The Project Gutenberg EBook of Oeuvres de P. Corneille, by Pierre Corneille

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Title: Oeuvres de P. Corneille
       Tome I

Author: Pierre Corneille

Editor: Ch. (Charles Joseph) Marty-Laveaux

Release Date: March 13, 2010 [EBook #31628]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  Notes de transcription:
  Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
  corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t
  harmonise.

  Dans la table gnalogique, le phrases (descendance de
  _Jacques-Adrien de Corday_,), (descendance de LOUIS-AMBROISE)
  et (descendance de JEAN-BAPTISTE) ont t ajoutes afin de
  faciliter sa lecture.

  Tout caractre ou groupe de caractre, en exposants dans
  l'original et dont l'abrvation n'est pas vidente ou non
  courante, est mis en acolade dans cette version lectronique. Les
  abrviations {l} {d} {s} signifient respectivement livre, denier
  et sol. L'abrviation {lt} signifie livre tournois. (1 livre
  tournois = 20 sols tournois 1 sol = 12 deniers tournois).
  L'abbrviation {c} aprs un chiffre romain signifie que le chiffre
  doit tre multipli par cent.

  Afin de faire ressortir le "s long" dans l'avertissement au
  lecteur (III), il a t marqu comme [s].

  Dans la note 730, il faut lire 1633 au lieu de 1533 dans ce bout
  de phrase : Allons, je ne veux pas. (1533-57). Le mot lairrez
  dans la note 831 se trouve tel quel dans l'original.

  Les vers sont en principe numrots toutes les 5 lignes, les
  numros omis dans l'original sont galement omis dans cette
  version.




OEUVRES DE P. CORNEILLE


NOUVELLE DITION

REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS ET LES AUTOGRAPHES

ET AUGMENTE

de morceaux indits, des variantes, de notices, de notes, d'un lexique
des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile,
etc.

PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX

TOME PREMIER

PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie BOULEVARD SAINT-GERMAIN

1862




LES GRANDS CRIVAINS DE LA FRANCE

NOUVELLES DITIONS

PUBLIES SOUS LA DIRECTION DE M. AD. REGNIER Membre de l'Institut




OEUVRES

DE

P. CORNEILLE

TOME I

PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie Rue de Fleurus, 9




AVERTISSEMENT.


Notre premier soin a t de constituer le texte de cette dition avec
exactitude et sincrit. Si ce devoir et t gnralement mieux
rempli par nos devanciers, nous n'aurions sur ce point aucune
observation  faire; mais comme en nous rapprochant de Corneille nous
nous loignons souvent de ceux qui ont publi ses oeuvres, sans
pouvoir en avertir en chaque circonstance, nous prions tout d'abord le
lecteur qui voudrait s'assurer par lui-mme de l'exactitude de notre
travail, de remonter aux ditions donnes par notre pote, et de ne
considrer comme fautifs que les passages qui ne se trouveraient pas
conformes  ces impressions anciennes, les seules qui fassent
autorit: nous avons cherch  les suivre fidlement, et si, par
hasard, nous nous en cartions en quelque endroit, ce qui, nous
l'esprons, n'arrivera que bien rarement, ce serait du moins contre
notre volont et par suite d'une erreur toute matrielle. Au
contraire, la plupart de ceux qui nous ont prcd, alarms des
moindres singularits grammaticales, des hardiesses de style les plus
lgitimes, se sont hts de corriger, avec une sollicitude qu'ils
croyaient respectueuse, les passages qui offusquaient leur got.

Ce n'est pas seulement, comme on pourrait le croire, dans le courant
du dix-huitime sicle qu'il en a t ainsi. La dernire dition des
oeuvres de Corneille, publie par M. Lefvre et recherche  bon
droit comme la plus complte, ne se distingue gure  cet gard des
prcdentes.

On lit dans un _Sonnet  M. de Campion sur ses hommes illustres_:

    J'ai quelque art d'arracher les grands noms du tombeau,
    De leur rendre un destin plus durable et plus beau,
    De faire qu'aprs moi l'avenir s'en souvienne:
    Le mien semble avoir droit  l'immortalit.

Cette tournure excellente a choqu les diteurs, et, o il y avait _le
mien_, ils ont mis _mon nom_, dtruisant ainsi, afin de faire
disparatre une incorrection imaginaire, toute la vivacit de ce
passage.

Les altrations de ce genre ne tombent pas seulement sur les ouvrages
de second ordre: elles dfigurent parfois de trs-beaux morceaux des
chefs-d'oeuvre de Corneille.

    A qui venge son pre, il n'est rien d'impossible,

dit Rodrigue au Comte[1]. C'est ainsi que ce vers est imprim dans
toutes les ditions courantes, ainsi qu'il est dit au thtre, ainsi
qu'il est rcit dans nos collges; seulement, par un scrupule
d'exactitude, M. Lefvre fait remarquer que de 1637  1648 on lit:

    A qui venge son pre, il n'est rien impossible,

sans le mot _de_. Qui s'aviserait de souponner aprs cela que cette
dernire leon (_il n'est rien impossible_) est la seule exacte, la
seule qui se trouve dans toutes les impressions surveilles par
Corneille, et encore dans celle de 1692, dont son frre a pris soin?

  [1] _Le Cid_, acte II, scne II.

Ce n'est pas l un fait unique, isol. On a souvent admis de la sorte,
comme par piti, en variante, la leon authentique mane de
Corneille, tandis qu'on insrait dans le texte une correction inutile
ou un rajeunissement maladroit. Une seule pice nous fournira trois
nouveaux exemples de ce singulier genre d'inexactitude.

Corneille a dit dans _Cinna_:

    De quelques lgions qu'Auguste soit gard,
    Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne,
    Qui mprise sa vie est matre de la sienne[2].

  [2] Acte I, scne II.

Et plus loin:

    Le ravage des champs, le pillage des villes,
    Et les proscriptions, et les guerres civiles
    Sont les degrs sanglants dont Auguste a fait choix
    Pour monter dans le trne et nous donner des lois[3].

  [3] Acte I, scne III.

Enfin:

    On a fait contre vous dix entreprises vaines;
    Peut-tre que l'onzime est prte d'clater,
    Et que ce mouvement qui vous vient agiter
    N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie[4].

  [4] Acte II, scne I.

Qui mprise _sa_ vie est matre de la sienne a paru amphibologique
aux diteurs; ils ont mis: Qui mprise _la_ vie.

Monter _dans_ le trne les choquait; ils y ont substitu la phrase
aujourd'hui consacre: monter _sur_ le trne.

Ils ont pens que l'agitation d'Auguste ne devait pas durer plus
longtemps que le morceau dans lequel il l'exprime, et, par suite de ce
raisonnement: Qui vous vient agiter est devenu qui vous vient
_d_'agiter.

M. Lefvre a reproduit ce texte sans paratre souponner qu'il et
subi la moindre altration. Toutefois, pour chacun de ces vers, il a
admis comme variante la rdaction de Corneille, qui ne figurait 
aucun titre dans les impressions postrieures  1692. C'est toujours
un progrs[5].

  [5] Voici, comme complment de ces remarques, un relev des
  altrations de texte et des omissions que nous offre une autre
  pice prise au hasard, le _Pompe_ de l'dition de M. Lefvre:

  ACTE I.

  SCNE 1.

    Et je crains d'tre injuste _et_ d'tre malheureux.

  Ce vers est donn comme une variante de 1644-48. C'est cependant
  la vraie et la seule leon des ditions de Corneille; _ou_ d'tre
  malheureux qu'on y a substitu dans le texte ne se trouve nulle
  part.

  SCNE III.

    Il fut jusque _dans_ Rome implorer le snat.

  Ce vers, donn comme variante, n'existe pas dans les ditions
  cites. Toutes celles qui diffrent du texte de 1682 portent: Il
  fut jusques __ Rome.

  ACTE III.

  SCNE II.

    Et _plus j'ai fait_ pour vous, plus l'action est noire.

  Toutes les ditions donnes par Corneille portent: Et _j'ai plus_
  fait pour vous.

  SCNE III.

    Vous qui _la pouvez_ mettre au fate des grandeurs!

  C'est la leon des premires ditions; mais en 1682 Corneille y a
  substitu: vous qui _pouvez la_ mettre, qu'il aurait fallu faire
  passer dans le texte.

  ACTE IV.

  SCNE 1.

    Il est mort; et mourant, Sire, il _doit vous_ apprendre,

  dans le premier passage cit comme variante. C'est _il vous doit_
  apprendre qu'il faut lire.

    Que je n'en puis choisir de plus _digne_ que toi;

  il y a _dignes_, au pluriel, dans toutes les ditions publies du
  vivant de Corneille.

    Lorsqu'avec tant de _fast_ il a vu ses faisceaux.

  Cette forme curieuse du mot _faste_, qui se trouve dans toutes les
  ditions, n'est ni conserve dans le texte, ni mme indique en
  note.

  SCNE IV.

    Et me laisse encor voir qu'il y va de ma gloire
    De punir son audace _autant que_ sa victoire,

  Au lieu de _autant que_, il faut lire _avant que_ dans ce passage
  donn en variante.

  ACTE V.

  SCNE 1.

    Et n'y voyant qu'un tronc dont la tte est coupe,
    A cette triste marque il reconnot Pompe.

  On donne comme variante du premier de ces vers pour les ditions
  de 1644-48:

    Et n'y voyant qu'un tronc dont la tte coupe,

  qui n'a point de sens dans ce passage et ne se trouve d'ailleurs
  dans aucune des ditions cites.

    Ces restes d'un hros par le feu consum.

  Les premires ditions portent: _consomm_, qui aurait d tre
  recueilli comme variante.

  Ajoutons que dans tout le thtre les variantes, pourtant si
  curieuses, des jeux de scne, ont t recueillies avec la plus
  grande ngligence, et que les _Discours_, avis _Au lecteur_,
  _Examens_ n'ont pas mme t collationns.

En gnral, nous avons suivi, pour chaque ouvrage, la dernire dition
donne par l'auteur; mais on verra par les notes que nous l'avons
toujours soumise  un contrle svre,  une attentive rvision.

Le _Thtre de P. Corneille_, de 1682, si important pour l'ensemble du
texte, fourmille de fautes typographiques, contre lesquelles il faut
se tenir continuellement en garde. Souvent un vers entier s'y trouve
pass; parfois un mot y est estropi; plus frquemment encore il est
remplac par un autre qui semble avoir un sens, et c'est certes l le
cas le plus difficile et le plus dlicat.

Dans cette dition de 1682, Mde, pour ne citer qu'un exemple, parle
ainsi dans la IVe scne du Ier acte:

    Filles de l'Achron, pestes, larves, furies,
    Fires soeurs, si jamais notre commerce troit
    Sur vous et vos _serments_ me donna quelque droit
    Sortez de vos cachots avec les mmes flammes,
    Et les mmes tourments dont vous gnez les mes.

Le sens n'a en lui-mme rien d'absolument invraisemblable, et, si l'on
n'avait que ce texte, il ne viendrait peut-tre pas  l'esprit d'y
introduire une correction; mais, quand on s'est convaincu que toutes
les ditions antrieures portent _serpents_ au lieu de _serments_, il
est difficile de voir dans ce dernier mot autre chose qu'une faute
d'impression; aussi n'hsitons-nous pas  le rejeter, en le
mentionnant toutefois en note, afin que le lecteur soit toujours
compltement renseign sur la constitution du texte.

Les variantes n'ont pas t de notre part l'objet d'une moindre
attention; nous n'avons pas cru qu'il nous ft permis de rien exclure,
de rien sacrifier. Nous nous sommes appliqu  faciliter l'tude des
ditions donnes par Corneille, et  fournir les moyens de suivre
sans fatigue la pense du pote dans ses progrs et parfois dans ses
dfaillances,  travers toutes les rdactions successives qu'il a tour
 tour adoptes.

Elles sont fort nombreuses: il y a pour les oeuvres de la premire
moiti de sa carrire dramatique, trois tats principaux et un grand
nombre de retouches intermdiaires, que nous ne rappelons ici que fort
sommairement, mais dont on se rendra compte d'une manire plus
complte, en parcourant les variantes et la notice bibliographique. On
trouve d'abord l'dition en pice spare,  laquelle les recueils
publis de 1644  1657 changent peu de chose, bien qu'il y ait dj 
et l un certain nombre de vers  recueillir. En 1660, l'conomie du
recueil est entirement modifie: les ddicaces, avis au lecteur,
arguments des premires impressions et les fragments d'historiens et
de potes placs en tte de certaines tragdies, soit lors de leur
publication, soit en 1644, disparaissent, et font place  d'autres
prliminaires. L'dition est divise en trois tomes; en tte de chacun
se trouve, pour la premire fois, un des _Discours_ sur le thtre et
la srie conscutive de tous les examens des pices contenues dans le
volume. Ces examens forment ainsi comme des chapitres d'un mme
ouvrage; et, en les sparant, les diteurs les ont altrs en plus
d'un endroit[6]. Les impressions de 1663 et de 1664 ne contiennent
encore que des variantes de dtail; puis on arrive enfin  celles de
1668 et de 1682, qui diffrent fort peu l'une de l'autre. La seconde,
dont nous avons dj parl, est la dernire que l'auteur ait revue, et
doit tre incontestablement la base mme du texte de Corneille[7].

  [6] Voyez tome I, p. 13, note [210], et p. 137, note [448].

Malgr les objections spcieuses de quelques bons esprits et l'exemple
du plus consciencieux diteur de Corneille, M. Taschereau, qui a cru
devoir publier seulement les variantes d'un grand intrt historique
ou littraire, nous avons entrepris de reproduire dans tous leurs
dtails jusqu'aux moindres de ces changements[8].

  [7] Voici une liste complte des impressions auxquelles nous
  renvoyons pour les variantes dans les deux premiers volumes de
  cette dition:

  dition originale de chaque pice  part, prsentant parfois deux
  tats diffrents, comme par exemple pour _Mlite_ (voyez tome I,
  p. 183, note [612], et p. 217, note [726].

  1644. _OEuvres.... Paris, Antoine de Sommaville, et Augustin Courb_,
  in-12.

  1648. _OEuvres.... Rouen et Paris, Toussaint Quinet_, in-12.

  1652. _OEuvres.... Rouen et Paris, Antoine de Sommaville_, in-12.

  1654. _OEuvres.... Rouen et Paris, Augustin Courb_, in-12.

  1657. _OEuvres.... Paris, Augustin Courb_, in-12.

  1660. _Le Thtre.... Rouen et Paris, Augustin Courb, et Guillaume
        de  Luyne_, in-8{o}.

  1663. _Le Thtre.... Rouen et Paris, Thomas Jolly_, in-fol.

  1664. _Le Thtre.... Rouen et Paris, Guillaume de Luyne_, in-8{o}.

  1668. _Le Thtre.... Rouen et Paris, Louis Billaine_, in-12.

  1682. _Le Thtre.... Paris, Guillaume de Luyne_, in-12.

  C'est dans la premire partie de ces recueils (celui de 1644 n'en
  a qu'une) que sont contenues les pices de nos deux premiers
  volumes.

  A partir du tome III, qui commencera par _le Cid_, nous
  indiquerons  la fin des diverses notices les ditions
  collationnes pour chaque pice.

  [8] Pour mener  bien ce difficile travail des variantes, nous
  avons eu grand besoin de communications et de secours, qui du
  reste ne nous ont jamais fait dfaut. Les bibliothques publiques
  et les bibliothques prives nous ont prodigu leurs trsors avec
  une gale libralit, et nous ne savons rellement qu'admirer le
  plus, des richesses bibliographiques de M. Cousin, de M. le comte
  de Lignerolles, de M. le comte de Lurde, de MM. Potier,
  Rochebilire et Salacroux, ou du noble usage qu'ils en font.

Corneille commence  crire  une poque o la plus grande licence
rgne dans la comdie. Plus modeste, plus retenu que ses
contemporains, il cde encore parfois  son insu  la contagion de
l'exemple; mais  mesure que le thtre, grce  son influence,
s'pure davantage, il s'applique  faire disparatre quelques scnes
un peu libres, quelques expressions hasardes. Une dition o les
divers textes de ses premires pices sont tous runis, permet donc
d'apprcier d'un coup d'oeil le progrs qui s'est accompli  cet
gard en peu d'annes.

Pour l'histoire de la langue, les variantes sont plus utiles encore.
Elles nous font connatre l'instant prcis de la disparition des
termes suranns, des constructions tombes en dsutude, et nous
montrent, contre toute attente, le grand Corneille, superstitieux
observateur des rgles de Vaugelas, s'appliquant sans cesse  modifier
dans ses oeuvres ce qui n'est pas conforme aux lois nouvelles
introduites dans le langage.

Enfin, on comprend de reste, sans que nous insistions, combien ces
tudes sont indispensables aux personnes qui veulent aborder
srieusement la critique et l'histoire de notre littrature; pour les
avoir ngliges, l'auteur d'un article d'ailleurs fort estimable,
intitul _les Contemporains de Corneille_[9], est tomb dans une bien
trange erreur: il compare  des fragments de diverses pices joues
vers 1630, le commencement de _Mlite_, non tel qu'il a t crit
d'abord, mais tel qu'il a t refait en 1660, et il s'crie avec
tonnement: Voil les premiers vers de Corneille;  l'exception d'un
mot, il n'y a rien qui ait vieilli.

  [9] _Revue contemporaine_, anne 1854, p. 161 et 359.

Il ne suffisait pas d'avoir la volont bien arrte de recueillir
toutes les variantes, ni mme de parvenir  se procurer les ditions
o elles se trouvent, il fallait encore trouver la manire la plus
expditive et la plus sre d'excuter le travail. M. Ad. Regnier, qui
dirige la collection des _Grands crivains de la France_, avec une
vigilance infatigable et une sret de got des plus rares, a eu
l'excellente ide de convoquer pour cette collation autant de lecteurs
que nous avions de textes diffrents. Ce mode de rvision, qui sera
employ pour tous les auteurs auxquels il pourra utilement
s'appliquer, nous parat tre le moyen le plus sr d'arriver  une
exactitude presque absolue[10].

  [10] Je suis heureux de remercier ici mes collaborateurs dans ce
  pnible travail. Je dois citer d'abord M. Adolphe Regnier fils,
  dont l'heureuse mmoire m'a suggr plus d'un utile rapprochement;
  ensuite MM. Schmit et Alphonse Pauly, mes collgues de la
  Bibliothque impriale; enfin plusieurs employs fort mritants de
  la librairie de M. Hachette et de l'imprimerie de M. Lahure.

Aprs avoir dit jusqu'o nous avons pouss le scrupule  l'gard des
variantes, il est presque inutile d'ajouter que nous avons fait tous
nos efforts pour runir et publier jusqu'aux plus minces productions
sorties de la plume de Corneille. Cette tche, aujourd'hui pnible,
l'et t beaucoup moins au sicle dernier, mais alors les diteurs
se regardaient comme des juges, chargs de procder  un choix des
plus svres, et ils omettaient de propos dlibr ce qui ne leur
semblait pas excellent. L'abb Granet en convient avec une grande
navet dans la Prface des _OEuvres diverses_[11], et les efforts
successifs de plusieurs gnrations d'diteurs n'ont sans doute pas
encore suffi  retrouver tous les opuscules qu'il avait alors sous la
main et qu'il a ngligs volontairement.

  [11] 4e feuillet recto et 7e feuillet verso.

Des publications rcentes fort curieuses, quelques recherches
personnelles, d'obligeantes communications et surtout des hasards
heureux nous ont permis d'augmenter cette dition de bon nombre de
lettres et de pices de vers de Corneille, et de quelques morceaux
importants  la composition desquels il a pris une part difficile 
dterminer, mais qui parat incontestable.

Nous sommes parvenu  retrouver l'pitaphe latine du P. Goulu, que M.
Taschereau a signale le premier comme tant de Corneille, mais qui
avait chapp  ses recherches.

Nous ajouterons aux posies diverses un assez grand nombre de pices:

Un quatrain qui figure, en 1631, en tte du _Ligdamon et Lidias_ de
Scudry, et que M. Tricotel a recueilli, en 1859, dans le _Bulletin du
bouquiniste_;

Une pigramme publie en 1632 dans les _Mlanges potiques_,  la
suite de _Clitandre_, et que personne cependant ne semble avoir
connue;

Une pice en l'honneur de la Vierge, compose en 1633 pour le Palinod
de Rouen, et recueillie tout rcemment par M. douard Fournier dans
ses _Notes sur la vie de Corneille_, qui prcdent sa charmante
comdie de _Corneille  la butte Saint-Roch_;

Un compliment adress la mme anne (1633)  Mareschal sur sa
tragi-comdie de _la Soeur valeureuse_, publi par lui en tte de sa
pice;

Un hommage potique du mme genre publi en 1635 par de la Pinelire,
en tte de son _Hippolyte_, tous deux recueillis galement par M.
douard Fournier;

Un remercment aux juges du Palinod, improvis en 1640 par Corneille,
au nom de Jacqueline Pascal, signal en 1842 par M. Sainte-Beuve dans
son _Histoire de Port-Royal_, et publi plus tard par M. Cousin, mais
qui ne se trouve pas dans l'dition de M. Lefvre;

Un sonnet qui a paru, en 1650, en tte de l'_Ovide en belle humeur_ de
d'Assoucy;

Un autre compliment du mme genre, mais qui s'applique  un ouvrage
bien diffrent, au _Trait de la thologie des saints_ du P. Delidel,
publi en 1668. C'est encore M. douard Fournier qui a renouvel le
souvenir effac de ces deux dernires petites pices.

Nous ajouterons quatre belles lettres  celles qu'on connat. La
premire traite d'affaires; elle a t signale par M. Taschereau qui
en a publi un curieux fragment; les trois autres, toutes littraires,
adresses  M. de Zuylichem, secrtaire des commandements du prince
d'Orange, et  l'abb de Pure, sont entirement indites.

Dans l'dition de M. Lefvre, les lettres sont, pour la plupart,
rapproches des ouvrages auxquels elles ont rapport; nous avons
prfr les classer tout simplement d'aprs leurs dates. Nous y avons
joint celles qui ont t adresses  Corneille par Balzac et
Saint-vremont, et de la sorte s'est trouve constitue pour la
premire fois une vritable correspondance de Corneille, compose de
plus de vingt lettres ou fragments de lettres.

Nous regrettons beaucoup, disait M. Lefvre, en 1854, de ne pouvoir
augmenter notre dition de la traduction en vers que Corneille a faite
des deux premiers livres de la _Thbade_ de Stace, mais les
recherches de M. Floquet, de l'Acadmie de Rouen, de M. Aim Martin,
etc., etc., ainsi que les ntres, n'ont eu aucun rsultat. Nous avons
ajout sans plus de succs nos investigations  celles de nos
prdcesseurs. Nous avons pu seulement dterminer avec un peu plus
d'exactitude la date de l'impression qui doit tre fixe aux premiers
mois de 1672, et nous avons soigneusement recueilli les trois vers
conservs par Mnage. Reproduits par M. Taschereau dans son _Histoire
de la vie de Corneille_, connus de M. Lefvre, qui en parle sans les
citer, ils ne figurent nanmoins jusqu'ici dans aucune dition des
_OEuvres_ de notre pote. Ce n'est pas toutefois, on le comprend,
pour annoncer une addition de ce genre que nous parlons ici de ce
pome; mais il nous parat utile d'attirer une fois de plus
l'attention des bibliophiles et des amis de Corneille sur un fait si
singulier. Il semble impossible en effet que cet ouvrage ait disparu
pour toujours, et qu' moins de deux cents ans de distance, et malgr
les bienfaits de l'imprimerie, il en soit pour nous du pre de notre
thtre comme de ces crivains de l'antiquit dont certains livres ne
nous sont connus que grce aux fragments conservs par les
grammairiens.

Le thtre, comme on doit le penser, ne s'est gure accru; nous
reproduirons cependant deux publications, peu importantes en
elles-mmes, mais fort intressantes pour l'histoire de la
reprsentation des pices de Corneille[12]: le _Dessein d'Andromde_
et le _Dessein de la Toison d'or_. Ces desseins sont de vritables
livrets trs-semblables  ceux qui se vendent encore aujourd'hui dans
les thtres d'opra. Nous sommes contraint d'ajouter qu'ils ne sont
pas rdigs d'une manire beaucoup plus attachante. Notre pote en est
cependant bien l'auteur, car il dit en tte du _Dessein d'Andromde_:
J'ai dress ce discours seulement en attendant l'impression de la
pice.

  [12] Ces deux publications ont t signales par nous pour la
  premire fois, en 1861: _de la Langue de Corneille_, p. 46.

Nous avons cru pouvoir extraire de _la Comdie des Tuileries_, pour le
faire figurer dans notre dition, un acte, le troisime, dont la
rdaction parat trs-vraisemblablement avoir t confie  notre
pote; nanmoins nous l'avons fait imprimer en petits caractres, afin
que le lecteur pt toujours distinguer  premire vue ce qui est
incontestablement de Corneille de ce qui peut seulement lui tre
attribu.

Cette prcaution tait encore plus ncessaire  l'gard des pamphlets
publis en sa faveur dans la querelle du _Cid_, et runis par nous 
la suite de la _Notice_ relative  cet ouvrage. En effet, bien que
Niceron les regarde comme de Corneille, et que Barbier lui en attribue
au moins un, nous n'hsitons pas  dclarer qu'il n'en est point
l'auteur; mais crits par ses amis, et trs-probablement sous son
inspiration, ils renferment sur sa personne des particularits
intressantes; ils sont d'ailleurs peu nombreux, assez courts, fort
rares: c'tait plus qu'il n'en fallait pour nous dcider  les
publier.

L'histoire des ouvrages de Corneille sera expose dans des _Notices_
historiques, littraires et bibliographiques places en tte de chacun
d'eux, conformment au plan gnral adopt pour toute la collection
des _Grands crivains_.

Ces notices, dont nous aurons soin d'exclure les thories et les
apprciations littraires, afin de rserver plus de place aux faits
certains et aux pices originales, seront compltes et relies entre
elles par une _Vie de Corneille_, o il sera plus question de lui que
de ses ouvrages, et dans laquelle l'homme passera avant le pote.

Un portrait de Corneille avec les armes de sa famille, un fac-simile
de son criture, la vue de la maison o il est n, la reproduction de
quelques anciennes gravures propres  faire mieux comprendre certaines
particularits contenues dans ses oeuvres, en seront un complment
agrable et presque ncessaire, bien que tout nouveau.

Les claircissements gnraux donns dans les notices nous permettront
de ne pas multiplier les notes et surtout de les rdiger avec une
grande brivet. La table de tous les noms de personnes et de lieux,
et des principales matires contenues dans les oeuvres de Corneille,
dans les notices et dans les notes, facilitera d'ailleurs
singulirement les rapprochements et les recherches, et le _Lexique_
qui terminera l'ouvrage contiendra la solution d'un grand nombre de
problmes relatifs  l'histoire du langage au dix-septime sicle. En
accordant  ce dernier travail le prix du concours ouvert en 1858,
l'Acadmie franaise m'a impos le devoir de le rendre aussi digne
qu'il serait en moi de cette honorable distinction. Une tude plus
srieuse et plus approfondie du texte de Corneille vient de m'en
fournir les moyens; puiss-je en avoir profit autant que je l'ai d
et voulu faire!

    Ch. MARTY-LAVEAUX.




NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR PIERRE CORNEILLE[13].

  [13] En racontant la vie de Corneille, nous ne nous arrterons pas
   l'histoire de ses ouvrages, des succs qu'ils ont obtenus, des
  querelles littraires qu'ils ont excites. Cette histoire se
  trouve dans les notices que nous avons places en tte de chacun
  d'eux; nous nous contentons de les mentionner ici rapidement 
  leur date, en prenant soin toutefois de signaler et de corriger
  les erreurs qui nous sont chappes (voyez aussi  ce sujet les
  _Additions et Corrections_, tome XII, p. 567-570). Divers dtails
  qui eussent t de trop dans la _Notice biographique_ auront leur
  place dans les annexes que nous donnons  la suite,  savoir dans
  les _Pices justificatives_, et dans le _Tableau gnalogique_.
  Nous avons aussi rdig une _Table chronologique_, o l'on pourra
  suivre anne par anne le dveloppement et le dclin du gnie de
  Corneille.


Corneille est issu d'une famille de robe dans laquelle le prnom de
Pierre tait rserv aux fils ans bien avant qu'il l'et port.

Pierre Corneille, arrire-grand-pre du pote, ne remplissait sans
doute point de fonctions publiques, car son nom n'est suivi d'aucune
qualit dans les actes o il se lit. Son fils, Pierre Corneille,
pousa en 1570 Barbe Houel, qui appartenait  une famille noble, et
fut dote par son oncle, Pierre Houel, sieur de Vandelot, vieux
garon, greffier criminel du Parlement et notaire secrtaire de la
maison et couronne de France. Pierre Houel fit admettre son neveu au
greffe en qualit de commis; bientt aprs, celui-ci traita d'une
petite charge de conseiller rfrendaire  la chancellerie et se fit
recevoir avocat. Ce Pierre Corneille eut pour fils, en 1572, Pierre
Corneille, pre du pote, puis Antoine et Franois Corneille, ses deux
oncles. Le 5 mai 1599, le pre de Corneille obtint du Roi des
provisions de matre particulier des eaux et forts en la vicomt de
Rouen, et fut reu en cette qualit le 31 juillet de la mme anne. Il
pousa, le 9 juin 1602, Marthe Lepesant, fille de Franois
Lepesant[14]. Le 29 septembre 1602, un acte rgulier de partage mit
les jeunes poux en possession d'une maison situe  Rouen, rue de la
Pie, qui venait du pre du mari, dcd en 1588, et dont la
succession tait demeure depuis lors indivise.

  [14] Jusqu'ici les biographes ont gnralement ajout au nom de
  Lepesant celui de Boisguilbert; mais il rsulte d'une dcouverte
  rcente de M. Gosselin que le titre de Boisguilbert n'appartenait
  pas  Marthe, mre de Corneille, mais seulement au frre de
  celle-ci, et qu'il fut acquis par lui longtemps aprs la naissance
  du pote.

Ce fut dans cette maison que naquit, le 6 juin 1606, l'enfant qui
devait tre le grand Corneille[15]. Trois jours plus tard, le 9, il
tait prsent au baptme dans la paroisse Saint-Sauveur par Pierre
Lepesant, secrtaire du Roi, son oncle maternel, et Barbe Houel, son
aeule paternelle, et il recevait sur les fonts le prnom de Pierre,
que portaient son pre et son parrain[16]. Nous ne savons rien de
particulier sur son enfance. M. Gosselin, dans un excellent travail,
auquel nous avons emprunt la plupart des faits qui prcdent[17], a
conjectur, non sans vraisemblance, qu'elle s'coula en partie dans
une maison de campagne des plus riantes que Pierre Corneille, le pre,
acheta le 7 juin 1608  Petit-Couronne, lorsque son enfant venait
d'atteindre la fin de sa seconde anne[18].

  [15] Voyez un dessin de cette maison dans l'_Album_ qui accompagne
  notre dition de Corneille. En 1821, M. de Jouy l'a visite et l'a
  dcrite dans son _Hermite en province_ (tome XIII des _OEuvres_,
  p. 155 et suivantes). A cette poque elle tait recouverte d'un
  crpi qui en avait chang l'aspect; on y avait plac un buste de
  Corneille et une inscription o la date de sa naissance avait t
  confondue avec celle de son baptme, et qui plus tard fut ainsi
  rectifie:

    ICI
    EST N, LE 6 JUIN 1606,
    PIERRE CORNEILLE.

Cette maison ayant t dmolie, ainsi que l'habitation contigu o
tait n Thomas Corneille, elles furent remplaces par des magasins;
il ne reste plus, pour rappeler le souvenir de l'une et de l'autre,
que la porte d'entre de la premire, transporte au muse
d'archologie de Rouen, et la nouvelle inscription que voici, qui fut
rdige en 1857 par l'Acadmie de Rouen:

    ICI
    TAIENT LES MAISONS
    O SONT NS LES DEUX CORNEILLE:
    PIERRE, LE 6 JUIN 1606;
    THOMAS, LE 24 AOT 1625.

Cette inscription n'est point place, par suite du refus du
propritaire, sur la maison o elle aurait d tre; elle se trouve 
une certaine distance des deux endroits, trs-voisins l'un de l'autre,
o sont ns les frres Corneille. (Voyez le _Bulletin des travaux de
la Socit libre d'mulation, du commerce et de l'industrie de la
Seine-Infrieure_, 1857-58, p. 140, et le _Prcis analytique des
travaux de l'Acadmie de Rouen_, 1857-58, p. 204.)

  [16] Voyez ci-aprs, _Pices justificatives_, n I.

  [17] _Pierre Corneille (le pre)_, par E. Gosselin, Rouen, 1864,
  in-8{o}.

  [18] Voyez, dans notre _Album_, le dessin de la proprit de
  Petit-Couronne.

Corneille fit ses tudes avec succs au collge des Jsuites de Rouen.
En 1620, il reut en prix un exemplaire de l'ouvrage de Panciroli
intitul: _Notitia utraque dignitatum, cum Orientis, tum Occidentis,
ultra Arcadii Honoriique tempora_ (_Lugduni_, 1608): c'est un volume
in-folio, reli en veau brun, dor sur tranche, et portant sur les
plats les armes d'Alphonse Ornano, alors lieutenant gnral au
gouvernement de Normandie, et qui, en cette qualit, avait fait les
frais des prix distribus au collge. Ce livre appartenait  la
bibliothque de M. Villenave[19], et M. Floquet, qui l'y a vu, fait
remarquer que, suivant l'usage, une notice dtaille et signe du
principal indique dans quelle classe et  quel titre cette rcompense
avait t dcerne au jeune Corneille[20]. Par malheur nous ignorons
ce qu'est devenu ce volume et nous n'avons pu voir nous-mme ni
reproduire le curieux renseignement qu'il renferme.

  [19] _Catalogue des principaux livres de la bibliothque de feu M.
  Villenave.... dont la vente aura lieu.... le lundi 15 fvrier
  1848...._ Paris, Chinot, in-8{o}, n 969.

  [20] Voyez _Pierre Corneille et son temps...._ par M. Guizot,
  Paris, 1858, in-12, p. 143, note 2.

Suivant une tradition dont l'origine est demeure inconnue, Corneille
a remport un prix de rhtorique pour une traduction en vers franais
d'un morceau de _la Pharsale_[21]. Mais nous ne croyons pas que ce
prix soit le volume que nous venons de dcrire: il est, non pas
impossible, mais peu probable, que notre pote, n en 1606, ait fait
sa rhtorique en 1620.

  [21] Voyez notre tome IV, p. 3.

Le temps n'a pas fait disparatre entirement les tmoignages de la
gratitude de Corneille envers ses matres. La bibliothque de la
Sorbonne possde un exemplaire de l'dition de 1664 de son _Thtre_,
sur le titre duquel il a inscrit cet envoi:

         _Patribus Societatis Jesu
     Colendissimis prceptoribus suis
         Grati animi pignus
         D. D. Petrus Corneille._

    _Dii, majorum umbris tenuem et sine pondere terram,
    Qui prceptorem sancti voluere parentis
    Esse loco[22]._

  [22] Ce passage latin est emprunt  la VIIe _satire_ de Juvnal,
  vers 207, 209 et 210.--Le volume de la bibliothque de la Sorbonne
  a dj t dcrit dans un article de l'_Athenum franais_ du 22
  dcembre 1855 (p. 1114), sign A. DE BOUGY, et dans l'dition de
  la traduction de _l'Imitation_ par Corneille, publie en 1857 par
  M. Alexandre de Saint-Albin, chez l'diteur Lecoffre.

Un monument plus durable et plus touchant des sentiments de respect
dont il demeura toujours anim  l'gard de ceux qui avaient form sa
jeunesse, est la pice de vers qu'il adressa,  l'ge de soixante-deux
ans, au P. Delidel, et qu'il signa affectueusement: Son trs-oblig
disciple[23].

  [23] Tome X, p. 220-222.

Ce furent peut-tre ces reconnaissants souvenirs qui dterminrent
Corneille  mettre en vers franais certains pomes latins du P. de la
Rue. Du reste il fit le mme honneur  Santeul. Cela irritait fort
Huet, qui s'crie avec humeur dans ses _Mmoires_: Il avait acquis
une rputation considrable et mrite, et il rgnait au thtre,
lorsque, oublieux de sa dignit, il s'abaissa  de petites
compositions fort peu dignes de l'excellence de son gnie. S'il
paraissait quelque pome ayant du succs dans les coles, il se
faisait l'interprte de ceux qu'il et  peine d accepter pour
interprtes de ses ouvrages[24].

  [24] Voici le texte latin: _Magnam ille sibi meritis suis
  qusiverat nominis claritatem, planeque regnabat in theatris, quum
  decoris sui oblitus demittere coepit animum ad levissimas
  scriptiones, ingenii sui prstantia minime dignas. Si quod enim
  felicibus auspiciis exierat carmen ex scholasticorum exhedris, his
  se dabat interpretem quos vix operum suorum interpretes ferre
  debuisset._ (P. D. HUETII, _Commentarius de reb us ad eum
  pertinentibus_, liber V, p. 313. Amstelodami, 1718.)

Au sortir du collge, Corneille tudia le droit, et, le 18 juin 1624,
il fut reu avocat et prta serment en cette qualit au parlement de
Rouen[25]. Mais, dit un de ses contemporains, comme il avoit trop
d'lvation d'esprit pour ce mtier-l, et un gnie trop diffrent de
celui des affaires, il n'eut pas plus tt plaid une fois, qu'il y
renona. Il ne laissa pas de prendre la charge d'avocat gnral  la
table de marbre du Palais, qui ne l'engageoit qu' fort peu de
chose[26]. M. Gosselin a pris soin de nous faire connatre cette
juridiction et le lieu o elle s'exerait: La table de marbre du
Palais,  Rouen, cre par Louis XII en 1508, connaissait des eaux et
forts en appel, mais jugeait en premire instance tout ce qui
concernait la navigation.... Le lieu des sances n'tait par lui-mme
gure capable d'imposer le moindre respect aux justiciables; il tait
situ dans la grande salle des procureurs, au bout, vers la rue
Saint-L, et le bureau de justice n'tait autre qu'une grande table en
marbre, derrire laquelle les juges taient assis, ayant  leurs cts
et un peu au-dessus de leurs ttes, dans des niches existant encore
aujourd'hui, au milieu la sainte Vierge, d'un ct Geffroy Hbert,
vque de Coutances, et de l'autre ct Antoine Boyer, abb de
Saint-Ouen[27]. A sa charge d'avocat gnral  la table de marbre
Corneille joignit, ainsi que son prdcesseur, celle d'avocat du Roi
aux siges gnraux de l'Amiraut. M. Gosselin a prouv rcemment,
dans une intressante tude, que, malgr l'assertion, souvent
reproduite, contenue dans l'article des _Nouvelles de la rpublique
des lettres_, ces charges n'taient point, comme on l'a prtendu, de
pures sincures[28].

  [25] Voyez _Pices justificatives_, n II.

  [26] _Nouvelles de la rpublique des lettres_, janvier 1685, 2e
  dition, p. 89.--Voyez ci-aprs, _Pices justificatives_, n III.

  [27] _Pierre Corneille (le pre)_, p. 4.

  [28] _Particularits de la vie judiciaire de Pierre Corneille_,
  par E. Gosselin, Rouen, 1865, p. 6.

Pendant que Corneille tudiait au collge des Jsuites, il avait pris
en amiti une petite fille, Marie Courant, dont il devint fort pris
plus tard, et dont le bon got, les sages conseils eurent, si nous en
croyons notre pote[29], une grande influence sur son talent. Si, ce
que nous ignorons, il aspira  sa main, sa prtention fut vaine: Marie
Courant fit un beau mariage; au lieu de prendre le nom, bien modeste
encore, de Corneille, elle pousa M. Thomas du Pont, correcteur en la
chambre des comptes de Normandie[30].

  [29] Tome X, p. 77.

  [30] Voyez tome I, p. 127 et 128.

C'est encore M. Gosselin qui nous a fait connatre le nom de famille
de Mme du Pont[31]. Tant qu'on l'a ignor, on tait trs-port  la
confondre avec Mlle Milet, dont Corneille fut amoureux plus tard, et
en l'honneur de qui il composa un sonnet, dont il fut si content, qu'
en croire son frre, il fit sa comdie de _Melite_ (1629) tout exprs
pour l'employer[32]. Je penchais fort, je l'avoue, vers cette opinion;
mais elle ne peut plus se soutenir aujourd'hui, et il faut admettre,
ce qui du reste n'a rien d'invraisemblable, que l'ancienne passion, la
srieuse amiti de Corneille pour Marie Courant, a t traverse par
une passagre amourette: tout se trouve ainsi concili. M. Taschereau
invoque, il est vrai, le propre tmoignage de Corneille, qui dit dans
l'_Excuse  Ariste_[33]:

                    .... Nul objet vainqueur
    N'a possd depuis ma veine ni mon coeur.

Mais si Corneille, qui crivait ceci en 1637, se plaisait alors 
oublier les galanteries et les caprices de sa vie de jeune homme, dans
les _Mlanges potiques_, publis cinq ans auparavant, en 1632, il
tenait un tout autre langage:

    J'ai fait autrefois de la bte;
    J'avois des Philis  la tte[34];

et ailleurs:

    Plus inconstant que la lune,
    Je ne veux jamais d'arrt[35].

Ce sont l, dira-t-on, des exagrations de pote; cela est possible;
mais il peut bien y avoir aussi dans l'_Excuse  Ariste_ exagration
de constance et de fidlit.

  [31] _Particularits de la vie judiciaire de P. Corneille_, p. 15.

  [32] Voyez tome I, p. 126.

  [33] Voyez tome X, p. 77.

  [34] Tome X, p. 26.

  [35] Tome X, p. 55.

Quelle qu'ait t du reste l'occasion qui a donn naissance 
_Mlite_, cette comdie eut un trs-grand succs, malgr les critiques
assez vives que lui attirrent la simplicit du plan et le naturel du
style. Ceux du mtier la blmoient de peu d'effets[36], ainsi que
nous l'apprend l'auteur lui-mme. Bientt aprs, il composa dans un
systme trs-diffrent, qui fut en ce temps un essai trs-srieux, la
tragi-comdie de _Clitandre_ (1632), qu'il aimait  prsenter plus
tard comme une espce de bravade[37]. La preuve de l'importance qu'il
y attacha est dans l'empressement qu'il mit  la publier avant
_Mlite_. _Clitandre_ est suivi de _Mlanges potiques_, contenant des
pices galantes, des vers de ballet, et quelques traductions des
pigrammes d'Owen[38]. Avant cette poque, Corneille n'avait encore eu
d'imprim qu'un quatrain en l'honneur de Scudry[39], avec qui il
s'tait li ds qu'il avait travaill pour le thtre, et dont, en
retour, le nom figure le premier dans une srie d'une vingtaine
d'hommages potiques placs en tte de _la Veuve_ (1633), dus pour la
plupart  des rimeurs aujourd'hui compltement inconnus, mais dont le
patronage parut alors  Corneille utile et honorable.

  [36] Tome I, p. 270.

  [37] _Ibidem._

  [38] Tome X, p. 24 et suivantes.

  [39] Tome X, p. 57.

_La Veuve_ fut suivie de _la Galerie du Palais_ (1633), de _la
Suivante_ (1634) et de _la Place Royale_ (1634). Cette dernire
comdie, que nous avons donne comme ayant t joue en 1635, suivant
en cela l'opinion gnrale, est un peu plus ancienne, comme le prouve
un opuscule de notre pote, qui est d'une assez grande importance pour
la chronologie de ses premires pices.

Lorsque Louis XIII, la Reine et le Cardinal sjournrent en 1633 aux
eaux de Forges, les hauts dignitaires des environs s'empressrent
d'aller leur rendre hommage. Corneille fut invit par Franois de
Harlay de Champvallon, archevque de Rouen,  composer des vers en
leur honneur. Il s'en excusa dans une pice latine, o il se tire fort
agrablement de ces loges qu'il a l'air de n'oser aborder. Malgr sa
feinte modestie, il n'hsite pas  numrer en tte de son pome ses
succs de thtre, et  dclarer que l il rgne presque sans rival:

    _Me pauci hic fecere parem, nullusque secundum[40]._

  [40] Voyez tome X, p. 71.

Ces vers latins furent peut-tre l'occasion qui le mit directement en
rapport avec le Cardinal, auquel devaient du reste le recommander
puissamment ses premiers essais dramatiques. Bientt il fut plac par
lui au nombre des potes chargs de composer des pices de thtre
sous sa direction. Nous avons indiqu la part qu'il prit, comme un des
cinq auteurs,  _la Comedie des Tuileries_ (1635), et nous avons
racont comment le dfaut d'_esprit de suite_, ou plutt de docilit,
dont l'accusait Richelieu, le porta  renoncer  cette tche de
collaborateur et  quitter Paris en prtextant quelques affaires de
famille qui l'appelaient  Rouen.

Lorsqu'il se remit au travail pour son propre compte, il aborda
srieusement le genre tragique dans _Mede_ (1635); mais quoique ce
ft l  beaucoup d'gards une tentative heureuse, elle ne satisfit
entirement ni son auteur ni le public, et le gnie inquiet et
infatigable de Corneille se remit en qute de sa voie, certain dj de
la trouver. L'Espagne l'attira, soit qu'il et de lui-mme donn cette
direction  ses tudes, soit, comme on l'a prtendu, qu'il et suivi
en cela les conseils de M. de Chlon, ancien secrtaire des
commandements de la Reine mre, retir  Rouen. Ce qu'on n'a pas assez
remarqu, c'est qu'il prluda au _Cid_ par _l'Illusion comique_
(1636). Les exagrations du capitan ne manquent sous sa plume ni de
noblesse ni de dignit: il le fait en plus d'une circonstance plus
rellement majestueux qu'il n'aurait fallu. Sa grande me tournait
malgr lui au sublime; elle y tait entrane invinciblement, et
Matamore parle dj parfois le langage de Rodrigue. Ce fut dans les
derniers jours de 1636 que parut ce merveilleux _Cid_, sur lequel nous
nous tendrons d'autant moins ici, que nous en avons plus longuement
expos l'histoire dans notre dition. Le savant M. Viguier, dont les
amis des lettres dplorent la perte rcente, en a indiqu, dans un
mmoire spcial, les origines espagnoles[41]. Quant  nous, nous avons
racont, dans la longue notice consacre  cet ouvrage[42], tout
ce que nous avons pu recueillir de relatif  ses premires
reprsentations,  l'affluence qui s'y porta, au jeu des comdiens qui
remplirent les principaux rles; nous avons dit la colre des
confrres de Corneille et en particulier de Scudry, la complicit de
Richelieu, dont cette pice excitait la jalousie de pote et les
lgitimes susceptibilits de ministre; nous avons expos, dans tous
ses dtails, le long procs port  cette occasion devant la
juridiction littraire de l'Acadmie franaise; nous avons reproduit
les principales pices de ce procs, et enfin le jugement lui-mme. On
peut parcourir successivement l'_Excuse  Ariste_ et le _Rondeau_ de
Corneille[43], qui ont servi de point de dpart et de prtexte  toute
la querelle; les vers placs dans la ddicace de _la Suivante_[44] et
dont on n'avait pas bien apprci la porte, faute de remarquer qu'ils
n'avaient t publis qu'aprs _le Cid_; les _Observations_ de
Scudry[45], les titres et l'analyse des pamphlets publis contre
Corneille[46]; le texte complet de tous ceux auxquels on a prtendu
qu'il avait eu, au moins indirectement, quelque part[47]; enfin _les
Sentiments de l'Acadmie_[48].

  [41] Tome III, p. 207 et suivantes.

  [42] Tome III, p. 3 et suivantes.

  [43] Tome X, p. 74 et 79.

  [44] Tome II, p. 118.

  [45] Tome XII, p. 441-461.

  [46] Tome XII, p. 502-515.

  [47] Tome III, p. 53-76.

  [48] Tome XII, p. 463-501.

Au mois de janvier 1637, Pierre Corneille pre reut des lettres de
noblesse[49], qu'il avait mrites, mais que, sans l'clat jet sur
son nom par son fils, il n'et peut-tre jamais obtenues, disions-nous
dans notre notice sur _le Cid_[50]. Les dcouvertes intressantes
faites par M. Gosselin, depuis le moment o nous nous exprimions de la
sorte, ont tabli que nous avions raison plus encore que nous ne
pouvions le supposer. Investi en 1599, comme nous l'avons dit, de sa
charge de matre des eaux et forts, Pierre Corneille pre y avait
trouv maintes occasions de dployer sa fermet et son courage. Plus
d'une fois il avait eu  rprimer, les armes  la main, les vols de
bois qui se commettaient dans les forts, et les registres du
Parlement attestent avec quels soins vigilants il s'appliquait 
rprimer tout dsordre et  maintenir ses agents dans le devoir. Par
malheur, si Pierre Corneille, le pre, tait nergique et intgre, il
avait un caractre pre et absolu, qui lui attira beaucoup d'ennemis.
Des difficults qu'il eut avec Amfrye, son verdier[51], amenrent, 
l'occasion d'un mur indment lev sur la limite de la proprit de
Petit-Couronne, un trs-long procs, que Pierre Corneille perdit le
1er juin 1618. En 1620, sans attendre que son fils ft en ge de lui
succder, il donna sa dmission. Il avait donc quitt ses fonctions
depuis dix-sept ans, lorsque, au mois de janvier 1637, on lui accorda
des lettres de noblesse pour le rcompenser de la manire dont il s'en
tait acquitt. N'est-il pas vident par l que ses bons services
taient fort oublis, et que les exploits de Rodrigue vinrent
grandement en aide  la courageuse conduite du matre des eaux et
forts? Le pre de Corneille ne jouit pas longtemps de la distinction
qu'il venait d'obtenir: il mourut le 12 fvrier 1639,  l'ge de
soixante-sept ans.

  [49] Voyez _Pices justificatives_, n IV, et, dans l'_Album_, les
  armoiries de la famille Corneille.

  [50] Tome III, p. 16.

  [51] On appelait ainsi, dit l'Acadmie, un officier tabli pour
  commander aux gardes d'une fort loigne des matrises.

Les annes qui suivirent le succs du _Cid_ furent bien tristement
remplies pour Corneille par les perscutions des jaloux et des
envieux, les chagrins de famille, les rglements de successions[52],
les tracas d'affaires. Un sieur Franois Hays avait obtenu des
provisions de second avocat du Roi au sige gnral des eaux et
forts,  la table de marbre du Palais,  Rouen[53], qui venaient
rduire de moiti les profits de la charge acquise par Corneille dix
ans auparavant. Nous ignorons quelle fut l'issue de l'affaire; mais
elle demeura longtemps pendante et ncessita de nombreuses dmarches.
On voit que les motifs qui retardrent jusqu'au commencement de
l'anne 1640 la reprsentation d'_Horace_ furent de plus d'un genre et
que le dcouragement de Corneille ne tenait pas  des causes purement
littraires. Fort maltrait par les potes et les critiques du temps,
lors de la nouveaut du _Cid_, Corneille espra se mnager la
bienveillance de certains d'entre eux en leur lisant _Horace_ avant la
reprsentation. Ce fut chez Boisrobert que la lecture eut lieu,
probablement afin de bien disposer le cardinal de Richelieu. Les
assistants, dont on ne nous a nomm peut-tre que les principaux,
taient Chapelain, Barreau, Charpi, Faret, l'Estoile et
d'Aubignac[54]. Ce dernier fut d'avis de changer le dnoment;
l'Estoile appuya d'Aubignac; Chapelain proposa aussi un cinquime acte
de sa faon. Mais si, en certaines circonstances, Corneille tait un
bourgeois assez humble, il garda toujours comme pote une fire
indpendance: il gota peu toutes ces observations. Nous ne savons pas
ce qu'il y rpondit dans cette assemble; mais nous connaissons les
sentiments dont il tait anim, par le mauvais compliment qu'il fit
plus tard  Chapelain,  qui il dit, d'un ton  ce qu'il parat assez
bourru, qu'en matire d'avis il craignait toujours qu'on ne les lui
donnt par envie et pour dtruire ce qu'il avait bien fait. La
manire dont Corneille accueillit les critiques qu'on lui adressa
dtruisit tout le bon effet qu'il et pu se promettre de la dfrence
tmoigne aux hommes de lettres, plus ou moins en crdit,  qui il
avait lu _Horace_. On comprend que toute la coterie hostile  l'auteur
du _Cid_ se soit mue et qu'il ait t un instant question
d'observations et de jugement sur la nouvelle pice[55]. Heureusement
la position que Corneille avait dj conquise et la fermet de son
attitude calmrent cette effervescence; et,  partir de ce moment, il
n'eut plus  redouter d'autre juge que le public.

  [52] Voyez _Pices justificatives_, n V.

  [53] Voyez _ibidem_, n VI.

  [54] Voyez au tome III, p. 254-257, ce que nous avons dit de cette
  lecture, dont les biographes de Corneille n'avaient pas parl
  jusqu'ici.

  [55] Voyez tome III, p. 254.

A _Horace_ succda _Cinna_. Ce fut aprs ce nouveau triomphe qu'eut
lieu le mariage de Corneille. A en croire son neveu Fontenelle, il ne
fallut rien moins qu'une intervention toute-puissante et fort
inattendue pour que le pote pt pouser Marie de Lamperire, fille de
Mathieu de Lamperire, lieutenant gnral aux Andelys.

M. Corneille, encore fort jeune, dit-il, se prsenta un jour plus
triste et plus rveur qu' l'ordinaire devant le cardinal de
Richelieu, qui lui demanda s'il travailloit: il rpondit qu'il toit
bien loign de la tranquillit ncessaire pour la composition, et
qu'il avoit la tte renverse par l'amour. Il en fallut venir  un
plus grand claircissement, et il dit au Cardinal qu'il aimoit
passionnment une fille du lieutenant gnral d'Andely, en Normandie,
et qu'il ne pouvoit l'obtenir de son pre. Le Cardinal voulut que ce
pre si difficile vnt  Paris; il y arriva tout tremblant d'un ordre
si imprvu, et s'en retourna bien content d'en tre quitte pour avoir
donn sa fille  un homme qui avoit tant de crdit[56].

  [56] _OEuvres de Fontenelle_, _Vie de Corneille_, tome III, p. 122
  et 123 (dition de 1742).

La premire nuit de ses noces, Corneille fut tellement malade que le
bruit courut  Paris qu'il tait mort d'une pneumonie. Mnage fit,
sans perdre de temps, une pice de vers latins en l'honneur du
prtendu dfunt[57].

  [57] PETRI CORNELII EPICEDIUM.

  _Hos versus scripsi quum falso nobis nuntiatum fuisset Cornelium,
  quo die uxorem duxerat, diem suum ex peripneumonia obiisse: nam
  vivit Cornelius, et precor vivat._

    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
    _Vita fugit, sed fama manet tua, maxime vatum,
      Scla feres Clarii munere longa Dei.
    Donec Apollineo gaudebit scena cothurno,
      Ignes dicentur, pulchra Chimena, tui;
    Quos male qui carpsit, dicam, dolor omnia promit,
      Carminis Iliaci nobile carpat opus.
    Itale, testis eris; testis qui flumina potas
      Flava Tagi; nec tu, docte Batave, neges:
    Omnibus in terris per quos audita Chimena;
      Jamque ignes vario personat ore suos.
    Nec tu, crudelis Medea, taceberis unquam,
      Non Graia inferior, non minor Ausonia.
    Vos quoque tergemini, mavortia pectora, fratres,
      Et te, Cinna ferox, fama loquetur anus.
    Quid referam soccos, quos tempora nulla silebunt,
      Totque, Elegeia, tuos, totque, Epigramma, sales?_
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

    (_Miscellanea_, 1652, in 4{o}, p. 17-20.)

Ce morceau est important pour la biographie de Corneille; car, 
dfaut d'acte authentique, il nous fait approximativement connatre
l'poque  laquelle il prit femme. Dans ses vers, Mnage parle
d'_Horace_, de _Cinna_, ce qui prouve que le nouveau mari n'tait pas
fort jeune, comme le dit Fontenelle, mais dj d'un ge mr. _Cinna_
est de 1640; Corneille, n en 1606, se maria donc  trente-quatre ou
trente-cinq ans, et ne tarda gure  devenir pre; car dans une lettre
du 1er juillet 1641[58], il annonce  un ami la grossesse de sa
femme; et le 10 janvier 1642, elle accoucha d'une fille, qui fut
appele Marie.

  [58] Tome X, p. 437.

C'est sans doute vers le temps de son mariage que Corneille entra en
relation avec l'htel de Rambouillet. C'tait l un puissant secours
contre la jalousie de ses ennemis littraires, mais non le moyen de
nourrir et dvelopper cette admirable simplicit qui, dans les moments
de haute et grande inspiration, distinguait son gnie[59]. Dans cette
_Guirlande_ potique que Montausier offrit  Julie d'Angennes trois
ou quatre ans avant de l'pouser, il y a trois fleurs au moins, six
peut-tre,  qui Corneille a dict leurs hommages[60]. Ce fut dans la
chambre bleue de l'htel qu'il lut _Polyeucte_  de belles dames, un
peu offusques de l'austrit de l'ouvrage, et  un vque, fort
bless des excs de zle de l'ardent nophyte[61]. Corneille,  qui
l'habitude de communiquer ses pices, avant la reprsentation,  un
auditoire choisi ne profitait dcidment pas, et qui cependant ne la
perdit point, ne fut, dit-on, consol de sa dconvenue que par les
conseils d'un acteur fort mdiocre, qui ranima son courage et le
dcida  laisser sa pice aux comdiens. On a mme prtendu[62] que
ceux-ci ayant d'abord refus de jouer cette tragdie, Corneille donna
son manuscrit  l'un d'eux, qui le jeta sur un ciel de lit, o il
demeura oubli plus de dix-huit mois; mais M. Taschereau a fait
justice de cette fable invraisemblable.

  [59] Corneille fut de son temps un pote fort  la mode, et fort
  admir des prcieuses. On pourrait l'tablir par de trs-nombreux
  tmoignages. On lit dans le _Dictionnaire des prcieuses_ de
  Somaize (dition de M. Livet, tome I, p. 290): Noziane (_la
  comtesse de Noailles_) est une prcieuse aussi spirituelle qu'elle
  a l'humeur douce. Elle aime le jeu; les vers lui plaisent
  extraordinairement, mais elle ne les sauroit souffrir s'ils ne
  sont tout  fait beaux, et c'est par cette raison qu'elle protge
  les deux Clocrites (_Pierre et Thomas Corneille_), qui ne font
  rien que d'achev, et qui, dans la composition des jeux du cirque,
  surpassent tous les auteurs qui ont jamais crit.--Dans un
  opuscule intitul _la belle de Ludre_, Nancy, 1861, on trouve le
  passage suivant, tir d'une oraison funbre indite: Les
  Benserade, les Racine, les Corneille rendront tmoignage que
  personne ne savoit mieux estimer les choses louables, ni mieux
  louer ce qu'elle estimoit.

  [60] Tome X, p. 10 et 11.

  [61] Voyez tome III, p. 466.

  [62] _Anecdotes dramatiques_, tome II, p. 84.

Il faut dire  la dcharge des auditeurs de Corneille que son
extrieur n'avait rien d'aimable, son dbit rien de sduisant. Nous
avons dj fait remarquer ailleurs[63] que Boisrobert lui reprochait
de barbouiller ses vers; les divers portraits que ses contemporains
ont faits de lui prouvent que ce reproche n'avait rien d'exagr.

  [63] Tome III, p. 254 et 255.

.... Simple, timide, d'une ennuyeuse conversation, dit la
Bruyre[64]; il prend un mot pour un autre, et il ne juge de la bont
de sa pice que par l'argent qui lui en revient[65]; il ne sait pas la
rciter, ni lire son criture.

  [64] _Des Jugements_, n 56, tome II, p. 101 de l'dition de M.
  Servois.

  [65] Corneille ne sentoit pas la beaut de ses vers, a dit
  Segrais (_Mmoires anecdotes_, tome II des _OEuvres_, 1755, p.
  51). Charpentier, plus rigoureux, accusant, comme d'autres l'ont
  fait, Corneille d'avidit et d'avarice, s'exprime ainsi:
  Corneille..., avec son patois normand, vous dit franchement qu'il
  ne se soucie point des applaudissements qu'il obtient
  ordinairement sur le thtre, s'ils ne sont suivis de quelque
  chose de plus solide. (_Carpenteriana_, Paris, 1724, p. 110.)

Vigneul Marville parle  peu prs de mme[66]: A voir M. de
Corneille, on ne l'auroit pas pris pour un homme qui faisoit si bien
parler les Grecs et les Romains et qui donnoit un si grand relief aux
sentiments et aux penses des hros. La premire fois que je le vis,
je le pris pour un marchand de Rouen. Son extrieur n'avoit rien qui
parlt pour son esprit; et sa conversation toit si pesante qu'elle
devenoit  charge ds qu'elle duroit un peu. Une grande princesse, qui
avoit dsir de le voir et de l'entretenir, disoit fort bien qu'il ne
falloit point l'couter ailleurs qu' l'Htel de Bourgogne.
Certainement M. de Corneille se ngligeoit trop, ou pour mieux
dire, la nature, qui lui avoit t si librale en des choses
extraordinaires, l'avoit comme oubli dans les plus communes. Quand
ses familiers amis, qui auroient souhait de le voir parfait en tout,
lui faisoient remarquer ces lgers dfauts, il sourioit et disoit: Je
n'en suis pas moins pour cela Pierre de Corneille. Il n'a jamais
parl bien correctement la langue franoise; peut-tre ne se
mettoit-il pas en peine de cette exactitude, mais peut-tre aussi
n'avoit-il pas assez de force pour s'y soumettre.

  [66] _Mlanges d'histoire et de littrature_, recueillis par
  Vigneul Marville (Bonaventure d'Argonne), 1701, tome I, p. 167 et
  168.

Fontenelle,  la fin du portrait, fort intressant pour nous et fidle
sans aucun doute, qu'il nous a laiss de son oncle, ne rend pas un
tmoignage beaucoup plus favorable de son talent de lecteur: M.
Corneille, dit-il, toit assez grand et assez plein, l'air fort simple
et fort commun, toujours nglig, et peu curieux de son extrieur. Il
avoit le visage assez agrable, un grand nez, la bouche belle, les
yeux pleins de feu, la physionomie vive, des traits fort marqus et
propres  tre transmis  la postrit dans une mdaille ou dans un
buste. Sa prononciation n'toit pas tout  fait nette; il lisoit ses
vers avec force, mais sans grce[67].

  [67] _OEuvres_ de Fontenelle, tome III, p. 124 et 125.

Enfin Corneille, confirmant par avance ces divers tmoignages, a dit
de lui-mme:

    .... L'on peut rarement m'couter sans ennui,
    Que quand je me produis par la bouche d'autrui[68].

  [68] Tome X, p. 477.

Heureusement le jeu des acteurs mit en relief les beauts de
l'admirable tragdie dont le dbit de l'auteur et les prjugs de ses
auditeurs avaient un instant compromis le succs, et _Polyeucte_
parcourut une longue et fructueuse carrire[69]. Les contemporains de
Corneille nous l'ont appris, sans nous fournir toutefois les lments
d'une relation quelque peu suivie de la premire reprsentation de ce
chef-d'oeuvre, dont la date mme est douteuse. On l'a gnralement
place  l'anne 1640, mais un passage de la lettre latine du 12
dcembre 1642, dans laquelle Sarrau engage Corneille  crire un loge
funbre de Richelieu, semble devoir la reporter  l'anne 1643[70].

  [69] Voyez tome III, p. 466-468.

  [70] Voyez tome X, p. 424.--Si cette date tait adopte, ce serait
   la lecture de _Polyeucte_ dont nous venons de parler que se
  rapporterait en partie le passage suivant de la _Bibliothque de
  Goujet_, que nous avons cit au tome IV (p. 277[70-a]), dans la
  _Notice_ de _la Suite du Menteur_. Ces lettres (_de
  Chapelain_).... montrent aussi que Corneille frquentoit souvent
  M. le chancelier Seguier et l'htel de Rambouillet, et qu'il
  lisoit ses pices dramatiques avant de les livrer au thtre.
  (_Lettres du 16 aot 1643 et du 8 novembre 1652._)

    [70-a] O il faut, dans la note 2, remplacer _tome XVII_ par _tome
    XVIII_.

_Pompe_ et _le Menteur_, ces deux pices si diffrentes, sont, comme
nous l'apprend Corneille[71], parties toutes deux de la mme main,
dans le mme hiver. Mais quel est cet hiver? Celui de 1641-1642,
dit-on gnralement; ce serait plutt celui de 1643-1644, si la date
que nous venons de proposer pour _Polyeucte_ paraissait devoir tre
adopte.

  [71] Tome IV, p. 130.

En 1643, Corneille sollicita vainement le droit de faire jouer par qui
bon lui semblerait _Cinna_, _Polyeucte_ et _la Mort de Pompe_, qu'il
avait fait reprsenter d'abord par les comdiens du Marais, et que
d'autres comdiens, le frustrant de son labeur (ce sont ses termes),
avaient entrepris de reprsenter; mais ce privilge, qui ne nous
semble aujourd'hui que la simple garantie de la proprit de son
travail, ne lui fut pas accord[72].

  [72] Voyez _Pices justificatives_, n VII.

_La Suite du Menteur_ parat devoir tre place  l'anne 1644. C'est
aussi en 1644 ou 1645 que vient la premire reprsentation de
_Rodogune_, qui obtint un clatant succs, fort propre  ddommager le
pote des ennuis qu'avait d lui causer le plagiat, d'ailleurs
trs-maladroit, de Gilbert, que nous avons racont tout au long dans
notre _Notice_ sur _Rodogune_[73].

  [73] Tome IV, p. 399.

En 1644, Antoine Corneille, frre de Pierre, et religieux au
Mont-aux-Malades, fut nomm cur de Frville. A cette occasion, il
reut de sa mre,  titre de prt, quelques objets mobiliers et la
casaque de drap noir de son pre, et donna du tout un reu qui prouve
quelle tait encore la simplicit de vie de cette famille  l'poque
mme o l'illustre pote avait dj crit ses chefs-d'oeuvre[74].

  [74] Voyez _Pices justificatives_, n VIII.

La chute de _Thodore_, qui suivit de fort prs l'heureux succs de
_Rodogune_, dut surprendre d'autant plus Corneille qu'il considrait
les choses de trop haut pour tre sensible  ce que le sujet de sa
pice prsentait de choquant, et qu'il s'tonnait de la meilleure foi
du monde de la prvention et de l'aveuglement du public.

Vers cette poque, Louis XIV enfant lui adressa une lettre officielle
afin de le prier de composer des vers pour un grand ouvrage  figures
que prparait Valdor, _les Triomphes de Louis le Juste_[75]. Cet
honneur fut bientt suivi d'un tmoignage d'admiration et d'amiti
venu de moins haut, mais qui probablement toucha encore plus
Corneille: d'un loge des plus enthousiastes parti de la plume de son
cher Rotrou[76]. La manire inattendue dont ces louanges sont amenes,
dans une tragdie romaine, au moyen d'un trange anachronisme, montre
combien ce sincre ami avait recherch l'occasion d'exprimer ses
sentiments d'admiration. Dans _le Vritable Saint-Genest_ (acte I,
scne V), le principal personnage est, comme l'on sait, un comdien
qui devient chrtien et martyr. L'empereur Diocltien, aprs lui avoir
prodigu des loges mrits, l'interroge ainsi:

    Mais passons aux auteurs, et dis-nous quel ouvrage
    Aujourd'hui dans la scne a le plus haut suffrage,
    Quelle plume est en rgne, et quel fameux esprit
    S'est acquis dans le cirque un plus juste crdit.

A quoi Saint-Genest finit par rpondre en faisant allusion  _Cinna_
et  _Pompe_:

    Nos plus nouveaux sujets, les plus digues de Rome,
    Et les plus grands efforts des veilles d'un grand homme,
    A qui les rares fruits que la muse produit
    Ont acquis dans la scne un lgitime bruit,
    Et de qui certes l'art comme l'estime est juste,
    Portent les noms fameux de Pompe et d'Auguste.
    Ces pomes sans prix o son illustre main
    D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain,
    Rendront de leurs beauts votre oreille idoltre,
    Et sont aujourd'hui l'me et l'amour du thtre.

  [75] Voyez notre tome X, p. 104 et suivantes.

  [76] Corneille disait un jour avec orgueil que lui et Rotrou
  feroient subsister des saltimbanques. (_Menagiana_, Paris, 1715,
  tome III, p. 306.)

Nous mentionnerons ici  sa date une lettre du 18 mai 1646, o
Corneille remercie Voyer d'Argenson d'un pome sacr qu'il vient de
recevoir de lui en prsent, et nous fait connatre son opinion sur les
crits de ce genre. Je m'tois persuad, dit-il dans un passage fort
altr par les premiers diteurs, que d'autant plus que les passions
pour Dieu sont plus leves et plus justes que celles qu'on prend pour
les cratures, d'autant plus un esprit qui en seroit bien touch
pourroit faire des pousses plus hardies et plus enflammes en ce
genre d'crire[77].

  [77] Tome X, p. 445.

Voil qui fait pressentir le futur traducteur de _l'Imitation de
Jsus-Christ_. Jusqu' ce moment toutefois Corneille tait
exclusivement occup du thtre, et vers la fin de cette anne 1646,
ou ds les premiers jours de la suivante[78], il fit reprsenter
_Hraclius_, que Boileau appelait une espce de logogriphe[79], mais
dont, malgr la complication volontaire de l'intrigue, le succs ne
fut pas un instant compromis.

  [78] Tome V, p. 115 et 116.

  [79] _Bolana_, Amsterdam, 1742, p. 112.

C'est le 22 janvier 1647, plus de dix ans aprs _le Cid_, que
Corneille fut lu membre de l'Acadmie franaise, qui avait si
vivement critiqu son premier chef-d'oeuvre. Il s'tait vu prfrer
successivement M. de Salomon, M. du Ryer, et il aurait peut-tre
encore chou devant M. Ballesdens si celui-ci n'avait eu le bon got
de se retirer devant lui, et si d'autre part, pour lever un dernier
obstacle, l'illustre candidat n'avait pris soin de faire dire  la
Compagnie: qu'il avoit dispos ses affaires de telle sorte qu'il
pourroit passer une partie de l'anne  Paris[80].

  [80] Tome V, p. 141.

Charles le Brun reproduisit les traits du nouvel acadmicien dans une
excellente peinture, qui est devenue le portrait communment adopt o
tous le reconnaissent[81]. Ce fut, suivant toute apparence, pour l'en
remercier que Corneille crivit, au sujet de la fondation de
l'Acadmie de peinture, la pice de vers intitule: _la Posie  la
Peinture, en faveur de l'Acadmie des peintres illustres_[82]. Il y
clbre le retour de cette belle inconnue, la Libralit, qui,
vainement appele par les potes, semble consentir  reparatre aux
yeux des peintres.

  [81] Il faut consulter sur les portraits de Corneille l'excellente
  notice de M. Hellis intitule: _Dcouverte du portrait de
  Corneille peint par Ch. Lebrun_, Rouen, le Brument, 1848, in-8{o}.
  L'auteur signale particulirement: le portrait grav, in-4{o}, de
  Michel Lasne, qui porte la date de 1643, et qui a t reproduit
  plusieurs fois en tte des oeuvres du pote, notamment dans
  l'dition in-12 de 1644; le portrait fait par le Brun en 1647,
  grav en 1766 par Ficquet, et dont on peut voir la reproduction
  dans l'_Album_ qui accompagne notre dition; le portrait grav par
  Vallet, d'aprs le dessin de Paillet, pour l'dition in-folio, de
  1663, du _Thtre de Corneille_; enfin le portrait maladroitement
  flatt et fort peu ressemblant excut par Sicre, grav par Cossin
  en 1683, et par Lubin pour les _Hommes illustres_ de Perrault,
  publis de 1696  1701. On voit au muse de Rouen, sous le n 477,
  un Portrait de Pierre Corneille par Philippe de Champaigne,
  acquis en 1860; mais cette attribution  Philippe de Champaigne
  ne parat pas mriter beaucoup de confiance.

  [82] Tome X, p. 116.

Nous arrivons au temps de la Fronde, si dsastreux pour l'tat, si
funeste pour les arts et les lettres, particulirement pour les
auteurs dramatiques et les comdiens, et durant lequel, suivant
l'expression de Corneille, les dsordres de la France ont resserr
dans son cabinet ce qu'il se prparait  lui donner[83]. Ces troubles
n'empchrent point toutefois la publication du magnifique ouvrage de
Valdor, auquel avait travaill notre pote: _les Triomphes de Louis le
Juste_. Il parut le 22 mai 1649. On devait tenir naturellement, dans
des circonstances si graves,  ne rien ngliger de ce qui pouvait
rendre  la royaut un peu de prestige et d'clat.

  [83] Tome X, p. 449.--Voyez aussi la _Notice_ d'_Andromde_, tome
  V, p. 248-251.

Il est assez difficile de suivre pendant cette poque le dtail de la
vie de Corneille. Il faut se contenter d'indiquer quelques faits, qui
ont pour nous leur intrt, mais qu'aucun lien commun ne rattache les
uns aux autres. Le _Sonnet au R. P. dom Gabriel_  l'occasion de sa
traduction des _ptres de saint Bernard_[84] nous montre une fois de
plus que notre pote avait ds lors avec divers religieux
d'excellentes relations, qui durent contribuer pour une certaine part
au changement de direction que subit par la suite son talent.

  [84] Tome X, p. 122.

Un billet du 25 aot 1649[85] nous apprend, par le lieu d'o il est
dat, que Corneille avait alors momentanment quitt Rouen, et qu'il
tait  Nemours, trs-probablement chez le mdecin Dub, son parent et
alli, comme il l'appelle, dont il adresse  un de ses amis un ouvrage
tout rcemment publi.

  [85] Tome X, p. 452 et 453.

Vers les derniers jours de 1649, les troubles politiques, un instant
apaiss, laissrent quelque place aux questions littraires. Une
discussion des plus frivoles, mais qui nanmoins conservait, ainsi que
l'a remarqu notre pote, quelque chose de l'ardeur des passions du
moment, occupa vivement les esprits. Il s'agissait de se dterminer
entre le sonnet d'Uranie, par Voiture, et celui de Job, par Benserade.
Corneille, pri de se prononcer  ce sujet, crivit tour  tour trois
petites pices, bien marques au coin de cette rserve propre, dit-on,
aux caractres normands et dans lesquelles il est impossible de
deviner auquel des deux potes il donne vraiment la prfrence[86].
Peut-tre, au fond du coeur, avait-il pour ces deux productions,
alors si gotes, une indiffrence gale, que nous serions, pour notre
compte, trs-dispos  lui pardonner.

  [86] Tome X, p. 125-128.

Enfin le calme devint assez grand pour permettre de reprsenter
_Andromde_ et _Don Sanche_, qui se suivirent de fort prs dans un
ordre assez difficile  dterminer[87].

  [87] Voyez tome V, p. 399 et 400.

Au moment o Corneille venait de faire reprsenter _Andromde_, il se
trouva investi pour un temps de fonctions publiques, qu'il ne regretta
pas plus, sans doute, lorsqu'il les quitta, qu'il ne les avait
souhaites quand on l'en revtit. Le 1er fvrier 1650, le Roi et la
Reine mre quittrent Paris pour Rouen, o Mazarin vint les rejoindre
le 3 du mme mois[88]. Plusieurs des cratures du duc de Longueville,
gouverneur de Normandie, alors prisonnier  Vincennes, furent
destitues pendant ce voyage royal, et la _Gazette_ et divers actes
dcouverts par M. Floquet au greffe de Rouen, et qu'on trouvera  la
suite de cette notice[89], tablissent que le 15 fvrier le sieur
Bauldry, procureur des tats de Normandie, fut remplac dans ses
fonctions par Pierre Corneille, ce qui lui valut, dans l'_Apologie
particulire pour M. le duc de Longueville_, une attaque d'ailleurs
fort adoucie par l'estime dont jouissait le pote. Aprs un loge
trs-complaisamment dvelopp du sieur Bauldry, l'auteur anonyme parle
en ces termes de celui par qui on l'a remplac: On lui a donn un
successeur qui sait fort bien faire des vers pour le thtre, mais
qu'on dit tre assez mal habile pour manier de grandes affaires. Bref,
il faut qu'il soit ennemi du peuple, puisqu'il est pensionnaire de M.
de Mazarin. Du reste, on ne sait rien de la faon dont Corneille
remplit cette charge, qui, l'anne suivante, le 15 mars, fut rendue 
Bauldry, lorsque le duc de Longueville eut fait sa paix avec la cour.
Le 18 mars 1650, Corneille avait vendu et rsign, moyennant six mille
livres tournois, ses offices de conseiller et avocat du Roi  la table
de marbre[90]; il se trouva donc,  partir de ce moment, dpourvu de
toutes fonctions officielles.

  [88] _Gazette_ de 1650, p. 184, et p. 307 et 308.

  [89] Voyez _Pices justificatives_, n IX.

  [90] Voyez _Pices justificatives_, n X.

_Nicomde_ fut reprsent au commencement de 1651. Le ton de ce drame,
lgant mlange de tragique et de familier, procde directement, ce
semble, de l'poque de la Fronde, o, dans les affaires publiques, la
tragdie tournait  l'ironie, et o les plus tristes dsastres, les
plus affreuses misres engendres par les luttes des grands taient
masqus  leurs yeux par des mots spirituels et d'agrables reparties.

Aprs cette pice, Corneille aborde un genre d'crits tout diffrents.
Longtemps, malgr ses sentiments chrtiens, son talent avait eu, dans
la plupart de ses oeuvres, un caractre tout profane. Dans
_Polyeucte_, il avait russi  runir les plus intressantes
conceptions dramatiques  l'expression la plus leve de la foi et de
la ferveur. Dans _Thodore_, il avait espr de remporter de nouveau
un triomphe si difficile; mais la nature du sujet avait t un
obstacle insurmontable, mme pour un pote de gnie. Il ne voulait
cependant pas renoncer  revtir des ornements de la posie les
penses religieuses qui se prsentaient souvent  son esprit et dans
lesquelles ses anciens et vnrs matres ne cessaient de
l'entretenir. Ce fut sans grand'peine assurment qu'il se laissa
persuader par des Pres jsuites de ses amis d'entreprendre la
traduction en vers de _l'Imitation de Jsus-Christ_; et le 15 novembre
1651 il en faisait paratre les vingt premiers chapitres. Pendant
qu'ils taient accueillis avec faveur et mme avec enthousiasme par
tous ceux qui se rjouissaient de cet clatant tmoignage de la
profonde pit du grand pote, on fit  _Pertharite_ (1652) la plus
mauvaise rception[91]. Les circonstances politiques et la misre
gnrale n'taient alors gure favorables au thtre, et Scarron ne
faisait que se rendre l'cho de l'opinion publique en disant dans son
_ptre chagrine_:

    Rien n'est plus pauvre que la scne
    Qu'on vit opulente autrefois,
    Quoique le plaisir de nos rois.
    Il n'est saltimbanque en la place
    Qui mieux ses affaires ne fasse
    Que le meilleur comdien,
    Soit franois, soit italien.
    De Corneille les comdies,
    Si magnifiques, si hardies,
    De jour en jour baissent de prix.

    (_Les OEuvres de M. Scarron_, 1668, tome I, p. 16.)

  [91] Tome VI, p. 5.

Corneille lui-mme s'exprime ainsi dans l'avis _Au lecteur_ de
_Pertharite_[92]: Il est temps.... que des prceptes de mon Horace je
ne songe plus  pratiquer que celui-ci:

    _Solve senescentem mature sanus equum, ne
    Peccet ad extremum ridendus et ilia ducat[93]._

  [92] Tome VI, p. 5.

  [93] Livre I, _ptre_ 1, vers 8 et 9.

Bien des annes plus tard, lorsqu'aprs un long loignement Corneille
tait revenu au thtre, un crivain sans mrite, qui a t du moins
pour lui un sincre ami, et  qui cette amiti a fait crire par
hasard quelques pages naturelles et convaincues, l'abb de Pure,
faisait ainsi l'loge de cette rsolution:

Puisque le plaisir est l'objet naturel et primitif des spectacles,
sitt qu'on s'aperoit que l'on ne plat plus, il faut que le pote
fasse judicieusement sa retraite, qu'il se rsolve de bonne foi 
quitter une place qu'il ne peut tenir, et qu' l'exemple d'un ancien,
il cesse par raison, sans attendre de s'y voir forc par sa foiblesse.
Nous avons vu de nos jours une pareille rsolution qui a pass pour
exemplaire, et dont le souvenir a plu mme aprs la ddite et la
contrevention; mais c'est toujours beaucoup d'avoir pu la former, et
la vanit qui ne nous quitte point ne nous laisse pas souvent cette
libert de reconnotre et encore moins d'avouer nos dfauts[94].

  [94] _Ide des spectacles anciens et nouveaux_, par M. M. D. P.
  (Michel de Pure). A Paris, chez Michel Brunet, 1668, p. 168.

Il n'est pas tonnant qu'aprs le succs si divers de ses deux
derniers ouvrages, _Pertharite_ et le commencement de _l'Imitation_,
Corneille ait longtemps cess de travailler pour le thtre, et se
soit attach avec ardeur  continuer sa pieuse traduction, dont il
avait publi les premiers chapitres sans trop savoir s'il poursuivrait
sa tche, et seulement, nous dit-il, pour coup d'essai, et pour
arrhes du reste[95].

  [95] Tome VIII, p. 17.

Les recherches dont la vie et les oeuvres de Corneille ont t
l'objet dans ces derniers temps ont en partie combl le vide que ses
biographes du dix-huitime sicle avaient laiss dans l'histoire des
annes o il demeura loign du thtre. En 1840, M. Deville a
communiqu  l'Acadmie de Rouen la description d'un registre de la
paroisse Saint-Sauveur de Rouen, qui contient les comptes dresss par
Pierre Corneille en sa qualit de marguillier et de trsorier en
charge de ladite paroisse, pour l'anne coule de Pques 1651 
Pques 1652[96]. M. Clestin Port publia en 1852 quatre lettres
indites, adresses par Pierre Corneille au R. P. Boulard, abb
coadjuteur de Sainte-Genevive, au sujet de la traduction de
_l'Imitation_. La premire est de la veille de Pques 1652, et il y
est question de ces comptes de la paroisse Saint-Sauveur dont nous
venons de parler; la dernire est du 10 juin 1656[97]. Enfin, en 1867,
une intressante communication de M. Gosselin  M. Taschereau nous
montre Corneille faisant en 1652 quelques acquisitions dans une vente
de livres  Rouen[98].

  [96] Voyez _Pices justificatives_, n XI.

  [97] Voyez tome X, p. 458-473.

  [98] La bibliothque mise en vente, par suite de saisie, tait
  celle d'un commis au greffe du parlement de Normandie. On lit dans
  le procs-verbal de la premire vacation:

  _Corneille._  Neuf livres in-octavo couverts de parchemin, tous
      10.         diffrents, contre les jsuites, adjugs  M.
                  Corneille, demeurant rue de la Pie,  6 livres.

  Dans celui d'une vacation suivante:

  _Corneille._  Un BLONDI _de Roma triumphante_, in-folio couvert
     227.         en bois, adjug audit sieur Corneille,  8 livres.

  Et enfin dans la sixime et dernire:

  _Corneille._  Un DANTE italien, in-folio, adjug audit sieur
     244.         Corneille, 12 livres.

  Rien jusque-l ne prouve qu'il soit ici question de Pierre plutt
  que de Thomas. M. Gosselin, prvoyant l'objection, la rfute
  ainsi: A cela je n'ai qu'une rponse  faire: c'est que l'anne
  dernire, ayant trouv  la foire de Saint-Romain un mauvais
  exemplaire de _de Roma triumphante_, j'y ai vu,  ne m'y pas
  tromper, cinq  six mots de la main de Pierre Corneille. J'ai
  voulu l'acheter, mais il tait trop tard; une personne, que je
  n'ai pu connatre, l'avait, avant moi, pay et fait mettre en
  rserve. (_OEuvres compltes de P. Corneille_, dition de M. J.
  Taschereau, 1857, tome I, p. XXIV et XXV.)

  Il serait fort intressant de reconstituer la bibliothque de
  Corneille. Par malheur, je n'ai  mentionner, outre le volume qui
  lui fut donn en prix (voyez ci-dessus, p. XIX), et ceux qui
  prcdent, que deux autres ouvrages. Encore le second donne-t-il
  lieu  un doute trs-fond (voyez ci-aprs). Ce sont: 1 _les
  Tableaux des deux Philostrate_, volume in-folio, qui porte au
  commencement la signature de Pierre Corneille et  la fin celle de
  Thomas Corneille, et tait conserv par un M. de Boisguilbert prs
  de Louviers; le sujet de _Rodogune_ fait partie de ces tableaux;
  c'est peut-tre la vue de la gravure qui a donn au pote l'ide
  de le traiter. 2 _Aresta amorum, Parisiis, apud J. Ruellium_. Sur
  le titre est crit: _Par Martial d'Auvergne, procureur au
  parlement de Paris. Corneille a...._ La fin du mot est dans la
  marge et ne se lit pas bien. L'orthographe _an_, avec un accent
  circonflexe, n'tait pas inconnue du temps de Corneille; mais nous
  avons toute raison de croire que ce n'tait pas la sienne (voyez
  tome XI, p. XC).

  Le premier de ces renseignements nous a t fourni par un carton
  de _Notes et documents manuscrits relatifs  P. Corneille_, venant
  de M. Houel et de quelques autres personnes, et faisant partie de
  la bibliothque de M. le baron Taylor, qui a bien voulu nous les
  communiquer; le second est d  l'obligeance de M. Julien Travers.

Si l'on joint aux lettres publies par M. Port l'ensemble des prfaces
des diverses ditions de _l'Imitation_, que nous avons pour la
premire fois rassembles d'une manire complte, si l'on prend la
peine de lire en note au commencement de chacun des chapitres la
description des divers sujets des gravures que le traducteur y avait
jointes dans plusieurs ditions, et si l'on considre le soin qu'il
avait pris de les accompagner de devises choisies avec une ingnieuse
recherche, soit par lui soit par ses amis, on n'aura pas de peine 
croire que Corneille, qui avait toujours t (_Polyeucte_ ne permet
gure d'en douter) un chrtien sincre, ait, en s'loignant du
thtre, embrass avec ferveur les pratiques de la dvotion.

Les documents que nous venons de mentionner ne devaient pas tre
ignors au moment de la mort de Corneille. Si l'on ne s'occupa pas
alors de les runir, c'est qu' cette poque on ne s'intressait
qu'aux oeuvres d'un pote, non  sa personne, et encore, parmi ses
oeuvres, aux plus brillantes et aux plus clbres. Quant aux
commentateurs et aux biographes du dix-huitime sicle, Voltaire et
Fontenelle, ils n'auraient eu garde d'insister sur ces dtails, mme
s'ils les eussent connus. Ces vrits auraient t de celles que ce
dernier et gardes dans sa main, car d'ordinaire les critiques de ce
temps ne poussaient pas la sincrit jusqu' rapporter, en historiens
fidles, mme les faits contraires  leurs convictions.

Pendant cette priode de la vie de Corneille, claire dans ces
dernires annes, comme nous venons de le voir, d'un jour nouveau, on
fit courir encore le bruit de sa mort, qui fut dmenti en ces termes
par Loret, dans _la Muse historique_ du 2 janvier 1655:

      Par je ne sais quels colporteurs
    Un de nos plus fameux auteurs
    Fut occis ds l'autre semaine,
    C'est--dire, ils prirent la peine
    De crier partout son trpas,
    Quoique dfunt il ne ft pas.
    Cet auteur est Monsieur Corneille,
    Qui du Parnasse est la merveille,
    Dans la France fort estim,
    Et surtout beaucoup renomm
    Pour ses beaux pomes comiques,
    Mais encor plus pour les tragiques,
    Par lesquels il a mrit
    D'ennoblir sa postrit,
    Ds le temps de ce prince auguste
    Que l'on nommoit Louis le Juste.
      Divin gnie! esprit charmant!
    Rare honneur du pays normand!
    Mon illustre compatriote,
    Dont l'me est  prsent dvote,
    Dtruisant cette folle erreur,
    Qui me mettoit presque eu fureur,
    Mon me est aujourd'hui ravie
    De te restituer la vie.

Les rares petites pices de vers chappes  Corneille vers ce
temps-l se distinguent presque toutes par leur caractre srieux.
Nous citerons l'pitaphe d'lisabeth Ranquet, morte au mois d'avril
1654,  Briquebec, en odeur de saintet[99]; un sonnet d'un tour
trs-ferme, pour obtenir la confirmation des lettres de noblesse de
1637, mises en question par la dclaration du 30 dcembre 1656[100];
un autre, plein de fiert, plac en 1657 par Campion en tte de ses
_Hommes illustres_[101]. Ce n'tait plus d'ailleurs qu'avec peine que
Corneille se dcidait  crire de ces petites posies. Gilles Boileau,
qui lui avait demand des vers sur la mort du prsident Pomponne de
Bellivre, et auquel il rpondit,  ce qu'il parat, qu'il n'avait ni
le talent de louer, ni celui de blmer, fait vivement ressortir le
contraste que forme un refus ainsi motiv avec la conduite qu'il avait
tenue prcdemment. En exhalant sa mauvaise humeur  cette occasion,
il numre une srie d'opuscules, dont quelques-uns n'ont pas encore
t retrouvs[102].

  [99] Tome X, p. 133.

  [100] Tome X, p. 135.

  [101] Tome X, p. 137.

  [102] Tome X, p. 473-476.

Corneille tant parvenu  la cinquantaine tout occup de graves
penses, de pieuses rsolutions, semblait s'tre pour jamais loign
du thtre, lorsqu'un incident assez simple vint changer ses nouvelles
habitudes, modifia ses dispositions, et lui fit reprendre ses anciens
travaux. En 1658, la troupe de Molire s'tablit  Rouen vers Pques,
et y resta jusqu'au mois d'octobre. Un auteur dramatique, mme devenu
marguillier, a bien du mal  ne point frquenter le thtre, surtout
lorsqu'on y joue ses pices, et il lui est difficile de rester
indiffrent  la vue des belles et aimables personnes qui y
remplissent avec clat les principaux rles. On remarquait
principalement dans cette troupe la du Parc, assez habituellement
appele la Marquise. Corneille, charm, se mit bientt  la
clbrer, tant sous cette dnomination que sous celle d'_Iris_.
Comment ce chrtien austre, dj sur le penchant de l'ge,
parvient-il  parler de sa passion potique  la jeune et jolie
comdienne, sans scandaliser et sans faire sourire? comment sait-il
prendre un ton presque badin, sans rien perdre de sa dignit? c'est ce
qu'il est plus facile de sentir que d'expliquer, et nous ne saurions
mieux faire que de renvoyer le lecteur aux posies mmes: Iris, dit
le pote,

    Iris, que pourriez-vous faire
    D'un galant de cinquante ans[103]?

Cependant, si draisonnable que lui paraisse cet amour, il s'y laisse
entraner, et l'on sent que sous la frivolit apparente du langage se
cache un sentiment profond, qui nous parat s'tre prolong plus
encore qu'on ne l'a cru. Est-il bien hardi de supposer que c'est ce
sentiment qui a inspir  Corneille, dans les pices postrieures  ce
temps, ses types de vieillards amoureux, trs-neufs dans la tragdie,
et d'une vrit fort originale[104]? L'lgie _Sur le dpart d'Iris_
se termine de faon  faire croire que cet hommage fut le terme de ce
commerce de galanterie[105]; mais les vers amoureux continurent: il
suffit pour le voir de feuilleter les oeuvres de Corneille. Cette
disposition d'esprit aidant, il fit bon accueil aux prsents et aux
propositions encourageantes de Foucquet, qui l'engageait  travailler
de nouveau pour le thtre. Voici en quels termes il lui rpond:

    Je sens le mme feu, je sens la mme audace
    Qui fit plaindre le Cid, qui fit combattre Horace;
    Et je me trouve encor la main qui crayonna
    L'me du grand Pompe et l'esprit de Cinna.
    Choisis-moi seulement quelque nom dans l'histoire
    Pour qui tu veuilles place au temple de la Gloire[106].

Entre plusieurs sujets que le Surintendant lui proposa, Corneille
s'arrta  celui d'_OEdipe_[107]. La pice russit parfaitement, et
valut au pote, de la part du Roi, des libralits, qu'il considra
comme des ordres tacites, mais pressants, de consacrer aux
divertissements de Sa Majest ce que l'ge et les vieux travaux lui
avaient laiss d'esprit et de vigueur[108]. Il agit en consquence.
Aprs avoir crit pour Marie-Thrse d'Autriche un sixain destin 
tre mis en musique par Lambert[109], il clbra le mariage de cette
princesse avec le roi de France dans le _Prologue_ de _la Toison
d'or_, pice reprsente avec grande pompe  Neubourg, aux frais de M.
de Sourdeac, et plus tard  Paris, avec un succs et un clat dont
nous avons rapport tout au long les abondants tmoignages[110].

  [103] Tome X, p. 168.

  [104] Voyez tome X, p. 146, note 2.

  [105] Tome X, p. 148 et 149.

  [106] Tome VI, p. 122.

  [107] Tome VI, p. 124.

  [108] Tome VI, p. 126.

  [109] Tome X, p. 153.

  [110] Tome VI, p. 223-227.

Le 31 octobre 1660 est la date de l'_Achev d'imprimer_ d'une dition
importante des oeuvres de Corneille, revue par lui avec le soin le
plus consciencieux. Une de ses lettres nous le montre occup de cette
rvision. Ds le 9 juillet 1658, il crit  l'abb de Pure qu'il
compte avoir termin dans deux mois la correction de ses ouvrages, si
quelque nouveau dessein ne vient l'interrompre[111]. Depuis plusieurs
annes Corneille s'apercevait avec douleur que les immenses progrs
qu'il avait plus que personne introduits dans la langue et dans l'art
dramatique faisaient plus vivement ressortir la faiblesse relative de
ses premiers ouvrages[112]. Comme il arrive toujours  la suite d'un
grand mouvement littraire, les grammairiens et les critiques taient
venus en foule. En 1647, Vaugelas avait crit ses judicieuses
_Remarques_, et Corneille en tint compte, dans sa rvision, avec une
dfrence dont on n'avait pas t suffisamment frapp, mais que nous
avons signale  l'attention du lecteur dans la prface de notre
_Lexique_, et dont l'examen des variantes fournira des preuves
nombreuses. Il tait loin, on le conoit, d'accepter aussi volontiers
les dcisions de l'abb d'Aubignac, qui, dix ans aprs Vaugelas, en
1657, avait crit sur _la Pratique du thtre_ un livre o, se
proclamant de sa propre autorit le lgislateur de la scne, il
exagrait fort les rigueurs d'Aristote et d'Horace, abusait
trangement des aveux pleins de noblesse et de sincrit que notre
pote avait eu l'imprudence de faire devant lui, et s'attribuait le
mrite des progrs accomplis de son temps.

  [111] Tome X, p. 482.

  [112] Santeul, dans un passage curieux, qu'on a nglig de
  recueillir, nous montre notre pote proccup de l'avenir, et
  prvoyant que sa diction paratra un jour suranne: La langue
  franoise est une grande reine qui change de sicle en sicle
  d'quipage et de couleurs, parce que l'usage est un tyran qui la
  gouverne sans raison. Le grand Corneille me dit trs-souvent (lui
  dont le thtre est si bien par) qu'il sera un jour habill  la
  vieille mode. (_Rponse de Santeul  la critique des inscriptions
  faites pour l'arsenal de Brest._)

M'tant avanc, dit-il, dans la connoissance des savants de notre
sicle, j'en rencontrai quelques-uns assez intelligents au thtre,
principalement dans la thorie et dans les maximes d'Aristote, et
d'autres qui s'appliquoient mme  la considration de la pratique, et
tous ensemble approuvrent les sentiments que j'avois de l'aveuglement
volontaire de notre sicle, et m'aidrent beaucoup  confondre
l'opinitret de ceux qui refusoient de cder  la raison: si bien que
peu  peu le thtre a chang de face, et s'est perfectionn jusqu'
ce point que l'un de nos auteurs les plus clbres (_en marge_:
Monsieur de Corneille) a confess plusieurs fois, et tout haut, qu'en
repassant sur des pomes qu'il avoit donns au public avec grande
approbation, il y a dix ou douze ans, il avoit honte de lui-mme, et
piti de ses approbateurs[113].

  [113] _Pratique du thtre_, p. 26 et 27.

Parfois d'Aubignac donne  Corneille de grands loges, mais presque
toujours avec l'intention bien marque de limiter son gnie et de
restreindre l'admiration qu'il excite. Ainsi, dfendant les longues
dlibrations qui se trouvent dans certaines tragdies: J'exhorte,
dit-il, autant que je le puis, tous les potes d'en introduire sur
leur thtre tant que le sujet en pourra fournir, et d'examiner
soigneusement avec combien d'adresse et de varit elles se trouvent
ornes chez les anciens, et, j'ajoute, dans les oeuvres de M.
Corneille; car si on y prend bien garde, on trouvera que c'est en cela
principalement que consiste ce qu'on appelle en lui _des merveilles_,
et ce qui l'a rendu si clbre[114].

  [114] _Ibidem_, p. 403.

Aprs avoir lu le passage qui prcde, on comprend que notre pote
crive  l'abb de Pure avec sa fiert nave: Je ne suis pas
d'accord avec M. d'Aubignac de tout le bien mme qu'il a dit de
moi[115].

  [115] Tome X, p. 486.

Il eut l'ambition fort lgitime de prendre  son tour la parole sur
des questions qu'il avait si bien tudies et qui lui importaient si
fort, et joignit  son dition de 1660 trois _Discours_ sur le
thtre, et des _Examens_ de chacune de ses pices reprsentes
jusqu' cette poque.

Corneille prend au dbut de ce travail un ton modr et modeste, qu'on
peut regarder comme une adroite critique de celui de d'Aubignac: Je
hasarderai quelque chose, dit-il, sur cinquante ans de travail pour la
scne, et en dirai mes penses tout simplement, sans esprit de
contestation qui m'engage  les soutenir, et sans prtendre que
personne renonce en ma faveur  celles qu'il en aura conues[116].
Ces paroles adresses au public se trouvent commentes par les
explications que Corneille donne  l'abb de Pure, dans la lettre que
nous avons dj cite[117]: Bien que je contredise quelquefois M.
d'Aubignac et Messieurs de l'Acadmie, je ne les nomme jamais, et ne
parle non plus d'eux que s'ils n'avoient point parl de moi.

  [116] Tome I, p. 16.

  [117] Tome X, p. 487.

On ne saurait trop apprcier chez l'imptueux auteur de l'_Excuse 
Ariste_ et de la _Lettre apologtique_ les modifications que l'ge et
l'exprience avaient apportes  son temprament littraire. Il a su
si heureusement, et avec une si habile modration, faire dominer dans
son nouveau travail la forme du prcepte et de la fine observation,
que les lecteurs qui ngligent de lire la lettre  l'abb de Pure
avant d'aborder les _Discours_ sur le thtre et les _Examens_,
peuvent prendre cette dfense, adroite et souvent solide, pour un
simple trait thorique.

Au commencement de l'anne 1661, nous trouvons Corneille fort occup
des dmarches  faire pour placer son second fils comme page chez la
duchesse de Nemours[118], dmarches couronnes, du reste, d'un prompt
succs. Vers la fin de la mme anne, une curieuse lettre  l'abb de
Pure[119], jusqu'ici fort mal publie[120], nous apprend qu'il a dj
presque achev les trois premiers actes de _Sertorius_; nous le voyons
persuad qu'il n'a rien crit de mieux, et le public contemporain
semble avoir partag cette opinion[121].

  [118] Voyez tome X, p. 488 et 489.

  [119] Voyez tome X, p. 489-492.

  [120] Voyez tome X, p. 490, notes 1, 4 et 5, et p. 491, note 4.

  [121] Voyez tome VI, p. 353 et 354.

Au mois d'avril 1662, il crit au mme abb de Pure: Le dmnagement
que je prpare pour me transporter  Paris me donne tant d'affaires
que je ne sais si j'aurai assez de libert d'esprit pour mettre
quelque chose cette anne sur le thtre[122]. Il ne fit, en effet,
rien reprsenter en 1662; et au commencement d'octobre il n'avait pas
encore quitt Rouen[123]. Non-seulement aucun ouvrage dramatique, mais
nulle pice de vers ne vient se placer dans cette anne, qu'un
dmnagement de pote semble, on a peine  le croire, avoir occupe ou
du moins trouble tout entire. C'est, il est vrai,  cette poque que
se rattache la _Plainte de la France  Rome_, crite  l'occasion de
l'insulte faite au duc de Crquy, ambassadeur de France, par les
Corses de la garde du Pape; mais nous avons prouv que cette pice de
vers, attribue sans hsitation  Corneille par la plupart de ses
diteurs et de ses biographes, n'est point de lui, mais de
Flchier[124].

  [122] Voyez tome X, p. 494.

  [123] Tome X, p. 496.

  [124] Voyez tome X, p. 367 et 368.

O Corneille vint-il habiter  Paris en quittant Rouen? Ce fut, selon
M. douard Fournier,  l'htel de Guise, rue du Chaume, o est
aujourd'hui le palais des Archives. Il est vrai qu'en 1663 d'Aubignac
nous apprend que notre auteur y avait le couvert et la table, et
Tallemant des Raux raconte qu'il avait trouv moyen d'y avoir une
chambre[125]; mais cela ne s'applique-t-il pas aux sjours passagers
que le pote venait faire seul  Paris, dans le temps o il habitait
encore Rouen, plutt qu' une installation permanente et complte avec
femme et enfants?

  [125] Voyez tome X, p. 183 de notre dition.

On peut tre encore plus tent de le croire si l'on remarque que le 7
septembre 1655, Tristan l'Hermite mourut  l'htel de Guise, comme
nous l'apprend Loret par les vers suivants de sa _Muse historique_:

    Mardi, cet auteur de mrite,
    Que l'on nommoit Tristan l'Hermite,
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
    Dcda d'un mal de poulmon
    Dans le trs-noble htel de Guise,
    O ce prince, qu'un chacun prise,
    Par ses admirables bonts,
    Ses soins et gnrosits,
    Ds longtemps s'toit fait paratre
    Son bienfaiteur, Mcne, et matre.

N'est-il pas probable que Corneille eut ds 1655 la survivance de ce
logis, ds longtemps consacr  un pote dramatique, et auquel sa
supriorit sur tous ses rivaux lui donnait une sorte de droit?

En tout cas, il est certain qu'il n'alla pas s'tablir en 1662 rue
d'Argenteuil, et qu'il y vint beaucoup plus tard qu'on ne l'a cru; il
n'y tait pas encore fix en 1676, car, ainsi que l'a remarqu M.
Taschereau[126], une procuration du 23 aot 1675, relative  la
tutelle des enfants d'un cousin de Corneille, avec qui il paraissait
fort li, et qu'il avait charg depuis son dpart de Rouen d'y
surveiller ses intrts[127], prouve qu' cette poque Pierre
Corneille demeurait rue de Clry, paroisse Saint-Eustache[128]. Il y
habitait encore au commencement de l'anne suivante, comme le montre
une _Liste (avec les adresses) de Messieurs de l'Academie francoise en
Ianuier 1676_, la seule de ce genre que nous connaissions pour tout le
dix-septime sicle[129].

  [126] _OEuvres compltes de P. Corneille_, 1857, tome I, p. XXVI.

  [127] Voyez _Pices justificatives_, n XII.

  [128] Voyez _Pices justificatives_, n XIII.

  [129] Cette liste, de format in-4{o}, a t publie chez Pierre le
  Petit, imprimeur ordinaire du Roi et de l'Acadmie. L'exemplaire
  que nous en avons vu appartient  la Bibliothque impriale, o il
  porte le n Z-2284/Hf 76. L'article consacr  Corneille y est
  ainsi conu:

  1647. Pierre Corneille, cy-deuant Aduocat General  la Table de
        marbre de Normandie, _ru de Clery_.

En 1662, Colbert fit dresser par Costar et Chapelain une double liste
des savants et des crivains qui paraissaient mriter des pensions du
Roi. Corneille est naturellement sur l'une et sur l'autre. Les
jugements qui se rapportent  lui et que nous reproduisons
ailleurs[130] lui sont trs-favorables. Par malheur, on se montra
beaucoup moins prodigue envers lui d'argent que d'loges; et tandis
que le 1er janvier 1663 la pension de Mzerai tait fixe  quatre
mille livres et celle de Chapelain et de plusieurs autres  trois,
notre pote n'en obtint que deux mille, dont il parut, du reste, fort
satisfait, car il exprima son contentement avec beaucoup d'effusion
dans un _Remercment_ en vers, o il rappelle les louanges qu'il a
adresses au Roi dans ses ouvrages. Moins empress, il est vrai, 
l'gard de Colbert, il laissa passer plus d'un an avant de lui
tmoigner sa reconnaissance[131].

  [130] Voyez tome X, p. 175.

  [131] Voyez _ibidem_, p. 176.

A la fin de janvier 1663, peu de temps aprs avoir reu sa pension,
Corneille fit reprsenter _Sophonisbe_, qui eut une vogue assez
grande, mais de peu de dure, et qui donna lieu  divers crits de
Donneau de Vis et de d'Aubignac, dont on trouvera l'analyse dans la
_Notice_ consacre  cet ouvrage[132]. Nous y avons runi plusieurs
tmoignages qui semblent tablir d'une manire certaine que cette
pice a t, ainsi que beaucoup d'autres tragdies de Corneille,
retouche avant l'impression. Un passage de d'Aubignac, qui nous avait
chapp, semble encore confirmer ce fait: Toutes les choses qu'il a
pu rformer dans sa _Sophonisbe_ ont t rajustes, mais assez mal,
comme on l'a remarqu  la nouvelle couleur qu'il a depuis peu donne
au mauvais mariage de cette reine, fait un peu trop  la hte, l'ayant
prtext de quelques vieilles lois des Africains; et maintenant il dit
que je me suis tromp dans mes observations. Cela vraiment est bien
fin, de corriger ses fautes et soutenir hardiment que l'on n'en a
point fait, et d'avancer que je dormois ou que je rvois ailleurs
durant la reprsentation; ses amis, qui lors toient auprs de moi,
savent bien que j'tois assez attentif, et que je me plaignois souvent
de leur interruption, quand ils exigeoient de moi des louanges que ma
conscience ne pouvoit donner[133].

  [132] Tome VI, p. 449 et suivantes.

  [133] _Seconde Dissertation.... sur.... Sertorius. Recueil de
  Granet_, tome I, p. 285.

Au mois d'aot 1664, _Othon_ eut  son tour un remarquable succs.
Puis un an se passe sans que Corneille fasse rien paratre de nouveau.
Le 19 juillet 1665, il obtient un privilge pour une traduction des
_Louanges de la sainte Vierge_ attribues  saint Bonaventure, et la
publie  ses frais le 22 aot, chez Gabriel Quinet. Si ce coup
d'essai ne dplat pas, dit le pote dans l'avis _Au lecteur_, il
m'enhardira  donner de temps en temps au public des ouvrages de cette
nature; et il ajoute, avec un regret sincre, il faut le croire, mais
que peut-tre on aura quelque peine  regarder comme trs-profond: Ce
n'est pas sans beaucoup de confusion que je me sens un esprit si
fcond pour les choses du monde, et si strile pour celles de
Dieu[134].

  [134] Tome IX, p. 6.

Jusqu'alors Corneille, quoique sans cesse expos aux traits de l'envie
et engag parfois dans les luttes littraires les plus animes, avait
t un pote heureux: de prompts succs avaient balanc ses chutes, et
il avait t l'objet des hommages les plus flatteurs. Tout Paris, dit
Perrault dans ses _Hommes illustres_, a vu un cabinet de pierres de
rapport fait  Florence, et dont on avoit fait prsent au cardinal
Mazarin, o entre les divers ornements dont il est enrichi, on avoit
mis aux quatre coins les mdailles ou portraits des quatre plus grands
potes qui aient jamais paru dans le monde: savoir Homre, Virgile, le
Tasse et Corneille. On ne peut pas croire qu'il entrt de la flatterie
dans ce choix, et qu'il n'ait t fait par la voix publique,
non-seulement de la France, mais de l'Italie mme, assez avare de
pareils loges. Cette espce d'honneur n'est pas ordinaire, et peu de
gens en ont joui, comme M. Corneille, pendant leur vie.... Il seroit
malais d'exprimer les applaudissements que ses ouvrages reurent. La
moiti du temps qu'on donnoit aux spectacles s'employoit en des
exclamations qui se faisoient de temps en temps aux plus beaux
endroits, et lorsque par hasard il paroissoit lui-mme sur le thtre,
la pice tant finie, les exclamations redoubloient et ne finissoient
point qu'il ne se ft retir, ne pouvant plus soutenir le poids de
tant de gloire[135].

  [135] _Hommes illustres_, Paris, 1677 et 1678, p. 96.

Nous arrivons maintenant  l'poque douloureuse de la vie de
Corneille. A la fin de 1665, nous le voyons signalant dans un sixain
spirituel et mordant les retards apports au payement de sa
pension[136]. Un peu plus tard, il laisse paratre dans un remercment
adress  Saint-vremont, qui avait dfendu sa _Sophonisbe_, les
apprhensions que lui avait causes le succs de l'_Alexandre_ de
Racine[137], apprhensions que l'accueil fait cinq mois aprs 
l'_Agsilas_ ne fut point de nature  calmer. _Attila_, un peu plus
heureux devant le public, eut toutefois encore  essuyer de mordantes
critiques. Mais les difficults de la vie, les contrarits
d'amour-propre ne sont rien auprs des chagrins dont Corneille se vit
frapp. Il avait quatre fils: deux au service, o ils faisaient
vaillamment leur devoir, et deux autres, beaucoup plus jeunes, qui
taient confis (cela est certain pour l'un et probable pour l'autre)
aux soins des Pres jsuites, comme Corneille l'avait t lui-mme.

  [136] Tome X, p. 185.

  [137] Voyez tome X, p. 498.

Le 6 juillet 1667, le second, que nous avons vu page de la duchesse de
Nemours, bless au pied au sige de Douai, est ramen  Paris, et on
le rapporte sur un brancard dans la maison de son pre[138]. Peu de
temps aprs, dans la mme anne, le troisime fils du pote, Charles
Corneille, filleul du P. de la Rue, qui a dplor son trpas dans une
touchante lgie latine[139], mourait  quatorze ans, au moment o sa
prcoce intelligence faisait concevoir  son pre les plus lgitimes
esprances.

  [138] Voyez tome X, p. 189, note 2.--Rappelons  ce propos que
  Corneille n'habitait pas alors rue d'Argenteuil, puisque, comme
  nous l'avons vu, il logeait encore en 1676 rue de Clry.

  [139] Tome X, p. 383.--La devise place en tte de cette lgie
  est reproduite dans la _Philosophie des images_ du P. Menestrier,
  1682, p. 314.

Sept ans plus tard, en 1672, nous trouvons un tmoignage de l'amiti
de Corneille pour le P. de la Rue, dans le soin qu'il prit de traduire
son pome latin _Sur les Victoires du Roi_, et surtout de dire 
Louis XIV, en lui prsentant sa traduction, qu'elle n'galoit point
l'original du jeune jsuite, qu'il lui nomma[140]. Avant et aprs
cette traduction, Corneille composa encore d'autres vers sur les
campagnes du Roi et des imitations de pices latines de Santeul. En
1670, il publia son _Office de la sainte Vierge_, ddi  la Reine, et
accompagn d'une _Approbation_ date d'octobre 1669.

  [140] Voyez tome X, p. 193.

Nous avons eu occasion d'indiquer tout  l'heure combien la renomme
naissante de Racine portait ombrage  Corneille, et dj nous avions
dit ailleurs quelle impatience lui causaient les plus innocentes
malices de son jeune rival[141]. Soumettre deux potes si diffrents
d'ge, de talent, de caractre,  un vritable concours semblait
impossible. Henriette d'Angleterre y parvint pourtant, et Corneille,
qui avait imprudemment accept un sujet auquel ses qualits ne
convenaient point, donna dans _Tite et Brnice_ (1670) une triste
preuve de l'affaiblissement de son gnie[142].

  [141] Voyez ci-dessus, p. LII, et tome III, p. 107, note 2.--La
  plupart des tmoignages contemporains tablissent que Corneille
  tait exempt de toute envie, mais que, de fort bonne foi, il
  n'apprciait pas  sa valeur le talent de Racine. Valincourt dit,
  en parlant de ce pote, dans une lettre adresse  l'abb
  d'Olivet: qu'tant all lire au grand Corneille la seconde de ses
  tragdies, qui est _Alexandre_, Corneille lui donna beaucoup de
  louanges, mais en mme temps lui conseilla de s'appliquer  tout
  autre genre de posie qu'au dramatique, l'assurant qu'il n'y toit
  pas propre. Corneille toit incapable d'une basse jalousie: s'il
  parloit ainsi  Racine, c'est qu'il pensoit ainsi; mais vous savez
  qu'il prfroit Lucain  Virgile. (_Histoire de l'Acadmie
  franoise_, dition de M. Livet, tome II, p. 336.) Il tait
  particulirement bless du dfaut d'exactitude historique qu'il
  remarquait dans certains ouvrages de Racine: tant une fois prs
  de Corneille sur le thtre,  une reprsentation du _Bajazet_, il
  me dit: Je me garderois bien de le dire  d'autre que vous, parce
  qu'on diroit que j'en parlerois par jalousie; mais prenez-y garde,
  il n'y a pas un seul personnage dans le _Bajazet_ qui ait les
  sentiments qu'il doit avoir, et que l'on a  Constantinople: ils
  ont tous, sous un habit turc, le sentiment qu'on a au milieu de la
  France. Il avoit raison, et l'on ne voit pas cela dans Corneille:
  le Romain y parle comme un Romain, le Grec comme un Grec, l'Indien
  comme un Indien, et l'Espagnol comme un Espagnol. (_Mmoires
  anecdotes_ de Segrais, tome II des _OEuvres_, 1755, p. 43.)

  [142] Voyez tome VII, p. 185-196.--Nous avons reproduit  la page
  193 de la _Notice_ de _Tite et Brnice_ quatre vers rapports par
  Subligny, dont nous ne connaissions pas l'auteur et que nous
  regardions comme tant probablement de celui qui les avait cits.
  Voici la pice mme d'o ils sont tirs; nous en devons la
  communication  l'obligeance de M. Paul Lacroix:

  A MONSIEUR DE CORNEILLE L'AIN, _sur le rle de Tite dans sa_
  Brnice.

  Quand Tite dans tes vers dit qu'il se fait tant craindre,
  Qu'il n'a qu' faire un pas pour faire tout trembler,
  Corneille, c'est LOUIS que tu nous veux dpeindre;
  Mais ton Tite  LOUIS ne peut bien ressembler:
  Tite, par de grands mots, nous vante son mrite;
  LOUIS fait, sans parler, cent exploits inous;
          Et ce que Tite dit de Tite,
  C'est l'univers entier qui le dit de LOUIS.

  (_Billets en vers de M. de Saint-Ussans._ Paris, Jean Guignard et
  Hilaire Foucault, 1688, p. 6.)

Le privilge de cette tragdie fait mention d'une traduction en vers
de _la Thbade_ de Stace, dont un livre tout au moins, le second,
parat avoir t imprim, mais probablement comme essai et 
trs-petit nombre. Corneille, dcourag sans doute du peu de succs de
cette tentative, n'aura pas jug  propos d'y donner suite. On n'a pas
pu retrouver un seul exemplaire de l'ouvrage[143].

  [143] Voyez tome X, p. 245 et 246.

Il eut une heureuse inspiration en 1674, lorsqu'il se fit le
collaborateur de Molire, et consacra une quinzaine, nous dit-il, 
crire une grande partie de la tragdie-ballet de _Psych_[144], et
notamment cette scne si dlicate et si tendre o Psych dclare 
l'Amour les sentiments qu'il lui fait prouver.

  [144] Voyez tome VII, p. 280 et 288.

Aprs avoir compos encore quelques vers en l'honneur de Louis XIV, et
particulirement _les Victoires du Roi sur les tats de Hollande_,
autre traduction d'un pome du P. de la Rue[145], Corneille fit jouer,
en 1672, sa _Pulchrie_ par les comdiens du Marais, et se montra
satisfait du demi-succs qu'elle obtint[146]. Il l'avait lue plusieurs
fois avant la reprsentation  des auditeurs de son choix. Il s'tait
fait une habitude de ces lectures. Les gens de qualit tenaient 
grand honneur d'tre consults par lui, et en 1661 Molire nous
prsente un de ses Fcheux s'criant:

    Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait,
    Et Corneille me vient lire tout ce qu'il fait.

    (_Les Fcheux_, acte I, scne 1, vers 53 et 54.)

  [145] Tome X, p. 252.

  [146] Voyez tome VII, p. 378.

En 1674, de nouveaux malheurs de famille vinrent assaillir le pote:
son vaillant fils, qui en 1667 tait revenu bless du sige de Douai,
fut frapp mortellement au sige de Grave,  la tte de la compagnie
qu'il commandait en qualit de lieutenant de cavalerie. Son pauvre
pre ne travailla plus gure  partir de ce nouveau deuil. Il termina
sa carrire dramatique  la fin de l'anne par _Surna_[147], et
n'crivit plus que quelques petits pomes officiels ou des suppliques
en vers ou en prose.

  [147] Tome VII, p. 455.

Deux de ces pices sont surtout intressantes.

D'abord un placet, par lequel Corneille rappelle  Louis XIV la
promesse qu'il lui a faite depuis quatre ans d'un bnfice pour Thomas
Corneille, son quatrime fils, et qu'il termine si hardiment en lui
disant:

    Qu'un grand roi ne promet que ce qu'il veut tenir[148].

Ce placet, qu'on tait tent de regarder comme une boutade qui, au
lieu d'avoir t adresse au Roi, tait demeure renferme dans le
portefeuille du pote, ou n'avait du moins circul que dans un petit
cercle d'amis; ce placet, que Granet croyait publier pour la premire
fois d'aprs un manuscrit, nous l'avons trouv, non sans tonnement,
imprim en 1677 dans le _Mercure_, un an ou deux  peine aprs le
moment o il fut crit. C'est l un curieux tmoignage  joindre 
ceux qu'une tude attentive permettrait aujourd'hui de runir sur les
liberts littraires du sicle de Louis XIV.

  [148] Tome X, p. 308.

Ensuite cette belle et touchante ptre _Au Roi_, qui est comme le
testament potique de Corneille, et dans laquelle il recommande, avec
une loquence si simple, ce qu'il avait de plus cher au monde: ses
chefs-d'oeuvre, pour lesquels il craignait l'oubli; puis ses deux
derniers fils: le capitaine, pour qui il tremblait; l'ecclsiastique,
sur qui il cherche encore  attirer l'attention royale, et qui obtint
enfin, le 20 avril 1680, l'abbaye d'Aiguevive en Touraine[149]. Se
peut-il que cette noble supplique n'ait pas suffi pour assurer la
tranquillit de sa vieillesse? Pourquoi faut-il qu'il ait t oblig
d'crire  Colbert la lettre dchirante dans laquelle il se plaint du
malheur qui l'accable depuis quatre ans, de n'avoir plus de part aux
gratifications dont Sa Majest honore les lettres?

  [149] Tome X, p. 313 et 314, et p. 501.

Aux motifs d'inquitude qu'avait alors Corneille se joignait l'ennui
d'un long procs intent  sa famille par suite d'une tutelle de son
pre, et dans lequel il jugea utile d'intervenir, quoique n'ayant pas
t d'abord compris dans la poursuite[150].

  [150] Voyez _Pices justificatives_, n XIV.

C'est  cette poque de la vie du pote que se rapporte la lettre
suivante, crite, en 1679, par un Rouennais  un de ses amis, et
publie par M. Em. Gaillard, qui, par malheur, ne dit ni o est
l'original de la lettre, ni quel en est l'auteur, ni  qui elle est
adresse[151]:

J'ai vu hier M. Corneille, notre parent et ami; il se porte assez
bien pour son ge. Il m'a pri de vous faire ses amitis. Nous sommes
sortis ensemble aprs le dner, et en passant par la rue de la
Parcheminerie, il est entr dans une boutique pour faire raccommoder
sa chaussure, qui toit dcousue. Il s'est assis sur une planche, et
moi auprs de lui; et lorsque l'ouvrier eut refait, il lui a donn
trois pices qu'il avoit dans sa poche. Lorsque nous fmes rentrs, je
lui ai offert ma bourse; mais il n'a point voulu la recevoir ni la
partager. J'ai pleur qu'un si grand gnie ft rduit  cet excs de
misre.

  [151] _Nouveaux Dtails sur P. Corneille_, dans le _Prcis
  analytique des travaux de l'Acadmie de Rouen_, 1834, p. 167.

Au commencement de 1680, sitt, dit le _Mercure_[152], que le mariage
(_du Dauphin_) fut dclar, Corneille, alors g de prs de
soixante-quatorze ans, alla prsenter au Roi et au jeune prince une
pice de vers sur ce sujet. Tout ce morceau est empreint de la plus
vive tristesse, et du sentiment, hlas! trop sincre, qu'a le pote de
la caducit de son gnie. C'est avec une relle conviction qu'il dit
au Dauphin:

    Quel supplice pour moi, que l'ge a tout us,
    De n'avoir  t'offrir qu'un esprit puis[153]!

et qu'il termine par ces mots:

    De quel front oserois-je, avec mes cheveux gris,
    Ranger autour de toi les Amours et les Ris?
    Ce sont de petits dieux, enjous, mais timides,
    Qui s'pouvanteroient ds qu'ils verroient mes rides;
    Et ne me point mler  leur galant aspect,
    C'est te marquer mon zle avec plus de respect[154].

  [152] Le _Mercure galant_, mars 1680, p. 261.

  [153] Tome X, p. 334.

  [154] Tome X, p. 339.

Ce sont l les derniers vers qui nous restent de lui, les derniers
sans doute qu'il ait crits. Depuis lors son unique travail fut la
rvision dfinitive de ses oeuvres pour l'dition de 1682. Il ne
parat pas que cette dition ait t bien fructueuse pour lui.

Le 10 novembre 1683, il vendit sa maison de Rouen, de la rue de la
Pie, moyennant quatre mille trois cents livres, sur lesquelles il ne
devait lui en revenir que treize cents, les trois mille autres tant
destines  l'amortissement de la pension, jusqu'alors garantie par
cette proprit, qu'il payait pour sa fille Marguerite, religieuse au
couvent des dominicaines[155]. Corneille n'intervint pas
personnellement dans cet acte d'amortissement; il n'y figure que par
l'entremise de le Bovier de Fontenelle, son beau-frre; son neveu nous
apprend le triste motif qui le tint loign: Ses forces, dit-il,
diminurent toujours de plus en plus, et la dernire anne de sa vie
son esprit se ressentit beaucoup d'avoir tant produit et si
longtemps[156].

  [155] _Notice sur la maison et la gnalogie de Corneille_, par A.
  G. Ballin, Rouen, mai 1833, p. 8.--Voyez les _Pices
  justificatives_, n XV.

  [156] _OEuvres_ de Fontenelle, tome III, p. 120.

Son dnment ne fit que s'accrotre  l'approche de ses derniers
moments, et Boileau indign alla chez le Roi pour faire rtablir la
pension de Corneille, et offrit le sacrifice de la sienne. Action
trs-vritable, dit Louis Racine, que m'a raconte un tmoin encore
vivant; on a eu tort de la rvoquer en doute, puisque Boursault, qui
ne devoit pas tre dispos  le louer, la rapporte dans ses
lettres[157]. Le Roi envoya immdiatement deux cents louis; ce fut la
Chapelle, parent de Boileau, qui fut charg de les porter. Le P.
Tournemine, qui met en doute l'exactitude de tout ce rcit, convient
toutefois de cette circonstance[158]. Ce secours avait t bien
tardif; l'illustre pote expira peu de jours aprs l'avoir reu[159].
Il mourut dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684[160].

  [157] _Mmoires sur la Vie de Jean Racine_, dans les _OEuvres_ de
  Racine publies par M. Mesnard, tome I, p. 265.--Boursault
  rapporte le fait  la page 465 des _Lettres nouvelles_.

  [158] _Dfense du grand Corneille_ en tte des _OEuvres diverses_
  de P. Corneille (Paris, 1738, in-12), p. XXXII et XXXIII.

  [159] _Mercure galant_, octobre 1684, p. 179.

  [160] Voyez _Rpublique des lettres_, janvier 1685, p. 33; et
  ci-aprs, _Pices justificatives_, n XVI.

       *       *       *       *       *

Comme c'est une loi dans cette Acadmie (_l'Acadmie franaise_), dit
Fontenelle, que le directeur fait les frais d'un service pour ceux qui
meurent sous son directorat, il y eut une contestation de gnrosit
entre M. Racine et M. l'abb de Lavau,  qui feroit le service de M.
Corneille, parce qu'il paroissoit incertain sous le directorat duquel
il toit mort. La chose ayant t remise au jugement de la Compagnie,
M. l'abb de Lavau l'emporta, et M. de Benserade dit  M. Racine: Si
quelqu'un pouvoit prtendre  enterrer M. Corneille, c'toit vous:
vous ne l'avez pourtant pas fait[161].

  [161] _OEuvres_ de Fontenelle, tome III, p. 120.

Ce  quoi il pouvait prtendre  plus juste titre et ce qu'il obtint,
ce fut l'honneur de louer dignement son illustre rival. Lorsque, le 2
janvier 1685, Thomas Corneille, lu  l'unanimit  la place que son
frre laissait vacante  l'Acadmie franaise, eut prononc son
discours de rception, ce fut Racine qui lui rpondit. Il sut faire de
son illustre prdcesseur un portrait  la fois brillant et familier,
fort connu assurment, mais dont rien ne saurait tenir lieu  la fin
d'une tude sur Corneille, car en mme temps qu'il rsume le jugement
des contemporains, il devance celui de la postrit avec une
exactitude, une justesse que le temps nous permet aujourd'hui
d'apprcier et d'admirer:

Lorsque, dans les ges suivants, on parlera avec tonnement des
victoires prodigieuses et de toutes les grandes choses qui rendront
notre sicle l'admiration de tous les sicles  venir, Corneille, n'en
doutons point, Corneille tiendra sa place parmi toutes ces merveilles.
La France se souviendra avec plaisir que sous le rgne du plus grand
de ses rois a fleuri le plus grand de ses potes. On croira mme
ajouter quelque chose  la gloire de notre auguste monarque lorsqu'on
dira qu'il a estim, qu'il a honor de ses bienfaits cet excellent
gnie; que mme, deux ou trois jours avant sa mort, et lorsqu'il ne
lui restoit plus qu'un rayon de connoissance, il lui envoya encore des
marques de sa libralit, et qu'enfin les dernires paroles de
Corneille ont t des remercments pour Louis le Grand.

Voil, Monsieur, comme la postrit parlera de votre illustre frre;
voil une partie des excellentes qualits qui l'ont fait connotre 
toute l'Europe. Il en avoit d'autres, qui bien que moins clatantes
aux yeux du public, ne sont peut-tre pas moins dignes de nos
louanges: je veux dire homme de probit et de pit, bon pre de
famille, bon parent, bon ami. Vous le savez, vous qui avez toujours
t uni avec lui d'une amiti qu'aucun intrt, non pas mme aucune
mulation pour la gloire, n'a pu altrer. Mais ce qui nous touche de
plus prs, c'est qu'il toit encore un trs-bon acadmicien; il
aimoit, il cultivoit nos exercices[162]; il y apportoit surtout cet
esprit de douceur, d'galit, de dfrence mme, si ncessaire pour
entretenir l'union dans les compagnies. L'a-t-on jamais vu se prfrer
 aucun de ses confrres? L'a-t-on jamais vu vouloir tirer ici aucun
avantage des applaudissements qu'il recevoit dans le public? Au
contraire, aprs avoir paru en matre et, pour ainsi dire, rgn sur
la scne, il venoit, disciple docile, chercher  s'instruire dans nos
assembles; laissoit, pour me servir de ses propres termes, laissoit
ses lauriers  la porte de l'Acadmie[163]; toujours prt  soumettre
son opinion  l'avis d'autrui, et de tous tant que nous sommes, le
plus modeste  parler,  prononcer, je dis mme sur des matires de
posie.

  [162] Il serait assez difficile de dterminer au juste dans quelle
  mesure Corneille participait aux travaux de l'Acadmie; toutefois
  le passage suivant des _Factums_ de Furetire semble indiquer
  qu'il n'assistait pas fort rgulirement aux sances ordinaires:

  Si en gnral j'ai appel _jetonniers_ ceux qui sont assidus 
  l'Acadmie pour vaquer au travail du _Dictionnaire_, je n'ai pu
  trouver de nom plus propre et plus significatif pour les
  distinguer des acadmiciens illustres par leur qualit et par leur
  mrite, dont les noms sont dans la liste, qui n'ont aucune part 
  cet ouvrage et qui ne se trouvent qu'aux assembles solennelles de
  rceptions; encore n'ai-je pas la gloire de l'invention de ce
  titre: elle est due au grand Corneille, qui en a t le parrain,
  et qui donna un billet d'exclusion au sieur de la Fontaine parce
  qu'il le jugeoit dangereux aux jetons, sur le fondement que c'est
  un misrable qu'on nourrit par charit et qui en a besoin pour
  subsister. On ne peut pcher aprs l'exemple d'un si grand homme,
  et son autorit est de tel poids, que tous les confrres ont suivi
  son exemple, et se traitent les uns les autres de _jetonniers_,
  selon qu'ils affectent plus ou moins d'tre assidus, et de se
  trouver avant que l'heure sonne pour participer  cette
  distribution. (_Recueil des Factums_ d'Antoine Furetire, dition
  de M. Asselineau, tome I, p. 304.)

  Nous ne pouvons contrler aujourd'hui ce que dit Furetire, et il
  serait imprudent de lui accorder trop de confiance. Remarquons
  toutefois que le peu de documents dont nous pouvons disposer nous
  montrent en effet Corneille assistant aux crmonies publiques,
  mais ne prenant pas toujours une part bien active aux occupations
  de la Compagnie. Ainsi en 1672, lorsque l'Acadmie franaise se
  rend  Versailles pour remercier le Roi d'avoir remplac le
  chancelier Seguier comme protecteur de la Compagnie, le _Mercure_
  du mois de mars (tome I, p. 221 et 222) signale la prsence de
  Corneille; au contraire, nomm membre d'une commission qui fut
  occupe, du 14 aot au 12 octobre 1673,  runir, pour la
  prparation du _Dictionnaire_, des _Observations touchant
  l'orthographe_, il n'a mme pas mis son visa  ce travail, o ses
  opinions sur l'orthographe, places dans l'_Avertissement_ de son
  dition du _Thtre_ publie en 1663, ont t longuement discutes
  et en gnral favorablement reues. Voyez les _Cahiers de
  remarques sur l'orthographe franoise_ que j'ai publis en 1863
  (p. VIII, XXIII et 97.)

  Ses collgues du reste n'exigeaient pas de lui une trop rigoureuse
  exactitude, fiers qu'ils taient de le possder parmi eux. Ce
  n'est pas la coutume de l'Acadmie, dit Segrais dans ses
  _Mmoires_, de se lever de sa place dans les assembles pour
  personne, chacun demeure comme il est; cependant lorsque M.
  Corneille arrivoit aprs moi, j'avois pour lui tant de vnration
  que je lui faisois cet honneur. C'est lui qui a form le thtre
  franois. (_Mmoires anecdotes_ de Segrais, tome II des
  _OEuvres_, p. 158.)

  [163] Laisse en entrant ici tes lauriers  la porte.

  (_Horace_, vers 1376, tome III, p. 342.)




PICES JUSTIFICATIVES

DE LA NOTICE BIOGRAPHIQUE[164].

  [164] Ces pices, dj connues pour la plupart, mais seulement par
  extraits, ont t presque toutes copies  Rouen sous la direction
  de M. Ch. de Beaurepaire, archiviste de la Seine-Infrieure. Elles
  sont en grande partie dues  ses recherches et  celles de MM.
  Floquet, Deville et Gosselin.


I.--Page XIX.

_Actes de baptme de Pierre Corneille._

Le neuvieme jour [de juin 1606], Pierre, fils de M. Pierre Corneille,
a est baptis. Le parrain, M. Pierre le Pesant, secretaire du Roy, et
Barbe Houel. (_Registre de la paroisse Saint-Sauveur de Rouen, dpos
au greffe du tribunal de premire instance de Rouen._)

       *       *       *       *       *

Le vendredi neuvieme, Pierre, fils de M. Pierre Corneille, a est
baptis. Le parrain, M. Pierre le Pesant, secretaire du Roy, et
damoiselle Barbe Houel. (_Registre de la paroisse Saint-Sauveur de
Rouen, dpos  la mairie de Rouen._)


II.--Page XXI.

_Rception de Pierre Corneille comme avocat par la cour de Rouen._

Du mardi XVIIIe jour de juin 1624, Me Pierre Corneille, licenci es
loix, aprs que par ordonnance de la Cour a est inform d'office,
par les conseillers commissaires  ce dputs, de sa vie, moeurs,
actions, comportemens, religion catholique, apostolique et romaine;
oi sur ce le procureur general du Roi, et de son consentement, a est
receu advocat en ladite cour, et a fait et prest le serment en tel
cas requis et accoustum. (_Archives du greffe de l'ancien parlement
de Rouen._)


III.--Page XXI.

_Nomination de Pierre Corneille, comme avocat du Roi en la Table de
marbre._

Jay receu de Me Pierre Corneille le jeune la somme de trois cens
soixante et quinze livres pour la resignation de loffice de conseiller
et advocat du Roy antien  la table de marbre du Pallais  Rouen pour
le siege des eaues et forestz aux gaiges et droicts y appartenant
faicte  son profict par Me Pierre Desmogeretz qui a pai l'annuel
duquel office ledit Corneille a est pourveu. Faict  la Rochelle le
XVIIIe novembre XVI{c} vingt huict. Sign Deligny, et au dos
Enregistr au Contrle gnral des finances par moy soubsign commis
audit contrle. A Paris le dernier de decembre XVI{c} vingt huict.
Sign Sublet.

       *       *       *       *       *

Jay receu de Me Pierre Corneille la somme de CVIII l. pour le droit
de mar d'or de loffice de conseiller et advocat du Roy antien a la
table de marbre du Pallais  Rouen pour le siege des eaues et forestz
dont il a est pourveu pour la resignation de Me Pierre Desmogeretz.
Faict  Paris le XXXe decembre 1628. Sign de la Court, et au dos
Enregistr au Contrle general des finances par moy soubsign commis
audit contrle. A Paris le dernier de decembre 1628. Sign Sublet, et
plus bas, collationn par moy conseiller secrettaire du Roy et de ses
finances. Sign Couppeau.

       *       *       *       *       *

LOUIS[165] par la grace de Dieu Roy de France et de Navare A tous ceux
qui ces presentes verront salut savoir faisons que pour le bon et
louable rapport qui faict nous a est de la personne de notre cher et
bien am Me Pierre Corneille et de ses sens suffisance loiaut
preudhommie experience et bonne dilligence a icelluy pour ces causes
et autres a ce nous mouvans. Avons donn et octroi donnons et
octroions par ces presentes l'office de notre Conseiller et advocat
antien  la table de marbre du Pallais  Rouen pour le siege des eaux
et foretz que nagueres soulloit tenir et exercer Me Pierre
Desmogeretz dernier paisible possesseur dIcelluy vaccant a present par
la resignation quil en a faite par sa procuration cy attache soubz le
contrescel de notre chancelerie. Pour le dit office avoir tenir et
doresnavant exercer en jouir et user par le dit Corneille aux honneurs
authoritez prerogatives preeminences franchises libertez gaiges,
droictz de chauffages proffictz revenus et esmolumens accoustumez et y
appartenans telz et semblables qu'en jouissoit le dit Desmogerets tant
quil nous plaira, encore quil ne vive les quarante jours portez par
noz ordonnances de la rigueur desquelles nous l'en avons rellev et
dispens attendu le droit annuel pour ce par luy pai Sy donnons en
mandement a nos amez et feaux conseillers les gens tenans notre court
de parlement de Rouen. Qu'aprs leur estre apparu des bonne vie
moeurs conversation et religion Catholique apostolicque et Romaine
du dit Corneille et de luy pris et receu le serment en tel cas requis
et accoustum Ilz le mettent et instituent ou facent mettre et
instituer de par nous en possession et saisine du dit office l'en
faisant jouir et user aux honneurs authoritez prerogatives
preeminences franchises libertez gaiges droictz de chevauche profictz
revenus et esmollumens susdit plainement paisiblement et a luy obeir
et entendre de tous ceux et ainsy quil appartiendra ez choses touchant
et concernant le dit office Pourveu touttesfois qu'il nayt au dit
siege aucuns parens ni alliez au degr de nos ordonnances a peyne de
nullit des presentes et de sa reception. Mandons en outre a noz amez
et feaux conseillers les Presidens et tresoriers generaux de France 
Rouen que par le receveur et paieur des gaiges des officiers du dit
siege ou autres noz officiers comptables qu'il appartiendra ilz facent
paier et dellivrer au dit Corneille les ditz gaiges et droictz
doresnavant par chacun an aux termes et en la maniere accoustume A
commencer du jour et datte des presentes Rapportant lesquelles ou
coppie dicelles deument collationne pour une fois seulement. Avec
quittance du dit Corneille sur ce suffisante. Nous voullons les ditz
gaiges et droictz et que pai baill luy aura est estre pass et
allou en la despense des comptes des dits receveurs qui les auront
paiez par noz amez et feaux les gens de noz comptes a Rouen ausquelz
mandons ainsy le faire sans difficult car tel est notre plaisir En
tesmoing de quoy nous avons faict mettre notre scel  ces dites
presentes donnes a Paris le dernier jour de decembre l'an de grace
XVI{c} vingt huict et de notre regne le XIXe. Et sur le reply est
escript par le Roy Couppeau et scell sur double queue du grand sceau
de cire jaulne et a cost est escript Le dit Me Pierre Corneille a
est receu au dit estat et office dadvocat du Roy pour les eaues et
forestz au dit siege de la table de marbre suivant ces presentes et a
faict et prest le serment a ce requis et accoustum a Rouen en
parlement le seizi{e} jour de febvrier XVI{c} vingt et neuf sign
Deschamps.

  [165] On lit en marge: Ad{at} du Roy en la Table du Marbre.

       *       *       *       *       *

Les presidens et Tresoriers generaux de France en Normandie au bureau
des finances en la generallit de Rouen veu par nous les lettres
pattentes du Roy donnes  Paris le dernier jour de decembre dernier
par lesquelles Sa Majest a donn et octroi a Me Pierre Corneille
loffice de son conseiller et advocat antien a la table de marbre du
pallais  Rouen pour le siege des eaues et forestz que nagueres
soulloit tenir et exercer Me Pierre de Mogeretz dernier paisible
possesseur d'Icelluy vaccant lors par la resignation quil en a faicte
Pour le dit office avoir tenir et doresnavant exercer en jouir et user
par le dit Corneille aux honneurs, authoritez prerogatives
preeminences franchises libertez gaiges droicts de chauffages
proffictz revenus et esmollumens accoustumez et y appartenant telz
semblables qu'en jouissoit le dit Desmogeretz Nous mandant Sa dite
Majest le faire paier des dits gaiges et droitz comme plus amplement
les dites lettres patentes le contiennent desquelles et apprs quil
nous est apparu de sa reception en la court de Parlement de Rouen le
XVIe jour de febvrier dernier, Consentons Entant qu'a nous est
lentherinement Mandant aux receveurs du domaine en la vicomt de
Vernon chacun en lanne de son exercice paier bailler et dellivrer au
dit Me Pierre Corneille les gaiges de huict vingtz dix livres au dit
office appartenant telz et semblables qu'en a jouy le dit Demogeretz
aux termes et en la maniere acoustume A commencer les cours d'Iceux
du jour et dabte des dites lettres de provision, desquelles rapportant
par celluy des dits receveurs qui en fera le premier paiement coppie
et de ces presentes pour une fois seullement avec quittance sur ce
suffisante Seront les ditz gaiges et droicts par nous passez et
allouez en leurs estatz partout qu'il appartiendra Donn  Rouen le
neuf{e} jour de mars XVI{c} vingt et neuf.

       *       *       *       *       *

Jay Receu de Me Pierre Corneille la somme de cent huict livres pour
le droit de mar dor de loffice de conseiller du Roy et son premier
advocat du Roy en la marine de France au siege general de la table de
marbre de notre pallais  Rouen dont il a est pourveu par la
demission de Me Pierre Desmogeretz, faict  Paris le VIIIe janvier
1629 Sign de la Court et au dos Enregistre au contrle general des
finances par moy soubsign commis au dit contrle le dixe de Janvier
1629 Sign Sublet et plus bas Collationn par moy Conseiller
Secrettaire du Roy et de ses finances Sign Couppeau.

       *       *       *       *       *

LOUIS par la grace de Dieu Roy de France et de Navarre A tous ceux qui
ces presentes verront salut Savoir faisons que pour le bon rapport
qui nous a est faict de la personne de notre cher et bien am Me
Pierre Corneille et de ses sens suffisance loiaut preudhommie
experience et bonne dilligence a Icelluy pour ces causes et autres A
ce nous mouvans Avons a la nomination de notre tres cher cousin le sr
Cardinal de Richelieu Grand Me chef et Sur Intendant general de la
navigation et commerce de France Aiant pouvoir de ce donn et octroi
donnons et octroions par ces presentes loffice de notre conseiller et
premier advocat en ladmiraut de France au siege general de la table
de marbre de notre pallais a Rouen que nagueress soulloit tenir et
exercer Me Pierre Demogeretz dernier paisible possesseur d'Icelluy
vaccant a present par la resignation quil en a faicte par sa
procuration cy avec La dite nomination attache soubz le contre scel
de notre chancelerie. Pour le dit office avoir tenir et doresnavant
exercer en jouir et user par le dit Corneille aux honneurs auctoritez
prerogatives preeminences exemptions franchises libertez gaiges
droictz fruictz proffictz revenus et esmollumens y apartenant telz et
semblables quen jouissoit le dit Demogeretz Tant quil nous plaira Sy
donnons en mandement a noz amez et feaux conseillers les gens tenans
notre court de Parlement a Rouen qu'apres leur estre apparu des bonne
vie moeurs conversation et relligion catholique apostolique et
romaine du dit Corneille et de luy prins et receu le serment en tel
cas requis et accoustum Ilz le mettent et instituent ou facent mettre
et instituer de par nous en possession et saisine du dit office len
faisant jouir et user aux honneurs aucthoritez prerogatives
preeminences exemptions franchises libertez gaiges droicts fruicts
profficts revenus et esmollumens susdits plainement et paisiblement Et
a luy obeir et entendre de tous ceux et ainsy quil apartiendra ez
choses touchant et concernant le dit office, pourveu touttefois que le
dit Corneille n'ayt au dit siege aucuns parens ny alliez au degr de
noz ordonnances a peine de nullit des presentes et de sa reception
Mandons en outre a noz amez et feaux conseillers les Presidens et
tresoriers generaulx de France audict Rouen que par le Receveur et
paieur des gaiges des officiers dudit siege Ilz facent paier audit
Corneille les dits gaiges et droictz doresnavant par chacun an A
commencer du jour et date des presentes Rapportant lesquelles ou
coppie d'Icelles deuement collationne pour une fois seullement avec
quittance dudit Corneille sur ce suffisante Nous voullons les dits
gaiges et droictz estre passez et allouez en la despence des comptes
dudit receveur desduicts et rabattus de sa recepte par noz amez et
feaux les gens de noz comptez  Rouen ausquelz mandons ainsy le faire
sans difficult Car tel est notre plaisir en tesmoing de quoy nous
avons faict mettre notre scel  ces dites presentes donnes  Paris le
dix{e} jour de Janvier lan de grace mil six cens vingt neuf et de notre
regne le dix neuf{e} et sur le reply est escript par le Roy sign
Couppeau et scell sur double queue du grand sceau de cire jaulne et a
cost du dit reply est escript le dit Me Pierre Corneille a est
receu au dit estat et office dadvocat du Roy en ladmiraut de France
au siege de la table de marbre du pallais  Rouen suivant ces
presentes et a faict et prest le serment a ce requis A Rouen en
parlement le seizi{e} jour de febvrier XVI{c} vingt neuf sign
Deschamps.

       *       *       *       *       *

Les Presidens et tresoriers generaulx de France en Normandie au bureau
des finances en la generallit de Rouen, Veu par nous les lettres
pattentes du Roy donnez a Paris le dix{e} jour de Janvier dernier par
lesquelles Sa Majest a la nomination de son tres cher cousin le sr
Cardinal de Richelieu grand M{re} chef et surintendant general de la
navigation et commerce de France aiant pouvoir de ce a donn et
octroi A Me Pierre Corneille loffice de son conseiller et premier
advocat en ladmiraut de France au siege general de la table de marbre
du pallais a Rouen que nagueres soulloit tenir et exercer Me Pierre de
Mogeretz dernier paisible possesseur d'Icelluy. Vaccant lors par la
resignation quil en a faicte pour le dit office avoir tenir et
doresnavant exercer en jouir et user par le dit Corneille aux honneurs
aucthoritez prerogatives preeminences exemptions franchises libertez
gaiges droictz fruicts profficts revenus et esmollumens y appartenans
telz et semblables qu'en jouissoit le dit de Mogeretz. Nous mandant Sa
dite Majest le faire paier de ses gaiges et droicts comme plus
amplement les dites lettres pattentes le contiennent desquelles et
appres qu'il nous est apparu de sa reception en la court de Parlement
de Rouen le seizi{e} jour de febvrier dernier consentons en tant qu'a
nous est lentherinement Mandant aux receveurs generaux des finances en
la generallit de Rouen chacun en lanne de son exercice paier bailler
et dellivrer au dit Me Pierre Corneille aux termes et en la maniere
accoustume les gaiges de VIII{XX} X{lt} attribuez au dit office telz
et semblables qu'en jouissoit le dit de Mogeretz, a commencer le cours
d'Iceux du jour et datte des dites lettres de provision desquelles
raportant par celluy des dits receveurs qui en fera le premier
paiement coppie et de ces presentes pour une fois seulement avec
quittance sur ce suffisante Seront les dits gaiges et droictz par nous
passez et Allouez en leurs estatz par tout quil apartiendra donn a
Rouen le neuf{e} jour de mars mil VI{c} vingt neuf.

    (_Archives de la Seine-Infrieure._)


IV.--Page XXVI.

_Lettres de noblesse accordes, le 24 mars 1637,  Pierre Corneille,
pre du pote[166]._

  [166] Ces lettres de noblesse furent enregistres, le 27 mars
  1637, dans la chambre des comptes de Normandie, et renouveles par
  Louis XIV, en mai 1669, en faveur de Pierre et de Thomas
  Corneille.

