The Project Gutenberg EBook of Childric, Roi des Francs, T. 2 (of 2), by 
Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul

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Title: Childric, Roi des Francs, T. 2 (of 2)

Author: Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul

Release Date: January 20, 2011 [EBook #35010]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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    Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
    le typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
    conserve et n'a pas t harmonise.


    CHILDRIC,

    ROI DES FRANCS.




    CHILDRIC,

    ROI DES FRANCS;

    PAR MADAME

    DE BEAUFORT D'HAUTPOUL.

    DDI

    A SA MAJEST L'IMPRATRICE REINE.

    TOME SECOND.

    PARIS,

    F. COCHERIS fils, libraire, successeur de CH. POUGENS,
    quai Voltaire, n 17.

    1806.




CHILDRIC.

LIVRE ONZIME.

SOMMAIRE

DU LIVRE ONZIME.

  Viomade s'est loign. Le roi sent dj des remords, et va
    rparer ses injustices. Le jour choisi pour la rvolte est
    arriv. Egidius la commande  la tte des Romains et des
    Francs. Egsippe doit livrer le roi. Ulric avertit son matre.
    Les braves se joignent  lui et entranent Childric dans la
    fort des Ardennes. Ils sont attaqus; le roi bless s'enfonce
    dans les bois, suivi d'Eginard. Childric s'vanouit, il est
    transport dans le temple des Druides, et couch dans un lieu
    sombre. Une main inconnue le sert. Les Druides pansent sa
    blessure, elle est gurie. L'inconnu se dcouvre; c'est
    Viomade; il instruit le roi des vnemens qui l'intressent, et
    de ses projets. Childric les approuve, et se rend en Thuringe,
    o il doit attendre le signal de son retour.




LIVRE ONZIME.


Viomade avoit reu avec douleur l'ordre de son bannissement; il
avoit reconnu galement la haine et l'amour, et s'affligeoit pour
son prince, dont il pressentoit le danger. Sr de son coeur, il
demande  tre conduit vers lui, et Valrius s'y oppose; le brave
insiste encore; Valrius le menace de le faire saisir par ses
gardes. Viomade sait qu'il ne sera que trop dfendu, et craignant
d'exciter une meute dangereuse, il se dcide  partir, mais il
demande Ulric. Le romain voudroit viter cette entrevue; cependant
il n'ose la refuser; il sait, qu'ha du peuple, un mot peut le
perdre; il mande Ulric; les deux amis parlent bas; Valrius ne les
quitte pas, mais ne peut les entendre; ils s'embrassent et se
sparent. Rends-moi tes armes, dit alors l'agent mprisable
d'Egidius. Jamais, rpondit Viomade, je ne les rendis aux Romains;
si tu les veux, sers-toi des tiennes pour m'y contraindre. Viomade
jura sur l'honneur de quitter la ville  l'instant mme, et de n'y
jamais rentrer sans l'ordre du roi. Valrius l'accompagna jusqu'aux
portes, les lui vit franchir, et rentra au chteau d'Egsippe,  qui
il fit savoir, par ses femmes, qu'elle toit dlivre de son ennemi.
Bientt le bruit de cet injuste exil se rpandit; on excita le
peuple  le venger; l'ingratitude du roi fut gnralement dteste.
Egidius, de son ct, rassembloit ses troupes, et tous les Francs
n'attendoient qu'un signal pour se runir  elles. Malgr son amour
et son bonheur, malgr ses enivrantes esprances, Childric n'a pu
revoir, sans un gnreux soupir, la couche dserte de Viomade; ses
torts lgers ne sont qu'une ombre  tant de vertus, de nobles
actions, de sacrifices. Le roi se rappele tout; il croit voir
Mrove; il croit entendre la voix de Gelimer. Depuis que l'amour
l'a sduit, ces souvenirs lui chappent, ils renaissent en foule,
suivis de la honte et du repentir. Est-ce moi, se disoit-il, moi,
l'lve du sage Gelimer, qui rsistai  l'amour vrai et gnreux de
Talas; moi qui prfrai une grotte sauvage et des dserts, au
trne,  la fortune, et sacrifiai tous les biens  l'amiti; est-ce
moi qui maintenant languis sans gloire aux pieds d'une femme, et
viens de lui sacrifier l'ami de mon pre, son dfenseur et le mien?
Qui donc a su empoisonner mon ame? Les conseils de Viomade toient
svres; ceux de Gelimer l'etoient-ils moins? l'ai-je sacrifi  la
tendre Talas? Suis-je donc devenu insensible  la reconnoissance,
sourd aux leons de la sagesse, rebelle aux avis de la prudence? Que
pense de moi ce peuple  qui je dois le bonheur et l'exemple?
qu'ai-je fait pour lui? quelles lois sages ai-je su rendre? quelle
victoire ai-je remporte? Pourquoi Beauvais ne m'ouvre-t-il point
ses portes? pourquoi Soissons renferme-t-il encore nos ennemis?
pourquoi un seul romain respire-t-il dans les Gaules? Est-ce ainsi
que je veux parotre dans l'histoire,  la suite de mes pres, et au
milieu de mes glorieux successeurs, pour qui mon nom sera un
outrage, et mon rgne un exemple odieux? O mon pre!  Gelimer! vos
ombres sacres m'apparoissent, et ne peuvent reconnotre en moi ce
hros que sembloit promettre mon enfance tmraire, et ma jeunesse
valeureuse. Apaisez-vous, mnes irrites des hros, mon repentir
m'claire, j'en suivrai les mouvemens heureux. Demain je rappele
Viomade, bientt, marchant contre Egidius, j'irai reconqurir ma
gloire et ces instans donns  l'amour. Rempli de ces ides qui le
consolent, le roi s'endort; il se lve pour excuter d'aussi belles
rsolutions, et s'enferme dans son appartement pour rvoquer l'ordre
d'exil contre Viomade, retirer le projet d'impt, et pourvoir aux
besoins de l'tat. Valrius, qui avoit excut la condamnation
injuste prononce contre le brave, est charg d'aller le chercher.
Le roi mande Mainfroy et lui expose son plan d'attaque contre les
Romains; ce jour alloit tre un jour de gloire. Egsippe, instruite
par Valrius, presse son parti; elle lui promet de lui livrer le
prince  l'entre de la nuit; tout est prt, on n'attend plus que la
fin du jour, elle s'approche. Egsippe crit au roi une lettre
passionne, elle le conjure de venir promptement rassurer son ame,
qu'un instant d'absence dsespre. Childric redoute sa vue, il se
sent trop foible auprs de tant d'attraits, il se refuse encore au
bonheur, et cependant il est agit. Ulric parot, ses cheveux blancs
sont en dsordre, et sa mle physionomie est dcompose. O ciel!
dit-il au roi, que faut-il que je vous annonce? et en parlant, des
pleurs de rage coulent de ses yeux. Courageux Ulric, dit le
monarque, expliquez-vous. O jour affreux! reprit le brave, jour de
honte pour les Francs! vous tes trahi, dtrn; Egidius est roi, et
la perfide Egsippe vous attend, pour livrer aux Romains un illustre
captif! Il vous reste peu de momens pour chapper; fuyez,  roi!
daignez me suivre, je sais o conduire vos pas. Fuir! dit le
monarque, fuir! en suis-je rduit  ce triste abaissement? n'ai-je
donc plus d'arme? ne me reste-t-il plus d'amis? Il vous reste,
reprit Ulric, vos braves et mes fils; mais que pouvons-nous contre
deux armes runies? Une tmraire audace n'est pas plus permise
qu'une honteuse crainte; le courage aime la prudence, croyez-en mon
ge, mes cheveux blancs, sur-tout ma fidlit. O mon roi! dit-il en
se jetant  ses genoux, daignez faire dire  la perfide, qui vous
attend pour vous sacrifier, que vous allez bientt vous rendre chez
elle; ordonnez votre char et vos gardes, trompez les yeux et
suivez-moi. Eginard entra tout--coup accompagn de ses deux frres;
tous rptent au monarque les mmes paroles. Amblar, Arthaut,
Recimer, se jetrent  ses pieds, en lui renouvelant le serment de
mourir pour lui; et Childric, mu des marques de leur zle, dfre
 leurs avis, plus par reconnoissance que par crainte; mais il ne
croit pas devoir exposer ses jours, ni d'aussi dvous amis. Le roi,
arm comme eux, suit Ulric, qui les conduit hors de la ville par des
dtours: ils approchoient dj de la fort des Ardennes, quand ils
furent atteints d'une grle de flches, dont une grande partie,
heureusement mal dirige dans l'obscurit, se perdit dans les airs.
Cependant Childric est bless, ainsi que Mainfroy. Le roi, qui
craignit alors de tomber au pouvoir des ennemis, s'enfona
rapidement dans la fort; Eginard le suivit; le reste de la troupe
s'gara dans l'obscurit. Childric marcha long-tems au hasard, et
toujours accompagn d'Eginard; mais la douleur, et le sang qui coule
de sa blessure, l'affoiblissent; il est forc de s'arrter sous un
chne, et bientt il s'vanouit. Eginard, dont les yeux se sont
habitus  l'obscurit, distingue les objets; la nuit est belle, les
toiles brillent au firmament, et jettent un demi-jour  travers le
feuillage; il en profite pour examiner la blessure du roi, pour
arrter le sang, pour reconnotre les lieux. Il voit, avec une
grande joie, que la partie de la fort dans laquelle ils sont
parvenus, est la partie consacre, et que dans cet asile saint et
redout, Childric n'a rien  craindre de ses ennemis; la coigne a
respect ces arbres touffus qui couronnent la terre, et forment
par-tout des berceaux, que les rayons du soleil mme ne peuvent
percer; il y rgne une fracheur et une obscurit perptuelles; les
sylvains, les nymphes, Pan et les autres divinits champtres,
fuyent cette partie du bois destine aux mystres; on ne voit de
tous cts que des autels, sur lesquels des victimes avoient t
gorges; les arbres toient teints de leur sang; nul oiseau ne se
perchoit sur leurs branches, nul animal ne pntroit dans cette
enceinte, les vents mmes craignoient d'en troubler la paix; la
foudre n'osoit y tomber; l'ombre de ces chnes, qu'aucun zphir
n'agitoit, portoit dans tous les coeurs une sainte pouvante; des
troncs bruts et informes reprsentoient le dieu Pan; la mousse
verdtre dont ils toient couverts, inspiroit la tristesse,
l'horreur et l'tonnement qui semblent empreints sur leurs corces.
On diroit qu'ils veulent annoncer aux tmraires qui osent
s'approcher, que ces lieux sont consacrs  un dieu terrible, dont
les Druides mmes sont effrays, et qu'ils craignent d'entrevoir.
C'est au milieu de cette sombre retraite qu'est bti le temple des
Druides: ce temple est octogone et  deux tages; les murs pais
sont revtus au-dehors de pierres de taille, et au-dedans de petites
pierres dlies et incrustes de marbre, avec des compartimens en
mosaque; le pav est de marbre, le toit de plomb. Plusieurs autels
ornent l'tage suprieur, ils sont de pierres solides et de toutes
formes, quarrs, ronds, triangulaires, longs ou ovales, et portent
l'empreinte des dieux auxquels ils sont consacrs; plusieurs sont
dcors de statues de pierre ou mme de marbre. L'tage suprieur a
huit fentres pratiques dans des niches; l'tage infrieur sert de
logement aux Druides. On communique d'un tage  l'autre, par un
escalier de pierre. A ct de la porte d'entre, est celle d'un
souterrain qui conduit au fleuve. C'est l que les prtres
renferment leurs trsors, et clbrent certains mystres; au-dessus
de la porte on voit, sur une large pierre, quatre prtresses
reprsentes; deux sont vtues comme les gauloises, et ornes de
ceintures et de bracelets; les deux autres sont nues, deux serpens
s'enlacent autour de leurs jambes, s'lvent jusqu' leurs seins, et
leurs sucent les mamelles[1].

  [1] Ces descriptions sont exactes.

C'est dans cet asile rvr du vulgaire, que le roi vanoui est
transport; le sang qu'il a perdu l'a tellement affoibli, qu'il
reste plusieurs heures sans connoissance; lorsqu'il reprend ses
sens, il se trouve couch sur un lit; sa blessure est panse, et une
profonde obscurit rgne autour de lui; sa foiblesse est encore si
grande, qu'il veut en vain se soulever et entr'ouvrir ses rideaux:
le morne silence de ces lieux n'est troubl que par un soupir qui
pntre le coeur du monarque. Qu'entends-je! dit-il, o suis-je?
Bientt on s'approche; une main tremblante porte une coupe  ses
lvres, tandis qu'un bras adroit soulve son corps et le soutient;
il boit le breuvage qui lui est offert; la main timide se retire. O
vous! qui daignez me secourir, dit le roi, d'o nat ce mystre? On
se tait, le prince imite ce silence; calm par le breuvage, il
s'endort profondment. Le soleil a dj fini son cours, quand il
sort d'un si doux sommeil; mais le souvenir de ses malheurs, ses
fautes et son repentir, toient l, prts  saisir sa premire
pense. Hlas! qu'il est pnible le rveil de l'infortun! il est
seul avec sa douleur, les distractions du jour ne s'agitent point
encore autour de lui, et ses maux, qu'il avoit presque oublis,
renaissent tous -la-fois dans son ame; mais Childric n'avoit point
attendu ses revers pour reconnotre sa faute, pour vouloir la
rparer; cette ide le console, en l'anoblissant  ses yeux. Il
n'accusoit point Egsippe pour se justifier, il sentoit qu'elle ne
l'avoit gar que parce qu'il s'toit laiss sduire; il s'avouoit
tous ses torts; mais celui dont il toit le plus honteux, le plus
dsol, toit celui de son ingratitude; Viomade occupoit seul sa
pense. Si le bruit de ma chte est parvenu jusqu' lui, disoit le
roi, il s'afflige encore, et plaint l'ingrat qu'il aime toujours.
Ses rflexions furent interrompues par l'arrive de plusieurs
personnes; une d'elles tient deux flambeaux; les rideaux du lit sont
entr'ouverts, et Childric voit s'approcher deux Druides; leurs
traits vnrables conservent l'auguste caractre que leur imprime
une vie chaste et religieuse; des sentimens levs et purs rpandent
sur leur physionomie une douce noblesse qui pntre l'ame. Les
gnreux Druides dfendirent au roi de parler, examinrent sa
blessure et la pansrent soigneusement; ils dclarrent qu'elle
toit trs profonde, que la plus lgre motion la rendroit
mortelle. Un long soupir se fit entendre derrire les rideaux, et
troubla le roi. Les Druides, aprs lui avoir recommand la
rsignation, la soumission  la volont des dieux, le calme et le
silence, se retirrent, et laissrent le prince dans l'obscurit:
ainsi s'coulrent plusieurs jours. Les Druides venoient  des
heures fixes panser le roi; il recevoit toujours ses breuvages
nourriciers et salutaires de la main discrte, dont il ne pouvoit
dfinir ni concevoir la mystrieuse bienfaisance; le reste du jour
et des nuits se passoit dans le silence et l'obscurit; les plus
douloureuses penses agitoient le monarque, et retardoient sa
gurison. Cependant l'amour malheureux ne lui faisoit point prouver
ses tourmens; trahi, tromp, il avoit cess d'aimer; une ame aussi
belle ne peut aimer quand elle mprise; il faut  la vertu qui rgne
dans son coeur, il faut  sa franchise,  sa confiance, un choix
digne d'elles; il a cru l'avoir rencontr, il adoroit leur
perfection; dtromp, son amour s'est vanoui avec l'erreur qui
l'avoit fait natre.

La jeunesse, les soins et le tems apportrent  la blessure du roi
un soulagement considrable. Malgr sa tristesse, l'inquitude qu'il
prouvoit, le dsir de savoir des nouvelles des siens, le besoin
surtout d'entendre parler de Viomade, de s'instruire de sa destine;
enfin, malgr l'ennui dont il toit dvor, il sentoit ses forces
renatre. Les Druides lui annoncrent que le danger avoit t grand,
mais qu'heureusement il toit pass, et que le sang qu'il avoit
perdu, les chagrins auxquels il s'abandonnoit, toient les seules
causes de la foiblesse qu'il prouvoit encore. Un cri de joie se fit
entendre, le prince tressaillit. Les Druides et les flambeaux se
retirrent; il les vit partir sans regret; son coeur toit agit, il
vouloit rflchir, il esproit connotre enfin ce gnreux inconnu
si touch de ses souffrances, et si heureux de leur gurison. Je ne
puis, dit le roi, recevoir plus long-tems vos soins, bienfaiteur
dont le nom me sera  jamais cher, sans connotre celui  qui je
dois tant de secours et tant d'intrt. Hlas! vous ne me rpondez
point... vous savez qui je suis, vous savez que je fus un ingrat. A
ces mots, le roi se sentit saisi d'une vive douleur; il entendit
soupirer son mystrieux ami, mais n'osa plus lui demander ce qu'il
s'obstinoit  taire; peut-tre ce silence toit-il une rgle tablie
dans ces lieux, car il ne doute pas qu'il n'ait t transport chez
les Druides rvrs, et dont les lois austres inspirent le respect
et la crainte; fatigu par tant de penses, le roi s'endormit, et
les ides qui l'avoient si fort agit, se prolongrent dans ses
songes; il croyoit entendre encore les soupirs de l'inconnu,
l'expression de sa joie; bientt il aperut Mrove qui lui
demandoit compte de ses actions; il lui demandoit encore o toit sa
couronne, son sceptre et son pe; tremblant, il fuyoit l'ombre
irrite, et se retrouvoit dans sa grotte; il voyoit Talas, elle le
conduisoit sur le rocher, et lui disoit: Ce n'est qu'ainsi qu'on
aime; enfin, il s'garoit dans un long dsert; l, il aperoit
Viomade, ple et dfigur; il portoit les tristes livres de la
misre, demandoit aux dieux un asile. Ce songe affreux dchire le
coeur de Childric, il se rveille en nommant Viomade; une sueur
abondante coule de son front, la fivre hte et prcipite les
mouvemens ingaux de son pouls. Au nom qu'il a prononc, l'tranger
s'est approch, et a pris une de ses mains. O vous! dit le prince
avec la plus grande agitation;  vous! qui comptissez  mes peines;
vous, qui avez des larmes pour mes douleurs, de la joie pour ma
sant, prenez piti de mon inquitude et de mes alarmes; vous le
savez, je suis Childric, et je fus ingrat; l'amour, la jeunesse
m'ont entran; je ne cherche point d'excuse, hlas! l'ingratitude
n'en a point! mais soyez touch de mon repentir, calmez, s'il se
peut, mes chagrins; vous connoissez sans doute Viomade, le bruit de
sa vertu aura vol jusqu' vous; hlas! vous savez aussi de quel
prix j'ai pay ses longs services; une si pure amiti..... mais que
ma douleur vous attendrisse; oubliez la faute, ne voyez que le
remords, et daignez m'apprendre o mes cruauts l'auront conduit,
s'il a survcu  mes injustices, s'il a trouv l'honorable asile d
 une ame si belle; si j'apprenois qu'il n'a point souffert, mon
repentir adouci, me laisseroit plus de repos; mais l'image de sa
dtresse me poursuit jusque dans mon sommeil: au nom de vos soins
gnreux, ah! parlez-moi de mon ami.... Et toi, mon cher Viomade, ne
te reverrai-je plus? ne te ferai-je pas lire dans ce coeur sduit,
plus que criminel, et qui t'aima toujours? Que ne puis-je encore me
jeter dans tes bras! que n'es-tu tmoin de mes larmes!.... Arrtez!
cher prince, arrtez! s'crie une voie entrecoupe par des sanglots;
arrtez! reconnoissez votre fidle Viomade, qui succombe  son
attendrissement et  sa joie. O mon ami! Tous deux se taisent, sans
cesser de s'entendre et de se rpondre; leurs premires paroles se
ressentirent de leur mutuelle agitation. Doux silence! heureux
dsordre! trouble charmant! plus persuasifs, plus touchans que
l'loquence! Ah! disoit le prince, comment n'ai-je pas reconnu
Viomade  ses bienfaits,  sa sensibilit? qui sait aimer comme lui?
mais, pourquoi ce mystre? pourquoi me cacher mon ami?--Vos jours en
danger dfendoient toute motion; les Druides craignoient....--Ils
craignoient ma joie, ils avoient raison; je sens que plutt, elle
et t destructive;  peine encore puis-je aujourd'hui la
supporter.--Calmez-vous; demain, nous reprendrons cet entretien, il
devient dangereux pour vous.--Un mot seulement: Sais-tu le sort de
nos braves?--Egars dans la fort pendant l'obscurit, ils se
runirent ds que le jour parut, et sont  Tournay; mais
reposez-vous, j'ose l'exiger. Childric se soumit, il sentoit qu'il
en toit tems; ses forces puises commenoient  lui manquer.
Viomade lui prsenta un breuvage qui le ranima; il dormit quelques
heures: son ami s'offrit  son rveil; l'amiti en carta les
peines, ou ne lui en laissa qu'un souvenir adouci par elle, et
embelli par l'esprance. Le roi, se sentant beaucoup plus calme,
dsira apprendre comment Viomade et lui se trouvoient runis: le
brave consentit  le lui raconter aprs la visite des Druides; il
ouvrit une fentre qui donnoit dans la fort, mais dj l'hiver en
avoit jauni l'ombrage, et la feuille dessche tomboit sous les
efforts des vents; quelques chnes verts, quelques sapins, de noirs
cyprs, conservoient seuls leur triste, mais constante verdure. Les
Druides ayant jug que le prince pouvoit tre transport sur un lit
de repos prs de la fentre, il jouit de ce spectacle mlancolique,
et couta long-tems le bruit des vents et le frmissement du
feuillage. Viomade vint s'asseoir auprs de lui, et ne put fixer
sans attendrissement ce beau visage dcolor, cette figure charmante
sur laquelle rgnoit une si douce tristesse, une si touchante
pleur. Childric lui tendit la main, il la pressa dans les
siennes....; des pleurs baignrent sa paupire; mais, triomphant de
sa foiblesse, Viomade prit une attitude plus ferme, et parla ainsi:
Vous m'ordonnez de vous expliquer par quels vnemens nous nous
trouvons dans ces lieux, je vais vous obir. Vous devez savoir, ou
du moins pressentir que vous habitez le temple dont le clbre
Diticas est le grand-prtre. En quittant Tournay, je me dcidai 
venir le joindre: une tendre amiti nous unit ds l'enfance; il
chrissoit Mrove, dont la pit toit vive et claire; il vous
aimoit, je connoissois vos dangers, je comptois sur son pouvoir, je
me dcidai  l'intercder et  l'attacher  votre sort; cela me
parut facile, puisque dj vous lui tiez cher: cependant je me
proposois de l'alarmer lui-mme sur la perte de sa puissance; mais
j'avois besoin d'tre instruit de votre destine; j'tois sr de
tous vos braves; je demandai Ulric comme le plus prudent; Valrius
n'osa me refuser. Nous convnmes rapidement d'un rendez-vous dans la
fort; l, j'appris l'audace d'Egidius; je chargeai Ulric de vous
conduire ici; j'en obtins la permission de Diticas, qui avoit t
touch des malheurs dont vous tiez menac; il m'avoit offert tous
ses secours. Instruit toujours fidlement, constamment occup de
votre sort, tremblant pour vos jours, j'allois au-devant de votre
arrive, lorsque je vous trouvai vanoui et bless dans les bras
d'Eginard: nous vous transportmes jusqu'ici; on profita de votre
vanouissement pour sonder votre blessure; elle toit profonde, et
le sang que vous aviez perdu vous causoit une si grande foiblesse,
que l'on craignit pour vos jours; le silence et le calme furent
ordonns... Vous savez le reste. Ainsi donc, lui dit le roi, tandis
que je te repoussois loin de ta patrie, occup de moi, tremblant
pour moi seul, oubliant mes torts sans nombre... Prince, interrompit
Viomade, un brave ne compte que ses devoirs. Un roi, reprit
Childric, ne doit pas les oublier. Cette pense plongea le
jeune monarque dans la plus profonde tristesse, il soupira
douloureusement. Viomade essaya de le distraire. O mon roi! lui
disoit-il, ce sont nos fautes qui nous clairent; de l'erreur du
pass, nat la prudence de l'avenir; que d'annes vous restent pour
en effacer quelques instans! Le remords pure le coeur, il est sa
seconde innocence, mais un noble espoir ne doit jamais l'abandonner;
le malheur mrit promptement et intresse toujours; l'exprience des
autres est perdue pour nous, et nous ne recevons que de nos propres
revers des leons svres, mais utiles: quelle longue et brillante
carrire s'ouvre devant vous! En peu de tems, vous avez cueilli les
fruits d'une profonde sagesse, appris de grandes vrits, vous leur
devrez une gloire pure et clatante, un rgne brillant et heureux.
Egidius ose aujourd'hui s'asseoir insolemment sur votre trne, mais
ce rgne injuste ne sera pas long; les Francs rougiront d'obir aux
Romains; ils rougiront de leur avoir rendu les Gaules, conquises au
prix du sang de leurs frres et du leur. J'apprends dj qu'il
existe par-tout une violente perscution; tout ce qui vous est
fidle est disgraci, priv de son rang, de ses biens, la plupart
dclars serfs. Les chefs sont tous remplacs par des Romains, tous
les postes leur sont confis, et l'ancien fisc de Rome est rtabli:
on n'ose murmurer encore, et l'instant n'est pas venu; il faut
laisser aux Francs le tems de sentir leur faute. Ce temple vous
offre une sre retraite jusqu' votre gurison; Diticas vous a
mnag un honorable asile pour l'poque  laquelle vous pourrez
quitter ces lieux. Bazin, roi de Thuringe, vous appelle  sa cour;
vous y serez trait en souverain. Ces peuples, venus comme nous de
la Germanie, sous les noms de Cattes, de Varnes et d'Hrules, ont
fond ce royaume encore naissant: gouverns par les mmes lois,
suivant la mme religion que nous, un mme sang, pour ainsi dire,
coule dans nos veines, un mme sentiment doit nous animer, et vous
devez compter sur l'hospitalit qui vous est offerte. Bazin seroit
sans doute un grand roi, si quelques actions sanguinaires ne
servoient d'ombre  ses vertus; guerrier farouche, tout tremble
galement devant lui, ennemis et sujets; mais votre cause est celle
des rois, son intrt est de vous dfendre; vous choisirez parmi vos
braves celui que vous daignerez prfrer; il aura l'avantage de
vous suivre, il restera aux autres le bonheur de vous servir. Aprs
votre dpart, je me rendrai prs d'eux  Tournay; l, j'apprendrai
des circonstances les meilleurs moyens  employer pour vous rendre 
notre amour. Viomade se tait, et Childric manque d'expressions pour
peindre sa reconnoissance.

Le jour s'coula dans ce doux entretien. Childric apprit sans
motion qu'Egsippe toit reine, qu'Egidius avoit reu sa foi: il
sut qu'Ulric, bless en l'accompagnant  la fort, toit rtabli,
mais perscut par le nouveau roi. Il nomma ds-lors l'aimable
Eginard pour l'accompagner; Viomade se chargea de l'en instruire.

Les forces du monarque commenoient  se rtablir, l'hiver toit
presque coul; plusieurs fois admis au temple, le roi avoit assist
aux sacrifices des Druides; la prire, ce mouvement sacr du coeur,
avoit lev et fortifi son ame, et l'esprance, premier bienfait
des dieux, l'avoit pntr: souvent admis aux sages entretiens de
Diticas, il avoit reconnu la saine morale de Gelimer, et adress des
regrets  ce vertueux ami.

Mais les vents retourns derrire les montagnes, sembloient rendre
le repos  la terre, un air plus doux se faisoit sentir, et les
buissons se paroient dj d'une naissante verdure: c'toit l'poque
fixe pour le dpart de Childric. Viomade en pressoit l'instant
pour le servir plus utilement ailleurs. Diticas lui ayant offert une
armure digne de son rang, lui ouvrit le trsor sacr, et le conjura
d'en disposer, lui promit la protection des dieux, lui jura un zle
infatigable: Viomade ne promit rien. Eginard, fier et heureux du
choix de son matre, fut admis dans le temple. Un sacrifice prcda
le dpart du roi; Eginard, charg de ses ordres, le quitta pour
aller les excuter. Le lendemain, conduit par Diticas et Viomade,
Childric traversa le souterrain qui conduisoit au fleuve; l, ils
trouvrent Eginard qui avoit amen deux chevaux superbes et
richement harnachs. Il fallut se sparer, et ce fut un moment
pnible pour tous. Viomade, ayant bris une pice d'or, en remit une
moiti au roi. Quand vous recevrez la seconde, lui dit-il,
htez-vous de vous rendre aux lieux qui vous seront indiqus, mais
n'en croyez aucun autre indice. Childric se prosterna, plein de
respect et de reconnoissance, devant Diticas, embrassa tendrement
son ami, et sautant lgrement sur le cheval qui lui toit destin,
tourna vers les villes de Strasbourg, Francfort, Gotha, et arriva 
Erfort, capitale de la Thuringe. Ce n'toit pas sans une vive
douleur que Childric avoit quitt sa patrie; l'espoir qu'il
emportoit sembloit diminuer  mesure qu'il s'en loignoit; il ne
pouvoit penser, sans un dchirement cruel,  la diffrence du voyage
qu'il entreprenoit alors, avec celui qu'il avoit fait il y avoit
deux ans,  la mme poque et dans la mme saison, mais avec des
sentimens bien loigns de ceux qu'il prouve: il revenoit alors
dans sa patrie, un pre l'attendoit, un trne, une couronne lui
toient rservs; il apportoit un coeur pur, exempt de foiblesse et
de repentir; la perfidie n'avoit point bless son ame, tout sourioit
encore  sa jeunesse, il respiroit le bonheur. A prsent, hlas!
banni par ses propres sujets, trahi par celle qu'il aimoit si
ardemment, errant, fugitif, accabl par les reproches de son coeur,
il va solliciter un asile qui lui rappellera sans cesse le trne
dont il est descendu! Ces ides l'accablent. Eginard lui-mme a des
momens de tristesse; il vient de quitter Grislidis, ses adieux ont
t si tendres... Le premier jour du dpart, Eginard fut proccup,
le second il crut devoir distraire son matre, le troisime jour il
y parvint, et fut heureux. Arrivs  Erfort, il se reposrent un
jour entier avant de se prsenter  la cour o ils toient attendus;
ce jour rendit au roi son air majestueux et doux,  Eginard toutes
ses graces et le dsir de plaire.

FIN DU LIVRE ONZIME.




CHILDRIC.

LIVRE DOUZIME.

SOMMAIRE

DU LIVRE DOUZIME.

  Bazin, roi de Thuringe, vient de perdre son fils Amalafroi.
    Vengeance que veut en tirer un pre irrit. Arrive de
    Childric. Portrait de Bazine. Elle demande en vain la grace
    des Vandales; elle s'vanouit dans les bras de Childric. Son
    entretien avec le roi des Francs. Elle le quitte. Retour de
    Bazin dans son palais. Festin. Chants funbres.




LIVRE DOUZIME.


Bazin rgnoit seul en Thuringe depuis la mort d'Humfroi, son frre
an, avec lequel il avoit partag d'abord l'empire; ils habitoient
alors deux palais voisins, et qu'un seul jardin sparoit. A la mort
d'Humfroi, Bazin s'toit empar de ce trne  peine lev, qui
devoit tomber sous les coups de Thierry, fils de Clovis, et faire
partie de sa puissance. Altier, sanguinaire et farouche, Bazin
venoit de perdre l'an de ses fils, le jeune et bel Amalafroi,
espoir et amour du peuple. Vainqueur des Vandales, il traitoit de la
paix quand il fut lchement assassin: l'arme entire gmit sur une
mort prmature, et qui lui enlevoit un prince aussi brave que
gnreux. La douleur de Bazin fut extrme; mais il ne borne point
son deuil  des larmes, la vengeance peut seule satisfaire ses
regrets terribles. En vain il lui reste encore trois fils,
Hermanfroi, g de douze ans, Baderic et Berthier, encore enfans;
rien ne le console, ne l'appaise; c'est du sang qu'il faut  sa
douleur: tous les prisonniers faits sur les Vandales pendant la
guerre, seront immols sur la tombe d'Amalafroy, de ce prince, qui,
dans le cours d'une longue carrire, n'et pas vu couler sans piti
une goutte de ce sang qui va se rpandre  grands flots. Dj les
apprts de ces sanglantes obsques ont frapp d'horreur les sens de
Childric; il a aperu le bcher en se rendant  la cour du roi de
Thuringe; il a recul d'effroi, et a frmi au rcit que lui font les
gardes qu'il a interrogs. Cependant, au bruit de son arrive, Bazin
se prsente pour le recevoir, et la beaut du monarque franais, sa
taille superbe et son aspect enchantent dj tous ceux qui
l'entourent; il parle, il plat davantage encore, et tous les coeurs
lui sont soumis. Arriv dans les appartemens du roi de Thuringe,
Childric, combl d'honneurs, rpond  ces hommages avec une noble
reconnoissance: on l'coute, on l'admire, il rgne sur tout ce qui
l'approche; l'aimable Eginard reoit lui-mme un favorable accueil,
et partage les gards dont on accable son matre.

