The Project Gutenberg EBook of Anatole, Vol. 2 (of 2), by Sophie Gay

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Title: Anatole, Vol. 2 (of 2),

Author: Sophie Gay

Release Date: January 31, 2011 [EBook #35129]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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    Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
    le typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
    conserve et n'a pas t harmonise.




    ANATOLE.

    TOME SECOND.

    _Tome II._




    De l'Imprimerie de FIRMIN DIDOT.

    _Se trouve aussi  Paris,_

        {DELAUNAY, Libraire, Galerie de Bois, au Palais-Royal.
    Chez{RENARD, rue de Caumartin, n 12.
        {LAURENT-BEAUPR, au Palais-Royal.




    ANATOLE.

    PAR L'AUTEUR

    DE LONIE DE MONTBREUSE.

    TOME SECOND.

    A PARIS,

    CHEZ FIRMIN DIDOT, LIBRAIRE,

    IMPRIMEUR DE L'INSTITUT DE FRANCE,

    rue Jacob, n 24.

    1815.




ANATOLE.




CHAPITRE XXIV.


L'tourderie naturelle  l'ge d'Isaure lui empcha de remarquer que
sa tante revenait sans le voile de mousseline quelle lui avait vu le
matin: mais mademoiselle Ccile, dont l'esprit d'ordre allait
parfois jusqu' la tyrannie, ne manqua pas de demander  sa
matresse, d'un ton respectueusement imprieux, ce qu'elle avait
fait de son voile. La marquise lui rpondit, avec le trouble d'une
enfant qui ment  sa gouvernante, qu'elle n'en savait rien.--Ah! je
devine, madame l'aura srement oubli dans sa voiture; et, sans
perdre de temps, mademoiselle Ccile descend dans la cour, retourne
tous les coussins de la berline, et, ne trouvant rien, finit par
conclure que la marquise aura laiss son voile dans l'glise de
Saint-Denis: elle veut absolument qu'un domestique monte  cheval
pour l'aller chercher, mais on refuse tout net de lui obir, en
rpondant qu'on ne fera ce voyage que par les ordres de madame; et
la marquise est oblige d'employer son autorit pour s'opposer au
zle de mademoiselle Ccile, en disant que ce voile ne vaut pas tant
de recherches, et qu'il est inutile d'en faire de nouvelles.

On se doute bien que, le soir mme de ce beau jour pour Anatole,
Valentine reut une lettre o le repentir, la reconnaissance, et
l'amour, se peignaient  chaque ligne. L'esprance d'tre aim s'y
laissait entrevoir  travers les regrets d'un amour sans espoir. Un
reste de sentiment jaloux se mlait aux serments de ne plus offenser
par d'injustes reproches celle dont on n'avait pas le droit
d'enchaner la libert. Pour le sacrifice de la vie entire, on
n'exigeait d'autre retour qu'un peu d'amiti et quelque confiance:
mais la moindre preuve d'indiffrence frapperait d'un coup mortel le
coeur le plus dvou. Enfin, cette lettre tait un chef-d'oeuvre de
passion. C'est avouer qu'elle n'avait pas le sens commun. Aussi
Valentine en fut elle enchante; la joie qu'elle en ressentit donna
 sa physionomie une expression si diffrente de celle qu'on y avait
remarque la veille, que madame de Nangis ne put s'empcher de lui
dire que l'aspect des tombeaux produisait sur elle d'tranges
effets. Je vous ai vue, ajouta-t-elle, revenir quelquefois de
l'opra, l'air triste et abattu, mais vivent les cimetires pour
vous rendre  la gait! Valentine tait de trop bonne humeur pour
s'offenser de cette mauvaise plaisanterie; le chevalier d'merange y
joignit les siennes en tchant de les rendre piquantes, mais la
marquise s'amusait  dconcerter leur malice par de vives reparties
que la fatuit du chevalier lui fesait regarder comme autant
d'agaceries de la part de Valentine. Cette petite lutte plaisait
assez  la comtesse; elle remarquait dans les rponses du chevalier
une certaine amertume qui devait piquer sa belle-soeur; et tout ce
qui semblait nuire  leur intimit rassurait la comtesse. Jamais
scurit ne fut plus mal fonde, car pendant que le chevalier
plaisantait Valentine sur la prtendue mlancolie qui lui fesait
rechercher l'aspect des plus tristes lieux pour en rapporter les
sentiments les plus gais, il admirait cette varit d'impressions
qui la rendaient tour--tour si mlancolique si piquante, et se
peignait d'avance tout le plaisir rserv  celui qui pourrait d'un
seul mot faire natre la tristesse ou la joie sur ce beau visage.

Malgr sa finesse et sa grande habitude d'observer, M. d'merange se
flattait d'tre pour beaucoup dans les agitations du coeur de
Valentine: on s'tonnera peut-tre de voir un homme d'esprit se
tromper aussi lourdement sur les vrais sentiments d'une femme; mais
quand on rflchira que le chevalier, sans cesse tmoin des hommages
qu'on offrait  la marquise, avait pu se convaincre que nul n'tait
pay de la moindre prfrence; que de plus, il s'tait assur, par
M. de Nangis, de la parfaite indiffrence de sa soeur pour ses
voisins de Saverny; et qu'enfin tout dcelait dans les actions de
Valentine le trouble intrieur qui nat d'un sentiment combattu, on
trouvera bien simple que M. d'merange s'en attribut l'honneur;
mais si toutes ses raisons ne justifiaient pas assez l'excs de sa
prsomption, l'exprience l'expliquerait suffisamment. Car personne
n'ignore que si parfois l'amour rend fous les gens d'esprit,
l'amour-propre les rend souvent imbcilles.

Par une suite de son aveuglement, le chevalier crut devoir faire
part  M. de Nangis des esprances qu'il concevait, et l'engager 
prvenir, par quelques mots, la marquise sur leur projet. On devait
profiter pour cela de la courte absence du chevalier, qui partait
incessamment pour aller recevoir le dernier soupir de cet oncle dont
l'avarice n'avait tant amass que pour satisfaire la prodigalit
d'un neveu.

Ce fait convenu, le chevalier partit l'ame enivre du plus doux
espoir, et n'prouvant d'autre embarras que celui de cacher sa joie
aux amis du mourant. Le lendemain de son dpart, Valentine tait 
l'opra, pare d'un bouquet de jasmin qu'Anatole dut reconnatre, et
bien plus occupe de sa prsence que de l'absence du chevalier,
lorsque M. de Nangis vint lui dire tout bas, et d'un air fin, que sa
proccupation serait remarque de tout le monde, except de celui
qui en tait l'objet; c'est dommage, ajouta-t-il; car on doit tre
bien fier de vous rendre aussi rveuse. Comme on suppose facilement
ce que l'on craint, Valentine s'imagina que son frre voulait parler
d'Anatole, et cette ide la troubla. Le comte ne s'tonna point de
la voir aussi mue; et, sans s'expliquer davantage, il lui dit
qu'ayant  lui parler d'affaires importantes, il l'engageait  venir
djener dans son cabinet le lendemain: elle promit de se rendre 
l'invitation; mais cet entretien demand avec tant de solennit
tourmenta cruellement l'esprit de Valentine. Elle se perdit en
conjectures pour en deviner le motif, et s'effora vainement
d'esprer quelque heureuse nouvelle. Un secret pressentiment lui
fesait redouter les avis de son frre; et, comme le pigeon de La
Fontaine, Valentine croyait beaucoup aux pressentiments.




CHAPITRE XXV.


Aprs une rception plus crmonieuse que fraternelle, M. de Nangis
entama la grande question par un long prambule, et finit par
fliciter sa soeur sur le beau sort qui l'attendait. Ce dbut fit
battre le coeur de Valentine; elle ne douta plus que son frre,
instruit de l'amour d'Anatole, ne cont le projet de surmonter
tous les obstacles pour assurer son bonheur. Mais cette douce ide
s'vanouit bientt, lorsqu'elle entendit M. de Nangis faire un grand
loge de M. d'merange, et y ajouter ces mots: Tant d'agrments
runis mritaient votre prfrence; aussi me suis-je bien gard de
la contrarier; vous avez vu mes soins  multiplier les assiduits du
chevalier chez moi; mais vous devez penser que si je lui ai offert
aussi souvent les occasions de vous faire sa cour, j'tais rassur
d'avance sur la crainte de vous compromettre. La manire noble et
franche dont le chevalier m'avait dclar ses intentions ne pouvait
me laisser aucun doute sur ses sentiments pour vous, et c'est en
vous approuvant que je vous les voyais partager.--Moi, mon frre,
interrompit Valentine, avec un embarras ml de dpit, je vous jure
que loin de les partager, je les ignorais.--Ah! Valentine, soyez de
bonne foi, et vous conviendrez de ce que tout le monde sait dj.
Une femme s'aperoit si vte de l'amour qu'elle inspire! D'ailleurs
il faut avouer que M. d'merange dissimulait fort mal celui qu'il a
pour vous; car il y a dja trs-longtemps que, plaisantant madame de
Nangis sur l'attrait qui fixait auprs d'elle tant de gens aimables,
et particulirement un homme dont les plus jolies femmes se
disputaient l'hommage, elle me fit remarquer que vous seule aviez
l'honneur de ce triomphe.--A ces mots le front de Valentine se
couvrit de rougeur, elle frmit de laisser souponner  son frre
l'ide qui excitait sa honte pour une personne chre  tous deux; et
la bont de son coeur la dcida  convenir que le chevalier lui
avait en effet tmoign quelquefois le desir de lui plaire; mais que
le caractre frivole dont il fesait gloire, l'avait empche
d'attacher la moindre importance  ses discours.--Il n'en est pas
moins vrai qu'ils vous taient agrables, reprit le comte; ils vous
le paratront encore plus maintenant que vous savez que cette
apparence de galanterie cache un sentiment profond. Mais je suis de
votre avis sur ces airs lgers, qui sont tant  la mode; vous en
voyez l'inconvnient, on ne sait  quoi s'en tenir sur tout ce qui
se dit; la gravit est moins amusante, j'en conviens: mais quand il
s'agit d'une affaire d'o dpend le destin de sa vie, on pourrait
bien se rsigner  en parler srieusement. Au reste, pour mon
compte, je n'ai pas ce reproche  faire  M. d'merange; et c'est
avec toute la solennit d'une semblable dmarche qu'il est venu me
prier de vous offrir sa main.--Je suis fort honore de son choix,
rpondit Valentine en baissant les yeux, mais je ne saurais me
dcider aussi promptement...  former un nouveau lien.--Voil tout
justement une rponse de comdie; vous oubliez, ma chre Valentine,
que ce n'est ni un tuteur, ni un oncle qui vous interroge, et
qu'tant parfaitement libre d'agir selon votre volont, vous n'avez
besoin d'aucun prtexte pour la satisfaire. Il est vrai que le
respect des usages, et ce que l'on se doit  soi-mme, imposent
quelquefois plus de sacrifices que n'en saurait exiger l'autorit
des parents les plus svres; mais vous connaissez aussi bien que
moi l'empire de ces devoirs, et vous n'avez pas plus  redouter mes
avis que ceux de votre raison; ainsi donc pourquoi me feriez-vous
mystre de vos projets et de vos sentiments?--Puisque vous
m'autorisez  vous parler franchement, reprit Valentine avec plus
d'assurance, je vous avouerai que, tout en rendant justice aux
avantages sduisants de M. d'merange, je le crois incapable de
s'occuper du bonheur de sa femme. Quand on a, comme lui, contract
l'habitude des succs brillants, on ne se rduit pas sans regret 
des plaisirs plus calmes; et je ne me sens point le courage de
consacrer ma vie  un homme fort aimable, sans doute, mais qui me
semble impossible  fixer.--Vous avez cru probablement triompher de
ce raisonnement, quand vous avez consenti  recevoir les soins du
chevalier?--Je ne les ai jamais encourags.--Du moins les avez-vous
accueillis sans ddain, car autrement il aurait bientt cess de
vous les consacrer. Son caractre est trop connu pour qu'on lui
souponne jamais la duperie de persister dans un amour sans espoir?
Aussi est-on dja convaincu dans le monde de votre prfrence pour
lui, et de l'heureux vnement qui doit en rsulter.--C'est ce qui
m'afflige, repartit Valentine, le coeur oppress par le ton de
svrit que venait de prendre son frre; cependant, ajouta-t-elle,
je ne me crois pas oblige d'accomplir les prdictions qu'il plat 
quelques personnes de faire.--Songez bien que ces sortes de
prdictions sont presque toujours dictes par le sentiment des
convenances. Mais j'ai tort de vouloir soutenir une cause que votre
coeur plaidera bien mieux que moi. J'ai rempli mon devoir en vous
instruisant de la proposition de M. d'merange: il doit tre de
retour ici dans huit jours; rflchissez d'ici  ce moment sur la
rponse que vous devez lui faire, et pensez sur-tout qu'on ne refuse
pas impunment d'aussi grands avantages. En finissant ces mots, le
comte sortit pour donner quelques ordres. Valentine, empresse de
terminer un entretien que la contrainte rendait insupportable,
rentra dans son appartement, et s'y renferma pour mditer sur la
rponse qu'on lui demandait. Son incertitude ne portait pas sur
l'ide d'accepter ou non la proposition du chevalier. Elle tait
bien dcide au refus. Mais la manire de motiver ce refus lui
prsentait de grandes difficults. L'aveu de ses rapports avec
Anatole n'aurait pas trouv grace auprs de M. de Nangis, dont la
froide raison ne comprenait rien aux faiblesses du coeur. D'ailleurs
comment se flatter de voir approuver par qui que ce soit le
sacrifice d'un sort brillant, pour les plaisirs d'un amour
romanesque! Cette rflexion devait empcher Valentine de confier
jamais le principal motif de sa rsistance aux voeux du chevalier.
Il ne lui restait donc plus qu' rpter les lieux communs dont on
se sert ordinairement pour rejeter de semblables propositions, sans
humilier l'amour-propre de celui qu'on refuse, et sans trahir le
secret de celui qu'on prfre.




CHAPITRE XXVI.


Deux jours aprs l'entretien qui avait jet tant de trouble dans
l'esprit de Valentine, elle reut un billet du commandeur, qui lui
demandait s'il pourrait avoir l'honneur de la voir dans la matine;
ce message lui inspira des soupons: elle rpondit au commandeur
qu'elle l'attendait; et lorsqu'elle le vit arriver, elle lui
tmoigna franchement l'impatience qu'elle avait d'apprendre ce qui
lui procurait le plaisir de le voir d'aussi bonne heure.--Ah! vous
devinez, dit-il, que je ne viens pas ici tout simplement pour vous
faire ma cour. Vous me trouvez peut-tre l'air important d'un
ambassadeur charg d'une mission dlicate; je suis bien aise d'avoir
le maintien convenable dans une circonstance aussi solemnelle.--Ah
mon Dieu! qu'allez-vous m'annoncer, interrompit Valentine en riant
de la plaisante gravit qu'affectait le commandeur.--Il ne s'agit
point de rire, reprit-il, mais d'couter posment tout ce que
l'ambition, la raison et l'intrt, vont vous dire par ma bouche.
Une personne qui me fait l'honneur de me supposer beaucoup de
crdit sur votre esprit, compte sur mes conseils pour vous
dterminer  assurer d'un seul mot le bonheur de toute votre
famille. J'ai promis de rpondre  cette honorable preuve de
confiance par tout le zle qui pourrait m'en rendre digne. En
vritable diplomate, je me suis bien gard de nier l'influence que
l'on me croyait sur la grande puissance que l'on voulait soumettre;
car j'ai remarqu que les professeurs en ce genre aimaient mieux
compromettre leur crdit que d'en laisser douter; et vous voudrez
bien, j'espre, ne pas dmentir une rputation dont je suis aussi
fier.--Quoi, vous seriez dput par mon frre pour me parler
mariage?--Prcisment.--Et c'est sur les avis de votre sagesse que
l'on fonde l'esprance de me faire faire une folie?--Pourquoi pas?
Ce ne serait pas la premire fois que ma sagesse aurait aussi bien
russi.--Eh bien! je veux la mettre  l'preuve dans cette
circonstance, et m'en rapporter  tout ce qu'elle dcidera. Je
verrai quels seront ses arguments pour me prouver que je dois
pouser l'homme du monde qui me convient le moins?--Qu'il vous
convnt, ou non, si vous l'aimiez, comme je l'ai cru un moment, vous
trouveriez mes arguments admirables. Mais il n'est point question
ici de vos sentiments. Un homme bien n, beau, riche, et spirituel,
vous offre sa main. Tant d'avantages runis ne vous laissent qu'un
seul motif de refus. Je sais que vous pourrez parler de la crainte
d'un nouveau lien, du desir de rester libre, et de l'inconstance
reconnue du chevalier; mais tous ces prtextes ne voudront
jamais dire au fond que ces mots: _Je ne vous aime pas_. Et je
me trompe fort, o M. d'merange ne vous pardonnera pas cette
injure.--Cependant, je ne compte pas l'pouser par terreur de son
ressentiment.--Ce serait d'autant plus mal calcul, que cela ne vous
mettrait point  l'abri de celui que vous devez le plus redouter.
Dans la position o vous vous trouvez, vous n'avez qu' choisir
entre deux vengeances; si vous redoutez celle du chevalier, la
comtesse vous en punira. Ne vous offensez pas de cette rflexion, ce
n'est pas le moment d'employer des subterfuges pour vous dmontrer
la vrit; je n'ai pas envie d'insulter, par la plus sotte
mdisance, une femme que vous devez aimer en dpit de ses torts;
mais l'amiti dont vous m'honorez, me fait un devoir de vous
garantir, s'il se peut, du mal que sa vanit cherchera  vous
faire.--J'avoue qu'elle est faible, inconsidre, mais, j'en suis
sre, elle n'est pas mchante, dit Valentine, les larmes aux
yeux.--Non; mais elle le deviendrait bientt, si elle se doutait une
minute de la prfrence qu'on vous accorde.--Hlas! pour lui
laisser ignorer cette malheureuse prfrence, je m'exilerais, je
crois, au bout du monde!--Beau moyen! M. d'merange vous y suivrait,
la comtesse en tomberait malade, et rien ne manquerait au
scandale.--Que faut-il donc faire pour viter tant de malheurs?--Il
faut se rsoudre  tromper l'amour-propre du chevalier, ou bien
consentir  le satisfaire.--Vous me supposez trop de finesse, ou
trop de rsignation.--Si vous vous dcidez au premier parti, je vous
rponds du succs; et,  vous parler sans dtour, je ne vois pas ce
qui vous empcherait de prendre le second. Les dfauts du chevalier
auraient de grands inconvnients pour une femme ordinaire, mais
celle dont l'esprit et la beaut flatteront son orgueil, n'aura
jamais  en souffrir.--Il est goste.--Tant mieux; les gostes
sont des maris parfaits; ils ont pour leurs femmes et leurs
enfants cette tendre affection qu'ils portent sur tout ce qui
fait partie d'eux-mmes. Je vous proteste que ce dfaut, si
dtestable dans la socit, est une vertu de mnage.--Je ne saurais
l'apprcier.--D'ailleurs, continua M. de Saint-Albert, je vous crois
capable d'oprer de grandes conversions; et puis il y a si peu de
diffrence entre les dfauts des gens du monde, que ce n'est gure
la peine de les discuter. Le mieux est de ne les pas voir ou de les
aimer, et c'est ce que l'amour apprend  merveille.--Sans doute,
mais il faut de l'amour.--A votre ge, on en a toujours.--Je ne m'en
sens pourtant pas pour M. d'merange--C'est que vous en prouvez
pour un autre..... Voil le grand secret que l'motion qui vous
colore en ce moment m'apprendrait assez, si je ne l'avais devin
depuis long-temps. Mais l'objet de cet amour, que le bonheur ne doit
point couronner, tout en vous aimant avec idoltrie, serait
dsespr de vous voir sacrifier un sort brillant aux intrts de sa
folle passion; ne regardez pas ce noble sentiment comme une
supposition de ma part, je viens d'en acqurir la preuve. Avant de
me rendre auprs de vous, j'ai voulu consulter mon ami sur la
dmarche que votre frre exigeait de moi, et je dois rendre justice
 celui qui vous inspire un si vif intrt; il s'en est montr
digne, en me conjurant de sacrifier sa vie au bonheur de la
vtre.--Indigne gnrosit! s'cria Valentine, hors d'elle-mme; et
c'est lui qui m'engage  pouser un homme qu'il mprise!--Ne vous
abusez point, c'est de la haine qu'il a pour lui, et non pas du
mpris. Son injustice envers le chevalier prouve assez les moyens
qu'il lui croit de vous plaire; mais qu'importe l'opinion d'un
rival? C'est de la probit qu'il faut, mme en amour. Il n'est
permis de disposer de la destine d'une femme, qu'autant qu'on
espre la rendre heureuse; lorsqu'on n'a pas cette esprance, on ne
peut s'opposer  ce qu'un autre se charge du soin de son
bonheur.--Je le sens, le mien est  jamais perdu; mais au moins
n'aurai-je pas  me reprocher de l'avoir sacrifi  de vaines
considrations. Ma rsolution est irrvocablement prise, et je ne
rclame plus vos conseils que sur la manire de la faire connatre;
en refusant les offres de M. d'merange, je conviens que j'ai de
grands mnagements  garder. Indiquez-moi les plus convenables, et
je vous rponds de ma docilit. Mais n'en exigez pas davantage de la
raison d'une femme, qui aime mieux vivre malheureuse  son gr, que
de se voir comble des bienfaits qui excitent l'envie de tout le
monde.

Aprs avoir cout attentivement ces derniers mots de Valentine, le
commandeur lui prit la main, la porta  ses lvres avec toutes les
marques d'un attendrissement qu'il ne pouvait dissimuler; et il
sortit en rptant son exclamation favorite: Quel dommage!




CHAPITRE XXVII.


On venait d'apprendre le retour de M. d'merange, et, comme le dit
un de nos auteurs les plus spirituels, il rapportait de son voyage
_le crpe et_ _la joie_ d'un riche hritier. Il ne se passait gure
d'heures sans que Valentine penst  ce retour, et cependant elle en
fut surprise comme d'une nouvelle inattendue. Tous les projets de
rponses qu'elle avait si sagement combines avec M. de Saint-Albert,
se confondirent dans son esprit. Elle sentit qu'il lui serait bien
difficile de soutenir l'entrevue dans laquelle le commandeur
exigeait qu'elle dclart au chevalier qu'une raison, dont elle ne
pouvait convenir, l'obligeait  refuser ses flatteuses propositions.
Elle devait accompagner cette phrase insidieuse de tous les
compliments qui peuvent rassurer l'amour-propre. Par ce moyen
le commandeur esprait voir retomber sur madame de Nangis le
ressentiment de M. d'merange, car celui-ci ne manquerait pas
d'accuser la comtesse d'inspirer  sa soeur l'excs de dlicatesse
qui lui fesait rejeter l'offre de sa main. Alors Valentine, loin
d'tre souponne de ddaigner l'amour du chevalier, paratrait 
ses yeux comme la victime d'une amiti hroque. En calculant ainsi,
M. de Saint-Albert s'tait trop mfi de la candeur de Valentine,
pour lui confier tout ce qu'il attendait de cette ruse. Il lui avait
persuad qu'en rpondant de cette manire elle disait la vrit sans
trahir son secret, et laissait au chevalier encore assez d'espoir
pour lui ter l'envie de se venger d'un refus humiliant.

Ce point convenu, le commandeur instruisit M. de Nangis du projet
que la marquise avait de rpondre elle-mme  M. d'merange. Le
comte s'en rjouit en pensant que si sa soeur avait le dessein de
rejetter les voeux du chevalier, elle se serait probablement pargn
le dsagrment de lui apprendre elle-mme cette mauvaise nouvelle.
Ravi de cette esprance, le comte s'empressa de la faire partager 
celui qui devait en recueillir le fruit. M. d'merange reut la
confidence en homme que le succs n'tonne jamais; il promit au
comte de se rendre  l'invitation qu'il lui fesait de dner le jour
mme chez lui, et ne douta pas que Valentine ne lui offrt, dans
cette journe, quelques moyens d'attendre patiemment sa rponse.

