The Project Gutenberg EBook of Sais-tu?, by Victor Juhlin

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Title: Sais-tu?
       Recueil de posies destines  servir d'exercices
       lmentaires de mmoire

Author: Victor Juhlin

Release Date: December 31, 2010 [EBook #34800]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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   Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
   le typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
   conserve et n'a pas t harmonise.




   SAIS-TU?

   OUI.--RETIENS NON.--APPRENDS

   RECUEIL DE POSIES SIMPLES ET FACILES

   DESTINES A SERVIR D'EXERCICES LMENTAIRES DE MMOIRE
     ET DE DCLAMATION

   OUVRAGE SPCIALEMENT UTILE AUX COLES, AUX FAMILLES AUX TRANGERS
     ET AUX SOCITS D'APPRENTIS

   5e DITION

   PARIS

   GRASSART, LIBRAIRE-DITEUR

   2, RUE DE LA PAIX, 2
   1887




PRFACE


Exercer graduellement la mmoire de l'enfant et du jeune homme;
dvelopper l'important organe de la voix; meubler l'esprit de
penses justes, d'expressions heureuses, de tournures lgantes;
commencer l'ducation littraire de l'lve par la _frquentation_
des bons auteurs, tels sont entre mille les principaux avantages
d'un semblable recueil.

Comment s'tonner, aprs cela, qu'un but si utile ait tent un grand
nombre d'auteurs attirs suffisamment d'ailleurs par la facilit
apparente de l'entreprise?

tonnons-nous plutt que parmi tant de recueils qui tous ont, avec
beaucoup de qualits, quelques dfauts, il n'y en ait aucun qui
runisse les conditions suivantes:

_Bon march et moralit.--Bonne posie et simplicit._ Par
consquent, aucun qui puisse servir avec avantage dans les familles,
dans les classes lmentaires, dans les socits d'apprentis, et, en
gnral, dans tous les cas o les conditions nonces plus haut sont
d'une ncessit absolue.

La plupart des recueils sont trop chers et trop volumineux. Le
ntre, en vitant ces deux inconvnients, devient facile  acheter,
commode  remplacer, et rentre, sous ce rapport, dans la catgorie
des livres classiques.

Ce qui manque surtout dans beaucoup de recueils destins 
l'enfance, c'est un langage  sa porte. Longtemps on a cru que pour
qu'un recueil convnt au jeune ge, il suffisait qu'il ft moral et
religieux; il n'en est rien. Outre ces deux qualits indispensables,
nous en avons recherch une non moins ncessaire: la simplicit.

On se met trop peu  la porte des enfants; de l vient que si
souvent nous perdons notre temps  les fatiguer ou  les ennuyer
inutilement.

Mais la simplicit dans les termes ne doit pas exclure la beaut
dans la forme, la puret de la diction, la correction du style.
Aussi, nous sommes-nous fait un devoir de ne puiser nos citations
qu' bonnes sources, et de n'admettre d'entre les productions
contemporaines que celles qui sont gnralement estimes.

Nous sommes heureux d'ajouter que nous avons reu bien des conseils
et que nous les avons mis  profit. Nous comptons que la
bienveillance de nos collgues et de nos suprieurs ne nous fera pas
dfaut, qu'elle nous suggrera encore quelques bonnes ides, et,
s'il le faut, nous clairera par une critique affectueuse, mais
sincre.

   VICTOR JUHLIN.




LE PRE ET L'ENFANT


   --Pre, apprenez-moi, je vous prie,
   Ce qu'on trouve aprs le coteau
   Qui borne  mes yeux la prairie?

   --On trouve un espace nouveau:
   Comme ici, des bois, des campagnes,
   Des hameaux, enfin des montagnes.

   --Et plus loin?

                     --D'autres monts encor.

   --Aprs ces monts?

                     --La mer immense.

   --Aprs la mer?

                     --Un autre bord.

   --Et puis?

                  On avance, on avance,
   Et l'on va si loin, mon petit,
   Si loin, toujours faisant sa ronde,
   Qu'on trouve enfin le bout du monde...
   Au mme lieu d'o l'on partit.

   J.-J. PORCHAT.




UNE BONNE SEMAINE


   Mon Dieu, pendant cette semaine,
   Dans mes leons et dans mes jeux
   Garde-moi de faute et de peine;
   Car qui dit l'un, dit tous les deux.
   Donne-moi cette humeur docile
   Qui rend le devoir plus facile;
   Et si ma mre m'avertit,
   Au lieu de cet esprit frivole
   Que distrait la mouche qui vole,
   Seigneur, donne-moi ton esprit.

   Mme AMABLE TASTU.




AUX JEUNES GENS

SONNET


   Jeunesse, ne suis point ton caprice volage:
   Au plus beau de tes jours souviens-toi de ta fin.
   Peut-tre verras-tu ton soir dans ton matin;
   Et l'hiver de ta vie au printemps de ton ge.

   La plus verte saison est sujette  l'orage:
   De la certaine mort le temps est incertain;
   Et de la fleur des champs le fragile destin
   Exprime de ton sort la vritable image.

   Mais veux-tu dans le ciel refleurir pour toujours?
   Ne garde point  Dieu l'hiver qui des vieux jours
   Tient, sous ses dures lois, la faiblesse asservie;

   Consacre-lui les fleurs de ton jeune printemps,
   L'lite de tes jours, la force de ta vie,
   Puisqu'il est et l'arbitre et l'auteur de tes ans.

   DRELINCOURT.




LA FEUILLE DU CHNE


   Reposons-nous sous la feuille du chne.

   Je vous dirai l'histoire qu'autrefois,
   En revenant de la cit prochaine,
   Mon pre, un soir, me conta dans les bois:
   (O mes amis, que Dieu vous garde un pre!
   Le mien n'est plus.)--De la terre trangre,
   Seul, dans la nuit, et ple de frayeur,
   S'en revenait un riche voyageur.

   Un meurtrier sort du taillis voisin.
   O voyageur! Ta perte est trop certaine;
   Ta femme est veuve et ton fils orphelin.
   Tratre, a-t-il dit, nous sommes seuls dans l'ombre;
   Mais, prs de nous, vois-tu ce chne sombre?
   Il est tmoin: au tribunal vengeur
   Il redira la mort du voyageur!

   Le meurtrier dpouilla l'inconnu;
   Il emporta dans sa maison lointaine
   Cet or sanglant, par le crime obtenu.
   Prs d'une pouse industrieuse et sage,
   Il oublia le chne et son feuillage;
   Et seulement une fois la rougeur
   Couvrit ses traits, au nom du voyageur.

   Un jour enfin, assis tranquillement
   Sous la rame, au bord d'une fontaine,
   Il s'abreuvait d'un laitage cumant.
   Soudain le vent frachit; avant l'automne,
   Au sein des airs la feuille tourbillonne:
   Sur le laitage elle tombe... O terreur!
   C'tait ta feuille, arbre du voyageur!

   Le meurtrier devint ple et tremblant:
   La verte feuille et la claire fontaine,
   Et le lait pur, tout lui parut sanglant.
   Il se trahit; on l'coute, on l'enchane;
   Devant le juge en tumulte on l'entrane;
   Tout se rvle et l'chafaud vengeur
   Rclame, hlas! le sang du voyageur.

   Reposons-nous sous la feuille du chne.

   MILLEVOYE.




LE SJOUR DANS LE PAYS NATAL


   Il est un pays fortun:
   Un doux ciel rit  ses campagnes;
   Et d'un beau lac son sol baign
   S'appuie  de blanches montagnes:
   Vraie image du paradis,
   C'est mon pays, mon cher pays!

   L mon enfance a pris l'essor,
   De mon aeul l dort la cendre;
   L ma mre possde encor
   Un bon pre, une mre tendre.
   Combien d'attraits tu runis,
   O mon pays, mon cher pays!

   L des soins tendres, maternels,
   Sont prodigus  ma faiblesse;
   De mes intrts ternels
   C'est l qu'on instruit ma jeunesse;
   Oh! combien mes jours sont bnis
   Dans mon pays, mon cher pays!

   Bien loin de toi j'ai vu le jour,
   Mais mon pre,  chaque veille,

   Te vantait avec tant d'amour,
   Que je pleurais comme exile.
   Quel bonheur quand je te revis,
   O mon pays, mon cher pays!

   Loin de toi s'il faut me bannir,
   Je garde,  terre de mes pres,
   Dans mon coeur ton doux souvenir,
   Et ton doux nom dans mes prires.
   Oui, je prierai pour tous tes fils,
   O mon pays, mon cher pays!

   Que par les soins de l'ternel,
   Ta terre soit fertilise,
   Et que la parole du ciel
   Y pleuve comme une rose.
   Sois d'avance un vrai paradis,
   O mon pays, mon cher pays!

   A. VINET.




PRIRE D'ESTHER


                         O mon souverain roi,
   Me voici donc tremblante et seule devant toi.
   Mon pre mille fois m'a dit dans mon enfance,
   Qu'avec nous tu juras une sainte alliance
   Quand, pour te faire un peuple agrable  tes yeux,
   Il plut  ton amour de choisir nos aeux:
   Mme tu leur promis de ta bouche sacre
   Une postrit d'ternelle dure.

   Hlas! ce peuple ingrat a mpris ta loi;
   La nation chrie a viol sa foi;
   Elle a rpudi son poux et son pre,
   Pour rendre  d'autres dieux un honneur adultre:
   Maintenant elle sert sous un matre tranger.

   Mais c'est peu d'tre esclave, on la veut gorger:
   Nos superbes vainqueurs, insultant  nos larmes,
   Imputent  leurs dieux le bonheur de leurs armes,
   Et veulent aujourd'hui qu'un mme coup mortel
   Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.

   Ainsi donc un perfide, aprs tant de miracles,
   Pourrait anantir la foi de tes oracles,
   Ravirait aux mortels le plus cher de tes dons,
   Le saint que tu promets, et que nous attendons!
   Non, non, ne souffre pas que ces peuples farouches,
   Ivres de notre sang, ferment les seules bouches
   Qui dans tout l'univers clbrent tes bienfaits;
   Et confonds tous ces dieux qui ne furent jamais.

   Pour moi, que tu retiens parmi ces infidles,
   Tu sais combien je hais leurs ftes criminelles,
   Et que je mets au rang des profanations
   Leur table, leurs festins et leurs libations;
   Que mme cette pompe o je suis condamne,
   Ce bandeau dont il faut que je paraisse orne,
   Dans ces jours solennels  l'orgueil ddis,
   Seule et dans le secret je les foule  mes pieds;
   Qu' ces vains ornements je prfre la cendre
   Et n'ai de got qu'aux pleurs que tu me vois rpandre.

   J'attendais le moment marqu dans ton arrt
   Pour oser de ton peuple embrasser l'intrt.
   Ce moment est venu: ma prompte obissance
   Va d'un roi redoutable affronter la prsence.
   C'est pour toi que je marche: accompagne mes pas
   Devant ce fier lion qui ne te connat pas;
   Commande en me voyant que son courroux s'apaise,
   Et prte  mes discours un charme qui lui plaise;
   Les orages, les vents, les cieux te sont soumis.
   Tourne enfin sa fureur contre nos ennemis.

   RACINE.




LES HIRONDELLES


       Captif au rivage du Maure,
       Un guerrier, courb sous ses fers,
       Disait: Je vous revois encore
       Oiseaux ennemis des hivers.
       Hirondelles que l'esprance
       Suit jusqu'en ces brlants climats,
       Sans doute vous quittez la France.
   De mon pays ne me parlez-vous pas?

       Depuis trois ans je vous conjure
       De m'apporter un souvenir
       Du vallon o ma vie obscure
       Se berait d'un doux avenir.
       Au dtour d'une eau qui chemine
       A flots purs, sous de frais lilas,
       Vous avez vu notre chaumine.
   De ce vallon ne me parlez-vous pas?

       L'une de vous peut-tre est ne
       Au toit o je reus le jour;
       L, d'une mre infortune,
       Vous avez d plaindre l'amour.
       Mourante, elle croit  toute heure
       Entendre le bruit de mes pas.
       Elle coute et puis elle pleure.
   De son amour ne me parlez-vous pas?

       Ma soeur est-elle marie?
       Avez-vous vu de nos garons
       La foule aux noces convie
       La clbrer dans leurs chansons?

       Et ces compagnons du jeune ge
       Qui m'ont suivi dans les combats,
       Ont-ils tous revu le village?
   De tant d'amis ne me parlez-vous pas?

       Sur leurs corps l'tranger peut-tre
       Du vallon reprend le chemin.
       Sous mon chaume il commande en matre,
       De ma soeur il trouble l'hymen.
       Pour moi, plus de mre qui prie,
       Et partout des fers ici-bas!
       Hirondelles, de ma patrie,
   De ses malheurs ne me parlez-vous pas?

   BRANGER.




LA PAUVRE FILLE


       J'ai fui ce pnible sommeil
       Qu'aucun songe heureux n'accompagne;
       J'ai devanc sur la montagne
       Les premiers rayons du soleil.
       S'veillant avec la nature,
   Le jeune oiseau chantait sur l'aubpine en fleurs;
   Sa mre lui portait la douce nourriture;
       Mes yeux se sont baigns de pleurs!

       Oh! pourquoi n'ai-je pas de mre?
   Pourquoi ne suis-je pas semblable au jeune oiseau
   Dont le nid se balance aux branches de l'ormeau?
       Rien ne m'appartient sur la terre;
       Je n'ai pas mme de berceau;
   Et je suis un enfant trouv sur une pierre,
       Devant l'glise du hameau.
       Loin de mes parents exile,
   De leurs embrassements j'ignore la douceur,
       Et les enfants de la valle
       Ne m'appellent jamais leur soeur!

   Je ne partage point les jeux de la veille;
       Jamais sous un toit de feuille
   Le joyeux laboureur ne m'invite  m'asseoir.
       Et de loin je vois sa famille,
       Autour du sarment qui ptille
   Chercher sur ses genoux les caresses du soir.

       Vers la chapelle hospitalire
       En pleurant j'adresse mes pas,
       La seule demeure ici-bas
       O je ne sois pas trangre,
   La seule devant moi qui ne se ferme pas!
       Souvent je contemple la pierre
       O commencrent mes douleurs:
       Je cherche la trace des pleurs
   Qu'en m'y laissant peut-tre y rpandit ma mre!

       Souvent aussi mes pas errants
   Parcourent des tombeaux l'asile solitaire;
   Mais pour moi les tombeaux sont tous indiffrents,
       La pauvre fille est sans parents
   Au milieu des cercueils ainsi que sur la terre.

       J'ai pleur quatorze printemps,
       Loin des bras qui m'ont repousse;
       Reviens, ma mre: je t'attends
       Sur la pierre o tu m'as laisse.

   A. SOUMET.




LE COLPORTEUR VAUDOIS


   Oh! regardez, ma noble et belle dame,
   Ces chanes d'or, ces joyaux prcieux.
   Les voyez-vous, ces perles dont la flamme
   Effacerait un clair de vos yeux?
   Voyez encor ces vtements de soie
   Qui pourraient plaire  plus d'un souverain.
   Quand prs de vous un heureux sort m'envoie,
   Achetez donc au pauvre plerin!

   La noble dame,  l'ge o l'on est vaine,
   Prit les joyaux, les quitta, les reprit,
   Les enlaa dans ses cheveux d'bne,
   Se trouva belle, et puis elle sourit.
   --Que te faut-il, vieillard? des mains d'un page
   Dans un instant tu vas le recevoir.
   Oh! pense  moi, si ton plerinage
   Te reconduit auprs de ce manoir.

   Mais l'tranger d'une voix plus austre,
   Lui dit: Ma fille, il me reste un trsor
   Plus prcieux que les biens de la terre,
   Plus clatant que les perles et l'or.
   On voit plir aux clarts dont il brille,
   Les diamants dont les rois sont pris.
   Quels jours heureux luiraient pour vous, ma fille,
   Si vous aviez ma _perle de grand prix_!

   --Montre-la-moi, vieillard, je t'en conjure;
   Ne puis-je pas te l'acheter aussi?
   Et l'tranger, sous son manteau de bure,
   Chercha longtemps un vieux livre noirci.
   --Ce bien, dit-il, vaut mieux qu'une couronne;
   Nous l'appelons la _Parole de Dieu_.
   Je ne vends pas ce trsor, je le donne;
   Il est  vous: le Ciel vous aide! Adieu!

   Il s'loigna. Bientt la noble dame
   Lut et relut le livre du Vaudois,
   La vrit pntra dans son me,
   Et du Sauveur elle comprit la voix;
   Puis, un matin, loin des tours crneles,
   Loin des plaisirs que le monde chrit,
   On l'aperut dans les humbles valles
   O les Vaudois adoraient Jsus-Christ.

   G. DE FLICE.




LA PAUVRE VEUVE MALADE


       Viens, mon enfant, prs de ta mre.
       levons nos mains vers le ciel;
       Prions que dans ta coupe amre
       Le Seigneur verse un peu de miel!

   Je n'ai plus rien, mon fils, pour soulager ta peine,
   Rien pour scher tes yeux qui se baignent de pleurs,
   Je suis pauvre et dbile, et la fivre m'enchane
       Sur cette couche de douleurs.

   Les amis qui nagure gayaient ma jeunesse,
   Ont dj de mon chaume oubli le chemin.
   Hlas! le monde fuit au jour de la dtresse
       Et ne vient plus le lendemain.

   Par piti, mon enfant, n'appelle point ton pre!
   Ton pre, s'il vivait, protgerait tes jours;
   Mais son me est au ciel et son corps sous la pierre;
       Il nous a quitts pour toujours!

   Mon toit des vents du nord ne sait point te dfendre;
   Tu trembles sur mon sein qui ne peut te couvrir,
   Si jeune encor, mon fils, te faut-il donc apprendre
       Qu'ici-bas l'homme doit souffrir?

   Que dis-je! Ah! loin de moi, loin d'indignes murmures!
   Dieu n'exauce-t-il pas le cri des opprims?
   N'est-il pas avec nous pour gurir nos blessures,
       Celui qui nous a tant aims?

       Viens, mon enfant, prs de ta mre,
       levons nos mains vers le ciel;
       Prions que dans ta coupe amre
       Le Seigneur verse un peu de miel!

   Oui, tu seras toujours son guide et sa dfense;
   Mon fils peut regarder l'avenir sans effroi:
   Il a deux titres saints, le malheur et l'enfance,
       Grand Dieu, pour esprer en toi!

   Oui, comme tu rpands une frache rose
   Sur la fleur qui s'incline aux feux brlants du jour,
   Tu rpandras, Seigneur, sur son me brise,
       Les eaux vives de ton amour.

   Mais n'attends plus! Dj plissante et fltrie,
   Sa tte s'est penche au souffle des revers.
   Oh! viens, il en est temps, l'orphelin qui te prie
       N'a que toi seul dans l'univers.

   Rends-lui, Dieu juste et bon, les plaisirs du jeune ge,
   Rends-lui le doux espoir d'un heureux avenir;
   Et, parmi les cueils de son plerinage,
       Veille sur lui pour le bnir!

       Viens, mon enfant, prs de ta mre,
       levons nos mains vers le ciel;
       Prions que dans ta coupe amre
       Le Seigneur verse un peu de miel!

   Ainsi parlait la veuve et son regard humide
   Sollicitait encor la cleste bont.
   Quand dj sous les traits d'une vierge timide
       Accourait l'humble Charit.

   Elle connat l'asile o gmit la souffrance;
   Au foyer qu'on oublie elle sme des fleurs;
   Et prs d'elle s'assied la riante Esprance,
       Heureuse d'essuyer des pleurs.

   Ne crains plus, lui disait l'humble fille chrtienne,
   Dieu ne veut pas briser le fragile roseau.
   Il envoie une soeur, pour que sa main soutienne
       Une moiti de ton fardeau.

   Et la veuve, attendrie  ces douces paroles,
   Montrait du doigt son fils qui priait  genoux;
   Puis elle dit: C'est toi, mon Dieu, qui nous consoles,
       Ton ange descend parmi nous!

       Viens, mon enfant, prs de ta mre,
       Bnissons le Matre du ciel;
       N'a-t-il pas, dans ta coupe amre,
       Daign rpandre un peu de miel?

   G. DE FLICE.




LE DPART DU PETIT SAVOYARD


       Pauvre petit, pars pour la France;
   Que te sert mon amour? je ne possde rien;
   On vit heureux ailleurs, ici dans la souffrance:
       Pars, mon enfant; c'est pour ton bien.

       Tant que mon lait put te suffire,
   Tant qu'un travail utile  mes bras fut permis,
   Heureuse et dlasse en te voyant sourire,
       Jamais on n'et os me dire:
       Renonce aux baisers de ton fils.

   Mais je suis veuve, on perd la force avec la joie.
   Triste et malade, o recourir ici,
   O mendier pour toi? Chez des pauvres aussi.
   Laisse ta pauvre mre, enfant de la Savoie;
       Va, mon enfant, o Dieu t'envoie.

      Vois-tu ce grand chne l-bas?
   Je pourrai jusque-l t'accompagner, j'espre;
   Quatre ans dj passs, j'y conduisis ton pre;
       Mais lui, mon fils, ne revint pas.

   Encor s'il tait l pour guider ton enfance,
   Il m'en coterait moins de t'loigner de moi;
   Mais tu n'as pas dix ans, et tu pars sans dfense.
       Que je vais prier Dieu pour toi!

   Que feras-tu, mon fils, si Dieu ne te seconde,
   Seul, parmi les mchants (car il en est au monde),
   Sans ta mre, du moins, pour t'apprendre  souffrir?..
   Oh! que n'ai-je du pain, mon fils pour te nourrir!

   Mais Dieu le veut ainsi; nous devons nous soumettre.
       Ne pleure pas en me quittant;
   Porte au seuil des palais un visage content.
   Parfois mon souvenir t'affligera peut-tre...
   Pour distraire le riche, il faut chanter pourtant!

   Chante, tant que la vie est pour toi moins amre;
   Enfant, prends ta marmotte et ton lger trousseau,
   Rpte, en cheminant, les chansons de ta mre,
   Quand ta mre chantait autour de ton berceau.

   Si ma force premire encor m'tait donne,
   J'irais te conduisant moi-mme par la main!
   Mais je n'atteindrais pas la troisime journe;
   Il faudrait me laisser bientt sur ton chemin;
   Et moi je veux mourir aux lieux o je suis ne.

   Maintenant de ta mre entends le dernier voeu:
   Souviens-toi, si tu veux que Dieu ne t'abandonne,
   Que le seul bien du pauvre est le peu qu'on lui donne;
   Prie et demande au riche, il donne au nom de Dieu;
   Ton pre le disait: sois plus heureux, adieu.

   Mais le soleil tombait des montagnes prochaines;
   Et la mre avait dit: Il faut nous sparer;
   Et l'enfant s'en allait  travers les grands chnes,
   Se tournant quelquefois et n'osant pas pleurer.

   A. GUIRAUD.




LE PETIT SAVOYARD A PARIS


   J'ai faim: vous qui passez, daignez me secourir.
   Voyez, la neige tombe et la terre est glace;
   J'ai froid: le vent se lve et l'heure est avance...
       Et je n'ai rien pour me couvrir.

   Tandis qu'en vos palais tout flatte votre envie,
   A genoux sur le seuil, j'y pleure bien souvent;
   Donnez, peu me suffit, je ne suis qu'un enfant,
       Un petit sou me rend la vie.

   On m'a dit qu' Paris je trouverais du pain:
   Plusieurs ont racont dans nos forts lointaines,
   Qu'ici le riche aidait le pauvre dans ses peines:
   Eh bien! moi je suis pauvre, et je vous tends la main.

       Faites-moi gagner mon salaire:
   O me faut-il courir? dites, j'y volerai;
   Ma voix tremble de froid: eh bien! je chanterai,
       Si mes chansons peuvent vous plaire.

       Il ne m'coute pas, il fuit,
   Il court dans une fte (et j'en entends le bruit)
       Finir son heureuse journe!
   Et moi je vais chercher, pour y passer la nuit,
       Cette gurite abandonne.

   Au foyer paternel quand pourrai-je m'asseoir?
       Rendez-moi ma pauvre chaumire,
   Le laitage durci qu'on partageait le soir,
   Et, quand la nuit tombait, l'heure de la prire,
   Qui ne s'achevait pas sans laisser quelque espoir.

   Ma mre, tu m'as dit, quand j'ai fui ta demeure:
   Pars, grandis et prospre, et reviens prs de moi.
   Hlas! et tout petit faudra-t-il que je meure,
       Sans avoir rien gagn pour toi?...

       Non, l'on ne meurt pas  mon ge;
   Quelque chose me dit de reprendre courage...
   Eh! que sert d'esprer? Que puis-je attendre enfin?...
   J'avais une marmotte, elle est morte de faim.

   Et, faible, sur la terre il reposait sa tte;
   Et la neige, en tombant, le couvrait  demi;
   Lorsqu'une douce voix,  travers la tempte,
   Vint rveiller l'enfant par le froid endormi.

       Qu'il vienne  nous, celui qui pleure,
   Disait la voix mle au murmure des vents;
       L'heure du pril est notre heure;
       Les orphelins sont nos enfants.

   Et deux femmes en deuil recueillaient sa misre;
   Lui, docile et confus, se levait  leur voix.
   Il s'tonnait d'abord! mais il vit  leurs doigts
   Briller la croix d'argent, au bout du long rosaire;
   Et l'enfant les suivit en se signant deux fois.

   A. GUIRAUD.




LE RETOUR DU PETIT SAVOYARD


   Avec leurs grands sommets, leurs glaces ternelles,
   Par un soleil d't, que les Alpes sont belles!
   Tout, dans leurs frais vallons, sert  nous enchanter,
   La verdure, les eaux, les bois, les fleurs nouvelles.
   Heureux qui sur ces bords peut longtemps s'arrter!
   Heureux qui les revoit, s'il a pu les quitter!

