The Project Gutenberg EBook of Mon oncle Benjamin, by Claude Tillier

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Title: Mon oncle Benjamin

Author: Claude Tillier

Release Date: December 4, 2010 [EBook #34560]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MON ONCLE BENJAMIN

CLAUDE TILLIER

1862




I

CE QU'TAIT MON ONCLE


Je ne sais pas, en vrit, pourquoi l'homme tient tant  la vie; que
trouve-t-il donc de si agrable dans cette insipide succession des nuits
et des jours, de l'hiver et du printemps?... Toujours le mme ciel, le
mme soleil; toujours les mmes prs verts et les mmes champs jaunes;
toujours les mmes discours de la couronne, les mmes fripons et les
mmes dupes. Si Dieu n'a pu faire mieux, c'est un triste ouvrier, et le
machiniste de l'Opra en sait plus que lui.

Encore des personnalits! dites-vous; voil maintenant que vous faites
des personnalits contre Dieu. Que voulez-vous! Dieu est,  la vrit,
un fonctionnaire, et un haut fonctionnaire encore, bien que ses
fonctions ne soient pas une sincure; mais je n'ai pas peur qu'il aille
rclamer contre moi  la jurisprudence Bourdeau des dommages-intrts de
quoi faire btir une glise, pour le prjudice que j'aurai port  son
honneur.

Je sais bien que messieurs du parquet sont plus chatouilleux  l'gard
de sa rputation qu'il ne l'est lui-mme; mais voil prcisment ce que
je trouve mauvais. En vertu de quel titre ces hommes noirs
s'arrogent-ils le droit de venger des injures qui lui sont toutes
personnelles? Ont-ils une procuration signe Jehovah qui les y autorise?
Croyez-vous qu'il soit bien content quand la police correctionnelle lui
prend dans la main son tonnerre et en foudroie brutalement des
malheureux, pour un dlit de quelques syllabes? Qu'est-ce qui prouve,
d'ailleurs,  ces messieurs que Dieu ait t offens? Il est l prsent,
attach  sa croix, tandis qu'ils sont, eux, dans leur fauteuil. Qu'ils
l'interrogent; s'il rpond affirmativement, je consens  avoir tort.
Savez-vous pourquoi il a fait choir du trne la dynastie des Capets,
cette vieille et auguste salade de rois qu'avait imprgne tant d'huile
sainte? Je le sais, moi, et je vais vous le dire. C'est parce qu'elle a
fait la loi sur le sacrilge.

Mais ce n'est pas l la question.

Qu'est-ce que vivre? Se lever, se coucher, djeuner, dner, et
recommencer le lendemain. Quand il y a quarante ans qu'on fait cette
besogne, cela finit par devenir bien insipide.

Les hommes ressemblent  des spectateurs, les uns assis sur le velours,
les autres sur la planche nue, la plupart debout, qui assistent tous les
soirs au mme drame, et billent tous  se dtraquer la mchoire; tous
conviennent que cela est mortellement ennuyeux, qu'ils seraient beaucoup
mieux dans leur lit, et cependant aucun ne veut quitter sa place.

Vivre, cela vaut-il la peine d'ouvrir les yeux? Toutes nos entreprises
n'ont qu'un commencement; la maison que nous difions est pour nos
hritiers; la robe de chambre que nous faisons ouater avec amour, pour
envelopper notre vieillesse, servira  faire des langes  nos petits
enfants. Nous nous disons: Voil la journe finie; nous allumons notre
lampe, nous attisons notre feu; nous nous apprtons  passer une douce
et paisible soire au coin de notre tre: Pan! pan! quelqu'un frappe 
la porte; qui est l? C'est la mort: il faut partir. Quand nous avons
tous les apptits de la jeunesse, que notre sang est plein de fer et
d'alcool, nous n'avons pas un cu; quand nous n'avons plus ni dents ni
estomac, nous sommes millionnaires. Nous avons  peine le temps de dire
 une femme: Je t'aime!  notre second baiser c'est une vieille
dcrpite. Les empires sont  peine consolids qu'ils s'croulent: ils
ressemblent  ces fourmilires qu'lvent, avec de grands efforts, de
pauvres insectes; quand il ne faut plus qu'un ftu pour les achever, un
boeuf les effondre sous son large pied, ou une charrette sous sa roue. Ce
que vous appelez la couche vgtale de ce globe, c'est mille et mille
linceuls superposs l'un sur l'autre par les gnrations. Ces grands
noms qui retentissent dans la bouche des hommes, noms de capitales, de
monarques, de gnraux, ce sont des tessons de vieux empires qui
rsonnent. Vous ne sauriez faire un pas que vous ne souleviez autour de
vous la poussire de mille choses dtruites avant d'tre acheves.

J'ai quarante ans; j'ai dj pass par quatre professions: j'ai t
matre d'tudes, soldat, matre d'cole, et me voil journaliste. J'ai
t sur la terre et sur l'Ocan, sous la tente et au coin de l'tre,
entre les barreaux d'une prison et au milieu des espaces libres de ce
monde; j'ai obi et j'ai command; j'ai eu des moments d'opulence et des
annes de misre. On m'a aim et on m'a ha; on m'a applaudi et on m'a
tourn en drision. J'ai t fils et pre, amant et poux; j'ai pass
par la saison des fleurs et par celle des fruits, comme disent les
potes. Je n'ai trouv, dans aucun de ces tats, que j'eusse beaucoup 
me fliciter d'tre enferm dans la peau d'un homme plutt que dans
celle d'un loup ou d'un renard, plutt que dans la coquille d'une
hutre, dans l'corce d'un arbre ou dans la pellicule d'une pomme de
terre. Peut-tre si j'tais rentier, rentier  cinquante mille francs
surtout, je penserais diffremment.

En attendant, mon opinion est que l'homme est une machine qui a t
faite tout exprs pour la douleur; il n'a que cinq sens pour percevoir
le plaisir, et la souffrance lui arrive par toute la surface de son
corps; en quelque endroit qu'on le pique, il saigne; en quelque endroit
qu'on le brle, il vient une vsicule. Les poumons, le foie, les
entrailles ne peuvent lui donner aucune jouissance; cependant, le poumon
s'enflamme et le fait tousser; le foie s'obstrue et lui donne la fivre;
les entrailles se tordent et font la colique. Vous n'avez pas un nerf,
un muscle, un tendon sous la peau qui ne puisse vous faire crier de
douleur.

Votre organisation se dtraque  chaque instant comme une mauvaise
pendule. Vous levez les yeux vers le ciel pour l'invoquer, il tombe
dedans une fiente d'hirondelle qui les dessche; vous allez au bal, une
entorse vous saisit au pied, et il faut vous rapporter chez vous sur un
matelas; aujourd'hui, vous tes un grand crivain, un grand philosophe,
un grand pote: un fil de votre cerveau se casse, on aura beau vous
saigner, vous mettre de la glace sur la tte, demain vous ne serez qu'un
pauvre fou.

La douleur se tient derrire tous vos plaisirs; vous tes des rats
gourmands qu'elle attire  elle avec un lardon d'agrable odeur. Vous
tes  l'ombre de votre jardin, et vous vous criez: Oh! la belle rose!
et la rose vous pique; oh! le beau fruit! il y a une gupe dedans; et le
fruit vous mord.

Vous dites: Dieu nous a faits pour le servir et l'aimer. Cela n'est pas
vrai: il vous a faits pour souffrir. L'homme qui ne souffre pas est une
machine mal faite, une crature manque, un estropi moral, un avorton
de la nature. La mort n'est pas seulement la fin de la vie, elle en est
le remde. On n'est nulle part aussi bien que dans un cercueil. Si vous
m'en croyez, au lieu d'un paletot neuf, allez vous commander un
cercueil. C'est le seul habit qui ne gne pas.

Ce que je viens de vous dire, vous le prendrez pour une ide
philosophique ou pour un paradoxe, cela m'est certes bien gal. Mais je
vous prie au moins de l'agrer comme une prface; car je ne saurais vous
en faire une meilleure ni qui convienne mieux  la triste et lamentable
histoire que je vais avoir l'honneur de vous raconter.

Vous me permettrez de faire remonter mon histoire jusqu' la deuxime
gnration, comme celle d'un prince ou d'un hros dont on fait l'oraison
funbre. Vous n'y perdrez peut-tre pas. Les moeurs de ce temps-l
valaient bien les ntres: le peuple portait des fers, mais il dansait
avec, et leur faisait rendre comme un bruit de castagnettes.

Car, faites-y attention, la gat s'accoste toujours de la servitude.
C'est un bien que Dieu, le grand faiseur de compensations, a cr
spcialement pour ceux qui sont sous la dpendance d'un matre ou sous
la dure et lourde main de la pauvret. Ce bien, il l'a fait pour les
consoler de leurs misres, comme il a fait certaines herbes pour fleurir
entre les pavs qu'on foule aux pieds, certains oiseaux, pour chanter
sur les vieilles tours, comme il a fait la belle verdure du lierre pour
sourire sur les masures qui font la grimace.

La gat passe, ainsi que l'hirondelle, par-dessus les grands toits qui
resplendissent. Elle s'arrte dans les cours des collges,  la porte
des casernes, sur les dalles moisies des prisons. Elle se pose, comme un
beau papillon, sur la plume de l'colier qui griffonne ses pensums. Elle
trinque  la cantine avec les vieux grenadiers; et jamais elle ne chante
si haut--quand on la laisse chanter toutefois--qu'entre les noires
murailles o l'on renferme des malheureux.

Du reste, la gat du pauvre est une espce d'orgueil. J'ai t pauvre
entre les plus pauvres; eh bien! je trouvais du plaisir  dire  la
Fortune: Je ne me courberai pas sous ta main; je mangerai mon pain dur
aussi firement que le dictateur Fabricius mangeait ses raves; je
porterai ma misre comme les rois portent leur diadme; frappe tant que
tu voudras, frappe encore: je rpondrai  tes flagellations par des
sarcasmes! je serai comme l'arbre qui fleurit quand on le coupe par le
pied; comme la colonne dont l'aigle de mtal reluit au soleil tandis que
la pioche est  sa base!

Chers lecteurs, soyez contents de ces explications, je ne saurais vous
en fournir de plus raisonnables.

Quelle diffrence de cet ge avec le ntre! l'homme constitutionnel
n'est pas rieur, tant s'en faut.

Il est hypocrite, avare et profondment goste;  quelque question
qu'il se heurte le front, son front sonne comme un tiroir plein de gros
sous.

Il est prtentieux et bouffi de vanit; l'picier appelle le confiseur,
son voisin, son honorable ami, et le confiseur prie l'picier d'agrer
l'assurance de la considration distingue avec laquelle il a l'honneur
d'tre, etc., etc.

L'homme constitutionnel a la manie de vouloir se distinguer du peuple.
Le peuple est en blouse de coton bleu, et le fils en manteau d'Elbeuf.
Aucun sacrifice ne cote  l'homme constitutionnel pour assouvir sa
manie de paratre quelque chose. Il veut ressembler aux btons
flottants. Il vit de pain et d'eau; il se passe de feu en hiver, de
bire en t, pour avoir un habit de drap fin, un gilet de cachemire,
des gants jaunes. Quand on le regarde comme un homme comme il faut, il
se regarde, lui, comme un grand homme.

Il est guind et compass, il ne crie point, il ne rit pas tout haut, il
ne sait o cracher, il ne fait pas un geste qui dpasse l'autre. Il dit
trs-bien bonjour monsieur, bonjour madame. Cela c'est de la bonne
tenue; or, qu'est-ce que la bonne tenue? Un vernis menteur qu'on tale
sur un morceau de bois, afin de le faire passer pour un jonc. On se
tient ainsi devant les dames, soit, mais devant Dieu, comment
faudra-t-il se tenir?

Il est pdant; il supple  l'esprit qu'il n'a pas par le purisme du
langage, comme une bonne mnagre supple aux meubles qui lui manquent
par l'ordre et la propret.

Il est toujours au rgime. S'il assiste  un banquet, il est muet et
proccup; il avale un bouchon pour un morceau de pain, et se sert de la
crme pour de la sauce blanche. Il attend, pour boire, que l'on porte un
toast. Il a toujours un journal dans sa poche; il ne parle que de
traits de commerce et de lignes de chemins de fer, et il ne rit qu' la
Chambre.

Mais,  l'poque o je vous ramne, les moeurs des petites villes
n'taient pas encore fardes d'lgance; elles taient pleines d'un
charmant laisser-aller et d'une simplicit tout aimable. Le caractre de
cet heureux ge, c'tait l'insouciance. Tous ces hommes, navires ou
coquilles de noix, s'abandonnaient, les yeux ferms, au courant de la
vie, sans s'inquiter o ils aborderaient.

Les bourgeois ne sollicitaient pas d'emplois; ils ne thsaurisaient pas;
ils vivaient chez eux dans une joyeuse abondance, et dpensaient leurs
revenus jusqu'au dernier louis. Les marchands, rares alors,
s'enrichissaient lentement, sans y mettre beaucoup du leur, et par la
seule force des choses; les ouvriers travaillaient, non pour amasser,
mais pour mettre les deux bouts l'un  ct de l'autre; ils n'avaient
point sur leurs talons cette terrible concurrence qui nous presse, qui
nous crie sans cesse: Allons donc! Aussi, ne s'en donnaient-ils qu'
leur aise; ils avaient nourri leurs pres, et quand ils taient vieux,
leurs enfants devaient les nourrir  leur tour.

Tel tait le sans-faon de cette socit en goguette, que tout le
barreau et que les membres du tribunal eux-mmes allaient au cabaret et
y faisaient publiquement des orgies: de peur qu'on en ignort, ils
auraient volontiers appendu leur bonnet carr aux rameaux du bouchon.
Tous ces gens, grands comme petits, semblaient n'avoir d'autres affaires
que de s'amuser; ils ne s'ingniaient qu' mettre une bonne farce 
excution, ou  imaginer un bon conte. Ceux qui avaient alors de
l'esprit, au lieu de le dpenser en intrigues, le dpensaient en
plaisanteries.

Les oisifs, et ils taient en grand nombre, se rassemblaient sur la
place publique; le jour de march tait pour eux un jour de comdie. Les
paysans qui venaient apporter leurs provisions  la ville taient leurs
martyrs; ils leur faisaient les cruauts les plus bouffonnes et les plus
spirituelles; tous les voisins accouraient pour avoir leur part du
spectacle. La police correctionnelle d'aujourd'hui prendrait les choses
sur le ton du rquisitoire; mais la justice d'alors s'amusait comme les
autres de ces scnes burlesques, et bien souvent elle y prenait un rle.

Mon grand-pre, donc, tait porteur de contraintes; ma grand'mre tait
une petite femme  laquelle on reprochait de ne pouvoir voir, quand elle
allait  l'glise, si le bnitier tait plein. Elle est reste dans ma
mmoire comme une petite fille de soixante ans. Au bout de six ans de
mariage, elle avait dj cinq enfants, tant garons que filles; tout
cela vivait avec le chtif bnfice de mon grand-pre, et se portait 
merveille. On dnait sept avec trois harengs, mais on avait le pain et
le vin  discrtion, car mon grand-pre avait une petite vigne qui tait
une source intarissable de vin blanc. Tous ces enfants taient utiliss
par ma grand'mre selon leur ge et leurs forces. L'an, qui tait mon
pre, s'appelait Gaspard; il lavait la vaisselle et allait  la
boucherie: il n'y avait pas de caniche dans la ville mieux apprivois
que lui; le cadet balayait la chambre; le troisime tenait le quatrime
sur ses bras, et le cinquime se roulait dans son berceau. Pendant ce
temps-l, ma grand'mre tait  l'glise, ou causait chez la voisine. Au
demeurant, tout allait bien; on arrivait cahin-caha, sans faire de
dettes, jusqu'au bout de l'anne. Les garons taient forts, les filles
n'taient pas mal, et le pre et la mre taient heureux.

Mon oncle Benjamin tait domicili chez sa soeur; il avait cinq pieds dix
pouces, portait une grande pe au ct, avait un habit de ratine
carlate, une culotte de mme couleur et de mme toffe, des bas de soie
gris de perle, et des souliers  boucles d'argent; sur son habit
frtillait une grande queue noire, presque aussi longue que son pe,
qui, allant et venant sans cesse, l'avait badigeonn de poudre, de sorte
que l'habit de mon oncle ressemblait, avec ses teintes roses et
blanches,  une brique sur champ caille. Mon oncle tait mdecin,
voil pourquoi il avait une pe. Je ne sais si les malades avaient
grande confiance en lui; mais lui, Benjamin, avait peu de confiance dans
la mdecine: il disait souvent qu'un mdecin avait assez fait quand il
n'avait pas tu son malade. Quand mon oncle Benjamin avait reu quelque
pice de trente sous, il allait acheter une grosse carpe, et la donnait
 sa soeur pour lui faire une matelotte dont se rgalait toute la
famille. Mon oncle Benjamin, au dire de tous ceux qui l'ont connu, tait
l'homme le plus gai, le plus drle, le plus spirituel du pays, et il en
et t le plus... Comment dirais-je pour ne pas manquer de respect  la
mmoire de mon grand-oncle?... il en et t le moins sobre, si le
tambour de la ville, le nomm Cicron, n'et partag sa gloire.

Toutefois, mon oncle Benjamin n'tait pas ce que vous appelez
trivialement un ivrogne, gardez-vous de le croire. C'tait un picurien
qui poussait la philosophie jusqu' l'ivresse, et voil tout. Il avait
un estomac plein d'lvation et de noblesse. Il aimait le vin, non pour
lui-mme, mais pour cette folie de quelques heures qu'il procure, folie
qui draisonne chez l'homme d'esprit d'une manire si nave, si
piquante, si originale, qu'on voudrait toujours raisonner ainsi. S'il
et pu s'enivrer en lisant la messe, il et lu la messe tous les jours.
Mon oncle Benjamin avait des principes: il prtendait qu'un homme  jeun
tait un homme encore endormi; que l'ivresse et t un des plus grands
bienfaits du Crateur, si elle n'et fait mal  la tte; et que la seule
chose qui donnt  l'homme la supriorit sur la brute, c'tait la
facult de s'enivrer.

La raison, disait mon oncle, ce n'est rien; c'est la puissance de sentir
les maux prsents, de se souvenir des maux passs, et de prvoir les
maux  venir. Le privilge d'abdiquer sa raison est seul quelque chose.
Vous dites que l'homme qui noie sa raison dans le vin s'abrutit: c'est
un orgueil de caste qui vous fait tenir ce propos. Croyez-vous donc que
la condition de la brute soit pire que la vtre? Quand vous tes
tourment par la faim, vous voudriez bien tre ce boeuf qui pat dans
l'herbe jusqu'au ventre; quand vous tes en prison, vous voudriez bien
tre l'oiseau qui fend d'une aile libre l'azur des cieux; quand vous
tes sur le point d'tre expropri, vous voudriez bien tre ce vilain
limaon auquel personne ne dispute sa coquille.

L'galit que vous rvez, la brute en est en possession. Il n'y a, dans
les forts, ni rois, ni nobles, ni tiers-tat. Le problme de la vie
commune que cherchent en vain vos philosophes, de pauvres insectes, les
fourmis, les abeilles, l'ont rsolu depuis des milliers de sicles. Les
animaux n'ont point de mdecins; ils ne sont ni borgnes, ni bossus, ni
boiteux, ni bancals, et ils n'ont pas peur de l'enfer.

Mon oncle Benjamin avait vingt-huit ans. Il y avait trois ans qu'il
exerait la mdecine; mais la mdecine ne lui avait pas fait des rentes,
bien loin de l: il devait trois habits d'carlate  son marchand de
drap, trois annes d'accommodage  son perruquier, et il avait dans
chacune des auberges les plus renommes de la ville un joli petit
mmoire, sur lequel il n'y avait que quelques mdecines de prcautions 
dduire.

Ma grand'mre avait trois ans de plus que Benjamin; elle l'avait berc
sur ses genoux, port dans ses bras, et elle se regardait comme son
mentor. Elle lui achetait ses cravates et ses mouchoirs de poche, lui
raccommodait ses chemises et lui donnait de bons conseils qu'il coutait
fort attentivement, il faut lui rendre cette justice, mais dont il ne
faisait pas le moindre usage.

Tous les soirs, rgulirement aprs souper, elle l'engageait  prendre
femme.

--Fi! disait Benjamin, pour avoir six enfants comme Machecourt--c'est
ainsi qu'il appelait mon grand-pre--et dner avec les nageoires d'un
hareng!

--Mais, malheureux, tu auras au moins du pain!

--Oui, du pain qui sera trop lev aujourd'hui, demain pas assez, et qui
aprs-demain aura la rougeole! Du pain! qu'est-ce que c'est que cela?
C'est bon pour empcher de mourir, mais ce n'est pas bon pour faire
vivre. Je serai, ma foi, bien avanc quand j'aurai une femme qui
trouvera que je mets trop de sucre dans mes fioles et trop de poudre
dans ma queue; qui viendra me chercher  l'auberge, qui me fouillera
quand je serai couch, et qui s'achtera trois mantelets pendant que moi
un habit.

--Mais tes cranciers, Benjamin, comment feras-tu pour les payer?

--D'abord, tant qu'on a du crdit, c'est comme si on tait riche, et
quand vos cranciers sont ptris d'une bonne pte de cranciers, qu'ils
sont patients, c'est comme si on n'en avait pas. Ensuite, que me faut-il
pour me mettre au courant? Une bonne maladie pidmique. Dieu est bon,
ma chre soeur, et ne laissera pas dans l'embarras celui qui raccommode
son plus bel ouvrage.

--Oui, disait mon grand-pre, et qui le met si bien hors de service
qu'il faut le porter en terre.

--Eh bien! rpondait mon oncle, c'est l l'utilit des mdecins; sans
eux le monde serait trop peupl.

 quoi servirait-il que Dieu se donnt la peine de nous envoyer des
maladies, s'il se trouvait des hommes qui pussent les gurir?

-- ce compte, tu es un malhonnte homme; tu voles leur argent  ceux
qui t'appellent.

--Non, je ne le leur vole pas, parce que je les rassure, que je leur
donne l'espoir, et que je trouve toujours moyen de les faire rire. Cela
vaut bien quelque chose.

Ma grand'mre, voyant que la conversation avait chang d'objet, prenait
le parti de s'endormir.



II

POURQUOI MON ONCLE SE DCIDA  SE MARIER


Cependant, une catastrophe terrible, que je vais avoir l'honneur de vous
raconter tout de suite, branla les rsolutions de Benjamin.

Un jour, mon cousin Page, avocat au bailliage de Clamecy, vint l'inviter
avec Machecourt  faire la Saint-Yves. Le dner devait avoir lieu  une
guinguette renomme, situe  deux portes de fusil du faubourg; les
convives taient d'ailleurs gens choisis. Benjamin n'aurait pas donn
cette soire pour toute une semaine de sa vie ordinaire. Aussi, aprs
vpres, mon grand-pre, par de son habit de noce, et mon oncle, l'pe
au ct, taient-ils au rendez-vous.

Les convives taient presque tous runis. Saint-Yves tait
magnifiquement reprsent dans cette assemble. Il y avait d'abord
l'avocat Page, qui ne plaidait jamais qu'entre deux vins; le greffier du
tribunal, qui s'tait habitu  crire en dormant; le procureur Rapin,
qui, ayant reu en prsent d'un plaideur une feuillette de vin piqu, le
fit assigner pour qu'il et  lui en faire tenir une meilleure; le
notaire Arthus, qui avait mang un saumon  son dessert; Millot-Rataut,
pote et tailleur, auteur du Grand-Nol; un vieil architecte qui, depuis
vingt ans, ne s'tait pas dgris; M. Minxit, mdecin des environs, qui
consultait les urines; deux ou trois commerants notables... par leur
gat et leur apptit, et quelques chasseurs qui avaient abondamment
pourvu la table de gibier.

 la vue de Benjamin, tous les convives poussrent une acclamation et
dclarrent qu'il fallait se mettre  table.

Pendant les deux premiers services, tout alla bien. Mon oncle tait
charmant d'esprit et de saillies; mais, au dessert, les ttes
s'exaltrent: tous se mirent  crier  la fois. Bientt la conversation
ne fut plus qu'un cliquetis d'pigrammes, de gros mots, de saillies
clatant ensemble et cherchant  s'touffer l'une l'autre, tout cela
faisait un bruit semblable  une douzaine de verres qui s'entrechoquent
 la fois.

--Messieurs, s'cria l'avocat Page, il faut que je vous rgale de mon
dernier plaidoyer. Voici l'affaire:

Deux nes s'taient pris de querelle dans un pr. Le matre de l'un,
mauvais garnement s'il en est, accourt et btonne l'autre ne. Mais ce
quadrupde n'tait pas endurant; il mord notre homme au petit doigt. Le
propritaire de l'ne qui a mordu est cit par-devant M. le bailli comme
responsable des faits et gestes de sa bte.

J'tais l'avocat du dfendeur. Avant d'arriver  la question de fait,
dis-je au bailli, je dois vous clairer sur la moralit de l'ne que je
dfends et sur celle du plaignant. Notre ne est un quadrupde tout 
fait inoffensif; il jouit de l'estime de tous ceux qui le connaissent,
et le garde-champtre a pour lui une grande considration. Or, je dfie
l'homme qui est notre partie adverse d'en dire autant. Notre ne est
porteur d'un certificat du maire de sa commune,--et ce certificat
existait en effet,--qui atteste sa moralit et sa bonne conduite. Si le
plaignant peut produire un pareil certificat, nous consentons  lui
payer mille cus de dommages-intrts.

--Que Saint-Yves te bnisse! dit mon oncle; il faut que le pote
Millot-Rataut nous chante son Grand-Nol:

      genoux, chrtiens,  genoux!

Voil qui est minemment lyrique. Ce ne peut tre que le Saint-Esprit
qui lui ait inspir ce beau vers.

--Fais-en donc autant, toi, s'cria le tailleur, qui avait le bourgogne
trs-irascible.

--Pas si bte, rpondit mon oncle.

--Silence! interrompit l'avocat Page, frappant de toutes ses forces sur
la table; je dclare  la cour que je veux achever mon plaidoyer.

--Tout  l'heure, dt mon oncle; tu n'es pas encore assez ivre pour
plaider.

--Et moi je te dis que je plaiderai de suite: Qui es-tu, toi, cinq pieds
dix pouces, pour empcher un avocat de parler?

--Prends garde, Page, fit le notaire Arthus, tu n'es qu'un homme de
plume, et tu as affaire  un homme d'pe!

--Il t'appartient bien,  toi, homme de fourchette, mangeur de saumon,
de parler des hommes d'pe; pour que tu fisses peur  quelqu'un, toi,
il faudrait qu'il ft cuit.

--Benjamin est, en effet, terrible, dit l'architecte. Il est comme le
lion: d'un coup de sa queue il pourrait terrasser un homme.

--Messieurs, dit mon grand-pre en se levant, je me porte garant pour
mon beau-frre, il n'a jamais rpandu de sang qu'avec sa lancette.

--Oserais-tu bien soutenir cela, Machecourt?

--Et toi, Benjamin, oserais-tu bien soutenir le contraire?

--Alors, tu vas me donner satisfaction  l'instant mme de cette
insulte; et comme nous n'avons ici qu'une pe, qui est la mienne, je
vais garder le fourreau et tu vas prendre la lame.

Mon grand-pre, qui aimait beaucoup son beau-frre, pour ne point le
contrarier accepta la proposition. Comme les deux adversaires se
levaient:

--Un instant, messieurs, dit l'avocat Page, il faut rgler les
conditions du combat.

--Je propose que chacun des deux adversaires, de peur de choir avant le
temps, tienne son tmoin par le bras.

--Adopt! s'crirent tous les convives.

Bientt Benjamin et Machecourt sont en prsence.

--Y es-tu, Benjamin?

--Et toi, Machecourt?

De son premier coup d'pe, mon grand-pre coupa par le milieu le
fourreau de Benjamin comme si 'et t un salsifis, et lui fit sur le
poignet une entaille qui devait le forcer, au moins pendant huit jours,
 boire de la main gauche.

--Le maladroit! s'cria Benjamin, il m'a entam.

--Eh! pourquoi, rpondit mon grand-pre avec une bonhomie charmante,
as-tu une pe qui coupe?

--C'est gal, je veux ma revanche, et j'ai encore assez, pour te faire
demander grce, de la moiti de ce fourreau.

--Non, Benjamin, reprit mon grand-pre, c'est  ton tour  prendre
l'pe. Si tu me lardes, nous serons manche  manche, et nous ne
jouerons plus.

Les convives, dgriss par cet accident, voulaient revenir en ville.

--Non, messieurs! s'cria Benjamin de sa voix de stentor, que chacun
retourne  sa place; j'ai une proposition  vous faire. Machecourt, pour
son coup d'essai s'est conduit de la manire la plus brillante; il est
en tat de se mesurer avec le plus meurtrier des barbiers, pourvu que
celui-ci lui cde l'pe et garde le fourreau. Je propose de le nommer
prvt d'armes; ce n'est qu' cette condition que je pourrai le laisser
vivre; et mme, si vous vous rendez  mon avis, je me dciderai  lui
tendre la main gauche, attendu qu'il m'a estropi de la droite.

--Benjamin a raison! s'crirent une foule de voix; bravo, Benjamin! il
faut recevoir Machecourt prvt d'armes. Et chacun de courir  sa place,
et Benjamin de demander un second dessert.

Cependant, la nouvelle de cet accident s'tait rpandue  Clamecy. En
passant de bouche en bouche, elle s'tait merveilleusement grossie, et
quand elle arriva  ma grand'mre, elle avait pris les proportions
gigantesques d'un meurtre commis par son mari sur la personne de son
frre.

Ma grand'mre, dans un corps d'une aune de long, portait un caractre
plein de fermet et d'nergie. Elle n'alla point chez ses voisins
pousser de grands cris et se faire jeter du vinaigre  la figure. Avec
cette prsence d'esprit que donne la douleur aux mes fortes, elle vit
de suite ce qu'elle avait  faire. Elle fit coucher ses enfants, prit
tout l'argent qu'il y avait  la maison et le peu de bijoux qu'elle
possdait, afin de fournir  son mari les moyens de sortir du pays s'il
y avait lieu, fit un paquet de linge propre  faire des bandes et de la
charpie pour panser le bless en cas qu'il ft encore vivant; tira un
matelas de son lit et pria un voisin de la suivre avec; puis,
s'enveloppant dans sa cape, elle se dirigea sans chanceler vers la
fatale guinguette.

 l'entre du faubourg, elle rencontra son mari qu'on ramenait en
triomphe couronn de bouchons. Il tait appuy sur le bras gauche de
Benjamin, qui criait  gorge dploye:

 tous prsents faisons connatre que le sieur Machecourt, huissier 
la verge de Sa Majest, vient d'tre nomm prvt d'armes, en
rcompense...

--Chien d'ivrogne! s'cria ma grand'mre en apercevant Benjamin; et, ne
pouvant rsister  l'motion qui depuis une heure l'touffait, elle
tomba sur le pav. Il fallut la reporter chez elle sur le matelas
qu'elle avait destin  son frre.

Pour celui-ci, il ne se souvint de sa blessure que le lendemain matin en
mettant son habit; mais sa soeur avait une grosse fivre. Elle fut huit
jours dangereusement malade, et durant ce temps, Benjamin ne quitta pas
son chevet. Quand elle fut capable de l'entendre, il lui promit qu'il
allait mener dornavant une vie plus rgle, et qu'il songeait
dcidment  payer ses dettes et  se marier.

Ma grand'mre fut bientt rtablie. Elle chargea son mari de se mettre
en qute d'une femme pour Benjamin.

 quelque temps de l, par un soir du mois de novembre, mon grand-pre
arrivait crott jusqu' l'chine, mais rayonnant.

--J'ai trouv au del de ce que nous esprions, s'criait l'excellent
homme, en pressant les mains de son beau-frre; Benjamin, te voil riche
maintenant, tu pourras manger des matelottes tant que tu voudras.

--Mais, qu'as-tu donc trouv? faisaient, chacun de leur ct, ma
grand'mre et Benjamin.

--Une fille unique, une riche hritire, la fille du pre Minxit, avec
lequel nous avons fait la Saint Yves il y a un mois!

--De ce mdecin de village qui consulte les urines?

--Prcisment. Il t'accepte sans restriction; il est charm de ton
esprit: il te croit trs-propre, par ton allure et ta faconde,  le
seconder dans son industrie.

--Diable! faisait Benjamin en se grattant la tte, c'est que je ne me
soucie pas de consulter les urines.

--Eh! grand niais! une fois que tu seras le gendre du pre Minxit, tu
l'enverras promener avec ses fioles et tu amneras ta femme  Clamecy.

--Oui, mais c'est que Mlle Minxit est rousse.

--Elle n'est que blonde, Benjamin, je t'en donne ma parole d'honneur.

--On dirait, tant elle est piole, qu'on lui a jet une poigne de son
par la figure.

--Je l'ai vue ce soir, je t'assure que ce n'est presque rien.

--Avec, cela, elle a cinq pieds trois pouces; je crains vritablement de
gter la race humaine: nous ferons des enfants qui seront grands comme
des perches.

--Tout ce que tu dis l ce sont de mauvaises plaisanteries, faisait ma
grand'mre; j'ai rencontr hier ton marchand de drap, il veut absolument
tre pay, et tu sais bien que ton perruquier ne veut plus t'accommoder.

--Ainsi vous voulez, ma chre soeur, que j'pouse Mlle Minxit; mais vous
ne savez pas, vous, ce que cela veut dire Minxit.

--Et toi Machecourt, le sais-tu?

--Sans doute je le sais; cela veut dire le pre Minxit.

--As-tu lu Horace, Machecourt?

--Non, Benjamin.

--Eh bien! Horace a dit: _Num minxit patrios cineres_. C'est ce coquin
de prtrit dfini qui me rvolte! avec cela que ma chre soeur n'est
plus malade. M. Minxit, Mme Minxit, M. Rathery Benjamin Minxit, le petit
Jean Rathery Minxit, le petit Pierre Rathery Minxit, la petite Adle
Rathery Minxit, la petite Annette Rathery Minxit. Eh! mais, dans notre
famille, il y aura de quoi faire tourner un moulin. Puis,  te parler
franchement, je ne me soucie gure de me marier. Il y a bien une chanson
qui dit:

     ... qu'on est heureux
     Dans les liens du mariage!

Mais cette chanson ne sait ce qu'elle chante. Ce ne peut tre qu'un
clibataire qui en soit l'auteur.

     ... qu'on est heureux
     Dans les liens du mariage!

Cela serait bon, Machecourt, si l'homme tait libre de se choisir une
compagne; mais les ncessits de la vie sociale nous forcent toujours
d'pouser d'une manire ridicule et contraire  nos penchants. L'homme
pouse une dot et la femme une profession. Puis, quand on a fait la noce
avec tous ses beaux dimanches, qu'on est rentr dans la solitude de son
mnage, on s'aperoit qu'on ne se convient pas. L'un est avare et
l'autre prodigue, la femme est coquette et le mari jaloux, l'un aime 
la bise et l'autre  droit vent: on voudrait tre  mille lieues l'un du
l'autre; mais il faut vivre dans le cercle de fer o on s'est enferm,
et rester ensemble _usque ad vitam ternam_.

--Est-ce qu'il est gris? dit mon grand-pre  l'oreille de sa femme.

--Pourquoi? rpondit celle-ci.

--C'est qu'il parle avec bon sens.

Cependant on fit entendre raison  mon oncle, et il fut convenu qu'il
irait le lendemain dimanche voir Mlle Minxit.




III

COMMENT MON ONCLE FIT LA RENCONTRE D'UN VIEUX SERGENT ET D'UN CANICHE,
CE QUI L'EMPCHA D'ALLER CHEZ M. MINXIT.


Le lendemain,  huit heures du matin, mon oncle tait frais et
accommod; il n'attendait plus pour partir qu'une paire de souliers que
devait lui apporter Cicron, ce fameux prconiseur dont nous avons dj
parl, et qui cumulait la profession de cordonnier avec celle de
tambour.

Cicron ne tarda pas  arriver.  cette poque de bonne franquette,
c'tait la coutume, quand un ouvrier apportait de l'ouvrage dans une
maison, qu'on ne le laisst pas sortir sans lui avoir fait boire
quelques verres de vin. C'tait d'un mauvais genre, j'en conviens; mais
ces procds bienveillants rapprochaient les conditions; le pauvre
savait gr au riche des concessions qu'il lui faisait, et ne le
jalousait point. Aussi a-t-on vu, pendant la rvolution, d'admirables
dvouements de serviteurs envers leurs matres, de fermiers envers leurs
seigneurs, d'ouvriers envers leurs patrons, qui,  notre poque de
morgue insolente et de ridicule orgueil, ne se reproduiraient
certainement plus.

Benjamin pria sa soeur d'aller tirer une bouteille de vin blanc pour
trinquer avec Cicron. Sa soeur en tira une, puis deux, puis trois et
jusqu' sept.

--Ma chre soeur, je vous en prie, encore une bouteille.

--Mais tu ne sais donc pas, malheureux, que tu en es  la huitime.

--Vous savez bien, chre soeur, que nous ne comptons pas ensemble.

--Mais tu ne sais pas, toi, que tu as un voyage  faire.

--Encore cette dernire bouteille, et je pars.

--Oui, tu es dans un bel tat de partir; et si on venait te chercher
pour visiter un malade.

--Que vous savez peu, ma bonne soeur, apprcier les effets du vin!... On
voit bien que vous ne buvez que les eaux limpides du Beuvron. Faut-il
partir? mon centre de gravit est toujours  la mme place. Faut-il
saigner?... Mais  propos, ma soeur, il faut que je vous saigne:
Machecourt me l'a recommand en partant. Vous vous plaigniez ce matin
d'un grand mal de tte, une saigne vous fera du bien. Et Benjamin de
tirer sa trousse, et ma grand'mre de s'armer des pincettes.

--Diable! vous faites un malade bien rcalcitrant. Eh bien! transigeons;
je ne vous saignerai point, et vous irez nous tirer une huitime
bouteille de vin.

--Je n'en tirerai pas un verre.

--Ce sera donc moi qui la tirerais, dit Benjamin; et, prenant la
bouteille, il se dirigea vers la cave.

Ma grand'mre, ne voyant rien de mieux  faire pour l'arrter, se pendit
 sa queue; mais Benjamin, sans s'occuper de cet incident, s'en alla 
la cave d'un pas aussi ferme que s'il n'et eu qu'un paquet d'oignons au
bout de la queue, et revint avec sa bouteille pleine.

--Eh bien! ma chre soeur, c'tait bien la peine d'aller deux  la cave
pour une mchante bouteille de vin blanc; mais je dois vous prvenir que
si vous persistiez dans ces mauvaises habitudes, vous me forceriez 
faire couper ma queue.

Cependant Benjamin, qui, tout  l'heure, regardait comme une corve
assommante le voyage de Corvol, s'obstinait maintenant  partir. Ma
grand'mre, pour lui en ter la possibilit, avait enferm ses souliers
dans l'armoire.

--Je vous dis que je partirai!

--Je te dis que tu ne partiras pas!

--Voulez-vous que je vous porte chez M. Minxit au bout de ma queue?

Tel tait le dialogue qui avait lieu entre le frre et la soeur, quand
mon grand-pre arriva. Il mit fin  la discussion en dclarant que le
lendemain il avait besoin d'aller  la Chapelle, et qu'il emmnerait
Benjamin avec lui.

Mon grand-pre tait sur pied avant le jour. Quand il eut griffonn son
exploit et crit au bas: dont le cot est de six francs quatre sous six
deniers, il essuya sa plume sur la manche de sa houppelande, serra
prcieusement ses lunettes dans leur fourreau, et alla veiller
Benjamin. Celui-ci dormait comme le prince de Cond,--si le prince ne
faisait semblant de dormir,--la veille d'une bataille.

--Allons, eh! Benjamin, debout; il fait grand jour.

--Tu te trompes, rpondit Benjamin avec un grognement et se retournant
du ct du mur, il fait nuit noire.

--Lve la tte, tu verras la clart du soleil sur le plancher.

--Je te dis, moi, que c'est la clart du rverbre.

--Ah ! est-ce que tu ne voudrais pas partir?

--Non; j'ai rv toute la nuit de pain dur et de piquette, et si nous
nous mettions en route, il pourrait nous arriver malheur.

--Eh bien! je te dclare, moi, que, si dans dix minutes tu n'es pas
lev, je t'envoie ta chre soeur; si au contraire tu es lev, je perce ce
quartaut de vin vieux que tu sais bien.

--Tu es sr que c'est du Pouilly, n'est-ce pas? dit Benjamin, se mettant
sur son sant; tu m'en donnes ta parole d'honneur.

--Oui, foi d'huissier.

--Alors va percer ton quartaut; mais je te prviens que s'il nous arrive
malencontre en route, c'est toi qui en rpondras  ma chre soeur.

Une heure aprs, mon oncle et mon grand-pre taient sur le chemin de
Mulot.  quelque distance de la ville, ils rencontrrent deux petits
paysans dont l'un portait un lapin sous son bras et l'autre avait deux
poules dans son panier. Le premier disait  son compagnon:

--Si tu veux dire  M. Cliquet que mon lapin est un lapin de garenne et
que tu me l'as vu prendre au lacet, tu seras mon camarade.

--Je le veux bien, rpondit celui-ci, mais  condition que tu diras 
Mme Deby que mes poules pondent deux fois par jour et qu'elles font des
oeufs gros comme des oeufs de cane.

--Vous tes deux petits larrons, dit mon grand-pre; je vous ferai tirer
l'un de ces jours les oreilles par M. le commissaire de police.

--Et moi, mes amis, dit Benjamin, je vous prie d'accepter chacun cette
pice de douze deniers.

--Voil de la gnrosit bien place, dit mon grand-pre haussant les
paules: tu donneras sans doute du plat de ton pe au premier pauvre
honnte que tu rencontreras, puisque tu prostitues ta monnaie  ces deux
vauriens.

--Vauriens pour toi, Machecourt, qui ne vois que la pellicule de chaque
chose; mais pour moi ce sont deux philosophes. Ils viennent d'inventer
une machine qui, bien organise, ferait la fortune de dix honntes gens.

--Et quelle est donc la machine, dit mon grand-pre d'un air
d'incrdulit, que viennent d'inventer ces deux philosophes que je
rosserais d'importance, moi, si nous avions le temps de nous arrter?

--Cette machine est simple, dit mon oncle: la voici telle qu'elle se
comporte:

Nous sommes dix amis qui, au lieu de nous runir pour djeuner, nous
runissons pour faire fortune.

Cela vaut au moins la peine de se runir, interrompit mon grand-pre.

--Nous sommes, tous les dix, intelligents, adroits, russ mme au
besoin. Nous avons le verbe haut, la discussion prestigieuse; nous
manions la parole avec la mme adresse qu'un escamoteur manie ses
muscades. Pour la moralit de la chose, nous sommes tous capables dans
notre profession, et les personnes de bonne volont peuvent dire, sans
trop se compromettre, que nous valons mieux que nos confrres.

Nous formons, en tout bien et tout honneur, une socit pour nous
prconiser les uns les autres, pour insuffler, pour faire mousser et
bullifrer notre petit mrite.

--J'entends, dit mon grand-pre, l'un vend de la mort-aux-rats et n'a
qu'une grosse caisse, l'autre du th suisse et n'a qu'une paire de
cimbales. Vous runissez vos moyens de faire du bruit, et...

--C'est cela mme, interrompit Benjamin. Tu conois que si la machine
fonctionne convenablement, chacun des socitaires a autour de lui neuf
instruments qui font un vacarme pouvantable.

Nous sommes neuf qui disons: L'avocat Page boit trop, mais je crois que
ce diable d'homme fait infuser les feuilles de la coutume du Nivernais
dans son vin, qu'il a mis la logique en bouteille. Toutes les causes
qu'il lui convient de gagner il les gagne; et l'autre jour, il a fait
obtenir de forts dommages-intrts  un gentilhomme qui avait assomm un
paysan.

L'huissier Parlanta est un peu retors; mais c'est l'Annibal des
huissiers; sa contrainte par corps est invitable; pour lui chapper, il
faudrait que son dbiteur n'et pas de corps. Il vous mettrait la main
sur l'paule d'un duc et pair.

Pour Benjamin Rathery, c'est un homme sans souci qui se moque de tout et
rit au nez de la fivre, un homme, si vous le voulez, d'assiette et de
bouteille; mais c'est prcisment  cause de cela que je le prfrerais
 ses confrres. Il n'a pas l'air de ces mdecins sinistres dont le
registre est un cimetire; il est trop gai et digre trop bien pour
avoir beaucoup d'actes de dcs  se reprocher.

Ainsi chacun des socitaires se trouve multipli par 9...

--Oui, dit mon grand-pre, mais cela te donnera-t-il neuf habits rouges?
neuf fois Benjamin Rathery, qu'est-ce que cela fait?

--a fait neuf cents fois Machecourt! rpliqua vivement Benjamin. Mais
laisse-moi finir ma dmonstration, tu plaisanteras aprs.

Voil neuf rclames vivantes qui s'insinuent partout, qui vous rptent
le lendemain, sous une autre forme, ce qu'elles vous ont dit la veille;
neuf affiches qui parlent, qui arrtent les passants par le bras; neuf
enseignes qui se promnent par la ville, qui discutent, qui font des
dilemmes, des enthymnes, et se moquent de vous si vous n'tes point de
leur avis.

Il rsulte de l que la rputation de Page, de Rapin, de Rathery, qui se
tranait pniblement dans l'enceinte de leur petite ville, comme un
avocat dans un cercle vicieux, prend tout  coup un essor tourdissant.
Hier elle n'avait pas de pieds, aujourd'hui elle a des ailes. Elle se
dilate comme un gaz quand on a ouvert le bocal o il tait enferme. Elle
s'pand par toute la province. Les clients arrivent  ces gens-l de
tous les points du bailliage; ils arrivent du sud et de l'aquilon, de
l'aurore et du couchant, comme dans l'Apocalypse les lus arrivent  la
ville de Jrusalem. Au bout de cinq  six ans, Benjamin Rathery est  la
tte d'une belle fortune qu'il dpense, avec grand fracas de verres et
de bouteilles, en djeuners et en dners; toi, Machecourt, tu n'es plus
porteur de contraintes: je t'achte une charge de bailli. Ta femme est
couverte de soie et de dentelles comme une sainte Renne; ton an, qui
est dj enfant de choeur, entre au sminaire; ton cadet, qui est
malingreux et jaune comme un serin des Canaries, tudie la mdecine: je
lui cde ma rputation et mes vieux clients, et je l'entretiens d'habits
rouges. De ton pun nous faisons un robin. Ta fille ane pouse un
homme de plume. Nous marions la plus jeune  un gros bourgeois, et le
lendemain de la noce nous mettons la machine au grenier.

--Oui, mais ta machine a un petit dfaut, elle n'est pas  l'usage des
honntes gens.

--Pourquoi cela?

--Parce que.

--Mais enfin?

--Parce que l'effet en est immoral.

--Pourrais-tu me prouver cela par or et par donc?

--Va te promener avec tes or et tes donc. Toi qui es un savant, tu
raisonnes avec ton esprit; moi qui suis un pauvre porteur de
contraintes, je sens avec ma conscience. Je soutiens que tout homme qui
acquiert sa fortune par d'autres moyens que par son travail et ses
talents, n'en est pas lgitime possesseur.

--C'est trs-bien ce que tu dis l, Machecourt! s'cria mon oncle; tu as
parfaitement raison! La conscience, c'est la meilleure de toutes les
logiques, et le charlatanisme, sous quelque forme qu'il se dguise, est
toujours une escroquerie. Eh bien! brisons notre machine, et n'en
parlons plus.

Tout en devisant ainsi ils approchaient du village de Moulot; ils
aperurent, sur le seuil d'une porte de vigne, une espce de soldat
encadr profondment entre des ronces, dont les touffes brunes et
rouges, meurtries par la gele, tombaient ple-mle comme une chevelure
en dsordre. Cet homme avait sur sa tte un morceau de chapeau  cornes,
sans cocarde; sa figure en ruine avait une teinte pierreuse, cette
teinte dore qu'ont les vieux monuments au soleil. Deux grandes
moustaches blanches encadraient sa bouche, comme deux parenthses. Il
tait couvert d'un vieil uniforme; sur une des manches s'tendait
transversalement un vieux galon effac. L'autre manche, dpouille de
son insigne, n'offrait plus qu'un rectangle qui se distinguait du reste
de l'toffe par une laine plus neuve et d'une nuance plus fonce. Ses
jambes nues, enfles par le froid, taient rouges comme des betteraves.
Il laissait tomber d'une gourde quelques gouttes d'eau-de-vie sur de
vieux morceaux de pain noir; un caniche, de la grande espce, tait
assis devant lui sur son derrire, et suivait tous ses mouvements,
pareil  un muet qui coute avec ses yeux les ordres que lui donne son
matre.

Mon oncle et plutt pass outre devant un bouchon que devant cet homme.
S'arrtant sur le bord du chemin:

--Camarade, dit-il, voil un mauvais djeuner!

--J'en ai fait de plus mauvais encore, mais Fontenoy et moi nous avons
bon apptit.

--Qui Fontenoy?

--Mon chien, ce caniche que vous voyez.

--Diable! voil un beau nom pour un chien. Au fait, la gloire est bien
pour les rois, pourquoi ne serait-elle pas pour les caniches?

--C'est son nom de guerre, poursuivit le sergent; son nom de famille est
Azor.

--Eh! pourquoi l'appelez-vous Fontenoy!

--Parce qu' la bataille de Fontenoy il a fait un capitaine anglais
prisonnier.

--Eh! comment donc cela? fit mon oncle tout merveill.

--D'une manire fort simple, en l'arrtant par une des basques de son
habit jusqu' ce que je pusse lui mettre la main sur l'paule; tel qu'il
est, Fontenoy a t mis  l'ordre de l'arme, et a eu l'honneur d'tre
prsent  Louis XV, qui a daign me dire: Sergent Duranton, vous avez
l un beau chien!

--Voil un roi bien affable pour les quadrupdes: je m'tonne qu'il
n'ait pas donn des lettres de noblesse  votre caniche. Comment se
fait-il que vous ayez quitt le service d'un si bon roi?

--Parce qu'on m'a fait un passe-droit, dit le sergent, l'oeil rutilant et
la narine gonfle de colre; il y a dix ans que j'ai ces guenilles d'or
sur le bras; j'ai fait toutes les campagnes de Maurice de Saxe, et j'ai
sur le corps plus de cicatrices qu'il n'en faudrait pour faire deux
tats de service; ils m'avaient promis l'paulette; mais nommer officier
le fils d'un tisserand, 'et t un scandale  faire horripiler toutes
les ailes de pigeon du royaume de France et de Navarre. Ils m'ont fait
passer sur le corps une espce de petit chevalier tout frais clos de sa
coquille de page. a saura se faire tuer tout de mme, car ils sont
braves, on ne peut pas leur refuser cela; mais a ne sait pas dire:
Tte... droite!

 cette parole de la thorie fortement accentue par le sergent, le
caniche tourna militairement la tte  droite.

--Tout beau! Fontenoy, fit son matre; tu oublies que nous sommes
retirs du service; et il reprit: Je n'ai pu passer cela au roi
trs-chrtien; ds ce moment, je me suis brouill avec lui, et je lui ai
demand mon cong, qu'il m'a gracieusement accord.

--Vous avez bien fait, brave homme, s'cria Benjamin en frappant sur
l'paule du vieux soldat, geste imprudent qui faillit le faire dvorer
par le caniche. Si mon approbation peut vous tre agrable; je vous la
donne sans restriction; les nobles n'ont jamais nui  mon avancement;
mais cela n'empche pas que je les hasse de tout mon coeur.

--En ce cas, c'est une haine toute platonique, interrompit mon
grand-pre.

--Dis plutt une haine toute philosophique, Machecourt. La noblesse est
la plus absurde de toutes les choses; c'est une rvolte flagrante du
despotisme contre le Crateur. Dieu a-t-il fait plus hautes les unes que
les autres les herbes de la prairie, et a-t-il grav des cussons sur
l'aile des oiseaux ou sur le pelage des btes fauves? Que signifient ces
hommes suprieurs que fait un roi par lettres-patentes, comme il fait un
gabeleur et un regrattier?  dater d'aujourd'hui, vous reconnatrez le
sieur tel pour un homme suprieur. Sign Louis XV, et plus bas
Choiseul. Oh! que voil une supriorit bien tablie!

Un vilain est fait comte par Henri IV, parce qu'il a servi une bonne oie
 cette majest; un chapon avec l'oie et il tait fait marquis; il n'et
fallu ni plus d'encre ni plus de parchemin pour cela. Maintenant les
descendants de ces hommes ont le privilge de nous btonner, nous dont
les anctres n'ont jamais eu l'occasion d'offrir  un roi une aile de
volaille!

Et voyez un peu  quoi tiennent les grandeurs de ce monde: si l'oie et
t un peu plus ou un peu moins cuite, qu'on y et mis une pince de sel
de plus ou une pince de poivre de moins, qu'il ft tomb un peu de suie
dans la lchefrite ou un peu de cendre sur les tartines, qu'on l'et
servie un peu plus tt ou un peu plus tard, il y avait une famille noble
de moins en France! Et le peuple courbe le front devant une pareille
grandeur! Oh! je voudrais, comme Caligula le voulait du peuple romain,
que la France n'et qu'une seule paire de joues pour la souffleter.

Mais, dis-moi donc, peuple imbcile, quelle valeur trouves-tu donc aux
deux lettres que ces gens mettent devant leur nom? ajoutent-elles un
pouce  leur taille? ont-ils plus de fer que toi dans le sang? plus de
molle crbrale dans la bote osseuse de leur tte? pourraient-ils
manier une pe plus lourde que la tienne? ce _de_ merveilleux gurit-il
les crouelles? prserve-t-il son titulaire de la colique quand il a
trop dn, ou de l'ivresse quand il a trop bu? Ne vois-tu pas que ces
comtes, ces barons, ces marquis, sont des majuscules qui, malgr la
place qu'elles occupent dans la ligne, n'ont toujours que la valeur des
simples lettres? Si un duc et pair et un bcheron taient ensemble dans
une savane de l'Amrique, ou au milieu du grand dsert de Sahara, je
voudrais bien savoir lequel des deux serait le plus noble?