Mais les horribles funrailles que prpare un pre irrit, ont port
la douleur dans l'ame sensible de Bazine, nice du roi de Thuringe,
et destine, ds sa naissance,  pouser son fils. Bazine, reste au
palais de son pre Humfroi, et leve par les ordres de son oncle,
cache dans l'ombre sa beaut, sa grace, sa douce mlancolie, et tous
les prsens qu'elle a reus de la nature; dans une extrme jeunesse,
elle a montr une ame leve, un caractre constant et noble, un
esprit juste, une imagination profonde. Bazine a devin tout ce
qu'elle est loin encore de sentir, ce qu'elle ne doit peut-tre
jamais connotre, et sa raison, qui avertit son coeur des privations
qui l'attendent, l'a condamne aux regrets, long-tems avant qu'elle
et l'ide du plaisir. L'amour pur, extrme, sincre et constant, ce
dieu des ames tendres et fidles, se peignoit  sa pense comme le
seul vrai bien de la vie; la bienfaisance en toit pour elle la
consolation; une bonne action, voil le plaisir pour Bazine, et les
larmes de joie qu'elle faisoit rpandre, toient la volupt pour son
coeur. Ses traits rguliers, mais doux, son regard languissant et
timide, son sourire innocent, ses graces enfantines et lgres, tout
en elle est pur et dans une parfaite harmonie; la ngligence et
l'abandon de sa dmarche, un air rveur, un son de voix qui portoit
 l'ame ses moindres discours, font de Bazine un de ces tres
charmans que l'on aime, que l'on admire, et qui ravissent pour
toujours. La princesse, destine  l'hymen d'Amalafroy, renonoit,
en l'pousant,  la dlicieuse ide d'un amour mutuel; elle
prouvoit un regret qu'elle condamnoit elle-mme; en songeant  cet
hymen, elle pleuroit un bonheur mensonger, mais enchanteur. Des
raisons politiques foroient le roi de Thuringe  presser cette
union; et Bazine,  l'approche de cet instant, sentoit augmenter son
indiffrence; elle se le reprochoit, elle vouloit aimer celui
qu'elle estimoit, son coeur rebelle se refusoit  ses propres
volonts. Appartenir sans se donner, passer sa vie sans connotre
l'amour, renoncer  ses rves charmans, sacrifier ses vagues, mais
dlicieuses esprances, se drober soi-mme  ce hros inconnu
encore, mais qui sans doute existoit pour elle, ces penses
plongeoient la jeune princesse dans une tristesse accablante.
Amalafroy plus heureux, ou plus  plaindre peut-tre, aimoit avec
idoltrie; il voyoit avec transport s'approcher l'heureuse poque
de son hymen; il se plaignoit pourtant d'une froideur dont son
amour et sa dlicatesse toient alarms: alors Bazine lui sourioit
avec tant de graces, qu'il se reprochoit ses plaintes: il esproit;
mais  peine g de dix-huit ans, le prince est dj moissonn! Il
n'a paru qu'un seul jour pour se faire connotre et regretter, et
Bazine a donn des larmes  celui dont elle fut aime. Cependant la
vengeance terrible du roi de Thuringe rvolte son coeur, tant
d'innocentes victimes excitent sa piti; timide et modeste, Bazine
craint de parotre; destine au trne, elle a cependant le noble
sentiment de sa grandeur, qui l'lve au rang qui lui est rserv.
Le jour est fix, on nomme dj l'instant, la princesse ne peut
diffrer davantage; couverte de vtemens de deuil, voile et suivie
de la bonne Eusbe, sa nourrice et sa gouvernante, de la sduisante
Berthilie, sa meilleure amie, elle quitte son palais, traverse
lgrement le jardin qui le spare de celui du roi, et se prsente 
ses regards au moment o il venoit de recevoir avec tant d'honneurs
Childric et Eginard. Bazine, qui a rejet son voile en arrire,
rougit  l'aspect de deux trangers; mais, s'adressant  son oncle:
Je viens, lui dit-elle, implorer votre clmence, et recourir  vos
bonts.--Que voulez-vous, Bazine? parlez; que demandez-vous?--La
grce de ces malheureux Vandales, si cruellement condamns. A ces
mots, prononcs avec une enchanteresse douceur, Bazine leva ses
beaux yeux remplis d'une expression si tendre; mais le roi, enflamm
de courroux, lui rpondit: Eh quoi! c'est vous, vous, destine 
devenir l'pouse d'Amalafroy, vous qu'il aima, c'est vous qui m'osez
demander la grce de ses assassins! vous qui, loin de suspendre ma
vengeance, devriez en presser les effets! Est-ce ainsi que vous
honorez l'ombre de celui qui dut tre votre poux?--Oui, c'est ainsi
qu'interprtant sa belle ame, je rends un juste hommage  ses
vertus; c'est en sauvant l'innocence, que j'obis  ses volonts
gnreuses. Ah! craignez d'irriter ses mnes augustes, loin de les
apaiser! Que ne peut-il, du sein des morts, se faire entendre et
vous attendrir!... O roi! ajouta-t-elle en se jetant aux genoux de
Bazin, et levant vers lui ses mains suppliantes, daignez couter
sans courroux la prire que je vous adresse! sauvez ces infortuns!
l'ombre dsole de votre fils rejetera de sanglantes funrailles;
croyez-en celle qu'il aima et qui connut si bien son coeur; cdez 
la piti: accordez-moi une grce que je vous demande au nom
d'Amalafroy! Bazin, sans tre mu par sa beaut, par ses grces
timides, par l'accent irrsistible d'une voix si touchante, et  qui
son attendrissement prtoit encore un charme plus persuasif, releva
Bazine avec rudesse: C'est assez, lui dit-il; je pardonne  votre
ge cette indiscrte prire. Des gardes vinrent avertir le roi que
les bchers et les victimes toient prts; il suivit les gardes.
Bazine, entrane par sa piti, s'lana au-devant de lui, essaya de
le retenir; le roi la repoussa, et s'loigna d'elle; elle fit un
cri, et tomba vanouie. Childric, qui toit prs de la princesse,
la reut dans ses bras; il la transporta sur un sige voisin;
Berthilie, Eusbe, s'empressrent de la secourir, tandis que
Childric, tremblant, effray de sa pleur, restoit  genoux, et
soutenoit sa tte; Eginard, debout et non moins troubl que le roi,
admiroit en silence cette beaut si sensible et si gnreuse; les
liens de perles qui retenoient ses cheveux d'un blond argent,
s'toient dtachs, et ses longues tresses dnoues sembloient un
nouveau voile qui se prtoit de lui-mme  cacher ses modestes
charmes. Les soins de Berthilie ne furent pas sans succs, Bazine
rouvrit ses beaux yeux. Etonne de se trouver appuye sur le bras
d'un tranger, qui lui-mme est  ses genoux, elle regarde autour
d'elle, et une prompte rougeur anime l'albtre de son teint; elle
porte sur le roi un regard reconnoissant et timide, et le prie avec
instance de se relever; mais Childric, qui s'oublioit entirement 
ses pieds, et s'abandonnoit  une admiration qui remplissoit et
absorboit toutes ses penses, n'entendit point ces paroles; il ne
vit que sa touchante beaut: la princesse renouvela sa prire;
alors, sortant comme d'un songe, le roi lui obit, mais il demeura
prs d'elle, et constamment proccup. Bazine sourit  Eusbe,
embrassa Berthilie, et cependant elle poussa un profond soupir, et
quelques pleurs coulrent de ses yeux; elle pensoit aux malheureux
qu'elle n'avoit pu sauver, et leur donnoit des larmes: s'occupant
nanmoins des trangers, elle remercia le roi qui l'avoit secourue,
salua Eginard. Je savois, dit-elle  Childric, que la cour de
Thuringe devoit tre bientt honore de votre illustre prsence,
car je vois que c'est au roi Childric que je dois dj des
remercmens. Je vous reconnois au portrait fidle que l'on m'a fait
souvent de vous, et si la renomme n'a pas t moins juste en me
parlant de vos vertus, ma cour, qui vous reoit, doit s'enorgueillir
de son bonheur. Childric troubl, s'inclina sans rpondre. Je
rougis pour nous, reprit Bazine, de ce que votre arrive vous rendra
le tmoin des vengeances d'un pre irrit et malheureux; la douleur
l'a gar, et ses excs vous font sans doute horreur; hlas! il a
perdu ce qu'il aimoit, et son injustice, sa fureur, sont peut-tre
excuses par la violence de son dsespoir! Oui, princesse, rpondit
le roi avec embarras; je sais qu'en perdant le prince Amalafroy,
Bazin perd un fils ador, la Thuringe un hros, vous, belle
princesse, un poux, un amant aim.... Bazine baissa les yeux, et ne
rpondit point; aprs un moment de silence, elle se leva: Je vais me
retirer, dit-elle au roi, je crains le retour de Bazin. Nous nous
reverrons, prince, et j'espre que vous ne me refuserez point le
rcit de vos aventures, et de ces faits extraordinaires qui ont
marqu mme votre enfance. Permettez-moi de vous prsenter ma chre
Eusbe, et Berthilie, ma meilleure et plus tendre amie; elle est
fille du vertueux Thobard, chef du conseil; nous fmes leves
ensemble, nos coeurs s'entendirent en naissant. Childric,  son
tour, prsenta aux dames l'aimable Eginard. Bazine se retira avec
celles qui l'avoient accompagne; Childric n'osa les suivre, mais
fix prs de la fentre, il vit la princesse traverser les jardins;
il admiroit sa lgret, les grces de sa taille, tous ses
mouvemens; il cessa de la voir, mais non de l'admirer. Eginard, non
moins charm, interrogeoit la trace des pas de Bazine et de
Berthilie; il se perdoit, comme son matre, dans un double
enchantement. Berthilie, ainsi que la princesse, n'a vu encore
parotre que son seizime printems; elle n'a point, comme son amie,
des traits rguliers, un teint d'albtre, des cheveux blonds, fins
et dlis; son front n'a point cette srnit virginale, ses yeux
cette mlancolie voluptueuse; mais ses cheveux bruns clairs, et
naturellement boucls, conviennent  la fracheur de son teint; sa
physionomie est expressive, une gaiet innocente l'anime, sa bouche
vermeille sourit avec bont, et quelquefois avec malice; sa taille
est celle des Grces, son caractre vrai, constant, son ame
innocente et sensible, son esprit fin; elle est vive, tourdie, sait
qu'elle est jolie, aime  l'entendre dire, adore son pre, et
mourroit pour son amie. Ces deux charmantes fleurs, nes au mme
printems, et prs l'une de l'autre, se sont panouies en s'aimant,
et si l'attachement de Berthilie a plus de respect et de dfrence,
Bazine la ddommage en se livrant  tout ce qu'elle sent d'amiti,
et rpare ainsi ce que le rang met entre elles de distance.

Childric et Eginard furent arrachs  leur douce rverie par le
bruit du retour de Bazin, entour de sa cour. On dsapprouvoit
l'injuste vengeance du roi, on dtestoit sa fureur; cependant on
avoit excut ses ordres sans rsistance, on l'avoit suivi en foule
au lieu du supplice, on applaudissoit tout haut  des cruauts dont
on frmissoit au fond du coeur. Tel est le sort des rois; le cri de
la vrit est touff pour eux,  travers les clameurs de la
flatterie; tromps, ils s'abandonnent; trahis, ils s'garent. Bazin,
fier du sang qu'il a fait couler, admire sa puissance et les effets
terribles de son courroux; il s'approche de Childric, lui parle
d'Amalafroi, de sa mort prmature, des funrailles qu'il vient
d'ordonner, d'excuter mme. Sa douleur, appaise sans doute par sa
vengeance, ne l'arrache point  l'entretien gnral, ni aux soins
qu'il doit aux trangers. Un festin s'apprte; Childric et Eginard
y ont pris place; la coupe vole toujours remplie de nouveau, et le
vin animant les esprits, chacun se livre sans rflexion  sa pense.
Mais bientt on ne parle plus que du supplice des Vandales; leur
nom, leur rang, leur ge, leur courage ou leur foiblesse, leurs
cris, leurs larmes, ou leur force et leur tonnante fermet,
occupent tous les convives. Le roi de Thuringe, charm, se mloit 
ce barbare rcit. Thobard seul, silencieux et triste, jetoit sur
tous un regard froid ou mcontent. Childric l'observoit, et conut
pour lui autant d'estime que d'intrt: Eginard, plac prs de lui,
sut d'abord qu'il toit le pre de Berthilie; c'toit un titre  ses
gards. Ce n'est pas qu'Eginard ait oubli les adieux de la tendre
Grislidis, il s'en souvenoit, et se promettoit d'y penser toujours.
Childric, qui ne prenoit aucune part  une conversation si peu
d'accord avec son coeur, vit avec plaisir la fin du repas. On
alloit quitter la table, lorsque plusieurs Bardes entrrent, ils
toient couronns de cyprs; un d'eux tenoit une harpe, trois autres
chantrent ainsi la mort du jeune Amalafroi.

CHANT FUNEBRE

SUR LA MORT D'AMALAFROI.

    Il n'est plus! chantons sa valeur,
    Clbrons ses vertus, sa gloire;
    Mais n'outrageons pas sa mmoire
    Par une ternelle douleur.
    Disons-nous: son ame sublime
    Vole vers la divinit,
    Et laissons le vice et le crime
    Douter de l'immortalit.

    Avant de t'lever aux cieux,
    Esus t'prouva sur la terre;
    De cette preuve passagre,
    Dpendoit ton sort glorieux.
    Mais o finit ce joug pnible,
    Commence un destin solennel:
    Du fond de la tombe insensible
    Tu sors pour un jour ternel.

    FIN DU LIVRE DOUZIME.




CHILDRIC.

LIVRE TREIZIME.

SOMMAIRE

DU LIVRE TREIZIME.

  Childric ne se croit point amoureux. Eginard se promet de rester
    fidle. Le roi raconte une partie de ses aventures  la
    princesse. A la chasse, il sauve la vie au roi de Thuringe. Il
    reprend son rcit; la princesse, trop mue, l'interrompt. Ils
    se rencontrent par hasard dans une promenade, et Childric
    achve sa narration. Emotion mutuelle, aveux muets. Coquetterie
    de Berthilie et d'Eginard. Inquitude qu'prouve Berthilie.




LIVRE TREIZIME.


Childric, conduit  l'appartement qui lui est destin, se trouve
seul avec Eginard; tous deux ont dj nomm Bazine; tous deux ont
plus parl encore de ses vertus que de ses charmes. Combien elle
toit touchante aux pieds du roi, et implorant sa clmence! qu'elle
toit belle, les yeux baigns de pleurs! Que la mlancolie sied bien
 ses traits divins! qu'Amalafroi toit heureux! Cette pense
arrache au prince un soupir; mais c'est Bazine qu'il plaint: dj
elle a connu l'amour, elle en a senti les charmes, pour en prouver
les ternelles douleurs. Cependant elle n'a point laiss voir ni
regret violent, ni dsespoir inconsolable. Childric espre que la
belle princesse n'est pas pour toujours afflige. A seize ans,
doit-elle, dans un ternel veuvage, ensevelir ses attraits et fermer
son coeur  l'amour? Mais Bazine peut-elle tre inconstante?
Childric ne le croit pas, et ne veut pas le croire.

L'heure du sommeil n'interrompt point ses penses; le jeune roi,
cependant, n'a vu qu'une fois celle qui l'occupe; il n'a point
form le dsir de lui plaire, il est aussi loin du projet de
l'aimer; l'amour brle, souhaite, espre, et Childric n'prouve
point ces mouvemens imptueux; son imagination est calme, il n'est
point livr  cet orage des sens qui l'agitoit prs d'Egsippe; il a
vu la bont cleste, il adore sa belle image, mais sans trouble,
sans motion, sans dlire: le prince est sans dsirs comme sans
esprance. Le lendemain, Childric reut les chefs de l'tat; mais
ayant demand l'honneur d'tre admis chez la princesse, Bazin y
consentit et l'accompagna lui-mme. Bazine reut les rois avec les
grces nobles qui suivoient tous ses mouvemens, et Childric ne sut,
en y rflchissant, ce qui la rendoit plus belle de son sourire ou
de ses larmes. Le roi, en se retirant, lui dit qu'il esproit qu'
l'avenir elle reparotroit  sa cour; la princesse s'inclina avec
respect; les rois la quittrent. Pour obir sans doute aux ordres
qu'elle avoit reus, elle parut le lendemain au palais du roi, et la
charmante Berthilie entra avec elle; toutes les dames qui
composoient la cour de Thuringe, s'toient galement runies autour
de la princesse, et se mlrent aux amusemens qui d'ordinaire
occupoient Bazin et ceux qui l'environnoient. Le jeune roi de France
attira d'abord tous les regards; mais il promenoit, sur toutes ces
jeunes et belles nymphes, des yeux si indiffrens, qu'aucune n'osa
esprer. Eginard, dont le rang plus modeste, semble aussi plus prs
du plaisir; Eginard, galant et lger, tourne toutes les ttes et
blesse mme plus d'un coeur. On l'invite en vain  l'inconstance,
Eginard ne veut aimer que Grislidis; cependant il ne renonce point 
plaire, il ne renonce point  cette aimable coquetterie qui flatte
sa vanit, amuse sa pense, distrait son coeur; il veut respirer
toutes ces fleurs qu'il s'interdit de cueillir. Pour chapper  tant
d'attraits, il les dsire tous: aimable, mais frivole, lger sans
perfidie, et volage par fidlit, offrant galement ses voeux 
chaque belle, et leur portant un inconstant hommage, il chappe au
trait qui peut  peine l'effleurer, et offre  Grislidis ces preuves
de constance, dont peut-tre elle et t alarme. Ainsi, en gardant
sa tranquillit, il va troubler la paix de tant de beauts dignes
d'amour, et ses jeux peut-tre feront couler bien des larmes.

La chasse, cette image de la guerre, fut toujours le plaisir des
hros, et toit alors le got dominant de la Thuringe. Les dames
assistoient ordinairement  celle du cerf, du daim ou d'autres
animaux timides; elles toient montes sur des chevaux, clbres
dans ce pays par leur force, leur docilit et leur beaut; elles
exeroient quelquefois leur adresse  lancer leurs flches, soit
contre les livres, soit contre les chantres des bois. Bazine aimoit
peu ces jeux cruels et s'y mloit rarement; mais les chasses
prpares pour Childric, seront belles, dureront plusieurs jours,
et la princesse promet d'y parotre. En attendant le moment fix par
le roi de Thuringe pour ces amusemens guerriers, Childric et Bazine
se retrouvent tous les soirs, mais au milieu d'une assemble
nombreuse, et la curiosit de la princesse n'a pu encore tre
satisfaite. Dans une belle journe de printems,  cette heure o le
soleil trop ardent, force  chercher l'ombre et la fracheur des
bocages, Childric, fatigu du monde importun qui l'entoure,
parcouroit, avec Eginard, le jardin spacieux qui sparoit les deux
palais; malgr lui, ses regards se portoient vers les fentres de la
princesse, et sans s'arrter  ce beau parterre de fleurs varies,
il marchoit sans rflexion, foulant aux pieds les verds tapis,
l'mail des prs; il ne sentoit point les parfums dlicieux que lui
apportoient les zphirs. Eginard seul admiroit ces beaux arbres,
respiroit avec dlice l'air embaum, jouissoit du chant des oiseaux;
mais tout--coup, mille fois plus heureux  son tour, le roi est
mu, il admire, il se plat au murmure de cette fontaine, dont
l'onde plaintive s'chappe en ruisseau limpide; il marche
voluptueusement sur ces rians gazons qu'il parcouroit lentement et
avec indiffrence; il s'approche avec empressement de ce bosquet
d'arbres qui ombragent un banc de mousse. Il a vu Bazine qui se
repose sous ce dais de feuillage et prs de la fontaine. Eusbe et
Berthilie seules sont prs d'elle:  l'arrive du roi, les dames se
sont leves avec respect, et Bazine lui offre un place sur le banc
de mousse, en se flicitant de sa rencontre. Childric l'accepte
avec joie; Eginard va s'appuyer prs de la fontaine; l rien ne lui
cachoit la taille charmante de Berthilie; il aperoit mme un petit
pied, un beau bras: souvent l'aimable tourdie cueille une de ces
fleurs inodores dont sont parsems les gazons, et c'est toujours du
ct de la fontaine qu'elle croit apercevoir les plus belles. Le
galant Eginard ne cesse de la regarder, mais il pense  Grislidis,
et Berthilie lui parot moins  craindre. La princesse ayant engag
le roi  commencer le rcit qu'elle lui a dj demand, il cda
promptement  une volont d'autant plus puissante, qu'elle toit
doucement exprime. Ce fut avec attendrissement qu'il parla d'abord
de sa mre, avec orgueil qu'il vanta les exploits et les vertus de
Mrove; il se sentit fier d'exposer, devant la princesse, des
images chres  son coeur, et qu'elle admiroit. Ce fut avec le mme
sentiment qu'il lui parla de son premier combat, de cette journe,
o encore enfant, il annona un courage tmraire. Childric vit
Bazine sourire  ses premiers exploits, ils lui en devinrent plus
chers. Que n'a-t-il prvu qu'un jour il auroit  lui peindre toutes
ses actions,  lui expliquer toutes ses penses! anim par le dsir
glorieux d'en tre applaudi, rien n'et tonn sa valeur, rien n'en
et arrt l'ardeur. Childric alloit parler de son arrive dans la
grotte, mais Eusbe avertit la princesse que l'heure de se rendre
au palais approchoit; sans doute personne ne lui sut gr de sa
prvoyance, et cependant on obit  Eusbe; les dames se retirrent
pour s'occuper de leur parure. Berthilie, en se levant, laissa
tomber les fleurs qu'elle avoit cueillies; Eginard les ramassa, en
fit un bouquet, qu'il tenoit encore, peut tre par distraction,
quand on se rassembla chez Bazin. Berthilie l'aperut, rougit, son
coeur palpita; mais que devint-elle, lorsque dans la soire, elle le
vit sur le sein de la plus jolie de ses compagnes! Des larmes de
dpit remplirent ses yeux, et le perfide qui les avoit causes eut
la cruaut d'en jouir. Le lendemain, chacun se prpara pour la
chasse; les belles forts de la Thuringe renfermoient plusieurs
chteaux dans lesquels on s'arrtoit, car ces amusemens duroient
plusieurs jours. Childric parot, superbe et charmant, sur le
coursier fougueux qu'il captive avec tant d'adresse. Bazine, plus
timide que Berthilie, mais plus prudente, a plus de grces que
d'assurance; les dames, dont elle est environne, forment autour
d'elle un grouppe charmant; c'est Hb au milieu de ses soeurs,
aucune ne l'gale, toutes cependant sont jeunes, fraches et
belles. Eginard, sduit et incertain, porte tour--tour, sur
chacune d'elles, des regards anims et ravis; il ne s'occupe point
de la chasse, et Childric a dj remport tous les lgers avantages
de cette journe, avant que le fils d'Ulric n'ait pens  attaquer
ni  poursuivre l'ennemi lger qui fuit en vain devant le roi, plus
agile encore que lui. Dj ce prince a dpos aux pieds de Bazine
les nombreuses victimes de son adresse. Un repas champtre runit et
confond les chasseurs; on vante la force, la lgret du roi;
plusieurs dfis sont offerts et accepts; mais Childric,  tous les
dons qu'il a reus de la nature prodigue, joint l'exercice et le
dveloppement qu'il a acquis dans la grotte de Gelimer. A son aspect
on devine ses succs; il touche au but long-tems avant tous ceux
partis avant lui; sa flche ne part jamais sans atteindre, tous ses
rivaux en conviennent, et n'osent plus le dfier. Mais on vient
tout--coup annoncer au roi de Thuringe, qu'un _glouton_, espce de
sanglier terrible et dvastateur, chapp des forts de Hantz, a t
dcouvert  quelque distance, et qu'il dvore tout le gibier. Bazin,
charm d'avoir  combattre un tel ennemi, fixe au lendemain
l'attaque; les dames resteront dans la maison de chasse; les hommes
seuls s'exposeront aux dangers. Cette chasse peut cependant n'en
avoir aucun: souvent cet animal, qui mange avec avidit le gibier
qui s'offre devant lui, et qu'il sait surprendre avec une rare
adresse, tombe alors dans une espce de torpeur; venu  ce point
d'immobilit, on le tue sans peine: cependant les dames ne voyent
point partir les chasseurs sans inquitude; Eginard, peu jaloux des
livres, des faons, des daims que dvoroit le glouton, ne dsiroit
point sa mort, envioit encore moins l'honneur de le vaincre; mais il
suivit son matre, non sans regretter les belles qu'il laissoit
seules. Elles passrent le jour  se promener sous les arbres; on
lisoit l'inquitude sur leurs visages; elle augmenta  l'approche de
la nuit. Agites de mille penses pnibles, le sommeil ne leur fit
point oublier les chasseurs, et le jour toit encore prs de
terminer une seconde fois son cours, lorsqu'enfin le bruit des voix,
le hennissement des chevaux, annoncrent le retour souhait. Les
dames s'avancent promptement du ct d'o part le bruit; mais
plusieurs chevaux sans cavaliers et conduits  la main, les
effrayent; elles ont reconnu ceux des rois, celui d'Eginard; tous
les coeurs sont troubls, et cependant on n'ose interroger, on
craint trop d'apprendre... Un brancard frappe leurs yeux; Bazine
s'lance, et Berthilie la suit; Bazin, bless, parot, port sur le
brancard; Childric et Eginard le suivent. Le roi de France
s'approche de la princesse, et la rassure sur l'tat du monarque: il
est, lui dit-il, sans danger. Arriv  la maison de chasse, le roi
fut promptement couch; on envoya  Erfort; Thobard, accompagn de
tous les secours ncessaires, arriva au bout de quelques heures; la
blessure n'toit point dangereuse; cependant elle demandoit de
grands mnagemens, et il fut dcid que le bless ne seroit
transport que le lendemain. Les dames toient toutes fort
impatientes de connotre la cause de cet accident; le glouton
n'existoit plus; sa tte avoit t prsente  Bazine, qu'elle avoit
effraye: Bazin voulut raconter lui-mme cet vnement. Nous
cherchions, dit-il, depuis long-tems le sanglier que nous voulions
dtruire; il ne s'offroit point  nos regards; plus emport, je
m'enfonai seul dans un fourr, et je l'aperus immobile au pied
d'un arbre; jugeant que c'toit l'instant de le percer, croyant
inutile d'attendre du secours contre un ennemi sans force, je
m'approchai et lui portai un coup de ma lance; sa peau tant
extrmement paisse, la blessure fut lgre; je redoublai: soit que
la douleur le rveillt de son engourdissement, soit que
naturellement cet tat dt finir alors, le terrible animal se leva
furieux, et s'lana sur moi; je me jetai derrire un arbre, qui me
garantit d'abord; mais il m'atteignit, et d'un coup de ses dfenses,
me renversa; cependant je me dfendis encore avec ma lance; mais ma
large blessure m'affoiblissoit, lorsque je vis tout--coup le roi de
France parotre: s'lancer sur le monstre, lui enfoncer son pe
dans le coeur et l'tendre mort  mes pieds, ne fut pour lui qu'un
seul et mme mouvement. Eginard, qui suivoit de prs son matre,
l'aida  arrter mon sang; il courut avertir le reste de ma chasse,
qui me rejoignit, et m'a transport ici avec les prcautions
ncessaires. C'est avec plaisir, ajouta Bazin, que j'avoue et que je
publie, que je dois la vie au roi des Francs; puiss-je m'en
acquitter un jour, et qu'en attendant, une sainte et ternelle
amiti unisse nos coeurs! Childric, en ce moment, reut la main que
lui prsentoit le roi, et la pressa avec un geste anim et sincre.
Bazine, assise prs du lit, regarda Childric avec admiration, et ce
seul regard lui parut une glorieuse rcompense.

L'entretien devint gnral; cependant plusieurs fois Childric avoit
pu lire dans les yeux de la princesse, combien elle s'intressoit 
son sort. Eginard, fier de son roi, rptoit aux dames ce que Bazin
avoit dj racont; ce qu'il disoit, quoique dj connu, prenoit
dans sa bouche des grces nouvelles; on l'coutoit toujours avec
attention, parce qu'on l'entendoit toujours avec plaisir. Le
lendemain on revint  la cour; on marchoit lentement, tant pour
jouir de la beaut du jour, du charme des bois, que pour ne pas
fatiguer Bazin, lorsque Berthilie s'avisa de tourmenter son cheval,
de l'exciter; l'animal hennit, bondit et s'lance rapidement 
travers les arbres; la princesse jette un grand cri  l'aspect du
danger de son amie; mais la lgre et adroite tourdie dployant
autant de force que d'imprudence, arrte l'animal fougueux, et le
ramne soumis et tranquille. Combien elle s'applaudit de sa ruse,
en voyant Eginard ple et effray voler  sa rencontre! Cependant
elle n'osa jouir de ce triomphe en apercevant le trouble de la
princesse, et elle se le reprocha sincrement. Tout le reste de la
soire, Berthilie ne s'occupa que de son amie, et oublia entirement
Eginard, qui, par caprice ou par amour-propre, en fut piqu; il
ngligea pour elle toutes celles dont il paroissoit charm, et ne
vit plus que l'objet qu'il sembloit jusqu' cet instant vouloir
viter.

Bazin souffroit encore, et sa blessure, loin de se gurir, toit
plus douloureuse, quoique sans danger. On cherchoit  l'amuser,  le
distraire; Bazine avoit chaque jour pour lui de nouveaux soins, de
nouveaux gards. Heureuse de lui prouver son attachement et sa
reconnoissance, elle ne le quittoit que lorsque sa prsence pouvoit
devenir importune; elle trouvoit sans cesse Childric auprs de son
oncle, et sa vue chaque jour la charmoit davantage. Elle croyoit
enfin  ce rve dlicieux de son imagination, et songeant au hros
qu'elle s'toit cr,  ce hros de sa pense et de son coeur, elle
se disoit, en jetant un regard sur Childric.... _le voil_. Bazine
n'a point reu le trait d'amour avec cette rapidit, prsage de
l'inconstance; c'est lentement et par degrs qu'il a pntr son
coeur. Ce jeune roi, si majestueux, si beau, est proscrit et sans
asile, priv de sa grandeur, descendu de son trne, et perscut par
la fortune, mais veng par la nature. Ses malheurs touchent plus le
coeur de la princesse, que sa puissance ne l'et blouie; elle ne
croit encore que le plaindre: Bazine ne s'est pas encore dit, _je
l'aime_. Ce mot une fois prononc, Bazine ne vivra plus que d'amour.
Sa pudeur et sa raison loignent encore cet instant que Childric ne
cherche point  faire natre; il sait trop qu'il ne peut offrir  la
beaut qu'il admire, que le partage d'une infortune mrite;
gnreux, il ne dsire point tre aim, et ne se montre que
respectueux: s'il exprime un sentiment plus tendre, c'est
lorsqu'entran, il n'a pu se vaincre; honteux de sa foiblesse, il
la surmonte promptement. Plus ses sentimens sont dlicats, soumis,
timides, plus ils peignent l'amour tel que Bazine croit qu'il doit
tre, et son silence en dit plus au coeur de la princesse, que les
discours les plus loquens. Echapps un moment  la foule qui les
spare, runis de nouveau prs de la fontaine, Childric a repris
son rcit. C'toit dans un de ces beaux jours o le printems vient
s'unir  l't, et dploie toute sa pompe avant de lui cder
l'empire; par-tout il taloit ses riches tapis, les feuillages
toient plus pais, les fleurs plus belles et la nature plus anime:
la contrainte qu'ont prouve les deux amans qu'un mme banc de
mousse rassemble dans une douce libert, ajoute au plaisir qu'ils
ont  se revoir. Eusbe et Berthilie sont toujours prs de la
princesse; Childric s'assied  ses pieds, Eginard s'appuie
ngligemment sur la fontaine, et Berthilie le regarde quelquefois 
la drobe, mais elle ne cueillera plus de fleurs; elle se souvient
encore de ce qu'elles sont devenues la dernire fois, et elle n'a pu
retenir un soupir en reconnoissant les causes innocentes de son
dpit.

Mais Childric parle de son arrive dans la grotte, de ses plaisirs,
de Gelimer, de Talas. A ce nom, Childric s'est troubl, et son
trouble n'a point chapp  la princesse qu'il inquite; ce n'toit
pas que Childric se sentt coupable, ce n'est pas qu'il se ft
livr au sentiment que Bazine croit lire dans son embarras, mais il
n'ose peindre,  la chaste beaut qui l'coute, l'amour tel que
l'prouva Talas. La princesse repousse en vain le mouvement jaloux
qu'elle prouve; son coeur palpite; elle est inattentive et rveuse.
Effraye de son motion, elle n'ose plus fixer sur le roi des yeux
qui peut-tre trahiroient son secret; mais ne pouvant vaincre son
trouble, elle donne l'ordre de se sparer; Childric obit, et la
princesse agite, rentre dans son palais. Il faisoit encore grand
jour; on pouvoit jouir encore long-tems de la fracheur des
ombrages; Bazine trouva son appartement triste; Berthilie assura
qu'il y faisoit une chaleur touffante; la princesse prit sa
broderie et l'abandonna; elle devint rveuse, et Berthilie ne fut
point aimable. La soire parut longue; Berthilie revint de bonne
heure rejoindre ce tendre pre, qu'elle consoloit de la perte d'une
pouse chrie.

Bazine, destine au trne, avoit t leve avec plus de soin que
l'on n'en donnoit d'ordinaire  l'ducation des femmes. Belle sans
coquetterie, princesse sans orgueil, elle runissoit encore tous les
talens qui ajoutent  la beaut, et que possdoient rarement alors
les personnes de son rang; elle dansoit bien, savoit crire, et
chantoit avec expression les airs simples de ce tems, qu'elle
accompagnoit des accords d'une lyre  cinq cordes. Berthilie avoit
une voix lgre, elle mloit souvent ses accens aux accens plus purs
et plus doux de la voix de Bazine. Le roi de Thuringe se plaisoit 
les couter, et pendant sa maladie, il les invita souvent  le
distraire de ses souffrances, par le plaisir de les entendre. Bazine
y consentit toujours. Parmi les romances qu'elles chantrent, la
suivante s'est conserve: la princesse, aprs avoir pris la lyre,
commena le premier couplet, Berthilie le second, et Bazine reprit
le troisime.

    BAZINE.

    Non, non, je ne veux point connotre
    Ce fol enfant, qu'on nomme amour;
    Du coeur dont il se rend le matre,
    La douce paix fuit sans retour;
    Dans ce dangereux esclavage
    Le soupon dtruit le bonheur,
    Et ce doute qui nous outrage,
    D'un tendre amant fait le malheur.

    BERTHILIE.

    Quoi! votre ame  l'amour rebelle,
    Prtend ne jamais s'enflammer?
    C'est pour plaire que l'on est belle,
    Et doit-on plaire sans aimer?
    Le soupon mme a quelques charmes:
    Heureux qui sait nous l'inspirer!
    Il est doux de causer nos larmes,
    Et plus doux de nous rassurer.

    BAZINE.

    En aimant, que d'inquitude!
    Sans son amant plus de repos,
    Loin de lui, tout est solitude,
    Il fait notre joie ou nos maux.
    On ne jouit qu'en sa prsence,
    On ne croit rien que ses discours.
    O mon heureuse indiffrence!
    Puiss-je te chanter toujours!

    BERTHILIE.

    Douce image de la tendresse,
    Venez dissiper sa froideur;
    Amour, de ta brlante ivresse,
    Fais-lui connotre le bonheur.
    L'univers prouve ta flamme,
    Et par toi seul, pour tre heureux,
    Tout renat, jouit, prend une ame,
    Et sent le charme d'tre deux.

La princesse, presse de nouveau par Bazin, chanta seule la romance
suivante:

    LE PRINTEMS,

    ROMANCE.

    Tout renat, les fleurs, la verdure,
    Tout nous annonce le plaisir,
    Et chaque souffle du zphir,
    Semble un soupir de la nature.
    Seule au milieu d'un si beau jour,
    Dois-je languir sans esprance,
    Quand il me reste encore l'amour,
    La douce amiti, l'innocence?

    La feuille mobile et lgre
    Prira sous les noirs hivers;
    Les vents dchans dans les airs,
    Dtruiront la fleur passagre,
    Chaque saison,  son retour,
    Dtruit ou donne l'esprance;
    Tout varie, except l'amour,
    La douce amiti, l'innocence.

    L'air embaum de ce bocage,
    Ces verds gazons, ce beau ruisseau,
    Qui, dans le cristal de son eau,
    Rflchit le ciel et l'ombrage,
    Tout dans ce champtre sjour,
    M'invite encore  l'esprance;
    Tout me dit, conserve l'amour,
    La douce amiti, l'innocence.

Childric coutoit avec ravissement les sons mlodieux de cette voix
qui pntroit son coeur; un modeste embarras embellissoit encore la
princesse, et sa timidit toit une grce de plus. Childric aimoit
avec passion les airs simples et les paroles plus simples encore
qu'elle chantoit. Alors les potes ne clbroient que la gloire et
l'amour, leurs chants n'toient point un travail, une tude; mais un
panchement ou un souvenir. L'objet de ces vers, plus sentis que
bien exprims, en recueilloit seul toute la gloire, le nom du pote
toit oubli. Il a fallu sans doute que l'amour-propre et le dsir
de la clbrit changeassent bien les hommes, puisqu'ils sont
parvenus  faire parler leur esprit sans le secours de leur coeur,
et  emprunter de leur imagination seule et le sentiment qu'ils
expriment, et la beaut qu'ils peignent. Si Bazine en chantant,
s'est embellie de sa timidit, Berthilie, inquite du succs de sa
voix, a promen ses regards autour d'elle; ce regard, rapide et
prompt, a cependant atteint Eginard comme un trait brlant, il en
est effray, et l'image de Grislidis s'offre  sa pense,... il en a
reu des cheveux, un anneau, il a promis! et dans ce tems un
serment fait  la beaut toit sacr, on rougissoit de le trahir....
Le fidle Eginard, chaque fois que le regard le blesse, porte  ses
lvres l'anneau chri..... Ce talisman d'amour calme son coeur, et
il reprend son air lger, indiffrent mme. Berthilie le voit, et
soupire; jeune, simple encore, elle a cru jouer avec l'amour, et ce
jeu est devenu, sans qu'elle s'en doutt, le destin de toute sa vie.

Le roi des Francs avoit repris son rcit, il avoit parl de Viomade,
ses discours toient remplis de feu et d'loquence. Sa physionomie
brilloit d'une si tendre expression, que Bazine n'avoit pu, sans
rougir, fixer des yeux qui seroient trop dangereux pour elle s'ils
parloient d'amour: elle fit cette rflexion lgrement; mais
Childric, dans cet instant, rflchissoit lui-mme, et ne fut pas
moins troubl que la princesse. Que va-t-il lui dire? Jusqu' ce
moment il n'a paru que sous ces beaux dehors qui ont illustr ses
premires annes. Il a vu natre  son rcit, des sentimens qui font
son bonheur; il a reu des loges qui font sa gloire. Hlas! que lui
reste-t-il  raconter? Faut-il se dgrader lui-mme auprs de cet
objet de son culte, de son idolatrie! Doit-il lui parler d'Egsippe?
osera-t-il lui avouer avec quel dlire il a dsir une beaut qui
n'toit point Bazine; qu'il lui a sacrifi ses peuples, son ami, le
soin de sa gloire? Que pensera de lui cette ame pure et sensible qui
ne croit point  l'inconstance? Cependant il ne la trompera pas; il
se croit aim; il a su d'elle qu'Amalafroi n'avoit pas touch son
ame; qu'elle est encore sans amour... Peut-tre un jour il pourra
disposer d'une couronne, et il va lui-mme dtruire l'espoir dont il
ose jouir en secret! Non, non, il se taira; il fuira Bazine s'il le
faut, mais il ne lui dira point: _je fus ingrat et j'ai aim_.

Mais, tandis qu'abandonn  ses penses, Childric se tait, la
princesse tonne de son silence, baisse les yeux et soupire; elle
n'ose demander au roi quel sentiment l'agite; cependant elle est
inquite. Berthilie, qui s'toit aperue de leur mutuel embarras,
imagina un lger prtexte pour interrompre leur entretien. La
princesse tremblante, alarme, lui sut gr de l'avoir rendue 
elle-mme.

Bazine ne s'est point trompe sur ses premires motions, mais
cependant elles l'tonnent; elle avoit devin l'amour, mais l'amour
dans son coeur est encore plus pur, plus cleste, plus puissant que
dans son imagination; Bazine croyoit connotre son ame, cependant
elle y dcouvre chaque jour de doux secrets qui l'agitent, la
tourmentent et lui plaisent. Elle jouit du bonheur d'aimer sans oser
encore s'y livrer, et la tendre rsistance qu'elle apporte elle-mme
au sentiment qui l'entrane, est un charme de plus qui la ravit.
Bazine aime enfin, elle en jouit sans oser  peine se l'avouer, et
ce moment est enchanteur pour elle. Sa pense ne s'garera plus dans
de vagues souhaits, dans de chimriques esprances; elle n'attendra
plus dans la solitude d'un coeur sans objet qui l'occupe, un hros
dont elle n'a qu'une ide furtive; tout est dlice pour elle, parce
que tout devient amour; aimer est toute sa vie; elle seule connot
encore le trouble heureux qui l'enivre si dlicieusement; elle le
drobe, le renferme au fond de son coeur; elle craindroit de le
laisser deviner. Cependant Berthilie la pntre, mais elle se tait;
elle a aussi son secret, et l'instant des doux aveux n'est pas
encore venu.

Childric, accabl de ses souvenirs, fuyoit de bonne foi l'occasion
de reprendre son rcit; voir Bazine au palais, l'admirer, s'enivrer
de sa prsence, suffisoit  son coeur, trop dlicat pour n'tre pas
sincre, trop grand pour chercher de vaines excuses, trop vrai mme
pour en trouver: dcid  se taire,  se contenter du bonheur de
passer prs d'elle une partie de sa vie, le roi ne cherchoit plus
ces momens si chers  l'amour et qu'il avoit tant souhaits. Bazine
craignoit presqu'autant de se trouver prs de lui; elle trembloit,
rougissoit  son approche; elle sentoit son secret errer sur ses
lvres, elle se dfioit de ses regards: tous deux s'vitoient donc
galement. Bazine, loin de s'en plaindre, admiroit la rserve de son
amant; elle sentoit qu'elle toit aime; les yeux du roi, son
embarras, ce respect soumis que l'amour seul peut faire natre, son
propre coeur qui l'avertissoit, tout disoit  l'heureuse princesse
qu'elle toit paye de retour.