   Quel est ce voyageur que l't leur renvoie,
   Seul, loin de la valle, un bton  la main?
   C'est un enfant... il marche, il suit le long chemin
       Qui va de France  la Savoie.

   Bientt de la colline il prend l'troit sentier;
   Il a mis ce matin la bure du dimanche;
       Et dans un sac de toile blanche
   Est un pain de froment qu'il garde tout entier.

   Pourquoi tant se hter  sa course dernire?
   C'est que le pauvre enfant veut gravir le coteau
   Et ne point s'arrter qu'il n'ait vu son hameau,
       Et n'ait reconnu sa chaumire.

   Les voil... tels encor qu'il les a vus toujours,
   Ces grands bois, ce ruisseau qui fuit sous le feuillage;
   Il ne se souvient plus qu'il a march dix jours,
       Il est si prs de son village!

   Tout joyeux il arrive, il regarde... mais quoi?
   Personne ne l'attend! Sa chaumire est ferme!
   Pourtant du toit aigu sort un peu de fume;
   Et l'enfant plein de trouble: Ouvrez, dit il, c'est moi...

   La porte cde, il entre, et sa mre attendrie,
   Sa mre qu'un long mal prs du foyer retient,
   Se relve  moiti, tend les bras et s'crie:
       N'est-ce pas mon fils qui revient?

   Son fils est dans ses bras, qui pleure et qui l'appelle.
   --Je suis infirme, hlas! Dieu m'afflige, dit-elle,
   Et depuis quelques jours je te l'ai fait savoir;
   Car je ne voulais pas mourir sans te revoir.

   Mais lui: De votre enfant vous tiez loigne;
   Le voil qui revient, ayez des jours contents;
   Vivez, je suis grandi, vous serez bien soigne,
       Nous sommes riches pour longtemps.

   Et les mains de l'enfant, des siennes dtaches,
   Jetaient sur ses genoux tout ce qu'il possdait,
   Les trois pices d'argent dans sa veste caches,
   Et le pain de froment que pour elle il gardait.

   Sa mre l'embrassait et respirait  peine,
   Et son oeil se fixait, de larmes obscurci,
       Sur un grand crucifix de chne,
   Suspendu devant elle et par le temps noirci.

   C'est lui, je le savais, le Dieu des pauvres mres
   Et des petits enfants, qui du mien a pris soin;
   Lui qui me consolait quand mes plaintes amres
       Appelaient mon fils de si loin.

   C'est le Christ du foyer que les mres implorent,
   Qui sauve nos enfants du froid et de la faim,
   Nous gardons nos agneaux, et les loups les dvorent,
   Nos fils s'en vont tout seuls... et reviennent enfin.

   Toi, mon fils, maintenant me seras-tu fidle?
   Ta pauvre mre infirme a besoin de secours;
   Elle mourrait, sans toi.--L'enfant  ce discours
   Grave et joignant les mains, tombe  genoux prs d'elle
   Disant: Que le bon Dieu vous fasse de longs jours!

   A. GUIRAUD.




L'COLIER


   Un tout petit enfant s'en allait  l'cole.
   On avait dit: Allez! Il tchait d'obir;
   Mais son livre tait lourd; il ne pouvait courir;
   Il pleure et suit des yeux une abeille qui vole.
   --Abeille! lui dit-il, voulez-vous me parler?
   Moi, je vais  l'cole, il faut apprendre  lire.
   Mais le matre est tout noir et je n'ose pas rire.
   Voulez-vous rire, abeille, et m'apprendre  voler?
   Non, dit-elle, j'arrive, et je suis trs presse.
   J'avais froid, l'aquilon m'a longtemps oppresse,
   Enfin j'ai vu des fleurs; je redescends du ciel,
   Et je vais commencer mon doux rayon de miel.
   Voyez! j'en ai dj puis dans quatre roses;
   Avant une heure encor nous en aurons d'closes.
   Vite, vite,  la ruche. On ne rit pas toujours:
   C'est pour faire le miel qu'on nous rend les beaux jours.
   Elle fuit, et se perd sur la route embaume.
   Le frais lilas sortait d'un vieux mur entr'ouvert:
   Il saluait l'aurore, et l'aurore charme
   Se montrait sans nuage et riait de l'hiver.
   Une hirondelle passe; elle offense la joue
   Du petit nonchalant qui s'attriste et qui joue,
   Et dans l'air suspendue, en redoublant sa voix,
   Fait tressaillir l'cho qui dort au fond des bois.
   --Oh! bonjour, dit l'enfant qui se souvenait d'elle.
   Je t'ai vue  l'automne; oh! bonjour, hirondelle!
   Viens; tu portais bonheur  ma maison, et moi
   Je voudrais du bonheur: veux-tu m'en donner, toi?
   Jouons!--Je le voudrais, rpond la voyageuse;
   Mais j'ai beaucoup d'amis qui doutent du printemps;
   Ils rveraient ma mort, si je tardais longtemps.
   Oh! je ne puis jouer. Pour finir leur souffrance,
   J'emporte un brin de mousse, en signe d'esprance.
   Nous allons relever nos palais dgarnis:
   L'herbe crot, c'est l'instant des amours et des nids,
   J'ai tout vu. Maintenant, fidle messagre,
   Je vais chercher mes soeurs l-bas sur le chemin.
   Ainsi que nous, enfant, la vie est passagre,
   Il en faut profiter. Je me sauve:  demain.
   L'enfant reste muet, et, la tte baisse,
   Rve, et compte ses pas pour tromper son ennui,
   Quand le livre importun, dont sa main est lasse,
   Rompt ses fragiles noeuds, et tombe auprs de lui.
   Un dogue l'observait du seuil de sa demeure.
   Stentor, gardien svre et prudent  la fois,
   De peur de l'effrayer retient sa grosse voix.
   Hlas! peut-on crier contre un enfant qui pleure?
   --Bon dogue, voulez vous que je m'approche un peu?
   Dit l'colier plaintif; je n'aime pas mon livre.
   Voyez! ma main est rouge: il en est cause. Au jeu
   Rien ne fatigue, on rit, et moi je voudrais vivre
   Sans aller  l'cole, o l'on tremble toujours.
   Je m'en plains tous les soirs et j'y vais tous les jours,
   J'en suis trs mcontent; je n'aime aucune affaire;
   Le sort d'un chien me plat, car il n'a rien  faire.
   --colier, voyez-vous ce laboureur aux champs?
   Eh bien! ce laboureur, dit Stentor, c'est mon matre:
   Il est trs vigilant, je le suis plus, peut-tre:
   Il dort la nuit, et moi j'carte les mchants;
   J'veille aussi ce boeuf, qui d'un pied lent, mais ferme,
   Va creuser les sillons quand je garde la ferme.
   Pour vous-mme on travaille, et grce  nos brebis,
   Votre mre en chantant vous file des habits.
   Par le travail tout plat, tout s'unit, tout s'arrange.
   Allez donc  l'cole, allez, mon petit ange.
   Les chiens ne lisent pas, mais la chane est pour eux:
   L'ignorance toujours mne  la servitude;
   L'homme est fin...
         L'homme est sage: il nous dfend l'tude.
   Enfant, vous serez homme, et vous serez heureux.
   Les chiens vous serviront. L'enfant l'couta dire,
   Et mme il le baisa. Son livre tait moins lourd.
   En quittant le bon dogue, il pense, il marche, il court;
   L'espoir d'tre homme un jour lui ramne un sourire.
   A l'cole, un peu tard, il arrive gaiement,
   Et dans le mois des fruits il lisait couramment.

   Mme DESBORDES-VALMORE.




LES DIX FRANCS D'ALFRED


                             Alfred tait, je pense,
   Un enfant tel que vous ayant huit  neuf ans.
   Bien, bien riche, il avait dans sa bourse dix francs,
   Dix francs beaux et tout neufs! C'tait la rcompense
   Donne  sa sagesse,  ses petits travaux,
   Ce qui rendait encor ces dix francs-l plus beaux.
   Mais l'ide arriva d'en chercher la dpense,
   Car c'et t vilain de les garder toujours.
   L'argent qui ne sert pas est sans valeur aucune,
   Le point est de savoir lui donner un bon cours.
   On avait fait Alfred matre de sa fortune;
   Tantt il la voyait en beau cheval de bois...
   Tantt c'tait un livre... Un livre... Alors sa mre
   Souriait de plaisir sans l'aider toutefois,
   Lui laissant tout l'honneur de ce qu'il allait faire.
   Sur un livre son choix  la fin se fixa.
   Charmant enfant! combien sa mre l'embrassa!
   C'tait un jour d'hiver quand la neige et le givre
   Des arbres effeuills blanchissent les rameaux,
   Quand vous, heureux enfants, dans de larges manteaux,
   Dans de bons gants fourrs, du froid on vous dlivre.
   Alfred courait joyeux pour acheter son livre.
   Mais voici tout  coup qu'il s'arrte surpris...
   Deux enfants taient l, tels hlas! qu' Paris
   Si souvent on en voit sur les ponts de la Seine.
   Dans les bras l'un de l'autre ils taient enlacs.
   L'un, de son petit frre, avec sa froide haleine,
   Cherchait  rchauffer les pauvres doigts glacs.
   Ils grelottaient bien fort, car leurs habits percs
   Presque  nu les laissaient tendus sur la pierre.
   Tournant vers les passants un regard de prire,
   Ensemble ils rptaient:
                         J'ai grand froid, j'ai grand faim.
   Mais les riches passaient sans leur donner du pain;
   Et leurs yeux se gonflaient, et puis de grosses larmes
   Roulaient dans leur paupire et sillonnaient leur sein.
   Certes, vous eussiez pris piti de leurs alarmes.
   Or, vers le petit pauvre Alfred porta ses pas,
   Voil des maux cuisants que vous ne saviez pas.
   Pourquoi, dit-il, tous deux restez-vous dans la neige?
   Vous n'avez donc pas, vous, de maman comme moi
   Qui vous donne du pain, du feu; qui vous protge?
   --Oh! nous en avons une aussi, monsieur.--Pourquoi
   Vous laisse-t-elle ainsi sans elle ou votre bonne,
   Les pieds nus sur la terre? Elle n'est donc pas bonne,
   Votre maman  vous?--Si fait, elle avait faim,
   Elle nous a donn ce qu'elle avait de pain.
   Et voil deux grands jours, hlas! qu'elle est couche.
   Comme il ne restait plus chez nous une bouche,
   Elle nous embrassa, disant: Pauvres petits,
   Allez et mendiez! et nous sommes sortis:
   Et nous sommes venus nous coucher sur la pierre;
   Et personne,  mon Dieu, n'entend notre prire;
   Et voil que bientt mon frre va mourir,
   Car le froid, car la faim nous ont tant fait souffrir!
   --Vous n'avez donc pas, vous, reprit Alfred, un pre
   Qui donne tous les jours de l'or  votre mre?
   Le pauvre enfant se prit  sangloter plus fort.
     Hlas! rpondit-il, notre pre... il est mort...
   Il est mort et c'est lui qui nous faisait tous vivre!
   Alfred, pleurant aussi, ne songea plus au livre,
   Et dans la main du pauvre il glissa ses dix francs.
   Sa mre le saisit dans ses bras triomphants
   Et lui dit: Mon Alfred, un livre pour apprendre,
   C'tait dj bien beau; mais tu m'as fait comprendre,
   Mon fils, que mieux encore est de donner du pain
   A ceux qui vont mourir et de froid et de faim.
   Et moi, je dis: Heureux est l'enfant charitable
   Qui donne  l'indigent le peu qu'il reoit d'or,
       Et qui, des miettes de la table,
   S'il ne peut rien de plus, sait faire aumne encor.

   A. GURIN.




LA VACHE PERDUE


   Ah! ah!... de la montagne
   Reviens, Nra, reviens!
   Rponds-moi, ma compagne,
   Ma vache, mon seul bien!
   La voix d'un si bon matre,
             Nra,
   Peux-tu la mconnatre?
             Ah! Ah!
             Nra!

   Reviens, reviens! c'est l'heure
   O le loup sort des bois.
   Ma chienne qui te pleure,
   Rpond seule  ma voix.

   Hors l'ami qui t'appelle,
             Nra,
   Qui t'aimera comme elle?
             Ah! Ah!
             Nra!

   Dis-moi si dans la crche,
   O tu lchais ma main,
   Tu manquas d'herbe frache,
   Quand je manquais de pain?
   Nous n'en avions qu' peine,
             Nra,
   Et ta crche tait pleine,
             Ah! Ah!
             Nra?

   Hlas! c'est bien sans cause
   Que tu m'as dlaiss.
   T'ai-je dit quelque chose,
   Hors un mot, l'an pass!
   Oui, quand mourut ma femme,
             Nra!
   J'avais la mort dans l'me.
             Ah! Ah!
             Nra!

   De ta mamelle avide,
   Mon pauvre enfant criera;
   S'il voit l'table vide,
   Qui le consolera?
   Toi, sa chre nourrice,
             Nra,
   Veux-tu donc qu'il prisse?
             Ah! Ah!
             Nra!

   Quand les miens en famille
   Tiraient les rois entre eux,
   Je te disais: Ma fille,
   Ma part est  nous deux.
   A la fve prochaine,
             Nra,
   Tu ne seras pas reine.
             Ah! Ah!
             Nra!

   Ingrate, quand la fivre
   Glaait mes doigts raidis,
   Otant mon poil de chvre,
   Sur vous je l'tendis.
   Faut-il que le froid vienne,
             Nra,
   Pour qu'il vous en souvienne?
             Ah! Ah!
             Nra!

   Adieu, sous mon vieux htre
   Je m'en reviens sans vous.
   Allez chercher pour matre
   Un plus riche que nous!
   Allez, mon coeur se brise,
             Nra!...
   Pourtant, Dieu te conduise!
             Ah! Ah!
             Nra!

   Je n'ai pas le courage
   De te vouloir du mal:
   Sur nos monts crains l'orage!
   Crains l'ombre dans le val!
   Pais longtemps l'herbe verte,
             Nra!
   Nous mourrons de ta perte,
             Ah! Ah!
             Nra!

   Un soir,  ma fentre,
   Nra, pour t'abriter,
   De la corne peut-tre
   Tu reviendras heurter.
   Si la famille est morte,
             Nra,
   Qui t'ouvrira la porte?
             Ah! Ah!
             Nra!

   CASIMIR DELAVIGNE.




ATHALIE INTERROGEANT JOAS


   ATHALIE (_ part_).

   O ciel! plus j'examine, et plus je le regarde...
   C'est lui! D'horreur encor tous mes sens sont saisis.

(_A Josabet en lui montrant Joas_).

   pouse de Joad, est-ce l votre fils?

   JOSABET.

   Qui? lui, madame?

   ATHALIE.

                     Lui.

   JOSABET.

                          Je ne suis point sa mre.

(_Montrant Zacharie._)

   Voil mon fils.

   ATHALIE _ Joas_.

                   Et vous, quel est donc votre pre?
   Jeune enfant, rpondez.

   JOSABET.

                           Le ciel jusqu'aujourd'hui...

   ATHALIE _ Josabet_.

   Pourquoi vous pressez-vous de rpondre pour lui!
   C'est  lui de parler.

   JOSABET.

                           Dans un ge si tendre,
   Quel claircissement en pouvez-vous attendre?

   ATHALIE.

   Cet ge est innocent; son ingnuit
   N'altre point encor la simple vrit:
   Laissez-le s'expliquer sur tout ce qui le touche.

   JOSABET (_ part_).

   Daigne mettre, grand Dieu! ta sagesse en sa bouche.

   ATHALIE.

   Comment vous nommez-vous?

   JOAS.

                                   J'ai nom liacin.

   ATHALIE.

   Votre pre?

   JOAS.

               Je suis, dit-on, un orphelin,
   Entre les bras de Dieu jet ds ma naissance,
   Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.

   ATHALIE.

   Vous tes sans parents?

   JOAS.

                           Ils m'ont abandonn.

   ATHALIE.

   Comment et depuis quand?

   JOAS.

                               Depuis que je suis n.

   ATHALIE.

   Ne sait-on pas au moins quel pays est le vtre?

   JOAS.

   Ce temple est mon pays, je n'en connais point d'autre.

   ATHALIE.

   O dit-on que le sort vous a fait rencontrer?

   JOAS.

   Parmi des loups cruels prts  me dvorer.

   ATHALIE.

   Qui vous mit dans ce temple?

   JOAS.

                                  Une femme inconnue,
   Qui ne dit point son nom, et qu'on n'a point revue.

   ATHALIE.

   Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin?

   JOAS.

   Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin?
   Aux petits des oiseaux il donne leur pture,
   Et sa bont s'tend sur toute la nature.
   Tous les jours je l'invoque, et d'un soin paternel
   Il me nourrit des dons offerts sur son autel.

   ATHALIE (_ part_).

   Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse!
   La douceur de sa voix, son enfance, sa grce,
   Font insensiblement  mon inimiti
   Succder... Je serais sensible  la piti!

(_A Joas._)

   ..... Quel est tous les jours votre emploi?

   JOAS.

   J'adore le Seigneur; on m'explique sa loi;
   Dans son livre divin on m'apprend  la lire,
   Et dj de ma main je commence  l'crire.

   ATHALIE.

   Que vous dit cette loi?

   JOAS.

                             Que Dieu veut tre aim.
   Qu'il venge tt ou tard son saint nom blasphm;
   Qu'il est le dfenseur de l'orphelin timide;
   Qu'il rsiste au superbe et punit l'homicide.

   ATHALIE.

   J'entends. Mais tout ce peuple enferm dans ce lieu,
   A quoi s'occupe-t-il?

   JOAS.

                           Il loue et bnit Dieu.

   ATHALIE.

   Dieu veut-il qu' toute heure on prie, on le contemple?

   JOAS.

   Tout profane exercice est banni de son temple.

   ATHALIE.

   Quels sont donc vos plaisirs?

   JOAS.

                                   Quelquefois  l'autel,
   Je prsente au grand-prtre ou l'encens ou le sel;
   J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies;
   Je vois l'ordre pompeux de ses crmonies.

   ATHALIE.

   H quoi! vous n'avez pas de passe-temps plus doux?
   Je plains le triste sort d'un enfant tel que vous.
   Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.

   JOAS.

   Moi! des bienfaits de Dieu je perdrais la mmoire!

   ATHALIE.

   Non, je ne vous veux pas contraindre  l'oublier.

   JOAS.

   Vous ne le priez point.

   ATHALIE.

                             Vous pourrez le prier.

   JOAS.

   Je verrais cependant en invoquer un autre.

   ATHALIE.

   J'ai mon Dieu que je sers: vous servirez le vtre:
   Ce sont deux puissants dieux.

   JOAS.

                               Il faut craindre le mien:
   Lui seul est Dieu, madame, et le vtre n'est rien.

   ATHALIE.

   Les plaisirs prs de moi vous chercheront en foule.

   JOAS.

   Le bonheur des mchants comme un torrent s'coule.

   ATHALIE.

   Ces mchants, qui sont-ils?

   JOSABET.

                               H, madame! excusez
   Un enfant...

   ATHALIE (_ Josabet_).

           J'aime  voir comme vous l'instruisez.

(_A Joas._)

   Enfin, liacin, vous avez su me plaire;
   Vous n'tes point sans doute un enfant ordinaire.
   Vous voyez, je suis reine, et n'ai point d'hritier;
   Laissez l cet habit, quittez ce vil mtier:
   Je veux vous faire part de toutes mes richesses.
   Essayez ds ce jour l'effet de mes promesses;
   A ma table, partout,  mes cts assis,
   Je prtends vous traiter comme mon propre fils.

   JOAS.

   Comme votre fils!

   ATHALIE.

                       Oui.. Vous vous taisez?

   JOAS.

                                               Quel pre
   Je quitterais! et pour...

   ATHALIE.

                             H bien?

   JOAS.

                                      Pour quelle mre!

(Athalie, acte II, scne VII.)


   RACINE.




BONHEUR DE L'ENFANT PIEUX


         Oh! bienheureux mille fois
         L'enfant que le Seigneur aime,
       Qui de bonne heure entend sa voix,
       Et que ce Dieu daigne instruire lui-mme!
   Loin du monde lev, de tous les dons des cieux
       Il est orn ds son enfance,
       Et du mchant l'abord contagieux
       N'altre point son innocence.
         Tel en un secret vallon,
         Sur le bord d'une onde pure,
       Crot  l'abri de l'aquilon
       Un jeune lis, l'amour de la nature,
         Heureux, heureux mille fois
   L'enfant que le Seigneur rend docile  ses lois!

   J. RACINE.




L'ENFANT ET LA FAUVETTE


   Si j'tais toi, ma fauvette,
   Toi qui becquettes le pain
   Que pour toi rpand ma main
   Aux abords de ma chambrette;
   Si j'tais toi, je prendrais
   Mon vol bien loin de la terre:
   Adieu! dirais-je  ma mre;
   Et j'irais, je monterais
   Bien haut, par-dessus les nues;
   Je franchirais ces sommets
   O l'homme n'atteint jamais,
   Par des routes inconnues
   J'irais au fond du ciel bleu,
   Plus haut qu'o l'astre tincelle;
   Je n'arrterais mon aile
   Qu'aprs avoir trouv Dieu.
   Mon ami, dit la fauvette,
   Pour cela point n'est besoin
   D'aller si haut ni si loin:
   Cherche Dieu dans ta chambrette!

   L. TOURNIER.




L'HIRONDELLE


         O va ce petit oiseau
         Quand il quitte le hameau?
         Disait un fils  sa mre.
         Va-t-il en terre trangre,
         Chercher un toit plus bni
         Pour y suspendre son nid?
         Pourquoi, dans cette saison,
         Quitte-t-il notre maison?
         --Mon enfant, reprit la mre,
         Regarde vers ces grands bois;
         Les feuilles jonchent la terre;
         Les oiseaux n'ont plus de voix.
         Dans l'air plus de doux murmure,
         Plus de chants mlodieux:
         C'est le deuil de la nature:
         Vois, tout est mort sous les cieux!
         Voil pourquoi l'hirondelle,
         Quand tout meurt autour de nous,
         Au loin fuit  tire-d'aile,
         Pour chercher des cieux plus doux.
   De notre vie, enfant, l'hirondelle est l'image:
   Nous sommes ici-bas des oiseaux de passage,
   Et quand le long sommeil vient nous fermer les yeux,
   Nous prenons notre essor vers le sjour des cieux.

   P.-T. GONTARD.




LGIE

SUR UNE JEUNE FILLE TOMBE A LA MER


   Pleurez, doux alcyons!  vous, oiseaux sacrs,
   Oiseaux chers  Thtis; doux alcyons, pleurez!
   Elle a vcu, Myrto, la jeune Tarentine!
   Un vaisseau la portait aux bords de Camarine:
   L, l'hymen, les chansons, les fltes, lentement
   Devaient la reconduire au seuil de son amant.
   Une clef vigilante a, pour cette journe,
   Sous le cdre enferm sa robe d'hymne,
   Et l'or dont au festin ses bras seront pars,
   Et pour ses blonds cheveux, les parfums prpars.
   Mais seule sur la proue invoquant les toiles,
   Le vent imptueux qui soufflait dans ses voiles
   L'enveloppe: tonne et loin des matelots,
   Elle tombe, elle crie, elle est au sein des flots...

   Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine!
   Son beau corps a roul sous la vague marine.
   Thtis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher,
   Aux monstres dvorants eut soin de le cacher.
   Par son ordre bientt les belles Nrides
   S'lvent au-dessus des demeures humides,
   Le poussent au rivage, et dans ce monument
   L'ont au cap du Zphyr dpos mollement;
   Et de loin  grands cris appelant leurs compagnes,
   Et les Nymphes des bois, des sources, des montagnes,
   Toutes, frappant leur sein et tranant un long deuil,
   Rptrent, hlas! autour de son cercueil:
   Hlas! chez ton amant tu n'es point ramene,
   Tu n'as point revtu ta robe d'hymne.
   L'or autour de ton bras n'a point serr de noeuds,
   Et le bandeau d'hymen n'orna point tes cheveux.

   ANDR CHNIER.




LE PETIT ENFANT


   Pour le bon Dieu que puis-je faire?
   Je suis si petit, si petit!
   Voici ce que mon coeur me dit:
   J'aimerai bien ma bonne mre;
   Je puis l'aimer quoique petit!

   Pour Dieu, que puis-je faire encore?
   Puisque c'est Dieu qui nous bnit,
   Je prierai bien, prs de mon lit,
   Ce bon Dieu que ma mre adore.
   On peut prier, quoique petit!

   Et puis-je faire davantage?
   A l'cole o l'on me conduit,
   Attentif  tout ce qu'on dit,
   Je m'efforcerai d'tre sage:
   On peut l'tre, quoique petit!

   Et quoi d'autre enfin?... Si ma mre
   Me rprimande ou m'avertit,
   J'y veillerai quoique petit,
   Pour corriger mon caractre:
   C'est comme cela qu'on grandit!

