The Project Gutenberg EBook of Face au drapeau, by Jules Verne

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Title: Face au drapeau

Author: Jules Verne

Release Date: October 8, 2005 [EBook #16826]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Jules Verne

FACE AU DRAPEAU
(1896)



Table des matires

I Healthful-House
II Le comte d'Artigas
III Double enlvement
IV La golette _Ebba_
V O suis-je?
VI Sur le pont
VII Deux jours de navigation
VIII Back-Cup
IX Dedans
X Ker Karraje
XI Pendant cinq semaines
XII Les conseils de l'ingnieur Serk
XIII  Dieu vat!
XIV Le _Sword_ aux prises avec le tug
XV Attente
XVI Encore quelques heures
XVII Un contre cinq
XVIII  bord du _Tonnant_



I
Healthful-House


La carte que reut ce jour-l -- 15 juin 189.. -- le directeur de
l'tablissement de Healthful-House, portait correctement ce simple
nom, sans cusson ni couronne:

LE COMTE D'ARTIGAS

Au-dessous de ce nom,  l'angle de la carte, tait crite au
crayon l'adresse suivante:

 bord de la golette _Ebba_, au mouillage de New-Berne,
Pamplico-Sound.

La capitale de la Caroline du Nord -- l'un des quarante-quatre
tats de l'Union  cette poque -- est l'assez importante ville de
Raleigh, recule de quelque cent cinquante milles  l'intrieur de
la province. C'est grce  sa position centrale que cette cit est
devenue le sige de la lgislature, car d'autres l'galent ou la
dpassent en valeur industrielle et commerciale, -- telles
Wilmington, Charlotte, Fayetteville, Edenton, Washington,
Salisbury, Tarboro, Halifax, New-Berne. Cette dernire ville
s'lve au fond de l'estuaire de la Neuze-river, qui se jette dans
le Pamplico-Sound, sorte de vaste lac maritime, protg par une
digue naturelle, les et flots du littoral carolinien.

Le directeur de Healthful-House n'aurait jamais pu deviner pour
quel motif il recevait cette carte, si elle n'et t accompagne
d'un billet demandant pour le comte d'Artigas la permission de
visiter son tablissement. Ce personnage esprait que le directeur
voudrait bien donner consentement  cette visite, et il devait se
prsenter dans l'aprs-midi avec le capitaine Spade, commandant la
golette _Ebba_.

Ce dsir de pntrer  l'intrieur de cette maison de sant, trs
clbre alors, trs recherche des riches malades des tats-Unis,
ne pouvait paratre que des plus naturels de la part d'un
tranger. D'autres l'avaient dj visite, qui ne portaient pas un
aussi grand nom que le comte d'Artigas, et ils n'avaient point
mnag leurs compliments au directeur de Healthful-House. Celui-ci
s'empressa donc d'accorder l'autorisation sollicite, et rpondit
qu'il serait honor d'ouvrir au comte d'Artigas les portes de
l'tablissement.

Healthful-House, desservie par un personnel de choix, assure du
concours des mdecins les plus en renom, tait de cration prive.
Indpendante des hpitaux et des hospices, mais soumise  la
surveillance de l'tat, elle runissait toutes les conditions de
confort et de salubrit qu'exigent les maisons de ce genre,
destines  recevoir une opulente clientle.

On et difficilement trouv un emplacement plus agrable que celui
de Healthful-House. Au revers d'une colline s'tendait un parc de
deux cents acres, plant de ces essences magnifiques que prodigue
l'Amrique septentrionale dans sa partie gale en latitude aux
groupes des Canaries et de Madre.  la limite infrieure du parc
s'ouvrait ce large estuaire de la Neuze, incessamment rafrachi
par les brises du Pamplico-Sound et les vents de mer venus du
large pardessus l'troit lido du littoral.

Healthful-House, o les riches malades taient soigns dans
d'excellentes conditions hyginiques, tait plus gnralement
rserve au traitement des maladies chroniques; mais
l'administration ne refusait pas d'admettre ceux qu'affectaient
des troubles intellectuels, lorsque ces affections ne prsentaient
pas un caractre incurable.

Or, prcisment, -- circonstance qui devait attirer l'attention
sur Healthful-House, et qui motivait peut-tre la visite du comte
d'Artigas, -- un personnage de grande notorit y tait tenu,
depuis dix-huit mois, en observation toute spciale.

Le personnage dont il s'agit tait un Franais, nomm Thomas Roch,
g de quarante-cinq ans. Qu'il ft sous l'influence d'une maladie
mentale, aucun doute  cet gard. Toutefois, jusqu'alors, les
mdecins alinistes n'avaient pas constat chez lui une perte
dfinitive de ses facults intellectuelles. Que la juste notion
des choses lui fit dfaut dans les actes les plus simples de
l'existence, cela n'tait que trop certain. Cependant sa raison
restait entire, puissante, inattaquable, lorsque l'on faisait
appel  son gnie, et qui ne sait que gnie et folie confinent
trop souvent l'un  l'autre! Il est vrai, ses facults affectives
ou sensoriales taient profondment atteintes. Lorsqu'il y avait
lieu de les exercer, elles ne se manifestaient que par le dlire
et l'incohrence. Absence de mmoire, impossibilit d'attention,
plus de conscience, plus de jugement. Ce Thomas Roch n'tait alors
qu'un tre dpourvu de raison, incapable de se suffire, priv de
cet instinct naturel qui ne fait pas dfaut mme  l'animal, --
celui de la conservation, -- et il fallait en prendre soin comme
d'un enfant qu'on ne peut perdre de vue. Aussi, dans le pavillon
17 qu'il occupait au bas du parc de Healthful-House, son gardien
avait-il pour tche de le surveiller nuit et jour.

La folie commune, lorsqu'elle n'est pas incurable, ne saurait tre
gurie que par des moyens moraux. La mdecine et la thrapeutique
y sont impuissantes, et leur inefficacit est depuis longtemps
reconnue des spcialistes. Ces moyens moraux taient-ils
applicables au cas de Thomas Roch? il tait permis d'en douter,
mme en ce milieu tranquille et salubre de Healthful-House. En
effet, l'inquitude, les changements d'humeur, l'irritabilit, les
bizarreries de caractre, la tristesse, l'apathie, la rpugnance
aux occupations srieuses ou aux plaisirs, ces divers symptmes
apparaissaient nettement. Aucun mdecin n'aurait pu s'y mprendre,
aucun traitement ne semblait capable de les gurir ni de les
attnuer.

On a justement dit que la folie est un excs de subjectivit,
c'est--dire un tat o l'me accorde trop  son labeur intrieur,
et pas assez aux impressions du dehors. Chez Thomas Roch, cette
indiffrence tait  peu prs absolue. Il ne vivait qu'en dedans
de lui-mme, en proie  une ide fixe dont l'obsession l'avait
amen l o il en tait. Se produirait-il une circonstance, un
contrecoup qui l'extrioriserait, pour employer un mot assez
exact, c'tait improbable, mais ce n'tait pas impossible.

Il convient d'exposer maintenant dans quelles conditions ce
Franais a quitt la France, quels motifs l'ont attir aux tats-
Unis, pourquoi le gouvernement fdral avait jug prudent et
ncessaire de l'interner dans cette maison de sant, o l'on
noterait avec un soin minutieux tout ce qui lui chapperait
d'inconscient au cours de ses crises.

Dix-huit mois auparavant, le ministre de la Marine  Washington
reut une demande d'audience au sujet d'une communication que
dsirait lui faire ledit Thomas Roch.

Rien que sur ce nom, le ministre comprit ce dont il s'agissait.
Bien qu'il st de quelle nature serait la communication, quelles
prtentions l'accompagneraient, il n'hsita pas, et l'audience fut
immdiatement accorde.

En effet, la notorit de Thomas Roch tait telle que, soucieux
des intrts dont il avait charge, le ministre ne pouvait hsiter
 recevoir le solliciteur,  prendre connaissance des propositions
que celui-ci voulait personnellement lui soumettre.

Thomas Roch tait un inventeur, -- un inventeur de gnie. Dj
d'importantes dcouvertes avaient mis sa personnalit assez
bruyante en lumire. Grce  lui, des problmes, de pure thorie
jusqu'alors, avaient reu une application pratique. Son nom tait
connu dans la science. Il occupait l'une des premires places du
monde savant. On va voir  la suite de quels ennuis, de quels
dboires, de quelles dceptions, de quels outrages mme dont
l'abreuvrent les plaisantins de la presse, il en arriva  cette
priode de la folie qui avait ncessit son internement 
Healthful-House.

Sa dernire invention concernant les engins de guerre portait le
nom de Fulgurateur Roch. Cet appareil possdait,  l'en croire,
une telle supriorit sur tous autres, que l'tat qui s'en
rendrait acqureur serait le matre absolu des continents et des
mers.

On sait trop  quelles difficults dplorables se heurtent les
inventeurs, quand il s'agit de leurs inventions, et surtout
lorsqu'ils tentent de les faire adopter par les commissions
ministrielles. Nombre d'exemples, -- et des plus fameux, -- sont
encore prsents  la mmoire. Il est inutile d'insister sur ce
point, car ces sortes d'affaires prsentent parfois des dessous
difficiles  claircir. Toutefois, en ce qui concerne Thomas Roch,
il est juste d'avouer que, comme la plupart de ses prdcesseurs,
il mettait des prtentions si excessives, il cotait la valeur de
son nouvel engin  des prix si inabordables qu'il devenait  peu
prs impossible de traiter avec lui.

Cela tenait, -- il faut le noter aussi, --  ce que dj,  propos
d'inventions prcdentes dont l'application fut fconde en
rsultats, il s'tait vu exploiter avec une rare audace. N'ayant
pu en retirer le bnfice qu'il devait quitablement attendre, son
humeur avait commenc  s'aigrir. Devenu dfiant, il prtendait ne
se livrer qu' bon escient, imposer des conditions peut-tre
inacceptables, tre cru sur parole, et, dans tous les cas, il
demandait une somme d'argent si considrable, mme avant toute
exprience, que de telles exigences parurent inadmissibles.

En premier lieu, ce Franais offrit le Fulgurateur Roch  la
France. Il fit connatre  la commission ayant qualit pour
recevoir sa communication en quoi elle consistait. Il s'agissait
d'une sorte d'engin autopropulsif, de fabrication toute spciale,
charg avec un explosif compos de substances nouvelles, et qui ne
produisait son effet que sous l'action d'un dflagrateur nouveau
aussi.

Lorsque cet engin, de quelque manire qu'il et t envoy,
clatait, non point en frappant le but vis, mais  la distance de
quelques centaines de mtres, son action sur les couches
atmosphriques tait si norme, que toute construction, fort
dtach ou navire de guerre, devait tre anantie sur une zone de
dix mille mtres carrs. Tel tait le principe du boulet lanc par
le canon pneumatique Zalinski, dj expriment  cette poque,
mais avec des rsultats  tout le moins centupls.

Si donc l'invention de Thomas Roch possdait cette puissance,
c'tait la supriorit offensive ou dfensive assure  son pays.
Toutefois l'inventeur n'exagrait-il pas, bien qu'il et fait ses
preuves  propos d'autres engins de sa faon et d'un rendement
incontestable? Des expriences pouvaient seules le dmontrer. Or,
prcisment, il prtendait ne consentir  ces expriences qu'aprs
avoir touch les millions auxquels il valuait la valeur de son
Fulgurateur.

Il est certain qu'une sorte de dsquilibrement s'tait alors
produit dans les facults intellectuelles de Thomas Roch. Il
n'avait plus l'entire possession de sa crbralit. On le sentait
engag sur une voie qui le conduirait graduellement  la folie
dfinitive. Traiter dans les conditions qu'il voulait imposer, nul
gouvernement n'aurait pu y condescendre.

La commission franaise dut rompre tout pourparler, et les
journaux, mme ceux de l'opposition radicale, durent reconnatre
qu'il tait difficile de donner suite  cette affaire. Les
propositions de Thomas Roch furent rejetes, sans qu'on et 
craindre, d'ailleurs, qu'un autre tat pt consentir  les
accueillir.

Avec cet excs de subjectivit qui ne cessa de s'accrotre dans
l'me si profondment bouleverse de Thomas Roch, on ne s'tonnera
pas que la corde du patriotisme, peu  peu dtendue, et fini par
ne plus vibrer. Il faut le rpter pour l'honneur de la nature
humaine, Thomas Roch tait,  cette heure, frapp d'inconscience.
Il ne se survivait intact que dans ce qui se rapportait
directement  son invention. L-dessus, il n'avait rien perdu de
sa puissance gniale. Mais en tout ce qui concernait les dtails
les plus ordinaires de l'existence, son affaissement moral
s'accentuait chaque jour et lui enlevait la complte
responsabilit de ses actes.

Thomas Roch fut donc conduit. Peut-tre alors et-il convenu
d'empcher qu'il portt son invention autre part... On ne le fit
pas, et ce fut un tort.

Ce qui devait arriver, arriva. Sous une irritabilit croissante,
les sentiments de patriotisme, qui sont de l'essence mme du
citoyen, -- lequel avant de s'appartenir appartient  son pays, --
ces sentiments s'teignirent dans l'me de l'inventeur du. Il
songea aux autres nations, il franchit la frontire, il oublia
l'inoubliable pass, il offrit le Fulgurateur  l'Allemagne.

L, ds qu'il sut quelles taient les exorbitantes prtentions de
Thomas Roch, le gouvernement refusa de recevoir sa communication.
Au surplus, la Guerre venait de mettre  l'tude la fabrication
d'un nouvel engin balistique et crut pouvoir ddaigner celui de
l'inventeur franais.

Alors, chez celui-ci, la colre se doubla de haine, -- une haine
d'instinct contre l'humanit, -- surtout aprs que ses dmarches
eurent chou vis--vis du Conseil de l'Amiraut de la Grande-
Bretagne. Comme les Anglais sont des gens pratiques, ils ne
repoussrent pas tout d'abord Thomas Roch, ils le ttrent, ils le
circonvinrent. Thomas Roch ne voulut rien entendre. Son secret
valait des millions, il obtiendrait ces millions, ou l'on n'aurait
pas son secret. L'Amiraut finit par rompre avec lui.

Ce fut dans ces conditions, alors que son trouble intellectuel
empirait de jour en jour, qu'il fit une dernire tentative vis--
vis de l'Amrique, -- dix-huit mois environ avant le dbut de
cette histoire.

Les Amricains, encore plus pratiques que les Anglais, ne
marchandrent pas le Fulgurateur Roch, auquel ils accordaient une
valeur exceptionnelle, tant donn la notorit du chimiste
franais. Avec raison, ils le tenaient pour un homme de gnie, et
prirent des mesures justifies par son tat -- quitte 
l'indemniser plus tard dans une quitable proportion.

Comme Thomas Roch donnait des preuves trop visibles d'alination
mentale, l'administration, dans l'intrt mme de son invention,
jugea opportun de l'enfermer.

On le sait, ce n'est point au fond d'un hospice de fous que fut
conduit Thomas Roch, mais  l'tablissement de Healthful-House,
qui offrait toute garantie pour le traitement de sa maladie. Et,
cependant, bien que les soins les plus attentifs ne lui eussent
point manqu, le but n'avait pas t atteint jusqu' ce jour.

Encore une fois, -- il y a lieu d'insister sur ce point, -- c'est
que Thomas Roch, si inconscient qu'il ft, se ressaisissait
lorsqu'on le remettait sur le champ de ses dcouvertes. Il
s'animait, il parlait avec la fermet d'un homme qui est sr de
lui, avec une autorit qui imposait. Dans le feu de son loquence,
il dcrivait les qualits merveilleuses de son Fulgurateur, les
effets vraiment extraordinaires qui en rsulteraient. Quant  la
nature de l'explosif et du dflagrateur, les lments qui le
composaient, leur fabrication, le tour de main qu'elle
ncessitait, il se retranchait dans une rserve dont rien n'avait
pu le faire sortir. Une ou deux fois, au plus fort d'une crise, on
eut lieu de croire que son secret allait lui chapper, et toutes
les prcautions avaient t prises... Ce fut en vain. Si Thomas
Roch ne possdait mme plus le sentiment de sa propre
conservation, du moins s'assurait-il la conservation de sa
dcouverte.

Le pavillon 17 du parc de Healthful-House tait entour d'un
jardin, ceint de haies vives, dans lequel Thomas Roch pouvait se
promener sous la surveillance de son gardien. Ce gardien occupait
le mme pavillon que lui, couchait dans la mme chambre,
l'observait nuit et jour, ne le quittait jamais d'une heure. Il
piait ses moindres paroles au cours des hallucinations qui se
produisaient gnralement dans l'tat intermdiaire entre la
veille et le sommeil, il l'coutait jusque dans ses rves.

Ce gardien se nommait Gaydon. Peu de temps aprs la squestration
de Thomas Roch, ayant appris que l'on cherchait un surveillant qui
parlt couramment la langue de l'inventeur, il s'tait prsent 
Healthful-House, et avait t accept en qualit de gardien du
nouveau pensionnaire.

En ralit, ce prtendu Gaydon tait un ingnieur franais nomm
Simon Hart, depuis plusieurs annes au service d'une socit de
produits chimiques, tablie dans le New-Jersey. Simon Hart, g de
quarante ans, avait le front large, marqu du pli de
l'observateur, l'attitude rsolue qui dnotait l'nergie jointe 
la tnacit. Trs vers dans ces diverses questions auxquelles se
rattachait le perfectionnement de l'armement moderne, ces
inventions de nature  en modifier la valeur, Simon Hart
connaissait tout ce qui s'tait fait en matire d'explosifs, dont
on comptait plus de onze cents  cette poque, -- et il n'en tait
plus  apprcier un homme tel que Thomas Roch. Croyant  la
puissance de son Fulgurateur, il ne doutait pas qu'il ft en
possession d'un engin capable de changer les conditions de la
guerre sur terre et sur mer, soit pour l'offensive, soit pour la
dfensive. Il savait que la folie avait respect en lui l'homme de
science, que dans ce cerveau, en partie frapp, brillait encore
une clart, une flamme, la flamme du gnie. Alors il eut cette
pense: c'est que si, pendant ses crises, son secret se rvlait,
cette invention d'un Franais profiterait  un autre pays que la
France. Son parti fut pris de s'offrir comme gardien de Thomas
Roch, en se donnant pour un Amricain trs exerc  l'emploi de la
langue franaise. Il prtexta un voyage en Europe, il donna sa
dmission, il changea de nom. Bref, heureusement servie par les
circonstances, la proposition qu'il fit fut accepte, et voil
comment, depuis quinze mois, Simon Hart remplissait prs du
pensionnaire de Healthful-House l'office de surveillant.

Cette rsolution tmoignait d'un dvouement rare, d'un noble
patriotisme, car il s'agissait d'un service pnible pour un homme
de la classe et de l'ducation de Simon Hart. Mais -- qu'on ne
l'oublie pas -- l'ingnieur n'entendait en aucune faon dpouiller
Thomas Roch, s'il parvenait  surprendre son invention, et celui-
ci en aurait le lgitime bnfice.

Or, depuis quinze mois, Simon Hart, ou plutt Gaydon, vivait ainsi
prs de ce dment, observant, guettant, interrogeant mme, sans
avoir rien gagn. D'ailleurs, il tait plus que jamais convaincu
de l'importance de la dcouverte de Thomas Roch. Aussi, ce qu'il
craignait, par-dessus tout, c'tait que la folie partielle de ce
pensionnaire dgnrt en folie gnrale, ou qu'une crise suprme
anantt son secret avec lui.

Telle tait la situation de Simon Hart, telle tait la mission 
laquelle il se sacrifiait tout entier dans l'intrt de son pays.

Cependant, malgr tant de dceptions et de dboires, la sant de
Thomas Roch n'tait pas compromise, grce  sa constitution
vigoureuse. La nervosit de son temprament lui avait permis de
rsister  ces multiples causes destructives. De taille moyenne,
la tte puissante, le front largement dgag, le crne volumineux,
les cheveux grisonnants, l'oeil hagard parfois, mais vif, fixe,
imprieux, lorsque sa pense dominante y faisait briller un
clair, une moustache paisse sous un nez aux ailes palpitantes,
une bouche aux lvres serres, comme si elles se fermaient pour ne
pas laisser chapper un secret, la physionomie pensive, l'attitude
d'un homme qui a longtemps lutt et qui est rsolu  lutter encore
-- tel tait l'inventeur Thomas Roch, enferm dans un des
pavillons de Healthful-House, n'ayant peut-tre pas conscience de
cette squestration, et confi  la surveillance de l'ingnieur
Simon Hart, devenu le gardien Gaydon.

II
Le comte d'Artigas


Au juste, qui tait ce comte d'Artigas? Un Espagnol?... En somme,
son nom semblait l'indiquer. Toutefois, au tableau d'arrire de sa
golette se dtachait en lettres d'or le nom d'_Ebba_, et celui-l
est de pure origine norvgienne. Et si l'on et demand  ce
personnage comment s'appelait le capitaine de l'_Ebba:_ Spade,
aurait-il rpondu, et Effrondat son matre d'quipage, et Hlim
son matre coq, -- tous noms singulirement disparates, qui
indiquaient des nationalits trs diffrentes.

Pouvait-on dduire quelque hypothse plausible du type que
prsentait le comte d'Artigas?... Difficilement. Si la coloration
de sa peau, sa chevelure trs noire, la grce de son attitude
dnonaient une origine espagnole, l'ensemble de sa personne
n'offrait point ces caractres de race qui sont spciaux aux
natifs de la pninsule ibrique.

C'tait un homme d'une taille au-dessus de la moyenne, trs
robustement constitu, g de quarante-cinq ans au plus. Avec sa
dmarche calme et hautaine, il ressemblait  quelque seigneur
indou auquel se ft ml le sang des superbes types de la
Malaisie. S'il n'tait pas de complexion froide, du moins
s'attachait-il  paratre tel avec son geste imprieux, sa parole
brve. Quant  la langue dont son quipage et lui se servaient,
c'tait un de ces idiomes qui ont cours dans les les de l'ocan
Indien et des mers environnantes. Il est vrai, lorsque ses
excursions maritimes l'amenaient sur le littoral de l'Ancien ou du
Nouveau Monde, il s'exprimait avec une remarquable facilit en
anglais, ne trahissant que par un lger accent son origine
trangre.

Ce qu'avait t le pass du comte d'Artigas, les diverses
pripties d'une existence des plus mystrieuses, ce qu'tait son
prsent, de quelle source sortait sa fortune, -- videmment
considrable puisqu'elle lui permettait de vivre en fastueux
gentleman, -- en quel endroit se trouvait sa rsidence habituelle,
tout au moins quel tait le port d'attache de sa golette,
personne ne l'et pu dire, et personne ne se ft hasard 
l'interroger sur ce point, tant il se montrait peu communicatif.
Il ne semblait pas homme  se compromettre dans une interview,
mme au profit des reporters amricains.

Ce que l'on savait de lui, c'tait uniquement ce que disaient les
journaux, lorsqu'ils signalaient la prsence de l'_Ebba _en
quelque port, et, en particulier, ceux de la cte orientale des
tats-Unis. L, en effet, la golette venait, presque  poques
fixes, s'approvisionner de tout ce qui est indispensable aux
besoins d'une longue navigation. Non seulement elle se
ravitaillait en provisions de bouche, farines, biscuits,
conserves, viande sche et viande frache, boeufs et moutons sur
pied, vins, bires et boissons alcooliques, mais aussi en
vtements, ustensiles, objets de luxe et de ncessaire, -- le tout
pay de haut prix, soit en dollars, soit en guines ou autres
monnaies de diverses provenances.

Il suit de l que, si l'on ne savait rien de la vie prive du
comte d'Artigas, il n'en tait pas moins fort connu dans les
divers ports du littoral amricain, depuis ceux de la presqu'le
floridienne jusqu' ceux de la Nouvelle-Angleterre.

Il n'y a donc pas lieu de s'tonner que le directeur d'Healthful-
House se ft trouv trs honor de la demande du comte d'Artigas,
qu'il l'accueillt avec empressement.

C'tait la premire fois que la golette _Ebba_ relchait au port
de New-Berne. Et, sans doute, le seul caprice de son propritaire
avait d l'amener  l'embouchure de la Neuze. Que serait-il venu
faire en cette endroit?... Se ravitailler?... Non, car le
Pamplico-Sound n'et pas offert les ressources qu'offraient
d'autres ports, tels que Boston, New-York, Dover, Savannah,
Wilmington dans la Caroline du Nord, et Charleston dans la
Caroline du Sud. En cet estuaire de la Neuze, sur le march peu
important de New-Berne, contre quelles marchandises le comte
d'Artigas aurait-il pu changer ses piastres et ses bank-notes? Ce
chef-lieu du comt de Craven ne possde gure que cinq  six mille
habitants. Le commerce s'y rduit  l'exportation des graines, des
porcs, des meubles, des munitions navales. En outre, quelques
semaines avant, pendant une relche de dix jours  Charleston, la
golette avait pris son complet chargement pour une destination
qu'on ignorait, comme toujours.

tait-il donc venu, cet nigmatique personnage, dans l'unique but
de visiter Healthful-House?... Peut-tre, et n'y avait-il rien de
surprenant  cela, puisque cet tablissement jouissait d'une trs
relle et trs juste clbrit.

Peut-tre aussi le comte d'Artigas avait-il eu cette fantaisie de
se rencontrer avec Thomas Roch? La notorit universelle de
l'inventeur franais et justifi cette curiosit.

Un fou de gnie, dont les inventions promettaient de rvolutionner
les mthodes de l'art militaire moderne!

Dans l'aprs-midi, ainsi que l'indiquait sa demande, le comte
d'Artigas se prsenta  la porte de Healthful-House, accompagn du
capitaine Spade, le commandant de l'_Ebba_.

En conformit des ordres donns, tous deux furent admis et
conduits dans le cabinet du directeur.

Celui-ci fit au comte d'Artigas un accueil empress, se mit  sa
disposition, ne voulant laisser  personne l'honneur d'tre son
cicrone, et il reut de sincres remerciements pour son
obligeance. Tandis que l'on visitait les salles communes et les
habitations particulires de l'tablissement, le directeur ne
tarissait pas sur les soins donns aux malades, -- soins trs
suprieurs, si l'on voulait bien l'en croire,  ceux qu'ils
eussent reus dans leurs familles, traitements de luxe, rptait-
il, et dont les rsultats avaient valu  Healthful-House un succs
mrit.

Le comte d'Artigas, coutant sans se dpartir de son flegme
habituel, semblait s'intresser  cette faconde intarissable, afin
de mieux dissimuler probablement le dsir qui l'avait amen.
Cependant, aprs une heure consacre  cette promenade, crut-il
devoir dire:

N'avez-vous pas, monsieur, un malade dont on a beaucoup parl ces
derniers temps, et qui a mme contribu, dans une forte mesure, 
attirer l'attention publique sur Healthful-House?

-- C'est, je pense, de Thomas Roch que vous voulez parler,
monsieur le comte?... demanda le directeur.

-- En effet... de ce Franais... de cet inventeur dont la raison
parat tre trs compromise...

-- Trs compromise, monsieur le comte, et peut-tre est-il heureux
qu'elle le soit!  mon avis, l'humanit n'a rien  gagner  ces
dcouvertes dont l'application accrot les moyens de destruction,
trop nombreux dj...

-- C'est penser sagement, monsieur le directeur, et,  ce sujet,
mon opinion est la vtre. Le vritable progrs n'est pas de ce
ct, et je regarde comme des gnies malfaisants ceux qui marchent
dans cette voie. -- Mais cet inventeur a-t-il donc perdu
entirement l'usage de ses facults intellectuelles?...

-- Entirement... non... monsieur le comte, si ce n'est en ce qui
concerne les choses ordinaires de l'existence.  cet gard, il n'a
plus ni comprhension ni responsabilit. Toutefois son gnie
d'inventeur est rest intact, il a survcu  la dgnrescence
mentale, et, si l'on et cd  ses prtentions hors de bon sens,
je ne mets pas en doute qu'il ft sorti de ses mains un nouvel
engin de guerre... dont le besoin ne se fait aucunement sentir...

-- Aucunement, monsieur le directeur, rpta le comte d'Artigas,
que le capitaine Spade parut approuver.

-- Du reste, monsieur le comte, vous pourrez en juger par vous-
mme. Nous voici arrivs devant le pavillon occup par Thomas
Roch. Si sa claustration est trs justifie au point de vue de la
scurit publique, il n'en est pas moins trait avec tous les
gards qui lui sont dus et les soins que ncessite son tat. Et
puis,  Healthful-House, il est  l'abri des indiscrets qui
pourraient vouloir...

Le directeur complta sa phrase par un hochement de tte des plus
significatifs, -- ce qui amena un imperceptible sourire sur les
lvres de l'tranger.

Mais, demanda le comte d'Artigas, est-ce que Thomas Roch n'est
jamais laiss seul?...

-- Jamais, monsieur le comte, jamais. Il a prs de lui en
surveillance permanente un gardien qui parle sa langue et dont
nous sommes absolument srs. Dans le cas o, d'une manire ou
d'une autre, il lui chapperait quelque indication relative  sa
dcouverte, cette indication serait  l'instant recueillie, et
l'on verrait quel usage il conviendrait d'en faire.

En ce moment, le comte d'Artigas jeta un rapide coup d'oeil au
capitaine Spade, lequel rpondit par un geste qui semblait dire:
c'est compris. Et, de fait, qui et observ le capitaine pendant
cette visite, aurait remarqu qu'il examinait avec une minutie
particulire toute cette partie du parc entourant le pavillon 17,
les diverses ouvertures qui y donnaient accs, -- probablement en
vue d'un projet arrt d'avance.

Le jardin de ce pavillon confinait au mur d'enceinte de Healthful-
House.  l'extrieur, ce mur fermait la base mme de la colline
dont le revers s'allongeait en pente douce jusqu' la rive droite
de la Neuze.

Ce pavillon n'avait qu'un rez-de-chausse, surmont d'une terrasse
 l'italienne. Le rez-de-chausse comprenait deux chambres et une
antichambre, avec fentres dfendues par des barreaux de fer. De
chaque ct de l'habitation se dressaient de beaux arbres, alors
dans toute la splendeur de leurs frondaisons. En avant verdoyaient
de fraches pelouses veloutes, o ne manquaient ni les
arbrisseaux varis, ni les fleurs clatantes. L'ensemble
s'tendait sur un demi-acre environ,  l'usage exclusif de Thomas
Roch, libre d'aller  travers ce jardin sous la surveillance de
son gardien.

Lorsque le comte d'Artigas, le capitaine Spade et le directeur
pntrrent dans cet enclos, celui qu'ils aperurent  la porte du
pavillon fut le gardien Gaydon.

Immdiatement, le regard du comte d'Artigas se porta sur ce
gardien, qu'il parut observer avec une insistance singulire, qui
ne fut point remarque du directeur.

Ce n'tait pas la premire fois, cependant, que des trangers
venaient rendre visite  l'hte du pavillon 17, car l'inventeur
franais passait  juste titre pour tre le plus curieux
pensionnaire de Healthful-House. Nanmoins, l'attention de Gaydon
fut sollicite par l'originalit du type que prsentaient ces deux
personnages, dont il ignorait la nationalit. Si le nom du comte
d'Artigas ne lui tait pas inconnu, il n'avait jamais eu
l'occasion de rencontrer ce riche gentleman pendant ses relches
dans les ports de l'est, et il ne savait pas que la golette
_Ebba_ ft alors mouille  l'entre de la Neuze, au pied de la
colline de Healthful-House.

Gaydon, demanda le directeur, o est en ce moment Thomas Roch?...

-- L, rpondit le gardien, en montrant de la main un homme qui se
promenait d'un pas mditatif sous les arbres en arrire du
pavillon.

-- M. le comte d'Artigas a t autoris  visiter Healthful-House,
et il n'a pas voulu repartir sans avoir vu Thomas Roch dont on n'a
que trop parl ces derniers temps...

-- Et dont on parlerait bien davantage, rpondit le comte
d'Artigas, si le gouvernement fdral n'et pris la prcaution de
l'enfermer dans cet tablissement...

-- Prcaution ncessaire, monsieur le comte.

-- Ncessaire, en effet, monsieur le directeur, et mieux vaut que
le secret de cet inventeur s'teigne avec lui, pour le repos du
monde.

Aprs avoir regard le comte d'Artigas, Gaydon n'avait plus
prononc une seule parole, et, prcdant les deux trangers, il se
dirigea vers le massif au fond de l'enclos.

Les visiteurs n'eurent que quelques pas  faire pour se trouver en
face de Thomas Roch.

Thomas Roch ne les avait pas vus venir, et, lorsqu'ils furent 
courte distance de lui, il est prsumable qu'il ne remarqua point
leur prsence.

Entre temps, le capitaine Spade, sans donner prise aux soupons,
ne cessait d'examiner la disposition des lieux, la place occupe
par le pavillon 17 en cette partie infrieure du parc de
Healthful-House. Lorsqu'il eut remont les alles en pente, il
distingua aisment l'extrmit d'une mture qui pointait au-dessus
du mur d'enceinte. Pour reconnatre la mture de la golette
_Ebba_, il lui suffit d'un coup d'oeil, et il put s'assurer ainsi
que, de ce ct, le mur longeait la rive droite de la Neuze.

Cependant le comte d'Artigas observait l'inventeur franais. Chez
cet homme, vigoureux encore, -- il le reconnut, -- la sant ne
paraissait pas avoir souffert d'une squestration qui durait
depuis dix-huit mois dj. Mais son attitude bizarre, ses gestes
incohrents, son oeil hagard, son inattention  tout ce qui se
faisait autour de lui, ne dnotaient que trop un complet tat
d'inconscience et un abaissement profond des facults mentales.

Thomas Roch venait de s'asseoir sur un banc, et du bout d'une
badine qu'il tenait  la main, il traa sur l'alle un profil de
fortification. Puis, s'agenouillant, il fit de petites meules de
sable qui figuraient videmment des bastions. Alors, aprs avoir
dtach quelques feuilles d'un arbuste voisin, il les planta sur
la pointe des meules, comme autant de drapeaux minuscules, -- tout
cela srieusement, sans qu'il se ft en aucune faon proccup des
personnes qui le regardaient.

C'tait l un jeu d'enfants, mais un enfant n'aurait pas eu cette
gravit caractristique.

Est-il donc absolument fou?... demanda le comte d'Artigas, qui,
malgr son impassibilit habituelle, parut ressentir quelque
dsappointement.

-- Je vous ai prvenu, monsieur le comte, qu'on ne pouvait rien en
obtenir, rpondit le directeur.

-- Ne saurait-il au moins nous prter quelque attention?...

-- L'y dcider sera peut-tre difficile. Et, se retournant vers
le gardien: Adressez-lui la parole, Gaydon, et peut-tre, en
entendant votre voix, viendra-t-il  vous rpondre?...

-- Il me rpondra, soyez-en certain, monsieur le directeur, dit
Gaydon. Puis, touchant son pensionnaire  l'paule: Thomas
Roch?... pronona-t-il d'un ton assez doux.

Celui-ci releva la tte, et, de toutes les personnes prsentes, il
ne vit sans doute que son gardien, bien que le comte d'Artigas, le
capitaine Spade qui venait de se rapprocher, et le directeur
formassent cercle autour de lui.

Thomas Roch, dit Gaydon, qui s'exprimait en anglais, voici des
trangers dsireux de vous voir... Ils s'intressent  votre
sant...  vos travaux...

Ce dernier mot fut le seul qui parut tirer l'inventeur de son
indiffrence.

Mes travaux?... rpliqua-t-il en cette mme langue anglaise
qu'il parlait comme sa langue originelle.

Prenant alors un caillou entre son index et son pouce replis,
comme une bille entre les doigts d'un gamin, il le projeta contre
une des meules de sable et l'abattit. Un cri de joie lui chappa.

Par terre!... Le bastion par terre!... Mon explosif a tout
dtruit d'un seul coup!

Thomas Roch s'tait relev, le feu du triomphe brillait dans ses
yeux.

Vous le voyez, dit le directeur en s'adressant au comte
d'Artigas, l'ide de son invention ne l'abandonne jamais...

-- Et mourra avec lui! affirma le gardien.

-- Ne pourriez-vous, Gaydon, l'amener  causer de son
Fulgurateur?...

-- Si vous m'en donnez l'ordre, monsieur le directeur...
j'essaierai...

-- Je vous le donne, car je crois que cela peut intresser le
comte d'Artigas...

-- En effet, rpondit le comte d'Artigas, sans que sa froide
physionomie laisst rien voir des sentiments qui l'agitaient.

-- Je dois vous prvenir que je risque d'occasionner une nouvelle
crise... fit observer le gardien.

-- Vous arrterez la conversation lorsque vous le jugerez
convenable. Dites  Thomas Roch qu'un tranger dsire traiter avec
lui de l'achat de son Fulgurateur...

-- Mais ne craignez-vous pas que son secret ne lui chappe?...
rpliqua le comte d'Artigas.

Et cela fut dit avec tant de vivacit que Gaydon ne put retenir un
regard de dfiance dont ne parut point s'inquiter cet
impntrable personnage.

Il n'y a rien  craindre, rpondit-il, et aucune promesse
n'arrachera son secret  Thomas Roch!... Tant qu'on ne lui aura
pas mis dans la main les millions qu'il exige...

-- Je ne les ai pas sur moi, rpondit tranquillement le comte
d'Artigas. Gaydon revint  son pensionnaire, et, comme la premire
fois, le touchant  l'paule: Thomas Roch, dit-il, voici des
trangers qui se proposent d'acheter votre dcouverte... Thomas
Roch se redressa. Ma dcouverte... s'cria-t-il, mon explosif...
mon dflagrateur?...

Et une animation croissante indiquait bien l'imminence de cette
crise dont Gaydon avait parl, et que provoquaient toujours les
questions de ce genre.

Combien voulez-vous me l'acheter... combien?... ajouta Thomas
Roch. Il n'y avait aucun inconvnient  lui promettre une somme si
norme qu'elle ft. Combien... combien?... rptait-il.

-- Dix millions de dollars, rpondit Gaydon.

-- Dix millions?... s'cria Thomas Roch. Dix millions... un
Fulgurateur dont la puissance est dix millions de fois suprieure
 tout ce qu'on a fait jusqu'ici?... Dix millions... un projectile
autopropulsif qui peut, en clatant, tendre sa puissance
destructive sur dix mille mtres carrs!... Dix millions... le
seul dflagrateur capable de provoquer son explosion!... Mais
toutes les richesses du monde ne suffiraient pas  payer le secret
de mon engin, et plutt que de le livrer  ce prix, je me
couperais la langue avec les dents!... Dix millions, quand cela
vaut un milliard... un milliard... un milliard!...

Thomas Roch se montrait bien l'homme auquel toute notion des
choses faisait dfaut, lorsqu'il s'agissait de traiter avec lui.
Et, lors mme que Gaydon lui et offert dix milliards, cet insens
en aurait exig davantage.

Le comte d'Artigas et le capitaine Spade n'avaient cess de
l'observer depuis le dbut de cette crise, -- le comte, toujours
flegmatique, bien que son front se ft rembruni, -- le capitaine
secouant la tte en homme qui semblait dire: Dcidment, il n'y a
rien  faire de ce malheureux!

Thomas Roch, du reste, venait de s'enfuir, et il courait  travers
le jardin, criant d'une voix trangle par la colre:

Des milliards... des milliards!

Gaydon, s'adressant alors au directeur, lui dit:

Je vous avais prvenu!

Puis, il se mit  la poursuite de son pensionnaire, le rejoignit,
le prit par le bras, et, sans prouver trop de rsistance, le
ramena dans le pavillon, dont la porte fut aussitt referme.

Le comte d'Artigas demeura seul avec le directeur, tandis que le
capitaine Spade parcourait une dernire fois le jardin le long du
mur infrieur.

Je n'avais point exagr, monsieur le comte, dclara le
directeur. Il est constant que la maladie de Thomas Roch fait
chaque jour de nouveaux progrs.  mon avis, sa folie est dj
incurable. Mt-on  sa disposition tout l'argent qu'il demande, on
n'en pourrait rien tirer...

-- C'est probable, rpondit le comte d'Artigas, et cependant, si
ses exigences financires vont jusqu' l'absurde, il n'en a pas
moins invent un engin d'une puissance pour ainsi dire infinie...

-- C'est l'opinion des personnes comptentes, monsieur le comte.
Mais ce qu'il a dcouvert ne tardera pas  disparatre avec lui
dans une de ces crises qui deviennent plus intenses et plus
frquentes. Bientt, mme, le mobile de l'intrt, le seul qui
semble avoir survcu dans son me, disparatra...

-- Restera peut-tre le mobile de la haine! murmura le comte
d'Artigas, au moment o le capitaine Spade venait de le rejoindre
devant la porte du jardin.

III
Double enlvement


Une demi-heure aprs, le comte d'Artigas et le capitaine Spade
suivaient le chemin, bord de htres sculaires, qui spare de la
rive droite de la Neuze l'tablissement de Healthful-House. Tous
deux avaient pris cong du directeur, -- celui-ci se disant trs
honor de leur visite, ceux-l le remerciant de son bienveillant
accueil. Une centaine de dollars, destins au personnel de la
maison, tmoignaient des gnreuses dispositions du comte
d'Artigas. C'tait, -- comment en douter? -- un tranger de la
plus haute distinction, si c'est  la gnrosit que la
distinction se mesure.

Sortis par la grille qui fermait Healthful-House  mi-colline, le
comte d'Artigas et le capitaine Spade avaient contourn le mur
d'enceinte, dont l'lvation dfiait toute tentative d'escalade.
Le premier tait pensif, et, d'ordinaire, son compagnon avait
l'habitude d'attendre qu'il lui adresst la parole.

Le comte d'Artigas ne s'y dcida qu'au moment o, s'tant arrt
sur le chemin, il put mesurer du regard la crte du mur derrire
lequel s'levait le pavillon 17.

Tu as eu le temps, demanda-t-il, de prendre une connaissance
exacte des lieux?...

-- Exacte, monsieur le comte, rpondit le capitaine Spade, en
insistant sur le titre qu'il donnait  l'tranger.

-- Rien ne t'a chapp?...

-- Rien de ce qu'il tait utile de savoir. Par sa situation
derrire ce mur, le pavillon est facilement abordable, et, si vous
persistez dans vos projets...

-- Je persiste, Spade.

-- Malgr l'tat mental o se trouve Thomas Roch?...

-- Malgr cet tat, et si nous parvenons  l'enlever...

-- Cela, c'est mon affaire. La nuit venue, je me charge de
pntrer dans le parc de Healthful-House, puis dans l'enclos du
pavillon, sans tre aperu de personne...

-- Par la grille d'entre?...

-- Non... de ce ct.

-- Mais, de ce ct, il y a le mur, et aprs l'avoir franchi,
comment le repasseras-tu avec Thomas Roch, si ce fou appelle...
s'il oppose quelque rsistance... si son gardien donne l'alarme...

-- Que cela ne vous inquite pas... Nous n'aurons qu' entrer et 
sortir par cette porte.

Le capitaine Spade montrait,  quelques pas, une troite porte,
mnage dans le milieu de l'enceinte, qui ne servait, sans doute,
qu'aux gens de la maison, lorsque leur service les appelait sur
les bords de la Neuze.

C'est par l, reprit le capitaine Spade, que nous aurons accs
dans le parc, et sans avoir eu la peine d'employer une chelle.

-- Cette porte est ferme...

-- Elle s'ouvrira.

-- N'y a-t-il donc pas des verrous intrieurement?...

-- Je les ai repousss pendant ma promenade au bas du jardin et le
directeur n'en a rien vu...

Le comte d'Artigas s'approcha de la porte et dit: Comment
l'ouvriras tu?

-- En voici la cl, rpondit le capitaine Spade. Et il prsenta
une cl qu'il avait retire de la serrure, aprs avoir dgag les
verrous de leur gche. On ne peut mieux, Spade, dit le comte
d'Artigas, et il est probable que l'enlvement ne prsentera pas
trop de difficults. Rejoignons la golette. Vers huit heures,
quand il fera nuit, une des embarcations te dposera avec cinq
hommes...

-- Oui... cinq hommes, rpondit le capitaine Spade. Ils suffiront
mme pour le cas o ce gardien aurait l'veil, et qu'il fallt se
dbarrasser de lui...

-- S'en dbarrasser... rpliqua le comte d'Artigas, soit... si
cela tait absolument ncessaire... Mais il est prfrable de
s'emparer de ce Gaydon et de l'amener  bord de l'_Ebba_. Qui sait
s'il n'a pas dj surpris une partie du secret de Thomas Roch?...

-- C'est juste.

-- Et puis, Thomas Roch est habitu  lui, et j'entends ne rien
changer  ses habitudes.

Cette rponse, le comte d'Artigas l'accompagna d'un sourire assez
significatif pour que le capitaine Spade ne pt se mprendre sur
le rle rserv au surveillant de Healthful-House.

Le plan de ce double rapt tait donc arrt, et il paraissait
avoir toute chance de russite.  moins que, pendant les deux
heures de jour qui restaient encore, on ne s'apert que la cl
manquait  la porte du parc, que les verrous en avaient t tirs,
le capitaine Spade et ses hommes taient assurs de pouvoir
pntrer  l'intrieur du parc de Healthful-House.

Il convient d'observer, d'ailleurs, que,  l'exception de Thomas
Roch, soumis  une surveillance spciale, les autres pensionnaires
de l'tablissement n'taient l'objet d'aucune mesure de ce genre.
Ils occupaient les pavillons ou les chambres des principaux
btiments situs dans la partie suprieure du parc. Tout donnait 
penser que Thomas Roch et le gardien Gaydon, surpris isolment,
mis dans l'impossibilit d'opposer une rsistance srieuse, mme
d'appeler au secours, seraient victimes de cet enlvement
qu'allait tenter le capitaine Spade au profit du comte d'Artigas.

L'tranger et son compagnon se dirigrent alors vers une petite
anse o les attendait un des canots de l'_Ebba_. La golette tait
mouille  deux encablures, ses voiles serres dans leurs tuis
jauntres, ses vergues rgulirement apiques, ainsi que cela se
fait  bord des yachts de plaisance. Aucun pavillon ne se
dployait au-dessus du couronnement. En tte du grand mt flottait
seulement une lgre flamme rouge que la brise de l'est, qui
tendait  calmir, droulait  peine.

Le comte d'Artigas et le capitaine Spade embarqurent dans le
canot. Quatre avirons les eurent en quelques instants conduits 
la golette o ils montrent par l'chelle latrale.

Le comte d'Artigas regagna aussitt sa cabine  l'arrire, tandis
que le capitaine Spade se rendait  l'avant afin de donner ses
derniers ordres.

Arriv prs du gaillard, il se pencha au-dessus des bastingages de
tribord et chercha du regard un objet qui surnageait  quelques
brasses.

C'tait une boue de petit modle, tremblotant au clapotis du
jusant de la Neuze.

La nuit tombait peu  peu. Vers la rive gauche de la sinueuse
rivire, l'indcise silhouette de New-Berne commenait  se
fondre. Les maisons se dcoupaient en noir sur un horizon encore
barr d'une longue raie de feu au rebord des nuages de l'ouest. 
l'oppos, le ciel s'estompait de quelques vapeurs paisses. Mais
il ne semblait pas que la pluie ft  craindre, et ces vapeurs se
maintenaient dans les hautes zones du ciel.

