The Project Gutenberg EBook of Les Rythmes souverains, by mile Verhaeren

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Title: Les Rythmes souverains

Author: mile Verhaeren

Release Date: March 6, 2011 [EBook #35498]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES RYTHMES SOUVERAINS ***




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MILE VERHAEREN

LES RYTHMES SOUVERAINS

_--POMES--_

_QUATRIME EDITION_


PARIS

MERCURE DE FRANGE


MCMX




_DU MME AUTEUR_

  _Posie_

  POMES
  POMES, nouvelle srie
  POMES, me srie
  LES FORCES TUMULTUEUSES
  LES VILLES TENTACULAIRES, prcdes des CAMPAGNES
  HALLUCINES
  LA MULTIPLE SPLENDEUR
  LES HEURES CLAIRES, Suivies des HEURES D'APRES-MIDI.
  LES VISAGES DE LA VIE, Suivis des DOUZE MOIS
  ALMANACH (chez Dietrich,  Bruxelles)
  PETITES LGENDES (chez Deman,  Bruxelles)
  TOUTE LA FLANDRE (chez Deman,  Bruxelles)

  _Thtre_

  LES AUBES, drame lyrique en actes (chez Deman,  Bruxelles)
  DEUX DRAMES (_Philippe II.--Le Clotre_)




 ANDR GIDE




    LE PARADIS




    I


    Des buissons lumineux fusaient comme des gerbes;
    Mille insectes, tels des prismes, vibraient dans l'air;
    Le vent jouait avec l'ombre des lilas clairs,
    Sur le tissu des eaux et les nappes de l'herbe.
    Un lion se couchait sous des branches en fleurs;
    Le daim flexible errait l-bas, prs des panthres;
    Et les paons dployaient des faisceaux de lueurs
    Parmi les phlox en feu et les lys de lumire.
    Dieu seul rgnait sur terre et seul rgnait aux cieux.
    Adam vivait, captif en des chanes divines;
    Eve coutait le chant menu des sources fines,
    Le sourire du monde habitait ses beaux yeux;
    Un archange tranquille et pur veillait sur elle
    Et, chaque soir, quand se dardaient,l-haut, les ors,
    Pour que la nuit ft douce au repos de son corps,
    L'archange endormait Eve au creux de sa grande aile.


    Avec de la rose au vallon de ses seins,
    Elle se rveillait, candidement, dans l'aube;
    Et l'archange schait aux clarts de sa robe
    Les longs cheveux dont Eve avait empli sa main.
    L'ombre se dliait de l'treinte des roses
    Qui sommeillaient encore et s'inclinaient l-bas;
    Et le couple montait vers les apothoses
    Que le jardin sacr dressait devant ses pas.
    Comme hier, comme toujours, les btes familires
    Avec le frais soleil dormaient sur les gazons;
    Les insectes brillaient  la pointe des pierres
    Et les paons lumineux rouaient aux horizons;
    Les tigres clairs,auprs des fleurs simples et douces,
    Sans les blesser jamais, posaient leurs mufles roux;
    Et les bonds des chevreuils,dans l'herbe et sur la mousse,
    S'entremlaient sous le regard des lions doux;
    Rien n'avait drang les splendeurs de la veille:
    C'tait le mme rythme unique et glorieux,
    Le mme ordre lucide et la mme merveille
    Et la mme prsence immuable de Dieu.




    II


    Pourtant, aprs des ans et puis des ans, un jour,
    Eve sentit son me impatiente et lasse
    D'tre  jamais la fleur sans sve et sans amour
    D'un torride bonheur, monotone et tenace;
    Aux cieux; planait encor l'orageuse menace
    Quand le dsir lui vint d'en prouver l'clair.
    Un large et doux frisson glissa ds lors sur elle
    Et, pour le ressentir jusqu'au fond de sa chair,
    Eve, contre son coeur, serrait ses deux mains frles.
    L'archange, avec angoisse, interrogeait, la nuit,
    Le brusque et violent rveil de la dormeuse
    Et les gestes pars de son trange ennui,
    Mais Eve demeurait close et silencieuse.
    Il consultait en vain les fleurs et les oiseaux
    Qui vivaient avec elle au bord des sources nues,
    Et le miroir fidle et souterrain des eaux
    D'o peut-tre sourdait sa pense inconnue.
    Un soir, qu'il se penchait, avec des doigts pieux,
    Doucement, lentement, pour lui fermer les yeux,
    Eve bondit soudain hors de son aile immense.
    Oh! l'heureuse, subite et fconde dmence,
    Que l'ange, avec son coeur trop pur, ne comprit pas.
    Elle tait loin qu'il lui tendait encor les bras
    Tandis qu'elle levait dj son corps sans voiles
    Eperdment, l-bas, vers des brasiers d'toiles.


    Adam la vit ainsi et tout son coeur trembla.


        Jadis, quand, au soir descendant, ses courses
        De marcheur solitaire erraient par l,
        Joueuse, il l'avait vue au bord des sources
            Vouloir, en ses deux mains, saisir
                Les bulles d'eau fugaces


    Que les sables du fond lanaient vers la surface;
    Il l'avait vue encor ardente au seul plaisir
    De ployer vers le sol, avec des doigts agiles.
        Les brins d'herbe lgers
    Et d'y regarder luire et tout  coup bouger
        Les insectes fragiles;
    Eve n'tait alors qu'un bel enfant distrait
    Quand lui, l'homme, cherchait dj quelqu'autre vie
               Non asservie
    L-bas, au loin, parmi les monts et les forts.


    Eve voulait aimer, Adam voulait connatre;
    Et de la voir ainsi, vers l'ombre et la splendeur,
    Tendue, il devina soudain quel nouvel tre
    Eve,  son tour, sentait natre et battre en son coeur.


    Il s'approcha, ardent et gauche, avec la crainte
    D'effaroucher ces yeux dans leur songe perdus;
    Des grappes de parfums tombaient des trbinthes
    Et le sol tait chaud de parfums rpandus.


    Il hsitait et s'attardait quand la belle Eve,
    Avec un geste fier, s'empara de ses mains,
    Les baisa longuement, lentement, comme en rve,
    Et doucement glissa leur douceur sur ses seins.


    Jusqu'au fond de sa chair s'tendit leur brlure.
    Sa bouche avait trouv la bouche o s'embraser.
    Et ses doigts pandaient sa grande chevelure
    Sur la nombreuse ardeur de leurs premiers baisers.


    Ils s'taient tous les deux couchs prs des fontaines
    O comme seuls tmoins ne luisaient que leurs yeux.
    Adam sentait sa force inconnue et soudaine
    Crotre, sous un moi brusque et dlicieux.


    Le corps d'Eve cachait de profondes retraites
    Douces comme la mousse au vent tide du jour;
    Et les gazons fouls et les gerbes dfaites
    Se laissaient craser sous leur mouvant amour.


    Et quand le spasme enfin sauta de leur poitrine
    Et les retint broys entre leurs bras raidis,
    Toute la grande nuit amoureuse et fline
    Fit plus douce sa brise au coeur du paradis.



                     Soudain
            Un nuage d'abord lointain,
    Mais dont se dchanait le tournoyant vertige
    Au point de n'tre plus que terreur et prodige,
    Bondit de l'horizon au travers de la nuit.
    Adam releva Eve et serra contre lui
    Le ple et doux effroi de sa chair frissonnante.
    Le nuage approchait, livide et sulfureux,
    Il tait dbordant de menaces tonnantes
    Et tout  coup, au ras du sol, devant leurs yeux,
        A l'endroit mme o les herbes sauvages
              Etaient chaudes encor
    D'avoir t la couche o s'aimrent leurs corps,
                  Toute la rage
         Du formidable et tnbreux nuage
                     Mordit.


    Et dans l'ombre la voix du Seigneur s'entendit.
    Des feux sortaient des fleurs et des buissons nocturnes;
    Au dtour des sentiers profonds et taciturnes,
    L'pe entre leurs mains, les anges flamboyaient;
    On entendait rugir des lions vers les astres;
    Des cris d'aigle hlaient la mort et ses dsastres;
    Tous les palmiers gants, au bord des lacs, ployaient
    Sous le mme vent dur de colre et de haine,
    Qui s'acharnait sur Eve et sur Adam, l-bas,
    Et dans l'immense nuit prcipitait leurs pas
    Vers les mondes nouveaux de la ferveur humaine.


    L'ordre divin et primitif n'existait plus.
    Tout un autre univers se dgageait de l'ombre
    O des rythmes nouveaux encore irrsolus
    Entremlaient leur force et leurs ondes sans nombre.
    Vous les sentiez courir en vous, grands bois vermeils,
    Tumultueux de vent ou calmes de rose,
    Et toi, montagne, et vous, neiges cristallises,
    L-haut, en des palais de gel et de soleil
    Et toi, sol bienveillant aux fruits, aux fleurs, aux graines,
    Et toi, clart chantante et douce des fontaines,
    Et vous, minraux froids, subtils et tnbreux,
    Et vous, astres mls au tournoiement des cieux,
    Et toi, fleuve jet aux flots ocaniques,
    Et toi, le temps, et vous, l'espace et l'infini,
    Et vous enfin, cerveaux d'Eve et d'Adam, unis
    Pour la vie innombrable et pour la mort unique.


    L'homme sentit bientt comme un multiple aimant
    Solliciter sa force et la mler aux choses;
    Il devinait les buts, il souponnait les causes
    Et les mots s'exaltaient sur ses lvres d'amant;
    Son coeur naf, sans le vouloir, aima la terre
    Et l'eau obissante et l'arbre autoritaire
    Et les feux jaillissants des cailloux fracasss.
    Les fruits tentaient sa bouche avec leurs ors placides
    Et les raisins broys des grappes translucides
    Illuminaient sa soif avant de l'apaiser.
    Et la chasse et la lutte et les btes hurlantes
    Eveillrent l'adresse endormie en ses mains,
    Et l'orgueil le dota de forces violentes
    Pour que lui-mme, un jour, btit seul son destin.


    Et la femme, plus belle encor depuis que l'homme
    Avait mu sa chair du frisson merveilleux,
    Vivait dans les bois d'or baigns d'aube et d'armes
    Avec tout l'avenir dans les pleurs de ses yeux.
    C'est en elle que s'veilla la premire me
    Faite de force douce et de trouble inconnu,
    A l'heure o tout son coeur se rpandait en flammes
    Sur le germe d'enfant que serrait son flanc nu.
    Le soir, lorsque le jour dans la gloire s'achve
    Et que luisent les pieds des troncs dans les forts,
    Elle tendait son corps dj plein de son rve
    Sur les pentes des rocs que le couchant dorait;
    Ses beaux seins soulevs faisaient deux ombres rondes
    Sur sa peau frmissante et claire ainsi que l'eau,
    Et le soleil frlant toute sa chair fconde
    Semblait mrir ainsi tout le monde nouveau.
    Elle songeait, vaillante et grave, ardente et lente,
    Au sort humain multipli par son amour,
    A la volont belle, norme et violente
    Qui dompterait la terre et ses forces un jour.
    Vous lui apparaissiez, vous, les douleurs sacres,
    Et vous, les dsespoirs, et vous, les maux profonds,
    Et d'avance la grande Eve transfigure
    Prit vos mains en ses mains et vous baisa le front;
    Mais vous aussi, grandeur, folie, audace humaines,
    Vous exaltiez son coeur pour en chasser le deuil,
    Et vos transports naissants et vos ardeurs soudaines
    Lui prdirent quels bonds soulveraient l'orgueil;
    Elle esprait en vous, recherches et penses,
    Acharnement de vivre et de vouloir le mieux
    Dans la peine vaillante et la joie angoisse,
    Si bien que, s'en allant un soir sous le ciel bleu,
    Libre et belle, par un chemin de mousses vertes,
    Elle aperut le seuil du paradis, l-bas:
    L'ange tait accueillant, la porte tait ouverte;
    Mais, dtournant la tte, elle n'y rentra pas.




    HERCULE




    Que faire dsormais pour se grandir encore?


        Hlas! depuis quels temps
    Avait-il fatigu les soirs et les aurores.
        Hlas! depuis quels temps,
    Depuis quels temps de tumulte et d'effroi
    Avait-il fatigu les marais et les bois,
    Les monts silencieux et les grves sonores
    Du bruit terrible et persistant
            De ses exploits?


    Bien que son coeur brlt comme autrefois son torse,
    Parfois il lui semblait que s'teignait sa force;
    Tant de hros plus prompts et plus jeunes que lui
    Avaient de leurs travaux illumin la nuit.


