un des plus intressants
      du monde entier.]

La hauteur des rives, prs des Marches-Naturelles, est  peu prs de
trente pieds au-dessus des eaux de la rivire, qui se resserre en cet
endroit o elle n'a gure plus de cinquante pieds de largeur, et,
devenant torrent, passe en mugissant entre ses deux digues de pierre
qu'elle essaie d'branler dans sa course furibonde.

Si l'on s'tait aventur dans cet endroit sauvage et dsert, le soir qui
suivit celui o nous avons vu John Harthing et Dent-de-Loup chouer dans
leurs entreprises, on aurait pu voir un homme de haute taille se livrer
 d'tranges occupations,  l'endroit mme que nous venons de dcrire.

Il tait onze heures, et sombre tait la nuit. De gros nuages noirs qui
roulaient au ciel avaient cach peu  peu quelques rares toiles dont la
dernire venait de s'teindre derrire un cran de vapeurs sombres.

Le vent soufflait avec force. Tantt il rasait la cime des grands
arbres qu'il semblait alors effleurer comme d'une caresse de titan;
tantt il descendait sur eux avec furie, et, les treignant comme 
bras-le-corps, il secouait avec frnsie les vastes troncs, qui
gmissaient sur leurs racines et dont les branches semblaient haleter
dans cette lutte formidable.

L'effet que le vent produit, en automne, sur les arbres dpouills de
leurs feuilles, a quelque chose de lugubre, quand surtout la nuit y
ajoute son horreur. Les branches dgarnies sont comme autant de bras
gigantesques dont les os dnuds se croisent et s'entre-choquent dans
une ronde chevele. On dirait une danse macabre compose de ces
gigantesques enfants du Ciel et de la Terre, revenant dans les nuits
d'orage lancer de vains dfis  la divinit qui les a vaincus.

Cet homme dont la prsence  pareille heure et dans un endroit si cart
devait cacher quelque mystre, avait, durant la dernire moiti du jour,
parcouru et examin avec soin la rive sud de la rivire, depuis les
chutes jusqu'aux Marches. Bien qu'il et herboris pendant toute
l'aprs-midi, il n'avait apparemment trouv que le soir la principale
plante qu'il cherchait; car, au moment o le soleil disparaissait
derrire les grands arbres qui bordent la rivire Montmorency, un cri de
joie et d'attente satisfaite lui tait chapp.

Ayant arrach une touffe de plantes ombellifres vers laquelle il
s'tait pench vivement en la reconnaissant pour ce qu'il dsirait, il
tait venu aux Marches-Naturelles, emportant sa trouvaille avec lui.

Quand le sauvage, car son teint, le tatouage qui ornait singulirement
sa figure, et son costume primitif, laissaient voir de suite  quelle
race il appartenait, quand le sauvage atteignit l'endroit des Marches o
la rivire n'a pas plus de cinquante pieds de large, il s'arrta prs
d'une petite chaudire en cuivre qu'il avait cache l ds le matin, et
y jeta les herbes qu'il avait apportes.

Ensuite il dcrocha de sa ceinture un petit sac d'o sa main
superstitieuse tira doucement trois crapauds et une couleuvre, tous
vivants, qu'il mit dans la chaudire et  ct des plantes. Aprs quoi
il recouvrit le vase de cuivre, prs duquel il se coucha nonchalamment.

En attendant la nuit, Dent-de-Loup, qu'on a d reconnatre, employa le
temps  mcher des balles de plomb dont tait rempli un sac en peau de
daim qui pendait  sa ceinture  ct d'une corne de buffle pleine de
poudre. La nuit tait arrive quand il eut ainsi rendu rugueuse la
dernire de ses balles, longue opration qu'il eut soin d'entrecouper en
fumant de temps  autre dans un calumet qu'il avait creus et cisel de
ses propres mains.

Le sauvage se mit alors  amasser des branches sches, dont il alluma
bientt un feu sur le bord du torrent, dans l'anfractuosit d'un rocher.
Les larges assises du roc devaient, en surplombant, garantir la flamme
contre les atteintes de la pluie qui,  l'estimation de l'homme des
bois, ne tarderait pas beaucoup  tomber.

Mais Dent-de-Loup attendit encore, et se recoucha dans l'ombre pour ne
point donner de point de mire au projectile du rdeur nocturne que le
hasard ou la lueur du feu pourrait amener en cet endroit dsert. Il eut
soin aussi de placer son mousquet  porte de main.

Enfin, sur les onze heures, Dent-de-Loup se leva. Aprs avoir jet
quelques brasses de bois sec sur le feu, dont la flamme ainsi active
jetait des clarts fauves sur la rive d'en face, il prit une coupe
d'tain qu'il avait apporte du camp anglais et se rapprocha de la
rivire.

Celle-ci mugissait  plus de vingt pieds au-dessous de lui, et ses
abruptes bords semblaient rendre impossible l'approche de tout profane.
Mais l'Iroquois, qui ne faisait rien sans rflchir, avait remarqu
qu'un grand pin nouvellement tomb en travers du torrent, pouvait servir
de pont d'une rive  l'autre, tandis que ses longues branches, encore
vertes et trs solides, descendaient jusqu'au fond du gouffre.

--A cette heure des tnbres, murmura le sauvage, l'eau vive du torrent
doit avoir plus de force pour distiller les poisons.

Et il s'lana sur le tronc d'arbre. Avisant une trs forte branche qui
descendait jusqu' l'eau, dont le brusque passage la faisait osciller,
le Chat-Rus s'y cramponna d'une main et se laissa glisser vers l'abme.
C'tait comme un de ces rves fantastiques que le conteur allemand
Hoffmann crivait entre les vapeurs d'un broc de bire et d'une grosse
pipe culotte.

Un torrent qui mugit, bouillonne, s'enfuit et se perd dans la nuit,
entre les dchirures de lourds quartiers de roc; un homme assez hardi
pour affronter la mort certaine, si l'appui que tiennent ses doigts
crisps vient  se rompre sous le poids de son corps; et, pour clairer
ce bizarre tableau, la lueur vacillante d'un feu qui vient tomber en
plein sur le sauvage et fait tinceler comme autant de diamants les
gouttelettes d'eau qui jaillissent sur les parois humides du rocher de
la rive nord.

Lentement l'Iroquois descendit, et lorsqu'enfin sa main gauche fut au
niveau de la rivire, il cueillit dans sa coupe d'tain la crte d'une
vague cumeuse qui, en grondant, s'leva jusqu' lui. Et retenant entre
ses dents la coupe ainsi remplie, il s'aida des deux mains pour
remonter.

Lorsqu'il eut repris pied sur le sol, il revint vers le feu, sur lequel
il plaa la chaudire de cuivre, aprs y avoir gliss toutefois, pour y
tenir compagnie aux trois crapauds,  la couleuvre et aux herbes
vnneuses, l'eau de sa coupe et les balles mches. Enfin le
superstitieux sauvage fit trois fois le tour du feu, et revint trois
fois sur ses pas en murmurant ces paroles:

--O toi! dieu du mal, mauvais gnie, sois propice  cette opration.
Fais que le poison dont mes projectiles vont s'imprgner porte  mes
ennemis une mort atroce, quand mme la balle de mon mousquet les
frapperait ailleurs qu'au sige de la vie. Et vous, plantes, mlez votre
suc mortel avec le venin du crapaud et la bave visqueuse de la
couleuvre!

Un miaulement sinistre partit alors de la cime d'un arbre, au-dessus de
la tte du sauvage qui se redressa vivement.

Comme il saisissait son mousquet, un corps opaque effleura sa joue
gauche avec un rapide bruissement d'ailes, traversa le petit nuage de
fume qui planait au-dessus du feu, et remonta vers la cime de l'arbre
d'o il tait descendu. Trois fois ce hibou plongea ainsi vers
Dent-de-Loup et trois fois il jeta son lugubre cri dont les ondulations
se mlrent au hurlement du vent.

--Tu m'as donc entendu, Atahensic![52] s'cria le sauvage, et tu viens
 moi sous la forme de l'oiseau des nuits. Mais pourquoi voler ainsi 
ma gauche? Est-ce qu'en prparant la mort d'autrui j'avancerais aussi la
mienne?

      [Note 52: Atahensic tait le dieu du mal chez les Iroquois.]

Le vent faisait rage et redoublait  chaque instant de fureur, quand un
livide clair rompit soudain la nue, tandis qu'un clat de foudre
atteignait, de l'autre ct du torrent, un arbre qu'il tordit, broya
comme un brin d'herbe et dont quelques fragments vinrent tomber aux
pieds du sauvage.

Et un immense ouragan sembla vouloir craser la fort. Les coups de
tonnerre se suivaient avec tant de rapidit, qu'on aurait dit cent
pices de canon tirant  l'envi l'une de l'autre. Quant aux clairs, ils
illuminaient constamment le ciel, qui paraissait rouge comme de la fonte
ardente dans une vaste fournaise.

Cette furie des forces de la nature dchane dura quelque temps, puis
le fracas de la foudre diminua, s'loigna et finit par se perdre dans
l'espace, aprs avoir encore jet de sourds grondements. Enfin, ainsi
que les lueurs mourantes d'un feu qui va s'teindre, peu  peu se
fondirent les clairs dans les tnbres, non sans avoir auparavant
zbr l'horizon de quelques bandes lumineuses mais furtives.

La cuisson de son poison termine, Dent-de-Loup remit dans sa ceinture
les balles pntres du venin dont la blessure devait causer la mort, et
revint au camp de Whalley.

Il ne faut pas s'tonner de ce que l'Iroquois connt si bien les
environs de Beauport; il avait dj sjourn sur les bords de la rivire
Montmorency quelques annes auparavant, lors d'une expdition que les
guerriers de sa tribu avaient pousse jusqu' Qubec, qu'ils n'avaient
pas os attaquer en voyant les habitants sur leurs gardes.

Le soir qui avait vu sa tentative infructueuse pour enlever Mlle d'Orsy,
Harthing n'avait cependant pas trouv le chtiment que lui mritaient
ses forfaits; car Dent-de-Loup avait retenu le lieutenant par les
cheveux au moment o celui-ci allait tre submerg, et l'avait amen 
terre o Harthing avait repris ses sens.

De retour au camp, l'officier rpondit  Whalley qui l'interrogea, que
la surveillance des assigs serait d'autant plus difficile  tromper
par la suite, qu'on s'tait aperu de sa prsence dans la ville. Et il
ajouta que ce n'tait qu'au trs grand pril de ses jours qu'il avait pu
s'chapper. Mais il se garda bien de faire aucune allusion  sa
tentative d'enlvement.

Le major hocha la tte d'un air mcontent lorsqu'il apprit ainsi le peu
de rsultat des dmarches de Harthing et de Dent-de-Loup, et dit au
lieutenant:

--Dornavant, monsieur, vous voudrez bien, ainsi que l'Iroquois, ne plus
vous exposer. Nous avons trop besoin de toutes nos forces pour risquer
de les affaiblir en les dissminant ainsi.

Harthing, qui maintenant comptait sur le succs d'un prochain assaut
pour raliser ses dsirs, ne s'inquita pas beaucoup de cet ordre
impratif qui le condamnait  l'inaction.

--Je l'ai trop chapp belle, se dit-il en quittant Whalley, pour
regretter qu'on me ferme tout secret accs dans la ville; et je dois
m'estimer aussi trs heureux de ce que le major ne pourra jamais
souponner le motif personnel qui m'a fait risquer ainsi ma vie.

Sur ce dernier point il comptait mal; car un prisonnier que les gens de
Whalley firent le lendemain, dit au major que les Qubecquois
veilleraient dsormais  leur sret avec une prudence excessive. Et il
raconta  Whalley l'attentat contre Mlle d'Orsy par un Anglais dont il
ignorait le nom, et qui avait la veille au soir pntr dans la ville.

--Tiens! se dit le major, Harthing ne m'a point parl de cette
circonstance!

Or Whalley, qui tait de Boston, avait eu vent de la passion de John
Harthing pour Mlle d'Orsy quand elle avait quitt cette dernire ville.

Il manda son lieutenant.

Celui-ci qui n'tait pas prpar  cet interrogatoire, nia tout
formellement lorsque Whalley lui demanda s'il n'avait pas essay
d'enlever une femme lors de son expdition de la veille.

Le major, surpris de ces dngations que semblait dmentir le trouble
involontaire de Harthing, le renvoya sans rien dire; ce qui n'empcha
pas que le lieutenant fut somm de comparatre devant le conseil de
guerre lorsque vint le soir. Au moment o Harthing paraissait devant
Whalley et son tat-major, Dent-de-Loup quittait la rivire Montmorency
pour revenir au camp.

Le chef de l'accusation porte contre Harthing tait que, sous le
fallacieux prtexte d'aider  la prise de la place, il ne s'y tait
introduit qu'avec l'intention de revoir et d'enlever une jeune Franaise
qu'il avait autrefois connue  Boston, ce qui indiquait des rapports
secrets avec l'ennemi, et que de ce premier pas  la trahison il n'y
avait pas loin.

--Maudite affaire! pensa Harthing. Je m'en serais peut-tre mieux tir
en confessant le fait de prime abord; mais puisque nous avons commenc,
continuons  tout nier.

Il prtendit ne pas comprendre ce que l'on voulait dire en l'accusant de
sacrifier son devoir, son honneur et son pays  une pareille intrigue;
qu'il trouvait singulier qu'on aimt mieux croire un prisonnier qu'un
loyal sujet anglais qui avait toujours bien servi sa patrie et son roi;
que si quelqu'un avait rellement tent d'enlever cette demoiselle
d'Orsy, laquelle il avait en effet connue  Boston, ce pouvait bien tre
quelque autre officier qui se serait introduit en mme temps que lui
dans la ville; car d'Orsy en donnant des leons d'escrime  Boston
s'tait trouv rencontrer un assez grand nombre de jeunes gens qui
avaient pu facilement connatre la soeur du jeune baron. Il termina en
disant qu'il serait impossible de prouver l'accusation gratuite qui
pesait sur lui, par tout autre que ce prisonnier franais; et que,
d'ailleurs, celui-ci ignorait le nom de cet Anglais qui avait ainsi
tent d'enlever une Qubecquoise.

--Nous n'avons pas, il est vrai, rpliqua Whalley, de preuves directes
de votre culpabilit; mais avouez pourtant que beaucoup de faits
tmoignent contre vous. D'abord, vous avez, je le sais, connu et aim
Mlle d'Orsy  Boston. Ensuite, quand nous avons quitt cette dernire
ville, vous avez, sous prtexte de lui faire servir les intrts
communs, amen un sauvage dont la conduite me parat quelque peu
suspecte; car il est toujours absent du camp. Il n'y a qu'un moment
encore, je l'ai fait chercher partout sans qu'on l'ait pu trouver.
Pourriez-vous me dire o il est?

--Non, monsieur, mais je crois qu'il serait injuste de me rendre
responsable des absences d'un sauvage qui ne saurait s'astreindre  une
discipline aussi svre que la ntre.

--Bien, bien, reprit Whalley; mais dans quel but avez-vous sollicit si
vivement d'tre envoy comme parlementaire au comte de Frontenac?
Pourquoi tant d'ardeur  briguer une mission qui aurait pu vous devenir
plus prilleuse que profitable, si l'ennemi avait voulu vous faire un
mauvais parti?

--Il m'est facile, monsieur, de vous rpondre d'une manire
satisfaisante. Mon but tant de me distinguer dans la carrire que j'ai
embrasse de prfrence  toute autre, je dsire prendre une trs grande
part  la conqute de Qubec. A cet effet, je me suis d'abord alli le
sauvage Dent-de-Loup, pour me servir d'espion et trouver par son
entremise un lieu d'escalade facile. Voil donc qui vous explique mon
intimit avec l'Iroquois. Quant  mon empressement  tre envoy comme
parlementaire, il n'tait caus que par le dsir que j'avais d'examiner
moi-mme, et en plein jour, la place que je voudrais prendre  moi seul
pour me signaler davantage. Pouvez-vous donc blmer une aussi noble
ambition?

--Hum! Non, monsieur Harthing; certainement non. Mais en fin de compte,
ne trouvez-vous pas singulire la concidence de votre prsence dans la
ville hier au soir, avec cette tentative d'enlvement d'une jeune
Franaise que vous avez autrefois aime, par un Anglais dont notre
prisonnier, malheureusement ou heureusement pour vous, ne connat pas le
nom? Ne vous semble-t-il pas que tous les faits que je vous ai
auparavant exposs, runis  ce dernier, contribuent  vous compromettre
trangement?

