Project Gutenberg's Mmoires d'une contemporaine (8/8), by Ida Saint-Elme

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Title: Mmoires d'une contemporaine (8/8)
       Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de
       la Rpublique, du Consulat, de l'Empire, etc...

Author: Ida Saint-Elme

Release Date: March 21, 2010 [EBook #31725]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE (8/8) ***




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MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE,

OU

SOUVENIRS D'UNE FEMME SUR LES PRINCIPAUX PERSONNAGES DE LA RPUBLIQUE,
DU CONSULAT, DE L'EMPIRE, ETC.


     J'ai assist aux victoires de la Rpublique, j'ai travers les
     saturnales du Directoire, j'ai vu la gloire du Consulat et la
     grandeur de l'Empire: sans avoir jamais affect une force et des
     sentimens qui ne sont pas de mon sexe, j'ai t,  vingt-trois ans
     de distance, tmoin des triomphes de Valmy et des funrailles de
     Waterloo. MMOIRES, _Avant-propos_.

TOME HUITIME, Troisime dition.

PARIS.

LADVOCAT, LIBRAIRE, QUAI VOLTAIRE, ET PALAIS-ROYAL, GALERIE DE BOIS.

1828.

[Illustration: LA CONTEMPORAINE  19 ANS. Marbre Sculpt par Lemot, en
1797, chez le Gnral Moreau, _Expos au Salon de 1812 sous le titre de
la Femme endormie_.]

[Illustration: LA CONTEMPORAINE en 1828.]

TABLE DU HUITIME VOLUME.

Chap. CXCIII. Retour et voyages  Calais, Dunkerque, Boulogne,
Bruxelles.--Le gnral Fressinet.--Les deux Espagnoles.--Mort de la
princesse lisa.--Souvenir de Tallien.

Chap. CXCIV. L'officier  demi-solde secouru.--Lettre et nouveau
bienfait de Talma.--Nouvel essai dramatique dans Jeanne d'Arc.--Mes
premires inspirations littraires.

Chap. CXCV. Nouvelle tentative dramatique  Boulogne.--Heureuses
rencontres.--M. Almoth.--Don Pedro, fils du duc Del..., grand
d'Espagne.--Mon passage par Paris.

Chap. CXCVI. Arrive en Espagne.--Sjour  Barcelone.--Moeurs
catalanes.--Portrait du gnral Castagnos.--Don Flix de Villanova.--Le
galant chanoine.

Chap. CXCVII. Voyage  Valence.--Le gnral Milans.--Djeuner  la
Chartreuse d'Ara-Coeli.--Don Vicente.--Souvenir du marchal Suchet.--Les
moines napolonistes et constitutionnels.

Chap. CXCVIII. Valence.--M. et Mme Pared...--Arrestation de don
Flix.--Le bon Gitano.--Madrid.--Premier aspect de cette capitale.

Chap. CXCIX. Confidences de D. J. A... sur le Prince de la Paix et les
moeurs espagnoles sous son ministre; les salons de la haute socit de
Madrid.--Portrait du gnral Zayas.--Audiences mystrieuses du
roi.--Ferdinand VII.

Chap. CC. Excursion en Andalousie.--Cadix.--Rvolution de l'le de
Lon.--Les contrebandiers.--Le Mameluck.--Socit de Cadix.

Chap. CCI. Retour  Madrid.--Le parti modr.--M. Martinez de la
Rosa.--La saint Ferdinand.--Journes des 6 et 7 juillet.--La garde
royale et les miliciens.--Les gnraux Morillo et Ballesteros.--Les deux
fuyards.--Beau trait de Yusef.

Chap. CCII. Ministre d'variste San-Miguel.--Le corps
diplomatique.--Portraits de MM. de Lagarde, de Brunetti, Bulgari, sir
William A'Court, ambassadeurs de France, de Russie, d'Autriche et
d'Angleterre.--Don Philippe ***, ami du roi.--La Camarilla.--Nouvelle
entrevue avec le roi.

Chap. CCIII. Une sance des Corts.--Les orateurs espagnols.--Argelles
et Calliano.--Dpart du roi Ferdinand pour Sville.--tat de
Madrid.--Affaire de Bessires et du gnral Zayas.--Capitulation avec
les Franais.

Chap. CCIV. Entre des Franais  Madrid.--Portrait du pre
Cyrille.--Mes entrevues avec ce personnage.--M. Ouvrard, munitionnaire
gnral.--La rgence.--Les gnraux Eguia et Quesada.--Le duc de
l'Infantado.--Ordonnance d'Andujar.

Chap. CCV. Soumission du reste de l'Espagne.--Capitulation de
Ballesteros.--Entrevue avec Riego dans sa prison.--Ses derniers momens.

Chap. CCVI. Dpart de Madrid.--Entrevue prilleuse avec Lopold 
Lyon.--Scne d'auberge.--Excursion en Suisse.

Chap. CCVII. Trois mots sur la Suisse et Genve.--Promenade 
Coppet.--Nouveau voyage improvis.

Chap. CCVIII. Gnes.--Albaro.--Leigh-Hunt.--Maison roulante.--M.
Duncan-Stewart.--Lord Byron.--Sylla.--M. de Jouy.--Rencontre singulire,
etc.

Chap. CCIX. Le chteau de Saluzzi et le cabinet de lord Byron.--La
saigne.--Un btard de cardinal.--Conversation politique.--Messes pour
une me en peine.

Chap. CCX. Une scne de pillage.--Rencontre d'un signor
Broccolo.--Mauvaise rputation des Gnois.

Chap. CCXI. Nouvelles visites  la casa Saluzzi.--Mmoires de lord
Byron.--Voeux pour la Grce et l'Espagne.--Souvenir de lady Caroline
Lamb...--La premire nuit des noces.--La comtesse Guiccioli.

Chap. CCXII. Aventures de la jeunesse de Byron.--Le missionnaire
mthodiste.

Chap. CCXIII. Arrive  Paris.--Plan de conduite.--Premire
maladie.--Soins de Lopold.--Folies.--Soeur Thrse.--L'opinion.--Misre
et dcouragement.--Je rencontre Duval.--Le trio bienfaisant.

Chap. CCXIV. Je revois soeur Thrse.--M. Dominique Lenoir.--Dlicatesse
gnreuse.--Rencontre singulire.--Mon roman de _Corinne_.--Six mois de
misre.--Lettre au Constitutionnel.

Chap. CCXV. Nouveaux accs de maladie.--Dsespoir.--Rose ou l'honnte
courtisane.

Chap. CCXVI. Dernier degr du malheur.--Tentative de suicide.--Deux
nouvelles rencontres.--Tableau du Mont-de-Pit.--Les deux soeurs.

Chap. CCXVII. Duval.--Talma.--Lemot.--Leurs bienfaits.--Nouvelle et
inutile tentative auprs de ma famille.--M. Arnault.

Chap. CCXVIII. J'entre dans une maison de sant.--Bclard.--Sa mort.--Je
quitte la maison de sant.--Nouveaux bienfaits de Duval et de
Talma.--Bont de mademoiselle Mars.--Je commence mes
Mmoires.--Nouvelles terreurs.

Chap. CCXIX et dernier. Lettres de Duval et de Talma.--Souvenir de M. de
Talleyrand.--Visite de M. Ladvocat.--Trait pour la publication de mes
Mmoires.




CHAPITRE CXCIII.

Retour et voyages  Calais, Dunkerque, Boulogne, Bruxelles.--Le gnral
Fressinet.--Les deux Espagnoles.--Mort de la princesse lisa.--Souvenir
de Tallien.


En remettant le pied sur la terre franaise, je repris bientt
l'invitable habitude de promener de droite et de gauche mes
proccupations politiques, et surtout je sentis renatre en moi le culte
des sentimens qui depuis une fatale poque me faisaient chercher les
personnes avec lesquelles je pouvais tre en rapport d'opinion et
sympathiser compltement. Il me semblait que je n'tais point quitte
envers mes amis et que je devais  tout prix forcer en quelque sorte
leur indiffrence par tous les moyens en mon pouvoir.

Londres est un vrai gouffre pour l'argent, et j'en tais revenue riche
de quelques impressions de plus, mais pauvre d'espces. J'avais eu l
tout  coup comme un retour d'ge pour la folie, et j'avais dpens les
ressources extraordinaires qui m'taient tombes du ciel avec presque
aussi peu de raison que la fortune en avait mis  me les envoyer. Pour
m'tourdir sur ma position autant que pour remplir un devoir, je
m'occupai de nouveau de celle des autres; c'est ainsi que les malheureux
oublient quelquefois leur malheur.

Le gnral Fressinet tait au nombre des amis que Mme de Lavalette,
Sabatier et tous ceux auxquels je m'tais dvoue, m'avaient le plus
recommand de voir en Belgique. Le gnral Fressinet avait t compris
dans l'ordonnance du 24 juillet. Exil comme tant d'autres, le gnral,
par un singulier privilge du malheur, tait plus particulirement
harcel d'inquisitions.

Depuis que j'tais en Belgique, mon quartier-gnral tait partout dans
chaque ville o je passais; quand j'arrivais quelque part, j'crivais et
faisais parvenir les lettres de mes amis les uns aux autres. Plusieurs
fois j'avais rencontr le gnral Fressinet; Anvers tait sa retraite.
Un certain fonctionnaire du pays, sous les dehors d'un vif intrt,
tait le vritable cerbre de Fressinet. Une lettre de moi l'en prvint.
Il et d tre sur ses gardes; mais se cacher toujours, se prcautionner
sans cesse, cela va si peu  l'homme d'honneur, que le gnral suivait
bien peu mes avis. Il y avait dj bien long-temps que je n'avais
entendu parler de lui. Je voulus en avoir des nouvelles; l'on ne sut que
me dire: elles sont tristes. Impossible d'en savoir davantage.

Hlas! en plaignant le gnral Fressinet comme on plaint l'incertitude
plus encore que le malheur, j'ignorais que j'allais avoir  subir une
douleur plus personnelle, plus directe et plus terrible.

J'allais partir, mes petits comptes taient rgls avec mon htesse, et
j'tais alle  quelques pas de l'auberge faire des emplettes
ncessaires pour ma traverse. L, pendant que la jeune fille du magasin
cherchait ce que j'avais demand, moi, debout devant le comptoir, je
prends machinalement un journal qui se trouvait l pour servir
d'enveloppe; je le parcours avec une nonchalante distraction, et
m'arrte tout  coup le regard fixe, la bouche bante en lisant 
l'article Trieste: _Hier on a clbr dans la cathdrale les obsques
de la ci-devant grande-duchesse de Toscane, lisa Bacchiochi, soeur de
Napolon._ Non, de toutes les rvolutions subites, imprimes  mon sang
par tant de scnes extraordinaires de ma vie, je n'en saurais comparer
aucune  la puissance de saisissement et de douleur que me causa un si
cruel vnement, si cruellement appris. Je faisais des prparatifs pour
aller rejoindre ma bienfaitrice; le jour mme j'allais traverser les
mers, croyant trouver lisa heureuse ou du moins rsigne  l'adversit
par son grand caractre et le dvouement de quelques rares amis. J'tais
encore sous le charme de la reconnaissance, et les dernires esprances,
comme les plus beaux souvenirs de ma vie, se trouvaient de nouveau
fltris et briss par la mort.

lisa! ma bienfaitrice! lisa! Ce fut, pendant une heure, tout ce
qu'il me fut possible de dire. Je ne voyais, je n'entendais rien autour
de moi. Les bonnes gens, chez lesquels je venais d'tre si cruellement
surprise, me montrrent une de ces compassions dlicates qui
n'interrogent pas, mais qui plaignent. Mon Dieu! madame, s'criait une
jeune fille de dix-huit ans, la prsence de la mort a d tre moins
pnible  une princesse exile; hlas! on m'a dit bien des fois que ceux
qui survivent sont les plus malheureux. Ce doux visage d'une jeune
fille consolant une inconnue me fit un bien inexprimable. Ce n'est pas
trop dire que d'attribuer aux soins de cette famille mon salut. Ces
aimables femmes ne voulurent pas consentir  me laisser partir, et me
forcrent, par les plus douces instances,  remettre mon dpart 
quelques jours. J'y consentis d'autant plus volontiers qu'il tait,
hlas! devenu sans objet. Je renonais naturellement au voyage 
Trieste. On envoya prendre mon lger bagage  l'htel, et, au bout d'une
heure, je me trouvai tout installe et comme en famille chez les
personnes excellentes qui venaient de me secourir. La triste surprise
qui venait de m'acqurir deux amies tait dans ce moment le seul sujet
de nos entretiens. Nous parlions d'lisa, de ma bienfaitrice, de ses
qualits, du bonheur qu'elle eut d'avoir conserv dans son exil des
coeurs amis.

Je fus bientt l'amie de cette excellente famille o l'on voulut, pour
quelques jours, me recueillir. Mes deux htesses n'taient point
Flamandes, mais Espagnoles, et si je dois taire leurs noms, je puis dire
par quelle trange vicissitude elles avaient quitt leur patrie; je puis
dire, sans indiscrtion pour la plus tendre hospitalit, les rapports
qui, en les liant dans leur ville natale avec un des personnages les
plus connus de notre rvolution, devinrent la cause innocente de leur
exil volontaire.

Au mois de germinal an... Tallien reut du gouvernement franais, comme
proscription ou comme rcompense, la place de consul  Alicante. J'ai
sous les yeux une lettre de sa main, portant cette date. Arriv dans
cette ville, il devint par hasard l'hte de la snora Plati, veuve et
mre d'Ins, alors ge de 10 ans. Aprs quelque temps de sjour,
Tallien subit le triste effet du climat. Une maladie cruelle, un affreux
rysiple lui couvrit le visage. Tous les soins lui furent prodigus. La
jeune Ins devint gardienne de son lit de souffrances; j'tais l
toujours, me disait-elle; je montrais au Franais malheureux, mes images
de la vierge, et il me rpondait: Ins, elle tait pure et belle, tu as
aussi son innocence comme sa beaut; j'osais le croire, madame, et le
ciel m'en a punie. Ce qu'Ins appelait un chtiment n'tait, hlas! que
la contagion de la cruelle maladie  laquelle l'avait expose sa
continuelle prsence. Ses traits en furent altrs, ses regards presque
teints; Ins devint mconnaissable, mme  l'oeil de son ami, qui,
n'ayant pris  la petite Ins que l'intrt que fait natre un aimable
enfant, ne cacha point l'impression produite sur lui, par l'altration
d'une beaut fane pour toujours. Ins devint triste et srieusement
malade. Dans cette nouvelle maladie, Tallien rendit avec usure  la
jeune malade les soins qu'il en avait reus. Ins sembla renatre, et ne
pensa plus qu'elle dt regretter sa beaut.

Tallien sollicitait depuis quelque temps un cong, pour se rtablir en
France. Il l'obtint, et retourna dans sa patrie. Ins languit... puis,
se jeta dans le sein de sa mre pour ne pas succomber au dsespoir. Les
vnemens avaient march. Tallien avait conserv sous la premire
restauration la pension de 15000 fr., qu'il devait au gouvernement
imprial; mais, ayant sign depuis l'acte additionnel, il fut priv de
ce traitement, et vcut pauvre et oubli, mme de ceux dont il avait
sauv la vie, mais non pas des coeurs qui l'avaient vritablement aim
pour lui. Ins et sa mre, perscutes dans leur patrie, se rfugirent
en France. Hlas! un coup nouveau devait y frapper Ins. Tallien, depuis
long-temps tait uni  une Franaise, dont l'attachement dvou fut sa
dernire consolation[1]. Ins et sa mre virent Tallien dans la modeste
retraite qu'il occupait, alle des Veuves, aux Champs-lyses. Il leur
avoua tout avec loyaut; Ins n'eut pas mme l'ide de se plaindre; elle
ne sentit qu'un besoin, celui de quitter Paris. La mre et la fille
prirent la rsolution de chercher une retraite dans une ville de
province pour y vivre obscures et ignores. Il y avait trois ou quatre
ans qu'elles habitaient Dunkerque. Depuis quelque temps elles avaient
appris la mort de Tallien; Ins me disait en pleurant: Ah! madame, si
vous l'eussiez connu, si vous eussiez entendu cette voix douce, cette
facilit de moeurs intrieures, vous croiriez comme moi, que la calomnie
n'a point fait la part des bonnes actions dans une vie que la rvolution
a rendue si orageuse. Ah! madame, il avait conserv trop de srnit
dans le regard pour n'avoir pas t bon au milieu du terrible rle
auquel la rvolution l'avait condamn. Il me semble le voir encore dans
sa retraite, cultivant des fleurs, levant des oiseaux, se plaisant aux
seules images de la nature. Les peines de l'me, les infirmits du
corps, n'altraient jamais son front.

Ins resta un moment abattue, puis elle ajouta vivement: Nous avons
quelques conomies, nous irons  Paris; nous irons voir celle qui a reu
les derniers soupirs de Tallien. La mre, qui venait d'couter encore
les panchemens de sa pauvre fille, confis dj tant de fois  son
coeur, me pria de lui faire comprendre que ce voyage serait pour elles la
ruine de leur petit tablissement, de leur existence dj mdiocre et
malheureuse. On peut pourtant, n'est-ce pas, madame, prier pour _l'me
des pcheurs_? Cette pauvre mre, faisant le signe de la croix, me
rendit en un instant les motions que j'avais prouves  la vue de la
foi si vive et si compatissante de ma bonne soeur Thrse.

J'employai toute la sympathie de ma sensibilit pour adoucir les
chagrins d'Ins, pour la faire cder aux sages observations de sa mre,
et j'eus le bonheur de la convaincre. Mais, tout en me promettant une
religieuse obissance, elle reparlait de celui qui avait tant agi sur sa
destine. Elle revenait sans cesse sur sa renomme de tribun, sur la
qualification de jacobin qu'elle lui avait entendu donner et qui
semblait la poursuivre.

J'coutais cette Espagnole avec un intrt inconcevable, car son organe
avait un accent particulier, et le sentiment qui animait ses paroles
tenait  une nuance si extraordinaire de passion que tout tait
singulier dans ses rcits.

Voil, me dit-elle, les lettres que Tallien crivait sur moi  l'amie
qui sans le savoir m'a fait tant de peines. Je rapporte le texte mme
de cette lettre.

     TALLIEN  MADAME MZIRE.

     Alicante, 20 fructidor an XIII.

     Ce n'est point impunment, ma bonne amie, que l'on est malade en
     Espagne, et les convalescences y sont plus douloureuses et plus
     longues que les maladies. Ce que j'prouve depuis quatre mois, ce
     sont des rechutes continuelles. Je viens d'en prouver une qui m'a
     mis dans un tat de faiblesse incroyable; je ne puis plus sortir,
     mme en voiture. Mon visage est couvert d'un rysiple qui me gne
     horriblement.

     J'ai reu du ministre un cong illimit pour venir rtablir ma
     sant en France. Je suis si mal ici que j'en eusse profit de suite
     si je m'tais senti en tat de supporter le voyage; mais je suis
     loin d'tre dans cette position. D'ailleurs je serais oblig de
     faire quarantaine, et je tomberais bientt dans la mauvaise saison.
     Cependant, comme je suis convaincu que je ne me rtablirai jamais
     ici, voici mon projet. Si les forces me reviennent et que la
     quarantaine soit leve dans les premiers jours d'octobre, je me
     mettrai en route. Je me rendrai  Montpellier pour y consulter un
     clbre mdecin et sjourner le reste de la belle saison dans le
     midi de la France. J'irai ensuite passer  Paris trois mois pour me
     soigner, et au printemps prochain je me rendrai aux eaux qui me
     seront ordonnes. Si au contraire je suis retenu ici, je
     n'excuterai mon plan qu'au mois d'avril prochain. Je te dirai
     d'ailleurs, en confidence, que ma bourse est assez mal garnie: mon
     tablissement de maison, ma maladie, ont commenc  me ruiner, et
     le voyage de France m'achvera; ce ne sera qu'en m'endettant que je
     pourrai le faire; mais pour la sant il faut tout sacrifier. Ainsi
     tu vois, mon amie, que de toute manire avant peu nous nous
     reverrons; ce sera pour moi un grand bonheur. J'espre te retrouver
     bien portante et toujours la mme pour moi. Je t'embrasse bien
     tendrement, ma chre et bonne Adle, et suis pour la vie ton ami.

     _P S._ Bien des choses  tous mes amis et surtout au cher Loubeau,
      Beauvoisin,  Journal et  Duchazal.

Hlas! me disait la pauvre Ins, il se plaignait  cette matresse
chrie des embarras et des privations dont il nous enviait le bonheur de
le soulager. Vingt fois ma mre (nous tions riches alors), vingt fois
elle a pri, stimule par moi, l'aimable Franais de permettre qu'elle
ft les frais de sa maison. Il tait dlicat jusqu'au scrupule, et ne
voulut mme jamais rien accepter. Non, madame, jamais je ne
l'oublierai, disait Ins; et ses regards et sa voix annonaient une de
ces douleurs sans fin, semblables  celles dont je portais moi-mme le
germe dans mon sein.




CHAPITRE CXCIV.

L'officier  demi-solde secouru.--Lettre et nouveau bienfait de
Talma.--Nouvel essai dramatique dans Jeanne d'Arc.--Mes premires
inspirations littraires.


Outre mes bonnes Espagnoles, j'eus encore le bonheur de rencontrer un
ami de tous mes amis, un neveu de Bonnier, qui sut bien dcouvrir ma
retraite, et qui, se rendant  Bruxelles, me dtermina facilement 
faire route commune pour cette capitale, sorte de halte de toutes mes
courses. Bonnier ne se proposait pas d'y faire un long sjour: venu l
dans l'intrt de Boyer de Peyreleau, il s'occupait particulirement du
sort de son ancien chef, qui avait eu  fuir la sentence capitale
prononce contre lui, et toujours suspendue sur sa tte.

Bonnier tait las de la vie errante  laquelle le condamnaient les lois,
le sort de ses amis, l'puisement de ses ressources. J'hsite, me
disait-il,  tout ce que je veux entreprendre; j'hsite mme  vivre.

--Quoi! vous couteriez une indigne faiblesse? l'avenir n'est-il pas l
comme un refuge?

--D'avenir! il n'y a en plus pour les proscrits. Je suis, ajouta-t-il,
signal sur le livret noir de toutes les polices; je suis recommand
particulirement aux Garnier, aux d'Ac..., et autres surveillans
cosmopolites.

--D'Ac! c'est possible?

--Oh! vous aussi vous y tes; on vous serre de prs: lisez une petite
note de prudence qu'on m'a donne chez madame tienne Rabaud. Dcidment
la police, pour exister, a le soin de nous faire passer toujours pour
des sditieux. Nous faisons vivre la dlation, et l'on nous fait mourir
de fatigues et de chagrins. Croyez-vous que, pour la disputer aux
raisons d'tat, la vie vaille la peine d'tre garde?

--Non; mais vous savez l'opinion de Napolon sur le suicide. Ce seul
mot de souvenir fut plus puissant que toute ma harangue.

Ce jeune et brave officier me raconta qu'on lui avait pris sa bourse et
son portefeuille. Dans l'une il y avait de quoi me faire vivre, et dans
l'autre il y a de quoi me faire fusiller dix fois pour une.

Bonnier, seriez-vous rellement d'une conspiration! en existerait-il
une? lui demandai-je avec un ton de crainte et de mcontentement. Sa
rponse franche et vive me rassura.--Conspirer! et pour qui? pourquoi?
pour quelque prince tranger? un soldat franais ne se spare pas ainsi
de sa nation;--pour le fils de l'homme qui nous mena si souvent  la
victoire? mais il est aux trois quarts autrichien. Ah! madame, on se
trompe sur nos braves, on prend leurs regrets de la victoire pour des
complots. J'ai mon opinion, mais je ne prtends l'imposer  personne.
Malgr la sincrit de cette dclaration, je tremble pour mes papiers.
Il y a aujourd'hui des gens si habiles, qui font si bien la
conspiration, qu'il faudrait beaucoup moins de notes que mon
portefeuille n'en contient pour se faire de fort beaux tats de service
auprs des puissances. Pendant ce colloque, je fus aborde par un
peintre de Bruxelles que j'avais un peu connu, qui me donna de fort
mauvaises nouvelles de la plupart de nos amis, tous bien tourments par
l'ambassadeur franais, qui leur portait rellement trop d'intrt. Mais
 ces tristes nouvelles il y avait une compensation, c'tait l'annonce
d'une tourne de Talma dans le nord, et la certitude de sa prsence 
Calais,  Boulogne,  Dunkerque. Ce nom tait magique sur moi, et au
souvenir de tous les services qu'il m'avait rendus, je me sentis comme
une nouvelle puissance de faire du bien; et dans mes ressources dj
puises, je trouvai le moyen d'offrir encore quelque utile assistance 
mon compagnon d'exil. Je puisai courageusement dans ce qui me restait
d'argent. J'tais sre de trouver ce qu'il me faudrait au besoin auprs
de l'ami gnreux dont on m'avait annonc l'arrive. Mais ne voulant pas
abuser de cette facilit de Talma qui m'tait connue, je lui crivis
que, pour drouter les soupons qui planaient sur le but de mes courses,
j'allais devenir reine, et donner quelques reprsentations  Calais et 
Boulogne, et que je le priais d'y venir pour que le produit de son
talent aidt  la pacotille de quelques malheureux.

Je reus, courrier pour courrier, 1,200 fr., avec une lettre toute
bonne, tout aimable, toute lui, o il me disait que je faisais bien,
qu'il fallait prendre l'emploi de Mlle Duchesnois, dbuter par _Jeanne
d'Arc_, puis se lancer en mme temps dans la _Femme jalouse_, sans
oublier _Smiramis_, _Phdre_ et _Gabrielle de Vergy_, o vous avez, ma
chre Saint-Elme, des momens admirables. Je cite ces paroles, croyant
qu'aprs avoir si franchement consign mes disgrces dramatiques, je
puis rapporter ces tmoignages de talent donns par l'homme qui en avait
un si inimitable. Talma m'exprimait son regret de ne pouvoir m'aider de
sa prsence, son cong tant expir; mais il me conseillait positivement
de reprendre la carrire du thtre, puisque celle des grandeurs m'tait
ferme. Sans adopter ce projet, je mis toujours  excution celui de
jouer six reprsentations tant  Boulogne qu' Calais, et je fus chez
Bonnier, trs joyeuse de pouvoir remplacer la bourse qu'il avait perdue,
l'engageant  partir le plus tt possible, ce qu'il rsolut de faire le
surlendemain. Il me serait bien impossible de peindre l'exaltation de sa
reconnaissance  la lecture de la lettre de Talma.

Fidle  une rsolution derrire laquelle je voyais quelques secours
pour des malheureux, je me rendis au noble thtre pour m'entendre avec
les artistes qui en composaient la troupe; je ne parlerai point de leur
composition: comme partout, c'tait un mlange de talent et de
mdiocrit. En province, l'opra, le chant ayant seul le privilge de
plaire au public, la pauvre Melpomne a bien de la peine  pouvoir de
temps en temps chausser son cothurne. Au lieu d'une tragdie, on ne put
organiser que la dclamation de quelques scnes. Je choisis dans la
tragdie de _Jeanne d'Arc_ le moment o, interroge par le duc de
Bedfort, la jeune hrone de Vaucouleurs lui rvle sa naissance, ses
visions clestes, ses inspirations guerrires. Je ne saurais attribuer
l'unanimit des applaudissemens que j'obtins, dans plusieurs endroits de
la longue tirade du rve, qu'au bruit qui s'tait rpandu de mon intime
amiti avec Talma. Enfin j'eus un succs complet, surtout dans les
imprcations contre les Anglais; et pourtant les Anglais taient alors
en faveur dans les dpartemens du nord.

La soire finit par la comdie des _Femmes_, de Dumoustier. J'y remplis
aussi un rle. Presque toutes les actrices taient jeunes et jolies, et
la pice parut bonne. Dans la scne du djeuner, o toutes les femmes
sont autour de Germeuil, tout  coup, par un de ces souvenirs qui nous
saisissent comme des remords, je me rappelai avoir vu  Lyon
mademoiselle Contat dans le rle de madame de Saint-Clair. Quelle tait
alors ma brillante position, quel glorieux nom je portais!
Involontairement je me voyais accompagne de Moreau; j'tais  la scne
d'alors beaucoup plus qu' celle du moment. Ma mmoire ne me trahit
point, mais ce fut un miracle.

Je me sentais tout au fond de l'abme que j'avais plac entre ma
brillante existence passe, mon triste prsent, mon plus triste avenir;
je rends grce au hasard qui voulut bien permettre que les spectateurs
ne souffrissent pas du bouleversement qui venait de frapper ma pauvre
imagination. La soire rapporta moins de recette que d'applaudissemens,
mais j'eus encore cependant lieu d'tre contente de mon oeuvre. Le
directeur, M. Thuillier, se conduisit avec une grande dlicatesse: il ne
voulut point prlever les frais, quoiqu'ils eussent t stipuls.
J'avais annonc l'intention de donner quelques autres reprsentations;
mais les petites intrigues, les amours-propres jaloux, se retrouvent
dans les plus chtives runions dramatiques; et comme je n'enviais
nullement la place de la premire reine ou coquette du Pas-de-Calais, je
pris le parti de couper court aux terreurs des chefs d'emploi par mon
dpart.

Je me croyais encore bien en fonds, mais, en faisant mon inventaire, je
m'aperus que j'avais mal compt, et que j'tais rduite au plus
dcourageant ncessaire.

J'attendais des lettres de madame tienne Rabault, du pre de Paula, de
Cettini, de Mingrini et de vingt autres personnes encore; aucun signe de
souvenir ne me fut donn. Je ne suis plus utile, me disais-je, on
m'oublie; je puis donc maintenant m'appartenir  moi seule; et pourtant
cette ide de solitude, cette rflexion d'gosme, m'accablrent plus
que mes malheurs. Il me sembla que la dernire illusion de ma vie
m'tait enleve, puisque je ne pouvais plus me dvouer  ceux que
j'aimais. Mon courage m'abandonnait; de ce jour seulement je me croyais
 plaindre.

Dans cet tat de mlancolie et presque de dsespoir, je ne trouvai un
peu d'adoucissement  mes ides qu'en me nourrissant des souvenirs de
mon album, et de la lecture de toutes les lettres de mon portefeuille.
Mon imagination, ressaisissant avec dlices ces trsors du pass, conut
la pense de mettre en ordre toutes ces prcieuses notes. Ma plume,
obissant  tous les sentimens qui m'agitaient, fut entrane  une
sorte de brlant rcit de toutes les impressions du pass.

Le jour me surprit au milieu d'un travail dj considrable, que je
relus ensuite comme le produit d'un rve. J'avais dj compos quelques
nouvelles  une poque o ces dlassemens n'taient gure que de simples
occupations du loisir; mais cette nuit de dlire, et les pages qu'il
m'avait inspires, levrent plus haut mon ambition littraire. Je me
disais: Si un peu de talent pouvait m'tre chu en partage, si ce peu de
talent pouvait suffire pour peindre beaucoup de gloire, j'lverais un
monument  tout ce que j'ai connu, aim, admir et plaint. Je mis un
soin religieux  classer ce que j'appelais toutes mes poques... Et
c'est de cette nocturne et solitaire mditation que date pour moi non
pas encore la pense d'une carrire littraire, mais la certitude de
pouvoir traduire mes impressions. C'est dans cette disposition d'esprit
que je montai en diligence pour Boulogne, et, grce  la malheureuse
versatilit de mon humeur, au bout d'une demi-heure de sjour j'tais
dj lance dans d'autres projets.




CHAPITRE CXCV.

Nouvelle tentative dramatique  Boulogne.--Heureuses rencontres.--M.
Almoth.--Don Pedro, fils du duc Del..., grand d'Espagne.--Mon passage
par Paris.


Ma vie de courses commenait  me peser, comme on vient de le voir, et
je croyais que Boulogne, o j'esprais trouver quelque argent, bien
ncessaire  ma gne relle, serait le terme de ces promenades de ville
en ville, qui n'avaient plus mme pour objet le dvouement  des amitis
disperses de toutes parts et partout oublieuses. Malgr la pnurie de
ma caisse, je m'installai comme d'ordinaire dans un fort bel htel, et
cette espce d'imprudence financire (je n'avais pas de quoi m'assurer
un loyer de trois mois) devint au contraire une ressource par les
rencontres heureuses qu'elle me procura.

En entrant dans la ville je vis d'abord annoncer le spectacle
extraordinaire pour le lendemain et les jours suivans, par une troupe
assez forte pour la tragdie; je cite textuellement le programme.
J'allai droit au directeur lui offrir mes services; il les accepta, et
en fut si joyeux qu'il m'offrit immdiatement le prix des
reprsentations auxquelles je voudrais consentir. J'en acceptai une,
celle du surlendemain.

Je dus  cette nouvelle tentative dramatique, dont l'intrpide Jeanne
d'Arc fit encore les frais, quelque chose de mieux que des
applaudissemens; les flicitations, aprs le spectacle, de deux
trangers de distinction qui se trouvrent dans les coulisses  la fin
du spectacle: c'tait M. Almoth, Anglais fort instruit, petit vieillard
faonn aux bonnes manires par de nombreux voyages et un long sjour 
Paris. Le second tait don Pedro del ***, fils d'un grand d'Espagne,
oblig de vivre loin de sa patrie comme tous ceux que dans son pays on
avait inquits comme afrancesados. Ce fut le directeur qui, en me
prsentant ces messieurs me donna brivement ces dtails pour m'engager
 rpondre  tout ce que sans doute il leur avait dit de moi. Je fus
expansive et polie comme une reine qui vient d'tre salue par son
peuple, et qui sourit  qui l'approche aprs les acclamations
populaires. Ces deux messieurs offrirent de me reconduire  mon htel,
en me disant qu'ils l'occupaient aussi depuis quelques jours. Cette
circonstance toute fortuite, devint l'un des incidens les plus importans
de ma vie, comme on va voir.

Le ton respectueux, les manires affables et lgantes de ces trangers,
ne me firent trouver aucun inconvnient  un djeuner qu'ils me
proposrent pour le lendemain, en l'appelant une cotisation de l'amiti.
Ce petit repas avana entre nous l'intimit. L'Anglais avait entendu
parler de moi, et sut habilement provoquer l'abandon de mes rcits. 
toutes mes scnes militaires l'Espagnol prenait un vit intrt, et il
redoubla, de la part de mes deux auditeurs, au dnouement d'une vie si
brillante, qui rduisait au rle d'une reine de thtre une femme qui
avait vu de si prs les trnes rels et les grandeurs positives de la
terre. Mes deux commensaux se disputrent le plaisir de contribuer  me
faire sortir d'une position qui ne leur paraissait point en harmonie
avec mes antcdens, comme on dit aujourd'hui.

Le bon M. Almoth me dclarait qu'avec ma connaissance des langues, mon
talent de lecture, il se faisait fort de me crer en Angleterre une
existence honorable d'abord, lucrative ensuite; qu'un clbre libraire
de ses amis avait procur presque une fortune  plus d'un migr
franais, par des travaux de ce genre dans la haute socit; que,
commanditaire de la maison, il saurait bien lui en faire une loi.

Le noble Espagnol parla avec plus de feu des avantages que je trouverais
dans sa patrie. Une re nouvelle commence pour la Pninsule, dit-il, je
pars immdiatement; ma famille, mle  tous les vnemens politiques de
la rgnration espagnole, me donnera accs auprs du gouvernement. Je
vous ferai connatre, apprcier. La cour, arrache aux vieilles
influences, va offrir des chances aux ambitions nouvelles. Je vous
rponds de vous faire obtenir une place gale  tout ce que vous avez pu
rver de mieux, mme dans cette loterie de l'empire, qui avait des lots
pour tous les talens et toutes les capacits. Et puis, d'ailleurs, si
nous chouons de ce ct, vous pourrez chercher  Madrid l'quivalent de
ce que monsieur vous propose  Londres. Un gouvernement libre, dans un
pays o les lumires ont t si long-temps touffes ou concentres dans
le clerg, offrira mille dbouchs, puisque l'ducation deviendra son
premier moyen de succs. Avec votre esprit, avec l'habitude d'crire,
les relations innombrables que vous avez eues, on peut tablir  Madrid
un journal rdig dans les principes nouveaux, et dont la fortune sera
rapide comme celle des ides dont il saluera l'aurore. Tout bien
considr, je crois qu'une rvolution est une nouveaut  mille faces,
et surtout  mille issues pour la fortune. Et ne ft-ce qu'un spectacle
que vous iriez chercher au del des Pyrnes, n'y a-t-il pas quelque
chose de plus potique, de plus attachant pour une imagination telle que
la vtre, que la rsurrection d'un peuple? La fiert castillane
rveille, et s'lanant vers un meilleur avenir, vous promet plus
d'motions que l'orgueil britannique emprisonn dans les ennuis d'une
socit depuis tant de sicles classe et stationnaire.

Don Pedro m'offrait de l'extraordinaire, M. Almoth du rgulier; mon
choix, on le pense bien, fut bientt fait. Je remerciai l'aimable
vieillard de ses bonts, je lui demandai de me conserver un souvenir
auquel je ne manquerais pas de me rappeler quelquefois. Je parlai avec
tant d'entranement du besoin, aprs tant de chagrins, de les tourdir
continuellement par une vie active, que l'Anglais, malgr ses cheveux
blancs, comprit mon choix, et ma naturelle et irrsistible prdilection
pour tout ce qui pourrait m'arracher au sentiment de mes peines,  la
solitude de mes souvenirs, enfin au poids d'un pass qui m'avait laiss
sans ressources, comme sans consolations. Puissance singulire de
l'imagination! un froid enfant d'Albion, un homme dont les annes
avaient encore plus amorti les illusions, s'identifiait avec les folies
de la Contemporaine. J'avoue que cet accueil d'un vieillard aux
impressions qui ne sont plus de son ge porte je ne sais quoi d'aimable
et de touchant; et cette espce de renaissance qu'il prouve le fait
toujours aimer.

Le bon M. Almoth se tourna alors vers don Pedro et lui dit: Mon cher,
songez au dpt que je vous ai confi; songez que dans tout ce que je
vous ferez pour madame, je serai de moiti de coeur et de
reconnaissance. Impatient de retourner dans sa patrie, l'Espagnol me
demanda si je ne voyais aucun obstacle  partir le lendemain. Aucun, lui
rpondis-je. En effet, ds le matin, aprs avoir fait nos adieux  notre
bon et gnreux commensal, qui voulait galement retourner promptement
en Angleterre, nous nous mmes en route pour Paris.

Qu'on admire ici la mobilit de mes impressions, et l'incroyable
rsolution avec laquelle j'agite et dpense ma vie. Absente depuis
plusieurs annes de ma patrie, en revoyant ce Paris o plusieurs de mes
amis exils taient dj revenus, je sentis comme un mouvement
rtrograde dans mes volonts: mme malheureuse, il me semblait que je
devais prfrer la patrie  de nouvelles courses.

Mais don Pedro tait si press de partir de la capitale, que je n'eus
pas le temps de rester sous le poids du combat qui commenait  s'lever
dans mon coeur. D'un autre ct, l'ide que si je revoyais mes amis ils
s'opposeraient  mes nouvelles aventures m'empcha de me mettre en
contact avec eux. Mon coeur me disait bien que je devais  plusieurs les
tmoignages d'une reconnaissance qu'il n'tait pas dans mon caractre de
leur refuser; mais ma tte, incapable de supporter le conseil, et
d'entendre les observations de la raison, me reprsentait aussi
l'embarras de ces disputes qui, pour tre affectueuses, ne sont pas
moins cruelles  subir.

Toutes rflexions bien faites, si l'on peut appeler rflexions les bonds
souvent contraires de la Contemporaine, je me dcidai  ne voir
personne, et seulement  crire  Talma, en m'arrangeant encore pour que
ma lettre ne lui parvnt qu'aprs mon dpart. Don Pedro commanda les
chevaux pour le lendemain soir de notre arrive, et nous partmes de la
place Vendme pour les Pyrnes. La rapidit de la route acheva de me
convaincre de l'excellence de ma rsolution, et le caractre affectueux
et la conversation attachante de mon compagnon de route me firent
arriver  Bayonne n'ayant plus de regrets, et dj avec des esprances.




CHAPITRE CXCVI.

Arrive en Espagne.--Sjour  Barcelone.--Moeurs catalanes.--Portrait du
gnral Castagnos.--Don Felix de Villanova.--Le galant chanoine.


J'arrivai  Barcelone au mois d'avril 1821. J'avais parcouru fort
agrablement les quarante lieues de distance entre cette ville et
Perpignan. Je descendis  l'htel de la Fontaine-d'Or, qui mriterait de
faire pardonner  la mauvaise rputation des htelleries espagnoles. Don
Pedro se logea dans le mme htel que moi, et continua naturellement son
rle de _cavaliere servente_. Quoique depuis plusieurs annes il n'et
point rsid  Barcelone, il connaissait parfaitement la ville, et
plusieurs de ses anciens amis s'empressrent de le visiter. De ce nombre
taient MM. Gironella et Dupr, pour lesquels j'avais aussi des lettres
de recommandation donnes par M. Almoth, et qui nous firent doublement
bon accueil.

Ds le lendemain de mon arrive  Barcelone, je reus de M. Gironella
une invitation pour aller dner  sa maison de campagne situe  Sarria,
 une lieue  peu prs de la ville. Sarria est un fort joli village o
les habitans de Barcelone ont leurs maisons de plaisance, et o ils
reoivent leurs amis deux fois la semaine.

J'avais toujours ou dire qu'en Espagne on ne trouvait aucune des
commodits de la vie; qu'on juge de mon tonnement en entrant dans une
maison charmante, qui rappelait le luxe de Paris et le confortable de
Londres. J'en tmoignai ma surprise  D. Pedro, invit comme moi: Vous
trouverez, me dit-il, bien d'autres sujets de vous tonner; et
l'attrait d'une socit brillante vint encore complter l'illusion.

Mon heureuse toile plaa auprs de moi un homme dont le nom a retenti
dans toute l'Europe, et sert de date au premier revers clatant que les
armes de Napolon aient essuy sur le continent; c'tait le gnral
Castagnos, alors capitaine gnral de la Catalogne, o il tait ador.
Sa physionomie vive et spirituelle, autant que sa conversation, la
manire facile et lgante avec laquelle il parlait le franais, me
l'auraient fait prendre pour un de nos grands gnraux voyageant 
l'tranger, si le titre de gnral, que tout le monde lui donnait, et
celui d'Excellence, qu'il recevait de quelques personnes, n'avaient
rvl son rang et son nom. Le gnral Castagnos est plus communicatif
qu'un Espagnol; et mis au courant de mon caractre, sans doute, et de
mes aventures, il me parla aussitt des grands hommes de guerre que
j'avais connus, et particulirement de Moreau, dont il tait grand
admirateur. Ce fut un des plus doux momens de ma vie, que cette espce
d'apothose de notre gloire faite par un tranger et un ennemi.

Aprs le dner, les hommes sortirent de la salle  manger et allrent
fumer leur cigare; car, en Catalogne, il n'est pas aussi commun que je
l'ai vu en Andalousie, de voir cette crmonie commencer et s'achever
devant les dames. Un seul homme resta avec nous; c'tait un
ecclsiastique, qui me demanda en franais assez intelligible si j'irais
le soir entendre Galli et la Sala dans _l'Italiana en Algieri_. Je lui
rpondis que je n'avais pas form de projets, et il m'offrit une place
dans une loge dont il tait co-propritaire. J'avais entendu dire, sans
le croire, que les prtres espagnols frquentaient les spectacles.
J'tais au moment d'accepter, lorsque le gnral Castagnos rentra en me
faisant la mme proposition. L'ecclsiastique me dit en souriant: 
tout seigneur tout honneur; un capitaine gnral doit avoir le pas sur
un chanoine. Mais je me flatte que Son Excellence ne trouvera pas
mauvais que j'aille faire ma cour  l'aimable trangre dans sa loge?
Je m'empressai de remercier le gnral Castagnos, qui nous emmena tous,
y compris le galant chanoine, qui redoubla d'attentions et dj presque
de soupirs; ce qui lui attira quelques plaisanteries du malin gnral,
dont je ne compris que le sens, parce qu'il les lui adressait en
espagnol. Le nom de Dona Dolores revenait souvent dans ces propos, et me
frappa au point que je crus que le gnral Castagnos faisait quelque
allusion  la dugne Doloride de Don Quichotte. Je lui en demandai
l'explication, et j'appris,  la grande tranquillit de mon
amour-propre, qu'en Espagne plusieurs femmes du nom de Marie portaient
aussi celui d'un des attributs de la Vierge: ainsi Dona Dolores voulait
dire Marie des douleurs; Dona Concepcion Marie de la conception; Dona
Pelar, Marie del Pelar, etc.

J'appris en outre que mon chanoine tait souponn et presque convaincu
d'une grande intimit avec Dona Dolores M..., qui avait dn avec nous,
et que les attentions dont j'tais l'objet avaient paru dplaire  cette
dame. Quelque ide que j'eusse pu me former en Italie du peu de
rgularit de moeurs d'une partie du clerg, et quoique j'eusse entendu
souvent faire de bons contes sur ce sujet aux officiers qui avaient fait
la dernire guerre d'Espagne, je ne laissai pas que de trouver assez
trange que, dans une socit aussi distingue que celle o je me
voyais, on parlt comme d'une chose toute simple d'une liaison de cette
nature entre un chanoine et une dame de haute qualit.

La salle tait entirement remplie, et je pus juger par le premier coup
d'oeil que je jetai sur les loges, que les dames catalanes mritent leur
rputation. Le gnral Castagnos me fit remarquer Dona Dolores en face
de nous. Vous verrez, me dit-il, que notre chanoine ne tardera pas 
aller la joindre, et il vous sera facile de vous apercevoir qu'il aura 
se justifier des soins qu'il a paru vous rendre, car la dame n'entend
pas la plaisanterie.

Aprs quelques signes d'impatience trs significatifs, notre chanoine
prit cong de nous, et nous nous apermes qu'il tait accueilli par une
bouderie, et relgu dans le fond de la loge, sans doute en forme de
pnitence de sa conduite.

Permettez-moi, dis-je au gnral, de vous tmoigner mon tonnement de
ce qui vient de se passer sous mes yeux, et je dois juger que les
exemples n'en sont pas rares, d'aprs le peu d'importance que vous
semblez y attacher.

--Nos moeurs sont entirement diffrentes de celles des autres peuples.
Il serait beaucoup trop long de vous en expliquer la cause, vous la
trouverez probablement vous-mme si vous faites un long sjour en
Espagne, surtout si vous visitez nos provinces mridionales. Notre
clerg n'est pas, comme en France, entirement spar de la vie sociale.
L'opinion publique ne lui impose pas la privation des plaisirs que donne
le monde. Nous regardons le ministre ecclsiastique comme une
profession. Nos prtres sont trs indulgens et nous font faire notre
salut de la manire la plus aimable; nous sommes  notre tour indulgens
par reconnaissance; je ne vous cache cependant pas que je crains qu'un
pareil tat de choses ne puisse durer. On verra bientt combien taient
exactes les prvisions du gnral Castagnos.

J'ai dj dit que j'tais peu sensible aux charmes de la musique. Le
gnral eut la bont de causer avec moi pendant toute la soire, et
j'avouerai que je sentais quelque orgueil  cette attention du vainqueur
de Baylen.

La maison du capitaine gnral devint l'objet de mes frquentes visites.
Une sorte de sympathie militaire me lia bientt,  la suite de nos
rencontres avec le jeune D. Flix Villanova, aide-de-camp du gnral.
Je me sens attir vers vous, me disait souvent ce bouillant Espagnol,
par une confiance qui me fait vous rvler sans prparation un mystre
dont les moyens d'excution seulement sont encore un secret. Il s'agit
de la libert de notre patrie. Quelque chose que je ne puis vous
expliquer me fait esprer que vous pouvez y concourir. Il est possible,
ajouta-t-il, qu' cette grande ambition se mle l'irrsistible vellit
d'un sentiment plus tendre pour un complice tel que vous.

Duss-je en rougir, je dois confesser que, malgr la pense continuelle
de mon ge, qui m'avait dispose  tous les doutes et  toutes les
rserves, je trouvai quelque plaisir  cette dclaration singulire, et
cette compensation offerte  la politique par la galanterie me fit
sourire aux rsolutions du jeune Espagnol. J'oubliai un moment mes
malheurs passs, et, tte baisse,  la manire des belles dames de la
Fronde, j'entrevis sans effroi ma complicit probable dans des intrigues
politiques. D. Flix me quitta, et dsirant tre seule, je prtextai un
grand mal de tte, dont je crois que D. Pedro, qui vint un instant me
visiter, ne fut pas la dupe.

Le lendemain, je me levai pensant encore  ce que m'avait dit D. Flix.
J'avais eu toute la nuit son image devant les yeux. D. Flix tait dou
d'une figure trs expressive quoique irrgulire. D. Flix revint, et
m'aborda d'un ton  la fois familier et respectueux; il me parlait comme
 un complice, lorsqu'il tait question de ses projets politiques, et
avec une galanterie respectueuse quoique trs pressante, lorsqu'il
voulait, disait-il, avoir un titre de plus  ma discrtion. Je
repoussais en riant cette partie de ses opinions librales, mais je n'y
parvenais efficacement qu'en le remettant sur le chapitre des
conspirations; ce moyen tait le rempart de ma vertu. D. Flix
s'exaltait  un degr incomprhensible lorsqu'il parlait de la libert
de son pays; il m'exaltait moi-mme, et me mettait dans cet tat que les
dvots appellent quitisme, o l'imagination est absorbe par un ardent
amour de Dieu. La partie physique de notre tre est comme spare de
l'me, et agit de tout ct sans que celle-ci y participe. D. Flix me
rappelait Oudet, c'tait quelque chose de ce prestigieux empire exerc
par une me puissante sur une me faible.

D. Flix s'tant assur de mon consentement et de ma coopration, me
confia qu'il allait partir pour Valence, ayant eu l'adresse de se faire
donner par son gnral une mission pour cette ville, o l'appelaient des
affaires de la plus haute importance pour le succs des plans dont il
tait un des agens les plus actifs. Il me proposa de l'accompagner, et
finit par l'exiger. Je m'tais dj engage avec D. Pedro, qui comptait
se rendre  Madrid en passant par Sarragosse. D. Felix voulut non
seulement que je rompisse ce voyage, mais encore que je gardasse le plus
profond secret sur nos entretiens. Je n'tais que trop dispose  me
sparer de D. Pedro, dont la prsence tait devenue gnante pour moi
depuis ma liaison avec D. Felix; mais il m'en cotait beaucoup de lui
dire que j'allais partir pour Valence. Je proposai  D. Felix de mettre
D. Pedro dans la confidence de ses projets. Dieu m'en garde, me
rpondit-il, la coopration d'un homme qui a trahi une fois sa patrie
nous porterait malheur. Personne ne rend plus de justice que moi  D.
Pedro. Le casque vous en faites, ainsi que mon gnral, me donne de lui
la plus haute ide, mais c'est un _afrancesado_, il a port les armes
contre son pays; il ne doit y avoir rien de commun entre un soldat de la
libert et un tratre. Il me fut impossible de le faire changer de
sentiment, et je fus oblige de me rsigner  annoncer  D. Pedro que je
passerais par Valence. Je fus plusieurs fois tente de partir sans le
voir, et de m'excuser par une lettre, mais j'avais t devine; et un
matin, comme j'tais occupe  rflchir sur la nouvelle situation dans
laquelle le sort semblait encore me jeter, D. Pedro entre dans ma
chambre; son air ordinairement grave tait plus mlancolique que de
coutume. Eh bien! me dit-il, vous voil lance dans le mouvement qui se
prpare. Vous tes enrle sous les bannires des mcontens. Je ne
saurais vous approuver, non que je blme le but, mais j'en vois les
obstacles. D. Felix ne vous quitte plus; et je parierais que vous tes
initie  tous ses secrets. Je ne chercherai point  les pntrer, ils
sont en Espagne ceux de tout le monde. Le gnral seul ignore ou feint
d'ignorer le rle que joue D. Felix. Si vous me permettez de vous donner
un conseil, je vous engagerai  aller attendre l'explosion  Madrid;
elle sera moins dangereuse,  moins toutefois, me dit-il en souriant,
que vous n'ayez vous-mme un rle actif dans le drame. J'en serais
afflig, parce que vous ne pouvez manquer de commettre beaucoup
d'imprudences. Mes compatriotes, que vous n'avez pas encore eu le temps
de juger, ne ressemblent en rien aux autres peuples de l'Europe. Le sang
africain, long-temps ml avec le sang espagnol, se fait encore
reconnatre en eux.

Je vis bien que le moment tait venu de parler franchement  D. Pedro;
et profitant de la force que me donnait un petit mouvement d'humeur
caus par ses dernires paroles. J'ai chang d'avis, lui dis-je assez
schement; je passerai par Valence pour me rendre  Madrid. J'ajoutai,
d'un ton plus doux: Mon intention tait de vous proposer...  ces mots
il m'interrompit, et me dit: Je vous entends, le sort en est jet, vous
partez avec D. Felix. Je n'essaierai point de vous dissuader; je sais,
par ce que vous m'avez racont des aventures de votre vie, que vos
dcisions sont irrvocables. Je me spare de vous avec un vif regret:
j'ai l'espoir que vous ne vous compromettrez pas: de mon ct je pars
demain pour Sarragosse. Je me rendrai  Madrid dans quelques mois.
J'prouverai une grande satisfaction si vous voulez bien,  votre
arrive dans cette capitale, me faire prvenir, si j'y suis moi-mme, ou
m'crire  Sarragosse. J'aime  croire qu'il vous sera agrable de me
donner de vos nouvelles jusqu' cette poque, et de recevoir des
miennes. D. Pedro s'attendrit en me parlant ainsi. J'tais moi-mme fort
mue; il prit ma main, qu'il baisa tendrement, et sortit  l'instant.
J'esprais le revoir, mais j'appris une heure aprs qu'il tait all
coucher  deux lieues de Barcelone sur la route de Sarragosse.

Quoique srieusement afflige du dpart de D. Pedro, je me sentais
soulage par son loignement, tant me pse toute espce d'inquisition,
mme celle de l'amiti. Je ne pouvais me dissimuler que j'obissais 
une influence,  un entranement pour D. Felix, qui, pour n'tre pas de
l'amour, n'en tait pas moins comme irrsistible. Mes rflexions
commenaient  devenir pnibles, lorsque D. Flix entra, en m'annonant
que le dpart tait fix pour la nuit mme, et qu'une calche  deux
mules nous conduirait jusqu' Reus, o un _colleras_ nous attendait. Je
reprsentai  D. Flix que je ne pouvais me dispenser de prendre cong
du gnral Castagnos, et des personnes auxquelles j'avais t prsente.
Il m'engagea  le faire dans la soire, mais  ne pas dire que je
partais avec lui. Il me quitta, et je sortis moi-mme peu de temps aprs
pour aller prendre cong du capitaine gnral, que je ne trouvai point
chez lui. Je me dcidai  aller lui rendre visite au thtre, o il
tait tous les soirs. J'allai, en attendant l'heure du spectacle, me
promener sur le bord de la mer, dans le joli faubourg de Barcelonette,
bti hors des murs de la ville. J'y rencontrai le chanoine dont j'ai
parl, avec Dona Dolores; elle me fit un accueil trs froid, jusqu' ce
que j'eusse annonc mon dpart pour le lendemain. Ds ce moment, cette
dame fut extrmement polie avec moi, et sur ce que je lui dis que mon
intention tait d'aller au thtre pour prendre cong du gnral
Castagnos, elle s'offrit fort obligeamment  m'y conduire dans sa
voiture, ce que j'acceptai. Les femmes sont toujours gnreuses quand
elles cessent d'tre jalouses. Je me rendis immdiatement dans la loge
du capitaine gnral, qui parut surpris de mon dpart, et qui me demanda
tout bas et en souriant, si je partais seule. Je lui rpondis avec un
d'embarras, qui ne fut, je crois, aperu que de lui seul, que peut-tre
j'aurais un compagnon de voyage. Dans ce moment D. Flix entra, et je
sentis que je rougissais. Il ne fit que remettre un papier au gnral,
et sortit immdiatement. J'allais sortir aussi, mais le gnral me
retint, en m'engageant  attendre que la premire pice ft finie,
pourvoir danser le _bolero_ et le _fandango_, dont il supposait que je
n'avais aucune ide. Ce spectacle en effet tait nouveau pour moi. Je
saluai le gnral aprs que le _bolero_ fut termin. Il m'engagea
poliment  lui crire lorsque je me rendrais  Madrid, afin qu'il pt
m'envoyer des lettres pour quelques uns de ses amis de la capitale. Il
ne m'en offrait pas, dit-il, pour Valence, attendu qu'il y connaissait
fort peu de personnes.




CHAPITRE CXCVII.

Voyage  Valence.--Le gnral Milans.--Djeuner  la Chartreuse
d'Ara-Cali.--Don Vicente.--Souvenir du marchal Suchet.--Les moines
napolonistes et constitutionnels.


Je rentrai chez moi pour faire mes prparatifs de dpart, ignorant
encore  quelle heure D. Flix viendrait me chercher. J'eus termin mes
apprts en peu de temps, et  minuit prcis j'entendis une voiture
s'arrter  la porte de l'htel. D. Flix monta, suivi d'un soldat qui
lui servait de domestique, pour prendre mes effets; ils furent chargs
en quelques minutes, et nous partmes par une nuit superbe. Pleine des
sentimens de la plus haute estime pour le gnral Castagnos,
j'interpellai vivement D. Flix sur le sort qu'on lui rservait, lui
rappelant (ce qui n'est jamais inutile avec les gens  innovations) que
la reconnaissance est toujours un devoir.

Le gnral est l'honneur mme, il sera respect.

Quand D. Flix eut achev la confidence de ses projets, je lui demandai
en quoi je pouvais y tre mle.

--Voici _votre utilit_, et vous tes trop gnreuse pour nous la
refuser. Notre triomphe en Espagne tait assur bien avant votre
arrive; notre partie tait lie pour en accrotre et en affermir les
dveloppemens; mais en entendant parler de vous et en vous voyant, il
m'est venu une ide qui a sduit tous mes amis: j'ai propos, dans une
de nos runions secrtes, de me faire prsenter chez vous, et d'essayer
de vous mettre dans nos intrts.

--Mais dans quel but? repris-je.

--Vous allez le voir. Nous avons dans notre parti une foule de timides
adhrens, qui craignent l'intervention des puissances trangres; nous
n'avons encore pu les rassurer entirement. J'ai imagin que si je
pouvais vous inspirer de la confiance et de l'intrt, vous pourriez,
par la connaissance que vous avez de la France, de l'Europe mme, nous
indiquer des appuis extrieurs, et de ces influences particulires qui
nous serviraient de lien ensuite avec quelques gouvernemens eux-mmes.
Je ne comptais pas beaucoup sur votre consentement, je vous l'avoue,
mais il s'est joint en moi un autre motif, dont je ne vous expliquerai
pas la nature par des fadeurs qui ne sont point dans mon caractre.
Est-ce un sentiment de tendresse qui m'a attir vers vous, ou est-ce un
amour-propre cach dans les replis de mon coeur qui m'a fait souhaiter
d'attacher  la cause que je sers l'amie des grands capitaines? Don
Flix se tut, et je restai comme ptrifie par cette communication. Je
ne puis pas dire que ce fut de regret de m'tre mise en voyage avec un
homme d'une si vive imagination; on est si dispos  cder aux qualits
qui sympathisent avec les ntres. Je me recueillis un moment, et je
rpondis: Mon cher don Flix, vous vous tes ouvert  moi sans trop
savoir ce que vous faisiez; de mon ct, j'ai reu vos confidences avec
la mme facilit de caractre; ni l'un ni l'autre ne s'en repentira,
j'espre, et nous n'avons pas entirement perdu notre enjeu.
Contentez-vous pour le moment d'un trs vif intrt que je porte au
succs de votre entreprise. J'ai pass ma vie  respirer de la gloire,
de l'ambition, du bonheur des autres.

Le jour commenait  poindre. Nous avions dpass Molien del Rey, et
laiss  droite la route de Sarragosse pour prendre celle de Valence.
Nous changemes de mules, et nous entrmes dans la soire  Reus, o
nous descendmes dans la maison de don Pedro Milans, qui s'est rendu
clbre dans la dernire guerre d'Espagne. Le matre de la maison, bon
Catalan, dj avanc en ge, nous accueillit avec une cordialit toute
hospitalire. Don Flix dit quelques mots en catalan  don Pedro Milans,
qui durent le prvenir singulirement en ma faveur; car ce brave homme
s'approcha  l'instant de moi, et, me prenant la main, il m'adressa en
langue catalane un compliment que je compris, grce  la vivacit d'un
oeil espagnol. Le bon M. Milans me parlait souvent, et je ne savais que
lui rpondre. Un ecclsiastique l prsent essayait de me parler
franais, mais ce franais-l tait moins intelligible encore que de
l'espagnol. Enfin don Flix, voyant mon embarras, me prvint que
l'ecclsiastique, qui se nommait don Vicente, parlait fort bien
l'italien. _Un peu_, me dit celui-ci avec modestie; et certes il aurait
pu dire _benissimo_, car son accent tait aussi pur que celui d'un
Toscan. Je m'aperus qu'il tait initi aux secrets de don Flix; quoi
qu'un peu moins exalt, il n'en tait pas moins ferme dans son opinion,
qu'il raisonnait un peu plus. Je ne pus m'empcher de lui faire une
question qui tait tout au moins inconsidre. Je m'avisai de lui
demander si la rvolution de l'Espagne ne serait pas nuisible  la
religion.

Vous tes, me dit-il, dans l'erreur; vous pensez  tort que la religion
est incompatible avec la libert. Vous croyez aussi que nos rformes ont
pour but d'anantir la religion catholique; dtrompez-vous, madame, tel
n'est pas notre dessein. Si quelques abus se sont introduits dans la
religion, si l'ambition du clerg l'a fait intervenir trop souvent dans
les choses temporelles, ce n'est que par oubli de l'vangile. La
rpublique est aussi bien dans l'vangile que la monarchie; on peut tre
bon catholique sous toutes les formes de gouvernemens.

Les discours de don Vicente firent sur moi beaucoup plus d'impression
que l'enthousiasme irrflchi de don Flix. Je sentis natre en moi une
sorte d'estime pour des rformateurs qui mettaient leurs innovations
sous la protection de l'vangile: tant il est vrai que la vertu est en
toutes choses le meilleur des argumens! et si dans ce moment on et
exig de moi les plus grands sacrifices pour le succs des desseins de
don Vicente et de ses amis, je n'aurais rien refus.

Le lendemain on vint m'veiller de bonne heure pour la messe des
voyageurs, que devait rciter don Vicente. La prire, on le sait, a
souvent consol mon me. Quoique leve dans la religion protestante, il
m'tait souvent arriv de m'unir aux fidles dans les temples
catholiques. On se rendit donc  la chapelle o don Vicente clbra la
messe et donna aux assistans la bndiction divine, dont je retins ma
part avec autant de foi que le plus fervent catholique. Aprs cette
crmonie nous montmes dans un coche de Colleras, don Vicente, don
Flix, un officier appel don Luiz et moi. Les coches de Colleras sont
des voitures  quatre places o l'on est assez commodment; elles sont
atteles de six mules. Tout cela est conduit par un cocher principal
nomm _mayoral_; un postillon appel _zayal_, ancien mot arabe qui veut
dire jeune garon, est charg de diriger les mules; ce garon est
presque toujours  pied, courant  ct des mules. Ces animaux, quand
ils sont bien dresss, obissent  la voix, comme le soldat le mieux
instruit obit au commandement de son sergent. Le _mayoral_ parle
constamment  ses mules, les excitant par leurs noms de _coronela_,
_capitana_, _golendrina_, etc. Lorsqu'on voyage de cette manire, avec
des relais on parcourt en peu de temps des distances incroyables. On
cite un voyage de M. Ouvrard fait de cette manire en quarante et
quelques heures de Bayonne  Madrid. Nous ne fmes pas de tels prodiges,
parce que nous n'avions que trois relais jusqu' Valence. Don Flix nous
fit dtourner de la route afin de visiter la clbre chartreuse
d'_Ara-Coeli_, ayant d'ailleurs  parler au pre procureur du couvent,
qui tait un des plus ardens partisans de la rvolution.

Nous fmes reus par le pre procureur, qui parut ravi de la visite de
don Flix et de don Vicente. Il y eut quelques difficults pour
permettre  une femme l'entre de la chartreuse, mais l'intervention de
don Vicente, qui alla solliciter cette permission du suprieur, leva
tous les obstacles; et la Contemporaine, aprs avoir vu des champs de
bataille, put comparatre dans un monastre.