LOUIS, par la grce de Dieu, roy de France et de Navarre,  tous
presens et advenir, salut.

La Noblesse, fille de la Vertu, prend sa naissance, en tous estats
bien polics, des actes genereux de ceux qui tesmoignent, au peril et
pertes de leurs biens et incommoditez de leurs personnes, estre utiles
au service de leur prince et de la chose publicque; ce qui a donn
subject aux roys nos predecesseurs et  nous, de faire choix de ceux
qui par leurs bons et louables effects ont rendu preuve entiere de
leur fidellit, pour les eslever et mettre au rang des nobles, et, par
ceste prerogatifve, rendre leurs vie et actions remarquables  la
posterit. Ce qui doibt servir d'emulation aux autres  ceste exemple,
de s'acquerir de l'honneur et reputation, et esperance de pareille
rescompence.

Et d'autant que par le tesmoignage de nos plus speciaux serviteurs
nous sommes deuement inform que nostre am et feal Pierre Corneille,
issu de bonne et honorable race et famille, a toujours eu en bonne et
singuliere recommandation le bien de cest estat et le nostre en divers
emplois qu'il a eus par nostre commandement et pour le bien de nostre
service et du publicq et particulierement en l'exercice de l'office de
maistre de nos eaues et forestz en la vicomt de Rouen, durant plus de
vingt ans, dont il s'est acquitt avec un extreme soing et fidelit,
pour la conservation de nos dictes forests, et en plusieurs autres
occasions o il s'est port avec tel zele et affection que ses
services rendus et ceux que nous esperons de luy  l'advenir, nous
donnent subject de recongnoistre sa vertu et merites, et les decorer
de ce degr d'honneur, pour marque et memoire  sa posterit.

Savoir faisons que nous, pour ces causes et autres bonnes et justes
considerations  ce nous mouvans, voulant le gratifier et
favorablement traicter, avons le dict Corneille de nos grace specialle
plaine puissance et authorit royalle, ses enfans et posterit, masles
et femelles, nais et  naistre en loyal mariage, annoblys et
annoblissons, et du tittre et quallit de noblesse decor et decorons
par ces presentes signes de notre main. Voulons et nous plaist qu'en
tous actes et endroicts, tant en jugement que dehors, ilz soient tenus
et reputtez pour nobles, et puissent porter le titre d'escuyer, jouir
et uzer de tous honneurs, privilleges et exemptions, franchises,
prerogatives, preeminences dont jouissent et ont accoustum jouyr les
autres nobles de nostre royaume, extraictz de noble et ancienne race,
et, comme telz, ilz puissent acquerir tous fiefz, possessions nobles,
de quelque nature et quallit qu'ilz soient et d'iceux, ensemble de
ceux qu'ils ont acquis et leur pourroient escheoir  l'advenir, jouir
et uzer tout ainsy que s'ils estoient nais et issus de noble et
ancienne race, sans qu'ils soient ou puissent estre contraincts en
vuider leurs mains, ayant d'habondant au dict Corneille et  sa
posterit, de nostre plus ample grace, permis et octroi, permettons
et octroyons qu'ils puissent doresnavant porter partout et en tous
lieux que bon leur semblera, mesmes faire eslever par toutes et
chacune leurs terres et seigneuries, leurs armoiries timbreez telles
que nous leur donnons et sont cy empreintes[167], tout ainsy et en la
mesme forme et maniere que font et ont accoustum faire les autres
nobles de nostre dict royaume.

  [167] D'azur,  une face d'or, charge de trois testes de lion de
  gueules, et accompagne de trois estoiles d'argent, deux en chef
  et une en pointe. (_Armorial gnral de la France_, Ville de
  Paris, tome I, fol. 1066. Bibl. imp., dpartement des
  manuscrits.)--Voir ces armoiries dans l'_Album_ joint  notre
  dition.

Sy donnons en mandement  nos amez et feaux conseillers les gens
tenans nostre cour des aides  Rouen, et autres nos justiciers et
officiers qu'il appartiendra, chacun en droict soy, que de nos
presente grace, don d'armes, et de tout le contenu ci-dessus ils
facent, souffrent et laissent jouir et uzer pleinement, paisiblement
et perpetuellement le dit Corneille, ses dits enfans et posterit
masles et femelles, nais et  naistre en loial mariage, cessant et
faisant cesser tous troubles et empeschemens au contraire. Car tel est
nostre plaisir nonobstant tant quelzconques edictz, ordonnance,
revocquations, et reiglemens  ce contraires, ausquels et  la
desrogatoire des desrogatoires y contenue, nous avons desrog et
desrogeons par ces dictes presentes. Et afin que ce soit chose ferme
et stable  tousjours, nous avons faict mettre nostre seel aux dictes
prsentes sauf, en autres choses, nostre droict et l'autruy en toutes.
Donn  Paris, au mois de janvier, l'an de grace mil six cent trente
sept, et de nostre reigne le vingt-septime. Sign Louis. Et sur le
reply par le Roy, De Lomnie ung paraphe. Et  cost _visa_, et scell
en laas de soye rouge et verd du grand sceau de cire verde.

Et sur le dict reply est escript: Registrez es registres de la court
des Aides en Normandie, suivant l'arrest d'icelle du vingt-quatrieme
jour de mars mil six cent trente sept. Sign De L'estoille, ung
paraphe.


V.--Page XXVII.

_Aveu fait par Pierre Corneille, tant en son nom qu'au nom du Thomas,
son frre, pour des fiefs provenant de la succession de son
pre[168]._

  [168] Cet acte, qui fait partie du fonds de Saint-Ouen de Rouen
  aux archives de la Seine-Infrieure, nous tait inconnu. Il nous a
  t signal et communiqu par notre savant confrre, M. Ch. de
  Beaurepaire, archiviste du dpartement. La premire partie de cet
  acte, jusqu' la signature, est entirement de l'criture de
  Corneille.

De Nobles et Religieuses personnes Messieurs Abb et convent de
l'Abbaye et Baronnie de St. Ouen de Rouen tient et advoue tenir en
leurs fiefs de l'eau de Seine au droit de l'office de Pitancier[169]
dicelle M. Pierre Corneille Escuyer Conseiller du Roy et Advocat de Sa
Majest aux sieges generaux de la table de marbre du palais  Rouen
fils aisne et heritier en partie de deffunt M. Pierre Corneille
Escuyer Conseiller du Roy et Me particulier des Eaux et forestz en la
vicont de Rouen tant pour luy que pour Thomas Corneille son frere
mineur d'ans et son coheritier en la dite succession. C'est assavoir
une piece de terre en isle nomme la Litte contenant cinq vergees ou
environ ainsy plante de cerisiers, pruniers, oziers, fresnes, vignes
que autres plantz assise en la paroisse d'Orival pres Cleon borne de
tous boutz et costes leau de Seine a cause de quoy il doibt six sols
de rente seigneuriale par [an] laquelle piece luy appartient a cause
de la succession du dit deffunt s{r} son pere. Plus le dit s{r}
Corneille audit nom tient et advoue tenir desdits s{rs} Religieux, Abb
et couvent de la dite Abbaye et Baronnie de St. Ouen une verge de
terre en isle en plant et labeur sise en la grande isle de Cleon,
paroisse dudit lieu borne de deux costes le canal de Seine et des
deux boutz Roger Daniel dont il doibt douze deniers de rente
seigneurialle par chacun an, laquelle luy appartient aussi a cause de
la succession du dit deffunt s{r} son pere avec reliefs treiziesme
droitz et devoirs seigneuriaux quand le cas y eschet saouf a augmenter
ou diminuer par le dit s{r} Corneille pour les heritages contenus au
present adveu s'il vient cy apres en sa cognoissance que faire se
doibve ou qu'il y eust autres heritages sujetz et contribuables
ausdites rentes.

    _Sign:_ CORNEILLE.

  [169] _Pitancier._ Officier claustral qui subsiste encore dans
  quelques abbayes, qui distribuoit autrefois la pitance aux
  moines. (Furetire, _Dictionnaire universel_, 1690.)

Les pleds des Seigneuries de labbaie et baronnie de St. Ouen  Rouen
tenus au manoir abbatial du dit lieu par nous Mathieu Poullain escuyer
s{r} Du boscguillaume advocat en la cour Seneschal de la dite abbaie et
baronnie de St. Ouen le mercredy dixhuict{e} jour de juin XVI{c}
quarante deux est comparu Le dit s{r} Corneille lequel a baill et
prsent cest adveu icelluy jur et affirm vritable qui a est receu
saouf le droict proprietaire de MM{grs} et  blasmer et sans prejudice
des frais de prise de fief et reunion a laquelle fin assignation a luy
faicte aux prochains pledz pour produire. Donn comme dessuz.

    _Sign:_ POULLAIN et PIGEON.


VI.--Page XXVII.

_Pices relatives  la cration d'un second avocat du Roi au sige
gnral des eaux et forts  la Table de marbre du Palais 
Rouen[170]._

  [170] Ces pices font partie des minutes du greffe du Parlement et
  se trouvent runies en une liasse intitule: _Dossier de Pierre
  Corneille_.

_A Maistre Charles Ycard, advocat au priv conseil de Sa Majest_:

A la requeste de Pierre Corneille, escuyer, conseiller du Roy et
advocat de Sa Majest au siege general des eaes et forests  la table
de marbre du Palais  Rouen, soit signifi en copies les exploicts
d'opposition du quinziesme jour d'octobre 1638 et du troisiesme de
juin 1639  Monseigneur le Chancelier ou  .... ....[171] garde des
roolles des offices de finance, que le requerant s'oppose, comme de
faict il s'oppose,  l'expedition des provisions ou lettres du
pretendu office de second advocat du Roy au dit siege, cy-devant
possed par maistre Gilles Aubert, ledict office vacquant  cause de
mort; employant pour moyen en la presente opposition qu'il n'y avoit
eu aulcun edict de creation dudict office, en quoy Sa Majest ....
....[172] y auroit est surprise en la delivrance desdites provisions,
et telles et aultres raisons qu'il entend desduire en temps et lieu.
Elisant, aux fins de la presente opposition, son domicile en la maison
et personne de maistre Charles Ycard advocat au priv conseil de Sa
Majest. Dont ledict Corneille a requis acte.

    CORNEILLE.

  [171] Demeur en blanc dans l'original.

  [172] Ici deux ou trois mots effacs par l'humidit. L'ensemble de
  la pice a du reste beaucoup souffert et est aujourd'hui trs-peu
  lisible.

       *       *       *       *       *

_Au Roy et  nos Seigneurs de son Conseil._

Sire,

Pierre Corneille, vostre conseiller et advocat  la table de marbre du
Palais, remonstre qu'il y auroit instance pendante en vostre Conseil
sur l'opposition qu'il a forme aux provisions de l'office de second
advocat  la table de marbre du Palais, entre luy d'une part, et
Francoys Hays, prtendant obtenir, d'aultre, et la vefve de Me Gilles
Aubert aussy opposante, en la quelle instance, bien que ses soubstiens
soient justes tant contre ledict Hays que contre la dicte vefve, et
bien que ses conclusions aillent  faire declarer ledict office
supprim et exteinct, neantmoins, si le bon plaisir de Vostre Majest
est tel que lesdictes provisions ayent lieu et que ledict office
revive, Il vous supplie de considerer que ledict office faict la
moiti du sien qui est d'antienne creation, et  ces causes d'estre
receu  l'offre du faict de rembourser ledict Hays de ce qu'il aura
financ en vos coffres et que les provisions seront delivres en blanc
audict suppleant, pour par luy ledict office estre exerc
conjoinctement ou separement.

Et il priera Dieu pour vostre prosperit, longue et heureuse vie.

_Dans les moyens  l'appui prsents par Jacques Goujon il est dit que
les fonctions de second avocat n'ont t cres que par l'abus d'un
sieur_ Isaac Payer, seul advocat du Roy audict siege, lequel en 1611,
en un temps o ceux de la relligion pretendue reforme faisoient leurs
efforts de s'accroistre en la magistrature, s'estant faict
desinteresser par un nomm Gilles Aubert, huguenot comme luy, luy
permit d'obtenir des provisions de second avocat; qu'Aubert estant
deced dernierement, sa vefve n'a pu vendre  Francoys Hays un droit
qui n'existoit pas et qui n'estoit que la suite d'un abus; qu'enfin
ledit Hays, apres avoir est contrainct par certaines considerations
de vendre sa charge de Me particulier au mesme siege des eaes et
forests ne desdaignant pas de s'y venir asseoir au dernier rang,
monstroit par la combien peu il meritoit que le Roy prist sa demande
en consideration.


VII.--Page XXXIII.

_Projet de lettres patentes concdant  P. Corneille le droit de ne
laisser jouer ses pices qu'aux troupes autorises par lui._

LOUIS, etc.,  nos amz feaux conseillers les m{es} des req{tes} ord{res}
de nostre hostel, salut. Notre cher et bien am conseiller et advocat
au siege g{al} de la table de marbre du Pallais des eaues et forests de
Rouen, le sieur Corneille nous a fait remonstrer qu'il a cy-devant
employ beaucoup de temps  composer plusieurs pieces tragiques
nommes _Cinna_, _Polyeucte_ et _la Mort de Pompe_, lesquelles il
auroit fait representer par nos comediens ord{res} representant au
marais du Temple  Paris; et d'autant qu'il a appris que depuis
quelque temps les aultres comediens auroient,  son grand prejudice,
entreprins de representer les dictes pieces et que si Ils avoient
cette libert l'exposant seroit frustr de son labeur[173], nous
suppliant sur ce luy pourvoir et luy accorder nos lettres necessaires;
nous  ces causes, desirant favorablement traitter l'exp{ant}, luy
avons de nos grace specialle, pleine puissance et authorit royalle
permis et permettons par ces presentes de f{re} jouer et representer
lesdictes pieces de theatre ci-dessus speciffies, nommes _Cinna_,
_Polyeucte_, _la Mort de Pompe_ par troupe de nos comediens, en tels
lieux et endroicts de nostre royaulme que bon luy semblera, et ce
durant le temps de....  compter du jour qu'elles auront est
representes la premiere fois, pendant lequel temps vous ferez, comme
nous faisons par ces presentes, tres-expresses inhibitions et defenses
 tous nos comediens representans tant en nostre dicte ville de Paris
qu'autres lieux de nostre royaulme de jouer ny representer lesdictes
pieces sans le vouloir et consentement dudict exposant ou de ceux qui
auront droit de luy,  peine de dix mille livres d'amende et de tous
despens, dommages et interests. Si vous mandons que du contenu en ces
presentes.... fassiez, souffriez et laissiez jouir et.... exposant
pleinement et paisiblement, et  ce.... souffrir et obeir tous ceux
qu'il appartien.... Mandons au premier nostre huissier ou sergent
royal sur ce requis f{re}, pour l'execution des presentes, tous
exploicts de justice  ce requis et necessaires sans aucune aultre
plus.... que ces presentes. Car tel est nostre plaisir. Donn ....
le.... jour de.... l'an de grace 1643 et de nostre regne le premier.

    PAR LE ROY[174].

  [173] Corneille a substitu de son labeur  de ses intentions.

  [174] crit de la main d'un clerc de Jacques Goujon et corrig en
  plusieurs endroits par Corneille.--On lit au bas de ce projet, dans la
  marge, ces mots crits perpendiculairement de la main de Jacques
  Goujon: _Privilege Corneille refus_, et aprs PAR LE ROY, ces mots:
  _Pour les comediens du marais pour la d. lettre._


VIII.--Page XXXIII.

_Reu d'objets mobiliers donn le 25 juin 1644 par Antoine Corneille,
frre de Pierre Corneille[175]._

  [175] Ce reu a t publi dans le _Prcis analytique des travaux
  de l'Acadmie de Rouen_; il tait insr dans le rapport de M.
  Decorde, secrtaire de la classe des lettres, et se trouvait
  prcd de l'expos suivant:

Une pice indite, due aux recherches toujours si prcieuses de M. de
Beaurepaire, a achev de mettre en lumire combien tait simple et
modeste l'intrieur de la maison dans laquelle s'coula la jeunesse du
grand pote. C'est un reu donn le 25 juin 1644, par son frre
Antoine, religieux du Mont-aux-Malades,  Mme Corneille, sa mre, et
contenant la nomenclature de divers objets mobiliers qu'il avait d
lui emprunter, quand il alla prendre possession de la cure de
Frville, n'ayant pas le moyen de les acheter.

Je soussign prieur cur de Freville cognois et confesse avoir reu de
Mademoiselle Corneille, ma mere, une douzeine d'assiettes et demie
douzeine de platz, le tout de fin estain; plus trois douzeines de
serviettes dont il en a une douzeine de doubleuvre et deux nappes de
lin et un doublier. Une Casaque de drap noir qui estoit  feu mon
pere, une grande table qui se tire des deux costez et deux formes, une
toile de lit de ces estoffes jaulnes imprimes. Tous lesquels meubles
elle m'a prests en ma necessit, lorsque j'ay est demeurer 
Freville et luy promets les restituer ou  elle ou  mes freres,
toutes fois et quantes. Faict ce samedy vingt cinquiesme jour de juin
mil six cens quarante quatre.

    _Sign_: F. ANTOINE CORNEILLE, et un paraphe.


IX.--Page XXXVII.

_Nomination de Corneille  la charge de procureur des tats de
Normandie._

_Lettre de cachet adresse  l'htel de ville de Rouen._

Sa Majest ayant pour des considerations importantes  son service
destitu par son ordonnance de ce jourd'huy le sieur Bauldry de la
charge de procureur des Estats de Normandie, et estant necessaire de
la remplir de quelque personne capable, et dont la fidelit et
affection sont connues, sadite Majest a fait choix du sieur de
Corneille, lequel, par l'advis de la Reyne Regente, elle a commis et
commet  ladite charge, au lieu et place dudit sieur Bauldry, pour
doresnavant l'exercer et en faire les fonctions jusques  la tenue des
Estats prochains, et jusques  ce qu'il en soit autrement ordonn par
sadicte Majest, laquelle mande et ordonne  tous qu'il appartiendra
de reconnoistre ledit sieur de Corneille en ladite qualit de
procureur desdits Estats sans difficult.

Fait  Rouen, le quinzieme jour de febvrier 1650.

    LOUIS.

Et plus bas:

    DE LOMENIE.

       *       *       *       *       *

_Lettre de cachet  Messieurs de la Grand'Chambre. De par le Roy_,

Nos amez et feaux ayant pour des considerations importantes  notre
service destitu le sieur Bauldry de la charge de procureur des Estatz
de Normandie, nous avons en mesme temps commis  icelle le sieur de
Corneille pour l'exercer et en faire les fonctions jusques  ce qu'aux
premiers Estatz il y soit pourveu. Sur quoy nous vous avons bien voulu
faire cette lettre, de l'advis de la Reyne Regente, nostre
tres-honore dame et mere, pour vous en informer, Et n'estant la
presente pour un autre subjet, nous ne vous la ferons plus longue.

Donn  Rouen, le dix-septieme jour de febvrier 1650.

    LOUIS.

Et plus bas:

    DE LOMENIE.

    (_Archives de l'htel de ville de Rouen._)


X.--Page XXXVIII.

_Rsignation des fonctions d'avocat du Roi en la Table de marbre._

Du vendredi aprs midy dix-huitieme jour de mars seize cent cinquante
en l'Escriptoire.

Fut present maistre Pierre Corneille escuyer conseiller du Roi et
antien advocat aux sieges generaux de l'admiraut, eaux et forests de
Normandie, en la table de marbre du Palais  Rouen, y demeurant,
lequel de son bon gr confessa avoir vendu et resign par ces
presentes  noble homme maistre Alexandre Leprovost sieur de la
Malleterre advocat en parlement de Rouen y demeurant present ce
acceptant en la presence accord et consentement de noble homme maistre
Gabriel Leprovost sieur de la Bardelliere conseiller du Roi au siege
general des dites eaux et forests de Normandie, son pre c'est
assavoir: Les dits offices de conseiller et advocat du Roy ancien es
sieges generaux de l'admiraut eaux et forests de Normandie en la dite
table de marbre du Palais  Rouen auxquels il a est pourvu par lettre
du Roy donne  Paris le dernier de decembre seize cent vingt-huit et
dernier janvier an suivant, par la resignation que faite en avoit t
 son profit par noble homme maistre Pierre de Mogeres lors titulaire
d'iceux offices, desquels le dit sieur Corneille promet obtenir les
provisions  ses frais et despens savoir du dit office des dites eaux
et forests dans trois mois de ce jour et de celui de l'admiraut six
semaines apres le retour de la Reine Regente en la ville de Paris et
en saisir le dit sieur Leprovost fils pour par le dit se faire
recevoir aux dits offices  ses frais et despens comme il advisera
bien estre et jouir par lui des gaiges du dit office du dit jour et 
l'avenir comme des autres droits fruits profits chauffages revenus et
emolumens y attribus tels et semblablement qu'en ont joui les autres
titulaires des dits offices et le dit sieur Corneille qu'il sera tenu
et oblig faire cesser tout trouble et opposition qui pourroient
arriver  la reception du dit sieur Leprovost par le fait du dit sieur
Corneille seulement auquel il promet aussi mettre es mains les dites
lettres de provision sus datees et autres pieces dont il est saisi
concernant les dits offices lors et au temps de la livraison de la
dite provision. Cette vendue et resignation est faite moyennant la
somme de six mille livres tournois laquelle ils ont convenu ensemble
de la dite somme les dits sieurs Leprovost pere et fils se sont
solidairement et sans division ordre de distribution ni appellation de
garantie en payer au dit sieur Corneille dans le lundi de quasimodo
prochain venant la somme de sept cens livres tournois pour subvenir au
dit sieur Corneille  l'obtention des dites lettres de provision des
dites forests plus la somme de deux mille trois cens livres tournois
lorsque le dit sieur Corneille mettra en leurs mains les dites lettres
de provision des dites eaux et forests et pour les trois mille livres
restant pour et au lieu d'iceux les dits sieur Leprovost pre et fils
se sont submis et obligs par ces presentes solidairement comme dit
est en faire payer au dit sieur Corneille en cette ville de Rouen 
leurs despens le nombre de cent quatorze livres cinq sous huit deniers
de rente par an  commencer  courir du jour que le dit sieur
Corneille leur mettra es mains les dites lettres de provision de
l'admiraut et continuer jusques au racquit que les dits sieurs
Leprovost pere et fils chacun et l'un d'eux leurs heritiers pourroit
faire toutefois et quantes qu'il leur plaira en payer au dit sieur
Corneille et ses heritiers la dite somme de trois mille livres en
arrerages prorata et  la seuret du paiement livraison et garantie de
laquelle rente les dits sieurs Leprovost ont oblig par speciale et
principale hypotheque les dits offices ci-dessus vendus gaiges et
droits d'iceux outre la generale obligation de tous leurs autres biens
et heritages presents et  venir sans droger  aucunes generalits ni
specialits et pour plus grande seuret de garantie de la dite rente
et assurer les dits offices en la famille des dits sieurs Leprovost y
se sont submis et obligs payer chacun an le droit annuel  quoi les
dits offices seront taxs et en fourniront copie des dites lettres au
dit sieur Corneille quinze jours apres l'ouverture du bureau qui sera
establi en cette ville et faute par eux de ce faire le dit sieur
Corneille demeure permis et autoris payer le dit droit pour en tre
rembours sur les dits sieurs Leprovost, le tout tant et si longtemps
que la dite rente aura cours et que le dit droit aura lieu. Presents
Pierre Crosnier et Nicolas Lab.

    _Sign_: CORNEILLE, LEPROVOST, LEPROVOST, CROSNIER, LAB,
    HOUPVILLE et HELYE.

       *       *       *       *       *

Du vendredi apres midy dix-huitieme jour de mars, en l'escriptoire 
Rouen, fut present maistre Pierre Corneille escuyer conseiller et
advocat du Roy antien en la table de marbre du Palais  Rouen pour le
siege des eaux et forests demeurant au dit Rouen lequel de son bon gr
a fait et constitu son procureur general et special c'est
assavoir ........ auquel le dit sieur constituant a donn pouvoir et
puissance de pour lui et en son nom resigner et mettre es mains du Roy
notre sire et  monseigneur le chancelier ou autres ayant pouvoir
quant  ce son dit estat et office de conseiller du Roy antien en la
dite salle de marbre du Palais  Rouen pour le siege des eaux et
forests pour et au nom profit et faveur de maistre Alexandre Leprovost
advocat en la Cour et non d'autre et de la dite resignation en
requerir demander et obtenir telles lettres de don, provision et
octroi que besoin sur ce est generalement promettant obliger biens et
heritages. Presens Pierre Crosnier et Nicolas Lab demeurant  Rouen.

    _Sign_: CORNEILLE, CROSNIER, LAB, HELYE et HOUPVILLE.

       *       *       *       *       *

Et du dit jour fut present Monsieur Pierre Corneille escuyer
conseiller et ancien advocat du Roy au siege de l'admiraut de France
en la table de marbre du Palais  Rouen lequel de son bon gr a fait
et constitu son procureur general et special, c'est assavoir ....
.... auquel portant la dite presente le dit sieur constituant a
donn pouvoir et puissance de pour lui et en son nom resigner et
remettre es mains du Roy notre sire et de la Reine Regente sa mere
jouissant de l'office de grand maistre chef surintendant general du
commerce et navigation de France ou autres ayant pouvoir le dit estat
et office de conseiller et advocat du Roy antien en la dite admiraut
de France au dit siege de la table de marbre du Palais  Rouen en
faveur toutefois de maistre Alexandre Leprovost avocat en parlement et
non autre consentir toutes lettres de provision estre sur ce expedies
et generalement promettant obliger tous ces biens et heritages.
Presens les dessus dits.

    _Sign_: CORNEILLE, CROSNIER, LAB, HOUPVILLE et HELYE.


XI.--Page XL.

_Extrait du registre des comptes de la paroisse de Saint-Sauveur de
Rouen pendant les annes 1622-1653._

_Gestion de Pierre Corneille pre. 1622-1623._

Combpte de la recepte mise et despense que moy Pierre Corneille
cydevant Me des eaux et forestz de la vicomt de Rouen ay eue et
faicte comme tresorier de la paroisse de Saint-Sauveur du dit Rouen,
des rentes et revenus appartenanz  la d. esglize, pour ung an 
Pasques mil six cens vingt deux et finissant  Pasques mil six cens
vingt trois pour estre proced  l'audition et clausion d'icelluy.

........ Se charge ledit comptable de la somme de dix livres pour une
anne escheue au jour de Pasques mil six cens vingt trois de pareille
somme de rente deue  cause d'une fondation faicte en la dicte esglize
par damoiselle Barbe Houel sa mre et par luy par contrat pass devant
les tabellions de Rouen le vingt{me} febvrier mil six cens quatorze.

       *       *       *       *       *

_Fondation de Pierre Corneille pre. 1624-1625._

Reu ........ du dit Pierre Corneille, la somme de soixante livres, pour
deux annes escheuez au dit jour de Pasques VI{c} vingt cinq pour
pareille somme de rente par luy constitue sur tous ses biens et
heritages pour et  cause d'une fondation par luy faite en icelle
esglize  condition de luy faire dire et cellebrer  perpetuit par
son chapelain abbitu en la dite esglize une basse messe le vendredy
de chacune semaine de l'an,  l'heure de huict heures de matin et une
haulte messe de requiem le jour des Trepasss et jour precedent, qui
est le jour de Toussaint, aprs vespre vigilles des morts de neuf
seaulmes dix neuf lessons et avec sous franges ordinaires pour ce
cy...............................................................LX{l}

       *       *       *       *       *

_Gestion de Pierre Corneille, le pote. 1651-1652._

Compte et estat de la recepte mise et despense que Pierre Corneille
Escuyer cy devant advocat de sa Majest aux sieges generaux de la
table de marbre du palais  Rouen, tresorier en charge de la paroisse
de Saint Sauveur dudit Rouen a faite des rentes revenus et deniers
appartenanz a la dite eglise, et ce pour l'anne commenant a Pasques
mil six cens cinquante et un et finissant a pareil jour mil six cens
cinquante et deux par luy present  Messieurs les curs et tresoriers
de la dite paroisse  ce que pour sa decharge il soit proced 
l'examen du dit compte et clausion d'iceluy.

PREMIEREMENT.

Se charge le dit comptable de la somme de cent quarante et neuf livres
six sols neuf deniers par luy receue de Monsieur Pauiot Procureur
general de sa Majest en sa chambre des Comptes de Normandie et
tresorier precedent...............................CXLIX{l} VI{s} IX{d}

Plus de la somme de trente livres receues de Jaques Basin pour le vin
du bail a luy fait de trois boutiques appartenant audit tresor..XXX{l}

De la somme de six livres receue d'Andr Brissel pour le vin du bail a
luy fait d'une autre boutique....................................VI{l}

De la somme de trois livres receues de Simon Gosselin pour le vin du
bail a luy fait d'une autre boutique............................III{l}

De la somme de trois livres receue de Marie Regnaut, vefve de Mahon
pour le vin du bail a elle fait d'une autre boutique............III{l}

De la somme de quarante sols receus de Marguerite Lose pour le vin du
bail a elle fait d'une autre boutique............................XL{s}

De la somme de vint sols pour le vin du bail d'une autre boutique fait
 Marie le Lievre................................................XX{s}

De la somme de quatre livres receue de la confrairie de Saint Joseph
en la presente anne.............................................IV{l}

De la somme de vint livres receue des heritiers de feu Madame Fumiere
pour deux annees de dix livres de rente par elle leguees par testament
au tresor de la dite Eglise l'une escheue a Pasques precedent et
passee en reprise au compte de M. Pauiot et l'autre escheue a Pasques
de cette presente annee sauf la reprise comme audit compte.......XX{l}

De la somme de cent sept sols donnee par Madame Godin pour
l'occupation d'un banc.....................................V{l} VII{s}

Somme......................................II{c} XXIII{l} XIII{s} X{d}


_Autre chapitre des deniers receus par ledit comptable pour arrerages
des rentes foncieres deues audit tresor._

PREMIEREMENT.

Se charge ledit comptable de la somme de dix sols receus de la vefve
de deffunt sieur de Houppeville apoticaire representant Jean Cav pour
une anne de la rente fonciere quelle doibt audit tresor a cause de sa
maison situe en la dite paroisse ou pendoit pour enseigne la couronne
d'or. La dite rente escheue  Pasques mil six cens cinquante et
un................................................................X{s}

De la somme de quarante sols receus de Mr Nalot representant
Guillaume Costil fils au precedent Jean Duchemin pour une annee
escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere
quil doibt  cause dune maison situe en la dite paroisse ou pend pour
enseigne le franc Archer.........................................XL{s}

De la somme de quatre livres dix sols receus des heritiers de deffunt
Guillaume Costil pere representant Pierre et Abraham Toustain pour une
anne escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente
fonciere qu'ils doibvent audit tresor a cause d'une maison situe en
la dite paroisse proche le mouton rouge[176]................IV{l} X{s}

  [176] En marge: Nota que ladite rente n'estoit escheue qu'a la
  Saint-Michel 1651, et non pas a Pasques; l'erreur a commenc au
  compte rendu par Desalleurs en l'anne mil six cens trente
  quatre.

De la somme de sept livres dix sols receue de Madame de Rombosc
representant feu M. le President Jubert pour une anne escheue a
Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere qu'elle
doibt audit tresor pour une maison situe en la paroisse Saint
Patrice................................................... VII{l} X{s}

De la somme de quatre sols receue des heritiers de Philippes le
Prevost et Estienne l'Allemand pour une anne escheue a Pasques mil
six cens cinquante et un de la rente fonciere qu'ils doibvent audit
tresor a cause d'une maison situe en la dite paroisse ou pend pour
enseigne la Licorne..............................................IV{s}

De la somme de soixante sols receue d'honorable homme Claude le
Forestier Espicier pour une anne escheue a Pasques mil six cens
cinquante et un de la rente fonciere quil doibt au dit tresor a cause
d'une maison situe en la paroisse de Saint Maclou..............III{l}

De la somme de douze sols receue de Charles Moisant representant
Guillaume et Louys Allain et au precedent Vautier pour une anne
escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere
qu'ils doivent audit tresor a cause d'une maison situe rue Malpalu ou
pend pour enseigne l'image St. Martin...........................XII{s}

De la somme de douze sols six deniers receue de M. Hellot Receveur de
la fabrique de St. Ouen pour une anne escheue a Pasques mil six cens
cinquante et un de la rente fonciere deue par la dite fabrique au dit
tresor a cause d'une maison situe paroisse de St. Maclou ou pend pour
enseigne la Chapelle......................................XII{s} VI{d}

De la somme de vint sols receue des peres Minimes pour une annee
escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere
deue audit tresor a cause d'une maison situe rue du Figuier paroisse
St. Nicaise......................................................XX{s}

De la somme de trente sols receus des heritiers de M. de Civile
Vassonville representant feu M. du Rombosc conseiller au parlement
pour une annee escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la
rente fonciere qu'il doibt audit tresor a cause d'une maison situe en
la paroisse St. Patrice.........................................XXX{s}

De la somme de dix sols receue des heritiers de feu M. Nicolas le
Prevost heritier de feu Jean Tillard pour une annee escheue a Pasques
mil six cent cinquante et un de la rente fonciere qu'il doibt audit
tresor situe paroisse de St. Maclou..............................X{s}

De la somme de trois sols receue des heritiers de Pierre Parent pour
une annee escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente
fonciere quils doivent audit tresor a cause d'une maison sise rue
Cauchoise ou pend pour enseigne l'Eschiquier....................III{s}

De Monsieur du Resnel tuteur des soubsaags de feu Mr Alonse du
Resnel son frere vivant R{r} des tailles de l'eslection d'Arques
representant la vefve de Hugues Hebert au droit d'Estienne le Febvre
la somme de cinq sols pour une annee escheue a Pasques mil six cens
cinquante et un de la rente fonciere que doibvent les dits soubsaags
audit tresor a cause d'une maison situe paroisse St. Martin sur
Renelle ou pend pour enseigne l'image dudit St. Martin............V{s}

De la somme de quatre livres receue de .... ....[177] Plait boulenger
representant Guillaume Pigerre pour une anne escheue a Pasques mil
six cens cinquante et un de la rente fonciere deue audit tresor a
cause d'une maison situe rue Cauchoise ou pend l'image St.
Pierre.........................................................IIII{l}

  [177] Il y a ici un blanc dans le manuscrit.

De la somme de quarante sols receue de la vefve Nicolas Paull au
droit de feu sieur du Parc pour une anne escheue a Pasques mil six
cens cinquante et un de la rente fonciere deue audit tresor a cause
d'une maison situe rue Cauchoise ou pend pour enseigne le
Limaon..........................................................XL{s}

De la somme de huit livres receue de ladite vefve Paul pour une anne
de pareille rente escheue a Pasques mil six cens cinquante et un pour
sa part d'une partie de vint livres de rente fonciere que ledit tresor
a droit de prendre par indivis sur une maison situe en ladite
paroisse ou pend pour enseigne le grand moulin sans prejudice dudit
indivis........................................................VIII{l}

De la somme de douze livres receue d'honorable homme Toussaint Brunel
representant la vefve Lenoble pour une annee darrerages de rente
fonciere escheue a Pasques mil six cens cinquante et un pour le reste
de la dite partie de vint livres de rente deue par indivis audit
tresor sur la dite maison du grand moulin sans prejudice pareillement
dudit indivis...................................................XII{l}

De la somme de douze livres dix sols receue de Mr Nicolas Coulon
representant le feu sieur de Boilevesque pour une anne escheue de
Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere qu'il doibt
audit tresor a cause des deux maisons situes l'une en la dite
paroisse l'autre en la paroisse St. Pierre l'honor........XII{l} X{s}

De la somme de trente sols receue de la vefve Nicolas Bonnet pour une
anne escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente
fonciere qu'elle doibt audit tresor a cause d'une maison sise sur
l'eau de Robec ou pend pour enseigne la poesle..................XXX{s}

De la somme de soixante sols receue des heritiers de Philippe
l'Anglois et de Nicolas le Monnier pour une anne escheue a Pasques
mil six cens cinquante et un de la rente fonciere qu'ils doivent audit
tresor a cause d'une maison sise sur la dite paroisse ou pend pour
enseigne le petit More...........................................LX{s}

De la somme de soixante et sept sols six deniers receue d'honneste
femme Marie Bihorel a la descharge de ....[178] Dubreuil
proprietaire d'une maison situe rue Cauchoise ou pendoit pour
enseigne le Cigne Royal a present l'Aigle d'or pour une anne de la
rente fonciere deue audit tresor a cause d'icelle maison escheue a
Pasques mil six cens cinquante et un....................LXVII{s} VI{d}

  [178] Le prnom est rest en blanc.

De la somme de trente sols receue de la vefve Mathurin Bauquet au
droit de Guillaume de la Mare pour une anne escheue a Pasques mil six
cens cinquante et un a cause d'une maison situe rue Cauchoise..XXX{s}

De la somme de vint huit livres quatre sols pour les arrerages escheus
a Pasques mil six cens cinquante et un de neuf sols de rente fonciere
que ledit tresor a droit de prendre sur une maison situe sur ladite
paroisse ou pend pour enseigne le Bras d'or dont le comptable n'a
receu aucune chose non plus qu les precedenz tresoriers, neanmoins
se charge de la dite somme pour tenir forme de compte sauf la reprise
comme au compte precedent..............................XXVIII{l} IV{s}

De la somme de dix sols receue des heritiers de deffunt Nicolas Petit
pour une anne escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la
rente fonciere qu'ils doivent audit tresor a cause d'une maison situe
paroisse de Saint Martin sur Renelle ou pend pour enseigne la
Clef..............................................................X{s}

De la somme de trente six sols receue de M. du Saussey conseiller au
Parlement pour une anne escheue a Pasques mil six cens cinquante et
un de la rente fonciere qu'il doibt au dit tresor a cause d'une maison
sise rue de la Miette.........................................XXXVI{s}

De la somme de quarante sols receue de Nicolas Mouton parcheminier
demeurant a Erbane pour une anne escheue a Pasques mil six cens
cinquante et un de la rente fonciere qu'il doibt au dit tresor a cause
d'une maison situe devant Saint Maclou..........................XL{s}

De la somme de soixante et quatre livres pour les arrerages escheus
a Pasques mil six cens cinquante et un de vint sols de rente
fonciere deubs audit tresor par Messieurs les Eschevins de cette
ville representanz Pierre Piedeleu a cause d'un jardin situ
hors Cauchoise proche le Vieil palais sauf la reprise comme au
compte precedent...............................................LXIV{l}

De la somme de soixante sols receue des heritiers de feu M. Toulon
representant le s{r} de Marconville pour une annee escheue a Pasques
mil six cens cinquante et un de rente fonciere qu'ils doibvent audit
tresor a cause d'une maison situe paroisse de St. Michel........LX{s}

De la somme de soixante sols receue de ....[179] Moulin capitaine
de la cinquantaine de cette ville representant Pierre du Clos pour une
anne escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de pareille
partie de rente fonciere deue audit tresor a cause d'une maison situe
en la paroisse de St. Martin sur Renelle.........................LX{s}

  [179] Prnom en blanc.

De la somme de dix livres deue par le present comptable comme heritier
du feu S{r} Corneille vivant Me des eaux et foretz de cette vicomt de
Rouen pour une anne eschue a Pasques mil six cens cinquante et deux
de la rente qu'il doibt audit tresor a cause de la fondation faicte en
la dite paroisse par damoiselle Barbe Houel, son ayeule paternelle et
le dit feu sieur Corneille son pere suivant le contrat pass par
devant les tabellions de Rouen en l'anne mil six cens vingt et quatre
le huitiesme de febvrier[180].....................................X{l}

  [180] En marge: Nota qu'il y a erreur aux comptes precedens pour
  les dabtes dudit contrat, qui est du 20 de febvrier 1614.

De la somme de trente livres reue de Thomas Corneille Escuyer S{r} de
Lisle frere dudit comptable pour une anne escheue a Pasques mil six
cens cinquante et deux de la rente fonciere par luy deue comme
heritier dudit feu S{r} Corneille a cause d'une fondation par luy faite
en la ditte paroisse par contrat pass devant les tabellions de Rouen
le dix septiesme d'Avril mil six cens vingt et trois............XXX{l}

De la somme de cent livres escheue a Pasques mil six cens cinquante et
deux pour une annee d'arrerages de la rente fonciere deue par M. du
Saussey cons{r} au parlement et par la vefve de feu M. de Boislevesque
a cause de la fondation faite par le dit s{r} de Boislevesque en la
dite paroisse par contrat pass devant les tabellions de Rouen le vint
et quatriesme de Juin mil six cens trente six.....................C{l}

De la somme de trente livres pour une annee escheue a Pasques mil six
cent cinquante et deux de rente fonciere deue par Jacques Desmarets
heritier de feu M. Robert Desmarets clerc de la dite paroisse a cause
de la fondation faite par luy en la dite paroisse par contrat pass
par devant les tabellions de Rouen le dixiesme d'Avril mil six cens
quarante et quatre..............................................XXX{l}

De la somme de six livres receue de Jan Bouffart pour un sixiesme de
trente six livres de rente deues a la dite paroisse [en] vertu du
testament de Luque de la Londe femme de Thomas Duval, la dite annee
escheue a Pasques mil six cens cinquante et deux, et sans prejudice de
l'indivis pour les autres trente livres..........................VI{l}

De la somme de trente livres receue du sieur Minedorge grossier
mercier pour le surplus de la dite partie des trente six livres
escheues a Pasques mil six cens cinquante et deux sans prejudice
pareillement de l'indivis.......................................XXX{l}

De la somme de cinquante livres receue de M. Charles Lefebvre
procureur au Parlement comme ayant acquis la maison des heritiers de
M. Thomas Duval pour une annee de pareille rente escheue le cinquiesme
de septembre mil six cens cinquante et un.........................L{l}

Sommes du present chapitre....................IIII{c} XXVIII{l} XIV{s}


_Autre recepte a cause des rentes hypotheques deues audit tresor par
l'hostel commun de la ville de Rouen._

PREMIEREMENT.

Se charge ledit comptable de la somme de soixante livres pour les
arrerages de rentes que ledit tresor a a prendre par chacun an
sur la recepte generalle des finances de la generalit de Rouen pour
pour l'annee derniere escheue dont ledit comptable n'a receu aucune
chose mais seulement a receu la somme de sept livres dix sols pour
un demy quartier de la dite rente escheue le quinziezme de febvrier
mil six cens quarante huit de quinze livres pour un quartier escheu
le dernier de mars mil six cens quarante neuf sauf la reprise pour
le surplus.......................................................LX{l}

De la somme de douze livres seize sols huit deniers pour les arrerages
de rentes que ledit tresor a a prendre sur les deniers de la solde
pour l'annee derniere escheue dont ledit comptable na peu recevoir que
trente deux sols et un denier pour un demy quartier escheu  Pasques
mil six cens cinquante et soixante et quatre sols deux deniers pour un
quartier escheu a Noel de ladite anne 1650 neantmoins se charge de la
dite somme sauf la reprise........................XI{l} XVI{s} VIII{d}

De la somme de quatre vint livres pour les arrerages de pareille rente
que ledit tresor a a prendre par chacun an sur les deniers de ladite
solde pour l'annee derniere escheue dont ledit comptable n'a receu que
dix livres pour deux quartiers escheus a Pasques mil six cens
cinquante et vint livres pour un quartier escheu a Noel de ladite
annee 1650 neantmoins se charge de ladite somme pour tenir forme de
compte sauf la reprise.........................................LXXX{l}

De la somme de cinquante et quatre livres pour les arrerages de
pareille rente que ledit tresor a a prendre par chacun an sur les
deniers de ladite solde pour l'anne derniere escheue dont ledit
comptable n'a receu que six livres quinze sols pour demy quartier
escheu a Pasques mil six cens cinquante de treize livres dix sols pour
un quartier escheu a Noel en ladite annee neantmoins se charge de
ladite somme pour tenir forme de compte sauf la reprise.......LIIII{l}

Somme.......................................II{c} VI{l} XVI{s} VIII{d}


_Autre recepte de ce qui est deu des arrerages de la rente autrefois
deue par M. Jean Grav._

Se charge ledit comptable de la somme de quatre livres huit sols
pour une annee escheue a Pasques mil six cens cinquante deux de
la rente deue audit tresor par M. Louys Fargeol a cause de sa femme
pour sa part de ladite rente a la faisance de laquelle il a este
condamne...............................................IIII{l} VIII{s}

De la somme de soixante et une livres douze sols quil a receue de
M. Nicolas de Sahurs chirurgien pour le raquit damortissement de
quatre livres huit sols de rente deue par ledit de Sahurs pour sa
part et contribution de ladite rente constituee sur ledit M. Jean
Grav demeur insolvable suivant l'acquit qu'en a baill ledit
comptable audit de Sahurs le quinziesme d'Avril mil six cens
cinquante et un..........................................LXI{l} XII{s}

De la somme de quatre livres huit sols pour une annee escheue a
Pasques mil six cens cinquante et un de la rente deue audit tresor par
les heritiers de Philippe le Prevost pour leur part de contribution de
ladite rente...........................................IIII{l} VIII{s}

Somme...................................................LXX{l} VIII{s}


_Autre recepte a cause des boutiques et places de derriere le choeur
de l'Eglise dans la poissonnerie pour l'anne escheue de Pasques mil
six cens cinquante et deux._

PREMIEREMENT.

De Robert Gausseaume six livres pour une anne du louage d'une petite
boutique quil tient..............................................VI{l}

De Fleury le Faucheur pour une petite boutique un auvent attach
derriere le choeur et place dans la poissonnerie vint et cinq
livres..........................................................XXV{l}

De Messieurs les vendeurs de poisson pour une anne du louage de la
boutique qu'ils tiennent dix huit livres......................XVIII{l}

De Vincente Poignant poissonniere pour une anne du louage d'un estal
dans la poissonnerie huit livres...............................VIII{l}

De la vefve du Hamel pour une anne du louage de la boutique qu'elle
tient six livres.................................................VI{l}

De Perrette Fiquais pour une anne du louage de la boutique qu'elle
tient dix huit livres.........................................XVIII{l}

De Louys le Cacheur pour pareille anne de louage de la boutique qu'il
tient vint livres................................................XX{l}

De Marguerite Lose pour pareille anne du louage de la boutique
qu'elle tient dudit tresor vint et quatre livres.............XXIIII{l}

Somme..........................................................CXXV{l}


_Autre recepte des rentes hypotheques qui ont est donnes par M. Jean
Pepin vivant cur de la dite paroisse pour lesquelles il avoit fait
fondation suivant le contrat fait et pass devant les tabellions de
Rouen le 13 de may 1635 et du revenu des boutiques qu'il a fait bastir
sur le cimetiere de la dite Eglise suivant la permission a luy donne
par M{rs} les precedenz thresoriers aux charges du contrat cy dessus
dabt._

Se charge ledit comptable de la somme de trente livres pour une anne
escheue a Pasques mil six cens cinquante deux de la rente deue par
Pierre Estienne.................................................XXX{l}

Somme...........................................................XXX{l}


Boutiques.

Fait recepte ledit comptable de la somme de trente six livres receue
de Robert Gosseaume pour l'anne escheue a Pasques mil six cens
cinquante et deux de la boutique qu'il tient dudit tresor.....XXXVI{l}

De maistre Jacques Basire sergent pour pareille annee du louage de la
boutique qu'il tient la somme de vint livres.....................XX{l}

D'honorable homme Jaques Basin la somme de six vint livres pour
pareille anne du louage de trois boutiques qu'il tient dudit
tresor..........................................................CXX{l}

De Louys Grenguet coutre de la dite Eglise pour pareille anne du
louage de la boutique qu'il tient la somme de trente six
livres........................................................XXXVI{l}

De Jean Alexandre la somme de trente six livres pour pareille anne de
louage de la boutique qu'il tient.............................XXXVI{l}

D'Andre Brisset pour et au nom de la vefve Nicolas Nervet a present
defunte la somme de trente trois livres pour pareille annee du louage
de la boutique qu'il tient dudit tresor......................XXXIII{l}

De Susanne d'Orange vefve de Jacques de St. Loup la somme de trente
trois livres pour pareille anne du louage de la boutique qu'elle
tient dudit tresor...........................................XXXIII{l}

De Simon Gosselin pour pareille annee de la boutique qu'il tient dudit
tresor la somme de trente trois livres.......................XXXIII{l}

De Franois Doutey ayant espous Geneviefve le Vacher la somme de vint
quatre livres pour pareille annee du louage de la boutique qu'il
tient........................................................XXIIII{l}

De Marie le Lievre pour pareille annee du louage de la boutique
qu'elle tient la somme de dix huit livres.....................XVIII{l}

De Marie Regnault vefve de feu Mahon la somme de vint livres pour
pareille annee du louage de la boutique qu'elle tient dudit
tresor...........................................................XX{l}

Somme....................................................IIII{c} IX{l}


_Autre recepte des deniers receus par ledit comptable pour les
sepultures faites en ladite Eglise pendant l'annee quil a est en
charge._

Pour l'ouverture de la terre de Gilles le Maistre brouetier trois
livres..........................................................III{l}

Pour l'ouverture de la terre de Madame Glinel trois livres......III{l}

Pour l'ouverture de la terre de Madame Hebert et pour avoir sonn la
grosse cloche neuf livres........................................IX{l}

Pour la fille de M. Hebert vint sols.............................XX{s}

Pour avoir sonn la grosse cloche pour la mere du nepveu 
Monsieur l'Asne six livres.......................................VI{l}

Pour l'enfant de M. le Bon vint sols.............................XX{s}

Pour le laquais de M. Pauiot trente sols........................XXX{s}

Pour Catherine Coudre trois livres..............................III{l}

Pour Madame le Carpentier[181]..................................

  [181] Le manuscrit n'indique pas la somme.

De Monsieur le Cur executeur du testament de Jean Mousse Bremen pour
legs quil a fait a l'Eglise la somme de trente livres...........XXX{l}

Pour l'enfant de Robert le Roy dix sols...........................X{s}

Pour l'ouverture de la terre de la soeur de Monsieur de Houppeville
trois livres....................................................III{l}

Pour l'ouverture de la terre de Madame Poulain trois livres.....III{l}

Pour l'enfant de Monsieur Bellien vint sols......................XX{s}

Pour l'ouverture de la terre de Mr Coulon apport de la paroisse de
Sainte Marie quatre livres.....................................IIII{l}

Pour l'ouverture de la terre de Simon Gosselin trois livres.....III{l}

Pour l'ouverture de la terre de Charles Delamare chargeur trois
livres..........................................................III{l}

Pour un enfant de M. le Sauvage sergent quinze sols..............XV{s}

Pour l'ouverture de la terre du laquais de Monsieur du Gourrel un
escu............................................................III{l}

Pour l'ouverture de la terre de M. Barr calendreur trois
livres..........................................................III{l}

Pour le son de la grosse cloche pour Monsieur du Castel espicier six
livres...........................................................VI{l}

Plus M{re} du Moustier prebstre en mourant a donn a leglise ce qui luy
estoit deu par le tresor dicelle qui se montoit a vint et sept livres
quatorze sols scavoir dix livres pour derniere annee de ses gages qui
estoient entre les mains dudit comptable, douze livres dix sept sols
qui luy ont este rendus par M. le cur pour ses distributions
journalieres de la dite derniere annee de quatre livres dix sept sols
qui ont est rendus aussi audit comptable par M{rs} les chappelains
pour sa part des obitz de ladite derniere annee et sen charge en
recepte ledit comptable parce quil employera en despense lesdites
sommes.................................................XXVII{l} XIV{s}

Somme.....................................................CXV{l} IX{s}


_Autre recepte des deniers receus par ledit comptable pendant son
anne pour les cueillettes des bassins._

Pour la cueillette faite par Monsieur Brunel du bassin de
l'oeuvre la somme de cinquante livres quatorze sols sept
deniers..............................................L{l}XIV{s} VII{d}

Pour la cueillette faite par M. le Bon pour le bassin de la
Vierge la somme de quatre vint et une livres sept sols dix
deniers...........................................LXXXI{l} VII{s} X{d}

Pour la cueillette faite par Messieurs les prebstres pendant l'annee
pour le bassin des trespasses non compris ce qu'avoit peu cueillir feu
M{re} du Moustier au lieu de quoy il a donn a l'Eglise ce qui luy
estoit deu par ledit tresor, que ledit comptable a employ cy devant
en recepte au chapitre precedent la somme de onze livres seize sols
six deniers.........................................XI{l} XVI{s} VI{d}

Pour la cueillette faite pendant les festes solennelles y compris le
cierge benist la somme de soixante deux livres quatre sols dix
deniers.............................................LXII{l} IV{s} X{d}

Pour la cueillette faite sur la paroisse pour le linge la sepmaine
sainte, la somme de quarante deux livres quinze sols.....XLII{l} XV{s}

Plus cueilly par une fille pour les trespasses pendant ladite
annee la somme de vint et une livres seize sols quatre deniers
...................................................XXI{l} XVI{s} IV{d}

Plus on m'a envoy pour le linge vint et quatre sols six
deniers..................................................XXIV{s} VI{d}

Somme......................................II{c} LXXI{l} XIX{s} VII{d}

Somme toute de la Recepte..................XVIII{c} IIII{XX} I{l} I{s}


_Chapitre des mises ordinaires faites par ledit comptable._

PREMIEREMENT.

A Monsieur le Cur pour la celebration de la messe du Saint Sacrement
la somme de trente livres.......................................XXX{l}

A Messieurs les chappelains pour leur assistance a la celebration de
ladite messe dix neuf livres dix huit sols..........XVIIII{l} XVIII{s}

Audit S{r} cur tant pour luy que pour lesditz sieurs chapelains pour
les distributions journalieres de la haute messe et salut qui se dit
tous les jours de la fondation de Monsieur le cur Pepin la somme de
deux cens trente une livres unze sols.................CC XXXI{l} XI{s}

Audit sieur cur pour une annee de ses gages vingt et sept
livres........................................................XXVII{l}

Audit sieur pour la messe des trespasses qui se dit tous les lundis de
l'annee vint livres..............................................XX{l}

Audit sieur pour la celebration de quatre obitz de M. de Berengeville
quarante huit sols...........................................XLVIII{s}

Audit sieur pour quatre autres obitz de la fondation de feu M.
Corneille pere dudit comptable quarante et huit sols.........XLVIII{s}

Audit sieur pour quatre autres obitz de la fondation de feu
M. Robert Desmarets vivant prebstre clerc de ladite paroisse quatre
livres...........................................................IV{l}

Audit sieur pour treize obits de la fondation de feu Lucque de la
Londe dix livres dix sols....................................X{l} X{s}

Audit sieur pour douze obitz de diverses fondations neuf livres douze
sols......................................................IX{l} XII{s}

Audit sieur pour dix huit obitz et trois saluts de la fondation
de feu Monsieur de Boislevesque la somme de vint livres quatre
sols.......................................................XX{l} IV{s}

Ausditz sieurs chapelains pour leur assistance[182] ausditz dix huit
obitz et trois salutz la somme de vint et trois livres seize
sols...................................................XXIII{l} XVI{s}

  [182] Corneille a mis _assistante_ par mgarde.

Audit sieur cur pour l'inviolata trois livres..................III{l}

A Monsieur Alexandre prebstre vicaire de ladite paroisse pour une
anne de ses gages finissant  Pasques de la presente anne vint
livres...........................................................XX{l}

Audit sieur pour avoir celebr durant ladite anne tous les jours la
premiere messe qui se dit tous les jours de l'anne a six heures du
matin en hyver et a cinq heures en este, cent cinquante livres...CL{l}

A Monsieur de la Motte prebstre premier chappier en la dite paroisse
pour ses gages de ladite annee vint et cinq livres..............XXV{l}

A Monsieur le Pelletier prebstre second chappier en la dite paroisse
pour ses gages de ladite annee pareille somme de vint et cinq
livres..........................................................XXV{l}

A M. Frechon prebstre chapelain en ladite paroisse pour ses gages de
ladite annee vint livres.........................................XX{l}

A Monsieur le Vasseur prebstre pour avoir celebr la messe de la
fondation de feu Monsieur Pepin durant ladite anne cent cinquante
livres...........................................................CL{l}

A feu M{re} du Moustier prebstre chapelain de ladite paroisse pour ses
gages de ladite annee la somme de vint livres dont ledit comptable ne
luy a pay que dix livres, et s'est charg des dix autres au chapitre
de la recepte des deniers des inhumations comme donnes a leglise pour
ledit feu S{r} du Moustier et partant fait employ au present article de
ladite somme de vint livres......................................XX{l}

A Monsieur Heurtaut prebstre pour ses gages de ladite anne pareille
somme de vint livres.............................................XX{l}

A Monsieur le Vallois prebstre et organiste de ladite Eglise pour une
annee de ses gages cinquante livres...............................L{s}

Audit sieur pour avoir celebr tous les vendredis une messe basse de
la fondation dudit feu sieur Corneille vint livres...............XX{l}

Audit sieur pour la celebration d'une messe toutes les semaines pour
defunte Madelaine Cav qui se doibt celebrer aussi tous les
vendredis........................................................XX{l}

Audit sieur pour la celebration de deux messes la semaine durant
ladite annee scavoir tous les mardy et mercredy de la fondation de feu
Luque de la Londe quarante livres................................XL{l}

A lui pour avoir jou des orgues aux trois salutz de la fondation de
feu M. de Boislevesque trente sols..............................XXX{s}

A Monsieur Millet prebstre clerc de ladite paroisse pour ses gages de
ladite anne vint et sept livres..............................XXVII{l}

Audit sieur Millet pour ses gages anciens six livres dix
sols........................................................VI{l} X{s}

Audit sieur pour assister et sonner la premiere messe qui se dit tous
les jours a six heures cinquante sols.............................L{s}

A luy pour les chantres qui chantent la passion en musique le jour du
vendredy saint trois livres dix sols.......................III{l} X{s}

Audit sieur pour quatre obitz de feu M. Robert Desmarets vint
sols.............................................................XX{s}

Audit sieur pour treize obitz de Lucque de la Londe trente neuf
sols..........................................................XXXIX{s}

A sept chapelains pour quatre obitz de la fondation de feu M. de
Berengeville quatre autres de la fondation de feu Monsieur Corneille
et douze autres de diverses fondations quatorze livres..........XIV{l}

Auditz sept chappelains pour quatre obitz de la fondation de feu M.
Robert Desmarets quatre livres quatre sols.............IIII{l} IIII{s}

A six chapelains pour treize obitz de la fondation de Lucque de la
Londe sept livres seize sols.............................VII{l} XVI{s}

Pour la celebration d'une haute messe le jour des morts et vigiles au
jour de Toussaintz de la fondation dudit feu sieur Corneille trois
livres..........................................................III{l}

A Richard Noel sousclerc en la dite paroisse pour avoir sonn les vint
obits cy-dessus vint sols........................................XX{s}

A luy pour avoir sonn la messe de la fondation de feu M. le Cur
Pepin pendant la dite annee douze livres........................XII{l}

A luy pour avoir sonn les obits de feu M. Robert Desmarets six
sols.............................................................VI{s}

A luy pour avoir sonn les obits de feu Luque de la Londe treize
sols...........................................................XIII{s}

A Louys Granguet pre, de la dite paroisse pour ses gages de ladite
anne vint et quatre livres..................................XXIIII{l}

A Louys Granguet fils autre soubsclerc en la dite paroisse pour une
anne des gages a luy accords l'annee derniere par Messieurs les
Tresoriers suivant quil appert a la fin du precedent compte la somme
de douze livres.................................................XII{l}

Au souffleur d'orgues pour une anne de ses gages six livres.....VI{l}

Pour avoir fourny pendant ladite annee le luminaire cent quinze
livres..........................................................CXV{l}

Pour l'huile et l'encens vint et quatre livres dix sols...XXIV{l} X{s}

Pour la chandelle fournie a la lanterne huit livres douze
sols....................................................VIII{l} XII{s}

Pour le pain a chanter huit livres.............................VIII{l}

Pour les herbes a semer le jour du Saint Sacrement vint sols....iXX{s}

Pour le buis du dimanche des rameaux trente cinq sols..........XXXV{s}

Pour l'escurage des chandeliers de cuivre paye audit Granguet, coutre,
six livres.......................................................VI{l}

Somme............................................XII{c} LVIII{l} II{s}


_Autre chapitre des despenses extraordinaires faites par ledit
comptable durant la dite anne._

PREMIEREMENT.

A Pierre d'Aust masson pour avoir raccommod les voutes et le dessus
des deux sacristies, fourny la limaille, plastre et ciment la somme de
cinquante livres..................................................L{l}

A la vefve Bense pour du plomb fourny pour raccommoder lesdites
voutes, vint livres dix sols................................XX{l} X{s}

A Pierre du Maine maistre paveur pour avoir pav devant une
boutique appartenant a l'eglise proche du Lyon d'or quarante sept
sols..........................................................XLVII{s}

A Jean Robin serrurier pour le fer qu'il a fourny a raccommoder
lesdites voutes et autres ouvrages par luy faitz pour ledit tresor
douze livres....................................................XII{l}

A Jean Bertelin vitrier pour avoir raccommod deux paneaux de vitre
derriere le choeur et en iceux refait un visage de la vierge et mis
quelques pieces de peinture remis la lanterne en plomb neuf et
raccommod les vitres de la sacristie la somme de unze livres....XI{l}

Pour une goutiere de fer blanc seize sols.......................XVI{s}

Pour avoir fait raccommoder une fenestre sur la boutique de Francois
Doutey douze sols...............................................XII{s}

Pour avoir fait raccommoder le benistier d'argent et le baston de la
croix trente sols...............................................XXX{s}

Pour avoir fait raccommoder le vipillon d'argent vint sols.......XX{s}

A Nicolas le Clerc plastrier pour avoir raccommod la couverture de
leglise fourny d'ardoises plastre, tuiles et ciment trente et une
livres dix sols...........................................XXXI{l} X{s}

Pour huit quittances de la ville pay au sieur Badran quarante
sols.............................................................XL{s}

Pour un pannier a porter le pain benist dix sols..................X{s}

Pour du papier a noter la messe et sequence de St. Sauveur quatorze
sols............................................................XIV{s}

Pour un casset de cuir a porter la croix dore aux processions et pour
avoir fait raccommoder le pulpitre vint sols.....................XX{s}

Pour avoir fait raccommoder l'image de la Resurrection de dessus le
grand Autel et les deux tableaux de Nostre Seigneur et de la vierge
quinze sols......................................................XV{s}

Pour deux verres a la lampe d'argent douze sols.................XII{s}

Pour un vipillon trois sols.....................................III{s}

Pour avoir fait refaire le petit chandelier dix sols..............X{s}

Pour avoir fait raccommoder les ornemens quarante cinq sols.....XLV{s}

Pour avoir fait raccommoder les missels et supplemens trente
sols............................................................XXX{s}

Pour avoir fait raccommoder un antiphonier neuf dix sols..........X{s}

Pour avoir fait raccommoder une des branches du chandelier a trois
branches qui est devant l'image de Saint Sauveur dix sept sols six
deniers..................................................XVII{s} VI{d}

Somme.............................................CXLII{l} XI{s} VI{d}


_Chapitre des deniers compts et non receus._

Fait reprise ledit comptable de la somme de vint livres dont il sest
trop charg au premier chapitre de recepte ou il auroit employ vint
livres pour deux annees de dix livres de rente que feu Madame Fumiere
auroit donnee au tresor de ladite paroisse pendant dix ans desquels
vint livres il n'auroit peu estre pay des heritiers de ladite dame
que de la somme de dix livres seulement pour l'annee escheue a Pasques
mil six cens cinquante et un et partant soustient a bon droit la dite
reprise..........................................................XX{l}

De la somme de vint huit livres quatre sols pour les arrerages escheus
de Pasques mil six cens cinquante et un de neuf sols de rente fonciere
que ledit tresor a droit de prendre et avoir sur une maison situee en
ladite paroisse, ou pent pour enseigne le Bras d'or dont ledit
comptable n'ayant recu aucune chose soustient a bon droit ladite
reprise comme aux comptes precedens....................XXVIII{l} IX{s}

De la somme de soixante et quatre livres dont il sest aussi charg en
recepte des rentes foncieres pour les arrerages escheus a Pasques mil
six cens cinquante et un de vint sols de rente fonciere deubs audit
tresor par Messieurs les Eschevins de Rouen representant Pierre
Piedeleu dont il n'a receu aucune chose non plus que les
precedens tresoriers...........................................LXIV{l}

De la somme de trente sept livres dix sols dont ledit comptable sest
trop charg au premier article des rentes hypotheques deues audit
tresor par lhostel commun de cette ville de Rouen pour une annee des
arrerages de soixante livres de rente a prendre sur la recepte
generalle des finances dont ledit comptable na peu recevoir que vint
et deux livres dix sols pour un quartier et demi et partant soustient
a bon droit ladite reprise de trente sept livres dix sols pour le
surplus..................................................XXVII{l} X{s}

De la somme de huit livres cinq deniers dont ledit comptable sest trop
charg au second article desdites rentes deues audit tresor par
lhostel commun de la ville sur les deniers de la solde pour une anne
darrerage de douze livres seize sols huit deniers de rente dont il
n'auroit peu recevoir que quatre livres seize sols trois deniers pour
un quartier et demy et partant soustient a bon droit ladite reprise de
huit livres cinq deniers pour le surplus..................VIII{l} V{d}

De la somme de cinquante livres dont il sest aussi trop charg au 3e
article desdites rentes pour une anne de quatre vint livres de rente
sur la dite solde dont il n'auroit receu que trente livres pour un
quartier et demy et partant soustient la dite reprise de cinquante
livres a bon droit pour le surplus................................L{l}

De la somme de trente trois livres quinze sols dont il sest
pareillement trop charg au dernier article desdites rentes pour une
anne de cinquante quatre livres de rente a prendre sur la dite solde
dont il na peu toucher que vint livres cinq sols pour un quartier et
demi, partant met en reprise lesdites trente trois livres quinze sols
pour le surplus........................................XXXIII{l} XV{s}

Somme.........................................II{c} XXXI{l} IX{s} V{d}

La mise et reprise.........................XVI{c} XXXII{l} II{s} XI{d}

       *       *       *       *       *

Et[183] la Recepte monte la somme de dix huit centz quatre vingtz une
livres et partant seroit deu par Mons{r} Corneille present comptable
pour plus receu que mis la somme de deux centz quarante huict livres
dix huict sols un denier laquelle il a presentement paye comptant a
Monsieur Brunel tresorier entrant en charge au moyen de quoi ledit
sieur Corneille demeure quicte de l'administration dudit Tresor. Et a
est donn par ledit sieur Corneille au Tresor de la dite Eglise un
drap de veloux noir mortuaire pour lequel Mademoiselle sa mre a
contribu de la somme de cent livres qu'elle a donne audit Tresor
par ce que ledit sieur Corneille aura la facult de sen servir pour
ceulx de sa famille et domestiques[184] sans pour ce payer aucune
chose la mesme facult demeurant a Messieurs les tresoriers leurs
veufves et enfantz seulement. Et ou le dit drap mortuaire seroit
baill ou prest ce qui ne se fera que du consentement de Monsieur le
Cur et de M. le Tresorier en charge, il fera payer et donner audit
Tresor par chaque fois soixante solz au moins et ce pour ceulx de
ladite paroisse seulement a la reserve des parentz dudit sieur
Corneille qui la donne et ce au troisieme degr autres que ceulx qui
portent le nom. Faict et arrest  Rouen en la chambre dudit Tresor ce
lundy premier jour d'avril mil six cents cinquante deux. Approuv en
glose et _domestiques_[185].

  [183] Tout ce qui suit,  partir de ce nouveau paragraphe, n'est
  plus de la main de Corneille.

  [184] Les mots _et domestiques_ ont t ajouts en interligne.

  [185] Voyez la note prcdente.

    _Sign_: PIQUAIS, PUCHOT fils, PAUYOT, FERRON, Toussaint BRUNEL,
    (_un nom illisible_), CORNEILLE, DUBOYS, OSMONT, Philippe
    VEILLANT, BILLOUT, DE SAHURS, Nicollas LEFEUBVRE, LEFORESTIER,
    REGNAULT, LE SAUVAGE et LE BON.

       *       *       *       *       *

Le dix{e} jour d'octobre mil six cents cinquante deux apres la
visitation des Sts. Sacrements de Leglise de St. Sauveur faicte par
nous pr{bre} chanoine et grand archidiacre de Leglise de Roen,
vicaire general de Monseigneur Lillustrissime et Reverendissime
archevesque de Roen primat de Normandie et hault doyen de St. Meslon
a Pontoise avons approuv le compte apres qu'il nous est apparu avoir
est veu et diligamment examin [en] presence de Monsieur le cur et
plus notables marguilliers et parroissiens. Avons aussi ordonn qua
ladvenir les Statuts des confrairies seront leus a tous les maistres
et freres une fois l'an a ce que chacun cognoisse son obligation.

    _Sign:_ D'AQUILLENGUY.


XII.--Page XLIX.

_Modle de procuration crit en entier de la main de Pierre
Corneille[186]._

  [186] Nous devons la communication de cette pice  M. Gosselin, 
  qui elle appartient.

Pierre Corneille Escuyer cy devant advocat du Roy a la table de marbre
du Palais a Rouen et Thomas Corneille Escuyer s{r} de Lisle estantz
depresent a Rouen, passent procuration a noble homme Pierre Corneille
leur cousin demeurant  Rouen proche des feuillantz rue des bons
enfantz pour poursuivre en leur absence leurs debiteurs tant pour
arrerages de rente et fermages que debtes mobiles et bailler toutes
quittances pour ce necessaires, eslisant leur domicile ches le dit
s{r} Corneille leur cousin, etc.


XIII.--Page XLIX.

_Extrait du dossier de la tutelle des enfants de Pierre Corneille et
de Catherine de Melun, dpos aux archives du palais de justice de
Rouen. Procuration  Franois le Bovyer._

Par devant les conseillers du Roy, notaires au Chatelet de Paris
soubzsigns: fut present Pierre Corneille escuyer demeurant  Paris
Rue de Clery parroisse St. Eustache, lequel a faict et constitu son
procureur general et special Me Francois le Bovyer escuyer advocat en
la cour auquel il donne pouvoir et puissance de pour luy en son nom
comparoir par devant Monsieur le vicomte de Rouen ou autre juge
competent qu'il appartiendra a l'assemble qui se doit faire des
parents et amis des enfants mineurs de defunctz Pierre Corneille
vivant secretaire du Roy et de damoiselle Catherine de Melun jadis sa
femme. Et la pour le dit s{r} constituant en qualit de cousin
paternel qu'il est aux dits mineurs nommer et convenir de la personne
de Me Adrien Hemery, Procureur au Parlement de Rouen, oncle des dits
mineurs pour tuteur  iceulx mineurs, que le dit s{r} Corneille nomme,
estant d'avis qu'il soit esleu en la dicte qualit de tuteur principal
 iceulx mineurs ne connoissant personnes plus capables d'exercer la
dite charge que le dit s{r} Hemery. Et generalement faire par le dit
Procureur pour raison de ce que dessus tout ce qu'il sera necessaire.
Promettant avoir le tout agreable.

Fait et pass  Paris le 23 aoust 1675 aprs midy. Et a sign.

    CORNEILLE, TORINON et DUMONT.


XIV.--Page LVI.

_Supplique de Corneille au sujet d'un procs relatif  une tutelle de
son pre._

_Extrait d'un dossier intitul: Dossier de Pierre Corneille[187]._

  [187] Voyez ci-dessus, p. LXXIII, note [170].--On lit en marge de la
  _Supplique_: Jobey p{r}, Delafosse p{r}, Fremons p{r}.

A nos seigneurs de Parlement en la chambre des Enquestes.

Suplie humblement Pierre Corneille escuyer demeurant  Paris.

Disant quil y a procez pendant en la cour clos et distribu entre les
mains de Monsieur de Gruchet entre les s{rs} Daval de Beneray et les
electeurs de la tutelle de dam{elle} Francoise Lengeigneur sa femme au
quel il s'agit d'une somme de deux mil sept cents livres paye au s{r}
de la Rosiere premier mary de la dite Lengeigneur ou quoi que ce soit
a ses creanciers avec stipulation expresse de subrogation de la dite
dam{elle} Lengeigneur  lhypotheque des debtes du dit de la Rosiere
laquelle somme les dits electeurs soustiennent qu'elle doit estre
impute  leur descharge sur le debet de compte rendu par le tuteur
deced insolvable et decret et dautant que le dit suppliant est
heritier du deffunt s{r} Corneille son pere qui estoit l'un des
electeurs de la dite tutelle, et qu'en cette qualit il a interest
d'empescher quil se fasse rien par collusion entre les parties qui
sont presentement en cause.

Il vous plaise nos ditz seigneurs recevoir le dit suppliant partie
intervenante au dict proces pour y conserver son interest et faire
deffenses aux dites parties d'appointer ni transiger si non en sa
presence et vous ferez justice.

Soit monstre  partye. Fait  Rouen le 21 avril 1678.

    _Sign:_ DOUILLARD.


XV.--Page LVII.

_Vente de la maison de la rue de la Pie._

Du dix novembre seize cent quatre-vingt-trois.

Fut present maistre Franois Lebovier escuyer sieur de Fontenelle,
avocat dans la cour de parlement de Rouen y demeurant rue du Cordier
paroisse de Saint Godard au nom et comme procureur general special de
Pierre Corneille escuyer sieur d'Amville demeurant  Paris rue
d'Argenteuil paroisse de Saint Roch par procuration passe devant
Laverdy et Lenormand conseillers du Roy, notaires garde notes au
Chatelet de Paris le quatrieme de ce present mois special  l'effet
des presentes demeures annexes avec la presente note apres avoir
est paraphe du dit sieur de Fontenelle et du sieur acquereur
ci-aprs nomm et de leurs requisitions par les notaires soussigns,
lequel sieur de Fontenelle en usant du pouvoir contenu en la dite
procuration a vendu quitte ced et delaiss et promis garantir pour et
au nom du dit sieur de Corneille au sieur Dominique Sonnes chirurgien
jur  Rouen y demeurant paroisse de Saint Sauveur, present acquereur,
c'est assavoir:

Une maison assise en la dite paroisse de Saint Sauveur rue de la Pie
de telle continence qu'elle est et toute et autant qu'il en a est
baill  maistre Jean Costy medecin par le dit sieur de Fontenelle au
nom du dit sieur de Corneille par bail sous seing priv de trente et
unieme jour d'aoust dernier et qu'en tenoit auparavant le sieur
Cotelle marchand sans du tout en rien excepter ni retenir, borne d'un
cost: une grande maison appartenant au sieur de Lisle Corneille frere
du dit sieur vendeur d'autre cost monsieur de Beringeville tresorier
de France, d'un bout le dit sieur de Lisle et d'autre bout le pav du
Roy en la dite rue de la Pie, franche quitte et exempte de toute rente
et charge quelconque pour en jouir posseder, faire et disposer par le
dit sieur acquereur du jour de Saint Michel dernier pass et 
l'avenir comme de chose  lui proprietairement appartenant pour lequel
effet le dit sieur de Fontenelle au dit nom a subrog le dit sieur
Sonnes  tous les droits, noms, raisons et actions du dit sieur
Corneille auquel la dite maison appartient de son ancien propre  la
charge par le dit sieur acquereur d'entretenir le bail du dit Sieur
Cotelle le temps restant de la jouissance d'icelui lequel bail le dit
sieur de Fontenelle a presentement mis es mains du dit sieur
acquereur cette vente ainsi faite moyennant le prix et somme de quatre
mille trois cents livres que le dit sieur acquereur a presentement
pay comptant au sieur de Fontenelle au dit nom en la presence des
dits notaires en louis d'argent et monnoies ayant cours au prix du Roy
du nombre de laquelle somme il en sera employ celle de trois mille
livres pour racquitter la pension de dame Marguerite Corneille dite de
la Trinit fille au dit sieur vendeur religieuse au monastere des
religieuses dominiquaines au faubourg de Cauchoise. A l'entretenement
et garantie duquel present contrat le dit sieur de Fontenelle en a
oblig tous les biens et heritages du dit sieur de Corneille comme
faire le peut en vertu de la dite procuration faite et passe  Rouen
en la maison du dit sieur de Fontenelle le mercredy apres midy sixieme
jour de novembre 1683: Presents Laurent Langlois et Guillaume Blondel
demeurant  Rouen, temoins.

    _Sign_: LE BOVYER, SONNES, LANGLOIS, BLONDEL et LIOT.


XVI.--Page LVIII.

_Acte de dcs de Pierre Corneille._

_Octobre dud. jour second._

Me Pierre Corneille escuyer cydeuant auocat gnal a la table de marbre
a Roen ag denuiron soixante et dix huit ans deced hier rue
d'argenteil en cette parroisse a este inhume en leglise[188] en
presence de M{re} Thomas Corneille escuyer s{r} de L'isle dem{nt} rue
Clos gergeau en cette parroisse et de Me Michel Bicheur prestre de
cette eglise y dem{nt} proche.

  [188] On avait d'abord crit: _au cimetiere_; ces mots ont t
  effacs.

    BICHEUR, CORNEILLE.

(_Registre des sepultures faites en l'eglize parroissialle de St. Roch
 Paris pendant l'anne mil six cens quatre vingt quatre, fol. 61
r{o}._)




LISTE DES MOTS REMARQUABLES

QUI SE TROUVENT DANS LES DOCUMENTS CRITS DE LA MAIN DE PIERRE
CORNEILLE ET NOTAMMENT DANS LE REGISTRE DE LA PAROISSE SAINT-SAUVEUR.


On sait combien les pices judiciaires et les comptes d'abbayes ou de
paroisses abondent en termes intressants  recueillir pour les
lexiques spciaux. Il nous a paru curieux de runir les mots anciens
ou techniques qui, ne pouvant tre considrs comme appartenant  la
diction de Corneille puisqu'ils lui taient imposs par des ncessits
particulires, ne devaient pas se trouver dans le _Lexique_ de ses
oeuvres, mais qui formeront ici un utile appendice.

    ANTIPHONIER. Pour avoir fait raccommoder un antiphonier, page
    XCXVI.

    APPERT (Il). Suivant qu'il appert, p. XCIV.

    ARRRAGE. Douze livres seize sols huit deniers pour les
    arrerages de rentes, p. LXXXVIII.

    ASSISTANCE. A Messieurs les Chappelains pour leur assistance 
    la celebration de ladite messe, p. XCII.

    BASSIN. Autre recepte des deniers receus par ledit comptable
    pendant son anne pour les cueillettes des bassins, p. XCI.

    BROUETIER. Pour l'ouverture de la terre de Gilles le Maistre
    brouetier, trois livres, p. XC.

    CALENDREUR. Pour l'ouverture de la terre de M. Barre calendreur,
    p. XCI.

    CASSET. Pour un casset de cuir  porter la croix dore aux
    processions, p. XCXVI.

    CHAPPIER. A Monsieur de la Motte, prebstre premier chappier....
     Monsieur Pelletier, prebstre second chappier en la dite
    paroisse, p. XCIII.

    CHARGEUR. Pour l'ouverture de la terre de Charles Delamare,
    chargeur, trois livres, p. XCI.

    CONVENT. P. LXXI et _passim_.

    COUTRE (_sacristain_, voyez le _Dictionnaire du patois normand_,
    de MM. Dumril, et le _Glossaire_ de du Cange, au mot
    _Coulter_). De Louys Grenguet coutre de la dite Eglise, p.
    XC.--Audit Granguet coutre, six livres, p. XCV.

    CUEILLETTE. Autre recepte des deniers receus par ledit comptable
    pendant son anne pour les cueillettes des bassins, p. XCI.

    CUEILLIR. Plus cueilly par une fille pour les trespasss pendant
    ladite anne, p. XCII.

    ESCURAGE. Pour l'escurage des chandeliers de cuivre, p. XCV.

    FAISANCE. Sa part de ladite rente  la faisance de laquelle il a
    est condamn, p. LXXXVIII.

    GAGES. A Monsieur Alexandre prebstre vicaire de ladite paroisse
    pour une anne de ses gages finissant  Pasques de la presente
    anne vint livres, p. XCIII; voyez aussi p. XCIV et _passim_.

    GROSSIER. De la somme de trente livres receue du sieur Minedorge
    grossier mercier, p. LXXXVII.

    HAUTE MESSE. Pour la celebration d'une haute messe, p. XCIV.

    INDIVIS. Prendre par indivis, p. LXXXV.--Sans prejudice de
    l'indivis, p. LXXXVII.

    LOUAGE. Une anne du louage d'une petite boutique qu'il tient,
    p. LXXXIX.

    OBIT. Audit sieur pour la celebration de quatre obitz, p. XCII.

    OUVERTURE DE LA TERRE. Pour l'ouverture de la terre de Gilles le
    Maistre brouetier, trois livres, p. XC.

    PAIN A CHANTER. P. XCV.

    PITANCIER, p. LXXI (voyez la note 1).

    POISSONNIERE. De Vincente Poignant poissonniere, p. LXXXIX.

    SEQUENCE. Pour du papier  noter la messe et sequence de
    Saint-Sauveur, p. XCXVI.

    SOUBSAAG. De Monsieur du Resnel tuteur des soubsaags de feu M.
    Alonse du Resnel, p. LXXXIV.

    TRESPASS. Pour le bassin des trespasss, p. XCII.

    VIN DU BAIL. P. LXXXII.

    VIPILLON (_goupillon_, voyez le _Dictionnaire du patois
    normand_, de MM. Dumril). Pour avoir fait raccommoder le
    vipillon d'argent, p. XCV.--Pour un vipillon, trois sols, p.
    XCVI.




GNALOGIE DE PIERRE CORNEILLE[189].

  [189] Nos sources pour ce tableau et le suivant sont: l'dition
  des _OEuvres de Corneille_ publis par Lepan en 1816; l'_Histoire
  de la vie et des ouvrages de P. Corneille_ par M. Taschereau et
  les rcentes recherches dont M. Gosselin a fait paratre les
  rsultats dans la brochure intitule _Pierre Corneille (le pre)_,
  Rouen, 1864, p. 39 et suivantes.

  PIERRE, mentionn dans un arrt du 16 avril 1542, sans aucune
  qualification.

    PIERRE, conseiller rfrendaire; avocat le 28 avril 1575; commis
    au greffe du Parlement en 1586; mort vers 1588. Il pousa en
    1570 _Barbe Houel_, fille de Jean Houel, sieur de Valleville.
    Ils eurent pour enfants:

      1 JEANNE, baptise le 16 septembre 1571; religieuse.

      2 PIERRE, n en 1572 ou 1574, matre particulier des eaux et
      forts; anobli en 1637. Il pousa, le 9 juin 1602, _Marthe le
      Pesant_, fille de Franois le Pesant, avocat, et d'Ysabeau le
      Cuilier. Il eut de ce mariage:

        1 PIERRE CORNEILLE, n le 6 juin 1606.

        2 MARIE, baptise le 4 novembre 1609, marie en 1634 au sieur
        Ballain.

        3 ANTOINE, baptis le 10 juillet 1611.

        4 MAGDELAINE, baptise le 13 janvier 1618.

        5 MARTHE, baptise le 26 aot 1623, mre de Fontenelle.

        6 THOMAS, baptis le 24 aot 1625.

        7 MAGDELAINE, baptise le 27 juin 1629, morte en 1635.

      3 ANTOINE, n en 1577, cur de Sainte-Marie des Champs, prs
      d'Yvetot.

      4 BARBE, baptise le 16 mars 1578.

      5 RICHARD, baptis le 2 fvrier 1580.

      6 GUILLAUME, baptis le 5 mars 1581; mari avec _Magdeleine
      Osmont_. Il eut de ce mariage:

        1 NOL, garde du corps de Sa Majest.

        2 GUILLAUME, receveur du chapitre d'vreux.

      7 FRANOISE,
      baptise le 23 juillet 1583, morte le 6 novembre 1601.

      8 FRANOIS,
      baptis le 19 janvier 1585. C'est de cette branche, fort tendue,
      que descendait _Marie-Franoise Corneille_, marie  M. Dupuits, et
      dote avec l'dition faite par Voltaire en 1764.


DESCENDANCE DE PIERRE CORNEILLE.

    1 MARIE,
    ne le 10 janvier 1642,

    marie en 1{res} noces le 13 septembre 1661
     _Flix Guenebault de Boislecomte_,
    _sieur du Buat_, mort  Candie en 1668;
    elle eut de ce mariage:

       1 _Benot de Boislecomte du Buat_,
       religieux thatin.

    marie en 2{es} noces  _Jacques-Adrien de Farcy_,
    prsident des trsoriers de France;
    elle eut de ce mariage:

       2 _Franoise de Farcy_,
       ne en 1684, marie le 22 octobre 1701
        Adrien de Corday. Ils eurent pour fils:

          _Jacques-Adrien de Corday_,
          n le 7 avril 1704, mort le 21 janvier 1795,
          mari le 22 aot 1729  Rene-Adlade de Belleau de la Motte,
          ne le 27 octobre 1711, morte le 21 janvier 1800;
          il eut de ce mariage huit enfants: (voir ci-aprs)

       3 _Marie de Farcy_,
       dont la postrit s'est teinte  la 2e gnration.

    2 PIERRE[190],
    capitaine de cavalerie,
    gentilhomme ordinaire de la maison du Roi,
    n le 7 septembre 1643,
    mort le 31[191] janvier 1698.
    Mari  Marie Cochois, il eut de ce mariage:

       PIERRE-ALEXIS,
       n le 28 mars 1694.
       Mari vers 1718  Bnigne Larmannat,
       il eut de ce mariage:

          1 MARIE-ANNE,
          ne vers 1719, leve au couvent  Nevers,
          protge par M. de Malesherbes.

          2 CLAUDE-TIENNE,
          n le 15 avril 1728,
          reu par Voltaire  Ferney le 9 mars 1763.
          Mari  Rose Brenger, il eut de ce mariage:

             1 LOUIS-AMBROISE,
             n le 9 dcembre 1756.
             Mari  Catherine-Rose Fabre,
             il eut de ce mariage: (voir ci-aprs)

             2 JEANNE-MARIE,
             ne le 21 juillet 1765,
             pupille de M. de Malesherbes.

             3 .... CORNEILLE,
             ne le 10 novembre 1771,
             marie  M. Girard. Sans postrit.

             4 JEAN-BAPTISTE,
             n le 17 janvier 1776.
             Mari  Marie Chazel, il eut de ce mariage: (voir ci-aprs)

    3 .... CORNEILLE,
    lieutenant de cavalerie,
    tu au sige de Grave en 1674.
    Voy. tome X, p. 188 note 4 et p. 189 note 2.

    4 CHARLES,
    filleul du P. Larue,
    n le... 1653, mort en 1667.
    Voyez tome X, p. 383.

    5 THOMAS,
    abb d'Aiguevive, mort en 1699.
    Voyez tome X, p. 134, note 4.

    6 MARGUERITE,
    religieuse dominicaine,
    sous le nom de soeur de la Trinit.


       (descendance _Jacques-Adrien de Corday_,)

          _Jacques-Franois de Corday d'Armans_,
          son 3e fils, lieutenant au rgiment de la Fre,
          n le 2 septembre 1737,
          mort  Barcelonne le 30 juin 1798,
          mari le 1er fvrier 1764  Charlotte-Jacqueline de Gaulthier,
          morte en 1782; il eut d'elle cinq enfants.

             _Marie-Anne-Charlotte de Corday_,
             leur troisime fille, naquit aux Ligueries le 7 juillet 1768,
             et mourut le 17 juillet 1793[192].


       (descendance LOUIS-AMBROISE)

          1 LOUISE-MADELEINE, ne le 19 octobre 1786.

          2 MARIE-THRSE, ne le 7 septembre 1787.

          3 MARIE-AUGUSTINE, ne le 4 septembre 1790.

          4 PIERRE-ALEXIS, n le 24 janvier 1792, mort en 1868,
          dput au Corps lgislatif, o il a t remplac par son fils.

          5 CATHERINE, ne le 5 novembre 1793.

          6 PIERRE, n le 6 sept{bre} 1796.

          7 JOSEPH-AUGUSTIN, n le 4 fvrier 1798.

          8 JOSEPH-MICHEL.


       (descendance JEAN-BAPTISTE)

          1 MARIE-ALEXANDRINE, ne le 2 messidor an VI.

          2 THRSE-PHILIPPINE, ne le 2 pluvise an X.

          3 P. XAVIER, n le 1er aot 1809.

          4 MARIE-ANNE, ne le 27 juill. 1812.

          5 CATHERINE-JULIE, ne le 17 juillet 1816.

  [190] M. Gosselin signale un fait important, que nous rapportons
  d'aprs lui sous rserve, et qui semblerait indiquer que,
  certainement  l'opinion gnralement reue, ce fils de Corneille
  serait mort sans laisser d'enfant survivant, et que la descendance
  qu'on lui attribue appartiendrait  une autre famille Corneille.
  Pierre Corneille, fils an du pote, soutenait  Rouen, depuis
  1692, un procs; il l'avait gagn, mais l'excution de l'arrt
  avait suscit tant d'incidents qu' sa mort tout n'tait pas fini;
  on plaidait maintenant sur les dpens. Or, le 10 mars 1690, Thomas
  Corneille, abb d'Aiguevive, vint au parlement de Rouen pour
  terminer l'affaire, et non-seulement il prend le nom de sieur de
  Damville, que portait son frre, mais il prend la qualit
  d'hritier, sous bnfice d'inventaire, de Pierre Corneille,
  gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi, sieur de Damville son
  frre dcd. Mais l'enfant de Pierre Corneille tait-il donc
  mort? Sans cela Thomas n'et point pris la qualit d'hritier
  bnficiaire de Pierre; et si cet enfant tait mort, que
  reste-t-il de sa descendance? Rien, ou plutt personne. (_Pierre
  Corneille, le pre_, p. 42.)

  [191] Il y a 11, et non 31, dans l'acte de dcs publi par M.
  Taschereau  la page 279 de la seconde dition de sa _Vie de
  Corneille_, mais c'est une erreur de transcription ou
  d'impression. La pice originale porte 31.

  [192] Nous avons cru inutile d'numrer ici toute la descendance
  de _Marie Corneille_, nous contentant d'indiquer la parent de
  Charlotte Corday avec Corneille. M. Vatel, qui a relev tous les
  actes de cette branche de la famille, prpare en ce moment un
  travail qui contiendra sur ce point les plus curieux dtails.




TABLE CHRONOLOGIQUE

DES OUVRAGES ET CRITS DE TOUT GENRE

DE PIERRE CORNEILE[193].

  [193] Nous n'avons pas cru devoir faire figurer dans cette table
  les ouvrages attribus  Corneille, mais que, pour la plupart,
  nous n'avons pas considrs comme tant rellement de lui. Ils ne
  forment du reste que trois groupes faciles  parcourir: 1 _crits
  en faveur du_ Cid, tome III, p. 53-76; 2 _Posies diverses_,
  Appendice, tome X, p. 344-388; 3 _Appendice des lettres_, tome X,
  p. 503 et 504.


    162.(?)--1632. Pices I-XIV des MLANGES POTIQUES
         imprims  la suite de _Clitandre_.                 X,  25-56

    1629 MLITE                                              I,    123

    1631 A M. DE SCUDRY (sur son _Ligdamon et Lidias_).     X,     57

    1632 CLITANDRE                                           I,    255

     --  RCIT POUR LE BALLET DU CHATEAU DE BICTRE          X,     58

     --  POUR MONSIEUR L. C. D. F., REPRSENTANT UN DIABLE
         AU MME BALLET. pigramme.                          X,     60

     --  A Monseigneur le duc de Longueville (Ddicace de
         _Clitandre_). Prface. (L'Achev d'imprimer est
         du 20 mars 1632.)                                   I,    259

     --  Au Lecteur (des _Mlanges potiques_).              X,     24

    1633 A M. DE SCUDRY SUR SON _Trompeur puni_. Madrigal.
         (L'Achev d'imprimer est du 4 janvier 1633.)        X,     61

     --  A Monsieur de Liancour (Ddicace de _Mlite_.)
         Au Lecteur. (L'Achev d'imprimer est du 12 fvrier
         1633.)                                              I,    134

     --  POUR _la Soeur valeureuse_ DE M. MARESCHAL          X,     62

     --  LA VEUVE                                            I,    371

     --  LA GALERIE DU PALAIS[194]                           II,     1

    1634 A Madame de la Maisonfort (Ddicace de _la Veuve_).
         Au Lecteur. (L'Achev d'imprimer est du 13 mars
         1634.)                                              I,    375

     --  LA SUIVANTE                                         II,   113

     --  LA PLACE ROYALE[195]                                II,   215

     --  P. CORNELII.... EXCUSATIO. (Achev d'imprimer du
         14 aot 1634.--Il est question de _la Place royale_
         dans cette pice de vers latins).                   X,     64

    1635 POUR L'_Hippolyte_ DE MONSIEUR DE LA PINELIRE      X,     73

     --  _La Comdie des Tuileries_, IIIe acte.              II,   303

     --  MDE                                               II,   327

    1636 L'ILLUSION                                          II,   421

     --  LE CID.                                             III,    1

    1637 A Madame de Liancour (Ddicace de _la Galerie
         du Palais_.--L'Achev d'imprimer est du 20
         fvrier 1637).                                      II,    10

     --  A Monsieur*** (Ddicace de _la Place
         royale_.--L'Achev d'imprimer est du 20 fvrier
         1637).                                              II,   219

     --  EXCUSE A ARISTE                                     X,     74

     --  RONDEAU                                             X,     79

     --  LETTRE APOLOGTIQUE                                 X,    399

     --  A Madame de Combalet (Ddicace du _Cid_).
         Avertissement. (L'Achev d'imprimer est du
         24 mars 1637.)                                      III,   77

     --  (13 juin.) Lettre  Boisrobert.                     X,    427

     --  A Monsieur*** (Ddicace de _la Suivante_.--L'Achev
         d'imprimer est du 9 septembre 1637).                II,   116

     --  (15 novembre.) Lettre  Boisrobert.                 X,    428

     --  (3 dcembre.) Lettre  Boisrobert.                  X,    428

     --  Lettre (sans date).                                 X,    429

     --  (13 dcembre.) Lettre  Boisrobert.                 X,    430

    1639 A Monsieur P. T. N. G. (Ddicace de
         _Mde_.--L'Achev d'imprimer est du 16 mars 1639). II,   332

     --  A Mademoiselle M. F. D. R. (Ddicace de
         _l'Illusion_.--L'Achev d'imprimer est du 16 mars
         1639).                                              II,   430

     --  Au Roy et  nos Seigneurs de son Conseil.           I, LXXIII

    1640 HORACE                                              III,  243

     --  CINNA                                               III,  359

     --  REMERCMENT FAIT SUR-LE-CHAMP PAR MONSIEUR DE
         CORNEILLE                                           X,     81

    1641 A Monseigneur le cardinal duc de Richelieu
         (Ddicace d'_Horace_.--L'Achev d'imprimer est
         du 15 janvier 1641).                                III,  258

         Lettre (sans date).                                 X,    432

     --  LA TULIPE. Madrigal. Au Soleil.                     X,     82

     --  LA FLEUR D'ORANGE. Madrigal.                        X,     83

     --  L'IMMORTELLE BLANCHE. Madrigal.                     X,     83

     --  (1er juillet.) Lettre  M. Goujon, avocat au
         conseil priv du Roi.                               X,    433

    1642 PITAPHE DE DOM JEAN GOULU, gnral des
         Feuillants.                                         X,    396

     --  VERS SUR LE CARDINAL DE RICHELIEU                   X,     86

    1643 A Monsieur de Montoron (Ddicace de
         _Cinna_.--L'Achev d'imprimer est du 18 janvier
         1643).                                              III,  369

     --  POLYEUCTE[196]                                      III,  463

     --  Projet de lettres patentes concdant  P.
         Corneille le droit de ne laisser jouer ses pices
         qu'aux troupes autorises par lui.                  I,  LXXIV

     --  SUR LA MORT DU ROI LOUIS XIII. Sonnet.              X,     87

     --  A la Reine rgente (Ddicace de _Polyeucte_.)
         Abrg du martyre de saint Polyeucte. (L'Achev
         d'imprimer est du 20 octobre 1643.)                 III,  471

     --  POMPE                                              IV,     1

     --  LE MENTEUR                                          IV,   117

    1644 LA SUITE DU MENTEUR                                 IV,   275

     --  A Monseigneur l'minentissime cardinal Mazarin
         (Ddicace de _Pompe_.--L'Achev d'imprimer est
         du 16 fvrier 1644).                                IV,    11

     --  A Monseigneur Monseigneur l'minentissime cardinal
         Mazarin. Remercment.                               X,     92

     --  Au Lecteur (de _Pompe_.)                           IV,    14

     --  A MATRE ADAM, menuisier de Nevers, sur ses
         _Chevilles_. (L'Achev d'imprimer est du 25 mai
         1644.)                                              IV,   100

     --  RODOGUNE                                            IV,   397

     --  ptre. Au Lecteur (du _Menteur_.--L'Achev
         d'imprimer est du dernier octobre 1644).            IV,   130

     --  Au Lecteur (des _OEuvres de Corneille_, premire
         partie, dition de 1644.)                           I,      1

    1645 THODORE                                            V,      1

     --  ptre (en tte de _la Suite du
         Menteur_.--L'Achev d'imprimer est du dernier
         septembre 1645).                                    IV,   279

    1646 (18 mai.) Lettre  Voyer d'Argenson.                X,    444

     --  A Monsieur de Boisrobert, abb de Chtillon, sur
         ses _ptres_. (L'Achev d'imprimer est du
         21 juillet.)                                        X,    102

     --  A Monsieur L. P. C. B. (Ddicace de
         _Thodore_.-- L'Achev d'imprimer est du 31
         octobre 1646).                                      V,      8

    1647 HRACLIUS                                           V,    113

     --  DISCOURS PRONONC PAR MONSIEUR CORNEILLE, avocat
         gnral  la Table de marbre de Normandie, le
         22 janvier 1647, lorsqu'il fut reu ( l'Acadmie
         franoise)  la place de M. Maynard.                X,    407

     --  A Monseigneur Monseigneur le Prince (Ddicace
         de _Rodogune_.--L'Achev d'imprimer est du 31
         janvier 1647).                                      IV,   411

     --  A Monseigneur Seguier, chancelier de France
         (Ddicace d'_Hraclius_). Au Lecteur. (L'Achev
         d'imprimer est du 28 juin 1647.)                    V,    141

    1648 Au Lecteur (des _OEuvres de Corneille_, seconde
         partie, publie en 1648.)                           I,      2

    1649 (6 mars.) Lettre  Monsieur de Zuylichem.           X,    448

     --  LES TRIOMPHES DE LOUIS LE JUSTE. (Le privilge
         est du 22 mai 1649.)                                X,    104

     --  LA POSIE A LA PEINTURE, en faveur de l'Acadmie
         des peintres illustres.                             X,    116

     --  A SAINT BERNARD, sur la traduction de ses
         _ptres_, par le R. P. dom Gabriel de
         Sainte-Geme. Sonnet. (L'Achev d'imprimer est
         du 23 aot 1649.)                                   X,    122

     --  (25 aot.) Lettre  Monsieur Dubuisson.             X,    452

    1650 ANDROMDE.                                          V,    243

     --  DON SANCHE D'ARAGON                                 V,    397

     --  A MONSIEUR D'ASSOUCY, sur son _Ovide en belle
         humeur_. (L'Achev d'imprimer est du 25 fvrier
         1650.)                                              X,    124

     --  DESSEIN DE LA TRAGDIE D'ANDROMDE. (L'Achev
         d'imprimer est du 3 mars 1650.)                     V,    258

     --  SUR LA CONTESTATION ENTRE LE SONNET D'URANIE ET
         DE JOB                                              X,    125

     --  MADEMOISELLE DE COSNARD DE SES                      X,    129

     --  A Monsieur de Zuylichem (Ddicace de
         _Don Sanche_). Argument. (L'Achev d'imprimer
         est du 14 mai 1650.)                                V,    404

     --  (28 mai.) Lettre  Monsieur de Zuylichem.           X,    453

    1651 NICOMDE                                            V,    495

     --  A M. M. M. M. (Ddicace d'_Andromde_). Argument
         tir du quatrime et cinquime livre des
         _Mtamorphoses_ d'Ovide. (L'Achev d'imprimer
         est du 13 aot 1651.)                               V,    291

     --  Au Lecteur (des vingt premiers chapitres de
         _l'Imitation_.--L'Achev d'imprimer est du 15
         novembre 1651).                                     VIII,  17

     --  Au Lecteur (de _Nicomde_.--L'Achev d'imprimer
         est du 29 novembre 1651).                           V,    501

     --  Extrait du Registre des comptes de la paroisse
         de Saint-Sauveur de Rouen. Gestion de Pierre
         Corneille, le pote (1651-1652).                    I, LXXXII

    1652 PERTHARITE                                          VI,     1

     --  (30 mars.) Lettre au R. P. Boulart.                 X,    458

     --  (12 avril.) Lettre au R. P. Boulart.                X,    462

     --  (23 avril.) Lettre au R. P. Boulart.                X,    466

     --  Au Lecteur (des cinq derniers chapitres du livre I
         de _l'Imitation de Jsus-Christ_, et des six
         premiers du livre II.--L'Achev d'imprimer est du
         31 octobre 1652).                                   VIII,  19

    1653 Au Lecteur (de _Pertharite_.--L'Achev d'imprimer
         est du 30 avril 1653).                              VI,     5

     --  Au Lecteur (trois avertissements des diverses
         ditions des deux premiers livres de _l'Imitation
         de Jsus-Christ_ publies en 1653).                 VIII,  21

     --  A MONSIEUR DE LOY..., sur son pangyrique de
         Monseigneur le premier prsident de Bellivre.      X,    131

     --  POUR MONSIEUR D'ASSOUCY, sur ses _Airs_.            X,    132

    1654 Au Lecteur (des trente premiers chapitres du livre
         III de _l'Imitation de Jsus-Christ_).              VIII,  27

     --  PITAPHE SUR LA MORT DE DAMOISELLE LISABETH
         RANQUET                                             X,    133

    1656 (10 juin.) Lettre au R. P. Boulart.                 X,    470

     --  AU SOUVERAIN PONTIFE ALEXANDRE VII. (Ddicace de
         _l'Imitation de Jsus-Christ_).                     VIII,   1

    1657 SONNET (Au Roi, pour obtenir la confirmation
         des lettres de noblesse accordes  son pre).      X,    135

     --  A MONSIEUR DE CAMPION, SUR SES _Hommes illustres_.
         SONNET. (L'Achev d'imprimer est du 15 janvier
         1657).                                              X,    137

    1658 Lettre  Pellisson.                                 X,    477

     --  SONNET PERDU AU JEU                                 X,    140

     --  (9 juillet.) Lettre  l'abb de Pure.               X,    478

     --  SUR LE DPART DE MADAME LA MARQUISE DE B. A. T.     X,    141

    1659 OEDIPE                                              VI,   101

     --  (12 mars.) Lettre  l'abb de Pure.                 X,    482

     --  VERS PRSENTS A MONSEIGNEUR LE PROCUREUR GNRAL
         FOUCQUET, surintendant des finances.--Au Lecteur
         (d'_OEdipe_.--L'Achev d'imprimer est du 26 mars
         1659).                                              VI,   121

    1659 MADRIGAL                                            X,    150

     --  AUTRE SUR LE MME SUJET                             X,    152

    1660 AIR DE M. LAMBERT POUR LA REINE                     X,    153

     --  POUR UNE DAME QUI REPRSENTOIT LA NUIT EN LA
         COMDIE D'_Endymion_. Madrigal.                     X,    154

     --  JALOUSIE                                            X,    155

     --  BAGATELLE                                           X,    158

     --  STANCES                                             X,    160

     --  SONNET                                              X,    162

     --  SONNET                                              X,    163

     --  SONNET                                              X,    164

     --  STANCES                                             X,    165

     --  SONNET                                              X,    167

     --  CHANSON                                             X,    168

     --  STANCES                                             X,    170

     --  STANCES                                             X,    172

     --  PIGRAMME                                           X,    173

     --  RONDEAU                                             X,    174

     --  (25 aot.) Lettre  l'abb de Pure.                 X,    485

     --  DISCOURS DE L'UTILIT ET DES PARTIES DU POME
         DRAMATIQUE.--DISCOURS DE LA TRAGDIE....--DISCOURS
         DES TROIS UNITS                                    I, 13-122

     --  EXAMEN de chacune des pices publies jusqu'en
         1660. En tte de chaque pice.

     --  LA TOISON D'OR                                      VI,   221

    1661 DESSEINS DE LA TOISON D'OR. (L'Achev d'imprimer
         est du 31 janvier 1661.)                            VI,   230

     --  (3 novembre.) Lettre  l'abb de Pure.              X,    489

    1662 SERTORIUS                                           VI,   351

     --  (25 avril.) Lettre  l'abb de Pure.                X,    493

     --  Au Lecteur (de _Sertorius_.--L'Achev d'imprimer
         est du 8 juillet 1662).                             VI,   357

    1663 REMERCMENT PRSENT AU ROI EN L'ANNE 1663         X,    175

     --  SOPHONISBE                                          VI,   447

     --  Au Lecteur (de _Sophonisbe_.--L'Achev d'imprimer
         est du 10 avril 1663).                              VI,   460

     --  Au Lecteur (de l'dition du _Thtre de
         Corneille_ de 1663).                                I,      4

    1664 A MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE, SUR LA MORT DE
         MONSEIGNEUR SON ONCLE. SONNET.                      X,    182

     --  (3 aot.) OTHON                                     VI,   565

    1665 Au Lecteur (d'_Othon_.--L'Achev d'imprimer est
         du 3 fvrier 1665).                                 VI,   571

     --  AU ROI, POUR LE RETARDEMENT DU PAYEMENT DE SA
         PENSION                                             X,    185

     --  HYMNES DE SAINTE GENEVIVE                          IX,   613

     --  LOUANGES DE LA SAINTE VIERGE                        IX,     1

    1666 Lettre  M. de Saint-vremond                       X,    497

     --  AGSILAS                                            VII,    1

     --  Au Lecteur (d'_Agsilas_.--L'Achev d'imprimer
         est du 3 avril).                                    VII,    5

    1667 ATTILA                                              VII,   97

     --  AU ROI, SUR SON RETOUR DE FLANDRE                   X,    186

     --  POME SUR LES VICTOIRES DU ROI, traduit de latin
         en franois par P. Corneille.                       X,    192

     --  TRADUCTIONS ET IMITATIONS DE L'PIGRAMME LATINE
         DE M. DE MONTMOR                                    X,    218

     --  Au Lecteur (d'_Attila_.--L'Achev d'imprimer est
         du 20 novembre 1667).                               VII,  103

    1668 AU R. P. DELIDEL, DE LA COMPAGNIE DE JSUS, SUR
         SON _Trait de la Thologie des saints_.             X,   220

     --  AU ROI, SUR SA CONQUTE DE LA FRANCHE-COMT         X,    223

     --  SUR LE CANAL DU LANGUEDOC, POUR LA JONCTION DES
         DEUX MERS. Imitation.                               X,    231

     --  AIR DE M. BLONDEL                                   X,    233

    1669 DFENSE DES FABLES DANS LA POSIE. Imitation du
         latin.                                              X,    234

    1670 L'OFFICE DE LA SAINTE VIERGE                        IX,    55

     --  SUR LA POMPE DU PONT NOTRE-DAME. Traduction par
         Pierre Corneille.                                   X,    242

     --  POUR LA FONTAINE DES QUATRE-NATIONS, vis--vis le
         Louvre. Traduction par Pierre Corneille.            X,    244

     --  TRADUCTION EN VERS FRANOIS DE _la Thbade_
         DE STACE                                            X,    245

     --  TITE ET BRNICE                                    VII,  183

    1671 PSYCH                                              VII,  277

    1672 SUR LE DPART DU ROI                                X,    247

     --  VERS PRSENTS AU ROI  son retour de la guerre
         d'Hollande, le 2 aot 1672.                         X,    249

     --  LES VICTOIRES DU ROI SUR LES TATS DE HOLLANDE,
         en l'anne M.DC.LXXII                               X,    252

     --  PULCHRIE                                           VII,  371

    1673 Au Lecteur (de _Pulchrie_.--L'Achev d'imprimer
         est du 20 janvier 1673).                            VII,  376

     --  SUR LA PRISE DE MASTRIC. SONNET                     X,    285

    1674 AU ROI, sur sa libralit envers les marchands de
         la ville de Paris.                                  X,    287

     --  SURNA                                              VII,  455

    1676 AU ROI, sur son dpart pour l'arme en 1676.        X,    299

     --  VERS PRSENTS AU ROI, sur sa campagne de 1676.     X,    304

     --  PLACET AU ROI                                       X,    308

     --  AU ROI, sur _Cinna_, _Pompe_, _Horace_,
         _Sertorius_, _OEdipe_, _Rodogune_, qu'il a fait
         reprsenter de suite devant lui  Versailles, en
         octobre 1676.                                       X,    309

     --  VERSION DE L'ODE A M. PELLISSON                     X,    315

    1677 SUR LES VICTOIRES DU ROI, en l'anne 1677.          X,    322

    1678 AU ROI, sur la paix de 1678.                        X,    326

     --  Lettre  Colbert.                                   X,    501

    1679 INSCRIPTION POUR L'ARSENAL DE BREST. Traduction.    X,    331

    1680 A MONSEIGNEUR, sur son mariage.                     X,    334

  [194] Nous avions d'abord laiss _la Galerie du Palais_  l'anne
  1634 et _la Place royale_  l'anne 1635, o les placent les
  frres Parfait et tous les historiens du thtre. On peut voir
  tome X, p. 7, quels sont les motifs qui nous ont fait changer
  d'avis.

  [195] Voyez la note prcdente

  [196] Sur les motifs qui nous ont fait placer aux dates ici
  marques _Polyeucte_, _Pompe_, _le Menteur_ et _la Suite du
  Menteur_, que nous avions laisss d'abord, d'aprs les frres
  Parfait et les biographes de Corneille, aux annes 1640, 1641,
  1642 et 1643, voyez tome X, p. 423-425.




OEUVRES

DE

P. CORNEILLE.




AVERTISSEMENTS

PLACS PAR CORNEILLE EN TTE DES DIVERS RECUEILS

DE SES PICES.


I

AU LECTEUR[197].

  [197] Cet avis est tir du recueil intitul _OEuvres de
  Corneille_, premire partie (contenant: _Mlite_, _Clitandre_, _la
  Veuve_, _la Galerie du Palais_, _la Suivante_, _la Place Royale_,
  _Mde_ et _l'Illusion comique_). Rouen et Paris, 1644, petit
  in-12. Il a t reproduit en tte des rimpressions de la premire
  partie, de 1648  1657 inclusivement.

C'est contre mon inclination que mes libraires vous font ce prsent,
et j'aurois t plus aise de la suppression entire de la plus grande
partie de ces pomes, que d'en voir renouveler la mmoire par ce
recueil. Ce n'est pas qu'ils n'ayent tous eu des succs assez heureux
pour ne me repentir point[198] de les avoir faits; mais il y a une si
notable diffrence d'eux  ceux qui les ont suivis, que je ne puis
voir cette ingalit sans quelque sorte de confusion. Et certes,
j'aurois laiss prir entirement ceux-ci, si je n'eusse reconnu que
le bruit qu'ont fait les derniers obligeoit dj quelques curieux  la
recherche des autres, et pourroit tre cause qu'un imprimeur, faisant
sans mon aveu ce que je ne voulois pas consentir, ajouteroit mille
fautes aux miennes. J'ai donc cru qu'il valoit mieux, et pour votre
contentement et pour ma rputation, y jeter un coup d'oeil, non pas
pour les corriger exactement (il et t besoin de les refaire presque
entiers), mais du moins pour en ter ce qu'il y a[199] de plus
insupportable. Je vous les donne dans l'ordre que je les ai composs,
et vous avouerai franchement que pour les vers, outre la foiblesse
d'un homme qui commenoit  en faire, il est malais qu'ils ne sentent
la province o je suis n. Comme Dieu m'a fait natre mauvais
courtisan, j'ai trouv dans la cour plus de louanges que de bienfaits,
et plus d'estime que d'tablissement. Ainsi tant demeur provincial,
ce n'est pas merveille si mon locution en conserve quelquefois le
caractre. Pour la conduite, je me ddirois de peu de chose si j'avois
 les refaire. Je ne m'tendrai point  vous spcifier quelles rgles
j'y ai observes: ceux qui s'y connoissent s'en apercevront aisment,
et de pareils discours ne font qu'importuner les savants, embarrasser
les foibles, et tourdir les ignorants.

  [198] VAR. (dit. de 1648-1657): pour ne me repentir pas.

  [199] VAR. (dit. de 1648): ce qu'il y avoit.


II

AU LECTEUR[200].

  [200] Ce second avis est en tte du recueil intitul _OEuvres de
  Corneille_, seconde partie (contenant: _le Cid_, _Horace_,
  _Cinna_, _Polyeucte_, _Pompe_, _le Menteur_ et _la Suite du
  Menteur_). Rouen et Paris, 1648, petit in-12. Cette seconde partie
  est destine  complter la premire partie de 1644 et la
  rimpression qui en a t faite en 1648. L'avis au lecteur a t
  reproduit dans les ditions de la seconde partie, jusqu'en 1657.

Voici une seconde partie de pices de thtre un peu plus supportables
que celles de la premire. Elles sont toutes assez rgulires, avec
cette diffrence toutefois, que les rgles sont observes avec plus de
svrit dans les unes que dans les autres; car il y en a qu'on peut
largir et resserrer, selon que les incidents du pome le peuvent
souffrir. Telle est celle de l'unit de jour, ou des vingt et quatre
heures. Je crois que nous devons toujours faire notre possible en sa
faveur, jusqu' forcer un peu les vnements que nous traitons, pour
les y accommoder; mais si je n'en pouvois venir  bout, je la
ngligerois mme sans scrupule, et ne voudrois pas perdre un beau
sujet pour ne l'y pouvoir rduire. Telle est encore celle de l'unit
du lieu, qu'on doit arrter, s'il se peut, dans la salle d'un palais,
ou dans quelque espace qui ne soit pas de beaucoup plus grand que le
thtre, mais qu'on peut tendre jusqu' toute une ville, et se servir
mme, s'il en est besoin, d'un peu des environs. Je dirois la mme
chose de la liaison des scnes, si j'osois la nommer une rgle; mais
comme je n'en vois rien dans Aristote; que notre Horace n'en dit que
ce petit mot: _Neu quid hiet_[201], dont la signification peut tre
douteuse; que les anciens ne l'ont pas toujours observe, quoiqu'il
leur ft assez ais, ne mettant qu'une scne ou deux  chaque acte;
que le miracle de l'Italie, le _Pastor Fido_[202], l'a entirement
nglige: j'aime mieux l'appeler un embellissement qu'une rgle; mais
un embellissement qui fait grand effet, comme il est ais de le
remarquer par les exemples du _Cid_ et de l'_Horace_. Sabine ne
contribue non plus aux incidents de la tragdie dans ce dernier que
l'Infante dans l'autre, tant toutes deux des personnages pisodiques
qui s'meuvent de tout ce qui arrive selon la passion qu'elles en
ressentent, mais qu'on pourroit retrancher sans rien ter de l'action
principale. Nanmoins l'une a t condamne presque de tout le monde
comme inutile, et de l'autre personne n'en a murmur, cette ingalit
ne provenant que de la liaison des scnes qui attache Sabine au reste
des personnages et qui n'tant pas observe dans _le Cid_, y laisse
l'Infante tenir sa cour  part.

  [201] Ce _petit mot_, que Corneille cite de mmoire, n'est pas
  d'Horace. Il y a dans la XVIe idylle d'Ausone, _de Viro bono_, un
  vers qui commence par _Ne quid hiet_, mais o il s'agit de tout
  autre chose que de la liaison des scnes; et dans l'_Art potique_
  d'Horace (V. 194) on lit un prcepte ainsi conu: _Neu quid medios
  intercinat actus_, etc., prcepte relatif au chant du choeur entre
  les actes. Corneille aurait-il confondu ces deux passages?

  [202] Cette tragi-comdie pastorale de Guarini, reprsente pour
  la premire fois  Turin en 1585, eut du vivant de son auteur
  quarante ditions. Il en a paru deux en 1590: l'une  Venise,
  in-4{o}; l'autre  Ferrare, in-12. On ignore laquelle est la
  premire.

Au reste, comme les tragdies de cette seconde partie sont prises de
l'histoire, j'ai cru qu'il ne seroit pas hors de propos de vous donner
au devant de chacune le texte ou l'abrg des auteurs dont je les ai
tires, afin qu'on puisse voir par l ce que j'y ai ajout du mien et
jusques o je me suis persuad que peut aller la licence potique en
traitant des sujets vritables.


III

AU LECTEUR[203].

  [203] Ce troisime avis, pour lequel nous avons suivi le texte de
  l'dition de 1682, avait paru d'abord dans celles de 1663
  (in-folio), de 1664 et de 1668 (in-8{o}), avec quelques
  diffrences que nous indiquerons. L'dition de 1660 n'est prcde
  d'aucun avertissement. Comme ce morceau est un expos du systme
  d'orthographe que Corneille avait adopt, nous avons tenu  en
  donner une sorte de fac-simile: c'tait le seul moyen de faire
  comprendre les rgles qu'tablit l'auteur et les dtails o il
  entre. Les fautes et les inconsquences que l'on remarquera  et
  l, montrent combien il tait fond  dire,  la fin de cet avis,
  que les imprimeurs avaient eu de la peine  suivre ses
  instructions. Dans les ditions de 1663, 1664, 1668, ils n'avaient
  mme pas fait la distinction, dont notre pote parle en
  commenant, de l'_i_ et du _j_, de l'_u_ et du _v_.

Ces quatre Volumes contiennent trente deux Pieces de Thatre. Ils
[s]ont rglez  huit chacun[204]. Vous pourrez trouver quelque cho[s]e
d'trange aux innovations en l'orthographe que j'ay hazardes icy, et
je veux bien vous en rendre rai[s]on. L'u[s]age de no[s]tre Langue
e[s]t  pre[s]ent [s]i pandu par toute l'Europe, principalement vers
le Nord, qu'on y voit peu d'E[s]tats o elle ne [s]oit connu; c'e[s]t
ce qui m'a fait croire qu'il ne [s]eroit pas mal  propos d'en
faciliter la prononciation aux E[s]trangers, qui s'y trouvent
[s]ouvent embarra[ss]ez par les divers [s]ons qu'elle donne
quelquefois aux me[s]mes lettres. Les Hollandois m'ont fray le
chemin, et donn ouverture  y mettre di[s]tinction par de diffrents
Caractres, que ju[s]qu'icy nos Imprimeurs ont employ indiffremment.
Ils ont [s]epar les _i_ et les _u_ consones d'avec les _i_ et les _u_
voyelles, en [s]e [s]ervant tou[s]iours de l'_j_ et de l'_v_, pour les
premires, et lai[ss]ant l'_i_ et l'_u_ pour les autres, qui ju[s]qu'
ces derniers temps avoient e[s]t confondus[205]. Ain[s]i la
prononciation de ces deux lettres ne peut e[s]tre douteu[s]e, dans les
impre[ss]ions o l'on garde le me[s]me ordre, comme en celle-cy. Leur
exemple m'a enhardy  pa[ss]er plus avant. J'ay veu quatre
prononciations differentes dans nos _[s]_, et trois dans nos _e_, et
j'ay cherch les moyens d'en o[s]ter toutes ambiguitez, ou par des
caractres differens, ou par des rgles generales, avec quelques
exceptions. Je ne [s]ay [s]i j'y auray re[ss]i, mais [s]i cette
bauche ne dplai[s]t pas, elle pourra donner jour  faire un travail
plus achev [s]ur cette matiere, et peut-e[s]tre que ce ne [s]era pas
rendre un petit [s]ervice  no[s]tre Langue et au Public.

  [204] Dans l'dition de 1663, l'avis commence ainsi:

Ces deux Volumes contiennent autant de Pieces de Theatre que les
trois que vous auez veus cy-deuant imprimez in Octavo[204-a]. Ils sont
rglez  douze chacun, et les autres  huit. Sertorius et Sophonisbe
ne s'y joindront point[204-b], qu'il n'y en aye assez pour faire vn
troisime de cette Impression, ou vn quatrime de l'autre. Cependant
comme il ne peut entrer en celle-cy que deux des trois Discours qui
ont seruy de Prefaces  la prcedente, et que dans ces trois Discours
j'ay tasch d'expliquer ma pense touchant les plus curieuses et les
plus importantes questions de l'Art Potique, cet Ouurage de mes
reflexions demeureroit imparfait si j'en retranchois le troisime. Et
c'est ce qui me fait vous le donner en suite du second Volume,
attendant qu'on le puisse reporter au deuant de celuy qui le suiura,
si-tost qu'il pourra estre complet.

Vous trouuerez quelque chose d'trange, etc.

Le dbut de l'avis de l'dition de 1664, in-8{o}, est beaucoup plus
court:

Ces trois volumes contiennent autant de Pieces de Theatre que les
deux nouvellement imprimez in folio. Ils sont reglez  huit chacun, et
les autres  douze. _Sertorius_, _Sophonisbe_ et _Othon_[204-c] ne s'y
joindront point, qu'il n'y en aye assez pour en faire vn quatrime.

Cependant vous pourrez trouuer quelque chose d'trange, etc.

Dans l'dition de 1668, l'avis commence de mme que dans celle de
1664; mais les mots: Vous pourrez trouver, etc., viennent
immdiatement aprs les derniers mots de la seconde phrase: les
autres  douze; et la phrase intermdiaire est omise.

    [204-a] Il s'agit ici de l'dition de 1660. Les deux premiers
    volumes contiennent huit pices chacun, comme le dit Corneille,
    mais le troisime n'en renferme que sept: _Rodogune_, _Hraclius_,
    _Andromde_, _Don Sanche d'Arragon_, _Nicomde_, _Pertharite_ et
    _OEdipe_.

    [204-b] Ces deux pices avaient t reprsentes en 1662 et en
    1663.

    [204-c] Cette dernire pice a t reprsente  Fontainebleau 
    la fin de juillet 1664, et l'achev d'imprimer du Ier volume de
    l'dition de 1664 porte la date du 15 aot.

  [205] On a prtendu, mais  tort, que Ramus avait propos le
  premier de distinguer dans l'impression l'_i_ du _j_ et l'_u_ du
  _v_. Il faut remonter au moins jusqu' Meigret, qui a dit en 1550
  dans _le Trett de la grammere francoeze_: Rest'encores _j_
  consonante a laqell ie done double proporcion de celle qi et
  voyelle, e lui rens sa puissanc' en mon critture. (Folio 14
  recto.) Ao regard de l'_u_ consonante, ell'aoroet bien bezoin
  d'etre diuersifie, attendu qe qant deus _uu_ s'entresuyuet aveq
  qelq'aotre voyelle nou' pouuons prononcer l'un pour l'aotre.
  (Folio 12 verso.) On voit, du reste, que Meigret, qui pourtant ne
  manquait pas de hardiesse, se borne  proposer cette distinction
  sans la mettre lui-mme en pratique.

Les imprimeurs hollandais furent les premiers  l'tablir. Elle est
dj trs-nettement observe dans l'_Argenis_ de Barclay imprime en
1630 par les Elzvirs; les majuscules seules font exception. Quelques
imprimeurs des confins de la France ne tardrent pas  suivre cet
exemple. Les Zetzner, de Strasbourg, introduisirent l'U rond et le J
consonne dans les lettres capitales. On trouve dj ces caractres
dans le volume intitul: _Clavis artis Lullian.... opera et studio
Johannis Henrici Alstedl_, Argentorati, sumptibus heredum Lazari
Zetzneri, 1633. Cependant il faut convenir que dans le texte courant
on rencontre de temps  autre quelques infractions  la rgle.

Nous prononons l'_[s]_ de quatre diver[s]es manieres: tanto[s]t nous
l'a[s]pirons, comme en ces mots, _pe[s]te_, _cha[s]te_; tanto[s]t elle
allonge la [s]yllabe, comme en ceux-cy, _pa[s]te_, _te[s]te_;
tanto[s]t elle ne fait aucun [s]on, comme  _esbloir_, _esbranler_,
_il e[s]toit_; et tanto[s]t elle [s]e prononce comme un _z_, comme 
_pre[s]ider_, _pre[s]umer_. Nous n'avons que deux differens
caracteres, _[s]_, et _s_, pour ces quatre differentes prononciations;
il faut donc e[s]tablir quelques maximes gnrales pour faire les
di[s]tinctions entieres. Cette lettre [s]e rencontre au commencement
des mots, ou au milieu, ou  la fin. Au commencement elle a[s]pire
tojours: _[s]oy_, _[s]ien_, _[s]auver_, _[s]uborner_;  la fin, elle
n'a presque point de [s]on, et ne fait qu'allonger tant [s]oit peu la
[s]yllabe, quand le mot qui [s]uit [s]e commence par une con[s]one; et
quand il commence par une voyelle, elle [s]e dtache de celuy qu'elle
finit pour [s]e joindre avec elle, et [s]e prononce tojours comme un
_z_, [s]oit qu'elle [s]oit prcede par une con[s]one, ou par une
voyelle.

Dans le milieu du mot, elle e[s]t, ou entre deux voyelles, ou aprs
une con[s]one, ou avant une con[s]one. Entre deux voyelles elle
pa[ss]e tou[s]iours pour _z_, et aprs une con[s]one elle aspire
tou[s]iours, et cette difference [s]e remarque entre les verbes
compo[s]ez qui viennent de la me[s]me racine. On prononce _prezumer_,
_rezi[s]ter_, mais on ne prononce pas _conzumer_, ny _perzi[s]ter_.
Ces rgles n'ont aucune exception, et j'ay abandonn en ces rencontres
le choix des caracteres  l'Imprimeur, pour [s]e [s]ervir du grand ou
du petit, [s]elon qu'ils [s]e [s]ont le mieux accommodez avec les
lettres qui les joignent. Mais je n'en ay pas fait de me[s]me, quand
l'_[s]_ e[s]t avant une con[s]one dans le milieu du mot, et je n'ay p
[s]ouffrir que ces trois mots, _re[s]te_, _tempe[s]te_, _vous
e[s]tes_, fu[ss]ent e[s]crits l'un comme l'autre, ayant des
prononciations [s]i differentes. J'ay re[s]erv la petite _s_ pour
celle o la [s]yllabe e[s]t a[s]pire, la grande pour celle o elle
e[s]t [s]implement allonge, et l'ay [s]upprime entierement au
troi[s]ime mot o elle ne fait point de [s]on, la marquant
[s]eulement par un accent [s]ur la lettre qui la prcede. J'ay donc
fait ortographer ain[s]i les mots [s]uivants et leurs [s]emblables,
_peste_, _funeste_, _chaste_, _re[s]iste_, _espoir_; _tempe[s]te_,
_ha[s]te_, _te[s]te_; _vous tes_, _il toit_, _bloir_, _couter_,
_pargner_, _arrter_. Ce dernier verbe ne lai[ss]e pas d'avoir
quelques temps dans [s]a conjugai[s]on, o il faut luy rendre l'_[s]_,
parce qu'elle allonge la [s]yllabe; comme  l'imperatif _arre[s]te_,
qui rime bien avec _te[s]te_; mais  l'infinitif et en quelques autres
o elle ne fait pas cet effet, il e[s]t bon de la [s]upprimer et
e[s]crire, _j'arrtois_, _j'ay arrt_, _j'arrteray_, _nous
arrtons_, _etc._[206].

  [206] Ce projet a failli tre officiellement adopt. On trouve des
  renseignements  ce sujet dans les _Observations de l'Acadmie
  franoise touchant l'orthographe_, conserves au dpartement des
  manuscrits de la Bibliothque impriale, dont j'ai donn l'analyse
  dans _l'Ami de la religion_ du 31 mai 1860.

  Ces _Observations_, rdiges par Mzeray, furent soumises en 1673
   l'examen de plusieurs acadmiciens, dont la liste se trouve en
  tte du volume. Corneille y figure, toutefois on ne rencontre dans
  ce manuscrit aucune note de lui; mais, dans son travail
  prparatoire, Mzeray avait rappel en ces termes l'innovation
  introduite par l'illustre pote: M{r}. de Corneille a propos que
  pour faire connoistre quand l'S est muette dans les mots o
  qu'elle sifle, il seroit bon de mettre une S ronde aux endroits o
  elle sifle, comme  _chaste_, _triste_, _reste_, et une _[s]_
  longue aux endroits o elle est muette, soit qu'elle fasse longue
  la voyelle qui la prcde, comme en _tempe[s]te_, _fe[s]te_,
  _te[s]te_, etc., soit qu'elle ne la fasse pas, comme en _e[s]cu_,
  _e[s]pine_, _de[s]dire_, _e[s]purer_, etc.

  L'usage en seroit bon, objecte Segrais, mais l'innovation en est
  dangereuse.

  Je n'y trouve point d'inconvenient, sur tout dans l'impression,
  rplique Doujat, et ce n'est plus une nouveaut puisque M{r}. de
  Corneille l'a pratiqu depuis plus de dix ou douze ans.

  O est l'inconuenient? dit Bossuet; ie le suiurois ainsi dans le
  dictionnaire et i'en ferois une remarque expresse o i'alleguerois
  l'exemple de M{r}. Corneille. Les Hollandois ont bien introduit
  _u_ et _v_ pour _u_ voyelle et _u_ consone, et de mesme _i_ sans
  quee ou avec quee. Personne ne s'en est formalis; peu  peu les
  yeux s'y accoustument et la main les suit.

Quant  l'_e_, nous en avons de trois [s]ortes. L'_e_ feminin, qui
[s]e rencontre tou[s]iours, ou [s]eul, ou en diphtongue, dans toutes
les dernires [s]yllabes de nos mots qui ont la terminai[s]on
fminine, et qui fait [s]i peu de [s]on, que cette syllabe n'e[s]t
jamais conte[207]  rien  la fin de nos vers fminins, qui en ont
tou[s]iours une plus que les autres. L'_e_ masculin, qui [s]e prononce
comme dans la langue Latine, et un troi[s]ime _e_ qui ne va jamais
[s]ans l'_s_, qui luy donne un [s]on e[s]lev qui [s]e prononce 
bouche ouverte, en ces mots: _[s]ucces_, _acces_, _expres_. Or comme
ce [s]eroit une grande confu[s]ion, que ces trois _e_, en ces trois
mots, _a[s]pres_, _verite_, et _apres_, qui ont une prononciation [s]i
differente, eu[ss]ent un caractre pareil, il e[s]t ais d'y remdier,
par ces trois [s]ortes d'_e_ que nous donne l'Imprimerie, _e_, __,
__, qu'on peut nommer l'_e_ simple, l'_e_ aigu, et l'_e_ grave. Le
premier [s]ervira pour nos terminai[s]ons feminines, le [s]econd pour
les Latines, et le troi[s]ime pour les e[s]leves, et nous
e[s]crirons ain[s]i ces trois mots et leurs pareils, _a[s]pres_,
_verit_, _aprs_, ce que nous e[s]tendrons  _[s]uccs_, _excs_,
_procs_, qu'on avoit ju[s]qu'icy e[s]crits avec l'_e_ aigu, comme les
terminai[s]ons Latines, quoy que le [s]on en [s]oit fort diffrent. Il
e[s]t vray que les Imprimeurs y avoient mis quelque diffrence, en ce
que cette terminai[s]on n'e[s]tant jamais [s]ans _[s]_, quand il s'en
rencontroit une aprs un __ Latin, ils la changeoient en _z_, et ne
la fai[s]oient prceder que par un _e_ simple. Ils impriment
_veritez_, _Detez_, _dignitez_, et non pas _verits_, _Dets_,
_dignits_; et j'ay con[s]erv cette Ortographe: mais pour viter
toute [s]orte de confu[s]ion entre le [s]on des mots qui ont l'_e_
Latin [s]ans _[s]_, comme _verit_, et ceux qui ont la prononciation
leve, comme _succs_, j'ay cru  propos de nous [s]ervir de
diffrents caractres, pui[s]que nous en avons, et donner l'__ grave
 ceux de cette derniere e[s]pece. Nos deux articles pluriels, _les_
et _des_, ont le me[s]me [s]on, quoy qu'crits avec l'_e_ [s]imple: il
e[s]t [s]i mal-ai[s] de les prononcer autrement, que je n'ay pas cr
qu'il fu[s]t be[s]oin d'y rien changer. Je dy la me[s]me cho[s]e de
l'_e_ devant deux _ll_, qui prend le [s]on au[ss]i e[s]lev en ces
mots, _belle_, _fidelle_, _rebelle_, etc., qu'en ceux-cy, _[s]uccs_,
_excs_; mais comme cela arrive tojours quand il [s]e rencontre avant
ces deux _ll_, il [s]uffit d'en faire cette remarque [s]ans changement
de caractre. Le me[s]me arrive devant la simple _l_,  la fin du mot,
_mortel_, _appel_, _criminel_, et non pas au milieu, comme en ces
mots, _celer_, _chanceler_, o l'_e_ avant cette _l_ garde le [s]on de
l'_e_ feminin.

  [207] _Conte_, compte. Voyez le _Lexique_.

Il e[s]t bon au[ss]i de remarquer qu'on ne [s]e [s]ert d'ordinaire de
l'__ aigu, qu' la fin du mot, ou quand on [s]upprime l'_[s]_ qui le
[s]uit; comme  _tablir_, _tonner_: cependant il [s]e rencontre
[s]ouvent au milieu des mots avec le me[s]me [s]on, bien qu'on ne
l'crive qu'avec un _e_ [s]imple; comme en ce mot _[s]everit_, qu'il
faudroit e[s]crire _[s]vrit_, pour le faire prononcer exactement,
et je l'ay fait ob[s]erver dans cette impre[ss]ion[208], bien que je
n'aye pas gard le me[s]me ordre dans celle qui s'e[s]t faite in
folio[209].

  [208] On lit ici dans l'dition de 1663: Et peut-estre le
  feray-je obseruer en la premire impression qui se pourra faire de
  ces Recueils.

  [209] Il s'agit de l'dition date de 1663, dont nous venons de
  parler.

La double _ll_ dont je viens de parler  l'occa[s]ion de l'_e_, a
au[ss]i deux prononciations en no[s]tre Langue, l'une [s]eche et
[s]imple, qui [s]uit l'Ortographe, l'autre molle, qui [s]emble y
joindre une _h_. Nous n'avons point de diffrents caractres  les
di[s]tinguer; mais on en peut donner cette rgle infaillible. Toutes
les fois qu'il n'y a point d'_i_ avant les deux _ll_, la prononciation
ne prend point cette molle[ss]e. En voicy des exemples dans les quatre
autres voyelles: _baller_, _rebeller_, _coller_, _annuller_. Toutes
les fois qu'il y a un _i_ avant les deux _ll_, [s]oit [s]eul, [s]oit
en diphtongue, la prononciation y adjou[s]te une _h_. On e[s]crit
_bailler_, _veiller_, _briller_, _chatoiller_, _cueillir_, et on
prononce _baillher_, _veillher_, _brillher_, _chatouillher_,
_cueillhir_. Il faut excepter de cette Rgle tous les mots qui
viennent du Latin, et qui ont deux _ll_ dans cette Langue, comme
_ville_, _mille_, _tranquille_, _imbecille_, _di[s]tille_,
_illu[s]tre_, _illegitime_, _illicite_, etc. Je dis qui ont deux _ll_
en Latin, parce que les mots de _fille_ et _famille_ en viennent, et
[s]e prononcent avec cette molle[ss]e des autres qui ont l'_i_ devant
les deux _ll_, et n'en viennent pas; mais ce qui fait cette
diffrence, c'e[s]t qu'ils ne tiennent pas les deux _ll_ des mots
Latins, _filia_ et _familia_, qui n'en ont qu'une, mais purement de
no[s]tre Langue. Cette rgle et cette exception [s]ont gnrales et
a[ss]eures. Quelques Modernes, pour o[s]ter toute l'ambiguit de
cette prononciation, ont e[s]crit les mots qui [s]e prononcent [s]ans
la molle[ss]e de l'_h_, avec une _l_ [s]imple, en cette maniere,
_tranquile_, _imbecile_, _di[s]tile_, et cette Ortographe pourroit
s'accommoder dans les trois voyelles _a_, _o_, _u_, pour e[s]crire
[s]implement _baler_, _affoler_, _annuler_, mais elle ne
s'accommoderoit point du tout avec l'_e_, et on auroit de la peine 
prononcer _fidelle_ et _belle_, [s]i on e[s]crivoit _fidele_ et
_bele_; l'_i_ me[s]me [s]ur lequel ils ont pris ce droit, ne le
pourroit pas [s]ouffrir tou[s]iours, et particulierement en ces mots
_ville_, _mille_, dont le premier, [s]i on le redui[s]oit  une _l_
[s]imple, [s]e confondroit avec _vile_, qui a une [s]ignification
toute autre.

Il y auroit encor quantit de remarques  faire [s]ur les diffrentes
manieres que nous avons de prononcer quelques lettres en no[s]tre
Langue: mais je n'entreprens pas de faire un Trait entier de
l'Ortographe et de la prononciation, et me contente de vous avoir
donn ce mot d'avis touchant ce que j'ay innov icy; comme les
Imprimeurs ont eu de la peine  s'y accou[s]tumer, ils n'auront pas
[s]uivy ce nouvel ordre [s]i ponctellement, qu'il ne s'y [s]oit coul
bien des fautes, vous me ferez la grace d'y [s]uppler.




DISCOURS

DE L'UTILIT ET DES PARTIES

DU POME DRAMATIQUE[210].

  [210] L'dition de 1660, dans laquelle ces discours ont paru pour
  la premire fois, est divise en trois volumes, et en tte de
  chaque volume est plac l'un des discours. L'dition de 1663 forme
  deux tomes qui commencent par les deux premiers discours; le
  troisime termine le tome II (voyez plus haut, p. 5, note 1).
  Enfin les trois ditions, en quatre volumes, de 1664 (in-8{o}), de
  1668, et de 1682, contiennent un discours en tte de chacun des
  trois premiers volumes. La plupart des diteurs ont spar ces
  discours du _Thtre_, pour les faire entrer dans les _OEuvres
  diverses_; nous avons prfr conserver le premier, suivant
  l'intention de Corneille, en tte du Thtre, o les premires
  lignes le placent ncessairement, et nous avons cru devoir en
  rapprocher les deux autres, mais sans rien changer au texte,
  c'est--dire en y laissant ce qui a trait  la place que l'auteur
  leur avait assigne.

  Si l'on veut avoir des renseignements sur le temps que ces
  discours ont cot  Corneille et sur les circonstances dans
  lesquelles il les a composs, il faut lire sa lettre du 25 aot
  1660, adresse  l'abb de Pure.


Bien que, selon Aristote, le seul but de la posie dramatique soit de
plaire aux spectateurs, et que la plupart de ces pomes leur ayent
plu, je veux bien avouer toutefois que beaucoup d'entr'eux n'ont pas
atteint le but de l'art. _Il ne faut pas prtendre_, dit ce
philosophe, _que ce genre de posie nous donne toute sorte de plaisir,
mais seulement celui qui lui est propre_[211]; et pour trouver ce
plaisir qui lui est propre, et le donner aux spectateurs, il faut
suivre les prceptes de l'art, et leur plaire selon ses rgles. Il
est constant qu'il y a des prceptes, puisqu'il y a un art; mais il
n'est pas constant quels ils sont. On convient du nom sans convenir de
la chose, et on s'accorde sur les paroles pour contester sur leur
signification. Il faut observer l'unit d'action, de lieu, et de jour,
personne n'en doute; mais ce n'est pas une petite difficult de savoir
ce que c'est que cette unit d'action, et jusques o peut s'tendre
cette unit de jour et de lieu. Il faut que le pote traite son sujet
selon le vraisemblable et le ncessaire[212]; Aristote le dit, et tous
ses interprtes rptent les mmes mots, qui leur semblent si
clairs[213] et si intelligibles, qu'aucun d'eux n'a daign nous dire,
non plus que lui, ce que c'est que ce vraisemblable et ce ncessaire.
Beaucoup mme ont si peu considr ce dernier[214], qui accompagne
toujours l'autre chez ce philosophe, hormis une seule fois, o il
parle de la comdie[215], qu'on en est venu jusqu' tablir une maxime
trs-fausse, qu'_il faut que le sujet d'une tragdie soit
vraisemblable_; appliquant ainsi[216] aux conditions du sujet la
moiti de ce qu'il a dit de la manire de le traiter. Ce n'est pas
qu'on ne puisse faire une tragdie d'un sujet purement vraisemblable:
il en donne pour exemple _la Fleur_[217] d'Agathon, o les noms et les
choses toient de pure invention, aussi bien qu'en la comdie; mais
les grands sujets qui remuent fortement les passions, et en opposent
l'imptuosit aux lois du devoir ou aux tendresses du sang, doivent
toujours aller au del du vraisemblable, et ne trouveroient aucune
croyance parmi les auditeurs, s'ils n'toient soutenus, ou par
l'autorit de l'histoire qui persuade avec empire, ou par la
proccupation de l'opinion commune qui nous donne ces mmes auditeurs
dj tous persuads. Il n'est pas vraisemblable que Mde tue ses
enfants, que Clytemnestre assassine son mari, qu'Oreste poignarde sa
mre; mais l'histoire le dit, et la reprsentation de ces grands
crimes ne trouve point d'incrdules. Il n'est ni vrai ni vraisemblable
qu'Andromde, expose  un monstre marin, aye t garantie de ce pril
par un cavalier volant, qui avoit des ailes aux pieds; mais c'est une
fiction[218] que l'antiquit a reue; et comme elle l'a transmise
jusqu' nous, personne ne s'en offense quand on[219] la voit sur le
thtre. Il ne seroit pas permis toutefois d'inventer sur ces
exemples. Ce que la vrit ou l'opinion fait accepter seroit rejet,
s'il n'avoit point d'autre fondement qu'une ressemblance  cette
vrit ou  cette opinion. C'est pourquoi notre docteur dit que _les
sujets viennent de la fortune_, qui fait arriver les choses, _et non
de l'art_, qui les imagine[220]. Elle est matresse des vnements, et
le choix qu'elle nous donne de ceux qu'elle nous prsente enveloppe
une secrte dfense d'entreprendre sur elle, et d'en produire sur la
scne qui ne soient pas de sa faon. Aussi _les anciennes tragdies se
sont arrtes autour de peu de familles, parce qu'il toit arriv 
peu de familles des choses dignes de la tragdie_[221]. Les sicles
suivants nous en ont assez fourni pour franchir ces bornes, et ne
marcher plus sur les pas des Grecs; mais je ne pense pas qu'ils nous
ayent donn la libert de nous carter de leurs rgles. Il faut, s'il
se peut, nous accommoder avec elles, et les amener jusqu' nous[222].
Le retranchement que nous avons fait des choeurs nous oblige 
remplir nos pomes de plus d'pisodes qu'ils ne faisoient; c'est
quelque chose de plus, mais qui ne doit pas aller au del de leurs
maximes, bien qu'il aille au del de leur pratique.

  [211] [Grec: Ou gar pasan dei ztein hdonn apo tragdias, alla
  tn oikeian.] (Aristote, _Potique_, chap. XIV, 2.)--Dans la
  phrase suivante, Aristote exprime l'ide, par laquelle Corneille
  commence son discours, que le but de la posie dramatique est de
  plaire.

  [212] [Grec: Chr de.... aei ztein  to anankaion,  to eikos.]
  (Aristote, _Potique_, chap. XV, 6.)

  [213] VAR. (dit. de 1660): les mmes paroles qui leur semblent si
  claires.

  [214] VAR. (dit. de 1660): ce dernier mot.

  [215] Voyez la _Potique_, chap. IX, 5.

  [216] Il y a _aussi_, pour _ainsi_, dans les ditions de 1682 et de
  1692: la leon des ditions antrieures nous a paru prfrable.

  [217] Aristote, _Potique_, chap. IX, 7.--_La Fleur_, [Grec:
  anthos ], pice du pote Agathon, contemporain de Sophocle et
  d'Eschyle, n'est connue que par ce passage d'Aristote.

  [218] VAR. (dit. de 1660): une erreur.

  [219] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): il.

  [220] [Grec: Ztountes gar ouk apo techns, all' apo tuchs heuron
  to toiouton paraskeuazein en tois muthois.] (Aristote, _Potique_,
  chap. XIV, 10.)

  [221] [Grec: Peri oligas oikias hai kallistai tragdiai
  suntithentai, hoion peri Alkmaina kai Oidipoun.... kai hosois
  allois sumbebken  pathein deina  poisai.] (Aristote,
  _Potique_, chap. XIII, 5.)

  [222] VAR. (dit. de 1660-1664): jusques  nous.

Il faut donc savoir quelles sont ces rgles; mais notre malheur est
qu'Aristote et Horace aprs lui en ont crit assez obscurment pour
avoir besoin d'interprtes, et que ceux qui leur en ont voulu servir
jusques ici ne les ont souvent expliqus qu'en grammairiens ou en
philosophes. Comme ils avoient plus d'tude et de spculation que
d'exprience du thtre, leur lecture nous peut rendre plus doctes,
mais non pas nous donner beaucoup de lumires fort sres pour y
russir.

Je hasarderai quelque chose sur cinquante ans[223] de travail pour la
scne, et en dirai mes penses tout simplement, sans esprit de
contestation qui m'engage  les soutenir, et sans prtendre que
personne renonce en ma faveur  celles qu'il en aura conues.

  [223] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): trente ans;--(dit. de
  1664) plus de trente ans;--(dit. de 1668): quarante ans.

Ainsi ce que j'ai avanc ds l'entre de ce discours, que _la posie
dramatique a pour but le seul plaisir des spectateurs_, n'est pas pour
l'emporter opinitrment sur ceux qui pensent ennoblir l'art, en lui
donnant pour objet de profiter aussi bien que de plaire. Cette dispute
mme seroit trs-inutile, puisqu'il est impossible de plaire selon
les rgles, qu'il ne s'y rencontre beaucoup d'utilit. Il est vrai
qu'Aristote, dans tout son _Trait de la Potique_, n'a jamais employ
ce mot une seule fois; qu'il attribue l'origine de la posie au
plaisir que nous prenons  voir imiter les actions des hommes[224];
qu'il prfre la partie du pome qui regarde le sujet  celle qui
regarde les moeurs, parce que cette premire contient ce qui agre le
plus, comme les agnitions et les pripties[225]; qu'il fait entrer
dans la dfinition de la tragdie l'agrment du discours dont elle est
compose[226]; et qu'il l'estime enfin plus que le pome pique, en ce
qu'elle a de plus[227] la dcoration extrieure et la musique, qui
dlectent puissamment, et qu'tant plus courte et moins diffuse, le
plaisir qu'on y prend est plus parfait[228]; mais il n'est pas moins
vrai qu'Horace nous apprend que nous ne saurions plaire  tout le
monde, si nous n'y mlons l'utile, et que les gens graves et srieux,
les vieillards, les amateurs de la vertu, s'y ennuieront, s'ils n'y
trouvent rien  profiter:

    _Centuri seniorum agitant expertia frugis[229]._

Ainsi, quoique l'utile n'y entre que sous la forme du dlectable, il
ne laisse pas d'y tre ncessaire, et il vaut mieux examiner de quelle
faon il y peut trouver sa place, que d'agiter, comme je l'ai dj
dit, une question inutile touchant l'utilit de cette sorte de pomes.
J'estime donc qu'il s'y en peut rencontrer de quatre sortes.