L't mrissoit les blonds pis, le soleil embrsoit les airs, et
les roses mourantes penchoient leurs tiges dessches; les nuits,
presqu'aussi brlantes que les jours, ne calmoient point la
chaleur; le sommeil fuyoit les mortels: mais un orage, suivi d'une
douce pluie, avoit rafrachi les fleurs, le feuillage et les gazons.
Bazine, que l'orage a agite, et que ses inquites penses
tourmentent encore, lorsque toute la nature est calme; Bazine,
qu'un trouble plus doux que le repos, ravit au sommeil, se lve avec
l'aurore, et admire l'amante de Cphale; les gouttes de la pluie,
encore suspendues aux fleurs, aux brins d'herbes, se changent en
perles, en saphirs, en meraudes. Les premiers rayons du jour
brillent sur cette humide vapeur, et l'charpe d'Iris s'tend sur
toute la nature. Les premiers chants des oiseaux ne troubloient
qu'avec douceur la tranquillit des airs; une si belle aurore
promettoit une riante matine: la princesse dsire en jouir, et
s'garer sous les votes de feuillage qu'elle aperoit dans une
prairie que borde l'Elbe, fier de ses eaux; une longue chane de
montagnes borne l'horizon. C'toit en cet endroit que Bazine vouloit
aller respirer l'air pur et balsamique des prs et des bocages; mais
elle ne peut jouir d'aucun plaisir s'il n'est partag, et elle
envoie promptement chercher Berthilie, qui demeuroit avec son pre
dans le palais du roi de Thuringe; elle vint promptement,
demi-veille, demi-pare, et applaudit au projet de la princesse:
la vertueuse et bonne Eusbe, qui ne quittoit jamais sa chre lve,
fut aussi de la promenade, et suivit de loin ces nymphes lgres,
qui, courant sur les fleurs sans les fouler, n'y laissoient que la
trace passagre qu'y essent imprime les zphirs. Berthilie avoit
retrouv toute sa gaiet; Bazine jouissoit mieux de sa douce
mlancolie, et toutes deux s'abandonnoient  leurs penses,
admiroient le spectacle de ces beaux lieux, que le jour en se levant
leur faisoit mieux distinguer. Eusbe, prudente, point curieuse et
discrte, jouissoit en silence de la pure joie des aimables amies,
et l'on parvint ainsi au petit bois, but de leur course matinale. Ce
bois, l'une des belles promenades d'Erfort, toit divis en superbes
alles et sem d'un gazon que la fracheur de l'ombre rendoit
toujours verd; les eaux d'une cascade naturelle, mais que l'art
avoit embellie, serpentoient en ruisseau bord de fleurs, et son
doux murmure ajoutoit, par son bruit monotone,  la mlancolie, au
charme de ces lieux. Bazine quitta son voile, et s'assit sur
l'herbe; Berthilie se reposa  ses cts, et la prvoyante Eusbe
plaa devant elles une petite corbeille de fruits. Bazine la
remercia, et lui prsenta les meilleurs; Eusbe auroit bien voulu ne
pas les recevoir, mais comment refuser Bazine? Aprs ce lger repas,
Berthilie, qui aimoit passionnment les fleurs, s'enfona dans le
bois pour en cueillir; Bazine bientt l'entendit jeter un cri, se
leva promptement pour aller  son secours: mais que devint-elle en
apercevant Childric, suivi d'Eginard, que Berthilie conduisoit vers
elle. A leur aspect si inattendu, Bazine rougit et demeura
interdite; un doux sourire succda  l'tonnement; on oublia que
l'on vouloit s'viter; on ne songea pas mme  se demander la cause
d'une rencontre si imprvue, on se contenta d'en jouir. Bazine
cependant alloit proposer de retourner au palais, quand elle se
rappela heureusement que le rcit du prince n'toit pas achev; elle
fut ravie d'avoir trouv un si bon emploi du tems, un prtexte si
naturel pour ne pas quitter encore le bocage charmant o elle
jouissoit d'un si vrai bonheur. Dcide, elle fut se rasseoir au
bord du ruisseau; Eusbe toit prs d'elle, Childric  ses pieds,
et plac de manire qu'il la voyoit devant ses yeux, et dans le
ruisseau limpide qui rptoit encore sa douce image. Eginard osa
s'asseoir prs de Berthilie; il l'aida  faire une guirlande et un
bouquet, et souvent, en prsentant la fleur qu'attendoit Berthilie,
sa main trop prompte ou seulement maladroite, rencontroit une main
charmante qui se retiroit trop vite, pour qu'Eginard ne se doutt
pas que cette main toit sensible.

Le jeune roi, enchant de son bonheur, restoit muet aux pieds de
Bazine. Depuis si long-tems il ne l'a vue que... tous les jours,
mais au milieu d'une cour nombreuse; elle est l sans parure, et
dans un sjour paisible et discret. Ce bois, sa fracheur, cette eau
mme qui lui retrace les traits qu'il adore, les doux zphirs, le
parfum des violettes, un dieu plus doux encore, et qui rgne sur
toute la nature comme dans son coeur, cartent de lui toute autre
pense que celle de son bonheur. Le vent agitoit les boucles de sa
blonde chevelure; le dsordre de son coeur donnoit  ses traits une
expression enchanteresse; jamais Bazine ne l'avoit vu si beau,
jamais il ne l'avoit trouv si belle; tous deux oubliant l'univers,
s'oubliant eux-mmes, demeurrent en silence. Bazine, rougissant du
muet aveu qu'elle venoit de faire, reprit pourtant plus d'empire sur
elle-mme, et d'un seul mot arracha le roi au rve de flicit qui
remplissoit toute son ame; elle demande, elle exige le fatal rcit.
Dj les belles couleurs que le plaisir rpandoit sur la figure
anime du roi, se sont effaces; il baisse les yeux et soupire. Vous
exigez, princesse, dit-il avec motion, que je vous retrace une
partie de ma vie, qu'il m'et t trop doux de taire et d'oublier:
je dois vous obir, et peut-tre m'en punirez-vous, quoique dj je
sois sans doute bien malheureux, puisque je suis coupable, et
puisqu'il faut vous le dire;... peut-tre allez-vous me har! Le roi
pronona ces mots d'un air si triste, d'un ton si tendre, que Bazine
en fut touche. Parlez, prince, lui dit-elle avec douceur, je vous
jugerai peut-tre moins svrement que vous-mme. Childric fixa un
moment ses yeux sur la princesse, et ce regard suppliant sembloit
solliciter sa grace; elle toit au fond du coeur de Bazine; il
alloit dchirer ce tendre coeur, mais non le forcer  changer.
Bazine se livre un moment au dangereux plaisir d'couter les
regards loquens du roi; mais trop mue, elle baissa ses yeux si
ravissans, soit qu'ils se laissssent voir, soit que ses longues
paupires en voilssent la beaut! C'est d'Egsippe cependant qu'il
faut entretenir la princesse; il faut lui avouer que ce coeur n'est
pas pur comme le sien, n'est pas sans souvenirs, n'est pas enfin
digne d'elle. Comment lui peindre un amour que lui-mme aujourd'hui
a peine  concevoir! Bazine plit en coutant, et ne peut retenir
ses larmes. Childric voit sa douleur, elle le tue. Oh! que
n'ose-t-il s'interrompre, tomber  ses pieds et lui dire: O Bazine!
je ne brlois que des feux du dsir; cet amour imptueux n'toit que
l'orage des sens; aujourd'hui j'aime du fond de l'ame, et de toutes
les puissances de mon coeur; l'amour que j'prouve a reu ses traits
de l'objet mme qui me l'inspire. Tel seroit le discours que
tiendroit le roi, si ses revers ne lui dfendoient de se dclarer.
Rsistant au trouble qui le dvore, il continua son rcit, et fit
l'aveu des premires fautes de son rgne; il ne parla pas sans
regret de son injustice envers Ulric, et montrant alors Eginard, 
qui il tendit la main: Vous voyez, dit-il, comme les braves se
vengent. Eginard prit la main de son matre et la posa sur son
coeur; Childric lui tendit les bras. Ce mouvement de sensibilit
mut la princesse et Berthilie. Elles proposrent au prince de
laisser cet entretien qui les agitoit tous si vivement; il s'y
refusa. Non! reprit-il, achevons cette tche douloureuse; si vous me
pardonnez, je me croirai absous de tout l'univers; si vous mprisez
un roi malheureux, du moins je ne devrai plus  votre seule
ignorance une estime non mrite. Enfin, il a prononc cet aveu qui
lui cote tant d'efforts, et son repentir et son dsespoir l'ont
lev dans le coeur de la princesse bien au-dessus de ses fautes.
Childric ne se plaignit point des revers qui suivirent de si prs
ses erreurs: mais avec quel chaleur il parla de son sjour chez les
Druides, des soins mystrieux qu'il y reut, de sa joie en
retrouvant son cher Viomade, ce Viomade toujours fidle, quoique
perscut, toujours sensible, enfin, toujours Viomade! Childric
alors tira de son sein la moiti de la pice d'or qu'il a reue du
brave; il fait part  la princesse de ses esprances, et de ce que
doit lui annoncer l'autre moiti qu'il attend. Dans ce moment, o
il se flatte de reprendre bientt le chemin de ses tats, de
reconqurir sa couronne, un dsir plus fort que la raison et la
prudence saisit son coeur; toute son ame est dans ses yeux; une ide
qu'il n'ose expliquer, une esprance qu'il n'ose exprimer, se
peignent d'elles-mmes sur son visage; Bazine l'entend, et semble ne
s'occuper que de la pice d'or qu'elle tient. Mais le roi revenant 
lui-mme, lui dit avec tristesse: Vous m'avez ordonn de vous faire
connotre mon enfance, ma jeunesse, mes garemens, mes malheurs;
maintenant, prononcez mon arrt, bannissez loin de vous un coupable
prt  vous obir. Voyez-vous donc tant de courroux dans mes
regards, lui dit Bazine? et ces pleurs, dont je n'ai pu me dfendre,
annoncent-elles un coeur insensible  vos remords? me croyez-vous
donc moins gnreuse que Viomade? Mais, ajoute la princesse d'une
voix tremblante et en plissant, vous voil maintenant  l'abri des
passions; une aussi fatale exprience en garantira votre ame; et
aprs avoir aim si vivement, vous n'aimerez plus. Ces derniers mots
expirrent sur ses lvres. Ne plus aimer! s'cria le roi, ne plus
aimer! ah Bazine! Mais, trop heureux sans doute si je n'aimois plus!
Est-ce  moi, infortun proscrit,  oser encore prtendre au
bonheur! Si j'aimois, l'honneur ne m'ordonneroit-il pas de le taire,
ne m'interdiroit-il pas de tmraires voeux? Ah! que je puisse
reconqurir mon trne, m'y montrer avec gloire, et vous saurez tous
si j'aime. Sa bouche ne pronona que ces mots, mais ses yeux en
disoient bien davantage; l'indiffrence auroit pu les interprter,
l'amour sut les entendre et leur rpondre. Bazine exprima son
bonheur par un silence non moins expressif; tous deux s'interrogent
d'un regard, et sont heureux d'un sourire; aveux muets et charmans,
doux et premier bienfait de l'amour, vous comblez les dsirs des
amans sincres, vous tes la volupt du coeur!

Mais les heures, qui semblent s'arrter pour Childric et Bazine,
s'envolent rapidement pour le reste du monde, et Eusbe voit,  la
hauteur du soleil, que le jour est avanc; elle craint que l'absence
trop longue de la princesse et celle du roi des Francs, n'offense
Bazin; elle ose interrompre de si chers instans. Bazine, toujours
bonne et sensible, loin de blmer Eusbe de sa triste prvoyance,
l'en remercia tendrement, et l'on reprit le chemin de la plaine. Il
faisoit une chaleur insupportable, dont personne ne se plaignit, et
dont peut-tre Eusbe seule s'aperut. Eginard n'avoit jamais trouv
Berthilie si frache et si jolie; mais il n'a pas encore sacrifi
Grislidis. N'allons pas plus vte en infidlit qu'Eginard, et
laissons-lui au moins tout le mrite de la rsistance. Le soir la
cour toit runie au palais, mais Bazine ne parut point; Berthilie
seule admiroit sur la physionomie du jeune roi les traces de bonheur
et d'amour que la rencontre du matin y avoit laisses; elle ne
voyoit pas avec moins de plaisir l'air distrait et rveur d'Eginard:
toutes les dames s'aperurent du changement qui s'toit fait en eux,
elles n'osrent interroger le roi; mais elles badinrent Eginard,
qui, honteux d'une dfaite dont il ne convenoit pas encore avec
lui-mme, surmonta sa foiblesse, et se livra de bonne grce  toutes
les belles: malgr lui, il toit inquiet de ce que penseroit
Berthilie de son air lger et si diffrent de celui qu'elle devoit
attendre en ce jour;... elle en avoit t vivement blesse, mais
elle l'imita. Le roi de Thuringe s'toit retir; Thobard l'avoit
suivi, et toit venu de sa part prier Childric de se rendre au
conseil; leur absence donnant plus de libert  ceux qui restrent,
la gaiet devint plus vive; du badinage on en vint aux chansons;
Berthilie, charme de se venger d'Eginard, consentit volontiers  se
faire entendre, et reprenant sa malice, son air tourdi, son
maintien agaant, son regard plein de finesse et de coquetterie,
elle chanta ainsi:

    CHANSON.

    Sous l'air de l'tourderie,
    Cachant ma philosophie,
    Sur la scne qui varie
    Je sais fixer le bonheur;
    Et la raison embellie
    Des graces de la folie,
    Fait le charme de ma vie,
    Et le repos de mon coeur.

    On peut, sans tre jolie,
    Plaire un moment, faire envie;
    A seize ans se voir suivie,
    Aussi j'ai mille amoureux.
    De leur tendre perfidie,
    Par ma gaiet garantie,
    Je rirai toute ma vie
    De leurs soupirs, de leurs feux.

    Sans trop de supercherie,
    Un peu de coquetterie,
    Animant la jalousie,
    Peut m'amuser un instant;
    Mais je quitte la partie,
    Si plus tendre fantaisie
    De mon heureuse folie
    Vouloit faire un sentiment.

Eginard se piqua des paroles, et surtout du regard, du sourire de
celle qui venoit de chanter; il ne vouloit pas aimer, mais il
prtendoit plaire, et peut-tre mme il aimoit. Il avoit espr
qu'elle chanteroit une romance, qui exprimeroit son inquitude, sa
jalousie, sa crainte; ce ton badin le blessa, l'outra mme; il se
promit de ne jamais aimer Berthilie, chercha  se venger, et crut y
parvenir en chantant  son tour son indiffrence.

    L'INDIFFRENCE.

    Depuis que l'indiffrence
    De mon coeur bannit l'amour,
    Si je sens fuir la souffrance,
    Le bonheur fuit  son tour;
    Sans regret, sans esprance,
    Renat et finit le jour.

    Sans dsir, sans rverie,
    J'admire ici le printems;
    Mon ame n'est plus ravie,
    Mon coeur n'a plus de tourmens.
    Amour, ranime ma vie,
    Rends-moi mon coeur et mes sens.

    Rends-moi ces momens d'ivresse,
    Mon espoir et mes malheurs;
    Rends-moi, d'une autre matresse,
    Les caprices, les rigueurs.
    Dieu charmant de la tendresse!
    Rends-moi tout jusqu' mes pleurs.

Sans doute les dames alloient plaindre Eginard d'une aussi triste
indiffrence, peut-tre mme entreprendre de l'en gurir, mais
l'arrive de Thobard mit fin  ces jeux; il dit  Eginard que son
matre l'attendoit dans son appartement, engagea les dames  se
retirer, et pressa Berthilie de le suivre. Etonne, inquite, elle
se prcipite sur les pas de ce pre tendrement aim: tout annonoit
une nouvelle extraordinaire; elle alarme la sensible fille de
Thobard; son pre qui la soutient, la sent trembler et la presse
contre son coeur; ce tendre mouvement ajoute encore  son effroi.

FIN DU LIVRE TREIZIME.




CHILDRIC.

LIVRE QUATORZIME.

SOMMAIRE

DU LIVRE QUATORZIME.

  Bazine se livre  ses heureuses penses. Berthilie les interrompt
    pour lui annoncer que Trasimond,  la tte d'une arme
    nombreuse, est entr dans la Thuringe, et que Childric
    commande les troupes. Elle le croit dj vainqueur. Eginard lui
    prsente une bague de la part du roi; elle lui envoie un
    baudrier brod par elle. Berthilie pleure et donne un bouquet 
    Eginard. Childric revient aprs avoir vaincu l'ennemi et
    accord la paix. Eginard apporte ces glorieuses nouvelles  la
    princesse. Berthilie est heureuse. Eginard ne se dfend plus
    qu'avec peine de l'amour qu'il prouve malgr lui. Une fte
    magnifique se prpare. Bazine y parot clatante de beaut; le
    roi de Thuringe en est frapp pour la premire fois.




LIVRE QUATORZIME.


Bazine n'a point quitt son palais; heureuse de plaire et d'aimer,
seule avec son coeur et sa tendresse, elle jouit de ce bonheur qui
fut toujours le charme de sa pense: son ame avoit besoin d'amour;
mais il falloit  sa dlicatesse un choix dont elle pt s'applaudir,
 son rang un gal,  sa flamme gnreuse et pure un amant non moins
pur, non moins gnreux; il falloit que des traits nobles et
majestueux annonssent dans son amant l'heureux vainqueur de
Bazine; il falloit encore que ces traits, rguliers et fiers,
fussent adoucis par la bont, et sssent exprimer l'amour. Des
revers toient des titres qui touchoient l'ame de la princesse; la
douceur de consoler toit pour elle un charme de plus; elle et aim
Childric sur le trne, mais elle partageroit avec transport son
infortune, et le suivroit dans quelque dsert qu'il ft contraint
d'habiter. La couronne n'toit plus rien pour elle sans son amant;
les obstacles, l'absence, le tems, les dangers, toute la puissance
du monde ne pouvoient rien contre cet amour extrme; il a trac la
destine entire de Bazine; elle ne jouit plus que du sentiment
qu'elle prouve et de celui qu'elle inspire, tout autre objet a
cess d'exister pour elle. Livre  toutes ces penses, elle a vu
s'couler la soire, une partie mme de la nuit, quand elle entend
un lger bruit, et croit reconnotre la voix de son amie; la
princesse s'toit couche depuis quelques heures, mais elle n'avoit
pu trouver le sommeil; et, surprise d'entendre Berthilie au milieu
de la nuit, elle appela ses femmes, et donna ordre qu'on la ft
entrer. Les amans croient l'univers occup de leur flamme, tout les
effraie sur leur bonheur, et dj Bazine va nommer Childric; mais
voyant couler les pleurs de Berthilie, elle pressent qu'un autre
objet les excite, et elle se tait. Son amie ne voulant pas prolonger
son inquitude, lui raconte que Trasimond, roi des Vandales, voulant
venger ses sujets si cruellement sacrifis aux mnes d'Amalafroy,
s'est joint  Thodoric, roi des Ostrogoths, et est entr en
Thuringe  la tte d'une puissante arme; qu'ils exercent d'affreux
ravages, et font de si rapides progrs, que l'effroi est gnral.
Bazin,  qui sa blessure ne permet pas encore de combattre, a
assembl son conseil; Childric, qui s'y est rendu, a offert ses
services, ils ont t accepts avec une vive reconnoissance; une
voix gnrale lui a confi le commandement de l'arme; tous les
ordres sont donns, dans quelques heures il partira. Thobard,
charg des prparatifs, a dj quitt sa fille; elle-mme lui a
prsent ses armes, et ses pleurs les ont baignes. Bazine apprend
avec joie que Childric combat pour elle; dj sre de la victoire,
elle ne craint plus les ennemis; son amant sera vainqueur: le doute
est une injure, elle ne croit pas qu'on puisse le former; mais il
partira sans la voir, elle en soupire; le jour va parotre, et c'est
l'heure fixe pour le dpart. Eusbe annonce un message de la part
du roi; Bazine se lve promptement. Eginard est introduit: plusieurs
flambeaux clairent la chambre; Eginard remet  Bazine des
tablettes, elles renferment les adieux du roi; un anneau, dont une
pierre grave fait l'inestimable prix; cette pierre reprsente
Childric couronn, et tenant pour sceptre un javelot; on lit autour
de cet anneau: _Childerici regis_. Tandis que Bazine lit les adieux
et y rpond, le guerrier est prs de Berthilie: la fiert noble qui
soutient Bazine est loin de raffermir le coeur de la fille de
Thobard; elle craint les armes, redoute la guerre; et les attraits
d'une gloire si pnible l'effraient, loin de la sduire. Berthilie
ne voit que les dangers et l'absence, elle verse des larmes, et
nomme son pre en regardant Eginard: un bouquet s'chappe de son
sein, il est baign de pleurs; le jeune guerrier ose lui demander ce
premier bienfait; il va partir, il est si tendre, Berthilie si
dsole, que l'ide d'un refus ne lui vient pas; elle prsente les
fleurs fltries; Eginard pose un genou en terre, porte le bouquet 
ses lvres, le place sur son coeur, se lve promptement, et parot
brillant de joie et enflamm d'un nouveau courage. Dans ce moment,
Bazine lui remit ses tablettes et un riche baudrier brod par elle,
destin au roi, et le congdia. Seule avec son amie, elle se sentit
moins de fermet, mais elle se le reprocha; jamais la Thuringe ne
lui parut plus en sret que depuis que Childric va la dfendre;
jamais les troupes n'auront t plus victorieuses; un tel hros doit
enflammer tous les coeurs, exalter toutes les ames; la fortune
n'oseroit le trahir, il commande aux destins mme. Ce qu'avoit prvu
l'exaltation de l'amour fut dpass par le courage. Childric,
voulant pargner les Thuringiens, et sachant que les armes
combines toient plus nombreuses que la sienne, eut recours  la
feinte; il vita le combat, eut l'air de fuir, afin d'tre
poursuivi, et attira l'arme dans un dfil entour de bois, o il
plaa une partie de ses troupes: en un instant les ennemis furent
cerns. Effrays du nombre qu'ils ne pouvoient connotre, puisque de
nouveaux renforts sortoient  chaque instant des forts, ils se
virent enferms de tous cts. Childric pouvoit faire prisonniers
les deux rois, il leur en pargna la honte, et se contenta de sa
gloire,  laquelle une si grande modration ajouta encore. Ses
ennemis vaincus ne purent refuser leur admiration  ce trait noble
et gnreux; ils demandrent la paix, et offrirent, pour gage de
leur sincrit, et pour resserrer  jamais les liens d'amiti qu'ils
alloient former avec Bazin, de donner en mariage,  Hermanfroy,
Amalabergue, fille de Trasimond, et de la trop belle et trop clbre
Amalafrde, soeur du roi Thodoric. Childric ayant envoy rendre
compte de ses triomphes au roi de Thuringe, ainsi que des
propositions de paix, celui-ci les accepta sur-le-champ.
Amalabergue, encore enfant, fut remise aux vainqueurs, et conduite 
la cour de Bazin, o elle resta jusqu' son mariage, qui se fit au
bout de quelques annes. Childric ramena l'arme triomphante; le
peuple vola  sa rencontre: on l'admiroit, il gagnoit tous les
coeurs; mais, loin de s'enorgueillir, il reportoit aux gnraux et 
l'arme tout le mrite de la victoire. Bazin le reut en librateur
de ses tats: une foule immense l'entoura, mais Childric n'envioit
point l'hommage de ce peuple, ni la pompe des ftes; un seul regard
a plus de prix pour son coeur que ces honneurs importuns. Que ne
peut-il s'y drober! que ne peut-il chapper  la gloire pour
connotre et sentir un instant de bonheur! Mais Bazin le retient
prs de lui au milieu de ses gnraux, et le seul objet que dsire
son coeur, que souhaite son impatience, le seul qui puisse embellir
sa victoire, ne parot point. Bazine, perdue de joie, de bonheur et
d'amour, n'ose quitter sa retraite; l, sans tmoins qui puissent
contraindre son coeur, elle presse dans ses bras l'heureuse
Berthilie; mais elle n'ira point  travers cette foule indiffrente
ou curieuse, dguiser sa pense, modrer ses transports, et dfendre
 ses regards mme de s'exprimer. Childric triomphant! Childric de
retour! que de biens -la-fois la ravissent! Elle attendra que,
libre des lois qui asservissent la grandeur, il puisse venir  ses
pieds dposer ses armes, et lire dans ses yeux un triomphe plus
doux. Mais Childric, impatient de l'absence de la princesse,
inquiet mme, ordonne  Eginard de se rendre prs d'elle, et de lui
porter tous les dtails de sa victoire. Charg d'un ordre d'autant
plus doux qu'il espre trouver Berthilie prs de la princesse,
Eginard parvient promptement au palais. Berthilie, en l'apercevant,
veut se lever, mais ses forces lui manquent; elle retombe sur son
sige, et une mortelle pleur se rpand sur tous ses traits; elle
peut  peine respirer; Eginard qui voit son trouble, oublie un
moment ce qu'il venoit dire; mais les roses ayant promptement reparu
sur le visage charmant de Berthilie, il se remit lui-mme, et offrit
 la princesse, attentive et mue, les hommages de ce grand roi qui
les obtenoit tous. Eginard n'oublia aucun des dtails glorieux
d'une aussi importante victoire. Bazine, tour--tour flatte,
attendrie, jouit de tout ce qui lve son amant. Berthilie ne compte
que le retour, ne connot point d'ennemis, ne dsire qu'une
conqute; sa patrie est toute entire dans son pre, la princesse et
son amant. Thobard n'est pas encore arriv; il accompagne la jeune
Amalabergue, mais il n'a pas t moins heureux que ne le dsire sa
tendre fille. Eginard avoit dpos aux pieds de Bazine, l'pe
triomphante du roi, lui-mme lui parloit  genoux, et Berthilie
toit assise prs de la princesse. Eginard, dans sa prcipitation,
n'a peut-tre pas bien choisi la place, car un indiffrent mme
supposeroit qu'il est aux pieds de Berthilie, que mme c'est elle
qu'il a regarde en parlant  la princesse; mais le sentiment
n'observe point; Bazine ne s'en douta pas, son amie ne fit aucune
rflexion, et la princesse, oubliant Eginard, ne s'occupa bientt
plus que de Childric et s'abandonna  sa rverie. Berthilie, moins
distraite, releva le guerrier, et respectant les penses auxquelles
se livroit son amie, elle s'approcha d'une fentre ouverte qui
donnoit sur une terrasse orne de fleurs; elle regarda Eginard, il
osa la suivre; leur entretien fut timide; mais aprs tant de
dangers, un jeune hros est devenu bien cher; on a trembl pour ses
jours, on a si souvent pleur, qu'il est juste qu' son tour il
console. Berthilie a tant de fois gmi.... sur son pre, il est
sauv, elle est heureuse! Ah! s'il pouvoit, content de l'aimer,
borner  elle seule tout son bonheur, ne plus exposer des jours....
qui sont les siens, une vie qui est la sienne.... Eginard assure que
pour lui il n'a eu rien  craindre, qu'il avoit l, sur son coeur,
une dfense certaine.... et il tire de son sein le bouquet, gage de
ses adieux. Berthilie rougit de joie et de pudeur, devint
tremblante, baissa les yeux, et sentit qu'il toit tems de rejoindre
la princesse... Cependant elle n'obit pas sans regret  cette loi
svre, et soupira en voyant s'loigner celui qu'elle n'avoit quitt
qu'alarme du plaisir que lui causoit sa prsence. Eginard a rejoint
son matre; il sait qu'une fte magnifique se prpare, que Bazine a
reu l'ordre du roi, son oncle, d'en venir faire les honneurs, et
Childric voit avec plaisir les somptueux apprts qui lui annoncent
enfin celle qu'il adore. Des flambeaux clairent les salles, on
entend dj le bruit des instrumens, lorsque Bazine parot.
Childric ne l'a jamais vue que sous ses habits de deuil, ou dans la
parure nglige qui sied si bien  sa fracheur; mais c'est en reine
qu'elle se prsente  ses yeux, qui, blouis de tant de charmes,
cherchent et retrouvent avec dlices, les grces modestes que tant
d'clat semble relever encore. Etrangre  la richesse qui la
dcore, Bazine cache en vain la srnit de son noble front sous le
bandeau de rubis; en vain ses cheveux, rattachs par de magnifiques
noeuds de diamans, ne peuvent plus flotter avec grce sur le beau
sein renferm dans le vtement de pourpre et d'or; si les yeux
tonns mconnoissent un moment que c'est Bazine, le coeur dit
bientt que c'est elle; superbe et cependant charmante, la princesse
s'approche du roi de Thuringe, qu'elle flicite sur le succs de ses
armes, adresse  Childric des paroles non moins flatteuses, mais
qu'un doux regard et une rougeur plus douce encore accompagnent;
elle ne fut pas moins gracieuse pour tous les gnraux; pas un trait
de courage ou de clmence ne fut oubli par elle. Ah! princesse, lui
dit le plus ancien chef de l'arme, _vous voulez donc nous faire
tuer tous_! La fte fut brillante, et tous les coeurs s'ouvrirent au
plaisir; Bazine dansa avec cette inimitable perfection attache 
chacun de ses mouvemens; Childric, si jeune, si agile, ne fut pas
moins admir; Berthilie sembla voltiger, Eginard la poursuivre et la
dpasser. Le jour termina les plaisirs.

Thobard arriva bientt, conduisant la petite Amalabergue avec
plusieurs femmes de sa suite. Le soin de la recevoir, et les ftes
qu'occasionnrent son arrive, occupant le roi de Thuringe,
Childric et Bazine s'toient trouvs seuls plusieurs fois. Au
bonheur de s'aimer, ils avoient enfin ajout celui de se le dire;
mais Childric attend des nouvelles de Viomade, et ce n'est qu'aprs
les avoir reues, et au moment de retourner dans ses tats, qu'il
demandera la main de la princesse; jusques-l, heureux de se voir,
et mille fois heureux, ils s'aimeront en silence: tel est leur
projet; c'est de lui qu'ils s'entretiennent, c'est  lui qu'ils
pensent, et c'est en lui qu'ils esprent. Que ne peuvent-ils passer
ainsi toute leur vie!... Mais Bazin va troubler des jours si beaux,
un bonheur si pur, et punir la princesse de cette rare beaut, dont,
jusque-l, il n'avoit point prouv l'empire.

FIN DU LIVRE QUATORZIME.




CHILDRIC.

LIVRE QUINZIME.

SOMMAIRE

DU LIVRE QUINZIME.

  Portrait du roi de Thuringe: il est amoureux. Portrait de
    Thobard, chef du conseil. Bazin assemble son conseil, et lui
    expose les raisons politiques qui lui font souhaiter la main de
    Bazine; il est approuv. La princesse reoit l'ordre de se
    rendre le lendemain au conseil; elle obit avec effroi. Le roi
    lui offre le trne qu'elle refuse avec modestie. Bazin lui
    donne quelques jours pour se prparer  l'hymen qu'il va
    ordonner: elle se retire et confie sa douleur  Eusbe; mais
    elle est prisonnire dans son palais. Berthilie lui annonce
    qu'elle n'en sortira que pour marcher au temple. Ces nouvelles
    se rpandent. Childric ne peut contenir son indiscrte
    douleur. Bazin ordonne une fte; la princesse est contrainte
    d'y parotre; l'espoir d'y voir Childric la soutient; elle est
    ple et mourante. Bazin, jaloux, pie les amans, surprend leur
    secret, et prpare sa vengeance; il reconduit Bazine vers son
    palais, la confie  Thobard, rentre dans la salle des jeux, et
    jouit de l'inquitude de Childric jusqu'au moment o Thobard
    reparot; alors il donne le signal qui termine la fte.
    Thobard a conduit Bazine et Eusbe dans la roche sombre: elles
    y sont enfermes. Dsespoir d'Eusbe; elle raconte  la
    princesse l'histoire de la roche sombre, et celle de la mort
    d'Humfroi son pre.




LIVRE QUINZIME.


Bazin avoit prs de soixante ans, une sant robuste, un extrieur
noble, un regard farouche, le coeur altier, et jusqu'alors
insensible  l'amour; l'orgueil de commander l'avoit priv du charme
d'obtenir; jamais il n'avoit rien sollicit, rien attendu,
rien espr; il rgnoit au sein mme des plaisirs, qui s'en
effarouchoient et fuyoient loin de lui, ne lui laissant que le
dgot.

Ces faveurs involontaires n'avoient offert  ses sens que
d'imparfaites jouissances; son coeur, rest froid, n'avoit jamais
palpit; son pouse, toujours soumise et tremblante, n'avoit connu
de l'hymen que les devoirs; elle toit morte en donnant le jour 
Berthier, et n'avoit point regrett la vie. Bazine, ne sous les
yeux du roi, et sortant  peine de l'enfance, n'avoit point encore
touch son coeur; mais cette belle et tendre fleur commenoit 
s'panouir; chaque jour lui donnoit une grce ou une perfection
nouvelle, et Bazin, tonn de tant de charmes qu'il n'avoit point
mme devins, s'enflamma tout--coup d'imptueux dsirs inconnus
encore  son ame. A peine en a-t-il senti l'ardeur dvorante,
qu'impatient il assemble son conseil; l, il rappelle  ceux qui le
composent combien il leur avoit toujours sembl ncessaire au repos
du peuple et  l'intrt de ses fils, de confondre ses droits avec
ceux que Bazine conservoit au trne, comme fille unique de son frre
an, dont la mort mystrieuse avoit seule fait passer la couronne
sur sa tte; c'toit le motif qui avoit dcid le mariage de la
princesse avec Amalafroi; le second fils de Bazin toit trop jeune,
et d'ailleurs il toit promis  Amalabergue. Bazine, soit qu'elle
s'allit  un prince tranger, soit qu'elle se ft un parti dans la
Thuringe, pouvoit un jour revendiquer ses droits, chasser ses fils
ou diviser le royaume, et le livrer  toutes les horreurs d'une
guerre intrieure. Son union seule avec le roi pouvoit viter de
tels maux, et il la proposa comme essentielle  la paix et au
bonheur de tous. Le conseil approuva un projet si politique et si
heureux en apparence. Bazine toit adore, on regrettoit encore son
pre, dont l'inflexible et sanguinaire successeur n'avoit pu faire
oublier le rgne trop court. Thobard reut l'ordre de prvenir la
princesse qu'elle devoit se rendre au conseil le lendemain, mais
sans lui expliquer les intentions du monarque. Thobard, ministre et
ami de son roi, n'a jamais approuv ses injustices, lui seul n'a
jamais trembl devant lui, lui seul a oppos la vrit  la
puissance. Bazin respecte son caractre inaltrable, sa vertueuse
tmrit; il s'en tonnoit quelquefois, mais lui rsistoit en
l'admirant, et le prfroit mme en secret  ses lches flatteurs;
il avoit en lui seul une confiance sans bornes. Thobard, incapable
de le trahir, mettoit  le servir un zle infatigable, et toit
-la-fois son juge le plus svre, son plus intrpide dfenseur;
l'estime de tous justifioit celle du monarque. Cet homme courageux
et sensible avoit servi le pre de Bazine; il portoit  la princesse
un attachement bien naturel; l'hymen projett la replaoit sur son
trne, et donnoit aux Thuringiens une reine aussi douce que belle,
et dont les vertus et les charmes captivant le roi, teroient sans
doute  son caractre cette violence qui ternissoit son rgne; ces
ides mettoient le comble au bonheur de Thobard; il voyoit dj
Bazine sur le trne et le peuple heureux; il ne sentoit donc que
les avantages de cet hymen, sans prvoir combien, au contraire, il
alloit entraner de malheurs. C'est ainsi bien souvent que le monde
dcide en aveugle et distribue le blme ou l'loge, sans savoir ce
qui a dtermin son choix.