En visitant le rfectoire, nous trouvmes un djeuner presque splendide
servi en maigre, et dont le pre procureur fit les honneurs avec
beaucoup d'aisance. Il nous raconta que pendant la guerre de
l'indpendance, aprs la prise de Valence, le couvent avait t vendu
comme bien national, mais que les religieux durent au marchal Suchet,
dont le nom  Valence n'est prononc qu'avec vnration, la conservation
de tout le mobilier du couvent qui leur fut partag, ainsi que les fonds
que lui pre procureur avait dans sa caisse. Que Dieu bnisse cet
illustre guerrier! s'cria le pre procureur. Don Flix dit au bon pre
que je connaissais le marchal Suchet; que j'avais t l'amie de Moreau
et de Ney, et que j'avais parl plus d'une fois  Napolon.  ce nom
magique, le pre procureur se leva en signe d'admiration et d'hommage.
Le bon religieux tait tent de baiser le bas de ma robe: Nous l'avons
combattu, s'cria-t-il, mais nous l'avons admir! Plusieurs de nos pres
n'ont cess, depuis sa chute, de faire commmoration de lui dans le
saint-sacrifice de la messe, et prient encore pour lui tous les jours:
le monde ne l'a pas connu, et n'a senti qu'aprs sa chute la perte
irrparable qu'il avait faite. Si cet homme prodigieux tait encore sur
le trne de France, la malheureuse Espagne, qui lui pardonne les maux de
l'invasion, parce qu'elle reconnat aujourd'hui qu'il a t tromp, ne
se trouverait pas dans la situation dplorable o elle est. Nous aurions
fini par nous entendre, et, soit qu'il nous et rendu Ferdinand, soit
qu'il et laiss son frre sur le trne d'Espagne, nous ne serions pas
maintenant entrs dans une rvolution dont les bons Espagnols se voient
rduits  courir les chances pour secouer le joug intolrable qui nous
accable.

Je vis que le pre procureur n'tait pas un des moins chauds conjurs,
et que son ardent amour pour Napolon avait pour motif principal le
mcontentement que lui causait le rgime de l'Espagne. Nous prmes cong
de lui, et nous partmes pour Valence o nous arrivmes dans
l'aprs-midi.




CHAPITRE CXCVIII.

Valence.--M. et Mme Pared...--Arrestation de don Flix.--Le bon
Gitano.--Madrid.--Premier aspect de cette capitale.


Arrivs  Valence, nous descendmes chez M. Pared..., ami et confident
des projets de don Flix. Madame Pared... paraissait elle-mme initie
dans tous les secrets, de sorte qu'aprs quelques minutes de complimens,
la plus grande confiance rgna entre nous. Cependant, comme la politique
menaait d'occuper ces messieurs, la matresse de la maison me proposa
une promenade, et j'acceptai. Suivies de deux laquais, nous nous
rendmes  l'Alamda. Cette promenade, d'une longueur extraordinaire,
n'est autre chose que le chemin de Valence  la mer. On y a plant 
droite et  gauche des doubles contre-alles d'orangers, de palmiers et
de peupliers d'Italie. Au moment o nous arrivmes, je me crus
transporte aux Champs-lyses de la fable. Mon illusion venait de ce
que dans les belles soires d't, les femmes des artisans et mme de la
bourgeoisie viennent respirer le frais  l'Alamda, vtues d'une simple
tunique de mousseline blanche, serre seulement autour du cou, et qui
descend jusqu'aux pieds.

Malgr une absence de deux grandes heures, nous trouvmes nos messieurs
aussi occups de leurs affaires. MM. Luitz et Pared... prirent cong de
nous, aprs quoi nous nous retirmes dans nos appartemens. Le lendemain
matin, don Talliani et D. Vicente me firent demander la permission
d'entrer chez moi; il tait  peine huit heures, mais dans ces climats,
l'heure est trs lgale pour entrer chez une femme. D. Flix m'apprit
que D. Louis tait parti le matin pour Murcie, et que lui-mme partirait
le lendemain pour Alicante, d'o il reviendrait dans cinq ou six jours
au plus tard. Pendant ce temps-l, me dit-il, vous voudrez bien agrer
D. Vicente pour votre cavalier. Amusez-vous, ajouta-t-il, pendant que je
vais veiller aux grands intrts qui me sont confis;  mon retour,
j'aurai probablement  vous communiquer des choses importantes, et
peut-tre  vous demander des conseils.

D. Flix sortit et me laissa avec D. Vicente, qui,  travers sa gravit
habituelle, laissait percer un air de satisfaction qui me frappa et dont
je lui demandai la cause. Vous avez, me rpondit-il, devin juste,
madame, je suis on ne peut plus satisfait de l'entrevue que j'ai dj
eue avec deux de mes amis, avant que vous ne fussiez veille. Tout va
bien.

Je n'avais pas le projet de faire un long sjour  Valence, et il me
tardait que D. Flix revnt d'Alicante, pour lui dclarer que je voulais
me rendre  Madrid. Il revint au bout de six jours. Je passai ce temps
dans la socit de madame Pared... Le matin son mari venait chez moi et
s'y entretenait avec D. Vicente, du grand objet qui les occupait
exclusivement. Ils paraissaient persuads l'un et l'autre que mon voyage
en Espagne avait une grande importance politique; et plus je cherchais 
les en dissuader, plus ils le croyaient.

D. Flix arriva le soir mme; il me parut trs satisfait de son voyage.

Il sortit pour une affaire pressante, mais ne revint pas; notre
inquitude devint extrme, quand dj fort avant dans la nuit, un gitano
se prsenta chez M. Pared...; il apportait un billet de D. Flix, conu
en ces termes: Le parti ennemi m'a fait assaillir; j'ai t un moment
entre les mains d'Elio; mais j'ai t dlivr par nos fidles. Je suis
en sret  deux lieues d'ici. Le porteur de ce billet vous servira de
guide pour vous conduire  Madrid, o nous nous retrouverons.

Je pris une dcision sur-le-champ; mais j'insistai pour voir D. Flix
avant mon dpart. M. Pared... et D. Vicente me firent comprendre que
cela tait impossible, mais ils me firent esprer que pour peu que je
fisse diligence, je pourrais rejoindre D. Flix  San Clmente, dans la
Manche, pour continuer avec lui le voyage jusqu' Madrid. Yusef loua un
calesin et deux bonnes mules. Je quittai mes htes de Valence, aprs
bien des tmoignages d'intrt et d'amiti.

Le lendemain,  l'ouverture des portes, je sortis de Valence, et je pris
la route de Madrid. Mon brave gitano, tendu sur le brancard  mes
pieds, me racontait ses campagnes; nous arrivmes en six jours  San
Clmente, o je trouvai pour la premire fois un gte humain, mais,
malgr l'industrieuse activit de Yusef, je ne pus rien apprendre de D.
Flix. Nous arrivmes enfin  Madrid, moins fatigus que je ne
m'attendais  l'tre; grces aux soins de Yusef, qui trouva moyen de
m'pargner une foule de dsagrmens auxquels n'chappent dans ces
voyages de l'intrieur de l'Espagne que les personnes qui voyagent 
grands frais, et avec leurs propres relais. Je descendis  l'auberge de
la Fontaine d'or, situe dans une des plus belles rues de Madrid, prs
de la place clbre, qu'on appelle _La puerta del Sol_, rendez-vous de
tous les oisifs de la capitale. Mon premier soin fut d'envoyer Yusef,
qui connaissait parfaitement Madrid,  la dcouverte, pour avoir des
nouvelles de D. Flix. Il n'apprit rien ce jour-l, et je me couchai peu
de temps aprs mon arrive. Le lendemain matin de bonne heure j'envoyai
les lettres de recommandation et de crdit, dont m'avait muni M.
Pared...; et deux heures aprs je reus la visite de M. Wismann, chef
d'une maison anglaise, tablie  Madrid. Il me remit une lettre  mon
adresse, qu'il avait reue le matin mme. Elle tait de D. Flix, qui
m'crivait d'une petite ville de la Manche. Il s'excusait de n'avoir pu
passer par San Clmente, et m'annonait sa trs prochaine arrive. M.
Wismann me demanda si je comptais faire quelque sjour  Madrid; et sur
ma rponse affirmative, il m'engagea  me loger ailleurs qu' l'auberge,
et se chargea obligeamment de me chercher un logement dcent.  Madrid
comme  Londres, plusieurs propritaires sous-louent des appartemens
meubls. En effet, ds le jour mme, j'occupai dans la belle rue
d'Alcala un appartement de la meilleure tenue.

Tous ces arrangemens domestiques une fois pris, j'attendais avec
impatience l'arrive de don Flix. Il arriva enfin, et vint me tmoigner
une satisfaction que je ressentais galement; car je ne l'avais pour
ainsi dire pas revu depuis Valence. Don Flix me flicita sur mon
logement qui lui parut fort bien dispos, quoique, me dit-il, il se ft
attendu  ce que nous logerions ensemble. Je lui fis sentir que les
convenances ne permettaient pas que je me misse, pour ainsi dire, en
mnage avec une personne et de son ge et de ses habitudes. J'ajoutai
que, bien que je m'intressasse vivement au succs de ses desseins, dans
la persuasion o j'tais qu'ils n'avaient que l'ardent amour de son pays
pour mobile, je ne voulais, au moins en apparence, avoir l'air d'y
prendre la moindre part. Cette dclaration ne lui plut pas; mais aprs
quelques observations de ma part, o perait peut-tre malgr moi la
preuve d'un vif attachement, il se rendit, mais en ajoutant qu'il
comptait toujours sur moi si l'occasion se prsentait de rendre un grand
service  sa cause. Nous changemes de discours, et je lui demandai s'il
se proposait de rester long-temps  Madrid: Jusqu'au bout, me dit-il. Et
l'imptueux jeune homme se rpandait en esprances infinies sur la
rgnration de l'Espagne, devenue depuis si fatale  ses partisans.

Je n'avais pas crit  don Pedro depuis notre sparation; je rparai
cette impardonnable ngligence par la lettre la plus affectueuse. La
rponse de don Pedro tait bienveillante, mais avec restriction. Il y a
danger pour vous, me disait-il, avec la personne qui vous accompagne; au
nom du ciel, ne vous compromettez pas. Permettez que, pour vous rendre
le sjour de Madrid plus sr, je vous adresse  don Joseph A..., l'un
des premiers avocats de la capitale; je lui annonce votre visite. Je ne
doute pas qu'il ne vous prvienne et n'aille vous offrir ses services.
Si, comme je le prsume, vous tes curieuse d'observer le peuple que
vous tes venue visiter, vous en trouverez l'occasion dans la maison de
don Joseph qui reoit beaucoup de monde...

Ma premire entre dans la socit se fit cependant chez M. Wismann, qui
me prsenta  sa famille. Mme Wismann recevait principalement les
ngocians trangers tablis  Madrid, et qui formaient entre eux une
espce de colonie. On s'occupait beaucoup de politique dans cette maison
que frquentaient aussi plusieurs membres du corps diplomatique, dont M.
Wismann tait le banquier. Les opinions du matre de la maison taient
fort librales, mais on n'y conspirait pas. Je m'aperus en gnral que
dans la capitale la conspiration avait un autre caractre que dans les
provinces. Il y avait moins de mystre.

Je voulus, en profitant des lettres d'introduction que j'avais reues de
don Pedro, tudier des moeurs si nouvelles pour moi. L'Espagne, plus
qu'aucun autre pays, avait conserv une physionomie particulire,
quelque chose, si je puis m'exprimer ainsi, de primitif, que je n'avais
observ ni en Italie ni en Allemagne, o la population des capitales se
rapproche plus ou moins dans les gots et dans les habitudes de celle de
Paris. Cependant ce n'tait point de la mme manire, et, sauf la classe
relativement peu nombreuse qui partout se donne  elle-mme le titre de
bonne compagnie, il y avait dans les coutumes et dans les usages
habituels de la vie des diffrences notables que je n'avais point
remarques dans les autres grandes villes de l'Europe que j'avais
habites.

J'envoyai la lettre de don Pdre  don Joseph A... qui, ds le
lendemain, vint me visiter et _m'offrir sa maison_; cette expression
officielle donne en Espagne, chez la personne qui l'adresse, tous les
droits d'une prsentation dans toutes les rgles. Celui ou celle qui en
est l'objet est, ds ce moment, ce qu'on appelle _visita de casa_,
c'est--dire, qu'il est de toutes les ftes, bals ou assembles qui se
donnent dans la maison, sans avoir besoin d'autre invitation qu'un avis
verbal.

Don Joseph A... recevant beaucoup de monde, il y avait tous les soirs
chez lui, aprs l'heure de la promenade, une _tertulia_ habituelle, et
deux fois la semaine une assemble beaucoup plus nombreuse.

Don Joseph A... tait fort instruit, et quoique toutes les tudes de sa
vie eussent t diriges vers la jurisprudence, il avait beaucoup de
littrature, et sa conversation tait fort intressante. J'aimais  lui
entendre raconter les anecdotes du temps du Prince de la Paix qu'il
avait t  mme de bien connatre, ayant eu une liaison fort intime
avec le chanoine don J. Duro, confident de ce clbre favori, et avec la
comtesse de C... qui exerait la mme influence sur le chanoine que
celui-ci sur son patron.




CHAPITRE CXCIX.

Confidences de D. J. A... sur le Prince de la Paix et les moeurs
espagnoles sous son ministre; les salons de la haute socit de
Madrid.--Portrait du gnral Zayas.--Audiences mystrieuses du
roi.--Ferdinand VII.


Parmi les faits curieux que me racontait don Joseph A... sur cette
poque, je me bornerai  une lgre esquisse de l'tat dans lequel la
faveur du Prince de la Paix avait plong la socit en Espagne. Pour se
faire une ide de la corruption espagnole  cette poque, il faudrait
rassembler les doubles images de la rgence et du directoire, et encore
l'histoire de France n'aurait peut-tre pas le prix de l'immoralit.

L'amour de la reine pour don Manuel Godoy, Prince de la Paix, et
l'inconcevable aveuglement de Charles IV, avaient rellement mis le
sceptre des Espagnols aux mains de ce favori. La haine publique lui
tait une recommandation, le pouvoir pas autre chose qu'une caisse de
plaisirs, et une source de caprices dsordonns et nouveaux. La passion
pour les femmes dominait chez lui toutes les autres. Sr de son empire
sur le roi, il ne mnagea plus la reine, et il entretint publiquement
une matresse qu'il avait, dit-on, pouse, ce qui ne l'empcha pas
d'obtenir la main d'une princesse de la famille royale, nice du roi. Il
ne cessa pas de frquenter dona Pepa Turo, la matresse dont j'ai parl,
qu'il logea magnifiquement dans le Retiro, rsidence royale, et dont il
eut des enfans auxquels passrent les titres les plus magnifiques de la
monarchie.

Le Prince de la Paix habitait alternativement la capitale et les maisons
de plaisance o rsidait le roi. Sa cour tait plus nombreuse que celle
du monarque; tous les jours, de onze heures  midi, accouraient dans ses
palais une foule innombrable de personnes de toutes les classes,
jalouses d'obtenir un regard. L, on voyait confondus ple-mle les
grands d'Espagne, les gnraux, les magistrats, les prlats, les moines,
les plbiens, les duchesses et les courtisanes. Les plus jolies femmes
de l'Espagne accouraient  ce bazar de la fortune. On passait mme les
mers pour prendre part  ce concours de la beaut; on venait d'Amrique
exposer ses charmes au prince roi, et on remportait,  la suite de
quelques complaisances, les meilleurs emplois des colonies. Il y en
avait pour les maris, pour les frres et pour les amans. Je n'oserais
pas raconter  mes lecteurs le trait suivant, si don Joseph A... ne
m'avait assur en avoir t le tmoin avec plus de mille autres
personnes.

La marquise de ..., encore vivante en 1822, sollicitait depuis
long-temps une audience particulire du Prince de la Paix sans pouvoir
l'obtenir. Elle la dut enfin aux sollicitations et aux importunits dont
elle accabla le chanoine Duro et la comtesse de C...; son but tait
d'intresser le prince  une affaire d'une haute importance pour sa
fortune, en essayant sur lui le pouvoir de ses charmes. Son audience fut
indique quelques momens avant l'heure  laquelle le prince se montrait
 ses courtisans dans les vastes salons du palais. La marquise entra
dans son cabinet en traversant la foule dj runie, y resta  peine un
quart d'heure, et, chiffonnant ses falbalas que le prince avait
respects, affecta de sortir dans un dsordre qui pt lui donner
l'trange relief, et l'honneur si scandaleusement poursuivi par les plus
grandes dames, d'avoir excit les dsirs du satrape. Le bruit de cette
aventure, que tout le monde crut relle, ne tarda pas  venir aux
oreilles du prince, qui la dmentit, et qui fut cru d'autant plus
facilement qu'on savait qu'il n'aurait pas mis le moindre scrupule 
l'avouer.

Je passe sous silence un bon nombre d'autres anecdotes que je sus de la
bouche de don Joseph A... et qui m'intressaient alors, parce que
j'avais occasion de voir souvent plusieurs des personnages qui y avaient
jou un rle.

Je fus prsente par don Flix  la baronne de C..., parente du gnral
Castagnos. Sa maison runissait la plus haute socit de Madrid. J'y fus
parfaitement bien accueillie. Le ton de cette maison,  quelques nuances
nationales prs, tait celui de la trs-bonne compagnie de Paris. Je fus
frappe d'un usage que je n'avais pas trouv aussi gnralement rpandu
dans la socit de don Joseph A... Presque toutes les femmes se
tutoyaient entre elles; j'en demandai l'explication au spirituel gnral
Zayas, habitu de la maison, et qui se fit mon chevalier ds le premier
jour de mon introduction chez la baronne de C... Il me dit que les
grands d'Espagne se tutoyaient tous entre eux, et que les _titulos de
castelli_, qui sont aprs eux la premire noblesse du royaume, suivaient
cet exemple pour s'assimiler autant que possible  la premire classe de
la nation.

Le gnral Zayas est n  la Havane; il avait t prisonnier en France,
o il fut trait, par le gouvernement imprial, plus svrement que ses
compagnons d'infortune, ayant subi une longue dtention  Vincennes.
Aprs la restauration il resta quelque temps  Paris, et en avait
conserv un souvenir trs agrable. Instruit par don Flix de mes
liaisons avec Moreau et avec Ney, il me mettait souvent sur ce chapitre,
et la manire dont il me parlait de ce dernier ne contribua pas peu 
m'inspirer une estime qui donna, pendant quelque temps, de l'ombrage 
don Flix, qui m'en tmoigna, non de l'humeur, car cet excellent jeune
homme n'en eut jamais avec moi, mais de la tristesse. Il cessa bientt
de s'en plaindre, et je ne tardai point  apprendre la cause de ce
changement. Don Flix, qui sacrifiait tout au triomphe de ses opinions
politiques, tmoigna autant d'attachement au gnral Zayas, qu'il avait
manifest d'loignement quand il sut que ce gnral tait
constitutionnel.

J'entendais dire tous les jours  une foule de personnes qu'elles
avaient t  la cour. Je demandai au gnral Zayas ce que cela
signifiait: j'appris que ce qu'on appelait aller  la cour tait tout
simplement se prsenter le dimanche dans les salons du roi  midi, que
personne n'en tait exclu pourvu qu'il portt un uniforme, ou un habit 
la franaise, qu'en Espagne on appelait _traje diplomatico_. Si vous
voulez voir le roi et lui parler, me dit le gnral Zayas, il n'y a rien
de plus facile; faites demander au capitaine des gardes, ou au premier
gentilhomme de la chambre de service, une audience qui n'est jamais
refuse, et prenez le premier prtexte qui vous passera par la tte; sa
majest vous accueillera trs bien. Cependant, si vous tenez  obtenir
quelque distinction personnelle, adressez-vous particulirement au duc
d'A..., qui est l'intermdiaire officiel des prsentations intimes. Je
ne me proposais pas de suivre ce conseil; mais don Flix,  qui j'en
parlai, me pressa de voir le duc d'A..., et lui crivit sur-le-champ en
mon nom pour lui demander un rendez-vous. Le duc ne me fit pas attendre
long-temps sa rponse, car il vint lui-mme au moment o je me disposais
 sortir pour aller  la promenade. Ce seigneur passait pour le
confident des promenades nocturnes que Ferdinand faisait de temps en
temps. Je le remerciai de sa politesse, d'autant qu'il ignorait le motif
du rendez-vous que je lui demandais; mais, comme il tait fort galant et
accoutum  ce que les femmes s'adressassent  lui pour obtenir, par ses
entremises, quelque grce, il s'imagina que j'avais plus que des vues
politiques sur son matre; et rien ne me parut plaisant comme l'air
d'importance que se donnait ce noble duc pour un office dont personne ne
lui enviait le triste honneur. Pendant les fadeurs de l'ennuyeux
gentilhomme, je trouvai un prtexte d'audience, et mme un prtexte
srieux et rel: je me rappelai une ancienne affaire de crances
hollandaises sur l'Espagne, dont j'avais les titres dans mes papiers. Je
dis au duc d'A... que je voulais prsenter un placet  ce sujet. Le duc
m'assura de son exactitude, de son empressement, et mme de la
gracieuset du souverain.

Peu de temps aprs, j'eus la visite de don Flix, auquel je racontai ce
qui venait de se passer entre le duc d'A... et moi. Oh! oh! me dit-il,
notre ci-devant jeune homme est vif; il faut qu'on lui ait parl de
vous, et qu'il en ait dj parl plus haut.

--Peut-tre la police...

--Il est ncessaire que vous claircissiez ces soupons. Rendez-vous
demain au palais, et parlez au roi. Et comme je faisais quelques
objections, don Flix me rpondit: Ferdinand VII est le plus accessible
des souverains. J'en eus la preuve le lendemain; car, m'tant rendue au
palais  l'heure indique, je fus introduite par un officier suprieur
dans une grande salle, o je vis plus de vingt personnes. Une personne
qui sortit d'une pice attenante  celle o j'tais vint me demander si
je venais de la part de son excellence M. le duc d'A... Sur ma rponse
affirmative, je fus conduite dans un grand cabinet, dont la porte
entr'ouverte me laissa voir le roi, qui, en passant dans la premire
salle, parla tour  tour aux personnes qui y taient runies. Peu aprs
le duc d'A... vint me joindre; et, s'asseyant  ct de moi: Le roi, me
dit-il, est favorablement prvenu; il sait qui vous tes: vous avez des
amis ardens, mais indiscrets. Sa majest est trs bien dispose pour
vous. Je ne comprenais rien  ce discours, et j'allais en demander
l'explication au duc lorsque je fus interrompue par l'arrive du roi
lui-mme, que je ne reconnus pas d'abord, parce qu'il avait quitt
l'uniforme qu'il portait. Il tait vtu de noir, et me parut assez bel
homme, et d'une physionomie expressive. Le duc se retira et me laissa
avec sa majest, qui me dit en trs bon franais: A... m'a parl de
toi; nous te connaissons, beau masque: je me ferai rendre compte de la
crance que tu rclames. Mais Madrid, comment est-il vu par la maligne
Franaise? Que dit-on de moi  Paris? Comptes-tu rester encore quelque
temps? Je fus tout tourdie de ce tutoiement, signe de la grandeur
royale, singulier privilge de la souverainet, qui se trouvait le mme
que le symbole de l'galit pour nos sans-culottes. Je ne fus pas moins
interdite des brusques et innombrables questions du monarque castillan.
Sire, rpondis-je en balbutiant, j'ai sollicit l'honneur d'tre
prsente  votre majest, pour lui demander...

--C'est bon, c'est bon; A... se mlera de cela; parlons d'autre chose.
Est-il vrai que tu aies reu des confidences de Napolon?

--Sire, votre majest parat avoir reu beaucoup de renseignemens sur
mon compte; mais elle me permettra de lui faire observer qu'ils peuvent
n'tre pas fort exacts.

--Oh! que si: j'ai mes correspondances  Paris. Je sais tout, puisque
je sais, quant  toi, simple particulire, tes relations avec Moreau et
avec le marchal Ney. Tu cours le monde pour te consoler. Est-ce pour
cela que tu as fait connaissance d'un certain don Flix? J'approuve tes
projets de distraction; et, pour les seconder, voici une carte 
l'inspection de laquelle tout te sera ouvert. L-dessus le roi me salua
de la main, et se retira. J'avoue que, malgr son affabilit, Ferdinand
n'exera point sur moi ce prestige des grandes figures historiques qui
avaient pass sous mes yeux.

Je trouvai D. Flix  la porte du palais, fort impatient de savoir ce
que sa majest m'avait dit. Je l'inquitai beaucoup en lui disant qu'il
avait t question de lui. Mais rassurez-vous; Ferdinand n'a pas ml
un mot de politique  toutes ses gracieuses paroles. Tout ce que j'en ai
obtenu se rduit  cette carte, qui me donne l'entre de toutes les
maisons de plaisance o le public n'est pas admis.

--Comment diable! s'cria don Flix; mais c'est un brevet de sultane
favorite que vous avez l. Vous ne tarderez pas  voir le duc qui vous
engagera  aller,  un jour fix, soit au petit jardin du Retiro, soit
au Casino de la porte des Ambassadeurs; et, si vous acceptez, vous tes
certaine que vous y verrez le roi.

--Soyez tranquille, Don Felix; j'ai beaucoup failli, mais j'ai souvent
aussi rsist; et si mon ge ne me mettait  l'abri des perscutions
galantes que vous craignez, je trouverais encore de quoi m'en prserver
dans mes souvenirs.

Le duc d'A... ne manqua pas de venir me voir le lendemain, et me
flicita de mon succs auprs du roi: Sa majest vous a fait une faveur
dont elle est avare en vous donnant une de ces prcieuses cartes que
toutes les dames de Madrid vous achteraient au plus haut prix. Je
souris de l'ide que le duc d'A... avait de la vertu des femmes de cette
capitale.

Vous profiterez des bonts du roi? me dit-il.

--Mais c'est selon: si je ne puis m'y faire accompagner, il n'en sera
rien. Une femme seule, trangre, peut-elle se prsenter dcemment?

--Qu' cela ne tienne; je serai votre cavalier. Vous n'avez qu'
m'indiquer le jour, et nous ferons ensemble une promenade au petit
jardin du Retiro.

--Nous verrons, dans quelques jours.

--Mais c'est demain que j'espre que vous me ferez cet honneur?

J'acceptai enfin, pousse par cette curiosit qui m'a si souvent et sans
rflexion fait aborder les situations les plus extraordinaires.

Le duc fut fort exact le lendemain, et nous montmes en voiture. Nous
nous rendmes au Retiro. Le duc d'A... ne cessait de me vanter
l'amabilit du roi; je commenais  croire que don Flix avait raison,
et je ne tardai pas  prendre quelques vertueuses terreurs. Depuis une
demi-heure  peine nous tions, le duc et moi, dans un tout petit
pavillon fort lgamment meubl que la porte s'ouvre et que je vois
entrer Ferdinand, qui dit au duc, en espagnol: Ah! tu donnes des
rendez-vous chez moi? Je m'tais leve  l'aspect du roi. Qu'on
s'asseye, me dit-il, que je sois un moment en tiers dans la
conversation. Un moment aprs, il dit au duc: Je pense que madame doit
avoir besoin de se rafrachir. Fais-nous apporter un _refresco_. Le duc
sortit immdiatement, et le roi me dit en souriant: Ce bon A... et t
bien tonn que je l'eusse retenu; il n'est pas accoutum  ces
manires. Un laquais apporta un plateau sur lequel taient des sorbets,
des confitures, du chocolat et des cigares. S. M. m'engagea  prendre
quelque chose et me servit une glace. Elle en prit elle-mme, et fit un
signe au laquais qui se retira. J'avais contre Ferdinand VII quelques
prjugs; mais j'avoue que ce jour-l je le trouvai fort aimable. Je me
sentis toute dispose  attribuer, ainsi qu'il le faisait lui-mme,
toutes les fautes de son gouvernement  la difficult des circonstances.

Notre conversation fut longue, et je fus la premire  m'apercevoir que
la nuit tait venue. Le roi sonna, et le duc d'A. parut. Ferdinand alla
rejoindre sa suite au pavillon de l'tang du Retiro, o il tait
attendu, et je repris avec le duc le chemin de ma maison. Il me quitta 
la porte pour se trouver au palais en mme temps que son matre. Je
trouvai chez moi un billet de don Pedro, qui, arriv ce jour mme 
Madrid, tait venu me voir immdiatement. Il m'annonait qu'il
repasserait le soir aprs le spectacle. Je ne pus m'empcher d'tre
frappe de l'-propos qui faisait arriver  Madrid le seul homme auquel
j'eusse fait une confidence presque entire de ma vie le jour mme o
j'avais  ajouter une nouvelle aventure au grand livre de celles qui
m'taient arrives.

Don Pedro revint en effet vers onze heures. J'eus le plus grand plaisir
 revoir cet excellent ami, et de son ct il me tmoigna la plus vive
satisfaction, surtout lorsqu'aprs lui avoir fait part de la manire
dont je vivais dans la capitale de l'Espagne, il vit que je m'occupais
fort peu de politique. J'en suis d'autant plus charm, me dit-il, que
moi-mme, partisan des amliorations, moi-mme habitu aux dangers, je
ne vois pas sans effroi les pouvantables excs qui sortent toujours
comme les premiers fruits d'une rvolution. Je parlai  don Pedro de ma
prsentation au roi, et de confidence en confidence, j'en vins  lui
rvler que ce jour mme, et au moment o il tait venu chez moi,
j'tais au Retiro en tte  tte avec S. M. C. Don Pedro resta comme
bahi  cet aveu. Vous tes, me dit-il, une singulire femme; quand vous
manquez d'aventures, elles viennent vous chercher. Trente femmes 
Madrid briguent la faveur de ce qu'on appelle ici _la llave secreta_, la
clef secrte, et ne peuvent l'obtenir; et sur une ide, demander par
passe temps une audience au roi; toutes les combinaisons s'accumulent
pour vous faire russir. Cependant je dois vous prvenir que cette
intimit ordinairement peu durable a des inconvniens. Je ne cherche
point  deviner ce qui peut s'tre pass dans cette entrevue, mais le
roi est peu discret. On dirait mme qu'il n'agit que pour parler, et
qu'il ne recherche les aventures, que pour les frais de sa conversation
avec sa camarilla.

--N'allez pas si loin, mon ami, dans vos suppositions, toutes vos
alarmes tombent devant l'_innocence_, et pour que l'avenir ne m'expose
pas plus que le pass, j'ai grande envie de quitter Madrid qui commence
 me peser, et je le ferais immdiatement si je trouvais une occasion
agrable de parcourir l'Andalousie, et de visiter Cadix.

--Je serai votre compagnon de voyage si vous voulez, et moyennant un
dlai de quatre jours. J'acceptai avec empressement, et je promis de
faire mes prparatifs en consquence. Je fis observer  don Pedro que
j'avais quelques comptes avec lui, et que dans la crainte d'tre 
charge  son amiti j'attacherais un grand prix  la vente de la crance
pour la liquidation de laquelle l'audience de sa majest me donnait bon
espoir. Don Pedro se chargea de m'en dbarrasser, et sans savoir comment
il s'y prit, mais grce  cette ngociation sur laquelle je n'eusse
jamais compt, je me trouvai encore une fois riche.




CHAPITRE CC.

Excursion en Andalousie.--Cadix.--Rvolution de l'le de Lon.--Les
contrebandiers.--Le Mameluck.--Socit de Cadix.


Je ne pouvais quitter Madrid sans prvenir don Flix et sans m'excuser
auprs de lui, non pas de la rupture de notre liaison, mais de
l'loignement qui allait en dtendre les liens. Je craignais la
susceptibilit de l'amour-propre, qui fait souvent que l'ide d'une
sparation inspire aux hommes une jalousie subite; ce qui tait de la
bonne amiti se change alors quelquefois en passion. Il n'en fut point
ainsi avec don Flix. Cet excellent jeune homme avait de la candeur, et
ne vint point rclamer par vanit des droits qu'il n'avait point eus par
amour. Il tait d'ailleurs si possd de sa fivre politique qu'il
convint ne pouvoir m'offrir qu'un dvouement trop distrait. Don Pedro,
me dit-il, est un compagnon de voyage d'un ge plus convenable pour une
femme. Du reste, ajouta don Flix, je serai  vos ordres; qu'un mot de
vous commande dmarches, prsence, vous pouvez de moi tout attendre.
Nous nous retrouverons d'ailleurs probablement en Andalousie.

Le duc d'A... revint me voir; il me parla beaucoup de l'estime que le
roi faisait de ma personne, et m'engagea  venir de temps en temps 
l'audience du soir. Je le priai de prsenter mon respect  Ferdinand et
de lui offrir mes adieux. Je lui annonai mon dpart pour Cadix, ce qui
le surprit; mais il ne me fit pas d'objection. Je pris cong des
personnes auxquelles je devais un accueil si obligeant, et je partis en
poste avec don Pedro et le fidle Yusef. Nous tions dans une bonne
calche de voyage; nous traversmes trs rapidement la province de la
Manche, et nous arrivmes au pied de la fameuse Sierra-Morena que nous
franchmes sans accident, ce qui est presque un miracle; mais je me
pressais trop de m'en fliciter ainsi qu'on va le voir.

Nous avions couch  Cordoue, o don Pedro voulut me montrer la superbe
cathdrale, ancienne mosque btie par les Maures, o trois cent
soixante colonnes de marbre blanc tmoignent de la civilisation de ces
barbares dominateurs de l'Espagne. Nous arrivmes  cija de trop bonne
heure pour nous y arrter, et nous nous trouvmes  la nuit close dans
une espce de dsert, qui est entre un village tout neuf qu'on nomme la
Louisiane et une maison de poste appele la Portuguesa. Nous entendmes
un vigoureux coup de sifflet: Allons, dit don Pedro, voil sans doute
une anecdote qui se prpare pour votre album. Dieu veuille que ce ne
soit pas la bande de _los siete ninos de cija_. Le postillon adressa
quelques mots en Espagnol  mon compagnon qui me dit: Rassurez-vous,
nous n'avons affaire qu'aux _Mamelucks_. Tout tonne de ce que me
disait don Pedro, je lui demandai ce qu'il entendait par les _ninos
d'cija_ et par les _Mamelucks_. La ville d'cija a t le berceau d'une
bande de sept voleurs, qui a fini par devenir une sorte de peuple
constitu; toutes les fois qu'un de ces voleurs privilgis est pris, de
puissantes protections le font toujours acquitter. Quant aux Mamelucks
qui ont reu ce nom d'un Mameluck rest en Espagne dans la dernire
guerre, et devenu leur chef, ce sont tout simplement des contrebandiers
fort honntes qui exercent leur tat avec une sorte de probit
chevaleresque. C'taient  eux que nous allions avoir affaire. Il en
parut au moment mme deux  la portire de notre voiture. Don Pedro leur
adressa poliment la parole et demanda leurs ordres. Dix onces d'or,
voil votre contribution: vous savez ce qu'il nous faut. Dix onces d'or
en change de ce rouleau de tabac, et voici un sauf conduit jusqu'
Sville. Don Pedro prsenta sa bourse au contrebandier en lui demandant
s'il tait de la bande du Mameluck; celui-ci rpondit affirmativement.

Yusef, qui tait sur le devant de la voiture, crut reconnatre quelque
chose de national dans l'accent du contrebandier, et lui dit  voix
basse quelques mots dans une langue que ni don Pedro ni moi
n'entendmes. Tout  coup ce contrebandier siffla fortement, et six
hommes arms jusqu'aux dents parurent  nos yeux. Je crus que nous
allions tre gorgs, et je tremblais de tous mes membres. Don Pedro
n'tait gure plus tranquille; mais Yusef nous rassura en nous disant:
Calmez-vous, nous sommes en pays de connaissance; il ne vous sera fait
aucune offense, et vous ne perdrez pas une obole. Ce contrebandier, qui
est le lieutenant de l'intrpide Mameluck, est un gitano comme moi. Il
exerce la contrebande, qui est un mtier tout comme un autre, mais ce
n'est point un voleur. Nous allons tre accompagns jusqu'en vue de
Carmona, et au moyen d'un signe qu'il vient de me communiquer, vous
aurez, si cela peut vous tre agrable, un entretien avec le Mameluck
lui-mme. Yusef nous assura que cette protection nous serait bien
ncessaire; car la nouvelle du prochain passage d'un convoi d'argent a
mis sur pied toutes les bandes de voleurs et de contrebandiers qui ont
lu domicile entre Cordoue et Sville.  une lieue de Carmona nous
rencontrmes les contrebandiers;  leur tte parut un homme  moustaches
paisses, au teint cuivr, qui nous fut prsent par Yusef, dont il prit
la main, qu'il tint long-temps serre dans la sienne; c'tait ce
Mameluck. Averti par Yusef, il nous salua, et un peu press par nos
curieuses questions, il nous apprit qu' la terrible journe du 2 mai
1808,  Madrid, il fut laiss pour mort dans une maison o il tait log
avec un officier de son corps, et que, par les soins de la servante, il
avait t rappel  la vie et cach par elle; qu' sa gurison, sa
reconnaissance se changea en amour, et l'avait conduit avec cette
Espagnole dans la Sierra-Morena, o la maison qu'elle habitait servait
de retraite habituelle aux contrebandiers. Je me suis alors,
ajouta-t-il, enrl dans une compagnie de contrebandiers, et  force de
services rendus, j'en suis devenu le chef, et ai donn mon nom  leur
compagnie. Voil onze ans que je rgne dans ces contres; mais je crains
d'tre oblig de jouer un rle politique, attendu que l'honneur des
contrebandiers exige qu'on ne les confonde pas avec ces coquins de
voleurs, qui sont tous serviles. Le Mameluck nous offrit quelques
rafrachissemens; et aprs avoir fait quelques prsens  Yusef, qu'il
connaissait depuis long-temps et auquel nous devions le dnouement
heureux de cette aventure, il nous salua; et peu d'heures aprs, nous
arrivmes  Sville.

Nous ne nous arrtmes qu'un jour dans cette grande ville, que don Pedro
me dit cependant tre digne d'tre visite en dtail. Je ne vis que la
cathdrale, qui est fort belle. Nous partmes pour Cadix, et nous
arrivmes le soir au port Sainte-Marie, jolie petite ville spare de
Cadix par une baie de trois lieues de large.

Je ne ferai pas la description de Cadix, que tout le monde connat. Don
Pedro me conduisit dans un htel situ sur la place de San Antonio, qui
est le rendez-vous gnral. Nous allmes le soir au thtre, o je vis
danser le _bolero_ et le _fandango_, qui me parut plaire beaucoup aux
spectateurs et surtout aux spectatrices. Je remarquai que celles-ci
taient presque toutes habilles  l'espagnole, contre l'usage que
j'avais observ  Barcelone et  Madrid.  la sortie du spectacle nous
passmes la soire dans une des maisons les plus opulentes de la ville,
celle de don Isidore. Je ne fus pas peu surprise de voir des tables de
jeu o de jeunes et jolies femmes tenaient la banque. On ne peut se
faire d'ide de la fureur avec laquelle on amoncelait de l'or sur des
tapis verts. Une chose qui ne me surprit pas moins, ce fut dans quelques
parties du salon, la cigarine plante aux plus jolies bouches. Les
femmes andalouses fument presque autant que des marins hollandais.

Je m'ennuyai bientt  Cadix comme je m'tais ennuye  Madrid.
Cependant les dtails du commencement de la rvolution  l'le de Lon
me captivrent singulirement. Don Flix ne tarda point  passer par
Cadix, et lui, plus engag que don Pedro dans le parti innovateur, m'en
apprit plus long. Il m'annona que, nomm colonel et attach au
ministre des affaires par suite du triomphe chaque jour croissant du
systme constitutionnel, il avait une mission  remplir auprs d'un des
cabinets de l'Europe les plus rcalcitrans. Il n'exagrait rien en me
faisant le tableau de ce triomphe. Il a t de peu de dure, mais il
avait t cependant gnral. Certes ceux qui ont dit que la rvolution
d'Espagne n'a t qu'une insurrection militaire, n'ont pas vu ce qui se
passait en ce pays dans les premiers jours de ce mouvement. Ils n'ont
pas t tmoins de l'unanimit des sentimens de toutes les classes de la
nation. Je n'apercevais aucun dissentiment nulle part dans l'expression
des voeux publics. J'avais dj vu dans la socit de la baronne de C...,
o se runissait la haute noblesse, chez don Joseph A..., o se
rendaient la haute bourgeoisie et le haut commerce, chez M. Wismann,
dont la maison tait frquente par tous les trangers de distinction
qui taient  Madrid, une conformit de voeux et d'esprances qui tait
extraordinaire.




CHAPITRE CCI.

Retour  Madrid.--Le parti modr.--M. Martinez de la Rosa.--La
Saint-Ferdinand.--Journes des 6 et 7 juillet.--La garde royale et les
miliciens.--Les gnraux Morillo et Ballesteros.--Les deux
fuyards.--Beau trait de Yusef.


Comme don Flix quittait Cadix, et que je dsirais me rapprocher du
thtre des vnemens, je repartis pour Madrid. Ce n'est pas sans
plaisir que je me retrouvai dans cette capitale, dont l'aspect cependant
me parut chang. L'air de libert qu'on y respirait n'tait cependant
pas aussi pur que je m'en tais flatte. Quelques symptmes menaans
annonaient la tempte qui ne tarda pas  clater. Les constitutionnels
s'taient dj diviss; et, comme en France et en Angleterre, tous les
hommes modrs taient accuss de trahison. C'est dans ce parti que
Ferdinand avait choisi son ministre. M. Martinez de la Rosa, qui, avec
le comte de Torno, avait, dans les Corts prcdentes, t  la tte du
parti constitutionnel, galement oppos aux empitemens de la couronne
et aux entreprises dmocratiques, tait le chef du conseil. M. Martinez
avait une grande rputation comme orateur, et passait  juste titre pour
l'un des hommes les plus intgres de l'Espagne. Littrateur plus
distingu peut-tre qu'homme d'tat habile, il n'avait rellement de
crdit que dans la haute classe de la socit, o son amabilit, sa
jeunesse et sa physionomie expressive lui avaient fait un grand nombre
de partisans, surtout parmi les femmes. Ses ennemis (et il en avait,
parce qu'il avait beaucoup de rectitude et d'impartialit) le traitaient
de servile, et ne lui pardonnaient pas d'avoir, lorsqu'il tait membre
des Corts, soutenu, avec un grand talent, des droits de proprit
attaqus avec plus de violence que de raison, par l'inique motif que ces
droits avaient la mme date que des privilges que M. Martinez
n'entendait pas dfendre.

J'tais arrive le 25 mai, poque  laquelle la cour est ordinairement 
Aranjuez, sjour dlicieux qui parat un Oasis au milieu des campagnes
dpouilles de verdure de la Nouvelle-Castille. Il est d'usage  Madrid,
parmi toutes les personnes auxquelles leur fortune le permet, d'aller
passer dans cette rsidence les mois d'avril et de mai. La
Saint-Ferdinand, fte du roi, est clbre le 30 de ce dernier mois. Don
Flix, qui tait attach  l'tat-major de l'arme en qualit de
brigadier, me proposa d'aller passer trois jours  Aranjuez. J'acceptai
son invitation, et nous partmes le 28 au soir; nous arrivmes vers
minuit, et descendmes chez une parente de don Flix, dont le mari tait
employ auprs du premier ministre. Dans la mme maison que moi logeait
le gnral Zayas, dont j'ai dj parl. Il tait venu, comme les autres,
pour faire sa cour dans ce jour solennel. Nous nous revmes mutuellement
avec grand plaisir. Il me demanda le motif d'un retour qui le
surprenait. J'ai bien peur que nos chers Espagnols soient fous, me
dit-il; votre ami don Flix tout le premier: ils perdent leur temps sur
des questions oiseuses, ils suscitent des ennemis au gouvernement
constitutionnel, en effrayant les citoyens. Le clerg, qu'on a
gnralement alin, remue les provinces. Le cordon prtendu sanitaire
de la France va devenir bientt une arme. Rigo, Quiroga et tous les
hros de 1820 comptent sur un enthousiasme, rel sans doute, mais qu'il
ne faudrait pas laisser vaporer en hymnes patriotiques. Si c'est la
curiosit seule qui vous a conduite en Espagne, vous pouvez vous
promettre satisfaction, et je crains bien que, de mme que vous vous
tes trouve  l'explosion de la rvolution, vous ne soyez bientt
tmoin de la contre-partie. Ce discours du gnral Zayas, dont
j'apprciais le jugement et l'esprit, me peina. Je le rptai  don
Flix, qui ne fit qu'en rire, et qui me dit que le gnral avait voulu
me faire jaser, d'autant qu'il tait lui-mme le chef d'un des partis
dont il m'avait fait la peinture. Cet officier gnral en effet tait 
Madrid le grand-matre des francs-maons. Cependant, malgr les
assurances de don Flix, je ne tardai pas  voir que le gnral Zayas ne
m'avait point trompe. La veille de la Saint-Ferdinand, la ville se
remplit d'une foule de paysans de la Manche, et il y eut dans la soire
quelques rixes entre eux et les miliciens d'Aranjuez. On appelait alors
miliciens nationaux en Espagne ce que nous nommons en France garde
nationale. J'en parlerai plus au long lorsque je raconterai les scnes
du 7 juillet.

Le matin du 30, le roi et la famille royale reurent dans leur palais
les flicitations d'une innombrable quantit de personnes; aprs quoi,
suivant un ancien usage, leurs majests, suivies des princes et des
princesses, du corps diplomatique, des ministres et de toutes les
personnes qui avaient t admises  faire leur cour, descendirent dans
les jardins, et s'y promenrent pendant une heure. Le coup d'oeil de
cette espce de procession politique tait admirable. Les hommes et les
femmes qui avaient assist au baise-mains portaient le plus riche
costume. Une foule immense devenait comme le peuple magique de ces
magiques jardins. Cette frivolit ne semblait rien prsager de
politique; aucun sentiment violent ne paraissait gronder au fond des
coeurs; mais  peine le roi se fut-il retir, que quelques cris de _vive
le roi absolu!_ se firent entendre. Ils furent touffs par ceux de
_vive le roi constitutionnel!_ pousss par les miliciens. Ces cris
effrayrent la foule des promeneurs, et en peu d'instans les jardins
furent dserts. Vers les quatre heures, et avant que la famille royale
sortt pour la promenade oblige de ce jour-l, on entendit dans les
environs du palais les mmes cris; mais cette fois il y eut des rixes:
la garde royale prit les armes, ainsi que la milice, et l'on craignit un
moment que la garde, qui, depuis quelque temps, tait mcontente, ne
saist cette occasion de vengeance, d'autant qu'on savait que les
troupes taient travailles dans un sens anti-constitutionnel. Le
gnral Zayas, auquel la qualit d'aide-de-camp du roi donnait  toute
heure l'entre au palais, alla trouver sa majest catholique, et lui
reprsenta nergiquement la ncessit de tmoigner hautement son
mcontentement des cris inconstitutionnels. Le roi chargea son frre,
l'infant don Carlos, de parcourir la ville et de dclarer, en son nom,
que le seul cri qui plt  son coeur tait celui de _vive le roi
constitutionnel!_

Cette dmarche du prince calma les esprits sans leur ter cependant la
sourde conviction que le mouvement anti-constitutionnel n'tait
qu'touff et qu'il se reproduirait bientt si l'on ne s'assurait de la
garde royale.

Je revins  Madrid le soir mme avec don Flix, qui commenait  croire
que le gnral Zayas pouvait bien ne pas s'tre tromp dans ses
prvisions. L'vnement d'Aranjuez fut diversement interprt; le
ministre n'y vit ou feignit de n'y voir qu'une malveillance imprudente
de quelques paysans sduits; mais les Corts ou les exalts, qui taient
en nombre  peu prs gal  celui des modrs, prirent les choses plus
srieusement. Les tribunaux informrent. Il se forma des runions, et la
fermentation augmenta au point que les Corts engagrent les ministres 
prier avec instance le roi de revenir dans la capitale.

Tout le mois de juin se passa dans un tat de tranquillit quivoque. La
populace des faubourgs, alors fort constitutionnelle, insultait
frquemment les soldats de la garde royale. Les miliciens, dont la
conduite dans ces circonstances critiques est au-dessus de tout loge,
taient constamment sur pied, et ce n'est pas sans peine qu'on atteignit
sans trouble le 30 juin, jour o le roi devait faire en personne la
clture des Corts.

Sa majest s'y rendit en effet avec son cortge ordinaire. La garde
royale et la garnison taient sous les armes. Une foule nombreuse tait
rassemble aux portes du palais et dans la rue voisine de la salle des
Corts. La populace des faubourgs paraissait agite; cependant il n'y
eut point de cris inconvenans pendant le trajet non plus qu'au retour;
mais  peine le roi fut-il rentr au palais, que la garde fut insulte
par le peuple, qu'elle avait,  la vrit, provoqu par le cri de _vive
le roi absolu!_ pouss par quelques soldats. La journe se passa assez
tranquillement; mais vers le soir on apprit qu'un officier aux gardes,
appel _Landaburu_, avait t assassin dans le palais par ses propres
soldats. Cet officier tait connu par ses opinions constitutionnelles
trs prononces. La garde royale prit les armes, et la milice en fit
autant. Le capitaine gnral Morillo, le mme qui tait revenu
d'Amrique, se rendit au palais, et ds ce moment Madrid prsenta
l'aspect d'une ville assige. Les deux bataillons de la garde qui
taient de service au chteau tmoignrent, par leurs dmonstrations,
qu'ils taient disposs  la rsistance si on venait leur demander
raison du meurtre de Landaburu. Les autres bataillons de ce corps
manifestrent qu'ils soutiendraient leurs camarades. La guerre
paraissait dclare entre les deux partis, et l'on s'attendait  une
catastrophe sanglante. Le 2 juillet au matin, don Flix vint m'apprendre
que dans la nuit les deux rgimens de la garde royale taient sortis de
la ville, et que les deux bataillons qui taient au palais s'taient
tablis militairement et ne laissaient pntrer au palais que les
ministres, les officiers gnraux, et les personnes employes dans le
gouvernement et dans la maison du roi. Je logeais dans une large rue
appele de San-Bernardo, non loin du palais; je sortis, et, en passant
sur la place de Saint-Dominique, j'aperus  peu de distance les
sentinelles avances de la garde, tandis qu' cent pas et du ct de la
ville taient tablis des piquets de miliciens. Je poussai jusqu' la
porte del Sol que pressaient les flots d'une multitude en dlire. J'ai
dj dit, et je rpte exprs dans cette occasion, que la populace de
Madrid, presque toute prsente sur ce point, tait fort
constitutionnelle en 1822. J'en fais la remarque parce que cette mme
populace manifesta dix mois aprs des sentimens absolument opposs; ce
qui prouve que partout les populaces se ressemblent dans leur mobilit,
et qu'en Espagne, cet instinct grossier qui dresse et abat des idoles a
quelque chose de plus insaisissable encore.

La contenance martiale de la milice urbaine annonait beaucoup de
confiance; et quoique les deux rgimens de la garde, mme les deux
bataillons de service au palais, fussent camps  deux lieues de Madrid,
au chteau royal du Pardo, les habitans de la capitale ne paraissaient
rien redouter. Les rebelles taient assez embarrasss; ils avaient
compt, sur la parole de leurs chefs, que le reste de la garnison et une
partie de la population de Madrid se joindraient  eux; personne ne
remuait, et il n'y eut de dfection que dans leur propre parti. Beaucoup
d'officiers, qui avaient obi au mouvement dont ils ignoraient le but au
moment du dpart, revinrent ds qu'ils le purent ainsi qu'un grand
nombre de soldats, et se placrent sous les ordres du gnral Morillo,
qui prit le commandement en chef de toutes les forces.

Partout ailleurs qu'en Espagne un pareil tat de choses n'aurait pas
dur vingt-quatre heures; mais dans ce singulier pays tout est
contraste, contradiction, diffrence. Pendant cinq jours entiers prs de
quatre mille hommes des meilleures troupes restrent camps  deux
lieues de la capitale, qu'elles avaient quitte sans ordre comme sans
motif; car, dans les pourparlers qui eurent lieu entre quelques chefs de
la garde et le ministre de la guerre, ceux-l n'articulrent d'autres
griefs que des insultes lgres de la part de la populace. Le roi
continuait de travailler avec ses ministres. Le conseil d'tat
s'assembla plusieurs fois, et sa majest catholique lui soumit quelques
observations vagues sur la ncessit de donner  l'autorit royale un
peu plus d'extension: Ferdinand VII se plaignit de ce que Riego
affectait des airs de domination offensans pour la majest royale; mais
ni sa majest ni les chefs des troupes rebelles ne proposaient aucune
mesure positive. Il semblait qu'on attendt du dehors l'annonce d'autres
vnemens pour prendre un parti.

Cependant, comme je l'ai dj dit, la ville prsentait l'aspect d'une
place de guerre, sans que toutefois il y et aucune interruption dans le
cours ordinaire des affaires: les boutiques ne furent pas fermes un
seul instant; il n'y eut pas le moindre dsordre; personne ne fut
insult; les thtres et les promenades taient frquents comme 
l'ordinaire; on entrait et on sortait librement par toutes les portes,
mme par celle qui allait au Pardo. Les environs du palais taient
gards par les deux bataillons dont j'ai parl, lesquels taient comme
cerns par une ligne de miliciens qui bivaqurent pendant huit jours. Le
quartier-gnral tait  la grande place, o avait t tablie une
batterie d'artillerie. La caserne des canonniers de la garde, situe 
trs peu de distance du chteau, devint le rendez-vous des officiers
sans troupe et de tous les militaires appartenant  divers corps, tandis
qu'un peu plus loin, sur la place de Saint-Dominique, il se forma un
autre rassemblement tout compos d'officiers, qui prirent le nom de
bataillon sacr. Don Flix tait un des chefs de ce rassemblement.

Je logeais, comme je l'ai dj dit, dans la rue Saint-Bernard; et soit
que je sortisse de chez moi, soit que j'y rentrasse, je passais devant
le corps-de-garde de la place Saint-Dominique, qui ressemblait  un
bivouac. Je connaissais plusieurs des officiers qui s'y taient runis;
et tous les soirs, pendant toute la dure de cette espce de sige, un
grand nombre de dames avaient fait de la place le rendez-vous  la mode,
la promenade favorite.

Le 5 et le 6 juillet, il y eut de nouveaux pourparlers entre les
ministres, le gnral Morillo d'une part, et deux des chefs des troupes
du Pardo, de l'autre; mais on ne put pas s'entendre. La commission
permanente des Corts, prside par l'amiral Cayetano Valds, voulut
intervenir, mais en vain. Les rvolts ne s'expliquaient pas sur leurs
intentions, et paraissaient attendre. Dans la journe du 6, il commena
 courir des bruits d'une prochaine attaque de la part de la garde
royale. Ce jour-l seulement les thtres furent dserts, ainsi que le
Prado. On apprit qu'il s'tait manifest quelques symptmes fcheux dans
le quartier Saint-Franois, o se trouve situ l'htel du duc de
l'Infantado; mais un corps de deux cents volontaires, que M. Beltran de
Lys, riche ngociant, avait lev  ses frais, maintint l'ordre. Je me
retirai, ce jour-l, vers une heure du matin. J'tais accompagne de don
Flix, qui s'arrta  la place de Saint-Dominique, et pria un de ses
amis de me conduire jusque chez moi,  porte de fusil  peu prs de
cette place. Je crus remarquer de l'inquitude, et j'ai su depuis que,
quelques minutes avant l'arrive de don Flix, le capitaine gnral
Morillo avait reu un avis auquel il avait refus d'ajouter foi. Une
personne sre l'instruisait que les bataillons du Pardo avaient pris les
armes  neuf heures du soir, et que l'attaque tait imminente. Don Flix
courut auprs du gnral Morillo, qu'il ne put convaincre et qui
n'ordonna pas de dispositions, prtendant que si la garde oprait un
mouvement, ce serait pour s'loigner de Madrid.

Je m'tais couche, et je commenais  m'endormir, lorsque je fus
rveille en sursaut par le bruit d'un chariot qui passa devant ma
porte, destin, comme on l'a vu plus tard, sans pouvoir jamais dcouvrir
par qui,  embarrasser l'une des rues par o les miliciens auraient pu
venir s'opposer  l'entreprise des rvolts. Mon fidle Yusef, qui ne
s'tait pas couch, vint frapper  ma porte, et me dit qu'il ne doutait
pas, d'aprs les bruits qui avaient couru dans la journe, que cette
nuit ne ft celle qu'avaient choisie les soldats de la garde pour
attaquer: Et tenez, me dit-il, je crois entendre le pas lourd et
rgulier d'un rgiment. Ma curiosit et l'inquitude me dcidrent  me
lever, et je m'approchai de la fentre de ma chambre, dont j'entr'ouvris
les croises. J'entendis en effet un bruit qui augmentait de minute en
minute, et je crus distinguer la voix de don Flix. Je sortis
tout--fait sur le balcon, et je vis que je ne m'tais pas trompe: il
tait avec cinq autres officiers devant ma maison. Il me reconnut, et me
dit assez bas de refermer mes volets et de me coucher. Il ordonna en
mme temps  Yusef de ne pas me quitter.

Il est peu dans ma nature de suivre les conseils, surtout quand quelque
grande inquitude me travaille. Je restai donc derrire mes volets
entr'ouverts, et je ne tardai pas  entendre crier _qui vive?_ Il ne fut
fait aucune rponse. Don Flix et ses cinq compagnons tirrent leurs
coups de fusil, auxquels il fut ripost par une dcharge du premier rang
des troupes insurges; mais en mme temps, et par suite d'une terreur
panique inconcevable, cette troupe, qu'on a dit tre de deux bataillons,
se dbanda et prit la fuite par la rue de la Lune, qui tait en face de
chez moi, laissant trois morts sur le carreau, et quelques havresacs,
shakos et fusils. Si c'tait par suite d'un plan combin que ces deux
bataillons excutrent une manoeuvre qui ressemblait  une fuite devant
six hommes, il faut que les chefs de la garde royale eussent des
renseignemens bien inexacts, car en attaquant le poste de
Saint-Dominique, qui n'aurait certainement pas pu tenir puisqu'il
comptait  peine cent hommes dans ce moment-l, ils pouvaient facilement
oprer leur jonction avec les deux bataillons de service au palais, et
cerner la caserne d'artillerie, tandis que par leur droite ils mettaient
entre deux feux le quartier-gnral de la grande place. Ces troupes
taient  peine disposes que j'entendis le bruit du canon de la place.
Dans mon imptueuse curiosit je proposai  Yusef de sortir avec lui
pour voir ce qui se passait. Vainement il voulut m'en dissuader; je pris
mes habits d'homme, et, suivant la rue de la Lune, o j'avais vu entrer
la garde en dsordre, j'arrivai sans rien dcouvrir jusqu'au haut de la
rue de la Montera. Il tait environ quatre heures du matin. L je
trouvai quelques curieux qui s'tonnrent, ainsi que moi, de ne plus
entendre le bruit du canon ni de la fusillade. Voici ce qui tait
arriv, et que je tiens d'un tmoin oculaire. Dans le temps que les
bataillons entrs par la porte de Saint-Bernard excutaient l'attaque
vraie ou simule qui eut lieu sous mes fentres, d'autres bataillons du
mme corps attaqurent la grande place avec aussi peu de succs; les uns
et les autres se voyant repousss, se runirent  la porte del Sol, sans
doute pour y combiner quelque nouveau plan qui ne russit pas mieux,
comme on va le voir. En effet, depuis quatre heures jusqu' dix heures
et demie que je restai avec d'autres personnes sur le haut de la rue de
la Montera, je pus facilement voir ces troupes, dont les sentinelles
avances taient places jusqu' l'glise de Saint-Louis; elles taient
l'arme au bras sans faire aucun mouvement. Mais pendant ce temps le
gnral Morillo, qui croyait enfin  l'agression des rvolts, ne perdit
pas une minute. Aid du gnral Ballesteros, qui vint se placer sous ses
ordres, il runit un bataillon de grenadiers et de chasseurs, pris dans
la milice, et une pice de canon. Il fit attaquer avec imptuosit la
garde runie  la porte del Sol, et, ce que je ne croirais pas si je
n'en avais t tmoin, ces troupes qui passaient pour les meilleures de
l'Espagne ne tinrent pas trois minutes devant des bourgeois. Un
malheureux instinct qui leur cota cher les fit s'enfuir par une rue
nomme de l'_Arsenal_, qui aboutissait au palais o taient leurs
camarades. Ils y furent chargs par les soldats du rgiment de cavalerie
du Prince, alors en garnison  Madrid. Le carnage et t beaucoup plus
affreux si,  la prire du roi, le gnral Ballesteros,  qui ce
monarque en fit porter la demande par un officier, le gnral ne leur
et permis de se retirer au palais.

Ds ce moment la victoire fut assure aux patriotes. Il n'y avait plus
d'ennemis au dehors, et tous ceux du dedans taient cerns de manire 
ne pouvoir remuer. Chose assez extraordinaire, aucun dsordre ne suivit
cet vnement. Les ministres, qui avaient t retenus depuis
vingt-quatre heures au palais (ce qui a fait croire, avec quelque
apparence de raison, que les rvolts y avaient des intelligences), les
gnraux et la commission permanente s'occuprent du sort de ces
troupes. Il faut dire,  la louange des constitutionnels espagnols,
qu'on a peints comme si exalts, qu'ils se montrrent favorables  des
mesures qui n'avaient rien de svre contre des hommes pris en flagrant
dlit. On voulut bien confondre dans la mme catgorie les bataillons
vaincus et ceux qui taient de service au palais, et il fut convenu,
sous l'approbation du roi, que la garde royale partirait le soir mme
pour des cantonnemens qui furent dsigns  une certaine distance de la
capitale.

Au moment o cet arrangement allait s'excuter, la sdition se mit dans
une partie de ces troupes, tandis que l'autre partie, sous la conduite
de ses chefs, partit  l'instant mme pour Leganes,  trois lieues de
Madrid. Ce moment fut le plus critique de la journe. La milice et les
troupes de la garnison coururent en masse  la poursuite des fuyards,
sans que personne songet  placer une garde au palais, o la famille
royale resta assez long-temps sans avoir un seul homme de service
militaire auprs d'elle. Je me trouvais alors trs prs du palais, et je
m'avanai sur la place qui nagure tait occupe par la garde royale.
Des groupes immenses s'exprimaient trs vivement sur les vnemens du
jour, mais pas un homme ne passa le seuil de la porte de la cour
intrieure. Je vis sa majest au grand balcon; elle tait accompagne de
deux ou trois personnes seulement. Je crus entendre que le roi parlait
trs haut, tendant la main d'un air fort anim vers l'endroit o l'on
voyait encore les soldats fugitifs que poursuivait la cavalerie
commande par le gnral Morillo en personne. J'ai ou dire ce jour-l,
par des tmoins dignes de foi, que Ferdinand tmoignait hautement sa
satisfaction de la droute des rebelles, ce qui prouve l'injustice des
accusations qui dsignaient le monarque comme secret instigateur du
mouvement.

Je profitai de mon costume masculin pour parcourir la ville avec Yusef.
Je puis attester que je remarquai partout une grande joie de la dfaite
des rvolts. J'allai le soir mme chez don Joseph A.  qui je causai
une grande surprise par mon habit; je n'y trouvai qu'un ecclsiastique
qui se flicitait sincrement de la tournure que venaient de prendre les
affaires. Ce digne homme, que don Joseph me dit tre un modle de toutes
les vertus, croyait navement que les ministres trangers ne
manqueraient pas d'envoyer  leurs cours respectives une relation fidle
des vnemens qui s'taient passs depuis huit jours, et d'insister sur
un fait qui, selon lui, tait concluant. En effet, disait-il, ces
messieurs sont tmoins qu'une troupe nombreuse, l'lite de l'arme, est
reste campe pendant cinq jours aux portes de la capitale, avec des
intentions videmment hostiles contre notre nouveau gouvernement.
Pendant toute cette crise, les portes de la ville ont t ouvertes, et
non seulement personne n'est all se runir aux rebelles, mais plusieurs
de ces rebelles font dj cause commune avec la masse. Et nous,
constitutionnels, que l'tranger calomnie, nous respectons jusqu' ceux
qui, s'ils eussent t vainqueurs, nous eussent massacrs sans piti.
Vous verrez, j'ose le prdire avec assurance, que nous n'abuserons pas
du triomphe. Un seul crime a jusqu' prsent souill notre cause.

