The Project Gutenberg EBook of Biribi, by Georges Darien

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Title: Biribi
       Discipline militaire

Author: Georges Darien

Release Date: August 8, 2005 [EBook #16492]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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GEORGES DARIEN



BIRIBI

DISCIPLINE MILITAIRE


PARIS
ALBERT SAVINE, DITEUR
12, RUE DES PYRAMIDES, 12

1890



PRFACE




Ce livre est un livre vrai. _Biribi_ a t vcu.

Il n'a point t compos avec des lambeaux de souvenirs, des haillons
de documents, les loques pailletes des rcits suspects. Ce n'est pas un
habit d'Arlequin, c'est une casaque de forat--sans doublure.

Mon _hros_ l'a endosse, cette casaque, et elle s'est colle  sa peau.
Elle est devenue sa peau mme.

J'aurais mieux fait, on me l'a dit, de la jeter--avec art--sur les
paules en bois d'un mannequin.

Pourquoi?

Parce que j'aurais pu, ainsi, mettre une sourdine aux cris rageurs de
mes personnages, dlayer leur fiel dans de l'eau sucre, matelasser les
murs du cachot o ils corchent leurs poings crisps, idyliser leurs
fureurs bestiales, servir enfin au public, au lieu d'un tord-boyau
infme, un ml-cassis trs bourgeois,--avec beaucoup de cassis.

J'aurais pu, aussi, parler d'un tas de choses dont je n'ai point parl,
ne pas ddaigner la partie descriptive, tirer sur le caoutchouc des
sensations possibles, et ne point laisser de ct, comme je l'ai
fait,--volontairement,--des sentiments ncessaires: la piti, par
exemple.

J'aurais pu, surtout, m'en tenir aux gnralits, rester dans le vague,
faire patte de velours,--en laissant voir, adroitement, que je suis seul
et unique en mon genre pour les pattes de velours,--et me montrer enfin
trs digne, trs auguste, trs solennel,--presque nuptial,--trs haut
sur faux-col.

Aux personnes qui me donnaient ces conseils, j'avais tout d'abord envie
de rpondre, en employant, pour parler leur langue, des expressions qui
me rpugnent, que j'avais voulu faire de la psychologie, l'analyse d'un
tat d'me, la dissection d'une conscience, le dcoupage d'un caractre.
Mais, comme elles m'auraient ri au nez, je leur ai rpondu, tout
simplement, que j'avais voulu faire de _la Vie_.

Et elles ont ri derrire mon dos.

Ce n'est pourtant pas si drle que a. J'ai mis en scne un homme,
un soldat, expuls, aprs quelques mois de sjour dans diffrents
rgiments, des rangs de l'arme rgulire, et envoy,--sans
jugement,--aux Compagnies de Discipline. Sans jugement, car le Conseil
de corps devant lequel il comparait se contente de faire le total de
ses punitions plus ou moins nombreuses, et le gnral, qui dcide de son
envoi  Biribi, suit l'avis du Conseil de corps. Il est incorpor
aux Compagnies de Discipline comme _forte tte_, indisciplin, brebis
galeuse, individu intraitable donnant _le mauvais exemple_. Aucun
tribunal, civil ou militaire, ne l'a fltri; les folios de punitions de
son livret matricule sont noirs, mais son casier judiciaire est
blanc. Pas un malfaiteur, un irrgulier. Cet homme passe trois ans aux
Compagnies de Discipline; et comment il a us ces trois annes, j'ai
essay de le montrer. J'ai voulu qu'il vct comme il a vcu, qu'il
penst comme il a pens, qu'il parlt comme il a parl. Je l'ai laiss
libre, mme, de pousser ces cris affreux qui crvent le silence des
bagnes et qui n'avaient point trouv d'cho, jusqu'ici. J'ai voulu qu'il
ft lui,--un paria, un dsol, un malheureux qui, pendant trois ans,
renferm, aigri, repli, n'a regard qu'en lui-mme, n'a pas lu une
ligne, n'a respir que l'air de son cachot,--un cachot ouvert, le pire
de tous. J'ai voulu, surtout, qu'il ft ce douloureux, fort et jeune,
qui pendant longtemps ne peut pas aimer et qui finit par har.

J'ai voulu qu'il souffrt, par devant tmoins, ce qu'il a souffert
isol.

Maintenant, a-t-on bien fait de l'envoyer l-bas? A-t-on eu tort de le
faire souffrir? Peut-tre. Mais ce sont des questions auxquelles je
ne veux pas rpondre. Mon livre n'est pas l. Il est tout entier dans
l'tude de l'homme, il n'est point dans l'tude des milieux. Je constate
les effets, je ne recherche pas les causes. _Biribi_ n'est pas un
roman  thse, c'est l'tude sincre d'un morceau de vie, d'un lambeau
saignant d'existence. Ce n'est pas non plus,--et ce serait commettre une
grossire erreur que de le croire,--un roman militaire.

O voit-on l'arme dans ce livre, l'arme telle que nous la connaissons,
l'arme telle que nous la rencontrons tous les jours, l'arme rgulire,
enfin? Est-ce l'arme, cette poigne d'indisciplins revtus de la
capote grise et soumis  des rglements inconnus dans les rgiments?
Est-ce l'arme, ce bas-fonds o croupissent les relgus militaires?
C'est l'arme comme le bagne est la socit.

L'arme! Mais si j'eusse voulu parler d'elle, je n'aurais point t la
chercher l. J'aurais t la chercher o elle est. Et, dans un roman
prochain, _L'paulette_, je me rserve le droit de dire ce que j'en
pense et de convaincre de mauvaise foi ceux qui m'auront mal jug.

Ah! je le sais bien, le malheureux que je mets en scne, aigri par la
souffrance, aveugl par la haine, s'emporte violemment, parfois, contre
le systme militaire tout entier. Il le charge de tous ses crimes, lui
fait porter le poids de toutes ses dfaillances, l'accuse de toutes ses
mauvaises passions... Mais c'tait ncessaire, cela! C'tait ncessaire,
cette exagration mme des diatribes, cette outrance maladive de la
colre et des imprcations! La souffrance rclame. Seulement, cette
dclamation-l, souvent, ce n'est pas un cri de rvolte: c'est un
billement.

La haine est immortelle, dit mon _hros_ dans un des chapitres de ce
livre.

Non, elle finit par s'teindre; elle est tellement lourde  porter! Si
grandes qu'aient t sa misre et ses douleurs, si justes que puissent
tre ses ressentiments, l'homme, sortant du milieu o il a souffert,
ne demande qu' oublier. Il oubliera, lui aussi. Ou alors, il faudrait
qu'il ne trouvt, dans la socit o il est rentr, que la dception
qui brise aprs l'humiliation qui ronge, que le dsespoir morne aprs la
souffrance rageuse. Mais cela n'est pas possible...

Et il ne restera, de son existence sombre de paria, que ces confessions
poignantes qu'il a arraches brutalement, telles quelles, de son coeur
encore endolori, et que je transcris ici, en ce livre incomplet sans
doute, mais qui aura, du moins, le mrite d'tre sincre.

Paris, janvier 1890.

GEORGES DARIEN.




BIRIBI

DISCIPLINE MILITAIRE




I


--_Alea jacta est!_... Je viens de passer le Rubicon...

Le Rubicon, c'est le ruisseau de la rue Saint-Dominique, en face du
bureau de recrutement. Je rejoins mon pre qui m'attend sur le trottoir.

--Eh bien! a y est?

--Oui, p'pa.

Je dis: Oui, p'pa, d'un ton mal assur, un peu honteux, presque
pleurnichard, comme si j'avais encore huit ans, comme si mon pre me
demandait si j'ai termin un pensum que je n'ai pas commenc, si j'ai
ressenti les effets d'une purge que je n'ai pas voulu prendre.

Pourtant, je n'ai plus huit ans: j'en ai presque dix-neuf; je ne suis
plus un enfant, je suis un homme--et un homme bien conform. C'est la
loi qui l'assure, qui vient de me l'affirmer par l'organe d'un mdecin
militaire dont les lunettes bleues ont le privilge d'inspecter tous les
jours deux ou trois cents corps d'hommes tout nus.

--Marche bien, c't homme-l!... Bon pour le service!...