Il tait dja trois heures, on n'attendait plus qu'une seule
personne pour se mettre  table, lorsqu'on annona M. le comte
d'merange (c'tait son nouveau titre). Ce nom provoqua des motions
bien diffrentes: madame de Nangis tressaillit de plaisir, et
Valentine rougit d'embarras. Mais,  moins d'tre dans le secret des
femmes, on risque souvent de se tromper sur les impressions qu'elles
reoivent; et de moins prsomptueux que M. d'merange auraient pu
interprter comme lui le trouble de Valentine; cependant il n'eut
pas l'air de le remarquer; mais, quand il lui adressait la parole,
il prenait un ton de reconnaissance qui semblait la remercier
d'avance de tout ce qu'il attendait de son amour. Ses mots
ingnieux, ses regards pntrants taient pour Valentine, mais tous
ses soins taient pour la comtesse: il paraissait vouloir se faire
un mrite auprs de la premire des gards qu'il conservait pour
l'autre. Du reste, srieux sans affectation, il rpondait avec
politesse  tous ceux qui se composaient le visage pour venir lui
adresser des compliments de condolance et des flicitations, sur la
perte et l'hritage qu'il venait de faire. Madame de Nangis, que ce
genre de conversation ennuyait  prir, fit entendre aux personnes
qui s'obstinaient  savoir les dtails de la mort du dfunt, que la
sensibilit de M. d'merange en serait trop affecte, et les pria de
parler d'autre chose. On lui obit sans peine; car au fond les plus
curieux ne se souciaient pas beaucoup d'en apprendre davantage sur
un vnement qui leur tait indiffrent. Aussi fut-il bientt
oubli; en moins d'un quart d'heure la gat redevint gnrale; et
la sensibilit de M. d'merange ne s'en offensa point. Son naturel
piquant et le penchant qui l'entranait vers la plaisanterie, se
laissaient mme entrevoir  travers le maintien grave que lui
imposait la couleur sombre de son vtement; et comme on ne respecte
gure dans le monde que le deuil qu'on porte sur la physionomie,
une jeune femme qui ne se souvenait plus de celui du comte
d'merange, vint l'engager  chanter. Aussitt chacun joignit ses
instances  celles de l'aimable tourdie; et ce n'est qu' l'air
indign qu'il prit pour refuser la proposition, qu'on s'en rappella
toute l'inconvenance.

Cependant la soire s'avanait, et M. d'merange n'avait pu trouver
l'occasion de dire un mot en particulier  Valentine: il est vrai
que place auprs de sa belle-soeur, il tait impossible de parler 
l'une des deux sans tre entendu de l'autre. Pour se ddommager de
cette privation et faire comprendre  Valentine qu'il comptait sur
ce qu'elle avait charg le commandeur de lui faire savoir, M.
d'merange ne quitta plus celui-ci, et lui fit de grandes
dmonstrations de reconnaissance, pour que la marquise devint qu'il
le remerciait de l'intrt qu'il avait pris  lui dans cette
circonstance. Valentine le comprit assez; et lorsque le commandeur
s'approchant d'elle, lui dit tout bas: Allons, du courage, demain
l'on ira chercher votre rponse; souvenez-vous de ce dont nous
sommes convenus; elle rpondit en tremblant: Jamais je n'aurai la
prsence d'esprit qu'exige un semblable entretien; par piti,
faites en sorte de me l'pargner.--Cela est impossible.--Du
moins, n'aura-t-il pas lieu demain, car j'ai  sortir toute la
journe.--Voil bien le propos d'un enfant qui croit tout gagner en
diffrant l'instant de boire sa mdecine,--Pourquoi tant se presser
d'annoncer une chose dsagrable?--Pour n'avoir plus  la dire;
d'ailleurs je vous ai suffisamment dmontr la ncessit de cette
dmarche; mais je le vois bien, ce n'est pas moi qui vous y
dciderai, un autre en pourra seul obtenir l'honneur. Ici on vint
les interrompre; et Valentine se retira plus indcise que jamais sur
ce qu'elle allait faire.

Le billet qu'on lui remit le lendemain  son rveil, lui rappela les
derniers mots du commandeur. Elle le dcacheta en disant: Voil qui
va fixer toutes mes incertitudes; et son coeur se livra d'avance au
plaisir si doux d'obir  ce qu'on aime; il faut avoir souffert les
tourments attachs  la dtermination d'une dcision importante
pour connatre tout le prix d'un ordre absolu. De combien de
responsabilits il dlivre. On profite du bien qu'il produit sans
avoir  se reprocher le mal qui en rsulte; et, quand cet ordre
n'est qu'un desir, que de charmes dans l'obissance!


ANATOLE A VALENTINE.

Il y va du repos de votre existence, me dit-on: ah! Valentine, au
nom du ciel, au nom de celui qui ne respire que pour vous adorer,
suivez le conseil qu'un ami sage vous donne; j'ignore ce qu'il exige
de votre soumission, mais dt-il vous demander ma vie, n'hsitez pas
 la promettre, elle est  vous. Enfin, quel que soit le sacrifice,
oubliez la piti que mon sort vous inspire, et songez que ma
destine entire est dans votre bonheur.




CHAPITRE XXVIII.


Voil qui est dcid, dit Valentine en serrant le billet dans son
sein, je ne sortirai pas de la journe, et M. de Saint-Albert sera
content de moi. Ce qui voulait dire tout simplement: Anatole le
desire, et j'obis sans peine. En effet, ds ce moment l'ennui de
l'entretien qu'elle redoutait disparut  ses yeux; elle rassembla
ses ides avec ordre, et s'appliqua  prvoir les objections que lui
ferait M. d'merange, pour arranger ses rponses d'avance. Mais
cette belle prcaution eut le succs ordinaire. La conversation
s'entama tout autrement que la marquise ne l'avait prvu; et il lui
fut impossible de placer une seule de ces phrases si ingnieusement
mdites. Heureusement pour elle, son esprit suppla sans peine au
dfaut de sa prvoyance.

M. d'merange, qu'une conversation srieuse effrayait toujours,
commena par plaisanter Valentine sur l'excs de sa fracheur, en
lui disant qu'il tait bien cruel de retrouver la femme qu'on
adorait ainsi embellie par l'absence. Ce ton de gat fut aussitt
adopt par la marquise; elle sentit qu'il servirait -la-fois sa
franchise et sa politesse. M. d'merange lui sut bon gr de prendre
ainsi le ton qu'il prfrait, et regarda cette condescendance comme
une suite de la facilit qu'on a communment de saisir les manires
des gens qu'on aime. Aprs lui avoir tmoign sa reconnaissance par
mille choses flatteuses, il ajouta: Que je vous remercie de m'avoir
pargn la frayeur d'entendre mon arrt prononc par votre frre;
je sens qu'il m'aurait dit vingt fois que j'tais le plus heureux
des hommes, sans me le persuader un instant, et je crois en vrit,
qu'un refus de votre bouche m'attristerait moins qu'une bonne
nouvelle sortie de la sienne.--Cela m'encourage, reprit en souriant
Valentine.--N'allez pas abuser de cet aveu, pourtant.--Non, mais il
me rassure, et m'engage  vous dclarer franchement...--Que vous me
dtestez peut-tre.--Je mentirais; et vos procds envers moi vous
rpondent au contraire de ma reconnaissance.--Je me soucie bien de
votre reconnaissance; vraiment je ne la mrite pas, car j'ai fait
tout ce que j'ai pu pour ne vous point aimer.--Pourquoi vous
tes-vous dcourag sitt?--Ah! vous vous en plaignez, c'est une
manire de m'avouer....--Que toute honore que je me trouve de votre
choix, je n'y saurais rpondre.--Et peut-on savoir la raison qui me
condamne  d'ternels regrets? reprit le comte, d'un air moiti
piqu et moiti ddaigneux.--Voil ce qu'il faut que vous deviniez,
dit en rougissant Valentine.--Mais si je la devine, vous n'en
conviendrez pas?--Cela est vrai.--Eh bien! tant mieux, j'en agirai
plus librement. Jusqu' prsent le desir de vous plaire et la
crainte de voir troubler votre repos par la colre d'une femme dont
la vanit se blesse de toutes les prfrences qui ne sont pas pour
elle, m'ont fait supporter patiemment ses caprices. Me voil enfin
dispens de jouer plus long-temps un rle ridicule qui n'et jamais
t le mien, sans l'esprance de me voir rcompens de tant de
sacrifices. Au fait, je ne suis pas tenu  plus d'gards qu'on n'en
a pour moi; et votre franchise me semble trs-bonne  imiter. C'est
bien assez d'avoir  souffrir de son amour, sans se laisser
tourmenter par la folie d'une autre.--Vous n'avez pas toujours pens
ainsi, et cette folie qui vous importune aujourd'hui vous plaisait
autrefois?--Faites-moi un crime de votre ouvrage! Pouvais-je
deviner qu'il arriverait du fond de sa province une femme qui me
tournerait la tte au point de ne plus voir qu'elle au monde?
Certainement j'aurais mieux fait de rpondre aux sentiments qu'on
voulait bien me tmoigner, que de persister dans ceux qu'elle
ddaignerait; je ferais mieux encore d'oublier ma disgrace en
cherchant loin d'elle quelques consolations; mais tout cela serait
sage, et par consquent au-dessus de mes forces. Je ne me pique
point d'avoir cette vertu qui triomphe du sort; le mien veut que je
vous aime en dpit de vous, et nous verrons qui l'emportera de votre
volont ou de ma constance.--Quels que soient vos projets, dit
Valentine, d'un ton suppliant, par piti pour moi mnagez la
sensibilit d'une personne dont vous avez gar la raison; songez
qu'un clat la perdrait pour toujours; et ne me rduisez pas au
chagrin de la quitter pour la dlivrer d'une odieuse prsence.--Cette
prire rendit au comte toutes ses esprances. Il s'affermit dans
l'ide que la crainte de dsesprer madame de Nangis tait le seul
motif du refus de Valentine, et il vit en un instant tout le parti
qu'il pouvait tirer du sentiment gnreux qui la mettait dans sa
dpendance. Empress d'en faire l'preuve, il rpondit Je m'engage
 suivre en tout votre exemple. Vous pouvez mieux qu'une autre
m'apprendre les mnagements qu'on doit aux victimes d'un amour qui
n'est point partag.--Je le vois bien, reprit Valentine, en retenant
des larmes de dpit, il faut que je m'loigne de cette maison o le
malheur va bientt rgner.--Oui, partez, rpliqua M. d'merange avec
feu, laissez ici l'intrigue et la vanit se dbattre entre elles, et
venez loin de cet empire de la coquetterie, venez prouver la
sincrit des sentiments que vous faites natre. Choisissez la
retraite o rien ne saurait m'empcher de vous suivre; l, vous
pourrez vous convaincre que le bonheur de vous voir, de vous aimer,
suffit  mon existence; et peut-tre sentirez-vous alors le besoin
de rcompenser tant d'amour.--Oh ciel! que me proposez-vous!
s'cria Valentine.--En ce moment la porte s'ouvrit, et l'on vit
paratre madame de Nangis, ple, les yeux gars, et paraissant se
soutenir avec peine; Isaure l'accompagnait, et quitta sa main pour
venir se jeter dans les bras de sa tante. Les caresses de cette
enfant tirrent Valentine de l'espce de stupeur o l'avait plonge
la subite apparition de la comtesse. Elle essaya de dire quelques
mots, mais le tremblement de sa voix trahissait son trouble, et lui
donnait un air coupable, tandis que M. d'merange, jouissant de
toute sa prsence d'esprit, s'informait des nouvelles de la
comtesse, du ton le plus naturel, et avec toute la srnit d'une
personne qui n'aurait pas eu la moindre chose  se reprocher envers
elle. C'est ainsi que l'effronterie met plutt  l'abri du soupon
que l'innocence.

Le bavardage d'Isaure fut d'un grand secours dans cette circonstance,
o chacun parlait au hasard, sans s'embarrasser de ce qu'il disait,
pourvu que cela n'et aucun rapport avec sa pense; mais si la
prsence d'Isaure tait apprcie, l'arrive de madame de Rthel
parut un coup du ciel. Elle venait rappeler  Valentine l'engagement
qu'elles avaient pris de dner le mme jour chez la princesse de
L.... Il tait dja tard; la marquise n'avait point encore commenc
sa toilette, madame de Rthel en fit la remarque, et M. d'merange
se retira. Madame de Nangis le suivit, en priant sa belle-soeur de
l'excuser auprs de la princesse.--Je ne saurais profiter de son
invitation, ajouta-t-elle, je souffre beaucoup, et vous pourrez lui
affirmer que ce n'est pas d'un mal imaginaire.--Ces derniers mots
furent prononcs avec l'accent du reproche; ils allrent frapper au
coeur de Valentine; et la tristesse qu'elle en ressentit, rsista
mme au souvenir d'Anatole.




CHAPITRE XXIX


Depuis ce jour, madame de Saverny ne gota plus aucun repos.
Perscute par son frre, pour cder au desir de M. d'merange, dont
la malignit inventait  chaque instant un nouveau moyen de la
compromettre, et ne cessait de la menacer d'abandonner madame de
Nangis  son ressentiment; poursuivie par la jalousie de sa
belle-soeur; effraye des transports de l'amour d'Anatole;
Valentine, tait dvore de cette inquitude qui prcde le
malheur. Ne sachant plus comment y chapper, elle confia  M. de
Saint-Albert le projet qu'elle formait de partir secrtement pour
l'Italie, en fesant savoir seulement  son frre, qu'elle
entreprenait ce voyage pour se soustraire aux instances de M.
d'merange, et faire cesser le bruit d'un mariage auquel elle ne
consentirait jamais. Le commandeur, aprs avoir rflchi long-temps
sur ce voyage, finit par l'approuver, en disant: Vous avez raison,
ce parti me semble le meilleur; mais il faut tout prvoir. Malgr le
plus grand mystre, M. d'merange saura bientt o vous allez. Il
vous y suivra, il vous l'a promis, et dans sa position c'est le
meilleur parti qu'il puisse prendre, car cette preuve de dvouement
doit vous attendrir, ou vous perdre. Mais il est un moyen
d'chapper  ce double danger, en tant au public l'occasion de mal
interprter une dmarche fort simple; et ce moyen est d'emmener avec
vous deux personnes dont l'ge et la rputation deviennent les
garants de votre conduite aux yeux du monde, et dont l'amiti vous
protge contre toutes les tentatives d'un fat.--Puisque mon frre
m'abandonne, s'cria Valentine, en essuyant ses larmes, de qui
puis-je esprer une si grande preuve d'attachement?--On croirait,
reprit brusquement le commandeur, que votre coeur n'en est pas
digne,  la manire dont vous doutez de celui de vos amis. Si
quelqu'un m'avait dit: Il y a une personne dans le monde capable de
grands sacrifices pour vous pargner un malheur; je vous aurais
devine tout de suite, moi.--Ah! mon ami! fut tout ce que put
articuler Valentine; elle se jeta dans les bras de M. de
Saint-Albert, qui la serra paternellement sur son coeur. Lorsque son
motion lui permit de parler, il assura Valentine que madame de
Rthel serait enchante de faire avec elle le voyage d'Italie. Nous
irons  petites journes, ajouta-t-il en riant, par gard pour l'ge
de l'aimable vieillard qui vous accompagne. Deux semaines suffiront
pour les prparatifs de ce petit enlvement; et si le monde en
mdit, comptez sur mon honneur pour rparer le tort que pourraient
faire au vtre mes moyens de sduction.--Cette plaisanterie fit
sourire Valentine, et l'empcha de se livrer  l'excs de son
attendrissement. Elle se contenta de serrer la main du commandeur,
en signe de reconnaissance; et tous deux se quittrent, l'ame
pntre de cette douce joie qui nat galement du bien que l'on
reoit et de celui qu'on fait.

Mais ce dlai de quinze jours accord aux diffrents manges de
l'amour-propre pouvait devenir bien funeste  Valentine; elle le
prvoyait, sans oser en tmoigner sa crainte. Un service obtenu sans
l'avoir demand rend si discret, qu'on prfre en perdre le prix,
que de s'en assurer par une nouvelle sollicitation. Aussi la
marquise se rsigna-t-elle  attendre patiemment l'poque fixe pour
son dpart. Elle imagina de se composer une manire de vivre qui la
mt  l'abri des scnes qu'elle redoutait le plus; et donnant
l'ordre  ses gens de ne laisser entrer chez elle que le commandeur
et sa nice, elle se dit lgrement indispose, et crut se faire
oublier de ceux qui la tourmentaient, en se dlivrant de leur
prsence. Pour se maintenir dans une rsolution qui devait
lui coter le plaisir de rencontrer Anatole, il fallait bien
trouver quelque ddommagement; et celui de lui crire vint tout
naturellement  sa pense. A la veille de faire une longue absence
on est plus confiant; il semble qu'on n'ait rien  redouter des
aveux de sa faiblesse; l'ide qu'on ne se reverra peut-tre jamais,
en glaant l'ame de terreur, la met au-dessus des considrations
ordinaires, et ce qu'on dit alors a quelque chose de la solennit
d'un dernier adieu. Cependant Valentine ne se laissa point entraner
par le charme d'exprimer ses penses  celui qui les inspirait
toutes. Elle lui parla des chagrins qui l'obligeaient  s'loigner
de sa famille, sans lui laisser souponner le secret de madame de
Nangis; et comme elle donna pour raison de son voyage le desir de
fuir M. d'merange, il est  prsumer qu'Anatole fut de son avis,
et qu'il trouva la lettre charmante.

M. d'merange s'tant dja prsent plusieurs fois chez madame de
Saverny, sans tre reu, devina qu'elle lui avait fait dfendre sa
porte. Ce procd le choqua vivement; il se promit de s'en venger;
et alla s'en plaindre  M. de Nangis, comme d'une insulte que sa
conduite respectueuse envers sa soeur n'aurait pas d lui attirer.
M. de Nangis qui mettait le plus grand intrt  maintenir les
esprances du comte, l'assura que ce n'tait srement qu'un
malentendu de la part des gens de la marquise. Pour s'en convaincre,
il se rendit chez elle, et demanda  la voir; mais on lui rpondit
que madame tait souffrante, et reposait en ce moment. Assez
mcontent de cette rponse, il fit appeler mademoiselle Ccile pour
la questionner sur la maladie de sa matresse. A la manire dont on
l'interrogeait, mademoiselle Ccile vit bien qu'il fallait mentir;
mais, comme elle n'avait point reu d'instructions  ce sujet, elle
fit tant de mensonges inutiles, qu'elle laissa souponner la vrit.
M. de Nangis en conut beaucoup d'humeur, mais il la dissimula sous
l'apparence d'une vive inquitude. Se promettant bien d'claircir ce
mystre, il entra chez sa femme en disant: Vous ignorez srement que
Valentine est malade, elle n'est point sortie depuis deux jours, et
ne reoit personne; cela m'inquite, et je vous engage  forcer sa
porte pour lui offrir vos soins.--Je m'en garderai bien, reprit la
comtesse d'un ton amer, cela m'est arriv une fois la semaine
dernire; et je n'ai pas envie de recommencer une pareille
gaucherie. Cette phrase devait exciter la curiosit de M. de Nangis;
et pour la satisfaire, la comtesse raconta comment elle avait trouv
M. d'merange en tte  tte avec sa belle-soeur. Elle accompagna ce
rcit de plusieurs rflexions malignes, qui indignrent M. de
Nangis. Il crut de son honneur de justifier Valentine des
soupons qu'on osait concevoir sur elle, en disant qu'il tait
bien permis de recevoir avec intimit l'homme que l'on devait pouser
incessamment.--M. d'merange pouse votre soeur? s'cria la
comtesse, d'une voix touffe.--Vraiment nous en aurions parl
plutt, reprit M. de Nangis, sans remarquer la fureur qui se
peignait dans les yeux de sa femme, mais je ne sais quelle pruderie
empche Valentine de se dcider; elle aime trs-certainement M.
d'merange; vous l'aviez dj devin, et depuis tout l'a confirm.
Cependant elle hsite, et donne pour prtexte la lgret du comte,
et cent autres mauvaises raisons dont vous pourriez facilement lui
dmontrer le ridicule. Peut-tre aura-t-elle plus de confiance en
vous: d'ailleurs vous triompherez mieux que moi de ces ides
romanesques sur la constance. Ayez l'air de croire  celle du comte,
et vous l'en convaincrez sans peine. Sur ce sujet, une femme sait
toujours en persuader une autre; et je parie que votre esprit aura
bientt fait disparatre l'obstacle qu'elle oppose au mariage le
plus brillant qu'elle puisse faire. Si vous russissez, comme je
n'en doute pas, vous pouvez compter sur la reconnaissance de M.
d'merange, car il est amoureux fou de Valentine. On peut imaginer
ce qui se passa dans l'ame de la comtesse,  chaque mot de ce
discours. Plonge dans une espce d'anantissement, elle s'efforait
vainement de rompre le silence; un poids norme semblait oppresser
sa poitrine; et, lorsque par un mouvement courageux elle essayait de
rpondre  ces mots cruels qui dchiraient son coeur, sa voix
expirait sur ses lvres livides. Un tat aussi violent devenait
impossible  dissimuler; et M. de Nangis allait peut-tre dcouvrir
le plus affreux secret, lorsqu'un domestique vint lui remettre un
billet, qui demandait une prompte rponse. Le comte sortit alors en
recommandant  sa femme de ne point oublier ce qu'il venait de lui
dire, et tout ce qu'il attendait de sa complaisance.

O vous, que de funestes passions gareront peut-tre un jour, que ne
pouvez-vous contempler leur hideux effet sur le coeur et les traits
de cette femme jeune et belle! La pleur de la mort couvre son
visage; son regard teint ne se ranime que lorsqu'un projet de
vengeance vient flatter son imagination. Cette bouche, qu'embellissait
l'expression d'une gat piquante, ne sourit plus qu' l'ide de
punir l'innocence du crime d'tre aime; et cet esprit lgant et
coquet, autrefois uniquement occup du desir de plaire, ne l'est
plus maintenant que du barbare soin de chercher les moyens les plus
srs de perdre sa rivale: aucun ne lui parat trop cruel ou trop
bas. Enfin les sentiments affreux que la vanit outrage inspire 
cette femme coupable semblent fltrir -la-fois son ame et sa
beaut.




CHAPITRE XXX.


Pendant qu'il se tramait tant de conspirations contre le repos de
Valentine, mademoiselle Ccile l'instruisait de la visite de M. de
Nangis, et de l'humeur qu'il avait tmoigne lorsqu'on lui avait
signifi qu'il ne pouvait entrer chez sa soeur. Allons, dit
Valentine, je vois qu'il me faut renoncer mme au plaisir d'tre
seule, puisque je ne puis m'y livrer sans offenser quelqu'un. Et
elle se disposa  sortir pour chapper, s'il tait possible, 
quelque visite importune. En s'occupant d'habiller sa matresse,
mademoiselle Ccile rompit le silence qui lui tait impos
ordinairement par celui que gardait la marquise avec elle, pour lui
dire: Madame fait trs-bien de sortir aujourd'hui, car je ne sais
ce qui se passe dans la maison, mais c'est  coup sr quelque chose
d'trange; madame la comtesse tourmente et gronde tous ses gens
-la-fois; M. de Nangis a demand ses chevaux plutt qu'
l'ordinaire; Richard a dja port ce matin trois lettres de sa
matresse chez le comte d'merange, et j'tais  peine leve quand
madame votre soeur m'a fait appeler pour lui donner de vos
nouvelles, et rpondre  cent questions sur la sant et les
occupations de madame; aprs avoir dit que madame avait t
indispose depuis plusieurs jours, j'ai rpondu  tout le reste: _Je
n'en sais rien_; et madame la comtesse, ennuye de m'entendre
toujours rpter la mme chose, m'a renvoye en disant: Quelle
sotte!