--J'avoue que la concidence est assez curieuse en effet; mais, vous
ayant rpondu d'une manire satisfaisante sur tous les autres points, je
crois que vous ne pouvez me juger sur ce seul dernier fait qui,
directement, ne prouve rien contre moi.

--Le conseil en dcidera, monsieur Harthing; car veuillez bien croire
que je n'ai contre vous aucun sentiment d'animosit personnelle. Je
crois vous rendre plutt service en vous mettant  mme de vous
disculper des accusations de trahison qui courent dj contre vous par
tout le camp.

Comme on peut trs bien le penser, Harthing ne put tre trouv
coupable; mais il sortit dans une grande rage de se voir ainsi
compromis. La fureur le dominait compltement quand il revint dans sa
tente o il se jeta, rugissant, sur une botte de paille qui lui servait
de lit.

--Ah! puisque c'en est fait de mon amour et de ma rputation,
s'cria-t-il, je ne veux plus songer qu' la vengeance! O ma vengeance!
je te veux implacable et terrible!

--La voici, dit Dent-de-Loup qui se dressa soudain devant Harthing. Et,
comme un dmon tentateur, il offrit au lieutenant quelques balles
mches dont les dchiquetures taient remplies d'un suc noirtre.

--La moindre atteinte de l'un de ces projectiles tuera ceux que tu hais,
dit le sauvage: ces balles sont empoisonnes.

--Oh! donne-les moi.

Et Harthing, se levant d'un bond, mit la main sur ces engins perfides.

Un clair de satisfaction illumina l'oeil de Dent-de-Loup.

Mais au moment o Harthing allait serrer les balles, il les rejeta tout
 coup loin de lui en s'criant:

--Non! ce serait trop lche!

Et il se laissa tomber sur son lit de camp. Les sanglots l'touffaient.

Un amer sourire de ddain plissa les lvres du sauvage.

--Les faces ples ne seront toujours que des femmes! dit-il en ramassant
avec soin les balles rejetes par Harthing.

Et il quitta la tente aussi furtivement qu'il y tait entr.




CHAPITRE XIV

LE COMBAT.


La place d'armes prsentait le lendemain matin un bien beau spectacle.
Il y avait l, assembls devant le chteau, plus de trois mille hommes,
tant de troupes rgulires que de milices.

Les rayons du soleil levant se jouaient sur les armures,[53] les
mousquets, les baonnettes et les pes nues, et jetaient par toute la
place mille scintillations rayonnant en gerbes lumineuses, qui
tranchaient vivement sur les riches costumes aux couleurs varies des
officiers, et sur les belles plumes blanches qui ombrageaient quelques
chapeaux firement galonns d'or. On aurait dit de grosses gouttes de
rose dormant sur de grandes fleurs tropicales balances par la brise et
refltant, avant de remonter absorbes dans l'air, les premiers feu du
matin. Or pour quelques-uns qui portaient ces armes dans l'attente du
combat, n'tait-ce pas leur dernire rose de vie qu'clairait alors ce
beau soleil?

      [Note 53: On en portait quelquefois encore  cette poque,
      moins pour se garantir des balles qui les peraient bel et bien,
      que pour rsister aux coups d'armes blanches.]

L'habillement des miliciens paraissait terne  ct du costume des
troupes de ligne. A cette poque, au Canada comme en France, les milices
n'avaient point d'uniforme. Loin de faire tache cependant, leurs habits
d'toffe grise ne servaient que de repoussoir ou de contraste au
brillant fond de ce tableau vivant.

Que de nobles coeurs battaient sous les riches justaucorps de tant de
braves officiers qui parcouraient tous les rangs des soldats aligns,
ici recevant des ordres et les transmettant plus loin! Et les grands
noms qu'ils portaient, ces galants hommes!

Oh! la belle vision qui passe devant mes yeux ravis par la splendeur de
ces souvenirs du pass! Dites-moi, ne la voyez-vous pas comme moi?

N'est-ce pas lui que j'aperois l-bas, au-dessus de tous, le noble
vieillard? Oui, c'est le comte de Frontenac. Il m'apparat prs du
chteau dictant ses ordres au baron LeMoyne de Longueuil, surnomm le
Machabe de Montral, et  MM. LeMoyne de Sainte-Hlne et de Bienville.
Ces trois frres vont commander un dtachement de deux cents Canadiens
chargs d'aller, sur-le-champ, tenir en chec les deux mille Anglais
commands par Whalley.

Salut  toi! illustre gouverneur qui russis  faire rejaillir sur notre
pays un rayon de la gloire dont ton matre, Louis XIV, inonda la France
du grand sicle.

Prs de lui se tient M. de Callires, le gouverneur de Montral.
Firement appuy sur son pe, on dirait qu'il veut dj prendre les
airs magnifiques du comte, auquel il succdera, huit ans plus tard, dans
le gouvernement de la Nouvelle-France.

Le chevalier et colonel de Vaudreuil se tient tout  ct de celui-ci,
prt sans doute, car il en est digne en tous points,  le remplacer 
Montral.

Puis viennent M. d'Ailleboust de Musseau, et son digne frre, le sieur
d'Ailleboust de Mantet, qui s'est illustr  la prise de Corlar.

Enfin le sieur d'Hertel qui,  la tte de cinquante-deux Canadiens et
sauvages, a pris Salmon-Falls, dans l'hiver de 1690, aprs avoir dfait
les deux cents hommes qui dfendaient ce poste. Et, comme noblesse
oblige, on le voit encore, durant le sige de cette mme anne, cueillir
de nouveaux lauriers  la tte des milices des Trois-Rivires.

Plus loin, je vois le sieur Jacques LeBer du Chne qui assistait, aux
cts de Sainte-Hlne et de d'Iberville,  la prise de Corlar. Aussi
Louis XIV lui donnera-t-il, en 1696, des lettres d'anoblissement  cause
de ses nombreux services.

Ensuite vient le fils du baron de Bcancourt, M. de Portneuf, le mme
qui fit taire, l'hiver prcdent, les huit canons dfendant Casco, qui
se rendit  lui. Puis encore MM. Boucher de Boucherville et de
Niverville, les sieurs de Beaujeu, de Saint-Ours et M. de Montigny, qui
fut bless  l'attaque de Corlar.

Enfin, dissmins par toute la place d'armes, et excitant l'ardeur
belliqueuse des soldats qu'ils commandent, ce sont les Baby de Ranville,
les Aubert de Gasp, les de Lanaudire, les Deschambault et les Chartier
de Lotbinire.

Ici se croisent le chevalier de Crisasy, descendant d'une grande famille
sicilienne, et M. de Martigny, cousin germain d'Iberville.

L, le sieur de Valrennes donne des ordres  son lieutenant M. Dupuy.

Plus loin, M. de Saint-Cirque s'en va causant avec M. Boisberthelot de
Beaucourt; et tous deux, en passant, saluent Augustin Le Gardeur de
Courtemanche.

Mais, blouis par cette revue qui passe radieuse devant eux, mes yeux ne
voient plus, quand il leur faudrait encore compter tant de noms aussi
beaux que tous ceux-l!

MM. de Longueuil, de Sainte-Hlne et de Bienville, aprs avoir reu les
instructions du gouverneur, venaient de rejoindre les deux cents
Canadiens qu'ils allaient mener  l'attaque, lorsqu'ils virent arriver
Louis d'Orsy.

--Tiens! dit Bienville  ce dernier, serais-tu donc de la partie?

--Eh! oui, mon cher. M. de Maricourt m'a permis de vous accompagner.
Comme les vaisseaux ont retrait de devant la ville, et qu'ils n'ont pas
l'air d'avoir envie de revenir essuyer notre feu,[54] le capitaine
prtend n'avoir besoin que de quelques hommes pour la garde de sa
batterie. Il vous envoie aussi Bras-de-Fer, pensant bien qu'il pourra
nous tre utile. Tiens, le voici.

      [Note 54: "Les vaisseaux de sir William Phipps furent
      tellement maltraits que, le dix-neuf octobre, deux d'entre eux
      rejoignirent le gros de la flotte, tandis que deux autres se
      mirent  l'abri des boulets, en remontant  l'anse des Mres. L
      encore, ils furent attaqus et forcs de se retirer vers les
      autres." (M. Ferland.)]

--Prsent, mon commandant, dit Pierre Martel, qui fit le salut
militaire.

--Nous allons donc escarmoucher  la Canardire? dit d'Orsy  M. de
Longueuil.

--Oui, car il parat que l'ennemi se tient sous les armes depuis le
matin et semble se prparer, d'aprs les rapports de nos claireurs, 
marcher sur la ville.

--Pardon, mon commandant, dit Bras-de-Fer,  qui sa qualit d'ancien
domestique de la famille permettait certaines liberts qu'on n'aurait
point tolres chez un autre soldat; pardon, mais je crois que c'est un
bien mauvais jour pour s'en aller attaquer ainsi l'Anglais dans ses
retranchements.

--Et pourquoi, matre Pierre?

--N'est-ce pas aujourd'hui vendredi?[55]

      [Note 55: Le 20 octobre 1690 tait un vendredi.]

--Ah! ah!

--Ne riez pas, monsieur, le vendredi, voyez-vous, est jour de malheur.

--Bah! histoire de vieille femme, dit Sainte-Hlne.

--Que nous chantes-tu donc l, sinistre corbeau? repartit Louis d'Orsy.

--Ce bon Pierre! dit Bienville en riant comme les autres.

--Prenez garde! messieurs, prenez garde!

--Allons! allons! un homme comme toi, Pierre, ne devrait pas croire 
ces choses-l. Mais nous perdons notre temps. Attention! serrez les
rangs! dit  sa petite troupe M. de Longueuil.

Pierre Martel alla s'aligner, non sans avoir secou plusieurs fois la
tte en signe de dsapprobation.

Vers dix heures, toute cette belle et vaillante jeunesse s'branla au
son des tambours et des fifres. Le dtachement de deux cents hommes,
command par MM. de Longueuil, Sainte-Hlne, d'Orsy et Bienville, prit
les devants; car il avait  traverser la rivire Saint-Charles pour
rejoindre les Anglais, tandis que M. de Frontenac restait,  la tte de
trois bataillons, de ce ct-ci de la rivire, au cas o les ennemis
parviendraient  la traverser  gu.[56]

      [Note 56: Voyez Charlevoix.]

Whalley n'tait pas  la tte des troupes de terre. Il se trouvait en ce
moment  bord du vaisseau amiral, o il tait all le matin, de bonne
heure, "communiquer  Phipps le rsultat du conseil de guerre tenu la
veille par les officiers de l'arme de terre; car ces derniers
regardaient l'entreprise comme trop hasardeuse, et concluaient qu'il
valait mieux l'abandonner  cause de l'tat avanc de la saison."[57]

      [Note 57: Voir aussi le journal du major Whalley.]

Nonobstant l'absence de leur commandant, les ennemis voulurent tenter
une dernire attaque; et aprs avoir cri durant toute la matine: _Vive
le roi Guillaume!_ sans doute pour se remonter un peu le moral, ils se
mirent en marche et se rapprochrent de la rivire Saint-Charles, vers
deux heures de l'aprs-midi.

Les Anglais, au nombre d'au moins douze cents, longeaient la rivire en
toute scurit, lorsque soudain, au dtour d'un petit bois qui se
trouvait sur leur droite et  l'endroit mme o est aujourd'hui la ferme
de Maizerets, deux cents coups de feu partirent en crpitant du fourr
o les hommes de M. de Longueuil s'taient posts en embuscade.

--_Forward!_ crie le commandant ennemi.

--Feu! ordonne M. de Longueuil, quand les Anglais ne sont plus qu'
cinquante pas.

Et cette seconde dcharge, plus meurtrire que l'autre, s'en va semer la
confusion et la mort dans les rangs des ennemis, qui commencent  se
dbander.

Harthing, dsirant dissiper les soupons qui planent sur lui, se tient
en avant de sa compagnie, qu'il encourage de l'exemple et de la voix.
Quand il s'aperoit que ses soldats commencent  plier, il se retourne
tranquillement vers eux; et l, expos au feu des Canadiens, calme comme
sur un champ de parade, il reoit trois balles dans ses habits, tandis
qu'il s'efforce de rallier ses gens.

C'est qu'il tait aussi brave que violent.

Dent-de-Loup se tient  ct de lui, le mousquet en joue et prt  faire
feu sur le premier des Canadiens qu'il verra; car ces derniers sont
rests couchs dans les broussailles.

--Oh! Louis! je le vois! il est l! dit Bienville  d'Orsy.

Et arrachant un mousquet d'entre les mains d'un soldat, Franois
l'paule et tire sur John Harthing. Mais sa prcipitation nuit  la
justesse de son coup de feu et la balle perce seulement le chapeau de
l'Anglais.

M. de Longueuil a remarqu l'hsitation de l'ennemi.

--Debout! chargeons! crie-t-il.

Et donnant le signal avec l'exemple, il se lve.

Sainte-Hlne, Bienville et d'Orsy l'ont imit.

Au mme instant, une balle vient frapper en pleine poitrine Louis
d'Orsy, qui tombe  la renverse entre les bras de Bienville.

--Bien tir! Dent-de-Loup, dit Harthing au sauvage qui recharge son
arme.

--Quarante mille dmons! c'est encore ce maudit Iroquois, s'crie
Bras-de-Fer qui aide Bienville  transporter d'Orsy  l'cart. Aprs
avoir remis son ami entre les mains de quelques hommes prposs aux
soins des blesss, Bienville se penche vers son ami qui vient de
s'vanouir:

--Frre, dit-il, en tendant la main sur ce corps sanglant, dors en paix
ton dernier sommeil! Je cours te venger!

Quand il revint sur la lisire du bois qui regardait le rivage, M. de
Longueuil chargeait l'ennemi  la tte de sa petite troupe.

Bienville bondit au premier rang qui n'est plus qu' vingt pas de la
compagnie de Harthing, lorsque M. de Longueuil crie d'une voix tonnante:

--A plat ventre tout le monde!

Il a vu les Anglais coucher en joue les siens.

Un ouragan de flamme et de plomb passe au-dessus des Canadiens, dont
aucun n'est touch, grce au sang-froid du commandant.

A peine le nuage de fume que vient de faire cette dcharge s'est-il
dissip, que les trois frres LeMoyne se sont relevs en criant:

--En avant!

Qu'il tait beau de voir ces deux cents braves chargeant douze cents
ennemis!

Dent-de-Loup, qui peut croire que l'heure de la vengeance a sonn enfin
pour lui, ne tue pas au hasard; c'est sur les officiers que son mousquet
se braque de prfrence. Loin de tirer avec les Anglais, quand ceux-ci
ont fait leur dcharge inutile, le sauvage a rserv son coup de feu; et
quand les Franais se relvent, il ajuste froidement M. de Longueuil.

Celui-ci, qui court  la tte de son bataillon, n'est plus qu' dix pas,
lorsque la balle de Dent-de-Loup vient le frapper au ct gauche, o il
porte la main en chancelant.

Un hurlement de rage parcourt les rangs de ses soldats; mais quelle
n'est pas la joie de tous quand ils voient leur capitaine se relever
sain et sauf et leur dire:

--Ce n'est rien, mes enfants! sus  l'Anglais!

La corne  poudre de M. de Longueuil a reu et amorti le coup, puis fait
dvier la balle.[58]

      [Note 58: "Le sieur de Longueuil fut frapp au ct, et aurait
      t tu, si sa corne  poudre n'et amorti le coup." (M.
      Ferland.)]

--Damn sauvage! s'crie Bras-de-Fer, il faut en finir avec toi!

Et trois normes enjambes le mettent en face de l'Iroquois. Ce dernier
lui porte un furieux coup de casse-tte. Bras-de-Fer, dont le mousquet
est aussi dcharg, s'en sert pour parer le coup, et, prenant son arme
par le canon, il fait dcrire un terrible moulinet  la crosse qui
s'abat violemment sur la poitrine nue du sauvage. Celui-ci pousse un
rle qui lui sort de la gorge avec des flots de sang. Il tombe.

--Et de deux! fait Bras-de-Fer en assommant de mme le premier Anglais
qui se trouve  porte de son arme.

Cependant Bienville a voulu s'lancer pour croiser le fer avec Harthing,
qu'il a vu combattre au premier rang; mais la force rpulsive de la
charge opre par les Canadiens a rejet l'Anglais au milieu de sa
compagnie et port Bienville contre d'autres adversaires.

M. de Sainte-Hlne, au contraire, s'est trouv lanc dans la direction
du lieutenant, sur lequel il fond l'pe au poing, aprs avoir fendu la
tte d'un soldat ennemi qui lui barrait le passage.