Je rpte cette phrase  mon pre, qui m'coute en carquillant les
yeux, la bouche entr'ouverte, l'air stupfait. Toutes les deux minutes
il m'interrompt pour me demander:

--Tu as sign? Alors a y est?... Ils t'ont donn ta feuille de route?
Alors, a y est?...

Et, toutes les deux minutes un quart, je rponds:

--Oui, p'pa.

Je ne me borne pas, d'ailleurs,  cette affirmation--flanque d'une
constatation de paternit en raccourci. Je parle, je parle, comme si je
tenais  bien faire voir que le mdecin aux lunettes bleues ne m'a
pas arrach la langue, comme si le coup de toise que j'ai reu tout
 l'heure sur la tte avait fait jaillir de ma cervelle des mondes
d'ides. Tristes ides cependant que celles que j'exprime en
gesticulant, au risque de faire envoler des arbres de l'Esplanade des
Invalides que nous traversons tous les pierrots gouailleurs qui font la
nique aux passants. Considrations banales sur l'tat militaire,
espoirs btes d'avancement rapide, lieux communs hroquement stupides,
expression surchauffe d'un patriotisme sentimental de caf-concert;
tout cela compliqu du rabchage oblig d'anecdotes d'une trivialit
coeurante. Mon pre parat s'intresser prodigieusement  ce que je lui
raconte; il incline la tte en signe d'approbation; il murmure:

--Certainement... videmment... rien de plus vrai...

Et, tout d'un coup, me regardant bien en face:

--Alors, dcidment a y est?... c'est fini?

Il a l'air de sortir d'un rve, de revenir de trs loin. Il n'a pas
entendu un mot de tout ce que j'ai dit, c'est clair. Mon flux de paroles
a seulement berc ses penses tristes que je devinais et que je voulais
chasser, comme elles ont laiss froid mon cerveau que j'essayais de
griser.

Je me tais subitement, secou d'un grand frisson, envahi soudain par une
colre noire, un dgot norme, qui me porteraient  me donner des coups
de pied  moi-mme ou  me tirer les oreilles, si je n'avais peur de
passer pour un alin.

La chose que je viens de faire, je le sais, tait une chose force;
mais je sens que c'est aussi une chose bte, triste, et, qui plus
est, irrparable. Et nous marchons cte  cte, sans plus rien dire,
traversant sur le pont dsert des Invalides la Seine jauntre ride par
un vent froid, moi, le fils qui ai voulu mettre un terme  une situation
douloureuse, et lui, le pre dsol d'avoir t oblig de me laisser
faire. Nous semblons deux trangers. Et je me tais, aussi, parce que je
sens que, si je recommenais  parler, je n'aurais plus dans la bouche
les paroles btes et endormantes de tout  l'heure et que je ne pourrais
plus trouver que des phrases amres et des mots mchants.

Je m'tais pourtant bien promis de rester calme, depuis le moment o
j'avais rsolu de m'engager; j'tais pourtant bien dcid encore, il y
a cinq minutes  peine,  refouler les colres sourdes que je sentais
gronder en moi. J'avais fait de grands gestes pour ne pas mettre la main
dans ma poche o je sentais ma feuille de route, j'avais cri pour ne
pas grincer des dents, j'avais ri parce que les contorsions douloureuses
de mon visage et mon rictus de rageur disparaissaient sous la grimace du
rire; j'avais imit ces conscrits imbciles qui chantent pour s'tourdir
et qui pinglent  leur chapeau, chez le mastroquet, en hurlant des
chansons patriotiques, le numro qu'ils viennent de tirer en tremblant,
la larme  l'oeil, d'une urne place entre deux gendarmes. Et,
brusquement, j'ai senti que j'tais  bout d'efforts, moi qui n'ai
pas bu d'alcool, et que je ne pouvais plus continuer cette comdie qui
m'coeure et qu'on n'a pas prise au srieux.

Car mon pre n'a pas t ma dupe. Il ne me le dit pas mais je le sens
bien. Je le vois, marchant  six pas de moi, sur la contre-alle du
Cours-la-Reine que nous descendons, la tte baisse, morne, affaisse.
Il ouvre son parapluie et s'approche de moi.

--Mets-toi  l'abri; il pleut.

En effet, quelques gouttes d'eau piquent de points bruns la poussire
grise.

--Oh! bah! ce n'est rien.

--Mais tu n'as pas de parapluie. Ton chapeau va s'abmer...

--Qu'est-ce que a fait? Je ne le porterai plus demain.

Mon pre a tourn la tte  gauche, comme pour regarder quelque chose
du ct des Champs-Elyses, mais pas assez vite pour que je n'aie eu le
temps de voir une larme trembler au bord de ses cils.

Cette larme-l me remue.

Ah a! est-ce que je vais continuer  garder cet air d'enterrement,
cette mine de pleureur aux pompes funbres? A quoi a me sert-il, au
bout du compte, de froncer les sourcils et de me payer une tte de
bourreau de mlodrame? Ce qui est fait est fait, n'en parlons plus.
L'heure des rcriminations est passe. Et, bravement, je demande  mon
pre ce qu'il regarde par l,  gauche.

--Moi? Rien, rien...

--Ah!  propos, figure-toi qu'au bureau de recrutement...

Je lui raconte des histoires quelconques; je lui parle d'un individu qui
ne voulait pas ter sa chemise pour passer la visite et d'un autre
qui avait oubli de retirer ses bottes. Je trouve vraiment ces petits
incidents trs drles. J'en ris aux clats, je m'en tiens les ctes.
Mon pre se contente de sourire; un sourire jaune. Il faut pourtant tre
gai, que diable! Il faut arriver  lui faire croire que je ne suis pas
trop mcontent de mon sort, que je pars de bon coeur, que la nouvelle
vie que je vais mener ne m'inspire pas la moindre rpulsion. Je me bats
les flancs pour le drider; je ridiculise les passants; je me moque
d'un marchand de coco qui agite sa crcelle malgr la saison, et d'un
monsieur qui, sur une impriale d'omnibus, bat la semelle avec rage.

Rien n'y fait. Mes clats de rire et mes explosions de gat ratent
comme des fuses mouilles dont la baguette retombe piteusement  terre;
et, quand je quitte mon pre, au bureau des tramways, il me serre les
doigts un peu fort dans sa main moite et me dit: A demain avec une
voix mouille. Je le regarde s'loigner, vot, appuy sur sa canne,
triste et las...

--Courcelles! En voiture!

Je grimpe sur l'omnibus. Je vais au parc Monceau, A ct du parc
Monceau, tout au moins, o habite mon oncle, avec sa femme et sa fille.

Mon oncle, c'est une pompe  morale. Une pompe  morale vieux jeu, avec
un cylindre apostolique, un piston prud'hommesque, une soupape systme
Guizot et une soupape systme Berquin.

Ma tante, elle, ne moralise pas pour son compte. Mais, lorsque son mari
dogmatise, elle approuve. Et ma cousine ratifie.

Que trouvez-vous  redire  a?--Absolument rien, n'est-ce pas?

Mais moi qui suis en proie  une irritation croissante, moi dont les
nerfs agacs frmissent et se contractent, comme les muscles mis 
nu d'un animal sous l'influence d'un courant lectrique,  toutes les
paroles de consolation et d'encouragement btes qu'on me prodigue depuis
deux jours, moi qui sens bouillonner dans mon cerveau une colre dont je
ne m'explique pas la cause mais dont je serais bien aise de me dcharger
sur quelqu'un, j'y trouve quelque chose  redire. Et je suis dcid,
absolument dcid,  ne pas me laisser faire de morale et  jeter
plutt par-dessus bord, comme un chargement inutile, tous les sentiments
affectueux--tous!--qui m'unissent  cette branche respectable de ma
famille.

Je brusque les choses. J'entre chez mon oncle en criant:

--Je viens de m'engager!

J'pie en mme temps sur sa physionomie les signes de la stupfaction,
les marques de l'tonnement; et, comme il va assurment tomber  la
renverse, je me reproche de ne pas m'tre assur, avant de pousser mon
exclamation, s'il avait un fauteuil derrire lui.

Mais il ne tombe pas. Il me rpond trs tranquillement:

--Ah! tu viens de t'engager.