Vers sept heures, les premires lumires de New-Berne
scintillrent aux divers tages des maisons, tandis que les lueurs
des bas quartiers se refltaient en longs zigzags, vacillant 
peine au-dessous des rives, car la brise mollissait avec le soir.
Les barques de pche remontaient doucement en regagnant les
criques du port, les unes cherchant un dernier souffle avec leurs
voiles distendues, les autres mues par leurs avirons dont le coup
sec et rythm se propageait au loin. Deux steamers passrent en
lanant des jets d'tincelles par leur double chemine couronne
de fume noirtre, battant les eaux de leurs puissantes aubes,
tandis que le balancier de la machine s'levait et s'abaissait au-
dessus du spardeck, en hennissant comme un monstre marin.

 huit heures le comte d'Artigas reparut sur le pont de la
golette, accompagn d'un personnage, g de cinquante ans
environ, auquel il dit:

Il est temps, Serk...

-- Je vais prvenir Spade, rpondit Serk. Le capitaine les
rejoignit. Prpare-toi  partir, lui dit le comte d'Artigas.

-- Nous sommes prts.

-- Fais en sorte que personne n'ait l'veil  Healthful-House et
ne puisse se douter que Thomas Roch et son gardien ont t
conduits  bord de l'_Ebba_...

-- O on ne les trouverait pas, d'ailleurs, si l'on venait les y
chercher, ajouta Serk. Et il haussa les paules en riant de
bonne humeur. Nanmoins, mieux vaut ne point exciter les
soupons, rpondit le comte d'Artigas.

L'embarcation tait pare. Le capitaine Spade et cinq hommes y
prirent place. Quatre d'entre eux saisirent les avirons. Le
cinquime, le matre d'quipage Effrondat, qui devait garder le
canot, se mit  la barre prs du capitaine Spade.

Bonne chance, Spade, s'cria Serk en souriant, et opre sans
bruit, comme un amoureux qui enlve sa belle...

-- Oui...  moins que ce Gaydon...

-- Il nous faut Roch et Gaydon, dit le comte d'Artigas.

-- C'est compris! rpliqua le capitaine Spade.

Le canot dborda, et les matelots le suivirent du regard jusqu'au
moment o il disparut au milieu de l'obscurit.

Il convient de noter qu'en attendant son retour, l'_Ebba_ ne fit
aucun prparatif d'appareillage. Sans doute, elle ne comptait
point quitter le mouillage de New-Berne aprs l'enlvement. Et, au
vrai, comment aurait-elle pu gagner la pleine mer? On ne sentait
plus un souffle de brise, et le flot allait se faire sentir avant
une demi-heure jusqu' plusieurs milles en amont de la Neuze.
Aussi la golette ne se mit-elle pas  pic sur son ancre.

Mouille  deux encablures de la berge, l'_Ebba_ aurait pu s'en
approcher davantage et trouver encore quinze ou vingt pieds de
fond, ce qui et facilit l'embarquement, lorsque le canot serait
revenu l'accoster. Mais si cette manoeuvre ne s'tait pas
effectue, c'est que le comte d'Artigas avait eu des raisons pour
ne point l'ordonner.

La distance fut franchie en quelques minutes, le canot ayant pass
sans tre aperu.

La rive tait dserte, -- dsert aussi le chemin qui, sous le
couvert des grands htres, longeait le parc de Healthful-House.

Le grappin, envoy sur la berge, fut solidement assujetti. Le
capitaine Spade et les quatre matelots dbarqurent, laissant le
matre d'quipage  l'arrire, et ils disparurent sous l'obscure
vote des arbres.

Arrivs devant le mur du parc, le capitaine Spade s'arrta, et ses
hommes se rangrent de chaque ct de la porte.

Aprs la prcaution prise par le capitaine Spade, celui-ci n'avait
plus qu' introduire la cl dans la serrure, puis  repousser la
porte,  moins toutefois qu'un des domestiques de l'tablissement,
remarquant qu'elle n'tait pas ferme comme d'habitude, l'et
verrouille  l'intrieur.

Dans ce cas, l'enlvement aurait t difficile, mme en admettant
qu'il ft possible de franchir la crte du mur.

En premier lieu, le capitaine Spade posa son oreille contre le
vantail.

Aucun bruit de pas dans le parc, nulle alle et venue autour du
pavillon 17. Pas une feuille ne remuait aux branches des htres
qui abritaient le chemin. Partout ce silence touff de la rase
campagne par une nuit sans brise.

Le capitaine Spade tira la cl de sa poche et la glissa dans la
serrure. Le pne joua et, sous une faible pousse, la porte
s'ouvrit du dehors au-dedans.

Les choses taient donc en l'tat o les avaient laisses les
visiteurs de Healthful-House.

Le capitaine Spade entra dans l'enclos, aprs s'tre assur que
personne ne se trouvait au voisinage du pavillon, et les matelots
le suivirent.

La porte fut simplement repousse contre le chambranle, ce qui
permettrait au capitaine et aux matelots de s'lancer d'un pas
rapide hors du parc.

En cette partie ombrage de hauts arbres, coupe de massifs, il
faisait sombre  ce point qu'il aurait t malais de distinguer
le pavillon, si une des fentres n'et brill d'une vive clart.

Nul doute que cette fentre ft celle de la chambre occupe par
Thomas Roch et par le gardien Gaydon, puisque celui-ci quittait ni
de jour ni de nuit le pensionnaire confi  sa surveillance. Aussi
le capitaine Spade s'attendait-il  le trouver l.

Ses quatre hommes et lui s'avancrent prudemment, prenant garde
que le bruit d'une pierre heurte ou d'une branche crase rvlt
leur prsence. Ils gagnrent ainsi du ct du pavillon, de manire
 atteindre la porte latrale, prs de laquelle la fentre
s'clairait  travers les plis de ses rideaux.

Mais, si cette porte tait close, comment pntrerait-on dans la
chambre de Thomas Roch? c'est ce qu'avait d se demander le
capitaine Spade. Puisqu'il ne possdait pas une cl qui pt
l'ouvrir, ne serait-il pas ncessaire de casser une des vitres de
la fentre, d'en faire jouer l'espagnolette d'un tour de main, de
se prcipiter dans la chambre, d'y surprendre Gaydon par une
brusque agression, de le mettre hors d'tat d'appeler  son
secours. Et, en effet, comment procder d'une autre faon?...

Nanmoins, ce coup de force prsentait certains dangers. Le
capitaine Spade s'en rendait parfaitement compte, en homme auquel,
d'ordinaire, la ruse allait mieux que la violence.

Mais il n'avait pas le choix. L'essentiel, d'ailleurs, c'tait
d'enlever Thomas Roch, -- Gaydon par surcrot, conformment aux
intentions du comte d'Artigas, -- et il fallait y russir  tout
prix.

Arriv sous la fentre, le capitaine Spade se dressa sur la pointe
des pieds, et, par un interstice des rideaux, il put du regard
embrasser la chambre.

Gaydon tait l, prs de Thomas Roch, dont la crise n'avait pas
encore pris fin depuis le dpart du comte d'Artigas. Cette crise
exigeait des soins spciaux, que le gardien donnait au malade
suivant les indications d'un troisime personnage.

C'tait un des mdecins de Healthful-House, que le directeur avait
immdiatement envoy au pavillon 17.

La prsence de ce mdecin ne pouvait videmment que compliquer la
situation et rendre l'enlvement plus difficile.

Thomas Roch tait tendu sur une chaise longue tout habill. En ce
moment, il paraissait assez calme. La crise, qui s'apaisait peu 
peu, allait tre suivie de quelques heures de torpeur et
d'assoupissement.

 l'instant o le capitaine Spade s'tait hiss  la hauteur de la
fentre, le mdecin se prparait  se retirer. En prtant
l'oreille, on put l'entendre affirmer  Gaydon que la nuit se
passerait sans autre alerte, et qu'il n'aurait pas  intervenir
une seconde fois.

Puis, cela dit, le mdecin se dirigea vers la porte, laquelle, on
ne l'a point oubli, s'ouvrait prs de cette fentre devant
laquelle attendaient le capitaine Spade et ses hommes. S'ils ne se
cachaient pas, s'ils ne se blottissaient pas derrire les massifs
voisins du pavillon, ils pouvaient tre aperus, non seulement du
docteur, mais du gardien qui se disposait  le reconduire au-
dehors.

Avant que tous deux eussent apparu sur le perron, le capitaine
Spade fit un signe, et les matelots se dispersrent, tandis que
lui s'affalait au pied du mur.

Trs heureusement, la lampe tait reste dans la chambre et il n'y
avait point risque d'tre trahis par un jet de lumire.

Au moment de prendre cong de Gaydon, le mdecin, s'arrtant sur
la premire marche, dit:

Voil une des plus rudes attaques que notre malade ait subies!...
Il n'en faudrait pas deux ou trois de ce genre pour qu'il perdt
le peu de raison qui lui reste!

-- Aussi, rpondit Gaydon, pourquoi le directeur n'interdit-il pas
 tout visiteur l'entre du pavillon?... C'est  un certain comte
d'Artigas, aux choses dont il a parl  Thomas Roch, que notre
pensionnaire doit d'tre dans l'tat o vous l'avez trouv.

-- J'appellerai l-dessus l'attention du directeur, rpliqua le
mdecin.

Il descendit alors les degrs du perron, et Gaydon l'accompagna
jusqu'au fond de l'alle montante, aprs avoir laiss la porte du
pavillon entrouverte.

Ds que tous deux se furent loigns d'une vingtaine de pas, le
capitaine Spade se releva, et les matelots le rejoignirent.

Ne fallait-il pas profiter de cette circonstance que le hasard
offrait pour pntrer dans la chambre, s'emparer de Thomas Roch,
alors plong dans un demi-sommeil, puis attendre que Gaydon ft de
retour pour le saisir?...

Mais ds que le gardien aurait constat la disparition de Thomas
Roch, il se mettrait  sa recherche, il appellerait, il donnerait
l'veil... Le mdecin accourrait aussitt... Le personnel de
Healthful-House serait sur pied... Le capitaine Spade n'aurait pas
le temps de gagner la porte de l'enceinte, de la franchir, de la
refermer derrire lui...

Du reste, il n'eut pas le loisir de rflchir  ce sujet. Un bruit
de pas sur le sable indiquait que Gaydon gagnait le pavillon. Le
mieux tait de se prcipiter sur lui, d'touffer ses cris avant
qu'il et pu donner l'alarme, de le mettre dans l'impossibilit de
se dfendre.  quatre,  cinq mme, on aurait aisment raison de
sa rsistance, et on l'entranerait hors du parc. Quant 
l'enlvement de Thomas Roch, il n'offrirait aucune difficult,
puisque ce malheureux dment n'aurait mme pas connaissance de ce
que l'on ferait de lui.

Cependant Gaydon venait de tourner le massif, et se dirigeait vers
le perron. Mais, au moment o il mettait le pied sur la premire
marche, les quatre matelots s'abattirent sur lui, l'tendirent 
terre sans lui avoir laiss la possibilit de pousser un cri, le
billonnrent avec un mouchoir, lui appliqurent un bandeau sur
les yeux, lui lirent les bras et les jambes, et si troitement
qu'il fut rduit  ne plus tre qu'un corps inerte.

Deux des hommes restrent  son ct, tandis que le capitaine
Spade et les autres s'introduisaient dans la chambre.

Ainsi que le pensait le capitaine, Thomas Roch se trouvait en un
tel tat que le bruit ne l'avait mme pas tir de sa torpeur.
tendu sur la chaise longue, les yeux clos, n'et t sa
respiration fortement accentue, on aurait pu le croire mort. Il
ne parut point indispensable de l'attacher ni de le billonner. Il
suffisait que l'un des deux hommes le saist par les pieds,
l'autre par la tte, et ils le porteraient jusqu' l'embarcation
garde par le matre d'quipage de la golette.

C'est ce qui fut fait en un instant.

Le capitaine Spade quitta le dernier la chambre, aprs avoir eu le
soin d'teindre la lampe et de refermer la porte. De cette faon,
il y avait lieu d'admettre que l'enlvement ne pourrait tre
dcouvert avant le lendemain et au plus tt dans les premires
heures de la matine.

Mme manoeuvre pour le transport de Gaydon, qui s'effectua sans
difficult. Les deux autres hommes le soulevrent, et, descendant
 travers le jardin en contournant les massifs, gagnrent vers le
mur d'enceinte.

En cette partie du parc, toujours dserte, l'obscurit se faisait
plus profonde. On ne voyait mme plus, au revers de la colline,
les lumires des btiments de la partie suprieure du parc et des
autres pavillons de Healthful-House.

Arriv devant la porte, le capitaine Spade n'eut que la peine de
la tirer  lui.

Ceux des hommes qui portaient le gardien la franchirent les
premiers. Thomas Roch fut sorti le second aux bras des deux
autres. Puis, le capitaine Spade passa  son tour et referma la
porte avec cette cl qu'il se proposait de jeter dans les eaux de
la Neuze, ds qu'il aurait rejoint l'embarcation de l'_Ebba_.

Personne sur le chemin, personne sur la berge.

En vingt pas, on retrouva le matre d'quipage Effrondat, qui
attendait, assis contre le talus.

Thomas Roch et Gaydon furent dposs  l'arrire du canot, dans
lequel le capitaine Spade et ses matelots vinrent prendre place.

Envoie le grappin et vite, commanda le capitaine Spade au matre
d'quipage.

Celui-ci excuta l'ordre, puis, s'affalant le long de la berge,
embarqua le dernier.

Les quatre avirons frapprent l'eau, et l'embarcation se dirigea
vers la golette. Un feu, en tte du mt de misaine, indiquait son
mouillage, et, vingt minutes avant, elle venait d'viter sur son
ancre avec le flot.

Deux minutes aprs, le canot se trouvait rendu bord  bord avec
l'_Ebba_.

Le comte d'Artigas tait appuy sur le bastingage, prs de
l'chelle de coupe.

C'est fait, Spade?... demanda-t-il.

-- C'est fait.

-- Tous les deux?...

-- Tous les deux... le gardien et le gard!...

-- Personne ne se doute  Healthful-House?...

-- Personne. Il n'tait pas prsumable que Gaydon, les oreilles
et les yeux sous le bandeau, et pu reconnatre la voix du comte
d'Artigas et du capitaine Spade. Ce qu'il convient d'observer, au
surplus, c'est que ni Thomas Roch ni lui ne furent immdiatement
hisss  bord de la golette. Il y eut des frlements le long de
la coque. Une demi-heure se passa, avant que Gaydon, qui avait
conserv tout son sang-froid, se sentt soulev, puis descendu 
fond de cale. L'enlvement tant accompli, il semblait que l'_Ebba
_n'avait plus qu' quitter son mouillage, afin de redescendre
l'estuaire,  traverser le Pamplico-Sound,  donner en pleine mer.
Et, cependant, il ne se fit  bord aucune de ces manoeuvres qui
accompagnent l'appareillage d'un navire. N'tait-il donc pas
dangereux, pourtant, de demeurer  cette place, aprs le double
rapt opr dans la soire? Le comte d'Artigas avait-il assez
troitement cach ses prisonniers pour qu'ils ne pussent tre
dcouverts, si l'_Ebba_, dont la prsence  proximit de
Healthful-House devait paratre suspecte, recevait la visite des
agents de New-Berne?...

Quoi qu'il en soit, une heure aprs le retour de l'embarcation, --
sauf les hommes de quart tendus  l'avant, -- l'quipage dans son
poste, le comte d'Artigas, Serk, le capitaine Spade dans leurs
cabines, tous dormaient  bord de la golette, immobile sur ce
tranquille estuaire de la Neuze.

IV
La golette _Ebba_


Ce fut le lendemain seulement, et sans y mettre aucun
empressement, que l'_Ebba_ commena ses prparatifs. De
l'extrmit du quai de New-Berne, on put voir, aprs le lavage du
pont, l'quipage dgager les voiles de leurs tuis sous la
direction du matre Effrondat, larguer les garcettes, parer les
drisses, hisser les embarcations, en vue d'un appareillage.

 huit heures du matin, le comte d'Artigas ne s'tait pas encore
montr. Son compagnon, l'ingnieur Serk, -- ainsi le dsignait-on
 bord, -- n'avait pas encore quitt sa cabine. Quant au capitaine
Spade, il s'occupait  donner aux matelots divers ordres qui
indiquaient le dpart immdiat.

L'_Ebba_ tait un yacht remarquablement taill pour la course,
bien qu'il n'et jamais figur dans les matches de l'Amrique du
Nord ou du Royaume-Uni. Sa mture leve, sa surface de voilure,
la croisure de ses vergues, son tirant d'eau qui lui assurait une
grande stabilit mme lorsqu'il se couvrait de toile, ses formes
lances  l'avant, fines  l'arrire, ses lignes d'eau
admirablement dessines, tout dnotait un navire trs rapide, trs
marin, capable de tenir par les plus gros temps.

En effet, au plus prs du vent, par forte brise, la golette
_Ebba_ pouvait aisment enlever ses douze milles  l'heure.

Il est vrai, les voiliers sont toujours soumis aux inconstances de
l'atmosphre. Lorsque les calmes surviennent, ils doivent se
rsigner  ne plus faire route. Aussi, bien qu'ils possdent des
qualits nautiques suprieures  celles des steam-yachts, ils
n'ont jamais les garanties de marche que la vapeur donne  ces
derniers.

Il semble de l que, tout pes, la supriorit appartient au
navire qui runit les avantages de la voile et de l'hlice. Mais
telle n'tait pas, sans doute, l'opinion du comte d'Artigas,
puisqu'il se contentait d'une golette pour ses excursions
maritimes, mme lorsqu'il franchissait les limites de
l'Atlantique.

Ce matin-l, le vent soufflait de l'ouest en petite brise. L'_Ebba
_serait donc favorise, d'abord pour sortir de l'estuaire de la
Neuze, ensuite pour atteindre,  travers le Pamplico-Sound, un de
ces inlets -- sortes de dtroits -- qui tablissent la
communication entre le lac et la haute mer.

Deux heures aprs, l'_Ebba _se balanait encore sur son ancre,
dont la chane commenait  raidir avec la mare descendante. La
golette, vite de jusant, prsentait son avant  l'embouchure de
la Neuze. La petite boue qui, la veille, flottait par bbord,
devait avoir t releve pendant la nuit, car on ne l'apercevait
plus dans le clapotis du courant.

Soudain, un coup de canon retentit  la distance d'un mille. Une
lgre fume couronna les batteries de la cte. Quelques
dtonations lui rpondirent, envoyes par les pices chelonnes
sur la chane des longues les, du ct du large.

 ce moment, le comte d'Artigas et l'ingnieur Serk parurent sur
le pont.

Le capitaine Spade vint  eux.

Un coup de canon... dit-il.

-- Nous l'attendions, rpondit l'ingnieur Serk, en haussant
lgrement l'paule.

-- Cela indique que notre opration a t dcouverte par les gens
de Healthful-House, reprit le capitaine Spade.

-- Assurment, rpliqua l'ingnieur Serk, et ces dtonations
signifient l'ordre de fermer les passes.

-- En quoi cela peut-il nous intresser?... demanda d'un ton
tranquille le comte d'Artigas.

-- En rien, rpondit l'ingnieur Serk. Le capitaine Spade avait
eu raison de dire qu' cette heure la disparition de Thomas Roch
et de son gardien tait connue du personnel de Healthful-House. En
effet, au lever du jour, le mdecin, qui s'tait rendu au pavillon
17 pour sa visite habituelle, avait trouv la chambre vide.
Aussitt prvenu, le directeur fit oprer des recherches 
l'intrieur de l'enclos. L'enqute rvla que, si la porte du mur
d'enceinte, dans la partie qui longe la base de la colline, tait
ferme  cl, la cl n'tait plus sur la serrure, et, en outre,
que les verrous avaient t retirs de leurs gches. Aucun doute,
c'tait par cette porte que l'enlvement s'tait effectu pendant
la soire ou pendant la nuit.  qui devait-il tre attribu?... 
ce propos, impossible d'tablir mme une simple prsomption, ni de
souponner qui que ce ft. Ce que l'on savait, c'est que, la
veille, vers sept heures et demie du soir, un des mdecins de
l'tablissement tait venu voir Thomas Roth, en proie  une crise
violente. Aprs lui avoir donn ses soins, l'ayant laiss dans un
tat qui lui enlevait toute conscience de ses actes, il avait
quitt le pavillon, accompagn du gardien Gaydon jusqu'au bout de
l'alle latrale.

Que s'tait-il pass ensuite?... on l'ignorait.

La nouvelle de ce double rapt fut envoye tlgraphiquement  New-
Berne, et de l  Raleigh. Par dpche, le gouverneur de la
Caroline du Nord donna aussitt l'ordre de ne laisser sortir aucun
navire du Pamplico-Sound, sans qu'il et t l'objet d'une visite
minutieuse. Une autre dpche prvint le croiseur de station
_Falcon_ de se prter  l'excution de ces mesures. En mme temps,
des prescriptions svres furent prises  l'effet de mettre en
surveillance les villes et la campagne de toute la province.

Aussi, en consquence de cet arrt, le comte d'Artigas put-il
voir,  deux milles dans l'est de l'estuaire, le _Falcon
_commencer ses prparatifs d'appareillage. Or, pendant le temps
qui lui serait ncessaire pour se mettre en pression, la golette
aurait pu faire route sans crainte d'tre poursuivie -- du moins
durant une heure.

Faut-il lever l'ancre?... demanda le capitaine Spade.

-- Oui, puisque le vent est bon, mais ne marquer aucune hte,
rpondit le comte d'Artigas.

-- Il est vrai, ajouta l'ingnieur Serk, les passes du Pamplico-
Sound doivent tre observes maintenant, et pas un navire ne
pourrait, avant de gagner le large, viter la visite de gentlemen
aussi curieux qu'indiscrets...

-- Appareillons quand mme, ordonna le comte d'Artigas. Lorsque
les officiers du croiseur ou les agents de la douane auront
perquisitionn  bord de l'_Ebba_, l'embargo sera lev pour elle,
et je serais bien tonn si on ne lui accordait pas libre
passage...

-- Avec mille excuses, mille souhaits de bon voyage et de prompt
retour! rpliqua l'ingnieur Serk, dont la phrase se termina par
un rire prolong.

Lorsque la nouvelle fut connue  New-Berne, les autorits se
demandrent d'abord s'il y avait eu fuite ou enlvement de Thomas
Roch et de son gardien. Comme une fuite n'aurait pu s'oprer sans
la connivence de Gaydon, cette ide fut abandonne. Dans la pense
du directeur et de l'administration, la conduite du gardien Gaydon
ne pouvait prter  aucun soupon.

Donc, il s'agissait d'un enlvement, et on peut imaginer quel
effet cet vnement produisit dans la ville. Quoi! l'inventeur
franais, si svrement gard, avait disparu, et avec lui le
secret de ce Fulgurateur dont personne n'avait encore pu se rendre
matre!... Est-ce qu'il n'en rsulterait pas de trs graves
consquences?... La dcouverte du nouvel engin n'tait-elle pas
dfinitivement perdue pour l'Amrique?...  supposer que le coup
et t fait au profit d'une autre nation, cette nation
n'obtiendrait-elle pas enfin de Thomas Roch, tomb en son pouvoir,
ce que le gouvernement fdral n'avait pu obtenir?... Et, de bonne
foi, comment admettre que les auteurs du rapt eussent agi pour le
compte d'un simple particulier?...

Aussi, les mesures s'tendirent-elles sur les divers comts de la
Caroline du Nord. Une surveillance spciale fut organise le long
des routes, des _railroads_, autour des habitations des villes et
de la campagne. Quant  la mer, elle allait tre ferme sur tout
le littoral depuis Wilmington jusqu' Norfolk. Aucun btiment ne
serait exempt de la visite des officiers ou agents, et il devrait
tre retenu au moindre indice suspect. Et, non seulement le
_Falcon_ faisait ses prparatifs d'appareillage, mais quelques
_steam-launches_, en rserve dans les eaux du Pamplico-Sound, se
disposaient  le parcourir en tous sens avec injonction de
fouiller, jusqu' fond de cale, navires de commerce, navires de
plaisance, barques de pche, -- aussi bien ceux qui demeuraient 
leur poste de mouillage que ceux qui s'apprtaient  prendre le
large.

Et, cependant, la golette _Ebba_ se mettait en mesure de lever
l'ancre. Au total, il ne paraissait pas que le comte d'Artigas
prouvt le moindre souci des prcautions ordonnes par
l'administration, ni des ventualits auxquelles il serait expos,
si l'on trouvait  son bord Thomas Roch et le gardien Gaydon.

Vers neuf heures, les dernires manoeuvres furent acheves.
L'quipage de la golette vira au cabestan. La chane remonta 
travers l'cubier, et, au moment o l'ancre tait  pic, les
voiles furent rapidement bordes.

Quelques instants plus tard, sous ses deux focs, sa trinquette, sa
misaine, sa grande voile et ses flches, l'_Ebba _mit le cap 
l'est, afin de doubler la rive gauche de la Neuze.

 vingt-cinq kilomtres de New-Berne, l'estuaire se coude
brusquement, et, sur une tendue  peu prs gale, remonte vers le
nord-ouest en s'largissant. Aprs avoir pass devant Croatan et
Havelock, l'_Ebba_ atteignit le coude, et fila dans la direction
du nord en serrant le vent le long de la rive gauche. Il tait
onze heures, lorsque, favorise par la brise, et n'ayant rencontr
ni le croiseur ni les _steam-launches_, elle volua  la pointe de
l'le de Sivan, au-del de laquelle se dveloppe le Pamplico-
Sound.

Cette vaste surface liquide mesure une centaine de kilomtres
depuis l'le Sivan jusqu' l'le Roadoke. Du ct de la mer
s'grne un chapelet de longues et troites les, -- autant de
digues naturelles, qui courent sud et nord, depuis le cap Look-out
jusqu'au cap Hatteras, et depuis ce dernier jusqu'au cap Henri, 
la hauteur de la cit de Norfolk, situe dans l'tat de Virginie,
limitrophe de la Caroline du Nord.

Le Pamplico-Sound est clair par de multiples feux, disposs sur
les lots et les les, de manire  rendre possible la navigation
pendant la nuit. De l, grande facilit pour les btiments,
dsireux de chercher un refuge contre les houles de l'Atlantique,
et qui sont assurs d'y trouver de bons mouillages.

Plusieurs passes tablissent la communication entre le Pamplico-
Sound et l'ocan Atlantique. Un peu en dehors des feux de l'le
Sivan, s'ouvrent l'Ocracoke-inlet, au-del l'Hatteras-inlet, puis,
au-dessus, ces trois autres qui portent les noms de Logger-Head,
de New-inlet et d'Oregon.

Il rsulte de cette disposition que la passe qui se prsentait 
la golette tant celle d'Ocracoke, on devait prsumer que
l'_Ebba_ y donnerait, afin de ne pas changer ses amures.

Il est vrai, le _Falcon_ surveillait alors cette partie du
Pamplico-Sound, visitant les btiments de commerce et les barques
de pche qui manoeuvraient pour sortir. Et, de fait,  cette
heure, par une entente commune des ordres reus de
l'administration, chaque passe tait observe par des navires de
l'tat, sans parler des batteries qui commandaient le large.

Arrive par le travers d'Ocracoke-inlet, l'_Ebba_ ne chercha point
 s'en rapprocher non plus qu' viter les chaloupes  vapeur qui
voluaient  travers le Pamplico-Sound. Il semblait que ce yacht
de plaisance ne voult faire qu'une promenade matinale, et il
continua sa marche indiffrente en gagnant vers le dtroit
d'Hatteras.

C'tait par cette passe, sans doute, et pour des raisons de lui
connues, que le comte d'Artigas avait l'intention de sortir, car
sa golette, arrivant d'un quart, prit alors cette direction.

Jusqu' ce moment, l'_Ebba_ n'avait point t accoste par les
agents des douanes, ni par les officiers du croiseur, bien qu'elle
n'et rien fait pour se drober. D'ailleurs, comment serait-elle
parvenue  tromper leur surveillance?

L'autorit, par privilge spcial, consentait-elle donc  lui
pargner les ennuis d'une visite?... Estimait-on ce comte
d'Artigas un trop haut personnage pour contrarier sa navigation,
ne ft-ce qu'une heure?... C'et t invraisemblable, puisque,
tout en le tenant pour un tranger, menant la grande existence des
favoriss de la fortune, personne ne savait, en somme, ni qui il
tait, ni d'o il venait, ni o il allait.

La golette poursuivit ainsi sa route d'une allure gracieuse et
rapide sur les eaux calmes du Pamplico-Sound. Son pavillon, -- un
croissant d'or frapp  l'angle d'une tamine rouge, flottant  sa
corne, -- se dployait largement sous la brise...

Le comte d'Artigas tait assis,  l'arrire, dans un de ces
fauteuils d'osier, en usage  bord des btiments de plaisance.
L'ingnieur Serk et le capitaine Spade causaient avec lui.

Ils ne se pressent pas de nous honorer de leur coup de chapeau,
messieurs les officiers de la marine fdrale, fit observer
l'ingnieur Serk.

-- Qu'ils viennent  bord quand ils le voudront, rpondit le comte
d'Artigas du ton de la plus complte indiffrence.

-- Sans doute, ils attendent l'_Ebba_  l'entre de l'inlet
d'Hatteras, observa le capitaine Spade.

-- Qu'ils l'attendent, conclut le riche yachtman. Et il retomba
dans cette flegmatique insouciance qui lui tait habituelle. On
devait croire, d'ailleurs, que l'hypothse du capitaine Spade se
raliserait, car il tait visible que l'_Ebba_ se dirigeait vers
l'inlet indiqu. Si le _Falcon_ ne se dplaait pas encore pour
venir la raisonner, il le ferait certainement lorsqu'elle se
prsenterait  l'entre de la passe. En cet endroit, il lui serait
impossible de se refuser  la visite prescrite, si elle voulait
sortir du Pamplico-Sound pour atteindre la pleine mer.

Et il ne paraissait point, au surplus, qu'elle voult l'viter en
aucune faon. Est-ce donc que Thomas Roch et Gaydon taient si
bien cachs  bord que les agents de l'tat ne pourraient les
dcouvrir?... Cette supposition tait permise, mais peut-tre le
comte d'Artigas et-il montr moins de confiance s'il et su que
l'_Ebba _avait t signale d'une faon toute spciale au croiseur
et aux chaloupes de douane.

En effet, la venue de l'tranger  Healthful-House n'avait fait
qu'attirer l'attention sur lui. videmment, le directeur ne
pouvait avoir eu aucun motif de suspecter les mobiles de sa
visite. Cependant, quelques heures seulement aprs son dpart, le
pensionnaire et son surveillant avaient t enlevs, et, depuis,
personne n'avait t reu au pavillon 17, personne ne s'tait mis
en rapport avec Thomas Roch. Aussi, les soupons veills,
l'administration se demanda-t-elle s'il ne fallait pas voir la
main de ce personnage dans cette affaire. Une fois la disposition
des lieux observe, les abords du pavillon reconnus, le compagnon
du comte d'Artigas n'avait-il pu repousser les verrous de la
porte, en retirer la cl, revenir  la nuit tombante, se glisser 
l'intrieur du parc, procder  cet enlvement dans des conditions
relativement faciles, puisque la golette _Ebba_ n'tait mouille
qu' deux ou trois encablures de l'enceinte?...

Or, ces suspicions, que ni le directeur ni le personnel de
l'tablissement n'avaient prouves au dbut de l'enqute,
grandirent, lorsqu'on vit la golette lever l'ancre, descendre
l'estuaire de la Neuze et manoeuvrer de faon  gagner l'une des
passes du Pamplico-Sound.

Ce fut donc par ordre des autorits de New-Berne que le croiseur
_Falcon_ et les embarcations  vapeur de la douane furent charges
de suivre la golette _Ebba_, de l'arrter avant qu'elle et
franchi l'un des inlets, de la soumettre aux fouilles les plus
svres, de ne laisser inexplore aucune partie de ses cabines, de
ses roufs, de ses postes, de sa cale. On ne lui accorderait pas la
libre pratique sans que la certitude ft acquise que Thomas Roch
et Gaydon n'taient point  bord.

Assurment, le comte d'Artigas ne pouvait se douter que des
soupons particuliers se portaient sur lui, que son yacht tait
spcialement signal aux officiers et aux agents. Mais, quand mme
il l'et su, est-ce que cet homme de si superbe ddain, de si
hautaine allure, et daign en prendre le moindre souci?...

Vers trois heures de l'aprs-midi, la golette, qui croisait 
moins d'un mille d'Hatteras-inlet, volua de manire  conserver
le milieu de la passe.

Aprs avoir visit quelques barques de pche qui faisaient route
vers le large, le _Falcon_ attendait  l'entre de l'inlet. Selon
toute probabilit, l'_Ebba _n'avait pas la prtention de sortir
inaperue, ni de forcer de voile pour se soustraire aux formalits
qui concernaient tous les navires du Pamplico-Sound. Ce n'tait
pas un simple voilier qui aurait pu chapper  la poursuite d'un
btiment de guerre, et si la golette n'obissait pas 
l'injonction de mettre en panne, un ou deux projectiles l'y
eussent bientt contrainte.

En ce moment, une embarcation, portant deux officiers et une
dizaine de matelots, se dtacha du croiseur; puis, ses avirons
bords, elle fila de faon  couper la route de l'_Ebba_.

Le comte d'Artigas, de la place qu'il occupait  l'arrire,
regarda insoucieusement cette manoeuvre, aprs avoir allum un
cigare de pur havane.

Lorsque l'embarcation ne fut plus qu' une demi-encablure, un des
hommes se leva et agita un pavillon.

Signal d'arrt, dit l'ingnieur Serk.

-- En effet, rpondit le comte d'Artigas.

-- Ordre d'attendre...

-- Attendons. Le capitaine Spade prit aussitt ses dispositions
pour mettre en panne. La trinquette, les focs et la grande voile
furent traverss, tandis que le point de la misaine tait relev,
la barre dessous. L'erre de la golette se cassa, et ne tarda pas
 s'immobiliser, ne subissant plus que l'action de la mer
descendante, qui drivait vers la passe. Quelques coups d'aviron
amenrent l'embarcation du _Falcon_ bord  bord avec l'_Ebba_. Une
gaffe la crocha aux porte-haubans du grand mt. L'chelle fut
droule  la coupe, et les deux officiers, suivis de huit
hommes, montrent sur le pont, deux matelots restant  la garde du
canot. L'quipage de la golette se rangea sur une ligne prs du
gaillard d'avant. L'officier suprieur en grade, -- un lieutenant
de vaisseau, -- s'avana vers le propritaire de l'_Ebba_, qui
venait de se lever, et voici quelles demandes et rponses furent
changes entre eux:

Cette golette appartient au comte d'Artigas devant qui j'ai
l'honneur de me trouver?...

-- Oui, monsieur.

-- Elle se nomme?

-- _Ebba_.

-- Et elle est commande?...

-- Par le capitaine Spade.

-- Sa nationalit?...

-- Indo-malaise.

L'officier regarda le pavillon de la golette, tandis que le comte
d'Artigas ajoutait:

Puis-je savoir pour quel motif, monsieur, j'ai le plaisir de vous
voir  mon bord?

-- Ordre a t donn, rpondit l'officier, de visiter tous les
navires qui sont mouills en ce moment dans le Pamplico-Sound ou
qui veulent en sortir.

Il ne crut pas devoir insister sur ce point que, plus que tout
autre btiment, l'_Ebba_ devait tre soumise aux ennuis d'une
rigoureuse perquisition.

Vous n'avez sans doute pas, monsieur le comte, l'intention de
vous refuser...

-- Nullement, monsieur, rpondit le comte d'Artigas. Ma golette
est  votre disposition depuis la pomme de ses mts jusqu'au fond
de sa cale. Je vous demanderai seulement pourquoi les navires qui
se trouvent aujourd'hui  l'intrieur du Pamplico-Sound sont
astreints  ces formalits?...

-- Je ne vois aucune raison de vous laisser dans l'ignorance,
monsieur le comte, rpondit l'officier. Un enlvement, effectu 
Healthful-House, vient d'tre signal au gouverneur de la
Caroline, et l'administration veut s'assurer que ceux qui en
furent l'objet n'ont pas t embarqus pendant la nuit...

-- Est-ce possible?... dit le comte d'Artigas, en jouant la
surprise. Et quelles sont les personnes qui ont ainsi disparu de
Healthful-House?...

-- Un inventeur, un fou, qui a t victime de cet attentat ainsi
que son gardien...

-- Un fou, monsieur!... S'agirait-il, par hasard, du Franais
Thomas Roch?...

-- De lui-mme.

-- Ce Thomas Roch que j'ai vu hier pendant une visite 
l'tablissement... que j'ai questionn en prsence du directeur...
qui a t pris d'une violente crise au moment o nous l'avons
quitt, le capitaine Spade et moi?...

L'officier observait l'tranger avec une extrme attention,
cherchant  surprendre quelque chose de suspect dans son attitude
ou dans ses paroles.

Cela n'est pas croyable! ajouta le comte d'Artigas. Et il dit
cela, comme s'il venait d'entendre parler pour la premire fois du
rapt de Healthful-House. Monsieur, reprit-il, je comprends ce que
doivent tre les inquitudes de l'administration, tant donn la
personnalit de ce Thomas Roch, et j'approuve les mesures qui ont
t dcides. Inutile de vous affirmer que ni l'inventeur franais
ni son surveillant ne sont  bord de l'_Ebba_. Du reste, vous
pouvez vous en assurer en visitant la golette aussi
minutieusement qu'il vous conviendra. -- Capitaine Spade, veuillez
accompagner ces messieurs. Cette rponse faite, aprs avoir salu
froidement le lieutenant du _Falcon_, le comte d'Artigas revint
s'asseoir dans son fauteuil et replaa le cigare entre ses lvres.
Les deux officiers et les huit matelots, conduits par le capitaine
Spade, commencrent aussitt leurs perquisitions. En premier lieu,
par le capot du rouf, ils descendirent au salon d'arrire, --
salon luxueusement amnag, meubl, panneaux en bois prcieux,
objets d'art de haute valeur, tapis et tentures d'toffes de grand
prix.

Il va sans dire que ce salon, les cabines y attenant, la chambre
du comte d'Artigas, furent fouills avec le soin qu'auraient t
capables d'y apporter les agents les plus expriments de la
police. Le capitaine Spade se prtait d'ailleurs  ces recherches,
ne voulant pas que les officiers pussent conserver le moindre
soupon  l'gard du propritaire de l'_Ebba_.

Aprs le salon et les chambres de l'arrire, on passa dans la
salle  manger, richement orne. On fouilla les offices, la
cuisine, et, sur l'avant, les cabines du capitaine Spade et du
matre d'quipage, puis le poste des hommes, sans que ni Thomas
Roch ni Gaydon eussent t dcouverts.

Restait alors la cale et ses divers amnagements, qui exigeaient
une trs prcise perquisition. Aussi, lorsque les panneaux furent
relevs, le capitaine Spade dut-il faire allumer deux fanaux afin
de faciliter la visite.

Cette cale ne contenait que des caisses  eau, des provisions de
toute sorte, des barriques de vin, des pipes d'alcool, des fts de
gin, de brandevin et de whisky, des tonneaux de bire, un stock de
charbon, le tout en abondance, comme si la golette et t
pourvue pour un long voyage. Entre les vides de cette cargaison,
les matelots amricains se glissrent jusqu'au vaigrage intrieur,
jusqu' la carlingue, s'introduisant dans les interstices des
ballots et des sacs... Ils en furent pour leur peine.

videmment, c'tait  tort que le comte d'Artigas avait pu tre
souponn d'avoir pris part  l'enlvement du pensionnaire de
Healthful-House et de son gardien.

Cette perquisition, qui dura deux heures environ, se termina sans
avoir donn aucun rsultat.

 cinq heures et demie, les officiers et les hommes du _Falcon
_remontrent sur le pont de la golette, aprs avoir
consciencieusement opr  l'intrieur et acquis l'absolue
certitude que ni Thomas Roch ni Gaydon ne s'y trouvaient. 
l'extrieur, ils visitrent inutilement le gaillard d'avant et les
embarcations. Leur conviction fut donc que l'_Ebba_ avait t
suspecte par erreur.

Les deux officiers n'avaient plus alors qu' prendre cong du
comte d'Artigas, et ils s'avancrent vers lui.

Vous nous excuserez de vous avoir drang, monsieur le comte, dit
le lieutenant.

-- Vous ne pouviez qu'obir aux ordres dont l'excution vous tait
confie, messieurs...

-- Ce n'tait d'ailleurs qu'une simple formalit, crut devoir
ajouter l'officier. Le comte d'Artigas, par un lger mouvement de
tte, indiqua qu'il voulait bien admettre cette rponse.

Je vous avais affirm, messieurs, que je n'tais pour rien dans
cet enlvement...

-- Nous n'en doutons plus, monsieur le comte, et il ne nous reste
qu' rejoindre notre bord.

-- Comme il vous plaira. -- La golette _Ebba_ a-t-elle maintenant
libre passage?...

-- Assurment.

-- Au revoir, messieurs, au revoir, car je suis un habitu de ce
littoral, et je ne tarderai pas  y revenir. J'espre qu' mon
retour vous aurez dcouvert l'auteur de ce rapt et rintgr
Thomas Roch  Healthful-House. Ce rsultat est  dsirer dans
l'intrt des tats-Unis, et j'ajouterai dans l'intrt de
l'humanit.

Ces paroles prononces, les deux officiers salurent courtoisement
le comte d'Artigas, qui rpondit par un lger mouvement de tte.

Le capitaine Spade les accompagna jusqu' la coupe, et, suivis de
leurs matelots, ils rallirent le croiseur, qui les attendait 
deux encablures.

Sur un signe du comte d'Artigas, le capitaine Spade commanda de
rtablir la voilure, telle qu'elle tait avant que la golette et
mis en panne. La brise avait frachi, et, d'une rapide allure,
l'_Ebba_ se dirigea vers l'inlet d'Hatteras.

Une demi-heure aprs, la passe franchie, le yacht naviguait en
pleine mer.

Pendant une heure, le cap fut maintenu vers l'est-nord-est. Mais,
ainsi que cela se produit d'habitude, la brise, qui venait de
terre, ne se faisait plus sentir  quelques milles du littoral.
L'_Ebba_, encalmine, les voiles battant sur les mts, l'action du
gouvernail nulle, demeura stationnaire  la surface d'une mer que
ne troublait pas le moindre souffle.

Il semblait, ds lors, que la golette serait dans l'impossibilit
de continuer sa route de toute la nuit.

Le capitaine Spade tait rest en observation  l'avant. Depuis la
sortie de l'inlet, son regard ne cessait de se porter tantt 
bbord, tantt  tribord, comme s'il et essay d'apercevoir
quelque objet flottant dans ces parages.

En ce moment, il cria d'une voix forte:

 carguer tout!

En excution de cet ordre, les matelots s'empressrent de larguer
les drisses, et les voiles abattues furent serres sur les
vergues, sans que l'on prt soin de les recouvrir de leurs tuis.

L'intention du comte d'Artigas tait-elle d'attendre le retour de
l'aube  cette place, en mme temps que la brise du matin? Mais il
est rare que l'on ne demeure pas sous voiles afin d'utiliser les
premiers souffles favorables.

Le canot fut mis  la mer, et le capitaine Spade y descendit
accompagn d'un matelot qui le dirigea  la godille vers un objet
surnageant  une dizaine de toises de bbord.

Cet objet tait une petite boue semblable  celle qui flottait
sur les eaux de la Neuze, alors que l'_Ebba_ stationnait prs de
la berge de Healthful-House.

Ds que cette boue eut t releve ainsi qu'une amarre qui y
tait fixe, le canot la transporta sur l'avant de la golette.

Au commandement du matre d'quipage, une remorque, envoye du
bord, fut rattache  la premire amarre. Puis le capitaine Spade
et le matelot remontrent sur le pont de la golette, aux
portemanteaux de laquelle on hissa le canot.

Presque aussitt, la remorque se tendit, et l'_Ebba_,  sec de
toile, prit direction vers l'est avec une vitesse qui ne pouvait
tre infrieure  une dizaine de milles.

La nuit tait close, et les feux du littoral amricain eurent
bientt disparu dans les brumes de l'horizon.

V
O suis-je?


(Notes de l'ingnieur Simon Hart.)

O suis-je?... Que s'est-il pass depuis cette agression soudaine,
dont j'ai t victime  quelques pas du pavillon?...

Je venais de quitter le docteur, j'allais gravir les marches du
perron, rentrer dans la chambre, en fermer la porte, reprendre mon
poste prs de Thomas Roch, lorsque plusieurs hommes m'ont assailli
et terrass?... Qui sont-ils?... Je n'ai pu les reconnatre, ayant
les yeux bands... Je n'ai pu appeler au secours, ayant un billon
sur la bouche... Je n'ai pu rsister, car ils m'avaient li bras
et jambes... Puis, en cet tat, j'ai senti qu'on me soulevait, que
l'on me transportait l'espace d'une centaine de pas... que l'on me
hissait... que l'on me descendait... que l'on me dposait...

O?... o?...

Et Thomas Roch, qu'est-il devenu?... Est-ce  lui qu'on en voulait
plutt qu' moi?... Hypothse infiniment probable. Pour tous, je
n'tais que le gardien Gaydon, non l'ingnieur Simon Hart, dont la
vritable qualit, la vritable nationalit n'ont jamais donn
prise au soupon, et pourquoi aurait-on tenu  s'emparer d'un
simple surveillant d'hospice?...

Il y a donc eu enlvement de l'inventeur franais, cela ne fait
pas doute... Si on l'a arrach de Healthful-House, n'est-ce pas
avec l'esprance de lui tirer ses secrets?...

Mais je raisonne dans la supposition que Thomas Roch a disparu
avec moi... Cela est-il?... Oui... cela doit tre... cela est...
Je ne puis hsiter  cet gard... Je ne suis pas entre les mains
de malfaiteurs qui n'auraient eu que le projet de voler... Ils
n'eussent pas agi de la sorte... Aprs m'avoir mis dans
l'impossibilit d'appeler, m'avoir jet dans un coin du jardin au
milieu d'un massif... aprs avoir enlev Thomas Roch, ils ne
m'auraient pas renferm... o je suis maintenant...

O?... C'est l'invariable question que, depuis quelques heures, je
ne parviens pas  rsoudre.

Quoi qu'il en soit, me voici lanc dans une extraordinaire
aventure, qui se terminera... De quelle faon, je l'ignore... je
n'ose mme en prvoir le dnouement. En tout cas, mon intention
est d'en fixer, minute par minute, les moindres circonstances dans
ma mmoire, puis, si cela est possible, de consigner par crit mes
impressions quotidiennes... Qui sait ce que me rserve l'avenir,
et pourquoi ne finirais-je pas, dans les nouvelles conditions o
je me trouve, par dcouvrir le secret du Fulgurateur Roch?... Si
je dois tre dlivr un jour, il faut qu'on le connaisse, ce
secret, et que l'on sache aussi quel est l'auteur ou quels sont
les auteurs de ce criminel attentat dont les consquences peuvent
tre si graves!

J'en reviens sans cesse  cette question, esprant qu'un incident
se chargera d'y rpondre:

O suis-je?...

Reprenons les choses ds le dbut.