Leur trisaeul maniait la rondache, et ton pre faisait des bonnets de
coton, qu'est-ce que cela prouve pour eux et contre toi? Viennent-ils au
monde avec la rondache de leur trisaeul au ct? ont-ils ses cicatrices
graves sur leur peau? Qu'est-ce que cette grandeur qui se transmet de
pre en fils, comme une bougie neuve qu'on allume  une bougie qui
s'teint? Les champignons qui naissent sur les dbris d'un chne mort
sont-ils des chnes?

Quand j'apprends que le roi a cr une famille noble, il me semble voir
un cultivateur planter dans son champ un grand niais de pavot qui
infectera vingt sillons de sa graine, et ne rapportera tous les ans que
quatre grandes feuilles rouges. Cependant, tant qu'il y aura des rois,
il y aura des nobles. Les rois font des comtes, des marquis, des ducs,
pour que l'admiration monte jusqu' eux par degrs. Les nobles, ce sont,
relativement  eux, les bagatelles de la porte, la parade qui donne aux
badauds un avant-got des magnificences du spectacle. Un roi sans
noblesse, ce serait un salon sans antichambre; mais cette friandise de
leur amour-propre leur cotera cher. Il est impossible que vingt
millions d'hommes consentent toujours  n'tre rien dans l'tat, pour
que quelques milliers de courtisans soient quelque chose: quiconque a
sem des privilges doit recueillir des rvolutions. Le temps n'est pas
loin peut-tre o tous ces brillants cussons seront trans dans le
ruisseau, et o ceux qui s'en dcorent maintenant auront besoin de la
protection de leurs valets.

--Eh! me dites-vous, votre oncle Benjamin a dit tout cela?

--Pourquoi pas?

--Tout d'une haleine?

--Sans doute. Qu'est-ce qu'il y a d'tonnant en cela? Mon grand-pre
avait un broc qui tenait une pinte et demie, et mon oncle le vidait tout
d'un trait: il appelait cela faire des tirades.

--Et ses paroles, comment ont-elles t conserves?

--Mon grand-pre les a crites.

--Il avait donc l, en plein champ, tout ce qu'il fallait pour crire?

--Quelle btise! un huissier.

--Et le sergent a-t-il encore quelque chose  dire?

--Certainement. Il faut bien qu'il parle pour que mon oncle lui rponde.

Or donc, le sergent dit:

--Il y a trois mois que je suis en route; je vais de ferme en ferme, et
j'y reste tant qu'on veut me supporter. Je fais faire l'exercice aux
enfants; je raconte nos campagnes aux hommes et Fontenoy amuse les
femmes avec ses gambades. Je ne suis pas press d'arriver, car je ne
sais pas trop o je vais. Ils me renvoient dans mes foyers, et je n'ai
pas de foyer. Il y a longtemps que le four de mon pre est dfonc, et
j'ai les bras plus creux et plus rouills que deux vieux canons de
fusil. Je crois tout de mme que je retournerai dans mon village. Ce
n'est pas que j'espre y tre mieux qu'en tout autre pays. La terre y
est aussi dure qu'ailleurs, on n'y boit pas l'eau-de-vie dans les
ornires. Mais qu'importe? j'y vais toujours. C'est comme un caprice de
malade. Je serai la garnison du pays. S'ils ne veulent pas nourrir le
vieux soldat, il faudra bien au moins qu'ils l'enterrent, et,
ajouta-t-il, ils auront bien la charit d'apporter, sur ma fosse, un peu
de soupe  Fontenoy jusqu' ce qu'il soit mort de chagrin, car Fontenoy
ne me laissera pas en aller tout seul. Quand nous sommes seuls et qu'il
me regarde, il me promet cela, ce bon Fontenoy.

--Eh! voil le sort qu'ils vous ont fait, rpondit Benjamin. En vrit,
les rois sont les plus gostes de tous les tres. Si les serpents, dont
nos potes parlent si mal, avaient une littrature, ils feraient des
rois le symbole de l'ingratitude. J'ai lu quelque part que Dieu ayant
fait le coeur des rois, un chien l'emporta, et que ne voulant pas
recommencer sa besogne, il mit une pierre  la place. Cela me parat
assez vraisemblable Pour les Capets, c'est peut-tre un oignon de lis
qu'ils ont  la place du coeur; je dfie qu'on me prouve le contraire.

Parce qu'on a fait  ces gens-l une croix sur le front avec de l'huile,
leur personne est auguste, ils sont majest, ils sont NOUS, au lieu de
JE, ils ne peuvent mal faire; si leur valet de chambre les gratignait
en leur passant leur chemise, il serait sacrilge. Leurs petits sont des
altesses; eux, ces marmots, qu'une femme porte au poing, dont le berceau
tiendrait sous une cage  poulet, ils sont des hauteurs trs-hautes, des
montagnes srnissimes. On ferait volontiers dorer par le bout les
mamelles de leur nourrice. Si tel est l'effet d'un peu d'huile, quel
respect aurions-nous donc pour les anchois, qui marinent dans l'huile
jusqu' ce qu'on les mange!

Chez la caste des sires, l'orgueil va jusqu' la dmence. On les compare
 Jupiter tenant la foudre, et ils ne se trouvent pas trop honors de la
comparaison. La foudre de moins, et ils se fcheraient. Cependant
Jupiter a la goutte, et il faut deux valets pour le mener  sa table ou
 son lit. Le rimeur Boileau a, de son autorit prive, a ordonn aux
vents de se taire, attendu qu'il allait parler de Louis XIV:

     Et vous, Vents, faites silence,
     Je vais parler de Louis!

Et Louis n'a rien vu en cela que de trs-naturel; seulement il n'a pas
song d'ordonner aux commandants de ses vaisseaux de parler de Louis
pour apaiser les temptes.

Ils croient tous, les pauvres fous, que l'espace de terre o ils rgnent
est  eux; que Dieu le donna  Eudes, fonds et trfonds, pour en jouir,
sans trouble ni obstacle, lui et ses descendants. Qu'un courtisan leur
dise que Dieu a fait la Seine tout exprs pour alimenter le grand bassin
des Tuileries, ils le tiendront pour homme d'esprit. Ils regardent ces
millions d'hommes qui sont autour d'eux comme une proprit dont on ne
saurait, sous peine de pendaison, leur contester le titre; les uns sont
venus au monde pour leur fournir de l'argent, les autres pour mourir
dans leurs querelles; quelques-uns, qui ont le sang plus limpide et plus
rose, pour leur procrer des matresses. Tout cela rsulte videmment de
la croix qu'un vieil archevque, de sa main caduque, leur a faite sur le
front.

Ils vous prennent un homme dans la force de la jeunesse, ils lui mettent
un fusil entre les mains, un sac sur le dos, ils le marquent  la tte
d'une cocarde, puis ils lui disent: Mon confrre de Prusse a des torts
envers moi, tu vas courir sus  tous ses sujets. Je les ai fait
prvenir, par mon huissier qu'on appelle un hraut, que le 1er avril
prochain tu auras l'honneur de te prsenter sur la frontire pour les
gorger, et qu'ils eussent  se tenir prts pour te recevoir. Entre
monarques, ce sont des gards qu'on se doit. Tu croiras peut-tre au
premier aspect que nos ennemis sont des hommes; mais ce ne sont pas des
hommes, je t'en prviens, ce sont des Prussiens; tu les distingueras de
la race humaine  la couleur de leur uniforme. Tche de bien faire ton
devoir; car je serai l, assis sur mon trne, qui te regarderai. Si tu
remportes la victoire, quand vous reviendrez en France, on vous amnera
sous les fentres de mon palais, je descendrai en grand uniforme, et je
vous dirai: Soldats! je suis content de vous! Si vous tes cent mille
hommes, tu auras pour ta part un cent millime de ces six paroles. Au
cas o tu resterais sur le champ de bataille, ce qui pourrait fort bien
arriver, j'enverrai ton extrait mortuaire  ta famille afin qu'elle
puisse te pleurer, et que tes frres puissent hriter de toi. Si tu
perds un bras ou une jambe, je te les paierai ce qu'ils valent; mais si
tu as le bonheur ou le malheur, comme tu voudras, d'chapper au boulet,
quand tu n'auras plus la force de porter ton sac, je te donnerai ton
cong, et tu iras crever o tu voudras, cela ne me regardera plus.

--Voil bien l'affaire, dit le sergent; quand ils ont extrait de notre
sang ce phosphore dont ils font leur gloire, ils nous jettent de ct,
comme le vigneron jette sur le fumier le marc du raisin aprs en avoir
pressur la liqueur; comme l'enfant jette au ruisseau le noyau du fruit
qu'il vient de manger.

--C'est trs-mal  eux, fit Machecourt dont l'esprit tait  Corvol, et
qui et voulu y voir son beau-frre.

--Machecourt, dit Benjamin, le regardant de travers, choisis mieux tes
expressions; il n'y a pas ici matire  plaisanterie. Oui, quand je vois
ces fiers soldats qui ont fait de leur sang la gloire de leur pays,
obligs, comme ce pauvre vieux Cicron, de passer le reste de leur vie
dans une choppe de savetier, tandis qu'un tas de pantins dors
accaparent tout l'argent de l'impt, et que des prostitues ont pour
s'envelopper ngligemment le matin des cachemires dont un seul vaut tous
les vtements d'une pauvre mnagre, je suis exaspr contre les rois;
si j'tais Dieu, je leur mettrais sur le corps un uniforme de plomb, et
je les condamnerais  faire mille ans de service dans la lune, avec
toutes leurs iniquits dans leur sac. Les empereurs seraient caporaux.

Aprs avoir repris haleine et s'tre essuy le front, car il suait, mon
digne grand-oncle, d'motion et de colre, il tira mon grand-pre  part
et lui dit:

--Si nous faisions djeuner avec nous chez Manette ce brave homme et ce
glorieux caniche?

--Heim! heim! objecta mon grand-pre.

--Que diable! rpliqua Benjamin, on ne rencontre pas tous les jours un
caniche qui a fait un capitaine anglais prisonnier, et tous les jours on
donne des ftes politiques  des gens qui ne valent pas cet honorable
quadrupde.

-Mais, as-tu de l'argent? dit mon grand-pre; moi je n'ai qu'une pice
de trente sous que ta soeur m'a donne ce matin, parce que, je crois,
elle n'est pas bien marque, et elle m'a bien recommand de lui en
rapporter au moins la moiti.

--Moi, je n'ai pas un sou; mais je suis mdecin de Manette, de mme
qu'elle est de temps en temps ma cabaretire, et nous nous faisons
mutuellement crdit.

--Seulement le mdecin de Manette?

--Qu'est-ce que cela te fait?

--Rien; mais je te prviens que je ne veux pas rester plus d'une heure
chez Manette.

Mon oncle dclina donc son invitation au sergent. Celui-ci accepta sans
crmonie et se plaa joyeusement entre mon oncle et mon grand-pre, ce
qui s'appelle, en style de soldat, emboter le pas.

Un taureau qu'un paysan menait au pr venait  eux. Offusqu sans doute
par l'habit rouge de Benjamin, il fondit brusquement sur lui. Mon oncle
esquiva ses cornes, et comme il avait des articulations d'acier, il
franchit d'un saut, sans faire plus d'effort que s'il et excut un
entrechat, un large foss qui sparait la route des champs. Le taureau,
qui tenait sans doute  faire des estafilades  l'habit rouge, voulut
oprer comme mon oncle; mas il tomba au milieu du foss. C'est bien
fait, dit Benjamin, voil ce que c'est de chercher querelle  ceux qui
ne songent pas  toi! Mais le quadrupde, obstin comme un Russe qui
monte  l'assaut, ne se rebuta pas pour ce mauvais succs; enfonant ses
sabots dans la terre  moiti dgele, il cherchait  grimper le talus.
Mon oncle, voyant cela, tira son pe, et tandis qu'il lardait de son
mieux le mufle de l'animal, il appelait le paysan, et s'criait:
Bonhomme, arrtez votre bte, sinon je vous prviens que je lui passe
mon pe au travers du corps! Mais, tout en parlant ainsi, il laissa
tomber son pe dans le foss. te ton habit et jette-le-lui bien vite!
s'cria Machecourt. Sauvez-vous dans les vignes, disait le paysan. Gzzi!
Gzzi! Fontenoy, fit le sergent. Le caniche se jeta sur le taureau, et
comme il savait son monde, il le mordit au jarret. La colre de l'animal
se tourna alors contre le chien; mais, tandis qu'il faisait rage de ses
cornes, le paysan arriva, et parvint  passer un noeud coulant autour des
jambes de derrire du taureau. Cette habile manoeuvre eut un plein succs
et mit fin aux hostilits.

Benjamin redescendit sur la route; il croyait que Machecourt allait se
moquer de lui; mais celui-ci tait ple comme un linge et tremblait sur
ses jambes.

--Allons, Machecourt, remets-toi, dit mon oncle, ou bien il faudra que
je te saigne; et toi, mon brave Fontenoy, tu as fait aujourd'hui une
plus jolie fable que celle de La Fontaine, intitule _la Colombe et la
Fourmi_. Vous voyez, messieurs, qu'un bienfait n'est jamais perdu. La
plupart du temps, le bienfaiteur est dans la ncessit de faire crdit
longtemps  l'oblig; mais lui, Fontenoy, m'a pay d'avance. Qui diable
m'aurait dit que j'aurais jamais de l'obligation  un caniche?

Moulot est cach entre une touffe de saules et de peupliers sur la rive
gauche du ruisseau du Beuvron, au pied d'une grosse colline, dans
laquelle mord la route de La Chapelle. Quelques maisons du village
taient dj remontes sur le bord du chemin, blanches et endimanches
comme des paysannes qui vont dans un lieu frquent par le beau monde;
de ce nombre tait le cabaret de Manette.  l'aspect du bouchon qui
pendait, couvert de gloire,  la lucarne du grenier, Benjamin se mit 
chanter de sa voix de stentor:

     Amis, il faut faire une pause,
     J'aperois l'ombre d'un bouchon.

 cette voix qu'elle connaissait bien, Manette accourut toute rouge sur
le seuil de sa porte.

Manette tait une paysanne vraiment fort jolie, potele, maflue, toute
blanche, mais peut-tre un peu trop rose; vous eussiez dit de ses joues
une flaque de lait sur laquelle on et fait tomber quelques gouttes de
vin.

--Messieurs, dit Benjamin, permettez-moi avant tout d'embrasser notre
jolie cabaretire comme arrhes du bon djeuner qu'elle va nous prparer
tout de suite.

--Oui-d! M. Rathery, fit Manette se rejetant en arrire, vous n'tes
pas fait pour les paysannes, vous; allez donc embrasser Mlle Minxit.

--Il parat, pensa mon oncle, que le bruit de mon mariage est dj
rpandu dans le pays. Ce ne peut tre que M. Minxit qui en ait parl;
donc, il tient  m'avoir pour gendre; donc, s'il ne reoit pas
aujourd'hui ma visite, ce ne serait pas une raison pour que la
ngociation ft rompue.

Manette, ajouta-t-il, il ne s'agit pas ici de Mlle Minxit; avez-vous du
poisson?

--Du poisson! fit Manette, il y en a dans le vivier de M. Minxit.

--Je vous le rpte, Manette, dit Benjamin, avez-vous du poisson? Faites
attention  ce que vous allez me rpondre.

--Eh bien! dit Manette, mon mari est all  la pche, et il reviendra
bientt.

--Bientt n'est pas notre affaire; mettez-nous sur le gril autant de
tranches de jambon qu'il y en pourra tenir, et faites-nous une omelette
de tous les oeufs qui sont dans votre poulailler.

Le djeuner fut bientt prt; pendant que l'omelette allait, venait et
sautait dans la pole, le jambon grillait. Or, l'omelette fut presque
aussitt expdie que servie. Une poule met six mois pour faire douze
oeufs, une femme met un quart-d'heure pour les convertir en omelette, et
en cinq minutes trois hommes absorbent l'omelette.

--Voyez, disait Benjamin, comme la dcomposition va plus vite que la
recomposition; les contres couvertes d'une nombreuse population
s'appauvrissent tous les jours. L'homme est un enfant gourmand qui fait
maigrir sa nourrice; le boeuf ne rend pas  la prairie toute l'herbe
qu'il lui a prise; les cendres du chne que nous brlons ne retournent
pas en chne  la fort; le zphir ne rapporte pas au rosier les
feuilles du bouquet que la jeune fille disperse autour d'elle; la bougie
qui tombe devant nous ne retombe pas en rose de cire sur la terre; les
fleuves dpouillent incessamment les continents et vont perdre au sein
des mers les choses qu'ils enlvent  leurs rivages; la plupart des
montagnes n'ont plus de verdure sur leurs grands crnes chauves; les
Alpes nous montrent  nu leurs ossements dchirs; l'intrieur de
l'Afrique n'est plus qu'un lac de sable; l'Espagne est une vaste
bruyre, et l'Italie un grand ossuaire o il ne reste qu'une couche de
cendre. Partout o les grands peuples ont pass, ils ont laiss la
strilit sur leurs traces. Cette terre pare de verdure et de fleurs,
c'est un phthisique dont les joues sont roses, mais dont la vie est
condamne. Un temps viendra o elle ne sera plus qu'une masse inerte,
morte, glace, une grande pierre spulcrale sur laquelle Dieu crira:
Ci-gt le genre humain. En attendant, messieurs, profitons des biens
que la terre nous donne, et comme elle est assez bonne mre, buvons  sa
bonne existence.

On en vint au jambon; mon grand-pre mangeait par devoir, parce qu'il
faut que l'homme mange pour se faire du sang, et qu'il ait du sang pour
faire des commandements; Benjamin mangeait pour s'amuser; mais le
sergent mangeait comme un homme qui ne s'est mis  table que pour cela,
et il ne sonnait mot.

 table, Benjamin tait un grand homme; mais son noble estomac n'tait
pas exempt de jalousie, passion basse qui ternit les plus brillantes
qualits.

Il regardait faire le sergent de l'air de dpit d'un homme surpass,
comme Csar et regard, du haut du Capitole, Bonaparte gagnant la
bataille de Marengo. Aprs avoir contempl pendant quelque temps son
homme en silence, il jugea  propos de lui adresser ces paroles:

--Boire et manger sont deux tres qui se ressemblent: au premier aspect,
vous les prendriez pour deux cousins-germains. Mais boire est autant
au-dessus de manger que l'aigle qui s'abat sur la pointe des rochers est
au-dessus du corbeau qui perche sur la cime des arbres. Manger est un
besoin de l'estomac; boire est un besoin de l'me. Manger n'est qu'un
vulgaire artisan, tandis que boire est un artiste. Boire inspire de
riantes ides aux potes, de nobles penses aux philosophes, des sons
mlodieux aux musiciens; manger ne leur donne que des indigestions. Or,
je me flatte, sergent, que je boirais bien autant que vous, je crois
mme que je boirais mieux; mais pour manger, je ne suis auprs de vous
qu'une mazette. Vous tiendriez tte  Arthus en personne: je crois mme
que, sur un dindon, vous seriez dans le cas de lui rendre une aile.

-C'est, rpondit le sergent, que je mange pour hier, aujourd'hui et
demain.

--Permettez-moi donc de vous servir, pour aprs-demain, cette dernire
tranche de jambon.

--Grand merci, dit le sergent, il y a une fin  tout.

--Eh bien! le Crateur qui a fait les soldats pour passer subitement de
l'extrme abondance  l'extrme disette, leur a donn, comme au chameau,
deux estomacs; leur second estomac, c'est leur sac. Mettez donc dans
votre sac ce jambon dont Machecourt ni moi ne voulons plus.

--Non, dit le soldat, je n'ai pas besoin de faire de magasins, moi: les
vivres viennent toujours assez; permettez-moi d'offrir ce jambon 
Fontenoy; nous sommes dans l'habitude de tout partager ensemble, les
jours de noce comme les jours de jene.

--Vous avez l, en effet, un chien qui mrite qu'on prenne soin de lui,
dit mon oncle; voudriez-vous me le vendre?

--Monsieur!... fit le sergent, jetant rapidement la main sur son
caniche.

--Pardon, brave homme, pardon, dsol de vous avoir offens; ce que j'en
disais, c'tait seulement pour parler; je sais bien que proposer au
pauvre de vendre son chien, c'est proposer  une mre de vendre son
enfant.

--Tu ne me feras pas croire, dit mon grand-pre, qu'on puisse aimer un
chien autant qu'un enfant; moi aussi j'ai eu un caniche, un caniche qui
valait bien le vtre, sergent, soit dit sans offenser Fontenoy, sauf
qu'il n'a fait d'autres prisonniers que la perruque du collecteur. Eh
bien! un jour que j'avais l'avocat Page  dner, il m'a emport une tte
de veau, et, le soir mme, je l'ai fait passer sous la roue du moulin.

--Ce que tu dis l ne prouve rien; toi, tu as une femme et six enfants,
c'est bien assez de besogne pour toi d'aimer tout ce monde sans t'aller
prendre d'une affection romanesque pour un caniche; mais je te parle,
moi, d'un pauvre diable isol parmi les hommes et qui n'a pour toute
parent que son chien. Mets un homme avec un chien dans une le dserte;
mets, dans une autre le dserte une femme avec son enfant, je te parie
qu'au bout de six mois l'homme aimera le chien, si le chien est aimable
toutefois, autant que la femme aimera son enfant.

--Je conois, rpondit mon grand-pre, qu'un voyageur ait un chien pour
lui tenir compagnie; qu'une vieille femme qui est seule dans sa chambre
ait un roquet avec lequel elle bavarde toute la journe. Mais qu'un
homme aime un chien d'affection, qu'il l'aime comme un chrtien, voil
ce que je nie, voil ce qui n'est pas possible!

--Et moi je te dis que dans telles circonstances donnes, tu aimerais
mme un serpent  sonnettes; la fibre aimante chez l'homme ne peut
rester compltement inerte. L'homme a horreur du vide; qu'on observe
avec attention l'goste le plus endurci, on finira par trouver, comme
une petite fleur entre des pierres, une affection cache sous un pli de
son me.

Rgle gnrale et sans exception, il faut que l'homme aime quelque
chose. Le dragon qui n'a pas de matresse aime son cheval; la jeune
fille qui n'a pas d'amant, aime son oiseau; le prisonnier, qui ne peut
dcemment aimer son gelier, aime l'araigne qui file sa toile  la
lucarne de son cachot, ou la mouche qui descend vers lui dans un rayon
de soleil. Quand nous ne trouvons rien d'anim o puissent se prendre
nos affections, nous aimons la matire brute, une bague, une tabatire,
un arbre, une fleur: le Hollandais se passionne pour ses tulipes, et
l'antiquaire pour ses cames.

En ce moment, le mari de Manette entra avec une grosse anguille dans son
sac.

--Machecourt, dit Benjamin, il est midi, voil l'heure de dner, si nous
dnions avec cette anguille?

--C'est l'heure de partir, dit Machecourt, et nous dnerons chez M.
Minxit.

--Et vous, sergent, si nous mangions cette anguille?

--Moi, dit le sergent, je ne suis pas press d'arriver; comme je ne vais
pas plus l qu'ailleurs, tous les soirs je suis rendu  mon gte.

--Trs-bien parl! Et le respectable caniche, quelle est son opinion 
cet gard?

Le caniche regarda Benjamin, et remua deux ou trois fois la queue.

--Bien! qui ne dit mot consent: ainsi, Machecourt, nous voil trois
contre toi, il faut que tu te rendes  l'opinion de la majorit. La
majorit, vois-tu, mon ami, c'est plus fort que tout le monde cela. Mets
dix philosophes d'un ct et onze imbciles de l'autre, les imbciles
l'emporteront.

--L'anguille est en effet fort belle, dit mon grand-pre, et si Manette
a un peu de lard frais, elle en fera une excellente matelote. Mais,
diable! et mon exploit; il faut bien que le service du roi se fasse.

--Fais bien attention  ceci, dit Benjamin, il faudra indubitablement
que quelqu'un me prte son bras pour me reconduire  Clamecy; si tu
t'affranchissais de ce pieux devoir, je ne te tiendrais plus pour mon
beau-frre.

Or, comme Machecourt tenait beaucoup  tre le beau-frre de Benjamin,
il resta.

L'anguille tant prte, on se remit  table. La matelote de Manette
tait un chef-d'oeuvre; le sergent ne se lassait pas de l'admirer. Mais
les chefs-d'oeuvre de cuisinier sont oeuvres phmres; on leur donne 
peine le temps de refroidir. Il n'y a qu'une chose dans les arts qu'on
puisse comparer aux produits culinaires: ce sont les produits du
journalisme; et encore, un ragot peut se rchauffer, une terrine de
foies gras peut exister un mois entier, un jambon peut revoir autour de
lui ses admirateurs; mais un article de journal n'a pas de lendemain. On
n'en est pas  la fin qu'on a oubli le commencement; et, quand on l'a
parcouru, on le jette sur son bureau, comme on jette sa serviette sur la
table quand on a dn. Aussi, je ne comprends pas que l'homme qui a une
valeur littraire consente  perdre son talent dans les obscurs travaux
du journalisme; comment lui, qui peut crire sur du parchemin, se
rsout-il  griffonner sur le papier brouillard d'un journal! Certes, ce
ne doit pas tre pour lui un petit crve-coeur, quand il voit les
feuillets o il amis sa pense, tomber sans bruit avec ces mille
feuillets que l'arbre immense de la presse secoue chaque jour de ses
branches.

Cependant l'aiguille du coucou allait toujours pendant que mon oncle
philosophait. Benjamin ne s'aperut qu'il faisait nuit que quand Manette
vint apporter une chandelle allume sur la table. Alors, sans attendre
les observations de Machecourt, qui du reste tait peu capable de faire
observer quelque chose, il dclara que c'en tait assez comme cela pour
un jour, et qu'il fallait retourner  Clamecy.

Le sergent et mon grand-pre sortirent les premiers. Manette arrta mon
oncle sur le seuil de la porte:

--M. Rathery, lui dit-elle, voil!

--Qu'est-ce que ce griffonnage? dit mon oncle. Le 10 aot, trois
bouteilles de vin et un fromage  la crme; le 1er septembre, avec M.
Page, neuf bouteilles et un plat de poisson. Dieu me pardonne, je crois
que c'est un mmoire!

--Sans doute, dit Manette; je vois bien qu'il est temps de rgler nos
comptes, et j'espre que vous m'enverrez le vtre ces jours-ci.

--Moi, Manette, je n'ai pas de compte  vous faire. Belle corve, ma
foi, que de toucher le bras blanc et potel d'une jolie femme comme vous
l'tes!

--Vous dites cela pour vous moquer de moi, M. Rathery, fit Manette,
tressaillant d'aise.

--Je le dis parce que c'est vrai, parce que je le pense, rpondit mon
oncle. Pour ton mmoire, ma pauvre Manette, il arrive dans un moment
fatal: je suis oblig de te dclarer que je n'ai pas un petit cu 
l'heure qu'il est; mais, tiens, voil ma montre, tu la garderas jusqu'
ce que je t'aie rembourse. a se trouve on ne peut mieux, elle ne va
plus depuis hier.

Manette se mit  pleurer et dchira le mmoire. Mon oncle l'embrassa sur
la joue, sur le front, sur les yeux, partout o il put la rencontrer.

--Benjamin, lui dit Manette se penchant vers son oreille, si vous avez
besoin d'argent, dites-le-moi.

--Non! non! Manette, rpondit vivement mon oncle, je n'ai pas besoin de
ton argent. Diable! ceci deviendrait grave. Te faire payer le bonheur
que tu me donnes! mais ce serait une indignit; je serais vil comme une
prostitue; et il embrassa Manette comme la premire fois.

--Ouais! ne vous gnez pas, M. Rathery, fit Jean-Pierre qui entrait.

--Tiens! tu tais l, toi, Jean-Pierre? Est-ce que tu serais jaloux, par
hasard? Je te prviens que j'ai une aversion profonde pour les jaloux.

--Mais il me semble que j'en ai bien le droit d'tre jaloux.

--Imbcile! tu prends toujours les choses  l'envers. Ces messieurs
m'ont charg de tmoigner  la femme leur satisfaction pour l'excellente
matelote qu'elle nous a faite, et je m'acquittais de la commission.

--Vous aviez un bon moyen, ce me semble, de tmoigner votre satisfaction
 Manette, c'tait de la payer, entendez-vous?

--D'abord, Jean-Pierre, nous n'avons pas affaire  toi: c'est Manette
qui est ici la cabaretire; quant  te payer, sois tranquille, c'est moi
qui me charge de l'cot: tu sais qu'il n'y a rien  perdre avec moi; et
d'ailleurs si tu as peur d'attendre trop longtemps, je vais te passer de
suite mon pe au travers du corps. Cela te convient-il, Jean-Pierre? Et
en disant cela il sortit.

Benjamin jusqu'alors n'avait t que surexcit, il renfermait tous les
lments de l'ivresse sans tre encore ivre. Mais en sortant du cabaret
de Manette, le froid le saisit au cerveau et aux jambes.

--Hol! eh! Machecourt, o es-tu!

--Me voici, qui te tiens par le revers de ton habit.

--Tu me tiens, c'est bien, a me fait honneur; c'est une flatterie que
tu m'adresses. Tu veux me dire que je suis en tat de soutenir mon
hypostase et la tienne. Dans un autre temps, oui; mais maintenant je
suis faible comme le vulgaire des hommes quand il a dn trop longtemps.
Je t'ai retenu ton bras; je te somme de venir me l'offrir.

--Dans un autre temps, oui, dit Machecourt; mais il y a une difficult,
c'est que je ne puis marcher moi-mme.

--Alors, tu as forfait  l'honneur, tu as manqu au plus sacr des
devoirs; je t'avais retenu ton bras, tu devais te mnager pour nous
deux; mais je te pardonne ta faiblesse. _Homo sum_... c'est--dire, je
te pardonne  une condition: c'est que tu vas m'aller chercher de suite
le garde-champtre et deux paysans portant des flambeaux pour me
reconduire  Clamecy. Tu prendras un bras de l'officier rural et moi
l'autre.

--Mais il est manchot, l'officier rural, dit mon grand-pre.

--Alors le bras valide m'appartient; tout ce que je puis faire pour toi,
c'est de te permettre de te tenir  ma queue, et tu prendras garde de
dfaire le ruban. Si cela t'arrange mieux, monte sur le dos du caniche.

--Messieurs, dit le sergent, pourquoi chercher si loin ce qui est tout
prs de vous? Moi j'ai deux bons bras que le boulet a heureusement
pargns, je les mets  votre disposition.

--Vous tes un brave homme, sergent, dit mon oncle prenant le bras droit
du vieux soldat.

--Un excellent homme, dit mon grand-pre prenant le bras gauche.

--Je me charge de votre avenir, sergent.

--Et moi aussi, sergent, je m'en charge, quoique,  vrai dire, toute
charge dans ce moment-ci...

--Je vous apprendrai  arracher les dents, sergent.

--Et moi, sergent, j'enseignerai  votre caniche  tre garnisaire.

--Dans trois mois, vous serez dans le cas de courir les foires.

--Dans trois mois votre caniche, s'il se conduit bien, pourra gagner
trente sous par jour.

--Le sergent fera sur toi son apprentissage, Machecourt; tu as de vieux
chicots tout dlabrs qui te tourmentent, nous t'en arracherons un tous
les deux jours de peur de te fatiguer, et quand nous aurons fini pour
les chicots, nous t'arracherons les gencives.

--Et moi je mettrai mon garnissaire au service de tes cranciers,
mauvais payeur! je vais t'instruire d'avance des devoirs que tu auras 
remplir envers lui. Tu lui dois le matin du pain et du fromage, ou, dans
la saison, une botte de petites raves;  dner, la soupe et le bouilli,
et  souper, un rti et une salade; la salade peut se remplacer par un
petit verre. Tu auras soin qu'il ne dprisse pas entre tes mains; car
rien ne fait honneur  un dbiteur comme un garnissaire bien gras. De
son ct, il doit se conduire honntement envers toi; il n'a pas le
droit de te troubler dans tes occupations, de jouer, par exemple, de la
clarinette, ou de donner du cor de chasse.

--En attendant, j'offre un gte au sergent  la maison. Tu ne me
dsapprouveras pas, n'est-ce pas, Machecourt?

--Pas prcisment, mais j'ai grand'peur que ta chre soeur ne te
dsavoue.

--Ah , messieurs, dit le sergent, entendons-nous, ne m'exposez pas 
recevoir un affront; car, je vous en prviens, il faudrait que l'un ou
l'autre m'en ft compte.

--Soyez tranquille, sergent, dit mon oncle; et, si le cas chait, ce
serait  moi que vous vous adresseriez; car, pour Machecourt, il ne sait
se battre que quand son adversaire lui cde la lame de son pe et garde
le fourreau.

Tout en philosophant ainsi, ils arrivrent  la porte de la maison. Mon
grand-pre ne se souciait pas d'entrer le premier, et mon oncle ne
voulait entrer que le second. Pour arranger la chose, ils entrrent tous
deux ensemble, s'entrechoquant comme deux gourdes qu'on porte au bout
d'un bton. Le sergent et le caniche, dont l'intrusion fit gronder la
chatte comme une tigresse royale, tenaient l'arrire-garde.

--Ma chre soeur, dit Benjamin, j'ai l'honneur de vous prsenter un lve
en chirurgie et un...

--Benjamin s'apprte  te dire des btises, interrompit mon grand-pre:
ne l'coute pas; monsieur est un soldat qu'on nous envoie en logement,
et que nous avons rencontr  la porte.

Ma grand'mre tait une bonne femme, mais un peu harpie; elle croyait
que de crier bien fort a la grandissait. Elle avait la meilleure envie
du monde de se mettre en colre, et elle en avait d'autant plus envie
qu'elle en avait le droit. Mais elle se piquait de savoir vivre, attendu
qu'elle descendait d'un robin; la prsence d'un tranger la contint.

Elle offrit  souper au sergent. Celui-ci ayant refus, et pour cause,
elle le fit conduire par un de ses enfants au cabaret voisin, avec
recommandation de lui donner  djeuner le lendemain avant qu'il se
remt en route.

Mon grand-pre pliait toujours comme un jonc, le brave homme, l'homme
paisible qu'il tait, quand s'levait une bourrasque conjugale. Ce qui
peut, jusqu' un certain point, excuser en lui cette faiblesse, c'est
qu'il avait toujours tort.

Il avait bien vu l'orage s'amasser sur le front pliss de sa femme;
aussi le sergent tait encore sur le seuil de la porte, que dj il
avait gagn son lit o il s'introduisit de son mieux. Pour Benjamin, il
tait incapable d'une telle lchet. Un sermon en cinq points, comme une
partie d'cart, ne l'et pas fait coucher une minute avant son heure.
Il voulait bien que sa soeur le grondt, mais il ne consentait pas  la
craindre. Il attendait la tempte qui allait clater avec l'indiffrence
d'un cueil, les deux mains dans ses poches, le dos appuy contre le
manteau de la chemine, et chantonnant entre ses lvres:

     Malbrough s'en va-t'en guerre
     Mironton, mironton, mirontaine!
     Malbrough s'en va-t'en guerre,
     Savoir s'il reviendra.

Ma grand'mre eut  peine conduit le sergent, qu'impatiente d'en venir
aux mains, elle vint se placer en face de Benjamin:

--Eh bien! Benjamin, es-tu content de ta journe? te trouves-tu bien
comme cela? faut-il que je t'aille tirer une bouteille de vin blanc?

--Merci, chre soeur. Comme vous le dites trs-lgamment, ma journe est
finie.

--Belle journe, en effet; il en faudrait beaucoup comme celle-l pour
payer tes dettes. Te reste t-il au moins assez de raison pour me dire
comment vous a reus M. Minxit?

--_Mironton, mironton, mirontaine_, chre soeur, fit Benjamin.

--Ah! _mironton, mironton, mirontaine_, s'cria ma grand'mre, attends!
je vais t'en donner, moi, du _mironton, mirontaine_; et elle s'empara
des pincettes. Mon oncle recula de trois pas et tira son pe.

--Chre soeur, dit-il en se mettant en garde, je vous rends responsable
de tout le sang qui va tre rpandu ici. Mais ma grand'mre, quoiqu'elle
descendt d'un robin, n'avait pas peur d'une pe; elle porta  son
frre un coup de pincettes qui l'atteignit au pouce et lui fit lcher sa
lame. Benjamin tournait autour de la chambre, serrant son pouce bless
de sa main gauche. Pour mon grand-pre, quoiqu'il ft bon entre les
meilleurs, il touffait de rire sous ses draps. Il ne put s'empcher de
dire  mon oncle:

--Eh bien! comment trouves-tu cette botte-l? Cette fois tu avais bien
le fourreau et la lame: tu ne peux pas dire que les armes n'taient pas
gales.

--Hlas! non, Machecourt, elles ne l'taient pas, il aurait fallu pour
cela que j'eusse la pelle. C'est gal, ta femme, car je ne puis plus
dire ma chre soeur, mrite de porter, au lieu d'une quenouille, use
paire de pincettes au ct. Avec une paire de pincettes elle gagnerait
des batailles. Je suis vaincu, j'en conviens, et je dois subir la loi du
vainqueur. Eh bien! non, nous ne sommes pas alls jusqu' Corvol; nous
nous sommes arrts chez Manette.

--Toujours chez Manette, une femme marie! tu n'as pas honte, Benjamin,
d'une telle conduite?

--Honte! et pourquoi, chre soeur? Du moment qu'une cabaretire est
marie, est-ce qu'on ne peut plus djeuner chez elle? Ce n'est pas l ma
manire de voir, moi: pour un vrai philosophe, un bouchon n'a pas de
sexe, n'est-ce pas, Machecourt?

--Que je la rencontre au march, ta Manette, je la traiterai, la
pronnelle qu'elle est, comme elle le mrite!

--Chre soeur, quand vous rencontrerez Manette au march, achetez-lui des
fromages  la crme tant que vous voudrez; mais si vous l'insultez...

--Eh bien! si je l'insultais, que me ferais-tu?

--Je vous quitterais, je passerais aux les, et j'emmnerais Machecourt,
je vous en prviens.

Ma grand'mre comprit que tous ses emportements n'aboutiraient  rien,
et elle prit de suite son parti.

--Tu vas faire comme cet ivrogne qui est dans son lit, dit-elle; tu as
aussi besoin que lui de te coucher. Mais demain, c'est moi qui te
conduirai chez M. Minxit, et nous verrons si tu t'arrteras en route.

--_Mironton, mironton, mirontaine_, faisait Benjamin en allant se
coucher.

L'ide de la dmarche qu'il devait faire le lendemain agitait le sommeil
ordinairement si paisible, si compacte et si dense de mon oncle; il
rvait tout haut, et voici ce qu'il disait:

Vous dites, sergent, que vous avez dn comme un roi. Ce n'est pas cela
le mot, c'est une litote que vous faites. Vous avez dn mieux qu'un
empereur. Les rois et les empereurs, malgr toute leur puissance, ne
peuvent faire un extra, et vous en avez fait un. Voyez-vous, sergent,
tout est relatif. Cette matelote ne vaut certainement pas un perdreau
truff. Cependant elle a chatouill plus agrablement vos houppes
nerveuses qu'un perdreau truff ne chatouillerait celles du roi:
pourquoi cela? Parce que le palais de Sa Majest est blas sur les
truffes, tandis que le vtre n'a pas l'habitude des matelotes.

Ma chre soeur me dit: Benjamin, fais quelque chose pour devenir riche.
Benjamin, pouse Mlle Minxit pour avoir une bonne dot.  quoi cela me
servira-t-il? Le papillon, pour deux ou trois mois de beaux jours qu'il
a  vivre, se donne-t-il la peine de se btir un nid? Je suis convaincu,
moi, que les jouissances sont relatives aux positions, et qu'au bout de
l'anne, le gueux et le riche ont eu la mme somme de bonheur. Bonne ou
mauvaise, chaque individu s'habitue  sa situation. Le boiteux ne
s'aperoit pas qu'il va sur une bquille; et le riche qu'il a un
quipage. Le pauvre escargot qui porte sa maison sur son dos, jouit
autant d'un jour de parfums et de soleil que l'oiseau qui gazouille
au-dessus de lui sur sa branche. Ce n'est point la cause qu'il faut
considrer, c'est l'effet qu'elle produit. Le manoeuvre qui est assis sur
son banc devant sa chaumire ne se trouve-t-il pas aussi bien que le roi
sur l'dredon de son fauteuil? Gros-Jean ne mange-t-il pas la soupe aux
choux avec autant de plaisir que le riche son potage aux crevisses? et
le mendiant ne dort-il pas aussi bien dans la paille o il s'panouit
que la grande dame sous ses rideaux de soie et entre la batiste parfume
de son lit? Un enfant, lorsqu'il trouve un liard, est plus content que
le banquier qui a trouv un louis, et le pauvre paysan qui hrite d'un
arpent de terre est aussi triomphant que le roi auquel ses armes ont
conquis une province et qui fait entonner un _Te Deum_ par son peuple!

Tout mal ici-bas se compense par un bien, et tout bien qui s'tale est
attnu par un mal qu'on ne voit pas. Dieu a mille moyens de faire des
compensations; s'il a donn  l'un de bons dners,  l'autre il donne un
peu plus d'apptit, et cela rtablit l'quilibre. Au riche il a donn la
crainte de perdre, le souci de conserver, et au gueux l'insouciance. En
nous envoyant dans ce lieu d'exil, il nous a fait  tous un bagage  peu
prs gal de misre et de bien-tre; s'il en tait autrement, il ne
serait pas juste, car tous les hommes sont ses enfants.

Et pourquoi donc, en effet, le riche serait-il plus heureux que le
pauvre? Il ne travaille point! eh bien! il n'a pas le plaisir de se
reposer.

Il a de beaux habits; mais tout l'agrment en revient  celui qui le
regarde. Quand le marguillier fait la toilette d'un saint, est-ce pour
le saint lui-mme ou pour ses adorateurs? Au reste, n'est-on pas aussi
bien bossu dans un habit de velours que dans un habit de tiretaine?

Le riche a deux, trois, quatre, dix valets  son service. Eh! mon Dieu!
que fait cette quantit de membres inutiles qu'on ajoute
orgueilleusement  son corps, lorsqu'il n'en faut que quatre pour faire
le service de notre personne? L'homme habitu  se faire servir, c'est
un malheureux perclus de tous ses membres qu'il faut faire manger et
boire.

Ce riche a un htel  la ville et un chteau  la campagne; mais
qu'importe le chteau quand le matre est  l'htel, et l'htel quand il
est au chteau? Qu'importe que son logis se compose de vingt chambres
lorsqu'il ne peut tre que dans une seule  la fois?

Attenant son chteau, il a pour promener ses rveries un grand parc clos
par un mur  chaux et  sable, de dix pieds de haut; mais d'abord s'il
n'a pas de rveries? et ensuite est-ce que la campagne qui n'est close
que par l'horizon et qui appartient  tous, n'est pas aussi belle que
son grand parc?

Au milieu dudit parc, un canal entretenu par un filet d'eau trane ses
eaux verdtres et malades sur lesquelles se collent, comme des
empltres, les larges feuilles du nnuphar; mais le fleuve qui se
promne librement dans la pleine campagne, n'est-il pas plus clair et
plus liquide que son canal?

Des dalhias de cent cinquante espces diffrentes bardent ses alles,
soit; je vous donne encore les quatre autres cents, ce qui fait cent
cinquante-six espces; mais le chemin ombrag d'ormes qui se glisse dans
l'herbe comme un serpent, ne vaut-il pas bien ses alles? et les haies
toutes festonnes de roses sauvages et toutes parsemes d'aubpines, les
haies qui mlent au vent leurs touffes de toutes couleurs et en jettent
les fleurs sur le chemin, ne valent-elles pas bien ces dalhias dont
l'horticulteur seul peut deviner le mrite!

Ledit parc lui appartient exclusivement, dites-vous? Vous vous trompez;
il n'y a que l'acte d'acquisition enferm dans son secrtaire dont il
ait la proprit exclusive, et encore il faut pour cela que les tiques
ne le lui mangent pas. Son parc lui appartient bien moins qu'aux oiseaux
qui y font leurs nids, qu'aux lapins qui en broutent le serpolet, qu'aux
insectes qui bruissent sous les feuilles. Son garde-champtre peut-il
empcher que le serpent ne s'y roule entre les herbes ou que le crapaud
ne s'y tapisse sous la mousse?

Le riche donne des ftes; mais est-ce que les danses sous les vieux
tilleuls de la promenade, au son de la musette, ne sont pas des ftes?

Le riche a un quipage. Il a un quipage, le malheureux! mais il est
donc cul-de-jatte ou paralys. Voil une femme qui porte un enfant sur
ses bras tandis que l'autre gambade autour d'elle, court aprs les
papillons et les fleurs. Lequel des deux marmots est dans la plus
agrable situation? Un quipage! mais c'est une infirmit que vous avez;
qu'une roue se casse  votre voiture, que votre cheval se dferre, et
vous voil boiteux. Ces grands seigneurs qui, sous Louis XIV, se
faisaient mener au bal en litire: pauvres gens qui avaient des jambes
pour danser et n'en avaient pas pour marcher, combien ils devaient
souffrir de la fatigue de ceux qui les portaient! Aller en voiture, vous
croyez que c'est une jouissance du riche; vous vous trompez: ce n'est
qu'une servitude que sa vanit lui impose. S'il en tait autrement,
pourquoi ce monsieur ou cette dame, qui sont maigres comme un fagot
d'pines et qu'un ne porterait surabondamment, feraient-ils atteler
quatre chevaux  leur carrosse?

Pour moi, quand je suis sur la pelouse, dans la mousse jusqu' la
cheville du pied; quand je vais, les mains dans mes poches, au gr d'un
beau chemin de traverse, rvant et jetant derrire moi, comme un damn
qui passe, les bleus flocons de ma pipe culotte, ou que je suis
lentement, par un beau clair de lune, le chemin blanc que festonne d'un
ct l'ombre des haies, je voudrais bien voir qu'on et l'insolence de
venir m'offrir une voiture!

 ces mots, mon oncle se rveilla.

--Quoi, dites-vous, votre oncle a rv cela et tout haut?

--Qu'a donc cela d'tonnant? Mme Georges Sand a bien fait rver tout
haut un chapitre d'un de ses romans au rvrend pre Spiridion. M.
Golbry n'a-t-il pas rv tout haut  la chambre, pendant une heure,
d'une proposition sur le compte-rendu des dbats parlementaires? Et
nous-mmes ne rvons-nous pas depuis treize ans que nous avons fait une
rvolution? Quand mon oncle n'avait pas eu le temps de philosopher
pendant le jour, par compensation, il philosophait en rvant. Voil
comment j'explique le phnomne dont je viens de vous rapporter le
rsultat.




IV

COMMENT MON ONCLE SE FIT PASSER POUR LE JUIF-ERRANT, ET CE QU'IL EN
ADVINT.


Cependant ma grand'mre avait mis sa robe de soie gorge-pigeon, qu'elle
ne tirait de son armoire que le jour des quatre ftes solennelles de
l'anne; elle avait attach sur son bonnet rond, en guise de bandeau, le
plus beau de ses rubans, un ruban rouge-cerise qui tait large comme la
main et au del; elle avait apprt son mantelet de taffetas noir brod
d'une dentelle de mme couleur, et elle avait tir de son tui son
manchon neuf de poil de loup-cervier, cadeau que Benjamin lui avait fait
le jour de sa fte et qu'il devait encore au fournisseur. Quand elle fut
ainsi attife, elle ordonna  un de ses enfants d'aller qurir l'ne de
M. Durand, un beau bourriquet qui,  la dernire foire de Billy, avait
cot trois pistoles et se louait trente-six deniers de plus que le
vulgaire des nes.

Puis elle appela Benjamin. Quand celui-ci descendit, l'ne de M. Durand,
ayant aux flancs ses deux paniers au milieu desquels s'enflait un gros
oreiller bien blanc, tait attach devant la porte et mangeait sa
provende de son qu'on lui avait servie dans une corbeille sur une
chaise.

Benjamin s'inquita d'abord si Machecourt tait l, pour boire un verre
de vin blanc avec lui. Sa soeur lui ayant dit qu'il tait sorti:

--J'espre au moins, ajouta-t-il, ma bonne soeur, que vous me ferez
l'amiti de prendre un petit verre de ratafia avec moi; car l'estomac de
mon oncle savait se mettre  la porte de tous les estomacs.

Ma grand'mre n'avait aucune rpugnance pour le ratafia, au contraire;
elle agra la proposition de Benjamin et lui permit d'aller qurir la
carafe. Enfin, aprs avoir bien recommand  mon pre, qui tait l'an,
de ne pas battre ses frres;  Prmoins, qui tait indispos, de
demander quand il aurait certains besoins, et avoir donn sa tche de
tricot  la Surgie, elle monta sur son bourriquet.

Vive la terre et le soleil! les voisines s'taient mises sur leur porte
pour la voir partir; car,  cette poque, voir une femme de la classe
moyenne pare un autre jour que le dimanche, c'tait un vnement dont
chacun des regardants cherchait  pntrer les causes, et sur lequel il
tablissait un systme.

Benjamin, bien ras et surabondamment poudr, rouge d'ailleurs comme un
pavot qui s'tale au soleil du matin aprs une nuit d'orage, allait
derrire, lchant de temps en temps par un _ut_ de poitrine un vigoureux
_ah_, et piquant le bourriquet de la pointe de sa rapire.

L'ne de M. Durand, pouss l'pe dans les reins par mon oncle, allait
trs-bien, il allait trop bien mme au gr de ma grand'mre, qui montait
et descendait sur son oreiller comme un volant sur une raquette. Mais, 
quelque distance de l'endroit o le chemin de Moulot se spare de la
route de la Chapelle pour se rendre  son humble destination, elle
s'aperut que l'allure de son ne s'assoupissait comme un jet de mtal
ardent qui s'paissit et devient plus lent  mesure qu'il s'loigne du
fourneau; son grelot qui, jusque-l, avait jet un _drelin dindin_ si
fier, si nergiquement accentu, ne poussait plus que des soupirs
entrecoups, pareils  une voix qui agonise.

Ma grand'mre retourna la tte pour en rfrer  Benjamin; mais celui-ci
avait disparu, fondu comme une boule de cire, escamot, perdu comme un
moucheron dans l'espace; personne ne pouvait lui en donner des
nouvelles. Vous devez vous faire une ide du dpit que fit prouver  ma
grand'mre la disparition subite de Benjamin. Elle se dit qu'il ne
mritait pas la peine qu'on prenait pour son bonheur; que son
insouciance tait incurable; que toujours il y croupirait: que c'tait
un marais aux eaux duquel on ne pouvait donner un cours. Elle eut un
moment envie de l'abandonner  sa destine, et mme de ne plus lui
plisser ses chemises; mais son caractre de reine l'emporta: elle avait
commenc, il fallait qu'elle fint. Elle jura de retrouver Benjamin et
de le conduire chez M. Minxit, dt-elle l'attacher  la queue de son
ne. C'est par cette fermet de rsolution qu'on mne  leur fin les
grandes entreprises.

Un petit paysan, qui gardait ses montons  l'embranchement des deux
chemins, lui dit que l'homme rouge qu'elle avait perdu tait descendu,
il y avait  peu prs un quart d'heurs, vers le village. Ma grand'mre
poussa son ne dans cette direction, et tel tait l'ascendant que lui
donnait son indignation sur ce quadrupde, qu'il se mit  trotter de
lui-mme par pure dfrence pour le cavalier, et comme s'il et voulu
rendre hommage  son grand caractre.

Le village de Moulot avait un air de mouvement tout  fait inusit; les
Moulotats, ordinairement si rassis et au cerveau desquels il n'y a
jamais plus de fermentation que dans un fromage  la crme, semblaient
tous avoir le transport. Les paysans descendaient en toute hte des
coteaux voisins; les femmes et les enfants couraient en s'appelant les
uns les autres; tous les rouets taient dlaisss et toutes les
quenouilles chmaient. Ma grand'mre s'informa de la cause de ce
mouvement; on lui dit que c'tait le Juif-Errant qui venait d'arriver 
Moulot et qui djeunait sur la place. Elle comprit aussitt que ce
prtendu Juif-Errant n'tait autre que Benjamin, et, en effet, elle ne
tarda pas  l'apercevoir du haut de son ne au milieu d'un cercle de
badauds.

Au-dessus de ce ruban mouvant de ttes noires et blanches, le pignon de
son tricorne s'levait avec une grande majest, comme la flche ardoise
d'une glise au milieu des toits moussus d'un village. On lui avait
dress sur la place mme une petite table o il s'tait fait servir une
demi-bouteille et un petit pain, et devant laquelle il allait et venait
avec la gravit d'un grand sacrificateur, tantt avalant une gorge de
vin blanc, tantt rompant un morceau de son petit pain.

Ma grand'mre poussa son ne au milieu de la foule et se trouva bientt
au premier rang.

--Que fais-tu l, malheureux? dit-elle  mon oncle en lui montrant le
poing.

--Vous le voyez, madame, j'erre; je suis Ahasverus, vulgairement dit le
Juif-Errant. Comme j'ai beaucoup entendu parler dans mes voyages de la
beaut de ce petit village et de l'amabilit de ses habitants, j'ai
rsolu d'y djeuner. Puis, s'approchant d'elle, il lui dit  voix basse:
Dans cinq minutes je vous suis; mais pas un mot de plus, je vous en
prie, le mal serait irrparable; ces imbciles seraient capables de
m'assommer s'ils dcouvraient que je me moque d'eux.

L'loge de Moulot que Benjamin avait trouv moyen d'intercaler dans sa
rponse  sa soeur, rpara ou plutt prvint l'chec que l'apostrophe
imprudente de celle-ci devait lui faire essuyer, et un frmissement
d'orgueil circula dans l'assemble.

--M. le Juif-Errant, fit un paysan auquel il restait peut-tre encore
quelque doute, quelle est donc cette dame qui tout  l'heure vous
montrait le poing?

--Mon bon ami, rpondit mon oncle sans se dconcerter, c'est la sainte
Vierge que Dieu m'a ordonn de conduire en plerinage  Jrusalem sur
cette bourrique. Elle est bonne femme au fond, mais un peu diseuse; elle
est de mauvaise humeur parce que ce matin elle a perdu son chapelet.

--Et pourquoi l'enfant Jsus n'est-il pas avec elle?

--Dieu n'a pas voulu qu'elle l'emment, parce que dans ce moment-ci il a
la petite-vrole.