--Rendez-vous, monsieur, ou vous tes mort, crie Sainte-Hlne 
Harthing qu'il ajuste d'un pistolet.

Harthing lui rpond par un ricanement et baisse la tte quand le coup
part.

La balle de Sainte-Hlne effleure le crne du lieutenant. L'Anglais
saisit  son tour le seul pistolet charg qui lui reste et tire  bout
portant sur Sainte-Hlne, qui s'affaisse, la jambe droite casse par le
coup de feu.[59]

      [Note 59: "Sainte-Hlne, voulant avoir un prisonnier, reut
      un coup de feu  la jambe." (Charlevoix, tome II, page 85.)]

--En veux-tu donc  tous les miens? rugit Bienville, qui a pu percer
enfin jusqu' lui. Oh! nous allons voir!.........

Et, furieux, il court l'pe haute sur Harthing qui tombe en garde.
Leurs pistolets  tous deux sont dchargs; c'est donc un duel  l'arme
blanche qui va dcider de leur sort.

En ce moment les ennemis cdent sous la vigoureuse charge des Canadiens
et se replient sur leur arrire-garde, suivis par nos intrpides
volontaires, qui les chassent devant eux, la baonnette dans les reins.

Harthing et Bienville se trouvent isols des autres combattants.

A voir la furie avec laquelle Bienville presse Harthing, on peut croire
qu'il perdra bientt l'avantage avec le sang-froid qui, dans un combat
de ce genre, donne beaucoup plus de chance  celui qui se tient
froidement sur la dfensive, comme Harthing le semble faire.

Aussi rapide que l'clair, l'pe de Bienville enveloppe l'Anglais de
cercles rapides, et sans relche le frappe d'estoc et de taille. Leurs
lames, violemment heurtes, rendent un sinistre cliquetis, entrecoup
par les seuls rlements saccads qui soulvent la poitrine des deux
combattants.

Entre deux parades, Harthing porte une estocade de prime  Bienville
qu'il atteint  l'paule droite. Mais cette blessure, peu grave du
reste, rend toute sa prudence  Bienville, qui se couvre avec soin de
son pe tout en pressant Harthing.

On dirait que ce dernier faiblit. Sa main semble arriver plus lentement
 la parade. Plusieurs fois l'pe de Bienville effleure la poitrine du
lieutenant, dont la respiration devient plus rapide.

Est-ce la lassitude qui saisit l'officier anglais? Est-ce la vision
funeste du spectre de la mort planant au-dessus des combattants pour
choisir sa victime, qui paralyse ainsi ses forces?

Bienville a remarqu cette hsitation, et portant plusieurs bottes  son
adversaire, il fouette soudain du plat de son arme celle de Harthing, se
glisse au-dessous comme un trait et enfonce son pe jusqu' la garde
dans le coeur de son rival abhorr.

Harthing s'abat sur la terre et ouvre dmesurment les yeux. Il sent la
mort venir, et sa haine semble s'envoler avec sa vie. Aussi tend-il au
vainqueur sa main dsarme, en lui disant d'une voix mourante:

--Me pardonnez-vous... Bienville?... Dieu m'a puni... Si d'Orsy... n'est
pas mort... sa blessure... balle empoisonne... par l'Iroquois ...
Cherchez... contrepoison... Elle... adieu.

Et il expire entre les bras de Bienville, presque pein de sa mort.

Durant ce combat singulier qui avait dur seulement cinq minutes, les
Canadiens avaient men l'ennemi tambour battant jusqu' un petit bois
situ  demi-porte de mousquet du bouquet d'arbres o nos volontaires
s'taient placs d'abord en embuscade.

Mais l, les ennemis ont fait volte-face, et, appuys par quelques
pices de canon, ils ont ouvert un feu terrible sur nos miliciens. Ces
derniers, considrant le dsavantage du nombre et de la situation,
retraitent vers leur premier retranchement, la face tourne vers
l'ennemi et combattant toujours.[60]

      [Note 60: "Les Anglais ctoyrent quelque temps la rivire en
      bon ordre; mais MM. de Longueuil et de Sainte-Hlne,  la tte de
      deux cents volontaires, leur couprent le chemin, et escarmouchant
      de la mme manire qu'on avait fait le dix-huit, firent sur eux
      des dcharges si continuelles, qu'ils les contraignirent  gagner
      un petit bois, d'o ils firent un trs grand feu." (Charlevoix,
      tome II, p. 85.)]

Bienville a jet un regard autour de lui, et, n'apercevant que Harthing,
Dent-de-Loup et quelques soldats anglais couchs sur le sol, il voit que
son frre Sainte-Hlne a t emmen hors de la mle; aussi
s'empresse-t-il de rejoindre les siens.

Pendant quelque temps encore, on escarmoucha de part et d'autre, tant
qu'enfin les premires ombres de la nuit firent cesser le feu des deux
cts. Alors les Anglais, renonant  toute vellit d'assaut, battirent
en retraite vers leur camp, tandis que nos volontaires revenaient vers
la ville, o M. de Frontenac se tenait encore en personne  la tte de
ses troupes, rsolu de traverser la rivire si les Canadiens avaient t
trop presss par l'ennemi. Mais, au dire de Charlevoix, ces derniers ne
lui donnrent pas lieu de faire autre chose que d'tre spectateur du
combat.[61]

      [Note 61: "Nous emes dans cette seconde action deux hommes
      tus et quatre blesss...... La perte des ennemis fut ce jour-l
      pour le moins aussi grande que la premire fois." (Charlevoix,
      tome II, p. 85.)]

Sur les sept heures du soir, alors que les tnbres enveloppaient le
champ de bataille comme d'un vaste linceul, un des hommes laisss pour
morts sur le lieu du combat, se souleva pniblement et poussa un soupir
rauque, ce qui mit en fuite une bande de corbeaux avides qui dj
faisaient cure des cadavres. Tandis que les voraces oiseaux s'allaient
percher sur l'arbre le plus voisin en jetant leurs croassements
sinistres aux chos de la nuit, cet homme parvint, aprs mille efforts
dont chacun lui arrachait un cri de douleur,  se mettre sur son sant.

Aprs s'tre repos, il s'orienta; et, se sentant incapable de marcher,
il se trana vers le camp des Anglais, en s'aidant des genoux et des
mains. Ce bless dut souffrir mille agonies pendant le trajet d'un
demi-mille qu'il lui fallut ainsi faire pour arriver au camp. Si le
soleil et clair sa marche douloureuse, on et pu voir une longue
trane de sang qu'il laissait derrire lui.

La premire sentinelle qui le reconnut, appela quatre camarades pour
transporter le bless sous une tente, o le chirurgien et ses aides
faisaient les premiers pansements.

Quand on l'eut dpos sur un matelas, cet homme poussa un immense soupir
de satisfaction et murmura ces mots:

--Le bras des visages ples est faible comme celui des femmes, qui ne
saurait frapper le guerrier d'un coup mortel. Dent-de-Loup pourra
bientt chasser encore le caribou rapide, et orner sa ceinture de maints
nouveaux scalps que la fume de son feu desschera dans le ouigouam du
chef.




CHAPITRE XV

LE BLESS.


Ple tait le dernier reflet du jour mourant qui venait clairer la
chambre de Louis d'Orsy; mais plus ple encore tait ce dernier, qui
gisait tout sanglant sur son lit une heure aprs le combat.

Il tait l, dfait, bris, vaincu par le mal, ce vaillant jeune homme
si plein de courage et de vie quelques heures auparavant.

Prs de Louis assoupi se tenait un chirurgien, dont l'air proccup
laissait voir combien l'tat du bless l'inquitait. Dans l'ombre se
mouvait discrtement Marie-Louise, qui paraissait voler plutt que
marcher, tant elle effleurait lgrement le parquet.

Elle avait aussi bien pli, la pauvre enfant. Les terribles vnements
de l'avant-veille avaient tellement agi sur sa constitution, que ses
belles et vives couleurs d'autrefois avaient fui ses joues veloutes,
tandis qu'un lger cercle de bistre, apparaissant sur les paupires
infrieures, y indiquait la trace de l'insomnie et des larmes.

Inquite et tremblante, elle allait par la chambre, prompte  obir 
chacune des prescriptions du chirurgien, qu'elle interrogeait d'un
regard anxieux.

L'homme de l'art se prparait  extraire la balle de la poitrine du
jeune baron.

En ce moment, Bienville entra. Il s'approcha du chirurgien en marchant
sur la pointe du pied.

--Eh bien? lui demanda-t-il  voix basse.

L'oprateur ne rpondit pas; mais se tournant vers Marie-Louise:

--Veuillez donc, s'il vous plat, mademoiselle, me procurer une lumire.

Aussitt que la jeune fille fut sortie de la chambre, le chirurgien se
pencha vers Bienville et lui dit rapidement  l'oreille:

--Je crains bien que la blessure ne soit empoisonne, ainsi que vous
m'en avez prvenu; car votre ami n'a pas assez perdu de sang pour tre
faible et insensible comme il l'est en ce moment. Grce  l'pais
baudrier de buffle que la balle a d percer avant de pntrer dans la
poitrine, le projectile n'est pas entr bien avant et n'a pu atteindre
aucun organe vital. Cependant voyez combien le bless est engourdi et
somnolent. Cet tat presque apoplectique ne provient certainement pas de
la blessure, mais bien plutt d'un poison dont l'action est surtout
narcotique. Aussitt la balle extraite, je tcherai de combattre les
effets du venin.

Le chirurgien, voyant que Marie-Louise revenait, changea le sujet de la
conversation en disant:

--Et M. de Sainte-Hlne, comment va-t-il?

--Sa blessure n'offre aucune gravit,[62] rpondit Bienville, qui
arrivait de l'Htel-Dieu o il venait d'assister au premier pansement de
son frre, qu'on y avait transport.

      [Note 62: Au dire de Charlevoix, la blessure de Sainte-Hlne
      ne parut pas d'abord srieuse.]

Quelques instants plus tard, le chirurgien, par une adroite et prompte
opration, fit sortir la balle des lvres saignantes de la blessure. Et
aprs avoir rougi au feu un instrument, il s'empressa de cautriser les
bords de la plaie, afin de prvenir, s'il en tait temps encore,
l'absorption du poison dpos par le projectile.

Tir de sa lthargie par la douleur que lui causa cette dernire
opration, le jeune homme ouvrit enfin les yeux. Mais, outre que les
pupilles taient extrmement dilates, son regard avait quelque chose
d'trange, et c'est  peine s'il parut reconnatre ceux qui entouraient
son lit. Quant aux organes de la voix, ils semblrent paralyss d'abord;
car plusieurs fois on le vit faire, pour parler, d'inutiles efforts.

Bientt ses membres s'agitrent de mouvements convulsifs qui laissaient
voir que si le bless recouvrait sa sensibilit, ce n'tait que pour
souffrir. Puis la douleur augmentant, il poussa quelques cris gutturaux,
s'agita sur sa couche et finit par prononcer des paroles sans suite.

Le chirurgien hocha la tte et prit entre les doigts de sa main droite
le poignet du bless. Pendant quelques minutes, il parut absorb dans
ses rflexions. Enfin il se pencha vers Bienville, qui, douloureusement
mu, contemplait cette terrible scne d'un homme jeune et robuste
luttant corps  corps avec la mort, et lui dit  voix basse:

--Remarquez-vous, monsieur, comme les symptmes se contredisent
maintenant? D'abord le cerveau surtout semblait affect; car il y avait
somnolence, puis vertige et enfin lthargie. Et tout  coup, aprs la
cautrisation, se sont manifests des phnomnes opposs: douleurs
lgres d'abord, puis intolrables; mouvements convulsifs gnraux,
soubresauts des tendons et dlire enfin. Avant l'opration, le pouls
tait rare, petit, filiforme; il est maintenant prcipit, dur et
redoubl. C'est qu'il y a, je crois, deux ou trois poisons dont les
effets divers ont chacun leur action et se manifestent par des symptmes
varis, sans que, pourtant, les influences particulires  chaque venin
soient assez opposes pour se neutraliser les unes les autres. Quel art
infernal a d prsider  leur confection!

--Mais ne voyez-vous aucun remde  leur opposer?

Le chirurgien haussa les paules en signe d'indcision manifeste.

--O monsieur! sauvez mon frre! s'cria Marie-Louise, qui s'tait
approche aprs avoir entendu.

--J'ai bien peur, mademoiselle, que mon art ne soit impuissant. C'est
plutt Dieu que moi qu'il vous faut prier; car lui seul sait faire des
miracles.

Cette dsolante rponse amena sur les lvres de Marie-Louise un sanglot,
que, par une grande force d'me, elle touffa pourtant, de crainte qu'il
n'alarmt le bless, si celui-ci le pouvait entendre.

Il y avait dans la grande salle,  ct, un beau crucifix d'ivoire
suspendu au-dessus de l'tre de la chemine et que l'on apercevait du
lit du bless. Ce pieux objet d'art tait l'un des quelques dbris qui
restaient encore  la famille d'Orsy de son antique splendeur. L'on y
conservait d'autant plus prcieusement ce crucifix, que les traditions
de la famille le disaient tre l'oeuvre d'un grand artiste franais
contemporain de Benvenuto Cellini.

Avec cette foi vive et ardente que les femmes savent apporter dans
leurs prires, Marie-Louise alla se jeter aux pieds du divin Crucifi.

Qu'elle tait ravissante ainsi, avec ses mains croises sur sa poitrine,
que de muets sanglots soulevaient. Ses yeux, noys dans les larmes et
perdus dans l'extase de la prire, arrtaient leur regard suppliant sur
la face auguste du Christ, tandis que ses lvres semblaient baiser avec
amour les pieds divins essuys autrefois par les cheveux de Madeleine.

Son corps se trouvant intercepter une partie de la lumire produite par
la lueur du feu de l'tre, qui rougissait le foyer et les murs de la
chambre, une vive aurole entourait sa tte, comme celle d'une madone,
tandis que des reflets d'or se jouaient sur sa chevelure blonde. On
aurait dit que la jeune fille tait souleve sur un nuage de feu, et
ravie dans une de ces extases mystiques telles qu'en avaient autrefois
les saints.

Longtemps elle pria de la sorte, sans paratre ressentir aucune des
influences extrieures qui l'entouraient. C'est que, exalte par l'lan
de sa foi, elle parlait directement  Dieu.

Elle parut enfin revenir sur la terre, lorsque, dtournant les yeux de
la croix, elle les promena tour  tour de son fianc  son frre et de
son frre  son fianc.

A ce moment, une indicible expression d'angoisse passa sur sa figure,
comme si deux sentiments divers s'taient heurts tout  coup pour
lutter en elle.

Mais cela n'eut que la dure d'un clair, et Marie-Louise releva ses
beaux yeux sur le Christ. Cet instant avait pourtant suffi pour changer
l'expression de sa physionomie, o se lisait surtout maintenant un
sentiment de sacrifice et de rsignation extrmes.

Qu'avait-elle donc promis  Dieu en change de la gurison de son frre?

Celui-ci se tordait sous l'treinte du mal. Sa figure devenait livide,
tandis que la peau en tait sche et brlante. Une chaleur cre le
dvorait, ce qui lui desschait la bouche en lui causant une soif
inextinguible.

Franois, dsespr, retenait dans les siennes la main brlante de son
ami.

Quant au chirurgien, accoud sur l'une des colonnes torses du lit du
patient, la tte appuye sur sa main droite, il tait comme courb sous
le poids de l'impuissance, que toute la science des hommes ne saurait
soulever quand Dieu les terrasse.

Marie-Louise se relevait, lorsque la porte d'entre s'ouvrit.




CHAPITRE XVI

LE VOEU.


Bras-de-Fer entra, portant sous son bras un paquet d'herbes et de
plantes que l'automne avait dessches.

Lorsque Pierre avait appris de Bienville que la blessure de Louis d'Orsy
tait empoisonne, et que M. de Sainte-Hlne avait eu la jambe casse
d'une balle tire par Harthing, il avait immdiatement quitt, sans rien
dire, le champ de bataille o l'on combattait encore, pour herboriser 
travers les bois.

Les Canadiens avaient regagn la ville quand Bras-de-Fer trouva, malgr
l'obscurit naissante, la dernire plante qu'il lui fallait. Alors
seulement il revint  la cit.