La marquise n'eut pas l'air de faire grande attention au rapport de
mademoiselle Ccile, et feignit de regarder la curiosit de sa
belle-soeur comme une preuve de l'intrt qu'elle portait  sa
sant; mais elle s'affligea en secret de voir jusqu'o s'abaissait
la fiert de la comtesse. Qu'aurait-elle donc pens si elle avait pu
deviner que l'excs du ressentiment de cette insense la porterait
ce jour-l mme  user de son autorit dans sa maison, pour se
faire remettre dans le plus grand mystre les lettres adresses 
madame de Saverny. L'esprance d'en trouver une de M. d'merange,
qui lui apprendrait plus srement la vrit de ses rapports avec
Valentine, tait le seul motif de cette indigne action, dont le vil
confident vint bientt chercher la rcompense. Vingt-cinq louis
furent le prix de trois lettres remises  la comtesse par un laquais
infidle. De ces trois lettres l'une portait le timbre de Nevers, la
seconde tait un simple billet d'invitation qu'on pouvait lire sans
le dcacheter, et, sur la troisime, on ne reconnaissait pas
l'criture de M. d'merange. C'tait donc inutilement pour cette
fois que madame de Nangis venait de se laisser entraner au plus
indigne procd; mais elle en pouvait assurer le secret en rendant
les trois lettres comme elle les avait reues. Sa conscience
accueillait cette ide; avec une morale peu svre, on se croit
facilement innocent du mal dont on ne recueille pas le fruit. La
comtesse se parait dja  ses propres yeux du mrite de rsister au
mouvement d'une curiosit sans objet, lorsqu'un nouveau soupon vint
triompher de tous ses scrupules. Elle pensa que M. d'merange
pouvait bien se servir d'une autre main que la sienne pour crire
l'adresse de ses lettres  madame de Saverny. C'tait un moyen
souvent employ pour tromper les regards des jaloux; et madame de
Nangis se rendait justice en supposant aux autres le desir
d'chapper  son indiscrtion;  force de supposer ce qu'elle
espre, elle croit cder  la certitude de tout apprendre, et rompt
le cachet.... Bientt une joie froce tincelle dans ses yeux. Elle
tient enfin l'instrument d'une vengeance sre, qui va frapper du
mme coup l'ingrat qui la trahit, et la femme qu'on lui prfre.
Munie de ce prcieux dpt, elle attend dans toute l'agitation d'une
affreuse esprance le moment o le comte d'merange a promis de se
rendre chez elle. Pour obtenir de lui cette promesse, il avait fallu
employer la ruse, et lui cacher sur-tout ce qu'on avait appris de
M. de Nangis. Ce soin important tait le sujet des billets dont
mademoiselle Ccile avait parl  sa matresse, et auxquels le comte
venait de rpondre, en cdant avec peine aux instances de madame de
Nangis.

Lorsque M. d'merange parut, la comtesse prit un air riant pour le
complimenter sur son futur mariage et sur le bonheur d'tre aim
d'une femme accomplie; elle se vanta d'avoir prvu que cette
provinciale, dont on prtendait se moquer, serait avant peu
l'hrone d'un roman nouveau, qui finirait par le dnoment
ordinaire. Avant de rpondre  ces compliments ironiques, le comte
chercha a dmler la vritable pense de madame de Nangis sur cet
vnement. Il crut un instant que sa fiert l'emportait sur sa
jalousie, et que le ddain triomphait de sa colre; il se
rjouissait de lui voir prendre un parti si convenable. Mais le
dpit d'une femme, ainsi que son amour, se trahit par ses soins
mmes  le cacher; et ce fut  la gat factice de la comtesse, que
M. d'merange devina l'excs de son ressentiment. Cette dcouverte
l'engagea  nier l'amour qu'on lui supposait pour la marquise; il
convint seulement d'avoir consenti au projet de M. de Nangis, qui
mettait la plus grande importance  ce mariage, et en avait fait
toutes les dmarches, avant mme qu'il les et approuves. Il
ajouta, en regardant finement la comtesse, que des raisons faciles
 comprendre l'avaient empch d'apporter beaucoup de rsistance aux
volonts de son mari, et que d'ailleurs on lui avait fait sentir la
ncessit de se marier, comme tant l'unique rejeton de sa famille.
Toutes ces considrations, dit-il, m'ont dtermin  laisser agir le
zle de mes amis; leur choix est tomb sur madame de Saverny, dont
le rang et l'ducation sont dignes de la place que le Roi veut bien
destiner  ma femme. Et c'est plus encore par convenance que par
inclination que je me dcide  l'pouser.--Je suis bien aise de voir
tant de raison dans votre amour, reprit la comtesse, en s'apercevant
aussi de la mauvaise foi du comte, il en sera moins surpris du
sort qu'on lui rserve.--Vous savez que sur ce point je suis
trs-philosophe.--On l'est sans peine quand on se croit aim.--Je ne
saurais me prvaloir de cet avantage, car votre belle-soeur ne m'a
point fait d'aveu; elle prtend au contraire avoir une raison de
refuser ma main, qu'elle ne veut avouer  personne.--La voulez-vous
savoir?--Vous m'allez dire comme M. de Nangis, qu'elle a peur de
ma lgret.--Non, elle vous rend trop de justice.--Au fait,
rpliqua-t-il, en jetant un regard tendre sur la comtesse, elle
ferait mieux peut-tre de redouter ma constance.--Non, Monsieur,
elle a, pour ddaigner votre amour, de meilleures raisons que
toutes celles-l. Tenez et jugez-en vous-mme. En disant ces mots
elle remet au comte la lettre suivante, et savoure le plaisir de la
lui voir lire en tremblant de colre.

Vous partez, Valentine, et c'est le desir d'chapper aux
importunits d'un fat qui vous loigne des lieux que vous
embellissez! L'honneur de l'emporter sur vos rivales, celui de
briller  la cour de tout l'clat de la fortune et de la beaut; le
triomphe plus grand encore de fixer un coeur vou  l'inconstance;
enfin, tous ces plaisirs enivrants de la vanit ne peuvent donc vous
sduire? Vous ralisez le voeu que je formai en vous voyant pour la
premire fois. Ah! me disais-je alors, si j'tais le crateur d'un
aussi bel ouvrage, je voudrais le parer de toutes les vertus.

Vous partez, et des pleurs de regrets ne viennent pas obscurcir mes
yeux, et je ne maudis point cet exil volontaire! Tant de courage
doit vous sembler un prodige,  vous qui savez que j'ai besoin pour
vivre du mme air que vous respirez; mais songez  ces timides
oiseaux, qui, sans oser approcher du soleil, traversent les mers
pour jouir en tout temps des bienfaits de sa prsence, et vous aurez
bientt le secret de ma rsignation.

Aprs un moment de silence, pendant lequel M. d'merange cherchait
 modrer sa rage, il jeta les yeux sur madame de Nangis, et fut
frapp de la joie qu'il vit clater dans les siens. L'ide qu'elle
se repaissait du plaisir de le voir humili, lui inspira l'envie de
s'en venger en l'humiliant elle-mme. Cette lettre n'est point
signe, dit-il avec mpris, et rien ne prouve qu'elle soit destine
 la marquise.--Quoi, s'cria la comtesse, transporte de fureur, le
nom de la marquise de Saverny, n'est-il pas sur l'adresse; et ne
lisez vous point celui de Valentine?--Belle preuve! chacun en peut
crire autant  la femme qu'il veut calomnier ou compromettre.
D'ailleurs, si cette lettre tait connue de la marquise, comment se
trouverait elle entre vos mains? Ici madame de Nangis resta
interdite, son front se couvrit de rougeur; mais tout--coup,
bravant la honte par la colre, elle arracha la lettre des mains du
comte, et dit: Puisque votre misrable amour prfre m'outrager par
le plus odieux soupon que d'en croire l'vidence, je saurai bien
vous convaincre sans m'abaisser  me justifier. Mais si je me livre
 tout l'excs de mon indignation, n'accusez que vous des malheurs
qui en seront la suite. Le ciel m'est tmoin que d'aussi barbares
sentiments n'ont jamais possd mon ame; je vous les dois tous et
vous en subirez l'effet. J'ai appris de vous comment on peut
joindre la perfidie  l'insulte; vous apprendrez de moi comment on
se venge du mpris. En finissant ces mots, la comtesse sortit avec
prcipitation de la chambre; et, dfendant au comte de la suivre,
elle alla s'enfermer dans son cabinet.




CHAPITRE XXXI.

Le bruit d'une voiture qui entrait dans la cour rveilla madame de
Nangis de l'espce d'anantissement qui avait succd  sa colre;
elle craignit de se faire voir dans le dsordre o elle tait, et
s'empressa d'ordonner qu'on loignt, sous un prtexte quelconque,
la visite qui arrivait: mais on lui rpondit que le carosse dont
elle avait entendu le bruit, tait celui de M. le comte, qui venait
de rentrer. En effet, le comte arrive presque aussitt. Frapp de
l'altration qu'il remarque sur le visage de sa femme, il lui en
demande la cause: elle hsite  rpondre; son mari insiste; elle se
trouble encore davantage; et la ncessit de sortir d'embarras
venant ajouter au desir de se venger, la comtesse feint de trahir
avec peine le secret de sa belle-soeur. Elle raconte qu'un hasard,
dont on ne doit accuser que la ngligence de Valentine, a fait
tomber entre ses mains la lettre qu'elle montre  M. de Nangis, et
donne pour prtexte de l'motion que son mari a remarque, le
chagrin profond que lui cause la conduite d'une personne qu'elle
n'aurait jamais souponne d'une pareille intrigue. Cette premire
dnonciation accueillie l'oblige  de nouveaux mensonges. Plus cette
indigne action cote  sa conscience, et mieux elle en veut assurer
le prix. Enfin, l'esprit, la ruse, la trahison, la fausse piti,
tout fut employ pour abuser la tendresse d'un frre, et le porter 
la plus coupable injustice.

Lorsque, par ses diffrentes insinuations, la comtesse eut exalt la
colre de son mari contre Valentine, elle pensa que c'tait le
moment de les mettre en prsence. La marquise venait justement de
rentrer. Son frre la fit prier de se rendre auprs de lui. Elle
arrive:  son aspect la comtesse frmit. Il lui semble que la preuve
de ses torts est tout entire dans l'air innocent de Valentine, et
que l'accuse n'a qu' lever ses yeux pour se justifier de tant de
calomnies.

Connaissez-vous cette lettre? dit alors M. de Nangis, du ton d'un
juge svre.--J'ignore ce qu'elle contient, reprit en balbutiant
Valentine, qui avait dj reconnu l'criture d'Anatole.--Cependant
elle vous est adresse, reprit le comte, et celui qui l'crit se
croit probablement assez connu de vous pour n'tre pas oblig de la
signer.--Ici la marquise prit la lettre des mains de son frre, en
lut l'adresse, et lana  sa belle-soeur un regard de mpris qui ne
laissa  la comtesse aucun doute sur le soupon qui venait
d'clairer Valentine. Confuse de voir sa lchet devine, elle n'en
supporta la honte que dans l'esprance de jouir  son tour de la
confusion o se trouverait sa rivale, en lisant les expressions de
cet amour qu'elle voulait cacher, et en rpondant  l'espce
d'interrogatoire que M. de Nangis ne manquerait pas de lui faire
subir. Mais elle fut bien tonne, lorsqu'elle s'aperut que cette
lecture, loin de troubler Valentine, sembler ranimer son courage,
et calmer son agitation. Le comte, surpris lui-mme de cette
tranquillit, dit avec impatience: Eh bien! madame, daignerez-vous
m'expliquer ce mystre, et m'apprendre si vous connaissez l'auteur
de cette lettre?--Je pourrais avant tout, reprit la marquise avec
dignit, demander comment il se fait qu'elle se trouve dans vos
mains avant de m'tre parvenue; mais je veux ignorer sur qui doit
tomber le mpris attach  de tels procds. Votre ge, le titre de
chef de notre famille, et plus encore, la tendresse que vous m'avez
toujours tmoigne, vous donnent sur moi les droits d'un pre; et
c'est au nom de ces droits que je consens  vous rpondre avec
toute la sincrit que vous devez attendre de mon caractre. Cette
lettre m'tait destine, et j'en connais l'auteur.--Je desire
infiniment savoir le nom de ce monsieur qui traite si bien
de fat l'homme le plus aimable que je connaisse.--Son nom? Je
l'ignore.--Quoi? s'cria la comtesse, en clatant de rire d'une
manire impertinente, vous ignorez le nom de celui qui veut vous
suivre au-del des mers?--Valentine ne daigna point faire attention
 cette pigramme; mais elle en punit bientt la comtesse, en la
livrant  la plus cruelle inquitude. Aprs s'tre puis en
sentences plus ou moins loquentes sur l'extravagance des femmes,
M. de Nangis dit  sa soeur;--Il ne faut pas douter que l'amour de
ce beau sylphe ne soit l'unique cause des refus que vous adressez 
M. d'merange!--Non, rpondit Valentine, cet amour n'est pas la
seule cause de mon refus.--C'est pourtant de cette belle passion
dont vous avez voulu parler, en nous assurant qu'un motif secret
vous empchait d'accepter sa main.--En cet instant, les yeux de
Valentine se tournrent sur madame de Nangis, elle la vit dans
l'attitude d'un coupable qui attend le prix de ses mchancets. Un
affreux tremblement agitait ses membres; elle coutait d'un air
avide les mots qui allaient sortir de la bouche de sa belle-soeur,
et semblait implorer la piti de sa victime. Il fallait s'tre
laisse entraner  tous les torts d'une passion insense pour
mconnatre ainsi le coeur de Valentine; mais le premier chtiment
de ceux qui renoncent  la vertu est de n'y plus croire. Aussi
l'tonnement de madame de Nangis fut-il  son comble, lorsqu'elle
entendit Valentine donner pour raison de son refus la diffrence de
son caractre avec celui de M. d'merange, et beaucoup d'autres
motifs, sans ajouter un mot qui pt faire souponner les sentiments
de la comtesse. Ce procd gnreux, en dissipant sa crainte, la
livra au remords; et rien ne saurait peindre ce qu'elle souffrit en
voyant son mari s'animer de plus en plus contre sa soeur, et finir
par l'outrager au point d'appeler du nom d'intrigue son intimit
avec Anatole. Valentine avait support cette injure avec la
rsignation qui nat de l'innocence; mais quand elle se vit en mme
temps accuser de tous les manges de la coquetterie envers le comte
d'merange, la fiert de son ame se rvolta de cette insulte. Elle
dclara qu'aucune considration ne pouvait l'engager  souffrir les
expressions du mpris de personne, pas mme de son frre; et elle
sortit en l'assurant que dsormais il n'aurait plus l'occasion de la
traiter avec tant d'injustice.

Le voil donc arriv ce fatal moment que j'ai si souvent redout!
s'cria Valentine, quand elle fut seule. Mon imprudence et la plus
indigne calomnie m'enlvent jusqu' l'estime de mon frre, je ne
puis plus habiter sa maison, sans trahir l'horreur que m'inspire
tout ce qui s'y passe. Il faut m'en loigner; il faut quitter cette
famille que j'avais regarde comme un asyle protecteur, et emporter
avec moi le mpris et la haine de deux tres sur qui j'avais plac
mon respect et ma tendresse! En se livrant  ces tristes penses,
Valentine fondait en larmes. Mais son attendrissement, loin
d'affaiblir sa rsolution, redoublait le desir qu'elle avait de
cacher sa peine  tous les yeux. Dans ce dessein, elle crivit au
commandeur qu'un obstacle imprvu l'obligeait  renoncer au projet
d'aller en Italie; qu'elle tait  la veille de partir pour Saverny,
o une affaire importante la rappelait, mais qu'elle desirait
vivement le voir avant de s'loigner de Paris. Le domestique charg
de porter ce billet eut ordre de n'en remettre la rponse qu' la
marquise elle-mme. Cette rponse se fit attendre jusqu' dix heures
du soir; le domestique s'excusa de la rendre aussi tard, en disant
qu'il s'tait cru oblig d'aller la chercher jusque chez madame de
Rthel,  Auteuil, ou M. de Saint-Albert devait dner. Il ajouta,
qu'en sortant de table le commandeur avait t pris subitement
d'une attaque de goutte qui l'avait forc de se mettre au lit. Le
billet tait crit de la main de madame de Rthel, qui donnait 
Valentine les dtails de ce fcheux accident, et l'engageait 
venir s'tablir quelques jours  Auteuil, pour adoucir par sa
prsence les maux de leur vieil ami. La plus sincre affection, la
reconnaissance, tout fesait un devoir  Valentine de se rendre 
cette invitation, qui lui offrait en mme temps une occasion de
prodiguer ses soins au seul protecteur qui lui restt, et un
prtexte de s'loigner de la maison de son frre.

Elle rsolut de partir le lendemain, de grand matin, pour qu'on ne
s'tonnt point dans la maison de ne lui voir faire ses adieux 
personne, et chargea mademoiselle Ccile d'instruire les gens de la
comtesse du motif qui la dterminait  se rendre sans dlai chez
madame de Rthel. Ces arrangements finis, Valentine essaya de
prendre quelque repos, mais le sommeil ne vint point calmer ses sens
en la dlivrant du souvenir de ses peines. L'ide de reposer pour la
dernire fois sous le toit fraternel remplissait son ame d'amertume:
elle contemplait avec douleur cet appartement si lgamment orn
pour la recevoir, o elle croyait passer sa vie au sein de sa
famille. La place o elle relisait les lettres d'Anatole, la table
sur laquelle elle y rpondait, tout, jusqu'au petit fauteuil
d'Isaure, excitait ses regrets. Le coeur attache tant de prix aux
moindres objets qu'il va perdre! Valentine avait souvent desir de
n'tre jamais venue dans ces lieux tmoins de ses chagrins; mais il
fallait s'en exiler pour toujours, et ses larmes coulaient  la
seule pense de ne les plus revoir. C'est ainsi que la cause de nos
malheurs l'est quelquefois aussi de nos regrets.




CHAPITRE XXXII.


Sept heures venaient de sonner, les chevaux taient dj  la
voiture, et madame de Saverny, assise auprs d'une croise,
attendait en silence que mademoiselle Ccile et ferm tous ses
paquets pour se mettre en route; Antoinette venait  chaque instant
demander s'il tait ncessaire d'emporter telle robe ou tel chapeau,
et mademoiselle Ccile s'empressait de lui rpondre: Cela est
trs-inutile, puisque madame ne doit rester que huit jours  la
campagne. Cette rponse fit soupirer Valentine, et la replongea
dans une triste rverie, dont elle sortit tout--coup en se sentant
presser par les bras d'un enfant qui l'accablait de ses caresses.
Quoi, dit-elle, en embrassant Isaure, dja leve, chre petite! le
bruit qu'on a fait dans la cour t'aura sans doute rveille?--Oh!
non, ma tante, reprit l'enfant; je savais que vous deviez partir de
bonne heure; j'tais dja couche depuis long-temps, lorsque
mademoiselle Ccile est venue le dire hier soir  ma bonne: elles me
croyaient endormie, et j'ai entendu tout ce qu'elles ont dit. Quand
j'ai su que j'allais rester huit jours entiers sans voir ma bonne
tante, j'ai voulu l'embrasser avant son dpart. Mademoiselle Ccile
avait souvent rpt que les chevaux taient commands pour sept
heures; je me suis dit: En comptant toutes les heures qui sonneront
 la pendule, je me rveillerai  temps. En effet, j'avais si peur
de me lever trop tard, que j'ai trs-peu dormi. Quand j'ai entendu
du bruit dans la maison, je me suis habille tout doucement, et je
suis vte accourue ici.--Chre enfant, dit Valentine, en la
baignant de ses larmes!--Tu t'en vas donc pour toujours? s'cria
Isaure en voyant l'excs de la douleur de sa tante.--Non, je te
reverrai bientt, je l'espre. Ne m'oublie pas.... Dis  ton pre
que je pars en pleurant.... que je vous aime tous.... et que je vous
regretterai toute ma vie. Ces paroles entrecoupees par des sanglots
achevrent de dsoler Isaure. Elle se jeta au cou de Valentine, en
pleurant aussi, et dit: Encore, si j'avais ton portrait pour me
consoler quand tu n'y seras plus!--Eh bien, qu'est-il devenu?
demanda Valentine, avec une sorte d'inquitude.--Je ne voulais pas
vous le dire, reprit Isaure en baissant les yeux, mais l'autre
jour, en jouant avec M. d'merange, la chane qui soutient le
mdaillon s'est casse, et le verre s'est bris en tombant par
terre; j'ai bien pleur quand j'ai vu ce malheur! Mais M. d'merange
m'a promis que bientt il n'y paratrait plus. Il a pris le collier
en se chargeant de le faire raccommoder par son bijoutier, et il
doit me le rendre la semaine prochaine: c'est encore bien long 
attendre. Valentine apprit avec peine que son portrait tait entre
les mains du comte, mais elle ne fit aucun reproche  Isaure de le
lui avoir livr. Le mal tait fait; il tait inutile d'en apprendre
les consquences  une enfant trop innocente pour les comprendre.
Elle se contenta de recommander  Isaure de ne plus s'adresser qu'
elle lorsqu'il s'agirait de confier son portrait. Mademoiselle
Ccile vint en ce moment annoncer  sa matresse que tout tait
prt. Valentine fit un effort pour s'arracher des bras d'Isaure qui
voulait absolument la suivre, et ne consentit  la laisser partir
qu' la condition d'aller la rejoindre  Auteuil aussitt que madame
de Nangis en aurait accord la permission. Quand il fallut se
sparer de _Love_, les pleurs d'Isaure redoublrent. Enfin on calma
son chagrin par des cadeaux et des promesses; mais on ne put obtenir
d'elle de la faire rentrer dans la maison avant que la voiture ne
ft sortie de la cour; et Valentine tait dj bien loin, que la
petite voix d'Isaure lui criait encore adieu.

Le premier soin de la marquise, en arrivant  Auteuil, fut
d'instruire Anatole du sjour qu'elle comptait y faire, et d'une
partie des raisons qui la contraignaient  s'loigner de sa famille.
La ncessit d'empcher Anatole de lui adresser de nouvelles lettres
 l'htel de Nangis, l'obligeait  lui apprendre le sort qu'avait eu
la dernire; mais elle vita soigneusement de lui laisser souponner
la vritable cause de cette indiscrtion, qu'elle mit sur le compte
de la maladresse d'un laquais et d'une distraction de son frre.
Elle parla seulement des justes reproches qu'il lui avait fallu
supporter de la part de M. de Nangis, sur le tort de s'tre ainsi
compromise; et finit par dire que l'impossibilit d'expliquer sa
conduite sans trahir un secret inviolable, lui avait fait prendre le
parti d'attendre loin de son frre le moment o elle pourrait se
justifier des soupons qu'on osait concevoir contre elle. Mais, pour
atteindre  ce but, il fallait s'imposer des sacrifices, et rduire
aux plus simples expressions de l'amiti une correspondance qui
n'aurait jamais d tre fonde sur un autre sentiment. C'tait 
cette seule condition que Valentine consentait  recevoir encore des
lettres d'Anatole; et elle en parlait dj comme d'une chose
convenue, sans se douter qu'elle demandait l'impossible.

La douleur qui l'accablait se dissipa un peu  l'aspect du plaisir
que causa son arrive chez madame de Rthel. Le commandeur prtendit
que la goutte pouvait s'amuser  ses dpens aussi long-temps qu'il
plairait  Valentine de lui servir de garde-malade; Car, disait-il
en riant, qu'est-ce que cela me fait de souffrir, pourvu que je ne
le sente pas. Cette folie paratra bien sense  tous ceux qui ont
reconnu le pouvoir magique de la prsence d'un ami sur les
souffrances les plus aigus.

Si la gat de M. de Saint-Albert avait brav la maladie, elle
s'teignit bientt en coutant le rcit des nouveaux chagrins de
Valentine. Il s'indigna de la voir l'objet d'une perscution aussi
peu mrite, et, dans son premier mouvement, il voulait crire  M.
de Nangis pour l'clairer sur l'excs de son injustice, et lui
prouver qu'il tait de son honneur de la rparer. Mais Valentine le
conjura de renoncer  ce projet, en lui dmontrant l'impossibilit
d'instruire son frre des calomnies dont elle tait victime, sans
lui en dnoncer les auteurs. Je ne le persuaderais pas, ajoutait
Valentine, il persisterait  me demander l'explication d'un mystre
que je ne comprends pas moi-mme; et le silence qu'il me faudrait
garder sur plusieurs points envers lui, ajouterait encore  l'ide
des torts qu'il me suppose. Je ne regagnerais point sa confiance, et
sa femme la perdrait pour toujours. Le ciel me prserve de jeter
dans cette famille les premires semences du trouble qui doit y
natre un jour! J'en conviens, les reproches d'un frre psent
cruellement sur mon coeur, mais ceux que je pourrais m'adresser
l'oppresseraient bien plus encore!--Eh bien, soit, reprit le
commandeur, je vous obirai; mais promettez-moi de ne plus vous
exposer  des scnes invitables partout ailleurs qu'ici. Vous ne
savez pas encore ce que l'on vous rserve, et le parti que la
mchancet va tirer d'une aussi belle circonstance; moi, je m'en
doute, et j'exige que vous choisissiez cette retraite pendant
l'orage. L'clat que nous redoutions ne peut plus s'viter. La
vengeance d'un amour-propre tel que celui de M. d'merange doit tre
sanglante; puissent tous nos soins vous en mettre  l'abri. Mais
il est de la plus grande importance qu'il ignore  jamais le nom
de l'imprudent qui s'est permis sur son compte une injure
impardonnable. Vous ne doutez pas de toutes ses recherches pour le
dcouvrir. Joignez-vous  moi pour ordonner  Anatole de s'y
soustraire en s'loignant de vous. Il est persuad que sa lettre
n'est tombe qu'entre les mains de votre frre, et ne souponne pas
que M. d'merange en ait eu connaissance. Profitons de son erreur
pour lui demander au nom de votre repos un sacrifice que les peines
qu'il vous cause vous donnent bien le droit d'exiger. Sur-tout plus
de lettres, vous en voyez le danger. Il n'est point de secret qui y
rsiste. Fiez-vous  mon amiti du soin de dissiper ses inquitudes
sur votre sort. Calmez les agitations qui tourmentent votre ame, et
laissez lui croire en partant que son absence est le prix de votre
bonheur.--Disposez de moi, reprit en soupirant Valentine, je
souscris d'avance  tout ce que votre sage bont imaginera pour nous
pargner de nouveaux malheurs. Mais je n'ai plus le courage qui
soutient la volont; ordonnez pour moi. L'motion de Valentine
l'empcha d'en dire davantage; elle sortit prcipitamment pour
cacher l'excs de sa faiblesse, et s'enfuit dans un des bosquets du
jardin que le printemps commenait  parer, et l, sans s'apercevoir
des bienfaits d'une saison charmante, Valentine s'criait en
pleurant: Il faut donc que je renonce  tout dans la nature!