Il rpte ma phrase, tout simplement, en y ajoutant une interjection,
une toute petite interjection.

Est-ce que a ne le surprendrait pas, par hasard?

Pas le moins du monde, car il ajoute:

--a ne m'tonne pas de toi.

Il me fait signe de m'asseoir, s'assied lui-mme, croise les jambes et
continue en se frottant les mains:

--a ne m'tonne pas de toi, car je t'ai toujours regard comme
relativement intelligent. Relativement, bien entendu, car,  notre
poque, il y a tant d'hommes de talent! Tu as eu assez d'esprit pour
comprendre que l'existence que tu mnes depuis ta sortie du collge ne
pouvait pas toujours durer. Qu'avais-tu derrire toi depuis deux ans?
Une vie de fainant, honteuse et indigne. Qu'avais-tu devant toi?
Mazas. Parfaitement, Mazas. Tu as beau hocher la tte, les enfants
qui dsobissent  leurs parents, ne suivent pas les bons exemples et
n'coutent pas les bons conseils finissent toujours  Mazas. Si tu avais
cinq ans de moins, je dirais la Roquette, mais tu as dix-neuf ans. Je
ne veux pas rcriminer, te faire des reproches que tu as pourtant bien
mrits; je ne te parlerai pas de ton ingratitude envers nous que tu
ne venais pas voir une fois tous les six mois, de ton indiffrence 
l'gard de ta tante  qui tu ne daignais mme pas envoyer un bouquet
pour sa fte. Nous qui avons toujours t si bons pour toi! qui t'avons
toujours donn de si bons avis, absolument comme si tu avais t notre
fils! nous qui te donnions tous les jours notre exemple! nous qui...
Tiens, je vais profiter de ce que nous sommes seuls pour te le dire: la
semaine dernire, ta cousine a fait dire une messe  ton intention...
pour que vous tourniez bien, Monsieur...

Il se lve, se promne de long en large et s'crie en roulant au plafond
des yeux de poisson frit:

--Dieu, qui voit le fond des coeurs, l'a sans doute exauce!

C'est bien possible, mais je ne serais pas fch de placer un mot.

--Mon oncle...

--Mais, malheureux! tu as donc oubli jusqu'aux lois fondamentales de
la politesse? Tu ne sais donc plus qu'il est inconvenant de couper la
parole aux personnes qui... qui... Tu verras, quand tu seras soldat, si
tu interrompras impunment tes chefs! Ah! tu en as besoin, vois-tu, de
manger de la vache enrage!

Ma tante, qui vient d'entrer avec ma cousine, a surpris ces dernires
paroles. Elle s'approche de moi.

--Tu t'es engag? Tu vas tre soldat? Eh bien! entre nous, mon ami, a
ne te fera pas de mal de manger de la vache enrage.

--a lui fera mme beaucoup de bien, appuie ma cousine, avec un petit
air convaincu.

J'esquisse un geste de dngation, mais mon oncle me jette un regard
furieux. Cette fois, c'est bien entendu, j'ai besoin de manger de la
vache enrage. Je n'ai plus qu' me figurer que c'est un traitement 
suivre, voil tout. D'ailleurs, a doit me faire beaucoup de bien.

--Tu as toujours eu un caractre excrable, continue mon oncle. Ds
l'ge le plus tendre, tu faisais tourner le lait de ta nourrice...

--C'est une horreur, dit ma tante.

--Une abomination! dit ma cousine.

Mais sa mre lui lance un coup d'oeil de travers. Une jeune fille ne
doit pas faire semblant de savoir que les nourrices ont du lait. C'est
trs inconvenant.

Mon oncle veut clore l'incident.

--Tes instincts pervers, s'crie-t-il, se sont dvelopps avec l'ge!...

Et il numre les queues de lapins que j'ai tires, les hannetons que
j'ai fait rtir, les mouches que j'ai carteles. Ah! a ne l'tonne
pas, que je me sois, plus tard, si mal conduit  l'gard de mes parents!
Quand on prend, si jeune, l'habitude de faire du mal aux btes....

Ma tante intervient:

--Mon ami, mon ami!...

--C'est vrai, fait mon oncle qui s'aperoit que la passion l'gare.
C'est vrai! Ce petit malheureux allait me faire dire des choses!... Je
suis rellement boulevers... Une conduite aussi dplorable!...

--Ce n'est pas tout  fait sa faute, mon ami; tu sais bien que sa
religion...

--En effet, ajoute ma cousine, tu sais bien, papa, que les
protestants...

Je m'y attendais. C'est l'excuse hypocrite dont ils affectent de couvrir
ce qu'ils appellent mes fautes, excuse qui n'est en ralit, pour eux,
qu'un outrage avec lequel ils me souffltent. Sa religion! Protestant!
Me les ont-ils assez jets au nez, ces deux mots, tout en les susurrant
d'une voix doucereuse et benote de cagot mielleux qui ne demande qu'
disculper et qui fait la part des choses! Ont-ils jamais manqu
une occasion de me les coller sur le visage, ainsi qu'un stigmate,
dvotement, onctueusement, comme ils se collent  eux-mmes de la cendre
sur le front, le lendemain du mardi gras? Et j'tais assez bte pour en
rougir, assez mou pour avoir honte, assez lche pour ne pas la dfendre,
cette religion dont les dogmes pourtant me font rire et dont je ferais
bon march si je ne sentais pas, derrire son rituel vieilli et ses
doctrines surannes, deux grandes choses pour le triomphe desquelles
elle a su trouver des confesseurs qui ont t des prcurseurs et des
martyrs qui ont t des hros: la vrit et la libert.

Est-ce que cette fois encore?... Hlas! oui, cette fois encore, je me
contente de baisser la tte.

Et la morale montait toujours!... Mon oncle a gliss lgrement sur
mon enfance: il s'est appesanti sur mon adolescence et m'a reproch
de n'avoir jamais eu de prix de thme grec. Il en est maintenant 
ma jeunesse. Il ne comprend dcidment pas que je n'aie pu arriver 
m'entendre avec mes parents et que j'aie dsert le toit paternel.
Il veut bien avouer que je n'ai peut-tre pas eu tous les torts, au
dbut...

--Mais enfin, que les parents fassent ceci ou cela, les enfants n'ont
pas  s'en plaindre...

Pourquoi pas?

--Les enfants ne doivent jamais s'occuper des affaires des parents...

Mme quand elles les regardent directement?

--Tu devais tout supporter en silence. Les enfants sont faits pour
a. D'ailleurs, lorsqu'il se passait chez toi des choses qui ne te
plaisaient point, il y avait un moyen bien simple de ne pas s'en
apercevoir. C'tait de faire l'aveugle.

L'aveugle?... Je ne sais pas jouer de la clarinette.

J'ai laiss chapper a--tout haut.--Mon oncle se lve, furieux.

--Comment, malheureux! tu plaisantes! tu oses plaisanter avec les choses
srieuses! Mais tu n'as donc de respect pour rien? Tu te moques donc de
tout? Tu n'as donc plus ni me, ni coeur, ni conscience, ni... rien?...
Ah! cette manie de dnigrement! Le mal du sicle! Cette manie de
raisonner envers et contre tout!... Ah! elle te cotera cher, cette
manie-l!... Quand tu seras soldat, je te conseille, mon ami, de
continuer  discuter avec ton insolence habituelle. Sais-tu ce qu'on te
fera, si tu raisonnes, si tu es insolent? hein? le sais-tu?

--Non, mon oncle.

--On te passera par les armes.

--On t'excutera, dit ma tante.

--On te fusillera, dit ma cousine.

J'en ai la chair de poule; et mon oncle, qui a produit son effet,
continue son rquisitoire.

--Depuis, qu'as-tu fait? Tu as pass, je crois, deux mois dans un
bureau. Au bout de ces deux mois, tu as jug  propos de gifler un
sous-chef et l'on t'a flanqu dehors. Continue  appliquer ce petit
systme-l dans l'arme, et ce ne sera pas dehors qu'on te mettra, ce
sera dedans.