Alors les objections fondirent dru comme grle sur Benjamin; mais mon
oncle n'tait pas homme  avoir peur des hbts de Moulot; le danger
l'lectrisait, et il parait toutes les bottes qui lui taient portes
avec une dextrit admirable, ce qui ne l'empchait pas de temps en
temps de s'arroser le gosier d'un coup de vin blanc, et, pour dire la
vrit, il en tait dj,  sa septime demi-bouteille.

Le matre d'cole du lieu, en sa qualit de savant, se prsenta le
premier dans la lice.

--Comment se fait-il donc, M. le Juif-Errant, que vous n'ayez pas de
barbe? Il est dit, dans la complainte de Bruxelles, que vous tes
trs-barbu, et partout on vous reprsente avec une grande barbe blanche
qui vous descend jusqu' la ceinture.

--C'tait trop salissant, M. le matre. J'ai demand au bon Dieu la
permission de ne plus porter cette grande vilaine barbe, et il l'a fait
passer dans ma queue.

--Mais, poursuivit le barbacole, comment faites-vous donc pour vous
raser, puisque vous ne pouvez vous arrter?

--Dieu y a pourvu, mon cher monsieur le matre. Chaque matin il m'envoie
le patron des perruquiers sous la forme d'un papillon, qui me rase du
bout de son aile, tout en voltigeant autour de moi.

--Mais, M. le Juif, poursuivit le matre d'cole, le bon Dieu a t bien
chiche avec vous en ne mettant  votre disposition que cinq sous  la
fois!

--Mon ami, riposta mon oncle en se croisant les bras sur la poitrine et
en s'inclinant profondment, bnissons les dcrets de Dieu; c'est
probablement qu'il n'avait que cela de monnaie dans sa poche.

--Je voudrais bien savoir, dit le vieux tailleur de l'endroit, comment
on a fait pour vous prendre mesure de votre habit, qui vous va pourtant
comme un gant, puisque vous n'tes jamais en repos?

--Vous auriez d vous apercevoir, vous qui tes du mtier, respectable
pique-prune, que cet habit n'est pas fabriqu de la main des hommes;
tous les ans, au 1er avril, il me pousse sur le dos un lger habit de
serge rouge, et  la Toussaint un habit pais de velours carlate.

--Alors, dit un gamin dont la figure espigle tait inonde de tresses
blondes, il faut que vous usiez considrablement; il n'y a pas quinze
jours que la Toussaint est passe, et votre habit est dj tout rp et
tout blanc sur les coutures.

Malheureusement le pre du petit philosophe se trouvait  ct de lui.
Va-t'en voir  la maison si j'y suis, lui dit-il en lui donnant un coup
de pied au derrire, et il pria mon oncle d'excuser l'impertinence de ce
petit garon auquel son matre d'cole ngligeait d'apprendre sa
religion.

--Messieurs, s'cria le matre d'cole, je vous prends tous  tmoin, et
M. le Juif-Errant aussi, que Nicolas porte atteinte  ma rputation: il
attaque continuellement les autorits du village, je m'en vais le
prendre par sa langue.

--Oui, dit Nicolas, en voil une belle autorit! Attaque-moi quand tu
voudras; je ne serai pas embarrass pour prouver que j'ai dit vrai; M.
le bailli interrogera Charlot. L'autre jour, je lui ai demand quel
tait le fils le plus remarquable de Jacob, et il m'a rpondu que
c'tait Pharaon: la mre Pintot en est tmoin.

--Eh! messieurs, dit mon oncle, ne vous fchez pas  cause de moi; je
serais dsol que mon arrive dans ce beau village ft entre vous
l'occasion d'un procs. La laine de mon habit n'est pas entirement
pousse, attendu que nous ne sommes qu' la Saint-Martin; voil ce qui a
induit le petit Charlot en erreur. M. le matre ignorait cette
particularit, et, par consquent, il ne pouvait en instruire ses
lves. J'espre que M. Nicolas est content de cette explication.




V

MON ONCLE FAIT UN MIRACLE.


Mon oncle allait lever la sance, lorsqu'il aperut une jolie paysanne
qui cherchait  se frayer un passage parmi la foule; comme il aimait les
jeunes filles au moins autant que Jsus-Christ aimait les petits
enfants, il fit signe qu'on la laisst approcher.

--Je voudrais bien savoir, dit la jeune Moulotate avec sa plus belle
rvrence, la rvrence qu'elle faisait au bailli quand, allant lui
porter de la crme, elle le rencontrait sur son passage, si ce que dit
la vieille Gothon est la pure vrit: elle prtend que vous faites des
miracles.

--Sans doute, rpondit mon oncle, quand ils ne sont pas trop difficiles.

--En ce cas pourriez-vous gurir par miracle mon pre qui est malade
depuis ce matin, d'une maladie que personne ne connat?

--Pourquoi pas? dit mon oncle. Mais, avant tout, la belle enfant, il
faut que vous me permettiez de vous embrasser; sans cela le miracle ne
vaudrait rien. Et il embrassa, en effet, la jeune Moulotate sur les deux
joues, le damn pcheur qu'il tait.

--Tiens! s'exclama derrire lui une voix qu'il reconnut bien, est-ce que
le Juif-Errant embrasse les femmes?

Il se retourna et aperut Manette.

--Sans doute, ma belle dame; Dieu m'a permis d'en embrasser trois par
an: voil la seconde que j'embrasse cette anne, et si vous le voulez,
vous serez la troisime.

L'ide de faire un miracle enflammait l'ambition de Benjamin. Se faire
passer pour le Juif-Errant, mme  Moulot, c'tait beaucoup, c'tait
immense, c'tait de quoi rendre jaloux tous les beaux esprits de
Clamecy. Il prenait de suite rang parmi les mystificateurs illustres, et
l'avocat Page n'oserait plus lui parler si souvent de son livre chang
en lapin. Qui oserait se comparer, pour l'audace et les ressources de
l'imagination,  Benjamin Rathery, quand il aurait fait un miracle? Eh!
qui sait? peut-tre la gnration future prendrait-elle la chose au
srieux. S'il allait tre canonis! si l'on faisait de sa personne un
gros saint de bois rouge! si on lui donnait un office, une niche, une
place dans l'almanach, un _Ora pro nobis_ dans les litanies! s'il
devenait le patron d'une bonne paroisse! si tous les ans on lui
souhaitait sa fte avec de l'encens, qu'on le couronnt de fleurs, qu'on
le dcort de rubans, qu'on lui mt un raisin mr entre les mains! si on
enchssait son habit rouge dans un reliquaire! s'il avait un marguillier
pour le dbarbouiller toutes les semaines! s'il gurissait de la peste
ou de la rage! Mais le tout tait de le mener  bien, ce miracle.
Encore, s'il en avait vu faire quelques-uns? Mais comment s'y
prendrait-il? Et s'il chouait, il serait honni, bafou, vilipend,
peut-tre battu; il perdrait toute la gloire de la mystification qu'il
avait si bien commence... Ah! bast! dit mon oncle en se versant un
grand verre de vin pour s'inspirer, la Providence y pourvoira: _Audaces
fortuna juvat_; et, d'ailleurs, tout miracle demand, c'est un miracle 
moiti fait.

Il suivit donc la jeune paysanne, tranant  sa suite, comme une comte,
une longue queue de Moulotats; tant entr dans la maison, il vit sur
son grabat un paysan qui avait la bouche de travers, et semblait vouloir
manger son oreille; il demanda comment cet accident lui tait survenu,
si ce n'tait pas  la suite d'un billement ou d'un clat de rire.

--a lui est arriv ce matin en djeunant, rpondit sa femme, comme il
voulait casser une noix entre ses dents.

--Trs-bien! dit mon oncle, dont la figure s'illumina, et avez-vous
appel quelqu'un?

--Nous avons envoy chercher M. Arnout, qui a dclar que c'tait une
attaque de paralysie.

--On ne peut mieux. Je vois que le docteur Arnout connat la paralysie
comme s'il l'avait invente; et que vous a-t-il ordonn?

--Cette drogue qui est dans cette fiole.

Mon oncle ayant examin la drogue, reconnut que c'tait de l'mtique,
et jeta la fiole par la rue. Son assurance produisit un excellent effet.

--Je vois bien, monsieur le Juif, dit la bonne femme, que vous tes
capable de faire le miracle que nous vous demandons.

--Des miracles comme celui-l, rpondit Benjamin, j'en ferais cent par
jour si j'en tais fourni.

Il se fit apporter une cuiller de fer, et en enveloppa l'extrmit de
plusieurs bandes de linge fin; il introduisit cet instrument improvis
dans la bouche du patient, souleva la mchoire suprieure, qui avait
enjamb sur la mchoire infrieure, et la remit en son lieu et place;
car ce Moulotat n'avait pour toute maladie que la mchoire dtraque, ce
que mon oncle, avec son coup d'oeil gris qui s'enfonait comme un clou
dans chaque chose, avait reconnu de suite. Le paralys du matin dclara
qu'il tait compltement guri, et il se mit  manger, comme un forcen,
d'une soupe aux choux prpare pour le dner de la famille.

Le bruit se rpandit dans la foule, avec la rapidit de l'clair, que le
pre Pintot mangeait la soupe aux choux. Les malades et tous ceux dont
la nature avait un tant soit peu altr les formes imploraient la
protection de mon oncle. La mre Pintot, toute fire de ce que le
miracle avait eu lieu dans sa famille, prsenta  mon oncle, pour
l'aplanir, un de ses cousins qui avait l'paule gauche comme un jambon,
mais mon oncle, qui ne voulait plus compromettre sa rputation, lui
rpondit que tout ce qu'il pouvait c'tait de faire passer la bosse de
l'paule gauche dans l'paule droite; que, du reste, c'tait un miracle
fort douloureux, et que sur dix bossus de l'espce commune, il s'en
trouvait  peine deux qui eussent la force de le supporter. Alors il
dclara aux habitants de Moulot qu'il tait dsol de ne pouvoir rester
plus longtemps avec eux, mais qu'il n'osait faire attendre davantage la
sainte Vierge; et il alla rejoindre sa soeur, qui se chauffait les pieds
dans le cabaret de la place et avait eu le temps de faire manger un
picotin  sa bourrique.

Mon oncle et ma grand'mre eurent la plus grande peine  se dbarrasser
de la foule, et on sonna la cloche tant qu'on put les apercevoir sur la
route. Ma grand'mre ne gronda pas Benjamin; elle tait, au demeurant,
plus satisfaite que contrarie: la manire dont Benjamin s'tait tir de
cette preuve difficile flattait son orgueil de soeur, et elle se disait
qu'un homme comme Benjamin valait bien Mlle Minxit, mme avec deux ou
trois mille francs de rente par-dessus le march.

Le signalement du Juif-Errant et de la sainte Vierge, voire mme celui
du bourriquet, tait dj arriv  la Chapelle. Quand ils entrrent dans
le bourg, les femmes se tenaient agenouilles  la porte de leurs
maisons, et Benjamin, qui savait tout faire, les bnissait.




VI

M. MINXIT


Monsieur Minxit accueillit trs-bien mon oncle et ma grand'mre. M.
Minxit tait mdecin je ne sais pourquoi. Il n'avait pas, lui, pass sa
belle jeunesse dans la socit des cadavres. La mdecine lui tait
pousse un beau jour dans la tte comme un champignon: s'il savait la
mdecine, c'est qu'il l'avait invente. Ses parents n'avaient jamais
song  lui faire faire ses humanits; il ne savait que le latin de ses
bocaux, et encore, s'il s'en ft rapport  l'tiquette, il aurait
souvent donn du persil pour de la cigu. Il avait une trs-belle
bibliothque, mais il ne mettait jamais le nez dans ses livres. Il
disait que depuis que ses bouquins avaient t crits, le temprament de
l'homme avait chang. Aucuns mme prtendaient que tous ces prcieux
ouvrages n'taient que les apparences de livres figurs avec du carton,
sur le dos desquels il avait fait graver, en lettres d'or, des noms
clbres dans la mdecine. Ce qui les confirmait dans cette opinion,
c'est que toutes les fois qu'on demandait  M. Minxit  voir sa
bibliothque, il en avait perdu la cl. M. Minxit tait, du reste, un
homme d'esprit; il tait dou d'une bonne dose d'intelligence, et 
dfaut de science imprime, il avait beaucoup de savoir des choses de la
vie. Comme il ne savait rien, il comprit que pour russir il fallait
persuader  la multitude qu'il en savait plus que ses confrres, et il
s'adonna  la divination des urines. Aprs vingt ans d'tude dans cette
science, il tait parvenu  distinguer celles qui taient troubles de
celles qui taient limpides, ce qui ne l'empchait pas de dire  tout
venant qu'il reconnatrait un grand homme, un roi, un ministre,  son
urine. Comme il n'y avait ni rois, ai ministres, ni grands hommes dans
les environs, il ne craignait pas qu'on le prt au mot.

M. Minxit avait le geste incisif. Il parlait haut, beaucoup et sans
s'arrter; il devinait les mots qui devaient faire effet sur les paysans
et savait les mettre en saillie dans ses phrases. Il avait le talent
d'en imposer  la foule, talent qui consiste dans un je ne sais quoi
insaisissable qu'il est impossible de l'crire, d'enseigner ou de
contrefaire; talent inexplicable qui, chez le simple oprateur, fait
tomber des averses de gros sous dans sa caisse; qui, chez le grand
homme, gagne des batailles et fonde des empires; talent qui, 
plusieurs, a tenu lieu de gnie; que Napolon a possd, entre tous les
hommes,  un degr suprme, et que pour tous j'appellerai simplement
charlatanisme. Ce n'est pas ma faute,  moi, si l'instrument avec lequel
on dbite du th de Suisse est le mme que celui avec lequel on se fait
un trne. Dans tous les environs, on ne voulait mourir que de la main de
M. Minxit. Celui-ci, du reste, n'abusait pas de ce privilge, il n'tait
pas plus meurtrier que ses confrres; seulement il gagnait plus d'argent
avec ses fioles de toutes couleurs qu'eux avec leurs aphorismes. Il
s'tait acquis une trs-belle fortune; il avait, d'ailleurs, le talent
de dpenser  propos son argent; il avait l'air de donner tout, comme si
cela n'et rien cot, et les clients qui accouraient chez lui y
trouvaient toujours table ouverte.

Du reste, mon oncle et M. Minxit devaient tre amis aussitt qu'ils se
rencontreraient. Ces deux natures d'hommes se ressemblaient
parfaitement; elles se ressemblaient comme deux gouttes de vin, ou, pour
me servir d'une expression moins dsobligeante pour mon oncle, comme
deux cuillers jetes dans le mme moule. Ils avaient les mmes apptits,
les mmes gots, les mmes passions, la mme manire de voir, les mmes
opinions politiques. Ils se souciaient peu, tous deux, de ces mille
petits accidents, de ces mille catastrophes microscopiques dont, nous
autres sots, nous nous faisons de si grandes infortunes. Celui qui n'a
point de philosophie au milieu des misres d'ici-bas, c'est un homme qui
va tte nue sous une averse. Le philosophe, au contraire, a sur le chef
un bon parapluie qui le met  l'abri de l'orage. Telle tait leur
opinion. Ils regardaient la vie comme une farce, et ils y jouaient leur
rle le plus gaiement possible. Ils avaient un souverain mpris pour ces
gens mal aviss qui font de leur existence un long sanglot; ils
voulaient que la leur ft un clat de rire. L'ge n'avait mis de
diffrence entre eux que quelques rides. C'taient deux arbres de mme
espce, dont l'un est vieux et l'autre dans toute la vigueur de sa sve,
mais qui se parent tous deux des mmes fleurs et qui produisent les
mmes fruits. Aussi le beau-pre futur avait-il pris son gendre dans une
prodigieuse amiti, et le gendre professait-il pour le beau-pre une
haute estime, ses fioles exceptes. Cependant mon oncle n'acceptait
l'alliance de M. Minxit qu' son corps dfendant, par un effort de
raison et pour ne pas dsobliger sa chre soeur.

M. Minxit, parce qu'il aimait Benjamin, trouvait tout naturel qu'il ft
aim de sa fille; car tout pre, si bon qu'il soit, s'aime lui-mme dans
la personne de ses enfants; il les regarde comme des tres qui doivent
contribuer  son bien tre; s'il se choisit un gendre, c'est d'abord
beaucoup pour lui, et ensuite un peu pour sa fille. Quand il est avare,
il la met entre les mains d'un fesse-mathieu; quand il est noble, il la
soude  un cusson; s'il aime les checs, il la donne  un joueur
d'checs; car il faut bien, sur ses vieux jours, qu'il ait quelqu'un
pour faire sa partie. Sa fille, c'est une proprit indivise qu'il
possde avec sa femme. Que la proprit soit enclose d'une haie fleurie
ou d'un vilain grand mur  pierres sches, qu'on lui fasse produire des
roses ou du colza, cela ne la regarde pas: elle n'a pas d'avis  donner
 l'agronome expriment qui la cultive; elle est inhabile  choisir les
graines qui lui conviennent le mieux. Pourvu que ces bons parents
trouvent, dans leur me et conscience, leur fille heureuse, cela suffit:
c'est  elle  s'arranger de sa condition. Chaque soir la femme, en
faisant ses papillotes, et le bonhomme, en mettant son bonnet de coton,
s'applaudissent d'avoir si bien mari leur enfant. Elle n'aime pas son
mari, mais elle s'habituera  l'aimer: avec de la patience on vient 
bout de tout. Ils ne savent pas ce que c'est, pour une femme, qu'un mari
qu'elle n'aime pas: c'est un ftu ardent qu'elle ne peut chasser de son
oeil; c'est une rage de dents qui ne lui laisse pas un moment de repos.
Quelques-unes se laissent mourir  la peine; d'autres vont chercher
ailleurs l'amour qu'elles ne peuvent se procurer avec le cadavre auquel
on les a attaches. Celles-ci glissent doucettement  cet poux fortun
une pince d'arsenic dans son potage, et font crire sur sa tombe qu'il
laisse une veuve inconsolable. Voil ce que produisent l'infaillibilit
prtendue et l'gosme dguis des bons parents.

Si une jeune fille voulait pouser un singe naturalis homme et
franais, le pre et la mre n'y voudraient pas consentir, et il
faudrait bien certainement que le jocko leur ft des sommations
respectueuses. Vous dites, vous: Voil de bons parents; ils ne veulent
pas que leur fille se rende malheureuse. Moi je dis: Voil de
dtestables gostes. Rien n'est plus ridicule que de mettre votre
manire de sentir  la place de celle d'un autre: c'est vouloir
substituer votre organisation  la sienne. Cet homme veut mourir, c'est
qu'il a de bonnes raisons pour cela. Cette demoiselle veut pouser un
singe, c'est qu'elle aime mieux un singe qu'un homme. Pourquoi lui
refuser la facult d'tre heureuse  sa fantaisie? Qui a le droit, quand
elle se trouve heureuse, de lui soutenir qu'elle ne l'est pas? Ce singe
l'gratignera en la caressant. Qu'est-ce que cela vous fait,  vous?
C'est qu'elle aime mieux tre gratigne que caresse. Si, d'ailleurs,
son mari l'gratigne, ce n'est pas  la joue de sa maman qu'elle
saignera. Qui trouve mauvais que la demoiselle des marais voltige le
long des roseaux plutt qu'entre les rosiers des parterres? Le brochet
reproche-t-il  l'anguille sa commre de se tenir sans cesse au fond de
la vase plutt que de venir  l'eau courante qui bouillonne  la surface
du fleuve.

Savez-vous pourquoi ces bons parents refusent leur bndiction  leur
fille et  son jocko? Le pre, c'est qu'il veut un gendre qui soit
peut-tre lecteur, avec lequel il puisse parler littrature ou
politique; la mre, c'est qu'il lui faut un beau jeune homme qui lui
donne le bras, qui la mne au spectacle, et qui la conduise  la
promenade.

M. Minxit, aprs avoir dcoiff, avec Benjamin, quelques-unes de ses
meilleures bouteilles, le conduisit dans sa maison, dans sa cave, dans
ses granges, dans ses curies; il le promena dans son jardin et le fora
de faire le tour d'une grande prairie arrose d'une source vive et
plante d'arbres qui s'tendait derrire l'habitation, et  l'extrmit
de laquelle le ruisseau formait un vivier. Tout cela tait
trs-convoitable; malheureusement la fortune ne donne rien pour rien, et
en change de tout ce bien-tre, il fallait pouser Mlle Minxit.

Au demeurant, Mlle Minxit en valait bien une autre; elle n'tait trop
longue que de vingt lignes; elle n'tait ni brune ni blanche, ni blonde
ni rousse, ni sotte ni spirituelle. C'tait une femme comme sur trente
il y en a vingt-cinq, elle savait parler trs-pertinemment de mille
petites choses insignifiantes, et faisait trs-bien les fromages  la
crme; c'tait bien moins elle que le mariage en gnral qui rpugnait 
mon oncle, et si, au premier abord elle lui avait dplu, c'est qu'il
l'avait vue sous la forme d'une grosse chane.

--Voil ma proprit, dit M. Minxit; quand tu seras mon gendre, elle
sera  nous deux, et, ma foi, quand je n'y serai plus...

--Entendons-nous, fit mon oncle, tes-vous bien sr que Mlle Arabelle
n'a aucune rpugnance  m'pouser?

--Et pourquoi en aurait-elle? Tu ne te rends pas justice, Benjamin.
N'es-tu pas joli garon entre tous? n'es-tu pas aimable quand tu le veux
et autant que tu le veux? et n'es-tu pas homme d'esprit par-dessus le
march?

--Il y a du vrai dans ce que vous dites, M. Minxit; mais les femmes sont
capricieuses, et je me suis laiss dire que Mlle Arabelle avait une
inclination pour un gentilhomme de ce pays, un certain de Pont-Cass.

--Un hobereau, dit M. Minxit, une espce de mousquetaire qui a mang, en
chevaux fins et en habits brods, de beaux domaines que lui avait
laisss son pre. Il m'a,  la vrit, demand Arabelle; mais j'ai
rejet sa proposition d'une lieue. En moins de deux ans, il et dvor
ma fortune. Tu conois que je ne pouvais donner ma fille  un pareil
tre. Avec cela, c'est un duelliste forcen. Par compensation, un de ces
jours il et dbarrass Arabelle de sa noble personne.

--Vous avez raison, M. Minxit; mais, enfin si cet tre est aim
d'Arabelle.

--Fi donc! Benjamin, Arabelle a dans les veines trop de mon sang pour
s'amouracher d'un vicomte. Ce qu'il me faut  moi, c'est un enfant du
peuple, un homme comme toi, Benjamin, avec lequel je puisse rire, boire
et philosopher; un mdecin habile qui exploite avec moi ma clientle, et
supple, par sa science,  ce que n'aura pu nous rvler la divination
des urines.

--Un instant, dit mon oncle, je vous prviens, M. Minxit, que je ne veux
pas consulter les urines.

--Et pourquoi, monsieur, ne voulez-vous pas consulter les urines? Va,
Benjamin, c'tait un homme d'un grand sens, cet empereur qui disait 
son fils: Est-ce que ces pices d'or sentent l'urine? Si tu savais tout
ce qu'il faut de prsente d'esprit, d'imagination, de perspicacit et
mme de logique pour consulter les urines, tu ne voudrais faire d'autre
mtier de ta vie. On t'appellera charlatan peut-tre; mais qu'est-ce
qu'un charlatan? un homme qui a plus d'esprit que la multitude. Et je te
le demande, est-ce la bonne volont qui manque ou l'esprit  la plupart
des mdecins pour tromper leurs clients?--Tiens, voil mon fifre qui
vient probablement m'annoncer l'arrive de quelques fioles. Je vais te
donner un chantillon de mon art.

Eh bien! fifre, dit M. Minxit au musicien, qu'y a-t-il de nouveau?

--C'est, rpondit celui-ci, un paysan qui vient vous consulter.

--Et Arabelle, l'a-t-elle fait jaser?

--Oui, M. Minxit, il vous apporte de l'urine de sa femme, qui est tombe
sur un perron et a roul quatre ou cinq marches: Mlle Arabelle ne se
rappelle pas au juste le nombre.

--Diable! dit M. Minxit, c'est bien maladroit de la part d'Arabelle.
C'est gal, je remdierai  cela. Benjamin, va m'attendre dans la
cuisine avec le paysan; tu sauras ce que c'est qu'un mdecin qui
consulte les urines.

M. Minxit rentra dans sa maison par la petite porte du jardin, et cinq
minutes aprs il arrivait dans sa cuisine, harrass, courbatur, une
cravache  la main, et revtu d'un manteau crott jusqu'au collet.

--Ouf! dit-il en se jetant sur une chaise; quels abominables chemins! je
suis bris; j'ai fait ce matin plus de quinze lieues; qu'on me dbotte
bien vite et qu'on me bassine mon lit.

--M. Minxit, je vous en prie, lui dit le paysan lui prsentant sa fiole.

--Va-t'en au diable avec ta fiole! dit M. Minxit; tu vois bien que je
n'en peux plus. Voil comme vous tes tous; c'est toujours au moment o
j'arrive de campagne que vous venez me consulter.

--Mon pre, dit Arabelle, cet homme aussi est fatigu; ne le forcez pas
 revenir demain.

--Eh bien! voyons donc la fiole, dit M. Minxit d'un air extrmement
contrari; et s'approchant de la fentre: cela, c'est de l'urine de ta
femme, n'est-ce pas?

--C'est vrai, M. Minxit, dit le paysan.

--Elle a fait une chute, dit le docteur examinant de nouveau la fiole.

--Voil qui est on ne peut mieux devin.

--Sur un perron, n'est-il pas vrai?

--Mais vous tes donc sorcier, M. Minxit?

--Et elle a roul quatre marches.

--Cette fois, vous n'y tes plus, M. Minxit; elle en a bien roul cinq.

--Allons donc, c'est impossible; va recompter les marches de ton perron,
et tu verras qu'il n'y en a que quatre.

--Je vous assure, monsieur, qu'il y en a cinq, et qu'elle n'en a pas
vit une.

--Voil qui est tonnant, dit M. Minxit, examinant de nouveau la fiole;
cependant, il n'y a bien l-dedans que quatre marches.  propos, m'as-tu
apport toute l'urine que ta femme t'avait remise?

--J'en ai jet un peu  terre, parce que la fiole tait trop pleine.

--Je ne suis plus surpris si je ne trouvais pas mon compte; voil la
cause du dficit: c'est la cinquime marche que tu as renverse,
maladroit! Alors nous allons traiter la femme comme ayant roul cinq
marches d'un perron. Et il donna au paysan cinq ou six petits paquets et
autant de fioles, le tout tiquet en latin.

--J'aurais cru, dit mon oncle, que vous auriez d'abord pratiqu une
abondante saigne.

--Si c'et t une chute de cheval, une chute d'arbre, une chute sur la
route, oui; mais une chute sur un perron, voil toujours comme cela se
traite.

Une jeune fille vint aprs le paysan.

--Eh bien! lui dit le docteur, comment va ta mre?

--Beaucoup mieux, M. Minxit; mais elle ne peut reprendre ses forces, et
je venais vous demander ce qu'elle doit faire.

--Tu me demandes ce qu'il faut lui faire, et je parie que vous n'avez
pas le sou pour acheter des remdes!

--Hlas! non, mon bon M. Minxit; car mon pre n'a plus d'ouvrage depuis
huit jours.

--Alors, pourquoi diable ta mre s'avise-t-elle d'tre malade?

--Soyez tranquille, M. Minxit; aussitt que mon pre travaillera, vous
serez pay de vos visites: il m'a bien charge de vous le dire.

--Bon! voil encore une autre sottise! Il est donc fou ton pre de
vouloir me payer mes visites quand il n'a pas de pain!... Pour qui me
prend-il donc, ton imbcile de pre?... Tu iras ce soir avec ton ne
chercher un sac de mouture  mon moulin, et tu vas emporter un panier de
vin vieux avec un quartier de mouton; voil, pour le moment, ce qu'il
faut  ta mre. Si d'ici  deux ou trois jours ses forces ne reviennent
point, tu me le feras dire. Va, mon enfant.

--Eh bien! dit M. Minxit  Benjamin, comment trouves-tu la mdecine des
urines?

--Vous tes un brave et digne homme, M. Minxit; voil ce qui vous
excuse; mais, diable! vous ne me ferez toujours pas traiter une chute de
perron autrement que par la saigne.

--Alors, tu n'es qu'un conscrit en mdecine; tu ne sais donc pas qu'il
faut des drogues aux paysans, sinon ils croient que vous les ngligez?

Eh bien donc, tu ne consulteras pas les urines; mais, c'est dommage, tu
aurais fait un joli sujet.




VII

CE QUI SE DIT  LA TABLE DE M. MINXIT


L'heure du dner arriva; quoique M. Minxit n'et invit que quelques
personnes autres que celles  nous connues, le cur, le tabellion et un
de ses confrres du voisinage, la table tait charge d'une profusion de
canards et de poulets, les uns couchs dans une majestueuse intgrit au
milieu de leur sauce, les autres talant symtriquement, sur l'ellipse
de leur plat leurs membres dsarticuls. Le vin tait, du reste, d'une
certaine cte de Trucy, dont les ceps, malgr le nivellement qui a pass
sur nos vignobles comme sur notre socit, ont conserv leur
aristocratie, et jouissent encore d'une rputation mrite.

--Mais, dit mon oncle  M. Minxit,  l'aspect de cette abondance
homrique, il y a ici toute une basse-cour; cela suffirait  rassasier
une compagnie de dragons aprs la grande manoeuvre. Est-ce que par hasard
vous attendez notre ami Arthus?

--J'aurais fait mettre une broche de plus, rpondit en riant M. Minxit.
Mais si nous ne pouvons venir  bout de tout cela, il se trouvera bien
des gens qui achveront notre besogne. Et mes officiers, c'est--dire ma
musique, et les clients qui viendront demain m'apporter leurs fioles,
est-ce qu'il ne faut pas que je songe  eux? J'ai pour principe, moi,
que celui qui ne fait prparer  dner que pour lui n'est pas digne de
dner.

--C'est juste, rpliqua mon oncle. Et aprs cette rflexion
philosophique, il se mit  attaquer les poulets de M. Minxit, comme s'il
et eu contre eux une inimiti personnelle.

Les convives se convenaient; du reste, mon oncle convenait  tout le
monde, et tout le monde lui convenait. Ils jouissaient franchement et
trs-bruyamment de l'hospitalit plantureuse de M. Minxit.

--Fifre, dit celui-ci  un des valets qui servaient  table, fais
apporter du Bourgogne, et va dire  la musique qu'elle se rende ici avec
armes et bagages; il n'y a point d'exemption pour les hommes ivres.

La musique arriva bientt et se rangea autour de la salle. M. Minxit,
ayant dcoiff quelques bouteilles de Bourgogne, leva solennellement son
verre plein:

--Messieurs, dit-il,  la sant de M. Benjamin Rathery, le premier
mdecin du bailliage; je vous le prsente comme mon gendre, et vous prie
de l'aimer comme vous m'aimez.--Allez, musique!

Alors, un bruit infernal de grosse caisse, de triangle, de cymbales et
de clarinettes clata dans la salle, et mon oncle se trouva oblig de
demander grce pour les convives.

Cette notification, un peu trop officielle et trop prmature, fit faire
 Mlle Minxit une grosse moue et une large grimace. Benjamin, qui avait
bien autre chose  faire qu' piloguer ce qui se passait autour de lui,
ne s'aperut de rien; mais cette marque de rpugnance n'chappa pas  ma
grand'mre. Son amour-propre en fut vivement bless; car, si Benjamin
n'tait pas pour tout le monde le plus joli garon du pays, il l'tait
au moins pour sa soeur. Aprs avoir remerci M. Minxit de l'honneur qu'il
faisait  son frre, elle ajouta, mordant dans chaque syllabe comme si
elle et tenu la pauvre Arabelle sous ses dents, que la principale,
l'unique raison qui avait dtermin Benjamin  solliciter l'alliance de
M. Minxit, c'tait la haute considration dont lui, M. Minxit, jouissait
dans toute la contre.

Benjamin crut que sa soeur avait dit une sottise, et il se hta
d'ajouter:

--Et aussi les grces et les charmes de toute espce dont Mlle Arabelle
est si abondamment pourvue, et qui promettent  l'heureux mortel qui
sera son poux des jours fils d'or et de soie.

Puis, comme pour apaiser le remords qu'il prouvait de ce triste
compliment, le seul qu'il et encore dpens avec Mlle Minxit et que sa
soeur l'avait oblig de commettre, il se mit  dvorer avec acharnement
une aile de poulet, et vida d'un trait un grand verre de vin de
Bourgogne.

Il y avait l trois mdecins; on devait parler mdecine, et on en parla.

--Vous disiez tout  l'heure, M. Minxit, dit Fata, que votre gendre
tait le premier mdecin du bailliage. Je ne proteste pas pour moi...
quoiqu'on ait fait certaines cures... mais que pensez-vous du docteur
Arnout, de Clamecy?

--Demandez cela  Benjamin, dit M. Minxit; il le connat mieux que moi.

--Oh! M. Minxit, rpondit mon oncle; un concurrent!...

--Qu'est-ce que cela fait? Est-ce que tu as besoin de rabaisser tes
concurrents, toi? Dis-nous ce que tu en penses pour obliger Fata.

--Puisque vous le voulez, je pense que le docteur Arnout a une superbe
perruque.

--Et pourquoi, dit Fata, un mdecin  perruque ne vaudrait-il pas un
mdecin  queue?

--La question est d'autant plus dlicate que vous avez vous-mme une
perruque, M. Fata; mais je vais tcher de m'expliquer sans blesser
l'amour-propre de qui que ce soit.

Voil un mdecin qui a des connaissances plein la tte, qui a fouill
tous les bouquins crits sur la mdecine, qui sait de quels mots grecs
viennent les cinq  six cents maladies qui atteignent notre pauvre
humanit. Eh bien! s'il n'a qu'une intelligence borne, je ne voudrais
pas lui confier mon petit doigt  gurir; je donnerais la prfrence 
un bateleur intelligent, car sa science  lui, c'est une lanterne qui
n'est pas claire. On a dit: Tant vaut l'homme, tant vaut la terre; il
serait aussi vrai de dire: Tant vaut l'homme, tant vaut la science; et
cela est surtout vrai de la mdecine, qui est une science conjecturale.
L il faut deviner les causes par des effets quivoques et incertains:
ce pouls qui reste muet sous le doigt d'un sot, fait  l'homme d'esprit
des confidences merveilleuses. Allez, deux choses sont surtout
ncessaires pour russir en mdecine, et ces deux choses ne s'acquirent
pas: c'est la perspicacit et l'intelligence.

--Tu oublies, dit M. Minxit en riant, les cymbales et la grosse caisse.

--Oh! fit Benjamin,  propos de votre grosse caisse, il me vient une
excellente ide: auriez-vous une place vacante dans votre musique?

--Pour qui donc? dit M. Minxit.

--Pour un vieux sergent de ma connaissance et un caniche, rpondit
Benjamin.

--Et de quel instrument peuvent s'escrimer tes deux protgs?

--Je ne sais pas, dit Benjamin; de celui que vous voudrez, probablement.

--Nous pourrons toujours faire panser mes quatre chevaux  ton vieux
sergent, en attendant que mon matre de musique l'ait mis au courant
d'un instrument quelconque, ou bien il pilera mes drogues.

-- propos, dit mon oncle, nous pourrions en tirer un meilleur parti. Il
a une figure rissole comme un poulet qui sort de la broche; on dirait
qu'il n'a fait, toute sa vie, que de passer et repasser sous la ligne:
vous le prendriez pour le bonhomme Tropique en personne; avec cela, il
est sec comme un vieil os brl: nous dirons que c'est un sujet dont
nous avons extrait la graisse pour composer nos pommades: cela se
placera mieux que de la graisse d'ours; ou bien nous le ferons passer
pour un vieillard nubien de cent quarante ans, qui aura prolong ses
jours jusqu' cet ge extraordinaire avec un lixir de longue vie, dont
il nous aura transmis le secret moyennant une pension viagre. Or, ce
prcieux lixir, nous le vendrons pour la bagatelle de quinze sous la
fiole: ce ne sera pas la peine de s'en passer.

--Fichtre! dit M. Minxit, je vois que tu entends la mdecine  grand
orchestre; envoie-moi ton homme quand tu voudras, je le prends  mon
service, soit comme Nubien, soit comme vieillard dessch.

En ce moment un domestique entra dans la salle, tout effar, et dit 
mon oncle qu'il y avait dans l'curie une vingtaine de femmes qui
arrachaient la queue de son ne, et que, comme il avait voulu les
disperser  coups de fouet, elles avaient failli le mettre en pices
avec le tranchant de leurs ongles.

--Je vois ce que c'est, dit mon oncle, clatant de rire: elles arrachent
les crins de l'ne de la sainte Vierge pour faire des reliques.

M. Minxit voulut qu'on lui expliqut l'affaire.

--Messieurs, s'cria-t-il quand mon oncle eut termin son rcit, nous
sommes des impies si nous n'adorons Benjamin pasteur: il faut que vous
en fassiez un saint.

--Je proteste, dit Benjamin; je ne veux pas aller en paradis, car je n'y
rencontrerais aucun de vous.

--Oui, riez, messieurs, dit ma grand'mre aprs avoir ri elle-mme; cela
ne me fait pas rire, moi; voil toujours le rsultat des mauvaises
farces de Benjamin: M. Durand nous fera payer son ne, si nous ne le lui
rendons tel qu'il nous l'a confi.

--En tout cas, dit mon oncle, il ne peut toujours nous en faire payer
que la queue. L'homme qui m'aurait coup la queue,  moi,--et ma queue
vaut bien assurment, sans la flatter, celle de l'ne de M.
Durand--serait-il donc aussi coupable devant la justice que s'il m'et
tu tout entier?

--Assurment non, dit M. Minxit, et s'il faut t'en dire mon avis, je ne
t'en estimerais pas une obole de moins.

Cependant, la cour s'emplissait de femmes qui se tenaient dans une
posture respectueuse, comme on se tient autour d'une chapelle trop
troite tandis qu'on y clbre l'office, et dont un grand nombre taient
 genoux.

--Il faut que vous nous dbarrassiez de ce monde, dit M. Minxit 
Benjamin.

--Rien de plus facile, rpondit celui-ci.

Il se mit alors  la fentre et dit  ces bonnes gens qu'ils auraient
tout le temps de voir la sainte Vierge; qu'elle se proposait de rester
deux jours chez M. Minxit, et que le lendemain dimanche, elle ne
manquerait pas d'assister  la grand'messe. Sur cette assurance, le
peuple se retira satisfait.

--Voil, dit le cur, des paroissiens qui ne me font pas beaucoup
d'honneur; il faut que dimanche je leur en dise quelque chose dans mon
prne. Comment peut-on tre si born de prendre pour une chose sainte la
queue crotte d'un bourriquet?

--Mais, pasteur, rpondit Benjamin, vous qui tes  table si philosophe,
n'avez-vous pas, dans votre glise, deux ou trois os blancs comme du
papier, qui sont sous verre, et que vous appelez les reliques de saint
Maurice?

--Ce sont des reliques puises, poursuivit M. Minxit; il y a plus de
cinquante ans qu'elles n'ont fait de miracles. M. le cur ferait bien de
s'en dbarrasser et de les vendre pour composer du noir animal.
Moi-mme, je les prendrais pour faire de l'_album grcum_ s'il voulait
me les cder  juste prix.

--Qu'est-ce que c'est que cela de l'_album grcum_? fit navement ma
grand'mre.

--Madame, ajouta M. Minxit en s'inclinant, c'est du _blanc grec_: je
regrette de ne pouvoir vous en dire davantage.

--Pour moi, dit le tabellion, petit vieillard en perruque blanche, dont
l'oeil tait plein de malice et de vivacit, je ne reproche pas au
pasteur la place honorable qu'il a donne, dans son glise, aux tibias
de saint Maurice: saint Maurice, sans aucun doute, avait des tibias de
son vivant. Pourquoi ne seraient-ils pas ici aussi bien qu'ailleurs? Je
suis mme tonn d'une chose, c'est que la fabrique ne possde pas les
bottes  l'cuyre de notre patron. Mais je voudrais qu' son tour le
pasteur ft plus tolrant, et qu'il ne reprocht pas  ses paroissiens
la foi qu'ils ont au Juif-Errant. Ne pas croire assez est aussi bien une
marque d'ignorance que de trop croire.

--Comment! reprit vivement le cur, vous, M. le tabellion, vous croiriez
au Juif-Errant?

--Pourquoi donc n'y croirais-je pas aussi bien qu' saint Maurice?

--Et vous, M. le docteur, dit-il en s'adressant  Fata, croyez-vous au
Juif-Errant?

--Hum, hum, fit celui-ci en absorbant une grosse prise de tabac.

--Pour vous, respectable M. Minxit...

--Moi, interrompit M. Minxit, je pense comme le confrre, except qu'au
lieu d'une prise de tabac, c'est un verre de vin que je m'administre.

--Vous, du moins, M. Rathery, qui passez pour un philosophe, j'espre
bien que vous ne faites pas au Juif-Errant l'honneur de croire  ses
ternelles prgrinations.

--Pourquoi pas? dit mon oncle; vous croyez bien  Jsus-Christ, vous?

--Oh! c'est diffrent, rpondit le cur. Je crois  Jsus-Christ, parce
que ni son existence ni sa divinit ne peuvent tre rvoques en doute;
parce que les vangltstes qui ont crit son histoire sont des hommes
dignes de foi; parce qu'ils n'ont pu se tromper; parce qu'ils n'avaient
pas d'intrt  tromper leur prochain, et que, quand bien mme ils
l'eussent voulu, la fraude n'et pu s'accomplir.

Si les faits consigns par eux taient controuvs; si l'vangile
n'tait, comme le _Tlmaque_, qu'une espce de roman philosophique et
religieux,  l'apparition de ce livre fatal qui devait rpandre le
trouble et la division  la surface de la terre; qui devait sparer
l'poux de l'pouse, les enfants de leurs pres; qui rhabilitait la
pauvret; qui faisait l'esclave l'gal du matre; qui heurtait toutes
les ides admises; qui honorait tout ce qui jusqu'alors avait t
mpris, et jetait comme ordures, au feu de l'enfer, tout ce qui avait
t honor; qui renversait la vieille religion des paens, et sur ses
dbris tablissait,  la place d'autels, le gibet d'un pauvre fils de
charpentier...

--M. le cur, dit M. Minxit, votre priode est trop longue: il faut la
couper par un verre de vin.

M. le cur, donc, ayant bu un verre de vin, poursuivit:

-- l'apparition de ce livre, dis-je, les paens eussent jet un immense
cri de protestation, et les Juifs, qu'il accusait du plus grand crime
qu'un peuple puisse commettre, d'un dicide, l'eussent poursuivi de
leurs ternelles rclamations.

--Mais, dit mon oncle, le Juif-Errant a pour lui une autorit qui n'est
pas moins puissante que celle de l'vangile: c'est la complainte des
bourgeois de Bruxelles en Brabant, qui le rencontrrent aux portes de la
ville, et le rgalrent d'un pot de bire frache.

Les vanglistes sont des hommes dignes de foi, soit; mais, au fait, ces
vanglistes,  l'inspiration prs, que sont-ils? des hommes de rien;
des hommes qui n'avaient ni feu ni lieu, qui ne payaient point de
contributions, et que poursuivrait aujourd'hui le parquet pour
vagabondage. Les bourgeois de Bruxelles, au contraire, taient des
hommes tablis, des hommes qui avaient pignon sur rue; plusieurs, j'en
suis bien sr, taient syndics ou marguilliers. Si les vanglistes et
les bourgeois de Bruxelles pouvaient avoir une discussion devant le
bailli, je suis bien sr que c'est aux bourgeois de Bruxelles que le
magistrat dfrerait le serment.

Les bourgeois de Bruxelles n'ont pu se tromper; car enfin un bourgeois,
ce n'est pas un mannequin, un gargamelle, un homme de pain d'pice, et
il n'est pas plus difficile de distinguer un vieillard de dix-sept cents
ans passs d'un moderne, que de distinguer un vieillard de l'espce
commune d'un enfant de cinq ans.

Les bourgeois de Bruxelles n'avaient aucun intrt  tromper leurs
concitoyens: peu leur importait,  eux, qu'il y et ou qu'il n'y et pas
un homme qui marche toujours. Et quel honneur pouvait-il leur revenir de
s'tre attabls dans une brasserie avec le superlatif des vagabonds,
avec une espce de damn, plus misrable cent fois qu'un galrien,
auquel je ne voudrais pas, moi, ter mon chapeau, et d'avoir bu avec lui
de la bire frache? Et mme,  bien prendre la chose, ils ont agi, en
publiant leur complainte, plutt contre leur intrt que dans leur
intrt; car ce morceau de posie n'est pas de nature  donner une haute
opinion de leur valeur potique; et le tailleur Millot-Rataut, dont j'ai
mainte fois surpris le grand-nol autour d'un morceau de fromage de
Brie, est un Virgile en comparaison d'eux.

Les bourgeois de Bruxelles n'auraient pu tromper leurs concitoyens,
quand bien mme ils l'auraient voulu; si les faits clbrs dans leur
complainte taient controuvs,  l'apparition de cet crit, les
habitants de Bruxelles eussent rclam; la police et cherch sur ses
registres si un sieur Isaac Laquedem n'tait pas pass tel jour 
Bruxelles, et, elle et rclam; les cordonniers, dont le procd brutal
du Juif-Errant, qui tirait lui-mme de la manicle, a dshonor  tout
jamais la vnrable confrrie, n'eussent pas manqu de rclamer; c'et
t, en un mot, un concert de rclamations  faire crouler les tours de
la capitale du Brabant.

D'ailleurs, sous le rapport de la crdibilit, la complainte du
Juif-Errant a sur l'vangile de notables avantages; elle n'est point
tombe du ciel comme un arolithe; elle a une date prcise: le premier
exemplaire a t dpos  la bibliothque royale, bien et dment revtu
du nom de l'imprimeur et de la dsignation de son domicile. L'vangile
cependant n'a point de date.  la complainte de Bruxelles est joint le
portrait du Juif-Errant, en tricorne, en polonaise, en bottes 
l'cuyre, et portant une canne dmesure; cependant, aucune mdaille
qui nous transmette l'effigie de Jsus-Christ n'est venue jusqu' nous.
La complainte du Juif-Errant a t crite dans un sicle clair,
investigateur, plus dispos  retrancher de ses croyances qu' ajouter;
l'vangile, au contraire, a apparu tout  coup comme un flambeau allum,
on ne sait par qui, au milieu des tnbres d'un sicle livr  de
grossires superstitions, et chez un peuple plong dans l'ignorance la
plus profonde, et dont l'histoire n'est qu'une longue suite d'actes de
superstition et de barbarie.

--Permettez, M. Benjamin, dit le notaire; vous avez dit que les
bourgeois de Bruxelles n'avaient pu se tromper sur l'identit du
Juif-Errant; cependant, les habitants de Moulot vous ont pris ce matin
pour le Juif-Errant; vous avez mme, en cette qualit, fait en prsence
de tout le peuple de Moulot un miracle authentique; votre dmonstration
pche donc par un ct, et vos rgles, relativement  la certitude
historique, ne sont pas infaillibles.

--L'objection est forte, dit Benjamin en se grattant la tte. Je
conviens qu'il m'est impossible d'y rpondre; mais elle s'applique aussi
bien au Jsus-Christ de monsieur qu' mon Juif-Errant.

--Ah a! interrompit ma grand'mre, qui allait toujours au fait,
j'espre que tu crois en Jsus-Christ, Benjamin?

--Sans doute, ma chre soeur, je crois  Jsus-Christ. J'y crois d'autant
plus fermement que sans croire  la divinit de Jsus-Christ on ne peut
croire  l'existence de Dieu; que les seules preuves qu'il y ait de
l'existence de Dieu, ce sont les miracles de Jsus-Christ. Mais,
fichtre! cela ne m'empche pas de croire au Juif-Errant, ou, pour mieux
dire, voulez-vous que je vous explique ce que c'est, pour moi, que le
Juif-Errant?

Le Juif-Errant, c'est l'effigie du peuple juif, crayonne par quelque
pote inconnu d'entre le peuple, sur les murs d'une chaumire. Ce mythe
est si frappant qu'il faudrait tre aveugle pour ne pas le reconnatre.

Le Juif-Errant n'a point de toit, point de foyer, point de domicile
lgal et politique: le peuple juif n'a point de patrie.

Le Juif-Errant est oblig de marcher sans s'arrter, sans prendre
haleine, ce qui doit tre trs-fatigant pour lui avec des bottes 
l'cuyre. Il a dj fait sept fois le tour du monde. Le peuple juif
n'est tabli nulle part d'une manire fixe; il demeure partout sous des
tentes; il va et vient incessamment comme les flots de l'Ocan, et lui
aussi, comme une cume qui flotte  la surface des nations, comme un
ftu emport par le cours de la civilisation, a dj fait bien des fois
le tour du monde.

Le Juif-Errant a toujours cinq sous dans sa poche. Le peuple juif, ruin
sans cesse par les exactions de la noblesse fodale et par les
confiscations des rois, revenait toujours, comme un lige qui du fond de
l'eau remonte  sa surface,  une situation prospre. Son opulence
repoussait d'elle-mme.

Le Juif-Errant ne peut dpenser que cinq sous  la fois. Le peuple juif,
oblig de dissimuler ses richesses, est devenu chiche et parcimonieux:
il dpense peu.

Le supplice du Juif-Errant durera toujours. Le peuple juif ne peut pas
plus se runir en corps de nation que les cendres d'un chne frapp par
la foudre ne peuvent se runir en arbres: il est dispers jusqu' la
consommation des sicles  la surface de la terre.

 srieusement parler, c'est sans doute une superstition de croire au
Juif-Errant; mais je vous dirai ce qui est dit dans l'vangile: Que
celui qui est exempt de toute superstition jette aux habitants de Moulot
le premier sarcasme! Le fait est que nous sommes tous superstitieux, les
uns plus, les autres moins, et souvent celui qui a une loupe sur
l'oreille, grosse comme une pomme de terre, se gausse de celui qui a un
poireau au menton.

Il n'y a pas deux chrtiens qui aient les mmes croyances, qui admettent
et rejettent les mmes choses. L'un fait maigre le vendredi et ne va pas
aux offices; l'autre va aux offices et met le pot au feu le vendredi;
cette dame se moque du vendredi comme du dimanche, et se croirait damne
si elle n'tait pas marie  l'glise.

Soit la religion une bte  sept cornes. Celui qui ne croit qu' six de
ses cornes se moque de celui qui croit  la septime; celui qui ne lui
accorde que cinq cornes se moque de celui qui lui en reconnat six. Le
diste survient qui se moque de tous ceux qui croient que la religion a
des cornes, et enfin passe l'athe, qui se moque de tous les autres; et,
pourtant, l'athe croit  Cagliostro et se fait tirer les cartes. En
dfinitive, il n'y a qu'un homme qui ne soit pas superstitieux, c'est
celui qui ne croit qu' ce qui lui est dmontr.

Il tait nuit et plus que nuit, quand ma grand'mre dclara qu'elle
voulait partir.

--Je ne laisserai partir Benjamin qu' une condition, dit M. Minxit,
c'est qu'il me promettra d'assister dimanche  une grande partie de
chasse que je dcrte en son honneur: il faut bien qu'il fasse
connaissance avec ses bois et les livres qui sont dedans.

--Mais, dit mon oncle, c'est que je ne sais pas les premiers lments de
la chasse. Je distinguerais trs-bien un civet ou un rble de livre
d'une gibelotte de lapin; mais que Millot-Rataut me chante son
grand-nol si je suis capable de distinguer un livre qui court d'un
lapin courant.

--Tant pis pour toi, mon ami; mais c'est une raison de plus pour que tu
viennes: il faut bien connatre un peu de tout.

--Vous verrez, M. Minxit, que je ferai un malheur: je tuerai un de vos
instruments de musique.

--Fichtre! ne t'avise pas de cela, au moins; il faudrait que je le
payasse plus cher qu'il ne vaut  sa famille dsole. Mais, pour viter
tout accident, tu chasseras avec ton pe.

--Eh bien! je promets, dit mon oncle.

Et, l-dessus, il prit cong, avec sa chre soeur, de M. Minxit.

--Savez-vous, dit Benjamin  ma grand'mre quand ils furent sur le
chemin, que j'aimerais mieux pouser M. Minxit que sa fille?

--Il ne faut vouloir que ce qu'on peut, et tout ce qu'on peut il faut le
vouloir, rpondit schement ma grand'mre.

--Mais...

--Mais... prenez garde  l'ne, et ne le piquez pas, comme ce matin, de
vote pe; voil tout ce que je vous demande.

--Vous me boudez, ma soeur; je voudrais savoir pourquoi?

--Eh bien! je vais vous le dire: parce que vous avez trop bu, trop
discut, et que vous n'avez rien dit  mademoiselle Arabelle.
Maintenant, laissez-moi tranquille.




VIII

COMMENT MON ONCLE EMBRASSA UN MARQUIS.


Le samedi suivant, mon oncle alla coucher  Corvol.

On partit le lendemain au lever du soleil. M. Minxit tait accompagn de
tous ses gens et de plusieurs amis, dont le confrre Fasta faisait
partie. C'tait par un de ces jours splendides que le sombre hiver,
semblable  un gelier qui sourit, donne de temps en temps  la terre;
fvrier semblait avoir emprunt au mois d'avril son soleil; le ciel
tait limpide, et le vent du midi emplissait l'atmosphre d'une molle
tideur; la rivire fumait au loin entre les saules, la gele blanche du
malin pendait en gouttelettes aux branches des buissons; les petits
ptres chantaient pour la premire fois de l'anne dans les prs, et les
ruisselets qui descendent de la montagne du Flez, rveills par la
chaleur du soleil, gazouillaient au pied des haies.

--M. Fata, dit mon oncle, voil une belle journe! Est-ce que nous la
passerons entre les rameaux mouills des bois?

--Ce n'est pas mon avis, confrre, rpondit celui-ci. Si vous voulez
venir chez moi, je vous montrerai un enfant  quatre ttes que j'ai
serr dans un bocal. M. Minxit m'en offre trois cents francs.

--Vous feriez bien de le lui cder, dit mon oncle, et de mettre du
cassis  la place.