CHAPITRE XXXIII.


Si le dmon de la jalousie enfante les querelles entre les plus
tendres amants, celui de la vengeance sait runir les plus fiers
ennemis, et l'humanit s'afflige de voir les serments consacrs a
cette furie, plus fidlement gards que les serments inspirs par
l'amour. Depuis long-temps M. d'merange convaincu de son empire sur
le coeur de madame de Nangis, ddaignait un succs facile que tout
le monde lui croyait acquis. Uniquement occup d'un triomphe plus
flatteur pour sa vanit, la tendresse de madame de Nangis lui
semblait importune. Mais le plus humiliant revers avait remplac ce
triomphe qu'il croyait certain. L'aveu de madame de Saverny, en
reconnaissant la lettre prsente par son frre, prouvait assez la
vrit; et la comtesse ne pouvait plus tre accuse de mensonge.
Enfin, l'homme le plus brillant de la cour, celui dont tant de
femmes dlaisses attestaient la sduction et l'inconstance, se
voyait jou par la simplicit d'une femme de province, et insult
par un rival inconnu, dont l'obscurit semblait tre le partage.
Tant d'injures runies demandaient une rparation clatante; et
comme la gloire d'un homme  la mode ne se soutient que par le
dshonneur d'un grand nombre de victimes, c'est la perte de la
rputation de madame de Saverny qui doit rhabiliter celle du comte
d'merange.

Pntr de cette ide, il se rend chez madame de Nangis, en obtient
sans peine le pardon de ses torts; et, profitant de l'excs
d'indulgence qu'inspire le retour au bonheur, il avoue que, sduit
par les coquetteries de la marquise, il n'a pu se dfendre d'un
attrait passager pour elle; mais qu'ayant bientt reconnu la
diffrence du caprice au sentiment, il n'attendait plus qu'une
occasion de rompre sans impolitesse, pour venir retomber aux pieds
de la seule femme qu'il et jamais aime. Aprs ce perfide aveu,
desirant offrir une preuve incontestable de la sincrit de son
repentir, le comte sort d'un porte-feuille le portrait de Valentine,
et le livre  la comtesse comme un sacrifice qui lui rpond de la
franchise de ses sentiments.

Dans tout autre moment la vue de ce portrait et transport de
colre madame de Nangis; mais quand le coupable dont on pleurait
l'abandon vient demander grace, s'indigne-t-on de quelque chose?
Elle ne vit dans cette preuve d'infidlit que le plaisir d'en
triompher; et son amour-propre satisfait trouva mille excuses aux
torts de M. d'merange. Mais plus elle redoublait de clmence pour
lui, et plus son ressentiment s'animait contre sa rivale. Venir
ainsi, disait-elle, afficher les dehors d'une conduite austre,
parler de grands principes, se parer d'une candeur factice, et tout
cela pour enlever  son amie l'affection qui fesait son bonheur, et
sacrifier, l'amour d'un homme comme il faut  quelque aventurier!
Certainement je ne me donnerai point dans le monde le ridicule de
tolrer de semblables intrigues. M. de Nangis est bien libre
d'approuver les nombreuses faiblesses de sa soeur; mais il ne peut
m'obliger  jouer le rle de confidente: aussi vais-je lui dclarer
que je ne saurais habiter plus long-temps avec elle. Il sentira bien
le tort qu'une intimit de ce genre pourrait faire  la rputation
de sa femme, et je ne doute pas qu'il n'crive ds demain  la
marquise, pour l'engager  prolonger son sjour chez madame de
Rthel. Probablement son hros est quelque ami de cette prude; et
soit fiert, ou faiblesse, elle obira sans murmurer aux volonts de
son frre.

Ce plan servait  merveille les intentions de M. d'merange, et il
se flicitait en voyant  quel point on pouvait se servir de la
passion d'une femme pour se venger du mpris d'une autre: il quitta
la comtesse en la conjurant d'pargner sa belle-soeur auprs des
personnes que leur sparation allait surprendre. Songez qu'elle
appartient  votre famille, disait-il, et que vous devez autant
qu'il vous sera possible, lui garder le secret de ses fautes.
D'ailleurs que vous importent ses caprices; vous tes bien sre
maintenant qu'ils ne vous coteront jamais rien, ajoutait-il en
baisant la main de la comtesse. Ce qu'il faudrait seulement
dcouvrir, pour nous amuser un peu, c'est le nom de ce monsieur qui
m'honore d'une estime si particulire.--Pour peu que vous y teniez,
reprit la comtesse, nous le saurons bientt; mais, si je consens 
vous servir dans la recherche que vous voulez en faire, c'est 
condition que vous m'assurerez qu'il n'entre pas le moindre
sentiment jaloux dans votre curiosit.--Moi, jaloux de ce chevalier
invisible? Je vous jure de ne l'tre jamais,  moins pourtant qu'il
ne lui plaise aussi de vous tourner la tte. Cette dernire
flatterie acheva d'enivrer la comtesse. La joie de rgner encore sur
un coeur infidle, la crainte de le voir s'chapper une seconde
fois, et l'ide, si trompeuse de se l'attacher pour toujours par la
reconnaissance, entranrent madame de Nangis dans tout l'excs
d'une gnrosit coupable.

Mais si les folies du coeur sont suivies d'un aveuglement complet
qui dissimule galement  nos yeux les dfauts de l'objet aim et
les torts de notre faiblesse, il n'en est pas de mme des garements
de l'imagination. Ils mnent aussi loin, mais sans cacher les
dangers qui nous menacent. Cette fivre d'ides qui nat des
agitations de l'amour-propre a ses intermittences; et c'est alors
que la raison, la mfiance, et le regret, remplissent l'ame d'une
mortelle inquitude qui fait desirer le retour de l'accs. Madame de
Nangis offrait une grande preuve de cette vrit. Tant que M.
d'merange tait rest prs d'elle, elle n'avait pas dout un
instant de sa franchise; pas la moindre rancune n'tait venue
troubler les plaisirs d'un retour aussi inattendu; et le comte
venait de la quitter en lui rptant les assurances les plus
tendres. Mais tout le prestige avait disparu avec sa prsence. La
rflexion avait succd  l'ivresse, le soupon  la confiance, le
repentir au bonheur. Les yeux fixs sur le portrait de Valentine, il
lui sembla difficile de ne pas regretter tant d'attraits. Une autre
incertitude la tourmentait encore. Ce portrait paraissait un gage
trop certain de la faiblesse de madame de Saverny, mais avait-il
t donn par elle? tonne de n'avoir pas t plutt frappe de
cette pense, la comtesse fait appeler sa fille, et lui demande ce
qu'est devenu le portrait de sa tante: Le voici, rpond Isaure, en
dtachant de son cou le collier que M. d'merange lui a rapport la
veille. La comtesse le prend, confronte les deux miniatures. Dans
chacune des deux la pose est la mme, mais le costume est diffrent.
Cependant elle croit reconnatre que celle d'Isaure a servi de
modle  l'autre. La supposition que M. d'merange la trompe, et
qu'elle ne doit peut-tre ce portrait qu' une supercherie, anime
ses yeux de colre. Je suis sre, dit-elle  Isaure avec
emportement, que vous avez prt ce portrait  quelqu'un?--L'enfant
effraye se dcide  mentir pour viter d'tre gronde, et se
flicite de sa ruse, en voyant le bon effet qu'elle produit sur sa
mre, qui prend un air riant, l'embrasse, et la renvoie.

La comtesse rassure par cette premire preuve, en mdite encore
d'autres, pour se convaincre de ce qu'elle desire. Mais elle sent
avant tout la ncessit d'loigner une rivale dont la perte peut
seule assurer sa tranquillit. Son esprit ne rve plus qu'aux moyens
d'abuser de la confiance de son mari, pour servir sa jalousie. Dja
elle se rjouit des succs que lui promet sa supriorit dans l'art
de tromper, sans se douter que pendant ce temps elle est dupe
elle-mme des erreurs de son imagination, des serments d'un perfide,
et de la petite ruse d'une enfant.




CHAPITRE XXXIV.


Les voeux de madame de Nangis ne furent que trop tt remplis. Son
mari, convaincu par l'vidence des preuves qu'elle lui donne contre
Valentine, avoue que la conduite de sa soeur ne mrite plus
d'indulgence, et c'est presque sous la dicte de la comtesse, qu'il
crit  madame de Saverny la lettre qui doit lui fermer pour jamais
l'entre de sa maison. La rupture bien constate, madame de Nangis
ne songe plus qu' la publier dans le monde avec tous les dtails
qui doivent justifier la svrit de son mari, et perdre la
rputation de Valentine. En moins de huit jours l'histoire s'en est
tellement rpandue, qu'elle est l'objet de toutes les conversations.
Les hommes, piqus de n'tre pour rien dans les torts d'une aussi
jolie personne, se plaisent  les exagrer; les femmes en parlent
avec tout le mpris qui sert  dguiser l'envie. L'une se promet
bien de ne pas lui rendre son salut, si jamais elle la rencontre;
l'autre court chez son amie pour la prvenir du danger de recevoir
une folle qui vient de s'afficher ainsi; et lorsque quelque ame
charitable ose demander la cause de ces mesures rigoureuses:

Quoi, s'empresse-t-on de lui rpondre, vous ignorez que cette belle
marquise de Saverny, qu'on voulait nous donner pour modle, et qui,
disait-on, tait insensible aux charmes de l'amour, menait tout
doucement quatre intrigues -la-fois? Vivent ces beauts timides
pour savoir bien tromper leurs admirateurs! Ceux de la marquise en
seraient peut-tre encore dupes, si l'un de ses favoris n'avait eu
la maladresse de laisser deviner son bonheur. On va jusqu' dire que
la preuve de ce bonheur oblige la marquise  faire une assez longue
absence. Enfin, rien ne manque au scandale de ses aventures
galantes; et pour peu qu'elle aime la clbrit, sa vanit doit tre
satisfaite.

A ces calomnies on joignait les plus injurieux commentaires; mais
ces bruits n'tant pas encore parvenus  Versailles, Valentine reut
une lettre de la dame d'honneur de la reine, qui lui annonait que
le jour de sa prsentation  la cour tait fix au dimanche suivant.
Cette lettre tait la rponse de la demande que M. de Nangis avait
adresse quelques mois aprs l'arrive de madame de Saverny. Cette
prsentation aurait eu lieu beaucoup plutt, sans la grossesse de la
reine, mais on venait de clbrer son retour  la sant, et la
naissance d'une auguste princesse. La cour allait reprendre ses
habitudes, et dja l'on se flicitait d'y voir paratre une femme
qui devait y briller  tant de titres.

C'tait uniquement par condescendance aux volonts de son frre
que Valentine avait consenti  rclamer l'honneur auquel sa famille
et le nom du marquis de Saverny, lui donnaient des droits
incontestables. Mais cette crmonie qui, dans toute autre
circonstance, aurait peut-tre flatt son amour-propre, aujourd'hui
devenait un supplice pour elle. L'ide de s'offrir  tout les
regards dans un moment o le malheur et la mchancet semblaient se
runir pour l'accabler effrayait son courage. Elle s'adressa encore
 M. de Saint-Albert, pour le prier de lui indiquer un moyen de la
dispenser de ce devoir pnible. Mais il lui rpondit, qu'il en
connaissait fort peu, et que tous offraient de grands inconvnients.
D'ailleurs, ajouta-t-il, votre position exige ce sacrifice. Quand,
par l'effet d'un vnement fcheux, on a le malheur d'occuper de soi
les oisifs d'une grande ville, on ne doit pas plus affecter de se
montrer que de se cacher. Les mmes gens qui vous blmeraient s'ils
vous voyaient braver dans le grand monde l'injustice de votre
famille, ne manqueraient pas d'interprter fort mal le motif qui
retarderait votre prsentation  la cour. Il y a tant de gens qui
s'y feraient porter  l'agonie pour une semblable crmonie, que
vous ne leur persuaderez jamais qu'on s'en dispense volontairement;
ils trouveront bien plus simple de supposer qu'on vous exclut de la
cour, que de croire aux raisons qui vous en loignent. En lui
tenant ce discours, le commandeur savait dja tous les bruits qui
circulaient sur le compte de Valentine. La princesse de L... venait
de les lui mander en lui marquant qu'elle ne saurait y ajouter foi,
avant de les entendre confirmer par lui. On devine bien que malgr
ses souffrances, M. de Saint-Albert ne perdit pas un moment pour
aller convaincre la princesse de l'innocence de Valentine, et la
conjurer d'accorder  cette intressante victime de l'envie et de
l'injustice, toute la protection qu'elle mritait. C'est dans la
certitude que la princesse de L... partagerait l'indignation qui le
transportait contre les ennemis de la marquise, et qu'elle prendrait
hautement sa dfense, qu'il engageait Valentine  paratre  la
cour. Il pensait que l'appui d'une personne aussi justement rvre,
devait servir d'gide contre les traits de la mchancet; mais si la
protection des princes est un grand titre  la bienveillance du
souverain, elle en est un plus grand  la haine des envieux. Le
respect des courtisans s'arrte aux favoris des rois; et c'est
ordinairement sur les protgs de celui que la fortune favorise
qu'on se venge des succs du protecteur.

Valentine, soumise aux avis de M. de Saint-Albert, envoya
mademoiselle Ccile  Paris, pour commander ses habits de cour et
rapporter avec elle le reste des effets qu'elle avait laisss 
l'htel de Nangis. Tous les gens attachs au service de la marquise
reurent l'ordre de venir la retrouver  Auteuil; et lorsque
mademoiselle Ccile fut au moment d'y retourner, Richard lui dit:
Eh bien! c'est donc un parti pris, vous nous quittez pour toujours;
ma foi j'en suis fch, car la marquise est une excellente
matresse, et si j'en juge par les bonnes trennes qu'elle nous a
donnes cet hiver,  nous, qui ne lui rendions pas de grands
services, je pense que les vtres sont bien pays. Richard
accompagna ces derniers mots d'un air malin qui fut trs-bien
compris de mademoiselle Ccile; elle dissimula l'indignation qu'elle
en ressentait pour mieux savoir jusqu'o Richard portait ses
conjectures. Il ne se fit pas prier pour lui raconter assez
grossirement tout ce qui se disait dans les antichambres, de la
sparation de la marquise d'avec sa belle-soeur. De cet entretien il
rsulta une vive querelle dans laquelle mademoiselle Ccile prit
avec chaleur le parti de sa matresse, en injuriant de tout son
pouvoir celle de Richard, et finit par dire: Eh bien! quand madame
de Saverny aurait autant d'amants que sa soeur lui en donne,
n'est-elle pas libre de vivre  son gr? A-t-elle un mari  tromper,
ou des enfants  corrompre par son mauvais exemple? Allez, M.
Richard, le temps viendra bientt o la vrit se fera connatre:
votre matre ne sera pas toujours aussi dupe, et c'est alors qu'il
rcompensera le fidle porteur des petits billets de la comtesse.
Ravie d'avoir rpondu par ce trait malin aux propos de son camarade,
mademoiselle Ccile prit cong des femmes de madame de Nangis, sans
oublier de leur faire le dtail de la magnifique parure qui
embellirait la marquise le jour de sa prsentation. Elle fut
rcompense de cette preuve de confiance, par plusieurs petites
confidences; on lui raconta le chagrin de la pauvre Isaure,  qui sa
mre avait positivement dfendu d'aller voir sa tante, et qui de
plus, avait reu l'ordre de ne jamais prononcer le nom de madame de
Saverny. Enfin, aprs s'tre longuement livre  tous les plaisirs
du commrage, mademoiselle Ccile sortit de l'htel de Nangis, sans
prouver d'autre regret que celui de n'y pouvoir causer encore.




CHAPITRE XXXV.


La nouvelle de la prochaine prsentation de la marquise, jointe 
toutes celles qui se dbitaient sur ses prtendues aventures, excita
les clameurs de toute la brillante socit de Paris. Plusieurs
femmes d'un rang distingu furent sollicites, par ces officieuses
personnes que l'on trouve partout, pour tcher de faire parvenir aux
oreilles de la Reine les bruits qui couraient sur madame de Saverny.
Mais quand on avait l'honneur d'approcher souvent de la Reine, on
savait avec quel mpris elle recevait toute espre de dnonciation
de ce genre; d'ailleurs c'tait madame la princesse de L... qui
devait prsenter elle-mme la marquise, et toutes les tentatives de
la mchancet chouaient devant cette marque de considration
particulire.

Le dpit de ne pouvoir russir  loigner Valentine de la cour,
redoubla la curiosit de voir l'accueil qu'elle y recevrait; et
toutes les personnes qui par leur rang pouvaient y tre admises ne
manqurent point  cette crmonie. Dj les galeries de Versailles
taient remplies de courtisans dont l'ironie s'exerait, en
attendant mieux, sur la famille de M. de Nangis, sans s'apercevoir
que le comte tait l trs  porte de les entendre. Aprs y avoir
bien rflchi, il n'avait pas cru pouvoir se dispenser d'assister 
la prsentation de sa soeur, sur-tout en pensant qu'on l'avait
accorde  sa sollicitation. Mais il avait conjur la comtesse de
n'en pas tre tmoin, pour viter, disait-il, l'embarras d'une
entrevue dsagrable, et l'inconvnient d'offrir  toute la cour le
spectacle de leur dsunion.

Enfin, l'on vint avertir que le Roi allait passer dans les grands
appartements, et tout rentra dans le plus profond silence. Lorsque
toute la cour fut range auprs de Sa Majest, on vit paratre la
princesse de L... dans le costume le plus simple, et tenant par la
main la marquise de Saverny, dont la magnifique parure semblait
rivaliser avec l'clat de sa beaut. Jamais plus de noblesse et plus
de modestie n'avaient embelli tant d'attraits. La timidit qui
colorait son teint en augmentait la fracheur; son regard  demi
baiss semblait rclamer l'indulgence, en mme temps que sa taille
lgante et son noble maintien commandaient l'admiration. Elle fit
ses rvrences sans assurance et sans gaucherie, et ce fut avec
toutes les graces de la simplicit, qu'elle rpondit aux choses
obligeantes que le Roi daigna lui dire.

Cette rception dconcertait bien de malignes esprances; les femmes
en tmoignaient tout haut leur dpit: Voil, disaient-elles, comme
avec de la beaut on peut tout se permettre impunment: prchons,
aprs de pareils exemples, la vertu  nos filles! Mais si la vrit
n'arrive jamais aux pieds du trne, le monde qui la connat sait
punir les erreurs. A ces discours les hommes, dja sduits par
l'aspect de Valentine, essayaient de rpondre qu'avant de la juger
aussi svrement, il fallait attendre des preuves plus positives de
son inconsquence. Quelques-uns refusaient tout net de la croire
coupable, et les plus malveillants ne savaient comment accorder tant
de travers avec tant de modestie.

Valentine, un peu remise du premier trouble insparable d'une
solennit dont on est le principal objet, essaya de lever les yeux
pour contempler ce spectacle brillant et nouveau pour elle; mais
toute la pompe de la cour disparut bientt  ses regards, lorsque
les portant du ct o tait plac le corps diplomatique, elle
reconnut l'ambassadeur d'Espagne, et prs de lui... Anatole. Qui
pourrait peindre l'motion qui s'empara d'elle au moment o leurs
yeux se rencontrrent! Elle eut besoin de tout son courage pour n'y
pas succomber, et elle crut que la princesse de L..., touche de son
tat, arrivait pour lui sauver la vie, quand elle vint la prendre
pour la conduire chez les princesses du sang, et lui faire faire,
suivant l'usage, quelques visites dans le chteau.

Elle fut invite  souper le mme jour chez la comtesse d'Art....
C'est-l que l'attendaient l'intrigue et la jalousie des femmes qui
se promettaient de lui faire payer ses triomphes du matin par toutes
les humiliations de la soire; la princesse de L... tait chez la
Reine, et madame de Rthel se trouvant force de retourner auprs de
son oncle, rien ne s'opposait au projet d'affliger la marquise. Il
est vrai que la bont de la comtesse d'Art... lui rpondait d'un
accueil agrable; mais les premires politesses finies, la comtesse
et les princes ses frres se mettraient au jeu, et la pauvre
Valentine resterait livre  elle-mme ou plutt  la vengeance de
toutes ses rivales. C'est ce qui arriva bientt. Ds que la
comtesse rompit le cercle pour s'approcher de la table, toutes les
femmes s'loignrent de Valentine en lui prodiguant les marques du
plus humiliant ddain. Confuse de se voir ainsi abandonne au milieu
du salon, elle fut se placer auprs de la jeune duchesse de M...,
qu'elle avait souvent rencontre chez madame de Nangis. Mais la
duchesse qui la croyait de bonne foi coupable de tous les procds
que lui reprochait sa belle-soeur, se mit  lui tourner le dos,
comme pour l'empcher d'entendre ce qu'elle racontait d'elle  une
autre personne. Malgr la paix de sa conscience, Valentine prouvait
le supplice de s'entendre calomnier sans pouvoir se dfendre, et de
se voir insulte sans oser se plaindre. L'arrive de M. d'merange
vint encore ajouter  l'horreur de sa position. A peine daigna-t-il
la saluer. Cette impolitesse ne l'aurait pas affecte, s'il ne
l'avait pas aggrave par les airs les plus impertinents.

La crainte de voir la marquise recevoir quelques soins du petit
nombre de personnes qui ne jouaient pas, les lui fit rassembler
autour de lui, et captiver leur attention par des rcits amusants.
Souvent on l'accablait de questions auxquelles il rpondait en
levant le ton: Non, ce n'est pas cela, vous tes par trop mchant;
puis, jetant un regard sur Valentine, il reprenait  voix basse la
dfense de l'accuse, et l'entremlait de plaisanteries si
piquantes, que les auditeurs riaient encore plus des ridicules de la
coupable, qu'ils ne s'indignaient de ses fautes. Ce mange dura
jusqu'au moment o la soire finit. Valentine en vit approcher le
terme avec toute l'impatience d'un prisonnier qui attend sa
dlivrance. Et lorsque ses chevaux l'entranrent loin de ce sjour
o l'intrigue est un mrite, et l'innocence un ridicule, elle
s'cria, le coeur oppress de larmes. Ah! fuyons pour toujours des
lieux o la bont du souverain ne garantit pas de tant d'insultes,
o le moindre succs s'achte par tant d'humiliations! Je n'y dois
plus paratre, puisque le ciel m'a refus la fausset, la souplesse
et l'audace.




CHAPITRE XXXVI.

ANATOLE A VALENTINE.


Puisque l'ordre m'en vient de vous, j'obirai, Valentine; demain, 
cette mme heure, je serai dj bien loin de tout ce que j'adore.
Ah! si le tort d'avoir compromis votre repos mrite le plus grand
supplice, je le subirai... Mais non, rien ne saurait me punir assez
du malheur d'avoir fait couler vos larmes. C'est ma coupable
imprudence qui vous livre au ressentiment d'un frre; c'est avec
l'assurance de ne pouvoir jamais causer votre bonheur que j'ose y
attenter! Ah! ce n'est point assez de ma vie pour expier un tel
crime, et sans les remords qui dchirent mon coeur, vous ne seriez
point assez venge.