Ma tante et ma cousine clatent de rire. Je ris aussi, en me forant
un peu--je me chatouille la paume de la main avec le petit doigt. Que
voulez-vous? Mon oncle a soixante ans; son rpertoire de jeux de mots
est bien vieux, c'est vrai; mais on ne peut vraiment pas lui demander
d'apprendre par coeur,  son ge, le nouveau recueil des coq--l'ne et
des calembours, augment d'une prface en vers. Je me mets  sa place,
je sais trs bien que, lorsque j'aurai soixante ans et que je dirai,
par exemple: Ce qui est plus fort qu'un Turc, c'est deux Turcs,
j'prouverai un grand plaisir  voir s'esclaffer mes auditeurs.

Mon rire a drid mon oncle. Il fait un geste vague de commisration
indulgente.

--Depuis ce temps, comment as-tu vcu? Je l'ignore et ne veux pas le
savoir. A quoi t'es-tu occup? A crire. Des btises. Tu as fait des
vers--on me les a montrs. Des vers abominables, dans lesquels tu
appelles mssieur Thiers Gronte assassin et Gambetta Cromwell de
carton et diminutif de Mirabeau. Sais-tu pourquoi, seulement?

Je fais signe que non. Je ne sais pas pourquoi.

Mon oncle hausse les paules.

--Je m'en doutais!

--J'en tais sre, fait ma tante.

--Convaincue! appuie ma cousine.

--Tu es parti de chez ton pre. Tu as d mener une vie misrable, manger
dans d'ignobles gargotes, coucher dans des repaires infmes...

Ma cousine se bouche les yeux.

--D'ailleurs, tes vtements en disent long...

--A propos, fait ma tante, nous te retiendrions bien  dner, mais, tu
sais, c'est aujourd'hui vendredi; nous faisons maigre et, comme tu es
protestant...

Je suis protestant, en effet, mais je crois que, pour le moment, ce sont
mes habits qui protestent.

--En effet, dit mon oncle, il faut respecter toutes les convictions. 'a
toujours t mon avis. Eh bien! mon ami, puisque tu vas entrer dans une
nouvelle carrire, prends la ferme rsolution de t'y bien conduire; sois
respectueux et obissant  l'gard de tes chefs; le rgiment est une
grande famille dont le pre est le colonel et dont la mre est la
France. Quels que soient les ordres qu'on te donne, ne les examine pas,
ne les critique jamais; excute-les les yeux ferms...

a ne doit pas toujours tre commode.

--Le plus bel avenir s'ouvre devant toi. Tu peux te faire en peu de
temps une position magnifique... Tout soldat, a dit Napolon, porte...

--Oui, la giberne... le bton de marchal...

--C'est a! c'est a! Moque-toi un peu des paroles d'un grand homme!...
D'ailleurs, mon ami, tout ce que je t'ai dit, c'est dans ton intrt.
Tourne bien, tourne mal, a ne peut rien nous faire, au fond. Nous
dshonorer, a, tu ne le peux pas: nous ne portons pas le mme nom que
toi. La charit chrtienne nous ordonne de faire des voeux pour toi et
de te donner de bons prceptes; quant au reste, a nous est gal...

C'est curieux, je m'en doutais presque.

--Tche de monter vite de grade en grade. C'est le meilleur moyen
d'avoir un avancement rapide. Surtout, vite les mauvaises compagnies;
il y a partout des gens avec lesquels il ne faut se lier  aucun prix.
Si tu es dispos  te bien conduire,  faire la joie de ta famille et
l'honneur de ton pays, tu ne les frquenteras point, tu les laisseras
de ct. Du reste, vous ne pourriez pas vous accorder longtemps; le vice
n'a jamais fait bon mnage avec la vertu.

a doit tre vrai, mais a ne me semble pas neuf. Je pense avoir lu
autrefois, dans Lhomond, cet exemple tonnant: La vertu et le vice sont
contraires, _virtus et vitium sunt contraria_.

Tout le monde vient de se lever. Je crois la petite sance termine et
je me lve comme les autres. Ma tante me promet, en me quittant, de me
faire cadeau de mon premier uniforme, quand je serai nomm officier. Ma
cousine m'offrira un sabre,--un beau sabre.

Dcidment, elles n'ont pas l'air de croire outre mesure  mon avenir.

Mon oncle ne me promet rien, mais, en me reconduisant jusqu' la porte,
il me donne quelque chose... Un conseil, un dernier conseil.

--Quand tu auras des galons, mon ami... Souviens-toi bien de ce que je
vais te dire, grave-le dans ta mmoire.

--Oui, mon oncle.

--Quand tu auras des galons,--sois svre, mais juste.

Il ferme la porte.

Je descends l'escalier furieux. Furieux surtout contre moi. Quoi!
j'tais dcid, en entrant dans cette maison,  ne pas me laisser
dbiter trois mots de cette sempiternelle thorie de la vertu et
des moeurs qui me dgote et m'assomme! J'tais rsolu  interrompre
brutalement la coule de cette avalanche moralisatrice qui vous
engloutit sous ses phrases glaces! J'tais dtermin  rompre
avec clat, avec insolence mme--une insolence qui aurait t de la
franchise--plutt que de permettre  mon oncle de me tenir encore une
fois ce langage qui n'est pas son langage  lui seul, mais qui est
celui de tous les gens qui pensent comme lui, qui voient comme lui, qui
pensent faux et qui voient faux--des gens que je mprise dj et que, je
le sens bien, je finirai par har. Et je n'ai pas trouv une phrase
pour lui rpondre, pas un mot pour l'arrter! Est-ce que j'ai manqu
de courage? Est-ce que, encore cette fois-ci, j'ai capitul devant sa
morale bte? Est-ce que je suis un imbcile? Non. La vrit, c'est que
je ne savais quoi lui rpondre. Je ne savais pas. Je ne suis pas
un imbcile, je suis un ignorant. Je sentais qu'il y avait bien des
rpliques  lui faire cependant, bien des objections  lui opposer, mais
je ne trouvais rien, rien.

Rien,  part peut-tre des railleries sur la forme grotesque de leurs
thories, sur la sottise dans laquelle ils dlayent leurs pauvres
vieilles ides, arlequins centenaires cuits toujours  la mme sauce;
rien  part des moqueries sur la figure extrieure, gothique et
manire, de leurs prceptes faux qu'ils talent dogmatiquement. Et, si
j'avais ri de la couche de ridicule dont ils badigeonnent leur frocit
goste, si j'avais raill la forme absurde qui s'enroule autour de
leur vanit venimeuse comme les capsules molles et sans saveur autour
de l'amertume des mdicaments, ils m'auraient trait--pour de bon--de
mauvais plaisant, de sans-coeur, de farceur qui ne respecte rien, qui
n'a pas de considration pour les choses srieuses.

Ils auraient eu raison. Ce qu'il faut, ce ne sont pas les coups
d'pingle de la moquerie, les coups de canif de la blague, dans ce voile
de btise qu'ils ont tendu--peut-tre exprs--devant leur mchancet
doucereuse. C'est le coup de couteau brutal qui crverait la cotte
de mailles faite de tous les lieux communs et de toutes les banalits
cousus pice  pice dont ils couvrent leur morale troite et hypocrite,
et qui la mettrait  nu.

Ce coup de couteau-l, je ne peux pas le donner--pas encore.

Quand je fais des rflexions, je mets les mains dans mes poches.
C'est, chez moi, une habitude prise. Je ne peux pas rflchir les mains
ballantes; il n'y a pas  s'y tromper, quand j'ai les mains ballantes,
je ne rflchis pas. Je vis alors une vie sans pense, la vie d'un tre
inconscient, la vie du fakir qui contemple son nombril, la vie du chien
errant qui trle dans les rues en compissant les devantures.

Mais, pour le moment, comme je fais des rflexions graves, j'enfonce les
mains trs avant dans mes poches et, fort tonn, je sens rouler sous
mes doigts des choses rondes. Ces choses rondes, ce sont des pices de
monnaie. Mon Dieu! oui. Avant mon dpart, on a fait une petite qute.
Tout le monde a apport son obole, tout le monde, jusqu' la femme de
chambre de ma tante, une vieille fille ride et jauntre, au corsage
plat, aux yeux glacs, et qui semble vouloir absolument mourir d'un
pucelage rentr. Je compte les espces. Je trouve dix-sept francs
cinquante centimes. Maintenant, comme il faut tre juste avec tout le
monde, je dois avouer que ma poche est dcousue et que j'ai entendu,
tout  l'heure, quelque chose tomber  terre. C'tait sans doute un sou.
Il devait y avoir dix-sept francs cinquante-cinq. Pourtant, je n'en suis
pas sr. Je n'en mettrais pas ma main au feu.