Aprs avoir t transport  bras hors de Healthful-House, j'ai
senti que l'on me dposait, sans brutalit, d'ailleurs, sur les
bancs d'une embarcation qui a donn la bande, -- un canot, sans
doute, et de petite dimension...

 ce premier balancement en a succd presque aussitt un autre, -
- ce que j'attribue  l'embarquement d'une seconde personne. Ds
lors puis-je douter qu'il s'agit de Thomas Roch?... Lui, on n'aura
pas eu  prendre la prcaution de le billonner, de lui voiler les
yeux, de lui attacher les pieds et les mains. Il devait encore
tre dans un tat de prostration qui lui interdisait toute
rsistance, toute conscience de l'acte attentatoire dont il tait
l'objet. La preuve que je ne me trompe pas, c'est qu'une odeur
caractristique d'ther s'est introduite sous mon billon. Or,
hier, avant de nous quitter, le docteur avait administr quelques
gouttes d'ther au malade, et, -- je me le rappelle, -- un peu de
cette substance, si prompte  se volatiliser, tait tombe sur ses
vtements, alors qu'il se dbattait au paroxysme de sa crise.
Donc, rien d'tonnant  ce que cette odeur et persist, ni que
mon odorat en ait t affect sensiblement. Oui... Thomas Roch
tait l, dans ce canot, tendu prs de moi... Et si j'eusse tard
de quelques minutes  regagner le pavillon, je ne l'y aurais pas
retrouv...

J'y songe... pourquoi faut-il que ce comte d'Artigas ait eu la
malencontreuse fantaisie de visiter Healthful-House? Si mon
pensionnaire n'avait pas t mis en sa prsence, rien de tout cela
ne serait arriv. De lui avoir parl de ses inventions a dtermin
chez Thomas Roch cette crise d'une exceptionnelle violence. Le
premier reproche revient au directeur, qui n'a pas tenu compte de
mes avertissements...

S'il m'et cout, le mdecin n'aurait pas t appel  donner ses
soins  mon pensionnaire, la porte du pavillon aurait t close,
et le coup et manqu...

Quant  l'intrt que peut prsenter l'enlvement de Thomas Roch,
soit au profit d'un particulier, soit au profit de l'un des tats
de l'Ancien Continent, inutile d'insister  ce sujet. L-dessus,
ce me semble, je dois tre pleinement rassur. Personne ne pourra
russir l o j'ai chou depuis quinze mois. Au degr
d'affaissement intellectuel o mon compatriote est rduit, toute
tentative pour lui arracher son secret sera sans rsultat. Au
vrai, son tat ne peut plus qu'empirer, sa folie devenir absolue,
mme sur les points o sa raison est reste intacte jusqu' ce
jour.

Somme toute, il ne s'agit pas de Thomas Roch en ce moment, il
s'agit de moi, et voici ce que je constate.

 la suite de quelques balancements assez vifs, le canot s'est mis
en mouvement sous la pousse des avirons. Le trajet n'a dur
qu'une minute  peine. Un lger choc s'est produit.  coup sr,
l'embarcation, aprs avoir heurt une coque de navire, s'est
range contre. Il s'est fait une certaine agitation bruyante. On
parlait, on commandait, on manoeuvrait... Sous mon bandeau, sans
rien comprendre, j'ai peru un murmure confus de voix, qui a
continu pendant cinq  six minutes...

La seule pense qui ait pu me venir  l'esprit, c'est qu'on allait
me transborder du canot sur le btiment auquel il appartient,
m'enfermer  fond de cale jusqu'au moment o ledit btiment serait
en pleine mer. Tant qu'il naviguera sur les eaux du Pamplico-
Sound, il est vident qu'on ne laissera ni Thomas Roch ni son
gardien paratre sur le pont...

En effet, toujours billonn, on m'a saisi par les jambes et les
paules. Mon impression a t, non point que des bras me
soulevaient au-dessus du bastingage d'un btiment, mais qu'ils
m'affalaient au contraire... tait-ce pour me lcher... me
prcipiter  l'eau, afin de se dbarrasser d'un tmoin gnant?...
Cette ide m'a travers un instant l'esprit, un frisson d'angoisse
m'a couru de la tte aux pieds... Instinctivement, j'ai pris une
large respiration, et ma poitrine s'est gonfle de cet air qui ne
tarderait peut-tre pas  lui manquer...

Non! on m'a descendu avec de certaines prcautions sur un plancher
solide, qui m'a donn la sensation d'une froideur mtallique.
J'tais couch en long.  mon extrme surprise, les liens qui
m'entravaient avaient t relchs. Les pitinements ont cess
autour de moi. Un instant aprs, j'ai entendu le bruit sonore
d'une porte qui se refermait...

Me voici... O?... Et d'abord, suis-je seul?... J'arrache le
billon de ma bouche et le bandeau de mes yeux...

Tout est noir, profondment noir. Pas le plus mince rayon de
clart, pas mme cette vague perception de lumire que conserve la
prunelle dans les chambres closes hermtiquement...

J'appelle... j'appelle  plusieurs reprises... Aucune rponse. Ma
voix est touffe, comme si elle traversait un milieu impropre 
transmettre des sons.

En outre, l'air que je respire est chaud, lourd, paissi, et le
jeu de mes poumons va devenir difficile, impossible, si cet air
n'est pas renouvel...

Alors, en tendant les bras, voici ce qu'il m'est permis de
reconnatre au toucher:

J'occupe un compartiment  parois de tle, qui ne mesure pas plus
de trois  quatre mtres cubes. Lorsque je promne ma main sur ces
tles, je constate qu'elles sont boulonnes comme les cloisons
tanches d'un navire.

En fait d'ouverture, il me semble que sur l'une des parois se
dessine le cadre d'une porte, dont les charnires excdent la
cloison de quelques centimtres. Cette porte doit s'ouvrir du
dehors en dedans, et c'est par l sans doute que l'on m'a
introduit  l'intrieur de cet troit compartiment.

Mon oreille colle contre la porte, je n'entends aucun bruit. Le
silence est aussi absolu que l'obscurit, -- silence bizarre,
troubl seulement, lorsque je remue, par la sonorit du plancher
mtallique. Rien de ces rumeurs sourdes qui rgnent d'habitude 
bord des navires, ni le vague frlement du courant le long de sa
coque, ni le clapotis de la mer qui lche sa carne. Rien non plus
de ce bercement qui et d se produire, car, dans l'estuaire de la
Neuze, la mare dtermine toujours un mouvement ondulatoire trs
sensible.

Mais, en ralit, ce compartiment o je suis emprisonn
appartient-il  un navire?... Puis-je affirmer qu'il flotte  la
surface des eaux de la Neuze, bien que j'aie t transport par
une embarcation dont le trajet n'a dur qu'une minute?... En
effet, pourquoi ce canot, au lieu de rejoindre un btiment
quelconque qui l'attendait au pied de Healthful-House, n'aurait-il
point ralli un autre point de la rive?... Et, dans ce cas, ne
serait-il pas possible que j'eusse t dpos  terre, au fond
d'une cave?... Cela expliquerait cette immobilit complte du
compartiment. Il est vrai, il y a ces cloisons mtalliques, ces
tles boulonnes, et aussi cette vague manation saline rpandue
autour de moi -- cette odeur _sui generis_, dont l'air est
gnralement imprgn  l'intrieur des navires, et sur la nature
de laquelle je ne puis me tromper...

Un intervalle de temps que j'estime  quatre heures s'est coul
depuis mon incarcration. Il doit donc tre prs de minuit. Vais-
je rester ainsi jusqu'au matin?... Il est heureux que j'aie dn 
six heures, suivant les rglements de Healthful-House. Je ne
souffre pas de la faim, et je suis plutt pris d'une forte envie
de dormir. Cependant, j'aurai, je l'espre, l'nergie de rsister
au sommeil... Je ne me laisserai pas y succomber... Il faut me
ressaisir  quelque chose du dehors...  quoi?... Ni son ni
lumire ne pntrent dans cette boite de tle... Attendons!...
Peut-tre, si faible qu'il soit, un bruit arrivera-t-il  mon
oreille?... Aussi est-ce dans le sens de l'oue que se concentre
toute ma puissance vitale... Et puis, je guette toujours, -- en
cas que je ne serais pas sur la terre ferme, -- un mouvement, une
oscillation, qui finira par se faire sentir... En admettant que le
btiment soit encore mouill sur ses ancres, il ne peut tarder 
appareiller... ou... alors... je ne comprendrais plus pourquoi on
nous aurait enlevs, Thomas Roch et moi...

Enfin... ce n'est point une illusion... Un lger roulis me berce
et me donne la certitude que je ne suis point  terre... bien
qu'il soit peu sensible, sans choc, sans -coups... C'est plutt
une sorte de glissement  la surface des eaux...

Rflchissons avec sang-froid. Je suis  bord d'un des navires
mouills  l'embouchure de la Neuze, et qui attendait sous voile
ou sous vapeur le rsultat de l'enlvement. Le canot m'y a
transport; mais, je le rpte, je n'ai point eu la sensation
qu'on me hissait par-dessus des bastingages... Ai-je donc t
gliss  travers un sabord perc dans la coque? Peu importe, aprs
tout! Que l'on m'ait ou non descendu  fond de cale, je suis sur
un appareil flottant et mouvant...

Sans doute, la libert me sera bientt rendue, ainsi qu' Thomas
Roch, -- en admettant qu'on l'ait enferm avec autant de soin que
moi. Par libert, j'entends la facult d'aller  ma convenance sur
le pont de ce btiment. Toutefois, ce ne sera pas avant quelques
heures, car il ne faut pas que nous puissions tre aperus. Donc,
nous ne respirerons l'air du dehors qu' l'heure o le btiment
aura gagn la pleine mer. Si c'est un navire  voiles, il aura d
attendre que la brise s'tablisse, -- cette brise qui vient de
terre au lever du jour et favorise la navigation sur le Pamplico-
Sound. Il est vrai, si c'est un bateau  vapeur...

Non!...  bord d'un steamer se propagent invitablement des
exhalaisons de houille, de graisses, des odeurs chappes des
chambres de chauffe qui seraient arrives jusqu' moi... Et puis,
les mouvements de l'hlice ou des aubes, les trpidations des
machines, les -coups des pistons, je les eusse ressentis...

En somme, le mieux est de patienter. Demain seulement, je serai
extrait de ce trou. D'ailleurs, si l'on ne me rend pas la libert,
on m'apportera quelque nourriture. Quelle apparence y a-t-il que
l'on veuille me laisser mourir de faim?... Il et t plus
expditif de m'envoyer au fond de la rivire et de ne point
m'embarquer... Une fois au large, qu'y a-t-il  craindre de
moi?... Ma voix ne pourra plus se faire entendre... Quant  mes
rclamations, inutiles,  mes rcriminations, plus inutiles
encore!

Et puis, que suis-je pour les auteurs de cet attentat?... Un
simple surveillant d'hospice, un Gaydon sans importance...

C'est Thomas Roch qu'il s'agissait d'enlever de Healthful-House...
Moi... je n'ai t pris que par surcrot... parce que je suis
revenu au pavillon  cet instant...

Dans tous les cas, quoi qu'il arrive, quels que soient les gens
qui ont conduit cette affaire, en quelque lieu qu'ils m'emmnent,
je m'en tiens  cette rsolution: continuer  jouer mon rle de
gardien. Personne, non! personne ne souponnera que, sous l'habit
de Gaydon, se cache l'ingnieur Simon Hart.  cela, deux
avantages: d'abord, on ne se dfiera pas d'un pauvre diable de
surveillant, et, en second lieu, peut-tre pourrai-je pntrer les
mystres de cette machination et les mettre  profit, si je
parviens  m'enfuir...

O ma pense s'gare-t-elle?... Avant de prendre la fuite,
attendons d'tre arriv  destination. Il sera temps de songer 
s'vader, si quelque occasion se prsente... Jusque-l,
l'essentiel est qu'on ne sache pas qui je suis, et on ne le saura
pas.

Maintenant, certitude complte  cet gard, nous sommes en cours
de navigation. Toutefois, je reviens sur ma premire ide. Non!...
le navire qui nous emporte, s'il n'est pas un steamer, ne doit pas
tre non plus un voilier. Il est incontestablement pouss par un
puissant engin de locomotion. Que je n'entende point ces bruits
spciaux des machines  vapeur, quand elles actionnent des hlices
ou des roues, d'accord; que ce navire ne soit pas branl sous le
va-et-vient des pistons dans les cylindres, je suis forc de
l'admettre. C'est plutt qu'un mouvement continu et rgulier, une
sorte de rotation directe qui se communique au propulseur, quel
qu'il puisse tre. Aucune erreur n'est possible: le btiment est
mu par un mcanisme particulier... Lequel?...

S'agirait-il d'une de ces turbines dont on a parl depuis quelque
temps, et qui, manoeuvres  l'intrieur d'un tube immerg, sont
destines  remplacer les hlices, utilisant mieux qu'elles la
rsistance de l'eau et imprimant une vitesse plus considrable?...

Encore quelques heures, et je saurai  quoi m'en tenir sur ce
genre de navigation, qui semble s'oprer dans un milieu
parfaitement homogne.

D'ailleurs, -- effet non moins extraordinaire, -- les mouvements
de roulis et de tangage ne sont aucunement sensibles. Or, comment
se fait-il que le Pamplico-Sound soit dans un tel tat de
tranquillit?... Rien que les courants de mer montante et
descendante suffisent d'ordinaire  troubler sa surface.

Il est vrai, peut-tre le flot est-il tale  cette heure, et, je
m'en souviens, la brise de terre tait tombe hier avec le soir.
N'importe! Cela me parat inexplicable, car un btiment, m par un
propulseur, quelle que soit sa vitesse, prouve toujours des
oscillations dont je ne puis saisir le plus lger indice.

Voil de quelles penses obsdantes ma tte est maintenant
remplie! Malgr une pressante envie de dormir, malgr la torpeur
qui m'envahit au milieu de cette atmosphre touffante, j'ai
rsolu de ne point m'abandonner au sommeil. Je veillerai jusqu'au
jour, et encore ne fera-t-il jour pour moi qu'au moment o ce
compartiment recevra la lumire extrieure. Et, peut-tre ne
suffira-t-il pas que la porte s'ouvre, et faudra-t-il qu'on me
sorte de ce trou, qu'on me ramne sur le pont...

Je m'accote  l'un des angles des cloisons, car je n'ai pas mme
un banc pour m'asseoir. Mais, comme mes paupires sont alourdies,
comme je me sens en proie  une sorte de somnolence, je me relve.
La colre me prend, je frappe les parois du poing, j'appelle... En
vain mes mains se meurtrissent contre les boulons des tles, et
mes cris ne font venir personne.

Oui!... cela est indigne de moi. Je me suis promis de me modrer,
et voil que, ds le dbut, je perds la possession de moi-mme, et
me conduis en enfant...

Il est de toute certitude que l'absence de tangage et de roulis
prouve au moins que le navire n'a pas encore atteint la pleine
mer. Est-ce que, au lieu de traverser le Pamplico-Sound, il aurait
remont le cours de la Neuze?... Non! Pourquoi s'enfoncerait-il au
milieu des territoires du comt?... Si Thomas Roch a t enlev de
Healthful-House, c'est que ses ravisseurs avaient l'intention de
l'entraner hors des tats-Unis, -- probablement dans une le
lointaine de l'Atlantique, ou sur un point quelconque de l'Ancien
Continent. Donc, ce n'est pas la Neuze, de cours peu tendu, que
remonte notre appareil marin... Nous sommes sur les eaux du
Pamplico-Sound, qui doit tre au calme blanc.

Soit! lorsque le navire aura pris le large, il ne pourra chapper
aux oscillations de la houle, qui, mme alors que la brise est
tombe, se fait toujours sentir pour les btiments de moyenne
grandeur.  moins d'tre  bord d'un croiseur ou d'un cuirass...
et ce n'est pas le cas, j'imagine!

En ce moment, il me semble bien... En effet... je ne me trompe
pas... Un bruit se produit  l'intrieur... un bruit de pas... Ces
pas se rapprochent de la cloison de tle, dans laquelle est perce
la porte du compartiment... Ce sont des hommes de l'quipage, sans
doute... Cette porte va-t-elle s'ouvrir enfin?... J'coute... Des
gens parlent, et j'entends leur voix... mais je ne puis les
comprendre... Ils se servent d'une langue qui m'est inconnue...
J'appelle... je crie... Pas de rponse!

Il n'y a donc qu' attendre, attendre, attendre! Ce mot-l, je me
le rpte, et il bat dans ma pauvre tte comme le battant d'une
cloche!

Essayons de calculer le temps qui s'est coul.

En somme, je ne puis pas l'valuer  moins de quatre ou cinq
heures depuis que le navire s'est mis en marche.  mon estime,
minuit est pass. Par malheur, ma montre ne peut me servir au
milieu de cette profonde obscurit.

Or, si nous naviguons depuis cinq heures, le navire est
actuellement en dehors du Pamplico-Sound, qu'il en soit sorti par
l'Ocracoke-inlet ou par l'Hatteras-inlet. J'en conclus qu'il doit
tre au large du littoral -- d'un bon mille au moins... Et,
cependant, je ne ressens rien de la houle du large...

C'est l l'inexplicable, c'est l l'invraisemblable... Voyons...
Est-ce que je me suis tromp?... Est-ce que j'ai t dupe d'une
illusion?... Ne suis-je point renferm  fond de cale d'un
btiment en marche?...

Une nouvelle heure vient de s'couler, et, soudain, les
trpidations des machines ont cess... Je me rends parfaitement
compte de l'immobilit du navire qui m'emporte... tait-il donc
rendu  destination?... Dans ce cas, ce ne pourrait tre que dans
un des ports du littoral, au nord ou au sud du Pamplico-Sound...
Mais quelle apparence que Thomas Roch, arrach de Healthful-House,
ait t ramen en terre ferme?... L'enlvement ne pourrait tarder
 tre connu, et ses auteurs s'exposeraient  tre dcouverts par
les autorits de l'Union...

D'ailleurs, si le btiment est actuellement au mouillage, je vais
entendre le bruit de la chane  travers l'cubier, et, quand il
viendra  l'appel de son ancre, une secousse se produira, -- une
secousse que je guette... que je reconnatrai... Cela ne saurait
tarder de quelques minutes.

J'attends... j'coute...

Un morne et inquitant silence rgne  bord... C'est  se demander
s'il y a sur ce navire d'autres tres vivants que moi...

 prsent, je me sens envahir par une sorte de torpeur...
L'atmosphre est vicie... La respiration me manque... Ma poitrine
est comme crase d'un poids dont je ne puis me dlivrer...

Je veux rsister... C'est impossible... J'ai d m'tendre dans un
coin et me dbarrasser d'une partie de mes vtements, tant la
temprature est leve... Mes paupires s'alourdissent, se
ferment, et je tombe dans une prostration, qui va me plonger en un
lourd et irrsistible sommeil...

Combien de temps ai-je dormi?... Je l'ignore. Fait-il nuit, fait-
il jour?... Je ne saurais le dire. Mais, ce que j'observe en
premier lieu, c'est que ma respiration est plus facile. Mes
poumons s'emplissent d'un air qui n'est plus empoisonn d'acide
carbonique.

Est-ce que cet air a t renouvel tandis que je dormais?... Le
compartiment a-t-il t ouvert?... Quelqu'un est-il entr dans cet
troit rduit?...

Oui... et j'en ai la preuve.

Ma main -- au hasard -- vient de saisir un objet, un rcipient
rempli d'un liquide dont l'odeur est engageante. Je le porte  mes
lvres, qui sont brlantes, car je suis tortur par la soif  ce
point que je me contenterais mme d'une eau saumtre.

C'est de l'ale, -- une ale de bonne qualit, -- qui me rafrachit,
me rconforte, et dont j'absorbe une pinte entire.

Mais si on ne m'a pas condamn  mourir de soif, on ne m'a pas, je
suppose, condamn  mourir de faim?...

Non... Dans un des coins a t dpos un panier, et ce panier
contient une miche de pain avec un morceau de viande froide.

Je mange donc... je mange avidement, et les forces peu  peu me
reviennent.

Dcidment, je ne suis pas aussi abandonn que je l'aurais pu
craindre. On s'est introduit dans ce trou obscur, et, par la
porte, a pntr un peu de cet oxygne du dehors sans lequel
j'aurais t asphyxi. Puis, on a mis  ma disposition de quoi
calmer ma soif et ma faim jusqu' l'heure o je serai dlivr.

Combien de temps cette incarcration durera-t-elle encore?... Des
jours... des mois?... Il ne m'est pas possible, d'ailleurs, de
calculer le temps qui s'est coul pendant mon sommeil ni
d'tablir avec quelque approximation l'heure qu'il est. J'avais
bien eu soin de remonter ma montre, mais ce n'est pas une montre 
rptition... Peut-tre, en ttant les aiguilles?... Oui... il me
semble que la petite est sur le chiffre huit... du matin, sans
doute...

Ce dont je suis certain, par exemple, c'est que le btiment n'est
plus en marche. Il ne se produit pas la plus lgre secousse 
bord -- ce qui indique que le propulseur est au repos. Cependant
les heures se passent, des heures interminables, et je me demande
si l'on n'attendra pas la nuit pour entrer de nouveau dans ce
compartiment, afin de l'arer comme on l'a fait pendant que je
dormais, en renouveler les provisions... Oui... on veut profiter
de mon sommeil...

Cette fois, j'y suis rsolu... je rsisterai... Et mme, je
feindrai de dormir... et quelle que soit la personne qui entrera,
je saurai l'obliger  me rpondre!

VI
Sur le pont


Me voici  l'air libre et je respire  pleins poumons... On m'a
enfin extrait de cette bote touffante et remont sur le pont du
navire... Tout d'abord, en parcourant l'horizon du regard, je n'ai
plus aperu aucune terre... Rien que cette ligne circulaire qui
dlimite la mer et le ciel!

Non!... Il n'y a pas mme une apparence de continent  l'ouest, de
ce ct o le littoral de l'Amrique du Nord se dveloppe sur des
milliers de milles.

En ce moment, le soleil,  son dclin, n'envoie plus que des
rayons obliques  la surface de l'Ocan... Il doit tre environ
six heures du soir... Je consulte ma montre... Oui, six heures et
treize minutes.

Voici ce qui s'est pass pendant cette nuit du 17 juin.

J'attendais, comme je l'ai dit, que s'ouvrt la porte du
compartiment, bien dcid  ne point succomber au sommeil. Je ne
doutais pas qu'il ft jour alors, et la journe s'avanait, et
personne ne venait. Des provisions qui avaient t mises  ma
disposition, il ne restait plus rien. Je commenais  souffrir de
la faim, sinon de la soif, ayant conserv un peu d'ale.

Ds mon rveil, certains frmissements de la coque m'avaient donn
 penser que le btiment s'tait remis en marche, aprs avoir
stationn depuis la veille, -- probablement dans quelque crique
dserte de la cte, puisque je n'avais rien ressenti des secousses
qui accompagnent l'opration du mouillage.

Il tait donc six heures, lorsque des pas ont rsonn derrire la
cloison mtallique du compartiment. Allait-on entrer?... Oui... Un
grincement de serrure s'est produit, et la porte s'est ouverte. La
lueur d'un fanal a dissip la profonde obscurit au milieu de
laquelle j'tais plong depuis mon arrive  bord.

Deux hommes ont apparu, que je n'ai pas eu le loisir de dvisager.
Ces deux hommes m'ont saisi par les bras, et un pais morceau de
toile a envelopp ma tte, de telle sorte qu'il me fut impossible
de rien voir.

Que signifiait cette prcaution?... Qu'allait-on faire de moi?...
J'ai voulu me dbattre... On m'a solidement maintenu... J'ai
interrog... Je n'ai pu obtenir aucune rponse. Quelques paroles
ont t changes entre ces hommes, dans une langue que je ne
comprenais pas, et dont je n'ai pu reconnatre la provenance.

Dcidment, on usait de peu d'gards envers moi! Il est vrai, un
gardien de fous, pourquoi se gner avec un si infime
personnage?... Mais je ne suis pas bien sr que l'ingnieur Simon
Hart et t l'objet de meilleurs traitements.

Cette fois, cependant, on ne m'a pas billonn, on ne m'a li ni
les bras ni les jambes. On s'est content de me tenir
vigoureusement, et je n'aurais pu fuir.

Un instant aprs, je suis entran hors du compartiment et pouss
 travers une troite coursive. Sous mes pieds rsonnent les
marches d'un escalier mtallique. Puis, un air frais frappe mon
visage, et,  travers le morceau de toile, je respire avidement.

Alors on me soulve, et les deux hommes me dposent sur un
plancher qui, cette fois, n'est pas fait de plaques de tle et
doit tre le pont d'un navire.

Enfin les bras qui me serraient se relchent. Me voici libre de
mes mouvements. J'arrache aussitt la toile qui me recouvre la
tte, et je regarde...

Je suis  bord d'une golette en pleine marche, dont le sillage
laisse une longue trace blanche.

Il m'a fallu saisir un des galhaubans pour ne pas choir, bloui
que je suis par le grand jour, aprs cet emprisonnement de
quarante-huit heures au milieu d'une complte obscurit.

Sur le pont vont et viennent une dizaine d'hommes  la physionomie
rude, -- des types trs dissemblables, auxquels je ne saurais
assurer une origine quelconque. D'ailleurs c'est  peine s'ils
font attention  moi.

Quant  la golette, d'aprs mon estime, elle peut jauger de deux
cent cinquante  trois cents tonneaux. Assez large de flancs, sa
mture est forte, et sa surface de voilure doit lui donner une
rapide allure par belle brise.

 l'arrire, un homme au visage hl est au gouvernail. Sa main,
sur les poignes de la roue, maintient la golette contre des
embardes assez violentes.

J'aurais voulu lire le nom de ce navire, qui a l'aspect d'un yacht
de plaisance. Mais ce nom, est-il inscrit au tableau d'arrire ou
sur les pavois de l'avant?...

Je me dirige vers un des matelots, et lui dis:

Quel est ce navire?...

Nulle rponse, et j'ai mme lieu de croire que cet homme ne me
comprend pas.

O est le capitaine?... ai-je ajout.

Le matelot n'a pas plus rpondu  cette question qu' la
prcdente.

Je me transporte vers l'avant.

En cet endroit, au-dessus des montants du guindeau, est suspendue
une cloche... Sur le bronze de cette cloche, peut-tre un nom est-
il grav -- le nom de la golette?...

Aucun nom.

Je reviens vers l'arrire, et, m'adressant  l'homme de barre, je
renouvelle ma question...

Cet homme me lance un regard peu sympathique, hausse les paules,
et s'arc-boute solidement pour ramener la golette jete sur
bbord dans un violent cart.

L'ide me vient de voir si Thomas Roch est l... Je ne l'aperois
pas... N'est-il pas  bord?... Cela serait inexplicable. Pourquoi
aurait-on enlev de Healthful-House le gardien Gaydon seul?...
Personne n'a jamais pu souponner que je fusse l'ingnieur Simon
Hart, et, lors mme qu'on le saurait, quel intrt y aurait-il eu
 s'emparer de ma personne, et que pourrait-on attendre de moi?...

Aussi, puisque Thomas Roch n'est pas sur le pont, j'imagine qu'il
doit tre enferm dans l'une des cabines, et puisse-t-il avoir t
trait avec plus d'gards que son ex-gardien!

Voyons donc -- et comment cela ne m'a-t-il pas frapp
immdiatement -- dans quelles conditions marche-t-elle, cette
golette?... Les voiles sont serres... il n'y a pas un pouce de
toile dehors... la brise est tombe... les quelques souffles
intermittents, qui viennent de l'est, sont contraires, puisque
nous avons le cap dans cette direction... Et, cependant, la
golette file avec rapidit, piquant un peu du nez, tandis que son
trave fend les eaux, dont l'cume glisse sur sa ligne de
flottaison. Un sillage, comme une moire onduleuse, s'tend au loin
en arrire.

Ce navire est-il donc un _steam-yacht_?... Non!... Aucune chemine
ne se dresse entre son grand mt et son mt de misaine... Est-ce
un bateau m par l'lectricit, possdant soit une batterie
d'accumulateurs, soit des piles d'une puissance considrable, qui
actionnent son hlice et lui impriment une pareille vitesse?...

En effet, je ne saurais m'expliquer autrement cette navigation.
Dans tous les cas, puisque le propulseur ne peut tre qu'une
hlice, en me penchant au-dessus du couronnement, je la verrai
fonctionner, et il ne me restera plus qu' reconnatre de quelle
source mcanique provient son mouvement.

L'homme de barre me laisse approcher, non sans m'adresser un
regard ironique.

Je me penche en dehors, et j'observe...

Nulle trace de ces bouillonnements qu'aurait produits la rotation
d'une hlice... Rien qu'un sillage plat, s'tendant  trois ou
quatre encablures, tel qu'en laisse un btiment entran par une
voilure puissante...

Mais quel est donc l'engin propulsif qui donne  cette golette
cette merveilleuse vitesse? Je l'ai dit, le vent est plutt
dfavorable, la mer ne se soulve qu'en de longues ondulations qui
ne dferlent pas...

Je le saurai pourtant, et, sans que l'quipage se proccupe de ma
personne, je retourne vers l'avant.

Arriv prs du capot du poste, me voici en prsence d'un homme
dont la figure ne m'est pas inconnue... Accoud tout  ct, cet
homme me laisse approcher de lui et me regarde... Il semble
attendre que je lui adresse la parole...

La mmoire me revient... C'est le personnage qui accompagnait le
comte d'Artigas pendant sa visite  Healthful-House. Oui... il n'y
a pas d'erreur...

Ainsi, c'est ce riche tranger qui a enlev Thomas Roch, et je
suis  bord de l'_Ebba_, son yacht bien connu sur ces parages de
l'Est-Amrique!... Soit! L'homme qui est devant moi me dira ce que
j'ai le droit de savoir. Je me souviens que le comte d'Artigas et
lui parlaient la langue anglaise... Il me comprendra et ne pourra
refuser de rpondre  mes questions.

Dans ma pense, cet homme doit tre le capitaine de la golette
_Ebba_.

Capitaine, lui dis-je, c'est vous que j'ai vu  Healthful-
House... Vous me reconnaissez?...

Lui se contente de me dvisager et ne daigne pas me rpondre.

Je suis le surveillant Gaydon, ai-je repris, le gardien de Thomas
Roch, et je veux savoir pourquoi vous m'avez enlev et mis  bord
de cette golette?...

Ledit capitaine m'interrompt d'un signe, et encore, ce signe,
n'est-ce pas  moi qu'il s'adresse, mais  quelques matelots
posts prs du gaillard d'avant.

Ceux-ci accourent, me prennent les bras, et, s'inquitant peu du
mouvement de colre que je ne puis retenir, m'obligent  descendre
l'escalier du capot de l'quipage.

Cet escalier n'est  vrai dire qu'une chelle  barreaux de fer
perpendiculairement fixe  la cloison. Sur le palier, de chaque
ct, s'ouvre une porte, qui tablit la communication entre le
poste, la cabine du capitaine et d'autres chambres contigus.

Allait-on de nouveau me plonger dans le sombre rduit que j'ai
dj occup  fond de cale?...

Je tourne  gauche, l'on m'introduit  l'intrieur d'une cabine,
claire par un des hublots de la coque, repouss en ce moment, et
qui laisse passer un air vif. L'ameublement comprend un cadre avec
sa literie, une table, un fauteuil, une toilette, une armoire.

Sur la table, mon couvert est mis. Je n'ai plus qu' m'asseoir,
et, comme l'aide-cuisinier allait se retirer aprs avoir dpos
divers plats, je lui adresse la parole.

Encore un muet celui-l, -- un jeune garon de race ngre, et
peut-tre ne comprend-il pas ma langue?...

La porte referme, je mange avec apptit, remettant  plus tard
des questions qui ne resteront pas toujours sans rponses.

Il est vrai, je suis prisonnier, -- mais cette fois, dans des
conditions de confort infiniment prfrables, et qui me seront
conserves, je l'espre, jusqu' notre arrive  destination.

Et alors, je m'abandonne  un cours d'ides dont la premire est
celle-ci: c'est le comte d'Artigas qui avait prpar cette affaire
d'enlvement, c'est lui qui est l'auteur du rapt de Thomas Roch,
et nul doute que l'inventeur franais ne soit install dans une
non moins confortable cabine  bord de l'_Ebba_.

En somme, qui est-il, ce personnage?... D'o vient-il, cet
tranger?... S'il s'est empar de Thomas Roch, est-ce donc qu'il
veut,  n'importe quel prix, s'approprier le secret de son
Fulgurateur?... C'est vraisemblable. Aussi devrai-je prendre garde
 ne point trahir mon identit, car toute chance de redevenir
libre m'chapperait, si l'on apprenait la vrit sur mon compte.

Mais que de mystres  percer, que d'inexplicable  expliquer, --
l'origine de ce d'Artigas, ses intentions pour l'avenir, la
direction que suit sa golette, le port auquel elle est
attache... et aussi cette navigation, sans voile et sans hlice,
avec une vitesse d'au moins dix milles  l'heure!...

Enfin, avec le soir, un air plus frais pntre  travers le hublot
de la cabine. Je le ferme au moyen de sa vis, et, puisque ma porte
est verrouille  l'extrieur, le mieux est de me jeter sur le
cadre, de m'endormir aux douces oscillations de cette singulire
_Ebba_  la surface de l'Atlantique.

Le lendemain, je suis lev ds l'aube, je procde  ma toilette,
je m'habille, et j'attends.

L'ide me vient aussitt de voir si la porte de la cabine est
ferme...

Non, elle ne l'est pas. Je pousse le vantail, je gravis l'chelle
de fer, et me voici sur le pont.

 l'arrire, tandis que les matelots vaquent aux travaux de
lavage, deux hommes, dont l'un est le capitaine, sont en train de
causer. Celui-ci ne manifeste aucune surprise en m'apercevant, et,
d'un signe de tte, me dsigne  son compagnon.

L'autre, que je n'ai jamais vu, est un individu d'une cinquantaine
d'annes, barbe et chevelure noires mlanges de fils d'argent,
figure ironique et fine, oeil agile, physionomie intelligente.
Celui-l se rapproche du type hellnique, et je n'ai plus dout
qu'il ft d'origine grecque, quand je l'ai entendu appeler Serk -
- l'ingnieur Serk -- par le capitaine de l'_Ebba_.

Quant  ce dernier, il se nomme Spade, -- le capitaine Spade, --
et ce nom a bien l'air d'tre de provenance italienne. Ainsi un
Grec, un Italien, un quipage compos de gens recruts en tous les
coins du globe, et embarqus sur une golette  nom norvgien...
ce mlange me parat,  bon droit, suspect.

Et le comte d'Artigas, avec son nom espagnol, son type
asiatique... d'o vient-il?...

Le capitaine Spade et l'ingnieur Serk s'entretiennent  voix
basse. Le premier surveille de prs l'homme de barre, qui ne
semble pas avoir  se proccuper des indications du compas plac
dans l'habitacle devant ses yeux. Il parat plutt obir aux
gestes de l'un des matelots de l'avant, qui lui indique s'il doit
venir sur tribord ou sur bbord.

Thomas Roch est l, prs du roufle... Il regarde cette immense mer
dserte, qu'aucun contour de terre ne limite  l'horizon. Deux
matelots, placs prs de lui, ne le perdent pas de vue. Ne
pouvait-on tout craindre de ce fou, -- mme qu'il se jett par-
dessus le bord?...

Je ne sais s'il me sera permis de communiquer avec mon ancien
pensionnaire?...

Tandis que je m'avance vers lui, le capitaine Spade et l'ingnieur
Serk m'observent.

Je m'approche de Thomas Roch, qui ne me voit pas venir, et me
voici  son ct.

Thomas Roch n'a point l'air de me reconnatre, et ne fait pas un
seul mouvement. Ses yeux, qui brillent d'un vif clat, ne cessent
de parcourir l'espace. Heureux de respirer cette atmosphre
vivifiante et charge d'manations salines, sa poitrine se gonfle
en de longues aspirations.  cet air suroxygn se joint la
lumire d'un magnifique soleil, dbordant un ciel sans nuages, et
dont les rayons le baignent tout entier. Se rend-il compte du
changement survenu dans sa situation?... Ne se souvient-il plus
dj de Healthful-House, du pavillon o il tait prisonnier, de
son gardien Gaydon?... C'est infiniment probable. Le pass s'est
effac de son souvenir, et il est tout au prsent.

Mais,  mon avis, mme sur le pont de l'_Ebba_, dans ce milieu de
la pleine mer, Thomas Roch est toujours l'inconscient que j'ai
soign durant quinze mois. Son tat intellectuel n'a pas chang,
la raison ne lui reviendra que lorsqu'on l'entretiendra de ses
dcouvertes. Le comte d'Artigas connat cette disposition mentale
pour en avoir fait l'exprience pendant sa visite, et c'est
videmment sur cette disposition qu'il se fonde pour surprendre
tt ou tard le secret de l'inventeur. Qu'en pourrait-il faire?...

Thomas Roch?... ai-je dit.

Ma voix le frappe, et, aprs s'tre fixs un instant sur moi, ses
yeux se dtournent vivement.

Je prends sa main, je la presse, mais il la retire brusquement,
puis s'loigne, -- sans m'avoir reconnu, -- et il se dirige vers
l'arrire de la golette, o se trouvent l'ingnieur Serk et le
capitaine Spade.

A-t-il donc la pense de s'adresser  l'un de ces deux hommes, et
s'ils lui parlent, leur rpondra-t-il, -- ce dont il s'est
dispens  mon gard?...

Juste  ce moment, sa physionomie vient de s'clairer d'une lueur
d'intelligence, et son attention -- je ne puis en douter -- est
attire par la marche bizarre de la golette.

En effet, ses regards se portent sur la mture de l'_Ebba_, dont
les voiles sont serres, et qui glisse rapidement  la surface de
ces eaux calmes...

Thomas Roch rtrograde alors, il remonte la coursive de tribord,
il s'arrte  la place o devrait se dresser une chemine, si
l'_Ebba _tait un _steam-yacht_, -- une chemine dont
s'chapperaient des tourbillons de fume noire...

Ce qui m'a sembl si trange parat tel  Thomas Roch... Il ne
peut s'expliquer ce que j'ai trouv inexplicable, et, comme je
l'ai fait, il gagne l'arrire afin de voir fonctionner l'hlice...

Sur les flancs de la golette gambade une troupe de marsouins. Si
vite que file l'_Ebba_, ces agiles animaux la dpassent sans
peine, cabriolant, se culbutant, se jouant dans leur lment
naturel avec une merveilleuse souplesse.

Thomas Roch ne s'attache pas  les suivre du regard. Il se penche
au-dessus des bastingages...

Aussitt l'ingnieur Serk et le capitaine Spade se rapprochent de
lui, et, craignant qu'il ne tombe  la mer, ils le retiennent
d'une main ferme, puis le ramnent sur le pont.

J'observe, d'ailleurs, -- car j'en ai la longue exprience, -- que
Thomas Roch est en proie  une vive surexcitation. Il tourne sur
lui-mme, il gesticule, des phrases incohrentes, qui ne
s'adressent  personne, sortent de sa bouche...

Cela n'est que trop visible, une crise est prochaine, -- une crise
semblable  celle qui l'a saisi pendant la dernire soire passe
au pavillon de Healthful-House, et dont les consquences ont t
si funestes. Il va falloir s'emparer de lui, le descendre dans sa
cabine, o l'on m'appellera peut-tre  lui donner ces soins
spciaux dont j'ai l'habitude...

En attendant, l'ingnieur Serk et le capitaine Spade ne le
perdent pas de vue. Vraisemblablement, leur intention est de le
laisser faire, et voici ce qu'il fait:

Aprs s'tre dirig vers le grand mt, dont ses yeux ont vainement
cherch la voilure, il l'atteint, il l'entoure de ses bras, il
essaie de l'branler en le secouant par le rtelier de tournage,
comme s'il voulait l'abattre...

Et, alors, voyant ses efforts infructueux, ce qu'il a tent au
grand mt, il va le tenter au mt de misaine. Sa nervosit crot
au fur et  mesure. Des cris inarticuls succdent aux vagues
paroles qui lui chappent...

Soudain, il se prcipite vers les haubans de bbord et s'y
accroche. Je me demande s'il ne va pas s'lancer sur les
enflchures, monter jusqu'aux barres du hunier... Si on ne
l'arrte pas, il risque de choir sur le pont, ou, dans un vif
mouvement de roulis, d'tre jet  la mer...

Sur un signe du capitaine Spade, des matelots accourent, le
prennent  bras-le-corps, sans pouvoir lui faire lcher les
haubans, tant ses mains les serrent avec vigueur. Au cours d'une
crise, je le sais, ses forces sont dcuples. Pour le matriser,
il m'a fallu souvent appeler des gardiens  mon aide...

Cette fois, les hommes de la golette -- des gaillards taills en
force -- ont raison du malheureux dment. Thomas Roch est tendu
sur le pont, o deux matelots le contiennent malgr son
extraordinaire rsistance.

Il n'y a plus qu' le descendre dans sa cabine,  l'y laisser au
repos jusqu' ce que cette crise ait pris fin. C'est mme ce qui
va tre fait conformment  l'ordre donn par un nouveau
personnage, dont la voix vient frapper mon oreille...

Je me retourne, et je le reconnais.

C'est le comte d'Artigas, la physionomie sombre, l'attitude
imprieuse, tel que je l'ai vu  Healthful-House.

Aussitt je vais  lui. Il me faut une explication quand mme...
et je l'aurai.

De quel droit... monsieur?... ai-je demand.

-- Du droit du plus fort! me rpond le comte d'Artigas.

Et il se dirige vers l'arrire, tandis que l'on emporte Thomas
Roch dans sa cabine.

VII
Deux jours de navigation


Peut-tre -- si les circonstances l'exigent, -- serai-je amen 
dire au comte d'Artigas que je suis l'ingnieur Simon Hart. Qui
sait si je n'obtiendrai pas plus d'gards qu'en restant le gardien
Gaydon?... Toutefois, cette mesure mrite rflexion. En effet, je
suis toujours domin par la pense que, si le propritaire de
l'_Ebba_ a fait enlever l'inventeur franais, c'est dans l'espoir
de s'assurer la possession du Fulgurateur Roch, auquel ni l'Ancien
ni le Nouveau Continent n'ont voulu mettre le prix inacceptable
qui en tait demand. Eh bien, dans le cas o Thomas Roch
viendrait  livrer son secret, ne vaut-il pas mieux que j'aie
continu d'avoir accs prs de lui, que l'on m'ait conserv mes
fonctions de surveillant, que je sois charg des soins ncessits
par son tat?... Oui, je dois me rserver cette possibilit de
tout voir, de tout entendre... qui sait?... d'apprendre enfin ce
qu'il m'a t impossible de dcouvrir  Healthful-House!

 prsent, o va la golette _Ebba_?... Premire question.

Qui est ce comte d'Artigas?... Deuxime question.

La premire sera rsolue dans quelques jours, sans doute, tant
donn la rapidit avec laquelle marche ce fantastique yacht de
plaisance sous l'action d'un propulseur dont je finirai bien par
reconnatre le fonctionnement.

Quant  la seconde question, il est moins certain que je puisse
jamais l'claircir.

 mon avis, en effet, ce personnage nigmatique doit avoir un
intrt majeur  cacher son origine, et, je le crains, nul indice
ne me permettra d'tablir sa nationalit. Si ce comte d'Artigas
parle couramment l'anglais, -- j'ai pu m'en assurer pendant sa
visite au pavillon 17, -- il le fait avec un accent rude et
vibrant, qui ne se retrouve pas chez les peuples du Nord. Cela ne
me rappelle rien de ce que j'ai entendu au cours de mes voyages 
travers les deux mondes, -- si ce n'est peut-tre cette duret
caractristique des idiomes de la Malaisie. Et, en vrit, avec
son teint chaud, presque olivtre, tirant sur le cuivre, sa
chevelure crpele d'un noir d'bne, son regard sortant d'une
profonde orbite et qui jaillit comme un dard d'une prunelle
immobile, sa taille leve, la carrure de ses paules, son relief
musculaire trs accentu qui dcle une grande vigueur physique,
il ne serait pas impossible que le comte d'Artigas appartnt 
quelqu'une de ces races de l'Extrme-Orient.

Pour moi, ce nom d'Artigas n'est qu'un nom d'emprunt, comme doit
l'tre aussi ce titre de comte. Si sa golette porte une
appellation norvgienne, lui,  coup sr, n'est point d'origine
scandinave. Il n'a rien des hommes de l'Europe septentrionale, ni
la physionomie calme, ni les cheveux blonds, ni ce doux regard qui
s'chappe de leurs yeux d'un bleu ple.

Enfin, quel qu'il soit, cet homme a fait enlever Thomas Roch, --
moi avec, -- et ce ne peut-tre que dans un mauvais dessein.

Maintenant, a-t-il opr au profit d'une puissance trangre, ou
dans son propre intrt?... A-t-il voulu tre seul  profiter de
l'invention de Thomas Roch et se trouve-t-il donc dans des
conditions  pouvoir en profiter?... C'est une troisime question
 laquelle je ne saurais encore rpondre. Par tout ce que je
verrai dans la suite, tout ce que j'entendrai, peut-tre
parviendrai-je  la rsoudre, avant d'avoir pu m'enfuir, en
admettant que la fuite soit excutable?...

L'_Ebba_ continue de naviguer dans les conditions inexplicables
que l'on connat. Je suis libre de parcourir le pont, sans jamais
dpasser le poste d'quipage dont le capot s'ouvre sur l'avant du
mt de misaine.

En effet, une fois, j'ai voulu m'avancer jusqu' l'emplanture du
beaupr, d'o j'aurais pu, en me penchant au-dehors, voir l'trave
de la golette fendre les eaux. Mais, en consquence d'ordres
videmment donns, les matelots de quart se sont opposs  mon
passage, et l'un d'eux m'a dit d'un ton brusque en un rauque
anglais:

 l'arrire...  l'arrire!... Vous gnez la manoeuvre!

La manoeuvre?... On ne manoeuvre pas.

A-t-on compris que je cherchais  dcouvrir  quel genre de
propulsion obissait la golette?... C'est probable, et le
capitaine Spade, qui a t tmoin de cette scne, a d deviner que
je cherchais  me rendre compte de cette navigation. Mme un
surveillant d'hospice ne saurait tre que trs tonn qu'un
navire, sans voilure, sans hlice, soit anim d'une pareille
vitesse. Enfin, pour une raison ou pour une autre, l'avant du pont
de l'_Ebba_ m'est dfendu.

Vers dix heures, la brise se lve, -- une brise du nord-ouest trs
favorable, -- et le capitaine Spade donne ses instructions au
matre d'quipage.

Aussitt celui-ci, le sifflet aux lvres, fait hisser la grande
voile, la misaine et les focs. On n'et pas opr avec plus de
rgularit et de discipline  bord d'un navire de guerre.

L'_Ebba _s'incline lgrement sur bbord, et sa vitesse s'acclre
notablement. Cependant le moteur n'a point cess de fonctionner,
car les voiles ne sont pas aussi pleines qu'elles auraient d
l'tre, si la golette n'et t soumise qu' leur seule action.
Toutefois elles n'en aident pas moins la marche, grce  la
frache brise, qui s'est rgulirement tablie.

Le ciel est beau, les nuages de l'ouest se dissipent ds qu'ils
atteignent les hauteurs du znith, et la mer resplendit sous
l'averse des rayons solaires.

Ma proccupation est alors de relever, dans la mesure du possible,
la route que nous suivons. J'ai assez voyag sur mer pour savoir
valuer la vitesse d'un btiment.  mon avis, celle de l'_Ebba
_doit tre comprise entre dix et onze milles. Quant  la
direction, elle est toujours la mme, et il m'est facile de le
vrifier, en m'approchant de l'habitacle plac devant l'homme de
barre. Si l'avant de l'_Ebba_ est interdit au gardien Gaydon, il
n'en est pas ainsi de l'arrire.  maintes reprises j'ai pu jeter
un rapide regard sur la boussole, dont l'aiguille marque
invariablement l'est, ou, avec plus d'exactitude, l'est-sud-est.