  [224] Voyez Aristote, _Potique_, chap. IV, 1 et 2.

  [225] _Ibid._, chap. VI, 13.

  [226] _Ibid._, chap. VI, 2.

  [227] VAR. (dit. de 1660): de plus que lui.

  [228] Aristote, _Potique_, chap. XXVI, 8 et 9.

  [229] Horace, _Art potique_, v. 341.

La premire consiste aux sentences et instructions morales qu'on y
peut semer presque partout; mais il en faut user sobrement, les mettre
rarement en discours gnraux, ou ne les pousser gure loin, surtout
quand on fait parler un homme passionn, ou qu'on lui fait rpondre
par un autre; car il ne doit avoir non plus de patience pour les
entendre, que de quitude d'esprit pour les concevoir et les dire.
Dans les dlibrations d'tat, o un homme d'importance consult par
un roi s'explique de sens rassis, ces sortes de discours trouvent lieu
de plus d'tendue; mais enfin il est toujours bon de les rduire
souvent de la thse  l'hypothse; et j'aime mieux faire dire  un
acteur, _l'amour vous donne beaucoup d'inquitudes_, que, _l'amour
donne beaucoup d'inquitudes aux esprits qu'il possde_.

Ce n'est pas que je voulusse entirement bannir cette dernire faon
de s'noncer sur les maximes de la morale et de la politique. Tous mes
pomes demeureroient bien estropis, si on en retranchoit ce que j'y
en ai ml; mais encore un coup, il ne les faut pas pousser loin sans
les appliquer au particulier; autrement c'est un lieu commun, qui ne
manque jamais d'ennuyer l'auditeur, parce qu'il fait languir l'action;
et quelque heureusement que russisse cet talage de moralits, il
faut toujours craindre[230] que ce ne soit un de ces ornements
ambitieux qu'Horace nous ordonne de retrancher[231].

  [230] VAR. (dit. de 1660): Il faut prendre garde.

  [231]             _ ....Ambitiosa recidet
  Ornamenta._

  (_Art potique_, v. 447.)

J'avouerai toutefois que les discours gnraux ont souvent grce,
quand celui qui les prononce et celui qui les coute ont tous deux
l'esprit assez tranquille pour se donner raisonnablement cette
patience. Dans le quatrime acte de _Mlite_, la joie qu'elle a d'tre
aime de Tircis lui fait souffrir sans chagrin la remontrance de sa
nourrice, qui de son ct satisfait  cette dmangeaison qu'Horace
attribue aux vieilles gens, de faire des leons aux jeunes[232]; mais
si elle savoit que Tircis la crt infidle, et qu'il en ft au
dsespoir, comme elle l'apprend ensuite, elle n'en souffriroit pas
quatre vers. Quelquefois mme ces discours sont ncessaires pour
appuyer des sentiments dont le raisonnement ne se peut fonder sur
aucune des actions particulires de ceux dont on parle. Rodogune, au
premier acte, ne sauroit justifier la dfiance qu'elle a de Clopatre,
que par le peu de sincrit qu'il y a d'ordinaire dans la
rconciliation[233] des grands aprs une offense signale, parce que,
depuis le trait de paix, cette reine n'a rien fait qui la doive
rendre suspecte de cette haine qu'elle lui conserve dans le coeur.
L'assurance que prend Mlisse, au quatrime de _la Suite du Menteur_,
sur les premires protestations d'amour que lui fait Dorante, qu'elle
n'a vu qu'une seule fois, ne se peut autoriser que sur la facilit et
la promptitude que deux amants ns l'un pour l'autre ont  donner
croyance  ce qu'ils s'entre-disent; et les douze vers qui expriment
cette moralit en termes gnraux ont tellement plu, que beaucoup de
gens d'esprit n'ont pas ddaign d'en charger leur mmoire[234]. Vous
en trouverez ici quelques autres de cette nature. La seule rgle qu'on
y peut tablir, c'est qu'il les faut placer judicieusement, et surtout
les mettre en la bouche de gens qui ayent l'esprit sans embarras, et
qui ne soient point emports par la chaleur de l'action.

  [232] Voyez la scne 1 du IVe acte de _Mlite_, et l'_Art potique_
  d'Horace, v. 174.

  [233] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): les rconciliations.

  [234] Voyez, dans la scne 1 du IVe acte de _la Suite du Menteur_,
  le couplet qui commence par ce vers:

  Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, etc.

La seconde utilit du pome dramatique se rencontre en la nave
peinture des vices et des vertus, qui ne manque jamais  faire son
effet, quand elle est bien acheve, et que les traits en sont si
reconnoissables qu'on ne les peut confondre l'un dans l'autre, ni
prendre le vice pour vertu. Celle-ci se fait alors toujours aimer,
quoique malheureuse; et celui-l se fait toujours har, bien que
triomphant. Les anciens se sont fort souvent contents de cette
peinture, sans se mettre en peine de faire rcompenser les bonnes
actions, et punir les mauvaises. Clytemnestre et son adultre tuent
Agamemnon impunment; Mde en fait autant de ses enfants, et Atre de
ceux de son frre Thyeste, qu'il lui fait manger. Il est vrai qu'
bien considrer ces actions qu'ils choisissoient pour la catastrophe
de leurs tragdies, c'toient des criminels qu'ils faisoient punir,
mais par des crimes plus grands que les leurs. Thyeste avoit abus de
la femme de son frre; mais la vengeance qu'il en prend a quelque
chose de plus affreux que ce premier crime. Jason toit un perfide
d'abandonner Mde,  qui il devoit tout; mais massacrer ses enfants 
ses yeux est quelque chose de plus. Clytemnestre se plaignoit des
concubines qu'Agamemnon ramenoit de Troie; mais il n'avoit point
attent sur sa vie, comme elle fait sur la sienne; et ces matres de
l'art ont trouv le crime de son fils Oreste, qui la tue pour venger
son pre, encore plus grand que le sien, puisqu'ils lui ont donn des
Furies vengeresses pour le tourmenter, et n'en ont point donn  sa
mre, qu'ils font jouir paisiblement avec son gisthe du royaume d'un
mari qu'elle avoit assassin.

Notre thtre souffre difficilement de pareils sujets: le _Thyeste_ de
Snque[235] n'y a pas t fort heureux; sa _Mde_ y a trouv plus de
faveur; mais aussi,  le bien prendre, la perfidie de Jason et la
violence du roi de Corinthe la font parotre si injustement opprime,
que l'auditeur entre aisment dans ses intrts, et regarde sa
vengeance comme une justice qu'elle se fait elle-mme de ceux qui
l'oppriment.

  [235] Il s'agit ici du _Thyeste_ de Monlon, reprsent, suivant les
  frres Parfait, en 1633. Voyez l'_Histoire du Thtre franois_, tome
  V, p. 31.

C'est cet intrt qu'on aime  prendre pour les vertueux qui a oblig
d'en venir  cette autre manire de finir le pome dramatique par la
punition des mauvaises actions et la rcompense des bonnes, qui n'est
pas un prcepte de l'art, mais un usage que nous avons embrass, dont
chacun peut se dpartir  ses prils. Il toit ds le temps
d'Aristote, et peut-tre qu'il ne plaisoit pas trop  ce philosophe,
puisqu'il dit _qu'il n'a eu vogue que par l'imbcillit du jugement
des spectateurs, et que ceux qui le pratiquent s'accommodent au got
du peuple, et crivent selon les souhaits de leur auditoire_[236]. En
effet, il est certain que nous ne saurions voir un honnte homme sur
notre thtre sans lui souhaiter de la prosprit, et nous fcher de
ses infortunes. Cela fait que quand il en demeure accabl, nous
sortons avec chagrin, et remportons une espce d'indignation contre
l'auteur et les acteurs; mais quand l'vnement remplit nos souhaits,
et que la vertu y est couronne, nous sortons avec pleine joie, et
remportons une entire satisfaction et de l'ouvrage, et de ceux qui
l'ont reprsent. Le succs heureux de la vertu, en dpit des
traverses et des prils, nous excite  l'embrasser; et le succs
funeste du crime ou de l'injustice est capable de nous en augmenter
l'horreur naturelle, par l'apprhension d'un pareil malheur.

  [236] [Grec: Dokei de einai prt dia tn tn theatn astheneian;
  akolouthousi gar hoi poitai kat' euchn poiountes tois theatais.]
  (Aristote, _Potique_, chap. XIII, 7.)

C'est en cela que consiste la troisime utilit du thtre, comme la
quatrime en la purgation des passions par le moyen de la piti et de
la crainte[237]. Mais comme cette utilit est particulire  la
tragdie, je m'expliquerai sur cet article au second volume, o je
traiterai de la tragdie en particulier[238], et passe  l'examen des
parties qu'Aristote attribue au pome dramatique. Je dis au pome
dramatique en gnral, bien qu'en traitant cette matire il ne parle
que de la tragdie; parce que tout ce qu'il en dit convient aussi  la
comdie, et que la diffrence de ces deux espces de pomes ne
consiste qu'en la dignit des personnages, et des actions qu'ils
imitent, et non pas en la faon de les imiter, ni aux choses qui
servent  cette imitation.

  [237] Voyez Aristote, _Potique_, chap. VI, 2.

  [238] VAR. (dit. de 1660): Mais comme cette utilit est
  particulire  la tragdie, et que cette premire partie de mes
  pomes ne contient presque que des comdies o elle n'a point de
  place, je ne m'expliquerai sur cet article qu'au second volume, o
  la tragdie l'emporte, et passe, etc.--La premire partie de
  l'dition de 1660 contient les mmes pices que le recueil de
  1644. Voyez plus haut, p. 1, note [297].

Le pome est compos de deux sortes de parties. Les unes sont appeles
parties de quantit, ou d'extension; et Aristote en nomme quatre: le
prologue, l'pisode, l'exode, et le choeur[239]. Les autres se
peuvent nommer des parties intgrantes[240], qui se rencontrent dans
chacune de ces premires pour former tout le corps avec elles. Ce
philosophe y en trouve six: le sujet, les moeurs, les sentiments, la
diction, la musique, et la dcoration du thtre[241]. De ces six, il
n'y a que le sujet dont la bonne constitution dpende proprement de
l'art potique; les autres ont besoin d'autres arts subsidiaires: les
moeurs, de la morale; les sentiments, de la rhtorique; la diction,
de la grammaire; et les deux autres parties ont chacune leur art, dont
il n'est pas besoin que le pote soit instruit, parce qu'il y peut
faire suppler par d'autres que lui[242], ce qui fait qu'Aristote ne
les traite pas. Mais comme il faut qu'il excute lui-mme ce qui
concerne les quatre premires, la connoissance des arts dont elles
dpendent lui est absolument ncessaire,  moins qu'il aye reu de la
nature un sens commun assez fort et assez profond pour suppler  ce
dfaut[243].

  [239] Voyez Aristote, _Potique_, chap. XII.

  [240] VAR. (dit. de 1660-1664): intgrales.

  [241] Voyez Aristote, _Potique_, chap. VI, 6.

  [242] VAR. (dit. de 1660): Qu'il y peut faire suppler par
  d'autres, ce qui fait, etc.

  [243] VAR. (dit. de 1660): pour rparer ce dfaut.

Les conditions du sujet sont diverses pour la tragdie et pour la
comdie. Je ne toucherai  prsent qu' ce qui regarde cette dernire,
qu'Aristote dfinit simplement _une imitation de personnes basses et
fourbes_[244]. Je ne puis m'empcher de dire que cette dfinition ne
me satisfait point; et puisque beaucoup de savants tiennent que son
_Trait de la Potique_ n'est pas venu tout entier jusques  nous, je
veux croire que dans ce que le temps nous en a drob il s'en
rencontroit une plus acheve.

  [244] [Grec: H de kmdia esti.... mimsis phaulotern.]
  (Aristote, _Potique_, chap. V, 1.)

La posie dramatique, selon lui, est une imitation des actions, et il
s'arrte ici  la condition des personnes, sans dire quelles doivent
tre ces actions. Quoi qu'il en soit, cette dfinition avoit du
rapport  l'usage de son temps, o l'on ne faisoit parler dans la
comdie que des personnes d'une condition trs-mdiocre; mais elle n'a
pas une entire justesse pour le ntre, o les rois mme y peuvent
entrer, quand leurs actions ne sont point au-dessus d'elle. Lorsqu'on
met sur la scne un simple intrique[245] d'amour entre des rois, et
qu'ils ne courent aucun pril, ni de leur vie, ni de leur tat, je ne
crois pas que, bien que les personnes soient illustres, l'action le
soit assez pour s'lever[246] jusqu'[247] la tragdie. Sa dignit
demande quelque grand intrt d'tat, ou quelque passion plus noble et
plus mle que l'amour, telles que sont l'ambition ou la vengeance, et
veut donner  craindre des malheurs plus grands que la perte d'une
matresse. Il est  propos d'y mler l'amour, parce qu'il a toujours
beaucoup d'agrment, et peut servir de fondement  ces intrts, et 
ces autres passions dont je parle; mais il faut qu'il se contente du
second rang dans le pome, et leur laisse le premier.

  [245] Une simple intrigue.

  [246] Telle est la leon de toutes les ditions antrieures 
  celle de 1682, qui donne, sans doute par erreur: pour l'lever.

  [247] VAR. (dit. de 1660-1664): jusques .

Cette maxime semblera nouvelle d'abord: elle est toutefois de la
pratique des anciens, chez qui nous ne voyons aucune tragdie o il
n'y aye qu'un intrt d'amour  dmler. Au contraire, ils l'en
bannissoient souvent; et ceux qui voudront considrer les miennes,
reconnotront qu' leur exemple je ne lui ai jamais laiss y prendre
le pas devant, et que dans _le Cid_ mme, qui est sans contredit la
pice la plus remplie d'amour[248] que j'aye faite, le devoir de la
naissance et le soin de l'honneur l'emportent sur toutes les
tendresses qu'il inspire aux amants que j'y fais parler.

  [248] VAR. (dit. de 1660-1664): la plus amoureuse.

Je dirai plus. Bien qu'il y aye de grands intrts d'tat dans un
pome, et que le soin qu'une personne royale doit avoir de sa gloire
fasse taire sa passion, comme en _Don Sanche_, s'il ne s'y rencontre
point de pril de vie, de pertes d'tats, ou de bannissement, je ne
pense pas qu'il aye droit de prendre un nom plus relev que celui de
comdie; mais pour rpondre aucunement  la dignit des personnes dont
celui-l reprsente les actions, je me suis hasard d'y ajouter
l'pithte d'hroque, pour le distinguer d'avec les comdies
ordinaires. Cela est sans exemple parmi les anciens; mais aussi il est
sans exemple parmi eux de mettre des rois sur le thtre sans
quelqu'un de ces grands prils. Nous ne devons pas nous attacher si
servilement  leur imitation, que nous n'osions essayer quelque chose
de nous-mmes, quand cela ne renverse point les rgles de l'art; ne
ft-ce que pour mriter cette louange que donnoit Horace aux potes de
son temps:

    _Nec minimum meruere decus, vestigia grca
    Ausi deserere[249];_

et n'avoir point de part en ce honteux loge:

    _O imitatores, servum pecus[250]!_

_Ce qui nous sert maintenant d'exemple_, dit Tacite, _a t autrefois
sans exemple, et ce que nous faisons sans exemple en pourra servir un
jour_[251].

  [249] Horace, _Art potique_, v. 286, 287.

  [250] Horace, _ptres_, liv. I, _p._ XIX, v. 19.

  [251] Inveterascet hoc quoque, et quod hodie exemplis tuemur
  inter exempla erit. (_Annales_, liv. XI, chap. XXIV.)

La comdie diffre donc en cela de la tragdie, que celle-ci veut pour
son sujet une action illustre, extraordinaire, srieuse: celle-l
s'arrte  une action commune et enjoue; celle-ci demande de grands
prils pour ses hros: celle-l se contente de l'inquitude et des
dplaisirs de ceux  qui elle donne le premier rang parmi ses acteurs.
Toutes les deux ont cela de commun, que celle action doit tre
complte et acheve; c'est--dire que dans l'vnement qui la
termine, le spectateur doit tre si bien instruit des sentiments de
tous ceux qui y ont eu quelque part, qu'il sorte l'esprit en repos, et
ne soit plus en doute de rien. Cinna conspire contre Auguste, sa
conspiration est dcouverte, Auguste le fait arrter. Si le pome en
demeuroit l, l'action ne seroit pas complte, parce que l'auditeur
sortiroit dans l'incertitude de ce que cet empereur auroit ordonn de
cet ingrat favori. Ptolome craint que Csar, qui vient en gypte, ne
favorise sa soeur dont il est amoureux, et ne le force  lui rendre
sa part du royaume, que son pre lui a laisse par testament: pour
attirer la faveur de son ct par un grand service, il lui immole
Pompe; ce n'est pas assez, il faut voir comment Csar recevra ce
grand sacrifice. Il arrive, il s'en fche, il menace Ptolome, il le
veut obliger d'immoler les conseillers de cet attentat  cet illustre
mort; ce roi, surpris de cette rception si peu attendue, se rsout 
prvenir Csar, et conspire contre lui, pour viter par sa perte le
malheur dont il se voit menac. Ce n'est pas encore assez; il faut
savoir ce qui russira de cette conspiration. Csar en a l'avis, et
Ptolome, prissant dans un combat avec ses ministres, laisse
Clopatre en paisible possession du royaume dont elle demandoit la
moiti, et Csar hors de pril; l'auditeur n'a plus rien  demander,
et sort satisfait, parce que l'action est complte.

Je connois des gens d'esprit, et des plus savants en l'art potique,
qui m'imputent d'avoir nglig d'achever _le Cid_, et quelques autres
de mes pomes, parce que je n'y conclus pas prcisment le mariage des
premiers acteurs, et que je ne les envoie point marier au sortir du
thtre. A quoi il est ais de rpondre que le mariage n'est point un
achvement ncessaire pour la tragdie heureuse, ni mme pour la
comdie. Quant  la premire, c'est le pril d'un hros qui la
constitue, et lorsqu'il en est sorti, l'action est termine. Bien
qu'il aye de l'amour, il n'est point besoin qu'il parle d'pouser sa
matresse quand la biensance ne le permet pas; et il suffit d'en
donner l'ide aprs en avoir lev tous les empchements, sans lui en
faire dterminer le jour. Ce seroit une chose insupportable que
Chimne en convnt avec Rodrigue ds le lendemain qu'il a tu son
pre, et Rodrigue seroit ridicule, s'il faisoit la moindre
dmonstration de le desirer. Je dis la mme chose d'Antiochus. Il ne
pourroit dire de douceurs  Rodogune qui ne fussent de mauvaise grce,
dans l'instant que sa mre se vient d'empoisonner  leurs yeux, et
meurt dans la rage de n'avoir pu les faire prir avec elle. Pour la
comdie, Aristote ne lui impose point d'autre devoir pour conclusion
_que de rendre amis ceux qui toient ennemis_[252]; ce qu'il faut
entendre un peu plus gnralement que les termes ne semblent porter,
et l'tendre  la rconciliation de toute sorte de mauvaise
intelligence; comme quand un fils rentre aux bonnes grces d'un pre
qu'on a vu en colre contre lui pour ses dbauches, ce qui est une fin
assez ordinaire aux anciennes comdies; ou que deux amants, spars
par quelque fourbe qu'on leur a faite, ou par quelque pouvoir
dominant, se runissent par l'claircissement de cette fourbe, ou par
le consentement de ceux qui y mettoient obstacle; ce qui arrive
presque toujours dans les ntres, qui n'ont que trs-rarement une
autre fin que des mariages. Nous devons toutefois prendre garde que ce
consentement ne vienne pas par un simple changement de volont, mais
par un vnement qui en fournisse l'occasion. Autrement il n'y auroit
pas grand artifice au dnouement d'une pice, si, aprs l'avoir
soutenue durant quatre actes sur l'autorit d'un pre qui n'approuve
point les inclinations amoureuses de son fils ou de sa fille, il y
consentoit tout d'un coup au cinquime, par cette seule raison que
c'est le cinquime, et que l'auteur n'oseroit en faire six. Il faut un
effet considrable qui l'y oblige, comme si l'amant de sa fille lui
sauvoit la vie en quelque rencontre o il ft prt d'tre assassin
par ses ennemis, ou que par quelque accident inespr, il ft reconnu
pour tre de plus grande condition, et mieux dans la fortune qu'il ne
paroissoit.

  [252] [Grec: Ekei gar an hoi echthistoi; sin en t muth, hoion
  Orests kai Aigisthos, philoi genomenoi epi teleuts exerchontai.]
  (Aristote, _Potique_, chap. XIII, 8.)

Comme il est ncessaire que l'action soit complte, il faut aussi
n'ajouter rien au del, parce que quand l'effet est arriv, l'auditeur
ne souhaite plus rien et s'ennuie de tout le reste. Ainsi les
sentiments de joie qu'ont deux amants qui se voient runis aprs de
longues traverses doivent tre bien courts; et je ne sais pas quelle
grce a eue chez les Athniens la contestation de Mnlas et de Teucer
pour la spulture d'Ajax, que Sophocle fait mourir au quatrime acte;
mais je sais bien que de notre temps la dispute du mme Ajax et
d'Ulysse pour les armes d'Achille aprs sa mort, lassa fort les
oreilles, bien qu'elle partt d'une bonne main[253]. Je ne puis
dguiser mme que j'ai peine encore  comprendre comment on a pu
souffrir le cinquime de _Mlite_ et de _la Veuve_. On n'y voit les
premiers acteurs que runis ensemble, et ils n'y ont plus d'intrt
qu' savoir les auteurs de la fausset ou de la violence qui les a
spars. Cependant ils en pouvoient tre dj instruits, si je l'eusse
voulu, et semblent n'tre plus sur le thtre que pour servir de
tmoins au mariage de ceux du second ordre[254]; ce qui fait languir
toute cette fin, o ils n'ont point de part. Je n'ose attribuer le
bonheur qu'eurent ces deux comdies  l'ignorance des prceptes, qui
toit assez gnrale en ce temps-l, d'autant que ces mmes prceptes,
bien ou mal observs, doivent faire leur effet, bon ou mauvais, sur
ceux mme qui, faute de les savoir, s'abandonnent au courant des
sentiments naturels; mais je ne puis que je n'avoue du moins que la
vieille habitude qu'on avoit alors  ne voir rien de mieux ordonn a
t cause qu'on ne s'est pas indign contre ces dfauts, et que la
nouveaut d'un genre de comdie trs-agrable, et qui jusque-l
n'avoit point paru sur la scne, a fait qu'on a voulu trouver belles
toutes les parties d'un corps qui plaisoit  la vue, bien qu'il n'et
pas toutes ses proportions dans leur justesse.

  [253] Corneille fait allusion  la tragdie de Benserade
  intitule: _la Mort d'Achille et la Dispute de ses armes_,
  reprsente en 1636 et publie l'anne suivante par Antoine de
  Sommaville.

  [254] VAR. (dit. de 1660): des acteurs du second ordre.

La comdie et la tragdie se ressemblent encore en ce que l'action
qu'elles choisissent pour imiter _doit avoir une juste grandeur[255]_,
c'est--dire _qu'elle ne doit tre, ni si petite qu'elle chappe  la
vue comme un atome, ni si vaste qu'elle confonde la mmoire de
l'auditeur et gare son imagination_[256]. C'est ainsi qu'Aristote
explique cette condition du pome, et ajoute que _pour tre d'une
juste grandeur, elle doit avoir un commencement, un milieu, et une
fin_[257]. Ces termes sont si gnraux, qu'ils semblent ne signifier
rien; mais  les bien entendre, ils excluent les actions momentanes
qui n'ont point ces trois parties. Telle est peut-tre la mort de la
soeur d'Horace, qui se fait tout d'un coup sans aucune prparation
dans les trois actes qui la prcdent; et je m'assure que si Cinna
attendoit au cinquime  conspirer contre Auguste, et qu'il consumt
les quatre autres en protestations d'amour  milie, ou en jalousies
contre Maxime, cette conspiration surprenante feroit bien des rvoltes
dans les esprits,  qui ces quatre premiers auroient fait attendre
toute autre chose.

  [255] [Grec: Keitai d' hmin tn tragdian teleias kai hols
  praxes einai mimsin, echouss ti megethos.] (Aristote,
  _Potique_, chap. VII, 2.)

  [256] [Grec: Hste dei, kathaper epi tn smatn kai epi tn zn
  echein men megethos, touto de eusunopton einai; hout kai epi tn
  muthn echein men mkos, touto d' eumnmoneuton einai.] (_Ibid._,
  5.)

  [257] [Grec: Holon de esti to echon archn kai meson kai
  teleutn.] (_Ibid._, 7.)

Il faut donc qu'une action, pour tre d'une juste grandeur, aye un
commencement, un milieu et une fin. Cinna conspire contre Auguste et
rend compte de sa conspiration  milie, voil le commencement; Maxime
en fait avertir Auguste, voil le milieu; Auguste lui pardonne, voil
la fin. Ainsi dans les comdies de ce premier volume, j'ai presque
toujours tabli deux amants en bonne intelligence; je les ai brouills
ensemble par quelque fourbe, et les ai runis par l'claircissement de
cette mme fourbe qui les sparoit.

A ce que je viens de dire de la juste grandeur de l'action j'ajoute un
mot touchant celle de sa reprsentation, que nous bornons d'ordinaire
 un peu moins de deux heures. Quelques-uns rduisent le nombre des
vers qu'on y rcite  quinze cents, et veulent que les pices de
thtre ne puissent aller jusqu' dix-huit, sans laisser un chagrin
capable de faire oublier les plus belles choses. J'ai t plus heureux
que leur rgle ne me le permet, en ayant pour l'ordinaire donn deux
mille aux comdies, et un peu plus de dix-huit cents aux tragdies,
sans avoir sujet de me plaindre que mon auditoire ait[258] montr trop
de chagrin pour cette longueur.

  [258] Toutes les ditions, de 1660  1682, donnent ici _ait_ (et
  non _aye_).

C'est assez parl du sujet de la comdie, et des conditions qui lui
sont ncessaires. La vraisemblance en est une dont je parlerai en un
autre lieu[259]; il y a de plus, que les vnements en doivent
toujours tre heureux, ce qui n'est pas une obligation de la tragdie,
o nous avons le choix de faire un changement de bonheur en malheur,
ou de malheur en bonheur. Cela n'a pas besoin de commentaire; je viens
 la seconde partie du pome, qui sont les moeurs.

  [259] Voyez le _Discours de la tragdie_, p. 81 et suivantes.

Aristote leur prescrit quatre conditions, _qu'elles soient bonnes,
convenables, semblables, et gales_[260]. Ce sont des termes qu'il a
si peu expliqus, qu'il nous laisse grand lieu de douter de ce qu'il
veut dire.

  [260] [Grec: Peri de ta th tettara estin hn dei stochazesthai:
  hen men kai prton, hops chrsta .... deuteron de ta
  harmottonta.... triton de to homoion.... tetarton de to homalon.]
  (Aristote, _Potique_, chap. XV, 1.)

Je ne puis comprendre comment on a voulu entendre par ce mot de
bonnes, qu'il faut qu'elles soient vertueuses. La plupart des pomes,
tant anciens que modernes, demeureroient en un pitoyable tat, si l'on
en retranchoit tout ce qui s'y rencontre de personnages mchants, ou
vicieux, ou tachs de quelque foiblesse qui s'accorde mal avec la
vertu. Horace a pris soin de dcrire en gnral les moeurs de chaque
ge[261], et leur attribue plus de dfauts que de perfections; et
quand il nous prescrit de peindre Mde fire et indomptable, Ixion
perfide, Achille emport de colre, jusqu' maintenir que les lois ne
sont pas faites pour lui, et ne vouloir prendre droit que par les
armes[262], il ne nous donne pas de grandes vertus  exprimer. Il faut
donc trouver une bont compatible avec ces sortes de moeurs; et s'il
m'est permis de dire mes conjectures sur ce qu'Aristote nous demande
par l, je crois que c'est le caractre brillant et lev d'une
habitude vertueuse ou criminelle, selon qu'elle est propre et
convenable  la personne qu'on introduit. Clopatre, dans _Rodogune_,
est trs-mchante; il n'y a point de parricide qui lui fasse horreur,
pourvu qu'il la puisse conserver sur un trne qu'elle prfre  toutes
choses, tant son attachement  la domination est violent; mais tous
ses crimes sont accompagns d'une grandeur d'me qui a quelque chose
de si haut, qu'en mme temps qu'on dteste ses actions, on admire la
source dont elles partent. J'ose dire la mme chose du _Menteur_. Il
est hors de doute que c'est une habitude vicieuse que de mentir; mais
il dbite ses menteries avec une telle prsence d'esprit et tant de
vivacit, que cette imperfection a bonne grce en sa personne, et fait
confesser aux spectateurs que le talent de mentir ainsi est un vice
dont les sots ne sont point capables. Pour troisime exemple, ceux qui
voudront examiner la manire dont Horace dcrit la colre d'Achille ne
s'loigneront pas de ma pense. Elle a pour fondement un passage
d'Aristote, qui suit d'assez prs celui que je tche d'expliquer. _La
posie_, dit-il, _est une imitation de gens meilleurs qu'ils n'ont
t, et comme les peintres font souvent des portraits flatts, qui
sont plus beaux que l'original, et conservent toutefois la
ressemblance, ainsi les potes, reprsentant des hommes colres ou
fainants, doivent tirer une haute ide de ces qualits qu'ils leur
attribuent, en sorte qu'il s'y trouve un bel exemplaire d'quit ou de
duret; et c'est ainsi qu'Homre a fait Achille bon_[263]. Ce dernier
mot est  remarquer, pour faire voir qu'Homre a donn aux
emportements de la colre d'Achille cette bont ncessaire aux
moeurs, que je fais consister en cette lvation de leur caractre,
et dont Robortel[264] parle ainsi: _Unumquodque genus per se supremos
quosdam habet decoris gradus, et absolutissimam recipit formam, non
tamen degenerans a sua natura et effigie pristina_[265].

  [261] Voyez l'_Art potique_, v. 158-174.

  [262] _Ibid._, v. 120-124.

  [263] [Grec: Epei de mimsis estin h tragdia beltionn, hmas
  dei mimeisthai tous agathous eikonographous; kai gar ekeinoi,
  apodidontes tn idian morphn, homoious poiountes, kallious
  graphousin; hout kai ton poitn mimoumenon kai orgilous kai
  rhathymous kai talla ta toiauta echontas epi tn thn, epieikeias
  poiein paradeigma  sklrottos dei, hoion ton Achillea agathon
  kai Homeros. (Aristote, _Potique_, chap. XV, 8.)]--La plupart des
  ditions, au lieu de [Grec: agathon], donnent [Grec: Agathn],
  leon qui obligerait  modifier la traduction de la manire
  suivante: C'est ainsi qu'Agathon et Homre ont reprsent
  Achille. La variante [Grec: agathon] est dans l'dition de Pacius
  (voyez ci-aprs, p. 34, note 1); elle y est rendue dans la version
  latine par _fortem_, non par _bonum_. Deux autres ditions, assez
  rcentes encore au temps o Corneille crivait, celle de Paccius
  (1597, rimprime en 1606), et celle de G. Duval (1619, 1639,
  etc.), ont [Grec: Agathn] dans le texte grec, mais toutes deux
  _bonum_ dans leur traduction latine, qui est celle d'Ant.
  Riccoboni.

  [264] Fr. Robortello, philologue italien du seizime sicle,  qui
  l'on doit une dition de la _Potique_ d'Aristote accompagne de
  plusieurs dissertations. Florence, 1548, in-folio.

  [265] Chaque genre a par lui-mme certains degrs suprmes de
  beaut, et est susceptible d'une forme trs-parfaite, sans
  dgnrer pour cela de sa nature et de sa figure premire.

Ce texte d'Aristote que je viens de citer peut faire de la peine, en
ce qu'il porte _que les moeurs des hommes colres ou fainants
doivent tre peintes dans un tel degr d'excellence, qu'il s'y
rencontre un haut exemplaire d'quit ou de duret_. Il y a du rapport
de la duret  la colre; et c'est ce qu'attribue Horace  celle
d'Achille en ce vers:

    .... _Iracundus, inexorabilis, acer[266]._

  [266] Horace, _Art potique_, v. 121.

Mais il n'y en a point de l'quit  la fainantise, et je ne puis
voir quelle part elle peut avoir en son caractre. C'est ce qui me
fait douter si le mot grec [Grec: rhaithymous] a t rendu dans le
sens d'Aristote par les interprtes latins que j'ai suivis.
Pacius[267] le tourne _desides_; Victorius[268], _inertes_;
Heinsius[269], _segnes_; et le mot de _fainants_, dont je me suis
servi pour le mettre en notre langue, rpond assez  ces trois
versions; mais Castelvetro[270] rend en la sienne par celui de
_mansueti_, dbonnaires ou pleins de mansutude; et non-seulement ce
mot a une opposition plus juste  celui de _colres_, mais aussi il
s'accorderoit mieux avec cette habitude qu'Aristote appelle [Grec:
epieikeian], dont il nous demande un bel exemplaire. Ces trois
interprtes traduisent ce mot grec par celui d'_quit_ ou de
_probit_, qui rpondroit mieux au _mansueti_ de l'Italien[271] qu'
leurs _segnes_, _desides_, _inertes_, pourvu qu'on n'entendt par l
qu'une bont naturelle, qui ne se fche que malaisment: mais
j'aimerois mieux encore celui de _piacevolezza_[272], dont l'autre
se sert pour l'exprimer en sa langue; et je crois que pour lui
laisser sa force en la ntre, on le pourroit tourner par celui de
_condescendance_, ou _facilit quitable d'approuver, excuser, et
supporter tout ce qui arrive_. Ce n'est pas que je me veuille faire
juge entre de si grands hommes; mais je ne puis dissimuler que la
version italienne de ce passage me semble avoir quelque chose de plus
juste que ces trois latines. Dans cette diversit d'interprtations,
chacun est en libert de choisir, puisque mme on a droit de les
rejeter toutes, quand il s'en prsente une nouvelle qui plat
davantage, et que les opinions des plus savants ne sont pas des lois
pour nous.

  [267] Dans l'dition de Jules Pacius, l'adjectif [Grec:
  rhaithymous] est traduit par _socordes_; c'est Alexandre Paccius
  qui l'a rendu par _desides_; c'est donc de ce dernier que
  Corneille veut ici parler, bien qu'il ait crit le nom par un seul
  _c_. Nous avons nomm ces deux philologues un peu plus haut (p.
  33, fin de la note de la p. 32). Le second, Alexandre Paccius,
  aprs avoir revu le texte de la _Potique_ d'Aristote sur trois
  manuscrits, en avait fait une traduction latine, qu'il termina en
  1527, mais  laquelle la mort l'empcha de mettre la dernire
  main. Son travail fut publi par Guillaume, son fils, sous le
  titre suivant: ARISTOTELIS POETICA, PER ALEXANDRVM PACCIVM,
  PATRITIVM, FLORENTINVM IN LATINVM, CONVERSA. Aldus, M.D.XXXVI,
  in-8{o}.

  [268] Pierre Vettori, l'un des meilleurs critiques de son temps,
  n  Florence en 1499, est auteur de commentaires fort estims sur
  la _Rhtorique_, la _Potique_ (1573), la _Politique_ et la
  _Morale_ d'Aristote.

  [269] Daniel Heinsius, philologue hollandais, publia en 1611, 
  Leyde, une dition de la _Potique_ d'Aristote, avec un trait _De
  constitutione tragica secundum Aristotelem_.

  [270] Louis Castelvetro, clbre critique italien, n au
  commencement du seizime sicle, auteur d'une traduction et d'un
  commentaire de la _Potique_ d'Aristote, publis  Vienne en 1570.

  [271] De Castelvetro, le seul de ces philologues qui ait traduit
  la _Potique_ en italien.

  [272] Douceur affable.

Il me vient encore une autre conjecture, touchant ce qu'entend
Aristote par cette bont de moeurs qu'il leur impose pour premire
condition. C'est qu'elles doivent tre vertueuses tant qu'il se peut,
en sorte que nous n'exposions point de vicieux ou de criminels sur le
thtre, si le sujet que nous traitons n'en a besoin. Il donne lieu
lui-mme  cette pense, lorsque voulant marquer un exemple d'une
faute contre cette rgle, il se sert de celui de Mnlas dans
l'_Oreste_ d'Euripide, dont le dfaut ne consiste pas en ce qu'il est
injuste, mais en ce qu'il l'est sans ncessit[273].

  [273] Voyez la _Potique_ d'Aristote, chap. XV, 6.

Je trouve dans Castelvetro une troisime explication qui pourroit ne
dplaire pas, qui est que cette bont de moeurs ne regarde que le
premier personnage, qui doit toujours se faire aimer, et par
consquent tre vertueux, et non pas ceux qui le perscutent, ou le
font prir; mais comme c'est restreindre[274]  un seul ce qu'Aristote
dit en gnral, j'aimerois mieux m'arrter, pour l'intelligence de
cette premire condition,  cette lvation ou perfection de caractre
dont j'ai parl, qui peut convenir  tous ceux qui paroissent sur la
scne; et je ne pourrois suivre cette dernire interprtation sans
condamner _le Menteur_, dont l'habitude est vicieuse, bien qu'il
tienne le premier rang dans la comdie qui porte ce titre.

  [274] Corneille crit _rtraindre_, ce qui prouve que de son temps
  l'_s_ ne se prononait pas.

En second lieu, les moeurs doivent tre convenables. Cette condition
est plus aise  entendre que la premire. Le pote doit considrer
l'ge, la dignit, la naissance, l'emploi et le pays de ceux qu'il
introduit: il faut qu'il sache ce qu'on doit  sa patrie,  ses
parents,  ses amis,  son roi; quel est l'office d'un magistrat, ou
d'un gnral d'arme[275], afin qu'il puisse y conformer ceux qu'il
veut faire aimer aux spectateurs, et en loigner ceux qu'il leur veut
faire har; car c'est une maxime infaillible que, pour bien russir,
il faut intresser l'auditoire pour les premiers acteurs. Il est bon
de remarquer encore que ce qu'Horace dit des moeurs de chaque ge
n'est pas une rgle dont on ne se puisse dispenser sans scrupule. Il
fait les jeunes gens prodigues et les vieillards avares: le contraire
arrive tous les jours sans merveille; mais il ne faut pas que l'un
agisse  la manire de l'autre, bien qu'il aye quelquefois des
habitudes et des passions qui conviendroient mieux  l'autre. C'est le
propre d'un jeune homme d'tre amoureux, et non pas d'un vieillard;
cela n'empche pas qu'un vieillard ne le devienne: les exemples en
sont assez souvent devant nos yeux; mais il passeroit pour fou s'il
vouloit faire l'amour en jeune homme, et s'il prtendoit se faire
aimer par les bonnes qualits de sa personne. Il peut esprer qu'on
l'coutera, mais cette esprance doit tre fonde sur son bien, ou sur
sa qualit, et non pas sur ses mrites; et ses prtentions ne peuvent
tre raisonnables, s'il ne croit avoir affaire  une me assez
intresse pour dfrer tout  l'clat des richesses, ou  l'ambition
du rang.

  [275] Voyez Horace, _Art potique_, v. 312 et suivants.

La qualit de semblables, qu'Aristote demande aux moeurs, regarde
particulirement les personnes que l'histoire ou la fable nous fait
connotre, et qu'il faut toujours peindre telles que nous les y
trouvons. C'est ce que veut dire Horace par ce vers:

    _Sit Medea ferox invictaque[276]...._

Qui peindroit Ulysse en grand guerrier, ou Achille en grand
discoureur, ou Mde en femme fort soumise, s'exposeroit  la rise
publique. Ainsi ces deux qualits, dont quelques interprtes ont
beaucoup de peine  trouver la diffrence qu'Aristote veut qui soit
entre elles sans la dsigner, s'accorderont aisment, pourvu qu'on les
spare, et qu'on donne celle de convenables aux personnes imagines,
qui n'ont jamais eu d'tre que dans l'esprit du pote, en rservant
l'autre pour celles qui sont connues par l'histoire ou par la fable,
comme je le viens de dire.

  [276] Horace, _Art potique_, v. 123.--Il s'est ici gliss une
  singulire faute d'impression dans l'dition de 1660:

    _Sit Medea ferox_ indomptaque....

Il reste  parler de l'galit, qui nous oblige  conserver jusqu' la
fin  nos personnages les moeurs que nous leur avons donnes au
commencement:

                                 _Servetur ad imum
    Qualis ab incepto processerit, et sibi constet[277]._

L'ingalit y peut toutefois entrer sans dfaut, non-seulement quand
nous introduisons des personnes d'un esprit lger et ingal, mais
encore lorsqu'en conservant l'galit au dedans, nous donnons
l'ingalit au dehors, selon l'occasion[278]. Telle est celle de
Chimne, du ct de l'amour; elle aime toujours fortement Rodrigue
dans son coeur; mais cet amour agit autrement en la prsence[279] du
Roi, autrement en celle de l'Infante, et autrement en celle de
Rodrigue; et c'est ce qu'Aristote appelle des moeurs ingalement
gales[280].

  [277] Horace, _Art potique_, v. 126, 127.

  [278] VAR. (dit. de 1660-1668): les occasions.

  [279] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): en prsence.

  [280] [Grec: Homals anmalon], dit Aristote, chap. XV, 5, ce qui
  littralement signifie plutt galement ingal; mais au fond le
  sens est le mme.

Il se prsente une difficult  claircir sur cette matire, touchant
ce qu'entend Aristote lorsqu'il dit _que la tragdie se peut faire
sans moeurs, et que la plupart de celles des modernes de son temps
n'en ont point_[281]. Le sens de ce passage est assez malais 
concevoir, vu que, selon lui-mme, c'est par les moeurs qu'un homme
est mchant ou homme de bien, spirituel ou stupide, timide ou hardi,
constant ou irrsolu, bon ou mauvais politique, et qu'il est
impossible qu'on en mette aucun sur le thtre qui ne soit bon ou
mchant, et qui n'aye[282] quelqu'une de ces autres qualits. Pour
accorder ces deux sentiments qui semblent opposs l'un  l'autre, j'ai
remarqu que ce philosophe dit ensuite que _si un pote a fait de
belles narrations morales et des discours bien sentencieux, il n'a
fait encore rien par l qui concerne la tragdie_[283]. Cela m'a fait
considrer que les moeurs ne sont pas seulement le principe des
actions, mais aussi du raisonnement. Un homme de bien agit et raisonne
en homme de bien, un mchant agit et raisonne en mchant, et l'un et
l'autre tale de diverses maximes de morale suivant cette diverse
habitude. C'est donc de ces maximes, que cette habitude produit, que
la tragdie peut se passer, et non pas de l'habitude mme,
puisqu'elle[284] est le principe des actions, et que les actions sont
l'me de la tragdie, o l'on ne doit parler qu'en agissant et pour
agir. Ainsi pour expliquer ce passage d'Aristote par l'autre, nous
pouvons dire que quand il parle d'une tragdie sans moeurs, il
entend une tragdie o les acteurs noncent simplement leurs
sentiments, ou ne les appuient que sur des raisonnements tirs du
fait, comme Clopatre dans le second acte de _Rodogune_, et non pas
sur des maximes de morale ou de politique, comme Rodogune dans son
premier acte. Car, je le rpte encore, faire un pome de thtre o
aucun des acteurs ne soit bon ni mchant, prudent ni imprudent, cela
est absolument impossible.

  [281] [Grec: Aneu men praxes ouk an genoito tragdia, aneu de
  thn genoit' an. Hai gar tn nen tn pleist.] (Aristote,
  _Potique_, chap. VI, 11.)]

  [282] Tel est le texte de 1660-1668. Dans l'dition de 1682 on
  lit: Qu'il n'aye, ce qui pourrait bien tre une faute
  d'impression.

  [283] [Grec: Ean tis ephexs th rhseis thikas kai lexeis kai
  dianoias eu pepoimenas ou poisei ho n ts tragdias ergon.]
  (Aristote, _Potique_, chap. VI, 12.)

  [284] VAR. (dit. de 1660-1668): puisque elle.

Aprs les moeurs viennent les sentiments, par o l'acteur fait
connotre ce qu'il veut ou ne veut pas, en quoi il peut se contenter
d'un simple tmoignage de ce qu'il se propose de faire, sans le
fortifier de raisonnements moraux, comme je le viens de dire. Cette
partie a besoin de la rhtorique pour peindre les passions et les
troubles de l'esprit, pour en consulter[285], dlibrer, exagrer ou
extnuer; mais il y a cette diffrence pour ce regard entre le pote
dramatique et l'orateur, que celui-ci peut taler son art, et le
rendre remarquable avec pleine libert, et que l'autre doit le cacher
avec soin, parce que ce n'est jamais lui qui parle, et ceux qu'il
fait parler ne sont pas des orateurs.

  [285] VAR. (dit. de 1660-1668): pour consulter.

La diction dpend de la grammaire. Aristote lui attribue les figures,
que nous ne laissons pas d'appeler communment figures de rhtorique.
Je n'ai rien  dire l-dessus, sinon que le langage doit tre net, les
figures places  propos et diversifies, et la versification aise et
leve au-dessus de la prose, mais non pas jusqu' l'enflure du pome
pique, puisque ceux que le pote fait parler ne sont pas des potes.

Le retranchement que nous avons fait des choeurs a retranch la
musique de nos pomes. Une chanson y a quelquefois bonne grce, et
dans les pices de machines cet ornement est redevenu ncessaire pour
remplir les oreilles de l'auditeur cependant que les[286] machines
descendent.

  [286] VAR. (dit. de 1660-1668): ces.

La dcoration du thtre a besoin de trois arts pour la rendre belle,
de la peinture, de l'architecture, et de la perspective. Aristote
prtend que cette partie, non plus que la prcdente, ne regarde pas
le pote; et comme il ne la traite point, je me dispenserai d'en dire
plus qu'il ne m'en a appris.

Pour achever ce discours, je n'ai plus qu' parler des parties de
quantit, qui sont le prologue, l'pisode, l'exode et le choeur. _Le
prologue est ce qui se rcite avant le premier chant du choeur;
l'pisode, ce qui se rcite entre les chants du choeur; et l'exode,
ce qui se rcite aprs le dernier chant du choeur[287]._ Voil tout
ce que nous en dit Aristote, qui nous marque plutt la situation de
ces parties, et l'ordre qu'elles ont entre elles dans la
reprsentation, que la part de l'action qu'elles doivent contenir.
Ainsi pour les appliquer  notre usage, le prologue est notre premier
acte, l'pisode fait les trois suivants, l'exode le dernier.

  [287] [Grec: Esti de prologos men meros holon tragdias to pro
  chorou parodou, epeisodion de meros holon tragdias to metaxu
  holn chorikn meln, exodos de meros holon tragdias meth' ho ouk
  esti chorou melos.] (Aristote, _Potique_, chap. XII, 2.)

Je dis que le prologue est ce qui se rcite devant le premier chant du
choeur, bien que la version ordinaire porte, _devant la premire
entre du choeur_, ce qui nous embarrasseroit fort, vu que dans
beaucoup de tragdies grecques le choeur parle le premier, et ainsi
elles manqueroient de cette partie, ce qu'Aristote n'et pas manqu de
remarquer. Pour m'enhardir  changer ce terme, afin de lever la
difficult, j'ai considr qu'encore que le mot grec [Grec: parodos],
dont se sert ici ce philosophe, signifie communment l'entre en un
chemin ou place publique, qui toit le lieu ordinaire o nos anciens
faisoient parler leurs acteurs, en cet endroit toutefois il ne peut
signifier que le premier chant du choeur. C'est ce qu'il m'apprend
lui-mme un peu aprs, en disant que le [Grec: parodos] du choeur
est la premire chose que dit tout le choeur ensemble[288]. Or quand
le choeur entier disoit quelque chose, il chantoit; et quand il
parloit sans chanter, il n'y avoit qu'un de ceux dont il toit compos
qui parlt au nom de tous. La raison en est que le choeur alors
tenoit lieu d'acteur, et que ce qu'il disoit servoit  l'action, et
devoit par consquent tre entendu; ce qui n'et pas t possible, si
tous ceux qui le composoient, et qui toient quelquefois jusqu'au
nombre de cinquante, eussent parl ou chant tous  la fois. Il faut
donc rejeter ce premier [Grec: parodos] du choeur, qui est la borne
du prologue,  la premire fois qu'il demeuroit seul sur le thtre et
chantoit: jusque-l il n'y toit introduit que parlant avec un acteur
par une seule bouche, ou s'il y demeuroit seul sans chanter, il se
sparoit en deux demi-choeurs, qui ne parloient non plus chacun de
leur ct que par un seul organe, afin que l'auditeur pt entendre ce
qu'ils disoient, et s'instruire de ce qu'il falloit qu'il apprt pour
l'intelligence de l'action.

  [288] [Grec: Parodos men h prt lexis holou chorou.] (_Ibid._)

Je rduis ce prologue  notre premier acte, suivant l'intention
d'Aristote, et pour suppler en quelque faon  ce qu'il ne nous a pas
dit, ou que les annes nous ont drob de son livre, je dirai qu'il
doit contenir les semences de tout ce qui doit arriver, tant pour
l'action principale que pour les pisodiques, en sorte qu'il n'entre
aucun acteur dans les actes suivants qui ne soit connu par ce premier,
ou du moins appel par quelqu'un qui y aura t introduit. Cette
maxime est nouvelle et assez svre, et je ne l'ai pas toujours
garde; mais j'estime qu'elle sert beaucoup  fonder une vritable
unit d'action, par la liaison de toutes celles qui concurrent[289]
dans le pome. Les anciens s'en sont fort carts, particulirement
dans les agnitions, pour lesquelles ils se sont presque toujours
servis de gens qui survenoient par hasard au cinquime acte, et ne
seroient arrivs qu'au dixime, si la pice en et eu dix. Tel est ce
vieillard de Corinthe dans l'_OEdipe_ de Sophocle et de Snque, o il
semble tomber des nues par miracle, en un temps o les acteurs ne
sauroient plus par o en prendre[290], ni quelle posture tenir, s'il
arrivoit une heure plus tard. Je ne l'ai introduit qu'au cinquime
acte non plus qu'eux; mais j'ai prpar sa venue ds le premier, en
faisant dire  OEdipe qu'il attend dans le jour la nouvelle de la mort
de son pre. Ainsi dans _la Veuve_, bien que Clidan ne paroisse qu'au
troisime, il y est amen par Alcidon, qui est du premier. Il n'en est
pas de mme des Maures dans _le Cid_, pour lesquels il n'y a aucune
prparation au premier acte. Le plaideur de Poitiers dans _le Menteur_
avoit le mme dfaut; mais j'ai trouv le moyen d'y remdier en cette
dition[291], o le dnouement se trouve prpar par Philiste, et non
plus par lui.

  [289] Corneille emploie un peu plus loin (p. 44) l'infinitif
  _concurrer_, pour _concourir_.

  [290] Locution proverbiale. Dans le _Trsor de la langue
  franoise_ de Nicot: On n'en sait par o prendre est expliqu
  par: _Non pes, non caput apparet_ (on n'aperoit ni pied ni tte).
  Nous disons encore dans un sens analogue: On ne sait o se
  prendre.

  [291] Ces mots se trouvent dj dans l'dition de 1660, et par
  consquent Corneille avait fait ds lors dans _le Menteur_ le
  changement dont il est ici parl.

Je voudrois donc que le premier acte contnt le fondement de toutes
les actions, et fermt la porte  tout ce qu'on voudroit introduire
d'ailleurs dans le reste du pome[292]. Encore que souvent il ne donne
pas toutes les lumires ncessaires pour l'entire intelligence du
sujet, et que tous les acteurs n'y paroissent pas, il suffit qu'on y
parle d'eux, ou que ceux qu'on y fait parotre ayent besoin de les
aller chercher pour venir  bout de leurs intentions. Ce que je dis ne
se doit entendre que des personnages qui agissent dans la pice par
quelque propre intrt considrable, ou qui apportent une nouvelle
importante qui produit un notable effet. Un domestique qui n'agit que
par l'ordre de son matre, un confident qui reoit le secret de son
ami et le plaint dans son malheur, un pre qui ne se montre que pour
consentir ou contredire le mariage de ses enfants, une femme qui
console et conseille son mari: en un mot, tous ces gens sans action
n'ont point besoin d'tre insinus au premier acte; et quand je n'y
aurois point parl de Livie dans _Cinna_, j'aurois pu la faire entrer
au quatrime, sans pcher contre cette rgle. Mais je souhaiterois
qu'on l'observt inviolablement quand on fait concurrer deux actions
diffrentes, bien qu'ensuite elles se mlent ensemble. La conspiration
de Cinna, et la consultation d'Auguste avec lui et Maxime, n'ont
aucune liaison entre elles, et ne font que concurrer d'abord, bien que
le rsultat de l'une produise de beaux effets pour l'autre, et soit
cause que Maxime en fait dcouvrir le secret  cet empereur. Il a t
besoin d'en donner l'ide ds le premier acte, o Auguste mande Cinna
et Maxime. On n'en sait pas la cause; mais enfin il les mande, et cela
suffit pour faire une surprise trs-agrable, de le voir dlibrer
s'il quittera l'empire ou non, avec deux hommes qui ont conspir
contre lui. Cette surprise auroit perdu la moiti de ses grces s'il
ne les et point mands ds le premier acte, ou si on n'y et point
connu Maxime pour un des chefs de ce grand dessein. Dans _Don Sanche_,
le choix que la reine de Castille doit faire d'un mari, et le rappel
de celle d'Aragon dans ses tats, sont deux choses tout  fait
diffrentes: aussi sont-elles proposes toutes deux au premier acte,
et quand on introduit deux sortes d'amours, il ne faut jamais y
manquer.

  [292] VAR. (dit. de 1660): Je voudrois donc que le premier acte
  contnt si bien le fondement de toutes les actions, qu'il fermt
  la porte  tout le reste.

Ce premier acte s'appeloit prologue du temps d'Aristote, et
communment on y faisoit l'ouverture du sujet, pour instruire le
spectateur de tout ce qui s'toit pass avant le commencement de
l'action qu'on alloit reprsenter, et de tout ce qu'il falloit qu'il
st pour comprendre ce qu'il alloit voir. La manire de donner cette
intelligence a chang suivant les temps. Euripide en a us assez
grossirement, en introduisant, tantt un dieu dans une machine, par
qui les spectateurs recevoient cet claircissement, et tantt un de
ses principaux personnages qui les en instruisoit lui-mme, comme dans
son _Iphignie_, et dans son _Hlne_, o ces deux hrones racontent
d'abord toute leur histoire, et l'apprennent  l'auditeur, sans avoir
aucun acteur avec elles  qui adresser leur discours.

Ce n'est pas que je veuille dire que quand un acteur parle seul, il ne
puisse instruire l'auditeur de beaucoup de choses; mais il faut que ce
soit par les sentiments d'une passion qui l'agite, et non pas par une
simple narration. Le monologue d'milie, qui ouvre le thtre dans
_Cinna_, fait assez connotre qu'Auguste a fait mourir son pre, et
que pour venger sa mort elle engage son amant  conspirer contre lui;
mais c'est par le trouble et la crainte que le pril o elle expose
Cinna jette dans son me, que nous en avons la connoissance. Surtout
le pote se doit souvenir que quand un acteur est seul sur le thtre,
il est prsum ne faire que s'entretenir en lui-mme, et ne parle
qu'afin que le spectateur sache de quoi il s'entretient, et  quoi il
pense. Ainsi ce seroit une faute insupportable si un autre acteur
apprenoit par l ses secrets. On excuse cela dans une passion si
violente, qu'elle force d'clater, bien qu'on n'aye personne  qui la
faire entendre, et je ne le voudrois pas condamner en un autre, mais
j'aurois de la peine  me le souffrir.

Plaute a cru remdier  ce dsordre d'Euripide en introduisant un
prologue dtach, qui se rcitoit par un personnage qui n'avoit
quelquefois autre nom que celui de Prologue, et n'toit point du tout
du corps de la pice. Aussi ne parloit-il qu'aux spectateurs pour les
instruire de ce qui avoit prcd, et amener le sujet jusques au
premier acte o commenoit l'action.

Trence, qui est venu depuis lui, a gard ses prologues, et en a
chang la matire. Il les a employs  faire son apologie contre ses
envieux, et pour ouvrir son sujet, il a introduit une nouvelle sorte
de personnages, qu'on a appels protatiques, parce qu'ils ne
paroissent que dans la protase, o se doit faire la proposition et
l'ouverture du sujet[293]. Ils en coutoient l'histoire, qui leur
toit raconte par un autre acteur; et par ce rcit qu'on leur en
faisoit, l'auditeur demeuroit instruit de ce qu'il devoit savoir,
touchant les intrts des premiers acteurs, avant qu'ils parussent sur
le thtre[294]. Tels sont Sosie dans son _Andrienne_, et Davus dans
son _Phormion_, qu'on ne revoit plus aprs la narration[295], et qui
ne servent qu' l'couter. Cette mthode est fort artificieuse; mais
je voudrois pour sa perfection que ces mmes personnages servissent
encore  quelque autre chose dans la pice, et qu'ils y fussent
introduits par quelque autre occasion que celle d'couter ce rcit.
Pollux dans _Mde_ est de cette nature. Il passe par Corinthe en
allant au mariage de sa soeur, et s'tonne d'y rencontrer Jason,
qu'il croyoit en Thessalie; il apprend de lui sa fortune, et son
divorce avec Mde, pour pouser Cruse, qu'il aide ensuite  sauver
des mains d'ge, qui l'avoit fait enlever, et raisonne avec le Roi
sur la dfiance qu'il doit avoir des prsents de Mde. Toutes les
pices n'ont pas besoin de ces claircissements, et par consquent on
se peut passer souvent de ces personnages, dont Trence ne s'est servi
que ces deux fois dans les six comdies que nous avons de lui.

  [293] VAR. (dit. de 1660): O s'en doit faire la proposition.

  [294] La fin de la phrase, depuis: touchant les intrts, manque
  dans l'dition de 1660.

  [295] VAR. (dit. de 1660): aprs la narration coute.

Notre sicle a invent une autre espce de prologue pour les pices de
machines, qui ne touche point au sujet, et n'est qu'une louange
adroite du prince devant qui ces pomes doivent tre reprsents.
Dans l'_Andromde_, Melpomne emprunte au soleil ses rayons pour
clairer son thtre en faveur du Roi, pour qui elle a prpar un
spectacle magnifique. Le prologue de _la Toison d'or_, sur le mariage
de Sa Majest et la paix avec l'Espagne, a quelque chose encore de
plus clatant. Ces prologues doivent avoir beaucoup d'invention; et je
ne pense pas qu'on y puisse raisonnablement introduire que des Dieux
imaginaires de l'antiquit, qui ne laissent pas toutefois de parler
des choses de notre temps, par une fiction potique, qui fait un grand
accommodement de thtre.

L'pisode, selon Aristote, en cet endroit, sont nos trois actes du
milieu; mais comme il applique ce nom ailleurs aux actions qui sont
hors de la principale[296], et qui lui servent d'un ornement dont elle
se pourroit passer, je dirai que bien que ces trois actes s'appellent
pisode, ce n'est pas  dire qu'ils ne soient composs que d'pisodes.
La consultation d'Auguste au second de _Cinna_, les remords de cet
ingrat, ce qu'il en dcouvre  milie, et l'effort que fait Maxime
pour persuader  cet objet de son amour cach de s'enfuir avec lui, ne
sont que des pisodes; mais l'avis que fait donner Maxime par Euphorbe
 l'Empereur, les irrsolutions de ce prince, et les conseils de
Livie, sont de l'action principale; et dans _Hraclius_, ces trois
actes ont plus d'action principale que d'pisodes. Ces pisodes sont
de deux sortes, et peuvent tre composs des actions particulires des
principaux acteurs, dont toutefois l'action principale pourroit se
passer, ou des intrts des seconds amants qu'on introduit, et qu'on
appelle communment des personnages pisodiques. Les uns et les autres
doivent avoir leur fondement dans le premier acte, et tre attachs 
l'action principale, c'est--dire y servir de quelque chose; et
particulirement ces personnages pisodiques doivent s'embarrasser si
bien avec les premiers, qu'un seul intrique brouille les uns et les
autres. Aristote blme fort les pisodes dtachs, et dit _que les
mauvais potes en font par ignorance, et les bons en faveur des
comdiens pour leur donner de l'emploi_[297]. L'Infante du _Cid_ est
de ce nombre, et on la pourra condamner ou lui faire grce par ce
texte d'Aristote, suivant le rang qu'on voudra me donner parmi nos
modernes.

  [296] Voyez la _Potique_, chap. IV, 15, et XVII, 6.

  [297] [Grec: Toiautai de poiountai hupo men tn phauln poitn
  di' autous, hupo de tn agathn dia tous hupokritas.] (Aristote,
  _Potique_, chap. IX, 10.)

Je ne dirai rien de l'exode, qui n'est autre chose que notre cinquime
acte. Je pense en avoir expliqu le principal emploi, quand j'ai dit
que l'action du pome dramatique doit[298] tre complte. Je n'y
ajouterai que ce mot: qu'il faut, s'il se peut, lui rserver toute la
catastrophe, et mme la reculer vers la fin, autant qu'il est
possible. Plus on la diffre, plus les esprits demeurent suspendus,
et l'impatience qu'ils ont de savoir de quel ct elle tournera est
cause qu'ils la reoivent avec plus de plaisir: ce qui n'arrive pas
quand elle commence avec cet acte. L'auditeur qui la sait trop tt
n'a plus de curiosit; et son attention languit durant tout le reste,
qui ne lui apprend rien de nouveau. Le contraire s'est vu dans
_la Mariane_, dont la mort, bien qu'arrive dans l'intervalle qui
spare le quatrime acte du cinquime, n'a pas empch que les
dplaisirs d'Hrode, qui occupent tout ce dernier, n'ayent plu
extraordinairement; mais je ne conseillerois  personne de s'assurer
sur cet exemple. Il ne se fait pas des miracles tous les jours; et
quoique son auteur[299] et bien mrit ce beau succs par le grand
effort d'esprit qu'il avoit fait  peindre les dsespoirs de ce
monarque, peut-tre que l'excellence de l'acteur qui en soutenoit le
personnage, y contribuoit beaucoup[300].

  [298] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): devoit.

  [299] VAR. (dit. de 1660-1664): Et quoique feu M. Tristan (voyez
  la note suivante).--Tristan tait mort en 1655.

  [300] Cet acteur tait Mondory. Il n'toit ni grand ni bien fait,
  dit Tallemant; cependant il se mettoit bien, il vouloit sortir de
  tout  son honneur, et pour faire voir jusqu'o alloit son art, il
  pria des gens de bon sens, et qui s'y connoissoient, de voir
  quatre fois de suite la _Mariamne_. Ils y remarqurent toujours
  quelque chose de nouveau; aussi pour dire le vrai, c'toit son
  chef-d'oeuvre, et il toit plus propre  faire un hros qu'un
  amoureux. Ce personnage d'Hrode lui cota bon; car comme il avoit
  l'imagination forte, dans le moment il croyoit tre quasi ce qu'il
  reprsentoit, et il lui tomba, en jouant ce rle, une apoplexie
  sur la langue qui l'a empch de jouer depuis. Le cardinal de
  Richelieu l'y obligea une fois, mais il ne put achever.
  (_Historiettes_, tome VII, p. 174.)

  Les contemporains ne tarissent pas sur le talent de Mondory dans
  ce rle, ni sur l'accident qui vint le frapper au moment o il le
  remplissait. Le P. Rapin, aprs avoir parl, dans ses _Rflexions
  sur la Potique_ (IIe partie, chap. XIX), de la singulire folie
  que causa aux Abdritains une reprsentation de l'_Andromde_
  d'Euripide, ajoute: On a vu, mme dans ces derniers temps,
  quelque crayon grossier de ces sortes d'impressions que faisoit
  autrefois la tragdie. Quand Mondory jouoit la _Mariamne_ de
  Tristan au Marais, le peuple n'en sortoit jamais que rveur et
  pensif, faisant rflexion  ce qu'il venoit de voir et pntr 
  mme temps d'un grand plaisir. Dans le _Parnasse rform_ de
  Guret, Montfleury rencontrant Tristan l'apostrophe ainsi: Vous
  voudriez, je pense, qu'on ne jout jamais que _Mariamne_ et qu'il
  mourt toutes les semaines un Mondory  votre service.

Voil ce qui m'est venu en pense touchant le but, les utilits, et
les parties du pome dramatique. Quelques personnes de condition, qui
peuvent tout sur moi, ont voulu que je donnasse mes sentiments au
public sur les rgles d'un art qu'il y a si longtemps que je pratique
assez heureusement. Comme ce recueil est spar en trois volumes, j'ai
spar[301] les principales matires en trois Discours, pour leur
servir de prfaces. Je parle[302] au second des conditions
particulires de la tragdie, des qualits des personnes et des
vnements qui lui peuvent fournir de sujet, et de la manire de le
traiter selon le vraisemblable ou le ncessaire. Je m'explique dans le
troisime[303] sur les trois units, d'action, de jour, et de lieu.
Cette entreprise mritoit une longue et trs-exacte tude de tous les
pomes qui nous restent de l'antiquit, et de tous ceux qui ont
comment les traits qu'Aristote et Horace ont faits de l'art
potique, ou qui en ont crit en particulier; mais je n'ai pu me
rsoudre  en prendre le loisir; et je m'assure que beaucoup de mes
lecteurs me pardonneront aisment cette paresse, et ne seront pas
fchs que je donne  des productions nouvelles le temps qu'il m'et
fallu consumer  des remarques sur celles des autres sicles. J'y fais
quelques courses, et y prends des exemples quand ma mmoire m'en peut
fournir. Je n'en cherche de modernes que chez moi, tant parce que je
connois mieux mes ouvrages que ceux des autres, et en suis plus le
matre, que parce que je ne veux pas m'exposer au pril de dplaire 
ceux que je reprendrois en quelque chose, ou que je ne louerois pas
assez en ce qu'ils ont fait d'excellent. J'cris sans ambition et sans
esprit de contestation, je l'ai dj dit. Je tche de suivre toujours
le sentiment d'Aristote dans les matires qu'il a traites; et comme
peut-tre je l'entends  ma mode, je ne suis point jaloux qu'un autre
l'entende  la sienne. Le commentaire dont je m'y sers le plus est
l'exprience du thtre et les rflexions sur ce que j'ai vu y plaire
ou dplaire. J'ai pris pour m'expliquer un style simple, et me
contente d'une expression nue de mes opinions, bonnes ou mauvaises,
sans y rechercher aucun enrichissement d'loquence. Il me suffit de me
faire entendre; je ne prtends pas qu'on admire ici ma faon d'crire,
et ne fais point de scrupule de m'y servir[304] souvent des mmes
termes, ne ft-ce que pour pargner le temps d'en chercher d'autres,
dont peut-tre la varit ne diroit par si justement ce que je veux
dire. J'ajoute  ces trois Discours gnraux l'examen de chacun de mes
pomes en particulier, afin de voir en quoi ils s'cartent ou se
conforment aux rgles que j'tablis. Je n'en dissimulerai point les
dfauts, et en revanche je me donnerai la libert de remarquer ce que
j'y trouverai de moins imparfait. Balzac[305] accorde ce privilge 
une certaine espce de gens, et soutient qu'ils peuvent dire
d'eux-mmes par franchise ce que d'autres diroient par vanit. Je ne
sais si j'en suis; mais je veux avoir assez bonne opinion de moi pour
n'en dsesprer pas.

  [301] On lit dans l'dition de 1660: Je spare, pour j'ai
  spar; dans l'dition de 1663, qui forme, comme nous l'avons
  dit, deux volumes in-folio: Comme ce recueil a t spar en
  trois volumes dans l'impression qui s'en est faite in-octavo,
  j'avois spar....

  [302] VAR. (dit. de 1660): Je parlerai.

  [303] VAR. (dit. de 1660): Je rserve pour le troisime 
  m'expliquer.

  [304] VAR. (dit. de 1660): de me servir.

  [305] VAR. (dit. de 1660-1664): Monsieur de Balzac.--Quand les
  Discours parurent pour la premire fois, en 1660, il n'y avait que
  cinq ans que Balzac tait mort.




DISCOURS

DE LA TRAGDIE

ET DES MOYENS DE LA TRAITER

SELON LE VRAISEMBLABLE OU LE NCESSAIRE.


Outre les trois utilits du pome dramatique dont j'ai parl dans le
discours que j'ai fait servir de prface  la premire partie de ce
recueil, la tragdie a celle-ci de particulire que _par la piti et
la crainte elle purge de semblables passions_[306]. Ce sont les termes
dont Aristote se sert dans sa dfinition, et qui nous apprennent deux
choses: l'une, qu'elle excite[307] la piti et la crainte; l'autre,
que par leur moyen elle purge de semblables passions. Il explique la
premire assez au long, mais il ne dit pas un mot de la dernire; et
de toutes les conditions qu'il emploie en cette dfinition, c'est la
seule qu'il n'claircit point. Il tmoigne toutefois dans le dernier
chapitre de ses _Politiques_ un dessein d'en parler fort au long dans
ce trait[308], et c'est ce qui fait que la plupart de ses interprtes
veulent que nous ne l'ayons pas entier[309], parce que nous n'y voyons
rien du tout sur cette matire. Quoi qu'il en puisse tre, je crois
qu'il est  propos de parler de ce qu'il a dit, avant que de faire
effort pour deviner ce qu'il a voulu dire. Les maximes qu'il tablit
pour l'un pourront nous conduire  quelques conjectures pour l'autre,
et sur la certitude de ce qui nous demeure nous pourrons fonder une
opinion probable de ce qui n'est point venu jusqu'[310] nous.

  [306] [Grec: Di' eleou kai phobou perainousa tn tn toioutn
  pathmatn katharsin.] (Aristote, _Potique_, chap. VI, 2.)

  [307] VAR. (dit. de 1660): qu'elle doit exciter.

  [308] [Grec: Ti de legomen tn katharsin, nun men hapls, palin d'
  en tois peri Poitiks eroumen saphesteron.] (Aristote,
  _Politique_, liv. VIII, chap. VII.)

  [309] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): tout entier.

  [310] VAR. (dit. de 1663 et de 1664): jusques .

_Nous avons piti_, dit-il, _de ceux que nous voyons souffrir un
malheur qu'ils ne mritent pas, et nous craignons qu'il ne
nous en arrive un pareil, quand nous le voyons souffrir  nos
semblables_[311]. Ainsi la piti embrasse l'intrt de la personne que
nous voyons souffrir, la crainte qui la suit regarde la ntre, et ce
passage seul nous donne assez d'ouverture pour trouver la manire dont
se fait la purgation des passions dans la tragdie. La piti d'un
malheur o nous voyons tomber nos semblables nous porte  la crainte
d'un pareil pour nous; cette crainte, au desir de l'viter; et ce
desir,  purger, modrer, rectifier, et mme draciner en nous la
passion qui plonge  nos yeux dans ce malheur les personnes que nous
plaignons, par cette raison commune, mais naturelle et indubitable,
que pour viter l'effet il faut retrancher la cause. Cette explication
ne plaira pas  ceux qui s'attachent aux commentateurs de ce
philosophe. Ils se gnent sur ce passage, et s'accordent si peu l'un
avec l'autre, que Paul Beni[312] marque jusqu'[313] douze ou quinze
opinions diverses, qu'il rfute avant que de nous donner la sienne.
Elle est conforme  celle-ci pour le raisonnement, mais elle diffre
en ce point, qu'elle n'en applique l'effet qu'aux rois et aux princes,
peut-tre par cette raison que la tragdie ne peut nous faire
craindre que les maux que nous voyons arriver  nos semblables, et que
n'en faisant arriver qu' des rois et  des princes, cette crainte ne
peut faire d'effet que sur des gens de leur condition. Mais sans doute
il a entendu trop littralement ce mot de _nos semblables_, et n'a pas
assez considr qu'il n'y avoit point de rois  Athnes, o se
reprsentoient les pomes dont Aristote tire ses exemples, et sur
lesquels il forme ses rgles. Ce philosophe n'avoit garde d'avoir
cette pense qu'il lui attribue, et n'et pas employ dans la
dfinition de la tragdie une chose dont l'effet pt arriver si
rarement, et dont l'utilit se ft restreinte[314]  si peu de
personnes. Il est vrai qu'on n'introduit d'ordinaire que des rois pour
premiers acteurs dans la tragdie, et que les auditeurs n'ont point de
sceptres par o leur ressembler, afin d'avoir lieu de craindre les
malheurs qui leur arrivent; mais ces rois sont hommes comme les
auditeurs, et tombent dans ces malheurs par l'emportement des passions
dont les auditeurs sont capables. Ils prtent mme un raisonnement
ais  faire du plus grand au moindre; et le spectateur peut concevoir
avec facilit que si un roi, pour trop s'abandonner  l'ambition, 
l'amour,  la haine,  la vengeance, tombe dans un malheur si grand
qu'il lui fait piti,  plus forte raison lui qui n'est qu'un homme du
commun doit tenir la bride  de telles passions, de peur qu'elles ne
l'abment dans un pareil malheur. Outre que ce n'est pas une ncessit
de ne mettre que les infortunes des rois sur le thtre. Celles des
autres hommes y trouveroient place, s'il leur en arrivoit d'assez
illustres et d'assez extraordinaires pour la mriter, et que
l'histoire prt assez de soin d'eux pour nous les apprendre. Scdase
n'toit qu'un paysan de Leuctres; et je ne tiendrois pas la sienne
indigne d'y parotre, si la puret de notre scne pouvoit souffrir
qu'on y parlt du violement effectif de ses deux filles, aprs que
l'ide de la prostitution n'y a pu tre soufferte dans la personne
d'une sainte qui en fut garantie[315].

  [311] [Grec: Eleos men peri ton anaxion, phobos de peri ton
  homoion.] (Aristote, _Potique_, chap. XIII, 2.)

  [312] Paul Beni, littrateur et critique italien, n dans l'le de
  Candie au milieu du seizime sicle, auteur d'un commentaire sur
  la _Potique_ d'Aristote, publi  Padoue en 1613, et  Venise en
  1623.

  [313] VAR. (dit. de 1660-1664): jusques .

  [314] Voyez la note [274] de la page 35. L'dition de 1660 porte:
  _Restrainte_.

  [315] Corneille songe ici au peu de succs de sa tragdie de
  _Thodore_ (1645); quant  l'autre sujet dont il parle, sujet tir
  de la _Vie de Plopidas_ (chap. XXXVII-XXXIX) et de la troisime
  des cinq _Histoires amoureuses_ de Plutarque, et que notre pote
  regarde avec raison comme peu convenable pour notre thtre,
  Alexandre Hardy l'a trait en 1604, sous ce titre: _Scdase ou
  l'Hospitalit viole_.

Pour nous faciliter les moyens de faire natre cette piti et cette
crainte o Aristote semble nous obliger, il nous aide  choisir les
personnes et les vnements qui peuvent exciter l'une et l'autre. Sur
quoi je suppose, ce qui est trs-vritable, que notre auditoire n'est
compos ni de mchants, ni de saints, mais de gens d'une probit
commune, et qui ne sont pas si svrement retranchs dans l'exacte
vertu, qu'ils ne soient susceptibles des passions et capables des
prils o elles engagent ceux qui leur dfrent trop. Cela suppos,
examinons ceux que ce philosophe exclut de la tragdie, pour en venir
avec lui  ceux dans lesquels il fait consister sa perfection.

En premier lieu, il ne veut point _qu'un homme fort vertueux y tombe
de la flicit dans le malheur_, et soutient _que cela ne produit ni
piti, ni crainte, parce que c'est un vnement tout  fait
injuste_[316]. Quelques interprtes poussent la force de ce mot grec
[Grec: miaron], qu'il fait servir d'pithte  cet vnement, jusqu'
le rendre par celui d'_abominable_[317];  quoi j'ajoute qu'un tel
succs excite plus d'indignation et de haine contre celui qui fait
souffrir, que de piti pour celui qui souffre, et qu'ainsi ce
sentiment, qui n'est pas le propre de la tragdie,  moins que d'tre
bien mnag, peut touffer celui qu'elle doit produire, et laisser
l'auditeur mcontent par la colre qu'il remporte, et qui se mle  la
compassion, qui lui plairoit s'il la remportoit seule.

  [316] [Grec: Prton men dlon hoti oute tous epieikeis andras dei
  metaballontas phainesthai ex eutuchias eis dustuchian; ou gar
  phoberon oude eleeinon touto, alla miaron esti.] (Aristote,
  _Potique_, chap. XIII, 2.)

  [317] La traduction de Corneille (_tout  fait injuste_) est trop
  faible en effet. Le vrai sens est: chose sclrate, abominable,
  odieuse.

Il ne veut pas non plus _qu'un mchant homme passe du malheur  la
flicit, parce que non-seulement il ne peut natre d'un tel succs
aucune piti, ni crainte, mais il ne peut pas mme nous toucher par ce
sentiment naturel de joie dont nous remplit la prosprit d'un premier
acteur,  qui notre faveur s'attache_[318]. La chute d'un mchant dans
le malheur a de quoi nous plaire par l'aversion que nous prenons pour
lui; mais comme ce n'est qu'une juste punition, elle ne nous fait
point de piti, et ne nous imprime aucune crainte, d'autant que nous
ne sommes pas si mchants que lui, pour tre capables de ses crimes,
et en apprhender une aussi funeste issue.

  [318] [Grec: Oute tous mochthrous ex atuchias eis eutuchian;
  atragdotaton gar touto esti pantn; ouden gar echei n dei; oute
  gar philanthrpon oute eleeinon oute phoberon esti.] (Aristote,
  _Potique_, chap. XIII, 2.)

Il reste donc  trouver un milieu entre ces deux extrmits, par le
choix d'un homme qui ne soit ni tout  fait bon, ni tout  fait
mchant, et qui, par une faute, ou foiblesse humaine, tombe dans un
malheur qu'il ne mrite pas. Aristote en donne pour exemples OEdipe et
Thyeste, en quoi vritablement je ne comprends point sa pense. Le
premier me semble ne faire aucune faute, bien qu'il tue son pre,
parce qu'il ne le connot pas, et qu'il ne fait que disputer le chemin
en homme de coeur contre un inconnu qui l'attaque avec avantage.
Nanmoins, comme la signification du mot grec [Grec: hamartma] peut
s'tendre  une simple erreur de mconnoissance, telle qu'toit la
sienne, admettons-le avec ce philosophe, bien que je ne puisse voir
quelle passion il nous donne  purger, ni de quoi nous pouvons nous
corriger sur son exemple.

J'avouerai plus. Si la purgation des passions se fait dans la
tragdie, je tiens qu'elle se doit faire de la manire que je
l'explique; mais je doute si elle s'y fait jamais, et dans celles-l
mme qui ont les conditions que demande Aristote. Elles se rencontrent
dans _le Cid_, et en ont caus le grand succs: Rodrigue et Chimne y
ont cette probit sujette aux passions, et ces passions font leur
malheur, puisqu'ils ne sont malheureux qu'au tant qu'ils sont
passionns l'un pour l'autre. Ils tombent dans l'inflicit par cette
foiblesse humaine dont nous sommes capables comme eux; leur malheur
fait piti, cela est constant, et il en a cot assez de larmes aux
spectateurs pour ne le point contester. Cette piti nous doit donner
une crainte de tomber dans un pareil malheur, et purger en nous ce
trop d'amour qui cause leur infortune et nous les fait plaindre; mais
je ne sais si elle nous la donne, ni si elle le purge, et j'ai bien
peur que le raisonnement d'Aristote sur ce point ne soit qu'une belle
ide, qui n'ait jamais son effet dans la vrit. Je m'en rapporte 
ceux qui en ont vu les reprsentations: ils peuvent en demander compte
au secret de leur coeur, et repasser sur ce qui les a touchs au
thtre, pour reconnotre s'ils en sont venus par l jusqu' cette
crainte rflchie, et si elle a rectifi en eux la passion qui a caus
la disgrce qu'ils ont plainte. Un des interprtes d'Aristote veut
qu'il n'aye parl de cette purgation des passions dans la tragdie que
parce qu'il crivoit aprs Platon, qui bannit les potes tragiques de
sa rpublique, parce qu'ils les remuent trop fortement. Comme il
crivoit pour le contredire, et montrer qu'il n'est pas  propos de
les bannir des tats bien polics, il a voulu trouver cette utilit
dans ces agitations de l'me, pour les rendre recommandables par la
raison mme sur qui l'autre se fonde pour les bannir. Le fruit qui
peut natre des impressions que fait la force de l'exemple lui
manquoit: la punition des mchantes actions, et la rcompense des
bonnes, n'toient pas de l'usage de son sicle, comme nous les avons
rendues de celui du ntre; et n'y pouvant trouver une utilit solide,
hors celle des sentences et des discours didactiques, dont la tragdie
se peut passer selon son avis, il en a substitu une qui peut-tre
n'est qu'imaginaire. Du moins, si pour la produire il faut les
conditions qu'il demande, elles se rencontrent si rarement, que
Robortel ne les trouve que dans le seul _OEdipe_, et soutient que ce
philosophe ne nous les prescrit pas comme si ncessaires que leur
manquement rende un ouvrage dfectueux, mais seulement comme des ides
de la perfection des tragdies. Notre sicle les a vues dans _le Cid_,
mais je ne sais s'il les a vues en beaucoup d'autres; et si nous
voulons rejeter un coup d'oeil sur cette rgle, nous avouerons que
le succs a justifi beaucoup de pices o elle n'est pas observe.

L'exclusion des personnes tout  fait vertueuses qui tombent dans le
malheur bannit les martyrs de notre thtre. Polyeucte y a russi
contre cette maxime, et Hraclius et Nicomde y ont plu, bien qu'ils
n'impriment que de la piti, et ne nous donnent rien  craindre, ni
aucune passion  purger, puisque nous les y voyons opprims et prs
de[319] prir, sans aucune faute de leur part dont nous puissions nous
corriger sur leur exemple.

  [319] Plus haut (p. 28), toutes les ditions, de 1660  1682,
  s'accordent  donner, dans le mme sens: _prt de_.

Le malheur d'un homme fort mchant n'excite ni piti, ni crainte,
parce qu'il n'est pas digne de la premire, et que les spectateurs ne
sont pas mchants comme lui pour concevoir l'autre  la vue de sa
punition; mais il seroit  propos de mettre quelque distinction entre
les crimes. Il en est dont les honntes gens sont capables par une
violence de passion, dont le mauvais succs peut faire effet dans
l'me de l'auditeur. Un honnte homme ne va pas voler au coin d'un
bois, ni faire un assassinat de sang-froid; mais s'il est bien
amoureux, il peut faire une supercherie  son rival, il peut
s'emporter de colre et tuer dans un premier mouvement, et l'ambition
le peut engager dans un crime ou dans une action blmable. Il est peu
de mres qui voulussent assassiner ou empoisonner leurs enfants de
peur de leur rendre leur bien, comme Clopatre dans _Rodogune_; mais
il en est assez qui prennent got  en jouir, et ne s'en dessaisissent
qu' regret et le plus tard qu'il leur est possible. Bien qu'elles ne
soient pas capables d'une action si noire et si dnature que celle de
cette reine de Syrie, elles ont en elles quelque teinture du principe
qui l'y porta, et la vue de la juste punition qu'elle en reoit leur
peut faire craindre, non pas un pareil malheur, mais une infortune
proportionne  ce qu'elles sont capables de commettre. Il en est
ainsi de quelques autres crimes qui ne sont pas de la porte de nos
auditeurs. Le lecteur en pourra faire l'examen et l'application sur
cet exemple.

Cependant, quelque difficult qu'il y aye  trouver cette purgation
effective et sensible des passions par le moyen de la piti et de la
crainte, il est ais de nous accommoder avec Aristote. Nous n'avons
qu' dire que par cette faon de s'noncer il n'a pas entendu que ces
deux moyens y servissent toujours ensemble; et qu'il suffit selon lui
de l'un des deux pour faire cette purgation, avec cette diffrence
toutefois, que la piti n'y peut arriver sans la crainte, et que la
crainte peut y parvenir sans la piti. La mort du Comte n'en fait
aucune dans _le Cid_, et peut toutefois mieux purger en nous cette
sorte d'orgueil envieux de la gloire d'autrui, que toute la compassion
que nous avons de Rodrigue et de Chimne ne purge les attachements de
ce violent amour qui les rend  plaindre l'un et l'autre. L'auditeur
peut avoir de la commisration pour Antiochus, pour Nicomde, pour
Hraclius; mais s'il en demeure l, et qu'il ne puisse craindre de
tomber dans un pareil malheur, il ne gurira d'aucune passion. Au
contraire, il n'en a point pour Clopatre, ni pour Prusias, ni pour
Phocas; mais la crainte d'une infortune semblable ou approchante peut
purger en une mre l'opinitret  ne se point dessaisir du bien de
ses enfants, en un mari le trop de dfrence  une seconde femme au
prjudice de ceux de son premier lit, en tout le monde l'avidit
d'usurper le bien ou la dignit d'autrui par la violence; et tout cela
proportionnment  la condition d'un chacun et  ce qu'il est capable
d'entreprendre. Les dplaisirs et les irrsolutions d'Auguste dans
_Cinna_ peuvent faire ce dernier effet par la piti et la crainte
jointes ensemble; mais, comme je l'ai dj dit, il n'arrive pas
toujours que ceux que nous plaignons soient malheureux par leur faute.
Quand ils sont innocents, la piti que nous en prenons ne produit
aucune crainte, et si nous en concevons quelqu'une qui purge nos
passions, c'est par le moyen d'une autre personne que de celle qui
nous fait piti, et nous la devons toute  la force de l'exemple.

Cette explication se trouvera autorise par Aristote mme, si nous
voulons bien peser la raison qu'il rend de l'exclusion de ces
vnements qu'il dsapprouve dans la tragdie. Il ne dit jamais:
_Celui-l n'y est pas propre, parce qu'il n'excite que de la
piti[320] et ne fait point natre de crainte, et cet autre n'y est
pas supportable, parce qu'il n'excite que de la crainte et ne fait
point natre de piti_; mais il les rebute, _parce_, dit-il, _qu'ils
n'excitent ni piti ni crainte_[321], et nous donne  connotre par l
que c'est par le manque de l'une et de l'autre qu'ils ne lui plaisent
pas, et que s'ils produisoient l'une des deux, il ne leur refuseroit
point son suffrage. L'exemple d'OEdipe qu'il allgue me confirme dans
cette pense. Si nous l'en croyons, il a toutes les conditions
requises en la tragdie; nanmoins son malheur n'excite que de la
piti, et je ne pense pas qu' le voir reprsenter, aucun de ceux qui
le plaignent s'avise de craindre de tuer son pre ou d'pouser sa
mre. Si sa reprsentation nous peut imprimer quelque crainte, et que
cette crainte soit capable de purger en nous quelque inclination
blmable ou vicieuse, elle y purgera la curiosit de savoir l'avenir,
et nous empchera d'avoir recours  des prdictions, qui ne servent
d'ordinaire qu' nous faire choir dans le malheur qu'on nous prdit
par les soins mmes que nous prenons de l'viter; puisqu'il est
certain qu'il n'et jamais tu son pre, ni pous sa mre, si son
pre et sa mre,  qui l'oracle avoit prdit que cela arriveroit, ne
l'eussent fait exposer de peur qu'il n'arrivt[322]. Ainsi
non-seulement ce seront Laus et Jocaste qui feront natre cette
crainte, mais elle ne natra que de l'image d'une faute qu'ils ont
faite quarante ans avant l'action qu'on reprsente, et ne s'exprimera
en nous que par un autre acteur que le premier, et par une action hors
de la tragdie.

  [320] Nous avons suivi le texte de 1660 et de 1663, qui nous
  parat tre la vraie leon. On lit dans les ditions de 1664,
  1668, 1682: que la piti.

  [321] Voyez p. 55 et 56.

  [322] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): Si son pre et sa mre ne
  l'eussent fait exposer, de peur que cela n'arrivt.

Pour recueillir ce discours, avant que de passer  une autre matire,
tablissons pour maxime que la perfection de la tragdie consiste bien
 exciter de la piti et de la crainte par le moyen d'un premier
acteur, comme peut faire Rodrigue dans _le Cid_, et Placide dans
_Thodore_, mais que cela n'est pas d'une ncessit si absolue qu'on
ne se puisse servir de divers personnages pour faire natre ces deux
sentiments, comme dans _Rodogune_; et mme ne porter l'auditeur qu'
l'un des deux, comme dans _Polyeucte_, dont la reprsentation
n'imprime que de la piti sans aucune crainte[323]. Cela pos,
trouvons quelque modration  la rigueur de ces rgles du philosophe,
ou du moins quelque favorable interprtation, pour n'tre pas obligs
de condamner beaucoup de pomes que nous avons vu russir[324] sur nos
thtres.

  [323] On lit ici, dans les ditions de 1660 et de 1663, ce passage
  retranch dans l'dition de 1664 et dans les suivantes: Je ne dis
  pas la mme chose de la crainte sans la piti, parce que je n'en
  sais point d'exemple, et n'en conois point d'ide que je puisse
  croire agrable.

  [324] Voyez sur l'accord des participes chez Corneille,
  l'introduction grammaticale place en tte du _Lexique_.

Il ne veut point qu'un homme tout  fait innocent tombe dans
l'infortune, parce que, cela tant abominable, il excite plus
d'indignation contre celui qui le perscute que de piti pour son
malheur; il ne veut pas non plus qu'un trs-mchant y tombe, parce
qu'il ne peut donner de piti par un malheur qu'il mrite, ni en faire
craindre un pareil  des spectateurs qui ne lui ressemblent pas; mais
quand ces deux raisons cessent, en sorte qu'un homme de bien qui
souffre excite plus de piti pour lui que d'indignation contre celui
qui le fait souffrir, ou que la punition d'un grand crime peut
corriger en nous quelque imperfection qui a du rapport avec lui,
j'estime qu'il ne faut point faire de difficult d'exposer sur la
scne des hommes trs-vertueux ou trs-mchants dans le malheur. En
voici deux ou trois manires, que peut-tre Aristote n'a su prvoir,
parce qu'on n'en voyoit pas d'exemples sur les thtres de son temps.

La premire est, quand un homme trs-vertueux est perscut par un
trs-mchant, et qu'il chappe du pril o le mchant demeure
envelopp, comme dans _Rodogune_ et dans _Hraclius_, qu'on n'auroit
pu souffrir si Antiochus et Rodogune eussent pri dans la premire, et
Hraclius, Pulchrie et Martian dans l'autre, et que Clopatre et
Phocas y eussent triomph. Leur malheur y donne une piti qui n'est
point touffe par l'aversion qu'on a pour ceux qui les tyrannisent,
parce qu'on espre toujours que quelque heureuse rvolution les
empchera de succomber; et bien que les crimes de Phocas et de
Clopatre soient trop grands pour faire craindre l'auditeur d'en
commettre de pareils, leur funeste issue peut faire sur lui les effets
dont j'ai dj parl. Il peut arriver d'ailleurs qu'un homme
trs-vertueux soit perscut, et prisse mme par les ordres d'un
autre, qui ne soit pas assez mchant pour attirer trop d'indignation
sur lui, et qui montre plus de foiblesse que de crime dans la
perscution qu'il lui fait. Si Flix fait prir son gendre Polyeucte,
ce n'est pas par cette haine enrage contre les chrtiens, qui nous le
rendroit excrable, mais seulement par une lche timidit, qui n'ose
le sauver en prsence de Svre, dont il craint la haine et la
vengeance aprs les mpris qu'il en a faits durant son peu de fortune.
On prend bien quelque aversion pour lui, on dsapprouve sa manire
d'agir; mais cette aversion ne l'emporte pas sur la piti qu'on a de
Polyeucte, et n'empche pas que sa conversion miraculeuse,  la fin de
la pice, ne le rconcilie pleinement avec l'auditoire. On peut dire
la mme chose de Prusias dans _Nicomde_, et de Valens dans
_Thodore_. L'un maltraite son fils, bien que trs-vertueux, et
l'autre est cause de la perte du sien, qui ne l'est pas moins; mais
tous les deux n'ont que des foiblesses qui ne vont point jusques au
crime, et loin d'exciter une indignation qui touffe la piti qu'on a
pour ces fils gnreux, la lchet de leur abaissement sous des
puissances qu'ils redoutent, et qu'ils devroient braver pour bien
agir, fait qu'on a quelque compassion d'eux-mmes et de leur honteuse
politique.

Pour nous faciliter les moyens d'exciter cette piti, qui fait de si
beaux effets sur nos thtres, Aristote nous donne[325] une lumire.
_Toute action_, dit-il, _se passe, ou entre des amis, ou entre des
ennemis, ou entre des gens indiffrents l'un pour l'autre. Qu'un
ennemi tue ou veuille tuer son ennemi, cela ne produit aucune
commisration, sinon en tant qu'on s'meut d'apprendre ou de voir la
mort d'un homme, quel qu'il soit. Qu'un indiffrent tue un
indiffrent, cela ne touche gure davantage, d'autant qu'il n'excite
aucun combat dans l'me de celui qui fait l'action; mais quand les
choses arrivent entre des gens que la naissance ou l'affection attache
aux intrts l'un de l'autre, comme alors qu'un mari tue ou est prt
de tuer sa femme, une mre ses enfants, un frre sa soeur; c'est ce
qui convient merveilleusement  la tragdie_[326]. La raison en est
claire. Les oppositions des sentiments de la nature aux emportements
de la passion, ou  la svrit du devoir, forment de puissantes
agitations, qui sont reues de l'auditeur avec plaisir; et il se porte
aisment  plaindre un malheureux opprim ou poursuivi par une
personne qui devroit s'intresser  sa conservation, et qui
quelquefois ne poursuit sa perte qu'avec dplaisir, ou du moins avec
rpugnance. Horace et Curiace ne seroient point  plaindre, s'ils
n'toient point amis et beaux-frres; ni Rodrigue, s'il toit
poursuivi par un autre que par sa matresse; et le malheur d'Antiochus
toucheroit beaucoup moins, si un autre que sa mre lui demandoit le
sang de sa matresse, ou qu'un autre que sa matresse lui demandt
celui de sa mre; ou si, aprs la mort de son frre, qui lui donne
sujet de craindre un pareil attentat sur sa personne, il avoit  se
dfier d'autres que de sa mre et de sa matresse.

  [325] VAR. (dit. de 1660): nous donne encore.

  [326] [Grec: Anank de  philn einai pros alllous tas toiautas
  praxeis,  echthrn,  mdetern. An men oun echthros echthron
  apoktein, ouden eleeinon oute poin oute melln deiknusi, pln
  kat' auto to pathos; oud' an mdeters echontes. Hotan d' en tais
  philiais engentai ta path, oion ei adelphos adelphon,  huios
  patera,  mtr huion,  huios mtera apokteinei,  mellei,  ti
  allo toiouton dra, tauta ztteon.] (Aristote, _Potique_, chap.
  XIV, 4.)

C'est donc un grand avantage, pour exciter la commisration, que la
proximit du sang et[327] les liaisons d'amour ou d'amiti entre le
perscutant et le perscut, le poursuivant et le poursuivi, celui qui
fait souffrir et celui qui souffre; mais il y a quelque apparence que
cette condition n'est pas d'une ncessit plus absolue que celle dont
je viens de parler, et qu'elle ne regarde que les tragdies parfaites,
non plus que celle-l. Du moins les anciens ne l'ont pas toujours
observe: je ne la vois point dans l'_Ajax_ de Sophocle, ni dans son
_Philoctte_; et qui voudra parcourir ce qui nous reste d'Eschyle et
d'Euripide y pourra rencontrer quelques exemples  joindre  ceux-ci.
Quand je dis que ces deux conditions ne sont que pour les tragdies
parfaites, je n'entends pas dire que celles o elles ne se rencontrent
point soient imparfaites: ce seroit les rendre d'une ncessit
absolue, et me contredire moi-mme. Mais par ce mot de tragdies
parfaites j'entends celles du genre le plus sublime et le plus
touchant, en sorte que celles qui manquent de l'une de ces deux
conditions, ou de toutes les deux, pourvu qu'elles soient rgulires 
cela prs, ne laissent pas d'tre parfaites en leur genre, bien
qu'elles demeurent dans un rang moins lev, et n'approchent pas de la
beaut et de l'clat des autres, si elles n'en empruntent de la pompe
des vers, ou de la magnificence du spectacle, ou de quelque autre
agrment qui vienne d'ailleurs que du sujet.

  [327] _Et_ manque dans l'dition de 1663.

Dans ces actions tragiques qui se passent entre proches, il faut
considrer si celui qui veut faire prir l'autre le connot ou ne le
connot pas[328], et s'il achve, ou n'achve pas. La diverse
combination[329] de ces deux manires d'agir forme quatre sortes de
tragdies,  qui notre philosophe attribue divers degrs de
perfection. _On connot celui qu'on veut perdre, et on le fait prir
en effet, comme Mde tue ses enfants, Clytemnestre son mari, Oreste
sa mre_; et la moindre espce est celle-l. _On le fait prir sans le
connotre, et on le reconnot avec dplaisir aprs l'avoir perdu; et
cela_, dit-il, _ou avant la tragdie, comme OEdipe, ou dans la
tragdie, comme l'Alcmon d'Astydamas, et Tlgonus dans Ulysse
bless_[330], qui sont deux pices que le temps n'a pas laiss venir
jusqu' nous; et cette seconde espce a quelque chose de plus lev,
selon lui, que la premire. La troisime est dans le haut degr
d'excellence, _quand on est prt de faire prir un de ses proches sans
le connotre, et qu'on le reconnot assez tt pour le sauver, comme
Iphignie reconnot Oreste pour son frre, lorsqu'elle devoit le
sacrifier  Diane, et s'enfuit avec lui_[331]. Il en cite encore deux
autres exemples, de Mrope dans _Cresphonte_, et de _Hell_, dont nous
ne connoissons ni l'un ni l'autre. Il condamne entirement la
quatrime espce de ceux qui connoissent, entreprennent et n'achvent
pas, qu'il dit _avoir quelque chose de mchant, et rien de
tragique_[332], et en donne pour exemple Hmon qui tire l'pe contre
son pre dans l'_Antigone_[333], et ne s'en sert que pour se tuer
lui-mme. Mais si cette condamnation n'toit modifie, elle
s'tendroit un peu loin, et envelopperoit non-seulement _le Cid_, mais
_Cinna_, _Rodogune_, _Hraclius_ et _Nicomde_.

  [328] VAR. (dit. de 1663): le connot ou ne connot pas.

  [329] _Combination_, combinaison. Voyez le _Lexique_.

  [330] [Grec: Esti men gar hout ginesthai tn praxin hsper hoi
  palaioi epoioun, eidotas kai ginskontas, kathaper kai Euripids
  epoisen apokteinousan tous paidas tn Mdeian; esti de praxai
  men, agnoountas de praxai to deinon, eith' usteron anagnrisai tn
  philian, hsper ho Sophokleous Oidipous. Touto men oun ex tou
  dramatos. En d' aut t tragdia, hoion ho'Alkmain ho
  Astudamantos,  ho Tlegonos ho en t Traumatia Odussei.]
  (Aristote, _Potique_, chap. XIV, 6.)--Un passage d'Athne (liv.
  XIII, p. 562) nous apprend que cette tragdie d'_Ulysse bless_
  est de Chrmon.

  [331] [Grec: Eti de triton para tauta ton mellonta poiein ti tn
  ankestn di' agnoian, anagnrisai prin poisai....leg de hoion
  en t Kresphont h Merop mellei ton huion apokteinein,
  apokteinei de ou, all'anegnrise, kai en t Iphigeneia h adelph
  ton adelphon, kai en t Ell ho huios tn mtera ekdidonai melln
  anegnrise.] (Aristote, _Potique_, chap. XIV, 7.)--Il n'est pas
  besoin de dire qu'il s'agit ici de l'_Iphignie en Tauride_
  d'Euripide; quant au _Cresphonte_, c'est sans doute la pice du
  mme pote dont nous possdons encore quelques fragments (dit. F.
  Didot, p. 726); pour l'_Hell_ on manque tout  fait de
  renseignements.

  [332] [Grec: To te gar miaron echei, kai ou tragikon.] (Aristote,
  _Potique_, chap. XIV, 7.)

  [333] Peut-tre Aristote veut-il parler ici de l'_Antigone_
  d'Euripide, qui ne nous est point parvenue, plutt que de celle de
  Sophocle. Toutefois, dans cette dernire aussi, Hmon, aprs
  s'tre dfendu (v. 753) de faire des menaces  Cron, son pre,
  tire l'pe contre lui, et Cron ne lui chappe que par la fuite
  (v. 1254).

Disons donc qu'elle ne doit s'entendre que de ceux qui connoissent la
personne qu'ils veulent perdre, et s'en ddisent par un simple
changement de volont, sans aucun vnement notable qui les y oblige,
et sans aucun manque de pouvoir de leur part. J'ai dj marqu cette
sorte de dnouement pour vicieux[334]; mais quand ils y font de leur
ct tout ce qu'ils peuvent, et qu'ils sont empchs d'en venir 
l'effet par quelque puissance suprieure, ou par quelque changement de
fortune qui les fait prir eux-mmes, ou les rduit sous le pouvoir de
ceux qu'ils vouloient perdre, il est hors de doute que cela fait une
tragdie d'un genre peut-tre plus sublime que les trois qu'Aristote
avoue; et que s'il n'en a point parl, c'est qu'il n'en voyoit point
d'exemples sur les thtres de son temps, o ce n'toit pas la mode de
sauver les bons par la perte des mchants,  moins que de les souiller
eux-mmes de quelque crime, comme lectre, qui se dlivre
d'oppression par la mort de sa mre, o elle encourage son frre, et
lui en facilite les moyens.

  [334] Voyez plus haut, p. 28.

L'action de Chimne n'est donc pas dfectueuse pour ne perdre pas
Rodrigue aprs l'avoir entrepris, puisqu'elle y fait son possible, et
que tout ce qu'elle peut obtenir de la justice de son roi, c'est un
combat o la victoire de ce dplorable amant lui impose silence. Cinna
et son milie ne pchent point contre la rgle en ne perdant point
Auguste, puisque la conspiration dcouverte les en met dans
l'impuissance, et qu'il faudroit qu'ils n'eussent aucune teinture
d'humanit, si une clmence si peu attendue ne dissipoit toute leur
haine. Qu'pargne Clopatre pour perdre Rodogune? Qu'oublie Phocas
pour se dfaire d'Hraclius? Et si Prusias demeuroit le matre,
Nicomde n'iroit-il pas servir d'otage  Rome, ce qui lui seroit un
plus rude supplice que la mort? Les deux premiers reoivent la peine
de leurs crimes, et succombent dans leurs entreprises[335] sans s'en
ddire; et ce dernier est forc de reconnotre son injustice aprs que
le soulvement de son peuple, et la gnrosit de ce fils qu'il
vouloit agrandir aux dpens de son an, ne lui permettent plus de la
faire russir.

  [335] VAR. (dit. de 1660-1668): leur entreprise.

Ce n'est pas dmentir Aristote que de l'expliquer ainsi favorablement,
pour trouver dans cette quatrime manire d'agir qu'il rebute, une
espce de nouvelle tragdie plus belle que les trois qu'il recommande,
et qu'il leur et sans doute prfre, s'il l'et connue. C'est faire
honneur  notre sicle, sans rien retrancher de l'autorit de ce
philosophe; mais je ne sais comment faire pour lui conserver cette
autorit, et renverser l'ordre de la prfrence qu'il tablit entre
ces trois espces. Cependant je pense tre bien fond sur l'exprience
 douter si celle qu'il estime la moindre des trois n'est point la
plus belle, et si celle qu'il tient la plus belle n'est point la
moindre. La raison est que celle-ci ne peut exciter de piti. Un pre
y veut perdre son fils sans le connotre, et ne le regarde que comme
indiffrent, et peut-tre comme ennemi. Soit qu'il passe pour l'un ou
pour l'autre, son pril n'est digne d'aucune commisration, selon
Aristote mme, et ne fait natre en l'auditeur qu'un certain mouvement
de trpidation intrieure, qui le porte  craindre que ce fils ne
prisse avant que l'erreur soit dcouverte, et  souhaiter qu'elle se
dcouvre assez tt pour l'empcher de prir: ce qui part de l'intrt
qu'on ne manque jamais  prendre dans la fortune d'un homme assez
vertueux pour se faire aimer; et quand cette reconnoissance arrive,
elle ne produit qu'un sentiment de conjouissance, de voir arriver la
chose comme on le souhaitoit[336].

  [336] VAR. (dit. de 1660): comme on le souhaite.

Quand elle ne se fait qu'aprs la mort de l'inconnu, la compassion
qu'excitent les dplaisirs de celui qui le fait prir ne peut avoir
grande tendue, puisqu'elle est recule et renferme dans la
catastrophe; mais lorsqu'on agit  visage dcouvert, et qu'on sait 
qui on en veut, le combat des passions contre la nature, ou du devoir
contre l'amour, occupe la meilleure partie du pome; et de l naissent
les grandes et fortes motions qui renouvellent  tous moments et
redoublent la commisration. Pour justifier ce raisonnement par
l'exprience, nous voyons que Chimne et Antiochus en excitent
beaucoup plus que ne fait OEdipe de sa personne. Je dis de sa
personne, parce que le pome entier en excite peut-tre autant que _le
Cid_ ou que _Rodogune_; mais il en doit une partie  Dirc, et ce
qu'elle en fait natre n'est qu'une piti emprunte d'un pisode.

Je sais que l'agnition est un grand ornement dans les tragdies:
Aristote le dit; mais il est certain qu'elle a ses incommodits. Les
Italiens l'affectent en la plupart de leurs pomes, et perdent
quelquefois, par l'attachement qu'ils y ont, beaucoup d'occasions de
sentiments pathtiques qui auroient des beauts plus considrables.
Cela se voit manifestement en _la Mort de Crispe_, faite par un de
leurs plus beaux esprits, Jean-Baptiste Ghirardelli[337], et imprime
 Rome en l'anne 1653. Il n'a pas manqu d'y cacher sa naissance 
Constantin, et d'en faire seulement un grand capitaine, qu'il ne
reconnot pour son fils qu'aprs qu'il l'a fait mourir. Toute cette
pice est si pleine d'esprit et de beaux sentiments, qu'elle eut assez
d'clat pour obliger  crire contre son auteur, et  la censurer
sitt qu'elle parut. Mais combien cette naissance cache sans besoin,
et contre la vrit d'une histoire connue, lui a-t-elle drob de
choses plus belles que les brillants dont il a sem cet ouvrage! Les
ressentiments, le trouble, l'irrsolution et les dplaisirs de
Constantin auroient t bien autres  prononcer un arrt de mort
contre son fils que contre un soldat de fortune. L'injustice de sa
proccupation auroit t bien plus sensible  Crispe de la part d'un
pre que de la part d'un matre; et la qualit de fils, augmentant la
grandeur du crime qu'on lui imposoit, et en mme temps augment la
douleur d'en voir un pre persuad. Fauste mme auroit eu plus de
combats intrieurs pour entreprendre un inceste que pour se rsoudre 
un adultre; ses remords en auroient t plus anims, et ses
dsespoirs plus violents. L'auteur a renonc  tous ces avantages pour
avoir ddaign de traiter ce sujet comme l'a trait de notre temps le
P. Stphonius[338], jsuite, et comme nos anciens ont trait celui
d'_Hippolyte_; et pour avoir cru l'lever d'un tage plus haut selon
la pense d'Aristote, je ne sais s'il ne l'a point fait tomber
au-dessous de ceux que je viens de nommer.

  [337] J.-B.-Philippe Ghirardelli, n  Rome en 1623, est auteur de
  deux tragdies: _Ottone_, reprsent au palais Panfili, en 1652,
  et _Il Costantino_, publi  Rome en 1653. Celle-ci est la
  premire tragdie italienne crite en prose; elle fut
  trs-vivement critique par Augustin Favoriti, sous le pseudonyme
  d'Ippolito Schiri Bandolo. Ghirardelli travailla avec tant
  d'ardeur  la dfense de sa pice qu'il fut saisi d'une fivre qui
  l'emporta le 20 octobre 1653.

  [338] Bernardin Stefoni ou Stefonio, en latin Stefonius, n en
  1560, dans la province de Sabine, et entr en 1580 dans la Socit
  de Jsus, composa des tragdies que ses lves firent reprsenter
  avec un grand succs. Son _Crispus_ parut  Rome en 1601.
  Stefonio, charg dans les derniers temps de sa vie de l'ducation
  des princes d'ste, mourut  Modne le 8 dcembre 1620.

Il y a grande apparence que ce qu'a dit ce philosophe de ces divers
degrs de perfection pour la tragdie avoit une entire justesse de
son temps, et en la prsence de ses compatriotes[339]; je n'en veux
point douter; mais aussi je ne puis empcher de dire que le got de
notre sicle n'est point celui du sien sur cette prfrence d'une
espce  l'autre, ou du moins que ce qui plaisoit au dernier point 
ses Athniens ne plat pas galement  nos Franois; et je ne sais
point d'autre moyen de trouver mes doutes supportables, et demeurer
tout ensemble dans la vnration que nous devons  tout ce qu'il a
crit de la potique.

  [339] VAR. (dit. de 1660): devant ses compatriotes.

Avant que de quitter cette matire, examinons son sentiment sur deux
questions touchant ces sujets entre des personnes proches: l'une, si
le pote les peut inventer; l'autre, s'il ne peut rien changer en
ceux[340] qu'il tire de l'histoire ou de la fable.

  [340] On lit ainsi dans les ditions de 1660-1668. L'dition de
  1682 porte _ce_, qui ne donne pas un sens aussi naturel.

Pour la premire, il est indubitable que les anciens en prenoient si
peu de libert, qu'ils arrtoient leurs tragdies autour de peu de
familles, parce que ces sortes d'actions toient arrives en peu de
familles; ce qui fait dire  ce philosophe que la fortune leur
fournissoit des sujets, et non pas l'art. Je pense l'avoir dit en
l'autre discours[341]. Il semble toutefois qu'il en accorde un plein
pouvoir aux potes par ces paroles: _Ils doivent bien user de ce qui
est reu, ou inventer eux-mmes_[342]. Ces termes dcideroient la
question, s'ils n'toient point si gnraux; mais comme il a pos
trois espces de tragdies, selon les divers temps de connotre et les
diverses faons d'agir, nous pouvons faire une revue sur toutes les
trois, pour juger s'il n'est point  propos d'y faire quelque
distinction qui resserre cette libert. J'en dirai mon avis d'autant
plus hardiment, qu'on ne pourra m'imputer de contredire Aristote,
pourvu que je la laisse entire  quelqu'une des trois.

  [341] Voyez ci-dessus, p. 15.

  [342] [Grec: Auton de heuriskein dei, kai tois paradedomenois
  chrsthai kals.] (Aristote, _Potique_, chap. XIV, 5.)

J'estime donc, en premier lieu, qu'en celles o l'on se propose de
faire prir quelqu'un que l'on connot, soit qu'on achve, soit qu'on
soit empch d'achever, il n'y a aucune libert d'inventer la
principale action, mais qu'elle doit tre tire de l'histoire ou de la
fable. Ces entreprises contre[343] des proches ont toujours quelque
chose de si criminel et de si contraire  la nature, qu'elles ne sont
pas croyables,  moins que d'tre appuyes sur l'une ou sur l'autre;
et jamais elles n'ont cette vraisemblance sans laquelle ce qu'on
invente ne peut tre de mise.

  [343] VAR. (dit. de 1660): entre.

Je n'ose dcider si absolument de la seconde espce. Qu'un homme
prenne querelle avec un autre, et que l'ayant tu il vienne  le
reconnotre pour son pre ou pour son frre, et en tombe au
dsespoir, cela n'a rien que de vraisemblable[344], et par consquent
on le peut inventer; mais d'ailleurs cette circonstance de tuer son
pre ou son frre sans le connotre, est si extraordinaire et si
clatante, qu'on a quelque droit de dire que l'histoire n'ose manquer
 s'en souvenir, quand elle arrive entre des personnes illustres, et
de refuser toute croyance  de tels vnements, quand elle ne les
marque point. Le thtre ancien ne nous en fournit aucun exemple
qu'_OEdipe_; et je ne me souviens point d'en avoir vu aucun autre chez
nos historiens. Je sais que cet vnement sent plus la fable que
l'histoire, et que par consquent il peut avoir t invent[345], ou
en tout, ou en partie; mais la fable et l'histoire de l'antiquit sont
si mles ensemble, que pour n'tre pas en pril d'en faire un faux
discernement, nous leur donnons une gale autorit sur nos thtres.
Il suffit que nous n'inventions pas ce qui de soi n'est point
vraisemblable, et qu'tant invent de longue main, il soit devenu si
bien de la connoissance de l'auditeur, qu'il ne s'effarouche point 
le voir sur la scne. Toute la _Mtamorphose_ d'Ovide est
manifestement d'invention; on peut en tirer[346] des sujets de
tragdie, mais non pas inventer sur ce modle, si ce n'est des
pisodes de mme trempe: la raison en est que bien que nous ne devions
rien inventer que de vraisemblable, et que ces sujets fabuleux, comme
Andromde et Phaton, ne le soient point du tout, inventer des
pisodes, ce n'est pas tant inventer qu'ajouter  ce qui est dj
invent; et ces pisodes trouvent une espce de vraisemblance dans
leur rapport avec l'action principale; en sorte qu'on peut dire que
suppos que cela se soit pu faire, il s'est pu faire comme le pote le
dcrit[347].

  [344] Le _que_ manque dans l'dition de 1663, mais c'est
  videmment une faute.

  [345] VAR. (dit. de 1660): Et je ne me souviens point d'en avoir
  vu chez nos historiens que celui de Thse, qui fut reconnu par
  son pre comme il toit prt de l'empoisonner. Je sais que l'un et
  l'autre sentent plus la fable que l'histoire et que par consquent
  leur aventure peut avoir t invente.--Dans les ditions de
  1663-1682 le passage relatif  Thse a t transport un peu plus
  loin. Voyez p. 77, note [352], et p. 112, note [416].

  [346] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): on en peut tirer.

  [347] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): l'a dcrit.

De tels pisodes toutefois ne seroient pas propres  un sujet
historique ou de pure invention, parce qu'ils manqueroient de rapport
avec l'action principale, et seroient moins vraisemblables qu'elle.
Les apparitions de Vnus et d'ole ont eu bonne grce dans
_Andromde_; mais si j'avois fait descendre Jupiter pour rconcilier
Nicomde avec son pre, ou Mercure pour rvler  Auguste la
conspiration de Cinna, j'aurois fait rvolter tout mon auditoire, et
cette merveille auroit dtruit toute la croyance que le reste de
l'action auroit obtenue. Ces dnouements par des Dieux de machine sont
fort frquents chez les Grecs, dans des tragdies qui paroissent
historiques, et qui sont vraisemblables  cela prs: aussi Aristote ne
les condamne pas tout  fait, et se contente de leur prfrer ceux qui
viennent du sujet. Je ne sais ce qu'en dcidoient les Athniens, qui
toient leurs juges; mais les deux exemples que je viens de citer
montrent suffisamment qu'il seroit dangereux pour nous de les imiter
en cette sorte de licence. On me dira que ces apparitions n'ont garde
de nous plaire, parce que nous en savons manifestement la fausset, et
qu'elles choquent notre religion, ce qui n'arrivoit pas chez les
Grecs. J'avoue qu'il faut s'accommoder aux moeurs de l'auditeur et 
plus forte raison  sa croyance; mais aussi doit-on m'accorder que
nous avons du moins autant de foi pour l'apparition des anges et des
saints que les anciens en avoient pour celle[348] de leur Apollon et
de leur Mercure: cependant qu'auroit-on dit, si pour dmler Hraclius
d'avec Martian, aprs la mort de Phocas, je me fusse servi d'un ange?
Ce pome est entre des chrtiens, et cette apparition y auroit eu
autant de justesse que celle[349] des Dieux de l'antiquit dans ceux
des Grecs; c'et t nanmoins un secret infaillible de rendre
celui-l ridicule, et il ne faut qu'avoir un peu de sens commun pour
en demeurer d'accord. Qu'on me permette donc de dire avec Tacite: _Non
omnia apud priores meliora, sed nostra quoque tas multa laudis et
artium imitanda posteris tulit_[350].

  [348] VAR. (dit. de 1663): celles.

  [349] VAR. (dit. de 1660-1668): celles.

  [350] Nec omnia.... (_Annales_, liv. III, chapitre LV.)--Tout ne
  fut pas mieux autrefois; notre sicle aussi a produit des vertus
  et des talents dignes d'tre un jour proposs pour modles.

Je reviens aux tragdies de cette seconde espce, o l'on ne connot
un pre ou un fils qu'aprs l'avoir fait prir; et pour conclure en
deux mots aprs cette digression, je ne condamnerai jamais personne
pour en avoir invent; mais je ne me le permettrai jamais.

Celles de la troisime espce ne reoivent aucune difficult:
non-seulement on les peut inventer, puisque tout y est vraisemblable
et suit le train commun des affections naturelles, mais je doute mme
si ce ne seroit point les bannir du thtre que d'obliger les potes 
en prendre les sujets dans l'histoire. Nous n'en voyons point de cette
nature chez les Grecs, qui n'ayent la mine d'avoir t invents par
leurs auteurs. Il se peut faire que la fable leur en aye prt
quelques-uns. Je n'ai pas les yeux assez pntrants pour percer de si
paisses obscurits, et dterminer si l'_Iphignie in Tauris_ est de
l'invention d'Euripide, comme son _Hlne_ et son _Ion_, ou s'il l'a
prise d'un autre; mais je crois pouvoir dire qu'il est trs-malais
d'en trouver dans l'histoire, soit que tels vnements[351] n'arrivent
que trs-rarement, soit qu'ils n'ayent pas assez d'clat pour y
mriter une place: celui de Thse, reconnu par le roi d'Athnes, son
pre, sur le point qu'il l'alloit faire prir, est le seul dont il me
souvienne[352]. Quoi qu'il en soit, ceux qui aiment  les mettre sur
la scne peuvent les inventer sans crainte de la censure: ils pourront
produire par l quelque agrable suspension dans l'esprit de
l'auditeur; mais il ne faut pas qu'ils se promettent de lui tirer
beaucoup de larmes.

  [351] VAR. (dit. de 1663): de tels vnements.

  [352] Dans l'dition de 1660 ce passage relatif  Thse se trouve
  plus haut sous une forme un peu diffrente (voyez p. 74, note 2).
  C'est  partir de l'dition de 1663 qu'il a t transport ici.

L'autre question, s'il est permis de changer quelque chose aux sujets
qu'on emprunte de l'histoire ou de la fable, semble dcide en termes
assez formels par Aristote, lorsqu'il dit _qu'il ne faut point changer
les sujets reus, et que Clytemnestre ne doit point tre tue par un
autre qu'Oreste, ni riphyle par un autre qu'Alcmon_[353]. Cette
dcision peut toutefois recevoir quelque distinction et quelque
temprament. Il est constant que les circonstances, ou si vous l'aimez
mieux, les moyens de parvenir  l'action, demeurent en notre pouvoir.
L'histoire souvent ne les marque pas, ou en rapporte si peu, qu'il est
besoin d'y suppler pour remplir le pome; et mme il y a quelque
apparence de prsumer que la mmoire de l'auditeur, qui les aura lues
autrefois, ne s'y sera pas si fort attache qu'il s'aperoive assez
du changement que nous y aurons fait, pour nous accuser de mensonge;
ce qu'il ne manqueroit pas de faire s'il voyoit que nous changeassions
l'action principale. Cette falsification seroit cause qu'il
n'ajouteroit aucune foi  tout le reste; comme au contraire il croit
aisment tout ce reste quand il le voit servir d'acheminement 
l'effet qu'il sait vritable, et dont l'histoire lui a laiss une plus
forte impression. L'exemple de la mort de Clytemnestre peut servir de
preuve  ce que je viens d'avancer: Sophocle et Euripide l'ont traite
tous deux, mais chacun avec un noeud et un dnouement tout  fait
diffrents l'un de l'autre; et c'est cette diffrence qui empche que
ce ne soit la mme pice, bien que ce soit le mme sujet, dont ils ont
conserv l'action principale. Il faut donc la conserver comme eux;
mais il faut examiner en mme temps si elle n'est point si cruelle, ou
si difficile  reprsenter, qu'elle puisse diminuer quelque chose de
la croyance que l'auditeur doit  l'histoire, et qu'il veut bien
donner  la fable, en se mettant en la place de ceux qui l'ont prise
pour une vrit. Lorsque cet inconvnient est  craindre, il est bon
de cacher l'vnement  la vue, et de le faire savoir par un rcit qui
frappe moins que le spectacle, et nous impose plus aisment.

  [353] [Grec: Tous men oun pareilmmenous muthous luein ouk esti.
  Leg de oion tn Klutaimnstran apothanousan hupo tou Orestou, kai
  tn Eriphuln hupo tou Alkmainos.] (Aristote, _Potique_, chap.
  XIV, 5.)

C'est par cette raison qu'Horace ne veut pas que Mde tue ses
enfants, ni qu'Atre fasse rtir ceux de Thyeste[354]  la vue du
peuple[355]. L'horreur de ces actions engendre une rpugnance  les
croire, aussi bien que la mtamorphose de Progn en oiseau et de
Cadmus en serpent, dont la reprsentation presque impossible excite la
mme incrdulit quand on la hasarde aux yeux du spectateur:

    _Qucumque ostendis mihi sic, incredulus odi[356]._

  [354] _Art potique_, v. 185, 186.

  [355] VAR. (dit. de 1660): devant le peuple.

  [356] Quodcumque.... (Horace, _Art potique_, v. 188.)

Je passe plus outre, et pour extnuer ou retrancher cette horreur
dangereuse d'une action historique, je voudrois la faire arriver sans
la participation du premier acteur, pour qui nous devons toujours
mnager la faveur de l'auditoire. Aprs que Clopatre eut tu
Sleucus, elle prsenta du poison  son autre fils Antiochus,  son
retour de la chasse; et ce prince, souponnant ce qu'il[357] en toit,
la contraignit de le prendre, et la fora  s'empoisonner. Si j'eusse
fait voir cette action sans y rien changer, c'et t punir un
parricide par un autre parricide; on et pris aversion pour Antiochus,
et il a t bien plus doux de faire qu'elle-mme, voyant que sa haine
et sa noire perfidie alloient tre dcouvertes, s'empoisonne dans son
dsespoir,  dessein d'envelopper ces deux amants dans sa perte, en
leur tant tout sujet de dfiance. Cela fait deux effets. La punition
de cette impitoyable mre laisse un plus fort exemple, puisqu'elle
devient un effet de la justice du ciel, et non pas de la vengeance des
hommes; d'autre ct, Antiochus ne perd rien de la compassion et de
l'amiti qu'on avoit pour lui, qui redoublent plutt qu'elles ne
diminuent; et enfin l'action historique s'y trouve conserve malgr ce
changement, puisque Clopatre prit par le mme poison qu'elle
prsente  Antiochus.

  [357] VAR. (dit. de 1660-1668): ce qui.

Phocas toit un tyran, et sa mort n'toit pas un crime; cependant il a
t sans doute plus  propos de la faire arriver par la main d'Exupre
que par celle d'Hraclius. C'est un soin que nous devons prendre de
prserver nos hros du crime tant qu'il se peut, et les exempter mme
de tremper leurs mains dans le sang, si ce n'est en un juste combat.
J'ai beaucoup os dans _Nicomde_: Prusias son pre l'avoit voulu
faire assassiner dans son arme; sur l'avis qu'il en eut par les
assassins mmes, il entra dans son royaume, s'en empara, et rduisit
ce malheureux pre  se cacher dans une caverne, o il le fit
assassiner lui-mme[358]. Je n'ai pas pouss l'histoire jusque-l; et
aprs l'avoir peint trop vertueux pour l'engager dans un parricide,
j'ai cru que je pouvois me contenter de le rendre matre de la vie de
ceux qui le perscutoient, sans le faire passer plus avant.

  [358] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): O il lui fit trouver la
  mort qu'il lui destinoit.

Je ne saurois dissimuler une dlicatesse que j'ai sur la mort de
Clytemnestre, qu'Aristote nous propose pour exemple des actions qui ne
doivent point tre changes. Je veux bien avec lui qu'elle ne meure
que de la main de son fils Oreste; mais je ne puis souffrir chez
Sophocle que ce fils la poignarde de dessein form cependant qu'elle
est  genoux devant lui et le conjure de lui laisser la vie[359]. Je
ne puis mme pardonner  lectre, qui passe pour une vertueuse
opprime dans le reste de la pice, l'inhumanit dont elle encourage
son frre  ce parricide. C'est un fils qui venge son pre, mais c'est
sur sa mre qu'il le venge. Sleucus et Antiochus avoient droit d'en
faire autant dans _Rodogune_; mais je n'ai os leur en donner la
moindre pense. Aussi notre maxime de faire aimer nos principaux
acteurs n'toit pas de l'usage des anciens[360]; et ces rpublicains
avoient une si forte haine des rois, qu'ils voyoient avec plaisir des
crimes dans les plus innocents de leur race. Pour rectifier ce sujet 
notre mode, il faudroit qu'Oreste n'et dessein que contre gisthe;
qu'un reste de tendresse respectueuse pour sa mre lui en ft remettre
la punition aux Dieux; que cette reine s'opinitrt  la protection de
son adultre, et qu'elle se mt entre son fils et lui si
malheureusement qu'elle ret le coup que ce prince voudroit porter 
cet assassin de son pre. Ainsi elle mourroit de la main de son fils,
comme le veut Aristote, sans que la barbarie d'Oreste nous ft
horreur, comme dans Sophocle, ni que son action mritt des Furies
vengeresses pour le tourmenter, puisqu'il demeureroit innocent.

  [359] Voyez la fin de l'_lectre_ de Sophocle.

  [360] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): de nos anciens.

Le mme Aristote nous autorise  en user de cette manire, lorsqu'il
nous apprend que _le pete n'est pas oblig de traiter les choses
comme elles se sont passes, mais comme elles ont pu ou d se passer,
selon le vraisemblable ou le ncessaire_[361]. Il rpte souvent ces
derniers mots[362], et ne les explique jamais. Je tcherai d'y
suppler au moins mal qu'il me sera possible, et j'espre qu'on me
pardonnera si je m'abuse.

  [361] [Grec: Phaneron de ek tn eirmenn kai hoti ou to ta
  genomena legein, touto poitou ergon estin, all' hoia an genoito,
  kai ta dunata kata to eikos  to anankaion.] (Aristote,
  _Potique_, chap. IX, 1.)

  [362] Particulirement au chapitre XV, o ils sont rpts trois
  fois de suite.

Je dis donc premirement que cette libert qu'il nous laisse
d'embellir les actions historiques par des inventions vraisemblables
n'emporte aucune dfense de nous carter du vraisemblable dans le
besoin. C'est un privilge qu'il nous donne, et non pas une servitude
qu'il nous impose: cela est clair par ses paroles mmes. Si nous
pouvons traiter les choses selon le vraisemblable ou selon le
ncessaire, nous pouvons quitter le vraisemblable pour suivre le
ncessaire; et cette alternative met en notre choix de nous servir de
celui des deux que nous jugerons le plus  propos.

Cette libert du pote se trouve encore en termes plus formels dans le
vingt et cinquime chapitre, qui contient les excuses ou plutt les
justifications dont il se peut servir contre la censure: _Il faut_,
dit-il, _qu'il suive un de ces trois moyens de traiter les choses, et
qu'il les reprsente ou comme elles ont t, ou comme on dit qu'elles
ont t, ou comme elles ont d tre_[363]; par o il lui donne le
choix, ou de la vrit historique, ou de l'opinion commune sur quoi la
fable est fonde, ou de la vraisemblance. Il ajoute ensuite: _Si on le
reprend de ce qu'il n'a pas crit les choses dans la vrit, qu'il
rponde qu'il les a crites comme elles ont d tre; si on lui impute
de n'avoir fait ni l'un ni l'autre, qu'il se dfende sur ce qu'en
publie l'opinion commune, comme en ce qu'on raconte des Dieux, dont la
plus grande partie n'a rien de vritable_. Et un peu plus bas:
_Quelquefois ce n'est pas le meilleur qu'elles se soient passes de la
manire qu'il dcrit[364]; nanmoins elles se sont passes
effectivement de cette manire_[365], et par consquent il est hors de
faute. Ce dernier passage montre que nous ne sommes point obligs de
nous carter de la vrit pour donner une meilleure forme aux actions
de la tragdie par les ornements de la vraisemblance, et le montre
d'autant plus fortement, qu'il demeure pour constant, par le second de
ces trois passages, que l'opinion commune suffit pour nous justifier
quand nous n'avons pas pour nous la vrit, et que nous pourrions
faire quelque chose de mieux que ce que nous faisons, si nous
recherchions les beauts de cette vraisemblance. Nous courons par l
quelque risque d'un plus foible succs; mais nous ne pchons que
contre le soin que nous devons avoir de notre gloire, et non pas
contre les rgles du thtre.

  [363] [Grec: Epei gar esti mimts ho poits, hsper an 
  zgraphos  tis allos eikonopoios, anank mimeisthai trin ontn
  ton arithmon en ti aei;  gar hoia n  estin,  hoia phasi kai
  dokei,  hoia einai dei.] (Aristote, _Potique_, chap. XXV, 1.)

  [364] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): De la manire qu'il les
  dcrit.

  [365] [Grec: Pros de toutois ean epitimatai hoti ouk alth, all'
  hoia dei.... Ei de mdeters, hoti hout phasin, hoion ta peri
  then.... Iss de ou beltion men, all' outs eiche.] (Aristote,
  _Potique_, chap. XXV, 6 et 7.)

Je fais une seconde remarque sur ces termes de _vraisemblable_ et de
_ncessaire_, dont l'ordre se trouve quelquefois renvers chez ce
philosophe, qui tantt dit, _selon le ncessaire ou le vraisemblable_,
et tantt _selon le vraisemblable ou le ncessaire_. D'o je tire une
consquence, qu'il y a des occasions o il faut prfrer le
vraisemblable au ncessaire, et d'autres o il faut prfrer le
ncessaire au vraisemblable. La raison en est que ce qu'on emploie le
dernier dans les propositions alternatives y est plac comme un pis
aller, dont il faut se contenter quand on ne peut arriver  l'autre,
et qu'on doit faire effort pour le premier avant que de se rduire au
second, o l'on n'a droit de recourir qu'au dfaut de ce premier.

Pour claircir cette prfrence mutuelle du vraisemblable au
ncessaire, et du ncessaire au vraisemblable, il faut distinguer deux
choses dans les actions qui composent la tragdie. La premire
consiste en ces actions mmes, accompagnes des insparables
circonstances du temps et du lieu; et l'autre en la liaison qu'elles
ont ensemble, qui les fait natre l'une de l'autre. En la premire, le
vraisemblable est  prfrer au ncessaire; et le ncessaire au
vraisemblable, dans la seconde.

Il faut placer les actions o il est plus facile et mieux sant
qu'elles arrivent, et les faire arriver dans un loisir raisonnable,
sans les presser extraordinairement, si la ncessit de les renfermer
dans un lieu et dans un jour ne nous y oblige. J'ai dj fait voir en
l'autre Discours que pour conserver l'unit de lieu, nous faisons
parler souvent des personnes dans une place publique[366], qui
vraisemblablement s'entretiendroient dans une chambre; et je m'assure
que si on racontoit dans un roman ce que je fais arriver dans _le
Cid_, dans _Polyeucte_, dans _Pompe_, ou dans _le Menteur_, on lui
donneroit un peu plus d'un jour pour l'tendue de sa dure.
L'obissance que nous devons aux rgles de l'unit de jour et de lieu
nous dispense alors du vraisemblable, bien qu'elle ne nous permette
pas l'impossible; mais nous ne tombons pas toujours dans cette
ncessit; et _la Suivante_, _Cinna_, _Thodore_, et _Nicomde_, n'ont
point eu besoin de s'carter de la vraisemblance  l'gard du temps,
comme ces autres pomes.

  [366] Il n'y a sur ce sujet dans le premier Discours qu'un passage
  fort peu important (voyez p. 41); mais la question est traite
  tout au long dans les _Examens_, notamment dans celui de _la
  Galerie du Palais_.

Cette rduction de la tragdie au roman est la pierre de touche pour
dmler les actions ncessaires d'avec les vraisemblables. Nous sommes
gns au thtre par le lieu, par le temps, et par les incommodits de
la reprsentation, qui nous empchent d'exposer  la vue beaucoup de
personnages tout  la fois, de peur que les uns ne demeurent sans
action, ou troublent[367] celle des autres. Le roman n'a aucune de ces
contraintes: il donne aux actions qu'il dcrit tout le loisir qu'il
leur faut pour arriver; il place ceux qu'il fait parler, agir ou
rver, dans une chambre, dans une fort, en place publique, selon
qu'il est plus  propos pour leur action particulire; il a pour cela
tout un palais, toute une ville, tout un royaume, toute la terre[368],
o les promener; et s'il fait arriver ou raconter quelque chose en
prsence de trente personnes, il en peut dcrire les divers sentiments
l'un aprs l'autre. C'est pourquoi il n'a jamais aucune libert de se
dpartir[369] de la vraisemblance, parce qu'il n'a jamais aucune
raison ni excuse lgitime pour s'en carter.

  [367] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): ou ne troublent.

  [368] Ces trois derniers mots manquent dans l'dition de 1660.

  [369] VAR. (dit. de 1660): de s'carter.

Comme le thtre ne nous laisse pas tant de facilit de rduire tout
dans le vraisemblable, parce qu'il ne nous fait rien savoir que par
des gens qu'il expose  la vue de l'auditeur en peu de temps, il nous
en dispense aussi plus aisment. On peut soutenir que ce n'est pas
tant nous en dispenser, que nous permettre une vraisemblance plus
large; mais puisque Aristote nous autorise  y traiter les choses
selon le ncessaire, j'aime mieux dire que tout ce qui s'y passe d'une
autre faon qu'il ne se passeroit dans un roman n'a point de
vraisemblance,  le bien prendre, et se doit ranger entre les actions
ncessaires.

L'_Horace_ en peut fournir quelques exemples[370]: l'unit de lieu y
est exacte, tout s'y passe dans une salle. Mais si on en faisoit un
roman avec les mmes particularits de scne en scne que j'y ai
employes, feroit-on tout passer dans cette salle? A la fin du premier
acte, Curiace et Camille sa matresse vont rejoindre le reste de la
famille, qui doit tre dans un autre appartement; entre les deux
actes, ils y reoivent la nouvelle de l'lection des trois Horaces; 
l'ouverture du second, Curiace parot dans cette mme salle pour l'en
congratuler. Dans le roman, il auroit fait cette congratulation au
mme lieu o l'on en reoit la nouvelle, en prsence de toute la
famille, et il n'est point vraisemblable qu'ils s'cartent eux deux
pour cette conjouissance; mais il est ncessaire pour le thtre; et 
moins que cela, les sentiments des trois Horaces, de leur pre, de
leur soeur, de Curiace, et de Sabine, se fussent prsents  faire
parotre tous  l fois[371]. Le roman, qui ne fait rien voir, en ft
aisment venu  bout; mais sur la scne il a fallu les sparer, pour y
mettre quelque ordre, et les prendre l'un aprs l'autre, en commenant
par ces deux-ci, que j'ai t forc de ramener dans cette salle sans
vraisemblance. Cela pass, le reste de l'acte est tout  fait
vraisemblable, et n'a rien qu'on ft oblig de faire arriver d'une
autre manire dans le roman. A la fin de cet acte, Sabine et Camille,
outres de dplaisir, se retirent de cette salle avec un emportement
de douleur, qui vraisemblablement va renfermer leurs larmes dans leur
chambre, o le roman les feroit demeurer et y recevoir la nouvelle du
combat. Cependant, par la ncessit de les faire voir aux spectateurs,
Sabine quitte sa chambre au commencement du troisime acte, et revient
entretenir ses douloureuses inquitudes dans cette salle, o Camille
la vient trouver. Cela fait, le reste de cet acte est vraisemblable,
comme en l'autre; et si vous voulez examiner avec cette rigueur les
premires scnes des deux derniers, vous trouverez peut-tre la mme
chose, et que le roman placeroit ses personnages ailleurs qu'en cette
salle, s'ils en toient une fois sortis, comme ils en sortent  la fin
de chaque acte.

  [370] VAR. (dit. de 1660): J'anticipe l'examen d'_Horace_ pour en
  donner des exemples.

  [371] VAR. (dit. de 1660): tout  la fois.

Ces exemples peuvent suffire pour expliquer comme on peut traiter une
action selon le ncessaire, quand on ne la peut traiter selon le
vraisemblable, qu'on doit toujours prfrer au ncessaire lorsqu'on ne
regarde que les actions en elles-mmes.

Il n'en va pas ainsi de leur liaison qui les fait natre l'une de
l'autre: le ncessaire y est  prfrer au vraisemblable, non que
cette liaison ne doive toujours tre vraisemblable, mais parce
qu'elle est beaucoup meilleure quand elle est vraisemblable et
ncessaire tout ensemble. La raison en est aise  concevoir.
Lorsqu'elle n'est que vraisemblable sans tre ncessaire, le pome
s'en peut passer, et elle n'y est pas de grande importance; mais quand
elle est vraisemblable et ncessaire, elle devient une partie
essentielle du pome, qui ne peut subsister sans elle. Vous trouverez
dans _Cinna_ des exemples[372] de ces deux sortes de liaisons:
j'appelle ainsi la manire dont une action est produite par l'autre.
Sa conspiration contre Auguste est cause ncessairement par l'amour
qu'il a pour milie, parce qu'il la veut pouser, et qu'elle ne veut
se donner  lui qu' cette condition. De ces deux actions, l'une est
vraie, l'autre est vraisemblable, et leur liaison est ncessaire. La
bont d'Auguste donne des remords et de l'irrsolution  Cinna: ces
remords et cette irrsolution ne sont causs que vraisemblablement par
cette bont, et n'ont qu'une liaison vraisemblable avec elle, parce
que Cinna pouvoit demeurer dans la fermet, et arriver  son but, qui
est d'pouser milie. Il la consulte dans cette irrsolution: cette
consultation n'est que vraisemblable, mais elle est un effet
ncessaire de son amour, parce que s'il et rompu la conjuration sans
son aveu, il ne ft jamais arriv  ce but qu'il s'toit propos, et
par consquent voil une liaison ncessaire entre deux actions
vraisemblables, ou si vous l'aimez mieux, une production ncessaire
d'une action vraisemblable par une autre pareillement vraisemblable.

  [372] VAR. (dit. de 1660): _Cinna_ peut nous fournir des
  exemples.

Avant que d'en venir aux dfinitions et divisions du vraisemblable et
du ncessaire, je fais encore une rflexion sur les actions qui
composent la tragdie, et trouve que nous pouvons y en faire entrer de
trois sortes, selon que nous le jugeons  propos: les unes suivent
l'histoire, les autres ajoutent  l'histoire, les troisimes
falsifient l'histoire. Les premires sont vraies, les secondes
quelquefois vraisemblables et quelquefois ncessaires, et les
dernires doivent toujours tre ncessaires.

Lorsqu'elles sont vraies, il ne faut point se mettre en peine de la
vraisemblance, elles n'ont pas besoin de son secours. _Tout ce qui
s'est fait manifestement s'est pu faire_, dit Aristote, _parce que,
s'il ne s'toit pu faire, il ne se seroit pas fait_[373]. Ce que nous
ajoutons  l'histoire, comme il n'est pas appuy de son autorit, n'a
pas cette prrogative. _Nous avons une pente naturelle_, ajoute ce
philosophe, _ croire que ce qui ne s'est point fait n'a pu encore se
faire_[374]; et c'est pourquoi ce que nous inventons a besoin de la
vraisemblance la plus exacte qu'il est possible pour le rendre
croyable.

  [373] [Grec: Ta de genomena, phaneron hoti dunata; ou gar an
  egeneto, ei n adunata.] (Aristote, _Potique_, chap. IX, 6.)

  [374] [Grec: Ta men oun m genomena oup pisteuomen einai dunata.]
  (_Ibid._)--Corneille a tort de dire ajoute; ces mots viennent
  dans Aristote avant la citation prcdente.

A bien peser ces deux passages, je crois ne m'loigner point de sa
pense quand j'ose dire, pour dfinir le vraisemblable, que c'est _une
chose manifestement possible dans la biensance, et qui n'est ni
manifestement vraie ni manifestement fausse_. On en peut faire deux
divisions, l'une en vraisemblable gnral et particulier, l'autre en
ordinaire et extraordinaire.

Le vraisemblable gnral est ce que peut faire et qu'il est  propos
que fasse un roi, un gnral d'arme, un amant, un ambitieux, etc. Le
particulier est ce qu'a pu ou d faire Alexandre, Csar, Alcibiade,
compatible avec ce que l'histoire nous apprend de ses actions. Ainsi
tout ce qui choque l'histoire sort de cette vraisemblance, parce
qu'il est manifestement faux; et il n'est pas vraisemblable que Csar,
aprs la bataille de Pharsale, se soit remis en bonne intelligence
avec Pompe, ou Auguste avec Antoine aprs celle d'Actium, bien qu'
parler en termes gnraux il soit vraisemblable que, dans une guerre
civile, aprs une grande bataille, les chefs des partis contraires se
rconcilient, principalement lorsqu'ils sont gnreux l'un et l'autre.

Cette fausset manifeste, qui dtruit la vraisemblance, se peut
rencontrer mme dans les pices qui sont toutes d'invention. On n'y
peut falsifier l'histoire, puisqu'elle n'y a aucune part; mais il y a
des circonstances, des temps et des lieux qui peuvent convaincre un
auteur de fausset quand il prend mal ses mesures. Si j'introduisois
un roi de France ou d'Espagne sous un nom imaginaire, et que je
choisisse pour le temps de mon action un sicle dont l'histoire et
marqu les vritables rois de ces deux royaumes, la fausset seroit
toute visible; et c'en seroit une encore plus palpable si je plaois
Rome  deux lieues de Paris, afin qu'on pt y aller et revenir en un
mme jour. Il y a des choses sur qui le pote n'a jamais aucun droit.
Il peut prendre quelque licence sur l'histoire, en tant qu'elle
regarde les actions des particuliers, comme celle de Csar ou
d'Auguste, et leur attribuer des actions qu'ils n'ont pas faites, ou
les faire arriver d'une autre manire qu'ils ne les ont faites; mais
il ne peut pas renverser la chronologie pour faire vivre Alexandre du
temps de Csar, et moins encore changer la situation des lieux, ou les
noms des royaumes, des provinces, des villes, des montagnes, et des
fleuves remarquables. La raison est que ces provinces, ces montagnes,
ces rivires, sont des choses permanentes. Ce que nous savons de leur
situation toit ds le commencement du monde; nous devons prsumer
qu'il n'y a point eu de changement,  moins que l'histoire le marque;
et la gographie nous en apprend tous les noms anciens et modernes.
Ainsi un homme seroit ridicule d'imaginer que du temps d'Abraham Paris
ft au pied des Alpes, ou que la Seine traverst l'Espagne, et de
mler de pareilles grotesques dans une pice d'invention. Mais
l'histoire est des choses qui passent, et qui succdant les unes aux
autres, n'ont que chacune un moment pour leur dure, dont il en
chappe beaucoup  la connoissance de ceux qui l'crivent. Aussi n'en
peut-on montrer aucune qui contienne tout ce qui s'est pass dans les
lieux dont elle parle, ni tout ce qu'ont fait ceux dont elle dcrit la
vie. Je n'en excepte pas mme les _Commentaires_ de Csar, qui
crivoit sa propre histoire, et devoit la savoir toute entire. Nous
savons quels pays arrosoit le Rhne et la Seine avant qu'il vnt dans
les Gaules; mais nous ne savons que fort peu de chose, et peut-tre
rien du tout, de ce qui s'y est pass avant sa venue. Ainsi nous
pouvons bien y placer des actions que nous feignons arrives avant ce
temps-l, mais non pas, sous ce prtexte de fiction potique et
d'loignement des temps, y changer la distance naturelle d'un lieu 
l'autre. C'est de cette faon, que Barclay en a us dans son
_Argenis_[375], o il ne nomme aucune ville ni fleuve de Sicile, ni de
nos provinces, que par des noms vritables, bien que ceux de toutes
les personnes qu'il y met sur le tapis soient entirement de son
invention aussi bien que leurs actions.

  [375] Jean Barclay, n  Pont--Mousson en 1582, crivit  Rome
  son roman allgorique intitul _Argenis_, dans lequel il raconte
  sous des noms supposs les intrigues politiques de la cour de
  France. Il le ddia  Louis XIII le 1er juillet 1621, et mourut le
  12 aot suivant.

Aristote semble plus indulgent sur cet article, puisqu'il trouve _le
pote excusable quand il pche contre un autre art que le sien, comme
contre la mdecine ou contre l'astrologie_[376]. A quoi je rponds
_qu'il ne l'excuse que sous cette condition qu'il arrive par l au but
de son art, auquel il n'auroit pu arriver autrement_; encore
avoue-t-il _qu'il pche en ce cas, et qu'il est meilleur de ne pcher
point du tout_[377]. Pour moi, s'il faut recevoir cette excuse, je
ferois distinction entre les arts qu'il peut ignorer sans honte, parce
qu'il lui arrive rarement des occasions d'en parler sur son thtre,
tels que sont la mdecine et l'astrologie, que je viens de nommer, et
les arts sans la connoissance desquels, ou en tout ou en partie, il ne
sauroit tablir de justesse dans aucune pice, tels que sont la
gographie et la chronologie. Comme il ne sauroit reprsenter aucune
action sans la placer en quelque lieu et en quelque temps, il est
inexcusable s'il fait parotre de l'ignorance dans le choix de ce lieu
et de ce temps o il la place.

  [376] [Grec: Ei de to proelesthai m orths, alla ton hippon amph
  ta dexia probeblkota  to ath' hekastn technn hamartma, oion
  to kat' iatrikn  alln technn, h adunata pepoitai hopoiaoun,
  ou kath'heautn.] (Aristote, _Potique_, chap. XXV, 4.)

  [377] [Grec: Prton men gar, an ta pros autn tn technn adunata
  pepoitai, hmarttai. All' orths echoi, ei tunchanoi tou telous
  tou auts.... Ei mentoi to telos  mallon  htton enedecheto
  huparchein kai kata tn peri toutn technn hmarttai, ouk
  orths; dei gar, ei endechetai, hols mdam hmartsthai.]
  (_Ibid._, 5.)