Avant d'accomplir ma triste destine, j'ai voulu m'enivrer encore
une fois du plaisir de contempler tout ce que la nature a form de
plus divin; mais grands dieux! quels transports inconnus ont agit
mon ame, lorsque j'ai vu paratre au milieu de cette assemble
brillante celle dont la beaut cleste clipsait jusqu' l'clat du
trne! A son aspect enchanteur, j'ai cru voir la cour entire
partager mon dlire! le souverain lui-mme, sduit par la runion de
tant de charmes  tant de modestie, semblait fier de compter au
nombre de ses sujets une femme si digne de rgner sur tous les
coeurs. Mais il faut vous avouer ma faiblesse, tout en jouissant de
l'admiration qu'inspirait Valentine au plus puissant roi de
l'Europe, j'ai frmi en pensant  ce que j'aurais redout de cette
admiration sous un roi, d'une vertu moins austre, et, dans ce
moment, je n'ai pas regrett le sicle de Louis XIV.

Ce triomphe si beau, ce doux instant a pass comme un songe. Un
regard de Valentine, ainsi que celui d'Orphe, aprs avoir combl
les voeux d'une ame passionne, l'a replonge dans le nant.
Bonheur, espoir, courage, j'ai tout perdu avec votre prsence.
L'affreuse ide d'en tre priv pour toujours est venue me frapper
d'un coup mortel, et les moments que j'ai passs depuis semblent ne
plus appartenir  l'existence. Mais que l'excs de ce dsespoir ne
vous afflige pas, Valentine, je ne souffre dja plus. Ne vous
accusez point sur-tout, des peines qui m'accablent; le ciel m'avait
ds ma naissance condamn au malheur. C'est par vous seule que j'ai
connu le charme de la vie. En me permettant de vous aimer, je vous
ai d une flicit au-dessus de mes esprances; et ce n'est pas
votre faute si mon amour insens a besoin de joindre un autre
bonheur  celui de penser  vous... Je le sens: cet amour qui me
dvore devait m'entraner  tout braver pour tout obtenir de votre
piti... La mort la plus invitable ne m'aurait pas arrt... Mais
s'exposer au mpris de Valentine... se voir l'objet de son
ddain..... Ah! plutt mille fois succomber  la douleur de
s'loigner d'elle. C'en est fait, mon sort est rempli; je l'ai vue,
je l'ai adore, ses yeux ont daign quelquefois se fixer sur les
miens; tant d'heureux souvenirs valent plus que ma vie. Adieu.
Valentine! Adieu.

Cette lettre fut remise  madame de Saverny,  son retour de
Versailles; et de tous les vnements de la journe, le seul qui
resta dans son souvenir, ce fut le moment o elle avait vu pour la
dernire fois Anatole. Il est parti, disait-elle avec l'accent d'un
dsespoir concentr; il est parti, et c'est pour m'obir qu'il
m'abandonne  tout l'excs de ma douleur!... Accable d'injustices,
rejete par ma famille, je n'avais pour consolations que les preuves
de son amour?... Ah! pourquoi sa barbare gnrosit m'a-t-elle sauv
la vie!... Que ferai-je d'un bien que je ne puis plus lui
consacrer!... Car c'est en vain que je chercherais encore  m'abuser
sur le sentiment qu'il m'inspire. Ce cruel sentiment rgne seul dans
mon coeur; l'amiti mme ne peut m'offrir de secours contre les
regrets qui me tuent.... Ah! puisque je consentais  t'aimer sans
espoir de bonheur, cruel! pourquoi m'as-tu ravi les tourments
dlicieux qui agitaient mon ame?...

C'est en exhalant ainsi sa douleur, que Valentine passa le reste de
la nuit; lorsqu'elle se rendit le matin auprs du commandeur, il fut
frapp de l'altration de son visage. Ah! lui dit-il en prenant sa
main avec affection, mnagez-moi, Valentine, je ne suis pas en tat
de supporter l'accablement o je vous vois; si votre courage ne
soutient pas le mien, je m'accuserai de vos peines, et vous me
verrez mourir du remords d'avoir empoisonn votre existence.--Eh!
quel reproche pourrait troubler votre repos? N'est-ce pas  vous,
mon ami, que je dois l'unique consolation qui me reste.--Non, reprit
M. de Saint-Albert, c'est peut-tre  moi seul que vous devez tous
vos malheurs. La connaissance du monde qui m'a servi tant de fois,
m'a tromp celle-ci; j'avais remarqu toute ma vie, dans le
caractre des femmes, un fond de lgret qui devait les rendre
incapables d'prouver un sentiment profond. Les plus estimables
mmes ne me semblaient pas  l'abri des sductions de la vanit; et
tout en rendant justice  leur sensibilit,  la dure de leurs
affections, et au noble dvouement qui en tait souvent la suite, je
croyais qu'on ne pouvait obtenir autant de leur coeur, qu'en
flattant leur amour-propre. J'en ai tant vu prfrer la gloire
d'tre affiches publiquement, au bonheur d'tre aimes en secret!
Mais vous m'avez prouv que ce bonheur pouvait suffire  l'ame la
plus pure. Vous avez dissip mon erreur, et vous me livrez
maintenant au regret d'avoir fait natre dans votre coeur un
sentiment que je n'y saurais dtruire.--Ah! cessez de vous accuser
d'un mal qui n'est pas votre ouvrage, interrompit Valentine, son
image tait grave dans mon coeur, bien avant que vous ne l'eussiez
fait battre en me parlant de lui!--Vous voulez en vain me justifier;
 mon ge on ne se fait plus d'illusion sur ses torts. C'est en vous
parlant des vertus d'Anatole, que je vous ai fait oublier le danger
de l'aimer; c'est, rassur par l'ide que cette passion qui garait
sa raison, ne troublerait jamais la vtre; c'est peut-tre aussi par
je ne sais quelle vague esprance de voir rcompenser tant d'amour
par un sacrifice hroque, que je me suis aveugl moi-mme sur les
malheurs qui pouvaient rsulter d'une intimit de ce genre. Enfin,
je reconnais toute l'tendue de mon imprudence, et je ne me sens
pas la force de vous en voir souffrir.

La premire des consolations est d'en pouvoir offrir, et Valentine,
en s'efforant de consoler son ami des chagrins qui la dsolaient,
finit aussi par en tre moins oppresse. Elle lui parla sans
contrainte de son amour, et lui avoua qu'elle doutait que l'absence
et le temps parvinssent  en triompher.--Eh bien! faites-en
toujours l'preuve, reprit le commandeur; et, s'il est vrai que
votre constance sache braver ces deux grands ennemis de l'amour,
vous aurez peut-tre le courage d'tre heureuse en dpit de tous les
obstacles.

Malgr le mystre rpandu dans cette dernire phrase, Valentine
sentit qu'elle ranimait sa vie en lui rendant quelque espoir. Ds ce
moment, elle promit au commandeur de surmonter sa faiblesse, et se
prta de bonne grace  tous les moyens qu'il imagina pour la
distraire. L'ingnieuse bont de madame de Rthel en inventait
chaque jour de nouveaux; mais Valentine refusait obstinment de
jouir d'autres plaisirs que de ceux de la campagne. Le rcit qu'elle
avait fait  madame de Rthel de sa soire de Versailles, lui
donnait bien le droit de fuir le grand monde; et le commandeur tait
d'avis qu'elle laisst passer ce premier feu de mchancet, qui
s'teint comme tant d'autres, quand il n'est pas aliment par la
prsence de l'objet qui l'excite. Ainsi Valentine passa l't chez
madame de Rthel, dans cette retraite agrable, o les charmes de
l'esprit et les douceurs de l'amiti se disputaient le plaisir de
tromper ses regrets. Occupe de rpondre aux soins de ses amis, elle
vivait dans l'ignorance de ce qui se passait chez les personnes dont
elle avait tant  se plaindre, et se consolait de la haine de ses
ennemis, par le souvenir de l'amour d'Anatole.




CHAPITRE XXXVII.


Deux mois s'coulrent dans cette vie paisible, pendant lesquels le
commandeur avait reu plusieurs lettres d'Anatole. Valentine tait
souvent prsente quand on les lui remettait, mais il gardait le plus
profond silence sur leur contenu; et si elles n'avaient pas port le
timbre de Madrid, Valentine et ignor jusqu'au pays o vivait
Anatole. Tant de discrtion lui paraissait quelquefois pnible 
supporter. Cependant elle n'osait s'en plaindre; et, forte de la
sagesse de son ami, elle se livrait  toute la folie de son amour.

La patience et le beau temps ayant triomph de la goutte de M. de
Saint-Albert, il arriva un matin chez madame de Saverny, et lui dit:
Pour cette fois, il n'y a pas moyen de refuser. Lisez ce billet, et
voyez si nous pouvons nous dispenser de cder aux instances d'une
personne qui vous aime tant. Ce billet contenait une invitation de
la princesse de L..., qui priait le commandeur d'employer tout son
ascendant sur Valentine, pour l'engager  venir souper chez elle le
sur-lendemain. C'tait le jour de sa fte, et elle ajoutait dans les
termes les plus affectueux, qu'elle douterait de l'amiti de
Valentine, si elle ne venait pas se joindre aux amis qui devaient la
fter. Le commandeur n'eut pas besoin d'insister pour faire sentir 
Valentine combien un refus de sa part serait dplac dans cette
circonstance; et il fut convenu entre eux et madame de Rthel, qu'on
se rendrait le sur-lendemain  Paris, d'assez bonne heure, pour
aller voir le salon des tableaux dont on venait de faire
l'exposition au Louvre; et qu'aprs avoir dn chez le commandeur,
on se rendrait chez la princesse. Ce ne fut pas sans beaucoup
d'motion que Valentine passa devant l'htel de Nangis, pour se
rendre au Louvre. Mais elle en prouva bien davantage lorsqu'elle
entra dans ce palais des arts et du gnie. Ses yeux furent d'abord
blouis par le mlange de ces vives couleurs, dont les jeunes lves
se plaisent  recouvrir les dfauts de leurs dessins, sans penser
qu'ils ne tirent d'autre avantage de ce charlatanisme, que
d'absorber l'effet des tableaux des grands matres. Son bon got
admira les premiers essais de ces beaux talents qui devaient un jour
faire l'orgueil de la France. Elle envia au pinceau d'une femme
charmante cette grace enchanteresse qui, dans chacun de ses
portraits, semblait passer de l'artiste au modle. Enfin la
curiosit la conduisit auprs d'un tableau qui attirait la foule des
amateurs. Elle fut long-temps sans pouvoir en approcher, et prenait
patience en coutant les loges que tout le monde en fesait. C'est,
disait-on, d'une composition admirable, d'une vrit parfaite.
L'ensemble du monument, le fini des dtails, le dessin des figures,
le coloris, enfin tout en est ravissant. Chacun de ces loges
donnait  Valentine le desir de les vrifier; mais lorsque la
politesse d'une personne qui lui cda sa place la mit  porte d'en
juger, le dessin, les dtails, le coloris ne furent pas l'objet de
son admiration. Ses yeux frapps d'tonnement croyaient se tromper
en reconnaissant cette chapelle de l'abbaye de Saint-Denis, qui
renfermait le tombeau de Valentine de Milan. On voyait sur le
premier plan une enfant en prire sur les marches d'un autel; plus
loin, une femme tait pose de manire  ne laisser voir que la
beaut de sa taille et une partie de son profil, que des cheveux
flottants dissimulaient encore. Un voile de mousseline venait de
tomber  ses pieds, et l'on voyait un jeune homme sous le costume
d'un simple mnestrel se prosterner pour ramasser le voile, et le
presser sur son coeur. A cet aspect inattendu, Valentine fut saisie
d'un tremblement si violent, qu'elle se vit oblige de s'appuyer sur
la balustrade qui entoure la galerie. Quand l'motion cause par un
souvenir aussi vif lui eut permis de reprendre ses sens, elle
appela madame de Rthel, et lui dit: Sortons d'ici, je ne me sens
pas bien. Madame de Rthel, effraye du trouble o elle la vit,
l'entrana sur-le-champ hors de la salle.

Le commandeur vint bientt les rejoindre dans le vestibule, en se
plaignant de leur fuite prcipite qui l'avait priv, disait-il, du
plaisir d'admirer ce tableau qui captivait tous les suffrages du
public. Valentine lui rpondit qu'en regardant ce mme tableau, elle
avait t saisie d'un tourdissement qui l'avait force de sortir
pour venir prendre l'air. Si ce tableau magique produit d'aussi
grands effets, reprit en souriant le commandeur, j'en regrette moins
la vue.--Je dois avouer, dit Valentine, qu'il m'a fait une vive
impression.--Il est donc d'une grande beaut, dit madame de
Rthel?--Vraiment, je n'en sais rien, repartit Valentine; tout ce
que je puis vous en dire, c'est qu'il est d'une exacte vrit.--On
vous a srement dit quel en est l'auteur?--Je n'ai pas pens  le
demander, mais comme je me souviens qu'il est sous le n 63, nous
pouvons le voir dans le livret. Alors Valentine chercha l'article
qui concernait le tableau, et n'y lut que ces mots: Vue de
l'intrieur d'une chapelle de l'abbaye de Saint-Denis, par un
anonyme. Ah! le succs qu'il obtient, dit madame de Rthel, nous
promet que l'auteur ne gardera pas long-temps son secret;
d'ailleurs les amateurs vont s'empresser d'acqurir cet ouvrage pour
en dcorer leurs galeries; et l'on sait que, pour la plupart de ces
amateurs, le nom du peintre a presqu'autant de prix que le mrite du
tableau.--Si je savais que celui-l ft  vendre, dit Valentine, je
ferais de grands sacrifices pour l'acheter.--Vous le payeriez
peut-tre trop cher, reprit le commandeur; chargez moi du soin de
cette affaire; je connais la personne qui prside aux expositions du
Louvre; il est par sa place dans la confidence de tous les artistes;
et je suis sr qu'il m'indiquera le moyen d'obtenir  peu de frais
le tableau que vous desirez. Un regard plein de reconnaissance,
fut le seul remerciement de Valentine. L'ide de possder bientt ce
charmant ouvrage, qui ne pouvait avoir t fait ou command que pour
elle, remplit son ame d'une douce joie. Quelle manire ingnieuse,
se disait-elle, de m'assurer de son souvenir; et comment pourrais-je
oublier celui qui se rappelle sans cesse  mon coeur par tant de
preuves d'amour!




CHAPITRE XXXVIII.


A l'heure indique, on se rendit chez la princesse de L... Ds les
premires marches du palais, on sentait le parfum des fleurs; les
vestibules taient orns de caisses remplies d'arbustes trangers,
de plantes odorifrantes. Chacun de ces tributs semblait avoir t
dpos par la reconnaissance. Enfin, on y voyait jusqu'au bouquet
des pauvres de la paroisse.

Arrives dans le sallon qui prcdait celui de la princesse, madame
de Rthel et Valentine se trouvrent au milieu d'un petit bal
d'enfants dont les cris joyeux l'emportaient sur le bruit de
l'orchestre. Il y avait un grand dsordre dans la marche des
contredanses; et, malgr les efforts d'un petit monsieur qui, l'pe
au ct et la tte droite, semblait commander d'une voix enroue 
toute une arme, la droute tait complte, et le matre  danser se
dsesprait de voir ses lves sauter et se divertir ainsi contre
toutes les rgles de l'art. Ce fut encore bien pis lorsque Isaure
laissant-l son danseur, vint se jeter dans les bras de sa tante. Le
plaisir que Valentine prouva en l'embrassant fut un peu troubl par
l'ide qu'elle allait probablement rencontrer sa mre. Elle aurait
prfr le plaisir de rester toute la soire dans cette petite
runion,  l'honneur de s'offrir aux regards d'une plus grande
assemble. Elle frmissait dja de l'effet qu'allait produire son
entre dans le sallon de la princesse, et tchait par mille
prtextes d'en reculer l'instant, mais le commandeur qui devinait sa
pense vint lui prendre la main; elle entendit annoncer Madame la
marquise de Saverny; elle fut bien oblige de paratre. A ce nom,
le silence de l'tonnement rgna dans l'assemble; chacun se
retourna pour voir s'il tait bien vrai que la marquise repart
tout--coup dans le monde, aprs s'en tre loigne si long-temps.
La princesse ayant remarqu le mouvement qui s'tait fait 
l'arrive de Valentine, se leva pour aller au-devant d'elle, et la
conduisit, ainsi que madame de Rthel,  des places qui avaient t
rserves  ct de la sienne. Cette aimable attention toucha
sensiblement Valentine; elle pensa que la princesse avait appris les
mauvais procds dont elle avait souffert la dernire fois qu'elle
s'tait trouve dans une semblable runion, et qu'elle voulait la
protger par les marques d'une considration particulire contre
l'impertinence de ses ennemis. En pensant ainsi, elle rendait
justice  la princesse, et ne se doutait pas que l'influence de
l'opinion d'une personne aussi respectable dt ramener celle de
tous les gens raisonnables. En effet, tous ceux que les manires
inconsidres et l'ironie continuelle de madame de Nangis
commenaient  importuner, trouvrent assez simple que sa
belle-soeur et tmoign le desir de ne plus vivre avec elle, et
finirent par conclure qu'une femme honore par la constante amiti
de la princesse de L..., et par l'attachement du commandeur, ne
pouvait tre indigne de l'estime des gens comme il faut. D'aprs ce
raisonnement, plusieurs personnes vinrent s'informer, d'un ton
respectueux, des nouvelles de madame de Saverny, et se plaindre de
son got pour la retraite, qui les privait aussi long-temps du
plaisir de la voir. Madame de Nangis, place en face, de l'autre
ct du salon, voyait avec humeur les marques de considration que
l'on donnait  Valentine, et mettait tous ses soins  cacher le
dpit qu'elle en ressentait, par les signes d'une gat factice.
Cherchant par diffrents moyens  dtourner l'attention favorable
qui se portait sur sa belle-soeur, elle demanda la lecture des vers
dont chaque pote, invit  la fte, s'tait cru oblig
d'accompagner son bouquet. A cette proposition, les plus modestes
rclamrent l'avantage de passer les premiers, pour s'pargner,
disaient-ils, le dsagrment d'arriver aprs un succs. Le fait est
qu'ils savaient bien  quoi s'en tenir sur la nouveaut de leurs
penses  tous, et qu'ils prfraient le plaisir de les dire, 
l'ennui de les rpter.

Dja plusieurs d'entre eux avaient assig l'Olympe pour en
rapporter les comparaisons les plus exagres, et l'on commenait 
s'ennuyer de ce cours de Mythologie, lorsque le chevalier de
Florian, et le chevalier de Boufflers, vinrent au secours des
auditeurs, l'un avec une fable ingnieuse, l'autre avec des couplets
charmants. Ceux que le premier avait attendris par les traits d'une
sensibilit touchante taient transports par l'esprit piquant et la
gat de l'auteur d'Aline; il est vrai que son nom et son tat dans
le monde lui donnaient les moyens de faire valoir  son gr tous
les agrments de son esprit. Quand un homme de la cour se donne la
peine d'avoir des talents, et qu'il daigne y joindre quelque
instruction, ses succs n'ont plus de bornes, il peut prendre  son
choix tous les tons; sa gravit passe pour celle d'un homme d'tat,
et sa gat ne parat jamais trop familire; tandis qu'un pauvre
pote est toujours oblig de soumettre son talent au ton de la
flatterie.

On croit peut-tre qu'aprs les applaudissements si justement
prodigus aux jolis couplets du chevalier de Boufflers, personne
n'osa plus se prsenter pour en chanter d'autres. Mais s'il y a des
gens qui ne doutent de rien dans le monde, c'est bien srement dans
la classe des feseurs de madrigaux qu'on peut les rencontrer. Un des
plus intrpides entamait dja son prambule, lorsque la princesse,
fatigue du retour de ces ternelles rimes: _de la fte, qu'on
apprte, et de l'ivresse, de la tendresse_, vint en suspendre le
cours en priant le comte d'merange de chanter quelques romances.
C'tait prvenir ses desirs; et il se rendit aussitt  ceux de la
princesse. En prludant sur le piano, ses yeux se portrent sur
madame de Saverny, et il la regarda d'une manire qui semblait dire
 chacun: C'est d'elle que je vais vous parler. Lorsque le plus
profond silence l'eut assur de l'attention gnrale, il commena
cette romance de M. de Moncrif, qui n'tait alors connue que de ses
intimes amis, et dont voici le premier couplet:

    Elle m'aima cette belle Aspasie,
    En moi trouva le plus tendre retour;
    Elle m'aima: ce fut sa fantaisie;
    Mais celle-l ne lui dura qu'un jour.

La malignit fit bientt l'application de ces paroles  madame de
Saverny. Les chuchotements des femmes et cet empressement  mettre
leur ventail devant leur visage pour cacher un rire moqueur que
dcelait leur attitude, apprirent sans peine  la marquise le succs
qu'obtenait la fatuit du comte. Elle rsolut de la djouer, en
dissimulant l'embarras qu'elle en ressentait, et fit bonne
contenance. La joie que montra madame de Nangis dans cette
circonstance, et son affectation  conjurer M. d'merange de
recommencer cette romance dont les paroles taient si piquantes,
dplurent  beaucoup de personnes, et particulirement  la
princesse, qui fit changer sur-le-champ la conversation, en
demandant  Valentine si elle avait t  l'exposition du Louvre.
Ds-lors la discussion s'engagea sur le mrite des peintres modernes
et de leurs ouvrages, et il ne fut plus question de musique.

On ne tarda pas  parler de ce tableau qui fesait tant de bruit, et
chacun s'tonna de n'en pouvoir connatre l'auteur. C'est,
m'a-t-on assur, dit la baronne de T..., l'ouvrage d'un amateur.--Un
amateur de cette force, reprit une autre, sera bientt connu.--Mais
il y a quelqu'un ici, reprit un troisime, qui pourra nous tirer
d'incertitude; c'est le marquis d'Alvaro. Je lui ai entendu dire
qu'il avait vu l'esquisse de ce tableau dans l'atelier d'un amateur
de ses amis.--Il faut absolument qu'il nous dise son nom, s'cria
tout le monde; et plusieurs personnes s'empressrent d'aller
chercher le marquis d'Alvaro, qui fesait une partie d'checs dans
une pice voisine. Si le coeur de Valentine avait battu ds les
premiers mots qui s'taient dits sur ce tableau, on peut s'imaginer
l'agitation o elle se trouva pendant que l'on cherchait le marquis
d'Alvaro, et le tremblement qui la saisit en le voyant paratre.
D'abord, on lui adressa cent questions -la-fois; ce qui ne lui
permit d'en distinguer aucune. Mais la princesse lui ayant expliqu
ce qu'on desirait savoir de lui, il rpondit que ce tableau, qui
excitait si vivement la curiosit, tait l'ouvrage du jeune duc de
Linars, dont le talent en peinture galait celui des plus grands
professeurs. Quoi! s'cria la princesse, c'est le parent de
l'ambassadeur d'Espagne? ce jeune Anatole, si beau, si spirituel,
qui est sourd-muet de naissance?... Valentine n'en entendit pas
davantage. Un froid mortel circula dans ses veines; sa tte se
pencha vers madame de Rthel; et elle perdit connaissance.

Cet vnement causa un effroi gnral; on transporta Valentine sur
le lit de la princesse, o les plus prompts secours lui furent
prodigus par le docteur P... qui se trouvait prsent. Il ordonna
que chacun se retirt pour laisser respirer la malade, et ne laissa
prs d'elle que la princesse et madame de Rthel. Lorsque Valentine
reprit ses sens, un violent accs de fivre se dclara, et le
docteur craignit que ce ne ft le symptme d'une vritable maladie;
il insista pour que la marquise restt  Paris, en disant qu'il
serait plus  porte de lui donner ses soins. La princesse joignit
ses instances  celles du docteur pour la dterminer  accepter un
appartement chez elle; mais rien ne put faire renoncer Valentine au
projet de retourner le soir mme  Auteuil; et l'on fut oblig de
cder  sa volont. Elle pria madame de Rthel d'avertir son oncle
qu'elle tait dcide  partir sur-le-champ. Elle adressa d'une voix
teinte ses remerciements  la princesse, lui serra tendrement la
main, promit au docteur de suivre ses avis, et se fit porter dans sa
voiture. Elle arriva bientt  Auteuil. Le commandeur et sa nice
qui l'avaient accompagne, passrent la nuit auprs d'elle. Ils
l'engagrent vainement  prendre quelque repos; ses sens taient
agits, ses yeux gars, sa tte en dlire; mais, au milieu de ses
souffrances, l'ardeur de la fivre la dlivrait au moins du tourment
de penser.




CHAPITRE XXXIX.