Tandis que ces vnemens se prparoient, l'objet qu'ils
intressoient toit bien loin de les imaginer. Bazine, sans envier 
son oncle le rang qu'il alloit lui offrir, satisfaite d'un seul
hommage, oubliant toute autre grandeur, n'apprit qu'avec trouble
qu'elle devoit parotre au conseil. Un rien inquite l'amour, un
rien alarme le bonheur. La princesse frmit d'un danger qu'elle ne
peut ni concevoir, ni dfinir; elle sent qu'elle est heureuse, que
tout changement va devenir un malheur; mais elle ne peut s'attendre
 celui qui la menace, et pour viter  ceux qu'elle aime le partage
de ses craintes, elle les renferme dans son coeur, et attend, en
tremblant, l'heure qui va confirmer ou dtruire ses alarmes. Suivie
seulement d'Eusbe, Bazine quitte son palais, et entrane par cette
puissance magique qui anime seule la vie, elle s'approche de la
fontaine, revoit le bocage et le gazon, tmoins discrets de ces
entretiens chris dont le souvenir fait couler ses larmes. Bazine
semble dire un ternel adieu  ces champtres abris; elle soupire et
les quitte, comme avertie par son coeur qu'elle ne doit jamais les
revoir. Surmontant une douleur qu'elle mme accuse de foiblesse,
Bazine se rend au palais; elle y est reue avec des honneurs qui,
jusque-l, ne lui furent pas accords; elle s'tonne, et marche
jusqu'au conseil, suivie d'une garde nombreuse. Bazin, en
l'apercevant, descend de son trne, s'avance au-devant d'elle, la
conduit en silence, et la place  ses cts; le coeur de la
princesse palpite avec violence, sa main tremble dans celle du roi;
elle s'assied et baisse les yeux. Bazin admire un moment son
maintien noble et timide, ses grces, sa dlicatesse, et l'embarras
qui semble encore l'embellir; enfin, d'une voix qu'adoucit l'amour:
Bazine, lui dit-il, mon peuple, mon conseil et mon coeur vous
appellent au trne; acceptez ma main et rgnez... A peine ces
paroles ont-elles t prononces, qu'une mortelle pleur couvre le
front de la princesse; mais rappelant tout--coup ce caractre
lev, cette ame qu'elle a reue de la nature, et  qui l'amour
imprime un nouveau courage: Grand roi, dit-elle, vos bonts pour moi
commencrent avec ma vie; je n'ai connu que vous pour souverain,
pour bienfaiteur et pour pre; je vous aime de ce filial amour, qui,
ml de respect et de reconnoissance, de soumission et de crainte,
n'admet point d'autres sentimens; accoutume  trembler devant vous,
je ne puis voir en votre auguste personne qu'un pre et qu'un roi.
Je sens combien votre choix m'honore; mais, confondue parmi vos
sujettes, je me contente d'obir  vos lois, et borne mes voeux  ma
paisible destine. Bazine se tait, et voit sans effroi le courroux
se peindre sur le front du roi; elle attend avec scurit sa
rponse, en conservant cet air doux et tranquille qui dsarme.
Cependant le monarque, aprs un moment de silence: Je conois, lui
dit-il, que l'offre inattendue que je vous ai faite, ait effray
votre jeunesse, accoutume  la dpendance; l'clat de ma grandeur
vous tonne, vous n'osez l'envisager, et la majest qui m'environne
trouble votre innocente timidit; rassurez-vous, ne voyez plus que
mes bonts et mes empressemens. Allez rflchir en libert sur
l'heureux sort que je vous destine; dans dix jours je vous conduis
aux autels. A ces mots, Bazin se lve, et ramne la princesse vers
la porte d'entre: l, elle retrouve la garde qui l'avoit
accompagne. Elle retourne dans son palais au milieu d'un nombreux
cortge; vingt femmes nouvelles, des gardes  toutes les portes,
tout enfin, lui rappelle ce qu'elle vient d'entendre, et dj lasse
de sa grandeur, elle cherche l'asile solitaire o elle pourra
chapper  des soins qui l'importunent: elle est seule enfin, et se
retrace avec effroi l'offre ou plutt l'arrt terrible qu'elle vient
d'entendre. L'amour lui dfend de l'accepter... l'amour lui fait
craindre un refus... ce roi puissant et cruel l'entendroit-il sans
se venger sur son rival? Bazine seroit-elle la cause des dangers
auxquels son amant succomberoit sans doute? Mais n'est-il donc aucun
moyen d'chapper  sa destine terrible, sans que Childric soit
victime de lches fureurs? ne peut-il s'y soustraire en s'loignant?
ne peut-il retrouver un autre asile? Ah! s'il toit absent, si
Bazine cessoit de craindre pour lui, qu'elle auroit de courage pour
elle-mme! Elle le verra du moins, elle exigera qu'il parte, elle
l'obtiendra sans doute... Plus rassure par cette esprance, elle
demande Eusbe, et lui annonce ce qui s'est pass au conseil...
Jamais, rpond avec horreur la bonne nourrice... ah! jamais! et elle
parot tourmente d'une pense profonde, d'un secret important.
Bazine, proccupe, ne s'aperoit pas de son trouble; la nuit vint,
mais le sommeil ne la suivit pas; la princesse voyoit se perdre en
un instant les flatteurs projets de l'amour, qui, se confiant dans
l'avenir, attend tout de lui et de la constance; ces rves charmans
d'une flicit lointaine, s'vanouissoient, et ce hros vivement
souhait par son imagination, plus vivement aim par son coeur,
alloit s'loigner d'elle et peut-tre renoncer  elle pour jamais!
La veille encore elle toit heureuse et rendoit grce  l'amour;
aujourd'hui elle s'abandonne  sa douleur; le jour fut sans
distraction pour elle, comme la nuit avoit t sans repos.
Berthilie, dsire et attendue, vint enfin lui porter les douces
consolations de l'amiti. Que leur runion fut tendre! Appuyes sur
le sein l'une de l'autre, troitement enlaces, leurs larmes se
mlrent, leurs soupirs se confondirent, et leurs caresses
adoucirent un moment des peines galement senties. Berthilie donne
des conseils prudens... elle cesse d'tre lgre, vive, tourdie,
quand il s'agit de son amie; elle craint, et elle a raison de
craindre: quelques mots chapps  Thobard, la dfense bien
cruelle, mais bien absolue, de se rapprocher d'Eginard, l'air sombre
du roi, les prparatifs de son hymen, la douleur indiscrte que
Childric ne peut matriser, tout alarme la tendre fille de
Thobard, et tout a bien droit de l'alarmer. Elle annonce  la
princesse qu'elle ne pourra quitter son palais sans en avoir reu
l'ordre, que prisonnire, elle ne peut y recevoir que le roi,
Thobard et elle seule. Comment revoir Childric, lui faire part de
ses inquitudes, lui exprimer ses dsirs?... Berthilie, elle-mme,
n'a obtenu de venir la joindre qu'en recevant la dfense de la
quitter; Eusbe ne peut pas plus s'loigner qu'elle. Bazin a des
soupons... Bazin est amoureux, et l'amour lui apprend  sentir la
jalousie... S'inquiter, esprer malgr tant de maux, aimer encore
plus celui pour qui on les prouve, dtester celui qui les cause,
former cent projets, les rejeter, y revenir, s'affliger, esprer
encore, ainsi se passrent plusieurs jours. Le terme fatal
approchoit, il redouble la douleur et les alarmes des deux amies.

Tandis qu'elles gmissent dans une gale dtresse, Childric, au
dsespoir, ne sait ce que l'amour attend de lui, ce qu'en exige la
prudence. Que peut-il hasarder? que doit-il entreprendre? O est son
sceptre? o sont ses armes? qu'a-t-il  opposer  son rival? que lui
reste-t-il mme  offrir  la beaut?... Doit-il lui enlever un
trne, incertain de le lui rendre? le dsirer mme n'est-il pas un
crime, n'est-ce pas une offense, n'est-ce pas sacrifier  son amour
l'objet divin qui le lui inspire?... Ah! le bonheur fuit sans cesse
devant lui, et lorsqu'il est prs de l'atteindre, il lui chappe
toujours!... Telles sont les penses qui agitent le jeune roi...
Viomade mme semble l'abandonner; les hommes, la fortune et l'amour,
tout trompe ses voeux et son esprance.

Mais le roi de Thuringe ne peut vivre si long-tems loin de Bazine;
jamais encore il n'avoit connu le charme de la rsistance, le
tourment dlicieux des dsirs; ce trouble le ravit et l'tonne; son
coeur, tout rempli, d'une douce image, remercie tout bas la svre
Bazine des plaisirs inconnus qu'il prouve, de ceux qu'il espre.
Cependant il veut blouir ses yeux d'un fastueux hommage, il veut
lui plaire, il veut l'tonner du spectacle de son pouvoir. Une fte
o l'amour s'unit  la magnificence, est prpare; Bazine l'apprend
et frmit... Cependant elle reverra Childric, et dans le tumulte,
ils pourront se rejoindre, s'entendre et fixer leur sort. Eginard
reverra Berthilie; il y pense, il a senti son absence, elle a
afflig l'aimable inconstant... Son matre est si malheureux, et
Berthilie peut lui tre si utile...! Eginard ne veut plus s'occuper
que d'elle, ils uniront leurs soins et leurs coeurs... Eginard aime
trop Childric pour ne pas chercher la seule Berthilie.... Sans
doute, il se promet mme de n'aimer qu'elle et de l'aimer
toujours... oui, toujours! il l'a prononc ce mot effrayant, et il
toit loin d'elle; il s'avoue mme que s'il est flatteur de plaire,
il est peut-tre plus doux d'aimer; que le coeur gagne  runir le
souvenir de la veille au plaisir du jour,  l'espoir du lendemain;
et souriant  des projets si nouveaux, il s'crioit: _O l'heureux
changement!_ C'est dans les vastes jardins que la fte est
prpare; des flambeaux, placs avec art, forment un jour clatant,
qui ravit  la nuit tout son empire; des festons de fleurs,
suspendus aux arbres, soutiennent les chiffres unis du roi et de
l'infortune dont ils annoncent le malheur. Orne par d'importunes
mains, auxquelles elles s'abandonne tristement, elle laisse  leurs
soins l'art facile de l'embellir; cependant, les inquitudes, les
douleurs, les larmes ont effac les roses brillantes de son teint;
une pleur plus touchante peut-tre les remplace, et jamais, dans
tout l'clat de sa fracheur, elle n'a paru plus digne d'amour; ses
yeux, chargs d'une tendre mlancolie, et encore humides de pleurs,
attendrissent l'ame; on la prendroit pour une statue d'albtre,
reprsentant l'innocence qui implore le secours des dieux. Elle
s'avance, et les coeurs volent au-devant d'elle. Childric
l'aperoit; il est mu, agit, au dsespoir; l'orgueilleux Bazin
s'empare de la main tremblante de la princesse, il la place lui-mme
sur un trne de fleurs; les jeux commencent, et les Bardes chantent
la beaut de Bazine, la gloire du roi et l'union fatale, dont la
seule pense donne la mort  l'infortune qui en est victime. Les
instrumens se font entendre; les danses vont commencer; c'est
l'instant que l'amour espre, et qu'attendoit secrtement la
jalousie... Ah! des yeux moins clairvoyans que les siens se seroient
aperus du trouble qui saisit Childric et Bazine en s'approchant
l'un de l'autre, de leur bonheur, en se pressant la main, de leurs
regards, lorsque spars par les autres danseurs, ils se
cherchoient, s'apercevoient, voloient l'un vers l'autre, et
s'enlaoient de leurs bras; ces mouvemens pleins de grce et d'amour
n'chappent point au jaloux observateur, qu'ils irritent; il veut
pourtant s'assurer d'un malheur qu'il ne fait encore que craindre,
et qu'il peut attribuer au plaisir ou  la jeunesse; mais il prpare
dj sa vengeance. Bazin disparot; sa vue ne contraint plus des
amans qui peut-tre ne pourront plus renouer cet entretien trop
important pour le diffrer; ils laissent la danse, et vont s'asseoir
 quelque distance des jeux, sous un dais de feuillage et de fleurs:
l, trop loin pour tre entendus, et seulement accompagns d'Eusbe,
ils se confient leurs douleurs; mais Bazine n'a point accept la
main du roi, elle ne l'acceptera jamais; rien n'effraie son ame,
hors les dangers de son amant; qu'il s'loigne, et elle saura se
conserver pour lui. Childric est bien loin de consentir  un tel
sacrifice. Quoi! lui roi dtrn, sans asile et presque sans
esprance, tendroit sur elle ses malheurs! Il combat avec force une
telle rsolution, il conjure la princesse d'accepter la main du roi,
et refuse de partir... Eh! quoi, lui disoit Bazine, vous voulez que
ce coeur tout plein de vous aille jurer  un autre un sentiment dont
vous seul l'avez pntr; qu'infidle en pense, Bazine prononce,
aux pieds des autels, un serment trahi d'avance! Ah! prince,
pouvez-vous seulement en concevoir le dsir perfide? pouvez-vous me
condamner au parjure et au malheur? oubliez-vous que je vous aime de
cet amour qui a dcid de ma vie? Princesse, reprenoit ce gnreux
amant, il est dans le rang qui vous attend, une jouissance qui
remplira bientt toute votre ame; celle qui peut tout a tant de bien
 faire, que la sensible Bazine trouvera, sur le trne, des
jouissances dignes d'elle: en voyant un infortun, vous vous
rappellerez Childric; en secourant sa douleur, vous calmerez la
vtre, et vous vous direz: puisse une main consolatrice adoucir
aussi la tienne, prince malheureux! Tous deux versoient des larmes,
chacun vouloit mourir; Childric jura de ne point s'loigner que
Bazine ne ft reine: elle prioit, ordonnoit en vain, lorsque
Thobard vint l'arracher  ce douloureux et tendre combat, pour la
ramener  la fte o Bazin l'appeloit. On voyoit encore la trace de
ses pleurs, elle ne chercha point  les cacher; bientt l'infortune
les rpandra sans tmoins. Bazin a tout entendu, appuy contre les
arbres qui le droboient aux amans; il n'a plus de doute; son amour
a tous les projets de la haine, mais la haine n'a pas teint son
amour. Qu'elle est belle! se disoit-il, mais que son coeur est
ingrat! Obtenons, de la crainte et du malheur, ce qu'elle refuse 
mes soins; punissons qui me brave; n'hsitons pas  m'en sparer.
Bazin, rapproch de la princesse, et observant sa pleur, son
abattement, lui dit avec une feinte douceur: Reine, car vous l'tes
dj pour mon peuple et pour moi, ces jeux vous lassent; cessez de
vous contraindre; retirez-vous; venez, que je vous ramne jusqu' ce
palais que vous quitterez bientt: et en disant ces mots, il
entranoit l'infortune. Ces momens, disoit-elle, sont peu faits
pour une explication, cependant je vous conjure de m'couter.--Je
vous entendrai, Bazine, soyez-en certaine; mais voici Thobard qui
va vous reconduire; souffrez que je vous confie  lui, et veuillez
le suivre. A ces mots, le roi s'loigna; Bazine tonne, inquite,
se trouva entoure d'une suite nombreuse, et entraine pour ainsi
dire dans son palais; les portes en toient gardes; on la laissa
seule avec Eusbe. Ma chre nourrice, lui dit la princesse, on trame
quelque chose contre nous; qu'allons-nous devenir? que prtend le
roi?  quoi suis-je destine? Eusbe, plus effraye encore, se
taisoit. On apercevoit des fentres l'clat de la fte; on entendoit
les chants, on distinguoit le bruit des instrumens; Bazine
contemploit ces tmoignages d'allgresse, et son coeur abattu en
toit douloureusement affect. Childric est l, se disoit-elle; le
plaisir semble s'agiter autour de lui, et la mort s'y cache
peut-tre! O dieux! ne permettez pas le crime; prenez seulement mes
jours. Bazine ne sait ce qu'elle redoute, et la tristesse saisit son
ame; de sinistres et vagues penses l'oppressent; elle se jette dans
les bras d'Eusbe et l'arrose de ses larmes. Des pas prcipits se
sont fait entendre; les appartemens s'ouvrent tout  coup, et
Thobard parot. Bazine attend ce qu'il vient lui annoncer; Eusbe a
jet un cri d'effroi. Princesse, dit Thobard avec attendrissement
et respect, je viens, par ordre du roi; vous voudrez bien sans doute
me suivre dans les lieux o j'ai ordre de vous conduire, et tre
sans crainte avec Thobard: alors il pressa Eusbe de rassembler
promptement tout ce dont elles pourroient avoir besoin toutes les
deux, dans le sjour loign o il alloit les mener lui-mme, et
ordonna  quatre muets dont il toit suivi, de se charger de ce
qu'Eusbe voudroit emporter: mais le trouble de la nourrice est si
grand, qu'elle entend  peine ce que Thobard lui dit; tout chappe
 sa main tremblante; en vain elle s'efforce d'obir, et Bazine, qui
veut la rassurer, fait elle-mme tous les apprts dont sa nourrice
n'est plus capable. Mon voyage sera-t-il long? dit la princesse. Il
ne tiendra qu' vous de l'abrger, et si vous daignez en croire un
sujet fidle.... C'est assez, Thobard: mais toit-ce  vous de
remplir un si rigoureux devoir? Hlas! reprit-il avec la plus vive
motion, falloit-il vous livrer, princesse,  des mains perfides ou
cruelles? Je vous entends, Thobard; pardonnez un injuste reproche.
Bazine prit sa lyre, dont elle prvit qu'elle auroit souvent besoin,
et ayant rassembl  la hte ses vtemens, annona que l'on pouvoit
partir; les muets se chargrent de tout ce que la princesse rsolut
d'emporter. Elle sortit, et donna le bras  Eusbe qui pouvoit 
peine se soutenir; un char les attendoit; elles y montrent;
Thobard le conduisit, les muets le suivirent sur des chevaux; ils
s'loignrent rapidement. La nuit toit belle, quoique sombre; le
char parcouroit les magnifiques alles qui entouroient le jardin, et
les feux qui clairoient les lieux de la fte, frapprent de nouveau
la triste Bazine. C'est l qu'elle laisse Childric; c'est l,
qu'entour de plaisirs qui l'abusent, il attend et espre son
retour, tandis qu'une main barbare les spare! O cher prince! se
disoit elle, peut-tre vous croyez-vous encore heureux, et votre
amante est dj frappe! Et toi, chre Berthilie, demain quelle sera
ta douleur! A ces penses cruelles, la princesse rpand des pleurs,
et ceux qui coulent en abondance des yeux d'Eusbe, retombent
encore sur son coeur. Quoi, disoit-elle, dois-je donc ainsi rendre
malheureux tout ce qui s'intresse  mon sort? dois-je donc coter
des larmes  tout ce qui m'aime? Aprs une marche rapide et assez
longue, on entra dans un bois; les muets allumrent des flambeaux
pour le traverser; il toit pais, et sans aucune route trace. A ce
spectacle, le dsespoir d'Eusbe est  son comble; Bazine la caresse
et la rassure, mais elle gmit douloureusement. Aprs deux heures de
marche, on sortit du bois:  son extrmit s'lve une chane de
montagnes informes et de rochers amoncels, qui offrent aux yeux
leurs masses gigantesques, effrayantes et bizarres; les flambeaux
qui jettent sur ces tristes lieux leur lumiere vacillante,
ont confirm les craintes d'Eusbe. Barbares! dit-elle, o
conduisez-vous l'illustre fille d'Humfroi. O ciel!  princesse
infortune! c'est  la roche sombre que l'on va nous renfermer. Ah!
Thobard, s'crioit Eusbe, sauvez votre reine, la mienne, celle de
toute la Thuringe, ou que les justes dieux vous punissent! Hlas! il
toit mu, mais il sentoit la ncessit d'obir; Bazine restoit
confie  ses soins, et il savoit bien qu'alors sa vie au moins
seroit en sret. Un mot d'ailleurs pouvoit la dlivrer; elle
montoit sur son trne, et assuroit une longue paix  son royaume.
Thobard esproit que le sjour de l'affreuse caverne la dcideroit
promptement  un hymen ncessaire, et qu'elle renonceroit  un amour
qu'il regardoit comme une erreur de son ge. Ils avanoient, livrs
chacun  leur pense; mais la route, seme de pierres, de cailloux,
d'clats de rochers, est devenue impraticable; il faut abandonner le
char, et marcher sur ces pierres, qui blessent les pieds dlicats de
la princesse; Thobard la soutient, tandis qu'elle-mme soutient
Eusbe dsole. Enfin ils arrivent tous auprs de ces roches
normes; une d'elle est creuse; les muets passent les premiers;
Thobard, qui prend les flambeaux, guide Bazine et Eusbe dans un
souterrain troit; une trappe de fer est leve; ils entrent alors
dans une vaste caverne, o les muets ont d'avance plac des siges
et des lits. Il toit tems d'arriver, Eusbe ne pouvoit plus se
soutenir; elle jeta un cri en entrant: Oui, c'est ici, dit-elle, et
elle tombe vanouie. La princesse, aide de Thobard, la place sur
un sige et lui donne tous les secours qu'elle peut trouver autour
d'elle; Eusbe reprit ses sens, et demeura silencieuse et
dsespre; les muets transportrent ce qu'ils avoient plac dans le
char; par ordre de la princesse, ils allumrent des flambeaux.
Thobard supplia respectueusement Bazine de demander tout ce qui
pourroit adoucir sa captivit, osa l'inviter  en sortir
promptement, et  rendre  sa cour sa prsence dsire. Il lui
promit de revenir la nuit suivante, et s'loigna promptement,
sachant avec quelle impatience son roi attendoit son retour. Bazine,
reste seule avec Eusbe, entendit se refermer la trappe de fer; un
silence terrible rgne alors au fond de la roche; le bruit seul d'un
torrent, habitant furieux de ce sauvage sjour, en trouble la sombre
tranquillit. Eusbe, baigne de larmes, ose  peine lever les yeux,
et les dtourne avec horreur d'une longue chane de fer scelle dans
le roc, et que la princesse n'avoit point d'abord aperue; la bonne
nourrice se tait et rflchit; sa physionomie altre, son regard
sinistre annoncent une ame profondment blesse. Bazine s'apercevant
de sa dsolation, l'embrasse tendrement. Ma chre amie, lui
dit-elle, avec cette douceur et ce charme inconcevable qui a tant
d'empire sur les coeurs, ta peine ajoute  mes maux: si tu m'aimes,
prends piti de toi-mme et de ton enfant. Ne murmurons pas, chre
Eusbe, nos jours appartiennent aux dieux, c'est  eux qu'il faut
les abandonner. Un mot, une caresse, un sourire de sa chre lve,
faisoient le bonheur d'Eusbe; sa douleur ne tint pas contre un
langage si doux; elle essuya ses pleurs, et parut plus tranquille.
Ah! ma princesse, dit-elle tristement, le ciel sait que ce n'est pas
pour moi que je gmis: puiss-je rester ici toute ma vie et vous en
voir chapper; mais, hlas! il n'en existe aucun moyen, et Bazin est
seul matre de votre destine. Cette retraite affreuse n'est connue
que d'un seul Druide, le vieil Hirman, retir dans la fort de
Thuringe, du roi, de Thobard et des muets. O malheureuse! l'entre
en est entirement cache par plusieurs pierres normes que l'on ne
peut enlever qu'avec de grands efforts; le souterrain se ferme par
une trappe de fer que l'on n'ouvre qu' l'aide d'un secret que
personne ne pourroit trouver; ici, dans le haut de cette caverne,
est pratique avec art une ouverture qui donne de l'air et du jour:
mais afin d'viter les vents, les pluies, elle est faite de manire
que la roche avanant en saillie, cache le ciel et prive ces lieux,
dj horribles, des rayons du soleil; cette ouverture ne s'aperoit
point au dehors, et donne sur le torrent dont vous n'entendez que
foiblement le murmure, parce que dans ce moment ses eaux sont peu
abondantes; mais lorsque grossi par les pluies et les orages, il
gagne le pied de la roche que nous habitons, il la heurte avec
fracas, et remplit ces lieux d'un bruit sinistre et terrible;
personne alors n'oseroit approcher, et nul mortel sans doute ne
croiroit que ces roches fussent habites. O ma princesse! qui
protgera votre jeunesse opprime? qui osera vous secourir, vous
dfendre? cette chane surtout me dsespre:  ma fille! si on
osoit... A ces mots, Eusbe retomba dans sa profonde tristesse.
M'enchaner, ma bonne nourrice; ne le craignez pas, jamais Thobard
n'y consentiroit; moins je puis m'chapper de cette prison, moins
j'ai  redouter une barbarie inutile. D'ailleurs, nous pourrions
aisment dtacher cette chane du roc o elle est fixe, et la jeter
dans le torrent par cette ouverture leve; mais que pourrions-nous
attendre? Les dames portoient alors des poignards  leur ceinture;
Bazine se promettoit d'essayer la pointe aigu du sien sur le roc,
et d'en dtacher l'objet des craintes d'Eusbe: surprise de ce que
la nourrice pt aussi bien dcrire des lieux ignors, elle lui
demanda comment elle avoit pu en acqurir une aussi parfaite
connoissance. Eusbe plit, hsita, pria la princesse de lui
pargner un rcit qui dans cet instant lui seroit trop pnible;
Bazine n'insista pas, consentit mme  se coucher, mais put  peine
s'endormir. Eusbe, non moins agite, ne gota qu'un repos
interrompu. Le jour clairoit depuis long-tems ces tristes lieux,
quand les captives se levrent; toutes les deux offrirent au ciel
leurs voeux et leur soumission; le repas fut prpar par Eusbe;
Bazine sourit en l'invitant  manger; mais la pauvre nourrice ne
peut s'accoutumer  ce sjour, bien moins encore  y voir renferme
la fille d'Humfroi. Des pleurs baignent sans cesse ses yeux; elle ne
mange point; Bazine s'efforoit de la distraire, elle avoit pris sa
lyre, elle avoit chant des airs qui plaisoient tous  Eusbe. Elle
avoit plusieurs fois examin la bague chrie qui reprsentoit son
amant; mais voyant retomber Eusbe dans son silence douloureux:
Chre amie, lui dit-elle, si tu veux m'obliger, tu me feras 
l'instant mme le rcit des vnemens qui dj sans doute
t'amenrent dans ces lieux; ne me refuse pas plus long-tems.
Un dsir de Bazine toit toujours une loi pour la sensible
nourrice; elle se recueillit un moment comme pour surmonter son
attendrissement. Rien, dit-elle  la princesse, ne me dfend de vous
parler aujourd'hui; je le dois mme, et les motifs qui m'ont force
au silence m'ordonnent  prsent de vous confier le secret que j'ai
si long-tems renferm dans mon sein. Mais ne vous livrez point  la
douleur, je vais vous dvoiler de grands crimes; je voulois diffrer
encore dans la crainte que ces lieux ne vous devinssent trop odieux;
mais vous l'ordonnez, et je dois obir.


HISTOIRE DE LA ROCHE SOMBRE.

Vous n'ignorez pas que nos pres descendus de la Pannonie,
s'emparrent de ce beau pays qui faisoit partie des Gaules;
long-tems repousss, puis vainqueurs, ils s'tablirent enfin en
conqurans, et se choisirent des chefs. Leurs msintelligences
entranant les oppressions et la guerre, le peuple, lass d'tre
victime de leurs passions, se choisit un roi; ce roi fut votre
illustre pre. Trop attach  son frre, l'odieux Bazin, il
l'associa  son empire, lui confia le commandement des armes, lui
fit lever un palais, non moins beau que le sien mme, dont il toit
voisin; enfin il lui donna toutes les marques d'une grande
tendresse. Bazin feignoit d'y rpondre; mais l'ardente soif de
rgner le dvoroit, et il voyoit avec envie la puissance qu'un
tendre frre aimoit  partager avec lui. Humfroi, juste et gnreux,
aim de son peuple, en paix avec ses voisins, et t le plus
heureux des rois, sans l'inquitude o le plongeoit sans cesse la
sant de son pouse qu'il aimoit avec passion. Un mal secret minoit
depuis long-tems sa vie; Humfroi, dsespr, offroit aux dieux de
pompeux sacrifices; l'encens fumoit sur tous les autels, et le
peuple entier prioit pour sa reine; elle devint grosse, et cette
rvolution devoit lui tre favorable, ou terminer ses jours;
Humfroi redoubloit ses hommages aux dieux. Les Gaulois, dont nous
suivons la religion, adoroient des divinits champtres, surtout
celles qui prsidoient aux rochers et aux torrens. Ces asiles de la
crainte les remplissoient d'une religieuse terreur; ils aimoient 
s'y abandonner, et leurs ames, alors fortement agites, adoroient
ces dieux qu'ils redoutoient. Parmi ces temples forms par la nature
elle-mme, et habits par ces divinits farouches, on comptoit la
caverne qui nous renferme. Radegonde, votre mre, conjura le roi d'y
offrir pour elle un sacrifice secret. Bazin, prsent  cette prire,
forma sur le champ le plan odieux qu'il n'a que trop facilement
excut. Quelques jours aprs cet entretien de la reine, les deux
frres tant  la chasse, Bazin s'approcha d'Humfroi, et l'engagea 
le suivre et  abandonner un moment les chasseurs. Inquiet comme
toi, mon cher frre, lui dit-il, sur les jours prcieux de
Radegonde, j'ai fait prparer le sacrifice qu'elle demande; viens
avec moi, nous rejoindrons ensuite la chasse. Humfroi, sensible 
cette offre de son frre chri, le suivit. Mon mari toit attach au
service particulier de votre pre, et il n'en toit pas loign,
lorsqu'il les vit quitter les autres chasseurs; il crut devoir
accompagner son matre; mais n'en ayant pas reu l'ordre, il se tint
 quelque distance, et vit les deux frres descendre de cheval et
entrer ensemble dans _la roche sombre_; il savoit qu'Humfroi devoit
y offrir un sacrifice, il se retira par respect, et vint rejoindre
la chasse. Au bout de quelques heures, Bazin, qui s'toit ml aux
chasseurs, reprit le chemin de son palais, et tmoigna la plus
profonde tristesse: son frre Humfroi, disoit-il, avoit tout--coup
disparu, le cheval seul toit de retour: on fit promptement des
recherches dans la fort, elles furent inutiles, et chacun forma ses
conjectures, son plan, son histoire. Ces bruits accablrent de
douleur mon cher Taber; il se rappela le moment o son matre
s'toit loign des siens, la route qu'il avoit prise; et rsolu de
s'assurer de son sort, et de vrifier ce qu'il souponnoit, il se
rendit dans ces mmes lieux; mais il n'aperut aucune ouverture 
ces roches si semblables entr'elles, et aprs une recherche inutile,
dsespr de son mauvais succs, il se hta d'aller trouver le grand
prtre Hirman, et de lui confier ses penses et ses indices. Hirman
frmit  l'ide d'un fratricide, et ayant parl  trois Druides
qu'il admit  le suivre, il se rendit  la roche sombre, emportant
tous les apprts d'un sacrifice, en cas qu'ils fussent surpris. Ils
trent d'abord les pierres qui fermoient la roche, et en
dguisoient si bien l'entre, que Taber n'avoit pu la deviner; ils
ouvrirent ensuite la trappe de fer, dont Hirman connoissoit le
secret, et ils entrrent dans la caverne, suivis de Taber, qui
parcouroit rapidement ces lieux, certain d'y trouver les traces d'un
meurtre. De quel effroi furent-ils saisis! peignez-vous ce qu'ils
prouvrent tous, en voyant leur roi encore vivant, mais ple,
mourant et attach, hlas!  cette chane,  cette chane, objet de
mon respect et de ma crainte! La faim, la soif, mille douleurs
dvoroient le roi; il s'vanouit en reconnoissant Hirman et Taber;
ils lui donnrent de prompts secours, l'envelopprent du manteau de
mon poux, lui firent avaler quelques gouttes des liqueurs qu'ils
avoient apportes pour le sacrifice, et transportrent le malheureux
Humfroi jusques dans leur temple. Hirman, trs-vers dans les
sciences, toit surtout fort habile en mdecine; il employa toutes
les ressources de son art pour rendre la sant  Humfroi: mais il
s'aperut que le monarque toit empoisonn, et que l'effet du poison
pouvoit seulement tre tempr, qu'enfin sa mort toit prochaine. Il
en avertit le roi, qui ds lors le pria de tenir secrte toute cette
aventure horrible; ensuite il chargea Taber de se rapprocher du
palais, et de venir la nuit suivante lui apporter des nouvelles de
Radegonde. Taber obit et vint me trouver; j'tois au service de la
reine depuis mon enfance, c'toit elle qui avoit fait mon mariage,
et je nourrissois ma fille Elnire. Au rcit de Taber, je sentis mon
sang se glacer dans mes veines; cependant je l'engageai  cacher ces
affreux vnemens  votre sensible mre; elle toit  la fin de sa
grossesse, et si languissante, qu'une rvolution aussi violente
auroit pu lui coter la vie. Taber, la nuit suivante, devoit
retourner au temple; je lui dis que l'on cachoit  la reine tout ce
qui regardoit Humfroi; qu'on lui avoit persuad que la chasse le
retenoit encore pour quelques jours. Bazin s'toit empar du
gouvernement, prt  remettre, disoit-il, le sceptre  son frre ds
qu'il parotroit; mais, se flattant sans doute que la nouvelle
inattendue de sa mort le dlivreroit encore de Radegonde, et du
fruit que portoit son sein, et dont les droits lgitimes
l'effrayoient, il alla, pendant que je parlois  Taber, instruire
brusquement la reine de la perte de son poux, qu'il supposa avoir
t dvor par un sanglier. A cette nouvelle, Radegonde jeta de
grands cris, et s'vanouit, mais les douleurs de l'enfantement la
rappelrent  la vie; j'tois revenue prs d'elle avec les femmes et
tous les secours ncessaires. Bazin, feignant la plus vive douleur,
ne voulut point quitter la chambre; il assuroit que l'enfant qui
alloit natre ne pouvoit vivre, et je me prparois  ne pas le
quitter des yeux, persuade que son intention toit de l'touffer.
Vous naqutes bientt; aux premiers sons de votre petite voix
-la-fois douce et forte, je le vis plir. Mais  peine st-il que
c'toit une fille  qui la reine venoit de donner le jour, qu'il
changea entirement de physionomie, il embrasse la reine, et aprs
vous avoir caresse et appele sa fille, il se retira pour assembler
promptement le conseil: l, il dclara votre naissance, ajouta que,
pour assurer vos droits au trne, et satisfaire  sa tendresse
envers son frre, il vous adoptoit pour sa fille, vous nommoit de
son nom, et vous destinoit  Amalafroi, son fils, g de deux ans.
Ces marques de son amour pour Humfroi enchantrent tous les coeurs;
la Thuringe entire y applaudit avec transport; votre mre, malgr
sa douleur et sa foiblesse, s'en flicita, et vouoit une tendre
reconnoissance au barbare qui causoit son malheur et sa mort. La
reine m'aimoit tendrement, et m'avoit fait promettre de vous
nourrir; ma fille toit assez forte pour se passer de mon lait; ds
que vous naqutes, je la confiai  ma mre; je vous prsentai le
sein sur le lit mme de Radegonde; vous le prtes aussitt, et votre
mre en sourit: mais elle se sentoit si foible, qu'elle ne pouvoit
se flatter de vivre long-tems; elle ne le dsiroit point; prive de
son poux, tranquille sur vos jours, elle attendoit avec calme
l'instant qui devoit finir ses maux. En effet, peu de momens aprs,
elle s'affoiblit de plus en plus, me remit pour vous tout ce qu'elle
possdoit de plus prcieux, me fit jurer de ne vous quitter jamais,
et expira dans mes bras sans aucune marque de souffrance. Bazin, 
cette nouvelle, donna de grands tmoignages de douleur. Je
rejoignis un moment Taber, que j'instruisis de tous ces dtails; il
partit ds qu'il fit nuit, et arriva au temple o Humfroi
l'attendoit impatiemment. A son rcit, votre pre s'cria: Chre
Radegonde! nous ne serons pas long-tems spars. En effet, ses
douleurs ne lui laissoient aucun espoir; et ds lors il dsira avec
ardeur que le crime de son frre demeurt  jamais inconnu. Il fit
sentir  Hirman, ainsi qu' Taber, que son frre sans doute sauroit
bientt qu'il toit sauv; que tant qu'il le croiroit vivant, il se
feroit un otage de sa fille, dont les jours lui deviendroient
ncessaires; tandis que s'il toit sr de sa mort, il vous feroit
mourir peut-tre pour anantir vos droits au trne. Cette pense
toit juste, Hirman l'approuva, et toute cette funeste histoire fut
soigneusement cache. La mort de votre pre n'arriva pas aussitt
qu'on l'avoit craint d'abord; il vcut plusieurs mois, mais dans des
souffrances continuelles, causes par l'effet du poison, dont tout
l'art d'Hirman ne parvint qu' retarder l'effet et  calmer les
douleurs. Ce bon roi, ce tendre pre brloit du dsir de vous voir;
il l'exprima  Taber, qui m'en fit part; cette dmarche toit
difficile. Bazin, qui feignoit pour vous la plus grande tendresse,
m'envoyoit chercher chaque jour; j'tois contrainte et observe, je
ne pouvois m'chapper. Taber seul alloit porter de vos nouvelles; ce
qu'il disoit de vous ajoutoit encore au dsir qu'prouvoit Humfroi.
J'eus enfin le bonheur de le satisfaire. Bazin, que l'ide de son
crime poursuivoit, dsirant sans doute en enlever les traces,
ordonna une chasse du ct de la roche, et se hasarda seul pour
l'examiner. Surpris de la trouver ouverte, il osa avancer dans le
souterrain, la trappe toit reste leve; il ne trouva point sa
victime, et ne put voir sans effroi les apprts d'un sacrifice non
consomm, qu'avoit apports et abandonns Hirman. A ce spectacle,
Bazin crut son frre sauv, son crime dcouvert; il accusa Hirman,
se promit une clatante vengeance, et sortit en furieux de cet asile
divin, dont il avoit fait l'antre du crime; cependant il lui restoit
l'espoir qu'au moins votre pre toit mort avant le sacrifice. Pour
s'en assurer, il rsolut de voir le sage Hirman, et rejoignit la
chasse, ple, rveur, agit. Le lendemain, il fit demander au
vnrable Druide un entretien secret; Hirman lui fit rponse qu'il
ne le verroit qu' la _roche sombre_. Bazin, qui crut entendre le
reproche et la menace dans ce peu de mots, entra dans une si
violente colre, qu'il ne put en matriser les transports. Cette
rage inutile s'exhala en mouvemens imptueux qui enflammrent son
esprit, et en peu d'heures il tomba dans un dlire frntique; une
fivre ardente le dvoroit; il appeloit Humfroi, Hirman, Radegonde,
et se rouloit par terre comme un insens. Ceux qui avoient les
premires places autour de lui, loignrent tous les tmoins qui
pouvoient publier ses paroles dangereuses; j'eus dfense de vous
porter au palais, sous prtexte que la maladie du roi toit
contagieuse: me trouvant libre alors, j'en profitai, et je dis 
Taber de m'amener un char au bout des alles; le soir venu, je vous
enveloppai soigneusement, et vous portant dans mes bras, j'allai
joindre Taber qui m'attendoit. Je montai sur le char, vous tenant
sur mon sein; le mouvement vous ayant endormie, je vous portai ainsi
jusqu' votre pre, qui vous reut avec transport; il osoit  peine
vous caresser de peur de vous rveiller, mais au bout de quelques
minutes vous ouvrtes les yeux, et vous le regardtes; ce moment, 
ce qu'il nous rpta plusieurs fois, fut le plus doux de sa vie; ce
regard l'avoit charm; il vous couvrit de ses baisers et de ses
pleurs. Nous passmes ainsi toute la nuit; votre pre remercia les
dieux qui lui accordoient encore tant de jouissances; il me tmoigna
une reconnoissance au-dessus de mes services, et vit venir le jour
avec regret: mais Taber pensa que je pouvois rester jusqu' la nuit
suivante. Il retourna dans votre palais, afin de rpondre en cas que
je fusse demande; votre pre vous garda constamment dans ses bras,
et ce fut alors qu'il me raconta comment son barbare frre l'avoit
attir dans la roche.