Je viens  l'autre division du vraisemblable en ordinaire et
extraordinaire: l'ordinaire est une action qui arrive plus souvent, ou
du moins aussi souvent que sa contraire; l'extraordinaire est une
action qui arrive,  la vrit, moins souvent que sa contraire, mais
qui ne laisse pas d'avoir sa possibilit assez aise pour n'aller
point jusqu'au miracle, ni jusqu' ces vnements singuliers qui
servent de matire aux tragdies sanglantes par l'appui qu'ils ont de
l'histoire ou de l'opinion commune, et qui ne se peuvent tirer en
exemple que pour les pisodes de la pice dont ils font le corps,
parce qu'ils ne sont pas croyables  moins que d'avoir cet appui.
Aristote donne deux ides ou exemples gnraux de ce vraisemblable
extraordinaire: l'un d'un homme subtil et adroit qui se trouve tromp
par un moins subtil que lui; l'autre d'un foible qui se bat contre un
plus fort que lui et en demeure victorieux, ce qui surtout ne manque
jamais  tre bien reu quand la cause du plus simple ou du plus
foible est la plus quitable[378]. Il semble alors que la justice du
ciel ait prsid au succs, qui trouve d'ailleurs une croyance
d'autant plus facile qu'il rpond aux souhaits de l'auditoire, qui
s'intresse toujours pour ceux dont le procd est le meilleur. Ainsi
la victoire du Cid contre le Comte se trouveroit dans la vraisemblance
extraordinaire, quand elle ne seroit pas vraie. _Il est
vraisemblable_, dit notre docteur, _que beaucoup de choses arrivent
contre le vraisemblable_[379]; et puisqu'il avoue par l que ces
effets extraordinaires arrivent contre la vraisemblance, j'aimerois
mieux les nommer simplement croyables, et les ranger sous le
ncessaire, attendu qu'on ne s'en doit jamais servir sans ncessit.

  [378] Voyez Aristote, _Potique_, chap. XVIII, 6.

  [379] [Grec: Eikos gar kai para to eikos genesthai.] (Aristote,
  _Potique_, chapitre XXV, 17; voyez aussi chap. XVIII, 6.)

On peut m'objecter que le mme philosophe dit _qu'au regard de la
posie on doit prfrer l'impossible croyable au possible
incroyable_[380], et conclure de l que j'ai peu de raison d'exiger du
vraisemblable, par la dfinition que j'en ai faite, qu'il soit
manifestement possible pour tre croyable, puisque selon Aristote il y
a des choses impossibles qui sont croyables.

  [380] [Grec: Proaireisthai te dei adunata eikota mallon  dunata
  apithana.] (_Ibid._, chap. XXIV, 10.)

Pour rsoudre cette difficult, et trouver de quelle nature est cet
impossible croyable dont il ne donne aucun exemple, je rponds qu'il y
a des choses impossibles en elles-mmes qui paroissent aisment
possibles, et par consquent croyables, quand on les envisage d'une
autre manire. Telles sont toutes celles o nous falsifions
l'histoire. Il est impossible qu'elles soient passes[381] comme nous
les reprsentons, puisqu'elles se sont passes autrement, et qu'il
n'est pas au pouvoir de Dieu mme de rien changer au pass; mais elles
paroissent manifestement possibles quand elles sont dans la
vraisemblance gnrale, pourvu qu'on les regarde dtaches de
l'histoire, et qu'on veuille oublier pour quelque temps ce qu'elle dit
de contraire  ce que nous inventons. Tout ce qui se passe dans
_Nicomde_ est impossible, puisque l'histoire porte qu'il fit mourir
son pre sans le voir, et que ses frres du second lit toient en
otage  Rome lorsqu'il s'empara du royaume. Tout ce qui arrive dans
_Hraclius_ ne l'est pas moins, puisqu'il n'toit pas fils de Maurice,
et que bien loin de passer pour celui de Phocas et tre nourri comme
tel chez ce tyran, il vint fondre sur lui  force ouverte des bords de
l'Afrique, dont il toit gouverneur, et ne le vit peut-tre jamais. On
ne prend point nanmoins pour incroyables les incidents de ces deux
tragdies; et ceux qui savent le dsaveu qu'en fait l'histoire la
mettent aisment  quartier[382] pour se plaire  leur reprsentation,
parce qu'ils sont dans la vraisemblance gnrale, bien qu'ils manquent
de la particulire.

  [381] VAR. (dit. de 1660): Se soient passes.

  [382] _Mettre  quartier_, mettre  l'cart, mettre de ct.

Tout ce que la fable nous dit de ses Dieux et de ses mtamorphoses
est encore impossible, et ne laisse pas d'tre croyable par l'opinion
commune, et par cette vieille traditive[383] qui nous a accoutums 
en our parler. Nous avons droit d'inventer mme sur ce modle, et de
joindre des incidents galement impossibles  ceux que ces anciennes
erreurs nous prtent. L'auditeur n'est point tromp de son attente,
quand le titre du pome le prpare  n'y voir rien que d'impossible en
effet: il y trouve tout croyable; et cette premire supposition faite
qu'il est des Dieux, et qu'ils prennent intrt et font commerce avec
les hommes,  quoi il vient tout rsolu, il n'a aucune difficult  se
persuader du reste.

  [383] _Traditive_, tradition, chose apprise par tradition.

Aprs avoir tch d'claircir ce que c'est que le vraisemblable, il
est temps que je hasarde une dfinition du ncessaire dont Aristote
parle tant, et qui seul nous peut autoriser  changer l'histoire et 
nous carter de la vraisemblance. Je dis donc que le ncessaire, en ce
qui regarde la posie, n'est autre chose que _le besoin du pote pour
arriver  son but ou pour y faire arriver ses acteurs_. Cette
dfinition a son fondement sur les diverses acceptions du mot grec
[Grec: anankaion], qui ne signifie pas toujours ce qui est absolument
ncessaire, mais aussi quelquefois ce qui est seulement utile 
parvenir  quelque chose.

Le but des acteurs est divers, selon les divers desseins que la
varit des sujets leur donne. Un amant a celui de possder sa
matresse; un ambitieux, de s'emparer d'une couronne; un homme
offens, de se venger; et ainsi des autres. Les choses qu'ils ont
besoin de faire pour y arriver constituent ce ncessaire, qu'il faut
prfrer au vraisemblable, ou pour parler plus juste, qu'il faut
ajouter au vraisemblable dans la liaison des actions, et leur
dpendance l'une de l'autre. Je pense m'tre dj assez expliqu
l-dessus; je n'en dirai pas davantage.

Le but du pote est de plaire selon les rgles de son art. Pour
plaire, il a besoin quelquefois de rehausser l'clat des belles
actions et d'extnuer l'horreur des funestes. Ce sont des ncessits
d'embellissement o il peut bien choquer la vraisemblance particulire
par quelque altration de l'histoire, mais non pas se dispenser de la
gnrale, que rarement, et pour des choses qui soient de la dernire
beaut, et si brillantes, qu'elles blouissent. Surtout il ne doit
jamais les pousser au del de la vraisemblance extraordinaire, parce
que ces ornements qu'il ajoute de son invention ne sont pas d'une
ncessit absolue, et qu'il fait mieux de s'en passer tout  fait que
d'en parer son pome contre toute sorte de vraisemblance. Pour plaire
selon les rgles de son art, il a besoin de renfermer son action dans
l'unit de jour et de lieu; et comme cela est d'une ncessit absolue
et indispensable, il lui est beaucoup plus permis sur ces deux
articles que sur celui des embellissements.

Il est si malais qu'il se rencontre dans l'histoire ni dans
l'imagination des hommes quantit de ces vnements illustres et
dignes de la tragdie, dont les dlibrations et leurs effets puissent
arriver en un mme lieu et en un mme jour, sans faire un peu de
violence  l'ordre commun des choses, que je ne puis croire cette
sorte de violence tout  fait condamnable, pourvu qu'elle n'aille pas
jusqu' l'impossible. Il est de beaux sujets o on ne la peut viter;
et un auteur scrupuleux se priveroit d'une belle occasion de gloire,
et le public de beaucoup de satisfaction, s'il n'osoit s'enhardir 
les mettre sur le thtre, de peur de se voir forc  les faire aller
plus vite que la vraisemblance ne le permet. Je lui donnerois en ce
cas un conseil que peut-tre il trouveroit salutaire: c'est de ne
marquer aucun temps prfix dans son pome, ni aucun lieu dtermin o
il pose ses acteurs. L'imagination de l'auditeur auroit plus de
libert de se laisser aller au courant de l'action, si elle n'toit
point fixe par ces marques; et[384] il pourroit ne s'apercevoir pas
de cette prcipitation, si elles ne l'en faisoient souvenir, et n'y
appliquoient son esprit malgr lui. Je me suis toujours repenti
d'avoir fait dire au Roi, dans _le Cid_, qu'il vouloit que Rodrigue se
dlasst une heure ou deux aprs la dfaite des Maures avant que de
combattre don Sanche: je l'avois fait pour montrer que la pice toit
dans les vingt-quatre heures; et cela n'a servi qu' avertir les
spectateurs de la contrainte avec laquelle je l'y ai rduite. Si
j'avois fait rsoudre ce combat sans en dsigner l'heure, peut-tre
n'y auroit-on pas pris garde.

  [384] Le mot _et_ ne se trouve pas dans l'dition de 1660.

Je ne pense pas que dans la comdie le pote ait cette libert de
presser son action, par la ncessit de la rduire dans l'unit de
jour. Aristote veut que toutes les actions qu'il y fait entrer soient
vraisemblables, et n'ajoute point ce mot: _ou ncessaires_, comme pour
la tragdie. Aussi la diffrence est assez grande entre les actions de
l'une et celles de l'autre. Celles de la comdie partent de personnes
communes, et ne consistent qu'en intriques d'amour et en fourberies,
qui se dveloppent si aisment en un jour, qu'assez souvent, chez
Plaute et chez Trence, le temps de leur dure excde  peine celui de
leur reprsentation; mais dans la tragdie les affaires publiques sont
mles d'ordinaire avec les intrts particuliers des personnes
illustres qu'on y fait parotre; il y entre des batailles, des prises
de villes, de grands prils, des rvolutions d'tats; et tout cela va
malaisment avec la promptitude que la rgle nous oblige de donner 
ce qui se passe sur la scne.

Si vous me demandez jusqu'o[385] peut s'tendre cette libert qu'a le
pote d'aller contre la vrit et contre la vraisemblance, par la
considration du besoin qu'il en a, j'aurai de la peine  vous faire
une rponse prcise. J'ai fait voir qu'il y a des choses sur qui nous
n'avons aucun droit; et pour celles o ce privilge peut avoir lieu,
il doit tre plus ou moins resserr, selon que les sujets sont plus ou
moins connus. Il m'toit beaucoup moins permis dans _Horace_ et dans
_Pompe_, dont les histoires ne sont ignores de personne, que dans
_Rodogune_ et dans _Nicomde_, dont peu de gens savoient les noms
avant que je les eusse mis sur le thtre. La seule mesure qu'on y
peut prendre, c'est que tout ce qu'on y ajoute  l'histoire, et tous
les changements qu'on y apporte, ne soient jamais plus incroyables que
ce qu'on en conserve dans le mme pome. C'est ainsi qu'il faut
entendre ce vers d'Horace touchant les fictions d'ornement:

    _Ficta voluptatis causa sint proxima veris_[386],

et non pas en porter la signification jusqu' celles[387] qui peuvent
trouver quelque exemple dans l'histoire ou dans la fable, hors du
sujet qu'on traite. Le mme Horace dcide la question, autant qu'on la
peut dcider, par cet autre vers avec lequel je finis ce discours:

    _.... Dabiturque licentia sumpta pudenter_[388].

  [385] VAR. (dit. de 1660-1664): jusques o.

  [386] Horace, _Art potique_, v. 338.

  [387] VAR. (dit. de 1660-1664): jusques  celles.

  [388] Horace, _Art potique_, v. 51.

Servons-nous-en donc avec retenue, mais sans scrupule; et s'il se
peut, ne nous en servons point du tout: il vaut mieux n'avoir point
besoin de grce que d'en recevoir.




DISCOURS

DES TROIS UNITS

D'ACTION, DE JOUR, ET DE LIEU.


Les deux discours prcdents, et l'examen des pices de thtre[389]
que contiennent mes deux premiers volumes, m'ont fourni tant
d'occasions d'expliquer ma pense sur ces matires, qu'il m'en
resteroit peu de chose  dire, si je me dfendois absolument de
rpter.

  [389] VAR. (dit. de 1660): de seize pices de thtre.

Je tiens donc, et je l'ai dj dit, que l'unit d'action consiste,
dans la comdie, en l'unit d'intrique, ou d'obstacle aux desseins des
principaux acteurs, et en l'unit de pril dans la tragdie, soit que
son hros y succombe, soit qu'il en sorte. Ce n'est pas que je
prtende qu'on ne puisse admettre plusieurs prils dans l'une, et
plusieurs intriques ou obstacles dans l'autre, pourvu que de l'un on
tombe ncessairement dans l'autre; car alors la sortie du premier
pril ne rend point l'action complte, puisqu'elle en attire un
second; et l'claircissement d'un intrique ne met point les acteurs en
repos, puisqu'il les embarrasse dans un nouveau. Ma mmoire ne me
fournit point d'exemples anciens de cette multiplicit de prils
attachs l'un  l'autre qui ne dtruit point l'unit d'action; mais
j'en ai marqu la duplicit indpendante pour un dfaut dans _Horace_
et dans _Thodore_, dont il n'est point besoin que le premier tue sa
soeur au sortir de sa victoire, ni que l'autre s'offre au martyre
aprs avoir chapp la prostitution; et je me trompe fort si la mort
de Polyxne et celle d'Astyanax, dans _la Troade_ de Snque, ne font
la mme irrgularit.

En second lieu, ce mot d'unit d'action ne veut pas dire que la
tragdie n'en doive faire voir qu'une sur le thtre. Celle que le
pote choisit pour son sujet doit avoir un commencement, un milieu et
une fin; et ces trois parties non-seulement sont autant d'actions qui
aboutissent  la principale, mais en outre chacune d'elles en peut
contenir plusieurs avec la mme subordination. Il n'y doit avoir
qu'une action complte, qui laisse l'esprit de l'auditeur dans le
calme; mais elle ne peut le devenir que par plusieurs autres
imparfaites, qui lui servent d'acheminements, et tiennent cet auditeur
dans une agrable suspension. C'est ce qu'il faut pratiquer  la fin
de chaque acte pour rendre l'action continue. Il n'est pas besoin
qu'on sache prcisment tout ce que font les acteurs durant les
intervalles qui les sparent, ni mme qu'ils agissent lorsqu'ils ne
paroissent point sur le thtre; mais il est ncessaire que chaque
acte laisse une attente de quelque chose qui se doive faire dans celui
qui le suit.

Si vous me demandiez ce que fait Clopatre dans _Rodogune_, depuis
qu'elle a quitt ses deux fils au second acte jusqu' ce qu'elle
rejoigne Antiochus au quatrime, je serois bien empch  vous le
dire, et je ne crois pas tre oblig  en rendre compte; mais la fin
de ce second prpare  voir un effort de l'amiti des deux frres pour
rgner, et drober Rodogune  la haine envenime de leur mre. On en
voit l'effet dans le troisime, dont la fin prpare encore  voir un
autre effort d'Antiochus pour regagner ces deux ennemies l'une aprs
l'autre, et  ce que fait Sleucus dans le quatrime, qui oblige cette
mre dnature  rsoudre et faire attendre ce qu'elle tche
d'excuter au cinquime.

Dans _le Menteur_, tout l'intervalle du troisime au quatrime
vraisemblablement se consume  dormir par tous les acteurs; leur repos
n'empche pas toutefois la continuit d'action entre ces deux actes,
parce que ce troisime n'en a point de complte. Dorante le finit par
le dessein de chercher des moyens de regagner l'esprit de Lucrce; et
ds le commencement de l'autre il se prsente pour tcher de parler 
quelqu'un de ses gens, et prendre l'occasion de l'entretenir elle-mme
si elle se montre.

Quand je dis qu'il n'est pas besoin de rendre compte de ce que font
les acteurs cependant qu'ils n'occupent point la scne, je n'entends
pas dire qu'il ne soit quelquefois fort  propos de le rendre, mais
seulement qu'on n'y est pas oblig, et qu'il n'en faut prendre le soin
que quand ce qui s'est fait derrire le thtre sert  l'intelligence
de ce qui se doit faire devant les spectateurs. Ainsi je ne dis rien
de ce qu'a fait Clopatre depuis le second acte jusques au quatrime,
parce que durant tout ce temps-l elle a pu ne rien faire d'important
pour l'action principale que je prpare; mais je fais connotre, ds
le premier vers du cinquime, qu'elle a employ tout l'intervalle
d'entre ces deux derniers  tuer Sleucus, parce que cette mort fait
une partie de l'action. C'est ce qui me donne lieu de remarquer que le
pote n'est pas tenu d'exposer  la vue toutes les actions
particulires qui amnent  la principale: il doit choisir celles qui
lui sont les plus avantageuses  faire voir, soit par la beaut du
spectacle, soit par l'clat et la vhmence des passions qu'elles
produisent, soit par quelque autre agrment qui leur soit attach, et
cacher les autres derrire la scne, pour les faire connotre au
spectateur, ou par une narration, ou par quelque autre adresse de
l'art; surtout il doit se souvenir que les unes et les autres doivent
avoir une telle liaison ensemble, que les dernires soient produites
par celles qui les prcdent, et que toutes ayent leur source dans la
protase que doit fermer le premier acte. Cette rgle, que j'ai tablie
ds le premier Discours[390], bien qu'elle soit nouvelle et contre
l'usage des anciens, a son fondement sur deux passages d'Aristote. En
voici le premier: _Il y a grande diffrence_, dit-il, _entre les
vnements qui viennent les uns aprs les autres, et ceux qui viennent
les uns  cause des autres_[391]. Les Maures viennent dans _le Cid_
aprs la mort du Comte, et non pas  cause de la mort du Comte; et le
pcheur vient dans _Don Sanche_ aprs qu'on souponne Carlos d'tre le
prince d'Aragon, et non pas  cause qu'on l'en souponne; ainsi tous
les deux sont condamnables. Le second passage est encore plus formel,
et porte en termes exprs, _que tout ce qui se passe dans la tragdie
doit arriver ncessairement ou vraisemblablement de ce qui l'a
prcd_[392].

  [390] Voyez plus haut, p. 42 et suivantes.

  [391] [Grec: Diapherei gar polu ginesthai tade dia tade,  meta
  tade.] (Aristote, _Potique_, chap. X, 3.)

  [392] [Grec: Tauta de dei ginesthai ex auts ts sustases tou
  muthou, hste ek tn progegenmenn sumbainein  ex ananks  kata
  to eikos ginesthai tauta.] (Aristote, _Potique_, chap. X, 3.)

La liaison des scnes qui unit toutes les actions particulires de
chaque acte l'une avec l'autre, et dont j'ai parl en l'examen de _la
Suivante_, est un grand ornement dans un pome, et qui sert beaucoup 
former une continuit d'action par la continuit de la reprsentation;
mais enfin ce n'est qu'un ornement et non pas une rgle. Les anciens
ne s'y sont pas toujours assujettis, bien que la plupart de leurs
actes ne soient chargs que de deux ou trois scnes; ce qui la rendoit
bien plus facile pour eux que pour nous, qui leur en donnons
quelquefois jusqu' neuf ou dix. Je ne rapporterai que deux exemples
du mpris qu'ils en ont fait: l'un est de Sophocle dans l'_Ajax_,
dont le monologue, avant que de se tuer, n'a aucune liaison avec la
scne qui le prcde, ni avec celle qui le suit; l'autre est du
troisime acte de _l'Eunuque_ de Trence, o celle d'Antiphon seul n'a
aucune communication avec Chrms et Pythias, qui sortent du thtre
quand il y entre. Les savants de notre sicle, qui les ont pris pour
modles dans les tragdies qu'ils nous ont laisses, ont encore plus
nglig cette liaison qu'eux; et il ne faut que jeter l'oeil sur
celles de Buchanan[393], de Grotius[394] et de Heinsius[395], dont
j'ai parl dans l'examen de _Polyeucte_, pour en demeurer d'accord.
Nous y avons tellement accoutum nos spectateurs, qu'ils ne sauroient
plus voir une scne dtache sans la marquer pour un dfaut: l'oeil
et l'oreille mme s'en scandalisent avant que l'esprit y aye pu faire
de rflexion. Le quatrime acte de _Cinna_ demeure au-dessous des
autres par ce manquement; et ce qui n'toit point une rgle autrefois
l'est devenu maintenant par l'assiduit de la pratique.

  [393] George Buchanan, pote et historien, n en 1506  Kilkerne,
  en cosse, mort  dimbourg, le 28 septembre 1582, est auteur de
  deux tragdies latines: un _Jepht_ qu'il ddia en 1554 au
  marchal de Brissac, et qui fut traduit par Pierre Brinon,
  conseiller au Parlement de Normandie, et divis par lui en sept
  actes, et un _Saint Jean-Baptiste_.

  [394] Grotius, dont le vritable nom est Hugues de Groot, n 
  Delft le 10 avril 1583 et mort dans la nuit du 28 au 29 aot 1645,
  est clbre comme rudit et comme publiciste. Il a crit trois
  tragdies latines: la premire sur la chute d'Adam, _Adamus
  exsul_; la seconde sur la Passion, _Christus patiens_; la
  troisime sur l'lvation de Joseph, _Sophompaneas_, c'est--dire
  le Sauveur du monde.

  [395] Daniel Heinsius, illustre philologue, n  Gand en 1580,
  mort  Leyde le 23 fvrier 1665, est auteur d'un _Herodes
  infanticida_, vivement critiqu par Balzac, mais qui n'en fut pas
  moins fort admir.

J'ai parl de trois sortes de liaisons dans cet examen de _la
Suivante_: j'ai montr aversion pour celles de bruit, indulgence pour
celles de vue, estime pour celles de prsence et de discours; et dans
ces dernires j'ai confondu deux choses qui mritent d'tre spares.
Celles qui sont de prsence et de discours ensemble ont sans doute
toute l'excellence dont elles sont capables; mais il en est de
discours sans prsence, et de prsence sans discours, qui ne sont pas
dans le mme degr. Un acteur qui parle  un autre d'un lieu cach,
sans se montrer, fait une liaison de discours sans prsence, qui ne
laisse pas d'tre fort bonne; mais cela arrive fort rarement. Un homme
qui demeure sur le thtre, seulement pour entendre ce que diront ceux
qu'il y voit entrer, fait une liaison de prsence sans discours, qui
souvent a mauvaise grce, et tombe dans une affectation mendie,
plutt pour remplir ce nouvel usage qui passe en prcepte, que pour
aucun besoin qu'en puisse avoir le sujet. Ainsi dans le troisime acte
de _Pompe_, Achore, aprs avoir rendu compte  Charmion de la
rception que Csar a faite au Roi quand il lui a prsent la tte de
ce hros, demeure sur le thtre, o il voit venir l'un et l'autre,
seulement pour entendre ce qu'ils diront, et le rapporter  Clopatre.
Ammon[396] fait la mme chose au quatrime d'_Andromde_, en faveur de
Phine, qui se retire  la vue du Roi et de toute sa cour, qu'il voit
arriver. Ces personnages qui deviennent muets lient assez mal les
scnes, o ils ont si peu de part qu'ils n'y sont compts pour rien.
Autre chose est quand ils se tiennent cachs pour s'instruire de
quelque secret d'importance par le moyen de ceux qui parlent, et qui
croient n'tre entendus de personne; car alors l'intrt qu'ils ont 
ce qui se dit, joint  une curiosit raisonnable d'apprendre ce qu'ils
ne peuvent savoir d'ailleurs, leur donne grande part en l'action
malgr leur silence; mais, en ces deux exemples, Ammon et Achore
mlent une prsence si froide aux scnes qu'ils coutent, qu' ne rien
dguiser, quelque couleur que je leur donne pour leur servir de
prtexte, ils ne s'arrtent que pour les lier avec celles qui les
prcdent, tant l'une et l'autre pice s'en peut aisment passer.

  [396] Dans les ditions publies par Pierre Corneille on lit ici
  et un peu plus loin, au lieu de ce nom, celui de Timante, autre
  personnage d'_Andromde_; mais c'est par suite d'une confusion
  vidente. Elle n'a pas chapp  Thomas Corneille; en 1692 il a
  corrig ce passage, et son texte a t suivi par tous les
  diteurs.

Bien que l'action du pome dramatique doive avoir son unit, il y faut
considrer deux parties: le noeud et le dnouement. _Le noeud est
compos_, selon Aristote, _en partie de ce qui s'est pass hors du
thtre avant le commencement de l'action qu'on y dcrit et en partie
de ce qui s'y passe; le reste appartient au dnouement_. _Le
changement d'une fortune en l'autre fait la sparation de ces deux
parties. Tout ce qui le prcde est de la premire; et ce changement
avec ce qui le suit regarde l'autre[397]._ Le noeud dpend
entirement du choix et de l'imagination industrieuse du pote; et
l'on n'y peut donner de rgle, sinon qu'il y doit ranger toutes choses
selon le vraisemblable ou le ncessaire, dont j'ai parl dans le
second Discours;  quoi j'ajoute un conseil, de s'embarrasser le moins
qu'il lui est possible de choses arrives avant l'action qui se
reprsente. Ces narrations importunent d'ordinaire, parce qu'elles ne
sont pas attendues, et qu'elles gnent l'esprit de l'auditeur, qui est
oblig de charger sa mmoire de ce qui s'est fait dix ou douze ans
auparavant[398], pour comprendre ce qu'il voit reprsenter; mais
celles qui se font des choses qui arrivent et se passent derrire le
thtre, depuis l'action commence, font toujours un meilleur effet,
parce qu'elles sont attendues avec quelque curiosit, et font partie
de cette action qui se reprsente. Une des raisons qui donne tant
d'illustres suffrages  _Cinna_ pour le mettre au-dessus de ce que
j'ai fait, c'est qu'il n'y a aucune narration du pass, celle qu'il
fait de sa conspiration  milie tant plutt un ornement qui
chatouille l'esprit des spectateurs qu'une instruction ncessaire de
particularits qu'ils doivent savoir et imprimer dans leur mmoire
pour l'intelligence de la suite. milie leur fait assez connotre dans
les deux premires scnes qu'il conspiroit contre Auguste en sa
faveur; et quand Cinna lui diroit tout simplement que les conjurs
sont prts au lendemain, il avanceroit autant pour l'action que par
les cent vers qu'il emploie  lui rendre compte, et de ce qu'il leur a
dit, et de la manire dont ils l'ont reu. Il y a des intrigues qui
commencent ds la naissance du hros, comme celui d'_Hraclius_; mais
ces grands efforts d'imagination en demandent un extraordinaire 
l'attention du spectateur, et l'empchent souvent de prendre un
plaisir entier aux premires reprsentations, tant ils le fatiguent.

  [397] [Grec: Ta men exthen kai enia tn esthen pollakis h
  desis, to de loipon h lusis. Leg de desin men einai tn ap'
  archs mechri toutou tou merous o eschaton estin, ex hou
  metabainei eis dustuchian  eis eutuchian, lusin de tn apo ts
  archs ts metabases mechri telous.] (Aristote, _Potique_,
  chapitre XVIII, 1.)

  [398] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): de ce qui s'est fait il y a
  dix ou douze ans.

Dans le dnouement je trouve deux choses  viter, le simple
changement de volont, et la machine. Il n'y a pas grand artifice 
finir un pome, quand celui qui a fait obstacle aux desseins des
premiers acteurs, durant quatre actes, en dsiste au cinquime, sans
aucun vnement notable qui l'y oblige: j'en ai parl au premier
Discours[399], et n'y ajouterai rien ici. La machine n'a pas plus
d'adresse quand elle ne sert qu' faire descendre un Dieu pour
accommoder toutes choses, sur le point que les acteurs ne savent plus
comment les terminer. C'est ainsi qu'Apollon agit dans l'_Oreste_: ce
prince et son ami Pylade, accuss par Tyndare et Mnlas de la mort de
Clytemnestre, et condamns  leur poursuite, se saisissent d'Hlne et
d'Hermione: ils tuent ou croient tuer la premire, et menacent d'en
faire autant de l'autre, si on ne rvoque l'arrt prononc contre eux.
Pour apaiser ces troubles, Euripide ne cherche point d'autre finesse
que de faire descendre Apollon du ciel, qui d'autorit absolue ordonne
qu'Oreste pouse Hermione, et Pylade lectre; et de peur que la mort
d'Hlne n'y servt d'obstacle, n'y ayant pas d'apparence qu'Hermione
poust Oreste qui venoit de tuer sa mre, il leur apprend qu'elle
n'est pas morte, et qu'il l'a drobe  leurs coups, et enleve au
ciel dans l'instant qu'ils pensoient la tuer. Cette sorte de machine
est entirement hors de propos, n'ayant aucun fondement sur le reste
de la pice, et fait un dnouement vicieux. Mais je trouve un peu de
rigueur au sentiment d'Aristote, qui met en mme rang le char dont
Mde se sert pour s'enfuir de Corinthe aprs la vengeance qu'elle a
prise de Cron. Il me semble que c'en est un assez grand fondement que
de l'avoir faite magicienne, et d'en avoir rapport dans le pome des
actions autant au-dessus des forces de la nature que celle-l. Aprs
ce qu'elle a fait pour Jason  Colchos, aprs qu'elle a rajeuni son
pre son depuis son retour, aprs qu'elle a attach des feux
invisibles au prsent qu'elle a fait  Cruse, ce char volant n'est
point hors de la vraisemblance; et ce pome n'a point besoin d'autre
prparation pour cet effet extraordinaire. Snque lui en donne une
par ce vers, que Mde dit  sa nourrice:

    _Tuum quoque ipsa corpus hinc mecum aveham_[400];

et moi, par celui-ci qu'elle dit  ge:

    Je vous suivrai demain par un chemin nouveau[401].

Ainsi la condamnation d'Euripide, qui ne s'y est servi d'aucune
prcaution, peut tre juste, et ne retomber ni sur Snque, ni sur
moi; et je n'ai point besoin de contredire Aristote pour me justifier
sur cet article.

  [399] Voyez plus haut, p. 28.

  [400] Vers 974.

  [401] Vers 1279.

De l'action je passe aux actes, qui en doivent contenir chacun une
portion, mais non pas si gale qu'on n'en rserve plus pour le dernier
que pour les autres, et qu'on n'en puisse moins donner au premier
qu'aux autres. On peut mme ne faire autre chose dans ce premier
que[402] peindre les moeurs des personnages, et marquer  quel point
ils en sont de l'histoire qu'on va reprsenter[403]. Aristote n'en
prescrit point le nombre; Horace le borne  cinq; et bien qu'il
dfende d'y en mettre moins[404], les Espagnols s'opinitrent 
l'arrter  trois, et les Italiens font souvent la mme chose. Les
Grecs les distinguoient par le chant du choeur, et comme je trouve
lieu de croire qu'en quelques-uns de leurs pomes ils le faisoient
chanter plus de quatre fois, je ne voudrois pas rpondre qu'ils ne les
poussassent jamais au del de cinq. Cette manire de les distinguer
toit plus incommode que la ntre; car ou l'on prtoit attention  ce
que chantoit le choeur, ou l'on n'y en prtoit point: si l'on y en
prtoit, l'esprit de l'auditeur toit trop tendu, et n'avoit aucun
moment pour se dlasser; si l'on n'y en prtoit point, son attention
toit trop dissipe par la longueur du chant, et lorsqu'un autre acte
commenoit, il avoit besoin d'un effort de mmoire pour rappeler en
son imagination ce qu'il avoit dj vu[405], et en quel point l'action
toit demeure. Nos violons n'ont aucune de ces deux incommodits:
l'esprit de l'auditeur se relche durant qu'ils jouent, et rflchit
mme sur ce qu'il a vu, pour le louer ou le blmer, suivant qu'il lui
a plu ou dplu; et le peu qu'on les laisse jouer lui en laisse les
ides si rcentes, que quand les acteurs reviennent, il n'a point
besoin de se faire d'effort pour rappeler et renouer son attention.

  [402] VAR. (dit. de 1660-1664): On peut mme n'y faire autre
  chose que, etc.

  [403] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): Qu'on va reprsenter et qui
  a quelquefois commenc longtemps auparavant.

  [404] _Neve minor, neu sit quinto productior actu
        Fabula...._
        (Horace, _Art potique_, v. 189, 190.)

  [405] VAR. (dit. de 1660-1664): Il avoit besoin d'un effort
  d'esprit pour y rappeler ce qu'il avoit dj vu.

Le nombre des scnes dans chaque acte ne reoit aucune rgle; mais
comme tout l'acte doit avoir une certaine quantit de vers qui
proportionne sa dure  celle des autres, on y peut mettre plus ou
moins de scnes, selon qu'elles sont plus ou moins longues, pour
employer le temps que tout l'acte ensemble doit consumer. Il faut,
s'il se peut, y rendre raison de l'entre et de la sortie de chaque
acteur; surtout pour la sortie je tiens cette rgle indispensable, et
il n'y a rien de si mauvaise grce qu'un acteur qui se retire du
thtre seulement parce qu'il n'a plus de vers  dire.

Je ne serois pas si rigoureux pour les entres. L'auditeur attend
l'acteur; et bien que le thtre reprsente la chambre ou le cabinet
de celui qui parle, il ne peut toutefois s'y montrer qu'il ne vienne
de derrire la tapisserie, et il n'est pas toujours ais de rendre
raison de ce qu'il vient de faire en ville avant que de rentrer chez
lui, puisque mme quelquefois il est vraisemblable qu'il n'en est pas
sorti. Je n'ai vu personne se scandaliser de voir milie commencer
_Cinna_ sans dire pourquoi elle vient dans sa chambre: elle est
prsume y tre avant que la pice commence, et ce n'est que la
ncessit de la reprsentation qui la fait sortir de derrire le
thtre pour y venir. Ainsi je dispenserois volontiers de cette
rigueur toutes les premires scnes de chaque acte, mais non pas les
autres, parce qu'un acteur occupant une fois le thtre, aucun n'y
doit entrer qui n'aye sujet de parler  lui, ou du moins qui
n'ait[406] lieu de prendre l'occasion quand elle s'offre. Surtout
lorsqu'un acteur entre deux fois dans un acte, soit dans la comdie,
soit dans la tragdie, il doit absolument ou faire juger qu'il
reviendra bientt quand il sort la premire fois, comme Horace dans le
second acte[407] et Julie dans le troisime de la mme pice, ou
donner raison en rentrant pourquoi il revient sitt.

  [406] Ici, contre l'usage le plus ordinaire de Corneille, on lit
  _ait_, au lieu de la forme _aye_, qui est  la ligne prcdente.
  Le mot est imprim de mme, avec cette double orthographe _aye_ et
  _ait_, dans les ditions de 1660-1668.

  [407] VAR. (dit. de 1660): le deuxime acte.

Aristote veut que la tragdie bien faite soit belle et capable de plaire
sans le secours des comdiens, et hors de la reprsentation[408]. Pour
faciliter ce plaisir au lecteur, il ne faut non plus gner son esprit
que celui du spectateur, parce que l'effort qu'il est oblig de se faire
pour la concevoir et se la reprsenter[409] lui-mme dans son esprit
diminue la satisfaction qu'il en doit recevoir. Ainsi je serois d'avis
que le pote prt grand soin de marquer  la marge[410] les menues
actions qui ne mritent pas qu'il en charge ses vers, et qui leur
teroient mme quelque chose de leur dignit, s'il se ravaloit  les
exprimer. Le comdien y supple aisment sur le thtre; mais sur le
livre on seroit assez souvent rduit  deviner, et quelquefois mme on
pourroit deviner mal,  moins que d'tre instruit par l de ces petites
choses. J'avoue que ce n'est pas l'usage des anciens; mais il faut
m'avouer aussi que faute de l'avoir pratiqu, ils nous laissent beaucoup
d'obscurits dans leurs pomes, qu'il n'y a que les matres de l'art qui
puissent dvelopper; encore ne sais-je s'ils en viennent  bout toutes
les fois qu'ils se l'imaginent. Si nous nous assujettissions  suivre
entirement leur mthode, il ne faudroit mettre aucune distinction
d'actes ni de scnes, non plus que les Grecs. Ce manque est souvent
cause que je ne sais combien il y a d'actes dans leurs pices, ni si 
la fin d'un acte un acteur se retire pour laisser chanter le choeur, ou
s'il demeure sans action cependant qu'il chante, parce que ni eux ni
leurs interprtes n'ont daign nous en donner un mot d'avis  la
marge[411].

  [408] Voyez le chapitre XXVI de la _Potique_.

  [409] VAR. (dit. de 1660-1664): et la reprsenter.

  [410] Ces indications se trouvent effectivement imprimes  la
  marge dans la plupart des premires ditions des pices spares
  et dans l'dition in-folio du _Thtre_ de Corneille (1663).

  [411] En gnral Corneille a plus dvelopp ces indications de
  mise en scne dans la premire dition de chacune de ses pices
  que dans les rimpressions qu'il en a faites.

Nous avons encore une autre raison particulire de ne pas ngliger ce
petit secours comme ils ont fait: c'est que l'impression met nos
pices entre les mains des comdiens qui courent les provinces[412],
que nous ne pouvons avertir que par l de ce qu'ils ont  faire, et
qui feroient d'tranges contre-temps, si nous ne leur aidions par ces
notes. Ils se trouveroient bien embarrasss au cinquime acte des
pices qui finissent heureusement, et o nous rassemblons tous les
acteurs sur notre thtre; ce que ne faisoient pas les anciens: ils
diroient souvent  l'un ce qui s'adresse  l'autre, principalement
quand il faut que le mme acteur parle  trois ou quatre l'un aprs
l'autre. Quand il y a quelque commandement  faire  l'oreille, comme
celui de Clopatre  Laonice pour lui aller querir du poison[413], il
faudroit un _a parte_ pour l'exprimer en vers, si l'on se vouloit
passer de ces avis en marge; et l'un me semble beaucoup plus
insupportable que les autres, qui nous donnent le vrai et unique moyen
de faire, suivant le sentiment d'Aristote, que la tragdie soit aussi
belle  la lecture qu' la reprsentation, en rendant facile 
l'imagination du lecteur tout ce que le thtre prsente  la vue des
spectateurs.

  [412] VAR. (dit. de 1660): des comdiens des provinces.

  [413] Voyez la scne III du Ve acte de _Rodogune_.

La rgle de l'unit de jour a son fondement sur ce mot d'Aristote,
_que la tragdie doit renfermer la dure de son action dans un tour du
soleil, ou tcher de ne le passer pas de beaucoup_[414]. Ces paroles
donnent lieu  cette dispute fameuse, si elles doivent tre entendues
d'un jour naturel de vingt-quatre heures, ou d'un jour artificiel de
douze: ce sont deux opinions dont chacune a des partisans
considrables; et pour moi, je trouve qu'il y a des sujets si malaiss
 renfermer en si peu de temps, que non-seulement je leur accorderois
les vingt-quatre heures entires, mais je me servirois mme de la
licence que donne ce philosophe de les excder un peu, et les
pousserois sans scrupule jusqu' trente. Nous avons une maxime en
droit qu'il faut largir la faveur, et restreindre[415] les rigueurs,
_odia restringenda, favores ampliandi_; et je trouve qu'un auteur est
assez gn par cette contrainte, qui a forc quelques-uns de nos
anciens d'aller jusqu' l'impossible. Euripide, dans _les
Suppliantes_, fait partir Thse d'Athnes avec une arme, donner une
bataille devant les murs de Thbes, qui en toient loigns de douze
ou quinze lieues, et revenir victorieux en l'acte suivant; et depuis
qu'il est parti jusqu' l'arrive du messager qui vient faire le rcit
de sa victoire, thra et le choeur n'ont que trente-six vers 
dire[416]. C'est assez bien employ[417] un temps si court. Eschyle
fait revenir Agamemnon de Troie avec une vitesse encore toute autre.
Il toit demeur d'accord avec Clytemnestre sa femme que sitt que
cette ville seroit prise, il le lui feroit savoir par des flambeaux
disposs de montagne en montagne, dont le second s'allumeroit
incontinent  la vue du premier, le troisime  la vue du second, et
ainsi du reste; et par ce moyen elle devoit apprendre cette grande
nouvelle ds la mme nuit. Cependant  peine l'a-t-elle apprise par
ces flambeaux allums, qu'Agamemnon arrive, dont il faut que le
navire, quoique battu d'une tempte, si j'ai bonne mmoire[418], aye
t aussi vite, que l'oeil  dcouvrir ces lumires. _Le Cid_ et
_Pompe_, o les actions sont un peu prcipites, sont bien loigns
de cette licence; et s'ils forcent la vraisemblance commune en quelque
chose, du moins ils ne vont point jusqu' de telles impossibilits.

  [414] [Grec: H men gar hoti malista peiratai hupo mian periodon
  hliou einai  mikron exallattein.] (Aristote, _Potique_, chap.
  V, 4.)

  [415] Dans ce passage _restreindre_ est crit ainsi; mais dans
  l'dition de 1663 il y a _rtraindre_, comme plus haut (voyez p.
  35 et note 2).

  [416] Voyez _les Suppliantes_ d'Euripide, v. 598-634. Du reste
  thra ne dit rien et ne fait qu'couter le choeur divis en deux
  parties.

  [417] C'est le texte de toutes les ditions donnes par P.
  Corneille et encore de celle qui a t publie par son frre en
  1692.

  [418] Corneille a bonne mmoire: le hraut qui prcde Agamemnon
  et annonce sa venue raconte assez longuement la tempte  laquelle
  il a chapp. Voyez l'_Agamemnon_ d'Eschyle, v. 650 et suivants.

Beaucoup dclament contre cette rgle, qu'ils nomment tyrannique, et
auroient raison, si elle n'toit fonde que sur l'autorit d'Aristote;
mais ce qui la doit faire accepter, c'est la raison naturelle qui lui
sert d'appui. Le pome dramatique est une imitation, ou pour en mieux
parler, un portrait des actions des hommes; et il est hors de doute
que les portraits sont d'autant plus excellents qu'ils ressemblent
mieux  l'original. La reprsentation dure deux heures, et
ressembleroient parfaitement, si l'action qu'elle reprsente n'en
demandoit pas davantage pour sa ralit. Ainsi ne nous arrtons point
ni aux douze, ni aux vingt-quatre heures; mais resserrons l'action du
pome dans la moindre dure qu'il nous sera possible, afin que sa
reprsentation ressemble mieux et soit plus parfaite. Ne donnons, s'il
se peut,  l'une que les deux heures que l'autre remplit. Je ne crois
pas que _Rodogune_ en demande gure davantage, et peut-tre qu'elles
suffiroient pour _Cinna_. Si nous ne pouvons la renfermer dans ces
deux heures, prenons-en quatre, six, dix, mais ne passons pas de
beaucoup les vingt-quatre, de peur de tomber dans le drglement, et
de rduire tellement le portrait en petit, qu'il n'aye plus ses
dimensions proportionnes, et ne soit qu'imperfection.

Surtout je voudrois laisser cette dure  l'imagination des auditeurs,
et ne dterminer jamais le temps qu'elle emporte, si le sujet n'en
avoit besoin, principalement quand la vraisemblance y est un peu
force comme au _Cid_, parce qu'alors cela ne sert qu' les avertir de
cette prcipitation. Lors mme que rien n'est violent dans un pome
par la ncessit d'obir  cette rgle, qu'est-il besoin de marquer 
l'ouverture du thtre que le soleil se lve, qu'il est midi au
troisime acte, et qu'il se couche  la fin du dernier? C'est une
affectation qui ne fait qu'importuner; il suffit d'tablir la
possibilit de la chose dans le temps o on la renferme, et qu'on le
puisse trouver aisment, si on[419] y veut prendre garde, sans y
appliquer l'esprit malgr soi[420]. Dans les actions mme qui n'ont
point plus de dure que la reprsentation, cela seroit de mauvaise
grce si l'on marquoit d'acte en acte qu'il s'est pass une demie
heure[421] de l'un  l'autre.

  [419] VAR. (dit. de 1668): si l'on.

  [420] VAR. (dit. de 1660-1664): Qui ne fait que l'importuner....
  et qu'il le puisse trouver aisment, s'il y veut prendre garde,
  sans y appliquer son esprit malgr lui.--Le changement fait en
  1682 tait une correction ncessaire; dans les premires ditions
  de ce discours, Corneille avait construit la phrase comme si, au
  commencement du paragraphe, il avait employ le mot _auditeur_ au
  singulier, et non au pluriel.

  [421] Telle est l'orthographe de Corneille. Voyez le _Lexique_.

Je rpte ce que j'ai dit ailleurs[422], que quand nous prenons un
temps plus long, comme de dix heures, je voudrois que les huit qu'il
faut perdre se consumassent dans les intervalles des actes, et que
chacun d'eux n'et en son particulier que ce que la reprsentation en
consume, principalement lorsqu'il y a liaison de scnes perptuelle;
car cette liaison ne souffre point de vide entre deux scnes. J'estime
toutefois que le cinquime, par un privilge particulier, a quelque
droit de presser un peu le temps, en sorte que la part de l'action
qu'il reprsente en tienne davantage qu'il n'en faut pour sa
reprsentation. La raison en est que le spectateur est alors dans
l'impatience de voir la fin, et que quand elle dpend d'acteurs qui
sont sortis du thtre, tout l'entretien qu'on donne  ceux qui y
demeurent en attendant de leurs nouvelles ne fait que languir, et
semble demeurer sans action[423]. Il est hors de doute que depuis que
Phocas est sorti au cinquime d'_Hraclius_ jusqu' ce qu'Amyntas
vienne raconter sa mort, il faut plus de temps pour ce qui se fait
derrire le thtre que pour le rcit des vers qu'Hraclius, Martian
et Pulchrie emploient  plaindre leur malheur. Prusias et Flaminius,
dans celui de _Nicomde_, n'ont pas tout le loisir dont ils auroient
besoin pour se rejoindre sur la mer, consulter ensemble, et revenir 
la dfense de la Reine; et le Cid n'en a pas assez pour se battre
contre don Sanche durant l'entretien de l'Infante avec Lonor et de
Chimne avec Elvire. Je l'ai bien vu, et n'ai point fait de scrupule
de cette prcipitation, dont peut-tre on trouveroit plusieurs
exemples chez les anciens; mais ma paresse, dont j'ai dj parl, me
fera contenter de celui-ci, qui est de Trence dans l'_Andrienne_.
Simon y fait entrer Pamphile son fils chez Glycre, pour en faire
sortir le vieillard Criton, et s'claircir avec lui de la naissance de
sa matresse, qui se trouve fille de Chrms. Pamphile y entre, parle
 Criton, le prie de le servir, revient avec lui; et durant cette
entre, cette prire, et cette sortie, Simon et Chrms, qui demeurent
sur le thtre, ne disent que chacun un vers, qui ne sauroit donner
tout au plus  Pamphile que le loisir de demander o est Criton, et
non pas de parler  lui, et lui dire les raisons qui le doivent porter
 dcouvrir en sa faveur ce qu'il sait de la naissance de cette
inconnue.

  [422] Dans l'_Examen_ de _Mlite_ (p. 141), qui prcde le prsent
  Discours dans les ditions donnes par Corneille. Voyez la note 1
  de la p. 13.

  [423] VAR. (dit. de 1660): sans actions.

Quand la fin de l'action dpend d'acteurs qui n'ont point quitt le
thtre, et ne font point attendre de leurs nouvelles, comme dans
_Cinna_ et dans _Rodogune_, le cinquime acte n'a point besoin de ce
privilge, parce qu'alors toute l'action est en vue; ce qui n'arrive
pas quand il s'en passe une partie derrire le thtre depuis qu'il
est commenc. Les autres actes ne mritent point la mme grce. S'il
ne s'y trouve pas assez de temps pour y faire rentrer un acteur qui en
est sorti, ou pour faire savoir ce qu'il a fait depuis cette sortie,
on peut attendre  en rendre compte en l'acte suivant; et le violon,
qui les distingue l'un de l'autre, en peut consumer autant qu'il en
est besoin; mais dans le cinquime, il n'y a point de remise:
l'attention est puise, et il faut finir.

Je ne puis oublier que, bien qu'il nous faille rduire toute l'action
tragique en un jour, cela n'empche pas que la tragdie ne fasse
connotre par narration, ou par quelque autre manire plus
artificieuse, ce qu'a fait son hros en plusieurs annes, puisqu'il y
en a dont le noeud consiste en l'obscurit de sa naissance qu'il
faut claircir, comme _OEdipe_. Je ne rpterai point que, moins on se
charge d'actions passes, plus on a l'auditeur propice par le peu de
gne qu'on lui donne, en lui rendant toutes les choses prsentes, sans
demander aucune rflexion  sa mmoire que pour ce qu'il a vu; mais je
ne puis oublier que c'est un grand ornement pour un pome que le choix
d'un jour illustre et attendu depuis quelque temps. Il ne s'en
prsente pas toujours des occasions; et dans tout ce que j'ai fait
jusqu'ici[424], vous n'en trouverez de cette nature que quatre: celui
d'_Horace_[425], o deux peuples devoient dcider de leur empire par
une bataille; celui de _Rodogune_[426], d'_Andromde_, et de _Don
Sanche_. Dans _Rodogune_, c'est un jour choisi par deux souverains
pour l'effet d'un trait de paix entre leurs couronnes ennemies, pour
une entire rconciliation de deux rivales par un mariage, et pour
l'claircissement d'un secret de plus de vingt ans, touchant le droit
d'anesse entre deux princes gmeaux dont dpend le royaume, et le
succs de leur amour. Celui d'_Andromde_ et de _Don Sanche_ ne sont
pas de moindre considration; mais comme je le viens de dire[427], les
occasions ne s'en offrent pas souvent; et dans le reste de mes
ouvrages, je n'ai pu choisir des jours remarquables que par ce que le
hasard y fait arriver, et non pas par l'emploi o l'ordre public les
aye destins de longue main.

  [424] VAR. (dit. de 1660): et dans mes deux premiers volumes.

  [425] VAR. (dit. de 1660): Vous n'en trouverez de cette nature
  que celui d'_Horace_, etc.

  [426] Devant les mots: Celui de _Rodogune_, etc., l'dition de
  1660 ajoute: Ce dernier (volume) en a trois, celui de _Rodogune_,
  etc.

  [427] VAR. (dit. de 1660-1668): Mais comme je viens de dire.

Quant  l'unit de lieu, je n'en trouve aucun prcepte ni dans
Aristote ni dans Horace. C'est ce qui porte quelques-uns  croire que
la rgle ne s'en est tablie qu'en consquence de l'unit de
jour[428], et  se persuader ensuite qu'on le peut tendre jusques o
un homme peut aller et revenir en vingt-quatre heures. Cette opinion
est un peu licencieuse; et si l'on faisoit aller un acteur en poste,
les deux cts du thtre pourroient reprsenter Paris et Rouen[429].
Je souhaiterois, pour ne point gner du tout le spectateur, que ce
qu'on fait reprsenter devant lui en deux heures se pt passer en
effet en deux heures, et que ce qu'on lui fait voir sur un thtre
qui ne change point, pt s'arrter dans une chambre ou dans une salle,
suivant le choix qu'on en auroit fait; mais souvent cela est si
malais, pour ne pas dire impossible[430], qu'il faut de ncessit
trouver quelque largissement pour le lieu, comme pour le temps. Je
l'ai fait voir exact dans _Horace_, dans _Polyeucte_ et dans _Pompe_;
mais il faut pour cela ou n'introduire qu'une femme, comme dans
_Polyeucte_, ou que les deux qu'on introduit ayent tant d'amiti l'une
pour l'autre, et des intrts si conjoints, qu'elles puissent tre
toujours ensemble, comme dans l'_Horace_, ou qu'il leur puisse arriver
comme dans _Pompe_, o l'empressement de la curiosit naturelle fait
sortir de leurs appartements Clopatre au second acte, et Cornlie au
cinquime, pour aller jusque dans la grande salle du palais du Roi
au-devant des nouvelles qu'elles attendent. Il n'en va pas de mme
dans _Rodogune_: Clopatre et elle ont des intrts trop divers pour
expliquer leurs plus secrtes penses en mme lieu. Je pourrois en
dire ce que j'ai dit de _Cinna_, o en gnral tout se passe dans
Rome, et en particulier moiti dans le cabinet d'Auguste, et moiti
chez milie. Suivant cet ordre, le premier acte de cette tragdie
seroit dans l'antichambre de Rodogune, le second dans la chambre de
Clopatre, le troisime dans celle de Rodogune; mais si le quatrime
peut commencer chez cette princesse, il n'y peut achever, et ce que
Clopatre y dit  ses deux fils l'un aprs l'autre y seroit mal plac.
Le cinquime a besoin d'une salle d'audience o un grand peuple puisse
tre prsent. La mme chose se rencontre dans _Hraclius_. Le premier
acte seroit fort bien dans le cabinet de Phocas, et le second chez
Lontine; mais si le troisime commence chez Pulchrie, il n'y peut
achever, et il est hors d'apparence que Phocas dlibre dans
l'appartement de cette princesse de la perte de son frre.

  [428] Nous avons adopt la leon des ditions de 1660-1668; elle
  nous parat prfrable  celle de l'dition de 1682, o on lit:
  l'unit du jour.

  [429] Corneille a bien fait de supposer que l'acteur va en poste,
  car, en employant les moyens de transport habituels, il lui aurait
  alors fallu quatre jours pour aller et venir. C'est ce que prouve
  le passage suivant d'un placard publi par M. Ph. Salmon dans les
  _Archives du bibliophile_ du libraire Claudin (8e anne, 1860, n
  33, p. 357):

  De par le Roi,

  On fait  savoir que les coches et carrosses de Paris  Rouen, et
  de Rouen  Paris, logent prsentement  la rue Saint-Denis devant
  l'Htel Saint-Chaumont o pend pour enseigne _l'image sainte
  Marguerite_; et  Rouen  la _Truie qui file_ rue Martainville. Et
  commenceront les premiers dparts le vingt-troisime mars mil six
  cent quarante-sept, cinq heures du matin prcisment, pour arriver
  aux dits lieux en deux jours.

  [430] VAR. (dit. de 1660-1668): pour ne dire impossible.

Nos anciens, qui faisoient parler leurs rois en place publique,
donnoient assez aisment l'unit rigoureuse de lieu  leurs tragdies.
Sophocle toutefois ne l'a pas observe dans son _Ajax_, qui sort du
thtre afin de trouver[431] un lieu cart pour se tuer, et s'y tue 
la vue du peuple; ce qui fait juger aisment que celui o il se tue
n'est pas le mme que celui d'o on l'a vu sortir, puisqu'il n'en est
sorti que pour en choisir un autre.

  [431] VAR. (dit. de 1660-1668): afin de chercher.

Nous ne prenons pas la mme libert de tirer les rois et les
princesses de leurs appartements; et comme souvent la diffrence et
l'opposition des intrts de ceux qui sont logs dans le mme palais
ne souffrent pas qu'ils fassent leurs confidences et ouvrent leurs
secrets en mme chambre, il nous faut chercher quelque autre
accommodement pour l'unit de lieu, si nous la voulons conserver dans
tous nos pomes: autrement il faudroit prononcer contre beaucoup de
ceux que nous voyons russir avec clat.

Je tiens donc qu'il faut chercher cette unit exacte autant qu'il est
possible; mais comme elle ne s'accommode pas avec toute sorte de
sujets, j'accorderois trs-volontiers que ce qu'on feroit passer en
une seule ville auroit l'unit de lieu. Ce n'est pas que je voulusse
que le thtre reprsentt cette ville toute entire, cela seroit un
peu trop vaste, mais seulement deux ou trois lieux particuliers
enferms dans l'enclos de ses murailles. Ainsi la scne de _Cinna_ ne
sort point de Rome, et est tantt l'appartement d'Auguste dans son
palais, et tantt la maison d'milie. _Le Menteur_ a les Tuileries et
la place Royale dans Paris, et _la Suite_ fait voir la prison et le
logis de Mlisse dans Lyon. _Le Cid_ multiplie encore davantage les
lieux particuliers sans quitter Sville; et, comme la liaison de
scnes n'y est pas garde, le thtre, ds le premier acte, est la
maison de Chimne, l'appartement de l'Infante dans le palais du Roi,
et la place publique; le second y ajoute la chambre du Roi; et sans
doute il y a quelque excs dans cette licence. Pour rectifier en
quelque faon cette duplicit de lieu quand elle est invitable, je
voudrois qu'on ft deux choses: l'une, que jamais on ne changet[432]
dans le mme acte, mais seulement de l'un  l'autre, comme il se fait
dans les trois premiers de _Cinna_; l'autre, que ces deux lieux
n'eussent point besoin de diverses dcorations, et qu'aucun des deux
ne ft jamais nomm, mais seulement le lieu gnral o tous les deux
sont compris, comme Paris, Rome, Lyon, Constantinople, etc. Cela
aideroit  tromper l'auditeur, qui ne voyant rien qui lui marqut la
diversit des lieux, ne s'en apercevroit pas,  moins d'une rflexion
malicieuse et critique, dont il y en a peu qui soient capables, la
plupart s'attachant avec chaleur  l'action qu'ils voient reprsenter.
Le plaisir qu'ils y prennent est cause qu'ils n'en veulent pas
chercher le peu de justesse pour s'en dgoter; et ils ne le
reconnoissent que par force, quand il est trop visible, comme dans _le
Menteur_ et _la Suite_, o les diffrentes dcorations font
reconnotre cette duplicit de lieu, malgr qu'on en ait[433].

  [432] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): on n'en changet.

  [433] Le mot est crit ainsi dans toutes les ditions, de 1660 
  1682.

Mais comme les personnes qui ont des intrts opposs ne peuvent pas
vraisemblablement expliquer leurs secrets en mme place, et qu'ils
sont quelquefois introduits dans le mme acte avec liaison de scnes
qui emporte ncessairement cette unit, il faut trouver un moyen qui
la rende compatible avec cette contradiction qu'y forme la
vraisemblance rigoureuse, et voir comment pourra subsister le
quatrime acte de _Rodogune_, et le troisime d'_Hraclius_, o j'ai
dj marqu cette rpugnance du ct des deux personnes ennemies qui
parlent en l'un et en l'autre. Les[434] jurisconsultes admettent des
fictions de droit; et je voudrois,  leur exemple, introduire des
fictions de thtre, pour tablir un lieu thtral qui ne seroit ni
l'appartement de Clopatre, ni celui de Rodogune dans la pice qui
porte ce titre, ni celui de Phocas, de Lontine, ou de Pulchrie, dans
_Hraclius_; mais une salle sur laquelle ouvrent ces divers
appartements,  qui j'attribuerois deux privilges: l'un, que chacun
de ceux qui y parleroient ft prsum y parler avec le mme secret que
s'il toit dans sa chambre; l'autre, qu'au lieu que dans l'ordre
commun il est quelquefois de la biensance que ceux qui occupent le
thtre aillent trouver ceux qui sont dans leur cabinet pour parler 
eux, ceux-ci pussent les venir trouver sur le thtre, sans choquer
cette biensance, afin de conserver l'unit de lieu et la liaison des
scnes. Ainsi Rodogune dans le premier acte vient trouver Laonice,
qu'elle devroit mander pour parler  elle; et dans le quatrime
Clopatre vient trouver Antiochus au mme lieu o il vient de flchir
Rodogune, bien que, dans l'exacte vraisemblance, ce prince devroit
aller chercher sa mre dans son cabinet, puisqu'elle hait trop cette
princesse pour venir parler  lui dans son appartement, o la premire
scne fixeroit le reste de cet acte, si l'on n'apportoit ce
temprament dont j'ai parl,  la rigoureuse unit de lieu.

  [434] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): nos.

Beaucoup de mes pices[435] en manqueront si l'on ne veut point
admettre cette modration, dont je me contenterai toujours  l'avenir,
quand je ne pourrai satisfaire  la dernire rigueur de la rgle. Je
n'ai pu y en rduire que trois: _Horace_, _Polyeucte_ et _Pompe_. Si
je me donne trop d'indulgence dans les autres, j'en aurai encore
davantage pour ceux dont je verrai russir les ouvrages sur la scne
avec quelque apparence de rgularit. Il est facile aux spculatifs
d'tre svres; mais s'ils vouloient donner dix ou douze pomes de
cette nature au public, ils largiroient peut-tre les rgles encore
plus que je ne fais, sitt qu'ils auroient reconnu par l'exprience
quelle contrainte apporte leur exactitude, et combien de belles choses
elle bannit de notre thtre. Quoi qu'il en soit, voil mes opinions,
ou si vous voulez, mes hrsies touchant les principaux points de
l'art; et je ne sais point mieux accorder les rgles anciennes avec
les agrments modernes. Je ne doute point qu'il ne soit ais d'en
trouver de meilleurs moyens, et je serai tout prt de les suivre
lorsqu'on les aura mis en pratique aussi heureusement qu'on y a vu les
miens[436].

  [435] VAR. (dit. de 1660): toutes les pices de ce volume.

  [436] Dans l'dition de 1660, le Discours se termine par le
  paragraphe suivant: Au reste, je viens de m'apercevoir qu'en la
  page XXXIV du Discours que j'ai mis au-devant du second volume
  (voyez plus haut, p. 74, note 2), je me suis mpris, et ai cit
  pour un sujet de tragdie de la seconde espce, comme _OEdipe_,
  l'exemple de Thse, qui manifestement se doit ranger entre ceux
  de la troisime, tels que l'_Iphignie in Tauris_. C'est un effet
  d'un peu de prcipitation, qui ne rompt point le raisonnement en
  ce lieu-l; mais j'ai cru en devoir avertir le lecteur, afin qu'il
  ne s'y mprenne pas comme moi.




MLITE

COMDIE

1629




NOTICE.

    J'ai brl fort longtemps d'une amour assez grande,
    Et que jusqu'au tombeau je dois bien estimer,
    Puisque ce fut par l que j'appris  rimer.
    Mon bonheur commena quand mon me fut prise,
    Je gagnai de la gloire en perdant ma franchise;
    Charm de deux beaux yeux, _mon vers charma la cour_,
    Et ce que j'ai de nom je le dois  l'amour.


Si l'on rapproche de ces vers de l'_Excuse  Ariste_ le passage
suivant de l'examen de _Mlite_, o Corneille dit en parlant du succs
de sa pice: Il gala tout ce qui s'toit fait de plus beau
jusqu'alors et _me fit connotre  la cour_; il devient
trs-vraisemblable, par le propre tmoignage du pote, que son premier
amour lui inspira sa premire comdie.

Suivant une anecdote fort connue, qui s'est enrichie de dtails plus
prcis et de circonstances plus nombreuses  mesure qu'on s'est
loign davantage de l'poque  laquelle elle semble appartenir,
non-seulement _Mlite_ serait due  l'influence de l'amante de
Corneille, mais elle renfermerait le rcit exact de sa passion et
deviendrait de la sorte un prcieux lment de sa biographie.

Dans l'impossibilit o nous sommes de distinguer ici le vrai du faux,
nous nous contenterons d'exposer au lecteur la manire dont s'est
forme cette gracieuse tradition; il s'aventurera ensuite plus ou
moins loin, selon sa tmrit personnelle, sur la foi des guides que
nous lui indiquons sans oser lui garantir toujours leur exactitude.

Les _Nouvelles de la rpublique des lettres_ de janvier 1685[437]
contiennent un loge de Corneille, o cette anecdote est dj indique
en ces termes: Il ne songeoit  rien moins qu' la posie, et il
ignoroit lui-mme le talent extraordinaire qu'il y avoit, lorsqu'il
lui arriva une petite aventure de galanterie dont il s'avisa de faire
une pice de thtre en ajoutant quelque chose  la vrit.

  [437] Article X, p. 89.

Un peu plus tard, en 1708, Thomas, son frre, s'exprime ainsi, dans
son _Dictionnaire gographique_, au mot _Rouen_: Une aventure galante
lui fit prendre le dessein de faire une comdie pour y employer un
sonnet qu'il avoit fait pour une demoiselle qu'il aimoit.

Nous arrivons enfin au rcit le plus dtaill et le plus gnralement
rpandu; nous le trouvons dans une vie de Corneille, destine par
Fontenelle  faire partie d'une _Histoire du thtre franois_, et
compose par lui dans sa jeunesse, mais publie pour la premire fois
en 1729 par d'Olivet,  la suite de l'_Histoire de l'Acadmie_ de
Pellisson: Un jeune homme de ses amis, amoureux d'une demoiselle de
la mme ville (de Rouen), le mena chez elle. Le nouveau venu se rendit
plus agrable que l'introducteur. Le plaisir de cette aventure excita
dans M. Corneille un talent qu'il ne se connoissoit pas, et sur ce
lger sujet il fit la comdie de _Mlite_. En publiant lui-mme, en
1742, son _Histoire du thtre franois_, Fontenelle ajouta: La
demoiselle.... porta longtemps dans Rouen le nom de _Mlite_, nom
glorieux pour elle, et qui l'associoit  toutes les louanges que reut
son amant.

Dans un manuscrit de 1720, intitul _Athen Normannorum veteres ac
recentes, seu syllabus auctorum qui oriundi e Normannia_, conserv 
la Bibliothque de Caen sous le n 55, et dont je dois la
connaissance  M. Eugne Chatel, archiviste du Calvados, on lit
l'article suivant sur Mlite: _Melita_, nomen foemin cujusdam
nobilis rothomage.

L'existence de Mlite parat, on le voit, constate par un grand
nombre de tmoignages; seulement jusqu'ici nous ne la connaissons que
sous son nom de Parnasse, suivant une jolie expression de la
Fontaine. Un autre manuscrit de la Bibliothque de Caen, portant le
n 57, _Le Morri des Normands_, en deux tomes, par Joseph-Andr
Guiot de Rouen, _Supplment au dictionnaire de Morri, dition en X
volumes, pour ce qui concerne la province de Normandie et ses
illustres_, nous fait connatre son nom rel.

Dans l'article consacr  notre pote, on trouve au milieu de beaucoup
de redites le passage suivant: Sans la demoiselle Milet, trs-jolie
Rouennaise, Corneille peut-tre n'et pas sitt connu l'amour; sans
cette hrone aussi, peut-tre la France n'et jamais connu le talent
de Corneille. Puis vient l'anecdote raconte par Fontenelle, aprs
quoi Guiot reprend: Le plaisir de cette aventure dtermina Corneille
 faire la comdie de _Mlite_, anagramme du nom de sa matresse.

J'ajouterai, dit M. Emmanuel Gaillard, dans ses _Nouveaux dtails sur
Pierre Corneille_ publis en 1834, qu'elle demeurait  Rouen, rue aux
Juifs, n 15. Le fait m'a t attest par M. Dommey, ancien
greffier.

A ma prire, M. Francis Wadington a bien voulu examiner les registres
de la paroisse Saint-L, dont dpendait autrefois cette rue, afin de
tcher d'y dcouvrir quelque acte relatif  Mlle Milet;
malheureusement la recherche a t vaine, ce qui du reste peut fort
bien s'expliquer par le grand nombre de lacunes que les registres
prsentent: on n'y trouve ni l'anne 1601, ni les annes 1604-1608 et
1621-1666; il faut donc renoncer  ce moyen d'investigation et ne plus
esprer qu'en quelque heureux hasard.

Malgr l'intrt que nous inspire Mlle Milet, nous sommes forc
d'avouer qu'elle a une rivale, rivale obstine, qui lui dispute
encore,  l'heure qu'il est, le coeur du grand Corneille. Voici la
note que l'abb Granet a mise au bas du passage de l'_Excuse  Ariste_
que nous avons transcrit en commenant:

Il avoit aim trs-passionment une dame de Rouen, nomme Mme du
Pont, femme d'un matre des comptes de la mme ville, parfaitement
belle. Il l'avoit connue toute petite fille pendant qu'il tudioit 
Rouen au collge des Jsuites, et fit pour elle plusieurs petites
pices de galanterie, qu'il n'a jamais voulu rendre publiques,
quelques instances que lui aient faites ses amis; il les brla
lui-mme environ deux ans avant sa mort. Il lui communiquoit la
plupart de ses pices avant de les mettre au jour, et comme elle avoit
beaucoup d'esprit, elle les critiquoit fort judicieusement, de sorte
que M. Corneille a dit plusieurs fois qu'il lui toit redevable de
plusieurs endroits de ses premires pices[438].

  [438] _OEuvres diverses_, 1738, p. 144.

Je n'ai pu me procurer aucune espce de renseignement sur Mme du Pont;
mais j'ai appris, de M. Charles de Beaurepaire, que Thomas du Pont,
correcteur en la chambre des comptes de Normandie, figure dans les
registres de la cour depuis 1600 jusqu' 1666 inclusivement, ce qui
fait supposer que le pre et le fils, portant tous deux le mme
prnom, ont tour  tour occup cette charge.

Sans oser tre aussi affirmatif que M. Geruzez, qui dit en parlant de
Mlle Milet: Il est certain que la dame de ses penses devint la femme
d'un autre sous le nom de Mme du Pont[439], je serais assez port 
croire, malgr quelques contradictions apparentes, que les deux
rivales sont en ralit une seule et mme personne. L'abb Granet ne
s'lve point contre l'anecdote relative  Mlite, et les dtails
nouveaux qu'il donne ne la contredisent pas absolument. Serait-il
impossible que Corneille, aprs avoir connu Mlle Milet toute petite
fille, pendant qu'il tait encore au collge, l'et ensuite perdue de
vue, qu'il lui et t prsent par un jeune homme qui lui faisait la
cour, que le souvenir de leur amiti d'enfance et veill un
sentiment plus tendre, et que malgr cela Mlle Milet ft devenue
quelques annes plus tard la femme de Thomas du Pont?

  [439] _Thtre choisi de Corneille_, Paris, Hachette, 1848, in-12,
  p. IV.

A en croire un des adversaires de Corneille, notre pote aurait commis
un plagiat ds son premier ouvrage, mais l'accusation est entirement
dpourvue de preuves. On lit dans la _Lettre du sieur Claveret 
Monsieur de Corneille_: A la vrit ceux qui considrent bien votre
_Veuve_, votre _Galerie du Palais_, le _Clitandre_ et la fin de la
_Mlite_, c'est--dire la frnsie d'raste, que tout le monde avoue
franchement tre de votre invention, et qui verront le peu de rapport
que ces badineries ont avec ce que vous avez drob, jugeront sans
doute que le commencement de la _Mlite_, et la fourbe des fausses
lettres qui est assez passable, n'est pas une pice de votre
invention. Aussi l'on commence  voir clair en cette affaire et 
dcouvrir l'endroit d'o vous l'avez pris, et l'on en avertira le
monde en temps et lieu.

       *       *       *       *       *

L'poque de la premire reprsentation de _Mlite_ n'est gure moins
incertaine que les circonstances qui en ont fourni le sujet. _Mlite_
fut joue en 1625, dit Fontenelle, et, jusqu' la publication de
l'_Histoire du thtre franois_ des frres Parfait, cette date a t
accepte sans contrle; mais ils ont fait observer que la pice en
question n'avait pu tre reprsente avant 1629, en s'appuyant sur ce
passage de l'_ptre ddicatoire comique et familire des Galanteries
du duc d'Ossonne, vice-roi de Naples_, comdie de Mairet: Il est
trs-vrai que si mes premiers ouvrages ne furent gure bons, au moins
ne peut-on nier qu'ils n'ayent t l'heureuse semence de beaucoup
d'autres meilleurs, produits par les fcondes plumes de Messieurs de
Rotrou, de Scudry, Corneille et du Ryer, que je nomme ici suivant
l'ordre du temps qu'ils ont commenc d'crire aprs moi.

Si ce tmoignage curieux est rigoureusement exact, et il y a tout lieu
de le croire, nous arrivons presque  une date prcise, et nous ne
pouvons hsiter qu'entre la fin de 1629 et le commencement de 1630.

En effet Scudry nous apprend, dans la prface de son _Arminius_,
qu'il fit _Ligdamon_, sa premire pice, en sortant du rgiment des
gardes, et nous avons de lui,  la suite du _Trompeur puni_, une _Ode
au Roi faite  Suze_, qui nous prouve qu'en mars 1629 il tait encore
au service. D'un autre ct _Argnis et Poliarque ou Thocrine_,
premire pice de du Ryer, a t imprime en 1630 chez Nicolas Bessin;
c'est donc entre ces deux dates que se place le dbut de Corneille,
et, comme l'a remarqu M. Taschereau, les diverses rdactions
successives d'un passage du _Discours de l'utilit et des parties du
pome dramatique_[440], et le commencement de l'avis _Au lecteur_ de
_Pertharite_, paraissent confirmer l'exactitude de ce calcul.

  [440] Voyez plus haut, p. 16, note 3.

Dans sa _Lettre apologtique_, publie en 1637, Corneille dit 
Scudry: Vous m'avez voulu arracher en un jour ce que prs de trente
ans d'tude m'ont acquis; et il y aurait certes l de quoi nous
embarrasser si nous ne lisions dans la _Lettre du sieur Claveret au
sieur Corneille_: Je vous dclare que je ne me pique point de savoir
faire des vers, que je vous en laisse toute la gloire,  vous qui avez
commenc d'tre pote avant votre naissance, comme il est facile 
juger par vos trente annes d'tude, que vous n'etes jamais. Je vous
confesse encore qu'il me seroit peut-tre bien difficile de vous
atteindre en ce bel art, quand aussi bien que vous, durant neuf ou dix
ans, j'en aurois fait mtier et marchandise.

A prendre cette phrase  la rigueur, _Mlite_ serait de 1627 ou de
1628; mais il ne s'agit ici que d'une simple approximation fort propre
au contraire  corroborer les autorits prcdentes et  faire adopter
dfinitivement la date de 1629.

Corneille avait confi sa comdie au clbre comdien Mondory, de
passage  Rouen, qui la fit reprsenter  Paris, sans apprendre au
public qui en tait l'auteur. Il tait alors tellement inconnu  Paris
qu'il y avait, comme il nous le dit lui-mme, avantage  taire son
nom[441].

  [441] Ddicace de _Mlite_, p. 135.

L'usage de publier le nom des potes dramatiques venait d'ailleurs
seulement de s'tablir, et ne s'tait sans doute pas encore
gnralis. Sorel nous apprend, dans sa _Bibliothque franoise_[442],
qu'il s'introduisit aprs le _Pyrame_ de Thophile, la _Sylvie_ de
Mairet, les _Bergeries_ de Racan, et l'_Amarante_ de Gombaud,
c'est--dire vers 1625: Les potes, dit-il, ne firent plus de
difficult de laisser mettre leur nom aux affiches des comdiens, car
auparavant on n'y en avoit jamais vu aucun; on y mettoit seulement le
nom des pices, et les comdiens annonoient seulement que leur auteur
leur donnoit une comdie nouvelle de tel nom.

  [442] Page 183.

_Mlite_ produisit d'abord peu d'effet: Ses trois premires
reprsentations ensemble, dit Corneille dans la ddicace, n'eurent
point tant d'affluence que la moindre de celles qui les suivirent dans
le mme hiver. Mais il ajoute dans l'Examen: Le succs en fut
surprenant. Il tablit une nouvelle troupe de comdiens  Paris,
malgr le mrite de celle qui toit en possession de s'y voir
l'unique. Cette nouvelle troupe est, suivant Flibien et les frres
Parfait, celle de Mondory, qui vint se fixer au thtre du Marais,
d'o une premire troupe, tablie en 1620, d'aprs le tmoignage de
Chapuzeau, avait t force de se retirer, en sorte qu'avant les
reprsentations de _Mlite_ il n'y avait plus  Paris d'autre thtre
que celui de l'htel de Bourgogne.

Devenu directeur du thtre du Marais, Mondory conserva l'habitude des
voyages en Normandie. Cette troupe, dit Chapuzeau, alloit quelquefois
passer l't  Rouen, tant bien aise de donner cette satisfaction 
une des premires villes du royaume. De retour  Paris de cette petite
course dans le voisinage,  la premire affiche le monde y couroit et
elle se voyoit visite comme de coutume.

On trouve une anecdocte assez curieuse, relative  _Mlite_, dans une
courte notice ncrologique sur Corneille publie par _le Mercure
galant_[443]:

L'heureux talent qu'il avoit pour la posie parut avec beaucoup
d'avantage ds la premire pice qu'il donna sous le titre de
_Mlite_. La nouveaut de ses incidents, qui commencrent  tirer la
comdie de ce srieux obscur o elle toit enfonce, y fit courir tout
Paris, et Hardy, qui toit alors l'auteur fameux du thtre, et
associ pour une part avec les comdiens,  qui il devoit fournir six
tragdies tous les ans, surpris des nombreuses assembles que cette
pice attiroit, disoit chaque fois qu'elle toit joue: Voil une
jolie bagatelle. C'est ainsi qu'il appeloit ce comique ais qui avoit
si peu de rapport avec la rudesse de ses vers.

  [443] Octobre 1684.

Ainsi racont, le mot de Hardy parat trs-vraisemblable, mais au
sicle dernier il ne fut pas trouv assez piquant, et l'on fit dire au
vieil auteur: _Mlite_, bonne farce. C'est l bien videmment de
l'exagration. Mme aux yeux de Hardy, _Mlite_ ne pouvait passer pour
une farce; il y devait trouver au contraire quelque chose d'un peu
trop dlicat, d'un peu trop mesur: c'est ce que le jugement que lui
prte _le Mercure_ exprime avec discrtion, mais de la faon la plus
claire.

Notre pote vint  Paris pour assister  la premire reprsentation de
son ouvrage. Il avait ds lors une noble confiance en lui-mme. Ce ne
sera pas un petit plaisir pour le monde, lit-on dans la _Lettre du
sieur Claveret_, si vous continuez  vous persuader d'tre si grand
pote; il est vrai que ds le premier voyage que vous ftes en cette
ville, les judicieux reconnurent en vous cette humeur. Toutefois
l'assurance de Corneille ne l'empchait pas de profiter de tout ce qui
pouvait complter son ducation potique. Un voyage que je fis 
Paris pour voir le succs de _Mlite_, dit notre pote dans l'Examen
de _Clitandre_, m'apprit qu'elle n'toit pas dans les vingt et quatre
heures: c'tait l'unique rgle que l'on connt en ce temps-l.
J'entendis que ceux du mtier le blmoient de peu d'effets et de ce
que le style en toit trop familier.

Depuis lors il s'attacha d'une manire assez constante  la rgle des
vingt-quatre heures. Quant aux critiques qui lui taient adresses, il
y rpondit par _Clitandre_, qui ne fut, s'il faut en croire Corneille,
qu'une dmonstration, assurment trs-victorieuse, du mauvais effet
des coups de thtre et des intrigues compliques.

Non-seulement _Mlite_ eut un grand succs sur le thtre de Mondory,
mais elle figura bientt avec honneur au rpertoire des principales
troupes de province. Dans _la Comdie des comdiens_ de Scudry, un
acteur  qui l'on demande ce que ses camarades peuvent jouer, indique
d'abord les pices de Hardy, et le _Pyrame_ de Thophile, puis il
ajoute: Nous avons aussi la _Sylvie_, la _Chryside_ et la
_Sylvanire_, _les Folies de Cardnio_, _l'Infidle confidente_, et la
_Filis de Scire_, les _Bergeries_ de M. de Racan, le _Ligdamon_, _le
Trompeur puni_, _Mlite_, _Clitandre_, _la Veuve_, _la Bague de
l'oubli_, et tout ce qu'ont mis en lumire les plus beaux esprits de
ce temps.

Cette _Comdie des comdiens_ fut joue dans sa nouveaut, le 28
novembre 1634,  l'Arsenal, aux noces du duc de la Valette, du sieur
de Puy Laurens et du comte de Guiche, en prsence de la Reine. Selon
la _Gazette extraordinaire_ du 30 novembre 1634, qui donne des dtails
tendus sur cette reprsentation, la comdie qui fut reprsente en
vers fut la _Melite_ de Scudry, o vingt violons jourent aux
intermdes. Mais le 15 dcembre suivant cette erreur fut ainsi
corrige: Vous serez avertis pour la fin, qu'au rcit des trois noces
dernirement faites  l'Arsenal, la comdie en prose toit de Scudry,
et la _Mlite_, en vers, du sieur Corneille: ne voulant attribuer 
l'un, comme il s'est fait erronment en l'imprim, ce qui est de
l'autre.

Il n'y avait alors que vingt-deux mois que _Mlite_ tait publie; car
bien qu'elle soit la premire pice de Corneille, il ne la fit
imprimer que la seconde. Ce fut _Clitandre_ qui parut d'abord, en
1632. Il est suivi dans l'dition originale de _Mlanges potiques_,
parmi lesquels figure le _sonnet_ que nous trouvons dans la scne IV
de l'acte II de _Mlite_.

Voici la reproduction exacte du titre que porte l'dition originale de
la premire comdie de Corneille:

MELITE, OV LES FAVSSES LETTRES. PIECE COMIQUE. _A Paris, chez Franois
Targa, au premier pillier de la grande Salle du Palais, deuant les
Consultations, au Soleil d'or._ M.DC.XXXIII. _Auec priuilege du Roy._

Cette pice forme un volume in-4{o}, qui se compose de 6 feuillets non
chiffrs et de 150 pages. L'expos du privilge donn  Sainct
Germain en Laye, le dernier iour de Ianuier mil six cens trente trois
est ainsi conu: Nostre bien am Franois Targa Marchand Libraire de
nostre bonne ville Paris, nous a fait remonstrer qu'il a nouuellement
recouur vn Liure intitul _Melite, ou les fausses Lettres. Piece
Comique_, faicte par Me Pierre Corneille, Aduocat en nostre Cour de
Parlement de Roen, qu'il desireroit faire imprimer et mettre en
vente....

On lit  la fin: Acheu d'Imprimer pour la premiere fois, le douzime
iour de Feurier mil six cens trente-trois.

Il est  remarquer que dans son dition de 1644, Corneille a supprim
les sous-titres qu'il avait donns  ses premires pices. A partir de
cette poque _Mlite ou les Fausses lettres_, _Clitandre ou
l'Innocence dlivre_, _la Veuve ou le Tratre trahi_, _la Galerie du
Palais ou l'Amie rivale_, _la Place Royale ou l'Amoureux extravagant_,
deviennent tout simplement _Mlite_, _Clitandre_, _la Veuve_, _la
Galerie du Palais_, etc. Ces sortes de paraphrases, encore en usage
aujourd'hui sur les affiches de nos petits thtres de province,
taient ds lors passes de mode.


A MONSIEUR DE LIANCOUR[444].

  [444] Roger du Plessis, seigneur de Liancourt, prs de Clermont en
  Beauvoisis, naquit en 1599. En 1620 il pousa Jeanne de Schomberg,
  alors ge de vingt ans. Marie contre son gr deux ans auparavant
   Franois de Coss, comte de Brissac, elle s'tait oppose  la
  consommation de cette union, qui avait t rompue sous prtexte
  d'impuissance. Belle, aimable, spirituelle, elle et brill  la
  cour, si sa pit ne l'en et loigne. Elle n'pargna rien pour
  faire partager  son mari son got pour la retraite et ses
  convictions religieuses. Il tait brave et plein de coeur, mais
  il avoit pris les moeurs ordinaires des courtisans de son ge:
  l'amour du jeu, du luxe, des amusements et la galanterie.
  Cependant il aimait fort la campagne, et la compagnie des
  personnes de mrite. Sa femme fit faire  Liancourt d'admirables
  jardins et attacha  sa maison des gens d'esprit, savants,
  d'humeur et de conversation agrable. La ddicace de _Mlite_
  nous apprend que M. de Liancourt avait assist aux premires
  reprsentations de cette pice; celle de _la Galerie du Palais_,
  adresse  Mme de Liancourt, nous montre qu'elle n'avait point vu
  cette dernire comdie (reprsente pour la premire fois en
  1634). Dj les deux poux vivaient fort retirs, et lorsqu'en
  1643 M. de Liancourt fut fait duc de la Roche-Guyon, sa conversion
  tait complte. La duchesse mourut le 14 juin 1674; son mari ne
  lui survcut que sept semaines. Nous avons tir presque tous ces
  dtails de l'Avertissement que l'abb Boileau a plac en tte d'un
  petit trait religieux de Mme de Liancourt, qu'il a publi sous le
  titre de _Rglement donn par une dame de haute qualit  M***_
  (la princesse de Marsillac), _sa petite-fille...._ Paris, Augustin
  Leguerrier, 1698, in-12. Nous avons consult aussi l'historiette
  que Tallemant des Raux a consacre  Mme de Liancourt.

    MONSIEUR,

_Mlite_ seroit trop ingrate de rechercher une autre protection que la
vtre; elle vous doit cet hommage et cette lgre reconnoissance de
tant d'obligations qu'elle vous a: non qu'elle prsume par l s'en
acquitter en quelque sorte, mais seulement pour les publier  toute la
France. Quand je considre le peu de bruit qu'elle fit  son arrive 
Paris, venant d'un homme qui ne pouvoit sentir que la rudesse de son
pays, et tellement inconnu qu'il toit avantageux d'en taire le nom;
quand je me souviens, dis-je, que ses trois premires reprsentations
ensemble n'eurent point tant d'affluence que la moindre de celles qui
les suivirent dans le mme hiver, je ne puis rapporter de si foibles
commencements qu'au loisir qu'il falloit au monde pour apprendre que
vous en faisiez tat[445], ni des progrs si peu attendus qu' votre
approbation, que chacun se croyoit oblig de suivre aprs l'avoir
sue[446]. C'est de l, Monsieur, qu'est venu tout le bonheur de
_Mlite_; et quelques hauts effets qu'elle ait produits depuis, celui
dont je me tiens le plus glorieux, c'est l'honneur d'tre connu de
vous, et de vous pouvoir souvent assurer de bouche que je serai toute
ma vie,

    MONSIEUR,

    Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

    CORNEILLE[447].

  [445] VAR. (dit. de 1657): que vous en fassiez tat.

  [446] Les mots aprs l'avoir sue, et cinq lignes plus bas de
  bouche, manquent dans l'dition de 1648.

  [447] L'_ptre  Monsieur de Liancour_ se trouve dans toutes les
  ditions antrieures  1660; les deux pices suivantes, l'avis _Au
  lecteur_ et l'_Argument_, ne sont que dans celle de 1633.


AU LECTEUR.

Je sais bien que l'impression d'une pice en affoiblit la rputation:
la publier, c'est l'avilir; et mme il s'y rencontre un particulier
dsavantage pour moi, vu que ma faon d'crire tant simple et
familire, la lecture fera prendre mes navets pour des bassesses.
Aussi beaucoup de mes amis m'ont toujours conseill de ne rien mettre
sous la presse, et ont raison, comme je crois; mais, par je ne sais
quel malheur, c'est un conseil que reoivent de tout le monde ceux
qui crivent, et pas un d'eux ne s'en sert. Ronsard, Malherbe et
Thophile l'ont mpris; et si je ne les puis imiter en leurs grces,
je les veux du moins imiter en leurs fautes, si c'en est une que de
faire imprimer. Je contenterai par l deux sortes de personnes, mes
amis et mes envieux, donnant aux uns de quoi se divertir, aux autres
de quoi censurer: et j'espre que les premiers me conserveront encore
la mme affection qu'ils m'ont tmoigne par le pass; que des
derniers, si beaucoup font mieux, peu russiront plus heureusement, et
que le reste fera encore quelque sorte d'estime de cette pice, soit
par coutume de l'approuver, soit par honte de se ddire. En tout cas,
elle est mon coup d'essai; et d'autres que moi ont intrt  la
dfendre, puisque, si elle n'est pas bonne, celles qui sont demeures
au-dessous doivent tre fort mauvaises.


ARGUMENT.

raste, amoureux de Mlite, l'a fait connotre  son ami Tircis, et
devenu puis aprs jaloux de leur hantise, fait rendre des lettres
d'amour supposes, de la part de Mlite,  Philandre, accord de
Cloris, soeur de Tircis. Philandre s'tant rsolu, par l'artifice et
les suasions d'raste, de quitter Cloris pour Mlite, montre ces
lettres  Tircis. Ce pauvre amant en tombe en dsespoir, et se retire
chez Lisis, qui vient donner  Mlite de fausses alarmes de sa mort.
Elle se pme  cette nouvelle, et tmoignant par l son affection,
Lisis la dsabuse, et fait revenir Tircis, qui l'pouse. Cependant
Cliton ayant vu Mlite pme, la croit morte, et en porte la nouvelle
 raste, aussi bien que de la mort de Tircis. raste, saisi de
remords, entre en folie; et remis en son bon sens par la nourrice de
Mlite, dont il apprend qu'elle et Tircis sont vivants, il lui va
demander pardon de sa fourbe et obtient de ces deux amants Cloris, qui
ne vouloit plus de Philandre aprs sa lgret.


EXAMEN[448].

  [448] Dans les ditions donnes par Corneille  partir de 1660, on
  trouve,  la suite de chacun des _Discours_, l'_Examen des pomes
  contenus en cette premire (seconde, troisime) partie_. L'examen
  de chaque ouvrage forme ainsi comme un chapitre particulier dans
  l'_Examen des pices_ de chaque volume, mais non une dissertation
  distincte. Thomas Corneille, qui le premier a spar les examens
  en 1692, a t oblig parfois de modifier le texte pour faire
  disparatre les traces de cette continuit de rdaction (voyez la
  premire note de l'examen de _la Suite du Menteur_). Il est
  inutile d'ajouter que tous les diteurs ont agi de mme. Sans les
  imiter en cela, nous sparons comme eux les divers examens, mais
  nous les mettons en tte de chaque pice, au lieu de ne les faire
  venir qu' la suite. Il y a deux motifs pour procder ainsi:
  d'abord l'exemple de Corneille qui, nous venons de le dire, plaa
  les examens avant les pices, ensuite la ncessit de rapprocher
  ces examens des _Avertissements_, _Prfaces_, avis _Au lecteur_,
  avec lesquels ils ont les plus grands rapports et dont ils ne sont
  mme souvent que des ditions remanies.--Corneille n'a pas
  compos d'examens pour ses dernires pices,  partir d'_Othon_
  inclusivement. Pour combler cette lacune, on a, dans les anciennes
  ditions de la _Quatrime partie_, runi en tte du volume les
  prfaces des tragdies qui y sont contenues.

Cette pice fut mon coup d'essai, et elle n'a garde d'tre dans les
rgles, puisque je ne savois pas alors qu'il y en et. Je n'avois pour
guide qu'un peu de sens commun, avec les exemples de feu Hardy[449],
dont la veine toit plus fconde que polie, et de quelques modernes
qui commenoient  se produire, et qui n'toient pas[450] plus
rguliers que lui. Le succs en fut surprenant: il tablit une
nouvelle troupe de comdiens  Paris, malgr le mrite de celle qui
toit en possession de s'y voir l'unique; il gala tout ce qui s'toit
fait de plus beau jusqu'alors[451], et me fit connotre  la cour. Ce
sens commun, qui toit toute ma rgle, m'avoit fait trouver l'unit
d'action pour brouiller quatre amants par un seul intrique, et m'avoit
donn assez d'aversion de cet horrible drglement qui mettoit Paris,
Rome et Constantinople sur le mme thtre, pour rduire le mien dans
une seule ville.

  [449] VAR. (dit. de 1660-1664): de feu M. Hardy.--Il tait mort
  vers 1630. Les frres Parfait citent un plaidoyer de 1632 en
  faveur de sa veuve: voyez _Histoire du thtre franois_, tome IV,
  p. 4.

  [450] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): et n'toient pas.

  [451] VAR. (dit. de 1660-1664): jusques alors.

La nouveaut de ce genre de comdie, dont il n'y a point d'exemple en
aucune langue, et le style naf qui faisoit une peinture de la
conversation des honntes gens, furent sans doute cause de ce bonheur
surprenant, qui fit alors tant de bruit. On n'avoit jamais vu
jusque-l que la comdie ft rire sans personnages ridicules, tels que
les valets bouffons, les parasites, les capitans, les docteurs, etc.
Celle-ci faisoit son effet par l'humeur enjoue de gens d'une
condition au-dessus de ceux qu'on voit dans les comdies de Plaute et
de Trence, qui n'toient que des marchands. Avec tout cela, j'avoue
que l'auditeur fut bien facile  donner son approbation  une pice
dont le noeud n'avoit aucune justesse. raste y fait contrefaire des
lettres de Mlite, et les porter  Philandre. Ce Philandre est bien
crdule de se persuader d'tre aim d'une personne qu'il n'a jamais
entretenue, dont il ne connot point l'criture, et qui lui dfend de
l'aller voir, cependant qu'elle reoit les visites d'un autre avec
qui il doit avoir une amiti assez troite, puisqu'il est accord de
sa soeur. Il fait plus: sur la lgret d'une croyance si peu
raisonnable, il renonce  une affection dont il toit assur, et qui
toit prte d'avoir son effet. raste n'est pas moins ridicule que
lui, de s'imaginer que sa fourbe causera cette rupture, qui seroit
toutefois inutile  son dessein, s'il ne savoit de certitude que
Philandre, malgr le secret qu'il lui fait demander par Mlite dans
ces fausses lettres, ne manquera pas  les montrer  Tircis; que[452]
cet amant favoris croira plutt un caractre qu'il n'a jamais vu, que
les assurances d'amour qu'il reoit tous les jours de sa matresse; et
qu'il rompra avec elle sans lui parler, de peur de s'en claircir.
Cette prtention d'raste ne pouvoit tre supportable,  moins d'une
rvlation; et Tircis, qui est l'honnte homme de la pice, n'a pas
l'esprit moins lger que les deux autres, de s'abandonner au dsespoir
par une mme facilit de croyance,  la vue de ce caractre inconnu.
Les sentiments de douleur qu'il en peut lgitimement concevoir
devroient du moins l'emporter  faire quelques reproches  celle dont
il se croit trahi, et lui donner par l l'occasion de le dsabuser. La
folie d'raste n'est pas de meilleure trempe. Je la condamnois ds
lors en mon me; mais comme c'toit un ornement de thtre qui ne
manquoit jamais de plaire, et se faisoit souvent admirer, j'affectai
volontiers ces grands garements, et en tirai un effet que je
tiendrois encore admirable en ce temps: c'est la manire dont raste
fait connotre  Philandre, en le prenant pour Minos, la fourbe qu'il
lui a faite, et l'erreur o il l'a jet. Dans tout ce que j'ai fait
depuis, je ne pense pas qu'il se rencontre rien de plus adroit pour un
dnouement.

  [452] VAR. (dit. de 1660): et que.

Tout le cinquime acte peut passer pour inutile[453]. Tircis et Mlite
se sont raccommods avant qu'il commence, et par consquent l'action
est termine. Il n'est plus question que de savoir qui a fait la
supposition des lettres, et ils pouvoient l'avoir su de Cloris,  qui
Philandre l'avoit dit pour se justifier. Il est vrai que cet acte
retire raste de folie, qu'il le rconcilie avec les deux amants, et
fait son mariage avec Cloris; mais tout cela ne regarde plus qu'une
action pisodique, qui ne doit pas amuser le thtre quand la
principale est finie; et surtout ce mariage a si peu d'apparence,
qu'il est ais de voir qu'on ne le propose que pour satisfaire  la
coutume de ce temps-l, qui toit de marier tout ce qu'on introduisoit
sur la scne. Il semble mme que le personnage de Philandre, qui part
avec un ressentiment ridicule, dont on ne craint pas l'effet, ne soit
point achev, et qu'il lui falloit quelque cousine de Mlite, ou
quelque soeur d'raste, pour le runir avec les autres. Mais ds
lors je ne m'assujettissois pas tout  fait  cette mode, et je me
contentai[454] de faire voir l'assiette de son esprit, sans prendre
soin de le pourvoir d'une autre femme.

  [453] J'ai peine encore  comprendre comment on a pu souffrir le
  cinquime de _Mlite_ et de _la Veuve_, a dj dit Corneille dans
  le _Discours de l'utilit et des parties du pome dramatique_, p.
  28. Quelques pages plus haut, dans ce discours, il a fait au
  contraire l'loge d'une scne du IVe acte.

  [454] VAR. (dit. de 1660-1668): et me contentai.

Quant  la dure de l'action, il est assez visible qu'elle passe
l'unit de jour; mais ce n'en est pas le seul dfaut: il y a de plus
une ingalit d'intervalle entre les actes, qu'il faut viter. Il doit
s'tre pass huit ou quinze jours entre le premier et le second, et
autant entre le second et le troisime; mais du troisime au quatrime
il n'est pas besoin de plus d'une heure, et il en faut encore moins
entre les deux derniers, de peur de donner le temps de se ralentir 
cette chaleur qui jette raste dans l'garement d'esprit. Je ne sais
mme si les personnages qui paroissent deux fois dans un mme acte,
(pos que cela soit permis, ce que j'examinerai ailleurs[455]), je ne
sais, dis-je, s'ils ont le loisir d'aller d'un quartier de la ville 
l'autre, puisque ces quartiers doivent tre si loigns l'un de
l'autre, que les acteurs ayent lieu de ne pas s'entre-connotre. Au
premier acte, Tircis, aprs avoir quitt Mlite chez elle, n'a que le
temps d'environ soixante vers pour aller chez lui, o il rencontre
Philandre avec sa soeur, et n'en a gure davantage au second 
refaire le mme chemin. Je sais bien que la reprsentation raccourcit
la dure de l'action, et qu'elle fait voir en deux heures, sans sortir
de la rgle, ce qui souvent a besoin d'un jour entier pour
s'effectuer; mais je voudrois que pour mettre les choses dans leur
justesse, ce raccourcissement se mnaget dans les intervalles des
actes, et que le temps qu'il faut perdre s'y perdt, en sorte que
chaque acte n'en et, pour la partie de l'action qu'il reprsente, que
ce qu'il en faut pour sa reprsentation[456].

  [455] Voyez plus haut, p. 109, le _Discours des trois units_,
  qui, dans les ditions donnes par Corneille, est plac en tte du
  second volume de son _Thtre_.

  [456] Voyez ci-dessus, p. 114, et note [422].

Ce coup d'essai a sans doute encore d'autres irrgularits; mais je ne
m'attache pas  les examiner si ponctuellement que je m'obstine  n'en
vouloir oublier aucune. Je pense avoir marqu les plus notables; et
pour peu que le lecteur aye d'indulgence pour moi, j'espre qu'il ne
s'offensera pas d'un peu de ngligence pour le reste.




ACTEURS[457].


    RASTE, amoureux de Mlite.
    TIRCIS, ami d'raste et son rival.
    PHILANDRE, amant de Cloris.
    MLITE, matresse d'raste et de Tircis.
    CLORIS, soeur de Tircis.
    LISIS, ami de Tircis.
    CLITON, voisin de Mlite.
    LA NOURRICE de Mlite[458].

     La scne est  Paris.




MLITE.

COMDIE.




ACTE I.


SCNE PREMIRE.

RASTE, TIRCIS.

    RASTE.

    Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable[459];
    Je n'y sais qu'un remde, et j'en suis incapable:
    Le change seroit juste, aprs tant de rigueur;
    Mais malgr ses ddains, Mlite a tout mon coeur;
    Elle a sur tous mes sens une entire puissance;                  5
    Si j'ose en murmurer, ce n'est qu'en son absence,
    Et je mnage en vain dans un loignement
    Un peu de libert pour mon ressentiment:
    D'un seul de ses regards l'adorable contrainte[460]
    Me rend tous mes liens, en resserre l'treinte,                 10
    Et par un si doux charme aveugle ma raison[461],
    Que je cherche mon mal et fuis ma gurison.
    Son oeil agit sur moi d'une vertu si forte,
    Qu'il ranime soudain mon esprance morte,
    Combat les dplaisirs de mon coeur irrit,                      15
    Et soutient mon amour contre sa cruaut;
    Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon me
    N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme[462],
    Et qui sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir[463],
    Me fait plaire en ma peine, et m'obstine  souffrir.            20

    TIRCIS.

    Que je te trouve, ami, d'une humeur admirable!
    Pour parotre loquent tu te feins misrable:
    Est-ce  dessein de voir avec quelles couleurs
    Je saurois adoucir les traits de tes malheurs?
    Ne t'imagine pas qu'ainsi sur ta parole[464]                    25
    D'une fausse douleur un ami te console:
    Ce que chacun en dit ne m'a que trop appris
    Que Mlite pour toi n'eut jamais de mpris.

    RASTE.

    Son gracieux accueil et ma persvrance
    Font natre ce faux bruit d'une vaine apparence:                30
    Ses mpris sont cachs, et s'en font mieux sentir[465],
    Et n'tant point connus, on n'y peut compatir[466].

    TIRCIS.

    En tant bien reu, du reste que t'importe?
    C'est tout ce que tu veux des filles de sa sorte.

    RASTE.

    Cet accs favorable, ouvert et libre  tous,                    35
    Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux[467]:
    Elle souffre aisment mes soins et mon service;
    Mais loin de se rsoudre  leur rendre justice,
    Parler de l'hymne  ce coeur de rocher,
    C'est l'unique moyen de n'en plus approcher.                    40

    TIRCIS.

    Ne dissimulons point: tu rgles mieux ta flamme,
    Et tu n'es pas si fou que d'en faire ta femme.

    RASTE.

    Quoi! tu sembles douter de mes intentions?

    TIRCIS.

    Je crois malaisment que tes affections
    Sur l'clat d'un beau teint, qu'on voit si prissable[468],     45
    Rglent d'une moiti le choix invariable.
    Tu serois incivil de la voir chaque jour[469]
    Et ne lui pas tenir quelques propos d'amour[470];
    Mais d'un vain compliment ta passion borne
    Laisse aller tes desseins ailleurs pour l'hymne.              50
    Tu sais qu'on te souhaite aux plus riches maisons,
    Que les meilleurs partis[471]....

    RASTE.

                                  Trve de ces raisons;
    Mon amour s'en offense, et tiendroit pour supplice
    De recevoir des lois d'une sale avarice[472];
    Il me rend insensible aux faux attraits de l'or,                55
    Et trouve en sa personne un assez grand trsor.

    TIRCIS.

    Si c'est l le chemin qu'en aimant tu veux suivre,
    Tu ne sais gure encor ce que c'est que de vivre.
    Ces visages d'clat sont bons  cajoler;
    C'est l qu'un apprentif doit s'instruire  parler[473];        60
    J'aime  remplir de feux ma bouche en leur prsence;
    La mode nous oblige  cette complaisance;
    Tous ces discours de livre alors sont de saison:
    Il faut feindre des maux, demander gurison[474],
    Donner sur le phbus, promettre des miracles;                   65
    Jurer qu'on brisera toute sorte d'obstacles;
    Mais du vent et cela doivent tre tout un.

    RASTE.

    Passe pour des beauts qui sont dans le commun[475]:
    C'est ainsi qu'autrefois j'amusai Crisolite;
    Mais c'est d'autre faon qu'on doit servir Mlite.              70
    Malgr tes sentiments, il me faut accorder
    Que le souverain bien n'est qu' la possder[476].
    Le jour qu'elle naquit, Vnus, bien qu'immortelle[477],
    Pensa mourir de honte en la voyant si belle;
    Les Grces,  l'envi, descendirent des cieux[478],              75
    Pour se donner l'honneur d'accompagner ses yeux;
    Et l'Amour, qui ne put entrer dans son courage,
    Voulut obstinment loger sur son visage[479].

    TIRCIS.

    Tu le prends d'un haut ton, et je crois qu'au besoin
    Ce discours emphatique iroit encor bien loin.                   80
    Pauvre amant, je te plains, qui ne sais pas encore
    Que bien qu'une beaut mrite qu'on l'adore,
    Pour en perdre le got, on n'a qu' l'pouser.
    Un bien qui nous est d se fait si peu priser,
    Qu'une femme ft-elle entre toutes choisie,                     85
    On en voit en six mois passer la fantaisie.
    Tel au bout de ce temps n'en voit plus la beaut[480]
    Qu'avec un esprit sombre, inquiet, agit[481];
    Au premier qui lui parle ou jette l'oeil sur elle[482],
    Mille sottes frayeurs lui brouillent la cervelle[483];          90
    Ce n'est plus lors qu'une aide  faire un favori[484],
    Un charme pour tout autre, et non pour un mari.

    RASTE.

    Ces caprices honteux et ces chimres vaines
    Ne sauroient branler des cervelles bien saines,
    Et quiconque a su prendre une fille d'honneur                   95
    N'a point  redouter l'appas[485] d'un suborneur.

    TIRCIS.

    Peut-tre dis-tu vrai; mais ce choix difficile
    Assez et trop souvent trompe le plus habile,
    Et l'hymen de soi-mme est un si lourd fardeau,
    Qu'il faut l'apprhender  l'gal du tombeau.                  100
    S'attacher pour jamais aux cts d'une femme[486]!
    Perdre pour des enfants le repos de son me!
    Voir leur nombre importun remplir une maison[487]!
    Ah! qu'on aime ce joug avec peu de raison!

    RASTE.

    Mais il y faut venir; c'est en vain qu'on recule,              105
    C'est en vain qu'on refuit, tt ou tard on s'y brle[488];
    Pour libertin qu'on soit, on s'y trouve attrap:
    Toi-mme, qui fais tant le cheval chapp[489],
    Nous te verrons un jour songer au mariage[490].

    TIRCIS.

    Alors ne pense pas que j'pouse un visage:                     110
    Je rgle mes desirs suivant mon intrt.
    Si Doris me vouloit, toute laide qu'elle est,
    Je l'estimerois plus qu'Aminte et qu'Hippolyte;
    Son revenu chez moi tiendroit lieu de mrite:
    C'est comme il faut aimer. L'abondance des biens               115
    Pour l'amour conjugal a de puissants liens:
    La beaut, les attraits, l'esprit, la bonne mine[491],
    chauffent bien le coeur, mais pas la cuisine;
    Et l'hymen qui succde  ces folles amours,
    Aprs quelques douceurs, a bien de mauvais jours[492].         120
    Une amiti si longue est fort mal assure
    Dessus des fondements de si peu de dure[493].
    L'argent dans le mnage a certaine splendeur
    Qui donne un teint d'clat  la mme laideur[494];
    Et tu ne peux trouver de si douces caresses                    125
    Dont le got dure autant que celui des richesses.

    RASTE[495].

    Auprs de ce bel oeil qui tient mes sens ravis,
    A peine pourrois-tu conserver ton avis.

    TIRCIS.

    La raison en tous lieux est galement forte.

    RASTE.

    L'essai n'en cote rien: Mlite est  sa porte;                130
    Allons, et tu verras dans ses aimables traits
    Tant de charmants appas, tant de brillants attraits[496],
    Que tu seras forc toi-mme  reconnotre[497]
    Que si je suis un fou, j'ai bien raison de l'tre.

    TIRCIS.

    Allons, et tu verras que toute sa beaut                       135
    Ne saura me tourner contre la vrit[498].


SCNE II.

MLITE, RASTE, TIRCIS.

    RASTE.

    De deux amis, Madame, apaisez la querelle[499].
    Un esclave d'Amour le dfend d'un rebelle,
    Si toutefois un coeur qui n'a jamais aim,
    Fier et vain qu'il en est, peut tre ainsi nomm.              140
    Comme ds le moment que je vous ai servie
    J'ai cru qu'il toit seul la vritable vie,
    Il n'est pas merveilleux que ce peu de rapport
    Entre nos deux esprits sme quelque discord[500].
    Je me suis donc piqu contre sa mdisance,                     145
    Avec tant de malheur ou tant d'insuffisance,
    Que des droits si sacrs et si pleins d'quit[501]
    N'ont pu se garantir de sa subtilit,
    Et je l'amne ici, n'ayant plus que rpondre[502],
    Assur que vos yeux le sauront mieux confondre.                150

    MLITE.

    Vous deviez l'assurer plutt qu'il trouveroit
    En ce mpris d'Amour qui le seconderoit.

    TIRCIS.

    Si le coeur ne ddit ce que la bouche exprime,
    Et ne fait de l'amour une plus haute estime[503],
    Je plains les malheureux  qui vous en donnez,                 155
    Comme  d'tranges maux par leur sort destins.

    MLITE.

    Ce reproche sans cause avec raison m'tonne[504]:
    Je ne reois d'amour et n'en donne  personne.
    Les moyens de donner ce que je n'eus jamais[505]?

    RASTE.

    Ils vous sont trop aiss, et par vous dsormais                160
    La nature pour moi montre son injustice
    A pervertir son cours pour me faire un supplice[506].

    MLITE.

    Supplice imaginaire, et qui sent son moqueur.

    RASTE.

    Supplice qui dchire et mon me et mon coeur.

    MLITE.

    Il est rare qu'on porte avec si bon visage[507]                165
    L'me et le coeur ensemble en si triste quipage[508].

    RASTE.

    Votre charmant aspect suspendant mes douleurs[509],
    Mon visage du vtre emprunte les couleurs.

    MLITE.

    Faites mieux: pour finir vos maux et votre flamme,
    Empruntez tout d'un temps les froideurs de mon me.            170

    RASTE.

    Vous voyant, les froideurs perdent tout leur pouvoir,
    Et vous n'en conservez que faute de vous voir[510].

    MLITE.

    Et quoi! tous les miroirs ont-ils de fausses glaces?

    RASTE.

    Penseriez-vous y voir la moindre de vos grces?
    De si frles sujets ne sauroient exprimer                      175
    Ce que l'amour aux coeurs peut lui seul imprimer[511],
    Et quand vous en voudrez croire leur impuissance,
    Cette lgre ide et foible connoissance[512]
    Que vous aurez par eux de tant de rarets
    Vous mettra hors du pair de toutes les beauts[513].           180

    MLITE.

    Voil trop vous tenir dans une complaisance
    Que vous dussiez quitter, du moins en ma prsence,
    Et ne dmentir pas le rapport de vos yeux,
    Afin d'avoir sujet de m'entreprendre mieux.

    RASTE.

    Le rapport de mes yeux, aux dpens de mes larmes,              185
    Ne m'a que trop appris le pouvoir de vos charmes.

    TIRCIS.

    Sur peine d'tre ingrate, il faut de votre part
    Reconnotre les dons que le ciel vous dpart.

    RASTE.

    Voyez que d'un second mon droit se fortifie.

    MLITE.

    Voyez que son secours montre qu'il s'en dfie[514].            190

    TIRCIS.

    Je me range toujours avec[515] la vrit.

    MLITE.

    Si vous la voulez suivre, elle est de mon ct.

    TIRCIS.

    Oui, sur votre visage, et non en vos paroles.
    Mais cessez de chercher ces refuites frivoles,
    Et prenant dsormais des sentiments plus doux,                 195
    Ne soyez plus de glace  qui brle pour vous.

    MLITE.

    Un ennemi d'Amour me tenir ce langage!
    Accordez votre bouche avec votre courage;
    Pratiquez vos conseils, ou ne m'en donnez pas.

    TIRCIS.

    J'ai connu mon erreur auprs de vos appas[516]:                200
    Il vous l'avoit bien dit.

    RASTE.

                            Ainsi donc par l'issue[517]
    Mon me sur ce point n'a point t due?

    TIRCIS.

    Si tes feux en son coeur produisoient mme effet,
    Crois-moi que ton bonheur seroit bientt parfait.

    MLITE.

    Pour voir si peu de chose aussitt vous ddire                 205
    Me donne  vos dpens de beaux sujets de rire;
    Mais je pourrois bientt,  m'entendre flatter[518],
    Concevoir quelque orgueil qu'il vaut mieux viter.
    Excusez ma retraite.

    RASTE.

                        Adieu, belle inhumaine,
    De qui seule dpend et ma joie et ma peine[519].               210

    MLITE.

    Plus sage  l'avenir, quittez ces vains propos,
    Et laissez votre esprit et le mien en repos.


SCNE III.

RASTE, TIRCIS.

    RASTE.

    Maintenant suis-je un fou? mrit-je du blme?
    Que dis-tu de l'objet? que dis-tu de ma flamme?

    TIRCIS.

    Que veux-tu que j'en die? elle a je ne sais quoi               215
    Qui ne peut consentir que l'on demeure  soi.
    Mon coeur, jusqu' prsent  l'amour invincible,
    Ne se maintient qu' force aux termes d'insensible;
    Tout autre que Tircis mourroit pour la servir.

    RASTE.

    Confesse franchement qu'elle a su te ravir,                    220
    Mais que tu ne veux pas prendre pour cette belle
    Avec le nom d'amant le titre d'infidle.
    Rien que notre amiti ne t'en peut dtourner;
    Mais ta muse du moins, facile  suborner[520],
    Avec plaisir dj prpare quelques veilles                     225
    A de puissants efforts pour de telles merveilles.

    TIRCIS.

    En effet ayant vu tant et de tels appas,
    Que je ne rime point, je ne le promets pas.

    RASTE.

    Tes feux n'iront-ils point plus avant que la rime[521]?

    TIRCIS.

    Si je brle jamais, je veux brler sans crime.                 230

    RASTE.

    Mais si sans y penser tu te trouvois surpris?

    TIRCIS.

    Quitte pour dcharger mon coeur dans mes crits.
    J'aime bien ces discours de plaintes et d'alarmes,
    De soupirs, de sanglots, de tourments et de larmes:
    C'est de quoi fort souvent je btis ma chanson;                235
    Mais j'en connois, sans plus, la cadence et le son.
    Souffre qu'en un sonnet je m'efforce  dpeindre
    Cet agrable feu que tu ne peux teindre;
    Tu le pourras donner comme venant de toi.

    RASTE.

    Ainsi ce coeur d'acier qui me tient sous sa loi                240
    Verra ma passion pour le moins en peinture.
    Je doute nanmoins qu'en cette portraiture
    Tu ne suives plutt tes propres sentiments.

    TIRCIS.

    Me prpare le ciel de nouveaux chtiments,
    Si jamais un tel crime entre dans mon courage[522]!            245

    RASTE.

    Adieu, je suis content, j'ai ta parole en gage,
    Et sais trop que l'honneur t'en fera souvenir.

    TIRCIS, seul.

    En matire d'amour rien n'oblige  tenir,
    Et les meilleurs amis, lorsque son feu les presse,
    Font bientt vanit d'oublier leur promesse.                   250


SCNE IV.

PHILANDRE, CLORIS.

    PHILANDRE.

    Je meure, mon souci, tu dois bien me har:
    Tous mes soins depuis peu ne vont qu' te trahir.

    CLORIS.

    Ne m'pouvante point:  ta mine, je pense
    Que le pardon suivra de fort prs cette offense,
    Sitt que j'aurai su quel est ce mauvais tour.                 255

    PHILANDRE.

    Sache donc qu'il ne vient sinon de trop d'amour.

    CLORIS.

    J'eusse os le gager qu'ainsi par quelque ruse
    Ton crime officieux porteroit son excuse[523].

    PHILANDRE.

    Ton adorable objet, mon unique vainqueur,
    Fait natre chaque jour tant de feux en mon coeur,             260
    Que leur excs m'accable, et que pour m'en dfaire
    J'y cherche des dfauts qui puissent me dplaire[524].
    J'examine ton teint dont l'clat me surprit,
    Les traits de ton visage, et ceux de ton esprit;
    Mais je n'en puis trouver un seul qui ne me charme[525].       265

    CLORIS.

    Et moi, je suis ravie, aprs ce peu d'alarme,
    Qu'ainsi tes sens tromps te puissent obliger
    A chrir ta Cloris, et jamais ne changer.

    PHILANDRE.

    Ta beaut te rpond de ma persvrance,
    Et ma foi qui t'en donne une entire assurance.                270

    CLORIS.

    Voil fort doucement dire que sans ta foi
    Ma beaut ne pourroit te conserver  moi.

    PHILANDRE.

    Je traiterois trop mal une telle matresse
    De l'aimer seulement pour tenir ma promesse:
    Ma passion en est la cause, et non l'effet;                    275
    Outre que tu n'as rien qui ne soit si parfait,
    Qu'on ne peut te servir sans voir sur ton visage
    De quoi rendre constant l'esprit le plus volage[526].

    CLORIS.

    Ne m'en conte point tant de ma perfection[527]:
    Tu dois tre assur de mon affection,                          280
    Et tu perds tout l'effort de ta galanterie,
    Si tu crois l'augmenter par une flatterie.
    Une fausse louange est un blme secret:
    Je suis belle  tes yeux; il suffit, sois discret[528];
    C'est mon plus grand bonheur, et le seul o j'aspire.          285

    PHILANDRE.

    Tu sais adroitement adoucir mon martyre[529];
    Mais parmi les plaisirs qu'avec toi je ressens,
    A peine mon esprit ose croire mes sens[530],
    Toujours entre la crainte et l'espoir en balance
    Car s'il faut que l'amour naisse de ressemblance,              290
    Mes imperfections nous loignant si fort,
    Qu'oserois-je prtendre en ce peu de rapport?

    CLORIS.

    Du moins ne prtends pas qu' prsent je te loue,
    Et qu'un mpris rus, que ton coeur dsavoue,
    Me mette sur la langue un babil afft,                        295
    Pour te rendre  mon tour ce que tu m'as prt:
    Au contraire, je veux que tout le monde sache
    Que je connois en toi des dfauts que je cache.
    Quiconque avec raison peut tre nglig
    A qui le veut aimer est bien plus oblig.                      300

    PHILANDRE.

    Quant  toi, tu te crois de beaucoup plus aimable?

    CLORIS.

    Sans doute; et qu'aurois-tu qui me ft comparable?

    PHILANDRE.

    Regarde dans mes yeux, et reconnois qu'en moi
    On peut voir quelque chose aussi parfait que toi[531].

    CLORIS.

    C'est sans difficult, m'y voyant exprime.                    305

    PHILANDRE.

    Quitte ce vain orgueil dont ta vue est charme.
    Tu n'y vois que mon coeur, qui n'a plus un seul trait
    Que ceux qu'il a reus de ton charmant portrait[532],
    Et qui tout aussitt que tu t'es fait parotre[533],
    Afin de te mieux voir s'est mis  la fentre.                  310

    CLORIS.

    Le trait n'est pas mauvais; mais puisqu'il te plat tant[534],
    Regarde dans mes yeux, ils t'en montrent autant,
    Et nos feux tous pareils ont mmes tincelles[535].

    PHILANDRE.

    Ainsi, chre Cloris, nos ardeurs mutuelles,
    Dedans cette union prenant un mme cours,                      315
    Nous prparent un heur qui durera toujours.
    Cependant, en faveur de ma longue souffrance[536]....

    CLORIS.

    Tais-toi, mon frre vient.


SCNE V.

TIRCIS, PHILANDRE, CLORIS.

    TIRCIS.

                              Si j'en crois l'apparence,
    Mon arrive ici fait quelque contre-temps.

    PHILANDRE.

    Que t'en semble, Tircis?

    TIRCIS.

                            Je vous vois si contents,              320
    Qu' ne vous rien celer touchant ce qu'il me semble
    Du divertissement que vous preniez ensemble,
    De moins sorciers que moi pourroient bien deviner[537]
    Qu'un troisime ne fait que vous importuner.

    CLORIS.

    Dis ce que tu voudras; nos feux n'ont point de crimes,         325
    Et pour t'apprhender ils sont trop lgitimes,
    Puisqu'un hymen sacr, promis ces jours passs,
    Sous ton consentement les autorise assez.

    TIRCIS.

    Ou je te connois mal, ou son heure tardive
    Te dsoblige fort de ce qu'elle n'arrive[538].                 330

    CLORIS.

    Ta belle humeur te tient, mon frre.

    TIRCIS.

                                        Assurment.

    CLORIS.

    Le sujet?

    TIRCIS.

             J'en ai trop dans ton contentement.

    CLORIS.

    Le coeur t'en dit d'ailleurs [539].

    TIRCIS.

                                      Il est vrai, je te jure;
    J'ai vu je ne sais quoi....

    CLORIS.

                                Dis tout, je t'en conjure[540].

    TIRCIS.

    Ma foi, si ton Philandre avoit vu de mes yeux,                 335
    Tes affaires, ma soeur, n'en iroient gure mieux.

    CLORIS.

    J'ai trop de vanit pour croire que Philandre
    Trouve encore aprs moi qui puisse le surprendre[541].

    TIRCIS.

    Tes vanits  part, repose-t'en sur moi
    Que celle que j'ai vue est bien autre que toi.                 340

    PHILANDRE.

    Parle mieux de l'objet dont mon me est ravie;
    Ce blasphme  tout autre auroit cot la vie.

    TIRCIS.

    Nous tomberons d'accord sans nous mettre en pourpoint[542].

    CLORIS.

    Encor, cette beaut, ne la nomme-t-on point?

    TIRCIS.

    Non pas sitt. Adieu: ma prsence importune                    345
    Te laisse  la merci d'Amour et de la brune.
    Continuez les jeux que vous avez quitts[543].

    CLORIS.

    Ne crois pas viter mes importunits:
    Ou tu diras le nom de cette incomparable,
    Ou je vais de tes pas me rendre insparable.                   350

    TIRCIS.

    Il n'est pas fort ais d'arracher ce secret.
    Adieu: ne perds point temps.

    CLORIS.

                                O l'amoureux discret!
    Eh bien! nous allons voir si tu sauras te taire.

    PHILANDRE. (Il retient Cloris[544], qui suit son frre.)

    C'est donc ainsi qu'on quitte un amant pour un frre!

    CLORIS.

    Philandre, avoir un peu de curiosit,                          355
    Ce n'est pas envers toi grande infidlit:
    Souffre que je drobe un moment  ma flamme,
    Pour lire malgr lui jusqu'au fond de son me.
    Nous en rirons aprs ensemble, si tu veux.

    PHILANDRE.

    Quoi! c'est l tout l'tat que tu fais de mes feux?            360

    CLORIS.

    Je ne t'aime pas moins pour tre curieuse,
    Et ta flamme  mon coeur n'est pas moins prcieuse.
    Conserve-moi le tien, et sois sr de ma foi.

    PHILANDRE.

    Ah, folle! qu'en t'aimant il faut souffrir de toi!


FIN DU PREMIER ACTE.

  [457] Dans l'dition de 1633: LES ACTEURS.

  [458] Les ditions antrieures  1660 placent _Cliton_ aprs la
  _Nourrice_.

  [459] _Var._[459-a] Parmi tant de rigueurs n'est-ce pas chose trange
        Que rien n'est assez fort pour me rsoudre au change?
        Jamais un pauvre amant ne fut si mal trait,
        Et jamais un amant n'eut tant de fermet:
        Mlite a sur mes sens une entire puissance;
        Si sa rigueur m'aigrit, ce n'est qu'en son absence,
        Et j'ai beau mnager dans un loignement. (1633-57)

    [459-a] Les chiffres qui sont  la fin des variantes, entre
    parenthses, marquent les dates des ditions d'o elles sont
    tires. Le premier chiffre seul est entier; il faut suppler 16
    devant les suivants. 1633-57 signifie que la variante se trouve
    dans toutes les ditions publies de 1633  1657 inclusivement.

    Les variantes trop longues pour figurer au bas des pages sont
    donnes  la suite de la pice.

  [460] _Var._ Un seul de ses regards l'touffe et le dissipe,
        Un seul de ses regards me sduit et me pipe. (1633-57)

  [461] _Var._ Et d'un tel ascendant matrise ma raison
        Que je chris mon mal et fuis ma gurison. (1633)

  [462] _Var._ N'est rien qu'un vent qui souffle et rallume ma
        flamme. (1633)
        _Var._ N'est rien qu'un imposteur qui rallume ma flamme.
        (1644-57)
        _Var._ N'est qu'un doux imposteur qui rallume ma flamme.
        (1660)

  [463] _Var._ Et reculant toujours ce qu'il semble m'offrir.
        (1633-60)

  [464] _Var._ Ne t'imagine pas que dessus ta parole. (1633-57)

  [465] _Var._ Ses ddains sont cachs, encor que continus,
        Et d'autant plus cruels que moins ils sont connus. (1633)
        _Var._ Ses ddains sont cachs, bien que continuels,
        Et moins ils sont connus, et plus ils sont cruels. (1644-57)

  [466] _Var._ Puisqu'tant inconnus, on n'y peut compatir. (1660)

  [467] _Var._ [Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux:]
        Sa hantise me perd, mon mal en devient pire,
        Vu que loin d'obtenir le bonheur o j'aspire,
        Parler de mariage  ce coeur de rocher. (1633-57)

  [468] _Var._ Arrtent en un lieu si peu considrable
        D'une chaste moiti le choix invariable. (1633-60)

  [469] _Var._ Tu serois incivil, la voyant chaque jour,
        De ne lui tenir pas quelques propos d'amour. (1663 et 64)

  [470] _Var._ Et ne lui tenir pas quelques propos d'amour. (1633-57
        et 68)
        _Var._ Et ne lui tenir pas quelque propos d'amour. (1660)

  [471] _Var._ O de meilleurs partis.... (1633-54)
        _Var._ O des meilleurs partis.... (1657)

  [472] _Var._ D'avoir  prendre avis d'une sale[472-a] avarice;
        Je ne sache point d'or capable de mes voeux
        Que celui dont Nature a par ses cheveux. (1633-57)

    [472-a] L'dition de 1657 donne, par erreur sans doute, _seule_, au
    lieu de _sale_.

  [473] _Var._ C'est l qu'un jeune oiseau doit s'apprendre 
  parler. (1633-57)

  [474] _Var._ Il faut feindre du mal, demander gurison. (1633-64)

  [475] _Var._ Passe pour des beauts qui soient dans le commun.
  (1633-60)

  [476] _Var._ Que le souverain bien gt  la possder. (1633-60)

  [477] _Var._ Le jour qu'elle naquit, Vnus, quoiqu'immortelle.
  (1633-64)

  [478] _Var._ Les Grces au sjour qu'elles faisoient aux cieux
        Prfrrent l'honneur d'accompagner ses yeux. (1633)
        _Var._ Les Grces aussitt descendirent des cieux. (1644-57)

  [479] _Var._ Voulut  tout le moins loger sur son visage.
        TIRS.[479-a] Te voil bien en train; si je veux t'couter,
        Sur ce mme ton-l tu m'en vas bien conter.
        [Pauvre amant, je te plains, qui ne sais pas encore.] (1633-57)

    [479-a] Il y a _Tirsis_, au lieu de _Tircis_, dans toutes les
    ditions antrieures  1660.

  [480] _Var._ Tel au bout de ce temps la souhaite bien loin. (1633-57)

  [481] _Var._ La beaut n'y sert plus que d'un fantasque soin. (1633-54)
        _Var._ La beaut ne sert plus que d'un fantasque soin. (1657)

  [482] _Var._ A troubler le repos de qui se formalise. (1633)
        _Var._ A troubler le repos de qui se scandalise. (1644-57)

  [483] _Var._ S'il advient qu' ses yeux quelqu'un la galantise.
  (1633-57)

  [484] _Var._ Ce n'est plus lors qu'un aide  faire un favori.
  (1633-60)

  [485] Corneille ne distingue pas l'orthographe _appt_ (_appts_)
  et _appas_, dont nous faisons deux mots. Il crit _appas_ dans
  tous les sens, tant au singulier qu'au pluriel.

  [486] _Var._ S'attacher pour jamais au ct[486-a] d'une femme.
  (1633-54)

    [486-a] Dans l'dition de 1657: aux ct d'une femme. La faute
    est-elle  l'article ou au nom, et faut-il lire _au ct_ ou _aux
    cts_?

  [487] _Var._ Quand leur nombre importun accable la maison. (1633-57)

  [488] _Var._ C'est en vain que l'on fuit, tt ou tard on s'y
  brle. (1633-57)

  [489] _Var._ Toi-mme qui fais tant du cheval chapp. (1660-63)

  [490] _Var._ Un jour nous te verrons songer au mariage. (1633-60)

  [491] _Var._ La beaut, les attraits, le port, la bonne mine,
        chauffent bien les draps, mais non pas la cuisine. (1633)

  [492] _Var._ Pour quelques bonnes nuits, a bien de mauvais jours.
  (1633-57)

  [493] _Var._ [Dessus des fondements de si peu de dure.]
        C'est assez qu'une femme ait un peu d'entregent,
        La laideur est trop belle tant teinte en argent. (1633)

  [494] L'or mme  la laideur donne un teint de beaut, a dit plus
  tard Boileau dans sa VIIIe satire.

  [495] En marge, dans l'dition de 1633: _Mlite parot_.

  [496] _Var._ Tant de charmants appas, tant de divins attraits.
  (1633-57)

  [497] _Var._ Que tu seras contraint d'avouer  ta honte,
        Que si je suis un fou, je le suis  bon conte[497-a]. (1633)

    [497-a] _Conte_, compte. C'est l'orthographe constante de
    Corneille (voyez p. 9, note 1). Nous la conservons  la rime.

  [498] _Var._ Ne me saura tourner contre la vrit. (1633-57)

  [499] _Var._ Au pril de vous faire une histoire importune,
        Je viens vous raconter ma mauvaise fortune:
        Ce jeune cavalier, autant qu'il m'est ami,
        Autant est-il d'Amour implacable ennemi,
        Et pour moi, qui depuis que je vous ai servie
        Ne l'ai pas moins pris qu'une seconde vie,
        Jugez si nos esprits, se rapportant si peu,
        Pouvoient tomber d'accord et parler de son feu.
        [Je me suis donc piqu contre sa mdisance.] (1633-57)

  [500] _Var._ Entre nos deux esprits ait sem le discord. (1660-64)

  [501] _Var._ Que les droits de l'amour, bien que pleins d'quit.
  (1633-57)

  [502] _Var._ Et je l'amne  vous, n'ayant plus que rpondre. (1633)

  [503] _Var._ Et ne fait de l'amour une meilleure estime. (1633-57)

  [504] _Var._ Ce reproche sans cause, inopin, m'tonne. (1633-57)

  [505] Peut-tre Molire se rappelait-il ce passage lorsqu'il
  faisait dire  Agns:

        Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?
        (_L'cole des Femmes_, acte II, sc. VI.)

  [506] _Var._ A pervertir son cours pour crotre mon supplice.
  (1633-64)

  [507] _Var._ D'ordinaire on n'a pas avec si bon visage. (1633-57)

  [508] _Var._ Ni l'me ni le coeur en un tel quipage. (1633)
        _Var._ Ni l'me ni le coeur en si triste quipage. (1644-57)

  [509] _Var._ Votre divin aspect suspendant mes douleurs. (1633-60)

  [510] _Var._ Et vous n'en conservez qu' faute de vous voir.
  (1633-44 et 52-57)

  [511] _Var._ Ce qu'Amour dans les coeurs peut lui seul imprimer.
  (1633-63)

  [512] _Var._ Encor cette lgre et foible connoissance. (1633-60)

  [513] _Var._ Vous mettra hors de pair de toutes les beauts. (1657
  et 60)

  [514] _Var._ Mais plutt son secours fait voir qu'il s'en dfie.
  (1633-57)

  [515] Les ditions de 1668 et de 1682 donnent _d'avec_. Nous
  n'avons pas hsit  y substituer _avec_, qui est la leon de
  toutes les autres ditions.

  [516] _Var._ J'ai reconnu mon tort auprs de vos appas. (1633)

  [517] _Var._                     Ainsi ma prophtie
        Est,  ce que je vois, de tout point russie.
        TIRS. Si tu pouvois produire en elle un mme effet. (1633-63)

  [518] _Var._ Mais outre qu'il m'est doux de m'entendre flatter,
        Ma mre qui m'attend m'oblige  vous quitter. (1633-57)

  [519] _Var._ De qui seule dpend et mon aise et ma peine. (1633-57)

  [520] _Var._ Mais ta muse du moins s'en lairra suborner;
        N'est-il pas vrai, Tirsis, dj tu la disposes
        A de puissants efforts pour de si belles choses? (1663-57)

  [521] _Var._ Garde aussi que tes feux n'outre-passent la rime.
  (1633-57)

  [522] _Var._ Si jamais ce penser entre dans mon courage! (1633-57)

  [523] _Var._ [Ton crime officieux porteroit son excuse;]
        Mais n'importe, sachons. PHIL. Ton bel oeil mon vainqueur.
  (1633-57)

  [524] _Var._ Je recherche par o tu me pourras dplaire. (1633-57)

  [525] _Var._ Mais je n'en puis trouver un seul qui ne me plaise.
        CLOR. Et moi dans mes dfauts encor suis-je bien aise
        Qu'ainsi tes sens tromps te forcent dsormais
        A chrir ta Cloris et ne changer jamais. (1633-57)

  [526] _Var._ De quoi rendre constant l'homme le plus volage.
  (1633-68)

  [527] _Var._ Tu m'en vas tant conter de ma perfection,
        Qu' la fin j'en aurai trop de prsomption.
        PHIL. S'il est permis d'en prendre  l'gal du mrite,
        Tu n'en saurois avoir qui ne soit trop petite.
        CLOR. Mon mrite est si peu.... PHIL. Tout beau, mon cher souci;
        C'est me dsobliger que de parler ainsi[527-a].
        Nous devons vivre ensemble avec plus de franchise:
        Ce refus obstin d'une louange acquise
        M'accuseroit enfin de peu de jugement,
        D'avoir tant pris de peine et souffert de tourment,
        Pour qui ne valoit pas l'offre de mon service[527-b].
        CLOR. A travers tes discours si remplis d'artifice
        Je dcouvre le but de ton intention:
        C'est que, te dfiant de mon affection,
        Tu la veux acqurir par une flatterie.
        Philandre, ces propos sentent la moquerie. (1633-57)

    [527-a] Vois que c'est m'offenser que de parler ainsi. (1648)

    [527-b] Pour qui ne vaudroit pas l'offre de mon service. (1648)

  [528] _Var._ pargne-moi, de grce, et songe, plus discret,
        Qu'tant belle  tes yeux, plus outre je n'aspire. (1633-68)

  [529] _Var._ Que tu sais dextrement adoucir mon martyre! (1633-63)

  [530] _Var._ A peine mon esprit ose croire  mes sens. (1633-57)

  [531] _Var._ On peut voir quelque chose aussi beau comme toi.
  (1633-64)

  [532] _Var._ Que ceux qu'il a reus de ton divin portrait. (1633-60)

  [533] _Var._ Et qui tout aussitt que tu te fais parotre,
        Afin de te mieux voir se met  la fentre. (1648)

  [534] _Var._ Dois-je prendre ceci pour de l'argent comptant?
        Oui, Philandre, et mes yeux t'en vont montrer autant. (1633-57)

  [535] _Var._ Nos brasiers tous pareils ont mmes tincelles.(1633-64)

  [536] _Var._ Cependant un baiser accord par avance
        Soulageroit beaucoup ma pnible souffrance.
        CLOR. Prends-le sans demander, poltron, pour un baiser[536-a]
        Crois-tu que ta Cloris te voult refuser?

  SCNE V.

  TIRSIS, PHILANDRE, CLORIS.

        TIRS.[536-b] Voil traiter l'amour justement bouche  bouche;
        C'est par o vous alliez commencer l'escarmouche?
        Encore n'est-ce pas trop mal pass son temps.
        [PHIL. Que t'en semble, Tirsis?] (1633-57)

    [536-a] Le pourrai-je obtenir? CLOR. Pour si peu qu'un baiser.
    (1644-57)

    [536-b] En marge, dans l'dition de 1633: _Il les surprend sur ce
    baiser._

  [537] _Var._ Je pense ne pouvoir vous tre qu'importun,
        Vous feriez mieux un tiers que d'en accepter un. (1633)

  [538] _Var._ [Te dsoblige fort de ce qu'elle n'arrive.]
        Cette lgre amorce, irritant tes desirs,
        Fait que l'illusion d'autres meilleurs plaisirs
        Vient la nuit chatouiller ton esprance avide,
        Mal satisfaite aprs de tant mcher  vide.
        [CLOR. Ta belle humeur te tient, mon frre.] (1633)

  [539] _Var._ Le coeur t'en dit ailleurs. (1657 et 63-68)

  [540] _Var._                   Dis-le, je t'en conjure. (1633-57)
        _Var._                   Dis tt, je t'en conjure. (1660)

  [541] _Var._ Trouve encore aprs moi qui le puisse surprendre. (1657)

  [542] Expression proverbiale, qui vient de ce que les duellistes
  ne gardaient que leur pourpoint lorsqu'ils se battaient.
  Quelquefois mme ils mettoient pourpoint bas, dit Furetire dans
  son _Dictionnaire_, pour montrer qu'ils se battoient sans
  supercherie. Voyez la premire variante de la page 195.

  [543] _Var._ Continuez les jeux que j'ai.... CLOR. Tout beau, gausseur,
        Ne t'imagine point de contraindre une soeur,
        N'importe qui l'claire en ces chastes caresses;
        Et pour te faire voir des preuves plus expresses
        Qu'elle ne craint en rien ta langue, ni tes yeux[543-a],
        Philandre, d'un baiser scelle encor tes adieux.
        PHIL. Ainsi vienne bientt cette heureuse journe,
        Qui nous donne le reste en faveur d'Hymne.
        TIRS. Sa nuit est bien plutt ce que vous attendez,
        Pour vous rcompenser du temps que vous perdez[543-b]. (1633-57)

    [543-a] Qu'elle ne craint ici ta langue, ni tes yeux. (1644-57)

    [543-b] L'acte finit ici dans les ditions indiques.

  [544] _Var. Retenant Cloris._ (1660)




ACTE II.


SCNE PREMIRE.

    RASTE.

    Je l'avois bien prvu, que ce coeur infidle[545]              365
    Ne se dfendroit point des yeux de ma cruelle,
    Qui traite mille amants avec mille mpris,
    Et n'a point de faveurs que pour le dernier pris.
    Sitt qu'il l'aborda, je lus sur son visage[546]
    De sa dloyaut l'infaillible prsage;                         370
    Un inconnu frisson dans mon corps pandu
    Me donna les avis de ce que j'ai perdu[547].
    Depuis, cette volage vite ma rencontre,
    Ou si malgr ses soins le hasard me la montre,
    Si je puis l'aborder, son discours se confond,                 375
    Son esprit en dsordre  peine me rpond;
    Une rflexion vers le tratre qu'elle aime
    Presque  tous les moments le ramne en lui-mme[548];
    Et tout rveur qu'il est, il n'a point de soucis
    Qu'un soupir ne trahisse au seul nom de Tircis.                380
    Lors, par le prompt effet d'un changement trange,
    Son silence rompu se dborde en louange.
    Elle remarque en lui tant de perfections,
    Que les moins clairs verroient ses passions[549].
    Sa bouche ne se plat qu'en cette flatterie,                   385
    Et tout autre propos lui rend sa rverie.
    Cependant chaque jour au discours attachs[550],
    Ils ne retiennent plus leurs sentiments cachs:
    Ils ont des rendez-vous o l'amour les assemble;
    Encore hier sur le soir je les surpris ensemble;               390
    Encor tout de nouveau je la vois qui l'attend.
    Que cet oeil assur marque un esprit content!
    Perds tout respect, raste, et tout soin de lui plaire[551];
    Rends, sans plus diffrer, ta vengeance exemplaire;
    Mais il vaut mieux t'en rire, et pour dernier effort           395
    Lui montrer en raillant combien elle a de tort.


SCNE II.

RASTE, MLITE.

    RASTE.

    Quoi! seule et sans Tircis! vraiment c'est un prodige,
    Et ce nouvel amant dj trop vous nglige,
    Laissant ainsi couler la belle occasion[552]
    De vous conter l'excs de son affection.                       400

    MLITE.

    Vous savez que son me en est fort dpourvue[553].

    RASTE.

    Toutefois, ce dit-on, depuis qu'il vous a vue[554],
    Il en porte dans l'me un si doux souvenir,
    Qu'il n'a plus de plaisirs qu' vous entretenir.

    MLITE.

    Il a lieu de s'y plaire avec quelque justice:                  405
    L'amour ainsi qu' lui me parot un supplice;
    Et sa froideur, qu'augmente un si lourd entretien,
    Le rsout d'autant mieux  n'aimer jamais rien.

    RASTE.

    Dites:  n'aimer rien que la belle Mlite.

    MLITE.

    Pour tant de vanit j'ai trop peu de mrite.                   410

    RASTE.

    En faut-il tant avoir pour ce nouveau venu?

    MLITE.

    Un peu plus que pour vous.

    RASTE.

                              De vrai, j'ai reconnu,
    Vous ayant pu servir deux ans, et davantage,
    Qu'il faut si peu que rien  toucher mon courage.

    MLITE.

    Encor si peu que c'est vous tant refus,                      415
    Prsumez comme ailleurs vous serez mpris.

    RASTE.

    Vos mpris ne sont pas de grande consquence,
    Et ne vaudront jamais la peine que j'y pense;
    Sachant qu'il vous voyoit, je m'tois bien dout
    Que je ne serois plus que fort mal cout.                     420

    MLITE.

    Sans que mes actions de plus prs j'examine,
    A la meilleure humeur je fais meilleure mine,
    Et s'il m'osoit tenir de semblables discours,
    Nous romprions ensemble avant qu'il ft deux jours.

    RASTE.

    Si chaque objet nouveau de mme vous engage,                   425
    Il changera bientt d'humeur et de langage[555].
    Caress maintenant aussitt qu'aperu,
    Qu'auroit-il  se plaindre, tant si bien reu?

    MLITE.

    raste, voyez-vous, trve de jalousie;
    Purgez votre cerveau de cette frnsie;                        430
    Laissez en libert mes inclinations.
    Qui vous a fait censeur de mes affections?
    Est-ce  votre chagrin que j'en dois rendre conte[556]?

    RASTE.

    Non, mais j'ai malgr moi pour vous un peu de honte
    De ce qu'on dit partout du trop de privaut[557]               435
    Que dj vous souffrez  sa tmrit.

    MLITE.

    Ne soyez en souci que de ce qui vous touche.

    RASTE.

    Le moyen, sans regret, de vous voir si farouche
    Aux lgitimes voeux de tant de gens d'honneur,
    Et d'ailleurs si facile  ceux d'un suborneur?                 440

    MLITE.

    Ce n'est pas contre lui qu'il faut en ma prsence
    Lcher les traits jaloux de votre mdisance.
    Adieu: souvenez-vous que ces mots insenss
    L'avanceront chez moi plus que vous ne pensez.


SCNE III.

    RASTE.

    C'est l donc ce qu'enfin me gardoit ton caprice[558]?         445
    C'est ce que j'ai gagn par deux ans de service?
    C'est ainsi que mon feu s'tant trop abaiss
    D'un outrageux mpris se voit rcompens?
    Tu m'oses prfrer un tratre qui te flatte[559];
    Mais dans ta lchet ne crois pas que j'clate,                450
    Et que par la grandeur de mes ressentiments
    Je laisse aller au jour celle de mes tourments.
    Un aveu si public qu'en feroit ma colre
    Enfleroit trop l'orgueil de ton me lgre,
    Et me convaincroit trop de ce desir abjet[560]                 455
    Qui m'a fait soupirer pour un indigne objet.
    Je saurai me venger, mais avec l'apparence
    De n'avoir pour tous deux que de l'indiffrence.
    Il fut toujours permis de tirer sa raison
    D'une infidlit par une trahison.                             460
    Tiens, dloyal ami, tiens ton me assure
    Que ton heur surprenant aura peu de dure,
    Et que par une adresse gale  tes forfaits
    Je mettrai le dsordre o tu crois voir la paix.
    L'esprit fourbe et vnal d'un voisin de Mlite                 465
    Donnera prompte issue  ce que je mdite.
    A servir qui l'achte il est toujours tout prt,
    Et ne voit rien d'injuste o brille l'intrt.
    Allons sans perdre temps lui payer ma vengeance,
    Et la pistole en main presser sa diligence.                    470


SCNE IV.

TIRCIS, CLORIS.

    TIRCIS.

    Ma soeur, un mot d'avis sur un mchant sonnet
    Que je viens de brouiller dedans mon cabinet.

    CLORIS.

    C'est  quelque beaut que ta muse l'adresse?

    TIRCIS.

    En faveur d'un ami je flatte sa matresse.
    Vois si tu le connois, et si, parlant pour lui,                475
    J'ai su m'accommoder aux passions d'autrui.

    SONNET.

    _Aprs l'oeil de Mlite il n'est rien d'admirable...._

    CLORIS.

    Ah! frre, il n'en faut plus.

    TIRCIS.

                                  Tu n'es pas supportable
    De me rompre sitt.

    CLORIS.

                        C'toit sans y penser;
    Achve.

    TIRCIS.

            Tais-toi donc, je vais recommencer.                    480

SONNET[561].

    _Aprs l'oeil de Mlite il n'est rien d'admirable;
    Il n'est rien de solide aprs ma loyaut.
    Mon feu, comme son teint, se rend incomparable,
    Et je suis en amour ce qu'elle est en beaut._

    _Quoi que puisse  mes sens offrir la nouveaut,               485
    Mon coeur  tous ses traits demeure invulnrable,
    Et bien qu'elle ait au sien la mme cruaut,
    Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable._

    _C'est donc avec raison que mon extrme ardeur
    Trouve chez cette belle une extrme froideur,                  490
    Et que sans tre aim je brle pour Mlite;_

    _Car de ce que les Dieux, nous envoyant au jour,
    Donnrent pour nous deux d'amour et de mrite,
    Elle a tout le mrite, et moi j'ai tout l'amour._

    CLORIS.

    Tu l'as fait pour raste?

    TIRCIS.

                              Oui, j'ai dpeint sa flamme.         495

    CLORIS.

    Comme tu la ressens peut-tre dans ton me?

    TIRCIS.

    Tu sais mieux qui je suis, et que ma libre humeur
    N'a de part en mes vers que celle de rimeur.

    CLORIS.

    Pauvre frre, vois-tu, ton silence t'abuse;
    De la langue ou des yeux, n'importe qui t'accuse[562]:         500
    Les tiens m'avoient bien dit malgr toi que ton coeur
    Soupiroit sous les lois de quelque objet vainqueur;
    Mais j'ignorois encor qui tenoit ta franchise[563],
    Et le nom de Mlite a caus ma surprise,
    Sitt qu'au premier vers ton sonnet m'a fait voir              505
    Ce que depuis huit jours je brlois de savoir.

    TIRCIS.

    Tu crois donc que j'en tiens?

    CLORIS.

                                  Fort avant.

    TIRCIS.

                                              Pour Mlite?

    CLORIS.

    Pour Mlite, et de plus que ta flamme n'excite
    Au coeur de cette belle aucun embrasement[564].

    TIRCIS.

    Qui t'en a tant appris? mon sonnet?

    CLORIS.

                                        Justement.                 510

    TIRCIS.

    Et c'est ce qui te trompe avec tes conjectures,
    Et par o ta finesse a mal pris ses mesures.
    Un visage jamais ne m'auroit arrt,
    S'il falloit que l'amour ft tout de mon ct.
    Ma rime seulement est un portrait fidle                       515
    De ce qu'raste souffre en servant cette belle;
    Mais quand je l'entretiens de mon affection,
    J'en ai toujours assez de satisfaction.

    CLORIS.

    Montre, si tu dis vrai, quelque peu plus de joie,
    Et rends-toi moins rveur, afin que je te croie.               520

    TIRCIS.