Cependant, comme il avait de bonnes jambes et qu'il n'y avait que deux
petites lieues de l  Varzy, il se dcida  suivre le confrre. Ils
quittrent donc, Fata et lui, le gros des chasseurs, et s'enfoncrent
dans un chemin de travers qui s'garait dans la prairie. Bientt ils se
trouvrent vis--vis Saint-Pierre-du-Mont. Or, Saint-Pierre-du-Mont est
un gros monticule situ sur la route de Clamecy  Varzy. Il est  sa
base revtu de prairies et tout ruisselant de sources, mais ras et nu 
son sommet. Vous diriez une grande motte de terre souleve dans la
plaine par une taupe gigantesque. Sur son crne pel et teigneux tait
alors un reste de chteau fodal, aujourd'hui remplac par une lgante
maison de campagne qu'habite un engraisseur de bestiaux: car c'est ainsi
que, par un travail insensible, les oeuvres de l'homme, comme celle de la
nature, se dcomposent et recomposent.

Les murs du castel taient dmantels, ses crneaux dents en maints
endroits; les tours semblaient avoir t casses par le milieu, et elles
taient rduites  l'tat de tronons; ses fosss, taris  moiti,
taient encombrs par de grandes herbes et une fort de roseaux, et son
pont-levis avait fait place  un pont de pierre: l'ombre sinistre de ce
vieux dbris de la fodalit attristait tous les environs; les
chaumires avaient recul devant lui; les unes taient alles sur le
coteau voisin former le village de Flez, les autres taient descendues
dans la valle et s'taient groupes en hameau le long de la route.

Le matre de cette vieille gentilhommire tait alors un certain marquis
de Cambyse. M. de Cambyse tait grand, pais, fortement charpent et
avait la force d'un gant. Vous eussiez dit une ancienne armure faite de
chair. Il tait d'un caractre violent, emport, susceptible jusqu'
l'excs, ne pouvant supporter aucune contradiction, et d'un orgueil qui
allait jusqu' la sottise; il tait d'ailleurs entich de sa noblesse et
s'imaginait que les Cambyse taient une oeuvre hors ligne dans la
cration.

Il avait t quelque temps officier de mousquetaires, je ne sais de
quelle couleur; mais il tait mal  son aise  la cour: sa volont s'y
trouvait comprime, sa violence ne pouvait y faire explosion, et il
tait d'ailleurs touff au milieu de cette poussire de hobereaux qui
chatoyaient et tourbillonnaient autour du trne. Il tait revenu dans
ses terres et il y vivait en petit monarque. Le temps avait emport un 
un les vieux privilges de la noblesse; mais, lui, il les avait gards
de fait et il les exerait dans toute leur plnitude. Il tait encore
matre absolu non-seulement de ses domaines, mais encore dans tout le
pays des environs. C'tait,  la rondache prs, un vritable seigneur
fodal. Il rossait les paysans, il leur prenait leurs femmes quand elles
taient gentilles, il envahissait leurs terres avec ses meutes, foulait
leurs rcoltes aux pieds de ses valets, et faisait mille avanies aux
bourgeois qui se laissaient rencontrer par lui autour de sa montagne.

Il faisait du despotisme et de la violence par caprice, par
divertissement et surtout par amour propre. Afin d'tre le personnage le
plus minent du pays, il avait voulu en tre le plus mchant. Il ne
savait pas de meilleures manires pour dmontrer sa supriorit aux gens
que de les opprimer. Pour tre clbre, il s'tait fait mchant. C'tait
au volume prs, la puce qui ne peut vous faire apercevoir de sa prsence
entre vos draps qu'en vous piquant. Quoique riche, il avait des
cranciers. Mais il se faisait un point d'honneur de ne pas les payer.
Telle tait la terreur de son nom que vous n'eussiez pas trouv dans le
pays un huissier pour l'assigner. Un seul, le pre Ballivet, avait os
lui remettre une cdule en main propre et parlant  sa personne, mais il
y avait risqu sa vie. Honneur donc au gnreux pre Ballivet, huissier
royal, qui exploitait pour tout le monde et deux lieues au del, ainsi
que le disaient les mauvais plaisants du pays pour ternir la gloire de
ce grand huissier.

Voici du reste comment il s'y tait pris. Il avait empaquet sa cdule
dans une demi-douzaine d'enveloppes perfidement cachetes et l'avait
prsente  M. de Cambyse comme un paquet venant du chteau de Vilaine.
Tandis que le marquis dmaillotait l'exploit, il s'tait esquiv sans
bruit, avait gagn la grande porte et avait enfourch son cheval qu'il
avait attach  un arbre  quelque distance du chteau. Quand le marquis
eut connaissance de ce que contenait le paquet, furieux d'avoir t la
dupe d'un huissier, il ordonna  ses domestiques de courir sur ses
traces; mais le pre Ballivet tait hors de leur porte et se moquait
d'eux par un geste que je ne puis reproduire ici.

Du reste, M. de Cambyse ne se faisait gure plus de scrupule de
dcharger son fusil sur un paysan que sur un renard. Il en avait dj
dtrior deux ou trois, qu'on appelait dans le pays les estropis de M.
de Cambyse, et plusieurs habitants quasi-notables de Clamecy avaient t
victimes de ses trs-mauvaises plaisanteries. Quoiqu'il ne ft pas
encore bien vieux, il y avait dj dans la vie de cet honorable seigneur
assez de sanglantes espigleries pour faire deux forats  perptuit;
mais sa famille tait bien  la cour: la protection de ses nobles
cousins le mettait  l'abri de toute poursuite. Et au fait, chacun prend
son plaisir o il le trouve. Le bon roi Louis XV, tandis qu'il prenait 
Versailles de si doux et de si joyeux bats, tandis qu'il donnait des
ftes aux gentilshommes de sa cour, ne voulait pas que ses gentilshommes
de province s'ennuyassent dans leurs terres, et il et t
trs-contrari que les paysans  faire crier sous le bton, ou les
bourgeois  dsoler leur eussent fait faute. Louis, dit le Bien-Aim,
tenait  mriter l'amour que lui avaient dcern ses sujets. Ainsi donc,
il est bien entendu que le marquis de Cambyse tait inviolable comme un
roi constitutionnel, et qu'il n'y avait pour lui ni justice ni
marchausse.

Benjamin aimait  dclamer contre M. de Cambyse; il l'appelait le
Gessler des environs, et il manifestait souvent le dsir de se trouver
en la prsence de cet homme; ses souhaits ne furent que trop tt
accomplis, comme vous allez le voir.

Mon oncle, en sa qualit de philosophe, se mit en contemplation devant
les vieux crneaux noirs et brchs qui dchiraient l'azur du ciel.

--M. Rathery, lui dit le confrre le tirant par la manche, il ne fait
pas bon autour de ce chteau, je vous en prviens.

--Comment, M. Fata, vous aussi vous avez peur d'un marquis?

--Mais, M. Rathery, c'est que je suis, moi, un mdecin  perruque.

--Voil comme ils sont tous! s'cria mon oncle, donnant un libre cours 
son indignation; ils sont trois cents roturiers contre un gentilhomme,
et ils souffrent qu'un gentilhomme leur passe sur le ventre; encore
s'aplatissent-ils le plus qu'ils peuvent de peur que ce noble personnage
ne trbuche!

--Que voulez-vous, M. Rathery, contre la force...

--Mais c'est vous qui l'avez la force, malheureux! Vous ressemblez au
boeuf qui se laisse conduire par un enfant, de sa verte prairie 
l'abattoir. Oh! le peuple est lche! il est lche! je le dis avec
amertume, comme une mre dit que son enfant a mauvais coeur. Toujours il
abandonne au bourreau ceux qui se sont sacrifis pour lui, et s'il
manque une corde pour les pendre, il se charge de la fournir. Deux mille
ans ont pass sur la cendre des Gracques, et dix-sept cent cinquante ans
sur le gibet de Jsus-Christ, et c'est toujours le mme peuple. Il a
quelquefois des lubies de courage; il jette le feu par la bouche et les
naseaux; mais la servitude est son tat normal et il y revient toujours,
comme un serin apprivois revient toujours  sa cage. Vous voyez passer
le torrent gonfl par un soudain orage et vous le prenez pour un fleuve.
Vous repassez le lendemain, et vous ne trouvez plus qu'un honteux filet
d'eau qui se cache sous les herbes de ses rives, et qui n'a laiss de
son passage que quelques pailles aux branches des arbustes. Il est fort
quand il veut l'tre; mais prenez-y garde, sa force ne dure qu'un
instant: ceux qui s'appuient sur lui btissent leur maison sur la face
glace d'un lac.

En ce moment, un homme en riche costume de chasse traversait la route,
suivi de chiens aboyants et d'une longue trane de valets. Fata plit.

--M. de Cambyse! dit-il  mon oncle; et il salua profondment; mais
Benjamin resta droit et couvert comme un grand d'Espagne.

Or, rien n'tait plus propre  choquer le terrible marquis que
l'outrecuidance de ce vilain qui lui refusait un banal hommage sur la
lisire de ses domaines et en prsence de son chteau. C'tait
d'ailleurs d'un trs-mauvais exemple et qui pouvait devenir contagieux.

--Manant! dit-il  mon oncle avec son air de gentilhomme pourquoi ne me
salues-tu pas?

--Toi-mme, rpondit mon oncle en le toisant du haut en bas de son oeil
gris, pourquoi ne m'as-tu pas salu?

--Ne sais-tu pas que je suis le marquis de Cambyse, seigneur de tout ce
pays?

--Et toi, ignores-tu que je suis Benjamin Rathery, docteur en mdecine
de Clamecy?

--Vraiment, dit le marquis, tu es carabin? je l'en fais mon compliment;
voil un beau titre que tu as l.

--C'est un titre qui vaut bien le tien! pour l'acqurir, il m'a fallu
subir de longues et srieuses tudes. Mais toi, ce de que tu mets devant
ton nom, que t'a-t-il cot? Le roi peut faire vingt marquis par jour,
mais je le dfie, avec sa toute-puissance, de faire un mdecin; un
mdecin a son utilit, tu le reconnatras peut-tre plus tard; mais un
marquis,  quoi cela sert-il?

M. le marquis de Cambyse avait bien djeun ce jour-l. Il tait de
bonne humeur.--Voil, dit-il  son intendant, un plaisant original;
j'aime mieux l'avoir rencontr qu'un chevreuil. Et celui-l, ajouta-t-il
en montrant Fata du doigt, quel est-il?

--M. Fata, de Varzy, monseigneur, dit le mdecin faisant une seconde
gnuflexion.

--Fata, dit mon oncle, vous tes un polisson, je m'en doutais; mais vous
me rendrez compte de ce procd.

--Ah a! dit le marquis  Fata, est-ce que tu connais cet homme?

--Trs-peu, M. le marquis, je vous le jure; je ne le connaissais que
pour avoir dn avec lui chez M. Minxit; mais du moment qu'il manque aux
gards dus  la noblesse, je ne le connais plus.

--Et moi, dit mon oncle, je commence  te connatre.

--Comment, monsieur Fata de Varzy, poursuivit le marquis, est-ce que
vous dnez chez ce drle de Minxit?

--Oh! par hasard, monseigneur, un jour que je passais par Corvol! Je
sais bien que ce Minxit n'est pas un homme  voir; c'est une tte
brle, un homme entich de sa fortune et qui se croit autant qu'un
gentilhomme.--Haie! haie! qui m'a frapp de son pied par derrire?

--Moi, dit Benjamin, de la part de M. Minxit.

--Maintenant, dit le marquis, vous n'avez rien  faire ici, M. Fata,
laissez-moi avec votre compagnon de voyage. Ainsi donc, ajouta-t-il,
s'adressant  mon oncle, tu persistes, toi,  ne pas me saluer?

--Si tu me salues le premier, je te saluerai le second, dit Benjamin.

--Et c'est l ton dernier mot?

--Oui!

--Tu as bien rflchi  ce que tu fais?

--coute, dit mon oncle, je veux avoir de la dfrence pour ton titre et
te prouver combien je suis coulant en tout ce qui concerne l'tiquette.
Alors il tira un gros sou de sa poche, et le faisant tourner en l'air:
Demande pile ou face, dit-il au marquis; gentilhomme ou mdecin, celui
que le sort dsignera saluera le premier; il n'y aura pas  y revenir.

--Insolent! dit le gros intendant joufflu, ne voyez-vous pas que vous
manquez de respect  monseigneur de la manire la plus scandaleuse? Si
j'tais  sa place, il y a longtemps que je vous aurais btonn.

--Mon ami, rpondit Benjamin, mlez-vous de vos chiffres. Votre seigneur
vous paie pour le voler et non pour lui donner des conseils.

En ce moment un garde-chasse passa derrire mon oncle, et d'un revers de
main lui enleva son tricorne, qui tomba dans la boue. Benjamin tait
d'une force musculaire peu commune: il se retourne, le garde avait
encore aux lvres le gros sourire qu'y avait fait panouir son
espiglerie. Mon oncle, d'un coup de son poing de fer, envoie l'homme 
la banderolle moiti dans le foss, moiti dans la haie qui abordait la
route. Les camarades de celui-ci voulaient le tirer de la position
amphibie dans laquelle il se trouvait engag; mais M. de Cambyse s'y
opposa.--Il faut, dit-il, que le drle apprenne que le droit d'insolence
n'appartient pas aux vilains.

Au fait, je ne conois pas mon oncle, ordinairement si philosophe, de
n'avoir pas cd de bonne grce  la ncessit. Je sais bien que c'est
vexant pour un fier citoyen du peuple, qui sent ce qu'il vaut, d'tre
oblig de saluer un marquis. Mais quand nous sommes sous le coup de la
force, notre libre arbitre est supprim; ce n'est plus une action qui se
fait, c'est un rsultat qui se produit. Nous ne sommes plus qu'une
machine qui n'est point responsable de ses actes; l'homme qui nous fait
violence est le seul auquel on puisse reprocher ce qu'il y a de honteux
ou de coupable dans notre action. Aussi ai-je toujours regard comme une
obstination peu digne d'tre canonise la rsistance invincible des
martyrs  leurs perscuteurs. Vous voulez, vous, Antiochus, me jeter
dans l'huile bouillante si je refuse de manger de la viande de porc? Je
dois vous faire d'abord observer qu'on ne fait pas frire un homme comme
un goujon; mais si vous persistez dans vos exigences, je mange votre
ragot, et mme je le mange avec plaisir s'il est bien accommod; car
c'est  vous,  vous seul, Antiochus, que la digestion en sera funeste.
Vous, monsieur de Cambyse, vous exigez, votre fusil sur ma poitrine, que
je vous salue? Eh bien! marquis, j'ai l'honneur de vous saluer. Je sais
bien qu'aprs cette formalit vous n'en vaudrez pas plus et que je n'en
vaudrai pas moins. Il n'y a qu'un cas o nous devons, quelque chose
qu'il arrive, nous roidir contre la force: c'est quand ou veut nous
forcer de commettre un acte prjudiciable  la nation; car nous n'avons
pas le droit de faire passer notre intrt personnel avant l'intrt
public.

Mais enfin, telle n'tait pas l'opinion de mon oncle: comme il se tenait
ferme dans son refus, M. de Cambyse le fit saisir par ses valets et
ordonna qu'on retournt au chteau. Benjamin, tir par devant et pouss
par derrire, emptr dans son pe, protestait cependant de toute sa
force contre la violence qu'on lui faisait subir, et trouvait moyen de
distribuer  droite et  gauche quelques bourrades. Il y avait bien dans
les champs voisins des paysans qui travaillaient: mon oncle les appela 
son secours; mais ils se gardrent bien de faire droit  ses
interpellations, et mme ils rirent de son martyre pour faire leur cour
au marquis.

Quand on fut arriv dans la cour du chteau, M. de Cambyse ordonna qu'on
fermt la porte. Il fit appeler tous ses gens au son de la cloche; on
apporta deux fauteuils, un pour lui et un pour son intendant, et il
commena avec cet homme un semblant de dlibration sur le sort de mon
pauvre oncle. Lui, devant cette parodie de justice, se tenait toujours
fier, et mme il avait conserv son air ddaigneux et goguenard.

Le brave intendant opina  vingt-cinq coups de fouet et quarante-huit
heures de cachot dans le vieux donjon; mais le marquis tait de bonne
humeur; il avait mme,  ce qu'il parat, une pointe de sillery dans la
tte.

--As-tu quelque chose  allguer pour ta dfense? dit-il  Benjamin.

--Viens avec moi, rpondit celui-ci, avec ton pe,  trente pas de ton
chteau, et je te ferai connatre mes moyens de dfense.

Alors le marquis se leva et dit:

--La justice, aprs en avoir dlibr, condamne l'individu ici prsent 
embrasser M. le marquis de Cambyse, seigneur de tous ces environs,
ex-lieutenant de mousquetaires, capitaine louvetier du bailliage de
Clamecy, etc., etc., dans un endroit que mondit seigneur de Cambyse va
lui faire connatre. Et en mme temps il dfaisait son haut-de-chausses.
La valetaille comprit son intention; elle se mit  applaudir de toutes
ses forces et  crier: Vive M. le marquis de Cambyse!

Pour mon pauvre oncle, il mugissait de colre; il dit plus tard qu'il
avait craint d'tre frapp d'apoplexie. Deux gardes-chasse le tenaient
en joue, et ils avaient reu ordre du marquis de tirer  son premier
signal.

--Une fois, deux fois, dit celui-ci.

Benjamin savait le marquis homme  excuter sa menace, il ne voulut pas
courir la chance d'un coup de fusil, et... quelques secondes aprs, la
justice du marquis tait satisfaite.

--C'est trs-bien, dit M. de Cambyse, je suis content de toi;
maintenant, tu peux te vanter d'avoir embrass un marquis.

Il le fit conduire par deux gardes-chasse au port d'armes jusqu' la
porte cochre. Benjamin s'enfuit, pareil  un chien auquel un mauvais
garnement a attach un sabot  la queue. Comme il tait sur la route de
Corvol, il ne se donna pas le temps de changer de direction et alla
droit chez M. Minxit.




IX

M. MINXIT SE PRPARE  LA GUERRE.


Or, celui-ci avait t inform, je ne sais par qui, par la renomme sans
doute qui se mle de tout, que Benjamin tait retenu prisonnier 
Saint-Pierre-du-Mont; il ne trouva point de meilleur moyen, pour
dlivrer son ami, que de prendre d'assaut la gentilhommire du marquis
et de la raser ensuite. Vous qui riez, trouvez-moi dans l'histoire une
guerre plus juste. L o le gouvernement ne sait pas faire respecter les
lois, il faut bien que les citoyens se fassent justice eux-mmes.

La cour de M. Minxit ressemblait  une place d'armes; la musique, 
cheval et arme de fusils de toutes sortes, tait dj range en
bataille; le vieux sergent, entr depuis peu au service du docteur,
avait pris le commandement de ce corps d'lite. Du milieu de ses rangs
s'levait un ample drapeau fait avec un rideau de croise, sur lequel M.
Minxit avait crit, en lettres moules, afin que personne n'en ignort:
La libert de Benjamin ou les oreilles de M. de Cambyse! C'tait l son
ultimatum.

En seconde ligne, venait l'infanterie, reprsente par cinq  six valets
de ferme portant leur pioche sur leur paule, et quatre couvreurs de
l'endroit munis chacun de leur chelle.

La calche figurait les bagages; elle tait charge de fascines pour
combler les fosss du chteau, que le temps avait combls lui-mme en
plusieurs endroits. Mais M. Minxit tenait  faire rgulirement les
choses; il avait eu, en outre, la prcaution de mettre, dans une des
poches de la voiture, sa trousse et un gros flacon de rhum.

Le belliqueux docteur, surmont d'un chapeau  plumes et une pe nue 
la main, caracolait autour de sa troupe et htait d'une voix tonnante
les prparatifs du dpart.

C'est l'usage qu'avant d'entrer en campagne une arme soit harangue. M.
Minxit n'tait pas homme  manquer  cette formalit. Or, voici ce qu'il
dit  ses soldats:

--Soldats, je ne vous dirai point que l'Europe a les yeux fixs sur
vous, que vos noms passeront  la postrit, qu'ils seront burins au
temple de la gloire, etc., etc., etc., parce que tout cela, c'est de
cette graine vide et infconde qu'on jette aux niais; mais voici ce
qu'il en est:

Dans toutes les guerres les soldats combattent au profit du souverain;
ils n'ont pas mme, la plupart du temps, l'avantage de savoir pourquoi
ils meurent; mais vous, c'est dans votre intrt, c'est dans l'intrt
de vos femmes et de vos enfants--ceux qui en ont--que vous allez
combattre. M. Benjamin, que vous avez tous l'honneur de connatre, doit
devenir mon gendre. En cette qualit, il rgnera avec moi sur vous, et
quand je n'y serai plus, c'est lui qui sera votre matre: il vous aura
une obligation infinie des dangers que vous allez courir pour lui, et il
vous en rcompensera gnreusement.

Mais ce n'est pas seulement pour rendre la libert  mon gendre que vous
avez pris les armes: notre expdition aura encore pour rsultat de
dlivrer le pays d'un tyran qui l'opprime, qui crase vos bls, qui vous
bat quand il vous rencontre, et qui est trs-malhonnte avec vos femmes.
Il sufft  un Franais d'une bonne raison pour combattre
courageusement; vous, vous en avez deux: donc vous devez tre
invincibles. Les morts seront enterrs dcemment  mes frais, et les
blesss seront soigns dans ma maison. Vive M. Benjamin Rathery! mort 
Cambyse! destruction  sa gentilhommire!...

--Bravo! M. Minxit, dit mon oncle qui arrivait en vaincu par une porte
de derrire, voil une harangue bien touche: si vous l'eussiez faite en
latin, j'aurais cru que vous l'aviez pille dans Tite-Live.

 la vue de mon oncle, il se fit un hourra universel dans l'arme. M.
Minxit commanda en place repos, et conduisit Benjamin dans sa salle 
manger. Celui-ci lui rendit compte de son aventure de la manire la plus
circonstancie et avec une fidlit que n'ont pas toujours les hommes
d'tat lorsqu'ils crivent leurs mmoires.

M. Minxit tait horriblement exaspr de l'insulte faite  son gendre,
et il en grina de tous ses chicots. D'abord, il ne put s'exprimer que
par des imprcations; mais quand son indignation se fut un peu
calme:--Benjamin, dit-il, tu es plus ingambe, tu vas prendre le
commandement de l'arme, et nous allons marcher contre le chteau de
Cambyse; il faut que l o taient ses tourelles, il pousse des orties
et du chiendent.

--Si cela vous convient, dit mon oncle, nous raserons jusqu' la
montagne de Saint-Pierre-du-Mont; mais, sauf le respect que je dois 
votre avis, je crois que nous devons agir de ruse: nous escaladerons
nuitamment les murailles du chteau; nous nous emparerons de Cambyse et
de tous ses laquais plongs dans le vin et le sommeil, comme dit
Virgile, et il faudra qu'ils nous embrassent tous.

--Voil qui est bien pens, rpondt M. Minxit; nous avons une bonne
lieue et demie pour arriver devant la place, et il fera nuit dans une
heure. Cours embrasser ma fille, et nous partons.

--Un instant, dit mon oncle. Diable! comme vous y allez! Je n'ai rien
pris de la journe, moi, et il me conviendrait assez de djeuner avant
de partir.

--Alors, dit M. Minxit, je vais faire rompre les rangs, et on
distribuera une ration de vin  nos soldats pour les tenir en haleine.

--C'est cela, rpondit mon oncle, ils auront le temps de s'achever
pendant que je vais prendre ma rfection.

Heureusement pour la gentilhommire du marquis, l'avocat Page, qui
revenait d'une expertise, vint demander  dner  M. Minxit.

--Vous arrivez bien, M. Page, lui dit le belliqueux docteur; je vais
vous enrler dans notre expdition.

--Quelle expdition? dit Page, qui n'avait pas tudi le droit pour
faire la guerre.

Alors mon oncle lui raconta son aventure et la manire dont il allait se
venger.

--Prenez-y garde, dit l'avocat Page; la chose est plus grave que vous ne
le pensez. D'abord, quant au succs, esprez-vous, avec sept  huit
hommes clops, venir  bout d'une garnison de trente domestiques,
commands par un lieutenant de mousquetaires?

--Vingt hommes, et tous valides, M. l'avocat, rpondit M. Minxit.

--Soit, dit froidement l'avocat Page: mais le chteau de M. de Cambyse
est entour de murailles; ces murailles tomberont-elles, comme celles de
Jricho, au son des cymbales et de la grosse caisse? Je suppose,
toutefois, que vous preniez d'assaut le chteau du marquis: ce sera sans
doute un beau fait d'armes; mais cet exploit n'est pas de nature  vous
faire obtenir la croix de Saint-Louis; o vous ne voyez qu'une bonne
plaisanterie et de lgitimes reprsailles, la justice y verra, elle, un
bris de porte, une escalade, une violation de domicile, une attaque de
nuit, et tout cela encore contre un marquis. La moindre de ces choses
entrane la peine des galres, je vous en prviens; il faudra donc
qu'aprs votre victoire vous vous rsigniez  abandonner le pays, et
cela pour quel rsultat? pour vous faire donner l'accolade par un
marquis.

Quand on peut se venger sans risque et sans dommage, j'admets la
vengeance; mais se venger  son propre dtriment, c'est une chose
ridicule, c'est un acte de folie. Tu dis, Benjamin, qu'on t'a insult;
mais qu'est-ce que c'est donc qu'une insulte? presque toujours un acte
de brutalit commis par le plus fort au prjudice du plus faible. Or,
comment la brutalit d'un autre peut-elle porter atteinte  ton honneur?
Est-ce ta faute  toi si cet homme est un misrable sauvage qui ne
connat d'autre droit que la force? Es-tu responsable de ses lchets?
Si une tuile te tombait sur la tte, courrais-tu sus pour en briser les
morceaux? Te croirais-tu insult par un chien qui t'aurait mordu, et lui
proposerais-tu un combat singulier, comme celui du caniche de Montargis
avec l'assassin de son matre? Si l'insulte dshonore quelqu'un, c'est
l'insultant: tous les honntes gens sont du parti de l'insult. Quand un
boucher maltraite un mouton, dis-moi, est-ce contre le mouton qu'on
s'indigne?

Si le mal que vous voulez faire  votre insulteur vous gurissait de
celui qu'il vous a fait, je concevrais votre ardeur de vengeance; mais
si vous tes le plus faible, vous vous attirez de nouveaux svices; si,
au contraire, vous tes le plus fort, vous avez encore pour vous la
peine de battre votre adversaire. Ainsi, l'homme qui se venge joue
toujours le rle de dupe. Le prcepte de Jsus-Christ, qui nous ordonne
de pardonner  ceux qui nous ont offenss, est non-seulement un beau
prcepte de morale, mais encore un bon conseil. De tout cela, je conclus
que tu feras bien, mon cher Benjamin, d'oublier l'honneur que t'a fait
le marquis et de boire avec nous jusqu' la nuit pour te distraire de ce
souvenir.

Pour moi, je ne suis pas du tout de l'avis du cousin Page; il est
toujours agrable et quelquefois utile de rendre loyalement le mal qu'on
nous a fait: c'est une leon qu'on donne au mchant. Il est bon qu'il
sache que c'est  ses risques et prils qu'il se livre  ses instincts
malfaisants. Laisser aller la vipre qui vous a mordu quand on peut
l'craser et pardonner au mchant, c'est la mme chose; la gnrosit en
cette occasion est non-seulement une niaiserie, c'est encore un tort
envers la socit. Si Jsus-Christ a dit: Pardonnez  vos ennemis, saint
Pierre a coup l'oreille  Malchus, cela se compense.

Mon oncle tait trs-entt, entt comme s'il et t le fils d'un
cheval ou d'une nesse, et, du reste, l'enttement est un vice
hrditaire dans notre famille; cependant, il convint que l'avocat Page
avait raison.

--Je crois, dit-il, M. Minxit, que vous ferez trs-bien de remettre
votre pe dans le fourreau et votre chapeau  plumes dans son tui: on
ne doit faire la guerre que pour des motifs extrmement graves; et le
roi qui entrane sans ncessit une partie de son peuple sur ces vastes
abattoirs qu'on appelle des champs de bataille, est un assassin. Vous
seriez peut-tre flatt, M. Minxit, de prendre place parmi les hros;
mais, la gloire d'un gnral, qu'est-ce que c'est? des cits en dbris,
des villages en cendres, des campagnes ravages, des femmes livres  la
brutalit du soldat, des enfants emmens captifs, des tonneaux de vin
dfoncs dans les caves. Vous n'avez donc pas lu Fnlon, M. Minxit?
Tout cela est atroce, et je frmis rien que d'y penser.

--Que me racontes-tu l? rpondit M. Minxit. Il ne s'agit que de
quelques coups de pioche  donner  de vieilles murailles toutes
casses.

--Eh bien! dit mon oncle, pourquoi vous donner la peine de les abattre,
lorsqu'elles ont si bonne volont de tomber? Croyez-moi, rendez la paix
 ce beau pays; je serais un lche et un infme si je souffrais que,
pour venger une injure qui m'est toute personnelle, vous vous exposiez
aux dangers multiples qui doivent rsulter de notre expdition.

--Mais, dit M. Minxit, c'est que j'ai aussi, moi, des injures
personnelles  venger sur ce hobereau: il m'a envoy, par drision, de
l'urine de cheval  consulter pour de l'urine humaine.

--Belle raison pour encourir dix ans de galres! Non, M. Minxit, la
postrit ne vous absoudrait pas. Si vous ne songez  vous, songez 
votre fille,  votre Arabelle chrie: quel plaisir aurait-elle  faire
de si bons fromages  la crme, quand vous ne seriez plus l pour les
manger?

Cette invocation aux sentiments paternels du vieux docteur produisit son
effet.

--Au moins, dit-il, tu me promets qu'il sera fait justice de l'insolence
de M. de Cambyse; car tu es mon gendre, et ds lors, en fait d'honneur,
nous sommes solidaires l'un pour l'autre.

--Oh! pour cela, soyez tranquille, M. Minxit; mon oeil sera toujours
ouvert sur le marquis; je le guetterai avec l'attention patiente d'un
chat qui guette une souris: un jour ou l'autre, je le surprendrai seul
et sans escorte; alors, il faudra qu'il croise sa noble pe avec ma
rapire, ou bien je le btonne  satit. Tenez, je ne puis jurer, comme
les anciens preux, de laisser crotre ma barbe, ou de manger du pain dur
jusqu' ce que je me sois veng, parce que l'une de ces choses ne
conviendrait pas dans notre profession, et que l'autre est contraire 
mon temprament; mais je jure de ne devenir votre gendre que quand
l'insulte qui m'a t faite aura reu une clatante rparation.

--Non pas, rpondit M. Minxit, tu vas trop loin, Benjamin; je n'accepte
pas ce serment impie: il faut au contraire que tu pouses ma fille; tu
te vengeras aussi bien aprs qu'auparavant.

--Y pensez-vous, M. Minxit? du moment que je dois me battre  mort avec
le marquis, ma vie ne m'appartient plus: je ne puis me permettre
d'pouser votre fille pour la laisser veuve peut-tre le lendemain de
ses noces.

Le bon docteur essaya d'branler la rsolution de mon oncle; mais voyant
qu'il ne pouvait y parvenir, il se dcida  aller changer de costume et
 licencier son arme. Ainsi finit cette grande expdition, qui cota
peu de sang  l'humanit, mais beaucoup de vin  M. Minxit.




X

COMMENT MON ONCLE SE FIT EMBRASSER PAR LE MARQUIS.


Benjamin avait couch  Corvol. Le lendemain, comme il sortait de la
maison avec M. Minxit, la premire personne qu'ils aperurent, ce fut
Fata. Celui-ci, qui ne se sentait pas la conscience nette, et autant
aim rencontrer deux grands loups sur sa routa que mon oncle et M.
Minxit. Cependant, comme il ne pouvait s'esquiver, il se dcida  faire
contre fortune bon coeur: il vint  mon oncle.

--Bonjour, monsieur Rathery; comment vous portez-vous, honorable
monsieur Minxit? Eh bien! monsieur Benjamin, comment vous en tes-vous
tir avec notre Gessler? J'avais une peur terrible qu'il vous ft un
mauvais parti, et je n'en ai pas ferm l'oeil de la nuit.

--Fata, dit M. Minxit, gardez vos obsquiosits pour le marquis quand
vous le rencontrerez; est-il vrai que vous ayez dit  M. de Cambyse que
vous ne connaissiez plus Benjamin?

--Je ne me souviens pas de cela, mon bon monsieur Minxit.

--Est-il vrai que vous ayez dit au mme marquis que je n'tais pas un
homme  voir?

--Je n'ai pas pu dire cela, mon cher monsieur Minxit, vous savez combien
je vous estime, mon ami.

--J'affirme sur l'honneur qu'il a dit tout cela, fit mon oncle avec le
sang-froid glacial d'un juge.

--C'est bien, dit M. Minxit; alors nous allons rgler son compte.

--Fata, dit Benjamin, je vous prviens que M. Minxit veut vous fustiger.
Tenez, voil ma houssine; pour l'honneur du corps, dfendez-vous: un
mdecin ne peut se laisser rosser comme un ne de dix cus.

--J'ai la loi pour moi, dit Fata; s'il me frappe, chaque coup qu'il me
donnera lui cotera cher.

--Je sacrifie mille francs, dit M. Minxit, faisant siffler sa cravache;
tiens, _Fata, fatorum_, destin, providence des anciens, tiens, tiens,
tiens!

Les paysans s'taient mis sur le seuil de leur porte pour voir fustiger
Fata; car, je le dis  la honte de notre pauvre humanit, rien n'est
dramatique comme un homme qu'on maltraite.

--Messieurs, s'criait Fata, je me mets sous votre protection.

Mais personne ne quitta sa place, car M. Minxit, par la considration
dont il jouissait, avait  peu prs droit de basse justice dans le
village.

--Alors, poursuivit l'infortun Fata, je vous prends  tmoin des
violences exerces sur ma personne; je suis docteur en mdecine.

--Attends, dit M. Minxit, je vais frapper plus fort, afin que ceux qui
ne voient pas les coups les entendent, et que tu aies des cicatrices 
montrer au bailli; et, en effet, il frappa plus fort, le froce roturier
qu'il tait.

--Sois tranquille, Minxit, dit Fata en s'loignant, tu auras affaire 
M. de Cambyse; il ne souffrira pas qu'on me maltraite parce que je le
salue.

--Tu diras  Cambyse, fit M. Minxit, que je me moque de lui, que ma
maison est plus solide que son chteau, et que, s'il veut venir sur le
plateau de Fertiant avec ses gens, je suis son homme.

Disons de suite, pour en finir avec cette affaire, que Fata fit citer M.
Minxit par-devant le bailli pour rpondre des violences commises sur sa
personne; mais qu'il ne put trouver aucun tmoin qui dpost du fait,
bien que la chose se ft passe en prsence d'une centaine d'individus.

Lorsque mon oncle fut arriv  Clamecy, sa soeur lui remit une lettre
timbre de Paris, de la teneur suivante:

     Monsieur Rathery,

     Je sais de bonne part que vous allez pouser Mlle Minxit; je vous
     le dfends expressment.

     Vte de Pont-Cass.

Mon oncle envoya Gaspard lui qurir une feuille de papier grand raisin;
il prit l'encrier de Machecourt, et rpondit de suite  cette missive:

     Monsieur le vicomte,

     Vous pouvez aller...............

     Agrez l'assurance des sentiments respectueux avec lesquels j'ai
     l'honneur d'tre,

     Votre humble et dvou serviteur,

     _B. Rathery._

O mon oncle voulait-il envoyer son vicomte? je ne le sais; j'ai fait
d'inutiles recherches pour pntrer le mystre de cette rticence; mais
je vous ai toujours donn une ide de la fermet, de la nettet, du nerf
et de la prcision de son style, quand il voulait se donner la peine
d'crire.

Cependant mon oncle n'avait pas renonc  ses ides de vengeance, tant
s'en faut. Le vendredi suivant, aprs avoir visit ses malades, il fit
aiguiser son pe et mit par-dessus son habit rouge la houppelande de
Machecourt. Comme il ne voulait point faire le sacrifice de sa queue et
qu'il ne pouvait la mettre dans sa poche, il la cacha sous une vieille
perruque et s'en alla ainsi dguis observer son marquis. Il tablit son
quartier-gnral dans une espce de cabaret situ sur le bord de la
route de Clamecy, vis--vis le chteau de M. de Cambyse. Le matre du
logis venait de se casser une jambe. Mon oncle, toujours prompt  venir
en aide  son prochain, quand il tait fractur, dclina sa profession
et offrit les secours de son art au patient. Il fut autoris par sa
famille dsole  rtablir en leur lieu et place les deux fragments du
tibia cass; ce qu'il fit prestement et  la grande admiration des deux
grands laquais  la livre de M. de Cambyse, qui buvaient dans le
cabaret.

Mon oncle, quand son opration fut termine, alla s'tablir dans une
haute chambre de l'auberge, droit au-dessus du bouchon, et il se mit 
observer le chteau avec une longue-vue qu'il avait prise chez M.
Minxit. Il y avait une bonne heure qu'il se morfondait l, et il n'avait
encore rien aperu dont il pt tirer profit, lorsqu'il vit un laquais de
M. de Cambyse descendre ventre  terre la montagne. Cet homme descendit
 la porte du cabaret et demanda si le mdecin y tait encore. Sur la
rponse affirmative de la servante, il monta  la chambre de mon oncle,
et l'abordant chapeau bas, il le pria de venir donner ses soins  M. le
marquis de Cambyse, qui venait d'avaler une arte. Mon oncle fut d'abord
tent de refuser. Mais il rflchit que cette circonstance pouvait
favoriser ses projets de vengeance, et il se dcida  suivre le
domestique.

Celui-ci l'introduisit dans la chambre du marquis; M. de Cambyse tait
dans son fauteuil, les coudes sur ses genoux, et il semblait en proie 
une violente inquitude. La marquise, jolie brune de vingt-cinq ans, se
tenait  ct de lui et cherchait  le rassurer.  l'arrive de mon
oncle, le marquis leva la tte et lui dit:

--J'ai aval en dnant une arte qui s'est cloue  mon gosier; j'ai su
que vous tiez dans le village et je vous ai fait appeler, quoique je
n'aie pas l'honneur de vous connatre, persuad que vous ne me
refuseriez pas votre secours.

--Nous le devons  tout le monde, rpondit mon oncle avec un sang-froid
glacial; aux riches aussi bien qu'aux pauvres, aux gentilshommes aussi
bien qu'aux paysans, au mchant aussi bien qu'au juste.

--Cet homme m'effraie, dit le marquis  sa femme, faites-le sortir.

--Mais, dit la marquise, vous savez bien qu'aucun mdecin ne veut se
hasarder de venir au chteau; puisque vous avez celui-ci, sachez au
moins le garder.

Le marquis se rendit  cet avis. Benjamin examina la gorge du malade et
secoua la tte d'un air d'inquitude. Le marquis plit.

--Qu'est-ce donc, dit-il, le mal serait-il encore plus grave que nous ne
l'aurions cru?

--Je ne sais ce que vous avez cru, rpondit Benjamin d'une voix
solennelle, mais le mal serait, en effet, trs-grave si on ne prenait de
suite des mesures ncessaires pour le combattre. Vous avez aval une
arte de saumon, et c'est une arte de la queue, l o elles sont le
plus vnneuses.

--Cela est vrai, dt la marquise tonne; mais comment avez-vous
dcouvert cela?

--Par l'inspection de la gorge, madame.

Le fait est qu'il l'avait reconnu par un moyen tout naturel: en passant
devant la salle  manger, dont la porte tait ouverte, il avait vu sur
la table un saumon dont le tronon de la queue avait seul t enlev, et
il en avait conclu que c'tait  la queue de ce poisson qu'avait
appartenu l'arte avale.

--Nous n'avons jamais ou dire, fit le marquis d'une voix tremblante
d'effroi, que les artes de saumon fussent vnneuses.

--Cela n'empche pas qu'elles ne le soient beaucoup, dit Benjamin, et je
serais fch que madame la marquise en doutt, car je serais oblig de
la contredire. Les artes du saumon contiennent, comme les feuilles du
mancenillier, une substance si cre, si corrosive, que si cette arte
restait une demi-heure de plus dans le gosier de M. le marquis, elle
produirait une inflammation dont je ne pourrais me rendre matre, et
l'opration deviendrait impossible.

--En ce cas, docteur, oprez tout de suite, je vous en supplie, dit le
marquis de plus en plus effray.

--Un instant, dt mon oncle; la chose ne peut aller si vite que vous le
dsirez; il y a une petite formalit  remplir.

--Remplissez-la donc bien vite et commencez.

--C'est que cette formalit vous regarde, c'est vous seul qui devez
l'accomplir.

--Dis-moi donc au moins en quoi elle consiste, chirurgien de malheur!
veux-tu me laisser mourir l faute d'agir?

--J'hsite encore, poursuivit Benjamin avec lenteur. Comment hasarder
une proposition comme celle que j'ai  vous faire? Avec un marquis! avec
un homme qui descend en droite ligne de Cambyse, roi d'gypte!...

--Je crois, misrable! que tu profites de ma position pour te moquer de
moi! s'cria le marquis, revenant  la violence de son caractre.

--Pas le moins du monde, rpondit froidement Benjamin. Vous
souvenez-vous d'un homme que vous ftes, il y a trois mois, traner dans
votre chteau par vos sbires, parce qu'il ne vous avait point salu, et
auquel vous ftes l'affront le plus sanglant qu'un homme puisse faire 
un autre homme?

--Un homme  qui j'ai fait baiser... En effet, c'est toi; je te
reconnais  tes cinq pieds dix pouces.

--Eh bien! l'homme aux cinq pieds dix pouces, cet homme que vous
regardiez comme un insecte, comme un grain de poussire que vous ne
rencontreriez jamais que sous vos pieds, vous demande maintenant
rparation de l'insulte que vous lui avez faite.

--Eh! mon Dieu! je ne demande pas mieux; fixe la somme  laquelle tu
values ton honneur, et je m'en vais te la faire compter de suite.

--Te crois-tu donc, marquis de Cambyse, assez riche pour payer l'honneur
d'un honnte homme? me prends-tu pour un robin? crois-tu que je me fais
insulter pour de l'argent? Non! non! c'est une rparation d'honneur
qu'il me faut. Une rparation d'honneur! entends-tu, marquis de Cambyse?

--Eh bien! soit, dit M. de Cambyse, dont les yeux taient attachs sur
l'aiguille de sa pendule, et qui voyait avec effroi s'enfuir la fatale
demi-heure; je vais dclarer devant madame la marquise, je dclarerai
par crit, si vous le voulez, que vous tes un homme d'honneur, et que
j'ai eu tort de vous avoir offens.

--Diable! Tu as bientt pay tes dettes. Crois-tu donc, quand on a
insult un honnte homme, qu'il suffise de reconnatre qu'on a eu tort,
et que tout soit rpar? Demain tu rirais bien avec ta socit de
hobereaux, du niais qui se serait content de cette apparence de
satisfaction. Non! c'est la peine du talion qu'il faut que tu subisses;
le faible d'hier est devenu le fort d'aujourd'hui, le ver s'est chang
en serpent. Tu n'chapperas pas  ma justice, comme tu chappes  celle
du bailli; il n'est aucune protection qui puisse te dfendre contre moi.
Je t'ai embrass, il faut que tu m'embrasses.

--As-tu donc oubli, malheureux, que je suis le marquis de Cambyse?

--Tu as bien oubli, toi, Benjamin Rathery; l'insulte, c'est comme Dieu,
tous les hommes sont gaux devant elle: il n'y a ni grand insulteur, ni
petit insult.

--Laquais, dit le marquis, auquel la colre avait fait oublier le
prtendu danger qu'il courait, conduisez cet homme dans la cour et qu'on
lui donne cent coups de fouet; je veux l'entendre crier d'ici.

--Bien, dit mon oncle. Mais dans dix minutes l'opration sera devenue
impossible, et dans une heure vous serez mort.

--Eh! ne puis-je donc envoyer qurir,  Varzy, un chirurgien par mon
coureur?

--Si votre coureur trouve le chirurgien chez lui, celui-ci arrivera
juste pour vous voir mourir et donner ses soins  madame la marquise.

--Mais il n'est pas possible, dit la marquise, que vous restiez
inflexible. N'y a-t-il donc, pas plus de plaisir  pardonner qu' se
venger?

--Oh! madame, reprit Benjamin en s'inclinant avec grce, je vous prie de
croire que si c'tait de vous que j'eusse reu une pareille insulte, je
ne vous garderais pas rancune.

Madame de Cambyse sourit, et comprenant qu'il n'y avait rien  gagner
avec mon oncle, elle engagea elle-mme son mari  se soumettre  la
ncessit, et lui fit observer qu'il n'avait plus que cinq minutes pour
se dcider.

Le marquis, vaincu par la terreur, fit signe  deux laquais qui taient
dans sa chambre de se retirer.

--Non pas, dit l'inflexible Benjamin, ce n'est pas ainsi que je
l'entends. Laquais, vous allez au contraire avertir les gens de M. de
Cambyse de se rendre ici de sa part: ils ont t tmoins de l'insulte,
il faut qu'ils le soient de la rparation. Madame la marquise seule a le
droit de se retirer.

Le marquis jeta un coup d'oeil sur la pendule et vit qu'il ne lui restait
plus que trois minutes; comme le laquais ne bougeait pas:

--Allez donc vite, Pierre, dit-il, excutez les ordres de monsieur; ne
voyez-vous pas qu'il est le seul matre ici pour le moment?

Les domestiques arrivrent l'un aprs l'autre; il ne manquait plus que
l'intendant; mais Benjamin, rigoureux jusqu'au bout, ne voulut pas
commencer qu'il ne ft prsent.

       *       *       *       *       *

--Bien, dit Benjamin; maintenant nous voil quittes, et tout est oubli;
et je vais maintenant m'occuper en conscience de votre gorge.

Il fit l'extraction de l'arte trs-vite et trs-bien, et la remit entre
les mains du marquis. Tandis que celui-ci l'examinait avec curiosit:

--Il faut, dit-il, que je vous donne de l'air.

--Il ouvrit une fentre, s'lana dans la cour, et en deux ou trois
enjambes de ses grandes jambes il eut gagn la porte cochre. Tandis
qu'il descendait en courant la montagne, le marquis tait  une fentre
qui s'criait:

--Arrtez, M. Benjamin Rathery! de grce, venez recevoir mes
remerciements et ceux de madame la marquise; il faut bien que je vous
paie votre opration.

Mais Benjamin n'tait pas homme  se laisser prendre  ces belles
paroles. Au bas de la colline, il rencontra le coureur du marquis.

--Landry, lui dit-il, mes compliments  madame la marquise, et rassurez
M. de Cambyse  l'gard des artes de saumon: elles ne sont pas plus
vnneuses que celles du brochet: seulement, il ne faut pas les avaler;
qu'il se tienne la gorge enveloppe d'un cataplasme, et dans deux ou
trois jours il sera guri.

Aussitt que mon oncle fut hors des atteintes du marquis, il tourna 
droite, traversa la prairie de Flez, avec les mille ruisselets dont elle
est entrecoupe, et se rendit  Corvol. Il voulait rgaler M. Minxit de
la primeur de son expdition; il l'aperut de loin qui tait devant sa
porte; et agitant son mouchoir on signe de triomphe.

--Nous sommes vengs! s'cria-t-il.

Le bonhomme accourut au-devant de lui de toute la vitesse de ses grosses
et courtes jambes, et se jeta dans ses bras avec la mme effusion que
s'il et t son fils: mon oncle dit mme avoir vu couler sur ses joues
deux grosses larmes qu'il cherchait  escamoter. Le vieux mdecin, qui
n'tait pas d'un caractre moins fier et moins irascible que Benjamin,
exultait d'allgresse. Arriv chez lui, il voulut que, pour clbrer la
gloire de ce jour, les musiciens excutassent des fanfares jusqu'au
soir, et il leur ordonna ensuite de s'enivrer, ordre qui fut excut
ponctuellement.




XI

COMMENT MON ONCLE AIDA SON MARCHAND DE DRAP  LE SAISIR.


Cependant Benjamin revint  Clamecy un peu inquiet de son audace; mais,
le lendemain, le coureur du chteau lui remit de la part de son matre,
avec une somme d'argent assez considrable, un billet ainsi conu:

M. le marquis de Cambyse prie M. Benjamin Rathery d'oublier ce qui
s'est pass entre eux, et de recevoir, pour prix de l'opration qu'il a
si habilement excute, la faible somme qu'il lui envoie.

--Oh! dit mon oncle, aprs la lecture de cette lettre, ce bon seigneur
voudrait acheter ma discrtion; il a mme l'honntet de la payer
d'avance: c'est dommage qu'il n'agisse pas ainsi avec tous ses
fournisseurs. Si je lui avais extrait tout simplement, tout vulgairement
et sans aucun prliminaire, l'arte qu'il s'tait plante dans le
gosier, il m'aurait mis deux cus de six francs dans la main et m'aurait
envoy manger un morceau  l'office. La morale de ceci, c'est qu'avec
_les grands il vaut mieux se faire craindre que de se faire aimer_...
Que Dieu me damne si de ma vie je manque  ce principe!

Toutefois, comme je n'ai pas l'intention d'tre discret, je ne puis, en
conscience, garder l'argent qu'il m'envoie comme salaire de ma
discrtion: il faut tre honnte avec tout le monde ou ne pas s'en
mler; mais, comptons un peu l'argent qui est dans ce sac; voyons ce
qu'il paie pour l'opration et ce qu'il donne pour le silence...
Cinquante cus!... Fichtre! le Cambyse est gnreux. Il ne veut octroyer
que douze sous, sans garantie aucune de n'tre pas btonn, au batteur
en grange qui a son flau au bout des bras depuis trois heures du matin
jusqu' huit du soir, et moi il me paie cinquante cus un quart d'heure
de ma journe: voil de la magnificence!

Pour l'extraction de cette arte, M. Minxit et exig cent francs; mais,
lui, il fait la mdecine  grand orchestre et  grand spectacle; il a
quatre chevaux et douze musiciens  nourrir. Pour moi qui n'ai 
entretenir que ma trousse et mon hypostase, une hypostase, il est vrai,
de cinq pieds neuf pouces: deux pistoles, c'est tout ce que cela vaut.
Ainsi, de cent cinquante, tez vingt, c'est treize pistoles  renvoyer
au marquis; encore j'ai presque des remords de lui prendre son argent.
Cette opration que je lui fais payer vingt francs, je ne voudrais pas
pour mille francs... mille francs  prendre, bien entendu, aprs ma
mort, ne pas l'avoir faite. Ce pauvre grand seigneur, comme il tait
chtif et rtrci devant moi, avec sa face ple et suppliante, et son
arte de saumon dans le gosier! comme la noblesse faisait bien amende
honorable, dans sa personne, au peuple reprsent par la mienne! Il
aurait volontiers souffert que je lui attachasse son cusson derrire le
dos. S'il y avait alors dans son salon quelque portrait de ses aeux,
son front doit encore en tre rouge de honte. Cette petite place o il
m'a embrass, je voudrais qu'aprs ma mort on la dfalqut de mon
individu, et qu'on la transfrt au Panthon... quand le peuple aura un
Panthon, bien entendu.

Mais, marquis, vous n'en tes pas quitte pour cela: avant trois jours le
bailliage saura votre aventure; je veux mme la faire raconter  la
postrit par Millot-Rataut, notre faiseur de nols: il faut qu'il me
fabrique  ce sujet une demi-main d'alexandrins. Pour ces vingt francs,
c'est de l'argent trouv; je ne veux pas qu'il passe par les mains de ma
chre soeur. Demain c'est dimanche, demain donc je donne aux amis, avec
cet argent, un goter comme je ne leur en ai jamais donn, un goter qui
sera pay comptant. Il est bon de leur apprendre comment un homme
d'esprit peut se venger sans avoir recours  son pe.

La chose ainsi arrange, mon oncle se mit  crire au marquis pour lui
annoncer le retour de son argent. Je serais charm de pouvoir donner 
nos lecteurs un nouvel chantillon du style pistolaire de mon oncle;
malheureusement sa lettre ne se trouve pas parmi les documents
historiques que mon grand-pre nous a conservs: peut-tre mon oncle le
marchand de tabac en aura-t-il fait un cornet.

Taudis que Benjamin tait en train d'crire, son marchand d'habits
rouges entra avec une pancarte  la main.

--Qu'est-ce cela? fit Benjamin, dposant sa plume sur la table; encore
votre mmoire, M. Bonteint; toujours votre ternel mmoire. Eh mon Dieu!
voil tant de fois que vous me le prsentez que je le sais par coeur: six
aunes d'carlate au grand large, n'est-ce pas, avec dix aunes de
doublure et trois garnitures de boulons cisels?

--C'est cela, monsieur Rathery, c'est bien cela; total: cent cinquante
livres dix sous six deniers. Que je sois exclu du paradis comme un
gredin si je ne perds au moins cent francs sur cette fourniture!

--S'il en est ainsi, reprit mon oncle, pourquoi perdre encore votre
temps  griffonner tous ces vilains morceaux de papier? Vous savez bien,
monsieur Bonteint, que je n'ai jamais d'argent.

--Je vois, au contraire, monsieur Rathery, que vous en avez, et que
j'arrive dans un moment favorable. Voil, sur cette table, un sac qui
doit contenir  peu prs ma somme, et si vous voulez le permettre...

--Un instant! dit mon oncle, portant rapidement la main sur le sac, cet
argent ne m'appartient pas, monsieur Bonteint; voil prcisment la
lettre de renvoi que je viens d'crire, et sur laquelle vous m'avez fait
faire un pt. Tenez, ajouta-t-il en prsentant la lettre au marchand,
si vous voulez en prendre connaissance...

--Inutile, monsieur Rathery, compltement inutile; tout ce que je
dsirerais savoir, c'est  quelle poque vous aurez de l'argent qui vous
appartiendra.

--Hlas! monsieur Bonteint, qui peut prvoir l'avenir? Ce que vous me
demandez, je voudrais le savoir moi-mme.

--Cela tant, M. Rathery, vous ne trouverez pas mauvais que j'aille de
suite chez Parlanta le prvenir qu'il continue les poursuites commences
contre vous.

--Vous tes de mauvaise humeur, respectable monsieur Bonteint; sur
quelle rognure d'toffe avez-vous donc march aujourd'hui?