    Et jour  jour, ses pas sonnaient plus solitaires
    Mme en retentissant jusqu'au bout de la terre.


    Lentement le soleil vers le Znith monta,
    Et, depuis cet instant jusques au crpuscule,
                     L'OEta
    Put voir, marcher et s'arrter sans but, Hercule.
                     Il hsitait
                   Devant les routes,
            Allait et revenait et s'emportait
    Pour tout  coup se recueillir comme aux coutes;
    Son esprit s'embrouillait  voir trop de chemins
            Trouer les bois, couper les plaines;
    La colre mauvaise enflamma son haleine,
    L'impatience entra dans ses doigts et ses mains,
    Et, brusquement, courant vers la fort prochaine,
    Avec des rauquements sauvages dans la voix,
             Il renversa comme autrefois
                      Les chnes.
    Son geste fut si prompt qu'il ne le comprit pas.


    Mais quand sa rage, enfin calme et assouvie,
    Lui permit de revoir en un clair sa vie
    Et sa terrible enfance et ses puissants bats,
    Alors qu'il arrachait, par simple jeu, des arbres,
    Ses bras devinrent lourds comme des bras de marbre
              Tandis qu'il lui semblait
    Entendre autour de lui mille rires bruire
    Et les chos cruels et saccads lui dire
              Qu'il se recommenait.


    Une sueur de honte inonda son front blme
    Et le dsir lui vint de s'outrager soi-mme
                   En s'enttant,
                   Stupidement,
                   Comme un enfant,
                   Dans sa folie;
    Et devant le soleil dont la gloire accomplie
    De cime en cime,  cette heure, se retirait,
    On vit le large Hercule envahir les forts,
    En saccager le sol, en arracher les chnes
    Et les rouler et les jeter du haut des monts
    Dans un fracas confus et de heurts et de bonds
                 Jusques aux plaines.


    L'amas des arbres morts emplit tout le vallon;
    Hercule en regardait les fts saignants et sombres
    Faire  leur tour comme une montagne dans l'ombre,
    Et les oiseaux dont il avait broy les nids
    Voler perdment en criant dans la nuit.


    L'heure de cendre et d'or o l'immensit noire
    Allume au firmament ses astres et ses gloires
              Survint tranquillement
    Sans que sa large paix calmt l'esprit dment
              Et les rages d'Hercule;
    Ses yeux restaient hagards et ses pas somnambules.


    Soudain il jalousa le ciel et ses flambeaux;
    L'extravagance folle entra dans sa pense,
    Si bien qu'il s'arrta  cette oeuvre insense
    D'allumer troncs, corce, aubier, feuilles, rameaux
    Dont l'norme splendeur trouant la nuit stellaire
              Irait dire l-haut
    Qu'Hercule avait cr un astre sur la terre.


                    Rapidement
           Sur l'innombrable entassement
    Comme un vol sur la mer d'cumes et de lames
               Passent les flammes;
    Une lourde fume enfle ses noirs remous;
           Et les mousses et les corces
    Et l'emmlement noir des brindilles retorses
      Craquent ici, l-bas, plus loin, partout.
    Le feu monte, grandit, se dchevle, ondule,
    Rugit et se propage et s'tire si fort
        Qu'il frle, avec ses langues d'or,
                     Hercule.
    Le hros se raidit, sentant sa chair brler.
    Il se vainc, se retrouve et ne veut reculer;
    Mme pour touffer la bte dans son antre,
    Comme au temps qu'il tait l'pre justicier,
             Il s'enfonce dans le brasier
                 Jusques au centre.
    Son coeur est ferme et clair et ses pas sont lgers;
    D'un bond, il est l-haut et domine les flammes.
    Il est rapide et fort: il confronte son me
    Avec le plus urgent et le plus fol danger
    Et tandis que les feux battent  grands coups d'aile
             Autour de son torse velu
    Lui, le hros, comprend qu'il ne lui reste plus,
    Pour entreprendre enfin une lutte nouvelle,
    Qu' conqurir sur un bcher brasillant d'or
                      Sa mort.


             Et sa voix chante:
    Vent rapide, nuit toile, ombre penchante,
    Moment qui vole et fuit, heure qui va venir,
             Souvenez-vous, attardez-vous,
    Hercule est l qui vous clbre et va mourir.


    La gloire autour de moi vibra comme enflamme:
    J'ai, dans mon sang, le sang du Lion de Nme;
    L'Hydre, flau d'Argos que Typhon engendra,
    A laiss sa souplesse et sa rage en mes bras;
    Je cours de plaine en grve  larges pas sonores
    Ayant rythm mes sauts sur les bonds des centaures;
    J'ai dplac des monts et chang les contours
    Que les fleuves d'Ellis traaient avec leur cours;
    A coups de front but contre sa large tte
    Un taureau recula devant ma force, en Crte;
    Stymphale a vu ma flche ensanglanter ses eaux
    Du trpas noir et monstrueux de ses oiseaux;
    J'ai ramen vivant du fond des forts mornes
    Le cerf dont l'or et dont l'airain formaient les cornes;
    Pour lui voler ses boeufs et tuer Gryon
    J'ai battu les pays jusqu'au Septentrion;
    J'assujettis sous les coups sourds de mon poing raide
    Les chevaux carnassiers du sombre Diomde;
    Pendant qu'Atlas s'en fut voler les fruits divins
    Le monde entier, sans les ployer, chargea mes reins,
    Ceinture ardente et plus belle qu'une couronne,
    Je t'ai conquise aux flancs guerriers de l'Amazone
    Et j'ai forc Cerbre et ses ttes en feu
    A lever les regards vers l'azur nu des Dieux.


    Soudain un bref sursaut de feux rampants et blmes
    Jaillit du bois tass sous les pieds du hros
            Et le brla jusqu'en ses os,
         Mais Hercule chantait quand mme:
         Je sens mes bras, mes mains, mes doigts,
         Mon dos compact, mon col muscl
                  Encor peupls
         Du rythme fou de mes exploits.
    Au long des ans nombreux, ma force inassouvie
    A si bien dvor et absorb la vie
    Qu' cette heure de feu je suis tout ce qui est:
    Et l'orage des monts et le vent des forts
    Et le rugissement des btes dans les plaines.
    J'ai vers dans mon coeur les passions humaines
    Comme autant de torrents aux souterrains remous.
    Joie et deuil, maux et biens, je vous ai connus tous.
    Iole et Mgara, Djanire et Omphale,
    Mon martyre a fleuri sur vos chairs triomphales,
    Mais si longue que fut mon errante douleur,
    Jamais le sort mortel ne me dompta le coeur.
    Je souffre en cet instant et chante dans les flammes;
    L'allgresse bondit au tremplin de mon me;
    Je suis heureux, sauvage, immense et rayonnant,
                   Et maintenant,
    Grce  ce brasier d'or qui m'exalte et me tue,
              Joyeusement je restitue
    Aux bois, aux champs, aux flots, aux montagnes, aux mers,
    Ce corps en qui s'croule un morceau d'univers.


    Le bcher tout entier brla jusqu' l'aurore;
    Des pans de feux tombaient et montaient tour  tour,
    A l'orient du large OEta grandit le jour
            Et le hros chantait toujours,
                   Chantait encore.




    PERSE




                 O plainte de la terre
           Frappant la nuit, frappant le jour,
                   Frappant toujours
    Quelque roc inflexible en un lieu solitaire!
    Cri de douleur pouss tout au bout de la mer,
    L bas, dans l'le o nul vaisseau jamais n'accde,
    O l'antique tourment, d'ge en ge souffert,
    O pauvre, et lasse, et triste, et fatale Andromde!


                       Debout,
    En face de l'cueil aux pointes ramasses,
    Avec son front qui brille, avec son coeur qui bout,
                    Voici Perse.
    Le soir se fait. Et le soleil, comme un tmoin,
    S'attarde, au bord des flots, sous un nuage sombre;
    Et le hros s'angoisse, et regarde de loin
    Le geste blanc d'un bras le supplier dans l'ombre.


    Un ciel aux astres durs s'claire peu  peu.
    Une lueur grandit les falaises de l'le
    Et rampe sur le sol vers l'antre phosphoreux,
    O se tasse le corps caill d'un reptile.
    L'eau est tonnerre, et gronde, et roule, et creuse, et mord
    Et rejaillit en torrents fous au long des bords;
    Des cailloux carris flanquent un promontoire;
    Des pointes de rcifs coupent la vague noire;
    Un volcan fume et jette au loin son feu d'effroi,
    Tout est strile, aigu, mchant, cach, sournois;
    Qu'apparaisse une barque, et les vents et l'orage
    D'un seul clair la font sombrer en son naufrage.


                    Pourtant,
                 Pas un instant,
    Malgr la mort hurlante, et partout hrisse,
    Le dsespoir n'entra dans l'me de Perse.
            Le lendemain au jour levant
            Il vit un aigle aborder l'le:
    Son large vol planait et ses ailes tranquilles
    Semblaient bercer l-haut la lumire et le vent.
    Oh! s'lancer, quitter le sol, gagner les nues!
    Armer ses bras mouvants de forces inconnues!
    Avec des pennes d'or, partir pour le soleil!
    Crier, ivre de joie, au coeur de l'air vermeil,
    Au-dessus des cueils creuss de vagues noires!
    Perse tait heureux et triomphant dj
                   Quand soudain tournoya
                   Du fond de sa mmoire
                   La chute et le trpas
                          D'Icare.


    L'antre s'ouvrait plus noir que le seuil du Tartare
    O le dragon tranait son corps flasque et vitreux.
    Depuis les temps lointains il gardait Andromde
    Et quelquefois son souffle envenim, mais tide,
    Montait vers la splendeur du beau corps douloureux.
    Et le hros frmit d'une rage strile.


    En vain rechercha-t-il sur le bord qu'il foulait
    Quelque pointe se dirigeant si prs de l'le
    Et planant d'assez haut sur ses maigres galets,
    Pour que d'un bond immense il pt franchir les vagues
    Il ne rencontra rien en ses errances vagues.
                         Alors,
                       Son corps
           Lui parut lourd comme une charge:
    Ses pieds nerveux, ses jarrets durs, ses cuisses larges
    Son dos, nourri de force et de clart vtu,
    Et sa hanche incurve et sa flexible chine,
    Et les muscles bands de sa haute poitrine,
    Tout semblait morne et faible, et triste, et sans vertu
    O ses membres pesants qui l'accablaient lui-mme,
    O leur rythme usuel qu'il lui fallait changer,
    Dites, par quel effort ou par quel stratagme?


              Sauts violents, essors lgers,
    Talons frappant le sol  travers la poussire;
    Pieds suspendus, et frmissants, dans la lumire,
    Elans de roc en roc, lans de mont en mont,
    Vous nourrissiez la fougue errante de Perse
    Sans lui donner pourtant, ni le vol, ni les bonds
                     Des aquilons:
    Essais pauvres et vains, et travaux inutiles.


    Il n'osait plus le soir se rapprocher de l'le;
        Il avait honte, hlas! d'tre celui
        Qui ne russit point  susciter en lui
            L'exploit rapide et ncessaire;
    Tout son tre vibrait de mouvements contraires
    Au rythme arien, qu'il fallait inventer.
    Il s'en allait au loin, d'un pas prcipit,
    Allait et s'en venait, pour s'en aller encore,
    et de l'aurore au soir, et du soir  l'aurore,
    Ici, l-bas, ailleurs, n'importe o, quelque part,
    N'ayant pour compagnon furtif que le hasard.


                       Pgase!
    Il le surprit, un jour, aux lisires d'un bois,
    Foulant une herbe avare et rase.
    Le hros fit un cri; puis suspendit sa voix,
    Et ne vit rien, sinon, ouvertes au soleil,
                       Les ailes.
    Mais dj le coursier, frmissant et vermeil,
    Dans un tourbillon d'or, d'cume et d'tincelles,
    Avait quitt la terre et hennissait l-haut.
    L'approcher, le saisir, le dompter:  le rve!
    Et diriger soudain les lumineux sursauts,
    Et les bonds dans le ciel, par-dessus mer et grve,
    Jusque dans l'le o seuls abordent les oiseaux!


    Ce fut un soir, dans un tang, parmi les vases,
    Dont le coursier buvait le flot cribl de feux,
    Que Perse aux aguets, d'un poing rude et nerveux,
                       Saisit Pgase.