Voici donc dans quelles conditions nous naviguons  travers cette
partie de l'ocan Atlantique, limite au couchant par le littoral
des tats-Unis d'Amrique.

Je fais appel  mes souvenirs: quels sont les les ou groupes
d'les qui se rencontrent dans cette direction, avant les terres
de l'Ancien Continent?

La Caroline du Nord, que la golette a quitte depuis quarante-
huit heures, est traverse par le trente-cinquime parallle, et
ce parallle, prolong vers le levant, doit, si je ne me trompe,
couper la cte africaine  peu prs  la hauteur du Maroc. Mais,
sur son passage, gt l'archipel des Aores,  trois mille milles
environ de l'Amrique. Or, est-il prsumable que l'_Ebba_ ait
l'intention de rallier cet archipel, que son port d'attache se
trouve dans l'une de ces les qui forment un domaine insulaire du
Portugal?... Non, je ne saurais admettre cette hypothse.

D'ailleurs, avant les Aores, sur la ligne du trente-cinquime
parallle,  la distance de douze cents kilomtres seulement, se
rencontre le groupe des Bermudes, qui appartient  l'Angleterre.
Il me paratrait moins hypothtique que, si le comte d'Artigas
s'est charg de l'enlvement de Thomas Roch pour le compte d'une
puissance europenne, cette puissance ft le Royaume-Uni de
Grande-Bretagne et d'Irlande.  vrai dire, reste toujours le cas
o ce personnage n'aurait agi qu'en vue de son propre intrt.

Pendant cette journe,  trois ou quatre reprises, le comte
d'Artigas est venu prendre place  l'arrire. De l, son regard
m'a paru interroger attentivement les divers points de l'horizon.
Lorsqu'une voile ou une fume apparat au large, il les observe
longuement, en se servant d'une puissante lorgnette marine.
J'ajoute qu'il n'a mme pas daign remarquer ma prsence sur le
pont.

De temps en temps, le capitaine Spade le rejoint, et tous deux
changent quelques paroles dans une langue que je ne puis ni
comprendre ni reconnatre.

C'est avec l'ingnieur Serk que le propritaire de l'_Ebba
_s'entretient le plus volontiers, lequel parat tre fort avant
dans son intimit. Assez loquace, moins rbarbatif, moins ferm
que ses compagnons de bord,  quel titre cet ingnieur se trouve-
t-il sur la golette?... Est-ce un ami particulier du comte
d'Artigas?... Court-il les mers avec lui, partageant cette
existence si enviable d'un riche yachtman?... Au total, cet homme
est le seul qui paraisse me tmoigner, sinon un peu de sympathie,
du moins un peu d'intrt.

Quant  Thomas Roch, je ne l'ai pas aperu de toute la matine, et
il doit tre enferm dans sa cabine, sous l'influence de cette
crise de la veille qui n'a pas encore pris fin.

J'en ai mme eu la certitude, lorsque, vers trois heures aprs
midi, le comte d'Artigas, au moment o il allait redescendre par
le capot, m'a fait signe de m'approcher.

J'ignore ce qu'il me veut, ce comte d'Artigas, mais je sais bien
ce que je vais lui dire.

Est-ce que ces crises auxquelles est sujet Thomas Roch durent
longtemps?... me demande-t-il en anglais.

-- Parfois quarante-huit heures, ai-je rpondu.

-- Et qu'y a-t-il  faire?...

-- Rien qu' le laisser tranquille jusqu' ce qu'il s'endorme.
Aprs une nuit de sommeil, l'accs est termin, et Thomas Roch
reprend son tat habituel d'inconscience.

-- Bien, gardien Gaydon, vous lui continuerez vos soins comme 
Healthful-House, si cela est ncessaire...

-- Mes soins?...

-- Oui...  bord de la golette... en attendant que nous soyons
arrivs...

-- O?...

-- O nous serons demain dans l'aprs-midi, me rpond le comte
d'Artigas.

Demain... pensai-je. Il ne s'agit donc pas d'atteindre la cte
d'Afrique, ni mme l'archipel des Aores?... Subsisterait alors
l'hypothse que l'_Ebba_ va relcher aux Bermudes...

Le comte d'Artigas allait mettre le pied sur la premire marche du
capot, lorsque je l'interpelle  mon tour. Monsieur, dis-je, je
veux savoir... j'ai le droit de savoir o je vais... et...

-- Ici, gardien Gaydon, vous n'avez aucun droit. Bornez-vous 
rpondre, lorsqu'on vous interroge.

-- Je proteste...

-- Protestez, me rplique ce personnage imprieux et hautain,
dont l'oeil me lance un mauvais regard. Et, descendant par le
capot du rouf, il me laisse en prsence de l'ingnieur Serk.

 votre place, je me rsignerais, gardien Gaydon... dit celui-ci
en souriant. Quand on est pris dans un engrenage...

-- Il est permis de crier... je suppose...

--  quoi bon... lorsque personne n'est  porte de vous
entendre?...

-- On m'entendra plus tard, monsieur...

-- Plus tard... c'est long!... Enfin... criez  votre aise! Et
c'est sur ce conseil ironique que l'ingnieur Serk m'abandonne 
mes rflexions. Vers quatre heures, un grand navire est signal 
six milles dans l'est, courant  contre-bord de nous. Sa marche
est rapide, et il grandit  vue d'oeil. Des tourbillons noirtres
s'chappent de ses deux chemines. C'est un btiment de guerre,
car une troite flamme se droule  la tte de son grand mt, et
bien qu'aucun pavillon ne flotte  sa corne, je crois reconnatre
un croiseur de la marine fdrale. Je me demande alors si l'_Ebba_
lui fera le salut d'usage, lorsqu'elle sera par son travers. Non,
et en ce moment, la golette volue avec l'vidente intention de
s'loigner. Ces faons ne m'tonnent pas autrement de la part d'un
yacht si suspect. Mais, ce qui me cause la plus vive surprise,
c'est la manire de manoeuvrer du capitaine Spade. En effet, aprs
s'tre rendu  l'avant prs du guindeau, il s'arrte devant un
petit appareil signaltique, semblable  ceux qui sont destins 
l'envoi des ordres dans la chambre des machines d'un steamer. Ds
qu'il a press un des boutons de cet appareil, l'_Ebba_ laisse
arriver d'un quart vers le sud-est en mme temps que les coutes
des voiles sont mollies en douceur par les hommes de l'quipage.
videmment, un ordre quelconque a t transmis au mcanicien de
la machine quelconque, qui imprime  la golette cet
inexplicable dplacement sous l'action d'un moteur quelconque
dont le principe m'chappe encore.

Il rsulte de cette manoeuvre que l'_Ebba_ s'loigne obliquement
du croiseur, dont la direction ne s'est point modifie. Pourquoi
un btiment de guerre aurait-il cherch  dtourner de sa route ce
yacht de plaisance, qui ne peut exciter aucun soupon?...

Mais c'est de toute autre faon que se comporte l'_Ebba_, lorsque,
vers six heures du soir, un second btiment se montre par le
bossoir de bbord. Cette fois, au lieu de l'viter, le capitaine
Spade, aprs avoir envoy un ordre au moyen de l'appareil, reprend
sa direction  l'est, -- ce qui va l'amener dans les eaux dudit
btiment.

Une heure plus tard, les deux navires sont par le travers l'un de
l'autre, spars par une distance de trois ou quatre milles
environ.

La brise est alors compltement tombe. Le navire, qui est un
long-courrier, un trois-mts de commerce, s'occupe de serrer ses
hautes voiles. Il est inutile de compter sur le retour du vent
pendant la nuit, et demain, sur cette mer si calme, ce trois-mts
sera ncessairement  cette place. Quant  l'_Ebba_, mue par son
mystrieux propulseur, elle continue de s'en rapprocher.

Il va de soi que le capitaine Spade a command d'amener les
voiles, et l'opration est excute, sous la direction du matre
Effrondat, avec cette promptitude que l'on admire  bord des
yachts de course.

Au moment o l'obscurit commence  se faire, les deux btiments
ne sont plus qu' un intervalle d'un mille et demi.

Le capitaine Spade se dirige alors vers moi, m'accoste prs de la
coupe de tribord, et, sans plus de crmonie, m'enjoint de
descendre dans ma cabine.

Je n'ai qu' obir. Cependant, avant de quitter le pont, j'observe
que le matre d'quipage ne fait point allumer les feux de
position, tandis que le trois-mts a dispos les siens, -- feu
vert  tribord et feu rouge  bbord. Je ne mets pas en doute que
la golette ait l'intention de passer inaperue dans les eaux de
ce navire. Quant  sa marche, elle a t quelque peu ralentie,
sans que sa direction se soit modifie. J'estime que, depuis la
veille, l'_Ebba_ a d gagner deux cents milles vers l'est. J'ai
rintgr ma cabine sous l'impression d'une vague apprhension.
Mon souper est dpos sur la table; mais, inquiet je ne sais
pourquoi, j'y touche  peine, et je me couche, attendant un
sommeil qui ne veut pas venir. Cet tat de malaise se prolonge
pendant deux heures. Le silence n'est troubl que par les
frmissements de la golette, le murmure de l'eau qui file sur le
bordage, les lgers -coups que produit son dplacement  la
surface de cette paisible mer... Mon esprit, hant des souvenirs
de tout ce qui s'est accompli en ces deux dernires journes, n'a
trouv aucun apaisement. C'est demain, dans l'aprs-midi, que nous
serons arrivs... C'est demain que mes fonctions devront reprendre
 terre auprs de Thomas Roch, si cela est ncessaire, a dit le
comte d'Artigas. La premire fois que j'ai t enferm  fond de
cale, si je me suis aperu que la golette s'tait mise en marche
au large du Pamplico-Sound, en ce moment, -- il devait tre
environ dix heures, -- je sens qu'elle vient de s'arrter.
Pourquoi cet arrt?... Lorsque le capitaine Spade m'a ordonn de
quitter le pont, nous n'avions aucune terre en vue. En cette
direction, les cartes n'indiquent que le groupe des Bermudes, et,
 la nuit tombante, il s'en fallait encore de cinquante  soixante
milles que les vigies eussent t en mesure de le signaler.

Du reste, non seulement la marche de l'_Ebba_ est suspendue, mais
son immobilit est presque complte.  peine prouve-t-elle un
faible balancement d'un bord sur l'autre, trs doux, trs gal. La
houle est peu sensible. Aucun souffle de vent ne se propage  la
surface de la mer.

Ma pense se reporte alors sur ce navire de commerce que nous
avions  un mille et demi, lorsque j'ai regagn ma cabine. Si la
golette a continu de se diriger vers lui, elle l'aura rejoint.
Maintenant qu'elle est stationnaire, les deux btiments ne doivent
plus tre qu' une ou deux encablures l'un de l'autre. Ce trois-
mts, encalmin dj au coucher du soleil, n'a pu se dplacer vers
l'ouest. Il est l, et, si la nuit tait claire, je l'apercevrais
 travers le hublot.

L'ide me vient qu'il se prsente peut-tre une occasion dont il y
aurait lieu de profiter. Pourquoi ne tenterais-je pas de
m'chapper, puisque tout espoir de jamais recouvrer ma libert
m'est interdit?... Je ne sais pas nager, il est vrai, mais, aprs
m'tre jet  la mer avec une des boues du bord, me serait-il
impossible d'atteindre le trois-mts,  la condition d'avoir su
tromper la surveillance des matelots de quart?...

Donc, en premier lieu, il s'agit de quitter ma cabine, de gravir
l'escalier du capot... Je n'entends aucun bruit dans le poste de
l'quipage ni sur le pont de l'_Ebba_... Les hommes doivent dormir
 cette heure... Essayons...

Lorsque je veux ouvrir la porte de ma cabine, je m'aperois
qu'elle est ferme extrieurement, et cela tait  prvoir.

Je dois abandonner ce projet qui, d'ailleurs, avait tant de
chances d'insuccs contre lui!...

Le mieux serait de dormir, car je suis trs fatigu d'esprit, si
je ne le suis pas de corps. En proie  d'incessantes obsessions, 
des associations d'ides contradictoires, si je pouvais les noyer
dans le sommeil...

Il faut que j'y sois parvenu, puisque je viens d'tre veill par
un bruit -- un bruit insolite, tel que je n'en ai point encore
entendu  bord de la golette.

Le jour commenait  blanchir la vitre de mon hublot tourn 
l'est. Je consulte ma montre... Elle marque quatre heures et demie
du matin.

Mon premier soin est de me demander si l'_Ebba_ s'est remise en
marche.

Non, certainement... ni avec sa voilure, ni avec son moteur.
Certaines secousses se manifesteraient auxquelles je ne me
tromperais pas. D'ailleurs, la mer parat tre aussi tranquille au
lever du soleil qu'elle l'tait la veille  son coucher. Si
l'_Ebba _a navigu pendant les quelques heures que j'ai dormi, du
moins est-elle immobile en ce moment.

Le bruit dont je parle provient de rapides alles et venues sur le
pont, -- des pas de gens lourdement chargs. En mme temps, il me
semble qu'un tumulte du mme genre emplit la cale au-dessous du
plancher de ma cabine, et  laquelle donne accs le grand panneau
en arrire du mt de misaine. Je constate aussi que la golette
est frle extrieurement le long de ses flancs, dans la partie
merge de sa coque. Est-ce que des embarcations l'ont
accoste?... Les hommes sont-ils occups  charger ou  dcharger
des marchandises?...

Et, cependant, il n'est pas possible que nous soyons 
destination. Le comte d'Artigas a dit que l'_Ebba_ ne serait pas
arrive avant vingt-quatre heures. Or, je le rpte, elle tait
hier soir  cinquante ou soixante milles des terres les plus
rapproches, le groupe des Bermudes. Qu'elle soit revenue vers
l'ouest, qu'elle se trouve  proximit de la cte amricaine,
c'est inadmissible, tant donn la distance. Et puis, j'ai lieu de
croire que la golette est reste stationnaire durant toute la
nuit. Avant de m'endormir, j'avais constat qu'elle venait de
s'arrter. En cet instant, je constate qu'elle ne s'est pas remise
en marche.

J'attends donc qu'il me soit permis de remonter sur le pont. La
porte de ma cabine est toujours ferme en dehors, je viens de m'en
assurer. Que l'on m'empche d'en sortir, lorsqu'il fera grand
jour, cela me parat improbable.

Une heure s'coule. La clart matinale pntre par le hublot. Je
regarde au travers... Un lger brouillard couvre l'Ocan, mais il
ne tardera pas  se fondre sous les premiers rayons solaires.

Comme ma vue peut s'tendre  la porte d'un demi-mille, si le
trois-mts n'est pas visible, cela doit tenir  ce qu'il stationne
par bbord de l'_Ebba_, du ct que je ne puis apercevoir.

Voici qu'un bruit de grincement se fait entendre, et la cl joue
dans la serrure. Je pousse la porte qui est ouverte, je gravis
l'chelle de fer, je mets le pied sur le pont, au moment o les
hommes referment le panneau de l'avant.

Je cherche le comte d'Artigas des yeux... Il n'est pas l et n'a
point quitt sa cabine.

Le capitaine Spade et l'ingnieur Serk surveillent l'arrimage
d'un certain nombre de ballots, qui, sans doute, viennent d'tre
retirs de la cale et transports  l'arrire. Cette opration
expliquerait les alles et venues bruyantes que j'ai entendues 
mon rveil. Il est vident que si l'quipage s'occupe de remonter
les marchandises, c'est que notre arrive est prochaine... Nous ne
sommes plus loigns du port, et peut-tre la golette y
mouillera-t-elle dans quelques heures...

Eh bien!... et le voilier qui tait par notre hanche de bbord?...
Il doit tre  la mme place, puisque la brise n'a pas repris
depuis la veille...

Mes regards se dirigent de ce ct...

Le trois-mts a disparu, la mer est dserte, et il n'y a pas un
navire au large, pas une voile  l'horizon, ni vers le nord ni
vers le sud...

Aprs avoir rflchi, voici la seule explication que je puisse me
donner, bien qu'elle ne soit acceptable que sous rserves: quoique
je ne m'en sois pas aperu, l'_Ebba_ se sera remise en route
pendant que je dormais, laissant en arrire le trois-mts
encalmin, et c'est la raison pour laquelle je ne le vois plus par
le travers de la golette.

Du reste, je me garde bien d'aller interroger le capitaine Spade 
ce sujet, ni mme l'ingnieur Serk: ils ne daigneraient point
m'honorer d'une rponse.

 cet instant, d'ailleurs, le capitaine Spade se dirige vers
l'appareil des signaux, et presse un des boutons de la plaque
suprieure. Presque aussitt, l'_Ebba_ prouve une assez sensible
secousse  l'avant. Puis, ses voiles toujours serres, elle
reprend son extraordinaire marche vers le levant.

Deux heures aprs, le comte d'Artigas apparat  l'orifice du
capot du rouf et gagne sa place habituelle prs du couronnement.
L'ingnieur Serk et le capitaine Spade vont aussitt changer
quelques mots avec lui.

Tous trois braquent leurs lorgnettes marines et observent
l'horizon du sud-est au nord-est.

On ne s'tonnera pas si mes regards se fixent obstinment dans
cette direction. Mais, n'ayant pas de lorgnette, je n'ai rien pu
distinguer au large.

Le repas de midi termin, nous sommes remonts sur le pont, --
tous  l'exception de Thomas Roch, qui n'est pas sorti de sa
cabine.

Vers une heure et demie, la terre est signale par un des matelots
grimp aux barres du mt de misaine. tant donn que l'_Ebba _file
avec une extrme vitesse, je ne tarderai pas  voir se dessiner
les premiers contours d'un littoral.

En effet, deux heures aprs, une vague silhouette s'arrondit 
moins de huit milles.  mesure que la golette s'approche, les
profils s'accusent plus nettement. Ce sont ceux d'une montagne, ou
tout au moins d'une terre assez leve. De son sommet s'chappe un
panache qui se dresse vers le znith.

Un volcan dans ces parages?... Alors ce serait donc...

VIII
Back-Cup


 mon avis, l'_Ebba _n'a pu rencontrer en cette partie de
l'Atlantique d'autre groupe que celui des Bermudes. Cela rsulte 
la fois de la distance parcourue  partir de la cte amricaine et
de la direction suivie depuis la sortie du Pamplico-Sound. Cette
direction a constamment t celle du sud-sud-est, et cette
distance, en la rapprochant de la vitesse de marche, doit tre
approximativement value entre neuf cents et mille kilomtres.

Cependant la golette n'a pas ralenti sa rapide allure. Le comte
d'Artigas et l'ingnieur Serk se tiennent  l'arrire, prs de
l'homme de barre. Le capitaine Spade est venu se poster  l'avant.

Or, n'allons-nous pas dpasser cet lot, qui parat isol, et le
laisser dans l'ouest?...

Ce n'est pas probable, puisque nous sommes au jour et  l'heure
indiqus pour l'arrive de l'_Ebba_  son port d'attache...

En ce moment, tous les matelots sont rangs sur le pont, prts 
manoeuvrer, et le matre d'quipage Effrondat prend ses
dispositions pour un prochain mouillage.

Avant deux heures je saurai  quoi m'en tenir. Ce sera la premire
rponse faite  l'une des questions qui m'ont proccup ds que la
golette a donn en pleine mer.

Et pourtant, que le port d'attache de l'_Ebba_ soit prcisment
situ en l'une des Bermudes, au milieu d'un archipel anglais,
c'est invraisemblable, --  moins que le comte d'Artigas n'ait
enlev Thomas Roch au profit de la Grande-Bretagne, hypothse 
peu prs inadmissible...

Ce qui n'est pas douteux, c'est que ce bizarre personnage
m'observe, en ce moment, avec une persistance tout au moins
singulire. Bien qu'il ne puisse souponner que je sois
l'ingnieur Simon Hart, il doit se demander ce que je pense de
cette aventure. Si le gardien Gaydon n'est qu'un pauvre diable, ce
pauvre diable ne saurait tre moins soucieux de ce qui l'attend
que n'importe quel gentilhomme, -- ft-ce le propritaire de cet
trange yacht de plaisance. Aussi, suis-je un peu inquiet de
l'insistance avec laquelle ce regard s'attache  ma personne.

Et si le comte d'Artigas avait pu deviner quel claircissement
venait de se produire dans mon esprit, il ne m'est pas prouv
qu'il et hsit  me faire jeter par-dessus le bord...

La prudence me commande donc d'tre plus circonspect que jamais.

En effet, sans que j'aie pu donner prise  la suspicion, -- mme
dans l'esprit de l'ingnieur Serk, si subtil pourtant, -- un coin
du mystrieux voile s'est relev. L'avenir s'est clair d'une
lgre lueur  mes yeux.

 l'approche de l'_Ebba_, les formes de cette le, ou mieux de cet
lot vers lequel elle se dirige, se sont dessines avec plus de
nettet sur le fond clair du ciel. Le soleil, qui a dpass son
point de culmination, le baigne en plein sur sa face du couchant.
L'lot est isol, ou du moins, ni dans le nord ni dans le sud je
n'aperois de groupe auquel il appartiendrait.  mesure que la
distance diminue, s'ouvre l'angle sous lequel il se prsente,
tandis que l'horizon s'abaisse derrire lui.

Cet lot, de contexture curieuse, figure assez exactement une
tasse renverse, du fond de laquelle s'chappe une monte de
vapeur fuligineuse. Son sommet, -- le fond de la tasse, si l'on
veut, -- doit s'lever d'une centaine de mtres au-dessus du
niveau de la mer, et ses flancs prsentent des talus d'une raideur
rgulire, qui paraissent aussi dnuds que les rochers de la base
incessamment battus du ressac.

Mais une particularit de nature  rendre cet lot trs
reconnaissable aux navigateurs qui l'aperoivent en venant de
l'ouest, c'est une roche  jour. Cette arche naturelle semble
former l'anse de ladite tasse, et livre passage aux
tourbillonnants embruns des lames comme aux rayons du soleil,
alors que son disque dborde l'horizon de l'est. Aperu dans ces
conditions, cet lot justifie tout  fait le nom de Back-Cup qui
lui a t attribu.

Eh bien, je le connais et je le reconnais, cet lot! Il est situ
en avant de l'archipel des Bermudes. C'est la tasse renverse
que j'ai eu l'occasion de visiter il y a quelques annes... Non!
je ne me trompe pas!...  cette poque, mon pied a foul ses
roches calcaires et contourn sa base du ct de l'est... Oui...
c'est Back-Cup...

Moins matre de moi, j'aurais laiss chapper une exclamation de
surprise... et de satisfaction, dont,  bon droit, se ft
proccup le comte d'Artigas.

Voici dans quelles circonstances je fus conduit  explorer l'lot
de Back-Cup, alors que je me trouvais aux Bermudes.

Cet archipel, situ  mille kilomtres environ de la Caroline du
Nord, se compose de plusieurs centaines d'les ou lots.  sa
partie centrale se croisent le soixante-quatrime mridien et le
trente-deuxime parallle. Depuis le naufrage de l'Anglais Lomer,
qui y fut jet en 1609, les Bermudes appartiennent au Royaume-Uni,
dont, en consquence de ce fait, la population coloniale s'est
accrue de dix mille habitants. Ce n'est pas pour ses productions
en coton, caf, indigo, arrow-root, que l'Angleterre voulut
s'annexer ce groupe, l'accaparer, pourrait-on dire. Mais il y
avait l une station maritime tout indique en cette portion de
l'Ocan,  proximit des tats-Unis d'Amrique. La prise de
possession s'accomplit sans soulever aucune protestation de la
part des autres puissances, et les Bermudes sont actuellement
administres par un gouverneur britannique, avec l'adjonction d'un
conseil et d'une assemble gnrale.

Les principales les de cet archipel s'appellent Saint-David,
Sommerset, Hamilton, Saint-Georges. Cette dernire le possde un
port franc, et la ville, appele du mme nom, est aussi la
capitale du groupe.

La plus tendue de ces les ne dpasse pas vingt kilomtres en
longueur sur quatre en largeur. Si l'on dduit les moyennes, il ne
reste qu'une agglomration d'lots et de rcifs, rpandus sur une
aire de douze lieues carres.

Que le climat des Bermudes soit trs sain, trs salubre, ces les
n'en sont pas moins effroyablement battues par les grandes
temptes hivernales de l'Atlantique, et les abords offrent des
difficults aux navigateurs.

Ce qui fait surtout dfaut  cet archipel, ce sont les rivires et
les rios. Toutefois, comme les pluies y tombent frquemment, on a
remdi  ce manque d'eau en les recueillant pour les besoins des
habitants et les exigences de la culture. Cela a ncessit la
construction de vastes citernes que les averses se chargent de
remplir avec une gnrosit inpuisable. Ces ouvrages mritent une
juste admiration et font honneur au gnie de l'homme.

C'tait l'tablissement de ces citernes qui avait motiv mon
voyage  cette poque, et aussi la curiosit de visiter ce beau
travail.

J'obtins de la socit dont j'tais l'ingnieur dans le New-Jersey
un cong de quelques semaines, je partis et m'embarquai  New-York
pour les Bermudes.

Or, tandis que je sjournais  l'le Hamilton, dans le vaste port
de Southampton, il se produisit un fait de nature  intresser les
gologues.

Un jour, on vit arriver toute une flottille de pcheurs, hommes,
femmes, enfants,  Southampton-Harbour.

Depuis une cinquantaine d'annes, ces familles taient installes
sur la partie du littoral de Back-Cup expose au levant. Des
cabanes de bois, des maisons de pierre y avaient t construites.
Les habitants demeuraient l dans des conditions trs favorables
pour exploiter ces eaux poissonneuses, -- surtout en vue de la
pche des cachalots qui abondent sur les parages bermudiens
pendant les mois de mars et d'avril.

Rien, jusqu'alors, n'tait venu troubler ni la tranquillit ni
l'industrie de ces pcheurs. Ils ne se plaignaient pas de cette
existence assez rude, adoucie d'ailleurs par la facilit des
communications avec Hamilton et Saint-Georges. Leurs solides
barques, gres en cotres, exportaient le poisson et importaient,
en change, les divers objets de consommation ncessaires 
l'entretien de la famille.

Pourquoi donc l'avaient-ils abandonn, cet lot, et, ainsi qu'on
ne tarda pas  l'apprendre, sans avoir l'intention d'y jamais
revenir?... Cela tenait  ce que leur scurit n'y tait plus
assure comme autrefois.

Deux mois avant, les pcheurs avaient t surpris d'abord,
inquits ensuite, par de sourdes dtonations qui se produisaient
 l'intrieur de Back-Cup. En mme temps, le sommet de l'lot, --
disons le fond de la tasse renverse, -- se couronnait de vapeurs
et de flammes. Or, que cet lot ft d'origine volcanique, que son
sommet formt un cratre, on ne le souponnait pas, car telle
tait l'inclinaison de ses pentes qu'il et t impossible de les
gravir. Mais il n'y avait plus  douter que Back-Cup ft un ancien
volcan, qui menaait le village d'une ruption prochaine.

Durant ces deux mois, il y eut redoublement de grondements
internes, secousses assez sensibles de l'ossature de l'lot, longs
jets de flammes  sa cime, -- la nuit surtout, -- parfois
dtonations formidables, -- autant de symptmes qui tmoignaient
d'un travail plutonien dans la substruction sous-marine, prodrmes
non contestables d'un mouvement ruptif  court dlai.

Les familles exposes  quelque imminente catastrophe sur cette
marge littorale qui ne leur offrait aucun abri contre la coule
des laves, pouvant mme craindre une complte destruction de Back-
Cup, n'hsitrent pas  le fuir. Tout ce qu'elles possdaient fut
embarqu sur leurs chaloupes de pche; elles y prirent passage et
vinrent se rfugier  Southampton-Harbour.

Aux Bermudes, on sentit un certain effroi  cette nouvelle qu'un
volcan, endormi depuis des sicles, venait de se rveiller 
l'extrmit occidentale du groupe. Mais, en mme temps que la
terreur des uns, la curiosit des autres se manifesta. Je fus de
ces derniers. Il importait, au surplus, d'tudier le phnomne, de
reconnatre si les pcheurs n'en exagraient pas les consquences.

Back-Cup, qui merge tout d'un bloc  l'ouest de l'archipel, s'y
rattache par une capricieuse trane de petits lots et de rcifs
inabordables du ct de l'est. On ne l'aperoit ni de Saint-
Georges, ni de Hamilton, son sommet ne dpassant pas l'altitude
d'une centaine de mtres.

Un cutter, parti de Southampton-Harbour, nous dbarqua, quelques
explorateurs et moi, sur le rivage, o s'levaient les cabanes
abandonnes des pcheurs bermudiens.

Les craquements intrieurs se faisaient toujours entendre, et une
gerbe de vapeurs s'chappait du cratre.

Il n'y eut aucun doute pour nous: l'ancien volcan de Back-Cup
s'tait rallum sous l'action des feux souterrains. On devait
craindre qu'une ruption ne se produist avec toutes ses suites,
un jour ou l'autre.

En vain essaymes-nous de monter jusqu' l'orifice du volcan.
L'ascension tait impossible sur ces pentes abruptes, lisses,
glissantes, n'offrant prise ni au pied ni  la main, se profilant
sous un angle de soixante-quinze  quatre-vingts degrs. Jamais je
n'avais rien rencontr de plus aride que cette carapace rocheuse,
sur laquelle vgtaient seulement de rares touffes de luzerne
sauvage aux endroits pourvus d'un peu d'humus.

Aprs maintes tentatives infructueuses, on essaya de faire le tour
de l'lot. Mais, sauf en la partie o les pcheurs avaient bti
leur village, la base tait impraticable au milieu des boulis du
nord, du sud et de l'ouest.

La reconnaissance de l'lot fut donc limite  cette exploration
trs insuffisante. En somme,  voir les fumes mles de flammes
qui fusaient hors du cratre, tandis que de sourds roulements,
parfois des dtonations branlaient l'intrieur, on ne pouvait
qu'approuver les pcheurs d'avoir abandonn cet lot, en prvision
de sa destruction prochaine.

Telles sont les circonstances dans lesquelles je fus amen 
visiter Back-Cup, et l'on ne s'tonnera pas si j'ai pu lui donner
ce nom, ds que sa bizarre structure s'tait offerte  mes yeux.

Non! je le rpte, cela n'aurait pas t pour plaire au comte
d'Artigas que le gardien Gaydon et reconnu cet lot, en admettant
que l'_Ebba _y dt relcher, -- ce qui, faute de port, me
paraissait inadmissible.

 mesure que la golette se rapproche, j'observe Back-Cup, o,
depuis leur dpart, aucun Bermudien n'a voulu retourner. Ce lieu
de pche est actuellement dlaiss, et je ne puis m'expliquer que
l'_Ebba_ y vienne en relche.

Peut-tre, aprs tout, le comte d'Artigas et ses compagnons n'ont-
ils pas l'intention de dbarquer sur le littoral de Back-Cup? Mme
au cas o la golette et trouv un abri temporaire entre les
roches au fond d'une troite crique, quelle apparence qu'un riche
yachtman ait eu la pense d'tablir sa rsidence sur ce cne
aride, expos aux terribles temptes de l'Ouest-Atlantique? Vivre
en cet endroit, cela est bon pour de rustiques pcheurs, non pour
le comte d'Artigas, l'ingnieur Serk, le capitaine Spade et son
quipage.

Back-Cup n'est plus qu' un demi-mille, il n'a rien de l'aspect
que prsentent les autres les de l'archipel sous la sombre
verdure de leurs collines.  peine si, dans le pli de certaines
anfractuosits, poussent quelques genvriers, et se dessinent de
maigres chantillons de ces cedars qui constituent la principale
richesse des Bermudes. Quant aux roches du soubassement, elles
sont couvertes d'paisses couches de varechs, sans cesse
renouveles par les apports de la houle, et aussi de vgtaux
filamenteux, ces sargasses innombrables de la mer de ce nom, entre
les Canaries et les les du Cap-Vert, et dont les courants jettent
des quantits normes sur les rcifs de Back-Cup.

En ce qui concerne les seuls habitants de cet lot dsol, ils se
rduisent  quelques volatiles, des bouvreuils, des mota cyllas
cyalis au plumage bleutre, tandis que, par myriades, les
golands et les mouettes traversent d'une aile rapide les vapeurs
tourbillonnantes du cratre.

Quand elle n'est plus qu' deux encablures, la golette ralentit
sa marche, stoppe, -- c'est le mot propre, --  l'entre d'une
passe mnage au milieu d'un semis de roches  fleur d'eau.

Je me demande si l'_Ebba_ va se risquer  travers cette sinueuse
passe...

Non, l'hypothse la plus acceptable, c'est que, aprs une relche
de quelques heures, -- et encore ne devinai-je pas  quel propos,
-- elle reprendra sa route vers l'est.

Ce qui est certain, c'est que je ne vois faire aucun prparatif de
mouillage. Les ancres restent aux bossoirs, les chanes ne sont
point pares, l'quipage ne se dispose aucunement  mettre les
canots  la mer.

En ce moment, le comte d'Artigas, l'ingnieur Serk, le capitaine
Spade vont se placer  l'avant, et alors se fait une manoeuvre qui
est inexplicable pour moi.

Ayant suivi le bastingage de bbord, presque  la hauteur du mt
de misaine, j'aperois une petite boue flottante qu'un des
matelots s'occupe de hisser sur l'avant.

Presque aussitt, l'eau, qui est trs claire en cet endroit,
s'assombrit, et il me semble voir une sorte de masse noire monter
du fond. Est-ce donc un norme cachalot qui vient respirer  la
surface de la mer?... L'_Ebba_ est-elle menace de quelque coup de
queue formidable?...

J'ai tout compris... Je sais  quel engin la golette doit de se
mouvoir avec cette extraordinaire vitesse, sans voiles ni
hlice... Le voici qui merge, son infatigable propulseur, aprs
l'avoir entrane depuis le littoral amricain jusqu' l'archipel
des Bermudes... Il est l, flottant  son ct... C'est un bateau
submersible, un remorqueur sous-marin, un tug, m par une
hlice, sous l'action du courant d'une batterie d'accumulateurs ou
des puissantes piles en usage  cette poque...

 la partie suprieure de ce tug, -- long fuseau de tle, --
s'tend une plate-forme, au centre de laquelle un panneau tablit
la communication avec l'intrieur.  l'avant de cette plate-forme
saillit un priscope, un look-out, sorte d'habitacle dont les
parois, perces de hublots  verres lenticulaires, permettent
d'clairer lectriquement les couches sous-marines. Maintenant,
allg de son lest d'eau, le tug est revenu  la surface. Son
panneau suprieur va s'ouvrir, -- un air pur le pntrera tout
entier. Et mme, ne peut-on supposer que, s'il est immerg pendant
le jour, il merge la nuit et remorque l'_Ebba_ en restant  la
surface de la mer?...

Une question, cependant. Si c'est l'lectricit qui produit la
force mcanique de ce tug, il est indispensable qu'une fabrique
d'nergie la lui fournisse, quelle que soit son origine. Or, cette
fabrique, o se trouve-t-elle?... Ce n'est pas sur l'lot de Back-
Cup, je suppose...

Et puis, pourquoi la golette recourt-elle  ce genre de
remorqueur qui se meut sous les eaux?... Pourquoi n'a-t-elle pas
en elle-mme sa puissance de locomotion, comme tant d'autres
yachts de plaisance?...

Mais je n'ai pas, en cet instant, le loisir de me livrer  de
telles rflexions, ou plutt de chercher l'explication de tant
d'inexplicables choses.

Le tug est le long de l'_Ebba_. Le panneau vient de s'ouvrir.
Plusieurs hommes ont apparu sur la plate-forme, -- l'quipage de
ce bateau sous-marin avec lequel le capitaine Spade peut
communiquer au moyen des signaux lectriques disposs sur l'avant
de la golette, et qu'un fil relie au tug. C'est de l'_Ebba_, en
effet, que partent les indications sur la direction  suivre.

L'ingnieur Serk s'approche alors de moi, et il me dit ce seul
mot:

Embarquons.

-- Embarquer?... ai-je rpliqu.

-- Oui... dans le tug... vite! Comme toujours, je n'ai qu' obir
 ces paroles impratives, et je me hte d'enjamber les
bastingages. En ce moment, Thomas Roch remonte sur le pont,
accompagn de l'un des hommes. Il me parat trs calme, trs
indiffrent aussi, et n'oppose aucune rsistance  son passage 
bord du remorqueur. Lorsqu'il est prs de moi,  l'orifice du
panneau, le comte d'Artigas et l'ingnieur Serk nous rejoignent.
Quant au capitaine Spade et  l'quipage, ils demeurent sur la
golette, -- moins quatre hommes qui descendent dans le petit
canot, lequel vient d'tre mis  la mer. Ces hommes emportent une
longue aussire, probablement destine  touer l'_Ebba _ travers
les rcifs. Existe-t-il donc, au milieu de ces roches, une crique
o le yacht du comte d'Artigas trouve un sr abri contre les
houles du large?... Est-ce l son port d'attache?... L'_Ebba_
spare du tug, l'aussire qui la relie au canot se tend, et, une
demi-encablure plus loin, des matelots vont l'amarrer sur des
organeaux de fer fixs aux rcifs. Alors l'quipage, halant
dessus, toue lentement la golette.

Cinq minutes aprs, l'_Ebba_ a disparu derrire l'amoncellement
des roches, et il est certain que, du large, on ne peut mme pas
apercevoir l'extrmit de sa mture.

Qui se douterait, aux Bermudes, qu'un navire vient d'habitude
relcher en cette crique secrte?... Qui se douterait, en
Amrique, que le riche yachtman, si connu dans tous les ports de
l'ouest, est l'hte des solitudes de Back-Cup?...

Vingt minutes plus tard, le canot revient vers le tug, ramenant
les quatre hommes.

Il est clair que le bateau sous-marin les attendait avant de
repartir... pour aller... o?...

En effet, l'quipage au complet passe sur la plate-forme, le canot
est mis  la trane, un mouvement se produit, l'hlice bat 
petits tours, et,  la surface des eaux, le tug se dirige vers
Back-Cup, en contournant les rcifs par le sud.

 trois encablures de l se dessine une seconde passe qui aboutit
 l'lot, et dont le tug suit les sinuosits. Ds qu'il accoste
les premires assises de la base, ordre est donn  deux hommes de
tirer le canot sur une troite grve de sable que ne peuvent
atteindre ni la houle ni le ressac, et o il est ais de venir le
reprendre, lorsque recommencent les campagnes de l'_Ebba_.

Cela fait, ces deux matelots remontent  bord du tug, et
l'ingnieur Serk me fait signe de descendre  l'intrieur.

Quelques marches d'un escalier de fer accdent  une salle
centrale, o sont entasss divers colis et ballots qui, sans
doute, n'ont pu trouver place dans la cale dj encombre. Je suis
pouss vers une cabine latrale, la porte se referme, et me voici
de nouveau plong au milieu d'une obscurit profonde.

Je l'ai reconnue, cette cabine, au moment o j'y suis entr. C'est
bien celle o j'ai pass de si longues heures, aprs l'enlvement
de Healthful-House, et dont je ne suis sorti qu'au large du
Pamplico-Sound.

Il est vident qu'il doit en tre de Thomas Roch comme de moi,
qu'il est chambr dans un autre compartiment.

Un bruit sonore se produit -- le bruit du panneau qui se referme,
et l'appareil ne tarde pas  s'immerger.

En effet, je sens un mouvement descensionnel, d  l'introduction
de l'eau dans les caissons du tug.

 ce mouvement en succde un autre, -- un mouvement qui pousse le
bateau sous-marin  travers les couches liquides.

Trois minutes plus tard, il stoppe, et j'ai l'impression que nous
remontons  la surface...

Nouveau bruit du panneau, qui se rouvre cette fois.

La porte de ma cabine me livre passage, et, en quelques bonds, me
voici sur la plate-forme.

Je regarde...

Le tug vient de pntrer  l'intrieur mme de l'lot de Back-Cup.

L est cette mystrieuse retraite, o le comte d'Artigas vit avec
ses compagnons, -- pour ainsi dire, -- en dehors de l'humanit!

IX
Dedans


Le lendemain, sans que personne m'ait empch d'aller et de venir,
j'ai pu oprer une premire reconnaissance  travers la vaste
caverne de Back-Cup.

Quelle nuit j'ai passe sous l'empire de visions tranges, et avec
quelle impatience j'attendais le jour!

On m'avait conduit au fond d'une grotte,  une centaine de pas de
la berge prs de laquelle s'tait arrt le tug.  cette grotte,
de dix pieds sur douze, qu'clairait une ampoule  incandescence,
on accdait par une porte qui fut referme derrire moi.

Je n'ai pas  m'tonner que l'lectricit soit employe comme
agent lumineux  l'intrieur de cette caverne, puisqu'elle l'est
galement  bord du remorqueur sous-marin. Mais o la fabrique-t-
on?... D'o vient-elle?... Est-ce qu'une usine est installe 
l'intrieur de cette norme crypte, avec sa machinerie, ses
dynamos, ses accumulateurs?...

Ma cellule est meuble d'une table sur laquelle des aliments sont
dposs, d'un cadre et de sa literie, d'un fauteuil d'osier, d'une
armoire contenant du linge et divers vtements de rechange. Dans
le tiroir de la table, du papier, un encrier, des plumes. Au coin
de droite, une toilette garnie de ses ustensiles. Le tout trs
propre.

Du poisson frais, des conserves de viande, du pain de bonne
qualit, de l'ale et du whisky, voil le menu de ce premier repas.
Je n'ai mang que du bout des lvres, --  mi-dents comme on dit,
-- tant je me sens nerv.

Il faudra pourtant que je me ressaisisse, que je revienne au calme
de l'esprit et du coeur, que le moral reprenne le dessus. Le
secret de cette poigne d'hommes, enfouis dans les entrailles de
cet lot, je veux le dcouvrir... je le dcouvrirai...

Ainsi, c'est sous la carapace de Back-Cup que le comte d'Artigas
est venu s'tablir. Cette cavit dont personne ne souponne
l'existence, lui sert de demeure habituelle, lorsque l'_Ebba _ne
le promne pas le long du littoral du nouveau monde et peut-tre
jusqu'aux parages de l'ancien. L est la retraite inconnue qu'il a
dcouverte, et o l'on accde par cette entre sous-marine, cette
porte d'eau, qui s'ouvre  douze ou quinze pieds au-dessous de la
surface ocanique.

Pourquoi s'tre spar des habitants de la terre?... Que
trouverait-on dans le pass de ce personnage?... Si ce nom
d'Artigas, ce titre de comte, ne sont qu'emprunts, comme je
l'imagine, quel motif cet homme a-t-il eu de cacher son
identit?... Est-il un banni, un proscrit, qui a prfr ce lieu
d'exil  tout autre?... N'ai-je pas plutt affaire  un
malfaiteur, soucieux d'assurer l'impunit de ses crimes, l'inanit
des poursuites judiciaires, en se terrant au fond de cette
substruction indcouvrable?... Mon droit est de tout supposer,
quand il s'agit de cet tranger suspect, et je suppose tout.

Alors revient  mon esprit cette question  laquelle je ne puis
encore trouver une rponse satisfaisante. Pourquoi Thomas Roch a-
t-il t enlev de Healthful-House dans les conditions que l'on
sait?... Le comte d'Artigas espre-t-il lui arracher le secret de
son Fulgurateur, l'utiliser pour dfendre Back-Cup, au cas qu'un
hasard trahirait le lieu de sa retraite?... Mais, si cela
arrivait, on saurait bien rduire par la famine l'lot de Back-
Cup, que le tug ne suffirait pas  ravitailler!... La golette,
d'autre part, n'aurait plus aucune chance de franchir la ligne
d'investissement, et, d'ailleurs, elle serait signale dans tous
les ports!... Ds lors,  quoi pourrait servir l'invention de
Thomas Roch entre les mains du comte d'Artigas?... Dcidment, je
ne comprends pas!

Vers sept heures du matin, je saute hors de mon lit. Si je suis
emprisonn entre les parois de cette caverne, du moins ne le suis-
je pas  l'intrieur de ma cellule. Rien ne m'empche de la
quitter, et j'en sors...

 trente mtres en avant se prolonge un entablement rocheux, une
sorte de quai, qui se dveloppe  droite et  gauche.

Plusieurs matelots de l'_Ebba_ sont occups  dbarquer les
ballots,  vider la cale du tug, lequel stationne  fleur d'eau le
long d'une petite jete de pierre.

Un demi-jour, auquel mes yeux s'habituent graduellement, claire
la caverne, qui est ouverte  la partie centrale de sa vote.

C'est par l, me dis-je, que s'chappaient ces vapeurs, ou plutt
cette fume, qui nous a signal l'lot  une distance de trois ou
quatre milles.

Et,  l'instant mme, toute cette srie de rflexions me traverse
l'esprit.

Ce n'est donc pas un volcan, comme on l'a cru, ce Back-Cup, comme
je l'ai cru moi-mme... Les vapeurs, les flammes qui ont t
aperues, il y a quelques annes, n'taient qu'artificielles. Les
grondements qui pouvantrent les pcheurs bermudiens n'avaient
point pour cause une lutte des forces souterraines... Ces divers
phnomnes taient factices... Ils se manifestaient  la seule
volont du matre de cet lot, de celui qui voulait en loigner
les habitants installs sur son littoral... Et il y a russi, ce
comte d'Artigas... Il est rest l'unique matre de Back-Cup...
Rien qu'avec le bruit de ces dtonations, rien qu'en dirigeant
vers ce faux cratre la fume de ces varechs et des sargasses que
les courants lui apportent, il a pu laisser croire  l'existence
d'un volcan,  son rveil inattendu,  l'imminence d'une ruption
qui ne s'est jamais produite!...

Telles les choses ont d se passer, et, en effet, depuis le dpart
des pcheurs bermudiens, Back-Cup n'a cess d'entretenir
d'paisses volutes de fume  sa cime.

Cependant la clart interne s'accrot, le jour pntre par le faux
cratre,  mesure que le soleil monte sur l'horizon. Il me sera
donc possible d'valuer d'une manire assez prcise les dimensions
de cette caverne. Voici, d'ailleurs, les chiffres que j'ai pu
tablir par la suite.

Extrieurement, l'lot de Back-Cup, de forme  peu prs
circulaire, mesure douze cents mtres de circonfrence et prsente
une superficie intrieure de cinquante mille mtres ou cinq
hectares. Ses parois ont,  leur base, une paisseur qui varie
entre trente et cent mtres.

Il suit de l que, moins l'paisseur des parois, cette excavation
occupe tout le massif de Back-Cup qui s'lve au-dessus de la mer.
Quant  la longueur du tunnel sous-marin, qui met le dehors et le
dedans en communication, et par lequel a pntr le tug, j'estime
qu'elle doit tre de quarante mtres  peu prs.

Ces chiffres approximatifs permettent de se reprsenter la
grandeur de cette caverne. Mais, si vaste qu'elle soit, je
rappellerai que l'Ancien et le Nouveau Monde en possdent
quelques-unes dont les dimensions sont plus considrables et qui
ont t l'objet d'tudes splologiques trs exactes.