    Je rve, et mon esprit ne s'en peut exempter;
    Car sitt que je viens  me reprsenter
    Qu'une vieille amiti de mon amour s'irrite,
    Qu'raste s'en offense et s'oppose  Mlite[565],
    Tantt je suis ami, tantt je suis rival,                      525
    Et toujours balanc d'un contre-poids gal,
    J'ai honte de me voir insensible ou perfide:
    Si l'amour m'enhardit, l'amiti m'intimide.
    Entre ces mouvements mon esprit partag
    Ne sait duquel des deux il doit prendre cong.                 530

    CLORIS.

    Voil bien des dtours pour dire, au bout du conte,
    Que c'est contre ton gr que l'amour te surmonte.
    Tu prsumes par l me le persuader;
    Mais ce n'est pas ainsi qu'on m'en donne  garder[566].
    A la mode du temps, quand nous servons quelque autre,
    C'est seulement alors qu'il n'y va rien du ntre[567].
    Chacun en son affaire est son meilleur ami[568],
    Et tout autre intrt ne touche qu' demi.

    TIRCIS.

    Que du foudre  tes yeux j'prouve la furie,
    Si rien que ce rival cause ma rverie!                         540

    CLORIS.

    C'est donc assurment son bien qui t'est suspect:
    Son bien te fait rver, et non pas son respect,
    Et toute amiti bas, tu crains que sa richesse
    En dpit de tes feux n'obtienne ta matresse[569].

    TIRCIS.

    Tu devines, ma soeur: cela me fait mourir.                     545

    CLORIS.

    Ce sont vaines frayeurs dont je veux te gurir[570].
    Depuis quand ton raste en tient-il pour Mlite?

    TIRCIS.

    Il rend depuis deux ans hommage  son mrite.

    CLORIS.

    Mais dit-il les grands mots? parle-t-il d'pouser?

    TIRCIS.

    Presque  chaque moment.

    CLORIS.

                            Laisse-le donc jaser.                  550
    Ce malheureux amant ne vaut pas qu'on le craigne;
    Quelque riche qu'il soit, Mlite le ddaigne:
    Puisqu'on voit sans effet deux ans d'affection,
    Tu ne dois plus douter de son aversion;
    Le temps ne la rendra que plus grande et plus forte.           555
    On prend soudain au mot les hommes de sa sorte[571],
    Et sans rien hasarder  la moindre longueur,
    On leur donne la main ds qu'ils offrent le coeur.

    TIRCIS.

    Sa mre peut agir de puissance absolue.

    CLORIS.

    Crois que dj l'affaire en seroit rsolue,                    560
    Et qu'il auroit dj de quoi se contenter,
    Si sa mre toit femme  la violenter.

    TIRCIS.

    Ma crainte diminue et ma douleur s'apaise[572];
    Mais si je t'abandonne, excuse mon trop d'aise.
    Avec cette lumire et ma dextrit,                            565
    J'en veux aller savoir toute la vrit.
    Adieu.

    CLORIS.

            Moi, je m'en vais paisiblement attendre[573]
    Le retour desir du paresseux Philandre.
    Un moment de froideur lui fera souvenir[574]
    Qu'il faut une autre fois tarder moins  venir.                570


SCNE V.

RASTE, CLITON.

    RASTE, lui donnant une lettre[575].

    Va-t'en chercher Philandre, et dis-lui que Mlite[576]
    A dedans ce billet sa passion dcrite;
    Dis-lui que sa pudeur ne sauroit plus cacher
    Un feu qui la consume et qu'elle tient si cher[577].
    Mais prends garde surtout  bien jouer ton rle:               575
    Remarque sa couleur, son maintien, sa parole;
    Vois si dans la lecture un peu d'motion
    Ne te montrera rien de son intention.

    CLITON.

    Cela vaut fait, Monsieur.

    RASTE.

                            Mais aprs ce message[578]
    Sache avec tant d'adresse branler son courage,                580
    Que tu viennes  bout de sa fidlit.

    CLITON.

    Monsieur, reposez-vous sur ma subtilit;
    Il faudra malgr lui qu'il donne dans le pige:
    Ma tte sur ce point vous servira de plge[579];
    Mais aussi vous savez....

    RASTE.

                          Oui, va, sois diligent[580].             585
    Ces mes du commun n'ont pour but que l'argent[581];
    Et je n'ai que trop vu par mon exprience....
    Mais tu reviens bientt[582]?

    CLITON.

                              Donnez-vous patience,
    Monsieur; il ne nous faut qu'un moment de loisir[583],
    Et vous pourrez vous-mme en avoir le plaisir.                 590

    RASTE.

    Comment?

    CLITON.

              De ce carfour j'ai vu venir Philandre.
    Cachez-vous en ce coin, et de l sachez prendre
    L'occasion commode  seconder mes coups:
    Par l nous le tenons. Le voici; sauvez-vous[584].


SCNE VI.

PHILANDRE, RASTE, CLITON.

    PHILANDRE.

(raste est cach et les coute[585].)

    Quelle rception me fera ma matresse?                         595
    Le moyen d'excuser une telle paresse?

    CLITON.

    Monsieur, tout  propos je vous rencontre ici,
    Expressment charg de vous rendre ceci.

    PHILANDRE.

    Qu'est-ce?

    CLITON.

              Vous allez voir, en lisant cette lettre,
    Ce qu'un homme jamais n'oseroit se promettre[586];             600
    Ouvrez-la seulement.

    PHILANDRE.

                        Va, tu n'es qu'un conteur.

    CLITON.

    Je veux mourir au cas qu'on me trouve menteur.

LETTRE SUPPOSE DE MLITE A PHILANDRE.

_Malgr le devoir et la biensance du sexe, celle-ci m'chappe en
faveur de vos mrites, pour vous apprendre que c'est Mlite qui vous
crit, et qui vous aime. Si elle est assez heureuse pour recevoir de
vous une rciproque affection, contentez-vous de cet entretien par
lettres, jusques  ce quelle ait[587] t de l'esprit de sa mre
quelques personnes qui n'y sont que trop bien pour son contentement._

    RASTE, feignant d'avoir lu la lettre par-dessus son paule.[588]

    C'est donc la vrit que la belle Mlite
    Fait du brave Philandre une louable lite,
    Et qu'il obtient ainsi de sa seule vertu                       605
    Ce qu'raste et Tircis ont en vain dbattu!
    Vraiment dans un tel choix mon regret diminue;
    Outre qu'une froideur depuis peu survenue,
    De tant de voeux perdus ayant su me lasser[589],
    N'attendoit qu'un prtexte  m'en dbarrasser.                 610

    PHILANDRE.

    Me dis-tu que Tircis brle pour cette belle?

    RASTE.

    Il en meurt.

    PHILANDRE.

                  Ce courage  l'amour si rebelle?

    RASTE.

    Lui-mme.

    PHILANDRE.

              Si ton coeur ne tient plus qu' demi[590],
    Tu peux le retirer en faveur d'un ami[591];
    Sinon, pour mon regard ne cesse de prtendre:                  615
    tant pris une fois, je ne suis plus  prendre.
    Tout ce que je puis faire  ce beau feu naissant[592],
    C'est de m'en revancher par un zle impuissant[593];
    Et ma Cloris la prie, afin de s'en distraire,
    De tourner, s'il se peut, sa flamme vers son frre[594].       620

    RASTE.

    Auprs de sa beaut qu'est-ce que ta Cloris?

    PHILANDRE.

    Un peu plus de respect pour ce que je chris.

    RASTE.

    Je veux qu'elle ait en soi quelque chose d'aimable;
    Mais enfin  Mlite est-elle comparable[595]?

    PHILANDRE.

    Qu'elle le soit ou non, je n'examine pas                       625
    Si des deux l'une ou l'autre a plus ou moins d'appas.
    J'aime l'une; et mon coeur pour toute autre insensible[596]....

    RASTE.

    Avise toutefois, le prtexte est plausible.

    PHILANDRE.

    J'en serois mal voulu des hommes et des Dieux.

    RASTE.

    On pardonne aisment  qui trouve son mieux.                   630

    PHILANDRE.

    Mais en quoi gt ce mieux?

    RASTE.

                              En esprit, en richesse[597].

    PHILANDRE.

    O le honteux motif  changer de matresse!

    RASTE.

    En amour.

    PHILANDRE.

              Cloris m'aime, et si je m'y connoi,
    Rien ne peut galer celui qu'elle a pour moi.

    RASTE.

    Tu te dtromperas, si tu veux prendre garde                    635
    A ce qu' ton sujet l'une et l'autre hasarde.
    L'une en t'aimant s'expose au pril d'un mpris:
    L'autre ne t'aime point que tu n'en sois pris;
    L'une t'aime engag vers une autre moins belle:
    L'autre se rend sensible  qui n'aime rien qu'elle;            640
    L'une au desu[598] des siens te montre son ardeur,
    Et l'autre aprs leur choix quitte un peu sa froideur;
    L'une....

    PHILANDRE.

              Adieu: des raisons de si peu d'importance
    Ne pourroient en un sicle branler ma constance[599].

(Il dit ce vers  Cliton tout bas[600].)

    Dans deux heures d'ici tu viendras me revoir.                  645

    CLITON.

    Disposez librement de mon petit pouvoir.

    RASTE, seul[601].

    Il a beau dguiser, il a got l'amorce;
    Cloris dj sur lui n'a presque plus de force:
    Ainsi je suis deux fois veng du ravisseur,
    Ruinant tout ensemble et le frre et la soeur.                 650


SCNE VII.

TIRCIS, RASTE, MLITE.

    TIRCIS.

    raste, arrte un peu.

    RASTE.

                          Que me veux-tu?

    TIRCIS.

                                         Te rendre
    Ce sonnet que pour toi j'ai promis d'entreprendre[602].

    MLITE, au travers d'une jalousie, cependant qu'raste
    lit le sonnet[603].

    Que font-ils l tous deux? qu'ont-ils  dmler?
    Ce jaloux  la fin le pourra quereller:
    Du moins les compliments, dont peut-tre ils se jouent,
    Sont des civilits qu'en l'me ils dsavouent.

    TIRCIS[604].

    J'y donne une raison de ton sort inhumain.
    Allons, je le veux voir prsenter de ta main
    A ce charmant objet dont ton me est blesse[605].

    RASTE, lui rendant son sonnet[606].

    Une autre fois, Tircis; quelque affaire presse                660
    Fait que je ne saurois pour l'heure m'en charger.
    Tu trouveras ailleurs un meilleur messager.

    TIRCIS, seul.

    La belle humeur de l'homme! O Dieux, quel personnage!
    Quel ami j'avois fait de ce plaisant visage!
    Une mine fronce, un regard de travers,                        665
    C'est le remercment que j'aurai de mes vers.
    Je manque,  son avis, d'assurance ou d'adresse,
    Pour les donner moi-mme  sa jeune matresse,
    Et prendre ainsi le temps de dire  sa beaut
    L'empire que ses yeux ont sur ma libert.                      670
    Je pense l'entrevoir par cette jalousie:
    Oui, mon me de joie en est toute saisie[607].
    Hlas! et le moyen de pouvoir lui parler[608],
    Si mon premier aspect l'oblige  s'en aller?
    Que cette joie est courte, et qu'elle est cher vendue[609]!    675
    Toutefois tout va bien, la voil descendue.
    Ses regards pleins de feu s'entendent avec moi[610];
    Que dis-je? en s'avanant elle m'appelle  soi.


SCNE VIII[611].

TIRCIS, MLITE.

    MLITE.

    Eh bien! qu'avez-vous fait de votre compagnie?

    TIRCIS.

    Je ne puis rien juger de ce qui l'a bannie[612]:               680
    A peine ai-je eu loisir de lui dire deux mots,
    Qu'aussitt le fantasque, en me tournant le dos,
    S'est chapp de moi.

    MLITE.

                          Sans doute il m'aura vue,
    Et c'est de l que vient cette fuite imprvue[613].

    TIRCIS.

    Vous aimant comme il fait, qui l'et jamais pens?             685

    MLITE.

    Vous ne savez donc rien de ce qui s'est pass?

    TIRCIS.

    J'aimerois beaucoup mieux savoir ce qui se passe,
    Et la part qu'a Tircis en votre bonne grce.

    MLITE.

    Meilleure aucunement qu'raste ne voudroit.
    Je n'ai jamais connu d'amant si maladroit;                     690
    Il ne sauroit souffrir qu'autre que lui m'approche.
    Dieux! qu' votre sujet il m'a fait de reproche!
    Vous ne sauriez me voir sans le dsobliger.

    TIRCIS.

    Et de tous mes soucis c'est l le plus lger.
    Toute une lgion de rivaux de sa sorte                         695
    Ne divertiroit pas[614] l'amour que je vous porte,
    Qui ne craindra jamais les humeurs d'un jaloux.

    MLITE.

    Aussi le croit-il bien, ou je me trompe.

    TIRCIS.

                                            Et vous?

    MLITE.

    Bien que cette croyance  quelque erreur m'expose[615],
    Pour lui faire dpit, j'en croirai quelque chose.              700

    TIRCIS.

    Mais afin qu'il ret un entier dplaisir,
    Il faudroit que nos coeurs n'eussent plus qu'un desir,
    Et quitter ces discours de volonts sujettes[616],
    Qui ne sont point de mise en l'tat o vous tes.
    Vous-mme consultez un moment vos appas[617],                  705
    Songez  leurs effets, et ne prsumez pas
    Avoir sur tous les coeurs un pouvoir si suprme[618],
    Sans qu'il vous soit permis d'en user sur vous-mme.
    Un si digne sujet ne reoit point de loi,
    De rgle, ni d'avis, d'un autre que de soi.                    710

    MLITE.

    Ton mrite, plus fort que ta raison flatteuse,
    Me rend, je le confesse, un peu moins scrupuleuse.
    Je dois tout  ma mre, et pour tout autre amant
    Je voudrois tout remettre  son commandement[619];
    Mais attendre pour toi l'effet de sa puissance,                715
    Sans te rien tmoigner que par obissance,
    Tircis, ce seroit trop: tes rares qualits
    Dispensent mon devoir de ces formalits[620].

    TIRCIS.

    Que d'amour et de joie un tel aveu me donne!

    MLITE.

    C'est peut-tre en trop dire, et me montrer trop bonne;
    Mais par l tu peux voir que mon affection
    Prend confiance entire en ta discrtion.

    TIRCIS.

    Vous la verrez toujours, dans un respect sincre,
    Attacher mon bonheur  celui de vous plaire,
    N'avoir point d'autre soin, n'avoir point d'autre esprit;
    Et si vous en voulez un serment par crit,
    Ce sonnet que pour vous vient de tracer ma flamme
    Vous fera voir  nu jusqu'au fond de mon me.

    MLITE.

    Garde bien ton sonnet, et pense qu'aujourd'hui
    Mlite veut te croire autant et plus que lui[621].             730
    Je le prends toutefois comme un prcieux gage
    Du pouvoir que mes yeux ont pris sur ton courage.
    Adieu: sois-moi fidle en dpit du jaloux.

    TIRCIS[622].

    O ciel! jamais amant eut-il un sort plus doux?


FIN DU SECOND ACTE.

  [545] _Var._ Je l'avois bien prvu que cette me infidle. (1633-57)

  [546] _Var._ Mme ds leur abord, je lus sur son visage. (1633-57)

  [547] _Var._ [Me donna les avis de ce que j'ai perdu;]
        Mais hlas! qui pourroit gauchir sa destine[547-a]?
        Son immuable loi dans le ciel burine
        Nous fait si bien courir aprs notre malheur,
        Que j'ai donn moi-mme accs  ce voleur:
        Le perfide qu'il est me doit sa connoissance;
        C'est moi qui l'ai conduit et mis en sa puissance;
        C'est moi qui l'engageant  ce froid compliment,
        Ai jet de mes maux le premier fondement.
        [Depuis, cette volage vite ma rencontre.] (1633-57)

    [547-a] Mais il faut que chacun suive sa destine. (1644-57)

  [548] _Var._ Presques  tous moments le ramne en lui-mme. (1633-68)

  [549] _Var._ Que les moins aviss verroient ses passions. (1633-60)

  [550] _Var._ Cependant chaque jour au babil attachs. (1633-57)
        _Var._ Cependant chaque jour aux discours attachs. (1660-68)

  [551] _Var._ Sus donc, perds tout respect et tout soin de lui plaire,
        Et rends dessus le champ ta vengeance exemplaire.
        Non, il vaut mieux s'en rire, et pour dernier effort. (1633-57)

  [552] _Var._ De laisser perdre ainsi la belle occasion. (1648)

  [553] _Var._ Vous savez que son me en est trop dpourvue. (1657)

  [554] _Var._ [Toutefois, ce dit-on, depuis qu'il vous a vue,]
        Ses chemins par ici s'adressent tous les jours,
        Et ses plus grands plaisirs ne sont qu'en vos discours.
        ML. Et ce n'est pas aussi sans cause qu'il les prise,
        Puisqu'outre que l'amour comme lui je mprise,
        Sa froideur, que redouble un si lourd entretien. (1633-57)

  [555] _Var._ Il ne tardera gure  changer de langage. (1633-57)

  [556] _Var._ Vraiment, c'est bien  vous que j'en dois rendre conte[556-a].
        R. Aussi j'ai seulement pour vous un peu de honte. (1633-57)

    [556-a] Voyez la note [497] relative  la premire variante de la page
    150.

  [557] _Var._ Qu'on murmure partout du trop de privaut. (1633-60)

  [558] _Var._ C'est l donc ce qu'enfin me gardoit ta malice. (1633-57)
        _Var._ C'est l donc ce qu'enfin me gardoit mon caprice. (1660)

  [559] _Var._ Tu me prfres donc un tratre qui te flatte?
        Inconstante beaut, lche, perfide, ingrate,
        De qui le choix brutal se porte au plus mal fait;
        Tu l'estimes  faux, tu verras  l'effet,
        Par le peu de rapport que nous avons ensemble,
        Qu'un honnte homme et lui n'ont rien qui se ressemble
        Que dis-je, tu verras? Il vaut autant que mort:
        Ma valeur, mon dpit, ma flamme en sont d'accord.
        Il suffit; les destins bands  me dplaire
        Ne l'arracheroient pas  ma juste colre.
        Tu dmordras, parjure, et ta dloyaut
        Maudira mille fois sa fatale beaut.
        Si tu peux te rsoudre  mourir en brave homme,
        Ds demain un cartel l'heure et le lieu te nomme.
        Insens que je suis! hlas, o me rduit
        Ce mouvement bouillant dont l'ardeur me sduit?
        Quel transport drgl! Quelle trange chappe!
        Avec un affronteur mesurer mon pe!
        C'est bien contre un brigand qu'il me faut hasarder,
        Contre un tratre qu' peine on devroit regarder!
        Lui faisant trop d'honneur, moi-mme je m'abuse;
        C'est contre lui qu'il faut n'employer que la ruse:
        [Il fut toujours permis de tirer sa raison
        D'une infidlit par une trahison.]
        Vis doncques, dloyal, vis, mais en assurance
        Que tout va dsormais tromper ton esprance,
        Que tes meilleurs amis s'armeront contre toi,
        Et te rendront encor plus malheureux que moi.
        J'en sais l'invention, qu'un voisin de Mlite
        Excutera trop aussitt que prescrite.
        Pour n'tre qu'un maraud, il est assez subtil.

SCNE IV.

RASTE, CLITON.

        R. Hol! hau! vieil ami. CLIT. Monsieur, que vous plat-il?
        R. Me voudrois-tu servir en quelque bonne affaire?
        CLIT. Dans un empchement fort extraordinaire,
        Je ne puis m'loigner un seul moment d'ici.
        R. Va, tu n'y perdras rien, et d'avance voici
        Une part des effets qui suivent mes paroles.
        CLIT. Allons, malaisment gagne-t-on dix pistoles[559-a]!
        (1633-57)

     [559-a] Aprs ce vers commence, sous le titre de scne V, notre
     scne IV, entre Tircis et Cloris.

  [560] Ce mot est toujours crit ainsi par Corneille, qui ne fait
  en cela que se conformer  l'usage gnral de son temps. Voyez le
  _Lexique_.

  [561] Ce sonnet, compos, d'aprs Thomas Corneille, avant la
  comdie elle-mme (voyez ci-dessus, p. 126), a t imprim pour la
  premire fois en 1632,  la page 147 des _Meslanges poetiques_ qui
  suivent _Clitandre_. Ce texte primitif ne prsente qu'une variante
  sans importance; le vers 487 commence ainsi:

    Et quoiqu'elle ait, etc.

  [562] _Var._ De la langue, des yeux, n'importe qui t'accuse. (1657
  et 60)

  [563] C'est--dire qui t'avait captiv. _Franchise_, dans le sens
  de libert. Voyez le _Lexique_.

  [564] _Var._ Dedans cette matresse aucun embrasement. (1633-60)

  [565] _Var._ Qu'raste m'en retire et s'oppose  Mlite. (1633)

  [566] _Var._ Mais ce n'est pas ainsi qu'on m'en baille  garder.
  (1633-57)

  [567] _Var._ C'est seulement alors qu'il n'y a rien du ntre[567-a].
  (1657-63)

    [567-a] Au sujet de cette leon, qui figure, comme on le voit,
    dans plusieurs ditions, on lit dans les _Fautes notables
    survenues pendant l'impression_ (dit. de 1663, tome I, p. LX):
    Qu'il n'y a rien, _lisez_: qu'il n'y va rien.

  [568] _Var._ Un chacun  soi-mme est son meilleur ami. (1633-57)

  [569] _Var._ En dpit de tes feux n'emporte ta matresse. (1633)

  [570] _Var._ Vaine frayeur pourtant dont je veux te gurir.
        TIRS. M'en gurir! CLOR. Laisse faire: raste sert Mlite,
        Non pas? mais depuis quand[570-a]? TIRS. Depuis qu'il la visite
        Deux ans se sont passs. CLOR. Mais dedans ses discours
        Parle-t-il d'pouser? TIRS. Oui, presque tous les jours.
        CLOR. Donc, sans l'apprhender, poursuis ton[570-b] entreprise;
        Avecque tout son bien Mlite le mprise.
        [Puisqu'on voit sans effet deux ans d'affection]. (1633-57)
        _Var._ Ce sont vaines frayeurs dont je te veux gurir. (1660)

    [570-a] Mais sais-tu depuis quand? (1654)

    [570-b] _Son_ pour _ton_, dans l'dition de 1657, est videmment
    une faute.

  [571] _Var._ On prend au premier bond les hommes de sa sorte[571-a].
        De crainte qu' la longue ils n'teignent leur feu[571-b].
        TIRS. Mais il faut redouter une mre. CLOR. Aussi peu.
        TIRS. Sa puissance pourtant sur elle est absolue.

    [571-a] On prend au premier bond les hommes de la sorte. (1652-57)
            On prend soudain au mot les hommes de la sorte. (1660)

    [571-b] De peur qu'avec le temps ils n'teignent leur feu. (1644-57)
            CLOR. Oui, mais dj l'affaire en seroit rsolue,
            Et ton rival auroit de quoi se contenter. (1633-57)

  [572] _Var._ Pour de si bons avis il faut que je te baise. (1633)

  [573] _Var._ Moi, je m'en vais dans le logis attendre. (1633-57)

  [574] _Var._ Un baiser refus lui fera souvenir. (1633-48)
        _Var._ Un moment de froideur le fera souvenir. (1663 et 64)

  [575] _Var. Il baille une lettre  Cliton._ (1633, en
  marge.)--_Il lui donne une lettre._ (1663, en marge.)

  [576] _Var._ Cours vite chez Philandre, et dis-lui que Mlite
        A dedans ce papier sa passion dcrite. (1633-57)

  [577] _Var._ Un feu qui la consomme et qu'elle tient si cher.
  (1633 et 48-57)

  [578] _Var._               Mais avec ton message
        Tche si dextrement de tourner son courage. (1633-64)

  [579] _Var._ Ma tte sur ce point me servira de plge[579-a]. (1657)

    [579-a] De caution, de gage. Voyez le _Lexique_.

  [580] En marge, dans l'dition de 1633: _Cliton rentre._

  [581] _Var._ Ces mes du commun font tout pour de l'argent,
        Et sans prendre intrt au dessein de personne,
        Leur service et leur foi sont  qui plus leur donne.
        Quand ils sont blouis de ce tratre mtal,
        Ils ne distinguent plus le bien d'avec le mal;
        Le seul espoir du gain rgle leur conscience.
        Mais tu reviens bientt, est-ce fait? CLIT. Patience,
        Monsieur; en vous donnant un moment de loisir,
        Il ne tiendra qu' vous d'en avoir le plaisir. (1633-57)

  [582] En marge, dans l'dition de 1633: _Cliton ressort brusquement._

  [583] _Var._ Monsieur; il ne vous faut qu'un moment de loisir.
  (1660-68)

  [584] En marge, dans l'dition de 1633: _Philandre parot et
  raste se cache._

  [585] Ces mots manquent dans les ditions de 1633, de 1644 et de
  1652-60; ils sont remplacs, dans celle de 1648, par ceux-ci:
  _cependant qu'raste est cach_.

  [586] _Var._ Ce qu'un homme jamais ne s'oseroit promettre;
        Ouvrez-la seulement. PHIL. Tu n'es rien qu'un conteur.
  (1633-57)

  [587] Ainsi dans les ditions de 1633-48, de 1657 et de 1682;
  _aye_ dans celles de 1652, de 1654 et de 1660-68.--Voyez plus
  haut, p. 109, note [406].

  [588] _Var. Cependant que Philandre lit, raste s'approche par
  derrire, et feignant d'avoir lu par-dessus son paule, il lui
  saisit la main encore pleine de la lettre toute dploye._ (1633,
  en marge.)--_Il feint d'avoir lu la lettre par-dessus l'paule de
  Philandre._ (1663, en marge.)

  [589] _Var._ Portoit nos deux esprits  s'entre-ngliger,
        Si bien que je cherchois par o m'en dgager. (1633-57)

  [590] _Var._ Si ton feu commence  te lasser. (1633)
        _Var._ Si ton feu commence  se lasser. (1644-57)

  [591] _Var._ Pour un si bon ami tu peux y renoncer. (1633-57)
        _Var._ Tu peux le retirer pour un si bon ami. (1660-64)

  [592] _Var._ Tout ce que je puis faire  son brasier naissant.
  (1633-68)

  [593] _Var._ C'est de le revancher par un zle impuissant. (1633-57)

  [594] _Var._ De tourner ce qu'elle a de flamme vers son frre.
  (1633-57)

  [595] _Var._ Mais la peux-tu juger  l'autre comparable?
        PHIL. Soit comparable ou non, je n'examine pas. (1633-57)

  [596] _Var._ J'ai promis d'aimer l'une, et c'est o je m'arrte.
        R. Avise toutefois, le prtexte est honnte. (1633-57)

  [597] _Var._              Ce mieux gt en richesse
        PHIL. O le sale motif  changer de matresse!
        R. En amour. PHIL. Ma Cloris m'aime si chrement
        Qu'un plus parfait amour ne se voit nullement.
        R. Tu le verras assez, si tu veux prendre garde. (1633-57)

  [598] A l'insu. Voyez le _Lexique_.

  [599] _Var._ N'ont rien qui soit bastant d'branler ma constance.
  (1633)

  [600] _Var. Il dit ce dernier vers comme  l'oreille de Cliton,
  et rentre, tous deux chacun de leur ct._ (1633, en marge.)--_A
  Cliton, tout bas._ (1644-60)

  [601] A la place du mot _seul_ ou _seule_, aprs le nom d'un
  personnage, on lit constamment, en marge, dans l'dition de 1663:
  _Il est seul, elle est seule._ Nous n'avons remarqu qu'une
  exception  cet usage. La premire fois que cette indication se
  trouve dans _Mlite_, c'est--dire  la fin de la scne III du Ier
  acte, l'dition de 1663 ne porte en marge que le mot mme du
  texte: _seul_.

  [602] _Var._ Ce sonnet que pour toi je promis d'entreprendre.
  (1633-60)

  [603] _Var. Elle parot au travers d'une jalousie, et dit ces
  vers cependant qu'raste lit le sonnet tout bas._ (1633, en
  marge.)--_Elle les regarde  travers une jalousie cependant
  qu'raste lit le sonnet._ (1663, en marge.)

  [604] En marge, dans l'dition de 1633: _Il montre du doigt la fin
  de son sonnet  raste._

  [605] _Var._ A ce divin objet dont ton me est blesse. (1633-57)

  [606] _Var. Feignant de lui rendre son sonnet, il le fait choir
  et Tirsis le ramasse._ (1633, en marge.) _Il lui rend le sonnet._
  (1663, en marge.)

  [607] En marge, dans l'dition de 1633: _Mlite se retire de la
  jalousie et descend._

  [608] _Var._ Hlas! et le moyen de lui pouvoir parler. (1633-57)

  [609] _Var._ Que d'un petit coup d'oeil l'aise m'est cher vendue!
  (1633-57)

  [610] _Var._ Ses regards pleins de feux s'entendent avec moi.
  (1633-68)

  [611] Dans les ditions antrieures  1660, cette scne et la
  prcdente n'en forment qu'une.

  [612] Dans certains exemplaires de l'dition de 1633, notamment
  dans celui de la Bibliothque impriale qui est marqu Y-3801/+A,
  ce vers est dit par Mlite et non par Tircis, dont le couplet ne
  commence qu'au vers suivant.

  [613] _Var._ Et c'est de l que vient cette fuite impourvue.
  (1633)

  [614] C'est--dire, suivant le sens tymologique du mot, ne
  dtournerait pas. Voyez le _Lexique_.

  [615] _Var._ Bien que ce soit un heur o prtendre je n'ose.
  (1633-57)

  [616] _Volonts sujettes_, volonts soumises  une mre. La
  rponse de Mlite claircit parfaitement ce que cette expression
  pourrait avoir d'obscur.

  [617] _Var._ Consultez seulement avecque vos appas. (1633-57)
        _Var._ Consultez en vous-mme un moment vos appas. (1660)

  [618] _Var._ Avoir sur tout le monde un pouvoir si suprme.
  (1633-57)

  [619] _Var._ Je m'en voudrois remettre  son commandement.
  (1633-60)

  [620] _Var._ [Dispensent mon devoir de ces formalits.]
        TIRS. Souffre donc qu'un baiser cueilli dessus ta bouche
        M'assure entirement que mon amour te touche.
        ML. Ma parole suffit. TIRS. Ah! j'entends bien que c'est:
        Un peu de violence en t'excusant te plat.
        ML. Foltre, j'aime mieux abandonner la place,
        Car tu sais drober avec si bonne grce
        Que bien que ton larcin me fche infiniment,
        Je ne puis rien donner  mon ressentiment.
        TIRS. Auparavant l'adieu reois de ma constance
        Dedans ce peu de vers l'ternelle assurance.
        ML. Garde bien ton papier, et pense qu'aujourd'hui. (1633-48)

  [621] _Var._ [Mlite veut te croire autant et plus que lui][621-a].
        TIRSIS. _Il lui coule le sonnet dans le sein, comme elle se
        drobe_[621-b].
        Par ce refus mignard qui porte un sens contraire,
        Ton feu m'instruit assez de ce que je dois faire.
        O ciel! je ne crois pas que sous ton large tour
        Un mortel eut jamais tant d'heur ni tant d'amour. (1633-48)

    [621-a] Mlite te veut croire autant et plus que lui. (1652-64)

    [621-b] TIRSIS, _lui coulant le sonnet dans le bras_. (1644 et 48)

  [622] _Var._ TIRCIS, _seul_. (1652-60)




ACTE III.


SCNE PREMIRE.

    PHILANDRE.

    Tu l'as gagn, Mlite; il ne m'est pas possible[623]           735
    D'tre  tant de faveurs plus longtemps insensible.
    Tes lettres o sans fard tu dpeins ton esprit,
    Tes lettres o ton coeur est si bien par crit,
    Ont charm tous mes sens par leurs douces promesses[624].
    Leur attente vaut mieux, Cloris, que tes caresses.             740
    Ah! Mlite, pardon! je t'offense  nommer
    Celle qui m'empcha si longtemps de t'aimer.
      Souvenirs importuns d'une amante laisse,
    Qui venez malgr moi remettre en ma pense
    Un portrait que j'en veux tellement effacer[625]               745
    Que le sommeil ait peine  me le retracer,
    Htez-vous de sortir sans plus troubler ma joie,
    Et retournant trouver celle qui vous envoie,
    Dites-lui de ma part pour la dernire fois
    Qu'elle est en libert de faire un autre choix;                750
    Que ma fidlit n'entretient plus ma flamme,
    Ou que s'il m'en demeure encore un peu dans l'me,
    Je souhaite en faveur de ce reste de foi
    Qu'elle puisse gagner au change autant que moi[626].
    Dites-lui que Mlite, ainsi qu'une Desse,                     755
    Est de tous nos desirs souveraine matresse,
    Dispose de nos coeurs, force nos volonts,
    Et que par son pouvoir nos destins surmonts
    Se tiennent trop heureux de prendre l'ordre d'elle;
    Enfin que tous mes voeux....


SCNE II.

TIRCIS, PHILANDRE.

    TIRCIS.

                                 Philandre!

    PHILANDRE.

                                           Qui m'appelle?

    TIRCIS.

    Tircis, dont le bonheur au plus haut point mont
    Ne peut tre parfait sans te l'avoir cont.

    PHILANDRE.

    Tu me fais trop d'honneur par cette confidence[627].

    TIRCIS.

    J'userois envers toi d'une sotte prudence,
    Si je faisois dessein de te dissimuler                         765
    Ce qu'aussi bien mes yeux ne sauroient te celer.

    PHILANDRE.

    En effet, si l'on peut te juger au visage,
    Si l'on peut par tes yeux lire dans ton courage[628],
    Ce qu'ils montrent de joie  tel point me surprend,
    Que je n'en puis trouver de sujet assez grand:                 770
    Rien n'atteint, ce me semble, aux signes qu'ils en donnent.

    TIRCIS.

    Que fera le sujet, si les signes t'tonnent?
    Mon bonheur est plus grand qu'on ne peut souponner;
    C'est quand tu l'auras su qu'il faudra t'tonner.

    PHILANDRE.

    Je ne le saurai pas sans marque plus expresse.                 775

    TIRCIS.

    Possesseur, autant vaut....

    PHILANDRE.

                                De quoi?

    TIRCIS.

                                        D'une matresse,
    Belle, honnte, jolie, et dont l'esprit charmant[629]
    De son seul entretien peut ravir un amant:
    En un mot, de Mlite.

    PHILANDRE.

                            Il est vrai qu'elle est belle;
    Tu n'as pas mal choisi; mais....

    TIRCIS.

                                    Quoi, mais?

    PHILANDRE.

                                                T'aime-t-elle?

    TIRCIS.

    Cela n'est plus en doute.

    PHILANDRE.

                              Et de coeur?

    TIRCIS.

                                          Et de coeur,
    Je t'en rponds.

    PHILANDRE.

                     Souvent un visage moqueur
    N'a que le beau semblant d'une mine hypocrite.

    TIRCIS.

    Je ne crains rien de tel du ct de Mlite[630].

    PHILANDRE.

    coute, j'en ai vu de toutes les faons:                       785
    J'en ai vu qui sembloient n'tre que des glaons,
    Dont le feu, retenu par une adroite feinte[631],
    S'allumoit d'autant plus qu'il souffroit de contrainte;
    J'en ai vu, mais beaucoup, qui sous le faux appas
    Des preuves d'un amour qui ne les touchoit pas,                790
    Prenoient du passe-temps d'une folle jeunesse
    Qui se laisse affiner [632] ces traits de souplesse,
    Et pratiquoient sous main d'autres affections;
    Mais j'en ai vu fort peu de qui les passions
    Fussent d'intelligence avec tout le visage[633].               795

    TIRCIS.

    Et de ce petit nombre est celle qui m'engage:
    De sa possession je me tiens aussi seur[634]
    Que tu te peux tenir de celle de ma soeur.

    PHILANDRE.

    Donc, si ton esprance  la fin n'est due[635],
    Ces deux amours auront une pareille issue.                     800

    TIRCIS.

    Si cela n'arrivoit, je me tromperois fort.

    PHILANDRE.

    Pour te faire plaisir j'en veux tre d'accord.
    Cependant apprends-moi comment elle te traite,
    Et qui te fait juger son ardeur si parfaite[636].

    TIRCIS.

    Une parfaite ardeur a trop de truchements                      805
    Par qui se faire entendre aux esprits des amants:
    Un coup d'oeil, un soupir[637]....

    PHILANDRE.

                                     Ces faveurs ridicules[638]
    Ne servent qu' duper des mes trop crdules.
    N'as-tu rien que cela?

    TIRCIS.

                           Sa parole et sa foi.

    PHILANDRE.

    Encor c'est quelque chose. Achve, et conte-moi                810
    Les petites douceurs, les aimables tendresses[639]
    Qu'elle se plat  joindre  de telles promesses.
    Quelques lettres du moins te daignent confirmer
    Ce voeu qu'entre tes mains elle a fait de t'aimer?

    TIRCIS.

    Recherche qui voudra ces menus badinages,                      815
    Qui n'en sont pas toujours de fort srs tmoignages;
    Je n'ai que sa parole, et ne veux que sa foi.

    PHILANDRE.

    Je connois donc quelqu'un plus avanc que toi[640].

    TIRCIS.

    J'entends qui tu veux dire, et pour ne te rien feindre,
    Ce rival est bien moins  redouter qu' plaindre.              820
    raste, qu'ont banni ses ddains rigoureux....

    PHILANDRE.

    Je parle de quelque autre un peu moins malheureux.

    TIRCIS.

    Je ne connois que lui qui soupire pour elle.

    PHILANDRE.

    Je ne te tiendrai point plus longtemps en cervelle[641]:
    Pendant qu'elle t'amuse avec ses beaux discours,               825
    Un rival inconnu possde ses amours,
    Et la dissimule, au mpris de ta flamme,
    Par lettres chaque jour lui fait don de son me.

    TIRCIS.

    De telles trahisons lui sont trop en horreur.

    PHILANDRE.

    Je te veux par piti tirer de cette erreur.                    830
    Tantt, sans y penser, j'ai trouv cette lettre;
    Tiens, vois ce que tu peux dsormais t'en promettre.

LETTRE SUPPOSE DE MLITE A PHILANDRE.

_Je commence  m'estimer quelque chose, puisque je vous plais; et mon
miroir m'offense tous les jours, ne me reprsentant pas assez belle,
comme je m'imagine qu'il faut tre pour mriter votre affection. Aussi
je veux bien que vous sachiez que Mlite ne croit la possder que par
faveur[642], ou comme une rcompense extraordinaire d'un excs
d'amour, dont elle tche de suppler au dfaut des grces, que le ciel
lui a refuses._

    PHILANDRE.

    Maintenant qu'en dis-tu? n'est-ce pas t'affronter[643]?

    TIRCIS.

    Cette lettre en tes mains ne peut m'pouvanter.

    PHILANDRE.

    La raison?

    TIRCIS.

               Le porteur a su combien je t'aime,                  835
    Et par galanterie il t'a pris pour moi-mme[644],
    Comme aussi ce n'est qu'un de deux parfaits amis.

    PHILANDRE.

    Voil bien te flatter plus qu'il ne t'est permis,
    Et pour ton intrt aimer  te mprendre[645].

    TIRCIS.

    On t'en aura donn quelque autre pour me rendre,               840
    Afin qu'encore un coup je sois ainsi du.

    PHILANDRE.

    Oui, j'ai quelque billet que tantt j'ai reu[646],
    Et puisqu'il est pour toi....

    TIRCIS.

                                  Que ta longueur me tue!
    Dpche.

    PHILANDRE.

             Le voil que je te restitue.

AUTRE LETTRE SUPPOSE DE MLITE A PHILANDRE.

_Vous n'avez plus affaire qu' Tircis; je le souffre encore, afin que
par sa hantise je remarque plus exactement ses dfauts et les fasse
mieux goter  ma mre. Aprs cela Philandre et Mlite auront tout
loisir de rire ensemble des belles imaginations dont le frre et la
soeur ont repu leurs esprances._

    PHILANDRE.

    Te voil tout rveur, cher ami; par ta foi,                    845
    Crois-tu que ce billet s'adresse encore  toi[647]?

    TIRCIS.

    Tratre! c'est donc ainsi que ma soeur mprise
    Sert  ton changement d'un sujet de rise?
    C'est ainsi qu' sa foi Mlite osant manquer[648],
    D'un parjure si noir ne fait que se moquer?                    850
    C'est ainsi que sans honte  mes yeux tu subornes[649]
    Un amour qui pour moi devoit tre sans bornes?
    Suis-moi tout de ce pas, que l'pe  la main[650]
    Un si cruel affront se rpare soudain:
    Il faut que pour tous deux ta tte me rponde.                 855

    PHILANDRE.

    Si pour te voir tromp tu te dplais au monde,
    Cherche en ce dsespoir qui t'en veuille arracher;
    Quant  moi, ton trpas me coteroit trop cher[651].

    TIRCIS.

    Quoi! tu crains le duel?

    PHILANDRE.

                           Non; mais j'en crains la suite,
    O la mort du vaincu met le vainqueur en fuite,                860
    Et du plus beau succs le dangereux clat
    Nous fait perdre l'objet et le prix du combat.

    TIRCIS.

    Tant de raisonnement et si peu de courage
    Sont de tes lchets le digne tmoignage.
    Viens, ou dis que ton sang n'oseroit s'exposer.                865

    PHILANDRE.

    Mon sang n'est plus  moi; je n'en puis disposer.
    Mais puisque ta douleur de mes raisons s'irrite,
    J'en prendrai ds ce soir le cong de Mlite.
    Adieu.


SCENE III.

    TIRCIS.

          Tu fuis, perfide, et ta lgret,
    T'ayant fait criminel, te met en sret!                       870
    Reviens, reviens dfendre une place usurpe:
    Celle qui te chrit vaut bien un coup d'pe.
    Fais voir que l'infidle, en se donnant  toi,
    A fait choix d'un amant qui valoit mieux que moi;
    Soutiens son jugement, et sauve ainsi de blme                 875
    Celle qui pour la tienne a nglig ma flamme.
    Crois-tu qu'on la mrite  force de courir?
    Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir[652]?
    O lettres,  faveurs indignement places,
    A ma discrtion honteusement laisses!                         880
    O gages qu'il nglige ainsi que superflus!
    Je ne sais qui de nous vous diffamez le plus[653];
    Je ne sais qui des trois doit rougir davantage;
    Car vous nous apprenez qu'elle est une volage,
    Son amant un parjure, et moi sans jugement,                    885
    De n'avoir rien prvu de leur dguisement.
    Mais il le falloit bien, que cette me infidle,
    Changeant d'affection, prt un tratre comme elle,
    Et que le digne amant qu'elle a su rechercher
    A sa dloyaut n'et rien  reprocher.                         890
    Cependant j'en croyois cette fausse apparence
    Dont elle repaissoit ma frivole esprance;
    J'en croyois ses regards, qui tous remplis d'amour,
    toient de la partie en un si lche tour.
    O ciel! vit-on jamais tant de supercherie,                     895
    Que tout l'extrieur ne ft que tromperie?
    Non, non, il n'en est rien: une telle beaut
    Ne fut jamais sujette  la dloyaut.
    Foibles et seuls tmoins du malheur qui me touche,
    Vous tes trop hardis de dmentir sa bouche.                   900
    Mlite me chrit, elle me l'a jur:
    Son oracle reu, je m'en tiens assur[654].
    Que dites-vous l contre? tes-vous plus croyables?
    Caractres trompeurs, vous me contez des fables,
    Vous voulez me trahir; mais vos efforts sont vains[655]:       905
    Sa parole a laiss son coeur entre mes mains.
    A ce doux souvenir ma flamme se rallume;
    Je ne sais plus qui croire ou d'elle ou de sa plume:
    L'un et l'autre en effet n'ont rien que de lger;
    Mais du plus ou du moins je n'en puis que juger.               910
    Loin, loin, doutes flatteurs que mon feu me suggre[656]!
    Je vois trop clairement qu'elle est la plus lgre[657];
    La foi que j'en reus s'en est alle en l'air[658],
    Et ces traits de sa plume osent encor parler[659],
    Et laissent en mes mains une honteuse image,                   915
    O son coeur peint au vif remplit le mien de rage.
    Oui, j'enrage, je meurs, et tous mes sens troubls[660]
    D'un excs de douleur se trouvent accabls[661];
    Un si cruel tourment me gne et me dchire,
    Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre[662]:            920
    Mais cachons-en la honte, et nous donnons du moins
    Ce faux soulagement, en mourant sans tmoins,
    Que mon trpas secret empche l'infidle
    D'avoir la vanit que je sois mort pour elle.


SCNE IV.

TIRCIS, CLORIS.

    CLORIS.

    Mon frre, en ma faveur retourne sur tes pas.                  925
    Dis-moi la vrit: tu ne me cherchois pas?
    Eh quoi! tu fais semblant de ne me pas connotre?
    O Dieux! en quel tat te vois-je ici parotre!
    Tu plis tout  coup, et tes louches regards
    S'lancent incertains presque de toutes parts!                 930
    Tu manques  la fois de couleur et d'haleine[663]!
    Ton pied mal affermi ne te soutient qu' peine!
    Quel accident nouveau te trouble ainsi les sens[664]

    TIRCIS.

    Puisque tu veux savoir le mal que je ressens,
    Avant que d'assouvir l'inexorable envie                        935
    De mon sort rigoureux qui demande ma vie,
    Je vais t'assassiner d'un fatal entretien,
    Et te dire en deux mots mon malheur et le tien.
    En nos chastes amours de tous deux on se moque[665]
    Philandre.... Ah! la douleur m'touffe et me suffoque.
    Adieu, ma soeur, adieu; je ne puis plus parler[666]
    Lis, et si tu le peux, tche  te consoler[667].

    CLORIS.

    Ne m'chappe donc pas.

    TIRCIS.

                          Ma soeur, je te supplie....

    CLORIS.

    Quoi! que je t'abandonne  ta mlancolie?
    Voyons auparavant ce qui te fait mourir[668],                  945
    Et nous aviserons  te laisser courir.

    TIRCIS.

    Hlas! quelle injustice!

    CLORIS, aprs avoir lu les lettres qu'il lui a donnes[669].

                            Est-ce l tout, fantasque?
    Quoi! si la dloyale enfin lve le masque,
    Oses-tu te fcher d'tre dsabus?
    Apprends qu'il te faut tre en amour plus rus;                950
    Apprends que les discours des filles bien senses[670]
    Dcouvrent rarement le fond de leurs penses,
    Et que les yeux aidant  ce dguisement,
    Notre sexe a le don de tromper finement.
    Apprends aussi de moi que ta raison s'gare,                   955
    Que Mlite n'est pas une pice si rare,
    Qu'elle soit seule ici qui vaille la servir[671];
    Assez d'autres objets y sauront te ravir[672].
    Ne t'inquite point pour une cervele
    Qui n'a d'ambition que d'tre cajole,                         960
    Et rend  plaindre ceux qui flattant ses beauts[673]
    Ont assez de malheur pour en tre couts.
    Damon lui plut jadis, Aristandre, et Gronte[674];
    raste aprs deux ans n'y voit pas mieux son conte[675];
    Elle t'a trouv bon seulement pour huit jours;                 965
    Philandre est aujourd'hui l'objet de ses amours,
    Et peut-tre dj (tant elle aime le change[676]!)
    Quelque autre nouveaut le supplante et nous venge.
    Ce n'est qu'une coquette avec tous ses attraits[677];
    Sa langue avec son coeur ne s'accorde jamais;                  970
    Les infidlits font ses jeux ordinaires;
    Et ses plus doux appas sont tellement vulgaires,
    Qu'en elle homme d'esprit n'admira jamais rien
    Que le sujet pourquoi tu lui voulois du bien.

    TIRCIS.

    Penses-tu m'arrter par ce torrent d'injures[678]?             975
    Que ce soient vrits, que ce soient impostures,
    Tu redoubles mes maux, au lieu de les gurir.
    Adieu: rien que la mort ne peut me secourir.


SCNE V.

    CLORIS.

    Mon frre.... Il s'est sauv; son dsespoir l'emporte:
    Me prserve le ciel d'en user de la sorte!                     980
    Un volage me quitte, et je le quitte aussi:
    Je l'obligerois trop de m'en mettre en souci.
    Pour perdre des amants, celles qui s'en affligent
    Donnent trop d'avantage  ceux qui les ngligent;
    Il n'est lors que la joie: elle nous venge mieux,              985
    Et la ft-on  faux clater par les yeux,
    C'est montrer par bravade  leur vaine inconstance[679]
    Qu'elle est pour nous toucher de trop peu d'importance.
    Que Philandre  son gr rende ses voeux contents;
    S'il attend que j'en pleure, il attendra longtemps.            990
    Son coeur est un trsor dont j'aime qu'il dispose;
    Le larcin qu'il m'en fait me vole peu de chose.
    Et l'amour qui pour lui m'prit si follement
    M'avoit fait bonne part de son aveuglement.
    On enchrit pourtant sur ma faute passe:                      995
    Dans la mme folie une autre embarrasse[680]
    Le rend encor parjure, et sans me, et sans foi,
    Pour se donner l'honneur de faillir aprs moi.
    Je meure, s'il n'est vrai que la moiti du monde[681]
    Sur l'exemple d'autrui se conduit et se fonde.                1000
    A cause qu'il parut quelque temps m'enflammer,
    La pauvre fille a cru qu'il valoit bien l'aimer,
    Et sur cette croyance elle en a pris envie:
    Lui pt-elle durer jusqu'au bout de sa vie!
    Si Mlite a failli me l'ayant dbauch,                       1005
    Dieux, par l seulement punissez son pch!
    Elle verra bientt que sa digne conqute[682]
    N'est pas une aventure  me rompre la tte.
    Un si plaisant malheur m'en console  l'instant.
    Ah! si mon fou de frre en pouvoit faire autant[683],         1010
    Que j'en aurois de joie, et que j'en ferois gloire!
    Si je puis le rejoindre et qu'il me veuille croire,
    Nous leur ferons bien voir que leur change indiscret
    Ne vaut pas un soupir, ne vaut pas un regret.
    Je me veux toutefois en venger par malice,                    1015
    Me divertir une heure  m'en faire justice:
    Ces lettres fourniront assez d'occasion
    D'un peu de dfiance et de division.
    Si je prends bien mon temps, j'aurai pleine matire
    A les jouer tous deux d'une belle manire.                    1020
    En voici dj l'un qui craint de m'aborder.


SCNE VI.

PHILANDRE, CLORIS.

    CLORIS.

    Quoi, tu passes, Philandre, et sans me regarder?

    PHILANDRE.

    Pardonne-moi, de grce: une affaire importune
    M'empche de jouir de ma bonne fortune,
    Et son empressement, qui porte ailleurs mes pas,              1025
    Me remplissoit l'esprit jusqu' ne te voir pas.

    CLORIS.

    J'ai donc souvent le don d'aimer plus qu'on ne m'aime:
    Je ne pense qu' toi, j'en parlois en moi-mme.

    PHILANDRE.

    Me veux-tu quelque chose?

    CLORIS.

                              Il t'ennuie avec moi;
    Mais comme de tes feux j'ai pour garant ta foi,               1030
    Je ne m'alarme point. N'toit ce qui te presse,
    Ta flamme un peu plus loin et port la tendresse,
    Et je t'aurois fait voir quelques vers de Tircis
    Pour le charmant objet de ses nouveaux soucis.
    Je viens de les surprendre, et j'y pourrois encore[684]       1035
    Joindre quelques billets de l'objet qu'il adore;
    Mais tu n'as pas le temps. Toutefois, si tu veux[685]
    Perdre un demi-quart d'heure  les lire nous deux....

    PHILANDRE.

    Voyons donc ce que c'est, sans plus longue demeure;
    Ma curiosit pour ce demi-quart d'heure                       1040
    S'osera dispenser.

    CLORIS.

                      Aussi tu me promets,
    Quand tu les auras lus, de n'en parler jamais;
    Autrement, ne crois pas....

    PHILANDRE, reconnoissant les lettres[686].

                                Cela s'en va sans dire:
    Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire:
    Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps.                1045

    CLORIS, les resserrant[687].

    Philandre, tu n'es pas encore o tu prtends;
    Quelques[688] hautes faveurs que ton mrite obtienne,
    Elles sont aussi bien en ma main qu'en la tienne:
    Je les garderai mieux, tu peux en assurer
    La belle qui pour toi daigne se parjurer[689].                1050

    PHILANDRE.

    Un homme doit souffrir d'une fille en colre;
    Mais je sais comme il faut les ravoir de ton frre:
    Tout exprs je le cherche, et son sang, ou le mien....

    CLORIS.

    Quoi! Philandre est vaillant, et je n'en savois rien!
    Tes coups sont dangereux quand tu ne veux pas feindre;
    Mais ils ont le bonheur de se faire peu craindre,
    Et mon frre, qui sait comme il s'en faut gurir,
    Quand tu l'aurois tu, pourroit n'en pas mourir.

    PHILANDRE.

    L'effet en fera foi, s'il en a le courage.
    Adieu: j'en perds le temps  parler davantage.                1060
    Tremble.

    CLORIS.

            J'en ai grand lieu, connoissant ta vertu:
    Pourvu qu'il y consente, il sera bien battu.


FIN DU TROISIME ACTE.

  [623] _Var._ Tu l'as gagn, Mlite; il ne m'est plus possible
        D'tre  tant de faveurs dsormais insensible. (1633-57)

  [624] _Var._ Ont charm tous mes sens de leurs douces promesses.
  (1633-60)

  [625] _Var._ Un portrait que je veux tellement effacer. (1660)

  [626] _Var._ [Qu'elle puisse gagner au change autant que moi.]
        Dites-lui de ma part que depuis que le monde
        Du milieu du chaos tira sa forme ronde,
        C'est la premire fois que ces vieux ennemis,
        Le change et la raison, sont devenus amis;
        [Dites-lui que Mlite, ainsi qu'une Desse.] (1633)

  [627] _Var._ Tu me fais trop d'honneur en cette confidence. (1633-60)

  [628] _Var._ [Si l'on peut par tes yeux lire dans ton courage,]
        Je ne croirai jamais qu' force de rver
        Au sujet de ta joie, on le puisse trouver:
        [Rien n'atteint, ce me semble, aux signes qu'ils en donnent.]
  (1633-57)

  [629] _Var._ Belle, honnte, gentille, et dont l'esprit charmant.
  (1633-57)

  [630] _Var._ Je ne crains pas cela du ct de Mlite. (1633-57)

  [631] _Var._ Dont le feu, gourmand par une adroite feinte. (1633)

  [632] Qui se laisse prendre .... tromper par....

  [633] _Var._ Fussent d'intelligence avecque le visage. (1633-60)

  [634] Peut-tre cette prononciation tait-elle en usage lorsque la
  pice fut reprsente pour la premire fois, mais elle tait
  certainement abandonne lorsque Corneille publiait les dernires
  ditions de son thtre. Voyez le _Lexique_.

  [635] _Var._ Doncques, si ta raison ne se trouve due. (1633-57)

  [636] _Var._ Et qui te fait juger son amour si parfaite. TIRS. Une
  parfaite amour a trop de truchements. (1633-57)

  [637] _Var._ Un clin d'oeil, un soupir.... (1633)

  [638] _Var._                                 Ces choses ridicules
        Ne servent qu' piper des mes trop crdules. (1633-57)

  [639] _Var._ Les douceurs que la belle,  tout autre[639-a] farouche,
        T'a laiss drober sur ses yeux, sur sa bouche,
        Sur sa gorge, o, que sais-je? TIRS. Ah! ne prsume pas
        Que ma tmrit profane ses appas,
        Et quand bien j'aurois eu tant d'heur, ou d'insolence,
        Ce secret, touff dans la nuit du silence,
        N'chapperoit jamais  ma discrtion.
        PHIL. Quelques lettres du moins pleines d'affection
        Tmoignent son ardeur? TIRS. Ces foibles tmoignages
        D'une vraie amiti sont d'inutiles gages;
        Je n'en veux et n'en ai point d'autre que sa foi[639-b].
        PHIL. Je sais donc bien quelqu'un plus avanc que toi.
        TIRS. Plus avanc que moi? j'entends qui tu veux dire,
        Mais il n'a garde d'tre en tat de me nuire:
        Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'raste a son cong.
        PHIL. Celui dont je te parle est bien mieux partag.
        TIRS. Je ne sache que lui qui soupire pour elle. (1633-57)

    [639-a] On lit dans toutes les ditions indiques: _toute autre_,
    pour _tout autre_.

    [639-b] Je n'en veux et n'en ai point d'autres que sa foi.
    (1644-57)

  [640] _Var._ J'en connois donc quelqu'un plus avanc que toi.
  (1663)

  [641] _Tenir en cervelle_, inquiter, tenir dans l'inquitude.
  Voyez le _Lexique_.

  [642] _Var. Aussi la pauvre Mlite ne la croit possder que par
  faveur._ (1633-57)

  [643] _Affronter_, tromper avec audace.

  [644] _Var._ Et par un gentil trait il t'a pris pour moi-mme,
        D'autant que ce n'est qu'un de deux parfaits amis. (1633-57)

  [645] _Var._ Et pour ton intrt dextrement te mprendre. (1633-57)

  [646] _Var._ C'est par l qu'il t'en plat? oui-da; j'en ai reu
        Encore une, qu'il faut que je te restitue.
        TIRS. Dpche, ta longueur importune me tue. (1633-57)

  [647] _Var._ Crois-tu que celle-l s'adresse encore  toi? (1633-57)

  [648] _Var._ Qu' tes suasions Mlite osant manquer
        A ce qu'elle a promis, ne s'en fait que moquer?
        Qu'oubliant tes serments, dloyal tu subornes
        [Un amour qui pour moi devoit tre sans bornes?] (1633-57)

  [649] _Suborner_, sduire, appliqu ainsi aux passions, aux
  sentiments, est frquent dans Corneille. Voyez le _Lexique_.

  [650] _Var._ Avise  te dfendre; un affront si cruel
        Ne peut se rparer  moins que d'un duel:
        [Il faut que pour tous deux ta tte me rponde.] (1633-57)

  [651] _Var._ [Quant  moi, ton trpas me coteroit trop cher:]
        Il me faudroit aprs, par une prompte fuite,
        loigner trop longtemps les beaux yeux de Mlite.
        TIRS. Ce discours de bouffon ne me satisfait pas:
        Nous sommes seuls ici; dpchons, pourpoint bas[651-a].
        PHIL. Vivons plutt amis, et parlons d'autre chose.
        TIRS. Tu n'oserois, je pense. PHIL. Il est tout vrai, je n'ose
        Ni mon sang ni ma vie en pril exposer.
        Ils ne sont plus  moi: je n'en puis disposer.
        Adieu: celle qui veut qu' prsent je la serve
        Mrite que pour elle ainsi je me conserve.

   SCNE III.

        TIRSIS.

        Quoi! tu t'enfuis, perfide, et ta lgret. (1633-57)

    [651-a] Voyez p. 161, note [542].

  [652] _Var._ [Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir?]
        Si de les plus garder ton peu d'esprit se lasse,
        Viens me dire du moins ce qu'il faut que j'en fasse.
        Ne t'en veux-tu servir qu' me dsabuser?
        N'ont-elles point d'effet qui soit plus  priser?
        [O lettres,  faveurs indignement places.] (1633)

  [653] _Var._ Je ne sais qui des trois vous diffamez le plus,
        De moi, de ce perfide, ou bien de sa matresse;
        Car vous nous apprenez qu'elle est une tratresse,
        Son amant un poltron, et moi sans jugement,
        De n'avoir rien prvu de son dguisement.
        Mais que par ses transports ma raison est surprise!
        Pour ce manque de coeur qu' tort je le mprise!
        (Hlas!  mes dpens je le puis bien savoir)
        Quand on a vu Mlite on n'en peut plus avoir[653-a].
        Fuis donc, homme sans coeur, va dire  ta volage
        Combien sur ton rival ta fuite a d'avantage,
        Et que ton pied lger ne laisse  ma valeur
        Que les vains mouvements d'une juste douleur.
        Ce lche naturel qu'elle fait reconnotre
        Ne t'aimera pas moins tant poltron que tratre.
        Tratre et poltron! voil les belles qualits
        Qui retiennent les sens de Mlite enchants.
        Aussi le falloit-il que cette me infidle,
        [Changeant d'affection, prt un tratre comme elle,]
        Et la jeune ruse a bien su rechercher[653-b]
        Un qui n'et sur ce point rien  lui reprocher,
        Cependant que, leurr d'une fausse apparence,
        Je repaissois de vent ma frivole esprance.
        Mais je le mritois, et ma facilit
        Tentoit trop puissamment son infidlit[653-c].
        Je croyois  ses yeux,  sa mine embrase[653-d],
        A ces petits larcins pris d'une force aise.
        Hlas! et se peut-il que ces marques d'amour
        Fussent de la partie en un si lche tour?
        Auroit-on jamais vu tant de supercherie,
        Que tout l'extrieur ne ft que piperie?
        [Non, non, il n'en est rien: une telle beaut.] (1633-57)

    [653-a] Ces quatre vers: Mais que par, etc., ne sont que dans
    l'dition de 1633.

    [653-b] Et cette humeur lgre a bien su rechercher. (1644-57)

    [653-c] Ces quatre vers: Cependant que, leurr, etc., ne sont
    que dans l'dition de 1633.

    [653-d] Cependant je croyois  sa mine embrase. (1644-57)

  [654] _Var._ Son oracle reu, je m'en tins assur. (1633)

  [655] _Var._ Vous voulez me trahir, vous voulez m'abuser:
        J'ai sa parole en gage et de plus un baiser. (1633-57)

  [656] _Var._ C'est en vain que mon feu ces doutes me suggre.
  (1633-57)

  [657] _Var._ Je vois trs-clairement qu'elle est la plus lgre.
  (1648-57)

  [658] _Var._ Les serments que j'en ai s'en vont au vent jets,
        Et ces traits de sa plume ici me sont rests,
        Qui dpeignant au vif son perfide courage,
        Remplissent de bonheur Philandre, et moi de rage. (1633-57)

  [659] _Var._ Et ces traits de sa plume, osant encor parler,
        Laissent entre mes mains une honteuse image. (1660)

  [660] _Var._ Oui, j'enrage, je crve, et tous mes sens troubls.
  (1633)

  [661] _Var._ D'un excs de douleur succombent accabls. (1633-60)

  [662] _Var._ [Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre:]
        Aussi ma prompte mort le va bientt finir;
        Dj mon coeur outr ne cherchant qu' bannir
        Cet amour qui l'a fait si lourdement mprendre,
        Pour lui donner passage, est tout prt de se fendre[662-a];
        Mon me par dpit tche d'abandonner
        Un corps que sa raison sut si mal gouverner.
        Mes yeux, jusqu' prsent couverts de mille nues,
        S'en vont les distiller en larmes continues,
        Larmes qui donneront pour juste chtiment
        A leur aveugle erreur un autre aveuglement;
        Et mes pieds, qui savoient sans eux, sans leur conduite,
        Comme insensiblement me porter chez Mlite,
        Me porteront sans eux en quelque lieu dsert,
        En quelque lieu sauvage  peine dcouvert,
        O ma main, d'un poignard, achvera le reste,
        O pour suivre l'arrt de mon destin funeste,
        Je rpandrai mon sang, et j'aurai pour le moins
        Ce foible et vain soulas en mourant sans tmoins,
        Que mon trpas secret fera que l'infidle
        Ne pourra se vanter que je sois mort pour elle. (1633-57)

    [662-a] Ces quatre vers: Aussi ma prompte mort, etc., ne sont
  que dans l'dition de 1633.

  [663] _Var._ Tu manques  la fois de poumon et d'haleine.
  (1633-60)

  [664] _Var._ Quel accident nouveau te brouille ainsi les sens?
  (1633-57)

  [665] _Var._ En nos chastes amours de nous deux on se moque.
  (1633-60)

  [666] _Var._ Adieu, ma soeur, adieu; je ne peux plus parler.
  (1633)

  [667] _Var._ Lis, puis, si tu le peux, tche  te consoler.
  (1633-57)

  [668] _Var._ Non, non, quand j'aurai su ce qui te fait mourir,
        Si bon me semble alors, je te lairrai courir. (1633-57)

  [669] _Var. Elle lit les lettres que Tirsis lui avoit donnes._
  (1633, en marge.)--_Elle lit les lettres qu'il lui a donnes._
  (1663, en marge.)

  [670] _Var._ Apprends que les discours des filles mieux senses.
  (1633-60)

  [671] _Qui vaille la servir_, qui vaille qu'on la serve.

  [672] _Var._ Tant d'autres te sauront en sa place ravir,
  Avec trop plus d'attraits que cette cervele. (1633-57)

  [673] _Var._ Par les premiers venus qui flattant ses beauts.
  (1633-57)

  [674] _Var._ Ainsi Damon lui plut, Aristandre, et Gronte;
        raste aprs deux ans n'en a pas meilleur conte. (1633-57)

  [675] Voyez ci-dessus, p. 150, la note [497) relative  la premire
  variante.

  [676] _Var._ Et peut-tre demain (tant elle aime le change!).
  (1633-57)

  [677] _Var._ Ce n'est qu'une coquette, une tte  l'vent,
        Dont la langue et le coeur s'accordent peu souvent,
        A qui les trahisons deviennent ordinaires,
        Et dont tous les appas sont tellement vulgaires. (1633-57)

  [678] _Var._ Penses-tu, m'amusant avecque des sottises,
        Par tes dtractions rompre mes entreprises?
        Non, non, ces traits de langue pandus vainement
        Ne m'arrteroient pas encore un seul moment. (1633-57)

  [679] _Var._ C'est toujours tmoigner que leur vaine inconstance
        Est pour nous mouvoir de trop peu d'importance.
        Aussi ne veux-je pas le retenir d'aller,
        Et si d'autres que moi ne le vont rappeler,
        Il usera ses jours  courtiser Mlite;
        Outre que l'infidle a si peu de mrite,
        Que l'amour qui pour lui m'prit si follement. (1633-57)

  [680] _Var._ Dans la mme sottise une autre embarrasse. (1633-57)

  [681] _Var._ Je meure, s'il n'est vrai que la plupart du monde.
  (1633)

  [682] _Var._ Elle verra bientt, quoi qu'elle se propose,
        Qu'elle n'a pas gagn, ni moi perdu grand'chose.
        Ma perte me console, et m'gaye  l'instant. (1633-57)

  [683] Voyez au _Complment des variantes_, p. 251.

  [684] _Var._ Je les viens de surprendre, et j'y pourrois encore.
  (1660)

  [685] _Var._ Mais tu n'as pas loisir. Toutefois si tu veux. (1660-64)

  [686] _Var. Il reconnot les lettres._ (1663, en marge.)[686-a]

    [686-a] Voyez plus loin, p. 252 et 253, quelle est la variante de
    ce jeu de scne dans l'dition de 1633, et celle du jeu de scne
    suivant dans les ditions de 1644-57.

  [687] _Var. Elle les resserre._ (1663, en marge.)

  [688] Telle est l'orthographe de ce mot dans toutes les ditions
  publies du vivant de Corneille. Voyez le _Lexique_.

  [689] Un des personnages de _la Veuve_ (acte III, sc. III,
  note [1443]) parle de la comdie de _Mlite_ et mentionne

    Le discours de Cloris quand Philandre la quitte.




ACTE IV.


SCNE PREMIRE.

MLITE, LA NOURRICE.

    LA NOURRICE.

    Cette obstination  faire la secrte
    M'accuse injustement d'tre trop peu discrte[690].

    MLITE.

    Ton importunit n'est pas  supporter:                        1065
    Ce que je ne sais point, te le puis-je conter?

    LA NOURRICE.

    Les visites d'raste un peu moins assidues
    Tmoignent quelque ennui de ses peines perdues,
    Et ce qu'on voit par l de refroidissement
    Ne fait que trop juger son mcontentement.                    1070
    Tu m'en veux cependant cacher tout le mystre;
    Mais je pourrois enfin en croire ma colre,
    Et pour punition te priver des avis
    Qu'a jusqu'ici ton coeur si doucement suivis.

    MLITE.

    C'est  moi de trembler aprs cette menace,                   1075
    Et toute autre du moins trembleroit en ma place.

    LA NOURRICE.

    Ne raillons point: le fruit qui t'en est demeur
    (Je parle sans reproche, et tout considr)
    Vaut bien.... Mais revenons  notre humeur chagrine:
    Apprends-moi ce que c'est.

    MLITE.

                              Veux-tu que je devine?              1080
    Dgot d'un esprit si grossier que le mien,
    Il cherche ailleurs peut-tre un meilleur entretien.

    LA NOURRICE.

    Ce n'est pas bien ainsi qu'un amant perd l'envie
    D'une chose deux ans ardemment poursuivie:
    D'assurance un mpris l'oblige  se piquer;                   1085
    Mais ce n'est pas un trait qu'il faille pratiquer.
    Une fille qui voit et que voit la jeunesse
    Ne s'y doit gouverner qu'avec beaucoup d'adresse;
    Le ddain lui messied, ou quand elle s'en sert,
    Que ce soit pour reprendre un amant qu'elle perd.             1090
    Une heure de froideur,  propos mnage,
    Peut rembraser une me  demi dgage[691],
    Qu'un traitement trop doux dispense [692] des mpris
    D'un bien dont cet orgueil fait mieux savoir le prix[693].
    Hors ce cas, il lui faut complaire  tout le monde,           1095
    Faire qu'aux voeux de tous l'apparence rponde[694],
    Et sans embarrasser son coeur de leurs amours,
    Leur faire bonne mine, et souffrir leurs discours[695].
    Qu' part ils pensent tous avoir la prfrence,
    Et paroissent ensemble entrer en concurrence[696];            1100
    Que tout l'extrieur de son visage gal
    Ne rende aucun jaloux du bonheur d'un rival;
    Que ses yeux partags leur donnent de quoi craindre,
    Sans donner  pas un aucun lieu de se plaindre;
    Qu'ils vivent tous d'espoir jusqu'au choix d'un mari,         1105
    Mais qu'aucun cependant ne soit le plus chri,
    Et qu'elle cde enfin, puisqu'il faut qu'elle cde[697],
    A qui paiera le mieux le bien qu'elle possde.
    Si tu n'eusses jamais quitt cette leon,
    Ton raste avec toi vivroit d'autre faon.                    1110

    MLITE.

    Ce n'est pas son humeur de souffrir ce partage:
    Il croit que mes regards soient son propre hritage,
    Et prend ceux que je donne  tout autre qu' lui
    Pour autant de larcins faits sur le bien d'autrui.

    LA NOURRICE.

    J'entends  demi-mot; achve, et m'expdie                    1115
    Promptement le motif de cette maladie[698].

    MLITE.

    Si tu m'avois, Nourrice, entendue  demi,
    Tu saurois que Tircis....

    LA NOURRICE.

                              Quoi? son meilleur ami!
    N'a-ce pas t lui qui te l'a fait connotre?

    MLITE.

    Il voudroit que le jour en ft encore  natre;               1120
    Et si d'auprs de moi je l'avois cart[699],
    Tu verrois tout  l'heure raste  mon ct.

    LA NOURRICE.

    J'ai regret que tu sois leur pomme de discorde;
    Mais puisque leur humeur ensemble ne s'accorde,
    raste n'est pas homme  laisser chapper;                    1125
    Un semblable pigeon ne se peut rattraper:
    Il a deux fois le bien de l'autre, et davantage.

    MLITE.

    Le bien ne touche point un gnreux courage.

    LA NOURRICE.

    Tout le monde l'adore, et tche d'en jouir.

    MLITE.

    Il suit un faux clat qui ne peut m'blouir.                  1130

    LA NOURRICE.

    Auprs de sa splendeur toute autre est fort petite[700].

    MLITE.

    Tu le places[701] au rang qui n'est d qu'au mrite.

    LA NOURRICE.

    On a trop de mrite tant riche  ce point.

    MLITE.

    Les biens en donnent-ils  ceux qui n'en ont point?

    LA NOURRICE.

    Oui, ce n'est que par l qu'on est considrable.              1135

    MLITE.

    Mais ce n'est que par l qu'on devient mprisable:
    Un homme dont les biens font toutes les vertus
    Ne peut tre estim que des coeurs abattus.

    LA NOURRICE.

    Est-il quelques dfauts que les biens ne rparent?

    MLITE.

    Mais plutt en est-il o les biens ne prparent?              1140
    tant riche, on mprise assez communment
    Des belles qualits le solide ornement,
    Et d'un luxe honteux la richesse suivie[702]
    Souvent par l'abondance aux vices nous convie.

    LA NOURRICE.

    Enfin je reconnois....

    MLITE.

                           Qu'avec tout ce grand bien[703]        1145
    Un jaloux sur mon coeur n'obtiendra jamais rien.

    LA NOURRICE.

    Et que d'un cajoleur la nouvelle conqute
    T'imprime,  mon regret, ces erreurs dans la tte.
    Si ta mre le sait....

    MLITE.

                           Laisse-moi ces soucis,
    Et rentre, que je parle  la soeur de Tircis[704]             1150

    LA NOURRICE.

    Peut-tre elle t'en veut dire quelque nouvelle.

    MLITE.

    Ta curiosit te met trop en cervelle[705].
    Rentre sans t'informer de ce qu'elle prtend;
    Un meilleur entretien avec elle m'attend.


SCNE II.

CLORIS, MLITE.

    CLORIS.

    Je chris tellement celles de votre sorte,                    1155
    Et prends tant d'intrt en ce qui leur importe,
    Qu'aux pices qu'on leur fait je ne puis consentir[706],
    Ni mme en rien savoir sans les en avertir.
    Ainsi donc, au hasard d'tre la mal venue,
    Encor que je vous sois, peu s'en faut, inconnue,              1160
    Je viens vous faire voir que votre affection
    N'a pas t fort juste en son lection.

    MLITE.

    Vous pourriez, sous couleur de rendre un bon office,
    Mettre quelque autre en peine avec cet artifice;
    Mais pour m'en repentir j'ai fait un trop bon choix[707]:     1165
    Je renonce  choisir une seconde fois,
    Et mon affection ne s'est point arrte
    Que chez un cavalier qui l'a trop mrite.

    CLORIS.

    Vous me pardonnerez, j'en ai de bons tmoins,
    C'est l'homme qui de tous la mrite le moins[708].            1170

    MLITE.

    Si je n'avois de lui qu'une foible assurance,
    Vous me feriez entrer en quelque dfiance;
    Mais je m'tonne fort que vous l'osiez blmer[709],
    Ayant quelque intrt vous-mme  l'estimer.

    CLORIS.

    Je l'estimai jadis, et je l'aime et l'estime                  1175
    Plus que je ne faisois auparavant son crime.
    Ce n'est qu'en ma faveur qu'il ose vous trahir,
    Et vous pouvez juger si je le puis har[710],
    Lorsque sa trahison m'est un clair tmoignage[711]
    Du pouvoir absolu que j'ai sur son courage.                   1180

    MLITE.

    Le pousser  me faire une infidlit[712],
    C'est assez mal user de cette autorit.

    CLORIS.

    Me le faut-il pousser o son devoir l'oblige?
    C'est son devoir qu'il suit alors qu'il vous nglige.

    MLITE.

    Quoi! le devoir chez vous oblige aux trahisons[713]?          1185

    CLORIS.

    Quand il n'en auroit point de plus justes raisons,
    La parole donne, il faut que l'on la tienne.

    MLITE.

    Cela fait contre vous: il m'a donn la sienne.

    CLORIS.

    Oui; mais ayant dj reu mon amiti,
    Sur un voeu solennel d'tre un jour sa moiti[714],           1190
    Peut-il s'en dpartir pour accepter la vtre?

    MLITE.

    De grce, excusez-moi, je vous prends pour une autre,
    Et c'toit  Cloris que je croyois parler.

    CLORIS.

    Vous ne vous trompez pas.

    MLITE.

                              Donc, pour mieux me railler[715],
    La soeur de mon amant contrefait ma rivale?                   1195

    CLORIS.

    Donc, pour mieux m'blouir, une me dloyale[716]
    Contrefait la fidle? Ah! Mlite, sachez
    Que je ne sais que trop ce que vous me cachez.
    Philandre m'a tout dit: vous pensez qu'il vous aime;
    Mais sortant d'avec vous, il me conte lui-mme                1200
    Jusqu'aux moindres discours dont votre passion
    Tche de suborner[717] son inclination.

    MLITE.

    Moi, suborner Philandre! ah! que m'osez-vous dire!

    CLORIS.

    La pure vrit.

    MLITE.

                    Vraiment, en voulant rire,
    Vous passez trop avant; brisons l, s'il vous plat.          1205
    Je ne vois point Philandre, et ne sais quel il est.

    CLORIS.

    Vous en croirez[718] du moins votre propre criture[719].
    Tenez, voyez, lisez.

    MLITE.

                         Ah, Dieux! quelle imposture!
    Jamais un de ces traits ne partit de ma main.

    CLORIS.

    Nous pourrions demeurer ici jusqu' demain,                   1210
    Que vous persisteriez dans la mconnoissance:
    Je les vous laisse. Adieu.

    MLITE.

                               Tout beau, mon innocence
    Veut apprendre de vous le nom de l'imposteur[720],
    Pour faire retomber l'affront sur son auteur.

    CLORIS.

    Vous pensez me duper, et perdez votre peine.                  1215
    Que sert le dsaveu quand la preuve est certaine?
    A quoi bon dmentir?  quoi bon dnier...?

    MLITE.

    Ne vous obstinez point  me calomnier;
    Je veux que, si jamais j'ai dit mot  Philandre....

    CLORIS.

    Remettons ce discours: quelqu'un vient nous surprendre;
    C'est le brave Lisis, qui semble sur le front[721]
    Porter empreints les traits d'un dplaisir profond.


SCNE III.

LISIS, MLITE, CLORIS.

    LISIS,  Cloris.

    Prparez vos soupirs  la triste nouvelle[722]
    Du malheur o nous plonge un esprit infidle;
    Quittez son entretien, et venez avec moi                      1225
    Plaindre un frre au cercueil par son manque de foi.

    MLITE.

    Quoi! son frre au cercueil!

    LISIS.

                                Oui, Tircis, plein de rage
    De voir que votre change indignement l'outrage,
    Maudissant mille fois le dtestable jour
    Que votre bon accueil lui donna de l'amour,                   1230
    Dedans ce dsespoir a chez moi rendu l'me[723],
    Et mes yeux dsols....

    MLITE.

                           Je n'en puis plus; je pme.

    CLORIS.

    Au secours! au secours!


SCNE IV.

CLITON, LA NOURRICE, MLITE, LISIS, CLORIS.

    CLITON.

                          D'o provient cette voix?

    LA NOURRICE.

    Qu'avez-vous, mes enfants?

    CLORIS.

                              Mlite que tu vois....

    LA NOURRICE.

    Hlas! elle se meurt; son teint vermeil s'efface;             1235
    Sa chaleur se dissipe; elle n'est plus que glace.

    LISIS,  Cliton.

    Va querir un peu d'eau; mais il faut te hter.

    CLITON,  Lisis[724].

    Si proches du logis, il vaut mieux l'y porter[725].

    CLORIS[726].

    Aidez mes foibles pas; les forces me dfaillent,
    Et je vais succomber aux douleurs qui m'assaillent[727].      1240


SCNE V.

    RASTE.

    A la fin je triomphe, et les destins amis
    M'ont donn le succs que je m'tois promis.
    Me voil trop heureux, puisque par mon adresse
    Mlite est sans amant, et Tircis sans matresse;
    Et comme si c'toit trop peu pour me venger,                  1245
    Philandre et sa Cloris courent mme danger.
    Mais par quelle raison leurs mes dsunies[728]
    Pour les crimes d'autrui seront-elles punies?
    Que m'ont-ils fait tous deux pour troubler leurs accords?
    Fuyez de ma pense, inutiles remords[729];                    1250
    La joie y veut rgner, cessez de m'en distraire.
    Cloris m'offense trop d'tre soeur d'un tel frre,
    Et Philandre, si prompt  l'infidlit,
    N'a que la peine due  sa crdulit[730].
    Mais que me veut Cliton qui sort de chez Mlite?              1255


SCNE VI.

RASTE, CLITON.

    CLITON.

    Monsieur, tout est perdu: votre fourbe maudite,
    Dont je fus  regret le damnable instrument,
    A couch de douleur Tircis au monument.

    RASTE.

    Courage! tout va bien, le tratre m'a fait place;
    Le seul qui me rendoit son courage de glace,                  1260
    D'un favorable coup la mort me l'a ravi.

    CLITON.

    Monsieur, ce n'est pas tout, Mlite l'a suivi.

    RASTE.

    Mlite l'a suivi! que dis-tu, misrable?

    CLITON.

    Monsieur, il est trop vrai: le moment dplorable[731]
    Qu'elle a su son trpas a termin ses jours.                  1265

    RASTE.

    Ah ciel! s'il est ainsi....

    CLITON.

                                Laissez l ces discours,
    Et vantez-vous plutt que par votre imposture
    Ces malheureux amants trouvent la spulture[732],
    Et que votre artifice a mis dans le tombeau
    Ce que le monde avoit de parfait et de beau.                  1270

    RASTE.

    Tu m'oses donc flatter, infme, et tu supprimes[733]
    Par ce reproche obscur la moiti de mes crimes?
    Est-ce ainsi qu'il te faut n'en parler qu' demi?
    Achve tout d'un coup: dis que matresse, ami[734],
    Tout ce que je chris, tout ce qui dans mon me               1275
    Sut jamais allumer une pudique flamme,
    Tout ce que l'amiti me rendit prcieux,
    Par ma fourbe a perdu la lumire des cieux[735];
    Dis que j'ai viol les deux lois les plus saintes,
    Qui nous rendent heureux par leurs douces contraintes;
    Dis que j'ai corrompu, dis que j'ai suborn,
    Falsifi, trahi, sduit, assassin[736]:
    Tu n'en diras encor que la moindre partie.
    Quoi! Tircis est donc mort, et Mlite est sans vie!
    Je ne l'avois pas su, Parques, jusqu' ce jour,               1285
    Que vous relevassiez de l'empire d'Amour;
    J'ignorois qu'aussitt qu'il assemble deux mes,
    Il vous pt commander d'unir aussi leurs trames[737].
    Vous en relevez donc, et montrez aujourd'hui
    Que vous tes pour nous aveugles comme lui!                   1290
    Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares
    Tranchent comme il lui plat les destins les plus rares!
    Mais je m'en prends  vous, moi qui suis l'imposteur,
    Moi qui suis de leurs maux le dtestable auteur.
    Hlas! et falloit-il que ma supercherie                       1295
    Tournt si lchement tant d'amour en furie?
    Inutiles regrets, repentirs superflus,
    Vous ne me rendez pas Mlite qui n'est plus;
    Vos mouvements tardifs ne la font pas revivre:
    Elle a suivi Tircis, et moi je la veux suivre.                1300
    Il faut que de mon sang je lui fasse raison,
    Et de ma jalousie, et de ma trahison,
    Et que de ma main propre une me si fidle[738]
    Reoive.... Mais d'o vient que tout mon corps chancelle?
    Quel murmure confus! et qu'entends-je hurler?                 1305
    Que de pointes de feu se perdent parmi l'air!
    Les Dieux  mes forfaits ont dnonc la guerre;
    Leur foudre dcoch vient de fendre la terre,
    Et pour leur obir son sein me recevant
    M'engloutit, et me plonge aux enfers tout vivant.             1310
    Je vous entends, grands Dieux: c'est l-bas que leurs mes
    Aux champs lysiens ternisent leurs flammes;
    C'est l-bas qu' leurs pieds il faut verser mon sang:
    La terre  ce dessein m'ouvre son large flanc,
    Et jusqu'aux bords du Styx me fait libre passage;             1315
    Je l'aperois dj, je suis sur son rivage.
    Fleuve, dont le saint nom est redoutable aux Dieux,
    Et dont les neuf replis ceignent ces tristes lieux[739],
    N'entre point en courroux contre mon insolence,
    Si j'ose avec mes cris violer ton silence;                    1320
    Je ne te veux qu'un mot: Tircis est-il pass?
    Mlite est-elle ici? Mais qu'attends-je? insens!
    Ils sont tous deux si chers  ton funeste empire,
    Que tu crains de les perdre, et n'oses m'en rien dire.
    Vous donc, esprits lgers, qui, manque de tombeaux,
    Tournoyez vagabonds  l'entour de ces eaux,
    A qui Charon cent ans refuse sa nacelle,
    Ne m'en pourriez-vous point donner quelque nouvelle?
    Parlez, et je promets d'employer mon crdit[740]
    A vous faciliter ce passage interdit.                         1330

    CLITON.

    Monsieur, que faites-vous? Votre raison trouble[741]
    Par l'effort des douleurs dont elle est accable
    Figure  votre vue....

    RASTE.

                          Ah! te voil, Charon;
    Dpche promptement, et d'un coup d'aviron
    Passe-moi, si tu peux, jusqu' l'autre rivage.                1335

    CLITON.

    Monsieur, rentrez en vous, regardez mon visage[742]:
    Reconnoissez Cliton.

    RASTE.

                        Dpche, vieux nocher,
    Avant que ces esprits nous puissent approcher.
    Ton bateau de leur poids fondroit[743] dans les abmes;
    Il n'en aura que trop d'raste et de ses crimes[744].         1340
    Quoi! tu veux te sauver  l'autre bord sans moi?
    Si faut-il qu' ton cou je passe malgr toi.

(Il se jette sur les paules de Cliton, qui l'emporte derrire le
thtre[745].)


SCNE VII.

    PHILANDRE.

    Prsomptueux rival, dont l'absence importune[746]
    Retarde le succs de ma bonne fortune[747],
    As-tu sitt perdu cette ombre de valeur                       1345
    Que te prtoit tantt l'effort de ta douleur?
    Que devient  prsent cette bouillante envie
    De punir ta volage aux dpens de ma vie?
    Il ne tient plus qu' toi[748] que tu ne sois content:
    Ton ennemi t'appelle, et ton rival t'attend.                  1350
    Je te cherche en tous lieux, et cependant ta fuite
    Se rit impunment de ma vaine poursuite.
    Crois-tu, laissant mon bien dans les mains de ta soeur,
    En demeurer toujours l'injuste possesseur,
    Ou que ma patience,  la fin chappe                         1355
    (Puisque tu ne veux pas le dbattre  l'pe),
    Oubliant le respect du sexe et tout devoir,
    Ne laisse point sur elle agir mon dsespoir?


SCNE VIII.

RASTE, PHILANDRE.

    RASTE.

    Dtacher Ixion pour me mettre en sa place!
    Mgres, c'est  vous une indiscrte audace.                  1360
    Ai-je avec mme front que cet ambitieux[749]
    Attent sur le lit du monarque des cieux?
    Vous travaillez en vain, barbares Eumnides[750];
    Non, ce n'est pas ainsi qu'on punit les perfides.
    Quoi! me presser encor? Sus, de pieds et de mains             1365
    Essayons d'carter ces monstres inhumains.
    A mon secours, esprits! vengez-vous de vos peines;
    crasons leurs serpents; chargeons-les de vos chanes.
    Pour ces filles d'enfer nous sommes trop puissants.

    PHILANDRE.

    Il semble  ce discours qu'il ait perdu le sens[751].         1370
    raste, cher ami, quelle mlancolie
    Te met dans le cerveau cet excs de folie?

    RASTE.

    quitable Minos, grand juge des enfers,
    Voyez qu'injustement on m'apprte des fers.
    Faire un tour d'amoureux, supposer une lettre,                1375
    Ce n'est pas un forfait qu'on ne puisse remettre.
    Il est vrai que Tircis en est mort de douleur,
    Que Mlite aprs lui redouble ce malheur,
    Que Cloris sans amant ne sait  qui s'en prendre;
    Mais la faute n'en est qu'au crdule Philandre;               1380
    Lui seul en est la cause, et son esprit lger,
    Qui trop facilement rsolut de changer;
    Car ces lettres, qu'il croit l'effet de ses mrites[752],
    La main que vous voyez les a toutes crites.

    PHILANDRE.

    Je te laisse impuni, tratre: de tels remords[753]            1385
    Te donnent des tourments pires que mille morts;
    Je t'obligerois trop de t'arracher la vie,
    Et ma juste vengeance est bien mieux assouvie
    Par les folles horreurs de cette illusion.
    Ah! grands Dieux, que je suis plein de confusion!             1390


SCNE IX.

    RASTE.

    Tu t'enfuis donc, barbare, et me laissant en proie
    A ces cruelles soeurs, tu les combles de joie?
    Non, non, retirez-vous, Tisiphone, Alecton,
    Et tout ce que je vois d'officiers de Pluton:
    Vous me connoissez mal; dans le corps d'un perfide            1395
    Je porte le courage et les forces d'Alcide.
    Je vais tout renverser dans ces royaumes noirs,
    Et saccager moi seul ces tnbreux manoirs.
    Une seconde fois le triple chien Cerbre
    Vomira l'aconit en voyant la lumire;                         1400
    J'irai du fond d'enfer dgager les Titans,
    Et si Pluton s'oppose  ce que je prtends,
    Passant dessus le ventre  sa troupe mutine,
    J'irai d'entre ses bras enlever Proserpine[754].


SCNE X.

LISIS, CLORIS.

    LISIS.

    N'en doute plus, Cloris, ton frre n'est point mort[755];     1405
    Mais ayant su de lui son dplorable sort,
    Je voulois prouver par cette triste feinte
    Si celle qu'il adore, aucunement atteinte[756],
    Deviendroit plus sensible aux traits de la piti
    Qu'aux sincres ardeurs d'une sainte amiti.                  1410
    Maintenant que je vois qu'il faut qu'on nous abuse,
    Afin que nous puissions dcouvrir cette ruse,
    Et que Tircis en soit de tout point clairci,
    Sois sre que dans peu je te le rends ici.
    Ma parole sera d'un prompt effet suivie:                      1415
    Tu reverras bientt ce frre plein de vie;
    C'est assez que je passe une fois pour trompeur.

    CLORIS.

    Si bien qu'au lieu du mal nous n'aurons que la peur?
    Le coeur me le disoit: je sentois que mes larmes
    Refusoient de couler pour de fausses alarmes,                 1420
    Dont les plus dangereux et plus rudes assauts[757]
    Avoient beaucoup de peine  m'mouvoir  faux;
    Et je n'tudiai cette douleur menteuse
    Qu' cause qu'en effet j'tois un peu honteuse[758]
    Qu'une autre en tmoignt plus de ressentiment[759].          1425

    LISIS.

    Aprs tout, entre nous, confesse franchement[760]
    Qu'une fille en ces lieux, qui perd un frre unique,
    Jusques au dsespoir fort rarement se pique:
    Ce beau nom d'hritire a de telles douceurs,
    Qu'il devient souverain  consoler des soeurs.                1430

    CLORIS.

    Adieu, railleur, adieu: son intrt me presse
    D'aller rendre d'un mot la vie  sa matresse[761];
    Autrement je saurois t'apprendre  discourir.

    LISIS.

    Et moi, de ces frayeurs de nouveau te gurir.


FIN DU QUATRIME ACTE.

  [690] _Var._ [M'accuse injustement d'tre trop peu discrte.]
        ML. Vraiment tu me poursuis avec trop de rigueur:
        Que te puis-je conter, n'ayant rien sur le coeur?
        LA NOURR. Un chacun fait  l'oeil des remarques aises,
        Qu'raste, abandonnant ses premires brises,
        Pour te mieux tmoigner son refroidissement,
        Cherche sa gurison dans un bannissement.
        Tu m'en veux cependant ter la connoissance;
        Mais si jamais sur toi j'eus aucune puissance,
        Par ce que tous les jours en tes affections
        Tu reois de profit de mes instructions[690-a],
        Apprends-moi ce que c'est. ML. Et que sais-je, Nourrice,
        Des fantasques ressorts qui meuvent son caprice?
        Ennuy d'un esprit si grossier que le mien,
        [Il cherche ailleurs peut-tre un meilleur entretien.]
  (1633-57)

    [690-a] Dans l'dition de 1657, probablement par erreur:

      Parce que tous les jours, en tes affections,
      Tu reois du profit de mes instructions.

  [691] _Var._ Rembrase assez souvent une me dgage. (1633-57)

  [692] _Dispenser ...._ accorder la dispense, la permission
  ncessaire pour faire quelque chose, autoriser ....

  [693] _Var._ D'un bien dont un ddain fait mieux savoir le prix.
  (1633-57)

  [694] _Var._ Faire qu'aux voeux de tous son visage rponde.
  (1633-57)

  [695] _Var._ Leur faire bonne mine, et souffrir leur discours.
  (1633, 44 et 52-57)
        _Var._ Leur montrer bonne mine, et souffrir leur discours.
  (1648)

  [696] _Var._ [Et paroissent ensemble entrer en concurrence:]
        Ainsi lorsque plusieurs te parlent  la fois,
        En rpondant  l'un, serre  l'autre les doigts,
        Et si l'un te drobe un baiser par surprise,
        Qu' l'autre incontinent il soit en belle prise;
        Que l'un et l'autre juge,  ton visage gal,
        Que tu caches ta flamme aux yeux de son rival.
        Partage bien les tiens, et surtout sache feindre,
        De sorte que pas un n'ait sujet de se plaindre. (1633-57)

  [697] _Var._ Tiens bon, et cde enfin, puisqu'il faut que tu cdes,
        A qui paiera le mieux le bien que tu possdes. (1633-57)

  [698] _Var._ [Promptement le motif de cette maladie.]
        ML. Tirsis est ce motif. LA NOURR. Ce jeune cavalier!
        Son ami plus intime et son plus familier!
        [N'a-ce pas t lui qui te l'a fait connotre?] (1633-57)

  [699] _Var._ Et si dans ce jourd'hui je l'avois cart,
        Tu verrois ds demain raste  mon ct.
        LA NOURR. J'ai regret que tu sois la pomme de discorde.
  (1633-57)

  [700] _Var._ Auprs de sa splendeur toute autre est trop petite.
  (1633-57)

  [701] On lit dans l'dition de 1633: _tu te places_, pour _tu le
  places_; mais c'est videmment une faute d'impression.

  [702] L'dition de 1633 porte, mais ce doit tre aussi une faute:

    Et d'un riche honteux la richesse suivie.

  [703] _Var._              Qu'avecque tout son bien
        Un jaloux dessus moi n'obtiendra jamais rien.(1633-60)

  [704] _Var._ [Et rentre, que je parle  la soeur de Tirsis:]
        Je la vois qui de loin me fait signe et m'appelle.
        [LA NOURR. Peut-tre elle t'en veut dire quelque nouvelle.]
        ML. [Rentre, sans t'informer de ce qu'elle prtend.] (1633-57)

  [705] _Mettre en cervelle_, inquiter. Voyez plus haut, p. 192,
  note [641].

  [706] _Var._ Qu'aux fourbes qu'on leur fait je ne puis consentir.
  (1633-57)

  [707] _Var._ Mais pour m'en repentir j'ai fait un trop beau choix.
  (1633-60)

  [708] La leon de 1657:

      C'est l'homme qui de tous l'a mrit le moins,

  est certainement une faute d'impression.

  [709] _Var._ Mais je m'tonne fort que vous l'osez blmer,
        Vu que pour votre honneur vous devez l'estimer. (1633-57)

  [710] _Var._ Aprs cela jugez si je le peux har. (1633)
        _Var._ Jugez aprs cela si je le puis har. (1644-57)

  [711] _Var._ Puisque sa trahison m'est un grand tmoignage.
  (1633-57)

  [712] _Var._ Vraiment c'est un pouvoir dont vous usez fort mal,
        Le poussant  me faire un tour si dloyal. (1633-57)

  [713] _Var._ Quoi! son devoir l'oblige  l'infidlit!
        CLOR. N'allons point rechercher tant de subtilit. (1633-57)

  [714] _Var._ Sur un serment commun d'tre un jour sa moiti.
  (1633-57)

  [715] _Var._                       Doncques, pour me railler.
  (1633-57)

  [716] _Var._ Doncques, pour m'blouir, une me dloyale. (1633-57)

  [717] Voyez plus haut, p. 194, note [649].

  [718] L'dition de 1664 donne: _vous croiriez_, pour _vous
  croirez_, ce qui est sans doute une faute d'impression.

  [719] _Var._ Vous en voulez bien croire au moins votre criture.
  (1633-57)

  [720] _Var._ Veut savoir par avant le nom de l'imposteur,
        Afin que cet affront retombe sur l'auteur.
        CLOR. Vous voulez m'affiner; mais c'est peine perdue:
        Mlite, que vous sert de faire l'entendue?
        La chose tant si claire,  quoi bon la nier? (1633-57)

  [721] _Var._ C'est le brave Lisis, qui tout triste et pensif,
        A ce qu'on peut juger, montre un deuil excessif. (1633-57)

  [722] _Var._ Pouvez-vous demeurer auprs d'une personne
  Digne pour ses forfaits que chacun l'abandonne?
  Quittez cette infidle, et venez avec moi. (1633-57)

  [723] _Var._ Dedans ce dsespoir a rendu sa belle me.
        ML. Hlas! soutenez-moi; je n'en puis plus, je pme.
  (1633-57)

  [724] Les mots: _ Lisis_, manquent dans les ditions de 1633-60.

  [725] _Var._ Si proche du logis, il vaut mieux l'y porter. (1657)

  [726] On lit en marge, dans l'exemplaire de l'dition de 1633 dont
  il a t parl  la note [612] de la page 183: _Cliton et la Nourrice
  emportent Mlite pme en son logis, o Cloris les suit, appuye
  sur Lisis._

  [727] _Var._ CLORIS, _ Lisis_. (1633, dans l'exemplaire de la
  Bibliothque impriale, cit  la note prcdente, et 1644-60.)

  [728] _Var._ Mais  quelle raison leurs mes dsunies. (1633-63)

  [729] _Var._ Fuyez de mon penser, inutiles remords;
        J'en ai trop de sujet de leur tre contraire:
        Cloris m'offense trop, tant soeur d'un tel frre. (1633-57)

  [730] _Var._ [N'a que la peine due  sa crdulit.]
        Allons donc sans scrupule, allons voir cette belle;
        Faisons tous nos efforts  nous rapprocher d'elle,
        Et tchons de rentrer en son affection,
        Avant qu'elle ait rien su de notre invention[730-a].
        Cliton sort de chez elle.

  SCNE VI.

  RASTE, CLITON.

                            R. Eh bien! que fait Mlite?
  [CLIT. Monsieur, tout est perdu: votre fourbe maudite.] (1633-57)

    [730-a] Avant qu'elle ait rien su de notre intention. (1654)

  [731] _Var._ Monsieur, il est tout vrai: le moment dplorable.
  (1633-60)

  [732] _Var._ Ce pair d'amants sans pair est sous la spulture.
  (1633-57)
        _Var._ Ces malheureux amants treuvent la spulture. (1660)

  [733] _Var._ Tu m'oses donc flatter, et ta sottise estime
        M'obliger en taisant la moiti de mon crime? (1633-57)

  [734] _Var._ Achve tout d'un trait: dis que matresse, ami.
  (1633-57)

  [735] _Var._ Par ma fraude a perdu la lumire des cieux. (1633-57)

  [736] _Var._ [Falsifi, trahi, sduit, assassin,]
        Que j'ai toute une ville en larmes convertie:
        [Tu n'en diras encor que la moindre partie.]
        Mais quel ressentiment! quel puissant dplaisir!
        Grands Dieux! et peuvent-ils jusque-l nous saisir,
        Qu'un pauvre amant en meure, et qu'une pre tristesse
        Rduise au mme point aprs lui sa matresse?
        CLIT. Tous ces discours ne font.... R. Laisse agir ma douleur,
        Tratre, si tu ne veux attirer ton malheur:
        Interrompre son cours, c'est n'aimer pas ta vie.
        La mort de son Tirsis me l'a doncques ravie!
        [Je ne l'avois pas su, Parques, jusqu' ce jour.] (1633-57)

  [737] _Var._ [Il vous pt commander d'unir aussi leurs trames;]
        J'ignorois que, pour tre exemptes de ses coups,
        Vous souffrissiez qu'il prt un tel pouvoir sur vous.
        [Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares]
        Tranchent comme il lui plat les choses les plus rares!
        Vous en relevez donc, et pour le flatter mieux
        Vous voulez comme lui ne vous servir point d'yeux!
        Mais je m'en prends  vous, et ma funeste ruse,
        Vous imputant ces maux, se btit une excuse;
        J'ose vous en charger, et j'en suis l'inventeur,
        Et seul de ces malheurs[737-a] le dtestable auteur.
        Mon courage, au besoin se trouvant trop timide
        Pour attaquer Tirsis autrement qu'en perfide,
        Je fis  mon dfaut combattre son ennui,
        Son deuil, son dsespoir, sa rage, contre lui.
        Hlas! et falloit-il que ma supercherie
        Tournt si lchement son amour en furie?
        Falloit-il, l'aveuglant d'une indiscrte erreur,
        Contre une me innocente allumer sa fureur?
        Falloit-il le forcer  dpeindre Mlite
        Des infmes couleurs d'une fille hypocrite[737-b]?
        [Inutiles regrets, repentirs superflus.] (1633-57)

    [737-a] Les ditions de 1633 et de 1644 donnent, mais par erreur
    sans doute: ses malheurs, pour ces malheurs.

    [737-b] Les quatre derniers vers, depuis: Falloit-il,
    l'aveuglant, etc., ne sont que dans l'dition de 1633.

  [738] _Var._ Et que par ma main propre un juste sacrifice
        De mon coupable chef venge mon artifice[738-a].
        Avanons donc, allons sur cet aimable corps
        prouver, s'il se peut,  la fois mille morts.
        D'o vient qu'au premier pas je tremble, je chancelle?
        Mon pied, qui me ddit, contre moi se rebelle.
        [Quel murmure confus! et qu'entends-je hurler?] (1633-57)

    [738-a] Ces deux vers, ainsi que les vers 1301 et 1302 du texte,
    manquent dans les ditions de 1644-57.

  [739] _Var._ Et dont les neuf remplis ceignent ces tristes lieux,
        Ne te colre point contre mon insolence,
        [Si j'ose avec mes cris violer ton silence.]
        Ce n'est pas que je veuille, en buvant de ton eau,
        Avec mon souvenir touffer mon bourreau;
        Non, je ne prtends pas une faveur si grande;
        Rponds-moi seulement, rponds  ma demande:
        As-tu vu ces amants? Tirsis est-il pass?
        Mlite est-elle ici? Mais que dis-je? insens!
        Le pre de l'oubli, dessous cette onde noire,
        Pourroit-il conserver tant soit peu de mmoire?
        Mais de rechef que dis-je? Imprudent! je confonds
        Le Lth ple-mle et ces gouffres profonds;
        Le Styx, de qui l'oubli ne prit jamais naissance,
        De tout ce qui se passe a tant de connoissance,
        Que les Dieux n'oseroient vers lui s'tre mpris.
        Mais le tratre se tait, et tenant ces esprits
        Pour le plus grand trsor de son funeste empire,
        De crainte de les perdre, il n'en ose rien dire.
        Vous donc, esprits lgers, qui, faute de tombeaux. (1633-57)

  [740] _Var._ Dites, et je promets d'employer mon crdit. (1633-60)

  [741] _Var._ Monsieur, que faites-vous? Votre raison s'gare:
        Voyez qu'il n'est ici de Styx ni de Tnare;
        Revenez  vous-mme. [R. Ah! te voil, Charon.] (1633-57)

  [742] _Var._ Monsieur, rentrez en vous, contemplez mon visage.
  (1633-57)

  [743] _Fondre_, aller au fond, s'engloutir.

  [744] _Var._ [Il n'en aura que trop d'raste et de ses crimes][744-a].
        CLIT. Il vaut mieux esquiver, car avecque des fous[744-b]
        Souvent on ne rencontre  gagner que des coups:
        Si jamais un amant fut dans l'extravagance,
        Il s'en peut bien vanter avec toute assurance.
        RASTE, _se jetant sur ses paules_[744-c].
        Tu veux donc chapper  l'autre bord sans moi?
        [Si faut-il qu' ton cou je passe malgr toi.] (1633-57)

    [744-a] Il n'en aura que trop d'raste, de ses crimes. (1657)

    [744-b] Il vaut mieux se tirer, car avecque des fous. (1644-57)

    [744-c] _Il se jette sur les paules de Cliton, qui l'emporte du
    thtre._ (1633, en marge.)

  [745] Ce jeu de scne est omis dans l'dition de 1660; dans celle
  de 1664, il est plac entre les deux derniers vers de la scne.
  Voyez p. 223, note [744-c].

  [746] _Var._ Rival injurieux, dont l'absence importune. (1633-57)

  [747] _Var._ [Retarde le succs de ma bonne fortune,]
        Et qui, sachant combien m'importe ton retour,
        De peur de m'obliger n'oserois voir le jour,
        As-tu sitt perdu cette ombre de courage
        Que te prtoient jadis les transports de ta rage?
        Ce brusque mouvement d'un esprit forcen
        Relche-t-il sitt ton coeur effmin?
        [Que devient  prsent cette bouillante envie.] (1633)

  [748] On lit dans l'dition de 1654: Il ne tient plus  toi,
  pour qu' toi. C'est videmment une faute, ainsi qu' la page
  suivante, la leon de 1657 v. 1359: Dtachez Ixion; et au vers
  1360 le singulier _mgre_, pour _mgres_, dans les ditions de
  1660-64.

  [749] _Var._ Ai-je, prenant le front de cet audacieux. (1633-57)
        _Var._ Ai-je, prenant le front de cet ambitieux. (1660-64)

  [750] _Var._ Vous travaillez en vain, bourrelles Eumnides. (1633-60)

  [751] _Var._ Il semble  ces discours qu'il ait perdu le sens.
  (1633-57)

  [752] _Var._ Car des lettres qu'il a de la part de Mlite,
        Autre que cette main n'en a pas une crite. (1633-57)

  [753] _Var._ Je te laisse impuni, perfide, tes remords. (1633)
        _Var._ Je te laisse impuni, tratre, car tes remords. (1644-57)
        _Var._ Je te laisse impuni, de si cuisants remords. (1660)

  [754] Bien que Claveret ne conteste pas  Corneille l'invention de
  la frnsie d'raste (voyez plus haut, p. 128), on pourrait tre
  tent de croire que notre pote en a pris l'ide dans la _Climne_
  de C. S. sieur de la Croix, reprsente, suivant les frres
  Parfait, en 1628 (_Histoire du thtre franois_, tome IV, p.
  401). Le berger Liridas, pensant que Climne est morte, devient
  fou de chagrin; dans son dlire, il veut obliger un magicien,
  qu'il prend pour Pluton,  rendre la vie  son amante, et lui dit:

    Toi seul dedans ces lieux sentiras les tourments,
    Sans pouvoir prendre part  nos contentements;
    J'pouserai Climne, et pour ma concubine
    Je prendrai, s'il me plat, ta femme Proserpine.

  [755] _Var._ N'en doute aucunement, ton frre n'est point mort.
  (1633-57)

  [756] _Var._ Si ce coeur, recevant quelque lgre atteinte. (1633)

  [757] _Var._ Dont les plus furieux et plus rudes assauts
        Avoient bien de la peine  m'mouvoir  faux. (1633-57)

  [758] _Var._ Qu' cause que j'tois parfaitement honteuse.
  (1633-57)

  [759] _Var._ Qu'un autre[759-a] en tmoignt plus de ressentiment.
  (1633-60)

  [759-a] Il y a plus loin un semblable emploi du masculin dans le
  vers 1387 de _Clitandre_. Voyez le _Lexique_; voyez aussi la
  premire variante de la p. 241 (note [796]) et la huitime de la
  p. 363 (note [1214]).

  [760] _Var._ Mais avec tout cela confesse franchement. (1633-57)

  [761] _Var._ D'aller vite d'un mot ranimer sa matresse;
        Autrement je saurois te rendre ton paquet.
        LIS. Et moi pareillement rabattre ton caquet. (1633-57)




ACTE V.


SCNE PREMIRE.

CLITON, LA NOURRICE.

    CLITON.

    Je ne t'ai rien cel: tu sais toute l'affaire.                1435

    LA NOURRICE.

    Tu m'en as bien cont; mais se pourroit-il faire
    Qu'raste et des remords si vifs et si pressants
    Que de violenter sa raison et ses sens?

    CLITON.

    Et-il pu, sans en perdre entirement l'usage,
    Se figurer Charon des traits de mon visage,                   1440
    Et de plus, me prenant pour ce vieux nautonier,
    Me payer  bons coups des droits de son denier?

    LA NOURRICE.

    Plaisante illusion!

    CLITON.

                        Mais funeste  ma tte,
    Sur qui se dchargeoit une telle tempte,
    Que je tiens maintenant  miracle vident                     1445
    Qu'il me soit demeur dans la bouche une dent.

    LA NOURRICE.

    C'toit mal reconnotre un si rare service.

    RASTE, derrire le thtre[762].

    Arrtez, arrtez, poltrons!

    CLITON.

                                 Adieu, Nourrice:
    Voici ce fou qui vient, je l'entends  la voix;
    Crois que ce n'est pas moi qu'il attrape deux fois.           1450

    LA NOURRICE.

    Pour moi, quand je devrois passer pour Proserpine[763],
    Je veux voir  quel point sa fureur le domine.

    CLITON.

    Contente  tes prils ton curieux desir[764].

    LA NOURRICE.

    Quoi qu'il puisse arriver, j'en aurai le plaisir.


SCNE II.

RASTE, LA NOURRICE.

    RASTE[765].

    En vain je les rappelle, en vain pour se dfendre             1455
    La honte et le devoir leur parlent de m'attendre[766];
    Ces lches escadrons de fantmes affreux
    Cherchent leur assurance aux cachots les plus creux,
    Et se fiant  peine  la nuit qui les couvre,
    Souhaitent sous l'enfer qu'un autre enfer s'entr'ouvre.
    Ma voix met tout en fuite, et dans ce vaste effroi[767],
    La peur saisit si bien les ombres et leur roi,
    Que se prcipitant  de promptes retraites,
    Tous leurs soucis ne vont qu' les rendre secrtes.
    Le bouillant Phlgthon, parmi ses flots pierreux,            1465
    Pour les favoriser ne roule plus de feux;
    Tisiphone tremblante, Alecton et Mgre,
    Ont de leurs flambeaux noirs touff la lumire[768];
    Les Parques mme en hte emportent leurs fuseaux,
    Et dans ce grand dsordre oubliant leurs ciseaux,             1470
    Charon, les bras croiss, dans sa barque s'tonne
    De ce qu'aprs raste il n'a pass personne[769].
    Trop heureux accident, s'il avoit prvenu
    Le dplorable coup du malheur avenu[770]!
    Trop heureux accident, si la terre entr'ouverte               1475
    Avant ce jour fatal et consenti ma perte,
    Et si ce que le ciel me donne ici d'accs
    Et de ma trahison devanc le succs!
    Dieux, que vous savez mal gouverner votre foudre!
    N'toit-ce pas assez pour me rduire en poudre                1480
    Que le simple dessein d'un si lche forfait?
    Injustes, deviez-vous en attendre l'effet?
    Ah Mlite! ah Tircis! leur cruelle justice
    Aux dpens de vos jours me choisit un supplice[771].
    Ils doutoient que l'enfer et de quoi me punir                1485
    Sans le triste secours de ce dur souvenir[772].
    Tout ce qu'ont les enfers de feux, de fouets, de chanes[773],
    Ne sont auprs de lui que de lgres peines;
    On reoit d'Alecton un plus doux traitement.
    Souvenir rigoureux, trve, trve un moment[774]!              1490
    Qu'au moins avant ma mort dans ces demeures sombres
    Je puisse rencontrer ces bienheureuses ombres!
    Use aprs, si tu veux, de toute ta rigueur,
    Et si pour m'achever tu manques de vigueur,

(Il met la main sur son pe[775].)

    Voici qui t'aidera: mais derechef, de grce,                  1495
    Cesse de me gner durant ce peu d'espace.
    Je vois dj Mlite. Ah! belle ombre, voici
    L'ennemi de votre heur qui vous cherchoit ici:
    C'est raste, c'est lui, qui n'a plus d'autre envie
    Que d'pandre  vos pieds son sang avec sa vie:               1500
    Ainsi le veut le sort, et tout exprs les Dieux
    L'ont abm vivant en ces funestes lieux.

    LA NOURRICE.

    Pourquoi permettez-vous que cette frnsie
    Rgne si puissamment sur votre fantaisie?
    L'enfer voit-il jamais une telle clart?                      1505

    RASTE.

    Aussi ne la tient-il que de votre beaut;
    Ce n'est que de vos yeux que part cette lumire.

    LA NOURRICE.

    Ce n'est que de mes yeux! Dessillez la paupire,
    Et d'un sens plus rassis jugez de leur clat.

    RASTE.

    Ils ont, de vrit, je ne sais quoi de plat;                  1510
    Et plus je vous contemple, et plus sur ce visage
    Je m'tonne de voir un autre air, un autre ge:
    Je ne reconnois plus aucun de vos attraits.
    Jadis votre nourrice avoit ainsi les traits,
    Le front ainsi rid, la couleur ainsi blme,                  1515
    Le poil ainsi grison. O Dieux! c'est elle-mme.
    Nourrice, qui t'amne en ces lieux pleins d'effroi[776]?
    Y viens-tu rechercher Mlite comme moi?

    LA NOURRICE.

    Cliton la vit pmer, et se brouilla de sorte[777]
    Que la voyant si ple il la crut tre morte;                  1520
    Cet tourdi tromp vous trompa comme lui.
    Au reste, elle est vivante, et peut-tre aujourd'hui
    Tircis, de qui la mort n'toit qu'imaginaire,
    De sa fidlit recevra le salaire.

    RASTE.

    Dsormais donc en vain je les cherche ici-bas;                1525
    En vain pour les trouver je rends tant de combats.

    LA NOURRICE.

    Votre douleur vous trouble, et forme des nuages
    Qui sduisent vos sens par de fausses images:
    Cet enfer, ces combats ne sont qu'illusions[778].

    RASTE.

    Je ne m'abuse point de fausses visions:                       1530
    Mes propres yeux ont vu tous ces monstres en fuite,
    Et Pluton de frayeur en quitter la conduite.

    LA NOURRICE.

    Peut-tre que chacun s'enfuyoit devant vous,
    Craignant votre fureur et le poids de vos coups;
    Mais voyez si l'enfer ressemble  cette place:                1535
    Ces murs, ces btiments, ont-ils la mme face?
    Le logis de Mlite et celui de Cliton
    Ont-ils quelque rapport  celui de Pluton?
    Quoi? n'y remarquez-vous aucune diffrence?

    RASTE.

    De vrai, ce que tu dis a beaucoup d'apparence[779].           1540
    Nourrice, prends piti d'un esprit gar
    Qu'ont mes vives douleurs d'avec moi spar:
    Ma gurison dpend de parler  Mlite.

    LA NOURRICE.

    Diffrez pour le mieux un peu cette visite,
    Tant que, matre absolu de votre jugement,                    1545
    Vous soyez en tat de faire un compliment.
    Votre teint et vos yeux n'ont rien d'un homme sage;
    Donnez-vous le loisir de changer de visage[780]:
    Un moment de repos que vous prendrez chez vous....

    RASTE.

    Ne peut, si tu n'y viens, rendre mon sort plus doux,
    Et ma foible raison, de guide dpourvue,
    Va de nouveau se perdre en te perdant de vue.

    LA NOURRICE.

    Si je vous suis utile, allons je ne veux pas
    Pour un si bon sujet vous pargner mes pas.


SCNE III.

CLORIS, PHILANDRE.

    CLORIS.

    Ne m'importune plus, Philandre, je t'en prie;                 1555
    Me rapaiser jamais passe ton industrie.
    Ton meilleur, je t'assure, est de n'y plus penser;
    Tes protestations ne font que m'offenser:
    Savante  mes dpens de leur peu de dure,
    Je ne veux point en gage un foi parjure,                     1560
    Un coeur que d'autres yeux peuvent sitt brler[781],
    Qu'un billet suppos peut sitt branler.

    PHILANDRE.

    Ah! ne remettez plus dedans votre mmoire
    L'indigne souvenir d'une action si noire,
    Et pour rendre  jamais nos premiers voeux contents,
    touffez l'ennemi du pardon que j'attends.
    Mon crime est ans gal; mais enfin, ma chre me[782]....

    CLORIS.

    Laisse l dsormais ces petits mots de flamme,
    Et par ces faux tmoins d'un feu mal allum
    Ne me reproche plus que je t'ai trop aim.                    1570

    PHILANDRE.

    De grce, redonnez  l'amiti passe
    Le rang que je tenois dedans votre pense.
    Derechef, ma Cloris, par ces doux entretiens,
    Par ces feux qui voloient de vos yeux dans les miens[783],
    Par ce que votre foi me permettoit d'attendre....             1575

    CLORIS.

    C'est o dornavant tu ne dois plus prtendre.
    Ta sottise m'instruit, et par l je vois bien
    Qu'un visage commun, et fait comme le mien,
    N'a point assez d'appas, ni de chane assez forte,
    Pour tenir en devoir un homme de ta sorte.                    1580
    Mlite a des attraits qui savent tout dompter;
    Mais elle ne pourroit qu' peine t'arrter:
    Il te faut un sujet qui la passe ou l'gale.
    C'est en vain, que vers moi ton amour se ravale;
    Fais-lui, si tu m'en crois, agrer tes ardeurs:               1585
    Je ne veux point devoir mon bien  ses froideurs.

    PHILANDRE.

    Ne me dguisez rien, un autre a pris ma place;
    Une autre affection vous rend pour moi de glace.

    CLORIS.

    Aucun jusqu' ce point n'est encore arriv[784];
    Mais je te changerai pour le premier trouv.                  1590

    PHILANDRE.

    C'en est trop, tes ddains puisent ma souffrance.
    Adieu; je ne veux plus avoir d'autre esprance,
    Sinon qu'un jour le ciel te fera ressentir
    De tant de cruauts le juste repentir.

    CLORIS.

    Adieu: Mlite et moi nous aurons de quoi rire[785]            1595
    De tous les beaux discours que tu me viens de dire.
    Que lui veux-tu mander?

    PHILANDRE.

     Va, dis-lui de ma part
    Qu'elle, ton frre et toi, reconnotrez trop tard
    Ce que c'est que d'aigrir un homme de ma sorte[786].

    CLORIS.

    Ne crois pas la chaleur du courroux qui t'emporte:            1600
    Tu nous ferois trembler plus d'un quart d'heure ou deux.

    PHILANDRE.

    Tu railles, mais bientt nous verrons d'autres jeux:
    Je sais trop comme on venge une flamme outrage.

    CLORIS.

    Le sais-tu mieux que moi, qui suis dj venge?
    Par o t'y prendras-tu? de quel air?

    PHILANDRE.

      Il suffit:               1605
    Je sais comme on se venge.

    CLORIS.

      Et moi comme on s'en rit.


SCNE IV.

TIRCIS, MLITE.

    TIRCIS.

    Maintenant que le sort, attendri par nos plaintes,
    Comble notre esprance et dissipe nos craintes,
    Que nos contentements ne sont plus traverss
    Que par le souvenir de nos malheurs passs[787],              1610
    Ouvrons toute notre me  ces douces tendresses
    Qu'inspirent aux amants les pleines allgresses,
    Et d'un commun accord chrissons nos ennuis,
    Dont nous voyons sortir de si prcieux fruits.
      Adorables regards, fidles interprtes                      1615
    Par qui nous expliquions nos passions secrtes,
    Doux truchements du coeur, qui dj tant de fois
    M'avez si bien appris ce que n'osoit la voix,
    Nous n'avons plus besoin de votre confidence:
    L'amour en libert peut dire ce qu'il pense,                  1620
    Et ddaigne un secours qu'en sa naissante ardeur
    Lui faisoient mendier la crainte et la pudeur.
    Beaux yeux,  mon transport pardonnez ce blasphme,
    La bouche est impuissante o l'amour est extrme:
    Quand l'espoir est permis, elle a droit de parler;            1625
    Mais vous allez plus loin qu'elle ne peut aller.
    Ne vous lassez donc point d'en usurper l'usage,
    Et quoi qu'elle m'ait dit, dites-moi davantage.
    Mais tu ne me dis mot, ma vie; et quels soucis
    T'obligent  te taire auprs de ton Tircis?                   1630

    MLITE.

    Tu parles  mes yeux, et mes yeux te rpondent.

    TIRCIS.

    Ah! mon heur, il est vrai, si tes desirs secondent
    Cet amour qui parot et brille dans tes yeux,
    Je n'ai rien dsormais  demander aux Dieux.

    MLITE.

    Tu t'en peux assurer: mes yeux si pleins de flamme            1635
    Suivent l'instruction des mouvements de l'me.
    On en a vu l'effet, lorsque ta fausse mort
    A fait sur tous mes sens un vritable effort[788];
    On en a vu l'effet, quand te sachant en vie,
    De revivre avec toi j'ai pris aussi l'envie[789];             1640
    On en a vu l'effet, lorsqu' force de pleurs
    Mon amour et mes soins, aids de mes douleurs,
    Ont flchi la rigueur d'une mre obstine,
    Et gagn cet aveu qui fait notre hymne[790],
    Si bien qu' ton retour ta chaste affection                   1645
    Ne trouve plus d'obstacle  sa prtention[791].
    Cependant l'aspect seul des lettres d'un faussaire
    Te sut persuader tellement le contraire,
    Que sans vouloir m'entendre, et sans me dire adieu,
    Jaloux et furieux tu partis de ce lieu[792].                  1650

    TIRCIS.

    J'en rougis, mais apprends qu'il n'toit pas possible
    D'aimer comme j'aimois, et d'tre moins sensible;
    Qu'un juste dplaisir ne sauroit couter
    La raison qui s'efforce  le violenter[793];
    Et qu'aprs des transports de telle promptitude,              1655
    Ma flamme ne te laisse aucune incertitude.

    MLITE.

    Tout cela seroit peu, n'toit que ma bont[794]
    T'en accorde un oubli sans l'avoir mrit,
    Et que, tout criminel, tu m'es encore aimable.

    TIRCIS.

    Je me tiens donc heureux d'avoir t coupable,                1660
    Puisque l'on me rappelle au lieu de me bannir,
    Et qu'on me rcompense au lieu de me punir.
    J'en aimerai l'auteur de cette perfidie[795],
    Et si jamais je sais quelle main si hardie....


SCNE V.

CLORIS, TIRCIS, MLITE.

    CLORIS.

    Il vous fait fort bon voir, mon frre,  cajoler,             1665
    Cependant qu'une soeur ne se peut consoler,
    Et que le triste ennui d'une attente incertaine
    Touchant votre retour la tient encore en peine.

    TIRCIS.

    L'amour a fait au sang un peu de trahison[796];
    Mais Philandre pour moi t'en aura fait raison.                1670
    Dis-nous, auprs de lui retrouves-tu ton conte,
    Et te peut-il revoir sans montrer quelque honte?

    CLORIS.

    L'infidle m'a fait tant de nouveaux serments.
    Tant d'offres, tant de voeux, et tant de compliments,
    Mls de repentir....

    MLITE.

     Qu' la fin exorable,                   1675
    Vous l'avez regard d'un oeil plus favorable.

    CLORIS.

    Vous devinez fort mal.

    TIRCIS.

      Quoi, tu l'as ddaign?

    CLORIS.

    Du moins, tous ses discours n'ont encor rien gagn[797].

    MLITE.

    Si bien qu' n'aimer plus votre dpit s'obstine?

    CLORIS.

    Non pas cela du tout, mais je suis assez fine:                1680
    Pour la premire fois, il me dupe qui veut;
    Mais pour une seconde, il m'attrape qui peut.

    MLITE.

    C'est--dire, en un mot....

    CLORIS.

     Que son humeur volage[798]
    Ne me tient pas deux fois en un mme passage;
    En vain dessous mes lois il revient se ranger.                1685
    Il m'est avantageux de l'avoir vu changer,
    Avant que de l'hymen le joug impitoyable[799],
    M'attachant avec lui, me rendt misrable[800].
    Qu'il cherche femme ailleurs, tandis que de ma part
    J'attendrai du destin quelque meilleur hasard.                1690

    MLITE.

    Mais le peu qu'il voulut me rendre de service
    Ne lui doit pas porter un si grand prjudice.

    CLORIS.

    Aprs un tel faux bond, un change si soudain,
    A volage, volage, et ddain pour ddain.

    MLITE.

    Ma soeur, ce fut pour moi qu'il osa s'en ddire               1695

    CLORIS.

    Et pour l'amour de vous je n'en ferai que rire.

    MLITE.

    Et pour l'amour de moi vous lui pardonnerez.

    CLORIS.

    Et pour l'amour de moi vous m'en dispenserez.

    MLITE.

    Que vous tes mauvaise!

    CLORIS.

     Un peu plus qu'il ne semble.

    MLITE.

    Je vous veux toutefois remettre bien ensemble[801].           1700

    CLORIS.

    Ne l'entreprenez pas; peut-tre qu'aprs tout[802]
    Votre dextrit n'en viendroit pas  bout.


SCNE VI.

TIRCIS, LA NOURRICE[803], RASTE, MLITE, CLORIS.

    TIRCIS.

    De grce, mon souci, laissons cette causeuse[804]:
    Qu'elle soit  son choix facile ou rigoureuse,
    L'excs de mon ardeur ne sauroit consentir                    1705
    Que ces frivoles soins te viennent divertir:
    Tous nos pensers sont dus, en l'tat o nous sommes[805],
    A ce noeud qui me rend le plus heureux des hommes,
    Et ma fidlit, qu'il va rcompenser....

    LA NOURRICE[806].

    Vous donnera bientt autre chose  penser.                    1710
    Votre rival vous cherche, et la main  l'pe
    Vient demander raison de sa place usurpe.

    RASTE,  Mlite.

    Non, non, vous ne voyez en moi qu'un criminel,
    A qui l'pre rigueur d'un remords ternel
    Rend le jour odieux, et fait natre l'envie                   1715
    De sortir de sa gne en sortant de la vie[807].
    Il vient mettre  vos pieds sa tte  l'abandon;
    La mort lui sera douce  l'gal du pardon.
    Vengez donc vos malheurs; jugez ce que mrite
    La main qui spara Tircis d'avec Mlite,                      1720
    Et de qui l'imposture avec de faux crits
    A drob Philandre aux voeux de sa Cloris.

    MLITE.

    claircis du seul point qui nous tenoit en doute,
    Que serois-tu d'avis de lui rpondre?

    TIRCIS.

    coute
    Quatre mots  quartier[808].

    RASTE.

        Que vous avez de tort             1725
    De prolonger ma peine en diffrant ma mort!
    De grce, htez-vous d'abrger mon supplice[809],
    Ou ma main prviendra votre lente justice.

    MLITE.

    Voyez comme le ciel a de secrets ressorts
    Pour se faire obir malgr nos vains efforts:                 1730
    Votre fourbe, invente  dessein de nous nuire,
    Avance nos amours au lieu de les dtruire;
    De son fcheux succs, dont nous devions prir,
    Le sort tire un remde afin de nous gurir.
    Donc pour nous revancher de la faveur reue,                  1735
    Nous en aimons l'auteur  cause de l'issue,
    Obligs dsormais de ce que tour  tour
    Nous nous sommes rendu[810] tant de preuves d'amour,
    Et de ce que l'excs de ma douleur sincre[811]
    A mis tant de piti dans le coeur de ma mre,                 1740
    Que cette occasion prise comme aux cheveux,
    Tircis n'a rien trouv de contraire  ses voeux;
    Outre qu'en fait d'amour la fraude est lgitime;
    Mais puisque vous voulez la prendre pour un crime,
    Regardez, acceptant le pardon, ou l'oubli,                    1745
    Par o votre repos sera mieux tabli.

    RASTE.

    Tout confus et honteux de tant de courtoisie,
    Je veux dornavant chrir ma jalousie,
    Et puisque c'est de l que vos flicits....

    LA NOURRICE,  raste.

    Quittez ces compliments qu'ils n'ont pas mrits:             1750
    Ils ont tous deux leur compte, et sur cette assurance
    Ils tiennent le pass dans quelque indiffrence[812],
    N'osant se hasarder  des ressentiments
    Qui donneroient du trouble  leurs contentements.
    Mais Cloris, qui s'en tait, vous la gardera bonne,            1755
    Et seule intresse,  ce que je souponne,
    Saura bien se venger sur vous  l'avenir
    D'un amant chapp qu'elle pensoit tenir.

    RASTE,  Cloris.

    Si vous pouviez souffrir qu'en votre bonne grce
    Celui qui l'en tira pt occuper sa place[813],                1760
    raste, qu'un pardon purge de son forfait[814],
    Est prt de rparer le tort qu'il vous a fait.
    Mlite rpondra de ma persvrance:
    Je n'ai pu la quitter qu'en perdant l'esprance;
    Encore avez-vous vu mon amour irrit                          1765
    Mettre tout en usage en cette extrmit;
    Et c'est avec raison que ma flamme contrainte
    De rduire ses feux dans une amiti sainte,
    Mes amoureux desirs, vers elle superflus[815]
    Tournent vers la beaut qu'elle chrit le [ajout  ma main) plus] 1770

    TIRCIS.

    Que t'en semble, ma soeur?

    CLORIS.

      Mais toi-mme, mon frre?

    TIRCIS.

    Tu sais bien que jamais je ne te fus contraire.

    CLORIS.

    Tu sais qu'en tel sujet ce fut toujours de toi
    Que mon affection voulut prendre la loi.

    TIRCIS.

    Encor que dans tes yeux tes sentiments se lisent[816]    1775
    Tu veux qu'auparavant les miens les autorisent.
    Parlons donc pour la forme. Oui, ma soeur, j'y consens[817],
    Bien sr que mon avis s'accommode  ton sens.
    Fassent les puissants Dieux que par cette alliance[818]
    Il ne reste entre nous aucune dfiance,                       1780
    Et que m'aimant en frre, et ma matresse en soeur,
    Nos ans puissent couler avec plus de douceur!

    RASTE.

    Heureux dans mon malheur, c'est dont je les supplie;
    Mais ma flicit ne peut tre accomplie
    Jusqu' ce qu'aprs vous son aveu m'ait permis[819]           1785
    D'aspirer  ce bien que vous m'avez promis.

    CLORIS.

    Aimez-moi seulement, et pour la rcompense
    On me donnera bien le loisir que j'y pense.

    TIRCIS.

    Oui, sous condition qu'avant la fin du jour[820]
    Vous vous rendrez sensible  ce naissant amour[821].          1790

    CLORIS.

    Vous prodiguez en vain vos foibles artifices;
    Je n'ai reu de lui ni devoirs ni services.

    MLITE.

    C'est bien quelque raison; mais ceux qu'il m'a rendus,
    Il ne les faut pas mettre au rang des pas perdus.
    Ma soeur, acquitte-moi d'une reconnoissance                   1795
    Dont un autre destin m'a mise en impuissance[822]:
    Accorde cette grce  nos justes desirs.

    TIRCIS.

    Ne nous refuse pas ce comble  nos plaisirs[823].

    RASTE[824].

    Donnez  leurs souhaits, donnez  leurs prires,
    Donnez  leurs raisons ces faveurs singulires;               1800
    Et pour faire aujourd'hui le bonheur d'un amant[825],
    Laissez-les disposer de votre sentiment.

    CLORIS[826].

    En vain en ta faveur chacun me sollicite,
    J'en croirai seulement la mre de Mlite:
    Son avis m'tera la peur du repentir[827],                    1805
    Et ton mrite alors m'y fera consentir.

    TIRCIS.

    Entrons donc; et tandis que nous irons le prendre,
    Nourrice, va t'offrir pour matresse  Philandre[828].


LA NOURRICE.

(Tous rentrent, et elle demeure seule[829].)

    L, l, n'en riez point: autrefois en mon temps
    D'aussi beaux fils que vous toient assez contents,           1810
    Et croyoient de leur peine avoir trop de salaire
    Quand je quittois un peu mon ddain ordinaire.
    A leur compte, mes yeux toient de vrais soleils
    Qui rpandoient partout des rayons nompareils;
    Je n'avois rien en moi qui ne ft un miracle;                 1815
    Un seul mot de ma part leur toit un oracle....
    Mais je parle  moi seule. Amoureux, qu'est-ce-ci?
    Vous tes bien hts de me laisser ainsi[830]!
    Allez, quelle que soit l'ardeur qui vous emporte[831],
    On ne se moque point des femmes de ma sorte,                  1820
    Et je ferai bien voir  vos feux empresss
    Que vous n'en tes pas encore o vous pensez.


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.

  [762] _Var. Derrire la tapisserie._ (1633-57)--_Il est derrire
  le thtre._ (1663 en marge.)

  [763] _Var._ Et moi, quand je devrois passer pour Proserpine.
  (1633-63)

  [764] _Var._ Adieu; sole  ton dam ton curieux desir. (1633-57)

  [765] _Var._ RASTE, _l'pe au poing_. (1633-57)--_L'pe  la
  main._ (1660)

  [766] _Var._ La honte et le devoir leur parle de m'attendre.
  (1657)

  [767] _Var._ La peur renverse tout, et dans ce dsarroi
        Elle saisit si bien les ombres et leur roi. (1633-57)

  [768] _Var._ De leurs flambeaux puants ont teint la lumire.
        Et tir de leur chef les serpents d'alentour,
        De crainte que leurs yeux fissent quelque faux jour,
        Dont la foible lueur, clairant ma poursuite,
        A travers ces horreurs me pt trahir leur fuite.
        aque pouvant se croit trop en danger,
        Et fuit son criminel au lieu de le juger;
        Clothon mme et ses soeurs,  l'aspect de ma lame,
        De peur de tarder trop n'osant couper ma trame,
        A peine ont eu loisir d'emporter leurs fuseaux,
        Si bien qu'en ce dsordre oubliant leurs ciseaux. (1633-57)

  [769] _Var._ D'o vient qu'aprs raste il n'a pass personne.
  (1633-60)

  [770] _Var._ Le dplorable coup du malheur advenu. (1633-60)

  [771] _Var._ Aux dpens de vos jours aggrave mon supplice.
  (1633-57)

  [772] _Var._ [Sans le triste secours de ce dur souvenir.]
        Souvenir rigoureux de qui l'pre torture
        Devient plus violente et crot plus on l'endure,
        Implacable bourreau, tu vas seul touffer
        Celui dont le courage a dompt tout l'enfer.
        Qu'il m'et bien mieux valu cder  ses furies!
        Qu'il m'et bien mieux valu souffrir ses barbaries,
        Et de gr me soumettre, en acceptant sa loi,
        A tout ce que sa rage et ordonn de moi!
        Tout ce qu'il a de fers, de feux, de fouets, de chanes,
        Ne sont auprs de toi que de lgres peines. (1633)

  [773] _Var._ Oui, ce qu'ont les enfers, de feux, de fouets, de
  chanes. (1644-63)

  [774] _Var._ De grce, un peu de trve, un moment, un moment.
  (1633)

  [775] _Var. Il montre son pe._ (1633, en marge.)--Ce jeu de
  scne n'est point indiqu dans les ditions de 1644-60.

  [776] _Var._ Nourrice, et qui t'amne en ces lieux pleins
  d'effroi? (1633-60)

  [777] _Var._ Cliton la vit pmer, et se troubla de sorte. (1660)

  [778] _Var._ Cet enfer, ces combats, ne sont qu'illusion.
        R. Je ne m'abuse point; j'ai vu sans fiction
        Ces monstres terrasss se sauver  la fuite. (1633-57)

  [779] _Var._ [De vrai, ce que tu dis a beaucoup d'apparence.]
        Depuis ce que j'ai su de Mlite et Tirsis,
        Je sens que tout  coup mes regrets adoucis
        Laissent en libert les ressorts de mon me;
        Ma raison par ta bouche a reu son dictame.
        Nourrice, prends le soin d'un esprit gar,
        Qui s'est d'avecque moi si longtemps spar:
        [Ma gurison dpend de parler  Mlite.] (1633-57)

  [780] _Var._ [Donnez-vous le loisir de changer de visage;]
        Nous pourvoirons aprs au reste en sa saison.
        R. Viens donc m'accompagner jusques en ma maison;
        Car si je te perdois un seul moment de vue,
        Ma raison, aussitt de guide dpourvue,
        M'chapperoit encor. LA NOURR. Allons, je ne veux pas.
  (1533-57)

  [781] _Var._ Je ne veux point d'un coeur qu'un billet apost
        Peut rsoudre aussitt  la dloyaut. (1633)

  [782] _Var._ Ma matresse, mon heur, mon souci, ma chre me.
  (1633-57)

  [783] _Var._ [Par ces feux qui voloient de vos yeux dans les miens,]
        Par mes flammes jadis si bien rcompenses,
        Par ces mains si souvent dans les miennes presses,
        Par ces chastes baisers qu'un amour vertueux
        Accordoit au desir d'un coeur respectueux,
        [Par ce que votre foi me permettoit d'attendre....] (1633-57)

  [784] _Var._ Aucun jusqu' ce point n'est encor parvenu;
        Mais je te changerai pour le premier venu.
        PHIL. Tes ddains outrageux puisent ma souffrance. (1633-57)

  [785] _Var._ Adieu: Mlite et moi nous avons de quoi rire.
  (1644-64)

  [786] _Var._ Ce que c'est que d'aigrir un homme de courage.
        CLOR. Sois sr de ton ct que ta fougue et ta rage,
        Et tout ce que jamais nous entendrons de toi,
        Fournira de rise, elle, mon frre et moi[786-a]. (1633-57)

    [786-a] C'est la fin de la scne III dans les ditions indiques.

  [787] _Var._ Que par le souvenir de nos travaux passs,
        Chassons-le, ma chre me,  force de caresses;
        Ne parlons plus d'ennuis, de tourments, de tristesses
        Et changeons en baisers ces traits d'oeil langoureux
        Qui ne font qu'irriter nos desirs amoureux.
        [Adorables regards, fidles interprtes
        Par qui nous expliquions nos passions secrtes,]
        Je ne puis plus chrir votre foible entretien:
        Plus heureux, je soupire aprs un plus grand bien.
        Vous tiez bons jadis, quand nos flammes naissantes
        Prisoient, faute de mieux, vos douceurs impuissantes;
        Mais au point o je suis, ce ne sont que rveurs
        Qui vous peuvent tenir pour exquises faveurs:
        Il faut un aliment plus solide  nos flammes,
        Par o nous unissions nos bouches et nos mes.
        [Mais tu ne me dis mot, ma vie; et quels soucis.] (1633-57)

  [788] _Var._ Fit dessus tous mes sens un vritable effort. (1633-57)

  [789] _Var._ De revivre avec toi je pris aussi l'envie. (1633-57)

  [790] _Var._ Lui faisant consentir notre heureux hymne. (1633-57)

  [791] _Var._ Nous trouve toutes deux  sa dvotion;
        Et cependant l'abord[791-a] des lettres d'un faussaire. (1633-57)
        _Var._ Ne trouve plus d'obstacle  ta prtention;
        Et le premier aspect des lettres d'un faussaire. (1660)

    [791-a] L'dition de 1657 donne, par erreur, _d'abord_, pour
    _l'abord_.

  [792] _Var._ Furieux, enrag, tu partis de ce lieu.
        TIRS. Mon coeur, j'en suis honteux, mais songe que possible,
        Si j'eusse moins aim, j'eusse t moins sensible. (1633-57)

  [793] _Var._ La voix de la raison qui vient pour le dompter. (1633-57)

  [794] _Var._ Foible excuse pourtant, n'toit que ma bont. (1633-57)

  [795] _Var._ ML. Mais apprends-moi l'auteur de cette perfidie.
        TIRS. Je ne sais quelle main pt tre assez hardie. (1633-57)

  [796] _Var._ [L'amour a fait au sang un peu de trahison;]
        Mais deux ou trois baisers t'en feront la raison.
        Que ce soit toutefois, mon coeur, sans te dplaire.
        CLOR. Les baisers d'une soeur satisfont mal un frre:
        Adresse mieux les tiens vers l'objet que je voi[796-a].
        TIRS. De la part de ma soeur reois donc ce renvoi.
        ML. Recevoir le refus d'un autre[796-b]!  Dieu ne plaise!
        TIRS. Refus d'un autre, ou non, il faut que je te baise,
        Et que dessus ta bouche un prompt redoublement
        Me venge des longueurs de ce retardement.
        CLOR. A force de baiser vous m'en feriez envie:
        Trve. TIRS.Si notre exemple  baiser te convie,
        Va trouver ton Philandre, avec qui tu prendras
        De ces chastes plaisirs autant que tu voudras.
        CLOR. A propos, je venois pour vous en faire un conte.
        Sachez donc que, sitt qu'il a vu son mconte,
        [L'infidle m'a fait tant de nouveaux serments.] (1633-57)

    [796-a] Dans les ditions de 1644-57; le morceau qui suit
    remplace les douze vers prcdents: Adresse mieux les tiens,
    etc., qui ne sont que dans celle de 1633:

    TIRS. Autant que ceux d'un frre une soeur, et je croi
    Que tu baiserois mieux ton Philandre que moi.
    CLOR. Mon Philandre, il se trouve assez loin de son conte.
    TIRS. Un change si soudain lui donne un peu de honte,
    [CLOR. L'infidle m'a fait tant de nouveaux serments.] (1644-57)

    [796-b] Il y a le masculin: _d'un autre_,  ce vers et au
    suivant, dans l'dition de 1633, qui seule donne ces deux vers.
    Voyez la variante du vers 1425 de _Mlite_.

  [797] _Var._ Au moins tous ses discours n'ont encor rien gagn.
  (1633-57)

  [798] _Var._ Qu'infrez-vous par-l? [CLOR.Que son humeur volage]
  (1633-57)

  [799] _Var._ Paravant que l'hymen, d'un joug insparable. (1633)
        _Var._ Avant que de l'hymen le joug insparable. (1644-57)

  [800] _Var._ Me soumettant  lui, me rendit misrable.
        Qu'il cherche femme ailleurs, et pour moi, de ma part.
  (1633-57)

  [801] _Var._ Si vous veux-je pourtant remettre bien ensemble.
  (1633-57)

  [802] _Var._ Ne l'entreprenez pas, possible qu'aprs tout.
  (1633-44 et 52-57)

  [803] Il y a NOURRICE, sans article, dans les ditions de 1633-52.

  [804] En marge, dans l'dition de 1633: _La Nourrice parot 
  l'autre bout du thtre, avec raste, l'pe nue  la main, et
  ayant parl  lui quelque temps  l'oreille, elle le laisse 
  quartier_ (voyez p. 93, note [382]), _et s'avance vers Tirsis._

  [805] _Var._ Tous nos pensers sont dus  ces chastes dlices
        Dont le ciel se prpare  borner nos supplices:
        Le terme en est si proche, il n'attend que la nuit.
        Vois qu'en notre faveur dj le jour s'enfuit,
        Que dj le soleil, en cdant  la brune,
        Drobe tant qu'il peut sa lumire importune,
        Et que pour lui donner mmes contentements
        Thtis court au-devant de ses embrassements.
        LA NOURR. Vois toi-mme un rival qui, la main  l'pe,
        Vient quereller sa place  faux titre occupe,
        Et ne peut endurer qu'on enlve son bien,
        Sans l'acheter au prix de son sang ou du tien.
        ML. Retirons-nous, mon coeur. TIRS. Es-tu lass de vivre?
        CLOR. Mon frre, arrtez-vous. TIRS. Voici qui t'en dlivre:
        Parle, tu n'as qu' dire. RASTE, _ Mlite_. Un pauvre criminel,
        [A qui l'pre rigueur d'un remords ternel.] (1633-57)

  [806] _Var._ LA NOURRICE, _montrant raste_. (1644-57)

  [807] _Var._ De sortir de torture en sortant de la vie,
        Vous apporte aujourd'hui sa tte  l'abandon,
        Souhaitant le trpas  l'gal du pardon.
        Tenez donc, vengez-vous de ce tratre adversaire,
        Vengez-vous de celui dont la plume faussaire
        Dsunit d'un seul trait Mlite de Tirsis,
        Cloris d'avec Philandre. ML. _ Tirsis_. A ce compte, claircis
        Du principal sujet qui nous mettoit en doute,
        Qu'es-tu d'avis, mon coeur, de lui rpondre? (1633-57)

  [808] _A quartier_,  l'cart: voyez la note [612] de la p. 93.

  [809] _Var._ Vite, dpchez-vous d'abrger mon supplice. (1633)

  [810] Toutes les ditions portent: Nous nous sommes rendus.
  Voyez l'introduction du _Lexique_.

  [811] _Var._ Et de ce que l'excs de ma douleur amre. (1633-57)

  [812] _Var._ Ils tiennent le pass dedans l'indiffrence.
  (1633-57)

  [813] _Var._ Celui qui l'en tira pt entrer en sa place. (1633-60)

  [814] _Var._ raste, qu'un pardon purge de tous forfaits,
        Est prt de rparer les torts qu'il vous a faits.
        Mlite rpondra de sa persvrance:
        Il ne l'a pu quitter qu'en perdant l'esprance;
        Encore avez-vous vu son amour irrit
        Faire d'tranges coups en cette extrmit;
        Et c'est avec raison que sa flamme contrainte. (1633-57)

  [815] _Var._ Ses amoureux desirs, vers elle superflus. (1633-57)

  [816] _Var._ Bien que dedans tes yeux tes sentiments se lisent.
  (1633-57)

  [817] _Var._ Excusable pudeur, soit donc, je le consens,
      Trop sr que mon avis s'accommode  ton sens. (1633-57)

  [818] En marge, dans l'dition de 1633: _Il parle  raste et lui
  baille la main de Cloris._

  [819] _Var._ Jusqu' ce que ma belle aprs vous m'ait permis.
  (1633-57)

  [820] _Var._ Oui, jusqu' cette nuit, qu'ensemble, ainsi que nous,
        Vous goterez d'Hymen les plaisirs les plus doux.
        CLOR. Ne le prsumez pas, je veux aprs Philandre[820-a]
        L'prouver tout du long de peur de me mprendre.
        LA NOURR.[820-b]
        Mais de peur qu'il n'en fasse autant que l'autre a fait,
        Attache-le d'un noeud qui jamais ne dfait.
        [CLOR. Vous prodiguez en vain vos foibles artifices.] (1633-57)

    [820-a] Ne le prsumes (_sic_) pas, je veux aprs Philandre.
    (1633)

    [820-b] LA NOURRICE, _ Cloris_. (1648)

  [821] _Var._ Vous vous rendrez sensible  son naissant amour.
  (1660)

  [822] _Var._ Dont un destin meilleur m'a mise en impuissance.
  (1633-57)

  [823] _Var._ LA NOURR.[823-a] Tu ferois mieux de dire: A ses propres
  plaisirs. (1633-57)

    [823-a] LA NOURRICE, _ Mlite_. (1648)

  [824] _Var._ RASTE, _ Cloris_. (1648)

  [825] _Var._ Et dans un point o gt tout mon contentement,
        Comme partout ailleurs, suivez leur jugement. (1633-57)

  [826] _Var._ CLORIS, _ raste_. (1648)

  [827] _Var._ Ayant eu son avis, sans craindre un repentir,
        Ton mrite et sa foi m'y feront consentir. (1633-57)

  [828] _Var._ Nourrice, va t'offrir pour nourrice  Philandre. (1633)

  [829] Cette indication manque dans les ditions de 1633-60.