   L. TOURNIER.




LE PETIT ESPIGLE


   Au loup! au loup!  moi! criait un jeune ptre,
   Et les bergers entre eux suspendaient leurs discours,
   Tromps par les clameurs du rustique foltre;
   Tout venait, jusqu'au chien, tout volait au secours.
   Ayant de tant de coeurs veill le courage,
   Tirant l'un du sommeil et l'autre de l'ouvrage,
   Il se mettait  rire, il se croyait bien fin.
   Je suis loup, disait-il; mais attendez la fin.
   Un jour que les bergers, au fond de la valle,
   Appelant la gaiet sur leurs aigres pipeaux,
   Confondaient leurs repas, leurs chansons, leurs troupeaux
   Et de leurs pieds joyeux pressaient l'herbe foule:
   Au loup! au loup!  moi! dit le jeune garon,
   Au loup! rpta-t-il d'une voix lamentable:
   Pas un n'abandonna la danse ni la table.
   Il est loup, dirent-ils,  d'autres la leon.
   Et toutefois le loup dvorait la plus belle
           De ses belles brebis;
   Et pour punir l'enfant qu'il traitait de rebelle,
   Il lui montrait les dents, dchirait ses habits:
   Et le pauvre menteur, levant ses prires,
   N'attristait que l'cho: ses cris n'amenaient rien,
   Tout riait, tout dansait au loin sur les bruyres.
   Eh quoi! pas un ami, dit-il, pas mme un chien!
   On ajoute (et vraiment c'est piti de le croire)
   Qu'il serrait la brebis dans ses deux bras tremblants;
   Et quand il vint en pleurs raconter son histoire,
   On vit que ses deux bras taient nus et sanglants.
   Il ne ment pas, dit-on; il tremble! il saigne! il pleure.
   Quoi! c'est donc vrai, Colas! il s'appelait Colas,
         Nous avons bien ri tout  l'heure,
   Et la brebis est morte, elle est mange... hlas!
   On le plaignit. Un rustre insensible  ses larmes
   Lui dit: Tu fus menteur, tu trompas notre effroi;
   Or, s'il m'avait tromp, le menteur fut-il roi,
         Me crierait vainement: Aux armes!

   Mme DESBORDES-VALMORE.




L'ENFANT AVEUGLE


   Quel est donc, dites-moi, ce qu'on nomme lumire,
   Dont je ne peux jamais esprer de jouir?
   A votre pauvre enfant, dites, dites, ma mre,
   La vue est-ce bien doux? quel en est le plaisir?

   Tout ce que vous voyez n'est pour moi que mystre;
   Ce soleil si brillant, il claire vos pas;
   Je sens bien sa chaleur, mais comment il claire,
   Quels sont le jour, la nuit, je ne le comprends pas.

   Je m'amuse le jour et la nuit je sommeille;
   Si je ne dormais pas, sans cesse il serait jour.
   Oh? dites, du soleil est-ce l la merveille?
   Fait-il ainsi le jour et la nuit tour  tour?

   Je vous entends gmir, vous plaignez mon jeune ge:
   Mnagez des soupirs et des pleurs superflus;
   Si la vue est un bien j'en ignore l'usage:
   On ne peut regretter que le bien qu'on n'a plus.

   Le ciel  ce que j'ai borne ma jouissance;
   Ne me drobez pas ce qu'il a mis en moi:
   Je suis un pauvre enfant aveugle de naissance;
   Mais, avec ma gaiet, je chante, je suis roi.

   J.-F. CHATELAIN.




L'ENFANT DU SOLDAT


   Je n'ai plus d'appui sur la terre,
   Je suis errant, abandonn:
   Mon seul espoir tait mon pre,
   Et les combats l'ont moissonn!
   Mais avec orgueil je m'crie:
   Il tomba fidle et vaillant!
   Ah! secourez le pauvre enfant
   Du soldat mort pour sa patrie!

   Au malheur son destin me livre
   Et j'implore en vain la piti;
   Quand le brave a cess de vivre,
   Serait-il si tt oubli?
   Songez, vous que ma voix supplie,
   Qu'il mourut en vous dfendant;
   Ah! secourez le pauvre enfant
   Du soldat mort pour sa patrie!

   Voil cette toile clatante
   Que je vis briller sur son sein:
   Faudra-t-il d'une main tremblante
   La vendre pour avoir du pain?
   Garde qu'elle ne soit fltrie!
   Me disait-il en expirant...
   Ah! secourez le pauvre enfant
   Du soldat mort pour sa patrie!

   Dj mon jeune coeur tressaille,
   Quand je vois flotter nos drapeaux;
   Au seul rcit d'une bataille
   Je me sens le fils d'un hros:
   Je l'espre,  France chrie!
   Un jour je t'offrirai mon sang...
   Ah! secourez le pauvre enfant
   Du soldat mort pour sa patrie!




CONSOLATION

   Compos en 1669.            A M. du Perrier.


   Ta douleur, du Perrier, sera donc ternelle?
         Et les tristes discours
   Que te met en l'esprit l'amiti paternelle
         L'augmenteront toujours?

   Le malheur de ta fille au tombeau descendue
         Par un commun trpas,
   Est-ce quelque ddale o ta raison perdue
         Ne se retrouve pas?

   Je sais de quels appas son enfance tait pleine,
         Et n'ai pas entrepris,
   Injurieux ami, de soulager ta peine
         Avecque son mpris.

   Mais elle tait du monde, o les plus belles choses
         Ont le pire destin;
   Et rose elle a vcu ce que vivent les roses,
         L'espace d'un matin.

   Puis quand ainsi serait que, selon ta prire,
         Elle aurait obtenu
   D'avoir en cheveux blancs termin sa carrire,
         Qu'en ft-il advenu?

   Penses-tu que plus vieille en sa maison cleste
         Elle et eu plus d'accueil,
   Ou qu'elle et moins senti la poussire funeste
         Et les vers du cercueil?

   La mort a des rigueurs  nulle autre pareilles:
         On a beau la prier;
   La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles,
         Et nous laisse crier.

   Le pauvre en sa cabane o le chaume le couvre
         Est sujet  ses lois;
   Et la garde qui veille aux barrires du Louvre
         N'en dfend point les rois.

   De murmurer contre elle et perdre patience
         Il est mal  propos;
   Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
         Qui nous met en repos.

   MALHERBE.




L'ANGE ET L'ENFANT


   Un ange au radieux visage,
   Pench sur le bord d'un berceau,
   Semblait contempler son image
   Comme dans l'onde d'un ruisseau.

   Charmant enfant qui me ressemble,
   Oh! disait-il, viens avec moi;
   Viens, nous serons heureux ensemble;
   La terre est indigne de toi.

   L, jamais entire allgresse;
   L'me y souffre de ses plaisirs;
   Les cris de joie ont leur tristesse,
   Et les volupts leurs soupirs.

   La crainte est de toutes les ftes;
   Jamais un jour calme et serein
   Du choc tnbreux des temptes
   N'a garanti le lendemain.

   Eh quoi! les chagrins, les alarmes,
   Viendraient troubler ce front si pur,
   Et par l'amertume des larmes
   Se terniraient ces yeux d'azur!

   Non, non, dans les champs de l'espace
   Avec moi tu vas t'envoler:
   La Providence te fait grce
   Des jours que tu devais couler.

   Que personne dans ta demeure
   N'obscurcisse ses vtements;
   Qu'on accueille ta dernire heure,
   Ainsi que tes premiers moments.

   Que les fronts y soient sans nuage,
   Que rien n'y rvle un tombeau.
   Quand on est pur comme  ton ge,
   Le dernier jour est le plus beau.

   Et secouant ses blanches ailes,
   L'ange,  ces mots, prit son essor
   Vers les demeures ternelles.
   Pauvre mre!... ton fils est mort.

   REBOUL.




LA FAUVETTE ET SES PETITS


   Aux branches d'un tilleul une jeune fauvette
   Avait de ses petits suspendu le berceau.
   D'coliers turbulents une troupe inquite,
       Cherchant quelque plaisir nouveau,
   Aperut en passant le nid de la pauvrette:
   Le voir, tre tent, l'assaillir  l'instant,
       Chez ce peuple enclin  mal faire
       Ce fut l'ouvrage d'un moment.
     Tous sans piti lui dclarent la guerre,
   Le pauvre nid vingt fois pensa faire le saut,
       Il n'tait si petit marmot
   Qui ne ft de son mieux pour y lancer sa pierre.
   L'alarme cependant tait grande au logis,
   La fauvette voyait l'instant o ses petits
     Allaient prir ou subir l'esclavage.
   Un esclavage, hlas! pire que le trpas.
       Les gens qu'elle voyait l-bas
   taient assurment quelque peuple sauvage
       Qui ne les pargnerait pas.
       Que faire en ce pril extrme?
   Mais que ne fait-on pas pour sauver ce qu'on aime?
       Elle vole au-devant des coups:
       Pour sa famille elle se sacrifie,
   Esprant que ces gens, dans leur affreux courroux,
       Se contenteront de sa vie.
       Aux yeux du peuple sclrat,
       Elle va, vient, vole et revole,
   S'lve tout  coup, et tout  coup s'abat,
     Fait tant qu'enfin cette race frivole
     Court aprs elle et laisse l le nid.
   Elle amusa longtemps cette maudite engeance,
     Les mena loin, fatigua leur constance,
       Et pas un d'eux ne l'atteignit.
   L'amour sauva le nid, le ciel sauva la mre,
     A ses petits elle en devint plus chre.
     Dieu sait la joie et tout ce qu'on lui dit,
     A son retour, de touchant et de tendre!
   Comme ils avaient pass tout ce temps sans rien prendre,
   Elle apaisa leur faim, puis chacun s'endormit.

   AUBERT.




ADIEUX A LA VIE

   --1780--


   J'ai rvl mon coeur au Dieu de l'innocence,
       Il a vu mes pleurs pnitents;
   Il gurit mes remords, il m'arme de constance;
       Les malheureux sont ses enfants.

   Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colre:
       Qu'il meure et sa gloire avec lui!
   Mais  mon coeur calm le Seigneur dit en pre:
       Leur haine sera ton appui.

   A tes plus chers amis ils ont prt leur rage;
       Tout trompe la simplicit!
   Celui que tu nourris court vendre ton image
       Noire de sa mchancet.

   Mais Dieu t'entend gmir, Dieu vers qui te ramne
       Un vrai remords n de douleurs;
   Dieu qui pardonne enfin  la nature humaine
       D'tre faible dans les malheurs.

   J'veillerai pour toi la piti, la justice
       De l'incorruptible avenir;
   Eux-mmes pureront, par leur long artifice,
       Ton honneur qu'ils pensent ternir.

   Soyez bni, mon Dieu! vous qui daignez me rendre
       La paix et l'espoir sans orgueil;
   Vous qui, pour protger le repos de ma cendre,
       Veillerez prs de mon cercueil!

   Au banquet de la vie, infortun convive,
       J'apparus un jour et je meurs:
   Je meurs, et sur ma tombe, o lentement j'arrive,
       Nul ne viendra verser des pleurs.

   Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,
       Et vous, riant exil des bois!
   Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,
       Salut pour la dernire fois!

   Ah! puissent voir longtemps votre beaut sacre
       Tant d'amis sourds  mes adieux!
   Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleure!
       Qu'un ami leur ferme les yeux!

   GILBERT.




LES TROIS JOURS DE CHRISTOPHE COLOMB


   En Europe! en Europe!--Esprez! Plus d'espoir!
   Trois jours, leur dit Colomb, et je vous donne un monde.
   Et son doigt le montrait, et son oeil, pour le voir,
   Perait de l'horizon l'immensit profonde.

   Il marche, et des trois jours le premier jour a lui;
   Il marche, et l'horizon recule devant lui;
   Il marche, et le jour baisse. Avec l'azur de l'onde
   L'azur d'un ciel sans borne  ses yeux se confond.
   Il marche, il marche encore, et toujours; et la sonde
   Plonge et replonge en vain dans une mer sans fond.

   Le pilote, en silence, appuy tristement
   Sur la barre qui crie au milieu des tnbres,
   coute du roulis le sourd mugissement,
   Et des mts fatigus les craquements funbres.
   Les astres de l'Europe ont disparu des cieux;
   L'ardente croix du sud pouvante ses yeux.
   Enfin l'aube attendue, et trop lente  paratre,
   Blanchit le pavillon de sa douce clart:
   Colomb! voici le jour! le jour vient de renatre!
   --Le jour! et que vois-tu?--Je vois l'immensit.

   Le second jour a lui. Que fait Colomb? il dort;
   La fatigue l'accable, et dans l'ombre on conspire.
   Prira-t-il? Aux voix!--La mort! la mort! la mort!
   --Qu'il triomphe demain, ou, parjure, il expire.
   Les ingrats! quoi! demain, il aura pour tombeau
   Les mers o son audace ouvre un chemin nouveau!
   Et peut-tre demain leurs flots impitoyables
   Le poussant vers ces bords que cherchait son regard,
   Les lui feront toucher, en roulant sur les sables
   L'aventurier Colomb, grand homme un jour plus tard!
   Soudain du haut des mts descendit une voix:
   Terre! s'cria-t-on, terre! terre!... Il s'veille:
   Il court. Oui, la voil, c'est elle, tu la vois,
   La terre!...  doux spectacle!  transports!  merveille!
   O gnreux sanglots qu'il ne peut retenir!
   Que dira Ferdinand, l'Europe, l'avenir?
   Il la donne  son roi, cette terre fconde;
   Son roi va le payer des maux qu'il a soufferts:
   Des trsors, des honneurs en change d'un monde,
   Un trne, ah! c'tait peu!... Que reut-il? des fers.

   CASIMIR DELAVIGNE.




L'AUMONE


   Donnez, riches! l'aumne est soeur de la prire.
   Hlas! quand un vieillard, sur votre seuil de pierre,
   Tout raidi par l'hiver, en vain tombe  genoux;
   Quand les petits enfants, les mains de froid rougies,
   Ramassent sous vos pieds les miettes des orgies,
   La face du Seigneur se dtourne de vous.

   Donnez! afin que Dieu qui dote les familles,
   Donne  vos fils la force, et la grce  vos filles;
   Afin que votre vigne ait toujours un doux fruit;
   Afin qu'un bl plus mr fasse plier vos granges;
   Afin d'tre meilleurs; afin de voir des anges
       Passer dans vos rves la nuit.

   Donnez! il vient un jour o le monde nous laisse.
   Vos aumnes l-haut vous font une richesse.
   Donnez afin qu'on dise: Il a piti de nous!
   Afin que l'indigent que glacent les temptes,
   Que le pauvre qui souffre  ct de vos ftes,
   Au seuil de vos palais fixe un oeil moins jaloux.

   Donnez! pour tre aims du Dieu qui se fit homme,
   Pour que le mchant mme, en s'inclinant, vous nomme,
   Pour que votre foyer soit calme et fraternel;
   Donnez! afin qu'un jour  votre heure dernire,
   Contre tous vos pchs vous ayez la prire
       D'un mendiant puissant au ciel.

   VICTOR HUGO.




LA CHUTE DES FEUILLES


   De la dpouille de nos bois
   L'automne avait jonch la terre;
   Le bocage tait sans mystre,
   Le rossignol tait sans voix.
   Triste, et mourant,  son aurore,
   Un jeune malade  pas lents
   Parcourait une fois encore
   Le bois cher  ses premiers ans.

   Bois que j'aime, adieu, je succombe:
   Votre deuil me prdit mon sort;
   Et dans chaque feuille qui tombe
   Je vois un prsage de mort.
   Fatal oracle d'pidaure,
   Tu m'as dit: Les feuilles des bois
   A tes yeux jauniront encore,
   Mais c'est pour la dernire fois.

   L'ternel cyprs se balance;
   Dj sur sa tte en silence
   Il incline ses longs rameaux;
   Ta jeunesse sera fltrie
   Avant l'herbe de la prairie,
   Avant les pampres des coteaux.

   Et je meurs... de leur froide haleine
   M'ont touch les sombres autans;
   Et j'ai vu comme une ombre vaine
   S'vanouir mon beau printemps!
   Tombe, tombe, feuille phmre!
   Voile aux yeux ce triste chemin;
   Cache au dsespoir de ma mre
   La place o je serai demain.

   Mais vers la solitaire alle,
   Si mon amante dsole
   Venait pleurer quand le jour fuit,
   veille par ton lger bruit
   Mon ombre un instant console.
   Il dit, s'loigne, et sans retour,
   La dernire feuille qui tombe
   A signal son dernier jour.

   Sous le chne on creusa sa tombe...
   Mais son amante ne vint pas
   Visiter la pierre isole;
   Et le ptre de la valle
   Troubla seul du bruit de ses pas
   Le silence du mausole.

   MILLEVOYE.




LE COIN DU GRAND-PRE


   Ce coin prs du foyer, c'est le coin du grand-pre.
   C'est l, je m'en souviens, qu'il aimait  s'asseoir,
   Les pieds sur les chenets, dans sa vieille bergre,
   L qu'il lisait le jour et sommeillait le soir.

   Je crois le voir encor. Sa tte couronne
   De beaux cheveux blanchis par l'ge et le chagrin,
   Se penchait en avant, doucement incline;
   Son visage tait grave  la fois et serein.

   Son coeur tait ouvert  tous. On pouvait lire
   Le calme sur son front, la bont dans ses yeux;
   Et lorsque sur sa bouche il passait un sourire,
   On croyait voir briller comme un rayon des cieux.

   Puis, il tait si bon pour moi! Ds que dcembre,
   Neigeux, humide et froid, me fermait le jardin,
   Souvent  ses cts, je jouais dans la chambre:
   Vnrable grand-pre et petit-fils mutin!

   Je vous laisse  penser le tapage et la fte,
   Quand le ronfle  mon gr sifflait sur le plancher,
   Quand mes soldats de plomb, rangs tambour en tte,
   Sous mon commandement semblaient prts  marcher.

   --Regarde donc! regarde, oh! regarde, grand-pre!
   Il souriait, et moi, m'excitant, par des cris,
   Au combat, d'un seul coup je culbutais  terre
   Tous ces pauvres soldats disloqus et meurtris!

   Puis, lorsque j'tais las de jouer:--Une histoire.
   Grand-pre!--et me voil sur ses genoux assis.
   Lui, cherchant un moment dans sa vieille mmoire,
   Et me baisant au front, commenait ses rcits.

   C'taient des souvenirs de l'enfance lointaine,
   Ou bien quelque beau conte, un conte d'autrefois,
   Terrible... et j'coutais, ne respirant qu' peine,
   Mon oreille et mon coeur suspendus  sa voix?

   Souvent, dans la veille, il prenait son gros livre;
   --Un vieillard, disait-il, est l'ami du vieillard,--
   Et tandis qu'il ouvrait ses deux fermoirs de cuivre,
   Un cleste bonheur animait son regard.

   Les mains jointes, le front recueilli, son visage
   Refltait tout son coeur, ce coeur humble et pieux,
   Et rarement son doigt tournait la sainte page,
   Sans qu'une douce larme y tombt de ses yeux!

   Ainsi Dieu le reprit, lisant sa vieille Bible?
   Un soir, je l'appelais, le croyant endormi...
   Il n'tait plus: la mort, comme un sommeil paisible,
   L'avait couch, serein, auprs de son ami!

   Maintenant, son fauteuil est vide. Le grand-pre
   Ne viendra plus jamais s'asseoir au coin du feu!
   Mais sa place est meilleure au ciel que sur la terre:
   Il ne nous a quitts que pour aller  Dieu!

   L. TOURNIER.




HYMNE DE L'ENFANT A SON RVEIL


   O pre qu'adore mon pre!
   Toi qu'on ne nomme qu' genoux!
   Toi, dont le nom terrible et doux
   Fait courber le front de ma mre!

   On dit que ce brillant soleil
   N'est qu'un jouet de ta puissance;
   Que sous tes pieds il se balance
   Comme une lampe de vermeil.

   On dit que c'est toi qui fais natre
   Les petits oiseaux dans les champs,
   Et qui donnes aux petits enfants
   Une me aussi pour te connatre.

   On dit que c'est toi qui produis
   Les fleurs dont le jardin se pare,
   Et que, sans toi, toujours avare,
   Le verger n'aurait point de fruits.

   Aux dons que ta bont mesure
   Tout l'univers est convi:
   Nul insecte n'est oubli
   A ce festin de la nature.

   L'agneau broute le serpolet,
   La chvre s'attache au cytise,
   La mouche au bord du vase puise
   Les blanches gouttes de mon lait!

   L'alouette a la graine amre
   Que laisse envoler le glaneur,
   Le passereau suit le vanneur,
   Et l'enfant s'attache  sa mre.

   Et pour obtenir chaque don
   Que chaque jour tu fais clore,
   A midi, le soir,  l'aurore,
   Que faut-il? Prononcer ton nom!

   O Dieu! ma bouche balbutie
   Ce nom des anges redout;
   Un enfant mme est cout
   Dans le choeur qui te glorifie!...

   Ah! puisqu'il entend de si loin
   Les voeux que notre bouche adresse,
   Je veux lui demander sans cesse
   Ce dont les autres ont besoin.

   Mon Dieu, donne l'onde aux fontaines,
   Donne la plume aux passereaux,
   Et la laine aux petits agneaux,
   Et l'ombre et la rose aux plaines.

   Donne au malade la sant,
   Au mendiant le pain qu'il pleure,
   A l'orphelin une demeure,
   Au prisonnier la libert.

   Donne une famille nombreuse
   Au pre qui craint le Seigneur;
   Donne  moi sagesse et bonheur,
   Pour que ma mre soit heureuse!...

   LAMARTINE.




DERNIER CHOEUR D'ESTHER

  --1689--


   Dieu fait triompher l'innocence,
   Chantons, clbrons sa puissance.

   Il a vu contre nous les mchants s'assembler,
       Et notre sang prt  couler;
   Comme l'eau sur la terre ils allaient le rpandre:
     Du haut du ciel sa voix s'est fait entendre;
       L'homme superbe est renvers,
       Ses propres flches l'ont perc.

     J'ai vu l'impie ador sur la terre,
     Pareil au cdre, il cachait dans les cieux
         Son front audacieux;
   Il semblait  son gr gouverner le tonnerre,
     Foulait aux pieds ses ennemis vaincus:
   Je n'ai fait que passer, il n'tait dj plus.

       Comment s'est calm l'orage?
   Quelle main salutaire a chass le nuage?
     L'aimable Esther a fait ce grand ouvrage.
   De l'amour de son Dieu son coeur s'est embras.
       Au pril d'une mort funeste
       Son zle ardent s'est expos;
     Elle a parl: le ciel a fait le reste.

   Esther a triomph des filles des Persans:
   La nature et le ciel  l'envi l'ont orne.
   Tout ressent de ses yeux les charmes innocents,
   Jamais tant de beaut fut-elle couronne?
   Les charmes de son coeur sont encor plus puissants,
   Jamais tant de vertu fut-elle couronne?

       Ton Dieu n'est plus irrit:
   Rjouis-toi, Sion, et sors de la poussire,
     Quitte les vtements de ta captivit,
       Et reprends ta splendeur premire.
   Les chemins de Sion  la fin sont ouverts:
           Rompez vos fers,
           Tribus captives;
           Troupes fugitives,
       Repassez les monts et les mers,
     Rassemblez-vous des bouts de l'univers.

     Je reverrai ces campagnes si chres,
     J'irai pleurer au tombeau de mes pres.
   Relevez, relevez les superbes portiques
   Du temple o notre Dieu se plat d'tre ador:
   Que de l'or le plus pur son autel soit par,
   Et que du sein des monts le marbre soit tir.
   Prtres sacrs, prparez vos cantiques.
   Liban, dpouille-toi de tes cdres antiques:

   Dieu descend et vient habiter parmi nous:
       Terre, frmis d'allgresse et de crainte;
       Et vous, sous sa majest sainte,
           Cieux, abaissez-vous.

   Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable!
   Heureux qui ds l'enfance en connat la douceur!
   Jeune peuple, courez  ce matre adorable.
   Les biens les plus charmants n'ont rien de comparable
   Aux torrents de plaisirs qu'il rpand dans un coeur.
   Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable!
   Heureux qui ds l'enfance en connat la douceur!
         Il s'apaise, il pardonne;
       Du coeur ingrat qui l'abandonne
         Il attend le retour;
       Il excuse notre faiblesse,
       A nous chercher mme il s'empresse;
       Pour l'enfant qu'elle a mis au jour
       Une mre a moins de tendresse.
   Ah! qui peut avec lui partager notre amour?

   Il nous fait remporter une illustre victoire.
       Il nous a rvl sa gloire.
   Ah! qui peut avec lui partager notre amour?
   Que son nom soit bni, que son nom soit chant;
   Que l'on clbre ses ouvrages
   Au del des temps et des ges,
         Au del de l'ternit.

   J. RACINE.




LE NID

   Moins on tient de place, plus on est  couvert:
   une feuille suffit au nid de l'oiseau-mouche.

   _Bernardin de Saint-Pierre._


   De ce buisson de fleurs approchons-nous ensemble:
   Vois-tu ce nid pos sur la branche qui tremble?
   Pour le couvrir, vois-tu les rameaux se ployer?
   Les petits sont cachs sous leur couche de mousse;
   Ils sont tous endormis!... Oh! viens, ta voix est douce:
         Ne crains pas de les effrayer.

   De ses ailes encore la mre les recouvre;
   Son oeil appesanti se referme et s'entr'ouvre,
   Et son amour souvent lutte avec le sommeil:
   Elle s'endort enfin... Vois comme elle repose!
   Elle n'a rien pourtant qu'un nid sous une rose,
         Et sa part de notre soleil.

   Vois, il n'est point de vide en son troit asile,
   A peine s'il contient sa famille tranquille;
   Mais l le jour est pur, l le sommeil est doux,
   C'est assez!... Elle n'est ici que passagre;
   Chacun de ses petits peut rchauffer son frre,
         Et son aile les couvre tous.

   Et nous, pourtant, mortels, nous passagers comme elle,
   Nous fondons des palais quand la mort nous appelle;
   Le prsent est fltri par nos voeux d'avenir;
   Nous demandons plus d'air, plus de jour, plus d'espace,
   Des champs, un toit plus grand!... Ah! faut-il tant de place
         Pour aimer un jour... et mourir!

   E. SOUVESTRE.




LE MONTAGNARD MIGR


   Combien j'ai douce souvenance
   Du joli lieu de ma naissance!
   Ma soeur, qu'ils taient beaux les jours
           De France!
   O mon pays, sois mes amours
           Toujours.

   Te souvient-il que notre mre
   Au foyer de notre chaumire
   Nous pressait sur son sein joyeux,
           Ma chre!
   Et nous baisions ses blancs cheveux
           Tous deux.

   Ma soeur, te souvient-il encore
   Du chteau que baignait la Dore?
   Et de cette tant vieille tour
           Du Maure,
   O l'airain sonnait le retour
           Du jour?