L'auriez-vous jamais devin? s'cria madame de Nangis, lorsqu'elle
se trouva seule avec M. d'merange, en sortant de chez la princesse.
Vraiment je conois qu'on en meure de surprise. Voil une dcouverte
bien autrement dramatique que celle de madame de V...., lorsqu'elle
reconnut son amant dans un marchand d'toffes. C'est quelque chose
de fort glorieux sans doute que d'inspirer de l'amour  un jeune
homme beau, riche, et qui, par-dessus tout cela, porte le nom de duc
de Linars. Mais c'est acheter un peu cher ce grand avantage, que
d'tre rduite au plaisir de faire signe  son amant, qu'on
l'aime.--Au moins peut-on compter sur sa discrtion, dit en riant le
comte.--Vous vous trompez, reprit la comtesse, on n'est pas plus en
sret avec ces muets-l qu'avec vous. Depuis que l'abb de l'pe
s'est imagin de leur donner une ducation savante, ils se
ddommagent du malheur de ne pouvoir bavarder par la manie
d'crire; et la seule diffrence qui existe entre leurs billets et
les propos d'un indiscret, est celle de la preuve au soupon.
Celui-ci vous en offre un exemple, et sa lettre  Valentine
vous en a certainement plus dit que toutes les conversations
possibles.--Rien n'tait plus clair, j'en conviens; et si je
connaissais quelques moyens de me faire entendre aussi clairement de
ce beau silencieux, je ne me refuserais point la petite satisfaction
de lui prouver ma reconnaissance.--Quelle folie! n'allez vous pas
chercher  vous battre avec un pauvre infirme?--Ah! quand je lui
couperais un peu les oreilles, pour ce qu'il en fait, il n'y aurait
pas grand dommage.--Allons donc, ce serait une lchet; voulez-vous
qu'on dise dans le monde que vous vous tes battu avec un muet pour
ses propos? Il y aurait l de quoi vous couvrir d'un ridicule
ternel.--Cependant, il m'a grivement insult!--Bah! qui s'en
doute?--Mais, lui et moi, par exemple, et cela suffit bien.--Si l'on
est convenu d'excuser les injures d'un rival ordinaire, on doit
encore moins se blesser de celles d'un pauvre homme qui ignore
peut-tre la valeur des mots dont il se sert. Qui sait? Dans le
langage de l'abb de l'pe, _fat_ veut peut-tre dire, _amant
heureux_?--Oui, tout aussi bien que _Belmen_ veut dire en turc,
pour M. Jourdain: _Allez vte vous prparer pour la crmonie, afin
de voir ensuite votre fille, et de..._--Ah! vous tes insupportable,
interrompit la comtesse, en clatant de rire; on ne saurait parler
raison un instant avec vous.--C'est votre faute, vraiment, en
cherchant  me mystifier avec votre langage muet, vous me rappelez
tout naturellement la meilleure mystification que je connaisse en ce
genre. Mais, puisque vous l'exigez, parlons srieusement. Que
pensez-vous du rsultat de ce coup de thtre qui a fait tant de
sensation ce soir chez la princesse?--Mais je ne serais pas tonne
que, ce premier moment de surprise une fois pass, Valentine ne
s'accoutumt petit  petit  l'ide d'aimer un homme de cette
espce: il est passionn; elle est romanesque, et s'il lui est bien
prouv qu'aucune femme ne puisse tre capable d'un pareil
dvouement, vous verrez qu'elle en fera la folie.--C'est ce qu'il
faut empcher au nom de l'humanit; mais je m'en rapporte bien  M.
de Nangis pour cela. Vraiment, je regrette qu'il n'ait pas retard
de deux jours son dpart pour la campagne; j'aurais voulu voir de
quel air il et appris cette trange nouvelle!--Ah! je puis vous
assurer que le nom du duc de Linars aurait seul captiv son
intrt, et qu'il ne se serait point embarrass du reste. Dans son
opinion, il est si convaincu qu'il ne manque jamais rien  un grand
seigneur pour rendre une femme heureuse!--Ah! vous le vantez, et je
ne saurais jamais lui supposer tant de respect pour les grandeurs.
C'est une vertu de parvenus....--Dont beaucoup de gens de qualits
sont susceptibles, interrompit la comtesse. Mais si vous doutez de
l'exactitude de mon jugement sur M. de Nangis, venez vous en
convaincre en lui apprenant vous-mme le nom et les agrments du
rival  qui sa soeur vous sacrifiait.--Quoi! vous voulez
sitt...?--Vous savez  quelle condition j'ai promis de rejoindre le
comte  Varennes, et s'il me serait possible d'aller m'enterrer  la
campagne seule avec lui; c'est uniquement  vos sollicitations que
j'ai cd, en consentant  partir cette semaine: j'ai dja prvenu
toutes les personnes qui doivent m'accompagner; mais si vous n'tes
pas du nombre, je reste. Enfin, je ne tiendrai ma parole qu'autant
que vous serez fidle  la vtre. Cette dclaration intimida M.
d'merange. Il promit  la comtesse de partir avec elle pour sa
terre, en se rservant un prtexte de revenir  Paris o diffrents
intrts le rappeleraient bientt. Le plus vif tait bien
certainement de savoir quel parti allait prendre madame de Saverny
dans cette circonstance. Il lui semblait impossible que son amour
rsistt au coup qui venait de lui tre port. Braver les
convenances, les obstacles, les devoirs les plus sacrs, lui
paraissait l'effort d'un courage ordinaire; mais braver le ridicule,
tait  ses yeux le comble de l'hrosme; et, malgr toute
l'admiration que lui inspirait le caractre de Valentine, il ne la
supposait point capable d'une vertu qu'il regardait comme au-dessus
de l'humanit.

Le bruit de la maladie de la marquise tant parvenu  madame de
Nangis, elle se contenta d'envoyer savoir de ses nouvelles; et,
comme on lui fit rpondre au bout de quelques jours qu'elle tait
hors de danger, la comtesse partit pour la campagne, suivie d'une
partie de sa cour. Fire d'entraner  son char M. d'merange, elle
ne s'occupa que des moyens de l'enchaner prs d'elle par l'attrait
des plaisirs les plus varis; mais combien il entre d'amertume dans
cette peine continuelle de rechercher des plaisirs trangers 
l'amour, pour retenir prs de soi l'objet qu'on aime! et qu'il est
douloureux de s'avouer qu'on ne doit ses succs qu' son _adresse_ 
plaire! Oui, le tourment de sacrifier au devoir un amant justement
ador, vaut mieux que le triste bonheur de captiver quelques
instants un infidle.




CHAPITRE XL.


Aprs huit jours de fivre, Valentine revint  la sant, et au
souvenir de ses peines. Mais l'affaiblissement qui suit la maladie
calme aussi les ides, et l'on croirait qu'aprs avoir ainsi
approch de la mort, l'ame renat dgage des illusions qui garent
dans la vie. Ce repos des sens, que produit la raison, n'est pas
toujours de longue dure; et Valentine en desira profiter pour
entendre du commandeur le rcit de tout ce qui lui restait encore 
apprendre sur Anatole. M. de Saint-Albert voulut d'abord se
justifier, par le serment qui l'engageait, du secret qu'il avait
gard envers elle. Mais Valentine lui ayant rpondu que sa
discrtion tait un titre de plus  l'estime qu'elle lui portait, il
lui dit: Vous avez raison de m'en louer, car elle m'a bien cot;
mais vous allez voir si je pouvais moins faire pour l'tre que
j'aime le plus au monde.

J'avais vingt-huit ans, une fortune mdiocre, et le peu d'avantages
que vous me connaissez, lorsque je devins passionnment amoureux de
la fille du marquis de Belduc. Sa beaut a fait tant de bruit dans
le temps, que M. de Saverny vous en aura peut-tre parl. Les
attraits qui captivaient les hommages d'un grand nombre
d'adorateurs, ne m'auraient pas sduit, si l'intimit de son pre
avec toute ma famille ne m'avait fourni les occasions de la voir
souvent, et de me convaincre qu'il tait possible de runir les
qualits d'une ame sensible aux ornements d'un esprit suprieur, et
tous les charmes de la modestie  ceux de la figure. Cette
dcouverte dcida du destin de ma vie; je me reprochai le temps que
j'avais perdu dans ce commerce de galanterie, o plusieurs femmes
s'taient livres au plaisir de me trahir sans se donner la peine de
me tromper, et je consacrai tous mes instants au soin de prouver 
Mlanie que je ne vivais que pour elle. Son coeur me devina bientt,
et rpondit au mien. Modestie  part, je ne puis expliquer cette
prfrence que par l'excs de mon amour; car, dans le nombre de mes
rivaux, il y en avait de trs-sduisants; et je crois que s'ils
avaient pu se rsoudre  s'aimer un peu moins eux-mmes, ils
auraient t plus aims que moi.

Lorsque je reus l'aveu de Mlanie, je me crus roi de l'univers, et
je dfiai toutes les puissances du monde de s'opposer 
l'accomplissement de notre bonheur mutuel. Nous en avions dja fix
l'poque; et, comme nous formions tous ces projets sous les yeux de
nos parents, nous ne doutions pas de leur consentement. Mais le
marquis de Belduc ne nous laissa pas long-temps jouir d'une si
douce illusion: il entra un matin chez sa fille, l'embrassa plus
tendrement qu' l'ordinaire, et lui dclara qu'il touchait enfin au
moment de voir son ambition satisfaite. Ce dbut glaa l'ame de
Mlanie; elle pressentit nos malheurs; et ce fut avec tous les
signes d'un profond dsespoir qu'elle apprit de son pre qu'il
venait de promettre sa main au duc de Linars. Mlanie, insensible 
l'honneur de devenir la femme d'un Grand d'Espagne, osa le refuser.
Son pre, furieux, l'accusa de caprice; elle crut se justifier en
avouant notre amour. En effet, cette nouvelle fut assez bien
accueillie de son pre; il approuva son choix tout en dplorant la
ncessit de le sacrifier aux grands intrts de sa famille, et
finit par lui dire qu'il connaissait assez la noblesse de mes
sentiments pour attendre de moi la soumission qui servirait
d'exemple  Mlanie. A peine eut-il termin cet entretien, qu'il se
rendit chez moi, et commena sans prambule le rcit de ce qui
venait de se passer entre sa fille et lui.--J'ai rpondu de votre
honneur, ajouta-t-il, et ne crois pas m'tre trop engag en assurant
ma fille que vous tiez incapable d'abuser de votre empire sur son
coeur pour l'encourager dans une dsobissance qui dtruirait mon
bonheur sans accomplir le vtre. Vous savez comme moi le rsultat de
ces mariages d'inclination qui font d'abord le dsespoir des
parents, et bientt aprs celui des poux. D'ailleurs, avec Mlanie,
vous n'auriez mme pas la ressource de tenter cette folie; elle est
trop attache  ses devoirs pour que la passion la plus vive l'gare
au point de se dshonorer. Mais vous pouvez la rendre malheureuse
toute sa vie: dites-lui que le sublime de l'amour est de rsister
aux obstacles; qu'elle doit refuser le plus beau sort pour vivre
d'un sentiment dont la constance finira par m'attendrir. Elle croira
toutes ces belles phrases, persistera dans son refus; je
l'enfermerai au couvent; elle y prendra le voile; et je partirai
pour Saint-Domingue, o j'irai vivre du produit de la seule
habitation qui me reste. J'essayai vainement d'opposer  toutes
ces raisons les intrts de notre amour et le bonheur que je
trouverais  donner ma fortune  Mlanie, sans rien attendre de
celle de son pre. Il rpondait  tout: Je suis ruin: le duc de
Linars, pris de Mlanie, consent  l'pouser sans dot: il a dj
obtenu de son souverain la promesse d'un gouvernement qu'il me
destine; vous voyez que ce mariage, en plaant ma fille au rang le
plus distingu, illustre ma maison et rpare ma fortune. Jugez
maintenant si un galant homme peut se permettre de priver toute une
famille d'aussi grands avantages, sans s'exposer aux reproches de sa
conscience, et mme  ceux de la femme qu'il rendrait victime de
son amour. Ce dernier argument l'emporta sur tous les autres.
L'honneur parut m'ordonner ce grand sacrifice. Je le promis au
marquis; et je tins parole.

Je ne vous dirai pas ce qu'il m'en cota pour dterminer Mlanie 
se soumettre aux ordres de son pre. Ds que j'eus obtenu de son
amour la promesse de m'oublier, je m'enfuis en Angleterre pour
n'tre pas tmoin de ce fatal mariage. Quelques mois aprs, je
passai  Malte, o je prononai des voeux dicts par le dsespoir.
Lorsque je revins en France au bout de deux ans, Mlanie tait en
Espagne: j'appris qu'elle tait mre, et qu'elle devait peut-tre
la vie  son enfant; car, lors de son dpart de Paris, elle tait
atteinte d'une maladie de langueur qu'elle ne voulait combattre
d'aucune manire. Le desir de conserver son enfant fut le seul motif
qui l'engagea  prendre quelque soin de sa sant; et je crois que
c'est  cette maladie qu'on doit attribuer l'infirmit d'Anatole. On
fut quelque temps sans s'en apercevoir, et plus encore  esprer
pour lui un heureux changement. Il paraissait impossible que la
nature, en comblant cet enfant de ses dons les plus prcieux, et
voulu en dtruire l'effet par la privation la plus cruelle. Le duc
de Linars, aprs avoir mis  bout la science de tous les mdecins
d'Espagne, se dcida  venir consulter ceux de Paris. C'est alors
que je revis Mlanie; elle me prsenta  son mari en lui disant:
Voici un ancien ami de ma famille, je l'aime comme un frre; et
tout me prouva  mon grand regret la sincrit de cet aveu. L'amour
maternel remplissait uniquement le coeur de Mlanie, et j'aurais pu
penser qu'elle avait perdu jusqu'au souvenir de ma passion pour
elle, si le nom d'Anatole qu'elle avait donn  son fils, ne m'avait
prouv que ce nom, qui est le mien, lui tait encore cher. Un
sentiment trs-blmable et trs-commun chez la plupart des hommes,
me fit tenter plusieurs moyens de ranimer dans le coeur de Mlanie
l'amour qu'elle avait sacrifi au devoir; mais ce coupable projet
faillit me coter jusqu' l'estime de Mlanie; je n'obtins le pardon
d'en avoir conu l'ide que par le serment d'y renoncer  jamais, et
plus encore peut-tre par le penchant qui m'entranait  partager sa
tendresse pour son fils. Ds-lors l'tat de cet aimable enfant
devint l'objet de toutes mes sollicitudes; je fis plusieurs voyages
dans la seule intention de courir aprs de prtendus docteurs dont
les journaux attestaient les miracles, et dont les consultations
prouvaient l'ignorance. Enfin, lorsqu'il nous fut bien dmontr
qu'il n'existait aucun moyen de gurir de cette infirmit, nous
prmes le parti de chercher  en triompher, en confiant Anatole aux
soins de ce bienfaiteur de l'humanit, dont les lves sont autant
de prodiges. L'abb de l'pe fut bientt frapp des dispositions
inouies d'Anatole; il prdit tout ce qu'il serait un jour; mais,
pour accomplir une ducation qui lui promettait tant de succs, il
exigea du duc et de la duchesse de Linars une entire confiance, et
la promesse de ne dranger par aucune distraction le plan qu'il
formait pour son lve. Comme la faiblesse de Mlanie ne lui aurait
pas permis de tenir cet engagement dans toute la rigueur ncessaire,
elle consentit  retourner avec son mari en Espagne, aprs m'avoir
fait jurer de veiller sur son fils aussi tendrement que s'il tait
le mien. C'est  ce devoir sacr que j'ai d toutes les consolations
de ma vie. Avec quel plaisir je rendais compte  cette tendre mre
de tous les progrs de son enfant! Et comment vous peindrai-je la
joie qui pntra mon ame, lorsqu'aprs dix annes d'absence, je
conduisis cet aimable jeune homme dans les bras de sa mre. Je crus
qu'elle succomberait  l'excs de son bonheur, en retrouvant dans
son fils la sensibilit, l'esprit, et toutes les qualits qui le
mettent au rang des gens les plus aimables. Dans sa reconnaissance
pour l'abb de l'pe, elle aurait voulu pouvoir lui faire accepter
sa fortune entire; mais on sait que le dsintressement de ce
philosophe galait sa bienfesance. A cette poque, je fus rappel en
France pour le mariage de ma nice, et quelques affaires de famille,
dont le rsultat vint augmenter de beaucoup ma fortune. J'appris,
peu de temps aprs, la mort du duc de Linars, et la faveur dont le
roi d'Espagne venait d'honorer son fils, en employant ses talents
dans la diplomatie. Il avait alors vingt ans, et le sjour de la
cour commenait  devenir dangereux pour lui; plusieurs des femmes
qu'il y rencontrait sans cesse, affectaient d'abord de le traiter
avec le ddain ou la protection qu'on a pour un infirme; mais
s'apercevant bientt que ce dfaut tait rachet par les agrments
et les qualits les plus sduisantes, on les voyait changer de
manires et devenir aussi prvenantes pour lui qu'elles avaient paru
ddaigneuses. Sa fiert naturelle le garantit quelque temps des
piges de la coquetterie; il sentait que dans sa position le succs
pouvait seul mettre  l'abri du ridicule, et son coeur n'tant pas
encore atteint, il triomphait sans peine du trouble de son
imagination; mais quand on n'est soutenu dans sa sagesse que par la
crainte d'un revers, on doit facilement succomber  la certitude de
russir: et c'est ce qui arriva. Anatole, se trouvant un soir chez
la reine, reut deux mots tracs au crayon sur l'ventail de la
jolie comtesse d'Almria. Cette jeune veuve, aussi emporte dans ses
desirs, qu'inconstante dans ses affections, avait imagin que le
plus sr moyen de lui inspirer une passion folle, tait de
l'attacher par la reconnaissance. L'ide de captiver tous les
sentiments d'un homme que son malheur et ses avantages rendaient
galement intressant, flattait son amour-propre. Ce caprice lui
prsentait tous les charmes d'une liaison piquante, qui pouvait se
changer en attachement srieux, et devenir le but de son ambition,
aprs avoir t celui de son amusement. Mais la duchesse de Linars,
qui redoutait l'empire qu'une femme de ce caractre pourrait exercer
sur le coeur exalt de son fils, mit tous ses soins  l'loigner
d'elle. L'tat de sa sant lui en fournit bientt l'occasion. A la
suite d'une maladie grave, les mdecins ordonnrent  la duchesse
les eaux de Pise, et son fils s'empressa de l'y accompagner. Quelque
temps aprs le dpart d'Anatole, la comtesse Almria le punit du
tort d'tre absent. C'tait un crime qui n'obtenait jamais grace 
ses yeux. Le bruit de sa vengeance parvint bientt  la duchesse;
elle en instruisit Anatole avec tous les mnagements convenables, et
fut trs-tonne de le trouver beaucoup plus modr dans ses regrets
qu'elle ne l'aurait espr. La prcipitation avec laquelle il avait
obtenu son bonheur lui avait souvent donn l'ide qu'il pourrait le
perdre de mme; et d'ailleurs cette flicit fugitive avait plus
enivr ses sens, que pntr son ame. Loin d'prouver ce vide
affreux o laisse l'abandon du seul objet qu'on puisse aimer au
monde, quelque chose l'avertissait que la perte d'une femme, qui
n'tait que jolie, se rparait facilement par la possession d'une
autre; et il fut bientt convaincu de cette vrit, lorsque les
prfrences de plusieurs belles Italiennes vinrent achever de le
distraire du chagrin d'tre trahi. La duchesse de Linars, ravie de
voir l'effet que produisait sur son fils le sjour de l'Italie,
rsolut de s'y fixer quelques temps. Elle se rendit  Rome dans
l'intention d'y passer l'hiver; mais lorsque le printemps vint
parer de sa verdure les beaux sites et les ruines dont raffolait
Anatole, il fut impossible de l'arracher de cette terre de
souvenirs. Son imagination s'enflamma  l'aspect de tant de
merveilles; le desir de les chanter et de les retracer le rendit
peintre et pote; et il se livra aux arts avec toute la passion de
son caractre. Mais, comme ce genre d'tude est celui qui dispose le
mieux un coeur tendre aux impressions de l'amour, on le vit bientt
tomber dans des accs de mlancolie qui menaaient d'altrer sa
sant. Sa mre s'en inquita, et voulut en savoir la cause. C'est
alors qu'il lui fit l'aveu du sentiment pnible qui attristait son
ame, en pensant que le ciel l'avait condamn  ne jamais goter
l'unique bonheur qui lui fesait envie. Je n'ai rien lu de plus
touchant que la lettre o il demandait pardon  sa mre d'oser
desirer la tendresse d'une autre femme, lorsqu'il tait l'objet de
son amour maternel. Mais, lui disait-il, peignez-vous le dsespoir
d'un coeur dvor du besoin d'aimer, sans jamais pouvoir prtendre 
inspirer le moindre retour. Quoi! ce dlire enchanteur dont je vois
partout les traces, ce feu qui anima le Tasse et Ptrarque, cette
reconnaissance divine qui nat des faveurs d'un sentiment partag;
enfin, tous ces bienfaits de l'amour, je ne les connatrai jamais:
rduit au misrable avantage de profiter d'un instant de caprice, ou
des calculs de l'intrt, je dois mourir sans rencontrer un coeur
qui rponde jamais aux battements du mien. La duchesse afflige de
le voir se livrer ainsi aux ides d'un malheur sans espoir, imagina
de distraire Anatole par un voyage  Paris. Elle le chargea d'y
faire l'acquisition d'une terre qu'elle viendrait habiter aussitt
qu'elle aurait obtenu de la reine d'Espagne la permission de se
retirer de la cour. Ce fut par pure obissance qu'Anatole se spara
de sa mre pour se rendre ici, suivi de son ancien gouverneur. Ils
me remirent une lettre de la duchesse qui m'instruisait de ses
craintes sur son fils, et le confiait encore une fois  mes soins.
Vous devinez sans peine avec quel plaisir je les lui prodiguais. En
recherchant toutes les occasions de le distraire, je me crus
simplement inspir par le desir d'accomplir les volonts d'une femme
chrie; mais bientt, captiv par tout ce qu'Anatole a d'aimable, je
sentis que son bonheur tait indispensable au mien, et ds ce moment
je ne m'occupai plus que des moyens de l'assurer. L'acquisition du
chteau de Merville fut celui qui me russit le mieux. Anatole
s'obstinait  fuir les plaisirs du grand monde. Vainement
l'ambassadeur d'Espagne, son parent, l'ancien ami de son pre,
voulut le prsenter dans les maisons les plus agrables de Paris.
Except  la cour, o il consentit  le suivre quelquefois, il
refusa de l'accompagner dans les endroits o ses manires et son
rang lui promettaient l'accueil le plus flatteur. Dans cette
disposition d'esprit, le sjour de la campagne lui parut le seul
convenable  ses gots. Il s'y fixa pour faire excuter sous ses
yeux le plan trac par lui, et qui devait rendre Merville un des
plus beaux lieux de la France. Le soin d'embellir la retraite
destine  sa mre parvint  le distraire, pendant plusieurs mois,
de ses tristes rveries; mais j'en prvoyais le retour, et je
cherchais  l'loigner en attirant Anatole  Paris sous diffrents
prtextes. Ses amis se joignaient  moi pour imaginer sans cesse de
nouveaux motifs de l'y retenir: mais nous commencions  nous voir au
bout de nos ressources en ce genre, lorsqu'un soir, d'heureuse ou
fatale mmoire, dit le commandeur en fixant les yeux sur Valentine,
je vis entrer chez moi M. de Selmos, cet ancien gouverneur
d'Anatole, la pleur sur le front, et dans tout le dsordre d'un
homme qui vient annoncer une affreuse nouvelle. L'excs de sa
douleur ne lui permit pas de me prparer au spectacle qui allait me
frapper, et je pensai mourir d'effroi en voyant dposer sur mon lit
le corps inanim de ce pauvre Anatole. Le dsespoir de son
gouverneur, les larmes que rpandaient ses gens, tout me persuada
qu'il n'existait plus, et je frmis encore du souvenir de ce qui se
passa dans mon ame  cette horrible ide. Mais le chirurgien qu'on
avait fait appeler vint me rendre la vie en m'assurant que le malade
ne tarderait pas  revenir de l'vanouissement o l'avait plong la
violence du coup qu'il avait reu. En effet, Anatole ouvrit bientt
les yeux: son premier mouvement fut de me tendre la main, ensuite il
la porta sur sa blessure, en me fesant signe qu'elle n'tait point
dangereuse. Cependant il avait l'paule casse, et une forte
contusion  la poitrine. On le saigna aprs avoir pans sa blessure,
et je fus tonn de voir son visage conserver, au milieu des
souffrances les plus aigus, une expression de bonheur que j'y
remarquais pour la premire fois. Impatient d'expliquer ce mystre,
je questionnai M. de Selmos, qui me raconta ce qui venait de se
passer  l'Opra. Quand j'appris que c'tait pour vous que mon ami
venait de risquer sa vie, et peut-tre celle de sa mre; je vous en
demande pardon, Valentine, je me fis le reproche de lui avoir peint,
trop fidlement, le plaisir que j'avais eu  vous rencontrer, et
celui que je trouvais chaque jour  dcouvrir autant de sensibilit
que de modestie dans une femme que son esprit et sa beaut auraient
pu rendre vaine. Je me reprochai surtout de lui avoir dit qu'il
existait entre vous et la duchesse de Linars, une ressemblance qui
me rappelait sa mre  votre ge. Car,  dater de ce moment, il ne
chercha plus qu'une occasion de vous voir; le hasard la lui fourni
bientt; et j'ai su qu'il avait dja joui plusieurs fois du plaisir
de vous admirer avant d'avoir eu le bonheur de vous secourir.