  [830] _Var._ Vous tes bien presss de me laisser ainsi. (1633-48)
        _Var._ Vous tes bien hts de me quitter ainsi. (1664 et 68)

  [831] _Var._ Allez, je vais vous faire  ce soir telle niche,
        Qu'au lieu de labourer, vous lairrez tout en friche[831-a].
  (1633-48)

    [831-a] Ces deux vers terminent la pice dans les ditions indiques.




COMPLMENT

DES VARIANTES.


  1010[832] [Ah! si mon fou de frre en pouvoit faire autant,]
            Qu'en ce plaisant malheur je serois satisfaite!
            Si je puis dcouvrir le lieu de sa retraite,
            Et qu'il me veuille croire, teignant tous ses feux,
            Nous passerons le temps  ne rire que d'eux.
            Je la ferai rougir, cette jeune vente,
            Lorsque, son criture  ses yeux prsente
            Mettant au jour un crime estim si secret,
            Elle reconnotra qu'elle aime un indiscret.
            Je lui veux dire alors, pour aggraver l'offense,
            Que Philandre, avec moi toujours d'intelligence,
            Me fait des contes d'elle et de tous les discours
            Qui servent d'aliment  ses vaines amours;
            Si qu' peine il reoit de sa part une lettre[833],
            Qu'il ne vienne en mes mains aussitt la remettre.
            La preuve captieuse et faite en mme temps
            Produira sur-le-champ l'effet que j'en attends.


SCNE VI.

    PHILANDRE.

            Donc pour l'avoir tenu si longtemps en haleine,
            Il me faudra souffrir une ternelle peine,
            Et payer dsormais avecque tant d'ennui
            Le plaisir que j'ai pris  me jouer de lui?
            Vit-on jamais amant dont la jeune insolence
            Malment un rival avec tant d'imprudence?
            Vit-on jamais amant dont l'indiscrtion
            Ft de tel prjudice  son affection?
            Les lettres de Mlite en ses mains demeures,
            En ses mains, autant vaut,  jamais gares,
            Ruinent  la fois ma gloire, mon honneur,
            Mes desseins, mon espoir, mon repos et mon heur.
            Mon trop de vanit tout au rebours succde:
            J'ai reu des faveurs, et Tirsis les possde,
            Et cet amant trahi convaincra sa beaut
            Par des signes si clairs de sa dloyaut.
            C'est mal avec Mlite tre d'intelligence
            D'armer son ennemi, d'instruire sa vengeance;
            Me pourra-t-elle aprs regarder de bon oeil?
            M'oserois-je en promettre un gracieux accueil?
            Non, il les faut ravoir des mains de ce bravache[834],
            Et laver de son sang cette honteuse tache[835].
            De force ou d'amiti, j'en aurai la raison:
            Je m'en vais l'affronter jusque dans sa maison[836],
            Et l, si je le trouve, il faudra que sur l'heure,
            En dpit qu'il en ait, il les rende ou qu'il meure.


SCNE VII.

PHILANDRE, CLORIS.

            PHILANDRE, _frappant  la porte de Tirsis_[837].
            Tirsis! CLOR. Que lui veux-tu? PHIL. Cloris, pardonne-moi,
            Si je cherche plutt  lui parler qu' toi:
            Nous avons entre nous quelque affaire qui presse.
            CLOR. Le crois-tu rencontrer hors de chez sa matresse?
            PHIL. Sais-tu bien qu'il y soit? CLOR. Non pas assurment;
            Mais j'ose prsumer que, l'aimant chrement,
            Le plus qu'il peut de temps, il le passe chez elle.
            PHIL. Je m'en vais de ce pas le trouver chez la belle[838].
            Adieu, jusqu'au revoir. Je meurs de dplaisir.
            CLOR. Un mot, Philandre, un mot: n'aurois-tu point loisir
            De voir quelques papiers que je viens de surprendre?
            PHIL.
            Qu'est-ce qu'au bout du compte ils me pourroient apprendre[839]?
            CLOR. Peut-tre leurs secrets: regarde, si tu veux
            Perdre un demi-quart d'heure  les lire nous deux.
            PHIL. Hasard, voyons que c'est, mais vite et sans demeure:
            Ma curiosit pour un demi-quart d'heure
            Se pourra dispenser. CLOR. Mais aussi garde bien
            Qu'en discourant ensemble il n'en dcouvre rien.
            Promets-le-moi, sinon....
            [PHILANDRE, _reconnoissant les lettres_[840].
                                     Cela s'en va sans dire.
            Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire,
            Et nous aurions ainsi  besoin de trop de temps.]
            CLORIS, _resserrant les lettres_[841].
            [Philandre, tu n'es pas encore o tu prtends;]
            Assure, assure-toi que Cloris te dpite
            De les ravoir jamais que des mains de Mlite[842],
            A qui je veux montrer, avant qu'il soit huit jours,
            La faon dont tu tiens secrtes ses amours[843].

SCNE DERNIRE[844].

            PHILANDRE.

            Confus, dsespr, que faut-il que je fasse?
            J'ai malheur sur malheur, disgrce sur disgrce.
            On diroit que le ciel, ami de l'quit,
            Prend le soin de punir mon infidlit.
            Si faut-il nanmoins, en dpit de sa haine,
            Que Tirsis retrouv me tire hors de peine:
            Il faut qu'il me les rende, il le faut, et je veux
            Qu'un duel accept les mette entre nous deux;
            Et si je suis alors encore ce Philandre,
            Par un dtour subtil qu'il ne pourra comprendre,
            Elles demeureront, le laissant abus,
            Sinon au plus vaillant, du moins au plus rus[845]. (1633-57)

  [832] Le chiffre plac au commencement d'une variante marque  quel
  vers du texte elle se rapporte.

  [833] Si bien qu'il en reoit  grand'peine une lettre. (1644-57)

  [834] Non, il les faut avoir des mains de ce bravache. (1648)

  [835] Et laver dans son sang cette honteuse tache. (1644-57)

  [836] Je le vais quereller jusque dans sa maison. (1644-57)

  [837] Ce jeu de scne manque dans l'dition de 1633.

  [838] Je m'en vais de ce pas le voir chez cette belle. (1644-57)

  [839] Qu'est-ce que par leur vue ils me pourroient apprendre?
  (1644-57)

  [840] _Il reconnot les lettres et tche de s'en saisir, mais
  Cloris les resserre._ (1633, en marge.)

  [841] Ce jeu de scne n'est pas indiqu dans l'dition de 1633.

  [842] De les avoir jamais que des mains de Mlite. (1648)

  [843] En marge, dans l'dition de 1633: _Elle lui ferme la porte
  au nez._

  [844] Dans les ditions de 1644-57: SCNE VIII.

  [845] Ici finit le IIIe acte.


FIN DU COMPLMENT DES VARIANTES.




CLITANDRE

TRAGDIE

1632




NOTICE.


Cette pice, publie en 1632, passe gnralement pour avoir t
reprsente en 1630. On a cru pouvoir se fonder, pour fixer cette
date, sur les premires lignes de l'_Examen_, o Corneille nous
apprend que c'est aprs avoir fait un voyage  Paris pour voir le
succs de _Mlite_, qu'il _entreprit_ de composer cette seconde
pice; mais entreprendre et excuter, et surtout achever, ne sont pas
mme chose. Puis, il est dit dans la _Dedicace_ que Clitandre est
venu conter il y a quelque temps au duc de Longueville une partie
de ses aventures, autant qu'en pouvoient contenir deux actes de ce
pome encore tous informes, et qui n'toient qu' peine bauchs. Ces
mots il y a quelque temps ne s'appliqueraient gure bien, ce nous
semble,  une communication faite au duc de Longueville deux ans
auparavant; d'ailleurs, il ne s'agit pas du _pome_ tout entier, mais
de deux actes, et encore de deux actes seulement bauchs. C'est l
sans doute ce qui a dtermin les frres Parfait  porter  l'anne
1632 la reprsentation de cet ouvrage: ils en placent l'analyse 
cette date dans leur _Histoire du thtre franois_ (tome IV, p. 541).

Voici le titre exact de la premire dition:

CLITANDRE, OV L'INNOCENCE DELIVRE, TRAGI-COMEDIE. DEDIE A
MONSEIGNEVR LE DVC DE LONGVEVILLE. _A Paris, chez Franois Targa...._
M.DC.XXXII. _Auec Priuilege du Roy._

Le privilge est dat du 8 mars 1632, et l'achev d'imprimer du 20 du
mme mois. A la page 121 on trouve un frontispice qui porte: MESLANGES
POETIQVES DV MESME, avec l'adresse de Targa. La pice et les mlanges
forment ensemble un volume in-8{o} de 159 pages. Nous n'avons point 
nous tendre ici sur ces petites pices de vers, que nous
rimprimerons en tte des _Posies diverses_; nous nous contenterons
de reproduire la phrase suivante de l'_Avis au lecteur_ dont elles
sont prcdes: Je ne crois pas cette tragi-comdie si mauvaise que
je me tienne oblig de te rcompenser par trois ou quatre bons
sonnets. Si l'on rapproche de ce passage la prface de _Clitandre_,
et si l'on considre que Corneille le publia avant _Mlite_, on se
convaincra qu'il ne lui dplaisait point quand il parut. Plus tard le
pote, parvenu  la maturit de son gnie, changea d'opinion.
Lorsqu'il crit dans l'_Examen de Clitandre_: Pour la justifier
(_Mlite_) contre cette censure par une espce de bravade....
j'entrepris d'en faire une (_une pice_) rgulire, c'est--dire dans
les vingt et quatre heures, pleine d'incidents et d'un style plus
lev, mais qui ne vaudroit rien du tout: en quoi je russis
parfaitement, il est clair qu'il cherche un biais qui lui permette de
ne point traiter d'une manire srieuse une pice qui lui semblait
alors indigne de lui.

En 1644 le sous-titre (_ou l'Innocence dlivre_) disparut, et en 1660
cette pice reut le nom de _tragdie_, au lieu de celui de
_tragi-comdie_ qu'elle avait port jusqu'alors.

On n'a pas de renseignements prcis sur le thtre o furent joues
les pices que nous allons passer en revue; mais tout porte  croire
que Corneille, reconnaissant envers le directeur qui avait si
favorablement accueilli _Melite_, les donna toutes  la troupe de
Mondory qui eut, nous le savons, la gloire de jouer _le Cid_. Ce qui
doit nous confirmer dans cette opinion, c'est que, mme aprs la
retraite de Mondory et le dpart de Baron, de la Villiers et de
Jodelet pour l'htel de Bourgogne, Corneille conservait  l'gard du
thtre du Marais, une prdilection trs-marque. Tallemant des Raux
la constate, en l'attribuant, comme c'est assez sa coutume,  un motif
peu honorable: D'Orgemont et Floridor, avec la Beaupr, soutinrent,
dit-il, la troupe du Marais,  laquelle Corneille, par politique, car
c'est un grand avare, donnoit ses pices; car il vouloit qu'il y et
deux troupes. (_Historiettes_, t. VII, p. 174.) Le cardinal de
Richelieu avait dessein de runir les deux troupes en une seule.


A MONSEIGNEUR

LE DUC DE LONGUEVILLE[846].

MONSEIGNEUR,

Je prends avantage de ma tmrit, et quelque dfiance que j'aye de
_Clitandre_, je ne puis croire qu'on s'en promette rien de mauvais,
aprs avoir vu la hardiesse que j'ai de vous l'offrir. Il est
impossible qu'on s'imagine qu' des personnes de votre rang, et  des
esprits de l'excellence du vtre, on prsente rien qui ne soit de
mise, puisqu'il est tout vrai que vous avez un tel dgot des
mauvaises choses, et les savez si nettement dmler d'avec les
bonnes, qu'on fait parotre plus de manque de jugement  vous les
prsenter qu' les concevoir[847]. Cette vrit est si gnralement
reconnue, qu'il faudroit n'tre pas du monde pour ignorer que votre
condition vous relve encore moins par-dessus le reste des hommes que
votre esprit, et que les belles parties qui ont accompagn la
splendeur de votre naissance n'ont reu d'elle que ce qui leur toit
d: c'est ce qui fait dire aux plus honntes gens de notre sicle
qu'il semble que le ciel ne vous a fait natre prince qu'afin d'ter
au Roi la gloire de choisir votre personne, et d'tablir votre
grandeur sur la seule reconnoissance de vos vertus. Aussi,
MONSEIGNEUR, ces considrations m'auroient intimid, et ce cavalier
n'et jamais os vous aller entretenir de ma part[848], si votre
permission ne l'en et autoris, et comme assur que vous l'aviez en
quelque sorte d'estime, vu qu'il ne vous toit pas tout  fait
inconnu. C'est le mme qui par vos commandements vous fut conter, il y
a quelque temps, une partie de ses aventures, autant qu'en pouvoient
contenir deux actes de ce pome encore tous informes, et qui n'toient
qu' peine bauchs. Le malheur ne perscutoit point encore son
innocence, et ses contentements devoient tre en un haut degr,
puisque l'affection, la promesse et l'autorit de son prince lui
rendoient la possession de sa matresse presque infaillible: ses
faveurs toutefois ne lui toient point si chres que celles qu'il
recevoit de vous; et jamais il ne se ft plaint de sa prison, s'il y
et trouv autant de douceur qu'en votre cabinet. Il a couru de grands
prils durant sa vie, et n'en court pas de moindres  prsent que je
tche  le faire revivre. Son prince le prserva des premiers; il
espre que vous le garantirez des autres, et que comme il l'arracha du
supplice qui l'alloit perdre, vous le dfendrez de l'envie, qui a dj
fait une partie de ses efforts  l'touffer. C'est, MONSEIGNEUR, dont
vous supplie trs-humblement celui qui n'est pas moins par la force de
son inclination que par les obligations de son devoir,

    MONSEIGNEUR,

    Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

    CORNEILLE.

  [846] Henri II, duc de Longueville, n en 1595, se maria  vingt
  et un ans  Louise (fille de Charles de Bourbon Soissons), qui
  mourut en 1637. Ce fut seulement en 1642 qu'il pousa la soeur du
  grand Cond, dont Villefore a esquiss la vie et que M. Cousin
  nous a si bien fait connatre. M. le duc de Longueville, dit
  Segrais, faisoit pension aux gens de lettres et particulirement
  aux habiles gnalogistes, comme  M. de Sainte-Marthe et M. du
  Bouchet. (_OEuvres_, tome II, _Mmoires anecdotes_, p. 53.) Il
  mourut  Rouen en 1663--L'_ptre ddicatoire_ figure dans toutes
  les impressions antrieures  1660: nous nous conformons au texte
  de l'dition de 1632; c'est la seule qui donne la _Prface_ et
  l'_Argument_.

  [847] VAR. (dit. de 1644-1657): qu' les produire.

  [848] Les mots: de ma part ne sont que dans l'dition de 1632.


PRFACE.

Pour peu de souvenir qu'on ait de _Mlite_, il sera fort ais de
juger, aprs la lecture de ce pome, que peut-tre jamais deux pices
ne partirent d'une mme main, plus diffrentes et d'invention et de
style. Il ne faut pas moins d'adresse  rduire un grand sujet qu' en
dduire un petit; et si je m'tois aussi dignement acquitt de
celui-ci qu'heureusement de l'autre, j'estimerois avoir en quelque
faon approch de ce que demande Horace au pote qu'il instruit, quand
il veut qu'il possde tellement ses sujets, qu'il en demeure toujours
le matre, et les asservisse  soi-mme, sans se laisser emporter par
eux[849]. Ceux qui ont blm l'autre de peu d'effets auront ici de
quoi se satisfaire, si toutefois ils ont l'esprit assez tendu pour me
suivre au thtre, et si la quantit d'intriques et de rencontres
n'accable et ne confond leur mmoire. Que si cela leur arrive, je les
supplie de prendre ma justification chez le libraire, et de
reconnotre par la lecture que ce n'est pas ma faute. Il faut
nanmoins que j'avoue que ceux qui n'ayant vu reprsenter _Clitandre_
qu'une fois, ne le comprendront pas nettement, seront fort excusables,
vu que les narrations qui doivent donner le jour au reste y sont si
courtes, que le moindre dfaut, ou d'attention du spectateur, ou de
mmoire de l'acteur, laisse une obscurit perptuelle en la suite, et
te presque l'entire intelligence de ces grands mouvements dont les
penses ne s'garent point du fait, et ne sont que des raisonnements
continus sur ce qui s'est pass. Que si j'ai renferm cette pice dans
la rgle d'un jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point
mis _Mlite_, ou que je me sois rsolu  m'y attacher dornavant.
Aujourd'hui quelques-uns adorent cette rgle, beaucoup la mprisent:
pour moi, j'ai voulu seulement montrer que si je m'en loigne, ce
n'est pas faute de la connotre. Il est vrai qu'on pourra m'imputer
que m'tant propos de suivre la rgle des anciens, j'ai renvers leur
ordre, vu qu'au lieu des messagers qu'ils introduisent  chaque bout
de champ pour raconter les choses merveilleuses qui arrivent  leurs
personnages, j'ai mis les accidents mmes sur la scne. Cette
nouveaut pourra plaire  quelques-uns; et quiconque voudra bien peser
l'avantage que l'action a sur ces longs et ennuyeux rcits, ne
trouvera pas trange que j'aye mieux aim divertir les yeux
qu'importuner les oreilles, et que me tenant dans la contrainte de
cette mthode, j'en aye pris la beaut, sans tomber dans les
incommodits que les Grecs et les Latins, qui l'ont suivie, n'ont su
d'ordinaire ou du moins n'ont os viter. Je me donne ici quelque
sorte de libert de choquer les anciens, d'autant qu'ils ne sont plus
en tat de me rpondre, et que je ne veux engager personne en la
recherche de mes dfauts. Puisque les sciences et les arts ne sont
jamais  leur priode[850], il m'est permis de croire qu'ils n'ont pas
tout su, et que de leurs instructions on peut tirer des lumires
qu'ils n'ont pas eues. Je leur porte du respect comme  des gens qui
nous ont fray le chemin, et qui aprs avoir dfrich un pays fort
rude, nous ont laiss  le cultiver. J'honore les modernes sans les
envier, et n'attribuerai jamais au hasard ce qu'ils auront fait par
science, ou par des rgles particulires qu'ils se seront eux-mmes
prescrites; outre que c'est ce qui ne me tombera jamais en la pense,
qu'une pice de si longue haleine, o il faut coucher l'esprit[851] 
tant de reprises, et s'imprimer tant de contraires mouvements, se
puisse faire par aventure. Il n'en va pas de la comdie comme d'un
songe qui saisit notre imagination tumultuairement et sans notre aveu,
ou comme d'un sonnet ou d'une ode, qu'une chaleur extraordinaire peut
pousser par boutade, et sans lever la plume. Aussi l'antiquit nous
parle bien de l'cume d'un cheval qu'une ponge jete par dpit sur
un tableau exprima parfaitement, aprs que l'industrie du peintre n'en
avoit su venir  bout[852]; mais il ne se lit point que jamais un
tableau tout entier ait t produit de cette sorte. Au reste, je
laisse le lieu de ma scne au choix du lecteur, bien qu'il ne me
cott ici qu' nommer[853]. Si mon sujet est vritable, j'ai raison
de le taire; si c'est une fiction, quelle apparence, pour suivre je ne
sais quelle chorographie, de donner un soufflet  l'histoire,
d'attribuer  un pays des princes imaginaires, et d'en rapporter des
aventures qui ne se lisent point dans les chroniques de leur royaume?
Ma scne est donc en un chteau d'un roi, proche d'une fort; je n'en
dtermine ni la province ni le royaume: o vous l'aurez une fois
place, elle s'y tiendra. Que si l'on remarque des concurrences[854]
dans mes vers, qu'on ne les prenne pas pour des larcins. Je n'y en ai
point laiss que j'aye connues, et j'ai toujours cru que pour belle
que ft une pense, tomber en soupon de la tenir d'un autre, c'est
l'acheter plus qu'elle ne vaut; de sorte qu'en l'tat que je donne
cette pice au public, je pense n'avoir rien de commun avec la plupart
des crivains modernes, qu'un peu de vanit que je tmoigne ici.

  [849] Dans l'_Art potique_, o les mots au pote qu'il instruit
  nous invitent  chercher cette citation, il n'y a gure qu'un
  passage qui ait quelque rapport avec la pense exprime ici; c'est
  l'hmistiche: _cui lecta potenter erit res_, qui, d'aprs
  plusieurs commentateurs, signifie que le sujet doit tre choisi
  de manire  ne pas surpasser les forces de l'auteur et  pouvoir
  tre gouvern, domin par lui. Mais n'est-il pas possible que
  cette fois encore Corneille ait cit de mmoire et que confondant
  une ide toute morale avec un prcepte littraire, il ait eu en
  vue ce vers bien connu de la 1re ptre du 1er livre d'Horace (v.
  19):

    _Et mihi res, non me rebus subjungere conor?_

  [850] _Priode_, employ d'une manire absolue, dans le sens de la
  locution ordinaire: _le plus haut priode_.

  [851] Appliquer l'esprit.

  [852] Valre Maxime (livre VIII, chap. II) ne nomme pas le
  peintre. Pline (livre XXXV, chap. XL) attribue le fait  Nalcs;
  Sextus Empiricus (_Hypotyposes pyrrhoniennes_, livre I, chap.
  XII),  Apelle.

  [853] A partir de l'dition de 1644, Corneille a dtermin le lieu
  de la scne en faisant _du Roi_, dans la liste des acteurs, _un
  roi d'cosse_.

  [854] _Concurrences_, rencontres, ici rencontres d'ides,
  d'expressions.


ARGUMENT.

Rosidor, favori du Roi, toit si passionnment aim de deux des filles
de la Reine, Caliste et Dorise, que celle-ci en ddaignoit Pymante, et
celle-l Clitandre. Ses affections toutefois n'toient que pour la
premire, de sorte que cette amour mutuelle n'et point eu d'obstacle
sans Clitandre. Ce cavalier toit le mignon du Prince, fils unique du
Roi, qui pouvoit tout sur la Reine sa mre, dont cette fille
dpendoit; et de l procdoient les refus de la Reine toutes les fois
que Rosidor la supplioit d'agrer leur mariage. Ces deux damoiselles,
bien que rivales, ne laissoient pas d'tre amies, d'autant que Dorise
feignoit que son amour n'toit que par galanterie, et comme pour avoir
de quoi rpliquer aux importunits de Pymante. De cette faon, elle
entroit dans la confidence de Caliste, et se tenant toujours assidue
auprs d'elle, elle se donnoit plus de moyen de voir Rosidor, qui ne
s'en loignoit que le moins qu'il lui toit possible. Cependant la
jalousie la rongeoit au dedans, et excitoit en son me autant de
vritables mouvements de haine pour sa compagne qu'elle lui rendoit de
feints tmoignages d'amiti. Un jour que le Roi, avec toute sa cour,
s'toit retir en un chteau de plaisance proche d'une fort, cette
fille, entretenant en ces bois ses penses mlancoliques, rencontra
par hasard une pe: c'toit celle d'un cavalier nomm Arimant,
demeure l par mgarde depuis deux jours qu'il avoit t tu en duel,
disputant sa matresse Daphn contre raste. Cette jalouse, dans sa
profonde rverie, devenue furieuse, jugea cette occasion propre 
perdre sa rivale. Elle la cache donc au mme endroit, et  son retour
conte  Caliste que Rosidor la trompe, qu'elle a dcouvert une secrte
affection entre Hippolyte et lui, et enfin qu'ils avoient rendez-vous
dans le bois le lendemain au lever du soleil pour en venir aux
dernires faveurs: une offre en outre de les lui faire surprendre
veille la curiosit de cet esprit facile, qui lui promet de se
drober, et se drobe en effet le lendemain avec elle pour faire ses
yeux tmoins de cette perfidie. D'autre ct, Pymante, rsolu de se
dfaire de Rosidor, comme du seul qui l'empchoit d'tre aim de
Dorise, et ne l'osant attaquer ouvertement,  cause de sa faveur
auprs du Roi, dont il n'et pu rapprocher, suborne Gronte, cuyer de
Clitandre, et Lycaste, page du mme. Cet cuyer crit un cartel 
Rosidor au nom de son matre, prend pour prtexte l'affection qu'ils
avoient tous deux pour Caliste, contrefait au bas son seing, le fait
rendre par ce page, et eux trois le vont attendre masqus et dguiss
en paysans. L'heure toit la mme que Dorise avoit donne  Caliste, 
cause que l'un et l'autre vouloit tre assez tt de retour pour se
rendre au lever du Roi et de la Reine aprs le coup excut. Les lieux
mmes n'toient pas fort loigns; de sorte que Rosidor, poursuivi par
ces trois assassins, arrive auprs de ces deux filles comme Dorise
avoit l'pe  la main, prte de l'enfoncer dans l'estomac de Caliste.
Il pare, et blesse toujours en reculant, et tue enfin ce page, mais si
malheureusement, que retirant son pe, elle se rompt contre la
branche d'un arbre. En cette extrmit, il voit celle que tient
Dorise, et sans la reconnotre, il la lui arrache, passe tout d'un
temps le tronon de la sienne en la main gauche,  guise d'un
poignard, se dfend ainsi contre Pymante et Gronte, tue encore ce
dernier, et met l'autre en fuite. Dorise fuit aussi, se voyant
dsarme par Rosidor; et Caliste, sitt qu'elle l'a reconnu, se pme
d'apprhension de son pril. Rosidor dmasque les morts, et fulmine
contre Clitandre, qu'il prend pour l'auteur de cette perfidie, attendu
qu'ils sont ses domestiques et qu'il toit venu dans ce bois sur un
cartel reu de sa part. Dans ce mouvement, il voit Caliste pme, et
la croit morte: ses regrets avec ses plaies le font tomber en
foiblesse. Caliste revient de pmoison, et s'entr'aidant l'un 
l'autre  marcher, ils gagnent la maison d'un paysan, o elle lui
bande ses blessures. Dorise dsespre, et n'osant retourner  la
cour, trouve les vrais habits de ces assassins, et s'accommode de
celui de Gronte pour se mieux cacher. Pymante, qui alloit rechercher
les siens, et cependant, afin de mieux passer pour villageois, avoit
jet son masque et son pe dans une caverne, la voit en cet tat.
Aprs quelque mcompte, Dorise se feint tre un jeune gentilhomme,
contraint pour quelque occasion de se retirer de la cour, et le prie
de le tenir l quelque temps cach. Pymante lui baille quelque
chappatoire; mais s'tant aperu  ses discours qu'elle avoit vu son
crime, et d'ailleurs entr en quelque soupon que ce ft Dorise, il
accorde sa demande, et la mne en cette caverne, rsolu, si c'toit
elle, de se servir de l'occasion, sinon d'ter du monde un tmoin de
son forfait, en ce lieu o il toit assur de retrouver son pe. Sur
le chemin, au moyen d'un poinon qui lui toit demeur dans les
cheveux, il la reconnot, et se fait connotre  elle: ses offres de
service sont aussi mal reues que par le pass; elle persiste toujours
 ne vouloir chrir que Rosidor. Pymante l'assure qu'il l'a tu[855];
elle entre en furie, qui n'empche pas ce paysan dguis de l'enlever
dans cette caverne, o, tchant d'user de force, cette courageuse
fille lui crve un oeil de son poinon; et comme la douleur lui fait
y porter les deux mains, elle s'chappe de lui, dont l'amour tourne
en rage le fait sortir l'pe  la main de cette caverne,  dessein et
de venger cette injure par sa mort et d'touffer ensemble l'indice de
son crime. Rosidor cependant n'avoit pu se drober si secrtement
qu'il ne ft suivi de son cuyer Lysarque,  qui par importunit il
conte le sujet de sa sortie. Ce gnreux serviteur, ne pouvant endurer
que la partie s'achevt sans lui, le quitte pour aller engager
l'cuyer de Clitandre  servir de second  son matre. En cette
rsolution, il rencontre un gentilhomme, son particulier ami, nomm
Clon, dont il apprend que Clitandre venoit de monter  cheval avec le
Prince pour aller  la chasse. Cette nouvelle le met en inquitude; et
ne sachant tous deux que juger de ce mcompte, ils vont de compagnie
en avertir le Roi. Le Roi, qui ne vouloit pas perdre ces cavaliers,
envoie en mme temps Clon rappeler Clitandre de la chasse, et
Lysarque avec une troupe d'archers au lieu de l'assignation, afin que,
si Clitandre s'toit chapp d'auprs du Prince pour aller joindre son
rival, il ft assez fort pour les sparer. Lysarque ne trouve que les
deux corps des gens de Clitandre, qu'il renvoie au Roi par la moiti
de ses archers, cependant qu'avec l'autre il suit une trace de sang
qui le mne jusques au lieu o Rosidor et Caliste s'toient retirs.
La vue de ces corps fait souponner au Roi quelque supercherie de la
part de Clitandre, et l'aigrit tellement contre lui, qu' son retour
de la chasse il le fait mettre en prison, sans qu'on lui en dt mme
le sujet. Cette colre s'augmente par l'arrive de Rosidor tout
bless, qui, aprs le rcit de ses aventures, prsente au Roi le
cartel de Clitandre, sign de sa main (contrefaite toutefois) et rendu
par son page: si bien que le Roi, ne doutant plus de son crime, le
fait venir en son conseil, o, quelque protestation que pt faire son
innocence, il le condamne  perdre la tte dans le jour mme, de peur
de se voir comme forc de le donner aux prires de son fils, s'il
attendoit son retour de la chasse. Clon en apprend la nouvelle; et
redoutant que le Prince ne se prt  lui de la perte de ce cavalier
qu'il affectionnoit, il le va chercher encore une fois  la chasse
pour l'en avertir. Tandis que tout ceci se passe, une tempte surprend
le Prince  la chasse; ses gens, effrays de la violence des foudres
et des orages, qui  qui l cherchent o se cacher: si bien que,
demeur seul, un coup de tonnerre lui tue son cheval sous lui. La
tempte finie, il voit un jeune gentilhomme qu'un paysan poursuivoit
l'pe  la main (c'toit Pymante et Dorise). Il toit dj terrass,
et prs de recevoir le coup de la mort; mais le Prince, ne pouvant
souffrir une action si mchante, tche d'empcher cet assassinat.
Pymante, tenant Dorise d'une main, le combat de l'autre, ne croyant
pas de sret pour soi, aprs avoir t vu en cet quipage, que par sa
mort. Dorise reconnot le Prince, et s'entrelace tellement dans les
jambes de son ravisseur, qu'elle le fait trbucher. Le Prince saute
aussitt sur lui, et le dsarme; l'ayant dsarm, il crie ses gens, et
enfin deux veneurs paroissent chargs des vrais habits de Pymante,
Dorise et Lycaste. Ils les lui prsentent comme un effet
extraordinaire du foudre, qui avoit consomm trois corps,  ce qu'ils
s'imaginoient, sans toucher  leurs habits. C'est de l que Dorise
prend occasion de se faire connotre au Prince, et de lui dclarer
tout ce qui s'est pass dans ce bois. Le Prince tonn commande  ses
veneurs de garrotter Pymante avec les couples de leurs chiens: en mme
temps Clon arrive, qui fait le rcit au Prince du pril de Clitandre,
et du sujet qui l'avoit rduit en l'extrmit o il toit. Cela lui
fait reconnotre Pymante pour l'auteur de ces perfidies; et l'ayant
baill  ses veneurs  ramener, il pique  toute bride vers le
chteau, arrache Clitandre aux bourreaux, et le va prsenter au Roi
avec les criminels, Pymante et Dorise, arrivs quelque temps aprs
lui. Le Roi venoit de conclure avec la Reine le mariage de Rosidor et
de Caliste, sitt qu'il seroit guri, dont Caliste toit alle porter
la nouvelle au bless; et aprs que le Prince lui eut fait connotre
l'innocence de Clitandre, il le reoit  bras ouverts, et lui promet
toute sorte de faveurs pour rcompense du tort qu'il lui avoit pens
faire. De l il envoie Pymante  son conseil pour tre puni, voulant
voir par l de quelle faon ses sujets vengeroient un attentat fait
sur leur prince. Le Prince obtient un pardon pour Dorise, qui lui
avoit assur la vie; et la voulant dsormais favoriser, en propose le
mariage  Clitandre, qui s'en excuse modestement. Rosidor et Caliste
viennent remercier le Roi, qui les rconcilie avec Clitandre et
Dorise, et invite ces derniers, voire mme leur commande de
s'entr'aimer, puisque lui et le Prince le desirent, leur donnant
jusques  la gurison de Rosidor pour allumer cette flamme,

    Afin de voir alors cueillir en mme jour
    A deux couples d'amants les fruits de leur amour[856].

  [855] Dans l'dition de 1632 on lit: qu'il la tue. C'est une
  faute d'impression: voyez la scne VII de l'acte III.

  [856] Ce sont,  peu prs, les deux vers qui terminent la pice:

    Ainsi nous verrons lors cueillir en mme jour, etc.


EXAMEN.

Un voyage que je fis  Paris pour voir le succs de _Mlite_ m'apprit
qu'elle n'toit pas dans les vingt et quatre[857] heures: c'toit
l'unique rgle que l'on connt en ce temps-l. J'entendis que ceux du
mtier la blmoient de peu d'effets, et de ce que le style en
toit[858] trop familier. Pour la justifier contre cette censure par
une espce de bravade, et montrer que ce genre de pices avoit les
vraies beauts de thtre, j'entrepris d'en faire une rgulire
(c'est--dire dans ces vingt et quatre heures), pleine d'incidents, et
d'un style plus lev, mais qui ne vaudroit rien du tout: en quoi je
russis parfaitement[859]. Le style en est vritablement plus fort que
celui de l'autre; mais c'est tout ce qu'on y peut trouver de
supportable. Il est ml[860] de pointes comme dans cette premire;
mais ce n'toit pas alors un si grand vice dans le choix des penses,
que la scne en dt tre entirement purge. Pour la constitution,
elle est si dsordonne, que vous avez de la peine  deviner qui sont
les premiers acteurs. Rosidor et Caliste sont ceux qui le paroissent
le plus par l'avantage de leur caractre et de leur amour mutuel; mais
leur action finit ds le premier acte avec leur pril; et ce qu'ils
disent au troisime et au cinquime ne fait que montrer leurs visages,
attendant que les autres achvent. Pymante et Dorise y ont le plus
grand emploi; mais ce ne sont que deux criminels qui cherchent 
viter la punition de leurs crimes, et dont mme le premier en attente
de plus grands pour mettre  couvert les autres. Clitandre, autour de
qui semble tourner le noeud de la pice, puisque les premires
actions vont  le faire coupable, et les dernires  le justifier,
n'en peut tre qu'un hros bien ennuyeux, qui n'est introduit que pour
dclamer en prison, et ne parle pas mme  cette matresse dont les
ddains servent de couleur  le faire passer pour criminel. Tout le
cinquime acte languit comme celui de _Mlite_ aprs la conclusion des
pisodes, et n'a rien de surprenant, puisque, ds le quatrime, on
devine tout ce qui doit arriver[861], hormis le mariage de Clitandre
avec Dorise, qui est encore plus trange que celui d'raste, et dont
on n'a garde de se dfier.

  [857] VAR. (dit. de 1660): vingt-quatre. De mme six lignes plus
  bas.

  [858] VAR. (dit, de 1660): de ce que le style toit.

  [859] Voyez la _Notice_, p. 258.

  [860] VAR. (dit. de 1660): il est encor ml.

  [861] VAR. (dit. de 1660-1668): tout ce qui doit y arriver.

Le Roi et le Prince son fils y paroissent dans un emploi fort
au-dessous de leur dignit: l'un n'y est que comme juge, et l'autre
comme confident de son favori. Ce dfaut n'a pas accoutum de passer
pour dfaut: aussi n'est-ce qu'un sentiment particulier dont je me
suis fait[862] une rgle, qui peut-tre ne semblera pas draisonnable,
bien que nouvelle.

Pour m'expliquer, je dis qu'un roi, un hritier de la couronne, un
gouverneur de province, et gnralement un homme d'autorit, peut
parotre sur le thtre en trois faons: comme roi, comme homme, et
comme juge; quelquefois avec deux de ces qualits, quelquefois avec
toutes les trois ensemble. Il parot comme roi seulement quand il n'a
intrt qu' la conservation de son trne, ou de sa vie, qu'on attaque
pour changer l'tat, sans avoir l'esprit agit d'aucune passion
particulire; et c'est ainsi qu'Auguste agit dans _Cinna_, et Phocas
dans _Hraclius_. Il parot comme homme seulement quand il n'a que
l'intrt d'une passion  suivre ou  vaincre, sans aucun pril pour
son tat; et tel est Grimoald dans les trois premiers actes de
_Pertharite_, et les deux reines dans _Don Sanche_. Il ne parot enfin
que comme juge quand il est introduit sans aucun intrt pour son
tat, ni pour sa personne, ni pour ses affections, mais seulement pour
rgler celui des autres, comme dans ce pome et dans _le Cid_; et on
ne peut[863] dsavouer qu'en cette dernire posture il remplit assez
mal la dignit d'un si grand titre, n'ayant aucune part en l'action
que celle qu'il y veut prendre pour d'autres, et demeurant bien
loign de l'clat des deux autres manires. Aussi on[864] ne le
donne jamais  reprsenter aux meilleurs acteurs; mais il faut qu'il
se contente de passer par la bouche de ceux du second ou du troisime
ordre. Il peut parotre comme roi et comme homme tout  la fois quand
il a un grand intrt d'tat et une forte passion tout ensemble 
soutenir, comme Antiochus dans _Rodogune_, et Nicomde dans la
tragdie qui porte son nom; et c'est,  mon avis, la plus digne
manire et la plus avantageuse de mettre sur la scne des gens de
cette condition, parce qu'ils attirent alors toute l'action  eux, et
ne manquent jamais d'tre reprsents par les premiers acteurs. Il ne
me vient point d'exemple en la mmoire o un roi paroisse comme homme
et comme juge, avec un intrt de passion pour lui, et un soin de
rgler ceux des autres sans aucun pril pour son tat; mais pour voir
les trois manires ensemble, on les peut aucunement remarquer dans les
deux gouverneurs d'Armnie et de Syrie, que j'ai introduits, l'un dans
_Polyeucte_ et l'autre dans _Thodore_. Je dis aucunement, parce que
la tendresse que l'un a pour son gendre, et l'autre pour son fils, qui
est ce qui les fait parotre comme hommes, agit si foiblement, qu'elle
semble touffe sous le soin qu'a l'un et l'autre de conserver sa
dignit, dont ils font tous deux leur capital[865]; et qu'ainsi on
peut dire en rigueur qu'ils ne paroissent que comme gouverneurs qui
craignent de se perdre, et comme juges qui par cette crainte dominante
condamnent ou plutt s'immolent ce qu'ils voudroient conserver.

  [862] VAR. (dit. de 1660-1668): dont je me fais.

  [863] VAR. (dit. de 1660-1664): et l'on ne peut pas.

  [864] VAR. (dit. de 1660-1664): l'on.

  [865] _Capital_, substantivement, affaire principale, principal
  intrt.

Les monologues[866] sont trop longs et trop frquents en cette pice;
c'toit une beaut en ce temps-l: les comdiens les souhaitoient, et
croyoient y parotre avec plus d'avantage. La mode a si bien chang,
que la plupart de mes derniers ouvrages n'en ont aucun; et vous n'en
trouverez point dans _Pompe_, _la Suite du Menteur_, _Thodore_ et
_Pertharite_[867], ni dans _Hraclius_, _Andromde_, _OEdipe_ et _la
Toison d'or_,  la rserve des stances.

  [866] VAR. (dit. de 1660-1664): monoloques.

  [867] VAR. (dit. de 1660): _Thodore_, _Nicomde_ et
  _Pertharite_.--Corneille avait d'abord compris _Nicomde_ dans
  cette numration, parce qu'il oubliait le court monologue qui
  termine le IVe acte.

Pour le lieu, il a encore plus d'tendue, ou, si vous voulez souffrir
ce mot, plus de libertinage ici que dans _Mlite_: il comprend un
chteau d'un roi avec une fort voisine, comme pourroit tre celui de
Saint-Germain, et est bien loign de l'exactitude que les svres
critiques y demandent.




ACTEURS.


    ALCANDRE, roi d'cosse.
    FLORIDAN, fils du Roi[868].
    ROSIDOR, favori du Roi et amant de Caliste.
    CLITANDRE, favori du prince Floridan, et amoureux aussi de Caliste,
      mais ddaign.
    PYMANTE, amoureux de Dorise, et ddaign.
    CALISTE, matresse de Rosidor et de Clitandre.
    DORISE, matresse de Pymante.
    LYSARQUE, cuyer de Rosidor.
    GRONTE, cuyer de Clitandre.
    CLON, gentilhomme suivant la cour.
    LYCASTE, page de Clitandre.
    Le GELIER.
    Trois ARCHERS.
    Trois VENEURS.

     La scne est en un chteau du Roi, proche d'une fort[869].




CLITANDRE.

TRAGDIE.




ACTE I.


SCNE PREMIRE.

    CALISTE[870].

    N'en doute plus, mon coeur, un amant hypocrite[871],
    Feignant de m'adorer, brle pour Hippolyte:
    Dorise m'en a dit le secret rendez-vous
    O leur naissante ardeur se cache aux yeux de tous;
    Et pour les y surprendre elle m'y doit conduire,                 5
    Sitt que le soleil commencera de luire.
    Mais qu'elle est paresseuse  me venir trouver[872]!
    La dormeuse m'oublie, et ne se peut lever.
    Toutefois sans raison j'accuse sa paresse:
    La nuit, qui dure encor, fait que rien ne la presse;            10
    Ma jalouse fureur, mon dpit, mon amour,
    Ont troubl mon repos avant le point du jour;
    Mais elle, qui n'en fait aucune exprience,
    tant sans intrt, est sans impatience.
    Toi qui fais ma douleur, et qui fis mon souci[873],             15
    Ne tarde plus, volage,  te montrer ici;
    Viens en hte affermir ton indigne victoire;
    Viens t'assurer l'clat de cette infme gloire;
    Viens signaler ton nom par ton manque de foi;
    Le jour s'en va parotre; affronteur, hte-toi.                 20
    Mais, hlas! cher ingrat, adorable parjure,
    Ma timide voix tremble  te dire une injure;
    Si j'coute l'amour, il devient si puissant
    Qu'en dpit de Dorise il te fait innocent:
    Je ne sais lequel croire, et j'aime tant ce doute,              25
    Que j'ai peur d'en sortir entrant dans cette route.
    Je crains ce que je cherche, et je ne connois pas
    De plus grand heur pour moi que d'y perdre mes pas.
    Ah, mes yeux! si jamais vos fonctions propices[874]
    A mon coeur amoureux firent de bons services,                   30
    Apprenez aujourd'hui quel est votre devoir:
    Le moyen de me plaire est de me dcevoir;
    Si vous ne m'abusez, si vous n'tes faussaires,
    Vous tes de mon heur les cruels adversaires[875].
    Et toi, soleil, qui vas, en ramenant le jour,                   35
    Dissiper une erreur si chre  mon amour,
    Puisqu'il faut qu'avec toi ce que je crains clate,
    Souffre qu'encore un peu l'ignorance me flatte.
    Mais je te parle en vain, et l'aube de ses rais[876]
    A dj reblanchi le haut de ces forts.                         40
    Si je puis me fier  sa lumire sombre[877],
    Dont l'clat brille  peine et dispute avec l'ombre[878],
    J'entrevois le sujet de mon jaloux ennui,
    Et quelqu'un de ses gens qui conteste avec lui[879].
    Rentre, pauvre abuse, et cache-toi de sorte[880]               45
    Que tu puisses l'entendre  travers cette porte.


SCNE II.

ROSIDOR, LYSARQUE[881].

    ROSIDOR.

    Ce devoir, ou plutt cette importunit,
    Au lieu de m'assurer de ta fidlit,
    Marque trop clairement ton peu d'obissance[882].
    Laisse-moi seul, Lysarque, une heure en ma puissance;           50
    Que retir du monde et du bruit de la cour,
    Je puisse dans ces bois consulter mon amour[883];
    Que l Caliste seule occupe mes penses,
    Et par le souvenir de ses faveurs passes
    Assure mon espoir de celles que j'attends;                      55
    Qu'un entretien rveur durant ce peu de temps
    M'instruise des moyens de plaire  cette belle,
    Allume dans mon coeur de nouveaux feux pour elle:
    Enfin, sans persister dans l'obstination,
    Laisse-moi suivre ici mon inclination.                          60

    LYSARQUE.

    Cette inclination, qui jusqu'ici vous mne[884],
    A me la dguiser vous donne trop de peine.
    Il ne faut point, Monsieur, beaucoup l'examiner:
    L'heure et le lieu suspects font assez deviner
    Qu'en mme temps que vous s'chappe quelque dame....
    Vous m'entendez assez.

    ROSIDOR.

                          Juge mieux de ma flamme,
    Et ne prsume point que je manque de foi[885]
    A celle que j'adore, et qui brle pour moi.
    J'aime mieux contenter ton humeur curieuse,
    Qui par ces faux soupons m'est trop injurieuse.                70
      Tant s'en faut que le change ait pour moi des appas[886],
    Tant s'en faut qu'en ces bois il attire mes pas:
    J'y vais.... Mais pourrois-tu le savoir et le taire?

    LYSARQUE.

    Qu'ai-je fait qui vous porte  craindre le contraire[887]?

    ROSIDOR.

    Tu vas apprendre tout; mais aussi, l'ayant su,                  75
    Avise  ta retraite. Hier un cartel reu[888]
    De la part d'un rival....

    LYSARQUE.

                              Vous le nommez?

    ROSIDOR.

                                              Clitandre.
    Au pied du grand rocher il me doit seul attendre[889];
    Et l, l'pe au poing, nous verrons qui des deux
    Mrite d'embraser Caliste de ses feux.                          80

    LYSARQUE.

    De sorte qu'un second....

    ROSIDOR.

                              Sans me faire une offense,
    Ne peut se prsenter  prendre ma dfense:
    Nous devons seul  seul vider notre dbat.

    LYSARQUE.

    Ne pensez pas sans moi terminer ce combat:
    L'cuyer de Clitandre est homme de courage;                     85
    Il sera trop heureux que mon dfi l'engage
    A s'acquitter vers lui d'un semblable devoir,
    Et je vais de ce pas y faire mon pouvoir.

    ROSIDOR.

    Ta volont suffit; va-t'en donc et dsiste
    De plus m'offrir une aide  mriter Caliste[890].               90

    LYSARQUE est seul[891].

    Vous obir ici me coteroit trop cher,
    Et je serois honteux qu'on me pt reprocher
    D'avoir su le sujet d'une telle sortie,
    Sans trouver les moyens d'tre de la partie[892].


SCNE III.

    CALISTE[893].

    Qu'il s'en est bien dfait! qu'avec dextrit                   95
    Le fourbe se prvaut de son autorit[894]!
    Qu'il trouve un beau prtexte en ses flammes teintes[895]!
    Et que mon nom lui sert  colorer ses feintes!
    Il y va cependant, le perfide qu'il est;
    Hippolyte le charme, Hippolyte lui plat;                      100
    Et ses lches desirs l'emportent o l'appelle[896]
    Le cartel amoureux de sa flamme nouvelle.


SCNE IV.

CALISTE, DORISE.

    CALISTE.

    Je n'en puis plus douter, mon feu dsabus[897]
    Ne tient plus le parti de ce coeur dguis.
    Allons, ma chre soeur, allons  la vengeance;                 105
    Allons de ses douceurs tirer quelque allgeance;
    Allons, et sans te mettre en peine de m'aider,
    Ne prends aucun souci que de me regarder.
    Pour en venir  bout, il suffit de ma rage;
    D'elle j'aurai la force ainsi que le courage;                  110
    Et dj dpouillant tout naturel humain,
    Je laisse  ses transports  gouverner ma main.
    Vois-tu comme suivant de si furieux guides
    Elle cherche dj les yeux de ces perfides,
    Et comme de fureur tous mes sens anims                        115
    Menacent les appas qui les avoient charms?

    DORISE.

    Modre ces bouillons d'une me colre,
    Ils sont trop violents pour tre de dure;
    Pour faire quelque mal, c'est frapper de trop loin.
    Rserve ton courroux tout entier au besoin;                    120
    Sa plus forte chaleur se dissipe en paroles,
    Ses rsolutions en deviennent plus molles:
    En lui donnant de l'air, son ardeur s'alentit.

    CALISTE.

    Ce n'est que faute d'air que le feu s'amortit[898].
    Allons, et tu verras qu'ainsi le mien s'allume,                125
    Que ma douleur aigrie en a plus d'amertume[899],
    Et qu'ainsi mon esprit ne fait que s'exciter
    A ce que ma colre a droit d'excuter[900].

    DORISE, seule[901].

    Si ma ruse est enfin de son effet suivie,
    Cette aveugle chaleur te va coter la vie[902]:                130
    Un fer cach me donne en ces lieux carts
    La vengeance des maux que me font tes beauts.
    Tu m'tes Rosidor, tu possdes son me:
    Il n'a d'yeux que pour toi, que mpris pour ma flamme;
    Mais puisque tous mes soins ne le peuvent gagner,              135
    J'en punirai l'objet qui m'en fait ddaigner[903].


SCNE V.

PYMANTE, GRONTE, sortants d'une grotte[904], dguiss en paysans.

    GRONTE.

    En ce dguisement on ne peut nous connotre,
    Et sans doute bientt le jour qui vient de natre
    Conduira Rosidor, sduit d'un faux cartel[905],
    Aux lieux o cette main lui garde un coup mortel.              140
    Vos voeux si mal reus de l'ingrate Dorise,
    Qui l'idoltre autant comme elle vous mprise[906],
    Ne rencontreront plus aucun empchement.
    Mais je m'tonne fort de son aveuglement,
    Et je ne comprends point cet orgueilleux caprice[907]          145
    Qui fait qu'elle vous traite avec tant d'injustice.
    Vos rares qualits....

    PYMANTE.

                           Au lieu de me flatter,
    Voyons si le projet ne sauroit avorter,
    Si la supercherie....

    GRONTE.

                          Elle est si bien tissue,
    Qu'il faut manquer de sens pour douter de l'issue.             150
      Clitandre aime Caliste, et comme son rival
    Il a trop de sujet de lui vouloir du mal.
    Moi que depuis dix ans il tient  son service,
    D'crire comme lui j'ai trouv l'artifice[908];
    Si bien que ce cartel, quoique tout de ma main[909],           155
    A son dpit jaloux s'imputera soudain.

    PYMANTE.

    Que ton subtil esprit a de grands avantages
    Mais le nom du porteur?

    GRONTE.

                            Lycaste, un de ses pages.

    PYMANTE.

    Celui qui fait le guet auprs du rendez-vous?

    GRONTE.

    Lui-mme, et le voici qui s'avance vers nous:                  160
    A force de courir il s'est mis hors d'haleine.


SCNE VI.

PYMANTE, GRONTE, LYCASTE, aussi dguis en paysan[910].

    PYMANTE.

    Eh bien, est-il venu?

    LYCASTE.

                          N'en soyez plus en peine;
    Il est o vous savez, et tout bouffi d'orgueil
    Il n'y pense  rien moins qu' son propre cercueil[911].

    PYMANTE.

    Ne perdons point de temps. Nos masques, nos pes[912]!        165

(Lycaste les va querir dans la grotte d'o ils sont sortis[913].)

     Qu'il me tarde dj que, dans son sang trempes,
    Elles ne me font voir  mes pieds tendu
    Le seul qui sert d'obstacle au bonheur qui m'est d!
    Ah! qu'il va bien trouver d'autres gens que Clitandre[914]!
    Mais pourquoi ces habits? qui te les fait reprendre[915]?      170

    LYCASTE leur prsente  chacun un masque et une pe, et porte
    leurs habits[916].

    Pour notre sret, portons-les avec nous,
    De peur que, cependant que nous serons aux coups,
    Quelque maraud, conduit par sa bonne aventure,
    Ne nous laisse tous trois en mauvaise posture[917].
    Quand il faudra donner, sans les perdre des yeux,              175
    Au pied du premier arbre ils seront beaucoup mieux.

    PYMANTE.

    Prends-en donc mme soin aprs la chose faite.

    LYCASTE.

    Ne craignez pas sans eux que je fasse retraite[918].

    PYMANTE.

    Sus donc! chacun dj devroit tre masqu.
    Allons, qu'il tombe mort aussitt qu'attaqu[919].             180


SCNE VII.

CLON, LYSARQUE.

    CLON.

    Rserve  d'autres temps cette ardeur de courage[920]
    Qui rend de ta valeur un si grand tmoignage.
    Ce duel que tu dis ne se peut concevoir.
    Tu parles de Clitandre, et je viens de le voir[921]
    Que notre jeune prince enlevoit  la chasse.                   185

    LYSARQUE.

    Tu les as vus passer?

    CLON.

                          Par cette mme place[922].
    Sans doute que ton matre a quelque occasion
    Qui le fait t'blouir par cette illusion[923].

    LYSARQUE.

    Non, il parloit du coeur; je connois sa franchise.

    CLON.

    S'il est ainsi, je crains que par quelque surprise             190
    Ce gnreux guerrier, sous le nombre abattu[924],
    Ne cde aux envieux que lui fait sa vertu.

    LYSARQUE.

    A prsent il n'a point d'ennemis que je sache[925];
    Mais quelque vnement que le destin nous cache,
    Si tu veux m'obliger, viens de grce avec moi,                 195
    Que nous donnions ensemble avis de tout au Roi[926].


SCNE VIII.

CALISTE, DORISE.

    CALISTE, cependant que Dorise s'arrte  chercher
    derrire un buisson[927].

    Ma soeur, l'heure s'avance, et nous serons  peine,
    Si nous ne retournons, au lever de la Reine.
    Je ne vois point mon tratre, Hippolyte non plus.

    DORISE, tirant une pe de derrire ce buisson,
    et saisissant Caliste par le bras[928].

    Voici qui va trancher tes soucis superflus[929];               200
    Voici dont je vais rendre, aux dpens de ta vie,
    Et ma flamme venge, et ma haine assouvie.

    CALISTE.

    Tout beau, tout beau, ma soeur, tu veux m'pouvanter;
    Mais je te connois trop pour m'en inquiter[930].
    Laisse la feinte  part, et mettons, je te prie[931],          205
    A les trouver bientt toute notre industrie.

    DORISE.

    Va, va, ne songe plus  leurs fausses amours,
    Dont le rcit n'toit qu'une embche  tes jours[932]:
    Rosidor t'est fidle, et cette feinte amante
    Brle aussi peu pour lui que je fais pour Pymante.             210

    CALISTE.

    Dloyale, ainsi donc ton courage inhumain....

    DORISE.

    Ces injures en l'air n'arrtent point ma main.

    CALISTE.

    Le reproche honteux d'une action si noire[933]....

    DORISE.

    Qui se venge en secret, en secret en fait gloire.

    CALISTE.

    T'ai-je donc pu, ma soeur, dplaire en quelque point?          215

    DORISE.

    Oui, puisque Rosidor t'aime et ne m'aime point;
    C'est assez m'offenser que d'tre ma rivale.


SCNE IX.

ROSIDOR, PYMANTE, GRONTE, LYCASTE, CALISTE, DORISE.

Comme Dorise est prte de tuer Caliste, un bruit entendu lui fait
relever son pe, et Rosidor parot tout en sang, poursuivi par ces
trois assassins masqus. En entrant, il tue Lycaste; et retirant son
pe, elle se rompt contre la branche d'un arbre. En cette extrmit,
il voit celle[934] que tient Dorise; et sans la reconnotre, il s'en
saisit, et passe tout d'un temps le tronon qui lui restoit de la
sienne en la main gauche, et se dfend ainsi contre Pymante et
Gronte, dont il tue le dernier et met l'autre en fuite.

    ROSIDOR.

    Meurs, brigand. Ah! malheur! cette branche fatale
    A rompu mon pe. Assassins.... Toutefois,
    J'ai de quoi me dfendre une seconde fois.                     220

    DORISE, s'enfuyant[935].

    N'est-ce pas Rosidor qui m'arrache les armes?
    Ah! qu'il me va causer de prils et de larmes[936]!
    Fuis, Dorise, et fuyant laisse-toi reprocher
    Que tu fuis aujourd'hui ce qui t'est le plus cher.

    CALISTE.

    C'est lui-mme de vrai. Rosidor, ah! je pme!                  225
    Et la peur de sa mort ne me laisse point d'me.
    Adieu, mon cher espoir.

    ROSIDOR, aprs avoir tu Gronte.

                             Cettui-ci dpch,
    C'est de toi maintenant que j'aurai bon march.
    Nous sommes seul  seul. Quoi! ton peu d'assurance[937]
    Ne met plus qu'en tes pieds sa dernire esprance?             230
    Marche, sans emprunter d'ailes de ton effroi:
    Je ne cours point aprs des lches comme toi[938].
    Il suffit de ces deux. Mais qui pourroient-ils tre?
    Ah ciel! le masque t me les fait trop connotre[939].
    Le seul Clitandre arma contre moi ces voleurs;                 235
    Cettui-ci fut toujours vtu de ses couleurs[940];
    Voil son cuyer, dont la pleur exprime
    Moins de traits de la mort que d'horreurs de son crime[941];
    Et ces deux reconnus, je douterois en vain[942]
    De celui que sa fuite a sauv de ma main.                      240
    Trop indigne rival, crois-tu que ton absence
    Donne  tes lchets quelque ombre d'innocence,
    Et qu'aprs avoir vu renverser ton dessein,
    Un dsaveu dmente et tes gens et ton seing?
    Ne le prsume pas; sans autre conjecture,                      245
    Je te rends convaincu de ta seule criture,
    Sitt que j'aurai pu faire ma plainte au Roi.
    Mais quel piteux objet se vient offrir  moi[943]?
    Tratres, auriez-vous fait sur un si beau visage,
    Attendant Rosidor, l'essai de votre rage?                      250
    C'est Caliste elle-mme! Ah Dieux, injustes Dieux[944]!
    Ainsi donc, pour montrer ce spectacle  mes yeux,
    Votre faveur barbare a conserv ma vie[945]!
    Je n'en veux point chercher d'auteurs que votre envie:
    La nature, qui perd ce qu'elle a de parfait,                   255
    Sur tout autre que vous et veng ce forfait,
    Et vous et accabls, si vous n'tiez ses matres.
    Vous m'envoyez en vain ce fer contre des tratres[946];
    Je ne veux point devoir mes dplorables jours
    A l'affreuse rigueur d'un si fatal secours.                    260
      O vous qui me restez d'une troupe ennemie
    Pour marques de ma gloire et de son infamie,
    Blessures, htez-vous d'largir vos canaux[947],
    Par o mon sang emporte et ma vie et mes maux!
    Ah! pour l'tre trop peu, blessures trop cruelles,             265
    De peur de m'obliger vous n'tes pas mortelles.
    Eh quoi, ce bel objet, mon aimable vainqueur,
    Avoit-il seul le droit de me blesser au coeur?
    Et d'o vient que la mort,  qui tout fait hommage,
    L'ayant si mal trait, respecte son image?                     270
    Noires divinits, qui tournez mon fuseau,
    Vous faut-il tant prier pour un coup de ciseau?
    Insens que je suis! en ce malheur extrme,
    Je demande la mort  d'autres qu' moi-mme;
    Aveugle! je m'arrte  supplier en vain,                       275
    Et pour me contenter j'ai de quoi dans la main.
    Il faut rendre ma vie au fer qui l'a sauve;
    C'est  lui qu'elle est due, il se l'est rserve;
    Et l'honneur, quel qu'il soit, de finir mes malheurs,
    C'est pour me le donner qu'il l'te  des voleurs.             280
    Poussons donc hardiment. Mais, hlas! cette pe[948],
    Coulant entre mes doigts, laisse ma main trompe;
    Et sa lame, timide  procurer mon bien,
    Au sang des assassins n'ose mler le mien.
    Ma foiblesse importune  mon trpas s'oppose;                  285
    En vain je m'y rsous, en vain je m'y dispose;
    Mon reste de vigueur ne peut l'effectuer;
    J'en ai trop pour mourir, trop peu pour me tuer:
    L'un me manque au besoin, et l'autre me rsiste.
    Mais je vois s'entr'ouvrir les beaux yeux de Caliste[949],     290
    Les roses de son teint n'ont plus tant de pleur,
    Et j'entends un soupir qui flatte ma douleur.
      Voyez, Dieux inhumains, que malgr votre envie
    L'amour lui sait donner la moiti de ma vie,
    Qu'une me dsormais suffit  deux amants.                     295

    CALISTE.

    Hlas! qui me rappelle  de nouveaux tourments?
    Si Rosidor n'est plus, pourquoi reviens-je au monde[950]?

    ROSIDOR.

    O merveilleux effet d'une amour sans seconde[951]!

    CALISTE.

    Excrable assassin, qui rougis de son sang[952],
    Dpche comme  lui de me percer le flanc,                     300
    Prends de lui ce qui reste.

    ROSIDOR.

                               Adorable cruelle[953],
    Est-ce ainsi qu'on reoit un amant si fidle?

    CALISTE.

    Ne m'en fais point un crime: encor pleine d'effroi,
    Je ne t'ai mconnu qu'en songeant trop  toi.
    J'avois si bien grav l dedans ton image[954],                305
    Qu'elle ne vouloit pas cder  ton visage.
    Mon esprit, glorieux et jaloux de l'avoir,
    Envioit  mes yeux le bonheur de te voir[955].
    Mais quel secours propice a tromp mes alarmes?
    Contre tant d'assassins qui t'a prt des armes?               310

    ROSIDOR.

    Toi-mme, qui t'a mise  telle heure en ces lieux,
    O je te vois mourir et revivre  mes yeux?

    CALISTE.

    Quand l'amour une fois rgne sur un courage....
    Mais tchons de gagner jusqu'au premier village,
    O ces bouillons de sang se puissent arrter;                  315
    L j'aurai tout loisir de te le raconter,
    Aux charges qu'[956] mon tour aussi l'on m'entretienne.

    ROSIDOR.

    Allons; ma volont n'a de loi que la tienne;
    Et l'amour, par tes yeux devenu tout-puissant,
    Rend dj la vigueur  mon corps languissant.                  320

    CALISTE.

    Il donne en mme temps une aide  ta foiblesse[957],
    Puisqu'il fait que la mienne auprs de toi me laisse,
    Et qu'en dpit du sort ta Caliste aujourd'hui[958]
    A tes pas chancelants pourra servir d'appui.


FIN DU PREMIER ACTE.

  [868] L'dition de 1663 est la premire qui donne les noms propres
  _Alcandre_ et _Floridan_. Dans l'dition de 1632, on lit
  simplement: _le Roi_; dans celles de 1644-1660: _le Roi d'cosse_.
  Pour le second personnage, les ditions de 1632-1660 portent: _le
  Prince, fils du Roi_.

  [869] Cette indication parat pour la premire fois dans l'dition
  de 1644.

  [870] _Var._ CALISTE, _regardant derrire elle_. (1632)

  [871] _Var._ Je ne suis point suivie, et sans tre entendue,
        Mon pas lent et craintif en ces lieux m'a rendue.
        Tout le monde au chteau, plong dans le sommeil,
        Loin de savoir ma fuite, ignore mon rveil;
        Un silence profond mon dessein favorise.
        Heureuse entirement si j'avois ma Dorise,
        Ma fidle compagne, en qui seule aujourd'hui
        Mon amour affront rencontre quelque appui[871-a].
        C'est d'elle que j'ai su qu'un amant hypocrite,
        [Feignant de m'adorer, brle pour Hippolyte;]
        D'elle j'ai su les lieux o l'amour qui les joint
        Ce matin doit passer jusques au dernier point,
        Et pour m'obliger mieux elle m'y doit conduire[871-b]. (1632-57)

    [871-a] Mon amour qu'on trahit rencontre quelque appui. (1644-57)

    [871-b] [Et pour les y surprendre elle m'y doit conduire.] (1644-57)

  [872] _Var._ Mais qu'elle est paresseuse  me venir treuver! (1632)

  [873] _Var._ Toi que l'oeil qui te blesse attend pour te gurir,
        veille-toi, brigand, hte-toi d'acqurir
        Sur l'honneur d'Hippolyte une infme victoire,
        Et de m'avoir trompe une honteuse gloire;
        Hte-toi, dloyal, de me fausser ta foi. (1632-57)
        _Var._ Toi par qui ma rivale a de quoi me braver,
        Ne tarde plus, volage,  la venir trouver,
        Hte-toi d'affermir ton indigne victoire,
        De s'assurer l'clat de cette infme gloire,
        De signaler ton nom par ton manque de foi. (1660)

  [874] _Var._ Ah, mes yeux! si jamais vos naturels offices. (1632)

  [875] _Var._ [Vous tes de mon heur les cruels adversaires.]
        Un infidle encor rgnant sur mon penser.
        Votre fidlit ne peut que m'offenser.
        Apprenez, apprenez par le tratre que j'aime
        Qu'il vous faut me trahir pour tre aim de mme.
        Et toi, pre du jour, dont le flambeau naissant
        Va chasser mon erreur avecque le croissant,
        S'il est vrai que Thtis te reoit dans sa couche,
        Prends, soleil, prends encor deux baisers sur sa bouche.
        Ton retour me va perdre, et retrancher ton bien:
        Prolonge, en l'arrtant, mon bonheur et le tien.
        [Puisqu'il faut qu'avec toi ce que je crains clate.] (1632-57)

  [876] _Var._ Las! il ne m'entend point, et l'aube de ses rais[876-a].
  (1632-57)

  [876-a] _Rais_, rayons. Voyez le _Lexique_.

  [877] _Var._ Si je me peux fier  sa lumire sombre. (1632)
        _Var._ Si je me puis fier  sa lumire sombre, (1644-60)

  [878] _Var._ Dont l'clat impuissant dispute avecque l'ombre.
  (1632-57)

  [879] En marge, dans l'dition de 1632: _Rosidor et Lysandre entrent._

  [880] _Var._ Rentre, pauvre Caliste, et te cache de sorte. (1632-57)

  [881] _Var._ LYSARQUE, _son cuyer_. (1632)

  [882] _Var._ Me prouve videmment ta dsobissance. (1632-57)

  [883] _Var._ Je puisse dans le bois consulter mon amour. (1632)

  [884] _Var._ Cette inclination secrte qui vous mne. (1632-57)

  [885] _Var._ On ne verra jamais que je manque de foi.
        A celle que j'adore et qui n'aime que moi.
        LYS. Bien que vous en ayez une entire assurance,
        Vous pouvez vous lasser de vivre d'esprance.
        Et tandis que l'attente amuse vos desirs,
        Prendre ailleurs quelquefois de solides plaisirs.
        ROS. Purge, purge d'erreur ton me curieuse,
        [Qui par ces faux soupons m'est trop injurieuse.] (1632-57)

  [886] Voyez la note [485] relative au vers 96 de _Mlite_.

  [887] _Var._ Monsieur, pour en douter que vous ai-je pu faire?
  (1632-57)

  [888] _Var._ Avise  ta retraite. Hier le cartel reu. (1657)

  [889] _Var._ LYS. Et ce cartel contient?
                                      ROS. Que seul il doit m'attendre
         Prs du chne sacr, pour voir qui de nous deux. (1632-57)

  [890] _Var._ De plus m'offrir un aide  mriter Caliste. (1652-57)

  [891] _Var._ LYSARQUE, _seul_. (1632-60).

  [892] _Var._ Sans treuver les moyens d'tre de la partie. (1632)

  [893] Dans l'dition de 1632, les scnes III et IV n'en forment
  qu'une, qui porte en tte: CALISTE, DORISE, et au-dessous:
  CALISTE, _seule_.

  [894] _Var._ Sa fourbe se prvaut de son autorit. (1632)

  [895] _Var._ Qu'il treuve un beau prtexte en ses flammes teintes!
  (1632-54)

  [896] _Var._ Et ses tratres desirs l'emportent o l'appelle
        Le cartel amoureux d'une beaut nouvelle. (1632-57)

  [897] En marge, dans l'dition de 1632: _Dorise entre._

  [898] _Var._ Mais c'est  faute d'air que le feu s'amortit. (1632-57)

  [899] _Var._ Que par l ma douleur accrot son amertume. (1632-57)

  [900] _Var._ Aux desseins enrags qu'il veut excuter. (1632-57)

  [901] _Caliste va toujours devant, et Dorise demeure seule._
  (1632, en marge.)

  [902] _Var._ Ces desseins enrags te vont coter la vie:
        Un fer cach me donne en ces lieux sans secours
        La fin de mes malheurs dans celle de tes jours;
        Et lors ce Rosidor qui possde mon me,
        Cet ingrat qui t'adore et nglige ma flamme,
        Que mes affections n'ont encor su gagner,
        Toi morte, n'aura plus pour qui me ddaigner. (1632-57)

  [903] En marge, dans l'dition de 1632: _Elle va rejoindre
  Caliste._

  [904] _Var. D'une caverne._ (1644-60)--_Ils sortent d'une grotte,
  dguiss en paysans._ (1663, en marge.)--Dans l'dition de 1632,
  les scnes V et VI sont runies en une seule, en tte de laquelle
  on lit: PYMANTE, GRONTE, _cuyer de Clitandre_; LYCASTE, _page de
  Clitandre_. A la marge, auprs des premiers vers de la scne:
  _Pymante et Gronte sortent d'une caverne, seuls et dguiss en
  paysans._

  [905] _Var._ Amne Rosidor, sduit d'un faux cartel. (1632-57)

  [906] _Var._ Qui le caresse autant comme elle vous mprise. (1632)

  [907] _Var._ Et ne puis deviner quelle raison l'oblige[907-a]
        A ddaigner vos feux pour un qui la nglige.
        Vous qui valez.... PYM. Gronte, au lieu de me flatter,
        Parlons du principal. Ne peut-il venter
        Notre supercherie? (1632-57)

    [907-a] Et ne puis deviner par quel charme surprise
            Elle fuit qui l'adore et suit qui la mprise,
            Vu que votre mrite.... PYM. Au lieu de me flatter.
    (1644-57)

  [908] _Var._ J'ai contrefait son seing, et par cet artifice.
  (1632-57)

  [909] _Var._ Ce faux cartel, encor que de ma main crit,
        Est prsum de lui. PYM. Que ton subtil esprit
        Sur tous ceux des mortels a de grands avantages!
        Mais qui fut le porteur? (1632)
        _Var._ J'ai fait que ce cartel, par un des siens port,
        A nul autre qu' lui ne peut tre imput.
        [PYM. Que ton subtil esprit a de grands avantages!] (1644-57)

  [910] Cette indication manque, en tte de cette scne, dans les
  ditions de 1632 et de 1663. A la place, on lit en marge, dans
  l'dition de 1632, auprs des derniers vers de notre scne V:
  _Lycaste arrive dguis comme eux_; et dans l'dition de 1663,
  auprs des premiers vers de la scne VI: _Lycaste est dguis
  comme eux en paysan_.

  [911] _Var._ Ne s'attend  rien moins qu' son proche cercueil[911-a].
  (1632-54)

    [911-a] On lit _propre cercueil_, pour _proche cercueil_, dans les
    ditions de 1657 et de 1682; mais c'est trs-vraisemblablement une
    faute d'impression. Toutes les autres ditions donnent _proche_.

  [912] _Var._ N'usons plus de discours. Nos masques, nos pes!
  (1632-60)

  [913] Ces mots manquent dans les ditions de 1644-60;  la place,
  on lit en marge dans celle de 1632: _Lycaste les va querir dans la
  caverne, o tous trois s'toient dj dguiss._

  [914] _Var._ Ah! qu'il va bien treuver d'autres gens que Clitandre!
  (1632-52)

  [915] En marge, dans l'dition de 1632: _Lycaste revient, et avec
  leurs masques et leurs pes, rapporte encore leurs vrais habits._

  [916] _Var._ LYCASTE, _en leur baillant chacun un masque et une
  pe_ (1632).--Les ditions de 1644-57 ajoutent  ce jeu de scne
  de 1632: _et portant leurs habits._--En marge, dans l'dition de
  1663: _Il leur prsente  chacun, etc._ La leon de 1660 est: _En
  leur prsentant  chacun.... et portant, etc._

  [917] _Var._ Les prenant ne nous mette en mauvaise posture.
  (1632-57)

  [918] _Var._ Je n'ai garde sans eux de faire ma retraite.
  (1632-57)

  [919] En marge, dans l'dition de 1632: _Ils se masquent tous
  trois._

  [920] _Var._ Rserve  d'autres fois cette ardeur de courage.
  (1632-57)

  [921] _Var._ Tu parles de Clitandre, et je le viens de voir
        Que notre jeune prince amenoit  la chasse. (1632-57)

  [922] _Var._ LYS. En es-tu bien certain? CLON. Je l'ai vu face  face,
        Sans doute qu'il en baille  ton matre  garder.
        LYS. Il est trop gnreux pour si mal procder.
        CLON. Je sais bien que l'honneur tout autrement ordonne;
        Mais qui le retiendroit? Toutefois je souponne....
        LYS. Quoi? que souponnes-tu? CLON. Que ton matre rus
        Avec un faux cartel t'auroit bien abus.
        [LYS. Non, il parloit du coeur; je connois sa franchise.] (1632)

  [923] _Var._ Qui le fait t'blouir par quelque illusion. (1657)

  [924] _Var._ Ce valeureux seigneur, sous le nombre abattu. (1632-57)

  [925] _Var._ A prsent il n'a point d'ennemi que je sache. (1657)

  [926] _Var._ Qu'ensemble nous donnions avis de tout au Roi. (1632)

  [927] _Var. Dorise s'arrte  chercher_, etc. (1663, en marge.)

  [928] _Var. Elle tire_, etc. (1663, en marge.)--Les mots _par le
  bras_ manquent dans les ditions de 1632-60.

  [929] _Var._ Voici qui va trancher tels soucis superflus;
        Voici dont je vais rendre, en te privant de vie,
        Ma flamme bien heureuse et ma haine assouvie. (1632-57)

  [930] _Var._ DOR. Dis que dedans ton sang je me veux contenter.
  (1632)
        _Var._ DOR. Dis qu'avecque ta mort je me veux contenter.
  (1644-57)

  [931] _Var._ CAL. Laisse, laisse la feinte, et mettons, je te prie.
  (1632-57)

  [932] _Var._ Dont le rcit n'toit qu'un embche  tes jours.
  (1654 et 60)

  [933] _Var._ Le reproche ternel d'une action si lche....
        DOR. Agrable toujours, n'aura rien qui me fche. (1632-57)

  [934] _Var. Il voit l'pe_. (1632)

  [935] _Var. Laissant Caliste, et s'enfuyant._ (1632)--Ce jeu de
  scne n'est point indiqu dans l'dition de 1663.

  [936] _Var._ Las! qu'il me va causer de prils et de larmes!
  (1632-57)

  [937] En marge, dans les ditions de 1632 et de 1663: _Pymante
  fuit._

  [938] _Var._ Je ne cours point aprs de tels coquins que toi.
  (1632-57)

  [939] En marge, dans l'dition de 1632: _Il les dmasque._

  [940] _Var._ Cettui-ci fut toujours couvert de ses couleurs. (1654)

  [941] _Var._ Moins de traits de la mort que l'horreur de son crime.
  (1657)

  [942] _Var._ Et j'ose prsumer avec juste raison
        Que le tiers est sans doute encor de sa maison.
        Tratre, tratre rival, crois-tu que ton absence. (1632-57)

  [943] En marge, dans l'dition de 1632: _Il voit Caliste pme et
  la croit morte._

  [944] _Var._ C'est ma chre Caliste! Ah! Dieux, injustes Dieux!
  (1632-57)

  [945] _Var._ Votre faveur cruelle a conserv ma vie. (1632-57)

  [946] _Var._ [Vous m'envoyez en vain ce fer contre des tratres,]
        Sachez que Rosidor maudit votre secours:
        Vous ne mritez pas qu'il vous doive ses jours.
        Unique dit qu' prsent je rclame,
        Belle me, viens aider  sortir  mon me;
        Reois-la sur les bords de ce ple coral;
        Fais qu'en dpit des Dieux, qui nous traitent si mal,
        Nos esprits, rassembls hors de leur tyrannie,
        Gotent l-bas un bien qu'ici l'on nous dnie.
        Tristes embrassements, baisers mal rpondus,
        Pour la premire fois donns et non rendus,
        Hlas! quand mes douleurs me l'ont presque ravie,
        Tous glacs et tous morts, vous me rendez la vie.
        Cruels, n'abusez plus de l'absolu pouvoir
        Que dessus tous mes sens l'amour vous fait avoir;
        N'employez qu' ma mort ce souverain empire,
        Ou bien, me refusant le trpas o j'aspire,
        Laissez faire  mes maux, ils me viennent l'offrir;
        Ne me redonnez plus de force  les souffrir.
        Caliste, auprs de toi la mort m'est interdite[946-a];
        Si je te veux rejoindre, il faut que je te quitte:
        Adieu, pour un moment, consens  ce dpart.
        Sus, ma douleur, achve, ici que de sa part
        Je n'ai plus de secours, ni toi plus de contraintes,
        Porte-moi dans le coeur tes plus vives atteintes,
        Et pour la bien punir de m'avoir ranim,
        Dchire son portrait que j'y tiens enferm;
        Et vous, qui me restez d'une troupe ennemie. (1632-57)

      [946-a] En marge, dans l'dition de 1632: _Il se relve d'auprs
      d'elle, et laisse cette garde d'pe rompue._

  [947] _Var._ Blessures, dpchez d'largir vos canaux. (1632)

  [948] En marge, dans l'dition de 1632: _Il tombe de foiblesse; et
  son pe tombe aussi de l'autre ct, et lui insensiblement se
  trane auprs de Caliste._

  [949] _Var._ Mais insensiblement je retrouve Caliste;
        Ma langueur m'y reporte, et mes genoux tremblants
        Y conduisent l'erreur de mes pas chancelants.
        Adorable sujet de mes flammes pudiques,
        Dont je trouve en mourant les aimables reliques,
        Cesse de me prter un secours inhumain,
        Ou ne donne du moins des forces qu' ma main,
        Qui m'arrache aux tourments que ton malheur me livre;
        Donne-m'en pour mourir comme tu fais pour vivre.
        Quel miracle succde  mes tristes clameurs[949-a]!
        Caliste se ranime autant que je me meurs[949-b].
        [Voyez, Dieux inhumains, que malgr votre envie.] (1632-57)

    [949-a] En marge, dans l'dition de 1632: _Elle revient de pmoison._

    [949-b] Caliste se ranime  mme que je meurs. (1644-57)

  [950] _Var._ Rosidor n'tant plus, qu'ai-je  faire en ce monde?
  (1632)

  [951] On lit dans l'dition de 1657: _d'un amour_, pour _d'une
  amour_; mais la fin du vers: _sans seconde_, prouve que c'est une
  faute d'impression.

  [952] En marge, dans l'dition de 1632: _Elle regarde Rosidor, et
  le prend pour un des assassins._

  [953] _Var._ Prends de lui ce qui reste, achve. ROS. Quoi! ma belle,
        Contrefais-tu l'aveugle afin d'tre cruelle?
        CAL.[953-a] Pardonne-moi, mon coeur: encor pleine d'effroi.
  (1632-57)

  [953-a] En marge, dans l'dition de 1632: _Elle se jette  son col._

  [954] _Var._ J'avois si bien log l dedans ton image. (1632-57)

  [955] _Var._ [Envioit  mes yeux le bonheur de te voir.]
        ROS. Puisqu'un si doux appas se treuve en tes rudesses[955-a],
        Que feront tes faveurs, que feront tes caresses?
        Tu me fais un outrage  force de m'aimer,
        Dont la douce rigueur ne sert qu' m'enflammer.
        Mais si tu peux souffrir qu'avec toi, ma chre me,
        Je tienne des discours autres que de ma flamme,
        Permets que, t'ayant vue en cette extrmit,
        Mon amour laisse agir ma curiosit,
        Pour savoir quel malheur te met en ce bocage.
        CAL. Allons premirement jusqu'au prochain village,
        O ces bouillons de sang se puissent tancher,
        Et l je te promets de ne te rien cacher,
        [Aux charges qu' mon tour aussi l'on m'entretienne.] (1632-57)

    [955-a] Puisqu'un si doux appas se trouve en tes rudesses.
    (1652-57)

  [956] _Aux charges que_,  la charge que,  condition que.

  [957] _Var._ Il forme tout d'un temps un aide  ta foiblesse.
  (1632-48)
        _Var._ Il forme tout d'un temps une aide  ta foiblesse.
  (1652-57)

  [958] _Var._ Si bien que la bravant ta matresse aujourd'hui
        N'aura que trop de force  te servir d'appui. (1632-57)




ACTE II.

SCNE PREMIRE.

    PYMANTE, masqu[959].

    Destins, qui rglez tout au gr de vos caprices,               325
    Sur moi donc tout  coup fondent vos injustices[960],
    Et trouvent  leurs traits si longtemps retenus,
    Afin de mieux frapper, des chemins inconnus[961]!
    Dites, que vous ont fait Rosidor ou Pymante?
    Fournissez de raison, destins, qui me dmente[962];            330
    Dites ce qu'ils ont fait qui vous puisse mouvoir[963]
    A partager si mal entre eux votre pouvoir.
    Lui rendre contre moi l'impossible possible[964]
    Pour rompre le succs d'un dessein infaillible,
    C'est prter un miracle  son bras sans secours,               335
    Pour conserver son sang au pril de mes jours.
    Trois ont fondu sur lui sans le jeter en fuite;
    A peine en m'y jetant moi-mme je l'vite;
    Loin de laisser la vie, il a su l'arracher;
    Loin de cder au nombre, il l'a su retrancher:                 340
    Toute votre faveur,  son aide occupe,
    Trouve  le mieux armer en rompant son pe,
    Et ressaisit ses mains[965], par celles du hasard,
    L'une d'une autre pe, et l'autre d'un poignard.
    O honte!  dplaisirs!  dsespoir!  rage[966]!               345
    Ainsi donc un rival pris  mon avantage
    Ne tombe dans mes rets que pour les dchirer!
    Son bonheur qui me brave ose l'en retirer[967],
    Lui donne sur mes gens une prompte victoire,
    Et fait de son pril un sujet de sa gloire!                    350
    Retournons anims d'un courage plus fort,
    Retournons, et du moins perdons-nous dans sa mort.
      Sortez de vos cachots, infernales Furies;
    Apportez  m'aider toutes vos barbaries;
    Qu'avec vous tout l'enfer m'aide en ce noir dessein[968],      355
    Qu'un sanglant dsespoir me verse dans le sein.
    J'avois de point en point l'entreprise trame,
    Comme dans mon esprit vous me l'aviez forme;
    Mais contre Rosidor tout le pouvoir humain
    N'a que de la foiblesse; il y faut votre main.                 360
    En vain, cruelles soeurs, ma fureur vous appelle;
    En vain vous armeriez l'enfer pour ma querelle[969]:
    La terre vous refuse un passage  sortir.
    Ouvre du moins ton sein, terre, pour m'engloutir;
    N'attends pas que Mercure avec son caduce                     365
    M'en fasse aprs ma mort l'ouverture force[970];
    N'attends pas qu'un supplice, hlas! trop mrit,
    Ajoute l'infamie  tant de lchet;
    Prviens-en la rigueur; rends toi-mme justice
    Aux projets avorts d'un si noir artifice.                     370
    Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit.
    Dedans mon dsespoir, tout me fuit ou me nuit:
    La terre n'entend point la douleur qui me presse;
    Le ciel me perscute, et l'enfer me dlaisse.
    Affronte-les, Pymante, et sauve en dpit d'eux[971]            375
    Ta vie et ton honneur d'un pas si dangereux.
    Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-mme;
    Et si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrme[972].
    Passe pour villageois dans un lieu si fatal;
    Et rservant ailleurs la mort de ton rival,                    380
    Fais que d'un mme habit la trompeuse apparence,
    Qui le mit en pril, te mette en assurance.
      Mais ce masque l'empche, et me vient reprocher[973]
    Un crime qu'il dcouvre au lieu de me cacher.
    Ce damnable instrument de mon tratre artifice,                385
    Aprs mon coup manqu, n'en est plus que l'indice;
    Et ce fer, qui tantt, inutile en ma main[974],
    Que ma fureur jalouse avoit arme en vain,
    Sut si mal attaquer et plus mal me dfendre,
    N'est propre dsormais qu' me faire surprendre.               390

(Il jette son masque et son pe dans la grotte[975].)

    Allez, tmoins honteux de mes lches forfaits,
    N'en produisez non plus de soupons que d'effets[976].
    Ainsi n'ayant plus rien qui dmente ma feinte,
    Dedans cette fort je marcherai sans crainte,
    Tant que....


SCNE II.

LYSARQUE, PYMANTE, ARCHERS[977].

    LYSARQUE.

                Mon grand ami!

    PYMANTE.

                              Monsieur?

    LYSARQUE.

                                       Viens , dis-nous,
    N'as-tu point ici vu deux cavaliers aux coups?

    PYMANTE.

    Non, Monsieur.

    LYSARQUE.

                  Ou l'un d'eux se sauver  la fuite?

    PYMANTE.

    Non, Monsieur.

    LYSARQUE.

                  Ni passer dedans ces bois sans suite?

    PYMANTE.

    Attendez, il y peut avoir quelques[978] huit jours....

    LYSARQUE.

    Je parle d'aujourd'hui: laisse l ces discours;                400
    Rponds prcisment.

    PYMANTE.

                         Pour aujourd'hui, je pense[979]....
    Toutefois, si la chose toit de consquence,
    Dans le prochain village on sauroit aisment....

    LYSARQUE.

    Donnons jusques au lieu[980]; c'est trop d'amusement.

    PYMANTE, seul.

    Ce dpart favorable enfin me rend la vie,                      405
    Que tant de questions m'avoient presque ravie.
    Cette troupe d'archers, aveugles en ce point,
    Trouve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point[981];
    Bien que leur conducteur donne assez  connotre
    Qu'ils vont pour arrter l'ennemi de son matre,               410
    J'chappe nanmoins en ce pas hasardeux
    D'aussi prs de la mort que je me voyois d'eux[982].
    Que j'aime ce pril, dont la vaine menace[983]
    Promettoit un orage et se tourne en bonace,
    Ce pril qui ne veut que me faire trembler,                    415
    Ou plutt qui se montre, et n'ose m'accabler!
    Qu' bonne heure dfait d'un masque et d'une pe,
    J'ai leur crdulit sous ces habits trompe!
    De sorte qu' prsent deux corps dsanims
    Termineront l'exploit de tant de gens arms,                   420
    Corps qui gardent tous deux un naturel si tratre,
    Qu'encore aprs leur mort ils vont trahir leur matre,
    Et le faire l'auteur de cette lchet,
    Pour mettre  ses dpens Pymante en sret!
    Mes habits, rencontrs sous les yeux de Lysarque[984],         425
    Peuvent de mes forfaits donner seuls quelque marque;
    Mais s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi
    Je n'ai qu' me ranger en hte auprs du Roi[985],
    O je verrai tantt avec effronterie
    Clitandre convaincu de ma supercherie.                         430


SCNE III.

LYSARQUE, ARCHERS[986].

    LYSARQUE regarde les corps de Gronte et de Lycaste[987].

    Cela ne suffit pas; il faut chercher encor,
    Et trouver, s'il se peut, Clitandre ou Rosidor.
    Amis, Sa Majest, par ma bouche avertie
    Des soupons que j'avois touchant cette partie,
    Voudra savoir au vrai ce qu'ils sont devenus.                  435

    PREMIER ARCHER[988].

    Pourroit-elle en douter? Ces deux corps reconnus
    Font trop voir le succs de toute l'entreprise.

    LYSARQUE.

    Et qu'en prsumes-tu?

    PREMIER ARCHER.

                         Que malgr leur surprise,
    Leur nombre avantageux et leur dguisement,
    Rosidor de leurs mains se tire heureusement.                   440

    LYSARQUE.

    Ce n'est qu'en me flattant que tu te le figures;
    Pour moi, je n'en conois que de mauvais augures[989],
    Et prsume plutt que son bras valeureux
    Avant que de mourir s'est immol ces deux.

    PREMIER ARCHER.

    Mais o seroit son corps?

    LYSARQUE.

                              Au creux de quelque roche,           445
    O les tratres, voyant notre troupe si proche,
    N'auront pas eu loisir de mettre encor ceux-ci,
    De qui le seul aspect rend le crime clairci[990].

    SECOND ARCHER, lui prsentant les deux pices rompues
    de l'pe de Rosidor[991].

    Monsieur, connoissez-vous ce fer et cette garde?

    LYSARQUE.

    Donne-moi, que je voie. Oui, plus je les regarde,              450
    Plus j'ai par eux d'avis du dplorable sort
    D'un matre qui n'a pu s'en dessaisir que mort.

    SECOND ARCHER.

    Monsieur, avec cela j'ai vu dans cette route
    Des pas mls de sang distill goutte  goutte[992].

    LYSARQUE.

    Suivons-les au hasard. Vous autres, enlevez                    455
    Promptement ces deux corps que nous avons trouvs.

(Lysarque et cet archer[993] rentrent dans le bois, et le reste des
archers reportent  la cour les corps de Gronte et de Lycaste.)


SCNE IV.

FLORIDAN, CLITANDRE, PAGE[994].

    FLORIDAN, parlant  son page[995].

    Ce cheval trop fougueux m'incommode  la chasse;
    Tiens-m'en un autre prt, tandis qu'en cette place,
    A l'ombre des ormeaux l'un dans l'autre enlacs,
    Clitandre m'entretient de ses travaux passs.                  460
    Qu'au reste les veneurs, allant sur leurs brises,
    Ne forcent pas le cerf, s'il est aux reposes;
    Qu'ils prennent connoissance, et pressent mollement,
    Sans le donner aux chiens qu' mon commandement.

(Le Page rentre[996]).

      Achve maintenant l'histoire commence                       465
    De ton affection si mal rcompense.

    CLITANDRE.

    Ce rcit ennuyeux de ma triste langueur,
    Mon prince, ne vaut pas le tirer en longueur;
    J'ai tout dit en un mot: cette fire Caliste
    Dans ses cruels mpris incessamment persiste;                  470
    C'est toujours elle-mme; et sous sa dure loi
    Tout ce qu'elle a d'orgueil se rserve pour moi,
    Cependant qu'un rival, ses plus chres dlices,
    Redouble ses plaisirs en voyant mes supplices.

    FLORIDAN.

    Ou tu te plains  faux, ou, puissamment pris,                 475
    Ton courage demeure insensible aux mpris;
    Et je m'tonne fort comme ils n'ont dans ton me
    Rtabli ta raison ou dissip ta flamme.

    CLITANDRE.

    Quelques charmes secrets mls dans ses rigueurs
    touffent en naissant la rvolte des coeurs;                   480
    Et le mien auprs d'elle,  quoi qu'il se dispose,
    Murmurant de son mal, en adore la cause.

    FLORIDAN.

    Mais puisque son ddain, au lieu de te gurir,
    Ranime ton amour, qu'il dt faire mourir[997],
    Sers-toi de mon pouvoir; en ma faveur, la Reine                485
    Tient et tiendra toujours Rosidor en haleine;
    Mais son commandement dans peu, si tu le veux,
    Te met,  ma prire, au comble de tes voeux.
    Avise donc; tu sais qu'un fils peut tout sur elle.

    CLITANDRE.

    Malgr tous les mpris de cette me cruelle,                   490
    Dont un autre a charm les inclinations,
    J'ai toujours du respect pour ses perfections[998],
    Et je serois marri qu'aucune violence....

    FLORIDAN.

    L'amour sur le respect emporte la balance.

    CLITANDRE.

    Je brle; et le bonheur de vaincre ses froideurs,              495
    Je ne le veux devoir qu' mes vives ardeurs[999];
    Je ne la veux gagner qu' force de services.

    FLORIDAN.

    Tandis tu veux donc vivre en d'ternels supplices?

    CLITANDRE.

    Tandis ce m'est assez qu'un rival prfr
    N'obtient, non plus que moi, le succs espr.                 500
    A la longue ennuys, la moindre ngligence
    Pourra de leurs esprits rompre l'intelligence;
    Un temps bien pris alors me donne en un moment
    Ce que depuis trois ans je poursuis vainement.
    Mon prince, trouvez bon[1000]....

    FLORIDAN.

                                     N'en dis pas davantage;
    Cettui-ci qui me vient faire quelque message
    Apprendroit malgr toi l'tat de tes amours.


SCNE V.

FLORIDAN, CLITANDRE, CLON.

    CLON.

    Pardonnez-moi, seigneur, si je romps vos discours[1001];
    C'est en obissant au Roi qui me l'ordonne,
    Et rappelle Clitandre auprs de sa personne.                   510

    FLORIDAN.

    Qui?

    CLON.

         Clitandre, seigneur.

    FLORIDAN.

                              Et que lui veut le Roi[1002]?

    CLON.

    De semblables secrets ne s'ouvrent pas  moi[1003].

    FLORIDAN.

    Je n'en sais que penser; et la cause incertaine
    De ce commandement tient mon esprit en peine.
    Pourrai-je me rsoudre  te laisser aller[1004]                515
    Sans savoir les motifs qui te font rappeler?

    CLITANDRE.

    C'est,  mon jugement, quelque prompte entreprise,
    Dont l'excution  moi seul est remise;
    Mais quoi que l-dessus j'ose m'imaginer,
    C'est  moi d'obir sans rien examiner.                        520

    FLORIDAN.

    J'y consens  regret: va, mais qu'il te souvienne[1005]
    Que je chris ta vie  l'gal de la mienne,
    Et si tu veux m'ter de cette anxit,
    Que j'en sache au plus tt toute la vrit.
    Ce cor m'appelle[1006]. Adieu. Toute la chasse prte           525
    N'attend que ma prsence  relancer la bte.


SCNE VI.

    DORISE, achevant de vtir l'habit de Gronte, qu'elle avoit
    trouv dans le bois[1007].

    Achve, malheureuse, achve de vtir
    Ce que ton mauvais sort laisse  te garantir.
    Si de tes trahisons la jalouse impuissance
    Sut donner un faux crime  la mme innocence,                  530
    Recherche maintenant, par un plus juste effet,
    Une fausse innocence  cacher ton forfait.
    Quelle honte importune au visage te monte
    Pour un sexe quitt dont tu n'es que la honte?
    Il t'abhorre lui-mme, et ce dguisement,                      535
    En le dsavouant, l'oblige pleinement[1008].
    Aprs avoir perdu sa douceur naturelle,
    Dpouille sa pudeur, qui te messied sans elle;
    Drobe tout d'un temps, par ce crime nouveau,
    Et l'autre aux yeux du monde, et ta tte au bourreau.          540
    Si tu veux empcher ta perte invitable,
    Deviens plus criminelle, et parois moins coupable.
    Par une fausset tu tombes en danger,
    Par une fausset sache t'en dgager.
    Fausset dtestable, o me viens-tu rduire?                   545
    Honteux dguisement, o me vas-tu conduire?
    Ici de tous cts l'effroi suit mon erreur,
    Et j'y suis  moi-mme une nouvelle horreur[1009]:
    L'image de Caliste  ma fureur soustraite
    Y brave firement ma timide retraite.                          550
    Encor si son trpas secondant mon desir
    Mloit  mes douleurs l'ombre d'un faux plaisir!
    Mais tels sont les excs du malheur qui m'opprime[1010],
    Qu'il ne m'est pas permis de jouir de mon crime;
    Dans l'tat pitoyable o le sort me rduit,                    555
    J'en mrite la peine, et n'en ai pas le fruit;
    Et tout ce que j'ai fait contre mon ennemie
    Sert  crotre sa gloire avec mon infamie.
      N'importe, Rosidor de mes cruels destins[1011]
    Tient de quoi repousser ses lches assassins.                  560
    Sa valeur, inutile en sa main dsarme,
    Sans moi ne vivroit plus que chez la renomme.
    Ainsi rien dsormais ne pourroit m'enflammer;
    N'ayant plus que har, je n'aurois plus qu'aimer.
    Fcheuse loi du sort qui s'obstine  ma peine,                 565
    Je sauve mon amour, et je manque  ma haine.
    Ces contraires succs, demeurant sans effet,
    Font natre mon malheur de mon heur imparfait.
    Toutefois l'orgueilleux pour qui mon coeur soupire
    De moi seule aujourd'hui tient le jour qu'il respire[1012]:    570
    Il m'en est redevable, et peut-tre  son tour
    Cette obligation produira quelque amour.
    Dorise,  quels pensers ton espoir se ravale!
    S'il vit par ton moyen, c'est pour une rivale.
    N'attends plus, n'attends plus que haine de sa part;           575
    L'offense vint de toi, le secours du hasard.
    Malgr les vains efforts de ta ruse tratresse,
    Le hasard par tes mains le rend  sa matresse;
    Ce pril mutuel qui conserve leurs jours
    D'un contre-coup gal va crotre leurs amours.                 580
    Heureux couple d'amants que le destin assemble,
    Qu'il expose en pril, qu'il en retire ensemble!


SCNE VII.

PYMANTE, DORISE.

    PYMANTE, la prenant pour Gronte, et l'embrassant[1013].

    O Dieux! voici Gronte, et je le croyois mort.
    Malheureux compagnon de mon funeste sort....

    DORISE, croyant qu'il[1014] la prend pour Rosidor, et qu'en
    l'embrassant il la poignarde.

    Ton oeil t'abuse. Hlas! misrable, regarde                    585
    Qu'au lieu de Rosidor ton erreur me poignarde.

    PYMANTE.

    Ne crains pas, cher ami, ce funeste accident,
    Je te connois assez, je suis.... Mais imprudent,
    O m'alloit engager mon erreur indiscrte?

    Monsieur, pardonnez-moi la faute que j'ai faite.               590
    Un berger d'ici prs a quitt ses brebis
    Pour s'en aller au camp presque en pareils habits;
    Et d'abord vous prenant pour ce mien camarade,
    Mes sens d'aise aveugls ont fait cette escapade.
    Ne craignez point au reste un pauvre villageois                595
    Qui seul et dsarm court  travers ces bois[1015].
    D'un ordre assez prcis l'heure presque expire
    Me dfend des discours de plus longue dure.
    A mon empressement pardonnez cet adieu;
    Je perdrois trop, Monsieur,  tarder en ce lieu.               600

    DORISE.

    Ami, qui que tu sois, si ton me sensible
    A la compassion peut se rendre accessible,
    Un jeune gentilhomme implore ton secours:
    Prends piti de mes maux pour trois ou quatre jours[1016];
    Durant ce peu de temps, accorde une retraite                   605
    Sous ton chaume rustique  ma fuite secrte:
    D'un ennemi puissant la haine me poursuit,
    Et n'ayant pu qu' peine viter cette nuit....

    PYMANTE.

    L'affaire qui me presse est assez importante
    Pour ne pouvoir, Monsieur, rpondre  votre attente;           610
    Mais si vous me donniez le loisir d'un moment,
    Je vous assurerois d'tre ici promptement;
    Et j'estime qu'alors il me seroit facile
    Contre cet ennemi de vous faire un asile.

    DORISE.

    Mais, avant ton retour, si quelque instant fatal               615
    M'exposoit par malheur aux yeux de ce brutal,
    Et que l'emportement de son humeur altire....

    PYMANTE.

    Pour ne rien hasarder, cachez-vous l derrire.

    DORISE.

    Souffre que je te suive, et que mes tristes pas....

    PYMANTE.

    J'ai des secrets, Monsieur, qui ne le souffrent pas,           620
    Et ne puis rien pour vous,  moins que de m'attendre:
    Avisez au parti que vous avez  prendre.

    DORISE.

    Va donc, je t'attendrai.

    PYMANTE.

                            Cette touffe d'ormeaux
    Vous pourra cependant couvrir de ses rameaux.


SCNE VIII.

    PYMANTE.

    Enfin, grces au ciel, ayant su m'en dfaire[1017],            625
    Je puis seul aviser  ce que je dois faire.
    Qui qu'il soit, il a vu Rosidor attaqu,
    Et sait assurment que nous l'avons manqu:
    N'en tant point connu, je n'en ai rien  craindre,
    Puisqu'ainsi dguis tout ce que je veux feindre               630
    Sur son esprit crdule obtient un tel pouvoir.
    Toutefois plus j'y songe, et plus je pense voir,
    Par quelque grand effet de vengeance divine,
    En ce foible tmoin l'auteur de ma ruine:
    Son indice douteux, pour peu qu'il ait de jour,                635
    N'claircira que trop mon forfait  la cour.
    Simple! j'ai peur encor que ce malheur m'avienne[1018],
    Et je puis viter ma perte par la sienne!
    Et mmes on diroit qu'un antre tout exprs
    Me garde mon pe au fond de ces forts:                       640
    C'est en ce lieu fatal qu'il me le faut conduire;
    C'est l qu'un heureux coup l'empche de me nuire.
    Je ne m'y puis rsoudre: un reste de piti[1019]
    Violente mon coeur  des traits d'amiti;
    En vain je lui rsiste, et tche  me dfendre                 645
    D'un secret mouvement que je ne puis comprendre:
    Son ge, sa beaut, sa grce, son maintien,
    Forcent mes sentiments  lui vouloir du bien;
    Et l'air de son visage a quelque mignardise
    Qui ne tire pas mal  celle de Dorise.                         650
    Ah! que tant de malheurs m'auroient favoris,
    Si c'toit elle-mme en habit dguis!
    J'en meurs dj de joie, et mon me ravie[1020]
    Abandonne le soin du reste de ma vie.
    Je ne suis plus  moi, quand je viens  penser                 655
    A quoi l'occasion me pourroit dispenser[1021].
    Quoi qu'il en soit, voyant tant de ses traits ensemble,
    Je porte du respect  ce qui lui ressemble.
      Misrable Pymante, ainsi donc tu te perds!
    Encor qu'il tienne un peu de celle que tu sers,                660
    touffe ce tmoin pour assurer ta tte:
    S'il est, comme il le dit, battu d'une tempte,
    Au lieu qu'en ta cabane il cherche quelque port,
    Fais que dans cette grotte il rencontre sa mort[1022].
    Modre-toi, cruel, et plutt examine[1023]                     665
    Sa parole, son teint, et sa taille, et sa mine:
    Si c'est Dorise, alors rvoque cet arrt;
    Sinon, que la piti cde  ton intrt.


FIN DU SECOND ACTE.

  [959] Le mot _masqu_ manque dans l'dition de 1632.--En marge,
  dans l'dition de 1663: _Il est encor masqu._

  [960] _Var._ C'est donc moi, sans raison, qu'attaquent vos malices.
 (1632)

  [961] _Var._ Pour mieux frapper leur coup des chemins inconnus.
  (1632)

  [962] C'est--dire douez de raison un tre quelconque, afin qu'il
  me dmente.

  [963] _Var._ Dites ce qu'ils ont fait qui vous peut mouvoir.
  (1632-57)

  [964] _Var._ [Lui rendre contre moi l'impossible possible,]
        C'est le favoriser par miracle visible,
        Tandis que votre haine a pour moi tant d'excs,
        Qu'un dessein infaillible avorte sans succs.
        Sans succs! c'est trop peu: vous avez voulu faire
        Qu'un dessein infaillible et un succs contraire.
        Dieux! vous prsidez donc  leur ordre fatal,
        Et vous leur permettez ce mouvement brutal!
        Je ne veux plus vous rendre aucune obissance:
        Si vous avez l-haut quelque toute-puissance,
        Je suis seul contre qui vous vouliez l'exercer.
        Vous ne vous en servez que pour me traverser.
        Je peux en sret dsormais vous dplaire:
        Comment me puniroit votre vaine colre?
        Vous m'avez fait sentir tant de malheurs divers
        Que le sort puis n'a plus aucun revers!
        Rosidor nous a vus, et n'a pas pris la fuite;
        A grand'peine, en fuyant, moi-mme je l'vite[964-a]. (1632)

    [964-a] Les trois premiers et les deux derniers vers de cette
    variante sont dans les ditions de 1644-57.

  [965] _Ressaisit ses mains_, c'est--dire arme de nouveau ses
  mains, l'une de, etc.

  [966] _Var._ O honte!  crve-coeur!  dsespoir!  rage!
  (1632-57)

  [967] _Var._ Son bonheur qui me brave et l'en vient retirer.
  (1632)

  [968] _Var._ Qu'avec vous tout l'enfer m'assiste en ce dessein.
  (1632-60)

  [969] _Var._ La terre vous dfend d'embrasser ma querelle,
        Et son flanc vous refuse un passage  sortir.
        Terre, crve-toi donc afin de m'engloutir. (1632-57)

  [970] _Var._ Me fasse de ton sein l'ouverture force;
        N'attends pas qu'un supplice, avec ses cruauts,
        Ajoute l'infamie  tant de lchets:
        Dtourne de mon chef ce comble de misre;
        Rends-moi, le prvenant, un office de mre.
        [Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit.]
  (1632-57)

  [971] _Var._ Affronte-les, Pymante, et malgr leurs complots,
        Conserve ton vaisseau dans la rage des flots.
        Accabl de malheurs et rduit  l'extrme,
        [Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-mme.]
        Passe pour villageois dedans ce lieu fatal. (1632-57)

  [972] _Var._ Mais si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrme.
  (1660-68)

  [973] En marge, dans l'dition de 1632: _Il tire son masque._

  [974] _Var._ Et ce fer, qui tantt, inutile en mon poing,
        Ainsi que ma valeur me faillant au besoin. (1632)

  [975] Ce jeu de scne n'est point indiqu dans l'dition de 1660.

  [976] _Var._ [N'en produisez non plus de soupons que d'effets.]
        Cessez de m'accuser: vous doit-il pas suffire
        De m'avoir mal servi? c'est trop que de me nuire.
        Allez, retirez-vous dans ces obscurits;
        (_Il jette son masque et son pe dans la caverne._)
        Ainsi je pourrai voir le jour que vous quittez;
        [Ainsi n'ayant plus rien qui dmente ma feinte.] (1632-57)

  [977] _Var._ TROUPE D'ARCHERS. (1632-60)

  [978] Ce mot est ainsi orthographi dans toutes les ditions de
  Corneille publies de son vivant. Voyez le _Lexique_.

  [979] _Var._ [Rponds prcisment.] PYM. J'arrive tout  l'heure,
        Et de peur que ma femme en son travail ne meure,
        Je cherche.... 1er ARCHER. Allons, Monsieur, donnons jusques au lieu,
        Nous perdons notre temps.... LYS. Adieu, compre, adieu.
        PYMANTE, _seul_. Cet adieu favorable enfin me rend la vie.
  (1632-57)

  [980] C'est--dire, allons jusqu' cet endroit, poussons jusque-l.

  [981] _Var._ Treuve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point.
  (1632-52 et 57)

  [982] _Var._ D'aussi prs de la mort comme je l'tois d'eux, (1632-68)

  [983] _Var._ Que j'aime ce pril, dont la douce menace. (1632)

  [984] _Var._ Je n'ai dans mes forfaits rien  craindre, et Lysarque,
        Sans trouver mes habits n'en peut avoir de marque.
        Que s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi. (1632-57)

  [985] _Var._ Eux repris, je retourne aussitt vers le Roi,
        O je veux regarder avec effronterie. (1632)
        _Var._ Je n'ai qu' me ranger promptement chez le Roi. (1644-57)

  [986] _Var._ TROUPE D'ARCHERS. (1632-60)

  [987] _Var. Ils regardent les corps_, etc. (1632, en
  marge.)--_Regardant les corps_, etc. (1644-60)--_Il regarde les
  corps_, etc. (1663, en marge.)

  [988] Tout ce qui, dans cette scne, est dit par le premier
  archer, est dit par le second dans l'dition de 1632, et
  rciproquement.

  [989] _Var._ [Pour moi, je n'en conois que de mauvais augures.]
        2e ARCHER. Et quels? LYS. Qu'avant mourir, par un vaillant effort,
        Il en aura fait deux compagnons de sa mort. (1632-57)

  [990] _Var._ De qui l'aspect nous rend tout le crime clairci.
  (1632-57)

  [991] _Var. Il revient de chercher d'un autre cot, et rapporte
  les deux pices de l'pe rompue de Rosidor._ (1632, en
  marge.)--_Lui prsentant les deux pices de l'pe rompue de
  Rosidor._ (1644-60)--_Il lui prsente les deux pices de l'pe
  rompue de Rosidor._ (1663, en marge.)

  [992] _Var._ [Des pas mls de sang distill goutte  goutte,]
        Dont les traces vont loin. LYS. Suivons  tous hasards;
        Vous autres, enlevez les corps de ces pendards. (1632-57)

  [993] _Var. Lysarque et ce premier archer rentrent_, etc. (1632 en
  marge.)

  [994] _Var._ PAGE DU PRINCE. (1632)--L'dition de 1632 ajoute aux
  personnages CLON; les scnes IV et V y sont runies en une seule.
  Voyez la note [1000] de la page 305.

  [995] _Var. Il parle  son page, qui tient en main une bride et
  fait parotre la tte d'un cheval._ (1632, en marge.)--_Il parle 
  son page._ (1663, en marge.)

  [996] _Var. Le Page s'en va, et le Prince commence  parler 
  Clitandre._ (1632, en marge.)--Ce jeu de scne n'est point indiqu
  dans les ditions de 1644-60.

  [997] _Var._ Ranime tes ardeurs, qu'il dt faire mourir. (1632-57)

  [998] _Var._ Le respect que je porte  ses perfections
        M'empche d'employer aucune violence. (1632-57)

  [999] _Var._ Je ne le veux devoir qu' mes chastes ardeurs.
  (1632-57)

  [1000] Dans l'dition de 1632, on lit en marge: _Clon entre_, et,
  comme nous l'avons dit, il n'y a point de division de scne aprs
  le vers 507.

  [1001] _Var._ Pardonnez, Monseigneur, si je romps vos discours.
  (1632-57)

  [1002] _Var._ LE PR. Clitandre? CLON. Oui, Monseigneur.
         LE PR. [Et que lui veut le Roi?] (1632-57)

  [1003] _Var._ Monseigneur, ses secrets ne s'ouvrent pas  moi.
  (1632)

  [1004] _Var._ Le moyen, cher ami, que je te laisse aller. (1632-57)

  [1005] _Var._ [J'y consens  regret: va, mais qu'il te souvienne]
         Combien le Prince t'aime, et quoi qu'il te survienne[1005-a],
         Que j'en sache aussitt toute la vrit:
         Jusque-l mon esprit n'est qu'en perplexit. (1632-57)

    [1005-a] Combien ton Prince t'aime, et quoi qu'il te survienne.
    (1644-57)

  [1006] En marge, dans l'dition de 1632: _On sonne du cor derrire
  le thtre._

  [1007] _Var. Elle entre demi-vtue de l'habit de Gronte, qu'elle
  avoit trouv dans le bois, avec celui de Pymante et de Lycaste._
  (1632, en marge.)--_Elle sort demi-vtue de l'habit de Gronte,
  qu'elle avoit trouv dans le bois._ (1663, en marge.)

  [1008] _Var._ En le dsavouant l'oblige infiniment. (1632-57)

  [1009] _Var._ Et je suis  moi-mme une nouvelle horreur:
         Cet insolent objet de Caliste chappe
         Tient et brave toujours ma mmoire occupe. (1632-57)

  [1010] _Var._ Mais, hlas! dans l'excs du malheur qui m'opprime,
         Il ne m'est point permis de jouir de mon crime[1010-a].
         Mon jaloux aiguillon, de sa rage sduit,
         En mrite la peine et n'en a pas le fruit.
         Le ciel, qui contre moi soutient mon ennemie,
         Augmente son honneur dedans mon infamie. (1632-57)

    [1010-a] Il ne m'est pas permis de jouir de mon crime. (1644)

  [1011] _Var._ N'importe, Rosidor de mon dessein failli
         A de quoi malmener ceux qui l'ont assailli. (1632)
         _Var._ N'importe, Rosidor de mon dessein manqu,
         A de quoi malmener ceux qui l'ont attaqu. (1644-57)

  [1012] _Var._ D'un autre que de moi ne tient l'air qu'il respire:
         Il m'en est redevable, et peut-tre qu'un jour. (1632-60)

  [1013] _Var. Il prend Dorise pour Gronte, et court l'embrasser._
  (1632, en marge.)--_Il la prend pour Gronte dont elle a vtu
  l'habit, et court l'embrasser._ (1663, en marge.)

  [1014] _Var. Elle croit qu'il_, etc. (1632, en marge.)--_Elle
  croit qu'il la prend pour Rosidor, et qu'il l'embrasse pour la
  poignarder._ (1663, en marge.)

  [1015] _Var._ Qui seul et dsarm cherche dedans ces bois
         Un boeuf piqu du taon, qui, brisant nos closages,
         Hier, sur le chaud du jour, s'enfuit des pturages:
         M'en apprendrez-vous rien, Monsieur? j'ose penser
         Que par quelque hasard vous l'aurez vu passer.
         DOR. Non, je ne te saurois rien dire de ta bte.
         PYM. Monsieur, excusez donc mon incivile enqute:
         Je vais d'autre ct tcher  la revoir;
         Disposez librement de mon petit pouvoir[1015-a].
         [DOR. Ami, qui que tu sois, si ton me sensible]
         A la compassion se peut rendre accessible. (1632-57)

    [1015-a] C'est le vers 646 de _Mlite_.

  [1016] _Var._ Prends piti de mes maux, et durant quelques jours
         Tiens-moi dans ta cabane, o bornant ma retraite,
         Je rencontre un asile  ma fuite secrte.
         PYM. Tout lourdaud que je suis en ma rusticit,
         Je vois bien quand on rit de ma simplicit.
         Je vais chercher mon boeuf: laissez-moi, je vous prie,
         Et ne vous moquez plus de mon peu d'industrie.
         DOR. Hlas! et plt aux Dieux que mon affliction
         Ft seulement l'effet de quelque fiction!
         Mon grand ami, de grce, accorde ma prire.
         PYM. Il faudroit donc un peu vous cacher l derrire:
         Quelques mugissements entendus de l-bas
         Me font en ce vallon hasarder quelques pas:
         J'y cours et vous rejoins. DOR. Souffre que je te suive.
         PYM. Vous me retarderiez, Monsieur: homme qui vive
         Ne peut  mon gal brosser dans ces buissons.
         DOR. Non, non, je courrai trop. PYM. Que voil de faons!
         Monsieur, rsolvez-vous, choisissez l'un ou l'autre:
         Ou faites ma demande, ou j'conduis la vtre.
         DOR. Bien donc, je t'attendrai. PYM. Cette touffe d'ormeaux
         Aisment vous pourra couvrir de ses rameaux. (1632-57)

  [1017] Dans l'dition de 1632, on lit en marge: _Il est seul_, et
  il n'y a point de distinction de scne.

  [1018] _Var._ Simple! J'ai peur encor que ce malheur m'advienne.
  (1652, 57 et 60)

  [1019] _Var._ Je ne m'y peux rsoudre: un reste de piti. (1632)

  [1020] _Var._ J'en pme dj d'aise, et mon me ravie. (1632-60)

  [1021] Voyez plus haut, p. 208, note [692].

  [1022] _Var._ Fais qu'en cette caverne il rencontre sa mort.
  (1632-60)

  [1023] _Var._ Modre-toi, Pymante, et plutt examine. (1632-57)




ACTE III.


SCNE PREMIRE.

ALCANDRE, ROSIDOR, CALISTE, UN PRVT.

    ALCANDRE.

    L'admirable rencontre  mon me ravie[1024],
    De voir que deux amants s'entre-doivent la vie,                670
    De voir que ton pril la tire de danger,
    Que le sien te fournit de quoi t'en dgager,
    Qu' deux desseins divers la mme heure choisie[1025]
    Assemble en mme lieu pareille jalousie,
    Et que l'heureux malheur qui vous a menacs                    675
    Avec tant de justesse a ses temps compasss!

    ROSIDOR.

    Sire, ajoutez du ciel l'occulte providence:
    Sur deux amants il verse une mme influence;
    Et comme l'un par l'autre il a su nous sauver,
    IL semble l'un pour l'autre exprs nous conserver.             680

    ALCANDRE.

    Je t'entends, Rosidor: par l tu me veux dire
    Qu'il faut qu'avec le ciel ma volont conspire,
    Et ne s'oppose pas  ses justes dcrets,
    Qu'il vient de tmoigner par tant d'avis secrets.
    Eh bien! je veux moi-mme en parler  la Reine;                685
    Elle se flchira, ne t'en mets pas en peine.
    Achve seulement de me rendre raison
    De ce qui t'arriva depuis sa pmoison.

    ROSIDOR.

    Sire, un mot dsormais suffit pour ce qui reste.

    Lysarque et vos archers depuis ce lieu funeste                 690
    Se laissrent conduire aux traces de mon sang,
    Qui durant le chemin me dgouttoit du flanc;
    Et me trouvant enfin dessous un toit rustique,
    Ranim par les soins de son amour pudique[1026],
    Leurs bras officieux m'ont ici rapport,                       695
    Pour en faire ma plainte  Votre Majest.
    Non pas que je soupire aprs une vengeance,
    Qui ne peut me donner qu'une fausse allgeance[1027]:
    Le Prince aime Clitandre, et mon respect consent
    Que son affection le dclare innocent;                         700
    Mais si quelque piti d'une telle infortune
    Peut souffrir aujourd'hui que je vous importune[1028],
    Otant par un hymen l'espoir  mes rivaux,
    Sire, vous taririez la source de nos maux[1029].

    ALCANDRE.

    Tu fuis  te venger: l'objet de ta matresse                   705
    Fait qu'un tel desir cde  l'amour qui te presse[1030];
    Aussi n'est-ce qu' moi de punir ces forfaits,
    Et de montrer  tous par de puissants effets
    Qu'attaquer Rosidor, c'est se prendre  moi-mme:
    Tant je veux que chacun respecte ce que j'aime!                710
    Je le ferai bien voir. Quand ce perfide tour
    Auroit eu pour objet le moindre de ma cour,
    Je devrois au public, par un honteux supplice,
    De telles trahisons l'exemplaire justice.
    Mais Rosidor, surpris et bless comme il l'est[1031],          715
    Au devoir d'un vrai roi joint mon propre intrt[1032].
    Je lui ferai sentir,  ce tratre Clitandre,
    Quelque part que le Prince y puisse ou veuille prendre[1033],
    Combien mal  propos sa folle vanit[1034]
    Croyoit dans sa faveur trouver l'impunit.                     720
    Je tiens cet assassin: un soupon vritable[1035],
    Que m'ont donn les corps d'un couple dtestable,
    De son lche attentat m'avoit si bien instruit[1036],
    Que dj dans les fers il en reoit le fruit.

    Toi, qu'avec Rosidor le bonheur a sauve,                      725
    Tu te peux assurer que, Dorise trouve,
    Comme ils avoient choisi mme heure  votre mort,
    En mme heure tous deux auront un mme sort.

    CALISTE.

    Sire, ne songez pas  cette misrable;
    Rosidor garanti me rend sa redevable[1037],                    730
    Et je me sens force  lui vouloir du bien
    D'avoir  votre tat conserv ce soutien.

    ALCANDRE.

    Le gnreux orgueil des mes magnanimes
    Par un noble ddain sait pardonner les crimes;
    Mais votre aspect m'emporte  d'autres sentiments,             735
    Dont je ne puis cacher les justes mouvements;
    Ce teint ple  tous deux me rougit de colre[1038],
    Et vouloir m'adoucir, c'est vouloir me dplaire[1039].

    ROSIDOR.

    Mais, Sire, que sait-on? peut-tre ce rival,
    Qui m'a fait aprs tout plus de bien que de mal[1040],         740
    Sitt qu'il vous plaira d'couter sa dfense,
    Saura de ce forfait purger son innocence.

    ALCANDRE.

    Et par o la purger? Sa main d'un trait mortel
    A sign son arrt en signant ce cartel[1041].
    Peut-il dsavouer ce qu'assure un tel gage[1042],              745
    Envoy de sa part, et rendu par son page?
    Peut-il dsavouer que ses gens dguiss
    De son commandement ne soient autoriss?
    Les deux, tous morts qu'ils sont,
                                 qu'on les trane  la boue[1043],
    L'autre, aussitt que pris, se verra sur la roue[1044];        750
    Et pour le sclrat que je tiens prisonnier,
    Ce jour que nous voyons lui sera le dernier.
    Qu'on l'amne au conseil; par forme il faut l'entendre[1045],
    Et voir par quelle adresse il pourra se dfendre.
    Toi, pense  te gurir, et crois que pour le mieux             755
    Je ne veux pas montrer ce perfide  tes yeux:
    Sans doute qu'aussitt qu'il se feroit parotre,
    Ton sang rejailliroit au visage du tratre.

    ROSIDOR.

    L'apparence doit, et souvent on a vu
    Sortir la vrit d'un moyen imprvu[1046],                     760
    Bien que la conjecture y ft encor plus forte;
    Du moins, Sire, apaisez l'ardeur qui vous transporte;
    Que l'me plus tranquille et l'esprit plus remis,
    Le seul pouvoir des lois perde nos ennemis.

    ALCANDRE.

    Sans plus m'importuner, ne songe qu' tes plaies.              765
    Non, il ne fut jamais d'apparences si vraies;
    Douter de ce forfait, c'est manquer de raison.
    Derechef, ne prends soin que de ta gurison[1047].


SCNE II.

ROSIDOR, CALISTE.

    ROSIDOR.

    Ah! que ce grand courroux sensiblement m'afflige!

    CALISTE.

    C'est ainsi que le Roi, te refusant, t'oblige[1048]:           770
    Il te donne beaucoup en ce qu'il t'interdit,
    Et tu gagnes beaucoup d'y perdre ton crdit.
    On voit dans ces refus une marque certaine[1049]
    Que contre Rosidor toute prire est vaine.
    Ses violents transports sont d'assurs tmoins                 775
    Qu'il t'couteroit mieux s'il te chrissoit moins.
    Mais un plus long sjour pourroit ici te nuire[1050]:
    Ne perdons plus de temps; laisse-moi te conduire[1051]
    Jusque dans l'antichambre o Lysarque t'attend,
    Et montre dsormais un esprit plus content.                    780

    ROSIDOR.

    Si prs de te quitter....

    CALISTE.

                              N'achve pas ta plainte.
    Tous deux nous ressentons cette commune atteinte;
    Mais d'un fcheux respect la tyrannique loi
    M'appelle chez la Reine et m'loigne de toi.
    Il me lui faut conter comme l'on m'a surprise,                 785
    Excuser mon absence en accusant Dorise;
    Et lui dire comment, par un cruel destin[1052],
    Mon devoir auprs d'elle a manqu ce matin.

    ROSIDOR.

    Va donc, et quand son me, aprs la chose sue,
    Fera voir la piti qu'elle en aura conue,                     790
    Figure-lui si bien Clitandre tel qu'il est,
    Qu'elle n'ose en ses feux prendre plus d'intrt.

    CALISTE.

    Ne crains pas dsormais que mon amour s'oublie[1053];
    Rpare seulement ta vigueur affoiblie:
    Sache bien te servir de la faveur du Roi,                      795
    Et pour tout le surplus repose-t'en sur moi[1054].


SCNE III.

    CLITANDRE, en prison[1055].

    Je ne sais si je veille, ou si ma rverie
    A mes sens endormis fait quelque tromperie;
    Peu s'en faut, dans l'excs de ma confusion,
    Que je ne prenne tout pour une illusion.                       800
    Clitandre prisonnier! je n'en fais pas croyable
    Ni l'air sale et puant d'un cachot effroyable,
    Ni de ce foible jour l'incertaine clart,
    Ni le poids de ces fers dont je suis arrt:
    Je les sens, je les vois; mais mon me innocente               805
    Dment tous les objets que mon oeil lui prsente,
    Et le dsavouant, dfend  ma raison
    De me persuader que je sois en prison.
    Jamais aucun forfait, aucun dessein infme[1056]
    N'a pu souiller ma main ni glisser dans mon me;               810
    Et je suis retenu dans ces funestes lieux!
    Non, cela ne se peut: vous vous trompez, mes yeux[1057];
    J'aime mieux rejeter vos plus clairs tmoignages,
    J'aime mieux dmentir ce qu'on me fait d'outrages,
    Que de m'imaginer, sous un si juste roi,                       815
    Qu'on peuple les prisons d'innocents comme moi.
      Cependant je m'y trouve; et bien que ma pense[1058]
    Recherche  la rigueur ma conduite passe[1059],
    Mon exacte censure a beau l'examiner,
    Le crime qui me perd ne se peut deviner;                       820
    Et quelque grand effort que fasse ma mmoire,
    Elle ne me fournit que des sujets de gloire.
    Ah! Prince, c'est quelqu'un de vos faveurs jaloux
    Qui m'impute  forfait d'tre chri de vous.
    Le temps qu'on m'en spare, on le donne  l'envie,             825
    Comme une libert d'attenter sur ma vie.
    Le coeur vous le disoit, et je ne sais comment
    Mon destin me poussa dans cet aveuglement,
    De rejeter l'avis de mon Dieu tutlaire:
    C'est l ma seule faute, et c'en est le salaire,               830
    C'en est le chtiment que je reois ici.
    On vous venge, mon prince, en me traitant ainsi;
    Mais vous saurez montrer, embrassant ma dfense[1060],
    Que qui vous venge ainsi puissamment vous offense.
    Les perfides auteurs de ce complot maudit,                     835
    Qu' me perscuter votre absence enhardit,
    A votre heureux retour verront que ces temptes,
    Clitandre prserv, n'abattront que leurs ttes.
    Mais on ouvre, et quelqu'un, dans cette sombre horreur,
    Par son visage affreux redouble ma terreur[1061].              840


SCNE IV.

CLITANDRE, LE GELIER.

    LE GELIER.

    Permettez que ma main de ces fers vous dtache.

    CLITANDRE.

    Suis-je libre dj?

    LE GELIER.

                         Non encor, que je sache.

    CLITANDRE.

    Quoi! ta seule piti s'y hasarde pour moi?

    LE GELIER.

    Non, c'est un ordre exprs de vous conduire au Roi.

    CLITANDRE.

    Ne m'apprendras-tu point le crime qu'on m'impute,              845
    Et quel lche imposteur ainsi me perscute?

    LE GELIER.

    Descendons: un prvt, qui vous attend l-bas,
    Vous pourra mieux que moi contenter sur ce cas.


SCNE V.

PYMANTE, DORISE.

    PYMANTE, regardant une aiguille qu'elle avoit laisse par
    mgarde dans ses cheveux en se dguisant[1062].

    En vain pour m'blouir vous usez de la ruse,
    Mon esprit, quoique lourd, aisment ne s'abuse;                850
    Ce que vous me cachez, je le lis dans vos yeux:
    Quelque revers d'amour vous conduit en ces lieux;
    N'est-il pas vrai, Monsieur? et mme cette aiguille
    Sent assez les faveurs de quelque belle fille[1063]:
    Elle est, ou je me trompe, un gage de sa foi[1064].            855

    DORISE.

    O malheureuse aiguille! Hlas! c'est fait de moi.

    PYMANTE.

    Sans doute votre plaie  ce mot s'est rouverte.
    Monsieur, regrettez-vous son absence, ou sa perte?
    Vous auroit-elle bien pour un autre quitt[1065],
    Et pay vos ardeurs d'une infidlit?                          860
    Vous ne rpondez point; cette rougeur confuse,
    Quoique vous vous taisiez, clairement vous accuse.
    Brisons l: ce discours vous fcheroit enfin,
    Et c'toit pour tromper la longueur du chemin,
    Qu'aprs plusieurs discours, ne sachant que vous dire[1066],
    J'ai touch sur un point dont votre coeur soupire,
    Et de quoi fort souvent on aime mieux parler
    Que de perdre son temps  des propos[1067] en l'air[1068].

    DORISE.

    Ami, ne porte plus la sonde en mon courage:
    Ton entretien commun me charme davantage;                      870
    Il ne peut me lasser, indiffrent qu'il est[1069];
    Et ce n'est pas aussi sans sujet qu'il me plat.
    Ta conversation est tellement civile,
    Que pour un tel esprit ta naissance est trop vile;
    Tu n'as de villageois que l'habit et le rang;                  875
    Tes rares qualits te font d'un autre sang;
    Mme, plus je te vois, plus en toi je remarque
    Des traits pareils  ceux d'un cavalier de marque:
    Il s'appelle Pymante, et ton air et ton port
    Ont avec tous les siens un merveilleux rapport[1070].          880

    PYMANTE.

    J'en suis tout glorieux, et de ma part je prise
    Votre rencontre autant que celle de Dorise,
    Autant que si le ciel, apaisant sa rigueur,
    Me faisoit maintenant un prsent de son coeur.

    DORISE.

    Qui nommes-tu Dorise?

    PYMANTE.

                          Une jeune cruelle                        885
    Qui me fuit pour un autre.

    DORISE.

                                Et ce rival s'appelle?

    PYMANTE.

    Le berger Rosidor.

    DORISE.

                        Ami, ce nom si beau
    Chez vous donc se profane  garder un troupeau?

    PYMANTE.

    Madame, il ne faut plus que mon feu vous dguise[1071]
    Que sous ces faux habits il reconnot Dorise.                  890
    Je ne suis point surpris de me voir dans ces bois[1072]
    Ne passer  vos yeux que pour un villageois;
    Votre haine pour moi fut toujours assez forte
    Pour dfrer sans peine  l'habit que je porte.
    Cette fausse apparence aide et suit vos mpris;                895
    Mais cette erreur vers vous ne m'a jamais surpris;
    Je sais trop que le ciel n'a donn l'avantage
    De tant de rarets qu' votre seul visage:
    Sitt que je l'ai vu, j'ai cru voir en ces lieux
    Dorise dguise, ou quelqu'un de nos Dieux;                    900
    Et si j'ai quelque temps feint de vous mconnotre
    En vous prenant pour tel que vous vouliez parotre,
    Admirez mon amour, dont la discrtion
    Rendoit  vos desirs cette submission,
    Et disposez de moi, qui borne mon envie                        905
    A prodiguer pour vous tout ce que j'ai de vie.

    DORISE.

    Pymante, eh quoi! faut-il qu'en l'tat o je suis
    Tes importunits augmentent mes ennuis?
    Faut-il que dans ce bois ta rencontre funeste
    Vienne encor m'arracher le seul bien qui me reste,             910
    Et qu'ainsi mon malheur au dernier point venu
    N'ose plus esprer de n'tre pas connu?

    PYMANTE.

    Voyez comme le ciel gale nos fortunes,
    Et comme, pour les faire entre nous deux communes,
    Nous rduisant ensemble  ces dguisements,                    915
    Il montre avoir pour nous de pareils mouvements.

    DORISE.

    Nous changeons bien d'habits, mais non pas de visages;
    Nous changeons bien d'habits, mais non pas de courages;
    Et ces masques trompeurs de nos conditions
    Cachent, sans les changer, nos inclinations[1073].             920

    PYMANTE.

    Me ngliger toujours! et pour qui vous nglige!

    DORISE.

    Que veux-tu? son mpris plus que ton feu m'oblige;
    J'y trouve malgr moi je ne sais quel appas[1074],
    Par o l'ingrat me tue, et ne m'offense pas.

    PYMANTE.

    Qu'esprez-vous enfin d'un amour si frivole[1075]              925
    Pour cet ingrat amant qui n'est plus qu'une idole[1076]?

    DORISE.

    Qu'une idole! Ah! ce mot me donne de l'effroi.
    Rosidor une idole! ah! perfide, c'est toi,
    Ce sont tes trahisons qui l'empchent de vivre;
    Je t'ai vu dans ce bois moi-mme le poursuivre[1077],          930
    Avantag du nombre, et vtu de faon
    Que ce rustique habit effaoit tout soupon:
    Ton embche a surpris une valeur si rare.

    PYMANTE.

    Il est vrai, j'ai puni l'orgueil de ce barbare,
    De cet heureux ingrat, si cruel envers vous[1078],             935
    Qui maintenant par terre et perc de mes coups,
    prouve par sa mort comme un amant fidle
    Venge votre beaut du mpris qu'on fait d'elle.

    DORISE.

    Monstre de la nature, excrable bourreau,
    Aprs ce lche coup qui creuse mon tombeau,                    940
    D'un compliment railleur ta malice me flatte[1079]!
    Fuis, fuis, que dessus toi ma vengeance n'clate.
    Ces mains, ces foibles mains, que vont armer les Dieux,
    N'auront que trop de force  t'arracher les yeux,
    Que trop  t'imprimer sur ce hideux visage                     945
    En mille traits de sang les marques de ma rage.

    PYMANTE.

    Le courroux d'une femme, imptueux d'abord[1080],
    Promet tout ce qu'il ose  son premier transport;
    Mais comme il n'a pour lui que sa seule impuissance,
    A force de grossir il meurt en sa naissance;                   950
    Ou s'touffant soi-mme,  la fin ne produit
    Que point ou peu d'effet aprs beaucoup de bruit.

    DORISE.

    Va, va, ne prtends pas que le mien s'adoucisse[1081]:
    Il faut que ma fureur ou l'enfer te punisse;
    Le reste des humains ne sauroit inventer                       955
    De gne qui te puisse  mon gr tourmenter[1082].
    Si tu ne crains mes bras, crains de meilleures armes;
    Crains tout ce que le ciel m'a dparti de charmes:
    Tu sais quelle est leur force, et ton coeur la ressent;
    Crains qu'elle ne m'assure un vengeur plus puissant.           960
    Ce courroux, dont tu ris, en fera la conqute
    De quiconque  ma haine exposera ta tte,
    De quiconque mettra ma vengeance en mon choix[1083].
    Adieu: j'en perds le temps  crier dans ce bois[1084];
    Mais tu verras bientt si je vaux quelque chose,               965
    Et si ma rage en vain se promet ce qu'elle ose.

    PYMANTE.

    J'aime tant cette ardeur  me faire prir,
    Que je veux bien moi-mme avec vous y courir.

    DORISE.

    Tratre, ne me suis point.

    PYMANTE.

                               Prendre seule la fuite!
    Vous vous gareriez  marcher sans conduite;                   970
    Et d'ailleurs votre habit, o je ne comprends rien,
    Peut avoir du mystre aussi bien que le mien.
    L'asile dont tantt vous faisiez la demande
    Montre quelque besoin d'un bras qui vous dfende;
    Et mon devoir vers vous seroit mal acquitt,                   975
    S'il ne vous avoit mise en lieu de sret.
    Vous pensez m'chapper quand je vous le tmoigne;
    Mais vous n'irez pas loin que je ne vous rejoigne.
    L'amour que j'ai pour vous, malgr vos dures lois,
    Sait trop ce qu'il vous doit, et ce que je me dois.            980


FIN DU TROISIME ACTE.

  [1024] Nous avons cru devoir conserver cette leon, qui nous a
  paru conforme aux habitudes de style de Corneille. Cependant les
  ditions de 1632 et de 1657 sont les seules o ce monosyllabe soit
  accentu comme une prposition (__). Dans toutes les autres,
  jusqu' celle de 1682, et mme encore dans l'dition de 1692,
  publie par Thomas Corneille, on lit _a_ (verbe, sans accent).

  [1025] _Var._ Qu'en deux desseins divers pareille jalousie
         Mme lieu contre vous, et mme heure a choisie. (1632-64)

  [1026] _Var._ Admirrent l'effet d'une amiti pudique,
         Me voyant appliquer par ce jeune soleil
         D'un peu d'huile et de vin le premier appareil;
         Enfin quand, pour bander ma dernire blessure,
         La belle eut prodigu jusques  sa coiffure,
         [Leurs bras officieux m'ont ici rapport.] (1632)

  [1027] _Var._ Qui ne me peut donner qu'une fausse allgeance.
  (1632-57)

  [1028] _Var._ Vous touche, et peut souffrir que je vous importune.
  (1632)

  [1029] _Var._ Sire, vous tarirez la source de nos maux. (1657)

  [1030] _Var._ Fait qu'un seul desir cde  l'amour qui te presse.
  (1657)

  [1031] _Var._ Mais Rosidor, surpris et bless comme il est.
  (1632-60)

  [1032] _Var._ A mon devoir de roi joint mon propre intrt.
  (1632-57)

  [1033] _Var._ Quelque part que mon fils y puisse ou veuille prendre.
  (1632-60)

  [1034] _Var._ Combien mal  propos sa sotte vanit. (1632-57)

  [1035] _Var._ Je le tiens, l'affronteur: un soupon vritable.
  (1632)

  [1036] _Var._ M'avoit si bien instruit de son perfide tour,
         Qu'il s'est vu mis aux fers sitt que de retour. (1632-57)

  [1037] _Var._ Quelque dessein qu'elle et, je lui suis redevable,
         Et lui voudrai du bien le reste de mes jours
         De m'avoir conserv l'objet de mes amours.
         LE ROI. L'un et l'autre attentat plus que vous deux me touche:
         Vous avez bien, de vrai, la clmence en la bouche;
         [Mais votre aspect m'emporte  d'autres sentiments;]
         Vous voyant, je ne puis cacher mes mouvements. (1632-57)

  [1038] _Var._ Votre pleur de teint me rougit de colre. (1632)

  [1039] _Var._ Et vouloir m'adoucir, ce n'est que me dplaire.
  (1632-57)

  [1040] _Var._ Qui m'a fait en tout cas plus de bien que de mal,
         Lorsqu'en votre conseil vous orrez sa dfense. (1632-57)

  [1041] En marge, dans l'dition de 1632: _Il montre un cartel
  qu'il avoit reu de Rosidor avant que d'entrer._

  [1042] _Var._ [Envoy de sa part, et rendu par son page,]
         Peut-il dsavouer ce funeste message?
         [Peut-il dsavouer que ses gens dguiss.] (1632-57)

  [1043] C'est ce qu'on appelait _traner sur la claie_. Les
  cadavres de ceux qui avaient subi ce chtiment aprs leur mort
  taient d'ordinaire jets  la voirie.

  [1044] _Var._ L'autre, aussitt que pris, se mettra sur la roue.
  (1632-57)

  [1045] _Var._ Qu'on l'amne au conseil, seulement pour entendre
         Le genre de sa mort, et non pour se dfendre[1045-a].
         Toi, va te mettre au lit, et crois que pour le mieux. (1632-57)

    [1045-a] En marge, dans l'dition de 1632: _Le Prvt sort, et va
    querir Clitandre._

  [1046] _Var._ Sortir la vrit d'un moyen impourvu. (1632)

  [1047] En marge, dans l'dition de 1632: _Il sort._--Il n'y a pas
  de distinction de scne.

  [1048] _Var._ Mon coeur, ainsi le Roi, te refusant, t'oblige.
  (1632-57)

  [1049] _Var._ Vois dedans ces refus une marque certaine. (1632-57)

  [1050] _Var._ Mais un plus long sjour ici te pourroit nuire.
  (1632-60)

  [1051] _Var._ Viens donc, mon cher souci, laisse-moi te conduire.
  (1632-57)

  [1052] _Var._ Et l'informer comment, par un cruel destin.
  (1632-64)

  [1053] _Var._ Ne crains pas, mon souci, que mon amour s'oublie.
  (1632-57)

  [1054] _Var._ Et tu peux du surplus te reposer sur moi. (1632-57)

  [1055] _Var. Il parle en prison._ (1663, en marge.)--Dans
  l'dition de 1632, on lit en tte de la scne: CLITANDRE, _en
  prison_, LE GELIER, et au-dessous de ces noms: CLITANDRE, _seul_.

  [1056] _Var._ Doncques aucun forfait, aucun dessein infme
         N'a jamais pu souiller ni ma main ni mon me. (1632-57)

  [1057] _Var._ [Non, cela ne se peut: vous vous trompez, mes yeux;]
         Vous aviez autrefois des ressorts infaillibles
         Qui portoient en mon coeur les espces visibles[1057-a];
         Mais mon coeur en prison vous renvoie  son tour
         L'image et le rapport de son triste sjour.
         Triste sjour! que dis-je? Osai-je appeler triste
         L'adorable prison o me retient Caliste?
         En vain dornavant mon esprit irrit
         Se plaindra d'un cachot qu'il a trop mrit;
         Puisque d'un tel blasphme il s'est rendu capable,
         D'innocent que j'entrai, j'y demeure coupable.
         Folles raisons d'amour, mouvements gars,
         Qu' vous suivre mes sens se trouvent prpars!
         Et que vous vous jouez d'un esprit en balance
         Qui veut croire plutt la mme extravagance,
         Que de s'imaginer, sous un si juste roi. (1632-57)

    [1057-a] Qui portoient dans mon coeur les espces visibles. (1644)

  [1058] _Var._ M'y voil cependant, et bien que ma pense.
  (1632-57)

  [1059] _Var._ pluche  la rigueur ma conduite passe. (1632)

  [1060] _Var._ Mais vous montrerez bien, embrassant ma dfense,
         Que qui vous venge ainsi lui-mme vous offense.
         Les damnables auteurs de ce complot maudit. (1632-57)

  [1061] _Var._ De son visage affreux redouble ma terreur[1061-a].
         Parle, que me veux-tu? LE GEL. Vous ter cette chane.
         CLIT. Se repent-on dj de m'avoir mis en peine?
         LE GEL. Non pas que l'on m'ait dit. CLIT. Quoi! ta seule bont
         Me dtache ces fers? LE GEL. Non, c'est Sa Majest
         Qui vous mande au conseil. CLIT. Ne peux-tu rien m'apprendre
         Du crime qu'on impose au malheureux Clitandre?
         [LE GEL. Descendons: un prvt, qui vous[1061-b] attend l-bas.]
  (1632-57)

    [1061-a] En marge, dans l'dition de 1632: _Le Gelier ouvre la
    prison._--Il n'y a pas de distinction de scne.

    [1061-b] L'dition de 1632, au lieu de _vous_, porte ici _nous_,
    ce qui pourrait bien tre une faute d'impression.

  [1062] _Var. Il regarde une aiguille que Dorise avoit_, etc.
  (1663, en marge.)--Ce jeu de scne n'est point indiqu ici dans
  l'dition de 1632, mais on lit en marge, aux derniers vers du
  premier couplet: _Il lui montre une aiguille que par mgarde elle
  avoit laisse dans ses cheveux en se dguisant._

  [1063] _Var._ Ressent fort les faveurs de quelque belle fille.
  (1632-57)

  [1064] _Var._ Qui vous l'aura donne en gage de sa foi[1064-a].
  (1632-60)

    [1064-a] L'dition de 1657 donne, par erreur sans doute, _en
    garde_, pour _en gage_.

  [1065] _Var._ Ou payant vos ardeurs d'une infidlit,
         [Vous auroit-elle bien pour un autre quitt?]
         Vous ne me dites mot; cette rougeur confuse. (1632-57)

  [1066] _Var._ Qu'aprs plusieurs devis, n'ayant plus o me prendre,
         J'ai touch par hasard une chose si tendre,
         Dont beaucoup toutefois aiment bien mieux parler. (1632-57)

  [1067] Dans les ditions de 1668 et de 1682, il y a _en des
  propos_; mais ce pourrait bien tre une faute: toutes les autres
  donnent _ des propos_.

  [1068] _Var._ Que de perdre leur temps  des propos en l'air.
  (1632-63)

  [1069] _Var._ Il ne me peut lasser, indiffrent qu'il est.
  (1632-60)

  [1070] _Var._ Ont avecque les siens un merveilleux rapport.
  (1632-60)

  [1071] _Var._ Ma belle, il ne faut plus que mon feu vous dguise.
  (1632)

  [1072] _Var._ Ce n'est pas sans raison qu' vos yeux cette fois
         Je passe pour quelqu'un d'entre nos villageois;
         M'ayant trait toujours en homme de leur sorte,
         Vous croyez aisment  l'habit que je porte,
         Dont la fausse apparence aide et suit vos mpris. (1632-57)

  [1073] _Var._ [Cachent sans les changer nos inclinations.]
         PYM. Pardonnez-moi, ma reine, ils ont chang mon me,
         Puisque mes feux plus vifs y redoublent leur flamme.
         DOR. Aussi font bien les miens, mais c'est pour Rosidor.
         PYM. Trop cruelle beaut, persistez-vous encor
         A ddaigner mes voeux pour un qui vous nglige? (1632-57)

  [1074] _Var._ J'y trouve, malgr lui, je ne sais quel appas.
  (1632-57)

  [1075] _Var._ Qu'esprez-vous enfin de cette amour frivole.
  (1632-57)

  [1076] _Var._ Envers un qui n'est plus peut-tre qu'une idole? (1632)
         _Var._ Vers un homme qui n'est peut-tre qu'une idole? (1644-57)

  [1077] _Var._ Je t'ai vu dans ces bois moi-mme le poursuivre.
  (1632-57)

  [1078] _Var._ De ce tigre jadis si cruel envers vous. (1632-57)

  [1079] _Var._ D'un compliment moqueur ta malice me flatte!
  (1632-57)

  [1080] _Var._ L'imptueux bouillon d'un courroux fminin,
         Qui s'chappe sur l'heure et jette son venin,
         Comme il est anim de la seule impuissance,
         A force de grossir, se crve en sa naissance. (1632-57)

  [1081] _Var._ Tratre, ne prtends pas que le mien s'adoucisse.
  (1632-57)

  [1082] Voyez au _Complment des variantes_, p. 365.

  [1083] Dans ce passage, qui parat pour la premire fois en 1660,
  Dorise exprime la mme confiance qu'milie:

    Et si pour me gagner il faut trahir ton matre,
    Mille autres  l'envi recevroient cette loi,
    S'ils pouvoient m'acqurir  mme prix que toi.

    (_Cinna_, acte III, sc. IV.)

    Si j'ai sduit Cinna, j'en sduirai bien d'autres.

    (_Ibid._, acte V, sc. II.)


  [1084] _Var._ Adieu: j'en perds le temps  crier dans ces bois.
  (1660-64)




ACTE IV.


SCNE PREMIRE.

PYMANTE, DORISE[1085].

    DORISE.

    Je te le dis encor, tu perds temps  me suivre;
    Souffre que de tes yeux ta piti me dlivre:
    Tu redoubles mes maux par de tels entretiens.

    PYMANTE.

    Prenez  votre tour quelque piti des miens,
    Madame, et tarissez ce dluge de larmes[1086]:                 985
    Pour rappeler un mort ce sont de foibles armes;
    Et quoi que vous conseille un inutile ennui,
    Vos cris et vos sanglots ne vont point jusqu' lui.

    DORISE.

    Si mes sanglots ne vont o mon coeur les envoie,
    Du moins par eux mon me y trouvera la voie[1087]:             990
    S'il lui faut un passage afin de s'envoler,
    Ils le lui vont ouvrir en le fermant  l'air.
    Sus donc, sus, mes sanglots! redoublez vos secousses:
    Pour un tel dsespoir vous les avez trop douces;
    Faites pour m'touffer de plus puissants efforts.              995

    PYMANTE.

    Ne songez plus, Madame,  rejoindre les morts[1088];
    Pensez plutt  ceux qui n'ont point d'autre envie[1089]
    Que d'employer pour vous le reste de leur vie;
    Pensez plutt  ceux dont le service offert
    Accept vous conserve, et refus vous perd.                   1000

    DORISE.