Don Joseph A..., que je priai de m'expliquer cet endroit de l'apostrophe
de son ami, me dit qu'il faisait allusion  l'assassinat du cur
Venueza, massacr dans sa prison le 5 mai 1821. Il avait t convaincu
de conspiration contre le gouvernement constitutionnel, et condamn 
dix annes de rclusion: un rassemblement de trente  quarante personnes
se forma  l'heure de la sieste, fora les portes de sa prison, et donna
la mort  ce malheureux. Ce crime, que personne n'excusa, fut hautement
blm par le gouvernement et par les Corts, qui en poursuivirent les
auteurs. Il est juste de dire que c'est le seul attentat de cette nature
dont les Espagnols se soient souills pendant toute la dure du rgime
constitutionnel.

Ce bon ecclsiastique me rappelait mon ami don Vicente. Il ne se trompa
pas en prdisant que le vainqueur du 7 juillet userait de modration;
mais il fut cruellement du dans son espoir de bienveillance de la part
des ministres trangers.

Telle fut la journe du 7 juillet, dont j'ai t le tmoin oculaire. Je
me suis tendue sur cet vnement plus que je n'ai coutume de le faire
sur les grandes circonstances politiques, parce que j'ai l'intime
conviction que mon rcit, plus exact que tout ce qui a t publi, ne
sera pas inutile  l'histoire.

Je rentrai chez moi vers minuit, extrmement fatigue, comme on peut le
penser; j'tais sur pied depuis vingt-quatre heures. En arrivant  la
maison, je trouvai Yusef qui m'attendait dans une chambre pour me
communiquer un grand secret, ce fut son expression. Voici ce qu'il me
raconta: En revenant de la porte Saint-Vincent, je me suis arrt chez
un de mes amis qui est servile dans l'me, parce qu'il est proche parent
d'un palefrenier du palais; mon ami n'est pas seulement servile, il est
trs poltron, et je l'ai trouv dans un embarras extrme et prt  une
mchante action que j'ai voulu lui pargner, en vous compromettant
peut-tre. Voici ce que c'est, madame: ce matin, aprs la droute de la
garde, deux officiers, dont l'un grivement bless, se sont rfugis
chez mon ami, qui les a cachs dans un galetas o ces malheureux, le
bless surtout, sont rests toute la journe dans des angoisses
mortelles. Mon homme voulait bien les sauver, mais il ne voulait pas
s'exposer, et vingt fois il a tch de les persuader qu'ils pouvaient
sans danger gagner la campagne. Lorsque je suis arriv, mon ami tait au
moment d'aller faire sa dclaration  l'alcade. J'ai pris sur moi de
l'en dtourner et d'amener ici ces deux malheureux ds que la nuit a t
close. J'ai mis le bless dans mon lit, et j'ai pans sa blessure du
mieux que j'ai pu. J'ai plac un matelas pour l'autre, et j'ai donn 
manger et  boire  tous les deux. J'espre que madame m'approuvera, et
qu'elle inventera un moyen de sauver ces deux victimes d'un parti qui
pourtant n'est pas le mien.

Je fus touche jusqu'aux larmes de la belle action de mon _gitano_,
constitutionnel jusqu' l'exaltation, et se dvouant jusqu'au danger
pour deux serviles, tandis qu'un homme qui partageait leurs opinions
avait t si prt de les livrer  l'autorit. Je chargeai Yusef d'aller
rassurer mes deux htes, et je lui ordonnai de faire en sorte de joindre
don Flix de trs bonne heure dans la matine, et de me l'amener. Il
vint en effet avant huit heures, instruit dj par Yusef, et tout--fait
dispos  seconder mes efforts en faveur de nos deux prisonniers. Yusef
nous conduisit dans la chambre, o je vis avec attendrissement que mon
bon gitano avait puis tout ce que la bienfaisance la plus ingnieuse
peut inventer, pour que ces deux malheureux passassent une bonne nuit.
Le bless reconnut don Flix, qu'il avait vu  Barcelonne. Son compagnon
et lui nous firent les plus vifs remercmens, mais ils paraissaient fort
effrays pour l'avenir. --Rassurez-vous, leur dit don Flix; je ne
crois pas que vous ayez  craindre une vengeance qui serait peut-tre
lgitime. Il n'est cependant pas prudent de quitter encore cet asile. Je
songerai au moyen de vous faire passer en France sans danger. Nous
laissmes le malade prendre quelque repos, et nous passmes avec son
camarade dans mon appartement. Don Flix nous quitta, et je restai avec
l'officier, qui, ayant servi dans les gardes walonnes, parlait fort,
bien le franais. Il me parut d'une humeur fort enjoue, et me dbita
quelques unes de ces fadeurs de l'ancienne galanterie dont il avait
appris la langue des officiers qui taient en trs grand nombre dans le
rgiment des gardes walonnes. Je n'tais pas dispose  cette galanterie
suranne, et je tournai la conversation  la politique. Je demandai 
l'officier quel tait le projet des chefs des deux rgimens des gardes,
lorsqu'ils sortirent de Madrid et lorsqu'ils y rentrrent. Il me
rpondit que la plupart d'entre eux ne savaient pas o ils allaient
lorsqu'on les rassembla dans la soire du 1er juillet. Nous crmes, me
dit-il, que nous allions  l'Escurial ou  Saint-Ildefonse o le roi
viendrait se mettre  notre tte, pour se rendre de l  Sgovie ou 
Valladolid, et y convoquer les Corts, afin de les obliger  modifier la
constitution; car, except peut-tre les officiers trangers qui servent
dans notre corps, il n'y en a pas dix d'entre nous qui voulussent le
renversement total du systme actuel. Quand nous fmes arrivs au Pardo,
nos chefs nous firent exposer que la garnison et une partie de la
population de Madrid suivraient notre tendard lev; mais personne n'est
venu. Avant hier, au retour de deux de nos chefs qui avaient eu une
confrence avec le ministre de la guerre, l'anarchie se mit dans le
camp; les troupes prirent les armes  peu prs sans ordre, deux ou trois
sous-lieutenans proposrent de venir attaquer Madrid, en disant que nous
n'avions qu' nous montrer. Nos chefs, qui, entre nous, sont
l'incapacit en paulette, cdrent  cette impulsion, et nous partmes
sans autre plan que d'entrer par deux portes diffrentes. Vous savez le
rsultat. Pour moi, si on veut m'amnistier, je ne demande pas mieux que
de reprendre du service; je n'ai pas la moindre envie de m'expatrier, ni
de m'exposer pour une cause que le roi lui-mme parat ne pas vouloir
dfendre.




CHAPITRE CCII.

Ministre d'Evariste San-Miguel.--Le corps diplomatique.--Portraits de
MM. de Lagarde, de Brunetti, Bulgari, sir William A'Court, ambassadeurs
de France, de Russie, d'Autriche et d'Angleterre.--Don Philippe ***, ami
du roi. La Camarilla.--Nouvelle entrevue avec le roi.


Pendant quelques jours la ville prsenta un aspect tout militaire; mais
peu  peu tout reprit l'allure ordinaire. Le ministre de M. Martinez de
la Rosa fut remplac par celui auquel on donna le nom d'Evariste
San-Miguel, charg alors des affaires trangres. On instruisit des
procdures d'aprs les formes judiciaires espagnoles, qui sont
interminables: la seule victime du 7 juillet fut le malheureux
Goeffieux, officier aux gardes, qui succomba  une accusation qui aurait
pu tre intente avec plus de justice contre beaucoup d'autres de ses
camarades; mais Goeffieux tait Franais. Ses juges eurent le double
tort de le condamner sur des preuves trs insuffisantes, et de tmoigner
une partialit qu'on attribua peut-tre avec raison  la qualit
d'tranger de l'accus.

Mon hte bless se rtablit promptement. Don Flix lui procura un
passe-port pour Paris, o je l'ai revu depuis, car il y est rest. Son
compagnon obtint du service dans l'arme que Mina commandait en
Catalogne.

Cependant l'horizon politique se chargeait de nuages: le congrs de
Vrone avait t mystrieux et dcisif; des bandes nombreuses
s'organisaient dans plusieurs provinces contre la constitution; car, en
Espagne, quel que soit le parti qui domine, il y a du mcontentement
toujours prt, enfin de quoi faire de la rvolte, parce que l'ide du
pillage y sert d'auxiliaire  tous les partis. Les insurgs prirent le
nom d'arme de la foi, par contraste sans doute avec leurs actions; car,
malgr toutes les sentimentales admirations dont, en France, ils ont t
l'objet, je puis attester qu' l'exception du baron d'Eroles et du
gnral Quesada, ces hros-l n'taient gure que des hros de grands
chemins.

Peu de temps aprs l'installation du nouveau ministre, les Corts
forent convoques extraordinairement. Le parti exalt y domina, en
tombant bientt dans la division. Les ministres et la plupart des
membres distingus des Corts inclinaient  la modration; tous membres
des socits maoniques, ils firent par l donner  leur parti le nom de
maon; leurs adversaires s'appelrent _comuneros_, nom ressuscit du
temps de Charles V. Don Flix m'expliqua fort au long l'origine de ces
dnominations; j'en ferai grce au lecteur. Au reste, quoique la
division ft bien prononce, elle paraissait moins  la chambre que dans
les gazettes. Ma qualit d'trangre me permettant et mme m'ordonnant
la neutralit, si blme par Solon, je passais ma matine dans un camp,
ma soire dans l'autre, et je savais le secret des deux. Don Flix
penchait pour les maons, parce qu'en gnral ce qu'on appelait la bonne
compagnie tenait pour cette nuance politique, laquelle dominait
galement dans la milice urbaine, compose de l'lite de la population.
Les _comuneros_ au contraire s'taient recruts dans les classes
infrieures de la nation, y compris cependant beaucoup de prtres et de
moines.

Malgr les vnemens de juillet et l'agitation des provinces, la
capitale tait fort tranquille; car je ne puis pas donner le nom de
troubles  quelques lgres meutes dans lesquelles l'autorit fut
respecte. Les promenades, les spectacles et les glises, qui le soir
sont aussi des Spectacles, taient frquents comme de coutume;
plusieurs maisons runissaient une nombreuse socit o l'on dansait,
car en Espagne les bals ont lieu en t comme en hiver. Je voyais
souvent dans ces runions les membres du corps diplomatique, qui,
sachant mieux que les Espagnols la marche des affaires d'Espagne au
congrs de Vrone, se laissaient assez aller contre l'ordre des choses.

La France, tait alors reprsente  Madrid par M. le comte de Lagarde,
le mme qui faillit prir  Nmes en 1815 ou 1816, en rprimant _le
zle_ de cette poque. M. de Lagarde, que j'ai peu vu, mais que la
droiture chevaleresque de son caractre entourait d'une haute estime,
professait des opinions trs modres.

Le ministre d'Autriche, comte de Brunetti, tait taill sur un autre
patron. Qu'on se figure un homme d'tat prenant sa toilette pour de la
politique, persuad que le soin de sa personne, d'ailleurs fort bien,
entrait dans les intrts de son cabinet: papillon diplomate, il
poursuivait les dames de complimens, ce qui n'est pas de principe dans
la galanterie espagnole. Le comte de Brunetti tait regard comme
l'inspirateur du parti servile europen; mais je n'ai jamais pu croire
qu'il soit entr dans cette tte d'autre souci beaucoup plus srieux que
la broderie d'un habit.

L'agent diplomatique le plus actif tait le comte Bulgari, Grec de
naissance, ministre de Russie. Il s'tait prononc hautement contre le
systme constitutionnel, et ce fut lui qui pressa le premier le
gouvernement espagnol de notes menaantes.

Le reprsentant de l'Angleterre tait sir William A'Court, homme
rellement habile et fort, sorte de capacit ambulante que la prvoyance
du cabinet britannique place et dplace toujours  merveille. Sa
conduite tait beaucoup plus mesure que celle de ses collgues; il
entretenait des relations assez intimes avec quelques membres influens
des Corts, et c'est le seul des ministres trangers qui ret des
Espagnols depuis la journe du 7 juillet. Sir William A'Court tait
agrable aux constitutionnels, qui le visitaient frquemment.

Il fallait sans doute tout l'intrt d'une immense nouveaut, pour que
je prolongeasse ainsi mon sjour; car je puis dire qu'il ne m'offrait
gure que des plaisirs de curiosit. J'allais peu dans le monde, parce
que j'ai toujours prfr l'attendre que l'aller chercher, et que le
monde pour moi c'est l'intimit. Je continuais seulement mes habitudes
de socit chez don Joseph A... et chez Mme G..., avec laquelle j'avais
fait connaissance dans la journe du 7 juillet. Don Flix, qui la
connaissait beaucoup, m'engagea  aller  ses soires, o se
runissaient plusieurs des principaux membres des Corts et quelques
officiers suprieurs; c'est chez elle que je fis connaissance avec le
clbre Quiroga, qui, je l'avoue, me parut fort au-dessous des rles
qu'il avait jous. J'y vis aussi le jeune Galiano, orateur trs
populaire des Corts, et qui fut un moment le chef des exalts. Riego y
venait plus rarement, mais jamais sans me perscuter de dclarations que
j'arrangeais peu avec son caractre de Catilina. Il tait souvent d'une
timidit remarquable pour un soldat et pour un conspirateur, et
quelquefois d'une jactance qui ne semblait pas naturelle, et que je
prenais plutt pour un effort de son rle que pour un trait de son
caractre. En gnral, il y avait de la prsomption plus que de la
grandeur dans les personnages du drame qui se droulait sous mes yeux.
Ni dans les militaires ni dans les politiques je ne trouvais ce cachet
hroque de nos hommes de tribune ou de nos hommes de guerre, cette
soudainet de gnie, de force et de valeur qu'avait suscite la
rvolution franaise dans quelques uns de ses premiers partisans. Le
trait le plus saillant des acteurs de la rvolution espagnole que les
salons de madame G... firent passer sous mes yeux, c'tait l'incroyable
confiance, la prsomptueuse scurit avec laquelle ils parlaient de
leurs forces et de leurs obstacles. La raison n'est gure mon lot, eh
bien! j'tais le raisonneur de la socit; moi seule connaissais le mot
objection, et il m'est si peu naturel de m'en servir, que je cessai
presque d'aller chez madame G... parce qu'il y avait trop  faire.

La socit de la baronne de C..., qui m'aurait convenu plus que toutes
les autres, tait dissoute. Cette dam avait suivi son mari, qui obtint
un commandement du ct de Murcie. Je finis par ne plus sortir le soir,
et don Flix m'amena quelques uns de ses amis avec lesquels nous
passions la soire en causant. J'allais cependant au spectacle de temps
en temps. Le gnral Zayas, que j'y rencontrai un jour, me dit: Vous
avez donc une tertulia; je pensais que don Flix tait le seul homme qui
ft admis habituellement chez vous?

--Vous tes dans l'erreur, lui rpliquai-je, et cela ft-il vrai, je
ferais volontiers une exception en votre faveur.

--J'accepte, et ds demain je me prsenterai  votre htel. Il fut
exact, car le jour suivant, en rentrant de la promenade de la Floride o
j'tais alle respirer le frais, je trouvai chez moi le gnral qui
m'attendait. Vous voyez, me dit-il, que je suis homme de parole; je
profite de la permission que vous m'avez donne, et je viens de bonne
heure pour jouir des charmes de votre conversation avant que vos
habitus ne viennent vous obliger  tre aimable pour tout le monde. Je
ne vous ennuierai point de politique, dont vous devez tre rassasie et
que vous devez trouver bien vide dans la bouche de nos prtendus hommes
d'tat. Parlons plutt de vous, et dites-moi, si vous n'y voyez pas
d'inconvnient, quel est le dmon qui vous pousse  rester en Espagne
dans des circonstances aussi critiques; car je ne pense pas que votre
liaison avec don Flix ait un caractre grave. D'ailleurs, certaines
confidences du duc d'A... que vous devez trs bien vous rappeler, m'ont
appris que le jeune brigadier n'a pas t l'objet le plus srieux de vos
penses.

Malgr le ton de cette prface, je ne tmoignai aucun mcontentement au
gnral Zayas, qui parlait avec une grce parfaite, et qui d'ailleurs
avait l'art singulier d'habiller les penses les plus dlicates d'un
langage qui les faisait passer partout. Je ne pouvais pas nier
l'aventure  laquelle il faisait allusion, et au fond je n'avais aucune
envie de le dissuader. Ce qui m'tonne, reprit-il, c'est que le roi,
qui est trs curieux, et qui, malgr la captivit o l'on dit que nous
le retenons, voit qui il veut dans son palais et au dehors, ne vous ait
pas envoy quelque message secret. Connaissez-vous quelqu'un de la
Camarilla?

--Qu'entendez-vous, lui dis-je, par ce mot de Camarilla? est-ce qu'il y
en a encore une?

--Sans doute; outre quelques dbris de l'ancienne, S. M. a fait de
nouvelles recrues. Les courtisans, ce sont des champignons qui poussent
sous tous les rgimes. La nouvelle Camarilla s'est forme du parti en
minorit parmi les constitutionnels. Dans le moment o je vous parle,
les comuneros, mcontens de n'avoir pas profit de la victoire du 7
juillet, qui a fait tomber toute l'influence entre les mains des maons,
se sont introduits dans la Camarilla. L'un d'entre eux, le mdecin
Regato, homme de beaucoup d'esprit, et qu'entre nous je regarde comme se
moquant de tous les partis, a beaucoup d'influence auprs du roi. Le
vieux Romero Alpuente, le seul jacobin peut-tre qu'il y ait parmi les
constitutionnels, a eu, par le moyen de ce Regato, une longue audience
du roi, et il vient de publier une brochure dans laquelle il se plaint
vivement du peu d'gard qu'on tmoigne pour S. M., dont les prrogatives
sont le palladium de nos liberts: ce qui ne l'empchera pas d'tre
pendu, ainsi que moi, dans le cas d'une contre-rvolution que nos
habiles hteront par leurs tourderies. Vous devriez, ajouta le gnral
Zayas, aller voir le roi; votre conversation l'amuserait, je vous
assure; d'ailleurs, le systme constitutionnel n'a point mis d'obstacle
aux promenades du petit jardin du Retiro, et quoique le duc d'A... soit
absent, vous ne manquerez pas de cavaliers.

--Je suis peu curieuse, rponds-je, de revoir S. M., et peu dispose
aux promenades du Retiro; et croyez-vous que le roi lui-mme soit fort
gai dans ce moment?

--Ferdinand VII, me dit le gnral, ne manque pas d'une certaine
philosophie; il se trouverait heureux, si les insinuations de l'tranger
ne l'assaillaient pour lui persuader le mcontentement. Il est autant
impatient des conseils qu'on lui donne de toutes parts, que des
entraves mises par nos nouvelles lois  une autorit qu'il n'a jamais
exerce par lui-mme, et dont il sera bien embarrass si jamais il en
recouvre la plnitude. Notre roi est bien mal jug, non seulement en
Europe, mais en Espagne mme. Demandez  Martinez de la Rosa, qui a t
son premier ministre, quel fut son tonnement au premier conseil; je
tiens de lui-mme qu'il fut surpris de la sagacit avec laquelle le roi
discutait les matires mises en dlibration, et de l'instruction plus
qu'ordinaire dont il donna des preuves. On l'accuse d'tre peu sincre;
j'avoue que les apparences sont contre lui; mais rflchissez que
presque en naissant il a d se faire une habitude de ne pas montrer sa
pense, et je crains bien pour lui qu'il ne soit jamais, quelque chose
qui arrive, en position de n'tre que franc. Son caractre, quoiqu'il ne
manque pas de courage personnel (vous avez pu le voir le 7 juillet), est
aux prises avec des circonstances trop fortes, soit que le systme
constitutionnel se maintienne comme je dois le croire officiellement,
soit qu'il soit renvers par les puissances trangres, ce que je crains
fort, je vous le dis tout bas. Mais nous voil encore parlant politique.
Je vous laisse et vous engage  aller au palais. Je vous amnerai
quelqu'un qui vous donnera des renseignemens  ce sujet. Le gnral se
leva et sortit. Don Flix et deux autres officiers arrivrent peu aprs.
L'un d'eux, comunero trs exalt, me lut quelques pages de la brochure
de Romero Alpuente, qui tait fort mal crite, et d'une incohrence
ridicule. L'auteur conseillait au roi de se mettre  la tte des vrais
patriotes, d'exterminer ces _infmes modrs_ qui entravaient tout.
J'acquis une nouvelle preuve de la vrit de cette maxime, que les
diffrentes sectes d'une mme religion se hassent plus entre elles,
qu'elles ne dtestent les religions les plus opposes. Romero Alpuente
se serait plutt arrang des serviles que des libraux franc-maons. Son
amour pour la libert n'tait que de l'envie et de la haine.

Je rflchis pendant la nuit  l'ide qu'avait fait natre en moi le
gnral Zayas d'aller voir le roi, auquel je devais de la
reconnaissance, car il ne m'avait pas promis en vain, et mon affaire de
la vieille crance s'tait arrange. Aussi, aprs avoir rsist aux
propositions du gnral Zayas, je dsirai secrtement qu'il me les
renouvelt. Quand il revint me voir, il ne me parla plus de rien, et me
dit seulement qu'il me prsenterait une personne qui me dterminerait
probablement  faire la dmarche qu'il m'avait conseille; et moi de
rpondre que je la recevrais volontiers.

Le lendemain,  sept heures du soir, le gnral Zayas me prsenta en
effet un homme que je reconnus pour un ecclsiastique  sa cravate
noire; car les prtres en Espagne, surtout  Madrid, portent souvent des
habits sculiers, et ne se distinguent que par la cravate noire. Voici,
me dit le gnral Zayas, mon ami don Philippe N***, qui dsirait fort
d'avoir l'honneur de vous voir. J'espre que vous me remercierez de vous
l'avoir prsent, car il est fort aimable et homme de conduite, puisque,
malgr les gages nombreux qu'il a donns au nouvel ordre de choses, il
est trs bien chez le roi, qui daigne souvent fumer un cigare avec lui,
ce qui ne l'empche pas d'tre galement en crdit auprs de nos plus
fameux constitutionnels. Il faut tre femme ou prtre pour savoir ainsi
se maintenir dans une situation o tout autre et dj commis mille
imprudences. Don Philippe prit la parole et m'adressa un compliment
fort bien tourn, auquel je rpondis de mon mieux. La conversation
s'engagea, et le gnral fut ce jour-l d'une amabilit presque
franaise. Je m'animai moi-mme, et don Philippe parut fort content de
nous. Le rcit de mes campagnes l'amusa beaucoup. Quand j'eus fini de
les lui raconter, le gnral dit  don Philippe: Vous ne pouvez payer
madame en mme monnaie; mais, au lieu des expditions que vous n'avez
pas faites, racontez-nous comment vous vous y tes pris pour tre bien
avec tout le monde et pour avoir des amis dans tous les partis; car je
ne doute pas que, si les serviles eussent triomph au 7 juillet, vous ne
fussiez  l'heure qu'il est archidiacre de Tolde tout au moins.

--Je ne sais pas au juste ce que je serais, mais,  coup sr, je
n'eusse pas t proscrit. Mon habilet que vous vantez a consist en
deux choses fort simples: d'abord  ne dire que ce que je pense, mais
presque jamais tout ce que je pense; ensuite  ne dire du mal de
personne, et  ne refuser mon appui  qui que ce soit. Soyez certain
qu'un bon calcul mme d'gosme serait l'obligeance; qu'il reste
toujours dans l'esprit de la personne qu'on sollicite pour un autre que
soi un commencement de bienveillance qui profite souvent dans
l'occasion. Mes premiers rapports personnels avec sa majest sont
antrieurs  la rvolution. Je vins exprs de Valence  Madrid, en 1818,
pour implorer la clmence du roi en faveur d'un conspirateur obscur que
le gnral lio voulait faire fusiller, et dont la mort aurait plong
dans la dsolation une famille nombreuse. Je fus assez heureux pour
avoir cette grce, que j'obtins par une constance  rester pendant
quatre jours aux portes du palais, renouvelant quatre fois par jour mes
instances auprs du roi et de tous les membres de la famille royale.
Lors de l'meute  laquelle donna lieu, il y a deux ans, l'imprudence de
quelques gardes du corps, le roi me reconnut dans la foule, et m'appela
auprs de sa voiture pour me demander quel tait le motif du tumulte. Je
rpondis  sa majest qu'il tait au milieu d'un peuple qui respecterait
toujours sa personne, mais qu'il fallait excuser un moment d'exaltation
qui venait d'un malentendu. Le roi fut satisfait des explications que je
lui donnai, et m'ordonna de me prsenter dans la soire au palais. Je
m'y rendis et me fis annoncer. Ferdinand VII me rappela la grce que,
sur ma prire, il avait accorde, et me demanda en souriant si j'tais
bien constitutionnel. Je rpondis que je trouvais de bonnes choses dans
le nouveau rgime, et que d'ailleurs je ne me permettrais pas de trouver
mauvais ce que sa majest elle-mme semblait approuver. Bonne pice, me
dit le roi; _hombre con faldas_[2], c'est tout dire. Sa majest me fit
prsent d'une douzaine de cigares et m'engagea  revenir, en me
prvenant de faire savoir  son valet favori, Chamorro, qu'il
m'accordait l'entre. Depuis ce temps j'ai trs souvent l'honneur de
voir ce prince; et, sans jouer le vil rle d'espion, je l'instruis de ce
qui se passe. Mes amis, et parmi eux beaucoup sont des constitutionnels
trs ardens, n'ignorent pas mes assiduits au palais; je ne leur cache
pas mes conversations avec le roi, auprs duquel j'avais interrompu mes
visites depuis le 1er juillet. Le 8, Chamorro est venu me chercher, et
j'ai continu, depuis  aller tous les jours au palais, o il est rare
que je me prsente plus de deux fois sans avoir l'honneur de voir sa
majest. D'ailleurs je ne me mle de rien.

Cette premire visite dura plus de deux heures. Trois jours aprs, don
Philippe revint seul et me dit sans prambule: Je croyais apprendre une
nouvelle au roi, en lui disant que j'avais fait la connaissance d'une
dame trangre fort aimable, et en lui rapportant une partie des
anecdotes intressantes que vous nous ayez racontes. Comment! s'est
cri notre gracieux souverain, elle est ici. Je ne me suis donc pas
tromp en croyant l'apercevoir dans le jardin d'Aranjuez le jour de la
Saint-Ferdinand. C'est bien mal  elle d'abord d'tre partie sans
prendre cong, et de n'tre point venue me voir depuis son retour.
Craint-elle de se compromettre en venant au palais? J'ai cru pouvoir
certifier  sa majest que vous tiez bien loigne de pareils
sentimens, mais que probablement vous craigniez d'tre importune. Le roi
m'a expressment charg de vous assurer le contraire, et je vous engage
fort  aller prsenter vos hommages  sa majest. Je rpondis  don
Philippe que je demanderais une audience. Vous avez tort, me dit-il; le
marquis de Santa-Crux, grand chambellan, tout constitutionnel qu'il est,
fait rigoureusement observer l'tiquette, et vous aurez  subir tout
l'ennui d'une prsentation en forme: il vaut mieux arriver par Chamorro;
je lui en parlerai ce soir et vous rendrai rponse demain.

Don Philippe m'apporta en effet, le lendemain  midi, l'avis de me
rendre le soir par la porte de l'Orient au palais. Je sortis  pied,
vtue  l'espagnole,  sept heures et demie, accompagne de Yusef; et je
trouvai sur le seuil de la porte qui m'avait t indique, un laquais
qui me demanda si je venais de la part de don Philippe. Sur ma rponse
affirmative, il me fit une grande rvrence et m'invita  le suivre. Je
monte, toujours accompagne de Yusef, et j'entre dans une chambre o
taient don Philippe et un autre homme que j'appris tre Chamorro. Ce
dernier alla immdiatement prvenir le roi, et me fit passer dans un
beau salon o sa majest entrait en mme temps. J'ai  me plaindre de
vous, me dit ce prince: vous me traitez un peu trop
constitutionnellement.

--Sire, je ne me flattais pas que votre majest me ft l'honneur de se
rappeler les momens que j'ai passs auprs d'elle, et je craignais
d'tre indiscrte en lui demandant la permission de lui renouveler
l'hommage de mon profond respect.

--Il s'est pass bien des choses depuis que nous ne nous sommes vus:
que pensez-vous de ma situation nouvelle? Vous devez avoir eu bien peur
le 7 juillet, car je sais que vous tiez  Madrid.

--Je ne puis pas dire  votre majest, rpliquai-je, que je n'ai pas
prouv un peu de crainte, mais je dois ajouter que ma curiosit tait
plus forte encore; car, depuis le moment o la garde royale a attaqu
dans la rue Saint-Bernard, j'ai t tmoin oculaire de tous les
vnemens de la journe, et lorsqu' quatre heures votre majest se mit
au balcon de la place du palais, j'tais dans cette mme place, o
m'avait conduite mon inquitude pour la personne de votre majest.

--Je vous remercie, mais sachez que je n'ai pas craint un seul moment
pour mes jours. Je ne croirais jamais qu'aucun Espagnol ait eu la pense
d'y attenter. Au reste, ce mouvement, ou cette insurrection, comme on
voudra l'appeler, est une _btise_ (l'expression est textuelle); mais il
n'y avait pas de conspiration, au moins que je sache, car beaucoup de
gens se servent de mon nom sans mon aveu. Je suis l'homme de mon royaume
qui sais le mieux tous les articles de la constitution. Qui voyez-vous
ici? Zayas, je le sais, homme d'esprit, aimable, mais un peu dangereux,
je vous en prviens.

Le roi continua sur un ton de plaisanterie qui devenait plus vif de
moment en moment; mais je gardai une contenance froide et respectueuse,
et je me levai plusieurs fois pour engager sa majest  me permettre de
me retirer. Le roi se leva enfin: J'espre, me dit-il, que vous ne me
tiendrez pas rigueur, et que je ne vous vois pas pour la dernire fois.
Je saluai et sortis par o j'tais entre. Don Philippe me reconduisit
chez moi, o je trouvai don Flix qui m'attendait pour m'annoncer son
dpart pour Barcelonne, o il allait prendre le commandement de quelques
troupes destines  la poursuite des rebelles catalans.




CHAPITRE CCIII.

Une sance des Corts.--Les orateurs espagnols.--Argelles et
Calliano.--Dpart du roi Ferdinand pour Sville. tat de
Madrid.--Affaire de Bessires et du gnral Zayas.--Capitulation avec
les Franais.


Je fus tente de partir pour Barcelonne ou tout au moins pour Valence,
afin d'y passer l'hiver, qui est assez froid  Madrid. J'en fus
dissuade par le gnral Zayas, qui me conseillait de rentrer en France,
parce qu'il regardait la guerre comme invitable. En effet, il tait
difficile de se faire illusion sur les projets des puissances, d'aprs
la protection ouverte qu'on accordait aux bandes insurges de Navarre,
de Catalogne et d'Arragon, dcores du nom d'arme de la Foi. Je ne
suivis pas le conseil du gnral Zayas, et je restai  Madrid. Je ne
pouvais croire  la guerre, parce que je supposais, d'une part, que le
gouvernement franais ne demandait pas mieux que de l'viter, et de
l'autre, je ne croyais pas le ministre espagnol assez imprudent pour
repousser toutes les propositions d'arrangement qui lui taient faites.

Pendant que les ministres de France, d'Autriche et de Russie cherchaient
 nouer des ngociations avec le ministre San-Miguel, qui n'osait gure
s'y prter de peur de perdre sa popularit auprs des Corts, car le
fanatisme politique n'est pas facile  servir, arriva  Madrid lord Fitz
Roy-Sommerset, ancien aide de camp du duc de Wellington. On le disait
charg par le gouvernement anglais de prendre des renseignemens sur le
vritable tat des choses. Je le vis chez sir William A'court, ministre
d'Angleterre, o il eut quelques confrences avec le gnral Alava et
avec l'amiral Cayetano Valds, tous les deux membres des Corts. Je sus
par le gnral Zayas que le gouvernement anglais ne s'opposerait pas aux
projets de la France, et ds ce moment je ne doutai plus de la chute des
Corts; car il me paraissait impossible que l'Espagne pt rsister  une
attaque srieuse. Je ne croyais cependant pas que l'invasion se ft avec
autant de rapidit que je la vis s'accomplir quelques mois plus tard,
d'autant que les troupes constitutionnelles commandes par Mina et
d'autres gnraux, en Catalogne, en Arragon et en Navarre, battirent sur
tous les points les bandes de la Foi, qui furent obliges de se rfugier
en France. Ces succs enhardirent les constitutionnels, qui se
regardaient dj comme invincibles. Le gnral Zayas ne partageait pas
ces illusions, et me disait souvent: Je combattrai avec mes
compatriotes contre les Franais, mais croyez que nous serons vaincus.

Plusieurs personnes se flattaient encore d'un arrangement, mais ces
esprances s'vanouirent  la remise des notes prsentes par les
ministres de France, d'Autriche et de Russie, lesquelles donnrent lieu
 une discussion trs orageuse dans le sein des Corts, auxquels le roi
en fit donner communication par le ministre San-Miguel.

J'tais  cette sance avec don Philippe, qui avait voulu m'y
accompagner. Je fus assez peu merveille des Mirabeau et Barnave
castillans. Riego et Quiroga, trs chers  l'assemble, n'avaient rien
d'oratoire; mais le dput Augustin Argelles soutint la brillante
rputation qui lui avait valu aux Corts de 1812 le surnom de _divino_.
Son crdit avait baiss dans ces derniers temps, parce qu'on le
regardait comme le chef du parti modr. Son rival aux Corts nouvelles
tait Galiano, dput de Cadix, plus imptueux qu'loquent, mais le seul
rival d'Argelles. Je n'ai pas lu Aristote, je n'ai mme pas lu
Dmosthnes, je ne prtends donc pas juger les orateurs espagnols, car
tout jugement littraire impos au public me parat toujours bien prs
de l'impertinence; je dirai seulement qu'aux Corts on consommait bien
des paroles avant de dire quelque chose. J'ai ou dire cependant que M.
le comte Toreno, homme plein d'instruction, d'lvation et de noblesse,
d'une admirable justesse d'esprit; que M. Martinez de la Rosa,
littrateur de gnie, politique conciliant, portant dans les affaires la
timide candeur d'un jeune homme, avaient souvent prononc des discours
dont les tribunes publiques d'Angleterre ou de France auraient pu tre
jalouses.

Dans la sance dont je parle, MM. Argelles et Galiano, anims sans
doute par le puissant intrt du moment, me parurent s'lever  une
certaine hauteur. Ils excitrent un vritable enthousiasme, et je fus
mue moi-mme, lorsque, se prcipitant dans les bras l'un de l'autre,
ils se promirent de renoncer  toute rivalit politique, et de n'avoir
qu'un but, le salut de la patrie. Argelles fit un appel vhment au
patriotisme des Espagnols. Cette sance porta quelques fruits. Le
gouvernement ne trouvant plus d'entraves put ordonner de grands
prparatifs. Les ministres de France, d'Autriche et de Russie prirent
leurs passe-ports, et furent bientt suivis du nonce et de l'envoy de
Sardaigne. Il fut dcid que la cour, les Corts et le gouvernement
iraient  Sville ds qu'on aurait la certitude que l'arme franaise
avait commenc son mouvement. Le comte de Labisbal (Henri O'Donnel) fut
nomm gnral en chef d'une arme qui devait se rassembler  Madrid; mon
ami Zayas eut le commandement en second. Les gnraux Morillo et
Ballesteros eurent aussi des commandemens en chef, et Mina resta charg
de dfendre la Catalogne, dont il avait dj chass toutes les bandes de
la Foi.

Si l'activit que dployrent les gnraux Labisbal et Zayas et t
imite sur les autres points de l'Espagne, et si de nouvelles divisions
entre les constitutionnels ne fussent pas venues tout ruiner d'avance,
il est probable que l'arme franaise n'aurait pas fait une campagne
aussi rapide.

La guerre n'tait plus une apprhension, mais une certitude. Le discours
de sa majest Louis XVIII  l'ouverture des chambres avait tout
clairci. Le comte de Labisbal et le gnral Zayas dployrent une
activit  laquelle les Espagnols n'taient pas accoutums. Comme je
l'ai remarqu en France et en Italie, les crises politiques retrempent
l'amour des plaisirs qu'elles devraient teindre; et le carnaval, qui
commenait presque au bruit du canon, fut fort gai. Aussi, en voyant
l'ardeur de ses compatriotes pour les ftes, le gnral Zayas
s'criait-il: Ils s'en donnent pour la dernire fois!

Cependant le dpart du roi fut fix au 20 mars. Sa majest parut s'y
rsoudre sans rpugnance, et sanctionna de bon coeur le dcret de
translation du gouvernement  Sville. Tous les employs, depuis les
ministres jusqu'au moindre commis, reurent l'ordre de suivre le roi.
Les ministres d'Angleterre, des Pays-Bas, de Sude, de Dannemark, dont
les gouvernemens n'avaient pas rompu avec le ministre constitutionnel,
se rendirent aussi dans la capitale de l'Andalousie. Le gnral Zayas me
dtourna de ce voyage, et je lui en sus beaucoup de gr depuis, surtout
lorsque j'appris combien de fatigues et de privations avaient endures
beaucoup de femmes qui avaient fait cette partie. Deux rgimens
d'infanterie de ligne, un de cavalerie, une batterie d'artillerie et
deux bataillons de la milice urbaine de Madrid qui s'offrirent
volontairement pour servir d'escorte au roi, n'empchrent pas que, sur
les flancs et sur les derrires du convoi, plusieurs personnes ne
fussent dpouilles par des bandes prtendues royalistes, qui, tout en
pensant bien, agirent fort mal. Depuis la guerre de 1808, toutes les
bandes de voleurs de grand chemin se prtendent armes contre le
gouvernement existant: elles ont t tour  tour royalistes ou
constitutionnelles, s'inquitant fort peu des principes de ceux qu'elles
dpouillent, pillant toutes les opinions, et dvalisant avec une
impartialit rare les voyageurs de toutes les nuances.

Le dpart de la cour, des Corts et des tribunaux laissa un grand vide
dans la capitale. Toutes les runions de socit furent dissoutes; il ne
resta de maison ouverte que celle de la marquise de Regalia, o j'allais
trs rarement.

On ne tarda pas  apprendre  Madrid que les Corts avaient dcrt la
translation du sige du gouvernement  Cadix. Le roi se refusant 
quitter Sville, les Corts dclarrent que sa majest tait dans un
tat de maladie qui ne lui permettait pas d'exercer les fonctions
royales. En consquence son autorit fut suspendue momentanment par un
acte souverain de cette assemble, et le gnral Riego fut charg de
l'excution du dcret de translation, qui eut lieu sans autre rsistance
qu'une protestation verbale de la part du roi, lequel consentit
cependant, aprs tre entr  Cadix,  reprendre les rnes de l'tat.

Ds que le roi et les Corts eurent quitt Madrid, il n'y eut plus
d'unit dans le gouvernement. Les gnraux en chef exercrent l'autorit
suprme chacun dans son arrondissement. Le comte de Labisbal commanda
souverainement dans la capitale, autant en firent Ballesteros en
Arragon, Morillo en Galice, Mina en Catalogne, et Lopez Baos en
Andalousie. Les Franais franchirent la Bidassoa le 7 avril; la nouvelle
en fut connue promptement  Madrid, et Labisbal, sous prtexte de
prendre position, dissmina ses troupes de telle manire qu'aucun point
n'offrait de rsistance. Quelques personnes supposrent qu'il voulait
faire un arrangement particulier, on en parlait beaucoup, et j'en fis
plusieurs fois la question au gnral Zayas, qui ne voulut jamais
s'expliquer  ce sujet. Quant  lui, que le gnral Labisbal avait
charg du commandement particulier de la capitale, il se contentait
d'entretenir la tranquillit, et jusqu' la fatale journe du 20 mai,
dont je parlerai tout  l'heure, la paix publique ne fut pas trouble un
seul instant.

Les Franais arrivaient avec beaucoup de lenteur. Ils paraissaient
prendre des prcautions qui eussent t bien inutiles s'ils avaient su
ce qui se passait en Espagne. L'enthousiasme qui s'tait manifest aprs
la sance des Corts, dont j'ai parl, s'tait entirement amorti. Les
proclamations de monseigneur le duc d'Angoulme circulaient librement
dans Madrid. Beaucoup de constitutionnels, rassurs par les dclarations
d'un prince dont on connaissait la loyaut, taient rests dans la
capitale, entre autres Martinez de la Rosa. On apprit enfin par une
lettre imprime du comte de Montiyo, adresse  Labisbal, et rpandue
avec profusion, que ce dernier se proposait d'entrer en arrangement avec
les Franais. Mais sans doute il avait mal pris ses mesures, car il fut
oblig de se cacher pour chapper  la fureur du soldat.

Le gnral Zayas resta seul charg du commandement en chef dans ces
circonstances difficiles. Il ne croyait nullement au succs de la
rsistance, mais il avait trop d'honneur pour ne pas rsister. Nanmoins
la prudence lui commandait de ne pas exposer la capitale aux horreurs
d'un assaut: aussi, ds qu'il apprit que l'arme franaise avait paru
sur la chane du Guadarrame,  quinze lieues de Madrid, il se rendit en
personne  Buytrago, pour y traiter avec le major gnral Guilleminot de
la remise de la ville  l'arme franaise. Il fut convenu que, le 24
mai,  cinq heures du matin, les postes espagnols seraient relevs par
des troupes franaises, qu'immdiatement le gnral Zayas se rendrait au
del du Tage, et qu'un armistice de quelques jours aurait lieu entre les
deux armes pour viter l'effusion du sang. Zayas tait revenu de
Buytrago dans la nuit du 19 au 20. Je le vis le 20 au matin, et il me
fit part de sa ngociation. Je restai  djeuner chez lui, et nous
quittions la table lorsqu'on vint le prvenir que des hommes  cheval de
la division royaliste de George Bessires taient  la porte d'Alcala,
et s'annonaient comme l'avant-garde de ce partisan, qui prtendait
prendre possession de la capitale de l'Espagne au nom du roi. Quatre ou
cinq claireurs taient mme entrs par cette porte, garde seulement
par un poste peu nombreux, car le gnral Zayas se reposant sur la
convention signe avec le major gnral de l'arme franaise, et
approuve par le prince gnralissime, n'avait point pris de prcautions
contre une attaque qu'il ne pouvait prvoir.

Le gnral Zayas sortit lui-mme, accompagn de ses aides de camp, pour
vrifier ce qui se passait, et donna en mme temps l'ordre  la garnison
de prendre les armes. Arriv  la hauteur du Prado, il apprit que
Bessires tait lui-mme en dehors de la porte, et qu'il tmoignait le
dsir d'avoir une confrence. Zayas y consentit, et s'approcha de la
porte; Bessires s'avana, et le somma de rendre la ville, tant rsolu
de l'enlever de vive force. Le gnral Zayas lui rpondit que non
seulement il n'obtemprerait pas  sa demande, mais que voulant s'en
tenir strictement aux stipulations de la convention arrte entre le
gnral Guilleminot et lui, il allait l'attaquer lui-mme et le forcer 
abandonner les environs de la capitale. Bessires se retira, les portes
furent fermes, et sa division se mit en bataille  cinq cents pas de la
porte d'Alcala. Cependant le bruit de l'approche de Bessires se
rpandit  l'instant dans la ville, et une foule d'individus de la
populace sortit avant que toutes les issues de la ville fussent
interceptes, et se porta  la rencontre de Bessires. Pendant ce
temps-l le gnral Zayas prit rapidement des mesures nergiques, il
distribua les troupes dans les divers quartiers de Madrid, et empcha la
circulation des habitans dans les rues qui avoisinaient la porte
d'Alcala. Il sortit lui-mme avec un corps de cavalerie et d'infanterie
par cette porte, et attaqua vivement la division de Bessires, qui ne
tint pas un instant contre les troupes constitutionnelles. Celles-ci
firent un bon nombre de prisonniers, et ramenrent plusieurs des
personnes qui taient alles  la rencontre de Bessires. La faible
garnison qui occupait Madrid pendant que Zayas poursuivait la bande de
Bessires, fit si bonne contenance, que la populace, qui tait devenue
trs royalistes depuis qu'elle avait appris l'invasion de l'arme
franaise, n'osa pas bouger. Le gnral rentra bientt; il me trouva
chez lui, o j'tais dans une grande inquitude sur son compte: je
craignais que les troupes franaises qu'on savait tre  Alcala, 
quatre lieues de Madrid, n'eussent cru devoir soutenir Bessires, et
que, par suite de cette malheureuse chauffoure, la convention de
Buytrago ne ft annule. Zayas me rassura et me dit: Je viens de rendre
 la ville de Madrid un immense service, en la sauvant d'une occupation
de trois jours par les honntes hros de Bessires; mais je ne m'abuse
point sur les suites de mon dvouement: on va m'accuser d'avoir fait
massacrer la population de la capitale, parce qu'une concidence fatale
a fait rencontrer dans les rangs de cette troupe des sots qui croyaient
bonnement que j'allais cder  l'insolente sommation d'un aventurier.

Au moment du dner, on annona deux parlementaires franais qui venaient
s'informer auprs du gnral Zayas du motif du combat qui venait d'avoir
lieu. Aprs en avoir appris la cause, ils tmoignrent leur indignation
contre Bessires; et l'un d'eux, qui tait un colonel attach 
l'tat-major gnral du prince, se chargea d'un rapport que ce gnral
Zayas envoya  son altesse royale. J'ai su que ce rapport avait valu 
Zayas une lettre du gnral Guilleminot, crite par ordre de monseigneur
le duc d'Angoulme, dans laquelle la plus positive approbation tait
donne  sa conduite. Ces officiers franais ayant travers la ville au
moment o finissait le tumulte extrieur excit par l'apparition de
Bessires, la populace s'imagina que l'arme franaise allait entrer
immdiatement dans la ville, et dj il se formait des rassemblemens
dans les faubourgs; mais ds qu'ils virent que le gnral Zayas, au lieu
de se prparer  vacuer Madrid, faisait renforcer la garde des postes,
et que les aides de camp reconduisaient les parlementaires hors de la
ville, tout rentra dans l'ordre.

Les journes du 21 et du 22 se passrent fort tranquillement;  neuf
heures du soir du 22, le gnral Zayas fit prendre les armes aux troupes
qui formaient la garnison de Madrid, et fit diriger les quipages et
l'artillerie sur la route de Toledo. Je voulus prendre cong de lui, et
ce n'est pas sans attendrissement, car je voyais peut-tre pour la
dernire fois ce brave gnral qui avait rpandu tant d'agrmens sur mon
sjour  Madrid. Il partait le coeur serr de tristesse. J'espre
beaucoup, me dit-il, dans la sagesse de monseigneur le duc d'Angoulme;
mais que d'obstacles n'aura-t-il pas  vaincre! Difficilement il pourra
se former une ide exacte de la profonde ignorance du parti auquel les
armes franaises vont livrer mon malheureux pays. Je n'ai pas une haute
opinion, vous le savez, des talens de nos hommes d'tat
constitutionnels; mais, les plus mdiocres et les plus exalts d'entre
eux sont des aigles et des anges en comparaison de ceux qui vont
triompher. Le protectorat de la France, dgag de l'influence de la
sainte-alliance, et t profitable aux deux nations; mais la manire
dont elle va l'exercer va lui coter fort cher, et dtruire peut-tre
pour long-temps la sympathie qui s'tait tablie entre les deux peuples
depuis 1814. Je dis un dernier adieu  Zayas, et je rentrai chez moi.




CHAPITRE CCIV.

Entre des Franais  Madrid.--Portrait du pre Cyrille.--Mes entrevues
avec ce personnage.--M. Ouvrard, munitionnaire gnral.--La
rgence.--Les gnraux Eguia et Quesada.--Le duc de
l'Infantado.--Ordonnance d'Andujar.


Le lendemain je me levai de trs bonne heure, et je me dirigeai vers le
Prado pour me trouver  l'entre des Franais annonce pour neuf heures
du matin. En passant par la porte du Sol, je la trouvai occupe par un
bataillon de la garde royale. Je sus que le gnral Latour-Foissac tait
entr  la pointe du jour, et avait pris possession de la ville, que le
gnral Zayas vacuait au mme instant. J'aperus M. D***, que j'avais
connu employ suprieur de la police  Paris; j'en fus reconnue, et
aprs les premires expressions de sa surprise de me trouver  Madrid,
il m'apprit qu'employ  l'tat-major gnral du prince, il tait arriv
incognito  Madrid pour y voir le duc de l'Infantado, qu'on se proposait
de mettre  la tte du gouvernement provisoire de l'Espagne; mais qu'il
avait eu toutes les peines du monde  dcouvrir ce seigneur, qui, me dit
en riant M. D***, tremblait encore de la peur qu'il avait eue au 7
juillet. Je l'ai cependant dcid, ajouta-t-il,  se prsenter  son
altesse royale; mais je vous avoue que la conversation que j'ai eue avec
lui m'a laiss une ide peu favorable de ses talens, et je doute fort
qu'il soit capable de remplir le rle qu'on lui destine.

M. D*** m'apprit que le fameux Ouvrard tait aussi de l'expdition, et
qu'il venait exploiter en personne l'immense entreprise dont il avait
obtenu l'adjudication. Vous allez tre bien tonne, me dit M. D***,
quand vous verrez l'trange mnagerie que nous tranons aprs nous. En
premier lieu, une rgence provisoire prside par une espce de vieux
fou qu'on appelle Eguia, gnral,  ce qu'il dit, et qui ressemble  un
vieux procureur;  leur suite vient un guerrier improvis par les moines
et connu sous le nom de Trappiste; et enfin une division, ou soi-disant
telle, de dfenseurs du trne, qui se donnent pour les hros du 7
juillet, et qui ne savent pas mme marcher au pas militaire. Tous ces
gens-l ne sont bons qu' dtruire l'effet des proclamations et des
sages mesures du prince. Je n'ai trouv de raisonnables dans cette
tourbe, que deux hommes, le gnral Quesada, qui, dans son parti, se
trouvait en trs mauvaise compagnie, et le pre Cyrille, gnral des
Franciscains, homme fort aimable et qui blme tout bas ce qu'il approuve
tout haut. Je voudrais que vous connussiez ce religieux, qui n'a du
moine que l'habit, et qui est un des plus jolis hommes que jamais le
froc ait couverts.

M. D*** m'offrit de m'accompagner au Prado, o tait dj arriv le
rgiment des chasseurs de la garde franaise. La matine tait superbe;
beaucoup d'habitans de Madrid, rassurs par la tranquillit qui rgnait
dans la ville depuis que les Franais en avaient pris possession,
s'taient rendus au Prado pour jouir du spectacle de l'entre du prince.
Un bataillon des gardes espagnoles habilles en France ouvrait la
marche. Il est probable que ce bataillon avait t recrut parmi les
soldats de la Foi; car, malgr l'espace immense qu'offrait la grande
alle du Prado, ses officiers ne purent parvenir  le faire dnier en
ordre, et l'on fut oblig de le faire ranger dans une des contre-alles
pour que le cortge ne ft pas arrt dans sa marche.

Le prince parut entour d'un brillant tat-major; venait ensuite une
division de cavalerie et de l'artillerie. Les Espagnols furent
merveills de la belle tenue de ces troupes. Aprs l'entre du prince,
les habitans de Madrid eurent aussi le spectacle d'un passage non
interrompu de trois divisions d'infanterie de ligne et sept  huit
rgimens de cavalerie qui traversrent la ville pour aller prendre leurs
cantonnemens dans les villages environnans. Le prince refusa le logement
qui lui avait t propos au palais, et voulut occuper l'htel du duc de
Villa-Hermosa, situ auprs du Prado.

En revenant chez moi, je rencontrai des bandes nombreuses d'hommes et de
femmes qui parcouraient les rues en dansant, en criant _mort aux
negros!_ c'est ainsi qu'on appelait depuis quelque temps les
constitutionnels. Quelques moines taient mls  ces danses, mais en
petit nombre; plusieurs femmes dont les maris taient connus pour avoir
fait partie de la milice urbaine furent insultes, mais des patrouilles
franaises eurent bientt rtabli l'ordre, et la gendarmerie assura par
sa vigilance la tranquillit de la ville. Il ne se passa plus de scnes
de cette espce pendant tout le temps que la garnison franaise fut
seule charge de garder la capitale: ce n'est que lorsque la rgence fut
parvenue  crer quelques compagnies espagnoles, que le dsordre clata
de temps  autre.

Pendant plusieurs jours la ville fut illumine tous les soirs, et
jusqu' l'installation de la rgence personne ne fut perscut. Mais 
peine ce gouvernement provisoire fut-il tabli, que, malgr les soins
gnreux et concilians du prince, les vexations se multiplirent.
Beaucoup de modrs, mme de ceux qui avaient appel les Franais de
tous leurs voeux, furent obligs de sortir de Madrid. Martinez de la
Rosa, quoique ouvertement protg par les autorits franaises, se vit
contraint d'obir  un ordre de la rgence qui lui enjoignait de quitter
l'Espagne; la ville se dpeupla de ses plus honorables habitans, au
grand regret des officiers franais, qui prfraient de beaucoup tre
logs chez des constitutionnels, o ils trouvaient de la politesse et
tous les agrmens de la socit, que dans les maisons des serviles, gens
ignorans et en gnral peu riches.

M. Ouvrard tait arriv en mme temps que le prince, et ses
marchaux-des-logis avaient marqu sa rsidence dans un des plus beaux
htels de la capitale; mais il dut le cder au prince de Carignan, qui
ne jugea pas  propos de se dranger pour le munitionnaire gnral.
Celui-ci prit son parti en homme qui sait dpenser son argent  propos;
il loua le magnifique htel d'Arriza, dans la rue d'Alcala, et il y
installa sa nombreuse suite, qui ne tarda pas  s'augmenter par
l'arrive de deux dames qu'il prsenta comme ses nices, mais que tout
le monde savait tre deux des filles qu'il avait eues de madame Tallien,
maintenant princesse de Chymay. On fut tonn que M. Ouvrard et seul,
dans toute l'arme, le privilge d'amener des femmes en Espagne, et
qu'il montt leur maison sur un pied de magnificence extraordinaire.
Tout le monde savait par coeur la vie de M. Ouvrard: cependant il donnait
des ftes si belles, tenait une table si exquise, que tout le monde
allait chez lui. Je me trompe, ce n'tait pas une maison, c'tait une
cour. Bientt M. Ouvrard fit venir sa famille relle et lgitime, Mme de
Rochechouart et sa soeur, deux personnes des plus distingues. Le palais
Ouvrard, comme je l'ai entendu appeler, devint le rendez-vous de toutes
les notabilits militaires et diplomatiques. On ne cessait de dire du
mal de ce fournisseur, et on et t bien fch de n'tre pas admis 
ses ftes et  sa table; et tel qui, dans la discussion de ses fameux
marchs, a le plus dclam contre lui, tait,  Madrid, un de ses plus
assidus commensaux.

Je voyais de temps en temps M. D. Il me tenait au courant des nouvelles
politiques et des intrigues de toute espce dont Madrid tait le
thtre. Je sus par lui que le prince tait excd des exigences et des
absurdes projets du parti qui croyait avoir vaincu la rvolution, et ne
regardait les Franais que comme des auxiliaires. Son Altesse aurait
voulu rconcilier tous les Espagnols et viter des ractions; elle
aurait dsir surtout que le bien qu'elle mditait ft opr par eux, et
leur en laisser tout le mrite. Son major gnral, homme d'un sens droit
et d'une rare capacit, guerrier et administrateur habile, malgr
l'enveloppe simple, modeste et bourgeoise qui honore ses talens sans les
cacher, le gnral Guilleminot enfin, partageait toute la magnanimit de
cette politique, qu'il ne m'appartient pas d'apprcier. Mon ancien ami
don Joseph A..., que je voyais quelquefois, en gmissait avec moi, et me
prdisait tout ce qui ne s'est que trop ralis depuis.

M. D*** me parlait souvent du pre Cyrille, qui jouissait d'un trs
grand crdit auprs de la rgence. Il me donna l'envie de connatre ce
singulier personnage, mais je ne voulais pas que M. D*** ft dans ma
confidence; je pensais que don Philippe devait plutt la recevoir. Je ne
me trompai pas, car lui ayant demand s'il connaissait ce moine clbre,
il me rpondit: Vous pensez bien qu'ayant toujours fait en sorte
d'avoir des amis puissans dans tous les partis, je n'ai pas nglig
celui-l; et si vous voulez prendre du chocolat avec sa rvrence, je me
charge de l'en prvenir; mais je vous prviens que, quoiqu'il comprenne
trs bien le franais, il le parle avec difficult. Je savais assez
d'espagnol, et,  l'aide de l'italien, j'tais parvenue  suivre de
longues conversations avec des Espagnols qui ne savaient que leur
langue. Don Philippe me promit que sous peu de jours il me mettrait 
mme de satisfaire ma curiosit. En effet, il vint le surlendemain me
dire que, si je voulais me rendre, le soir mme  six heures de
l'aprs-midi, au couvent de Saint-Franois, le pre Cyrille me donnerait
audience. Qu'on ne s'tonne pas de cette expression; un gnral des
franciscains est, en Espagne, un personnage trs important, et il
n'accorde pas indiffremment la faveur d'un entretien particulier. Je
dis  don Philippe de venir me prendre  l'heure indique, et nous nous
rendmes ensemble au couvent de Saint-Franois.

Au lieu d'entrer dans le monastre, don Philippe alla frapper  la porte
d'une petite maison contigu au pristyle de l'glise. Un jeune moine
vint ouvrir la porte, et nous introduisit dans une salle basse, o il
nous invita  nous asseoir, en attendant que sa rvrence pt nous
recevoir. Nous attendmes un quart d'heure  peu prs, et nous vmes
sortir d'une porte intrieure un homme dcor de plusieurs ordres, que
don Philippe me dit tre le duc de Montemar, membre de la rgence. Un
moine, dont la belle figure me frappa, l'accompagna jusqu' quelques pas
en arrire de la porte, et rentra dans un appartement ultrieur. Peu
d'instans aprs, le mme religieux qui nous avait ouvert la porte de la
maison vint nous prvenir que le pre gnral nous attendait; nous
entrmes dans une vaste cellule, qui aurait pu passer pour un salon.
L'ameublement, des plus simples, consistait en quelques chaises  bras,
extrmement propres, un grand fauteuil en cuir, une table recouverte
d'un tapis et une petite bibliothque. Le pre Cyrille, que je reconnus
d'abord pour tre la personne qui avait accompagn le duc de Montemar,
vint  moi d'un air extrmement gracieux, et me salua avec une aisance
remarquable. Il prit la main de don Philippe d'un air de protection, et
nous invita l'un et l'autre  prendre sance.

Le pre Cyrille ne me parut pas avoir plus de trente-huit  quarante
ans, sa figure est parfaitement rgulire et fort expressive, ses yeux
brillent de tout l'clat mridional; mais il a en mme temps le regard
fort doux. La grce de sa taille, un peu au-dessus de la moyenne,
triomphe du froc qui, pour la premire fois, me parut un vtement
lgant. Enfin, je remarquai dans l'arrangement de la robe, dans le
chapelet, dans les ordres de l'anachorte, une certaine industrie, ou,
si je puis m'exprimer ainsi, une coquetterie de cordelier.

Aprs les premiers complimens qu'il m'adressa en espagnol avec beaucoup
d'aisance, le pre Cyrille me demanda quel tait le motif qui lui
procurait l'honneur de ma visite. Je lui rpondis sans dtour, qu'ayant
vu de trs prs tous les hommes clbres de la rvolution d'Espagne, je
dsirais connatre galement ceux de la contre-rvolution, et que sur le
portrait avantageux qu'un de mes amis qui tait venu  Madrid avec
l'arme m'avait fait de lui, j'avais cd  la curiosit en priant don
Philippe de me prsenter. Je me flicite, ajoutai-je, de vous avoir vu,
et je ne m'tonne plus maintenant de votre haute position. Qui sait si
vous n'tes pas destin au rle que Ximens, franciscain comme vous,
mais probablement moins aimable, joua autrefois en Espagne.

--Ces temps sont passs, me rpondit le pre Cyrille. Je ne m'abuse pas
sur le crdit momentan que donnent  ma personne, et plus encore  mon
habit, les circonstances passagres o nous nous trouvons. Le secours
que nous avons t obligs d'implorer de la France, pour renverser le
systme constitutionnel, finira par nous tre nuisible. Les soldats
franais ne se prtent pas de bonne grce  l'emploi de protecteurs des
moines. D'ailleurs, et malgr la mission que l'arme franaise remplit
au nom de la Sainte-Alliance, elle nous fait sentir, involontairement
peut-tre, que son instinct ne la porte pas vers nous. Voyez le peu de
cas que vos gnraux et vos officiers font de nos soldats de la foi;
j'avoue qu'ils ne sont pas attrayans. Je vous dirai mme entre nous que
la plus grande partie de leurs chefs sont des gens sans nom, et ceux-l
sont les plus honntes. J'ignore quelle sera l'issue de tout ceci, non
pas quant aux oprations militaires qui seront bientt termines; mais
ce n'est pas tout que de vaincre, il faut gouverner, et quoique, sous ce
rapport, les constitutionnels nous aient donn l'exemple de la plus
grande ignorance en matire de gouvernement, je crains bien que nous ne
trouvions le moyen de renchrir encore sur leurs sottises. Vous
trouverez peut-tre que je m'explique bien lgrement dans une premire
conversation, mais outre que je compte sur la discrtion de don
Philippe, je ne suppose pas que vous vous occupiez beaucoup de
politique, et vous oublierez tout ce que je viens de vous dire.

J'tais on ne peut plus surprise d'entendre le pre Cyrille s'exprimer
avec tant de raison et de grce, son habit disparut entirement  mes
yeux, et je ne vis plus en lui qu'un homme extrmement aimable dont la
conversation tait pleine de charmes. Il sonna et ordonna  un frre qui
entr'ouvrit la porte, d'apporter le chocolat qui nous fut servi sur un
plateau d'argent avec les confitures d'usage; quant  lui, sa tasse lui
fut apporte sur une assiette de faence commune. Nous causmes encore
quelque temps, et, lorsque nous prmes cong de lui, il me dit que,
quelqu'envie qu'il et de me rendre une visite, il ne le pouvait pas,
les convenances et ce qu'il devait  la place qu'il occupait, ne lui
permettant pas de faire des visites  des personnes de mon sexe; mais
je reois toujours, lorsque je suis prvenu d'avance, et, si j'tais
assez heureux pour qu'un service  vous rendre, ou  vos amis, me valt
la faveur d'autres entretiens, je m'en fliciterais.

Je sortis de chez le pre Cyrille, enchante de lui, me promettant bien
intrieurement de le revoir. Je fis beaucoup de questions  don Philippe
sur son compte. J'appris que c'tait  l'habilet avec laquelle il avait
su profiter des circonstances qu'il devait son lvation. Exil par ses
suprieurs en Amrique, pour quelques imprudences de jeune homme, il
alla  Rio-Janeyro, o il acquit un grand crdit auprs de la reine qui
se connaissait en mrite. Il imagina et parvint  excuter le double
mariage de deux infantes de Portugal, avec le roi Ferdinand VII et son
frre don Carlos. Il fut  cette occasion combl de faveurs des deux
cours, et promu au gnralat de son ordre. Au commencement de la
rvolution, il manifesta des ides assez librales. On prtend mme
qu'il a t franc-maon; mais les constitutionnels, qui auraient pu se
l'attacher par un vch, le rebutrent, et ds qu'il vit se prsenter
des chances de contre-rvolution, il s'y jeta avec toute l'ardeur de son
ge et de son tat.

Je proposai  don Philippe d'aller au Prado pour finir la soire. Cette
belle promenade tait remplie de monde; j'y vis une quantit innombrable
d'officiers franais, et surtout de gardes du corps qui, presque tous,
donnaient le bras  des dames espagnoles. D'aprs ce que j'ai ou dire,
les Franais n'ont pas eu  se plaindre des rigueurs du beau sexe dans
cette campagne. On cite messieurs les gardes du corps parmi ceux qui y
firent le plus de conqutes; mais ces dames ont aussi obtenu une
victoire, car beaucoup d'officiers entrs en Espagne, avec des ides
fort opposes au libralisme, en sont sortis dans des sentimens bien
diffrens, et j'ai entendu des dames de Madrid se vanter d'tre la cause
de ce changement.