Dix-sept francs cinquante, c'est mince! Il n'y a pas de quoi faire
la noce, assurment. Mais la sagesse antique et moderne ne nous
apprennent-elles pas  nous contenter de peu? D'ailleurs, ma cousine m'a
promis d'appeler sur ma tte les bndictions du ciel. En attendant, je
pourrai toujours, ce soir, ajouter un petit extra  mon ordinaire assez
maigre. Je mangerai un plat de plus, un dessert--pas des pruneaux,
par exemple! Ah! non; aprs la morale avunculaire, ils feraient double
emploi!... _Non bis in idem!_...

Le lendemain soir, mon pre m'a conduit  la gare. Nous avons parl--de
choses quelconques--en nous promenant. Il a attendu le dernier appel des
voyageurs pour me laisser partir, et alors, me jetant les bras autour du
cou, il a laiss chapper deux grosses larmes et je l'ai entendu qui me
disait tout bas: Tu sais, mon enfant, je t'ai toujours bien aim! a
m'a mu. Je ne le cache pas, a m'a mu. Seulement, maintenant, je veux
raisonner mes motions, arriver  me les expliquer.

J'y ai rflchi toute la nuit, en chemin de fer... Je ne crois pas que
a suffise  un pre, d'aimer ses enfants.

Pourquoi?--Je ne sais pas.

J'y rflchirai encore. J'arriverai peut-tre  le savoir.




II


Voil six mois que je suis  Nantes, canonnier de deuxime classe au 41e
d'artillerie. Six mois ts de soixante, restent cinquante-quatre.

--a commence  se tirer, dit mon camarade de lit, un Bordelais qui
s'est engag aussi, un cochon vendu comme moi.

--C'est gal, c'est encore rudement long.

--De quoi? de quoi? s'crie un conducteur de la classe 76, un gros
garon qui va tre libr du service dans quelques jours et qui hurle:
La classe! toute la journe.--De quoi? On trouve le temps long? on
s'embte? Est-ce qu'on a t te chercher, dis donc, pour t'amener au
rgiment? Est-ce que tu n'y es pas venu tout seul? Il faut avoir un
sacr toupet pour se plaindre de ce qu'on a demand! Pourquoi t'es-tu
engag, alors? Pourquoi n'es-tu pas rest chez toi?

Alors, dans la chambre, des rires clatent, des ricanements grincent.

--La planche  pain tait tombe.

--Le four tait dmoli.

--Il avait mis sa soupire au Mont-de-Pit.

Ah! je les connais par coeur, ces vieilles railleries rgimentaires,
ces plaisanteries toujours les mmes, qui me froissaient si fort, qui
me faisaient si mal au coeur, les premiers jours. Maintenant encore,
peut-tre, elles me chatouillent dsagrablement, mais elles ne me font
plus monter le rouge au visage et ne me donnent plus l'envie de me jeter
sur les blagueurs et de leur fermer la bouche  coups de poings, au
risque de me rendre ridicule et d'ameuter contre moi la haine et le
mpris. Je comprends qu'ils ont le droit de me regarder de haut, eux qui
n'ont rejoint le rgiment qu'au moment o les Pandores leur ont apport
leurs feuilles de route, eux qui sont arrivs au corps en rechignant,
comme des chiens qu'on fouette, malgr les rubans de leurs chapeaux et
leurs chansons mouilles d'eau-de-vie. Je ne leur en veux plus, quand
ils me font sentir, mme un peu lourdement, leur mpris de paysans ou
d'ouvriers obligs de quitter la charrue ou le marteau pour empoigner un
fusil, quand ils me jettent au nez leur commisration ddaigneuse--que
je commence  trouver lgitime--pour les propres--rien incapables
de faire oeuvre de leurs dix doigts et rduits, aussitt qu'ils
s'aperoivent que leurs pres ne sont pas ns avant eux,  piquer une
tte dans l'arme.

Je ne leur en veux plus, mais je persiste  trouver le temps trs long.

Comment les ai-je passs ces six mois qui forment la dixime partie du
temps que je me suis engag  consacrer, avec fidlit et honneur, au
service de mon pays? Je serais bien embarrass de le dire au juste. Je
les ai passs, voil tout.

J'ai appris  monter  cheval,  faire l'exercice du sabre, du revolver
et du mousqueton. J'ai dsappris la manire de marcher d'une faon
convenable, porter les mains autrement que Dumanet et d'avoir l'air
d'autre chose que d'un individu ficel dans un uniforme termin en bas
par des bottes de porteur d'eau et en haut par un shako qui ressemble
 un pot  cirage. Je sais rciter la thorie, mais je ne sais plus
raisonner. J'ai appris  panser les chevaux,  les triller et  leur
laver la queue  grande eau. J'ai perdu l'habitude de me dbarbouiller
tous les jours et de me laver les pieds de temps en temps. Je ne porte
plus de faux-cols, mais une belle cravate bleue dans laquelle il faut
cracher trs longtemps pour la contraindre  conserver les huit plis
rglementaires. Je porte des bottes  perons, mais je ne porte pas de
chaussettes. Je sais que je dois le respect  mes suprieurs, mais je
ne sais plus que je dois me respecter moi-mme. Pour sortir en ville, je
mets un dolman, et a me fait plaisir, parce qu'il descend un peu plus
bas que ma veste et qu'on ne peut pas voir quand je me baisse ou quand
je m'assieds, combien ma chemise est sale; je mets aussi des gants
blancs et a m'ennuie, parce que je suis oblig de les retirer pour me
moucher--avec le mouchoir du pre Adam.

Je m'astique, rgulirement quatre heures par jour, les fesses sur une
selle. Je manoeuvre d'une faon passable. Quand je suis de garde et de
faction, j'ai l'air tout aussi bte qu'un factionnaire quelconque.
Je tiens ma place assez convenablement aux revues, mme aux revues 
cheval. Ces jours-l, je l'avoue, je me pique d'honneur. Je ne voudrais
pas ternir l'clat de ces crmonies guerrires dans lesquelles on voit
dfiler un matriel tout battant neuf, des chevaux aux crinires bien
peignes et aux sabots noircis, portant des harnachements astiqus
au sang de boeuf--du sang qu'on va chercher dans des seaux, 
l'abattoir,--des hommes fourbis, dors, brillants sur toutes les
coutures et dont pas un, sur cent, n'a du linge propre.

Ce ne sont pas les travaux engageants, les occupations intressantes,
les spectacles attrayants qui manquent ici, au contraire. Eh bien!
malgr tout, je m'ennuie.

Je m'ennuie en me levant,  quatre heures du matin, pour la corve
d'curie. Je m'ennuie au pansage, je m'ennuie  la manoeuvre. Je
m'ennuie en montant la garde; je m'ennuie quand je sors en ville, la
main gante, tenant le sabre,  l'ordonnance, les yeux tourns 
droite et  gauche pour chercher un suprieur  saluer. Je m'ennuie
en pntrant dans la cuisine, en me frottant aux cuisiniers raides de
graisse, vtus de pantalons immondes, de bourgerons infects. Je m'ennuie
de ne jamais trouver dans ma gamelle que de la viande qui est de la
carne, du bouillon, qui est de l'eau chaude, et des lgumes qu'on a
cueillis sur les tas d'ordures d'un march au lieu de les rcolter dans
les champs. Je m'ennuie encore en la posant, cette gamelle, pour ne pas
salir ma couverture, sur mon poussette, un magnifique carr de drap
jaune--qui empeste la sueur de cheval.

Et je m'ennuie surtout le soir, lorsque, tendu dans mon lit o les
puces et les punaises ne me laissent pas fermer l'oeil, je pense  la
fatigante tristesse de la journe qui vient de finir.

Je m'embte furieusement, mais je fais les plus grands efforts pour ne
pas le laisser voir. J'espre que a finira par se passer. Je prends mon
courage  deux mains et tche de faire preuve de bonne volont. J'y mets
du mien, tant que je peux.