Quand Pierre arriva  l'Htel-Dieu, Bienville venait d'en partir pour se
rendre chez Louis d'Orsy. Le Canadien se fit conduire auprs de M. de
Sainte-Hlne, qu'il trouva pans et dans un tat trs satisfaisant.
Bras-de-Fer se dirigea tout de suite vers la demeure du jeune baron, o
nous venons de le voir entrer.

Pierre alla droit au lit du jeune homme, que les crampes venait de
saisir.

Aprs avoir examin le bless:

--Je suis, dit-il, arriv  temps, Dieu merci. Avez-vous de l'eau chaude
sous la main, mademoiselle?

Marie-Louise et Bienville regardrent avec tonnement le nouveau venu,
tandis que le chirurgien le toisait avec ddain des pieds  la tte.

--Vous ne comprenez donc pas? ajouta Bras-de-Fer. Je vous demande de
l'eau chaude, afin d'y faire infuser ces herbages pour gurir M. le
baron. Le poison des sauvages et moi, voyez-vous, nous nous connaissons
depuis longtemps. Quand je chassais dans les pays d'en haut, j'ai vu
gurir bien des gens avec ces ingrdients que je vous apporte. J'en ai
fait l'preuve sur moi-mme.

--Oh! puisses-tu dire vrai! s'cria Bienville.

--Mon Dieu! c'est vous qui nous l'avez envoy! dit Marie-Louise en
levant au ciel des yeux reconnaissants.

Un sourire incrdule passa sur les lvres du mdecin, dont les ides
scientifiques se trouvaient subitement heurtes par les paroles et le
ton confiant de l'ignorant Pierre Martel.

--Prtendriez-vous, dit le chirurgien, gurir M. d'Orsy avec vos
simples?

--Je ne voudrais pas en rpondre, rpliqua Bras-de-Fer, mais j'ai bonne
esprance.

--Et vous croyez pouvoir russir dans un cas o la science est
impuissante!

--Le bon Dieu est tout-puissant, lui, monsieur le docteur; et bien
souvent il se sert d'un homme ignorant et simple comme moi pour faire un
miracle.

Dj Marie-Louise mettait  la disposition de Pierre Martel un vase
rempli d'eau bouillante.

--Je n'ai plus rien  faire ici du moment qu'on m'y oppose un charlatan!
repartit le chirurgien, qui prit son chapeau.

--Monsieur! lui dit Bienville en l'arrtant par le bras, vous auriez
tort de vous fcher. Cet homme est un vieux chasseur, qui doit tre 
mme de connatre les antidotes que les sauvages emploient contre les
blessures empoisonnes. Vous venez de pays civiliss o la science n'a
pas  s'occuper de cas semblables et o l'homme le plus savant dans
votre art doit ncessairement ignorer un remde connu en Amrique par le
dernier des sauvages.

--Je reviendrai dans une heure, reprit le chirurgien, qui se dirigea
vers la porte et sortit.

--A la grce de Dieu! fit Marie-Louise avec un soupir.

Deux heures plus tard, d'Orsy reposait tranquillement. Les crampes et
les tiraillements dans la rgion de l'pigastre avaient cess, la
transpiration se faisait maintenant abondante l o la peau tait sche
et brlante une heure auparavant. De pnible qu'elle tait d'abord, la
respiration tait devenue facile. Enfin le dlire avait disparu pour
faire place  une entire tranquillit du cerveau.

Pierre Martel avait appliqu sur la blessure du baron une compresse
fortement imbibe de l'infusion des plantes qu'il avait apportes de la
Canardire. Il lui avait aussi fait boire plusieurs potions de ce mme
remde dont la vertu se montrait si efficace.

Marie-Louise, Bienville et Bras-de-Fer, la joie peinte sur le visage, se
pressaient autour du bless, qui venait de s'veiller aprs une heure de
sommeil paisible, lorsque le chirurgien entra.

--Eh bien! comment va monsieur le baron? demanda-t-il en s'approchant du
lit.

--Assez bien, merci, comme vous voyez, rpondit d'Orsy.

Surpris d'un changement aussi prompt, le chirurgien tta le pouls du
patient en hochant la tte.

--Oui, sauv! dit-il.... La force de la jeunesse et de la
constitution... la nature enfin... Je m'en doutais!

Quand le chirurgien fut parti, Marie-Louise s'en alla dans sa chambre,
o elle s'enferma. Puis s'affaissant sur son lit, ce lit de jeune
fille, muet tmoin de ses rveries et de ses premiers pensers d'amour,
elle fondit en larmes.

--O mon Dieu! dit-elle, soyez mille fois bni d'avoir exauc ma prire,
et ne vous irritez pas d'un chagrin dont ma faiblesse est seule cause.
Ce n'est pas mon sacrifice mme qui m'arrache ce tribut de pleurs pay 
la nature, mais bien plutt la soudainet qui m'a fait l'accomplir...
Oui! vous tes tmoin, Seigneur, que pour conserver la vie  mon frre,
je suis encore prte  immoler mon amour. Et pourtant vous seul pouvez
savoir ce qu'il m'en a cot, ce qu'il m'en cote encore pour rompre
avec ce bonheur dont j'avais tant souhait la venue!... Ah! mon Dieu! je
ne croyais pas l'aimer autant!... Mais loin de moi ces penses. Puisque
j'ai eu la force de songer au sacrifice, il me faut avoir, en outre,
celle d'en braver l'accomplissement!

Alors, elle se laissa glisser les deux genoux en terre, et levant vers
le ciel des yeux o les pleurs semblaient protester contre ses paroles:

--Mre de douleurs, veuillez donner  mon pauvre fianc...--mon Dieu!
c'est la dernire fois que je lui prte ce nom si doux!--veuillez lui
donner la rsignation que je vous demande pour moi-mme. Que tout le
poids de la douleur retombe sur moi seule! Et lui, qu'il soit heureux
avec une autre... comme j'aurais pu l'tre avec lui!.............
.................................................................

Quand elle revint dans la chambre de son frre, Bienville s'approcha de
la jeune fille d'un air joyeux.

--Marie-Louise! dit-il en s'emparant d'une main qui se retira doucement
de la sienne, Marie-Louise, ce nuage de malheur qui a paru plusieurs
fois devoir crever sur nos ttes, disparat enfin  l'horizon. Les
desseins pervers de nos ennemis sont anantis avec eux. Plus de craintes
ni de larmes! A nous la joie, car l'avenir est  nous!

--L'avenir n'est qu' Dieu seul! rpondit Marie-Louise, dont le coeur se
serra comme sous l'treinte de la mort.




CHAPITRE XVII

JOIE ET DEUIL.


--O courez-vous donc de si grand matin, mon compre? disait M.
Pelletier, le maigre mais riche marchand de fourrures de la rue
Sault-au-Matelot.

La tte encore couverte de son bonnet de nuit, et ses bretelles
ngligemment attaches en guise de ceinture autour de son
haut-de-chausses, il ouvrait en ce moment la porte de son magasin.

--Eh! par la corbleu! rpondit M. Poisson qui passait en courant, ne
savez-vous donc point la nouvelle qui court les rues?

--Comment saurais-je ce que mon pouse ignore encore?

Madame Pelletier passait  bon droit pour avoir l'oreille toujours 
l'afft des nouvelles.

--Il parat que la flotte de l'amiral Philippe[63] a quitt le port et
redescend vers le golfe, rpondit l'picier, qui continua sa course
aprs s'tre arrt quelque peu pour reprendre haleine.

      [Note 63: C'est ainsi que nos Canadiens appelaient Phipps.]

--Quoi? qu'est-ce? dit  cet instant une voix criarde partant de
l'intrieur de la maison.

C'tait madame Pelletier qui venait de s'veiller.

Au mme instant, la grosse cloche de la cathdrale fit entendre sa voix
de basse, tandis que celles de toutes les communauts de la ville
lanaient leurs notes d'alto ou de soprano  travers les couches de la
brume matinale.

--Assurment que ce n'est point l l'_Angelus_, dit M. Pelletier en
entrant dans sa chambre  coucher, car on l'a sonn il n'y a pas plus
d'une demi-heure.

Comme il apparaissait, une salve d'artillerie, partie soudainement de la
haute ville, fit faire un bond prodigieux  madame Pelletier. Celle-ci,
perdant son centre de gravit, vint s'abattre lourdement entre les bras
de son poux, qui gmit et plia sous le fardeau.

--Mon Sauveur! qu'est-ce que c'est? s'cria la bonne dame. Le
bombardement recommencerait-il? On disait pourtant qu'il tait fini.

--Je vas aller voir ce qui se passe  la haute ville, fit le mari, qui
sortit aprs avoir endoss son pourpoint.

Ceci avait lieu le matin du 23 octobre.

Quand le digne marchand arriva  la haute ville, tout y semblait en
mouvement. Officiers et soldats, militaires et bourgeois, tous couraient
par les rues, s'appelant les uns les autres, se serrant les mains et
riant aux clats. Les femmes, en toilette des plus matinales, allaient
d'une maison  l'autre, le teint trs anim, la langue aussi. Il n'tait
pas jusqu'aux chiens qui n'aboyassent  l'envi, excits qu'ils taient
par cette joie bruyante qu'une bonne fe semblait avoir secoue durant
la nuit sur cette ville si sombre et si peu riante depuis le
commencement du sige.

Au chteau, M. de Frontenac se tenait sur la terrasse, entour d'un
groupe d'officiers non moins joyeux que les bourgeois de Qubec.

--Le voil donc qui s'enfuit, cet arrogant amiral, disait un officier
gascon. Sont-ce l les rsultats de ces grands airs de croque-mitaine
que trahissait sa sommation?

Le gouverneur regardait les dernires voiles des vaisseaux anglais.
Elles s'loignaient entre la Pointe-Lvis et l'le d'Orlans, et
disparaissaient graduellement dans les derniers flocons de brume qui
remontaient dans l'espace, aspirs par le soleil.

C'tait sur l'ordre du comte qu'on avait tir le canon et sonn les
cloches en signe de rjouissance.

Et certes, il y avait bien lieu d'tre content de la prompte retraite
des Anglais. Car outre le danger qu'on avait couru d'tre conquis par un
ennemi bien suprieur en nombre, la famine svissait dj dans la ville
depuis quelques jours, lorsque les Anglais se dcidrent  lever le
sige.

Mais pour expliquer le dpart prcipit de la flotte anglaise, il faut
d'abord raconter en quelques mots les vnements qui avaient eu lieu
durant les deux jours prcdents.

Pendant la nuit qui suivit le combat o Harthing trouva la mort et o
MM. d'Orsy et de Sainte-Hlne, ainsi que Dent-de-Loup, furent tous
trois blesss, Whalley fit approcher ses troupes de l'endroit o elles
avaient dbarqu. Mais ceux qui montaient les chaloupes s'y prirent avec
tant de lenteur, que les Anglais durent renoncer  s'embarquer pendant
cette nuit.

Le jour suivant, ils furent attaqus par quelques volontaires que
commandaient les sieurs de Vilieu, de Cabanac, Duclos et de Beaumanoir,
ainsi que par les miliciens de l'le d'Orlans, de Beauport et de la
cte Beaupr. On se battit avec acharnement jusqu' la nuit, et bien que
les Anglais fussent de beaucoup suprieurs en nombre, ils ne purent
jamais dloger les Canadiens d'une maison entoure de palissades o
ceux-ci s'taient retranchs. Nous n'emes en cette occasion qu'un
colier tu et un sauvage bless.

Les ennemis au contraire y perdirent beaucoup de monde, ce qui leur fit
hter l'embarquement qu'ils effecturent dans la nuit du 21 au 22. Mais
ils le firent avec tant de prcipitation qu'ils laissrent sur le rivage
"cinq canons avec leurs affts, cent livres de poudre et quarante 
cinquante boulets." Vers le matin, Whalley, s'tant aperu de cet oubli,
envoya plusieurs compagnies pour reprendre les pices dont les
volontaires de Beauport et de Beaupr s'taient saisis. Nos miliciens,
auxquels s'taient joints quarante coliers du sminaire de
Saint-Joachim, dfendirent si vaillamment leur prise, qu'ils forcrent
les Anglais  regagner la flotte sans leur canon. C'tait le sieur
Carr, brave cultivateur de Sainte-Anne du Petit-Cap, qui commandait les
volontaires en cette occasion; il y montra tant de courage et
d'habilet, que M. de Frontenac lui donna, pour le rcompenser de sa
belle conduite, l'un des canons pris  l'ennemi.

Durant toute la journe suivante, un dimanche, les Anglais se tinrent
cois sur la flotte, et levrent enfin l'ancre le lendemain matin.[64]

      [Note 64: Tous les dtails qui prcdent sont strictement
      historiques.]

Mais le malheur sembla vouloir rivaliser avec l'inexprience[65] de sir
William Phipps. Son vaisseau, si maltrait par nos boulets, faillit
prir au-dessous de l'le d'Orlans. Une violente tempte assaillit la
flotte dans le bas du fleuve, o neuf btiments prirent avec leurs
quipages. Quelques-uns des navires furent enfin pousss jusqu'aux
Antilles par les vents du nord. Phipps n'arriva  Boston avec les dbris
de sa flotte et de son arme que le 19 de novembre, aprs avoir perdu,
tant devant Qubec que par les naufrages, prs de neuf cents hommes.[66]

      [Note 65: "Si les Anglais ne russirent pas, remarque La
      Hontan (_Nouveaux voyages_, vol. I), c'est qu'ils ne connaissaient
      aucune discipline militaire... et que le chevalier William Phipps
      manqua tellement de conduite en cette entreprise, qu'il n'aurait
      pu mieux faire s'il et t d'intelligence avec nous pour demeurer
      les bras croiss."]

      [Note 66: M. Ferland, pages 229 et 231.--M. Garneau dit que
      les Anglais perdirent plus de mille hommes dans cette expdition.
      3e dit. vol. I, p. 323.]

Cet insuccs discrdita Phipps auprs de ses concitoyens. Nomm
pourtant, trois ans plus tard, gouverneur du Massachusetts, il accrut
encore son impopularit par le superstitieux aveuglement qui lui fit
condamner au feu, avec l'aide de son me damne Mather, un grand nombre
de personnes lgrement accuses de sorcellerie. Il mourut en 1695,
nglig par la cour et peu estim de ses compatriotes.

C'est ainsi que se dissipa ce noir orage qui avait menac tout d'abord
d'craser la petite colonie franaise du Canada. Notre pays, qui ne
comptait que onze mille habitants, venait de repousser l'invasion des
colonies anglaises peuples ds lors de plus de deux cent mille mes.

La Nouvelle-France tait dans la priode ascendante de sa gloire. Dieu,
qui veillait sur la destine de cette colonie, voyait que le vivace
lment franais n'y tait pas encore assez enracin pour pouvoir y
lutter, comme il le sut faire avec succs par la suite, contre les
prtentions des races environnantes. Et si plus tard nos pres durent
courber un moment la tte sous l'orage, pour la relever ensuite avec
fiert, c'est que la Providence voulait nous sauver des plus grands
dangers de la rvolution franaise, que Louis XV et sa voluptueuse cour
attiraient dj sur la France au moment de la conqute du Canada par
l'Angleterre. Ce n'tait que justice, car, tandis que la socit
franaise irritait l-bas le ciel par son luxe et sa dmoralisation sous
Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, les colons de la Nouvelle-France
arrosaient de leur sang le sol de leur patrie d'adoption; les Jogue, les
Breboeuf, les Daniel et les Lalemant rachetaient abondamment par leur
martyre la petite part de ces fautes qui incombaient  nos anctres, par
suite de leurs rapports de parent avec la mre patrie.

La joie des Qubecquois fut bien grande quand ils se virent ainsi
dbarrasss de leurs ennemis. Ils firent, le 5 novembre, une procession
o l'on porta en triomphe le tableau de la sainte Vierge que l'on avait
suspendu au clocher de la cathdrale, et le pavillon de l'amiral
anglais; tandis que les glises et les communauts de la ville
exhalaient en choeur de longs cantiques d'actions de grces.

Pour perptuer le souvenir de la dlivrance de Qubec, les citoyens
institurent une fte sous le nom de Notre-Dame de la Victoire;[67] et
l'glise commence  la basse ville quelques annes avant le sige de
1690 fut destine  tre un mmorial de la protection du ciel.[68]

De son ct, Louis XIV fit frapper une mdaille commmorative pour
conserver le souvenir de ce nouveau triomphe de la France sur
l'Angleterre.[69]

      [Note 67: Ce nom fut chang en celui de Notre-Dame des
      Victoires en 1711, en souvenir du nouveau danger auquel Qubec
      venait d'chapper, la flotte anglaise qui remontait le fleuve pour
      s'emparer de cette ville ayant t oblige de rebrousser chemin
      aprs avoir perdu huit transports et neuf cents hommes sur les
      rcifs de la cte du nord.]