    Le cheval outrag se cabra brusque et droit;
    Sa grande aile d'argent, en un effort tragique,
    L'affranchit de la boue paisse et lthargique,
    Et ses reins rvolts rejetrent leur poids.
    Perse eut beau crisper ses doigts dans la crinire
    Et resserrer les flancs dans l'tau des genoux,
    Aucune entente encor secrte et familire
    N'existait entre lui et le grand cheval roux.
    Il chut, mais ressurgit soudain, des longues herbes
    Et des souples roseaux au vent du soir bougeant,
    Le front intact et franc, le corps ferme et superbe,
    Et s'en alla, droit devant lui, mais en songeant
    Qu'il lui faudrait d'abord tudier la force
    Que le hasard avait mise sur son chemin,
    En assouplir la fougue rige et retorse
    Pour la ployer, comme un arc dur, entre ses mains.


    Aussi, le jour qu'il vit, sous la htre paisse,
    Pgase, immense et las, au fond du bois dormir,
    Rabaissa-t-il ses bras tendus pour le saisir,
    Et son geste brutal se changea en caresse.
    Il rveilla, tranquillement, le beau coursier,
    Qui se sentit captif sous les branches baisses;
    Mais dans l'ombre brillaient les yeux clairs de Perse
    Avec de la douceur mle  leurs brasiers;
    Et la bte se releva presque sans crainte,
    Sur le pas du hros rglant dj son pas
    Et ne se sentant plus chevauche et contrainte;
    Quand la plaine s'ouvrit, elle ne s'enfuit pas.


    Ce fut par un matin couronn de rose,
    Que Pgase pousa le dsir de Perse.
    D'abord pendant des jours et puis des jours encor
    L'change s'tait fait des fluides de leurs corps
    Pour grouper en faisceaux leurs mouvements contraires
    Et tenter un dpart qui serait un accord;
    Le hros surveillait ses gestes volontaires,
    Pgase obissait doucement, lentement,
    Certes rebelle au mors, certes rebelle aux rnes,
    Mais ne se cabrant plus avec effarement
    Ds qu'une main touchait sa croupe souveraine.
    Puis lentement encor, et doucement toujours,
    Avec le rythme aim de quelques lentes phrases
    Qu'il murmurait, disait ou chantait tour  tour,
    On et dit que Perse envahissait Pgase.
    Les muscles et les nerfs du grand cheval ail
    Tressaillirent  ce chant clair et envol
    Comme lui-mme, au loin, vers la haute lumire.
    Et, cette fois, dans l'aube o s'entendait un los,
    Avec le grand Perse rig sur son dos,
    Les quatre pieds volants du coursier d'or quittrent
                         La terre.




    SAINT JEAN




    I


        Lorsque Joseph d'Arimathie
    Eut descendu le Christ raide, livide et froid,
             Du sommet de la croix,
    Et que la garde et que la foule taient parties
        Et que les monts et que les cieux,
        Et que les eaux et que la terre,
    Un instant remus par les vents et les feux,
        Etaient redevenus silencieux
                 Et solitaires,
    O le baiser de Jean sur le coeur de son Dieu!


             Il tait mort, coeur,
    Avec sa lente et patiente douceur
    Et son pardon profond et sa claire tendresse,
    Et Jean dans un baiser les voulait recueillir
    Pour que leur triple ardeur n'et le temps de languir
            Ni de mourir de scheresse,
            Pendant les trois longs jours
        Que passerait au fond du tombeau lourd,
            Avant que d'en renatre,
                Le matre.


    Oh! ces lvres de Jean et leur baiser suprme
                  Dans le silence
                A l'endroit mme
        O s'enfona le coup de lance!


    Lorsqu'il eut reconduit Marie en sa maison,
    Une premire toile ouvrit sa floraison,
        L-haut, dans le ciel de Jude,
    Et Jean la regardait, dans l'azur vaste et clair,
    Briller si pure et si chaste qu'elle avait l'air
            D'tre son me lucide.


    La mauvaise fureur n'habitait plus en lui;
    Il avait  jamais repouss vers leur nuit
          Le vieil orgueil et ses alarmes.
    Il appelait sur soi les affronts dchans
    Pour imiter son Dieu mourant--et pardonner
          Trs doucement, avec des larmes.


    Il se faisait trs faible et se sentait trs fort.
    Il reclait en lui le secret rconfort
        De ceux qui dominent la vie
    Non par la force droite et belle infiniment,
    Mais par l'humble vouloir et par l'effacement
            Et la douceur inassouvie.




    II


             Jrusalem dormait l-bas
    Et Jean, de sente en sente, y dirigea son pas,
                  Songeant  Pierre
    Qui sans doute pleurait quelque part sous les cieux
                  Cette faute plnire
              D'avoir eu honte de son Dieu.
    Prs des palais romains dont brillaient les porphyres,
    Pierre tait gmissant et redoutait la nuit;
    Et Jean lui prit les mains et s'assit prs de lui
         Et sanglota sans lui rien dire.
    Mais son regard parlait et son coeur tait doux,
    Et soudain devant Pierre il se mit  genoux
         Et supplia d'une voix haute
    Comme s'il confessait au ciel sa propre faute.
    Et Pierre treignit Jean et tout  coup sentit
    Le calme et la ferveur rentrer dans son esprit.


    Et Jean partit bientt du ct des tavernes
             Songeant  Barrabas.


    Des enfants demi-nus jouaient prs des citernes;
    Des chameliers bronzs cherchaient, ivres et las,
    Comme  ttons, de rue en rue, au fond des bouges,
    Des femmes dont l'amour et la bouche taient rouges.
    Auprs d'elles, buvait et chantait le bandit.
    Jean s'approcha sans peur et doucement lui dit:
    Frre, Jsus de Nazareth vers vous m'envoie
    Pour que nos pas gaux le suivent dans sa voie.
    Barrabas rpondit: Vraiment, si je bois fort
    C'est pour fter gament et clbrer sa mort,
    Et me moquer de lui quand les femmes m'coutent.
    J'ai le crime et le vol pour compagnons de route,
    Et la fille qui s'offre aux dtours des chemins;
    Et le peuple assembl n'a point peur de mes mains.


    Jean voulut s'approcher et lui parler encore;
    Mais Barrabas terrible et fou saisit l'amphore,
    Et menaa l'aptre, avec son bras lev:
    D'ailleurs, qu'est donc ce Christ encombrant le pavi
    De va-nu-pieds grossiers et de femmes publiques
    Et de prches et de gestes mlancoliques?
    Je l'ai connu en Galile, o il tait
    Un pauvre et mauvais apprenti qui rabotait
    Du mauvais bois et qui trompait les gens pour vivre.
    Jamais il n'a su lire un texte dans un livre,
    Et voici qu'il nous parle et raisonne de Dieu!
    Se dire l'envoy du Trs-Haut est un jeu
    Que les fourbes depuis longtemps aiment et jouent,
    Mais que moi, Barrabas, tout couvert de ma boue,
    Je blme et je dteste et je ne jouerai pas,
    Etant trop haut encor pour descendre si bas.
    Jean sentit la douleur vriller si fort son me
    Qu'il supplia, les mains jointes, l'une des femmes
    D'empcher Barrabas de blasphmer encor.


    Des poings brutaux et noirs le poussrent dehors.
    Et Jean partit en sanglotant par la nuit blme,
    Sans plainte et sans colre et ferme et doux, quand mme,
    Et, se tournant de loin vers le bouge abhorr,
    Il se voila les yeux, mais dit: J'y reviendrai.


    L'aube toucha bientt de ses mains cristallines
    Le front entnbr des bois sur les collines
    Et le fate du temple o s'exaltait l'airain.
                      Soudain,
    Tandis que Jean marchait encor par les campagnes,
                 Des pas multiplis
    Emplirent de leur bruit le mont des Oliviers,
    Et des femmes criaient de loin  leurs compagnes,
    Qu'un homme aux cheveux roux s'tait pendu, l-haut.
    Le coeur de Jean resta muet, sans un sanglot.
    Le crime de Judas tait inimitable.
    Oh! ce soir qu'il prit place, avec tous,  la table,
    Et qu'il osa parler et que mme sa main
    Ne trembla point quand Dieu lui prsenta le pain!


    Pourtant l'aptre errant suivit la multitude:
    Le mort gisait au pied de l'arbre et regardait,
    Fixement, et-on dit, sa propre turpitude.
    L'oeil tait sombre et morne et dur; il obsdait;
    Les lourds abois d'un chien montaient dans le tumulte;
    Des gens passaient, jetant au cadavre l'insulte
    Et se montraient cruels pour se cacher leur peur.
    Jean sentit la piti dominer son horreur.
    Il songeait  l'cart: Pourtant il fut des ntres;
    Pendant trois ans son coeur fut le coeur d'un aptre;
    Il pardonna souvent lorsqu'il et d punir,
    Et Jsus-Christ l'aima, qui savait l'avenir.
    Alors, sans hsiter, Jean traversa les houles
    Et les fureurs toujours plus denses de la foule
    Et, soulevant le corps entre ses bras pieux,
    Avec des doigts trs purs il lui ferma les yeux.
    Puis, il le prit pour le porter lui-mme en terre.
    Quelqu'un l'accompagna vers les lieux solitaires,
    Et, sans parler, tous deux enfouirent Judas


    Ainsi jusqu'au matin o Christ ressuscita,
    L'me de Jean fut  tel point profonde et tendre
    Qu'aucun homme d'alors ne la pouvait comprendre
    Et que mme Marie,  le voir vers son seuil
    S'avancer lentement et sourire  son deuil,
    Croyait l'aptre aim pris de vague folie.
    C'est qu'il ne stagnait plus aucun soupon de lie
    Dans le vase chrtien qu'tait dj son coeur.
    C'est qu'il avait vaincu toute l'ombre et la peur
    Et que, dans l'eau des pleurs, il savourait la joie.
    Entre mille chemins, seul, il suivait la voie
    Que Christ allait tracer autour de l'univers.
    Il faisait son trsor de tous les maux soufferts;
    Quand son pas rencontrait quelques touffes d'pines
    Il s'arrtait et bnissait le noir buisson
    D'avoir, pour le salut de tous, perc le front
    Et les cheveux sacrs et les tempes divines.
    Il bnissait le fer, il bnissait le bois
    Qui fournirent la lance et les clous et la croix;
    Il bnissait jusqu'aux bourreaux sanglants et blmes
    Et mme, il bnissait, le soir, le Golgotha
    Qui, rouge et tnbreux, se bossuait l-bas,
    Avec ses rocs dresss comme autant de blasphmes.




    III


    Aussi longtemps que Jean chez les hommes vcut,
    Son front demeura lumineux d'avoir conu
    Lui le premier, quand Jsus-Christ dormait sous terre,
    L'hrosme tranquille, intime et solitaire
    Qui changea l'me humaine et qui l'exalte encor.
    Il fut sublime et doux, sans peine et sans effort;
    Il inclina son coeur, lampe ardente et fragile,
    Sur chacun des versets de son pur vangile,
    Il se sentait aim o les autres taient craints.
    Quand il prchait, le soir, dans les cits d'Asie,
    Les brises qui passaient en semblaient adoucies
    Et les femmes pleuraient en lui tendant les mains.
    Il mourut plein de jours et de calme sagesse,
    Aid par tous les siens,  l'aube, dans Ephse,
    Et sa voix se fit claire  son dernier moment:
    Jsus, si je vous ai servi, dvotement,
    Et de toute ma force et de toute mon me,
    Accueillez-moi l-haut o vos anges proclament
    L'aveuglante splendeur de votre ternit.
    J'ai port votre gloire avec humilit
    Et lav bien des fronts de leur erreur ancienne.
    Nanmoins, qu'avant tout, Seigneur, il vous souvienne
    Qu'au temps o vous dormiez dans le morne tombeau,
    Seul, parmi tous, j'ai recueilli votre flambeau
    Et que ma pauvre main abrita sa lumire,
    Si bien qu'en m'approchant de mon heure dernire,
    C'est lui que je vous tends, c'est lui, ce mme coeur
    Qui remplaa, pendant trois jours, avec ferveur,
                     Seigneur,
                 Le vtre, sur la terre.




    LES BARBARES



                    L-bas,
    Parmi les Don, et les Dnieper, et les Volga,
    O la bise ternelle,  rude et sombre haleine,
                   Durcit la plaine;
                 Et puis, l-bas encor,
        O les glaons monumentaux des Nords
        Bloquent, de leurs parois hiratiques,
                      Les bords
      Du fiord Scandinave et du golfe baltique,
      Et puis, plus loin encor, plus loin toujours,
                 Sur les plateaux d'Asie
    O les rocs convulss dressent leur frnsie
                 Jusqu' barrer le jour,
    Les barbares voyaient un merveilleux mirage,
                 Tenace et obsdant,
        Se dplacer vers l'Occident,
        De route en route, et d'ge en ge.