Je n'en mets pas assez, cependant. Il y a diffrentes choses... la
thorie, notamment... Je la rcite  peu prs, pas trop mal--pas trop
bien non plus--mais toujours d'un ton gnan-gnan, indiffrent, sans
conviction. a parat me laisser froid, ne rien me dire. Je n'ai pas
l'air de me figurer que l'avenir de la France est l-dedans.

--Aucune de ces phrases: Au commandement, Haut pistolet!--La baguette
en avant--Les rnes passes sur l'encolure ne font bondir votre coeur
dans votre poitrine, m'a dit l'autre jour le capitaine-instructeur.

C'est juste; il est peu rebondissant, mon coeur. Si jamais on me
dissque, je crois que les carabins auront bien du mal  jouer  la
raquette avec.

Il y a encore une autre chose qui achve de me mettre mal dans
les papiers de mes chefs. J'astique d'une faon dplorable; et,
malheureusement, on est assez port, dans l'arme,  juger de
l'intelligence d'un homme d'aprs le degr de luisant et de poli
qu'il est capable de donner  un bout de fer ou  un morceau de cuir.
Faites-vous astiquer! me rpte le capitaine, qui maintenant me fourre
dedans, rgulirement,  chaque revue. Je n'ai pas le sou. Je ne peux
pas me faire astiquer.

--Alors, vous n'arriverez  rien.

a ne m'tonnerait pas.

--Vous devriez demander  vous faire rayer du peloton des
lves-brigadiers, me dit le mar'chef, un assez bon garon. Vous feriez
votre service tranquillement et personne ne vous punirait. Rflchissez
 a. J'y rflchirai. En attendant, je couche en permanence  la salle
de police.

Un soir, on vient m'y chercher. Il parat qu'il y a du nouveau. On
mobilise une batterie pour l'envoyer en Tunisie. On a dress une liste
des hommes qui la composent et je suis inscrit un des premiers.

--Quand part-on?

--Dans deux jours. Vous emmenez vos chevaux--sans harnachement, sans
rien--et vous allez vous faire armer  Vincennes.

A Vincennes? Pour aller en Tunisie? Pourquoi pas  Dunkerque?

Quelle drle d'ide! Enfin, tant mieux! Je reverrai peut-tre Paris, en
passant.




III


J'ai revu Paris.

Beaucoup trop, malheureusement. Au moment o nous tions prts  nous
embarquer pour le pays des Kroumirs, un contre-ordre est arriv. On nous
a dmobiliss et l'on nous a verss dans les diffrentes batteries d'un
des rgiments caserns dans la place. Je suis rest presque un an 
Vincennes.

A Nantes, l'impression qu'avait produite sur moi le mtier militaire
tait une impression d'ennui mal caractris, de fatigue physique et
intellectuelle, de pesanteur crbrale. J'avais d'abord t tonnamment
secou comme on l'est toujours quand on pntre dans un milieu inconnu,
et, tourdi, bloui, je n'avais vu que la surface des choses, je
n'avais pu juger que leur ombre. Puis, sous l'influence de l'atmosphre
alourdissante dans laquelle je vivais, me livrais chaque jour au mme
trantran monotone, je m'tais laiss aller peu  peu  l'observation
animale des rglements,  l'accoutumance irrflchie des prescriptions,
 l'acceptation d'une vie toute machinale de bte de somme qui prend
tous les matins le mme collier pour le mme travail et dont l'existence
misrable est rgle d'avance, jour par jour et heure par heure, par la
mchancet ou l'idiotie d'un matre impitoyable. Un mois de plus, et
ma personnalit sombrait dans le gouffre o s'en sont englouties tant
d'autres. Je ne pensais plus. J'tais presque une chose. J'tais sur le
point de faire un soldat.

Un soldat--un bon soldat peut-tre--mais rien de plus. Je n'avais pas
perdu assez tt mon caractre particulier, ce qui fait que, dans la vie
civile, on est soi et non un autre, pour esprer arriver jamais  monter
en grade. Je n'avais pas assez vite pris ma part de ce caractre gnral
qui assimile si bien un troupier  un autre troupier, et qui ne les
diffrencie quelque peu que par le degr de respect que la discipline
leur inspire et par la somme de terreur qu'elle fait peser sur eux.--On
avait eu le temps de s'apercevoir que je n'avais pas la foi. Je ne
pouvais plus gure me sauver, mme par les oeuvres. Un ambitieux a
tout  gagner, dans l'arme,  se laisser dprimer le cerveau, ds les
premiers jours, par le coup de pouce des rglements. D'ailleurs,  moins
de circonstances assez rares, d'vnements qui rompent la monotonie
d'une existence abtissante, vous permettent de remettre la main sur
votre personnalit, il faut toujours en venir l, tt ou tard. Mais
alors, on ne vous tient pas plus compte de votre soumission, de votre
dressage--c'est le mot consacr--qu'on ne tient compte  un cheval
vicieux de s'tre laiss dompter par la fatigue.

Je ne l'avais pas adopt assez vite, cet tat d'esprit que les
adjudicataires d'habillements militaires fournissent  trois cent mille
hommes, en mme temps que leurs vtements en mauvais drap et leurs
chaussures en cuir factice. Mais il n'est jamais trop tard pour bien
faire. Un mois de plus, je le rpte, j'tais dress, et je faisais un
soldat.

Mon sjour  Vincennes a tout chang.

Je ne suis pas un soldat.

--Vous n'tes pas un soldat! Vous tes un malheureux!

C'est le colonel, entour de tous les officiers du rgiment, qui vient
de me dire a en passant une revue de chambres.

J'avais cru jusqu'ici que les deux termes: soldat et malheureux, taient
synonymes. Il parat que non, car il a ajout:

--Les soldats, on les honore. Les malheureux comme vous, on les fait
passer par des chemins o il n'y a pas de pierres.

L-dessus, tous les officiers m'ont fait de gros yeux terribles. Je m'y
attendais: le colonel avait l'air furieux. S'il avait eu l'air gai, ces
messieurs auraient fait leur bouche en cul de poule.

J'ai toujours dsir avoir un colonel qui et l'habitude de priser. Je
suis convaincu que, chaque fois qu'il aurait sorti sa tabatire, les
officiers auraient ternu.

En attendant, je dois passer incessamment par un chemin o il n'y a
pas de pierres. Quel est ce chemin? Je l'ignore, mais je sais trs
bien qu'il ne me conduira pas  Rome, quoi qu'en dise le proverbe. Les
diffrents chemins que je suis depuis onze mois me mnent toujours au
mme endroit: la prison.

Je n'en sors plus, de la prison; ou, quand j'en sors, c'est pour
attraper bien vite une nouvelle punition qui m'y rintgre pour un laps
de temps dtermin, par le bon plaisir de qui de droit. Mon domicile
habituel se compose d'une salle oblongue, prive de jour et dont
l'atmosphre est continuellement vicie par des manations qui
s'chappent d'une espce d'armoire mal ferme. Cette armoire est
l'antre de Jules. Jules, l'insparable compagnon des prisonniers, l'urne
lacrymatoire des affligs. On le blague bien, ce pauvre Jules, mais
comme, au bout du compte, il est indispensable, on ne lui en veut pas de
faire sentir trop autocratiquement sa prsence; et c'est tout au plus
si on lui tire un peu brutalement les oreilles, le matin, pour le punir
d'avoir, pendant la nuit, abus de la permission  lui accorde de
repousser du goulot. Mon lit se compose de quelques planches inclines
et d'un couvre-pieds trou que le brigadier de garde me passe tous
les soirs, couvre-pieds sur lequel les puces livrent aux punaises des
batailles acharnes.

On me fait sortir plusieurs fois par jour, ainsi que mes camarades, pour
nous permettre de nous livrer  des exercices varis et intelligents.
Nous commenons par la corve des latrines; aprs quoi nous nettoyons
les abreuvoirs. Puis, nous passons au balayage. Le balayage est notre
occupation dominante; nous balayons partout, nous n'oublions rien; nous
nous montrons impitoyables; le moindre ftu de paille ne trouve pas
grce devant nous; et si, par hasard, un crottin apparat, nous nous
prcipitons dessus comme des dvots sur un morceau de la vraie croix.
Aussi, il est certainement impossible de trouver une cour plus propre
que la cour de notre quartier. Une seule chose m'tonne: c'est que nous
ne l'ayons pas encore cire.