Il me tardait beaucoup de revoir le pre Cyrille. Je ne voulais pas que
don Philippe s'apert de mon impatience qui, je l'avoue, tait fort
grande. Je cherchais depuis quelques jours un prtexte pour lui crire
que j'avais  lui parler, lorsque je reus une visite qui me fit
connatre,  ma grande satisfaction, que le pre Cyrille ne m'avait
point oublie, et qu'il souhaitait lui-mme de faire natre une occasion
de me revoir.

J'avais quelquefois rencontr dans les socits, une dame B. que je
savais tre l'une des directrices d'un tablissement de charit 
Madrid. Nous avions eu ensemble quelques conversations dans lesquelles
je lui avais fourni des renseignemens sur les associations de ce genre
qui sont si communes  Paris. Un matin, madame B. vint chez moi, et
aprs les premiers complimens, elle m'annona que le but de sa visite
tait de m'engager  solliciter des autorits franaises des secours que
le dpart de Madrid, de la plupart des familles riches, rendait urgens.
Elle me dit que le pre Cyrille, qui avait repris sa place d'aumnier de
cette oeuvre pieuse, m'avait dsigne  elle, comme trs propre  remplir
le but qu'on se proposait, et qu'elle venait m'en prier de sa part. Je
m'empressai de promettre  madame B. que je ferais volontiers ce qu'on
dsirait de moi, et, ds qu'elle fut partie, j'crivis au gnral des
franciscains, en lui demandant une audience. Je reus une heure aprs,
un billet fort poli du pre Cyrille, qui m'offrait de me recevoir le
soir mme  six heures. Je me fis accompagner par Yusef, et je me rendis
 l'heure indique au couvent de Saint-Franois, o je fus reue de la
mme manire que je l'avais t avec don Philippe, dans le petit parloir
dont j'ai parl plus haut, situ hors du couvent, avec lequel il
communiquait par l'intrieur. Le pre Cyrille parut  l'instant, suivi
du moine qui m'avait introduite. Celui-ci se retira ds que je fus
assise. Le pre Cyrille me remercia avec beaucoup de vivacit de mon
empressement et me tmoigna combien il tait fch de n'avoir pu
m'viter la peine de me rendre chez lui. Je suis condamn par ma place,
me dit-il,  ne pouvoir aller publiquement que chez les ministres ou
chez les grands. Je ne saurais, sans me compromettre, me rendre chez
vous,  moins toutefois qu'il ne ft bien public, mme par la gazette
que vous tes entre dans l'association des dames de charit. Le dpart
de la plupart des femmes des grands d'Espagne qui en faisaient partie,
laissa vacantes plusieurs des premires places; si vous daignez en
accepter une, votre qualit d'trangre ne sera point un obstacle,
surtout dans ce moment-ci. Je dsire d'autant plus vous voir accepter ma
proposition, que ce sera me fournir des occasions frquentes et bien
prcieuses pour moi de vous entretenir. Je n'aurais pas eu besoin
d'apprendre par don Philippe que votre conversation tait pleine de
charmes. Je ne m'en suis que trop aperu, ajouta-t-il en me lanant un
de ces regards,  la fois tendres et hardis, qui caractrisent
particulirement les physionomies du midi de l'Espagne. Pendant cet
entretien qui devenait de plus en plus anim, je ne pus m'empcher de
jeter un coup-d'oeil en arrire, et de me rappeler  la fois tous les
hommes clbres que j'avais vus de prs; et malgr moi le gnral des
Franciscains me paraissait  la hauteur des gnraux de nos armes. Quel
enchanement bizarre de circonstances n'avait-il pas fallu pour amener
celle o je me trouvais dans ce moment. Le pre Cyrille me parla
beaucoup des divers personnages fameux avec lesquels j'avais eu des
relations. Je suis loin de faire entre eux et moi la moindre
comparaison, me disait-il, mais je serai comme eux digne d'tre votre
ami. Je le trouvais modeste de s'humilier  mes yeux; car, sous le
rapport de l'esprit, il ne le cdait  aucun de ceux auxquels il faisait
allusion, et il tait incontestablement celui d'eux tous que la nature
avait le plus gnreusement trait.

Cet entretien, auquel j'avouerai que je me plus extrmement, dura plus
de deux heures. Je dus enfin mettre un terme  ma visite. Je lui
dclarai, en prenant cong de lui, que je n'acceptais pas l'emploi qu'il
m'offrait, mais que je servirais comme volontaire dans le corps des
Dames de la Charit de Madrid, ce qui me donnerait l'occasion de le voir
quelquefois.

 ces conditions, me dit-il, j'accepte au nom de ces dames, et j'espre
que vous n'oublierez pas le chemin du couvent de Saint-Franois.

Je retrouvai mon Yusef sous le pristyle de l'glise. Je rentrai chez
moi; et don Philippe, qui s'y trouvait, m'apprit qu'on parlait du
prochain dpart de M. le duc d'Angoulme pour l'Andalousie. On venait
aussi de recevoir la nouvelle de la convention conclue entre le gnral
Morillo, commandant en chef l'arme constitutionnelle de Galice, et le
gnral franais Bourke. Les libraux exalts, surtout parmi les femmes,
crirent  la trahison; mais beaucoup de constitutionnels sincres
conurent de grandes esprances de ce trait fait au nom et avec
l'approbation du prince gnralissime. Ils esprrent que les autres
gnraux imiteraient l'exemple de Morillo, et que par ce moyen l'Espagne
obtiendrait quelques concessions que le roi sanctionnerait ds qu'il
serait sorti de Cadix: ils ne s'attendaient pas  l'inconcevable audace
de la rgence, qui, tenant ses pouvoirs de S. A. R., osa refuser de
ratifier cette convention. Elle fut excute toutefois en partie; mais
elle donna de vives craintes pour l'avenir. Ces craintes ne se sont que
trop ralises; et les Espagnols ont vu les engagemens pris par
l'hritier de la couronne de France,  la tte de cent mille hommes
victorieux, viols par un gouvernement qui, un an aprs la restauration,
n'eut pas encore un soldat dont il pt disposer.

J'allai voir le pre Cyrille, et je lui tmoignai mon tonnement de la
conduite de la rgence, que je traitai d'insolente. Ils ont raison, me
rpondit-il, et ils l'auront toujours dans un cas pareil. Ils savent, et
je le sais aussi, que le gouvernement franais n'osera pas soutenir le
duc d'Angoulme: c'est la France qui combat et qui paie, mais ce n'est
pas elle qui commande. Les Franais, s'il le faut, prendront Cadix
d'assaut; mais ils choueront contre le duc de l'Infantado, qui, entre
nous, est la plus faible tte de l'Espagne, mais qui est gouvern par
Victor Saez et par l'vque d'Oscua, membre de la rgence comme lui, et
qui est bien le plus encrot Servile de toute l'Espagne. Je me
garderais de dire  d'autres qu' vous que je pense que le gouvernement
franais devrait agir en souverain, et arranger les choses de manire 
ce que notre roi, lorsqu'il sera libre, trouvt un systme raisonnable
tabli sur des bases tellement solides, que les personnes qui ne
manqueront pas de l'entraver ne puissent pas l'branler. Mais on ne le
fait pas; et, pour mon compte, je crie plus haut que qui que ce soit que
la rgence a raison, et qu'il n'y a aucune composition  faire avec les
_negros_. Je sais trs bien o cela nous mnera dans quelques annes;
mais je n'y puis, et probablement n'y pourrais rien. L'habit que je
porte me place dans une ligne dont je ne sortirai qu' bon escient. Ce
que me disait le pre Cyrille me rappela Zayas qui, dans le parti
contraire, me tenait un langage dont le sens tait le mme. Le gnral
constitutionnel et le gnral des Franciscains taient deux hommes de
beaucoup d'esprit et d'un grand sens; l'un et l'autre jugrent trs
sainement les hommes du parti dans lequel ils se trouvaient engags: le
militaire partagea le sort des vaincus dont il dplorait les fautes, et
le moine profita de celles des vainqueurs.

Je reus dans ce temps-l une lettre de don Flix, qu'il trouva le moyen
de me faire remettre par don Joseph A... Il avait t bless dans une
des affaires trs chaudes que les troupes constitutionnelles de
Catalogne avaient eues avec les Franais. Il tait cach dans les
montagnes, et me priait de lui obtenir du major gnral un sauf conduit
pour se rendre en sret  Bayonne. Sa lettre tait fort triste: La
libert est perdue, me disait-il; elle n'et certainement pas succomb,
si toutes les armes avaient fait leur devoir comme celle de Catalogne;
mais nous avons t trahis  la fois par la fortune et par la plupart de
nos gnraux. Cependant, si je ne meurs pas de douleur ou de mes
blessures, je suis assez jeune pour voir encore mon pays dlivr du joug
que lui imposent les Franais: fils ans de la libert, ils ont rpudi
leur noble hritage. Puisse le spectacle hideux dont ils vont tre les
tmoins les faire repentir d'avoir souill leurs armes en protgeant le
despotisme! Je montrai cette lettre au pre Cyrille, qui me dit: Votre
ami a la tte chaude; mais il pourrait bien avoir raison dans quelques
annes. En attendant il fait trs bien de se rfugier en France; il fera
encore mieux d'y rester lorsqu'il sera guri.

Don Joseph A... me prvint que, si je pouvais obtenir le sauf-conduit de
don Flix, il avait des moyens certains de le lui faire parvenir.
J'allai immdiatement voir le gnral Guilleminot, que je trouvai
faisant ses prparatifs de dpart. Il m'accueillit avec beaucoup de
grce, et ne fit aucune difficult d'accder  ma demande. En sortant de
chez lui je rencontrai plusieurs voitures et une longue file de
fourgons, le tout escort par une troupe dont je ne reconnus point
l'uniforme, qui tait gris avec des revers jaunes. Je crus d'abord que
je voyais les quipages du prince; mais on me dit que c'taient ceux de
M. Ouvrard qui se rendait en Andalousie. J'admirai le train du
munitionnaire gnral: je ne prsumais pas alors que tout cet talage
finirait par la Conciergerie.

S. A. R. partit  la fin de juillet, laissant le commandement de Madrid
au marchal Oudinot, duc de Reggio; le prince ne prit point avec lui les
gardes du corps, qui continurent  rsider  Madrid,  leur grand
regret, mais  la grande satisfaction d'une foule de dames espagnoles
qui applaudirent trs sincrement  une dcision qui laissait dans la
capitale deux ou trois cents jeunes gens dont une exprience de deux
mois leur faisait apprcier le mrite. Pour toutes les personnes qui
n'avaient pas cette consolation, le dpart du duc d'Angoulme et de la
garde rendit Madrid fort triste; plusieurs habitans notables, qui y
taient rests, rassurs par la prsence du prince, dont la protection
ne fut jamais implore en vain, en sortirent dans la crainte des
vexations de la rgence. Il ne resta de mes anciennes connaissances que
don Joseph A..., dont la maison tait devenue fort solitaire. La socit
de la marquise de Reyalio tait toujours fort nombreuse; mais elle tait
presque toute compose de Franais que je ne connaissais pas. Je n'avais
rien qui me retnt en Espagne, qu'une vague curiosit d'tre tmoin de
la fin d'une campagne que je voyais bien ne pas devoir tre longue,
quoique beaucoup d'Espagnols se flattassent que Cadix tiendrait jusqu'
ce que le mauvais temps en rendt le sige impossible. Mais le pre
Cyrille, qui avait des correspondances partout, m'assurait qu'avant
trois mois le roi serait  Madrid; il ne croyait pas  une rsistance
srieuse de la part des Corts, et il tait assur que le gouvernement
anglais ne ferait aucune dmonstration pour empcher la chute de ce
dernier boulevard des libraux.

Peu de jours aprs le dpart du duc d'Angoulme, un convoi apporta la
clbre ordonnance d'Andujar, qui fut reue avec un applaudissement
universel par l'arme franaise, par les libraux et par les modrs, et
avec un dpit mal dguis par la rgence. La joie fut au comble  Madrid
pendant vingt-quatre heures. On crut et on dut croire qu'elle allait
tre excute. J'allai triomphante en apprendre la nouvelle au pre
Cyrille. Il la savait dj; mais il modra singulirement mon
allgresse, en m'annonant de la manire la plus positive qu'elle ne
serait suivie d'aucun effet. Vous allez voir, me dit-il, le corps
diplomatique faire des reprsentations; l'ambassadeur de France se
croira forc d'y joindre les siennes, et le duc de Reggio cdera. Tout
se passa exactement comme il me l'avait dit. Les rsultats de
l'ordonnance d'Andujar se bornrent  la cration d'une commission mixte
d'officiers franais et de magistrats espagnols. Quelques prisonniers
furent largis, et trois semaines aprs, les prisons furent plus
encombres que jamais sur toute la surface de l'Espagne. J'tais
indigne du rle que jouaient l'arme franaise et son auguste chef. Je
ne comprenais pas que le gouvernement franais se laisst en quelque
sorte insulter par des gens qui, s'il leur et retir son appui,
auraient d solliciter de lui un asile.

Je passai encore trois mois  Madrid, pendant lesquels je ne voyais
gure que don Joseph A***, don Philippe et le pre Cyrille. Ce dernier
me tenait au courant de tout ce qui se passait; j'tais tous les jours
plus tonne de sa sagacit; mais c'est en vain que je tchais de le
dterminer  adopter un autre systme politique. Je vois aujourd'hui
qu'il avait raison dans sa position, et qu'il et perdu tout son crdit
en cessant de se montrer un des plus zls fauteurs du servilisme; car
on n'avait pas encore invent les mots _apostolique_ et _absolutiste_
pour dsigner le parti dont il tait un des chefs principaux.




CHAPITRE CCV.

Soumission du reste de l'Espagne.--Capitulation de
Ballesteros.--Entrevue avec Riego dans sa prison.--Ses derniers momens.


Quelque temps avant la reddition de Cadix eut lieu la bataille d'Arenas,
dans le royaume de Grenade, o le gnral Molitor dfit entirement et
dispersa l'arme de Ballesteros, qui par suite capitula avec les
Franais, en stipulant pour lui et pour ses soldats des conditions qui
n'ont pas t tenues, quoique consenties au nom du duc d'Angoulme.
Riego, qui tait sorti de Cadix  la tte de quelques troupes, s'tait
runi  cette arme et prit le funeste parti de chercher  s'vader
aprs la droute. Il partit du champ de bataille, suivi de quelques
officiers, et se dirigea vers l'Estramadure, en traversant une partie de
l'Andalousie. Il fut malheureusement reconnu par les paysans d'une ferme
o il s'tait arrt pour prendre quelque repos. Pendant son sommeil il
fut entour, et  son rveil il se trouva dsarm, au pouvoir d'une
bande de furieux qui le conduisirent  la Caroline, o l'on eut bien de
la peine  empcher la populace de le mettre en pices. C'est par le
pre Cyrille, toujours instruit avant tout le monde, que j'appris
l'arrestation de Riego. Je ne doutai pas qu'il ne ft rclam par
l'arme franaise, qui,  mon avis, devait le regarder comme compris
dans la capitulation de Ballesteros. Le pre Cyrille voulut m'en
dissuader, et me prdit que cet infortun serait livr aux tribunaux
espagnols, qui le condamneraient sans misricorde. Je refusai de le
croire, non sans raison; car on apprit  Madrid qu'un dtachement
franais tait all  la Caroline pour se faire remettre le prisonnier.
Le pre Cyrille persista  me dire que cette dmarche n'empcherait pas
Riego d'tre jug et excut. Il n'avait que trop raison; car  quelques
jours de l il arriva  Madrid, et fut dpos dans une maison qu'on
appelait le _sminaire des nobles_, qui avait plusieurs fois servi de
prison d'tat pendant les troubles de l'Espagne. Son arrive rpandit la
consternation parmi les constitutionnels. Cependant on esprait encore
qu'il serait conduit en France; mais cette illusion s'vanouit quand on
sut que son procs allait commencer. Pendant les premiers jours il fut
permis  quelques personnes de le voir. Des officiers franais qui
avaient eu cette curiosit me racontrent les entretiens qu'ils avaient
eus avec lui. Je dsirais beaucoup le voir, et j'en parlai  M D***, qui
m'offrit de m'en fournir les moyens: Mais il faut, me dit-il, prendre
des habits d'homme; je viendrai vous chercher demain soir  l'heure o
on lui apporte son repas, et vous entrerez avec le commandant du poste
franais. Je prvins, le pre Cyrille de la visite que je devais faire
 Riego, et je lui promis de venir le voir immdiatement aprs.

M. D*** me tint parole. Il se rendit chez moi entre cinq et six heures,
et nous allmes ensemble  la prison. L'officier franais qui commandait
en chef la garde compose de soldats des deux nations nous introduisit
dans un appartement assez propre o tait le prisonnier. Il nous salua
fort poliment. Je le trouvai assez tranquille et plein d'espoir. Il se
flattait d'tre envoy en France, parce qu'il se regardait comme
prisonnier de l'arme franaise. Ses argumens me paraissaient fort
justes, et je crois sincrement qu'il avait raison. L'habit que je
portais tait le mme que j'avais lors de ma visite  San Juan de las
Cabezas; j'tais surprise qu'il ne me reconnt point. Je lui parlai de
don Flix, et  peine eus-je prononc ce nom qu'il me dit: Mais vous
tes le jeune officier qui l'accompagnait. Je le suis en effet, lui
dis-je, mais je ne suis plus oblige de garder l'incognito. Je n'ai pris
aujourd'hui des habits d'homme que pour pouvoir arriver plus facilement
auprs de vous. Riego s'imagina probablement que ma visite avait un
motif important pour lui; car il tmoigna le dsir de m'entretenir en
particulier. Le commandant y consentit, et on nous laissa seuls dans
l'appartement, en vue toutefois des gardes qui taient dans
l'antichambre.

Je m'attendais  quelques communications de sa part, mais je m'aperus
que sa tte, que je n'avais jamais juge bien forte, tait encore
affaiblie par son malheur. Il tmoignait du courage, mais ce n'tait pas
celui que j'aurais voulu voir dans le hros de la rvolution espagnole.
Il se repentait presque de ce qu'il avait fait pour la cause
constitutionnelle. Il se borna  me prier d'employer mon crdit, qu'il
supposait immense,  obtenir son exil en France. Je lui promis de faire
toutes les dmarches possibles en sa faveur; mais je ne voulus pas
l'abuser sur le peu d'espoir que j'avais de russir. Je lui insinuai
qu'il serait peut-tre plus utile de faire solliciter les autorits
espagnoles; mais il refusa constamment de croire qu'il leur ft livr.
Le commandant rentra avec M. D*** et me pria de mettre fin  ma visite.
Je me retirai fort mue, et avec le funeste pressentiment que le
malheureux Riego ne quitterait la prison que pour monter sur l'chafaud.

M. D*** m'accompagna chez moi et me laissa  ma porte. Ds qu'il fut
parti, j'appelai Yusef, et, sans me donner le temps de changer d'habits,
je me rendis au couvent de Saint-Franois. Je ne fus pas reconnue par le
moine qui venait ordinairement m'introduire. Je lui remis deux mots que
j'avais tracs  la hte en le priant de les donner sur-le-champ au pre
Cyrille. Celui-ci vint  l'instant; mais comme il ignorait mon
travestissement, il crut que je lui envoyais un message. Il me reconnut
enfin et me fit compliment sur ma bonne grce en habit militaire.
J'tais peu dispose  couter ses aimables propos. J'ai, lui dis-je,
le coeur navr de douleur; je quitte ce malheureux Riego qui se flatte
d'tre envoy en France. Je l'ai trouv bien abattu; et qu'et-ce t
s'il avait souponn vos cruelles prdictions? Je viens vous proposer
une belle action, je viens vous proposer de la gloire. Dclarez-vous le
protecteur de Riego, sauvez-lui la vie. Donnez  l'Espagne et  l'Europe
un noble dmenti des opinions et des sentimens qu'on vous impute. Je
vous fais l'honneur de croire que vous n'tes pas cruel, et je vous
pardonne ce que souvent vous imposent votre habit et votre position. Je
vous ai donn et j'ai reu de vous des preuves d'un grand attachement,
joignez-y celle de vous intresser vivement au sort de Riego.

La physionomie du pre Cyrille me montra que mon apostrophe l'avait
vivement mu. J'attendais sa rponse, qui fut prcde d'un silence de
quelques instans. Vous me rendez justice, me dit-il, en pensant que je
m'emploierais volontiers pour sauver la vie de Riego; mais soyez
certaine que mes dmarches seraient non-seulement inutiles, mais me
feraient perdre mon crdit; croyez d'ailleurs que les ministres
eux-mmes n'oseraient pas, quand bien mme ils ne seraient pas les plus
mortels ennemis de Riego, comme ils le sont, intercder pour lui. Ce
n'est pas comme prisonnier de guerre qu'il sera jug, c'est comme
premier fauteur de la rvolution; c'est pour avoir t charg de
l'excution du dcret de suspension des fonctions royales, lorsque les
Corts emmenrent le roi  Cadix. On veut faire un exemple, et rien au
monde ne peut l'empcher. Si vous avez assez d'influence sur les chefs
de l'arme franaise pour les engager  enlever Riego, il ne mourra pas.
Vous voyez donc bien qu'il est perdu sans ressource. Les raisonnemens
du pre Cyrille taient sans rplique; mais ils me donnrent de l'humeur
contre lui, et je le quittai fort mcontente. Toutes les fois que je le
revis depuis, avant mon dpart, nous vitmes, comme si nous en tions
convenus, de parler de Riego.

Quelques jours aprs, Riego fut condamn  mort; et par un raffinement
de cruaut, il fut priv du droit que lui donnait sa qualit de
gentilhomme, d'tre garrott, et non pendu comme un roturier.

En Espagne il est d'usage de laisser trois jours d'intervalle entre la
sentence et l'excution. Pendant ce temps le condamn est plac dans une
chapelle o il reoit les secours de la religion. On obtient facilement
la permission d'entrer dans la chapelle, et beaucoup de personnes
charitables en profitent ordinairement pour aller consoler le patient et
prier avec lui. Je voulais proposer  don Philippe d'aller voir Riego;
mais il me prvint en m'annonant qu'il avait form le projet de s'y
rendre. Je l'engageai  venir me voir au retour. Il vint en effet, et me
confia sous le sceau du plus grand secret qu'il avait t charg par
d'anciens amis de Riego d'avoir avec lui un entretien que la qualit
d'ecclsiastique lui faciliterait, et de lui remettre une dose de
poison, pour lui viter de mourir sur un chafaud. Je me disposais, me
dit don Philippe,  remplir ma commission; mais la conversation que j'ai
eue avec Riego m'y a fait renoncer. Ce malheureux est tout--fait
rsign et se regarde comme rellement coupable. Il a pris au pied de la
lettre les premiers mots que je lui ai adresss, et que j'avais prpars
pour entrer en matire, de crainte d'tre entendu par les surveillans.
Il a continu sur le mme ton, tmoignant un repentir sincre, et me
demandant de la meilleure foi du monde si Dieu lui pardonnerait d'avoir
t le principal agent de la rvolution. J'ai, comme vous le pensez,
renonc  lui faire la proposition dont je m'tais charg. Ce que me
dit don Philippe me prouva que j'avais bien jug Riego dans la visite
que je lui avais faite dans sa prison.

L'excution eut lieu le lendemain  midi sur la place appele _de la
Cebada_. Riego fut plac dans une espce de panier de paille tresse,
tir par un ne. Il mourut dans des sentimens fort chrtiens, et laissa
aprs lui la rputation d'un homme fort au-dessous de la situation o
les circonstances l'avaient plac.




CHAPITRE CCVI.

Dpart de Madrid.--Entrevue prilleuse avec Lopold  Lyon.--Scne
d'auberge.--Excursion en Suisse.


Malgr tout l'ascendant d'une prompte conqute, l'influence des Franais
disparaissait chaque jour devant la mystrieuse domination du parti
apostolique en Espagne; les conseils de Ferdinand, les autorits
subalternes, tout s'tait empreint de cette maladie purative et
ractionnaire qui n'a gure de limite que la chute d'un systme. Ce
spectacle de vengeances sans dignit, et de proscriptions sans
discernement, toutes les dgotantes orgies des factions me firent
bientt prendre le sjour de Madrid en horreur. Tous mes amis avaient
successivement t obligs de fuir, tous, mme ceux que la prudence de
leur conduite, la couleur rserve de leurs opinions, leur royalisme
mme, mais un royalisme honnte, auraient d faire respecter. C'est bien
dans ce moment que les modrs taient poursuivis comme des tratres.
Don Flix tait parti pour Gibraltar; don Pedro, mon premier
introducteur dans sa patrie, avait t oblig de disparatre en
vingt-quatre heures pour viter tous les ennuis d'une instruction dans
laquelle des ennemis de sa famille l'avaient compromis, et dont il
craignait encore plus l'issue qu'un exil volontaire. Ces deux amis et
quelques autres n'avaient mme pu chapper aux consquences plus graves
de la raction qu' l'aide de quelques recommandations que j'arrachai 
la gnreuse bienveillance du pre Cyrille, qui, plus fort et plus
magnanime que son parti, m'avoua bientt le danger de ses complaisances
pour sa popularit absolutiste, et l'impossibilit de les continuer.

Rduite  la solitude, due de toutes les esprances que j'avais
attaches  un ordre de choses tomb sitt, reporte vers ma patrie par
cette abondance de souvenirs que des courses perptuelles et des
agitations journalires ne venaient plus distraire et tourdir, rappele
en quelque sorte vers la France par le rveil de tout ce que j'y avais
laiss, et surtout par une lettre de Lopold auquel j'avais crit
plusieurs fois pendant la dure de mon long sjour dans la Pninsule,
j'avais repouss avec tout l'accent d'une mre les lans passionns et
dangereux d'une me qui mlait l'amour aux expressions de son profond
attachement, mais en nourrissant l'espoir de conserver plus pur et par
cela mme plus durable un lien dont je sentais tout le prix pour mes
vieux jours, et dont je n'ignorais pas non plus la puissance sur le
bonheur raisonnable et possible de celui qui seul tait rest fidle 
ma mmoire.

La lettre de Lopold tait tout ce qu'on pouvait imaginer de mieux pour
rassurer les terreurs qui se rattachaient toujours pour moi aux
tmoignages des sentimens trop exalts d'un jeune homme. Celui que dj
je pouvais appeler mon vieil ami me demandait comme seule grce de ne
point le laisser sans conseils, sans appui: J'ai mis ordre  toutes mes
affaires, moins une, celle qui m'a contraint de reprendre du service;
mais enfin, malgr cette chane si cruellement accepte, plus
pniblement subie, quelques momens de libert me sont enfin possibles,
et ces momens prcieux, qui peuvent dcider de mon avenir, je vous
demande de les consacrer aux besoins de mon coeur. Quittez cette Espagne
o l'on dit que des dangers de toute espce entourent les trangers. Je
ne sais quels intrts peuvent vous tenir si long-temps loigne, loin
de tout ce que vous avez aim, de tout ce que vous devez plaindre
toujours. Un cong me permet d'abrger les distances qui nous sparent;
ne refusez point non plus de faire quelques pas pour vous rapprocher
d'une me qui a besoin de s'pancher dans celle d'une mre.

Quand on en appelle  votre gnreuse sensibilit, on est si sr de la
rponse, qu'en vous jurant aujourd'hui que c'est un fils seulement que
vous viendrez affermir et consoler, j'ai la certitude que, quelles que
soient vos autres vues, vous les sacrifierez toutes aux voeux impatiens
de votre ami, et que je vous rencontrerai  Lyon, que je vous supplie
encore une fois d'accepter pour rendez-vous dans le dlai d'un mois.

Dans la disposition d'esprit o j'tais, dans cet accablement o m'avait
jete ma vie de Madrid, devenue si inutile, si maussade, et mme si
dangereuse, la lettre de Lopold ne fit que hter de quelques jours un
dpart qui tait dj rsolu et ncessaire.

Je pris cong du petit nombre de personnes qui m'taient restes des
socits si nombreuses que j'avais vues pendant mon sjour, et que le
rgime nouveau avait presque toutes dispenses, et partis immdiatement
pour Bayonne. Aucun incident ne marqua heureusement mon passage; et
j'avoue qu'en mettant le pied sur le territoire franais, j'prouvai
comme un soulagement merveilleux  la mlancolie qui s'tait empare de
toutes mes sensations; et quoique la France ne ft pas tout ce que
j'aurais voulu la voir, je sentis cependant,  son aspect compar aux
hideux spectacles de l'Espagne telle qu'une faction voulait la faire, un
orgueil et un bonheur dont on devinera toute la dlicatesse. Je pris
quelque repos  Bayonne, o j'eus quelques dmls pour le _visa_ de mon
passe-port, mais trop peu srieux et trop tt finis pour que je les
mentionne.

Je quittai Bayonne au bout de trois jours, rsolue de ne m'arrter qu'
Lyon; car, vaincue par les instances de Lopold, force de reconnatre,
dans plusieurs annes de fidle respect et de tendresse pure, les
gages d'un attachement sans pril, je sentis qu'il y aurait ingratitude
et duret, si je refusais  mon fils d'adoption, le seul ami qui me
restt au monde, une entrevue depuis si long-temps demande, et devenue
ncessaire peut-tre  son existence. De Madrid j'avais dj crit  mon
jeune ami qu' sa voix je quittais l'Espagne, et qu'il pouvait tre sr
de me rencontrer  Lyon. De Bayonne je renouvelai par une seconde lettre
ma promesse, de peur que celle de Madrid, qui avait eu  traverser les
vilaines routes d'Espagne, ne ft pas arrive  son adresse. Ces deux
lettres contenaient les tmoignages d'une affection vraie, sincre, et
les conseils d'une raison qui sur ce point tait du moins solide et
inbranlable. J'ignorais pourquoi Lopold avait choisi Lyon comme centre
de notre rendez-vous; mais comme les distances et les lieues ne sont
rien pour moi, j'arrivai l aussi lestement, aussi rapidement
qu'ailleurs.

Je descendis  un htel dont Lopold m'avait indiqu le nom dans sa
lettre, et que d'ailleurs je connaissais pour un des plus confortables
de la ville. Je n'tais pas dbarque depuis plus d'une demi-heure dans
une espce de salle d'attente, o je vrifiais mes effets, quand tout 
coup j'entends les sons d'une voix qui m'tait une surprise, une
reconnaissance, une joie, une de ces motions indfinissables qui nous
font trembler. Les paroles ritres de cette voix, qui s'levait
davantage, ne furent bientt plus que du bonheur: c'tait Lopold
demandant aux gens de l'htel la chambre de la voyageuse, de la dame
arrive rcemment, le jour mme peut-tre... C'tait lui, et les
rponses n'allant pas aussi vite que son impatience, il avait devin en
quelque sorte la pice o j'tais assise, et il tait  mes pieds.

--Mon amie, s'cria Lopold, ne me fuyez plus, je ne me reproche plus
rien, je ne dois plus rien vous faire craindre, j'ai un cong illimit,
j'en puis disposer pour mes affections, j'en voudrais disposer de
manire  le rendre ternel. Mon amie, aprs tant d'annes de courses,
je voudrais me reposer prs de ce coeur, le seul qui me reprsente la
vie, le seul qui fasse battre le mien. Lopold se calma aux vives
expressions de mon dvouement. Il me parla de mon voyage, de mes
relations en Espagne. Je lui en racontai les circonstances avec une
franchise qui cette fois avait moins de mrite; car ce voyage si long
avait t moins significatif que le voyage si court dont il est fait
mention dans le tome IV de mes Mmoires. Lopold me fit promettre de
renoncer  toutes ces courses pour une vie enfin assise et tranquille.
Hlas! que n'ai-je suivi plus tt ces conseils, je me serais pargn
toutes les peines dont la versatilit de mes projets et mon malheureux
dfaut d'ordre m'accablrent dans le court espace de trois annes.

Ce sont ces trois annes d'une existence voue  l'oubli et  toutes les
vaines esprances qui par instant les soutenaient, qu'il me reste 
retracer, jusqu'au moment o la plus noble, la plus gnreuse amiti
vint ranimer mon courage en le flattant de la certitude d'un honorable
succs. Avant de drouler sous les yeux de mes lecteurs le tableau de
ces dernires scnes, quelquefois si dchirantes, auxquelles a pu seule
me faire survivre mon invariable opinion: Qu'il y a plus de mrite 
lutter avec le sort que de courage  s'y soustraire par la mort; avant
d'entrer, dis-je, dans cette nouvelle srie de souvenirs, il me reste
encore  retracer quelques vagabondes excursions, prcdes d'une
dernire lutte de ma liaison avec Lopold, lutte dont les sacrifices
sont devenus les garans ternels d'un attachement saint et respectable.
J'en atteste le ciel comme l'amour de la meilleure des mres, j'ai amen
Lopold  ne me donner que ce nom rvr. Me dire _qu'il n'est point mon
fils_ serait m'ter ma dernire illusion. Depuis la lutte et le
sacrifice que je vais peindre ici dans toutes ses circonstances, un jour
ne s'est point coul sans que je n'aie remerci le ciel de m'avoir fait
attacher assez de prix  l'estime et au respect de mon fils d'adoption,
pour avoir eu la force d'une immolation qui, repoussant quelques momens
d'ivresse bien doux, devint la conqute d'un plus pur et plus rel
bonheur.

Heureuse de revoir Lopold, je lui faisais l'aveu du plaisir que devait
me causer sa prsence. Je ne dtaillerai pas tous les projets, toutes
les esprances qui occuprent les heures d'un tte--tte de deux jours.
J'eus soin d'en affaiblir le danger en affectant une grande libert
d'esprit, et plus de gaiet que je n'en avais, enfin _una vera
desinvoltura_. J'avais pris mon parti, j'tais sre de moi, je voulais
l'estime de Lopold, et pourtant en le voyant l prs de mon coeur, ne
formant pas un voeu dont je ne fusse l'objet, cela devint un effort
difficile.

Nous partmes ensemble de Lyon assez tard, avec l'intention de nous
arrter  ... Arrivs  cette premire destination nous entrmes dans
une auberge, point central des diligences. La premire salle tait
remplie de monde. Des gendarmes taient l,  leur poste, pour visiter
les passe-ports des voyageurs. Lopold demanda aussitt qu'on nous
prpart deux chambres, et qu'on nous ft souper dans l'une. Arme du
bougeoir d'usage, l'une des servantes nous prcda par un corridor long
et troit, o se trouvaient plusieurs chambres, sans regarder en
arrire, et se dirigeait vers l'extrmit du btiment. Lopold pressait
mon bras; il tait dans une agitation convulsive; sa voix entrecoupe ne
prononait que des mots de tendresse: tout  coup il me serre vivement,
pousse une porte entr'ouverte, et la refermant soudain, nous voil
debout au milieu d'une chambre obscure. Je ne repoussais pas ses mains
qui m'enlaaient, je soupirais  ses soupirs; la crainte, le mystre,
ajoutaient au charme de son langage. Quelques monosyllabes, quelques
prires touffes me demandaient le bonheur. Le visage de Lopold
brlait mes mains. On ne m'accusera pas, j'espre, de vouloir me targuer
d'une tardive sagesse, puisque j'avoue que plus jeune j'aurais _rendu
amour pour amour_. Ma vertu intraitable dans cette dernire crise
n'tait donc mritoire que par l'effort qu'elle me cotait et non par
son motif, puisque l'ge seul de Lopold, et la douleur de perdre
bientt le coeur auquel j'aurais cd, faisaient seuls ma force. En
rsistant, mes erreurs passes devenaient mme des gages d'un noble
attachement, par l'admiration qu'elles commandaient pour une victoire
que le besoin d'tre estime et chrie de lui me faisait remporter sur
une passion dont depuis long-temps il connaissait la violence.

Je prolongeai avec une sorte d'enivrement un danger qui me donnait une
dernire fois toutes les dlicieuses motions d'une tendresse partage;
et je suis force aussi d'avouer que je manquai faillir malgr ma
volont, par trop de confiance dans ma rsolution. Enfin, puise par le
danger, je sentis que le moment tait venu de rompre le charme, en
rappelant  celui qui me demandait le bonheur de sa vie, que nous tions
 la veille du jour anniversaire de la mort de sa malheureuse mre.
Lopold, peut-tre est-ce l'heure d'une agonie allgie seulement par
l'espoir que vous deviendriez mon fils.

--Ah! vous me donnez la mort. Je le vois, je ne vous serai jamais qu'un
fils!

--Qu'un fils... oui... mais quel titre est plus doux, est plus cher?
Sortons, Lopold; je crois voir auprs de nous les mnes de votre
malheureuse mre. Et je l'entranais doucement vers la porte, Ah!
disait l'ardent jeune homme, si elle nous voit, si les mes de ceux qui
nous chrirent veillent sur nous encore, que ma mre intercde pour moi
au lieu de me faire repousser. En ce moment nous entendmes la fille
dire au bas de l'escalier: Mais o donc ont pass ce monsieur avec sa
mre? Je viens d'en haut, ils n'y sont pas.--Retourne sur tes pas, porte
 ces voyageurs le complment de leur souper, rpondait la grosse voix
du matre de l'htel. Sortons, sortons, Lopold, m'criais-je; que la
servante nous trouve  table. Il rsistait, il cherchait  me retenir:
Vous voulez donc me compromettre, Lopold; vous voulez m'ter le
bonheur de passer pour votre mre? Il ouvrit la porte, et nous tions
dj  table quand la lourde crature parut au milieu de l'appartement,
occup  sa grande surprise. Elle fit une mine qui donna aussitt un
tour moins dangereux  notre tte--tte; car j'clatai de rire, et le
srieux un peu triste de Lopold n'y put tenir: Mais o tiez-vous
donc, monsieur et madame, s'il vous plat?

--Ici, ma chre,  table.

--Vous voulez me plaisanter?

--Je n'en ai nulle envie, disait Lopold en me regardant d'un oeil
expressif.

J'ai dit que Lopold tait d'une figure remarquable: cette figure avait
dans ce moment un charme extraordinaire. La paysanne en fut frappe, et
malgr l'innocence du village, tmoigna assez par un air de soupon
qu'elle connaissait toute la fragilit de la vertu. Lopold, aprs avoir
tout fait servir, ordonna  l'Agns rustique de nous laisser. Elle s'en
fut communiquer ses observations  ses habitus du coin du feu,
messieurs les gendarmes de l'endroit, qui avaient lu domicile dans
l'auberge comme sur le point le plus militaire de leur rsidence, celui
o l'ennemi se rencontre, celui o les voyageurs descendent et ont 
exhiber leurs passe-ports.

Lopold avait un cong, mais sous l'habit bourgeois il avait conserv la
moustache, la cravate noire, la mine enfin de ce qu'il tait. La
servante n'avait rien de mieux  faire que de parler des voyageurs, et
surtout du _beau militaire_. Aussitt le brigadier de songer  son
devoir et de monter avec cette sotte fille pour demander les
passe-ports. Nous crmes entendre quelques mauvais propos des arrivans.

Je tchai de prendre le ton de la plaisanterie pour reprocher  Lopold
d'avoir excit de ridicules suppositions par ses manires trop peu
filiales. Quoi, s'cria-t-il, vous vous feriez un jeu de mon tourment,
vous, si bonne, si bienveillante pour tout le monde! Serais-je destin 
vous paratre ridicule par un dlire digne d'intrt? Ici la violence
de son motion me saisit rellement jusqu' l'pouvante. Je lui
prodiguai, pour le calmer, tous les doux noms de la tendresse; mais je
ne me rendis matresse de sa volont que par la menace de sparer 
jamais ma destine de la sienne, de lui devenir trangre, s'il ne me
promettait que ce serait l son dernier oubli des voeux de sa mourante
mre. Et si je vous immole tout mon amour, vivrai-je du moins prs de
vous? vous verrai-je tous les jours? Et ses regards supplians
dvoraient les miens. Je lui promis de renoncer aux voyages, de chercher
une occupation utile, et de vivre pour lui prs de lui. Enfin je parvins
 rassurer Lopold sur toutes ses craintes, en lui parlant le langage
d'une confiance illimite. Nous convnmes de la faon de vivre qu'il
fallait adopter; nous fmes des projets d'avenir, d'un avenir que
l'estime pt entourer.

La prsence d'un brigadier de gendarmerie vint troubler notre
tte--tte, qui n'tait plus alors que celui de la raison. Lopold
montra ses papiers avec une docilit et une soumission qui eurent
beaucoup de prix  mes yeux, d'aprs son caractre trs facile 
irriter. Je regardai sa conduite dans cette occasion comme un gage de
tous les efforts qu'il ferait sur lui-mme pour se rsigner  une
filiale obissance.

Le lendemain matin nous dlibrmes sur la suite de notre voyage. J'ai
oubli de dire qu' Lyon nous avions fait le projet de parcourir la
Suisse, d'aller ensemble saluer les lieux qui m'ont vue natre,
renouveler sous les ombres de Villa-Ombrosa et sur le souvenir de ma
vertueuse mre les sermens d'un attachement que d'en haut nos parens
pussent approuver, c'est--dire la promesse d'une union fraternelle, qui
mettrait tout en commun entre Lopold et moi, tout, except les remords
d'une faute. Mais le moment n'tait point venu encore d'une entire
scurit. Lopold promettait plus qu'il ne pouvait tenir, et les
volonts fermes de son dvouement et de sa soumission, aprs avoir
clat en ma prsence, expiraient dans son coeur au moindre moment de
solitude. Nous fmes cependant le trajet de Lyon jusqu' la frontire
dans les doux panchemens d'une amiti rsigne, et d'une amiti
heureuse, contente, fire mme de sa rsignation. En approchant du
dernier village de la frontire de Suisse, nous rsolmes d'y passer la
nuit, de manire  commencer notre plerinage avec le jour. Nous
soupmes trs gament dans l'auberge du petit village. Seulement quand
je fis observer  mon jeune compagnon que, devant partir le lendemain de
bonne heure, le moment me semblait venu de nous sparer et de nous
retirer chacun dans notre appartement, il parut s'lever en lui comme un
combat de soumission amicale et de rvolte amoureuse; il pronona
quelques mots de pressante sollicitation, quelques soupirs; mais cdant
bientt  l'intrpidit apparente de ma vertu, aux cordiales expressions
de mon attachement, tel qu'il venait d'tre encore mutuellement consenti
et accept, il se retira avec quelques murmures touffs par le souvenir
de ses promesses.

Le lendemain je me levai fatigue d'un sommeil que de pnibles rves
avaient agit. Je ne sais quel noir pressentiment couvrait mes yeux et
me voilait presque l'azur du matin. Je ne savais s'il tait tard, s'il
tait de bonne heure. Lopold n'tait point encore descendu, je
l'attendais pniblement en respirant l'air dont ma poitrine tait
affame. La servante de l'auberge vint m'arracher  mes mditations pour
m'offrir  djeuner. Elle me remit aussi un mot que le militaire de ma
connaissance lui avait bien recommand au moment de son dpart. Lopold
tait parti depuis trois heures. Le billet tait de lui; je l'ouvris
avec effroi. Il ne contenait que ces mots:

Mon amie, ma mre, car c'est ce mot sacr qui me rappelle vos bonts et
mes devoirs, la soire d'hier m'a rvl tout le danger d'un voyage qui
me semblait si doux, mais dont je ne pourrais soutenir plus long-temps
le charme sans craindre de le dtruire par les retours d'une passion que
je vais encore m'efforcer d'teindre. Continuez votre route, car mon
coeur se dit encore avec dlices que c'est pour moi que vous l'aviez
entreprise. Je connais votre itinraire, Genve, la Suisse, l'Italie; je
suivrai vos traces jusqu' l'expiration de mon cong, dont le terme me
ramnera  Paris, o je vous retrouverai sans autant de prils. Si d'ici
l cependant la reconnaissance me rend tout--fait sr de moi-mme, je
volerai sur vos pas. Je serai bientt  vos pieds, si mon coeur me promet
de ne venir m'y jeter que comme un ami, que comme un fils. Oh, oui! je
sens que le besoin de vous revoir me donnera la force de n'tre que ce
que je dois tre pour mon amie, pour ma mre.

Cette lettre m'inspira de l'admiration tout  la fois et de
l'attendrissement. Il me sembla aussi que ce voyage solitaire, cette
sparation, m'taient ncessaires; car je sentais qu'en ce moment
Lopold et t plus puissant que la veille. J'prouvais une espce de
contentement de ne savoir o crire  Lopold, car j'aurais laiss
percer cette satisfaction de femme heureuse, d'inspirer un tel sacrifice
un peu plus peut-tre que la raison du sentiment estimable auquel ce
sacrifice tait fait. L'espoir de revoir bientt Lopold me rendit trs
agrable le moment de mon dpart, j'esprais le retrouver: je ne le
revis qu' Paris; mais j'ai de trop curieux dtails  donner de
l'excursion dans laquelle il devait m'accompagner, pour ne pas les
consigner ici. Cette course est la dernire de mes longs voyages, et
quoique ma vie ait encore depuis t remplie par bien des motions, et
des plus amres, Paris seul en fut le thtre. Mais je ne suis point
encore  ces derniers pisodes de mon histoire; je vais tre  Genve.
Je ne serai que trop tt  Paris, o Lopold seul et quelques admirables
amis m'ont plus tard empche de mourir.




CHAPITRE CCVII.

Trois mots sur la Suisse et Genve.--Promenade  Coppet.--Nouveau voyage
improvis.


Je pourrais faire encore un voyage en Suisse qui ne serait pas sans
intrt, si je croyais que mes lecteurs attendissent de moi un voyage
pittoresque. J'ai eu,  la vue des monts gants des Alpes et des lacs
des treize cantons, mon enthousiasme tout comme un autre: j'ai compris
ce qu'il y avait de sublime dans ces cimes couronnes de neige, remparts
en apparence inexpugnables, mais que les soldats franais ont franchis,
guids par le vol de l'aigle, devenu l'emblme vivant de leur gloire.
J'ai rv doucement sur les bords de ces vastes nappes d'eau qui
semblent les rservoirs de tous les fleuves de l'Europe: mais je suis un
peu comme saint Paul, appel le pcheur d'hommes; mon me est douce,
d'une force expansive qui lui fait bientt ressentir le cruel malaise de
la solitude. Si je dcrivais la Suisse et ses beauts naturelles, ce ne
serait pas _con amore_.

Je fis un sjour d'une semaine  Genve, mais je n'ai jamais connu
l'ennui dans toute sa dcourageante anxit comme dans cette ville. Ce
devait tre une assez belle prfecture, mais quelle mesquine rpublique!
comme on se sent  l'troit dans Genve, ville indpendante! qu'il y a
peu de posie dans cet assemblage de maisons tristes, et dans
l'intrieur de ces mnages genevois, o chaque membre de la famille a
son pdantisme, car chaque membre a son petit talent d'amateur  faire
valoir! Le fils an a suivi un cours de botanique, le fils cadet un
cours de chimie, une demoiselle dessine, une autre touche du
piano:--charmantes tudes, utiles dlassemens sans doute, mais qui ne
doivent pas ternellement revenir dans la conversation sous forme de
thse. Moi-mme je me laissai entraner  aller entendre le professeur
de botanique, et, je l'avoue, je n'en eus aucun regret. Il est
impossible de parler avec plus d'lgance que le savant M. Decandolle,
et de mieux conserver l'air d'homme du monde sous la robe du professeur.
Monsieur Decandolle a profess  Montpellier, mais les purations de
1815 ont priv la France savante de cet illustre botaniste.

Trouvant peu d'agrmens  Genve mme, je passai le temps  visiter les
environs de la ville. Je vis  Ferney les reliques de Voltaire, tant de
fois dcrites par les voyageurs. Je visitai Coppet, o Corinne repose 
ct de son pre. Monsieur le baron Auguste de Stal y rsidait  cette
poque, et daigna satisfaire ma curiosit avec cette grce de grand
seigneur qui donne tant de prix aux moindres gards. Malgr une sorte de
bgaiement qui au premier moment sonnait  l'oreille comme l'accent fade
de Jocrisse, monsieur de Stal captivait l'attention par ses paroles;
quand il s'animait, quelques tincelles de l'me de sa mre brillaient
dans ses regards, et sa voix s'imprgnait d'une nergie inattendue. J'en
fus tmoin pendant deux heures que je passai  Coppet, monsieur Auguste
de Stal ayant eu occasion de rfuter devant moi un voyageur anglais qui
croyait faire sa cour au propritaire de Coppet en lui disant que madame
de Stal tait plus Anglaise que Franaise. Monsieur le baron ne put
souscrire  ce jugement, et s'exprima sur la France avec une chaleur
toute patriotique.

Une de mes excursions eut pour but le fameux chteau de Chillon, o
Bonnivard endura une si cruelle captivit. Sur un des piliers de ce
fatal souterrain clbr par lord Byron, je reconnus le nom de ce grand
pote, et  mon retour  Genve son nom devint le texte de mes questions
dans l'htel o j'tais loge. Les Genevois ont conserv peu de vestiges
du sjour que lord Byron a fait dans leur ville. Alors, il est vrai, sa
rputation n'tait pas europenne: il fallut les gards que lui
tmoignait madame de Stal pour le dsigner comme un tranger de
distinction. Pauvre Shelley, je pensai aussi  lui plus d'une fois en
mme temps qu' son ami: hlas! il n'tait plus. Il est rare qu'un nom
illustre n'agisse pas comme un talisman sur mon imagination: je sentis
bientt en moi une imprieuse curiosit de voir le Dante anglais. Il
fallait, pour contenter ce dsir, aller jusqu' Gnes; mais j'aurais t
bien plus loin encore pour tre sre d'obtenir une audience du roi des
potes romantiques: on sait qu'un projet une fois conu par la
Contemporaine est bientt excut: je partis. On a prtendu que j'avais
auprs de lord Byron une mission des _liberales_ d'Espagne; mais qu'on
compare les poques, cette supposition tombera d'elle-mme. Dans ce
voyage comme dans plusieurs autres auxquels mes amis ou mes ennemis ont
voulu attacher de l'importance, je n'obis qu' mon inspiration
personnelle.




CHAPITRE CCVIII.

Gnes.--Albaro.--Leigh Hunt.--Maison roulante.--M. Duncan Stewart.--Lord
Byron.--Sylla.--M. de Jouy.--Rencontre singulire, etc.


Il n'en fut pas pour moi de la patrie italienne comme de la Suisse. Je
venais chercher un pote en Italie: j'tais donc dans une excellente
disposition d'esprit pour m'abandonner  toutes les ides potiques,
ides qu'excitera toujours le sol de l'Italie elle-mme. Chaque pas que
je faisais sur cette terre sacre rveillait un cho dans mon sein; 
mes transports secrets,  la vivacit de mes regards,  mon admiration
curieuse pour tout ce qui m'entourait, je me sentais rajeunie et d'ge
et de coeur. Je me disais avec un amour-propre bien trompeur sans doute,
qu'il y avait en moi quelque chose de Corinne. Tout ce que je voyais de
grand et de beau, loin de me rabaisser en me forant  un humble retour
sur moi-mme, me transportait hors de la sphre des penses communes,
m'exaltait et me grandissait  mes propres yeux.

Gnes surtout m'inspira au plus haut degr ces impressions; Gnes la
superbe, dont les palais de marbre semblent destins  runir dans
l'enceinte d'une seule ville une assemble de monarques. Non seulement
ce sont les maisons des riches habitans qui mritent le titre de palais;
mais les peintures  fresque ou sur stuc dont les Gnois dcorent
volontiers leurs faades, donnent un air de magnificence  des ateliers
de simples ouvriers et aux plus modestes demeures, comme aux htels
occups par les descendans d'Andr Doria. Doria! ce nom ne rappelle plus
qu'une grandeur clipse; et ce doge qui s'tonnait de se voir dans la
foule des courtisans  Versailles, que dirait-il aujourd'hui s'il tait
forc de saluer les insignes du roitelet de Sardaigne sur les tours de
sa cit humilie. J'errai pendant plusieurs heures dans Gnes pour Gnes
elle-mme, tantt longeant la strada Balbi et la strada Nuova, tantt
m'arrtant immobile comme une statue sous un portique prs de la _piazza
delle amorose fontane_. Quand je rentrai  l'htel o j'avais laiss mes
paquets, je montai prcipitamment au cinquime tage: j'avais reconnu
que la maison se terminait par une de ces terrasses paves de _lavagna_,
si frquentes  Gnes, et o les habitans aiment  prendre le frais. L,
j'admirai encore la _Superba Genoa_, avec l'amphithtre de ses palais
de marbre formant un croissant sur le penchant de la montagne dont les
hauteurs plus ariennes sont couronnes de chteaux de plaisance. 
gauche les Alpes,  droite les Apennins bornaient l'horizon. Puis,
portant les yeux vers le golfe, au del des vaisseaux, je regardais et
regardais encore  travers le lointain d'azur o les yeux de Colomb
eurent sans doute la premire vision d'un monde inconnu.

On me dit que le Dante inglese s'tait tabli  Albaro, petit village
situ sur une colline,  peu de distance de Gnes. J'tais accourue pour
ainsi dire, ne doutant de rien, et comptant bien brusquer la
connaissance de lord Byron; je fus heureuse cependant d'apprendre que M.
Leigh Hunt et sa famille, que j'avais rencontr  Londres, vivait aussi
 Albaro, dans la casa Negroto, non loin de la casa Saluzzi qu'occupait
milord. Je me rendis directement  la casa Negroto. M. Leigh se
promenait dans un parterre lorsqu'il me vit entrer. Soit qu'il ne me
reconnt rellement pas aprs m'avoir si peu vue, soit qu'il redoutt
mon importunit de voyageuse, il me fit un froid accueil qui m'et bien
dcourage, si je n'avais rsolu de braver tous les obstacles pour voir
Byron: j'invoquai le souvenir de Shelley; M. Leigh Hunt se montra moins
discret; mais alors il m'avoua que son illustre ami redoutait les
visites et les conversations des trangers; que, quant  lui, il avait
reu quelques reproches un peu aigres pour avoir prsent  sa
seigneurie des trangers venus comme moi pour l'apercevoir et s'en
vanter. Enfin, me dit-il pour luder ma demande par un compliment,
madame Guiccioli est jalouse. Rcemment lord Byron tait all au
spectacle pour le bnfice de la signora Bonville; le lendemain il
envoya vingt-cinq guines  la bnficiaire; celle-ci se crut oblige
d'aller le remercier en personne: elle fut reue; on lui servit des
rafrachissemens, mais lord Byron se dispensa de paratre.--Sans
doute, dis-je  M. Leigh Hunt, la signora Bonville est jeune et jolie,
tandis que jeunesse et beaut sont pour moi dj loin. M. Leigh rpta
ici ses complimens, et je le quittai avec un peu d'humeur et de dpit.
Je verrai Byron, me dis-je, malgr lui-mme, s'il le faut, et malgr M.
Hunt. Pauvre Shelley, tu n'aurais pas t si rserv!

J'errais, pensive, sur le rivage du ct de Vado, lorsque j'aperus une
vritable maison monte sur huit roues, et trane par huit chevaux qui
venaient de s'arrter  l'abri d'un rocher. Une fentre s'ouvrit au
moment o je m'en approchai: je m'attendais  en voir sortir la tte de
quelque lion ou autre bte, me figurant que cette maison mobile
conduisait  une foire les animaux d'une mnagerie; mais ce fut la tte
d'un homme, qui, me voyant admirer cet difice mobile, alla au devant de
mes questions, en me disant que cette maison appartenait au milord[3]
Duncan-Stewart, dont il tait portier. On voyait sur la figure de cet
homme qu'il avait une vive dmangeaison de parler, et qu'il se
promettait un vrai plaisir de son histoire. Quel est donc ce milord
Duncan? lui demandai-je; et comme si cet homme et pu me comprendre,
j'ajoutai en riant: Descend-il du roi Duncan si mchamment mis  mort
par Macbeth, ou est-il de la dynastie plus moderne des Stuarts? Le
portier de la maison ambulante se souciait peu de comprendre une
question aussi littraire; il voulait, avant tout, faire son conte pour
prouver qu'il n'tait pas le portier d'un matre ordinaire. Milord
Duncan, me rpondit-il, est cossais, et pourrait tre roi d'cosse s'il
voulait, car il a achet la moiti des les Hbrides; mais ayant t
long-temps dans les Indes secrtaire du puissant roi Tippo-Sab, il a vu
d'assez prs le mtier de roi pour en tre dgot: il a mme horreur
des palais, et ici o tant de belles maisons seraient  son service, il
prfre vivre en Arabe. Grces  cette habitation dont je suis portier,
il fixe son domicile o bon lui semble, et jouit toujours de la plus
belle vue des pays qu'il parcourt. Dans ce moment, il est sous cette
tente que vous voyez l-bas, sur le bord du golfe, avec milord Byron:
ils fument tranquillement leurs pipes turques, aprs avoir nag pendant
deux grandes heures. Si vous voulez visiter notre maison d'hiver dont je
suis le portier, vous en avez le temps, car ces milords n'en finissent
pas quand ils se racontent leurs aventures. Je remerciai cet honnte
bavard, et, comme on pense bien, je me dirigeai de prfrence vers la
tente indique. Le portier de M. Duncan-Stewart ne m'avait rien dit de
trop: ce riche cossais avait long-temps servi Tippo-Sab,  telles
enseignes que pour une petite ngligence dans ses fonctions, il lui fut
donn un jour deux cents coups de bton sur la plante des pieds;
heureusement il se trouvait dans Seringapatam quand cette ville fut
prise d'assaut par le gnral Harris, et il eut le bonheur d'tre fait
prisonnier. Il obtint de revenir en Europe avec ses trsors et acheta
une grande partie des les Hbrides; mais il passait sa vie  voyager en
nomade, sjournant partout o il se plaisait, donnant des ftes, ou
fuyant dans la solitude, suivant le caprice de son humeur.

Je n'tais qu' quelques pas de la tente lorsque j'aperus contre un
banc de gazon une brochure qui avait t probablement oublie; je la
ramassai, je l'ouvris, et sur le revers du premier feuillet je lus ces
mots: Offert  lord Byron par l'auteur, E. de Jouy: c'tait la tragdie
de _Sylla_. Je pensai que cette pice venait  propos me tomber sous la
main pour me servir d'introduction. J'entrai plus hardiment sous la
tente, o j'aperus le pote anglais et l'asiatique M. Duncan-Stewart
nonchalamment assis, mais qui se levrent  mon approche. Voici,
dis-je, un livre gar que j'ai pris la libert de vouloir remettre
moi-mme  lord Byron; et lord Byron fit alors un pas vers moi pour me
remercier. M. Duncan et lui ne savaient peut-tre que penser de mon
intrusion; je leur pargnai l'embarras de demander qui j'tais, en
avouant que lord Byron ne me devait aucun remerciement, car c'tait la
curiosit de le voir plutt que _Sylla_ qui m'avait amene sous la
tente. Heureusement M. Duncan-Stewart prit mon indiscrtion en bonne
part, et m'offrit poliment un sige fait de bambou des Indes. Byron
s'tait ravis, et aprs quelques mots trs insignifians, il laissa son
ami faire les honneurs  l'trangre. Madame, me dit M. Duncan, je vous
donne l'hospitalit  l'asiatique; daignez accepter un verre de sorbet.
Ce fut  mon tour de remercier, et dans ma phrase, je me mnageai une
transition pour que la conversation n'en restt pas l. J'ai vu de
prs, dis-je, toutes les gloires de l'Europe; mais il m'en manquait une
avant d'avoir vu Childe-Harold. M. Duncan voyant que Byron, avare de
paroles, ne rpondait que par un signe de tte, affecta officieusement
de se mettre en scne lui-mme pour donner  son ami le temps de se
dcider  faire attention  moi. Madame, me dit-il en riant, je ne
crois pas tre un pote infrieur  mylord; j'ai  ma disposition toutes
les riches comparaisons de l'Orient, et qui plus est, je suis un pote
d'action, car personne n'a voyag autant que moi, tantt  cheval,
tantt  pied, tantt sur un lphant.--Je sais, rpondis-je, que je
suis chez M. Duncan-Stewart.

Ah! reprit M. Duncan, vous avez rencontr ma maison, et ce bavard de
Giacomo vous aura dit toute mon histoire; je ne lui en veux pas, car
cela nous donnera un prtexte, madame, pour vous demander la vtre.
J'tais bien dtermine  attirer au moins l'attention de Byron, qui
ayant repris de mes mains la tragdie de Sylla, en parcourait les
feuillets du doigt et de l'oeil, comme pour se donner une
contenance.--Mon histoire, dis-je, est un peu longue. Je suis une de
ces femmes  qui il sera beaucoup pardonn, selon l'vangile, parce
qu'elles ont beaucoup aim. Ce singulier aveu fit sourire
Byron.--Milord, lui dit M. Duncan-Stewart, je prvois que madame nous
apporte un pisode tout fait pour votre Don Juan.--J'y pensais, reprit
Byron qui se livra ds ce moment  tout l'abandon de son affabilit
naturelle; je craignais que madame ne ft une de ces Bas-bleus
enthousiastes d'Italie ou de France qui viennent une fois par mois faire
de l'esprit avec ma pauvre clbrit. Vous parlez le pur italien,
madame, mais votre tte a quelque chose de polonais. Seriez-vous une
actrice? On peut bien penser que je ne dbitai pas mes six premiers
volumes de Mmoires sous la tente de M. Duncan; mais je me voyais
encourage, j'tais en verve, inspire mme, et ceux qui m'ont entendue
savent que je parle quelquefois de moi avec une certaine loquence. J'en
dis assez  mes htes pour leur donner la curiosit d'en entendre
davantage, et Byron me fit promettre de me rendre le lendemain _ la
casa Saluzzi_.--Je pourrais citer cette conversation avec un grand
pote, elle fut brillante; mais ayant besoin de capter sa bienveillance,
je m'emparai du beau rle, et cette premire fois je fus la propre
hrone de mes rcits; je dirai seulement que _Sylla_ fit naturellement
tomber un moment l'entretien sur M. de Jouy. Byron paraissait trs
flatt de l'hommage de ce spirituel acadmicien.--Sa tragdie, me
dit-il, m'a t envoye avec d'autres brochures par un jeune Franais 
figure saxonne, que je croyais trop aimable pour tre auteur: le
connatriez-vous? il s'appelle M. Coulman. Je passai avec lui quelques
heures fort agrables; il me donna des nouvelles de tous les beaux
esprits de Paris avec une grce toute parisienne. J'ai t surpris de
trouver parmi les ouvrages qu'il vient de me faire passer, une brochure
de sa faon qui est aussi lgamment crite que noblement pense. En
gnral les auteurs n'ont pas de ces belles manires, le _gentleman_ est
plus rare que l'homme de lettres... Connaissez-vous aussi un autre
crivain amateur, M. le baron de Stendhal, qui s'est amus  me dnoncer
aux libraux de France comme un aristocrate? Le reproche m'a amus: il y
a cette diffrence entre nous deux, que je suis n aristocrate et me
suis fait libral, tandis que M. de Stendhal s'est fait baron de son
autorit prive, sur le titre de ses livres en faveur des ides
librales. C'est du reste un homme d'esprit, original mme, ce qui est
rare chez les auteurs hommes du monde. Je suis trop heureux qu'on parle
de moi  Paris: il n'y a que les brevets d'immortalit venant de ce
Paris qui valent quelque chose au Parnasse. Croyez-vous que si j'tais
n Franais je serais de l'Acadmie! Peut-tre que non: je suis trop
romantique. M. de Lamartine en est-il, lui qui me trouve moiti ange,
moiti dmon? Malgr lui,  ce mot, il regarda son pied droit. On sait
que les Anglais reprsentent toujours le diable boiteux.

Je viens de runir ici quelques unes des phrases de lord Byron: elles ne
furent pas prononces dans le mme ordre, mais j'ai supprim mes propres
rflexions. Je serai peut-tre plus exacte une autre fois.

Ce jour l, Byron avait une veste de nankin, un gilet et un pantalon
blancs, une cravate ngligemment noue, et une toque de velours bleu sur
la tte. J'admirai d'abord sa physionomie dans son ensemble, elle tait
expressive plus que belle; son sourire avait peut-tre quelque chose de
ddaigneux, mais on s'y accoutumait par l'ide de la supriorit de son
gnie. Je me souviens que ses cheveux grisonnaient dj, quoiqu'il n'et
que trente-cinq ans au plus. Son front tait lev et sa tte forte,
avec une tendance  la forme conique; ses yeux d'un bleu clair et son
nez trs rgulier. C'tait du pied droit qu'il tait boiteux. Sa taille
pouvait avoir cinq pieds trois pouces et semblait acqurir de jour en
jour un embonpoint qui commenait  le gner. Une des choses qui me
servit le plus dans mes confidences, fut mes relations avec
Napolon.--Il aimait  en entendre parler, et  trouver quelques
rapports entre quelques unes de leurs singularits. On sait qu'il
signait volontiers N. B. (Nol Byron), parce que ces initiales taient
aussi celles de l'empereur.