              Apres, hardis, aventureux,
    Ils se le dsignaient en s'exaltant entre eux.
    Les plus ardents partaient  travers monts et plaines;
    Ils drobaient des chars et des peaux et des laines
    Et s'engouffraient dans l'inconnu et ses dangers.
    Des foules se joignaient  l'appel passager
    Qu'ils lanaient aux chos du haut de leurs montures;
    Les chefs taient de haute et compacte stature:
    Leurs longs cheveux natts battaient leurs torses roux;
    Ils se disaient issus des aurochs ou des loups.
    O ces brusques dparts de hordes violentes
    Se ruant  l'assaut de la terre tremblante,
    Ces blocs errants et lourds de peuples rassembls,
    Et ces trots de chevaux sur les pays brls,
    Et ces rapts dans la nuit, sous la lune et les astres,
    Et ces rires dans le carnage et les dsastres,
                   Et, tout  coup,
    Tous ces fourmillements et ces tumultes fous
    Laissant crouler leurs montagnes de cris et d'hommes
                       Vers Rome!


    Ils la virent, un soir, dormir sur ses deux bords:
    Ses collines la soutenaient, lasse et vieillie,
    Mais le soleil jusqu'o sa gloire tait jaillie
    Semblait changer ses toits en longs bouclier d'or
    Comme pour la dfendre  cette heure dernire.
    Le Capitole tincelait dans la clart
    Et, malgr tout, dardait encor sa volont
    De rester ferme et droit et pur sous la lumire.
    Les barbares se dsignaient, dans le lointain,
    Le palais des Csars o vivait Augustule
    Et, parmi les frontons ardents du Janicule,
    Les hauts gestes des Dieux barrant le ciel latin.
    Ils hsitaient devant la suprme bataille:
    Leur esprit trouble et lourdement mystrieux
    Sentait comme un effroi brusque et contagieux
    Sortir des blocs fendus de l'antique muraille.
    Des prodiges apparaissaient sur les maisons:
    Des nuages soudains et pareils  des aigles
    Se levaient en tumulte et s'envolaient sans rgle
    Et, tour  tour, quittaient ou gagnaient l'horizon.
    Et quand la sombre nuit voila la vote teinte,
    De toutes parts, sur les terrasses et les tours,
    Des feux multiplis y maintinrent le jour
    Et jetrent au coeur des Hrules, la crainte.
    Ils ne retrouvaient plus dans leurs muscles l'lan
    Qui les portait, depuis les temps tumultuaires
    Qu'ils avaient d quitter l'autre bout de la terre.
    Leur corps s'alanguissait, torpide et indolent,
    Ils erraient par les monts et les forts tranquilles,
    Ne cherchant qu'un abri sous les arbres pais,
    Et qu' flairer de loin, dans le vent qui passait,
    L'norme et chaude odeur qui montait de la ville.


                    La faim
    Les fit sortir des bois et les rendit enfin
              Matres des destines.


    L victoire sans grand effort fut moissonne.


                    Dj
    Ils parcouraient la ville en y semant la flamme
    Qu'ils ressentaient encor dans le fond de leur me,
                  La frayeur d'tre l;
    Mais les vins absorbs, et les viandes rouges,
    Mais l'odeur que Subure pandait de ses bouges,
    Mais les ors flamboyant de palais en palais
    Leur donnrent soudain l'audace qu'il fallait,
    Pour abattre l'orgueil millnaire de Rome.


    O cette heure qui clt une re et la consomme!
    Et qui surveille, et qui coute, et qui entend
    Chaque empire tomber plus lourd au fond du temps!
    O ces sicles arms, qui tout  coup s'croulent!
    Ces flux et ces reflux de rages et de foules,
    Et ces fracas de fer et d'or sous le soleil!
    O ces coups de marteaux sur des marbres vermeils,
    Ces corniches de gloire et de beaut vtues
    Broyant, en s'abattant, les bras de leurs statues,
    Et ces trsors vids, et ces coffres fendus,
    Et ces poings dans le meurtre et le viol tordus,
    Et ces plaintes, et ces rles contre des portes,
    Et ces amas encor tides de vierges mortes,
    Et leurs regards d'effroi, et leurs bouches, gardant
    Des poils roux arrachs, dans l'tau blanc des dents,
    Et la flamme rdeuse, et tout  coup grandie,
    Et lanant jusqu'au ciel ses meutes d'incendie!




    LA CROISADE




    Un cri s'lve, et vole, et frappe, et puis s'tend
    D'Ardenne en Vermandois, et de Flandre en Luzarche;
    Et les glaives au clair et les pennons en marche,
    Ds que passe ce cri, hrissent l'Occident.


    O ces milliers de pas, sur ces milliers de routes,
    O ce bruit rgulier, fourmillant et profond,
    Dont tressaillent les eaux, dont s'meuvent les monts,
          Et que les morts sous terre coutent;
    Bruits touffs sous bois, bruits clats dans l'air,
    Bruits qui montent soudain et tout  coup s'affaissent,
    Comme si par instants des quartiers de falaise
          Croulaient et s'abmaient en mer.

    Les chemins dbords envahissaient les plaines:
    On broyait les pis; on pitinait les graines;
    On dvastait  mesure que l'on errait,
    Soit au bord des tangs, soit au long des forts,
    Tragiquement, avec la faim dans les entrailles.
    Parfois s'improvisaient de rapides batailles,
    Autour de hauts trsors ou de butins capts,
    Un chef intervenait, tenace et redout,
    Et reployait sous lui les volonts serviles.
    Les soirs, ceux qui campaient aux limites des villes
    Se ruaient vers la femme avec de fortes mains,
    Et le viol criait et s'touffait dans l'ombre.
    Mais tous, le jour lev, reprenaient le chemin,
    Et la terre,  nouveau, grondait de pas sans nombre.


                      L-bas
             Sous le ciel bleu de Palestine,
    Un ple croissant d'or courbe sa pointe fine,
    A l'endroit mme o l'toile guidait les pas
             Des bergers et des mages.
             Et, sur le bloc du sarcophage,


          O Jsus-Christ dormit sa mort,
        Un drapeau vert aux franges d'or,
        Depuis quels temps, pres et sombres,
            Laisse flotter et s'exalter,
                        Son ombre.


    Au pays de Clermont, un moine avait prch:
    Voulez-vous tre exempt de fange et de pch,
    Lorsque la mort vous saisira dans son treinte?
    Soyez ceux-l qui conquerront la terre Sainte.
    La tombe ouverte, o Jsus-Christ languit trois jours,
    Crie au monde qu'elle est sans gloire et sans secours
    Et que sa pierre encor sanglante est profane.
    O voix du sang divin, lentement obstine,
    Tu n'as frapp, jusqu'en ces temps, qu'un cho mort
    Mais voici l'heure enfin de l'unanime effort,
    Pour crer et muscler une force nouvelle.
    Il faut que le silence apaise les querelles,
    Sur le brin d'un devoir ou le ftu d'un droit,
    Que les comtes, les ducs, les marquis et les rois
    Coupent les rameaux noirs des haines rfractaires,
    Qu'ils soient, non pas seigneurs,mais croiss de leurs terres
    Qu'il n'y ait qu'un orgueil sur l'Occident--debout,
    Ici, l-bas, plus loin, de l'un  l'autre bout
    Des vallons baptiss et des plaines chrtiennes,
    Afin que soient arms d'ardeur quotidienne
    Ceux qui partent mourir en des pays lointains,
    Pour qu'au monde l'Europe impose son destin.
    Quittez donc vos maisons par Dieu mme gardes,
    O vous, les pas, qu'on entendra jusqu'en Jude,
    Pas venus de partout avec l'ombre et le vent
    Comme un broussaillement tnbreux et mouvant,
    Pas qui traverserez les pays d'Allemagne,
    Et les ponts du Danube, et ses pres montagnes,
    Et le Bosphore, et puis l'Asie, et puis l-bas
    Les torrides chemins d'Alep et de Damas,
    Et qui toujours, toujours plus loin, de proche en proche,
    Viendrez camper, un soir, sous les murs d'Antioche;
    O pas rus vers la victoire, perdment,
    Je bnis votre fivre, et votre acharnement.


    Alors qu'ils chevauchaient entre Bude et Belgrade,
    Le front libre du casque et l'trier ballant,
    Tancrde et Bohmond causaient en camarades,
    Du discours de l'Hermite et de son cri brlant.
    Ils n'avaient point compris la harangue trop belle;
    Pour eux, tout tranger demeurait l'ennemi,
    Et rien ne distinguait du Musulman rebelle
    L'Anglais envahisseur ou l'Allemand conquis.
    Pourtant, comme ils passaient  Varna, le dimanche,
    Leur prire mle aux prires de tous
    Sous les vlums soyeux des basiliques blanches,
    Leur inculqua soudain un esprit moins jaloux.
    Ils mangrent le pain d'une commune ide
    Que leur tendit un prtre extatique et chenu,
    Et leur bouche baisant la mme croix darde,
    Ils se crurent chez eux sous ce ciel inconnu.


    Tandis que Godefroid, ayant gagn l'Asie
    Pour s'attaquer, lui le premier,  l'hrsie
    Des hauts sultans de soie et de bryls couverts
    Et des peuples tanns par les vents du dsert,
    Ne rencontra jamais en ces hommes tranges
    Qu'une foi monstrueuse et de sang et de fange,
    Et ne comprit jamais la torride clart
    Que leur versait au coeur une autre vrit.


    Sion, vous reposiez l-bas au bout des plaines
    Avec vos minarets dors par le couchant,
    D'o le haut muzin d'une ample et longue haleine,
    De terrasse en terrasse, illimitait son chant!
    Et Godefroid songeait que la sainte lumire,
    La maison de Marie et la tombe de Dieu,
    Ecoutaient, tous les jours, l'insultante prire
    Dont cet homme souillait la puret des cieux.
    D'un bond gant, il et voulu gagner la ville,
    Mais ses guerriers lasss se couchaient en chemin,
    Leur courage s'usait, et leur fivre indocile
    Laissait frmir, parfois, la rvolte en leurs mains.
    Malgr toute sa fougue, il lui fallut attendre
    Que l'Occident lui dpcht d'autres soldats,
    Et ce furent ceux-l du Vexin et de Flandre,
    Dont il out d'abord se rapprocher les pas.
    Et puis ce fut, superbement, l'arme entire,
    Avec ses tendards replis ou flottants,
    Il crut  quelqu'orage enferm sous la terre,
    Qui tout  coup se dlivrait en s'exaltant;
    Les Aquitains chantaient un hymne ardent et grave,
    Que l'ordre de leur marche, avec calme, scandait,
    Tandis que les Normands, les Saxons, et les Slaves,
    La-bs, au loin, sur les routes leur rpondaient.
    Un seul pas fourmillant semblait mouvoir leurs foules
    Que le soleil frappait de haut, terriblement,
    Et c'taient des clarts croulant comme des houles,
    De l'un  l'autre bout de leur pitinement.
    O les nuits de repos et les matins d'alerte!
    Et tout  coup, au soir tombant du jour dernier,
    Debout, l, devant tous, dans sa ceinture verte,
    Jrusalem que dominaient de hauts palmiers.
    Alors l'lan fut tel dans l'ombre et la poussire
    Qu'on et dit que le sol lui-mme s'emportait
    Au soulvement fou des pas myriadaires.
    L'air tait bondissant et le vent haletait,
    La force et la valeur se muaient en miracles.
    En vain, herses et ponts et douves et crneaux,
    Et rocs et murs et tours tageaient leurs obstacles,
    L'norme tourbillon devint soudain l'assaut
    Ru comme un torrent contre la cit sainte,
    Et les portes tombaient en crasant les cris,
    Et les flammes sautaient au-dessus de l'enceinte,
    Et le mont Golgotha s'claira dans la nuit.


    O jeune et violente et rapide victoire!
        O pril dment surmont!
    O geste gauche encor, dans la lointaine histoire,
        D'une Europe vers l'unit!




    MARTIN LUTHER




                  Les Monastres,
    On les voyait jadis, ainsi que de grands fronts,
        Du fond des bois, du bout des monts
                Illuminer la terre,
    Leurs tours les clairaient comme autant de flambeaux;
    Au-dessus d'eux, les toiles posaient leurs sceaux,
    Et sur les champs, les clos, les lacs et les valles,
           Ils dardaient de trs haut
    Le dogme inexpugnable et la foi crnele.