En effet, dans la Carniole, dans le Northumberland, dans le
Derbyshire, au Pimont, en More, aux Balares, en Hongrie, en
Californie, se creusent des grottes d'une capacit suprieure 
celle de Back-Cup. Telles aussi celle de Han-sur-Lesse, en
Belgique, aux tats-Unis, celles de Mammouth du Kentucky, qui ne
comprennent pas moins de deux cent vingt-six dmes, sept rivires,
huit cataractes, trente-deux puits d'une profondeur ignore, une
mer intrieure sur une tendue de cinq  six lieues, dont les
explorateurs n'ont encore pu atteindre l'extrme limite.

Je connais ces grottes du Kentucky pour les avoir visites, comme
l'ont fait des milliers de touristes. La principale me servira de
terme de comparaison avec Back-Cup.  Mammouth, comme ici, la
vote est supporte par des piliers de formes et de hauteurs
diverses, qui lui donnent l'aspect d'une cathdrale gothique, avec
nef, contre-nefs, bas-cts, n'ayant rien, d'ailleurs, de la
rgularit architectonique des difices religieux. La seule
diffrence est que, si le plafond des grottes du Kentucky se
dploie  cent trente mtres de hauteur, celui de Back-Cup ne
dpasse pas une soixantaine de mtres  la partie de la vote que
troue circulairement l'ouverture centrale, -- par laquelle
s'chappaient les fumes et les flammes.

Autre particularit, -- trs importante, -- qu'il convient
d'indiquer, c'est que la plupart des grottes dont j'ai cit les
noms sont aisment accessibles et devaient par consquent tre
dcouvertes un jour ou l'autre.

Or il n'en est pas ainsi de Back-Cup. Indiqu sur les cartes de
ces parages comme un lot du groupe des Bermudes, comment se ft-
on dout qu'une norme caverne s'vidait  l'intrieur de son
massif. Pour le savoir, il fallait y pntrer, et, pour y
pntrer, il fallait disposer d'un appareil sous-marin, analogue
au tug que possdait le comte d'Artigas.

Et,  mon avis, c'est au hasard seul que cet trange yachtman aura
d de dcouvrir ce tunnel, qui lui a permis de fonder cette
inquitante colonie de Back-Cup.

Maintenant, en me livrant  l'examen de la portion de mer contenue
entre les parois de cette caverne, je constate que ses dimensions
sont assez restreintes.  peine mesure-t-elle de trois cents 
trois cent cinquante mtres de circonfrence. Ce n'est,  vrai
dire, qu'un lagon, encadr de rochers  pic, trs suffisant pour
les manoeuvres du tug, car sa profondeur, ainsi que je l'ai
appris, n'est pas infrieure  quarante mtres.

Il va de soi que cette crypte, tant donn sa situation et sa
structure, appartient  la catgorie de celles qui sont dues 
l'envahissement des eaux de la mer.  la fois d'origine
neptunienne et plutonienne, telles se voient les grottes de Crozon
et de Morgate sur la baie de Douarnenez en France, de Bonifacio
sur le littoral de la Corse, telle celle de Thorgatten sur la cte
de Norvge, dont la hauteur n'est pas estime  moins de cinq
cents mtres, telles enfin les catavtres de la Grce, les grottes
de Gibraltar en Espagne, de Tourane en Cochinchine. En somme, la
nature de leur carapace indique qu'elles sont le produit de ce
double travail gologique.

L'lot de Back-Cup est en grande partie form de roches calcaires.
 partir de la berge du lagon, ces roches remontent vers les
parois, en talus  pentes douces, laissant entre elles des tapis
sablonneux d'un grain trs menu, agrments  et l des jauntres
bouquets durs et serrs du perce-pierre. Puis, par paisses
couches, s'talent des amas de varechs et de sargasses, les uns
trs secs, les autres mouills, exhalant encore les cres senteurs
marines, alors que le flux, aprs les avoir pousss  travers le
tunnel, vient de les jeter sur les rives du lagon. Ce n'est pas
l, d'ailleurs, le seul combustible employ aux multiples besoins
de Back-Cup. J'aperois un norme stock de houille, qui a d tre
rapport par le tug et la golette. Mais, je le rpte, c'est de
l'incinration de ces masses herbeuses, pralablement dessches,
que provenaient les fumes vomies par le cratre de l'lot.

En continuant ma promenade, je distingue sur le ct septentrional
du lagon les habitations de cette colonie de troglodytes, -- ne
mritent-ils pas ce nom? Cette partie de la caverne, qui est
appele Bee-Hive, c'est--dire la Ruche, justifie pleinement
cette qualification. En effet, l sont creuses de main d'homme
plusieurs ranges d'alvoles, dans le massif calcaire des parois,
et dans lesquels demeurent ces gupes humaines.

Vers l'est, la disposition de la caverne est trs diffrente. De
ce ct, se profilent, se dressent, se multiplient, se
contournent, des centaines de piliers naturels, qui soutiennent
l'intrados de la vote. Une vritable fort d'arbres de pierre,
dont la superficie s'tend jusqu'aux extrmes limites de la
caverne.  travers ces piliers s'entrecroisent des sentiers
sinueux, qui permettent d'atteindre le fond de Back-Cup.

 compter les alvoles de Bee-Hive, on peut chiffrer de quatre-
vingts  cent le nombre des compagnons du comte d'Artigas.

Prcisment, devant l'une de ces cellules, isole des autres, se
tient ce personnage que le capitaine Spade et l'ingnieur Serk
ont rejoint depuis un instant.  la suite de quelques mots
changs, ils descendent tous les trois vers la berge et
s'arrtent devant la jete prs de laquelle flotte le tug.

 cette heure, une douzaine d'hommes, aprs avoir dbarqu les
marchandises, les transportent en canot sur l'autre rive o de
larges rduits, vids dans le massif latral, forment les
entrepts de Back-Cup.

Quant  l'orifice du tunnel sous les eaux du lagon, il n'est pas
visible. J'ai observ, en effet, que, pour y pntrer en venant du
large, le remorqueur a d s'enfoncer de quelques mtres au-dessous
de la surface de l'eau. Il n'en est donc pas de la grotte de Back-
Cup comme des grottes de Staffa ou de Morgate, dont l'entre est
toujours libre mme  l'poque des hautes mares. Existe-t-il un
autre passage communiquant avec le littoral, un couloir naturel ou
artificiel?... Il importe que je sois fix  ce sujet.

En ralit, l'lot de Back-Cup mrite son nom. C'est bien une
norme tasse renverse. Non seulement il en affecte la forme
extrieure, mais, -- ce qu'on ignorait, -- il en reproduit aussi
la forme intrieure.

J'ai dit que Bee-Hive occupe la partie de la caverne qui
s'arrondit au nord du lagon, c'est--dire la gauche en pntrant
par le tunnel.  l'oppos sont tablis les magasins, ou
s'entreposent les approvisionnements de toute sorte, ballots de
marchandises, pices de vin et d'eau-de-vie, barils de bire,
caisses de conserves, colis multiples dsigns par des marques de
diverses provenances. On dirait que les cargaisons de vingt
navires ont t dbarques en cet endroit. Un peu plus loin
s'lve une assez importante construction, entoure d'un mur de
planches, dont la destination est aise  reconnatre. D'un poteau
qui la domine, partent les gros fils de cuivre qui alimentent de
leur courant les puissantes lampes lectriques suspendues sous la
vote et les ampoules  incandescence servant  chaque alvole de
la ruche. Il y a mme bon nombre de ces appareils d'clairage,
installs entre les piliers de la caverne, qui permettent de
l'clairer jusqu' son extrme profondeur.

 prsent se pose cette question: Me laissera-t-on aller librement
 l'intrieur de Back-Cup?... Je l'espre. Pourquoi le comte
d'Artigas prtendrait-il entraver ma libert, m'interdire de
circuler  travers son mystrieux domaine?... Ne suis-je pas
enferm entre les parois de cet lot?... Est-il possible d'en
sortir autrement que par le tunnel?... Or, comment franchir cette
porte d'eau, qui est toujours close?...

Et puis, pour ce qui me concerne, en admettant que j'eusse pu
traverser le tunnel, est-ce que ma disparition tarderait  tre
constate?... Le tug conduirait une douzaine d'hommes sur le
littoral, qui serait fouill jusque dans ses plus secrtes
anfractuosits... Je serais invitablement repris, ramen  Bee-
Hive, et, cette fois, priv de la libert d'aller et venir...

Je dois donc rejeter toute ide de fuite, tant que je n'aurai pu
mettre de mon ct quelque srieuse chance de succs. Qu'une
circonstance favorable se prsente, je ne la laisserai pas
chapper.

En circulant le long des ranges d'alvoles, il m'a t permis
d'observer quelques-uns de ces compagnons du comte d'Artigas, qui
ont accept cette monotone existence dans les profondeurs de Back-
Cup. Je le rpte, leur nombre peut tre valu  une centaine,
d'aprs celui des cellules de Bee-Hive.

Lorsque je passe, ces gens ne font aucune attention  moi.  les
examiner de prs, ils me paraissent s'tre recruts d'un peu
partout. Entre eux, je ne distingue aucune communaut d'origine, -
- pas mme ce lien qui en ferait soit des Amricains du Nord, soit
des Europens, soit des Asiatiques. La coloration de leur peau va
du blanc au cuivre et au noir, -- le noir de l'Australasie plutt
que celui de l'Afrique. En rsum, ils semblent pour la plupart
appartenir aux races malaises, et ce type est mme trs
reconnaissable chez le plus grand nombre. J'ajoute que le comte
d'Artigas est certainement sorti de cette spciale race des les
nerlandaises de l'Ouest-Pacifique, alors que l'ingnieur Serk
serait Levantin, le capitaine Spade d'origine italienne.

Mais, si ces habitants de Back-Cup ne sont pas relis par un lien
de race, ils le sont certainement par celui des instincts et des
apptits. Quelles inquitantes physionomies, quelles figures
farouches, quels types foncirement sauvages! Ce sont des natures
violentes, cela se voit, qui n'ont jamais su refrner leurs
passions ni reculer devant aucun excs. Et, -- cette ide me
vient, -- pourquoi ne serait-ce pas  la suite d'une longue srie
de crimes, vols, incendies, meurtres, attentats de toute sorte
exercs en commun, qu'ils auraient eu la pense de se rfugier au
fond de cette caverne, o ils peuvent se croire assurs d'une
absolue impunit?... Le comte d'Artigas ne serait plus alors que
le chef d'une bande de malfaiteurs, avec ses deux lieutenants
Spade et Serk, et Back-Cup un repaire de pirates...

Telle est la pense qui s'est dcidment incruste en mon cerveau.
Je serai bien surpris si l'avenir dmontre que je me suis tromp.
D'ailleurs, ce que je remarque au cours de cette premire
exploration est fait pour confirmer mon opinion, et autoriser les
plus suspectes hypothses.

Dans tous les cas, quels qu'ils soient et quelles que soient les
circonstances qui les ont runis en ce lieu, les compagnons du
comte d'Artigas me paraissent avoir accept sans rserve sa toute-
puissante domination. En revanche, si une svre discipline les
maintient sous sa main de fer, il est probable que certains
avantages doivent compenser cette espce de servitude  laquelle
ils ont consenti... Lesquels?...

Aprs avoir contourn la partie de la berge sous laquelle dbouche
le tunnel, j'atteins la rive oppose du lagon. Ainsi que je l'ai
reconnu dj, sur cette rive est tabli l'entrept des
marchandises apportes par la golette _Ebba_  chacun de ses
voyages. De vastes excavations, creuses dans les parois, peuvent
contenir et contiennent un nombre considrable de ballots.

Au-del se trouve la fabrique d'nergie lectrique. En passant
devant les fentres, j'aperois certains appareils, d'invention
rcente, peu encombrants et trs perfectionns.

Point de ces machines  vapeur, qui ncessitent l'emploi de la
houille et exigent un mcanisme compliqu. Ainsi que je l'avais
pressenti, ce sont des piles d'une extraordinaire puissance, qui
fournissent le courant aux lampes de la caverne comme aux dynamos
du tug. Sans doute aussi, ce courant sert aux divers usages
domestiques, au chauffage de Bee-Hive,  la cuisson des aliments.
Ce que je constate, c'est qu'il est appliqu, dans une cavit
voisine, aux alambics qui servent  la production de l'eau douce.
Les colons de Back-Cup n'en sont pas rduits  recueillir pour
leur boisson les pluies abondamment verses sur le littoral de
l'lot.  quelques pas de la fabrique d'nergie lectrique
s'arrondit une large citerne que je puis comparer, toute
proportion garde,  celles que j'avais visites aux Bermudes. L,
il s'agissait de pourvoir aux besoins d'une population de dix
mille habitants... ici d'une centaine de...

Je ne sais encore comment les qualifier. Que leur chef et eux
aient eu de srieuses raisons pour habiter dans les entrailles de
cet lot, cela est l'vidence mme, mais quelles sont-elles?...
Lorsque des religieux s'enferment entre les murs de leur couvent
avec l'intention de se sparer du reste des humains, cela
s'explique.  vrai dire, ils n'ont l'air ni de bndictins ni de
chartreux, les sujets du comte d'Artigas!

En poursuivant ma promenade  travers la fort de piliers, je suis
arriv  l'extrme limite de la caverne. Personne ne m'a gn,
personne ne m'a parl, personne n'a mme paru s'inquiter de mon
individu. Cette portion de Back-Cup est extrmement curieuse,
comparable  ce qu'offrent de plus merveilleux les grottes du
Kentucky ou des Balares. Il va de soi que le travail de l'homme
ne se montre nulle part. Seul apparat le travail de la nature, et
ce n'est pas sans un certain tonnement, ml d'effroi, que l'on
songe  ces forces telluriques, qui sont capables d'engendrer de
si prodigieuses substructions. La partie situe au-del du lagon
ne reoit que trs obliquement les rayons lumineux du cratre
central. Le soir, claire de lampes lectriques, elle doit
prendre un aspect fantastique. En aucun endroit, malgr mes
recherches, je n'ai trouv d'issue communiquant avec l'extrieur.

 noter que l'lot offre asile  de nombreux couples d'oiseaux,
golands, mouettes, hirondelles de mer, -- htes habituels des
plages bermudiennes. Ici, semble-t-il, on ne leur a jamais donn
la chasse, on les laisse se multiplier  loisir, et ils ne
s'effraient pas du voisinage de l'homme.

Au surplus, Back-Cup possde galement d'autres animaux que ces
volatiles d'essence marine. Du ct de Bee-Hive sont mnags des
enclos destins aux vaches, aux porcs, aux moutons, aux volailles.
L'alimentation est donc non moins assure que varie, grce,
galement, aux produits de la pche, soit entre les rcifs du
dehors, soit dans les eaux du lagon, o abondent des poissons
d'espces trs varies.

En somme, pour se convaincre que les htes de Back-Cup ne manquent
d'aucune ressource, il suffit de les regarder. Ce sont tous gens
vigoureux, robustes types de marins cuits et recuits sous le hle
des chaudes latitudes, au sang riche et suroxygn par les brises
de l'Ocan. Il n'y a ni enfants ni vieillards, -- rien que des
hommes dont l'ge est compris entre trente et cinquante ans.

Mais pourquoi ont-ils accept de se soumettre  ce genre
d'existence?... Et puis, ne quittent-ils donc jamais cette
retraite de Back-Cup?...

Peut-tre ne tarderai-je pas  l'apprendre.

X
Ker Karraje


L'alvole que j'occupe est situ  une centaine de pas de
l'habitation du comte d'Artigas, l'une des dernires de cette
range de Bee-Hive. Si je ne dois pas la partager avec Thomas
Roch, je pense du moins qu'elle se trouve voisine de la sienne?
Pour que le gardien Gaydon puisse continuer ses soins au
pensionnaire de Healthful-House, il faut que les deux cellules
soient contigus... Je serai, j'imagine, bientt fix  cet gard.

Le capitaine Spade et l'ingnieur Serk demeurent sparment 
proximit de l'htel d'Artigas.

Un htel?... Oui, pourquoi ne point lui donner ce nom, puisque
cette habitation a t arrange avec un certain art? Des mains
habiles ont taill la roche, de manire  figurer une faade
ornementale. Une large porte y donne accs. Le jour pntre par
plusieurs fentres, perces dans le calcaire, et que ferment des
chssis  carreaux de couleurs. L'intrieur comprend diverses
chambres, une salle  manger et un salon clairs par un vitrail,
-- le tout amnag de manire que l'aration s'opre dans des
conditions parfaites. Les meubles sont d'origines diffrentes, de
formes trs fantaisistes, avec les marques de fabrication
franaise, anglaise, amricaine. videmment, leur propritaire
tient  la varit des styles.

Quant  l'office et  la cuisine, on les a disposes dans des
cellules annexes, en arrire de Bee-Hive.

L'aprs-midi, au moment o je sortais avec la ferme intention
d' obtenir une audience du comte d'Artigas, j'aperois ce
personnage alors qu'il remontait des rives du lagon vers la ruche.
Soit qu'il ne m'ait point vu, soit qu'il ait voulu m'viter, il a
ht le pas, et je n'ai pu le rejoindre.

Il faut pourtant qu'il me reoive! me suis-je dit.

Je me hte et m'arrte devant la porte de l'habitation qui venait
de se refermer.

Une espce de grand diable, d'origine malaise, trs fonc de
couleur, parat aussitt sur le seuil. D'une voix rude, il me
signifie de m'loigner.

Je rsiste  cette injonction, et j'insiste, en rptant par deux
fois cette phrase en bon anglais:

Prvenez le comte d'Artigas que je dsire tre reu  l'instant
mme.

Autant et valu m'adresser aux roches de Back-Cup! Ce sauvage ne
comprend sans doute pas un mot de la langue anglaise et ne me
rpond que par un cri menaant.

L'ide me prend alors de forcer la porte, d'appeler de faon 
tre entendu du comte d'Artigas. Mais, selon toute probabilit,
cela n'aurait d'autre rsultat que de provoquer la colre du
Malais, dont la force doit tre herculenne.

Je remets  un autre moment l'explication qui m'est due, -- que
j'aurai tt ou tard. En longeant la range de Bee-Hive dans la
direction de l'est, ma pense s'est reporte sur Thomas Roch. Je
suis trs surpris de ne pas l'avoir encore aperu pendant cette
premire journe. Est-ce qu'il serait en proie  une nouvelle
crise?...

Cette hypothse n'est gure admissible. Le comte d'Artigas, -- 
s'en rapporter  ce qu'il m'a dit, -- aurait eu soin de mander
prs de l'inventeur son gardien Gaydon.

 peine ai-je fait une centaine de pas que je rencontre
l'ingnieur Serk.

De manires engageantes, de bonne humeur comme  l'habitude, cet
ironiste sourit en m'apercevant, et ne cherche point  m'viter.
S'il savait que je suis un confrre, un ingnieur, -- en admettant
qu'il le soit, -- peut-tre me ferait-il meilleur accueil?... Mais
je me garderai bien de lui dcliner mes nom et qualits.

L'ingnieur Serk s'est arrt, les yeux brillants, la bouche
moqueuse, et il accompagne le bonjour qu'il me souhaite d'un geste
des plus gracieux.

Je rponds froidement  sa politesse, -- ce qu'il affecte de ne
point remarquer.

Que saint Jonathan vous protge, monsieur Gaydon! me dit-il de sa
voix frache et sonore. Vous ne vous plaindrez pas, je l'espre,
de l'heureuse circonstance qui vous a permis de visiter cette
caverne, merveilleuse entre toutes... oui! l'une des plus
belles... et pourtant des moins connues de notre sphrode!...

Ce mot de la langue scientifique, au cours d'une conversation avec
un simple gardien, me surprend, je l'avoue, et je me borne 
rpondre:

Je n'aurai pas  me plaindre, monsieur Serk,  la condition
qu'aprs avoir eu le plaisir de visiter cette caverne, j'aie la
libert d'en sortir...

-- Quoi! vous songeriez dj  nous quitter, monsieur Gaydon... 
retourner dans votre triste pavillon de Healthful-House?... C'est
 peine si vous avez explor notre magnifique domaine, si vous
avez pu en admirer les beauts incomparables, dont la nature seule
a fait tous les frais...

-- Ce que j'ai vu me suffit, ai-je rpliqu, et en cas que vous me
parleriez srieusement, je vous rpondrais srieusement que je ne
dsire pas en voir davantage.

-- Allons, monsieur Gaydon, permettez-moi de vous faire observer
que vous n'avez pas encore pu apprcier les avantages d'une
existence qui se passe dans ce milieu sans rival!... Vie douce et
tranquille, exempte de tout souci, avenir assure, conditions
matrielles comme il ne s'en rencontre nulle part, galit de
climat, rien  craindre des temptes qui dsolent ces parages de
l'Atlantique, pas plus des glaces de l'hiver que des feux de
l't!... C'est  peine si les changements de saison modifient
cette atmosphre tempre et salubre!... Ici, nous n'avons point 
redouter les colres de Pluton ou de Neptune...

Cette vocation de noms mythologiques me parat on ne peut moins 
sa place. Il est visible que l'ingnieur Serk se moque de moi.
Est-ce que le surveillant Gaydon a jamais entendu parler de Pluton
et de Neptune?...

Monsieur, dis-je, il est possible que ce climat vous convienne,
que vous apprciez comme ils le mritent les avantages de vivre au
fond de cette grotte de...

J'ai t sur le point de prononcer ce nom de Back-Cup... je me
suis retenu  temps. Qu'arriverait-il, si l'on me souponnait de
connatre le nom de l'lot, et, par suite, son gisement 
l'extrmit ouest du groupe des Bermudes!

Aussi ai-je continu en disant:

Mais, si ce climat ne me convient pas, j'ai le droit d'en
changer, ce me semble...

-- Le droit, en effet.

-- Et j'entends qu'il me soit permis de partir et que l'on me
fournisse les moyens de retourner en Amrique.

-- Je n'ai aucune bonne raison  vous opposer, monsieur Gaydon,
rpond l'ingnieur Serk. Votre prtention est mme de tous points
fonde. Remarquez, cependant, que nous vivons ici dans une noble
et superbe indpendance, que nous ne relevons d'aucune puissance
trangre, que nous chappons  toute autorit du dehors, que nous
ne sommes les colons d'aucun tat de l'ancien ni du nouveau
monde... Cela mrite considration de quiconque a l'me fire, le
coeur haut plac... Et puis, quels souvenirs voquent chez un
esprit cultiv ces grottes qui semblent avoir t creuses de la
main des dieux, et dans lesquelles ils rendaient autrefois leurs
oracles par la bouche de Trophonius...

Dcidment, l'ingnieur Serk se plat aux citations de la Fable!
Trophonius aprs Pluton et Neptune! Ah ! se figure-t-il qu'un
gardien d'hospice connaisse Trophonius?... Il est visible que ce
moqueur continue  se moquer, et je fais appel  toute ma patience
pour ne pas lui rpondre sur le mme ton.

Il y a un instant, dis-je d'une voix brve, j'ai voulu entrer
dans cette habitation, qui est, si je ne me trompe, celle du comte
d'Artigas, et j'en ai t empch...

-- Par qui, monsieur Gaydon?...

-- Par un homme au service du comte.

-- C'est que, trs probablement, cet homme avait reu des ordres
formels  votre gard.

-- Il faut pourtant, qu'il le veuille ou non, que le comte
d'Artigas m'coute...

-- Je crains bien que ce ne soit difficile... et mme impossible,
rpond en souriant l'ingnieur Serk.

-- Et pourquoi?...

-- Parce qu'il n'y a plus, ici, de comte d'Artigas.

-- Vous raillez, je pense!... Je viens de l'apercevoir...

-- Ce n'est pas le comte d'Artigas que vous avez aperu, monsieur
Gaydon...

-- Et qui est-ce donc, s'il vous plat?...

-- C'est le pirate Ker Karraje. Ce nom me fut jet d'une voix
dure, et l'ingnieur Serk est parti sans que j'aie eu la pense
de le retenir.

Le pirate Ker Karraje!

Oui!... Ce nom est toute une rvlation pour moi!... Ce nom, je le
connais, et quels souvenirs il voque!... Il m'explique,  lui
seul, ce que je regardais comme inexplicable! Il me dit quel est
l'homme entre les mains duquel je suis tomb!...

Avec ce que je savais dj, avec ce que j'ai appris depuis mon
arrive  Back-Cup de la bouche mme de l'ingnieur Serk, voici
ce qu'il m'est loisible de raconter sur le pass et le prsent de
ce Ker Karraje.

Il y a de cela huit  neuf ans, les mers de l'Ouest-Pacifique
furent dsoles par des attentats sans nombre, des faits de
piraterie, qui s'accomplissaient avec une rare audace.  cette
poque, une bande de malfaiteurs de diverses origines, dserteurs
des contingents coloniaux, chapps des pnitenciers, matelots
ayant abandonn leurs navires, oprait sous un chef redoutable. Le
noyau de cette bande s'tait d'abord form de ces gens, rebut des
populations europenne et amricaine, qu'avait attirs la
dcouverte de riches placers dans les districts de la Nouvelle-
Galles du Sud en Australie.

Parmi ces chercheurs d'or, se trouvaient le capitaine Spade et
l'ingnieur Serk, deux dclasss, qu'une certaine communaut
d'ides et de caractre ne tarda pas  lier trs intimement.

Ces hommes, instruits, rsolus, eussent certainement russi en
toute carrire, rien que par leur intelligence. Mais, sans
conscience ni scrupules, dtermins  s'enrichir par n'importe
quels moyens, demandant  la spculation et au jeu ce qu'ils
auraient pu obtenir par le travail patient et rgulier, ils se
jetrent  travers les plus invraisemblables aventures, riches un
jour, ruins le lendemain, comme la plupart de ces gens sans aveu,
qui vinrent chercher fortune sur les gisements aurifres.

Il y avait alors aux placers de la Nouvelle-Galles du Sud un homme
d'une audace incomparable, un de ces oseurs qui ne reculent devant
rien, -- pas mme devant le crime, -- et dont l'influence est
irrsistible sur les natures violentes et mauvaises.

Cet homme se nommait Ker Karraje.

Quelles taient l'origine et la nationalit de ce pirate, quels
taient ses antcdents, cela n'avait jamais pu tre tabli dans
les enqutes qui furent ordonnes  son sujet. Mais s'il avait su
chapper  toutes les poursuites, son nom, -- du moins celui qu'il
se donnait, -- courut le monde. On ne le prononait qu'avec
horreur et terreur, comme celui d'un personnage lgendaire,
invisible, insaisissable.

Moi, maintenant, j'ai lieu de croire que ce Ker Karraje est de
race malaise. Peu importe, en somme. Ce qui est certain, c'est
qu'on le tenait  bon droit pour un forban redoutable, l'auteur
des multiples attentats commis dans ces mers lointaines.

Aprs avoir pass quelques annes sur les placers de l'Australie,
o il fit la connaissance de l'ingnieur Serk et du capitaine
Spade, Ker Karraje parvint  s'emparer d'un navire dans le port de
Melbourne, de la province de Victoria. Une trentaine de coquins,
dont le nombre devait bientt tre tripl, se firent ses
compagnons. En cette partie de l'ocan Pacifique, o la piraterie
est encore si facile, et, disons-le, si fructueuse -- combien de
btiments furent pills, combien d'quipages massacrs, combien de
razzias organises dans certaines les de l'Ouest que les colons
n'taient pas de force  dfendre. Quoique le navire de Ker
Karraje, command par le capitaine Spade, et t plusieurs fois
signal, on ne put jamais s'en emparer. Il semblait qu'il et la
facult de disparatre  sa fantaisie au milieu de ces labyrinthes
d'archipels dont le forban connaissait toutes les passes et toutes
les criques.

L'pouvante rgnait donc en ces parages. Les Anglais, les
Franais, les Allemands, les Russes, les Amricains envoyrent
vainement des vaisseaux  la poursuite de cette sorte de navire-
spectre, qui s'lanait on ne sait d'o, se cachait on ne sait o,
aprs des pillages et des massacres que l'on dsesprait de
pouvoir arrter ou punir.

Un jour, ces actes criminels prirent fin. On n'entendit plus
parler de Ker Karraje. Avait-il abandonn le Pacifique pour
d'autres mers?... La piraterie allait-elle recommencer
ailleurs?... Comme elle ne se reproduisit pas de quelque temps, on
eut cette ide: c'est que, sans parler de ce qui avait d tre
dpens en orgies et en dbauches, il restait assez du produit de
ces vols si longtemps exercs pour constituer un trsor d'une
norme valeur. Et, maintenant, sans doute, Ker Karraje et ses
compagnons en jouissaient, l'ayant mis en sret en quelque
retraite connue d'eux seuls.

O s'tait rfugie la bande depuis sa disparition?... Toutes
recherches  ce sujet furent striles. L'inquitude ayant cess
avec le danger, l'oubli commena de se faire sur les attentats
dont l'Ouest-Pacifique avait t le thtre.

Voil ce qui s'tait pass, -- voici maintenant ce qu'on ne saura
jamais, si je ne parviens pas  m'chapper de Back-Cup:

Oui, ces malfaiteurs taient possesseurs de richesses
considrables, lorsqu'ils abandonnrent les mers occidentales du
Pacifique. Aprs avoir dtruit leur navire, ils se dispersrent
par des voies diverses, non sans tre convenus de se retrouver sur
le continent amricain.

 cette poque, l'ingnieur Serk, trs instruit en sa partie,
trs habile mcanicien, et qui avait tudi de prfrence le
systme des bateaux sous-marins, proposa  Ker Karraje de faire
construire un de ces appareils, afin de reprendre sa criminelle
existence dans des conditions plus secrtes et plus redoutables.

Ker Karraje saisit tout ce qu'avait de pratique l'ide de son
complice, et, l'argent ne manquant point, il n'y eut qu' se
mettre  l'oeuvre.

Tandis que le soi-disant comte d'Artigas commandait la golette
_Ebba_ aux chantiers de Gotteborg, en Sude, il donna aux
chantiers Cramps de Philadelphie, en Amrique, les plans d'un
bateau sous-marin, dont la construction ne donna lieu  aucun
soupon. D'ailleurs, ainsi qu'on va le voir, il ne devait pas
tarder  disparatre corps et biens.

Ce fut sur les gabarits de l'ingnieur Serk et sous sa
surveillance spciale que cet appareil fut tabli, en utilisant
les divers perfectionnements de la science nautique d'alors. Un
courant, produit par des piles de nouvelle invention, actionnant
les rceptrices cales sur l'arbre de l'hlice, devait donner 
son moteur une norme puissance propulsive.

Il va de soi que personne n'aurait pu deviner dans le comte
d'Artigas Ker Karraje, l'ancien pirate du Pacifique, ni dans
l'ingnieur Serk le plus dtermin de ses complices. On ne voyait
en lui qu'un tranger de haute origine, de grande fortune, qui,
depuis un an, frquentait avec sa golette _Ebba _les ports des
tats-Unis, la golette ayant pris la mer bien avant que la
construction du tug et t termine.

Ce travail n'exigea pas moins de dix-huit mois. Quand il fut
achev, le nouveau bateau excita l'admiration de tous ceux qui
s'intressaient  ces engins de navigation sous-marine. Par sa
forme extrieure, son appropriation intrieure, son systme
d'aration, son habitabilit, sa stabilit, sa rapidit
d'immersion, sa maniabilit, sa facilit d'volution en portes et
en plonges, son aptitude  gouverner, sa vitesse extraordinaire,
le rendement des piles auxquelles il empruntait sa force
mcanique, il dpassait, et de beaucoup, les successeurs des
_Goubet_, des_ Gymnote_, des _Zd_ et autres chantillons dj si
perfectionns  cette poque.

On allait pouvoir en juger, au surplus, car, aprs divers essais
trs russis, une exprience publique fut faite en pleine mer, 
quatre milles au large de Charleston, en prsence de nombreux
navires de guerre, de commerce, de plaisance, amricains et
trangers, convoqus  cet effet.

Il va sans dire que l'_Ebba_ se trouvait au nombre de ces navires,
ayant  son bord le comte d'Artigas, l'ingnieur Serk, le
capitaine Spade et son quipage, -- moins une demi-douzaine
d'hommes destins  la manoeuvre du bateau sous-marin, que
dirigeait le mcanicien Gibson, un Anglais trs hardi et trs
habile.

Le programme de cette exprience dfinitive comportait diverses
volutions  la surface de l'Ocan, puis une immersion qui devait
se prolonger un certain nombre d'heures, aprs lesquelles
l'appareil avait ordre de rapparatre, quand il aurait atteint
une boue place  plusieurs milles au large.

Le moment venu, lorsque le panneau suprieur eut t ferm, le
bateau manoeuvra d'abord sur la mer, et ses rsultats de vitesse,
ses essais de virages, provoqurent chez les spectateurs une
admiration justifie.

Puis,  un signal parti de l'_Ebba_, l'appareil sous-marin
s'enfona lentement et disparut  tous les regards.

Quelques-uns des navires se dirigrent vers le but, qui tait
assign pour la rapparition.

Trois heures s'coulrent... le bateau n'avait pas remont  la
surface de la mer.

Ce que l'on ne pouvait savoir, c'est que, d'accord avec le comte
d'Artigas et l'ingnieur Serk, cet appareil, destin au
remorquage secret de la golette, ne devait rmerger qu'
plusieurs milles de l. Mais, except chez ceux qui taient dans
le secret, il n'y eut doute pour personne qu'il et pri par suite
d'un accident survenu soit  sa coque, soit  sa machine.  bord
de l'_Ebba_, la consternation fut remarquablement joue, tandis
qu'elle tait des plus relles  bord des autres btiments. On fit
des sondages, on envoya des scaphandriers sur le parcours suppos
du bateau. Recherches vaines, il ne parut que trop certain qu'il
tait englouti dans les profondeurs de l'Atlantique.

 deux jours de l, le comte d'Artigas reprenait la mer, et,
quarante-huit heures plus tard, il retrouvait le tug  l'endroit
convenu d'avance.

Voil comment Ker Karraje devint possesseur d'un admirable engin,
qui fut destin  cette double fonction: le remorquage de la
golette, l'attaque des navires. Avec ce terrible instrument de
destruction, dont on ne souponnait pas l'existence, le comte
d'Artigas allait pouvoir recommencer le cours de ses pirateries
dans les meilleures conditions de scurit et d'impunit.

Ces dtails, je les appris par l'ingnieur Serk, trs fier de son
oeuvre, -- trs certain aussi que le prisonnier de Back-Cup ne
pourrait jamais en dvoiler le secret. En effet, on comprend de
quelle puissance offensive disposait Ker Karraje. Pendant la nuit,
le tug se jetait sur les btiments qui ne peuvent se dfier d'un
yacht de plaisance. Quand il les a dfoncs de son peron, la
golette les aborde, ses hommes massacrent les quipages, pillent
les cargaisons. Et c'est ainsi que nombre de navires ne figurent
plus aux nouvelles de mer que sous cette dsesprante rubrique:
disparus corps et biens.

Pendant une anne, aprs cette odieuse comdie de la baie de
Charleston, Ker Karraje exploita les parages de l'Atlantique au
large des tats-Unis. Ses richesses s'accrurent dans une
proportion norme. Les marchandises dont il n'avait pas l'emploi,
on les vendait sur des marchs lointains, et le produit de ces
pillages se transformait en argent et en or. Mais ce qui manquait
toujours, c'tait un lieu secret, o les pirates pussent dposer
ces trsors en attendant le jour du partage.

Le hasard leur vint en aide. Alors qu'ils exploraient les couches
sous-marines aux approches des Bermudes, l'ingnieur Serk et le
mcanicien Gibson dcouvrirent  la base de l'lot ce tunnel qui
donnait accs  l'intrieur de Back-Cup. O Ker Karraje et-il
jamais pu trouver pareil refuge, plus  l'abri de toutes
perquisitions?... Et c'est ainsi qu'un des lots de cet archipel
bermudien, qui avait t un repaire de forbans, devint celui d'une
bande bien autrement redoutable.

Cette retraite de Back-Cup adopte, sous sa vaste vote s'organisa
la nouvelle existence du comte d'Artigas et de ses compagnons,
telle que j'tais  mme de l'observer. L'ingnieur Serk installa
une fabrique d'nergie lectrique, sans recourir  ces machines
dont la construction  l'tranger et pu paratre suspecte, et
rien qu'avec ces piles d'un montage facile, n'exigeant que
l'emploi de plaques de mtaux, de substances chimiques, dont
l'_Ebba _s'approvisionnait pendant ses relches aux tats-Unis.

On devine sans peine ce qui s'tait pass dans la nuit du 19 au
20. Si le trois-mts, qui ne pouvait se dplacer faute de vent,
n'tait plus en vue au lever du jour, c'est qu'il avait t abord
par le tug, attaqu par la golette, pill, coul avec son
quipage... Et c'est une partie de sa cargaison qui se trouvait 
bord de l'_Ebba_, alors qu'il avait disparu dans les abmes de
l'Atlantique!...

En quelles mains je suis tomb, et comment finira cette
aventure?... Pourrai-je jamais m'chapper de cette prison de Back-
Cup, dnoncer ce faux comte d'Artigas, dlivrer les mers des
pirates de Ker Karraje?...

Et, si terrible qu'il soit dj, Ker Karraje ne le sera-t-il pas
plus encore, en cas qu'il devienne possesseur du Fulgurateur
Roch?... Oui, cent fois! S'il utilise ces nouveaux engins de
destruction, aucun btiment de commerce ne pourra lui rsister,
aucun navire de guerre chapper  une destruction totale.

Je reste longtemps obsd de ces rflexions que me suggre la
rvlation du nom de Ker Karraje. Tout ce que je connaissais de ce
fameux pirate est revenu  ma mmoire, -- son existence alors
qu'il cumait les parages du Pacifique, les expditions engages
par les puissances maritimes contre son navire, l'inutilit de
leurs campagnes. C'tait  lui qu'il fallait attribuer, depuis
quelques annes, ces inexplicables disparitions de btiments au
large du continent amricain... Il n'avait fait que changer le
thtre de ses attentats... On pensait en tre dbarrass, et il
continuait ses pirateries sur ces mers si frquentes de
l'Atlantique, avec l'aide de ce tug que l'on croyait englouti sous
les eaux de la baie Charleston...

Maintenant, me dis-je, voici que je connais son vritable nom et
sa vritable retraite, -- Ker Karraje et Back-Cup! Mais, si Serk
a prononc ce nom devant moi, c'est qu'il y tait autoris...
N'est-ce pas m'avoir fait comprendre que je dois renoncer  jamais
recouvrer ma libert?...

L'ingnieur Serk avait manifestement vu l'effet produit sur moi
par cette rvlation. En me quittant, je me le rappelle, il
s'tait dirig vers l'habitation de Ker Karraje, voulant sans
doute le mettre au courant de ce qui s'tait pass. Aprs une
assez longue promenade sur les berges du lagon, je me disposais 
regagner ma cellule, lorsqu'un bruit de pas se fait entendre
derrire moi. Je me retourne.

Le comte d'Artigas, accompagn du capitaine Spade, est l. Il me
jette un regard inquisiteur. Et alors ces mots de m'chapper dans
un mouvement d'irritation dont je ne suis pas matre:

Monsieur, vous me gardez ici contre tout droit!... Si c'est pour
soigner Thomas Roch que vous m'avez enlev de Healthful-House, je
refuse de lui donner mes soins, et je vous somme de me
renvoyer...

Le chef de pirates ne fait pas un geste, ne prononce pas une
parole.

La colre m'emporte alors au-del de toute mesure.

Rpondez, comte d'Artigas, -- ou plutt, -- car je sais qui vous
tes... rpondez... Ker Karraje...

Et il rpond:

Le comte d'Artigas est Ker Karraje... comme le gardien Gaydon est
l'ingnieur Simon Hart, et Ker Karraje ne rendra jamais la libert
 l'ingnieur Simon Hart qui connat ses secrets!...

XI
Pendant cinq semaines


La situation est nette. Ker Karraje sait qui je suis... Il me
connaissait, lorsqu'il a fait procder au double enlvement de
Thomas Roch et de son gardien...

Comment cet homme y est-il arriv, comment a-t-il appris ce que
j'avais pu cacher  tout le personnel de Healthful-House, comment
a-t-il su qu'un ingnieur franais remplissait les fonctions de
surveillant prs de Thomas Roch?... J'ignore de quelle faon cela
s'est fait, mais cela est.

videmment, cet homme possdait des moyens d'informations qui
devaient lui coter cher, mais dont il a tir grand profit. Un
personnage de cette trempe ne regarde pas  l'argent, d'ailleurs,
lorsqu'il s'agit d'atteindre son but.

Et dsormais, c'est ce Ker Karraje, ou plutt son complice
l'ingnieur Serk, qui va me remplacer prs de l'inventeur Thomas
Roch. Ses efforts russiront-ils mieux que les miens?... Dieu
veuille qu'il n'en soit rien, et que ce malheur soit pargn au
monde civilis!

Je n'ai pas rpondu  la dernire phrase de Ker Karraje. Elle m'a
produit l'effet d'une balle tire  bout portant. Je ne suis pas
tomb, cependant, comme s'y attendait peut-tre le prtendu comte
d'Artigas.

Non! mon regard est all droit au sien, qui ne s'est pas abaiss
et dont jaillissaient des tincelles. J'avais crois les bras, 
son exemple. Et pourtant, il tait le matre de ma vie... Il
suffisait d'un signe pour qu'un coup de revolver m'tendt  ses
pieds... Puis, mon corps, prcipit dans ce lagon, aurait t
emport  travers le tunnel au large de Back-Cup...

Aprs cette scne, on m'a laiss libre comme avant. Aucune mesure
n'est prise contre moi. Je puis circuler entre les piliers
jusqu'aux extrmes limites de la caverne, qui, -- cela n'est que
trop vident, -- ne possde pas d'autre issue que le tunnel.

Lorsque j'eus regagn mon alvole  l'extrmit de Bee-Hive, en
proie aux mille rflexions que me suggre cette situation
nouvelle, je me dis:

Si Ker Karraje sait que je suis l'ingnieur Simon Hart, qu'il ne
sache jamais, du moins, que je connais l'exact gisement de cet
lot de Back-Cup.

Quant au projet de confier Thomas Roch  mes soins, j'imagine que
le comte d'Artigas ne l'a jamais eu srieusement, puisque mon
identit lui tait rvle. Je le regrette dans une certaine
mesure, car il est indubitable que l'inventeur sera l'objet de
sollicitations pressantes, que l'ingnieur Serk va employer tous
les moyens pour obtenir la composition de l'explosif et du
dflagrateur dont il saura faire un si dtestable usage au cours
de ses futures pirateries... Oui! mieux vaudrait que je fusse
rest le gardien de Thomas Roch... ici comme  Healthful-House.

Durant les quinze jours qui suivent, je n'ai pas aperu une seule
fois mon ancien pensionnaire. Personne, je le rpte, ne m'a gn
dans mes promenades quotidiennes. De la partie matrielle de
l'existence je n'ai aucunement  me proccuper. Mes repas viennent
avec une rgularit rglementaire de la cuisine du comte
d'Artigas, -- nom et titre dont je ne me suis pas dshabitu et
que parfois je lui donne encore. Que sur la question de nourriture
je ne sois pas difficile, d'accord; mais il serait injuste
nanmoins de formuler la moindre plainte  ce sujet.
L'alimentation ne laisse rien  dsirer, grce aux
approvisionnements renouvels  chaque voyage de l'_Ebba_.

Il est heureux aussi que la possibilit d'crire ne m'ait jamais
manqu pendant ces longues heures de dsoeuvrement. J'ai donc pu
consigner sur mon carnet les plus menus faits depuis l'enlvement
de Healthful-House et tenir mes notes jour par jour. Je
continuerai ce travail tant que la plume ne me sera pas arrache
des mains. Peut-tre servira-t-il dans l'avenir  dvoiler les
mystres de Back-Cup.

-- _Du 5 au 25 juillet. _-- Deux semaines d'coules, et aucune
tentative, pour me rapprocher de Thomas Roch, n'a pu russir. Il
est vident que des mesures sont prises pour le soustraire  mon
influence, si inefficace qu'elle ait t jusqu'alors. Mon seul
espoir est que le comte d'Artigas, l'ingnieur Serk, le capitaine
Spade perdront leur temps et leurs peines  vouloir s'approprier
les secrets de l'inventeur.

Trois ou quatre fois, --  ma connaissance du moins, -- Thomas
Roch et l'ingnieur Serk se sont promens ensemble, en faisant le
tour du lagon. Autant que j'ai pu en juger, le premier semblait
couter avec une certaine attention ce que lui disait le second.
Celui-ci lui a fait visiter toute la caverne, l'a conduit  la
fabrique d'nergie lectrique, lui a montr en dtail la
machinerie du tug... Visiblement, l'tat mental de Thomas Roch
s'est amlior depuis son dpart de Healthful-House.

C'est dans l'habitation de Ker Karraje que Thomas Roch occupe une
chambre  part. Je ne mets pas en doute qu'il ne soit
journellement circonvenu, surtout par l'ingnieur Serk.  l'offre
de lui payer son engin du prix exorbitant qu'il demande, -- et se
rend-il compte de la valeur de l'argent? -- aura-t-il la force de
rsister?... Ces misrables peuvent l'blouir de tant d'or,
provenant des rapines accumules durant tant d'annes!... En
l'tat d'esprit o il se trouve, ne se laissera-t-il pas aller 
communiquer la composition de son Fulgurateur?... Il suffirait
alors de rapporter  Back-Cup les substances ncessaires, et
Thomas Roch aura tout le loisir de se livrer  ses combinaisons
chimiques. Quant aux engins, quoi de plus facile que d'en
commander un certain nombre dans une usine du continent, d'en
ordonner la fabrication par pices spares, de manire  ne point
veiller les soupons?... Et ce que peut devenir un tel agent de
destruction entre les mains de ces pirates, mes cheveux se
dressent rien que d'y penser!

Ces intolrables apprhensions ne me laissent plus une heure de
rpit, elles me rongent, ma sant s'en ressent. Bien qu'un air pur
emplisse l'intrieur de Back-Cup, je suis parfois pris
d'touffements. Il me semble que ces paisses parois m'crasent de
tout leur poids. Et puis, je me sens spar du reste du monde, --
comme en dehors de notre globe, -- ne sachant rien de ce qui se
passe dans les pays d'outre-mer!... Ah!  travers cette ouverture
 la vote qui s'vide au-dessus du lagon, s'il tait possible de
s'enfuir... de se sauver par la cime de l'lot... de redescendre 
sa base!...

Dans la matine du 25 juillet, je rencontre enfin Thomas Roch. Il
est seul sur la rive oppose, et je me demande mme, puisque je ne
les ai pas vus depuis la veille, si Ker Karraje, l'ingnieur Serk
et le capitaine Spade ne sont pas partis pour quelque expdition
au large de Back-Cup...

Je me dirige vers Thomas Roch et, avant qu'il ait pu m'apercevoir,
je l'examine avec attention.

Sa physionomie srieuse, pensive, n'est plus celle d'un fou. Il
marche  pas lents, les yeux baisss, ne regardant pas autour de
lui, et porte sous son bras une planchette tendue d'une feuille de
papier o sont dessines diffrentes pures.

Soudain, sa tte se relve vers moi, il s'avance d'un pas et me
reconnat:

Ah! toi... Gaydon!... s'crie-t-il. Je t'ai donc chapp!... Je
suis libre!