La part que monsieur Duncan-Stewart prit  la conversation ne fut pas
sans intrt. Ses souvenirs de Seringapatam trouveraient plus de place
dans mes Mmoires, s'ils n'y entraient en concurrence avec mes propres
souvenirs de Byron. Je quittai la tente au comble de mes voeux, par
l'esprance de ma visite  la _casa Saluzzi_. M. Duncan m'accompagna
presque jusqu'aux portes de Gnes, pendant que Byron s'loignait 
cheval, aprs m'avoir rpt:  demain, _signora_.




CHAPITRE CCIX.

Le chteau de Saluzzi et le cabinet de lord Byron.--La saigne.--Un
btard de cardinal.--Conversation politique.--Messes pour une me en
peine.


Le lendemain je fus exacte au rendez-vous. Aux approches d'_Albaro_, la
_casa Saluzzi_ me fut indique par un habitant du village. On entre dans
ce palais par de grandes grilles de fer qui conduisent  une cour
plante de vieux ifs taills d'une manire assez bizarre. L'architecture
du chteau tient un peu de celle d'une abbaye; mais au lieu d'un portier
de couvent, ce fut une espce de gant en habit militaire qui m'ouvrit.
Cet homme avait une barbe paisse comme celle d'un sapeur; son uniforme
se rapprochait de l'uniforme des housards. Son air avait quelque chose
de farouche, il me rappelait le Goliath du chteau de Kenilworth, et par
une association naturelle d'ides, je comparai intrieurement 
Flibbertigibbet un petit jockey vtu de vert qui me prcda jusque dans
une large salle de billard, d'o il me fit passer dans la pice qui
servait de cabinet  lord Byron. L, je fus prie de m'asseoir: je
prfrai, en attendant le pote, faire l'inspection des lieux. Je
m'arrtai tour  tour devant une gravure reprsentant Ugolin, et deux
portraits d'Ada, cette fille chrie, objet de tant d'amour et de
regrets. Sur une table taient une guitare, quelques cahiers de musique
et quelques livres, les uns ouverts, les autres ferms, tous dans ce
_beau dsordre_ qui n'est pas un _enfant de l'art_, mais bien un
dsordre d'artiste. Dans un coin je remarquai une sorte de trophe,
c'est--dire deux pes, deux pistolets et deux poignards croiss sur
une pique surmonte d'un casque.

Je n'avais pas attendu dix minutes, que lord Byron survint. Il ne
m'adressa que deux mots et un signe de main en excuse comme pour me
demander une minute; il tait avec un jeune homme qui dposa sur la
table un plat rempli de sang. Je tressaillis, et le jeune homme et lord
Byron regardrent ce sang avec attention. Ma tte romanesque commenait
 s'chauffer, comme s'il y avait l quelque mystre de terreur. J'tais
dans un de ces chteaux italiens o Anne Ratcliffe aimait  placer les
scnes de sa fantasmagorie; mon hte tait ce pote bizarre sur lequel
on faisait encore courir alors tant de fables et qu'on accusait des
gots les plus dpravs. N'avait-on pas t jusqu' prtendre qu'il
avait une horrible sympathie pour les vampires! Lui cependant continuait
 regarder avec une certaine anxit le vase que le jeune homme avait
dpos sur la table, tandis que celui-ci dissertait froidement, comme un
anatomiste, sur ce sang dont la vue m'inspirait un involontaire effroi.
Il sortit enfin, et Byron venant  moi s'aperut de mon trouble:--Sur
ma parole, dit-il, je croirais presque que vous avez peur: d'aprs ce
que je sais de votre histoire, je vous croyais aguerrie contre la vue du
sang. Celui que vous voyez dans ce vase sort des veines d'une personne
qui m'est chre... la pauvre comtesse Guiccioli qui, a eu un accs de
fivre cette nuit. Mais devinez quel est ce jeune frater qui vient de la
saigner? C'est un btard du dernier des Stuarts, de ce cardinal d'York
qui est mort, comme vous savez,  Rome, membre du sacr conclave. Ce
pauvre jeune homme vit de sa lancette, il est apprenti chez un
chirurgien de Gnes. J'aurais quelque ide de l'envoyer  mes frais dans
quelque universit: qui sait s'il ne deviendrait pas un grand docteur,
peut-tre un mdecin de cour? Et alors si nos Guelfes lui tombaient
entre les mains, il pourrait fort innocemment les traiter en Gibelin[4].
Vous voyez que je me rappelle mon origine jacobite. Cette sortie moiti
bouffonne, moiti srieuse, engagea la conversation sur la
politique.--Je suis un peu carbonaro, me dit lord Byron. J'ai fait de
la _casa Saluzzi_ un nid de conspirateurs, car j'ai la famille Gamba,
famille de proscrits, coupables d'avoir rv la libert en Toscane; et
moi je me prpare  aider la rvolution d'un peuple tout entier.
N'est-il pas singulier que la libert soit du fruit dfendu pour les
pays qui furent son berceau: la vieille Grce, la vieille Italie, qui
furent libres au milieu des tnbres du paganisme? Patience, il faut
tout attendre du temps. Mais j'oublie, madame, vous tes un peu
bonapartiste par amour de la gloire! Je rpondis  lord Byron que le
grandiose de l'empire m'avait sduite en effet, mais que je croyais
comprendre aussi la gloire des hommes libres.--C'est que la libert a
bien aussi sa posie, continua lord Byron. Mais, tenez, les femmes sont
un peu enfans dans leurs opinions: les femmes et les peuples aussi,
ajouta-t-il... Il leur faut autre chose que des mots et des thories. La
libert, tre de raison, ne saurait les captiver autant que la pompe
visible de la gloire. Aussi n'aime-t-on jamais la libert toute seule;
on s'accoutume  l'associer  un chef,  un hros. Voyez en Espagne,
c'tait, vive Rigo! Et en France, en 1815, vive Napolon! par un
singulier contre-sens, signifia un moment aussi vive la libert! Les
noms collectifs n'ont pas la mme influence sur l'imagination que les
noms individuels: l'ide d'un grand pouvoir emporte l'ide d'une unit
trs compacte. Jamais les Indiens, me disait M. Duncan-Stewart, n'ont pu
se figurer que la _Compagnie des Indes_ tait un conseil de ngocians;
ils se la reprsentaient comme une vieille femme, bien vieille, qui
survit  tous ses enfans.

--J'espre, dis-je, et j'entrai probablement dans l'amour-propre secret
du pote, j'espre que les Grecs vaincront bientt au nom de _vive
Byron!_ et que ce nom sera synonyme de _vive la libert!_ Byron n'luda
pas le compliment: Oui sans doute, reprit-il, c'est un principe que je
vais dfendre encore plus que les Hellnes; c'est la cause de l'Europe,
la cause des ides nouvelles. Et quel beau champ de bataille pour
combattre le despotisme que la Grce! quel honneur de renouer la chane
interrompue de ses temps hroques! Aujourd'hui c'est ma pense
exclusive. Il me fit observer le casque dont j'ai parl: Voil, me
dit-il, une partie de mon quipement. On doit apporter ce soir deux
casques  peu prs semblables; il y en aura un pour Pietro Gamba, et
l'autre pour mon ami Trelawney. Comme femme, je triomphai d'un
mouvement de coquetterie martiale qui chappa au grand pote. Il
s'avana vers le trophe, prit le casque et le mit sur sa tte. Comment
me trouvez-vous? dit-il. Mon sourire exprima que je l'admirais: ce
sourire dut le satisfaire; car, en voyant sous ce casque la tte du
grand pote, j'oubliai en effet ce qu'il y avait de puril dans sa
vanit, je ne vis plus qu'un hros. Tenez, me dit-il en tant le
casque, pesez-le. Il faudra encore du temps pour m'habituer  cette
coiffure. Je pris le casque de ses mains, fire d'avoir touch le
casque de Byron.

Nous fmes interrompus par l'entre d'un domestique que je reconnus
bientt pour ce Fletcher dont lady Caroline Lamb m'avait parl. Il
venait avertir son matre qu'une vieille femme demandait avec instance 
tre amene devant lui. Une vieille femme, me dit lord Byron,
entendez-vous, au moment o nous parlons de gloire! Elle vient nous
rappeler  des penses plus humbles. Faites entrer la vieille femme!
C'est peut-tre une des sorcires de Macbeth: voyons si je dois tre au
moins Thane de Cawdor et de Glamis.

Lord Byron faisait comme celui qui chante parce qu'il a peur, il riait
d'avance d'une crainte superstitieuse dont il ne pouvait tout--fait se
dfendre: mais dj Fletcher introduisait la vieille qu'il avait
annonce. Je l'ai encore prsente devant mes yeux, avec ses cheveux gris
s'chappant de sa coiffe gnoise, le teint couleur bistre, les pomettes
saillantes, le front sillonn de rides, mais la tte haute, et avec ses
yeux, quoique baigns de larmes, conservant encore l'tincelle de ce
regard mridional si mobile et si expressif, Ma bonne vieille, lui dit
lord Byron, videmment touch de son air de candeur, en quoi puis-je
vous consoler? La vieille, rassure par ce ton affable, voulut
s'essuyer les yeux; mais ses mains retombrent presque au mme instant
et se joignirent sur son sein, comme si elle renonait  tarir ses
larmes. Mon bon seigneur, dit-elle aprs quelque hsitation et avec des
sanglots, je suis la mre de ce pauvre ouvrier du port que vous avez si
gnreusement secouru.--Eh bien! se porte-t-il mieux?--Il est mort,
reprit la vieille, mort depuis huit jours. Que le bon Dieu ait piti de
moi; mais le cur que j'ai consult sur son me, que Dieu veuille
l'avoir, prtend qu'il souffre en purgatoire, et qu'il ne faut pas moins
de vingt messes pour le dlivrer.--Vingt messes! dit lord Byron, qui
entra aussitt dans les ides de la vieille. Un philosophe  coeur dur
et commenc par raisonner. Vingt messes! et  combien la messe?--Mon
bon seigneur, trois francs chaque; mais, si je les payais toutes
d'avance, on me les passerait  quarante sous. Lord Byron courut  son
secrtaire, et y prit cinq ou six pices d'or: Tenez, bonne femme,
dit-il en les remettant  la vieille; allez, marchandez si vous pouvez,
et gardez le reste pour vous... La vieille se prcipita sur la main de
lord Byron, la baigna de ses larmes, et s'en alla en faisant des signes
de croix en son intention.

Vous paraissez saisie, me dit lord Byron; croyez que c'est de l'argent
bien plac. Je suis un sceptique; mais celui qui doute de tout est prt
 tout croire. J'ai fait dans ma vie l'aumne aux Grecs comme aux Turcs,
aux catholiques comme aux protestans: nous verrons l haut qui aura le
mieux pri pour moi. Ces aumnes, qu'on a d'ailleurs exagres, vous
expliquent les prdictions diverses qui m'ont t faites: selon les unes
je dois mourir moine, selon les autres mthodiste. Une prdiction n'est
qu'un souhait. Mais, ajouta-t-il en regardant par la fentre, je vois
entrer mon ami le Nabab[5]; c'est un esprit fort, parlons d'autre
chose.




CHAPITRE CCX.

Une scne de pillage.--Rencontre d'un signor Broccolo.--Mauvaise
rputation des Gnois.


Lord Byron profita du temps que M. Duncan-Stewart mit  traverser les
appartemens pour appeler un domestique et lui dire d'emporter le vase de
sang qui m'avait fait tant de peur; il replaa aussi le casque sur le
trophe d'armes; et quand le Nabab entra, tout tait en ordre dans le
cabinet... Je vous trouve en tte--tte, dit. M. Stewart, et je viens
vous dranger tout de bon, milord. Croiriez-vous que ma maison roulante
vient d'tre dnonce  la police sarde, et que je suis menac d'une
visite domiciliaire, comme si je reclais des conspirateurs?--Je me
rends avec vous dans votre maison, dit Byron, je connais l'_autorit
locale_ d'Albaro, pour avoir eu affaire  elle: ma prsence lui en
imposera peut-tre. M. Duncan accepta volontiers l'offre du pote, qui
s'absenta un moment pour aller voir la comtesse Guiccioli, et revint
tout prt  monter  cheval. J'abrgeai donc ma visite, et fus
heureusement invite  la renouveler. J'allais retourner  Gnes
lorsqu'il me prit comme un remords de curiosit, et je me dirigeai du
ct du rivage o la veille j'avais vu la maison roulante de l'ancien
secrtaire de Tippo-Sab. Lord Byron et son ami, suivis de quelques
domestiques, avaient mis leurs chevaux au galop: je cessai bientt de
les apercevoir derrire le nuage de poussire soulev sur leurs traces.
J'hsitais encore  les suivre, mme de loin, lorsque je n'en eus
bientt plus le choix. En tournant la tte je vis une bande de douze 
quinze Gnois qui venaient  un demi-quart de lieue de distance, et qui
marchaient si vite qu'ils furent sur mes talons en sept minutes: alors
ils ralentirent le pas; si je m'arrtais, ils s'arrtaient aussi en se
rangeant en ligne, comme pour me faire comprendre que je ne devais pas
penser  rebrousser chemin. C'tait si bien leur intention de se rendre
ainsi matres de la route, qu'un individu que nous rencontrmes  cent
pas de l, et qui se dirigeait du ct d'Albaro, fut forc comme moi,
bon gr mal gr, de prendre le chemin de la mer. Cet individu tait arm
d'une longue ligne, et portait sur son dos une espce de petite hotte
remplie de poisson; mais son costume n'tait pas celui d'un pcheur de
profession. J'appris, en effet de lui qu'il tait le Broccolo du thtre
de Gnes: c'est ainsi qu'on appelle, en jargon de thtre, le mari de la
_prima dona_. Il s'approcha de moi, et me demanda si c'tait
volontairement que je servais de tambour-major  cette bande qui ne
paraissait pas compose de gens de trs bonne mine? Sur ma rponse
ngative, il se hasarda  me communiquer tous ses soupons, en me disant
qu'il croyait reconnatre parmi eux un tapageur de thtre qui mettait 
contribution les pauvres comdiens sous prtexte de les faire applaudir:
C'est un mouchard, selon les uns, me dit-il, et selon les autres c'est
un _picarone_ qui exploite les poches du public pour son compte, mais
qui, ayant figur dans les ractions des dernires rvolutions
politiques, brave la police au lieu de la servir. O diable vont donc
ces bandits? Les soupons du signor Broccolo commenaient  me gagner;
et en voyant ces hommes dangereux se diriger sur la maison roulante de
M. Duncan-Stewart, que nous apercevions dj, je dsirais de bon coeur
que le magistrat inquisiteur d'Albaro n'oublit pas sa visite
domiciliaire. Mais il parat que le Nabab avait reu un faux avis; et
comme je n'cris pas un roman, pour lequel j'aurais besoin de tenir la
curiosit du lecteur en haleine jusqu'au dnouement, je vais expliquer
d'avance tout le mystre de cette aventure.

La bande qui nous chassait ainsi devant elle, le signor Broccolo et moi,
tait une bande de pillards, comme il est facile d'en runir un bon
nombre dans la canaille gnoise. Le bruit s'tant rpandu que la maison
roulante du seigneur indien contenait un riche trsor, un complot avait
t form depuis plusieurs jours pour s'en emparer: de l ces rumeurs
sourdes, ces dnonciations de carbonarisme contre M. Stewart. On devine
maintenant de quoi il tait question. Le signor Broccolo et moi nous
fmes laisss sous la surveillance d'un de ces brigands, audacieux en
plein jour; les autres s'avancrent vers la porte de la maison, et
frapprent au nom de sa majest sarde. Point de rponse. Ils se mirent
alors en devoir d'enfoncer la porte; les uns avec des pierres, d'autres
en se servant de stylets en guise de coins, sur lesquels ils frappaient
 coups redoubls aprs les avoir introduits dans les fentes de la
boiserie. Cette opration dura une bonne demi-heure, parce que les
portes et les fentres de cette singulire habitation taient plaques
en fer. Mais enfin quelques planches cdrent; la brche fut ouverte, et
les voleurs s'y prcipitrent pour chercher le butin des prtendus
carbonari.

Cependant M. Duncan-Stewart et lord Byron, arrivs avant les bandits,
avaient trouv des renseignemens plus exacts sur le pril dont ils
taient menacs. Ignorant  combien d'hommes ils pouvaient avoir
affaire, et se dfiant de la protection des autorits locales, ils
avaient jug plus prudent de fermer la maison et de se rendre  bord du
brick anglais _the Blossom_, qui tait en rade, pour y demander du
secours. Le portier italien seul avait fait un long dtour pour aller
avertir les gens et les amis de lord Byron  la casa Saluzzi. Le pillage
n'tait pas encore consomm lorsque les voleurs gnois aperurent un
corps de matelots anglais qui s'avanaient pour les surprendre d'un
ct, tandis que de l'autre des cavaliers accouraient d'Albaro pour leur
couper la retraite. Celui qui nous gardait, le signor Broccolo et moi,
eut le premier recours  ses jambes aprs avoir cri _sauve qui peut!_
les autres se sauvrent aprs lui  droite et  gauche, et disparurent
bientt, grces aux ingalits du terrain. Chose singulire, non
seulement on ne put en saisir aucun ce jour-l, mais encore les
perquisitions de la police furent inutiles. Cette violation du droit des
gens fut mise sur le compte d'un parti de contrebandiers. Le signor
Broccolo en voyant la droute des voleurs m'avait bien recommand de ne
pas le compromettre en nommant l'homme qu'il avait reconnu: il y allait
de sa vie, me dit-il, et du talent de la _prima dona_. Je lui promis le
secret. Les cavaliers venant d'Albaro taient Pietro Gamba, les
domestiques de lord Byron et ceux de M. Duncan-Stewart, y compris le
portier qui trouva sa loge dvaste comme le reste de la maison. M.
Stewart et lord Byron taient  la tte du dtachement de matelots. En
voyant le dgt fait dans son domicile, le Nabab prit la chose en bonne
part: On ne dira plus, s'cria-t-il, que j'esquive l'impt des portes
et fentres. Mais les voleurs doivent tre bien attraps; car ils
s'attendaient sans doute  trouver tout l'or des Indes dans mon arche
roulante, et je ne prends jamais chez mes banquiers qu'au fur et mesure
de mes besoins. Nous avons pourtant bien fait, dit-il plus bas  Byron,
de conduire ma pauvre bgum  bord du _Blossom_. J'entendis aussi ces
paroles _d'a parte_, car je m'tais approche de deux amis. --Ah!
madame, vous voil! et comment cela, me demandrent-ils tous les deux 
la fois? Je leur racontai mon aventure et celle du signor Broccolo:
nous fmes invits, le signor et moi,  nous rendre  bord, o nous
trouvmes la bgum du nabab. La bgum tait une dame qu'il avait amene
des Indes et qui composait, avec une suivante, tout son zenana, comme
les Indiens appellent, je crois, leur harem. C'tait une femme
charmante, un peu alarme au milieu des matelots, car elle se tenait sur
le tillac pour voir plutt revenir son protecteur. Si j'avais t
sollicite de me rendre  bord, c'tait, me dit M. Duncan, afin que la
prsence d'une personne de son sexe rassurt la pauvre trangre. Mais
lord Byron avait fait demander une voiture: nous y entrmes, la bgum,
la suivante, M. Duncan et moi, pour tre transports  _casa Saluzzi_,
o nous dnmes tous ensemble, et le soir je fus reconduite jusqu'
Gnes par le comte Gamba. Les vnemens de cette journe avaient suffi 
la conversation du dner; la conclusion de Byron fut que les _Genose_
taient des voisins dangereux: Ce sont les _Bravi_ de l'Italie, dit-il,
je m'en suis toujours mfi. J'avais connu un domestique de l'amiral
Rowley qui parlait plusieurs langues et qui excellait dans son service:
il quitta la livre de l'amiral et se prsenta  moi. Je me flicitais
de pouvoir m'attacher un serviteur aussi utile: heureusement je lui
demandai o il tait n.-- Vado, prs de Gnes, me rpondit-il.--Prs
de Gnes, rpliquai-je! adieu, cherchez un autre matre. Aussi vais-je
bientt me rendre  Livourne[6].

Quelqu'un parut un peu surpris de ne pas voir M. Leigh Hunt. Ah! dit
Byron, il n'y a pas encore vingt-quatre heures que le pril est pass.
Je compris par ce trait mordant que M. Leigh n'tait plus si bien avec
le noble pote; en effet, lord Byron me dit le lendemain que c'tait une
vipre qu'il avait rchauffe dans son sein, et que sa femme tait
une .. Il se servit d'un mot italien qui rpond  celui de bgueule.
Cela m'expliqua l'espce de froideur avec laquelle M. Leigh avait
accueilli ma demande.




CHAPITRE CCXI.

Nouvelles visites  la casa Saluzzi.--Mmoires de lord Byron.--Voeux pour
la Grce et l'Espagne.--Souvenir de lady Caroline Lamb...--La premire
nuit des noces.--La comtesse Guiccioli.


J'tais ne pour aimer la gloire sous quelque forme qu'elle s'offrt 
mon imagination pour me sduire; mais en atteignant cet ge de la vie
o, reine dcouronne, une femme qui ne fut que belle ne pourrait plus
obtenir que le strile hommage des souvenirs, je commenais  comprendre
que la supriorit de l'intelligence sera toujours la plus durable. Un
grand pote devenait facilement  mes yeux le premier des rois de la
terre. Devenue un peu homme moi-mme, je suis sans doute suspecte  le
dire; mais j'en appelle au tmoignage de mes amis, le talent, le gnie
potique ont toujours excit en moi une admiration nave. Aujourd'hui
mon amour pour les lettres est aussi de la reconnaissance. Vainement
j'aurais t associe par l'amiti ou un sentiment plus intime aux plus
grands capitaines et aux premiers hommes d'tat de l'Europe moderne, je
passerais oublie avec les distractions de leur jeunesse; tandis que
cette plume qui m'a donn du pain, me donne aussi une clbrit dont il
faut bien avouer que je suis un peu vaine, puisque j'ai pris
l'engagement de me faire connatre tout entire dans ces Mmoires. Je
reviens  la _casa Saluzzi_, o je continuai  me rendre assez
exactement pendant six jours que dura ma rsidence  Gnes. Trois jours
auparavant, apercevoir seulement lord Byron et presque suffi  mon
ambition: combien je m'estimais heureuse d'tre arrive si  propos pour
me trouver mle  une aventure qui tablissait entre nous une vritable
intimit. Je ne pouvais plus craindre d'importuner par de trop
frquentes visites le noble lord; je m'tais dvoile  lui avec toute
la bizarrerie de mon caractre, et je l'avais intress par le ct
romanesque de ma vie errante et ma fortune capricieuse. Vous figurerez
dans _don Juan_, me dit-il; dans un de nos entretiens je me serais
donn bien de la peine peut-tre pour imaginer un personnage aussi
potique, et j'aurais craint qu'on ne le trouvt pas vraisemblable; vous
serez un excellent pendant de mon hros. Vous pensez  crire vos
mmoires:  merveille, ils serviront de commentaires  mes vers.
J'avais rpondu  trop de questions pour ne pas avoir le droit d'en
faire  mon tour quelques unes. Je prviens seulement mon lecteur que je
ne citerai peut-tre pas dans un ordre trs exact ni mes demandes ni les
rponses; mon _exactitude_ consistera  ne rien dire de trop, et  taire
ce qui ne vaudrait gure la peine d'tre redit; car on peut bien penser
que mme avec un grand pote il chappe dans la conversation plus d'un
lieu commun; et qu'il n'est pas possible de voyager toujours avec lui
par del les nuages.

Lord Byron m'ayant parl de mes Mmoires, qui alors taient encore 
faire, je lui parlai des siens, que tout le monde savait tre faits. En
les crivant, me dit-il, j'avais pour but de me dlivrer de quelques
importuns souvenirs et de faire ensuite pnitence comme un catholique
qui vient de se confesser. On pense bien moins  une chose qu'on sait
crite et qu'on est sr de ne plus oublier sans retour. Il y a
long-temps que je vis de l'esprance de rgnrer ma rputation, en me
montrant au monde sous un jour nouveau. Je vais chercher en Grce le
baptme de sang. Je suis un homme de bruit; j'ai un de ces noms qui
gagnent  s'attacher  une grande ide. Chateaubriand, en France,
donnerait toute sa renomme littraire et la mienne par-dessus le march
pour jouer le rle qui m'est destin. S'il avait comme moi trente-cinq
ans, ce ne serait plus avec le bourdon du plerin, mais avec l'pe du
crois, qu'il recommencerait le voyage de Grce. Quand j'aurai associ
mon nom  une victoire ou mme  une retraite illustre, car il y a des
chances, qui est-ce qui se souviendra de lord Byron grand seigneur
libertin! Quant  mes vers, je vais leur donner une autorit classique:
on les gravera sur les dbris des temples, sur ces colonnes de marbre
que la libert relvera de la poussire. Jusque l je ne suis qu'un
_phrasier_: aprs une campagne, mes paroles seront distribues parmi les
peuples comme des mots d'ordre.

Cet enthousiasme du pote se communiquait  moi comme une flamme
lectrique. Byron continua en changeant de ton pour me parler de
l'Espagne: Vous avez vu le dernier soupir de la libert espagnole,
dit-il; j'ai eu quelque vellit de me jeter de ce ct-l. J'ai rougi
pour l'Angleterre du rsultat de l'appel fait  sa gnrosit par sir
Robert Wilson; mais que vouliez-vous que j'allasse faire, moi huitime,
contre les Franais? D'ailleurs il y avait guerre civile en Espagne. En
Grce, deux peuples bien distincts se livrent bataille, et point
d'esprit de parti dans le patriotisme. Le pote se trompait alors, dans
ce sens que les petites passions des Grecs ont bien nui  la cause de la
Grce, et lui ont occasion  lui-mme de cruelles contrarits. Il
revint  ses Mmoires, et s'exprima sur l'homme qu'il en avait rendu le
dpositaire avec une confiance bien mal rcompense: Je les ai donns 
Thomas Moore; il n'y changera pas une syllabe; il ne se laissera pas
intimider par la tartuferie anglaise; et pour plus de sret, il les a
vendus d'avance  Murray: il a donc un double engagement  remplir,
celui de l'amiti envers moi, celui d'une vente vis--vis du libraire.

Je ne laissai pas ignorer  lord Byron que j'avais connu lady Caroline
Lamb... Ah! la pauvre brebis, me dit-il en jouant sur son nom, nous
nous sommes mutuellement bien trahis! Elle occupe trois grands chapitres
dans mes Confessions. Dans le temps elle publia un roman sur moi; je
l'ai rfut dans mes Mmoires en restant _historien_; hlas! elle sera
en nombreuse compagnie: j'ai eu plus d'une madame de Warens. Mais je
suis surtout trs exact sur la vraie cause de ma sparation: lady Byron
n'y sera pas accuse; mais je serai justifi du moins pour ma part. Je
demandai  lord Byron qui avait raison de ceux qui le prtendaient
toujours amoureux de sa femme, ou de ceux qui le croyaient indiffrent.
Les uns et les autres, me rpondit-il, mais chacun  leur tour. Tenez,
par exemple, en addition  mes Mmoires, j'ai l une bote aux lettres
qui serait trs curieuse; elle contient toutes les ptres que j'ai
crites  lady Byron depuis mon dpart de Londres; et je lui cris
souvent, mais les lettres restent dans la bote. J'panche sur le papier
mon humeur conjugale, bienveillante ou boudeuse: tantt j'cris pour
quereller ma femme, tantt pour faire un tendre commentaire sur cette
lgie d'_Adieu_ qui plaisait tant  madame de Stal! Si jamais le
hasard me runissait  lady Byron, je la condamnerais  lire ces pices
justificatives de mes regrets et de mon ressentiment. La mme
contradiction me poursuit quand je rime sur le mariage, tantt
maudissant ce lien, tantt le clbrant comme utile au bonheur. Potes
et maris sont de vrais lunatiques. Cette explication me fut donne avec
une certaine gaiet de bon ton. Lord Byron tait en train d'en ajouter
davantage sur ce sujet... Je voudrais, me dit-il, pouvoir vous lire le
chapitre de la premire nuit de mes noces; car j'ai tout crit. Cette
premire nuit peint  merveille la pruderie de lady Byron, et explique
la cause de la haine que m'a jure cette miss Charlm..., que j'ai si
bien drape dans une de mes satires. Miss Charlm... avait tant alarm
son lve sur cette premire nuit, que celle-ci, aprs avoir bien vers
des pleurs, lui dclara qu'elle aimait mieux mourir que de ne pas faire
lit  part. Il y eut entre elles un long dbat, pendant que je me
morfondais dans une salle voisine de la chambre nuptiale, en attendant
qu'on daignt m'introduire. Bref, miss Charlm..., par un dvouement que
je ne saurais qualifier, offrit de remplacer ma femme pour la premire
nuit, afin de pouvoir dire le lendemain  miss Nol ce qu'il en tait.
Quand j'entrai, je vis une femme s'clipser par la porte du boudoir, et
je crus tout naturellement que c'tait mis Charlm... qui me laissait
seule avec ma femme, tandis que c'tait celle-ci qui allait se rfugier
innocemment dans le lit de sa gouvernante. La faible clart d'une
veilleuse devait favoriser cette _substitution_. Il faut vous dire que
j'tais horriblement fatigu; j'aurais dormi debout. Tmoin d'une partie
des terreurs pudiques de ma femme, je m'tais d'autant plus impatient
de ses dlais que j'tais rsolu de lui laisser passer une chaste nuit,
afin de l'apprivoiser. Je m'approche du lit; ma _compagne_ me semble
dj plonge dans le sommeil. Je suppose que les ennuis et les fatigues
de la journe ont agi sur elle comme sur moi; je me hte de me glisser 
son ct, mais bien doucement, de peur de la rveiller. Je dpose sur
son front, tourn du ct du mur, un baiser modeste; je croise mes bras
sur ma poitrine, selon mon usage, et je ferme les yeux comme l'et fait
un mari de soixante ans. Le lendemain matin je fus tout surpris en me
rveillant de trouver ma femme tout habille sur le canap. Je me lve
moi-mme, et le jour fut calme comme la nuit. Il n'en fut pas de mme
probablement la nuit suivante; car j'entendis lady Byron, le
surlendemain, reprocher  miss Charlm... de l'avoir bien trompe; et
c'est depuis ce temps-l que miss Charlm... a tout fait pour persuader 
son lve qu'elle avait pous un monstre. Jugez si je ris de bon coeur
quand le hasard me fit dcouvrir le secret de miss Charlm...

Lord Byron terminait cette anecdote lorsque entrrent madame Guiccioli
et l'odalisque indienne de M. Duncan-Stewart. Je n'avais pas encore t
prsente  la comtesse, qui se levait pour la premire fois depuis sa
saigne. Elle tait, comme de raison, un peu ple, et son dshabill de
malade ajoutait sans doute beaucoup  son air intressant; mais il y
avait naturellement en elle quelque chose de cette physionomie un peu
fatigue que les peintres donnent  sainte Madeleine. Ses cheveux d'un
blond d'or tombaient en boucles nombreuses sur ses paules; tous les
traits de son visage taient rguliers; mais son nez surtout d'une forme
trs lgante. Quand elle souriait, ses yeux  la fois malins et tendres
_s'harmoniaient_ admirablement avec la courbure gracieuse de ses lvres.
Lord Byron alla au-devant des deux dames avec une courtoisie
affectueuse. M. Duncan-Stewart ne tarda pas  venir nous rejoindre, et
nous annona son prochain dpart. Lord Byron reut aussi ce jour-l un
jeune Anglais, M. Wright, qu'il avait converti  la cause des Grecs, ce
jeune homme ayant d'abord servi dans la marine turque. Ils parlrent
beaucoup de l'tat des affaires en Grce. M. Wright venait prendre cong
de sa seigneurie, qui l'adressait  Mavrocordato, et qui lui remit une
somme assez considrable.

Je fus encore retenue  dner  la _casa Saluzzi_, et je ne retournai 
Gnes que fort tard.




CHAPITRE CCXII.

Aventures de la jeunesse de Byron.--Le missionnaire mthodiste.


Les uns ont vant le talent de Byron pour la conversation, d'autres ont
prtendu qu'il tait  peu prs nul sous ce rapport: sans adopter aucune
de ces deux opinions, on peut dire que le pote ne saurait s'inspirer 
l'heure ou  la minute, ni tre aimable et amuser au premier ordre de
ses interlocuteurs, comme un perroquet dont le vocabulaire est born 
quelques phrases. J'ai trouv, pour ma part, lord Byron trs ingal dans
ses improvisations familires; je regrette seulement de le traduire si
mal l o peut-tre il excita en moi le plus d'admiration. En relisant
ce qui me reste de ces entretiens fugitifs, je tronque ou j'efface tel
passage, parce qu'il rend trop faiblement, ou dfigure mme les
expressions qui me charmrent. Si on parvenait  faire deviner son style
de conversation par des lambeaux de questions et de rponses, sans
l'accent, sans le regard, sans le geste qui leur donnait la vie et le
mouvement, il faudrait encore dire ici du pote anglais comme Eschine de
Dmosthnes: Que serait-ce si vous aviez entendu le _monstre_?

J'avouai franchement  lord Byron quels ridicules soupons avait
veills en moi la vue du sang de madame Guiccioli apport par lui dans
son cabinet, et nous rmes beaucoup ensemble des bruits tranges qu'on
se plaisait  rpandre sur lui d'aprs des apparences tout aussi vagues.
Ces bruits, me dit-il, viennent la plupart d'Angleterre; ils feront le
succs de mes Mmoires, o je donnerai le mot de maintes nigmes de ma
vie. On a pu vous dire, par exemple, que je buvais le sang humain dans
les crnes des morts, comme mes anctres les Danois, dans le palais
d'Odin. Voici l'origine de cette absurde histoire. Un crne parfaitement
conserv avait t trouv par le jardinier de Newstead-Abbey dans un des
caveaux de la vieille chapelle; j'en fis artistement scier la couronne,
sans laisser aucun fragment de ce qu'il y a de vraiment hideux dans un
crne, je veux dire cette face humaine  laquelle Milton applique
l'pithte de divine, mais qui ne saurait plus tre, je pense, l'image
de la Divinit quand elle est dpouille de ses chairs. Un cercle en
argent en bordait le pourtour, avec une anse pour saisir cette coupe qui
et pu passer pour une coupe d'ivoire, sans l'inscription que j'y fis
graver. Quand je traitais mes amis  Newstead-Abbey, c'tait au dessert
que la coupe tait apporte sur la table, et nous la faisions circuler
pleine d'un excellent vin de Bordeaux qui nous prtait de l'esprit 
tous. Cependant l'ouvrier que j'avais employ pour faonner ce crne fut
mand devant le recteur de la paroisse, qui lui adressa une verte
mercuriale sur la profanation dont il s'tait rendu coupable. J'invitai
le recteur  un de nos banquets: en vrai _chanoine_ de l'glise
anglicane, il se rendit exactement  l'heure marque; et quand il eut
soif, on lui versa  boire dans la coupe profane. Je vous jure qu'il y
dgusta, sans grimace, plus d'une pinte de mon meilleur vin; il serait
entr mme, si nous l'avions press, dans l'ordre du Crne.--Quel tait
donc cet ordre, demandai-je  lord Byron? Le pote me rpondit que
c'tait un ordre fond par lui, et qui se composait de douze membres
admis au privilge de boire dans la fameuse coupe: J'en tais le
prsident ou le grand-matre, continua-t-il, et j'en rglai les statuts
et le costume, qui consistait en une robe noire. On verra dans mes
Mmoires que le voeu de chastet n'tait pas exig de nos chevaliers.
C'est  cette poque que j'tais un homme  bonnes fortunes; mais
j'avais un malheur: si les femmes se jetaient  ma tte, elles me
faisaient payer bien cher mes faciles succs en voulant me dominer.
Puisque lady Caroline Lamb vous a fait ses confidences, vous savez que
la tyrannie me trouve rebelle en amour comme en politique. J'ai connu
des despotes sous d'autres jupes que les siennes. J'en tais venu 
avoir peur d'une robe de femme comme un enfant de la soutane d'un
magister; et ayant inspir un caprice  la jolie miss G..., je dclarai
que je ne m'attacherais  elle qu' condition qu'elle me suivrait
partout en habit de page. La condition fut accepte. Miss G... passa
avec moi prs d'un an sous ce costume. Pauvre miss G...! le souvenir de
sa mort tragique me poursuit encore.

Je pressai lord Byron de contenter ma curiosit sur cette aventure de sa
jeunesse, et il y consentit. Je ne suis pas assez sre d'avoir retenu
ses propres expressions pour le laisser ici raconter lui-mme; je vais
donc parler de lui  la troisime personne.

Miss G*** tait avec Byron  Newstead-Abbey depuis prs d'une anne,
page le jour, femme la nuit; attentive, tendre, et si sincre dans son
amour, qu'elle pouvait esprer peut-tre qu'un noeud lgitime la
rconcilierait un jour avec le monde. Cette illusion entretenue
secrtement par elle, et un caractre naturellement gai, aveuglaient
cette jeune fille sur sa position vritable. Elle avait abandonn 
Londres un pre peu fortun, auquel elle envoyait chaque quinzaine des
secours, lorsqu'une amie indiscrte lui crivit que ce pre dlaiss
s'tait tu lui-mme dans un moment de dsespoir: tait-ce l'effet du
drangement de ses affaires ou du dshonneur de sa fille? Miss G***
s'arrta  cette dernire supposition, mais elle n'en dit rien  lord
Byron qui s'aperut seulement qu'elle s'loignait quelquefois de lui
pour crire, et qui parvint  surprendre son secret. Miss G*** avait
rsolu de s'empoisonner et en crivait la dclaration, afin que personne
ne ft accus de sa mort. Byron la fit pier, et s'emparant du poison
qu'elle s'tait procur, y substitua une poudre tout--fait innocente.
Un soir miss G*** affecta plus de gaiet qu' l'ordinaire, et feignit de
s'endormir  ct de son amant, qui, n'ignorant pas qu'elle avait cru
avaler, ce jour-l mme, la potion qui devait lui donner la mort,
s'attendait  rire le lendemain matin de son rveil imprvu, aprs un
sommeil qu'elle comptait bien tre pour elle le dernier. Il ne craignit
pas de s'endormir lui-mme tout de bon; mais quelle fut son inquitude
au jour naissant de ne plus trouver miss G***. La lettre qui annonait
sa funeste dtermination tait sur la table de nuit; sans doute
pensait-il, convaincue que le trpas circule dans ses veines, elle se
sera loigne pour m'viter la premire vue de son cadavre sans vie;
mais elle va reparatre gurie par sa tentative mme... Byron devenait
juste; cependant miss G*** ne revenait pas; toutes les perquisitions
furent inutiles, ce ne fut qu'au bout d'une semaine que l'infortune fut
retrouve, mais rendant le dernier soupir dans le caveau de la spulture
des Byrons o elle s'tait enferme de manire  ne plus pouvoir sortir.
Quelles durent tre ses angoisses pendant huit longs jours d'agonie,
prenant sans doute les tortures de la faim pour celles du poison? Cette
catastrophe, me dit Byron, a influ sur mon imagination et mon caractre
plus que tous les vains motifs par lesquels on a voulu expliquer les
caprices de mon humeur; ma gaiet naturelle tant tarie dans sa source,
je cherchai dsormais le bruit d'une gaiet factice pour m'tourdir:
vous devez comprendre pourquoi il y a quelque chose d'amer dans mon
sourire. Comme pour se distraire de la pense actuelle de cette sombre
histoire, lord Byron eut recours  des rminiscences d'un genre tout
oppos, sans se donner la peine de chercher une transition pour en
commencer le rcit: Savez-vous qu'en France on a, me dit-il, de
singulires ides de la pruderie des dames anglaises? Ma chre amie,
nous avons eu  Londres (Dieu sauve notre bon roi Georges IV!) nos moeurs
de la _rgence_. Vous connaissez le mot de Fox; son pre lui disait:
Mon fils, prenez une femme...--La femme de qui, mon pre? rpondit le
fils. C'est qu'en effet, il y a  choisir parmi les dames des autres:
aussi les procs en adultre sont-ils un objet de commerce parmi les
maris anglais. Il y a un tarif connu; les gens qui n'aiment pas le bruit
s'abonnent avec le cher poux: il y a d'ailleurs l'conomie des frais.
J'ai dit tout cela navement dans mon Don Juan, et l'on ne me le
pardonne pas; il n'y a que la vrit qui offense: je suis  l'_index_.
Qu'arrive-t-il? On me chasse des rayons de la bibliothque, mais je suis
cach mystrieusement sous le chevet du lit avec mon ami Thomas Moore.
Vous sentez bien que l, comme le serpent de Milton tapi  l'oreille de
notre mre ve, je fais rver celles qui se sont endormies en me lisant;
mais l aussi je suis bien plac pour dcouvrir de nouveaux secrets, et
je parlerai, je parlerai pendant plus de vingt chants encore. Lord
Byron, passant tour  tour de son Don Juan  ses aventures personnelles,
me raconta aussi la mystification qu'il fit subir  deux dames qui
venaient rendre visite  sa femme, chacune avec l'intention de le
dnoncer comme un mari inconstant et de dnoncer l'une d'elles comme sa
complice. J'arrangeai, dit-il, les choses de manire que les deux
dnonciatrices se trouvrent toutes les deux ensemble dans notre salon
en attendant milady; et se souponnant rciproquement du mme projet
d'accusation, elles firent un trait tout contraire pour leur mutuelle
scurit, en convenant de porter aux nues ma fidlit maritale. Avec de
telles recommandations, j'aurais t un petit saint de mnage; mais je
vous ai racont comment M. Charlm... avait acquis la preuve que j'tais
un monstre.

Il est temps d'abrger les confidences de lord Byron; j'espre
d'ailleurs que M. Moore n'a fait que semblant de brler les mmoires du
noble lord. J'aurais oubli plus long-temps la France dans la casa
Saluzzi, si une lettre que je reus  la poste restante de Gnes ne
m'et rappel  Paris en me donnant l'espoir d'y retrouver Lopold. Le
hasard me procura pour mon retour un singulier compagnon de voyage. La
veille de mon dpart tait arriv  la casa Saluzzi un nomm M.
Sheppard, prdicateur mthodiste, venu exprs d'Angleterre pour
convertir lord Byron  la foi vanglique; ce M. Sheppard avait crit
dj depuis une anne au pote pour lui dire que sa femme lui adressait
tous les jours de ferventes prires au ciel pour racheter son me de
l'esclavage du dmon. Mistress Sheppard tait une enthousiaste dont
l'amour mystique pour le noble pcheur allait si loin, qu'en mourant 
Margate, aprs une maladie de deux mois, elle avait dit  son mari que,
pleine de confiance en la bont divine, elle croyait que la porte du
paradis lui tait ouverte, mais qu'elle n'y entrerait pas sans un
mlange de regret, si M. Sheppard ne lui permettait  son lit de mort de
faire personnellement une dernire tentative sur l'objet de leur commune
charit. M. Sheppard avait promis solennellement  sa compagne expirante
de tout faire pour amener le pote au bercail du mthodisme. Il tait
parti dans ce dessein, composant en route un sermon qu'il croyait
irrsistible, dans la simplicit de son coeur. Lord Byron ne vit d'abord
que le ct ridicule de cette mission; le bon M. Sheppard avait, il faut
l'avouer, une de ces figures  mystification qui provoqueraient le rire
des plus austres quakers. Mais ce qui intriguait le pote, c'tait de
savoir si la dfunte n'avait pas eu  son insu un intrt plus terrestre
dans sa conversion tant dsire; n'aurait-elle pas t par hasard
quelqu'une des nombreuses victimes de sa jeunesse, qui trouvait dans sa
charit gnreuse un prtexte pour nourrir un sentiment qu'il et fallu
oublier sans retour si la religion ne l'et modifi et consacr? Quand
ce soupon l'emportait dans son esprit, lord Byron coutait avec plus de
complaisance l'aptre mthodiste; mais  peine celui-ci se croyait-il
sr de l'attention de son catchumne, qu'il quittait le ton de la
conversation pour dbiter les priodes monotones de son sermon. Alors
l'impatience de lord Byron prenait le dessus, et il ne pouvait chapper
 l'impolitesse de rire au nez du prdicateur qu'en l'interrompant par
quelque frivole objection: jamais le bon M. Sheppard ne put parvenir 
aller jusqu' son second point. Enfin, lord Byron lui dclara qu'il ne
se ferait mthodiste qu' son retour de Grce, et il lui donna
rendez-vous, je ne sais plus en quel lieu, pour continuer les
confrences. M. Sheppard aurait bien voulu essayer son discours sur la
comtesse Guiccioli, ou sur la Begum de M. Duncan, ou mme sur quelque
membre de la famille Gamba; mais les oreilles italiennes ou indiennes
taient encore plus inabordables pour le mthodiste que l'oreille
anglaise du grand pote; il se dcida  repartir: ce fut le compagnon de
voyage qui me fut confi, ou plutt  qui lord Byron et M. Duncan me
recommandrent jusqu' Genve. Ce qui me dcida fut la considration
d'une bonne calche dans laquelle repartait le sectateur de Wesley, car
ce n'tait pas un aptre  pied. On lui persuada que j'avais aussi une
me digne d'tre mthodiste; mais par malheur je n'entendais gure mieux
l'anglais que la Begum et la Guiccioli: le sermon fut perdu.

La route fut calme, les paroles courtes et les repas prcipits; nous
arrivmes  Genve sains et saufs, mon compagnon et moi; lui toujours
bon mthodiste, moi toujours une pcheresse, mais dont la pnitence
allait, hlas! commencer.




CHAPITRE CCXIII.

Arrive  Paris.--Plan de conduite.--Premire maladie.--Soins de
Lopold.--Folies.--Soeur Thrse.--L'opinion.--Misre et
dcouragement.--Je rencontre Duval.--Le trio bienfaisant.


Aprs avoir couru pendant prs de trente annes, je rsolus de me
reposer la trente et unime; et cette fois, Paris dut tre la retraite
ternelle de mes fatigues, de mes chagrins, et de ma pauvret alors bien
dclare. Ami fidle, Lopold fut aussitt  mes cts, et comme s'il
avait eu le gnreux pressentiment de mes prochaines infortunes. Nous
cherchmes un logement conforme  notre position, et nous en trouvmes
un fort agrable rue de Vaugirard. Orn bientt par les soins de
l'amiti qui a aussi son luxe, mme quand elle n'est pas riche, cet
appartement, en abritant les malheurs des plus obscures annes de ma
vie, les vit cependant entourer d'un intrt bien fcond pour moi en
consolations.

Voici quel avait t notre plan, et quel fut pendant long-temps notre
mode d'existence avec Lopold, consentant  grand'peine  n'tre que mon
fils, mais redoublant de respects  chacun de mes refus rpts. Lopold
passait prs de moi tous les instans dont il pouvait disposer le matin,
de dix heures jusqu' quatre, et le soir de cinq jusqu' neuf. Je
l'aidai  se perfectionner dans l'italien; et autant que je le pouvais,
je fortifiai son got par la lecture des meilleurs auteurs. Dou d'un
organe sonore et flexible, j'aimais  l'entendre me rciter les
chefs-d'oeuvre de nos potes, me consulter sur des beauts que son
intelligence devinait par le seul instinct d'une me brlante! Oui, nous
tions heureux, quoique la fortune nous et tout retir. Ma demeure
tait peu loigne du lieu o huit ans avant s'tait passe une scne
d'effroi et de sang. Que de fois, dans les belles soires, nous allmes
pleurer  la place du _dernier regard_! Que de fois,  cette place, je
fis renouveler  Lopold la promesse que ses sentimens n'offenseraient
jamais mes immortels souvenirs!

J'avais dj en portefeuille quelques faibles productions. Je rsolus
d'en tirer parti en Angleterre, o le bon M. Almoth m'avait dit que le
roman tait la ferme trs commode de beaucoup de femmes qui, en crivant
un peu, vivaient fort bien de cette ressource. Avec la facilit que je
me supposais, je tablais  six volumes par an; et ce travail, qui ne
devait pas dpasser mes forces, suffisait  mes besoins. Lopold
souriait  mes esprances, et y rpondait par d'autres projets. Moi,
disait-il, je profiterai de mon petit talent pour le dessin. Je ferai
des caricatures; les sujets ne manquent pas  Paris, et l'on trouve
toujours des amateurs qui achtent, et des modles qui posent. Quand je
serai libre de mon engagement militaire, nous irons en Italie; je m'y
perfectionnerai sous le ciel des nobles inspirations, et je deviendrai
artiste. La carrire militaire n'est plus qu'un service d'invalide; les
arts et les lettres, voil les gloires nouvelles et possibles. Nous
vivrons indpendans et heureux. Je me gardais de l'veiller; le rve
tait si doux!

J'avais trop d'imprvoyance et Lopold trop de candeur, pour qu'aucun de
nous deux et song aux interprtations que la curiosit publique
pourrait tirer d'une liaison aussi singulire que la ntre. Nous
n'avions song ni l'un ni l'autre, en nous livrant en scurit  nos
projets, aux suppositions que cette constante intimit allait faire
natre. La maison que j'occupais l'tait en mme temps par une veuve, sa
demoiselle, un tudiant et une fort jolie ouvrire en dentelle. J'ai si
peu l'habitude de songer  ce qui se fait autour de moi, quand mon me
est vivement occupe, que je ne connaissais encore aucun des locataires,
tandis que nous tions dj, Lopold et moi, les objets continuels de
leurs discours, et, sans tre mchante, je puis dire du bavardage de
leur sottise. J'en parle, parce qu'ils eurent quelque fcheuse influence
sur ma tranquillit que je provoquai moi-mme, peut-tre par une trop
grande indiffrence des prjugs et de l'opinion.

Depuis trois mois, ignore de tout le monde brillant dont il est inutile
d'affronter l'ingratitude, tant elle est sre, j'habitais mon humble
retraite. Tout  coup je tombai dangereusement malade. Lopold ne
quittait plus mon chevet que la nuit; et l'ardeur qu'il mettait  me
recommander  la garde, l'empressement, l'exactitude de sa continuelle
prsence, la touchante sensibilit de ses soins, devinrent pour cette
femme une riche moisson de conjectures et un abondant sujet d'inventions
peu charitables. Moi, dont la conscience tait pure, je me livrais avec
une exaltation passionne au bonheur d'exprimer ma reconnaissance et
toute ma tendresse  celui que je croyais bientt quitter pour toujours.
Un coup que j'avais reu au-dessous du sein gauche, dans une de mes
expditions militaires, telle tait l'origine d'un mal dont je devinai
ds ce moment toute la gravit. Je me serais dcide  l'opration,
comme je le fis plus tard, sans l'effroi et la prire de Lopold, qui me
conjura, avant d'en venir  cette extrmit, d'essayer d'un remde qui
avait guri, disait-il, sa nourrice d'un mal semblable. M. Bclard, qui
me donnait des soins, pensa qu'il n'y avait aucun danger  tenter le
remde avant d'en venir au plus violent; et les souffrances disparurent.

Ceux qui prtendent que la reconnaissance est un sentiment froid, ne
l'ont jamais prouve pour un objet aim. Quelle plume rendrait jamais
ce que je sentis dans cette nuit terrible et pourtant heureuse qui me
sembla quelques instans la dernire de ma vie, et o je revins  la vie,
presse dans les bras de celui qui venait de me sauver! J'avais depuis
six mois de sjour et d'intimit lutt bien souvent contre les douces
prires de Lopold, et je puis attester qu'il m'tait cher comme s'il
et t mon fils. Je ne redoutais donc rien; mais je sentais cependant
tout ce que les tendres preuves de son constant attachement venaient
d'ajouter de prils aux continuels tte--tte de ma pnible
convalescence. Comme je faisais tous mes efforts  y porter le plus de
sang-froid possible, j'observais dans toutes ses nuances le pouvoir que
le dsir non satisfait exerce sur le caractre des hommes, et quel pais
bandeau il place sur leurs yeux. J'avais prs de quarante-cinq ans;
l'inquitude et d'affreuses douleurs avaient ajout aux rides de l'ge
la pleur et toutes les traces de la maladie; et pourtant tout ce qui
et d loigner l'ide d'une passion auprs de Lopold, ne faisait qu'en
accrotre les tourmens inexplicables. On me jugerait mal si on supposait
de la coquetterie dans cet aveu. Revenue de toutes les vanits de la
jeunesse et de la beaut galement vanouies, mon me avait cependant
conserv quelque chose de cette sensibilit lectrique qui jamais
n'abandonne les femmes; ma raison tait devenue assez puissante pour
dterminer la droiture de mes sentimens; mais elle n'tait point
peut-tre assez forte pour me laisser insensible au charme de me croire
aime. Ma bienveillance naturelle me fait un besoin de la bienveillance
des autres. Je suis bonne, car j'ai toujours voulu l'tre, et on m'a
toujours dit que je l'tais. Ne serait-ce point un raffinement
d'gosme? car rien ne me rend heureuse comme de voir heureuses par mes
attentions les personnes avec lesquelles je vis. Lopold ressentit
tellement l'influence de ces dispositions, que ce qu'en colre il
appelait mes _rigueurs injustes_ ne put un instant ni l'loigner ni le
refroidir. Par la bizarre religion d'un sentiment qui fut toujours de ma
part partag sans tre satisfait, Lopold a toujours soustrait  ma
connaissance les gots passagers que d'autres femmes ont pu lui
inspirer.

J'ai dit, je crois, que nos voisins n'taient pas sans s'tre beaucoup
occups de la dame trangre et du beau militaire. La loge du portier
tait, comme partout, une espce de congrs de tous les bavards de la
maison. On discutait l sur notre tat civil. Ce n'est pas son fils,
c'est son amant.--Son amant! disait la jeune ouvrire, elle serait sa
grand'mre.--Eh! mon Dieu, l'ge n'y fait rien. Est-ce qu'une femme
riche est jamais vieille.--Mais cette dame n'est pas riche puisqu'elle
crit pour les libraires.

--Tiens, c'est une savante; eh bien, on ne le dirait pas, car elle n'a
pas l'air fier.--Elle est laide, et lui est bien bel homme; mais elle
est bonne et lui bien fier. Je l'ai dix fois rencontr sans qu'il m'ait
seulement dit un mot.

Tous ces dialogues qui se renouvelaient souvent vinrent  mon oreille
par une petite fille charge de mes commissions. Tout cela, au lieu de
me chagriner, m'amusait beaucoup.

Au lieu de trembler devant la sottise et la malveillance, j'ai toujours
aim  la braver; il me parut donc piquant de dsesprer les
interprtations par mon laisser-aller. Aussitt que mes forces me le
permirent, je sortis souvent avec Lopold. J'affectais en le rencontrant
de lui parler avec une familiarit particulire; Lopold enchant y
rpondait  complter les soupons, et une charitable dvote qui, dans
la maison, semblait  la tte du complot moral dirig contre moi,
annona qu'elle dserterait la maison qui cachait de pareilles
abominations.

Il y a dans la rue que j'habitais, un couvent fort en grande renomme
pour la fabrication de l'eau de mlisse. Je m'y rendis un jour pour en
acheter. Quelle fut ma soudaine joie, en reconnaissant mon excellente
soeur Thrse au milieu d'un groupe de femmes de son ordre, runies dans
la cour. Soeur Thrse ne m'aperut pas, je ne voulus pas lui parler
devant ses compagnes, mais je me promis bien d'aller le lendemain la
demander, la voir. J'tais heureuse de cette rencontre, plus que je ne
saurais dire, et cependant il s'y joignait une secrte inquitude. Que
dira-t-elle de ma manire de vivre? J'tais bien sre que son me
vraiment religieuse ne concevrait aucun indigne soupon, mais j'tais
sre aussi qu'elle dsapprouverait ma manire de vivre...; et pourtant,
comment la lui cacher, comment mentir  celle qui avait connu mon me
tout entire; comment d'un autre ct renoncer  voir, tous les instans,
le seul tre qui formait ma vie, mon univers...? Hlas! ce que
n'auraient pu ni les convenances, ni tous les trsors du monde, une
simple diffrence d'opinion faillit m'y condamner. Terrible esprit de
parti, que d'amitis vous avez rompues, et quels liens de sang
n'avez-vous pas mme briss!

Lopold servait alors, comme je crois l'avoir dj annonc, dans un
rgiment d'lite par suite d'un engagement que lui avait impos la
fatalit. Le regret avait suivi de prs cette rsolution.

Lui qui, si jeune, avait rv la gloire et les nobles rcompenses que la
guerre multipliait pour le courage, ne s'accommodait pas des ennuis de
la garnison, et d'une profession alors sans clat, comme sans
esprances. Il tait donc tout--fait rsolu  prendre son cong et 
cultiver les arts. Tous nos plans s'arrangeaient sous l'influence de cet
impatient espoir. Je me livrais avec ardeur au travail qui devait
adoucir mon avenir, n'aspirant plus qu'aprs cette _aurea mediocritas_,
si justement clbre des anciens. Je commenais  voir grossir le
bagage de mes compositions littraires. Mon portefeuille, dj bien
garni, contenait des romans, des nouvelles, et jusqu'au mlodrame 
grands fracas. Toutes mes lettres, tous les mille souvenirs de ma
bizarre existence, avaient t classs et mis en ordre. Un ami, un de
ces hommes si rares qui runissent toutes les bonts du coeur  tous les
avantages de l'esprit, m'encouragea au travail, en me disant que le
travail heureux tait une fortune. Mais trouvant pour mon faible talent
une timidit que je n'avais pas eue pour ma fatale beaut, je ne
comptais sur mes productions que pour un lger auxiliaire de notre
modique revenu, et encore tais-je fort en peine des moyens  prendre
pour l'obtenir.

En attendant cet incertain et frle avenir, il avait fallu profiter
d'une occasion offerte de donner des leons d'italien dans une famille
anglaise, et  laquelle m'adressa madame Borlie de Londres, par une
lettre aussi honorable que polie. Je l'avais montre  Lopold, et,
quoiqu' regret il avait approuv que j'acceptasse cette proposition,
n'tant pas assez heureux, disait-il, pour pouvoir me conseiller
autrement.

Je commenai donc mes leons d'italien auprs des demoiselles Sumineux.
Je russis tellement dans cette tche qu'on me demanda comme une grce
de vouloir bien accepter une autre colire, fille d'une riche anglaise
que je ne veux point nommer parce que l'on doit de l'indulgence aux
petits ridicules qu'on a pris sur le fait, et qu'on a chtis dans le
moment. Milady F... occupait avec sa fille unique un superbe htel o se
pressait la foule des laquais, et la domesticit plus lgante des
parasites de toutes classes. La maison tait encore le rendez-vous de
quelques gens de mrite, mais en petit nombre. On touchait aux derniers
momens du rgne de sa majest Louis XVIII, et toute cette socit, qui
pensait fort bien, suivant l'expression consacre d'un certain monde,
s'occupait beaucoup des intrts de la monarchie. Je trouvais assez
plaisante cette rage de politique dans une trangre, et une Anglaise
ultra-royaliste  Paris me paraissait une singularit qui me rendait
assez inexplicable le choix d'une personne comme moi fort suspecte.

Je me bornais, comme on le suppose bien,  mes devoirs de matresse de
langue, qui consistaient en trois heures de leons par semaine. Il ne
m'avait pas fallu grand effort de gnie pour deviner que l'application
de mademoiselle Emmeline, pour apprendre la langue _del dolce
favellore_, ne tenait pas au got exclusif de la littrature. Elle
dsirait pouvoir chanter les airs de Cimarosa avec son matre de guitare
et de piano, espce de petite caricature  roulade et  lorgnon, et
presque original  force d'impertinence. Le contraste des deux matres
tait piquant. Le monsieur avait l'air de venir en bonne fortune, et moi
 un enterrement. Ma toilette fort simple et toute compose de noir
donna lieu  une explication qui, en veillant les scrupules politiques
de Milady, m'exposa  des enqutes que j'tais aussi peu dispose 
luder qu' souffrir, milady F... voyait beaucoup une marquise D'Au...,
clbre dans sa socit.

Un jour, en arrivant un peu avant l'heure je trouvai grande runion dans
le salon, et parmi les dames tait la marquise d'Au... J'allais passer
dans le petit salon d'tude, mais milady F... m'arrta en me priant de
dire mon opinion sur des vers qu'elle me prsenta, et de bien vouloir
les lire haut. J'aurais pu refuser une corve qui n'tait aucunement
dans mes attributions et d'ailleurs fort indiscrtement demande; mais
un seul coup d'oeil sur le couplet, que je transcris, m'avait fait
deviner l'intention de contraindre, de surprendre et de blesser mes
opinions. Je refusai donc les siges offerts par l'impolitesse, et me
mis  lire. Je lus:

     Une le o grondent les temptes
     Reut ce gant des conqutes.
     _Tyran_ que nul n'osait juger,
     Vieux guerrier qui, dans sa misre,
     Dut l'obole de Blisaire
      la piti de l'tranger.

Si je ne me trompe, ces vers sont d'un jeune homme[7] qui entend bien
l'antithse, mais qui n'entend pas encore la justice. Il y a dans ces
vers deux mots qui m'empchent d'admirer. Lesquels? me demanda-t-on de
toutes parts.

--_Tyran_ et _piti_.

--Comment! vous ne trouvez pas que l'pithte convient  Napolon, me
dit milady avec un air atterrant?

--Milady, chacun sent  sa manire. Il me semble  moi que Napolon
vaut bien la peine qu'un pote mesure ses termes  son gard. Je pense
comme un autre enfant d'Apollon:

     Que _la lyre au tombeau ne doit pas insulter_,

et que l'tranger, s'il donna  Napolon l'obole de Blisaire, l'accorda
moins par compassion pour une grande infortune, que par la secrte
terreur qu'inspire encore le lion enchan.

Je rappelle mot  mot ce petit discours, car, inspire par mes
souvenirs, je mis, je l'avoue, une sorte d'orgueil  leur rester fidle.
Alors une voix d'un ton aigre-doux pronona: Qu'il tait inconcevable
qu'en 1824, sous le rgne de la lgitimit, on ost se permettre
d'afficher en bonne compagnie une opinion si dtestable. Je me
contentai de regarder cette dame, et, pour prvenir lady F... dans son
petit projet de m'humilier, je pris dans mon portefeuille sept cachets,
les dposai fort paisiblement sur la table, et faisant une faible
rvrence; j'tais dj chez moi avant que la noble socit ne ft
revenue de ma sditieuse sortie. Je sus depuis que la dame qui m'avait
condamne avec amertume tait la marquise d'Au... Je cde toujours  mes
premires sensations, et je n'en ai que de vives; les lecteurs me
pardonneront d'y avoir cd. La reconnaissance ne peut jamais tre
coupable.

Il n'y avait pas une demi-heure que j'tais rentre, quand le chasseur
vint m'apporter non les sept cachets, mais la totalit d'un mois de
leons, une somme de 120 fr.; sans hsiter, j'en restitue  l'missaire
de milady 50 qui ne m'taient pas dus, et les 70 autres j'en fais don au
chasseur pour les prochaines trennes; la surprise de ce domestique me
fit plaisir. C'tait faiblesse vaniteuse que cette norme gnrosit,
mais je la savourai avec dlices: Quoi! madame, vous renvoyez cela 
milady, et vous nous donnez ceci?--Oui, cela et ceci, et rends-le avec
ma rponse. Il saluait encore que ma porte tait dj ferme sur lui.
J'tais agite, mais cependant bien contente de moi; _agir sans
rflchir_, j'tais l tout entire. J'attendais impatiemment Lopold,
car son approbation tait ma rcompense, je comptais bien sur quelques
observations, mais que j'tais loin de prvoir ce qui arriva!
l'humiliation du blme et l'amertume d'une rupture.  peine Lopold
tait entr que j'allais lui conter mes griefs; il me prvint en me
demandant si le chasseur qu'il venait de rencontrer descendait de chez
moi, et de quelle part il tait venu. Alors je prcipitai mon rcit en
le commenant par la fin; j'tais si agite, et en mme temps si
convaincue que j'avais agi  merveille que je ne m'aperus pas de suite
de l'opinion contraire qui paraissait sur les traits et dans les regards
mcontens de Lopold. Eh bien, vous ne m'approuvez pas? lui dis-je avec
vivacit.

--Vous approuver, quand vous m'exposez  perdre le seul bonheur que
j'aie au monde,  me voir forc de renoncer  vous voir.