            Rome pensait pour tous;
        Mais eux songeaient pour Rome.
    Ils dominaient la vie et les brusques remous
    bue creusait en son lit le flot rtif des hommes.
    Partout, de bourg en bourg, de cit en cit,
    Pesaient sur les cerveaux leurs blocs d'autorit.
    Peuples des pays clairs, peuples des landes sombres
    N'taient que leur vouloir sacr devenu nombre.
    Ils dployaient sur Dieu leurs syllogismes froids.
    Ils inspiraient la crainte au coeur sans peur des rois,
    Et personne n'osait au brasier de son me
    Rveiller un feu d'or o ne brillt leur flamme.


                  Pendant mille ans,
    Ils maintinrent ainsi comme un glaive en sa gane,
    A la merci de leur bras ferme et vigilant
                  L'ardeur humaine;
    L'esprit ne sentait plus agir comme un ferment
                  La raison rude;
    La recherche tait morte, et l'on croyait dment,
                  Par habitude;
    Le doute allgre tait traqu de seuil en seuil
                  Comme une bte,
    Et celui-l mourait qui pavoisait d'orgueil
                  Humain, sa tte.


    O ce grand ciel chrtien, despotique et mental,
    Envotant sous ses lois l'espace occidental,
    Qui donc l'affronterait, l haut, sur la montagne?
    Ce fut un moine ardent, sensuel et but,
    Qui serrait sous le froc deux poings de volont,
    Et qu'offrit  la terre un pays d'Allemagne.


    Les textes nus et froids lui semblaient sans vertu;
    C'taient des poteaux secs qui se croyaient des arbres,
    L'esprit vivant gisait sous la lettre abattu
    Et le pape, l-bas, dans sa ville de marbre,
    Mettait la grce en vente et trafiquait du ciel.
    Partout le dcor creux masquait les lignes fermes
    Et les hautains piliers d'un temple essentiel,
    Les ppites de l'or semblaient autant de germes
    Dont les prtres ensemenaient le sol chrtien.
    Tout un peuple de saints imposait sa tutelle
    A la supplique humaine et la chargeait de liens.
    Le cri direct de l'homme  Dieu n'avait plus d'ailes.


            Bien qu'il ne vt autour de lui
    Que des mains en fureur se crisper dans la nuit
            Et des gestes arms de crosses
    Le menacer, soudain, de vengeances froces
            Jusqu'au del de son tombeau,
    Bien que le monde entier pest sur son cerveau
    Avec ses vieux dcrets et ses vieux anathmes,
            Rien n'empcha Martin Luther
            Devant l'aube du matin clair
              De penser par lui-mme.


    Il libra le monde, en tant soi, pour tous.


    Comme une forteresse, il maintenait debout,
          Prs de son coeur, sa conscience.
    La bible tait pour lui, non pas une prison,
            De textuelle obdience,
    Mais un jardin bougeant sous l'or ds frondaisons
            O chaque homme, selon son me,
    Choisit la fleur qu'il aime et mord au fruit qu'il veut
            Et sous le ciel ardent de flammes
    Distingue le chemin qui le conduit vers Dieu.
    Voici la vie, aprs combien de jours, ouverte
    A la saine croyance et la libre ferveur.
    L'ide humaine, enfin, marche  sa dcouverte
    Et prend le jeune orgueil pour guide et pour sauveur.
    Il n'importe que tonne encor la voix romaine,
    Luther a sous l'orage engrang la moisson.
    Sa force, il l'a trouve en son me germaine
    Que la nature entire emplit de son frisson,
    Il est homme de passion franche: il le crie;
    La vigne de la chair, il la veut vendanger.
    Jamais, il n'est  bout de sa propre furie
    Ni de sa joie pre et folle d'tre en danger.
    Il est terrible et gai; son humeur est soudaine;
    Il est contradictoire avec tnacit;
    Tous les fleuves d'amour, tous les torrents de haine
    Creusent, sans le trouer, son grand coeur exalt;
    Il demeure inquiet jusque dans sa victoire,
    Et, quand la mort s'tend de son coeur  son front,
    On dirait que la nuit couvre d'une aile noire,
    De roc en roc, les flancs et le sommet d'un mont.




    MICHEL-ANGE




    Quand Buonarotti dans la Sixtine entra,
                Il demeura
              Comme aux coutes,
    Puis son oeil mesura la hauteur de la vote
    Et son pas le chemin de l'autel au portail.
    Il observa le jour vers par les fentres
    Et comment il faudrait et dompter et soumettre
    Les chevaux clairs et effrens de son travail.
    Puis il partit jusques au soir vers la campagne.


    Les lignes des vallons, les masses des montagnes
    Peuplrent son cerveau de leurs puissants contours.
    Il surprenait dans les arbres noueux et lourds
    Que le vent rudoyait et ployait avec force
    Les tensions d'un dos, ou les galbes d'un torse,
    Ou l'lan vers le ciel de grands bras exalts,
    Si bien qu'en ces instants toute l'humanit
    --Gestes, marches, repos, attitudes et poses--
    Prenait pour lui l'aspect amplifi des choses.
    Il regagna la ville au tomber de la nuit,
    Tour  tour glorieux et mcontent de lui,
    Car aucune des visions qu'il avait eues
    Ne s'tait,  ses yeux, apaise en statue.


              Le lendemain avant le soir,
    Sa lourde humeur crevant en lui comme une grappe
                 De raisins noirs,
    Il partit tout  coup chercher querelle au pape.
               Pourquoi l'avoir choisi,
             Lui, Michel-Ange, un statuaire;
           Et le forcer  peindre en du pltre durci
         Une sainte lgende au haut d'un sanctuaire?
    La Sixtine est obscure, et ses murs mal construits:
    Le plus roux des soleils n'en chasse point la nuit!
    A quoi bon s'acharner sur un plafond funbre
    A colorer de l'ombre et dorer des tnbres.
    Et puis encor, quel bcheron lui fournirait
    Le vaste bois pour un si large chafaudage?
    Le pape rpondit sans changer de visage:
    On abattra pour vous ma plus haute fort.


    Michel-Ange sortit et s'en alla dans Rome,
    Hostile au pape, hostile au monde, hostile aux hommes,
    Croyant heurter partout aux abords du palais
    Mille ennemis qui le guettaient, groups dans l'ombre,
    Et qui raillaient dj la violence sombre
    Et la neuve grandeur de l'art qu'il prparait.
    Son sommeil ne fut plus qu'une norme pousse
    De gestes orageux  travers sa pense;
    Qu'il s'tendt, le soir, dans son lit, sur son dos,
    Ses nerfs restaient brlants jusques dans son repos;
    Il tait frmissant toujours, comme une flche
    Qui troue une muraille et vibre dans la brche,
    Pour augmenter encor ses maux quotidiens
    Il s'angoissait des maux et des plaintes des siens;
    Son terrible cerveau semblait un incendie
    Plein de feux ravageurs et de flammes brandies.


            Mais plus son coeur souffrait,
    Plus l'amertume ou la rancoeur y pntrait,
    Plus il se prparait  soi-mme d'obstacles
    Pour loigner l'instant de foudre et de miracle
    Qui tout  coup clairerait tout son labeur,
    Mieux il laborait en son me croyante
            L'oeuvre sombre et flamboyante
    Dont il portait en lui le triomphe et la peur.


    Ce fut au temps de Mai, quand sonnaient les matines,
    Que Michel-Ange, enfin, rentra dans la Sixtine
               Avec la force en son cerveau.
    Il avait ramass son ide en faisceaux:
    Des groupes nets et srs, d'une ligne ample et fire,
    Se mouvaient devant lui dans l'gale lumire.
    L'chafaudage tait dress si fermement
    Qu'il aurait pu mener jusques au firmament.
    Un grand jour lumineux se glissait sous la vote,
    En pousait la courbe et la fleurissait toute.
    Michel-Ange montait les chelles de bois,
    Alerte, et enjambant trois degrs  la fois.
    Une flamme nouvelle ardait sous sa paupire,
    Ses doigts, l-haut, palpaient et caressaient les pierres
    Qu'il allait revtir de gloire et de beaut.
    Puis il redescendit d'un pas prcipit
            Et verrouilla, d'une main forte,
                       La porte.

    Il se clotra pendant des jours, des mois, des ans,
    Farouche  maintenir l'orgueil et le mystre
    Autour de son travail nombreux et solitaire;
    Chaque matin, il franchissait, au jour naissant,
    De son mme pas lourd, le seuil de la chapelle,
    Et comme un tcheron violent et muet,
    Pendant que le soleil autour des murs tournait,
    Il employait ses mains  leur oeuvre immortelle.


                      Dj,
    En douze pendentifs qu'il leur dpartagea
              Sept prophtes et cinq sybilles
       Cherchaient  pntrer de vieux livres obscurs
                Dont le texte immobile
        Arrtait devant eux, le mobile futur.
    Le long d'une corniche aux artes carres,
    De beaux corps lumineux se mouvaient hardiment
    Et leur torse ou leur dos peuplait l'entablement
    De leur vigueur fleurie et de leur chair dore.
    Des couples d'enfants nus soutenaient des frontons,
    Des guirlandes jetaient ci et l leurs festons,
    Le long serpent d'airain sortait de sa caverne,
    Judith se pavanait dans le sang d'Holopherne,
    Goliath s'croulait ainsi qu'un monument
    Et, vers les cieux, montait le supplice d'Aman.


                   Et sans erreurs, et sans ratures,
                   Et jour  jour, et sans repos,
    L'oeuvre s'affermissait en sa pleine structure;
                          Bientt
    La Gense rgna au centre de la vote:
    On y pouvait voir Dieu comme un lutteur qui joute
    Avec le chaos sombre et la terre et les eaux;
    La lune et le soleil marquaient d'un double sceau,
    Dans l'tendue ardente et nouvelle, leur place.
    Jhovah bondissait et volait dans l'espace,
    Baign par la lumire ou port par le vent;
    Le ciel, la mer, les monts, tout paraissait vivant
    D'une force ample et lente, et dment ordonne;
    Devant son crateur, la belle ve tonne
    Levait ses tendres mains et ployait le genou,
    Tandis qu'Adam sentait le doigt du Dieu jaloux
    Toucher ses doigts et l'appeler aux oeuvres grandes;
    Et Can et Abel prparaient leurs offrandes;
    Et le dmon devenu femme et tentateur
    Ornait de ses seins lourds l'arbre dominateur;
    Et, sous les pampres d'or de son clos tributaire;
    L'ivresse de No s'chouait sur le sol;
    Et le dluge noir pandait comme un vol
    Ses larges ailes d'eau sur les bois et la terre.


    Dans ce travail gant que seul il acheva
    Michel-Ange brlait du feu de Jhovah;
    Un art surlev jaillit de sa cervelle;
    Le plafond fut peupl d'une race nouvelle
    D'tres majestueux, violents et pensifs.
    Son gnie clatait, austre et convulsif,
    Comme celui de Dante ou de Savonarole,
    Les bouches qu'il ouvrait disaient d'autres paroles,
    Les yeux qu'il clairait voyaient d'autres destins,
    Sous les fronts relevs, dans les torses hautains,
    Grondait et palpitait sa grande me profonde;
    Il recrait, selon son coeur, l'homme et le monde
    Si magnifiquement qu'aujourd'hui pour tous ceux
    Que hantent les splendeurs et les gloires latines,
    Il a fix, sur la vote de la Sixtine,
    Son geste tout puissant, dans le geste de Dieu.


             Ce fut par un jour frais d'automne,
                    Que l'on apprit enfin
    Que le travail, dans la chapelle, avait pris fin
              Et que l'oeuvre tait bonne.
    La louange monta comme un flux de la mer
    Avec sa vague ardente et son grondement clair.


    Mais Jules deux, le pape, hsitant  conclure,
    Son silence fit mal ainsi qu'une brlure,
    Et le peintre s'enfuit vers son isolement.
    Il rentra, comme heureux, en son ancien tourment,
    Et la rage, et l'orgueil, et leur tristesse trange,
                Et le soupon mal refrn
                Se remirent  dchaner
    Leur tragique ouragan  travers Michel-Ange.




    L'OR




    Vous existez en moi, fleuves, forts et monts,
    Et vous encor, mais vous surtout, villes puissantes,
    O je sens s'exalter les cris les plus profonds
    D'ge en ge, sur la terre retentissante.