   Te souvient-il du lac tranquille
   Qu'effleurait l'hirondelle agile,
   Du vent qui courbait le roseau
           Mobile,
   Et du soleil couchant sur l'eau
           Si beau?

   Oh! qui me rendra mon Hlne
   Et ma montagne et le grand chne!
   Leur souvenir fait tous les jours
           Ma peine.
   Mon pays sera mes amours
           Toujours!

   CHATEAUBRIAND.




LE RETOUR DANS LA PATRIE


     Qu'il va lentement, le navire
     A qui j'ai confi mon sort!
     Au rivage o mon coeur aspire
     Qu'il est lent  trouver un port!
         France adore?
         Douce contre,
   Mes yeux cent fois ont cru te dcouvrir;
         Qu'un vent rapide
         Soudain nous guide
   Aux bords sacrs o je reviens mourir.
     Mais enfin le matelot crie:
       Terre! terre! l-bas, voyez!
     Ah! tous mes maux sont oublis:
         Salut  ma patrie!

     Oui, voil les rives de France;
     Oui, voil le port vaste et sr,
     Voisin des champs o mon enfance
     S'coula sous un chaume obscur.
         France adore!
         Douce contre!
   Aprs vingt ans, enfin, je te revois.
         De mon village
         Je vois la plage;
   Je vois fumer la cime de nos toits.
     Combien mon me est attendrie!
     L furent mes premiers amours;
     L ma mre m'attend toujours;
         Salut  ma patrie!

     Loin de mon berceau, jeune encore,
     L'inconstance emporta mes pas
     Jusqu'au sein des mers o l'aurore
     Sourit aux plus riches climats.
         France adore!
         Douce contre!
   Dieu te devait leurs fcondes chaleurs.
         Toute l'anne,
         L, brille orne
   De fleurs, de fruits, et de fruits et de fleurs.
     Mais l, ma jeunesse fltrie
     Rvait  des climats plus chers:
     L, je regrettais nos hivers.
         Salut  ma patrie!

     Pouss chez des peuples sauvages
     Qui m'offraient de rgner sur eux,
     J'ai su dfendre leurs rivages
     Contre des ennemis nombreux.
         France adore!
         Douce contre!
   Tes champs alors gmissaient envahis.
         Puissance et gloire,
         Cris de victoire,
   Rien n'touffa la voix de mon pays:
     De tout quitter mon coeur me prie;
     Je reviens pauvre, mais constant.
     Une bche est l qui m'attend.
         Salut  ma patrie!

     Au bruit des transports d'allgresse
     Enfin le navire entre au port.
     Dans cette barque o l'on se presse,
     Htons-nous d'atteindre le bord.
         France adore!
         Douce contre!
     Puissent tes fils te revoir ainsi tous!
         Enfin j'arrive,
         Et sur la rive
   Je rends au ciel, je rends grce  genoux.
     Je t'embrasse,  terre chrie!
     Dieu! qu'un exil doit souffrir!
     Moi dsormais, je puis mourir;
         Salut  ma patrie!

   BRANGER.




AH! SI J'TAIS PETIT OISEAU!


   C'tait le plus beau jour de tous les jours d'automne,
   Un de ces jours brillants, jours aux mille couleurs,
   O la terre ravie, effeuillant sa couronne,
       Nous jette ses fruits et ses fleurs.

   La mre travaillait  la fentre assise,
   Mre au front gracieux, au regard calme, doux,
   Et l'enfant apprenait, en silence et soumise,
       Une leon sur ses genoux.

   Relevant quelquefois sa tte rose et blanche,
   Pour sourire au soleil, au splendide horizon,
   Elle coutait l'oiseau qui sautait sur la branche,
       En chantant gaiement sa chanson.

   La pauvre mre alors, et bonne et gnreuse,
   Pour ne pas la gronder, feignait de ne rien voir,
   Ou ramenait d'un mot sa chre paresseuse
       Au doux sentiment du devoir.

   Que sa voix tait tendre et pleine d'indulgence!
   Allons, chre Marie, allons, tu n'apprends pas.
   Ton livre dchir trahit ta ngligence,
       Que vois-tu de si beau l-bas?

   Elle invitait encor la gentille rveuse
   A reprendre courage,  lire de nouveau,
   Quand l'enfant s'cria: Que je suis malheureuse!
       Ah! si j'tais petit oiseau!

   Ah! si j'tais l'oiseau qui toujours saute et chante;
   Qui n'a souci de rien, qu'on voit toujours joyeux;
   Si j'tais cet oiseau, que je serais contente,
       Et que mon sort serait heureux!

   Plus de livre ennuyeux, plus de leon svre;
   Voltiger tout le jour, courir et s'amuser,
   Causer avec les fleurs, caresser la bruyre,
       Sur le gazon se reposer;

   Toujours nouveau plaisir, toujours nouvelle fte;
   Sous les arbres touffus, j'arrterais mon vol,
   Et m'en irais souvent appeler la fauvette,
       Pour rire avec le rossignol.

   Tu dis que c'est l-haut qu'on chante les louanges,
   Que la terre rpte en tout temps, en tout lieu:
   J'y volerais aussi pour entendre les anges
       Chanter dans le ciel du bon Dieu.

   Sans regrets, sans chagrins, toujours libre et ravie,
   Chaque jour le soleil me paratrait plus beau;
   Ainsi s'couleraient tous les jours de ma vie.
       Ah! si j'tais petit oiseau!

   --Sans doute, chre enfant, cette vie a des charmes,
   Mais elle compte aussi plus d'un jour douloureux.
   L'oiseau n'est pas exempt de craintes ni d'alarmes,
       Il est souvent bien malheureux.

   Quand l'hiver couvre tout de glace et de tristesse,
   Lorsque tu dors, enfant, sous de lgers rideaux,
   On n'entend plus dans l'air que les cris de dtresse
       Pousss par les petits oiseaux.

   Oh! que leur voix alors est touchante et plaintive!
   Ils vont mourir de faim, de froid et de douleur.
   Car ils n'ont plus de mre inquite, attentive,
       Pour les rchauffer sur son coeur.

   Plus heureux que l'oiseau, dont la vie est amre,
   L'enfant reoit du ciel un regard plein de feu,
   Un coeur intelligent pour comprendre sa mre,
       Une me pour adorer Dieu.

   Regarde celui-ci qui frle de son aile
   Et la branche de l'arbre et le gazon fleuri;
   Il va nous faire entendre une chanson nouvelle;
       Qu'il est mignon, qu'il est joli!

   Il parat bien joyeux, les airs sont sa patrie!
   Sans craindre le pril, sans songer  son sort,
   Il chante, court, s'envole, et lgre est sa vie;
       Demain, peut-tre, il sera mort.

   La mre encor parlait quand soudain l'clair brille.
   Bientt l'air retentit sous le grand peuplier,
   Et l'oiseau qui chantait tombe sous la charmille,
       Frapp par le plomb meurtrier.

   On s'lance, on accourt, de terreur palpitantes.
   Hlas! il est trop tard! Oh! le cruel chasseur!
   L'oiseau fermait dj ses paupires mourantes:
       Que de regrets! que de douleur!

   On essaya pourtant de rappeler la vie;
   Longtemps on espra qu'il rouvrirait les yeux:
   Tout en le rchauffant, la gentille Marie
       Versa bien des pleurs douloureux.

   Elle lui dit tout bas beaucoup de douces choses
   (Car l'enfant sut de Dieu comprendre la leon),
   Puis on l'ensevelit sous des feuilles de roses
       Que l'on cacha sous le gazon.

   Elle revint alors dsole et pensive,
   Le coeur gros de soupirs, rvant au pauvre oiseau;
   Et puis, sans dire un mot, srieuse, attentive,
       Elle tudia de nouveau.

   Puis, un moment aprs, elle dit en prire:
   Seigneur! Seigneur mon Dieu! de ton ciel triomphant,
   Oh! conserve toujours un enfant  sa mre,
       Et garde la mre  l'enfant!

   Mlle ISABELLE RODIER.




UNE PROMENADE DE FNELON


   Victime de l'intrigue et de la calomnie,
   Et par un noble exil expiant son gnie,
   Fnelon, dans Cambrai, regrettant peu la cour,
   Rpandait les bienfaits et recueillait l'amour;
   Instruisait, consolait, donnait  tous l'exemple;
   Son peuple pour l'entendre accourait dans le temple.
   Il parlait, et les coeurs s'ouvraient tous  sa voix.
   Quand du saint ministre ayant port le poids,
   Il cherchait, vers le soir, le repos, la retraite,
   Alors, aux champs aims du sage et du pote,
   Solitaire et rveur, il allait s'garer.
   De quel charme  leur vue il se sent pntrer!
   Il mdite, il compose, et son me l'inspire!
   Jamais un vain orgueil ne le presse d'crire;
   Sa gloire est d'tre utile; heureux quand il a pu
   Montrer la vrit, faire aimer la vertu!

   Ses regards, anims d'une flamme cleste,
   Relvent de ses traits la majest modeste,
   Sa taille est haute et noble; un bton  la main,
   Seul, sans faste et sans crainte, il poursuit son chemin,
   Contemple la nature et jouit de Dieu mme.
   Il visite souvent les villageois qu'il aime,
   Et chez ces bonnes gens, de le voir tout joyeux,
   Vient sans tre attendu, s'assied au milieu d'eux,
   coute le rcit des peines qu'il soulage,
   Joue avec les enfants, et gote le laitage.
   Un jour, loin de la ville ayant longtemps err,
   Il arrive aux confins d'un hameau retir,
   Et sous un toit de chaume, indigente demeure,
   La piti le conduit; une famille y pleure.

   Il entre, et sur-le-champ, faisant place au respect,
   La douleur, un moment, se tait  son aspect.
   O ciel! c'est monseigneur!... On se lve, on s'empresse;
   Il voit avec plaisir clater leur tendresse.

   Qu'avez-vous, mes enfants? d'o nat votre chagrin?
   Ne puis-je le calmer? Versez-le dans mon sein;
   Je n'abuserai point de votre confiance.

   On s'enhardit alors et la mre commence:
   Pardonnez, monseigneur, mais vous n'y pouvez rien;
   Ce que nous regrettons, c'tait tout notre bien;
   Nous n'avions qu'une vache!... hlas! elle est perdue;
   Depuis trois jours entiers nous ne l'avons point vue.
   Notre pauvre Brunon!.. nous l'attendons en vain;
   Les loups l'auront mange, et nous mourrons de faim.
   Peut-il tre un malheur au ntre comparable?

   --Ce malheur, mes amis, est-il irrparable?
   Dit le prlat, et moi ne puis-je vous offrir,
   Touch de vos regrets, de quoi les adoucir?
   En place de Brunon, si j'en trouvais une autre?...

   --L'aimerions-nous autant que nous aimons la ntre?
   Pour oublier Brunon il faudra bien du temps!
   Eh! comment l'oublier?... Ni nous ni nos enfants
   Nous ne serons ingrats. C'tait notre nourrice!
   Nous l'avions achete tant encor gnisse!
   Accoutume  nous, elle nous entendait,
   Et mme  sa manire elle nous rpondait;
   Son poil tait si beau, d'une couleur si noire;
   Trois marques seulement, plus blanches que l'ivoire,
   Ornaient son large front et ses pieds de devant;
   Avec mon petit Claude elle jouait souvent;
   Il montait sur son dos, elle le laissait faire;
   Je riais... A prsent nous pleurons, au contraire!
   Non, monseigneur, jamais, il n'y faut pas penser,
   Une autre ne pourra chez nous la remplacer.

   Fnelon coutait cette plainte nave;
   Mais pendant l'entretien, bientt le soir arrive.
   Quand on est occup de sujets importants,
   On ne s'aperoit pas de la fuite du temps.
   Il promet en partant de revoir la famille...
   Ah! monseigneur, lui dit la plus petite fille,
   Si vous vouliez pour nous la demander  Dieu,
   Nous la retrouverions.--Ne pleurez plus; adieu.

   Il reprend son chemin, il reprend ses penses,
   Achve en son esprit des pages commences;
   Il marche; mais dj l'ombre crot, le jour fuit.
   Ce reste de clart qui devance la nuit
   Guide encore ses pas  travers les prairies,
   Et le calme du soir nourrit ses rveries.

   Tout  coup un objet  ses yeux s'est montr;
   Il regarde... il croit voir.., il distingue en un pr,
   Seule, errante et sans guide, une vache... C'est elle
   Dont on lui fit tantt un portrait si fidle...
   Il ne peut s'y tromper; et soudain, empress,
   Il court dans l'herbe humide, il franchit un foss,
   Arrive haletant; et Brunon complaisante,
   Loin de le fuir, vers lui s'avance et se prsente.
   Lui-mme, satisfait, la flatte de la main.

   Mais que faire? Va-t-il poursuivre son chemin?
   Retourner sur ses pas, ou regagner la ville?
   Dj, pour revenir, il a fait plus d'un mille.
   Ils l'auront ds ce soir, dit-il, et par mes soins
   Elle leur cotera quelques larmes de moins.
   Il saisit  ces mots la corde qu'elle trane,
   Et marchant lentement, derrire lui l'emmne.
   Venez, mortels, si fiers d'un vain et mince clat;
   Voyez, en ce moment, ce digne et saint prlat,
   Que son nom, son gnie, et son titre dcore,
   Mais que tant de bont rvle plus encore.
   Ce qui fait votre orgueil vaut-il un trait si beau?
   Le voil fatigu, de retour au hameau.
   Hlas!  la clart d'une faible lumire,
   On veille, on pleure encor dans la triste chaumire.
   Il arrive  la porte: Ouvrez-moi, mes enfants,
   Ouvrez-moi; c'est Brunon, Brunon que je vous rends.

   On accourt;  surprise!  joie!  doux spectacle!
   La fille croit que Dieu fait pour elle un miracle:
   Ce n'est point monseigneur, c'est un ange des cieux
   Qui, sous ses traits chris, se prsente  nos yeux,
   Pour nous faire plaisir il a pris sa figure:
   Aussi je n'ai pas peur... Oh! non, je vous assure,
   Bon ange!... En ce moment, de leurs larmes noys,
   Pre, mre, enfants, tous sont tombs  ses pieds.
   Levez-vous, mes amis; mais quelle erreur trange!
   Je suis votre archevque et ne suis point un ange;
   J'ai retrouv Brunon, et pour vous consoler
   Je revenais vers vous; que n'ai-je pu voler!
   Reprenez-la; je suis heureux de vous la rendre.

   --Quoi! tant de peine!  ciel! avez-vous pu la prendre,
   Et vous-mme? Il reoit leurs respects, leur amour;
   Mais il faut bien aussi que Brunon ait son tour.

   On lui parle. C'est donc ainsi que tu nous laisses?
   Mais te voil! Je donne  penser les caresses!
   Brunon semble rpondre  l'accueil qu'on lui fait.
   Tel au retour d'Ulysse, son chien le reconnat.
   Il faut, dit Fnelon, que je reparte encore;
   A peine dans Cambrai serai-je avant l'aurore;
   Je crains d'inquiter mes amis, ma maison...
   --Oui, dit le villageois, oui, vous avez raison;
   On pleurerait ailleurs quand vous schez nos larmes!
   Vous tes tant aim!... Prvenez leurs alarmes
   Mais comment retourner? car vous tes bien las!
   Monseigneur, permettez... nous vous offrons nos bras.
   Oui, sans vous fatiguer, vous ferez le voyage.

   D'un peuplier voisin on abat le branchage.
   Mais au hameau dj le bruit s'est rpandu.
   Monseigneur est ici!... Chacun est accouru,
   Chacun veut le servir. De bois et de rame
   Une civire agreste aussitt est forme,
   Qu'on tapisse partout de fleurs, d'herbages frais;
   Des branches au-dessus s'arrondissent en dais;
   Le bon prlat s'y place, et mille cris de joie
   Volent au loin; l'cho les double et les renvoie.
   Il part: tout le hameau l'environne, le suit;
   La clart des flambeaux brille  travers la nuit,
   Le cortge bruyant qu'gaye un chant rustique,
   Marche... Honneurs innocents et gloire pacifique!
   Ainsi par leur amour Fnelon escort,
   Jusque dans son palais en triomphe est port.

   ANDRIEUX.




QUATRAINS MORAUX


   1.

   Tout annonce d'un Dieu l'ternelle existence;
   On ne peut le comprendre, on ne peut l'ignorer:
   La voix de l'univers annonce sa puissance,
   Et la voix de nos coeurs dit qu'il faut l'adorer.

   2.

   Contre la conscience il n'est point de refuge:
   Elle parle en nos coeurs; rien n'touffe sa voix,
   Et de nos actions elle est tout  la fois
   La loi, l'accusateur, le tmoin et le juge.

   3.

   Enfants, quelque irrit que vous paraisse un pre,
   Croyez qu'il est toujours votre ami le plus doux,
   Son coeur en vous montrant un courroux ncessaire,
   Le fait pour votre bien, et souffre plus que vous.

   4.

   Que vous devez aimer cette maman si chre,
   Qui souffrit tant pour vous, qui vous rend tant de soins,
   Et qui prvoit si bien vos peines, vos besoins!
   Est-il assez d'amour pour payer une mre?

   5.

   Soyez doux, complaisants, d'un caractre affable:
   On est toujours aim quand on est sans humeur;
   L'esprit ne suffit pas, enfants, pour tre aimable;
   Il faut y joindre encor l'indulgente douceur.

   6.

   Offensez-vous quelqu'un, votre orgueil vous refuse
   A demander pardon de votre emportement.
   Eh! pourquoi donc rougir de ce beau mouvement?
   La honte est dans l'offense, et non pas dans l'excuse.

   7.

   Notre vie est si courte! Il la faut employer;
   Instruisez-vous, enfants, ds l'ge le plus tendre.
   Vous serez malheureux si vous cessez d'apprendre
   Et c'est un jour perdu qu'un jour sans travailler.




LE BON EMPLOI DU TEMPS


   Comme la bienfaisante pluie
   Fconde la terre en t
   Dieu fit pour fconder la vie,
   Le travail et l'activit.
   Ne laissons point d'heure inutile:
   Songeons que la paille strile
   Est foule aux pieds du glaneur;
   Puissent s'amasser nos journes,
   Comme les gerbes moissonnes,
   Dans le grenier du laboureur!

   Mme AMABLE TASTU.




LE CDRE DU LIBAN


   Le cdre du Liban s'tait dit en lui-mme:
   Je rgne sur les monts; ma tte est dans les cieux,
   J'tends sur les forts mon vaste diadme;
   Je prte un noble asile  l'aigle audacieux.

   A mes pieds l'homme rampe... Et l'homme qu'il outrage
   Rit, se lve, et d'un bras trop longtemps ddaign
   Fait tomber sous la hache et la tte et l'ombrage
   De ce roi des forts, de sa chute indign...

   Vainement il s'exhale en des plaintes amres;
   Les arbres d'alentour sont joyeux de son deuil:
   Affranchis de son ombre, ils s'lvent en frres,
   Et du gant superbe un ver punit l'orgueil.

   LE BRUN.




LA FEUILLE


   De ta tige dtache,
   Pauvre feuille dessche,
   O vas-tu?--Je n'en sais rien:
   L'orage a bris le chne
   Qui seul tait mon soutien.
   De son inconstante haleine
   Le zphir ou l'aquilon
   Depuis ce jour me promne
   De la fort  la plaine,
   De la montagne au vallon.
   Je vais o le vent me mne,
   Sans me plaindre ou m'effrayer,
   Je vais o va toute chose,
   O va la feuille de rose
   Et la feuille de laurier.

   ARNAULT.




LE PLUS DOUX NOM

   Emmanuel... Dieu avec nous!


   Plus doux qu'est au printemps le parfum de la rose,
           Quand l'aube luit;
   Que le sein maternel o l'enfant se repose,
           Quand vient la nuit;
   Plus doux et plus touchant que le doux nom de pre
           Pour l'orphelin;
   Plus doux qu'est  nos yeux l'clat de la lumire
           A son dclin;
   Plus douce qu'est au coeur que le bruit empoisonne
           La paix du soir;
   Plus doux qu'est au mourant que la vie abandonne
           Le mot d'espoir;
   Plus doux qu'est le regard du jeune enfant qui prie
           Prs de son lit;
   Plus doux qu'est dans l'exil le doux nom de patrie
           Pour le proscrit;
   Plus doux qu'est au rocher battu par la tempte
           L'aspect du port;
   Plus doux qu'est le duvet o l'oiseau met sa tte
           Quand il s'endort;
   Plus doux qu'au plerin arrivant de la terre
           Est le chant des lus,
   --Plus doux est au pcheur perdu dans sa misre
           Le doux nom de Jsus!

   THOPHILE GONTARD.




DANDOLO


   Venise aux Byzantins demandait un trait.
   Auprs de l'empereur part comme dput
   Un des plus nobles fils de Venise la belle,
   Dandolo!... L'empereur ordonne qu'on l'appelle.
   Il entre!... Le trait l'attendait tout crit:
   Lisez, lui dit le prince, et puis signez... Il lit.
   Mais soudain, plissant de colre, il s'crie:
   Ce trait fltrirait mon nom et ma patrie,
   Je ne signerai pas! L'imptueux Csar
   Se lve! Dandolo l'crase d'un regard.
   Le prince veut parler de prsents, il s'indigne!
   De bourreaux, il sourit; de prtres, il se signe!

   Alors tout cumant de honte et de fureur:
   Si tu ne consens pas, tratre, dit l'empereur,
   J'appelle ici soudain quatre esclaves fidles,
   Je te fais garrotter, et l, dans tes prunelles,
   Un fer rouge teindra le feu vanoui;
   Ainsi, hte-toi donc, et rponds enfin... oui!
   Il se tait!.. On apporte une lame brlante!
   Il se tait!.. On l'applique  sa paupire ardente:
   Il se tait!.. De ses yeux o le fer s'enfonait,
   Le sang coule: il se tait! la chair fume: il se tait!..
   Et quand de ses bourreaux l'oeuvre fut acheve,
   Tranquille et ferme il dit: La patrie est sauve!
   Eh bien! ce front d'airain, inflexible aux douleurs,
   Ces yeux qui torturs n'ont que du sang pour pleurs,
   Cet immobile front o pas un pli ne bouge,
   Qui ne sourcille pas sous le feu d'un fer rouge,
   Ces yeux, ce front, ce coeur, avaient quatre-vingts ans!
   Jeune aurait-il mieux fait? Vit-on ses faibles sens
   Le trahir, et son corps manqua-t-il  son me?
   Va, va, fouille l'histoire avec des yeux de flamme,
   Jeune homme, et trouve un trait plus beau que ce trait-l.
   Auprs de Dandolo, qu'est-ce que Scevola?

   E. LEGOUV.




L'OREILLER D'UNE PETITE FILLE


   Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tte,
   Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi!
   Quand on a peur du vent, des loups, de la tempte,
   Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi!
   Beaucoup, beaucoup d'enfants, pauvres, nus et sans mre,
   Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir;
   Ils ont toujours sommeil! O destine amre!
   Maman, douce maman, cela me fait gmir,

   Et quand j'ai pri Dieu pour tous ces petits anges
   Qui n'ont pas d'oreiller, moi, j'embrasse le mien;
   Seule dans mon doux nid qu' tes pieds tu m'arranges,
   Je te bnis, ma mre, et je touche le tien.
   Je ne m'veillerai qu' la lueur premire
   De l'aube au rideau bleu; c'est si gai de la voir!
   Je vais dire tout bas ma plus tendre prire;
   Donne encore un baiser, bonne maman! Bonsoir.

   PRIRE

   Dieu des enfants, le coeur d'une petite fille,
   Plein de prire, coute! est ici sous mes mains;
   On me parle souvent d'orphelins sans famille;
   Dans l'avenir, mon Dieu! ne fais plus d'orphelins!
   Laisse descendre au soir un ange qui pardonne,
   Pour rpondre  des voix que l'on entend gmir;
   Mets sous l'enfant perdu, que la mre abandonne,
   Un petit oreiller qui le fasse dormir.

   Mme DESBORDES-VALMORE.




PARAPHRASE DU PSAUME CXLVI


   N'esprons plus, mon me, aux promesses du monde,
   Sa lumire est un verre, et sa faveur une onde
   Que toujours quelque vent empche de calmer;
   Quittons ces vanits, lassons-nous de les suivre:
           C'est Dieu qui nous fait vivre,
           C'est Dieu qu'il faut aimer.

   En vain, pour satisfaire  nos lches envies,
   Nous passons prs des rois tout le temps de nos vies
   A souffrir des mpris et ployer les genoux:
   Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont, ce que nous sommes,
           Vritablement hommes,
           Et meurent comme nous.

   Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussire
   Que cette majest si pompeuse et si fire
   Dont l'clat orgueilleux tonnait l'univers,
   Et, dans ces grands tombeaux o leurs mes hautaines
           Font encore les vaines,
           Ils sont mangs des vers.

   L se perdent ces noms de matres de la terre,
   D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre;
   Comme ils n'ont plus de sceptre, ils n'ont plus de flatteurs;
   Et tombent avec eux d'une chute commune
           Tous ceux que leur fortune
           Faisait leurs serviteurs.

   MALHERBE.




LE BONHEUR DU CHRTIEN


   Que ne puis-je,  mon Dieu, Dieu de ma dlivrance,
   Remplir de ta louange et la terre et les cieux,
   Les prendre pour tmoins de ma reconnaissance,
   Et dire au monde entier combien je suis heureux!

   Heureux quand je t'coute et que cette parole
   Qui dit: Lumire sois! et la lumire fut,
   S'abaisse jusqu' moi, m'instruit et me console,
   Et me dit: C'est ici le chemin du salut!

   Heureux quand je te parle, et que de ma poussire,
   Je fais monter vers toi mon hommage et mon voeu,
   Avec la libert d'un fils devant son pre,
   Et le saint tremblement d'un pcheur devant Dieu.