Vous savez, me dit-il, que Radegonde dsiroit que j'offrisse pour
elle un sacrifice aux divinits champtres. Bazin, feignant de
satisfaire ce dsir, m'engagea, pendant une chasse,  me rendre au
temple sauvage, o, disoit-il, on n'attendoit plus que moi; je le
suivis avec la plus sensible reconnoissance; il entra le premier;
j'aperus plusieurs druides, et je dposai mes armes selon l'usage.
Ds que l'on me vit dsarm, les faux druides, que je reconnus
alors pour les muets chargs ordinairement des excutions, se
jetrent sur moi, m'attachrent  la chane de fer destine 
retenir les victimes offertes en sacrifice.... J'appelai mon frre 
mon secours; il avoit fui le cruel! On me laissa des vivres, et, en
un moment, je me vis enchan dans une horrible caverne....
J'entendis se fermer avec fracas une trappe; je me trouvai seul et
abandonn  mon horrible destine; l'image de Radegonde, prte  me
rendre pre, s'offrit  ma pense et m'attendrit; je sentois que ma
perte entraneroit la sienne; l'ingratitude d'un frre tendrement
aim m'affligeoit plus encore que sa cruaut ne m'effrayoit; la mort
avoit pour moi moins d'horreur que la haine de Bazin: mais
l'impossibilit de changer rien  mon sort me rendit tranquille.
J'offris mes jours aux dieux; j'osai descendre dans mon coeur, en
sonder tous les replis, en interroger tous les sentimens; satisfait
d'eux, en paix avec moi-mme, je n'attendis plus qu'une mort
douloureuse, mais qui m'ouvroit une autre vie. J'invoquai les dieux
pour Radegonde, pour le fruit de notre amour; je leur recommandai
mon peuple; je pardonnai  Bazin, et repoussant les alimens qui
eussent retard le sacrifice de ma vie que je venois de faire, je
m'endormis profondment. Un doux songe m'offrit Radegonde, mre
d'une fille dj belle, et dj la vive image de la reine. Je
m'veillai tranquille, soumis, adorant les dieux, et plein de calme.
Les heures s'couloient; la faim, dont je ressentois les vives
atteintes, croissoit avec elles; bientt les momens devinrent des
supplices: tourment du plus horrible besoin, je lui rsistai
long-tems; je dtournois la vue des alimens que je m'tois promis de
ne pas toucher; mais la nature l'emporta; je dvorai cette
dangereuse nourriture, qui par une juste punition du ciel, auquel je
m'tois donn, auquel je venois de chercher  me drober, porta dans
mes entrailles la souffrance et la mort. Si plus dvou, plus fidle
 mes sermens, j'eusse repouss avec constance des secours perfides,
rcompens de ma force, de ma vertu, je serois aujourd'hui sur mon
trne, je jouirois du bonheur d'tre pre et de l'amour de mon
peuple heureux. Voil, chre Eusbe, ajouta-t-il, comme les justes
dieux me punissent: apprenez  ma fille  respecter leur volont, 
leur immoler sans regret cette vie que nous tenons d'eux, et
citez-lui mon exemple, si les vnemens vous forcent  lui rvler
ma funeste histoire. Mais, Eusbe, n'oubliez jamais que j'en exige
le secret, tant que mon frre respectera les jours et les droits de
ma chre Bazine, tant qu'il ne changera rien au projet de l'unir 
Amalafroi. J'approuve cette union; elle assure  ma fille un trne
paisible; mais si cet hymen toit rompu, alors parlez, et ordonnez
de ma part  ma fille de consulter le sage Hirman sur les moyens 
employer pour revendiquer son trne. Je le rpte, tant que ses
droits seront respects, tant qu'elle sera traite en hritire de
la couronne de son pre, pargnez son coeur, et drobez-lui les
crimes d'un frre auquel j'ai pardonn, auquel je pardonne encore au
nom de Bazine.

Tels furent, princesse, les ordres que je reus de votre pre; je
les ai observs fidlement, soit en gardant le silence, soit en vous
parlant aujourd'hui. Votre hymen avec votre oncle vous plaoit
encore au rang de reine de Thuringe; mais je ne pouvois voir sans
effroi cette alliance, et votre main devenir la proie de l'assassin
de votre pre: cependant, n'osant dterminer mon devoir dans une
circonstance que le roi n'avoit pu prvoir, je fis chercher Taber 
la maison de chasse o il commande, et je l'envoyai consulter
Hirman. Il m'a ordonn de vous faire connotre toute cette affreuse
histoire, et j'obis: mais il me reste  terminer le rcit de la
mort du roi. Je le quittai la seconde nuit et vous ramenai dans
votre palais. Grce  la maladie de Bazin et  l'adresse de Taber,
mon absence fut ignore; je retournai mme plusieurs fois au temple.
Un jour, je venois de vous y conduire, et de vous dposer dans les
bras de votre pre; vous lui sourtes, c'toit votre premier
sourire, il lui causa une joie inexprimable; vous aviez alors prs
de deux mois; je le trouvai extrmement ple et affoibli. Eusbe, me
dit-il, je ne vous reverrai plus, et ce premier sourire de Bazine
sera le dernier dont mes yeux paternels auront joui. N'oubliez pas
tout ce que je vous ai recommand: si jamais vous tes force de
parler de ma mort  ma fille, remettez-lui ces tablettes, cette
bague grave, et qui porte l'empreinte du nom et des traits de sa
mre. Il me prsenta alors ces dons prcieux; je prononai le
serment de vous consacrer ma vie; Taber m'imita; le roi vous pressa
contre son coeur, vous embrassa avec tendresse, et ne pouvoit vous
quitter; il sentoit, hlas! qu'il ne vous reverroit plus; mais la
prudence exigeoit mon retour; je m'arrachai  regret d'auprs de
lui. La maladie de Bazin toit moins violente; son dlire ne duroit
plus que quelques instans; il demanda mme  vous voir, vous
caressa, m'accabla de riches prsens, et enfin il se rtablit. Mais
hlas! le vertueux Humfroi n'existoit plus. Vous partes chaque jour
plus chre  son barbare successeur; vous grandissiez sans connotre
les malheurs qui avoient prcd votre naissance. Amalafroi me
sembloit digne de vous; je jouissois de votre bonheur en pleurant
secrtement les auteurs de vos jours, lorsque la mort prmature du
fils aimable et vertueux du plus cruel des rois, a chang votre
destine et mes devoirs. Recevez cette bague et ces tablettes, dit
alors Eusbe, en les prsentant  Bazine, qui pendant son rcit,
attentive et muette, avoit donn un libre cours  ses larmes.
L'arrive de Thobard la fora de les essuyer; Bazine n'avoit point
un faux orgueil, mais elle ne vouloit pas que l'on se mprit sur ses
sentimens, ni que l'on attribua  la foiblesse l'hommage offert  la
tendresse et  la nature.

FIN DU LIVRE QUINZIME.




CHILDRIC.

LIVRE SEIZIME.

SOMMAIRE

DU LIVRE SEIZIME.

  Douleur de Childric. Berthilie dcouvre l'enlvement de la
    princesse; elle espre tout d'Eginard, qui ne compte que sur
    elle. Songe de Bazine. La chane. Eginard obtient de Berthilie
    un rendez-vous nocturne; ce qu'il entend, son entretien avec
    Berthilie, l'espoir qu'il conoit. Il le partage avec son
    matre. Nouveau rendez-vous projet. Eginard l'excute,
    dcouvre la _roche sombre_, et trouve Bazine. Il vole en
    instruire Childric, et bientt aprs Berthilie. Deux trangers
    paroissent chez son matre; ce sont Ulric, son pre, et son
    frre Valamir. Ils apportent au roi le voeu de son peuple, et
    le signal promis par Viomade. Rcit d'Ulric. Combats qu'prouve
    le roi. Il ira cette nuit mme  la _roche sombre_; en
    attendant, il se rend au conseil, et fait part au roi de
    Thuringe de son bonheur. Bazin feint une fausse joie. Thobard
    qu'elle inquite se promet de le deviner.




LIVRE SEIZIME.


Tandis que la princesse, entrane par les ordres du roi, avanoit
vers la roche qui devoit ensevelir tant de charmes; tandis qu'elle
se soumettoit courageusement  son sort, ou qu'elle coutoit avec
attendrissement le rcit d'Eusbe, Childric l'a vue disparotre de
cette fte, o elle lui avoit sembl aussi sensible que belle; il a
vu natre le jour destin pour l'hymen funeste, et cependant tous
les apprts en sont suspendus. Bazin se tait, mais l'inquitude
secrte qui le dvore se dcle malgr lui. Eginard s'informe des
motifs qui ont retard la crmonie; personne ne lui rpond, et
Berthilie, qui a reu la dfense de se rendre auprs de la
princesse, en conoit trop d'ombrage pour obir; elle n'attend que
la nuit pour braver ce roi qui fait tout trembler: et sans rien
craindre de sa vengeance, malgr son inquitude, elle sourit en
pensant au plaisir de le tromper. A peine les voiles du soir
droboient-ils aux regards la dmarche tmraire de l'amiti, que
Berthilie s'avance lgrement vers le palais; les gardes n'en
dfendent plus l'entre; elle s'en tonne, et s'approchant d'une
petite porte, dont par bonheur elle a la clef, elle ouvre, s'lance
par des dtours qui lui sont connus, et parvient aux appartemens,
claire d'une petite lampe qu'elle a apporte. Ils sont dserts, et
le dsordre qui y rgne encore annonce un dpart prcipit. O ciel!
qu'est-elle devenue? o l'a donc conduite ce roi barbare? quelle est
sa destine? qui pourra en instruire son amie? comment la secourir?
que va devenir Childric qui la croit renferme dans son palais?
comment le prvenir? C'toit l'instant de penser  Eginard; elle y
pensa.... mais elle a craint d'exposer son pre ador aux soupons,
au courroux du roi; elle a dfendu  son amant de se rapprocher
d'elle; et comment servir ceux qu'ils aiment, s'ils ne peuvent ni se
runir, ni se parler? La dsole fille de Thobard quitte ces lieux
dserts et douloureux, regagne son appartement et s'afflige; que
peut-elle esprer? que peut mme entreprendre Childric? La douleur
est peinte sur ce beau visage, dont l'expression douce et
mlancolique attendrit tout, except le rival qui en jouit. Seul,
dans une cour soumise  son ennemi, ses pas sont pis, ses discours
rpts, ses moindres dmarches observes. Tandis que Berthilie se
livre  ses pnibles penses, Childric ne se dsespre pas moins
qu'elle, quoiqu'il ignore une partie de ses malheurs. Ah! que le
silence de Viomade lui semble affreux, qu'il l'effraye maintenant!
Si du moins, assur de sa puissance, il osoit parler en roi et en
amant prfr: qu'il est humili de sa dpendance! Qu'est devenu le
tems o il donnoit des lois; o,  la tte d'une puissante arme
toujours triomphante, il et fait trembler Bazin lui-mme? Ce roi
a-t-il donc oubli que lui seul lui a sauv la vie, que son bras l'a
dlivr des Vandales et des Ostrogoths? Ne doit-il donc rien  son
amiti,  sa vaillance? Ah! l'amour, l'amour n'obit qu' ses
caprices, et ne reconnot aucune loi; mais Bazine l'aime, son choix
est tout; elle rejette la main et le trne qui lui sont offerts:
n'est-elle donc pas matresse de son coeur?.... Childric, indign
de cder en silence  son rival, rprime avec peine les mouvemens de
son amour, de sa fiert, de son courage.

Mais Thobard se trouvoit presqu'aussi malheureux que ces illustres
victimes du courroux et de l'amour de son roi. Il ne pouvoit voir
sans honte et mme sans remords, la fille d'Humfroi dans une si
odieuse captivit. Il avoit aperu sur cette figure charmante, des
traces de pleurs, il n'avoit pu rsister  ces preuves de sa
souffrance. Entran par sa sensibilit, il s'toit jet aux pieds
de la princesse, et l'avoit conjure, les larmes aux yeux, de cder
 sa destine, de ne pas s'exposer  des malheurs plus grands
encore. Bazine, touche des marques d'un attachement aussi pur, lui
en tmoigna sa reconnoissance, mais l'assura, avec autant de fermet
que de douceur, que rien ne pourroit la dterminer  l'hymen odieux
qui lui toit offert; elle le pria de ne lui en parler jamais,
l'exigea mme, et le vertueux chef du conseil alloit se retirer au
dsespoir, lorsque Bazine le conjura, avec cet air et ces grces
auxquels on ne pouvoit rien refuser, de remettre  Berthilie des
tablettes sur lesquelles elle crivit, devant lui, quelques lignes.
Je connois vos devoirs, lui dit-elle, et les dangers auxquels vous
seriez exposs; je n'crirai rien qui indique mon funeste sort,
mais accordez-moi la permission de la rassurer. Thobard et
sacrifi sa vie pour la princesse; il ne vouloit trahir ni le secret
confi par son roi, ni le serment d'obissance qu'il avoit prononc;
cependant il s'en rapporta  la princesse, et se chargea de remettre
les tablettes  Berthilie. Bazine crivit, et le chef du conseil
s'loigna, emportant le prcieux crit, et pntr de respect,
d'amour, d'attendrissement pour celle qu'il regardoit comme sa
reine.

Le dpart de Thobard laissoit  Bazine la libert de lire les
dernires volonts de son auguste pre; elle se livra toute entire
 cette douce et tendre occupation. Humfroi, dans cet crit, lui
retraoit rapidement ses malheurs, les services d'Eusbe, qu'il la
conjuroit d'aimer tendrement, et finissoit par lui ordonner, en cas
que ces tablettes lui fussent remises, de n'entreprendre aucune
dmarche, de n'accepter aucun poux, sans consulter le pieux, le
sage Hirman, s'il vivoit encore; s'il n'existoit plus, on devoit
trouver sur le tombeau d'Humfroi un crit d'Hirman, qui indiqueroit
 la princesse ce qu'elle auroit  entreprendre. Bazine, aprs avoir
lu plusieurs fois l'crit rvr, aprs avoir examin et couvert de
ses baisers et de ses larmes la belle image de Radegonde, passa la
bague  son doigt, auprs de celle qui reprsentoit son amant, et se
jetant dans les bras d'Eusbe, qu'elle accabla de ses caresses: O ma
chre nourrice! lui dit-elle, je ne connoissois pas encore la moiti
de tes bienfaits. Eusbe, suffoque par ses larmes, ne put rpondre,
et toutes deux enlaces dans les bras l'une de l'autre, demeurrent
en silence. Mais les flambeaux qui commenoient  s'teindre,
annonoient qu'ils brloient depuis long-tems, et que la nuit toit
fort avance. Eusbe, inquite pour la sant de sa chre enfant, la
supplia de se coucher; Bazine ne voulut pas l'affliger par un refus,
et sre de ne point dormir, elle cda aux instances de sa nourrice.
La fatigue l'emporta sur l'agitation de ses esprits; elle s'endormit
vers le matin, et un songe la conduisit aux autels d'hymne; Bazin
en prononoit l'irrvocable serment, lorsque l'ombre d'Humfroi,
s'levant entre eux, les spara. Bazine, veille par le trouble
qu'excitoit dans son coeur cette auguste apparition, vit que le jour
clairoit dj toute sa caverne, et elle promena ses regards dans
ces lieux qu'avoit habits son pre; combien ils sont devenus chers
et sacrs pour elle! Bazine respiroit l'air qu'il avoit lui-mme
respir. Bientt leve, ainsi qu'Eusbe, que rveilloit un
mouvement, un soupir de celle qui occupoit toute son ame et toute sa
pense, Bazine s'approcha de la chane, et chercha la place o son
pre, prostern, s'toit offert aux dieux pour son pouse et pour
son enfant; elle s'y prcipita  son tour, jura d'accomplir ses
volonts, de chrir Eusbe, d'obir  Hirman, avoua qu'elle aimoit
Childric, que lui seul avoit son amour, que lui seul pouvoit faire
son bonheur, mais elle promit qu'Hirman seul disposeroit de sa main.
Alors se relevant, et touchant avec respect cette chane dont le
poids accabla son pre, elle cherche  reconnotre les anneaux qui
ont presss ses bras, elle y attache les siens; il lui semble que
ces fers ont conserv quelques parties de lui-mme; elle croit les
recueillir et s'en pntrer, sa bouche se pose avec ardeur sur les
traces que son coeur devine. Oh! disoit-elle, chane plus prcieuse
pour moi que mes clatantes parures, jamais je ne me sparerai de
toi; si les dieux me conservent la vie, me rendent ma libert et me
placent au rang des reines, chaque jour, me dpouillant des marques
de l'orgueil de la grandeur, je viendrai, me courbant humblement
devant toi, me rappeler ce qu'a souffert mon vertueux pre...
Bazine, presse par les fers douloureux qu'elle arrose de ses
larmes, parut  Eusbe digne de l'amour et de l'admiration de
l'univers; elle invoqua les dieux pour le bonheur de cette fille de
ses soins et de son coeur: et la prire de la vertueuse Eusbe
parvint au trne de l'ternel.

C'est dans cette occupation pieuse, anime, que la belle et tendre
captive passoit ses jours. Thobard venoit, de deux nuits l'une, lui
apporter des provisions, prendre ses ordres, et adoucir, autant que
sa svre obissance le lui permettoit, une captivit qui
l'affligeoit plus que celle qui en toit la victime; il avoit plac
les tablettes de la princesse dans un lieu o il toit sr qu'elles
seroient trouves par Berthilie; en effet, l'aimable fille les avoit
dcouvertes, et brloit de les communiquer  Childric,  qui elles
paroissoient tre adresses comme  elle. Voici ce qu'elles
contenoient: Mes jours sont en sret, mais je suis loin de vous;
c'est vous que j'aime plus que ma vie. Berthilie cherchoit
l'occasion favorable pour s'approcher du prince ou d'Eginard; elle
avoit plac dans ses cheveux la guirlande de fleurs, signal dont ils
toient convenus pour s'annoncer une nouvelle importante, et s'toit
rendue prs de Bazin. Son amant a vu le signal; il a lui-mme cent
choses  communiquer  Berthilie; mais ce n'est pas au milieu de
mille tmoins, et sous les yeux souponneux du roi, qu'il peut avoir
un aussi long entretien. Il n'est qu'un seul moyen de se voir
librement et sans danger: peut-tre effrayera-t-il Berthilie. Ah!
que peut-elle avoir  craindre d'un amant si soumis et si tendre?
n'est-elle pas en sret sous la garde de l'amour et de l'honneur?...
Il est jeune et amoureux ce guerrier charmant, mais il respecte
l'innocence. Dcid  tout obtenir de la confiante tendresse de son
amante, mettant dans ses yeux tout ce qu'il a d'amour et de
franchise, il s'approche d'elle, et lui dit avec prcipitation: Et
moi aussi j'ai  vous confier les secrets les plus importans; la
vie, peut-tre, de ceux  qui nous sommes dvous, en dpend. Ces
lieux sont peu propres  une aussi longue explication; laissez
demain votre fentre ouverte; j'attendrai que l'on ne puisse
m'apercevoir: ne craignez rien, ajouta-t-il, en levant ses regards
vers les cieux, posant une main sur son coeur et l'autre sur son
pe. Alors il s'loigna promptement, pour ter  sa timide amie
l'embarras de lui rpondre. Berthilie, mue et tremblante, resta
immobile. Qu'ose-t-il me demander, se disoit-elle? Non, sans doute,
je n'ouvrirai point cette fentre; il est vrai que de la terrasse on
peut parvenir  ce cabinet o je brode et o personne ne
m'interrompt; il est vrai qu'il est essentiel, indispensable mme...
Mais la nuit, car ce sera la nuit, et cette ide fait rougir la
modeste fille. Cependant a-t-elle besoin que les rayons du jour
l'clairent pour tre pure et respecte? Il est si vertueux, celui
qu'elle aime! Toutes ces penses la troublent. Eginard, qui voit ses
combats, l'en estime et l'en aime davantage; elle vite ses regards,
et pourtant elle les rencontre et dtourne promptement les siens;
l'amant dlicat entend ce murmure de la pudeur alarme; il cherche 
la rassurer; son air noble et soumis, sa contenance modeste et
fire, tout dit  Berthilie de cesser de le craindre; elle ose
l'esprer, elle fixe sur lui des yeux tendres et supplians; un geste
expressif, un serment prononc du fond de l'ame, lui rpondent, elle
se calme, et un torrent de dlices inonde le sensible coeur du jeune
guerrier. On se spare, mais la nuit n'apporte  Berthilie ni repos,
ni conseils; tous les dangers d'un rendez-vous nocturne s'offrent
confusment  sa pense. Hlas! il faut pourtant qu'elle entretienne
Eginard, et elle ne peut choisir ni le lieu ni l'heure. Quel
embarras! elle se lve, court  ce petit cabinet qui donne sur la
terrasse; il est vrai qu'en montant sur cette pierre, et soutenu par
cet arbre, on parvient en un instant, et sans danger,  cette
fentre: voil du moins de quoi se rassurer, et Berthilie retourne
dans son lit; son embarras, son incertitude l'y suivent; l'heure de
rejoindre son pre la surprend dans ses agitations pnibles;  sa
vue, tout son courage l'abandonne; jamais elle n'a cach  Thobard
ni ses actions, ni ses moindres penses; elle l'embrasse, rougit;
ses pleurs vont la trahir; mais on le demande promptement, et il
quitte sa fille sans s'tre aperu de son trouble. Voil de nouveau
l'amiti, l'amour, la prudence, la ncessit qui tourmentent, en
sens contraire, le jeune coeur qui les renferme; les heures
s'coulent dans ces pnibles irrsolutions. Cependant Berthilie,
rassure par l'clat du jour, a ouvert sa fentre. Sans doute, si
elle et attendu la nuit, jamais sa modeste main n'et os... Elle
se retire, et fuit ces lieux qui l'agitent de trop de craintes;
pendant qu'elle s'inquite, s'applaudit, s'accuse, veut retourner
sur ses pas refermer cette fentre qui la charme et la dsole,
l'heureux Eginard se plaint du jour, il accuse de lenteur la desse
qu'il implore; qu'elle s'empare lentement des cieux au gr de
l'impatient guerrier! qu'il souffre dans cette mortelle attente!
Enfin elle approche cette nuit dsire; dj elle parot
silentieusement assise sur son char d'bne; elle trane
languissamment  sa suite le sommeil, les songes, la paix, la
volupt, la mollesse, les douces faveurs, les heureux larcins, et
l'amour, en traversant les airs, sourit  son aimable cortge.

Dj parvenu avec adresse dans ce temple qu'il rvre, Eginard,
osant  peine respirer, compte les instans, et soupire aprs l'heure
fortune si chre  son esprance. Sa jeune tte s'tourdit,
s'enflamme, l'attente l'agite, le dsole, et son coeur palpite avec
violence. Un bruit loign l'meut; il ne reconnot  ce fracas qui
l'pouvante, ni la timidit, ni l'amour.... Dieu! s'il toit
surpris!... Ce n'est pas la mort qu'il craint, c'est d'exposer son
amie, c'est surtout de perdre cette heure charmante dont il est si
enivr. Des portes s'ouvrent; il entend marcher dans une chambre
voisine: doit-il franchir cette fentre? doit-il s'loigner de ce
lieu qui lui est si cher? Deux voix s'lvent et se confondent; il a
reconnu celle du roi, celle de Thobard; ils ont nomm Bazine... il
coute... qu'a-t-il entendu?... Le chef du conseil dplore le sort de
la princesse, presse le roi de lui rendre la libert; il lui peint
ses grces se fltrissant dans sa retraite tnbreuse; sa douce
fermet, sa patience, sa rsignation. Bazin, qu'irritent ces vertus
qui semblent braver ses cruauts, s'abandonne  sa fureur. L'amour
seul, dit-il, peut lui inspirer un courage au-dessus de son ge et
de son sexe; cette ide le tue, et il jure de nouveau que Bazine ne
sortira de la roche sombre que pour marcher au temple. Thobard lui
observe qu'avec un aussi grand caractre, une ame si leve, si
fire, les moyens violens sont mal srs; que Bazine rougiroit de
leur cder, qu'elle se fait un devoir mme de leur rsister... Eh
bien! dit le roi, retourne  la roche sombre la nuit prochaine; dis
 l'ingrate que cette roche abandonne ne peut tre connue, qu'aucun
mortel ne sauroit y parvenir, qu'elle ne peut esprer aucun secours,
que si elle persiste plus long-tems, je te dfendrai,  toi-mme,
d'y pntrer; enfin, annonce  la rebelle que les jours de Childric
sont dans mes mains. Que dites-vous, interrompit Thobard? les jours
d'un roi qui s'est confi  vous, qui vous a sauv la vie!--Ceux
d'un rival.--Du vainqueur des Vandales!--D'un rival, te dis-je, et
c'en est assez! Je connois ton coeur, tes vertus; je te pardonne un
zle indiscret, mais toujours sincre: adieu; vas trouver demain cet
objet de haine et d'amour, et reviens; ta rponse sera plus
importante qu'elle ne le croit elle-mme. A ces mots, Bazin
s'loigna, Thobard sortit quelques momens aprs. Tout ce qu'a
entendu Eginard le glace d'pouvante; les jours de son matre sont
menacs. A cette seule ide, il va franchir la fentre, et voler le
lui annoncer: mais Bazine, captive dans la roche sombre, demande
aussi les soins d'Eginard, et Berthilie, sans doute, connot cette
prison inaccessible. Qu'alloit-il faire? Que son zle toit
imprudent, inconsidr! il va donc attendre avec une impatience!...
ah! bien vive et bien naturelle!... Que d'instans s'coulent, et
qu'ils sont longs! Le murmure du vent, un lger bruit, tout lui
apporte une heureuse esprance; cent fois tromp, il s'abuse encore.
Que son sang parcourt rapidement ses veines! il croit la nuit prs
de finir; elle commence  peine, et il redoute dj l'aurore. Quel
feu l'agite!... il brle, languit et se consume... Mais un pas lger
comme le murmure du zphir, agite foiblement ces lieux; une main
furtive entr'ouvre doucement plusieurs portes; ce bruit charmant
approche; l'oreille attentive d'un amant peut seule l'entendre;
l'air se remplit tout--coup du parfum des roses, il annonce
Berthilie. Eginard respire avec dlice cet air embaum d'amour;
quelle ivresse il porte  son coeur et  ses sens! Cependant
Berthilie s'arrte, la pudeur ralentit encore sa marche dj si
timide; elle n'ose avancer. Eginard,  genoux, l'appelle  voix
basse; elle chancelle, et peut  peine respirer. Viens  moi, lui
disoit-il, viens,  ma bien-aime! que crains-tu? Ah! je ne suis
point un ravisseur; n'es-tu pas matresse de ton sort et du mien?
Ton innocence n'est-elle pas pour moi ta plus belle parure, mon
trsor comme le tien? O rose du matin, et non encore panouie!
approche, ne redoute pas celui qui t'aime; je te jure, sur mon pe,
de te respecter autant que je t'adore. Ces mots rassurrent
l'innocente crature; elle avana d'un pas lent, et pouvant  peine
se soutenir, elle tomba sur un sige  demi-vanouie. Eginard toit
 ses genoux, aussi mu, aussi tremblant qu'elle-mme; il demeura
long-tems muet et ravi de son bonheur. Passant ses bras autour de la
taille charmante de sa douce amie, il l'attiroit foiblement  lui,
il respiroit son haleine parfume: il toit heureux, et tous deux
jouissoient de cette flicit qui ne cote ni pleurs  l'innocence,
ni remords  celui qui ose la sduire. Une si belle nuit devoit
s'couler rapidement, et nanmoins ceux  qui elle toit si chre,
en offroient le partage  l'amiti. Sans cesser de sentir leur
bonheur, ils ne s'occupent que des illustres amans, dont ils
plaignent les infortunes; mais Berthilie rassure Eginard sur les
jours de Childric. Thobard en rpond, puisqu'il sait qu'ils sont
menacs; sa vertu veille. Que Berthilie aime  louer ainsi son pre,
 faire passer dans le coeur de son amant une partie de l'admiration
et de la tendresse qu'elle a pour lui! Amans purs et dlicats, qui
dans le premier de vos rendez-vous, songez  l'amiti, et parlez
ainsi d'un pre, ah! que vous mritez d'tre heureux! vous l'tes en
effet, rien n'altre votre bonheur. Berthilie ignore o est la roche
sombre; jamais elle n'en entendit parler; mais elle se promet
d'interroger Thobard ds le lendemain; elle se jettera  ses pieds,
aura recours aux larmes; enfin, n'pargnera rien pour tout
dcouvrir: la nuit suivante, dans le mme lieu,  la mme heure,
Eginard viendra prendre ses instructions. Dj l'aurore doroit
l'horison, il fallut promptement se sparer. Eginard demande le
bouquet de rose qui lui avoit annonc sa bien-aime, il le reut,
baisa avec transport la main qui le lui donnoit, et soupira...
Pourquoi ce soupir, jeune amant? ah! jouissez sans regret de vos
sacrifices. Encore un dernier effort, et il est dans le jardin;
mais les portes du palais sont encore fermes, il s'enfonce dans le
bosquet en attendant le rveil des gardiens. L, il erre quelques
instants, s'approche du banc de gazon et de la fontaine qui lui
retracent de si doux souvenirs; admire l'clat de l'aurore, les
lumineux progrs du jour. Qu'il est heureux! Son ame se livre  tout
le charme d'un mutuel amour. Que Berthilie est belle, modeste,
timide et sensible! combien il s'applaudit de l'avoir laisse calme,
heureuse! Le coeur pur d'Eginard s'panouit, il respire l'air
parfum du matin, sourit au jour qui l'claire; il lui semble qu'
son approche, toute la nature s'embellit et l'accueille. O
jouissance de la vertu! vous seule tes sans mlange.

Mais le laborieux matin a dj marqu l'heure du travail; on entend
de tous cts son bruyant signal; Eginard quitte les frais ombrages,
et vole auprs de son matre,  qui il porte ses esprances et ses
alarmes. Il lui remet ces tablettes chries; le roi les reut avec
l'empressement de l'amour, et n'couta Eginard qu'aprs les avoir
relues cent fois: il ne craint pas pour lui les menaces de Bazin,
mais c'est pour ce qu'il aime que Childric frmit... Elle est
captive, hlas! et c'est lui qui attire sur elle ce redoutable
courroux; sans sa fatale prsence, elle vivroit encore heureuse et
paisible; elle et accept sans effort cette main qui aujourd'hui
l'opprime; reine adore, elle feroit le bonheur des peuples soumis 
ses lois! Ah! pourquoi a-t-il rpandu sur elle une partie de ses
malheurs? Que peut-il faire? comment la secourir, la dlivrer? dans
quel asile digne d'elle pourroit-il la conduire? Son dsespoir est 
son comble: Eginard le calme cependant en lui rptant qu'il saura
dcouvrir la roche sombre. Mais Eginard ne parle ni de l'heure, ni
du lieu o il a vu, o il reverra Berthilie; prsente, absente, il
la respecte galement. Dans ce temps-l on toit discret, le bonheur
suffisoit  l'amour; plaire toit un triomphe gal entre les amans,
et cette douce gloire se partageoit comme le plaisir. On rougissoit
ensemble d'une faute commise de moiti; on n'accusoit pas un seul
des coupables, encore moins le plus tendre, le plus dlicat, le plus
foible, celui qui, toujours attaqu, avoit  se dfendre et de
lui-mme, et d'un objet aim... Il y avoit bien  cela un peu de
justice: cependant ne nous plaignons pas; si les hommes n'avoient
pas reconnu que nous leur sommes suprieures, ils ne nous auroient
pas donn tant de devoirs  remplir; n'accusons point d'exigence ce
qui est sans doute un hommage.

Dj l'heure fortune qui doit runir Eginard et Berthilie,
s'approche et va briller pour ces amans heureux. La modeste fille de
Thobard, moins inquite que la dernire nuit, attend avec plus
d'impatience; elle dsire davantage celui dont elle ne craint plus
rien; l'effroi ne partage plus son coeur, il se livre entirement au
bonheur. Ils sont encore dans cette paisible retraite; ils se
retrouvent moins tremblans et plus satisfaits; ils causent ensemble,
et se livrent  ce doux parler d'amour, qui rassemble tous
les souvenirs dlicieux et prvoit tous les plaisirs. Ils
s'entretiennent long-tems du premier jour o ils s'toient vus;
c'toit un bien beau jour que celui-l! puis d'un autre non moins
important, de la chasse,... du bouquet donn... On se gronda un peu,
car Berthilie avoit t coquette, et l'aimable Eginard long-tems
incertain. Il avoua que jusqu' ce jour il avoit t lger,
inconstant mme;  prsent le voil fix pour toujours. Berthilie le
crut sans peine; elle en disoit autant, et sentoit qu'elle disoit
vrai. Les peines passes devinrent de nouveaux titres au bonheur, et
le tems s'envola cette nuit encore plus vte que la nuit dernire.
Mais Bazine, mais Childric ne sont pas oublis; Berthilie s'est
jete aux pieds de son pre et l'a conjur de la conduire  la roche
sombre, o elle sait qu'est renferme son amie. Thobard lui a
rpondu qu'il a fait serment de ne pas dcouvrir le lieu o elle est
situe, et que la crainte seule que la garde de cette illustre
infortune ne fut confie  un autre, avoit pu le dcider  le
prononcer; mais qu'enchan par un serment, il ne pouvoit plus lui
rien confier; Berthilie alors avoit cess une prire inutile, et
donn un libre cours  ses larmes. Thobard, mu de sa douleur et
pour la calmer, lui avoit offert de se charger de porter  la
princesse tout ce qu'elle voudroit lui envoyer, et lui avoit dit de
tenir ses commissions prtes pour le lendemain au soir. Je n'y vais
pas seul, avoit-il ajout: le roi, depuis qu'il m'a confi un secret
qu'il sait que je dsapprouve, craint mon zle pour la fille
d'Humfroi. Je suis si fidlement observ, que mes pas sont tous
suivis. Cette dfiance devroit peut-tre me dgager d'une partie de
mes sermens, si Thobard croyoit que quelque chose pt en dgager.
Vous voyez, dit alors Berthilie, qu'il n'est aucun moyen d'obtenir
de mon pre un tel aveu; mais puisque nous sommes instruits du
moment qu'il doit prendre pour aller  la roche, il est facile de
suivre ses pas, quoique je pense qu'il doive tre  cheval; mais en
mesurant votre marche sur la sienne, il doit tre facile de ne pas
tre dcouvert. Alors Berthilie indiqua  Eginard l'endroit o il
devoit se cacher et attendre, lui recommanda la plus grande
prudence, dans la crainte que les gens dont Thobard seroit
accompagn, ne vinssent  le dcouvrir; l'engagea  se pourvoir de
quelques provisions en cas qu'il vnt  s'garer; lui recommanda de
nouveau la prudence, tant pour lui que pour son pre, qu'il
exposeroit comme lui. Un premier et dlicieux baiser scella leurs
adieux... Il tourna entirement la tte d'Eginard, qui s'enfuit
prcipitamment, en se promettant de ne plus en cueillir de pareil.
Berthilie n'avoit pas mme l'ide du dsordre qu'elle venoit de
causer, du danger qu'elle avoit couru, elle alla retrouver sur sa
couche virginale un doux sommeil, d'heureux songes, un rveil pur et
anim comme sa pense.

Eginard crut devoir cacher son projet  son roi; ce seroit lui qui
voudroit l'excuter, et ces dangers qui n'effraient point le
guerrier pour lui-mme, le frappent tous lorsqu'il s'agit de son
matre; cependant il lui a promis de l'instruire de ce qu'il auroit
dcouvert, il ne sait pas feindre.... Le roi devineroit le mensonge
sur son front humili; que doit-il faire? Il vitera Childric, et
passera le jour entier loin de lui.... Il a excut ce projet, et
dj il attend Thobard:  peine s'est-il coul quelques instans,
que le bruit de plusieurs chevaux le lui annonce; l'obscurit ne lui
permet pas de le reconnotre, mais il caresse son cheval du geste et
de la voix; Eginard est sr de ne pas s'tre tromp; il suit de loin
les cavaliers, rgle ses pas sur les leurs, et guid par le bruit
des chevaux, ne craint point de se perdre, quoiqu'il demeure en
arrire. Aprs une marche assez longue, le bruit qui lui sert  se
conduire cesse tout--coup; il s'arrte, coute, cherche, ne voit ni
n'entend plus rien.... Que sont-ils devenus? Eginard s'avance
lentement, coute de nouveau, il croit entendre au loin hennir les
chevaux, il marche encore, et se trouve au milieu d'un bois... Voil
sans doute ce qui est cause du silence qui tout--coup lui a fait
perdre ses guides; les chevaux, en marchant sur l'herbe, n'ont pu
tre entendus, et lui-mme maintenant ne sait quelle route il doit
tenir; des branches l'arrtent  chaque pas, l'paisseur du
feuillage ajoute  l'obscurit: que doit-il faire? retourner!.... Il
ne sait s'il pourra seulement reconnotre sa route, la continuer,
c'est peut-tre s'garer: attendre le jour, dans un bois inconnu, et
par une nuit si profonde.... Voil pourtant ce qu'Eginard a de mieux
 faire; il s'y dcide, et attachant son cheval  un arbre, il se
couche sur le gazon, et s'afflige de n'avoir pas mieux russi dans
ses recherches; pour se consoler, il pense  Berthilie; un amant
n'est jamais seul, il retrouve dans son coeur l'objet qu'il aime, le
bonheur, l'amour et l'esprance. O momens! les seuls vraiment
heureux de la vie, o tout est charme autour de nous, comme dans
nous-mme, en jouir est la vraie flicit, s'en souvenir embellit
encore nos penses: ce n'est plus le soleil dans tout son clat,
mais c'est encore ce couchant moins dvorant et plus doux, qui nous
flatte sans nous consumer....

En pensant  Berthilie, en se disant qu'il l'adore, tout--coup
Eginard se rappela Grislidis; ce souvenir l'attrista, il se reprocha
les chagrins que sans doute lui causoit son inconstance. Jamais
pourtant, se disoit-il, il ne l'avoit aime comme il aimoit
Berthilie; il n'avoit alors qu'une fantaisie, qu'un got;  prsent
c'est une passion, une vraie passion.... Grislidis m'aimoit,
disoit-il, elle toit douce et sensible; mais elle n'avoit pas cette
piquante tourderie, cet air coquet et lger qui plaisent  mon
imagination. Grislidis, toujours tendre, toujours la mme, ne me
faisoit jamais trembler pour mon bonheur; trange caprice de mon
coeur! il veut craindre, afin d'tre rassur; il veut du tourment
pour mieux sentir le bonheur. Ah! Grislidis, simple et bonne
Grislidis, oublie un ingrat! qu'il ne te cote pas un soupir, car
hlas! il ne peut t'aimer, son coeur s'est donn pour toujours; oui,
pour toujours! rpta-t-il, comme pour s'en assurer lui-mme.