      [Note 68: Lettre de Monseignat.]

      [Note 69: On peut voir une vignette reprsentant cette
      mdaille, au commencement du second volume de l'oeuvre de
      Charlevoix.]

Si vous aviez pu voir Franois de Bienville descendre du chteau vers la
rue Buade, dans l'aprs-midi qui suivit le dpart de la flotte anglaise,
sa mine superbe et joyeuse vous et certainement frapps. Sa toilette
tait irrprochable. Il portait un justaucorps de velours cramoisi,
brod d'une bande d'or dite  la bourgogne, qu'ombrageait un large
chapeau de feutre  la mousquetaire, sur lequel se balanait au vent une
grande plume frachement frise.[70] Sa nouvelle pe d'enseigne de la
marine frappait gaillardement,  chacun des pas qu'il faisait, sa jambe,
que dessinait avec avantage un bas de soie bien tir.

Quant  son air, il tait fier et conqurant, notre gentilhomme portant
haut le regard et la moustache qui se relevait crnement aux coins de sa
bouche souriante.

Comme il dbouchait dans la rue Buade, il se trouva face  face avec le
sieur d'Hertel, que le gouverneur faisait mander en son chteau pour le
fliciter de sa belle conduite durant le sige.[71]

      [Note 70: Le got des riches habit tait trs en vogue en
      Canada ds l'poque dont nous parlons. Voyez ce que La Hontan dit
       ce propos. Nos gentilshommes s'efforaient de copier les grands
      seigneurs de France, dont le luxe  ce sujet allait jusqu' la
      folie. Ne vit-on pas, par exemple, le vaniteux et beau
      Bassompierre donner cent mille francs pour un seul habit 
      l'occasion du baptme de Louis XIII?]

      [Note 71: "Deux des chefs canadiens furent anoblis pour leur
      bravoure: M. Hertel, qui s'tait distingu  la tte des miliciens
      des Trois-Rivires, et M. Juchereau de Saint-Denis." (M.
      Garneau.)]

--Eh! sur mon me! cher Bienville, dit celui-l, comme vous voici
superbe! Est-ce qu'Amour vous tend les bras? comme dirait l-bas M. de
La Fontaine.

--Ce doit tre quelque chose d'approchant, rpondit Bienville, confiant
comme on l'est  son ge. Car vous savez, mon cher, qu'un militaire se
fait beau pour sa matresse[72] ou pour la bataille. Or, comme la guerre
est finie......

      [Note 72: On sait par nos chansons populaires que le mot
      matresse tait alors en Canada le synonyme de fiance.]

--J'avais raison! n'est-ce pas? Allons! bonne chance, mon amoureux!

--Et vous de mme, mon ami.

Toujours leste et pimpant, Bienville dvora la courte distance qui le
sparait de la demeure de Louis d'Orsy, o il entra le coeur  rire,
ainsi qu'il est dit dans "La claire fontaine."

D'Orsy, convalescent mais ple et faible encore, tait assis dans son
lit lorsque Bienville arriva chez le jeune baron.

--Sois le bienvenu, mon cher Franois, lui dit Louis en tendant sa main
amaigrie  Bienville.

--Merci, mon cher. Et comment va cette prcieuse sant qui nous a caus
tant d'inquitude.

--De mieux en mieux, grce au ciel.

--Ah! mademoiselle, mille pardons! je ne vous ai pas vue en entrant, dit
Franois  Marie-Louise, qui tait assise  l'cart et se livrait  un
travail d'aiguille.

--Oh! ce n'est rien, monsieur, fit celle-ci, qui rendit  Bienville un
salut gracieux mais quelque peu contraint.

Franois remarquait, depuis deux jours, que sa fiance n'tait plus la
mme  son gard. Elle ne montrait pas,  son arrive, le mme
empressement ni le mme plaisir  le recevoir. Elle paraissait
embarrasse, triste et souffrante en la prsence du jeune homme, qui
avait plus d'une fois cru voir,  la drobe, rouler une larme dans les
yeux de son amie. Il n'tait pas jusqu' Louis qui n'et l'air gn.

Aussi Bienville s'tait-il bien promis d'en savoir le dernier mot ce
jour-l mme.

--Eh bien! dit-il  d'Orsy, nous voici donc encore une fois dbarrasss
des Anglais.

--Oui, pour cette anne, du moins; car je pense qu'il ne leur prendra
pas fantaisie de revenir avant l't prochain, l'hiver du Canada n'tant
point propice aux expditions militaires.

--Leur dpart me remet quelque chose en mmoire, dit Franois 
Marie-Louise. Avez-vous souvenance, mademoiselle, de cette bien douce
conversation que nous avions entame, lorsque l'apparition de l'Iroquois
y vint mettre un terme? C'tait, je crois, le soir de mon arrive de
Montral.

--Oui, monsieur, rpondit Marie-Louise, mais  voix si basse, que cette
rponse effleura ses lvres comme un souffle.

Et le sang lui afflua si vite  la figure, qu'elle se pencha vivement
sur son ouvrage pour cacher sa rougeur.

Bienville prit cette motion subite pour l'effet que devait produire la
demande suprme qu'il allait faire. Aussi continua-t-il, mais d'une voix
lgrement mue:

--Je vois bien, Marie-Louise, que votre mmoire est aussi bonne que la
mienne, mais que votre bouche, seulement, est trop timide pour en oser
traduire les impressions; je rpterai donc ce que je vous dis alors.
Ecoutez-moi bien et dites-moi si ce ne sont pas les mmes paroles? "Je
dsire vous voir porter mon nom, aussitt que nous aurons repouss
l'Anglais." Est-ce bien cela?

Au lieu de la rponse, ou du moins de l'aveu tacite qu'il attendait de
sa fiance, il vit la jeune fille plir, tandis que deux grosses larmes
jaillissaient de ses yeux.

Un chaud rayon de soleil qui pntrait en ce moment par la fentre, se
joua sur ces larmes qui brillrent comme deux diamants.

La surprise de Bienville augmenta pourtant encore, lorsque Marie-Louise
cacha sa tte entre ses deux mains, et que des sanglots redoubls
agitrent son sein de mouvements convulsifs.

--Est-ce donc l l'effet qu'une demande en mariage a coutume de produire
sur les jeunes filles? dit-il en se tournant vers d'Orsy.

Celui-ci baissa la tte et ne rpondit pas.

--Je vous en prie, continua Bienville au comble de l'tonnement,
dites-moi, l'un ou l'autre, ce que signifient ce silence et ces pleurs?

Puis se frappant tout d'un coup le front, signe qu'une nouvelle ide
venait d'y clore:

--Oh! dis-moi, Louis, ma prtention  la main de mademoiselle
serait-elle donc trop ambitieuse? Mais n'as-tu pas toujours encourag
cet amour, que, loin de te cacher, je t'ai confi depuis deux ans? Ah!
c'est vrai! j'aurais d m'en douter, la naissance ne m'a pas fait baron,
moi!

--Arrte! s'cria Louis, et ne te livre pas  des suppositions absurdes
et offensantes  la fois. Tu sais que je t'ai toujours considr comme
le futur beau-frre que me devait donner ma soeur. Ce n'est donc pas une
vaine disparit de titre qui pourrait maintenant mettre obstacle  votre
mariage. Tu es gentilhomme, et cela m'a suffi; car,  mes yeux, la
rcente noblesse lgue par ton pre  ses dignes enfants, et que lui
ont value sa bravoure et ses services en la Nouvelle-France, je la
considre autant et plus encore que celle d'un descendant des croiss
qui passe  la cour une vie rampante et oisive.

--Mais enfin, tu viens de le trahir, il y a des obstacles  notre union?
Ah! Marie-Louise! auriez-vous si tt oubli vos promesses? Ne
m'aimez-vous donc plus?

--A mon tour je vous arrte, monsieur de Bienville! dit enfin Mlle
d'Orsy en essuyant les larmes qui humectaient ses joues. Prenez garde de
froisser aussi mes sentiments, que vous devez si bien connatre. Ah!
c'est bien plutt vous qui ne m'aimez plus, puisque vous ne m'estimez
pas assez pour supposer que, s'il me faut renoncer  une union si chre
 mon coeur, j'y dois tre force par des circonstances extraordinaires.
Attendez, pour me juger, que je vous aie d'abord expos les motifs de ma
conduite; et, si trange qu'elle vous puisse sembler maintenant, vous
conviendrez sans doute ensuite que, loin de mriter vos reproches, j'ai
plus que jamais droit  votre entire sympathie.

L'attitude de Marie-Louise tait si douloureuse et si noble  la fois,
que Bienville se sentit malgr lui subjugu. Il est aussi vrai de dire
qu'il s'attendait si peu  rencontrer des obstacles, qu'il demeura comme
ananti sur son sige, et incapable de faire un mouvement ni de dire un
seul mot.

Marie-Louise continua donc, mais avec des accents dchirants dans la
voix et des larmes dans les yeux:

--Rappelez-vous, monsieur, les lugubres vnements qui se passaient, il
y a trois jours, dans cette mme chambre o nous sommes. Vous veniez de
me ramener mon frre presque mourant de sa blessure. Il tait l,
tratreusement frapp, luttant pour sa vie contre un mal atroce et
mystrieux. Le mdecin venait de se croiser les bras, impuissant qu'il
se sentait  intervenir en ce combat suprme. Il avait mme prononc:
Louis devait mourir. Vous vous souvenez qu'alors j'allai me jeter au
pied de ce crucifix et que j'y priai longtemps. Cet affreux malheur qui
planait sur moi, me rappela les scnes horribles des jours prcdents,
et, comme un clair, cette pense terrible traversa mon me quand je
tombai  genoux: n'tais-je pas la cause de la mort de mon frre?
N'tait-ce pas moi que ce misrable Harthing avait voulu frapper par la
main de son agent?... Moi la cause de la perte de Louis? Cette ide
brla mon coeur. Le dernier rejeton des barons d'Orsy expirant, sinon par
la faute, du moins  cause de sa soeur, qui n'attendrait peut-tre pas
pour se marier la fin du deuil fraternel! Oh! non, cela ne pouvait pas
tre!--C'est moi, mon Dieu! qu'il vous faut frapper, lui dis-je en ma
prire. Rendez la vie  mon frre, pour continuer une ligne de preux
qui s'teindrait sans lui; et je vous promets d'entrer en religion 
l'Htel-Dieu pour y passer mes jours au chevet des malades!

--Ah! mon Dieu! dit Bienville qui se trouva machinalement debout.

--Je te jure, mon cher Franois, dit Louis  celui-ci, que j'ai tout
fait pour dtourner ma soeur d'un dessein si funeste; mais rien n'a pu
branler sa rsolution; car elle prtend qu'il en rsulterait un malheur
pour nous tous si elle allait manquer au voeu que Dieu a bien voulu
accepter, dit-elle, puisqu'il a fait un miracle en ma faveur.

--Oui, c'est vrai, reprit Marie-Louise; d'ailleurs, mon amour semble
fatal  ceux qu'il touche. Harthing en est mort, et si M. de Bienville
et toi, mon bon Louis, ne l'tes pas dj, c'est parce que Dieu
prvoyait que je me devais dvouer pour vous. Il n'est pas jusqu'
Marthe et  l'Iroquois[73] dont je n'aie, bien qu'involontairement,
caus la perte.

      [Note 73: Elle devait croire avec Bienville, d'Orsy et
      Bras-de-Fer que Dent-de-Loup tait mort.]

--Monsieur de Bienville, dit-elle en finissant, je comprends votre
douleur. Elle doit vous tre d'autant plus amre qu'elle tait imprvue.
Soyez cependant certain que vous ne souffrirez pas en cinquante ans de
vie les tortures que j'ai subies depuis trois jours. Mais ceci doit
rester entre Dieu seul et moi. Au clotre o je vais dsormais vivre
pour mourir, je prierai Dieu pour vous. Il voudra bien m'entendre et
vous consoler sans doute; et, bientt vous m'oublierez pour en aimer une
autre qui saura vous rendre heureux. Adieu! mon ami, adieu! pour cette
vie du moins!

Les sanglots couvrirent ici sa voix, et elle tendit la main  Bienville.

Mais de la poitrine haletante du jeune homme sortit un cri de dsespoir,
et il chancela comme un homme ivre.

Si grande tait pourtant sa force, qu'il contint cette mer immense de
douleur qui venait de se dborder dans son me.

Mais il n'essaya point de parler, et d'un pied lourd, incertain, il
sortit.

Lorsque le dernier des pas de son fianc vint rsonner  son oreille,
lugubre comme le bruit de la pelle du fossoyeur sur une tombe aime,
Marie-Louise s'vanouit.




CHAPITRE XVIII

DEUX DOULEURS EN REGARD.


Quinze jours durant, Bienville resta renferm, sans vouloir en sortir,
dans la chambre que M. de Frontenac lui avait assigne au chteau. L,
tout entier  sa douleur, il passa les jours et les nuits courb sur sa
souffrance, comme pour sonder le gouffre que le malheur venait de
creuser en son me.

Ainsi repli sans distraction sur son mal, il meurtrit plus encore son
coeur dj si rudement froiss par la main de fer de l'infortune. Si
sombre lui paraissait l'avenir, qu'il fermait d'effroi les yeux quand la
noire image du prsent tendait  s'effacer un peu devant eux. Et
lorsque le vol de sa pense, lasse de se heurter  chacun des traits de
ce navrant tableau, se retournait vers le pass, le contraste des joies
d'autrefois faisait si violemment ressortir les peines du prsent, que
sa blessure s'ouvrait plus grande et plus cuisante encore.

Si douces taient pourtant les chansons de ces fauvettes qui venaient
voleter sur le champ de mort de ses esprances et moduler les concerts
passs de son premier amour, qu'il n'avait pas le courage de les
chasser.

--Pauvres oiseaux de remmoration d'un temps qui n'est plus, disait-il
alors, je ne saurais vous donner tratreusement du plomb sous l'aile,
quand vous m'apportez de si douces souvenances. Venez, petits, revenez
encore gazouiller sur le nid de mmoire, et que le duvet de vos plumes
rchauffe mes ides qui se glacent au vent froid de la ralit.

Mais soudain venait s'abattre sur eux l'oiseau de proie du malheur. Oh!
comme ils fuyaient alors  tire-d'aile, en poussant des cris plaintifs,
ces pauvres oisillons tout meurtris par la serre du vautour.

Ce qu'il souffrait en ces moments, le triste dlaiss, ne saurait tre
dit; car tout ce que ses souvenirs avaient de charme dans le pass, n'en
rendait que plus poignantes les angoisses du prsent.

Deux semaines se passrent ainsi sans qu'on pt pntrer jusqu'
Bienville.

Comme on avait pu constater, pendant ce temps, que les Anglais taient
rellement partis et qu'il n'y avait plus de crainte de les voir
revenir, la saison tant trop avance, le gouverneur se rsolut 
renvoyer les troupes de Montral.

Le soir qui prcda leur dpart, M. de Frontenac donna un grand dner 
ses officiers. Bienville, qui s'tait fait excuser auprs du Comte, put
entendre de sa chambre la joie et les rires de ses compagnons d'armes
durant tout le repas qui se prolongea bien avant dans la nuit. Le
cliquetis des verres et les clats de voix des convives lui causrent un
supplice indicible; car la souffrance a pour effet de rendre
misanthrope, et dans nos heures sombres, le plaisir d'autrui nous irrite
et nous rend nos maux encore plus insupportables.

Enfin les paroles d'une sant porte  la belle France par le gouverneur
lui-mme, vinrent retentir  son oreille. Les convives y rpondirent par
un nergique bravo qui gronda comme un tonnerre dans les grands
corridors du chteau; et le son plus rapproch des voix, le bruit des
portes qui s'ouvraient et se refermaient  et l dans le vaste difice,
lui indiqurent que les convis venaient de se sparer.

Le silence se fit bientt partout, et Bienville n'entendit plus que les
pas de la sentinelle qui marchait au dehors sur la terrasse.

Aprs avoir teint sa bougie, Bienville, appuy sur le bord de sa
fentre qui donnait sur le Saint-Laurent, regardait, pensif, les
rayonnements de la lune qui zbrait de remuantes lames d'argent les eaux
du fleuve assoupi. Tantt son oeil s'arrtait sur les falaises de la
Pointe-Lvis, qu'une lumire ple clairait en grandissant l'ombre des
sapins accrochs aux flancs du roc. A distance, ces arbres semblaient
autant de fantmes d'une race gante, qui seraient venus s'accouder sur
la rive du grand fleuve pour y rver en regardant couler les flots.