--De mauvaise humeur, monsieur Rathery, vous conviendrez qu'on le serait
 moins. Voil trois ans que vous me devez cet argent et que vous me
remettez de mois en mois, sur je ne sais quelle maladie pidmique que
je ne vois pas arriver; vous tes cause que j'ai tous les jours des
querelles avec Mme Bonteint, qui me reproche que je ne sais pas me faire
payer, et qui pousse quelquefois la vivacit jusqu' me traiter de
ganache.

--Madame Bonteint est assurment une dame fort aimable; vous tes
heureux, monsieur Bonteint, d'avoir une telle pouse, et je vous prie de
lui faire le plus tt possible mes compliments.

--Je vous remercie, M. Rathery, mais ma femme est, comme on dit, un peu
grecque, elle aime mieux l'argent que les compliments, et elle dit que
si vous aviez eu affaire  mon confrre Grophez, il y a longtemps que
vous seriez  l'htel Boutron.

--Que diable aussi! s'cria mon oncle, furieux de ce que Bonteint ne
voulait pas lcher pied, c'est de votre faute si je ne suis pas libr
envers vous; tous vos confrres ont t ou sont malades: Dutorrent a eu
deux fluxions de poitrine cette anne; Artichaud une fivre putride;
Sergifer a des rhumatismes; Ratine a la diarrhe depuis six mois. Vous,
vous jouissez d'une sant parfaite, je n'ai pas eu l'occasion de vous
fournir une mdecine; vous avez une mine comme une de vos pices de
nankin, et Mme Bonteint ressemble  une statuette de beurre frais. Voil
ce qui m'a tromp. J'ai cru que vous seriez l'honneur de ma clientle;
si j'avais su alors ce que je sais, je ne vous aurais pas donn ma
pratique.

--Mais, M. Rathery, il me semble que ni Mme Bonteint ni moi ne sommes
obligs d'tre malades pour vous fournir les moyens de vous librer.

--Et moi je vous dclare, monsieur Bonteint, que vous y tes moralement
obligs. Comment feriez-vous pour payer vos traites, vous, si vos
clients ne portaient pas d'habits? Cette obstination  vous bien porter
est un procd abominable; c'est un guet-apens que vous m'avez tendu;
vous devriez  l'heure qu'il est avoir sur mon registre une note de 50
cus; je vous dduis 130 fr. 10 sous 6 deniers pour les maladies que
vous auriez d faire. Vous conviendrez que je suis raisonnable. Vous
tes bien heureux d'avoir  payer la mdecine sans avoir eu recours au
mdecin, et j'en sais plusieurs qui voudraient bien tre  votre place.
Ainsi donc, si de 150 fr. 10 sous 6 deniers nous retranchons 130 fr. 10
sous 6 deniers, c'est 20 fr. que je vous redois; si vous les voulez, les
voil: je vous conseille en ami de les prendre, vous ne retrouverez pas
de sitt une pareille occasion.

--Comme -compte, dit M. Bonteint, je les prendrais volontiers.

--Comme solde dfinitif de tout compte, reprit mon oncle, et encore j'ai
besoin de toute ma force d'me pour vous faire ce sacrifice. Je
destinais cet argent  un djeuner de garons; j'avais mme l'intention
de vous y inviter quoique vous soyez pre de famille.

--Voil encore de vos mauvaises plaisanteries, M. Rathery, jamais je
n'ai pu obtenir que cela de vous; vous savez bien pourtant que j'ai
contre vous une saisie en bonne forme et que je pourrais faire excuter
de suite.

--Eh bien! voil prcisment ce dont je me plains, M. Bonteint, vous
n'avez pas de confiance en vos amis; pourquoi vous faire des frais
inutiles? ne pouviez-vous venir me trouver et me dire:--M. Rathery, je
suis dans l'intention de vous faire saisir; je vous aurais
rpondu:--Saisissez vous-mme, M. Bonteint, vous n'avez pas besoin
d'huissier pour cela; je vais vous servir de recors, si cela peut vous
tre agrable; et d'ailleurs, il en est encore temps, saisissez-moi
aujourd'hui, saisissez-moi  l'instant mme, ne vous gnez pas; tout ce
que j'ai est  votre disposition: je vous permets d'empaqueter,
d'emballer et d'emporter tout ce qui vous conviendra ici.

--Quoi, M. Rathery, vous seriez assez bon...

--Comment donc, M. Bonteint, mais enchant d'tre saisi par vos mains;
je vais mme vous aider  me saisir.

Mon oncle ouvrit alors une vieille masure de commode,  laquelle
pendaient encore  un clou quelques loques de cuivre dor, et tirant
deux ou trois vieux rubans de queue d'un tiroir:

--Tenez, dit-il  Bonteint, en les lui prsentant, vous ne perdrez pas
tout; ces objets ne compteront pas dans le total: je vous les donne
par-dessus le march.

--Ouais! rpondit M. Bonteint.

--Ce portefeuille en maroquin rouge que vous voyez, c'est ma trousse.
Comme M. Bonteint allait mettre la main dessus: Tout beau, dit Benjamin;
la loi ne vous permet pas de toucher l. Ce sont les outils de ma
profession, et j'ai le droit de les conserver.

--Pourtant... fit M. Bonteint.

--Voil maintenant un tire-bouchon  manche d'bne et incrust
d'argent; pour cet objet, ajouta-t-il en le mettant dans sa poche, je le
soustrais  mes cranciers, et d'ailleurs j'en ai plus besoin que vous.

--Mais, rpliqua M. Bonteint, si vous gardez tout ce dont vous avez plus
besoin que moi, je n'aurai pas besoin de charrette pour emporter mon
butin.

--Un instant, fit mon oncle, vous ne perdrez rien pour attendre. Tenez,
voil, sur cette planche de vieilles fioles  mdecine, dont
quelques-unes sont fles: je ne vous en garantis pas l'intgrit; je
vous les abandonne avec toutes les araignes qui sont dedans.

Sur cette autre planche est un grand vautour empaill, il ne vous
cotera que la peine de l'aller dnicher, et il pourra trs-bien vous
servir d'enseigne.

--M. Rathery! fit Bonteint.

--Ceci, c'est la perruque de noce de Machecourt, qui se trouve l je ne
sais comment. Je ne vous l'offre pas, parce que je sais que vous ne
portez encore qu'un faux toupet.

--Qu'en savez-vous, M. Rathery? s'cria Bonteint de plus en plus irrit.

--Voici dans ce bocal, poursuivit mon oncle avec un sang-froid
imperturbable, un ver solitaire que j'ai conserv dans l'esprit de vin.
Vous pourrez vous en faire des jarretires  vous,  Mme Bonteint et 
vos enfants. Je vous ferai d'ailleurs observer qu'il serait dommage de
mutiler ce bel animal: vous pourrez vous vanter d'avoir chez vous l'tre
le plus long de la cration, sans excepter l'immense serpent boa. Vous
le coterez, du reste, ce que vous voudrez.

--Dcidment vous vous moquez de moi, M. Rathery, tout cela n'a pas la
moindre valeur.

--Je le sais bien, dit froidement mon oncle, aussi vous n'avez pas de
recors  payer. Tenez, voil par exemple un objet qui vaut  lui seul
toute votre crance: c'est la pierre que j'ai extraite, il y a deux ou
trois ans, de la vessie de M. le maire: vous pourrez la faire ciseler en
forme de tabatire; quand on aura mis  l'entour un cercle d'or, et
qu'on y aura ajout quelques pierres fines, ce sera un joli cadeau 
offrir  Mme Bonteint pour le jour de sa fte.

Bonteint, furieux, fit un pas vers la porte.

--Un instant, dit mon oncle l'arrtant par un pan de son habit; comme
vous tes press, M. Bonteint! je ne vous ai encore montr que la
moindre partie de mes trsors; tenez, voici une vieille gravure
reprsentant Hippocrate, le pre de la mdecine; je vous garantis la
ressemblance; plus, trois volumes dpareills de la _Gazette mdicale_,
qui feront vos dlices pendant ces longues soires d'hiver.

--Encore une fois, M. Rathery...

--Eh mon Dieu, ne vous fchez pas, papa Bonteint, nous voici arrivs 
l'objet le plus prcieux de mon mobilier.

Mon oncle ouvrit alors une vieille armoire et en tira les deux habits
rouges qu'il jeta aux pieds de M. Bonteint, et desquels il s'chappa un
nuage de poussire qui fit tousser le bon ngociant, avec un essaim
d'araignes qui s'parpillrent par la chambre.

--Tenez, lui dit-il, voil les deux derniers habits que vous m'avez
vendus; vous m'avez outrageusement tromp, M. Fauxteint; ils se sont
fans dans l'espace d'un matin, comme deux feuilles de roses, et ma
chre soeur n'a pu seulement les utiliser pour teindre des oeufs  Pques
 ses enfants. Vous mriteriez bien que je vous fisse une dduction de
la couleur.

--Oh! pour le coup, s'cria Bonteint horripil, voil qui est trop fort;
jamais on ne s'est moqu plus insolemment d'un crancier. Demain matin,
vous aurez de mes nouvelles, M. Rathery.

--Tant mieux, M. Bonteint, je serai toujours charm d'apprendre que vous
tes en bonne sant.  propos, eh! M. Bonteint, et vos rubans de queue
que vous oubliez!

Comme Bonteint sortait, entra l'avocat Page. Il trouva mon oncle qui
riait aux clats.

--Qu'as-tu donc fait  Bonteint? lui dit-il, je viens de le rencontrer
sur l'escalier presque rouge de colre; il tait dans une crise si
violente d'exaspration qu'il ne m'a pas salu en passant.

--Ce vieil imbcile, dit Benjamin, ne se fche-t-il pas contre moi parce
que je n'ai pas d'argent! Comme si cela ne devait pas me contrarier plus
que lui!

--Tu n'as pas d'argent, mon pauvre Benjamin! tant pis, deux fois tant
pis, car je venais te proposer un march d'or.

--Propose toujours, dit Benjamin.

--C'est le vicaire Djhiarcos qui veut se dfaire d'un quart de bourgogne
dont une de ses bates lui a fait prsent, parce qu'il a un catarrhe et
que le docteur Arnout l'a mis  la tisane; comme le rgime sera long, il
a peur que son vin ne se gte. Il destine cet argent  mettre dans ses
meubles une pauvre jeune orpheline qui vient de perdre sa dernire
tante. Ainsi, en mme temps qu'un bon march, c'est une bonne action que
je te propose.

--Oui, dit Benjamin, mais sans argent, ce n'est pas chose facile  faire
qu'une bonne action; les bonnes actions sont chres, et n'en fait pas
qui veut. Cependant, quelle est ton opinion sur le vin?

--Exquis, dit Page, faisant claquer sa langue contre son palais; il m'en
a fait goter, c'est du beaune de premire qualit.

--Et combien le vertueux Djhiarcos en veut-il?

--Vingt-cinq francs, dit Page.

--Je n'ai que vingt francs; s'il veut le donner pour vingt francs, c'est
un march conclu. Alors nous goterions  crdit.

--C'est vingt-cinq francs,  prendre ou  laisser. Vingt-cinq francs
pour retirer une pauvre orpheline de la misre et la prserver du vice,
tu conviendras que ce n'est pas trop.

--Mais, si tu avais cinq francs, toi, Page, reprit mon oncle, nous
l'achterions  nous deux.

--Hlas! dit Page, il y a bien quinze jours que je n'ai vu un pauvre cu
de six francs. Je crois que le numraire a peur de M. de Calonne: il se
retire...

--Ce n'est pas toujours chez les mdecins, dit mon oncle. Ainsi, il ne
faut plus penser  ton quartaut.

Pour toute rponse, Page poussa un gros soupir.

En ce moment arriva ma grand'mre, portant, comme un enfant Jsus, un
gros rouleau de toile entre ses bras. Elle posa sa toile avec
enthousiasme sur les genoux de mon oncle.

--Tiens, Benjamin, lui dit-elle, je viens de faire un superbe march;
j'ai avis cette toile ce matin en faisant un tour de foire. Tu as
besoin de chemises, et j'ai jug qu'elle te convenait. Madame Avril en
donnait soixante-quinze francs. Elle a laiss partir le marchand; mais
j'ai bien vu,  la manire dont elle le reluquait, qu'elle avait
l'intention de le rappeler. Voyons votre toile, ai-je dit de suite au
paysan. Je lui en ai donn quatre-vingts francs; je ne croyais pas qu'il
me la laisserait pour le prix: la toile vaut cent vingt francs comme un
liard, et madame Avril est furieuse contre moi de ce que je suis alle
sur son march.

--Et cette toile, s'cria mon oncle, vous l'avez achete, achete?

--Achete, dit ma grand'mre, qui ne concevait rien  l'exaspration de
Benjamin. Il n'y a plus moyen de s'en ddire: le paysan est en bas qui
attend son argent.

--Eh bien! allez-vous-en au diable! s'cria Benjamin en jetant le
rouleau par la chambre, vous et... c'est--dire, pardon, ma chre soeur,
pardon, non, n'allez pas au diable: c'est trop loin; mais allez porter
votre toile au marchand: je n'ai pas d'argent pour le payer.

--Et l'argent que tu as reu ce matin de M. de Cambyse? fit ma
grand'mre.

--Mon Dieu! cet argent n'est pas  moi: M. de Cambyse me l'a donn de
trop.

--Comment, de trop? reprit ma grand'mre, regardant Benjamin avec des
yeux bahis.

--Eh bien! oui, de trop, ma chre soeur, de trop, entendez-vous, de trop;
il m'envoie cinquante cus pour une opration de vingt francs:
comprenez-vous  cette heure?

--Et tu es assez niais pour lui renvoyer son argent? Si mon mari m'avait
fait un pareil tour!...

--Oui, j'ai t assez niais pour cela; que voulez-vous? tout le monde ne
peut pas avoir l'esprit que vous exigez de Machecourt; j'ai t assez
niais pour cela et je ne m'en repens pas: je ne veux pas me faire
charlatan pour vous plaire. Mon Dieu! mon Dieu! qu'on a de peine ici-bas
pour rester honnte homme! vos plus proches et vos plus chers sont
pourtant les premiers  vous induire en tentation.

--Mais, malheureux, tu manques de tout; tu n'as plus une paire de bas de
soie qui soit mettable, et tandis que je raccommode tes chemises d'un
ct, elles tombent en loques de l'autre.

--Et parce que mes chemises tombent en loques d'un ct pendant que vous
les raccommodez de l'autre, il faut que je manque  la probit, n'est-ce
pas, ma chre soeur?

--Mais, tes cranciers, quant les paieras-tu?

--Quand j'aurai de l'argent, voil tout; je dfie le plus riche de faire
mieux.

--Et le marchand de toile, que lui dirai-je?

--Dites-lui tout ce que vous voudrez; dites-lui que je ne porte pas de
chemises, ou que j'en ai trois cents douzaines dans mes armoires; il
choisira celle de ces deux raisons qui lui conviendra le mieux.

--Va, mon pauvre Benjamin, dit ma grand'mre en emportant sa toile, avec
tout ton esprit tu ne seras jamais qu'un imbcile.

--Au fait, dit Page quand ma grand'mre fut au bas de l'escalier, ta
chre soeur a raison, tu pousses la probit jusqu' la niaiserie.

Mon oncle se leva avec vivacit, et serrant le bras de l'avocat dans sa
main de fer  le faire crier:

--Page, lui dit-il, cela n'est pas simplement de la probit, c'est un
noble et lgitime orgueil; c'est du respect non-seulement pour moi-mme,
mais encore pour notre pauvre caste opprime. Veux-tu que je laisse dire
 ce hobereau qu'il m'a offert une espce de pour-boire, et que j'ai
accept? qu'ils nous renvoient, eux dont l'cusson n'est qu'une plaque
de mendiant, ce reproche de mendicit que nous leur avons si souvent
adress? que nous leur donnions le droit de proclamer que, nous aussi,
nous recevons l'aumne quand on veut bien nous la faire? coute, Page,
tu sais si j'aime le bourgogne; tu sais aussi, d'aprs ce que vient de
dire ma chre soeur, si j'ai besoin de chemises; mais pour tous les
vignobles de la Cte-d'Or et toutes les chnevires des Pays-Bas, je ne
voudrais pas qu'il y et dans le bailliage un regard devant lequel le
mien dt s'abaisser. Non, je ne garderai pas cet argent, quand il le
faudrait pour racheter ma vie. C'est  nous, hommes de coeur et
d'instruction,  faire honneur  ce peuple au milieu duquel nous sommes
ns; il faut qu'il apprenne par nous qu'il n'est pas besoin d'tre noble
pour tre homme, qu'il se relve par l'estime de lui-mme de
l'abaissement o il est descendu, et qu'il dise enfin  cette poigne de
tyrans qui l'oppriment: Nous valons autant que vous, et nous sommes plus
nombreux que vous: pourquoi continuerions-nous  tre vos esclaves, et
pourquoi voudriez-vous rester nos matres? Oh! Page, puiss-je voir ce
jour, et boire de la piquette le reste de ma vie!

--Voil qui est bel et bon, dit Page; mais tout cela ne nous donne pas
de bourgogne.

--Sois tranquille, ivrogne, tu n'y perdras rien: dimanche je vous donne
 goter  tous avec ces vingt francs que j'ai retirs du gosier de M.
de Cambyse, et au dessert je vous raconterai leur histoire. Je vais
crire de suite  M. Minxit. Je ne puis voir Arthus, attendu que je n'ai
que vingt francs  dpenser, ou bien il faudrait qu'il voult dner
copieusement ce jour-l; mais si tu rencontres avant moi Rapin, Parlanta
et les autres, prviens-les, afin qu'ils ne s'engagent pas ailleurs.

Je dois dire de suite que ce goter fut ajourn  huitaine, parce M.
Minxit ne put se trouver au rendez-vous; puis indfiniment remis, parce
que mon oncle fut oblig de se sparer de ses deux pistoles.




XII

COMMENT MON ONCLE APPENDIT M. SUSURRANS  UN CROCHET DE LA CUISINE.


Voyez comme les fleurs sont merveilleusement fcondes: elles jettent
autour d'elles leurs graines comme une pluie; elles les abandonnent au
vent comme une poussire, elles les envoient, ainsi que ces aumnes qui
montent jusqu'aux noirs galetas, sur la cime des rocs dsols, entre les
vieilles pierres des murailles fles, au milieu des ruines qui tombent
et pendent, sans s'inquiter si elles trouveront une pince de terre qui
les fconde, une goutte de pluie qui suce leur racine, et aprs un rayon
pour les faire crotre, un autre rayon pour les peindre. Les brises du
printemps qui s'en va emportent les derniers parfums de la prairie;
voil la terre toute jonche de feuilles qui se fanent: mais quand les
brises de l'automne passeront, secouant sur la campagne leurs ailes
humides, une autre gnration de fleurs aura revtu la terre d'une robe
neuve, leur faible parfum sera le dernier souffle de l'anne qui se
meurt, et qui en mourant nous sourit encore.

Sous tous les autres rapports, les femmes ressemblent  des fleurs; mais
sous celui de la fcondit elles n'ont aucune ressemblance avec elles:
la plupart des femmes, les femmes comme il faut surtout, et je vous
prie, proltaires, mes amis et mes frres, de croire que c'est seulement
pour me conformer  l'usage que je me sers de cette expression, car,
pour moi, la femme la plus comme il faut, c'est la plus aimable et la
plus jolie; les femmes comme il faut, donc, ne produisent plus: ces
dames sont mres de famille le moins possible; elles se font striles
par conomie. Quand la femme du greffier a fait son petit greffier, la
femme du notaire son petit notaire, elles se croient quittes envers le
genre humain et elles abdiquent. Napolon, qui aimait beaucoup les
conscrits, disait que la femme qu'il aimait le plus tait celle qui
faisait le plus d'enfants. Napolon en parlait bien  son aise, lui qui
avait  donner  ses fils des royaumes au lieu de domaines!... Le fait
est que les enfants sont fort chers, et que cette dpense n'est pas  la
porte de tout le monde: le pauvre seul peut se permettre le luxe d'une
nombreuse famille. Savez-vous que les mois de nourrice d'un enfant
cotent seuls presque un cachemire? Puis, le poupon grandit vite,
arrivent les notes boursouffles du matre de pension et les mmoires du
cordonnier et du tailleur; enfin le bambin d'aujourd'hui demain se fera
homme, les moustaches lui poussent et le voil bachelier s-lettres.
Alors vous ne savez plus qu'en faire. Pour vous dbarrasser de lui, vous
lui achetez une belle profession; mais vous ne tardez pas  vous
apercevoir, aux traites qu'on tire sur vous des quatre coins de la
ville, que cette profession ne rapporte  votre docteur que des
invitations et des cartes de visite: il faut que vous l'entreteniez,
jusqu' trente ans et au del, de gants glacs, de cigares de la Havane
et de matresses. Vous conviendrez que cela est fort dsagrable!...
Allez, s'il y avait un tour pour les jeunes gens de vingt ans, comme il
y en a un, ou plutt comme il n'y en a plus pour les petits enfants, je
vous assure que l'hospice aurait presse!

Mais, dans le sicle de mon oncle Benjamin, les choses allaient tout
autrement: c'tait l'ge d'or des accoucheurs et des sages-femmes. Les
femmes s'abandonnaient sans inquitude et sans arrire-pense  leurs
instincts: riches ou pauvres, elles faisaient toutes des enfants, et
mme celles qui n'avaient pas le droit d'en faire. Mais, ces enfants, on
savait alors o les mettre; la concurrence, cette ogresse aux crocs
d'acier qui dvore tant de petites gens, n'tait pas encore arrive;
tout le monde trouvait place au beau soleil de la France, et dans chaque
profession on avait ses coudes libres; les emplois s'offraient
d'eux-mmes, comme le fruit qui pend  la branche, aux hommes capables
de les remplir, et les sots eux-mmes trouvaient  se caser, chacun
selon la spcialit de sa sottise; la gloire tait aussi facile, aussi
bonne fille que la fortune: il fallait deux fois moins d'esprit qu'
prsent pour tre un homme de lettres, et avec une douzaine
d'alexandrins on tait pote.

Ce que j'en dis, ce n'est pas que je regrette cette fcondit aveugle de
l'ancien rgime, qui produisait comme une machine sans savoir ce qu'elle
faisait: je me trouve bien assez de voisins comme cela; je voulais
seulement vous faire comprendre comment,  l'poque o je parle, ma
grand'mre, quoi qu'elle n'et pas encore trente ans, en tait dj 
son septime enfant.

Ma grand'mre, donc, en tait  son septime enfant. Mon oncle voulait
absolument que sa chre soeur assistt  sa noce, et il avait fait
consentir M. Minxit  remettre le mariage aprs les relevailles de ma
grand'mre. Le trousseau du nouvel arrivant tait tout fait, tout blanc,
tout festonn, et de jour en jour on attendait son entre dans
l'existence. Les six autres taient tous vivants, tous enchants d'tre
au monde. Il manquait bien quelquefois  l'un une paire de sabots, 
l'autre une casquette; tantt celui-ci tait perc au coude, et tantt
celui-l au talon, mais le pain quotidien abondait; tous les dimanches
ils avaient leur chemise blanche et repasse; somme toute, ils se
portaient  merveille et fleurissaient dans leurs guenilles.

Mon pre, cependant, qui tait l'an, tait le plus beau et le mieux
nipp des six: cela tenait peut-tre de ce que son oncle Benjamin lui
repassait ses vieilles culottes courtes, et que pour en faire  Gaspard
des pantalons, il n'y avait presque rien  y changer, que souvent mme
on n'y changeait rien du tout. Par la protection du cousin Guillaumot,
qui tait sacristain, il avait t promu  la dignit d'enfant de choeur,
et je le dis avec orgueil, il tait un des meilleurs enfants de choeur du
diocse: s'il et persist dans la carrire que le cousin Guillaumot lui
avait ouverte, au lieu d'un beau lieutenant de pompiers qu'il est
aujourd'hui, il et fait un cur magnifique. Il est vrai que je
dormirais encore dans le nant, comme dit ce bon M. de Lamartine qui
dort lui-mme quelquefois; mais le sommeil est une excellente chose, et
puis, vivre pour tre rdacteur d'un journal de province et tre
l'antagonisme du bureau de l'esprit public, cela vaut-il bien la peine
de vivre?

Quoi qu'il en soit, mon pre devait  ses fonctions de lvite l'avantage
d'avoir un superbe habit bleu-de-ciel. Voici comment cette bonne fortune
lui tait arrive: La bannire de saint Martin, patron de Clamecy, avait
t mise  la rforme; ma grand'mre, avec ce coup-d'oeil d'aigle que
vous lui connaissez, avait dcouvert que dans cette toffe bnite il y
avait de quoi faire  son an une veste et un pantalon, et elle s'tait
fait adjuger  vil prix, par la fabrique, la bannire rvoque. Le saint
tait peint au beau milieu; l'artiste l'avait reprsent au moment o il
coupe avec son sabre un pan de son manteau pour en couvrir la nudit
d'un mendiant; mais ce n'tait pas l un obstacle srieux au projet de
ma grand'mre. L'toffe avait t retourne, et saint Martin avait t
mis  l'envers, ce qui, du reste, tait bien gal au bienheureux.

L'habit avait t men  bonne fin par une couturire de la rue des
Moulins. Il serait all  mon oncle tout aussi bien peut-tre qu' mon
pre; mais ma grand'mre l'avait fait faire de telle sorte qu'aprs
avoir t us une premire fois par l'an, il pt l'tre une seconde
fois par le cadet. Mon pre se carra d'abord dans son habit
bleu-de-ciel; je crois mme qu'il avait contribu de ses appointements 
en payer la faon; mais il ne tarda pas  s'apercevoir qu'une belle
parure est souvent un cilice. Benjamin, pour lequel il n'y avait rien de
sacr, l'avait surnomm le patron de Clamecy. Ce sobriquet, les enfants
l'avaient ramass, et il avait valu  mon pre bien des horions. Plus
d'une fois il lui tait arriv de rentrer  la maison avec un revers de
l'habit bleu-de-ciel dans sa poche. Saint Martin tait devenu son ennemi
personnel. Souvent vous l'eussiez vu au pied de l'autel plong dans une
sombre mditation. Or,  quoi rvait-il? au moyen de se dbarrasser de
son habit; et, un jour, au _Dominius vobiscum_ du desservant, il
rpondit, croyant parler  sa mre: Je vous dis que je ne porterai plus
votre habit bleu-de-ciel!

Mon pre tait dans cette disposition d'esprit, lorsque, le dimanche,
aprs la grand'messe, mon oncle ayant  faire une visite au val des
Rosiers, lui proposa de l'accompagner. Gaspard, qui aimait mieux jouer
au bouchon sur la promenade que de servir d'aide  mon oncle, rpondit
qu'il ne le pouvait pas parce qu'il avait un baptme  faire.

--Cela n'empche pas, dit Benjamin; un autre le fera  ta place.

--Oui, mais il faut que j'aille au catchisme  une heure.

--Je croyais que tu avais fait ta premire communion?

--C'est--dire que j'ai t tout prt de la faire. C'est vous qui m'en
avez empch en me faisant griser la veille de la crmonie.

--Et pourquoi te grisais-tu?

--Parce que vous tiez gris vous-mme; et que vous m'avez menac de me
battre du plat de votre pe si je ne me grisais pas.

--J'ai eu tort, dit Benjamin; mais, c'est gal, tu ne risques rien de
venir avec moi; je n'en ai que pour un moment; nous serons revenus avant
le catchisme.

--Comptez l-dessus, rpondit Gaspard, o un autre n'en aurait que pour
une heure, vous en avez, vous, pour une demi-journe: vous vous arrtez
 tous les bouchons. Et M. le cur m'a dfendu d'aller avec vous, parce
que vous me donnez de mauvais exemples.

--Eh bien! pieux Gaspard, si vous refusez de venir avec moi, je ne vous
inviterai pas  ma noce; si au contraire vous m'accordez cette faveur,
je vous donnerai une pice de douze sous.

--Donnez-la-moi tout de suite, dit Gaspard.

--Et pourquoi la veux de suite, polisson? est-ce que tu te dfies de ma
parole?

--Non, mais c'est que je ne me soucie pas d'tre votre crancier: j'ai
entendu dire dans la ville que vous ne payez personne, et qu'on ne veut
pas vous faire saisir parce que votre mobilier ne vaut pas trente sous.

--Bien parl, Gaspard, dit mon oncle; tiens, voil quinze sous, et va
prvenir ma chre soeur que je t'emmne.

Ma grand'mre s'avana jusque sur le seuil de la porte pour recommander
 Gaspard d'avoir bien soin de son habit, car, disait-elle, il fallait
qu'il lui servt pour la noce de son oncle.

--Vous moquez-vous? dit Benjamin; est-il besoin de recommander sa
bannire  un enfant de choeur franais?

--Mon oncle, dit Gaspard, avant de vous mettre en route, je vous
prviens d'une chose, c'est que, si vous m'appelez encore
porte-bannire, oiseau bleu ou patron de Clamecy, je me sauve avec vos
quinze sous et je retourne jouer au bouchon.

 l'entre du hameau, mon oncle rencontra M. Susurrans, picier, tout
petit, tout menu, mais fait, comme la poudre, de charbon et de salptre.
M. Susurrans avait une espce de mtairie au val des Rosiers; il s'en
revenait  Clamecy, portant sous son bras un toulon qu'il esprait bien
faire entrer en fraude, et au bout de sa canne une paire de chapons que
Mme Susurrans attendait pour les mettre  la broche. M. Susurrans
connaissait mon oncle et il l'estimait, car Benjamin achetait chez lui
le sucre dont il dulcorait ses drogues et la poudre qu'il mettait dans
ses cheveux. M. Susurrans lui proposa donc de venir  la ferme se
rafrachir. Mon oncle, pour lequel la soif tait un tat normal, accepta
sans crmonie. L'picier et son client s'taient tablis au coin du
feu, chacun sur un escabeau; ils avaient mis le toulon entre eux deux,
mais ils ne le laissaient pas aigrir  sa place, et quand il n'tait pas
dans les bras de l'un, il tait aux lvres de l'autre.

--L'apptit vient aussi bien en buvant qu'en mangeant: si nous mangions
les poulets? dit M. Susurrans.

--En effet, rpondit mon oncle, cela vous pargnera la peine de les
remporter, et je ne conois pas comment vous avez pu vous charger de
cette corve.

--Et  quelle sauce les mangerons-nous?

-- la plus tt faite, dit Benjamin, et voici un excellent feu pour les
faire rtir.

--Oui, dit M. Susurrans, mais il n'y a ici de batterie de cuisine que
tout juste pour faire une soupe  l'oignon: nous n'avons pas de broche.

Benjamin, comme tous les grands hommes, n'tait jamais pris au dpourvu
par les circonstances.

--Il ne sera pas dit, rpondit-il, que deux hommes d'esprit comme nous
n'aient pu manger une volaille rtie faute de broche. Si vous m'en
croyez, nous embrocherons nos poulets avec mon pe, et, Gaspard que
voil la tournera par la garde.

Vous n'auriez jamais pens  cet expdient, vous, ami lecteur; mais
aussi mon oncle avait assez d'imagination pour faire dix romanciers de
notre poque.

Gaspard, qui ne mangeait pas souvent de poulets, se mit joyeusement  la
besogne; au bout d'une heure, les poulets taient rtis  point. On
retourna un cuvier  lessive et on le trana auprs du feu; le couvert
fut dress dessus, et, sans sortir de leur place, les convives se
trouvrent  table. Les verres manquaient, mais le toulon ne chmait pas
pour cela. Malgr les difficults de toute espce que prsentait
l'opration, les poulets furent bientt expdis. Depuis longtemps les
infortunes volailles n'taient plus qu'une carcasse dnude, et
cependant les deux amis buvaient toujours. M. Susurrans, qui n'tait,
ainsi que nous l'avons dit, qu'un tout petit homme dont l'estomac et le
cerveau se touchaient presque, tait ivre autant qu'on peut l'tre, mais
Benjamin, le grand Benjamin, avait conserv la meilleure partie de sa
raison, et prenait piti de son adversaire; quant  Gaspard, auquel on
avait pass quelquefois le toulon, il alla un peu au del des limites de
la temprance; le respect filial ne me permet pas de me servir d'une
autre expression.

Telle tait la situation morale des convives lorsqu'ils quittrent le
cuvier. Il tait alors quatre heures, et ils se disposaient  se mettre
en route. M. Susurrans, qui se souvenait trs-bien qu'il devait apporter
des poulets  sa femme, les cherchait pour les remettre au bout de sa
canne; il demanda  mon oncle s'il ne les avait point vus.

--Vos poulets, dit Benjamin; plaisantez-vous? vous venez de les manger.

--Oui, vieux fou, ajouta Gaspard, vous les avez mangs: ils taient
embrochs  l'pe de mon oncle, et c'est moi qui ai tourn la broche.

--Cela n'est pas vrai! s'cria M. Susurrans; car si j'avais mang mes
poulets, je n'aurais plus faim, et je me sens un apptit  dvorer un
loup.

--Je ne dis pas le contraire, rpondit mon oncle; mais toujours est-il
que vous venez de manger vos poulets. Tenez, si vous en doutez, en voil
les deux carcasses: vous pouvez les mettre au bout de votre canne si
cela vous convient.

--Tu en as menti, Benjamin! je ne reconnais point l les carcasses de
mes poulets: c'est toi qui me les as pris, et tu vas me les rendre.

--Eh bien! soit, dit mon oncle, envoyez-les chercher demain  la maison,
et je vous les rendrai...

--Tu vas me les rendre de suite, dit M. Susurrans, s'levant sur la
pointe des pieds pour mettre le poing sous la gorge de mon oncle.

--Ah , papa Susurrans, dit Benjamin, si vous plaisantez, je vous
prviens que c'est pousser trop loin la plaisanterie; et...

--Non, malheureux, je ne plaisante pas, fit M. Susurrans se plaant
devant la porte, et vous ne sortirez pas d'ici, ni toi ni ton neveu, que
vous ne m'ayez rendu mes poulets.

--Mon oncle, dit Gaspard, voulez-vous que je passe la jambe  ce vieil
imbcile?

--Inutile, Gaspard, inutile, mon ami, dit Benjamin; tu es un homme
d'glise, toi, et il ne te convient pas d'intervenir dans une querelle.
Ah ! ajouta-t-il, une fois, deux fois, M. Susurrans, voulez-vous nous
laisser sortir?

--Quand vous m'aurez rendu mes poulets, rpondit M. Susurrans, faisant
demi-tour  gauche et prsentant le bout de sa canne  mon oncle, comme
si c'et t une baonnette.

Benjamin abaissa la canne de sa main, et prenant le petit homme par le
milieu du corps, il l'accrocha par la ceinture de sa culotte  un
morceau de fer qui tait au-dessus de la porte et auquel on suspendait
la batterie de cuisine. Susurrans, assimil  un polon, se dmenait
comme un scarabe attach par une pingle  une tapisserie. Il hurlait
et gesticulait, criant tantt au feu, tantt  l'assassin. Mon oncle
avisa un almanach de Lige qui tait sur la chemine:

--Tenez, dit-il, M. Susurrans, l'tude, a crit Cicron, est une
consolation dans toutes les situations de la vie; amusez-vous  tudier
jusqu' ce qu'on soit venu vous dpendre; car, pour moi, je n'ai pas le
temps de faire conversation avec vous, et j'ai l'honneur de vous
souhaiter le bonsoir.

 vingt pas de l, mon oncle rencontra le fermier qui accourait et qui
lui demanda pourquoi son matre criait au feu et  l'assassin.

--C'est probablement que la maison brle et qu'on assassine votre
matre, rpondit tranquillement mon oncle; et, sifflant Gaspard qui
tait rest en arrire, il continua son chemin.

Le temps s'tait radouci; le ciel, auparavant resplendissant, tait
devenu d'un blanc mat et sale, comme un plafond de gypse qui n'est pas
encore sec; il tombait une petite pluie fine, dense, acre, qui
ruisselait en gouttelettes le long des rameaux dpouills, et faisait
pleurer les arbres et les buissons. Le chapeau de mon oncle s'imbiba
comme une ponge de cette pluie, et bientt ses deux cornes devinrent
deux gouttires qui lui versaient une eau noire sur les paules.
Benjamin, inquiet pour son habit, le retourna, et se ressouvenant de la
recommandation de sa soeur, il ordonna  Gaspard d'en faire autant.
Celui-ci, sans penser  saint Martin, se conforma  l'injonction de mon
oncle.  quelque distance de l, Benjamin et Gaspard rencontrrent une
troupe de paysans qui revenaient de vpres.  la vue du saint qui se
trouvait sur l'habit de Gaspard, la tte en bas et son cheval les quatre
fers en l'air, comme s'il ft tomb du ciel, les rustres poussrent
d'abord de grands clats de rire, et bientt ils en vinrent aux hues.
Vous connaissez assez mon oncle pour croire qu'il ne se laissa pas
impunment bafouer par cette canaille. Il tira son pe; Gaspard, de son
ct, s'arma de pierres, et emport par son ardeur, il s'lana 
l'avant-garde. Mon oncle s'aperut alors que saint Martin avait tous les
torts dans cette affaire, et il fut pris d'une telle envie de rire que,
pour ne point tomber, il fut oblig de s'appuyer sur son pe.

--Gaspard, s'cria-t-il d'une voix touffe, patron de Clamecy, ton
saint qui est  l'envers; le casque de ton saint qui va tomber!

Gaspard, comprenant qu'il tait l'objet de toute cette rise, ne put
supporter cette humiliation: il ta son habit, le jeta  terre et le
foula aux pieds. Quand mon oncle eut achev de rire, il voulut le forcer
de le ramasser et  le remettre; mais Gaspard se sauva  travers les
champs et ne reparut plus. Benjamin releva piteusement l'habit et le mit
au bout de son pe. Sur ces entrefaites arriva M. Susurrans; il tait
un peu dgris, et il se ressouvenait trs-distinctement qu'il avait
mang ses poulets; mais il avait perdu son tricorne. Benjamin, que les
vivacits du petit homme rjouissaient beaucoup, et qui voulait, comme
nous dirions, nous autres professeurs gens de bas lieu et de mauvais
ton, le faire monter  l'chelle, lui soutint qu'il l'avait mang; mais
la force musculaire de Benjamin en imposait tellement  M. Susurrans
qu'il refusa tout net de se fcher; il poussa mme l'esprit de
contrarit jusqu' faire des excuses  mon oncle.

Benjamin et M. Susurrans s'en revinrent ensemble  Clamecy. Vers le
milieu du faubourg, ils rencontrrent l'avocat Page.

--O vas-tu ainsi? dit celui-ci  mon oncle.

--Eh! parbleu, tu t'en doutes bien, je vais dner chez ma chre soeur.

--Ce n'est pas du tout cela, fit Page, tu t'en vas dner avec moi, 
l'htel du Dauphin.

--Et si j'acceptais,  quelle circonstance devrais-je donc cet avantage?

--Je vais t'expliquer cela en deux mots: c'est un riche marchand de bois
de Paris auquel j'ai gagn une affaire importante, et qui m'a invit 
dner avec son procureur, qu'il ne connat pas. Nous sommes dans le
carnaval; j'ai dcid que ce serait toi qui serais son procureur;
j'allais au-devant de toi pour t'en prvenir. C'est une aventure digne
de nous, Benjamin, et je n'ai pas sans doute trop prsum de ton gnie
en esprant que tu y prendrais un rle.

--C'est, en effet, dit Benjamin, une partie de masques fort bien conue.
Mais je ne sais, ajouta-t-il en riant, si l'honneur et la dlicatesse me
permettent de faire le personnage de procureur.

-- table, dit Page, le plus honnte homme est celui qui vide le plus
consciencieusement son verre.

--Oui, mais si ton marchand de bois me parle de son affaire?

--Je rpondrai pour toi.

--Et si demain il lui prend fantaisie de rendre visite  son procureur?

--C'est chez toi que je le conduirai.

--Tout cela c'est trs-bien; mais je n'ai pas, j'ose du moins m'en
flatter, l'effigie d'un procureur.

--Tu la prendras: tu as bien dj su te faire passer pour le
Juif-Errant.

--Et mon habit rouge?

--Notre homme est un badaud de Paris: nous lui ferons croire que telles
sont en province les insignes des procureurs.

--Et mon pe?

--S'il la remarque, tu lui diras que c'est avec cela que tu tailles tes
plumes.

--Mais, quel est donc son procureur  ton marchand de bois?

--C'est Dulciter. Auras-tu l'inhumanit de me laisser dner avec
Dulciter?

--Je sais bien que Dulciter n'est pas amusant; mais s'il sait que j'ai
dn pour lui, il m'attaquera en restitution.

--Je plaiderai pour toi. Allons, viens, je suis sr que le dner est
servi. Mais,  propos, notre amphitryon m'a recommand d'amener avec moi
le premier clerc de Dulciter: o diable vais-je pcher un clerc de
Dulciter?

Benjamin se mit  clater d'un rire fou.

--Oh! s'cria-t-il en frappant entre ses mains, j'ai ton affaire! tiens,
ajouta-t-il en mettant sa main sur l'paule de M. Susurrans, voil ton
clerc.

--Fi donc! dit Page, un picier!...

--Qu'est-ce que cela fait?

--Il sent le gruyre.

--Tu n'es pas gourmet, Page: il sent la chandelle.

--Mais il a soixante ans.

--Nous le prsenterons comme le doyen de la basoche.

--Vous tes des drles et des polissons, dit M. Susurrans en revenant 
son caractre imptueux; je ne suis pas un bandit, moi, un coureur de
cabarets.

--Non, interrompit mon oncle, il s'enivre seul dans sa cave.

--C'est possible, monsieur Rathery; mais je ne m'enivre pas toujours aux
dpens des autres, et je ne veux pas prendre part  vos flibusteries.

--Il faut pourtant, dit mon oncle, que vous y preniez part ce soir,
sinon je dis partout o je vous ai accroch.

--Et o l'as-tu accroch? fit Page.

--Imagine-toi, dit Benjamin...

--M. Rathery!... s'cria Susurrans, mettant un doigt sur sa bouche.

--Eh bien! consentez-vous  venir avec nous?

--Mais, considrez que ma femme m'attend; on me croira mort, assassin;
on me cherchera sur la route du val des Rosiers.

--Tant mieux, on trouvera peut-tre votre tricorne.

--Monsieur Rathery, mon bon monsieur Rathery! fit Susurrans en joignant
les mains.

--Allons donc, dit mon oncle, ne faites donc pas l'enfant; vous me devez
une rparation, et moi je vous dois un dner; d'un seul coup nous nous
acquitterons ensemble.

--Souffrez au moins que j'aille prvenir ma femme.

--Non pas, dit Benjamin se plaant entre lui et Page; je connais madame
Susurrans pour l'avoir vue  son comptoir; elle vous enfermerait chez
vous  double tour, et je ne veux pas que vous nous chappiez: je ne
vous donnerais pas pour dix pistoles.

--Et mon toulon, dit Susurrans, qu'en vais-je faire  prsent que je
suis clerc de procureur?

--C'est vrai, dit Benjamin, vous ne pouvez vous prsenter  notre client
avec un toulon.

Ils taient alors au milieu du pont de Beuvron: mon oncle prit le toulon
des mains de Susurrans, et le jeta  la rivire.

--Coquin de Rathery, sclrat de Rathery! s'cria Susurrans, tu me
paieras mon toulon; il m'a cot six livres,  moi; mais toi, tu sauras
ce qu'il te cotera.

--Monsieur Susurrans, dit Benjamin, prenant une pose majestueuse,
imitons le sage qui disait: _Omnia mecum porto_, c'est--dire: Tout ce
qui me gne je le jette  la rivire. Tenez, voil au bout de cette pe
un habit magnifique, l'habit des dimanches de mon neveu; un habit qui
pourrait figurer dans un muse, et qui a cot de faon seulement trente
fois autant que votre misrable toulon; eh bien! moi, je le sacrifie
sans le moindre regret: jetez-le par-dessus le pont, et nous serons
quittes.

Comme M. Susurrans n'en voulait rien faire, Benjamin lana l'habit
par-dessus le pont, et, prenant le bras de Page et celui de Susurrans:

--Maintenant, dit-il, marchons; on peut lever le rideau, nous sommes
prts  entrer en scne.

Mais l'homme propose et Dieu dispose: en montant l'escalier de
Vieille-Rome, ils se trouvrent face  face avec madame Susurrans.
Celle-ci ne voyant pas revenir son mari, allait au-devant de lui avec
une lanterne. Lorsqu'elle le vit entre mon oncle et l'avocat Page, qui
avaient tous deux une rputation suspecte, son inquitude fit place  la
colre.

--Enfin, monsieur, vous voil! s'cria-t-elle, c'est vraiment heureux;
j'ai cru que vous n'arriveriez pas ce soir; vous menez l une jolie vie,
et vous donnez un bel exemple  votre fils!

Puis, parcourant son mari d'un coup d'oeil rapide, elle s'aperut combien
il tait incomplet.

--Et vos poulets, monsieur! et ton chapeau, misrable! et ton toulon,
ivrogne! qu'en as-tu fait?

--Madame, rpondit gravement Benjamin, les poulets nous les avons
mangs; pour le tricorne, il a eu le malheur de le perdre en route.

--Comment! le monstre a perdu son tricorne! un tricorne tout frais
retap!

--Oui, madame, il l'a perdu, et vous tes bien heureuse, dans la
position o il tait, qu'il n'ait pas aussi perdu sa perruque; quant au
toulon, on le lui a saisi  l'octroi, et la rgie a dclar
procs-verbal.

Comme Page ne pouvait s'empcher de rire:

--Je vois ce que c'est, dit madame Susurrans; c'est vous qui avez
dbauch mon mari, et par-dessus le march vous nous plaisantez. Vous
feriez bien mieux de vous occuper de vos malades et de payer vos dettes,
M. Rathery.

--Est-ce que je vous dois quelque chose, madame? rpondit firement mon
oncle.

--Oui, ma bonne amie, poursuivit Susurrans se sentant fort de la
protection de sa femme, c'est lui qui m'a dbauch: il m'a mang mes
poulets avec son neveu; ils m'ont pris mon tricorne, et ils m'ont jet
mon toulon dans la rivire. Il voulait encore, l'infme qu'il est, me
forcer  aller dner avec lui au Dauphin, et  faire,  mon ge, le
personnage d'un clerc de procureur.

Allez, indigne homme, je m'en vais de ce pas chez M. Dulciter le
prvenir que vous voulez dner  sa place et  celle de son clerc.

--Vous voyez, madame, fit mon oncle, que votre mari est ivre, et qu'il
ne sait ce qu'il dit; si vous m'en croyez, vous le ferez coucher
aussitt que vous serez de retour  la maison, et vous lui ferez
prendre, de deux heures en deux heures, une dcoction de camomille et de
fleur de tilleul; en le soutenant, j'ai eu l'occasion de lui toucher le
pouls, et je vous assure qu'il n'est pas bien du tout.

--Oh! sclrat, oh! coquin, oh! rvolutionnaire, tu oses dire  ma femme
que je suis malade d'avoir trop bu, tandis que c'est toi qui es ivre!
Attends, je m'en vais de suite chez Dulciter, et tu auras tout  l'heure
de ses nouvelles.

--Vous devez vous apercevoir, madame, dit Page avec le plus grand
sang-froid du monde, que cet homme bat la campagne: vous manqueriez 
tous vos devoirs d'pouse, si vous ne faisiez prendre  votre mari de la
camomille et de la fleur de tilleul, ainsi que vient de le prescrire M.
Rathery, qui est assurment le mdecin le plus habile du bailliage, et
qui rpond aux insultes de ce fou en lui sauvant la vie.

Susurrans allait recommencer ses imprcations.

--Allons, lui dit sa femme, je vois que ces messieurs ont raison; vous
tes ivre  ne pouvoir plus parler; suivez-moi de suite, ou je ferme la
porte en rentrant, et vous irez coucher o vous voudrez.

--C'est cela, dirent ensemble Page et mon oncle; et ils riaient encore
lorsqu'ils arrivrent  la porte du Dauphin. La premire personne qu'ils
rencontrrent dans la cour fut M. Minxit, qui allait monter  cheval
pour retourner  Corvol.

--Parbleu, dit mon oncle prenant la bride du cheval, vous ne partirez
pas ce soir, monsieur Minxit; vous allez souper avec nous; nous avons
perdu un convive, mais vous en valez bien trente comme lui.

--Puisque cela te fait plaisir, Benjamin... Garon, ramenez mon cheval 
l'curie, et dites qu'on me prpare un lit.




XIII

COMMENT MON ONCLE PASSA LA NUIT EN PRIRES POUR L'HEUREUSE DLIVRANCE DE
SA SOEUR.


Mon temps est prcieux, chers lecteurs, et je suppose que le vtre ne
l'est pas moins; je ne m'amuserai donc pas  vous dcrire ce mmorable
souper; vous connaissez assez les convives pour vous faire une ide de
la manire dont ils souprent. Mon oncle sortit  minuit de l'htel du
Dauphin, avanant de trois pas et reculant de deux, comme certains
plerins d'autrefois, qui faisaient voeu de se rendre avec cette allure 
Jrusalem. En rentrant, il aperut de la lumire dans la chambre de
Machecourt, et, supposant que celui-ci griffonnait quelque exploit, il
entra avec l'intention de lui souhaiter le bonsoir. Ma grand'mre tait
alors en mal d'enfant; la sage-femme, tout effraye de l'apparition de
mon oncle qu'on n'attendait pas  cette heure, vint le prvenir
officiellement de l'vnement qui allait avoir lieu. Benjamin se
rappela,  travers les brouillards qui obscurcissaient son cerveau, que
sa soeur, la premire anne de son mariage, avait eu une couche
laborieuse qui avait mis sa vie en danger; aussitt le voil qui se fond
en deux gouttires de larmes.

--Hlas! s'criait-il d'une voix  rveiller toute la rue des Moulins,
ma chre soeur va mourir; hlas! elle va...

--Madame Lalande! s'cria ma grand'mre du fond de son lit, mettez-moi
ce chien d'ivrogne  la porte.

--Retirez-vous, monsieur Rathery, dit Mme Lalande, il n'y a pas le
moindre danger: l'enfant se prsente par les paules, et dans une heure
votre soeur sera dlivre.

Mais Benjamin criait toujours: Hlas! elle va mourir, ma chre soeur.

Machecourt, voyant que la harangue de la sage-femme ne produisait pas
son effet, crut devoir intervenir  son tour.

--Oui, Benjamin, mon ami, mon bon frre, l'enfant se prsente par les
paules, fais-moi le plaisir d'aller te coucher, je t'en supplie.

Ainsi parla mon grand-pre.

--Et toi, Machecourt, mon ami, mon bon frre, lui rpondit mon oncle, je
t'en supplie, fais-moi le plaisir d'aller...

Ma grand'mre, comprenant qu'elle ne pouvait compter sur un acte de
rigueur de Machecourt  Benjamin, se dcida  mettre elle-mme celui-ci
 la porte.

Mon oncle se laissa pousser dehors avec la docilit d'un mouton. Son
parti fut bientt pris: il se dcida,  aller coucher avec Page, qui
ronflait, comme un soufflet de forge, sur une des tables du Dauphin.
Mais, en passant sur la place de l'glise, l'ide lui vint de prier Dieu
pour l'heureuse dlivrance de sa chre soeur; or, le temps s'tait remis
 la gele comme de plus belle, et il faisait un froid de cinq  six
degrs. Nonobstant cela, Benjamin s'agenouilla sur les marches du
portail, joignt les mains comme il l'avait vu pratiquer quelquefois 
sa chre soeur, et il se mit  marmotter quelques bribes de prires.
Comme il entamait son second _Ave_, le sommeil le prit, et il se mit 
ronfler  l'instar de son ami Page, Le lendemain matin,  cinq heures,
lorsque le sacristain vint sonner l'_Angelus_, il aperut quelque chose
d'agenouill qui avait comme une forme humaine. Il s'imagina d'abord,
dans sa simplicit, que c'tait un saint qui tait sorti de sa niche
pour faire quelque exercice de pnitence, et il s'apprtait  le faire
rentrer dans l'glise; mais, s'tant approch davantage,  la lueur de
sa lanterne il reconnut mon oncle, qui avait un pouce de verglas sur le
dos, et  l'extrmit du nez un filet de glace d'une demi-aune.

--Hol, oh! monsieur Rathery! s'cria-t-il dans l'oreille de Benjamin.

Comme celui-ci ne rpondait pas, il alla tranquillement sonner son
_Angelus_, et, quand il l'eut achev et parachev, il revint  M.
Rathery. Au cas qu'il ne ft pas mort, il le chargea comme un sac sur
ses paules, et l'alla porter  sa soeur. Ma grand'mre tait dlivre
depuis deux heures; les voisines qui passaient la nuit auprs d'elle
reportrent leurs soins sur Benjamin. Elles le placrent sur un matelas
devant le foyer, l'envelopprent de serviettes chaudes, de couvertures
chaudes, et lui mirent aux pieds une brique chaude: dans l'excs de leur
zle, elles l'auraient volontiers mis au four. Mon oncle se dgela peu 
peu; sa queue, qui tait aussi raide que son pe, commena  pleurer
sur le traversin, ses articulations se dtendirent, l'exercice de la
parole lui revint, et le premier usage qu'il en lit fut de demander du
vin chaud. On lui en fit vivement une chaudronne; quand il en eut bu la
moiti, il fut pris d'une telle sueur qu'on crut qu'il s'allait
liqufier. Il avala le reste, se rendormit, et  huit heures du matin il
se portait le mieux du monde. Si M. le cur et dress procs-verbal de
ces faits, mon oncle et t infailliblement canonis. On l'et
probablement donn pour patron aux cabaretiers; et, sans le flatter, il
et fait, avec sa queue et son habit rouge, une magnifique enseigne
d'auberge.

Une semaine et plus s'tait coule depuis l'heureux accouchement de ma
grand'mre, et dj elle songeait  ses relevailles. Cette espce de
quarantaine que lui imposaient les canons de l'glise avait de graves
inconvnients pour elle en particulier et pour toute la famine en
gnral: d'abord lorsque quelque vnement un peu saillant, quelque bon
scandale, par exemple, ridait la surface tranquille du quartier, elle ne
pouvait aller en disserter chez son prochain de la rue des Moulins, ce
qui tait pour elle une cruelle privation; ensuite elle tait oblige
d'envoyer Gaspard, envelopp d'un tablier de cuisine, au march,  la
boucherie. Or, ou Gaspard perdait l'argent du pot-au-feu au bouchon, ou
il rapportait du collet pour de la cuisse, ou bien encore, quand on
l'envoyait qurir un chou pour mettre dans la marmite, la soupe tait
trempe que Gaspard n'tait pas encore de retour. Benjamin riait,
Machecourt enrageait et ma grand'mre fouettait Gaspard.