Tandis qu'Eginard s'occupe aussi heureusement, Thobard est parvenu
 la roche sombre; il n'avoit pas revu la princesse depuis son
dernier entretien avec le roi, celui qu'Eginard avoit entendu; ce
qu'il avoit  annoncer  Bazine l'affligeoit; il la trouva si belle,
si paisible et si touchante, que son courage l'abandonna; il resta
muet et interdit. Quelle triste nouvelle venez-nous donc m'annoncer,
Thobard, lui dit la princesse? je vous trouve l'air agit.--Je
n'ai, rpondit-il, rien  vous apprendre, car vous devinez bien que
Bazin s'irrite de votre rsistance, et vous n'avez pas oubli que
votre libert est dans vos mains... A ces mots Thobard se jeta aux
genoux de la princesse, et il la conjura d'avoir piti d'elle-mme,
lui rpta que braver un monarque puissant,  qui elle ne pouvoit
plus chapper, c'toit exposer sa vie mme et celle de son amant;
employa pour l'attendrir larmes, prires, lui reprsenta combien son
rgne seroit cher au peuple, aux infortuns, lui nomma Berthilie,
enfin lui-mme. La princesse, mue par les preuves si rptes d'un
attachement sincre, crut devoir y rpondre par sa confiance, et
avoua  Thobard le meurtre de son pre, lui fit voir les tablettes
qui contenoient ses dernires volonts, lui montra la chane, dont
de fratricides mains avoient charg son roi, et demanda alors 
Thobard si Bazine devoit tre le prix d'un tel crime.... Le
vertueux chef du conseil, glac d'horreur  ce rcit, sembloit
ananti.... Aprs un long silence, il s'cria: O dieux! ne permettez
pas ce fatal hymen. Puis se jetant  genoux, baisant avec amour et
respect la chane qu'avoit port Humfroi.... Fers augustes, dit-il,
je jure par vous, et par l'ombre sacre que j'invoque, de servir 
jamais la princesse Bazine, de lui obir, de conserver ses jours, de
la dlivrer au pril mme de ma vie. Alors se relevant, il conjura
la princesse de lui donner ses ordres. Elle lui rpondit que son
intention toit d'abord de consulter Hirman; elle alloit entrer dans
de plus grands dtails, lorsque les deux muets qui avoient
accompagn Thobard, et qui d'ordinaire restoient au pied de la
roche, entrrent pour lui faire signe qu'il toit l'heure de se
retirer; comme ils restoient  l'attendre, il fut contraint de
sortir sans autres instructions, mais se promettant de venir bientt
en reprendre de nouvelles. Bazine et Eusbe, qui comptoient sur son
zle, eurent un moment d'esprance, qui bientt fut suivi d'un
plaisir plus vif et plus inattendu. Thobard reprenoit lentement le
chemin du bois, constern de ce qu'il venoit d'apprendre, et
cherchant dans sa pense comment il pourroit dlivrer la fille de
son lgitime souverain, dans quel lieu il pourroit la conduire,
comment il chapperoit lui-mme aux yeux observateurs dont il toit
sans cesse environn. Eginard, averti de son approche, s'toit
enfonc dans le bois, observoit sa marche qu'clairoient foiblement
les premiers rayons du jour, et se promettoit de suivre le chemin
par lequel il le voyoit venir, et d'examiner la trace que
laisseroient les pieds des chevaux. A peine et-il vu s'loigner les
cavaliers, et se fut-il assur qu'il ne pouvoit en tre aperu, que
prenant son cheval par la bride, et marchant avec prcaution, il
continua sa route jusqu' la lisire du bois; l, il s'arrta,
tonn du spectacle qui s'offroit  sa vue; un chemin rude et
rocailleux conduisoit au milieu de rochers informes et dserts....
C'est l sans doute que la barbarie a plong sa douce et belle
victime. Eginard s'avance, un silence affreux rgne autour de lui,
rien n'annonce qu'un tre vivant puisse habiter ce sjour
horrible.... la trace des chevaux n'a pu s'imprimer sur les pierres
et les cailloux qui couvrent ces lieux. Eginard jette de grands cris
que rptent au loin le creux des cavernes: il avance, monte,
redescend, gravit, interroge la sauvage nature, qui refuse de lui
rpondre. Las d'une recherche inutile et dsesprante, attir par le
bruit d'un torrent, il tourne ces roches silencieuses, et va se
reposer prs de l'onde agite; l, il s'assied, considre les objets
inanims et terribles qui l'entourent, admire l'aspect sauvage de
ces monts, que l'industrie humaine n'a point essay d'adoucir: puis
tendant ses bras vers les flots tumultueux, il s'cria: O divinits
de ces lieux sauvages! hamadryades solitaires, nayades courrouces,
coutez-moi, venez et daignez m'ouvrir le sein de vos roches
inaccessibles; enseignez  un sujet fidle o il doit porter ses
pas, inspirez-moi.... Eginard eut recours aux provisions qu'il avoit
apportes, et fatigu, il se reposa sur le sable au bord de l'onde
jaillissante; mais bientt il promena de nouveau ses regards. Les
derniers rayons du soleil couchant donnoient sur un buisson qui
croissoit au pied d'un de ces normes rochers, et faisoient briller
comme un point lumineux un objet dont Eginard ne distinguoit pas la
forme; tout intresse quand un grand sentiment anime, un lger
indice peut conduire  une importante dcouverte; Eginard s'approcha
du buisson, en retira l'objet dont la vue l'avoit frapp, et
reconnut, avec la plus vive joie, la bague qu'il avoit remise  la
princesse de la part de Childric, lorsqu'il partit pour combattre
les Vandales. Cette rencontre terminoit presque ses incertitudes;
c'est l sans doute, c'est dans cette roche que gmit l'infortune;
c'est l qu'il doit s'arrter. Plein d'une heureuse confiance, il
examine de nouveau la roche immense, essaie de la gravir; elle est
haute et glissante, mais plusieurs saillies offrent un appui, et
diverses plantes sauvages qui croissent dans les fentes du rocher,
lui prtent un flexible soutien.... Mais tout--coup son oreille est
frappe des sons d'une lyre, ils s'chappent du sein mme de la
roche, ils lui indiquent une ouverture leve, qu'il n'avoit point
aperue, et que drobent aux regards les pampres qui la recouvrent
de leurs festons lgers. Une voix mlodieuse, qu'Eginard reconnot
avec transport, mle ses sons enchanteurs  ceux de l'instrument
sonore, et suivant cette douce harmonie qui le guide si
heureusement, il parvient  l'ouverture. Telles toient les paroles
que chantoit Bazine.


    LA ROCHE SOMBRE.

    ROMANCE.

    Fille des dieux,  divine harmonie!
    Calme mes maux, viens adoucir mes fers;
    De tes accords, la tendre mlodie,
    Peut seule, hlas! embellir ces dserts.
    Triste et captive en cette sombre enceinte,
    O m'enferma la jalouse fureur,
    Lorsque j'unis des accens  ma plainte,
    Mes tourmens ont moins de rigueur.

    Tyran cruel, assassin de mon pre,
    Viens, apparois au fond de ce rocher;
    Mais tu frmis, son ombre tutlaire,
    De ce sjour me dfend d'approcher.
    J'y suis du moins sous sa garde terrible,
    Je ne crains point ton aspect odieux,
    Et ce rocher pour moi n'est plus horrible,
    Puisqu'il me drobe  tes yeux.

    Et toi, hros!  blonde chevelure,
    A l'oeil d'azur, au front majestueux,
    Qui te dira ma touchante aventure?
    Qui t'apprendra le chemin de ces lieux?
    Ah! bien plutt, modre ta vaillance,
    Crains un jaloux: crois moi, brave guerrier,
    Pour le hros qui manque de prudence,
    L'avenir n'a point de laurier.

Ainsi chanta la princesse, et Eginard arrivoit  l'ouverture de la
roche comme elle finissoit de chanter; il avoit avec effort saisi
les pampres qui flottoient au-dessus, et un pied appuy sur une
saillie, l'autre retenu  une plante sauvage, suspendu sur des
pierres amonceles, un geste, un mouvement pouvoient lui coter la
vie et le prcipiter dans le torrent; mais Eginard oublie le danger;
pour ne pas effrayer la princesse, il l'appelle plusieurs fois avant
de passer sa tte  l'ouverture. A peine la belle captive a-t-elle
reconnu sa voix, qu'elle s'cria: Eginard, quel dieu bienfaisant
vous envoie? Mais alarme du danger qu'il court, Bazine prend son
voile et celui d'Eusbe, et les attachant fortement au barreau de
fer qui traverse l'ouverture du rocher, elle lui offre ainsi un
soutien qui ne peut cder, et ne blesse point ses mains. Satisfaite
et tranquillise, Bazine s'informe de tout ce qui l'intresse. La
princesse, depuis quelques jours, fatigue de l'air pais de sa
caverne, avoit rassembl plusieurs meubles sous l'espce de fentre
pratique dans la hauteur du roc, et s'levant ainsi jusqu'
l'ouverture, elle respiroit un air plus frais, et chantoit avec plus
de plaisir; c'est  ce stratagme qu'Eginard devoit le bonheur de
l'avoir entendue, car les sons de sa voix se seroient perdus dans
l'intrieur de la roche: il lui dut aussi le plaisir de la voir et
un entretien facile; il lui remit la bague chrie dont elle
dploroit la perte; elle s'toit chappe de ses doigts, lorsqu'elle
cartoit les pampres qui lui droboient le jour. Bazine, en change,
fit prsent  Eginard d'un bracelet des cheveux de Berthilie...
C'est en attendant, lui dit-elle avec grce, que la main qui vous
l'offre puisse un jour vous faire un prsent plus doux... Eginard
entendit ce que ces paroles lui permettoient d'esprer; sa
reconnoissance gala son bonheur. Bazine le chargea de dire au roi
qu'elle l'attendoit le lendemain. La lune devoit reparotre aprs sa
priodique absence; aux premiers rayons du plus pur des astres,
Childric, suivi d'Eginard, devoit partir du palais, et se rendre 
la roche. Aprs tre convenus ainsi de leurs faits, la princesse,
instruite de tout ce qui regardoit son amant et sa chre Berthilie,
congdia Eginard, qui, dans l'obscurit, eut peine  retrouver sa
route; cependant il arriva  Erfort avant le jour: ayant trouv les
gardiens des portes encore levs, il se prcipita chez son matre,
qui, tourment de sa longue absence, devina sur son visage une
partie de son bonheur. Le rcit qu'il fit au roi remplit son coeur
d'esprance et de tristesse; il auroit voulu voler  l'instant mme
 la caverne; mais Eginard est fatigu, Bazine a fix l'heure... Il
faut, malgr lui, que Childric modre une si juste et si vive
impatience: tandis que son fidle ami va se reposer, livr  ses
penses, Childric ne songe qu'au lendemain, ses voeux pressent le
tems rapide.

Eginard, jeune, vif, amoureux, ne dormit pas long-tems; dj lev,
il parcouroit le jardin, et regardoit avec amour, dsirs,
reconnoissance, cette fentre chrie que le jour lui dfend
d'approcher. Ah! combien il accuse ce jour si pur et si beau! En
vain il murmure, en vain il pense qu'il ne sera pas mieux trait par
la nuit qui doit succder  cet clat importun, il suivra Childric,
et les amans ont trop de choses  se dire pour qu'il espre un
prompt retour. Eginard s'afflige srieusement, car il y a un sicle
qu'il n'a vu Berthilie, et il lui semble qu'il doit s'en couler
mille avant qu'il ne puisse la revoir. Mais l'amour, touch
peut-tre de la vrit de ses regrets, conduisit celle qui en toit
l'objet vers cette fentre bienfaitrice; elle avoit vu son amant, et
avoit joui de l'impatience qui l'agitoit; elle crut lui en devoir la
rcompense et parut  ses yeux. Cependant elle devine  quelques
signes, au bracelet sur-tout qu'il lui montra de loin, et qu'elle
reconnut, qu'il lui apportoit des nouvelles de la princesse; cdant
 l'amiti, rassure par le sentiment pur qui la conduit, Berthilie
descendit dans le jardin, et feignit de cueillir des fleurs; mais
distraite, elle prenoit sans choix le muguet ou la pense; Berthilie
mme alloit drober au gazon la marguerite inodore qu'Eginard venoit
d'apercevoir; leurs mains se rencontrrent prs de la modeste fleur;
il toit bien naturel qu'Eginard prfrt la main de Berthilie  la
marguerite sauvage, qu'il la presst avec tendresse, et que son amie
la lui abandonnt quelques instans. On peut nous observer, dit-elle,
htez-vous, donnez-moi des nouvelles de la princesse. Eginard
s'empressa de la satisfaire, lui montra le prsent qu'il avoit reu,
l'entretint de l'espoir plus doux encore dont Bazine avoit flatt
son amour, lui dpeignit son asile, le chemin qui y conduisoit, et
enfin lui fit part du rendez-vous du soir. Berthilie, rassure sur
son amie, heureuse de connotre sa retraite, charme du zle et des
succs de son amant, se retira pour ne donner aucun soupon.
Eginard, qui n'osoit la suivre, s'enfona dans le bocage, se livrant
aux douces penses de l'amour. Mais il fut bientt arrach  ses
aimables rveries, par l'ordre qu'il reut de se rendre promptement
prs de Childric, qui le faisoit chercher depuis long-tems; il se
hta d'obir, et sa surprise gala sa joie, lorsqu'il aperut Ulric,
son pre, son frre Valamir, et qu'il se trouva dans leurs bras.
Childric mit le comble  son ivresse, en lui montrant runies les
deux moitis de la pice d'or, heureux signal de sa gloire et de sa
puissance. Eginard voulut se jeter  ses pieds, le roi l'arrta, et
lui prenant la main, ainsi qu' Ulric: Amis de mes disgrces, leur
dit-il, soyez encore ceux de ma fortune. Mais, ajouta-t-il, ton
arrive a interrompu le rcit des vnemens mmorables auxquels je
dois mon retour; si Ulric veut le recommencer pour toi, nous sommes
prts  l'couter. A peine, dit le brave, Egidius toit-il sur le
trne, qu'il en carta tous ceux qu'il savoit vous tre attachs;
dpouills de leurs biens, de leurs emplois, perscuts, le soupon
et la vengeance planoient sur leurs ttes; dsigns par Egsippe,
ils toient aussitt sacrifis; nanmoins leur fidlit fut toujours
inbranlable. Valrius, odieux aux Francs, fut nomm premier
ministre et favori du nouveau roi; le conseil ne se composa que des
seuls romains; tous les postes leur furent confis, l'ancien fisc de
Rome fut rtabli, nos druides calomnis, nos temples dserts, nos
sacrifices interdits; enfin, on n'osoit plus nommer ses dieux ni son
roi; la crainte touffoit le murmure; un avilissant esclavage
dtruisoit jusqu' l'indomptable courage d'une nation entire.
Viomade avoit reparu; Egidius, pour se l'attacher, lui rendit ses
biens, et lui offrit de reprendre sa place au conseil; il la refusa.
Il vouloit vous servir sans s'avilir par une trahison, et prfra le
simple rang qui lui laissoit sa libert: il en profita pour voir
secrtement ceux qui vous toient rests fidles; leur nombre toit
grand; il nous distribua dans toutes les villes; partout nous
trouvmes l'effroi, le remord, la douleur; partout le nom des
Romains toit odieux. Assur de l'arme, Viomade la convoqua, et lui
adressa ce discours:

La renomme nous apprend l'heureux changement qui s'est fait dans
Childric: combien il s'est form  l'cole du malheur! combien il
en a mdit les grandes leons! O est-il? pourquoi nous sommes-nous
spars de lui? Si notre faute est grande, couvrons-la d'un repentir
plus grand encore; vengeons-nous de nos ennemis, chassons ces
matres trangers, ramenons celui qui seul doit rgner sur la
France, et nous lui arracherons sans peine le pardon de tous nos
crimes.[2]

  [2] Ces paroles sont telles que Viomade les pronona.

Ce discours fit sur tous les coeurs une impression profonde: le
remords, la crainte, la vengeance se runirent pour vous rappeler;
tous vos sujets aujourd'hui s'empressent de voler au-devant de vous
pour vous demander l'oubli du pass; ils se flicitent dj de votre
retour. Viomade les runit  Bar, et c'est l qu'il nous attend:
htons-nous de nous y rendre, partons sans dlai; ne laissons pas 
Egidius le tems de revenir de sa surprise, et d'appeler encore
l'tranger  son secours; tombons sur l'ennemi tonn, brisons
encore une fois les fers de l'orgueilleuse Rome. Ainsi parla Ulric.
Le roi admire ce noble courage que les annes n'ont pas altr; il
brille dans son geste anim, sur sa physionomie guerrire, dans son
maintien noble et fier: dj Childric voudroit voler vers ce peuple
dont le retour le touche, vers cet ami dont le zle prudent et
infatigable l'emporte encore sur sa destine; mais un intrt bien
cher l'arrte..... Bazine, Bazine si aime, si digne de l'tre,
captive et malheureuse, rclame aussi ses soins et son bras.... Il
la verra, il lui confiera sa destine; il connot sa vertu, il sait
que la belle princesse n'exigera rien dont la gloire ait  se
plaindre. En attendant l'heure de se rendre au conseil de Bazin,
Childric s'entretient avec ses braves; il leur parle de Viomade,
les interroge sur les forces que peut opposer encore Egidius, sur la
prochaine arrive de ses autres braves; il apprend qu'ils sont aux
environs d'Eisnach,  une journe et demie d'Erfort. Instruit de
tout ce qui le touche, le roi se rend au conseil, suivi d'Ulric et
de ses fils, qu'il prsenta d'abord au monarque; il remercia le roi
dans les termes les plus nobles et les plus touchans, de l'honorable
hospitalit qu'il avoit reue dans ses tats, jura de ne l'oublier
jamais, et lui annona, ainsi qu'au conseil, le retour de son peuple
vers lui, son prochain dpart. Mes braves, dit-il, m'attendent 
Eisnach, et mon arme entire  Bar-sur-Aube. Tandis qu'il parloit,
Bazin, ple et les yeux tincelans de fureur, contenoit  peine les
mouvemens de rage qui le dvoroient; mais, reprenant tout--coup un
air calme et ouvert, il tmoigna au roi des Francs une feinte
satisfaction, le flicita, lui offrit ses services, et dissimula;
mais Thobard, dont il vitoit en vain les regards, avoit lu ses
projets dans son dsordre et dans ce calme trompeur. C'toit dj
l'heure du repas, et Bazin affecta une grande gat, une grande
libert d'esprit; Childric y fut tromp, et sans les malheurs de la
princesse, il et aim le monarque qui partageoit si franchement son
bonheur. Berthilie, assise  table prs d'Ulric, avoit pour lui ces
soins aimables qui flattent la vieillesse et lui rendent encore un
beau jour; elle remplissoit des meilleurs vins la coupe souvent
vide du brave; il sourioit  des soins dont il devinoit la cause;
un regard d'Eginard, la vive rougeur de Berthilie, lui avoient
appris en un moment le secret de ces deux coeurs, prts  s'pancher
dans le sien, et Ulric traitoit dj en fille chrie celle qui en
secret le nommoit son pre. Valamir la trouvoit plus jolie que
toutes les autres dames, qui cependant s'occupoient de lui; il le
disoit  Eginard,  Eginard, heureux des loges que son frre
prodiguoit  son amie, et du consentement qu'il lisoit dans le
sourire de son pre! Sa joie, son bonheur ne sont mme plus
troubls. Grislidis n'a pas t plus constante; tandis qu'il se
reprochoit ses larmes, elle unissoit  jamais son sort au jeune
Amblar. Dans ce tems-l, on mouroit quelquefois d'amour; c'est bien
ce qu'il y a de mieux  faire; quelquefois pourtant on se consoloit,
mme, et quoique rarement, on changeoit aussi; voil ce que l'on a
peine  croire aujourd'hui: on aime presque autant ce qui n'est
plus, que ce qui n'est pas encore; la mmoire est reconnoissante, le
dsir embellit tout, les yeux sont toujours mcontens et svres.
Ah! soyons plus vrais, plus sages, et nous serons plus heureux! Tout
n'est peut-tre pas mieux qu'au bon vieux tems si regrett, mais
rien n'est plus mal, et le prsent dont nous jouissons vaut mieux
que le pass fini pour nous, et que cet avenir imaginaire auquel
nous n'atteindrons peut-tre jamais.

Bazin, cdant  une impatience qu'il s'efforce vainement de
dissimuler, hte la fin du repas et sort de la salle; Thobard le
suit au bout de quelques momens; Eginard, moins contraint, s'est
rapproch de Berthilie; l'infortune en avoit besoin; elle sait,
hlas! qu'ils vont partir, et l'absence dchire dj ce coeur trop
tendre; son amant la rassure par mille projets enchanteurs, par le
serment d'aimer toujours, ce serment que l'on trahit souvent, mais
que l'on prononce de si bonne foi. Ds que l'on aime, on est si
loin de croire le changement possible! Berthilie espre: peut-on
dire ce que l'on ne pense pas, exprimer si tendrement ce que l'on ne
sent point, changer d'amour? L'heureuse inexprience de Berthilie
lui pargne bien des maux, et son amant essuie les pleurs qu'il a
fait rpandre.

FIN DU LIVRE SEIZIME.




CHILDRIC.

LIVRE DIX-SEPTIME.

SOMMAIRE

DU LIVRE DIX-SEPTIME.

  Childric retrouve Bazine, il ne peut la dlivrer sans le secours
    d'Hirman. Leur entretien est interrompu par l'arrive de
    Berthilie; elle annonce que si Childric rentre dans le palais
    il y sera assassin par ordre du roi de Thuringe. Bazine exige
    qu'il parte sur l'heure, qu'il laisse Eginard cach chez Taber,
    poux d'Eusbe. Childric refuse de l'abandonner. Bazine
    l'exige; ils se sparent. Berthilie revient chez son pre, 
    qui elle annonce que Childric est sauv. Bazin, qui a ordonn
    l'assassinat de Childric, est bless par ceux qu'il a aposts.
    Furieux, il ordonne que la roche sombre soit entoure d'une
    garde nombreuse. Il fait venir Thobard, qu'il menace, apprend
    que Childric est dj runi  ses braves, et se livre  une
    fureur immodre, qui augmente ses maux.




LIVRE DIX-SEPTIME.


A peine les rayons argents de l'astre des nuits clairoient-ils
foiblement les cieux, que Childric, plein d'une amoureuse
impatience, voloit vers la roche sombre; Eginard le devanoit, Ulric
et Valamir suivoient ses pas. Ils ont dj franchi les bois, dj
l'asile affreux qui renferme la belle et illustre captive, offre aux
yeux du roi sa masse terrible et ses sauvages entours; Eginard place
son frre  l'entre du bois, son pre au pied de la roche, pour
prvenir en cas de surprise, et conduisant son matre du ct du
torrent, il lui montre l'ouverture,  laquelle un long voile voltige
attach. Il veut monter le premier enseigner au roi la pierre
saillante, la pampre flexible; Childric, plus prompt, plus agile,
plus impatient, s'lance, gravit, parvient, saisit le voile et
aperoit dj Bazine. Quel moment! et qui pourroit le peindre!
Amour! ah! je n'essaierai pas de te dcrire; c'est au coeur 
deviner ce qu'il n'appartient qu'au coeur de sentir. Un entretien
si tendre fut suivi de dtails plus importans; ce n'toit plus ce
roi proscrit, cherchant un asile et n'osant offrir  la beaut ses
voeux tmraires; c'est un monarque puissant, c'est le matre d'une
arme triomphante, qui vient dposer, aux pieds de celle qu'il
adore, sa couronne clatante, et l'appeler au rang des reines.
Bazine aimoit assez Childric pour le prfrer au plus grand
souverain du monde, mais elle chrissoit sa gloire et partagea
vivement son bonheur. Cependant cette gloire est sans clat, ce
bonheur sans charme, si le roi ne dlivre  l'instant mme celle
pour qui seule il respire. Bazine l'interrompt, l'instruit de tous
les crimes du roi de Thuringe, du meurtre d'Humfroi, du serment de
Thobard, des secours qu'elle en attend, des volonts de son pre,
et du devoir qui lui est impos de ne rien entreprendre sans
consulter Hirman; lui seul peut enseigner  ouvrir la caverne; et si
Thobard est absent ou retenu par son obissance, lui seul peut lui
offrir un asile secret et inviolable, jusqu' l'instant o
Childric, vainqueur des Romains et paisible possesseur de son
trne, pourra la recevoir en reine, en pouse. Comment partir sans
tre rassur sur son sort, sans l'avoir dlivre des mains d'un
tyran, dj souill du meurtre d'un frre, et  qui un crime de plus
semble ne devoir rien coter? Childric offre  la princesse d'aller
 l'instant mme trouver Hirman, et de revenir la dlivrer. Ce
projet les occupoit tous deux, ils en discutoient les moyens, tandis
qu'Eginard, assis sur la pointe du rocher, admiroit la nuit
silencieuse, dont le bruit seul du torrent troubloit la paix
mlancolique; le feuillage jaunissant annonoit dj l'approche de
l'hiver, sa verdure varie, qu'clairoit  demi la lune tremblante,
offroit un tableau touchant qui remplissoit son ame d'une douce
tristesse. Tout--coup un cri de Valamir interrompt sa rverie, il a
donn le signal convenu, Ulric l'a rpt, Eginard tire son pe et
s'lance; mais que devient-il, lorsqu'au lieu de l'ennemi qu'il
croit combattre, il reoit dans ses bras Berthilie chevele,
palpitante.--Eh quoi! c'est vous, vous que j'aime, qui, bravant la
nuit et les dangers...--Oui, oui, c'est Berthilie. Elle se tait,
respire un moment, et se rassure en s'appuyant sur le coeur de son
amant. Elle est venue seule, sans guide; elle a brav les craintes
d'une imagination vive et les terreurs, enfans des tnbres; rien
n'a pu la retenir. Effraye du bruit de ses pas lgers, du murmure
des vents, du frmissement du feuillage, de la branche qui touche
ses vtemens, de son ombre, que projette au loin les rayons d'un
jour ple et mourant, elle a franchi ces bois inconnus, sans
s'garer, sans se reposer mme; elle a couru sur ces cailloux qui
ont dchir ses pieds dlicats; elle arrive enfin, elle a senti
palpiter le coeur d'Eginard, tous ses maux sont oublis. Cependant,
ce n'est pas lui qu'elle cherche, c'est Childric, c'est Bazine; un
intrt pressant l'amne; lui seul a pu donner  Berthilie tant de
force et d'audace; les momens sont chers, il faut qu'elle leur parle
 l'instant mme. C'est alors qu'Eginard s'aperoit que la roche est
escarpe, que le danger est extrme et le chemin impraticable. Il le
montre d'une main  Berthilie, lui enseigne par o il faut passer,
lui recommande la prudence, la soutient, et tremble pour la premire
fois de sa vie; mais elle est adroite et lgre, ses petits pieds
trouvent partout un appui, et le plus jeune rameau la soutient;
Eginard est perdu, ils sont au sommet de la roche, et il craint
encore. Childric aperoit alors Berthilie; ses beaux cheveux, qui
s'toient dtachs pendant sa course rapide, flottoient en longs
anneaux sur ses paules; son vtement d'une blancheur clatante, sa
taille souple et lgre, les doux rayons qui clairoient son
charmant visage, son attitude pleine de grce, tout lui donne une
forme arienne et cleste; on la prendroit pour la divinit
protectrice de ces lieux. Le roi s'y trompa un moment, mais il la
reconnut et la nomma. Bazine appela impatiemment son amie. Douce et
gnreuse amiti, vous manquiez encore au bonheur de Bazine! 
prsent elle est heureuse, et son ame s'enivre des clestes
flicits. Berthilie troubla  regret ces doux instans; mais c'toit
un effort que l'amiti attendoit d'elle. Grand roi! dit-elle, c'est
pour vous que je suis venue, c'est pour sauver vos jours menacs;
peu de momens nous restent; coutez-moi, et ne perdez pas un des
instans qui vous appartiennent encore. Bazine, effraye par ces
mots, couta avec attention; Eginard, qui s'toit accroch  une
plante sauvage, soutenoit de l'autre main sa chre Berthilie;
Childric, qui lui avoit cd le voile protecteur, toit debout prs
d'elle sur une saillie du rocher; Valamir plus bas, servoit d'appui
 son frre; Ulric, au pied de la roche, tendoit ses bras vers eux
comme pour les y recevoir tous; et Diane, du haut des airs,
applaudissoit  ce tableau touchant, qu'elle se plaisoit  clairer
de sa lumire ple et divine.

Prince, dit Berthilie, en s'adressant  Childric, si vous eussiez
eu plus de dfiance, si vous eussiez mieux connu Bazin, vous vous
fussiez sans peine aperu du trouble dont il toit dvor, depuis
que vous lui aviez annonc votre retour au trne, et une puissance
dont il craignoit les entreprises: mon pre, plus habile  lire dans
son coeur, ne se laissa pas tromper  sa feinte satisfaction; il
suivit ses mouvemens, et ne sut pas sans inquitude qu'il avoit
mand Vendorix, lche complaisant de ses fureurs. Cependant il toit
encore loin de prvoir les excs o l'amour jaloux pouvoit
prcipiter son roi; il n'apprit qu'avec une vive douleur que Bazin,
trahissant les droits de l'hospitalit, ces droits sacrs  tous les
hommes, avoit plac lui-mme des muets dans votre appartement, avec
ordre de vous touffer durant votre sommeil. Thobard aimoit trop la
vertu pour ne pas s'opposer au crime; il chrissoit trop la fille
d'Humfroi pour laisser immoler Childric; il portoit encore  Bazin
trop d'attachement pour ne pas le servir en lui pargnant la honte
et le regret d'un attentat si horrible; mais il ne savoit comment
vous prvenir; Vendorix ne le quittoit point ds qu'il sortoit de
son appartement, et mon pre voyoit que tous ses pas toient
observs; il trembloit de n'avoir prvu qu'en vain ce crime atroce;
il toit ple, agit; j'osai lui en demander la cause, il hsitoit 
me la confier. Cependant, esprant que moins suspecte que lui, je
pourrois peut-tre davantage, il se dcida  m'ouvrir son coeur; je
frmis comme lui de votre danger, mais je lui promis de vous sauver;
il m'embrassa tendrement. Ne craignez rien, lui dis-je, ni pour
Childric, ni pour vous, ni pour moi-mme; mais permettez-moi de
vous quitter, les instans sont prcieux; il y consentit. Je volai 
mon appartement; je savois que vous deviez tre  la roche sombre,
Eginard m'en avoit prvenue, m'en avoit indiqu la route. Pensant
que vous deviez tre sans chevaux, sans armes, et force de partir
sans retourner au palais, je me suis charge,  la hte, de mon or
et de mes bijoux, qui serviront  vous en procurer. Craignant d'tre
arrte aux portes du palais, je me suis lance par une fentre qui
donne sur la terrasse, et courant hors des jardins, j'ai suivi, sans
m'arrter, la route qui m'avoit t indique. J'arrive, je vous
trouve, profitez des instans; demain, quand on s'apercevra de votre
dpart, soyez loin de toute atteinte; craignez tout d'un rival
puissant et irrit; chapp  ses muets, vous n'chapperiez pas
demain aux ordres qui vous attendroient ailleurs. Berthilie se tut;
Eginard, qui la tenoit embrasse, la pressa avec transport; elle
entendit ce mouvement de la reconnoissance, il ajouta un nouveau
prix  son zle heureux. Bazine et Childric sentirent que remercier
Berthilie toit presqu'un outrage; ils songrent donc uniquement 
profiter de ses bienfaits; le roi persistoit  parler  Hirman; la
princesse exigea qu'il s'en remt  elle seule de sa destine, et
qu'il partt sur le champ pour la maison de chasse de Bazin, dont
Taber, poux d'Eusbe, toit gouverneur; l, il se procureroit sans
peine des chevaux, et marchant sans s'arrter, il trouveroit la
ville frontire, avant que l'on pt se douter de son dpart. Mais,
ajouta la princesse, laissez Eginard chez Taber, il portera  Hirman
les tablettes que voici, ce sont celles de mon pre. A cette vue, le
sage Druide se confiera sans peine  lui, et Eginard m'instruira de
ses volonts. Je n'ai rien  craindre sous la garde de Thobard, de
Berthilie, protge par Hirman, servie par le fidle Eginard;
pargnez  mon coeur des alarmes, et peut-tre un malheur ternel.
Partez, prince: si vous m'aimez, allez reprendre une couronne, dont
j'accepte avec joie le glorieux partage; allez punir Egidius;
montrez Childric au peuple impatient de sa prsence; je saurai vous
rejoindre, l'amour vous promet Bazine. Partez  l'heure mme, voici
les tablettes d'Humfroi; j'en charge Eginard. Adieu, Berthilie,
chre et tendre amie, cours rassurer ton pre: adieu, vous que je me
plais  nommer roi des Francs et de Bazine. A ces mots, la
princesse, voulant forcer Childric  un prompt dpart, quitta
l'ouverture du roc, et se retira dans le fond de la caverne.
Childric, qui sent tout ce que ses volonts ont de prvoyance et
de sagesse, se dtermine  lui obir; Eginard transporte Berthilie
au pied du rocher. Le roi ne pouvoit sans douleur abandonner ce
tnbreux sjour; mais press par Berthilie et par ses braves, il
partit pour la maison de Taber, dont il connoissoit bien la route;
c'toit l que Bazin avoit t transport lorsque, bless  la
chasse, il avoit t secouru par Childric. Berthilie prsenta au
roi, et en rougissant, la petite cassette qu'elle lui avoit
apporte; il la reut de ses belles mains avec reconnoissance,
chargea Eginard de la ramener au palais, lui dit adieu, leur
recommanda Bazine, et promit  Eginard de laisser  Taber de plus
amples instructions. Le roi, suivi d'Ulric et de Valamir, prit le
chemin de la fort; il marchoit rapidement, mais en silence; la joie
qu'il prouvoit en songeant  son heureux retour dans sa patrie, 
son cher Viomade, toit empoisonne par l'ide dsesprante de la
captivit de celle qu'il aimoit. Tous les dangers, tous les malheurs
s'offroient  son imagination, mille inquitudes l'agitoient; il
arriva chez Taber, accabl de regrets et plong dans la tristesse;
il en fut distrait par la ncessit de songer  son dpart. A peine
eut-il expliqu  Taber ce qu'attendoit de son zle la fille
d'Humfroi,  peine lui eut-il racont ce qu'elle souffroit dans la
_roche sombre_, que Taber, aid de sa fille Elnire, servit au roi
un repas frugal: tandis qu'il toit  table entre Ulric et Valamir,
les chevaux toient prpars; au bout de quelques momens, le roi et
les deux braves partirent; Elnire fut charge du soin de recevoir
et de cacher Eginard. Taber les conduisit, par des chemins srs, 
Eisnach; l, il les quitta, et revint promptement rejoindre sa
fille.

Tandis que Childric fuit  regret loin de celle qu'il adore,
Berthilie, le bras pass dans celui d'Eginard, fait avec lui un plus
doux voyage. Ils ne se quitteront pas,... ils se le rptent mille
fois, et l'avenir ne leur offre que projets charmans, flatteurs
espoirs, jours enchanteurs, amour, hymne. Les beaux cheveux de
Berthilie enveloppent son amant de leurs boucles lgres et
parfumes, il les couvre de baisers, et Berthilie s'abandonne sans
dfiance  son heureux guide. Il soutient ses pas, la presse contre
son coeur, s'tonne et s'afflige en se voyant si prs de l'arrive.
Dj! disoit sa douce amie, qui a oubli la fatigue et la route:
mais pensant  son pre,  l'inquitude qu'il doit prouver, elle se
reproche ce mouvement. Il faut par prudence se sparer; dj ils
touchent aux alles du jardin, ils se disent adieu, et Eginard voit
Berthilie fuir avec la lgret d'un oiseau; il aperoit flotter sa
robe  travers les arbres; bientt il cesse de la voir, et regarde
encore, mais n'apercevant plus rien, il se hte de revenir chez
Taber. Ah! se disoit-il en soupirant, je ne serai point tmoin du
triomphe de mon roi; je n'entendrai point ces cris d'algresse....
Cette pense affligeoit Eginard; mais s'il dlivroit Bazine! s'il la
conduisoit lui-mme  son matre! cet espoir lui rendoit sa gaiet;
il nommoit Berthilie, il retrouvoit son bonheur... Il arriva ainsi
prs d'Elnire, qui lui fit un accueil tel qu'il devoit l'esprer,
lui offrit des rafrachissemens, l'instruisit du dpart du roi, et
le fit conduire  la chambre qui lui toit destine. Pendant ce tems
Berthilie, rentre au palais par une porte qui donnoit dans le
jardin, et dont elle avoit la clef, s'toit glisse doucement
jusqu'au bord du lit de Thobard; il ne dormoit pas, et reconnut sa
fille chrie  ses pas lgers. Est-ce toi, ma bien-aime, dit-il 
voix basse? Oui, mon pre, rpondit doucement Berthilie. Alors elle
s'approcha du lit, embrassa son pre, lui fit part de ses dmarches,
de ses succs, de l'loignement de Childric. Thobard remercia les
dieux, applaudit  l'heureuse tmrit de Berthilie, l'engagea 
s'aller reposer, et  jouir sans trouble des douceurs d'un long
sommeil. Berthilie lui obit, et rien n'agita son coeur pendant le
reste de la nuit; tout sourioit  sa jeunesse; la vie n'toit pour
elle que paix, amour, vertu, esprance.