Tantt son regard se perdait au loin dans la brume qui voilait  demi
les ctes boises de Beauport et de l'le d'Orlans.

Il en tait  comparer ce calme grandiose de la nature au bouillonnement
des passions qui embrasaient son sein, quand on heurta du doigt sa
porte.

Etonn de recevoir une visite  une heure aussi avance, Bienville, qui,
du reste, n'avait voulu recevoir personne depuis deux semaines, ne
rpondit pas et ne se drangea point d'abord. Mais une voix qui ne lui
tait pas inconnue lui dit bientt du dehors:

--Ouvrez-moi donc, monsieur de Bienville.

Celui-ci tira le verrou de sa porte et recula d'tonnement quand il
aperut M. de Frontenac.

Le comte portait une lanterne sourde, qu'il dposa prs du bougeoir
d'argent qui tait sur la table de nuit de son hte. Puis il fit signe 
Bienville de refermer la porte.

Lorsque Franois se fut approch du comte, celui-ci dit au jeune
LeMoyne:

--Mon cher Bienville, ce n'est que ce soir, et  la fin du dner
seulement, que j'ai appris votre malheur. Soyez certain, mon ami, que
la nouvelle m'en a vivement affect, et que je compatis  votre juste
chagrin.

Le comte, en disant ces mots, prit affectueusement la main du jeune
homme.

Au seul contact de cette main, Bienville, le fier guerrier qui n'avait
pas voulu verser une larme depuis sa fatale entrevue avec Marie-Louise,
sentit un frisson glacial courir par tous ses membres, et il se prit 
pleurer.

Sachant bien qu'il valait mieux ne pas arrter cette effusion, M. de
Frontenac garda quelques instants le silence, qu'interrompaient seuls
les sanglots de Bienville. Et quand cette pluie de larmes eut diminu,
le comte reprit:

--Je sais d'autant mieux comprendre les peines de l'me que j'ai
moi-mme bien souffert. Votre coeur est tout endolori par ce coup imprvu
du sort qui rejette  jamais loin de vous une jeune fille que vous
aimez. Mais que serait-ce donc, mon ami, si vous tiez l'poux d'une
femme que vous aimeriez autant que Mlle d'Orsy vous est chre, et que
cette femme, foulant aux pieds votre amour, et cess de vous donner la
moindre marque de tendresse ds les premiers jours de votre mariage?
Bienville, je vous ai toujours considr comme un fils--hlas! j'en
avais un autrefois, mais le ciel m'a mme enlev ce dernier sujet de
consolation[74]--coutez donc cette confidence qui devra mourir avec
vous.

      [Note 74: "Anne et le comte eurent un fils, enfant unique qui
      prit dans la fleur de la jeunesse. Les uns rapportent qu'il fut
      tu  la tte d'un rgiment qu'il commandait, au service de
      l'vque de Munster, alli de la France; les autres disent qu'il
      prit misrablement dans un duel." (Alfred Garneau, "Les Seigneurs
      de Frontenac," _Revue Canadienne_ de 1867.)]

De l'autre ct des mers, l-bas, dans ma chre France, vit une femme
aussi belle qu'indiffrente. En la faisant si parfaite de sa personne,
Dieu voulut la ddommager, sans doute, du peu de sentiment dont il la
voulait gratifier. Un jour, que j'ai cent fois maudit, ma fatale
destine me jeta sur sa voie. En la voyant, je l'aimai. Nul doute que je
lui plus aussi d'abord, car elle rpondit  mes voeux et consentit 
m'pouser en secret. Son pre, M. de la Grange-Trianon, ignorait encore
notre mariage, lorsqu'il s'avisa tout  coup de s'opposer  nos amours,
qu'il avait paru favoriser jusqu'alors. Madame de Frontenac rpondit
qu'elle n'aurait jamais d'autre poux que moi. Irrit, M. de la
Grange-Trianon la fora d'entrer au couvent. C'tait le premier chec 
mon bonheur. On la rendit pourtant bientt  mes dsirs lorsqu'elle eut
avou notre union. J'aurais d m'attendre, n'est-ce pas? que cette
sparation augmenterait l'ardeur de son attachement pour moi. Il n'en
fut rien. Quelques mois  peine s'taient couls depuis qu'on avait
accept notre mariage, que dj l'indiffrence de la comtesse ne se
dguisait plus  mes yeux. Et cependant, Dieu m'est tmoin que je ne
l'ai jamais provoque. Auprs d'elle toujours empress, je ne m'tudiais
qu' lui plaire; et mon amour pour madame de Frontenac n'avait fait que
grandir quand je m'aperus que le sien avait diminu d'autant. C'est
alors que je souffris des tortures d'autant plus fortes que je savais ne
les avoir pas mrites. Bientt mme l'inconstante ne fit un mystre 
personne de l'loignement qu'elle ressentait pour moi.[75] Depuis lors,
jamais un mot, pas mme un regard d'elle ne sont venus drider mon front
dans l'amer dlaissement o elle m'a jet. Dgot d'une vie si pnible,
j'allai chercher la mort sur maints champs de bataille, en Flandre, en
Allemagne, en Pimont, jusqu'en Orient, mais sans pouvoir l'y trouver
nulle part.

      [Note 75: Je renvoie le lecteur curieux de connatre les
      dtails de la vie intime du comte et de la comtesse de Frontenac,
      aux mmoires de Mlle de Montpensier, dont madame de Frontenac
      tait dame d'honneur. Il y est rapport, entre autres choses, une
      trs curieuse anecdote qui donne une ide de ce qu'tait la vie
      conjugale en France au XVIIe sicle. (Voir les mmoires de Mlle de
      Montpensier,  la page 164 et suivante du vingt-septime tome de
      la "Nouvelle collection de mmoires pour servir  l'histoire de
      France.")]

Lorsqu'en 1672 je fus nomm pour la premire fois gouverneur du Canada,
ma femme refusa de m'y accompagner. Mme, dix ans aprs, le roi m'ayant
rappel en France, la comtesse me reut aussi froidement que si je
l'avais seulement quitte de la veille; et, durant les sept annes qui
suivirent, je lui fus pis qu'un tranger. L'an dernier enfin, prpos
une seconde fois au gouvernement de la Nouvelle-France, je dus quitter
de nouveau ma femme, sans qu'une larme vnt mouiller sa paupire.
Maintenant je sens bien que je ne la reverrai plus.[76] Tant que je me
sentis jeune encore, je pus conserver quelque espoir de flchir un
esprit injustement ddaigneux. A prsent que le chagrin, plus encore que
la vieillesse, a sourdement min ma vie, aujourd'hui que je suis vieux
et souffreteux, je sens bien que la brillante comtesse ne voudra jamais
quitter les dlices dont elle a su s'entourer  la cour, pour venir en
cette pauvre colonie s'enterrer vivante auprs d'un sexagnaire. Et
pourtant, Bienville, mon coeur bat d'espoir--j'ai honte de
l'avouer--quand une voile de France m'apparat  l'horizon. Ne peut-elle
pas m'apporter cette femme que je saurais si bien aimer encore! Vaine
illusion, et fugitive comme ces flots qui lavent en passant les pieds du
roc o l'on creusera bientt ma tombe.

      [Note 76: Nous avons puis le fond de tous les dtails qui
      prcdent dans l'article de M. Alfred Garneau sur les seigneurs de
      Frontenac, et dans les mmoires de la cousine de Louis XIV, la
      grande Demoiselle. Voici maintenant de prcieux dtails qui me
      sont fournis par mon ami, M. l'abb H.-R. Casgrain.

      Frontenac, comme chacun sait, mourut en 1698 et fut enterr dans
      l'glise des Rcollets. Lors de l'incendie de cette glise, le six
      septembre 1796, on releva les corps qui y avaient t inhums.
      Ceux des personnages importants, entre autres celui de M. de
      Frontenac, furent inhums dans la cathdrale et, dit-on, sous la
      chapelle de N.-D. de Piti. Les cercueils en plomb qui, parat-il,
      taient placs sur des barres de fer dans l'glise des Rcollets,
      avaient t en partie fondus par le feu. On retrouva dans celui de
      M. de Frontenac une petite bote en plomb qui contenait le coeur
      de l'ancien gouverneur. D'aprs une tradition conserve par le
      frre Louis, rcollet, le coeur du comte de Frontenac fut envoy,
      aprs sa mort,  sa veuve. Mais l'altire comtesse ne voulut pas
      le recevoir, disant qu'elle ne voulait pas d'un coeur mort qui,
      vivant, ne lui avait pas appartenu. La bote qui le renfermait fut
      renvoye au Canada et replace dans le cercueil du comte, o on la
      retrouva aprs l'incendie du couvent des Rcollets.]

Ici le comte s'arrta, domin par l'motion que lui causaient ces
tristes souvenirs. D'un ct la blafarde lueur de la lanterne sourde et
de l'autre la lumire ple de la lune qui pntrait par la croise,
clairaient ses traits mles. Bienville put voir une larme tomber de
son oeil, et se perdre dans les sillons que la souffrance avait creuss
sur la grande figure du comte de Frontenac.

Aprs quelques instants de silence, le gouverneur reprit d'une voix
ferme:

--Vous voyez donc, mon cher Bienville, que la fortune m'a trait plus
durement que vous encore. Vous tes jeune et libre, et puisque Mlle
d'Orsy entre en religion, vous pourrez en aimer une autre que Dieu
destine  vous rendre heureux. Ah! n'allez pas vous rcrier! Je sais
bien que vous n'y songez pas maintenant; mais enfin, je crois que vous
en viendrez naturellement l. Dussiez-vous cependant renoncer  tout
jamais au mariage, il ne faudrait pas mme, en ce cas, vous dsesprer
inutilement. Vous avez un grand coeur, je le sais; eh bien! sachez vous
proposer une ide, un but qui le remplisse en quelque sorte. Croyez-vous
que je n'aurais pas succomb depuis longtemps sous les coups du sort, si
je n'avais une pense dominante propre  me distraire dans mes peines?
Charg par le roi mon matre de veiller  la destine de cette colonie,
j'use les derniers jours de ma vie  son agrandissement. Plus la tche
est ardue, plus la fin est difficile  atteindre, plus satisfaisante est
la joie que nous cause le succs. Vous tes militaire, intelligent et
brave; remplie d'motions, la carrire des armes offre un vaste champ 
de nobles aspirations. Continuez donc  vous distinguer et soyez certain
que mon amiti pour vous ne nuira pas  votre avancement. Mais il est
tard, et vous avez besoin de sommeil. Tchez de reposer aujourd'hui,
pour tre plus fort que la peine de demain.

--Comment vous remercier de l'intrt que vous me portez, monseigneur,
balbutia Bienville, et comment pourrai-je jamais reconnatre vos bonts
pour moi?

--D'abord en quittant bientt cet air sombre qui n'est pas de nature 
gayer ceux qui vous frquentent, et en voulant bien oublier les aveux
que ma seule tendresse pour vous m'a conduit  vous faire. Allons! bonne
nuit.

Le comte reprit sa lanterne et quitta la chambre.

Bienville entendit, tout pensif, le bruit de ses pas s'teindre au
dtour du corridor, o l'ombre du comte, projete derrire lui par la
lumire qu'il portait, s'vanouit aussi.

Consol par la comparaison de cette grande mais calme douleur que M. de
Frontenac venait d'opposer  la sienne, et soulag par les pleurs qu'il
avait verss, Bienville parvint  s'endormir.

Mais des rves tranges et fatigants troublrent son sommeil. Il lui
semblait passer prs du couvent de l'Htel-Dieu, lorsqu'une voix de
femme qui chantait le fit se rapprocher du clotre. Alors il lui parut
que les murailles du couvent se trouvaient assises au milieu d'un vaste
cimetire jonch d'os desschs jusqu' perte de vue. Chacun des pas
qu'il faisait heurtait un ossement humain qui craquait sous ses pieds.
Il parvint enfin au-dessous de la fentre d'o sortait la voix. Quand il
leva la tte, il aperut Marie-Louise vtue en novice, et qui le
regardait du haut de la croise d'un second tage. S'accrochant alors 
chacune des asprits du mur, il tenta de l'escalader. Dj sa main
allait toucher celle que lui tendait sa fiance, quand il tomba
lourdement sur la terre, o les os des squelettes rendirent un
craquement funbre, ce qui le fit s'veiller en sursaut. Comme il
faisait dj grand jour, il s'habilla vite et sortit.

Lorsqu'il descendit le monticule que dominait le chteau, des feuilles
dessches, tombes des quelques arbres de la place d'armes,
tourbillonnaient au vent sur la terre durcie par la gele.

Pour viter de passer devant la maison de Louis d'Orsy, il traversa la
place d'armes et s'engagea dans la rue Sainte-Anne, qu'il tourna, pour
descendre sur la grande place, en longeant l'glise des Jsuites.

Il allait y dboucher quand il s'arrta et plit. Il venait de voir
Marie-Louise et son frre qui descendaient la rue de la Fabrique en
compagnie de quelques amies de Mlle d'Orsy. Voyant le petit groupe
disparatre au bas de la rue de la Fabrique et  l'angle du collge des
Jsuites, il suivit de loin Marie-Louise. La peine atroce qu'il
ressentit ne fut pourtant pas sans charmes, puisqu'il continua d'avancer
derrire la jeune fille.

Celle-ci tourna le coin de la rue "des Pauvres" ou du Palais, dans
laquelle elle s'engagea. Toujours  distance, Franois vit que sa
fiance se dirigeait vers la porte du parloir de l'Htel-Dieu.[77]

      [Note 77: Cette porte ouvrait alors sur la rue du Palais et
      dans l'enfoncement de "la cour de la mnagerie," comme on le peut
      voir sur un plan du terrain et des btisses de l'Htel-Dieu, tir
      en 1748 par M. Nol Levasseur, arpenteur.]

Cach, comme un malfaiteur, par l'angle du mur, Bienville vit s'ouvrir
la lourde porte du clotre. Un instant le gracieux profil de
Marie-Louise se dessina sur la pnombre de l'intrieur, et puis la jeune
fille disparut pour toujours  ses yeux.

Il entendit la porte se refermer avec un bruit sourd qui parvint  son
me, funbre comme le dernier tintement du glas d'un mort aim.

Marie-Louise allait clbrer avec Dieu ses ternelles fianailles.




CHAPITRE XIX

MISEREMINI.


On prvint, ce jour-l, MM. de Longueuil, de Maricourt et de Bienville
que l'tat de leur frre Sainte-Hlne, rest  l'Htel-Dieu, empirait 
vue d'oeil, et que mme les chirurgiens venaient de le condamner. Les
trois gentilshommes, qui allaient s'embarquer pour Montral, se
dcidrent  rester  Qubec. Seulement, ils chargrent quelques-uns de
leurs amis de Montral d'en avertir la famille LeMoyne.

Considre comme peu dangereuse d'abord, la blessure de M. de
Sainte-Hlne s'tait envenime peu  peu, par le manque de soin qu'il
y avait apport pour l'avoir regarde comme n'tant pas grave. Le bruit
courut, dans le temps, que sa blessure tait empoisonne; mais
Charlevoix, qui mentionne cette rumeur, parat n'y ajouter aucune foi.
Il dit que ce fut plutt pour avoir nglig les prescriptions des
chirurgiens que M. de Sainte-Hlne ne put gurir.

Il mourut  l'Htel-Dieu, l'un des premiers jours de dcembre 1690.

On y chanta son service dans la matine du quatrime jour de ce mois.
Mais comme on attendait ce jour-l de Montral quelques parents de M. de
Sainte-Hlne, et que d'ailleurs on ne pouvait retarder l'inhumation
jusqu'au lendemain, il fut dcid qu'on l'enterrerait dans la soire,
afin de permettre aux parents absents, s'ils arrivaient avant la nuit,
de se trouver aux funrailles.

Aprs la tombe du jour, pleine d'ombre et de mystre tait la chapelle
de l'Htel-Dieu, la nuit couvrant la ville comme d'un drap mortuaire. De
nombreux cierges brlaient lentement autour d'un cercueil dpos dans la
nef, et jetaient une lueur terne et tremblante sur les murs blancs de
l'glise, qui plus loin, vers l'autel, se noyaient dans l'obscurit.

La foule des fidles attendait silencieuse et recueillie la venue du
prtre qui devait accompagner  sa dernire demeure le brave chrtien
qui avait combattu son dernier combat.