    Vos gestes sont prcis, si vos espoirs sont fous,
    Vous vivez mille instants en un instant fugace,
    Vous crez votre force avec toutes les races,
    Et le rythme du sicle est votre rythme  vous.


    O morts, couchs de cimetire en cimetire,
             Au long des plaines de la terre,
    De quel frmissement doivent trembler vos os
    Lorsque les trains sonnants branlent vos tombeaux!
    Vous tiez mmes gens habitant un village,
    Vous ne connaissiez rien que vos mmes usages,
    Et voici que le monde entier roule sur vous
             Ses tumultes et ses remous
    Et que les rails qui vous frlent de leurs clairs
    Jettent vers les cits l'innombrable univers.


    Elles sont l qui attendent au bord des mers,
    Avec leurs gestes droits de signaux et de phares,
    Avec leurs yeux en feu sous les votes des gares,
             Avec les mailles de leurs bruits
    Se resserrant le jour, se desserrant la nuit,
             Avec leur hte et leur rue
             Vers les conqutes gradues.


    Voici les docks et les hvres, et les chantiers
    Pleins de marteaux, et de compas, et de charpagnes,
    O les cbles des treuils et les bras des leviers
    Font mouvoir lentement des morceaux de montagne;
    Voici les cargaisons chargeant les vieux pavs,
    Et des ballots de laine chous dans la boue,
    Et des ponts tout  coup jusqu'au ciel soulevs,
    Et des tournoiements fous de chanes et de roues,
    Et des Malais bronzs et des Arabes blancs,
    Et leurs cris gutturaux et leurs chansons barbares,
    Et leur travail rapide ou leurs pas indolents
    Autour des bricks lgers et des lourdes gabarres.


    Plus loin montent des tours, sonores d'un bruit d'eau.
    En des hangars fumeux circulent des flambeaux.
    De grands lvateurs ronflant dans la poussire
    Aspirent jusqu'aux toits les grains myriadaires.
    Barres d'acier, plaques de fer, lingots de plomb
    Glissent, presque sans bruit, en des steamers profonds.
    Au bout du port, en des enclos gards, s'isolent
    Les hauts rservoirs blancs de naphte et de ptrole.
    La fume est si dense  travers les grands mts
    Que le soleil dans les cieux d'or ne se voit pas
    Et que l'effort muscl de la cit entire
    Parat  tels moments se bander sous la terre.


    Guichets, comptoirs, bureaux, sous vos abat-jour verts
    Avec vos mille mains griffant la page blanche,
    Vous consignez la vie illuminant la mer
    Des Antilles au Cap et du Cap  la Manche;
    Vous resserrez la force norme entre vos doigts,
    Et le courage humain se nombre sous vos plumes,
    Et la peine, et l'ardeur, et la rage, et l'effroi,
    Et l'ahan de la forge, et les bonds de l'enclume.
    Vous recensez les coups de pic et de marteaux
    Dans les mines, dans les forts et dans les brousses,
    Et les pas des porteurs ployant sous leurs fardeaux,
    Et le trot voyageur des caravanes rousses;
    Et vos livres massifs, pleins de mornes odeurs
    O s'tage l'orgueil des sommes chimriques,
    S'imprgnent, jour  jour, de l'immense sueur
    Qui perle aux quais d'Asie et coule aux docks d'Afrique.


    Et tout l bas, au coin d'un carrefour gant,
    Du haut de tes grands toits, oeills de vitres rondes,
    Tu rgnes, de ple en ple, sur l'Ocan,
    Toi, la banque, me mathmatique du monde!
    Les plus vieux des dsirs retentissent en toi.
    Toutes les passions en lutte et en folie
    A ton rythme fatal s'apaisent ou s'allient
    Et s'inclinent soudain devant ton orgueil froid.
    Et tout se canalise en des rseaux de lignes,
    Bords, sur tes carnets, de chiffres et de signes:
    Ruse, bassesse et vice, ardeur, peine et travail.
    Comme un air vici s'engouffre en un poitrail,
    Tout se respire en toi, s'y brle ou s'en exhale,
    Le temps manque pour distinguer les droits des torts,
    Tout est fondu par ta vie pre et triomphale,
                     Dans l'or.


    O formidable pluie parse sur le monde!
    O l'antique lgende! O chair de Dana!
    O cieux brls de feux et d'toiles fcondes
    Qui vous penchez le soir sur l'univers pm!
    O tourbillons de l'or o les yeux s'hallucinent,
    Or, change et conqute; or, verbe universel;
    Sve montant au fate et coulant aux racines
    De fort en fort, comme un sang ternel.
    Or, lien de peuple  peuple  travers les contres,
    Et tantt pour la lutte, et tantt pour l'accord,
    Mais lien toujours vers quelque entente inespre
    Puisque l'ordre lui-mme est fait avec de l'or.




    LE MAITRE




               On lui reprochait tout
    Depuis longtemps, mais  l'cart, dans l'ombre


    Et c'tait son astuce et ses ruses sans nombre,
    Et c'tait son orgueil qu'il maintenait debout
    Mme en cdant obliquement  la contrainte,
    Et c'tait son art preste, et chaque fois nouveau,
         De susciter d'illusoires complots,
                  Et d'autres fois
                  C'tait sa voix,
         Franche et brusque comme une treinte,
    Et sa langue indocile aux propos mensongers.
    Et tout  coup son front se redressant sans crainte,
                    Trs haut,
           Jusqu'aux tonnerres du danger.


                 Un jour pourtant
    Que tous sentaient son joug peser plus irritant,
    Quelqu'un, un inconnu, jeta soudain vers lui,
    A l'heure o s'installait sur les gradins la nuit,
             Les colres enfin dmuseles
                  De l'Assemble.
    L'attaque fut mene avec rage et candeur
    Et tous,  tels moments de verve, applaudissaient
             Cet inconnu longtemps muet
          Dont la parole trangement nouvelle
    Passait en rouge clair  travers leur cervelle,
    Et dfiait le matre et l'atteignait sans peur.


          Il rpondit par le rire qui raille,
    Tandis que se levaient dj, autour de lui, cent mains
          Pour ajourner le sort de la bataille
                   Au lendemain.


                     L'empire!
              Depuis bientt vingt ans,
          Il le menait comme un navire
    Dont les grands mts orns de pavillons battants
    Etaient sa volont que blasonnait son verbe;
    Toute sa force avait gr l'oeuvre superbe;
    Les focs ardents, la proue en or, les haubans clairs
        Et les voiles, d'espace inassouvies,
                  Etaient sa vie,
    Quand ils envahissaient de leur splendeur la mer.
    Or,  cette heure belle o planait sa victoire,
    Sans mme souponner ce qu'il fallut d'orgueil,
    De souple audace et de gestes contradictoires
    Pour ruser avec l'eau et tourner les cueils,
             Quelque ple rveur,
    Que tous ses ennemis accueillaient en sauveur,
      Soudainement attaquait son ouvrage
    Au nom d'une justice imprvue et sauvage.


                           Dj
    Au-dessus de la ville et des plaines, l-bas,
    Vibraient de tous cts les fils tlgraphiques
    Pour divulguer l'attente et la terreur publiques.


    Oh! le sort redout de l'imminent combat!
    Le ngoce et la banque entraient dans la mle,
      L'or, rpandu aux quatre coins du monde,
    Prcipitait sa fivre angoissante et profonde
        D'aprs le pouls d'une assemble.


    Un orageux public, ici, l-bas, partout,
    Cramponn aux piliers, sur les balcons debout,
    Massait au long des murs ses grappes colossales,
    Lorsque le matre,  pas fermes et lents, s'en vint
                 Le lendemain,
        Prendre sa place en la grand'salle.


    Et sitt qu'il monta les marches, une  une,
    De la large, luisante et massive tribune,
              Le silence s'imposa tel
    Que l'on n'entendit plus que les branches d'un htre,
         Au va-et-vient du vent accidentel,
    Griffer, l-haut, les carreaux mats d'une fentre.


                        Alors,
    Sans un geste trop vif, ni sans un cri trop fort,
    Avec de la souplesse  sa vigueur mle,
           Sa parole monta vers l'assemble.


    Il fut avec dextrit, sincre et faux.
    Il s'imposait habilement, mais sans emphase;
    Comme un plumage souple et chatoyant d'oiseau,
    Il disposait en nets et rguliers faisceaux
    Les arguments ails dont il armait ses phrases;
    Soudain, avec tranquillit, il dvoila
    Le ciel profond que jour  jour il toila
    Pour que, pareille  quelque immense Walkyrie,
    On y pt voir marcher et rgner la Patrie.
    Puis son verbe se fit sournois et entt
    Et sans effort et sans violente brisure,
    Telle une eau patiente  travers les fissures,
    Il atteignait et submergeait les volonts.


    Il vit que peu  peu se redressait sa cause,
    Et qu'un chemin montait vers son apothose
    Rayonnante dj quoique lointaine encor.

    Il connaissait si bien le jeu des consciences,
    Qu'il confiait, sans se tromper, son enjeu d'or
    Au chiffre obscur qu'allait illuminer la chance.
    Les promesses taient pour lui fleurs de jardin
    Qu'il faut grouper, montrer et drober soudain.
    Il disait mpriser tous les vieux stratagmes
    Mais les travestissait pour en user quand mme.

    Enfin quand il sentit sa force avec le sort,
                     D'accord,
               Et que toute sa taille
    Domina les hasards pars dans les batailles,
            Soudainement, sans nul effort,
    Le mot vivant, cruel, rapide et ncessaire
    Qu'il rservait pour abattre ses adversaires
                      Jaillit.
    Il dchana leur rage et crispa leur dpit.


    Il reclait en lui tant de flammes retorses;
    Il opposait l'une  l'autre leurs propres forces;
    Il divisait, tordait, brlait et condamnait,
    Discours graves et creux, phrases hyperboliques;
    Le mot vous crasait en se faisant rplique,
    Il s'accroissait d'un sens que nul ne souponnait,
    De gradin en gradin, il gagnait les tribunes;
    Un bref moment d'histoire pousait sa fortune;
    Et celui-l qui le premier l'avait lanc,
    Sachant sous quel tonnerre il ploierait l'auditoire,
    Regardait maintenant se fixer sa victoire,
                  Les bras croiss.


    Il excusa, ngligemment, le doux rveur
    Dont le discours de jeune et funeste ferveur
    Avait, sans le vouloir, amoncel les rages
                En brusque orage,
    Puis tout  coup sa force en terreur se changea:
    Son verbe, avec une ardeur froide, saccagea
    Le camp dj foul de ses vieux adversaires
    Pour le piller encor et quand mme en extraire
    Le nombre d'ennemis qu'il jugeait ncessaire
     son oeuvre follement haut, mais ordonn.
    Son geste les marquait comme des condamns
    A l'attaquer toujours sans le pouvoir abattre,
    A le servir par leur folie  le combattre,
    A n'tre rien qu'un troupeau morne et tnbreux
            Qui craint le fouet et les lanires;
    Et son orgueil monumental croulait sur eux
                Lentement, pesamment,
              Et bloc  bloc, et pierre  pierre,
              Sans qu'un seul cri de violence
    Ne rpondt encor  cet acharnement
                  Dans le silence.


    Son triomphe sonna bientt par la cit
    Et retentit de l jusqu'aux confins du monde.
    D'un coup, tous les espoirs ressurgirent, ents
    Sur les rameaux touffus de sa force profonde;
    Les ngoces multiplis et haletants
    Reprirent sur la mer leur essor vers l'espace,
    Et l'or torrentiel rapide et insolent
    Rebondit jusqu'au ciel sur ses tremplins d'audace,
    Et lui, le matre, ordonnateur puissant et clair
    De la tempte o son poing seul tenait l'clair
    Pour frapper, pargner, menacer ou contraindre,
    Se remit promptement  sourire et  feindre,
    A dfendre sa joie et la cler en lui.
    Il la voulait garer du tumulte et du bruit
    Et que rien n'en ternt la splendeur solitaire.
    Mais quand il fut rentr dans sa vieille maison
    Et que montaient vers lui du fond des horizons
    Toujours, encor, les voix larges et tributaires,
    Il se fit fte  soi-mme, tranquillement,
    Laissant sa conscience et sa raison lui dire
          Qu'il tait bien, en ce moment,
                       Logiquement,
                     Lui seul, l'empire.




    LES ATTIRANCES




    I


      C'est bien l-bas, au bord des landes,
      Que le kiosque trange et surann
               O leur amour est n
      Demeure et leur survit, abandonn;
      C'est bien l-bas, au bord des landes,
      O les bateaux monumentaux
      Mirent dans l'or et dans la boue
               Leur proue,
      C'est bien l-bas, au bord des landes
    Et des fleuves trouant le coeur de la Hollande.