   Heureux lorsque ton jour, ce jour qui vit clore
   Ton oeuvre du nant et ton fils du tombeau,
   Vient m'ouvrir les parvis o ton peuple t'adore,
   Et de mon zle teint rallumer le flambeau.

   Heureux quand sous les coups de ta verge fidle,
   Avec amour battu, je souffre avec amour:
   Pleurant, mais sans douter de ta main paternelle,
   Pleurant, mais sous la croix, pleurant, mais pour un jour.

   Heureux, lorsque, attaqu par l'Ange de la chute,
   Prenant la Croix pour arme et l'Agneau pour Sauveur,
   Je triomphe  genoux et sors de cette lutte
   Vainqueur, mais tout meurtri, tout meurtri, mais vainqueur.

   Heureux, toujours heureux! J'ai le Dieu fort pour pre,
   Pour frre Jsus-Christ, pour guide l'Esprit-Saint!
   Que peut ter l'enfer, que peut donner la terre
   A qui jouit du ciel et du Dieu trois fois saint?

   A. MONOD.




LE NID DE FAUVETTES


   Je le tiens, ce nid de fauvettes!
   Ils sont deux, trois, quatre petits!
   Depuis si longtemps je vous guette;
   Pauvres oiseaux, vous voil pris!

   Criez, sifflez, petits rebelles,
   Dbattez-vous; oh! c'est en vain,
   Vous n'avez pas encor vos ailes,
   Comment vous sauver de ma main?

   Mais quoi! n'entends-je pas leur mre
   Qui pousse des cris douloureux?
   Oui, je le vois, oui, c'est leur pre
   Qui vient voltiger auprs d'eux.

   Ah! pourrais-je causer leur peine,
   Moi qui, l't, dans les vallons,
   Venais m'endormir sous un chne,
   Au bruit de leurs douces chansons?

   Hlas! si du sein de ma mre
   Un mchant venait me ravir,
   Je le sens bien, dans sa misre,
   Elle n'aurait plus qu' mourir.

   Et je serais assez barbare,
   Pour vous arracher vos enfants?
   Non, non, que rien ne vous spare;
   Non, les voici, je vous les rends.

   Apprenez-leur, dans le bocage,
   A voltiger auprs de vous;
   Qu'ils coutent votre ramage
   Pour former des sons aussi doux.

   Et moi, dans la saison prochaine,
   Je reviendrai dans les vallons,
   Dormir quelquefois sous un chne,
   Au bruit de leurs douces chansons.

   BERQUIN.




A MES OISEAUX


   Oh! que vous chantez bien, mes petits canaris!
   C'est que vous avez tout  souhait: belle cage,
   Grain nouveau, gai soleil, air pur et frais breuvage,
   Et votre joie clate en vos airs favoris!

   Mais savez-vous, au moins, d'o vous vient cette fte?
   Moi, j'achte ce grain dont vous tes friands:
   Mais qui l'a fait germer et mrir dans les champs?
   Je vous verse cette eau: mais cette eau, qui l'a faite?

   Qui donc a fait couler le limpide ruisseau
   O, dans mon gobelet, pour vous je l'ai puise?
   C'est moi qui vous ai mis tout prs de la croise;
   Quand j'ai vu ce jour pur et ce soleil si beau:

   Mais d'o vient ce beau jour, et d'o vient l'astre mme?
   Qui l'a form? Qui l'a suspendu dans les airs,
   Pour tre bienfaiteur et roi de l'univers?
   Dites, le savez-vous?--C'est quelqu'un qui vous aime.

   C'est Dieu, mes canaris!--La graine et le ruisseau,
   L'azur et le soleil, et les cieux et la terre
   Sont son oeuvre: et c'est lui qui, comme un tendre pre
   S'occupe de l'enfant et prend soin de l'oiseau!

   C'est Dieu qui vous a faits, c'est Dieu qui vous apprte
   Ce repas, cet abri; c'est lui qui vous revt,
   Dans la saison d'hiver, de ce moelleux duvet
   O, pour vous endormir, vous cachez votre tte;

   Lui qui vous a donn ces jolis petits yeux,
   Et cette douce voix aux smillants ramages!
   A lui donc tous vos chants,  lui tous vos hommages!
   Chantez, ds que l'aurore apparat dans les cieux;

   Chantez, lorsqu' midi ruisselle la lumire;
   Chantez, quand le jour baisse et meurt  l'horizon!
   Ensemble, rendons grce et gloire  son saint nom;
   Au bon Dieu votre chant, au bon Dieu ma prire!

   L. TOURNIER.




LE VAISSEAU _LE VENGEUR_


       Ah! des flots ft-on la victime,
   Ainsi que le _Vengeur_ il est beau de prir:
   Il est beau, quand le sort vous plonge dans l'abme,
       De paratre le conqurir.

       Trahi par le sort infidle,
   Comme un lion press de nombreux lopards,
   Seul au milieu de tous, sa fureur tincelle;
       Il les combat de toutes parts.

       L'airain lui dclare la guerre;
   Le fer, l'onde, la flamme entourent ses hros,
   Sans doute ils triomphaient; mais leur dernier tonnerre
       Vient de s'teindre dans les flots.

       Captifs, la vie est un outrage:
   Ils prfrent le gouffre  ce bienfait honteux,
   L'Anglais en frmissant admire leur courage;
       Albion plit devant eux.

       Plus fiers d'une mort infaillible,
   Sans peur, sans dsespoir, calmes dans leurs combats,
   De ces rpublicains l'me n'est plus sensible
       Qu' l'ivresse d'un beau trpas.

       Prs de se voir rduits en poudre,
   Ils dfendent leurs bords enflamms et sanglants.
   Voyez-les dfier et la vague et la foudre,
       Sous des mts rompus et brlants.

       Voyez ce drapeau tricolore,
   Qu'lve en prissant leur courage indompt;
   Sous le flot qui le couvre, entendez-vous encore
       Ce cri: Vive la libert!

       Ce cri... c'est en vain qu'il expire,
   touff par la mort et par les flots jaloux;
   Sans cesse il revivra rpt par ma lyre;
       Sicles, il planera sur vous!

       Et vous, hros de Salamine,
   Dont Thtis vante encor les exploits glorieux,
   Non, vous n'galez point cette auguste ruine,
       Ce naufrage victorieux.

   E. LEBRUN.




LA MORT DES TEMPLIERS


   Un immense bcher dress pour leur supplice,
   S'lve en chafaud, et chaque chevalier
   Croit mriter l'honneur d'y monter le premier;
   Mais le grand matre arrive: il monte, il les devance;
   Son front est rayonnant de gloire et d'esprance;
   Il lve vers les cieux un regard inspir.
   D'une voix formidable aussitt il s'crie:
   Nul de nous n'a trahi son Dieu, ni sa patrie.
   Franais, souvenez-vous de nos derniers accents:
   Nous sommes innocents, nous mourons innocents.
   L'arrt qui nous condamne est un arrt injuste;
   Mais il est dans le ciel un tribunal auguste
   Que le faible opprim jamais n'implore en vain;
   Et j'ose t'y citer,  pontife romain!
   Encor quarante jours!.. je t'y vois comparatre.
   Chacun en frmissant coutait le grand matre:
   Mais quel tonnement! quel trouble! quel effroi
   Quand il dit: O Philippe!  mon matre!  mon roi!
   Je te pardonne en vain, ta vie est condamne;
   Au tribunal de Dieu je t'attends dans l'anne.
   Les nombreux spectateurs, mus et consterns,
   Versent des pleurs sur vous, sur ces infortuns.
   De tous cts s'tend la terreur, le silence:
   Il semble que du ciel descende la vengeance.
   Les bourreaux interdits n'osent plus approcher;
   Ils jettent en tremblant le feu sur le bcher,
   Et dtournent la tte... Une fume paisse
   Entoure l'chafaud, roule et grossit sans cesse.
   Tout  coup le feu brille... A l'aspect du trpas
   Ces braves chevaliers ne se dmentent pas.
   On ne les voyait plus, mais leurs voix hroques
   Chantaient de l'ternel les sublimes cantiques;
   Plus la flamme montait, plus ce concert pieux
   S'levait avec elle et montait vers les cieux.
   Votre envoy parat, s'crie... Un peuple immense,
   Proclamant avec lui votre auguste clmence,
   Aux pieds de l'chafaud soudain s'est lanc...
   Mais il n'tait plus temps... Les chants avaient cess.

   RAYNOUARD.




LA SAINTE ALLIANCE DES PEUPLES

  --1818--


   J'ai vu la paix descendre sur la terre,
   Semant de l'or, des fleurs et des pis.
   L'air tait calme et du dieu de la guerre
   Elle touffait les foudres assoupis.
   Ah! disait-elle, gaux par la vaillance,
   Franais, Anglais, Belge, Russe ou Germain,
   Peuples, formez une sainte alliance,
       Et donnez-vous la main.

   Pauvres mortels, tant de haine vous lasse;
   Vous ne gotez qu'un pnible sommeil.
   D'un globe troit divisez mieux l'espace;
   Chacun de vous aura place au soleil.
   Tous attels au char de la puissance,
   Du vrai bonheur vous quittez le chemin.
   Peuples, formez une sainte alliance,
       Et donnez-vous la main.

   Chez vos voisins vous portez l'incendie;
   L'aquilon souffle, et vos toits sont brls;
   Et quand la terre est enfin refroidie,
   Le soc languit sous des bras mutils.
   Prs de la borne o chaque tat commence,
   Aucun pi n'est pur de sang humain.
   Peuples, formez une sainte alliance,
       Et donnez-vous la main.

   Des potentats, dans vos cits en flammes,
   Osent du bout de leur sceptre insolent
   Marquer, compter et recompter les mes
   Que leur adjuge un triomphe sanglant.
   Faibles troupeaux, vous passez sans dfense
   D'un joug pesant sous un joug inhumain.
   Peuples, formez une sainte alliance,
       Et donnez-vous la main.

   Que Mars en vain n'arrte point sa course:
   Fondez des lois dans vos pays souffrants.
   De votre sang ne livrez plus la source
   Aux rois ingrats, aux vastes conqurants.
   Des astres faux conjurez l'influence;
   Effroi d'un jour, ils pliront demain.
   Peuples, formez une sainte alliance,
       Et donnez-vous la main.

   Oui, libre enfin, que le monde respire;
   Sur le pass jetez un voile pais;
   Semez vos champs aux accords de la lyre;
   L'encens des arts doit brler pour la paix.
   L'espoir riant, au sein de l'abondance,
   Accueillera les doux fruits de l'hymen,
   Peuples, formez une sainte alliance,
       Et donnez-vous la main.

   Ainsi parlait cette vierge adore,
   Et plus d'un roi rptait ses discours.
   Comme au printemps la terre tait pare;
   L'automne en fleurs rappelait les amours.
   Pour l'tranger, coulez, bons vins de France;
   De sa frontire il reprend le chemin.
   Peuples, formons une sainte alliance,
       Et donnons-nous la main.

   BRANGER.




MORT DE COLIGNY


   Cependant tout s'apprte et l'heure est arrive
   Qu'au fatal dnouement la reine a rserve.
   Le signal est donn sans tumulte et sans bruit.
   C'tait  la faveur des ombres de la nuit.
   De ce mois malheureux l'ingale courrire
   Semblait cacher d'effroi sa tremblante lumire.
   Coligny languissait dans les bras du repos,
   Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots.
   Soudain de mille cris le bruit pouvantable
   Vient arracher ses sens  ce calme agrable:
   Il se lve, il regarde, il voit de tous cts
   Courir des assassins  pas prcipits;
   Il voit briller partout les flambeaux et les armes,
   Son palais embras, tout un peuple en alarmes,
   Ses serviteurs sanglants dans la flamme touffs,
   Les meurtriers en foule au carnage chauffs,
   Criant  haute voix: Qu'on n'pargne personne;
   C'est Dieu, c'est Mdicis, c'est le roi qui l'ordonne.
   Il entend retentir le nom de Coligny;
   Il aperoit de loin le jeune Tligni,
   Tligni dont l'amour a mrit sa fille,
   L'espoir de son parti, l'honneur de sa famille,
   Qui, sanglant, dchir, tran par des soldats,
   Lui demandait vengeance et lui tendait les bras.

     Le hros malheureux, sans armes, sans dfense,
   Voyant qu'il faut prir, et prir sans vengeance,
   Voulut mourir du moins comme il avait vcu,
   Avec toute sa gloire et toute sa vertu.

     Dj des assassins la nombreuse cohorte
   Du salon qui l'enferme allait briser la porte.
   Il leur ouvre lui-mme et se montre  leurs yeux
   Avec cet oeil serein, ce front majestueux,
   Tel que dans les combats, matre de son courage,
   Tranquille il arrtait ou pressait le carnage.

     A cet air vnrable,  cet auguste aspect,
   Les meurtriers surpris sont saisis de respect:
   Une force inconnue a suspendu leur rage.
   Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage,
   Et de mon sang glac souillez ces cheveux blancs
   Que le sort des combats respecta quarante ans:
   Frappez, ne craignez rien, Coligny vous pardonne;
   Ma vie est peu de chose, et je vous l'abandonne...
   J'eusse aim mieux la perdre en combattant pour vous...
   Ces tigres,  ces mots, tombent  ses genoux:
   L'un, saisi d'pouvante, abandonne ses armes;
   L'autre embrasse ses pieds qu'il trempe de ses larmes,
   Et de ses assassins ce grand homme entour
   Semblait un roi puissant par son peuple ador.
   Besme, qui dans la cour attendait sa victime,
   Monte, accourt, indign qu'on diffre son crime;
   Des assassins trop lents il veut hter les coups;
   Aux pieds de ce hros il les voit trembler tous.
   A cet objet touchant lui seul est inflexible,
   Lui seul,  la piti toujours inaccessible,
   Aurait cru faire un crime et trahir Mdicis,
   Si du moindre remords il se sentait surpris.
   A travers les soldats il court d'un pas rapide:
   Coligny l'attendait d'un visage intrpide,
   Et bientt dans le flanc ce monstre furieux
   Lui plonge son pe en dtournant les yeux,
   De peur que d'un coup d'oeil cet auguste visage
   Ne ft trembler son bras, et glat son courage.

   Du plus grand des Franais tel fut le triste sort.
   On l'insulte, on l'outrage encore aprs sa mort.
   Son corps perc de coups, priv de spulture,
   Des oiseaux dvorants fut l'indigne pture,
   Et l'on porta sa tte aux pieds de Mdicis,
   Conqute digne d'elle et digne de son fils.
   Mdicis la reut avec indiffrence,
   Sans paratre jouir du fruit de sa vengeance,
   Sans remords, sans plaisir, matresse de ses sens,
   Et comme accoutume  de pareils prsents.

   VOLTAIRE.




LE MEUNIER SANS-SOUCI


   L'homme est bien variable!.. et ces malheureux rois,
   Dont on dit tant de mal, ont du bon quelquefois,
   J'en conviendrai sans peine, et ferai mieux encore,
   J'en citerai pour preuve un trait qui les honore:
   Il est de ce hros, de Frdric second,
   Qui, tout roi qu'il tait, fut un penseur profond,
   Redout de l'Autriche, envi dans Versailles,
   Cultivant les beaux-arts au sortir des batailles,
   D'un royaume nouveau la gloire et le soutien,
   Grand roi, bon philosophe, et fort mauvais chrtien.

   Il voulait se construire un agrable aile,
   O, loin d'une tiquette arrogante et futile,
   Il pt, non vgter, boire et courir les cerfs,
   Mais des faibles humains mditer les travers,
   Et, mlant la sagesse  la plaisanterie,
   Souper avec d'Argens, Voltaire et la Mettrie.

   Sur le riant coteau par le prince choisi
   S'levait le moulin du meunier Sans-Souci.
   Le vendeur de farine avait pour habitude
   D'y vivre au jour le jour, exempt d'inquitude;
   Et, de quelque ct que vnt souffler le vent,
   Il y tournait son aile, et s'endormait content.
   Fort bien achaland, grce  son caractre,
   Le moulin prit le nom de son propritaire;
   Et des hameaux voisins, les filles, les garons,
   Allaient  Sans-Souci pour danser aux chansons.
   Sans-Souci!.. ce doux nom d'un favorable augure,
   Devait plaire aux amis des dogmes d'picure.
   Frdric le trouva conforme  ses projets,
   Et du nom d'un moulin honora son palais.
   Hlas! est-ce une loi, sur notre pauvre terre,
   Que toujours deux voisins auront entre eux la guerre?
   Que la soif d'envahir et d'tendre ses droits
   Tourmentera toujours les meuniers et les rois?
   En cette occasion le roi fut le moins sage:
   Il lorgna du voisin le modeste hritage.
   On avait fait des plans, fort beaux sur le papier,
   O le chtif enclos se perdait tout entier.
   Il fallait, sans cela, renoncer  la vue,
   Rtrcir les jardins et masquer l'avenue.
   Des btiments royaux l'ordinaire intendant
   Fit venir le meunier, et d'un ton important:
   Il nous faut ton moulin; que veux-tu qu'on t'en donne?
   --Rien du tout; car j'entends ne le vendre  personne.
   _Il vous faut_ est fort bon... mon moulin est  moi...
   Tout aussi bien au moins que la Prusse est au roi.
   --Allons, ton dernier mot, bonhomme, et prends-y garde.
   --Faut-il vous parler clair?
                             --Oui.
                                   --C'est que je le garde,
   Voil mon dernier mot. Ce refus effront
   Avec un grand scandale au prince est racont.
   Il mande auprs de lui le meunier indocile,
   Presse, flatte, promet; ce fut peine inutile.
   Sans-Souci s'obstinait: Entendez la raison,
   Sire, je ne puis pas vous vendre ma maison:
   Mon vieux pre y mourut, mon fils y vient de natre,
   C'est mon Potsdam  moi. Je suis tranchant peut-tre:
   Ne l'tes-vous jamais? Tenez, mille ducats,
   Au bout de vos discours, ne me tenteraient pas.
   Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste.
   Les rois malaisment souffrent qu'on leur rsiste.
   Frdric un moment par l'humeur emport:
   Parbleu! de ton moulin c'est bien tre entt!
   Je suis bon de vouloir t'engager  le vendre;
   Sais-tu que sans payer, je pourrais bien le prendre?
   Je suis le matre!--Vous?.. de prendre mon moulin?
   Oui, si nous n'avions pas des juges  Berlin!
   Le monarque,  ce mot, revint de son caprice.
   Charm que, sous son rgne, on crt  la justice,
   Il rit, et se tournant vers quelques courtisans:
   Ma foi, messieurs, je crois qu'il faut changer nos plans.
   Voisin, garde ton bien; j'aime fort ta rplique.
   Qu'aurait-on fait de mieux dans une rpublique?
   Le plus sr est pourtant de ne pas s'y fier.
   Ce mme Frdric, juste envers un meunier,
   Se permit maintes fois telle autre fantaisie:
   Tmoin ce certain jour qu'il prit la Silsie;
   Qu' peine sur le trne, avide de lauriers,
   pris du vain renom qui sduit les guerriers,
   Il mit l'Europe en feu. Ce sont l jeux de prince:
   On respecte un moulin, on vole une province.

   ANDRIEUX.




LE CHIEN COUPABLE


       Mon frre, sais-tu la nouvelle?
   Mouflard, le bon Mouflard, de nos chiens le modle,
   Si redout des loups, si soumis au berger,
       Mouflard vient, dit-on, de manger
   Le petit agneau noir, puis la brebis sa mre,
   Et puis sur le berger s'est jet furieux.
       --Serait-il vrai?--Trs-vrai, mon frre.
       A qui donc se fier? grands dieux!
   C'est ainsi que parlaient deux moutons dans la plaine;
       Et la nouvelle tait certaine.
       Mouflard, sur le fait mme pris,
       N'attendait plus que le supplice;
   Et le fermier voulait qu'une prompte justice
       Effrayt les chiens du pays.
       La procdure en un jour est finie,
   Mille tmoins pour un dposent l'attentat:
   Rcols, confronts, aucun d'eux ne varie;
   Mouflard est convaincu du triple assassinat:
   Mouflard recevra donc deux balles dans la tte
       Sur le lieu mme du dlit.
       A son supplice qui s'apprte,
       Toute la ferme se rendit.
   Les agneaux de Mouflard demandrent la grce;
   Elle fut refuse. On leur fit prendre place:
       Les chiens se rangrent prs d'eux,
   Tristes, humilis, mornes, l'oreille basse,
   Plaignant, sans l'excuser, leur frre malheureux.
   Tout le monde attendait dans un profond silence.
   Mouflard parat bientt, conduit par deux pasteurs:
   Il arrive; et, levant au ciel ses yeux en pleurs,
       Il harangue ainsi l'assistance:
   O vous qu'en ce moment je n'ose et je ne puis
   Nommer, comme autrefois, mes frres, mes amis,
       Tmoins de mon heure dernire,
   Voyez o peut conduire un coupable dsir!
   De la vertu quinze ans j'ai suivi la carrire,
       Un faux pas m'en a fait sortir;

   Apprenez mes forfaits: Au lever de l'aurore,
   Seul auprs du grand bois, je gardais le troupeau,
       Un loup vient, emporte un agneau,
       Et tout en fuyant le dvore.
   Je cours, j'atteins le loup, qui, laissant son festin,
       Vient m'attaquer; je le terrasse,
       Et je l'trangle sur la place.

   C'tait bien jusque-l; mais, press par la faim,
   De l'agneau dvor je regarde le reste.
   J'hsite, je balance..... A la fin cependant
       J'y porte une coupable dent:
   Voil de mes malheurs l'origine funeste.
       La brebis vient dans cet instant,
       Elle jette des cris de mre.
   La tte m'a tourn; j'ai craint que la brebis
   Ne m'accust d'avoir assassin son fils;
       Et, pour la forcer  se taire,
       Je l'gorge dans ma colre.
   Le berger accourait arm de son bton:
       N'esprant plus aucun pardon,
   Je me jette sur lui; mais bientt on m'enchane,
       Et me voici prt  subir
       De mes crimes la juste peine.

   Apprenez de moi tous, en me voyant mourir,
       Que la plus lgre injustice
   Aux forfaits les plus grands peut conduire d'abord;
       Et que, dans le chemin du vice,
       On est au fond du prcipice,
       Ds qu'on met un pied sur le bord.

   FLORIAN.




STANCES DE RACAN


   Le bien de la fortune est un bien prissable;
   Quand on btit sur elle, on btit sur le sable.
   Plus on est lev plus on court de dangers;
   Les grands pins sont en butte aux coups de la tempte,
   Et la rage des vents brise plutt le fate
   Des maisons de nos rois, que les toits des bergers.

   O bienheureux celui qui peut de sa mmoire
   Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire,
   Dont l'inutile soin traverse nos plaisirs,
   Et qui, loin, retir de la foule importune,
   Vivant dans sa maison content de sa fortune,
   A selon son pouvoir mesur ses dsirs.

   Il laboure le champ que labourait son pre.
   Il ne s'informe point de ce qu'on dlibre
   Dans ces graves conseils d'affaires accabls.
   Il voit sans intrt la mer grosse d'orages,
   Et n'observe des vents le sinistre prsage
   Que pour le soin qu'il a du salut de ses bls.

   Roi de ses passions, il a ce qu'il dsire,
   Son fertile domaine est son petit empire,
   Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau;
   Ses champs et ses jardins sont autant de provinces,
   Et sans porter envie  la pompe des princes,
   Se contente chez lui de les voir en tableau.

   Il voit de toutes parts prosprer sa famille,
   La javelle  plein poing tomber sous sa faucille,
   Le vendangeur ployer sous le faix des paniers;
   Il semble qu' l'envi les fertiles montagnes,
   Les humides vallons et les grasses campagnes,
   S'efforcent  remplir sa cave et ses greniers.

   Il soupire en repos l'ennui de sa vieillesse
   Dans ce mme foyer o sa tendre jeunesse
   A vu dans le berceau ses bras emmaillots.
   Il tient par les moissons registre des annes,
   Et voit de temps en temps leurs courses enchanes
   Vieillir avecque lui les bois qu'il a plants.

   Il ne va point fouiller aux terres inconnues,
   A la merci des vents et des ondes chenues,
   Ce que nature avare a cach de trsors;
   Et ne recherche point, pour honorer sa vie,
   De plus illustre mort ni plus digne d'envie
   Que de mourir au lit o ses pres sont morts.

   Il ne possde point ces maisons magnifiques,
   Ces tours, ces chapiteaux, ces superbes portiques
   O la magnificence tale ses attraits,
   Il jouit des beauts qu'ont les saisons nouvelles;
   Il voit de la verdure et des fleurs naturelles
   Qu'en ces riches lambris l'on ne voit qu'en portraits.

   Crois-moi, retirons-nous hors de la multitude,
   Et vivons dsormais loin de la servitude
   De ces palais dors o tout le monde accourt:
   Sous un chne lev les arbrisseaux s'ennuient.
   Et devant le soleil tous les astres s'enfuient
   De peur d'tre obligs de lui faire la cour.

   Aprs qu'on a suivi sans aucune assurance
   Cette vaine faveur qui nous plat d'esprance,
   L'envie en un moment tous nos desseins dtruit;
   Ce n'est qu'une fume, il n'est rien de si frle;
   Sa plus belle moisson est sujette  la grle,
   Et souvent elle n'a que des fleurs pour du fruit.

   Agrables dserts, sjour de l'innocence,
   O, loin des vanits de la magnificence,
   Commence mon repos et finit mon tourment;
   Vallon, fleuve, rochers, plaisante solitude,
   Si vous ftes tmoins de mon inquitude,
   Soyez-le dsormais de mon contentement.