L'officiant parut bientt, accompagn de ses acolytes. Il pria d'abord;
puis les fraches voix des religieuses, entonnrent avec solennit le
chant sublime du _libera_.

Le dernier mot du dernier verset venait de rouler et de s'teindre sous
la vote, quand une voix de femme chanta, dans le silence, le
_Miseremini_.

Perdu dans la foule et courbant le front devant son Dieu qui l'prouvait
si rudement, Bienville, dont la souffrance n'avait plus assez de place
en son coeur, sentit un froid mortel se glisser dans ses os.

Cette voix tait celle de Marie-Louise.

_Miseremini mei_, chantait-elle d'une voix suave, _miseremini mei_,
_saltem vos amici mei_.

_De profundis clamavi ad te_, _Domine_, _Domine_, _exaudi vocem meam_,
chantrent les voix du choeur.

Du fond de l'abme de ma douleur, je crie vers vous,  mon Dieu! murmura
Bienville.

Et Marie-Louise rpta:

_Miseremini mei, saltem vos amici mei._

Tandis que le chant de la soliste et de ses compagnes continuait
d'alterner ainsi, les porteurs enlevrent le cercueil qui contenait les
restes de Sainte-Hlne et sortirent de l'glise en prenant le chemin du
cimetire, situ tout  ct.

Les parents et la foule suivirent en silence, et le cortge se droula
lentement jusqu'au champ des morts.

Quelques flocons de neige tombaient doucement sur la terre froide.

La lune dormant encore sous l'horizon, la seule lumire des toiles
temprait les tnbres, avec les farandoles lumineuses et mobiles d'une
aurore borale qui brillait au ciel. Ces vaporeuses clarts couraient
dissmines dans l'espace, et le silence tait si profond sur la ville
entire, qu'on entendait leurs mystrieux frizelis. On aurait dit le
bruissement d'armes et de pas d'une arienne arme de preux qui seraient
venus au-devant de l'me du guerrier mort, pour l'escorter au ciel.

Quand le prtre eut fini de rciter les prires, la compagnie de marine
qu'avait si vaillamment commande Sainte-Hlne, s'approcha de la fosse
o la bire tait descendue. Les mousquets s'inclinrent vers la tombe,
et l'on tira la salve d'honneur, dont les dtonations allrent expirer
au loin dans les vaporeuses Laurentides.

Et comme la premire pellete de terre tombait sur le cercueil, on
entendit les voix du clotre qui chantaient dans la chapelle la dernire
strophe du _De profundis_.

Trs faible enfin, la voix de la novice modula le _miseremini_, dont la
dernire note alla mourir dans les arceaux levs du sanctuaire.

C'tait le suprme adieu de Marie-Louise et de Bienville  ce qu'ils
avaient aim.

O vous qui me lisez, vous avez t jeune ou vous l'tes encore.
Avez-vous jamais prouv les horribles tourments de l'amour du? Oh!
alors, dites-moi, mon frre, n'est-ce pas chose atroce que de sentir
ainsi lacrer son coeur comme par la griffe aigu d'un vautour, et de
voir ses plus chres illusions dserter son me une  une, pour
s'envoler par lambeaux au vent glac de la ralit? Oh! n'est-ce pas
que c'est navrant de se dire  vingt ans: Je n'ai connu de l'amour que
la crainte et les larmes! A peine suis-je encore sur le seuil de la vie,
que le malheur me frappe de son gantelet de fer comme pour m'en
repousser!

Ce qu'il reste alors  faire au plus grand nombre est de s'armer de la
cuirasse de l'indiffrence, afin de supporter les preuves de la vie.

Si Dieu pourtant vous a dou d'un coeur aimant  l'excs, d'un coeur que
font battre des dsirs aussi grands que le monde, vous pouvez choisir
encore entre la religion et la gloire. Il en est qui optent pour la
dernire.

Bienville fut de ceux-ci.

Oh! s'cria-t-il en sortant du cimetire, puisque c'en est fait de mes
chres esprances d'avenir, et qu'il me faut quelque chose de grand pour
combler ce vide immense creus dans mon coeur par l'croulement de mon
amour,  moi dsormais la seule et noble motion des batailles. Oui, ma
fidle pe, toi seule seras ma compagne, jusqu' ce que la gloire,
voulant de moi peut-tre, consente un jour  m'pouser dans la mort!




PILOGUE


La colonie fut assez tranquille pendant l'hiver qui suivit la leve du
sige: car la msintelligence que l'on a vu commencer au camp du lac
Champlain entre les Anglais et les Iroquois, ainsi que la petite vrole
qui continuait ses ravages parmi les derniers, empcha l'ennemi de
harceler la Nouvelle-France. De leur ct, les Canadiens durent rester
dans l'inaction jusqu'au printemps, vu la disette qui svissait chez
eux. Les exigences du sige avaient tellement puis les magasins du
roi, que l'intendant s'tait vu contraint de disperser ses soldats par
les campagnes, o les habitants les plus  l'aise les hbergrent
volontiers; tant les sacrifices,  cette hroque poque, semblaient
peu de chose aux particuliers ds qu'il s'agissait de l'intrt public.

Franois de Bienville tait retourn  Montral aprs les funrailles de
Sainte-Hlne. Raffermi contre sa douleur par les affectueux conseils du
comte de Frontenac, il ne souhaitait plus que de donner cours  son
ambition de se distinguer par les armes. Ce n'est pourtant pas qu'il ne
penst bien souvent  Marie-Louise: les vraies blessures morales ne se
gurissent pas si vite. Elles se cicatrisent bien quelquefois au bout
d'un certain temps; mais elles font toujours souffrir au moindre
contact.

Il en fut ainsi de Bienville. Quoique son chagrin ne ft plus aussi
visible aux yeux de tous, sa pleur, sa gaiet disparue attestaient que
la flamme, pour tre moins ardente qu'autrefois, n'en brlait pas moins
toujours en lui.

S'il souffrit de passer l'hiver sans guerroyer, ses voeux durent se
trouver accomplis lorsque au mois de mai, mille Iroquois se rpandirent
dans les environs de Montral. Ces barbares s'tant livrs  leurs
cruauts ordinaires sur les colons et les sauvages chrtiens,[78] on
dut s'armer en guerre pour les repousser ou du moins les tenir en chec.

      [Note 78: "Le premier (dtachement des Iroquois) se jeta
      d'abord sur un quartier de l'le de Montral qu'on appelle la
      Pointe-aux-Trembles, o il brla environ trente maisons ou granges
      et prit quelques habitants sur lesquels il exera des cruauts
      inoues." (Charlevoix, tome II, p. 94.)]

En apprenant que l'un des partis ennemis avait enlev trente-cinq femmes
et enfants de la bourgade iroquoise chrtienne de la Montagne, Bienville
qui dsirait commander pour tre  mme de se distinguer davantage,
poursuivit les ravisseurs  la tte de deux cents Iroquois chrtiens.
Ces derniers allaient craser le parti ennemi, qui ne comptait que
soixante-dix guerriers, quand les Iroquois de la Montagne, reconnaissant
des Agniers dans leurs adversaires, jetrent bas les armes et refusrent
de combattre.

Dgot du commandement, mais non point de la guerre, Bienville vint
aussitt se ranger sous les ordres de M. de Vaudreuil, qui organisait un
corps de cent hommes compos de soldats, de volontaires et de miliciens.
Le chevalier de Crisasy et Bienville commandaient en second sous M. de
Vaudreuil.

L'intention de celui-ci tait d'arrter les ravages de plusieurs partis
d'Iroquois qui dvastaient le pays depuis Repentigny jusqu'au lac
Saint-Pierre.

Pour se munir de ce qui faisait surtout dfaut  Montral, la petite
troupe se rendit d'abord  Lachenaie, o l'on chercha des vivres de
maison en maison.

Dans l'aprs-midi du 26 juin 1691, M. de Vaudreuil y fut rejoint par le
capitaine de La Mine, qui piait,  la tte d'un dtachement, certain
parti d'Iroquois qui s'tait log  Repentigny dans une des maisons que
la fuite des habitants du lieu avait laisses vacantes.

Les deux commandants tinrent conseil et dcidrent que, aussitt la nuit
tombe, les deux corps runis en un seul marcheraient sur Repentigny,
pour y surprendre les Iroquois dans leur sommeil.

Quand le sieur de La Mine avait rencontr le dtachement du chevalier de
Vaudreuil, il s'tait empress de donner  Bienville une lettre crite
par Louis d'Orsy. Des Canadiens qui se rendaient en canot de Qubec 
Montral, avaient remis cette missive au sieur de La Mine, qui leur
avait dit devoir bientt rencontrer le jeune Le Moyne; car il savait que
ce dernier avait pris du service sous M. de Vaudreuil, qu'il s'attendait
 rencontrer d'un moment  l'autre.

"Mon cher Bienville," disait la lettre du lieutenant d'Orsy, "je n'ai pu
t'crire avant ce jour, vu que les communications ont t interrompues
depuis ton dpart entre Montral et Qubec. Ne m'accuse donc pas de
ngligence si les bonnes nouvelles que contient la prsente ne te sont
point parvenues plus tt."

Ces derniers mots firent bondir le coeur de Franois.

"Sache donc, mon ami, que monseigneur de Saint-Valier s'oppose 
l'entre en religion de Marie-Louise, parce qu'elle s'est fiance 
toi."

Bienville eut un blouissement qui, pendant quelques minutes, l'empcha
de continuer sa lecture.

"Or, ma soeur veut t'crire  ce sujet pour que tu rompes toi-mme
l'engagement qui subsiste entre vous deux. Comme tu vois, elle est
opinitre  l'excs dans ses rsolutions. Ce n'est pourtant pas qu'elle
ait une vocation irrsistible pour le clotre; elle prtend seulement
que, quand bien mme monsieur l'vque[79] la relverait de son voeu,
elle ne saurait jamais consentir  se marier. Elle dit que ce serait
vouloir tenter Dieu que de fausser ainsi la promesse qu'elle lui a
faite, et qu'il arrivera certainement un malheur si on veut l'empcher
d'accomplir son voeu. Mais garde-toi bien de croire ces balivernes!
Rsiste hardiment, l'vque est pour toi. Quant  ces vaines craintes de
Marie-Louise, Dieu est trop bon, vois-tu, pour vouloir empcher de
s'aimer deux coeurs comme les vtres et pour les en punir. Puisqu'il a
fait l'amour, que diable! c'est, j'imagine, pour le plus grand bonheur
de l'humanit.

      [Note 79: C'est ainsi qu'on disait alors.]

"Aussi vais-je en user moi-mme, je te l'annonce. Je me marie dans deux
mois avec...... Mais je prfre rserver cette confidence et ne te la
faire que lorsque tu seras descendu  la capitale. Car je pense bien
que tu vas nous arriver bientt. Alors, en avant joie et noces, et
vivent nos enfants ......futurs!

"Vois-tu qu'enfin l'horizon de ton avenir s'claircit? sans compter que
le gouverneur me parle de toi chaque jour avec les plus grands loges.
Avec sa protection et tes talents, tu iras loin.

"Il n'y a rien d'trange ici. Ah! j'allais oublier de te faire part de
ce que j'ai vu en passant hier sur la grande place de l'glise. Voyant
un rassemblement de bourgeois, je m'en approchai. J'aperus alors notre
ancienne connaissance Jean Boisdon. Attach au pilori, il dvorait en
silence les hues de la foule qui l'entourait en le couvrant d'injures
et de boue, et j'entendis la voix d'un hraut qui criait  tue-tte:

"--Sachez, vous tous, nobles, bourgeois et vilains, que, par ordre de Sa
Majest le roi, Jean Boisdon, accus et trouv coupable d'intelligence
avec les Anglais durant le sige de cette ville de Qubec par l'amiral
Phipps, est condamn  huit jours de pilori et  trois mille livres
d'amende, payables aux dames religieuses de l'Htel-Dieu.

"Boisdon l'avare condamn  l'amende! Tu conois si cela me fit rire, et
d'autant plus que j'avais intercd auprs de M. de Frontenac pour que
l'htelier et la vie sauve. Car enfin il a, bien qu'involontairement,
sauv la tienne et celle de ma soeur.

"L'un des plus acharns contre le misrable aubergiste tait Olivier
Saucier, le cuisinier du chteau. Il parat, en effet, que Saucier n'a
jamais pu pardonner  Boisdon certain coup de mousquet que l'htelier
lui a tir durant et dans le _sige_. Saucier, qui m'a paru parfaitement
guri de sa blessure, souponne encore le cabaretier de lui avoir lch
ce coup de mousquet  dessein, au sujet de quelques cus que le
cuisinier ngligeait de payer  l'aubergiste.

"Mais que t'importe les faits et gestes de ces messieurs, aprs la
nouvelle que j'tais si heureux de t'annoncer au commencement de ma
lettre? Aussi je termine en te disant que je t'attendrai d'ici  quinze
jours. Au revoir, cher frre; car tu me permets, sans doute, de te
donner d'avance ce nom que le sacrement ratifiera bientt."

--Crisasy! Crisasy! dit Bienville au chevalier son ami, qui passait
devant une maison  l'ombre de laquelle notre hros venait de lire la
lettre.

--Qu'y a-t-il  votre service, mon cher Bienville?

--Attendez donc un instant.

Et Franois, tout joyeux, rejoignit en deux sauts le chevalier, sous le
bras duquel il passa le sien.

--Chevalier, dit-il en tenant la lettre ouverte sous les yeux de
Crisasy, lisez avec moi, car je veux m'assurer que ma vue ne m'a pas
tromp.

--Mlle d'Orsy sort du couvent! vous allez vous marier! Vive Dieu! mon
cher, mais laissez-moi serrer cette loyale main pour vous fliciter du
bonheur imprvu qui vous arrive. Car n'est-ce pas que vous allez suivre
les conseils de votre ami?

--Dame!

--Mais parbleu! mon bon, vous n'irez pas, j'imagine, tourner le dos au
bonheur alors qu'il vous tend les bras! Ta! ta! mariez-vous, Bienville,
pour redevenir, vous maintenant si triste, notre joyeux compagnon
d'armes d'autrefois, et pour voir "les enfants de vos enfants," comme il
est dit dans cette messe que les jeunes poux, ce me semble, doivent
trouver bien longue.

--Franchement, chevalier, me conseillez-vous de ne pas couter les
scrupules de Mlle d'Orsy et de hter notre mariage?

--Ah! la bonne farce! Voyez un peu, Bienville, comme le bonheur vous
rend dj cet entrain des jours passs. Mais, badinage  part,
considrez donc comment l'vque les traite lui-mme, ces scrupules de
jeune fille. Et vous voudriez tre plus svre que lui?

--Je crois que vous avez raison. Eh bien! oui, vive la joie! je me
marie! Et vous, chevalier, vous serez mon gentilhomme d'honneur, si ce
n'est pas trop vous demander.

--Morbleu! mais c'est moi qui suis honor d'tre le tmoin officiel de
votre bonheur!

--Messieurs, dit en ce moment un volontaire qui salua les deux
gentilshommes, notre commandant, M. le chevalier de Vaudreuil, vous fait
mander au presbytre, o il tient son quartier gnral.

--C'est bien, Pierre, nous y allons, rpondit Bienville  Pierre
Martel.

C'tait en effet Bras-de-Fer qui avait suivi son jeune matre pour
venger sur les Iroquois la mort de M. de Sainte-Hlne. Vu la rumeur qui
avait couru touchant la blessure dont Sainte-Hlne tait mort, Pierre
pensait bien que si la balle tait empoisonne, c'est que Dent-de-Loup
l'avait fournie  Harthing, qui avait d s'en servir; et comme Bienville
avait tu ce dernier et que Bras-de-Fer croyait avoir occis le chef
agnier, le Canadien voulait venger sur la nation entire des Iroquois la
mort de son matre. Il avait donc laiss de nouveau la charrue pour
faire une terrible hcatombe d'Iroquois et apaiser ainsi les mnes de
Sainte-Hlne. A force de vivre dans les bois, Pierre avait pris
quelques-unes des ides de leurs habitants.

La nuit s'tait faite sur le hameau de Lachenaie, quand la troupe des
volontaires canadiens, laissant la grande place de l'glise, dfila
devant le cimetire, silencieuse comme une fantastique procession de
morts. Ordre avait t donn par M. de Vaudreuil que chacun et  garder
le plus strict silence durant toute la marche.

Allgre et joyeux, Bienville contenait  grand'peine, en cheminant, les
transports de sa joie. Mais si la consigne le forait de garder le
silence, il n'en donnait pas moins cours  un muet monologue, o sa
pense se jouait comme un papillon sur des fleurs.