Il peut se croire libre, en effet, -- plus libre  Back-Cup qu'il
ne l'tait  Healthful-House. Mais ma prsence est de nature  lui
rappeler de mauvais souvenirs et va peut-tre dterminer une
crise, car il m'interpelle avec une extraordinaire animation:

Oui... toi... Gaydon!... Ne m'approche pas... ne m'approche
pas!... Tu voudrais me reprendre... me ramener au cabanon...
Jamais!... Ici j'ai des amis pour me dfendre!... Ils sont
puissants, ils sont riches!... Le comte d'Artigas est mon
commanditaire!... L'ingnieur Serk est mon associ!... Nous
allons exploiter mon invention!... C'est ici que nous fabriquerons
le Fulgurateur Roch... Va-t'en!... Va-t'en!...

Thomas Roch est en proie  une vritable fureur. En mme temps que
sa voix s'lve, ses bras s'agitent, et il tire de sa poche des
paquets de dollars-papier et de bank-notes. Puis, des pices d'or
anglaises, franaises, amricaines, allemandes, s'chappent de ses
doigts. Et d'o lui vient cet argent, si ce n'est de Ker Karraje,
et pour prix du secret qu'il a vendu?...

Cependant, au bruit de cette pnible scne, accourent quelques
hommes qui nous observaient  courte distance. Ils saisissent
Thomas Roch, ils le contiennent, ils l'entranent. D'ailleurs, ds
que je suis hors de sa vue, il se laisse faire, il retrouve le
calme du corps et de l'esprit.

-- _27 juillet. _--  deux jours de l, en descendant vers la
berge, aux premires heures du matin, je me suis avanc jusqu'
l'extrmit de la petite jete de pierre.

Le tug n'est plus  son mouillage habituel le long des roches, et
n'apparat en aucun autre point du lagon. Du reste, Ker Karraje et
l'ingnieur Serk n'taient pas partis, comme je le supposais, car
je les ai aperus dans la soire d'hier.

Mais, aujourd'hui, il y a tout lieu de croire qu'ils se sont
embarqus  bord du tug avec le capitaine Spade et son quipage,
qu'ils ont rejoint la golette dans la crique de l'lot, et que
l'_Ebba_,  cette heure, est en cours de navigation.

S'agit-il de quelque coup de piraterie?... c'est possible.
Toutefois il est galement possible que Ker Karraje, redevenu le
comte d'Artigas  bord de son yacht de plaisance, ait voulu
rallier quelque point du littoral, afin de se procurer les
substances ncessaires  la prparation du Fulgurateur Roch...

Ah! si j'avais eu la possibilit de me cacher  bord du tug, de me
glisser dans la cale de l'_Ebba_, d'y demeurer cach jusqu'
l'arrive au port!... Alors, peut-tre, euss-je pu m'chapper...
dlivrer le monde de cette bande de pirates!...

On voit  quelles penses je m'abandonne obstinment... Fuir...
fuir  tout prix ce repaire!... Mais la fuite n'est possible que
par le tunnel avec le bateau sous-marin!... N'est-ce pas folie que
d'y songer?... Oui!... folie... Et pourtant, quel autre moyen de
s'vader de Back-Cup?...

Tandis que je me livre  ces rflexions, voici que les eaux du
lagon s'entrouvrent  vingt mtres de la jete pour livrer passage
au tug. Presque aussitt, son panneau se rabat, le mcanicien
Gibson et les hommes montent sur la plate-forme. D'autres
accourent sur les roches afin de recevoir une amarre. On la
saisit, on hale dessus, et l'appareil vient reprendre son
mouillage.

Donc, cette fois, la golette navigue sans l'aide de son
remorqueur, lequel n'est sorti que pour mettre Ker Karraje et ses
compagnons  bord de l'_Ebba_ et la dgager des passes de l'lot.

Cela me confirme dans l'ide que ce voyage n'a d'autre objet que
de gagner un des ports amricains, ou le comte d'Artigas pourra se
procurer les matires qui composent l'explosif et commander les
engins  quelque usine. Puis, au jour fix pour son retour, le tug
repassera le tunnel, rejoindra la golette, et Ker Karraje
rentrera  Back-Cup...

Dcidment, les desseins de ce malfaiteur sont en cours
d'excution, et cela marche plus vite que je ne le supposais!

-- _3 aot. _-- Aujourd'hui s'est produit un incident dont le
lagon a t le thtre, -- incident trs curieux, et qui doit tre
extrmement rare.

Vers trois heures de l'aprs-midi, un vif bouillonnement trouble
les eaux pendant une minute, cesse pendant deux ou trois, et
recommence dans la partie centrale du lagon.

Une quinzaine de pirates, dont l'attention est attire par ce
phnomne assez inexplicable, sont descendus sur la berge, non
sans donner des marques d'tonnement auquel se mle un certain
effroi, --  ce qu'il me semble.

Ce n'est point le tug qui cause cette agitation des eaux,
puisqu'il est amarr prs de la jete. Quant  supposer qu'un
autre appareil submersible serait parvenu  s'introduire par le
tunnel, cela parat,  tout le moins, invraisemblable.

Presque aussitt, des cris retentissent sur la rive oppose.
D'autres hommes s'adressent aux premiers en un langage
inintelligible, et,  la suite d'un change de dix  douze phrases
rauques, ceux-ci retournent en toute hte du ct de Bee-Hive.

Ont-ils donc aperu quelque monstre marin engag sous les eaux du
lagon?... Vont-ils chercher des armes pour l'attaquer, des engins
de pche pour en oprer la capture?...

J'ai devin, et, un instant plus tard, je les vois revenir sur les
berges, arms de fusils  balles explosibles et de harpons munis
de longues lignes.

C'est, en effet, une baleine, -- de l'espce de ces cachalots si
nombreux aux Bermudes, -- qui, aprs avoir travers le tunnel, se
dbat maintenant dans les profondeurs du lagon. Puisque l'animal a
t contraint de chercher un refuge  l'intrieur de Back-Cup,
dois-je en conclure qu'il tait poursuivi, que des baleiniers lui
donnaient la chasse?...

Quelques minutes s'coulent avant que le ctac remonte  la
surface du lagon. On entrevoit sa masse norme, luisante et
verdtre, voluer comme s'il luttait contre un redoutable ennemi.
Lorsqu'il reparat, deux colonnes liquides jaillissent  grand
bruit de ses vents.

Si c'est par ncessit d'chapper  la chasse des baleiniers que
cet animal s'est jet  travers le tunnel, me dis-je alors, c'est
qu'il y a un navire  proximit de Back-Cup... peut-tre 
quelques encablures du littoral... C'est que ses embarcations ont
suivi les passes de l'ouest jusqu'au pied de l'lot... Et ne
pouvoir communiquer avec elles!...

Et quand cela serait, est-ce qu'il m'est possible de les rejoindre
 travers ces parois de Back-Cup?...

Au surplus, je ne tarde pas  tre fix sur la cause qui a
provoqu l'apparition du cachalot. Il ne s'agit point de pcheurs
acharns  sa poursuite, mais d'une bande de requins, -- de ces
formidables squales qui infectent les parages des Bermudes. Je les
distingue sans peine entre deux eaux. Au nombre de cinq ou six,
ils se retournent sur le flanc, ouvrant leurs normes mchoires
hrisses de dents comme une trille est hrisse de pointes. Ils
se prcipitent sur la baleine qui ne peut se dfendre qu'en les
assommant  coups de queue. Elle a dj reu de larges blessures,
et les eaux se teignent de colorations rougetres, tandis qu'elle
plonge, remonte, merge, sans parvenir  viter les morsures des
squales.

Et, pourtant, ce ne seront pas ces voraces animaux qui sortiront
vainqueurs de la lutte. Cette proie va leur chapper, car l'homme,
avec ses engins, est plus puissant qu'eux. Il y a l, sur les
berges, nombre des compagnons de Ker Karraje, qui ne valent pas
mieux que ces requins, car pirates ou tigres de mer, c'est tout
un!... Ils vont essayer de capturer le cachalot, et cet animal
sera de bonne prise pour les gens de Back-Cup!...

En ce moment, la baleine se rapproche de la jete, sur laquelle
sont posts le Malais du comte d'Artigas et plusieurs autres des
plus robustes. Ledit Malais est arm d'un harpon auquel se
rattache une longue corde. Il le brandit d'un bras vigoureux et le
lance avec autant de force que d'adresse.

Grivement atteinte sous sa nageoire gauche, la baleine s'enfonce
d'un coup brusque, escorte des squales qui s'immergent  sa
suite. La corde du harpon se droule sur une longueur de cinquante
 soixante mtres. Il n'y a plus qu' haler dessus, et l'animal
reviendra du fond pour exhaler son dernier souffle  la surface.

C'est ce qu'excutent le Malais et ses camarades, sans y mettre
trop de hte, de manire  ne point arracher le harpon des flancs
de la baleine, qui ne tarde pas  reparatre prs de la paroi o
s'ouvre l'orifice du tunnel.

Frapp  mort, l'norme mammifre se dmne dans une agonie
furieuse, lanant des gerbes de vapeurs, des colonnes d'air et
d'eau mlanges d'un flux de sang. Et alors, d'un terrible coup,
il envoie un des squales tout pantelant sur les roches.

Par suite de la secousse, le harpon s'est dtach de son flanc et
le cachalot plonge encore. Quand il revient une dernire fois,
c'est pour battre les eaux d'un revers de queue si formidable
qu'une forte dpression se produit, laissant voir en partie
l'entre du tunnel.

Les requins se prcipitent alors sur leur proie; mais une grle de
balles frappe les uns et met en fuite les autres.

La bande des squales a-t-elle pu retrouver l'orifice, sortir de
Back-Cup, regagner le large?... C'est probable. Nanmoins, pendant
quelques jours, mieux vaudra, par prudence, ne point se baigner
dans les eaux du lagon. Quant  la baleine, deux hommes se sont
embarqus dans le canot pour aller l'amarrer. Puis, lorsqu'elle a
t hale vers la jete, elle est dpece par le Malais, qui ne
semble pas novice en ce genre de travail.

Finalement, ce que je connais avec exactitude, c'est l'endroit
prcis o dbouche le tunnel  travers la paroi de l'ouest... Cet
orifice se trouve  trois mtres seulement au-dessous de la berge.
Il est vrai,  quoi cela peut-il me servir?

-- _7 aot. _-- Voici douze jours que le comte d'Artigas,
l'ingnieur Serk et le capitaine Spade ont pris la mer. Rien ne
fait encore prsager que le retour de la golette soit prochain.
Cependant j'ai remarqu que le tug se tient prt  appareiller
comme le serait un steamer rest sous vapeur, et ses piles sont
toujours tenues en tension par le mcanicien Gibson. Si la
golette _Ebba _ne craint pas de gagner en plein jour les ports
des tats-Unis, il est probable qu'elle choisira de prfrence le
soir pour s'engager dans le chenal de Back-Cup. Aussi je pense que
Ker Karraje et ses compagnons reviendront la nuit.

-- _10 aot._ -- Hier soir, vers huit heures, comme je le
prvoyais, le tug a plong et franchi le tunnel juste  temps pour
aller donner la remorque  l'_Ebba_  travers la passe, et il a
ramen ses passagers avec son quipage.

En sortant, ce matin, j'aperois Thomas Roch et l'ingnieur Serk
qui s'entretiennent en descendant vers le lagon. De quoi ils
parlent tous deux, on le devine. Je stationne  une vingtaine de
pas, ce qui me permet d'observer mon ex-pensionnaire.

Ses yeux brillent, son front s'claircit, sa physionomie se
transforme, tandis que l'ingnieur Serk rpond  ses questions.
C'est  peine s'il peut rester en place. Aussi se hte-t-il de
gagner la jete.

L'ingnieur Serk le suit, et tous deux s'arrtent sur la berge,
prs du tug.

L'quipage, occup au dchargement de la cargaison, vient de
dposer entre les roches dix caisses de moyenne grandeur. Le
couvercle de ces caisses porte en lettres rouges une marque
particulire, -- des initiales que Thomas Roch regarde avec
attention.

L'ingnieur Serk donne ordre alors que les caisses, dont la
contenance peut tre value  un hectolitre chacune, soient
transportes dans les magasins de la rive gauche. Ce transport est
immdiatement effectu avec le canot.

 mon avis, ces caisses doivent renfermer les substances dont la
combinaison ou le mlange produisent l'explosif et le
dflagrateur... Quant aux engins, ils ont d tre commands 
quelque usine du continent. Lorsque leur fabrication sera
termine, la golette les ira chercher et les rapportera  Back-
Cup...

Ainsi, cette fois, l'_Ebba _n'est point revenue avec des
marchandises voles, elle ne s'est pas rendue coupable de nouveaux
actes de piraterie. Mais de quelle puissance terrible va tre arm
Ker Karraje pour l'offensive et la dfensive sur mer!  en croire
Thomas Roch, son Fulgurateur n'est-il pas capable d'anantir d'un
seul coup le sphrode terrestre?... Et qui sait s'il ne le
tentera pas un jour?...

XII
Les conseils de l'ingnieur Serk


Thomas Roch, qui s'est mis  l'oeuvre, reste de longues heures 
l'intrieur d'un hangar de la rive gauche, dont on a fait son
laboratoire. Personne n'y entre que lui. Veut-il donc travailler
seul  ses prparations, sans en indiquer les formules?... Cela
est assez vraisemblable. Quant aux dispositions qu'exige l'emploi
du Fulgurateur Roch, j'ai lieu de croire qu'elles sont extrmement
simples. En effet, ce genre de projectile ne ncessite ni canon,
ni mortier, ni tube de lancement comme le boulet Zalinski. Par
cela mme qu'il est autopropulsif, il porte en lui sa puissance de
projection, et tout navire qui passerait dans une certaine zone
risquerait d'tre ananti, rien que par l'effroyable trouble des
couches atmosphriques. Que pourra-t-on contre Ker Karraje, s'il
dispose jamais d'un pareil engin de destruction?...

-- _Du 11 au 17 aot_. -- Pendant cette semaine, le travail de
Thomas Roch s'est poursuivi sans interruption. Chaque matin,
l'inventeur se rend  son laboratoire, et il n'en revient qu' la
nuit tombante. Tenter de le rejoindre, de lui parler, je ne
l'essaie mme pas. Quoiqu'il soit toujours indiffrent  ce qui ne
se rapporte pas  son oeuvre, il parat tre en complte
possession de lui-mme. Et pourquoi ne jouirait-il pas de sa
pleine crbralit?... N'est-il pas arriv  l'entire
satisfaction de son gnie?... Ses plans, conus de longue date,
n'est-il pas en train de les excuter?...

-- _Nuit du 17 au 18 aot. _--  une heure du matin, des
dtonations, qui viennent de l'extrieur, m'ont rveill en
sursaut.

Est-ce une attaque contre Back-Cup?... me suis-je demand. Aurait-
on suspect les allures de la golette du comte d'Artigas, et
serait-elle pourchasse  l'entre des passes?... Essaie-t-on de
dtruire l'lot  coups de canon?... Justice va-t-elle tre enfin
faite de ses malfaiteurs, avant que Thomas Roch ait achev la
fabrication de son explosif, avant que les engins aient t
rapports  Back-Cup?...

 plusieurs reprises, ces dtonations, trs violentes, clatent
presque  des intervalles rguliers. Et l'ide me vient que, si la
golette _Ebba_ est anantie, toute communication avec le
continent tant impossible, le ravitaillement de l'lot ne pourra
plus s'effectuer...

Il est vrai, le tug suffirait  transporter le comte d'Artigas sur
quelque point du littoral amricain, et l'argent ne lui manquerait
pas pour faire construire un autre navire de plaisance...
N'importe!... Le ciel soit lou, s'il permet que Back-Cup soit
dtruit avant que Ker Karraje ait  sa disposition le Fulgurateur
Roch!...

Le lendemain, ds la premire heure, je me prcipite hors de ma
cellule...

Rien de nouveau aux abords de Bee-Hive.

Les hommes vaquent  leurs travaux habituels. Le tug est  son
mouillage. J'aperois Thomas Roch qui se rend  son laboratoire.
Ker Karraje et l'ingnieur Serk arpentent tranquillement la berge
du lagon. On n'a point attaqu l'lot pendant la nuit... Pourtant,
le bruit de dtonations rapproches m'a tir de mon sommeil...

En ce moment, Ker Karraje remonte vers sa demeure, et l'ingnieur
Serk se dirige vers moi, l'air souriant, la physionomie moqueuse,
comme  l'ordinaire.

Eh bien, monsieur Simon Hart, me dit-il, vous faites-vous enfin 
notre existence en ce milieu si tranquille?... Apprciez-vous,
comme ils le mritent, les avantages de notre grotte enchante?...
Avez-vous renonc  l'espoir de recouvrer votre libert un jour ou
l'autre... de fuir cette ravissante splonque... et de quitter,
ajoute-t-il en fredonnant la vieille romance franaise:

    ... ces lieux charmants
    O mon me ravie
    Aimait  contempler Sylvie...

 quoi bon me mettre en colre contre ce railleur?... Aussi, ai-je
rpondu avec calme:

Non, monsieur, je n'y ai pas renonc et je compte toujours que
l'on me rendra la libert...

-- Quoi! monsieur Hart, nous sparer d'un homme que nous estimons
tous, -- et moi d'un confrre qui a peut-tre surpris,  travers
les incohrences de Thomas Roch, une partie de ses secrets!... Ce
n'est pas srieux!...

Ah! c'est pour cette raison qu'ils tiennent  me garder dans leur
prison de Back-Cup?... On suppose que l'invention de Thomas Roch
m'est en partie connue... On espre m'obliger  parler si Thomas
Roch se refuse  le faire... Et voil pourquoi j'ai t enlev
avec lui... pourquoi on ne m'a pas encore envoy au fond du lagon,
une pierre au cou!... Cela est bon  savoir!

Et alors, aux derniers mots de l'ingnieur Serk, je rponds par
ceux-ci:

Trs srieux, ai-je affirm.

-- Eh bien! reprend mon interlocuteur, si j'avais l'honneur d'tre
l'ingnieur Simon Hart, je me tiendrais le raisonnement suivant:
tant donn, d'une part, la personnalit de Ker Karraje, les
raisons qui l'ont incit  choisir une retraite aussi mystrieuse
que cette caverne, la ncessit que ladite caverne chappe  toute
tentative de dcouverte, non seulement dans l'intrt du comte
d'Artigas, mais dans celui de ses compagnons...

-- De ses complices, si vous le voulez bien...

-- De ses complices, soit!... Et, d'autre part, tant donn que
vous connaissez le vrai nom du comte d'Artigas et en quel
mystrieux coffre-fort sont renfermes nos richesses...

-- Richesses voles et souilles de sang, monsieur Serk!

-- Soit encore!... Vous devez comprendre que cette question de
libert ne puisse jamais tre rsolue  votre convenance.

Inutile de discuter dans ces conditions. Aussi, j'aiguille la
conversation sur mon autre voie.

Pourrais-je savoir, ai-je demand, comment vous avez appris que
le surveillant Gaydon tait l'ingnieur Simon Hart?...

-- Il n'y a aucun inconvnient  vous l'apprendre, mon cher
collgue... C'est un peu l'effet du hasard... Nous avions
certaines relations avec l'usine  laquelle vous tiez attach, et
que vous avez quitte un jour dans des conditions assez
singulires... Or, au cours d'une visite que j'ai faite 
Healthful-House quelques mois avant le comte d'Artigas, je vous ai
vu... reconnu...

-- Vous?...

-- Moi-mme, et, de ce moment-l, je me suis bien promis de vous
avoir pour compagnon de voyage  bord de l'_Ebba_...

Il ne me revenait pas  la mmoire d'avoir jamais rencontr ce
Serk  Healthful-House; mais il est probable qu'il disait la
vrit.

Et j'espre, pensai-je, que cette fantaisie vous cotera cher, un
jour ou l'autre! Puis, brusquement: Si je ne me trompe, dis-je,
vous avez pu dcider Thomas Roch  vous livrer le secret de son
Fulgurateur?...

-- Oui, monsieur Hart, contre des millions... Oh! les millions ne
nous cotent que la peine de les prendre!... Aussi nous lui en
avons bourr les poches!

-- Et  quoi lui serviront-ils, ces millions, s'il n'est pas libre
de les emporter, d'en jouir au-dehors?...

-- Voil ce qui ne l'inquite gure, monsieur Hart!... L'avenir
n'est point pour proccuper cet homme de gnie!... N'est-il pas
tout au prsent?... Tandis que, l-bas, en Amrique, on fabrique
les engins d'aprs ses plans, il s'occupe ici de manipuler les
substances chimiques dont il est abondamment pourvu. H! h!...
fameux, cet engin autopropulsif, qui entretient lui-mme sa
vitesse et l'acclre jusqu' l'arrive au but, grce aux
proprits d'une certaine poudre  combustion progressive!...
C'est l une invention qui amnera un changement radical dans
l'art de la guerre...

-- Dfensive, monsieur Serk?...

-- Et offensive, monsieur Hart.

-- Naturellement, rpondis-je. Et, serrant l'ingnieur Serk,
j'ajoutai: Ainsi... ce que personne encore n'avait pu obtenir de
Roch...

-- Nous l'avons obtenu sans grande difficult...

-- En le payant...

-- D'un prix invraisemblable... et, de plus, en faisant vibrer une
corde trs sensible chez cet homme...

-- Quelle corde?...

-- Celle de la vengeance!

-- La vengeance?... Et contre qui?...

-- Contre tous ceux qui se sont faits ses ennemis, en le
dcourageant, en le rebutant, en le chassant, en le contraignant 
mendier de pays en pays le prix d'une invention d'une si
incontestable supriorit! Maintenant, toute ide de patriotisme
est teinte dans son me! Il n'a plus qu'une pense, un dsir
froce: se venger de ceux qui l'ont mconnu... et mme de
l'humanit tout entire!... Vraiment, vos gouvernements de
l'Europe et de l'Amrique, monsieur Hart, sont injustifiables de
n'avoir pas voulu payer  sa valeur le Fulgurateur Roch!

Et l'ingnieur Serk me dcrit avec enthousiasme les divers
avantages du nouvel explosif, incontestablement suprieur, me dit-
il,  celui que l'on tire du nitro-mthane, en substituant un
atome de sodium  l'un des trois atomes d'hydrogne, et dont on
parlait beaucoup  cette poque.

Et quel effet destructif! ajoute-t-il. Il est analogue  celui du
boulet Zalinski, mais cent fois plus considrable, et ne ncessite
aucun appareil de lancement, puisqu'il vole pour ainsi dire de ses
propres ailes  travers l'espace!

J'coutais avec l'espoir de surprendre une partie du secret.
Non... l'ingnieur Serk n'en a pas dit plus qu'il ne voulait...

Est-ce que Thomas Roch, demandai-je, vous a fait connatre la
composition de son explosif?...

-- Oui, monsieur Hart, -- ne vous dplaise, -- et bientt nous en
possderons des quantits considrables, qui seront emmagasines
en lieu sr.

-- Et n'y a-t-il pas un danger... danger de tous les instants, 
entasser de telles masses de cette substance?... Qu'un accident se
produise, et l'explosion dtruirait l'lot de...

Encore une fois, le nom de Back-Cup fut sur le point de
m'chapper. Connatre  la fois l'identit de Ker Karraje et le
gisement de la caverne, peut-tre trouverait-on Simon Hart mieux
inform qu'il ne convenait.

Heureusement, l'ingnieur Serk n'a point remarqu ma rticence,
et il me rpond en disant:

Nous n'avons rien  craindre. L'explosif de Thomas Roch ne peut
s'enflammer qu'au moyen d'un dflagrateur spcial. Ni le choc ni
le feu ne le feraient exploser.

-- Et Thomas Roch vous a galement vendu le secret de ce
dflagrateur?...

-- Pas encore, monsieur Hart, rpond l'ingnieur Serk, mais le
march ne tardera pas  se conclure! Donc, je vous le rpte,
aucun danger, et vous pouvez dormir en parfaite tranquillit!...
Mille et mille diables! nous n'avons point envie de sauter avec
notre caverne et nos trsors! Encore quelques annes de bonnes
affaires, nous en partagerons les profits, et ils seront assez
considrables pour que la part attribue  chacun lui constitue
une honnte fortune dont il pourra jouir  sa guise... aprs
liquidation de la socit Ker Karraje and Co! J'ajoute que, si
nous sommes  l'abri d'une explosion, nous ne redoutons pas
davantage une dnonciation... que vous seriez seul en mesure de
faire, mon cher monsieur Hart! Aussi je vous conseille d'en
prendre votre parti, de vous rsigner en homme pratique, de
patienter jusqu' la liquidation de la socit... Ce jour-l, on
verra ce que notre scurit exigera en ce qui vous concerne!

Convenons-en, ces paroles ne sont rien moins que rassurantes. Il
est vrai, nous verrons d'ici l. Ce que je retiens de cette
conversation, c'est que si Thomas Roch a vendu son explosif  la
socit Ker Karraje and Co., il a du moins gard le secret du
dflagrateur, sans lequel l'explosif n'a pas plus de valeur que la
poussire des grandes routes.

Cependant, avant de terminer cet entretien, je crois devoir
prsenter  l'ingnieur Serk une observation, trs naturelle,
aprs tout:

Monsieur, lui dis-je, vous connaissez actuellement la composition
de l'explosif du Fulgurateur Roch, bien. En somme, a-t-il
rellement la puissance destructive que son inventeur lui
attribue?... L'a-t-on jamais essay?... N'avez-vous pas achet un
compos aussi inerte qu'une pince de tabac?...

-- Peut-tre tes-vous plus fix  cet gard que vous ne voulez le
paratre, monsieur Hart. Nanmoins, je vous remercie de l'intrt
que vous prenez  notre affaire, et soyez entirement rassur.
L'autre nuit, nous avons fait une srie d'expriences dcisives.
Rien qu'avec quelques grammes de cette substance, d'normes
quartiers de roches de notre littoral ont t rduits en une
poussire impalpable.

L'explication s'appliquait videmment aux dtonations que j'avais
entendues.

Ainsi, mon cher collgue, continue l'ingnieur Serk, je puis
vous affirmer que nous n'prouverons aucun dboire. Les effets de
cet explosif dpassent tout ce qu'on peut imaginer. Il serait
assez puissant, avec une charge de plusieurs milliers de tonnes,
pour dmolir notre sphrode et en disperser les morceaux dans
l'espace comme ceux de cette plante clate entre Mars et
Jupiter. Tenez pour certain qu'il est capable d'anantir n'importe
quel navire  une distance qui dfie les plus longues trajectoires
des projectiles actuels, et sur une zone dangereuse d'un bon
mille... Le point faible de l'invention est encore dans le rglage
du tir, lequel exige un temps assez long pour tre modifi...

L'ingnieur Serk s'arrte, -- comme un homme qui n'en veut pas
dire davantage, -- et il ajoute:

Donc, je finis ainsi que j'ai commenc, monsieur Hart. Rsignez-
vous!... Acceptez cette nouvelle existence sans arrire-pense!...
Rangez-vous aux tranquilles dlices de cette vie souterraine!...
On y conserve sa sant, lorsqu'elle est bonne, on l'y rtablit,
quand elle est compromise... C'est ce qui est arriv pour votre
compatriote!... Oui!... Rsignez-vous  votre sort... C'est le
plus sage parti que vous puissiez prendre!

Et, l-dessus, ce donneur de bons conseils me quitte, aprs
m'avoir salu d'un geste amical, en homme dont les obligeantes
intentions mritent d'tre apprcies. Mais, que d'ironie dans ses
paroles, dans ses regards, dans son attitude, et me sera-t-il
jamais permis de m'en venger?...

Dans tous les cas, j'ai retenu de cet entretien que le rglage du
tir est assez compliqu. Il est donc probable que cette zone d'un
mille o les effets du Fulgurateur Roch sont terribles, n'est pas
facilement modifiable, et que, au-del comme en de de cette
zone, un btiment est  l'abri de ses effets... Si je pouvais en
informer les intresss!...

-- _20 aot._ -- Pendant deux jours, aucun incident  reproduire.
J'ai pouss mes promenades quotidiennes jusqu'aux extrmes limites
de Back-Cup. Le soir, lorsque les lampes lectriques illuminent la
longue perspective des arceaux, je ne puis me dfendre d'une
impression quasi religieuse  contempler les merveilles naturelles
de cette caverne, devenue ma prison. D'ailleurs, je n'ai jamais
perdu l'espoir de dcouvrir,  travers les parois, quelque fissure
ignore des pirates, par laquelle il me serait possible de
fuir!... Il est vrai... une fois dehors, il me faudrait attendre
qu'un navire passt en vue... Mon vasion serait vite connue 
Bee-Hive... Je ne tarderais pas  tre repris...  moins que...
j'y pense... le canot... le canot de l'_Ebba_, qui est remis au
fond de la crique... Si je parvenais  m'en emparer...  sortir
des passes...  me diriger vers Saint-Georges ou Hamilton...

Dans la soire, -- il tait neuf heures environ, -- je suis all
m'tendre sur un tapis de sable, au pied de l'un des piliers, une
centaine de mtres  l'est du lagon. Peu d'instants aprs, des pas
d'abord, des voix ensuite, se sont fait entendre  courte
distance.

Blotti de mon mieux derrire la base rocheuse du pilier, je prte
une oreille attentive...

Ces voix, je les reconnais. Ce sont celles de Ker Karraje et de
l'ingnieur Serk. Ces deux hommes se sont arrts et causent en
anglais, -- langue qui est gnralement employe  Back-Cup. Il me
sera donc possible de comprendre ce qu'ils disent.

Prcisment, il est question de Thomas Roch, ou plutt de son
Fulgurateur.

Dans huit jours, dit Ker Karraje, je compte prendre la mer avec
l'_Ebba_, et je rapporterai les diverses pices, qui doivent tre
acheves dans l'usine de la Virginie...

-- Et lorsqu'elles seront en notre possession, rpond l'ingnieur
Serk, je m'occuperai d'en oprer ici le montage et d'tablir les
chssis de lancement. Mais, auparavant, il est ncessaire de
procder  un travail qui me parat indispensable...

-- Et qui consistera?... demande Ker Karraje.

--  percer la paroi de l'lot.

-- La percer?...

-- Oh! rien qu'un couloir assez troit pour ne donner passage qu'
un seul homme, une sorte de boyau facile  obstruer, et dont
l'orifice extrieur sera dissimul au milieu des roches.

--  quoi bon, Serk?...

-- J'ai souvent rflchi  l'utilit d'avoir une communication
avec le dehors autrement que par le tunnel sous-marin... On ne
sait ce qui peut arriver dans l'avenir...

-- Mais ces parois sont si paisses et d'une substance si dure...
fait observer Ker Karraje.

-- Avec quelques grains de l'explosif Roch, rpond l'ingnieur
Serk, je me charge de rduire la roche en si fine poussire qu'il
n'y aura plus qu' souffler dessus!

On comprend de quel intrt devait tre pour moi ce sujet de
conversation.

Voici qu'il tait question d'ouvrir une communication, autre que
le tunnel, entre l'intrieur et l'extrieur de Back-Cup... Qui
sait s'il ne se prsenterait pas quelque chance?...

Or, au moment o je me faisais cette rflexion, Ker Karraje
rpondait:

C'est entendu, Serk, et s'il tait ncessaire un jour de
dfendre Back-Cup, empcher qu'aucun navire pt en approcher... Il
faudrait, il est vrai, que notre retraite eut t dcouverte, soit
par hasard... soit par suite d'une dnonciation...

-- Nous n'avons  craindre, rpond l'ingnieur Serk, ni hasard ni
dnonciation...

-- De la part d'un de nos compagnons, non, sans doute, mais de la
part de ce Simon Hart...

-- Lui! s'crie l'ingnieur Serk. C'est qu'alors il serait
parvenu  s'chapper... et l'on ne s'chappe pas de Back-Cup!...
D'ailleurs, je l'avoue, ce brave homme m'intresse... C'est un
collgue, aprs tout, et j'ai toujours le soupon qu'il en sait
plus qu'il ne dit sur l'invention de Thomas Roch... Je le
chapitrerai de telle sorte que nous finirons par nous entendre,
par causer physique, mcanique, balistique, comme une paire
d'amis...

-- N'importe! reprend ce gnreux et sensible comte d'Artigas.
Lorsque nous serons en possession du secret tout entier, mieux
vaudra se dbarrasser de...

-- Nous avons le temps, Ker Karraje... Si Dieu vous le laisse,
misrables!... ai-je pens, en comprimant mon coeur qui battait
avec violence. Et pourtant, sans une prochaine intervention de la
Providence, que pourrais-je esprer?... La conversation change
alors de cours, et Ker Karraje de faire cette observation:
Maintenant que nous connaissons la composition de l'explosif,
Serk, il faut  tout prix que Thomas Roch nous livre celle du
dflagrateur...

-- En effet, rplique l'ingnieur Serk, et je m'applique  l'y
dcider. Par malheur, Thomas Roch refuse de discuter l-dessus.
D'ailleurs, il a dj fabriqu quelques gouttes de ce dflagrateur
qui ont servi  essayer l'explosif, et il nous en fournira
lorsqu'il s'agira de percer le couloir...

-- Mais... pour nos expditions en mer... demanda Ker Karraje.

-- Patience... nous finirons par avoir entre nos mains toutes les
foudres de son Fulgurateur...

-- Es-tu sr, Serk?...

-- Sr... en y mettant le prix, Ker Karraje.

L'entretien se termina sur ces mots, puis les deux hommes
s'loignent, sans m'avoir aperu, -- trs heureusement. Si
l'ingnieur Serk a pris quelque peu la dfense d'un collgue, le
comte d'Artigas me parat anim d'intentions moins bienveillantes
 mon gard. Au moindre soupon, on m'enverrait dans le lagon, et,
si je franchissais le tunnel, ce ne serait qu' l'tat de cadavre,
emport par la mer descendante.

-- _21 aot._ -- Le lendemain, l'ingnieur Serk est venu
reconnatre en quel endroit il conviendrait d'effectuer le
percement du couloir, de manire qu'au-dehors on ne pt souponner
son existence. Aprs de minutieuses recherches, il est dcid que
le percement s'effectuera dans la paroi du nord,  vingt mtres
avant les premires cellules de Bee-Hive.

J'ai hte que ce couloir soit achev. Qui sait s'il ne servira pas
 ma fuite?... Ah! si j'avais su nager, peut-tre aurais-je dj
tent de m'vader par le tunnel, puisque je connais exactement la
place de son orifice. Lors de la lutte dont le lagon a t le
thtre, quand les eaux se sont dniveles sous le dernier coup de
queue de la baleine, la partie suprieure de cet orifice s'est un
instant dgage... Je l'ai vu... Eh bien, est-ce qu'il ne dcouvre
pas dans les grandes mares?... Aux poques de pleine et de
nouvelle lune, alors que la mer atteint son maximum de dpression
au-dessous du niveau moyen, il est possible que... Je m'en
assurerai!

 quoi cette constatation pourra me servir, je l'ignore, mais je
ne dois rien ngliger pour m'enfuir de Back-Cup.

-- _29 aot. _-- Ce matin, j'assiste au dpart du tug. Il s'agit
sans doute de ce voyage  l'un des ports d'Amrique afin de
prendre livraison des engins qui doivent tre fabriqus.

Le comte d'Artigas s'entretient quelques instants avec l'ingnieur
Serk, qui, parat-il, ne doit point l'accompagner, et auquel il
me semble faire certaines recommandations dont je pourrais bien
tre l'objet. Puis, aprs avoir mis le pied sur la plate-forme de
l'appareil, il descend  l'intrieur, suivi du capitaine Spade et
de l'quipage de l'_Ebba_. Ds que son panneau est referm, le tug
s'enfonce sous les eaux, dont un lger bouillonnement trouble un
instant la surface.

Les heures se passent, la journe s'achve. Puisque le tug n'est
pas revenu  son poste, j'en conclus qu'il va remorquer la
golette pendant ce voyage... peut-tre aussi dtruire les navires
qui croisent sur ces parages?...

Cependant, il est probable que l'absence de la golette sera de
courte dure, car une huitaine de jours doivent suffire pour
l'aller et le retour.

Du reste, l'_Ebba_ a chance d'tre favorise par le temps, si j'en
juge par le calme de l'atmosphre qui rgne  l'intrieur de la
caverne. Nous sommes, d'ailleurs, dans la belle saison, tant
donn la latitude des Bermudes. Ah! si je pouvais trouver une
issue  travers les parois de ma prison!...

XIII
 Dieu vat!


-- _Du 29 aot au 10 septembre._ -- Treize jours se sont couls,
et l'_Ebba_ n'est pas encore de retour. N'est-elle donc pas
directement alle  la cte amricaine?... S'est-elle attarde 
quelques pirateries au large de Back-Cup?... Il me semble,
cependant, que Ker Karraje ne devrait se proccuper que de
rapporter les engins. Il est vrai, peut-tre l'usine de la
Virginie n'avait-elle pas achev leur fabrication?...

Au surplus, l'ingnieur Serk ne me parat pas autrement pris
d'impatience. Il me fait toujours l'accueil que l'on sait, avec
son air bon enfant, auquel je n'ai point lieu de me fier, et pour
cause. Il affecte de s'informer de mon tat de sant, m'engage 
la plus complte rsignation, m'appelle Ali Baba, m'assure qu'il
n'existe pas  la surface de la terre un lieu plus enchanteur que
cette caverne des Mille et Une Nuits, que j'y suis nourri,
chauff, log, habill, sans avoir  payer ni impt ni taxe, et
que, mme  Monaco, les habitants de cette heureuse principaut ne
jouissent pas d'une existence plus exempte de soucis...

Quelquefois, devant ce verbiage ironique, je sens la rougeur me
monter au visage. La tentation me vient de sauter  la gorge de
cet impitoyable railleur, de l'trangler en un tour de main... On
me tuera aprs... Et qu'importe?... Ne vaut-il pas mieux finir
ainsi que d'tre condamn  vivre des annes et des annes dans
cet infme milieu de Back-Cup?...

Toutefois, la raison retrouve son empire et, finalement, je me
borne  hausser les paules.

Quant  Thomas Roch, c'est  peine si je l'ai aperu pendant les
premiers jours qui ont suivi le dpart de l'_Ebba_. Enferm dans
son laboratoire, il s'occupe sans cesse de ses manipulations
multiples.  supposer qu'il utilise toutes les substances mises 
sa disposition, il aura de quoi faire sauter Back-Cup et les
Bermudes avec!

Je me rattache toujours  l'espoir qu'il ne consentira jamais 
livrer la composition du dflagrateur, et que les efforts de
l'ingnieur Serk n'aboutiront point  lui acheter ce dernier
secret... Cet espoir ne sera-t-il pas du?...

-- _13 septembre._ -- Aujourd'hui, de mes yeux, j'ai pu constater
la puissance de l'explosif et observer, en mme temps, de quelle
faon s'emploie le dflagrateur.

Dans la matine, les hommes ont commenc le percement de la paroi
 l'endroit pralablement choisi pour tablir la communication
avec la base extrieure de l'lot.

Sous la direction de l'ingnieur, les travailleurs ont dbut en
attaquant le pied de la muraille, dont le calcaire, extrmement
dur, pourrait tre compar au granit. C'est avec le pic, mani par
des bras vigoureux, que furent ports les premiers coups. 
n'employer que cet instrument, le travail et t trs long et
trs pnible, puisque la paroi ne mesure pas moins de vingt 
vingt-cinq mtres d'paisseur en cette partie du soubassement de
Back-Cup. Mais, grce au Fulgurateur Roch, il sera possible
d'achever ce travail en un assez court dlai.

Ce que j'ai vu est bien pour me stupfier. Le dsagrgement de la
paroi que le pic n'entamait pas sans grande dpense de force,
s'est opr avec une facilit vraiment extraordinaire.

Oui! quelques grammes de cet explosif suffisent  broyer la masse
rocheuse,  l'mietter,  la rduire en une poussire presque
impalpable que le moindre souffle disperse comme une vapeur! Oui!
-- je le rpte, -- cinq  dix grammes, dont l'explosion produit
une excavation d'un mtre cube, avec un bruit sec que l'on peut
comparer  la dtonation d'une pice d'artillerie, due au
formidable branlement des couches d'air.

La premire fois qu'on s'est servi de cet explosif, bien qu'il ft
employ  une si minuscule dose, plusieurs des hommes, qui se
trouvaient trop rapprochs de la paroi, furent renverss. Deux se
relevrent blesss grivement, et l'ingnieur Serk lui-mme, qui
avait t rejet  quelques pas, ne s'en tira pas sans de rudes
contusions.

Voici comment on opre avec cette substance, dont la force
brisante dpasse tout ce qu'on a invent jusqu' ce jour:

Un trou, long de cinq centimtres sur une section de dix
millimtres, est pralablement perc en sens oblique dans la
roche. Quelques grammes de l'explosif y sont introduits, et il
n'est mme pas ncessaire d'obstruer le trou au moyen d'une
bourre.

Alors intervient Thomas Roch. Sa main tient un petit tui de
verre, contenant un liquide bleutre, d'apparence huileuse, et
trs prompt  se coaguler ds qu'il subit le contact de l'air.

Il en verse une goutte  l'orifice du trou, puis se retire sans
trop de hte. Il faut, en effet, un certain temps, -- trente-cinq
secondes environ, -- pour que la combinaison du dflagrateur et de
l'explosif se produise. Et alors, quand elle est faite, la
puissance de dsagrgement est telle, -- j'y insiste, -- qu'on
peut la croire illimite, et, en tout cas, des milliers de fois
suprieure  celle des centaines d'explosifs actuellement connus.

Dans ces conditions, on le conoit, le percement de cette paisse
et dure paroi sera achev en une huitaine de jours.

-- _19 septembre. _-- Depuis quelque temps, j'ai observ que le
phnomne du flux et du reflux, qui se manifeste trs sensiblement
 travers le tunnel sous-marin, produit des courants en sens
contraire, deux fois par vingt-quatre heures. Il n'est donc pas
douteux qu'un objet flottant, jet  la surface du lagon, serait
entran au-dehors par le jusant, si l'orifice du tunnel
dcouvrait  sa partie suprieure. Or ce dcouvrement n'arrive-t-
il pas au plus bas tiage des mares d'quinoxe?... Je vais
pouvoir m'en assurer, puisque nous sommes prcisment  cette
poque. Aprs-demain, c'est le 21 septembre, et aujourd'hui, 19,
j'ai dj vu se dessiner le sommet de la courbure au-dessus de
l'eau  mer basse.

Eh bien, si je ne puis moi-mme tenter le passage du tunnel, est-
ce qu'une bouteille, jete  la surface du lagon, n'aurait pas
quelque chance de passer pendant les dernires minutes du
jusant?... Et pourquoi un hasard, -- hasard ultra-providentiel,
j'en conviens, -- ne ferait-il pas que cette bouteille ft
recueillie par un navire au large de Back-Cup?... Pourquoi mme
les courants ne la jetteraient-ils pas sur une des plages des
Bermudes?... Et si cette bouteille contenait une notice...

Telle est l'ide qui me travaille l'esprit. Puis les objections se
prsentent, -- celle-ci entre autres: c'est qu'une bouteille
risque de se briser soit en traversant le tunnel, soit en heurtant
les rcifs extrieurs avant d'avoir atteint le large... Oui...
mais si elle tait remplace par un baril, hermtiquement ferm,
un tonnelet semblable  ceux qui soutiennent les filets de pche,
ce baril ne serait pas expos aux mmes chances de bris que la
fragile bouteille et pourrait gagner la pleine mer...

-- _20 septembre. _-- Ce soir, je suis entr inaperu dans l'un
des magasins o sont entasss divers objets provenant du pillage
des navires, et j'ai pu me procurer un tonnelet trs convenable
pour ma tentative.

Aprs avoir cach ce tonnelet sous mon vtement, je retourne 
Bee-Hive et je rentre dans ma cellule. Puis, sans perdre un
instant, je me mets  l'oeuvre. Papier, encre, plume, rien ne me
manque, puisque voil trois mois que j'ai pu prendre les notes
quotidiennes qui sont consignes en ce rcit.

Je trace sur une feuille les lignes suivantes: Depuis le 19 juin,
aprs un double enlvement opr le 15 du mme mois, Thomas Roch
et son gardien Gaydon, ou plutt l'ingnieur franais Simon Hart,
qui occupaient le pavillon 17,  Healthful-House, prs New-Berne,
Caroline du Nord, tats-Unis d'Amrique, ont t conduits  bord
de la golette _Ebba_, appartenant au comte d'Artigas. Tous deux,
actuellement, sont enferms  l'intrieur d'une caverne, qui sert
de retraite au susdit comte d'Artigas, de son vrai nom Ker
Karraje, le pirate qui exerait autrefois sur les parages de
l'Ouest-Pacifique, et  la centaine d'hommes dont se compose la
bande de ce redoutable malfaiteur. Lorsqu'il aura en sa possession
le Fulgurateur Roch, d'une puissance pour ainsi dire sans limites,
Ker Karraje pourra continuer ses actes de piraterie dans des
conditions o l'impunit de ses crimes lui sera plus assure.

Ainsi il est urgent que les tats intresss dtruisent son
repaire dans le plus bref dlai.

La caverne o s'est rfugi le pirate Ker Karraje est mnage 
l'intrieur de l'lot de Back-Cup, qui est  tort considr comme
un volcan en ruption. Situ  l'extrmit ouest de l'archipel des
Bermudes, dfendu par des rcifs  l'est, il est d'abord franc au
sud,  l'ouest et au nord.

Quant  la communication entre le dehors et le dedans, elle n'est
encore possible que par un tunnel, qui s'ouvre  quelques mtres
au-dessous de la surface moyenne des eaux, au fond d'une troite
passe  l'ouest. Aussi, pour pntrer  l'intrieur de Back-Cup,
est-il ncessaire d'avoir un appareil sous-marin -- du moins tant
que ne sera pas achev le couloir que l'on est en train de percer
dans la partie nord-ouest.

Le pirate Ker Karraje dispose d'un appareil de ce genre, --
celui-l mme que le comte d'Artigas avait fait construire et qui
est cens avoir pri, pendant ses expriences, dans la baie de
Charleston. Ce tug s'emploie non seulement aux entres et aux
sorties par le tunnel, mais aussi  remorquer la golette comme 
attaquer les navires de commerce qui frquentent les parages des
Bermudes.

Cette golette, l'_Ebba_, bien connue sur le littoral de l'Ouest-
Amrique, a pour unique port d'attache une petite crique, abrite
derrire un entassement de roches, invisible du large, et situe 
l'ouest de l'lot.

Ce qu'il convient de faire, avant d'oprer un dbarquement sur
Back-Cup et de prfrence sur la partie de l'ouest, o s'taient
installs autrefois les pcheurs bermudiens, c'est d'ouvrir une
brche dans sa paroi avec les plus puissants projectiles  la
mlinite. Aprs le dbarquement, cette brche permettra de
pntrer  l'intrieur de Back-Cup.

Il faut aussi prvoir le cas o le Fulgurateur Roch serait en
mesure de fonctionner. Il serait possible que Ker Karraje, surpris
par une attaque, chercht  l'employer pour dfendre Back-Cup.
Qu'on le sache bien, si sa puissance destructive dpasse tout ce
qu'on a imagin jusqu' ce jour, elle ne s'tend que sur une zone
de dix-sept  dix-huit cents mtres. Quant  la distance de cette
zone dangereuse, elle est variable; mais le rglage du tir une
fois tabli est trs long  modifier, et un navire qui aurait
dpass ladite zone pourrait s'approcher impunment de l'lot.

Ce document est crit aujourd'hui, 20 septembre, huit heures du
soir, et sign de mon nom. Ingnieur SIMON HART.