LES CHATEAUX EN ESPAGNE


   Chacun fait des chteaux en Espagne;
   On en fait  la ville ainsi qu' la campagne;
   On en fait en dormant, on en fait veill.
   Le pauvre paysan sur sa bche appuy,
   Peut se croire, un moment, seigneur de son village.
   Le vieillard oubliant les glaces de son ge,
   Se figure aux genoux d'une jeune beaut,
   Et sourit; son neveu sourit de son ct,
   En songeant qu'un matin du bonhomme il hrite.
   Telle femme se croit sultane favorite;
   Un commis est ministre, un jeune abb, prlat;
   Le prlat... Il n'est pas jusqu'au simple soldat,
   Qui ne se soit un jour cru marchal de France;
   Et le pauvre, lui-mme, est riche en esprance,

   Et chacun redevient Gros-Jean comme devant.

   Eh bien! chacun, du moins, fut heureux en rvant.
   C'est quelque chose encore que de faire un beau rve:
   A nos chagrins rels c'est une utile trve.
   Nous en avons besoin: nous sommes assigs
   De maux, dont  la fin nous serions surchargs
   Sans ce dlire heureux qui se glisse en nos veines.
   Flatteuse illusion! doux oubli de nos peines,
   Oh! qui pourrait compter les heureux que tu fais!
   L'espoir et le sommeil sont de moindres bienfaits.
   Dlicieuse erreur! tu nous donnes d'avance
   Le bonheur, que promet seulement l'esprance.
   Le doux sommeil ne fait que suspendre nos maux,
   Et tu mets  la place un plaisir: en deux mots,
   Quand je songe, je suis le plus heureux des hommes;
   Et ds que nous croyons tre heureux, nous le sommes.
   Il est fou... l... songer qu'on est roi! seulement!
   On peut bien quelquefois se flatter dans la vie.
   J'ai par exemple, hier, mis  la loterie;
   Et mon billet enfin pourrait bien tre bon.
   Je conviens que cela n'est pas certain: oh! non;
   Mais la chose est possible, et cela doit suffire.
   Puis, en me le donnant on s'est mis  sourire,
   Et l'on m'a dit: Prenez, car c'est l le meilleur.
   Si je gagnais pourtant le gros lot! quel bonheur!
   J'achterais d'abord une ample seigneurie...
   Non, plutt une bonne et grasse mtairie,
   Oh! oui! dans ce canton, j'aime ce pays-ci;
   Et Justine, d'ailleurs, me plat beaucoup aussi.
   J'aurais donc,  mon tour, des gens  mon service!
   Dans le commandement je serai peu novice;
   Mais je ne serai point dur, insolent, ni fier,
   Et me rappellerai ce que j'tais hier,
   Ma foi, j'aime dj ma ferme  la folie.
   Moi, gros fermier!.. j'aurai ma basse-cour remplie
   De poules, de poussins que je verrai courir!
   De mes mains, chaque jour, je prtends les nourrir;
   C'est un coup d'oeil charmant! et puis cela rapporte.
   Quel plaisir, quand le soir, assis devant ma porte,
   J'entendrai le retour de mes moutons blants,
   Que je verrai de loin revenir  pas lents,
   Mes chevaux vigoureux et mes belles gnisses!
   Ils sont nos serviteurs, elles sont nos nourrices.
   Et mon petit Victor, sur son ne mont,
   Fermant la marche avec un air de dignit!
   Je serai plus heureux que Monsieur sur un trne.

   Je serai riche, riche, et je ferai l'aumne.
   Tout bas, sur mon passage, on se dira: Voil
   Ce bon monsieur Victor; cela me touchera.
   Je puis bien m'abuser; mais ce n'est pas sans cause:
   Mon projet est au moins fond sur quelque chose,
       (_Il cherche._)
   Sur un billet. Je veux revoir ce cher... Eh! mais...
   O donc est-il? Tantt encore je l'avais,
   Depuis quand ce billet est-il donc invisible?
   Ah! l'aurais-je perdu? serait-il bien possible?
   Mon malheur est certain: me voil confondu.
       (_Il crie._)
   Que vais-je devenir? hlas! j'ai tout perdu.

   COLLIN D'HARLEVILLE.




MOISE SAUV DES EAUX


   Mes soeurs, l'onde est plus frache aux premiers feux du jour.
   Venez: le moissonneur repose en son sjour;
       La rive est solitaire encore;
   Memphis lve  peine un murmure confus;
   Et nos chastes plaisirs, sous ces bosquets touffus,
       N'ont d'autre tmoin que l'aurore.

   Au palais de mon pre on voit briller les arts;
   Mais ces bords pleins de fleurs charment plus mes regards
       Qu'un bassin d'or ou de porphyre;
   Ces chants ariens sont mes concerts chris;
   Je prfre aux parfums qu'on brle en nos lambris
       Le souffle embaum du zphire!

   Venez: l'onde est si calme et le ciel est si pur!
   Laissez sur ces buissons flotter les plis d'azur
       De vos ceintures transparentes;
   Dtachez ma couronne et ces voiles jaloux,
   Car je veux aujourd'hui foltrer avec vous
       Au sein des vagues murmurantes.

   Htons-nous... Mais parmi les brouillards du matin,
   Que vois-je? Regardez  l'horizon lointain...
       Ne craignez rien, filles timides!
   C'est sans doute, par l'onde entran vers les mers,
   Le tronc d'un vieux palmier, qui, du fond des dserts,
       Vient visiter les pyramides.

   Que dis-je? si j'en crois mes regards indcis,
   C'est la barque d'Herms ou la conque d'Isis,
       Que pousse une brise lgre.
   Mais non; c'est un esquif o, dans un doux repos,
   J'aperois un enfant qui dort au sein des flots,
       Comme on dort au sein de sa mre.

   Il sommeille, et de loin,  voir son lit flottant,
   On croirait voir voguer sur le fleuve inconstant
       Le nid d'une blanche colombe.
   Dans sa couche enfantine il erre au gr du vent;
   L'eau le balance, il dort, et le gouffre mouvant
       Semble le bercer dans sa tombe!

   Il s'veille: accourez,  vierges de Memphis!
   Il crie... Ah! quelle mre a pu livrer son fils
       Au caprice des flots mobiles?
   Il tend les bras; les eaux grondent de toute part,
   Hlas! contre la mort il n'a d'autre rempart
       Qu'un berceau de roseaux fragiles.

   Sauvons-le... C'est peut-tre un enfant d'Isral;
   Mon pre les proscrit, mon pre est bien cruel
       De proscrire ainsi l'innocence!
   Faible enfant! ses malheurs ont mu mon amour,
   Je veux tre sa mre: il me devra le jour,
       S'il ne me doit pas la naissance.

   Ainsi parlait Iphis, l'espoir d'un roi puissant,
   Alors qu'aux bords du Nil son cortge innocent
       Suivant sa course vagabonde;
   Et ces jeunes beauts, qu'elle effaait encor,
   Quand la fille des rois quittait ses voiles d'or,
       Croyaient voir la fille de l'Onde.

   Sous ses pieds dlicats dj le flot frmit;
   Tremblante, la piti vers l'enfant qui gmit
       La guide en sa marche craintive;
   Elle a saisi l'esquif fire de ce doux poids,
   L'orgueil sur son beau front pour la premire fois
       Se mle  la pudeur nave.

   Bientt, divisant l'onde et brisant les roseaux,
   Elle apporte  pas lents l'enfant sauv des eaux
       Sur le bord de l'arne humide;
   Et ses soeurs tour  tour au front du nouveau-n,
   Offrant leur doux sourire  son oeil tonn,
       Dposaient un baiser timide.

   Accours, toi qui, de loin, dans un doute cruel,
   Suivant des yeux ton fils sur qui veillait le ciel,
       Viens ici comme une trangre;
   Ne crains rien: en prenant Mose entre tes bras,
   Tes pleurs et tes transports ne te trahiront pas;
       Car Iphis n'est pas encor mre!

   Alors, tandis qu'heureuse et d'un pas triomphant,
   La vierge au roi farouche amenait l'humble enfant,
       Baign des larmes maternelles.
   On entendait en choeur, dans les cieux toils,
   Des anges, devant Dieu, de leurs ailes voils,
       Chanter les lyres ternelles.

   Ne gmis plus, Jacob, sur la terre d'exil;
   Ne mle plus tes pleurs aux flots impurs du Nil;
       Le Jourdain va t'ouvrir ses rives.
   Le jour enfin approche o vers les champs promis
   Gessen verra s'enfuir, malgr leurs ennemis,
       Les tribus si longtemps captives.

   Sous les traits d'un enfant dlaiss sur les flots,
   C'est l'lu du Sina, c'est le roi des flaux
       Qu'une vierge sauve de l'onde.
   Mortels, vous dont l'orgueil mconnat l'ternel,
   Flchissez: un berceau va sauver Isral,
       Un berceau doit sauver le monde!

   VICTOR HUGO.




JEANNE D'ARC


       Silence au camp! la vierge est prisonnire;
   Par un injuste arrt Bedfort croit la fltrir:
   Jeune encore elle touche  son heure dernire...
       Silence au camp! la vierge va prir.

   Des pontifes divins, vendus  la puissance,
   Sous les subtilits des dogmes tnbreux
       Ont accabl son innocence;
   Les Anglais commandaient ce sacrifice affreux:
   Un prtre en cheveux blancs ordonna le supplice;
   Et c'est au nom d'un Dieu par lui calomni,
   D'un Dieu de vrit, d'amour et de justice,
   Qu'un prtre fut perfide, injuste et sans piti.

   A qui rserve-t-on ces apprts meurtriers?
       Pour qui ces torches qu'on excite?
       L'airain sacr tremble et s'agite...
   D'o vient ce bruit lugubre? O courent ces guerriers,
   Dont la foule  longs flots roule et se prcipite?
       La joie clate sur leurs traits;
       Sans doute l'honneur les enflamme;
   Ils vont pour un assaut former leurs rangs pais:

       Non, ces guerriers sont des Anglais
       Qui vont voir mourir une femme.
       Qu'ils sont nobles dans leurs courroux!
   Qu'il est beau d'insulter au bras charg d'entraves!
   La voyant sans dfense, ils s'criaient, ces braves:
       Qu'elle meure; elle a contre nous
   Des esprits infernaux suscit la magie...
       Lches! que lui reprochez-vous?
   D'un courage inspir la brlante nergie,
   L'amour du nom franais, le mpris du danger,
       Voil sa magie et ses charmes;
       En faut-il d'autres que des armes
   Pour combattre, pour vaincre et punir l'tranger?

   Du Christ avec ardeur Jeanne baisait l'image;
   Ses longs cheveux pars flottaient au gr des vents;
   Au pied de l'chafaud, sans changer de visage,
       Elle s'avanait  pas lents.

   Tranquille elle y monta; quand, debout sur le fate,
   Elle vit ce bcher qui l'allait dvorer,
   Les bourreaux en suspens, la flamme dj prte,
   Sentant son coeur faillir elle baisa la tte,
         Et se prit  pleurer.

       Ah! pleure, fille infortune!
       Ta jeunesse va se fltrir,
       Dans sa fleur trop tt moissonne!
       Adieu, beau ciel, il faut mourir.

   Tu ne reverras plus tes riantes montagnes,
   Le temple, le hameau, les champs de Vaucouleurs,
       Et ta chaumire et tes compagnes,
   Et ton pre expirant sous le poids des douleurs.

   Aprs quelques instants d'un horrible silence,
   Tout  coup le feu brille; il s'irrite, il s'lance...
   Le coeur de la guerrire alors s'est ranim:
   A travers les vapeurs d'une fume ardente,
       Jeanne encore menaante,
   Montre aux Anglais son bras  demi consum.
       Pourquoi reculer d'pouvante?
       Anglais, son bras est dsarm.

   La flamme l'environne, et sa voix expirante
   Murmure encore: O France!  mon roi bien-aim!
   Que faisait-il, ce roi? Plong dans la mollesse,
   Tandis que le malheur rclamait son appui,
   L'ingrat, il oubliait, aux pieds d'une matresse,
       La vierge qui mourait pour lui!

       Ah! qu'une page si funeste
       De ce rgne victorieux,
       Pour n'en pas obscurcir le reste,
   S'efface sous les pleurs qui tombent de nos yeux.
   Qu'un monument s'lve aux lieux de ta naissance,
   O toi qui des vainqueurs renversas les projets!
   La France y portera son deuil et ses regrets,
       Sa tardive reconnaissance;
   Elle y viendra gmir sous de jeunes cyprs;
   Puissent crotre avec eux sa gloire et sa puissance!

   Que sur l'airain funbre on grave des combats,
   Des tendards anglais fuyant devant tes pas,
   Dieu vengeant par tes mains la plus juste des causes.
   Venez, jeunes beauts; venez, braves soldats;
   Semez sur son tombeau les lauriers et les roses!
   Qu'un jour le voyageur, en parcourant ces bois,
   Cueille un rameau sacr, l'y dpose et s'crie:
   A celle qui sauva le trne et la patrie,
   Et n'obtint qu'un tombeau pour prix de ses exploits!

   CASIMIR DELAVIGNE.




LES CATACOMBES DE ROME


   Sous les remparts de Rome, et sous ces vastes plaines,
   Sont des antres profonds, des votes souterraines,
   Qui, pendant deux mille ans, creuss par les humains,
   Donnrent leurs rochers aux palais des Romains.
   Avec ses monuments et sa magnificence,
   Rome entire sortit de cet abme immense.
   Depuis, loin des regards et du fer des tyrans,
   L'glise encor naissante y cacha ses enfants,
   Jusqu'au jour o, du sein de cette nuit profonde,
   Triomphante, elle vint donner des lois au monde,
   Et marqua de sa croix les drapeaux des Csars.

   Jaloux de tout connatre, un jeune amant des arts,
   L'amour de ses parents, l'espoir de la peinture,
   Brlait de visiter cette demeure obscure,
   De notre antique foi vnrable berceau.
   Un fil dans une main et dans l'autre un flambeau,
   Il entre, il se confie  ces votes nombreuses,
   Qui croisent en tous sens leurs routes tnbreuses.
   Il aime  voir ce lieu, sa triste majest,
   Ce palais de la nuit, cette sombre cit,
   Ces temples o le Christ vit ses premiers fidles,
   Et de ces grands tombeaux les ombres ternelles.
   Dans un coin cart se prsente un rduit,
   Mystrieux asile o l'espoir le conduit.
   Il voit des vases saints et des urnes pieuses,
   Des vierges, des martyrs dpouilles prcieuses.
   Il saisit ce trsor, il veut poursuivre: hlas!
   Il a perdu le fil qui conduisait ses pas.

   Il cherche, mais en vain: il s'gare, il se trouble;
   Il s'loigne, il revient, et sa crainte redouble;
   Il prend tous les chemins que lui montre la peur.
   Enfin, de route en route et d'erreur en erreur,
   Dans les enfoncements de cette obscure enceinte
   Il trouve un vaste espace, effrayant labyrinthe,
   D'o vingt chemins divers conduisent  l'entour.
   Lequel choisir? lequel doit le conduire au jour?
   Il les consulte tous: il les prend, il les quitte;
   L'effroi suspend ses pas, l'effroi les prcipite;
   Il appelle: l'cho redouble sa frayeur;
   De sinistres pensers viennent glacer son coeur.
   L'astre heureux qu'il regrette a mesur dix heures
   Depuis qu'il est errant dans ces noires demeures.
   Ce lieu d'effroi, ce lieu d'un silence ternel,
   En trois lustres entiers voit  peine un mortel
   Et, pour comble d'effroi, dans cette nuit funeste
   Du flambeau qui le guide il voit prir le reste.
   Craignant que chaque pas, que chaque mouvement,
   En agitant la flamme en use l'aliment,
   Quelquefois il s'arrte et demeure immobile.
   Vaines prcautions! tout soin est inutile;
   L'heure approche, et dj son coeur pouvant
   Croit de l'affreuse nuit sentir l'obscurit.
   Il marche, il erre encor sous cette vote sombre;
   Et le flambeau mourant fume et s'teint dans l'ombre.

   Il gmit; toutefois, d'un souffle haletant,
   Le flambeau ranim se rallume  l'instant.
   Vain espoir! par le feu la cire consume,
   Par degrs s'abaissant sur la mche enflamme,
   Atteint sa main souffrante, et de ses doigts vaincus
   Les nerfs dcourags ne la soutiennent plus;
   De son bras dfaillant enfin la torche tombe,
   Et ses derniers rayons ont clair sa tombe.
   L'infortun dj voit cent spectres hideux:
   Le dlire brlant, le dsespoir affreux,
   La mort... non cette mort qui plat  la victoire,
   Qui vole avec la foudre, et que pare la gloire;
   Mais lente, mais horrible, et tranant par la main
   La faim, qui se dchire et se ronge le sein.
   Son sang,  ces pensers, s'arrte dans ses veines,
   Et quels regrets touchants viennent aigrir ses peines!
   Ses parents, ses amis qu'il ne reverra plus!
   Et ces nobles travaux qu'il laisse suspendus!
   Ces travaux qui devaient illustrer sa mmoire,
   Qui donnaient le bonheur et promettaient la gloire!
   Et celle dont l'amour, celle dont le souris
   Fut son plus doux loge et son plus digne prix!
   Quelques pleurs de ses yeux coulent  cette image,
   Verss par le regret, et schs par la rage.
   Cependant il espre; il pense quelquefois
   Entrevoir des clarts, distinguer une voix.
   Il regarde, il coute... Hlas! dans l'ombre immense
   Il ne voit que la nuit, n'entend que le silence;
   Et le silence encore ajoute  sa terreur.

   Alors, de son destin sentant toute l'horreur,
   Son coeur tumultueux roule de rve en rve;
   Il se lve, il retombe, et soudain se relve,
   Se trane quelquefois sur de vieux ossements,
   De la mort qu'il veut fuir horribles monuments!
   Quand, tout  coup, son pied trouve un lger obstacle.
   Il y porte la main. O surprise!  miracle!
   Il sent, il reconnat le fil qu'il a perdu,
   Et de joie et d'espoir il tressaille perdu.
   Ce fil librateur, il le baise, il l'adore,
   Il s'en assure, il craint qu'il ne s'chappe encore;
   Il veut le suivre, il veut revoir l'clat du jour.
   Je ne sais quel instinct l'arrte en ce sjour.
   A l'abri du danger, son me encor tremblante
   Veut jouir de ces lieux et de son pouvante.
   A leur aspect lugubre, il prouve en son coeur
   Un plaisir agit d'un reste de terreur.
   Enfin tenant en main son conducteur fidle,
   Il part, il vole aux lieux o la clart l'appelle.
   Dieux! quel ravissement, quand il revoit les cieux,
   Qu'il croyait pour jamais clipss  ses yeux!
   Avec quel doux transport il promne sa vue
   Sur leur majestueuse et brillante tendue!
   La cit, le hameau, la verdure, les bois,
   Semblent s'offrir  lui pour la premire fois;
   Et, rempli d'une joie inconnue et profonde,
   Son coeur croit assister au premier jour du monde.

   DELILLE.




PRIRE ENFANTINE


   Notre pre des cieux, pre de tout le monde,
   De vos petits enfants c'est vous qui prenez soin;
   Mais  tant de bont vous voulez qu'on rponde,
   Et qu'on demande aussi dans une foi profonde,
       Les choses dont on a besoin!

   Vous m'avez tout donn, la vie et la lumire,
   Le bl qui fait le pain, les fleurs qu'on aime  voir,
   Et mon pre et ma mre, et ma famille entire,
   Moi je n'ai rien pour vous, mon Dieu, que ma prire
       Que je vous dis matin et soir.

   Notre pre des cieux, bnissez ma jeunesse;
   Pour mes parents, pour moi, je vous prie  genoux;
   Afin qu'ils soient heureux donnez-moi la sagesse;
   Et puissent leurs enfants les contenter sans cesse,
       Pour tre aims d'eux et de vous.

   Mme AMABLE TASTU.




LA CIGALE ET LA FOURMI


   La cigale ayant chant
       Tout l't,
   Se trouva fort dpourvue
   Quand la bise fut venue:
   Pas un seul petit morceau
   De mouche ou de vermisseau.
   Elle alla crier famine
   Chez la fourmi sa voisine,
   La priant de lui prter
   Quelque grain pour subsister
   Jusqu' la saison nouvelle:
   Je vous parai, lui dit-elle,
   Avant l'aot, foi d'animal,
     Intrt et principal.
   La fourmi n'est pas prteuse;
   C'est l son moindre dfaut:
   Que faisiez-vous au temps chaud?
   Dit-elle  cette emprunteuse.
   --Nuit et jour  tout venant
   Je chantais, ne vous dplaise.
   --Vous chantiez! j'en suis fort aise.
   H bien! dansez maintenant.

   LA FONTAINE.




LA RENONCULE ET L'OEILLET


   La renoncule un jour dans un bouquet
   Avec l'oeillet se trouva runie:
   Elle eut le lendemain le parfum de l'oeillet.
   On ne peut que gagner en bonne compagnie.

   BRANGER.




LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS

(Voyez page 134.)


   Autrefois le rat de ville
   Invita le rat des champs,
   D'une faon fort civile,
   A des reliefs d'ortolans.

   Sur un tapis de Turquie
   Le couvert se trouva mis.
   Je laisse  penser la vie
   Que firent les deux amis.

   Le rgal fut fort honnte
   Rien ne manquait au festin:
   Mais quelqu'un troubla la fte
   Pendant qu'ils taient en train.

   A la porte de la salle
   Ils entendirent du bruit:
   Le rat de ville dtale;
   Son camarade le suit.

   Le bruit cesse, on se retire:
   Rats en campagne aussitt;
   Et le citadin de dire:
   Achevons tout notre rt.

   --C'est assez, dit le rustique:
   Demain vous viendrez chez moi;
   Ce n'est pas que je me pique
   De tous vos festins de roi,

   Mais rien ne vient m'interrompre,
   Je mange  tout loisir.
   Adieu donc. _Fi du plaisir
   Que la crainte peut corrompre!_

   LA FONTAINE.




LE CHNE ET LE ROSEAU


       Le chne, un jour, dit au roseau:
       Vous avez bien sujet d'accuser la nature;
       Un roitelet pour vous est un pesant fardeau;
       Le moindre vent qui, d'aventure,
       Fait rider la face de l'eau,
       Vous oblige  baisser la tte;
   Cependant que mon front, au Caucase pareil,
   Non content d'arrter les rayons du soleil,
       Brave l'effort de la tempte,
   Tout vous est Aquilon; tout me semble Zphir.
   Encor, si vous naissiez  l'abri du feuillage
       Dont je couvre le voisinage,
       Vous n'auriez pas tant  souffrir;
       Je vous dfendrais de l'orage:
       Mais vous naissez le plus souvent
   Sur les humides bords des royaumes du vent.
   La nature envers vous me semble bien injuste.
       --Votre compassion, lui rpondit l'arbuste,
   Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci:
       Les vents me sont moins qu' vous redoutables;
   Je plie, et ne romps pas. Vous avez, jusqu'ici,
       Contre leurs coups pouvantables
       Rsist sans courber le dos,
   Mais attendons la fin. Comme il disait ces mots,
   Du bout de l'horizon accourt avec furie
       Le plus terrible des enfants
   Que le Nord et ports jusque-l dans ses flancs.
       L'arbre tient bon; le roseau plie.
       Le vent redouble ses efforts,
       Et fait si bien qu'il dracine
   Celui de qui la tte au ciel tait voisine,
   Et dont les pieds touchaient  l'empire des morts.

   LA FONTAINE.




LE CHEVAL S'TANT VOULU VENGER DU CERF

   De tous temps les chevaux ne sont ns pour les hommes.
   Lorsque le genre humain de glands se contentait,
   Ane, cheval et mule, aux forts habitait;
   Et l'on ne voyait point, comme au sicle o nous sommes,
       Tant de selles et de bts,
       Tant de harnais pour les combats,
       Tant de chaises, tant de carrosses;
       Comme aussi ne voyait-on pas
       Tant de festins et tant de noces.
     Or, un cheval eut alors diffrend
       Avec un cerf plein de vitesse;
     Et, ne pouvant l'attraper en courant,
   Il eut recours  l'homme, implora son adresse.
   L'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,
       Ne lui laissa point de repos
   Que le cerf ne ft pris et n'y laisst la vie.
     Et cela fait le cheval remercie
   L'homme son bienfaiteur, disant: Je suis  vous;
   Adieu, je m'en retourne en mon sjour sauvage.
   Non pas cela, dit l'homme, il fait meilleur chez nous:
       Je vois trop quel est votre usage.
       Demeurez donc; vous serez bien trait,
       Et jusqu'au ventre en la litire.
       _Hlas! que sert la bonne chre
       Quand on n'a pas la libert?_
   Le cheval s'aperut qu'il avait fait folie;
   Mais il n'tait plus temps; dj son curie
         tait prte et toute btie,
         Il y mourut en tranant son lien:
   _Sage s'il et remis une lgre offense.
   Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,
   C'est l'acheter trop cher que l'acheter d'un bien
         Sans qui les autres ne sont rien_.

   LA FONTAINE.




LE LIVRE ET LA PERDRIX


   _Il ne se faut jamais moquer des misrables_:
   Car qui peut s'assurer d'tre toujours heureux?
       Le sage sope dans ses fables,
       Nous en donne un exemple ou deux.
       Celui qu'en ces vers je propose,
       Et les siens, ce sont mme chose.
   Le livre et la perdrix, concitoyens d'un champ,
   Vivaient dans un tat, ce semble, assez tranquille;
       Quand une meute s'approchant,
   Oblige le premier  chercher un asile:
   Il s'enfuit dans son fort, met les chiens en dfaut,
       Sans mme en excepter Briffaut;
       Enfin il se trahit lui-mme
   Par les esprits sortant de son corps chauff.
   Miraut, sur leur odeur ayant philosoph,
   Conclut que c'est son livre, et, d'une ardeur extrme,
   Il le pousse; et Rustaut, qui n'a jamais menti,
       Dit que le livre est reparti.
   Le pauvre malheureux vient mourir  son gte.
       La perdrix le raille et lui dit:
       Tu te vantais d'aller si vite!
   Qu'as-tu fait de tes pieds?.. Au moment qu'elle rit,
   Son tour vient; on la trouve. Elle croit que ses ailes
   La sauront garantir  toute extrmit;
       Mais la pauvrette avait compt
       Sans l'autour aux serres cruelles.