           Il s'en alla, par un soir d'aot,
           Quand la clart se respirait
            Et se buvait dans le vent fou;
            Il s'en alla, Dieu savait o;
            Mais quand il reviendrait,
    Aprs combien de jours, aprs combien d'annes
        De lutte rouge avec sa destine,
        Trs firement, il lui rapporterait,
        En son me plus claire et plus profonde,
            En ses deux yeux plus blouis,
    En ses deux bras lasss d'espace et d'infini,
                    Le monde.


    Il vit des mers, et puis des mers, toujours, encor,
    Et des golfes couvrant, avec faste, leurs bords,
    De grands bois sourds se prolongeant de lieue en lieue;
    Leurs branchages se cramponnaient au ciel brlant;
    Il regardait, parmi les troncs, des singes blancs
    Bondir et s'loigner, sous des lianes bleues:
    L-bas, s'illuminaient les pays du corail;
    De longs oiseaux de pourpre et d'or, aux becs d'mail.
    S'parpillaient--miroirs et fleurs--dans l'air de nacre.
    Aux mirages les monts versaient leurs simulacres.


    Il marchait sur la grve, et doucement songeait,
    Et dans la brise claire, o tout son corps plongeait,
    Il lui semblait sentir des caresses connues:
    Deux mains fluides glissaient contre ses tempes nues,
    Si bien que son esprit ardent et exalt
    Jurait que ces deux mains de joie et de bont
    Venaient vers lui en traversant l'immensit.


    Elle, l-bas, au bord des landes familires,
    Dans son logis vibrant de fleurs, ail de lierres,
    Se souvenait et ne vivait que pour l'absent.
    Armoire o s'enfermaient les missives aimes,
    Larges fauteuils, divans moelleux, coussins pesants,
    O l'empreinte restait de leurs ttes pmes,
    Cristal du miroir glauque, o leurs deux regards clairs
    S'taient brls, jadis, en un unique clair,
    Vos liens silencieux mais forts tenaient sa vie
    A vos doux souvenirs doucement asservie.


    Parfois, les soirs, quand les clarts des horizons
    Frlaient  peine, au loin, les portes des maisons,
    Avec une ferveur lente, ses mains fidles
    Parcouraient ses beaux seins et sa bouche et ses yeux
    Comme pour recueillir, entre ses doigts pieux,
    Ce qui restait de lui et de son feu, sur elle.
    Alors c'tait si bellement fte en son coeur,
    Que rien, ni le ciel noir voilant, l-haut, ses astres,
    Ni l'orage pandant les maux et les dsastres,
    Rien n'aurait pu troubler l'hallucinant bonheur
    Que lui versaient longtemps, en cette heure de fivre,
    Ses doigts soudain rejoints et baiss par ses lvres.


    O ces deux coeurs tendus  travers l'Ocan!


    Au bord des torrents fous, au pied des rocs gants,
    O qu'il allt--vallons, steppes, plaines, rivages,
    Chemins perdus, marais fangeux, brousses sauvages--
    Il la sentait vivre et comme penser en lui.
    Elle tait l, quand il marchait sous l'or des nuits
    Vers quelque but lointain, par les chemins funestes
    O les dangers guettaient, prts  bondir, son geste.




    II


            Or, vers le soir, un jour,
    Comme il s'en revenait, par un pays de fleuves
    Et de champs rguliers fleuris de maisons neuves,
    Derrire un aqueduc barrant une lueur,
    La ville rouge, clatante et soudaine
    Comme un jardin de pierre et d'or, du fond des plaines,
    Sollicita son rve et tout  coup son coeur.


             Un bruit grondant et sourd
             Continment, toujours,
             Sous le dais lourd de ses fumes
                  Envenimes,
             S'levait d'elle et se mlait l-bas
             Au bruit des flots ardents ou las
                  De la mer proche.
             Brusques, ainsi que des encoches,
        Des sifflets durs entaillaient l'air, parfois,
    Et du ct des docks de ptrole et de bois
    Il entendait sortir, comme d'une poitrine,
    L'appel rauque et brumeux des sirnes marines.
    Et devant lui, les tnbres semblaient marcher,
    Et s'loigner, avec des flammes suspendues;
    Des tours cognaient leur front contre le front des nues;
    Des toits de verre tincelaient sur des marchs;
    Des ventails de feu s'ouvraient, du haut des phares,
    Et leurs rayons partaient, au large, sur la mer,
    Toucher la proue en or des grands bateaux barbares
    Qui s'en venaient vers eux du bout de l'univers.


    O la cit norme, angoissante et tragique,
    Comme elle entra fivreuse et frmissante en lui!
    Ardeurs fermes, espoirs noueux, forces logiques,
    Fluides de volont nourrissant chaque esprit,
    Travail escaladant, en ses doctes voyages,
    De maison en maison, les plus hauts des tages,
    Vous exaltiez son coeur et gagniez son cerveau
    Tout son tre grondait d'un orage nouveau.
    Il se sentait plus clair, plus fort, plus grand, plus vaste.
    Les miroirs de son me absorbaient les contrastes.
    Il se multipliait dans les foules, l-bas:
    Leurs gestes, leurs rumeurs, leurs voix, leurs cris, leurs pas,
    Semblaient, quand ils montaient, le traverser lui-mme;
    Et les trains merveilleux, sur leurs routes de fer,
    Avec leurs bonds empanachs de vapeurs blmes,
    Roulaient, et trpidaient, et sonnaient en ses nerfs,
    Si fort que son coeur jeune, ardent, souple et docile,
    Vibra, jusqu'au trfond, du rythme de la ville.
    Rythme nouveau, rythme enfivr et haletant,
    Rythme dominateur qui gagnait l'me entire
    Et entranant en sa fureur les pas du temps!


    Ah! combien celle, hlas! dont la douce prire
    Traversait terre et mer, les mains jointes, l-bas,
    Sentit, en ces jours noirs, peser son coeur plus las
    Et les fluides cesser et se vider l'espace!


    Les meubles chers voilaient les jeux de leurs surfaces,
    Les divans clairs qu'elle voquait--tels des tmoins--
    Changeaient leurs plis soyeux et boudaient dans leurs coins,
    Et, vers le soir, dans l'ombre et l'horreur vesprales,
    Les vents n'taient plus rien que des pleurs et des rles.




    III


    Et tandis qu'elle allait ainsi, tranant son coeur
    De tristesse en angoisse, et d'angoisse en douleur,
    lui, l'exalt soudain de la vie largie,
    Comme en des bains de feu trempait son nergie;
    Souple roseau par un vent d'Est violent,
    La fortune ondoyait selon sa volont;
    L'or formidable et fou illuminait sa tte
    Des rayonnants clairs d'une rouge tempte;
    les rages des conflits, les abois des prils,
    Ds qu'il parlait, rentraient mts dans leur chenil;
    Il tait matre et roi d'une force autonome;
    Il l'imposait lucide et fascinante aux hommes;
    Et telle tait sa foi dans son pouvoir certain,
    Qu'il se croyait le geste et la main du destin.


    Ses chercheurs d'or, d'argent, d'tain, de plomb, de cuivre,
    En des les de gel, en des pays de givre,
    Partout, o leur pic dur dans le roc s'enfonait,
    Sans le savoir, de terre en terre, obissaient
    A son infatigable et tenace pense.
    Ils se mouvaient en son me dramatise.
    Ses lourds vaisseaux craquant au poids des cargaisons,
    Et, blasonnant de leur splendeur les horizons,
    Tanguaient bien plus en lui que sur les vagues folles.
    Parfois, il prononait de soudaines paroles
    Et ses yeux regardaient ce qu'ils fixaient, sans voir;
    Mais quand il travaillait, sous la lampe, le soir,
    Ivre de ses calculs, fivreux de ses conqutes,
    Et que le monde entier lui battait dans la tte
    Avec ses docks, avec ses ports, avec ses mers,
    C'tait le rythme immense et clair de l'univers
    Qu'il sentait s'exalter, jusqu'au fond de ses moelles;
    O les ples, les quateurs et les toiles,
    Comme ils gelaient, brlaient et s'clairaient en lui
    Et comme, en son cerveau, chantait leur infini!




    IV


          Heures de paix, temps de nagure,
    Charmes de celle, hlas! qui l'attendait toujours
          Avec son me et son amour,
        A l'autre bout des mers et de la terre,
    Il ngligea, brutalement, vos doux appels.
    Son coeur grandi avait chang  un point tel
    Qu'il ne s'angoissait plus que des forces profondes
    Qui font d'un coeur humain le coeur mme du monde
    Et lui donnent pour large et formidable loi
    On ne sait quel allgre et merveilleux effroi.
    Heures de paix, temps de nagure, ardeur, oubli,
    Image d'or dont l'or jour  jour a pli;
        Oh! qu'elle fut tragique et sanglotante
            Cette heure et cette nuit d'hiver,
          Quand le cristal du miroir clair,
    O leurs regards s'taient brls dans un clair,
    Se brisa, tout  coup, dans les doigts de l'amante!


    Son coeur ne lui fut plus'qu'un douloureux tombeau;
    Seul y brillait le souvenir comme un flambeau.
    Avec de grandes fleurs avant le soir fanes
    Elle usait la longueur de ses tristes journes.
    Ceux qui s'en revenaient des Ocans lointains,
    Se taisaient devant elle en sachant son destin.
    Plus rien ne lui tait secours ni viatique.
    Aucune onde n'exaltait plus l'air magntique
    Quand son corps redress se tournait vers la mer.
    Ses yeux devinrent beaux d'avoir longtemps souffert
    Et son me, dont se taisait la violence,
    Se mit  refleurir dans l'ombre et le silence,
                    Si fort,
             Qu'elle accueillit la mort,
                  Trs doucement,
    Sans plainte vaine, un soir d'hiver, par un sourire,
    Et que le dernier mot qui fut pour son amant
    Fut simplement le mot qui pardonne et admire.


             Et maintenant
    C'est bien au bord des landes
    Que le kiosque trange et surann
           O leur amour est n
    Demeure et leur survit abandonn;
    C'est bien, au bord des landes
    O les bateaux monumentaux
    Mirent dans l'or et dans la boue
                Leur proue,
    C'est bien l-bas, au bord des landes
    Et des fleuves trouant le coeur de la Hollande.




    LA CIT




        L'or serait tout, s'il tait matre des ides,


            Mais lentement, mais jour  jour,
            Avec terreur, avec amour,
                     La ville
    Les a, grande de fivre ou de force tranquille,
                     Elucides.


                  Ce fut d'abord
                     Le sort
            De ses rveurs et de ses sages
            D'en prvoir les contours
        Puis d'en fixer la ligne et d'en dorer l'image
            Quand la foule  son tour
                S'en empara
        Pour les tenir, devant elle, dresses,
        Elle y glissa son sang bien plus que sa pense,
            Mais son ardeur les robura
            De joie immense et angoisse.


        O le travail des ans! O le travail des heures!
        Ce qui ne fut d'abord que songe et que rumeur
                Dans telle me profonde
            Devint bientt le bruit et la clameur
                     Du monde.


                    Alors
            Ceux qu'crasait le sort
    Ou que ployait la mine ou que courbait la terre,
    Sentant peser sur eux les destins millnaires,
                Redressrent le dos
                Sous leur fardeau;
    Tels mots qui tout  coup rayonnent et dlivrent
        Se levrent du fond des livres:
    Selon qu'ils effleuraient tels coeurs ou tels cerveaux,
    Ils acquraient un sens plus large et plus nouveau;
    Qui les criait, le soir, sur les places publiques,
    En aggravait soudain la puissance tragique;
    Leurs syllabes semblaient tre faites d'airain
    Pour rveiller et pour armer l'espoir humain
    Et propager, parmi la peur et l'pouvante,
    Le bondissant tocsin des vrits vivantes.


    Un jour, en des jardins qu'avaient orns les rois,
    Avec des mains en sang fut bientt vendange
    La vigne formidable o mrissent les droits.
    En vain les vieux dcrets et les antiques lois
    Repoussaient vers la nuit la justice insurge,
    La rvolte eut raison des coupables pouvoirs:
    Dans un air satur de poussire et de poudre,
    Devant les seuils tout  coup clairs des palais noirs,
    Elle agitait, dardait et projetait sa foudre
    Et, n'et t son trop sauvage et fol lan
    Qui soulevait ses bonds sans diriger leur force,
    Elle et tu d'un coup le vieux monde branlant
    Gomme un arbre qu'on brle  travers son corce.