    Crois-tu donc, assassin, m'acqurir par ton crime?
    Qu'innocent mpris, coupable je t'estime?
    A ce compte, tes feux n'ayant pu m'mouvoir,
    Ta noire perfidie obtiendroit ce pouvoir[1090]?
    Je chrirois en toi la qualit de tratre,                    1005
    Et mon affection commenceroit  natre
    Lorsque tout l'univers a droit de te har?

    PYMANTE.

    Si j'oubliai l'honneur jusques  le trahir,
    Si pour vous possder mon esprit, tout de flamme,
    N'a rien cru de honteux, n'a rien trouv d'infme,            1010
    Voyez par l, voyez l'excs de mon ardeur:
    Par cet aveuglement jugez de sa grandeur.

    DORISE.

    Non, non, ta lchet, que j'y vois trop certaine,
    N'a servi qu' donner des raisons  ma haine.
    Ainsi ce que j'avois pour toi d'aversion                      1015
    Vient maintenant d'ailleurs que d'inclination:
    C'est la raison, c'est elle  prsent qui me guide
    Aux mpris que je fais des flammes d'un perfide.

    PYMANTE.

    Je ne sache raison qui s'oppose  mes voeux,
    Puisqu'ici la raison n'est que ce que je veux,                1020
    Et ployant dessous moi, permet  mon envie
    De recueillir les fruits de vous avoir servie.
    Il me faut des faveurs malgr vos cruauts[1091].

    DORISE.

    Excrable! ainsi donc tes desirs effronts
    Voudroient sur ma foiblesse user de violence[1092]?           1025

    PYMANTE.

    Je ris de vos refus, et sais trop la licence
    Que me donne l'amour en cette occasion.

    DORISE, lui crevant l'oeil de son aiguille[1093].

    Tratre, ce ne sera qu' ta confusion.

    PYMANTE, portant les mains  son oeil crev[1094]

    Ah, cruelle!

    DORISE[1095].

                 Ah! brigand[1096]!

    PYMANTE.

                                  Ah! que viens-tu de faire?

    DORISE[1097].

    De punir l'attentat d'un infme corsaire[1098].               1030

    PYMANTE, prenant son pe dans la caverne, o il l'avoit
    jete au second acte[1099].

    Ton sang m'en rpondra; tu m'auras beau prier,
    Tu mourras.

    DORISE.

                Fuis, Dorise, et laisse-le crier.


SCNE II.

    PYMANTE.

    O s'est-elle cache? o l'emporte sa fuite?
    O faut-il que ma rage adresse ma poursuite?
    La tigresse m'chappe, et telle qu'un clair,                 1035
    En me frappant les yeux, elle se perd en l'air;
    Ou plutt, l'un perdu, l'autre m'est inutile;
    L'un s'offusque du sang qui de l'autre distile.
    Coule, coule, mon sang: en de si grands malheurs,[1100]
    Tu dois avec raison me tenir lieu de pleurs:                  1040
    Ne verser dsormais que des larmes communes,
    C'est pleurer lchement de telles infortunes.
    Je vois de tous cts mon supplice approcher;
    N'osant me dcouvrir, je ne me puis cacher.
    Mon forfait avort se lit dans ma disgrce[1101],             1045
    Et ces gouttes de sang me font suivre  la trace.
    Miraculeux effet! Pour tratre que je sois,
    Mon sang l'est encor plus, et sert tout  la fois
    De pleurs  ma douleur, d'indices  ma prise,
    De peine  mon forfait, de vengeance  Dorise.                1050
      O toi qui, secondant son courage inhumain[1102],
    Loin d'orner ses cheveux, dshonores sa main,
    Excrable instrument de sa brutale rage,
    Tu devois[1103] pour le moins respecter son image:
    Ce portrait accompli d'un chef-d'oeuvre des cieux,            1055
    Imprim dans mon coeur, exprim dans mes yeux,
    Quoi que te commandt une me si cruelle[1104],
    Devoit tre ador de ta pointe rebelle.
      Honteux restes d'amour qui brouillez mon cerveau!
    Quoi! puis-je en ma matresse adorer mon bourreau[1105]?
    Remettez-vous, mes sens; rassure-toi, ma rage;
    Reviens, mais reviens seule animer mon courage[1106];
    Tu n'as plus  dbattre avec mes passions
    L'empire souverain dessus mes actions;
    L'amour vient d'expirer, et ses flammes teintes[1107]        1065
    Ne t'imposeront plus leurs infmes contraintes.
    Dorise ne tient plus dedans mon souvenir
    Que ce qu'il faut de place  l'ardeur de punir[1108]:
    Je n'ai plus rien en moi qui n'en veuille  sa vie.
    Sus donc, qui me la rend? Destins, si votre envie,            1070
    Si votre haine encor s'obstine  mes tourments[1109],
    Jusqu' me rserver  d'autres chtiments,
    Faites que je mrite, en trouvant l'inhumaine,
    Par un nouveau forfait, une nouvelle peine;
    Et ne me traitez pas avec tant de rigueur,                    1075
    Que mon feu ni mon fer ne touchent point son coeur.
    Mais ma fureur se joue, et demi-languissante,
    S'amuse au vain clat d'une voix impuissante.
    Recourons aux effets, cherchons de toutes parts;
    Prenons dornavant pour guides les hasards[1110].             1080
    Quiconque ne pourra me montrer la cruelle[1111],
    Que son sang aussitt me rponde pour elle;
    Et ne suivant ainsi qu'une incertaine erreur,
    Remplissons tous ces lieux de carnage et d'horreur.

(Une tempte survient.)

    Mes menaces dj font trembler tout le monde:                 1085
    Le vent fuit d'pouvante, et le tonnerre en gronde;
    L'oeil du ciel s'en retire, et par un voile noir,
    N'y pouvant rsister, se dfend d'en rien voir;
    Cent nuages pais se distillant en larmes,
    A force de piti, veulent m'ter les armes;                   1090
    La nature tonne embrasse mon courroux[1112],
    Et veut m'offrir Dorise, ou devancer mes coups.
    Tout est de mon parti: le ciel mme n'envoie
    Tant d'clairs redoubls qu'afin que je la voie.
    Quelques lieux o l'effroi porte ses pas errants[1113],       1095
    Ils sont entrecoups de mille gros torrents.
    Que je serois heureux, si cet clat de foudre[1114],
    Pour m'en faire raison, l'avoit rduite en poudre!
    Allons voir ce miracle, et dsarmer nos mains,
    Si le ciel a daign prvenir nos desseins.                    1100
    Destins, soyez enfin de mon intelligence,
    Et vengez mon affront, ou souffrez ma vengeance!


SCNE III.

    FLORIDAN.

    Quel bonheur m'accompagne en ce moment fatal!
    Le tonnerre a sous moi foudroy mon cheval,
    Et consumant sur lui toute sa violence,                       1105
    Il m'a port respect parmi son insolence.
    Tous mes gens, carts par un subit effroi,
    Loin d'tre  mon secours, ont fui d'autour de moi,
    Ou dj disperss par l'ardeur de la chasse,
    Ont drob leur tte  sa fire menace.                       1110
    Cependant seul,  pied, je pense  tous moments
    Voir le dernier dbris de tous les lments,
    Dont l'obstination  se faire la guerre
    Met toute la nature au pouvoir du tonnerre.
    Dieux, si vous tmoignez par l votre courroux,               1115
    De Clitandre ou de moi lequel menacez-vous?
    La perte m'est gale, et la mme tempte
    Qui l'auroit accabl tomberoit sur ma tte.
    Pour le moins, justes Dieux, s'il court quelque danger[1115],
    Souffrez que je le puisse avec lui partager.                  1120
    J'en dcouvre  la fin quelque meilleur prsage;
    L'haleine manque aux vents, et la force  l'orage;
    Les clairs, indigns d'tre teints par les eaux,
    En ont tari la source et sch les ruisseaux;
    Et dj le soleil de ses rayons essuie                        1125
    Sur ces moites rameaux le reste de la pluie.
    Au lieu du bruit affreux des foudres dcochs,
    Les petits oisillons, encor demi-cachs[1116]....
    Mais je verrai bientt quelques-uns de ma suite:
    Je le juge  ce bruit.


SCNE IV.

FLORIDAN, PYMANTE, DORISE[1117].

    PYMANTE saisit Dorise qui le fuyoit[1118].

                           Enfin, malgr ta fuite,                1130
    Je te retiens, barbare.

    DORISE.

                            Hlas!

    PYMANTE.

                                   Songe  mourir;
    Tout l'univers ici ne te peut secourir.

    FLORIDAN.

    L'gorger  ma vue!  l'indigne spectacle!
    Sus, sus,  ce brigand opposons un obstacle.
    Arrte, sclrat!

    PYMANTE.

                      Tmraire, o vas-tu?                       1135

    FLORIDAN.

    Sauver ce gentilhomme  tes pieds abattu.

    DORISE.

    Tratre, n'avance pas; c'est le Prince.

    PYMANTE, tenant Dorise d'une main, et se battant
    de l'autre[1119].

                                           N'importe[1120];
    Il m'oblige  sa mort, m'ayant vu de la sorte.

    FLORIDAN.

    Est-ce l le respect que tu dois  mon rang?

    PYMANTE.

    Je ne connois ici ni qualits ni sang:                        1140
    Quelque respect ailleurs que ta naissance obtienne[1121],
    Pour assurer ma vie, il faut perdre la tienne.

    DORISE.

    S'il me demeure encor quelque peu de vigueur,
    Si mon dbile bras ne ddit point mon coeur,
    J'arrterai le tien.

    PYMANTE.

                         Que fais-tu, misrable?                  1145

    DORISE[1122].

    Je dtourne le coup d'un forfait excrable.

    PYMANTE.

    Avec ces vains efforts crois-tu m'en empcher[1123]?

    FLORIDAN.

    Par une heureuse adresse il l'a fait trbucher.
    Assassin, rends l'pe[1124].


SCNE V.

FLORIDAN, PYMANTE, DORISE, TROIS VENEURS, portant en leurs mains les
vrais habits de Pymante, Lycaste et Dorise[1125].

    PREMIER VENEUR.

                               coute, il est fort proche:
    C'est sa voix qui rsonne au creux de cette roche,            1150
    Et c'est lui que tantt nous avions entendu.

    FLORIDAN dsarme Pymante, et en donne l'pe  garder
     Dorise[1126].

    Prends ce fer en ta main.

    PYMANTE.

                              Ah cieux! je suis perdu.

    SECOND VENEUR.

    Oui, je le vois. Seigneur, quelle aventure trange[1127],
    Quel malheureux destin en cet tat vous range?

    FLORIDAN.

    Garrottez ce maraud; les couples de vos chiens                1155
    Vous y pourront servir, faute d'autres liens.
    Je veux qu' mon retour une prompte justice
    Lui fasse ressentir par l'clat d'un supplice[1128],
    Sans armer contre lui que les lois de l'tat,
    Que m'attaquer n'est pas un lger attentat.                   1160
    Sachez que s'il chappe il y va de vos ttes.

    PREMIER VENEUR.

    Si nous manquons, Seigneur, les voil toutes prtes[1129].
    Admirez cependant le foudre et ses efforts,
    Qui dans cette fort ont consum trois corps[1130]:
    En voici les habits, qui sans aucun dommage                   1165
    Semblent avoir brav la fureur de l'orage.

    FLORIDAN.

    Tu montres  mes yeux de merveilleux effets[1131].

    DORISE.

    Mais des marques plutt de merveilleux forfaits.
    Ces habits, dont n'a point approch le tonnerre[1132],
    Sont aux plus criminels qui vivent sur la terre:              1170
    Connoissez-les, grand prince, et voyez devant vous[1133]
    Pymante prisonnier, et Dorise  genoux.

    FLORIDAN.

    Que ce soit l Pymante, et que tu sois Dorise!

    DORISE.

    Quelques tonnements qu'une telle surprise
    Jette dans votre esprit, que vos yeux ont du,               1175
    D'autres le saisiront quand vous aurez tout su.
    La honte de parotre en un tel quipage
    Coupe ici ma parole et l'touffe au passage;
    Souffrez que je reprenne en un coin de ce bois[1134]
    Avec mes vtements l'usage de la voix,                        1180
    Pour vous conter le reste en habit plus sortable.

    FLORIDAN.

    Cette honte me plat: ta prire quitable,
    En faveur de ton sexe et du secours prt,
    Suspendra jusqu'alors ma curiosit.
    Tandis, sans m'loigner beaucoup de cette place,              1185
    Je vais sur ce coteau pour dcouvrir la chasse;
    Tu l'y ramneras. Vous, s'il ne veut marcher[1135],
    Gardez-le cependant au pied de ce rocher.

(Le Prince sort, et un des veneurs s'en va avec Dorise, et les
autres mnent[1136] Pymante d'un autre ct.)


SCNE VI.

CLITANDRE, LE GELIER.

    CLITANDRE, en prison[1137].

    Dans ces funestes lieux o la seule inclmence
    D'un rigoureux destin rduit mon innocence,                   1190
    Je n'attends dsormais du reste des humains
    Ni faveur ni secours, si ce n'est par tes mains.

    LE GELIER.

    Je ne connois que trop o tend ce prambule[1138].
    Vous n'avez pas affaire  quelque homme crdule:
    Tous, dans cette prison, dont je porte les cls[1139],        1195
    Se disent comme vous du malheur accabls[1140],
    Et la justice  tous est injuste de sorte
    Que la piti me doit leur faire ouvrir la porte;
    Mais je me tiens toujours ferme dans mon devoir:
    Soyez coupable ou non, je n'en veux rien savoir;              1200
    Le Roi, quoi qu'il en soit, vous a mis en ma garde.
    Il me suffit: le reste en rien ne me regarde[1141].

    CLITANDRE.

    Tu juges mes desseins autres qu'ils ne sont pas.
    Je tiens l'loignement pire que le trpas,
    Et la terre n'a point de si douce province                    1205
    O le jour m'agrt loin des yeux de mon Prince.
    Hlas! si tu voulois l'envoyer avertir[1142]
    Du pril dont sans lui je ne saurois sortir,
    Ou qu'il lui ft port de ma part une lettre,
    De la sienne en ce cas je t'ose bien promettre                1210
    Que son retour soudain des plus riches te rend:
    Que cet anneau t'en serve et d'arrhe et de garant;
    Tends la main et l'esprit vers un bonheur si proche.

    LE GELIER.

    Monsieur, jusqu' prsent j'ai vcu sans reproche,
    Et pour me suborner promesses ni prsents                     1215
    N'ont et n'auront jamais de charmes suffisants.
    C'est de quoi je vous donne une entire assurance:
    Perdez-en le dessein avecque l'esprance:
    Et puisque vous dressez des piges  ma foi,
    Adieu, ce lieu devient trop dangereux pour moi[1143].         1220


SCNE VII.

    CLITANDRE.

    Va, tigre! va, cruel, barbare, impitoyable[1144]!
    Ce noir cachot n'a rien tant que toi d'effroyable.
    Va, porte aux criminels tes regards, dont l'horreur
    Peut seule aux innocents imprimer la terreur[1145]:
    Ton visage dj commenoit mon supplice;                      1225
    Et mon injuste sort, dont tu te fais complice,
    Ne t'envoyoit ici que pour m'pouvanter,
    Ne t'envoyoit ici que pour me tourmenter.
    Cependant, malheureux,  qui me dois-je prendre
    D'une accusation que je ne puis comprendre?                   1230
    A-t-on rien vu jamais, a-t-on rien vu de tel?
    Mes gens assassins me rendent criminel;
    L'auteur du coup s'en vante, et l'on m'en calomnie;
    On le comble d'honneur et moi d'ignominie;
    L'chafaud qu'on m'apprte au sortir de prison,               1235
    C'est par o de ce meurtre on me fait la raison.
    Mais leur dguisement d'autre ct m'tonne:
    Jamais un bon dessein ne dguisa personne;
    Leur masque les condamne, et mon seing contrefait,
    M'imputant un cartel, me charge d'un forfait.                 1240
    Mon jugement s'aveugle, et, ce que je dplore,
    Je me sens bien trahi, mais par qui? je l'ignore;
    Et mon esprit troubl, dans ce confus rapport,
    Ne voit rien de certain que ma honteuse mort.
      Tratre, qui que tu sois, rival, ou domestique,             1245
    Le ciel te garde encore un destin plus tragique.
    N'importe, vif ou mort, les gouffres des enfers
    Auront pour ton supplice encor de pires fers[1146].
    L mille affreux bourreaux t'attendent dans les flammes;
    Moins les corps sont punis, plus ils gnent les mes,         1250
    Et par des cruauts qu'on ne peut concevoir,
    Ils vengent l'innocence au del de l'espoir[1147].
    Et vous, que dsormais je n'ose plus attendre,
    Prince, qui m'honoriez d'une amiti si tendre,
    Et dont l'loignement fait mon plus grand malheur[1148],      1255
    Bien qu'un crime imput noircisse ma valeur,
    Que le prtexte faux d'une action si noire
    Ne laisse plus de moi qu'une sale mmoire[1149],
    Permettez que mon nom, qu'un bourreau va ternir,
    Dure sans infamie en votre souvenir;                          1260
    Ne vous repentez point de vos faveurs passes,
    Comme chez un perfide indignement places:
    J'ose, j'ose esprer qu'un jour la vrit
    Parotra toute nue  la postrit,
    Et je tiens d'un tel heur l'attente si certaine,              1265
    Qu'elle adoucit dj la rigueur de ma peine;
    Mon me s'en chatouille, et ce plaisir secret
    La prpare  sortir avec moins de regret.


SCNE VIII.

FLORIDAN, PYMANTE, CLON, DORISE, en habit de femme;
TROIS VENEURS[1150].

    FLORIDAN,  Dorise et Clon[1151].

    Vous m'avez dit tous deux d'tranges aventures.
    Ah! Clitandre! ainsi donc de fausses conjectures              1270
    T'accablent, malheureux, sous le courroux du Roi[1152]!
    Ce funeste rcit me met tout hors de moi.

    CLON.

    Htant un peu le pas, quelque espoir me demeure[1153]
    Que vous arriverez auparavant qu'il meure.

    FLORIDAN.

    Si je n'y viens  temps, ce perfide en ce cas                 1275
    A son ombre immol ne me suffira pas.
    C'est trop peu de l'auteur de tant d'normes crimes;
    Innocent, il aura d'innocentes victimes.
    O que soit Rosidor, il le suivra de prs,
    Et je saurai changer ses myrtes en cyprs[1154].              1280

    DORISE.

    Souiller ainsi vos mains du sang de l'innocence!

    FLORIDAN.

    Mon dplaisir m'en donne une entire licence.
    J'en veux, comme le Roi, faire autant  mon tour;
    Et puisqu'en sa faveur on prvient mon retour,
    Il est trop criminel. Mais que viens-je d'entendre[1155]?     1285
    Je me tiens presque sr de sauver mon Clitandre;
    La chasse n'est pas loin, o prenant un cheval,
    Je prviendrai le coup de son malheur fatal;
    Il suffit de Clon[1156] pour ramener Dorise.
    Vous autres, gardez bien de lcher votre prise;               1290
    Un supplice l'attend, qui doit faire trembler
    Quiconque dsormais voudroit lui ressembler.


FIN DU QUATRIME ACTE.

  [1085] _Var._ PYMANTE, DORISE _dans une caverne._ (1632-57)

  [1086] _Var._ Tarissez dsormais ce dluge de larmes[1086-a].
  (1632-57)

  [1086-a] Le IVe acte commence  ce vers dans les ditions de
  1632-57.

  [1087] _Var._ Au moins par eux mon me y trouvera la voie.
  (1632-57)

  [1088] _Var._ Belle, ne songez plus  rejoindre les morts. (1632)
         _Var._ Ne songez plus, Dorise,  rejoindre les morts.
  (1644-57)

  [1089] _Var._ Pensez plutt  ceux qui vivants n'ont envie.
 (1632-57)

  [1090] _Var._ Ton perfide attentat obtiendroit ce pouvoir?
  (1632-57)

  [1091] _Var._ Il me faut un baiser malgr vos cruauts[1091-a].
  (1632-57)

    [1091-a] En marge, dans l'dition de 1632: _Il veut user de
    force._

  [1092] _Var._ Veulent sur ma foiblesse user de violence.
         PYM. Que sert d'y rsister? je sais trop la licence.
  (1632-57)

  [1093] _Var. Elle lui crve un oeil du poinon qui lui toit
  demeur dans les cheveux._ (1632, en marge.)--_Elle lui crve
  l'oeil de son aiguille._ (1663, en marge.)

  [1094] _Var. Il porte les mains  son oeil crev._ (1663, en
  marge.)

  [1095] _Var._ DORISE, _en s'chappant de lui._ (1632-1657)

  [1096] _Var._             Ah! infme! (1632)

  [1097] _Var._ DORISE, _sortie de la caverne._

  [1098] _Var._ De tirer mon honneur des efforts d'un corsaire[1098-a].
         PYMANTE, _ramassant son pe._
         Barbare, je t'aurai.
         DORISE, _se cachant._ Fuyons, il va sortir.
         Qu' propos ce buisson s'offre  me garantir!
         PYMANTE, _sorti._
                       Ne crois pas m'chapper: quoi que ta ruse fasse,
         J'ai ta mort en ma main.
                       DORISE, _cache._ Dieux! le voil qui passe.
         PYMANTE _passe de l'autre ct du thtre[1098-b]._
         Tigresse!
         DORISE, _revenant sur le thtre[1098-c]._
                   Il est pass, je suis hors de danger.
         Ainsi dornavant mon sort puisse changer!
         Ainsi dornavant le ciel plus favorable
         Me prte en ces malheurs une main secourable!
         Cependant, pour loyer de sa lubricit[1098-d],
         Son oeil m'a rpondu de sa pudicit,
         Et dedans son cristal mon aiguille enfonce,
         Attirant ses deux mains, m'a dsembarrasse.
         Aussi le falloit-il que ce mme poinon,
         Qui premier de mon sexe engendra ce soupon,
         Ft l'auteur de ma prise et de ma dlivrance,
         Et qu'aprs mon pril il ft mon assurance[1098-e].
         Va donc, monstre bouffi de luxure et d'orgueil,
         Venge sur ces rameaux la perte de ton oeil,
         Fais servir si tu veux, dans ta forcenerie,
         Les feuilles et le vent d'objets  ta furie:
         Dorise, qui s'en moque et fuit d'autre ct,
         En s'loignant de toi se met en sret.

  SCNE II[1098-f].

        PYM. Qu'est-elle devenue? Ainsi donc l'inhumaine
        Aprs un tel affront rend ma poursuite vaine!
        Ainsi donc la cruelle,  guise d'un clair,
        En me frappant les yeux est disparue en l'air!
        [Ou plutt, l'un perdu, l'autre m'est inutile.] (1632-57)

    [1098-a] De sauver mon honneur des efforts d'un corsaire.
    (1644-57)

    [1098-b] PYMANTE, _pass de l'autre ct du thtre._ (1644-57)

    [1098-c] Ici commence la scne II dans les ditions de 1644-57.

    [1098-d] Pour peine cependant de sa lubricit. (1644-57)

    [1098-e] Ces quatre vers,  partir de: Aussi le falloit-il,
    etc., manquent dans les ditions de 1644-57.

    [1098-f] SCNE III. (1644-57)

  [1099] _Var. Il prend son pe dans la grotte o il l'avoit jete au
  second acte._ (1663, en marge.)

  [1100] _Var._ Coule, coule, mon sang: dans de si grands malheurs.
  (1632-57)

  [1101] _Var._ Mon forfait vident se lit dans ma disgrce. (1632-57)

  [1102] _Var._ Bourreau qui, secondant son courage inhumain[1102-a],
         Au lieu d'orner son poil, dshonorez (_sic_) sa main. (1632)

    [1102-a] En marge: _Il tient  la main le poinon que Dorise lui
    avoit laiss dans l'oeil._

  [1103] On lit _tu devrois_ dans l'dition de 1632, mais c'est
  probablement une faute d'impression.

  [1104] _Var._ Quoi que te commandt son me courrouce,
         Devoit tre ador de ta pointe mousse;
         Quelque secret instinct te devoit figurer
         Que se prendre  mon oeil c'toit le dchirer.
         Et toi, belle, reviens, reviens, cruelle ingrate,
         Vois comme encor l'amour en ta faveur me flatte.
         Ce poinon qu' mon heur j'prouve si fatal,
         Ce n'est qu' ton sujet que je lui veux du mal:
         Vois dans ces vains propos, par o mon coeur se venge,
         Moins de blme pour lui que pour toi de louange[1104-a].
         Tu n'as dans ta colre us que de tes droits,
         Et ma vie et ma mort dpendant de tes lois,
         Il t'toit libre encor de m'tre plus funeste,
         Et c'est de ta piti que j'en tiens ce qui reste.
         Reviens, belle, reviens, que j'offre tout bless
         A tes ressentiments ce que tu m'as laiss.
         Lche et honteux retour de ma flamme insense!
         Il semble que dj ma fureur soit passe,
         Et tous mes sens, brouills d'un dsordre nouveau,
         Au lieu de ma matresse adorent mon bourreau. (1632-57)

    [1104-a] Ces quatre vers,  partir de: Ce poinon qu' mon heur,
    etc., ne sont que dans l'dition de 1632.

  [1105] _Var._ Pourrois-je en ma matresse adorer mon bourreau. (1660)

  [1106] _Var._ Seule je te permets d'occuper mon courage. (1632-57)

  [1107] _Var._ L'amour vient d'expirer, et ses flammes dernires
         S'teignant ont jet leurs plus vives lumires. (1632-57)

  [1108] _Var._ Que ce qu'il faut de place aux soins de la punir:
         Je n'ai plus de penser qui n'en veuille  sa vie. (1632-57)

  [1109] _Var._ Implacable pour moi, s'obstine  mes tourments,
         Si vous me rservez  d'autres chtiments. (1632-57)

  [1110] _Var._ Prenons dornavant pour guide les hasards. (1644-57)

  [1111] _Var._ Quiconque rencontr n'en saura de nouvelle.
  (1632 et 48)
         _Var._ Quiconque rencontr n'en saura la nouvelle.
  (1644 et 52-57)

  [1112] _Var._ L'univers, n'ayant pas de force  m'opposer,
         Me vient offrir Dorise afin de m'apaiser. (1632-57)

  [1113] _Var._ Quelque part o la peur porte ses pas errants.
  (1632-57)

  [1114] _Var._ O suprme faveur! Ce grand clat de foudre,
         Dcoch sur son chef, le vient de mettre en poudre.
         Ce fer, s'il est ainsi, me va tomber des mains;
         Ce coup aura sauv le reste des humains.
         Satisfait par sa mort, mon esprit se modre,
         Et va sur sa charogne achever sa colre[1114-a].

  SCNE III[1114-b].

         LE PRINCE. Que d'heur en ce pril! sans me faire aucun mal,
         [Le tonnerre a sous moi foudroy mon cheval,]
         Et consommant sur lui toute sa violence[1114-c],
         M'a montr son respect parmi son insolence.
         Hol! quelqu'un  moi! Tous mes gens carts,
         Loin de me secourir, suivent de tous cts
         L'effroi de la tempte ou l'ardeur de la chasse.
         Cette ardeur les emporte ou la frayeur les glace.
         [Cependant seul,  pied, je pense  tous moments.] (1632-57)

    [1114-a] Et va par ce spectacle assouvir sa colre. (1644-57)

    [1114-b] SCNE IV. (1644-57)

    [1114-c] [Et consumant sur lui toute sa violence.] (1648-57)

  [1115] _Var._ Pour le moins, Dieux, s'il court quelque danger fatal,
         Qu'il en ait comme moi plus de peur que de mal. (1632-57)

  [1116] _Var._ [Les petits oisillons, encor demi-cachs,]
         Poussent en tremblotant, et hasardent  peine
         Leur voix, qui se drobe  la peur incertaine
         Qui tient encor leur me et ne leur permet pas
         De se croire du tout prservs du trpas.
         J'aurai bientt ici quelques-uns de ma suite. (1632-57)

  [1117] _Var._ LE PRINCE, PYMANTE, DORISE, DEUX VENEURS. (1632)

  [1118] _Var._ PYMANTE, _terrassant Dorise._ (1632-60)--_Il saisit
  Dorise qui le fuyoit._ (1663, en marge.)

  [1119] _Var._ PYMANTE, _tenant Dorise d'une main, se bat de
  l'autre contre le Prince._ (1632)--_Il tient Dorise d'une main, et
  se bat de l'autre._ (1663, en marge.)

  [1120] _Var._ C'est le Prince, tout beau! PYM. Prince ou non, ne m'importe.
  (1632-57)

  [1121] _Var._ Quelque respect ailleurs que ton grade s'obtienne.
  (1632-57)

  [1122] _Var._ DORISE, _le faisant trbucher._ (1644-60 et
  64)--_Elle fait trbucher Pymante._ (1663, en marge.)

  [1123] En marge, dans l'dition de 1632: _Dorise, s'embarrassant
  dans ses jambes, le fait trbucher._

  [1124] En marge, dans l'dition de 1632: _Il saute sur Pymante, et
  deux veneurs paroissent, chargs des vrais habits de Pymante,
  Lycaste et Dorise._--Il n'y a point de distinction de scne.

  [1125] _Var. Ils portent en leurs mains les vrais habits_, etc.
  (1663, en marge.)

  [1126] _Var._ LE PRINCE, _ Dorise._ (1632-60)--_Il dsarme
  Pymante_, etc. (1663, en marge.)

  [1127] _Var._ Le voil, Monseigneur, quelle aventure trange,
         Et quel mauvais destin en cet tat vous range?
         LE PRINCE. Garrottez ce maraud; faute d'autres liens,
         Employez-y plutt les couples de vos chiens. (1632-57)

  [1128] _Var._ Lui fasse ressentir par un cruel supplice. (1632-57)
         _Var._ Lui fasse ressentir par un juste supplice. (1660)

  [1129] _Var._ En ce cas, Monseigneur, les voil toutes prtes.
  (1632-57)

  [1130] _Var._ Qui dans cette fort ont consomm trois corps.
  (1632)

  [1131] _Var._ Tu me montres vraiment de merveilleux effets.
  (1632-57)

  [1132] _Var._ Ces habits que n'a point approch (_sic_) le tonnerre.
  (1632-57)

  [1133] _Var._ Connoissez-les, mon prince, et voyez devant vous.
  (1632-60)

  [1134] _Var._ Souffrez que je reprenne en un coin de ces bois.
  (1632-64)

  [1135] _Var._ Tu l'y ramneras. Toi, s'il ne veut marcher,
         Garde-le cependant au pied de ce rocher.

  SCNE V.

  CLON _et encore_ UN VENEUR[1135-a].

         CLON. Tes avis, qui n'ont rien que de l'incertitude,
         N'tent point mon esprit de son inquitude,
         Et ne me font pas voir le Prince en ce besoin.
         3e VENEUR. Assurez-vous sur moi qu'il ne peut tre loin:
         La mort de son cheval, tendu sur la terre,
         Et tout fumant encor d'un clat de tonnerre,
         L'ayant rduit  pied, ne lui permettra pas
         En si peu de loisir d'en loigner ses pas.
         CLON. Ta foible conjecture a bien peu d'apparence,
         Et flatte vainement ma dbile esprance:
         Le moyen que le Prince, aussitt remont,
         De ce funeste lieu ne se soit cart.
         3e VENEUR. Chacun, plein de frayeur au bruit de la tempte,
         Qui , qui l, cherchoit o garantir sa tte;
         Si bien que, spar possible de son train,
         Il n'aura trouv lors d'autre cheval en main[1135-b];
         Joint  cela que l'oeil, au sentier o nous sommes,
         N'en remarque aucuns pas mls  ceux des hommes.
         CLON. Poursuivons; mais je crois que, pour le rencontrer,
         Il faudroit quelque Dieu qui nous le vnt montrer. (1632-57)

    [1135-a] SCNE VII. CLON _et un autre_ VENEUR. (1644-57)

    [1135-b] Il n'aura pas trouv d'autre cheval en main. (1644-57)

  [1136] _Var. Et l'autre mne._ (1632-57)

  [1137] Dans les ditions de 1632-60 les mots _en prison_ ne sont
  pas placs ici, mais  la ligne prcdente: CLITANDRE, _en
  prison_, LE GELIER.--En marge, dans l'dition de 1663: _Il parle
  en prison._

  [1138] _Var._ A d'autres: je vois trop o tend ce prambule.
  (1632)

  [1139] _Var._ Tous, dedans ces cachots, dont je porte les cls.
  (1632-57)

  [1140] _Var._ Se disent comme vous de malheur accabls. (1632)

  [1141] _Var._ Il suffit: le surplus en rien ne me regarde. (1632)

  [1142] _Var._ Hlas! si tu voulois envoyer l'avertir. (1632)

  [1143] En marge, dans l'dition de 1632: _Il sort._--Il n'y a pas
  de distinction de scne.

  [1144] _Var._ Va, tigre! va, cruel, barbare impitoyable[1144-a]!
  (1652-57)

  [1144-a] Les ditions indiques n'ont point de virgule entre les
  deux derniers mots du vers.

  [1145] _Var._ Seule aux coeurs innocents imprime la terreur.
  (1652-57)

  [1146] _Var._ Auront pour ton supplice encor des pires fers. (1632
  et 57)

  [1147] _Var._ Vengent les innocents par del leur espoir.
  (1632-57)

  [1148] _Var._ Et dont l'loignement fut mon plus grand malheur.
  (1632-57)

  [1149] _Var._ N'aille laisser de moi qu'une sale mmoire.
  (1632-57)

  [1150] _Var._ LE PRINCE, DORISE, _en son habit de femme_; PYMANTE,
  _garrott et conduit par trois_ VENEURS; CLON. (1632)--Les mots
  _en habit de femme_ manquent dans l'dition de 1663.

  [1151] Les mots _ Dorise et Clon_ ne se trouvent pas dans les
  ditions de 1632 et de 1663.

  [1152] _Var._ T'accablent malheureux[1152-a] sous le courroux du Roi!
  (1632-57)

    [1152-a] L'omission des deux virgules modifie le sens, mais c'est
    probablement une faute, commune aux ditions indiques.

  [1153] _Var._ Htant un peu de pas, quelque espoir me demeure.
  (1632)

  [1154] _Var._ Ses myrtes prtendus tourneront en cyprs. (1632-57)

  [1155] En marge, dans l'dition de 1632: _On sonne du cor
  derrire._

  [1156] L'dition de 1632 porte: _Il suffit que Clon_; toutes les
  autres: _Il suffit de Clon._




ACTE V.


SCNE PREMIRE.

FLORIDAN, CLITANDRE, un Prvt, CLON.

    FLORIDAN, parlant au prvt[1157].

    Dites vous-mme au Roi qu'une telle innocence[1158]
    Lgitime en ce point ma dsobissance,
    Et qu'un homme sans crime avoit bien mrit                   1295
    Que j'usasse pour lui de quelque autorit.
    Je vous suis. Cependant, que mon heur est extrme,
    Ami, que je chris  l'gal de moi-mme[1159],
    D'avoir su justement venir  ton secours
    Lorsqu'un infme glaive alloit trancher tes jours,            1300
    Et qu'un injuste sort, ne trouvant point d'obstacle,
    Apprtoit de ta tte un indigne spectacle!

    CLITANDRE.

    Ainsi qu'un autre Alcide, en m'arrachant des fers,
    Vous m'avez aujourd'hui retir des enfers[1160];
    Et moi dornavant j'arrte mon envie                          1305
    A ne servir qu'un prince  qui je dois la vie.

    FLORIDAN.

    Rserve pour Caliste une part de tes soins.

    CLITANDRE.

    C'est  quoi dsormais je veux penser le moins[1161].

    FLORIDAN.

    Le moins! Quoi! dsormais Caliste en ta pense
    N'auroit plus que le rang d'une image efface?                1310

    CLITANDRE.

    J'ai honte que mon coeur auprs d'elle attach
    De son ardeur pour vous ait souvent relch[1162],
    Ait souvent pour le sien quitt votre service:
    C'est par l que j'avois mrit mon supplice;
    Et pour m'en faire natre un juste repentir,                  1315
    Il semble que les Dieux y vouloient consentir;
    Mais votre heureux retour a calm cet orage.

    FLORIDAN.

    Tu me fais assez lire au fond de ton courage[1163]:
    La crainte de la mort en chasse des appas
    Qui t'ont mis au pril d'un si honteux trpas,                1320
    Puisque sans cet amour la fourbe mal conue[1164]
    Et manqu contre toi de prtexte et d'issue;
    Ou peut-tre  prsent tes desirs amoureux
    Tournent vers des objets un peu moins rigoureux[1165].

    CLITANDRE.

    Doux ou cruels, aucun dsormais ne me touche.                 1325

    FLORIDAN.

    L'amour dompte aisment l'esprit le plus farouche;
    C'est  ceux de notre ge un puissant ennemi:
    Tu ne connois encor ses forces qu' demi;
    Ta rsolution, un peu trop violente,
    N'a pas bien consult ta jeunesse bouillante.                 1330
    Mais que veux-tu, Clon, et qu'est-il arriv[1166]?
    Pymante de vos mains se seroit-il sauv?

    CLON.

    Non, Seigneur: acquitts de la charge commise[1167],
    Vos veneurs ont conduit Pymante, et moi Dorise;
    Et je viens seulement prendre un ordre nouveau[1168].         1335

    FLORIDAN.

    Qu'on m'attende avec eux aux portes du chteau.
    Allons, allons au Roi montrer ton innocence[1169];
    Les auteurs des forfaits sont en notre puissance;
    Et l'un d'eux, convaincu ds le premier aspect,
    Ne te laissera plus aucunement suspect.                       1340


SCNE II.

    ROSIDOR, sur son lit[1170].

    Amants les mieux pays de votre longue peine,
    Vous de qui l'esprance est la moins incertaine,
    Et qui vous figurez, aprs tant de longueurs,
    Avoir droit sur les corps dont vous tenez les coeurs,
    En est-il parmi vous de qui l'me contente                    1345
    Gote plus de plaisir que moi dans son attente?
    En est-il parmi vous de qui l'heur  venir
    D'un espoir mieux fond se puisse entretenir?
    Mon esprit, que captive un objet adorable,
    Ne l'prouva jamais autre que favorable.                      1350
    J'ignorerois encor ce que c'est que mpris,
    Si le sort d'un rival ne me l'avoit appris[1171].
    Je te plains toutefois, Clitandre, et la colre
    D'un grand roi qui te perd me semble trop svre.
    Tes desseins par l'effet n'toient que trop punis[1172];      1355
    Nous voulant sparer, tu nous as runis.
    Il ne te falloit point de plus cruels supplices
    Que de te voir toi-mme auteur de nos dlices,
    Puisqu'il n'est pas  croire, aprs ce lche tour[1173],
    Que le Prince ose plus traverser notre amour.                 1360
    Ton crime t'a rendu dsormais trop infme
    Pour tenir ton parti sans s'exposer au blme:
    On devient ton complice  te favoriser.
    Mais, hlas! mes pensers, qui vous vient diviser[1174]?
    Quel plaisir de vengeance  prsent vous engage?              1365
    Faut-il qu'avec Caliste un rival vous partage?
    Retournez, retournez vers mon unique bien:
    Que seul dornavant il soit votre entretien;
    Ne vous repaissez plus que de sa seule ide;
    Faites-moi voir la mienne en son me garde.                  1370
    Ne vous arrtez pas  peindre sa beaut,
    C'est par o mon esprit est le moins enchant;
    Elle servit d'amorce  mes desirs avides;
    Mais ils ont su trouver des objets plus solides[1175]:
    Mon feu qu'elle alluma ft mort au premier jour,              1375
    S'il n'et t nourri d'un rciproque amour.
    Oui, Caliste, et je veux toujours qu'il m'en souvienne,
    J'aperus aussitt ta flamme que la mienne:
    L'amour apprit ensemble  nos coeurs  brler;
    L'amour apprit ensemble  nos yeux  parler;                  1380
    Et sa timidit lui donna la prudence
    De n'admettre que nous en notre confidence:
    Ainsi nos passions se droboient  tous;
    Ainsi nos feux secrets n'ayant point de jaloux[1176]....
    Mais qui vient jusqu'ici troubler mes rveries?               1385


SCNE III.

ROSIDOR, CALISTE.

    CALISTE.

    Celle qui voudroit voir tes blessures guries,
    Celle....

    ROSIDOR.

              Ah! mon heur, jamais je n'obtiendrois sur moi
    De pardonner ce crime  tout autre[1177] qu' toi.
    De notre amour naissant la douceur et la gloire
    De leur charmante ide occupoient ma mmoire:                 1390
    Je flattois ton image, elle me reflattoit;
    Je lui faisois des voeux, elle les acceptoit;
    Je formois des desirs, elle en aimoit l'hommage.
    La dsavoueras-tu, cette flatteuse image?
    Voudras-tu dmentir notre entretien secret?                   1395
    Seras-tu plus mauvaise enfin que ton portrait?

    CALISTE.

    Tu pourrois de sa part te faire tant promettre,
    Que je ne voudrois pas tout  fait m'y remettre;
    Quoiqu' dire le vrai je ne sais pas trop bien
    En quoi je ddirois ce secret entretien,                      1400
    Si ta pleine sant me donnoit lieu de dire
    Quelle borne  tes voeux je puis et dois prescrire.
    Prends soin de te gurir, et les miens plus contents....
    Mais je te le dirai quand il en sera temps.

    ROSIDOR.
    Cet nigme enjou n'a point d'incertitude                     1405
    Qui soit propre  donner beaucoup d'inquitude,
    Et si j'ose entrevoir dans son obscurit,
    Ma gurison importe  plus qu' ma sant.
    Mais dis tout, ou du moins souffre que je devine,
    Et te die  mon tour ce que je m'imagine.                     1410

    CALISTE.

    Tu dois, par complaisance au peu que j'ai d'appas,
    Feindre d'entendre mal ce que je ne dis pas,
    Et ne point m'envier un moment de dlices
    Que fait goter l'amour en ces petits supplices.
    Doute donc, sois en peine, et montre un coeur gn            1415
    D'une amoureuse peur d'avoir mal devin;
    Tremble sans craindre trop; hsite, mais aspire[1178];
    Attends de ma bont qu'il me plaise tout dire,
    Et sans en concevoir d'espoir trop affermi,
    N'espre qu' demi, quand je parle  demi.                    1420

    ROSIDOR.

    Tu parles  demi, mais un secret langage
    Qui va jusques au coeur m'en dit bien davantage,
    Et tes yeux sont du tien de mauvais truchements,
    Ou rien plus ne s'oppose  nos contentements.

    CALISTE.

    Je l'avois bien prvu, que ton impatience                     1425
    Porteroit ton espoir  trop de confiance,
    Que pour craindre trop peu tu devinerois mal.

    ROSIDOR.

    Quoi! la Reine ose encor soutenir mon rival?
    Et sans avoir d'horreur d'une action si noire....

    CALISTE.

    Elle a l'me trop haute et chrit trop la gloire              1430
    Pour ne pas s'accorder aux volonts du Roi,
    Qui d'un heureux hymen rcompense ta foi....

    ROSIDOR.

    Si notre heureux malheur a produit ce miracle,
    Qui peut  nos desirs mettre encor quelque obstacle?

    CALISTE.

    Tes blessures.

    ROSIDOR.

                  Allons, je suis dj guri.                     1435

    CALISTE.

    Ce n'est pas pour un jour que je veux un mari,
    Et je ne puis souffrir que ton ardeur hasarde
    Un bien que de ton roi la prudence retarde.
    Prends soin de te gurir, mais gurir tout  fait,
    Et crois que tes desirs....

    ROSIDOR.

                                N'auront aucun effet.             1440

    CALISTE.

    N'auront aucun effet! qui te le persuade?

    ROSIDOR.

    Un corps peut-il gurir, dont le coeur est malade?

    CALISTE.

    Tu m'as rendu mon change, et m'as fait quelque peur;
    Mais je sais le remde aux blessures du coeur.
    Les tiennes, attendant le jour que tu souhaites,              1445
    Auront pour mdecins mes yeux qui les ont faites:
    Je me rends dsormais assidue  te voir.

    ROSIDOR.

    Cependant, ma chre me, il est de mon devoir
    Que sans perdre de temps j'aille rendre en personne[1179]
    D'humbles grces au Roi du bonheur qu'il nous donne.

    CALISTE.

    Je me charge pour toi de ce remercment.
    Toutefois qui sauroit que pour ce compliment
    Une heure hors d'ici ne pt beaucoup te nuire[1180],
    Je voudrois en ce cas moi-mme t'y conduire,
    Et j'aimerois mieux tre un peu plus tard  toi,              1455
    Que tes justes devoirs manquassent vers ton roi[1181].

    ROSIDOR.

    Mes blessures n'ont point, dans leurs foibles atteintes,
    Sur quoi ton amiti puisse fonder ses craintes.

    CALISTE.

    Viens donc, et puisqu'enfin nous faisons mmes voeux,
    En le remerciant parle au nom de tous deux.                   1460


SCNE IV.

ALCANDRE, FLORIDAN, CLITANDRE, PYMANTE, DORISE, CLON, PRVT,
TROIS VENEURS.

    ALCANDRE.

    Que souvent notre esprit, tromp par l'apparence[1182],
    Rgle ses mouvements avec peu d'assurance!
    Qu'il est peu de lumire en nos entendements,
    Et que d'incertitude en nos raisonnements[1183]!
    Qui voudra dsormais se fie[1184] aux impostures              1465
    Qu'en notre jugement forment les conjectures:
    Tu suffis pour apprendre  la postrit
    Combien la vraisemblance a peu de vrit.
    Jamais jusqu' ce jour la raison en droute
    N'a conu tant d'erreur avec si peu de doute[1185];           1470
    Jamais, par des soupons si faux et si pressants,
    On n'a jusqu' ce jour convaincu d'innocents.
    J'en suis honteux, Clitandre, et mon me confuse
    De trop de promptitude en soi-mme s'accuse.
    Un roi doit se donner, quand il est irrit,                   1475
    Ou plus de retenue, ou moins d'autorit.
    Perds-en le souvenir, et pour moi, je te jure
    Qu' force de bienfaits j'en rpare l'injure.

    CLITANDRE.

    Que Votre Majest, Sire, n'estime pas
    Qu'il faille m'attirer par de nouveaux appas.                 1480
    L'honneur de vous servir m'apporte assez de gloire,
    Et je perdrois le mien, si quelqu'un pouvoit croire
    Que mon devoir pencht au refroidissement,
    Sans le flatteur espoir d'un agrandissement.
    Vous n'avez exerc qu'une juste colre:                       1485
    On est trop criminel quand on peut vous dplaire[1186],
    Et tout charg de fers, ma plus forte douleur
    Ne s'en osa jamais prendre qu' mon malheur.

    FLORIDAN.

    Seigneur, moi qui connois le fond de son courage[1187],
    Et qui n'ai jamais vu de fard en son langage,                 1490
    Je tiendrois  bonheur que Votre Majest
    M'acceptt pour garant de sa fidlit.

    ALCANDRE.

    Ne nous arrtons plus sur la reconnoissance
    Et de mon injustice, et de son innocence:
    Passons aux criminels. Toi dont la trahison                   1495
    A fait si lourdement trbucher ma raison[1188],
    Approche, sclrat. Un homme de courage
    Se met avec honneur en un tel quipage[1189]?
    Attaque, le plus fort, un rival plus heureux?
    Et prsumant encor cet exploit dangereux,                     1500
    A force de prsents et d'infmes pratiques,
    D'un autre cavalier corrompt les domestiques?
    Prend d'un autre le nom, et contrefait son seing,
    Afin qu'excutant son perfide dessein,
    Sur un homme innocent tombent les conjectures?                1505
    Parle, parle, confesse, et prviens les tortures.

    PYMANTE.

    Sire, coutez-en donc la pure vrit.
      Votre seule faveur a fait ma lchet,
    Vous dis-je, et cet objet dont l'amour me transporte[1190].
    L'honneur doit pouvoir tout sur les gens de ma sorte;         1510
    Mais recherchant la mort de qui vous est si cher[1191],
    Pour en avoir le fruit il me falloit cacher:
    Reconnu pour l'auteur d'une telle surprise,
    Le moyen d'approcher de vous ou de Dorise?

    ALCANDRE.

    Tu dois aller plus outre, et m'imputer encor[1192]            1515
    L'attentat sur mon fils comme sur Rosidor;
    Car je ne touche point  Dorise outrage;
    Chacun, en te voyant, la voit assez venge,
    Et coupable elle-mme, elle a bien mrit
    L'affront qu'elle a reu de ta tmrit.                      1520

    PYMANTE.

    Un crime attire l'autre, et de peur d'un supplice,
    On tche, en touffant ce qu'on en voit d'indice,
    De parotre innocent  force de forfaits.
    Je ne suis criminel sinon manque d'effets,
    Et sans l'pre rigueur du sort qui me tourmente,              1525
    Vous pleureriez le Prince et souffririez Pymante.
    Mais que tardez-vous plus? j'ai tout dit: punissez.

    ALCANDRE.

    Est-ce l le regret de tes crimes passs?
    Otez-le-moi d'ici: je ne puis voir sans honte
    Que de tant de forfaits il tient si peu de conte[1193].       1530
    Dites  mon conseil que, pour le chtiment,
    J'en laisse  ses avis le libre jugement;
    Mais qu'aprs son arrt je saurai reconnotre
    L'amour que vers son prince il aura fait parotre.
      Viens , toi, maintenant, monstre de cruaut[1194],        1535
    Qui joins l'assassinat  la dloyaut[1195],
    Dtestable Alecton, que la Reine due
    Avoit nagure au rang de ses filles reue!
    Quel barbare, ou plutt quelle peste d'enfer
    Se rendit ton complice et te donna ce fer[1196]?              1540

    DORISE.

    L'autre jour, dans ce bois trouv par aventure[1197],
    Sire, il donna sujet  toute l'imposture;
    Mille jaloux serpents qui me rongeoient le sein
    Sur cette occasion formrent mon dessein:
    Je le cachai ds lors.

    FLORIDAN.

                          Il est tout manifeste                   1545
    Que ce fer n'est enfin qu'un misrable reste[1198]
    Du malheureux duel o le triste Arimant
    Laissa son corps sans me et Daphn sans amant.
    Mais quant  son forfait, un ver de jalousie
    Jette souvent notre me en telle frnsie,                    1550
    Que la raison, qu'aveugle un plein emportement[1199],
    Laisse notre conduite  son drglement;
    Lors tout ce qu'il produit mrite qu'on l'excuse.

    ALCANDRE.

    De si foibles raisons mon esprit ne s'abuse.

    FLORIDAN.

    Seigneur, quoi qu'il en soit, un fils qu'elle vous rend[1200] 1555
    Sous votre bon plaisir sa dfense entreprend:
    Innocente ou coupable, elle assura ma vie.

    ALCANDRE.

    Ma justice en ce cas la donne  ton envie;
    Ta prire obtient mme avant que demander
    Ce qu'aucune raison ne pouvoit t'accorder.                    1560
    Le pardon t'est acquis, relve-toi, Dorise,
    Et va dire partout, en libert remise,
    Que le Prince aujourd'hui te prserve  la fois
    Des fureurs de Pymante et des rigueurs des lois.

    DORISE.

    Aprs une bont tellement excessive,                          1565
    Puisque votre clmence ordonne que je vive,
    Permettez dsormais, Sire, que mes desseins
    Prennent des mouvements plus rgls et plus sains:
    Souffrez que pour pleurer mes actions brutales,
    Je fasse ma retraite avecque les Vestales,                    1570
    Et qu'une criminelle indigne d'tre au jour[1201]
    Se puisse renfermer en leur sacr sjour.

    FLORIDAN.

    Te bannir de la cour aprs m'tre oblige,
    Ce seroit trop montrer ma faveur nglige.

    DORISE.

    N'arrtez point au monde un objet odieux[1202],               1575
    De qui chacun d'horreur dtourneroit les yeux.

    FLORIDAN.

    Fusses-tu mille fois encor plus mprisable,
    Ma faveur te va rendre assez considrable
    Pour t'acqurir ici mille inclinations[1203].
    Outre l'attrait puissant de tes perfections,                  1580
    Mon respect  l'amour tout le monde convie
    Vers celle  qui je dois et qui me doit la vie.
    Fais-le voir, cher Clitandre, et tourne ton desir[1204]
    Du ct que ton prince a voulu te choisir:
    Runis mes faveurs t'unissant  Dorise.                       1585

    CLITANDRE.

    Mais par cette union mon esprit se divise,
    Puisqu'il faut que je donne aux devoirs d'un poux
    La moiti des pensers qui ne sont dus qu' vous.

    FLORIDAN.

    Ce partage m'oblige, et je tiens tes penses
    Vers un si beau sujet d'autant mieux adresses,               1590
    Que je lui veux cder ce qui m'en appartient.

    ALCANDRE.

    Taisez-vous, j'aperois notre bless qui vient.


SCNE V.

ALCANDRE, FLORIDAN, CLON[1205], CLITANDRE, ROSIDOR, CALISTE, DORISE.

    ALCANDRE.

    Au comble de tes voeux, sr de ton mariage,
    N'es-tu point satisfait? que veux-tu davantage?

    ROSIDOR.

    L'apprendre de vous, Sire, et pour remercments               1595
    Nous offrir l'un et l'autre  vos commandements[1206].

    ALCANDRE.

    Si mon commandement peut sur toi quelque chose,
    Et si ma volont de la tienne dispose,
    Embrasse un cavalier indigne des liens
    O l'a mis aujourd'hui la trahison des siens.                 1600
    Le Prince heureusement l'a sauv du supplice,
    Et ces deux[1207] que ton bras drobe  ma justice,
    Corrompus par Pymante, avoient jur ta mort.
    Le suborneur depuis n'a pas eu meilleur sort,
    Et ce tratre,  prsent tomb sous ma puissance,             1605
    Clitandre, fait trop voir quelle est son innocence.

    ROSIDOR[1208].

    Sire, vous le savez, le coeur me l'avoit dit,
    Et si peu que j'avois prs de vous de crdit[1209],
    Je l'employai ds lors contre votre colre.

(A Clitandre[1210].)

    En moi dornavant faites tat d'un frre.                     1610

    CLITANDRE,  Rosidor[1211].

    En moi, d'un serviteur dont l'amour perdu
    Ne vous conteste plus un prix qui vous est d[1212].

    DORISE,  Caliste.

    Si le pardon du Roi me peut donner le vtre,
    Si mon crime....

    CALISTE[1213].

                 Ah! ma soeur, tu me prends pour une autre[1214],
    Si tu crois que je puisse encor m'en souvenir[1215].          1615

    ALCANDRE.

    Tu ne veux plus songer qu' ce jour  venir
    O Rosidor guri termine un hymne[1216].
      Clitandre, en attendant cette heureuse journe,
    Tchera d'allumer en son me des feux
    Pour celle que mon fils desire, et que je veux;               1620
    A qui, pour rparer sa faute criminelle,
    Je dfends dsormais de se montrer cruelle;
    Et nous verrons alors cueillir en mme jour[1217]
    A deux couples d'amants les fruits de leur amour.


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.

  [1157] _Var. Il parle au prvt._ (1663, en marge.)

  [1158] _Var._ Allez toujours au Roi dire qu'une innocence. (1632)
         _Var._ Allez devant au Roi dire qu'une innocence. (1644-57)

  [1159] _Var._ Cher ami, que je tiens comme un autre moi-mme.
  (1632-57)

  [1160] _Var._ Vous m'avez, autant vaut, retir des enfers. (1632-57)

  [1161] _Var._ C'est  quoi dsormais je veux songer le moins.
  (1632-60)

  [1162] _Var._ Ait son ardeur vers vous si souvent relch,
         Si souvent pour le sien quitt votre service. (1632-57)

  [1163] _Var._ Je devine  peu prs le fond de ton courage.
  (1632-57)

  [1164] _Var._ Vu que sans cette amour la fourbe mal conue.
  (1632-60)

  [1165] _Var._ Se cherchent des objets un peu moins rigoureux.
  (1632-57)

  [1166] En marge, dans l'dition de 1632: _Clon entre._

  [1167] _Var._ Grce aux Dieux, acquitts de la charge commise.
  (1632-57)

  [1168] _Var._ Et je viens, Monseigneur, prendre un ordre nouveau.
  (1632-57)

  [1169] En marge, dans l'dition de 1632: _Clon s'en va._

  [1170] _Var._ ROSIDOR, _dans son lit_. (1632-57)--_Il est sur son
  lit._ (1663, en marge.)

  [1171] _Var._ [Si le sort d'un rival ne me l'avoit appris.]
         Les flammes de Caliste  mes flammes rpondent,
         Je ne fais point de voeux que les siens ne secondent;
         Il n'est point de souhaits qui ne m'en soient permis,
         Ni de contentements qui ne m'en soient promis.
         Clitandre, qui jamais n'attira que sa haine,
         Ne peut plus m'opposer le Prince, ni la Reine;
         Si mon heur de sa part avoit quelque dfaut,
         Avec sa tte on va l'ter sur l'chafaud.
         [Je te plains toutefois, Clitandre, et la colre.] (1632-57)

  [1172] _Var._ Tes desseins du succs toient assez punis.
  (1632-57)

  [1173] _Var._ Vu qu'il n'est pas  croire, aprs ce lche tour.
  (1632-57)

  [1174] _Var._ Mais hlas! mes penses (_sic_) qui vous veut diviser?
  (1657)

  [1175] _Var._ Mais il leur faut depuis des objets plus solides.
  (1632-57)

  [1176] Voyez au _Complment des variantes_, p. 367.

  [1177] Il y a _tout autre_, au masculin, dans toutes les ditions
  qui ont ce texte. Voyez ci-dessus, p. 228, note [759-a}.

  [1178] _Var._ Espre, mais hsite; hsite, mais aspire. (1660 et 63)
         _Var._ Doute dans ton espoir; hsite, mais aspire. (1664)

  [1179] _Var._ Que sans plus diffrer je m'en aille en personne
         Remercier le Roi du bonheur qu'il nous donne. (1632-57)

  [1180] _Var._ Une heure hors du lit ne te pt beaucoup nuire.
  (1632-57)

  [1181] _Var._ Que tes humbles devoirs manquassent vers ton roi.
         ROS. Mes blessures n'ont pas, en leurs foibles atteintes,
         [Sur quoi ton amiti puisse fonder ses craintes.]
         CAL. Reprends donc tes habits. ROS. Ne sors pas de ce lieu.
         CAL. Je rentre incontinent. ROS. Adieu donc, sans adieu.
  (1632-57)

  [1182] _Var._ Que souvent notre esprit, tromp de l'apparence.
  (1632)

  [1183] L'exemplaire de l'dition de 1632 qui appartient  la
  Bibliothque impriale porte ici _mes raisonnements_; deux autres,
  que nous avons pu comparer, donnent _nos_ raisonnements, comme
  notre texte.

  [1184] L'dition de 1682, au lieu de _se fie_, qui est dans toutes
  les autres, donne _se fier_. C'est videmment une faute.

  [1185] _Var._ N'a conu tant d'erreur avecque moins de doute.
  (1632-57)

  [1186] _Var._ On est trop criminel quand on vous peut dplaire.
  (1632-57)

  [1187] _Var._ Monsieur, moi qui connois le fond de son courage.
  (1632-57)

  [1188] _Var._ A fait si lourdement chopper notre raison. (1632-57)

  [1189] _Var._ Se met souvent, non pas? en un tel quipage.
  (1632-57)

  [1190] _Var._ Vous, dis-je, et cet objet dont l'amour me consomme.
         Je sais ce que l'honneur vouloit d'un gentilhomme;
         Mais recherchant la mort d'un qui nous[1190-a] est si cher,
         Pour en avoir les fruits il me falloit cacher. (1632)

    [1190-a] C'est videmment _vous_ qu'il faut lire.

  [1191] _Var._ Mais recherchant la mort d'un qui vous est si cher.
  (1644-57)

  [1192] _Var._ Va plus outre, impudent, pousse, et m'impute encor.
  (1632-57)

  [1193] Voyez plus haut, p. 150, la note [759] relative  la variante
  du vers 134 de _Mlite_.

  [1194] En marge, dans l'dition de 1632: _Pymante sort, et le Roi
  fait approcher Dorise._

  [1195] _Var._ Qui veux joindre le meurtre  la dloyaut.
  (1632-64)

  [1196] _Var._ Se rendit ton complice et te bailla ce fer?
  (1632-57)

  [1197] _Var._ L'autre jour, dans ces bois trouv par aventure.
  (1632-64)

  [1198] _Var._ Que ce fer n'est sinon un misrable reste
         Du malheureux duel o le pauvre Arimant. (1632-57)

  [1199] _Var._ Que la raison, tombe en un aveuglement. (1632-57)

  [1200] _Var._ Monsieur, quoi qu'il en soit, un fils qu'elle vous rend.
  (1632-57)

  [1201] _Var._ Et qu'ainsi je renferme en leur sacr sjour
         Une qui ne dt pas seulement voir le jour. (1632-57)

    [1202] _Var._ N'arrtez point au monde un sujet odieux. (1632-57)

    [1203] _Var._ Pour te faire l'objet de mille affections. (1632-57)

    [1204] _Var._ Fais-le voir, mon Clitandre, et tourne ton desir.
    (1632-57)

  [1205] Dans l'dition de 1632, LE PRINCE (_Floridan_) et CLON ne
  figurent point parmi les acteurs de cette scne.

  [1206] _Var._ Offrir encor ma vie  vos commandements. (1632-57)

  [1207] Lycaste et Gronte. Voyez la scne IX du Ier acte.

  [1208] _Var._ ROSIDOR, _au Roi_. (1648)

  [1209] _Var._ Et si peu que j'avois envers vous de crdit.
  (1632-64)

  [1210] Les mots _ Clitandre_ manquent dans les ditions de 1632,
  44 et 52-60.

  [1211] _Var._ CLITANDRE, _embrassant Rosidor_. (1644-60)--En
  marge, dans l'dition de 1632: _Il embrasse Clitandre_; mais ce
  nom est l par erreur pour _Rosidor_.

  [1212] _Var._ Ne vous querelle plus un prix qui vous est d.
  (1632-57)

  [1213] _Var._ CALISTE, _en l'embrassant_. (1632-60)

  [1214] _Var._        Ah! ma soeur, tu me prends pour un autre[1214-a].
  (1632-60)

    [1214-a] Voyez ci-dessus, p. 228, la variante du vers 1425 de
    _Mlite_, et la note [759-a] qui s'y rapporte.

  [1215] _Var._ Si tu crois que je veuille encor m'en souvenir.
  (1632)

  [1216] _Var._ Que Rosidor guri termine un hymne. (1632-60)

  [1217] _Var._ Ainsi nous verrons lors cueillir en mme jour.
  (1632-57)




COMPLMENT DES VARIANTES.

   956 [De gne qui te puisse  mon gr tourmenter.]
       Sus d'ongles et de dents! PYM. Et que voulez-vous faire?
       Dorise, arrtez-vous. DOR. Je me veux satisfaire[1218],
       Te dchirant le coeur[1219]. PYM. Vouloir ainsi ma mort!
       Il faudroit paravant que j'en fusse d'accord,
       Et que ma patience aidt votre foiblesse.
       Que d'heur! je tiens ici captive ma matresse.
       (_Il lui prend les mains et les lui baise._)[1220]
       Elle reoit mes lois, et je puis disposer
       De ses mains qu' mon aise on me laisse baiser.
       DOR. Cieux cruels! ainsi donc votre injustice avoue
       Qu'un perfide plus fort de ma fureur se joue,
       Et contre ce brigand votre inique rigueur
       Me donne un tel courage, et si peu de vigueur.
       Ah sort injurieux! maudite destine!
       Malheurs trop redoubls! dtestable journe!
       PYM. Enfin vos cris aigus nous pourroient dceler:
       Voici tout proche un lieu plus commode  parler;
       Belle Dorise, entrons dedans cette caverne,
       Qu'un peu plus  loisir Pymante vous gouverne.
       DOR. Que plutt ce moment puisse achever mes jours!
       PYMANTE. (_Il l'enlve dans la caverne._)[1221]
       Non, non, il faut venir. DOR. A la force, au secours!

  [1218]       Je veux me satisfaire. (1652-57)

  [1219] Te dchirer le coeur. (1644-57)

  [1220] _Lui prenant les mains._ (1652-57)

  [1221] PYMANTE, _l'enlevant dans la caverne_. (1644-57)


SCNE VI[1222].

LYSARQUE, CLON.

       LYS. Je t'ai dit en deux mots ce qu'on fera du tratre,
       Et c'est comme le Roi l'a promis  mon matre,
       Dont il prend l'intrt extrmement  coeur.
       CLON. Tu me viens de conter des excs de rigueur.
       Bien que ce cavalier soit atteint de ce crime,
       On dt considrer que le Prince l'estime[1223].
       LYS. Et c'est ce qui le perd: de peur de son retour,
       On hte le supplice avant la fin du jour;
       Le Roi, qui ne pourroit refuser sa requte,
       Lui veut  son desu[1224] faire couper la tte.
       De vrai, tout le conseil, d'un sentiment plus doux,
       Essayant d'adoucir l'aigreur de son courroux,
       Vu ce tiers chapp, lui propose d'attendre
       Que le pendard repris ait convaincu Clitandre[1225];
       Mais il ne reoit point d'autre avis que le sien.
       CLON. L'accus cependant coupable ne dit rien?
       LYS. En vain le malheureux proteste d'innocence,
       Le Roi dans sa colre use de sa puissance,
       Et l'on n'a su gagner qu'avec un grand effort
       Quatre heures qu'il lui donne  songer  la mort.
       C'est dont je vais porter la nouvelle  mon matre.
       CLON. S'il n'est content, au moins il a sujet de l'tre.
       Mais dis-moi si ses coups le mettent en danger.
       LYS. Il ne s'en trouve aucun qui ne soit fort lger;
       Un seul du genou droit offense la jointure,
       Dont il faut que le lit facilite la cure;
       Le reste ne l'oblige  garder la maison,
       Et quelque charpe au bras en feroit la raison.
       Adieu, fais, je te prie, tat de mon service,
       Et crois qu'il n'est pour toi chose que je ne fisse.
       CLON. Et moi pareillement je suis ton serviteur.

(_Il est seul._)[1226]

       Me voil de sa mort le vritable auteur:
       Sur mes premiers soupons le Roi mis en cervelle
       Devint proccup d'une haine mortelle,
       Et depuis, sous l'appas d'un mandement cach,
       Je l'ai d'entre les bras de son prince arrach.
       Que sera-ce de moi s'il en a connoissance?
       Rien ne me garantit qu'une ternelle absence;
       Aprs qu'il l'aura su, me montrer  la cour,
       C'est m'offrir librement  la perte du jour.
       Faisons mieux toutefois: avant que l'heure passe,
       Allons encor un coup le trouver  la chasse,
       Et s'il ne peut venir  temps pour le sauver[1227],
       Par une prompte fuite il faudra s'esquiver. (1632-57)

  [1222] SCNE IV. (1632)

  [1223] Ne se souvient-on point que le prince l'estime?
         LYS. C'est l ce qui le perd: de peur de son retour.
  (1644-57)

  [1224] _A son desu._  son insu. Voyez plus haut, p. 180, note [598].

  [1225] Que l'assassin repris ait convaincu Clitandre. (1644-57)

  [1226] Une nouvelle scne (SCNE VII) commence aprs ce vers dans
  les ditions de 1644-57.--Les mots: _Il est seul_, y manquent.

  [1227] Et s'il ne vient  temps pour rabattre les coups,
         Par une prompte fuite vitons son courroux. (1644-57)

  1384 Ainsi nos feux secrets n'avoient point de jaloux,
       Tant que leur sainte ardeur, plus forte devenue,
       Voulut un peu de mal  tant de retenue.
       Lors on nous vit quitter ces ridicules soins,
       Et nos petits larcins souffrirent les tmoins.
       Si je voulois baiser ou tes yeux ou ta bouche,
       Tu savois dextrement faire un peu la farouche,
       Et me laissant toujours de quoi me prvaloir,
       Montrer galement le craindre et le vouloir.
       Depuis avec le temps l'amour s'est fait le matre;
       Sans aucune contrainte il a voulu parotre:
       Si bien que plus nos coeurs perdoient de libert,
       Et plus on en voyoit en notre privaut.
       Ainsi dornavant, aprs la foi donne,
       Nous ne respirons plus qu'un heureux hymne,
       Et, ne touchant encor ses droits que du penser,
       Nos feux  tout le reste osent se dispenser;
       Hors ce point, tout est libre  l'ardeur qui nous presse[1228].

  [1228] En marge, dans l'dition de 1632: CALISTE _entre et
  s'assied sur son lit_.

SCNE III.

CALISTE, ROSIDOR[1229].

       CAL. Que diras-tu, mon coeur, de voir que ta matresse
       Te vient effrontment trouver jusques au lit?
       ROS. Que dirai-je, sinon que pour un tel dlit,
       On ne m'chappe  moins de trois baisers d'amende?
       CAL. La gentille faon d'en faire la demande!
       ROS. Mon regret, dans ce lit qu'on m'oblige  garder,
       C'est de ne pouvoir plus prendre sans demander:
       Autrement, mon souci, tu sais comme j'en use.
       CAL. En effet, il est vrai, de peur qu'on te refuse,
       Sans rien dire souvent et par force tu prends.
       ROS. Ce que, force ou non, de bon coeur tu me rends.
       CAL. Tout beau: si quelquefois je souffre et je pardonne
       Le trop de libert que ta flamme se donne,
       C'est sous condition de n'y plus revenir.
       ROS. Si tu me rencontrois d'humeur  la tenir,
       Tu chercherois bientt moyen de t'en ddire.
       Ton sexe, qui dfend ce que plus il desire,
       Voit fort  contre-coeur.... CAL. Qu'on lui dsobit,
       Et que notre foiblesse au plus fort le trahit.
       ROS. Ne dissimulons point: est-il quelque avantage
       Qu'avec nous au baiser ton sexe ne partage?
       CAL. Vos importunits le font assez juger.
       ROS. Nous ne nous en servons que pour vous obliger:
       C'est par o notre ardeur supple  votre honte;
       Mais l'un et l'autre y trouve galement son conte,
       Et toutes vous dussiez prendre en un jeu si doux,
       Comme mme plaisir, mme intrt que nous.
       CAL. Ne pouvant le gagner contre toi de paroles,
       J'opposerai l'effet  tes raisons frivoles,
       Et saurai dsormais si bien te refuser,
       Que tu verras le got que je prends  baiser:
       Aussi bien ton orgueil en devient trop extrme.
       ROS. Simple, pour le punir, tu te punis toi-mme:
       Ce dessein mal conu te venge  tes dpens.
       Dj n'est-il pas vrai, mon heur, tu t'en repens?
       Et dj la rigueur d'une telle contrainte
       Dans tes yeux languissants met une douce plainte;
       L'amour par tes regards murmure de ce tort,
       Et semble m'avouer d'un agrable effort.
       CAL. Quoi qu'il en soit, Caliste au moins t'en dsavoue.
       ROS. Ce vermillon nouveau qui colore ta joue
       M'invite expressment  me licencier.
       CAL. Voil le vrai chemin de te disgracier.
       ROS. Ces refus attrayants ne font que des remises.
       CAL. Lorsque tu te verras ces privauts permises,
       Tu pourras t'assurer que nos contentements
       Ne redouteront plus aucuns empchements.
       ROS. Vienne cet heureux jour! mais jusque-l, mauvaise,
       N'avoir point de baisers  rafrachir ma braise!
       Dussai-je tre impudent autant comme importun[1230],
       A tel prix que ce soit, sache qu'il m'en faut un[1231].
       Dgote, ainsi donc ta menace s'exerce?
       CAL. Aussi n'est-il plus rien, mon coeur, qui nous traverse,
       Aussi n'est-il plus rien qui s'oppose  nos voeux:
       La Reine, qui toujours fut contraire  nos feux,
       Soit du piteux rcit de nos hasards touche,
       Soit de trop de faveur vers un tratre fche,
       A la fin s'accommode aux volonts du Roi,
       [Qui d'un heureux hymen rcompense ta foi.]
       ROS. Qu'un hymen doive unir nos ardeurs mutuelles!
       Ah mon heur! pour le port de si bonnes nouvelles,
       C'est trop peu d'un baiser. CAL. Et pour moi c'est assez.
       ROS. Ils n'en sont que plus doux tant un peu forcs.
       Je ne m'tonne plus de te voir si prive,
       Te mettre sur mon lit aussitt qu'arrive:
       Tu prends possession dj de la moiti,
       Comme tant toute acquise  ta chaste amiti.
       Mais  quand ce beau jour qui nous doit tout permettre?
       CAL. Jusqu' ta gurison on l'a voulu remettre.
       ROS. Allons, allons, mon coeur, je suis dj guri.

  [1229] ROSIDOR, CALISTE. (1644-57)

  [1230] Dussai-je tre insolent autant comme importun. (1648)

  [1231] En marge, dans l'dition de 1632: _Il la baise sans
  rsistance._

      [CAL. Ce n'est pas pour un jour que je veux un mari.]
      Tout beau: j'aurois regret, ta sant hasarde,
      Si tu m'allois quitter sitt que possde.
      Retiens un peu la bride  tes bouillants desirs,
      Et pour les mieux goter assure nos plaisirs.
      ROS. Que le sort a pour moi de subtiles malices!
      Ce lit doit tre un jour le champ de mes dlices,
      Et recule lui seul ce qu'il doit terminer;
      Lui seul il m'interdit ce qu'il me doit donner.
      CAL. L'attente n'est pas longue, et son peu de dure....
      ROS. N'augmente que la soif de mon me altre.
      CAL. Cette soif s'teindra: ta prompte gurison
      Paravant qu'il soit peu t'en fera la raison.
      ROS. A ce compte, tu veux que je me persuade
      Qu'un corps puisse gurir dont le coeur est malade.
      CAL. N'use point avec moi de ce discours moqueur:
      On sait bien ce que c'est des blessures du coeur.
      Les tiennes, attendant l'heure que tu souhaites. (1632-57)


FIN DU COMPLMENT DES VARIANTES.




LA VEUVE

COMDIE

1633




NOTICE.


Le _Privilge_ de cette comdie est dat du 9 mars 1634, et suivant la
plupart des diteurs de Corneille, elle a t reprsente au
commencement de la mme anne.

Cela nous parat peu probable. En effet, voici comment Corneille
s'exprime dans sa _Ddicace_: Madame, le bon accueil qu'_autrefois_
cette Veuve a reu de vous l'oblige  vous en remercier. A la vrit,
l'on pourrait croire jusqu'ici qu'il est simplement question d'une
lecture, mais le pote ajoute: Elle espre que vous ne la
mconnotrez pas, pour tre dpouille de tous autres ornements que
les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la grce
de la reprsentation la mettoit en son jour. Enfin, parmi les
nombreux hommages potiques qui prcdent la pice, un sonnet: _A la
Veuve de Monsieur Corneille_, commence ainsi:

    Clarice, un temps si long sans te montrer au jour
    M'a fait apprhender que le deuil du veuvage
    Ayant terni l'clat des traits de ton visage,
    T'empcht d'tablir parmi nous ton sjour;

ce qui veut dire, en langage vulgaire, que l'impression de cette pice
s'est fait beaucoup attendre.

Il semble donc prudent de se ranger  l'opinion des frres Parfait,
qui, dans leur _Histoire du thtre franois_ (tome V, p. 43), placent
l'ouvrage  l'anne 1633.

L'dition originale a pour titre:

LA VEFVE OU LE TRAISTRE TRAHY, COMEDIE, _ Paris, chez Franois
Targa_.... M.DC.XXXIV. _Auec priuilege du Roy._ Le second titre (_ou
le Tratre trahi_) a t supprim  partir de 1644.

Le volume, de format in-8{o}, se compose de 20 feuillets non chiffrs
et de 144 pages. On lit au bas du privilge: Acheu d'imprimer le
treisiesme iour de Mars mil six cens trente-quatre.


PTRE.

A MADAME DE LA MAISONFORT[1232].

MADAME,

Le bon accueil qu'autrefois cette Veuve a reu de vous l'oblige 
vous en remercier, et l'enhardit  vous demander la faveur de votre
protection. tant expose aux coups de l'envie et de la mdisance,
elle n'en peut trouver de plus assure que celle d'une personne sur
qui ces deux monstres n'ont jamais eu de prise. Elle espre que vous
ne la mconnotrez pas, pour tre dpouille de tous autres ornements
que les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la
grce de la reprsentation la mettoit en son jour[1233]. Pourvu
qu'elle vous puisse divertir encore une heure, elle est trop contente,
et se bannira sans regret du thtre pour avoir une place dans votre
cabinet. Elle est honteuse de vous ressembler si peu, et a de grands
sujets d'apprhender qu'on ne l'accuse de peu de jugement de se
prsenter devant vous, dont les perfections la feront parotre
d'autant plus imparfaite; mais quand elle considre qu'elles sont en
un si haut point, qu'on n'en peut avoir de lgres teintures sans des
privilges tous particuliers du ciel, elle se rassure entirement, et
n'ose plus craindre qu'il se rencontre des esprits assez injustes pour
lui imputer  dfaut le manque des choses qui sont au-dessus des
forces de la nature: en effet, MADAME, quelque difficult que vous
fassiez de croire aux miracles, il faut que vous en reconnoissiez en
vous-mme, ou que vous ne vous connoissiez pas, puisqu'il est tout
vrai que des vertus et des qualits si peu communes que les vtres ne
sauroient avoir d'autre nom. Ce n'est pas mon dessein d'en faire ici
les loges: outre qu'il seroit superflu de particulariser ce que tout
le monde sait, la bassesse de mon discours profaneroit des choses si
releves. Ma plume est trop foible pour entreprendre de voler si haut:
c'est assez pour elle de vous rendre mes devoirs, et de vous
protester, avec plus de vrit que d'loquence, que je serai toute ma
vie,

    MADAME,

    Votre trs-humble et trs-obissant
    serviteur,

    CORNEILLE.

  [1232] Cette ddicace a t rimprime dans les ditions de
  1644-1657. Au moment o Corneille l'crivait, lisabeth d'Estampes
  tait veuve de Louis de la Chtre, baron de la Maisonfort,
  marchal de France, mort en octobre 1630; mais ce n'tait pas une
  jeune veuve comme l'hrone de notre pote: elle avait
  cinquante-deux ans. Elle mourut  Coubert en Brie, le 14 septembre
  1654, ge de soixante-douze ans.

  [1233] VAR. (dit. de 1644-1657): les grces de la reprsentation
  la mettoient en son jour.


AU LECTEUR[1234]

Si tu n'es homme  te contenter de la navet du style et de la
subtilit de l'intrique, je ne t'invite point  la lecture de cette
pice: son ornement n'est pas dans l'clat des vers. C'est une belle
chose que de les faire puissants et majestueux: cette pompe ravit
d'ordinaire les esprits, et pour le moins les blouit; mais il faut
que les sujets en fassent natre les occasions: autrement c'est en
faire parade mal  propos, et pour gagner le nom de pote, perdre
celui de judicieux. La comdie n'est qu'un portrait de nos actions et
de nos discours, et la perfection des portraits consiste en la
ressemblance. Sur cette maxime je tche de ne mettre en la bouche de
mes acteurs que ce que diroient vraisemblablement en leur place ceux
qu'ils reprsentent, et de les faire discourir en honntes gens, et
non pas en auteurs. Ce n'est qu'aux ouvrages o le pote parle qu'il
faut parler en pote: Plaute n'a pas crit comme Virgile, et ne laisse
pas d'avoir bien crit. Ici donc tu ne trouveras en beaucoup
d'endroits qu'une prose rime, peu de scnes toutefois sans quelque
raisonnement assez vritable, et partout une conduite assez
industrieuse. Tu y reconnotras trois sortes d'amours aussi
extraordinaires au thtre qu'ordinaires dans le monde: celle de
Philiste et Clarice, d'Alcidon et Doris, et celle de la mme Doris
avec Florange, qui ne parot point. Le plus beau de leurs entretiens
est en quivoques, et en propositions dont ils te laissent les
consquences  tirer. Si tu en pntres bien le sens, l'artifice ne
t'en dplaira point. Pour l'ordre de la pice, je ne l'ai mis ni dans
la svrit des rgles, ni dans la libert qui n'est que trop
ordinaire sur le thtre franois: l'une est trop rarement capable de
beaux effets, et on les trouve  trop bon march dans l'autre, qui
prend quelquefois tout un sicle pour la dure de son action, et toute
la terre habitable pour le lieu de sa scne. Cela sent un peu trop son
abandon, messant  toute sorte de pome, et particulirement aux
dramatiques, qui ont toujours t les plus rgls. J'ai donc cherch
quelque milieu pour la rgle du temps, et me suis persuad que la
comdie tant dispose en cinq actes, cinq jours conscutifs n'y
seroient point mal employs. Ce n'est pas que je mprise l'antiquit;
mais comme on pouse malaisment des beauts si vieilles, j'ai cru lui
rendre assez de respect de lui partager mes ouvrages; et de six pices
de thtre qui me sont chappes[1235], en ayant rduit trois dans la
contrainte qu'elle nous a prescrite, je n'ai point fait de conscience
d'allonger un peu les vingt et quatre heures aux trois autres. Pour
l'unit de lieu et d'action, ce sont deux rgles que j'observe
inviolablement; mais j'interprte la dernire  ma mode: et la
premire, tantt je la resserre  la seule grandeur du thtre, et
tantt je l'tends jusqu' toute une ville, comme en cette pice. Je
l'ai pousse dans le _Clitandre_ jusques aux lieux o l'on peut aller
dans les vingt et quatre heures; mais bien que j'en pusse trouver de
bons garants et de grands exemples dans les vieux et nouveaux sicles,
j'estime qu'il n'est que meilleur de se passer de leur imitation en ce
point. Quelque jour je m'expliquerai davantage sur ces matires[1236];
mais il faut attendre l'occasion d'un plus grand volume: cette prface
n'est dj que trop longue pour une comdie.

  [1234] Cet avis Au lecteur, et les hommages potiques adresss 
  Corneille, au sujet de sa comdie de _la Veuve_, par divers potes
  contemporains, ne se trouvent, ainsi que l'Argument, que dans
  l'dition de 1634.

  [1235] Corneille a ici en vue, outre _la Veuve_, _Mlite_ et
  _Clitandre_, dj imprims, _la Galerie du Palais_ et _la
  Suivante_, qui furent joues dans le courant de l'anne 1634, et
  _la Place Royale_, qui ne fut reprsente qu'au commencement de
  1635. Ce passage nous apprend que Corneille avait termin ces
  trois dernires pices avant le 13 mars 1634, date de _l'achev
  d'imprimer_ de _la Veuve_.

  [1236] Voyez ci-dessus, p. 117.


HOMMAGES

ADRESSS A CORNEILLE, AU SUJET DE _LA VEUVE_, PAR DIVERS POTES
CONTEMPORAINS.


POUR _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE.

    AUX DAMES.

    Le soleil est lev, retirez-vous, toiles;
    Remarquez son clat  travers de ses voiles;
    Petits feux de la nuit qui luisez en ces lieux,
    Souffrez le mme affront que les autres[1237] des cieux.
    Orgueilleuses beauts que tout le monde estime,
    Qui prenez un pouvoir qui n'est pas lgitime,
    Clarice vient au jour; votre lustre s'teint;
    Il faut cder la place  celui de son teint,
    Et voir dedans ces vers une double merveille:
    La beaut de la Veuve, et l'esprit de Corneille.

    DE SCUDRY[1238]

  [1237] Ainsi dans l'dition de 1634, qui seule, comme nous l'avons
  dit, renferme ces hommages potiques. Serait-ce une faute, et
  faut-il lire les _astres_?

  [1238] Georges de Scudry, n au Havre vers 1601. Aprs avoir
  servi quelque temps dans le rgiment des gardes (voyez p. 129), il
  s'adonna entirement  la littrature et  la posie. L'hommage
  qu'il rend ici  Corneille n'est que le remercment d  une
  politesse du mme genre. En effet, en 1631, lors de la publication
  de _Ligdamon_, notre pote lui avait adress un quatrain, signal
  dans ces derniers temps par M. Triotel, et qui sera plac pour la
  premire fois dans la prsente dition, parmi les posies diverses
  de Corneille. On trouvera dans notre _Notice_ sur _le Cid_ le
  rcit des diffrends que le succs de cet ouvrage fit natre entre
  les deux amis. Scudry mourut en 1667.


A MONSIEUR CORNEILLE, POTE COMIQUE, SUR _SA VEUVE_.

    PIGRAMME.

    Rare crivain de notre France,
    Qui le premier des beaux esprits
    As fait revivre en tes crits
    L'esprit de Plaute et de Trence,
    Sans rien drober des douceurs
    De Mlite ni de ses soeurs,
    O Dieu! que ta Clarice est belle,
    Et que de veuves  Paris
    Souhaiteroient d'tre comme elle,
    Pour ne manquer pas de maris!

    MAIRET[1239].


  [1239] Jean Mairet, n  Besanon en 1604, mort en 1686, est au
  nombre des amis de Corneille dont l'affection ne sut pas rsister
  au succs du _Cid_; il est longuement question de lui dans la
  _Notice_ sur cet ouvrage.


A MONSIEUR CORNEILLE, SUR SA CLARICE.

    Corneille, que ta Veuve a des charmes puissants!
    Ses yeux remplis d'amour, ses discours innocents,
    Joints  sa majest plus divine qu'humaine,
    Paroissent au thtre avec tant de splendeur,
    Que Mlite, admirant cette belle germaine[1240],
    Confesse qu'elle doit l'hommage  sa grandeur.
    Mais ce n'est pas assez: sa parlante peinture
    A tant de ressemblance avecque la nature,
    Qu'en lisant tes crits l'on croit voir des amants
    Dont la mourante voix navement propose
    Ou l'extrme bonheur ou les rudes tourments
    Qui furent le sujet de leur mtamorphose.
    Fais-la donc imprimer, fais que sa dit
    Jour et nuit entretienne avecque privaut
    Ceux qui n'ont le moyen de la voir au thtre;
    Car si Mlite a plu pour ses divins appas,
    Tout le monde sera de Clarice idoltre,
    Qui jouit de beauts que Mlite n'a pas.

    GURENTE.

  [1240] _Germaine_, soeur.


MADRIGAL POUR LA COMDIE DE _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE.

A CLARICE.

         Clarice, la plus douce veine
         Qui sache le mtier des vers
         Donne un portrait  l'univers
         De tes beauts et de ta peine;
    Et les traits du pinceau qui te font admirer
    Te dpeignent au vif si constante et si belle,
    Que ce divin portrait, bien que tu sois mortelle,
    Demande des autels pour te faire adorer.

    I. G. A. E. P.


A MONSIEUR CORNEILLE.

LGIE.

    Pour te rendre justice autant que pour te plaire,
    Je veux parler, Corneille, et ne me puis plus taire.
    Juge de ton mrite,  qui rien n'est gal,
    Par la confession de ton propre rival.
    Pour un mme sujet, mme desir nous presse;
    Nous poursuivons tous deux une mme matresse
    La gloire, cet objet des belles volonts,
    Prside galement dessus nos liberts;
    Comme toi je la sers, et personne ne doute
    Des veilles et des soins que cette ardeur me cote.
    Mon espoir toutefois est dcru chaque jour
    Depuis que je t'ai vu prtendre  son amour.
    Je n'ai point le trsor de ces douces paroles
    Dont tu lui fais la cour et dont tu la cajoles;
    Je vois que ton esprit, unique de son art,
    A des navets plus belles que le fard,
    Que tes inventions ont des charmes tranges,
    Que leur moindre incident attire des louanges,
    Que par toute la France on parle de ton nom,
    Et qu'il n'est plus d'estime gale  ton renom.
    Depuis, ma Muse tremble et n'est plus si hardie;
    Une jalouse peur l'a longtemps refroidie,
    Et depuis, cher rival, je serois rebut
    De ce bruit spcieux dont Paris m'a flatt,
    Si cet ange mortel qui fait tant de miracles,
    Et dont tous les discours passent pour des oracles,
    Ce fameux cardinal, l'honneur de l'univers,
    N'aimoit ce que je fais et n'coutoit mes vers.
    Sa faveur m'a rendu mon humeur ordinaire;
    La gloire o je prtends est l'honneur de lui plaire,
    Et lui seul rveillant mon gnie endormi
    Est cause qu'il te reste un si foible ennemi.
    Mais la gloire n'est pas de ces chastes matresses
    Qui n'osent en deux lieux rpandre leurs caresses;
    Cet objet de nos voeux nous peut obliger tous,
    Et faire mille amants sans en faire un jaloux.
    Tel je te sais connotre et te rendre justice,
    Tel on me voit partout adorer ta Clarice.
    Aussi rien n'est gal  ses moindres attraits;
    Tout ce que j'ai produit cde  ses moindres traits;
    Toute veuve qu'elle est, de quoi que tu l'habilles,
    Elle ternit l'clat de nos plus belles filles.
    J'ai vu trembler Silvie, Amaranthe et Filis,
    Climne a chang, ses attraits sont plis[1241];
    Et tant d'autres beauts que l'on a tant vantes
    Sitt qu'elle a paru se sont pouvantes.
    Adieu; fais-nous souvent des enfants si parfaits,
    Et que ta bonne humeur ne se lasse jamais.

    DE ROTROU[1242].

  [1241] Ces noms sont ceux des hrones des pices de thtre qui
  avaient eu le plus de succs dans les annes prcdentes: _la
  Silvie_, tragi-comdie-pastorale de Mairet, fut reprsente en
  1621; _l'Amaranthe_, pastorale de Jean Ogier de Gombaud, en 1625;
  _la Filis de Scire_, comdie-pastorale du sieur Pichou, en 1630;
  enfin, en citant _la Climne_, Rotrou avoue sa propre dfaite,
  car ce titre est celui d'une comdie qu'il fit reprsenter en
  1625. (Voyez _Histoire du thtre franois_, tome IV, p. 352, 377
  et 500, et tome V, p. 7.)

  [1242] Jean Rotrou, n  Dreux en 1609, mort en 1650, est le seul
  auteur dramatique li avec Corneille que le succs du _Cid_ n'ait
  pas brouill avec lui.


A MONSIEUR CORNEILLE.

    De mille adorateurs Mlite est poursuivie;
    Ces autres belles soeurs le sont galement;
    Clarice, quoique veuve, a surmont l'envie
    Et fait de tout le monde un parti seulement.

    C. B.


A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_

PIGRAMME.

    Ta veuve s'est assez cache,
    Ne crains point de la mettre au jour;
    Tu sais bien qu'elle est recherche
    Par les mieux senss de la cour.
    Dj des plus grands de la France,
    Dont elle est l'heureuse esprance,
    Les coeurs lui sont assujettis,
    Et leur amour est une preuve
    Qu'une si glorieuse Veuve
    Ne peut manquer de bons partis.

    DU RYER, Parisien[1243].

  [1243] Pierre du Ryer, n en 1605, mort en 1658, a fait un grand
  nombre de traductions et dix-huit pices de thtre. Il a t
  secrtaire de Csar, duc de Vendme.


AU MME, PAR LE MME.

          Que pour louer ta belle Veuve
    Chacun de son esprit donne une riche preuve,
    Qu'on voye en cent faons ses mrites tracs:
          Pour moi, je pense dire assez
          Quand je dis de cette merveille
    Qu'elle est soeur de Mlite et fille de Corneille.


A MONSIEUR CORNEILLE.

          Belle Veuve adore,
          Tu n'es pas demeure
    Sans supports et sans gloire en la fleur de tes ans:
          Puisque ton cher Corneille
          A ta conduite veille,
    Tu ne peux redouter les traits des mdisants.

    BOIS-ROBERT[1244].

  [1244] Franois le Mtel, sieur de Boisrobert, abb et pote, n 
  Caen vers 1592, mort en 1662, fut le favori du cardinal de
  Richelieu, et un des cinq auteurs qu'il chargeait de la rdaction
  de ses pices. Voyez les _Notices_ sur _la Comdie des Tuileries_
  et sur _le Cid_.


A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_.

    Cette belle Clarice  qui l'on porte envie
    Peut-elle tre ta Veuve et que tu sois en vie?
    Quel accident trange  ton bonheur est joint?
    Si jamais un auteur a vcu par son livre,
    En dpit de l'envie elle te fera vivre,
    Elle sera ta Veuve et tu ne mourras point.

    D'OUVILLE[1245].

  [1245] Antoine le Mtel, sieur d'Ouville, frre de l'abb de
  Boisrobert, plus connu par ses contes que par ses oeuvres
  dramatiques, a crit neuf ou dix pices de thtre, que les frres
  Parfait placent entre 1637 et 1650. L'poque de sa naissance et
  celle de sa mort sont ignores. Voyez _Histoire du thtre
  franois_, tome V, p. 357.


A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_.

PIGRAMME.

          La Renomme est si ravie
          Des mignardises de tes vers,
          Qu'elle chante par l'univers
          L'immortalit de ta vie.
          Mais elle se trompe en un point,
          Et voici comme je l'preuve:
          Un homme qui ne mourra point
          Ne peut jamais faire une Veuve.
          Quoique chacun en soit d'accord,
    Il faut bien que du ciel ce beau renom te vienne,
          Car je sais que tu n'es pas mort,
    Et toutefois j'adore et recherche la tienne.

    CLAVERET[1246].

  [1246] Un des rivaux les plus acharns de Corneille, aprs le succs
  du _Cid_. Voyez notre _Notice_ sur cette tragdie.


MADRIGAL DU MME.

    Philiste en ses[1247] amours a d craindre un rival,
            Puisque ta Veuve est la copie
            De ce charmant original
            A qui ta plume la ddie.
    Ton bel art nous peint l'une adorable  la cour;
    La nature a fait l'autre un miracle d'amour.
            Je sais bien que l'on nous figure
            L'art moins parfait que la nature;
            Mais laissant ces raisons  part,
    Je ne sais qui l'emporte, ou la nature ou l'art.
    Ta Veuve toutefois par sa douceur extrme
            Sait si bien celui de charmer,
            Qu' la voir on la peut nommer
            Un original elle-mme,
          Et toutes deux des ravissants accords[1248]
            D'un bel esprit et d'un beau corps.

    CLAVERET.

  [1247] Il y a _ces_ pour _ses_ dans l'dition originale.

  [1248] On lit ainsi (_des_, et non _de_) dans l'dition originale.


A MONSIEUR CORNEILLE SUR L'IMPRESSION DE SA _VEUVE_.

    La veuve qui n'a d'autres soins
    Que de se tenir renferme
    Et de qui l'on parle le moins,
    Est plus chaste et plus estime;
    Mais celle que tu mets au jour
    Accrot son lustre et notre amour,
    Alors qu'elle se communique:
    Bien loin de se faire blmer,
    Tant plus elle se rend publique
    Plus elle se fait estimer.

    J. COLLARDEAU[1249].

  [1249] Julien Collardeau, procureur du Roi  Fontenay-le-Comte,
  auteur de diverses posies latines et franaises, et notamment de
  quatre petits pomes intituls: _Tableaux des victoires du Roi_,
  Paris, J. Quesnel, 1630, in-8{o}.


POUR _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE.

          Bien que les amours des filles
    Soient vives et sans fard, florissantes, gentilles,
    Et que le pucelage ait des gots si charmants,
          Cette Veuve, en dpit d'elles,
          Va possder plus d'amants
          Qu'un million de pucelles.

    L. M. P.


A MONSIEUR CORNEILLE.

SONNET.

    Tous ces prsomptueux dont les foibles esprits
    S'efforcent vainement de te suivre  la trace,
    Se trouvent  la fin des corneilles d'Horace[1250],
    Quand ils mettent au jour leurs comiques crits.

    Ce style familier non encore entrepris,
    Ni connu de personne, a de si bonne grce
    Du thtre franois chang la vieille face,
    Que la scne tragique en a perdu le prix.

    Saint-Amant[1251], ne crains plus d'avouer ta patrie,
    Puisque ce Dieu des vers est n dans la Neustrie,
    Qui pour se rendre illustre  la postrit,

    Accomplit en nos jours l'incroyable merveille
    De cet oiseau fameux parmi l'antiquit,
    Nous donnant un Phnix sous le nom de Corneille.

    DU PETIT-VAL[1252].

  [1250] Allusion  ces vers d'Horace:

    _Ne si forte suas repetitum venerit olim
    Grex avium plumas, moveat cornicula risum,
    Furtivis nudata coloribus._

   (_ptres_, liv. I, p. III, v. 18-20.)

  [1251] Le pote Saint-Amant tait n  Rouen, comme Corneille.

  [1252] Raphal du Petit-Val, libraire et pote de Rouen, dont on
  trouve des vers en tte de plusieurs ouvrages de Broalde de
  Verville.


A MONSIEUR CORNEILLE.

SONNET.

    Mlite, qu'un miracle a fait venir des cieux,
    Les coeurs charms  soi comme l'aimant attire;
    Mais c'est avec raison que tout le monde admire
    La Veuve qui n'a pas moins d'attraits dans les yeux.

    Faire parler les rois le langage des Dieux,
    Faire rgner l'amour, accrotre son empire,
    Peindre avec tant d'adresse un gracieux martyre,
    Fermer si puissamment la bouche aux envieux;

    Faire honneur  son temps, enseigner  notre ge
    A polir doucement son vers et son langage[1253],
    Corneille, c'est assez pour avoir des lauriers.

    Dessus le mont sacr, toujours tranquille et calme;
    Mais pour dire en un mot, de venir des derniers
    Et les surpasser tous, c'est emporter la palme.

  [1253] Ce vers est trangement dfigur dans l'dition originale:

    A polie (_sic_) doucement son voeu (_sic_) et son langage.


A MONSIEUR CORNEILLE.

SIXAIN.

    Ce n'est rien d'avoir peint une vierge beaut,
    Mlite, vrai portrait de la divinit.
    La grce de l'objet embellit la peinture
    Et conduit le pinceau qui ne s'gare pas;
    Mais de peindre une Veuve avec autant d'appas,
    C'est un effet de l'art qui passe la nature.

    PILLASTRE, avocat en parlement.


A MONSIEUR CORNEILLE.

PIGRAMME.

    Toi que le Parnasse idoltre,
    Et dont le vers doux et coulant
    Ne fait point voir sur le thtre
    Les effets d'un bras violent,
    Esprit de qui les rares veilles
    Tous les ans font voir des merveilles
    Au-dessus de l'humain pouvoir,
    Reois ces vers dont Villeneuve[1254],
    Ravi des beauts de ta Veuve,
    A fait hommage  ton savoir.

  [1254] Ce pote tait en relation avec Guillaume Colletet. Voyez
  les _Divertissements de Colletet_, 1631, p. 38.


A MONSIEUR CORNEILLE.

    Corneille, je suis amoureux
    De ta Veuve et de ta Mlite,
    Et leurs beauts et leur mrite
    Font natre tes vers et mes feux.
    Je veux que l'une soit pucelle;
    L'autre ici me semble si belle
    Qu'elle captive mes esprits,
    Et ce qui m'en plat davantage,
    C'est que les traits de son visage
    Viennent de ceux de tes crits.

    DE MARBEUF[1255].


  [1255] Il tait matre des forts  Pont-de-l'Arche. On a un _Recueil
  des vers de M. de Marbeuf_, Rouen, David du Petit-Val, 1628, in-8{o}.


A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_

SIXAIN.

    On vante les exploits de ces mains valeureuses
    Qui font dans les combats des veuves malheureuses;
    Mais j'estime, pour moi, qu'il t'est plus glorieux
    D'avoir fait en nos cours une Veuve sans larmes,
    Et que l'on ne sauroit, sans t'tre injurieux,
    Donner moins de lauriers  tes vers qu' leurs armes.

    DE CANON.


A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_.

SONNET.

    Corneille, que ta Veuve est pleine de beaut!
    Que tu l'as d'ornements et de grce pourvue!
    Le plaisir de la voir tous mes sens diminue,
    Et trahir tant d'appas ce seroit lchet[1256].

    Quoi que puisse  nos yeux offrir la nouveaut,
    Rien ne les peut toucher  l'gal de sa vue;
    Il n'est point de mortel, aprs l'avoir connue,
    Qui se puisse vanter de voir sa libert[1257].

    Admire le pouvoir qu'elle a sur mon esprit,
    Ne cherche point le nom de celui qui t'crit,
    Qui jamais ne connut Apollon ni sa lyre.

    Ton mrite l'oblige  te donner ces vers,
    Et la douceur des tiens le force de te dire
    Qu'il n'est rien de si beau dedans tout l'univers.

    L. N.

  [1256] Dans l'dition de 1634 il y a le non-sens que voici:

    Et trane (_sic_) tant d'appas ce seroit la chet (_sic_).


  [1257] Tel est le texte de l'dition originale; peut-tre faut-il
  lire: d'avoir sa libert.


A MONSIEUR CORNEILLE EN FAVEUR DE SA _VEUVE_.

    Corneille, que ton chant est doux!
    Que ta plume a trouv de gloire!
    Il n'est plus d'esprit parmi nous
    Dont tu n'emportes la victoire.
    Ce que tu feins a tant d'attraits
    Que les ouvrages plus parfaits
    N'ont rien d'gal  ton mrite[1258];
    Et la Veuve que tu fais voir,
    Plus ravissante que Mlite,
    Montre l'excs de ton savoir.

    BURNEL.

  [1258] Dans l'dition originale:  son mrite.


A MONSIEUR CORNEILLE.

    Clarice est sans doute si belle
    Que Philiste n'a le pouvoir
    De goter le bien de la voir,
    Sans devenir amoureux d'elle.
    Ses discours me font estimer
    Qu'on a plus de gloire  l'aimer[1259]
    Que de raison  s'en dfendre,
    Et que les argus les plus grands,
    Pour y trouver de quoi reprendre,
    N'ont point d'yeux assez pntrants.

    Apollon, qui par ses oracles
    A plus d'clat qu'il n'eut jamais,
    Tient sur les deux sacrs sommets
    Tes vers pour autant de miracles;
    Et les plaisirs que ces neuf soeurs
    Trouvent dans les rares douceurs
    Que parfaitement tu leur donnes,
    Sont purs tmoignages de foi
    Qu'au partage de leurs couronnes
    La plus digne sera pour toi.

    MARCEL.

  [1259] Dans l'dition originale: de l'aimer.


A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_.

STANCES.

          Divin esprit, puissant gnie,
    Tu vas produire en moi des miracles divers;
    Je n'ai jamais donn de louange infinie,
    Et je ne croyois plus pouvoir faire de vers.

          Il te falloit, pour m'y contraindre,
    Faire une belle Veuve et lui donner des traits
    Dont mon coeur amoureux peut[1260] se laisser atteindre;
    L'amour me fait rimer et louer ses attraits.

          Digne sujet de mille flammes,
    Incomparable Veuve, ornement de ce temps,
    Tu vas mettre du trouble et du feu dans les mes,
    Faisant moins d'ennemis que de coeurs inconstants.

          Qui vit jamais tant de merveilles?
    Mes sens sont aujourd'hui l'un de l'autre envieux;
    Ton discours me ravit l'me par les oreilles,
    Et ta beaut la veut arracher par les yeux.

          Quand on te voit, les plus barbares
    A tes charmes sans fard et tes nafs appas
    Donneroient mille coeurs, et des choses plus rares
    S'ils en pouvoient avoir, pour ne te perdre pas.

          Lorsqu'on t'entend, les plus critiques
    Remarquent tes discours et font tous un serment
    De les faire observer pour des lois authentiques,
    Et de condamner ceux qui parlent autrement.

          Cher ami, pardon si ma Muse,
    Pour plaire  mon amour manque  notre amiti;
    Donnant tout  ta fille, elle a bien cette ruse
    De juger que tu dois en avoir la moiti.

          Prends donc en gr tant de franchise,
    Et ne t'tonne pas si ceci ne vaut rien.
    Par son dsordre seul tu sauras ma surprise:
    Un coeur qui sait aimer ne s'exprime pas bien.

          Il me suffit que je me treuve
    Dans ce rang qui n'est pas  tout chacun permis,
    Des humbles serviteurs de ton aimable Veuve,
    Et de ceux que tu tiens pour tes meilleurs amis.

    VOILLE.

  [1260] Ainsi dans la premire dition; mais c'est sans doute
  _peust_, c'est--dire _pt_, qu'il faut lire.


STANCES SUR LES OEUVRES DE MONSIEUR CORNEILLE.

    Corneille, occupant nos esprits,
    Fait voir par ces divins crits
    Que nous vivions dans l'ignorance,
    Et je crois que tout l'univers
    Saura bientt que notre France
    N'a que lui seul qui fait des vers.

    La nature tout  loisir
    A pris un extrme plaisir
    A crer ta veine anime,
    Et parlant ainsi que les Dieux,
    Le temps veut que la renomme
    T'aille publier en tous lieux.

    Apollon forma ton esprit,
    Et d'un soin merveilleux t'apprit
    Le moyen de charmer des hommes[1261];
    Il t'a rendu par son mtier
    L'oracle du sicle o nous sommes,
    Comme son unique hritier.

    BEAULIEU.

  [1261] Tel est le texte de 1634. Peut-tre faudrait-il lire _les
  hommes_.


A _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE.

SONNET.

    Clarice, un temps si long sans te montrer au jour
    M'a fait apprhender que le deuil du veuvage,
    Ayant terni l'clat des traits de ton visage,
    T'empcht d'tablir parmi nous ton sjour.

    Mais tant de grands esprits, ravis de ton amour,
    Parlent de tes appas dans un tel avantage
    Qu'aprs eux tout l'orgueil des beauts de cet ge
    Doit tirer vanit de te faire la cour.

    Parois donc librement, sans craindre que tes charmes
    Te suscitent encor de nouvelles alarmes,
    Expose aux efforts d'un second ravisseur;

    Puisque de la faon que tu te fais parotre,
    Chacun sans t'offenser peut se rendre ton matre,
    Comme depuis un an chacun l'est de ta soeur[1262].

    A. C.

  [1262] L'impression de _Mlite_ fut acheve, comme nous l'avons
  dit, au mois de fvrier 1633, et celle de _la Veuve_ au mois de
  mars 1634.


ARGUMENT.

Alcidon, amoureux de Clarice, veuve d'Alcandre et matresse de
Philiste, son particulier ami, de peur qu'il ne s'en apert, feint
d'aimer sa soeur Doris[1263], qui ne s'abusant point par ses
caresses, consent au mariage de Florange, que sa mre lui propose. Ce
faux ami, sous un prtexte de se venger de l'affront que lui faisoit
ce mariage, fait consentir Clidan  enlever Clarice en sa faveur, et
ils la mnent ensemble  un chteau de Clidan. Philiste, abus des
faux ressentiments de son ami, fait rompre le mariage de Florange: sur
quoi Clidan conjure Alcidon de reprendre Doris et rendre Clarice 
son amant. Ne l'y pouvant rsoudre, il souponne quelque fourbe de sa
part, et fait si bien qu'il tire les vers du nez  la nourrice de
Clarice, qui avoit toujours eu une intelligence avec Alcidon, et lui
avoit mme facilit l'enlvement de sa matresse; ce qui le porte 
quitter le parti de ce perfide: de sorte que ramenant Clarice 
Philiste, il obtient de lui en rcompense sa soeur Doris.

  [1263] Le texte de cette phrase, tel que nous le donnons ici, est
  parfaitement conforme  celui de l'dition de 1634. Nous croyons
  devoir en avertir, parce qu'en voyant l'embarras de la
  construction et l'emploi irrgulier d'_apert_ pour _aperoive_,
  on pourrait tre tent de supposer ici quelque faute d'impression.


EXAMEN.

Cette comdie n'est pas plus rgulire que _Mlite_ en ce qui regarde
l'unit de lieu, et a le mme dfaut au cinquime acte, qui se passe
en compliments pour venir  la conclusion d'un amour pisodique, avec
cette diffrence toutefois que le mariage de Clidan avec Doris a plus
de justesse dans celle-ci que celui d'raste avec Cloris dans l'autre.
Elle a quelque chose de mieux ordonn pour le temps en gnral, qui
n'est pas si vague que dans _Mlite_, et a ses intervalles mieux
porportionns par cinq jours conscutifs. C'toit un temprament que
je croyois lors fort raisonnable entre la rigueur des vingt et quatre
heures et cette tendue libertine qui n'avoit aucunes bornes. Mais
elle a ce mme dfaut dans le particulier de la dure de chaque acte,
que souvent celle de l'action y excde de beaucoup celle de la
reprsentation. Dans le commencement du premier, Philiste quitte
Alcidon pour aller faire des visites avec Clarice, et parot en la
dernire scne avec elle au sortir de ces visites, qui doivent avoir
consum toute l'aprs-dne, ou du moins la meilleure partie. La mme
chose se trouve au cinquime: Alcidon y fait partie avec Clidan
d'aller voir Clarice sur le soir dans son chteau, o il la croit
encore prisonnire, et se rsout de faire part de sa joie  la
nourrice, qu'il n'oseroit voir de jour, de peur de faire souponner
l'intelligence secrte et criminelle qu'ils ont ensemble; et environ
cent vers aprs, il vient chercher cette confidente chez Clarice, dont
il ignore le retour. Il ne pouvoit tre qu'environ midi quand il en a
form le dessein, puisque Clidan venoit de ramener Clarice (ce que
vraisemblablement il a fait le plus tt qu'il a pu, ayant un intrt
d'amour qui le pressoit[1264] de lui rendre ce service en faveur de
son amant); et quand il vient pour excuter cette rsolution, la nuit
doit avoir dj assez d'obscurit pour cacher cette visite qu'il lui
va rendre. L'excuse qu'on pourroit y donner, aussi bien qu' ce que
j'ai remarqu de Tircis dans _Mlite_, c'est qu'il n'y a point de
liaison de scnes, et par consquent point de continuit d'action.
Aussi on[1265] pourroit dire que ces scnes dtaches qui sont places
l'une aprs l'autre ne s'entre-suivent pas immdiatement, et qu'il se
consume un temps notable entre la fin de l'une et le commencement de
l'autre; ce qui n'arrive point quand elles sont lies ensemble, cette
liaison tant cause que l'une commence ncessairement au mme instant
que l'autre finit.

  [1264] VAR. (dit. de 1660): qui le presse.

  [1265] VAR. (dit. de 1660-1664): l'on.

Cette comdie peut faire connotre[1266] l'aversion naturelle que j'ai
toujours eue pour les _a parte_. Elle m'en donnoit de belles
occasions, m'tant propos d'y peindre un amour rciproque qui part
dans les entretiens de deux personnes qui ne parlent point d'amour
ensemble, et de mettre des compliments d'amour suivis entre deux gens
qui n'en ont point du tout l'un pour l'autre, et qui sont toutefois
obligs par des considrations particulires de s'en rendre des
tmoignages mutuels. C'toit un beau jeu pour ces discours  part, si
frquents chez les anciens et chez les modernes de toutes les langues;
cependant j'ai si bien fait, par le moyen des confidences qui ont
prcd ces scnes artificieuses, et des rflexions qui les ont
suivies, que sans emprunter ce secours, l'amour a paru entre ceux qui
n'en parlent point, et le mpris a t visible entre ceux qui se font
des protestations d'amour. La sixime scne du quatrime acte semble
commencer par ces _a parte_, et n'en a toutefois aucun. Clidan et la
nourrice y parlent vritablement chacun  part, mais en sorte que
chacun des deux veut bien que l'autre entende ce qu'il dit. La
nourrice cherche  donner  Clidan des marques d'une douleur
trs-vive, qu'elle n'a point, et en affecte d'autant plus les dehors
pour l'blouir; et Clidan, de son ct, veut qu'elle aye lieu de
croire qu'il la cherche pour la tirer du pril o il feint qu'elle
est, et qu'ainsi il la rencontre fort  propos. Le reste de cette
scne est fort adroit, par la manire dont il dupe cette vieille, et
lui arrache l'aveu d'une fourbe o on le vouloit prendre lui-mme pour
dupe. Il l'enferme, de peur qu'elle ne fasse encore quelque pice qui
trouble son dessein; et quelques-uns ont trouv  dire qu'on ne parle
point d'elle au cinquime; mais ces sortes de personnages, qui
n'agissent que pour l'intrt des autres, ne sont pas assez
d'importance pour faire natre une curiosit lgitime de savoir leurs
sentiments sur l'vnement de la comdie, o ils n'ont plus que faire
quand on n'y a plus affaire d'eux; et d'ailleurs Clarice y a trop de
satisfaction de se voir hors du pouvoir de ses ravisseurs et rendue 
son amant, pour penser en sa prsence  cette nourrice, et prendre
garde si elle est en sa maison, ou si elle n'y est pas.

  [1266] VAR. (dit. de 1660-1668): reconnotre.

Le style n'est pas plus lev ici que dans _Mlite_, mais il est plus
net et plus dgag des pointes dont l'autre est seme, qui ne sont, 
en bien parler, que de fausses lumires, dont le brillant marque bien
quelque vivacit d'esprit, mais sans aucune solidit de raisonnement.
L'intrique y est aussi beaucoup plus raisonnable que dans l'autre; et
Alcidon a lieu d'esprer un bien plus heureux succs de sa fourbe
qu'raste de la sienne[1267].

  [1267] Voyez, comme complment de cet examen, ce qui est dit plus
  haut, p. 28, 29 et 43.




ACTEURS.


    PHILISTE, amant de Clarice.
    ALCIDON, ami de Philiste et amant de Doris.
    CLIDAN, ami d'Alcidon et amoureux de Doris.
    CLARICE, veuve d'Alcandre et matresse de Philiste.
    CHRYSANTE, mre de Doris.
    DORIS, soeur de Philiste.
    La NOURRICE de Clarice.
    GRON, agent de Florange, amoureux de Doris[1268].
    LYCAS, domestique de Philiste.
    POLIMAS,   }
    DORASTE,   } domestiques de Clarice.
    LISTOR,    }


     La scne est  Paris[1269].




LA VEUVE.

COMDIE.




ACTE I.


SCNE PREMIRE.

PHILISTE, ALCIDON.

    ALCIDON.

    J'en demeure d'accord, chacun a sa mthode[1270];
    Mais la tienne pour moi seroit trop incommode[1271]:
    Mon coeur ne pourroit pas conserver tant de feu,
    S'il falloit que ma bouche en tmoignt si peu.
    Depuis prs de deux ans tu brles pour Clarice,                  5
    Et plus ton amour crot, moins elle en a d'indice.
    Il semble qu' languir tes desirs sont contents,
    Et que tu n'as pour but que de perdre ton temps.
    Quel fruit espres-tu de ta persvrance
    A la traiter toujours avec indiffrence?                        10
    Auprs d'elle assidu, sans lui parler d'amour,
    Veux-tu qu'elle commence  te faire la cour?

    PHILISTE.

    Non; mais,  dire vrai, je veux qu'elle devine[1272].

    ALCIDON.

    Ton espoir, qui te flatte, en vain se l'imagine[1273]:
    Clarice avec raison prend pour stupidit                        15
    Ce ridicule effet de ta timidit.

    PHILISTE.

    Peut-tre. Mais enfin vois-tu qu'elle me fuie,
    Qu'indiffrent qu'il est mon entretien l'ennuie,
    Que je lui sois  charge, et lorsque je la voi,
    Qu'elle use d'artifice  s'chapper de moi?                     20
    Sans te mettre en souci quelle en sera la suite[1274],
    Apprends comme l'amour doit rgler sa conduite.
      Aussitt qu'une dame a charm nos esprits,
    Offrir notre service au hasard d'un mpris,
    Et nous abandonnant  nos brusques saillies[1275],              25
    Au lieu de notre ardeur lui montrer nos folies,
    Nous attirer sur l'heure un ddain clatant:
    Il n'est si maladroit qui n'en ft bien autant.
    Il faut s'en faire aimer avant qu'on se dclare.
    Notre submission  l'orgueil la prpare.                        30
    Lui dire incontinent son pouvoir souverain,
    C'est mettre  sa rigueur les armes  la main.
    Usons, pour tre aims, d'un meilleur artifice,
    Et sans lui rien offrir, rendons-lui du service[1276];
    Rglons sur son humeur toutes nos actions,                      35
    Rglons tous nos desseins sur ses intentions[1277],
    Tant que par la douceur d'une longue hantise
    Comme insensiblement elle se trouve prise.
    C'est par l que l'on sme aux dames des appas[1278],
    Qu'elles n'vitent point, ne les prvoyant pas.                 40
    Leur haine envers l'amour pourroit tre un prodige,
    Que le seul nom les choque, et l'effet les oblige[1279].

    ALCIDON.

    Suive qui le voudra ce procd nouveau[1280]:
    Mon feu me dplairoit cach sous ce rideau.
    Ne parler point d'amour! Pour moi, je me dfie                  45
    Des fantasques raisons de ta philosophie:
    Ce n'est pas l mon jeu. Le joli passe-temps,
    D'tre auprs d'une dame et causer du beau temps,
    Lui jurer que Paris est toujours plein de fange,
    Qu'un certain parfumeur vend de fort bonne eau d'ange[1281],
    Qu'un cavalier regarde un autre de travers,
    Que dans la comdie on dit d'assez bons vers,
    Qu'Aglante avec Philis dans un mois se marie[1282]!
    Change, pauvre abus, change de batterie,
    Conte ce qui te mne, et ne t'amuse pas                         55
    A perdre innocemment tes discours et tes pas[1283].

    PHILISTE.

    Je les aurois perdus auprs de ma matresse,
    Si je n'eusse employ que la commune adresse,
    Puisqu'ingal de biens et de condition,
    Je ne pouvois prtendre  son affection.                        60

    ALCIDON.

    Mais si tu ne les perds, je le tiens  miracle,
    Puisqu'ainsi ton amour rencontre un double obstacle[1284],
    Et que ton froid silence et l'ingalit
    S'opposent tout ensemble  ta tmrit.

    PHILISTE.

    Crois que de la faon dont j'ai su me conduire                  65
    Mon silence n'est pas en tat de me nuire:
    Mille petits devoirs ont tant parl pour moi[1285],
    Qu'il ne m'est plus permis de douter de sa foi.
    Mes soupirs et les siens font un secret langage[1286]
    Par o son coeur au mien  tous moments s'engage[1287]:         70
    Des coups d'oeil languissants, des souris ajusts,
    Des penchements de tte  demi concerts,
    Et mille autres douceurs aux seuls amants connues
    Nous font voir chaque jour nos mes toutes nues,
    Nous sont de bons garants d'un feu qui chaque jour....          75

    ALCIDON.

    Tout cela cependant sans lui parler d'amour?

    PHILISTE.

    Sans lui parler d'amour.

    ALCIDON.

                            J'estime ta science;
    Mais j'aurois  l'preuve un peu d'impatience.

    PHILISTE.

    Le ciel, qui nous choisit lui-mme des partis[1288],
    A tes feux et les miens prudemment assortis;                    80
    Et comme  ces longueurs t'ayant fait indocile,
    Il te donne en ma soeur un naturel facile,
    Ainsi pour cette veuve il a su m'enflammer[1289],
    Aprs m'avoir donn par o m'en faire aimer.

    ALCIDON.

    Mais il lui faut enfin dcouvrir ton courage.                   85

    PHILISTE.

    C'est ce qu'en ma faveur sa nourrice mnage:
    Cette vieille subtile a mille inventions
    Pour m'avancer au but de mes intentions;
    Elle m'avertira du temps que je dois prendre;
    Le reste une autre fois se pourra mieux apprendre:              90
    Adieu.

    ALCIDON.

          La confidence avec un bon ami
    Jamais sans l'offenser ne s'exerce  demi.

    PHILISTE.

    Un intrt d'amour me prescrit ces limites:
    Ma matresse m'attend pour faire des visites
    O je lui promis hier de lui prter la main.                    95

    ALCIDON.

    Adieu donc, cher Philiste.

    PHILISTE.

                              Adieu, jusqu' demain.


SCNE II.

ALCIDON, LA NOURRICE.


    ALCIDON, seul[1290].

    Vit-on jamais amant de pareille imprudence
    Faire avec son rival entire confidence[1291]?
    Simple, apprends que ta soeur n'aura jamais de quoi
    Asservir sous ses lois des gens faits comme moi;               100
    Qu'Alcidon feint pour elle, et brle pour Clarice.
    Ton agente est  moi. N'est-il pas vrai, Nourrice?

    LA NOURRICE.

    Tu le peux bien jurer.

    ALCIDON.

                          Et notre ami rival[1292]?

    LA NOURRICE.

    Si jamais on m'en croit, son affaire ira mal.

    ALCIDON.

    Tu lui promets pourtant.

    LA NOURRICE.

                             C'est par o je l'amuse,              105
    Jusqu' ce que l'effet lui dcouvre ma ruse[1293].

    ALCIDON.

    Je viens de le quitter[1294].

    LA NOURRICE.

                                  Eh bien! que t'a-t-il dit?

    ALCIDON.

    Que tu veux employer pour lui tout ton crdit,
    Et que rendant toujours quelque petit service,
    Il s'est fait une entre en l'me de Clarice.                  110

    LA NOURRICE.

    Moindre qu'il ne prsume. Et toi?

    ALCIDON.

                                      Je l'ai pouss
    A s'enhardir un peu plus que par le pass,
    Et dcouvrir son mal  celle qui le cause.

    LA NOURRICE.

    Pourquoi?

    ALCIDON.

              Pour deux raisons: l'une, qu'il me propose
    Ce qu'il a dans le coeur beaucoup plus librement[1295];        115
    L'autre, que ta matresse aprs ce compliment
    Le chassera peut-tre ainsi qu'un tmraire.

    LA NOURRICE.

    Ne l'enhardis pas tant: j'aurois peur au contraire[1296]
    Que malgr tes raisons quelque mal ne t'en prt;
    Car enfin ce rival est bien dans son esprit[1297],             120
    Mais non pas tellement qu'avant que le mois passe
    Notre adresse sous main ne le mette en disgrce[1298].

    ALCIDON.

    Et lors?

    LA NOURRICE.

             Je te rponds de ce que tu chris.
    Cependant continue  caresser Doris;
    Que son frre, bloui par cette accorte feinte[1299],          125
    De nos prtentions n'ait ni soupon ni crainte[1300].

    ALCIDON.

    A m'en our conter, l'amour de Cladon[1301]
    N'eut jamais rien d'gal  celui d'Alcidon:
    Tu rirois trop de voir comme je la cajole.

    LA NOURRICE.

    Et la dupe qu'elle est croit tout sur ta parole?               130

    ALCIDON.

    Cette jeune tourdie est si folle de moi,
    Quelle prend chaque mot pour article de foi;
    Et son frre, pip du fard de mon langage,
    Qui croit que je soupire aprs son mariage,
    Pensant bien m'obliger, m'en parle tous les jours;             135
    Mais quand il en vient l, je sais bien mes dtours;
    Tantt, vu l'amiti qui tous deux nous assemble,
    J'attendrai son hymen pour tre heureux ensemble;
    Tantt il faut du temps pour le consentement
    D'un oncle dont j'espre un haut avancement[1302];             140
    Tantt je sais trouver quelque autre bagatelle.

    LA NOURRICE.

    Sparons-nous, de peur qu'il entrt en cervelle[1303],
    S'il avoit dcouvert un si long entretien.
    Joue aussi bien ton jeu que je jouerai le mien.

    ALCIDON.

    Nourrice, ce n'est pas ainsi qu'on se spare.                  145

    LA NOURRICE.

    Monsieur, vous me jugez d'un naturel avare.

    ALCIDON.

    Tu veilleras pour moi d'un soin plus diligent.

    LA NOURRICE.

    Ce sera donc pour vous plus que pour votre argent[1304].


SCNE III.

CHRYSANTE, DORIS.

    CHRYSANTE.

    C'est trop dsavouer une si belle flamme,
    Qui n'a rien de honteux, rien de sujet au blme:               150
    Confesse-le, ma fille, Alcidon a ton coeur;
    Ses rares qualits l'en ont rendu vainqueur.
    Ne vous entr'appeler que mon me et ma vie,
    C'est montrer que tous deux vous n'avez qu'une envie,
    Et que d'un mme trait vos esprits sont blesss.               155

    DORIS.

    Madame, il n'en va pas ainsi que vous pensez.
    Mon frre aime Alcidon, et sa prire expresse
    M'oblige  lui rpondre en termes de matresse.
    Je me fais, comme lui, souvent toute de feux;
    Mais mon coeur se conserve, au point o je le veux,            160
    Toujours libre, et qui garde une amiti sincre
    A celui qui voudra me prescrire une mre.

    CHRYSANTE.

    Oui, pourvu qu'Alcidon te soit ainsi prescrit.

    DORIS.

    Madame, pussiez-vous lire dans mon esprit!
    Vous verriez jusqu'o va ma pure obissance.                   165

    CHRYSANTE.

    Ne crains pas que je veuille user de ma puissance:
    Je croirois en produire un trop cruel effet,
    Si je te sparois d'un amant si parfait.

    DORIS.

    Vous le connoissez mal: son me a deux visages,
    Et ce dissimul n'est qu'un conteur  gages.                   170
    Il a beau m'accabler de protestations,
    Je dmle aisment toutes ses fictions;
    Il ne me prte rien que je ne lui renvoie[1305]:
    Nous nous entre-payons d'une mme monnoie;
    Et malgr nos discours, mon vertueux desir                     175
    Attend toujours celui que vous voudrez choisir:
    Votre vouloir du mien absolument dispose.

    CHRYSANTE.

    L'preuve en fera foi; mais parlons d'autre chose.
      Nous vmes hier au bal, entre autres nouveauts,
    Tout plein d'honntes gens caresser les beauts.               180

    DORIS.

    Oui, Madame: Alindor en vouloit  Clie;
    Lysandre,  Clide; Oronte,  Roslie.

    CHRYSANTE.

    Et nommant celles-ci, tu caches finement[1306]
    Qu'un certain t'entretint assez paisiblement.

    DORIS.

    Ce visage inconnu qu'on appeloit Florange?                     185

    CHRYSANTE.

    Lui-mme.

    DORIS.

             Ah! Dieu, que c'est un cajoleur trange!
    Ce fut paisiblement, de vrai, qu'il m'entretint.
    Soit que quelque raison en secret le retnt[1307],
    Soit que son bel esprit me juget incapable
    De lui pouvoir fournir un entretien sortable,                  190
    Il m'pargna si bien, que ses plus longs propos
    A peine en plus d'une heure toient de quatre mots[1308];
    Il me mena danser deux fois sans me rien dire.

    CHRYSANTE.

    Mais ensuite[1309]?

    DORIS.

                        La suite est digne qu'on l'admire[1310].
    Mon baladin muet se retranche en un coin,                      195
    Pour faire mieux jouer la prunelle de loin;
    Aprs m'avoir de l longtemps considre,
    Aprs m'avoir des yeux mille fois mesure,
    Il m'aborde en tremblant, avec ce compliment:
    Vous m'attirez  vous ainsi que fait l'aimant.               200
    (Il pensoit m'avoir dit le meilleur mot du monde.)
    Entendant ce haut style, aussitt je seconde,
    Et rponds brusquement, sans beaucoup m'mouvoir:
    Vous tes donc de fer,  ce que je puis voir.
    Ce grand mot touffa tout ce qu'il vouloit dire[1311],         205
    Et pour toute rplique il se mit  sourire.
    Depuis il s'avisa de me serrer les doigts;
    Et retrouvant un peu l'usage de la voix,
    Il prit un de mes gants: La mode en est nouvelle,
    Me dit-il, et jamais je n'en vis de si belle;                  210
    Vous portez sur la gorge un mouchoir fort carr[1312];
    Votre ventail me plat d'tre ainsi bigarr;
    L'amour, je vous assure, est une belle chose;
    Vraiment vous aimez fort cette couleur de rose;
    La ville est en hiver tout autre que les champs;               215
    Les charges  prsent n'ont que trop de marchands;
    On n'en peut approcher.

    CHRYSANTE.

                            Mais enfin que t'en semble?

    DORIS.

    Je n'ai jamais connu d'homme qui lui ressemble,
    Ni qui mle en discours tant de diversits.

    CHRYSANTE.

    Il est nouveau venu des universits,                           220
    Mais aprs tout fort riche, et que la mort d'un pre[1313],
    Sans deux successions que de plus il espre,
    Comble de tant de biens, qu'il n'est fille aujourd'hui
    Qui ne lui rie au nez et n'ait dessein sur lui.

    DORIS.

    Aussi me contez-vous de beaux traits de visage.                225

    CHRYSANTE.

    Eh bien! avec ces traits est-il  ton usage?

    DORIS.

    Je douterois plutt si je serois au sien.

    CHRYSANTE.

    Je sais qu'assurment il te veut force bien;
    Mais il te le faudroit, en fille plus accorte[1314],
    Recevoir dsormais un peu d'une autre sorte.                   230

    DORIS.

    Commandez seulement, Madame, et mon devoir
    Ne ngligera rien qui soit en mon pouvoir.

    CHRYSANTE.

    Ma fille, te voil telle que je souhaite.
    Pour ne te rien celer, c'est chose qui vaut faite.
    Gron, qui depuis peu fait ici tant de tours,                  235
    Au desu[1315] d'un chacun a trait ces amours;
    Et puisqu' mes desirs je te vois rsolue,
    Je veux qu'avant deux jours l'affaire soit conclue.
    Au regard d'Alcidon tu dois continuer,
    Et de ton beau semblant ne rien diminuer[1316]:                240
    Il faut jouer au fin contre un esprit si double.

    DORIS.

    Mon frre en sa faveur vous donnera du trouble.

    CHRYSANTE.

    Il n'est pas si mauvais que l'on n'en vienne  bout.

    DORIS.

    Madame, avisez-y: je vous remets le tout.

    CHRYSANTE.

    Rentre: voici Gron, de qui la confrence                      245
    Doit rompre, ou nous donner une entire assurance.


SCNE IV.

CHRYSANTE, GRON.

    CHRYSANTE.

    Ils se sont vus enfin.

    GRON.

                          Je l'avois dj su,
    Madame, et les effets ne m'en ont point du[1317],
    Du moins quant  Florange.

    CHRYSANTE.

                               Eh bien! mais qu'est-ce encore?
    Que dit-il de ma fille?

    GRON.

                            Ah! Madame, il l'adore!                250
    Il n'a point encor vu de miracles pareils:
    Ses yeux,  son avis, sont autant de soleils;
    L'enflure de son sein, un double petit monde;
    C'est le seul ornement de la machine ronde.
    L'amour  ses regards allume son flambeau,                     255
    Et souvent pour la voir il te son bandeau;
    Diane n'eut jamais une si belle taille;
    Auprs d'elle Vnus ne seroit rien qui vaille;
    Ce ne sont rien que lis et roses que son teint;
    Enfin de ses beauts il est si fort atteint....                260

    CHRYSANTE.

    Atteint! Ah! mon ami, tant de badinerie[1318]
    Ne tmoigne que trop qu'il en fait raillerie.

    GRON.

    Madame, je vous jure, il pche innocemment,
    Et s'il savoit mieux dire, il diroit autrement.
    C'est un homme tout neuf: que voulez-vous qu'il fasse?
    Il dit ce qu'il a lu. Daignez juger, de grce[1319],
    Plus favorablement de son intention;
    Et pour mieux vous montrer o va sa passion,
    Vous savez les deux points (mais aussi, je vous prie,
    Vous ne lui direz pas cette supercherie)....                   270

    CHRYSANTE.

    Non, non.

    GRON.

              Vous savez donc les deux difficults
    Qui jusqu' maintenant vous tiennent arrts[1320]?

    CHRYSANTE.

    Il veut son avantage, et nous cherchons le ntre.

    GRON.

    Va, Gron, m'a-t-il dit; et pour l'une et pour l'autre,
    Si par dextrit tu n'en peux rien tirer,                      275
    Accorde tout plutt que de plus diffrer.
    Doris est  mes yeux de tant d'attraits pourvue,
    Qu'il faut bien qu'il m'en cote un peu pour l'avoir vue.
    Mais qu'en dit votre fille?

    CHRYSANTE.

                                Elle suivra mon choix[1321],
    Et montre une me prte  recevoir mes lois;                   280
    Non qu'elle en fasse tat plus que de bonne sorte:
    Il suffit qu'elle voit ce que le bien apporte,
    Et qu'elle s'accommode aux solides raisons
    Qui forment  prsent les meilleures maisons.

    GRON.

    A ce compte, c'est fait. Quand vous plat-il qu'il vienne[1322]
    Dgager ma parole, et vous donner la sienne?

    CHRYSANTE.

    Deux jours me suffiront, mnags dextrement,
    Pour disposer mon fils  son contentement[1323].
    Durant ce peu de temps, si son ardeur le presse,
    Il peut hors du logis rencontrer sa matresse:                 290
    Assez d'occasions s'offrent aux amoureux.

    GRON.

    Madame, que d'un mot je vais le rendre heureux[1324]!


SCNE V.

PHILISTE, CLARICE.

    PHILISTE.

    Le bonheur aujourd'hui conduisoit vos visites[1325],
    Et sembloit rendre hommage  vos rares mrites:
    Vous avez rencontr tout ce que vous cherchiez.                295

    CLARICE.

    Oui; mais n'estimez pas qu'ainsi vous m'empchiez
    De vous dire,  prsent que nous faisons retraite,
    Combien de chez Daphnis je sors mal satisfaite.

    PHILISTE.

    Madame, toutefois elle a fait son pouvoir,
    Du moins en apparence,  vous bien recevoir[1326].             300

    CLARICE.

    Ne pensez pas aussi que je me plaigne d'elle.

    PHILISTE.

    Sa compagnie toit, ce me semble, assez belle.

    CLARICE.

    Que trop belle  mon got, et, que je pense, au tien!
    Deux filles possdoient seules ton entretien[1327];
    Et leur orgueil, enfl par cette prfrence,                   305
    De ce qu'elles valoient tiroit pleine assurance.

    PHILISTE.

    Ce reproche obligeant me laisse tout surpris:
    Avec tant de beauts, et tant de bons esprits,
    Je ne valus jamais qu'on me trouvt  dire[1328].

    CLARICE.

    Avec ces bons esprits je n'tois qu'en martyre[1329]:          310
    Leur discours m'assassine, et n'a qu'un certain jeu
    Qui m'tourdit beaucoup, et qui me plat fort peu.

    PHILISTE.

    Celui que nous tenions me plaisoit  merveilles.

    CLARICE.

    Tes yeux s'y plaisoient bien autant que tes oreilles.

    PHILISTE.

    Je ne le puis nier, puisqu'en parlant de vous[1330],           315
    Sur les vtres mes yeux se portoient  tous coups,
    Et s'en alloient chercher sur un si beau visage[1331]
    Mille et mille raisons d'un ternel hommage.

    CLARICE.

    O la subtile ruse! et l'excellent dtour[1332]!
    Sans doute une des deux te donne de l'amour;                   320
    Mais tu le veux cacher.

    PHILISTE.

                        Que dites-vous, Madame[1333]?
    Un de ces deux objets captiveroit mon me!
    Jugez-en mieux, de grce, et croyez que mon coeur
    Choisiroit pour se rendre un plus puissant vainqueur.

    CLARICE.

    Tu tranches du fcheux. Blinde et Chrysolite                  325
    Manquent donc,  ton gr, d'attraits et de mrite,
    Elles dont les beauts captivent mille amants?

    PHILISTE.

    Tout autre trouveroit leurs visages charmants[1334],
    Et j'en ferois tat, si le ciel m'et fait natre
    D'un malheur assez grand pour ne vous pas connotre;
    Mais l'honneur de vous voir, que vous me permettez,
    Fait que je n'y remarque aucunes rarets[1335],
    Et plein de votre ide, il ne m'est pas possible
    Ni d'admirer ailleurs, ni d'tre ailleurs sensible.

    CLARICE.

    On ne m'blouit pas  force de flatter:                        335
    Revenons au propos que tu veux viter[1336].
    Je veux savoir des deux laquelle est ta matresse;
    Ne dissimule plus, Philiste, et me confesse....

    PHILISTE.

    Que Chrysolite et l'autre, gales toutes deux,
    N'ont rien d'assez puissant pour attirer mes voeux.            340
    Si bless des regards de quelque beau visage,
    Mon coeur de sa franchise avoit perdu l'usage....

    CLARICE.

    Tu serois assez fin pour bien cacher ton jeu.

    PHILISTE.

    C'est ce qui ne se peut: l'amour est tout de feu,
    Il claire en brlant, et se trahit soi-mme.                  345
    Un esprit amoureux, absent de ce qu'il aime[1337],
    Par sa mauvaise humeur fait trop voir ce qu'il est:
    Toujours morne, rveur, triste, tout lui dplat;
    A tout autre propos qu' celui de sa flamme,
    Le silence  la bouche, et le chagrin en l'me,                350
    Son oeil semble  regret nous donner ses regards,
    Et les jette  la fois souvent de toutes parts,
    Qu'ainsi sa fonction confuse ou mal guide[1338]
    Se ramne en soi-mme, et ne voit qu'une ide;
    Mais auprs de l'objet qui possde son coeur,                  355
    Ses esprits ranims reprennent leur vigueur:
    Gai, complaisant, actif....

    CLARICE.

                               Enfin que veux-tu dire?

    PHILISTE.

    Que par ces actions que je viens de dcrire,
    Vous, de qui j'ai l'honneur chaque jour d'approcher,
    Jugiez pour quel objet l'amour m'a su toucher[1339].           360

    CLARICE.

    Pour faire un jugement d'une telle importance,
    Il faudrait plus de temps. Adieu: la nuit s'avance.
    Te verra-t-on demain?

    PHILISTE.

                         Madame, en doutez-vous?
    Jamais commandements ne me furent si doux:
    Loin de vous, je n'ai rien qu'avec plaisir je voie[1340];      365
    Tout me devient fcheux, tout s'oppose  ma joie[1341]:
    Un chagrin invincible accable tous mes sens[1342].

    CLARICE.

    Si, comme tu le dis, dans le coeur des absents
    C'est l'amour qui fait natre une telle tristesse,
    Ce compliment n'est bon qu'auprs d'une matresse[1343].       370

    PHILISTE.

    Souffrez-le d'un respect qui produit chaque jour
    Pour un sujet si haut les effets de l'amour.


SCNE VI.

    CLARICE.

    Las! il m'en dit assez, si je l'osois entendre,
    Et ses desirs aux miens se font assez comprendre;
    Mais pour nous dclarer une si belle ardeur,                   375
    L'un est muet de crainte, et l'autre de pudeur.
    Que mon rang me dplat! que mon trop de fortune,
    Au lieu de m'obliger, me choque et m'importune!
    gale  mon Philiste, il m'offriroit ses voeux,
    Je m'entendrois nommer le sujet de ses feux,                   380
    Et ses discours pourroient forcer ma modestie
    A l'assurer bientt de notre sympathie;
    Mais le peu de rapport de nos conditions
    Ote le nom d'amour  ses submissions;
    Et sous l'injuste loi de cette retenue,                        385
    Le remde me manque, et mon mal continue.
    Il me sert en esclave, et non pas en amant,
    Tant son respect s'oppose  mon contentement[1344]!
    Ah! que ne devient-il un peu plus tmraire?
    Que ne s'expose-t-il au hasard de me plaire?                   390
    Amour, gagne  la fin ce respect ennuyeux,
    Et rends-le moins timide, ou l'te de mes yeux.


FIN DU PREMIER ACTE.

  [1268] Dans les ditions de 1634-1668: amoureux de Doris, qui ne
  parot point.

  [1269] Ces mots manquent dans l'dition de 1634.

  [1270] _Var._ Dis ce que tu voudras, chacun a sa mthode.
  (1634-57)

  [1271] _Var._ Mais la tienne pour moi seroit fort incommode.
  (1634-68)

  [1272] _Var._ Non pas, mais pour le moins je veux qu'elle devine.
  (1634-57)

  [1273] _Var._ C'en est trop prsumer, cette beaut divine
         Avec juste raison prend pour stupidit
         Ce qui n'est qu'un effet de ta timidit.
         PHIL. Mais as-tu remarqu que Clarice me fuie? (1634-60)

  [1274] _Var._ Sans te mettre en souci du feu qui me consomme,
         Apprends comme l'amour se traite en honnte homme:
         Aussitt qu'une dame en ses rets nous a pris. (1634-57)

  [1275] _Var._ Et nous laissant conduire  nos brusques saillies
         Au lieu de notre amour lui montrer nos folies,
         Qu'un superbe ddain punisse au mme instant. (1634-57)

  [1276] _Var._ Sans en rien protester, rendons-lui du service.
  (1634)

  [1277] _Var._ Ajustons nos desseins  ses intentions. (1634-57)

  [1278] Voyez plus haut, p. 148, le vers 96 de _Mlite_, et la note
  [485] qui s'y rapporte.

  [1279] C'est--dire, leur haine contre l'amour aurait beau tre
  extrme, prodigieuse, elle ne tomberait jamais que sur le nom, et
  non pas sur la chose.

  [1280] _Var._ Suive qui le voudra ce nouveau procd:
  Mon feu me dplairoit d'tre ainsi gourmand. (1634-57)

  [1281] On appelle _eau d'ange_ une eau d'une odeur trs-agrable,
  faite de fleurs d'orange, musc, cannelle, et autres choses
  odorifrantes. (_Dictionnaire de l'Acadmie de_ 1694.)

  [1282] _Var._ Qu'un tel dedans le mois d'une telle s'accorde!
         Touche, pauvre abus, touche la grosse corde. (1634)

  [1283] _Var._ A perdre sottement tes discours et tes pas.
  (1634-57)

  [1284] _Var._ Vu que par l ton feu rencontre un double obstacle,
         Et qu'ainsi ton silence et l'ingalit
         S'opposent  la fois  ta tmrit.
         PHIL. Crois que de la faon que j'ai su me conduire. (1634-57)

  [1285] _Var._ Mille petits devoirs ont trop parl pour moi;
         Ses regards chaque jour m'assurent de sa foi. (1634-57)

  [1286] _Var._ Ses soupirs et les miens font un secret langage.
  (1634-60)

  [1287] _Var._ [Par o son coeur au mien  tous moments s'engage;]
         Nos voeux, quoique muets, s'entendent aisment,
         Et quand quelques baisers sont dus par compliment....
         ALC. Je m'imagine alors qu'elle ne t'en dnie?
         PHIL. Mais ils tiennent bien peu de la crmonie:
         Parmi la biensance, il m'est ais de voir
         Que l'amour me les donne autant que le devoir.
         En cette occasion, c'est un plaisir extrme,
         Lorsque de part et d'autre un couple qui s'entr'aime,
         Abuse dextrement de cette libert
         Que permettent les lois de la civilit,
         Et que le peu souvent que ce bonheur arrive,
         Piquant notre apptit, rend sa pointe plus vive:
         Notre flamme irrite en crot de jour en jour.
         [ALC. Tout cela cependant sans lui parler d'amour?] (1634-57)

  [1288] _Var._ Le ciel, qui bien souvent nous choisit des partis.
  (1634-57)
         _Var._ Cet ordre qui du ciel nous choisit des partis. (1660)

  [1289] _Var._ Ainsi pour cette veuve il voulut m'enflammer.
  (1634-60)

  [1290] Ce mot manque dans l'dition de 1634.

  [1291] _Var._ Avecque son rival traiter de confidence. (1634-57)

  [1292] _Var._ LA NOURR. La belle question! Quoi?
                                              ALC. Que Philiste....
                                                          LA NOURR. Eh bien?
        ALC. C'est en toi qu'il espre. LA NOURR. Oui, mais il ne tient rien.
        [ALC. Tu lui promets pourtant. (1634-57)]

  [1293] _Var._ Tant que tes bons succs lui dcouvrent ma ruse.
  (1634-64)

  [1294] _Var._ Je le viens de quitter. (1634-60)

  [1295] _Var._ Ce qu'il a sur le coeur beaucoup plus librement.
  (1634)

  [1296] _Var._ Ne l'enhardis pas tant: j'aurois peur du contraire.
  (1634-57)

  [1297] _Var._ Ce rival, d'assurance, est bien dans son esprit.
  (1634-57)

  [1298] _Var._ Nous ne le sachions mettre en sa mauvaise grce.
  (1634-57)

  [1299] _Var._ Qui, son frre bloui par cette accorte feinte.
  (1663 et 64)

  [1300] _Var._ De ce que nous brassons n'ait ni soupon, ni crainte.
  (1634)

  [1301] Quand Corneille crivait _la Veuve_, il y avait une
  vingtaine d'annes qu'avait paru le roman o figure ce modle des
  amants: c'est en 1610 que d'Urf a publi la premire partie de
  _l'Astre_.

  [1302] _Var._ D'un oncle dont j'espre un bon avancement.
  (1634-57)

  [1303] Voyez plus haut, p. 192, note [641].

  [1304] La leon de 1644:

    Ce sera donc pour plus que vous pour votre argent,

  est videmment une faute d'impression.

  [1305] _Var._ Ainsi qu'il me les baille, ainsi je les renvoie.
  (1634-57)

  [1306] _Var._ En nommant celles-ci, tu caches finement. (1634-57)

  [1307] _Var._ Soit que quelque raison secrte le retint. (1634-57)

  [1308] _Var._ A grand'peine en une heure toient de quatre mots.
  (1634-57)

  [1309] _Var._ CHRYS. Oui, mais aprs?
                                   DOR. Aprs? C'est bien le mot pour rire.
         Mon baladin muet se retire en un coin,
         Content de m'envoyer des oeillades de loin;
         Enfin, aprs m'avoir longtemps considre
         Aprs m'avoir de l'oeil mille fois mesure. (1634-57)

  [1310] _Var._ Le reste est digne qu'on l'admire. (1660-64)

  [1311] _Var._ Aprs cette rponse, il eut don de silence,
         Surpris, comme je crois, par quelque dfaillance.
         [Depuis il s'avisa de me serrer les doigts.] (1634-57)

  [1312] _Var._ Vous portez sur le sein un mouchoir fort carr.
  (1634-57)

  [1313] _Var._ Au demeurant fort riche, et que la mort d'un pre,
         Sans deux successions encore qu'il espre. (1634-57)

  [1314] _Var._ Mais il te le faudroit, plus sage et plus accorte.
  (1634-57)

  [1315] Voyez p. 180, note [598].

  [1316] _Var._ [Et de ton beau semblant ne rien diminuer.]
         DOR. Mon frre, qui croira sa poursuite abuse,
         Sans doute en sa faveur brouillera la fuse. (1634)

  [1317] _Var._ Madame, et les effets ne m'en ont pas du,
         Au moins quant  Florange. (1634-57)

  [1318] _Var._ Atteint! Ah! mon ami, ce sont des rveries;
         Il s'en moque en disant de telles niaiseries. (1634-57)

  [1319] _Var._ Il dit ce qu'il a lu. Jugez, pour Dieu, de grce.
  (1634-57)

  [1320] _Var._ Qui jusqu' maintenant nous tiennent arrts. (1634)

  [1321] _Var._           CHRYS. Ainsi que je voulois,
         Elle se montre prte  recevoir mes lois. (1634-63)

  [1322] _Var._ A ce compte, c'est fait. Quand voulez-vous qu'il vienne.
  (1634-57)

  [1323] _Var._ Pour disposer mon fils  mon contentement. (1634-57)

  [1324] _Var._ Madame, que d'un mot je le vais rendre heureux.
  (1634-57)

  [1325] _Var._ Le bonheur conduisoit aujourd'hui nos visites. (1634 et 57)
         _Var._ Le bonheur conduisoit aujourd'hui vos visites. (1644-54 et 60)

  [1326] _Var._ Au moins en apparence,  vous bien recevoir.
         CLAR. Aussi ne pensez pas que je me plaigne d'elle. (1634-57)

  [1327] _Var._ [Deux filles possdoient seules ton entretien;]
         Et ce que nous tions de femmes mprises,
         Nous servions cependant d'objets  vos rises.
         PHIL. C'est maintenant, Madame, aux vtres que j'en sers;
         Avec tant de beauts, et tant d'esprits divers,
         [Je ne valus jamais qu'on me trouvt  dire.] (1634-57)

  [1328] _Trouver  dire_, trouver qu'il manque quelque chose ou
  quelqu'un. Voyez le _Lexique_.