   LA FONTAINE.




LA ROBE DE L'INNOCENCE


   Ayant perdu sa robe, on dit que l'Innocence
   En vain pour la chercher courut chez le Plaisir,
       Chez la Fortune et la Puissance.
   Qui la lui rapporta?--Ce fut le Repentir.

   LACHAMBAUDIE.




LE SINGE ET LE LOPARD


       Le singe avec le lopard
       Gagnaient de l'argent  la foire.
       Ils affichaient, chacun  part.

   L'un d'eux disait: Messieurs, Mon mrite et ma gloire
   Sont connus en bon lieu: le roi m'a voulu voir;
       Et, si je meurs, il veut avoir
   Un manchon de ma peau, tant elle est bigarre,
       Pleine de taches, marquete!
       Et vergete, et mouchete!
   La bigarrure plat: partant chacun le vit.
   Mais ce fut bientt fait; bientt chacun sortit.

   Le singe, de sa part, disait: Venez, de grce,
   Venez, messieurs; je fais cent tours de passe-passe.
   Cette diversit dont on vous parle tant,
   Mon voisin lopard l'a sur soi seulement;
   Moi je l'ai dans l'esprit. Votre serviteur Gille,
       Cousin et gendre de Bertrand,
       Singe du pape, en son vivant,
       Tout frachement, en cette ville,
   Arrive en trois bateaux, exprs pour vous parler;
   Car il parle; on l'entend; il sait danser, baller,
       Faire des tours de toute sorte,
   Passer en des cerceaux; et le tout, pour six blancs?..
   Non, messieurs, pour un sou; si vous n'tes contents,
   Nous rendrons  chacun son argent  la porte.
   Le singe avait raison. Ce n'est pas sur l'habit
   Que la diversit me plat; c'est dans l'esprit:
   L'une fournit toujours des choses agrables;
   L'autre, en moins d'un moment, lasse les regardants.

   _Oh! que de grands seigneurs, au lopard semblables,
       N'ont que l'habit pour tous talents._

   LA FONTAINE.




LA LAITIRE ET LE POT AU LAIT


   Perrette, sur sa tte ayant un pot au lait,
       Bien pos sur un coussinet,
   Prtendait arriver sans encombre  la ville.
   Lgre et court vtue, elle allait  grands pas,
   Ayant mis ce jour-l, pour tre plus agile,
       Cotillon simple et souliers plats.

       Notre laitire ainsi trousse
       Comptait dj dans sa pense
   Tout le prix de son lait, en employait l'argent,
   Achetait un cent d'oeufs, faisait triple couve:
   La chose allait  bien par son soin diligent.

       Il m'est, disait-elle, facile
   D'lever des poulets autour de ma maison..
       Le renard sera bien habile
   S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.
   Le porc  s'engraisser cotera peu de son;
   Il tait, quand je l'eus, de grosseur raisonnable:
   J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon.
   Et qui m'empchera de mettre en notre table,
   Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
   Que je verrai sauter au milieu du troupeau?

   Perrette l-dessus saute aussi, transporte:
   Le lait tombe; adieu veau, vache, cochon, couve.
   La dame de ces biens, quittant d'un oeil marri
       Sa fortune ainsi rpandue,
       Va s'excuser  son mari,
       En grand danger d'tre battue.
       Le rcit en farce en fut fait;
       On l'appela le Pot au lait.

   LA FONTAINE.




LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE


       Un mal qui rpand la terreur,
       Mal que le ciel en sa fureur
   Inventa pour punir les crimes de la terre,
   La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom),
   Capable d'enrichir en un jour l'Achron,
       Faisait aux animaux la guerre.

   Ils ne mouraient pas tous, mais tous taient frapps;
       On n'en voyait point d'occups
   A chercher le soutien d'une mourante vie;
       Nul mets n'excitait leur envie;
       Ni loups, ni renards n'piaient
       La douce et l'innocente proie;
       Les tourterelles se fuyaient;
       Plus d'amour, partant plus de joie.

   Le lion tint conseil et dit: Mes chers amis,
       Je crois que le ciel a permis
       Pour nos pchs cette infortune;
       Que le plus coupable de nous
   Se sacrifie aux traits du cleste courroux.
   Peut-tre il obtiendra la gurison commune.
   L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
       On fait de pareils dvouements.
   Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence
       L'tat de notre conscience.

   Pour moi, satisfaisant mes apptits gloutons,
       J'ai dvor force moutons.
       Que m'avaient-ils fait? nulle offense.
   Mme il m'est arriv quelquefois de manger
                    Le berger.
   Je me dvouerai donc, s'il le faut, mais je pense
   Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi;
   Car on doit souhaiter, selon toute justice,
       Que le plus coupable prisse.
   Sire, dit le renard, vous tes trop bon roi;
   Vos scrupules font voir trop de dlicatesse.
   Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espce,
   Est-ce un pch? Non, non. Vous leur ftes, seigneur,
       En les croquant beaucoup d'honneur.
       Et quant au berger, l'on peut dire
       Qu'il tait digne de tous maux,
   tant de ces gens-l qui sur les animaux
       Se font un chimrique empire.
   Ainsi dit le renard, et flatteurs d'applaudir.
       On n'osa trop approfondir
   Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances
       Les moins pardonnables offenses.
   Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mtins,
   Au dire de chacun, taient de petits saints.

   L'ne vint  son tour, et dit: J'ai souvenance
       Qu'en un pr de moines passant,
   La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense,
       Quelque diable aussi me poussant,
   Je tondis de ce pr la largeur de ma langue.
   Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
   A ces mots, on cria haro sur le baudet.
   Un loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
   Qu'il fallait dvouer ce maudit animal,
   Ce pel, ce galeux, d'o venait tout le mal.
   Sa peccadille fut juge un cas pendable.
   Manger l'herbe d'autrui! quel crime abominable!
       Rien que la mort n'tait capable
   D'expier son forfait. On le lui fit bien voir.
   _Selon que vous serez puissant ou misrable,
   Les jugements de cour vous rendront blanc et noir._

   LA FONTAINE.




LES DEUX PIGEONS


       Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre.
       L'un d'eux s'ennuyant au logis,
       Fut assez fou pour entreprendre
       Un voyage en lointain pays.

       L'autre lui dit: Qu'allez-vous faire?
       Voulez-vous quitter votre frre?
       _L'absence est le plus grand des maux_:
   Non pas pour vous, cruel! Au moins, que les travaux,
       Les dangers, les soins du voyage,
       Changent un peu votre courage:
   Encor si la saison s'avanait davantage!
   Attendez les zphyrs: qui vous presse? un corbeau
   Tout  l'heure annonait malheur  quelque oiseau.
   Je ne songerai plus que rencontre funeste,
   Que faucons, que rseaux. Hlas! dirai-je, il pleut:
       Mon frre a-t-il tout ce qu'il veut,
       Bon souper, bon gte, et le reste?
       Ce discours branla le coeur
       De notre imprudent voyageur:
   Mais le dsir de voir et l'humeur inquite
   L'emportrent enfin, il dit: Ne pleurez point:
   Trois jours au plus rendront mon me satisfaite.
   Je reviendrai dans peu conter de point en point
       Mes aventures  mon frre,
   Je le dsennurai. _Quiconque ne voit gure
   N'a gure  dire aussi._ Mon voyage dpeint
       Vous sera d'un plaisir extrme.
   Je dirai: j'tais l; telle chose m'advint:

       Vous y croirez tre vous-mme.

   A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu.
   Le voyageur s'loigne, et voil qu'un nuage
   L'oblige de chercher retraite en quelque lieu.
   Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage
   Maltraita le pigeon en dpit du feuillage.
   L'air devenu serein, il part tout morfondu,
   Sche du mieux qu'il peut son corps charg de pluie,
   Dans un champ  l'cart voit du bl rpandu,
   Voit un pigeon auprs; cela lui donne envie;
   Il y vole, il est pris, ce bl couvrait d'un lacs
       Les menteurs et tratres appts.

   Le lacs tait us: si bien que de son aile,
   De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin:
   Quelque plume y prit; et le pis du destin
   Fut qu'un certain vautour  la serre cruelle
   Vit notre malheureux, qui, tranant la ficelle
   Et les morceaux du lacs qui l'avait attrap,
       Semblait un forat chapp.

   Le vautour s'en allait le lier, quand des nues
   Fond  son tour un aigle aux ailes tendues.
   Le pigeon profita du conflit des voleurs,
   S'envola, s'abattit au pied d'une masure,
       Crut pour le coup que ses malheurs
       Finiraient par cette aventure.

   Mais un fripon d'enfant, _cet ge est sans piti_,
   Prit sa fronde et du coup tua plus d' moiti
       La volatile malheureuse,
       Qui, maudissant sa curiosit,
       Tranant l'aile et tirant le pied,
       Demi-morte, demi-boiteuse,
       Droit au logis s'en retourna:
       Tant bien que mal elle arriva
       Sans autre aventure fcheuse.

   Voil nos gens rejoints: et je laisse  juger
   De combien de plaisirs ils payrent leurs peines.

   LA FONTAINE.




LE COCHE ET LA MOUCHE


   Dans un chemin montant, sablonneux, malais,
   Et de tous les cts au soleil expos,
       Six forts chevaux tiraient un coche.
   Femmes, moines, vieillards, tout tait descendu:
   L'attelage suait, soufflait, tait rendu.
   Une mouche survient et des chevaux s'approche,
   Prtend les animer par son bourdonnement,
   Pique l'un, pique l'autre, et pense  tout moment
       Qu'elle fait aller la machine,
   S'assied sur le timon, sur le nez du cocher.
       Aussitt que le char chemine
       Et qu'elle voit les gens marcher,
   Elle s'en attribue uniquement la gloire,
   Va, vient, fait l'empresse; il semble que ce soit
   Un sergent de bataille, allant en chaque endroit
   Faire avancer ses gens et hter la victoire.
   La mouche en ce commun besoin,
   Se plaint qu'elle agit seule, et qu'elle a tout le soin,
   Qu'aucun n'aide aux chevaux  se tirer d'affaire.
       Le moine disait son brviaire:
   Il prenait bien son temps! Une femme chantait:
   C'tait bien de chansons qu'alors il s'agissait!
   Dame mouche s'en va chanter  leurs oreilles,
       Et fait cent sottises pareilles.
   Aprs bien du travail, le coche arrive au haut.
   Respirons maintenant, dit la mouche aussitt:
   J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
   , messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine.

   Ainsi certaines gens faisant les empresss,
       S'introduisent dans les affaires;
       _Ils font partout les ncessaires,
   Et, partout importuns, devraient tre chasss_.

   LA FONTAINE.




LE VIEILLARD ET LES TROIS JEUNES HOMMES


       Un octognaire plantait.

   Passe encor de btir; mais planter  cet ge!
   Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage:
       Assurment il radotait.
       Car, au nom des dieux, je vous prie,
   Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir?
   Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir.
       A quoi bon charger votre vie
   Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous?
   Ne songez dsormais qu' vos erreurs passes:
   Quittez le long espoir et les vastes penses;
       Tout cela ne convient qu' nous.
       Il ne convient pas  vous-mmes,
   Repartit le vieillard. _Tout tablissement
   Vient tard et dure peu._ La main des Parques blmes
   De vos jours et des miens se joue galement.
   Nos termes sont pareils par leur courte dure.
   Qui de nous des clarts de la vote azure
   Doit jouir le dernier? Est-il aucun moment
   Qui vous puisse assurer d'un second seulement?
   Mes arrire-neveux me devront cet ombrage:
       _Eh bien! dfendez-vous au sage
   De se donner des soins pour le plaisir d'autrui?_
   Cela mme est un fruit que je gote aujourd'hui:
   J'en puis jouir demain et quelques jours encore,
       Je puis enfin compter l'aurore
       Plus d'une fois sur vos tombeaux.
   Le vieillard eut raison: l'un des trois jouvenceaux
   Se noya ds le port, allant  l'Amrique;
   L'autre afin de monter aux grandes dignits,
   Dans les emplois de Mars servant la rpublique,
   Par un coup imprvu vit ses jours emports;
       Le troisime tomba d'un arbre
       Que lui-mme il voulut enter:
   Et, pleurs du vieillard, il grava sur leur marbre
       Ce que je viens de raconter.

   LA FONTAINE.




LES DEUX CHVRES


   Ds que les chvres ont brout,
   Certain esprit de libert
   Leur fait chercher fortune: elles vont en voyage
       Vers les endroits du pturage
       Les moins frquents des humains.

   L, s'il est quelque lieu sans route et sans chemins,
   Un rocher, quelque mont pendant en prcipices,
   C'est o ces dames vont promener leurs caprices:
   Rien ne peut arrter cet animal rampant.

       Deux chvres donc s'mancipant,
       Toutes deux ayant patte blanche,
   Quittrent les bas prs: chacune de sa part,
   L'une vers l'autre allait pour quelque bon hasard.

   Un ruisseau se rencontre et pour pont une planche;
   Deux belettes  peine auraient pass de front
                     Sur ce pont;
   D'ailleurs, l'onde rapide et le ravin profond
   Devaient faire trembler de peur ces amazones.
   Malgr tant de dangers, l'une de ces personnes
   Pose un pied sur la planche, et l'autre en fait autant.
   Je m'imagine voir, avec Louis le Grand,
       Philippe quatre qui s'avance
       Dans l'le de la Confrence.

       Ainsi s'avanaient pas  pas,
       Nez  nez, nos aventurires,
       Qui, toutes deux tant fort fires,
   Vers le milieu du pont ne se voulurent pas
   L'une  l'autre cder. Elles avaient la gloire
   De compter dans leur race,  ce que dit l'histoire,
   L'une certaine chvre, au mrite sans pair,
   Dont Polyphme fit prsent  Galathe;
       Et l'autre la chvre Amalthe
       Par qui fut nourri Jupiter.
   _Faute de reculer, leur chute fut commune_:
   Toutes deux tombrent dans l'eau.
   _Cet accident n'est pas nouveau
   Dans le chemin de la fortune._

   LA FONTAINE.




LE CORBEAU ET LE RENARD


     Matre corbeau, sur un arbre perch,
       Tenait en son bec un fromage.
     Matre Renard, par l'odeur allch,
       Lui tint  peu prs ce langage:
       H! bonjour, monsieur du Corbeau;
   Que vous tes joli! que vous me semblez beau!
       Sans mentir, si votre ramage
       Se rapporte  votre plumage,
   Vous tes le phnix des htes de ces bois.
   A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie;
       Et, pour montrer sa belle voix,
   Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
   Le renard s'en saisit, et dit: Mon bon Monsieur,
       _Apprenez que tout flatteur
     Vit aux dpens de celui qui l'coute_.
   Cette leon vaut bien un fromage, sans doute.
       Le corbeau, honteux et confus,
   Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

   LA FONTAINE.




L'ANE ET LE CHIEN


   _Il se faut entr'aider: c'est la loi de nature._

       L'ne un jour pourtant s'en moqua,
       Et ne sais comme il y manqua,
       Car il est bonne crature.
   Il allait par pays accompagn du chien,
       Gravement, sans songer  rien;
       Tous deux suivis d'un commun matre.
       Ce matre s'endormit. L'ne se mit  patre:
       Il tait alors dans un pr
       Dont l'herbe tait fort  son gr.
   Point de chardons pourtant; il s'en passa pour l'heure:
   Il ne faut pas toujours tre si dlicat,
       Et, faute de servir ce plat,
       Rarement un festin demeure.
       Notre baudet s'en sut enfin
   Passer pour cette fois. Le chien, mourant de faim,
   Lui dit: Cher compagnon, baisse-toi, je te prie:
   Je prendrai mon dner dans le panier au pain.
   Point de rponse; mot: Le roussin d'Arcadie
       Craignit qu'en perdant un moment
       Il ne perdt un coup de dent.
       Il fit longtemps la sourde oreille;
   Enfin il rpondit: Ami, je te conseille
   D'attendre que ton matre ait fini son sommeil,
   Car il te donnera, sans faute,  son rveil,
       Ta portion accoutume;
       Il ne saurait tarder beaucoup.

       Sur ces entrefaites, un loup
   Sort du bois, et s'en vient, autre bte affame.
   L'ne appelle aussitt le chien  son secours.
   Le chien ne bouge, et dit: Ami, je te conseille
   De fuir en attendant que ton matre s'veille;
   Il ne saurait tarder: dtale vite et cours.
   Que si ce loup t'atteint, casse-lui la mchoire:
   On t'a ferr de neuf; et, si tu veux m'en croire,
   Tu l'tendras tout plat. Pendant ce beau discours,
   Seigneur loup trangla le baudet, sans remde.
       _Je conclus qu'il faut qu'on s'entr'aide._

   LA FONTAINE.




LE LOUP ET LA CIGOGNE


       Les loups mangent gloutonnement.
       Un loup donc tant de frairie
       Se pressa, dit-on, tellement,
       Qu'il en pensa perdre la vie:
   Un os lui demeura bien avant au gosier.
   De bonheur pour ce loup, qui ne pouvait crier,
       Prs de l passe une cigogne.
       Il lui fait signe; elle accourt.
   Voil l'opratrice aussitt en besogne.
   Elle retira l'os; puis, pour un si bon tour,
       Elle demanda son salaire.
       Votre salaire! dit le loup:
       Vous riez, ma bonne commre!
       Quoi! ce n'est pas encor beaucoup
   D'avoir de mon gosier retir votre cou!
       Allez, vous tes une ingrate:
       Ne tombez jamais sous ma patte.

   LA FONTAINE.




LE LABOUREUR ET SES ENFANTS


       _Travaillez, prenez de la peine;
       C'est le fonds qui manque le moins._
   Un riche laboureur sentant sa mort prochaine,
   Fit venir ses enfants, leur parla sans tmoins.
   Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'hritage
       Que nous ont laiss nos parents:
       Un trsor est cach dedans.
   Je ne sais pas l'endroit, mais un peu de courage
   Vous le fera trouver: vous en viendrez  bout.
   Creusez, bchez, fouillez; ne laissez nulle place
       O la main ne passe et repasse.
   Le pre mort, les fils vous retournent le champ,
   De a, de l, partout; si bien qu'au bout de l'an,
       Il en rapporta davantage.
   D'argent, point de cach. Mais le pre fut sage
       De leur montrer avant sa mort,
       _Que le travail est un trsor_.

   LA FONTAINE.




LE COCHET, LE CHAT ET LE SOURICEAU


   Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu,
       Fut presque pris au dpourvu.
   Voici comme il conta l'aventure  sa mre:

   J'avais franchi les monts qui bornent cet Etat,
       Et trottais comme un jeune rat
       Qui cherche  se donner carrire,
   Lorsque deux animaux m'ont arrt les yeux:
       L'un doux, bnin et gracieux,
   Et l'autre turbulent, et plein d'inquitude;
       Il a la voix perante et rude,
       Sur la tte un morceau de chair,
   Une sorte de bras dont il s'lve en l'air,
       Comme pour prendre sa vole,
       La queue en panache tale.

   Or, c'tait un cochet dont notre souriceau
       Fit  sa mre le tableau
   Comme d'un animal venu de l'Amrique.
   Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,
       Faisant tel bruit et tel fracas,
   Que moi, qui, grce aux dieux, de courage me pique,
       En ai pris la fuite de peur,
       Le maudissant de trs bon coeur.

       Sans lui, j'aurais fait connaissance
   Avec cet animal qui m'a sembl si doux:
       Il est velout comme nous,
   Marquet, longue queue, une humble contenance,
   Un modeste regard, et pourtant l'oeil luisant.
       Je le crois fort sympathisant
   Avec messieurs les rats, car il a des oreilles
       En figure aux ntres pareilles.
   Je l'allais aborder, quand d'un son plein d'clat,
       L'autre m'a fait prendre la fuite.

   --Mon fils, dit la souris, ce doucet est un chat,
       Qui, sous son minois hypocrite,
       Contre toute ta parent
       D'un malin vouloir est port.
       L'autre animal, tout au contraire,
       Bien loign de nous mal faire,
   Servira quelque jour peut-tre  nos repas.
   Quant au chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine.

       _Garde-toi tant que tu vivras
       De juger les gens sur leur mine._

   LA FONTAINE.




LE LION MALADE ET LE RENARD


       De par le roi des animaux,
       Qui dans son antre tait malade,
       Fut fait savoir  ses vassaux
       Que chaque espce, en ambassade,
       Envoyt gens le visiter,
       Sous promesse de bien traiter
       Les dputs, eux et leur suite,
       Foi de lion! trs bien crite:
       Bon passeport contre la dent,
       Contre la griffe tout autant.
       L'dit du prince s'excute:
       De chaque espce on lui dpute.

       Les renards gardant la maison,
       Un d'eux en dit cette raison:
       Des pas empreints sur la poussire
   Par ceux qui s'en vont faire au malade leur cour,
   Tous, sans exception, regardent sa tanire;
       Pas un ne marque le retour:
       Cela nous met en mfiance.
       Que Sa Majest nous dispense:
       Grand merci de son passeport.
       Je le crois bon; mais dans cet antre
       Je vois fort bien comme l'on entre,
       Et ne vois pas comme on en sort.

   LA FONTAINE.




LE VILLAGEOIS ET LE FROMAGE


   Un rustre en son buffet avais mis un fromage,
   Lorsque par une fente il aperoit un rat;
       Vite, il y fait entrer son chat,
       Afin d'empcher le dommage:
       Mais notre Mitis, aux aguets,
   Mange le rat d'abord, et le fromage aprs.

   LE BAILLY.




L'AVEUGLE ET LE PARALYTIQUE


       _Aidons-nous mutuellement,
   La charge de nos maux en sera plus lgre;
       Le bien que l'on fait  son frre
   Pour le mal que l'on souffre est un soulagement._

   Confucius l'a dit: suivons tous sa doctrine.
   Pour la persuader aux peuples de la Chine,
       Il leur contait le trait suivant:

       Dans une ville de l'Asie
       Il existait deux malheureux,
   L'un perclus, l'autre aveugle, et pauvres tous les deux.
   Ils demandaient au ciel de terminer leur vie;
       Mais leurs voeux taient superflus,
   Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique,
   Couch sur un grabat dans la place publique,
   Souffrait sans tre plaint; il en souffrait bien plus.
       L'aveugle  qui tout pouvait nuire,
       Etait sans guide, sans soutien,
       Sans avoir mme un pauvre chien
       Pour l'aimer et pour le conduire.

       Un certain jour il arriva
   Que l'aveugle  ttons, au dtour d'une rue,
       Prs du malade se trouva;
   Il entendit ses cris, son me en fut mue.
       Il n'est tels que les malheureux
       Pour se plaindre les uns aux autres.
   J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vtres;
   Unissons-les, mon frre, ils seront moins affreux.
   --Hlas! dit le perclus, vous ignorez, mon frre,
       Que je ne puis faire un seul pas,
       Vous-mme vous n'y voyez pas:
   A quoi nous servirait d'unir notre misre?
   --A quoi? rpond l'aveugle, coutez:  nous deux
   Nous possdons le bien  chacun ncessaire:
       J'ai des jambes et vous des yeux;
   Moi, je vais vous porter, vous, serez mon guide:
   Vos yeux dirigeront mes pas mal assurs;
   Mes jambes,  leur tour, iront o vous voudrez.
   Ainsi, sans que jamais notre amiti dcide
   Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,
   Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.

   FLORIAN.




LE
DANSEUR DE CORDE ET LE BALANCIER


   Sur la corde tendue un jeune voltigeur
   Apprenait  danser; et dj son adresse,
       Ses tours de force, de souplesse,
       Faisaient venir maint spectateur.
   Sur son troit chemin on le voit qui s'avance,
   Le balancier en main, l'air libre, le corps droit,
       Hardi, lger autant qu'adroit,
   Il s'lve, descend, va, vient, plus haut s'lance,
       Retombe, remonte en cadence,
       Et semblable  certains oiseaux
   Qui rasent en volant la surface des eaux,
       Son pied touche sans qu'on le voie,
   A la corde qui plie et dans l'air le renvoie.

   Notre jeune danseur, tout fier de son talent,
   Dit un jour: A quoi bon ce balancier pesant
       Qui me fatigue et m'embarrasse?
   Si je dansais sans lui, j'aurais bien plus de grce,
       De force et de lgret.
   Aussitt fait que dit. Le balancier jet,
   Notre tourdi chancelle, tend les bras et tombe.
   Il se casse le nez, et tout le monde en rit.
   Jeunes gens, jeunes gens, ne vous a-t-on pas dit
   Que sans rgle et sans frein tt ou tard on succombe?
   La vertu, la raison, les lois, l'autorit,
   Dans vos dsirs fougueux vous causent quelque peine?
       C'est le balancier qui vous gne,
       Mais qui fait votre sret.

   FLORIAN.




LE GRILLON


         Un pauvre petit grillon,
         Cach dans l'herbe fleurie,
         Regardait un papillon
         Voltigeant dans la prairie.
   L'insecte ail brillait des plus vives couleurs,
   L'azur, le pourpre et l'or clataient sur ses ailes:
   Jeune, beau, petit matre, il court de fleurs en fleurs,
         Prenant et quittant les plus belles.

   Ah! disait le grillon, que son sort et le mien
         Sont diffrents! Dame nature
         Pour lui fit tout, et pour moi rien.
   Je n'ai point de talent, encor moins de figure.
   Nul ne prend garde  moi, l'on m'ignore ici-bas;
         Autant vaudrait n'exister pas.

         Comme il parlait, dans la prairie
         Arrive une troupe d'enfants.
         Aussitt les voil courants
   Aprs ce papillon dont ils ont tous envie.
   Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent  l'attraper.
   L'insecte vainement cherche  leur chapper,
         Il devient bientt leur conqute.
   L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps;
   Un troisime survient, et le prend par la tte.
         Il ne fallait pas tant d'efforts
         Pour dchirer la pauvre bte.
   Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fch;
   Il en cote trop cher pour briller dans le monde.
   Combien je vais aimer ma retraite profonde!
       _Pour vivre heureux vivons cach._

   FLORIAN.