--Renoncer  me voir, parce que je ne me laisse pas offenser dans mes
souvenirs! et c'est vous, Lopold, qui me tenez ce langage! J'ajoutai
tout ce que m'inspirrent le regret, la douleur et la colre. Le noble
jeune homme ne rpondit d'abord qu'en me montrant son uniforme; puis,
comme pour attnuer la rigueur du sentiment dlicat qu'il n'avait
expliqu que par ce jeu muet, il me prit la main, tcha de me calmer par
de fort bonnes raisons; mais aucune ne pouvait arriver  mon esprit. Je
fis alors comme les personnes fches, et qui mlent  quelques vrits
d'injustes observations. La colre touffa l'attendrissement qui nous
et rconcilis. Lopold eut beau me faire sentir que les personnes qui
frquentaient la maison de milady F... taient en partie de la mme
socit que ses officiers suprieurs, que notre liaison pouvait de la
sorte s'bruiter, et, mal interprte, lui causer des chagrins. Je
soupire autant que vous aprs le jour de mon cong, mais, ayant
volontairement pris l'uniforme, je veux le porter sans reproche et sans
avanie. Je sens que je ne souffrirais pas une remarque ni une dfense
dont vous seriez l'objet; ne m'y exposez donc pas, par piti pour notre
bonheur.

Lopold me parut si pniblement agit que je ne lui fis pas connatre
tout le changement qui venait de s'oprer en moi, car mon parti tait
dj pris. J'apprciais les motifs de Lopold, je l'estimais de sa
loyaut et de sa franchise; mais, gne dsormais dans l'expression de
mes sentimens, le charme en tait comme rompu. Nous nous quittmes donc
presque froidement. Lopold tait de service le lendemain, et je ne
devais le revoir naturellement que le second jour. Je ne me rappelle pas
avoir prouv un plus triste accablement dans toute ma vie; tout ce qui
me restait d'avenir et de rves venait de s'crouler. Une pense
m'occupait fortement, elle tait  la fois cruelle et consolante.
Lopold m'oubliera, me disais-je, puisque dj de nouveaux devoirs se
sont placs entre son coeur et le mien, il m'oubliera, et la vieillesse
me trouvera seule, sans appui, sans le fils chri de mon adoption; mais
du moins j'y puis songer sans rougir; notre rupture mme est encore un
titre de plus  son estime et  ses regrets.

Je passai la nuit dans ces rflexions, et  peine avais-je ouvert ma
porte qu'on me remit un billet de Lopold. Il ne fit qu'ajouter  ma
rsolution; car au milieu des expressions de la tendresse se trouvaient
des conseils sur la prudence, sur la ncessit de ne manifester aucune
opinion, qui me choqurent. Plus, tard je connus toute mon injustice;
plus tard je fus  mme de faire la part du devoir et celle des
principes; plus tard je sus que Lopold avait su allier toute la
religion du drapeau  la constance des souvenirs. Il tait dcid que je
n'chapperais  aucun tort,  aucune imprudence. Je rpondis au billet
de Lopold, en lui disant que je sentais trop le tort que notre liaison
pourrait lui occasionner aux yeux de ses chefs pour ne pas me faire un
devoir d'y renoncer; que je n'avais jamais pens au changement tout
naturel qu'un autre uniforme avait d produire; que, pour mettre tout
cela en harmonie, il me semblait dcidment convenable et naturel de
cesser tous rapports ensemble jusqu' son cong absolu; que nous nous
cririons, mais sans nous voir, et sur tout autre sujet que celui qui
nous sparait momentanment. J'avoue que je m'attendais  le voir
arriver hors de lui. Ma vanit put se replier sur elle-mme; Lopold ne
vint point; il accepta la sparation, jusqu' sa sortie de la compagnie
des gardes du corps,  des conditions qui toutes auraient d me le faire
estimer mille fois davantage, et qui me le firent dtester quelques
momens avec toute l'ardeur de l'amour-propre irrit. Lopold me pria de
nous crire tous les jours: Faisons notre journal; vous trouverez
toujours dans le mien mon coeur, mon me, mon ardent besoin de vous voir
heureuse; puiss-je trouver dans celui que vous m'adresserez l'amie
aimable et bonne et la mre chrie! et nos deux annes de sparation ne
feront que mieux cimenter le bonheur de notre avenir. Lopold, fidle 
la gnrosit de sa conduite envers moi, m'offrait la continuation des
petites ressources que nous avions partages. Je les refusai; je lui
crivis que j'allais partir, que je le regardais toujours comme mon
fils, mais que j'avais besoin de m'accoutumer  la nuance nouvelle qui
venait de se joindre  nos relations. Lopold, s'accoutumant  m'aimer
enfin comme une mre, pensa au long avenir que ma force physique pouvait
faire esprer, et il veilla  l'assurer dcemment autant que cela
dpendait de lui. Voil les ternelles obligations dont je lui suis
redevable et dont je lui dois faire honneur.

Je reus sur ces entrefaites un autre renvoi de cachets; celui-l me fut
pnible; cela vint des charitables propos de lady F***, en partie, et de
ceux de ma dvote voisine. J'y fus extrmement sensible; c'tait une
honorable ressource de moins; mais je n'en fis rien paratre et me
contentai d'exprimer, trs librement mon mpris sur ces commrages.
Dcide  ne point quitter Paris, je fus arrter un logement garni rue
de Provence, dont je connaissais la matresse. Grce  l'heureuse
mobilit de mon esprit et  mon indiffrence pour la fortune, je fus 
peine installe dans une chambre o, hors les objets contenus dans mes
malles, rien ne m'appartenait, que, place devant mon bureau et rangeant
mes manuscrits, je me livrai  tous les rves,  toutes les esprances
qu'une imagination comme la mienne est capable d'enfanter. Lopold me
manquait, il est vrai, mais j'tais encore trop domine par le dpit
pour sentir la perte d'un pareil appui; d'ailleurs ne me restait-il pas
le bonheur de lui crire? Cette sparation et cette correspondance me
donnrent l'ide d'un roman historique que j'crivis dans le courant
d'un mois. Je composais rgulirement trente  quarante pages par nuit;
car jamais je n'ai su crire le jour dans ma chambre  la clart du
soleil; il me faut le grand air. Je trouvai dans la maison garnie o
j'tais une dame de Bruxelles avec sa fille; elle me demanda si je
voulais donner leon, et j'y consentis. La petite tait aimable et
intelligente; la mre une excellente femme, sans faon, idoltre de sa
fille; et je passais des heures fort agrables, en mme temps que je me
procurais une petite ressource.

Depuis long-temps la pension de ma famille me manquait, j'avais
vainement crit  ce sujet; il me restait pour toute fortune environ 700
fr. et un revenu de 50 fr. par mois, et ma leon.

Je calculai tout cela un soir... J'allais du jour au lendemain, et n'en
fus pas plus triste ni plus prvoyante. Je sortais tous les matins et
prenais souvent un cabriolet pour me faire conduire au bois. Je mangeais
des oeufs et du laitage o j'en trouvais, et rentrais toujours avec une
anecdote ou un chapitre compos, sans penser, dans ces courses un peu
chres, qu'un jour sans bnfice a un lendemain sans pain quand on vit
comme je vivais. Il y en avait dix que j'tais spare de Lopold, et
trois qu'il ne m'avait crit. Je commenais  m'en tourmenter lorsqu'on
me remit une bote o je trouvai des tmoignages et des preuves que son
coeur me restait, et que sa constante amiti m'tait garantie. Il me
marquait qu'il tait  la maison militaire, et me priait de l'aller voir
rue Blanche. J'y courus aussitt, mais on me dit qu'il fallait un
billet. Je conjurai en vain, force me fut de m'en retourner. En tournant
la rue Pigal, je vois Duval et Talma qui la descendaient et prenaient la
rue de la Tour-des-Dames. Cette rencontre inopine me causa un trouble
inexprimable; au lieu de courir leur parler, me confier  leur sre
bienveillance, je m'enfuis  la hte, et ne m'arrtai qu'au bas de la
rue du Mont-Blanc; alors je rflchis  cette sotte inconvenance. Je
suis trop sincre pour ne pas avouer que dans mon soin de les viter
entrait beaucoup la crainte de leur parler de mon fils, et des jours que
nous avions passs ensemble. Je me promis bien de leur crire, mais je
n'en fis rien; et ce ne fut que lorsque la maladie et le dnuement
m'eurent rduite  ne plus ni esprer ni craindre, qu'eux-mmes vinrent
au-devant de moi, comme je vais le dire plus loin, avec les accens d'une
reconnaissance qui ne sera jamais  la hauteur des bienfaits.




CHAPITRE CCXIV.

Je revois soeur Thrse.--M. Dominique Lenoir.--Dlicatesse
gnreuse.--Rencontre singulire.--Mon roman de _Corinne_.--Six mois de
misre.--Lettre au Constitutionnel.


Au lieu d'aller au-devant de Duval et de Talma, ces amis de ma jeunesse
et qui devinrent les seuls protecteurs de mes jours malheureux; au lieu
d'aller  leur rencontre, j'avais presque fui leur prsence, et je ne
veux pas en cacher les motifs, quoiqu'ils ne me soient pas tout--fait
favorables. Si j'avais trouv Talma seul, je lui aurais dit: Me voil,
mon ami, pauvre, sans espoir ni ressource, avec le remords d'avoir seule
rendu si affreuse mon existence. Talma m'et gronde avec douceur et
secourue avec empressement, car il tait l'indulgence mme, et en le
connaissant on ne pouvait avec du coeur craindre qu'une chose, abuser des
bonts du sien; il y avait d'ailleurs pour moi, dans mes imprudences
mmes, une sorte de recommandation sympathique prs de Talma: il avait
tant aim tous ceux que je regrettais. Avec Duval, au contraire, j'avais
bien plus de svres enqutes  redouter, et, quoiqu'il soit trs
certainement le plus comptissant et le meilleur des hommes, il y a dans
ses manires et son caractre une certaine rudesse de franchise et de
vertu, une inflexibilit de raison et de bon sens qui comprimaient mes
aveux. Je l'vitais donc d'autant plus que j'tais sre d'tre vivement
blme pour mes voyages, mes courses sans but, mon insouciance des
ressources que je pouvais trouver dans un honorable travail, et surtout
de la bizarrerie de ma liaison avec Lopold; les qualits de cet
excellent jeune homme et le romanesque de cette adoption n'eussent point
trouv grce auprs de l'homme intgre et droit dont le noble intrt
et soulag mon malheur, mais qui ne m'et jamais pardonn de caresser,
 l'ge o j'tais, les chimres de la jeunesse, ami auquel certes je
n'aurais jamais persuad l'innocente et pure intimit de cette adoption
que le coeur seul avait sanctionne. Ce secret, que je lui fis depuis,
d'une chose si importante de ma vie, m'et t impossible  garder dans
la suite, si j'avais eu, lorsque je fus sauve par Duval, d'autres
relations qu'une correspondance avec Lopold. Mais il me reste  rendre
compte avant de plus d'une anne de douleur et d'agonie, que rendit plus
vive la rencontre inopine des deux hommes que j'estimais le plus et
dont les noms rappelaient le souvenir de mes beaux jours.

Toute proccupe des soucis de mon infortune, aggrave par l'absence de
toutes les consolations de l'amiti, j'allai dans ces momens de noire
mlancolie au cimetire du Pre Lachaise. Je n'ai certes pas
l'imagination sombre de Young, et cependant je trouve que rien ne fait
supporter les peines de la vie comme la vue d'un cimetire; une heure de
promenade mditative au sjour des morts me rendit le calme et la
rsignation. Il me semblait que tous les morts illustres de nos grandes
poques se levaient pour me recommander le courage de la mauvaise
fortune. Oses-tu te plaindre, me disais-je; tu es libre, et l'ancien
matre du monde n'a pu se promener qu'avec l'escorte des geoliers de
Sainte-Hlne; la vie vaut-elle une inquitude?

La tte releve par les souvenirs, je m'en retournai plus tranquille 
mon modeste asyle pour rflchir au genre de vie que j'allais adopter.
En passant dans la rue Bergre pour me rendre chez moi, je crus
reconnatre ma bonne soeur Thrse; aussitt je doublai le pas pour la
rejoindre; c'tait elle en effet. Je vis dans ses regards qu'elle ne
m'avait point oublie, et  ses premires paroles que son coeur rendait
toujours justice au mien: Vous voil, chre dame, c'est Dieu qui vous
envoie, qui vous a conserve. J'ai besoin de vous; il s'agit de prendre
des renseignemens que mon habit et mes occupations me rendraient trop
difficiles. Il faut de l'activit et du secret; tenez, lisez et voyez si
vous pouvez vous en charger. Et d'un ton doux et caressant,
l'excellente fille ajouta: Il y va du repos de cette vie et du bonheur
de l'autre. Vous y croyez  une autre vie, car j'ai entendu vos prires
et je vois encore vos larmes.

--Chre bonne Thrse, disposez de moi, m'criai-je aprs avoir
parcouru le papier, mon dvouement est  vous, et dans moins de
vingt-quatre heures vous aurez des nouvelles de la personne pour
laquelle je vous suis ncessaire.

--Eh bien! c'est Dieu qui vous envoie cette bonne oeuvre. Tenez, vous
pouvez rpondre  cette adresse. Je lui donnai la mienne, et l'engageai
 venir avec moi djeuner, ce qu'elle fit. Je sentais un bonheur
douloureux  me retrouver avec cette excellente soeur, tmoin du plus
cruel moment de ma vie, et  qui je devais peut-tre de ne pas l'avoir
perdue dans un affreux dsespoir. Elle me demanda compte avec l'intrt
d'un coeur simple et bon de mes moyens de vivre. Je ne me vantai point
d'avoir un sort assur et heureux, mais je me gardai toutefois de lui en
communiquer le dnuement et les tristes incertitudes.

Je ne dois point dire  mes lecteurs quelles taient les personnes pour
lesquelles soeur Thrse rclamait mes soins; elles existent, elles sont
aujourd'hui honorablement tablies. Il ne m'en a cot que quelques
dmarches persvrantes pour remplir les charitables intentions de
l'excellente soeur et prserver d'une ruine invitable deux jeunes filles
dignes de beaucoup d'intrt, sauver une mre du dsespoir et pargner
la honte et l'opprobre  toute une famille. Lorsqu'aprs le succs de ma
charitable mission je revis soeur Thrse pour lui en rendre compte, elle
disait en pressant ma main contre son coeur: Voil des choses qui font
du bien  entendre. Ah! ma chre dame, j'ai toujours pri pour vous, et
je ne dsespre pas de vous voir un jour embrasser notre sainte
religion. Ce n'tait plus comme au jour de la sanglante catastrophe, o
mes larmes et mes prires confirmaient les esprances de la pieuse
fille; en ce moment me taire et t comme promettre, et j'tais
incapable d'un hypocrite serment.

J'espre, ma soeur, rester toujours bonne et charitable; mais je mourrai
dans la religion de mes pres.--Ah! j'avais espr... Mon seul regard
suffit pour arrter la plus libre expression de ses regrets. Ce dsir de
convertir tait chez cette bonne soeur beaucoup augment depuis notre
sparation, et comme il venait de sa pleine conviction, je ne dus certes
lui en savoir mauvais gr; mais il jeta cependant entre nous une sorte
de contrainte qui peu  peu me fit trouver moins de charmes  voir cette
femme anglique, que cependant je n'ai cess de chrir et de vnrer.

Si dans le cours de mes mmoires les lecteurs n'eussent reu dj la
confidence d'un dfaut ou plutt d'un malheur qui ajoute encore  toutes
les mauvaises chances de la fortune, le dsordre, on aurait peine 
croire que j'tais arrive  cette pnurie qui semble faire du djeuner
le dernier repas possible de la journe. Je ne le prenais jamais chez
moi, depuis ma sparation avec Lopold, mais toujours au caf, o certes
il cote le double. J'tais d'un ge  n'avoir plus besoin de guide, et
mes habitudes indpendantes me faisaient trs facilement passer sur ce
que celle-l pouvait avoir d'inconvenant.

Questionne par les lettres de Lopold sur mes besoins auxquels il
continuait de contribuer, je lui rpondais toujours d'une manire
rassurante, et lui de rpliquer  mes refus: Si vous ne voulez me
dsesprer, si vous ne voulez dcourager mon avenir, laissez-moi mes
droits de fils prs de vous, ou je croirai que vous avez pour toujours
spar votre destine de la mienne. Me hassez-vous donc pour une
fatalit?--Mes dpenses consistaient en une location de 35 et 40 fr.
pour les djeuners, tout le reste allait au moins  100 fr. Il fallut
donc songer srieusement  me les procurer. Donner leon d'italien tait
un moyen facile, mais je n'acceptais pas moins de 5 fr. par cachet, et
cela rendait les lves plus difficiles  rencontrer; d'ailleurs je
n'avais point oubli les dsagrmens auxquels on s'expose en allant
ainsi colporter de maison en maison les petits talens que le ciel nous a
dpartis, comme dirait Figaro.--Je me dcidai donc  tenter la fortune
littraire srieusement, comme plus honorable et plus indpendante.

Aprs avoir pass deux jours  mettre la dernire main  mon premier
essai, je plaai quelques cahiers de ma _Corinne_ dans mon _vade mecum_
et m'acheminai vers le quartier des imprimeurs. J'tais gauche et
embarrasse. Le pdantisme seul donne de l'assurance, et j'ai horreur du
pdantisme. J'offrais ma _Corinne_ presque d'un air timide et humili.
On regardait d'un air distrait, on me renvoyait au lendemain, et... je
ne retournais plus. Je pouvais traduire l'allemand, l'italien: je
cherchais en vain  me procurer depuis deux mois ce genre de travail;
rien ne devait me russir, rien, jusqu'au jour qui s'approchait o les
amis les plus rares allaient conjurer le sort et contraindre la fortune
en ma faveur.

J'tais sortie un matin, et de nouveau arme de mon manuscrit et de
quelques recueils de nouvelles qui depuis ont obtenu un favorable
accueil du public.

Comme je ne suis pas sensible au plaisir des dieux, je ne me vengerai
point des superbes libraires qui,  la vue d'un auteur pauvre, me
traitaient en pauvre auteur. Ah! mon Dieu, le plus grand malheur de la
vie, ce serait encore d'avoir de la vanit. Si j'en avais eu, je serais
morte  la peine, car tous ceux auxquels j'allais prsenter ma _Corinne_
ne dpassaient gure l'offre de 50 cus pour un manuscrit de 1500 pages.
Les ngociations finissaient toujours par ces mots: Madame, vous n'avez
point _de nom_, et on _n'achte_ que le nom aujourd'hui.--Je rpondis
avec un orgueil qui n'amusa depuis moi-mme, et qui dut paratre bien
ridicule aux industriels de l'intelligence.--Jean-Jacques se fit un nom
fort tard: je m'en ferai un, monsieur, et il vous fera peut-tre
repentir de la scheresse de votre accueil et de la gnrosit un peu
arabe de vos propositions.

Malgr cette dignit littraire si bien garde, le mcontentement me
gagnait. Je sortais d'une de ces frquentes scnes, et j'allais
l'oublier dans une promenade sur les quais. Je m'arrtai prs du corps
lgislatif, admirant cette ceinture de travaux, d'arbres, de vues
animes, dcouvrant de loin la maison de Moreau, cette maison o
j'aurais pu vivre heureuse si... si je n'avais t moi-mme; car aucune
autre femme n'et sacrifi un sort pareil ... une illusion,  une
chimre. Je sentais tout cela  ce moment o, pauvre, oublie,  l'ge
funeste o rien ne ramne plus au coeur des femmes les dlicieuses
motions des hommages et de la flatterie qui enivrent leurs jeunes
annes. Et pourtant ces tardives rflexions de la raison taient
touffes par quelque chose de plus fort; et de tous mes regrets, le
plus dchirant tait encore la perte funeste de l'homme auquel j'aurais
encore tout sacrifi.

J'tais plonge dans cet abme de lugubres mditations, quand tout 
coup j'en fus tire par la vue d'une de ces figures qu'on aime 
retrouver, parce qu'elles vous rendent par le souvenir un peu de ce que
vous avez perdu: c'tait M. Dominique Lenoir. Il ne put se tromper ni
sur ma position ni sur l'agitation de mes esprits; l'obligeance de ses
regards, la franchise de son abord me consolrent, et bien  propos. Je
lui racontai l'histoire de mon pauvre roman de _Corinne_; il me
conseilla de ne point me dcourager, il ranima mon amour-propre et me
dit: Je regrette d'tre un si faible appui, mais il vous est acquis, ma
chre madame Saint-Elme; invoquez-le sans crainte. Je lui donnai mon
adresse. Il n'avait t question d'aucun besoin d'argent: le soir mme
je reus trois napolons, avec ces mots touchans: _d'un vieil ami qui
est dsol aujourd'hui de n'tre pas riche_. J'ai, dans le cours de deux
ans, reu deux autres sommes pareilles de la mme manire. J'ignorais la
demeure de M. Lenoir, et lorsque le hasard me le fit rencontrer de
nouveau, il a constamment ni ce trait de bont, et toujours  l'appui
de ses gnreuses dngations il m'a offert d'autres lgers secours.
Mais, s'il a refus ma reconnaissance, je suis trop sre de mon fait
pour ne pas la rendre publique. Mon coeur, soumis  toutes les
superstitions tendres de men sexe, attache  la douceur de ce bienfait
ignor le bonheur d'une autre rencontre qui eut lieu le mme jour.

J'avais alors 46 ans; mes cheveux dj blanchis accusaient trs
exactement mon ge, une toilette plus que modeste, c'tait bien assez
pour voir, dans l'intrt que quelquefois j'excitais, que les dbris de
ma beaut n'y taient pour rien, et que l'attention venait seulement de
mon air trange et singulier. J'avais, en quittant M. Dominique Lenoir,
pris du ct du Cours-la-Reine, mon intention tant de griffonner mes
sensations  la vue mme des objets qui les portaient encore  un si
haut degr de vivacit. Une fois au milieu de la place Louis XV je
sentis trs bien qu'on me suivait, et je doublai le pas... La personne
resta en arrire; car, avec toute la rapidit militaire, sans tourner la
tte ni changer de projet, je vins me reposer sur une des pelouses
presque au bout du Cours. Il y avait bien un bon quart d'heure que j'y
tais  crire, lorsque je vis arriver un vieillard d'une belle figure
et de fort bonnes manires. Il s'avana droit vers moi; et je vais
transcrire notre conversation avec une fidlit presque stnographique:

Pardon, madame, je vous suis depuis le jardin, et la seule course a
droit  votre indulgence. Me permettez-vous de vous tenir compagnie un
moment?

--J'en ai une, monsieur (en montrant mes papiers), qui ne me quitte
point et ne me laisse jamais sentir le besoin d'en avoir une autre...
que d'ailleurs je ne serais pas rduite  devoir au... hasard. Quant 
mon indulgence, le lieu est public, et la place est pour tout le monde.

--Je ne me suis point tromp en vous regardant comme une femme peu
commune; vos manires et votre rponse confirment mon opinion; mais n'en
prenez pas une mauvaise de moi sans m'entendre. En vous apercevant, tout
en vous a excit ma curiosit et, je l'avoue, mon intrt; je vous ai
suivie, rsolu  vous connatre. L'air de supriorit qui perce dans
toute votre personne vous fera sans doute excuser ma franchise. J'ai
soixante-cinq ans, vous en avez quarante.

--Quarante-six, monsieur.

--Eh bien! n'y a-t-il pas de la femme suprieure dans cet aveu de l'ge
rel que tout pourrait encore si bien dmentir, dans cette loyaut de
cheveux blancs que rien ne dissimule?

J'avoue que je ne tins pas  la gravit de ce singulier loge, et
j'clatai de rire. Le vieillard s'tait assis, et regardant mes
paperasses: Vous crivez, vous tes auteur. Je ne suis pas un juge
irrcusable, mais je vous prdis des succs et de brillans.

--Si j'en dois juger par l'opinion du premier libraire que j'ai
consult, la vtre, monsieur, sera en dfaut.

--Comment?

Alors je lui contai tout naturellement ce qui venait de m'arriver, sans
nommer le libraire. --Je le devine  sa sottise.--Raison de plus pour
que je ne le nomme point.

Je finissais par prendre un extrme plaisir  une conversation qui
devenait de l'esprance. Pendant ce temps l'indulgent lecteur vantait
quelques pages dj lues de ma _Corinne_. C'est crit avec me, c'est
crit comme vous parlez; achevez cet ouvrage, je vous le ferai vendre
cent louis.--C'est une plaisanterie. Et,  cette riposte, l'admirateur,
tirant sa bourse, rpliqua lui-mme: Voulez-vous vingt louis d'arrhes?
Livrez-moi le manuscrit de mois en mois, et l'argent sera exact comme
les livraisons du roman. J'tais fort tonne, c'tait de la joie mle
 de la surprise.  l'ide de ce prix honorable de mon travail, je me
disais: Il me sera donc possible d'aborder mes amis que je n'avais os
revoir, et de demander leurs secours que je pourrai justifier. Je me
tournai enfin vers mon ami... d'un jour, et lui promis mon manuscrit
pour le lendemain. Vous en jugerez  loisir, ajoutais-je; j'accepte
cent francs conditionnellement, que je rendrai dans trois mois, si nous
ne traitons pas. Voici mon adresse: veuillez, monsieur, me porter demain
cet argent. Puis je me levai, et nous nous salumes.

Je courus chez moi relire toutes ces feuilles du roman que le plus
singulier hasard venait de rendre si prcieuses. J'crivis  Lopold,
car mes premires penses de bonheur taient toujours pour lui; je
m'endormis tard avec de doux rves d'avenir. Il et t plaisant de me
voir, moi, qui pendant si long-temps avais dpens follement sans
attacher aucun prix  l'argent, pesant, retournant, faisant sauter dans
ma main quelques pices d'or: on m'et crue ou avare ou insense. Il se
mlait  cette joie un doux orgueil, car c'tait le prix de mon travail.
M. P... fut exact  venir chercher _Corinne_. J'tais sortie pour ma
promenade accoutume, quand il se prsenta; mais il ajouta  tous ses
aimables procds la patience de m'attendre chez ma bonne htesse,  qui
il expliquait le motif de sa visite, et qui en tmoigna tout son
tonnement, car elle me croyait seulement l'ambition d'tre engage 
quelque thtre. Mes passe-ports me donnaient la qualification
d'_artiste_. Depuis ce jour, o M. P... m'avait dsigne comme femme
auteur, je me vis leve d'un degr dans l'opinion de ma bonne htesse;
car j'ai remarqu que les classes infrieures, quoique plus ignorantes
que ce qu'on appelle le grand monde, montrent cependant pour les
produits de l'intelligence plus de culte et plus d'estime. Ma bonne
htesse fut surtout frappe de ce qu'ayant _le talent de faire des
livres_, je n'en parlais jamais et ne _reprenais_ personne dans la
conversation. Je m'amusai beaucoup de ses tonnemens.

M. P... me fora d'accepter encore deux cents francs, et prit contre un
reu mon manuscrit de _Corinne_, m'engageant  continuer; ce que je fis,
au point d'avoir dans moins d'un mois ce manuscrit entier et d'autres 
lui livrer. Mais M. P..., ludant toujours l'impression, mon
amour-propre, servi par un peu plus d'aisance, insista pour cette
seconde condition du march. M. P... me prvint qu'il ne pouvait
s'occuper de l'impression qu'au retour d'un voyage qu'il allait faire,
et qu'il me laisserait le manuscrit entre les mains crainte d'accident.
Je ne souponnai pas encore l'ingnieuse ruse de sa gnrosit, et il
partit sans que j'eusse la consolation de lui exprimer toute la
reconnaissance dont sa noble et dlicate bont m'avait pntre. Je
reus, le lendemain de la visite de M. P..., le paquet renfermant le
manuscrit, quatre bons de deux cents francs chacun,  prendre rue
Chauchat, chez un banquier, le tout accompagn de ces lignes:  votre
premire vue je vous jugeai mal, votre langage vous eut bientt venge;
il ne fallait pas des moyens ordinaires pour obliger une femme qui l'est
si peu: acceptez un service dont rien ne peut vous faire rougir,
continuez un travail qui peut un jour vous honorer. Osez pour la gloire
ce que nagure vous auriez os pour l'amour. Je m'estimerai toujours
heureux d'avoir encourag vos premiers essais. Je ne vous verrai
peut-tre plus, mais vous ne cesserez jamais de m'intresser vivement.
Avant d'offrir vos ouvrages, crivez dans les journaux, votre style doit
plaire et piquer la curiosit; croyez-moi, vous russirez. Voil, me
disais-je en posant tristement la lettre sur mon bureau; voil encore un
rve fini. Et je repoussai avec humeur les papiers. J'avais dj annonc
mes esprances  Lopold, et voil que toute cette gloire se rduisait 
de l'argent. Ah! mon Dieu, que j'tais ennuye et lasse de mes
illusions! Je m'imaginai que la lecture de _Corinne_ avait dtruit les
favorables prventions de M. P... pour mes moyens littraires. Je me
promis de m'en tenir  enseigner ce que je savais parfaitement, sans
courir les chances prilleuses des muses; mais j'avoue que cette
rsolution me cota, car j'avais berc mon orgueil de tous les songes de
la vanit.

Les billets de M. P..., par une sage prvoyance, taient  dates fixes
et tages de mois en mois. Le premier subside pouvait durer six mois;
mais doue d'un instinct de dpense, je trouvai moyen de me le faire
avancer, en promettant sur billet de rembourser 200 fr. par mois, et
j'prouvai de cette opration de banque qui avanait ma ruine la joie
que donnerait  un tre sens la conqute subite et complte d'une
fortune. Argent touch est pour moi argent dpens. Le seul frein qui
et pu me retenir et t la prsence de Lopold. Il avait t fort
malade, et se disposait  aller passer de nouveau un cong de
convalescence en Bourgogne. Ma premire ide fut de l'accompagner dans
ce voyage; mais ses devoirs nouveaux, notre triste explication, se
mirent l comme une barrire, et je bornai mes voyages  de ruineuses
excursions  Saint-Cloud, Versailles, Saint-Germain, Vincennes. Je
dpensai en courses et en rveries champtres, en onreuses oisivets,
ce qui et pu devenir la ressource suffisante de plus d'une anne. Trois
colires ngliges me quittrent. Je ne revins au gte que quand ma
bourse fut vide et mon portefeuille plein.

N'ayant jamais pris grand soin de ma sant, parce qu'elle fut toujours
fort robuste, j'avais nglig entirement les prcautions indispensables
pour prvenir le retour de la cruelle maladie dont les symptmes se
produisaient encore quelquefois. Je commenais de nouveau  souffrir,
sans avoir la patience des moindres soins, ce qui aggrava tellement le
mal, que lorsque je revis M. Bclard un mois aprs, il ne me cacha point
qu'il en fallait venir  une opration. J'hsitai long-temps, et pendant
ce temps une foule d'incidens singuliers vint m'occuper, comme les pages
suivantes vont le faire voir.

Je djeunais, selon mes habitudes de garon, dans un caf de la rue du
Mont-Blanc. En parcourant les journaux, je lus un article sur la
_Corinne_ de M. Grard, parfaitement crit, et qui, en faisant l'loge
mrit du tableau, contenait des choses on ne saurait plus flatteuses
sur les Italiennes. Je restai vivement frappe, et cdant comme toujours
 mes premiers lans, j'crivis  la hte et du champ mme de mes
motions la lettre ci-dessous, qui fut littralement insre le
surlendemain dans le _Constitutionnel_. Je m'y attendais si peu que je
ne le sus que vingt jours aprs, et par hasard, parce qu'un libraire de
Bruxelles me demanda  acheter le roman annonc par le
_Constitutionnel_. Le manuscrit n'tait plus entier. Mes lecteurs me
sauront peut-tre gr de mettre sous leurs yeux cette lettre, premire
inspiration de la Contemporaine.

     Constitutionnel du 15 septembre 1824.

     Nous publions avec plaisir la lettre suivante d'une dame italienne
     qui cultive les lettres avec une brillante imagination et
     l'enthousiasme du beau. On lui pardonnera quelque _tranget_ dans
     le style en faveur des sentimens. Peut-tre cette dame est-elle
     trop svre  l'gard des beauts qui font l'orgueil de
     l'Angleterre. Lord Byron partageait  peu prs l'opinion de
     l'auteur de la lettre; mais aussi que d'inimitis n'a-t-il pas
     excites! La mmoire du pote en souffrira long-temps.

      tous les coeurs bien ns que la patrie est chre!

     MONSIEUR,

     L'article sur la seconde _Corinne_ due au pinceau, au gnie
     crateur du clbre peintre de la premire dj si belle, si
     touchante; cet article, hommage flatteur pour les femmes de mon
     pays, m'inspire un enthousiasme de reconnaissance qui peut seul
     excuser ma hardiesse de vous importuner. Ne sur les rives fleuries
     de l'Arno, mais Franaise, plus encore par mes souvenirs de
     flicit et d'amers regrets que par vingt-cinq annes de sjour,
     j'aime surtout entendre les Franais rendre justice aux qualits de
     nos Italiennes, que seuls peut-tre de tous les peuples ils ont pu
     bien apprcier, parce que seuls les Franais runissent les dons
     heureux qui parlent au coeur et  l'imagination d'une Italienne de
     quelque mrite. Je me suis dj demand souvent comment une femme
     telle que madame de Stal a pu se tromper au point de prendre son
     hros aux bords de la nbuleuse Tamise, plutt que de le choisir
     parmi les Franais, dont les noms sont chers  l'amour, 
     l'honneur, et qui placent la beaut et la faiblesse sous la noble
     et brillante gide de la valeur. Une Italienne aimer un Anglais,
     c'est vouloir unir le feu  la glace. L'amour de l'Anglais le plus
     aimable mme est compos de prsages, de crainte, d'hsitation, de
     froide tendresse, de raison, de raisonnement sur l'amalgame
     desquels domine... l'orgueil. Comment de pareils hommes
     comprendraient-ils quelque chose aux lans passionns,  l'abandon
     exalt d'une me forme sous le plus beau ciel, et berce avec les
     rves potiques des Tasse et des Arioste, et dont les premires
     impressions naquirent au sein de toutes les nobles productions des
     arts et du gnie? Les Franais seuls ont pu les apprcier, les
     comprendre. Oui, noble France, vos valeureux enfans, vos potes et
     vos artistes ont prouv, partag l'enthousiasme du gnie; leurs
     coeurs ont palpit  l'unisson avec les coeurs inspirs des femmes de
     l'Italie, terre classique des arts, dont elle fut le berceau, comme
     aujourd'hui la France en est la riche ppinire. Les remarques sur
     _les belles faiseuses de th_ m'ont rappel un court sjour 
     Londres, et je n'ai pu qu'applaudir au _very shocking, very
     improper_ qui s'applique aux lans de l'esprit comme aux
     maladresses d'une femme de chambre ou d'une couturire. En voyant
     une belle Anglaise, je pense toujours que si Pygmalion et fait sa
     Galathe dans la patrie des Clarisses, au lieu de celle des
     Aspasies, il et certes pu produire une blanche, rgulire et belle
     statue. Mais jamais Vnus ni l'Amour n'eussent compromis leur
     puissance jusqu' vouloir l'animer, et la beaut fut reste...
     marbre. Je compose une _Corinne_. Mon hrone ne sur les bords
     enchanteurs de la Brenta, et mon hros,  la brillante cour de
     Franois premier, auront un bien beau sort s'ils peuvent mriter,
     messieurs, votre flatteuse approbation. Mon Alfred ne tient pas du
     beau flegmatique des Oswald d'outre-mer, mais un seul de ses
     regards suffit pour fixer une destine entire, et il ne peut
     prfrer  sa matresse que la gloire, seule digne rivale de
     l'amour, il s'applaudit en mourant de lui avoir tout sacrifi, tout
     hors l'honneur. Une Corinne aprs madame de Stal, serait une
     pitoyable prtention, s'il y avait l'ombre de ressemblance. Hors le
     nom, ma Corinne ne parle point de l'Italie o elle vit le jour:
     _elle aima un Franais, vcut en France, y gota toutes les
     flicits du coeur, et la terre antique qui avait protg_ son amour
     couvrit aussi _un sein de dix-huit printemps_, prs des restes
     mutils du brave Alfred qui l'avait anim de tant d'amour et
     angoiss de tant de souffrances.

     Agrez, etc.




CHAPITRE CCXV.

Nouveaux accs de maladie.--Dsespoir.--Rose ou l'honnte courtisane.


Tous mes lecteurs ne savent pas combien il est doux de se voir imprim
pour la premire fois, de recevoir un premier loge des journaux. Je
dois tre franche sur le chapitre de l'amour-propre comme sur tout le
reste; je dois dire que ce me fut un prcieux encouragement que
l'honneur d'occuper une colonne d'un des journaux les plus lus de la
capitale. Aprs un pareil encouragement, je repris l'ardeur du travail
et de la composition; mais ce nouveau genre de fatigue aggrava mes
souffrances. Non seulement l'ardent dsir de me faire une rputation
littraire me fit supporter des douleurs inoues, mais me donna encore
l'orgueilleuse force de les cacher; reculant ainsi et malgr les avis
ritrs de cet excellent Bclard, qui insistait sur la ncessit d'une
opration seule capable de me sauver; mais il fallait tre dix mois sans
crire, c'tait mourir.

Je retardai toujours cette opration invitable que je n'avais aucun
moyen d'entreprendre chez moi; et o prendre la dpense d'une maison de
sant?... En tre rduite  oublier sa sant par l'impossibilit d'y
pourvoir, quelle rflexion! et le jour qu'elle se prsenta  moi plus
amre, je passais devant la porte de la maison rue Saint-Dominique, que
j'avais occupe pendant ma liaison avec Moreau,  l'poque de la
rencontre de mon pauvre Henri: je ne saurais ressaisir en ce moment le
reflet des tranges penses dont m'assaillit ce souvenir d'une existence
brillante; c'tait bien un regret, mais il portait moins sur moi-mme
que sur l'impossibilit de secourir dsormais personne. Je me rappelais
le bonheur que j'avais got  arracher cet enfant charmant des mains de
l'indigence; je me rappelais son touchant journal, sa mort prmature,
et sa douce reconnaissance. Je me disais: Mon pauvre Henri, jette en ce
moment d'en haut un regard douloureux sur ta mre adoptive, intercde
pour qu'il soit accord  son infortune un peu de cette compassion
qu'elle fut si heureuse de prodiguer  la tienne. Plonge dans cette
morne mlancolie, je descendis la rue jusqu'au boulevart des Invalides.
L m'attendaient d'autres cruelles motions. Presque vis--vis l'htel
de M. de La Rochefoucauld je fus oblige de me ranger contre le mur pour
laisser passer des hommes qui portaient un de ces lits qui servent 
conduire les pauvres  l'Htel-Dieu. Une pauvre femme gisait sur cette
ambulance de la misre:  si le sort doit me rserver un pareil moment,
que je meure aujourd'hui, mon Dieu, fut le cri de tout ce qui me restait
de sentiment. Je suivis d'un oeil humide ce triste convoi: je trouvai
assise sur un des bancs de l'esplanade, une jeune personne dont le
visage charmant tait couvert de larmes qu'elle cherchait vainement 
drober aux regards indiscrets des passans. Son maintien tait timide,
sa toilette tait dcente; cependant  la premire vue et malgr cette
tristesse qui est dj un titre  mon intrt, je ne sentais pas  son
aspect ma spontanit ordinaire de bienveillance. Je m'tais approche.
Seule d'abord sur le banc, deux hommes et des bonnes avec des enfans
l'occuprent bientt. La jeune fille avait juste l'air de n'oser ni se
lever ni savoir comment rester. Les hommes l'insultaient, et ces
grossires servantes de rire. Dj mon coeur raisonnait le parti 
prendre, lorsqu'il fut rsolu par un seul accent. Ah ma pauvre mre! 
l'instant, je me place  ct de la jeune fille, et lui prenant la main,
je l'interroge avec cet abandon qui fut toujours cout. Ma toilette
n'avait rien de ce qui en impose; mais l encore, ma tournure fit son
effet ordinaire. Tout cela mit fin  l'impertinence des unes et  la
grossiret des autres. Je vous prie, dis-je  l'une des personnes
prsentes, de me faire venir un fiacre; vous serez pour quelque chose
dans le service que je vais rendre  cette pauvre enfant. Aprs le
dpart du messager, la petite me dit la cause de son embarras, et me
bnit de lui procurer une voiture. Elle n'et pu se lever sans se donner
en spectacle. Conduite au fiacre, qui arriva au grand trot, je demandai
 mon oblige o il fallait la conduire; et nous voil roulant vers le
ct oppos de Paris, rue de Bondy.

Il ne me fallait pas grande conversation pour voir que, dans un genre
plus bas encore, j'avais cout mon bte de coeur pour une seconde
Aurlie, et ce qu'il y avait de plus fcheux, rien dans les discours de
Rose n'annonait les qualits de la premire, ni sa sduction dans le
langage. Rose tait tout bonnement une femme perdue, sans regrets, sans
remords, mais avec un dgot si vrai et si nergiquement exprim, que
j'ai souvent pens que c'tait une vertu encore. C'est au coeur de mes
lectrices que j'en appelle pour juger par quelle trange contradiction
de sentimens bas et levs la pudeur faisait  la pit filiale un
sacrifice journalier, dont un seul conterait la vie, si la vie d'une
mre n'en devenait la cruelle et consolante excuse.

Rose tait fille naturelle d'une ouvrire qui, sage et belle, succomba
aux promesses lgitimes de l'homme qu'elle aimait, fils lui-mme des
matres de Marianne, qui,  peine enceinte de trois mois, vit qu'elle
avait perdu le coeur de son amant, et qu'elle ne devait plus compter sur
sa main. Marianne n'avait pas quinze ans, elle tait dlicate, et le
chagrin aggrava les incommodits de son tat; son travail en souffrit,
et l'homme qui l'avait immole fut assez lche pour se faire son
oppresseur. Il se plaignit (comme chef de l'atelier) du travail de
Marianne; on diminua son salaire. Elle se rsigna sans murmure, ne parla
plus mme  l'homme qui l'avait perdue, et cessa de paratre au magasin,
vivant de la vente de son faible avoir, jusqu'au moment o elle donna le
jour  Rose dans cet asile dont la bienfaisance publique fait les frais,
asile gnreux et triste cependant, qui enlve  la maternit son
caractre divin et  l'enfance son intrt touchant. Marianne, quoique
bien faible, voulut nourrir sa fille; et lorsqu' peine rtablie,
sortant de ce lieu de souffrance sa fille dans ses bras, elle se vit
sans asile, sans ressources, elle se crut riche plus qu'une reine. Elle
vcut trois ans, se privant de tout, mais Rose ne manquait de rien. 
six ans cet enfant, qui tait d'une beaut ravissante, fut attaque de
la petite vrole; sa mre qui la veilla seule en fut atteinte, ne
l'ayant pas eue. Rose se rtablit aussi frache, aussi jolie; mais sa
malheureuse mre y perdit la vue et fut frappe d'une affreuse
paralysie. La pauvre Marianne rduite  cette extrmit crut devoir
faire taire tout orgueil, immoler tout ressentiment  l'amour maternel,
et crivit le touchant et simple rcit de sa position au pre de Rose:
Elle est votre fille, vous le savez, Henri, elle vous ressemble, elle
est belle autant que vous me partes beau ce jour fatal que je croyais
le plus heureux de ma vie. Henri, ne l'abandonnez pas; moi, je puis
mourir; mais y exposer mon enfant, ma Rose! ah! ne soyez pas si barbare
que de m'y rduire. Vous m'avez aime, Henri, vous tes riche, et la
pauvre Marianne vous a tout donn, tout... oh! oui, plus que la fortune,
plus que la vie. Henri, songez que sans vous Marianne et vcu heureuse
et honore, et qu'elle meurt  vingt ans, infirme et misrable, laissant
un enfant, le vtre, une fille adore, sous la seule garde de la charit
publique. Henri, sauvez notre fille, si vous voulez que Dieu vous
pardonne un jour, comme la malheureuse Marianne.

On aura peine  croire que cette lettre d'un si dchirant intrt obtint
la rponse suivante. Je l'ai vue, et j'ai t la reprocher au monstre
qui n'avait pas rougi de l'crire dans sa brutale insolence.

Je suis bien tonn que vous soyez assez audacieuse pour m'tourdir de
votre btarde et de vous. J'ai une fille et j'en ai soin; je l'aime,
elle ne manque de rien, pas plus que sa mre, qui est ma femme. On
aurait affaire, nous autres _gros_ marchands,  couter toutes les
rclamations des filles qui sortent de nos ateliers par leurs fredaines
et voudraient bien y rester en matresses. Je ne vous dois rien et ne
vous donnerai rien; et si vous recommencez, je vous ferai mettre entre
les mains de la police; entendez-vous?

Depuis la rception de cette lettre, la pauvre Marianne dprissait sans
tre assez heureuse pour mourir: jeune et mre, elle luttait doublement
contre la force de l'ge et de l'amour maternel. Les voisins, bons et
charitables ouvriers, eurent quelque piti de tant de courage et de tant
de misre. Au milieu des larmes et des privations, Rose croissait en
beaut, et atteignit  peine sa onzime anne, que sa taille dveloppe,
son dlicieux visage et sa grce attirrent pour son malheur l'attention
d'une de ces viles misrables qui, aprs s'tre vendues elles-mmes,
vouent le reste d'une vie passe dans l'infamie au plus odieux mtier
encore de sduire et de vendre les autres. Cette crature habitait le
voisinage et jouissait d'une sorte d'aisance; elle avait une fille de
seize ans auprs d'elle, d'abord sa victime, et bientt sa complice.
Elles russirent  attirer l'enfant, sous prtexte de lui donner de
lgers secours pour sa pauvre mre que la vieille vint voir. Il y a dans
le coeur d'une bonne mre une prvision craintive pour le sort de ses
enfans, qui sait long-temps les sauver: cet instinct maternel, devinant
la corruption cache sous l'aumne, fit dfense expresse  Rose de voir
cette femme et d'accepter la moindre chose d'elle. Qui oserait ici
s'lever contre l'enfant malheureux dont l'ducation n'avait point
prmuni l'esprit contre les dangers du monde, et qui opposa son opinion
aux volonts de sa mre, et crut d'autant moins faillir, qu'elle ne
consentit  luder ses ordres et  la tromper que pour la voir moins
malheureuse? Tous les prtextes furent invents pour faire du bien 
Marianne, non pas avec cette ostentation qui et pu clairer de nouveau
la prudence de la mre, mais avec cette dlicatesse habile de
bienfaisance qui rendait bien difficile  un coeur vertueux, quoique
faible, de souponner sous les effets d'une charit consolante un autre
but que le plus noble de tous, le dsir de secourir son semblable. Rose,
 qui on ne faisait rien apprendre que le prix de sa beaut, perdit en
moins de deux annes toutes ses vertus, except un amour filial auquel
peu aprs elle s'immola avec d'autant plus d'hrosme qu'il ne lui en
revenait que l'infamie, au lieu de l'estime et l'admiration qui, dans
tous les autres sacrifices que ce sublime sentiment inspire, en fussent
devenues la rcompense.

Marianne languissait toujours, mais moins pniblement, ne manquant plus
du ncessaire, ni mme d'une certaine aisance.

Rose tait sa seule garde.  douze ans accomplis, Marianne crut
s'apercevoir d'un dprissement de sa fille, et d'un total changement
dans son humeur qui l'inquita sans qu'elle ost le dire. Sa fille ne se
plaignant de rien, et reprenant peu  peu de la gaiet et de la
fracheur, les craintes maternelles cdrent aux rponses de Rose, qui
la rassurrent entirement. Si elle et alors cout ces tendres
terreurs, il et encore t temps d'chapper  l'abme de la
prostitution; mais la mgre qui avait trafiqu de son innocence faonna
l'infortune  une infamie rgulire, dont l'horrible salaire tait
devenu aux yeux de la pauvre Rose le pain de sa mre.

Je mourais de dgot et de peur, madame, me disait cette malheureuse,
chaque fois que j'allais chez celle qui m'avait perdue; mais comme j'en
revenais heureuse quand je tenais dans mon mouchoir de quoi donner  ma
pauvre mre non seulement ce dont elle avait besoin, mais toutes les
petites choses qu'elle aimait bien! Certainement j'aurais bien fait un
grand crime que de m'couter aux dpens de la sant, de la vie peut-tre
de celle qui me l'avait donne.

--Pauvre Rose, quel funeste don, pensai-je, en fixant avec un incroyable
attendrissement cette fille si jeune, si belle encore, qui me dvoilait
au milieu mme de son infamie une vertu qui, bien dirige, l'et
honore. Rose me fit comme trembler, en me disant d'un accent dont la
persuasion tait peut-tre la plus forte preuve que son me avait
chapp  la corruption: J'esprais,  force d'conomies, arriver  une
petite fortune de douze mille francs; cela nous et donn les moyens de
n'avoir besoin de personne. J'aurais fait acheter un terrain dans le
pays de maman, je l'y aurais conduite, et l, sans la jamais quitter, je
lui aurais dit: Je te dois la vie, j'ai conserv la tienne, vivons et
mourons ensemble.--Mais les chances de cette triste et honteuse
carrire lui rendirent plus difficile mme son horrible dvouement au
sort de sa mre; et six mois de souffrances dont l'affreuse origine
resta cache  la malheureuse Marianne, puisrent le commencement du
trsor qui et d assurer l'avenir de toutes deux. Marianne avait
totalement perdu la vue; sa tte affaiblie crut facilement ce que voulut
lui faire croire un enfant son idole et sa seule bienfaitrice. Celle-ci
n'ayant pour but que le plus noble motif, avait pris insensiblement
l'habitude de regarder comme un devoir l'affreuse ressource qu'elle
avait interrompue, et qu'elle rechercha bientt avec une nouvelle
rsignation.

Pendant que Rose me racontait toutes les vicissitudes d'une vie qu'elle
croyait innocente, je rptais: Pauvre mre! malheureuse fille! Ici, je
dois la faire parler elle-mme pour dire la catastrophe qui renversa
toutes ses esprances, lui enleva le seul tre pour qui elle s'tait
immole, et la laissait malheureuse sans retour, parce que sa mre se
refusait  vivre de la honte de sa fille, du moment qu'elle l'avait
connue. Figurez-vous, madame, me dit Rose que je connaissais si bien ma
mre, que je faisais tout pour qu'elle ne st pas ma conduite. J'avais
t oblige de passer par la police, ce qui est bien terrible, car
aprs, quand on veut redevenir femme honnte, cette tache vous reste.
J'tais sortie un soir un peu  la hte, j'oubliai le papier de police.
Un inspecteur _du bureau des moeurs_, excit par d'affreuses femmes avec
lesquelles j'avais refus toute liaison, vint me menacer de la prison.
Ah, mon Dieu! madame, figurez-vous que l'ide de ne pas rentrer auprs
de ma mre, de n'tre pas l pour l'veiller, pour lui donner son caf,
pour causer avec elle, c'tait me faire mourir de peur. J'offris ce que
j'avais d'argent pour ma libert, parce que j'avais appris que la police
ne refuse jamais. Il fallut en outre donner mon adresse. Je rentrai
encore bien effraye et bien triste.

Je trouvai ma mre endormie, mais elle me paraissait oppresse et
malade: je restai assise prs de son lit; elle avait la fivre, et cela
redoubla ma peine. Je ne pus m'empcher de pleurer. Elle se rveilla, et
alors elle me dit de ne point me tourmenter pour elle, que ce n'tait
rien. En me voyant si triste, moi qui tais toujours si gaie avec elle
pour la rendre plus heureuse, elle crut que l'amour en tait cause. Mon
enfant, si vous aimiez, il faudrait me le dire, car on vous tromperait;
pourriez-vous me quitter pour un homme?--Je lui dis que je les
dtestais, que j'en avais horreur; et c'tait vrai, madame: il n'y en a
pas un, jeune ou vieux, laid ou beau, que je ne paie du mme accueil; et
pour supporter ce qu'il faut que je supporte, je pense  ma mre, et
j'oublie: c'est le dernier effort de mon courage.

Je restai quatre jours prs de ma mre plus souffrante, sans _sortir_
le soir: _voil ce qui est cause_ du malheur o je suis et de la mort de
ma pauvre mre, car bien sr elle n'en reviendra pas. Le quatrime jour,
nous tions  raisonner sur le loyer, je lui comptais mes pargnes, et
lui faisais l-dessus les histoires accoutumes, lorsqu'une voisine vint
nous dire qu'on demandait en bas _une nomme Adeline_, pour la conduire
_au bureau des moeurs_.--Eh! qu'est-ce que cela nous fait? rpondit ma
mre, ma bonne Rose ne vous comprend mme pas. La voisine est mauvaise,
elle m'avait vue plir et rougir, elle alla dire en bas qu'elle tait
sre que _j'tais cette pronnelle_. L'inspecteur monta; je crus tomber
morte en reconnaissant le mme de qui j'avais _cru me racheter_. Ses
premires paroles manqurent tuer ma mre, qui se dressa sur son lit, et
tendant sa main vers moi, m'ordonna de dire comme  Dieu si c'tait
moi. Je n'osais ni ne pouvais parler. Je passai 20 fr. dans la main de
l'homme, lui promettant par signe davantage; il ne voulut rien
comprendre, et m'ordonna de venir. Ma mre fit un cri, et tomba
renverse.  cette vue, je poussai l'homme dehors, en lui criant:
J'irai, misrable, j'irai; mais vous venez de tuer ma mre... Rose, ma
pauvre Rose, me disait cette bonne mre, venez mourir prs de moi. Ah!
madame, nous passmes trois heures que je ne souhaite pas mme  la
mchante femme qui nous les valut. Ma mre me disait des choses que je
ne comprenais pas, car m'tant plutt rsigne en victime que dvoue en
coupable, je ne me pouvais croire perdue. J'ai promis de chercher 
travailler, j'ai promis de demander l'aumne, plutt que retomber dans
ce que me reprochait ma mre: de force elle a voulu tre conduite 
l'hpital. Elle m'a remis une lettre pour mon pre; vous m'avez trouve
au moment o, comme vous avez vu, je fus spare du brancard de
l'Htel-Dieu. Ma pauvre mre, qui n'y survivra pas, m'a ordonn de n'y
venir que jeudi. Jugez, encore vingt-quatre heures sans la voir, moi qui
ne l'ai jamais quitte d'un jour, la savoir  un hospice! Ah! mon Dieu,
mon Dieu, c'est  prsent que je suis bien malheureuse! Que faut-il
faire, madame?--Je ne voulus pas ter  Rose sa soumission aux ordres
de sa mre. Je lui conseillai de placer ses effets dans un autre
logement, de me confier la lettre de son pre, de ne plus _sortir_, que
j'allais m'occuper d'elle, et qu'une fois sa mre rtablie, nous
aviserions aux moyens de les faire vivre ensemble dans une campagne.

Ah! oui, madame, ensemble, car sans ma mre j'aime mieux mourir.

L'accent de Rose en prononant ces mots l'absoudrait devant Dieu mme de
ses fautes... tait-ce  moi, moi qui avais tant failli,  tre sans
piti; moi surtout qui avais appris de la plus vertueuse des mres que
la piti et l'indulgence sont les plus nobles qualits de notre sexe, et
aussi les seules voies qui puissent ramener  la vertu. Rose me promit
tout; elle tait dans sa position plus riche que moi; je n'avais donc
aucun regret de ne pouvoir la servir de secours pcuniaires; mais elle
avait besoin de protection et d'aide pour effacer le cachet de honte
qu'une dsignation de police inflige, et qui devient une barrire  tout
heureux retour. Je n'tais plus ni jeune ni brillante, et les
protecteurs taient bien plus difficiles  trouver; mais mon activit et
mon dsir de russir me tinrent lieu des avantages et des amitis
perdus, et au bout de dix jours de dmarches j'eus le bonheur d'annoncer
 Rose qu'elle pouvait se prsenter  la police, et qu'on lui donnerait
la radiation qui lui rendrait tous les moyens de redevenir honnte.
Jamais joie plus pure n'anima le visage d'une femme que celle qui
embellit les traits de la pauvre Rose. Ma mre! ma mre! fut tout ce
qu'elle put prononcer.

Nous irons la chercher aprs-demain, lui dis-je; elle doit vivre et
mourir prs de vous. Huit jours aprs Marianne tait tablie dans une
jolie chambre, rue Mnil-Montant; et Rose, belle de son amour filial,
vertueuse malgr le pass, se livrait, auprs du lit d'une mre
idoltre, aux laborieux travaux d'une aiguille mal exerce, mais dont
son zle, sa patiente rsignation portrent bientt le produit jusqu'au
ncessaire. Quelque temps aprs, Marianne mourut; sa malheureuse fille
voulut se donner la mort.

Je l'ai revue, console, encourage, et heureusement place comme femme
de chambre chez une dame italienne aussi vertueuse que belle, et qui m'a
plus d'une fois remercie du prsent que je lui avais fait; quoiqu'elle
sache tout, elle m'a souvent dit: _Quando questa negazza parla della
sua sventurata madre,  una divinita d'amor filiale_[8]. Il me
resterait  rendre compte de ma rception auprs du pre de Rose; mais,
n'aimant pas  nuire, mme aux mchans, je laisse dans l'oubli
l'affreuse duret, la barbarie de cet _honnte_ homme envers la
malheureuse qu'il sduisit, envers son malheureux enfant. Il me reste
tant de peines personnelles encore  dire, avant l'poque heureuse o
l'amiti bienfaisante me prit sous sa noble et sre gide, que je ne
veux pas m'en distraire davantage par des intrts trangers.




CHAPITRE CCXVI.

Dernier degr du malheur.--Tentative de suicide.--Deux nouvelles
rencontres.--Tableau du Mont-de-Pit.--Les deux Soeurs.


Je repris le cours de mon travail jusqu' ce que l'excs des douleurs
qui vinrent m'assaillir me l'eurent rendu impossible.

J'avais revu l'excellent, le gnreux Bclard; c'tait quelques mois
avant sa mort trop prcoce. Il me conseilla de nouveau l'opration, et
pralablement m'engagea  me placer dans une maison de sant. Je le
promis, mais ma caisse entirement vide ne m'en laissait plus aucuns
moyens. Je fus plus d'une fois prte  me dcourager. En bien peu de
temps j'avais dissip des ressources qui eussent pu suffire deux ans 
une vie obscure; rien ne pouvait me corriger de mes prodigalits, et je
ne frmissais qu' l'ide d'un hospice. Quand je me portais
passablement, il ne fallait souvent qu'un rayon du soleil, une tasse de
caf prise  ma fantaisie, pour me rendre tout l'lan d'une imagination
qui m'a perdue. Jete en dehors de ma position naturelle dans le monde,
en hostilit avec tous les usages, avec toutes les salutaires
convenances qu'il impose, je n'avais, abandonne de la terre entire, 
esprer que les consolations que le hasard, devenu fort avare, pouvait
m'envoyer.

On a dit depuis long-temps que _plus on a moins on vaut_.--Je pouvais
donc,  l'poque dont je parle, me vanter de valoir beaucoup, car je ne
possdais plus rien. Me demander comment, avec 50 fr. par mois, et  peu
prs 20 fr. que me valaient mes leons, je pouvais me trouver rduite 
cet tat de dnuement, je rpondrai ici avec sincrit que je n'y ai
jamais rien compris moi-mme, et je suis oblige de souscrire  ce
jugement d'un homme qui me connat bien: pour cette excellente
Saint-Elme, une somme de vingt francs reus reprsente toujours 40
francs de dpenses, et 60 francs de dettes. Hlas, oui, je faisais des
dettes, mais sans avoir jamais provoqu la confiance de personne par des
mensonges et de belles promesses. Les personnes qui m'offraient des
facilits pour mes modiques besoins de toilette voulaient se faire une
haute opinion de mes moyens; parlant plusieurs langues, crivant avec
facilit, on croyait sans peine que je paierais un jour si je voulais
travailler, et j'ai eu le bonheur d'y rpondre. Ma bonne foi n'a point
manqu  ces tmoignages de confiant intrt. Mais avant, quelle agonie
de privations n'ai-je pas eue chaque jour  subir!

L'poque de la mort de Louis XVIII est celle de mon plus affreux
dnuement. J'tais au fond de l'abme creus par vingt annes de folies,
dont l'ge et l'exprience du besoin ne m'avaient point loigne. Il ne
me restait plus que l'alternative de solliciter la piti par
_circulaire_ ou de m'y soustraire par une minute de courage. J'avais
depuis plusieurs mois perdu jusqu'au charme de ma liaison avec Lopold,
le seul tre dont la prsence et l'attachement auraient pu redonner de
l'nergie  mon me et me faire vivre de cette vie de libert, de
mystre et d'illusion, dont aucune femme n'eut jamais besoin comme moi.
Il tait loin; ses lettres devenaient plus rares; je n'y rpondais
presque plus, parce que (et ceci me parat une confession bien sincre
et bien complte) il m'obissait trop dans cette dernire
correspondance: il ne me donnait bien exclusivement que ce nom _de mre_
que j'avais plac entre lui et ma faiblesse, comme la seule condition de
nos rapports, que j'avais seul voulu, malgr ses prires, malgr ses
dsirs alors si passionns; ce nom dont je me sentais toutes les nobles
qualits pour lui, dans ses lettres me parut une sorte d'outrage, une
sorte d'abdication de ses anciens sentimens. Je me disais, en froissant
sa dernire lettre avec amertume entre mes doigts: Il m'aime comme sa
mre maintenant; un jour il me demandera mon _consentement_ pour
possder celle qu'il _aura choisie_ par amour. Jamais! jamais!... Et ds
ce moment la vie perdit tout ce qui m'y attachait encore. Si je pouvais
aimer comme beaucoup d'autres femmes, bien plus que moi dignes d'tre
aimes, il me serait rest du bonheur pour une paisible intimit. Mais
sans passion que peuvent tre des attachemens sur la terre?

J'ai eu l'ambition de l'amour comme Napolon avait celle du pouvoir: des
peines dchirantes, des rsolutions terribles, point d'obstacles aux
sacrifices qui le prouvent  l'objet aim; mais aussi point de doutes,
point de raisonnement, une rciprocit passionne, ou... rien... J'avais
trop senti ces blessures du regret, de la jalousie, du devoir, pour me
flatter d'tre moins femme qu'une autre femme, et de donner bien
srement le change  tout ce qui restait de mon sexe; il me fallait
encore des preuves pour arriver  ce calme du coeur qui ne cherche plus
qu' rparer par une fin honorable une vie d'agitation et de dlices. Je
n'y suis parvenue que par une srie d'inconcevables scnes, il est vrai;
mais lorsque je pense au noble appui que me prta la plus noble amiti,
oui, j'en atteste le ciel, quand je me rappelle tout ce que firent pour
moi Alexandre Duval, et Talma, son associ de bienfaits; quand je me
rappelle cette constance  obliger, cette patience pour l'ennui de mes
irrsolutions, il y a des momens o je suis prte  dire que j'ai t
_heureuse d'tre malheureuse comme cela_. Mais, avant d'en venir  ce
dernier pisode,  ce terme de mes innombrables vicissitudes, je veux
consigner un trait de bont, de gnrosit rare d'un homme dont rien n'a
pu me faire pntrer le rigoureux incognito.

Mon habitude tait, je l'ai dit, de sortir le matin, et de ne rentrer
qu' l'heure du dner. J'appelais cela une vie de garon; mais ma vie de
garon n'allait pas jusqu' sortir le soir, tant que je pus payer ma
pension; mais, depuis un mois en arrire de mon loyer, j'aurais rougi de
me prvaloir de la confiante amiti de mon htesse pour prendre  table
une place qu'un hte plus lucratif pouvait occuper, et je lui avais dit
que je donnais leon dans des quartiers trop loigns pour pouvoir
rentrer de bonne heure. Femme excellente, elle me dit tout ce qui
pouvait rassurer mon amour-propre, et bien plus que d'ordinaire on ne
peut attendre des personnes dont on est le dbiteur, pour m'engager  ne
pas me gner. Mais mon parti tait pris, et il y avait bien quinze jours
que, sortant vers deux heures alors, je ne rentrais que vers huit,
courant, l'oeuvre de mon djeuner une fois accomplie, du Pre Lachaise au
Luxembourg, et souvent encore passant devant les divers logemens que
j'avais occups aux diverses poques de ma vie. Je ne ferai jamais
comprendre  mes lecteurs tout ce que mon imagination et mon me me
crrent encore de nouvelles douleurs dans ces courses qui me
dtournrent de tout travail, et me poussrent enfin, par regret et
lassitude de la vie,  la presque rsolution de me l'ter. Le jour que
je veux rappeler, j'avais err dans les environs du Champ-de-Mars:
assise sur le beau pont d'Ina, il se fit un tel bruit dans mon coeur
que, sans penser  ce qui m'entourait, je sais que je pris ma tte 
deux mains et que, dans l'abme de mes penses, je m'criai: Quelle
existence d'effroi et de dsespoir peut renfermer une minute!