  [1329] _Var._ Avec ces beaux esprits je n'tois qu'en martyre. (1634)

  L'dition de 1634 porte:

     Avec ces bons esprits je n'tois qu'en martyre;

  mais il y a dans _Les plus notables fautes survenues en
  l'impression_: Lisez _beaux esprits_. Nanmoins Corneille n'a
  tenu compte de cette correction dans aucune des ditions
  suivantes. Dans les unes, de 1644  1657, on lit, comme l'on voit,
  _bons esprits_, une fois, au vers 310; dans les autres, de 1660 
  1682, deux fois, aux vers 308 et 310.

  [1330] _Var._ Je ne le peux nier, puisqu'en parlant de vous.
  (1634)

  [1331] _Var._ Et s'en alloient chercher sur ce visage d'ange
         Mille sujets nouveaux d'ternelle louange. (1634-57)

  [1332] _Var._ O la subtile ruse!  l'excellent dtour! (1634-68)

  [1333] _Var._             De l'amour! moi, Madame,
         Que pour une des deux l'amour m'entrt dans l'me!
         Croyez-moi, s'il vous plat, que mon affection
         Voudroit, pour s'enflammer, plus de perfection. (1634-57)

  [1334] _Var._ Quelque autre trouveroit leurs visages charmants.
  (1634-57)

  [1335] _Var._ [Fait que je n'y remarque aucunes rarets,]
         Vu que ce qui seroit de soi-mme admirable,
         A peine auprs de vous demeure supportable. (1634-57)

  [1336] _Var._ Revenons aux propos que tu veux viter. (1634-57)

  [1337] _Var._ L'esprit d'un amoureux, absent de ce qu'il aime.
  (1634-57)

  [1338] _Var._ Qu'ainsi sa fonction confuse et mal guide.
  (1634-57)

  [1339] _Var._ Jugiez pour quels objets l'amour m'a su toucher.
  (1634-60)

  [1340] _Var._ Puisque loin de vos yeux je n'ai rien qui me plaise.
  (1634-57)
         _Var._ loign de vos yeux, je n'ai rien qui me plaise.
  (1660-68)

  [1341] _Var._ Tout me devient fcheux, tout s'oppose  mon aise.
  (1634-68)

  [1342] _Var._ Un chagrin ternel triomphe de mes sens.
         CLAR. Si, comme tu disois, dans le coeur des absents. (1634-57)

  [1343] _Var._ Ce compliment n'est bon que vers une matresse.
  (1634-57)
         _Var._ Ce compliment n'est bon qu'auprs une matresse.
  (1660)

  [1344] _Var._ Tant mon grade s'oppose  mon contentement.
  (1634-64)




ACTE II.


SCNE PREMIRE.

    PHILISTE[1345].

          Secrets tyrans de ma pense,
          Respect, amour, de qui les lois
          D'un juste et fcheux contre-poids                       395
          La tiennent toujours balance,
          Que vos mouvements opposs[1346],
          Vos traits, l'un par l'autre briss,
          Sont puissants  s'entre-dtruire!
    Que l'un m'offre d'espoir! que l'autre a de rigueur!           400
    Et tandis que tous deux tchent  me sduire,
    Que leur combat est rude au milieu de mon coeur!

          Moi-mme je fais mon supplice
          A force de leur obir[1347];
          Mais le moyen de les har?                               405
          Ils viennent tous deux de Clarice;
          Ils m'en entretiennent tous deux,
          Et forment ma crainte et mes voeux[1348]
          Pour ce bel oeil qui les fait natre;
    Et de deux flots divers mon esprit agit,                      410
    Plein de glace, et d'un feu qui n'oseroit parotre,
    Blme sa retenue et sa tmrit.

          Mon me, dans cet esclavage,
          Fait des voeux qu'elle n'ose offrir;
          J'aime seulement pour souffrir;                          415
          J'ai trop et trop peu de courage:
          Je vois bien que je suis aim,
          Et que l'objet qui m'a charm
          Vit en de pareilles contraintes.
    Mon silence  ses feux fait tant de trahison,                  420
    Qu'impertinent captif de mes frivoles craintes,
    Pour accrotre son mal, je fuis ma gurison.

          Elle brle, et par quelque signe
          Que son coeur s'explique avec moi[1349],
          Je doute de ce que je voi[1350],                         425
          Parce que je m'en trouve indigne.
          Espoir, adieu; c'est trop flatt:
          Ne crois pas que cette beaut
          Daigne avouer de telles flammes[1351];
    Et dans le juste soin qu'elle a de les cacher,                 430
    Vois que si mme ardeur embrase nos deux mes,
    Sa bouche  son esprit n'ose le reprocher.

          Pauvre amant, vois par son silence
          Qu'elle t'en commande un gal,
          Et que le rcit de ton mal                               435
          Te convaincroit d'une insolence.
          Quel fantasque raisonnement!
          Et qu'au milieu de mon tourment
          Je deviens subtil  ma peine!
    Pourquoi m'imaginer qu'un discours amoureux                    440
    Par un contraire effet change l'amour en haine[1352],
    Et malgr mon bonheur me rendre malheureux?

    Mais j'aperois Clarice. O Dieux! si cette belle
    Parloit autant de moi que je m'entretiens d'elle!
    Du moins si sa nourrice a soin de nos amours,                  445
    C'est de moi qu' prsent doit tre leur discours.
    Une humeur curieuse avec chaleur m'emporte[1353]
    A me couler sans bruit derrire cette porte[1354],
    Pour couter de l, sans en tre aperu,
    En quoi mon fol espoir me peut avoir du.                     450
    Allons. Souvent l'amour ne veut qu'une bonne heure[1355]:
    Jamais l'occasion ne s'offrira meilleure,
    Et peut-tre qu'enfin nous en pourrons tirer
    Celle que nous cherchons pour nous mieux dclarer[1356].


SCNE II.

CLARICE, LA NOURRICE.

    CLARICE.

    Tu me veux dtourner d'une seconde flamme,                     455
    Dont je ne pense pas qu'autre que toi me blme.
    tre veuve  mon ge, et toujours dplorer[1357]
    La perte d'un mari que je puis rparer[1358]!
    Refuser d'un amant ce doux nom de matresse!
    N'avoir que des mpris pour les voeux qu'il m'adresse!         460
    Le voir toujours languir dessous ma dure loi!
    Cette vertu, Nourrice, est trop haute pour moi.

    LA NOURRICE.

    Madame, mon avis au vtre ne rsiste
    Qu'alors que votre ardeur se porte vers Philiste[1359].
    Aimez, aimez quelqu'un; mais comme  l'autre fois,             465
    Qu'un lieu digne de vous arrte votre choix.

    CLARICE.

    Brise l ce discours dont mon amour s'irrite:
    Philiste n'en voit point qui le passe en mrite.

    LA NOURRICE.

    Je ne remarque en lui rien que de fort commun,
    Sinon que plus qu'un autre il se rend importun[1360].          470

    CLARICE.

    Que ton aveuglement en ce point est extrme!
    Et que tu connois mal et Philiste et moi-mme,
    Si tu crois que l'excs de sa civilit
    Passe jamais chez moi pour importunit!

    LA NOURRICE.

    Ce cajoleur rus, qui toujours vous assige,                   475
    A tant fait qu' la fin vous tombez dans son pige.

    CLARICE.

    Ce cavalier parfait, de qui je tiens le coeur,
    A tant fait que du mien il s'est rendu vainqueur.

    LA NOURRICE.

    Il aime votre bien, et non votre personne.

    CLARICE.

    Son vertueux amour l'un et l'autre lui donne:                  480
    Ce m'est trop d'heur encor, dans le peu que je vaux,
    Qu'un peu de bien que j'ai supple  mes dfauts.

    LA NOURRICE.

    La mmoire d'Alcandre, et le rang qu'il vous laisse,
    Voudroient un successeur de plus haute noblesse.

    CLARICE.

    S'il prcda Philiste en vaines dignits[1361],                485
    Philiste le devance en rares qualits;
    Il est n gentilhomme, et sa vertu rpare
    Tout ce dont la fortune envers lui fut avare:
    Nous avons, elle et moi, trop de quoi l'agrandir[1362].

    LA NOURRICE.

    Si vous pouviez, Madame, un peu vous refroidir                 490
    Pour le considrer avec indiffrence,
    Sans prendre pour mrite une fausse apparence,
    La raison feroit voir  vos yeux insenss
    Que Philiste n'est pas tout ce que vous pensez.
    Croyez-m'en plus que vous; j'ai vieilli dans le monde[1363],   495
    J'ai de l'exprience, et c'est o je me fonde:
    Eloignez quelque temps ce dangereux charmeur[1364],
    Faites en son absence essai d'une autre humeur[1365];
    Pratiquez-en quelque autre, et  dsintresse
    Comparez-lui l'objet dont vous tes blesse;                   500
    Comparez-en l'esprit, la faon, l'entretien,
    Et lors vous trouverez qu'un autre le vaut bien.

    CLARICE.

    Exercer contre moi de si noirs artifices!
    Donner  mon amour de si cruels supplices!
    Trahir tous mes desirs! teindre un feu si beau[1366]!         505
    Qu'on m'enferme plutt toute vive au tombeau.
    Fais venir cet amant: duss-je la premire[1367]
    Lui faire de mon coeur une ouverture entire,
    Je ne permettrai point qu'il sorte d'avec moi[1368]
    Sans avoir l'un  l'autre engag notre foi.                    510

    LA NOURRICE.

    Ne prcipitez point ce que le temps mnage;
    Vous pourrez  loisir prouver son courage.

    CLARICE.

    Ne m'importune plus de tes conseils maudits,
    Et sans me rpliquer fais ce que je te dis.


SCNE III.

PHILISTE, LA NOURRICE.

    PHILISTE.

    Je te ferai cracher cette langue tratresse.                   515
    Est-ce ainsi qu'on me sert auprs de ma matresse,
    Dtestable sorcire?

    LA NOURRICE.

                        Eh bien, quoi? qu'ai-je fait?

    PHILISTE.

    Et tu doutes encor si j'ai vu ton forfait[1369]?

    LA NOURRICE.

    Quel forfait?

    PHILISTE.

                  Peut-on voir lchet plus hardie?
    Joindre encor l'impudence  tant de perfidie!                  520

    LA NOURRICE.

    Tenir ce qu'on promet, est-ce une trahison?

    PHILISTE.

    Est-ce ainsi qu'on le tient?

    LA NOURRICE.

                                 Parlons avec raison:
    Que t'avois-je promis?

    PHILISTE.

                           Que de tout ton possible
    Tu rendrois ta matresse  mes desirs sensible,
    Et la disposerois  recevoir mes voeux.                        525

    LA NOURRICE.
    Et ne la vois-tu pas au point o tu la veux[1370]?

    PHILISTE.

    Malgr toi mon bonheur  ce point l'a rduite.

    LA NOURRICE.

    Mais tu dois ce bonheur  ma sage conduite,
    Jeune et simple novice en matire d'amour,
    Qui ne saurois comprendre encore un si bon tour.               530
      Flatter de nos discours les passions des dames[1371],
    C'est aider lchement  leurs naissantes flammes;
    C'est traiter lourdement un dlicat effet;
    C'est n'y savoir enfin que ce que chacun sait[1372]:
    Moi, qui de ce mtier ai la haute science,                     535
    Et qui pour te servir brle d'impatience,
    Par un chemin plus court qu'un propos complaisant,
    J'ai su crotre sa flamme en la contredisant;
    J'ai su faire clater, mais avec violence[1373],
    Un amour touff sous un honteux silence,                      540
    Et n'ai pas tant choqu que piqu ses desirs,
    Dont la soif irrite avance tes plaisirs.

    PHILISTE.

    A croire ton babil, la ruse est merveilleuse[1374];
    Mais l'preuve,  mon got, en est fort prilleuse.

    LA NOURRICE.

    Jamais il ne s'est vu de tours plus assurs.                   545
    La raison et l'amour sont ennemis jurs;
    Et lorsque ce dernier dans un esprit commande,
    Il ne peut endurer que l'autre le gourmande:
    Plus la raison l'attaque, et plus il se roidit;
    Plus elle l'intimide, et plus il s'enhardit.                   550
    Je le dis sans besoin, vos yeux et vos oreilles[1375]
    Sont de trop bons tmoins de toutes ces merveilles:
    Vous-mme avez tout vu, que voulez-vous de plus?
    Entrez, on vous attend; ces discours superflus
    Reculent votre bien, et font languir Clarice.                  555
    Allez, allez cueillir les fruits de mon service:
    Usez bien de votre heur et de l'occasion.

    PHILISTE.

    Soit une vrit, soit une illusion
    Que ton esprit adroit emploie  ta dfense[1376],
    Le mien de tes discours plus outre ne s'offense,               560
    Et j'en estimerai mon bonheur plus parfait,
    Si d'un mauvais dessein je tire un bon effet[1377].

    LA NOURRICE.

    Que de propos perdus! Voyez l'impatiente
    Qui ne peut plus souffrir une si longue attente.


SCNE IV.

CLARICE, PHILISTE, LA NOURRICE.

    CLARICE.

    Paresseux, qui tardez si longtemps  venir,                    565
    Devinez la faon dont je veux vous punir.

    PHILISTE.

    M'interdiriez-vous bien l'honneur de votre vue?

    CLARICE.

    Vraiment, vous me jugez de sens fort dpourvue:
    Vous bannir de mes yeux! une si dure loi
    Feroit trop retomber le chtiment sur moi,                     570
    Et je n'ai pas failli, pour me punir moi-mme.

    PHILISTE.

    L'absence ne fait mal que de ceux que l'on aime.

    CLARICE.

    Aussi, que savez-vous si vos perfections
    Ne vous ont rien acquis sur mes affections?

    PHILISTE.

    Madame, excusez-moi, je sais mieux reconnotre                 575
    Mes dfauts, et le peu que le ciel m'a fait natre.

    CLARICE.

    N'oublierez-vous jamais ces termes ravals,
    Pour vous priser de bouche autant que vous valez?
    Seriez-vous bien content qu'on crt ce que vous dites?
    Demeurez avec moi d'accord de vos mrites;                     580
    Laissez-moi me flatter de cette vanit,
    Que j'ai quelque pouvoir sur votre libert,
    Et qu'une humeur si froide,  toute autre invincible,
    Ne perd qu'auprs de moi le titre d'insensible:
    Une si douce erreur tche  s'autoriser;                       585
    Quel plaisir prenez-vous  m'en dsabuser?

    PHILISTE.

    Ce n'est point une erreur; pardonnez-moi, Madame,
    Ce sont les mouvements les plus sains de mon me.
    Il est vrai, je vous aime, et mes feux indiscrets
    Se donnent leur supplice en demeurant secrets.                 590
    Je reois sans contrainte une ardeur tmraire[1378];
    Mais si j'ose brler, je sais aussi me taire;
    Et prs de votre objet, mon unique vainqueur,
    Je puis tout sur ma langue, et rien dessus mon coeur.
    En vain j'avois appris que la seule esprance[1379]            595
    Entretenoit l'amour dans la persvrance:
    J'aime sans esprer, et mon coeur enflamm[1380]
    A pour but de vous plaire, et non pas d'tre aim.
    L'amour devient servile, alors qu'il se dispense
    A n'allumer ses feux que pour la rcompense.                   600
    Ma flamme est toute pure, et sans rien prsumer,
    Je ne cherche en aimant que le seul bien d'aimer.

    CLARICE.

    Et celui d'tre aim, sans que tu le prtendes,
    Prviendra tes desirs et tes justes demandes.
    Ne dguisons plus rien, cher Philiste: il est temps[1381]      605
    Qu'un aveu mutuel rende nos voeux contents.
    Donnons-leur, je te prie, une entire assurance;
    Vengeons-nous  loisir de notre indiffrence,
    Vengeons-nous  loisir de toutes ces langueurs
    O sa fausse couleur avoit rduit nos coeurs.                  610

    PHILISTE.

    Vous me jouez, Madame, et cette accorte feinte
    Ne donne  mon amour qu'une railleuse atteinte[1382].

    CLARICE.

    Quelle faon trange! En me voyant brler,
    Tu t'obstines encore  le dissimuler;
    Tu veux qu'encore un coup je me donne la honte[1383]           615
    De te dire  quel point l'amour pour toi me dompte:
    Tu le vois cependant avec pleine clart[1384],
    Et veux douter encor de cette vrit?

    PHILISTE.

    Oui, j'en doute, et l'excs du bonheur qui m'accable[1385]
    Me surprend, me confond, me parot incroyable.                 620
    Madame, est-il possible? et me puis-je assurer
    D'un bien  quoi mes voeux n'oseroient aspirer?

    CLARICE.

    Cesse de me tuer par cette dfiance.
    Qui pourroit des mortels troubler notre alliance?
    Quelqu'un a-t-il  voir dessus mes actions,                    625
    Dont j'aye  prendre l'ordre en mes affections[1386]?
    Veuve, et qui ne dois plus de respect  personne,
    Ne puis-je disposer de ce que je te donne[1387]?

    PHILISTE.

    N'ayant jamais t digne d'un tel honneur,
    J'ai de la peine encore  croire mon bonheur.                  630

    CLARICE.

    Pour t'obliger enfin  changer de langage,
    Si ma foi ne suffit, que je te donne en gage,
    Un bracelet, exprs tissu de mes cheveux,
    T'attend pour enchaner et ton bras et tes voeux;
    Viens le querir, et prendre avec moi la journe                635
    Qui termine bientt notre heureux hymne[1388].

    PHILISTE.

    C'est dont vos seuls avis se doivent consulter:
    Trop heureux, quant  moi, de les excuter!

    LA NOURRICE, seule.

    Vous comptez sans votre hte, et vous pourrez apprendre
    Que ce n'est pas sans moi que ce jour se doit prendre.         640
    De vos prtentions Alcidon averti[1389]
    Vous fera, s'il m'en croit, un dangereux parti[1390].
    Je lui vais bien donner de plus sres adresses
    Que d'amuser Doris par de fausses caresses;
    Aussi bien, m'a-t-on dit,  beau jeu beau retour:              645
    Au lieu de la duper avec ce feint-amour,
    Elle-mme le dupe, et lui rendant son change[1391],
    Lui promet un amour qu'elle garde  Florange[1392]:
    Ainsi, de tous cts prim par un rival,
    Ses affaires sans moi se porteroient fort mal.                 650


SCNE V.

ALCIDON, DORIS.

    ALCIDON.

    Adieu, mon cher souci, sois sre que mon me
    Jusqu'au dernier soupir conservera sa flamme.

    DORIS.

    Alcidon, cet adieu me prend au dpourvu.
    Tu ne fais que d'entrer;  peine t'ai-je vu:
    C'est m'envier trop tt le bien de ta prsence.                655
    De grce, oblige-moi d'un peu de complaisance[1393],
    Et puisque je te tiens, souffre qu'avec loisir
    Je puisse m'en donner un peu plus de plaisir.

    ALCIDON.

    Je t'explique si mal le feu qui me consume[1394],
    Qu'il me force  rougir d'autant plus qu'il s'allume.          660
    Mon discours s'en confond, j'en demeure interdit;
    Ce que je ne puis dire est plus que je n'ai dit:
    J'en hais les vains efforts de ma langue grossire,
    Qui manquent de justesse en si belle matire,
    Et ne rpondant point aux mouvements du coeur,                 665
    Te dcouvrent si peu le fond de ma langueur.
    Doris, si tu pouvois lire dans ma pense,
    Et voir jusqu'au milieu de mon me blesse[1395],
    Tu verrois un brasier bien autre et bien plus grand[1396]
    Qu'en ces foibles devoirs que ma bouche te rend.               670

    DORIS.

    Si tu pouvois aussi pntrer mon courage,
    Et voir jusqu' quel point ma passion m'engage[1397],
    Ce que dans mes discours tu prends pour des ardeurs
    Ne te sembleroit plus que de tristes froideurs.
    Ton amour et le mien ont faute de paroles.                     675
    Par un malheur gal ainsi tu me consoles;
    Et de mille dfauts me sentant accabler,
    Ce m'est trop d'heur qu'un d'eux me fait te ressembler.

    ALCIDON.

    Mais quelque ressemblance entre nous qui survienne,
    Ta passion n'a rien qui ressemble  la mienne,                 680
    Et tu ne m'aimes pas de la mme faon.

    DORIS.

    Si tu m'aimes encor, quitte un si faux soupon[1398];
    Tu douterois  tort d'une chose trop claire;
    L'preuve fera foi comme j'aime  te plaire.
    Je meurs d'impatience, attendant l'heureux jour                685
    Qui te montre quel est envers toi mon amour;
    Ma mre en ma faveur brle de mme envie.

    ALCIDON.

    Hlas! ma volont sous un autre asservie[1399],
    Dont je ne puis encore  mon gr disposer,
    Fait que d'un tel bonheur je ne saurois user.                  690
    Je dpends d'un vieil oncle, et s'il ne m'autorise,
    Je ne te fais qu'en vain le don de ma franchise[1400];
    Tu sais que tout son bien ne regarde que moi,
    Et qu'attendant sa mort je vis dessous sa loi.
    Mais nous le gagnerons, et mon humeur accorte                  695
    Sait comme il faut avoir les hommes de sa sorte:
    Un peu de temps fait tout.

    DORIS.

                              Ne prcipite rien.
    Je connois ce qu'au monde aujourd'hui vaut le bien.
    Conserve ce vieillard; pourquoi te mettre en peine,
    A force de m'aimer, de t'acqurir sa haine?                    700
    Ce qui te plat m'agre; et ce retardement,
    Parce qu'il vient de toi, m'oblige infiniment.

    ALCIDON.

    De moi! C'est offenser une pure innocence.
    Si l'effet de mes voeux n'est pas en ma puissance[1401],
    Leur obstacle me gne autant ou plus que toi.                  705

    DORIS.

    C'est prendre mal mon sens; je sais quelle est ta foi.

    ALCIDON.

    En veux-tu par crit une entire assurance[1402]?

    DORIS.

    Elle m'assure assez de ta persvrance;
    Et je lui ferois tort d'en recevoir d'ailleurs
    Une preuve plus ample ou des garants meilleurs[1403].          710

    ALCIDON.

    Je l'apporte demain, pour mieux faire connotre....

    DORIS.

    J'en crois si fortement ce que j'en vois parotre,
    Que c'est perdre du temps que de plus en parler.
    Adieu; va dsormais o tu voulois aller.
    Si pour te retenir j'ai trop peu de mrite,                    715
    Souviens-toi pour le moins que c'est moi qui te quitte[1404].

    ALCIDON[1405].

    Ce brusque adieu m'tonne, et je n'entends pas bien....


SCNE VI.

LA NOURRICE, ALCIDON.

    LA NOURRICE.

    Je te prends au sortir d'un plaisant entretien.

    ALCIDON.

    Plaisant, de vrit, vu que mon artifice
    Lui raconte les voeux que j'envoie  Clarice;                  720
    Et de tous mes soupirs, qui se portent plus loin,
    Elle se croit l'objet, et n'en est que tmoin.

    LA NOURRICE.

    Ainsi ton feu se joue?

    ALCIDON.

                            Ainsi quand je soupire,
    Je la prends pour une autre, et lui dis mon martyre[1406];
    Et sa rponse, au point que je puis souhaiter[1407],           725
    Dans cette illusion a droit de me flatter.

    LA NOURRICE.

    Elle t'aime?

    ALCIDON.

                 Et de plus, un discours quivoque
    Lui fait aisment croire un amour rciproque.
    Elle se pense belle, et cette vanit
    L'assure imprudemment de ma captivit;                         730
    Et comme si j'tois des amants ordinaires,
    Elle prend sur mon coeur des droits imaginaires,
    Cependant que le sien sent tout ce que je feins[1408],
    Et vit dans les langueurs dont  faux je me plains.

    LA NOURRICE.

    Je te rponds que non. Si tu n'y mets remde,                  735
    Avant qu'il soit trois jours Florange la possde[1409].

    ALCIDON.

    Et qui t'en a tant dit?

    LA NOURRICE.

                            Gron m'a tout cont;
    C'est lui qui sourdement a conduit ce trait[1410].

    ALCIDON.

    C'est ce qu'en mots obscurs son adieu vouloit dire.
    Elle a cru me braver, mais je n'en fais que rire;              740
    Et comme j'tois las de me contraindre tant,
    La coquette qu'elle est m'oblige en me quittant.
    Ne m'apprendras-tu point ce que fait ta matresse?

    LA NOURRICE.

    Elle met ton agente au bout de sa finesse.
    Philiste assurment tient son esprit charm:                   745
    Je n'aurois jamais cru qu'elle l'et tant aim[1411].

    ALCIDON.

    C'est  faire  du temps.

    LA NOURRICE.

                              Quitte cette esprance:
    Ils ont pris l'un de l'autre une entire assurance,
    Jusqu' s'entre-donner la parole et la foi.

    ALCIDON.

    Que tu demeures froide en te moquant de moi!                   750

    LA NOURRICE.

    Il n'est rien de si vrai; ce n'est point raillerie.

    ALCIDON.

    C'est donc fait d'Alcidon! Nourrice, je te prie....

    LA NOURRICE.

    Rien ne sert de prier; mon esprit puis[1412]
    Pour divertir[1413] ce coup n'est point assez rus.
    Je n'en sais qu'un moyen, mais je ne l'ose dire[1414].         755

    ALCIDON.

    Dpche, ta longueur m'est un second martyre.

    LA NOURRICE.

    Clarice, tous les soirs, rvant  ses amours,
    Seule dans son jardin fait trois ou quatre tours.

    ALCIDON.

    Et qu'a cela de propre  reculer ma perte?

    LA NOURRICE.

    Je te puis en tenir la fausse porte ouverte[1415].             760
    Aurois-tu du courage assez pour l'enlever?

    ALCIDON.

    Oui, mais il faut retraite aprs o me sauver[1416];
    Et je n'ai point d'ami si peu jaloux de gloire
    Que d'tre partisan d'une action si noire.
    Si j'avois un prtexte, alors je ne dis pas                    765
    Que quelqu'un abus n'accompagnt mes pas.

    LA NOURRICE.

    On te vole Doris, et ta feinte colre[1417]
    Manqueroit de prtexte  quereller son frre!
    Fais-en sonner partout un faux ressentiment:
    Tu verras trop d'amis s'offrir aveuglment,                    770
    Se prendre  ces dehors, et sans voir dans ton me,
    Vouloir venger l'affront qu'aura reu ta flamme.
    Sers-toi de leur erreur, et dupe-les si bien....

    ALCIDON.

    Ce prtexte est si beau que je ne crains plus rien.

    LA NOURRICE.

    Pour ter tout soupon de notre intelligence,                  775
    Ne faisons plus ensemble aucune confrence,
    Et viens quand tu pourras: je t'attends ds demain.

    ALCIDON.

    Adieu; je tiens le coup, autant vaut, dans ma main.


FIN DU SECOND ACTE.

  [1345] Dans l'dition de 1634, au-dessous du nom de PHILISTE, on
  lit en titre: STANCES.

  [1346] _Var._ Vos mouvements irrsolus
         Ont trop de flux et de reflus[1346-a],
         L'un m'lve et l'autre m'atterre;
         L'un nourrit mon espoir, et l'autre ma langueur.
         N'avez-vous point ailleurs o vous faire la guerre,
         Sans ainsi vous combattre aux dpens de mon coeur? (1634)

    [1346-a] _Reflus_ parat avoir t crit ainsi pour la rime; car
    dans ce mme vers le mot simple _flux_ se termine rgulirement
    par un _x_.

  [1347] _Var._ A force de vous obir;
         Mais le moyen de vous har?
         Vous venez tous deux de Clarice;
         Vous m'en entretenez tous deux,
         Et formez ma crainte et mes voeux
         Pour ce bel oeil qui vous fait natre. (1634)

  [1348] _Var._ Et formant ma crainte et mes voeux
         [Pour ce bel oeil qui les fait natre,]
         De deux contraires flots mon esprit agit. (1648)

  [1349] _Var._ Qu'elle me dcouvre son coeur,
         Je le prends pour un trait moqueur,
         D'autant que je m'en trouve indigne. (1634-57)

  [1350] Il ne faut pas voir ici une licence potique destine 
  faciliter la rime. Cette orthographe est partout celle de
  Corneille et de ses contemporains.

  [1351] _Var._ Avout des flammes si basses;
         Et par le soin exact qu'elle a de les cacher,
         Apprends que si Philiste est en ses bonnes grces,
         [Sa bouche  son esprit n'ose le reprocher.] (1634-57)
         _Var._ Avout de si basses flammes. (1660-64)

  [1352] _Var._ Par un contraire effet change un amour en haine.
  (1634-60)

  [1353] _Var._ Je ne sais quelle humeur curieuse m'emporte.
  (1634-68)

  [1354] _Var._ A me couler sans bruit dans la prochaine porte.
  (1634-57)

  [1355] _Var._ Suivrons-nous cette ardeur? Suivons,  la bonne
  heure. (1634-57)

  [1356] _Var._ Celle que notre amour cherche  se dclarer.
  (1634-57)

  [1357] _Var._ tre veuve  mon ge, et toujours soupirer.
  (1634-57)

  [1358] _Var._ La perte d'un mari que je peux rparer. (1634)

  [1359] _Var._ Qu'en tant que votre ardeur se porte vers Philiste.
  (1634-57)

  [1360] _Var._ Sinon qu'il est un peu plus qu'un autre importun.
  (1634-57)

  [1361] _Var._ Il prcda Philiste en vaines dignits,
         Et Philiste le passe en rares qualits. (1634-57)

  [1362] _Var._ Elle et moi, nous avons trop de quoi l'agrandir.
         LA NOURR. Hlas! si vous pouviez un peu vous refroidir.
  (1634-57)

  [1363] _Var._ Madame, croyez-moi; j'ai vieilli dans le monde.
  (1634-57)

  [1364] _Var._ loignez, s'il vous plat, quelque temps ce charmeur.
  (1634-57)

  [1365] _Var._ Faites en son absence essai d'un autre humeur.
  (1634, 44 et 48)

  [1366] _Var._ Trahir ainsi mon aise! teindre un feu si beau!
  (1634-57)

  [1367] _Var._ Va querir mon amant: duss-je la premire. (1634-64)

  [1368] _Var._ Je ne permettrai pas qu'il sorte d'avec moi.
  (1634-57)

  [1369] _Var._ [Et tu doutes encor si j'ai vu ton forfait?]
         Monstre de trahisons, horreur de la nature,
         Viens  que je t'trangle. LA NOURR. Ah! ah!
                                                 PHIL. Crache, parjure,
         Ton me abominable et que l'enfer attend.
         LA NOURR. De grce, quatre mots, et tu seras content.
         PHIL. Et je serai content! qui te fait si hardie
         D'ajouter l'impudence  tant de perfidie? (1634-57)

  [1370] _Var._ Et quoi? n'est-elle pas au point o tu la veux?
  (1634-60)

  [1371] _Var._ Flatter de vos discours les passions des dames. (1660)

  [1372] _Var._ C'est n'y savoir enfin que ce qu'un chacun sait. (1654)

  [1373] _Var._ J'ai su faire clater avecque violence. (1634-57)

  [1374] _Var._ Qui croira ton babil, la ruse est merveilleuse.
  (1634-57)

  [1375] _Var._ Mais je vous parle en vain, vos yeux et vos oreilles
         Vous sont de bons tmoins de toutes ces merveilles. (1634-57)

  [1376] _Var._ Que ton subtil esprit emploie  ta dfense. (1634-57)

  [1377] _Var._ Si d'un mauvais dessein il tire un bon effet. (1634-57)

  [1378] _Var._ Je reois sans contrainte un amour tmraire;
         Mais si j'ose brler, aussi sais-je me taire. (1634-57)

  [1379] _Var._ En vain j'aurois appris que la seule esprance
  (1657)

  [1380] _Var._ J'aime sans esprer, et je ne me promets
         Aucun loyer d'un feu qu'on n'teindra jamais.
         L'amour devient servile, alors qu'il se propose
         Le seul espoir d'un prix pour son but et sa cause. (1634)

  [1381] _Var._ Ne dguisons plus rien, mon Philiste, il est temps
         Qu'un aveu mutuel rende nos feux contents. (1634-57)

  [1382] _Var._ Ne donne  mes amours qu'une moqueuse atteinte[1382-a].
  (1634-54)
         _Var._ Ne donne  mes amours qu'une railleuse atteinte.
  (1660 et 63)

    [1382-a] Dans l'dition de 1657, il y a _moqueuse feinte_, au lieu de
    _moqueuse atteinte_; mais c'est sans doute une faute d'impression.

  [1383] _Var._ Tu veux qu'encore un coup je devienne effronte,
         Pour te dire  quel point mon ardeur est monte:
         Tu la vois cependant en son extrmit,
         Et tu doutes encor de cette vrit? (1634-57)

  [1384] _Var._ Tu le vois cependant en son extrmit. (1660)

  [1385] _Var._ Oui, j'en doute, et l'excs de ma batitude
         Est le seul fondement de mon incertitude.
         Ma reine, est-il possible, et me puis-je assurer. (1634)

  [1386] _Var._ Qui prescrive une rgle  mes affections. (1634-60)

  [1387] _Var._ Puis-je pas disposer de ce que je te donne? (1634-57)

  [1388] _Var._ Que termine bientt notre heureux hymne. (1663)

  [1389] _Var._ Alcidon, averti de ce que vous brassez,
         Va rendre en un moment vos desseins renverss. (1634)

  [1390] _Var._ Vous fera, s'il me croit, un dangereux parti. (1644-57)

  [1391] _Var._ Elle-mme le dupe, et par un contre-change. (1634)
         _Var._ Elle-mme le dupe, et par un contre-change. (1644-57)

  [1392] _Var._ En coutant ses voeux reoit ceux de Florange. (1634-57)

  [1393] _Var._ Eh! de grce, ma vie, un peu de complaisance:
         Tandis que je te tiens, souffre qu'avec loisir. (1634-57)

  [1394] _Var._ En peux-tu recevoir de l'entretien d'un homme
         Qui t'explique si mal le feu qui le consomme,
         Dont le discours est plat, et pour tout compliment
         N'a jamais que ce mot: Je t'aime infiniment?
         J'ai honte auprs de toi que ma langue grossire
         Manque d'expressions et non pas de matire. (1634-57)

  [1395] _Var._ Et voir tous les ressorts de mon me blesse. (1634-60)

  [1396] _Var._ Que tu verrois un feu bien autre et bien plus grand.
  (1634-57)

  [1397] _Var._ Pour y voir comme quoi ma passion m'engage. (1634)
         _Var._ Pour voir, jusqu' quel point ma passion m'engage.
  (1644-60)

  [1398] _Var._ Quitte, mon cher souci, quitte ce faux soupon:
         Tu douterois  tort d'une chose si claire. (1634-57)

  [1399] _Var._ Hlas! ma volont sous une autre asservie. (1652-57)

  [1400] _Var._ Je te fais vainement un don de ma franchise;
         Tu sais que ses grands biens ne regardent que moi. (1634-57)

  [1401] _Var._ Si l'effet de mes voeux est hors de ma puissance.
  (1634-57)

  [1402] _Var._ Qu'un baiser de nouveau t'en donne l'assurance.
  (1634-57)

  [1403] _Var._ [Une preuve plus ample ou des garants meilleurs.]
         ALC. Que cette feinte est belle et qu'elle a d'industrie!
         DOR. On a les yeux sur nous, laisse-moi, je te prie.
         ALC. Crains-tu que cette vieille en ose babiller[1403-a]?
         DOR. Adieu, va maintenant o tu voulois aller. (1634-57)

    [1403-a] Crains-tu que...? DOR. Cette vieille auroit de quoi parler.
    (1644-57)

  [1404] _Var._ Qu'il te souvienne au moins que c'est moi qui te quitte.
         ALC. Quoi donc, sans un baiser? Je m'en passerai bien.
  (1634-57)

  [1405] _Var._ ALCIDON, _seul_. (1660)

  [1406] _Var._ Je la prends pour un autre et lui dis mon martyre. (1634,
  48, 52 et 57)

  [1407] _Var._ Et sa rponse, au point que je peux souhaiter. (1634)

  [1408] _Var._ Cependant que le sien ressent ce que je feins. (1634-57)

  [1409] _Var._ Paravant qu'il soit peu, Florange la possde. (1634-57)

  [1410] _Var._ [C'est lui qui sourdement a conduit ce trait.]
         ALC. Ce n'est pas grand dommage: aussi bien tant de feintes
         M'alloient bientt donner d'ennuyeuses contraintes.
         Ils peuvent achever quand ils trouveront bon:
         Rien ne les troublera du ct d'Alcidon.
         Cependant apprends-moi ce que fait ta matresse.
         LA NOURR. Elle met la nourrice au bout de sa finesse. (1634-57)

  [1411] _Var._ Je n'eusse jamais cru qu'elle l'et tant aim. (1634-60)

  [1412] _Var._ Tu m'as beau supplier; mon esprit puis. (1634-60)

  [1413] _Divertir_, dtourner.

  [1414] _Var._ Je ne sais qu'un moyen, mais je ne l'ose dire. (1634-60)

  [1415] _Var._ Je te peux en tenir la fausse porte ouverte. (1634)

  [1416] _Var._ Que trop, mais je ne sache aprs o me sauver.
  (1634-57)

  [1417] _Var._ Tu n'en saurois manquer, aveugle, considre
         Qu'on t'enlve Doris: va quereller son frre,
         Fais clater partout un faux ressentiment.
         Trop d'amis s'offriront  venger promptement
         L'affront qu'en apparence aura reu ta flamme,
         Et lors (mais sans ouvrir les secrets de ton me)
         Tche  te servir d'eux. ALC. Ainsi tout ira bien.
         [Ce prtexte est si beau que je ne crains plus rien.] (1634-57)
         _Var._ On t'enlve Doris, et ta feinte colre. (1660)




ACTE III.


SCNE PREMIRE.

CLIDAN, ALCIDON.

    CLIDAN.

    Ce n'est pas que j'excuse ou la soeur, ou le frre,
    Dont l'infidlit fait natre ta colre;                       780
    Mais,  ne point mentir, ton dessein  l'abord
    N'a gagn mon esprit qu'avec un peu d'effort.
    Lorsque tu m'as parl d'enlever sa matresse,
    L'honneur a quelque temps combattu ma promesse:
    Ce mot d'enlvement me faisoit de l'horreur;                   785
    Mes sens, embarrasss dans cette vaine erreur,
    N'avoient plus la raison de leur intelligence.
    En plaignant ton malheur, je blmois ta vengeance,
    Et l'ombre d'un forfait, amusant ma piti,
    Retardoit les effets dus  notre amiti [1418].                790
    Pardonne un vain scrupule  mon me inquite;
    Prends mon bras pour second, mon chteau pour retraite.
    Le dloyal Philiste, en te volant ton bien,
    N'a que trop mrit qu'on le prive du sien:
    Aprs son action la tienne est lgitime;                       795
    Et l'on venge sans honte un crime par un crime[1419].

    ALCIDON.

    Tu vois comme il me trompe, et me promet sa soeur
    Pour en faire sous main Florange possesseur[1420].
    Ah ciel! fut-il jamais un si noir artifice?
    Il lui fait recevoir mes offres de service;                    800
    Cette belle m'accepte, et fier de son aveu[1421],
    Je me vante partout du bonheur de mon feu.
    Cependant il me l'te, et par cette pratique,
    Plus mon amour est su, plus ma honte est publique.

    CLIDAN.

    Aprs sa trahison, vois ma fidlit:                           805
    Il t'enlve un objet que je t'avois quitt.
    Ta Doris fut toujours la reine de mon me;
    J'ai toujours eu pour elle une secrte flamme,
    Sans jamais tmoigner que j'en tois pris,
    Tant que tes feux ont pu te promettre ce prix;                 810
    Mais je te l'ai quitte, et non pas  Florange.
    Quand je t'aurai veng, contre lui je me venge,
    Et je lui fais savoir que jusqu' mon trpas[1422],
    Tout autre qu'Alcidon ne l'emportera pas.

    ALCIDON.

    Pour moi donc  ce point ta contrainte est venue!              815
    Que je te veux de mal[1423] de cette retenue!
    Est-ce ainsi qu'entre amis on vit  coeur ouvert?

    CLIDAN.

    Mon feu, qui t'offensoit, est demeur couvert;
    Et si cette beaut malgr moi l'a fait natre,
    J'ai su pour ton respect l'empcher de parotre.               820

    ALCIDON.

    Hlas! tu m'as perdu, me voulant obliger;
    Notre vieille amiti m'en et fait dgager[1424].
    Je souffre maintenant la honte de sa perte,
    Et j'aurois eu l'honneur de te l'avoir offerte,
    De te l'avoir cde, et rduit mes desirs                      825
    Au glorieux dessein d'avancer tes plaisirs.
    Faites, Dieux tout-puissants, que Philiste se change[1425],
    Et l'inspirant bientt de rompre avec Florange,
    Donnez-moi le moyen de montrer qu' mon tour
    Je sais pour un ami contraindre mon amour[1426].               830

    CLIDAN.

    Tes souhaits arrivs, nous t'en verrions ddire;
    Doris sur ton esprit reprendroit son empire:
    Nous donnons aisment ce qui n'est plus  nous.

    ALCIDON.

    Si j'y manquois, grands Dieux! je vous conjure tous
    D'armer contre Alcidon vos dextres vengeresses.                835

    CLIDAN.

    Un ami tel que toi m'est plus que cent matresses;
    Il n'y va pas de tant; rsolvons seulement
    Du jour et des moyens de cet enlvement.

    ALCIDON.

    Mon secret n'a besoin que de ton assistance.
    Je n'ai point lieu de craindre aucune rsistance[1427]:        840
    La beaut dont mon tratre adore les attraits[1428]
    Chaque soir au jardin va prendre un peu de frais;
    J'en ai su de lui-mme ouvrir la fausse porte;
    tant seule, et de nuit, le moindre effort l'emporte.
    Allons-y ds ce soir: le plus tt vaut le mieux;               845
    Et surtout dguiss, drobons  ses yeux,
    Et de nous, et du coup, l'entire connoissance.

    CLIDAN.

    Si Clarice une fois est en notre puissance,
    Crois que c'est un bon gage  moyenner l'accord,
    Et rendre, en le faisant, ton parti le plus fort[1429].        850
    Mais pour la sret d'une telle surprise[1430],
    Aussitt que chez moi nous pourrons l'avoir mise,
    Retournons sur nos pas, et soudain effaons
    Ce que pourroit l'absence engendrer de soupons.

    ALCIDON.

    Ton salutaire avis est la mme prudence;                       855
    Et dj je prpare une froide impudence
    A m'informer demain, avec tonnement,
    De l'heure et de l'auteur de cet enlvement.

    CLIDAN.

    Adieu; j'y vais mettre ordre.

    ALCIDON.

                                 Estime qu'en revanche
    Je n'ai goutte de sang que pour toi je n'panche.              860


SCNE II.

    ALCIDON[1431].

    Bons Dieux! que d'innocence et de simplicit!
    Ou pour la mieux nommer, que de stupidit,
    Dont le manque de sens se cache et se dguise
    Sous le front spcieux d'une sotte franchise!
    Que Clidan est bon! que j'aime sa candeur!                    865
    Et que son peu d'adresse oblige mon ardeur!
    Oh! qu'il n'est pas de ceux dont l'esprit  la mode
    A l'humeur d'un ami jamais ne s'accommode,
    Et qui nous font souvent cent protestations,
    Et contre les effets ont mille inventions!                     870
    Lui, quand il a promis, il meurt qu'il n'effectue,
    Et l'attente dj de me servir le tue.
    J'admire cependant par quel secret ressort
    Sa fortune et la mienne ont cela de rapport,
    Que celle qu'un ami nomme ou tient sa matresse                875
    Est l'objet qui tous deux au fond du coeur nous blesse,
    Et qu'ayant comme moi cach sa passion,
    Nous n'avons diffr que de l'intention,
    Puisqu'il met pour autrui son bonheur en arrire[1432],
    Et pour moi....


SCNE III.

PHILISTE, ALCIDON.

    PHILISTE.

                    Je t'y prends, rveur.

    ALCIDON.

                                           Oui, par derrire.
    C'est d'ordinaire ainsi que les tratres en font.

    PHILISTE.

    Je te vois accabl d'un chagrin si profond,
    Que j'excuse aisment ta rponse un peu crue.
    Mais que fais-tu si triste au milieu d'une rue?
    Quelque penser fcheux te servoit d'entretien?                 885

    ALCIDON.

    Je revois que le monde en l'me ne vaut rien,
    Du moins pour la plupart; que le sicle o nous sommes[1433]
    A bien dissimuler met la vertu des hommes;
    Qu' peine quatre mots se peuvent chapper[1434]
    Sans quelque double sens afin de nous tromper;                 890
    Et que souvent de bouche un dessein se propose,
    Cependant que l'esprit songe  toute autre chose.

    PHILISTE.

    Et cela t'affligeoit? Laissons courir le temps,
    Et malgr ses abus, vivons toujours contents[1435].
    Le monde est un chaos, et son dsordre excde                  895
    Tout ce qu'on y voudroit apporter de remde.
    N'ayons l'oeil, cher ami, que sur nos actions;
    Aussi, bien, s'offenser de ses corruptions,
    A des gens comme nous ce n'est qu'une folie.
    Mais pour te retirer de ta mlancolie[1436],                   900
    Je te veux faire part de mes contentements.
      Si l'on peut en amour s'assurer aux serments,
    Dans trois jours au plus tard, par un bonheur trange,
    Clarice est  Philiste.

    ALCIDON.

                            Et Doris,  Florange.

    PHILISTE.

    Quelque soupon frivole en ce point te doit[1437];           905
    J'aurai perdu la vie avant que cela soit.

    ALCIDON.

    Voil faire le fin de fort mauvaise grce:
    Philiste, vois-tu bien, je sais ce qui se passe.

    PHILISTE.

    Ma mre en a reu, de vrai, quelque propos[1438],
    Et voulut hier au soir m'en toucher quelques mots.             910
    Les femmes de son ge ont ce mal ordinaire
    De rgler sur les biens une pareille affaire[1439]:
    Un si honteux motif leur fait tout dcider,
    Et l'or qui les aveugle a droit de les guider:
    Mais comme son clat n'blouit point mon me[1440],            915
    Que je vois d'un autre oeil ton mrite et ta flamme,
    Je lui fis bien savoir que mon consentement
    Ne dpendroit jamais de son aveuglement,
    Et que jusqu'au tombeau, quant  cet hymne,
    Je maintiendrois la foi que je t'avois donne.                 920
    Ma soeur accortement feignoit de l'couter;
    Non pas que son amour n'ost lui rsister,
    Mais elle vouloit bien qu'un peu de jalousie[1441]
    Sur quelque bruit lger piqut ta fantaisie:
    Ce petit aiguillon quelquefois, en passant,                    925
    Rveille puissamment un amour languissant.

    ALCIDON.

    Fais  qui tu voudras ce conte ridicule.
    Soit que ta soeur l'accepte, ou qu'elle dissimule,
    Le peu que j'y perdrai ne vaut pas m'en fcher[1442].
    Rien de mes sentiments ne sauroit approcher                    930
    Comme alors qu'au thtre on nous fait voir _Mlite_,
    Le discours de Cloris, quand Philandre la quitte[1443]:
    Ce qu'elle dit de lui, je le dis de ta soeur,
    Et je la veux traiter avec mme douceur.
    Pourquoi m'aigrir contre elle? En cet indigne change,          935
    Le beau choix qu'elle fait la punit et me venge[1444];
    Et ce sexe imparfait, de soi-mme ennemi[1445],
    Ne possda jamais la raison qu' demi.
    J'aurois tort de vouloir qu'elle en et davantage;
    Sa foiblesse la force  devenir volage.                        940
    Je n'ai que piti d'elle en ce manque de foi;
    Et mon courroux entier se rserve pour toi,
    Toi qui trahis ma flamme aprs l'avoir fait natre,
    Toi qui ne m'es ami qu'afin d'tre plus tratre,
    Et que tes lchets tirent de leur excs[1446],                945
    Par ce damnable appas, un facile succs.
    Dloyal! ainsi donc de ta vaine promesse
    Je reois mille affronts au lieu d'une matresse;
    Et ton perfide coeur, masqu jusqu' ce jour,
    Pour assouvir ta haine alluma mon amour!                       950

    PHILISTE.

    Ces soupons dissips par des effets contraires,
    Nous renouerons bientt une amiti de frres.
    Puisse dessus ma tte clater  tes yeux
    Ce qu'a de plus mortel la colre des cieux,
    Si jamais ton rival a ma soeur sans ma vie!                    955
    A cause de son bien ma mre en meurt d'envie[1447];
    Mais malgr....

    ALCIDON.

                    Laisse l ces propos superflus:
    Ces protestations ne m'blouissent plus;
    Et ma simplicit, lasse d'tre dupe,
    N'admet plus de raisons qu'au bout de mon pe.                960

    PHILISTE.

    trange impression d'une jalouse erreur,
    Dont ton esprit atteint ne suit que sa fureur!
    Eh bien! tu veux ma vie, et je te l'abandonne;
    Ce courroux insens qui dans ton coeur bouillonne,
    Contente-le par l, pousse, mais n'attends pas                 965
    Que par le tien je veuille viter mon trpas.
    Trop heureux que mon sang puisse te satisfaire,
    Je le veux tout donner au seul bien de te plaire.
    Toujours  ces dfis j'ai couru sans effroi[1448];
    Mais je n'ai point d'pe  tirer contre toi.                  970

    ALCIDON.

    Voil bien dguiser un manque[1449] de courage[1450].

    PHILISTE.

    C'est presser un peu trop qu'aller jusqu' l'outrage.
    On n'a point encor vu que ce manque de coeur
    M'ait rendu le dernier o vont les gens d'honneur.
    Je te veux bien ter tout sujet de colre;                     975
    Et quoi que de ma soeur ait rsolu ma mre,
    Dt mon peu de respect irriter tous les Dieux,
    J'affronterai Gron et Florange  ses yeux.
    Mais aprs les efforts de cette dfrence[1451],
    Si tu gardes encor la mme violence,                           980
    Peut-tre saurons-nous apaiser autrement
    Les obstinations de ton emportement.

    ALCIDON, seul.

    Je crains son amiti plus que cette menace:
    Sans doute il va chasser Florange de ma place.
    Mon prtexte est perdu, s'il ne quitte ces soins[1452]:        985
    Dieux! qu'il m'obligeroit de m'aimer un peu moins!


SCNE IV.

CHRYSANTE, DORIS.

    CHRYSANTE.

    Je meure, mon enfant, si tu n'es admirable!
    Et ta dextrit me semble incomparable:
    Tu mrites de vivre aprs un si beau tour[1453].

    DORIS.

    Croyez-moi qu'Alcidon n'en sait gure en amour;                990
    Vous n'eussiez pu m'entendre, et vous garder de rire[1454].
    Je me tuois moi-mme  tous coups de lui dire
    Que mon me pour lui n'a que de la froideur,
    Et que je lui ressemble en ce que notre ardeur
    Ne s'explique  tous deux point du tout par la bouche[1455];
    Enfin que je le quitte.

    CHRYSANTE.

                            Il est donc une souche,
    S'il ne peut rien comprendre  ces navets.
    Peut-tre y mlois-tu quelques obscurits?

    DORIS.

    Pas une; en mots exprs je lui rendois son change[1456],
    Et n'ai couvert mon jeu qu'au regard de Florange[1457].       1000

    CHRYSANTE.

    De Florange! et comment en osois-tu parler?

    DORIS.

    Je ne me trouvois pas d'humeur  rien celer;
    Mais nous nous smes lors jeter sur l'quivoque.

    CHRYSANTE.

    Tu vaux trop. C'est ainsi qu'il faut, quand on se moque,
    Que le moqu toujours sorte fort satisfait[1458];             1005
    Ce n'est plus autrement qu'un plaisir imparfait,
    Qui souvent malgr nous se termine en querelle.

    DORIS.

    Je lui prpare encore une ruse nouvelle[1459]
    Pour la premire fois qu'il m'en viendra conter.

    CHRYSANTE.

    Mais pour en dire trop tu pourras tout gter[1460].           1010

    DORIS.

    N'en ayez pas de peur.

    CHRYSANTE.

                           Quoi que l'on se propose,
    Assez souvent l'issue....

    DORIS.

                              On vous veut quelque chose,
    Madame, je vous laisse.

    CHRYSANTE.

                            Oui, va-t'en; il vaut mieux
    Que l'on ne traite point cette affaire  tes yeux.


SCNE V.

CHRYSANTE, GRON.

    CHRYSANTE.

    Je devine  peu prs le sujet qui t'amne;                    1015
    Mais, sans mentir, mon fils me donne un peu de peine,
    Et s'emporte si fort en faveur d'un ami,
    Que je n'ai su gagner son esprit qu' demi.
    Encore une remise; et que tandis Florange
    Ne craigne aucunement qu'on lui donne le change[1461];        1020
    Moi-mme j'ai tant fait que ma fille aujourd'hui
    (Le croirois-tu, Gron?) a de l'amour pour lui.

    GRON.

    Florange, impatient de n'avoir pas encore
    L'entier et libre accs vers l'objet qu'il adore,
    Ne pourra consentir  ce retardement.                         1025

    CHRYSANTE.

    Le tout en ira mieux pour son contentement.
    Quel plaisir aura-t-il auprs de sa matresse,
    Si mon fils ne l'y voit que d'un oeil de rudesse,
    Si sa mauvaise humeur ne daigne lui parler[1462],
    Ou ne lui parle enfin que pour le quereller?                  1030

    GRON.

    Madame, il ne faut point tant de discours frivoles;
    Je ne fus jamais homme  porter des paroles,
    Depuis que j'ai connu qu'on ne les peut tenir;
    Si monsieur votre fils....

    CHRYSANTE.

                               Je l'aperois venir.

    GRON.

    Tant mieux. Nous allons voir s'il ddira sa mre.             1035

    CHRYSANTE.

    Sauve-toi; ses regards ne sont que de colre.


SCNE VI.

CHRYSANTE, PHILISTE, GRON, LYCAS[1463].

    PHILISTE.

    Te voil donc ici, peste du bien public,
    Qui rduis les amours en un sale trafic!
    Va pratiquer ailleurs tes commerces infmes.
    Ce n'est pas o je suis que l'on surprend des femmes.         1040

    GRON.

    Vous me prenez  tort pour quelque suborneur[1464]?
    Je ne sortis jamais des termes de l'honneur;
    Et Madame elle-mme a choisi cette voie[1465].

    PHILISTE, lui donnant des coups de plat d'pe.

    Tiens, porte ce revers  celui qui t'envoie;
    Ceux-ci seront pour toi.


SCNE VII.

CHRYSANTE, PHILISTE, LYCAS.

    CHRYSANTE.

                              Mon fils, qu'avez-vous fait?        1045

    PHILISTE.

    J'ai mis, grces aux Dieux, ma promesse en effet.

    CHRYSANTE.

    Ainsi vous m'empchez d'excuter la mienne.

    PHILISTE.

    Je ne puis empcher que la vtre ne tienne;
    Mais si jamais je trouve ici ce courratier[1466],
    Je lui saurai, Madame, apprendre son mtier.                  1050

    CHRYSANTE.

    Il vient sous mon aveu.

    PHILISTE.

                            Votre aveu ne m'importe;
    C'est un fou s'il me voit sans regagner la porte[1467]:
    Autrement, il saura ce que psent mes coups.

    CHRYSANTE.

    Est-ce l le respect que j'attendois de vous?

    PHILISTE.

    Commandez que le coeur  vos yeux je m'arrache,               1055
    Pourvu que mon honneur ne souffre aucune tache:
    Je suis prt d'expier avec mille tourments
    Ce que je mets d'obstacle  vos contentements.

    CHRYSANTE.

    Souffrez que la raison rgle votre courage;
    Considrez, mon fils, quel heur, quel avantage,               1060
    L'affaire qui se traite apporte  votre soeur.
    Le bien est en ce sicle une grande douceur:
    tant riche, on est tout[1468]; ajoutez qu'elle-mme
    N'aime point Alcidon, et ne croit pas qu'il l'aime.
    Quoi! voulez-vous forcer son inclination?                     1065

    PHILISTE.

    Vous la forcez vous-mme  cette lection:
    Je suis de ses amours le tmoin oculaire.

    CHRYSANTE.

    Elle se contraignoit seulement pour vous plaire.

    PHILISTE.

    Elle doit donc encor se contraindre pour moi.

    CHRYSANTE.

    Et pourquoi lui prescrire une si dure loi?                    1070

    PHILISTE.

    Puisqu'elle m'a tromp, qu'elle en porte la peine.

    CHRYSANTE.

    Voulez-vous l'attacher  l'objet de sa haine?

    PHILISTE.

    Je veux tenir parole  mes meilleurs amis,
    Et qu'elle tienne aussi ce qu'elle m'a promis.

    CHRYSANTE.

    Mais elle ne vous doit aucune obissance.                     1075

    PHILISTE.

    Sa promesse me donne une entire puissance.

    CHRYSANTE.

    Sa promesse, sans moi, ne la peut obliger.

    PHILISTE.

    Que deviendra ma foi, qu'elle a fait engager?

    CHRYSANTE.

    Il la faut rvoquer, comme elle sa promesse.

    PHILISTE.

    Il faudroit donc, comme elle, avoir l'me tratresse.         1080
    Lycas, cours chez Florange, et dis-lui de ma part[1469]....

    CHRYSANTE.

    Quel violent esprit!

    PHILISTE.

                         Que s'il ne se dpart
    D'une place chez nous par surprise occupe,
    Je ne le trouve point sans une bonne pe.

    CHRYSANTE.

    Attends un peu. Mon fils....

    PHILISTE,  Lycas[1470].

                                 Marche, mais promptement.

    CHRYSANTE, seule.

    Dieux! que cet emport me donne de tourment[1471]!
    Que je te plains, ma fille! Hlas! pour ta misre
    Les destins ennemis t'ont fait natre ce frre.
    Dplorable! le ciel te veut favoriser
    D'une bonne fortune, et tu n'en peux user.                    1090
    Rejoignons toutes deux ce naturel sauvage,
    Et tchons par nos pleurs d'amollir son courage.


SCNE VIII.

    CLARICE, dans son jardin[1472].

         Chers confidents de mes desirs,
    Beaux lieux, secrets tmoins de mon inquitude,
         Ce n'est plus avec des soupirs                           1095
    Que je viens abuser de votre solitude;
           Mes tourments sont passs,
           Mes voeux sont exaucs,
           La joie aux maux succde[1473]:
    Mon sort en ma faveur change sa dure loi,                     1100
    Et pour dire en un mot le bien que je possde,
           Mon Philiste est  moi.

         En vain nos ingalits
    M'avoient avantage  mon dsavantage.
         L'amour confond nos qualits,                            1105
    Et nous rduit tous deux sous un mme esclavage.
           L'aveugle outrecuid
           Se croiroit mal guid
           Par l'aveugle fortune;
    Et son aveuglement par miracle fait voir                      1110
    Que quand il nous saisit, l'autre nous importune,
           Et n'a plus de pouvoir.

         Cher Philiste,  prsent tes yeux,
    Que j'entendois si bien sans les vouloir entendre,
         Et tes propos mystrieux,                                1115
    Par leurs russ dtours n'ont plus rien  m'apprendre.
           Notre libre entretien
           Ne dissimule rien;
           Et ces respects farouches
    N'exerant plus sur nous de secrtes rigueurs,                1120
    L'amour est maintenant le matre de nos bouches
           Ainsi que de nos coeurs.

         Qu'il fait bon avoir endur!
    Que le plaisir se gote au sortir des supplices!
         Et qu'aprs avoir tant dur,                             1125
    La peine qui n'est plus augmente nos dlices!
           Qu'un si doux souvenir
           M'apprte  l'avenir
           D'amoureuses tendresses!
    Que mes malheurs finis auront de volupt!                     1130
    Et que j'estimerai chrement ces caresses
           Qui m'auront tant cot!

         Mon heur me semble sans pareil[1474];
    Depuis qu'en libert notre amour m'en assure[1475],
         Je ne crois pas que le soleil....                        1135


SCNE IX.

CLIDAN, ALCIDON, CLARICE.
LA NOURRICE.

    CLIDAN dit ces mots derrire le thtre[1476].

    Cocher, attends-nous l.

    CLARICE.

                             D'o provient ce murmure?

    ALCIDON.

    Il est temps d'avancer; baissons le tapabord[1477];
    Moins nous ferons de bruit, moins il faudra d'effort.

    CLARICE.

    Aux voleurs! au secours!

    LA NOURRICE.

                            Quoi! des voleurs, Madame?

    CLARICE.

    Oui, des voleurs, Nourrice.

    LA NOURRICE embrasse les genoux de Clarice,
    et l'empche de fuir[1478].

                                Ah! de frayeur je pme.           1140

    CLARICE.

    Laisse-moi, misrable.

    CLIDAN.

                           Allons, il faut marcher,
    Madame; vous viendrez.

    CLARICE.

    (Clidan lui met la main sur la bouche[1479].)

                           Aux vo...[1480].

    CLIDAN.

    (Il dit ces mots derrire le thtre[1481].)

                                            Touche, cocher.


SCNE X.

LA NOURRICE, DORASTE, POLYMAS, LISTOR.

    LA NOURRICE, seule.

    Sortons de pmoison, reprenons la parole;
    Il nous faut  grands cris jouer un autre rle.
    Ou je n'y connois rien, ou j'ai bien pris mon temps:          1145
    Ils n'en seront pas tous galement contents[1482];
    Et Philiste demain, cette nouvelle sue,
    Sera de belle humeur, ou je suis fort due.
    Mais par o vont nos gens? Voyons, qu'en sret
    Je fasse aller aprs par un autre ct.                       1150
    A prsent il est temps que ma voix s'vertue.
      Aux armes! aux voleurs! on m'gorge, on me tue,
    On enlve Madame! amis, secourez-nous;
    A la force! aux brigands! au meurtre! accourez tous,
    Doraste, Polymas, Listor.

    POLYMAS.

                              Qu'as-tu, Nourrice?                 1155

    LA NOURRICE.

    Des voleurs....

    POLYMAS.

                    Qu'ont-ils fait?

    LA NOURRICE.

                                     Ils ont ravi Clarice.

    POLYMAS.

    Comment? ravi Clarice?

    LA NOURRICE.

                           Oui; suivez promptement.
    Bons Dieux! que j'ai reu de coups en un moment!

    DORASTE.

    Suivons-les; mais dis-nous la route qu'ils ont prise.

    LA NOURRICE.

    Ils vont tout droit par l. Le ciel vous favorise!            1160

    (Elle est seule[1483].)

      Oh, qu'ils en vont abattre! ils sont morts, c'en est fait;
    Et leur sang, autant vaut, a lav leur forfait.
    Pourvu que le bonheur  leurs souhaits rponde,
    Ils les rencontreront s'ils font le tour du monde.
    Quant  nous cependant subornons quelques pleurs[1484]        1165
    Qui servent de tmoins  nos fausses douleurs.


FIN DU TROISIME ACTE.

  [1418] _Var._ [Retardoit les effets dus  notre amiti.]
         ALC. Voil grossirement chercher  te ddire:
         Avec leurs trahisons ta lchet conspire[1418-a],
         Puisque tu sais leur crime et consens leur bonheur.
         Mais c'est trop dsormais survivre  mon honneur;
         C'est trop porter en vain par leur perfide trame
         La rougeur sur le front et la fureur en l'me:
         Va, va, n'empche plus mon dsespoir d'agir;
         Souffre qu'aprs mon front ce flanc puisse en rougir,
         Et qu'un bras impuissant  venger cet outrage
         Reporte dans mon coeur les effets de ma rage.
         CL. Bien loin de rvoquer ce que je t'ai promis,
         Je t'offre avec mon bras celui de cent amis.
         Prends, puisque tu le veux, ma maison pour retraite;
         Dispose absolument d'une amiti parfaite:
         Je vois trop que Philiste en te volant ton bien. (1634-57)

    [1418-a] Avec leurs trahisons ton amiti conspire. (1644-57)

  [1419] _Var._ On venge honntement un crime par un crime.
  (1634-57)

  [1420] _Var._ Dont il fait sourdement Florange possesseur.
  (1634-57)

  [1421] _Var._ Cette belle m'accepte, et dessous cet aveu.
  (1634-57)

  [1422] _Var._ Et je lui fais savoir que devant mon trpas.
  (1634-57)

  [1423] L'dition de 1682 a seule _du mal_, pour _de mal_.

  [1424] _Var._ Vu que notre amiti m'en et fait dgager. (1634-57)

  [1425] _Var._ Mais faites que l'humeur de Philiste se change,
         Grands Dieux, et l'inspirant de rompre avec Florange. (1634-57)

  [1426] _Var._ Pour un ami je sais touffer mon amour. (1634-57)

  [1427] _Var._ Vu que je ne puis craindre aucune rsistance.
  (1634-57)

  [1428] _Var._ La belle dont mon tratre adore les attraits.
  (1634-60)

  [1429] _Var._ Et rendre, en ce faisant, ton parti le plus fort.
  (1634)

  [1430] _Var._ Mais pour la sret d'une telle entreprise.
  (1634-68)

  [1431] _Var._ ALCIDON, _seul_. (1634)

  [1432] _Var._ Vu qu'il met pour autrui son bonheur en arrire.
  (1634-57)

  [1433] _Var._ Au moins pour la plupart; que le sicle o nous
  sommes. (1634-57)

  [1434] _Var._ Qu' grand'peine deux mots se peuvent chapper.
  (1634-57)

  [1435] _Var._ Et malgr les abus vivons toujours contents. (1634)

  [1436] _Var._ Or pour te retirer de la mlancolie. (1634 et 52-57)
         _Var._ Or pour te retirer de ta mlancolie. (1644 et 48)
         _Var._ Mais pour te retirer de la mlancolie. (1660 et 63)

  [1437] _Var._ Quelque soupon frivole en ce cas te doit. (1634)

  [1438] _Var._ Ma mre en a reu, de vrai, quelques propos. (1634-57)

  [1439] _Var._ De ne rgler qu'aux biens une pareille affaire. (1634)

  [1440] _Var._ Moi dont ce faux clat n'blouit jamais l'me,
         Qui connois ton mrite autant comme ta flamme. (1634-57)

  [1441] _Var._ Mais fine, elle vouloit qu'un ver de jalousie. (1634-57)
         _Var._ Mais elle vouloit bien qu'un ver de jalousie. (1660)

  [1442] _Var._ Le peu que j'y perdrai ne vaut pas s'en fcher. (1657)

  [1443] _Mlite_, acte III, sc. V, p. 202. Les potes dramatiques
  du dix-septime sicle aimaient  placer ainsi dans la bouche de
  leurs personnages des allusions  leurs ouvrages antrieurs. Voyez
  la note sur le vers 702 de _la Place Royale_. Molire dit dans _le
  Misanthrope_ (acte I, sc. I):

    Je ris des noirs accs o je vous envisage,
    Et crois voir en nous deux, sous mme soin nourris,
    Les deux frres que peint _l'cole des maris_.

  [1444] _Var._ Le choix de ce lourdaud la punit et me venge. (1634-57)

  [1445] _Var._ Et ce sexe imparfait, de son mieux ennemi. (1634-60)

  [1446] _Var._ Et que tes lchets tirent de leurs excs. (1634-57)

  [1447] _Var._ A cause de ses biens ma mre en meurt d'envie. (1634-60)

  [1448] _Var._ Toujours pour les duels l'on m'a vu sans effroi,
         Mais je n'ai point de lame  trancher contre toi. (1634)
         _Var._ Toujours pour les duels on m'a vu sans effroi. (1644-57)

  [1449] Dans l'dition de 1682, on lit _masque_, au lieu de
  _manque_; mais le sens prouve, ainsi que le texte des impressions
  antrieures, que c'est une faute d'impression.

  [1450] _Var._ [Voil bien dguiser un manque de courage.]
         PHIL. Si jamais quelque part ton intrt m'engage,
         Tu pourras voir alors si je suis un moqueur,
         Et si pour te servir j'aurai manqu de coeur;
         Mais pour te mieux ter tout sujet de colre,
         Sitt que j'aurai pu me rendre chez ma mre,
         Dt mon peu de respect offenser tous les Dieux. (1634-57)

  [1451] _Var._ Je souffre jusque-l ton humeur violente;
         Mais, ces devoirs rendus, si rien ne te contente,
         Sache alors que voici de quoi nous apaisons
         Quiconque ne veut pas se payer de raisons. (1634-57)

  [1452] _Var._ Mon prtexte est perdu, s'il ne quitte ses soins.
  (1664 et 68)

  [1453] _Var._ Tu mrites de vivre aprs un si bon tour. (1634-68)

  [1454] _Var._ Vous n'eussiez pu m'entendre, et vous tenir de rire.
  (1634-57)

  [1455] _Var._ Ne s'explique  tous deux nullement par la bouche.
  (1634-57)

  [1456] _Rendre le change  quelqu'un_, _lui donner son change_,
  c'est, suivant Furetire, lui rpliquer fortement, lui rendre la
  pareille. Voyez le _Lexique_.

  [1457] _Au regard de Florange_, en ce qui regarde Florange, dans
  ce que je lui ai dit de Florange.

  [1458] _Var._ Que le moqu toujours reste fort satisfait. (1634)

  [1459] _Var._ Je lui prsente encore une ruse nouvelle. (1634)

  [1460] _Var._ Mais pour en dire trop tu pourrois tout gter.
  (1634-60)

  [1461] _Donner_, non pas comme plus haut _son change_, mais _le
  change_  quelqu'un, c'est le tromper; cette expression est
  emprunte au vocabulaire de la vnerie.

  [1462] _Var._ Si sa mauvaise humeur refuse  lui parler. (1634-57)

  [1463] Le nom de LYCAS manque en tte de cette scne dans
  l'dition de 1634.

  [1464] _Var._ Monsieur, vous m'offensez: loin d'tre un suborneur.
  (1634-57)

  [1465] _Var._ Madame a trouv bon de prendre cette voie. (1634-57)

  [1466] Courtier. Voyez le _Lexique_.

  [1467] _Var._ C'est un fou, me voyant, s'il ne gagne la porte.
  (1634-57)

  [1468] Quiconque est riche est tout.

  (Boileau, Satire VIII.)

  [1469] _Var._ N'en parlons plus. Lycas. LYC. Monsieur?
                                                  PHIL. Sus, de ma part
         Va Florange avertir que s'il ne se dpart. (1634)

  [1470] Cette indication manque dans l'dition de 1663.

  [1471] _Var._ Dieux! que cet obstin me donne de tourment!
  (1634-57)

  [1472] Dans l'dition de 1634, on lit en titre, au-dessous du nom
  de CLARICE: STANCES.

  [1473] _Var._           L'aise  mes maux succde. (1634-68)

  [1474] _Var._ Mon heur me semble nompareil. (1634)

  [1475] _Var._ Depuis que notre amour dclar m'en assure. (1634-57)

  [1476] _Var._ CLIDAN, _derrire le thtre_. (1634-60)

  [1477] Bonnet  l'anglaise, qui, lorsqu'on veut, se rabat sur les
  paules. On peut voir la reprsentation de cette sorte de coiffure
  dans une gravure faite pour l'dition de 1660 et qui accompagne
  aussi d'ordinaire celle de 1664.

  [1478] Pour ce jeu de scne, la leon de 1634 est, en tenant
  compte de la correction contenue dans l'errata: LA NOURRICE, _se
  jetant  ses genoux_.--Dans les ditions de 1644-60: _embrassant
  ses genoux_.

  [1479] _Var._ CLARICE, _ qui Clidan met la main sur la bouche_.
  (1634-60)

  [1480] Ce mot interrompu nous semble d'un effet bizarre, mais il
  serait facile de trouver dans les oeuvres dramatiques des
  prdcesseurs de Corneille plus d'un exemple de ce genre. Le plus
  connu, et le plus souvent cit peut-tre, est celui qu'on
  rencontre au Ve acte du _Daire_ (_Darius_) de Jacques de la Taille
  (voyez sur ce pote l'_Histoire du thtre franois_, tome III, p.
  337 et suivantes):

    Ma femme et mes enfants aye en recommanda....
    Il ne put achever, car la mort l'en garda.

  [1481] _Var._ CLIDAN, _derrire le thtre_. (1634-60)--_Il dit
  ces deux mots derrire le thtre._ (1663, en marge.)

  [1482] _Var._ Tous n'en resteront pas galement contents. (1634)

  [1483] Cette indication ne se trouve que dans les ditions de 1663-82.

  [1484] C'est--dire versons quelques larmes feintes. Voyez plus haut,
  sur un autre emploi de _suborner_, p. 184, note [614].




ACTE IV.


SCNE PREMIRE.

PHILISTE, LYCAS.

    PHILISTE.

    Des voleurs cette nuit ont enlev Clarice!
    Quelle preuve en as-tu? quel tmoin? quel indice?
    Ton rapport n'est fond que sur quelque faux bruit.

    LYCAS.

    Je n'en suis par les yeux, hlas! que trop instruit;          1170
    Les cris de sa nourrice en sa maison dserte
    M'ont trop suffisamment assur de sa perte;
    Seule en ce grand logis, elle court haut et bas,
    Elle renverse tout ce qui s'offre  ses pas,
    Et sur ceux qu'elle voit frappe sans reconnotre;             1175
    A peine devant elle oseroit-on parotre:
    De furie elle cume, et fait sans cesse un bruit[1485]
    Que le dsespoir forme, et que la rage suit;
    Et parmi ses transports, son hurlement farouche
    Ne laisse distinguer que Clarice en sa bouche.                1180

    PHILISTE.

    Ne t'a-t-elle rien dit?

    LYCAS.

                           Soudain qu'elle m'a vu,
    Ces mots ont clat d'un transport imprvu[1486]:
    Va lui dire qu'il perd sa matresse et la ntre;
    Et puis incontinent, me prenant pour un autre,
    Elle m'alloit traiter en auteur du forfait;                   1185
    Mais ma fuite a rendu sa fureur sans effet.

    PHILISTE.

    Elle nomme du moins celui qu'elle en souponne?

    LYCAS.

    Ses confuses clameurs n'en accusent personne,
    Et mme les voisins n'en savent que juger.

    PHILISTE.

    Tu m'apprends seulement ce qui peut m'affliger,               1190
    Tratre, sans que je sache o pour mon allgeance
    Adresser ma poursuite et porter ma vengeance.
    Tu fais bien d'chapper; dessus toi ma douleur,
    Faute d'un autre objet, et veng ce malheur:
    Malheur d'autant plus grand que sa source ignore             1195
    Ne laisse aucun espoir  mon me plore,
    Ne laisse  ma douleur, qui va finir mes jours,
    Qu'une plainte inutile, au lieu d'un prompt secours:
    Foible soulagement en un coup si funeste[1487];
    Mais il s'en faut servir, puisque seul il nous reste.         1200
    Plains, Philiste, plains-toi, mais avec des accents
    Plus remplis de fureur qu'ils ne sont impuissants;
    Fais qu' force de cris pousss jusqu'en la nue,
    Ton mal soit plus connu que sa cause inconnue;
    Fais que chacun le sache, et que par tes clameurs             1205
    Clarice, o qu'elle soit, apprenne que tu meurs.
      Clarice, unique objet qui me tiens en servage,
    Reois de mon ardeur ce dernier tmoignage[1488]:
    Vois comme en te perdant je vais perdre le jour,
    Et par mon dsespoir juge de mon amour.                       1210
    Hlas! pour en juger, peut-tre est-ce ta feinte[1489]
    Qui me porte  dessein cette cruelle atteinte;
    Et ton amour, qui doute encor de mes serments,
    Cherche  m'en assurer par mes ressentiments.
    Souponneuse beaut, contente ton envie,                      1215
    Et prends cette assurance aux dpens de ma vie.
    Si ton feu dure encor, par mes derniers soupirs
    Reois ensemble et perds l'effet de tes desirs.
    Alors ta flamme en vain pour Philiste allume,
    Tu lui voudras du mal de t'avoir trop aime[1490];            1220
    Et sre d'une foi que tu crains d'accepter[1491],
    Tu pleureras en vain le bonheur d'en douter.
    Que ce penser flatteur me drobe  moi-mme!
    Quel charme  mon trpas de penser qu'elle m'aime[1492]!
    Et dans mon dsespoir qu'il m'est doux d'esprer[1493]        1225
    Que ma mort,  son tour, le fera soupirer!
      Simple, qu'espres-tu? Sa perte volontaire
    Ne veut que te punir d'un amour tmraire;
    Ton dplaisir lui plat, et tous autres tourments
    Lui sembleroient pour toi de lgers chtiments.               1230
    Elle en rit maintenant, cette belle inhumaine;
    Elle pme de joie au rcit de ta peine[1494],
    Et choisit pour objet de son affection
    Un amant plus sortable  sa condition.
      Pauvre dsespr, que ta raison s'gare!                    1235
    Et que tu traites mal une amiti si rare!
    Aprs tant de serments de n'aimer rien que toi,
    Tu la veux faire heureuse aux dpens de sa foi;
    Tu veux seul avoir part  la douleur commune;
    Tu veux seul te charger de toute l'infortune,                 1240
    Comme si tu pouvois en croissant tes malheurs
    Diminuer les siens, et l'ter aux voleurs.
    N'en doute plus, Philiste, un ravisseur infme
    A mis en son pouvoir la reine de ton me,
    Et peut-tre dj ce corsaire effront                        1245
    Triomphe insolemment de sa fidlit[1495].
    Qu' ce triste penser ma vigueur diminue!


SCNE II.

PHILISTE, DORASTE, POLYMAS, LISTOR.

    PHILISTE.

    Mais voici de ses gens. Qu'est-elle devenue?
    Amis, le savez-vous? N'avez-vous rien trouv
    Qui nous puisse claircir du malheur arriv?                  1250

    DORASTE.

    Nous avons fait, Monsieur, une vaine poursuite.

    PHILISTE.

    Du moins vous avez vu des marques de leur fuite.

    DORASTE.

    Si nous avions pu voir les traces de leurs pas,
    Des brigands ou de nous vous sauriez le trpas;
    Mais, hlas! quelque soin et quelque diligence....            1255

    PHILISTE.

    Ce sont l des effets de votre intelligence,
    Tratres; ces feints hlas ne sauroient m'abuser.

    POLYMAS.

    Vous n'avez point, Monsieur, de quoi nous accuser[1496].

    PHILISTE.

    Perfides, vous prtez paule [1497] leur retraite[1498],
    Et c'est ce qui vous fait me la tenir secrte.                1260
    Mais voici.... Vous fuyez! vous avez beau courir,
    Il faut me ramener ma matresse, ou mourir.

    DORASTE, rentrant avec ses compagnons, cependant que Philiste
    les cherche derrire le thtre[1499].

    Cdons  sa fureur, vitons-en l'orage.

    POLYMAS.

    Ne nous prsentons plus aux transports de sa rage;
    Mais plutt derechef, allons si bien chercher,                1265
    Qu'il n'ait plus au retour sujet de se fcher.

    LISTOR, voyant revenir Philiste, et s'enfuyant
    avec ses compagnons.

    Le voil.

    PHILISTE, l'pe  la main, et seul[1500].

              Qui les te  ma juste colre?
    Venez de vos forfaits recevoir le salaire,
    Infmes sclrats, venez, qu'esprez-vous[1501]?
    Votre fuite ne peut vous sauver de mes coups.                 1270


SCNE III.

ALCIDON, CLIDAN, PHILISTE.

    ALCIDON met l'pe  la main[1502].

    Philiste,  la bonne heure, un miracle visible
    T'a rendu maintenant  l'honneur plus sensible,
    Puisqu'ainsi tu m'attends les armes  la main.
    J'admire avec plaisir ce changement soudain[1503],
    Et vais....

    CLIDAN.

                Ne pense pas ainsi....

    ALCIDON.

                                       Laisse-nous faire;         1275
    C'est en homme de coeur qu'il me va satisfaire[1504].
    Crains-tu d'tre tmoin d'une bonne action[1505]?

    PHILISTE.

    Dieux! ce comble manquoit  mon affliction.
    Que j'prouve en mon sort une rigueur cruelle!
    Ma matresse perdue, un ami me querelle.                      1280

    ALCIDON.

    Ta matresse perdue!

    PHILISTE.

                        Hlas! hier, des voleurs....

    ALCIDON.

    Je n'en veux rien savoir, va le conter ailleurs;
    Je ne prends point de part aux intrts d'un tratre[1506];
    Et puisqu'il est ainsi, le ciel fait bien connotre[1507]
    Que son juste courroux a soin de me venger[1508].             1285

    PHILISTE.

    Quel plaisir, Alcidon, prends-tu de m'outrager?
    Mon amiti se lasse, et ma fureur m'emporte;
    Mon me pour sortir ne cherche qu'une porte.
    Ne me presse donc plus dans un tel dsespoir[1509]:
    J'ai dj fait pour toi par del mon devoir.                  1290
    Te peux-tu plaindre encor de ta place usurpe[1510]?
    J'ai renvoy Gron  coups de plat d'pe;
    J'ai menac Florange, et rompu les accords[1511]
    Qui t'avoient su causer ces violents transports.

    ALCIDON.

    Entre des cavaliers une offense reue                         1295
    Ne se contente point d'une si lche issue;
    Va m'attendre....

    CLIDAN.

                     Arrtez, je ne permettrai pas
    Qu'un si funeste mot termine vos dbats.

    PHILISTE.

    Faire ici du fendant tandis qu'on nous spare[1512],
    C'est montrer un esprit lche autant que barbare.             1300
    Adieu, mauvais, adieu: nous nous pourrons trouver;
    Et si le coeur t'en dit, au lieu de tant braver,
    J'apprendrai seul  seul, dans peu, de tes nouvelles.
    Mon honneur souffriroit des taches ternelles
    A craindre encor de perdre une telle amiti.                  1305


SCNE IV.

CLIDAN, ALCIDON.


    CLIDAN.

    Mon coeur  ses douleurs s'attendrit de piti[1513];
    Il montre une franchise ici trop naturelle,
    Pour ne te pas ter tout sujet de querelle.
    L'affaire se traitoit sans doute  son desu,
    Et quelque faux soupon en ce point t'a du.                 1310
    Va retrouver Doris, et rendons-lui Clarice.

    ALCIDON.

    Tu te laisses donc prendre  ce lourd artifice,
    A ce pige, qu'il dresse afin de me duper[1514]?

    CLIDAN.

    Romproit-il ces accords  dessein de tromper?
    Que vois-tu l qui sente une supercherie?                     1315

    ALCIDON.

    Je n'y vois qu'un effet de sa poltronnerie,
    Qu'un lche dsaveu de cette trahison[1515],
    De peur d'tre oblig de m'en faire raison.
    Je l'en pressai ds hier; mais son peu de courage
    Aima mieux pratiquer ce rus tmoignage,                      1320
    Par o m'blouissant il pt un de ces jours
    Renouer sourdement ces muettes amours.
    Il en donne en secret des avis  Florange:
    Tu ne le connois pas; c'est un esprit trange.

    CLIDAN.

    Quelque trange qu'il soit, si tu prends bien ton temps,
    Malgr lui tes desirs se trouveront contents.
    Ses offres accepts[1516], que rien ne se diffre;
    Aprs un prompt hymen, tu le mets  pis faire[1517].

    ALCIDON.

    Cet ordre est infaillible  procurer mon bien;
    Mais ton contentement m'est plus cher que le mien.            1330
    Longtemps  mon sujet tes passions contraintes
    Ont souffert et cach leurs plus vives atteintes;
    Il me faut  mon tour en faire autant pour toi:
    Hier devant tous les Dieux je t'en donnai ma foi,
    Et pour la maintenir tout me sera possible[1518].             1335

    CLIDAN.

    Ta perte en mon bonheur me seroit trop sensible[1519];
    Et je m'en harois, si j'avois consenti[1520]
    Que mon hymen laisst Alcidon sans parti.

    ALCIDON.

    Eh bien, pour t'arracher ce scrupule de l'me
    (Quoique je n'eus jamais pour elle aucune flamme),            1340
    J'pouserai Clarice. Ainsi, puisque mon sort
    Veut qu' mes amitis je fasse un tel effort,
    Que d'un de mes amis j'pouse la matresse,
    C'est l que par devoir il faut que je m'adresse.
    Philiste est un parjure, et moi ton oblig[1521]:             1345
    Il m'a fait un affront, et tu m'en as veng.
    Balancer un tel choix avec inquitude[1522],
    Ce seroit me noircir de trop d'ingratitude.

    CLIDAN.

    Mais te priver pour moi de ce que tu chris!

    ALCIDON.

    C'est faire mon devoir, te quittant ma Doris,                 1350
    Et me venger d'un tratre, pousant sa Clarice.
    Mes discours ni mon coeur n'ont aucun artifice.
    Je vais, pour confirmer tout ce que je t'ai dit,
    Employer vers Doris mon reste de crdit;
    Si je la puis gagner, je te rponds du frre,                 1355
    Trop heureux  ce prix d'apaiser ma colre!

    CLIDAN.

    C'est ainsi que tu veux m'obliger doublement;
    Vois ce que je pourrai pour ton contentement.

    ALCIDON.

    L'affaire,  mon avis, deviendrait plus aise,
    Si Clarice apprenoit une mort suppose....                    1360

    CLIDAN.

    De qui? de son amant? Va, tiens pour assur
    Qu'elle croira dans peu ce perfide expir.

    ALCIDON.

    Quand elle en aura su la nouvelle funeste,
    Nous aurons moins de peine  la rsoudre au reste.
    On a beau nous aimer, des pleurs sont tt schs,             1365
    Et les morts soudain mis au rang des vieux pchs.


SCNE V.

    CLIDAN.

    Il me cde  mon gr Doris de bon courage;
    Et ce nouveau dessein d'un autre mariage,
    Pour tre fait sur l'heure, et tout nonchalamment,
    Est conduit, ce me semble, assez accortement[1523].           1370
    Qu'il en sait les moyens! qu'il a ses raisons prtes!
    Et qu'il trouve  l'instant de prtextes honntes
    Pour ne point rapprocher[1524] de son premier amour!
    Plus j'y porte la vue, et moins j'y vois de jour[1525].
    M'auroit-il bien cach le fond de sa pense?                  1375
    Oui, sans doute, Clarice a son me blesse;
    Il se venge en parole, et s'oblige en effet.
    On ne le voit que trop, rien ne le satisfait[1526]:
    Quand on lui rend Doris, il s'aigrit davantage.
    Je jouerois,  ce compte, un joli personnage!                 1380
    Il s'en faut claircir. Alcidon ruse en vain,
    Tandis que le succs est encore en ma main:
    Si mon soupon est vrai, je lui ferai connotre
    Que je ne suis pas homme  seconder un tratre[1527].
    Ce n'est point avec moi qu'il faut faire le fin[1528],        1385
    Et qui me veut duper en doit craindre la fin.
    Il ne vouloit que moi pour lui servir d'escorte,
    Et si je ne me trompe, il n'ouvrit point la porte;
    Nous tions attendus, on secondoit nos coups:
    La nourrice parut en mme temps que nous,                     1390
    Et se pma soudain avec tant de justesse,
    Que cette pmoison nous livra sa matresse.
    Qui lui pourroit un peu tirer les vers du nez,
    Que nous verrions demain des gens bien tonns!


SCNE VI.

CLIDAN, LA NOURRICE.

    LA NOURRICE.

    Ah!

    CLIDAN.

        J'entends des soupirs.

    LA NOURRICE.

                              Destins!

    CLIDAN.

                                      C'est la nourrice;
    Qu'elle vient  propos!

    LA NOURRICE.

                            Ou rendez-moi Clarice....

    CLIDAN.

    Il la faut aborder.

    LA NOURRICE.

                        Ou me donnez la mort.

    CLIDAN.

    Qu'est-ce? qu'as-tu, Nourrice,  t'affliger si fort?
    Quel funeste accident? quelle perte arrive?

    LA NOURRICE.

    Perfide! c'est donc toi qui me l'as enleve?                  1400
    En quel lieu la tiens-tu? dis-moi, qu'en as-tu fait?

    CLIDAN.

    Ta douleur sans raison m'impute ce forfait[1529];
    Car enfin je t'entends, tu cherches ta matresse?

    LA NOURRICE.

    Oui, je te la demande, me double et tratresse.

    CLIDAN.

    Je n'ai point eu de part en cet enlvement[1530];             1405
    Mais je t'en dirai bien l'heureux vnement.
    Il ne faut plus avoir un visage si triste,
    Elle est en bonne main.

    LA NOURRICE.

                            De qui?

    CLIDAN.

                                     De son Philiste.

    LA NOURRICE.

    Le coeur me le disoit, que ce rus flatteur
    Devoit tre du coup le vritable auteur.                      1410

    CLIDAN.

    Je ne dis pas cela, Nourrice; du contraire,
    Sa rencontre  Clarice toit fort ncessaire.

    LA NOURRICE.

    Quoi? l'a-t-il dlivre?

    CLIDAN.

                             Oui.

    LA NOURRICE.

                                  Bons Dieux!

    CLIDAN.

                                              Sa valeur
    Ote ensemble la vie et Clarice au voleur.

    LA NOURRICE.

    Vous ne parlez que d'un.

    CLIDAN.

                             L'autre ayant pris la fuite,         1415
    Philiste a nglig d'en faire la poursuite.

    LA NOURRICE.

    Leur carrosse roulant, comme est-il avenu[1531]....

    CLIDAN.

    Tu m'en veux informer[1532] en vain par le menu.
    Peut-tre un mauvais pas, une branche, une pierre,
    Fit verser leur carrosse, et les jeta par terre;              1420
    Et Philiste eut tant d'heur que de les rencontrer,
    Comme eux et ta matresse toient prts d'y rentrer.

    LA NOURRICE.

    Cette heureuse nouvelle a mon me ravie.
    Mais le nom de celui qu'il a priv de vie?

    CLIDAN.

    C'est.... je l'aurois nomm mille fois en un jour:            1425
    Que ma mmoire ici me fait un mauvais tour!
    C'est un des bons amis que Philiste et au monde.
    Rve un peu comme moi, Nourrice, et me seconde.

    LA NOURRICE.

    Donnez-m'en quelque adresse[1533].

    CLIDAN.

                                       Il se termine en don.
    C'est.... j'y suis; peu s'en faut; attends, c'est....

    LA NOURRICE.

                                                             Alcidon?

    CLIDAN.

    T'y voil justement.

    LA NOURRICE.

                         Est-ce lui? Quel dommage
    Qu'un brave gentilhomme en la fleur de son ge....
    Toutefois il n'a rien qu'il n'ait bien mrit,
    Et grces aux bons Dieux, son dessein avort....
    Mais du moins, en mourant, il nomma son complice?             1435

    CLIDAN.

    C'est l le pis pour toi.

    LA NOURRICE.

                              Pour moi!

    CLIDAN.

                                        Pour toi, Nourrice.

    LA NOURRICE.

    Ah, le tratre!

    CLIDAN.

                    Sans doute il te vouloit du mal.

    LA NOURRICE.

    Et m'en pourroit-il faire?

    CLIDAN.

                               Oui, son rapport fatal....

    LA NOURRICE.

    Ne peut rien contenir que je ne le dnie.

    CLIDAN.

    En effet, ce rapport n'est qu'une calomnie.                   1440
    coute cependant: il a dit qu' ton su
    Ce malheureux dessein avoit t conu;
    Et que pour empcher la fuite de Clarice
    Ta feinte pmoison lui fit un bon office;
    Qu'il trouva le jardin par ton moyen ouvert.                  1445

    LA NOURRICE.

    De quels damnables tours cet imposteur se sert!
    Non, Monsieur,  prsent il faut que je le die,
    Le ciel ne vit jamais de telle perfidie.
    Ce tratre aimoit Clarice, et brlant de ce feu,
    Il n'amusoit Doris que pour couvrir son jeu[1534];            1450
    Depuis prs de six mois il a tch sans cesse
    D'acheter ma faveur auprs de ma matresse:
    Il n'a rien pargn qui ft en son pouvoir;
    Mais me voyant toujours ferme dans le devoir,
    Et que pour moi ses dons n'avoient aucune amorce,             1455
    Enfin il a voulu recourir  la force.
    Vous savez le surplus, vous voyez son effort
    A se venger de moi pour le moins en sa mort:
    Piqu de mes refus, il me fait criminelle,
    Et mon crime ne vient que d'tre trop fidle.                 1460
    Mais, Monsieur, le croit-on?

    CLIDAN.

                                 N'en doute aucunement.
    Le bruit est qu'on t'apprte un rude chtiment.

    LA NOURRICE.

    Las! que me dites-vous?

    CLIDAN.

                           Ta matresse en colre
    Jure que tes forfaits recevront leur salaire;
    Surtout elle s'aigrit contre ta pmoison.                     1465
    Si tu veux viter une infme prison,
    N'attends pas son retour.

    LA NOURRICE.

                              O me vois-je rduite,
    Si mon salut dpend d'une soudaine fuite[1535],
    Et mon esprit confus ne sait o l'adresser[1536]?

    CLIDAN.

    J'ai piti des malheurs qui te viennent presser:              1470
    Nourrice, fais chez moi, si tu veux, ta retraite[1537];
    Autant qu'en lieu du monde elle y sera secrte.

    LA NOURRICE.

    Oserois-je esprer que la compassion....

    CLIDAN.

    Je prends ton innocence en ma protection.
    Va, ne perds point de temps: tre ici davantage               1475
    Ne pourroit  la fin tourner qu' ton dommage.
    Je te suivrai de l'oeil, et ne dis encor rien,
    Comme aprs je saurai m'employer pour ton bien:
    Durant l'loignement ta paix se pourra faire.

    LA NOURRICE.

    Vous me serez, Monsieur, comme un Dieu tutlaire.             1480

    CLIDAN.

    Trve, pour le prsent, de ces remercments;
    Va, tu n'as pas loisir de tant de compliments.


SCNE VII.

    CLIDAN.

    Voil mon homme pris, et ma vieille attrape.
    Vraiment un mauvais conte aisment l'a dupe:
    Je la croyois plus fine, et n'eusse pas pens                 1485
    Qu'un discours sur-le-champ par hasard commenc,
    Dont la suite non plus n'alloit qu' l'aventure,
    Pt donner  son me une telle torture,
    La jeter en dsordre, et brouiller ses ressorts;
    Mais la raison le veut, c'est l'effet des remords.            1490
    Le cuisant souvenir d'une action mchante
    Soudain au moindre mot nous donne l'pouvante.
    Mettons-la cependant en lieu de sret,
    D'o nous ne craignions rien de sa subtilit[1538];
    Aprs, nous ferons voir qu'il me faut d'une affaire           1495
    Ou du tout ne rien dire, ou du tout ne rien taire,
    Et que depuis qu'on joue  surprendre un ami,
    Un trompeur en moi trouve un trompeur et demi.


SCNE VIII.

ALCIDON, DORIS.

    DORIS.

    C'est donc pour un ami que tu veux que mon me
    Allume  ta prire une nouvelle flamme?                       1500

    ALCIDON.

    Oui, de tout mon pouvoir je t'en viens conjurer.

    DORIS.

    A ce coup, Alcidon, voil te dclarer;
    Ce compliment, fort beau pour des mes glaces,
    M'est un aveu bien clair de tes feintes passes.

    ALCIDON.

    Ne parle point de feinte; il n'appartient qu' toi            1505
    D'tre dissimule et de manquer de foi;
    L'effet l'a trop montr.

    DORIS.

                             L'effet a d t'apprendre,
    Quand on feint avec moi, que je sais bien le rendre.
    Mais je reviens  toi. Tu fais donc tant de bruit
    Afin qu'aprs un autre en recueille le fruit;                 1510
    Et c'est  ce dessein que ta fausse colre
    Abuse insolemment de l'esprit de mon frre?

    ALCIDON.

    Ce qu'il a pris de part en mes ressentiments
    Apporte seul du trouble  tes contentements[1539];
    Et pour moi, qui vois trop ta haine par ce change             1515
    Qui t'a fait sans raison me prfrer Florange[1540],
    Je n'ose plus t'offrir un service odieux.

    DORIS.

    Tu ne fais pas tant mal. Mais pour faire encor mieux,
    Puisque tu reconnois ma vritable haine,
    De moi ni de mon choix ne te mets point en peine.             1520
    C'est trop manquer de sens; je te prie, est-ce  toi,
    A l'objet de ma haine,  disposer de moi?

    ALCIDON.

    Non; mais puisque je vois  mon peu de mrite
    De ta possession l'esprance interdite,
    Je sentirois mon mal puissamment soulag[1541],               1525
    Si du moins un ami m'en toit oblig.
    Ce cavalier, au reste, a tous les avantages
    Que l'on peut remarquer aux plus braves courages,
    Beau de corps et d'esprit, riche, adroit, valeureux,
    Et surtout de Doris  l'extrme amoureux.                     1530

    DORIS.

    Toutes ces qualits n'ont rien qui me dplaise,
    Mais il en a de plus une autre fort mauvaise,
    C'est qu'il est ton ami: cette seule raison
    Me le feroit har, si j'en savois le nom.

    ALCIDON.

    Donc pour le bien servir il faut ici le taire[1542]?          1535

    DORIS.

    Et de plus lui donner cet avis salutaire,
    Que s'il est vrai qu'il m'aime et qu'il veuille tre aim,
    Quand il m'entretiendra, tu ne sois point nomm;
    Qu'il n'espre autrement de rponse que triste.
    J'ai dpit que le sang me lie avec Philiste,                  1540
    Et qu'ainsi malgr moi j'aime un de tes amis.

    ALCIDON.

    Tu seras quelque jour d'un esprit plus remis.
    Adieu: quoi qu'il en soit, souviens-toi, ddaigneuse[1543],
    Que tu hais Alcidon qui te veut rendre heureuse.

    DORIS.

    Va, je ne veux point d'heur qui parte de ta main.             1545


SCNE IX.

    DORIS.

    Qu'aux filles comme moi le sort est inhumain!
    Que leur condition se trouve dplorable[1544]!
    Une mre aveugle, un frre inexorable,
    Chacun de son ct, prennent sur mon devoir[1545]
    Et sur mes volonts un absolu pouvoir.                        1550
    Chacun me veut forcer  suivre son caprice:
    L'un a ses amitis, l'autre a son avarice.
    Ma mre veut Florange, et mon frre Alcidon;
    Dans leurs divisions mon coeur  l'abandon
    N'attend que leur accord pour souffrir et pour feindre.
    Je n'ose qu'esprer, et je ne sais que craindre,
    Ou plutt je crains tout et je n'espre rien;
    Je n'ose fuir mon mal, ni rechercher mon bien.
    Dure sujtion! trange tyrannie!
    Toute libert donc  mon choix se dnie!                      1560
    On ne laisse  mes yeux rien  dire  mon coeur,
    Et par force un amant n'a de moi que rigueur.
    Cependant il y va du reste de ma vie[1546],
    Et je n'ose couter tant soit peu mon envie;
    Il faut que mes desirs, toujours indiffrents,                1565
    Aillent sans rsistance au gr de mes parents,
    Qui m'apprtent peut-tre un brutal, un sauvage:
    Et puis cela s'appelle une fille bien sage!
      Ciel, qui vois ma misre et qui fais les heureux[1547],
    Prends piti d'un devoir qui m'est si rigoureux!              1570


FIN DU QUATRIME ACTE.

  [1485] _Var._ De furie elle cume, et fait toujours un bruit.
  (1634-57)

  [1486] _Var._ Ces mots ont clat d'un transport impourvu. (1634)

  [1487] _Var._ Vain et foible soulas en un coup si funeste. (1634-57)

  [1488] _Var._ Reois donc de mes feux ce dernier tmoignage. (1634-57)

  [1489] _Var._ Aussi pour en juger peut-tre est-ce ta feinte.
  (1634-57)

  [1490] _Var._ Tu lui voudras du mal pour t'avoir trop aime. (1634)
         _Var._ Tu lui voudras du mal de t'avoir tant aime. (1644-57)

  [1491] _Var._ Et sre de sa foi, tu viendras regretter
         Sur sa tombe le temps et le bien d'en douter. (1634-57)

  [1492] _Var._ Qu'il m'est doux en mourant de penser qu'elle m'aime!
  (1634-60)

  [1493] _Var._ Et dans ce dsespoir que causent mes malheurs,
         Esprer que ma mort lui cotera des pleurs!
         Simple, qu'espres-tu? sa perte est volontaire,
         Et pour mieux te punir d'un amour tmraire,
         Elle veut tes regrets, tous autres chtiments
         Ne lui semblent pour toi que de lgers tourments. (1634-57)

  [1494] _Var._ Elle se pme d'aise au rcit de ta peine. (1634-68)

  [1495] _Var._ Triomphe insolemment de sa pudicit.
         Hlas! qu' ce penser ma vigueur diminue! (1634-57)

  [1496] _Var._ Vous ne devez, Monsieur, en rien nous accuser. (1634)
         _Var._ Vous n'avez point, Monsieur, lieu de nous accuser.
  (1644-57)

  [1497] _Prter paule _, seconder, favoriser.

  [1498] _Var._ Perfides, vous prtez l'paule  leur retraite.
 (1634-57)

  [1499] _Var._ DORASTE, _cependant que Philiste est derrire le
  thtre_. (1634-57)

  [1500] _Var. Il a l'pe  la main._ (1663, en marge.)

  [1501] _Var._ Infmes, sclrats, venez, qu'esprez-vous? (1634)

  [1502] _Var._ ALCIDON, _mettant l'pe  la main_. (1634-60)--_Il
  met aussi l'pe  la main._ (1663, en marge.)

  [1503] _Var._ Quoi! ta poltronnerie a chang bien soudain!
         CL. Modre cet ardeur[1503-a], tout beau.
                                               ALC. Laisse-nous faire.
  (1634-57)

    [1503-a] Tel est ici le texte de toutes les ditions indiques;
    mais elles font _ardeur_ du fminin dans les autres endroits de
    _la Veuve_ o ce mot se trouve.

  [1504] _Var._ C'est en homme de bien qu'il me va satisfaire.
  (1634-60)

  [1505] _Var._ Veux-tu rompre le coup d'une bonne action? (1634-57)

  [1506] _Var._ Je ne prends plus de part aux intrts d'un tratre.
  (1634-57)

  [1507] _Var._ Et puisqu'il est ainsi, le ciel fait bien parotre.
  (1634-60)

  [1508] _Var._ Que son juste courroux a voulu me venger. (1634)

  [1509] _Var._ Ne me presse donc plus dedans mon dsespoir. (1634-60)

  [1510] _Var._ Te peux-tu plaindre encor de ta place occupe? (1634-57)

  [1511] _Var._ J'ai menac Florange, et rompu des accords
         Qui te causoient jadis ces violents transports. (1634-57)

  [1512] _Var._ Faire ici du fendant alors qu'on nous spare. (1634-60)

  [1513] _Var._ Le coeur  ses douleurs me saigne de piti. (1634-60)

  [1514] _Var._ A ce pige qu'il dresse afin de m'attraper. (1634-57)

  [1515] _Var._ Un lche dsaveu de cette trahison. (1648)

  [1516] Tel est le texte de toutes les ditions. Voyez au sujet du
  genre du mot: _offre_, l'introduction grammaticale en tte du
  _Lexique_.

  [1517] _Mettre quelqu'un au pis_, _ pis faire_ se dit par
  manire de dfi, pour marquer  un homme que quelque volont qu'il
  ait de nuire, on ne le craint point. (_Dictionnaire de l'Acadmie
  de_ 1694.)

  [1518] _Var._ Et pour la maintenir j'teindrai bien ma braise.
  CL. Mais je ne veux point d'heur aux dpens de ton aise. (1634)

  [1519] _Var._ Ta perte en mon bonheur te seroit trop sensible.
  (1644-60)

  [1520] _Var._ Et j'aurois un regret trop sensible de voir[1520-a]
         Que mon hymen laisst Alcidon  pourvoir. (1634-57)

    [1520-a] Et moi-mme j'aurois trop de regret de voir. (1644-57)

  [1521] _Var._ Philiste m'est parjure, et moi ton oblig. (1634-63)

  [1522] _Var._ Ma raison en ce choix n'a point d'incertitude,
         Puisque l'un est justice et l'autre ingratitude. (1634-57)

  [1523] _Var._ Ne me semble conduit que trop accortement. (1634-57)

  [1524] L'dition de 1682 porte _t'approcher_, qui ne donne point
  de signification raisonnable; la leon que nous avons suivie
  (_rapprocher_, dans le sens neutre, pour _se rapprocher_) se
  trouve dans toutes les autres impressions.

  [1525] _Var._ Quant  moi, plus j'y songe, et moins j'y vois de jour.
  (1634-57)

  [1526] _Var._ Cela se juge  l'oeil, rien ne le satisfait. (1634-57)

  [1527] _Var._ Que je ne fus jamais homme  servir un tratre.
  (1634-57)

  [1528] _Var._ Ce n'est pas avec moi qu'il faut faire le fin. (1634-60)

  [1529] _Var._ C'est  tort que tu veux m'imputer un forfait.
         LA NOURR. O l'as-tu mise enfin? CL. Tu cherches ta matresse?
  (1634-57)

  [1530] _Var._ Je ne trempai jamais en cet enlvement. (1634-57)

  [1531] _Var._ Leur carrosse roulant, comme est-il advenu.... (1634-60)

  [1532] Interroger, demander. Voyez le _Lexique_.

  [1533] _Var._ Donne-m'en quelque adresse. (1644-57)

  Dans l'dition de 1634 il y a _donnes_, qui est trs-probablement pour
  _donnez_. Voyez plus haut, p. 248, note [820-a].

  [1534] _Var._ Ne caressoit Doris que pour couvrir son jeu. (1634-57)

  [1535] _Var._ Mon salut dpend donc d'une soudaine fuite,
         Et mon esprit confus ne peut o l'adresser! (1634)

  [1536] C'est--dire ne sait de quel ct diriger ma fuite.

  [1537] _Var._ Nourrice, j'ai chez moi, si tu veux, ta retraite. (1634)

  [1538] _Var._ D'o nous ne craignons rien de sa subtilit. (1652 et 57)

  [1539] _Var._ Seul apporte du trouble  tes contentements. (1634-57)

  [1540] _Var._ O tu m'as prfr ce lourdaud de Florange. (1634-57)

  [1541] _Var._ Je sentirois mon mal de beaucoup soulag. (1634-57)

  [1542] _Var._ Donc, pour le bien servir, il me le faudroit taire? (1634)
         _Var._ Donc, pour le bien servir, il me faut vous le taire?
  (1644-57)

  [1543] _Var._ Je m'en vais: cependant souviens-toi, rigoureuse.
  (1634-57)

  [1544] _Var._ Que leur condition me semble dplorable! (1634-57)

  [1545] _Var._ Chacun de leur ct, prennent sur mon devoir. (1634-57)

  [1546] _Var._ Il y va cependant du reste de ma vie. (1634-60)

  [1547] _Var._ Ciel, qui vois ma misre et qui sais mon besoin,
         Pour le moins, par piti, prends de moi quelque soin! (1634-57)




ACTE V.


SCNE PREMIRE.

CLIDAN, CLARICE.

    CLIDAN.

    N'esprez pas, Madame, avec cet artifice
    Apprendre du forfait l'auteur ni le complice:
    Je chris l'un et l'autre, et crois qu'il m'est permis
    De conserver l'honneur de mes plus chers amis[1548].
    L'un, aveugl d'amour, ne jugea point de blme                1575
    A ravir la beaut qui lui ravissoit l'me;
    Et l'autre l'assista par importunit:
    C'est ce que vous saurez de leur tmrit.

    CLARICE.

    Puisque vous le voulez, Monsieur, je suis contente
    De voir qu'un bon succs a tromp leur attente[1549];         1580
    Et me rsolvant mme  perdre  l'avenir
    De toute ma douleur l'odieux souvenir[1550],
    J'estime que la perte en sera plus aise,
    Si j'ignore les noms de ceux qui l'ont cause.
    C'est assez que je sais qu' votre heureux secours            1585
    Je dois tout le bonheur du reste de mes jours[1551].
    Philiste autant que moi vous en est redevable;
    S'il a su mon malheur, il est inconsolable;
    Et dans son dsespoir sans doute qu'aujourd'hui
    Vous lui rendez la vie en me rendant  lui.                   1590
    Disposez du pouvoir et de l'un et de l'autre[1552];
    Ce que vous y verrez, tenez-le comme au vtre;
    Et souffrez cependant qu'on le puisse avertir
    Que nos maux en plaisirs se doivent convertir[1553].
    La douleur trop longtemps rgne sur son courage.              1595

    CLIDAN.

    C'est  moi qu'appartient l'honneur de ce message;
    Mon secours, sans cela, comme de nul effet,
    Ne vous auroit rendu qu'un service imparfait.

    CLARICE.

    Aprs avoir rompu les fers d'une captive,
    C'est tout de nouveau prendre une peine excessive,            1600
    Et l'obligation que j'en vais vous avoir
    Met la revanche hors de mon peu de pouvoir.
    Ainsi dornavant, quelque espoir qui me flatte[1554],
    Il faudra malgr moi que j'en demeure ingrate.

    CLIDAN.

    En quoi que mon service oblige votre amour,                   1605
    Vos seuls remercments me mettent  retour[1555].


SCNE II.

    CLIDAN.

    Qu'Alcidon maintenant soit de feu pour Clarice,
    Qu'il ait de son parti sa tratresse nourrice,
    Que d'un ami trop simple il fasse un ravisseur,
    Qu'il querelle Philiste, et nglige sa soeur,                 1610
    Enfin qu'il aime, dupe, enlve, feigne, abuse,
    Je trouve mieux que lui mon compte dans sa ruse:
    Son artifice m'aide, et succde si bien,
    Qu'il me donne Doris, et ne lui laisse rien.
    Il semble n'enlever qu' dessein que je rende,                1615
    Et que Philiste aprs une faveur si grande
    N'ose me refuser celle dont ses transports
    Et ses faux mouvements font rompre les accords.
      Ne m'offre plus Doris, elle m'est toute acquise;
    Je ne la veux devoir, tratre, qu' ma franchise;             1620
    Il suffit que ta ruse ait dgag sa foi:
    Cesse tes compliments, je l'aurai bien sans toi.
    Mais pour voir ces effets allons trouver le frre:
    Notre heur s'accorde mal avecque sa misre[1556],
    Et ne peut s'avancer qu'en lui disant le sien.                1625


SCNE III.

ALCIDON, CLIDAN.

    CLIDAN.

    Ah! je cherchois une heure avec toi d'entretien;
    Ta rencontre jamais ne fut plus opportune.

    ALCIDON.

    En quel point as-tu mis l'tat de ma fortune?

    CLIDAN.

    Tout va le mieux du monde. Il ne se pouvoit pas
    Avec plus de succs supposer un trpas;                       1630
    Clarice au dsespoir croit Philiste sans vie.

    ALCIDON.

    Et l'auteur de ce coup?

    CLIDAN.

                           Celui qui l'a ravie,
    Un amant inconnu dont je lui fais parler.

    ALCIDON.

    Elle a donc bien jet des injures en l'air?

    CLIDAN.

    Cela s'en va sans dire.

    ALCIDON.

                            Ainsi rien ne l'apaise[1557]?         1635

    CLIDAN.

    Si je te disois tout, tu mourrais de trop d'aise.

    ALCIDON.

    Je n'en veux point qui porte une si dure loi.

    CLIDAN.

    Dans ce grand dsespoir elle parle de toi[1558].

    ALCIDON.

    Elle parle de moi!

    CLIDAN.

                       J'ai perdu ce que j'aime,
    Dit-elle; mais du moins si cet autre lui-mme,                1640
    Son fidle Alcidon, m'en consoloit ici[1559]!

    ALCIDON.

    Tout de bon?

    CLIDAN.

                 Son esprit en parot adouci.

    ALCIDON.

    Je ne me pensois pas si fort dans sa mmoire[1560].
    Mais non, cela n'est point, tu m'en donnes  croire.

    CLIDAN.

    Tu peux, dans ce jour mme, en voir la vrit[1561].          1645

    ALCIDON.

    J'accepte le parti par curiosit:
    Drobons-nous ce soir pour lui rendre visite.

    CLIDAN.

    Tu verras  quel point elle met ton mrite.

    ALCIDON.

    Si l'occasion s'offre, on peut la disposer,
    Mais comme sans dessein....

    CLIDAN.

                                J'entends,  t'pouser.           1650

    ALCIDON.

    Nous pourrons feindre alors que par ma diligence
    Le concierge, rendu de mon intelligence,
    Me donne un accs libre aux lieux de sa prison[1562];
    Que dj quelque argent m'en a fait la raison;
    Et que s'il en faut croire une juste esprance,               1655
    Les pistoles dans peu feront sa dlivrance,
    Pourvu qu'un prompt hymen succde  mes desirs.

    CLIDAN.

    Que cette invention t'assure de plaisirs!
    Une subtilit si dextrement tissue
    Ne peut jamais avoir qu'une admirable issue.                  1660

    ALCIDON.

    Mais l'excution ne s'en doit pas surseoir.

    CLIDAN.

    Ne diffre donc point. Je t'attends vers le soir;
    N'y manque pas. Adieu; j'ai quelque affaire en ville[1563].

    ALCIDON, seul.

    O l'excellent ami! qu'il a l'esprit docile!
    Pouvois-je faire un choix plus commode pour moi?              1665
    Je trompe tout le monde avec sa bonne foi;
    Et quant  sa Doris, si sa poursuite est vaine,
    C'est de quoi maintenant je ne suis gure en peine:
    Puisque j'aurai mon compte, il m'importe fort peu
    Si la coquette agre ou nglige son feu.                      1670
    Mais je ne songe pas que ma joie imprudente[1564]
    Laisse en perplexit ma chre confidente;
    Avant que de partir, il faudra sur le tard
    De nos heureux succs lui faire quelque part[1565].


SCNE IV.

CHRYSANTE, PHILISTE, DORIS.

    CHRYSANTE.

    Je ne le puis celer: bien que j'y compatisse,                 1675
    Je trouve en ton malheur quelque peu de justice:
    Le ciel venge ta soeur; ton fol emportement[1566]
    A rompu sa fortune, et chass son amant,
    Et tu vois aussitt la tienne renverse,
    Ta matresse par force en d'autres mains passe[1567].        1680
    Cependant Alcidon, que tu crois rappeler,
    Toujours de plus en plus s'obstine  quereller.

    PHILISTE.

    Madame, c'est  vous que nous devons nous prendre
    De tous les dplaisirs qu'il nous en faut attendre.
    D'un si honteux affront le cuisant souvenir                   1685
    teint toute autre ardeur que celle de punir.
    Ainsi mon mauvais sort m'a bien t Clarice;
    Mais du reste accusez votre seule avarice.
    Madame, nous perdons par votre aveuglement
    Votre fils, un ami; votre fille, un amant.                    1690

    DORIS.

    Otez ce nom d'amant: le fard de son langage
    Ne m'empcha jamais de voir dans son courage;
    Et nous tions tous deux semblables en ce point,
    Que nous feignions d'aimer ce que nous n'aimions point.

    PHILISTE.

    Ce que vous n'aimiez point! Jeune dissimule[1568],           1695
    Falloit-il donc souffrir d'en tre cajole?

    DORIS.

    Il le falloit souffrir, ou vous dsobliger.

    PHILISTE.

    Dites qu'il vous falloit un esprit moins lger[1569].

    CHRYSANTE.

    Clidan vient d'entrer: fais un peu de silence,
    Et du moins  ses yeux cache ta violence.                     1700


SCNE V.

PHILISTE, CHRYSANTE, CLIDAN, DORIS.

    PHILISTE,  Clidan[1570].

    Eh bien! que dit, que fait notre amant irrit?
    Persiste-t-il encor dans sa brutalit?

    CLIDAN.

    Quitte pour aujourd'hui le soin de tes querelles;
    J'ai bien  te conter de meilleures nouvelles:
    Les ravisseurs n'ont plus Clarice en leur pouvoir.            1705

    PHILISTE.

    Ami, que me dis-tu?

    CLIDAN.

                        Ce que je viens de voir.

    PHILISTE.

    Et, de grce, o voit-on le sujet que j'adore?
    Dis-moi le lieu.

    CLIDAN.

                     Le lieu ne se dit pas encore.
    Celui qui te la rend te veut faire une loi....

    PHILISTE.

    Aprs cette faveur, qu'il dispose de moi:                     1710
    Mon possible est  lui.

    CLIDAN.

                            Donc, sous cette promesse,
    Tu peux dans son logis aller voir ta matresse:
    Ambassadeur exprs....


SCNE VI.

CHRYSANTE, CLIDAN, DORIS.

    CHRYSANTE.

                            Son feu prcipit
    Lui fait faire envers vous une incivilit[1571]:
    Vous la pardonnerez  cette ardeur trop forte                 1715
    Qui sans vous dire adieu, vers son objet l'emporte.

    CLIDAN.

    C'est comme doit agir un vritable amour:
    Un feu moindre et souffert quelque plus long sjour;
    Et nous voyons assez par cette exprience
    Que le sien est gal  son impatience.                        1720
    Mais puisqu'ainsi le ciel rejoint ces deux amants,
    Et que tout se dispose  vos contentements,
    Pour m'avancer aux miens, oserois-je, Madame,
    Offrir  tant d'appas un coeur qui n'est que flamme[1572],
    Un coeur sur qui ses yeux de tout temps absolus               1725
    Ont imprim des traits qui ne s'effacent plus?
    J'ai cru par le pass qu'une ardeur mutuelle
    Unissoit les esprits et d'Alcidon et d'elle,
    Et qu'en ce cavalier son desir arrt
    Prendroit tous autres voeux pour importunit.                 1730
    Cette seule raison m'obligeant  me taire,
    Je trahissois mon feu de peur de lui dplaire;
    Mais aujourd'hui qu'un autre en sa place reu[1573]
    Me fait voir clairement combien j'tois du,
    Je ne condamne plus mon amour au silence,                     1735
    Et viens faire clater toute sa violence[1574].
    Souffrez que mes desirs, si longtemps retenus,
    Rendent  sa beaut des voeux qui lui sont dus;
    Et du moins par piti d'un si cruel martyre
    Permettez quelque espoir  ce coeur qui soupire.              1740

    CHRYSANTE.

    Votre amour pour Doris est un si grand bonheur
    Que je voudrois sur l'heure en accepter l'honneur;
    Mais vous voyez le point o me rduit Philiste,
    Et comme son caprice  mes souhaits rsiste[1575].
    Trop chaud ami qu'il est, il s'emporte  tous coups           1745
    Pour un fourbe insolent qui se moque de nous.
    Honteuse qu'il me force  manquer de promesse,
    Je n'ose vous donner une rponse expresse,
    Tant je crains de sa part un dsordre nouveau.

    CLIDAN.

    Vous me tuez, Madame, et cachez le couteau:                   1750
    Sous ce dtour discret un refus se colore.

    CHRYSANTE.

    Non, Monsieur, croyez-moi, votre offre nous honore:
    Aussi dans le refus j'aurois peu de raison:
    Je connois votre bien, je sais votre maison.
    Votre pre jadis (hlas! que cette histoire                   1755
    Encor sur mes vieux ans m'est douce en la mmoire!),
    Votre feu pre, dis-je, eut de l'amour pour moi:
    J'tois son cher objet; et maintenant je voi
    Que comme par un droit successif de famille
    L'amour qu'il eut pour moi, vous l'avez pour ma fille.
    S'il m'aimoit, je l'aimois; et les seules rigueurs
    De ses cruels parents divisrent nos coeurs:
    On l'loigna de moi par ce maudit usage[1576]
    Qui n'a d'gard qu'aux biens pour faire un mariage;
    Et son pre jamais ne souffrit son retour                     1765
    Que ma foi n'et ailleurs engag mon amour.
    En vain  cet hymen j'opposai ma constance;
    La volont des miens vainquit ma rsistance.
    Mais je reviens  vous, en qui je vois portraits[1577]
    De ses perfections les plus aimables traits.                  1770
    Afin de vous ter dsormais toute crainte
    Que dessous mes discours se cache aucune feinte,
    Allons trouver Philiste, et vous verrez alors
    Comme en votre faveur je ferai mes efforts.

    CLIDAN.

    Si de ce cher objet j'avois mme assurance[1578],             1775
    Rien ne pourroit jamais troubler mon esprance.

    DORIS.

    Je ne sais qu'obir, et n'ai point de vouloir.

    CLIDAN.

    Employer contre vous un absolu pouvoir!
    Ma flamme d'y penser se tiendroit criminelle.

    CHRYSANTE.

    Je connois bien ma fille, et je vous rponds d'elle.          1780
    Dpchons seulement d'aller vers ces amants.

    CLIDAN.

    Allons: mon heur dpend de vos commandements.


SCNE VII.

PHILISTE, CLARICE.

    PHILISTE.

    Ma douleur, qui s'obstine  combattre ma joie,
    Pousse encor des soupirs, bien que je vous revoie;
    Et l'excs des plaisirs qui me viennent charmer               1785
    Mle dans ces douceurs je ne sais quoi d'amer.
    Mon me en est ensemble et ravie et confuse:
    D'un peu de lchet votre retour m'accuse,
    Et votre libert me reproche aujourd'hui
    Que mon amour la doit  la piti d'autrui.                    1790
    Elle me comble d'aise et m'accable de honte:
    Celui qui vous la rend, en m'obligeant m'affronte;
    Un coup si glorieux n'appartenoit qu' moi.

    CLARICE.

    Vois-tu dans mon esprit des doutes de ta foi?
    Y vois-tu des soupons qui blessent ton courage,              1795
    Et dispensent ta bouche[1579]  ce fcheux langage?
    Ton amour et tes soins tromps par mon malheur,
    Ma prison inconnue a brav ta valeur.
    Que t'importe  prsent qu'un autre m'en dlivre,
    Puisque c'est pour toi seul que Clarice veut vivre,           1800
    Et que d'un tel orage en bonace rduit
    Clidan a la peine, et Philiste le fruit?

    PHILISTE.

    Mais vous ne dites pas que le point qui m'afflige
    C'est la reconnoissance o l'honneur vous oblige:
    Il vous faut tre ingrate, ou bien  l'avenir                 1805
    Lui garder en votre me un peu de souvenir[1580].
    La mienne en est jalouse, et trouve ce partage,
    Quelque ingal qu'il soit,  son dsavantage:
    Je ne puis le souffrir. Nos pensers  tous deux[1581]
    Ne devroient,  mon gr, parler que de nos feux;              1810
    Tout autre objet que moi dans votre esprit me pique.

    CLARICE.

    Ton humeur,  ce compte, est un peu tyrannique:
    Penses-tu que je veuille un amant si jaloux?

    PHILISTE.

    Je tche d'imiter ce que je vois en vous:
    Mon esprit amoureux, qui vous tient pour sa reine,            1815
    Fait de vos actions sa rgle souveraine.

    CLARICE.

    Je ne puis endurer ces propos outrageux:
    O me vois-tu jalouse, afin d'tre ombrageux[1582]?

    PHILISTE.

    Quoi? ne l'tiez-vous point l'autre jour qu'en visite
    J'entretins quelque temps Blinde et Chrysolite?              1820

    CLARICE.

    Ne me reproche point l'excs de mon amour.

    PHILISTE.

    Mais permettez-moi donc cet excs  mon tour:
    Est-il rien de plus juste, ou de plus quitable?

    CLARICE.

    Encor pour un jaloux tu seras fort traitable,
    Et n'es pas maladroit en ces doux entretiens[1583],           1825
    D'accuser mes dfauts pour excuser les tiens;
    Par cette libert tu me fais bien parotre
    Que tu crois que l'hymen t'ait dj rendu matre,
    Puisque laissant les voeux et les submissions,
    Tu me dis seulement mes imperfections.                        1830
    Philiste, c'est douter trop peu de ta puissance,
    Et prendre avant le temps un peu trop de licence.
    Nous avions notre hymen  demain arrt;
    Mais pour te bien punir de cette libert,
    De plus de quatre jours ne crois pas qu'il s'achve[1584].    1835

    PHILISTE.

    Mais si durant ce temps quelque autre vous enlve,
    Avez-vous sret que pour votre secours[1585]
    Le mme Clidan se rencontre toujours?

    CLARICE.

    Il faut savoir de lui s'il prendroit cette peine.
    Vois ta mre et ta soeur que vers nous il amne.              1840
    Sa rponse rendra nos dbats termins.

    PHILISTE.

    Ah! mre, soeur, ami, que vous m'importunez!


SCNE VIII.

CHRYSANTE, DORIS, CLIDAN, CLARICE, PHILISTE.

    CHRYSANTE,  Clarice.

    Je viens aprs mon fils vous rendre une assurance
    De la part que je prends en votre dlivrance;
    Et mon coeur tout  vous ne sauroit endurer[1586]             1845
    Que mes humbles devoirs osent se diffrer.

    CLARICE,  Chrysante.

    N'usez point de ce mot vers celle dont l'envie
    Est de vous obir le reste de sa vie,
    Que son retour rend moins  soi-mme qu' vous.
    Ce brave cavalier accept pour poux,                         1850
    C'est  moi dsormais, entrant dans sa famille,
    A vous rendre un devoir de servante et de fille;
    Heureuse mille fois, si le peu que je vaux[1587]
    Ne vous empche point d'excuser mes dfauts,
    Et si votre bont d'un tel choix se contente!                 1855

    CHRYSANTE,  Clarice.

    Dans ce bien excessif qui passe mon attente,
    Je souponne mes sens d'une infidlit,
    Tant ma raison s'oppose  ma crdulit[1588].
    Surprise que je suis d'une telle merveille,
    Mon esprit tout confus doute encor si je veille[1589];        1860
    Mon me en est ravie, et ces ravissements
    M'tent la libert de tous remercments.

    DORIS,  Clarice.

    Souffrez qu'en ce bonheur mon zle m'enhardisse[1590]
    A vous offrir, Madame, un fidle service.

    CLARICE,  Doris.

    Et moi, sans compliment qui vous farde mon coeur,             1865
    Je vous offre et demande une amiti de soeur.

    PHILISTE,  Clidan.

    Toi, sans qui mon malheur toit inconsolable,
    Ma douleur sans espoir, ma perte irrparable,
    Qui m'as seul oblig plus que tous mes amis,
    Puisque je te dois tout, que je t'ai tout promis,             1870
    Cesse de me tenir dedans l'incertitude:
    Dis-moi par o je puis sortir d'ingratitude;
    Donne-moi le moyen, aprs un tel bienfait,
    De rduire pour toi ma parole en effet.

    CLIDAN,  Philiste.

    S'il est vrai que ta flamme et celle de Clarice               1875
    Doivent leur bonne issue  mon peu de service,
    Qu'un bon succs par moi rponde  tous vos voeux,
    J'ose t'en demander un pareil  mes feux.
    J'ose te demander, sous l'aveu de Madame,
    Ce digne et seul objet de ma secrte flamme[1591],            1880
    Cette soeur que j'adore, et qui pour faire un choix
    Attend de ton vouloir les favorables lois.

    PHILISTE,  Clidan.

    Ta demande m'tonne ensemble et m'embarrasse.
    Sur ton meilleur ami tu brigues cette place,
    Et tu sais que ma foi la rserve pour lui.                    1885

    CHRYSANTE,  Philiste.

    Si tu n'as entrepris de m'accabler d'ennui,
    Ne te fais point ingrat pour une me si double.

    PHILISTE,  Clidan.

    Mon esprit divis de plus en plus se trouble;
    Dispense-moi, de grce, et songe qu'avant toi
    Ce bizarre Alcidon tient en gage ma foi[1592],                1890
    Si ton amour est grand, l'excuse t'est sensible;
    Mais je ne t'ai promis que ce qui m'est possible;
    Et cette foi donne te de mon pouvoir
    Ce qu' notre amiti je me sais trop devoir.

    CHRYSANTE,  Philiste.

    Ne te ressouviens plus d'une vieille promesse;                1895
    Et juge, en regardant cette belle matresse,
    Si celui qui pour toi l'te  son ravisseur
    N'a pas bien mrit l'change de ta soeur.

    CLARICE,  Chrysante.

    Je ne saurois souffrir qu'en ma prsence on die
    Qu'il doive m'acqurir par une perfidie:                      1900
    Et pour un tel ami lui voir si peu de foi
    Me feroit redouter qu'il en et moins pour moi.
    Mais Alcidon survient; nous l'allons voir lui-mme
    Contre un rival et vous disputer ce qu'il aime[1593].


SCNE IX.

CLARICE, ALCIDON, PHILISTE, CHRYSANTE, CLIDAN, DORIS.

    CLARICE,  Alcidon.

    Mon abord t'a surpris, tu changes de couleur;                 1905
    Tu me croyois sans doute encor dans le malheur:
    Voici qui m'en dlivre; et n'toit que Philiste
    A ses nouveaux desseins en ta faveur rsiste,
    Cet ami si parfait qu'entre tous tu chris
    T'auroit pour rcompense enlev ta Doris.                     1910

    ALCIDON.

    Le dsordre clatant qu'on voit sur mon visage[1594]
    N'est que l'effet trop prompt d'une soudaine rage.
    Je forcne[1595] de voir que sur votre retour
    Ce tratre assure ainsi ma perte et son amour[1596].
    Perfide!  mes dpens tu veux donc des matresses?            1915
    Et mon honneur perdu te gagne leurs caresses?

    CLIDAN,  Alcidon.

    Quoi! j'ai su jusqu'ici cacher tes lchets,
    Et tu m'oses couvrir de ces indignits!
    Cesse de m'outrager, ou le respect des dames
    N'est plus pour contenir celui que tu diffames.               1920

    PHILISTE,  Alcidon.

    Cher ami, ne crains rien, et demeure assur
    Que je sais maintenir ce que je t'ai jur:
    Pour t'enlever ma soeur, il faut m'arracher l'me.

    ALCIDON,  Philiste.

    Non, non, il n'est plus temps de dguiser ma flamme.
    Il te faut, malgr moi, faire un honteux aveu[1597]           1925
    Que si mon coeur brloit, c'toit d'un autre feu.
    Ami, ne cherche plus qui t'a ravi Clarice:
    Voici l'auteur du coup, et voil le complice.
    Adieu: ce mot lch, je te suis en horreur.


SCNE X.

CHRYSANTE, CLARICE, PHILISTE, CLIDAN, DORIS.

    CHRYSANTE,  Philiste.

    Eh bien! rebelle, enfin sortiras-tu d'erreur?                 1930

    CLIDAN,  Philiste.

    Puisque son dsespoir vous dcouvre un mystre
    Que ma discrtion vous avoit voulu taire,
    C'est  moi de montrer quel toit mon dessein.
    Il est vrai qu'en ce coup je lui prtai la main:
    La peur que j'eus alors qu'aprs ma rsistance                1935
    Il ne trouvt ailleurs trop fidle[1598] assistance....

    PHILISTE,  Clidan.

    Quittons l ce discours, puisqu'en cette action
    La fin m'claircit trop de ton intention,
    Et ta sincrit se fait assez connotre.
    Je m'obstinois tantt dans le parti d'un tratre;             1940
    Mais au lieu d'affoiblir vers toi mon amiti,
    Un tel aveuglement te doit faire piti.
    Plains-moi, plains mon malheur, plains mon trop de franchise,
    Qu'un ami dloyal a tellement surprise;
    Vois par l comme j'aime, et ne te souviens plus[1599]        1945
    Que j'ai voulu te faire un injuste refus.
    Fais, malgr mon erreur, que ton feu persvre;
    Ne punis point la soeur de la faute du frre;
    Et reois de ma main celle que ton desir,
    Avant mon imprudence, avoit daign choisir[1600].             1950

    CLARICE,  Clidan.

    Une pareille erreur me rend toute confuse;
    Mais ici mon amour me servira d'excuse:
    Il serre nos esprits d'un trop troit lien
    Pour permettre  mon sens de s'loigner du sien.

    CLIDAN.

    Si vous croyez encor que cette erreur me touche,              1955
    Un mot me satisfait de cette belle bouche;
    Mais, hlas! quel espoir ose rien prsumer[1601],
    Quand on n'a pu servir, et qu'on n'a fait qu'aimer?

    DORIS.

    Runir les esprits d'une mre et d'un frre,
    Du choix qu'ils m'avoient fait avoir su me dfaire,           1960
    M'arracher  Florange et m'ter Alcidon,
    Et d'un coeur gnreux me faire l'heureux don,
    C'est avoir su me rendre un assez grand service
    Pour esprer beaucoup avec quelque justice.
    Et puisqu'on me l'ordonne, on peut vous assurer               1965
    Qu'alors que j'obis, c'est sans en murmurer.

    CLIDAN.

    A ces mots enchanteurs tout mon coeur se dploie,
    Et s'ouvre tout entier  l'excs de ma joie.

    CHRYSANTE.

    Que la mienne est extrme, et que sur mes vieux ans
    Le favorable ciel me fait de doux prsents!                   1970
    Qu'il conduit mon bonheur par un ressort trange!
    Qu' propos sa faveur m'a fait perdre Florange!
    Puisse-t-elle, pour comble, accorder  mes voeux[1602]
    Qu'une ternelle paix suive de si beaux noeuds,
    Et rendre par les fruits de ce double hymne                 1975
    Ma dernire vieillesse  jamais fortune!

    CLARICE,  Chrysante.

    Cependant pour ce soir ne me refusez pas
    L'heur de vous voir ici prendre un mauvais repas,
    Afin qu' ce qui reste ensemble on se prpare[1603],
    Tant qu'un mystre saint deux  deux nous spare.             1980

    CHRYSANTE,  Clarice.

    Nous loigner de vous avant ce doux moment[1604],
    Ce seroit me priver de tout contentement.


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.

  [1548] _Var._ De conserver l'honneur de mes meilleurs amis. (1634-57)

  [1549] _Var._ De voir qu'un bon succs ait tromp mon attente.
  (1634-60)

  [1550] _Var._ De mon affliction le triste souvenir. (1634-60)
         _Var._ De toute ma douleur le triste souvenir[1550-a]. (1663)

    [1550-a] Nous donnons ce vers tel qu'il est corrig dans l'errata.
    Voici comme il est imprim dans le texte de 1663:

         De cet enlvement le triste souvenir.

  [1551] _Var._ Je dois ma libert, mon honneur, mes amours. (1634-57)

  [1552] _Var._ Disposez de tous deux, et ce que l'un et l'autre
         Auront en leur pouvoir, tenez-le comme au vtre;
         Tandis permettez-moi de le faire avertir
         Qu'il lui faut en plaisirs ses douleurs convertir.
         CL. [C'est  moi qu'appartient l'honneur de ce message,]
         Trop heureux en ce point de vous servir de page;
         [Mon secours, sans cela, comme de nul effet.] (1634-57)

  [1553] Ce vers a t omis par erreur dans l'dition de 1682.

  [1554] _Var._ Si bien que dsormais, quelque espoir qui me flatte.
  (1634-57)

  [1555] _Me mettent  retour_, font que je vous dois du retour.

  [1556] _Var._ Notre heur, incompatible avecque sa misre,
         Ne se peut avancer qu'en lui disant le sien. (1634-57)

  [1557] _Var._ CL. Mais dedans sa fureur quoique rien ne l'apaise,
         Si je t'avois tout dit, c'est pour en mourir d'aise. (1634-57)

  [1558] _Var._ Dedans son dsespoir elle parle de toi. (1634-60)

  [1559] _Var._ [Son fidle Alcidon, m'en consoloit ici,]
         Qu'en le voyant mon mal deviendroit adouci! (1634-57)

  [1560] _Var._ Je ne me pensois pas si fort en sa mmoire. (1634-60)

  [1561] _Var._ Il ne tiendra qu' toi d'en voir la vrit.
         ALC. Quand? CL. Mme avant demain. ALC. Ma curiosit
         Accepte ce parti: ce soir, si bon te semble,
         Nous nous droberons pour l'aller voir ensemble,
         Et, comme sans dessein, de loin la disposer,
         Puisque Philiste est mort.... [CL. J'entends,  t'pouser.]
  (1634-57)

  [1562] _Var._ Me donne un libre accs aux lieux de sa prison.
  (1634-60)

  [1563] _Var._ Adieu, pour le prsent j'ai quelque affaire en ville.
  (1634-57)

  [1564] _Var._ Mais je ne songe pas que mon aise imprudente. (1634-57)

  [1565] _Var._ De mes contentements lui faire quelque part. (1634-57)

  [1566] _Var._ Le ciel venge ta soeur; ton brusque aveuglement.
  (1634-57)

  [1567] _Var._ Ta matresse ravie et peut-tre force.
         Cependant Alcidon te querelle toujours,
         Au lieu de renouer ses premires amours.
         PHIL. Madame, c'est sur vous qu'en tombe le reproche:
         Le moyen que jamais Alcidon en rapproche!
         L'affront qu'il a reu ne lui peut plus laisser
         De souvenir de nous que pour nous offenser.
         [Ainsi mon mauvais sort m'a bien t Clarice.] (1634-57)


  [1568] _Var._ Ce que vous n'aimiez point! Petite cervele. (1634-57)

  [1569] _Var._ Mais dis qu'il te falloit un esprit moins lger.
  (1634-57)

  [1570] Les mots _ Clidan_ manquent dans l'dition de 1663.

  [1571] _Var._ Lui fait faire envers nous une incivilit:
         Excusez, s'il vous plat, sa passion trop forte. (1634-57)

  [1572] _Var._ Offrir  cette belle un coeur qui n'est que flamme.
  (1634-57)

  [1573] _Var._ Mais  prsent qu'un autre en sa place reu
         [Me fait voir clairement combien j'tois du,]
         Et que ce malheureux l'a si peu conserve,
         Mon me, que ses yeux ont toujours captive,
         Dans le malheur d'autrui vient chercher son bonheur.
         CHRYS. Votre offre avantageux nous fait beaucoup d'honneur.
  (1634-57)

  [1574] _Var._ J'en viens faire clater toute la violence. (1660-64)

  [1575] _Var._ Et comme sa boutade  mes souhaits rsiste.
         Trop chaud ami qu'il est, il s'emporte aujourd'hui
         Pour un qui nous mprise et se moque de lui. (1634-57)

  [1576] _Var._ On l'loigna de moi, vu le peu d'avantage
         Qui se trouva pour lui dedans mon mariage,
         Et jamais le retour ne lui fut accord
         Qu'ils ne vissent mon lit d'Acaste possd. (1634-57)

  [1577] _Portraire_, peindre, tracer.

  [1578] _Var._ Il faudroit de ma belle une mme assurance,
         Et rien ne pourroit plus troubler mon esprance.
         DOR. Monsieur, o Madame est je n'ai point de vouloir.
         CL. Employer contre vous son absolu pouvoir!
         Ma flamme d'y penser deviendroit criminelle. (1634-57)

  [1579] Voyez p. 208, note [692].

  [1580] _Var._ Lui garder en votre me un petit souvenir. (1634-60)

  [1581] _Var._ Je ne le puis souffrir. Nos pensers  tous deux.
  (1634-57)

  [1582] _Var._ O m'as-tu vu jalouse, afin d'tre ombrageux?
         PHIL. Ce fut, vous le savez, l'autre jour qu'en visite.
  (1634-60)

  [1583] _Var._ Et tu sais dextrement dedans nos entretiens
         Accuser mes dfauts en excusant les tiens. (1634-57)

  [1584] _Var._ Tu peux compter huit jours paravant qu'il s'achve.
  (1634-57)

  [1585] _Var._ Pensez-vous, mon souci, que pour votre secours.
  (1634-57)

  [1586] _Var._ L'aise que j'en reois ne savoit endurer
         Que mes humbles devoirs se pussent diffrer. (1634-57)

  [1587] _Var._ Pourvu qu'en mes dfauts j'aye tant de bonheur
         Que vous me rputiez digne d'un tel honneur,
         Et que sa passion en ce choix vous contente. (1634-57)

  [1588] _Var._ Tant la raison s'oppose  ma crdulit. (1634)

  [1589] _Var._ Mon esprit tout confus fait doute si je veille. (1634)

  [1590] _Var._ Souffrez qu'en ce bonheur mon aise m'enhardisse.
  (1634-64)

  [1591] _Var._ Celle qui de tout temps a possd mon me,
         Une soeur qui, reue en mon lit pour moiti[1591-a],
         D'un lien plus troit serre notre amiti. (1634-57)

    [1591-a] Une soeur qui, reue  mon lit pour moiti. (1654 et 57)

  [1592] _Var._ Ce colre Alcidon tient en gage ma foi.
         CLIDAN, _ Philiste_.
                   Voil de ta parole un manque trop visible.
         PHILISTE, _ Clidan_.
                   Je t'ai bien tout promis ce qui m'toit possible,
         Mais une autre promesse te de mon pouvoir
         Ce qu'aux plaisirs reus je me sais trop devoir. (1634-57)

  [1593] _Var._ Disputer maintenant contre vous ce qu'il aime. (1634-57)
         _Var._ Contre votre faveur disputer ce qu'il aime. (1660)

  [1594] _Var._ Le dsordre qu'on lit en mon me tourdie
         Vient moins de votre aspect que de sa perfidie. (1634-57)

  [1595] _Je forcne_, c'est--dire j'enrage.

  [1596] _Var._ [Ce tratre assure ainsi ma perte et son amour.]
         O honte!  crve-coeur!  dsespoir!  rage!
         Qui venez  l'envi dchirer mon courage,
         Au lieu de vous combattre, unissez vos efforts
         Afin de dsunir mon me de mon corps.
         Je tiens les plus cruels pour les plus favorables.
         Mais pourquoi vous prier de m'tre secourables?
         Je mourrai bien sans vous: dans cette trahison,
         Mon coeur n'a, par les yeux, que trop pris de poison.
         Perfide,  mes dpens tu soles donc ta braise[1596-a],
         Et mon honneur perdu contribue  ton aise?
         CLIDAN, _ Alcidon_.
                  Tratre, jusques ici j'ai cach tes dfauts,
         Et pour remercment tu m'en donnes de faux?
         [Cesse de m'outrager, ou le respect des dames.] (1634-57)

    [1596-a] Ce vers et le suivant ne se trouvent sous cette forme que
    dans l'dition de 1634; dans celles de 1644-57, ils sont
    semblables aux vers 1915 et 1916 de notre texte.

  [1597] _Var._ Il faut lever le masque, il faut te confesser
         Qu'une toute autre ardeur occupoit mon penser. (1634-57)

  [1598] On lit _foible_ dans l'dition de 1682, mais c'est une faute
  typographique qui mrite  peine d'tre releve.

  [1599] _Var._ Vois par l comme j'aime, et perds le souvenir
         Qu'un tratre contre toi tu m'as vu maintenir.
         Bien que ma flamme, au point d'avoir sa rcompense,
         De me venger de lui pour l'heure me dispense,
         Il jouira fort peu de cette vanit
         D'avoir su m'offenser avec impunit.
         [Fais, malgr mon erreur, que ton feu persvre.] (1634-57)

  [1600] _Var._ Paravant cette offense, avoit voulu choisir. (1634-57)

  [1601] _Var._ Mais hlas! mon souci, je n'ose avoir pens
         Que sans avoir servi je sois rcompens.
         DORIS, _ Clidan_.
                            Ici votre mrite est joint  leur puissance,
         Et la raison s'accorde  mon obissance.
         En secondant vos feux, je fais par jugement
         Ce qu'ailleurs je ferois par leur commandement.
         CL. A ces mots enchanteurs mon martyre s'apaise,
         Et je ne conois rien de pareil  mon aise[1601-a],
         Pourvu que ce propos soit suivi d'un baiser.
         CHRYSANTE, _ Doris_. Ma fille, ton devoir ne le peut refuser.
         PHILISTE, _ Clarice_.
                   Leur exemple, mon coeur, t'oblige  la pareille.
         CLARICE, _ Philiste_.
                   Mais je n'ai point de mre ici qui me conseille.
         Tu prends toujours d'avance.
                                CHRYS. Oh! que sur mes vieux ans[1601-b]
         Le pitoyable ciel me fait de doux prsents! (1634-57)

    [1601-a] Et je n'en conois rien de pareil  mon aise. (1654 et 57)

    [1601-b] Ces cinq vers depuis: Pourvu que...... ne sont que dans
    l'dition de 1634. Aprs _mon aise_, celles de 1644-57 portent:

        [Que la mienne est extrme, et que sur mes vieux ans]
        Le pitoyable ciel me fait de doux prsents!

  [1602] _Var._ Ainsi me donne-t-il, pour comble de mes voeux,
         Bientt des deux cts quelques petits neveux[1602-a],
         Rendant par les doux fruits de ce double hymne
         Ma dbile vieillesse  jamais fortune! (1634-57)

    [1602-a] Bientt de deux cts quelques petits neveux. (1657)

  [1603] _Var._ Afin qu' ces plaisirs ensemble on se prpare. (1634-57)

  [1604] _Var._ Vous quitter paravant ce bienheureux moment. (1634-57)




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.


    AVERTISSEMENT                                                    I

    Notice biographique sur Corneille                             XVII

    Avertissements placs par Corneille en tte des divers
    recueils de ses pices                                           1

    Discours de l'utilit et des parties du pome dramatique        13

    Discours de la tragdie et des moyens de la traiter selon le
    vraisemblable ou le ncessaire                                  52

    Discours des trois units, d'action, de jour et de lieu         98


    MLITE, comdie                                                123

        Notice                                                     125

        A Monsieur de Liancour                                     134

        Au lecteur                                                 135

        Argument                                                   136

        Examen                                                     137

      MLITE                                                       143

        Complment des variantes                                   251


    CLITANDRE, tragdie                                            255

        Notice                                                     257

        A Monseigneur le duc de Longueville                        259

        Prface                                                    261

        Argument                                                   264

        Examen                                                     270

      CLITANDRE                                                    275

        Complment des variantes                                   365


    LA VEUVE, comdie                                              371

        Notice                                                     373

        A Madame de la Maisonfort                                  375

        Au lecteur                                                 376

        Hommages adresss  Corneille, au sujet de _la Veuve_, par
        divers potes contemporains                                379

        Argument                                                   393

        Examen                                                     394

      LA VEUVE                                                     399


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.




PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie

Rue de Fleurus, 9





End of Project Gutenberg's Oeuvres de P. Corneille, by Pierre Corneille

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE P. CORNEILLE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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