--Pourquoi aussi, lui dit un jour mon grand-pre, irrit d'tre oblig,
par suite de l'absence de Gaspard, de manger une tte de veau sans
ciboules, ne fais-tu pas ta besogne toi-mme?

--Pourquoi! pourquoi! rpartit ma grand'mre, parce que je ne puis aller
 la messe sans payer Mme Lalande.

--Que diable aussi, chre soeur, dit Benjamin, n'attendiez-vous pas pour
accoucher que vous eussiez de l'argent?

--Demande donc plutt  ton imbcile de beau-frre pourquoi depuis un
mois il ne m'a pas apport un pauvre cu de six livres.

--Ainsi donc, dit Benjamin, si vous tiez six mois sans recevoir
d'argent, six mois vous resteriez enferme dans votre maison comme dans
un lazaret?

--Oui, rpliqua ma grand'mre, parce que si je sortais avant d'tre
alle  la messe, le cur parlerait de moi en chaire, et qu'on me
montrerait au doigt dans les rues.

--En ce cas, sommez donc M. le cur de vous envoyer sa femme de charge
pour tenir votre mnage; car Dieu est trop juste pour exiger que
Machecourt mange de la tte de veau sans ciboules, parce que vous lui
avez fait un septime enfant.

Heureusement l'cu de six livres si impatiemment attendu arriva
accompagn de quelques autres, et ma grand'mre put aller  la messe.

En rentrant  la maison avec Mme Lalande, elle trouva mon oncle tendu
dans le fauteuil de cuir de Machecourt, les talons appuys sur les
chenets et ayant devant lui une cuelle pleine de vin chaud; car il faut
vous dire que, depuis sa convalescence, Benjamin, reconnaissant envers
le vin chaud qui lui avait sauv la vie, en prenait tous les matins une
ration qui aurait suffi  deux officiers de marine. Il disait, pour
justifier cet extra monstre, que sa temprature tait encore au-dessous
de zro.

--Benjamin, lui dit ma grand'mre, j'ai un service  te demander.

--Un service! rpondit Benjamin; et que puis-je faire, chre soeur, pour
vous tre agrable?

--Tu devrais l'avoir devin, Benjamin: il faut que tu sois parrain de
mon dernier.

Benjamin, qui n'avait rien devin du tout et qu'au contraire cette
proposition prenait  l'improviste, secoua la tte et fit un gros
_mais_...

--Comment, dit ma grand'mre, lui jetant un regard plein d'tincelles,
est-ce que tu me refuserais cela, par hasard?

--Non pas, chre soeur, bien au contraire, mais...

--Mais quoi? tu commences  m'impatienter avec tes _mais_...

--C'est que, voyez-vous, je n'ai jamais t parrain, moi, et je ne
saurais comment m'y prendre pour remplir mes fonctions.

--Belle difficult! On te mettra au courant: je prierai le cousin
Guillaumot de te donner quelques leons.

--Je ne doute ni des talents ni du zle du cousin Guillaumot; mais, s'il
faut que je prenne des leons de parinologie, je crains que cette tude
n'aille pas  mon genre d'intelligence; vous feriez mieux peut-tre de
prendre un parrain tout instruit; Gaspard, par exemple, qui est enfant
de choeur, vous conviendrait parfaitement.

--Allons donc, monsieur Rathery, dit Mme Lalande, il faut que vous
acceptiez l'invitation de votre soeur: c'est un devoir de famille dont
vous ne pouvez vous exempter.

--Je vois ce que c'est, madame Lalande, dit Benjamin: quoique je ne sois
pas riche, j'ai la rputation de bien faire les choses, et vous aimeriez
autant avoir affaire  moi qu' Gaspard, n'est-ce pas?

--Fi donc! Benjamin, fi donc! monsieur Rathery, s'exclamrent ma
grand'mre et madame Lalande.

--Tenez, ma chre soeur, poursuivit Benjamin,  vous parler franchement,
je ne me soucie pas d'tre parrain. Je veux bien me conduire avec mon
neveu comme si je l'avais tenu sur les fonts de baptme; j'couterai
avec satisfaction le compliment qu'il m'adressera tous les ans le jour
de ma fte, et ft-il de Millot-Rataut, je m'engage  le trouver
charmant. Je lui permettrai de m'embrasser le premier jour de chaque
anne, et je lui donnerai pour ses trennes un polichinelle  ressort ou
une paire de culottes, selon que vous l'aimerez mieux. Je serai mme
flatt que vous le nommiez Benjamin; mais aller me planter comme un
grand imbcile devant les fonts baptismaux, avec un cierge  la main, ma
foi, non, chre soeur, n'exigez pas cela de moi: ma dignit d'homme s'y
oppose; j'aurais peur que Djhiarcos me rt au nez. Et d'ailleurs,
comment puis-je affirmer, moi, que ce petit braillard renonce  Satan et
 ses oeuvres? Qu'est-ce qui me prouve qu'il renonce aux oeuvres de Satan?
Si la responsabilit du parrain n'est qu'une frime, comme le pensent
quelques-uns,  quoi bon un parrain?  quoi bon une marraine?  quoi bon
deux cautions au lieu d'une, et pourquoi faire endosser ma signature par
un autre? Si au contraire cette responsabilit est srieuse, pourquoi en
encourrais-je les consquences? Notre me tant ce que nous avons de
plus prcieux, n'est-ce pas tre fou que de la mettre en gage pour celle
d'un autre? Et d'ailleurs, qu'est-ce qui vous presse donc tant de faire
baptiser votre poupon? Est-ce une terrine de foies gras ou un jambon de
Mayence qui se gterait s'il n'tait sal de suite? Attendez qu'il ait
vingt-cinq ans: au moins, il pourra rpondre lui-mme, et alors, s'il
lui faut une caution, je saurai ce que j'aurai  faire. Jusqu' dix-huit
ans, votre fils ne pourra prendre un enrlement dans l'arme; jusqu'
vingt-cinq ans, il ne pourra se marier sans votre consentement et celui
de Machecourt, et vous voulez qu' neuf jours il ait assez de
discernement pour se choisir une religion. Allons donc! vous voyez bien
vous-mme que cela n'est pas raisonnable.

--Oh! ma chre dame, s'cria la sage-femme, pouvante de la logique
htrodoxe de mon oncle, votre frre est un damn; gardez-vous bien de
le donner pour parrain  votre enfant: cela lui porterait malheur!

--Madame Lalande, dt Benjamin d'un ton svre, un cours d'accouchement
n'est pas un cours de logique. Il y aurait lchet de ma part  discuter
avec vous. Je me contenterai seulement de vous demander si saint Jean
baptisait dans le Jourdain moyennant un sesterce et un cornet de dattes
sches des nophytes apports de Jrusalem sur les bras de leur
nourrice?

--Ma foi! dit madame Lalande, embarrasse de l'objection, j'aime mieux
le croire que d'y aller voir.

--Comment, madame, vous aimez mieux le croire que d'y aller voir? Est-ce
l le langage d'une sage-femme instruite de sa religion? Eh bien!
puisque vous le prenez sur ce ton, je me ferai l'honneur de vous poser
ce dilemme...

--Laisse-nous donc tranquilles avec tes dilemmes, interrompit ma
grand'mre; est-ce que madame Lalande sait ce que c'est qu'un dilemme?

--Comment, madame, fit la sage-femme, pique de l'observation de ma
grand'mre, je ne sais pas ce que c'est qu'un dilemme! l'pouse d'un
chirurgien, ne pas savoir ce que c'est qu'un dilemme. Continuez,
monsieur Rathery, je vous coute.

--C'est fort inutile, rpliqua schement ma grand'mre, j'ai dcid que
Benjamin serait parrain, et il le sera: il n'y a pas de dilemme au monde
qui puisse l'en exempter.

--J'en appelle  Machecourt! s'cria Benjamin.

--Machecourt t'a condamn d'avance: il est all ce matin  Corvol
inviter mademoiselle Minxit  tre la commre.

--Ainsi donc, s'cria mon oncle, on dispose de moi sans mon
consentement: on n'a pas mme l'honntet de me prvenir. Me prend-on
pour un homme empaill, pour une gargamelle de pain d'pices? La belle
figure que vont faire mes cinq pieds dix pouces  ct des cinq pieds
trois pouces de Mlle Minxit, qui aura l'air, avec sa taille plate et
calibre, d'un mt de cocagne couronn de rubans! Savez-vous que l'ide
d'aller  l'glise cte  cte avec elle me tourmente depuis six mois,
et que j'ai failli, en vue de cette corve, renoncer  l'avantage de
devenir son mari?

--Voyez-vous, Mme Lalande, dit ma grand'mre, ce Benjamin comme il est
factieux: il aime Mlle Minxit avec passion, et cependant il faut qu'il
se raille d'elle.

--Hum! fit la sage-femme.

Benjamin, qui n'avait pas song  Mme Lalande, s'aperut qu'il avait
fait un _lapsus lingu_; pour chapper aux reproches de sa soeur, il se
hta de dclarer qu'il consentait  tout ce qu'on voudrait exiger de
lui, et dtala avant que la sage-femme ft partie.

--Le baptme devait avoir lieu le dimanche suivant; ma grand'mre
s'tait mise en frais pour cette crmonie: elle avait autoris
Machecourt  inviter  un dner solennel tous ses amis et ceux de mon
oncle. Pour Benjamin, il tait en mesure de faire face aux dpenses
qu'exige le rle de parrain magnifique: il venait de recevoir du
gouvernement une gratification de cent francs pour le zle qu'il avait
mis  propager l'inoculation dans le pays, et  rhabiliter la pomme de
terre, attaque  la fois par les agronomes et les mdecins.




XIV

PLAIDOYER DE MON ONCLE DEVANT LE BAILLI.


Le samedi suivant, veille de la crmonie du baptme, mon oncle tait
cit  comparatre par-devant M. le bailli pour s'entendre condamner par
corps  payer au sieur Bonteint la somme de cent cinquante francs dix
sols six deniers, pour marchandises  lui vendues: ainsi s'exprimait la
cdule, dont le cot tait de quatre francs cinq sols.

Un autre que mon oncle et dplor son sort sur tous les tons de
l'lgie; mais l'me de ce grand homme tait inaccessible aux atteintes
de la fortune. Ce tourbillon de misre que la socit soulve autour
d'elle, cette vapeur de larmes dont elle est enveloppe, ne pouvaient
monter jusqu' lui; il avait son corps au milieu des fanges de
l'humanit: quand il avait trop bu, il avait mal  la tte; quand il
avait march trop longtemps, il tait las; quand le chemin tait trop
boueux, il se crottait jusqu' l'chine; enfin, quand il n'avait pas
d'argent pour payer son cot, l'aubergiste le couchait sur son
grand-livre; mais, comme l'cueil dont le pied est battu par les vagues
et dont le front rayonne de soleil; comme l'oiseau qui a son nid dans
les buissons du chemin et qui vit au milieu de l'azur des cieux, son me
planait dans une rgion suprieure, toujours calme et sereine. Il
n'avait, lui, que deux besoins, la faim et la soif, et, si le firmament
ft tomb en clats sur la terre, et qu'il y et laiss une bouteille
intacte, mon oncle l'et tranquillement vide  la rsurrection du genre
humain, cras sur un quartier fumant de quelque toile. Pour lui, le
pass n'tait rien et l'avenir n'tait pas encore quelque chose: il
comparait le pass  une bouteille vide, et l'avenir  un poulet prt 
tre mis  la broche.--Que m'importe, disait-il, quelle liqueur a
contenu la bouteille? et pour le poulet, pourquoi me ferais-je rtir
moi-mme  le faire passer et repasser devant l'tre? Peut-tre quand il
sera cuit  point, que le couvert sera dress, que je me serai revtu de
ma serviette, surviendra un molosse qui emportera la volaille fumante
entre ses dents.

     ternit, nant, pass, sombres abmes!

s'crie le pote; pour moi, tout ce que je voudrais retirer de ce sombre
abme, c'est mon dernier habit rouge, s'il surnageait  ma porte; la
vie est tout entire dans le prsent, et le prsent c'est la minute qui
passe; or, que me fait  moi un bonheur ou un malheur d'une minute?
Voici un mendiant et un millionnaire; Dieu leur dit: Vous n'avez qu'une
minute  rester sur la terre; cette minute coule, il leur en accorde
une seconde, puis une troisime, et il les fait vivre ainsi jusqu'
quatre-vingt-dix ans. Croyez-vous que l'un est bien plus heureux que
l'autre? Toutes les misres qui affligent l'homme, c'est lui-mme qui en
est l'artisan. Les jouissances qu'il s'labore ne valent pas le quart de
la peine qu'il se donne pour les acqurir. Il ressemble  un chasseur
qui bat toute la journe la campagne pour un livre tique ou une
carcasse de perdrix. Nous nous vantons de la supriorit de notre
intelligence!... Mais qu'importe que nous mesurions le cours des astres;
que nous puissions dire,  une seconde prs,  quelle heure la lune se
trouvera entre la terre et le soleil; que nous parcourions les solitudes
de l'Ocan avec des nageoires de bois ou avec des ailes de chanvre, si
nous ne savons pas jouir des biens que Dieu a mis dans notre existence.
Les animaux, que nous insultons du nom de brutes, en savent bien
autrement long que nous sur les choses de la vie. L'une se vautre dans
l'herbe et la broute sans s'inquiter si elle repoussera; l'ours ne va
point garder les troupeaux d'un fermier afin d'avoir des mitaines et un
bonnet fourr pour son hiver; le livre ne se fait pas tambour d'un
rgiment dans l'espoir de gagner du son pour ses vieux jours; le vautour
ne se fait pas facteur de la poste pour avoir autour de son cou chauve
un beau collier d'or; tous sont contents de ce que la nature leur a
donn, du lit qu'elle leur a prpar dans l'herbe des bois, du toit
qu'elle leur a fait avec les toiles et l'azur du firmament. Aussitt
qu'un rayon luit sur la plaine, l'oiseau se met  gazouiller sur la
branche, l'insecte bourdonne autour du buisson, le poisson se joue  la
surface de son tang, le lzard flne sur les pierres chaudes de sa
masure; si quelque onde tombe du nuage, chacun se rfugie dans son
asile et s'y endort paisiblement en attendant le soleil du lendemain.
Pourquoi l'homme n'en fait-il pas autant? N'en dplaise au grand roi
Salomon, la fourmi est le plus sot des animaux: au lieu de jouer dans la
prairie pendant la belle saison, de prendre sa part de cette magnifique
fte que le ciel, pendant six mois, donne  la terre, elle perd tout son
t  mettre l'un sur l'autre des petits brins de feuilles; puis, quand
sa cit est acheve, passe un vent qui la balaie de son aile.

Benjamin, donc, fit griser l'huissier de Bonteint, et enveloppa de
l'onguent de la mre avec le papier timbr de la cdule.

M. le bailli devant lequel devait comparatre mon oncle est un
personnage trop important pour que je nglige de vous faire son
portrait. D'ailleurs, mon grand-pre,  son lit de mort, me l'a
expressment recommand, et pour rien au monde je ne voudrais manquer 
ce pieux devoir.

M. le bailli, donc, tait n, comme tant d'autres, de parents pauvres.
Son premier lange avait t taill dans une vieille capote de gendarme,
et il avait commenc ses tudes de jurisprudence par nettoyer le grand
sabre de monsieur son pre, et par triller son cheval rouge. Je ne
saurais vous expliquer comment, du dernier rang de la hirarchie
judiciaire, M. le bailli s'tait lev  la plus haute magistrature du
pays; tout ce que je puis vous dire, c'est que le lzard parvient aussi
bien que l'aigle au sommet des grands rochers. M. le bailli, entre
autres manies, avait celle d'tre un grand personnage. L'infriorit de
son origine faisait son dsespoir. Il ne concevait pas comment un homme
comme lui n'tait pas n gentilhomme. Il attribuait cela  une erreur du
Crateur. Il aurait donn sa femme, ses enfants et son greffier pour un
chtif morceau de blason. La nature avait t assez bonne mre envers M.
le bailli;  la vrit elle lui avait fait sa part d'intelligence ni
trop grosse ni trop petite; mais elle y avait ajout une bonne dose
d'astuce et d'audace. M. le bailli n'tait ni sot ni spirituel: il se
tenait sur la lisire des deux camps, avec cette diffrence, toutefois,
qu'il n'avait jamais pos le pied dans celui des gens d'esprit, mais que
sur le terrain facile et ouvert de l'autre, il faisait de frquentes
excursions. Ne pouvant avoir l'esprit des hommes spirituels, M. le
bailli s'est content de celui des sots. Il faisait des calembours; ces
calembours, les procureurs et leurs femmes se faisaient un devoir de les
trouver fort jolis: son greffier tait charg de les rpandre dans le
public, et mme de les expliquer aux intelligences mousses qui d'abord
n'en comprenaient pas le sens. Grce  cet agrable talent de socit,
M. le bailli s'tait acquis, dans un certain monde, comme une rputation
d'homme d'esprit, mais cette rputation, mon oncle disait qu'il l'avait
paye en fausse monnaie. M. le bailli tait-il honnte homme? Je
n'oserais vous dire le contraire. Vous savez que le code dfinit les
voleurs, et que la socit tient pour honntes gens tous ceux qui sont
en dehors de la dfinition; or, M. le bailli n'tait point dfini par le
code. M. le bailli,  force d'intrigues, tait parvenu  diriger
non-seulement les affaires, mais encore les plaisirs de la ville. Comme
magistrat, M. le bailli tait un personnage assez peu recommandable. Il
comprenait bien la loi; mais quand elle contrariait ses aversions ou ses
sympathies, il la laissait dire. On l'accusait d'avoir  sa balance un
plateau d'or et un plateau de bois, et, au fait, je ne sais comment cela
arrivait, mais ses amis avaient toujours raison et ses ennemis toujours
tort. S'il s'agissait d'un dlit, ceux-ci avaient encouru le maximum de
la peine; encore s'il avait pu le faire plus gros, il l'aurait amplifi
de bon coeur. Toutefois, la loi ne peut pas toujours flchir: quand M. le
bailli se trouvait dans la ncessit de se prononcer contre un homme
dont il craignait ou esprait quelque chose, il se tirait d'affaire en
se rcusant, et il faisait vanter par sa coterie son impartialit. M. le
bailli visait  l'admiration universelle: il dtestait cordialement,
mais en secret, ceux qui l'effaaient par une supriorit quelconque. Si
vous aviez l'air de croire  son importance, si vous alliez lui demander
sa protection, vous le rendiez le plus heureux du monde; mais si vous
lui refusiez un coup de votre chapeau, cette injure s'incrustait
profondment dans sa mmoire, elle y faisait plaie, et eussiez-vous vcu
cent ans et lui aussi, jamais il ne vous l'et pardonne. Malheur donc 
l'infortun qui s'abstenait de saluer M. le bailli. Si quelque affaire
l'amenait devant son tribunal, il le poussait par quelque avanie bien
combine  lui manquer de respect. La vengeance devenait alors pour lui
un devoir, et il faisait mettre notre homme en prison, tout en dplorant
la fatale ncessit que lui imposaient ses fonctions. Souvent mme, pour
mieux faire croire  sa douleur, il avait l'hypocrisie de se mettre au
lit, et dans les grandes occasions, il allait jusqu' la saigne.

M. le bailli faisait la cour  Dieu comme aux puissances de la terre: il
ne se passait jamais de la grand'messe, et il se plaait toujours au
beau milieu du banc d'oeuvre. Cela lui rapportait tous les dimanches une
part de pain bni avec la protection du cur. S'il et pu faire
constater par un procs-verbal qu'il avait assist  l'office, sans
aucun doute il l'et fait. Mais ces petits dfauts taient compenss
chez M. le bailli par de brillantes qualits: personne ne s'entendait
mieux que lui  organiser un bal aux frais de la ville ou un banquet en
l'honneur du duc de Nivernais. Dans ces jours solennels, il tait
magnifique de majest, d'apptit et de calembours: Lamoignon ou le
prsident Mol eussent t auprs de lui de bien petits hommes.

En rcompense des minents services qu'il rendait  la ville, il
esprait, depuis dix ans, la croix de Saint-Louis, et quand, aprs ses
campagnes d'Amrique, Lafayette en fut dcor, il cria tout bas 
l'injustice.

Tel tait, au moral, M. le bailli; au physique, c'tait un gros homme,
quoiqu'il n'et pas encore atteint toute sa majest; sa personne
ressemblait  une ellipse renfle par le bas: vous eussiez pu le
comparer  un oeuf d'autruche qui et eu deux jambes. La perfide nature,
qui a donn, sous un ciel de feu, au mancenilier un vaste et pais
ombrage, avait accord  M. le bailli l'effigie d'un honnte homme;
aussi aimait-il beaucoup  poser, et c'tait un beau jour dans sa vie
quand il pouvait aller, escort de pompiers, du tribunal  l'glise. M.
le bailli se tenait toujours raide comme une statue sur son pidestal:
si vous l'eussiez connu, vous eussiez dit qu'il avait un empltre de
poix de Bourgogne ou un vaste vsicatoire entre les deux paules; il
allait dans la rue comme s'il et port un Saint-Sacrement; son pas
tait invariable comme une demi-aune: une averse de hallebardes ne le
lui et pas fait allonger d'un pouce; avec M. le bailli pour unique
instrument, un astronome et pu mesurer un arc du mridien.

Mon oncle ne hassait point M. le bailli; il ne daignait pas mme le
mpriser; mais, en prsence de cette abjection morale, il prouvait
comme un soulvement de son me; il disait quelquefois que cet homme lui
faisait l'effet d'un gros crapaud accroupi dans un fauteuil de velours.
Pour M. le bailli, il hassait Benjamin avec toute l'nergie de son me
bilieuse. Celui-ci ne l'ignorait pas, mais il s'en mettait peu en souci.
Pour ma grand'mre, craignant un conflit entre ces deux natures si
diverses, elle voulait que Benjamin s'abstnt de paratre  l'audience;
mais le grand homme, qui avait confiance dans la force de sa volont,
avait ddaign ce timide conseil; seulement, le samedi matin, il s'tait
abstenu de prendre sa ration accoutume de vin chaud.

L'avocat de Bonteint prouva du reste que son client avait le droit de
rclamer contre mon oncle un jugement par corps. Quand il eut achev et
parachev sa dmonstration, le bailli demanda  Benjamin ce qu'il avait
 allguer pour sa dfense.

--Je n'ai qu'une simple observation  faire, dit mon oncle, mais elle
vaut mieux que tout le plaidoyer de monsieur, car elle est sans
rplique: j'ai cinq pieds neuf pouces au-dessus du niveau de la mer et
six pouces au-dessus du vulgaire des hommes; je pense...

--Monsieur Rathery, interrompit le bailli, tout grand homme que vous
tes, vous n'avez pas le droit de plaisanter avec la justice.

--Si j'avais envie de plaisanter, dit mon oncle, ce ne serait pas avec
un personnage aussi puissant que M. le bailli, dont la justice,
d'ailleurs, ne plaisante pas; mais quand je dis que j'ai cinq pieds neuf
pouces au-dessus du niveau de la mer, ce n'est pas une plaisanterie que
je fais, c'est un moyen srieux de dfense que je prsente. M. le bailli
peut me faire mesurer s'il doute de la vrit de ma dclaration. Je
pense donc...

--M. Rathery, rpliqua vivement le bailli, si vous continuez sur ce ton,
je serai oblig de vous retirer la parole.

--Ce n'est pas la peine, rpondit mon oncle, car voil que j'ai fini. Je
pense donc, ajouta-t-il en prcipitant ses syllabes l'une sur l'autre,
qu'on ne peut saisir au corps un homme de ma taille pour cinquante
misrables cus.

-- votre compte, dit le bailli, la contrainte par corps ne pourrait
s'exercer que sur un de vos bras, une de vos jambes, peut-tre bien mme
sur votre queue.

--D'abord, rpliqua mon oncle, je ferai observer  M. le bailli que ma
queue n'est pas en cause; ensuite, je n'ai pas la prtention que
m'attribue M. le bailli: je suis n indivis, et je prtends bien rester
indivis toute ma vie; mais, comme le gage vaut au moins le double de la
crance, je prie M. le bailli d'ordonner que la sentence par corps ne
pourra tre excute qu'aprs que Bonteint m'aura fourni trois autres
habits rouges.

--M. Rathery, vous n'tes pas ici au cabaret, je vous prie de vous
souvenir  qui vous parlez; vos propos deviennent aussi _inconsidrs_
que votre personne.

--M. le bailli, j'ai bonne mmoire, et je sais trs-bien  qui je parle.
J'ai t trop soigneusement lev par ma chre soeur dans la crainte de
Dieu et des gendarmes pour que je l'oublie. Quant au cabaret, puisqu'il
est ici question de cabaret, il est trop bien apprci des honntes
gens, pour qu'il ait besoin que je le rhabilite. Si nous allons au
cabaret, nous, c'est que, quand nous avons soif, nous n'avons pas le
privilge de nous rafrachir aux frais de la ville. Le cabaret, c'est la
cave de ceux qui n'en ont point, et la cave de ceux qui en ont une, ce
n'est autre chose qu'un cabaret sans bouchon. Il sied mal  ceux qui
boivent une bouteille de Bourgogne et autre chose  leur dner, de
vilipender le pauvre diable qui se rgale par-ci par-l, au cabaret,
d'une pinte de Croix-Pataux. Ces orgies officielles, o on s'enivre en
portant des toasts au roi et au duc de Nivernais, c'est tout simplement,
une euphonie  part, ce que le peuple appelle une ribotte. S'enivrer 
sa table, c'est plus dcent; mais se griser au cabaret, c'est plus noble
et surtout plus profitable au trsor. Pour la considration qui
s'attache  ma personne, elle est moins tendue que celle que peut
revendiquer M. le bailli pour la sienne, attendu que moi je ne suis
considr que des honntes gens; mais...

M. Rathery! s'cria le bailli, ne trouvant point, aux pigrammes dont le
harcelait mon oncle, de rponse meilleure et plus facile, vous tes un
insolent!

--Soit, rpliqua Benjamin secouant un ftu qui s'tait attach au revers
de son habit; mais je dois, en conscience, prvenir M. le bailli que je
me suis renferm ce matin dans les bornes de la plus stricte temprance;
qu'ainsi, s'il cherchait  me faire sortir du respect que je dois  sa
robe, il en serait pour ses frais de provocation.

--M. Rathery, fit le bailli, vos allusions sont injurieuses  la
justice; je vous condamne  trente sous d'amende.

--Voil trois francs, dit mon oncle, mettant un petit cu sur la table
verte du juge, payez-vous.

--M. Rathery! s'cria le bailli exaspr, sortez.

--M. le bailli, j'ai l'honneur de vous saluer; mes compliments  madame
la baillive, s'il vous plat.

--Quarante sous d'amende de plus! hurla le juge.

--Comment! dit mon oncle, quarante sous d'amende parce que je prsente
mes compliments  madame la baillive? Et il sortit.

--Ce diable d'homme, disait le soir M. le bailli  sa femme, jamais je
ne me serais imagin qu'il ft si modr; mais qu'il se tienne bien,
j'ai lch contre lui une contrainte par corps, et je parlerai 
Bonteint pour qu'il la fasse excuter de suite. Il apprendra ce que
c'est que de me braver... Quand je l'inviterai aux ftes donnes par la
ville, il fera chaud, et si je peux lui corner sa clientle...

--Fi donc! M. le bailli, lui rpondit sa femme, sont-ce l les
sentiments d'un homme de banc d'oeuvres? Et que vous a donc fait M.
Rathery? c'est un homme si gai, si bien tourn, si aimable!

--Ce qu'il m'a fait, madame la baillive? il a os me rappeler que votre
beau-pre tait un gendarme, et d'ailleurs, il a plus d'esprit et il est
plus honnte homme que moi... croyez-vous que ce soit peu de chose?

Le lendemain, mon oncle ne pensait plus  la contrainte par corps
obtenue contre lui; il se dirigeait vers l'glise, poudr et solennel,
mademoiselle Minxit au ct droit et son pe au ct gauche; il tait
suivi de Page, qui faisait le coquet dans son habit noisette, d'Arthus,
dont l'abdomen tait envelopp, jusqu'au del de son diamtre, d'un
gilet  grands ramages, entre lesquels voltigeaient de petits oiseaux;
de Millot-Rataut, qui portait une perruque couleur de brique et dont les
tibias gris de lin taient jasps de noir, et d'un grand nombre d'autres
dont il ne me plat pas de livrer les noms  la postrit. Parlanta seul
manquait  l'appel. Deux violons piaulaient  la tte du cortge;
Machecourt et sa femme fermaient la marche. Benjamin, toujours
magnifique, semait sur son passage les drages et les liards de
l'inoculation. Gaspard, tout fier de lui servir de poche, se tenait 
ses cots, portant dans un grand sac les drages de la crmonie.




XV

COMMENT MON ONCLE FUT ARRT PAR PARLANTA DANS SES FONCTIONS DE PARRAIN,
ET MIS EN PRISON.


Mais, voici bien une autre fte! Parlanta avait reu de Bonteint et du
bailli l'ordre exprs d'excuter la contrainte par corps pendant la
crmonie. Il avait embusqu ses recors dans le vestibule du tribunal,
et lui-mme attendait le cortge sous le portail de l'glise. Aussitt
qu'il vit le tricorne de mon oncle dboucher par l'escalier de
Vieille-Rome, il alla  lui, et le somma, au nom du roi, de le suivre en
prison.

--Parlanta, rpondit mon oncle, ce que tu fais l est peu conforme aux
rgles de la politesse franaise. Ne pourrais-tu pas attendre  demain
pour oprer ma confiscation, et venir aujourd'hui dner avec nous?

--Si tu y tiens beaucoup, dit Parlanta, j'attendrai; mais je te prviens
que les ordres du bailli sont prcis, et que je cours risque, si je
passe outre, d'encourir son ressentiment dans cette vie et dans l'autre.

--Cela tant, fais ton devoir, dit Benjamin; et il alla prier Page de
prendre sa place  ct de Mlle Minxit; puis s'inclinant devant celle-ci
avec toute la grce que comportaient ses cinq pieds neuf pouces: Vous
voyez, mademoiselle, lui dit-il, que je suis forc de me sparer de
vous; je vous prie de croire qu'il ne faut rien moins qu'une sommation
au nom de Sa Majest pour m'y dterminer. J'aurais voulu que Parlanta me
laisst jouir jusqu'au bout du bonheur de cette crmonie; mais, ces
huissiers, ils sont comme la mort: ils saisissent leur proie partout o
elle se rencontre; ils l'arrachent violemment du bras de l'objet aim,
comme un enfant qui arrache par ses ailes de gaze un papillon du calice
d'une rose.

--C'est aussi dsagrable pour moi que pour vous, dit Mlle Minxit,
faisant une grosse moue comme le poing: votre ami est un petit homme
rond comme une pelotte et qui porte une perruque  marteau; je vais
avoir l'air,  ct de lui, d'une grande perche.

--Que voulez-vous que j'y fasse? rpliqua schement Benjamin, offens de
tant d'gosme; je ne puis ni vous rogner, ni amincir M. Page, ni lui
prter ma queue.

Benjamin prit cong de la socit, et suivit Parlanta en sifflant son
air favori:

     Malbrough s'en va-t'en guerre.

Il s'arrta un moment sur le seuil de la prison pour jeter un dernier
regard sur ces espaces libres qui allaient se fermer derrire lui; il
aperut sa soeur, immobile au bras de son mari, qui le suivait d'un
regard dsol;  cette vue, il tira violemment la porte derrire lui et
s'lana dans la cour.

Le soir, mon grand-pre et sa femme vinrent le voir; ils le trouvrent
perch au haut d'un escalier, qui jetait  ses compagnons de captivit
le reste de ses drages, et qui riait comme un bienheureux de les voir
se bousculer pour les prendre.

--Que diable fais-tu l? dit mon grand-pre.

--Tu le vois bien, rpondit Benjamin, j'achve la crmonie du baptme.
Ne trouves-tu pas que ces hommes, qui s'agitent  nos pieds pour
ramasser de fades sucreries, reprsentent fidlement la socit?
N'est-ce pas ainsi que les pauvres habitants de cette terre se poussent,
s'crasent, se renversent, pour s'arracher les biens que Dieu a jets au
milieu d'eux? N'est-ce pas ainsi que le fort foule le faible aux pieds,
ainsi que le faible saigne et crie, ainsi que celui qui a tout pris
insulte par sa superbe ironie  celui auquel il n'a rien laiss, ainsi,
enfin, que quand celui-ci ose se plaindre, l'autre lui donne de son pied
au derrire? Ces pauvres diables sont haletants, couverts de sueur; ils
ont les doigts meurtris, la figure dchire, aucun n'est sorti de la
lutte sans une corchure quelconque. S'ils avaient cout leur intrt
bien entendu plutt que leurs farouches instincts de convoitise, au lieu
de se disputer ces drages en ennemis, ne se les seraient-ils pas
partages en frres?

--C'est possible, dit Machecourt; mais tche de ne pas trop t'ennuyer ce
soir et de bien dormir cette nuit, car demain matin tu seras libre.

--Comment cela? fit Benjamin.

--C'est, rpondit Machecourt, que pour te tirer d'affaire, nous avons
vendu notre petite vigne de Choulot.

--Et le contrat est-il sign? demanda Benjamin avec anxit.

--Pas encore, dit mon grand-pre; mais nous avons rendez-vous pour le
signer ce soir.

--Eh bien! toi, Machecourt, et vous, ma chre soeur, faites bien
attention  ce que je vais vous dire: Si vous vendez votre vigne pour me
tirer des griffes de Bonteint, le premier usage que je ferai de ma
libert, ce sera de quitter votre maison, et de votre vie vous ne me
reverrez.

--Cependant, dit Machecourt, il faut bien qu'il en soit ainsi: on est
frre ou on ne l'est pas. Je ne peux te laisser en prison quand j'ai
entre les mains des moyens de te rendre la libert. Tu prends les choses
en philosophe, toi; mais moi je ne suis pas philosophe. Tant que tu
seras ici, je ne pourrai manger un morceau ni boire un verre de vin
blanc qui me profite.

--Et moi, dit ma grand'mre, crois-tu que je pourrai m'habituer  ne
plus te voir? Est-ce que ce n'est pas  moi que notre mre t'a
recommand  son lit de mort? est-ce que ce n'est pas moi qui t'ai
lev? est-ce que je ne te regarde pas comme l'an de mes enfants? Et
ces pauvres enfants, c'est piti de les voir; depuis que tu n'es plus
avec nous, on dirait qu'il y a un cercueil dans la maison. Ils voulaient
tous nous suivre pour te voir, et la petite Nanette n'a jamais voulu
toucher  sa crote de pt, disant qu'elle la gardait pour son oncle
Benjamin, qui tait en prison, et qui n'avait que du pain noir  manger.

--C'en est trop, dit Benjamin poussant mon grand-pre par les paules:
va-t'en, Machecourt, et vous aussi, ma chre soeur, allez-vous-en, je
vous en prie, car vous me feriez commettre une faiblesse; mais, je vous
en prviens, si vous vous avisez de vendre votre vigne pour payer ma
ranon, jamais de ma vie je ne vous reverrai.

--Allons, grand niais! poursuivit ma grand'mre, est-ce qu'un frre ne
vaut pas mieux qu'une vigne? Ne ferais-tu pas pour nous ce que nous
faisons pour toi, si l'occasion se prsentait, et quand tu seras riche,
ne nous aideras-tu pas  tablir nos enfants? Avec ton tat et tes
talents, tu peux nous rendre au centuple ce que nous te donnons
aujourd'hui. Et que dirait-on de nous, mon Dieu! dans le public, si nous
te laissions sous les verrous pour une dette de cent cinquante francs?
Allons, Benjamin, sois bon frre, ne nous rends pas tous malheureux en
t'obstinant  rester ici.

Pendant que ma grand'mre parlait, Benjamin avait sa tte cache entre
ses mains, et cherchait  comprimer les larmes qui s'amassaient sous sa
paupire.

--Machecourt, s'cria-t-il tout  coup, je n'en puis plus, fais-moi
apporter un petit verre par Boutron, et viens m'embrasser. Tiens, dit-il
en le pressant sur sa poitrine  le faire crier, tu es le premier homme
que j'embrasse, et depuis la dernire fois que j'ai eu le fouet, voil
les premires larmes que je verse.

Et, en effet, il fondait en larmes, mon pauvre oncle; mais le gelier
ayant apport deux petits verres, il n'eut pas plutt vid le sien qu'il
devint calme et azur comme un ciel d'avril aprs une averse.

Ma grand'mre chercha de nouveau  l'attendrir; mais il resta froid sous
ses paroles comme un glaon sous les rayons de la lune. La seule chose
qui le proccupt, c'tait que le gelier l'et vu pleurer. Il fallut
donc, bon gr, mal gr, que Machecourt gardt sa vigne.




XVI

UN DJEUNER EN PRISON.--COMMENT MON ONCLE SORTIT DE PRISON.


Le lendemain matin, comme mon oncle se promenait dans la cour de la
prison, sifflant un air connu, Arthus entra, suivi de trois hommes qui
portaient des hottes couvertes de linges blanc.

--Bonjour, Benjamin! s'cria-t-il, nous venons djeuner avec toi,
puisque tu ne peux plus venir djeuner avec nous.

En mme temps dfilaient Page, Rapin, Guillerand, Millot-Rataut et
Machecourt. Parlanta se tenait en arrire un peu dcontenanc; mon oncle
alla  lui, et lui prenant la main:

--Eh bien! Parlanta, lui dit-il, est-ce que tu me gardes rancune de ce
que je t'ai fait hier manquer un bon dner?

--Au contraire, rpondit Parlanta, j'avais peur que tu ne m'en voulusses
toi-mme de ce que je ne t'avais pas laiss achever ton baptme.

--Sais-tu bien, Benjamin, interrompit Page, que nous nous sommes cotiss
pour te tirer d'ici; mais, comme nous ne sommes pas en argent comptant,
nous faisons comme si l'argent n'tait pas invent: nous donnons 
Bonteint nos services respectifs, chacun selon sa profession. Moi je lui
plaiderai sa premire affaire, Parlanta lui griffonnera deux
assignations, Arthus lui fera son testament, Rapin lui donnera deux ou
trois consultations qui lui coteront plus cher qu'il ne pense;
Guillerand donnera, tant bien que mal, des leons de grammaire  ses
enfants; Rataud, qui n'est rien, attendu qu'il est pote, s'engage sur
l'honneur  acheter chez lui tous les habits dont il aura besoin pendant
deux ans, ce qui selon moi et lui, ne l'engage pas  grand'chose.

--Et Bonteint accepte-t-il? fit Benjamin.

--Comment, dit Page, s'il accepte! il reoit des valeurs pour plus de
cinq cents francs!... C'est Rapin qui a arrang cette affaire hier avec
lui; il n'y a plus qu' rdiger les conditions.

--Eh bien! dit mon oncle, je veux prendre ma part de cette bonne action:
je m'engage, moi,  le traiter sans mmoire aucun des deux premires
maladies qui lui viendront. Si je le tue de la premire, sa femme aura
la survivance pour la seconde. Quant  toi, Machecourt, je te permets de
souscrire pour un broc de vin blanc.

Pendant ce temps-l, Arthus avait fait dresser la table chez le gelier.
Il lirait lui-mme de leur hotte ses plats qui s'taient un peu
transvass les uns dans les autres, et il les mettait dans leur ordre et
place sur la table.

Quand tout fut arrang  sa fantaisie:

--Allons, s'cria-t-il,  table, et trve de bavardage, je n'aime pas 
tre drang quand je mange, vous aurez tout le temps de jaser au
dsert.

Le djeuner ne se ressentait nullement du lieu o il se clbrait.
Machecourt seul tait un peu triste, car l'arrangement pris avec
Bonteint par les amis de mon oncle lui semblait une plaisanterie.

--Allons donc, Machecourt, s'cria Benjamin, ton verre est toujours dans
ta main plein ou vide! est-ce moi qui suis, ou toi qui est prisonnier,
je te prie?  propos, messieurs, savez-vous que Machecourt a failli hier
commettre une bonne action: il voulait vendre sa bonne vigne de Choulot
pour payer ma ranon  Bonteint.

--C'est magnifique! s'cria Page.

--C'est succulent! dit Arthus.

--C'est un trait comme j'en vois dans la morale en action, poursuivit
Guillerand.

--Messieurs, interrompit Rapin, il faut honorer la vertu partout o on a
le bonheur de la possder; je propose donc que toutes les fois que
Machecourt sera  table avec nous, il lui soit dcern un fauteuil.

--Adopt! s'crirent ensemble tous les convives, et  la sant de
Machecourt!

--Ma foi, dit mon oncle, je ne sais pas pourquoi on a si peur de la
prison. Ce chapon n'est-il pas aussi tendre et ce bordeaux aussi parfum
de ce ct-ci que de l'autre ct du guichet?

--Oui, dit Guillerand, tant qu'il y a de l'herbe le long du mur o elle
est attache, la chvre ne sent pas son lien; mais quand la place est
nette, elle se tourmente et cherche  le rompre.

--Aller de l'herbe qui crot dans la valle, rpondit mon oncle,  celle
qui crot sur la montagne, voil la libert de la chvre; mais la
libert de l'homme, c'est de ne faire que ce qui lui convient. Celui
dont on a confisqu le corps et auquel on laisse la facult de penser 
son gr, est cent fois plus libre que celui dont on tient l'me captive
aux chanes d'une occupation odieuse. Le prisonnier passe sans doute de
tristes heures  contempler,  travers ses barreaux, le chemin qui fuit
dans la plaine et va se perdre sous les ombrages bleutres de quelque
lointaine fort. Il voudrait tre la pauvre femme qui mne sa vache le
long du chemin en tournant son fuseau, ou le pauvre bcheron qui s'en va
couvert de rames vers sa chaumine qui fume par-dessus les arbres. Mais
cette libert d'tre o l'on voudrait, d'aller droit devant soi tant
qu'on n'est pas las ou qu'on n'est pas arrt par un foss,  qui
appartient-elle? Le paralytique n'est-il pas en prison dans son lit, le
marchand dans sa boutique, l'employ, dans son bureau, le bourgeois
entre l'enceinte de sa petite ville, le roi entre les limites de son
royaume, et Dieu lui-mme entre cette circonfrence glace qui borne les
mondes? Tu vas haletant et ruisselant de sueur sur un chemin brl par
le soleil; voici de grands arbres qui talent  ct de toi leurs hauts
tages de verdure, et qui secouent, comme par ironie, leurs feuilles
jaunes sur ta tte: tu voudrais bien, n'est-ce pas, te reposer un
instant sous leurs ombres et essuyer tes pieds dans la mousse qui
tapisse leurs racines; mais entre eux et toi il y a six pieds de murs,
ou les barreaux acrs d'une grille. Arthus, Rapia et vous tous, qui
n'avez qu'un estomac, qui ne savez que dner aprs avoir djeun, je ne
sais si vous me comprenez; mais Millot-Rataut, qui est tailleur et qui
fait des nols, me comprendra, lui. J'ai souvent dsir suivre, dans ses
prgrinations vagabondes, le nuage qui s'en allait aux vents par le
ciel; souvent, quand, accoud sur ma fentre, je suivais en rvant la
lune qui semblait me regarder comme une face humaine, j'aurais voulu
m'envoler comme une bulle d'air vers ces mystrieuses solitudes qui
passaient au-dessus de ma tte, et j'aurais donn tout au monde pour
m'asseoir un instant sur un de ces gigantesques pitons qui dchirent la
blanche surface de la plante: n'tais-je pas alors aussi captif sur la
terre que le pauvre prisonnier entre les hautes murailles de sa prison?

--Messieurs, dit Page, il faut convenir d'une chose: la prison est trop
bonne et trop douce pour le riche. Elle le corrige en enfant gt, comme
cette nymphe qui donnait le fouet  l'Amour avec une rose. Si vous
permettez au riche d'apporter dans sa prison sa cuisine, sa cave, sa
bibliothque, son salon, ce n'est plus un condamn qu'on punit, c'est un
bourgeois qui change de logis. Vous tes l devant un bon feu, enchss
dans la ouate de votre robe de chambre; vous digrez les pieds sur vos
chenets, l'estomac tout parfum de truffes et de champagne; la neige
voltige aux barreaux de votre fentre; vous, cependant, vous jetez vers
le plafond la blanche fume de votre cigare; vous rvez, vous pensez,
vous faites des chteaux en Espagne ou des vers;  ct de vous est
votre gazette, cet ami qu'on quitte, qu'on rappelle et que l'on congdie
dfinitivement quand il devient trop ennuyeux. Qu'y a-t-il donc,
dites-le-moi, dans cette situation qui ressemble  une peine?
N'avez-vous pas ainsi pass, sans sortir de chez vous, des heures, des
jours, des semaines entires? Que fait cependant le juge qui a eu la
barbarie de vous condamner  ce supplice? Il est  l'audience depuis
onze heures du matin, grelottant dans sa robe noire, qui coute les
patentres d'un avocat qui rabche. Pendant ce temps, le catarrhe aux
griffes engourdies le saisit aux poumons, ou l'engelure de sa dent aigu
le mord aux orteils. Vous dites que vous n'tes pas libres!... au
contraire, vous tes cent fois plus libres que dans votre maison: toute
votre journe vous appartient; vous vous levez, vous vous couchez quand
il vous plat, vous faites ce qui vous convient, et vous n'tes plus
obligs de vous faire la barbe.

Voici Benjamin, par exemple, qui est prisonnier: croyez-vous que
Bonteint lui ait jou un si mauvais tour en le faisant enfermer ici? Il
tait oblig de se lever souvent avant que les rverbres ne fussent
teints; il allait, un bas  l'envers, de porte en porte, visiter la
langue de celui-ci, expertiser le pouls de celui-l. Quand il avait fini
d'un ct, il lui fallait recommencer de l'autre. Il se crottait dans
les chemins de traverse jusqu' sa queue, et son paysan n'avait la
plupart du temps  lui offrir que du lait caill et du pain violet.
Quand il tait entr chez lui bien harass, qu'il tait bien tabli dans
son lit, qu'il commenait  goter les douceurs du premier sommeil, on
venait l'veiller brutalement pour aller au secours de M. le maire qui
touffait d'une indigestion, ou de la femme du bailli qui accouchait de
travers. Maintenant, le voici dbarrass de tout ce tracas. Il est ici
comme le rat dans son fromage de Hollande. Bonteint lui a fait une
petite rente qu'il mange en philosophe. C'est vritablement le pavot de
l'vangile, qui ne saigne ni ne purge et qui cependant est bien nourri,
qui ne coud ni ne file et qui est vtu d'une magnifique robe rouge. En
vrit, nous sommes bien dupes de le plaindre et bien ennemis de son
bien-tre de chercher  le tirer d'ici.

--On est bien ici, soit, rpondit mon oncle; mais j'aimerais tout autant
tre mal ailleurs. Cela ne m'empchera pas de convenir, ainsi que vous
l'a dmontr Page, non-seulement que la prison est trop douce pour le
riche, mais encore qu'elle l'est trop pour tout le monde. Il est dur
sans doute de crier  la loi, quand elle flagelle un malheureux: Frappe
plus fort, tu ne lui fais pas assez de mal; mais il faut bien se garder
aussi de cette philanthropie inintelligente et myope qui ne voit rien au
del de son infortune. De vritables philosophes comme Guillerand, comme
Millot-Rataut, comme Parlanta, en un mot, comme nous le sommes tous, ne
doivent considrer les hommes qu'en masse, ainsi qu'on considre un
champ de bl. C'est toujours du point de l'intrt public qu'une
question sociale doit tre examine.

Vous vous tes distingu par un beau fait d'armes, et le roi vous dcore
de la croix de Saint-Louis: croyez-vous que c'est parce qu'il tous veut
du bien et dans l'intrt de votre gloire individuelle que Sa Majest
vous autorise  porter sa gracieuse effigie sur votre poitrine? Hlas!
non, mon pauvre brave: c'est dans son intrt d'abord et ensuite dans
celui de l'tat; c'est pour que ceux qui ont, comme vous, du sang chaud
dans les veines, vous voyant si gnreusement rcompenss, imitent votre
exemple. Maintenant, au lieu d'une bonne action, c'est un crime que vous
avez commis; ce ne sont plus trois ou quatre hommes qui diffrent de
vous par le collet de leur habit: c'est un bon bourgeois de votre pays
que vous avez tu. Le juge vous a condamn  mort et le roi a refus de
vous faire grce. Il ne vous reste plus maintenant qu' rdiger votre
confession gnrale et  commencer votre complainte. Or, quel sentiment
a donc dict au juge votre sentence? A-t-il voulu dbarrasser la socit
de vous, comme quand on tue un chien enrag, ou vous punir comme quand
on fouette un enfant maussade? D'abord, s'il n'et voulu que vous
retrancher de la socit, un cachot bien profond avec des portes bien
paisses et une meurtrire pour toute fentre suffisaient trs-bien pour
cela. Ensuite, le juge condamne souvent  la mort un homme qui a tent
de se suicider, et  la prison un malheureux auquel il sait que la
prison sera hospitalire. Est-ce donc pour les punir qu'il octroie  ces
deux vauriens prcisment ce qu'ils demandent? qu'il fait  celui-ci,
pour lequel l'existence est une torture, l'opration de la vie, et qu'il
accorde  celui-l, qui n'a ni pain ni toit, un lieu de refuge? Le juge
ne veut qu'une chose, il veut effrayer par votre supplice ceux qui
seraient tents d'imiter votre exemple.

Peuple, garde-toi de tuer, voil tout ce que signifie votre sentence.
Si vous pouviez mettre  votre place, sous le couteau, un mannequin qui
vous ressemblt, cela serait fort gal au juge; si mme, aprs que le
bourreau vous a coup la tte et l'a montre au peuple, il pouvait vous
ressusciter, je suis bien sr qu'il le ferait volontiers; car, au
demeurant, le juge est bon homme, et il ne voudrait pas que sa
cuisinire tut un poulet sous ses yeux.

On crie bien haut, et vous le proclamez vous-mmes, qu'il vaut mieux
absoudre dix coupables que de condamner un innocent. C'est la plus
dplorable des absurdits qu'ait enfante la philanthropie  la mode;
c'est un principe antisocial. Je soutiens, moi, qu'il vaut mieux
condamner dix innocents que d'absoudre un seul coupable.

 ces mots, tous les convives crirent haro sur mon oncle.

--Non, parbleu! s'cria mon oncle, je ne plaisante pas, et ce sujet
n'est pas de ceux  la face desquels on puisse rire. J'exprime une
conviction ferme, puissante et depuis longtemps arrte. Toute la cit
s'apitoie sur le sort d'un innocent qui monte  l'chafaud; les gazettes
retentissant de lamentations, et vos potes le prennent pour le martyr
de leurs drames. Mais, combien d'innocents prissent dans vos fleuves,
sur vos grands chemins, dans le creux de vos mines et jusque dans vos
ateliers, broys sous la dent froce de vos machines, ces gigantesques
animaux qui saisissent un homme par surprise et qui l'engloutissent sous
vos yeux sans que vous puissiez lui porter secours? Cependant leur mort
vous arrache  peine une exclamation; vous passez, et quelques pas plus
loin vous n'y pensez plus; vous ne songez pas mme, en dnant,  en
parler  votre pouse. Le lendemain, la gazette l'enterre dans un coin
de sa feuille; elle jette sur lui quelques lignes de lourde prose, et
tout est fini! Pourquoi cette indiffrence pour l'un et cette
surabondance de piti pour l'autre? pourquoi sonner le glas de celui-ci
avec une clochette et le glas de celui-l avec une grosse cloche? Un
juge qui se trompe, est-ce un accident plus terrible qu'une diligence
qui verse ou qu'une machine qui se dtraque? Mes innocents,  moi, ne
font-ils pas un aussi grand trou que les vtres dans la socit? ne
laissent-ils pas comme les vtres une femme veuve et des enfants
orphelins?

Sans doute il n'est pas agrable d'aller  l'chafaud pour un autre, et
moi qui vous parle, je conviens que si la chose m'arrivait, j'en serais
trs-contrari; mais par rapport  la socit, qu'est-ce que ce peu de
sang que verse le bourreau? la goutte d'eau qui suinte d'un rservoir,
le gland meurtri qui tombe d'un chne. Un innocent condamn par un juge,
c'est une consquence de la distribution de la justice, comme la chute
d'un couvreur du haut d'une maison est la consquence de ce que l'homme
s'abrite sous un toit. Sur mille bouteilles que coule un ouvrier, il en
casse au moins une; sur mille arrts que rend un juge, il faut qu'il en
ait au moins un de travers: c'est un mal prvu, ncessaire, et contre
lequel il n'y aurait d'autre remde que de supprimer toute justice. Soit
une vieille femme qui pluche des lentilles: que diriez-vous d'elle si,
dans la crainte d'en jeter une bonne  terre, elle conservait toutes les
ordures qui s'y trouvent? N'en serait-il pas de mme d'un juge qui, dans
la crainte de condamner un innocent, absoudrait dix coupables?

Puis, la condamnation d'un innocent est chose rare: elle fait poque
dans les annales de la justice. Il est presque impossible qu'il se
runisse contre un homme un concours fortuit de circonstances telles
qu'elles fassent peser sur lui des charges dont il ne puisse se
justifier. Quand bien mme, du reste, il en serait ainsi, je soutiens,
moi, qu'il y a, dans la pose d'un accus, dans son regard, dans son
geste, dans le son de sa voix, des lments de conviction auxquels le
juge ne peut se soustraire. Puis, la mort d'un innocent, ce n'est qu'un
malheur particulier tandis que l'absolution d'un coupable est une
calamit publique. Le crime coute  la porte de vos salles d'audience;
il sait ce qui se passe, il calcule les chances de salut que lui laisse
votre indulgence; il vous applaudit quand, par une circonspection
exagre, il vous voit absoudre un coupable, car c'est lui-mme que vous
absolvez. Il ne faut pas, sans doute, que la justice soit trop svre;
mais quand elle est trop indulgente, elle abdique, elle s'annule
elle-mme. Ds lors, les hommes prdestins au crime s'abandonnent sans
crainte  leurs instincts, ils ne voient plus dans leurs rves la face
sinistre du bourreau; entre eux et leurs victimes, il n'y a plus
d'chafaud qui se dresse; ils vous prennent votre argent pour peu qu'ils
en aient besoin, et votre vie pour peu qu'elle les gne. Vous vous
applaudissez, bonhomme, d'avoir sauv un innocent de la hache!... mais
vous en avez fait prir vingt par le poignard: c'est dix neuf meurtres
qui restent  votre compte.