Une existence pareille est bien indigne, bien vile, bien abrutissante,
n'est-ce pas? Eh bien! je la prfre  la vie que mnent les bons
soldats,--ceux qu'on honore,-- la vie qu'on mne dans ces trois grands
corps de btiment  cinq tages, vie d'abrutissement malpropre, de
misre monotone. Non, maintenant, je ne pourrai plus faire mes cinq
ans comme les autres, courbant la tte sous les rglements, respectant
les consignes, m'habituant  l'pouvantable banalit des tableaux
de service. Je ne pourrai plus excuter, sans les examiner--les
yeux ferms--les ordres absurdes de brigadiers ou de sous-officiers
stupidifis par le mtier imbcile. Je ne pourrai plus supporter
sans murmurer l'ironie lourde ou la grossiret bte du langage des
officiers, triste langage qu'ils se transmettent les uns aux autres, au
mess ou au cercle, comme les cabotines de caf-concert de bas tage
se repassent, dans la coulisse, leurs gants fans et leurs bijoux en
strass.

La sensation que me fait prouver l'tat militaire n'est plus une
sensation d'ennui, c'est une sensation de dgot. Dgot terrible,
continuel, et d'autant plus invincible que je me suis efforc de le
vaincre.

Oui, j'ai essay d'en avoir raison tout d'abord, en revenant d'une
permission de quatre jours, que j'avais passe  Paris, peu de temps
aprs mon arrive  Vincennes. J'avais quitt, chez un camarade,
mon pantalon basan et mon shako en cuir bouilli pour reprendre des
vtements de civil. Et, tout d'un coup, je m'tais senti plus lger,
plus dispos, dlivr d'une gne norme, les paules dgages du manteau
de plomb des rglements,--libre.--Je m'tais trouv tout tonn de
pouvoir agir  ma guise, sans nulle contrainte, me demandant presque si
c'tait bien vrai, me secouant et regardant en dessous, comme le chien
longtemps enchan  qui l'on vient de retirer son collier. Chose
trange! en dpouillant mon uniforme, j'avais dpouill les tristes
ides que j'avais acquises depuis mon entre au service et j'avais
retrouv la facult de penser. Pour la premire fois depuis plusieurs
mois, pendant ces quatre jours, j'ai pens, j'ai rflchi, j'ai
raisonn; je me suis aperu que j'ai jou cinq ans de ma vie  pile ou
face et que le profil qui reste  dcouvert me fait une vilaine grimace.

Ah! je l'avais bien prvu ds le premier jour, le jour o j'avais sign
de si mauvais coeur ma feuille d'engagement, je l'avais bien prvu, que
je ne ferais pas  l'arme, comme me le demandait mon oncle, l'honneur
de mon pays et la gloire de ma famille. Mais, au moins, j'avais espr
que je pourrais y passer btement, mais tranquillement, les cinq
annes que je ne pouvais passer ailleurs. Et maintenant, j'en suis 
me demander s'il n'aurait pas mieux valu faire le soldat imbcile, le
numro matricule que j'aurais fait si j'tais rest  Nantes, que de
venir  Paris chercher l'aversion de _ma profession_, la haine de mon
esclavage. Car, maintenant, c'est fait. Les rsolutions de soumission et
d'obissance que j'ai abandonnes, je n'ai plus pu les reprendre. Je les
ai laisses o elles taient tombes, comme ces loques par trop sordides
qu'un chiffonnier expulse avec ddain de son cachemire d'osier, qu'il
remue quelque temps du bout du crochet et qu'il se dcide  lcher.

Depuis, je suis retourn bien des fois  Paris. Seulement, comme
je n'avais pas complt ma masse, en dbet, et que mon capitaine me
refusait systmatiquement toute espce de permission, je m'abstenais de
lui rclamer ses petits carrs de papier et je partais en borde. Je
passais cinq ou six jours  Paris, seul ou presque seul, ne frquentant
que quelques camarades qui n'avaient pas toujours le temps de s'occuper
de moi. Ma famille, je ne la voyais pas, naturellement. Quant au reste,
je n'avais jamais connu que deux ou trois gamines, belles de la beaut
du diable et btes comme des enseignes de modistes, qui s'taient
envoles je ne savais o. Pendant des journes, j'allais par les rues,
flnant, me laissant guider par ma fantaisie, buvant avidement l'air
libre. L seulement je me sentais vivre, et bien des fois, en pensant
aux annes de servitude qui m'attendaient encore, l'envie m'est monte
au coeur de terminer une de ces bordes par le suicide. Je revenais
pourtant, ne voulant pas tre puni comme dserteur, furieux contre moi
au moment de rentrer au quartier. Je me reprochais le triste courage
qui me portait  franchir la grille. J'aurais remerci avec effusion un
passant qui, d'une pousse brutale, m'aurait jet  l'intrieur.

Immdiatement, j'tais mis en prison; l'absence illgale, voil le
principal motif de mes punitions. J'en ai encore quelques-unes pour
ivresse. Mon Dieu, oui! Je me suis piqu le nez quelquefois...

On me punit aussi assez souvent pour rponses inconvenantes. Je suis
inconvenant, c'est vrai, mais ce n'est pas tout  fait de ma faute.
C'est une mauvais habitude qui m'est venue tout d'un coup,  la suite
d'avanies faites de gat de coeur, de vexations idiotes, d'affronts de
toutes sortes que longtemps j'avais avals sans rien dire. Un beau jour,
j'ai dcouvert que ce parti pris d'injures m'avait gonfl le coeur,
aigri le caractre, comme ces gouttes d'eau qui, tombant une  une,
commencent par glisser sur la pierre et finissent par la creuser.

Mon horreur, ou plutt mon dgot de l'tat militaire est maintenant si
grand que je m'estime fort heureux de ne plus partager l'existence de
ces hommes, mes camarades, que je vois aller et venir par la chambre,
depuis que le colonel est sorti, marchant sur la pointe du pied, parlant
bas, n'osant pas se montrer aux fentres, le grand chef se promenant
encore dans la cour du quartier.

Toute la semaine, ils ont vcu ainsi, courbaturs par la rptition
inutile des mmes manoeuvres et des mmes exercices, terroriss par les
dogmes de la religion soldatesque, plis en deux sous le respect et la
peur que leur inspire la doctrine de l'obissance passive. Vritables
btes de somme pour la plupart, loupeurs pour le reste, mal nourris, mal
logs, blanchis le long des murs, dpouills de toute espce d'ide, les
mmes expressions et les mmes locutions revenant sans cesse dans
leur langage imbcile, ils n'ont plus que deux proccupations, ils
n'prouvent plus que deux besoins: manger et dormir. Et, aujourd'hui,
dimanche, comme ils ont la permission de sortir, ils vont aller traner
leurs sabres dans les rues, btement, deux par deux ou trois par trois,
s'entretenant encore--exclusivement--pendant ces quelques heures
de pseudo-libert, des dtails du service, des commandements, des
consignes--esclaves si bien faits  leur servitude qu'ils ne savent
plus, au moment du repos, parler d'autre chose que des coups de fouet
qu'ils ont reus ou de la solidit de leur manille.--Puis, ils s'en
iront dans les cabarets louches, dans les ruelles o l'on vend de
l'eau-de-vie qui rpe la gorge et du vin qui violace les comptoirs. Ils
s'attableront l, cinq ou six devant un litre, chantant  tue-tte:

  C'est  boire qu'il nous faut!...

en attendant que la nuit tombe et qu'ils puissent aller s'engouffrer,
gueulant bien fort et se tenant par les bras, dans ces bouges o il
faut faire la queue, quelquefois, comme au thtre, devant la porte des
putains.