Mais tandis qu'un si doux sommeil, que des songes heureux reposent
et ddommagent la chaste fille de Thobard, il fuit la couche
dvorante du fratricide; Bazin se sent brler de mille feux, les
furies secouent sur lui leurs noirs flambeaux; il appelle la
vengeance, et Nmsis est sourde  sa voix; les crimes qu'il a
commis l'effraient, ceux qu'il mdite ne le satisfont pas encore;
tourment par ses souvenirs, inquiet sur les ordres sinistres qu'il
a donns, Bazin s'tonne de n'en pas avoir encore appris
l'excution.... Les heures s'coulent et le jour renat, personne ne
s'approche de lui... Childric vivroit-il encore!... Malheur  celui
qui et os le trahir!... Ses soupons le dchirent, il fuit ce lit
sans repos, et va s'assurer lui-mme de sa victime;  peine il entre
dans l'appartement du jeune roi, que les muets qui, depuis si
long-tems cachs, attendent Childric, croient enfin l'apercevoir,
et se jettent tout--coup sur Bazin qu'ils renversent; sa tte va
frapper contre un sige, ils sont prts  l'immoler  ses propres
fureurs; mais le roi, qui tient un poignard, le plonge dans le coeur
d'un des muets; son compagnon, effray de sa mprise, fuit loin du
courroux terrible de son matre; et Bazin, baign dans son sang qui
se mle  celui du misrable excuteur de ses forfaits, s'vanouit
de rage autant que de douleur: on ignore dans le palais ce fatal
vnement, aucun secours n'est apport, et Bazin, plusieurs heures
sans mouvement, revient  lui, ranim par la seule nature; il
promne long-tems autour de lui ses regards incertains et surpris;
bientt sa terrible catastrophe se retrace  sa pense; l, inond
de sang, est tendu ce muet qu'il a poignard; le lit du prince
n'annonce pas qu'il s'y soit couch, et cependant ses vtemens, ses
armes sont parses dans l'appartement: o seroit-il donc? peut-tre
est-il encore tems de satisfaire sa haine? Cet espoir ranime de
nouveau Bazin, il essaie de se relever; la blessure qu'il a reue 
la tte, le sang qui n'a cess de couler, l'ont affoibli; il
retombe, fait de nouveaux efforts, et parvient  se tenir debout,
mais il peut  peine se soutenir, il est forc de s'asseoir.
Cependant il craint d'tre surpris, il craint encore plus que
Childric ne lui chappe; enfin, rappelant toute sa vigueur, il sort
de ce lieu fatal, et par une issue secrte rentre dans son
appartement; l, il fait venir ses mdecins qui pansent sa
douloureuse blessure; une fivre ardente s'unit encore  sa violence
naturelle, il est contraint de se coucher, mais il demande Vendorix.
Va, dit-il, placer une garde nombreuse au pied de la roche sombre,
remplis de troupes le bois qui l'avoisine, et que l'on donne la mort
 tout ce qui oseroit en approcher; que Thobard n'y entre plus
seul, tu m'en rponds sur ta tte... Vendorix sortit pour obir
promptement, et Thobard parut. Bazin jettoit sur lui des regards
furieux; mais la belle ame du vertueux chef du conseil n'en est
point mue; le calme de ses traits tonne le roi, il l'admire malgr
lui... O est donc Childric? dit-il imptueusement. Je venois vous
annoncer, rpondit Thobard, qu'un courier qu'il envoie d'Eisnach
vous apporte la nouvelle qu'il est arriv heureusement dans cette
ville; hier, m'a dit le courrier, sur des avis secrets, le roi crut
devoir partir sans dlai... Perfide! s'cria Bazin, tu m'as
trahi!... Que m'avez-vous confi?... Sors, malheureux!... Il alloit
obir, mais il fut rappel par le monarque en fureur; il le menace
de mille morts, veut assembler son arme, s'unir  Egidius, chasser
de nouveau Childric de son royaume, marcher  la roche sombre, y
donner lui-mme la mort  la princesse infortune; sa fivre
redouble, son imagination s'gare, il voit Humfroi, il entend ces
mots, ces derniers mots d'un frre: O mon cher Bazin! sauve-moi!...
et il tombe vanoui dans les bras de Thobard, qui gmit sur ses
maux et sur ses crimes.

FIN DU LIVRE DIX-SEPTIME.




CHILDRIC.

LIVRE DIX-HUITIME.

SOMMAIRE

DU LIVRE DIX-HUITIME.

  Arrive du roi; transports de l'arme. Il retrouve Viomade,
    remonte sur le pavois, combat Egidius, est vainqueur, rentre
    dans toutes ses places, s'arrte  Tournay. Inquiet du silence
    d'Eginard, il envoie Valamir en Thuringe; il annonce  son
    retour que la princesse est pouse du roi de Thuringe.
    Dsespoir de Childric. Il se prpare  attaquer les Saxons. On
    annonce des Bardes, ils chantent la gloire de Childric. Quels
    sont ces Bardes. Ravissement du roi. Il reproche  Valamir de
    l'avoir tromp. Mais Bazine lui confirme la nouvelle de son
    mariage avec le roi de Thuringe; elle raconte ses aventures.
    Childric part avec son arme, il est vainqueur, Egidius est
    tu. Le roi retrouve Egsippe, s'empare de Beauvais, de Paris,
    revient plein de gloire dans Tournay, y trouve Thobard, qui
    lui annonce que la reine est libre. Thobard lui raconte les
    vnemens qui ont suivi le dpart de la princesse. Bazine veut
    aussi le bonheur de Berthilie et d'Elnire, fille d'Eusbe. Les
    trois mariages se clbrent le mme jour dans le temple d'Esus.




LIVRE DIX-HUITIME.


Taber n'avoit quitt le roi des Francs qu'au moment o il alloit
rejoindre Mainfroi, Arthaut, Recimer et Amblar, suivis eux-mmes de
plusieurs guerriers; la joie que ressentirent ces braves  l'aspect
de leur matre, ne pouvoit se comparer qu' celle du prince en
retrouvant des sujets dvous et fidles. Ils renouvelrent au roi
des sermens gravs dans leurs coeurs, et Childric les assura  son
tour d'une amiti constante et mrite; mais empress de retrouver
Viomade, le roi ne voulut point s'arrter, et son coeur tressaillit
de joie en revoyant sa patrie, ces riches plaines, ce beau royaume
conquis par ses pres. Ce fut en 463 que Childric rentra en France;
il avoit alors vingt-cinq ans, toit le plus bel homme de son
sicle, et avoit acquis en peu d'annes une connoissance du coeur
humain que les rois, ns sur le trne et entours de ses prestiges,
ne peuvent jamais possder. Ses revers avoient lev son ame
au-dessus du malheur et de la fortune; il savoit sentir l'amiti
dont il connoissoit tout le prix, et  qui il devoit son trne....
Il se connoissoit lui-mme, tude si utile et faite si rarement par
ceux que l'on trompe sans cesse, soit pour leur plaire, soit pour
les garer. Childric avoit  effacer de grandes fautes, mais il lui
restoit de grands moyens, et de nombreuses annes; l'amour qui avoit
sduit sa jeunesse, alloit lui-mme s'entendre avec la vertu et la
gloire; aucune tache ne devoit plus nuire  cet ensemble heureux de
grandeur, de courage, de beaut, de bienfaisance et de sagesse.
Childric avoit dj pass Strasbourg, il quittoit Saint-Dizier, et
s'avanoit vers le terme de son voyage; dj il apercevoit la haute
montagne au pied de laquelle est btie cette petite ville fameuse
par les ravages d'Attila, plus fameuse encore par son attachement
pour son prince, et par la gloire de l'avoir reconnu la premire;
Childric, impatient d'embrasser son cher Viomade, pressoit son
coursier, qui, secondant les voeux de son matre, s'lanoit avec la
rapidit des vents; le soleil couchant faisoit briller au loin les
armes tincelantes; une joie dlicieuse remplissoit l'ame sensible
du roi; la poussire qui s'levoit dans la plaine lui annonoit un
groupe de cavaliers volant rapidement  sa rencontre; son coeur
devine Viomade avant que ses yeux puissent le reconnotre, et en peu
d'instans, ils sont dans les bras l'un de l'autre. L'arme entire
s'approche en dsordre et  pas prcipits, chacun veut voir le roi,
on l'entoure, on le presse, on tombe  ses pieds; plus de rangs,
plus de chefs, plus de soldats, l'amour a tout confondu....
Childric tend ses bras vers eux, leur montre son coeur; il ne peut
parler, et laisse sans honte couler ces larmes de reconnoissance,
qui honorent le peuple qui les obtient, et le roi qui sait les
rpandre. Au milieu de ce trouble sublime, une couronne, un sceptre
sont apports; c'est Viomade qui a l'honneur de les prsenter
lui-mme: Childric, tant son casque avec cet air noble et plein de
charme qui le distingue, lui dit: Je la tiens de toi, Viomade; et il
posa la couronne sur sa tte. Le sceptre toit ce mme javelot,
sceptre du grand Pharamond, et teint du sang de Gelimer....
Childric le reut avec attendrissement, et donna un regret  son
ami, un soupir  Talas. Le pavois fut apport; Childric y monta;
c'toit  qui auroit l'honneur de le porter: ce fut ainsi lev, et
au milieu de ses braves et de son arme, que Childric entra dans la
ville; elle toit jonche de fleurs, toutes les femmes en toient
couronnes; les cris mille fois rpts de vive le roi!
remplissoient les airs, une musique guerrire achevoit de remuer les
ames, les Bardes chantoient  leur tour, des feux toient allums,
des festins partout toient prpars. Childric se disoit tout bas:
O Bazine! c'est ainsi qu'il vous aimeront!... La nuit fut aussi
belle que le jour avoit t clatant; on oublioit la fatigue, on
renonoit au sommeil, et l'aurore aperut encore les derniers jeux
de cette fte mmorable.

Elle est enfin termine, et le roi reste seul avec son ami; ce
moment fut aussi doux pour son coeur que celui de son triomphe, ils
avoient l'un et l'autre bien des choses  se dire;  peine Childric
donna-t-il quelques heures au repos. Mais il apprend qu'Egidius
marche contre lui vers la Champagne: il ne faut pas lui donner la
gloire d'attaquer, marchons  sa rencontre, dit Childric,
assemblons le conseil, tel qu'il toit compos  mon dpart,
pressons-nous, et partons. Les ordres sont donns, et tandis qu'ils
s'excutent, le roi nomme Bazine  son ami, lui parle de ses vertus,
de sa beaut, de ses malheurs, du lieu horrible o il l'a laisse
captive, et d'Eginard qui veille  ce prcieux trsor. Interrompu
par l'arrive du conseil, le roi lui expose la ncessit de marcher
 l'instant mme contre Egidius; c'toit l'avis de tous, ce fut
celui de l'arme; les anciens grades furent rendus  ceux qui les
avoient possds et mrits, et les Francs poussrent des cris de
joie en marchant contre les Romains, et en voyant le roi  leur
tte. Egidius, de son ct, pressoit sa marche. Les deux armes se
rencontrrent entre Langres et Troyes, et la victoire ne fut ni
lente ni douteuse. Les Francs, vainqueurs, poursuivirent l'ennemi
qui fuyoit devant eux; Childric suspendit le carnage, s'assura de
Langres, de Metz, de Verdun, de Vilita ancien, de Cambrai, et
s'arrta  Tournay, sa capitale: ce fut l qu'il retrouva de
nouveaux tmoignages de l'amour et du zle de ses sujets depuis
long-tems spars de lui; ce fut l que de nouvelles ftes lui
rptrent qu'il toit aim, et que les troupes triomphantes lui
firent l'hommage de leur gloire. Le roi, au milieu de son peuple,
jouissoit de cette satisfaction dlirante que donne une vive
sensibilit; il ne cessoit de regarder autour de lui, et chaque
regard lui offroit un sujet fidle. Oppress par son bonheur,
accabl des torrens d'amour et de joie qui inondoient son coeur, il
doute si ses forces pourront suffire  une flicit plus qu'humaine;
mais Bazine ne la partage pas!... Cette ide donne le change  ses
transports, et vient la calmer. Childric n'oublioit point ce qu'il
devoit aux dieux et  Diticas; en s'arrtant  Tournay il s'toit
promis de clbrer sa reconnoissance par un pompeux sacrifice; il
fut ordonn, et jamais encore on en avoit offert de plus grand, de
plus solennel; l'arme entire y assista, le roi y donna des marques
d'une pit profonde; il tmoigna au grand prtre une vnration, un
respect ml de reconnoissance; Diticas lui adressa un discours
flatteur, flicita le peuple et l'arme, invoqua pour elle la
protection divine, l'en assura: il se retira dans son temple,
emportant dans son coeur un attachement plus vif encore pour un roi
qui se montroit  tous les yeux par de tant de vertus nouvelles.
Childric, en mmoire des bienfaits des dieux, ordonna que l'on
btt un temple dans la ville mme; il fait encore de nos jours
partie de la cathdrale de Tournay; sa nef est entirement ancienne,
et prsente au souvenir un monument de la reconnoissance de ce grand
roi. D'autres soins l'appeloient encore; il avoit espr en vain
recevoir des nouvelles d'Eginard; inquiet, dsol de son silence, il
fit partir secrtement Valamir; et sachant que les Romains se
rassembloient  Cologne, il marcha contre eux, les dfit, s'empara
de la ville, prit galement Trves, et forc par la mauvaise saison
 mettre bas les armes, il rentra dans Tournay, o il ne trouva
point encore Valamir de retour. Childric donna au bonheur de son
peuple un tems qu'il ne pouvoit consacrer  sa gloire; il diminua
les impts, rforma plusieurs abus, rcompensa les guerriers,
augmenta le nombre de ses braves, cra ces lois sages et
rpressives, dont le citoyen paisible n'a rien  craindre, et qui
contiennent le mchant; couta les plaintes du malheureux, de
l'innocent, fut toujours juste, et quelquefois clment; enfin il
fit aimer son empire autant qu'il avoit fait respecter ses armes.

De ce peuple heureux, Childric toit le roi, le pre, l'amour et le
modle; mais lui seul gmissoit en secret; il versoit le bonheur sur
les autres, l'inquitude, la douleur le dchiroient. Valamir ne
revenoit point; l'hiver s'couloit dans cette mortelle attente,
Childric ne savoit plus la supporter; Viomade ne pouvoit concevoir
le silence d'Eginard, la longue absence de Valamir; il craignoit
qu'ils ne fussent arrts, et on alloit envoyer un nouvel missaire,
lorsqu'enfin Valamir parut; le roi lui tmoigna son tonnement sur
le tems qu'avoit dur son voyage. Mon frre toit mourant, lui
dit-il; je n'ai pu le quitter, qu'assur de sa vie; d'ailleurs je ne
savois rien sur le sort de la princesse.... Eh bien! qu'avez-vous
appris? rpondit impatiemment Childric.--Qu'elle est pouse de
Bazin, et qu'elle rgne sur la Thuringe.--Ciel! que dites-vous?--La
vrit, et si vous daignez m'couter, je vous rendrai compte de tous
les vnemens qui se sont passs depuis votre dpart.--J'coute,
reprit le roi avec la plus vive motion; parlez, Valamir.

Le roi de Thuringe, bless par les muets qu'il avoit apposts dans
votre appartement avec ordre de vous assassiner, donna les ordres
les plus svres contre la princesse, souponna Thobard, et se
livra  une fureur insense qui pensa lui coter la vie. Vendorix, 
qui il avoit confi la garde de la roche sombre, plaa des troupes
dans le bois et au pied de la caverne; on ne pouvoit plus en
approcher que du ct du torrent, et il falloit alors le traverser,
ce qui toit dangereux et pnible, surtout dans la saison qui
grossissoit dj ses eaux. Pendant que ces prcautions se prenoient
avec prcipitation, Eginard s'toit rendu dans la fort de Thuringe,
au temple du grand-prtre Hirman, s'en toit fait reconnotre 
l'aide de Taber et des tablettes d'Humfroi; et le vnrable Druide,
touch des malheurs de celle qu'il avoit promis de secourir, prit
les prcautions ncessaires pour pntrer dans la caverne, et partit
suivi d'Eginard, de deux Druides et de Taber; mais en approchant,
ils aperurent des tentes et des armes; ils s'arrtrent, et,
dcouvrant un nombre considrable de soldats, ils furent forcs de
renoncer  leur projet: traverser le torrent toit une entreprise
au-dessus des forces et du grand ge d'Hirman; d'ailleurs l'entre
de la caverne toit du ct des gardes, et c'toit s'exposer sans
aucun avantage; leur douleur fut grande, mais il fallut cder pour
le moment; chacun cependant emportoit dans son coeur le dsir et
l'esprance de vous servir. Eginard, inconsolable de son mauvais
succs, passa une nuit cruelle, le lendemain il ne fut pas plus
heureux; quoiqu'il vit Berthilie, le plaisir de se retrouver toit
dtruit par le souvenir des dangers dont la princesse toit
entoure. Eginard ne peut y rsister, et, dt-il y perdre la vie, il
voulut voir Bazine: cependant il cacha son projet, dans la crainte
d'effrayer le coeur dj si triste de la sensible Berthilie, et 
peine le jour toit-il prs de finir, qu'il toit dj de l'autre
ct du torrent, et cherchoit la place la moins dangereuse; appuy
sur son pe, il parvint, non sans peine,  le traverser, et gravit
le rocher du ct de l'ouverture, vitant de se laisser voir, et se
tenant toujours cach derrire la roche; il faisoit nuit, les
captives ne l'attendoient pas, elles toient dans le fond de la
caverne; appeler toit une imprudence; il attendit quelques instans
sans savoir quel parti prendre; bientt il redescendit, ramassa
plusieurs cailloux, gravit de nouveau et fit couler ces cailloux le
long du roc en-dedans et par son ouverture; les captives les
entendirent, et se prparoient  s'approcher, lorsqu'un grand bruit
effraya mon frre, et arrta les prparatifs que faisoit Eusbe: un
moment aprs, la trappe s'ouvrit avec fracas, retomba de mme, et
Eginard vit entrer,  la lueur de plusieurs flambeaux, Thobard que
suivoit Vendorix;  la vue de cet odieux capitaine, mon frre
trembla pour la princesse et pour Thobard. Ils remirent d'abord 
Eusbe des provisions, des vtemens, des tapis, car la caverne
devenoit humide et froide. Eginard coutoit, mais les paroles se
perdoient dans le rocher; il distinguoit seulement le son des voix,
et les accens si doux de celle de Bazine frappoient davantage quand
ils succdoient aux accens durs et effrayans de Vendorix. La nuit
toit avance; Eginard, craignant d'tre dcouvert, se retira,
redescendit quelques pas, traversa de nouveau le torrent, et revint
chez Taber; quoiqu'il n'et pas entirement russi, il toit moins
malheureux, le torrent n'toit plus pour lui un obstacle
insurmontable; avec des efforts et de la prudence, il pouvoit parler
 la princesse, recevoir ses ordres, et lui faire passer des
nouvelles, vous en donner  vous-mme; c'toit beaucoup. Aprs
s'tre repos un jour, il rsolut de revoir Berthilie, de lui
apprendre son heureuse entreprise, et de savoir d'elle ce dont il
falloit qu'il instruist la princesse; il la trouva accable de
douleur; Eusbe toit malade, et la princesse, alarme pour sa chre
nourrice, avoit paru  Thobard ple et souffrante elle-mme; l'air
de la caverne devenoit mal-sain; le peu d'exercice, l'humidit, la
longue captivit qu'prouvoient les prisonnires, sembloient altrer
galement leur sant; Eusbe surtout prouvoit les symptmes d'une
destruction prochaine, et Bazine dsole ne savoit comment la
secourir. Eginard fit part  Berthilie du chemin dangereux qu'il
avoit parcouru, se promit de retourner porter des consolations aux
infortunes, et de consulter Hirman avant de rien entreprendre.
Berthilie fut de cet avis, et lui apprit encore que son pre
n'alloit plus seul  la roche, que Bazin se proposoit de faire
mourir la princesse, si vous veniez la demander  main-arme.
Berthilie crivit  Bazine une longue lettre qu'Eginard devoit
passer par l'ouverture, en cas qu'il ne pt lui parler, et elle la
lui remit en le conjurant d'user de prudence; ils se sparrent, mon
frre regagna sa retraite avant le jour. Le lendemain il fut au
temple, et dpeignit  Hirman l'tat affreux de la malheureuse fille
d'Humfroi, la svrit, les menaces de Bazin, la maladie d'Eusbe,
l'impossibilit dans laquelle se trouvoit Thobard de rien
entreprendre.... Hirman l'couta, et rflchit.... Consultons les
dieux, dit-il; le moment est terrible, je n'ose prononcer sur ce
qu'il faut faire encore, la circonstance doit peut-tre
l'emporter.... A ces mots, Hirman sortit, et laissa Eginard dans
l'attente. Il le demanda au bout de quelques heures, et le conduisit
derrire un superbe autel qui portoit trois statues de marbre; l,
il vit un tombeau et les apprts d'un sacrifice. Ici repose Humfroi,
s'cria le Druide en versant des pleurs...; ici repose le meilleur
des rois; invoquons son ombre, et qu'elle nous claire sur la
destine de Bazine! Puisse sa volont se manifester  mon coeur, et
sa grande ame m'inspirer pendant le sacrifice! Hirman, les bras
tendus vers la tombe, debout et les cheveux pars, sembloit pntr
d'un mouvement divin. Aprs la crmonie, il fit conduire Eginard
dans une chambre carte; plusieurs heures s'coulrent avant que
personne ne vnt le trouver: Hirman le fit servir avec soin, mais
seul, et vers le soir il le demanda. Voil, lui dit-il, les
tablettes d'Humfroi; j'ai crit au bas des caractres mme du roi
les conseils que je donne  regret, mais les seuls qui puissent
sauver la princesse; voici, ajouta-t-il, une liqueur qui conservera
la vie  Eusbe; j'y joins une chane d'or que vous pourrez aisment
attacher au fer qui traverse l'ouverture de la roche; vous aurez
soin de suspendre  l'autre extrmit ce coffret, dans lequel vous
placerez le vase et les tablettes: il fit ensuite observer  Eginard
qu'il toit tomb beaucoup de pluie, et que le torrent seroit
extrmement grossi, l'engagea  se munir d'une forte lance qu'il lui
prsenta, et sur laquelle il pouvoit s'appuyer sans crainte; lui
indiqua plusieurs moyens d'chapper aux flots irrits, applaudit 
son courage, et lui promit d'invoquer les dieux pendant son voyage
pnible. Eginard marchoit avec intrpidit; la lune n'clairoit plus
notre hmisphre, et mon frre remercioit les cieux des tnbres
paisses dont ils couvroient son entreprise. Arriv au bord du
torrent, il est tonn de ses progrs, de son fracas terrible, de sa
fureur. O nayades! dit-il, appaisez-vous; ce n'est point un mchant,
un coupable, qui va se livrer  vos ondes!... O Berthilie! tendre
Berthilie!... Il hsite... O mon roi! dit-il... et il se prcipite
dans les flots.... Cependant, aussi prudent que courageux, il oppose
 l'onde qui l'entrane force et adresse, rsiste, combat, triomphe,
et saisit dj les branches du buisson qui crot au pied du rocher,
et que battent les eaux du torrent; mon frre, dont les vtemens
toient pleins d'eau et les membres refroidis, eut plus de peine 
monter sur la roche qu'il ne l'avoit cru d'abord; plusieurs fois ses
forces l'abandonnrent; cependant il eut assez de courage pour se
soutenir jusqu'au but de son entreprise. La nuit toit fort avance,
les captives toient endormies, les tapis rendoient inutiles tous
moyens de se faire entendre; mon frre se contenta d'accrocher la
chane au barreau de fer, et de descendre  l'autre bout les
tablettes d'Hirman, auxquelles il avoit joint celles de Berthilie,
et le vase qui renfermoit la liqueur prcieuse; il attendit quelque
tems; mais ne voyant aucun mouvement dans la caverne, se sentant
glac sous ses vtemens humides, craignant de manquer de force pour
regagner l'autre bord, il redescendit de la roche, et traversa de
nouveau l'onde en furie; dj fatigu, moins prudent peut-tre,
parce qu'il ne songeoit plus qu' lui, il lutta long-tems, et
plusieurs fois il fut renvers, entran mme; une plante, une
pierre leve, les dieux protecteurs qui n'abandonnent pas l'tre
vertueux qui se confie  leur puissance, le soutinrent contre tant
d'obstacles, et il regagna l'autre bord; mais le froid de la nuit
l'avoit pntr, il avoit encore une longue route  faire, et il se
sentoit foible et souffrant; cherchant  ranimer ses forces, il se
hta, et arriva chez Taber au lever du jour. Sa longue absence avoit
jet l'alarme dans toute la maison, un grand feu toit allum, un
repas l'attendoit; il but promptement une liqueur qui le ranima,
changea de vtemens, se mit  table, et fit  Taber le rcit exact
de tout ce qu'il avoit prouv, entrepris, excut; tout--coup il
devint d'une pleur mortelle, sa tte se troubla, il croyoit tre
encore au milieu du torrent, et il tomba vanoui. Taber le fit
promptement mettre au lit, lui prodigua tous les secours; il revint
 lui, mais avec un frisson violent, une fivre dlirante, une
agitation terrible. Taber effray envoya consulter Hirman qui vint
lui-mme, rpondit des jours de mon frre, mais prdit que sa
maladie seroit longue; il ordonna tout ce qu'il falloit faire, resta
un jour entier prs du malade, et repartit, en assurant de nouveau
que la maladie toit sans danger; cet espoir rassura Taber.
J'arrivai quelques jours aprs; mon frre ne me reconnut point,
j'tois dsespr, et, malgr les promesses d'Hirman, je tremblois
pour les jours d'Eginard: occup de lui seul, lui donnant tous mes
soins, je ne savois  quoi attribuer son accablement; mais Taber me
raconta fidlement tout ce que je viens de vous dire; je crus devoir
en instruire Thobard. Taber s'en chargea; il envoya Elnire, qui,
sous prtexte de porter  Berthilie des oiseaux fort rares et
qu'elle avoit levs, sut pntrer jusqu' elle. Au rcit des
dangers qu'avoient couru mon frre, Berthilie, trouble, fit
appeler son pre qui ne s'affligea pas moins qu'elle, et feignant de
chasser, ainsi que Berthilie, ils vinrent l'un et l'autre, ds le
lendemain,  la maison de Taber. Je ne pus voir sans attendrissement
la pleur extrme de cette jeune et charmante fille; mais, par un
effet singulier du hasard ou de la beaut,  peine se ft-elle
approche de mon frre,  peine l'et-il regarde,  peine lui
et-elle parl, que, sortant comme d'un long sommeil, il reconnut
tous ceux dont il toit entour; il sembloit qu'il attendt
Berthilie pour se rveiller; il m'embrassa avec tendresse, s'tonna,
eut de la peine  comprendre comment nous nous trouvions tous auprs
lui; sa tte, encore foible, s'gara quelquefois; il vous nommoit,
nous dfendoit de vous laisser passer le torrent; son coeur toit
toujours le mme, son imagination seule erroit encore. Thobard,
dont on surveilloit toutes les actions, fut oblig de se retirer.
Eginard s'endormit profondment, et le lendemain il nous parut
beaucoup mieux. Thobard m'avoit donn des nouvelles de la
princesse; il la voyoit toujours, mais jamais seul; rien ne
sembloit adoucir sa position, rien ne l'agravoit. Je n'avois  vous
annoncer rien d'important; je crus devoir attendre encore, et
emporter au moins la satisfaction de laisser mon frre rtabli.
Thobard et Berthilie revinrent le voir; il toit lev, encore ple
et foible, mais il ne ressentoit aucune douleur. Nous parlions sans
cesse de vous, de la princesse, de sa captivit, lorsqu'un soir
Taber me fit signe de le suivre; son agitation m'alarma; je sortis
aprs lui: Qu'est-il arriv? lui dis-je... D'tranges vnemens,
reprit-il; gardons-nous qu'ils parviennent encore jusqu' votre
frre; la princesse a cd  la barbare perscution du roi, elle
accepte sa main, le jour de l'hymen est fix; elle vient d'tre
conduite au palais de Bazin dans toute la pompe des reines. J'avois
peine  en croire Taber, mais Elnire avoit reu l'ordre de se
rendre auprs de sa mre. Je voulus cependant m'assurer moi-mme de
ces nouvelles, et je courus  la ville; par-tout l'algresse
publique me confirma des vnemens nouveaux; je vis les pompeux
apprts des ftes: les temples s'ouvroient, l'encens fumoit, on
ornoit de fleurs les flambeaux d'hymene. J'ai fui ces lieux qui ne
m'offroient qu'un spectacle dchirant pour mon coeur, et, prenant
cong de mon frre, je suis parti pour vous annoncer qu'un lien
ternel vous enlve  jamais Bazine.

Childric, immobile et accabl, croyoit  peine ce qu'il venoit
d'entendre; sa raison, son coeur se refusoient  une conviction trop
cruelle; il lui sembloit qu'un horrible songe troubloit ses esprits,
il cherchoit  l'carter; mais plus il s'appesantissoit sur sa
pense, plus il sentoit la vrit terrible pntrer et dchirer son
coeur.... Ah! Bazine, que sont devenus votre amour, votre constance,
et cette douce fermet qui faisoit tout mon espoir?.... Mais Hirman
avoit parl, elle avoit respect en lui et les dieux et son pre....
Cette ide porte quelque douceur  l'ame du roi; il respecte jusqu'
l'infidlit de son amante; il n'est pas tout--fait malheureux,
puisqu'en perdant ce qu'il aime, le plaisir d'aimer lui reste
encore.

Le printems couronn de verdure, suivi de Flore et des zphirs,
descendoit lentement vers la terre; la nature,  son aspect,
oublioit les maux d'un long hiver, et dj, pare de fleurs,
sourioit au dieu qu'elle adore; les oiseaux, sortis des antres
secrets o les frimas les tenoient renferms, dployoient leurs
ailes lgres, essayoient leur doux ramage, et chantoient leurs
prochaines amours; Mars, s'arrachant des bras de Vnus, reprenoit
son casque et sa brillante armure; les grces effrayes se cachoient
dans le sein de la desse de Cythre, dont l'amour essuyoit les
larmes, et Mars appeloit aux combats les amans, les vieux
guerriers.... Les Francs, ses plus chers favoris, rpondoient par
des cris de joie au signal du dieu; c'est contre les Saxons qui se
sont allis aux Romains qu'ils vont marcher; c'est Angers et les
villes de dessus la Loire qu'ils vont attaquer; le jour du dpart
est dj choisi. Childric, occup de ce grand projet, le mditoit
profondment avec Viomade et Ulric, lorsqu'on vint lui annoncer
plusieurs Bardes chantant sa gloire: en effet, une troupe de
chanteurs s'avancrent; ils tenoient des lyres dont ils
s'accompagnoient; mais  peine Childric a-t-il entendu ces mots:

    Chantons ce roi jeune et vaillant,
    La gloire et l'honneur de la France,

qu'il a dj reconnu celle qu'il toit si loin d'esprer..... Un cri
de joie lui chappe.... Dieux puissans! s'crie-t-il, est-ce bien
elle!... Et tombant aux genoux de la princesse, il ne cessoit de
rpter: Vous, Bazine! vous, dans ces lieux! Moi-mme, rpondit-elle
en se dgageant de la chevelure noire et du voile qui la dguisent;
je suis venue vers vous, parce que je vous en crois le plus digne;
s'il toit dans l'univers un plus grand roi, j'eusse travers les
mers pour aller le joindre! Childric a reconnu la charmante
Berthilie et Eusbe; la princesse lui nomme Elnire; il s'avance
vers Taber; Eginard est dans les bras d'Ulric. Childric alloit 
son tour nommer Viomade, mais le coeur de Bazine l'avoit devin... O
mon pre! lui dit-elle, en lui tendant la main... Ce nom si doux et
si tendre transporta de bonheur celui qui l'avoit si bien mrit. Au
bout de quelques momens, la princesse demanda au roi la permission
de se retirer avec ses compagnes pour quitter leurs vtemens, et
prendre un costume plus convenable. Elles furent conduites dans les
plus riches appartemens, et Eginard reut  son tour les tmoignages
de tendresse que lui devoit son roi. Impatient d'aller embrasser
son frre Valamir, il sortit avec son pre; et Childric, rest seul
avec Viomade, ne se lassoit point d'admirer son bonheur, ce bonheur
qu'il toit si loin d'esprer. Mais pourquoi Valamir l'a-t-il si
cruellement tromp?.... La beaut de Bazine enchantoit Viomade,
parce qu'elle annonoit une ame, parce qu'elle toit plus belle de
l'expression de ses traits que de leur rgularit; sa voix portoit
au coeur ses moindres paroles; son sourire toit celui de
l'innocence, il toit encore celui de la bont; Bazine toit enfin
l'pouse que Viomade souhaitoit  son roi, et la reine qu'il
dsiroit  la France.

Les voyageuses reparurent, elles n'toient point pares et en
toient plus belles; les cheveux argents de Bazine flottoient 
demi-relevs par un rang de perles; ceux de Berthilie, tresss
autour de sa tte, toient renous sur son front; Elnire, aux
regards mlancoliques,  la dmarche nglige et voluptueuse,
portoit un voile transparent qui ajoutoit encore  sa beaut
touchante. Valamir ne put la voir sans dsirer de lui plaire, et
Elnire, pour la premire fois, entendit avec plaisir dire qu'elle
toit belle. Un festin toit prpar, les voyageurs en avoient
besoin; Eginard, encore foible, n'avoit plus ses fraches couleurs;
Berthilie croyoit l'en aimer davantage. On se mit  table; chacun se
plaa suivant son coeur; Childric cependant voulut que son cher
Viomade ft prs de Bazine, et qu'Ulric ft plac prs de lui;
Berthilie, qui n'a point oubli l'aimable repas qu'elle a fait en
Thuringe, s'assied en riant prs d'Ulric; Taber et Eusbe toient
vis- vis de leur chre lve, Elnire prs de sa mre, et Valamir
prs d'Elnire. Ce repas fut gai, fut long; jamais, peut-tre,
autant de coeurs parfaitement heureux ne s'toient trouvs runis.
Childric demanda  Berthilie si elle n'avoit pas quelque inquitude
sur la cassette qu'elle lui avoit remise. Vraiment oui, lui
rpondit-elle, et je suis venue exprs la chercher.--Et si je l'ai
perdue?--Eh bien! comme j'aime passionnment les fleurs, vous m'en
donnerez un gros bouquet, et je vous tiendrai quitte.--C'est un bon
march que je ferai l, dit le roi, et je l'accepte; mais il faut
encore me rendre un service.--Volontiers, reprit Berthilie.--Il faut
annoncer  Eginard que je le nomme capitaine de mes gardes, et 
Valamir, que je l'admets au rang des braves.... Berthilie rougit
d'abord; puis, prenant son parti avec grce, elle se leva, et alla
annoncer gravement  chacun des deux frres la bont du roi. A votre
tour, dit-il  Eginard et  Valamir, offrez cette bote  Berthilie.
Elle renfermoit une parure superbe: tandis qu'elle l'examinoit,
Childric s'adressant  Valamir, lui dit avec bont: Je devrois vous
en vouloir, vous m'avez caus de grands tourmens, et j'ignore encore
qui a pu vous abuser au point de vous persuader que la princesse
toit unie au roi de Thuringe.... Il ne s'est point tromp,
interrompit la princesse, il ne vous a pas tromp vous-mme! vous
voyez en moi l'pouse de Bazin, la reine de Thuringe!... Grands
dieux! s'cria Childric, vous, vous, l'pouse de Bazin!--Oui,
moi-mme; mais ne vous troublez pas, et coutez-moi sans inquitude.