    Depuis lors, la rvolte habite et vit en nous;
    Et nous chauffe le coeur avec sa sourde flamme;
    Ceux mmes qui la maudissent l'ont dans leur me
    Et se sentent jets par son grand geste fou
    Hors de leur sr repos et de leurs vieux usages.
    Et voici que s'lve afin de l'attester
    Comme une heureuse et vivace ncessit
    Jusqu'au cri des savants qui dissquent les ges,
    Si bien qu'elle apparat dans le vieil Occident
    La flamme qu'on redoute ou le feu qu'on attend
    Et qui retrempe au torrent d'or des incendies
    La boiteuse quit mourante et refroidie.


    Rente et travail, lutte et pouvoir, haine et amour;
    Dtresse, orgueil; assauts, reculs; chutes, victoires;
    Comme vibre notre heure et frissonnent nos jours
          De vos rythmes contradictoires!


    La ville vous coute et vit de vos ardeurs
    Des blocs de ses pavs aux frontons de ses fates,
    Elle sonne et tressaille, et ses deuils et ses ftes
    Et ses drapeaux flottants sont pleins de vos fureurs.
    Elle est si vieille, elle a tant vu souffrir la vie
    En sa rage foule et sa force asservie
    Qu'elle distingue et suit tout geste mme obscur
                  Vers le futur,
    Et qu'elle veut  travers tout, ft-ce contre elle,
    Ft-ce contre ses Dieux, sa gloire et son pass,
    D'ge en ge, tragiquement, s'lectriser
    D'une me dangereuse, clatante et nouvelle.




    LE PEUPLE




                     Tonnante,
    La fte s'annonait, ds le matin, l-bas.


            Comme en un brusque branle-bas,
        Mille mains rapides et frissonnantes
                Ornaient encor
                D'argent et d'or
    Le moyen d'une roue ou le timon d'un char.

                Prs des remparts
            O se massaient dans les alles
    Les hauts soldats aux tuniques barioles,
    Les chevaux hennissaient du ct de la mer.


        Sous un hangar de verre et fer,
    S'illuminaient et les pennons et les bannires,
        Et le soleil, entrant par les vitraux,
        Faisait comme des bonds de lumire,
                  Sur les drapeaux.


    Et plus loin, du ct des bassins et du port,
                  Tous les navires
    Hissaient leurs pavillons et pavoisaient leur bord,
                  Et, doucement,
           Leurs cordages vibraient au vent
                  Comme des lyres.


           Et puis l-bas, plus loin encor,
    De quartier en paroisse, et de rue en impasse,
    Les murs allgrement portaient des ddicaces.
    On travaillait au ras du sol et sur les toits,
    Dans un enmlement de gestes et de voix,
           Avec la bire ardente et claire
                  Comme auxiliaire,
    On travaillait partout--entrain, hte, gaiet--
    Si bien qu' ses confins la grouillante cit
    Semblait brler dj et de fivre et d'audace,
    Avant que l'ample joie incendit les places.


        Or,  cette heure, en sa maison,
        Celui pour qui battaient  l'unisson
        Tant de coeurs doux, nafs et rudes,
           Etudiait comme un secret,
           Quelle parole, il jetterait
    A la rouge et chantante et folle multitude.
    Il lui fut autrefois appui, guide, conseil;
    Il inventait les mots pour les mornes dtresses.
    Mais quel geste trouver pour bercer les ivresses
    Et les tressaillements d'un triomphal rveil?


                  Comme  l'parpille,
    Les cent cloches mlant leurs voix multiplies,
     la fte tonnante au loin, sur les remparts,
    S'interpellaient et babillaient de toutes parts,


            Dans l'air de flamme;
        Quand tout  coup, de large en long,
        Balla le lourd et violent bourdon,
            De Notre-Dame.


            Ds ce moment,
    Sinueuses comme un embrasement,
    Du coin des carrefours et du fond des ruelles,
            Vers leur tribun dconcert,
            Se mirent  s'orienter
            Les foules ternelles.


                Du centre d'un march,
            O de grands arcs empanachs
    Dardaient  leur fronton un millier d'oriflammes,
            Partit un choeur de femmes,
            Au col puissant, aux larges seins,
                Et dont les mains
    Soulevaient leurs enfants, trs haut, droit devant elles,
                  Afin d'unir


              Les gestes clairs de l'avenir
                A la fte torrentielle.
    Et les bourgerons bleus et les tabliers noirs
            Envahissaient les longs trottoirs,
    Et les grilles des gymnases et des lyces
            Cdaient gaiement sous la pousse
            Jeune et franche des coliers.
    Ceux des docks, des arsenaux, des ateliers
    Prcipitaient leur multitude ardente et drue
                   De rue en rue.


            Et tout cela montait, montait,
    Du fond des carrefours, au long des avenues:
    On aurait cru parfois que les murs clataient
          Sous cette marche norme et continue;
    Et les portes, les fentres et les balcons,
    Peupls de bras tendus, bruyants de cris tenaces,
    Suivaient le mouvement trpidant et profond
    Qui emportait, vague  vague, toute la masse
    Tasser ses blocs humains au coeur de la grande place.


                  Celui qui triomphait
              Attendait l, sur les terrasses,
    L'esprit flottant toujours de projet en projet.


    Aussi longtemps qu'il fut vraiment le matre,
    La ville et sa dtresse avaient grandi son tre,
                  Mais aujourd'hui,
    Tant d'appels inconnus se projetaient vers lui,
                Qu'ils chaviraient son me.


    Sous les midis d't cribls d'or et de flamme
             Tout le peuple debout,
    Avec des cris jaillis, avec des gestes fous,
    Lui submergeait le coeur de ses vagues de joie;
    La fte le domptait; il devenait sa proie;
    Il la voyait grossir encor, grossir toujours
    Et comme soulever les maisons et les tours,
    Pour entraner soudain en ses transports fbriles
    Jusqu' l'enttement des choses immobiles;
    Et tout au loin il regardait la vaste mer
    Pousser vers lui l'lan compact de sa mare
    Et se joindre, elle aussi, aux foules enivres
    Avec sa houle et son vent large et ses flots verts.


    L'orgueil tait trop faible et trop pauvre en son torse,
    Pour qu'il ft siens d'un coup ces grands rythmes de force,
    Si bien que, ne songeant qu'aux maux qu'il affronta,
    Comme jadis, aux temps mauvais, il sanglota.


    Un brusque arrt se fit dans le vol des penses;
    L'allgresse sentit sa fureur menace;
    En un instant, cda le lien aux longs fils d'or
    Qui maintenait la ville et son tribun d'accord.
    Les merveilleux remous de folie et de flamme
    Effleurrent son corps sans pntrer son me;
    Ils l'atteignaient pour le brler de leur ardeur,
    Et ne trouvaient que cendre au foyer de son coeur;
    Sa force  lui ne s'tait point lucide;
    Il n'tait l'homme, hlas! que d'une seule ide.


    Et la fte reprit plus rouge et rebondit
    D'un plus gant essor encor, par-dessus lui.




    LA PRIRE




    Que bondisse soudain mon me aventurire
                 Vers l'avenir,
             Et tout  coup je sens encor,
    Comme au temps de l'enfance, au'fond de moi, frmir
                   L'aile qui dort
                 Des anciennes prires.


    D'autres phrases et d'autres mots sont murmurs,
    Mais le vieux rythme avec ses cris est demeur,
            Aprs combien de jours, le mme;
    Les temps l'ont imprim aux sursauts de mon coeur,
    Ds que je suis allgre et violent d'ardeur,
            Et que je sens combien je m'aime.


    O l'antique foyer dont survit l'tincelle!
    O prire debout! O prire nouvelle!
    Futur, vous m'exaltez comme autrefois mon Dieu,
    Vous aussi dominez l'heure et l'ge o nous sommes,
    Mais vous, du moins, un jour, vous deviendrez les hommes
    Et serez leur esprit, leur front, leur bras, leurs yeux.


    Dussiez-vous tre moins que ne le veut mon rve,
          Que m'importe, si chaque fois
          Que mon ardeur vous entrevoit
          Elle s'attise et se relve.


    Ds aujourd'hui mon coeur se sent d'accord
            Avec vos cris et vos transports,
                 Hommes d'alors
    Quand vous serez vraiment les matres de la terre.
            Et c'est du fond du prsent dur
            Que je ddie  votre orgueil futur
    Mon tmraire amour et son feu solitaire.


            Je ne suis point de ceux
            Dont le pass doux et pieux
            Tranquillise l'me modeste;
    La lutte et ses prils font se tendre mon corps,
    Vers le toujours vivace et renaissant effort,
    Et je ne puis songer  limiter mes gestes
    Aux seuls gestes qu'ont faits les morts.


    J'aime la violente et terrible atmosphre
    O tout esprit se meut, en notre temps, sur terre,
    Et les essais, et les combats, et les labeurs
               D'autant plus tmraires,
            Qu'ils n'ont pour feux qui les clairent
                     Que des lueurs.

    Dites, trouver sa joie  se grandir soi-mme,
    En ces heures ou de ferveur ou d'anathme
    Lorsque l'me angoisse est plus haute qu'aux jours
    D'uniforme croyance et de paisible amour;
    Dites, aimer l'lan, qui refoule les doutes,
    Dites, avoir la peur de s'attarder en route,
    Et de n'tre vaillant assez pour faire accueil
    Au jeune, alerte et dangereux orgueil.


    Dites, vouer  tous son verbe autoritaire,
    Qu'admirera peut-tre et chantera la terre
    Quand elle en comprendra la fervente pret;
    Donner un sens divin aux passions humaines
    Pour que leurs noeuds formidables fassent les chanes
         Qui relient l'avenir, avec tmrit,
            Au prsent dj surmont.


    Dites, ne reculer que pour bondir plus fort,
    Au rebours de l'habitude qui est la mort;
    Savoir que d'autres mains imposeront la gloire
    Au front encor voil des finales victoires,
    Que le geste qu'on fait n'est point pour notre temps,
    Mais le faire quand mme avec un coeur battant;
    Aimer toute oeuvre o s'bauchent les destines
    Et pour les jours o reviendraient l'ombre et l'effroi,
    Nourrir toujours, armer toujours, au fond de soi,
             Une confiance acharne.


        Et guetter l'heure o les soirs d'or,
    Rveillent, doucement, la belle aile qui dort
              Des prires profondes
    Pour imprimer l'lan  la nouvelle foi,
    Qui fait du monde l'homme et de l'homme le monde,
    Et lentement s'impose et se condense en loi.




    _LE NAVIRE_




    _Nous avancions, tranquillement, sous les toiles;_
    _La lune oblique errait autour du vaisseau clair,_
    _Et l'tagement blanc des vergues et des voiles_
    _Projetait sa grande ombre au large sur la mer._

    _La froide puret de la nuit embrase_
    _Scintillait dans l'espace et frissonnait sur l'eau;_
    _On voyait circuler la grande Ourse et Perse_
    _Comme en des cirques d'ombre clatante, l-haut._

    _Dans le mt d'artimon et le mt de misaine,_
    _De l'arrire  l'avant o se dardaient les feux,_
    _Des ordres, nets et continus comme des chanes,_
    _Se transmettaient soudain et se nouaient entre eux._

    _Chaque geste servait  quelque autre plus large_
    _Et lui vouait l'instant de son utile ardeur,_
    _Et la vague portant la carne et sa charge_
    _Leur donnait pour support sa lucide splendeur._

    _La belle immensit exaltait la gabarre,_
    _Dont l'trave marquait les flots d'un long chemin,_
    _L'homme, qui maintenait  contre-vent la barre,_
    _Sentait vibrer tout le navire entre ses mains._

    _Il tanguait sur l'effroi, la mort et les abmes,_
    _D'accord avec chaque astre et chaque volont,_
    _Et, matrisant ainsi les forces unanimes,_
    _Semblait dompter et s asservir l'ternit._




TABLE

  LE PARADIS
  HERCULE
  PERSE
  SAINT JEAN
  LES BARBARES
  LA CROISADE
  MARTIN LUTHER
  MICHEL-ANGE
  L'OR
  LE MATRE
  LES ATTIRANCES
  LA CIT
  LE PEUPLE
  LA PRIRE
  LE NAVIRE





End of Project Gutenberg's Les Rythmes souverains, by mile Verhaeren

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES RYTHMES SOUVERAINS ***

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charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

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