La joie qu'il ressentait de vous avoir peut-tre sauv la vie,
approchait du dlire; je tentai vainement de lui persuader que sa
blessure exigeait le plus parfait repos: il voulut tre transport
sur le champ  Merville, pour mieux cacher les suites de cet
vnement; et, aprs m'avoir dclar que son existence entire
tenait au secret qu'il voulait garder auprs de vous, il dfendit 
ses gens de dire un mot de ce qui lui tait arriv a la sortie de
l'Opra. Le chirurgien reut la mme recommandation, et je le
dcidai  nous suivre  Merville, pour y soigner Anatole jusqu' son
parfait rtablissement. Ce voyage ne parut pas augmenter les
souffrances du malade, ou du moins il n'osa point s'en plaindre.
Pour obtenir de lui quelque soumission aux ordres du docteur,
j'tais oblig de lui donner chaque jour de vos nouvelles, et de
rpondre  toutes les questions qu'il ne cessait de me faire sur
votre compte. Comme son tat exigeait une parfaite immobilit, nous
ne lui permettions aucun signe, mais il s'en vengeait en crivant au
crayon sur ses tablettes, des phrases auxquelles je rpondais dans
son langage; ensuite il essayait de tracer un profil dont je
reconnaissais les traits, et que pour rendre plus frappant il
effaait, puis retraait encore; enfin, je reconnus tous les
symptmes d'une passion qui allait ranimer sa vie. Je pressentis les
chagrins qu'elle pourrait lui coter, et lui en fis un tableau
effrayant; mais je me sentis forc de l'approuver, lorsqu'il
m'assura que tous les tourments de l'amour taient prfrables  cet
tat de langueur qui menaait d'teindre toutes les facults de son
ame. D'ailleurs il prtendait tre fort heureux du seul bonheur de
vous aimer, pourvu qu'il n'et jamais  supporter vos ddains.
L'ide de vous attacher par la reconnaissance, en vous restant
inconnu, l'garait au point de croire que, s'il obtenait cette
faveur, il ne lui resterait plus rien  desirer. Ce sentiment si
dsintress, si peu dangereux pour vous, me toucha vivement, et je
le regardai comme un moyen d'occuper dignement le coeur d'Anatole.
En pensant ainsi, j'tais loin de me flatter du moindre succs pour
son amour; mais je dois vous avouer que voyant tout ce que la
reconnaissance vous inspirait pour lui, je n'ai pas eu le courage
d'en diminuer l'impression, en vous cachant qu'il tait aussi digne
de votre estime que de votre intrt; comment aurais-je pu me
refuser au plaisir de voir ses yeux briller de la plus pure joie,
quand je lui parlais de vous, comment n'aurais-je pas t entran
par la certitude plus sduisante encore de lui faire passer des
moments enchanteurs, en lui disant seulement que vous pensiez
souvent  lui. Ici Valentine leva les yeux au ciel, et le commandeur
rpondit  ce regard en ajoutant: Je sens combien cette complaisance
vous parat coupable, mais, avant de blmer ma conduite, voyez un
peu ce qui la justifie: d'abord j'tais li par un serment qui ne
me permettait pas d'arrter les conjectures de votre imagination par
le moindre mot qui aurait pu vous faire souponner la vrit; je
savais que la loyaut du caractre d'Anatole s'opposerait toujours 
ce qu'il vous trompt, et que, loin de profiter de l'intrt
romanesque que son mystrieux amour devait vous inspirer, il vous
avait avou qu'un obstacle invincible le condamnait  s'loigner
ternellement de vous. Ensuite je vous dirai que cet obstacle, qui
parat si insurmontable aux yeux de beaucoup de personnes et
peut-tre aux vtres, ne me frappait pas de mme. Habitu  voir
Anatole depuis son enfance, je me suis plus occup des avantages qui
le distinguent, que de la disgrace qui l'afflige. D'ailleurs, ayant
appris sans peine son langage, je ne sentais aucun des inconvnients
de ce malheur; j'tais avec lui comme auprs d'un tranger dont on
entend la langue, et qui s'exprime avec toute la vivacit d'une
imagination ardente et d'un esprit suprieur. Combien de fois cette
conversation originale et piquante m'a-t-elle consol de l'ennui
d'un bavardage insipide! Enfin, les moments que j'ai passs prs
d'Anatole sont au nombre des plus heureux de ma vie; et l'on ne doit
pas s'tonner que, trouvant en lui la runion de toutes les qualits
aimables, j'aie pu concevoir un instant l'esprance de le voir aim.




CHAPITRE XLI


Le rcit du commandeur fit rver long-temps Valentine; elle ne
l'avait interrompu par aucune rflexion, et n'en fit pas davantage
aprs l'avoir attentivement cout, mais elle adressa  M. de
Saint-Albert plusieurs questions sur diffrents petits vnements
qui avaient excit sa surprise, et que l'intimit secrte de
Saint-Jean et de mademoiselle Ccile lui expliqua bientt. Le prix
des innocents services de mademoiselle Ccile, qui se bornait  dire
 Saint-Jean les projets de sa matresse, tait tout entier dans
l'esprance d'pouser ce brave garon, que son matre rcompensait
gnreusement; et Valentine n'osa pas punir des indiscrtions
qu'elle feignit de regarder comme un excs de confiance amoureuse.

Le commandeur s'apercevant de l'espce d'abattement o paraissait
tre Valentine, s'excusa de l'avoir fatigue par un aussi long
entretien, et voulut se retirer pour lui laisser prendre quelque
repos; mais elle n'y consentit qu'aprs lui avoir fait promettre de
cacher au duc de Linars quelle avait dcouvert son secret. Il lui
en donna l'assurance: Comptez sur ma parole, lui dit-il: j'y serai
d'autant plus fidle que je ne saurais vous trahir sans le
dsesprer; jugez-en vous-mme. En finissant ces mots, le commandeur
remit  Valentine la lettre suivante, et il sortit:

ANATOLE, A M. DE SAINT-ALBERT.

J'apprends, mon excellent ami, que le marquis d'Alvaro vient
d'exposer, au salon du Louvre, le tableau que je lui avais envoy
pour le faire encadrer, et vous l'offrir. Je tremble que cette
indiscrtion ne me cote plus que la vie, en apprenant  Valentine
mon nom et mes malheurs. La seule ide de perdre avec mon secret
jusqu'au souvenir qu'elle me conserve, me livre au plus affreux
dsespoir. Car il n'en faut pas douter, l'instant qui lui
dvoilerait  quel supplice la nature m'a condamn, changerait tous
ses sentiments pour moi. A la place de ce tendre intrt, dont je
relis chaque jour les tmoignages, la ddaigneuse piti viendrait
accabler mon amour du poids de ses humiliations; au lieu d'inspirer
 Valentine cette affection qui fesait mon bonheur, je serais rduit
 sa reconnaissance; ou peut-tre son coeur, indign de l'audace du
mien, ne me pardonnerait pas d'oser l'adorer. Ah! mon ami!
sauvez-moi de ce malheur cent fois pire que la mort; et n'essayez
plus de me prouver que mes craintes  ce sujet sont exagres. Je
sais comme vous de combien d'lments divins le ciel a compos l'ame
de Valentine; mais, plus elle est suprieure  tout ce qu'on admire,
plus elle a le droit d'exiger de celui qui aspire  lui plaire. Je
me rends justice; les faibles qualits qui m'ont acquis votre amiti
pourraient me mriter la sienne. Mais le mme sentiment qui dans
votre coeur est la source de mes plus douces consolations, de sa
part ne me semblerait qu'un outrage fait  mon amour. Songez qu'un
moment dans ma vie j'ai joui du plaisir enivrant de contempler sur
ses traits enchanteurs une partie de l'motion qui pntrait mes
sens; que plus d'une fois ses yeux ont rpondu aux miens; et voyez
si je pourrais survivre  l'illusion qui m'a valu tant de flicit.

A cette lettre en tait jointe une autre pour le marquis d'Alvaro,
par laquelle on le priait de faire porter sans dlai le tableau
d'Anatole chez le commandeur. Deux jours aprs, Valentine sortit
pour la premire fois de son appartement, et lorsqu'elle entra chez
M. de Saint-Albert, elle ne s'tonna point d'y trouver ce tableau 
la place d'un ancien portrait de famille, qui jusqu'alors avait eu
les honneurs du salon. Souvent, les yeux fixs sur l'ouvrage
d'Anatole, elle le considrait sans profrer une parole. Ses amis
respectaient son silence, et bornaient leurs soins  distraire son
esprit, sans chercher  pntrer ce qui se passait dans son ame.
Discrtion bien rare en amiti!

Les mdecins venaient de dclarer que la sant de Valentine tait
parfaitement rtablie; cependant son teint n'avait point repris son
clat; son regard tait triste; et tout en elle montrait un tat
languissant; mais lorsque madame de Rthel en tmoignait quelque
inquitude au docteur, il lui rpondait, avec cette assurance que
l'on met assez souvent  dcider des choses que l'on ne comprend
pas, que les maladies inflammatoires taient toujours suivies d'un
accablement profond, qui n'empchait pas de se bien porter; et
madame de Rthel, sans y rien comprendre non plus, adoptait cette
sentence.

Le commandeur, moins facile  rassurer, desirait qu'un vnement
quelconque pt distraire Valentine de la vie monotone qu'elle avait
adopte. Une lettre de M. de Nangis ne vint que trop tt seconder
ses voeux. Elle tait date de Londres, et contenait le rcit de
l'aventure scandaleuse qui venait de lui rvler l'indigne conduite
de sa femme. La scne s'tait passe au chteau de Varennes, o la
comtesse avait eu l'imprudence d'emmener avec elle la jeune baronne
de Tresanne, dont la beaut commenait  faire autant de bruit que
les extravagances. La certitude de la rencontrer  Varennes tait
entre pour beaucoup dans la promesse que M. d'merange avait faite
 madame de Nangis de l'y suivre; deux jours s'taient  peine
couls, que la plus parfaite intimit rgnait dja entre le comte
et la jolie baronne; mais ce n'tait pas sans conditions que madame
de Tresanne s'tait dcide  rcompenser d'avance l'ternel amour
que lui avait jur M. d'merange. Le sacrifice de madame de Nangis
en avait t la premire rcompense; et il fut rsolu entre eux
qu'aprs avoir satisfait aux devoirs d'usage en pareil cas, le
comte se dgagerait, sans retour, d'une chane importune. Dja
plusieurs tentatives lui avaient prouv la difficult de russir. La
comtesse tait moins rsigne que jamais  perdre les avantages
d'une liaison qui cotait aussi cher  sa conscience qu' son repos;
et madame de Tresanne, prvoyant bien que les mnagements du comte
ne serviraient qu' prolonger l'erreur de sa victime, feignit de
s'irriter de tant de complaisance, et dclara positivement  M.
d'merange, qu'elle aimait mieux cder l'empire de son coeur, que de
le partager plus long-temps. Cette menace produisit tout l'effet
qu'elle en pouvait attendre; la crainte de voir s'chapper sa
nouvelle conqute avant de l'avoir constate publiquement, soumit
les volonts du comte  toutes celles de madame de Tresanne, et il
s'en remit  elle du choix des moyens  employer. La persvrance de
la comtesse en ayant fait chouer plusieurs, madame de Tresanne se
dcida au plus atroce comme au plus infaillible. Un billet anonyme
instruisit M. de Nangis de la perfidie de sa femme, en lui indiquant
une occasion de s'en convaincre. Ds ce moment la colre et le
dsespoir rgnrent dans le chteau de Varennes: madame de Tresanne
s'empressa d'en sortir au premier bruit de l'clat qu'elle avait
provoqu; et sans vouloir en apprendre la cause au comte
d'merange, elle lui ordonna de tout quitter pour la suivre 
Bagnres. Elle s'y rendit sans s'arrter pour soustraire M.
d'merange aux premiers effets du ressentiment de M. de Nangis. Les
amis de la comtesse retournrent bientt  Paris dans l'intention
charitable d'y publier l'aventure scandaleuse dont ils venaient
d'tre tmoins, et que le brusque dpart de M. de Nangis allait
certifier  tous ceux qui oseraient en douter. Effectivement, ce
malheureux poux, sans calculer si la conduite prsente de sa femme
n'tait pas le fruit de l'indulgence outre qu'il avait montre pour
ses premires inconsquences, croyait reparer les torts de sa
faiblesse par l'on punit souvent des fautes qu'avec plus de soin on
aurait pu prvenir. Aprs une scne violente, dans laquelle la
comtesse avait fait l'aveu de tout ce que sa folle passion lui avait
suggr contre Valentine, le comte de Nangis tait parti brusquement
pour Londres, en arrachant Isaure des bras de sa coupable mre.
Abandonne de tout ce qui lui tait cher; livre aux injures de sa
mdisance implacable dont elle avait si souvent dirig les traits;
enfin, seule avec ses remords, cette infortune s'tait rfugie
dans un couvent de Paris, o les soins pieux des Soeurs de la
Misricorde ne parvenaient point  calmer les tourments de son
coeur. Ce coeur, si souvent domin par la vanit, n'prouvait plus
alors que la honte et les regrets d'avoir perdu tous ses droits
maternels. La crainte de ne pouvoir rparer les fautes de sa vie en
la consacrant toute entire  l'ducation et au bonheur de sa fille,
tait  madame de Nangis tout espoir de consolation. Malgr la
frivolit de son esprit, elle avait observ que la svrit des gens
du monde se laissait dsarmer  la vue d'une jeune personne dont la
candeur et les vertus fesaient oublier les garements de sa mre. En
effet, comment se rappeler les torts d'une femme coupable, en
admirant l'ouvrage d'une mre aussi tendre que sage! Et quel homme
assez mchant oserait porter atteinte au respect qu'elle inspire 
sa fille, en affectant de ne le point partager?




CHAPITRE XLII.


Valentine prvoyait depuis long-temps les malheurs qui menaaient sa
famille, et cependant, en les apprenant, elle en fut frappe comme
d'une nouvelle inattendue; le bonheur de reconqurir l'estime de son
frre, qui le priait en grace de se charger de l'ducation d'Isaure,
ne la consolait pas du triste vnement qui lui valait une aussi
clatante rparation. En rpondant  la lettre o M. de Nangis la
conjurait de lui pardonner son injustice et les injures qui lui
avaient t dictes par une femme perfide, elle avait tent de
modrer l'indignation de son frre, en excitant sa piti pour le
sort de cette malheureuse mre, qui, lui disait-elle, serait encore
digne de sa tendresse, si de misrables flatteurs, trop bien
accueillis par lui-mme, ne s'taient fait un jeu d'garer sa
raison. Il y avait autant de vrit que d'indulgence dans cette
supposition; mais M. de Nangis tait trop irrit pour se rendre aux
avis de sa soeur; il les mit sur le compte de la gnrosit
naturelle au caractre de Valentine, et n'en persista pas moins dans
le dessein de punir rigoureusement celle qui venait de l'outrager.

Comme il se mfiait avec juste raison de l'extrme bont de sa
soeur, ce n'est qu'aprs avoir exig d'elle la promesse de ne
jamais confier  une autre le soin d'lever Isaure, qu'il s'tait
dtermin  la lui envoyer. Avec quel plaisir cette aimable enfant
se retrouva dans les bras de Valentine! et combien de fois elle
remercia son pre de l'avoir confie  sa tante, pendant le grand
voyage que venait d'entreprendre sa mre! car c'est ainsi qu'on
avait motiv l'absence de la comtesse, et la cause des larmes
qu'elle avait vues inonder son visage au moment de leur sparation.

La prsence d'Isaure sembla ranimer l'existence de Valentine. Elle
consentit  quitter la campagne pour se rendre  Paris, dans
l'unique intention d'y faire donner  son lve les leons des
meilleurs matres. Mais l'attachement qu'elle portait  ses amis ne
lui permettant pas de s'en sparer, elle accepta la proposition que
lui fit madame de Rthel, de partager l'htel qu'elle occupait avec
son oncle.

De retour  Paris, il se fit un grand changement dans les habitudes
de la marquise: on la voyait sortir tous les matins  la mme heure,
et passer le reste de la journe dans la retraite. Le salon du
commandeur tait le seul o l'on pt la rencontrer quelquefois; car
pour les ftes et le spectacle, elle paraissait galement dcide 
les fuir; et l'on trouvait cette conduite assez simple aprs
l'clat qui venait d'avoir lieu dans sa famille. Mais ce qui parfois
chappe aux yeux des indiffrents, attire l'attention d'un ami, et
M. de Saint-Albert, loin d'expliquer si facilement les motifs qui
inspiraient  Valentine le desir de s'loigner de toutes les
personnes qui possdaient autrefois sa confiance, redoutait les
suites de cet tat de contrainte perptuelle. Il essayait
quelquefois de vaincre la rsolution qu'elle semblait avoir prise
d'viter toute conversation relative  Anatole, en se fesant
apporter devant elle les lettres qu'il recevait de lui; mais il en
lisait tout haut le timbre, la date, et mme les premires lignes,
sans que Valentine lui tmoignt la moindre curiosit d'en savoir
davantage; et le commandeur ne retirait d'autre rsultat de ces
petites preuves, que de voir se prolonger le silence rveur de
Valentine.

Un jour pourtant que M. de Saint-Albert lisait, comme  l'ordinaire,
sa correspondance, tandis que sa nice et madame de Saverny
s'occupaient  broder, elles l'entendirent prononcer quelques mots
sans suite, et d'une voix qui semblait altre par l'motion la plus
pnible.--Ciel! s'cria madame de Rthel, quelle triste nouvelle
vous apprend-on?--Ce n'est rien, reprit-il, en cherchant  se
remettre, mais vous savez qu'il est impossible de ne point partager
les impressions que la duchesse de Linars sait peindre avec tant
de vrit; sa manire touchante de parler de ses peines, de ses
inquitudes, les fait passer tout entires dans le coeur de ses
amis.--Lui serait-il arriv quelque malheur? demanda vivement
Valentine.--Non pas  elle.--Cette rponse fit plir la marquise, et
parut lui ter la force de faire une autre question. Madame de
Rthel, s'apercevant de ce qu'elle prouvait, s'empressa
d'interroger son oncle sur la sant d'Anatole.--Mais, lui
rpondit-il, d'aprs ce que me mande sa mre, il se porte aussi bien
qu'on peut le faire avec un coup d'pe dans le bras.--Un coup
d'pe s'crirent -la-fois Valentine et son amie.--Il faut bien,
reprit le commandeur, d'un ton calme, payer de quelque chose le
plaisir de punir les impertinences d'un fat. Ce nom de fat, que M.
de Saint-Albert ne prononait jamais qu'en parlant de M. d'merange,
fit tressaillir Valentine, elle pensa qu'elle seule tait cause de
l'vnement malheureux dont elle n'osait demander les dtails, elle
s'en fit tout haut le reproche, et ses yeux se remplirent de
larmes.--Cessez de vous accuser, lui rpondit le commandeur, d'un
fait dont vous tes compltement innocente. C'est pour y soigner la
sant de sa mre qu'Anatole est rest a Bagnres un mois de plus
qu'il ne le devait. Vous savez quel motif vient d'y conduire
dernirement M. d'merange; ce n'est pas vous qui lui avez dict
les couplets insultants qu'il s'est amus  composer sur les amours
discrets d'un muet de naissance, et dont, malheureusement pour lui,
une copie est tombe entre les mains d'Anatole. Ainsi donc ne vous
reprochez pas la blessure qui vient de dfigurer pour toujours un
visage moins joli qu'insolent; c'est un trait de la justice divine,
dont la gloire tait rserve  l'adresse d'Anatole. M. d'merange a
follement pens qu'on pouvait insulter impunment un homme que son
infirmit dispensait du devoir de la vengeance. Cette lchet a t
justement punie; et la providence devrait frapper de mme tous ceux
qui ne consacrent qu' nuire les dons heureux qu'ils ont reus du
ciel.--Mais Anatole est aussi bless, dit Valentine, avec
inquitude.--Trs-lgrement, reprit le commandeur, et sur ce point
on peut en croire la duchesse: je voudrais bien tre aussi rassur
sur l'tat de cette bonne mre. Jugez de ce qu'elle a d souffrir
lorsqu'elle a appris par l'effet du hasard le moment o son fils
allait se battre. Je m'tonne qu'elle ait rsist  une semblable
preuve, et j'en redoute les suites pour sa sant.--Ah! mon cher
oncle, interrompit madame de Rthel, si vous avez cette crainte, ne
souffrez pas que la duchesse de Linars se livre avec confiance aux
mdecins des eaux. crivez  son fils de nous la ramener. C'est ici
qu'elle trouvera les plus savants docteurs et ses meilleurs
amis.--Vraiment elle avait bien le projet de se rendre  Paris; mais
son fils refuse de l'y suivre, ajouta le commandeur, en regardant
Valentine, avant d'avoir obtenu un consentement  son retour de la
mme personne qui ordonna son dpart..--Eh! qu'allez-vous rpondre?
demanda la marquise.--Mais ce qu'il vous plaira.--Je ne saurais,
reprit-elle, me prvaloir d'un ordre que je n'ai donn qu'en
obissant. C'est  vous  le rtracter.--Je ne le puis.--Qui vous en
empche?--Le devoir que je me suis impos de ne plus dcider des
actions de mes amis.--Vous n'avez pas jur, j'espre, de ne plus
leur servir d'interprte.--Non: mais c'est un oubli que je peux
rparer.--Attendez pour cela, dit Valentine, en se levant, que vous
ayez rpondu au duc de Linars que rien ne s'oppose  son prochain
retour.




CHAPITRE XLIII.