Vous savez ce que j'ai souffert, et  quel excs de rigueur fut
porte ma captivit, les maux qu'prouvoient ma chre Eusbe,
l'ignorance dans laquelle je vivois sur votre destine, l'abandon
forc de mes amis, et l'impossibilit o se trouvoit Thobard
d'obir  son coeur et  son zle.... J'avais du courage contre ce
qui n'accabloit que moi, j'en manquai pour les douleurs de ma bonne
nourrice, et pour la premire fois, je versai des larmes. Cependant,
je fus surprise agrablement un matin en apercevant accroch 
l'ouverture de la roche un coffret richement orn; il renfermoit une
liqueur destine  Eusbe, dont Hirman assuroit l'effet; je la lui
prsentai  l'instant mme, et je retirai ensuite les tablettes. Je
les reconnus toutes deux, et j'ouvris d'abord celles de Berthilie.
J'esprois, prince, qu'elle me parleroit de vous; en effet, elle
m'annonoit votre arrive en France, sans entrer cependant dans
aucun dtail; elle m'instruisoit qu'une garde nombreuse entouroit la
roche, que l'on ne pouvoit en approcher qu'en traversant le torrent;
enfin elle me parloit d'une amiti dont je ne doutois pas, et du
dsespoir qu'prouvoit Thobard de ne pouvoir rien faire, ni mme
rien entreprendre pour moi... J'esprois trouver plus de consolation
dans la lettre d'Hirman; elle toit crite  la suite de celle de
mon pre, que je relus d'abord; mais jugez, prince, de quel
tonnement je fus frappe, lorsque je vis que le grand-prtre
m'ordonnoit, au nom des dieux et de mon pre, d'accepter la main du
roi de Thuringe! mon tonnement fit place  la douleur; l'amour et
la haine me dfendoient d'obir, et je m'abandonnai d'abord  leurs
conseils. La liqueur qu'avoit envoye Hirman avoit ranim Eusbe; sa
sant se rtablissoit, mon sort en toit adouci. Je voyois toujours
Thobard, il ne me parloit point d'hymen; Vendorix, qui
l'accompagnoit, se taisoit aussi; rien ne pressoit ma destine, et
l'espoir rentroit dans mon coeur. Mais le breuvage salutaire toit
puis, on ne venoit point en rapporter d'autre; Eginard aussi
m'abandonnoit; l'ide la plus cruelle s'offrit  ma pense: s'il
avoit t victime de son zle..., si les gardes l'avoient aperu...,
si l'onde furieuse du torrent l'avoit entran.... Je ne quittois
plus l'ouverture du roc, et sans cesse les yeux fixs sur les flots,
qui, dans leurs bonds cumeux, frappoient le rocher, je leur
redemandois Eginard, et je versois des pleurs. Eusbe, prive de la
liqueur bienfaisante, retomboit dans sa premire foiblesse; elle
cherchoit en vain  me cacher ses souffrances, hlas! mon coeur les
devinoit toutes.... Une nuit, je l'entendis se plaindre; je volai
vers elle, elle toit mourante: jugez de ma douleur, seule et sans
secours: Eusbe, ma chre Eusbe, ma nourrice, mon amie, ma mre, la
fidle compagne de mes maux, le second auteur de ma vie! Je la
pressois dans mes bras, je la rchauffois sur mon coeur, je versois
des larmes brlantes... Ah! me disois-je, les dieux ont parl, et
j'ai mconnu leur voix! ils ont ordonn, j'ai dsobi! ils me
punissent! ils vont m'enlever Eusbe, et j'aurai caus sa mort!
Appaisez-vous, dieux vengeurs! m'criai-je... O mon pre!
appaisez-vous! et je portai mes yeux vers la chane sur laquelle
j'avois jur de consulter Hirman.... Dans l'instant mme, elle se
dtacha du roc, et vint tomber  mes pieds.... Depuis long-tems je
travaillois  la desceller, son propre poids sans doute l'avoit
entrane; mais cet effet inattendu frappa de respect et de crainte
mon imagination trouble..... J'obirai! j'obirai! rptai-je avec
anxit; sauvez Eusbe!... Quelques momens aprs, elle r'ouvrit les
yeux, et soupira foiblement; j'essayai de lui faire avaler un peu de
vin; insensiblement elle reprit ses sens, mais elle toit
extrmement foible; le jour paroissoit  peine, et je souhaitois
dj la nuit; j'tois impatiente de revoir Thobard, d'arracher
Eusbe de ces lieux, de lui procurer des secours qui,  chaque
instant, devenoient plus ncessaires. Je m'exagerois le danger:
soupiroit-elle, je croyois recevoir son dernier soupir;
s'endormoit-elle, je m'en croyois prive pour jamais; j'interprtois
ses mouvemens, sa tranquillit, sa plainte, son silence;
j'interrogeois son teint ple, ses yeux ferms, son souffle; les
minutes toient des heures de souffrances; jamais jour ne me parut
plus long, jamais nuit ne fut si ardemment dsire; elle parut
enfin, et mon impatience croissant avec l'espoir, les instans
devenoient plus pnibles.... Je croyois dj avoir pass l'heure de
revoir Thobard, dj je m'imaginois qu'il ne viendroit point; cette
ide glaa mon sang: je me jetai  genoux, j'invoquai les dieux, je
conjurai mon pre.... J'entendis enfin s'ouvrir la trappe depuis si
long-tems objet de mes voeux; Thobard et Vendorix entrrent; je
leur en donnai  peine le tems, et volant au-devant d'eux: Eusbe se
meurt, leur dis-je; courez promptement vers le roi, allez lui
demander des secours qui ne peuvent lui tre refuss! Vendorix
s'avana: Princesse, me dit-il, il ne tient qu' vous de quitter
cette retraite, et d'en faire sortir Eusbe; vous connoissez les
volonts du roi, acceptez sa main, et bientt traite en reine, vous
commanderez au lieu de gmir.... Allez, lui rpondis-je; annoncez 
Bazin que je suis prte  marcher au temple, mais sauvez Eusbe!...
Thobard surpris ne rpondit rien, Vendorix m'assura de son zle;
tous deux se retirrent promptement; je les rappelai, et les priai
de ramener, s'il toit possible, Elnire, fille d'Eusbe; Vendorix
m'assura que tous mes ordres seroient excuts. Eusbe toit si
accable, qu'elle n'avoit aucune ide de ce qui se passoit autour
d'elle; ce fut un bonheur, car elle et prouv le plus grand
dsespoir, et se seroit srement oppose  mon sacrifice; elle toit
alors toute mon occupation, elle runissoit toutes mes penses; je
m'oubliois entirement, et le terrible consentement que je venois de
prononcer disparoissoit de mon souvenir. Quelques heures s'toient 
peine coules, qu'un grand bruit se fit entendre; je ne doutai pas
que l'on ne vnt nous chercher; mais je ne m'attendois pas  un
plaisir bien grand, et que je dus aux tendres soins de Thobard,
celui de voir d'abord ma chre Berthilie; elle me serroit dans ses
bras, tandis qu'Elnire soutenoit la tte languissante de sa mre,
et lui faisoit avaler un breuvage dont l'effet fut prompt et
souverain. Le plaisir de revoir Berthilie fut si grand pour moi, que
j'en augurai mme le bonheur; ce charmant visage, qui le premier
s'offroit  mes yeux, sembloit me promettre un doux avenir.... Prte
 partir, elle voulut rattacher mes cheveux, remdier au dsordre de
ma parure,  laquelle je n'avois pas song; mais il me tardoit de
revoir les cieux, de faire respirer  Eusbe un air plus pur. Nous
l'enveloppmes soigneusement, dans la crainte que le grand jour ne
la saisit; moi-mme je mis un voile, et je ne partis point sans
cette chane prcieuse, le plus cher de mes trsors. Deux chars nous
attendoient: Eusbe fut transporte avec soin; Elnire et le mdecin
qu'elle avoit amen, montrent sur le mme char, et la placrent
entre eux deux; je montai avec Berthilie dans le char royal. Un
cortge immense nous entouroit; la joie clatoit dans tous les yeux,
on applaudissoit  ma libert; les cris de vive Bazine! vive la
fille d'Humfroi! me tirrent tout--coup de l'espce d'enchantement
que j'avois prouv; les crimes de Bazin se retracrent  ma
mmoire, et le funeste hymen auquel j'tois condamne me fit
horreur.... Nous tions aux premiers jours du printems, et nous
traversions lentement le bois qui me sparoit depuis si long-tems du
monde, ce bois qu'Eginard avoit dcouvert, que Berthilie avoit
parcouru seule et pendant la nuit, ce bois encore empreint de la
trace de vos pas!.... Et c'toit pour m'unir  un autre! c'toit
pour renoncer  jamais  vous que je revoyois ces lieux tous remplis
pour moi de votre image et de vos souvenirs! Je succombois  ces
tristes penses, et pour m'y arracher un moment, je fis arrter le
char, et demandai des nouvelles de ma chre Eusbe. L'lixir qu'elle
avoit pris, le mouvement et l'air lui avoient fait un bien infini;
Elnire, qu'elle aimoit tendrement, lui avoit cach  quelle
horrible condition nous devions notre libert; elle en jouissoit
sans mlange. Enfin nous arrivmes: un peuple entier m'attendoit aux
portes du palais; le roi lui-mme s'avana. A sa vue, mon courage
alloit m'abandonner; la joie publique, le nom d'Humfroi que
j'entendis rpter autour de moi, me rappelrent  moi-mme.
J'avois quitt mon voile, ravie de voir les cieux, dont j'tois
prive depuis mon entre dans ma caverne; mes cheveux flottoient
pars, mes vtemens toient ceux d'une captive; mais Bazin, sans
s'arrter au dsordre de ma parure, me prit la main, et posant la
couronne sur ma tte: Peuple! dit-il, voil votre reine!... Des cris
d'algresse lui rpondirent, et la douceur d'tre aime se fit
sentir  mon coeur. Bientt je fus conduite  l'appartement des
reines; je redemandai mon palais; on m'avertit que je ne devois plus
y retourner: il toit occup par la jeune Amalabergue. Eusbe fut
couche; Taber, Elnire, le mdecin ne la quittrent pas; d'heure en
heure elle se trouva mieux, et ce fut pour moi la joie la plus vive
et la plus sensible. Je ne vous parlerai point des ftes qui se
succdrent, des hommages qui me furent adresss, du discours de
Bazin, des souffrances de mon coeur, des efforts que je faisois pour
les cacher et les vaincre.... J'appris la maladie d'Eginard, il
toit hors de tout danger, mais encore foible.... Son nom me fit
rougir et trembler; je priai mon amie de ne plus le prononcer que
mon sort ne ft accompli.... Eusbe apprit enfin  quel supplice
j'tois destine; elle eut peine  supporter cette nouvelle, mais
j'eus la force de la consoler moi-mme en lui paroissant moins
afflige.... Bazin ayant voulu que je l'accompagnsse dans une
promenade qu'il avoit ordonne, je traversai la ville, assise prs
de lui dans son char, et le peuple, toujours empress, couroit
au-devant de nos pas. Je crus apercevoir dans la foule un tranger;
sa ressemblance avec Eginard me frappa; il paroissoit surpris,
l'indignation, la tristesse se peignoient sur son visage; je le
fixai, mon coeur palpita, ce n'toit point Eginard; mais sans doute
vous aviez envoy en Thuringe cet tranger, et il alloit vous
annoncer que dans deux jours Bazine seroit l'pouse du meurtrier de
son pre, de celui qui avoit mdit votre mort! L'tranger se perdit
dans la foule, je ne le revis plus. Seule avec Berthilie, je lui fis
part de cette rencontre; elle m'apprit alors que Valamir, frre
d'Eginard, toit chez Taber depuis plus d'un mois. Hlas! lui
dis-je, que va-t-il annoncer  Childric? Mais, ajoutois-je, puisque
Valamir est en Thuringe, tu sais sans doute tout ce qui est arriv 
son matre; je te conjure de me raconter les vnemens de son
retour; le jour n'est pas loin o je ne pourrai le nommer sans
crime; jouissons du peu d'instans qui nous restent. Ce fut alors que
j'appris vos victoires, et tous les glorieux commencemens de votre
nouveau rgne. La vue de Valamir, l'entretien que j'avois eu avec
Berthilie, les penses cruelles que je ne pouvois carter, la
douleur que vous causeroit mon hymen, le mpris peut-tre qu'il vous
inspireroit, tous les tourmens d'un coeur qui se spare  jamais de
ce qu'il aime, l'ide, plus terrible encore, d'appartenir  ce qu'il
ne peut que har, me plongeoient dans la plus profonde tristesse.
Contrainte  la dvorer, prive mme des conseils d'Hirman,  qui
j'avois inutilement envoy Taber, je vis natre le funeste jour qui
devoit m'enchaner  jamais, m'enlever l'esprance, dernier bien de
l'infortune, me dfendre mes souvenirs, me faire un crime de mes
larmes. Dj les clatantes parures des reines brilloient parses
autour de moi; dj des mains empresses et importunes prparoient
les riches habits dont la douloureuse victime alloit tre orne....
Mon coeur toit foible et palpitant; je relus les ordres de mon
pre, ceux du vnrable conseil qu'il m'avoit choisi lui-mme;
j'admirai la sant qui commenoit  reparotre sur les joues ples
de ma chre Eusbe, et prenant des forces dans tous ces objets, je
me ranimai avant de livrer ma tte aux vains ornemens qui devoient
bientt la fatiguer; je repris la chane rvre, je me courbai sous
ses lourds anneaux, et je demandai aux dieux le courage qui sied aux
reines, la paix du coeur qu'une pouse doit  ses liens sacrs.
L'heure terrible approchoit, et Berthilie vint me l'annoncer; ma
dernire larme tomba sur son sein, et je repris le calme d'une
douleur rsigne. Promptement pare, j'embrassai Eusbe, trop foible
encore pour me suivre au temple; elle toit baigne de pleurs;... je
les entendis,... mais n'osai leur rpondre. Le roi m'attendoit; il
me prsenta ses fils, dont j'allois tre la mre. Nous marchmes au
temple; une terreur secrte glaoit mon sang; les victimes toient
prtes, l'encens fumoit, les flambeaux d'hymen toient allums, un
espoir vague soutenoit cependant mon coeur. Tout--coup je fus
frappe d'une ide terrible; le songe que j'avois fait dans la
caverne revint  mon esprit; c'toit le mme temple, le mme autel,
c'toit encore les mmes Druides.... Il me sembloit que l'ombre
d'Humfroi erroit dans le temple, planoit sur ma tte, et alloit
m'enlever de l'autel.... Cependant la crmonie s'achevoit en
silence; Bazin satisfait, n'prouvoit ni remords, ni crainte; le
grand-prtre prit ma main tremblante, l'unit  cette main coupable;
je me sentis dfaillir.... les sermens d'hymen furent prononcs;
rien n'en troubla l'auguste engagement; c'en toit fait, j'tois
l'pouse du meurtrier de mon pre!... Mais Hirman parut.... A son
aspect Bazin trembla, et l'espoir rentra dans mon coeur. Roi,
dit-il, et vous peuples qui m'coutez, vous n'avez pu oublier le
prince Amalafroi, mort  la fleur de l'ge, et  qui la nouvelle
reine avoit t promise ds sa naissance; les justes respects ds 
une perte aussi grande,  un engagement aussi solennel, ont dcid
sa veuve  se conformer  nos usages, et par le sacrifice expiatoire
d  ses mnes irrites, c'est mon temple qu'elle a choisi pour y
passer le mois de larmes; je viens la rclamer au nom des dieux.
Pendant ce discours mon ame se remplissoit de joie, le roi contenoit
 peine sa fureur; il craignoit Hirman, n'osoit l'irriter,
redoutoit un peuple superstitieux et extrme; il n'osa s'opposer 
un usage aussi sacr, et dont j'aurois pu m'exempter comme n'tant
pas rellement l'pouse d'Amalafroi. Mais Hirman savoit les crimes
de Bazin; sa vue avoit suffi pour le troubler; il se tut, et laissa
les prtresses m'enlever le bandeau royal et me couvrir d'un voile.
Berthilie demanda  me suivre; Hirman y consentit; elle fut comme
moi revtue d'un long voile; les prtresses nous entourrent, et je
marchai ainsi au temple d'Hirman. J'ignorois encore ses projets,
mais j'tois spare de Bazin; mon songe se ralisoit; c'toit du
pied des autels, c'toit mon pre qui m'enlevoit  lui; je pressois
en silence la main de Berthilie, et nous entrmes dans le temple.
Hirman me conduisit, ainsi que mon amie, prs d'un tombeau. C'est
l, me dit-il, que repose votre pre; c'est du fond de la tombe
qu'il a veill  votre bonheur, et vous a dlivre; offrez-lui votre
reconnoissance et vos larmes. A ces mots, il nous quitta, et nous
restmes seules prs de l'ombre protectrice; j'arrosai de mes pleurs
le marbre insensible, et j'levai mon ame vers les cieux. Hirman
nous ramena dans la partie du temple destine  recevoir les
prtresses. Vous resterez ici quelques jours, me dit-il;
reposez-vous sur moi de votre destine: votre courage vous a mrit
ce bonheur; les dieux sont satisfaits, et leur toute-puissance
achvera d'assurer votre repos. Pendant plusieurs jours je ne revis
point Hirman; mais j'tois avec mon amie; je n'avois rien  redouter
du roi, qui n'et os, avant le terme encore loign, venir rclamer
son pouse. Je pensois  vous, j'en parlois, je parlois aussi
d'Eginard; une esprance douce et paisible, que l'amiti partageoit,
embellissoit ma vie; j'tois heureuse, Berthilie ne l'toit pas
moins. Plus des trois quarts du tems que m'accordoit l'austre loi
des Druides toit expir, lorsqu'Hirman parut. Princesse, me dit-il,
j'ai tout prpar; vous partirez cette nuit mme pour vous rendre
chez Taber, o vous trouverez des dguisemens; Eusbe et Elnire s'y
rendront galement; vous partirez tous pour la France la nuit
suivante, et vous vous rendrez  la cour du roi Childric. Thobard
permet  sa fille de vous suivre, et vous remet sur elle tous les
droits d'un pre. Je n'ai pu vous faire partir plutt,  cause de la
foiblesse d'Eusbe, et d'Eginard; mais tous deux maintenant sont en
tat de vous accompagner. Taber courroit des risques s'il restoit
ici: emmenez-le.... Partez! ajouta-t-il, pouse du roi de Thuringe;
ces noeuds forms aux pieds des autels sont sacrs, et vous ne
pouvez disposer de votre main que lorsqu'ils auront t rompus dans
le mme temple o ils furent prononcs. Laissez au tems et  mes
soins vous acqurir votre libert; respectez les dieux qui vous ont
si visiblement protge.

Je me prosternai, et je jurai  Hirman de remplir les devoirs dont
je reconnoissois l'importance; mais je lui tmoignai le dsir de ne
pas quitter ces lieux sans offrir un sacrifice sur la tombe de mon
pre; il y consentit, ordonna les prparatifs. Nous nous rendmes au
temple; j'unis le nom et le souvenir de ma mre  celui d'Humfroi;
je les confondis dans mon coeur. Aprs cette crmonie, triste,
lugubre, mais qui satisfaisoit ma douleur, j'offris  Hirman
l'hommage de ma profonde reconnoissance, et me prparai au dpart;
le respectable Druide me conduisit par un souterrain, pour viter
les gardes que le roi dfiant avoit placs; j'arrivai chez Taber
avant la fin de la nuit, et j'eus le bonheur de trouver ma chre
Eusbe tout--fait rtablie. Ce jour s'coula rapidement; dguiss,
nous partmes tous  l'entre de la nuit, et nous voyagemes ainsi
jusqu'en France; ce ne fut que dans vos tats que nous cessmes de
craindre, que nous commenmes  tre vraiment heureux; par-tout on
vantoit, on chantoit; on adoroit Childric, et mon coeur s'unissoit
 tous les coeurs.

Le jeune monarque, pendant ce rcit, pensoit avec douleur qu'il
s'levoit encore un obstacle entre Bazine et lui; cependant il n'osa
troubler un si beau jour par une plainte; la princesse, d'ailleurs,
l'entendoit sans qu'il parlt; elle souffroit comme lui.... il
alloit la quitter.... il alloit combattre loin d'elle.... L'heure de
se retirer vint  son tour; les voyageuses toient fatigues; elles
furent conduites  leur appartement; celui du capitaine des gardes
fut ouvert  Eginard; le lendemain il en commena les fonctions, et
la plus chre pour lui fut de ne pas quitter le roi. Valamir fut
reu parmi les braves avec les crmonies usites, et le roi annona
que dans deux jours on marcheroit contre les Saxons. Bazine
applaudit  ce projet guerrier; Berthilie, tremblante, baissa les
yeux, quelques larmes s'en chapprent; la belle princesse s'en
aperut, et chercha  la consoler. Je ne suis point reine, lui
rpondit Berthilie, mon coeur est simple, j'aime mieux le bonheur
que la gloire. Bazine sourit et l'approuva tout bas. Le lendemain
fut donn, en partie, aux grands prparatifs du dpart, l'aurore en
fut le signal; les chants guerriers l'annoncrent, et Childric ne
les fit pas rpter. Viomade ne le suivit point, le roi lui laissoit
le gouvernement, il lui confioit le soin de Bazine. Des couriers
annoncrent bientt la dfaite des Romains, celle d'Odoacre, la
prise d'Angers, celle des les de la Loire. Egidius, toujours
vaincu, perdit la vie dans la bataille. Childric, poursuivant ses
conqutes, entra dans Beauvais, qui lui ouvrit ses portes, et l il
mdita un plus beau triomphe. Mais tandis qu'il reposoit un moment
son infatigable arme, une femme plore vient tomber  ses
genoux;.... c'est la superbe Egsippe dans tout l'clat de sa
beaut, pare de ses larmes, et se flattant de reconqurir encore le
coeur o elle a rgn. Le roi, surpris  sa vue, la relve; il
n'outrage point  ses malheurs, il y compatit mme, et Egsippe se
croit encore reine. Dveloppant tout l'artifice de son esprit, elle
s'excuse sur l'empire inconcevable qu'un matre, plus qu'un amant,
avoit sur ses volonts, tandis que son coeur, malgr elle, se
donnoit secrtement. Qu'il l'a bien punie de sa foiblesse! qu'elle a
souffert dans son odieux esclavage! que de fois elle a vers des
larmes! que de fois son ame a vol sur les pas du seul mortel
qu'elle ait aim! combien elle et prfr son exil  ce trne o,
esclave couronne, elle n'prouvoit que des remords! Qu'elle toit
belle en parlant ainsi! Ses yeux remplis de douces flammes, sa
bouche embellie d'un tendre sourire, ses bras dont elle dveloppoit
les grces, sa taille majestueuse dont elle dessinoit tous les
mouvemens.... Mais tant d'art et tant de charmes toient sans
puissance sur un coeur dtromp et tout  Bazine. Veuve d'Egidius,
lui dit le roi, vos malheurs me touchent; que puis-je faire pour les
adoucir? M'accorder, lui dit-elle, un asile dans votre cour,
m'admettre au rang de vos sujettes, me laisser vivre  l'ombre de
votre trne. Non! non! reprit le roi, trop de regrets et de honte
empoisonneroient vos jours; retournez dans votre patrie,
j'ordonnerai tout pour que votre voyage soit sans dangers; quittez
des lieux occups par les ennemis vainqueurs de votre poux; vous le
devez  ses mnes. Egsippe, tonne, furieuse, alloit rpliquer;
Childric, sur l'heure mme, ordonna son dpart, et la fit
reconduire chez elle pour s'y prparer. Quelle imposture! se
disoit-il, et que Bazine, sans art, est bien plus belle! Un mot de
sa bouche timide enchante et persuade; son regard modeste, et
souvent baiss, parvient rapidement  l'ame; la vertu, la bont
respirent dans ses traits; l'air est plus pur en sa prsence; on
l'adore, on la respecte, on n'oseroit la dsirer! Ah! cleste
Bazine, si jamais mon trne s'embellit par toi, je croirai m'y
asseoir auprs de l'innocence. Ainsi pensoit Childric, et sa main
traoit sur ses tablettes, fidles interprtes de son coeur, des
sentimens purs et sincres, qui portoient  Bazine et l'amour et le
bonheur.

Il ne restoit plus  faire qu'une seule conqute pour mettre au plus
haut comble la gloire et la puissance de Childric. _Lutecia_, ou
plutt Paris, cette ville toujours si chre  ses rois, et qui
depuis Clovis fut toujours la capitale de la France, manquoit
encore  ce royaume florissant et conquis en si peu d'annes; la
Seine et les marais dont elle toit entoure en rendoit l'abord
pnible, et le sige non moins difficile. Depuis Jules-Csar, elle
appartenoit aux Romains; et l'heureux possesseur des plus belles
contres toujours embellies d'un ciel pur et serein, appeloit sa
chre Lutce, cette ville encore si loin de ce qu'elle est
aujourd'hui, btie dans les eaux et sous des brouillards qui
s'levoient du sein des marais. Paris n'toit alors que la partie
connue aujourd'hui sous le nom de la Cit. On y parvenoit par deux
ponts;  la tte de chacun des ponts toit un chteau, le grand et
le petit Chtelet; les Druides avoient un collge et un temple
consacr  Isis (Saint-Vincent), depuis, Saint-Germain-des-Prs.
Pluton avoit un temple sur le mont Leucotitius, devenu le couvent
des Carmlites de la rue Saint-Jacques; Notre-Dame fut aussi un
autel rig  Jupiter,  Esus,  Vulcain,  Castor et Pollux; et le
chteau des Thermes, bti en 306, sur le modle des bains de
Diocltien, fut la demeure des comtes qui gouvernrent Paris, et
devint celle de nos rois. Telle toit alors cette ville aujourd'hui
si belle, et qui runit dans son enceinte tous les chefs-d'oeuvre
que les sicles ont enfants, et qu'ils avoient distribus dans
l'univers. Une seule main, un seul gnie a tout rassembl; l'artiste
ne va plus au loin chercher ses modles, et le curieux voyageur
trouve au Musum le but et les fruits des plus longs voyages. Cette
ville, si belle par ses difices, si intressante par la runion des
beaux arts, des talens, du luxe et de la fortune, et que la prsence
de ses rois avoit si long-tems orne, comme elle l'embellit
aujourd'hui, n'a rien  souhaiter peut-tre que d'avoir pu s'lever
sur les bords attrayans de la Loire, qui lui eussent donn un sol
plus fertile, un air plus doux, un ciel plus heureux, et une
situation politique plus avantageuse. Childric, craignant de perdre
ses soldats dans les marais, ou d'entrer par un pont troit et
facile  dfendre, fit construire un grand nombre de bateaux,
traversa la Seine, et entra par ce terrain si bien bti de nos
jours, depuis l'glise Saint-Gervais jusqu'au Louvre; il fit camper
une partie de ses troupes  l'extrmit de chaque pont; les
Parisiens ainsi enferms, se rendirent aprs une courte rsistance;
le roi marcha au palais des Thermes dont il prit possession, et
forma un camp sur la grande place dont il toit environn. Bientt
il s'occupa de faire aimer son triomphe, en dtruisant le fisc
romain, en donnant de sages lois; les temples furent ouverts, les
sacrifices les plus solennels y furent offerts aux dieux, et
Childric n'oublia point celui de Mars, bti sur le mont que nous
connoissons sous le nom de Montmartre. Ainsi fut conquise cette
grande ville qui devoit avoir de si hautes destines.

La gloire n'exigeoit plus rien du roi qui venoit d'en obtenir tant
de faveurs; l'amour seul avoit encore des dons  lui faire;
Childric les souhaitoit depuis trop long-tems, il les avoit trop
bien mrits pour ne pas les obtenir. Aprs avoir assur par-tout sa
domination, aprs l'avoir fait aimer, il reprit le chemin de
Tournay, s'arrtant dans toutes les villes, et y recevant les
tmoignages de l'amour et de la fidlit des peuples. Il approchoit
de l'heureuse ville qui renfermoit l'objet de ses seuls dsirs, le
prix de son courage, de ses longues peines, de ses sacrifices. Mais
de nouveaux obstacles n'alloient-ils pas l'carter encore du
bonheur? Bazine toit-elle libre enfin? n'avoit-il plus rien 
redouter? Plus il approche, plus son coeur palpite de crainte, plus
il frmit. Mais des arcs de triomphe sont levs, des festons de
fleurs ornent son passage; un char dor, que tranent quatre boeufs
de la couleur des neiges, marche au-devant de lui; plusieurs chars,
une foule immense le suivent, Bazine en fait le plus bel ornement;
sur son front d'albtre tincellent les feux des diamans, son
manteau en est couvert, le bonheur l'embellit, et Childric,  son
aspect, devine qu'il n'a plus de rival. Viomade, plac au-dessous de
la princesse, sourit  la joie de son matre; ils arrtent leurs
dociles conducteurs; le roi s'approche; les cris du peuple se font
entendre; la belle princesse invite le monarque  se placer prs
d'elle; il obit, et tous reprennent la route de Tournay; les Bardes
chantent, ils clbrent les triomphes et le retour du roi; les
instrumens se font entendre, les rues sont ornes de feuillages, et
le cortge arrive ainsi au palais. Pendant la route, Valamir,
Eginard se sont rapprochs d'un second char non moins dcor, non
moins prcieux, et le premier objet qui frappe en entrant les
regards du roi, c'est Thobard, le vertueux pre de Berthilie.
Eginard, en l'apercevant, prouva un sentiment de trouble qui tenoit
de la joie et de l'inquitude. Le roi ne craignoit plus rien, il lui
fit le plus tendre accueil, et aprs les premiers mouvemens d'une
arrive si nombreuse, si imposante, on s'assit autour de Thobard,
qui fit ainsi l'histoire des vnemens qui le conduisoient en
France, o il toit depuis quelques jours.

Mon roi, dit-il, attendoit avec la plus vive impatience que le tems
du sacrifice de la princesse fut expir: il s'coula enfin, et nous
marchmes au temple. A notre arrive, les portes s'ouvrirent; Hirman
parut dans toute la pompe qui prcde les grands mystres. Roi! que
voulez-vous? dit-il d'une voix terrible. Mon pouse, rpondit
Bazin.--Suivez-moi.... Le roi marchoit rapidement, mais je le voyois
plir. Nous entrmes dans une salle de marbre noir, claire de
torches funbres; une tombe, aussi de marbre noir, s'levoit dans ce
lugubre sjour; Hirman s'arrta.... Roi! dit-il, votre coeur est-il
muet? ce tombeau ne lui fait-il donc rien sentir? Bazin frissonnoit,
ses cheveux se hrissoient, la sueur dcouloit de son front.--Vous
voulez votre pouse?... Eh bien! osez la demander  son pre! il
est l!... s'cria Hirman, en lui montrant le tombeau, il est l!...
O Humfroi! ajouta-t-il, en tendant ses bras, roi malheureux! frre
plus malheureux encore! sors de la tombe o le fratricide t'a
plong; et pour prix de ses crimes, viens lui livrer encore
l'innocente Bazine! Ombre rvre, parois  nos yeux.... Ciel! o
suis-je! dit le roi; mon frre!...  mon frre! pardonne!... et il
erroit autour de la tombe.... Sortons! sortons! me dit-il, fuyons
ces horribles lieux! Hirman le rappeloit en vain; il marchoit  pas
prcipits, et dans son dsordre, il renversa le trpied sur lequel
brloit le succin jaune, parfum des tombeaux. Le bruit pouvantable
de sa chte retentit en sons lugubres dans toutes les votes du
temple; j'en fus moi-mme effray. Arrache-moi d'ici, Thobard!
disoit le roi; la tombe s'ouvre et va m'engloutir!... Je vois
Humfroi! je le sens! il me dvore les entrailles! il dchire mon
sein! il me tue!... Emu, touch de l'tat terrible du roi, je
l'entranai hors du temple; il put  peine retrouver assez de raison
pour cacher son trouble  ceux dont il toit entour; il lui tardoit
d'chapper aux tmoins curieux, dont les regards questionnoient le
roi sur la princesse, et sur l'abattement qu'il ne pouvoit vaincre.
Seuls, enfin, il m'ouvrit son coeur, me parla avec remords du crime
affreux auquel il devoit le trne, mais dont le souvenir troubloit
tous ses plaisirs, dtruisoit son repos, ternissoit ses plus beaux
jours. J'avouai alors au roi que je connoissois cette malheureuse
poque de sa vie; je lui dtaillai la mort lente d'Humfroi; je lui
fis part du pardon que ce tendre frre lui avoit accord  sa
dernire heure, du silence qu'il avoit exig des Druides, de Taber
et d'Eusbe; de leur obissance, jusqu'au moment o il voulut forcer
la princesse  un hymen qui paroissoit si criminel  ceux qui
avoient vu prir Humfroi; enfin, des ordres d'Hirman, qui s'toit vu
forc  recourir  cette ruse pour sauver la vie de Bazine, et la
soustraire  ses rigueurs. Chaque mot que je prononois parvenoit au
coeur du roi; ses larmes couloient avec abondance. Ah! me disoit-il,
j'entends encore sa voix, sa voix dsole m'appelle  son
secours!... cette voix d'un frre me suit en tous lieux!... Ah!
crois-moi, Thobard, je n'ai jamais joui paisiblement!... Le ciel
met dans le coeur du coupable une inquite agitation qui
l'empoisonne, et tt ou tard un remords vengeur le dchire!...
Bazin, depuis ce jour, toit triste, rveur; il fuyoit tous les
regards, offroit des sacrifices; le repentir gravoit son empreinte
sur son front ple et charg d'ennuis.... Thobard, me dit-il un
jour, je ne puis rsister  ma douleur; il faut que j'expire, ou que
les justes dieux qui me perscutent s'appaisent enfin; ma vie n'est
plus qu'un long supplice; va trouver Hirman, peins-lui mon sort,
qu'il ordonne, j'obirai, mais qu'il me dlivre, s'il se peut, de
mes tourmens! Le vnrable Druide daigna venir lui-mme; il appaisa
une partie des orageux transports du roi. Les dieux sont clmens,
lui dit-il, et vos remords vont les flchir. Humfroi lui-mme
pronona votre pardon, si vous rendiez constamment heureuse la fille
si chre que vous veniez d'adopter; assurez son bonheur, et le
pardon d'un frre  sa dernire heure va rpandre sur vos jours une
longue et dlicieuse paix! Que dois-je faire pour Bazine? rpondit
le roi dj moins agit; parlez, sage Hirman: faut-il descendre de
ce trne qui lui appartient plus qu' moi? Non, non, reprit le
grand-prtre; rgnez, rgnez avec gloire, avec justice! mais brisez
les liens odieux qui enchanent  vous une infortune! Un trne
aussi grand que le vtre lui est offert; elle ne vous demande que de
la rendre  elle-mme; l'ombre d'Humfroi satisfaite, les dieux
contens, vos remords appaiss, vous passerez encore d'heureux jours,
et vous sentirez que l'ame ne jouit que par la vertu! Bazin
consentit sans peine  rendre  la princesse une main qui n'avoit
jamais d lui appartenir, et ce mme autel, qui vit former ces
noeuds, les vit encore se rompre. Le roi ayant appris d'Hirman que
la princesse toit en France, me chargea de me rendre  votre cour,
de vous y annoncer que rien ne s'oppose  votre union,  laquelle il
donne son consentement. J'arrive avec de magnifiques prsens pour la
princesse, pour Eusbe et Taber; j'avois dj annonc  Bazine
qu'elle toit libre, mais j'avois rserv ces dtails pour l'instant
qui vous rendroit  son coeur. A ces mots, Thobard faisant apporter
un riche coffre garni d'or, le remit  la princesse, et offrit
galement  Eusbe et  Taber une bourse d'or, des bracelets, un
collier, un bandeau de pierreries. Eusbe,  l'instant mme, les
attacha sur Elnire, qui refusoit de les recevoir, et Taber lui
donna aussi la bourse d'or; elle s'opposoit encore plus vivement 
ces dons: Acceptez, Elnire, dit le roi; Taber n'a plus besoin de
rien, je me charge de sa fortune.

C'toit beaucoup sans doute que d'tre assur de son bonheur; mais
il falloit encore en jouir, et que l'hymen en assurt la dure.
Tandis que Childric en prparoit les instans, en arrtoit le jour
fortun, de concert avec Bazine et Viomade, Berthilie, les yeux
baisss, effeuilloit une rose en coutant Eginard qui lui parloit un
bien doux langage; Valamir, moins vif et moins sr d'tre aim,
parloit moins  Elnire, qui ne rpondoit que par sa rougeur; Ulric
sourioit au bonheur de ses enfans, et jouissoit de leurs plaisirs.
Bazine ne pouvoit oublier long-tems la fille d'Eusbe ni Valamir.
Ah! dit-elle au roi, augmentons encore le nombre des amans fortuns!
que notre fte soit encore celle de tant d'objets qui nous sont
chers! Bonne Eusbe! dit Bazine en embrassant tendrement sa
nourrice, ton Elnire est ma soeur; permets que j'en dispose en
faveur de Valamir.... Eusbe, unissant leurs mains, dit avec
tendresse, en fixant Taber qui l'approuva d'un geste expressif:
Aimez-vous!... et servez vos matres comme nous vous en donnerons
l'exemple. Ulric s'approcha, Valamir se jeta dans ses bras, et le
vieux guerrier eut encore la gloire de cueillir sur le front
virginal d'Elnire un premier baiser.... Berthilie sourioit, versoit
quelques pleurs; Bazine la regarda un moment; l'aimable fille ne put
rsister  son motion, elle se jeta dans les bras de la
princesse.... Y consentez-vous, Thobard? dit Bazine. Le chef du
conseil s'inclina respectueusement. Eginard, ajouta-t-elle, vous
souvenez-vous de ce que je vous ai promis sur la roche sombre, en
vous donnant un bracelet que sans doute vous avez encore?... Eh
bien! je vous donne aujourd'hui ce que je vous promis alors, cette
Berthilie si sensible.... Et si adore! interrompit Eginard en se
jetant aux genoux de la princesse; et prenant imptueusement la main
de Berthilie qu'elle lui prsentoit, il la couvrit en un instant de
mille baisers.... Confuse, trouble, Berthilie alla cacher dans le
sein de son pre son bonheur et son agitation; Eginard embrassoit
Ulric et Valamir; Viomade admiroit ce spectacle charmant, et
Bazine, dont l'ame se dveloppoit  chaque instant,  chaque instant
aussi lui paroissoit et plus sensible et plus belle.

Le jour qui devoit clairer ces trois heureux hymenes, Diticas
sortit de ses forts, suivi des prtresses et des Druides: le temple
fut ouvert; il en prpara les ornemens. Bazine et ses deux
compagnes, runies depuis l'aurore, songeoient  ce que cette
journe avoit pour elles de solennel. La belle reine fut pare des
mains d'Eusbe, et Berthilie voulut attacher elle-mme le diadme
tincelant; les beaux cheveux de Bazine s'en chappoient en boucles
argentes. Elnire, plus orne de son touchant embarras que des
riches prsens de Bazin, rougissoit de se voir si belle. Berthilie
ne voulut point mler d'ornemens  ses cheveux; une frache couronne
de roses entoura sa figure plus frache encore que ces fleurs; un
bouquet, voil toute la parure de l'pouse d'Eginard.... C'est ainsi
qu'il m'aima, dit-elle.... L'heure si belle dans la vie...., cette
heure qui confond  jamais les destines, o l'on se reoit et se
donne pour toujours, o l'on s'unit pour ne plus se quitter, o
l'on va se promettre de s'aimer, de s'appartenir jusqu' la mort;
cette heure qui couronne tous les voeux.... vint assurer le bonheur
des amans les plus parfaits, des poux les plus fidles. La
magnificence des rois se joignit au charme de l'amour, et des ftes
dignes d'eux firent partager au peuple entier la flicit de son
matre. Bazine parut aux Franais charms la plus belle des
mortelles, Berthilie la plus jolie, Elnire la plus touchante. Le
roi enflamma tous les coeurs; l'admiration, la joie, l'algresse
furent gnrales.

FIN DU LIVRE DIX-HUITIME.




CONCLUSION.


Childric rgna glorieusement sur un peuple dont il assura le
bonheur. Le comte Pol, qui obtint dans les Gaules le commandement
confi  Egidius, ayant voulu troubler la paix de ses tats, fut
battu compltement, et forc de se retirer  Soissons. Bazine, sur
le trne, se montra toujours sensible au malheur, douce,
bienfaisante, accessible aux infortuns; elle et consol le roi de
ses disgrces, s'il en et prouv, elle ajouta  son bonheur; de
cet hymen heureux naquirent la superbe Audeflde, pouse clbre de
Thodoric, roi des Ostrogoths, et le fameux Clovis, si digne des
grands rois qui l'avoient prcd, et des rois plus grands encore
qui lui succdrent: heureux poux de la belle Clothilde, il fut le
premier roi chrtien, et par la dfaite de Siagrius, gnral romain,
et la prise de Soissons, mit fin  l'empire des Romains dans les
Gaules. Les Franais, l'an 510, c'est--dire quatre-vingt-dix ans
aprs l'entre de Pharamond dans les Gaules, possdoient dj
toutes les provinces situes entre le Rhin, la Seine et la Loire.
D'aussi rapides, d'aussi immenses conqutes ont tonn l'univers
jusqu'au moment o un nouveau gnie, rallumant les feux indomptables
de cette nation belliqueuse, laissa  peine  la renomme le tems de
redire ses triomphes!

Viomade, que Bazine avoit nomm son pre, en eut tous les droits, en
inspira tous les sentimens. Berthilie resta prs de la reine, et
aima toujours Eginard avec la plus vive passion; elle eut quelques
momens de jalousie, mais trs-courts, et dont son poux sut bien la
consoler. Elnire conserva sa puret, sa douceur et l'amour de
Valamir. Eusbe fut honore  la cour; la reine l'aima toujours
tendrement. Thobard retourna en Thuringe, mais il finit par se
fixer prs de sa fille. Tournay eut la gloire de conserver ses rois:
ce fut l'an 1653 que l'on y dcouvrit le tombeau de Childric, de ce
prince dont l'tonnante destine fut agite ds sa naissance, et qui
reut du malheur ces leons ineffaables qui font les grands rois et
les grands hommes.





End of the Project Gutenberg EBook of Childric, Roi des Francs, T. 2 (of 2), by 
Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul

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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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