LE ROI ALPHONSE


   Certain roi qui rgnait sur les rives du Tage,
       Et que l'on surnomma le Sage,
       Non parce qu'il tait prudent,
       Mais parce qu'il tait savant,
   Alphonse, fut surtout un habile astronome:
   Il connaissait le ciel bien mieux que son royaume,
           Et quittait son conseil
           Pour la lune ou pour le soleil.

   Un soir qu'il retournait  son observatoire,
       Entour de ses courtisans:
   Mes amis, disait-il, enfin j'ai lieu de croire
       Qu'avec mes nouveaux instruments
   Je verrai cette nuit des hommes dans la lune.
       --Votre Majest les verra,
   Rpondait-on; la chose est mme trop commune.

   Pendant tous ces discours, un pauvre dans la rue,
   S'approche, en demandant humblement chapeau bas,
   Quelques maravdis; le roi ne l'entend pas,
   Et sans le regarder son chemin continue.
   Le pauvre suit le roi, toujours tendant la main,
   Toujours renouvelant sa prire importune;
   Mais les yeux vers le ciel, le roi, pour tout refrain,
   Rptait: Je verrai des hommes dans la lune.

       Enfin le pauvre le saisit
   Par son manteau royal, et gravement lui dit:
   Ce n'est pas de l-haut, c'est des lieux o nous sommes
       Que Dieu vous a fait souverain.
   Regardez  vos pieds: l vous verrez des hommes,
       Et des hommes manquant de pain.

   FLORIAN.




LE HIBOU, LE CHAT, L'OISON ET LE RAT


   De jeunes coliers avaient pris dans un trou
           Un hibou,
   Et l'avaient lev dans la cour du collge.
       Un vieux chat, un jeune oison,
   Nourris par le portier, taient en liaison
   Avec l'oiseau; tous trois avaient le privilge
   D'aller et de venir par toute la maison.

         A force d'tre en classe
       Ils avaient orn leur esprit,
     Savaient par coeur Denis d'Halicarnasse,
   Et tout ce qu'Hrodote et Tite-Live ont dit.
   Un soir, en disputant, des docteurs c'est l'usage,
   Ils comparaient entre eux les peuples anciens.

   Ma foi, disait le chat, c'est aux gyptiens
   Que je donne le prix: c'tait un peuple sage,
   Un peuple ami des lois, instruit, discret, pieux,
       Rempli de respect pour ses dieux;
   Cela seul  mon gr lui donne l'avantage.

       --J'aime mieux les Athniens,
   Rpondit le hibou: que d'esprit! que de grce!
       Et dans les combats quelle audace.
   Que d'aimables hros parmi leurs citoyens!
   A-t-on jamais plus fait avec moins de moyens?
       Des nations c'est la premire.

       --Parbleu, dit l'oison, en colre,
       Messieurs, je vous trouve plaisants:
       Et les Romains que vous en semble?
       Est-il un peuple qui rassemble
   Plus de grandeur, de gloire et de faits clatants?
       Dans les arts, comme dans la guerre,
       Ils ont surpass vos amis.
       Pour moi ce sont mes favoris:
   Tout doit cder le pas aux vainqueurs de la terre.

   Chacun des trois pdants s'obstine en son avis,
   Quand un rat, qui de loin entendait la dispute,
   Rat savant qui mangeait des thmes dans sa hutte,
   Leur cria: Je vois bien d'o viennent vos dbats:
       L'gypte vnrait les chats,
   Athnes les hiboux, et Rome, au Capitole,
   Aux dpens de l'tat nourrissait des oisons:
   Ainsi _notre intrt est souvent la boussole
       Que suivent nos opinions_.

   FLORIAN.




LA BREBIS ET LE CHIEN


   La brebis et le chien, de tous les temps amis,
   Se racontaient un jour leur vie infortune.

   Ah! disait la brebis, je pleure et je frmis
   Quand je songe aux malheurs de notre destine.
   Toi, l'esclave de l'homme, adorant des ingrats,
       Toujours soumis, tendre et fidle,
       Tu reois pour prix de ton zle
       Des coups et souvent le trpas.
       Moi qui tous les ans les habille,
   Qui leur donne du lait et qui fume leurs champs,
   Je vois chaque matin quelqu'un de ma famille
       Assassin par ces mchants.
   Leurs confrres, les loups, dvorent ce qui reste.
       Victimes de ces inhumains,
   Travailler pour eux seuls, et mourir par leurs mains,
       Voil notre destin funeste!

   Il est vrai, dit le chien! mais crois-tu plus heureux
       Les auteurs de notre misre?
       Va, ma soeur, _il vaut encor mieux
       Souffrir le mal que de le faire_.

   FLORIAN.




LE PACHA ET LE DERVIS


   Un Arabe,  Marseille, autrefois m'a cont
       Qu'un pacha turc, dans sa patrie,
   Vint porter certain jour un coffret cachet
   Au plus sage dervis qui ft en Arabie.
   Ce coffret, lui dit-il, renferme des rubis,
       Des diamants de trs grand prix:
       C'est un prsent que je veux faire
       A l'homme que tu jugeras
       tre le plus fou de la terre.
       Cherche bien, tu le trouveras.

   Muni de son coffret, notre bon solitaire
   S'en va courir le monde. Avait-il donc besoin
           D'aller si loin?
   L'embarras de choisir tait sa grande affaire:
   Des fous toujours plus fous venaient de toutes parts
       Se prsenter  ses regards.

       Notre pauvre dpositaire,
   Pour l'offrir  chacun, saisissait le coffret:
       Mais un pressentiment secret
       Lui conseillait de n'en rien faire,
       L'assurant qu'il trouverait mieux.
       Errant ainsi de lieux en lieux,
       Embarrass de son message,
       Enfin, aprs un long voyage,
   Notre homme et le coffret arrivent un matin
       Dans la ville de Constantin.

       Il trouve tout le peuple en joie:
   Que s'est-il donc pass?--Rien, lui dit un iman;
   C'est notre grand-vizir que le sultan envoie,
       Au moyen d'un lacet de soie,
       Porter au prophte un firman.

   Le peuple rit toujours de ces sortes d'affaires;
       Et, comme ce sont des misres,
   Notre empereur souvent lui donne ce plaisir.
   --Souvent?--Oui.--C'est fort bien. Votre nouveau vizir
   Est-il nomm?--Sans doute, et le voil qui passe.
   Le dervis  ces mots court, traverse la place,
   Arrive, et reconnat le pacha son ami.
       Bon! te voil, dit celui-ci,
   Et le coffret?--Seigneur, j'ai parcouru l'Asie:
   J'ai vu des fous parfaits, mais sans oser choisir.
       Aujourd'hui ma course est finie;
       Daignez l'accepter, grand-vizir.

   FLORIAN.




LE COLIMAON


   Sans ami, comme sans famille,
   Ici-bas vivre en tranger;
   Se retirer dans sa coquille
   Au signal du moindre danger;
   S'aimer d'une amiti sans bornes;
   De soi seul emplir sa maison;
   En sortir, suivant la saison,
   Pour faire  son prochain les cornes;
   Signaler ses pas destructeurs
   Par les traces les plus impures;
   Outrager les plus belles fleurs
   Par ses baisers ou ses morsures;
   Enfin, chez soi comme en prison,
   Vieillir de jour en jour plus triste;
    C'est l'histoire de l'goste,
    Et celle du colimaon.

   ARNAULT.




L'ANE ET LA FLUTE


       Les sots sont un peuple nombreux,
       Trouvant toutes choses faciles;
   Il faut le leur passer: souvent ils sont heureux:
       Grand motif de se croire habiles.
       Un ne, en broutant ses chardons,
   Regardait un pasteur jouant, sous le feuillage,
       D'une flte dont les doux sons
   Attiraient et charmaient les bergers du bocage.

   Cet ne mcontent disait: Ce monde est fou!
       Les voil tous, bouche bante,
   Admirant un grand sot qui sue et se tourmente
       A souffler dans un petit trou.
   C'est par de tels efforts qu'on parvient  leur plaire
   Tandis que moi... Suffit... Allons-nous-en d'ici:
       Car je me sens trop en colre.

       Notre ne en raisonnant ainsi,
   Avance quelques pas, lorsque sur la fougre,
   Une flte, oublie en ces champtres lieux
       Par quelque pasteur amoureux,
   Se trouve sous ses pieds. Notre ne se redresse,
   Sur elle de ct fixe ses deux gros yeux;
   Une oreille en avant, lentement il se baisse,
   Applique son museau sur le pauvre instrument,
   Et souffle tant qu'il peut; oh! hasard incroyable!
       Il en sort un son agrable.
       _L'ne se croit un grand talent._
   Et, tout joyeux, s'crie, en faisant la culbute:
       Eh! je joue aussi de la flte.

   FLORIAN.




LES DEUX RATS

(Voir page 105.)


   Certain rat de campagne, en son modeste gte,
   De certain rat de ville eut un jour la visite;
   Ils taient vieux amis: quel plaisir de se voir!
   Le matre du logis veut, selon son pouvoir,
   Rgaler l'tranger; il vivait de mnage,
   Mais donnait de bon coeur, comme on donne au village.
   Il va chercher, au fond de son garde-manger,
   Du lard qu'il n'avait pas achev de ronger,
   Des noix, des raisins secs; le citadin,  table,
   Mange du bout des dents, trouve tout dtestable.

   Pouvez-vous bien, dit-il, vgter tristement,
   Dans un trou de campagne enterr tout vivant?
   Croyez-moi, laissez l cet ennuyeux asile;
   Venez voir de quel air nous vivons  la ville.
   Hlas! nous ne faisons que passer ici-bas;
   Les rats petits et grands marchent tous au trpas;
   Ils meurent tout entiers, et leur philosophie
   Doit tre de jouir d'une si courte vie,
   D'y chercher le plaisir. Qui s'en passe est bien fou.

   L'autre, persuad, saute hors de son trou.
   Vers la ville  l'instant ils trottent cte  cte;
   Ils arrivent la nuit; la muraille tait haute;
   La porte tait ferme; heureusement nos gens
   Entrent sans tre vus, sous le seuil se glissant.
   Dans un riche logis nos voyageurs descendent;
   A la salle  manger promptement ils se rendent.
   Sur un buffet ouvert trente plats desservis
   Du souper de la veille talaient les dbris.

   L'habitant de la ville, aimable et plein de grce,
   Introduit son ami, fait les honneurs, le place;
   Et puis, pour le servir, sur le buffet trottant,
   Apporte chaque mets, qu'il gote en l'apportant.
   Le campagnard, charm de sa nouvelle aisance,
   Ne songeait qu'au plaisir et qu' faire bombance,
   Lorsqu'un grand bruit de porte pouvante nos rats:
   Ils taient au buffet, ils se jettent en bas,
   Courent, mourant de peur, tout autour de la salle;
   Pas un trou!... De vingt chats une bande infernale
   Par de longs miaulements redouble leur effroi.
   Oh! oh! ce n'est pas l ce qu'il me faut  moi,
   Dit le rat campagnard; mon humble solitude
   Me garantit du bruit et de l'inquitude;
   L je n'ai rien  craindre, et si j'y mange peu,
   J'y mange en paix du moins; et j'y retourne... adieu.

   ANDRIEUX.




L'HORLOGE ET LE CADRAN SOLAIRE


     Un jour la montre au cadran insultait,
       Demandant l'heure qu'il tait.
     Je n'en sais rien, dit le greffier solaire.
   --Et que fais-tu donc l si tu n'en sais pas plus?

   --J'attends, rpondit-il, que le soleil m'claire,
   Je ne sais rien que par Phbus.
   --Attends-le donc; moi je n'en ai que faire,
   Dit l'horloge; sans lui je vais toujours mon train.

       Tous les huit jours un tour de main,
   C'est autant qu'il m'en faut pour toute ma semaine.
   Je chemine sans cesse et ce n'est point en vain
   Que mon aiguille en ce rond se promne.
   Ecoute; voil l'heure; elle sonne  l'instant:
   Une, deux, trois et quatre. Il en est tout autant,
   Dit-elle. Mais tandis que la montre dcide,
       Phbus, de ses ardents regards
       Chassant nuages et brouillards,
   Regarde le cadran, qui fidle  son guide,
       Marque quatre heures et trois quarts.

       Mon enfant, dit-il  l'horloge,
       Va-t'en te faire remonter.
       Tu te vantes, sans hsiter,
       De rpondre  qui t'interroge:
   Mais qui t'en croit peut bien se mcompter.

   Je te conseillerais de suivre mon usage:
   Si je ne vois bien clair, je dis: je n'en sais rien.
       _Je parle peu, mais je dis bien;
       C'est le caractre du sage._

   LAMOTTE.




L'ABEILLE ET LA MOUCHE


       L'abeille, par un beau matin,
   Picorant sur sa route et la rose et le thym,
   S'en alla visiter sa parente la mouche.

       Celle-ci relevait de couche,
   Et, seule dans un coin, avait le coeur chagrin,
       N'ayant caus depuis la veille;
   Mais elle se remit voyant venir l'abeille.

       Pattes dessus, pattes dessous.
       Elle lui fait mille caresses.
       H! bonjour, cousine; est-ce vous?
   Quel bon vent, dites-moi, vous amne chez nous?

   La faiseuse de miel lui rend ses politesses,
   Caresse pour caresse, et caquet pour caquet,
   Ainsi qu'il se pratique entre bonnes amies.
     Ayant mis fin  leurs crmonies,
   L'abeille lui parla d'un miel qu'elle avait fait;
       C'tait un miel exquis, parfait,
   A son gr prfrable  celui de l'Hymette.

   Il faut, dit-elle, il faut que je vous en remette,
   Pour vos maux de poitrine il sera souverain:
   Et d'abord, apprenez comment je le compose:
       De serpolet, de romarin
   Je mlange un extrait avec du suc de rose,
       Ensuite j'y joins une dose.....

       La mouche l'interrompt enfin.
       Cousine, parlons d'autre chose;
       Croit-on que l't sera chaud?

       --Ah! reprit l'abeille aussitt,
   On craint bien que le miel ne manque cette anne:
   Heureusement j'en suis approvisionne,
   Et pour passer l'hiver j'aurai ce qu'il m'en faut,
   Pour peu qu' travailler mon essaim s'vertue.

       --Je n'y tiens plus, l'ennui me tue,
   Reprit l'autre: sortons; je reprends mes vapeurs.

   --Des vapeurs! Ah! ma soeur, y seriez-vous sujette?
       J'ai pour ce mal une recette
   Excellente, et qu'en vain vous chercheriez ailleurs;
       Et je vais d'abord vous la dire:
   D'un extrait de mon miel avec un peu de cire....,

   --Eh! de grce,  la fin laissez l votre miel,
       Reprit la mouche impatiente:
       Je ne crois pas que sous le ciel
       Jamais bavarde impertinente
   Ait tenu des propos d'un ennui plus mortel.
       Adieu; partez: de votre vie
       Ne remettez les pieds chez moi.

       _Il faut en toute compagnie
       Le moins qu'on peut parler de soi._

   GRENUS.




LE LABOUREUR


   Allons boeuf, et toi, bouvillon,
   Aimez-vous mieux, coeur sans courage,
   Toujours provoquer l'aiguillon
   Que d'avancer ce labourage?

   Le jour s'en va; voici le tard,
   Et ces maudits n'ont pas en somme,
   De l'arpent sillonn le quart.
   Il faut demain qu'on les assomme.

   Dieu soit lou! dit le plus vieux,
   Aussi bien ce travail nous tue,
   Une mort prompte nous plat mieux
   Que votre ternelle charrue.

   La maudite au pauvre animal
   Attire et menace et piqre:
   Parlez-lui: je ferais gageure
   Que c'est elle ici qui va mal.

   Eh! bien, dit l'homme, allez, charrue!
   Allez donc! N'entendez-vous pas?
   Devant, derrire on s'vertue,
   Et vous ne pouvez faire un pas!

   --On se plaint de moi! Quelle injure!
   Rpondit-elle en gmissant,
   Je vais de mon mieux, je vous jure.
   Voyez ce fer obissant!

   Il est poli comme une glace,
   Et brlait moins sous le marteau,
   Mais comment emporter morceau
   D'un sol si dur et si tenace?

   --Ainsi, champ fatal, c'est donc toi
   Que devrait punir ma colre!
   Dit le rustre en frappant la terre;
   Songe un peu que je suis ton roi!

   Pourquoi ces barbares caprices?
   Toujours tremp de mes sueurs,
   Tu veux l'tre encor de mes pleurs,
   Et mon sang ferait tes dlices.

   A ces mots, du sein des gurets,
   Une voix s'lve et lui crie:
   Mets donc un terme  ta furie,
   Ou je retire mes bienfaits.

   Insens, tes boeufs, ta charrue,
   Ton champ, font trs-bien leur devoir;
   Les dfauts qu'en eux tu crois voir,
   C'est chez toi qu'ils frappent ma vue.

   Tu veux gronder? Apprends d'abord,
   Apprends des experts du village
   A bien guider ton attelage,
   Et tais-toi, car toi seul as tort.

   J-J. PORCHAT.




LA SOURIS BLOQUE


   Une souris de campagne
   Choisit pour cantonnement
   Un vaste champ de froment:
   C'tait pays de Cocagne.

   Dans son trou ds le matin
   Par la faim sollicite
   D'un riant espoir flatte,
   Elle courait au butin.

   Du lendemain n'avait cure,
   Faisant ses quatre repas,
   Puis courant  ses bats:
   Bref tout aux lois d'picure

   Dans le fond de son rduit
   Jamais de graine amasse;
   Un peu de paille entasse,
   Voil tout; c'tait son lit.

   Devers son manoir tranquille
   Un maudit chat vint rder;
   Elle, habile  s'vader,
   D'un saut gagna son asile.

   Soit! nous reviendrons demain,
   Dit-il faisant la grimace:
   Puis observant bien la place,
   Il poursuivit son chemin.

   Le matois ds l'aube arrive;
   Mais il a beau se blottir,
   La souris prs de sortir,
   L'aperoit, rentre et s'esquive.

   Oh! dit-il, un peu confus,
   Celle-ci me fait la nique!
   Nous l'aurons, et je m'en pique!
   Changeons le sige en blocus.

   Aussitt devant la porte
   Vient se camper le matou,
   Les yeux fixs sur le trou.
   Qu'elle paraisse, elle est morte!

   Il faudra faire une fin,
   Dit-il, petite rebelle.
   Choisissez, mademoiselle,
   De ma gueule ou de la faim.

   L'autre de terreur glace,
   Et tremblante au fond du nid,
   De jener bientt lasse,
   En pleurant mangea son lit.

   Vain secours, faible ressource.
   Ah! que n'a-t-elle amass
   Tant de froment dispers
   Sans profit dans mainte course!

   Dans son gte elle pourrait
   Du chat braver la menace.
   Tant qu'enfin de cette place
   L'apptit le chasserait.

   Cependant l'pre famine
   Ronge, affaiblit la souris.
   Pour chapper du logis,
   Ouvrons, dit-elle, une mine.

   Mais vit-on jamais quelqu'un
   Travailler sans nourriture!
   Hlas! la terre est si dure,
   Quand l'estomac est  jeun!

   Elle cesse, elle succombe
   Et dit: Je n'ai plus d'espoir,
   C'en est fait et ds ce soir,
   Ma maison sera ma tombe.

   Ah! plutt sortons d'ici.
   Puisqu'il faut que je prisse,
   Pour abrger mon supplice,
   Rendons-nous  l'ennemi.

   Vers lui la pauvrette avance,
   De l'oeil encor l'implorant;
   Le chat sur elle s'lance,
   Et la croque en murmurant:

   Du sage l'on compte en somme
   Mille dfinitions,
   Le sage pour moi c'est l'homme
   Qui fait des provisions.

   J.-J. PORCHAT.




TABLE


   PRFACE                                                         3
   Le Pre et l'Enfant                    J.-J. PORCHAT            5
   Une bonne semaine                      Mme AMABLE TASTU         6
   Aux jeunes Gens.--Sonnet               DRELINCOURT              6
   La Feuille du chne                    MILLEVOYE                7
   Le sjour dans le pays natal           A. VINET                 8
   Prire d'Esther                        RACINE                   9
   Les Hirondelles                        BRANGER                11
   La pauvre Fille                        A. SOUMET               12
   Le Colporteur vaudois                  G. DE FLICE            13
   La pauvre Veuve malade                 G. DE FLICE            15
   Le dpart du petit Savoyard            A. GUIRAUD              17
   Le petit Savoyard  Paris              A. GUIRAUD              19
   Le retour du petit Savoyard            A. GUIRAUD              20
   L'colier                              Mme DEBSORDES-VALMORE   22
   Les dix francs d'Alfred                A. GURIN               25
   La Vache perdue                        CASIMIR DELAVIGNE       27
   Athalie interrogeant Joas              RACINE                  30
   Bonheur de l'Enfant pieux              J. RACINE               35
   L'Enfant et la Fauvette                L. TOURNIER             36
   L'Hirondelle                           TH. GONTARD             36
   Elgie                                 ANDR CHNIER           37
   Le petit Enfant                        L. TOURNIER             38
   Le petit Espigle                      Mme DESBORDES-VALMORE   39
   L'Enfant aveugle                       J.-F. CHATELAIN         40
   L'Enfant du soldat                                             41
   Consolation                            MALHERBE                42
   L'Ange et l'Enfant                     REBOUL                  43
   La Fauvette et ses Petits              AUBERT                  45
   Adieux  la vie                        GILBERT                 46
   Christophe Colomb                      CASIMIR DELAVIGNE       47
   L'Aumne                               VICTOR HUGO             49
   La Chute des feuilles                  MILLEVOYE               50
   Le Coin du grand-pre                  L. TOURNIER             51
   Hymne de l'enfant                      LAMARTINE               53
   Dernier choeur d'Esther                J. RACINE               54
   Le Nid                                 E. SOUVESTRE            57
   Le Montagnard migr                   CHATEAUBRIAND           58
   Le Retour dans la patrie               BRANGER                59
   Ah! si j'tais petit oiseau!           Mlle ISABELLE RODIER    61
   Une Promenade de Fnelon               ANDRIEUX                64
   Quatrains moraux                                               69
   Le bon Emploi du Temps                 Mme AMABLE TASTU        70
   Le Cdre du Liban                      LE BRUN                 70
   La Feuille                             ARNAULT                 71
   Le plus doux nom                       TH. GONTARD             71
   Dandolo                                E. LEGOUV              72
   L'Oreiller d'une petite fille.         Mme DESBORDES-VALMORE   73
   Paraphrase du ps. CXLVI                MALHERBE                74
   Le bonheur du chrtien                 A. MONOD                75
   Le Nid de Fauvettes                    BERQUIN                 76
   A mes Oiseaux                          L. TOURNIER             77
   Le vaisseau _Le Vengeur_               E. LE BRUN              78
   La Mort des Templiers                  RAYNOUARD               80
   La sainte Alliance                     BRANGEr                81
   Mort de Coligny                        VOLTAIRE                83
   Le Meunier Sans-Souci                  ANDRIEUX                85
   Le Chien coupable                      FLORIAN                 87
   Stances                                RACAN                   90
   Les Chteaux en Espagne                COLIN D'HARLEVILLE      92
   Mose sauv des eaux                   VICTOR HUGO             94
   Jeanne d'Arc                           CASIMIR DELAVIGNE       97
   Les Catacombes de Rome                 DELILLE                100
   Prire enfantine                       Mme AMABLE TASTU       103
   La Cigale et la Fourmi                 LA FONTAINE            104
   La Renoncule et l'OEillet              BRENGER               104
   Le Rat de ville et le Rat des Champs   LA FONTAINE            105
   Le Chne et le Roseau                    Id                   106
   Le Cheval s'tant voulu venger du Cerf   Id                   107
   Le Livre et la Perdrix                  Id                   108
   La Robe de l'Innocence                 LACHAMBAUDIE           109
   Le Singe et le Lopard                 LA FONTAINE            109
   La Laitire et le Pot-au-lait.           Id                   110
   Les Animaux malades de la peste          Id                   111
   Les deux Pigeons                         Id                   113
   Le Coche et la Mouche                    Id                   115
   Le Vieillard et les trois Jeunes Hommes  Id                   116
   Les deux Chvres                         Id                   117
   Le Corbeau et le Renard                  Id                   119
   L'Ane et le Chien                        Id                   119
   Le Loup et la Cigogne                    Id                   121
   Le Laboureur et ses Enfants              Id                   121
   Le Cochet, le Chat et le Souriceau       Id                   122
   Le Lion malade et le Renard              Id                   123
   Le Villageois et le Fromage            LE BAILLY              124
   L'Aveugle et le Paralytique            FLORIAN                124
   Le Danseur de Corde et le Balancier      Id                   126
   Le Grillon                               Id                   127
   Le roi Alphonse                          Id                   128
   Le Hibou, le Chat, l'Oison et le Rat   FLORIAN                129
   La Brebis et le Chien                    Id                   130
   Le Pacha et le Dervis                    Id                   131
   Le Colimaon                           ARNAULT                132
   L'Ane et la Flte                      FLORIAN                133
   Les deux Rats                          ANDRIEUX               134
   L'Horloge et le Cadran solaire         LA MOTTE               135
   L'Abeille et la Mouche                 GRENUS                 136
   Le Laboureur                           J.-J. PORCHAT          138
   La Souris bloque                        Id                   140

[Illustration]


COULOMMIERS.--Typog. P. BRODARD et GALLOIS.





End of the Project Gutenberg EBook of Sais-tu?, by Victor Juhlin

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SAIS-TU? ***

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*** START: FULL LICENSE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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particular state visit http://pglaf.org

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Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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