Je me retirai par le ct droit du quai, prs la pompe  feu; mon regard
se tourna sur Chaillot. Toi aussi, pensai-je, tu n'es plus; et mme la
gloire, mme cette brillante chimre s'loignera de ta tombe... Eux du
moins sont tombs dans les rangs franais, o... pour y avoir toujours
combattu... Moi aussi je vais mourir, et ne veux penser qu'au bonheur de
quitter une existence voue  de si dchirans souvenirs,  de si mortels
regrets... J'tais arrive au milieu du Cours-la-Reine, lorsque je
remarquai quelqu'un qui paraissait m'observer et me suivre; je retournai
sur mes pas, et continuai  marcher jusqu' ce que la personne se ft
tout--fait loigne. Nous tions en septembre, et le jour tait baiss.
Je suis peu facile  intimider le jour; mais, n'ayant jamais eu
l'habitude de sortir le soir sans tre accompagne, je fis tout  coup
une premire et triste rflexion sur mon isolement, et j'avanai de
nouveau vers la barrire, trs rsolue  ne plus rentrer dans Paris...
Dois-je le dire?... oui, je pensai une heure froidement et avec calme
aux moyens de me donner la mort. Mes papiers taient depuis un mois
arrangs et dposs de faon  ce que cette terrible rsolution appart
dans toute sa vrit. Je vais dire avec navet, au risque mme d'un
ridicule, la pense qui me sauva la vie. J'tais arrive tout prs de
l'tablissement des eaux minrales de Passy,  l'endroit o le quai mal
rpar offrait une facile descente sur la grve, qui en ce moment tait
 sec  une grande dimension; je m'assis derrire le parapet. Le bruit
de la route diminuait insensiblement; la nuit tait devenue obscure.
J'avais, le matin, t le sachet contenant le sanglant souvenir de la
Maternit, mis sous enveloppe, et adress, comme tous mes papiers, 
Alexandre Duval. Je m'tais assure de l'exactitude avec laquelle la
remise de ce prcieux dpt serait faite en cas d'vnement. Je ne
croyais pas que, pour ma tranquillit, j'eusse droit de causer du
trouble  mes amis; mais ils m'eussent pleure, regrette; car bons, si
bons, ils savent que Saint-Elme est une bonne femme, et c'est quelque
chose, puisque cela donne de tels amis quand le malheur est l escort
de vieillesse et de souffrance.

Je regardais depuis quelques instans l'eau qui coulait doucement devant
moi; je commenais  sentir le froid de la soire, et je me disais: _Ce
sera pire, mais cela n'est pas long; je me glisserai la tte en
avant_.--Ah! quelle diffrence de ce moment  celui o j'eus le bonheur
de trouver madame de T*** et de la sauver. Cette pense me fut douce,
elle fit qu'un moment je me crus une victime du sort, et je
m'attendrissais sur moi-mme, tandis que je n'aurais d que maudire mes
extravagances qui seules m'avaient conduite au bord de l'abme dont je
mesurais depuis long-temps la profondeur. Les larmes sont un bienfait;
pleurer, c'est presque chapper au dsespoir; l'attendrissement ne fait
point commettre d'attentat: aussi dj je me retirais avec horreur et
effroi du lieu o j'avais form de si sinistres projets. En remontant
lentement vers le parapet, une autre terreur vint me saisir. La solitude
de la route prouvait que l'heure tait avance, et  la brune mme elle
serait indue en pareil lieu pour une femme seule. Je ne saurais rendre
toutes les peurs qui me saisirent  la fois. Seule sur une grande route,
au milieu de la nuit, et voyageant, j'aurais march sans crainte.

Je restai comme cloue au parapet. Un homme vint  moi; c'tait la
personne que j'avais vite; je m'lanai au-devant, et saisissant son
bras: Ne me fuyez pas avant de m'entendre, lui dis-je d'une voix
entrecoupe de pleurs, protgez-moi, ne me laissez pas seule ici. Son
cabriolet tait  la pompe  feu, il me le disait tout en m'entranant
pour y arriver, criant du plus loin  son domestique: Pierre, venez par
ici, du ct de l'eau.  ce mot si simple je frmis involontairement;
l'inconnu me comprit, car son bras rpondit au mouvement du mien. Il y
eut dans ce mouvement sympathique une sensation si consolante qu'elle me
ranima presqu'entirement, et prenant une haute opinion du coeur de mon
guide, je rsolus de ne lui rien dguiser de ma rsolution, et mme
peut-tre de lui confier ma position tout entire. Au rverbre, je
levai mes yeux sur lui, et je vis une belle et noble figure o les
passions avaient laiss leurs empreintes; il tait d'une taille fort
leve.  peine tions-nous monts, qu'il me demanda si je voulais
permettre qu'il me reconduist chez moi, ou si je voulais descendre sur
la place.

--Oh! descendez-moi  ma porte, je sens que je ne supporterais pas ce
soir de me voir encore seule dans la rue.

--Pauvre malheureuse femme! confiez-vous  mon honneur; vous tes donc
bien  plaindre?

--Ah! plus que toutes les expressions ne pourraient le peindre, et...
par ma seule faute.

--Cet aveu seul les diminue grandement  mes yeux, et si je puis les
rparer, comptez ds ce moment sur un vritable ami. Me suis-je tromp,
vous n'tes pas Franaise?

--Non de naissance, mais de coeur, d'adoption passionne.

Nous passions, au moment o je disais ces mots, prs du Pont Louis XV;
tout  coup un cri de dchirant souvenir m'chappa, et tendant
machinalement mes bras vers ce lieu, il y a bien prs de neuf ans que
j'ai prouv l plus que la mort. Ah, monsieur, pourquoi survit-on  de
pareils jours? Et mes larmes coulrent par torrens.

--Pauvre malheureuse femme, rptait l'tranger, je crois vous
comprendre... et je vous plains bien plus encore; mais calmez-vous, et
surtout ne me faites aucune confidence au sujet du _7 dcembre_. Si les
bornes d'un cabriolet n'eussent arrt mon lan, je me serais jete au
ct oppos de la place, tant ces mots me parurent renfermer de tristes
dsappointemens de mes nouvelles esprances. _C'est un ennemi_, fut
l'ide qui me tomba sur le coeur comme un poids terrible; et sans
autrement rflchir je fais un mouvement pour saisir les guides.

--Que faites-vous?

--Je veux, je dois descendre ici; vous m'pouvantez, vous me faites
horreur.

--Moi?

Et il avait  ce mot saisi mes mains, les tenait si fortement que le
cheval s'arrta du mouvement; l'accent de ce _moi?_ tait au-dessus de
toute ide; je voyais qu'il allait parler, ajouter une rassurante
explication  cette syllabe unique, et mon me tait dans mes regards.
Tout  coup la physionomie si expressive de l'inconnu devient froide,
compasse. Vous avez raison, me dit-il, et poussant vers un fiacre de la
rue Royale il m'y descendit, ordonna au cocher de me conduire, me pressa
la main, et me dit  voix basse en italien: Mon adresse est dans votre
sac, crivez-moi. J'tais encore sur le marchepied du fiacre qu'il avait
dj tourn la rue Saint-Honor.

Je n'avais pas de quoi payer une course, et aller  pied  plus de onze
heures jusqu' la rue Bergre... le portier payera; j'ai encore quelques
pices; avec cette pense je donnai mon adresse, et le fiacre, par son
monotone balancement, rendit mes ides mille fois plus lugubres encore.
Je ne sais quelle pouvante profonde m'avait saisie au coeur, mais je ne
savais profrer que les mots: ah, mon Dieu! Dieu de misricorde!
aurai-je d la vie  un ennemi? L'inconnu m'avait dit d'une voix tout
mue: pas un mot du 7 dcembre. Le remords, le regret peut-tre...
est-ce un parent du marchal? Mais non, ceux-l ne doivent pas repousser
les regrets que sa perte a causs. Arrive  l'htel, je fis payer et
montai rapidement  ma chambre. Le matin, la matresse de l'htel me fit
prier de ne pas sortir sans la voir. C'est mon cong, disais-je, qu'on
est contraint de signifier  qui ne paye pas; cela est naturel; et tout
en achevant de m'habiller je rglai ce qui revenait  mon htesse par
deux bons sur mes 50 francs par mois, et me disposai  chercher quelque
autre obscur rduit. Je descendis dans d'assez maussades dispositions.
Ce n'tait pas ce que je croyais, ou plutt c'tait cela avec quelque
mnagement. On me proposa une autre petite chambre plus haut: je refusai
la jolie chambre plus haut; car il faut avouer ici une faiblesse dont le
dnment de toute ressource n'a pu me corriger, c'est la manie d'tre
loge avec quelque agrment. Puisque la vie est un voyage, pourquoi ne
vivrait-on pas en voyageur?

Je reviens  mon changement de domicile. Ce que j'avais de ressources
passa  l'acquit du logement que je quittais, et il ne me restait rien
pour mes autres besoins. Sans argent, prouvant toutes les douleurs
d'une cruelle maladie, humilie jusque dans ma toilette, je me mis 
chercher un asile. Ce fut encore la journe aux rencontres et aux
aventures. Vers la rue d'Enghien, j'aperus un lgant cabriolet, et
reconnus un M. d'Or..., dont ma vertueuse mre avait sauv la famille.
La saintet de ce souvenir m'enhardit  aller droit  lui. Il me
reconnut, je ne pus m'y tromper; mais inspectant encore plus vite ma
toilette que mes traits, ses yeux prirent cet air insolemment
compatissant qui ne promettent qu'une sche et strile piti. Quoi!
c'est vous, vous ici?

--Oui, monsieur le chevalier, c'est moi, la fille de la baronne
Van-N***, la bienfaitrice de vos parens aussi malheureux alors que moi
maintenant. Ici je regardai ma robe en pensant au dnment encore plus
triste de sa famille, auquel ma bonne mre avait si promptement et si
gnreusement pourvu.

--Je suis bien press, dit le chevalier; je ne vous offre pas de monter
dans mon cabriolet, mais je vous verrai, je vous aiderai.

--Vous _le devez_, car c'est le remboursement d'une dette d'honneur et
de reconnaissance; et... cependant je n'y compte pas.

--Mon Dieu, n'allez-vous pas vous fcher! Vous avez une singulire
tte, au moins, madame Van-N***.

--Je vous dfends de m'appeler de ce nom; puisque vous ne pouvez
oublier qu'il fut le mien, c'est en me rendant ce que vous devez  ma
famille, que vous pourrez seulement acqurir le droit de le
prononcer.--Madame, madame, voil de grands et terribles mots. Mais
convenez qu'avec votre brillante fortune il a fallu bien des folies pour
en tre rduite _o je vous vois_; cependant veuillez m'indiquer votre
domicile.

--Ne vous en occupez pas, monsieur, je saurai bien vous donner de mes
nouvelles. Mon regard dit le reste, et je le quittai. J'avais besoin,
un besoin touffant d'tre avec moi-mme, mais la fatigue me gagna, et
je me dcidai  rester encore une nuit  mon ancien htel, ft-ce mme
dans l'lgante mansarde dont on m'avait offert la perspective. Cette
journe devait tre celle des plus cruelles impressions. En revenant par
le faubourg Montmartre, je me trouvai en prsence de deux personnes qui
m'avaient connue chez le gnral Moreau et qui avaient souvent dn  ma
maison de Passy. La seule dlicatesse m'interdit de mentionner leur
accueil, et de rpter les paroles et les propositions humiliantes qui
l'accompagnrent, et auxquelles je rpondis avec tout ce qui me restait
de courage et de fiert. De tant de bijoux, dbris d'un luxe qui dpasse
toute croyance, il me restait, et par oubli, des boucles d'oreilles plus
jolies que prcieuses. Dans le dsespoir d'une dtresse qui venait de
m'humilier, je songeai  les livrer au Mont-de-Pit, et j'eus la force
de me prsenter moi-mme dans ces tristes lieux o tout rappelle ce
qu'il y a de plus hideux dans la vie, la cupidit et la misre. Tmoin
de ce spectacle pour la premire fois, je vis l une scne de douleur
qu'avec bien peu de chose je changeai en joyeuse reconnaissance, et qui
me fit vraiment sentir qu'on est toujours assez riche quand on prouve
le besoin de consoler et de secourir. Je venais d'obtenir de l'usure par
privilge 80 francs. Je pouvais donner encore; et  la vue d'une misre
que le cinquime de ma somme pouvait allger, je fis de bon coeur un
sacrifice que j'appellerai une _bonne action_, car elle me rendit
heureuse et fire. Les mourantes lvres de l'objet de ma compassion me
donnrent des avis qui m'encouragrent  rclamer l'appui de mes amis
vritables, et de chercher dans une occupation constante les moyens
d'une existence tranquille et honorable.

Voici les dtails de cette flicit singulire dans mon infortune.
J'attendais mon tour dans le bureau, observant les dix ou douze
personnes qui s'y pressaient avec impatience. Quel mlange de tous les
rangs et de tous les tats! Des femmes lgantes dposaient des bijoux
et des pierreries, et d'autres des draps grossiers; un militaire jetait
sa montre avec colre, et de pauvres ouvriers se dbarrassaient avec
gaiet de leur habit jusqu'au dimanche. Je ne rpterai pas tout ce que
j'entendis; mais mes regards se fixrent sur une femme  l'air timide,
aux vtemens de cette propret pauvre qui m'a toujours fait tant piti,
qui, repousse, coudoye, se trouva contre moi. Apparemment que le
malheur n'avait pas effac de mes traits cette expression qui n'a jamais
t mconnue par les infortuns, parce qu'elle n'a jamais t trompeuse
pour l'infortune; car une voix bien douce et presque suppliante me dit:
Madame, vous paraissez bien bonne; laissez-moi passer avant vous; ma
soeur est seule  la maison, et en couche de cette nuit, et...--Passez,
et attendez-moi sur l'escalier; ne vous en allez pas sans m'avoir
parl.--Oh! ma chre dame, que je vous remercie! La pauvre petite femme
prsenta au bureau deux chemises de grosse toile, mais si blanches
qu'elles en taient belles, et un drap...

Combien?

--Le plus que vous pourrez.

--Il faut fixer.

--Eh bien, huit francs.

--Cinq, voulez-vous?

--Mon Dieu, il le faut bien.

Je pris la petite par la main, crainte qu'elle ne s'en allt, et lui
remis dix francs dans la main, me trouvant riche et heureuse de pouvoir
les lui offrir. Ce n'est pas tout, pauvre petite; je veux vous
accompagner, je vous suivrai de loin.--Ah! madame, que vous tes bonne!
Pauvre soeur, elle nourrira son enfant. La jeune fille pleurait tout en
marchant, et nous arrivmes en haut de la rue Cadet,  une assez belle
maison. Je vais voir si ma soeur dort; voulez-vous, madame, attendre un
moment. Elle revint presque aussitt, et m'introduisit dans une chambre
lambrisse qui m'offrit l'exact spectacle de la touchante lithographie
de _la pauvre femme en couche_, avec la seule diffrence que les arts
ont plac prs de ce triste lit o repose une jeune mre donnant son
sein pour berceau  son premier n, le pre, l'poux de l'accouche,
tenant une de ses mains et la regardant avec une expression de
mlancolique tendresse. Il n'y avait l qu'une mre et son enfant; elle
tait pose plutt que couche sur un seul et dur matelas, tenant son
enfant bien troitement serr contre son coeur.

J'tais debout, suffoque, contre le pied du lit; la jeune soeur de
l'accouche m'avana une des chaises, et le nouveau-n jeta un faible
cri. Ah! Lise, soulve-moi un peu, dit celle-ci d'une voix affaiblie.
Aussitt je m'empressai de le faire. Vous tes bien bonne, madame.
Voyez mon joli enfant, cela console de tout.

--Ne vous agitez pas. Je puis bien peu; mais nous allons causer en
amies, et tout s'arrangera.

--Mais mon Dieu, madame, vous ne nous connaissez pas; comment
avons-nous pu vous intresser?... Lise me l'a dit, c'est la peine o
vous l'avez vue. Ah! il faut que vous ayez bien bon coeur; car
l'ordinaire est de fuir les malheureux. Que je regrette que mon pauvre
Franois ne soit pas ici!

--Que fait-il votre mari?

--Ce n'est pas mon mari, madame, c'est notre frre, l'ami de nous tous.
Mon mari, le pre de cette pauvre petite, voil bien le sixime mois
qu'il est entre la vie et la mort.

La soeur continua en ces termes: C'tait, madame, dix francs qui
manquaient au loyer; votre bont y a pourvu, et nous arriverons  la fin
de la semaine. Ma soeur Agathe n'est pas exigeante: un bon repas, une
soupe samedi, rpareront trois jours de privations.

L'accouche tait, forte, et cette bien petite aisance que je venais de
lui procurer l'avait absolument ranime; elle voulut me conter son
histoire. Je me plaai au pied du lit; et je ne pus m'empcher, en
comparant la diffrence, de me dire que, toute fire et heureuse que
j'tais lorsqu' Florence je m'asseyais sur le pied du lit imprial, o
mon rle tait assez digne d'envie, prs de la soeur de Napolon,
j'prouvai beaucoup plus de vritable satisfaction, plus de contentement
rel sur la dure couche, dans ce rduit de l'indigence dont
j'adoucissais les rigueurs. La jeune accouche tait fille d'une riche
lingre de province; elle reut une assez bonne ducation, mais aucun
bon exemple. Sa mre, veuve fort jeune, recevait les officiers de la
garnison. Ernestine s'effrayait du ton leste de cette socit, et
attache depuis son enfance  un cousin de son ge, elle s'tait
accoutume  le regarder comme son mari et son protecteur. Mais 
quatorze ans, le dsir de se dbarrasser d'une rivale dcida sa mre 
lui proposer un mariage, dont la seule ide la remplit d'pouvante; le
refus fut puni par un exil  la campagne. Le cousin avait t aussi
inhumainement renvoy; il prit du service, fit les dsastreuses
campagnes de Russie et de France, et se retira bless, pauvre et sans
tat. La mre d'Ernestine s'tait remarie en la privant de tout ce
qu'elle avait pu lui ter. Bientt ruine, cette mre ne reut de
l'enfant qu'elle avait repouss que des bienfaits. Ernestine avait
instruit le cousin de tout. On s'crivait; on s'tait revu, et on fit
enfin l'imprudence de s'en rapporter  l'amour pour pourvoir  la
fortune; mais la fortune fut sans piti. Le cousin, vieilli par la
guerre, n'tait propre  aucun travail, et avait en outre rapport des
habitudes contraires. Toute au bonheur du mnage, Ernestine fut bien 
plaindre. Elle avait un frre qui avait galement servi, et dont le
caractre plus solide n'avait conserv de sa carrire militaire que le
sentiment de tous les nobles devoirs; il devint autant qu'il le put
l'appui de sa soeur, dont un accident venait de mettre le mari, depuis
plusieurs mois, hors d'tat de travailler. La belle-soeur d'Ernestine
(celle que j'avais rencontre) s'tait dvoue au mnage de son frre,
dont elle supporta seule les peines pendant la pnible grossesse et les
couches d'Ernestine, qui, depuis la maladie de son mari, avait tout
sacrifi peu  peu pour ajouter un peu de superflu au bien strict
ncessaire que donnent les hospices. Enfin accouche sans autre aide que
la nature, Ernestine n'avait manqu de rsignation qu' la crainte de ne
pouvoir conserver le triste asile o elle venait de donner le jour 
l'tre dont le premier cri m'a, disait-elle, fait croire que ma chambre
est plus belle que la riche chambre que j'avais chez ma mre.

J'ai dj trop rpt les louanges que la reconnaissance arracha  ces
excellens coeurs. Je les quittai heureuse plus qu'eux encore, et ayant,
je puis l'assurer, entirement oubli que je cherchais un logement, et
que mon fond de caisse consistait en 20 ou 25 fr. En route, j'eus lieu
de me rappeler qu'un bienfait n'est jamais perdu. En rentrant au
logement que j'allais quitter, je cherchai quelque note dans mon sac, et
quel fut mon tonnement en fouillant d'y trouver un papier ploy qui
renfermait un billet de 1,000 fr., et ces mots: _crivez-moi_, avec
l'adresse, que j'ai d croire celle de la personne qui hier m'a suivie.
Jamais je n'aurais cru que l'argent pt causer tant d'motion; la pense
de ceux que je venais de consoler n'y tait pas trangre. Je meublais
dj en ide une jolie chambre pour Ernestine, j'arrangeais une layette
pour son enfant; je me disais: Lopold, cher Lopold, tu ne te priveras
plus de tout pour moi. Tout cela fut une seule sensation, qui disparut
comme elle tait ne, elle fut remplace par une seule rflexion: _Ne
me parlez jamais du 7 dcembre_, Non, Ida, tu ne dois jamais rien
devoir qu' ceux qui regarderont ce jour comme une terrible et affreuse
catastrophe.

Je ployai le billet, je n'y mis que ces mots: Saint-Elme ne devra
jamais rien  ceux pour qui le 7 dcembre fut un calcul, une joie, une
vengeance ou un remords. Je l'adressai sous double enveloppe, et reus
le surlendemain cette rponse: Vous avez bien et mal devin; j'espre
vous servir un jour malgr vous-mme.

Toutes ces agitations animrent tellement mon sang, que force me fut de
me rsigner  l'opration. Je sortis pour m'entendre avec une femme qui
prenait des pensionnaires, sur les moyens de me faire soigner; la
dpense m'pouvanta, et j'en revins dsole et plus malheureuse que
jamais, lorsqu'une pense sur ce qu'Ernestine m'avait dit de la
consolation d'avoir trouv un ami sr dans son beau-frre, me reporta au
souvenir des nobles qualits de mes anciens amis. Duval, Talma, me
disais-je, je vous dirai tout, vous sauverez la pauvre Saint-Elme de
l'horreur d'entrer, de mourir peut-tre dans un hospice... Je les vis,
ils me sauvrent; ils firent bien plus, comme on va le voir au chapitre
suivant.




CHAPITRE CCXVII.

Duval.--Talma.--Lemot.--Leurs bienfaits.--Nouvelle et inutile tentative
auprs de ma famille.--M. Arnault.


A. Duval demeurait alors rue de Chartres; je cherchais  m'encourager
pour aller tout dire  cet ami prouv. Son coeur, ses qualits
gnreuses m'taient connus depuis long-temps; j'tais mme sre que
l'aspect de mes chagrins et de mon dnuement, loin d'exciter la
rpugnance qu'prouvent souvent mme ceux qui vous ont plaint un moment,
ajouterait encore  l'intrt gnreux qu'il m'avait toujours tmoign.
Pleine de ces ides, je m'tais dcide  monter dans sa maison devant
laquelle je venais  plusieurs reprises de passer. Il me semblait voir
ce regard de bont qui m'avait dit si souvent: Pauvre amie, je vous
plains.--J'avais, aprs quelques hsitations, tir le cordon de la
sonnette, et la bonne m'ouvrit. C'tait le moment du djeuner de la
famille.

Je fis machinalement un pas en arrire, en jetant un regard sur ma
toilette; ni le regard ni le mouvement n'chapprent  Duval, qui, se
levant de table avec vivacit, vint  moi, m'ouvrit la porte de son
cabinet, m'y entrana presque par cette bienveillante violence qui
promet un accueil consolant. _Comme vous voil change!_
s'cria-t-il.--Le ton dont ces mots furent prononcs fut dj un
immense bienfait qui prdisait tous les autres. J'avais connu Duval dans
mes beaux jours, on le sait, mais jamais il n'avait montr  ma jeunesse
brillante le tendre empressement qu'il prodiguait  cette mme
Saint-Elme vieille et presque indigente. Noble piti que l'orgueil
ddaigne, qui offense la vanit, belle vertu du coeur humain, je place ma
fiert aujourd'hui dans le malheur qui m'en a fait connatre tous les
bienfaits de la part de Duval, de Talma, de Lemot; j'y retrouvai des
titres  quelque estime peut-tre. Place par l'amiti prs du _foyer
bienfaisant_, non pas consulte sur mes besoins, mais prvenue dans
toutes mes esprances, encourage dans la possibilit d'un travail
honorable par des loges indulgens, je repris de l'nergie et du
courage.

--Talma et moi, nous n'avons pas cess de parler de vous, bonne _folle_
que vous tes. Il faut maintenant travailler. Il faut crire avec suite,
avec ordre, avec libert, mais avec dcence. Avez-vous quelque chose de
fait?

--J'ai, hlas! mon pauvre ami, j'ai plus de manuscrits que de robes.

--Mais plus de courses, d'extravagances, surtout plus d'enthousiasme
politique, je n'aime pas cela chez les femmes. Je ne veux pas vous
affliger, mais vous avez une tte, une tte... Il est vrai que le coeur
par compensation est excellent. Je rpte ces loges, car ils me sont
comme des brevets d'indulgence pour mes fautes passes.

Je quittai Duval, heureuse, console; il venait d'tre convenu que je me
placerais dans un logement commode, et que je travaillerais assidment.
Je ne parlai  Duval de ma souffrance que bien lgrement... je ne la
sentais plus, j'tais tout entire aux douces consolations de coin du
feu, o un vieil ami, un homme plein de bont et de gnie m'expliquait
en frre, et comme le meilleur des frres, tout ce que son coeur lui
inspirait d'espoir, et tout ce que son exprience lui donnait de
garantie pour mes succs. Je le voyais sourire de cet air malin et bon 
la fois, type particulier de sa physionomie.

Duval, en s'informant avec intrt de mes manuscrits, me donna le
courage de lui dire tout ce que je croyais avoir dans ma chanceuse
existence de sujets pour occuper la curiosit du public.

Vous mriterez son intrt, je n'en doute point; crivez comme vous me
parlez, comme vous avez senti, comme vous sentez encore.

Je quittai donc Duval avec la promesse de travailler, et la certitude
sous ses auspices de russir. Il m'crivit d'aller voir Talma, qui me
prodigua les mmes encouragemens. Je lus plusieurs fragmens  cet homme
aussi clair, aussi instruit qu'il tait sensible et gnreux.  mesure
que les cahiers avanaient, je les faisais tenir  Duval, qui mettait en
marge quelque observation encourageante. Chaque fois que je recevais une
pareille approbation, je passais la nuit  crire, et bientt ma douleur
au sein s'aggrava tellement que je fus enfin contrainte de m'en occuper
soigneusement.

Je ne saurais trop dire le sentiment qui m'avait empche de faire
confidence  Duval de cette grave incommodit. Sa bonne rception
m'avait fait oublier mes souffrances, et depuis j'avais toujours remis 
l'en instruire, esprant gurir sans l'inquiter de ce surcrot de
malheur. Je consultai de nouveau mon excellent Bclard, et le dernier
avis fut qu'il fallait de toute ncessit commencer mon traitement.
pouvante  l'ide des sommes qu'il en coterait  mes gnreux amis,
je rsolus de vaincre ma plus invincible rpugnance, et de frapper  la
porte d'un hospice. Depuis quarante-huit heures j'puisais ma
philosophie  ne plus voir dans un hpital qu'une dernire retraite
suffisante pour mourir.

Depuis mon retour  Paris, j'avais cherch  renouer les traits avec
les parens de mon mari, pour une faible pension dont j'avais quelquefois
touch les arrrages, mais sans avoir pu l'obtenir garantie par contrat.
Depuis trois mois, une personne charge de me transmettre les lettres et
les fonds, m'avait presque donn la certitude qu'on allait enfin me
constituer une rente de 1,800 francs si je voulais promettre de ne
jamais signer le nom de mon mari, et renouveler la renonciation positive
que j'avais dj faite lors de ma fuite d'Amsterdam. Je le promis, et
reus 450 francs. N'ayant pas revu M. Duha... je me rendis chez lui, et
au lieu de l'accueil ordinaire que j'en recevais, je ne rencontrai qu'un
autre fort grossier personnage, qui me lassa si vite de ses
intempestives observations, que je lui tournai le dos sans lui en dire
davantage.

En rentrant, j'crivis la lettre suivante au fond de pouvoir de la
famille de mon mari.

     Paris, 2 fvrier 1825.

     MONSIEUR,

     Je ne rpondrai jamais  l'homme qui vous remplace si peu
     dignement; mais je vous dois une justification aprs toutes les
     preuves d'intrt que vous m'avez donnes. Votre dpart inopin
     dans le moment le plus pnible o je me sois vue depuis que le sort
     me poursuit, me laisserait sans espoir ni courage si je ne savais
     que cette rsolution est le rsultat de la calomnie; mais il me
     sera facile de vous dtromper, et de vous ramener  cette
     bienveillance pour moi qui dj me fut si favorable et qui peut
     tout pour assurer la fin de ma triste existence. J'ose attester
     Dieu que depuis mon dpart de la Hollande je n'ai rien sign du nom
     de mon mari, et ne l'ai mme jamais prononc  personne. Sa famille
     n'et mme rien fait et ne voudrait rien faire pour moi, que le
     seul respect pour la mmoire de l'homme bon et aimable dont ma
     jeunesse fit le malheur m'imposerait un ternel silence. Je fus
     bien gare, bien coupable, monsieur, mais mon coeur n'est point
     dgrad, mon me n'est point avilie, et j'aurai toujours galement
     en horreur la bassesse et l'ingratitude. Ceux qui me peignent comme
     si adroite et si dangereuse par mon esprit, oublient que cette
     qualit qu'ils m'accordent si largement n'a servi presque toujours
     qu' m'entraner  une fatale indpendance, mais que jamais je ne
     m'en suis servie comme instrument d'intrigue, comme moyen de
     fortune; et pourtant ces personnes si pures doivent savoir que
     j'aurais eu bien beau jeu si _comme elles_ j'eusse consenti 
     servir _tour  tour Baal et le Dieu d'Isral_. Il est _faux_ que
     _j'aie abjur_  Florence ni  Rome. J'ai t baptise _protestante
     rforme_, et c'est pour toujours; parce que je frquente peu le
     Temple, cela ne veut pas dire que j'aie chang de religion. Je les
     crois toutes aussi bonnes les unes que les autres; respecter les
     ministres et obir aux lois du pays que j'habite, ne _faire jamais
     aux autres que ce que je voudrais qu'on ft pour moi_, voil, je
     puis l'attester, la morale qui au sein mme de mes garemens a
     rgl ma conduite. Il est vrai que je m'occupe  rdiger l'histoire
     de ma vie depuis ma naissance jusqu' nos jours, mais je n'ai parl
      qui que ce soit de vous, de la famille de mon mari ni de ses
     intentions  mon gard, et elle ne sera point nomme dans mes
     Mmoires, que j'cris sous la protection d'un de nos littrateurs
     les plus distingus, mon ami de trente ans, et qui ne sait
     cependant que mon nom de famille et non celui de mon mari. Aucun
     libraire n'est encore dans le secret de l'ouvrage. Je crois deviner
     la source des propos qui m'tent votre bienveillance et que rien ne
     justifie. Je vous ai fait passer le reu des trois derniers 450 fr.
     que vous avez eu la bont de m'avancer sans autorisation. Si on ne
     doit plus rien faire pour moi, vous ne perdrez point, monsieur,
     soyez-en convaincu: ma mauvaise sant a paralys mes ressources;
     mais avec le temps, si la famille ne vous tient point compte de vos
     avances, je parviendrais encore  acquitter cette dette que je
     regarde comme sacre.

     Daignez, monsieur, crire directement  l'oncle de mon mari; il fut
     toujours indulgent pour moi dans ma jeunesse; il plaidera la cause
     de celle qu'aima si tendrement le fils bien-aim d'une soeur chrie;
     il rendra ses bonts  mon infortune qu'il protgea seul dans ma
     jeunesse.

     Parvenue aujourd'hui  l'ge o cessent toutes les illusions,
     souffrante et sans ressources, je regrette encore moins l'opulence
     que je dus  un amour lgitime que les torts qui me rendirent
     indigne d'un nom respectable, et de cet amour qui me l'avait
     assur. C'est  la parfaite justice que je rends  toutes vos
     qualits que vous devez l'ennui de ces longues explications, et je
     ne crois pas avoir besoin d'en demander excuse  celui qui donna
     plus d'une fois des larmes  mes malheurs, et qui n'y peut devenir
     indiffrent. Veuillez, monsieur, faire observer aux parens de mon
     ami que le manuscrit de mes Mmoires est encore entre mes mains, et
     mme fort peu avanc; je peux vous en procurer la lecture avant
     d'en disposer. Vous acquerrez la certitude de tous les changemens
     de noms et de ma religieuse fidlit  une promesse dont entre vos
     mains je garantis l'excution immuable sur le souvenir du
     douloureux respect que je conserve pour la mmoire d'un poux
     outrag. Je suis fort souffrante depuis quelque temps, et j'attends
     votre rponse avec toute l'impatiente inquitude du malheur. Si la
     dcision de la famille m'est favorable, elle me soulagera de mille
     maux; dans le cas contraire, elle voue le reste de mes jours 
     d'effroyables peines. Je vous avoue donc, monsieur, que j'espre
     tout de votre obligeante et sre entremise.

     Agrez, je vous prie.

J'attendis huit jours avec assez d'agitation une rponse qui pouvait et
qui et d me donner les moyens de ne pas puiser les gnreuses bonts
de mes amis Duval et Talma qui alors  eux deux suffisaient  tout mon
ncessaire. Lemot ignorait encore la triste position du modle _de sa
femme endormie_. Aprs huit jours d'attente, je reus  la lettre que je
viens de transcrire une rponse de deux lignes si _rflchies_, si
_froides_ de prudence que la patience m'chappa; je les dchirai de
dpit et en renvoyai les morceaux sous enveloppe avec ces mots: Voil
des gens qui ne valent pas leur rputation, et je leur prouverai que je
vaux mieux que celle qu'ils voudraient me donner. Depuis je reus une
seule fois 300 fr. et n'entendis plus parler du ngociateur que peu
aprs le prospectus de mes Mmoires.

Peu de jours avant de me dcider pour l'opration invitable et trop
retarde dj, je reus deux lignes de mon excellent ami Duval, qui,
infatigable dans son zle, me marquait qu'il avait parl de moi  son
ami Lemot, et qu'il m'engageait  l'aller voir; parce qu'tant
lgrement indispos il ne sortait pas; qu'il prenait une part trs-vive
 mes peines, et qu'il voulait tre de la Socit de bienfaisance. Il y
avait bien loin de chez moi chez Lemot qui occupait une superbe maison
de la rue Notre-Dame-des-Champs. Plus d'une fois la douleur me fora de
m'arrter en route; mais une vieille amiti, cela donne du courage, et
mes esprances ne furent point trompes. Du plus loin que Lemot
m'aperut, il s'cria: Ah! c'est vous, chre St.-Elme: mon Dieu, comment
ne vous tes-vous pas souvenue de moi plus tt?--Cet accueil chassa
toute autre ide pour ne laisser qu'un profond sentiment de joie et de
gratitude.--Votre modle est un peu dform, mon cher Lemot:
m'auriez-vous reconnue?

--Partout entre mille; puis, comme dans sa jeunesse toujours occup de
son art: Savez-vous que vous faites une superbe Agrippine 
prsent?--Mon cher ami, le temps des vanits est vanoui. Autrefois je
me portais fort pour Hb, pour Diane, pour Vnus: mon amour-propre ne
reculait devant aucune audace de ce genre. Aujourd'hui je vous assure
que cela me parat un rve. Lemot me dit qu'il avait conserv copie
d'une lettre que j'avais crite  un ami du gnral Moreau, au moment o
il tait question de me faire modeler; cette lettre a couru la socit
de ce temps-l, et je vous la cite, ajoute Lemot, pour vous rassurer sur
une vanit qui ne fut jamais ridicule. Ayant reu de Lemot cette pice,
qui date d'une poque antrieure  toute ide de confessions, je la
transcrirai tout  l'heure; puisse-t-elle inspirer  mes lecteurs
l'indulgence qu'elle me valut dans mes beaux jours! Lemot m'avait remis
fort largement sa premire part de la gnreuse association de l'amiti.
J'avais eu toute ma vie un si grand bonheur de donner, que je concevais
les procds de mes trois bienfaiteurs; je ne pouvais m'y montrer
sensible qu'en redoublant d'assiduit au travail, ce que je fis aux
dpens de ma sant, dj si branle. Nous faisions alors avec ces trois
amis des projets pour l'avenir. Talma, qui savait que j'avais beaucoup
connu M. Arnault lorsqu'il tait attach au ministre de l'intrieur,
l'avait aussi intress en ma faveur. L'auteur de Germanicus
m'accueillit _une fois_ avec un entier et aimable souvenir du pass;
depuis il eut sans doute ses raisons pour ne pas persvrer dans la
gnreuse fraternit de Duval, de Talma et de Lemot. Je lui crivis
plusieurs fois: ni mes lettres ni moi ne pntrrent plus auprs de lui,
et je me persuade tellement que le refus de l'obligeance en prouve
l'impossibilit que je n'en ai gard aucune rancune, et que j'aurais
tout simplement oubli si Talma ne m'et souvent tmoign son tonnement
 ce sujet.




CHAPITRE CCXVIII.

J'entre dans une maison de sant.--Bclard.--Sa mort.--Je quitte la
maison de sant.--Nouveaux bienfaits de Duval et de Talma.--Bont de
mademoiselle Mars.--Je commence mes Mmoires.--Nouvelles terreurs.


Je me dcidai  entrer dans une maison de sant. J'avais une fort jolie
petite chambre au rez de chausse qui, de plain-pied, donnait sur la
terrasse du jardin. J'avais, avant de prendre ma rsolution, prvenu mes
bienfaiteurs; leur prvoyante et gnreuse amiti avait t grandement
au-devant de tous mes besoins, et j'entrai riche dans ce lieu de
souffrance. J'tais assure aussi des soins de mon excellent Bclard.
Hlas! pourquoi ma reconnaissance n'est-elle plus qu'un hommage  sa
cendre! Bclard, au premier abord, avait une physionomie peu prvenante;
mais quelle me sous cette apparente froideur de la science.

Je ne mets aucune ostentation  savoir souffrir, car je trouve que la
faiblesse et les larmes vont  mon sexe; mais les sachant inutiles et
souvent nuisibles, j'ai toujours cherch  les surmonter quand il a
fallu me soumettre  quelque opration, et je ne montrai pas plus
d'effroi dans ce dernier combat de la douleur que je n'en avais ressenti
lors du pansement de ma blessure aprs la bataille d'Eylau. Bclard
parut tonn et charm  la fois de me voir si rsolue. Je rponds de
vous, me disait-il, votre sang est pur et riche comme  quinze ans; vous
tes forte de corps et d'me. Aux visites suivantes, je lui confiai ma
position, les souvenirs de ma brillante carrire et les noms clbres de
mes amis; sa bienveillance prit un caractre d'amiti vive et zle; ses
visites devinrent d'intimes causeries dans lesquelles il encourageait
mes projets et flattait toutes mes esprances. Il y avait prs de vingt
jours que j'tais chez madame Deprs, lorsqu'une nuit je crus entendre
sangloter dans la chambre o logeait une jeune fille. J'coutai
attentivement; la cloison tait fort mince, et ses paroles m'agitrent
jusqu' l'heure o je russis  faire parvenir deux mots  ma pauvre et
triste voisine. -- ma bonne mre! disait une voix douce et entrecoupe
de larmes, si j'avais suivi tes sages conseils, je serais heureuse et
honore prs de toi..., et maintenant, que devenir! me voil dshonore,
malade et abandonne...! Oh mon Dieu! mon Dieu!... Les pleurs ne
cessrent qu'au jour. Je ne voulus rien demander aux gardes, car en
gnral ce sont des femmes d'une sensibilit mousse, sur qui l'aspect
de la souffrance est sans pouvoir ainsi que la piti. Mais je frappai
lgrement  la cloison, contre le chevet de mon lit, et il s'tablit
entre cette jeune fille et moi le dialogue suivant:

--Ne craignez rien, je vous ai entendue cette nuit; je puis vous aider
et je le ferai. O voulez-vous aller, et que vous faut-il? Pouvez-vous
venir au jardin?

--Madame, on me renvoie aujourd'hui faute de paiement; je ne possde
plus rien; je suis bien mal encore! mais comment attendre quelque chose
de la piti? l'esprer des trangers, quand celui qui me doit un intrt
sacr m'abandonne!

--Ne vous dsolez pas; quand devez vous sortir?

--Ce soir.

--Je vais payer une semaine, puis je tcherai de vous faire donner pour
votre voyage.

--Mais je ne pourrai jamais rendre cela.

--Ne vous en tourmentez point.

J'avais ici encore cd aux premires impulsions de mon coeur, sans
rflchir que moi-mme devant tout  l'amiti, il y avait indiscrtion
d'accrotre la charge par des infortunes trangres. Mon Dieu! j'tais
loin de vouloir abuser de la gnrosit de mes amis; mais il m'est
impossible de faire taire mon coeur dans de pareilles circonstances; puis
l'poque du trimestre de la pension de Lopold approchait: aussi je
commenai par payer une semaine de la pension de la pauvre Cline.

Je venais depuis deux jours de subir, sans pousser un cri, sans trembler
une minute, la douloureuse opration  laquelle je m'tais rsigne; la
fivre m'avait quitte, et dj ma sant si menace ne prsentait plus
que des chances d'un prompt rtablissement.  ct de moi, la pauvre
jeune fille que j'avais console retomba plus malade, et trois heures
suffirent pour mettre sa jeunesse  l'extrmit; elle mourut dans la
nuit; et lorsqu' midi je crus la voir arriver chez moi, on me dit
qu'elle venait de rendre le dernier souffle. La veille encore nous
faisions des projets d'avenir. J'avais cru si peu faire en assurant sa
pension pour huit jours, et cette courte prvoyance tait encore moins
avare que celle de la nature.

Je ne pus rester dans cette chambre, j'y entendais encore les
gmissemens de la pauvre Cline; il me semblait la voir au pied de mon
lit, avec ses regards doux et expressifs. Toutes ces images m'agitrent
horriblement; on me mit au bain, le bandage de mon sein se dtacha. Au
moment mme de cette espce de rechute on m'apporta un billet
trs-press: ce billet m'annonait que M. Bclard, alit avec une fivre
crbrale fort violente, m'avait recommande aux soins d'un de ses
collgues, lequel me prvenait qu'il viendrait dans la matine du
lendemain. Je ne vis pas mme le nom; je ne sais ce que je fis, mais je
m'tais lance de la baignoire en simple peignoir, et je ne repris mes
esprits que saisie par le froid et la neige qui me couvraient de la tte
aux pieds; j'tais dans le jardin, sans vtemens, nus pieds; j'tais
frappe de l'ide qu'on m'avait crit la mort de Bclard. On me reporta
dans ma chambre; je repris bientt connaissance, mais j'avais une fivre
ardente, et ma blessure tait rouverte.

L'ide d'un nouveau chirurgien m'accablait; il ne vint pas, et cette
ngligence changea ma crainte en aversion. L'enterrement de Cline
allait avoir lieu; tout  coup il me prit un besoin de n'tre plus dans
cette maison qui me rendit insensible  mes souffrances physiques. Mon
me seule sentait, et elle me poussait vers Paris, o je pourrais avoir
des nouvelles sres de celui dont l'habilet m'avait sauv la vie, et
qui allait peut-tre...

J'avais crit trois lettres  Talma, restes sans rponse; ce me fut un
autre motif de crainte et d'agitation. Je rglai mes comptes, et malgr
toutes les remontrances j'tais une heure aprs sur le chemin de Passy,
dans une de ces mauvaises voitures de Versailles qui rendraient malade
une personne bien portante, et qui, dans la position o j'tais, tait
un vritable supplice.

Arrive  la place Louis XV, je crus mourir en mettant pied  terre; je
fis avancer un fiacre, et me fis conduire chez Bclard pour savoir de
ses nouvelles. Hlas! j'y appris qu'on dsesprait de ses jours.

Je repris pour une nuit ma chambre rue Bergre; j'tais anantie.
J'crivis  Duval et  Talma toutes mes tribulations. Je reus du
dernier le billet suivant, dont l'original, ainsi que plusieurs autres,
est entre mes mains:

     Ma chre,

     Je n'ai pu faire de rponse: vos deux premires lettres me sont
     parvenues lorsque j'tais  la campagne, la troisime lorsque
     j'tais sorti; et j'ignorais votre adresse, de sorte qu'il a fallu
     attendre le retour de votre commissionnaire. Quelle maladie
     avez-vous donc sur les yeux? J'espre, d'aprs ce que vous me
     dites, qu'ils vont mieux.

     Tout  vous,

     _Sign_ TALMA.

     Je vous envoie 150 francs.

Non-seulement je n'avais rien demand, mais l'amiti de ces trois hommes
rares pour le coeur autant que clbres pour leurs talens, ces amis de la
pauvre Saint-Elme ne lui laissrent pas le temps de dire: J'ai besoin de
quelque chose; je souffris pendant quarante-huit heures des douleurs
inoues, et jamais cependant mon me n'eut plus d'nergie. J'tais
soutenue par l'esprance des succs prdits par mes bienfaiteurs; il me
semblait que tant que durerait la tche d'crire mes souvenirs, la mort
ne m'atteindrait pas. Je pris encore cette fois le dangereux parti des
palliatifs, et pendant deux mois je parvins  si bien engourdir ma
blessure au sein, que je me crus gurie radicalement. Six mois aprs
j'ai expi mon imprudence par tous les tourmens de l'enfer. Je voulais
enfin trouver un autre logement, et le hasard me fit enfin rencontrer
juste ce qui me convenait, rue Saint-Nicolas d'Antin, n 36, htel des
trangers. Je donne cette adresse comme une marque d'estime et de
reconnaissant souvenir pour madame Petit, matresse de cet htel o j'ai
compos les tomes 4 et 5 de mes _Mmoires_, cette maison o j'ai eu dans
l'espace de treize mois, toutes les illusions du bonheur, avec pourtant
tous les embarras du dsordre, mais o je me vis constamment apprcie
pour le peu de qualits que je crois avoir.

J'aime  parler de mon sjour dans cette petite chambre au premier, o
je vivais en garon, o mes papiers, mes souvenirs runis, composaient 
mes yeux un mobilier plus riche que tous ceux que nagure Jacob avait
crs pour moi. Je n'avais qu'un lit, trois chaises, un bureau, mais
j'avais quelques portraits et quelques fleurs, c'tait pour moi le
monde.

Voil le domicile o j'ai pass des momens qui ne valurent jamais les
plaisirs vaniteux de mes premires annes. Depuis 1815, pleurer, crire,
rver en libert, voil ma vie, et l, heureuse de l'amiti des trois
amis, sre d'y rpondre, nourrissant l'esprance de revoir bientt
Lopold, de passer ma vieillesse sous l'gide de sa filiale protection.
J'tais assez heureuse, dans mon rduit, pour ne souffrir dans mes
douleurs que par la crainte de mourir, crainte que j'tais fort tonne
d'prouver. J'avais apport une sorte d'arrangement dans le dsordre de
mes journes. Je sortais toujours de neuf jusqu' trois heures, moment
du dner chez madame Petit, qui ne reoit  sa table que deux ou trois
personnes, et toujours des locataires de son choix. Je ne m'y suis
jamais trouve qu'en bonne compagnie. Riche des bienfaits de l'amiti,
je commenais enfin  vivre avec quelque conomie. J'avais bien un peu
de dettes, et j'aime  avouer que je dus beaucoup de repos  la
confiance que j'inspirai  mon htesse; je crois aussi y avoir
loyalement rpondu. Si je n'avais eu avec Lopold un lien plus cher,
c'est dans la maison de madame Petit que j'aurais voulu vivre. C'est l
que j'eus, le bonheur de retrouver un mdecin qui remplaa mon excellent
Bclard, M. Boulu.

C'est dans cette bonne et aimable famille que je continuai d'crire mes
_Mmoires_. Mon travail s'avanait, non pas comme celui d'un auteur qui
fait un livre, mais comme celui d'une femme qui, dans ses souvenirs,
cherchait des illusions et des hommages  l'amiti. Ce bon Duval, qui
avait alors  s'occuper de ses propres affaires, trouvait nanmoins le
temps de songer  ce qui pouvait un jour rparer mes malheurs, et
peut-tre affaiblir mes torts.

Un jour, je ne l'oublierai jamais, j'tais assise  mon bureau, la porte
de mon corridor tant reste ouverte, Duval tait entr doucement, et je
fis un saut joyeux en le voyant. Il me parut mu: il l'tait en effet,
mais d'une assez bonne nouvelle qu'il m'apportait. J'ai parl de vous 
M. Ladvocat, me dit-il, de ce que vous avez dj crit de vos
_Mmoires_, de ce que vous pouvez crire encore; il entend  merveille
les relations dlicates de la socit, et il voit autre chose dans son
tat qu'un commerce. Je crois que j'obtiendrai un bon prix de votre
ouvrage, quoique vous ne soyez pas auteur, et peut-tre justement parce
que vous ne l'tes pas.

Mon cher, mon bon Duval, peu m'importe la valeur de l'ouvrage; vous
savez bien qu'en crivant j'obis encore plus  la religion de mes
souvenirs qu'aux exigences de ma position. Quel que soit l'allgement
que le travail y apporte, ce sera immense, et je serai riche.--Vous,
riche... jamais! vous savez bien qu'il n'y a point de trsor avec votre
tte; et ses observations raisonnables prenaient la teinte de
l'attendrissement.

Je l'interrompis toute en larmes en m'criant: Laissez-moi dsormais
vous prouver combien je suis reconnaissante de vos bienfaits en sachant
me suffire. Je ne suis pas, ajoutai-je, sans autre ressource que celle
dont votre bont s'est occupe de m'ouvrir la source, et l-dessus je
prtai aux parens de mon mari des procds dont ils sont incapables, et
qui pourtant n'eussent t qu'une faible restitution de l'illgale et
folle renonciation  la fortune considrable qu'on m'avait arrache. Je
persuadai  Duval que ma rente tait assure: il le crut, et il partit
de l pour me dmontrer que l'ordre n'en tait pour moi que plus
ncessaire et plus possible.

Duval me quitta satisfait et rassur sur cet avenir, objet de ses nobles
sollicitudes. Il ajouta en me serrant la main: Je ne vous verrai pas
riche et brillante comme madame Moreau de 92, mais vous serez du moins
encore heureuse, paisible,  l'abri de l'adversit. En me parlant
ainsi, ses regards fixaient mes traits fltris par les souffrances, mais
alors anims par tout l'enthousiasme de la reconnaissance.

Pour ne pas abuser de la gnrosit d'un semblable ami, j'avais cach
quelque chose de ma position. Plus tard ils ont d prendre pour de
nouvelles folies l'emploi pourtant rgulier que je fis, pour la premire
fois de ma vie de mon argent, enfin de l'acquittement des dettes que
j'avais dissimules de peur d'tre trop  charge  mes bienfaiteurs.

J'avais agi en cela avec Duval comme je l'avais fait avec Ney dans de
plus heureuses circonstances. Duval tait alors sur son dpart pour les
eaux; il tait souffrant, et certes les peines qu'il se donna pour moi
ne contriburent pas peu  augmenter ses souffrances; mais elles
allaient finir. Je courus le jour mme chez Talma lui annoncer mes
esprances, qu'il partagea avec l'me qu'on lui a connue. C'est ce
jour-l que je vis pour la premire fois chez lui la mre de ses enfans,
qui me parut spirituelle, aimable, et qui tait fort belle encore. Son
accueil fut plein de grce, et j'y rpondis avec toute la cordiale
facilit de mon caractre; Talma paraissait m'en remercier du regard. Je
passai l deux heures dlicieuses. Nous parcourions du haut en bas sa
magnifique retraite o je lui promettais de longs jours. Talma souriait
 toutes ces esprances d'avenir. L'entends-tu, disait-il  son amie,
comme elle est bonne, comme elle me connat bien: c'est un si bon coeur,
que notre Saint-Elme.

--Dites, Talma, notre vieille amie, comme Duval.

--Oh! Duval, c'est notre Mentor.

Et l-dessus de rire tous trois. Il rptait  chaque instant: C'est un
ami rare que notre Alexandre Duval; il ne cesse pas de penser  vos
intrts. J'ai parl  Ladvocat, qui m'a paru bien dispos. Ma
sollicitation tait celle d'un ami; mais Duval, c'est une autorit. Je
l'aime comme un frre, et je ne connais pas au monde un plus honnte et
un meilleur homme. Allons, il faut maintenant travailler, ne plus
voyager, courir. Nous irons  Brunoy, ce sjour nous inspirera.

Ces visites de consolation se renouvelaient souvent, et qu'elles taient
dlicieuses ces heures d'amiti que j'allais passer le matin chez un
homme de gnie qui avait la candeur d'un enfant. Il faut que je remonte
un peu plus haut pour raconter une politesse, une obligeance tout
aimable de mademoiselle Mars. J'ai assez dit que j'tais plus que gne,
et que ma toilette tait comme l'aveu public de ma position,
lorsqu'enfin j'eus l'heureux courage de me confier aux coeurs de mes
anciens amis. Voici la description de mon costume qui fera sourire mes
aimables lectrices. J'avais pris dans mes voyages  Londres un got pour
les spincers, auquel je fus force d'tre fidle. J'avais donc un
spincer gris  longue taille, un jupon de mrinos ponceau, un foulard
nou en sautoir, un chapeau noir et un schall gris  franges, tout cela
singulirement empreint des traces d'un trop long service. Duval n'y
avait fait nulle attention, et mes traits altrs l'avaient frapp
davantage.

Dans l'une de mes visites Talma me dit: Ma bonne Saint-Elme, il ne faut
pas rester comme cela  l'anglaise, avec ce vilain chapeau noir: comme
vous ne savez pas acheter, Caroline s'est charge d'y pourvoir. Quelles
toffes aimez-vous? et il me montra de charmans chantillons.

--C'est trop beau.

--Pas du tout, c'est bien.--Mais, mon bon Talma, cheveux qui grisonnent
et visage qui se ride ne valent pas qu'on dpense tant pour rparer des
ans l'irrparable outrage. Si votre amie si obligeante me donnait un de
ses chapeaux, je le porterais avec plaisir.

--Voulez-vous que je vous fasse une confidence? eh bien mademoiselle
Mars veut vous en offrir un, elle la command hier. Talma, on le sait,
tait ami intime de cette actrice inimitable. Je sus aussi que Duval
avait parl de moi  mademoiselle Mars, et qu'elle avait paru prendre
intrt  une si grande infortune, aprs une vie si brillante. Je reus
en effet une capote du meilleur got, que j'ai porte long-temps; et
lorsque je la montrai  Talma, il me fit crire chez lui deux lignes de
remerciement  cette aimable fille de mon premier matre[9], plus
heureuse aujourd'hui; je me souviens de tout, et je ne veux passer sous
silence aucun des dtails de l'obligeance qui m'tait alors si
prcieuse. Cette foule de services qui me furent rendus par des
personnes avec lesquelles je n'avais point d'intimit, je les rapportais
au bien que mes amis pensaient et disaient de celle qu'ils secouraient
si noblement. Il y a bien long-temps qu'on doit me croire capable de
tout, except d'ingratitude.

J'allais presque tous les deux jours voir Talma, et il tait bien rare
que je ne trouvasse quelques uns de ses pauvres pensionnaires dont le
nombre tait grand; on et dit que, comme les rois _rels_, Talma avait
aussi sa liste civile, et qu'il en faisait le plus noble usage. Je me
trouvai un matin de meilleure heure qu' l'ordinaire chez Talma, on me
dit qu'il tait au bain; je rencontrai sous le vestibule une actrice que
j'avais vue  Bruxelles faisant nombre parmi celles qui jouent la
comdie, comme on fait des souliers pour vivre. Son air afflig me fit
souponner sa position; elle avait fait passer un mot  Talma; le
domestique vint dire qu'on rpondrait, et en se tournant vers moi, il
ajouta: Montez, madame, monsieur vous attend. Vous n'avez besoin de
rien, et vous allez le voir, et moi je manque de tout, et la rponse
n'arrivera peut-tre plus  temps. Telles furent les paroles de la
personne qui s'loignait. En deux sauts j'tais au haut du petit
escalier et prs de Talma, lui contant ce que j'avais cru voir, ce que
j'avais senti.--Ah! j'en suis bien fch, mais je vais envoyer 
l'instant mme.--Oh, oui, cher Talma,  l'instant mme.

--Mais il n'y a pas d'adresse  sa lettre.

Mon Dieu, tenez, elle n'est pas loin; voulez-vous que je coure
aprs?--Son regard me remercia, et il rptait: Quelle excellente
femme.--Et me voil dehors courant aprs la pauvre solliciteuse.

Je la rejoignis au milieu de la rue St-George, et ce ne fut que tout
auprs d'elle que je sentis quelque gne de ma brusque manire de
l'arrter, mais je n'eus pas besoin de m'excuser. Talma vous prie,
madame, de bien vouloir revenir, il dsire causer avec vous.  ces mots
la tristesse disparut, la joie anima des traits fltris par le malheur,
et j'appris, avant d'tre arrives rue de la Tour-des-Dames, une srie
d'infortunes si cruelle, qu'en pensant  mes peines passes, je crus
m'tre trop appitoye sur mon sort. Rien ne fut aimable, gnreux et
dlicat, comme les manires de Talma avec cette pauvre actrice. Il me
semble le voir encore l'encourager du regard, il me semble entendre cet
organe plus touchant encore dans les accens de son extrme bonhomie, que
dans l'expression des plus pathtiques douleurs.

Je suis bien fch de ne vous avoir pas reue d'abord; mais je
rparerai cela. Je me rappelle trs-bien votre pre; il avait de
l'intelligence, du zle. Croyez-vous qu'il ne pourra plus jouer? Tenez,
voil une lettre qui ne vous sera pas inutile prs de votre nouveau
directeur, et voici, ma chre _camarade_, de quoi partir tranquille. Je
ne puis mieux pour le moment, et voil mon grand regret; mais
crivez-moi librement: ma recommandation est quelque chose en province,
et je vous la promets partout. J'tais reste dans un coin au pied du
lit prs de la porte de l'escalier drob; en passant prs de moi la
pauvre et reconnaissante actrice me montra l'or qu'elle tenait  la
main, et de grosses larmes coulaient sur ses joues. Celui qui, par la
plus noble gnrosit, venait de causer cette motion, s'tait remis
paisiblement  son bureau, lisant son rle du soir, et ne songeant pas 
ce qu'il venait de faire de si touchant. Ce qu'il y avait surtout
d'admirable en Talma, c'tait sa simplicit, sa bonhomie dans des choses
sublimes.

Dans toutes ces agitations, et depuis mon obscur sjour  Paris, le
souvenir de mon affreux D. L. ne s'tait que bien rarement prsent 
mon esprit, et j'avoue que je tchais de l'en chasser entirement. Vers
cette poque, je reus une invitation de me rendre rue Bourbon, qui
portait son paraphe et ses initiales. Je refusai net; alors on prit une
maison tierce, et l, qui le croirait, cet homme abominable, que j'avais
si long-temps aid de ma bourse pour plus de 6,000 fr., osa faire valoir
une dette d'argent qui tait bien moindre encore, mais que dans les
jours d'angoisse et de terreur il m'avait fait accepter. Ce n'tait pas
cependant ce remboursement qui le tourmentait, mais le besoin de
connatre mes liaisons, l'appui que j'avais pu trouver, ce que je
faisais, si un jour je ne serais pas dispose  me venger de lui. Il est
des gens qui ne veulent pas croire aux qualits dont le sacrifice peut
tre utile. Moi qui ai manqu  tant de devoirs d'un lien sacr, moi qui
ai si lestement agi avec les vertus de mon sexe, je n'ai jamais pu
concevoir qu'on pt tre infidle  une parole librement donne pour
obtenir un service. J'aurais fait un serment de ne le jamais nommer  un
assassin qui et respect les jours d'un tre chri, ou qui m'et
procur le dchirant bonheur de recevoir son dernier regard, qu'aucun
pouvoir, qu'aucune sduction, ne m'arracheraient jamais un secret jur.
D. L. en fut si convaincu qu'il ne s'en inquita plus. Voulant nanmoins
connatre mes ressources, il rclamait deux mille et quelques francs.
Encore orgueilleuse dans mon indigence, je rpondis sans hsiter: Dans
moins d'un mois vous recevrez ce que vous avez l'infamie d'exiger.
C'tait lui donner l'veil sur mes ressources et lui inspirer le besoin
de connatre mes relations. J'ajoutai dans mon billet: Je vous
indiquerai bientt le jour; mais puisque vous demandez ce que je ne vous
dois pas, moi je veux mes papiers et la cassette que vous avez os me
retenir. Je me crus quitte; mais, peu de jours aprs, il me fit crire
qu'il avait  me prvenir d'une chose qui me touchait directement. J'ai
dit dj que de temps en temps j'adressais quelques notes  des
journaux: j'avais moi-mme port quelques lignes  l'un de ces journaux
sur le tableau de la barrire de Clichy. Qu'on juge de ma surprise quand
je vis que ma lettre, au lieu d'tre parvenue au rdacteur, se trouvait
entre les mains de D. L. J'avoue que j'prouvai une sorte d'effroi 
l'aspect de ma propre criture entre les mains de cet agent du comit
des noires recherches, comme dit Figaro.

--Les botes sont donc visites par la police? m'criai-je.

--Je n'ai rien de commun avec elle.

--La protestation n'est pas admissible, vous tes la police
personnifie  vous seul.

--Et vous, belle dame, l'extravagance mme: quelle folie que d'tre le
don Quichotte femelle d'une opinion qu'il convient de ne pas afficher,
et que vous, par exemple, cachez  merveille sous votre royalisme de
1815! lui rpondis-je.

De 1814 aussi, reprit-il avec un sourire que rien ne pourrait peindre.
Cette conversation est textuelle. D. L. existe; il sert aujourd'hui le
trne et l'autel; au fond il est rpublicain et athe; mais il parat
que tout cela s'arrange  merveille. D. L. me droula dans ce court
entretien une srie de promesses qui ne pouvaient augmenter mon aversion
pour lui, mais qui augmentaient mon effroi. Nous tions alors au temps
de la grande comdie _des comits-directeurs_, aux rves des
conspirations de toute espce; en fabriquer une bien gentille et t
une si bonne fortune pour les honntes gens qui comptent sur leurs tats
de service les dlations! J'avais parcouru la Belgique, l'Angleterre,
l'Espagne, tous les pays suspects; j'tais sans fortune, et je vivais
avec encore un air d'aisance. Je passais ma vie  crire; je sortais
toujours seule; enfin toutes mes allures avaient comme une odeur de
faction trs-capable d'attirer les mouches. J'observai et je crus voir
que D. L. travaillait  quelque chose; cette expression est encore de
son dictionnaire; il savait mieux que moi-mme le nom de toutes les
personnes militaires et autres avec lesquelles j'avais eu des relations.
Je connaissais entre autres trois officiers  demi-solde que je voyais
peu, mais que suivait partout mon intrt; ils n'taient pas heureux. D.
L. en me rptant leurs noms avec affectation m'effraya pour eux plus
que pour moi-mme. J'affectai cependant assez de calme pour le
dsorienter; mais en le quittant ce jour-l je pris un cabriolet, et me
fis conduire fort loin. J'crivis trois billets que je dposai au
domicile des officiers; puis en rentrant en hte j'adressai  mon
excellent Duval un billet  peu prs dans ces termes: Je suis force de
quitter Paris; ne me blmez pas; si mes craintes se ralisent, si vos
nobles soins pour mon repos doivent encore tre sans effet par ma seule
faute, pardonnez  la fatalit que je me suis cre et qui me poursuit
encore; ne regrettez pas ce que vous ftes pour moi; n'importe o je
finirai mes jours, mon dernier soupir sera un souvenir reconnaissant des
bienfaits dont vous avez combl la malheureuse,
                                                 SAINT ELME.

Duval, je le savais, allait dans les premiers momens se fcher; car il
m'avait si fort dfendu de rien crire; puis l'indpendance de ses
opinions ne s'tait jamais accommode de l'empire ni mme de ses
souvenirs; mais je connaissais aussi sa bont, et j'tais sre qu'elle
me reviendrait.