Peu de jours aprs cet entretien, Valentine fut pniblement
distraite du souvenir qu'elle en conservait par de mortelles
inquitudes. M. de Nangis, ennemi dclar de toutes les innovations,
s'tait constamment oppos au desir que lui avait souvent tmoign
sa femme, de faire inoculer Isaure, et la pauvre enfant venait
d'tre atteinte de tous les symptmes d'une violente petite-vrole.
Ds les premiers moments de la maladie, Valentine s'tait comme
attache au pied du lit de sa nice, et avait recommand qu'on ne
laisst pntrer personne dans son appartement. Dja six nuits
s'taient coules sans qu'elle et consenti  prendre le moindre
repos, lorsqu'on vint l'avertir qu'une femme  laquelle on avait
rpt plusieurs fois que madame de Saverny n'tait pas visible,
s'obstinait  rester sur les marches de l'escalier, pour y attendre
le moment o le docteur P... sortirait de chez elle. Valentine
s'informa du nom de cette femme, et apprit avec tonnement qu'elle
refusait de le dire. C'est probablement, ajouta le domestique,
quelque pauvre femme qui se recommande  la charit de Madame; elle
est vtue de manire  le faire croire, et le soin qu'elle prend de
cacher son visage sous un grand voile noir, prouve qu'elle est
honteuse de demander l'aumne.--Si c'est ainsi, reprit la marquise,
dites-lui de me laisser son adresse, et qu'avant peu j'enverrai chez
elle; recommandez-lui surtout de s'loigner au plus vte d'une
maison dont l'air est infect par une affreuse maladie. Le
domestique sortit pour remplir cette commission; mais il rentra
bientt en disant  sa mai tresse, avec l'accent de la plus vive
piti:--Ah! Madame, si vous ne daignez pas venir  son secours,
cette pauvre femme va mourir; je lui ai vainement rpt qu'elle
pouvait compter sur la bienfesance de madame la marquise: Je ne
veux point de ses bienfaits, s'est-elle crie en sanglotant, je ne
lui demande qu'un seul mot; qu'elle me l'accorde, ou je meurs 
l'instant. En disant cela elle s'est trane jusqu' la porte du
salon en me suppliant de ne la point renvoyer; et vraiment je ne
l'aurais pu faire, car ses forces l'ayant abandonne, elle est
tombe sans connaissance; je viens demander  Madame s'il ne faut
pas lui faire prendre quelques gouttes d'ther.--Conduisez-moi vers
elle, dit aussitt la marquise, aprs avoir recommand 
mademoiselle Ccile de ne pas quitter Isaure. En entrant dans le
sallon, Valentine fut saisie d'un battement de coeur qui lui tait
presque la respiration. Son visage, dja altr par l'inquitude et
les veilles, prit tout--coup un air d'effroi en apercevant cette
infortune, si digne de piti; elle veut s'en approcher pour la
secourir, mais  peine a-t-elle fait un mouvement, que des yeux
gars se fixent sur les siens, et qu'une voix s'crie:
Malheureuse, elle est morte! Ce cri funbre retentit au coeur de
Valentine, elle n'y rpond que par ces mots: Ah! ma soeur! Mais
ils ne sont pas entendus de cette misrable mre, elle a cru lire
l'arrt de son enfant dans le regard dsespr de Valentine; un
frisson mortel a glac ses veines, et c'est en vain que sa soeur la
rassure, la presse sur son sein; l'excs de la douleur  suspendu
sa vie. Valentine, qui la voit expirante, tente un dernier moyen:
elle compte sur cet instinct maternel qui survit  tout pour lui
faire deviner la prsence de son enfant, et sans calculer si ses
forces rpondent  son courage, elle entrane elle-mme cette mre
mourante, et la dpose aux pieds du lit de sa fille.

Les inspirations du coeur sont rarement trompeuses, et l'on
croirait, au succs qu'elles obtiennent dans les moments extrmes de
la vie, que, touche de notre infortune, la divinit daigne alors
penser pour nous. Ce que tous les secours n'avaient pu faire, une
seule plainte d'Isaure l'opra: le son de cette voix chrie ranima
les esprits de madame de Nangis, et l'existence parut lui revenir
avec la certitude que son enfant respirait encore.

En ce moment le docteur P... arriva, et partagea ses soins entre
Isaure et sa mre. Il les prodigua avec d'autant plus de zle, qu'il
s'accusait d'tre la cause de l'tat ou il voyait la comtesse. En
effet, c'est lui qui avait parl la veille, chez l'abbesse du
couvent des Filles de la Misricorde, du danger o se trouvait la
nice de madame de Saverny. Il l'avait peint dans toute sa force,
pour engager ces dames  prendre de grandes prcautions pour leurs
pensionnaires, sans se rappeler que madame de Nangis habitait leur
maison. Le bruit de la maladie de sa fille lui parvint bientt,
avec tous les dtails qui pouvaient augmenter son effroi. Son
imagination, dja exalte par le repentir et la douleur, se peignit
la mort de son enfant comme un chtiment d  ses fautes. Et
ds-lors, le dsespoir s'emparant de son ame, elle ne pensa plus
qu' revoir une seule fois l'objet de ses regrets, avant de le
suivre au tombeau. Quelques louis donns  la tourire, lui
obtinrent la facilit de sortir du couvent avant qu'il ft jour.
Elle erra long-temps dans les rues de Paris, sans pouvoir
reconnatre celles qui la conduiraient chez Valentine; enfin,
s'tant adresse  un pauvre savoyard que la misre rendait plus
matinal qu'un autre, il lui indiqua son chemin, en marchant devant
elle. C'est avec ce guide qu'elle tait arrive  la porte de
l'htel du commandeur; et c'est assise sur un banc de pierre,
qu'elle avait attendu le moment de la voir ouvrir.

Aprs avoir long-temps examin l'tat d'Isaure, le docteur dclara
qu'il lui paraissait moins alarmant que la veille, mais qu'il ne
pouvait rpondre de rien avant la fin du neuvime jour. En coutant
ces mots, la plus vive terreur se manifesta dans les yeux de la
comtesse; elle pensa que, par piti pour elle, le docteur n'osait
prononcer la sentence d'Isaure, et qu'il voulait la prparer au
coup fatal par trois jours d'anxit; et pntre de cette horrible
pense, toute son attitude semblait dire: O vais-je passer ces
trois jours de supplice. Valentine comprit son silence, et dit en
lui serrant la main: Rassurez-vous, ma soeur, nos soins la
sauveront.--Quoi, s'cria la comtesse, en se prcipitant aux genoux
de Valentine, vous permettrez que je ne la quitte pas! vous,  qui
l'on a fait jurer de la tenir loigne pour toujours de sa mre,
vous que j'ai si cruellement offense, qui devez me har! Ah! tant
de gnrosit ajoute  mes remords; et c'est vous venger deux fois
que de vouloir prolonger ma vie jusqu'au dernier soupir de mon
enfant. A ces mots un torrent de larmes inonda le sein de cette
malheureuse mre, et la soulagea un instant de l'oppression qui
l'accablait. Valentine redoubla cet attendrissement par les
expressions de la plus touchante amiti, et le docteur lui-mme ne
put se dfendre d'une motion trs-vive en contemplant le spectacle
si doux du repentir qui implore, et de la vertu qui pardonne.

Avant de le laisser partir, la marquise exigea de lui le secret sur
la scne dont il venait d'tre tmoin, et le pria de se charger d'un
mot pour l'abbesse du couvent de la Misricorde,  qui elle devait
rendre compte de l'absence de la comtesse. Tout fut dispos pour
cacher l'arrive de madame de Nangis chez Valentine: les gens de la
maison reurent l'ordre de n'en point parler, mme  ceux du
commandeur; et mademoiselle Ccile fut d'autant plus discrte dans
cette circonstance, qu'elle avait  rparer sa rputation. Valentine
fit valoir le grand intrt qui devait les occuper uniquement, pour
empcher sa soeur de revenir trop souvent sur les regrets de sa
conduite passe, et il fut convenu entre elles que dsormais les
soins relatifs  Isaure seraient l'unique sujet de leurs
conversations.

Enfin arriva ce neuvime jour aussi redout qu'attendu. Aprs un
redoublement de fivre et de dlire, le calme survint tout--coup,
et fut suivi d'un sommeil profond. A son rveil, Isaure entr'ouvrit
les yeux, reconnut sa mre, la nomma; et ce premier mot chapp de
son coeur devint le signal de la rsurrection de toutes deux. Dans
ce passage subit du dsespoir  la joie, madame de Nangis oublia
tout ce qu'elle avait promis  Valentine pour se livrer sans rserve
 l'excs de sa reconnaissance. Ah! mon amie, lui disait-elle,
disposez de l'existence qui nous est rendue; c'est  vos voeux que
le ciel l'accorde, sa justice devait me punir en m'arrachant le seul
lien qui m'attache  la terre; mais, en adoptant ma fille, en
protgeant sa mre, vous avez obtenu sa vie et mon pardon: tant de
bienfaits n'taient dus qu'aux clestes vertus d'un ange.

A la vue d'un bonheur qui tait en partie son ouvrage, Valentine
recueillit le fruit de tous ses sacrifices, et se flicita d'avoir
acquis, par sa gnrosit, le droit de ramener  tous les charmes
d'une vie douce et pure l'amie que tant d'erreurs semblaient
condamner  d'ternels chagrins. Mais, tout en se livrant au desir
d'adoucir le sort de sa belle-soeur, Valentine voulait rester fidle
 sa promesse envers son frre; et voil ce qu'elle imagina pour
concilier ces deux intrts. En fesant le serment de ne jamais se
sparer d'Isaure, elle ne s'tait point engage  la priver des
soins trangers que pourrait exiger son ducation, et rien ne
l'empchait de les partager avec madame de Nangis, pourvu que cette
dernire consentt  ne pas abuser de son autorit maternelle. Cette
condition une fois remplie, Valentine proposa  sa belle-soeur
d'habiter un petit appartement attenant au sien, o elle pourrait
accomplir facilement le voeu de retraite absolue qu'elle avait
form. Avant d'accepter cette proposition qui comblait tous ses
desirs, la comtesse prvint Valentine qu'elle ne consentirait 
s'tablir chez elle qu'en qualit d'institutrice d'Isaure; et que,
pour ter tout soupon, elle prendrait le nom de madame
Sainte-Hlne, et passerait dans la maison pour une de ces
personnes qu'un revers de fortune oblige  fuir le monde pour se
consacrer  l'ducation des enfants. Le but de ce mystre tait de
cacher  M. de Nangis la demeure de sa femme, et Valentine
l'approuva. Ds que le docteur lui eut dclar qu'Isaure tait en
pleine convalescence, elle reconduisit elle-mme la comtesse  son
couvent, et deux jours aprs annona chez elle la prochaine arrive
de madame de Sainte-Hlne. Une femme-de-chambre nouvelle fut
arrte pour le service particulier de cette institutrice dont
mademoiselle Ccile avait seule le secret. Quant  Isaure, il ne fut
pas difficile de lui faire croire que la moindre indiscrtion de sa
part la priverait pour toujours de la prsence de sa mre. L'effroi
que lui inspirait cette menace rpondait de sa soumission, et jamais
on n'eut  lui reprocher un mot qui pt trahir le mystre qu'elle
respecta sans chercher  en comprendre la cause.




CHAPITRE XLIV.


Isaure avait repris ses forces, sa gaiet, et l'on ne craignait mme
plus pour son joli visage; Valentine venait d'en apprendre
l'heureuse nouvelle  son frre; madame de Nangis, ravie du bonheur
de retrouver son enfant, de recevoir les consolations d'une amie,
oubliait le monde et ses travers, auprs des objets de son
affection. Enfin tout semblait promettre  Valentine le repos auquel
elle aspirait depuis si long-temps. Mais une seule ide troublait
encore son ame, et lui fesait prouver que la douceur d'une vie
calme ne peut rien contre les agitations du coeur.

Un matin, la marquise se disposant  sortir, comme  son ordinaire,
Isaure vint lui demander, de la part de sa mre,  qui tait une
voiture attele de six chevaux de poste qui venait d'entrer dans la
cour. Devinant bien ce qui motivait la curiosit de la comtesse,
Valentine fit appeler mademoiselle Ccile, qui rpondit: Cette
voiture est celle de la duchesse de Linars.--Viendrait-elle loger
ici? demanda vivement la marquise?--Je ne le crois pas, madame, car
les gens qui se trouvaient dans sa voiture de suite, ont reu ordre
d'aller tout prparer pour la recevoir dans l'appartement qu'elle
occupe ordinairement chez l'ambassadeur d'Espagne.--Dites qu'on te
mes chevaux, reprit Valentine, aprs un moment de silence; je ne
sortirai pas. En donnant cet ordre, elle congdia Isaure et alla se
renfermer dans son cabinet. Elle y tait depuis une heure, lorsque
M. de Saint-Albert se fit annoncer. A son aspect il la vit rougir,
et il s'excusa de venir ainsi la troubler: Je le vois, dit-il, ma
prsence vous importune; c'est l'effet que produit communment celle
d'un ami qui n'inspire plus de confiance; mais tranquillisez-vous;
je ne viens pas questionner votre coeur, ni vous parler des
sentiments que je lui suppose; j'avais prvu ce que vous cherchez 
dissimuler, et je suis bien loin de le blmer. Tout ce que je vous
demande, c'est de m'aider  rappeler la raison d'un insens qui est
au moins digne de votre piti; puis s'apercevant que Valentine
hsitait  rpondre, le commandeur ajouta: Anatole sait que vous
demeurez ici, et dans sa rsolution de n'y point venir, il me
supplie de lui permettre de vous crire. Comme je me rends 
l'instant mme chez lui pour le lui dfendre par toute l'autorit de
mon amiti, j'ai cru devoir vous en prvenir, et vous supplier de
vous prter au moyen trs-innocent dont je viens de convenir avec sa
mre, pour le ramener  des sentiments plus raisonnables.--Et quel
est ce moyen, demanda Valentine?--Mais en pareil cas, celui qui te
toute esprance, me semble le meilleur. La passion d'Anatole est
arrive  un point qui touche au dlire. Six mois d'absence et de
regrets n'ont fait que l'exalter, et l'ide qu'elle ne peut plus
troubler votre repos, l'encourage encore. Il est temps d'y mettre
un frein en lui prouvant qu'il ne doit exister entre vous qu'une
simple amiti, puisque le choix d'un nouvel poux va bientt assurer
votre bonheur.--Mais ce serait l'abuser....--Que vous importe,
interrompit le commandeur, cela ne vous engage  rien, pas mme  le
tromper; nous vous demandons pour toute grace, de ne pas nous
contredire. C'est de moi seul qu'il apprendra les projets que je
vous supposerai, et je sais d'avance qu'il se soumettra  tout ce
que l'honneur ordonne en pareille circonstance. Une fois convaincu
de votre prochain mariage, il sentira la ncessit de renoncer aux
illusions romanesques qu'il nourrit depuis trop long-temps, et
cessant de garder un secret dsormais inutile, il sacrifiera bientt
les intrts de son amour-propre au plaisir de jouir sans contrainte
de votre affection. Combien alors cette tendre mre vous bnira
d'avoir rendu son fils  la vie par l'amour, et  la raison par
l'amiti. Vous deviendrez l'ange tutlaire de cette intressante
famille, et votre vieil ami vous devra la fin de toutes ses
peines.--Ah! si tant de bonheur est en ma puissance, s'cria
Valentine avec l'accent de la plus vive motion, je consens  tout
pour vous l'assurer. Oui, dites  votre ami que mon coeur n'est plus
libre, et qu'avant peu j'aurai dispos de ma main; mais en lui
fesant cette confidence, mnagez sa sensibilit, persuadez-lui bien
que j'ai besoin de son bonheur pour tre heureuse, et qu'il doit
vivre pour tre l'objet de mon ternelle reconnaissance.

En disant ces derniers mots, le visage de Valentine s'anima des plus
vives couleurs, et son regard brilla du feu de l'enthousiasme; le
commandeur surpris de l'air inspir qu'il remarquait en elle, la
considra quelque temps en silence, puis se levant tout--coup, il
la quitta pour se rendre auprs d'Anatole.

Deux heures aprs, la marquise reut le billet suivant:


ANATOLE A VALENTINE.

Votre bonheur est dcid, madame, et vous daignez encore vous
occuper du mien! Tant de bont ne m'tonne pas. J'y voudrais
rpondre en vous obissant; mais vous m'ordonnez en vain d'tre
heureux; le ciel, moins gnreux que vous, me dfend d'y prtendre,
et la fin de mes tourments est l'unique voeu qu'il me permette
dsormais de former. Ah! puisse-t-il bientt l'accomplir, en me
laissant pour dernire pense le souvenir du seul moment o j'aie
aim la vie!

A peine Valentine a-t-elle achev la lecture de ce billet, qu'elle
fait demander si M. de Saint-Albert est de retour. On lui rpond
qu'il vient de rentrer; elle se rend aussitt prs de lui, et, sans
perdre de temps, elle le prie de lui dire franchement comment
Anatole a reu la nouvelle qu'il vient de lui porter. Le ton dcid
qui accompagnait cette prire en fesait presque un ordre, et le
commandeur pensa qu'il fallait qu'un sentiment violent agitt
Valentine pour altrer ainsi la douceur de sa voix. Il essaya
d'abord de lui rpondre vaguement, en lui laissant entendre qu'il
valait mieux pour elle-mme qu'elle ignort l'effet d'un dsespoir
que le temps seul pourrait calmer; mais la marquise ayant insist de
manire  ne lui laisser aucun moyen d'luder une rponse positive:
Eh bien! dit-il, puisque vous voulez savoir les projets qu'il
mdite en son extravagance, apprenez qu'il part cette nuit mme pour
aller cacher, je ne sais o, la douleur qui l'accable. J'ai
vainement employ mon ascendant sur lui pour le dterminer  prendre
quelque parti plus sage. Je n'ai rien obtenu de tout ce que j'ai
demand, mme au nom de sa mre. Il m'a fait jurer de ne la quitter
de ma vie, et de faire tout ce qui dpendrait de moi pour vous lier
avec elle; car il ne doute pas que le bonheur de vous voir souvent
ne la console de l'absence de son fils. Il a paru attacher le plus
vif intrt  ce que je pusse vous runir ce soir mme toutes deux
chez moi. J'ai promis de satisfaire  tout ce qu'il exigeait de mon
amiti, pourvu qu'il renont au desir de vous revoir encore une
fois. Il ne voulait que se trouver sur votre passage, au moment o
vous viendrez chez ma nice; mais j'ai rsolu de vous sauver une
semblable entrevue, qu'il n'est pas lui-mme en tat de
supporter.--Je vous en remercie, interrompit Valentine (sans
paratre fort mue de ce qu'elle venait d'entendre), et j'accepte
avec empressement l'offre que vous me faites de me prsenter
aujourd'hui  votre ancienne amie. Vous m'excuserez, si j'arrive un
peu tard. Je me suis engage  conduire ce soir Isaure  l'Opra;
c'est une rcompense depuis long-temps promise, je ne saurais
manquer  ma parole: madame de Rthel vient de s'engager  nous y
accompagner, et si la duchesse ne doit se rendre qu' dix heures
chez vous, nous nous y trouverons avant elle.--Puisque cet
arrangement est celui qui vous convient le mieux, reprit le
commandeur d'un air piqu, je vais tout disposer pour satisfaire au
voeu de mon ami, sans nuire  vos projets. A ces mots, Valentine
quitta le commandeur, sans paratre remarquer le mcontentement
qu'il tmoignait.

Voil bien les femmes! s'cria-t-il, lorsqu'elle fut partie:
exaltes jusqu' la folie, quand l'amour les domine; insensibles
jusqu' la duret, quand le prestige de leur imagination est
dtruit.

A l'heure du spectacle, la marquise et son amie font de vaines
instances pour le dterminer  leur donner la main; il s'y refuse en
disant que de tristes adieux  faire le privent de l'avantage de
partager les plaisirs de ces dames. Aprs plusieurs phrases de ce
genre, fort bien comprises de Valentine, il la voit s'loigner sans
en obtenir d'autre rponse que ces mots: _A ce soir_.

Bless de tant de marques de lgret, il veut en faire le rcit 
son malheureux ami, et lui prouver qu'il ne peut sans crime
sacrifier le bonheur de sa famille entire au regret de n'tre
point aim d'une femme ingrate. Dans ce dessein, il se fait conduire
chez Anatole, et n'apprend pas sans tonnement qu'il vient de partir
pour l'Opra. Un valet de chambre est appel, il confirme cette
rponse, et dit qu'en effet son matre s'est dtermin tout--coup 
sortir aprs avoir reu un billet.--Et savez-vous de quelle part il
venait, interrompt vivement le commandeur?--Non, monsieur. Je sais
seulement qu'un domestique, portant la livre de madame la marquise
de Saverny, m'a charg de le remettre  mon matre.--Ces mots
augmentent encore la surprise de M. de Saint-Albert. Il veut
claircir le mystre, et se rend sans dlai  l'Opra. En entrant
dans la salle, il aperoit Anatole dans le fond de la loge de
l'ambassadeur d'Espagne. Il le voit debout, appuy sur une colonne,
et les yeux fixs de manire  lui indiquer l'endroit o se trouve
madame de Saverny. Le commandeur tourne alors ses regards de ce
ct, et il est frapp de l'air rayonnant de Valentine. L'motion la
plus vive semble animer ses traits, et tout en elle dmontre autant
de trouble que de joie. En vain la plus clbre danseuse captive
l'attention du public. Valentine profite de ce moment pour se livrer
au plaisir de revoir Anatole, mais l'expression d'un bonheur dont il
ne se croit pas la cause, lui devient bientt insupportable. Son
dsespoir s'en irrite, il veut fuir pour en cacher l'excs. Dja il
n'a plus qu'un pas  faire pour tre  jamais spar de celle qu'il
adore. Cette funeste pense l'arrte un instant; il se retourne, et
veut par un dernier regard lui dire un ternel adieu; mais un signe
de Valentine lui dit: _Restez_. Il n'ose en croire ses yeux, ni
reconnatre le seul langage qu'il parle, qu'il entende, et que
Valentine vient d'apprendre pour lui; un second signe ajoute, _je
vous aime_, et il tombe ananti sous le poids de sa flicit.

Au mme instant le commandeur arrive, l'entrane hors de la salle,
et lui prodigue tous ses soins; Valentine, tourmente d'une douce
inquitude, n'attend pas la fin du spectacle pour se rendre chez M.
de Saint-Albert. Un seul mot instruit madame de Rthel de ce qui se
passe dans l'ame de son amie. Elle n'a plus de secrets pour elle, et
trouve du plaisir  lui avouer que depuis trois mois les leons de
l'abb de l'pe l'ont rendue trs-savante dans le langage
d'Anatole.--Quoi! s'crie madame de Rthel, c'est donc  cette
occupation que vous consacriez ces longues matines o vous tiez
invisible pour tout le monde.--Vraiment oui, rpondit Valentine;
lorsque j'ai senti que rien ne pouvait m'empcher de l'aimer, j'ai
voulu apprendre  le lui dire.

Comme elle achevait ces mots, la voiture s'arrte; on l'ouvre
prcipitamment, et la marquise s'lance dans les bras de M. de
Saint-Albert, qui s'crie: O mon amie! est-il bien vrai? L'motion
de Valentine ne lui permet pas de rpondre; elle se laisse conduire
par le commandeur sans voir o il l'entrane. Bientt Anatole est 
ses pieds. Une femme, baigne de pleurs, la presse sur son sein; 
ses traits, aux transports de sa reconnaissance, Valentine devine
qu'elle embrasse la mre d'Anatole, et son coeur prouve tout ce que
le ciel a voulu attacher de divin au plaisir de faire des heureux.




CHAPITRE XLV ET DERNIER.


Voil, dira-t-on, un trait d'hrosme au-dessus du courage des
femmes. Ce n'est pas dans l'amour qu'inspire un homme, dont les
qualits brillantes rachtent une disgrace qui ne le rend  charge 
personne, qu'on doit admirer l'effort d'un si beau dvouement; c'est
dans la rsolution de braver le ridicule attach  un choix
semblable, que se trouve tout le sublime d'une action si gnreuse!
Madame de Saverny n'eut pas  se repentir d'en avoir offert
l'exemple. En la voyant devenir l'pouse d'Anatole, d'abord on
pensa dans le monde qu'elle se sacrifiait  la reconnaissance; mais
bientt la ralit de son bonheur vint prouver aux plus incrdules,
que la certitude d'tre constamment adore peut suffire  la
flicit d'une femme sensible; et que, dans une union forme par
l'amour, on s'entend toujours assez tant qu'on s'aime beaucoup.

M. de Nangis quitta Londres pour tre tmoin du mariage de sa soeur,
qui se fit  Merville. Avant de se rendre  l'glise, Valentine
demanda  son frre la permission de lui prsenter la gouvernante
d'Isaure, l'amie intressante dont les soins l'avaient aide 
rappeler son enfant  la vie.--Conduisez-moi vers elle, rpond le
comte, impatient de remercier celle  qui il croit devoir la plus
douce consolation qui lui reste. Au mme instant, Valentine ouvre
la porte d'un cabinet o madame de Nangis attendait en tremblant
l'arrt qui devait finir ou terniser son supplice. Sans laisser aux
deux poux le temps de se livrer aux diffrents sentiments qui les
agitent, Valentine les conduit dans les bras l'un de l'autre, en
disant: Le pardon de madame de Nangis est bien d  la mre
d'Isaure! Mais que dira le monde, s'cria le comte, en essuyant les
larmes qui s'chappaient de ses yeux?--Restez ici prs de nous,
reprit Valentine; et vous ne le saurez pas. Ce monde vaut-il donc
la peine de tant lui sacrifier? et la peur d'une raillerie doit-elle
empcher de pardonner des torts expis par la douleur et le
repentir? Ah! tout me le prouve: ce n'est pas dans les plaisirs
bruyants de ce monde frivole qu'on peut trouver l'oubli de ses
chagrins. Imitez-moi, mon frre; ayez le courage d'tre heureux.
Qu'en arrivera-t-il? On plaisantera de l'excs de votre bont; on
rira de mon choix; et l'on enviera bientt notre bonheur.

FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME.





End of the Project Gutenberg EBook of Anatole, Vol. 2 (of 2), by Sophie Gay

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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