Et, maintenant, je reviens  la prison. La prison, pour qu'elle inspire
une salutaire terreur, doit tre un lieu de gne et de misre;
cependant, il y a en France quinze millions d'hommes qui sont plus
misrables dans leurs maisons que le prisonnier sous vos verrous. Trop
heureux l'homme des champs s'il connaissait son bonheur! dit le pote.
Cela est bon dans une glogue. L'homme des champs, c'est le chardon de
la montagne: il ne passe pas un ardent rayon de soleil qui ne le brle,
pas un souffle de bise qui ne le morde, pas une averse qu'il ne
l'essuie; il travaille depuis l'anglus du matin jusqu' celui du soir;
il a un vieux pre, et il ne peut adoucir pour lui les rigueurs de la
vieillesse; il a une belle femme, et il ne peut lui donner que des
haillons; il a des enfants, marmaille affame qui demande incessamment
du pain, et souvent il n'y en a pas une miette dans la huche. Le
prisonnier, au contraire, lui, est chaudement vtu, il est suffisamment
nourri; avant d'avoir un morceau de pain  mettre sous la dent, il n'est
pas oblige de le gagner. Il rit, il chante, il joue, il dort tant qu'il
veut sur sa paille, et il est encore l'objet de la piti publique. Des
personnes charitables s'organisent en socit pour lui rendre sa prison
moins rude, et elles font si bien qu'au lieu d'une peine elles lui en
font une rcompense. De belles dames font mijauter son pot et lui
trempent sa soupe; elles le moralisent avec du pain blanc et de la
viande. Assurment,  la libert besogneuse des champs ou de l'atelier,
cet homme prfrera la captivit insouciante et pleine de bon temps de
la prison.

La prison, ce doit tre l'enfer de la cit; je voudrais qu'elle s'levt
au milieu de la place publique, sombre et vtue de noir comme le juge;
qu' travers ses petites fentres grilles elle jett comme de sinistres
regards aux passants; qu'au lieu de chants il ne surgt de son enceinte
que des bruits de chanes ou des aboiements de molosses; que le
vieillard craignt de se reposer sous ses murs; que l'enfant n'ost
jouer sous son ombre; que le bourgeois attard se dtournt de son
chemin pour l'viter et s'loignt d'elle comme il s'loigne du
cimetire. Ce n'est qu' cette condition que vous obtiendrez de la
prison le rsultat que vous en attendez.

Mon oncle discuterait peut-tre encore, si M. Minxit ne ft arriv pour
couper court  ses arguments. Le brave homme ruisselait de sueur, il
humait l'air comme un marsouin chou sur la grve et tait rouge comme
la trousse de mon oncle.

--Benjamin, s'cria-t-il en s'essuyant le front, je venais te chercher
pour djeuner avec moi.

--Comment cela, monsieur Minxit? s'crirent tous les convives  la
fois.

--Eh! parbleu, c'est que Benjamin est libre; voil toute l'nigme. Ceci,
ajouta-t-il en tirant un papier de sa poche et le remettant  Boutron,
c'est la quittance de Bonteint.

--Bravo, monsieur Minxit! Et tout le monde se levant le verre  la main,
but  la sant de M. Minxit. Machecourt essaya de se lever; mais il
retomba sur sa chaise: la joie lui avait fait perdre l'usage de ses
sens. Benjamin jeta par hasard sur lui un coup d'oeil:

--Ah a! Machecourt, s'exclama-t-il, est-ce que tu es fou? Bois  la
sant de Minxit, ou je te saigne  l'instant mme.

Machecourt se leva machinalement, vida son verre d'un seul trait et se
mit  pleurer.

--Mon bon monsieur Minxit, poursuivit Benjamin, que j...

--Bon, dit celui-ci, je vois ce que c'est: tu te disposes  me
remercier; eh bien! je t'en dispense, mon pauvre garon; c'est pour mes
beaux yeux et non pour les tiens que je te tire d'ici; tu sais bien que
je ne peux me passer de toi. Allez, messieurs, dans toutes les actions
qui vous paraissent les plus gnreuses, il n'y a que de l'gosme. Si
cette maxime n'est pas consolante, ce n'est pas ma faute; mais elle est
vraie.

--Monsieur Boutron, fit Benjamin, la quittance de Bonteint est-elle en
rgle?

--Je n'y vois de dfectueux qu'un gros pt que l'honnte marchand de
drap y a ajout sans doute pour paraphe.

--En ce cas, messieurs, dit Benjamin, permettez que j'aille annoncer
moi-mme cette bonne nouvelle  ma chre soeur.

--Je te suis, dit Machecourt, je veux tre tmoin de sa joie; jamais je
n'ai t si heureux depuis le jour que Gaspard est venu au monde.

--Vous permettrez..., dit M. Minxit se mettant  table. Monsieur
Boutron, un couvert. Du reste, messieurs,  charge de revanche: ce soir,
je vous invite  souper  Corvol.

Cette proposition fut accueillie avec acclamation par tous les convives.
Aprs avoir djeun, ils se retirrent au caf en attendant l'heure de
partir.




XVII

UN VOYAGE  CORVOL.


Le garon vint prvenir mon oncle qu'il y avait  la porte une vieille
femme qui demandait  lui parler.

--Fais-la entrer, dit Benjamin, et sers-lui quelque chose dont elle se
rafrachisse.

--Oui, rpondit le garon, mais c'est que la vieille n'est pas
ragotante du tout: elle est raille, et elle pleure des larmes grosses
comme mon petit doigt.

--Elle pleure, s'cria mon oncle, et pourquoi, drle, ne m'as-tu pas dit
cela tout de suite? Et il se hta de sortir.

La vieille femme qui rclamait mon oncle versait en effet de grosses
larmes qu'elle essuyait avec un vieux morceau d'indienne rouge.

--Qu'avez-vous, ma bonne? lui dit Benjamin d'un ton de politesse qu'il
ne prenait pas avec tout le monde, et que puis-je pour votre service?

--Il faut, dit la vieille, que vous veniez  Sembert, voir mon fils qui
est malade.

--Sembert!... ce village qui est au sommet des Monts-le-Duc? mais c'est
 moiti chemin du ciel!... C'est gal, je passerai demain chez vous
dans la soire.

--Si vous ne venez aujourd'hui, dit la vieille, demain c'est le prtre
avec sa croix noire qui viendra, et peut-tre est-il dj trop tard, car
mon fils est atteint du charbon.

--Voil qui est fcheux pour votre fils et pour moi; mais, pour arranger
tout le monde, ne pourriez-vous vous adresser  mon confrre Arnout?

--Je me suis adresse  lui; mais, comme il connat notre misre et
qu'il sait qu'il ne sera pas pay de ses visites, il n'a pas voulu se
dranger.

--Comment, dit mon oncle, vous n'avez pas de quoi payer votre mdecin?
En ce cas, c'est autre chose, cela ma regarde. Je ne vous demande que le
temps d'aller vider un petit verre que j'ai laiss sur la table, et je
vous suis.  propos, nous aurons besoin de quinquina: tenez, voil un
petit cu, allez chez Periez en acheter quelques onces, vous lui direz
que je n'ai pas eu le temps de faire l'ordonnance.

Un quart d'heure aprs, mon oncle se hissait, cte  cte avec la
vieille femme, le long de ces pentes incultes et sauvages qui prennent
leurs racines dans le faubourg de Bethlem et se terminent par le vaste
plateau au fate duquel le hameau de Sembert est perch.

De leur ct, les htes de M. Minxit partaient dans une charrette
attele de quatre chevaux. Les habitants du faubourg de Beuvron
s'taient mis, leur chandelle  la main, sur le seuil de leur porte;
pour les voir passer, et c'tait en effet un phnomne plus curieux que
celui d'une clipse. Arthus chantait: _Aussitt que la lumire_,
Guillerand: _Malbrough s'en va-t'en guerre_; et le pote Millot, qu'on
avait attach  une ridelle de la voiture, parce qu'il ne paraissait pas
trs-solide, entonnait son grand nol. M. Minxit s'tait piqu d'une
magnificence extraordinaire: il donna  ses convives un souper mmorable
et dont on parle encore  Corvol. Malheureusement il avait tellement
prodigu les rasades, que ds le second service ses htes ne pouvaient
plus lever leur verre. Benjamin arriva sur ces entrefaites; il tait
harass de fatigue et d'une humeur  tout massacrer; car son malade
avait trpass entre ses mains, et il tait tomb deux fois en route.
Mais il n'tait chez lui ni chagrins ni contrarits qui tinssent pied
devant une nappe bien blanche et pare de bouteilles; il se mit donc 
table comme si de rien n'et t.

--Tes amis, lui dit M. Minxit, sont des mazettes; pour des huissiers,
des fabriciens et des matres d'cole, je les aurais cru plus solides;
je n'aurai pas la satisfaction de leur offrir du champagne. Tiens, voici
Machecourt qui ne te reconnat plus, et Guillerand qui prsente  Arthus
sa tabatire au lieu de son verre.

--Que voulez-vous, rpondit Benjamin, tout le monde n'est pas de votre
force, monsieur Minxit!

--Oui, rpliqua le brave homme, flatt du compliment; mais
qu'allons-nous faire de tous ces poulets mouills? Je n'ai pas de lit
pour eux tous, et ils sont hors d'tat de pouvoir retourner ce soir 
Clamecy.

--Parbleu! vous voil bien embarrass, dit mon oncle; qu'on tende de la
paille dans votre grange, et, au fur et  mesure qu'ils s'endormiront,
vous les ferez porter sur cette litire; on les couvrira, de peur qu'ils
ne s'enrhument, avec le grand paillasson que vous mettez sur votre
couche de petites raves pour la garantir de la gele.

--Tu as ma foi raison, dit M. Minxit.

Il fit venir deux musiciens commands par le sergent, et le plan donn
par mon oncle fut excut dans toute sa teneur. Millot ne tarda pas 
s'endormir. Le sergent le prit sur son paule et l'emporta comme une
bote d'horloge. Le transport de Rapin, de Parlanta et des autres ne
prsenta pas de srieuses difficults; mais quand on en vint  Arthus,
on le trouva si pesant qu'il fallut le laisser dormir sur place. Quant 
mon oncle, il avait vid sa dernire rasade de champagne; il se dirigea
 son tour vers la grange et leur souhaita le bonsoir.

Le lendemain matin, quand les htes de M. Minxit se levrent, ils
ressemblaient  des pains de sucre qu'on tire de leurs caisses, et il
fallut mettre tous les domestiques du logis en rquisition pour les
dbarrasser de la paille dont ils taient envelopps. Aprs avoir
djeun avec le second service qu'ils avaient laiss intact la veille,
ils partirent au grand trot de leurs quatre chevaux.

Ils fussent arrivs fort heureusement  Clamecy sans un petit accident
qui leur survint en route. La voiture, surexcite par le fouet, versa
dans un des mille cloaques dont le chemin tait alors sem, et ils
tombrent tous ple-mle dans la boue. Le pote Millot, qui tait
toujours malheureux, eut la maladresse de se trouver sous Arthus.

Benjamin, heureusement pour son habit, tait rest  Corvol. M. Minxit
avait  dner ce jour-l tous les notables du pays, et, entre autres,
deux gentilshommes. L'un de ces illustres convives tait M. de
Pont-Cass, mousquetaire rouge; l'autre tait un mousquetaire de la mme
couleur, ami de M. de Pont-Cass, et que celui-ci avait invit  passer
quelques semaines dans son reste de castel. Or, M. de Pont-Cass, dans
la confidence duquel nous avons dj mis nos lecteurs, n'aurait pas t
fch de rparer les avaries qu'avait prouves sa fortune avec celle de
M. Minxit, et il flairait Arabelle, bien qu'il dt souvent que c'tait
un insecte n de l'urine. Celle-ci s'tait laisse piper par
l'extravagance de ses belles manires; elle le trouvait bien plus beau
avec ses plumes fanes, et plus aimable avec son fatras de cour, que mon
oncle avec son esprit sans prtention et son habit rouge; mais M.
Minxit, qui tait un homme non-seulement d'esprit, mais de bon sens,
n'tait pas de cet avis; M. de Pont-Cass et t colonel, qu'il ne lui
et point donn sa fille. Il avait retenu Benjamin  dner afin
qu'Arabelle pt tablir entre ses deux adorateurs une comparaison qu'il
croyait ne devoir pas tre  l'avantage du mousquetaire, et aussi parce
qu'il comptait sur mon oncle pour effacer le clinquant des deux
gentilshommes et mortifier leur orgueil.

Benjamin, en attendant le dner, alla faire un tour dans le village. En
sortant de chez M. Minxit, il avisa une paire d'officiers qui tenaient
le haut de la rue et ne se seraient pas drangs pour une malle-poste,
ce dont les paysans taient fort bahis. Mon oncle n'tait pas homme 
se proccuper de si peu: cependant, en passant prs d'eux, il out
trs-distinctement l'un de ces hobereaux qui disait  son compagnon:

--Tiens, voici le drle qui prtend pouser mademoiselle Minxit.

Mon oncle eut un instant envie de leur demander pourquoi ils le
trouvaient si drle; mais il rflchit qu'il serait peu sant, quoiqu'il
se soucit assez ordinairement fort peu des biensances, de se donner en
spectacle aux habitants de Corvol. Il fit donc comme s'il n'avait rien
entendu, et entra chez son ami le tabellion.

--Je viens, lui dit-il, de rencontrer dans la rue deux espces de
homards empanachs qui m'ont insult; pourriez-vous me dire  quelle
famille de crustacs appartiennent ces drles?

--Oh! diable, fit le tabellion quasi effray, n'allez pas tourner de ce
ct vos plaisanteries: l'un d'eux, M. de Pont-Cass, est le plus
dangereux duelliste de notre poque, et de tous ceux qui sont alls avec
lui sur le pr, personne n'est encore revenu sain et sauf.

--Nous verrons bien, dit mon oncle.

Deux heures ayant sonn au clocher du bourg, il prit son ami le
tabellion par le bras, et il se rendit avec lui chez M. Minxit; la
socit tait dj runie dans le salon, et on n'attendait plus qu'eux
pour se mettre  table.

Les deux hobereaux, qui se croyaient, avec ces manants, comme dans un
pays conquis, s'emparrent, de prime-abord, de la conversation. M. de
Pont-Cass ne cessait de friser ses moustaches, de parler de la cour, de
ses duels et de ses prouesses amoureuses. Arabelle, qui n'avait jamais
ou choses si magnifiques, prenait un grand plaisir  ses discours. Mon
oncle s'en aperut bien; mais, comme mademoiselle Minxit lui tait
indiffrente, cela ne le regardait, pensait-il, en aucune faon. M. de
Pont-Cass, piqu du peu d'effet qu'il produisait sur Benjamin, lui
adressa quelques allusions qui effleuraient l'insolence; mais mon oncle,
sr de sa force, ddaignait d'y faire attention, et ne s'occupait que de
son verre et de son assiette. M. Minxit se scandalisa de la voracit
insoucieuse de son champion.

--Tu ne comprends donc pas ce que veut dire M. de Pont-Cass? s'cria le
bonhomme;  quoi penses-tu donc, Benjamin?

-- dner, M. Minxit, et je vous conseille d'en faire autant; car c'est
pour cela que vous nous avez invits, je pense.

M. de Pont-Cass avait trop d'orgueil pour croire qu'on pt l'pargner;
il prit le silence de mon oncle pour un aveu de son infriorit, et il
en vint  des attaques plus directes.

--Je vous ai entendu appeler de Rathery, dit-il  Benjamin; j'ai connu,
c'est--dire j'ai vu, car on ne connat pas de pareilles gens, un
Rathery dans les palefreniers du roi: serait-ce par hasard votre parent?

Mon oncle dressa les oreilles comme un cheval qui reoit un coup de
fouet.

--M. de Pont-Cass, rpondit-il, les Rathery ne se sont jamais faits
domestiques de cour sous quelque livre que ce ft. Les Rathery ont
l'me fire, monsieur; ils ne veulent manger que le pain qu'ils gagnent,
et ce sont eux qui paient, avec quelques millions d'autres, les gages de
cette valetaille de toutes couleurs qu'on veut bien appeler courtisans!

Il se fit un silence solennel dans l'assemble, et chacun applaudissait
mon oncle du regard.

--Monsieur Minxit, ajouta-t-il, un morceau, s'il vous plat, de ce pt;
il est excellent, et je parierais bien que le livre avec lequel on l'a
fait n'tait pas gentilhomme.

--Monsieur, dit l'ami de M. de Pont-Cass, prenant une attitude marque,
que voulez-vous dire avec votre livre?

--Qu'un gentilhomme, rpondit froidement mon oncle, ne serait pas bon
dans un pt; voil tout ce que je voulais dire.

--Messieurs, dit M. Minxit, il est bien entendu que vos discussions ne
doivent pas dpasser les bornes de la plaisanterie.

--Entendu, dit M. de Pont-Cass;  la rigueur, les allusions de M. _de_
Rathery seraient bien de nature  offenser deux officiers du roi, qui
n'ont pas l'honneur d'tre, comme lui, de la roture; cependant,  son
habit rouge et  sa grande pe, je l'avais pris d'abord pour l'un des
ntres, et je tressaille encore, comme l'homme qui a t sur le point de
prendre un serpent pour une anguille, en songeant que j'ai failli
fraterniser avec lui. Il n'y a que cette grande queue qui frtille sur
ses paules qui m'a dtromp.

--Monsieur de Pont-Cass! s'cria M. Minxit, je ne souffrirai point!...

--Laissez, mon bon M. Minxit, fit mon oncle, l'insolence est l'arme de
ceux qui ne savent pas manier la flexible houssine de la plaisanterie;
pour moi, je n'ai aucune erreur  me reprocher  l'gard de M. de
Pont-Cass, car je n'ai pas encore fait attention  lui.

-- la bonne heure, fit M. Minxit.

Le mousquetaire, qui se piquait d'tre un mystificateur fort plaisant,
et qui savait que, dans les combats de l'esprit, comme dans ceux de
l'pe, la fortune est journalire, ne se dcouragea pas pour cela.

--Monsieur Rathery, poursuivit-il, monsieur le chirurgien Rathery,
savez-vous qu'entre nos deux professions il y a plus d'analogie que vous
ne pensez; je parierais mon cheval alezan brl contre votre habit
rouge, que vous avez tu plus de monde cette anne que moi dans ma
dernire campagne.

--Vous gagneriez, monsieur de Pont-Cass, rpondit froidement mon oncle;
car cette anne j'ai eu le malheur de perdre un malade: il est mort hier
du charbon.

--Bravo, Benjamin! bravo le peuple! s'cria M. Minxit ne pouvant plus
contenir sa joie. Vous voyez, mon gentilhomme, que tous les gens
d'esprit ne sont pas  la cour.

--Vous en tes plus que tout autre la preuve, monsieur Minxit, rpondit
le mousquetaire, dguisant la mortification de sa dfaite sous un front
serein.

Pendant ce temps, tous les convives, except les deux gentilshommes,
prsentaient leurs verres  Benjamin et entrechoquaient cordialement le
sien.

-- la sant de Benjamin Rathery, le vengeur du peuple mconnu et
insult! s'cria M. Minxit.

Le dner se prolongea fort avant dans la soire. Mon oncle remarqua bien
que Mlle Minxit avait disparu quelque temps aprs M. de Pont-Cass; mais
il tait trop proccup des applaudissements qu'on lui prodiguait pour
faire attention  sa fiance. Vers les dix heures, il prit cong de M.
Minxit. Celui-ci le reconduisit jusqu'au bout du village, et lui fit
promettre que le mariage aurait lieu dans la huitaine. Comme Benjamin se
trouvait vis--vis du moulin de Trucy, il entendit un bruit de paroles
qui venait  lui, et il crut distinguer la voix d'Arabelle et de son
illustre adorateur.

Benjamin, par gard pour Mlle Minxit, ne voulut pas la surprendre 
cette heure dans la campagne avec un mousquetaire. Il se cacha sous les
rameaux d'un gros noyer et attendit, pour continuer sa route, que les
deux amants l'eussent dpass. Il ne songeait nullement, sans doute, 
drober les petits secrets d'Arabelle; mais le vent les lui apportait,
et il fallait bien, malgr lui, qu'il en ret la confidence.

--Je sais, disait M. de Pont-Cass, un moyen de le faire dguerpir: je
lui enverrai un cartel.

--Je le connais, rpondait Arabelle, c'est un homme d'un orgueil
intraitable, et, ft-il sr d'tre tu sur place, il acceptera.

--Tant mieux; alors je vous en dbarrasserai pour toujours.

--Oui, mais d'abord je ne veux pas tre complice d'un meurtre; ensuite
mon pre aime cet homme plus que moi peut-tre qui suis sa fille unique;
je ne consentirai jamais  ce que vous tuiez le meilleur ami de mon
pre.

--Vous tes charmante, Arabelle, avec vos scrupules; j'en ai tu plus
d'un pour un mot qui sonnait mal  mon oreille, et ce vilain, dont
l'esprit est froce, s'est cruellement veng de moi: je ne voudrais pas,
pour tout au monde, qu'on st  la cour ce qui s'est dit ce soir  la
table de votre pre. Cependant, pour ne pas vous contrarier, je me
contenterai de l'estropier. Si, par exemple, je lui coupais le nerf
tibio-rotulien, ce serait un vice rdhibitoire qui vous autoriserait
suffisamment  ne plus vouloir de lui pour votre poux.

--Mais, vous-mme, Hector, si vous succombiez! faisait Mlle Minxit de sa
voix la plus tendre.

--Moi, qui ai mis  l'ombre les plus fins tireurs de l'arme: le brave
Bellerive, le terrible Desrivires, le redoutable de Chteaufort, je
succomberais par la rapire d'un chirurgien! Mais vous m'insultez, belle
Arabelle, quand vous mettez un pareil doute. Vous ne savez donc pas que
je suis sr de mes coups d'pe, comme vous de vos coups d'aiguille.
Dsignez vous-mme l'endroit o vous voulez qu'il soit frapp, je serai
enchant de vous faire cette galanterie.

Les voix s'loignrent; mon oncle sortit de sa cachette et se remit
tranquillement en route pour Clamecy, devisant en lui-mme sur le parti
qu'il avait  prendre.




XVIII

CE QUE DIT MON ONCLE EN LUI-MME SUR LE DUEL.


M. de Pont-Cass veut m'estropier, il l'a promis  mademoiselle Minxit,
et un preux des mousquetaires n'est pas homme  manquer  sa parole.

Voyons un peu, que vais-je faire dans cette circonstance? Dois-je me
laisser tuer par M. de Pont-Cass avec la docilit d'un caniche
qu'explore le scalpel, ou dclinerai-je l'honneur qu'il daigne me faire?
Il entre dans l'intrt de M. de Pont-Cass que j'aille sur des
bquilles, soit; mais je ne vois pas bien, moi, pourquoi je lui ferais
ce plaisir. Je tiens trs-peu  mademoiselle Minxit, bien qu'elle soit
pare d'une dot de cent mille francs; mais je tiens beaucoup  la
rgularit de ma personne, et je suis, j'ose m'en flatter, assez joli
garon pour qu'on ne trouve pas cette prtention ridicule. Il faut,
dites-vous, qu'un homme provoqu en duel se batte; mais, s'il vous
plat, o cela se trouve-t-il? est-ce dans les pandectes, dans les
capitulaires de Charlemagne, dans les commandements de Dieu ou dans ceux
de l'glise. Et d'abord M. de Pont-Cass, entre vous et moi, la partie
est-elle bien gale? Vous tes mousquetaire et je suis mdecin; vous
tes un artiste en fait d'escrime, et moi je ne sais gure manier que le
bistouri et la lancette; vous ne vous faites pas plus de scrupule,  ce
qu'il parat, de supprimer un membre  un homme que d'arracher une aile
 une mouche, et moi j'ai horreur du sang, surtout du sang artriel;
accepter votre cartel, ne serait-ce pas aussi ridicule de ma part que si
je consentais  courir sur la corde tendue d'aprs la provocation d'un
funambule, ou  traverser un bras de mer sur le dfi d'un professeur de
natation? Et quand bien mme les chances seraient gales entre nous,
quand on conclut un trait, il faut qu'on espre y gagner quelque chose;
or, si je vous tue, qu'y gagnerai-je? et si je suis tu par vous, qu'y
gagnerai-je encore? Vous le voyez donc bien, dans les deux cas, je
ferais un march de dupe.

Il faut, rptez-vous, que tout homme provoqu en duel se batte. Quoi!
si un meurtrier de grand chemin m'arrtait  la corne d'un bois, je ne
me ferais aucun scrupule de lui chapper  l'aide de mes bonnes jambes,
et quand c'est un meurtrier de salon qui me met un cartel sous la gorge,
je me croirais oblig d'aller me jeter sur la pointe de son pe!

 votre compte, quand un individu, que vous ne connaissez que pour lui
avoir par mgarde march sur le pied, vous crit: Monsieur
trouvez-vous,  telle heure,  tel endroit, afin que j'aie la
satisfaction de vous gorger, en rparation de l'insulte que vous m'avez
faite, il faut qu'on se rende aux ordres du quidam et qu'on prenne bien
garde encore de le faire attendre. Chose trange! il y a des hommes qui
ne risqueraient pas mille francs pour sauver l'honneur  leur ami, la
vie  leur pre, et qui risquent leur vie dans un duel pour une parole
quivoque ou pour un regard de travers. Mais alors, qu'est-ce donc que
la vie? ce n'est donc plus un bien sans lequel tous les autres sont fort
peu de chose? c'est donc un haillon qu'on jette au chiffonnier qui
passe, ou une pice de monnaie efface qu'on abandonne au premier
aveugle qui vient chanter sous votre fentre? Ils exigent que je joue ma
vie  l'pe contre celle de M. de Pont-Cass, et si je jouais cent
francs avec lui  l'impriale ou  la triomphe, je serais un homme perdu
de rputation: le moindre savetier d'entre eux ne voudrait pas de moi
pour gendre. Il faut donc, selon eux, que je sois plus prodigue de ma
vie que de mon argent? Et moi qui me pique d'tre philosophe, je
rglerais ma conscience sur l'opinion de tels casuistes!

Au fait, qu'est-ce donc que ce public qui s'tablit juge de nos actions?
Des piciers qui vendent  faux poids, des drapiers qui aunent mal, des
tailleurs qui habillent leurs marmots aux dpens de leurs pratiques, des
rentiers qui font l'usure, des mres de famille qui ont des amants, et,
en somme, un tas de grillons et de cigales qui ne savent ce qu'ils
chantent; des niais qui disent oui et non sans savoir pourquoi, un
aropage d'imbciles qui n'est pas capable de motiver ses conclusions.
Il serait beau, ma foi, que moi, qui suis mdecin, je m'avisasse, parce
que ces badauds croient que saint Hubert gurit de la rage, d'envoyer un
hydrophobe dans les Ardennes s'agenouiller devant la chsse de ce grand
saint! Choisissez, du reste, ceux qui se dcorent du nom de sages, et
vous verrez comme ils sont consquents avec eux-mmes: leurs philosophes
jettent les hauts cris lorsqu'on leur parle de ces pauvres femmes du
Malabar qui se jettent toutes vives et toutes pares sur le bcher de
leur poux, et quand deux hommes se coupent la gorge pour un ftu, ils
leur dcernent une couronne d'intrpidit.

Vous dites que je suis un lche quand j'ai le bon sens de refuser un
cartel; mais, selon vous, la lchet, qu'est-ce donc? Si la lchet
consiste  reculer devant un danger inutile, o trouverez-vous un homme
courageux? qui de vous, quand son toit craque et flamboie au-dessus de
sa tte, reste  rver tranquillement dans son lit? Qui, lorsqu'il est
srieusement malade, n'appelle le mdecin  son secours? qui, enfin,
lorsqu'il tombe dans un fleuve, ne cherche  s'accrocher aux arbustes du
rivage? Encore une fois, ce public, qu'est-il? Un lche qui prche la
tmrit. Supposons qu'au lieu de moi, Benjamin Rathery, ce soit lui, le
public, que M. de Pont-Cass provoque en duel; combien y en aura-t-il
parmi cette foule qui oseront accepter son dfi? Et d'ailleurs, est-ce
qu'il y a pour le philosophe d'autre public que les hommes qui pensent
et qui raisonnent? Or, aux yeux de ces gens-l, le duel n'est-il pas le
plus absurde comme le plus barbare des prjugs? Que prouve cette
logique qu'on apprend dans une salle d'armes? Un coup d'pe bien
appliqu, n'est-ce pas l un magnifique argument? Parez tierce, parez
quarte, vous pouvez maintenant dmontrer tout ce que vous voudrez. C'est
bien dommage, ma foi, quand le pape excommuniait comme hrtique le
mouvement de la terre autour du soleil, que Gallile n'ait pas song 
appeler Sa Saintet en duel pour lui prouver que ce mouvement existait.

Au moyen ge, le duel avait au moins un motif: il tait la consquence
d'une ide religieuse: nos grands parents croyaient Dieu trop juste pour
laisser l'innocent tomber sous les coups du coupable, et l'issue du
combat tait regarde comme un arrt d'en haut; mais chez nous, qui
sommes, grce au ciel, bien revenus de ces folles ides et qui ne
croyons  la justice temporelle de Dieu que sous bnfice d'inventaire,
comment le duel peut-il se justifier, et  quoi sert-il?

Vous craignez qu'on vous accuse de manquer de courage si vous refusez un
cartel; mais ces malheureux qui font le mtier d'gorgeurs et qui vous
dfient parce qu'ils se croient srs de vous tuer, quel croyez-vous donc
que soit leur courage? Celui du boucher qui gorge un mouton qui a les
pattes lies, celui du chasseur qui tire sans piti sur un livre en
forme ou sur l'oiseau qui chante sur son arbre. J'ai connu, moi, de ces
gens-l qui n'avaient pas seulement la fermet de se faire arracher une
dent; et, dans le nombre, combien y en a-t-il qui oseraient obir  leur
conscience contrairement  la volont de l'homme dont ils dpendent? Que
le cannibale des les du Nouveau Monde gorge des hommes de sa couleur
pour les faire rtir et les manger quand ils seront cuits  point, je
conois cela; mais toi, duelliste, cet homme que tu provoques, quand tu
l'auras tu,  quelle sauce mangeras-tu son cadavre? Tu es plus coupable
que l'assassin que la justice condamne  mourir sur l'chafaud; lui, du
moins, c'est la misre qui le pousse au meurtre, c'est peut-tre un
sentiment louable dans sa cause, bien que dplorable dans ses
consquences. Toi, cependant, qu'est-ce donc qui t'a mis l'pe  la
main? Est-ce la vanit? est-ce l'apptit du sang, ou bien la curiosit
de voir comment un homme se tord dans les convulsions de l'agonie? Te
reprsentes-tu une femme se jetant  moiti folle de douleur sur le
corps de son poux, des enfants remplissant la maison veuve et tendue de
noir de leurs lamentations, une mre qui demande  Dieu de la recevoir 
la place de son fils dans son cercueil? Et c'est toi qui, pour un
amour-propre de tigre, as fait toutes ces misres! Tu veux gorger si
nous ne te donnons pas le titre d'homme d'honneur! Mais tu n'es pas
digne du nom d'homme: tu n'es qu'une vipre qui mord pour le plaisir de
tuer sans profiter du mal qu'elle a fait, et encore la vipre se
respecte elle-mme dans ses semblables. Quand ton adversaire est tomb,
tu t'agenouilles dans la boue dtrempe par son sang, tu cherches 
tancher les blessures que tu as faites, tu le secours comme si tu tais
son meilleur ami; mais alors, pourquoi le tuais-tu donc, misrable? La
socit a bien  faire maintenant de tes remords! Sont-ce tes larmes qui
remplaceront le sang que tu as fait couler? Toi, assassin  la mode,
toi, meurtrier comme il faut, tu trouves des hommes qui te pressent la
main, des mres de famille qui t'invitent  leurs ftes; ces femmes qui
s'vanouissent  l'aspect du bourreau osent presser leurs lvres sur les
tiennes et te laissent dormir la tte sur leur sein. Mais, ces hommes et
ces femmes, ils ne jugent des choses que par leur nom: l'homicide qui
s'appelle assassinat, ils en ont horreur, et celui qui s'appelle duel,
ils l'applaudissent. Toutefois, ces applaudissements dont on
t'environne, combien de temps as tu pu en jouir? L, haut,  ct de ton
nom, est crit _homicide_. Tu as sur le front une tache de sang caill
que les baisers de tes matresses n'effaceront point. Tu n'as point
trouv de juges sur la terre; mais il est au ciel un juge qui t'attend
et qui ne se laissera pas prendre  tes grands mots d'honneur. Quant 
moi, je suis mdecin, non pour tuer, mais pour gurir, entendez-vous, M.
de Pont-Cass? Si vous avez du sang dans les veines, c'est avec la
pointe de ma lancette seule que je puis vous en dbarrasser.

Ainsi raisonnait mon oncle en lui-mme. Nous verrons bientt comment il
mit sa doctrine en pratique.

La nuit ne donne pas toujours de bons conseils; mon oncle se leva, le
lendemain, bien dcid  ne point s'aplatir devant les provocations de
M. de Pont-Cass, et pour en avoir plus tt fini avec son aventure, ce
jour-l mme il partit pour Corvol. Soit qu'il ft  jeun, soit que la
transpiration se ft mal, soit que la digestion de la veille ne se ft
pas bien accomplie, il se sentait infiltrer malgr lui une mlancolie
inusite. Il suivait, tout pensif, comme l'Hippolyte de Racine, les
pentes tages de la montagne de Beaumont; sa noble pe, qui tombait
autrefois avec une perpendiculaire rigoureuse le long de son fmur et
menaait la terre de sa pointe, affectant maintenant l'attitude triviale
d'une broche, semblait se conformer  sa triste pense; son tricorne,
qui se tenait auparavant fier et debout sur son front, lgrement
inclin, tait alors assis tout penaud sur sa nuque et semblait lui-mme
proccup de sinistres ides; son oeil de pierre s'tait amolli. Il
contemplait, avec une sorte d'attendrissement, la valle de Beuvron, qui
s'tendait raide et grelottante  ses pieds; ces grands noyers en deuil
qui ressemblaient, avec leurs noirs branchages,  un vaste polype, les
longs peupliers qui n'avaient plus que quelques feuilles rousses  leurs
panaches, et  la cime desquels se balanaient quelquefois de lourdes
grappes de corbeaux, ce taillis fauve tout rissol par la gele, cette
rivire qui s'en allait toute noire entre ses rives de neige vers les
pelles du foulon, le donjon de la Postaillarie, gristre et vaporeux
comme une colonne de nuage, le vieux donjon fodal de Pressure, tapi
entre les roseaux bruns de ses fosss, et qui semblait avoir la fivre,
les chemines du village qui jetaient ensemble leur fume lgre et
chtive comme l'haleine d'un homme qui souffle entre ses doigts. Le
tic-tac du moulin, cet ami avec lequel il avait convers si souvent
lorsqu'il revenait de Corvol par les beaux clairs de lune de l'automne,
tait plein de notes sinistres, il semblait dire dans son langage
saccad:

     Porteur de rapire,
     Tu vas au cimetire.

 quoi mon oncle rpondait:

     Tic-tac indiscret,
     Je vais o il me plat;
     Si c'est au trpas,
     a n'te r'garde pas.

Le temps, du reste, tait sombre et malade: de gros nuages blancs,
pousss par la bise, se tranaient pesamment dans les cieux comme un
cygne bless; la neige, dpolie par un jour gristre, tait terne et
blafarde, et l'horizon tait ferm de toutes parts par une ceinture de
brouillards qui se tranaient le long des montagnes. Il semblait  mon
oncle qu'il ne reverrait plus, clair par le joyeux soleil du printemps
et par de ses festons de verdure, ce paysage sur lequel l'hiver
tendait maintenant un voile si pais de tristesse.

M. Minxit tait absent lorsque mon oncle arriva  Corvol. Il entra dans
le salon. M. de Pont-Cass tait install,  ct d'Arabelle, sur un
sopha. Benjamin, sans faire attention  la moue de sa fiance et aux
airs provocateurs du mousquetaire, se jeta dans un fauteuil, se croisa
les jambes et posa son chapeau sur une chaise, comme un homme qui n'est
pas press de partir. Lorsqu'on eut parl quelque temps de la sant de
M. Minxit, des probabilits du dgel et de la grippe, Arabelle garda le
silence, et mon oncle n'en sut plus tirer que quelques monosyllabes
aigres et criards comme les notes qu'un apprenti musicien arrache 
grand peine, et d'intervalle en intervalle, de sa clarinette. M. de
Pont-Cass se promenait dans le salon, frisant ses moustaches et faisant
rsonner ses grands perons sur le parquet; il semblait tudier en
lui-mme de quelle faon il s'y prendrait pour chercher querelle  mon
oncle. Benjamin avait devin ses intentions; mais il eut l'air de ne pas
faire attention  lui et s'empara d'un livre qui tranait sur un canap:
d'abord, il se contenta de le feuilleter, observant M. de Pont-Cass du
coin de l'oeil; mais comme c'tait un ouvrage de mdecine, il se laissa
bientt absorber par l'intrt de sa lecture et oublia le mousquetaire.
Celui-ci tait dcid  en finir; il s'arrta devant mon oncle, et le
regardant de bas en haut:

--Savez-vous, monsieur, lui dit-il, que vos visites cans sont bien
longues?...

--Il me semble pourtant, rpondit mon oncle, que vous tiez ici avant
moi.

--Et en mme temps bien frquentes, ajouta le mousquetaire.

--Je vous assure, Monsieur, rpliqua mon oncle, qu'elles le seraient
beaucoup moins si je croyais devoir toujours vous y rencontrer.

--Si c'est pour Mademoiselle Minxit que vous venez ici, poursuivit le
mousquetaire, elle vous prie par ma bouche de la dbarrasser de votre
longue personne.

--Si Mademoiselle Minxit, qui n'est pas mousquetaire, avait des ordres 
me donner, elle le ferait d'une manire plus polie; en tout cas,
Monsieur, vous trouverez bon que j'attende, pour me retirer, qu'elle se
soit explique elle-mme, et que j'aie eu  ce sujet un entretien avec
M. Minxit. Et mon oncle continua son chapitre.

L'officier fit encore quelques tours dans le salon, et se plaant de
nouveau en face de mon oncle:

--Je vous prie, Monsieur, lui dit-il, d'interrompre un moment le cours
de votre lecture; j'aurais un mot  vous dire.

--Puisque ce n'est qu'un mot, dit mon oncle, faisant un pli  la feuille
qu'il lisait, je puis bien perdre un moment  vous entendre.

M. de Pont-Cass tait exaspr du sang-froid de Benjamin.

--Je vous dclare, lui dit-il, Monsieur Rathery, que si vous ne sortez 
l'instant mme par cette porte, je vais vous faire sortir, moi, par
cette fentre.

--Vraiment, fit mon oncle, eh bien! moi, Monsieur, je serai plus poli
que vous, je vais vous faire sortir par cette porte. Et prenant
l'officier par le milieu du corps, il le porta sur le palier et ferma
derrire lui la porte  double tour.

Comme Mademoiselle Minxit tremblait:

--Ne vous effrayez pas trop de moi, dit mon oncle; l'acte de violence
que je me suis permis envers cet homme tait surabondamment justifi par
une longue srie d'insultes; et d'ailleurs, ajouta-t-il avec amertume,
je ne vous embarrasserai pas longtemps de ma longue personne; je ne suis
pas de ces pouseurs de dot qui prennent une jeune femme aux bras de
celui qu'elle aime et l'attachent brutalement au pied de leur lit. Toute
jeune fille a reu du ciel son trsor d'amour: il est juste quelle
choisisse l'homme avec lequel il lui plat de le dpenser; nul n'a le
droit d'pancher sur le chemin et de fouler sous ses pieds les blanches
perles de la jeunesse.  Dieu ne plaise qu'un vil apptit d'argent me
fasse commettre une mauvaise action! jusqu'ici j'ai vcu pauvre, je sais
les joies de la pauvret et j'ignore les misres de la richesse; en
changeant ma folle et rieuse indigence contre une opulence maussade et
hargneuse, peut-tre ferais-je un mauvais march; en tout cas je ne
voudrais pas que cette opulence m'arrivt avec une femme qui me
dtesterait. Je vous prie donc de me dire, dans toute la sincrit de
votre me, si vous aimez M. de Pont-Cass: j'ai besoin de votre rponse
pour rgler ma conduite envers vous et envers votre pre.

Mademoiselle Minxit fut mue du ton de loyaut qu'avait mis Benjamin
dans ses paroles.

--Si je vous avais connu avant M. de Pont-Cass, c'est peut-tre vous
que j'aimerais maintenant.

--Mademoiselle, interrompit mon oncle, ce n'est pas de la politesse,
mais de la sincrit que je vous demande; dclarez-moi franchement si
vous croyez tre plus heureuse avec M. de Pont-Cass qu'avec moi.

--Que vous dirai-je, Monsieur Rathery, rpondit Arabelle, une femme
n'est pas toujours heureuse avec celui qu'elle aime; mais elle est
toujours malheureuse avec celui qu'elle n'aime pas.

--Je vous remercie, Mademoiselle, je sais  cette heure ce que j'ai 
faire. Maintenant, voulez-vous me faire servir  djeuner? l'estomac est
un goste qui ne compatit gure aux tribulations du coeur.

Mon oncle djeuna comme djeunaient probablement Alexandre ou Csar la
veille d'une bataille. Il ne voulut pas attendre le retour de M. Minxit;
il ne se sentit pas le courage d'affronter sa mine dsole lorsqu'il
apprendrait que lui, Benjamin, qu'il traitait presque en fils, renonait
 devenir son gendre; il aimait mieux l'informer, par une lettre, de son
hroque dtermination.

 quelque distance du bourg, il aperut l'ami de M. de Pont-Cass qui se
promenait majestueusement de long en large sur le chemin. Le
mousquetaire s'avana  sa rencontre et lui dit:

--Vous faites attendre bien longtemps, Monsieur, ceux qui ont une
rparation  vous demander.

--C'est que je djeunais, rpondit mon oncle.

--J'ai  vous remettre, de la part de M. de Pont-Cass, une lettre dont
il m'a charg de lui apporter la rponse.

--Voyons donc ce que marque cet estimable gentilhomme: Monsieur, vu
l'normit de l'outrage que vous m'avez fait... Quel outrage! je l'ai
port du salon sur un escalier; je voudrais bien qu'on m'outraget ainsi
jusqu' Clamecy; je consens  croiser le fer avec vous.--La grande
me!... quoi! il daigne m'accorder la faveur d'tre estropi par lui!...
voil de la gnrosit o je ne m'y connais pas. J'espre que vous vous
rendrez digne de l'honneur que je vous fais en l'acceptant. Comment
donc! mais ce serait de ma part une noire ingratitude, si je refusais.
Vous pouvez dire  votre ami que s'il me met  l'ombre comme le brave
Desrivires, l'intrpide Bellerive, etc., etc., je veux qu'on crive sur
ma tombe en lettres d'or: _Ci-gt Benjamin Rathery, tu en duel par un
gentilhomme!_ _Post-scriptum_.--Tiens, le billet de votre ami a un
_post-scriptum_. Je vous attendrai demain,  dix heures du matin, au
lieu dit la Chaume-des-Fertiaux.

--Au lieu dit la Chaume-des-Fertiaux! Parole d'honneur, un huissier ne
libellerait pas mieux. Mais, c'est que la Chaume-des-Fertiaux est  une
bonne lieue de Clamecy; moi, qui n'ai pas d'alezan brl, je n'ai pas le
temps de faire tant de chemin pour me battre. Si votre ami daignait se
rendre au lieu dit la Croix-des-Michelins, ce serait moi qui aurais
l'honneur de l'y attendre.

--Et o se trouve cette Croix-des-Michelins?

--Sur le chemin de Corvol, au sommet du faubourg de Beuvron. Il faudrait
que votre ami ft bien pessimiste pour qu'il n'agrt pas ce lieu: de
cette place, il jouit d'un panorama digne d'une majest; devant lui il
verra les monts de Sembert avec leurs terrasses charges de vignes, et
leurs grands crnes chauves portant  leur nuque la fort de Frace. Dans
une autre saison, le coup d'oeil serait plus beau; mais je ne puis d'un
souffle faire renatre le printemps.  leurs pieds, la ville, avec ses
mille panaches de fume qui ondoie, se presse entre ses deux rivires et
grimpe les pentes arides du Crot-Pinon, comme un homme qu'on poursuit.
Si votre ami a quelque talent pour le dessin, il pourra enrichir son
album de ce point de vue. Entre ces grands pignons, semblables, avec
leurs mousses sombres,  des pices de velours cramoisi, se dresse la
tour de Saint-Martin, vtue de son aube de dentelles et pare de ses
bijoux de pierre. Cette tour vaut  elle seule une cathdrale.  ct
s'tend la vieille basilique qui jette  droite et  gauche, avec une
admirable hardiesse, ses grands contreforts taills en arche. Votre ami
ne pourra s'empcher de la comparer  une gigantesque araigne se
reposant sur ses longues pattes. Vers le midi, courent, comme une
trane de sombres nuages, les montagnes bleutres du Morvand, puis...

--Trve de plaisanterie, s'il vous plat; je ne suis pas ici pour que
vous me montriez la lanterne magique.  demain donc  la
Croix-des-Michelins.

-- demain!... Un instant; l'affaire n'est pas si presse qu'elle ne
puisse se remettre. Demain je vais  Dornecy goter d'une feuillette
d'un vin vieux que Page se propose d'acheter; il s'en rapporte  moi
pour la qualit et pour le prix, et vous sentez que je ne peux, pour les
beaux yeux de votre ami, manquer aux devoirs que l'amiti m'impose;
aprs demain je djeune en ville: dcemment je ne puis donner le pas 
un duel sur un djeuner; jeudi je fais la ponction  un hydropique;
comme votre ami veut m'estropier, plus tard il ne me serait plus
possible de faire l'opration, et le docteur Arnout la ferait mal; pour
vendredi... oui, c'est un jour maigre, je ne crois point avoir
d'engagement pour ce jour-l, et je ne vois rien qui m'empche de faire
la partie de votre ami.

--Il faut bien en passer par ce que vous exigez; du moins, me ferez-vous
la faveur de vous faire accompagner par un second, afin de m'pargner
l'ennui du rle de spectateur.

--Pourquoi non? Je sais que vous tes une paire d'amis, vous et M. de
Pont-Cass; je serais fch de vous dpareiller. J'amnerai mon barbier,
s'il a le temps, et si cela vous arrange.

--Insolent! fit le mousquetaire.

--Ce barbier, rpondit mon oncle, n'est pas un homme  mpriser: il a
une rapire assez longue pour mettre quatre mousquetaires  la broche,
et, d'ailleurs, si vous me prfrez  lui, je tiendrai volontiers sa
place.

--Je prends acte de vos paroles, dit le mousquetaire; et il s'loigna.

Mon oncle, aussitt qu'il fut lev, alla qurir l'encrier de Machecourt.
Il se mit  composer, avec son plus beau style et sa btarde la plus
nette, une magnifique ptre  M. Minxit, dans laquelle il lui dduisait
comme quoi il ne pouvait plus devenir son gendre. Mon grand-pre, qui
avait eu l'avantage de la lire, m'a affirm qu'elle et fait pleurer un
garde-chiourme. Si le point d'exclamation n'et pas exist alors, mon
oncle l'et certainement invent.

Il y avait  peine un quart d'heure que la lettre tait  la poste
lorsque M. Minxit en personne arriva chez ma grand'mre, accompagn du
sergent, lequel tait accompagn lui-mme de deux masques, de deux
fleurets et de son respectable caniche.

Benjamin djeunait alors avec Machecourt d'un hareng et du vin blanc
patrimonial de Choulot.

--Soyez le bienvenu, Monsieur Minxit, s'cria Benjamin, un morceau de ce
poisson de mer vous agrerait-il?

--Fi donc! me prends-tu pour un batteur en grange?

--Et vous, sergent?

--Moi, j'ai renonc  ces sortes de choses depuis que j'ai l'honneur
d'tre dans la musique.

--Mais, votre caniche, que penserait-il de cette tte?

--Je vous remercie pour lui; mais je crois qu'il a peu de got pour le
poisson de mer.

--Il est vrai qu'un hareng ne vaut pas un brochet au bleu.

--Et une tuve de carpes donc, surtout quand elle est au vin de
Bourgogne, interrompit M. Minxit.

--Sans doute, dit Benjamin, sans doute; vous pourriez mme parler d'un
civet de livre prpar de votre main; mais toujours est-il que le
hareng est excellent quand on n'a pas autre chose.  propos, il y a un
quart d'heure que j'ai mis pour vous une lettre  la poste; vous ne
l'avez probablement pas reue, monsieur Minxit?

--Non, dit M. Minxit, mais je viens t'en apporter la rponse. Tu
prtends qu'Arabelle ne t'aime pas, et  cause de cela tu ne veux pas
l'pouser!

--M. Rathery a raison, dit le sergent. J'avais un camarade de lit qui ne
m'aimait pas et auquel je rendais bien cordialement la pareille; notre
mnage tait une vritable salle de police: au logement, quand l'un
voulait des navets dans la soupe, l'autre y mettait des carottes;  la
cantine, si je demandais du cassis, il faisait venir du genivre. Nous
nous disputions pour savoir qui mettrait son fusil  la meilleure place.
S'il avait un coup de pied  donner, c'tait  mon caniche, et lorsqu'il
tait mordu par une puce, c'tait toujours de ce pauvre Azor qu'elle
provenait. Imaginez-vous qu'un jour nous nous sommes battus au clair de
la lune, parce qu'il prtendait coucher  la droite, et que moi je
prtendais qu'il devait prendre la gauche. Pour me dbarrasser de lui
j'ai t oblig de l'envoyer  l'hpital.

--Vous avez trs-bien fait, sergent, dit mon oncle; quand les sergents
ne savent pas vivre ici-bas, on les envoie  perptuit dans l'autre
monde.

--Il y a bien quelque chose de bon dans ce que vient de dire le sergent,
fit M. Minxit. tre aim c'est plus qu'tre riche, car c'est tre
heureux; aussi je ne dsapprouve point tes scrupules, mon cher Benjamin.
Tout ce que je rclame de toi, c'est que tu continues, comme par le
pass,  venir  Corvol. Parce que tu ne veux pas tre mon gendre, ce
n'est pas une raison pour que tu cesses d'tre mon ami. Tu ne seras plus
oblig de filer le parfait amour avec Arabelle, de tirer de l'eau pour
arroser ses fleurs, de t'extasier sur les manchettes qu'elle me brode et
sur la supriorit de ses fromages  la crme. Nous djeunerons, nous
dnerons, nous philosopherons, nous rirons: c'est un passe-temps qui en
vaut bien un autre. Tu aimes les truffes, j'en parfumerai tout mon
office; tu as une prdilection pour le Volnay, prdilection que, du
reste, je ne partage point, j'en aurai toujours dans ma cave; s'il te
prend envie de chasser, je t'achterai un fusil  deux coups et une
paire de lvriers. Je ne donne pas trois mois  Arabelle pour se
dgoter de son gentilhomme et pour t'aimer  la folie: Acceptes-tu ou
n'acceptes-tu pas? Rponds-moi par oui ou par non; tu sais bien que je
n'aime point les doreurs de phrases.

--Eh bien! oui, Monsieur Minxit, fit mon oncle.

--Trs-bien; je n'attendais pas moins de ton amiti. Et maintenant, tu
te bats en duel?

--Qui diable a pu tous dire cela? s'cria mon oncle. Je sais que les
urines n'ont rien de cach pour vous; est-ce que vous auriez  mon insu
consult mes urines?

--Tu te bats avec M. de Pont-Cass, mauvais plaisant; vous devez vous
rencontrer dans trois jours  la Croix-des-Michelins, et, au cas o tu
me dbarrasserais de M. de Pont-Cass, l'autre mousquetaire prendra sa
place: tu vois bien que je suis bien inform.

--Comment, Benjamin! s'cria Machecourt, devenu plus ple que son
assiette.

--Comment, misrable! s'cria ma grand'mre, tu te bats en duel!...

--coutez-moi, toi, Machecourt, vous, ma chre soeur, et vous aussi,
Monsieur Minxit, la vrit est que je me bats avec M. de Pont-Cass; ma
rsolution est bien arrte. Ainsi, pargnez-vous des reprsentations
qui m'ennuieraient sans me faire renoncer  mon dessein.

--Je ne viens, pas, rpondit M. Minxit, mettre des obstacles  ton duel;
je viens, au contraire, t'apporter un moyen d'en sortir victorieusement,
et, de plus, de rendre ton nom clbre dans toute la contre. Le sergent
sait un coup superbe avec lequel il dsarmerait dans une heure toute la
corporation des matres d'armes. Aussitt qu'il aura bu un verre de vin
blanc, il te donnera la premire leon. Je le laisse avec toi jusqu'
vendredi, et moi-mme je resterai  te surveiller de peur que tu ne
perdes ton temps dans les auberges.

--Mais, dit mon oncle, je n'ai que faire de votre coup, et, d'ailleurs,
si votre coup est infaillible, quelle gloire aurais-je de triompher par
ce moyen de notre vicomte. Homre en rendant Achille invulnrable, lui a
t tout le mrite de sa vaillance. J'ai rflchi: mon intention n'est
plus de me battre  l'pe.

--Quoi! tu voudrais te battre au pistolet, imbcile!... si c'tait avec
M. Arthus, qui est large comme une armoire,  la bonne heure.

--Je ne me bats ni au pistolet ni  l'pe; je veux servir  ces
spadassins un duel de mon mtier; je vous garde le plaisir de la
surprise, vous verrez, monsieur Minxit.

-- la bonne heure! rpondit celui-ci; mais apprends toujours mon coup:
c'est une arme qui ne t'embarrassera pas, et on ne sait de quoi on peut
avoir besoin.