--Que le bonheur est suave aprs tant de souffrances! pensait-il. Et
toi, mon coeur, qui tais dsaccoutum d'aimer, comme je te sens de
nouveau battre d'aise au seul nom chri de Marie-Louise! Ah! je le vois
bien, ce trsor de tendresse, cet infatigable besoin d'aimer, Dieu ne me
les avait pas donns pour rien. Il a seulement voulu les purer au
creuset de l'preuve pour me rendre plus digne de leur ralisation. O
Marie-Louise! combien nous allons nous aimer aprs une sparation si
cruelle! Qu'il fait bon de vivre quand on a vingt ans et qu'on peut
esprer en aimant!

Les Canadiens parcoururent en moins d'une heure et demie les deux lieues
qui sparent Lachenaie de Repentigny, et firent halte  quelques arpents
de ce dernier village.

Ici le chevalier de Vaudreuil dit  Bras-de-Fer:

--Vous allez suivre un des hommes de M. de La Mine, qui connat la
position de cette maison o les Iroquois se sont retranchs. Quand vous
l'aurez reconnue et que vous aurez constat la prsence de l'ennemi,
vous viendrez nous rejoindre pour nous guider; car les connaissances que
vous avez acquises comme coureur des bois m'inspirent plus de confiance
que ne m'en donne cet homme-l.

--Bien! mon commandant, fit Pierre Martel en se redressant sous le coup
de cet loge. Est-ce tout?

--Oui.

On vit aussitt Bras-de-Fer disparatre dans la nuit en marchant courb
sur le sol; manoeuvre que l'autre Canadien s'empressa d'imiter.

Vingt minutes plus tard on les vit reparatre.

--Eh bien? demanda M. de Vaudreuil  Pierre.

--Nous avons vu la cage, mon commandant, et si la porte en est ouverte,
les oiseaux ne s'en sont pas plus envols pour cela.

--Que veux-tu dire?

--Une douzaine d'Iroquois, au moins, sont couchs devant la maison et
dorment aussi tranquillement que le roi dans son lit. Je n'ai pu
m'approcher assez d'eux, et la nuit est trop profonde encore pour que
j'en puisse dire le juste nombre.

--Ils ne se doutent donc point de notre prsence?

--Pas le moins du monde. La chaleur, je suppose, est touffante dans la
maison, et ces messieurs se sont couchs sur l'herbe et au frais, o,
sauf votre respect, ils ronflent[80] comme des boeufs.

      [Note 80: Pour peu que l'on feuillette nos chroniques, on y
      verra combien grande tait souvent l'imprvoyance des sauvages,
      qui, mme dans leurs expditions de guerre,  Repentigny par
      exemple, ngligeaient de placer durant la nuit des sentinelles
      pour veiller  la sret commune. Plus d'une fois des villages
      entiers durent leur destruction  cette inexplicable imprudence.]

--Il va nous tre facile alors de les cerner?

--Oui, mon commandant. Cependant, si vous permettiez  un vieux
chasseur......

--Parle sans crainte.

--Eh bien! je suis d'avis avec vous que nous les entourions tout de
suite; mais, quant  les attaquer, je crois qu'il vaut mieux attendre
le point du jour; car il fait trop noir  prsent pour qu'il ne nous en
chappe pas quelques-uns.

--Parfaitement vrai! Mais le jour paratra-t-il bientt?

--Dans une heure, mon commandant, rpondit Pierre aprs avoir consult
les toiles et l'horizon.

--En marche alors. Et toi, Pierre, avant de nous servir de guide, passe
par toute la ligne et dis  chacun de nos gens d'avancer sans bruit.

Au bout d'une demi-heure, cent vingt Canadiens investissaient la maison.
Couchs qu'ils taient parmi des broussailles, derrire quelques gros
arbres et des cltures qui avoisinaient l'habitation, personne n'aurait
pu souponner leur prsence.

On n'entendait que les ronflements sonores des Iroquois qui dormaient
sur l'herbe, et, de la tte touffue des arbres, quelques cris d'oiseaux
veills par un bruissement inusit, mais imperceptible  toutes autres
oreilles qu'aux leurs.

Les malheureux dormeurs devaient voir en ce moment passer dans leurs
rves le hideux spectre de la mort qui effleurait leur front de ses
ailes de chauve-souris.

Il pouvait tre trois heures quand l'aurore, comme un ruban lumineux, se
droula lentement  l'horizon. Peu  peu la cime des montagnes dont la
base dormait encore dans la brume, se dtacha sur le ciel, et le premier
sourire du jour naissant descendit languissamment sur la valle.

Le rayonnement des toiles devint moins vif et finit par s'teindre 
mesure que la clart refoulait les tnbres.

La lumire en effleurant l'herbe humide permit aux Canadiens d'entrevoir
et de compter quinze Iroquois endormis devant la porte de la maison.

--Feu! dit une voix tonnante.

Vingt coups de mousquet rpondirent  ce commandement, et leurs
dtonations n'en faisant qu'une seule clatrent comme un coup de
foudre.

Dix Iroquois restrent sur place sans mouvement; ils dormaient leur
dernier sommeil. Les cinq autres se levrent effars; mais quelques
balles sifflrent de nouveau dans le taillis et les survivants se
recouchrent sans jeter une plainte. Ils avaient cru rver, mais la
mort les tenait  leur tour.[81]

      [Note 81: On trouvera peut-tre un peu leste cette manire de
      faire la guerre; mais qu'on veuille se rappeler les surprises et
      les massacres sans nombre dont les Iroquois dsolrent la
      Nouvelle-France durant tout le premier sicle qui suivit
      l'tablissement de la colonie, et l'on avouera que, tout en tant
      pnibles, ces reprsailles taient alors ncessaires. A ces
      barbares qui brlaient de sang-froid leurs missionnaires, et qui
      inventaient chaque jour de nouveaux supplices pour tourmenter
      leurs prisonniers, il fallut finir par opposer la violence. Chacun
      sait, du reste,  qui, des Iroquois ou des Franais, doit tre
      impute la plus grande part du sang rpandu.]

Suivirent une horrible clameur et des coups de feu, qui partirent de la
maison. Les douze sauvages qui dormaient dans l'habitation venaient de
s'y veiller. En se voyant investis, ils jetaient leur cri de guerre et
se dfendaient.

S'ils taient peu nombreux, ils avaient pourtant l'avantage de combattre
 l'abri une masse d'ennemis o chacun de leurs coups portait.

On se fusilla de la sorte pendant un quart d'heure, sans que les
Canadiens pussent approcher de la maison, tant la fusillade des Iroquois
tait habile et bien nourrie. Plusieurs Canadiens taient dj tus et
blesss, quand la porte de la maison s'ouvrit pour donner passage aux
douze sauvages, qui bondirent au dehors pour se frayer un chemin au
travers de leurs ennemis.

--Qu'on les cerne! commanda M. de Vaudreuil.

Onze Iroquois paulrent leurs mousquets, et les Canadiens qu'ils
couchrent en joue mordirent la poussire. Seul, le chef des sauvages
avait gard son coup de feu et tenait les plus hardis en respect.
C'tait un guerrier de haute taille.

--Dent-de-Loup! cria Bienville.

--Mille diables! c'est vrai! Mais il revient donc de l'enfer? s'cria
Pierre Martel.

Les Iroquois, voyant bien que ce serait folie de vouloir rompre cette
muraille d'hommes qui arrtait leur fuite, retraitrent vers la maison,
toujours protgs par le mousquet de Dent-de-Loup. Celui-ci fascinait
tellement les Canadiens, qu'ils ne lui tirrent pas un coup de feu. Il
touchait dj le seuil quand Bras-de-Fer courut sur lui en criant:

--Ah! vermine! tu ne m'chapperas pas cette fois!

Dent-de-Loup fit entendre un ricanement sinistre, et abaissa la mche du
serpentin sur le bassinet de son arme.

L'clair jaillit, le projectile siffla, mais sans atteindre Pierre
Martel, qui s'tait jet  terre en voyant que l'Iroquois allait tirer.

Celui-ci referma la porte, que les assigs barricadrent aussitt.

La maison n'avait qu'un tage et sept grandes ouvertures, dont six
fentres et la porte. Deux des croises donnaient sur la faade, deux
autres en arrire et une sur chacun des cts.

Dent-de-Loup avait  peine disparu dans l'intrieur, que l'on vit un
canon de mousquet s'appuyer sur le bord de chaque fentre, sans que l'on
apert pourtant celui qui tenait l'arme. Les deux autres sauvages
s'taient probablement chargs de la dfense de la porte, puisqu'on ne
les voyait point.

--A l'assaut! mes enfants, commanda M. de Vaudreuil.

Bienville fut un des premiers  s'lancer vers la porte, qu'il attaqua
rudement  l'aide d'une hache que venait de lui passer un des siens.

Peu faite pour rsister  de pareilles secousses, la porte allait cder,
quand, par un soupirail qui s'ouvrait sur la cave, sortit la gueule d'un
mousquet.

Cette ouverture tait  fleur du sol, et personne n'apercevait l'arme
menaante.

Celui qui aurait abaiss ses regards dans cette direction, aurait vu
pourtant la diabolique figure de Dent-de-Loup, claire dans l'ombre de
la cave par la lueur d'une mche dont il ravivait la flamme d'un souffle
empress.

Son oeil de tigre se coucha sur la crosse du mousquet, dont l'amorce prit
feu.

Bienville reut toute la dcharge dans le ct droit et tomba.

--Massacre et sang! ils l'ont tu! s'cria Bras-de-Fer.

--Non, Pierre.... je ne suis pas encore mort, dit Bienville, qui se
souleva pniblement sur le coude, sourit et laissa voir une affreuse
blessure d'o le sang coulait  flots.

On entendit en ce moment un rire froce qui semblait sortir de dessous
terre.

Dent-de-Loup tait content.

Pierre prit son jeune matre dans ses bras et l'emporta hors du champ de
bataille.

--Par la mordieu! brlons-les! cria le chevalier de Vaudreuil. Allons!
mettez le feu  la maison et que ces bandits y meurent comme des
chiens![82]

      [Note 82: Charlevoix, tome II, p. 95.]

Cependant Bras-de-Fer avait dpos Bienville en arrire d'un gros arbre
qui protgeait le bless contre l'atteinte des balles.

Le soleil tait encore sous l'horizon, mais il faisait dj jour et les
reflets ross de l'aurore venaient animer la figure de Bienville qui
sans cela aurait paru terriblement ple.

--Ne pleure pas... mon bon Pierre, disait le jeune homme  Bras-de-Fer,
qui sanglotait en se rongeant les poings. Je sens bien... que je m'en
vais... Que veux-tu?... c'est le sort d'un soldat... Mieux vaut
encore... cette blessure... que l'autre... Tu feras... mes adieux... 
ma bonne mre...  mes frres aussi... Tourne-moi donc... de ce ct.

Et le bless tendit son bras gauche dans la direction de Qubec.

Avec toutes les prcautions d'une mre pour son enfant qui dort,
Bras-de-Fer le souleva et se rendit  son dsir.

La figure du jeune homme resplendit d'une cleste expression quand ses
regards purent plonger au loin sur le fleuve qui roulait majestueusement
ses grandes eaux vers la capitale.

On put our,  cet instant, un chant trange et sauvage qui semblait
branler les pans de la maison en flamme.

"L'Iroquois est brave; il meurt en riant!" hurlait le choeur.

Une voix puissante, celle de Dent-de-Loup, continuait seule:

"En ai-je couch des faces ples sur le sentier de la guerre! Mon bras
s'est lass  les tuer et mon oeil  les compter! Je n'en sais plus le
nombre! Les scalps des blancs garnissent le ouigouam du chef en si grand
nombre, qu'ils arrtaient la pluie qui en pntrait la toiture dans les
journes d'orage."

Et le choeur reprenait:

"L'Iroquois est brave; il meurt en chantant!" Ml aux craquements du
bois que la flamme treignait, ce chant de mort tait terrible.

Le chevalier de Crisasy et M. de Vaudreuil s'approchrent de Bienville.

Celui-ci, qui avait encore la force de leur sourire, n'eut pourtant pas
celle de leur tendre la main.

Ses deux amis ne pouvant cacher les larmes qui ruisselaient sur leurs
joues:

--Ne me pleurez pas, leur dit-il. Nous nous retrouverons... l-haut...
Donnez-moi... la croix d'or... l, sur ma poitrine.

Crisasy entr'ouvrit le justaucorps et la chemise de Bienville, dont les
yeux brillrent d'un dernier clat en voyant une petite croix que
Marie-Louise lui avait donne en retour de l'anneau des fianailles. Il
la saisit d'une main nerveuse et la pressa sur ses lvres qui se
crisprent aprs avoir laiss tomber ces derniers mots:

--Seigneur! ayez mon me... en votre sainte garde!... Marie-Louise!...
adieu!

Le soleil se levait radieux, et ses premiers rayons caressaient dans un
vaste parcours la surface du fleuve.

Bienville parut en ressentir une impression bienfaisante; ses yeux
mourants recouvrrent assez de force pour s'arrter encore sur chacun de
ses amis dans un adieu suprme. Puis sa tte s'affaissa lentement et il
mourut.[83]

      [Note 83: "Alors ceux qui taient rests dans la maison se
      mirent en dfense, et Bienville, s'tant trop approch d'une
      fentre, fut renvers mort d'un coup de fusil. Son nom fut donn,
      aprs sa mort,  un de ses frres, alors fort jeune, et qui est
      maintenant gouverneur de la Louisiane." (Charlevoix, tome II, p.
      95.)]

Ainsi finit Bienville, bless mortellement au service de la patrie,
appuy sur un arbre, comme Bayard, et, de mme que le chevalier sans
peur et sans reproche, donnant sa pense dernire  sa dame et  son
Dieu.

--Pauvre Marie-Louise! dit Crisasy au milieu de ses larmes, elle avait
bien raison de prvoir un malheur. Rien ne saura l'empcher dsormais de
rester au clotre, o elle voudra certainement mourir.

--Je vais reprendre ma vie des bois, grommela Bras-de-Fer d'une voix
sombre; et quand j'aurai tu assez d'Iroquois et d'Anglais pour venger
mes matres, il sera temps alors de partir  mon tour!

La charpente de la maison brlait jusqu'au fate, et l'on voyait courir
les douze Iroquois au milieu des flammes et de la fume. On aurait dit
des damns se tordant dans le soufre de l'abme ternel.

Quelques explosions retentirent et de puissants souffles de feu
chassrent la fume jusqu'au toit. C'taient les cornes  poudre qui
clataient sur leurs porteurs.

On aperut alors le toit chanceler, s'effondrer et tomber au dedans avec
fracas. Durant quelques secondes, la grande silhouette de Dent-de-Loup,
le seul survivant, se dtacha sur le fond rouge du brasier.

On le vit retenir un instant, de ses robustes bras, l'norme poutre qui
supportait auparavant la toiture.

Sa touffe de cheveux flamba sur son crne; ses mains rtirent au contact
du feu.

Il jeta son dernier cri de guerre.

Puis on le vit plier, tomber et se coucher enfin pour mourir sur un lit
de tisons ardents.

La poutre, dpourvue de son dernier appui, s'abattit lourdement sur son
corps, et fit, en retombant, jaillir une gerbe de ptillantes
tincelles.




TABLE DES MATIRES




        Introduction
        Prface de la premire dition
        CHAPITRE I.
        Portraits en pied du vieux temps
        CHAPITRE II.
        Le vieux Qubec. Les amis
        CHAPITRE III.
        Dent-de-Loup
        CHAPITRE IV.
        L'espion
        CHAPITRE V.
        Aux armes! Aux armes!
        CHAPITRE VI.
        Le trophe
        CHAPITRE VII.
        Anglais et Franais
        CHAPITRE VIII.
        Mousquetade et mousquets
        CHAPITRE IX.
        Canonnade et bataille
        CHAPITRE X.
        Nuit terrible
        CHAPITRE XI.
        Boisdon s'agite et Dieu le mne
        CHAPITRE XII.
        Faits et cancans
        CHAPITRE XIII.
        Le dieu du mal
        CHAPITRE XIV.
        Le combat
        CHAPITRE XV.
        Le bless
        CHAPITRE XVI.
        Le voeu
        CHAPITRE XVII.
        Joie et deuil
        CHAPITRE XVIII.
        Deux douleurs en regard
        CHAPITRE XIX.
        _Miseremini_
        Epilogue.



FIN DE LA TABLE.





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all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
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1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
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1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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