Avec Talma j'avais en fait d'opinion un peu plus mon franc parler. Je
lui crivis ce qui m'tait arriv, et lui envoyai mme copie de
l'article o il y avait bien un peu de culte pour le rocher de
St.-Hlne. Je le prvenais que la seule crainte des interprtations de
mon mauvais gnie, D. L., m'imposait la loi de ne pas aller moi-mme lui
tout raconter. Madame Petit me dit avec un air que je crus effar qu'on
tait venu me demander; cette chose si simple me parut un signe de
danger; des ttes organises comme la mienne prouvent souvent comme une
certaine coquetterie de perscution. Je ne balanai plus  croire que D.
L. allait me faire arrter. Oubliant tout, except mes papiers, je me
sauvai, mon norme portefeuille sous le bras, comme si tous les agens
de police eussent t sur mes pas; je pris un cabriolet rue de Provence;
une terrible preuve m'attendait en prenant le chemin du Pre La Chaise,
o je voulais faire une dernire station. J'aperus en haut, de la rue
des Amandiers un militaire dont je ne pouvais mconnatre les traits.
Lopold, mon fils, fut le cri de mon me; il se retourna, me tendit les
bras, et je m'y jetai ivre de joie et de douleur. Nous nous rendmes
ensemble au lieu du repos. Ah! malgr les jours heureux et tranquilles
qui doivent luire sur moi, je regrette de n'avoir pas expir ce jour-l
sur le peu de terre qui couvre les restes de Ney et sur le sein de mon
fils d'adoption. Lorsqu'il pronona le serment d'adopter toutes mes
douleurs, je fus un moment tente de confier  Lopold mon projet de
quitter Paris; mais je me rappelai ses devoirs, et j'vitai des
explications qui n'taient pas ncessaires  notre sensibilit. Quelle
volupt de rpandre ainsi ses douleurs dans un coeur tout  nous! Je me
rservai d'instruire Lopold par une lettre de mon nouveau voyage; je le
prvins seulement que, fort occupe, je ne le verrais pas d'un mois; il
comptait ceux qui devaient encore s'couler jusqu' son cong: ma
rsolution manqua m'abandonner lorsqu'il me fit part de toutes ses
esprances d'avenir, de tous ses projets dont mon repos et notre commun
bonheur taient seuls le but. Il s'tait pass beaucoup de temps depuis
que je n'avais vu Lopold, et l'ide de le quitter peut-tre pour
toujours me rendit d'une faiblesse que je ne pus surmonter. Je tenais
son bras sans pouvoir le quitter; son bras, rpondant au mouvement du
mien, me causa une si violente douleur au sein que j'en perdis presque
connaissance.

Lopold, pouvant de mon affreuse pleur, m'emporta jusqu' une maison
voisine o l'on me donna un verre d'eau. Il m'interrogeait avec une
extrme anxit sur une douleur que je n'avouais plus, parce que, soit
vanit ou raison, je me donnais comme gurie; circonstance qui rfute au
moins _l'intimit_ qu'on s'obstinait  trouver  cette poque entre nous
deux. Ah! que de faux jugemens n'ai-je pas subis! Si je n'eusse t
soumise qu' ceux de gens sans reproche; mais que d'_airs de tte_, de
haussemens d'paules et de sourires ddaigneux sur mon inconduite de la
part de plus d'une dame de mes vieilles connaissances qui n'ont eu de
mieux ou de pire que la prudence de cacher ce que j'ai avou avec
franchise! Les femmes jeunes et sages sont indulgentes; mais les autres,
ah! les autres!... J'aurais pu me venger de leurs procds... Cela me
ferait plus de mal qu' elles; je ne veux pas finir par un si vilain
sentiment que la haine.

Ah! que je fus malheureuse quand Lopold me quitta! C'est pour toujours,
disait mon pauvre coeur; et la tte perdue, je me jetai dans mon
cabriolet, et me fis conduire  la barrire Clichy. J'y connaissais une
bonne femme. Je lui demandai de me trouver une chambre pour deux nuits;
elle m'offrit la sienne: c'tait une sombre alcve, et je ne pus en
souffrir l'aspect; j'acceptai seulement  dner; et prtextant un oubli
de quelque affaire importante, je la quittai vers le soir, et fus
chercher l'hospitalit dans une auberge hors barrire.

Les rflexions me vinrent enfin. J'avais t tellement sous l'empire de
mes terreurs paniques, que je n'avais pas mme pris 60  80 fr. que
j'avais dans mon bureau, et il ne me restait que 20 fr. Je descendis
pour demander combien les lettres mettaient de temps pour aller et
revenir de Paris, lorsqu'en entrant dans la salle la vue de trois
gendarmes me glaa la langue; je commandai mon souper au lieu de faire
la question pour laquelle j'tais descendue. Je passai la nuit  ma
fentre, et  six heures je retournai  Paris.  la borne de la rue
Blanche, je m'arrtai pour crire deux lignes  Talma, qui lui
peignirent ma position, et surtout la ncessit o je croyais tre de
quitter la France: Dites  votre belle amie, lui marquai-je, qu'en fait
de garde-robe et de linge, j'ai emport ce que j'ai sur moi, ce qui
indique le besoin de renfort. Je reus un paquet norme, et dans un
foulard roul 300 fr., et ces mots: Pour Dieu, allez  Londres; voil
une adresse. Ne vous perdez donc pas ainsi. Je restai deux jours; car
je ne voulais pas m'loigner sans avoir sold madame Petit et retir ce
que j'avais chez elle. J'crivis  une personne sre et prudente; et,
faisant le tour des barrires, j'allais expdier ma lettre, lorsqu'en
rflchissant je prfrai me rendre la nuit moi-mme chez madame Petit,
en qui j'avais pleine confiance, quoiqu'elle ft d'opinion contraire 
la mienne en politique. Je suivis cette ide, et je fis bien. Je fis
demander madame Petit, et elle m'assura que personne n'tait venu
depuis, et qu'elle savait que le monsieur qui m'avait demande venait
pour me proposer de donner des leons d'italien dans une pension de
demoiselles. Il ne faut qu'un rien pour me mtamorphoser. Aux premires
paroles de madame Petit, je me trouvai bien ridicule, et j'en ris aux
clats avec elle. Donner leon chez une seule colire est dj fort
ennuyeux pour une tte comme la mienne; mais 2,000 fr. de rente ne me
feraient pas passer deux heures par jour dans un pensionnat.

Je causai jusqu' minuit; je repris tranquillement ma petite chambre,
que j'avais quitte pendant quarante-huit mortelles heures. Moi, si
aguerrie  toutes les plus terribles motions, j'tais comme honteuse de
ma dernire terreur. Je fis ma confession  Talma en lui reportant les
cent cus, qu'il ne reprit que parce que je lui montrai mon fond de
caisse. Son amie me pria de me servir, si cela m'tait agrable, des
effets qu'elle m'avait envoys, et je les ai conservs prcieusement,
ainsi que les foulards de Talma.

J'tais, j'en conviens, bien plus embarrasse pour Duval; car je sentais
qu'il dsapprouverait et la peur, et les motifs et les consquences.
J'crivis un mot bien soumis; je me fis, je crois bien, un peu plus
souffrante que je ne l'tais; car je savais qu'en parlant  sa piti, sa
colre n'y tiendrait pas.

Les temps s'coulent et s'accomplissent; j'approche de la fin de mes
_Mmoires_. La dernire poque qui me reste  peindre fut encore si
remplie, que j'en rserve les matires au dernier chapitre de mon
dernier volume.




CHAPITRE CCXIX ET DERNIER.

Lettres de Duval et de Talma.--Souvenir de M. de Talleyrand.--Visite de
M. Ladvocat.--Trait pour la publication de mes Mmoires.


Je reus un billet de Duval qui me rassura. Je savais que cet excellent
ami avait le dsir et l'espoir de voir ma vieillesse  l'abri du besoin,
et j'avoue que je mettais un peu d'adresse  lui faire oublier mes
folies passes par les preuves de mon active assiduit. Il m'est
impossible d'aller vous voir, m'crivit-il, je pars pour la campagne
d'o je ne reviendrai que lundi: mardi vous me verrez. Ce que vous
m'avez envoy me parat bien.

     Mille amitis.

     Sign D.

Tranquille sur ce que je redoutais le plus, le mcontentement de mon
bienfaiteur, je me donnai le plaisir de causer  coeur ouvert avec Talma
dans une lettre o mon coeur fut bien bavard. Je la fis porter le matin,
et le soir j'eus un accs de fivre trs-violent; je fus quarante-huit
heures dans un triste tat d'autant plus que j'avais fermement rsolu de
ne consulter de mdecin qu'au moment o j'aurais termin dfinitivement
mon travail; voulant ne point tromper l'attente de mes amis, je passais
mes soires et mes nuits en partie  crire; je puis en appeler au
tmoignage de mon htesse; car je ne quittais mon bureau que pour causer
quelques instans avec elle dans sa chambre de plain-pied avec la mienne;
dans ces nuits de cruelles souffrances, je sentis le bonheur d'avoir
quelques qualits qui attirent la bienveillance et l'amiti; sachant
lutter avec la douleur, je me remis assez bien pour pouvoir sortir le
lendemain. Inquite du silence inusit de Talma  ma grande lettre, je
lui crivis deux lignes et fus accable de cette rponse: Je n'ai point
reu la lettre dont vous me parlez; je suis accabl de travail.

     Tout  vous,

     T.

Je sortis tristement proccupe; j'allais souvent chez Talma: je lui
crivais presque tous les jours: cela aurait-il inspir de sinistres
entreprises  ce maudit D. L.? Je ne reus que quelque temps aprs
l'poque que je retrace la solution du problme, et je crois respecter
les mnes d'un ami en gardant le silence. Je ne puis me refuser le
plaisir de transcrire encore un billet que je reus  l'poque o
Bclard vivait encore. Voici deux lettres qui datent de ce moment, et
dont j'allais omettre l'insertion.

     MA CHRE SAINT-ELME,

     J'ai appris avec une vritable douleur votre grave indisposition.
     Un peu de courage, ma chre; j'ai vu beaucoup de ces oprations, et
     toutes ont russi; ainsi ne perdez donc pas l'esprance, et
     donnez-moi de vos nouvelles. Je ne vous cris qu'un mot, car je
     suis entour de monde comme  l'ordinaire, et je suis attendu pour
     une rptition. Ainsi, encore une fois, du courage et de
     l'esprance.

     Tout  vous,

     _Sign_, TALMA.

Le surlendemain, aprs mon bulletin envoy:

     Je suis enchant d'apprendre, ma chre Saint-Elme, qu'il n'y a
     plus de danger pour vous; mais point d'imprudence; faites bien tout
     ce que votre bon mdecin vous dira de faire.

      vous. T.

Je cite ces lettres avec orgueil. De tous les amis de mes belles annes,
ceux qui ne me durent jamais rien, eux seuls, Talma, Duval et Lemot, me
secoururent, me ranimrent  l'esprance, et je cite ces preuves
d'amiti bienveillante comme des titres de gloire.

Nous tions  la fin d'avril, le temps tait doux, et je sortis un matin
de fort bonne heure pour me promener dans le jardin presque dtruit de
l'ancien Tivoli. Que de souvenirs m'appelrent encore l o j'avais si
souvent tal les pompes de ma jeunesse! je me regardai presque avec
compassion, et le _sic transit gloria mundi_ erra sur mes lvres; mais
l'aspect de ce jardin en ruines me causa un attendrissement plus lev,
et les regrets de la vanit perdirent encore l leur cause. J'avais pris
avec moi un volume, le dernier de Delphine. Je relisais, pour la dixime
fois, cette scne de la dernire nuit passe dans un cachot, qui ne
devait plus s'ouvrir qu' l'heure du supplice pour l'homme  qui
Delphine s'tait immole avec tant d'amour; rien ne m'avait jamais paru
d'une loquence si dchirante que ce voeu trop tardif de son amant de se
sparer enfin du monde et de la socit, et de vivre pour sa matresse.
En lisant, avec des yeux baigns de larmes, ces belles pages, je sentis
toute la puissance du charme qu'avait toujours exerc sur mon esprit le
beau talent de madame de Stal, et je donnai de nouveaux regrets  sa
perte. Je ne parle ici cependant de cette lecture que par la rencontre
d'une circonstance particulire. En feuilletant machinalement
l'intrieur du livre, le nom de M. de Talleyrand, qui s'y trouvait crit
de sa main, m'inspira une foule de penses confuses. Je fus toute ma vie
extrmement domine par ma manie de faire cas de la bienveillance des
gens d'esprit, et M. de Talleyrand tient, sous certains rapports, un si
haut rang dans mes souvenirs, que, malgr son silence inexorable pour
Saint-Elme malheureuse, je cdai bien aisment au dsir de lui tmoigner
un agrable souvenir: je dfis la reliure du livre, la mis sous
enveloppe, et l'adressai  l'htel du prince avec une ligne seulement.
Je viens, mon prince, de trouver votre nom et un discours de vous au
directoire dans un volume que je loue; il faudra que je le paye; mais
Didon, plus que dtrne  prsent, n'a song qu' une chose, c'est
qu'il vaut mieux que ces pices de la rpublique circulent le moins
possible aujourd'hui. J'avais mis mon adresse au bas, mais je n'obtins
pour rponse que le mme silence qui avait accueilli mes premires
tentatives. Eh bien! mon esprit n'en inventait pas moins toutes les
excuses de la bienveillance en faveur de M. de Talleyrand.

Mon ouvrage avanait  vue d'oeil, mon manuscrit grossissait, mais la
visite qu'on m'avait annonce ne venait pas. Pendant toute cette
attente, j'avais appris comment mes amis Duval, Talma, et mme M.
Arnault pre, s'taient efforcs de me mettre en relation avec une
maison dont le poids dans la librairie et la littrature est dj pour
les ouvrages qu'elle publie un gage de succs. J'ai toujours espr
quelque chose de la bienveillance publique pour les inspirations de mon
coeur; mais j'tais loin de l'ambition de voir mon nom inscrit sur les
catalogues avec celui des premiers talens de notre poque. Malgr les
encourageantes assurances de mes amis, j'avais peine  croire 
moi-mme, parce qu'enfin, me disais-je, il n'y a qu'un contrat avec un
libraire qui puisse tablir la vritable valeur d'un livre. Je me
chagrinais des retards et de l'incertitude. J'appris heureusement, et
cela me fit patienter avec un peu moins d'anxits; j'appris, dis-je,
d'une personne qui avait dn chez M. variste Dumoulin avec Talma et M.
Ladvocat, que ce dernier avait parl d'une lettre de M. Arnault o ce
littrateur m'avait fort recommande pour la traduction des thtres
trangers.--Talma, ajoutait cette personne, s'est exprim sur votre
compte avec tout le feu de l'amiti, assurant que vous pouviez mieux
faire que de traduire les autres. M. Ladvocat a rpondu qu'il tait
presqu'en parole avec M. Alexandre Duval, votre ami dvou, pour le
manuscrit de vos _Mmoires_, et qu'il se proposait de vous voir
incessamment  cet effet. Ainsi, madame, vous voil encore une fois
lance dans la carrire, et ce dernier pisode de votre histoire peut en
tre le plus brillant.

--Oui, rpliquai-je, c'est une bonne et belle fin qu'il faut faire
aprs une vie si orageuse. Un peu de succs me rendrait honorables et
doux mes vieux jours; je justifierais ainsi le gnreux intrt des plus
nobles amitis, et, malgr la franchise qui seule peut excuser peut-tre
tout ce que j'avoue, je ne me vengerai que de la fortune.

Ne connaissant pas mme de vue M. Ladvocat, je ne saurais dire toutes
les terreurs par lesquelles je passai jusqu'au jour qu'on m'avait
indiqu enfin pour sa visite. J'avais t le matin de fort bonne heure
chez Talma, qui n'tait pas non plus sans impatience. Je ne pouvais
tenir en place. Quand je rentrai, madame Petit m'informa qu'un monsieur
tait venu me demander, et qu'il devait revenir.

--Quel est ce monsieur?

--Il ne l'a pas dit.

--Quel est son air?

--Fort doux.

--Vieux?

--Oh! non, madame, fort jeune, et avec d'excellentes manires.

--Ah! ce n'est donc pas un crancier? Grce au ciel, ce sera pour
aujourd'hui! C'est M. Ladvocat, madame Petit, qui vient me demander
l'acquisition de mes _Mmoires_, et je sautais comme un enfant de
quinze ans. J'tais dans ce moment bien peu acadmique. Madame Petit
tait joyeuse de ma joie, elle y souriait avec une bont parfaite. J'ai
toujours trouv que les fleurs embellissent mme les plus vilains
appartemens; j'en encombrai mon modeste rduit. Je mis enfin une sorte
de vanit  ce que M. Ladvocat me trouvt l plutt par got que par
besoin.

Depuis long-temps aucune visite ne m'avait tant occupe; j'allais mme
jusqu' passer plusieurs fois devant mon petit miroir, jusqu' mettre
une certaine gravit  ma toilette. Tout cela, je le savais bien, ne
changeait rien  ce que je pouvais valoir; mais il y allait de mon
avenir, et souvent les impressions les plus trangres  l'objet d'une
affaire importante influent sur sa dcision. Je ne pourrais jamais dire
toutes les craintes, toutes les esprances, toutes les mille conjectures
auxquelles je me livrai sur la personne dont la dcision allait relever
ou anantir toutes mes illusions.

Assise devant mon bureau, la tte dans mes deux mains, relisant ce que
je trouvais de plus intressant dans mes cahiers, j'coutais le bruit
des pas, et je n'entendais plus que ces battemens de coeur qui vous
saisissent  toutes les vives motions: oh mes amis, m'criai-je,
protecteurs de mon infortune, si je ne russis pas  vous aider de mes
propres efforts dans le soutien de mon avenir, c'est aujourd'hui mon
dernier jour. Mourir sans lever un monument de regrets  celui dont la
tombe s'est ouverte, hlas! loin des champs de la gloire o brilla si
longtemps sa valeur!

C'est au moment de cette extase qu'on frappa  ma porte... c'tait M.
Ladvocat... son aspect doux et bienveillant, cette bont que madame de
Genlis a si bien caractrise, et que M. de Chateaubriand lui-mme a
honore de plus d'un tmoignage, me rendirent  mes riantes esprances.
Ses paroles devinrent bientt des consolations. Je m'aperus que M.
Ladvocat tait surpris de mon extrme agitation. J'exprimais ma joie
avec ma vhmence et ma candeur ordinaires, et je dus paratre bien
trange. Avec son parfait usage, mon gnreux diteur n'eut pas l'air de
remarquer ma singularit. Il m'offrit alors avec une politesse
encourageante les conditions de notre petit march littraire,
auxquelles j'eus de la peine  croire, tant elles surpassaient mes
esprances. Tout fut facile  rgler; M. Ladvocat avec une dlicatesse
qui, n'en dplaise aux commerans, tenait bien plus de la politesse de
la bonne compagnie, que de la haute prudence des chiffres, M. Ladvocat
n'ayant que peu de cahiers et nulle autre garantie que ma bonne volont
 lui livrer au fur et  mesure mon manuscrit complet, me remit cinq
cents francs en or, et deux billets de la mme somme. La confiance qu'on
tmoigne aux autres est un sr moyen d'en inspirer, et j'avoue que la
mienne pour M. Ladvocat allait jusqu' la reconnaissance.

On a tort de dire que la vue de l'or n'agit que sur les personnes  qui
la fortune n'a pas coutume d'en montrer. Je suis bien un exemple du
contraire. Des flots d'or ont pass par mes mains; loin d'tre avare, je
suis prodigue. Eh bien, depuis le malheur, comme au temps de la
prosprit, la vue de l'argent m'a toujours caus des transports, parce
qu'il me reprsente  l'instant toutes ces sensations dont il peut, en
le dpensant, devenir la source.

 peine M. Ladvocat m'eut-il remis sa premire avance sur le prix de mes
_Mmoires_, que matresse d'un trsor si inespr, il fallut toute la
crainte de paratre ridicule pour que je ne lui sautasse point au cou en
signe de reconnaissance; ses manires distingues, ce bon got d'homme
habitu aux plus hautes relations, effaaient toute ide de spculation.
M. Ladvocat tait auprs de moi comme venu s'associer  l'amiti de mes
deux bienfaiteurs, beaucoup plus que comme un libraire qui vient traiter
d'une affaire; j'expliquais de vive voix tout ce que j'avais encore 
raconter dans mes _Mmoires_, et j'tais heureuse du fin sourire qui
passait frquemment sur la trs agrable physionomie de mon jeune
diteur. Mon propre visage tait encore plus anim que mes discours. Je
parie que si M. Ladvocat veut en convenir, il me crut un peu folle ce
jour-l; je l'tais en effet, mais d'un enivrement dlicieux de
reconnaissance, d'espoir et de ferme volont de justifier le dvouement
de mes amis, de Duval, de Talma, mes providences. Le tableau de cette
dernire scne de ma vie serait incomplet, si j'oubliais celle qui la
suivit.

J'ai dj dit que je vivais comme en famille, et que chez madame Petit
tout le monde me voulait du bien. En reconduisant M. Ladvocat, qui me
tmoigna cette dfrence si naturelle aux hommes qui connaissent le
monde, j'aperus cinq ou six ttes groupes derrire la porte vitre de
la salle  manger de madame Petit; elle ouvrait de grands yeux, elle
paraissait contente de mon bonheur, et, comme je ne lui devais rien, sa
joie me fit un double plaisir.  peine le cabriolet de M. Ladvocat
eut-il disparu, que tous les bras se tendirent vers moi; toutes les
bouches de dire: Allez-vous publier vos _Mmoires_? tes-vous
contente? Je ne pouvais parler; mais je montrais les signes palpables
et matriels du commencement de mon trait.

Ce jour fut un jour de fte pour toute la maison; les enfans eux-mmes
furent de la partie. Le soir mme je pris un cabriolet pour aller payer
quelques obligations sacres; mon argent passa comme  l'ordinaire.
Cette fois que m'importaient des centaines de francs? j'avais des
billets de banque en perspective. Soutenue par cette certitude d'avenir,
je me mis au travail que je n'ai quitt qu'aprs avoir rempli mes
engagemens contracts, heureuse d'avoir russi  intresser le public
aux vnemens d'une vie bien orageuse, et d'avoir obtenu une gnreuse
indulgence sur mes garemens, effacs peut-tre par les infortunes, par
les nobles souvenirs qui ont protg mes aventures personnelles.

Ma tche est remplie, et je puis dire comme l'empereur romain: Je n'ai
point perdu ma journe; car il me semble que mon livre, qui apprend aux
femmes jusqu'o peut les conduire le premier oubli d'un devoir, n'est
pas dpourvu d'une certaine moralit profitable. J'ai crit comme j'ai
vu, comme j'ai senti; et peut-tre encore que cette nergie d'motions,
et cette franchise d'aveux sur des temps si extraordinaires et des
personnages si considrables ne seront pas non plus sans intrt pour
l'histoire contemporaine. En finissant je me suis attendrie; il me
semble que je perds une seconde fois ma jeunesse, ma beaut, mes
impressions dj perdues, et que je retrouvais en racontant. Je suis
heureuse pourtant, puisque j'ai pu communiquer  mes nombreux lecteurs
quelque chose des sentimens qui m'ont toujours anime, puisque, grce 
ma faible voix, quelques gloires de la patrie ont reu des hommages qui
semblaient s'loigner de leur tombe.




NOTES

[1: Adle Mzire fut vingt-cinq annes l'amie de Tallien; c'est dans
ses bras qu'il rendit le dernier soupir. Par ses dmarches et ses vives
instances, elle lui obtint un tombeau. Madame Tallien connut Adle
Mzire, et lui a rendu justice.]

[2: Littralement homme  jupon, par allusion aux longs habits des
ecclsiastiques. Quand on dit en Espagne _gente de faldas_, cela
signifie femme, ecclsiastique, ou magistrat.]

[3: M. Duncan-Stewart tout court. Mais ce _portier_ tait Italien; et
les Italiens comme les Franais donnent volontiers le titre de milord au
dernier bourgeois de l'empire britannique.]

[4: La maison rgnante d'Angleterre se prtend allie aux guelfes
d'Italie.]

[5: M. Duncan-Stewart: les enrichis de l'Inde s'appellent vulgairement
nabab en Angleterre.]

[6: Lord Byron rptait volontiers le proverbe qui dit de Gnes qu'on y
trouve une mer sans poisson, une campagne sans arbre, des hommes sans
foi et des femmes sans pudeur; proverbe qui est l'expression de la
rancune de quelque tranger, et que, malgr ce que je viens de raconter,
il ne faudrait pas croire  la lettre ni pour la mer, ni pour la
campagne, ni pour les hommes, ni pour les femmes. Nanmoins, Louis XI,
qui s'y connaissait, disait dj de son temps, quand on lui demandait un
jour ce qu'il ferait de Gnes si cette ville tait  lui: Je la
donnerais au diable.]

[7: M. Victor Hugo.]

[8: Quand cette fille parle de cette malheureuse mre, c'est une
divinit, un ange d'amour filial.]

[9: Monvel, pre de mademoiselle Mars.]




TABLE GNRALE PAR ORDRE ALPHABTIQUE DES NOMS CITS DANS LES MMOIRES
D'UNE CONTEMPORAINE.

A

Abdalha, IV.
A'court (sir William), VIII.
Adeline, III.
Agar, ministre des finances, IV.
Albergati (Odoardo), I.
Albergati (Paula), IV.
Albert, IV.
Albizzi (le comte), III; IV.
Alder, mdecin anglais, VII.
Aldini, ministre, III.
Alexandre (l'empereur), V, VI.
Alfieri, IV.
Almoth (M.), VIII.
Alpuente (Romero), VIII.
Amaldi (Caroline), IV.
Ambroisine, III.
Amelin (madame), II.
Amelot, I, VII.
Androssy (le gnral), VI.
Angoulme (M. le duc d'), V; VI; VIII.
Angoulme (Madame la duchesse d'), VI.
Argelles (Augustin), VIII.
Arnault, acadmicien, III; VIII.
Arthur (madame), III.
Artois (M. le comte d'), V.
Augereau, III, V, VI.
Auquertin, (mademoiselle), actrice, III.
Aurlie, II.
Autr (M.), VII.

B

Babey (M.), IV.
Bacciochi (le prince Flix), IV.
Balbi (le comte), III.
Balbi (la comtesse),  VII.
Bail (M.), VII.
Barbarini (la comtesse), IV.
Barbrimio, I.
Barras,  II; IV.
Battle, IV.
Baudos (M.), IV.
Baufremont (M. de), IV.
Beaufremont (le colonel), VI.
Beaujolais  (le comte  de), VII.
Beaussier, III.
Bclard, mdecin, VIII.
Belliard (le gnral), V.
Belloc (M. de), VI.
Beltran de Lys, ngociant, VIII.
Belzoni, VII.
Beniowski, I,
Bernadotte, I; V; VI.
Bernier, vque d'Orlans, VII.
Berowski, I.
Berry (le duc de), VI.
Berryer  pre,  avocat,  VI.
Berthier (Csar), I; V.
Berton (le gnral), VII.
Bertrand, V; VI.
Bessires, VIII.
Beurnonville, I.
Bianca-Capello. _Voyez_ Capello.
Bianchi, III.
Bichat, VII.
Billaud-Varennes, VII.
Bineldi (la comtesse), IV.
Blanchet (le gnral), VI.
Blanes, acteur, III.
Blcher, V.
Bonafoux, VI.
Bonald (M. de), IV.
Bonaparte (Joseph), II; III; V.
Bonaparte (Louis); III; IV.
Bonaparte (Lucien), II; III; IV; VI.
Bondy (M. de), IV.
Bonnest (M.), VI.
Bonnier, VIII.
Borara (le comte), III.
Borghse (le prince), III; IV.
Bory de Saint-Vincent (M.), VI.
Boucher, peintre, II.
Bourires (le gnral), III.
Bourmont (M. de), VI.
Bouvard, IV.
Branchu (M.), III.
Brandi, V.
Bran (l'abb de), VI.
Brekenhof (le baron de); V.
Brekenhof (la baronne de), V.
Brihaut (M.), VII.
Brougham (M.), VII.
Bruix (l'amiral), III.
Brune (le marchal), VI.
Brunetti (le comte de), VIII.
Bulgari, VIII.
Bunelli, IV.
Bunelli (Marietta), IV.
Bussires, III.
Byron  (lord), VII; VIII.

C

Cabre (M.) III.
Caland (M.), III.
Cambacrs  (le gnral),  V.
Cambacrs   (l'archichancelier), VI, VII.
Cambon, VII.
Cambronne, V, VI.
Campana (le gnral), VII.
Campenon,  acadmicien, V.
Canova, III.
Capelle (le baron),  IV.
Capelletto, III.
Capello, I, V.
Caprara (le comte), III.
Capulo (l'abb), V.
Carascosa (le gnral), VI.
Carnot, V; VI; VII.
Caroline (la reine), IV.
Caroline, reine  d'Angleterre, VII.
Carret (M.), VI.
Castagnos (le gnral), VIII.
Castlereagh (lord), VII.
Catineau (le gnral), III.
Cauchy (le chevalier), VI.
Caulincourt, II; V; VI.
Cerami (le baron de), IV.
Ceronni (le comte), III.
Cervoni (le gnral), III.
Cesarotti, III.
Cettini, IV; VII.
Chabrol (le comte de), IV; VII.
Chameroi (mademoiselle), V.
Championnet (le gnral), III; IV.
Chaptal, III.
Charbonnires, conventionnel, VII.
Charette, IV.
Charles (l'archiduc), I; III.
Charnage (le comte douard de), IV.
Chateauneuf (M. de), III; VII.
Chteau-Renaud (madame), IV.
Chauvet, IV.
Chnier (Andr), VII.
Chnier (Marie-Joseph), VII.
Cheradeschi (la comtesse), IV.
Choiseul (le duc de), VII.
Cidal, actrice (mademoiselle), VII.
Clarence (le duc de), VII.
Clarke (mistress), VII.
Clausel (le gnral), VI.
Clavier, III.
Colbran (mademoiselle), IV.
Collet (M.), III.
Contat (mademoiselle), I; II.
Cooper (Antoine-Ashlow), V.
Cooper (Arabella), V.
Corbineau (le gnral), V.
Corday (Charlotte), IV.
Cornier, I.
Coulmon, VIII.
Courcelles (le chevalier de), I.
Cyrille, gnral des franciscains  (le pre),  VIII.

D

Daendels (le gnral).
Dallemagne (le gnral), III.
Dalli (madame), VI.
Dalmont (le sergent), VI.
Damas, III.
Dampierre, I.
Danzel, II.
Daure, ministre de la guerre, IV.
Davoust (le marchal), VI.
Dazincourt, III.
Deborah, IV.
Decandole, VIII.
Dejean (le gnral), V.
Delamarre, II.
Delarue, banquier, II.
Delarue (madame), II.
Delel, I.
Delille, pote, V.
Delmas, I, IV.
Delville (madame), II.
Delzons (le gnral), III.
Derville, II.
Dry (le gnral), III.
Desaix, III.
Dsaugiers, V.
Desne (M.), V.
Dessoles (le gnral), I; V.
Devram (madame), VII.
Devranne (M.), V.
Dragomanni (la comtesse), IV.
Drouot, III; V; VI.
Duchesnois (mademoiselle), II.
Duclos (M.), IV.
Du Deffand (madame), IV.
Dugazon, II; III.
Duhesme (Alfred), III.
Dulfime (le chevalier), III.
Dumoulin (variste), VIII.
Dumouriez, I; IV.
Duncan-Stewart (M.), VIII.
Dunderdale (M.), VII.
Dupin an, VI.
Duprat (le gnral), III.
Dupr (madame), III.
Durand (le baron), IV.
Durazzo, dernier doge, III.
Duro, chanoine  espagnol, VIII.
Duroc, III; V; VI.
Durosier, III.
Duval (Alexandre), I; II; IV; VIII.
Duvernet (le gnral Mouton), VII.
Duvernot (madame), VII.

E

Edgeworth (l'abb), VI.
Elisa (la princesse), III; IV; V;  VII; VIII.
Elleviou, I; II.
Eroles (le baron d'), VIII.
Esmnard, VI.
Eugne (le prince), IV.
Excelmans (le gnral), IV.
Exmouth (lord), VI.
Eylau (bataille d'), III.

F

Fauchet, prfet, III; IV; V.
Flix (mademoiselle), III.
Fellower (M.), VII.
Ferdinand VII; VIII.
Frino (le gnral), III.
Fzenzac (le gnral), V.
Flahaut (le gnral), V.
Flaugergues (M.) V.
Fleury (mademoiselle), III.
Fontanes (M. de), V; VII.
Forbin (M. de), III.
Foscolo (Ugo), VII.
Fouch, ministre de la police, III; IV; V; VI.
Fournier, IV.
Fox, VI.
Franceschi (Cipriani), IV.
Fressinet (le gnral), VIII.
Friant (le gnral), VI.
Fugires (le gnral), VII.

G

Gaetana, I.
Gaillard (madame), II.
Galiano, VIII.
Gallo (le marquis de), IV.
Gallois (M.), V.
Gamot (M.), VI.
Gantheaume (l'amiral), III.
Gardanne (le gnral), III.
Garnier (le major), VII.
Genlis (madame de), VII.
Geoffrin (madame), IV.
Grace (la princesse), IV.
Graldina, IV.
Grard (le gnral), IV; V; VI.
Grard, peintre (M.), VIII.
Germon (madame), II.
Gerolonni, IV.
Geronimo, I.
Gionettina, IV.
Gironella (M.), VIII.
Godinot (le gnral), III.
Godoy, VIII.
Goeffieux, VIII.
Gordan (mistress), VII.
Gourgaud (le gnral), V; VI.
Gouvion-Saint-Cyr, IV.
Goyon (le baron de), IV.
Grammont (le duc de), VI.
Gran (madame), III.
Granseigne (l'adjudant gnral), III.
Grivel (M. de), VI.
Grouchi (le gnral), I; III; V; VI.
Grundler (le gnral), VI.
Gruyer (le gnral), VII.
Guaraguin, IV.
Guastala (la duchesse de), III.
Gueliani, VI.
Guiccioli (la comtesse), VIII.
Guidai, IV.
Guilleminot, VIII.
Guisti, I.
Guyon (le gnral), IV.

H

Hainguerlot, IV.
Hantz, domestique, III.
Hautpoult (le gnral), III.
Havr (le duc d'), VI.
Hawkesbury (lord), VI.
Heim (M. de), VI.
Hervas (M.), III.
Hoche, I; V.
Hogendorp (le gnral), V.
Hudson-Lowe (sir), IV.
Hugo (M. Victor), VIII.
Hunt, pote anglais, VII;  VIII.

I

Isabey, peintre, II; IV.

J

Jarlot, III.
Jars (madame), II.
Jean Casimir, VII.
Joachim. _Voyez_ Murat.
Josphine (l'impratrice), II; III; IV; V; VII.
Joubert, II; III.
Jouberton (madame), IV.
Jouffre, II; III.
Jourdan (le marchal), VI.
Jouy, de l'Acadmie, VI.
Jumilhac (le gnral), VII.
Junot (le gnral), III; IV; VI.

K
Kean, acteur anglais, VII.
Kellermann (le gnral), I.
Kelly (miss), actrice anglaise, VII.
Kent (le duc de), VI; VII.
Klber, I; II; III.
Klinglin (le gnral), I.
Kormwitz (Ida), I.
Krayenhof (mdecin), I; III.

L

Labedoyre (Charles de), V; VI; VII.
Labisbal (le gnral), VIII.
Lachapelle (M. de), VI.
Lacroix (madame), II.
Lacue (le gnral), III.
Ladvocat (M.), VIII.
Ltitia, mre de Napolon, IV; V.
Lafon, III.
Lagarde (le comte de), VIII.
Lahorie, IV.
Lain (M.), V.
Lalande, astronome, III.
Lamb (lady Caroline), VII; VIII.
Lamb (M.), VII.
Lambertini (le comte), I.
Lambertini (madame), I; II.
Landaburu, VIII.
Lameth, III.
Lanjuinais, V; VI.
Lannes (le marchal), III; IV.
Lapi, I.
Lariboissire (le gnral), III.
Larveillire-Lepeaux, VII.
Larrey (le baron), III; VII.
Lasalle (le gnral), IV; VI.
Latour, I.
Latour-d'Auvergne, III.
Lavalette (madame), VII.
Lavalette (madame de), VI; VII.
Lavalette (M. de), VII.
Lavauguyon (le comte), IV; V.
Lavello (madame), IV.
Lavello (mademoiselle), IV.
Lebel (le gnral), I.
Lebon (Eugne), IV.
Lecoulteux de Canteleu, II; III; IV; VII.
Lecourbe; I; III; VI.
Lefebre-Desnouettes (le gnral),  III; IV; V; VI.
Lemierre, II.
Lemot; II; III; VIII.
Lenoir (M. Dominique), VIII.
Lopold (le prince), III.
Lepelletier de Saint-Fargeau, III.
Lepinois, II.
Leroi, II.
Leval (le gnral), V.
Levassor (mademoiselle), VI.
Lhermite, I; II.
Lichteau (la comtesse de), V.
Lichtemberg (le prince de), IV.
Lorenzo, IV.
Louis XVIII, VI.
Loweia (M. de), VI.
Londonderry (le marquis de), VII.
Lucai (madame), II.
Luchesini fils, (M. de), IV.
Luosi (le comte), I; II.
Luzerne (le baron de), III.
Lydia, IV.

M

Macdonald, V.
Maherault (M.), III.
Mairet, III.
Malaspina (la marquise de), III.
Mallet, IV, V.
Manfredini, II.
Mangrini, VII.
Manhs (le gnral), VI.
Manuel, VI.
Marceau, I.
Marchand (le gnral), VI.
Marescalchi (le comte), III.
Marescot, I.
Marie-Antoinette, II.
Marie-Louise, impratrice, IV; V; VI.
Markoof (le comte de), VI.
Marmont (le gnral), V.
Mars (mademoiselle), VIII.
Martinez de la Rosa, VIII.
Massna, III; V; VI.
Mazeppa, VII.
Medici (la comtesse), III.
Mdicis, IV; V.
Meino, III.
Menou (le gnral), III; IV.
Metternich, V.
Meynier, I.
Mzeray (mademoiselle), III.
Mezires (Adle), VIII.
Milans (le gnral), VIII.
Mina, VIII.
Miollis (le gnral), IV.
Mirande (M. de), II.
Mol, I; II; III.
Mollien (M.), III.
Moncey, V; VI.
Monge, V.
Montbrun (le gnral), IV.
Montchoisy (le gnral), III.
Montesquiou (le colonel), V.
Montgrault (la marquise de), IV.
Montholon (M. de), II; V.
Montmorenci (Mathieu de), III.
Monti, pote, I; II; IV.
Montiyo (le comte de), VIII.
Montozon, IV.
Monvel, II; III.
Moore (Thomas), VIII.
Moreau, I; II; III; IV; VI.
Morellet (l'abb), V.
Morillo (le gnral), VIII.
Morlat (le gnral), V.
Morochesi, acteur, III.
Mortier, V; VI.
Muiron, III.
Murat, II; III; IV; V; VI; VII.
Murhausen fils, III.
Murhausen (madame), III.
Mylord (madame), III.

N

Nagel (le gnral), IV.
Nansouty (le gnral), III, V.
Napolon, I; II; III; IV; V; VI; VII.
Narbonne (madame de), VI.
Neufchatel (le prince de), V.
Ney, I; II; III; IV; V; VI; VII.
Ney (madame la marchale), VII.
Ney fils (M.), VII.
Nidia (jeune Lithuanienne), IV.
Noomz (pote hollandais), IV.
Norvins (M. de), IV.

O

Oberkampf, VII.
Obval (M.), II.
Obval (madame), II.
Odleben (le baron d'), IV.
Orlans (M. le duc), VI; VII.
Ornano, IV.
Orosco (comtesse d'), I.
Orrigny (marquis d'), I.
Ortiz (Jacobo), VII.
Orzio (duc d'), I.
Orzio (Lavinie d'), I.
Oudet, II; III; IV; V; VI.
Oudinot, V.
Ouvrard, III; VIII.

P

Pacthod (le gnral), V.
Pajol (le comte de), IV; VI.
Palmieri (le marquis de), IV.
Pancemont (M. de), VI; VII.
Paris (madame), III.
Parny (M. de), II.
Pascal (mademoiselle), IV.
Pauline (la princesse), III; IV; V.
Pelandi, actrice italienne, III.
Penski (le comte), I.
Penski (mademoiselle), I.
Permon (M. de), III.
Petit (madame), II.
Pichegru, I; III.
Pie VII, IV.
Pignatelli (le prince), IV.
Platoff (l'hetman des Cosaques), VII.
Polignac (M. de), VI.
Porcia (la princesse), IV.
Poret de Morvan (le gnral), VII.
Porta, pote italien, VII.
Portsmouth (lord), VII.

Q

Quesada (le gnral), VIII.
Quesnel (le gnral); V.
Quiroga, VIII.

R

Rabaut (madame tienne), VII; VIII.
Raucourt (mademoiselle), V.
Raynouard (M.), V.
Regato, mdecin espagnol, VIII.
Regnault de Saint-Jean-d'Angely, II; III; V; VI; VII.
Regnault (madame), III.
Reille (le gnral), VII.
Remond (madame), II.
Renaud (M.), III.
Renaud, sergent d'artillerie, VII.
Richard, I; II.
Rigo, VIII.
Rielle (M.) IV.
Rigitti, acteur, III.
Rivire (madame), I; III.
Rocca (le duc della), VI.
Romilda, IV.
Roquelaure (M. de), V.
Rosetti, IV, V.
Rossini, IV.
Rostopchin, IV.
Rousselois (madame), III.
Roustan, mameluck, V.
Roux-Laborie (M.) V.
Ruga (madame), II.

S

Sabatier (M.), VII.
Saint-Aubin (madame), I.
Saint-Elme, III.
Sainte-Suzanne, I.
Salicetti, IV.
Saluces (le comte de) III; IV.
Santa-Cruz (le marquis de), VIII.
Santi, vque de Savona, III.
Schasser, clbre minralogiste, III.
Schrer (le gnral), I; II.
Schimmelpinning, I.
Schimmelpinning (madame), I.
Schneider, III.
Scitivaux, IV.
Scolforo (Raphal), IV.
Sgur (M. de), IV.
Serrurier, III.
Serti, V.
Seruzier (le colonel), VII.
Shelley, pote anglais, VII.
Sheppard, prdicateur mthodiste (M.), VIII.
Sheppard (mistress), VIII.
Soli, I.
Soult (le marchal).
Sourdeau (M. de), IV.
Sourdeau (madame de), IV,
Spinochi (Camilla), III.
Spinola (Argentine), III.
Stal (madame de), I; IV; V; VI; VIII.
Stendhal (M. le baron de), VIII.
Strati (duc del), IV.
Strozzi (Philippe), IV; V.
Stuard, gnral anglais, VI.
Stuard (M.), V.
Suchet (le marchal), V; VI.
Suin (madame), III.

T

Talleyrand, II; III; IV; V; VI; VIII.
Tallien, IV; VII; VIII.
Tallien (madame), I; II; IV; VII.
Talma, I; II; III; IV; V; VIII.
Tampier (M.), IV.
Tankerville (lady), VI.
Thrse (la soeur), VII; VIII.
Thibaudeau, III.
Thierry (madame), VII.
Thouillier, directeur de spectacle,  VIII.
Tolstoy (Lopold-Ferdinand de), I.
Tomasi (madame), IV.
Torigiani (la comtesse), III; IV.
Treilhard (le gnral), V.
Turo (dona Pepa), VIII.

U

Ude (M.), VII.

V

Van-Aylde-Jonghe (le baron de), I.
Van-Aylde-Jonghe (mademoiselle), I.
Van-Bre, peintre, V.
Vandamme (le gnral), I.
Van-Daulen, I.
Van-Derke (le baron), I.
Van-Derke (Maria), I.
Vandremer (madame), II.
Van-Lover, I.
Van-Maanen (M.), VII.
Van-Perpowy (le comte), I.
Van-Schaahepen, I
Venueza, cur espagnol, VIII.
Verteuil (M. Armand), IV.
Vicente, prtre espagnol, VIII.
Victor (le marchal), V; VI.
Vige, III.
Villanova (don Flix), VIII.
Villate, lieutenant-gnral, VI.
Vinci (Cosimo), I.
Viscardi, apothicaire, IV.
Visconti (madame), II.
Vivalda (le comte de), III.
Vivian (le commandant), VI.
Volnais (mademoiselle), III.

W

Wellington (lord), VI; VII.
Willhem, I.
Wismann (M.), VIII.
Wismann (M. de), VIII.
Witworth (lord), VI.
Wrigth, VIII.

Y

Yorck (duc d'), I; VII.
Yorck (duchesse), VII.

Z

Za (la baronne), VI.
Zayas (le gnral), VIII.
Zondondari, IV.

TABLE PAR ORDRE ALPHABTIQUE DES NOMS CITS DANS LE PREMIER VOLUME DES
MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.

Albergati (Odoardo).
Amelot.

Barberimio.
Bniowski.
Bernadote.
Berowski.
Bertier (Csar).
Beurnonville.

Capello.
Charles (l'archiduc).
Contat (mademoiselle).
Cornier.
Courcelles (le chevalier de).
Daendels (le gnral).
Dampierre.
Delel.
Delmas.
Dessoles (le gnral).
Dumouriez.
Duval (Alexandre).

Elleviou.

Gaetana.
Geromimo.
Grouchy (le gnral).
Guisti.

Hoche.

Kellermann (le gnral).
Klber.
Klinglin (le gnral).
Kormwitz (Ida).
Krayenhof (mdecin).

Lambertini (le comte de).
Lambertini (madame).
Lapi.
Latour.
Lebel (le gnral).
Lecourbe.
Lvey.
Lhermite.
Luosi (le comte).

Marceau.
Marescot.
Marie.
Meynier.
Mol.
Monti, pote.
Moreau.

Napolon.
Ney.
Noomz, pote hollandais.

Orosco (comtesse d').
Orrigny (marquis d').
Orzio (duc d').
Orzio (Lavinie d').

Penski (comte).
Penski (mademoiselle).
Pichegru.

Richard.
Rivire (madame).

Saint-Aubin (madame).
Saint-Cyr.
Sainte-Suzanne.
Scherer (le gnral).
Schimmelpinning.
Soli.
Stal (madame de).

Tallien (madame).
Talma.
Tolstoy (Lopold-Ferdinand de).

Van-Aylde-Jonghe (le baron de).
Van-Aylde-Jonghe (mademoiselle).
Vandamme (le gnral).
Van-Daulen.
Van-Derke (le baron).
Van-Derke (Maria).
Van-Lover.
Van-Perpowy (le comte de).
Vanl-Schaahepen.
Vinci (Cosimo).

Willhem.

York (duc d').

TABLE PAR ORDRE ALPHABTIQUE DES NOMS CITS DANS LE SECOND VOLUME DES
MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.

Amelin (madame).
Aurlie.

Barbas.
Bonaparte (Lucien).
Bonaparte (Joseph).
Boucher, peintre.

Caulincourt.
Contat (mademoiselle).

Danzel.
Dexamaure.
Delarue, banquier.
Delarue (madame).
Delville (madame).
Derville.
Duchesnois (mademoiselle).
Dugazon.
Duval (Alexandre).

Elleviou.
Gaillard (madame).
Germon (madame).

Hol***.

Isabey, peintre.

Jars (madame).
Josphine.
Joubert.
Jouffre.
Joy***.

Klber.

Lacroix (madame).
Lambertini (madame).
Lecoulteux de Canteleu.
Leda.
Lhermite.
Lemierre.
Lemot.
Lepikois.
Leroi.
Lucai (madame).
Luosi (comte).

Marie Antoinette.
Mirande (M. de).
Mol.
Montholon (N. de).
Monti, pote italien.
Monvel.
Moreau.
Murat.

Napolon.
Ney.

Obval (M.).
Obval (madame).
Oudet.

Parny (M. de).
Petit (madame).
Regnault de Saint-Jean-d'Angely.
Remond (madame).
Richard.
Ruga (madame).

Schrer (le gnral).
Siv***.
Talleyrand (le prince de).
Tallien (madame).
Talma.

Vandremer (madame).
Visconti (madame).

TABLE PAR ORDRE ALPHABTIQUE DES NOMS CITS DANS LE TROISIME VOLUME DES
MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.

Adeline.
Albizzi (le comte).
Aldini, ministre.
Ambroisine.
Arnault.
Arthur (madame).
Augereau.
Auquertin, actrice (mademoiselle).

Balbi (le comte).
Beaussier.
Branchu (M.).
Bianchi.
Blanes, acteur.
Bonaparte (Joseph).
Bonaparte (Louis).
Bonaparte (Lucien).
Borara (le comte).
Borghse (le prince).
Bourires (le gnral).
Bruix (l'amiral).
Bussires.

Cabre (M.).
Caland.
Canova.
Capelleto (le baron).
Caprara (le comte).
Catineau (le gnral).
Ceronni (le comte).
Cervoni (le gnral).
Cesarotti.
Championnet (le gnral).
Chaptal.
Charles (le prince), I.
Chateauneuf (M. de).
Clavier.
Collet (M.).

Dallemagne (le gnral).
Damas.
Dazincourt.
Delzons (le gnral).
Dry (le gnral).
Desaix.
Drouot.
Dugazon.
Duhesme (Alfred).
Dulfime (le chevalier).
Duprat (le gnral).
Dupr (madame).
Dorazzo, dernier doge.
Duroc.
Durosier.

lisa (la princesse).
Eylau (bataille d').

Fauchet, prfet.
Flix (mademoiselle).
Ferino (le gnral).
Fleury (mademoiselle).
Fouch, ministre de la police.
Forbin (M. de).

Gantheaume (l'amiral).
Gardanne (le gnral).
Godinot (le gnral).
Gran (madame).
Granseigne (l'adjudant-gnral).
Grouchy.
Guastala (la duchesse de).

Hantz, domestique.
Hautpoult (le gnrale d').
Hervas (M.).

Jarlot.
Josphine.
Joubert (le gnral).
Jouffre.
Junot (le gnral).

Klber.
Krayenhof.

Lague (le gnral).
Lafon.
Lalande, astronome.
Lameth (M. de).
Lannes (le marchal).
Lariboissire (le gnral).
Larrey (le baron).
Latour-d'Auvergne.
Lecourbe (le gnral).
Lecoulteux de Canteleu.
Lefebvre-Desnouettes (le gnral).
Lemot.
Lopold (le prince).
Lepelletier de Saint-Fargeau.
Luzerne (le baron de).

Maherault (M.).
Mairet.
Malaspina (la marquise de).
Manfredini.
Mareschalchi (le comte).
Massna.
Medici (la comtesse).
Meino.
Meino (madame).
Menou (le gnral).
Mezeray (mademoiselle).
Mol.
Mollien (M.).
Montchoisy (le gnral).
Montmorenci (Mathieu de).
Monvel.
Moreau.
Morochesi, acteur.
Muiron.
Murat.
Murhausen fils.
Murhausen (madame).
Mylord (madame).

Nansouty (le gnral).
Napolon.
Ney.

Oudet.
Ouvrard.

Paris (madame).
Pauline (la princesse).
Pelandi, actrice italienne.
Permon (M. de).
Pichegru.

Regnault de Saint-Jean-d'Angely.
Regnault (madame).
Renaud (M.).
Rigitti, acteur.
Rivire (madame).
Rousselois (madame).

Saint-Elme.
Saluces (le comte de).
Santi, vque de Savona.
Schasser, clbre minralogiste.
Schneider.
Serrurier.
Spinochi (Camilla).
Spinola (Argentine).
Suin (madame).

Talleyrand.
Talma.
Thibaudeau.
Torigiani (la comtesse).

Vige.
Vill... (M.).
Vivalda (le comte de).
Volnais (mademoiselle).

TABLE PAR ORDRE ALPHABTIQUE DES NOMS CITS DANS LE QUATRIME VOLUME DES
MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.

Abdalha.
Agar, ministre des finances.
Albergati (Paula).
Albert.
Albizzi (le comte Cereni).
Alfiri.
Amaldi (Caroline).

Babey (M.).
Bacciochi (le prince Flix).
Barbarini (la comtesse).
Barras.
Battle.
Baudus (M.).
Baufremont (M. de).
Bineldi (la comtesse).
Bonald (M. de).
Bonaparte (Louis).
Bonaparte (Lucien).
Bondy (M. de).
Borghse (le prince).
Bouvard.
Bunelli.
Bunelli (Marietta).

Capelle (le baron).
Caroline (la reine).
Cerami (le baron de).
Cettini.
Chabrol (le comte de).
Championnet.
Charette.
Charnage (le comte douard de).
Chateau-Renaud (madame).
Chauvet.
Cheradeschi (la comtesse).
Colbran (mademoiselle).
Corday (Charlotte).

Daure, ministre de la guerre.
Deborah.
Delmas.
Dragomanni (la comtesse).
Duclos (M.).
Dudeffand (madame).
Dumouriez.
Durand (le baron).
Duval (Alexandre).

Elisa (la princesse).
Eugne (le prince).
Excelmans (le gnral).

Fauchet, prfet.
Fouch.
Fournier.
Francheschi (Cipriani).

Gallo (le marquis de).
Geoffrin (madame).
Grace (la princesse).
Geraldina.
Grard (le gnral).
Gerolonni.
Gionettina.
Gouvion-Saint-Cyr.
Goyon (le baron de).
Guaraguin.
Guidal.
Goton (le gnral).

Hainguerlot (M.).
Heim (M. de).
Hudson-Lowe (Sir).

Isabey, peintre.

Josphine.
Jouberton (madame).
Junot.

Lahorie.
Lannes (le marchal).
Lasalle (le gnral).
Lavauguyon (le comte de).
Lavello (mademoiselle).
Lavello (madame).
Lebon (Eugne).
Lecoulteux de Canteleu.
Ltitia (madame).
Lefebvre-Desnouettes.
Lichtenberg (le prince de).
Lorenzo.
Luchesini fils (M. de).
Lydia.

Mallet.
Marie-Louise, impratrice.
Mdicis.
Menou (le gnral).
Miollis (le gnral).
Mont-Brun (le gnral).
Montgrault (la marquise de).
Monti.
Montozon.
Moreau.
Murat.

Nagel (le gnral).
Napolon.
Ney.
Nidia, jeune Lithuanienne.
Norvins (M. de).

Odleben (le baron d').
Ornano.
Oudet.

Pajol (le comte de).
Palmieri (le marquis de).
Pascal (mademoiselle).
Pauline.
Pie VII.
Pignatelli (le prince).
Porcia (la princesse).

Rielle (M.).
Romilda.
Rosetti.
Rossini.
Rostopchin.

Salicetti.
Saluces (le marquis de).
Scitivaux (M.).
Scolforo (Raphal).
Sgur (M. de).
Sourdeau (M. de).
Sourdeau (madame de).
Stal (madame de).
Strati (duc del).
Strozzi (Philippe).

Tallien.
Tallien (madame).
Talleyrand.
Talma.
Tampier (M.).
Tomasi (madame).
Torrigiani (la baronne).

Verteuil (M. Armand).
Viscardi, apothicaire.

Zondondari.

TABLE PAR ORDRE ALPHABTIQUE DES NOMS CITS DANS LE CINQUIME VOLUME DES
MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.

Alexandre (l'empereur).
Angoulme (le duc d').
Artois (le comte d').
Augereau (le marchal).

Belliard (le gnral).
Bernadotte.
Berthier.
Bertrand.
Bianca-Capello.
Blcher.
Bonaparte (Joseph).
Brandi.
Brenkenhof (le baron de).
Brenkenhof (la baronne de).
Cambacrs (le gnral).
Cambrone.
Campenon (M.).
Capello _Voyez_ Bianca.
Capulo (l'abb).
Carnot.
Caulaincourt.
Chameroi (mademoiselle).
Cooper (Antoine-Ashlow).
Cooper (Arabella).
Corbineau (le gnral).

Dejean (le gnral).
Delille, pote.
Dsaugiers.
Desne (M.).
Dessolles (le gnral).
Devranne (M.).
Drouot.
Duroc.

Elisa.

Fauchet.
Fezenzac (le gnral).
Flahaut (le gnral).
Flangergues (M.).
Fontanes (M. de).
Fouch.

Gallois (M.).
Grard (le gnral).
Gourgaud (le gnral).
Grouchy.

Hogendorp (le gnral).
Hoche.

Joachim. _Voyez_ Murat.
Josphine.

Labdoyre (Charles de).
Lain (M.).
Lanjuinais (M.).
Lavauguyon (duc de).
Lefebvre.
Leval, (le gnral).
Lichteau (comtesse de).
Ltitia, mre de Napolon.

Macdonald.
Mallet.
Marie-Louise.
Marmont (le marchal).
Massna.
Mdicis (Lorenzo de).
Metternich.
Moncey.
Monge.
Montesquiou (le colonel).
Montholon (le gnral).
Morellet (l'abb).
Morla (le gnral).
Mortier.
Murat.

Nansouty (le gnral).
Napolon.
Neufchatel (le prince de).
Ney.

Oudet.
Oudinot.

Pacthod (le gnral).
Pauline.

Quesnel (le gnral).

Raucourt (mademoiselle).
Raykotjard (M.).
Regnault de Saint-Jean-d'Angely.
Roquelaure (M. de).
Roustan, mameluck.
Roux-Laborie (M.).

Serti.
Soult (le marchal).
Stal (madame de).
Strozzi (Philippe).
Suard (M.).
Suchet (le marchal).

Talleyrand.
Talma.
Treilhard (le gnral).

Van-Bre, peintre.
Victor (le marchal).

TABLE PAR ORDRE ALPHABTIQUE DES NOMS CITS DANS LE SIXIME VOLUME DES
MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.

Alexandre (l'empereur).
Androssy (le gnral).
Angoulme (le duc d').
Angoulme (la duchesse d').
Augereau (le marchal).

Beaufremout (le colonel).
Belloc (M. de).
Bernadotte.
Berri (le duc de).
Berryer pre, avocat.
Bertrand.
Blanchet (le gnral).
Bonafoux.
Bonaparte (Lucien).
Bonnest (M.).
Bory de Saint-Vincent (M.).
Bourmont (M. de).
Bran (l'abb de).
Brune (le marchal).

Cambacrs.
Cambrone.
Carascosa (le gnral).
Carnot.
Carret (M.).
Cauchy (M. le chevalier).
Caulaincourt.
Clauzel (le gnral).

Dalli (madame).
Dalmont (le sergent).
Davoust (le marchal).
Drouot.
Dupin an (M.).
Duroc.

Enceworth (l'abb).
Esmnard.
Exmouth (lord).
Fouch.
Fox.
Friant (le gnral).

Gamot (M).
Grard (le gnral).
Grammont (le duc de).
Grivel (M. de).
Grouchy (le marchal).
Grundler (le gnral).
Gueliani.

Havr (le duc d').
Hawkesburry (lord).

Jourdan (le marchal).
Junot.

Kent (le duc de).

Labdoyre.
Lachapelle (M. de).
Lanjuinais.
Lasalle.
Lavalette (madame de).
Lecourbe.
Lefebvre-Desnouettes.
Levassor (mademoiselle).
S. M. Louis XVIII.
Loweia (M. de).

Manhs (le gnral).
Manuel.
Marchand (le gnral).
Marie-Louise.
Markoff (le comt de).
Massna.
Moncey (le marchal).
Moreau.
Mortier (le marchal).
Murat.

Napolon.
Narbonne (madame de).
Ney.

Orlans (le duc d').
Oudet.

Pajol (le gnral).
Pancemont (M. de), vque de Vannes.
Polignac (M. de).

Regnault de Saint-Jean-d'Angely.
Rocca (le duc della).
Rosetti.

Stal (madame de).
Stuart, gnral anglais.
Suchet (le marchal).

Talleyrand.
Tankerville (lady).

Victor (le marchal).
Villate, lieutenant-gnral.
Vivian (le commandant).

Wellington (lord).
Witworth (lord).

Za (la baronne).

TABLE PAR ORDRE ALPHABTIQUE DES NOMS CITS DANS LE SEPTIME VOLUME DES
MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.

Alder, mdecin anglais (M.).
Amelot, vque de Vannes (M.).
Autr (M.).

Balbi (madame la comtesse de).
Ball (M.).
Beaujolais (le comte de).
Belzoni.
Bernier, vque d'Orlans (M.).
Berton (le gnral).
Bichat.
Billaud-Varennes.
Brihaut (M.).
Brougham (M.).
Byron (lord).

Cambacrs.
Cambon.
Campana (le gnral).
Carnot.
Caroline, reine d'Angleterre.
Castlereagh (lord).
Cettini.
Chabrol (M. de).
Charbonnires, conventionnel.
Chateauneuf (Arnaud de).
Chnier (Andr).
Chnier (Marie-Joseph).
Clarence (le duc de).
Clarke (mistress.).
Cidal, actrice (mademoiselle).
Choiseul (le duc de).

Devram (madame).
Dunderdale (M.)
Duvernet, (le gnral Mouton-).
Duvernot (madame).

lisa (la princesse).

Fellower (M.).
Fontanes (M. de).
Foscolo (Ugo).
Fugires (le gnral).

Garnier (le major).
Genlis (madame de).
Gordan (mistress).
Gruyer (le gnral).

Hunt, pote anglais (M. Leigh).

Jean Casimir.
Josphine (l'impratrice).
Jumilhac (le gnral).

Kean, acteur anglais.
Kelly, actrice anglaise (miss).
Kent (le duc de).

Labdoyre (Charles de).
Lamb (Lady Caroline).
Lamb (M.).
Larveillire-Lepeaux.
Larrey (le baron)
La Tour-du-Pin (M. de).
La Valette (madame).
La Valette (madame de).
La Valette (M. de).
Lecoulteux de Canteleu (M.).
Londonderry (le marquis de).

Mangrini.
Mazeppa.
Murat.

Napolon.
Ney.
Ney (madame la marchale).
Ney fils (M.).

Oberkampf.
Orlans (le duc d').
Ormz (Jacobo).

Pancemont (M. de).
Platoff (l'hetman des cosaques).
Poret de Morvan (le gnral).
Porta, pote italien.
Portsmouth (lord).

Rabaut (madame St-tienne)
Reille (le gnral).
Regnault de Saint-Jean-d'Angely.
Renaud, sergent d'artillerie.

Sabatier (M.)
Seruzier (le colonel).
Shelley, pote anglais.

Tallien.
Tallien (madame).
Thrse (la soeur).
Thierry (madame).

Ude (M.).

Van Maanen (M.).

Wellington (lord).

York (le duc d').
York (la duchesse d').

TABLE PAR ORDRE ALPHABTIQUE DES NOMS CITS DANS LE HUITIME VOLUME DES
MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.

A'court (sir William).
Almoth (M.).
Alpuente (Romero).
Angoulme (le duc d').
Arguelles (Augustin).
Arnault (M.).

Bclard, mdecin.
Beltrand de Lys, ngociant.
Bessires.
Bonnier.
Brunetti (le comte de).
Bulgari.
Byron (lord).

Castagnos (le gnral).
Coulman (M.).
Cyrille, gnral des franciscains (le pre).

Decandole, professeur de botanique.
Dumoulin (M. variste).
Duncan Stewart (M.).
Duro, chanoine espagnol.
Duval (Alexandre).

lisa (la princesse).
roles (le baron d').

Ferdinand VII.
Fressinet (le gnral).

Galiano.
Grard, peintre (M.).
Gironella (M.).
Godoy (Manuel).
Goeffieux.
Guiccioli (la comtesse).
Guilleminot (le gnral).

Hugo (M. Victor).
Hunt (M. Leighs).

Jouy, de l'Acadmie (M. de).

Labisdal (le gnral).
Ladvocat (M.).
Lagarde (le comte de).
Lamb (Lady Caroline).
Landaburu.
Lemot.
Lenoir (M. Dominique).

Mars (mademoiselle).
Martinez de la Rosa (M.).
Merires (Adle).
Milans (le gnral).
Mina.
Montiyo (le comte de).
Moore (Thomas).
Morillo (le gnral).

Ouvrard.

Quesada (le gnral).
Quiroga.

Rabaud (madame tienne).
Regato, mdecin espagnol.
Riego.

Santa-Crux (marquis de).
Sheppard, prdicateur mthodiste (M.).
Sheppard (mistress).
Stal (M. le baron Auguste de).
Stendhal (M. le baron de).

Talleyrand.
Tallien.
Talma.
Thrse (la soeur).
Thuillier, directeur de spectacle.
Turo (Dona pepa).

Venneza, cur espagnol.
Vicente, prtre espagnol (don).
Villanova (D. Flix).

Wismann (M.).
Wismann (madame).
Wright (M.).

Zayas (le gnral).







End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires d'une contemporaine (8/8), by 
Ida Saint-Elme

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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