Tel est le libell de la notice que je viens de rdiger. Elle dit
tout ce qu'il y avait  dire au sujet de l'lot, dont le gisement
exact est port sur les cartes modernes, comme au sujet de la
dfense de Back-Cup, que Ker Karraje tentera peut-tre
d'organiser, et de l'importance qu'il y a d'agir sans retard. J'y
ai joint un plan de la caverne, indiquant sa configuration
interne, l'emplacement du lagon, les dispositions de Bee-Hive, les
places qu'occupent l'habitation de Ker Karraje, ma cellule, le
laboratoire de Thomas Roch. Mais il faut que cette notice soit
recueillie, et le sera-t-elle jamais?...

Enfin, aprs avoir envelopp ce document d'un fort morceau de
toile goudronne, je le place dans le tonnelet, cercl de fer, qui
mesure environ quinze centimtres de long sur huit centimtres de
large. Il est parfaitement tanche, ainsi que je m'en suis assur,
et en tat de rsister aux chocs, soit pendant la traverse du
tunnel, soit contre les rcifs du dehors.

Il est vrai, au lieu d'arriver en mains sres, ne court-il pas le
risque d'tre lanc par le reflux sur les roches de l'lot, d'tre
trouv par l'quipage de l'_Ebba_, lorsque la golette se rend au
fond de la crique?... Si ce document tombe en la possession de Ker
Karraje, sign de mon nom, rvlant le sien, je n'aurai plus  me
proccuper des moyens de fuir Back-Cup, et mon sort sera vite
rgl.

La nuit est venue. On devine si je l'ai attendue avec une
fivreuse impatience! D'aprs mes calculs, bass sur des
observations prcdentes, l'tale de la mer basse doit se produire
 huit heures quarante-cinq.  ce moment, la partie suprieure de
l'orifice dcouvrira de cinquante centimtres  peu prs. La
hauteur entre la surface des eaux et la vote du tunnel sera plus
que suffisante pour le passage du tonnelet. Je compte, d'ailleurs,
l'envoyer une demi-heure avant l'tale, afin que le jusant, qui se
propagera encore du dedans au-dehors, puisse l'entraner.

Vers huit heures, au milieu de la pnombre, je quitte ma cellule.
Personne sur les berges. Je me dirige vers la paroi dans laquelle
est perc le tunnel.  la clart de la dernire lampe lectrique
allume de ce ct, je vois l'orifice arrondir son arc suprieur
au-dessus des eaux, et le courant prendre cette direction.

Aprs tre descendu sur les roches jusqu'au niveau du lagon, je
lance le tonnelet, qui renferme la prcieuse notice, et, avec
elle, tout mon espoir:

 Dieu vat, ai-je rpt,  Dieu vat! comme disent nos marins
franais.

Le petit baril, d'abord stationnaire, revient vers la berge sous
l'action d'un remous. Il me faut le repousser avec force, afin que
le reflux le saisisse...

C'est fait, et, en moins de vingt secondes, il a disparu  travers
le tunnel...

-- Oui!...  Dieu vat!... Que le Ciel te conduise, mon petit
tonnelet!... Qu'il protge tous ceux que Ker Karraje menace, et
puisse cette bande de pirates ne pas chapper aux chtiments de la
justice humaine!

XIV
Le _Sword_ aux prises avec le tug


Toute cette nuit sans sommeil, j'ai suivi ce tonnelet par la
pense. Que de fois il m'a sembl le voir se heurter aux roches,
accoster la crique, s'arrter dans quelque excavation... Une sueur
froide me courait de la tte aux pieds... Enfin, le tunnel est
franchi... le tonnelet s'engage  travers la passe... le jusant le
conduit en pleine mer... Grand Dieu! si le flot allait le ramener
 l'entre, puis  l'intrieur de Back-Cup... si, le jour venu, je
l'apercevais...

Lev ds les premires lueurs de l'aube, je m'achemine vers la
grve...

Aucun objet ne flotte sur les eaux tranquilles du lagon.

Les jours suivants, on a continu le travail de percement du
couloir dans les conditions que l'on sait. L'ingnieur Serk fait
sauter la dernire roche  quatre heures de l'aprs-midi du 23
septembre. La communication est tablie, -- rien qu'un troit
boyau, o il faut se courber, mais cela suffit.  l'extrieur, son
orifice se perd au milieu des boulis du littoral, et il serait
facile de l'obstruer, si cette mesure devenait ncessaire.

Il va sans dire qu' partir de ce jour ce couloir va tre
svrement gard. Personne, sans autorisation, ne pourra y passer
ni pour pntrer dans la caverne ni pour en sortir... Donc,
impossible de s'chapper par l...

-- _25 septembre. _-- Aujourd'hui, dans la matine, le tug est
remont des profondeurs du lagon  sa surface. Le comte d'Artigas,
le capitaine Spade, l'quipage de la golette accostent la jete.
On procde au dbarquement des marchandises rapportes par
l'_Ebba_. J'aperois un certain nombre de ballots pour le
ravitaillement de Back-Cup, des caisses de viandes et de
conserves, des fts de vin et d'eau-de-vie, -- en outre, plusieurs
colis destins  Thomas Roch. En mme temps, les hommes mettent 
terre les diverses pices des engins qui affectent la forme
discode.

Thomas Roch assiste  cette opration. Son oeil brille d'un feu
extraordinaire. Aprs avoir saisi une de ces pices, il l'examine,
il hoche la tte en signe de satisfaction. J'observe que sa joie
n'clate point en propos incohrents, qu'il n'a plus rien en lui
de l'ancien pensionnaire de Healthful-House. J'en viens mme  me
demander si cette folie partielle, que l'on croyait incurable,
n'est pas radicalement gurie?...

Enfin, Thomas Roch s'embarque dans le canot affect au service du
lagon, et l'ingnieur Serk l'accompagne  son laboratoire. En une
heure, toute la cargaison du tug a t transporte sur l'autre
rive.

Quant  Ker Karraje, il n'a chang que quelques mots avec
l'ingnieur Serk. Plus tard, tous deux se sont rencontrs dans
l'aprs-midi, et ont convers longuement en se promenant devant
Bee-Hive.

L'entretien termin, ils se dirigent vers le couloir, et y
pntrent, suivis du capitaine Spade. Que ne puis-je m'y
introduire derrire eux!... Que ne puis-je aller respirer, ne ft-
ce qu'un instant, cet air vivifiant de l'Atlantique, dont Back-Cup
ne reoit, pour ainsi dire, que les souffles puiss!...

-- _Du 26 septembre au 10 octobre_. -- Quinze jours viennent de
s'couler. Sous la direction de l'ingnieur Serk et de Thomas
Roch, on a travaill  l'ajustement des engins. Puis, on s'est
occup du montage des supports de lancement. Ce sont de simples
chevalets, munis d'augets, dont l'inclinaison est variable, et
qu'il sera facile d'installer  bord de l'_Ebba_ ou mme sur la
plate-forme du tug maintenu  fleur d'eau.

Ainsi donc, Ker Karraje va tre matre des ocans rien qu'avec sa
golette!... Aucun navire de guerre ne pourra traverser la zone
dangereuse et l'_Ebba _se tiendra hors de porte de ses
projectiles!... Ah! si du moins ma notice avait t recueillie...
si l'on connaissait ce repaire de Back-Cup!... On saurait bien,
sinon le dtruire, du moins empcher son ravitaillement...

-- _20 octobre._ --  mon extrme surprise, ce matin, je n'ai plus
aperu le tug  son poste habituel. Je me rappelle que, la veille,
on a renouvel les lments de ses piles; mais je pensais que
c'tait pour les avoir en tat. S'il est parti,  prsent que le
nouveau couloir est praticable, c'est qu'il s'agit de quelque
expdition sur ces parages. En effet, rien ne manque plus  Back-
Cup des pices et substances ncessaires  Thomas Roch.

Cependant, nous voici dans la saison de l'quinoxe. La mer des
Bermudes est trouble par de frquentes temptes.

Les rafales s'y dchanent avec une effroyable turbulence. Cela se
sent aux violents coups d'air, qui s'engouffrent par le cratre de
Back-Cup, aux tourbillonnantes vapeurs mles de pluie dont
s'emplit la vaste caverne, et aussi  l'agitation des eaux du
lagon, qui balaient de leurs embruns les roches des berges.

Mais est-il certain que la golette ait quitt la crique de Back-
Cup?... N'est-elle pas d'un trop faible gabarit, -- mme avec
l'aide de son remorqueur, -- pour affronter des mers si
mauvaises?...

D'autre part, comment admettre que le tug, bien qu'il ne doive
rien craindre de la houle, puisqu'il retrouve les eaux calmes 
quelques mtres au-dessous de leur surface, ait entrepris un
voyage sans accompagner la golette?...

Je ne sais  quelle cause attribuer ce dpart de l'appareil sous-
marin, -- dpart qui va se prolonger, car il n'est pas revenu dans
la journe.

Cette fois, l'ingnieur Serk est rest  Back-Cup. Seuls Ker
Karraje, le capitaine Spade, les quipages du tug et de l'_Ebba_
ont quitt l'lot...

L'existence se continue dans son habituelle et affadissante
monotonie, au milieu de cette colonie d'emmurs. Je passe des
heures entires au fond de mon alvole, mditant, esprant,
dsesprant, me rattachant, par un lien qui s'affaiblit chaque
jour,  ce tonnelet abandonn au caprice des courants, -- et
rdigeant ces notes, qui ne me survivront probablement pas...

Thomas Roch est constamment occup dans son laboratoire --  la
fabrication de son dflagrateur. Je suis toujours fru de cette
ide qu'il ne voudra vendre  aucun prix la composition de ce
liquide... Mais je sais aussi qu'il n'hsiterait pas  mettre son
invention au service de Ker Karraje.

Je rencontre souvent l'ingnieur Serk, alors que mes promenades
m'amnent aux environs de Bee-Hive. Cet homme se montre chaque
fois dispos  s'entretenir avec moi... sur le ton d'une
impertinente lgret, il est vrai.

Nous causons de choses et d'autres, -- rarement de ma situation, 
propos de laquelle il est inutile de rcriminer, ce qui
m'attirerait de nouvelles railleries.

-- _22 octobre. _-- Aujourd'hui, j'ai cru devoir demander 
l'ingnieur Serk si la golette avait repris la mer avec le tug.

Oui, monsieur Simon Hart, rpondit-il, et, quoique le temps soit
dtestable au large, de vrais coups de chien, n'ayez point de
crainte pour notre chre _Ebba!_...

-- Est-ce que son absence doit se prolonger?...

-- Nous l'attendons sous quarante-huit heures... C'est le dernier
voyage que le comte d'Artigas s'est dcid  entreprendre avant
que les temptes de l'hiver aient rendu ces parages absolument
impraticables.

-- Voyage d'agrment... ou d'affaires?... ai-je rpliqu.
L'ingnieur Serk me rpond en souriant: Voyage d'affaires,
monsieur Hart, voyage d'affaires!  l'heure qu'il est, nos engins
sont achevs, et, le beau temps revenu, nous n'aurons plus qu'
reprendre l'offensive...

-- Contre de malheureux navires...

-- Aussi malheureux... que richement chargs!

-- Actes de piraterie dont l'impunit ne vous sera pas toujours
assure, je l'espre! me suis-je cri.

-- Calmez-vous, mon cher collgue, calmez-vous!... Vous le savez
de reste, personne ne dcouvrira jamais notre retraite de Back-
Cup, personne ne pourra jamais en dvoiler le secret!... Et
d'ailleurs, avec ces engins d'un si facile maniement et d'une
puissance si terrible, il nous serait facile d'anantir tout
navire qui passerait dans un certain rayon de l'lot...

--  la condition, ai-je dit, que Thomas Roch vous ait vendu la
composition de son dflagrateur comme il vous a vendu celle de son
Fulgurateur...

-- Cela est fait, monsieur Hart, et je dois vous enlever toute
inquitude  cet gard.

De cette rponse catgorique, j'aurais d conclure que le malheur
est consomm, si,  l'intonation hsitante de sa voix, je n'avais
senti une fois de plus qu'il ne fallait pas s'en rapporter aux
paroles de l'ingnieur Serk.

-- _25 octobre._ -- L'effrayante aventure  laquelle je viens
d'tre ml, et comment n'y ai-je pas laiss la vie!... C'est
miracle que je puisse aujourd'hui reprendre le cours de ces notes
interrompu pendant quarante-huit heures!... Avec un peu plus de
bonne chance, j'eusse t dlivr!... Je serais prsentement dans
un des ports des Bermudes, Saint-Georges ou Hamilton... Les
mystres de Back-Cup seraient dvoils... La golette, signale 
toutes les nations, ne pourrait se montrer dans aucun port. Le
ravitaillement de Back-Cup deviendrait impossible... Les bandits
de Ker Karraje seraient condamns  y mourir de faim!...

Voici ce qui s'est pass:

Le soir du 23 octobre, vers huit heures, j'avais quitt ma cellule
dans un indfinissable tat de nervosit, comme si j'eusse prouv
le pressentiment de quelque vnement grave et prochain. En vain
avais-je voulu demander un peu de calme au sommeil. Dsesprant de
dormir, j'tais sorti.

Au-dehors de Back-Cup, il devait faire trs mauvais temps. Les
rafales pntraient  travers le cratre et soulevaient une sorte
de houle  la surface du lagon.

Je me dirigeai du ct de la berge de Bee-Hive.

Personne,  cette heure. Temprature assez basse, atmosphre
humide. Tous les frelons de la ruche taient blottis au fond de
leurs alvoles.

Un homme gardait l'orifice du couloir, bien que, par surcrot de
prcaution, ce couloir ft obstru  son issue sur le littoral. De
la place qu'il occupait, cet homme ne pouvait apercevoir les
berges. Au surplus, je ne vis que deux lampes allumes au-dessus
de la rive droite et de la rive gauche du lagon, en sorte qu'une
profonde obscurit rgnait sous la fort de piliers.

J'allais ainsi au milieu de l'ombre, lorsque quelqu'un vint 
passer prs de moi.

Je reconnus Thomas Roch.

Thomas Roch marchait lentement, absorb dans ses rflexions comme
d'habitude, l'imagination toujours tendue, l'esprit toujours en
travail.

Ne s'offrait-il pas l une occasion favorable de lui parler, de
l'instruire de ce que vraisemblablement il ne savait pas... Il
ignore... il doit ignorer en quelles mains est tombe sa
personne... Il ne peut se douter que le comte d'Artigas n'est
autre que le pirate Ker Karraje... Il ne souponne pas  quel
bandit il a livr une partie de son invention... Il faut lui
apprendre que des millions qui l'ont paye il n'aura jamais la
jouissance... Pas plus que moi, il n'aura la libert de quitter
cette prison de Back-Cup... Oui!... Je ferai appel  ses
sentiments d'humanit, aux malheurs dont il sera responsable, s'il
ne garde pas ses derniers secrets...

J'en tais l de mes rflexions, lorsque je me sentis vivement
saisir par-derrire.

Deux hommes me tenaient les bras, et un troisime se dressa devant
moi.

Je voulus appeler.

Pas un cri! me dit cet homme qui s'exprimait en anglais. N'tes-
vous pas Simon Hart?...

-- Comment savez-vous?...

-- Je vous ai vu sortir de votre cellule...

-- Qui tes-vous donc?...

-- Le lieutenant Davon, de la marine britannique, officier  bord
du _Standard_, en station aux Bermudes. Il me fut impossible de
rpondre, tant j'tais suffoqu par l'motion.

Nous venons vous arracher des mains de Ker Karraje, et enlever
avec vous l'inventeur franais Thomas Roch... ajoute le lieutenant
Davon.

-- Thomas Roch!... ai-je balbuti.

-- Oui... Le document, sign de votre nom, a t recueilli sur une
grve de Saint-Georges...

-- Dans un tonnelet, lieutenant Davon... un tonnelet que j'ai
lanc sur les eaux de ce lagon...

-- Et qui contenait, rpondit l'officier, la notice par laquelle
nous avons appris que l'lot de Back-Cup servait de refuge  Ker
Karraje et  sa bande... Ker Karraje, ce faux comte d'Artigas,
l'auteur du double enlvement de Healthful-House...

-- Ah! lieutenant Davon...

-- Maintenant, pas un instant  perdre... Il faut profiter de
l'obscurit...

-- Un seul mot, lieutenant Davon... Comment avez-vous pu pntrer
 l'intrieur de Back-Cup?...

-- Au moyen du bateau sous-marin le _Sword_, qui, depuis six mois,
tait en exprience  Saint-Georges...

-- Un bateau sous-marin?...

-- Oui... il nous attend au pied de ces roches.

-- L... l!... ai-je rpt.

-- Monsieur Hart, o est le tug de Ker Karraje?...

-- Parti depuis trois semaines...

-- Ker Karraje n'est pas  Back-Cup?...

-- Non... mais nous l'attendons d'un jour et mme d'une heure 
l'autre...

-- Qu'importe! rpondit le lieutenant Davon. Ce n'est pas de Ker
Karraje qu'il s'agit... c'est Thomas Roch que nous avons mission
d'enlever... avec vous, monsieur Hart... Le _Sword _ne quittera
pas le lagon, sans que vous soyez tous deux  bord!... S'il ne
reparaissait pas  Saint-Georges, cela signifierait que j'aurais
chou... et on recommencerait...

-- O est le _Sword_, lieutenant?...

-- De ce ct... dans l'ombre de la grve, o l'on ne peut
l'apercevoir. Grce  vos indications, mon quipage et moi, nous
avons reconnu l'entre du tunnel sous-marin. Le _Sword _l'a
heureusement franchi... Il y a dix minutes qu'il est remont  la
surface du lagon... Deux de mes hommes m'ont accompagn sur cette
berge... Je vous ai vu sortir de la cellule indique sur votre
plan... Savez-vous o est  prsent Thomas Roch?...

--  quelques pas d'ici... Il vient de passer et se dirigeait vers
son laboratoire...

-- Dieu soit bni, monsieur Hart!

-- Oui!... qu'il le soit, lieutenant Davon! Le lieutenant, les
deux hommes et moi, nous prmes le sentier qui contourne le lagon.
 peine fmes-nous loigns d'une dizaine de mtres que j'aperus
Thomas Roch. Se jeter sur lui, le billonner avant qu'il et pu
pousser un cri, l'attacher avant qu'il et pu faire un mouvement,
le transporter  l'endroit o tait amarr le _Sword_, cela
s'accomplit en moins d'une minute. Ce _Sword_ tait une
embarcation submersible d'une douzaine de tonneaux seulement, --
par consquent, de dimensions et de puissance trs infrieures 
celles du tug. Deux dynamos, actionnes par des accumulateurs, qui
avaient t chargs douze heures auparavant dans le port de Saint-
Georges, imprimaient le mouvement  son hlice. Mais, quel qu'il
ft, ce _Sword_ devait suffire  nous sortir de notre prison, 
nous rendre la libert, -- cette libert  laquelle je ne croyais
plus!... Enfin, Thomas Roch allait tre arrach des mains de Ker
Karraje et de l'ingnieur Serk... Ces coquins ne pourraient
utiliser son invention... Et rien n'empcherait des navires
d'approcher de l'lot, d'oprer un dbarquement, de forcer
l'entre du couloir, de s'emparer des pirates!...

Nous n'avions rencontr personne pendant que les deux hommes
transportaient Thomas Roch. Nous sommes descendus tous 
l'intrieur du _Sword_... Le panneau suprieur s'est ferm... les
compartiments  eau se sont remplis... le _Sword_ s'est immerg...
Nous tions sauvs...

Le _Sword_, divis en trois sections par des cloisons tanches,
tait amnag de la sorte. La premire section, contenant les
accumulateurs et la machinerie, s'tendait depuis le matre-bau
jusqu' l'arrire. La seconde, celle du pilote, occupait le milieu
de l'embarcation, surmonte d'un priscope  verres lenticulaires,
d'o partaient les rayons d'un fanal lectrique qui permettait de
se diriger sous les eaux. La troisime tait  l'avant, et c'est
l que Thomas Roch et moi, nous avions t renferms.

Il va sans dire que mon compagnon, s'il avait t dlivr du
billon qui l'touffait, n'tait pas dgag de ses liens, et je
doutais qu'il et conscience de ce qui se passait...

Mais nous avions hte de partir, avec l'espoir d'tre  Saint-
Georges cette nuit mme, si aucun obstacle ne nous arrtait...

Aprs avoir pouss la porte de la cloison, je rejoignis le
lieutenant Davon dans le second compartiment, prs de l'homme
prpos  la manoeuvre du gouvernail.

Dans celui de l'arrire, trois autres hommes, y compris le
mcanicien, attendaient les ordres du lieutenant pour mettre le
propulseur en mouvement.

Lieutenant Davon, dis-je alors, je pense qu'il n'y a aucun
inconvnient  laisser Thomas Roch seul... Si je puis vous tre
utile pour gagner l'orifice du tunnel...

-- Oui... restez prs de moi, monsieur Hart. Il tait alors huit
heures trente-sept -- exactement. Les rayons lectriques, projets
 travers le priscope, clairaient d'une vague lueur les couches
dans lesquelles se maintenait le _Sword_.  partir de la berge
prs de laquelle il stationnait, il serait ncessaire de traverser
le lagon sur toute sa longueur. Trouver l'orifice du tunnel serait
certainement une difficult, non insurmontable. Dt-on longer
l'accore des rives, il tait impossible qu'on ne le dcouvrt pas,
mme en un temps relativement court. Puis, le tunnel franchi 
petite vitesse, en vitant de heurter ses parois, le _Sword_
remonterait  la surface de la mer et ferait route sur Saint-
Georges.

 quelle profondeur sommes-nous?... demandai-je au lieutenant.

--  quatre mtres cinquante.

-- Il n'est pas ncessaire de s'immerger davantage, rpondis-je.
D'aprs ce que j'ai observ pendant la grande mare d'quinoxe,
nous devons tre dans l'axe du tunnel.

-- _All right!_ rpondit le lieutenant. Oui! _All right_, et il
me semblait que la Providence prononait ces mots par la bouche de
l'officier... De fait, elle n'aurait pu choisir un meilleur agent
de ses volonts! J'ai regard le lieutenant  la lueur du fanal.
C'est un homme de trente ans, froid, flegmatique, la physionomie
rsolue, -- l'officier anglais dans toute son impassibilit
native, -- pas plus mu qu'il ne l'et t  bord du Standard,
oprant avec un extraordinaire sang-froid, je dirais mme avec la
prcision d'une machine.

En traversant le tunnel, me dit-il, j'ai estim sa longueur  une
quarantaine de mtres...

-- Oui... d'une extrmit  l'autre, lieutenant Davon... une
quarantaine de mtres.

Et, en effet, ce chiffre devait tre exact, puisque le couloir
perc au niveau du littoral ne mesurait que trente mtres environ.

Ordre fut donn au mcanicien d'actionner l'hlice. Le _Sword_
avana avec une extrme lenteur, par crainte de collision contre
la berge.

Parfois il s'en approchait assez pour qu'une masse noirtre
s'estompt au fond du fuseau lumineux projet par le fanal. Un
coup de barre rectifiait alors la direction. Mais si la conduite
d'un bateau sous-marin est dj difficile en pleine mer, combien
davantage sous les eaux de ce lagon!

Aprs cinq minutes de marche, le _Sword_, dont la plonge tait
maintenue entre quatre et cinq mtres, n'avait pas encore atteint
l'orifice du tunnel.

En ce moment, je dis: Lieutenant Davon, peut-tre serait-il sage
de revenir  la surface, afin de mieux reconnatre la paroi o se
trouve l'orifice?...

-- C'est mon avis, monsieur Hart, si vous pouvez l'indiquer
exactement...

-- Je le puis.

-- Bien.

Par prudence, le courant du fanal fut interrompu, le milieu
liquide redevint obscur. Sur l'ordre qu'il reut, le mcanicien
mit les pompes en fonction, et le _Sword_, dlest, remonta peu 
peu  la surface du lagon.

Je restai  ma place, afin de relever la position  travers les
lentilles du priscope.

Enfin, le _Sword _arrta son mouvement ascensionnel, mergeant
d'un pied au plus.

De ce ct, clair par la lampe de la berge, je reconnus Bee-
Hive.

Votre avis!... me demanda le lieutenant Davon.

-- Nous sommes trop au nord... L'orifice est dans l'ouest de la
caverne.

-- Il n'y a personne sur les berges?...

-- Personne.

-- C'est au mieux, monsieur Hart. Nous allons rester  fleur
d'eau. Puis, lorsque le _Sword_, sur votre indication, sera devant
la paroi, il se laissera couler...

C'tait le meilleur parti  prendre, et le pilote mit le _Sword
_dans l'axe mme du tunnel, aprs l'avoir loign de la berge dont
il l'avait trop rapproch. La barre fut redresse lgrement, et,
pouss par son hlice, l'appareil se mit en bonne direction.

Lorsque nous n'tions plus qu' une dizaine de mtres, je
commandai de stopper. Ds que le courant fut interrompu, le _Sword
_s'arrta, ouvrit ses prises d'eau, remplit ses rservoirs,
s'enfona avec lenteur.

Alors le fanal du priscope fut remis en activit, et, dsignant
dans la partie sombre de la paroi une sorte de cercle noir qui ne
rflchissait pas les rayons du fanal:

L... l... le tunnel! m'criai-je.

N'tait-ce pas la porte par laquelle j'allais m'chapper de cette
prison?... N'tait-ce pas la libert qui m'attendait au large?...

Le _Sword_ se mut en douceur vers l'orifice...

Ah!... l'horrible malchance, et comment avais-je pu rsister  ce
coup?... Comment mon coeur ne s'tait-il pas bris?...

Une vague lueur apparaissait  travers les profondeurs du tunnel,
moins de vingt mtres en avant. Cette lumire, qui s'avanait sur
nous, ne pouvait tre que la lumire projete par le look-out du
bateau sous-marin de Ker Karraje.

Le tug!... ai-je cri. Lieutenant... voici le tug qui rentre 
Back-Cup!...

-- Machine arrire! ordonna le lieutenant Davon. Et le _Sword_
recula au moment o il allait s'engager  travers le tunnel. Peut-
tre une chance nous restait-elle d'chapper, car d'une main
rapide, le lieutenant avait teint notre fanal, et il tait
possible que ni le capitaine Spade ni aucun de ses compagnons
n'eussent aperu le _Sword_... Peut-tre, en s'cartant,
livrerait-il passage au tug... Peut-tre sa masse obscure se
confondrait-elle avec les basses couches du lagon... Peut-tre le
tug passerait-il sans le voir?... Lorsqu'il aurait regagn son
poste de mouillage, le _Sword_ se remettrait en direction... et
donnerait dans l'orifice...

L'hlice du _Sword_ tournant  contre, nous avons rebrouss vers
la berge du ct sud... Encore quelques instants et le _Sword_
n'aurait plus qu' stopper...

Non!... Le capitaine Spade avait reconnu la prsence d'un bateau
sous-marin, prt  s'engager  travers le tunnel, et il se
disposait  le poursuivre sous les eaux du lagon... Que pourrait
cette frle embarcation lorsqu'elle serait attaque par le
puissant appareil de Ker Karraje?...

Le lieutenant Davon me dit alors:

Retournez dans le compartiment o se trouve Thomas Roch, monsieur
Hart... Fermez la porte, tandis que je vais fermer celle du
compartiment de l'arrire... Si nous sommes abords, il est
possible que, grce  ses cloisons, le _Sword_ se soutienne entre
deux eaux...

Aprs avoir serr la main du lieutenant, dont le sang-froid ne se
dmentait pas devant ce danger, je regagnai l'avant, prs de
Thomas Roch... Je refermai la porte et j'attendis dans une
obscurit complte.

Alors j'eus le sentiment ou plutt l'impression des manoeuvres que
faisait le _Sword _pour chapper au tug, ses portes, ses
girations, ses plonges. Tantt il voluait brusquement, afin
d'viter un choc; tantt il remontait  la surface, ou
s'immergeait jusqu'aux extrmes profondeurs du lagon. S'imagine-t-
on cette lutte des deux appareils sous ces eaux troubles,
voluant comme deux monstres marins d'ingale puissance?

Quelques minutes s'coulrent... Je me demandais si la poursuite
n'tait pas suspendue, si le _Sword_ n'avait pas enfin pu
s'lancer  travers le tunnel...

Une collision se produisit... Il ne sembla pas que ce choc et t
trs violent... Mais je ne pus me faire illusion, -- c'tait bien
le _Sword _qui venait d'tre abord par sa hanche de tribord...
Peut-tre, cependant, sa coque de tle avait-elle rsist?... Et
mme, dans le cas contraire, peut-tre l'eau n'avait-elle envahi
qu'un des compartiments?...

Presque aussitt, un second choc repoussa le _Sword_, avec une
extrme violence, cette fois. Il fut comme soulev par l'peron du
tug, contre lequel il se scia, pour ainsi dire, en se rabattant.
Puis, je sentis qu'il se redressait, l'avant en haut, et qu'il
coulait  pic sous la surcharge d'eau dont s'tait rempli le
compartiment de l'arrire...

Brusquement, sans avoir pu nous retenir aux parois, Thomas Roch et
moi, nous fmes culbuts l'un sur l'autre... Enfin, aprs un
dernier heurt qui provoqua un bruit de tle dchires, le _Sword_
ragua le fond et devint immobile...

 partir de ce moment, que s'tait-il pass?... Je ne savais,
ayant perdu connaissance.

Depuis, je viens d'apprendre que des heures, -- de longues heures,
-- s'taient coules. Tout ce qui me revient  la mmoire, c'est
que ma dernire pense avait t:

Si je meurs, du moins Thomas Roch et son secret meurent avec
moi... et les pirates de Back-Cup n'chapperont pas au chtiment
de leurs crimes!

XV
Attente


Aussitt mes sens repris, j'observe que je suis tendu sur le
cadre de ma cellule, o, parait-il, je repose depuis trente
heures.

Je ne suis pas seul. L'ingnieur Serk est prs de moi. Il m'a
fait donner tous les soins ncessaires, il m'a soign lui-mme, --
non comme un ami, je pense, mais comme l'homme dont on attend
d'indispensables explications, quitte  se dbarrasser de lui, si
l'intrt commun l'exige.

Assez faible encore, je serais incapable de faire un pas. Peu s'en
est fallu que j'aie t asphyxi au fond de cet troit
compartiment du _Sword_, tandis qu'il gisait sous les eaux du
lagon. Suis-je en tat de rpondre aux questions que l'ingnieur
Serk brle de m'adresser relativement  cette aventure?... Oui...
mais je me tiendrai sur une extrme rserve.

Et, tout d'abord, je me demande o sont le lieutenant Davon et
l'quipage du _Sword_. Ces courageux Anglais ont-ils pri dans la
collision?... Sont-ils sains et saufs, ainsi que nous le sommes, -
- car je suppose que Thomas Roch a survcu comme moi, aprs le
double choc du tug et du _Sword?_...

La premire question de l'ingnieur Serk est celle-ci:

Expliquez-moi ce qui s'est pass, monsieur Hart? Au lieu de
rpondre, l'ide me vient d'interroger.

Et Thomas Roch?... ai-je demand.

-- En bonne sant, monsieur Hart... Que s'est-il pass?... rpte-
t-il d'un ton imprieux.

-- Avant tout, apprenez-moi, ai-je dit, ce que sont devenus... les
autres?...

-- Quels autres?... rplique l'ingnieur Serk, dont l'oeil
commence  me lancer de mauvais regards.

-- Ces hommes qui se sont jets sur moi et sur Thomas Roch, ces
hommes qui nous ont billonns... emports... enferms... o?...
je ne le sais mme pas!

Toute rflexion faite, le mieux est de soutenir que j'ai t
surpris, ce soir-l, par une agression brusque, pendant laquelle
je n'ai eu le temps ni de me reconnatre ni de reconnatre les
auteurs de cette agression.

Ces hommes, rpond l'ingnieur Serk, vous saurez de quelle
manire l'affaire a fini pour eux... Auparavant, dites-moi comment
les choses se sont passes...

Et,  l'intonation menaante que prend sa voix en rptant cette
question formule pour la troisime fois, je comprends de quels
soupons je suis l'objet. Et, cependant, pour tre en mesure de
m'accuser de relations avec le dehors, il faudrait que le tonnelet
contenant ma notice ft tomb entre les mains de Ker Karraje... Or
cela n'est pas, puisque ce tonnelet a t recueilli par les
autorits des Bermudes... Une telle accusation  mon gard ne
reposerait sur rien de srieux.

Aussi me suis-je born  raconter que, la veille, vers huit heures
du soir, je me promenais sur la berge, aprs avoir vu Thomas Roch
se diriger du ct de son laboratoire, lorsque trois hommes m'ont
saisi par-derrire... Un billon sur la bouche et les yeux bands,
je me suis senti entran, puis descendu dans une sorte de trou
avec une autre personne que j'ai cru reconnatre  ses
gmissements pour mon ancien pensionnaire... J'eus la pense que
nous tions  bord d'un appareil flottant... et, tout
naturellement, que ce devait tre  bord du tug qui tait de
retour?... Puis il m'a sembl que cet appareil s'enfonait sous
les eaux... Alors un choc m'a renvers au fond de ce trou, l'air a
bientt manqu... et, finalement, j'ai perdu connaissance... Je ne
savais rien de plus...

L'ingnieur Serk m'coute avec une profonde attention, l'oeil
dur, le front pliss, et, cependant, rien ne l'autorise  croire
que je ne lui aie pas dit la vrit.

Vous prtendez que trois hommes se sont jets sur vous?... me
demande-t-il.

-- Oui... et j'ai cru que c'taient de vos gens... Je ne les avais
pas vus s'approcher... Qui sont-ils?

-- Des trangers que vous avez d reconnatre  leur langage?...

-- Ils n'ont pas parl.

-- Vous ne souponnez pas de quelle nationalit?...

-- Aucunement.

-- Vous ignorez quelles taient leurs intentions en pntrant 
l'intrieur de la caverne?...

-- Je l'ignore.

-- Et quelle est votre ide l-dessus?...

-- Mon ide, monsieur Serk?... Je vous le rpte, j'ai cru que
deux ou trois de vos pirates taient chargs de me jeter dans le
lagon par ordre du comte d'Artigas... qu'ils allaient en faire
autant de Thomas Roch... que, possesseurs de tous ses secrets, --
ainsi que vous me l'avez affirm, -- vous n'aviez plus qu' vous
dbarrasser de lui comme de moi...

-- Vraiment, monsieur Hart, cette pense a pu natre dans votre
cerveau... rpond l'ingnieur Serk, sans reprendre nanmoins son
ton d'habituelle raillerie.

-- Oui... mais elle n'a pas persist, lorsque, m'tant dbarrass
de mon bandeau, j'ai pu voir qu'on m'avait descendu dans un des
compartiments du tug.

-- Ce n'tait pas le tug, c'tait un bateau du mme genre qui
s'est introduit par le tunnel...

-- Un bateau sous-marin?... me suis-je cri.

-- Oui... et mont par des hommes chargs de vous enlever avec
Thomas Roch...

-- Nous enlever?... dis-je, en continuant de feindre la surprise.

-- Et, ajouta l'ingnieur Serk, je vous demande ce que vous
pensez de cette affaire...

-- Ce que j'en pense?... Mais elle ne me parat comporter qu'une
seule explication plausible. Si le secret de votre retraite n'a
pas t trahi, -- et je ne sais comment une trahison aurait pu se
produire ni quelle imprudence vous et les vtres auriez pu
commettre, -- mon avis est que ce bateau sous-marin, en cours
d'expriences sur ces parages, a dcouvert par hasard l'orifice du
tunnel... qu'aprs s'y tre engag, il a remont  la surface du
lagon... que son quipage, trs surpris de se trouver 
l'intrieur d'une caverne habite s'est empar des premiers
habitants qu'il a rencontrs... Thomas Roch... moi... d'autres
peut-tre... car enfin j'ignore...

L'ingnieur Serk est redevenu trs srieux. Sent-il l'inanit de
l'hypothse que j'essaie de lui suggrer?... Croit-il que j'en
sais plus que je ne veux dire?... Quoi qu'il en soit, il semble
accepter ma rponse, et il ajoute:

En effet, monsieur Hart, les choses ont d se passer de cette
faon, et lorsque le bateau tranger a voulu s'engager  travers
le tunnel, au moment o le tug en sortait, il y a eu collision...
une collision dont il a t la victime... Mais nous ne sommes
point gens  laisser prir nos semblables... D'ailleurs, votre
disparition et celle de Thomas Roch avaient t presque aussitt
constates... Il fallait  tout prix sauver deux existences si
prcieuses... On s'est mis  la besogne... Nous avons d'habiles
scaphandriers parmi nos hommes. Ils sont descendus dans les
profondeurs du lagon... ils ont pass des amarres sous la coque du
_Sword_...

-- Le _Sword?_... ai-je observ.

-- C'est le nom que nous avons lu sur l'avant de ce bateau, quand
il fut ramen  la surface... Quelle satisfaction, lorsque nous
vous avons retrouv, -- sans connaissance, il est vrai, -- mais
respirant encore, et quel bonheur d'avoir pu vous rappeler  la
vie!... Par malheur,  l'gard de l'officier qui commandait le
_Sword_ et de son quipage, nos soins ont t inutiles... Le choc
avait crev les compartiments du milieu et de l'arrire qu'ils
occupaient, et ils ont pay de leur existence cette mauvaise
chance... due au seul hasard, comme vous dites... d'avoir envahi
notre mystrieuse retraite.

En apprenant la mort du lieutenant Davon et de ses compagnons, mon
coeur s'est serr affreusement. Mais, pour rester fidle  mon
rle, comme c'taient des gens que je ne connaissais pas... que
j'tais cens ne pas connatre... il a fallu me contenir...
L'essentiel, en effet, est de ne donner aucun motif de souponner
une connivence entre l'officier du _Sword_ et moi... Qui sait, en
somme, si l'ingnieur Serk attribue cette arrive du _Sword _au
seul hasard, s'il n'a pas ses raisons pour admettre,
provisoirement du moins, l'explication que j'ai imagine?...

En fin de compte, cette inespre occasion de recouvrer ma libert
est perdue... Se reprsentera-t-elle?... Dans tous les cas, on
sait  quoi s'en tenir sur le pirate Ker Karraje, puisque ma
notice est parvenue entre les mains des autorits anglaises de
l'archipel... Le _Sword_ ne reparaissant pas aux Bermudes, nul
doute que de nouveaux efforts soient tents contre l'lot de Back-
Cup, o, sans cette malencontreuse concidence, -- la rentre du
tug au moment de la sortie du _Sword_, -- je ne serais plus
prisonnier  cette heure!

J'ai repris mon existence habituelle, et, n'ayant inspir aucune
dfiance, je suis toujours libre d'aller et de venir  l'intrieur
de la caverne.

Il est constant que cette dernire aventure n'a eu aucune fcheuse
consquence pour Thomas Roch. Des soins intelligents l'ont sauv
comme ils m'ont sauv moi-mme. En toute plnitude de ses facults
intellectuelles, il s'est remis au travail et passe des journes
entires dans son laboratoire.

Quant  l'_Ebba_, elle a rapport de son dernier voyage des
ballots, des caisses, quantit d'objets de provenances diverses,
et j'en conclus que plusieurs btiments ont t pills au cours de
cette dernire campagne de piraterie.

Cependant, le travail est poursuivi avec activit en ce qui
concerne l'tablissement des chevalets. Le nombre des engins
s'lve  une cinquantaine. Si Ker Karraje et l'ingnieur Serk se
voyaient dans l'obligation de dfendre Back-Cup, trois ou quatre
suffiraient  garantir l'lot de toute approche, tant donn
qu'ils couvriraient une zone sur laquelle aucun navire ne pourrait
entrer sans tre ananti. Et, j'y songe, n'est-il pas probable
qu'ils vont mettre Back-Cup en tat de dfense, aprs avoir
raisonn de la faon suivante:

Si l'apparition du _Sword_ dans les eaux du lagon n'a t que
l'effet du hasard, rien n'est chang  notre situation, et nulle
puissance, pas mme l'Angleterre, n'aura la pense d'aller
rechercher le _Sword_ sous la carapace de l'lot. Si, au
contraire, par suite d'une incomprhensible rvlation, on a
appris que Back-Cup est devenu la retraite de Ker Karraje, si
l'expdition du _Sword_ a t une premire tentative faite contre
l'lot, on doit s'attendre  une seconde dans des conditions
diffrentes, soit une attaque  distance, soit une tentative de
dbarquement. Donc, avant que nous ayons pu quitter Back-Cup et
emporter nos richesses, il faut employer le Fulgurateur Roch pour
la dfensive.

 mon sens, ce raisonnement a d mme tre pouss plus loin, et
ces malfaiteurs se seront dit:

Y a-t-il connexit entre cette rvlation, de quelque faon
qu'elle ait eu lieu, et le double enlvement de Healthful-
House?... Sait-on que Thomas Roch et son gardien sont enferms 
Back-Cup?... Sait-on que c'est au profit du pirate Ker Karraje que
cet enlvement a t effectu?... Amricains, Anglais, Franais,
Allemands, Russes, ont-ils lieu de craindre que toute attaque de
vive force contre l'lot ne soit condamne  l'insuccs?...

Pourtant,  supposer que tout cela soit connu, si grands mme que
soient les dangers, Ker Karraje a d comprendre que l'on ne
reculerait pas. Un intrt de premier ordre, un devoir de salut
public et d'humanit, exigent l'anantissement de son repaire.
Aprs avoir cum autrefois les mers de l'Ouest-Pacifique, le
pirate et ses complices infestent maintenant les parages de
l'Ouest-Atlantique... Il faut les dtruire  n'importe quel prix!

Dans tous les cas, et rien qu' tenir compte de cette dernire
hypothse, une surveillance constante s'impose  ceux qui habitent
la caverne de Back-Cup. Aussi,  partir de ce jour, est-elle
organise dans les conditions les plus svres. Grce au couloir,
et sans qu'il soit besoin de franchir le tunnel, les pirates ne
cessent de veiller au-dehors. Cachs entre les basses roches du
littoral, ils observent nuit et jour les divers points de
l'horizon, se relevant matin et soir par escouades de douze
hommes. Toute apparition de navire au large, toute approche
d'embarcation quelconque seraient immdiatement releves.

Rien de nouveau pendant les journes suivantes, qui se succdent
avec une dsesprante monotonie. En ralit, on sent que Back-Cup
ne jouit plus de sa scurit d'autrefois. Il y rgne comme une
vague et dcourageante inquitude.  chaque instant, on craint
d'entendre ce cri: Alerte! alerte! jet par les veilleurs du
littoral. La situation n'est plus ce qu'elle tait avant l'arrive
du _Sword_. Brave lieutenant Davon, brave quipage, que
l'Angleterre, que les tats civiliss n'oublient jamais que vous
avez sacrifi votre vie pour la cause de l'humanit!

Il est vident que, maintenant, et quelque puissants que soient
leurs moyens de dfense, plus encore que ne le serait un barrage
torpdique, Ker Karraje, l'ingnieur Serk, le capitaine Spade
sont en proie  des troubles qu'ils essaient vainement de
dissimuler. Aussi ont-ils de frquents conciliabules. Peut-tre
agitent-ils la question d'abandonner Back-Cup en emportant leurs
richesses, car si cette retraite est connue, on saura bien la
rduire, ne ft-ce que par la famine.

J'ignore ce qu'il y a de vrai  cet gard, mais l'essentiel est
qu'on ne me souponne pas d'avoir lanc  travers le tunnel ce
tonnelet si providentiellement recueilli aux Bermudes. Jamais, --
je le constate, -- l'ingnieur Serk ne m'a fait d'allusion  cet
gard. Non! Je ne suis ni suspect, ni suspect. S'il en tait
autrement, je connais assez le caractre du comte d'Artigas pour
savoir qu'il m'aurait dj envoy rejoindre dans l'abme le
lieutenant Davon et l'quipage du _Sword_.

Ces parages sont dsormais visits journellement par les grandes
temptes hivernales. D'effroyables rafales hurlent  la cime de
l'lot.

Les tourbillons d'air, qui se propagent  travers la fort des
piliers, produisent de superbes sonorits, comme si cette caverne
formait la caisse d'harmonie d'un gigantesque instrument. Et ces
mugissements sont tels, par instants, qu'ils couvriraient les
dtonations d'une artillerie d'escadre. Nombre d'oiseaux marins,
fuyant la tourmente, pntrent  l'intrieur et, durant les rares
accalmies, nous assourdissent de leurs cris aigus.

Il est  prsumer que, par de si mauvais temps, la golette ne
pourrait tenir la mer. Il n'en est pas question, d'ailleurs,
puisque l'approvisionnement de Back-Cup est assur pour toute la
saison. J'imagine aussi que le comte d'Artigas sera dornavant
moins empress d'aller promener son _Ebba_ le long du littoral
amricain, o il y risquerait d'tre reu non plus avec les gards
dus  un riche yachtman, mais avec l'accueil que mrite le pirate
Ker Karraje!

Toutefois, j'y songe, si l'apparition du _Sword_ a t le dbut
d'une campagne contre l'lot dnonc  la vindicte publique, une
question se pose, -- question de la dernire gravit pour l'avenir
de Back-Cup.

Aussi, un jour, -- trs prudemment, ne voulant exciter aucun
soupon, -- je me hasarde  tter l'ingnieur Serk sur ce sujet.

Nous tions dans le voisinage du laboratoire de Thomas Roch. La
conversation durait depuis quelques minutes, lorsque l'ingnieur
Serk revint  me parler de cette extraordinaire apparition d'un
bateau sous-marin de nationalit anglaise dans les eaux du lagon.
Cette fois, il me parut incliner  croire qu'il y avait peut-tre
eu l une tentative faite contre la bande de Ker Karraje.

Ce n'est pas mon avis, ai-je rpondu, afin d'arriver  la
question que je voulais lui poser.

-- Et pourquoi?... me demanda-t-il.

-- Parce que si votre retraite tait connue, un nouvel effort
aurait t tent dj, sinon pour pntrer dans la caverne, du
moins pour dtruire Back-Cup.

-- Le dtruire!... s'crie l'ingnieur Serk, le dtruire!... Ce
serait au moins trs dangereux avec les moyens de dfense dont
nous disposons maintenant!...

-- Cela, on l'ignore, monsieur Serk. On ne sait ni dans l'ancien
ni dans le nouveau continent que l'enlvement de Healthful-House a
t effectu  votre profit... que vous tes parvenu  traiter de
son invention avec Thomas Roch...

L'ingnieur Serk ne rpond rien  cette observation, qui,
d'ailleurs, est sans rplique.

Je continue en disant:

Donc, une escadre, envoye par les puissances maritimes qui ont
intrt  l'anantissement de cet lot, n'hsiterait pas  s'en
approcher...  l'accabler de ses projectiles... Or, puisque cela
ne s'est pas encore fait, c'est que cela ne doit pas se faire,
c'est qu'on ne sait rien de ce qui concerne Ker Karraje... Et,
vous voudrez bien en convenir, c'est l'hypothse la plus heureuse
pour vous...

-- Soit, rpond l'ingnieur Serk, mais ce qui est... est. Qu'on
le sache ou non, si des navires de guerre s'approchent  quatre ou
cinq milles de l'lot, ils seront couls avant d'avoir pu faire
usage de leurs pices!

-- Soit, dis-je  mon tour, et aprs?...

-- Aprs?... La probabilit est que d'autres n'oseront plus s'y
risquer...

-- Soit, toujours! Mais ces navires vous investiront en dehors de
la zone dangereuse, et, d'autre part, l'_Ebba_ ne pourra plus se
rendre dans les ports qu'elle frquentait autrefois avec le comte
d'Artigas!... Ds lors, comment parviendrez-vous  assurer le
ravitaillement de l'lot!