La chambre de mon oncle tait au premier tage, au-dessus de celle
occupe par Machecourt. Aprs djeuner, donc, il s'enferma dans sa
chambre avec le sergent et M. Minxit pour commencer son cours d'escrime;
mais la leon ne fut pas de longue dure: au premier appel que fit
Benjamin, le plancher vermoulu de Machecourt se creva sous ses pieds, et
il passa au travers jusqu'aux aisselles. Le sergent, bahi de la subite
disparition de son lve, resta le bras gauche moelleusement arrondi 
la hauteur de l'oreille, et le bras droit tendu dans l'attitude d'un
homme qui va porter une botte. Pour M. Minxit, il fut pris d'une telle
envie de rire qu'il faillit en suffoquer.

--O est Rathery, s'criait-il? qu'est devenu Rathery? sergent,
qu'avez-vous fait de Rathery?

--Je vois bien la tte de M. Rathery, rpondit le sergent; mais du
diable si je sais o sont ses jambes.

Gaspard tait seul alors dans la chambre de son pre. D'abord il fut un
peu tonn de la brusque arrive des jambes de son oncle, que certes il
n'attendait pas; mais bientt sa surprise se changea en fous clats de
rire qui se mlrent  ceux de M. Minxit.

--Oh! Gaspard, s'cria Benjamin qui l'entendait.

--Oh! mon cher oncle, rpondit Gaspard.

--Trane jusqu'ici le fauteuil de cuir de ton pre, et mets-le sous mes
pieds, je t'en prie, Gaspard.

--Je n'en ai pas le droit, rpliqua le drle, ma mre a dfendu qu'on
montt dessus.

--Veux-tu bien m'apporter ce fauteuil, maudit porte-croix!

--tez vos souliers, et je vous l'apporterai.

--Et comment veux-tu que j'te mes souliers? mes pieds sont au
rez-de-chausse et mes mains au premier tage.

--Eh bien! donnez-moi une pice de vingt-quatre sous pour me payer de ma
peine.

--Je t'en donnerai une de trente, mon bon Gaspard, mais de suite le
fauteuil, je t'en prie, mes bras ne tiennent plus  mes paules.

--Crdit est mort, fit Gaspard; donnez-moi les trente sous de suite,
sinon point de fauteuil.

Heureusement Machecourt arrivait en ce moment; il donna de son pied au
derrire de Gaspard et mit fin  la suspension de son beau-frre.
Benjamin alla achever sa leon d'escrime chez Page, et il ferrailla si
bien qu'au bout de deux heures il tait aussi habile que son matre.




XIX

COMMENT MON ONCLE DSARMA TROIS FOIS M. DE PONT-CASS


L'aurore, une aurore terne et grimaante de Fvrier, jetait  peine des
teintes plombes sur les murs de sa chambre, que mon oncle tait dj
debout. Il s'habilla  ttons et descendit l'escalier en assourdissant
ses pas, car il craignait surtout de rveiller sa soeur; mais, comme il
allait franchir le palier, il sentit une main de femme se poser sur son
paule.

--Eh quoi! chre soeur, s'cria-t-il avec une sorte d'effroi, vous tes
dj veille?

--Dis que je ne me suis pas encore endormie, Benjamin. Avant que tu ne
partes, j'ai voulu te dire adieu, peut-tre un adieu suprme, Benjamin.
Conois-tu ce que je souffre quand je songe que tu sors d'ici plein de
vie, de jeunesse et d'esprance, et que tu y rentreras peut-tre port
sur les bras de tes amis, et le corps travers d'une pe? Ton dessein
est-il donc arrt? Avant de le prendre, as-tu pens au deuil que ta
mort allait causer dans cette triste maison? Pour toi, quand ta dernire
goutte de sang se sera coule, tout sera fini; mais nous, bien des
mois, bien des annes se passeront avant que notre douleur soit tarie,
et les larmes blanches de ta croix seront depuis longtemps effaces que
nos larmes couleront toujours.

Mon oncle s'loignait sans rpondre, et peut-tre il pleurait; mais ma
grand'mre l'arrta par le pan de son habit.

--Cours donc  ton rendez-vous de meurtre, bte froce! s'cria-t-elle,
ne fais pas attendre M. de Pont-Cass; peut-tre l'honneur exige-t-il
que tu partes sans embrasser ta soeur; mais prends du moins cette relique
que le cousin Guillaumot m'a prte; peut-tre te prservera-t-elle des
dangers o tu vas te jeter si tourdiment!

Mon oncle jeta la relique dans sa poche et s'esquiva.

Il courut veiller M. Minxit  son auberge. Ils prirent en passant Page
et Arthus et ils allrent tous ensemble djeuner dans un cabaret 
l'extrmit du Beuvron. Mon oncle, s'il devait succomber, ne voulait pas
s'en aller l'estomac vide. Il disait qu'une me qui arrive entre deux
vins au tribunal de Dieu a plus de hardiesse et plaide mieux sa cause
qu'une pauvre me qui n'est pleine que de tisane et d'eau sucre. Le
sergent assistait au djeuner; lorsqu'on fut au dessert, mon oncle le
pria d'aller  la Croix-des-Michelins porter une table, une bote et
deux chaises dont il avait besoin pour son duel, et d'y allumer un grand
feu avec les chalas de la vigne voisine, puis il demanda du caf.

M. de Pont-Cass et son ami ne tardrent pas d'arriver. Le sergent leur
fit de son mieux les honneurs de son bivouac.

--Messieurs, dit-il, donnez-vous la peine de vous asseoir, et
chauffez-vous. M. Rathery vous prie de l'excuser s'il vous fait un peu
attendre, mais il est  djeuner avec ses tmoins, et dans quelques
minutes il sera  votre disposition.

En effet, Benjamin arrivait un quart d'heure aprs, tenant Arthus et M.
Minxit par le bras et chantant  gorge dploye:

     Ma foi, c'est un triste soldat
     Que celui qui ne sait pas boire.

Mon oncle salua gracieusement les deux adversaires.

--Monsieur, dit M. de Pont-Cass avec hauteur, il y a vingt minutes que
nous vous attendons.

--Le sergent a d vous expliquer la cause de notre retard, et j'espre
que vous la trouverez lgitime.

--Ce qui vous excuse, c'est que vous tes roturier et que voil
probablement la premire fois que vous avez affaire  un gentilhomme.

--Que voulez-vous, nous avons coutume, nous autres roturiers, de prendre
du caf aprs chacun de nos repas, et parce que vous vous faites appeler
le vicomte de Pont-Cass, ce n'est pas une raison pour que nous
drogions  cette habitude. Le caf, voyez-vous, c'est bienfaisant,
c'est tonique, a surexcite agrablement le cerveau, a donne du
mouvement  la pense; si vous n'avez pas pris du caf ce matin, les
armes ne sont pas gales, et je ne sais pas si, en conscience, je puis
me mesurer avec vous.

--Riez, monsieur, riez tant que vous pouvez rire; mais rira bien qui
rira le dernier, je vous en avertis.

--Monsieur, reprit Benjamin, je ne ris pas quand je dis que le caf est
tonique; c'est l'avis de plusieurs clbres mdecins, et moi-mme je
l'administre comme stimulant dans certaines maladies.

--Monsieur!

--Et votre alezan brl? je suis bien tonn de ne pas le voir l;
est-ce qu'il serait indispos, par hasard?

--Monsieur, dit le second mousquetaire, trve de plaisanterie; vous
n'avez pas sans doute oubli pourquoi vous tes venu ici?

--Ah! c'est vous, numro deux? enchant de renouveler connaissance avec
vous; en effet, je n'ai pas oubli pourquoi je viens ici, et la preuve,
ajouta-t-il en montrant la table sur laquelle la bote tait place,
c'est que j'ai fait des prparatifs pour vous recevoir.

--Eh qu'est-il besoin de cet appareil d'escamoteur pour se battre 
l'pe?

--Mais, dit mon oncle, c'est que je ne me bats pas  l'pe!

--Monsieur, dit M. de Pont-Cass, je suis l'insult, j'ai le choix des
armes, je choisis l'pe.

--C'est moi, monsieur, qui ai la priorit de l'insulte; je ne vous la
cderai pas, et je choisis les checs.

En mme temps il ouvrit la bote que le sergent avait apporte, et, en
ayant tir un chiquier, il invita le gentilhomme  prendre place  la
table.

M. de Pont-Cass devint blme de colre.

--Est-ce que par hasard vous voudriez me mystifier? s'cria-t-il.

--Point du tout, fit mon oncle; tout duel est une partie o deux hommes
mettent leur vie pour enjeu; pourquoi cette partie ne se jouerait-elle
pas aussi bien aux checs qu' l'pe? Du reste, si vous vous sentez
faible aux checs, je suis prt  vous jouer cela  l'cart ou  la
triomphe. En cinq points, si vous le voulez, sans revanche ni repentir,
cela sera aussitt fait.

--Je suis venu ici, dit M. de Pont-Cass se contenant  peine, non pour
jouer ma vie comme une bouteille de bire, mais pour la dfendre avec
mon pe.

--Je conois, dit mon oncle; vous tes d'une force suprieure  l'pe,
et vous esprez avoir bon march de moi, qui ne tiens jamais la mienne
que pour la mettre  mon ct. Est-ce donc l la loyaut d'un
gentilhomme? Si un faucheur vous proposait de se battre avec lui  la
faux, ou un batteur en grange avec un flau, accepteriez-vous, je vous
prie?

--Vous vous battrez  l'pe! s'cria M. de Pont-Cass hors de lui,
sinon... ajouta-t-il en levant sa cravache.

--Sinon quoi? dit mon oncle.

--Sinon je vous coupe la figure avec ma cravache.

--Vous savez comme je rponds  vos menaces, rpartit Benjamin. Eh bien!
non, monsieur, ce duel ne s'accomplira pas comme vous l'avez espr. Si
vous persistez dans votre dloyale obstination, je croirai et je dirai
que vous avez spcul sur votre adresse de spadassin, que c'est un
guet-apens que vous m'avez tendu, que vous tes venu ici non pour
risquer votre vie contre la mienne, mais pour m'estropier,
entendez-vous, M. de Pont-Cass? et je vous tiendrai pour un lche, oui
pour un lche, mon gentilhomme, pour un lche, oui, pour un lche!

Et les paroles de mon oncle vibraient entre ses lvres comme une vitre
qui tinte.

Le gentilhomme n'en put supporter davantage; il tira son pe et se
prcipita sur Benjamin. C'en tait fait de celui-ci si le caniche, se
jetant sur M. de Pont-Cass, n'et drang la direction de son pe. Le
sergent ayant rappel son chien:

--Messieurs, s'cria mon oncle, je vous prends  tmoins que, si
j'accepte le combat, c'est pour pargner un assassinat  cet homme.

Et mettant  son tour sa rapire au vent, il soutint, sans rompre d'une
semelle, l'attaque imptueuse, de son adversaire. Le sergent, ne voyant
pas son coup intervenir, pitinait sur la neige comme un coursier li 
un arbre, et tournait le poignet  se le dmancher, afin d'indiquer 
Benjamin le mouvement qu'il devait faire pour dsarmer son homme. M. de
Pont-Cass, exaspr de la rsistance inattendue qu'il prouvait, avait
perdu son sang-froid et avec lui sa meurtrire adresse; il ne
s'inquitait plus de parer les coups que pouvait lui porter son
adversaire et ne cherchait qu' le percer de son pe.

--Monsieur de Pont-Cass, lui dit mon oncle, vous auriez mieux fait de
jouer aux checs; vous n'tes jamais  la parade; il ne tiendrait qu'
moi de vous tuer.

--Tuez, monsieur, dit le mousquetaire, vous n'tes ici que pour cela.

--J'aime mieux vous dsarmer, ft mon oncle; et, passant rapidement son
pe sous celle-de son adversaire, d'un tour de son vigoureux poignet il
l'envoya au milieu de la haie.

--Trs-bien! bravo! s'cria le sergent, moi je ne l'aurais pas envoye
si loin. Si vous aviez seulement six mois de mes leons, vous seriez la
meilleure lame de France.

M. de Pont-Cass voulut recommencer le combat; comme les tmoins s'y
opposaient:

--Non, messieurs, dit mon oncle, la premire fois ne compte pas, et il
n'y a pas de partie sans revanche; il faut que la rparation  laquelle
a droit monsieur soit complte.

Les deux adversaires se remirent en garde; mais  la premire botte
l'pe de M. de Pont-Cass s'envola sur la route. Comme il courait la
ramasser:

--Je vous demande bien pardon, M. le comte, lui dit Benjamin de sa voix
sardonique, de la peine que je vous donne; mais ce n'est pas ma faute:
si vous aviez voulu jouer aux checs, vous n'auriez pas eu la peine de
vous dranger.

Une troisime fois le mousquetaire revint  la charge.

--Assez! s'crirent les tmoins, vous abusez de la gnrosit de M.
Rathery.

--Point du tout, dit mon oncle, monsieur veut sans doute apprendre le
coup; permettez que je lui donne encore une leon.

En effet, la leon ne se fit pas attendre, et l'pe de M. de Pont-Cass
s'chappa pour la troisime fois de sa main.

--Au moins, dit mon oncle, vous auriez bien d amener un domestique pour
aller ramasser votre pe.

--Vous tes le dmon en personne, dit celui-ci; j'aimerais mieux que
vous m'eussiez tu que de m'avoir trait d'une manire aussi
ignominieuse.

--Et vous, mon gentilhomme, dit Benjamin, se tournant vers l'autre
mousquetaire, vous voyez que mon barbier n'est pas ici. Tenez-vous  ce
que je mette  excution la promesse que je vous ai faite?

--En aucune faon, dit le mousquetaire,  vous les honneurs de la
journe. Il n'y a pas de lchet  se retirer devant vous, puisque vous
ne portez point le fer sur le vaincu. Bien que vous ne soyez pas
gentilhomme, je vous tiens pour le meilleur tireur et pour l'homme le
plus honorable que je connaisse; car votre adversaire voulait vous tuer,
vous avez eu sa vie entre vos mains et vous l'avez respecte. Si j'tais
roi, vous seriez au moins duc et pair. Et, maintenant, si vous attachez
quelque prix  mon amiti, je vous l'offre de tout mon coeur, et je vous
demande la vtre en change.

Et il tendit la main  mon oncle, qui la serra cordialement dans la
sienne. M. de Pont-Cass se tenait devant le foyer, morne et farouche,
l'oeil plein de sombres clairs et le front charg d'une nue d'orage. Il
prit le bras de son ami, fit un salut de glace  mon oncle et s'loigna.

Mon oncle avait hte de retourner chez sa soeur, mais le bruit de sa
victoire s'tait rapidement rpandu dans le faubourg;  chaque instant
il tait intercept par un soi-disant ami qui venait le fliciter de son
beau fait d'armes et lui secouer le bras jusqu' l'paule, sous prtexte
de lui donner une poigne de main. Les gamins, cette poussire de la
population que soulve tout vnement clos dans la rue, venaient
tourbillonner autour de lui et l'assourdir de leurs hourras. En quelques
instants, il devint le point central d'une foule horriblement
tumultueuse qui lui marchait sur les talons, claboussait ses bas de
soie et faisait tomber son tricorne dans la boue. Il pouvait encore
changer quelques mots avec M. Minxit; mais sous prtexte de complter
son triomphe, Cicron, ce tambour que vous connaissez dj, vint se
placer  la tte de la foule avec sa caisse, et se mit  battre la
charge de manire  faire crouler le pont de Beuvron; encore fallut-il
que Benjamin lui donnt trente sous pour son vacarme. Tout ce qui manqua
 son infortune, c'est qu'il ne fut point harangu. Voil comment mon
oncle fut rcompens d'avoir jou sa vie en duel.

--Si l-haut,  la Croix-des-Michelins, se disait-il  lui-mme, j'avais
donn quelques louis  un malheureux mourant de faim, tous ces badauds
qui acclament maintenant autour de moi, me laisseraient passer fort
tranquille. Qu'est-ce donc, mon Dieu, que la gloire, et  qui
s'adresse-t-elle! Ce bruit qu'on fait autour d'un nom, est-ce un bien si
rare et si prcieux qu'il faille sacrifier, pour l'avoir, le repos, le
bonheur, les douces affections, les belles annes et quelquefois la paix
du monde! Ce doigt lev qui vous montre au public, sur qui ne s'est-il
donc pas arrt? Cet enfant que l'on mne  l'glise au bruit des
cloches sonnant  grande vole, ce boeuf qu'on promne par la ville, par
de fleurs et de rubans, ce veau  six pattes, ce boa empaill, cette
citrouille monstre, cet acrobate qui marche sur un fil d'archal, cet
aronaute qui fait son ascension, cet escamoteur qui avale des muscades,
ce prince qui passe, cet vque qui bnit, ce gnral qui revient d'une
lointaine victoire, n'ont-ils pas eu tous leur moment de gloire? Tu te
crois clbre, toi qui as sem tes ides dans les arides sillons d'un
livre, qui as fait des hommes avec du marbre, et des passions avec du
noir d'ivoire et du blanc de cruse; mais tu serais bien plus clbre
encore si tu avais un nez long seulement de six pouces. Quant  cette
gloire qui nous survit, elle n'appartient pas  tout le monde, j'en
conviens; mais la difficult est d'en jouir. Qu'on me trouve un banquier
qui escompte l'immortalit, et ds demain je travaille  me rendre
immortel.

Mon oncle voulut dner en famille chez sa soeur avec M. Minxit; mais le
brave homme, quoique son cher Benjamin ft l, devant lui, sain, sauf et
victorieux, tait triste et proccup. Ce que mon oncle avait dit le
matin de M. de Pont-Cass lui revenait sans cesse  l'esprit. Il disait
qu'il avait dans les oreilles comme une voix qui l'appelait vers Corvol.
Il tait en proie  une agitation nerveuse, semblable  celle
qu'prouvent les personnes qui, n'tant pas habitues au caf, en ont
pris une forte dose.  chaque instant, il tait oblig de quitter la
table et de faire un tour dans la chambre. Cet tat de surexcitation
effraya Benjamin, et il l'engagea lui-mme  partir.




XX

ENLVEMENT ET MORT DE MADEMOISELLE MINXIT.


Toutefois, mon oncle reconduisit M. Minxit jusqu' la
Croix-des-Michelins, et il revint se mettre au lit. Il tait dans cet
anantissement profond que produit un premier sommeil, lorsqu'il fut
rveill par un heurt violent  sa porte. Ce coup frappa mon oncle d'une
commotion douloureuse. Il ouvrit sa fentre; la rue tait noire comme un
foss profond; cependant il reconnut M. Minxit, et il crut apercevoir
dans son attitude quelque chose de dsol. Il courut ouvrir la porte; 
peine le verrou fut-il tir, que le digne homme se jeta dans sas bras et
clata en larmes.

--Eh bien! qu'est-ce, M. Minxit? Voyons, parlez! les pleurs
n'aboutissent  rien; du moins, ce n'est pas  vous qu'il est arriv
malheur?

--Partie! partie! s'cria M. Minxit, suffoqu par les sanglots...

--Quoi! Arabelle est partie avec M. de Pont-Cass? fit mon oncle,
devinant de suite de quoi il s'agissait.

--Tu avais bien raison de m'avertir de me dfier de lui; pourquoi aussi
ne l'as-tu pas tu?

--Il est encore temps, dit Benjamin; mais, avant tout, il faut se mettre
 sa poursuite.

--Et tu m'accompagneras, Benjamin; car en toi est toute ma force, tout
mon courage.

--Comment, je vous accompagnerai! mais je vous accompagne de suite. Et,
 propos, avez-vous eu au moins l'ide de vous munir d'argent?

--Je n'ai plus un cu comptant, mon ami: la malheureuse m'a emport tout
l'argent qu'il y avait dans mon secrtaire.

--Tant mieux! dit mon oncle, au moins vous serez sr que d'ici que nous
l'ayons rattrape elle ne manquera de rien.

--Aussitt qu'il fera jour, j'irai chercher des fonds chez mon banquier.

--Oui, dit mon oncle, croyez-vous qu'ils s'amuseront  faire l'amour sur
les pelouses du chemin? Quand il fera jour, ils seront loin d'ici. Il
faut de suite aller rveiller votre banquier et frapper  sa porte
jusqu' ce qu'il vous ait compt mille francs. Au lieu de quinze, il
vous fera payer vingt pour cent, voil tout.

--Mais quelle route ont-ils suivie? il faut toujours que nous attendions
le soleil pour prendre les renseignements.

--En aucune faon, dit mon oncle; ils ont pris la route de Paris: M. de
Pont-Cass ne peut aller qu' Paris; je sais de bonne part que son cong
expire dans trois jours. Je vais de suite arrter une voiture et deux
bons chevaux; vous me rejoindrez au Lion-d'Or.

Comme mon oncle allait sortir:

--Mais tu es en chemise, lui dit M. Minxit.

--C'est parbleu vrai, dit Benjamin, je n'y songeais plus; il fait si
noir que je ne m'en suis pas aperu; mais dans cinq minutes je serai au
Lion-d'Or; je dirai adieu  ma chre soeur quand je serai revenu de notre
voyage.

Une heure aprs, mon oncle et M. Minxit suivaient, dans une mauvaise
patache attele de deux haridelles, l'excrable chemin de traverse qui
menait alors de Clamecy  Auxerre. Le jour, l'hiver passe encore; mais,
la nuit, il est horrible. Quelque diligence qu'ils eussent faite, il
tait dix heures du matin lorsqu'ils arrivrent  Courson. Sous le
porche de la Levrette, la seule auberge de l'endroit, un cercueil tait
tal, et tout un essaim de vieilles, hideuses et dguenilles,
croassaient  l'entour.

--Je tiens du sacristain Gobi, disait l'une, que la jeune dame s'est
engage  donner mille cus  M. le cur, pour tre distribus aux
pauvres de la paroisse.

--Cela nous passera devant le nez, mre Simone.

--Si la jeune dame meurt, comme on le dit, le matre de la Levrette
s'emparera de tout, dit une troisime; nous ferions bien d'aller
chercher le bailli pour qu'il veille sur notre succession.

Mon oncle appela une de ces vieilles, et la pria de lui expliquer ce que
cela signifiait. Celle-ci, fire d'avoir t distingue par un tranger
qui avait une voiture  deux chevaux, jeta un regard de triomphe  ses
compagnes, et dit:

--Vous avez bien fait de vous adresser  moi, mon bon monsieur, car je
sais mieux qu'elles tous les dtails de cette histoire. Celui qui est
dans ce cercueil tait ce matin dans cette voiture verte que vous voyez
l-bas sous la remise. C'tait un grand seigneur, riche  millions, qui
allait avec une jeune dame  Paris,  la cour, que sais-je, moi? et il
s'est arrt ici, et il restera dans ce pauvre cimetire  pourrir avec
ces paysans qu'il a tant mpriss. Il tait jeune et beau, et moi, la
vieille Manette, qui suis toute reinte et qui ne tiens plus  rien,
j'irai jeter de l'eau bnite sur sa tombe, et dans dix ans, si je vais
jusque-l, il faudra que sa pourriture fasse place  mes vieux os; car
ils ont beau tre riches, tous ces grands messieurs, il faut toujours
qu'ils aillent o nous allons; ils ont beau s'attifer de velours et de
taffetas, leur dernier habit, ce sont toujours les planches de la bire;
ils ont beau soigner et parfumer leur peau, les vers de la terre sont
faits pour eux comme pour nous. Dire que moi, la vieille laveuse de
lessive, je pourrai, quand cela me fera plaisir, aller m'accroupir sur
la tombe d'un gentilhomme! Allez, mon bon monsieur, cette penss fait du
bien; elle nous console d'tre pauvres et nous venge de n'tre pas
nobles. Du reste, c'est bien la faute  celui-ci, s'il est mort: il a
voulu s'emparer de la chambre d'un voyageur, parce qu'elle tait la plus
belle de l'auberge; il s'en est suivi du grabuge entre eux; ils sont
alls se battre dans le jardin de la Levrette, et le voyageur lui a mis
une balle dans la tte. La jeune dame tait enceinte,  ce qu'il parat,
la pauvre femme! Quand elle a su que son mari tait mort, le mal
d'enfant l'a prise, et elle ne vaut gure mieux  l'heure qu'il est que
son noble poux. Le docteur Dbrit sort de sa chambre; comme c'est moi
qui lave son linge, je lui ai demand des nouvelles de la jeune femme,
et il m'a rpondu: Allez, mre Manette, j'aimerais encore mieux tre
dans votre vieille peau ride que dans la sienne.

--Et ce grand seigneur, dit mon oncle, n'avait-il pas un habit rouge,
une perruque blonde et trois plumes  son chapeau?

--Il avait bien tout cela, mon bon monsieur; est-ce que vous l'auriez
connu, par hasard?

--Non, dit mon oncle; mais je l'ai peut-tre vu en quelque endroit.

--Et la jeune dame, dit M. Minxit, n'est-elle pas de haute taille, et
n'a-t-elle pas des taches de rougeur par la figure?

--Elle a bien cinq pieds trois pouces, rpondit la vieille, et elle a
une peau comme la coquille d'un oeuf de dinde.

M. Minxit s'vanouit.

Benjamin emporta M. Minxit dans son lit et le saigna; puis il se fit
conduire auprs d'Arabelle; car la belle dame qui devait mourir dans les
douleurs de l'enfantement, c'tait la fille de M. Minxit. Elle occupait
la chambre que son amant lui avait conquise au prix de sa vie, triste
chambre en vrit, et dont la possession ne valait pas la peine qu'on se
la disputt.

Arabelle tait l, gisant dans un lit de serge verte. Mon oncle ouvrit
les rideaux et la contempla quelque temps en silence. Une pleur humide
et mate, semblable  celle d'une statue de marbre blanc, tait rpandue
sur son visage. Ses yeux  demi ouverts taient fans et sans regard, sa
respiration s'chappait par sanglots de sa poitrine. Benjamin souleva
son bras qui pendait immobile le long du lit; ayant interrog les
battements de son pouls, il secoua tristement la tte et ordonna  la
garde d'aller qurir le docteur Dbrit. Arabelle,  sa voix, tressaillit
comme un cadavre qui prouve les premires atteintes du galvanisme.

--O suis-je? dit-elle en promenant autour d'elle un regard en dmence;
ai-je donc t le sujet d'un sinistre rve? Est-ce vous, M. Rathery, que
j'entends, et suis-je encore  Corvol, dans la maison de mon pre?

--Vous n'tes point dans la maison de votre pre, dit mon oncle; mais
votre pre est ici. Il est prt  vous pardonner; il ne vous demande
qu'une chose, c'est que vous vous laissiez vivre afin qu'il vive aussi.

Les regards d'Arabelle s'arrtrent par hasard sur l'uniforme de M. de
Pont-Cass, qu'on avait suspendu, encore tremp de sang,  la muraille.
Elle essaya de se mettre sur son sant; mais ses membres se tordirent
dans une horrible convulsion, et elle retomba lourdement sur son lit,
comme retombe un cadavre qu'on a soulev dans son cercueil. Benjamin mit
la main sur son coeur, il ne battait plus; il approcha un miroir de ses
lvres, la glace resta nette et brillante. Misre et bonheur, tout tait
fini pour la pauvre Arabelle. Benjamin restait debout  son chevet,
tenant sa main dans la sienne, et plong dans un abme d'amres
rflexions.

En ce moment, un pas lourd et mal assur se fit entendre dans
l'escalier. Benjamin se hta de tourner la clef dans la serrure. C'tait
M. Minxit qui frappait  la porte et s'criait:

--C'est moi, Benjamin, ouvre-moi; je veux voir ma fille; il faut que je
la voie; elle ne peut mourir sans que je l'aie vue.

C'est une cruelle chose que de supposer vivante une personne trpasse,
et de lui attribuer des actes comme si elle existait encore. Cependant
mon oncle ne recula point devant cette ncessit.

--Retirez-vous, M. Minxit, je vous en supplie; Arabelle va mieux; elle
repose, votre prsence subite pourrait provoquer une crise qui la
tuerait.

--Je te dis, misrable, que je veux voir ma fille! s'cria M. Minxit; et
il fit un si violent effort contre la porte, que la gche de la serrure
tomba sur le carreau.

--Eh bien! dit Benjamin, esprant encore l'abuser, vous le voyez, votre
fille dort d'un tranquille sommeil. tes-vous satisfait  prsent, et
vous retirerez-vous?

Le malheureux vieillard jeta un coup d'oeil sur sa fille.

--Tu as menti! s'cria-t-il d'une voix qui fit tressaillir Benjamin,
elle ne dort pas: elle est morte!

Il se jeta sur son corps et la pressa convulsivement contre sa poitrine.

--Arabelle! criait-il, Arabelle! Arabelle! Oh! tait-ce donc ainsi que
je devais la retrouver, elle, ma fille, mon unique enfant! Dieu laisse
le front du meurtrier se couvrir de cheveux blancs et il te  un pre
son seul enfant! comment peut-on nous dire que Dieu est bon et
juste!...--Puis sa douleur se changeant en colre contre mon oncle:
C'est toi, misrable Rathery, qui es cause que je l'ai refuse  M. de
Pont-Cass! sans toi, elle serait marie et pleine de vie.

--Plaisantez-vous? dit mon oncle. Est-ce que c'est ma faute,  moi, si
elle s'est amourache d'un mousquetaire?

Toutes les passions, ce n'est que du sang qui se prcipite vers le
cerveau. La raison de M. Minxit se ft brise sans doute sous l'effort
de cette puissante douleur; mais, dans le paroxysme de son dlire, sa
veine  peine ferme (on se rappelle que mon oncle venait de le saigner)
se rouvrit. Benjamin laissa couler le sang, et bientt une dfaillance
salutaire succda  cette surabondance de vie et sauva le pauvre
vieillard. Benjamin donna des ordres et de l'argent au matre de la
Levrette pour qu'Arabelle et son amant reussent une spulture
honorable; puis il revint s'tablir au chevet de M. Minxit, et veilla
sur lui comme une mre sur son enfant malade. M. Minxit resta trois
jours entre la vie et la tombe; mais, grce aux soins habiles et
affectueux de mon oncle, cette fivre qui le dvorait s'amortit peu 
peu, et bientt il fut en tat d'tre transport  Corvol.




XXI

UN DERNIER FESTIN.


M. Minxit avait une de ces constitutions antdiluviennes qui semblent
faites d'une matire plus solide que les ntres. C'tait une de ces
plantes vivaces qui conservent encore une vgtation vigoureuse, alors
que les autres sont fltries par l'hiver. Les rides n'avaient pu entamer
ce front de granit; les annes s'taient accumules sur sa tte sans y
laisser aucune trace de dcadence. Il tait rest jeune jusqu'au del de
sa soixantime anne, et son hiver, comme celui des tropiques, tait
encore plein de sve et de fleurs; mais le temps et le malheur
n'oublient personne. La mort de sa fille venant aprs sa fuite et aprs
la rvlation subite de sa grossesse, avait frapp d'un coup mortel
cette organisation puissante; une fivre lente le minait sourdement. Il
avait renonc  ces gots bruyants qui avaient fait de sa vie une longue
partie de fte. Il avait mis de ct la mdecine comme un embarras
inutile. Les compagnons de sa longue jeunesse respectaient sa douleur,
et, sans cesser de l'aimer, ils avaient cess de le voir. Sa maison
tait muette et ferme comme une tombe, et  peine, par quelques
persiennes entr'ouvertes, jetait-elle  la drobe quelques regards sur
le village. Les cours ne retentissaient plus du bruit des allants et des
venants; les premires herbes du printemps s'taient empares de
l'avenue, de hautes plantes domestiques croissaient le long des murs et
formaient  l'entour comme un lambris de verdure. Cette pauvre me en
deuil n'avait plus besoin que d'obscurit et de silence. Il avait fait
comme la bte fauve qui se retire, lorsqu'elle veut mourir dans les
profondeurs les plus sombres de la fort. La gaiet de mon oncle venait
chouer contre cette incurable mlancolie. M. Minxit ne rpondait  ses
joyeusets que par un morne et triste sourire, comme pour lui dire qu'il
l'avait compris et qu'il le remerciait de sa bonne intention. Mon oncle
avait compt sur le printemps pour le ramener  la vie; mais ce
printemps qui revt toute terre aride de fleurs et de verdure, n'a rien
 faire reverdir dans une me dsole, et tandis que tout renaissait, le
pauvre homme se mourait lentement.

C'tait un soir du mois de Mai. Il se promenait dans sa prairie, appuy
sur le bras de Benjamin. Le ciel tait limpide, la terre tait verte et
parfume, les demoiselles voltigeaient avec un harmonieux frlement de
leurs ailes entre les roseaux du ruisseau, et l'eau, toute couverte de
fleurs d'aubpines, murmurait sous les racines des saules.

--Voil une belle soire, dit Benjamin, cherchant  tirer M. Minxit de
cette sombre rverie qui enveloppait son esprit comme un linceul.

--Oui, rpondit celui-ci, une belle soire pour le pauvre paysan qui va
entre deux haies fleuries, sa pioche sur l'paule, vers sa chaumire qui
fume et o l'attendent ses enfants; mais pour le pre qui porte le deuil
de sa fille, il n'y a plus de belles soires.

--Et  quel foyer, dit mon oncle, n'y a-t-il pas une place vide? qui n'a
pas, au champ de repos, un tertre de gazon o, tous les ans,  la
Toussaint, il vient verser de pieuses larmes? Et dans les rues de la
cit, quelle foule, si rose et si dore qu'elle soit, n'est tache de
noir? Quand les fils vieillissent, ils sont condamns  mettre leurs
vieux parents dans la tombe; quand ils meurent au milieu de leur ge,
ils laissent une mre dsole  genoux auprs de leur cercueil.
Croyez-moi, les yeux de l'homme ont t faits bien moins pour voir que
pour pleurer, et toute me a sa plaie, comme toute fleur a son insecte
qui la ronge. Mais aussi, dans le chemin de la vie, Dieu a mis l'oubli
qui suit  pas lents la mort, qui efface les pitaphes qu'elle a traces
et rpare les ruines qu'elle a faites. Voulez-vous, mon cher M. Minxit,
suivre un bon conseil? Croyez-moi, allez manger des carpes sur les bords
du lac de Genve, du macaroni de Naples en Italie, boire du vin de Xrs
 Cadix, et savourer des glaces  Constantinople; dans un an vous
reviendrez aussi rond et aussi joufflu que vous l'tiez avant.

M. Minxit laissa prorer mon oncle tant qu'il voulut, et quand il eut
fini:

--Combien ai-je encore de jours  vivre, Benjamin? lui dit-il.

--Mais, fit mon oncle, abasourdi de la question et croyant avoir mal
entendu, que dites-vous, M. Minxit?

--Je te demande, rpta M. Minxit, combien de jours il me reste encore 
vivre?

--Diable! dit mon oncle, voici une question qui m'embarrasse fort. D'un
ct, je ne voudrais pas vous dsobliger; de l'autre, je ne sais si la
prudence me permet de satisfaire votre dsir. On n'annonce au condamn
la nouvelle de son excution que quelques heures avant d'aller au
supplice, et vous...

--C'est, interrompit M. Minxit, un service que j'impose  ton amiti,
parce que toi seul peut me le rendre. Il faut bien que le voyageur sache
 quelle heure il doit partir, afin qu'il puisse faire son
porte-manteau.

--Le voulez-vous donc franchement, sincrement, M. Minxit? ne vous
effraierez-vous pas de l'arrt que je vais prononcer; m'en donnez-vous
votre parole d'honneur?

--Je t'en donne ma parole d'honneur, dit M. Minxit.

--Eh bien! alors, dit mon oncle, je vais faire comme pour moi-mme.

Il examina la face tarie du vieillard; il interrogea sa prunelle terne
et dpolie, o la vie refltait  peine quelques lueurs; il consulta son
pouls comme s'il en et cout les battements avec ses doigts, et il
garda quelque temps le silence; puis:

--C'est aujourd'hui jeudi, dit-il; eh bien! lundi il y aura une maison
de plus en deuil  Corvol.

--Trs-bien diagnostiqu, dit M. Minxit; ce que tu viens de dire, je le
pensais; si tu trouves jamais l'occasion de te produire, je te prdis
que tu feras une de nos clbrits mdicales; mais, le dimanche
m'appartient-il tout entier?

--Il vous appartient tant qu'il s'tend et se comporte, pourvu que vous
ne fassiez rien qui avance le terme de vos jours.

--Je n'en veux pas plus, dit M. Minxit. Rends-moi encore le service
d'inviter nos amis pour dimanche  un dner solennel: je ne veux pas
m'en aller fch avec la vie, et c'est le verre  la main que je
prtends lui faire mes adieux. Tu insisteras auprs d'eux pour qu'ils
acceptent mon invitation, et tu leur en feras, s'il le faut, un devoir.

--J'irai moi-mme les inviter, dit mon oncle, et je me fais fort
qu'aucun d'eux ne nous fera dfaut.

--Maintenant, passons  un autre ordre d'ides. Je ne veux pas tre
enterr dans le cimetire de la paroisse; il est dans un fond, il est
froid et humide, et l'ombre de l'glise s'tend sur toute sa surface
comme un crpe, je serais mal en cet endroit, et tu sais que j'aime mes
aises. Je dsire que tu m'ensevelisses dans ma prairie, au bord de ce
ruisseau dont j'aime l'harmonieuse chanson.--Il arracha une poigne
d'herbe et dit: Tiens, voici le lieu o je veux qu'on me creuse mon
dernier gte. Tu y planteras un berceau de vigne et de chvrefeuille,
afin que la verdure en soit entremle de fleurs, et tu iras quelquefois
y rver  ton vieil ami. Afin que tu y viennes plus souvent, et aussi
pour qu'on ne drange pas mon sommeil, je te laisse ce domaine et toutes
mes autres proprits; mais c'est  deux conditions: la premire, c'est
que tu habiteras la maison que je vais laisser vide, et la seconde,
c'est que tu continueras  mes clients les soins que depuis trente ans
je leur donnais.

--J'accepte avec reconnaissance ce double hritage, dit mon oncle; mais
je vous prviens que je ne veux pas aller aux foires.

--Accord, rpondit M. Minxit.

--Quant  vos clients, ajouta Benjamin, je les traiterai en conscience
et d'aprs le systme de Tissot, qui me parat fond sur l'exprience et
la raison. Allez, le premier qui s'en ira l-bas vous donnera de mes
nouvelles.

--Je sens le froid du soir qui me gagne; il est temps de dire adieu  ce
ciel,  ces vieux arbres qui ne me reverront pas,  ces petits oiseaux
qui chantent, car nous ne reviendrons plus ici que lundi matin.

Le lendemain il s'enferma avec son ami le tabellion; le jour suivant il
s'affaissa de plus en plus et garda le lit; mais, le dimanche venu, il
se leva, se fit poudrer, et mit son plus bel habit. Benjamin, ainsi
qu'il l'avait promis, tait all  Clamecy faire lui-mme ses
invitations; pas un de ses amis n'avait manqu  ce funbre appel, et 
quatre heures ils se trouvaient tous runis dans le salon. M. Minxit ne
tarda pas  paratre, chancelant et appuy sur le bras de mon oncle; il
leur serra  tous la main et les remercia affectueusement de s'tre
conforms  son dernier dsir, qui tait, disait-il, le caprice d'un
moribond.

Cet homme qu'ils avaient vu, il y avait quelque temps, si gai, si
heureux, si plein de vie, la douleur l'avait bris, et la vieillesse
tait venue pour lui tout d'un coup.  sa vue tous versaient des larmes,
et Arthus lui-mme sentit subitement s'vanouir son apptit.

Un domestique annona que le dner tait servi. M. Minxit se plaa,
comme  l'ordinaire, au bout de la table.

--Messieurs, dit-il  ses convives, ce dner est pour moi un dner
suprme, je veux que mes derniers regards ne s'arrtent que sur des
verres pleins et sur des visages riants; si vous voulez me faire
plaisir, c'est de donner un libre cours  votre gaiet accoutume. Il se
versa quelques gouttes de bourgogne et tendit son verre  ses convives.

-- la sant de M. Minxit! dirent-ils tous ensemble.

--Non, dit M. Minxit, pas  ma sant;  quoi sert un souhait qui ne peut
s'exaucer? mais  votre sant  vous tous,  votre prosprit,  votre
bonheur, et que Dieu garde ceux qui ont des enfants de les perdre.

--M. Minxit, dit Guillerand, a aussi pris les choses trop  coeur; je ne
l'aurais pas cru susceptible de mourir de chagrin. Moi aussi j'ai perdu
une fille, une fille que j'allais mettre en pension chez les
religieuses. Cela m'a fait de la peine pour le moment; mais je ne m'en
suis pas plus mal port pour cela, et quelquefois, je l'avoue, je
songeais que je n'avais plus de mois d'cole  payer pour elle.

--Une bouteille casse dans ta cave, dit Arthus, ou un colier retir de
ta pension t'auraient caus plus de chagrin.

--Il t'appartient bien, dit Millot, de parler ainsi, toi, Arthus, qui ne
crains d'autres malheurs que de perdre l'apptit.

--J'ai plus d'entrailles que toi, faiseur de nols, rpondit Arthus.

--Oui, pour digrer, dit le pote.

--Cela sert  quelque chose de bien digrer, rpliqua Arthus; au moins,
quand vous allez en voiture, vos amis ne sont pas obligs de vous
attacher aux ridelles de peur de vous perdre en route.

--Arthus, dit Millot, point de personnalits, je t'en prie.

--Je sais, rpondit Arthus, que tu me gardes rancune parce que je suis
tomb sur toi dans le chemin de Corvol; mais chante-moi ton grand nol,
et nous serons quittes.

--Et moi je soutiens que mon nol est un beau morceau de posie; veux-tu
que je te montre une lettre de monseigneur l'vque qui m'en fait
compliment?

--Oui, mets ton nol sur le gril, et tu verras ce qu'il vaudra.

--Je te reconnais bien l, Arthus, tu n'estimes, toi, que ce qui est
rti ou bouilli.

--Que veux-tu? ma sensibilit,  moi, rside dans les houppes de mon
palais, et j'aime autant qu'elle soit l qu'ailleurs. Un appareil
digestif organis solidement vaut-il moins, pour tre heureux, qu'un
cerveau largement dvelopp? Voil la question.

--Si nous nous en rapportions  un canard ou  un pourceau, je ne doute
pas qu'ils ne la dcidassent en ta faveur; mais je prends Benjamin pour
arbitre.

--Ton nol me convient beaucoup, dit mon oncle.

      genoux, chrtiens,  genoux!

C'est superbe. Quel chrtien pourrait refuser de s'agenouiller quand tu
lui en fais deux fois l'invitation dans un vers de huit syllabes; mais
je suis de l'avis d'Arthus, j'aime encore mieux une ctelette en
papillotte.

--Une plaisanterie n'est pas une rponse, dit Millot.

--Eh bien! crois-tu qu'il y ait une douleur morale qui fasse autant
souffrir qu'une rage de dents et qu'un mal d'oreilles? Si le corps
souffre plus vivement que l'me, il doit galement jouir avec plus
d'nergie; cela est logique, la douleur et le plaisir rsultent de la
mme facult.

--Le fait est, dit M. Minxit, que si j'avais le choix entre l'estomac de
M. Arthus et le cerveau maladif et suroxygn de J.-J. Rousseau,
j'opterais pour l'estomac de M. Arthus. La sensibilit est le don de
souffrir; tre sensible, c'est marcher pieds nus sur les cailloux
tranchants de la vie, c'est passer  travers la foule qui vous heurte et
vous coudoie, une plaie vive au ct. Ce qui fait le malheur des hommes,
ce sont les dsirs non satisfaits. Or, toute me qui sent trop, c'est un
ballon qui voudrait monter au ciel et qui ne peut dpasser les limites
de l'atmosphre. Donnez  un homme une bonne sant, un bon apptit, et
plongez son me dans une somnolence perptuelle, il sera le plus heureux
de tous les tres. Dvelopper son intelligence, c'est semer des pines
dans sa vie. Le paysan qui joue aux quittes est plus heureux que l'homme
d'esprit qui lit un beau livre.

Tous les convives se turent  ce propos.

--Parlanta, dit M. Minxit, o en est mon affaira avec Malthus?

--Nous avons obtenu une contrainte par corps, rpondit l'huissier.

--Eh bien! tu jetteras au feu toute cette procdure, et Benjamin te
remboursera les frais. Et toi, Rapin, o en est mon procs avec le
clerg relativement  ma musique?

--L'affaire est remise  huitaine, dit Rapin.

--Alors ils me condamneront par dfaut, rpondit M. Minxit.

--Mais, dit Rapin, il y aura peut-tre une forte amende: le sacristain a
dpos que le sergent avait insult le vicaire lorsqu'il l'avait somm
d'vacuer la place de l'glise avec sa musique.

--Cela n'est pas vrai, dit le sergent, j'ai seulement ordonn de jouer
l'air: _O allez-vous, monsieur l'abb?_

--En ce cas, dit M. Minxit, Benjamin btonnera le sacristain  la
premire occasion; je veux que ce drle ait de moi un souvenir.

On tait arriv au dessert. M. Minxit fit faire un punch et mit dans son
verre quelques gouttes de la liqueur enflamme.

--Cela vous fera du mal, M. Minxit, lui dit Machecourt.

--Et quelle chose peut maintenant me faire du mal, mon bon Machecourt?
Il faut bien que je fasse mes adieux  tout ce qui m'a t cher dans la
vie.

Cependant, ses forces diminuaient rapidement, et il ne pouvait plus
s'exprimer qu' voix basse.

--Vous savez, Messieurs, dit-il, que c'est  mon enterrement que je vous
ai convis; je vous ai fait prparer  tous des lits, afin que vous vous
trouviez tout prts demain matin  me conduire  ma dernire demeure. Je
ne veux point que ma mort soit pleure. Au lieu de crpes, vous porterez
une rose  votre habit, et aprs l'avoir trempe dans un verre de
Champagne, vous l'effeuillerez sur ma tombe: c'est la gurison d'un
malade, c'est la dlivrance d'un captif que vous clbrez. Et,  propos,
ajouta-t-il, qui de vous se charge de mon oraison funbre?

--Ce sera Page, dirent quelques-uns.

--Non, rpondit M. Minxit, Page est avocat, et il faut dire la vrit
sur les tombes. Je prfrerais que ce ft Benjamin.

--Moi? dit Benjamin, vous savez bien que je ne suis pas orateur.

--Tu l'es assez pour moi, rpondit M. Minxit. Voyons, parle-moi comme si
j'tais couch dans mon cercueil, je serai bien aise d'entendre vivant
ce que dira de moi la postrit.

--Ma foi! dit Benjamin, je ne sais trop ce que je vais dire.

--Ce que tu voudras, mais dpche-toi, car je sens que je m'en vais.

--Eh bien! dit mon oncle: Celui que nous dposons sous ce feuillage
laisse aprs lui d'unanimes regrets.

--Unanimes regrets ne vaut rien, dit M. Minxit, nul homme ne laisse
aprs lui d'unanimes regrets. C'est un mensonge qu'on ne peut dbiter
que dans une chaire.

--Aimez-vous mieux des amis qui le pleureront longtemps?

--C'est moins ambitieux, mais ce n'est pas plus exact. Pour un ami qui
nous aime loyalement et sans arrire-pense, nous avons vingt ennemis
cachs dans l'ombre, qui attendent en silence, comme un chasseur en
embuscade, l'occasion de nous faire du mal; je suis sr qu'il y a dans
ce village bien des gens qui se trouveront heureux de ma mort.

--Eh bien! laisse aprs lui des amis inconsolables, dit mon oncle.

--Inconsolables est encore un mensonge, rpondit M. Minxit. Nous ne
savons, nous autres mdecins, quelle partie de notre organisation
affecte la douleur, ni comment elle nous fait souffrir; mais c'est une
maladie qui se gurit sans traitement, et bien vite. La plupart des
douleurs ne sont au coeur de l'homme que de lgers esquarres qui tombent
presque aussitt qu'ils sont forms. Il n'y a d'inconsolables que les
pres et les mres qui ont des enfants dans le cercueil.

--Qui garderont longtemps son souvenir; cela vous conviendrait-il
mieux?

-- la bonne heure! dit M. Minxit; et pour que ce souvenir reste plus
longtemps dans votre mmoire, je fonde,  perptuit un dner qui aura
lieu le jour de l'anniversaire de ma mort, et o vous viendrez tous
assister tant que vous serez dans le pays; Benjamin est charg de
l'excution de ma volont.

--Cela vaut mieux qu'un service, fit mon oncle; et il continua en ces
termes: Je ne vous parlerai point de ses vertus...

--Mets _qualits_, dit M. Minxit: cela sent moins l'amplification.

--Ni de ses talents: vous avez tous t  mme de les apprcier.

--Surtout Arthus,  qui j'ai gagn, l'an pass; quarante-cinq bouteilles
de bire au billard.

--Je ne vous dirai pas qu'il fut bon pre: vous savez tous qu'il est
mort pour avoir trop aim sa fille.

--Hlas! plt au ciel que cela ft vrai! rpondit M. Minxit; mais une
vrit dplorable que je ne puis dissimuler, c'est que ma fille est
morte parce que je ne l'ai pas assez aime. J'ai agi envers elle comme
un excrable goste: elle aimait un noble, et je n'ai pas voulu qu'elle
l'poust parce que je dtestais les nobles; elle n'aimait pas Benjamin,
et j'ai voulu qu'il devnt mon gendre parce que je l'aimais. Mais
j'espre que Dieu me pardonnera. Ce n'est pas nous qui avons fait nos
passions, et nos passions dominent toujours notre raison. Il faut que
nous obissions aux instincts qu'il nous a donns, comme le canard obit
 l'instinct imprieux qui l'entrane vers la rivire.

--Il fut bon fils, poursuivit mon oncle.

--Qu'en sais-tu? rpondit M. Minxit. Voil pourtant comment se font les
pitaphes et les oraisons funbres! Ces alles de tombes et de cyprs
qui s'talent dans nos cimetires, ce ne sont que des pages pleines de
mensonges et de faussets comme celles d'une gazette. Le fait est que je
n'ai jamais connu ni mon pre ni ma mre, et il ne m'est pas bien
dmontr que je sois n de l'union d'un homme et d'une femme; mais je ne
me suis jamais plaint de l'abandon o l'on m'avait laiss; cela ne m'a
pas empch de faire mon chemin; et si j'avais eu une famille, je ne
serais peut-tre pas all si loin: une famille vous gne, vous
contrecarre de mille faons; il faut que vous obissiez  ses ides et
non aux vtres; vous n'tes pas libre de suivre votre vocation, et dans
la voie o elle vous jette, souvent, ds le premier pas, vous vous
trouvez embourb.

--Il fut bon poux, dit mon oncle.

--Ma foi, je n'en sais trop rien, dit M. Minxit; j'ai pous ma femme
sans l'aimer, et je ne l'ai jamais beaucoup aime; mais elle a fait avec
moi toutes ses volonts: quand elle voulait une robe, elle s'en achetait
une; quand un domestique lui dplaisait, elle le renvoyait. Si  ce
compte on est bon poux, tant mieux; mais je saurai bientt ce que Dieu
en pense.

--Il a t bon citoyen, fit mon oncle: vous avez t tmoins du zle
avec lequel il a travaill  rpandre parmi le peuple des ides de
rforme et de libert.

--Tu peux dire cela maintenant sans me compromettre.

--Je ne vous dirai pas qu'il fut bon ami...

--Mais alors, que diras-tu donc? fit M. Minxit.

--Un peu de patience, dit Benjamin. Il a su, par son intelligence,
s'attacher les faveurs de la fortune.

--Pas prcisment par mon intelligence, dit M. Minxit, quoique la mienne
valt bien celle d'un autre; j'ai profit de la crdulit des hommes: il
faut avoir de l'audace plutt que de l'intelligence pour cela.

--Et ses richesses ont toujours t au service des malheureux.

M. Minxit fit un signe d'assentiment.

--Il vcut en philosophe, jouissant de la vie et en faisant jouir ceux
qui l'entouraient, et il est mort de mme, entour de ses amis,  la
suite d'un grand festin. Passants, jetez une fleur sur sa tombe!

--C'est  peu prs cela, dit M. Minxit. Maintenant, messieurs, buvons le
coup de l'trier, et souhaitez-moi un bon voyage.

Il ordonna au sergent de l'emporter dans son lit. Mon oncle voulut le
suivre, mais il s'y opposa et exigea qu'on restt  table jusqu'au
lendemain. Une heure aprs il fit appeler Benjamin. Celui-ci accourut 
son chevet; M. Minxit n'eut que le temps de lui prendre la main et il
expira.

Le lendemain matin, le cercueil de M. Minxit, entour de ses amis et
suivi d'un long cortge de paysans, allait sortir de la maison. Le cur
se prsenta  la porte et ordonna aux porteurs de conduire le corps au
cimetire.

--Mais, dit mon oncle, ce n'est pas au cimetire que M. Minxit a
l'intention d'aller; il va dans sa prairie, et personne n'a le droit de
l'en empcher.

Le prtre objecta que la dpouille d'un chrtien ne pouvait reposer que
dans une terre bnite.

--Est-ce que la terre o nous portons M. Minxit est moins bnite que la
vtre? est-ce qu'il n'y vient point de l'herbe et des fleurs comme dans
le cimetire de la paroisse?

--Voulez-vous donc, dit le cur, que votre ami soit damn?

--Permettez, dit mon oncle: M. Minxit est depuis hier devant Dieu, et, 
moins que la cause n'ait t remise  huitaine, il est maintenant jug.
Au cas o il serait damn, ce ne serait pas votre crmonie funbre qui
ferait rvoquer son arrt; et au cas o il serait sauv,  quoi
servirait cette crmonie?

M. le cur s'cria que Benjamin tait un impie et ordonna aux paysans de
se retirer. Tous obirent, et les porteurs eux-mmes taient disposs 
en faire autant; mais mon oncle tira son pe et dit:

--Les porteurs ont t pays pour porter le corps  son dernier gte, et
il faut qu'ils gagnent leur argent. S'ils s'acquittent bien de leur
besogne, ils auront chacun un petit cu; si, au contraire, l'un d'eux
refusait d'aller, je le battrai du plat de mon pe tant qu'il ne sera
pas sur le carreau.

Les porteurs, plus effrays encore des menaces de Benjamin que de celles
du cur, se rsignrent  marcher, et M. Minxit fut dpos dans sa fosse
avec toutes les formalits qu'il avait indiques  Benjamin.

 son retour du convoi, mon oncle avait une dizaine de mille francs de
revenu. Peut-tre verrons-nous plus tard quel usage il fit de sa
fortune.







End of the Project Gutenberg EBook of Mon oncle Benjamin, by Claude Tillier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON ONCLE BENJAMIN ***

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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