L'ingnieur Serk garde le silence.

Cette question qui a d dj le proccuper, il est incontestable
qu'il n'a pu la rsoudre... Et je pense bien que les pirates
songent  abandonner Back-Cup...

Cependant, ne voulant point se laisser, par mes observations,
mettre au pied du mur:

Il nous restera toujours le tug, dit-il, et ce que l'_Ebba_ ne
pourrait plus faire, il le ferait...

-- Le tug!... me suis-je cri. Si l'on connat les secrets de Ker
Karraje, serait-il admissible qu'on ne connt pas aussi
l'existence du bateau sous-marin du comte d'Artigas?...

L'ingnieur Serk me jette un regard souponneux. Monsieur Simon
Hart, dit-il, vous me paraissez pousser un peu loin vos
dductions...

-- Moi, monsieur Serk?...

-- Oui... et je trouve que vous parlez de tout cela en homme qui
en saurait plus long qu'il ne convient!

Cette remarque me coupe net. Il est vident que mon argumentation
risque de donner  penser que j'ai pu tre pour une part dans ces
derniers vnements. Les yeux de l'ingnieur Serk sont
implacablement dards sur moi, ils me percent le crne, ils me
fouillent le cerveau...

Toutefois, je ne perds rien de mon sang-froid, et, d'un ton
tranquille, je rponds:

Monsieur Serk, par mtier comme par got, je suis habitu 
raisonner sur toutes choses. C'est pourquoi je vous ai communiqu
le rsultat de mon raisonnement, dont vous tiendrez ou ne tiendrez
pas compte,  votre convenance.

L-dessus, nous nous sparons. Mais, faute d'avoir gard une
suffisante rserve, peut-tre ai-je inspir des soupons contre
lesquels il ne me sera pas ais de ragir...

De cet entretien, en somme, je garde ce prcieux renseignement:
c'est que la zone que le Fulgurateur Roch interdit aux btiments
est tablie entre quatre et cinq milles... Peut-tre  la
prochaine mare d'quinoxe... une notice dans un second
tonnelet?... Il est vrai, que de longs mois  attendre avant que
l'orifice du tunnel dcouvre  mer basse!... Et puis, cette
nouvelle notice arriverait-elle  bon port comme la premire?...

Le mauvais temps continue, et les rafales sont plus effroyables
que jamais, -- ce qui est habituel  la priode hivernale des
Bermudes. Est-ce donc l'tat de la mer qui retarde une autre
campagne contre Back-Cup?... Le lieutenant Davon m'avait pourtant
affirm que, si son expdition chouait, si on ne voyait pas
revenir le _Sword_  Saint-Georges, la tentative serait reprise
dans des conditions diffrentes, afin d'en finir avec ce repaire
de bandits... Il faut bien que l'oeuvre de justice s'accomplisse
tt ou tard et amne la destruction complte de Back-Cup... duss-
je ne pas survivre  cette destruction!...

Ah! que ne puis-je aller respirer, ne ft-ce qu'un instant, l'air
vivifiant du dehors!... Que ne m'est-il permis de jeter un regard
au lointain horizon des Bermudes!... Toute ma vie se concentre sur
ce dsir, -- franchir le couloir, atteindre le littoral, me cacher
entre les roches... Et qui sait si je ne serais pas le premier 
apercevoir les fumes d'une escadre faisant route vers l'lot?...

Par malheur, ce projet est irralisable, puisque des hommes de
garde sont posts, jour et nuit, aux deux extrmits du couloir.
Personne ne peut y pntrer sans l'autorisation de l'ingnieur
Serk.  l'essayer, je me verrais menac de perdre la libert de
circuler  l'intrieur de la caverne -- et mme de pis...

En effet, depuis notre dernire conversation, il me semble que
l'ingnieur Serk a chang d'allure vis--vis de moi. Son regard,
jusque-l railleur, est devenu dfiant, souponneux, inquisiteur,
aussi dur que celui de Ker Karraje!

-- _17 novembre_. -- Aujourd'hui, dans l'aprs-midi, une vive
agitation s'est produite  Bee-Hive. On se prcipite hors des
cellules... Des cris clatent de toutes parts.

Je me jette  bas de mon cadre, je sors en toute hte. Les pirates
courent du ct du couloir,  l'entre duquel se trouvent Ker
Karraje, l'ingnieur Serk, le capitaine Spade, le matre
d'quipage Effrondat, le mcanicien Gibson, le Malais au service
du comte d'Artigas. Ce qui provoque ce tumulte, je ne tarde pas 
l'apprendre, car les veilleurs viennent de rentrer en jetant le
cri d'alarme. Plusieurs navires sont signals vers le nord-ouest,
-- des btiments de guerre, qui marchent  toute vapeur dans la
direction de Back-Cup.

XVI
Encore quelques heures


Quel effet produit sur moi cette nouvelle, et de quelle indicible
motion toute mon me est saisie!... Le dnouement de cette
situation approche, je le sens... Puisse-t-il tre tel que le
rclament la civilisation et l'humanit!

Jusqu' prsent, j'ai rdig mes notes jour par jour. Dsormais,
il importe que je les tienne au courant heure par heure, minute
par minute. Qui sait si le dernier secret de Thomas Roch ne va pas
m'tre rvl, si je n'aurai pas eu le temps de l'y consigner?...
Si je pris pendant l'attaque, Dieu veuille qu'on retrouve sur mon
cadavre le rcit des cinq mois que j'ai passs dans la caverne de
Back-Cup!

Tout d'abord, Ker Karraje, l'ingnieur Serk, le capitaine Spade
et plusieurs autres de leurs compagnons sont alls prendre leur
poste sur la base extrieure de l'lot. Que ne donnerais-je pas
pour qu'il me ft possible de les suivre, de me blottir entre les
roches, d'observer les navires signals au large...

Une heure plus tard, tous reviennent  Bee-Hive, aprs avoir
laiss une vingtaine d'hommes en surveillance. Comme,  cette
poque, les jours sont dj de trs courte dure, il n'y a rien 
craindre avant le lendemain. Du moment qu'il ne s'agit pas d'un
dbarquement, et dans l'tat de dfense o les assaillants doivent
supposer Back-Cup, il est inadmissible qu'ils puissent songer 
une attaque de nuit.

Jusqu'au soir, on a travaill  disposer les chevalets sur divers
points du littoral. Il y en a six, qui ont t transports par le
couloir aux places choisies d'avance.

Cela fait, l'ingnieur Serk rejoint Thomas Roch dans son
laboratoire. Veut-il donc l'instruire de ce qui se passe... lui
apprendre qu'une escadre est en vue de Back-Cup... lui dire que
son Fulgurateur va servir  la dfense de l'lot?...

Ce qui est certain, c'est qu'une cinquantaine d'engins, chargs
chacun de plusieurs kilogrammes de l'explosif et de la matire
fusante qui leur assure une trajectoire suprieure  celle de tout
autre projectile, sont prts  faire leur oeuvre de destruction.

Quant au liquide du dflagrateur, Thomas Roch en a fabriqu un
certain nombre d'tuis, et, -- je ne le sais que trop, -- il ne
refusera pas son concours aux pirates de Ker Karraje! Pendant ces
prparatifs, la nuit est venue. Une demi-obscurit rgne au-dedans
de la caverne, car on n'a allum que les lampes de Bee-Hive. Je
regagne ma cellule, ayant intrt  me montrer le moins possible.
Les soupons que j'ai pu inspirer  l'ingnieur Serk ne se
raviveront-ils pas  cette heure o l'escadre s'approche de Back-
Cup?... Mais les navires aperus conserveront-ils cette
direction?... Ne vont-ils pas passer au large des Bermudes et
disparatre  l'horizon?... Un instant, ce doute s'est prsent 
mon esprit... Non... non!... Et, d'ailleurs, d'aprs les
relvements du capitaine Spade, -- je viens de l'entendre dire 
lui-mme, -- il est certain que les btiments sont rests en vue
de l'lot.

 quelle nation appartiennent-ils?... Les Anglais, dsireux de
venger la destruction du _Sword_, ont-ils pris seuls la charge de
cette expdition?... Des croiseurs d'autres nations ne se sont-ils
pas joints  eux?... Je ne sais rien... il m'est impossible de
rien savoir!... Eh! qu'importe?... Ce qu'il faut, c'est que cet
antre soit dtruit, duss-je tre cras sous ses ruines, duss-je
prir comme l'hroque lieutenant Davon et son brave quipage!

Les prparatifs de dfense se continuent avec sang-froid et
mthode, sous la surveillance de l'ingnieur Serk. Il est visible
que ces pirates se croient assurs d'anantir les assaillants ds
qu'ils s'engageront sur la zone dangereuse. Leur confiance dans le
Fulgurateur Roch est absolue. Tout  cette pense froce que ces
navires ne peuvent rien contre eux, ils ne songent ni aux
difficults ni aux menaces de l'avenir!...

 ce que je suppose, les chevalets ont d tre tablis sur la
partie nord-ouest du littoral, les augets orients pour envoyer
les engins dans les directions du nord, de l'ouest et du sud.
Quant  l'est de l'lot, on le sait, il est dfendu par les rcifs
qui se prolongent du ct des premires Bermudes.

Vers neuf heures, je me hasarde  sortir de ma cellule. On ne fera
point attention  moi et peut-tre passerai-je inaperu au milieu
de l'obscurit. Ah! si je parvenais  m'introduire dans le
couloir,  gagner le littoral,  me cacher derrire quelque
roche!... tre l au lever du jour!... Et pourquoi n'y russirais-
je pas, maintenant que Ker Karraje, l'ingnieur Serk, le
capitaine Spade, les pirates ont pris leur poste au-dehors?...

En ce moment, les berges du lagon sont dsertes, mais l'entre du
couloir est garde par le Malais du comte d'Artigas. Je sors,
cependant, et, sans ide arrte, je m'achemine vers le
laboratoire de Thomas Roch. Mes penses sont concentres sur mon
compatriote!... En y rflchissant, je suis port  croire qu'il
ignore la prsence d'une escadre dans les eaux de Back-Cup. Ce ne
sera qu'au dernier instant, sans doute, que l'ingnieur Serk le
mettra brusquement en face de sa vengeance  accomplir!...

Alors cette ide me vient tout  coup de mettre, moi, Thomas Roch
en face de la responsabilit de ses actes, de lui rvler,  cette
heure suprme, quels sont ces hommes qui veulent le faire
concourir  leurs criminels projets...

Oui... je le tenterai, et, au fond de cette me rvolte contre
l'injustice humaine, puiss-je faire vibrer un reste de
patriotisme!

Thomas Roch est enferm dans son laboratoire. Il y doit tre seul,
car jamais personne n'y a t admis tandis qu'il prparait les
substances du dflagrateur...

Je me dirige de ce ct et, en passant prs de la berge du lagon,
je constate que le tug est toujours mouill le long de la petite
jete.

Arriv en cet endroit, je crois prudent de me glisser entre les
premires ranges de piliers, de manire  gagner le laboratoire
latralement, -- ce qui me permettra de voir si personne n'est
avec Thomas Roch.

Ds que je me suis enfonc sous ces sombres arceaux, une vive
lumire m'apparat, qui pointe sur l'autre rive du lagon.

Cette lumire s'chappe de l'ampoule du laboratoire, et elle
projette ses rayons  travers une troite fentre de la devanture.

Sauf  cette place, la berge mridionale est obscure tandis que, 
l'oppos, Bee-Hive est en partie claire jusqu' la paroi du
nord.  l'ouverture suprieure de la vote, au-dessus de l'obscur
lagon, brillent quelques scintillantes toiles. Le ciel est pur,
la tempte s'est apaise, le tourbillon des bourrasques ne pntre
plus  l'intrieur de Back-Cup.

Arriv prs du laboratoire, je rampe le long de la paroi et, aprs
m'tre hauss jusqu' la vitre, j'aperois Thomas Roch...

Il est seul. Sa tte, vivement illumine, se prsente de trois
quarts. Si ses traits sont tirs, si le pli de son front est plus
accus, du moins sa physionomie dnote une tranquillit parfaite,
une pleine possession de lui-mme. Non! ce n'est plus le
pensionnaire du pavillon 17, le fou de Healthful-House, et je me
demande s'il n'est pas radicalement guri, s'il n'y a plus 
redouter que sa raison sombre dans une dernire crise?...

Thomas Roch vient de poser sur un tabli deux tuis de verre, et
il en tient un troisime  la main. En l'exposant  la lumire de
l'ampoule, il observe la limpidit du liquide que cet tui
renferme. J'ai un instant l'envie de me prcipiter dans le
laboratoire, de saisir ces tubes, de les briser... Mais Thomas
Roch n'aurait-il pas le temps d'en fabriquer d'autres?... Mieux
vaut m'en tenir  mon premier projet.

Je pousse la porte, j'entre, et je dis:

Thomas Roch?...

Il ne m'a pas vu, il ne m'a pas entendu.

Thomas Roch?... rptai-je. Il relve la tte, se retourne, me
regarde... Ah! c'est vous, Simon Hart! rpond-il d'un ton calme,
-- indiffrent mme. Il connat mon nom. L'ingnieur Serk a voulu
lui apprendre que c'tait, non le gardien Gaydon, mais Simon Hart,
qui le surveillait  Healthful-House. Vous savez?... dis-je.

-- Comme je sais dans quel but vous avez rempli prs de moi ces
fonctions... Oui! vous aviez l'espoir de surprendre un secret
qu'on n'avait pas voulu m'acheter  son prix!

Thomas Roch n'ignore rien, et peut-tre est-il prfrable que cela
soit, eu gard  ce que je veux lui dire.

Eh bien! vous n'avez pas russi, Simon Hart, et, en ce qui
concerne ceci, ajoute-t-il, tandis qu'il agite le tube de verre,
personne n'a russi encore... ni ne russira!

Thomas Roch, ainsi que je m'en doutais, n'a donc pas fait
connatre la composition de son dflagrateur!... Aprs l'avoir
regard bien en face, je rponds: Vous savez qui je suis, Thomas
Roch... mais savez-vous chez qui vous tes ici?...

-- Chez moi! s'crie-t-il. Oui! c'est ce que Ker Karraje lui a
laiss croire!...  Back-Cup, l'inventeur se croit chez lui... Les
richesses accumules dans cette caverne lui appartiennent... Si on
vient attaquer Back-Cup, c'est pour lui voler son bien... et il le
dfendra... et il a le droit de le dfendre! Thomas Roch, repris-
je, coutez-moi...

-- Qu'avez-vous  me dire, Simon Hart?...

-- Cette caverne o nous avons t entrans tous les deux est
occupe par une bande de pirates... Thomas Roch ne me laisse pas
achever, -- je ne sais mme s'il m'a compris, -- et il s'crie
avec vhmence:

Je vous rpte que les trsors entasss ici sont le prix de mon
invention... Ils m'appartiennent... On m'a pay le Fulgurateur
Roch ce que j'en demandais... ce qui m'avait t refus partout
ailleurs... mme dans mon propre pays... qui est le vtre... et je
ne me laisserai pas dpouiller!

Que rpondre  ces affirmations insenses?... Je continue
cependant en disant: Thomas Roch, avez-vous conserv le souvenir
de Healthful-House?

-- Healthful-House... o l'on m'avait squestr, aprs avoir donn
mission au gardien Gaydon d'pier mes moindres paroles... de me
voler mon secret...

-- Ce secret, Thomas Roch, je n'ai jamais song  vous en enlever
le bnfice... Je n'aurais pas accept une telle mission... Mais
vous tiez malade... votre raison tait atteinte... et il ne
fallait pas qu'une telle invention ft perdue... Oui... si vous me
l'aviez livre dans une de vos crises, vous en eussiez conserv
tout le bnfice et tout l'honneur!

-- Vraiment, Simon Hart! rpond ddaigneusement Thomas Roch.
Honneur et bnfice... c'est me dire cela un peu tard!... Vous
oubliez que l'on m'avait fait jeter dans un cabanon... sous
prtexte de folie... oui! prtexte, car ma raison ne m'a jamais
abandonn, pas mme une heure, et vous le voyez bien par tout ce
que j'ai fait depuis que je suis libre...

-- Libre!... Vous vous croyez libre, Thomas Roch!... Entre les
parois de cette caverne, n'tes-vous pas enferm plus troitement
que vous ne l'tiez entre les murs de Healthful-House!

-- L'homme qui est chez lui, rplique Thomas Roch d'une voix que
la colre commence  surlever, sort comme il lui plat et quand
il lui plat!... Je n'ai qu'un mot  dire pour que toutes les
portes s'ouvrent devant moi!... Cette demeure est la mienne!... Le
comte d'Artigas m'en a donn la proprit avec tout ce qu'elle
contient!... Malheur  ceux qui viendraient l'attaquer!... J'ai l
de quoi les anantir, Simon Hart!

Et, en parlant ainsi, l'inventeur agite fbrilement le tube de
verre qu'il tient  la main.

Je m'crie alors:

Le comte d'Artigas vous a tromp, Thomas Roch, comme il en a
tromp tant d'autres!... Sous ce nom se cache l'un des plus
redoutables malfaiteurs qui aient dsol les mers du Pacifique et
de l'Atlantique!... C'est un bandit charg de crimes... c'est
l'odieux Ker Karraje...

-- Ker Karraje! rpte Thomas Roch. Et je me demande si ce nom ne
lui cause pas une certaine impression, si sa mmoire ne lui
rappelle pas ce que fut celui qui le porte... En tout cas, je
constate que cette impression s'efface presque aussitt. Je ne
connais pas ce Ker Karraje, dit Thomas Roch en tendant le bras
vers la porte pour m'enjoindre de sortir. Je ne connais que le
comte d'Artigas...

-- Thomas Roch, ai-je repris en faisant un dernier effort, le
comte d'Artigas et Ker Karraje ne sont qu'un seul et mme
homme!... Si cet homme vous a achet votre secret, c'est dans le
but d'assurer l'impunit de ses crimes, la facilit d'en commettre
de nouveaux. Oui... le chef de ces pirates...

-- Les pirates... s'crie Thomas Roch, dont l'irritation s'accrot
 mesure qu'il se sent press davantage, les pirates, ce sont ceux
qui oseraient me menacer jusque dans cette retraite, qui l'ont
essay avec le _Sword_, car Serk m'a tout appris... qui ont voulu
me voler chez moi ce qui m'appartient... ce qui n'est que le juste
prix de ma dcouverte...

-- Non, Thomas Roch, ce sont ceux qui vous ont emprisonn dans
cette caverne de Back-Cup, qui vont employer votre gnie  les
dfendre, et qui se dferont de vous lorsqu'ils auront l'entire
possession de vos secrets!...

Thomas Roch m'interrompt  ces mots... Il ne semble plus rien
entendre de ce que je lui dis... C'est sa propre pense qu'il suit
et non la mienne, -- cette obsdante pense de vengeance,
habilement exploite par l'ingnieur Serk, et dans laquelle s'est
concentre toute sa haine.

Les bandits, reprend-il, ce sont ces hommes qui m'ont repouss
sans vouloir m'entendre... qui m'ont abreuv d'injustices... qui
m'ont cras sous les ddains et les rebuts... qui m'ont chass de
pays en pays, alors que je leur apportais la supriorit,
l'invincibilit, la toute-puissance!...

Oui! l'ternelle histoire de l'inventeur qu'on ne veut pas
couter, auquel des indiffrents ou des envieux refusent les
moyens d'exprimenter ses inventions, de les acheter au prix qu'il
les estime... Je la connais... et n'ignore rien non plus de tout
ce qui s'est crit d'exagr  ce sujet...

 vrai dire, ce n'est pas le moment de discuter avec Thomas
Roch... Ce que je comprends, c'est que mes arguments n'ont plus
prise sur cette me bouleverse, sur ce coeur dans lequel les
dceptions ont attis tant de haine, sur ce malheureux qui est la
dupe de Ker Karraje et de ses complices!... En lui rvlant le
vritable nom du comte d'Artigas, en lui dnonant cette bande et
son chef, j'esprais l'arracher  leur influence, lui montrer le
but criminel vers lequel on le poussait... Je me suis tromp!...
Il ne me croit pas!... Et puis, Artigas ou Ker Karraje,
qu'importe!... N'est-ce pas lui, Thomas Roch, le matre de Back-
Cup?... N'est-il pas le possesseur de ces richesses que vingt
annes de meurtres et de rapines y ont entasses?...

Dsarm devant une telle dgnrescence morale, ne sachant plus 
quel endroit toucher cette nature ulcre, cette me inconsciente
de la responsabilit de ses actes, je recule peu  peu vers la
porte du laboratoire... Il ne me reste plus qu' me retirer... Ce
qui doit s'accomplir s'accomplira, puisqu'il n'aura pas t en mon
pouvoir d'empcher l'effroyable dnouement dont nous sparent
quelques heures  peine.

D'ailleurs, Thomas Roch ne me voit mme pas... Il me parat avoir
oubli que je suis l, comme il a oubli tout ce qui vient de se
dire entre nous. Il s'est remis  ses manipulations, sans prendre
garde qu'il n'est pas seul...

Il n'y a qu'un moyen pour prvenir l'imminente catastrophe... Me
prcipiter sur Thomas Roch... le mettre hors d'tat de nuire... le
frapper... le tuer... Oui! le tuer!... C'est mon droit... c'est
mon devoir...

Je n'ai pas d'armes, mais sur cet tabli, j'aperois des outils...
un ciseau, un marteau... Qui me retient de fracasser la tte de
l'inventeur?... Lui mort, je brise ses tubes, et son invention est
morte avec lui!... Les navires pourront s'approcher... dbarquer
leurs hommes sur Back-Cup... dmolir l'lot  coups de canon!...
Ker Karraje et ses complices seront dtruits jusqu'au dernier...
Devant un meurtre qui amnera le chtiment de tant de crimes,
puis-je hsiter?...

Je me dirige vers l'tabli... Un ciseau d'acier est l... Ma main
va le saisir...

Thomas Roch se retourne.

Il est trop tard pour le frapper... Une lutte s'ensuivrait... La
lutte, c'est le bruit... Les cris seraient entendus... Il y a
encore quelques pirates de ce ct... J'entends mme des pas qui
font grincer le sable de la berge... Je n'ai que le temps de
m'enfuir, si je ne veux pas tre surpris...

Cependant, une dernire fois, je tente d'veiller chez l'inventeur
les sentiments de patriotisme, et je lui dis:

Thomas Roch, des navires sont en vue... Ils viennent pour
dtruire ce repaire!... Peut-tre l'un d'eux porte-t-il le
pavillon de la France?...

Thomas Roch me regarde... Il ne savait pas que Back-Cup allait
tre attaqu, et je viens de le lui apprendre... Les plis de son
front se creusent... Son regard s'allume...

Thomas Roch... oserez-vous tirer sur le pavillon de votre pays...
le pavillon tricolore?...

Thomas Roch relve la tte, la secoue nerveusement, puis fait un
geste de ddain.

Quoi!... votre patrie?...

-- Je n'ai plus de patrie, Simon Hart! s'crie-t-il. L'inventeur
rebut n'a plus de patrie!... L o il a trouv asile, l est son
pays!... On veut s'emparer de mon bien... je vais me dfendre...
et malheur... malheur  ceux qui osent m'attaquer!...

Puis, se prcipitant vers la porte du laboratoire, l'ouvrant avec
violence:

Sortez... sortez!... rpte-t-il d'une voix si puissante qu'on
doit l'entendre de la berge de Bee-Hive.

Je n'ai pas une seconde  perdre et je m'enfuis.

XVII
Un contre cinq


Une heure durant, j'ai err sous les obscurs arceaux de Back-Cup,
entre les arbres de pierre, jusqu' l'extrme limite de la
caverne. C'est de ce ct que j'ai tant de fois cherch une issue,
une faille, une lzarde de la paroi,  travers laquelle j'aurais
pu me glisser, jusqu'au littoral de l'lot.

Mes recherches ont t inutiles.  prsent, dans l'tat o je
suis, en proie  d'indfinissables hallucinations, il me semble
que ces parois s'paississent encore... que les murs de ma prison
se rtrcissent peu  peu... qu'ils vont m'craser...

Combien de temps a dur ce trouble intellectuel?... je ne saurais
le dire.

Je me suis alors retrouv du ct de Bee-Hive, en face de cette
cellule o je ne puis esprer ni repos ni sommeil... Dormir,
lorsqu'on est en proie  une telle surexcitation crbrale...
dormir, lorsque je touche au dnouement d'une situation qui
menaait de se prolonger pendant de longues annes...

Mais, ce dnouement, quel sera-t-il en ce qui me concerne?... Que
dois-je attendre de l'attaque prpare contre Back-Cup, dont je
n'ai pas russi  assurer le succs en mettant Thomas Roch hors
d'tat de nuire?... Ses engins sont prts  s'lancer, ds que les
btiments auront pntr sur la zone dangereuse, et, mme sans
avoir t atteints, ils seront anantis...

Quoi qu'il en soit, ces dernires heures de la nuit, je suis
condamn  les passer au fond de ma cellule. Le moment est venu
d'y rentrer. Le jour lev, je verrai ce qu'il conviendra de faire.
Et sais-je mme si, cette nuit, des dtonations ne vont pas
branler les rochers de Back-Cup, celles du Fulgurateur Roch qui
foudroiera les navires avant qu'ils aient pu s'embosser contre
l'lot?...

 cet instant, je jette un dernier regard aux alentours de Bee-
Hive.  l'oppos brille une lumire... une seule... celle du
laboratoire dont le reflet frissonne entre les eaux du lagon.

Les berges sont dsertes, personne sur la jete... L'ide me vient
que Bee-Hive doit tre vide  cette heure, et que les pirates sont
alls occuper leur poste de combat...

Alors, pouss par un irrsistible instinct, au lieu de regagner ma
cellule, voici que je me glisse le long de la paroi, coutant,
piant, prt  me blottir en quelque anfractuosit, si des pas ou
des voix se font entendre...

J'arrive ainsi devant l'orifice du couloir...

Dieu puissant!... Personne n'est de garde en cet endroit... Le
passage est libre...

Sans prendre le temps de raisonner, je m'lance  travers l'obscur
boyau... J'en longe les parois en ttonnant... Bientt, un air
plus frais me baigne le visage, -- l'air salin, l'air de la mer,
cet air que je n'ai pas respir depuis cinq longs mois... cet air
vivifiant que je hume  pleins poumons...

L'autre extrmit du couloir se dcoupe sur un ciel pointill
d'toiles. Aucune ombre ne l'obstrue... et peut-tre vais-je
pouvoir sortir de Back-Cup...

Aprs m'tre couch  plat ventre, je rampe lentement, sans bruit.

Parvenu prs de l'orifice que ma tte dpasse, je regarde...

Personne... personne!

En rasant la base de l'lot vers l'est, du ct que les rcifs
rendent inabordable et qui ne doit pas tre surveill, j'atteins
une troite excavation --  deux cents mtres environ de l'endroit
o la pointe du littoral s'avance vers le nord-ouest.

Enfin... je suis hors de cette caverne, -- non pas libre, mais
c'est un commencement de libert.

Sur la pointe se dtache la silhouette de quelques veilleurs
immobiles que l'on pourrait confondre avec les roches.

Le firmament est pur, et les constellations brillent de cet clat
intense que leur donnent les froides nuits de l'hiver.

 l'horizon, vers le nord-ouest, comme une ligne lumineuse, se
montrent les feux de position des navires.

 diverses bauches de blancheurs dans la direction du levant,
j'estime qu'il doit tre environ cinq heures du matin.

-- _18 novembre._ -- Dj, la clart est suffisante, et je vais
pouvoir complter mes notes en relatant les dtails de ma visite
au laboratoire de Thomas Roch -- les dernires lignes que ma main
va tracer, peut-tre...

Je commence  crire, et,  mesure que des incidents se produiront
pendant l'attaque, ils trouveront place sur mon carnet.

La lgre et humide vapeur, qui embrume la mer, ne tarde pas  se
dissiper au souffle de la brise. Je distingue enfin les navires
signals...

Ces navires, au nombre de cinq, sont rangs en ligne,  une
distance d'au moins six milles, -- consquemment hors de la porte
des engins Roch.

Une des craintes que j'avais est donc dissipe, -- la crainte que
ces btiments, aprs avoir pass en vue des Bermudes, n'eussent
continu leur route vers les parages des Antilles et du Mexique...
Non! ils sont l, stationnaires... attendant le plein jour pour
attaquer Back-Cup...

En cet instant, un certain mouvement se produit sur le littoral.
Trois ou quatre pirates surgissent d'entre les dernires roches.
Les veilleurs de la pointe reviennent en arrire. Toute la bande
est l, au complet.

Elle n'a point cherch un abri  l'intrieur de la caverne,
sachant bien que les btiments ne peuvent s'approcher assez pour
que les projectiles de leurs grosses pices atteignent l'lot.

Au fond de cette anfractuosit o je suis enfonc jusqu' la tte,
je ne risque pas d'tre dcouvert, et il n'est pas prsumable que
l'on vienne de ce ct. Une fcheuse circonstance pourrait se
produire, toutefois: ce serait que l'ingnieur Serk ou tout autre
voult s'assurer que je suis dans ma cellule et au besoin m'y
enfermer... Il est vrai, qu'a-t-on  redouter de moi?...

 sept heures vingt-cinq, Ker Karraje, l'ingnieur Serk, le
capitaine Spade se portent  l'extrmit de la pointe, d'o ils
observent l'horizon du nord-ouest. Derrire eux sont installs les
six chevalets, dont les augets soutiennent les engins
autopropulsifs. Aprs avoir t enflamms par le dflagrateur,
c'est de l qu'ils partiront en dcrivant une longue trajectoire
jusqu' la zone o leur explosion bouleversera l'atmosphre
ambiante.

Sept heures trente-cinq, -- quelques fumes se droulent au-dessus
des navires, qui vont appareiller, et venir  porte des engins de
Back-Cup.

D'horribles cris de joie, une salve de hourrahs, -- je devrais
dire de hurlements de btes fauves, -- sont pousss par cette
horde de bandits.

 ce moment, l'ingnieur Serk quitte Ker Karraje, qu'il laisse
avec le capitaine Spade; il se dirige vers l'ouverture du couloir
et pntre dans la caverne, o il va certainement chercher Thomas
Roch.

 l'ordre que lui donnera Ker Karraje de lancer ses engins contre
les navires, Thomas Roch se souviendra-t-il de ce que je viens de
lui dire?... Son crime ne lui apparatra-t-il pas dans toute son
horreur?... Refusera-t-il d'obir?... Non... je n'en ai que trop
la certitude!... Et pourquoi conserverais-je une illusion  ce
sujet?... L'inventeur n'est-il pas ici chez lui?... Il l'a
rpt... il le croit... On vient l'attaquer... il se dfend!

Cependant, les cinq btiments marchent  petite vitesse, le cap
sur la pointe de l'lot. Peut-tre,  bord, a-t-on l'ide que
Thomas Roch n'a pas encore livr son dernier secret aux pirates de
Back-Cup, -- et il ne l'tait point, en effet, le jour o j'ai
jet le tonnelet dans les eaux du lagon. Or, si les commandants
ont l'intention d'oprer un dbarquement sur l'lot, si leurs
navires se risquent sur cette zone large d'un mille, il n'en
restera bientt plus que d'informes dbris  la surface de la
mer!...

Voici Thomas Roch, accompagn de l'ingnieur Serk. Au sortir du
couloir, tous deux se dirigent vers celui des chevalets qui est
point dans la direction du navire de tte.

Ker Karraje et le capitaine Spade les attendent l'un et l'autre en
cet endroit.

Autant que j'en puis juger, Thomas Roch est calme. Il sait ce
qu'il va faire. Aucune hsitation ne troublera l'me de ce
malheureux, gar par ses haines!

Entre ses doigts brille un des tuis de verre dans lequel est
enferm le liquide du dflagrateur.

Ses regards se portent alors vers le navire le moins loign, qui
se trouve  la distance de cinq milles environ.

C'est un croiseur de moyenne dimension, -- deux mille cinq cents
tonnes au plus.

Le pavillon n'est pas hiss; mais, par sa construction, il me
semble bien que ce navire est d'une nationalit qui ne saurait
tre trs sympathique  un Franais.

Les quatre autres btiments restent en arrire.

C'est ce croiseur qui a mission de commencer l'attaque contre
l'lot.

Que son artillerie tire donc, puisque les pirates le laissent
s'approcher, et, ds qu'il sera  porte, puisse le premier de ses
projectiles frapper Thomas Roch!...

Tandis que l'ingnieur Serk relve avec prcision la marche du
croiseur, Thomas Roch vient se placer devant le chevalet. Ce
chevalet porte trois engins, chargs de l'explosif, auxquels la
matire fusante doit assurer une longue trajectoire, sans qu'il
ait t ncessaire de leur imprimer un mouvement de giration, --
ce que l'inventeur Turpin avait imagin pour ses projectiles
gyroscopiques. Il suffit, d'ailleurs, qu'ils clatent  quelques
centaines de mtres du btiment pour que celui-ci soit ananti du
coup.

Le moment est venu.

Thomas Roch! s'crie l'ingnieur Serk.

Il lui montre du doigt le croiseur. Celui-ci gagne lentement vers
la pointe nord-ouest et n'est plus qu' une distance comprise
entre quatre et cinq milles...

Thomas Roch fait un signe affirmatif, indiquant d'un geste qu'il
veut tre seul devant le chevalet.

Ker Karraje, le capitaine Spade et les autres reculent d'une
cinquantaine de pas.

Alors, Thomas Roch dbouche l'tui de verre qu'il tient de la main
droite, verse successivement sur les trois engins, par une
ouverture mnage  leur tige, quelques gouttes du liquide, qui se
mle  la matire fusante...

Quarante-cinq secondes s'coulent, -- temps ncessaire pour que la
combinaison se produise, -- quarante-cinq secondes pendant
lesquelles il semble que mon coeur ait cess de battre...

Un effroyable sifflement dchire l'air, et les trois engins,
dcrivant une courbe trs allonge  cent mtres dans l'air,
dpassent le croiseur...

L'ont-ils donc manqu?... Le danger a-t-il disparu?...

Non! ces engins,  la faon du projectile discode du commandant
d'artillerie Chapel, reviennent sur eux-mmes comme un boomerang
australien...

Presque aussitt, l'espace est secou avec une violence comparable
 celle d'une poudrire de mlinite ou de dynamite qui ferait
explosion. Les basses couches atmosphriques sont refoules
jusqu' l'lot de Back-Cup, lequel tremble sur sa base...

Je regarde...

Le croiseur a disparu, dmembr, ventr, coul par le fond. C'est
l'effet du boulet Zalinski, mais centupl par l'infinie puissance
du Fulgurateur Roch.

Quelles vocifrations poussent ces bandits, en se prcipitant vers
l'extrmit de la pointe. Ker Karraje, l'ingnieur Serk, le
capitaine Spade, immobiles, peuvent  peine croire ce qu'ont vu
leurs propres yeux!

Quant  Thomas Roch, il est l, les bras croiss, l'oeil
tincelant, la figure rayonnante.

Je comprends, en l'abhorrant, ce triomphe de l'inventeur, dont la
haine est double d'une vengeance satisfaite!...

Et si les autres navires s'approchent, il en sera d'eux comme du
croiseur. Ils seront invitablement dtruits, dans les mmes
circonstances, sans qu'ils puissent chapper  leur sort! Eh bien!
quoique mon dernier espoir doive disparatre avec eux, qu'ils
prennent la fuite, qu'ils regagnent la haute mer, qu'ils
abandonnent une attaque inutile!... Les nations s'entendront pour
procder autrement  l'anantissement de l'lot!... On entourera
Back-Cup d'une ceinture de btiments que les pirates ne pourront
franchir, et ils mourront de faim dans leur repaire comme des
btes fauves dans leur antre!...

Mais, -- je le sais, -- ce n'est pas  des navires de guerre qu'il
faut demander de reculer, mme s'ils courent  une perte certaine.
Ceux-ci n'hsiteront pas  s'engager l'un aprs l'autre, dussent-
ils tre engloutis dans les profondeurs de l'Ocan!

Et, en effet, voici que des signaux multiples sont changs de
bord  bord. Presque aussitt, l'horizon se noircit d'une fume
plus paisse, rabattue par le vent du nord-ouest, et les quatre
navires se sont mis en marche.

L'un d'eux les devance, au tirage forc, ayant hte d'tre 
porte pour faire feu de ses grosses pices...

Moi,  tout risque, je sors de mon trou... Je regarde, les yeux
enfivrs... J'attends, sans pouvoir l'empcher, une seconde
catastrophe...

Ce navire, qui grandit  vue d'oeil, est un croiseur d'un tonnage
 peu prs gal  celui du btiment qui l'avait prcd. Aucun
pavillon ne flotte  sa corne, et je ne puis reconnatre  quelle
nation il appartient. Il est visible qu'il pousse ses feux, afin
de franchir la zone dangereuse, avant que de nouveaux engins aient
t lancs. Mais comment chappera-t-il  leur puissance
destructive, puisqu'ils peuvent le prendre  revers?...

Thomas Roch s'est plac devant le deuxime chevalet, au moment o
le navire passe  la surface de l'abme dans lequel, aprs l'autre
vaisseau, il va s'engloutir  son tour...

Rien ne trouble le silence de l'espace, bien qu'il vienne quelques
souffles du large.

Soudain, le tambour bat  bord du croiseur... Des sonneries se
font entendre. Leurs voix de cuivre arrivent jusqu' moi...

Je les reconnais, ces sonneries... des sonneries franaises...
Grand Dieu!... c'est un btiment de mon pays qui a devanc les
autres et qu'un inventeur franais va anantir!...

Non!... Cela ne sera pas... Je vais m'lancer sur Thomas Roch...
Je vais lui crier que ce btiment est franais... Il ne l'a pas
reconnu... il le reconnatra...

En cet instant, sur un signe de l'ingnieur Serk, Thomas Roch
lve sa main qui tient l'tui de verre...

Alors les sonneries jettent des clats plus vibrants. C'est le
salut au drapeau... Un pavillon se dploie  la brise... le
pavillon tricolore, dont le bleu, le blanc, le rouge se dtachent
lumineusement sur le ciel.

Ah!... que se passe-t-il?... Je comprends!...  la vue de son
pavillon national, Thomas Roch est comme fascin!... Son bras
s'abaisse peu  peu  mesure que ce pavillon monte lentement dans
les airs!... Puis il recule... il couvre ses yeux de sa main,
comme pour leur cacher les plis de l'tamine aux trois couleurs...

Ciel puissant!... tout sentiment de patriotisme n'est donc pas
teint dans ce coeur ulcr, puisqu'il bat encore  la vue du
drapeau de son pays!...

Mon motion n'est pas moindre que la sienne!... Au risque d'tre
aperu, -- et que m'importe? -- je rampe le long des roches... Je
veux tre l pour soutenir Thomas Roch et l'empcher de
faiblir!... Duss-je le payer de ma vie, je l'adjurerai une
dernire fois au nom de sa patrie!... Je lui crierai:

Franais, c'est le pavillon tricolore qui est arbor sur ce
navire!... Franais, c'est un morceau de la France qui
s'approche!... Franais, seras-tu assez criminel pour le
frapper?...

Mais mon intervention ne sera pas ncessaire... Thomas Roch n'est
pas en proie  une de ces crises qui le terrassaient autrefois...
Il est matre de lui mme...

Et, lorsqu'il s'est vu face au drapeau, il a compris... il s'est
rejet en arrire...

Quelques pirates se rapprochent afin de le ramener devant le
chevalet... Il les repousse... il se dbat...

Ker Karraje et l'ingnieur Serk accourent... Ils lui montrent le
navire qui s'avance rapidement... Ils lui ordonnent de lancer ses
engins...

Thomas Roch refuse.

Le capitaine Spade, les autres, au comble de la fureur, le
menacent... l'invectivent... le frappent... ils veulent lui
arracher l'tui de la main...

Thomas Roch jette l'tui  terre et l'crase sous son talon...

Quelle pouvante s'empare alors de tous ces misrables!... Ce
croiseur a franchi la zone, et ils ne peuvent rpondre aux
projectiles, qui commencent  tomber sur l'lot, dont les roches
volent en clats...

Mais o est donc Thomas Roch?... A-t-il t atteint par un de ces
projectiles?... Non... je l'aperois une dernire fois, au moment
o il s'lance  travers le couloir...

Ker Karraje, l'ingnieur Serk, les autres vont,  sa suite,
chercher un abri  l'intrieur de Back-Cup...

Moi...  aucun prix je ne veux rentrer dans la caverne, -- duss-
je tre tu  cette place! Je vais prendre mes dernires notes et,
lorsque les marins franais dbarqueront sur la pointe, j'irai...

FIN DES NOTES DE L'INGNIEUR SIMON HART

XVIII
 bord du _Tonnant_


Aprs la tentative faite par le lieutenant Davon, auquel mission
avait t donne de pntrer  l'intrieur de Back-Cup avec le
_Sword_, les autorits anglaises ne purent mettre en doute que ces
hardis marins n'eussent succomb. En effet, le _Sword_ n'avait pas
reparu aux Bermudes. S'tait-il bris contre les rcifs sous-
marins en cherchant l'entre du tunnel? Avait-il t dtruit par
les pirates de Ker Karraje? On ne savait.

Le but de cette expdition, en se conformant aux indications du
document recueilli dans le tonnelet sur la grve de Saint-Georges,
tait d'enlever Thomas Roch avant que la fabrication de ses engins
ft acheve. L'inventeur franais repris, -- sans oublier
l'ingnieur Simon Hart, -- il serait remis entre les mains des
autorits bermudiennes. Cela fait, on n'aurait plus rien 
redouter du Fulgurateur Roch en accostant l'lot de Back-Cup.

Mais, quelques jours s'tant couls sans que le _Sword_ ft de
retour, on dut le considrer comme perdu. Les autorits dcidrent
alors qu'une seconde expdition serait tente dans d'autres
conditions d'offensive.

En effet, il fallait tenir compte du temps qui s'tait coul --
prs de huit semaines -- depuis le jour o la notice de Simon Hart
avait t confie au tonnelet. Peut-tre Ker Karraje possdait-il
actuellement tous les secrets de Thomas Roch?

Une entente, conclue entre les puissances maritimes, dcida
l'envoi de cinq navires de guerre sur les parages des Bermudes.
Puisqu'il existait une vaste caverne  l'intrieur du massif de
Back-Cup, on tenterait d'abattre ses parois comme les murs d'un
bastion sous les coups de la puissante artillerie moderne.

L'escadre se runit  l'entre de la Chesapeake, en Virginie, et
se dirigea vers l'archipel, en vue duquel elle arriva dans la
soire du 17 novembre.

Le lendemain matin, le navire dsign pour la premire attaque se
mit en marche. Il tait encore  quatre milles et demi de l'lot
lorsque trois engins, aprs l'avoir dpass, revinrent sur eux-
mmes, le prirent  revers, clatrent  cinquante mtres de son
bord, et il coula en quelques secondes.

L'effet de cette explosion, due  un formidable bouleversement des
couches atmosphriques,  un branlement de l'espace, suprieur 
tout ce que l'on avait obtenu jusqu'alors des nouveaux explosifs,
avait t instantan. Les quatre navires rests en arrire en
prouvrent un effroyable contrecoup  la distance o ils se
trouvaient.

Deux consquences taient  dduire de cette soudaine catastrophe:

1 Le pirate Ker Karraje disposait du Fulgurateur Roch.

2 Le nouvel engin possdait la puissance destructive que lui
attribuait son inventeur.

Aprs cette disparition du croiseur d'avant-garde, les autres
btiments envoyrent leurs canots afin de recueillir les
survivants de ce dsastre, accrochs  quelques paves.

C'est alors que les navires changrent des signaux et se
lancrent vers l'lot de Back-Cup.

Le plus rapide, le _Tonnant_, -- un navire de guerre franais, --
prit l'avance  toute vapeur, tandis que les autres btiments
foraient leurs feux pour le rejoindre.

Le _Tonnant _pntra d'un demi-mille sur la zone qui venait d'tre
bouleverse par l'explosion, au risque d'tre ananti par d'autres
engins. Au moment o il voluait afin de mettre ses grosses pices
en direction, il arbora le pavillon tricolore.

Du haut des passerelles, les officiers pouvaient apercevoir la
bande de Ker Karraje parpille sur les roches de l'lot.

L'occasion tait favorable pour craser ces malfaiteurs, en
attendant qu'on pt ventrer leur retraite  coups de canon. Aussi
le _Tonnant_ envoya-t-il ses premires dcharges, auxquelles
rpondit une fuite prcipite des pirates  l'intrieur de Back-
Cup...

Quelques minutes aprs, l'espace fut secou par une commotion
telle que la vote du ciel sembla s'crouler dans les abmes de
l'Atlantique.

 la place de l'lot, il n'y avait plus qu'un amas de roches
fumantes, roulant les unes sur les autres comme les pierres d'une
avalanche. Au lieu de la coupe renverse, la coupe brise!... Au
lieu de Back-Cup, un entassement de rcifs, sur lesquels cumait
la mer que l'explosion avait souleve en un norme mascaret!...

Quelle avait t la cause de cette explosion?... tait-ce
volontairement qu'elle avait t provoque par les pirates, qui
voyaient toute dfense impossible?...

Le _Tonnant_ n'avait t que lgrement atteint par les dbris de
l'lot. Son commandant fit mettre les embarcations  la mer, et
elles se dirigrent vers ce qui mergeait de Back-Cup.

Aprs avoir dbarqu sous les ordres de leurs officiers, les
quipages explorrent ces dbris, qui se confondaient avec le banc
rocheux dans la direction des Bermudes.

 et l furent recueillis quelques cadavres affreusement mutils,
des membres pars, une boue ensanglante de chair humaine... De la
caverne, on ne voyait plus rien. Tout tait enseveli sous ses
ruines.

Un seul corps se retrouva intact sur la partie nord-est du rcif.
Bien que ce corps n'et plus que le souffle, on garda l'espoir de
le ramener  la vie. tendu sur le ct, sa main crispe tenait un
carnet de notes, o se lisait une dernire ligne inacheve...

C'tait l'ingnieur franais Simon Hart, qui fut transport  bord
du _Tonnant_. Malgr les soins qui lui furent donns, on ne
parvint pas  lui faire reprendre connaissance.

Toutefois, par la lecture des notes, rdiges jusqu'au moment o
s'tait produite l'explosion de la caverne, il fut possible de
reconstituer une partie de ce qui s'tait pass pendant les
dernires heures de Back-Cup.

D'ailleurs, Simon Hart devait survivre  cette catastrophe, --
seul de tous ceux qui en avaient t les trop justes victimes. Ds
qu'il se trouva en tat de rpondre aux questions, voici ce qu'il
y eut lieu d'admettre d'aprs son rcit, -- ce qui, en somme,
tait la vrit.

Remu dans toute son me  la vue du pavillon tricolore, ayant
enfin conscience du crime de lse-patrie qu'il allait commettre,
Thomas Roch, s'lanant  travers le couloir, avait gagn le
magasin dans lequel taient entasses des quantits considrables
de son explosif. Puis, avant qu'on et pu l'en empcher, il avait
provoqu la terrible explosion et dtruit l'lot de Back-Cup.

Et, maintenant, ont disparu Ker Karraje et ses pirates, -- et avec
eux, Thomas Roch et le secret de son invention!






End of the Project Gutenberg EBook of Face au drapeau, by Jules Verne

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FACE AU DRAPEAU ***

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