O btail aveugle et sans pense, chair  canon et viande  cravache,
troupeau fidle et hbt de cette glise: la caserne et de sa chapelle:
le lupanar! Ah, oui, je rejoindrai tout  l'heure, avec plaisir, la
bote dont je suis sorti hier et o je dois rentrer bientt. Le
rapport me portant ce matin huit jours de prison pour rponse insolente.
Plutt la prison que le spectacle de cet avachissement stupide, de
l'coeurante banalit de cette vie misrable! Plutt la dsertion--le
seul vrai remde peut-tre--plutt tout que de jouer un rle, puisque
j'ai conscience de son indignit, dans cette comdie ignoble, dans cette
parade o Mangin s'impose aux spectateurs et arrive,  force de donner
des coups de pied dans le derrire de Vert-de-Gris  se faire prendre au
srieux--mme par sa victime.

J'entends sonner onze heures. Onze heures! Et l'on n'est pas encore venu
me chercher pour me conduire  la Malle! Est-ce qu'ils ne penseraient
plus  moi, par hasard? Je m'tends sur mon lit, mon lit que je ne
fatigue pas beaucoup, d'ordinaire; ce qui d'ailleurs, n'empche pas
le fourrier de m'imputer trimestriellement toutes les dgradations
possibles. J'essaye de piquer un roupillon. Je commence  m'endormir.

--Froissard, au bureau!

J'ouvre  demi l'oeil gauche. C'est le mar'chef qui m'appelle.

Qu'est-ce qu'il y a donc?

--Il y a qu'il faudrait d'abord vous lever quand on vous appelle et
prendre la position militaire pour parler  vos suprieurs. Hum!...
Runissez tous vos effets et portez-les au magasin d'habillement. Vous
tes dsign pour faire partie d'un dtachement de cinquante hommes qui
va relever une partie de la 3e batterie _bis_, au Kef, en Tunisie. Vous
partez demain.

Comment! on va en Afrique aussi simplement que cela, maintenant?
Autrefois, c'tait plus compliqu: il fallait faire cinq ou six fois
le tour de la France pour se faire armer et quiper. Il est vrai que a
n'en valait peut-tre pas mieux pour a.

--Avez-vous fini vos rflexions? On vous dit que vous partez demain soir
et que dans trois jours vous prenez le bateau.

Est-ce qu'il va sur l'eau, au moins, ce bateau-l?




IV


Le Kef, ville principale de la Tunisie.
Population:--Commerce:--Industrie:--Je laisse des blancs tout en donnant
aux Cortamberts, qui ne sont jamais embarrasss, la permission de
combler ces lacunes  leur fantaisie.

De loin, la ville, btie en amphithtre sur le penchant d'une montagne,
vous fait l'effet d'une dgringolade de fromage blanc entre des
murailles en nougat; le tout domin par une pice monte sur laquelle il
aurait plu de la crme fouette. On en mangerait.

De prs, a change. Ce n'est plus qu'un amas de maisons misrables,
bties avec des cailloux et de la boue, aux rares et troites fentres
grilles, aux toits en coupole blanchis  la chaux.  et l, des
ruelles paves de pierres pointues percent cette agglomration de
cahutes et s'en vont, avec des allures tortueuses de vrilles, aboutir
dans des places carres o s'ouvre la porte d'une mosque. C'est dans
ces places que, plusieurs fois par semaine, se tiennent les marchs.
C'est l qu'on amne les petits boeufs secs et trapus, les biques aux
longs poils noirs, les bourriques aux petites jambes nerveuses, au
garrot ensanglant,  l'chine meurtrie, les moutons sales et maigres,
portant toute leur graisse dans une queue norme qui se balance entre
leurs pattes de derrire comme une grosse sabretache. C'est l que
s'talent, par terre, sous des lambeaux de toile, sur des trteaux, l'or
blond des crales, le brun glac des dattes, le vert criard et frais
des pastques aux chairs blanches et roses, le velours bleutre des
figues, le violet des aubergines, l'incarnat des grenades, le jaune des
citrouilles, le rouge froid des tomates et le rouge chaud des piments.
Et,  ct de ces tas de lgumes dont les couleurs vives clatent sous
le ciel clair, entre ces amoncellements de fruits qui sentent bon et sur
lesquels le soleil jette de l'or, de hautes perches s'lvent o pendent
des lambeaux sanguinolents, quartiers de chairs que va dcouper sur un
billot,  grands coups de coutelas, un boucher nu jusqu' la ceinture,
le torse clabouss de gicles sanglantes, les bras empts de rouge, la
barbe souille de caillots, effrayant.

Et les ruelles montent vers la vieille Kasbah dmantele et ouverte,
descendent vers les remparts croulants dont les courtines denteles
laissent passer de loin en loin la gueule antique d'un canon de bronze
pench de travers ou couch sur les talus  ct de son afft pourri.
Elles s'largissent ici, en face des portes bardes de fer de magasins
devant lesquels des dromadaires accroupis balancent, au bout de
leurs longs cous, leurs petites ttes aux yeux mi-clos. L, elles se
rtrcissent et le marchand d'eau qui revient de la fontaine avec ses
nons chargs d'outres frappe  grands coups de bton, en poussant des
cris sauvages, son troupeau indocile qui se bouscule pour passer. Puis
elles s'enfoncent sous les longs arceaux d'une voie sombre o s'ouvrent
les boutiques de loudis qui vendent des toffes, des armes ou des
poteries, l'choppe des savetiers arabes, l'antre d'un marchand de
cacaout ou de beignets  l'huile--une huile infecte dont l'cre parfum
vous poursuit. Elles passent devant des cafs maures o des Arabes
accroupis sur des nattes, silencieux, vident  petits coups une tasse
minuscule en jouant aux cartes ou en grenant leur chapelet, pendant que
le cafetier, impassible, entretient le feu de son fourneau en agitant
doucement un petit cran d'alfa. Elles longent des cimetires o des
taupinires troites et presses, couvertes de cailloux, indiquent les
tombes, d'troites terrasses o les dvots, le soir, font la prire;
des porches larges et bas sous lesquels viennent s'asseoir parfois,
les jambes croises, des mendiants chanteurs. Ignobles, pouilleux,
le capuchon d'un burnous en loques rabattu sur leur face simiesque,
frappant de leurs longs doigts dcharns la peau jaunie d'un tambourin,
ils commencent par laisser chapper des sons rauques de leurs gosiers
secs, et puis, peu  peu, s'animant eux-mmes, sans s'occuper de leur
auditoire, qu'une foule les entoure ou qu'ils n'aient devant eux que des
chiens errants, se mettent  chanter un long pome, passant subitement
des tons les plus sourds aux modulations les plus douces, des notes les
plus attendrissantes aux cris les plus stridents, aux vocifrations les
plus dchirantes. On dirait qu'un souffle gare leur esprit, les
exalte, qu'un grand frisson les parcourt tout entiers, qu'une fivre
les embrase, qu'un enthousiasme curieux les transporte. Alors, ils se
transfigurent: ils deviennent trs grands, ces frntiques; trs beaux,
ces exalts rageurs; magnifiques, ces visionnaires; presque sublimes,
ces inspirs! Avatar de mendigos vermineux en Homres imperturbables.

J'prouve un grand plaisir, vraiment, depuis que j'ai quitt la France,
depuis que j'ai abandonn l'horrible existence de la caserne pour la vie
plus supportable des camps,  aller et venir  droite et  gauche. Je me
reprends peu  peu. Et, pendant mes heures de libert, assez frquentes,
je ne manque pas un des spectacles, toujours attrayants pour un nouveau
venu, que peut offrir une ville africaine.

Je ne me promne pas, du reste, que dans les quartiers arabes, je vais
aussi dans le quartier europen.

Il me plat moins.

Je serais bien embarrass de dire pourquoi, par exemple. Il n'y manque
absolument rien, non pas de ce qu'on pourrait souhaiter, mais de ce
qu'on trouve le plus communment en France; des cartes et des billards,
des cafs et des caboulots. De grandes pancartes indiquent  chaque pas
les prix--trs raisonnables--des diffrentes boissons que des dames de
nationalits varies, en jupons courts et en corsages chancrs, sont
toujours prtes  vous servir.

Les femmes, le jeu, l'alcool, voil les trois produits de notre
civilisation avec lesquels nous faisons honte aux indignes de leurs
moeurs grossires et sauvages. Ah! le progrs doit leur apparatre sous
les plus riantes couleurs,  ces braves Arabes; ils se le reprsentent
sous la forme des tonneaux de liqueurs que nous tranons derrire nos
convois et  la queue de nos colonnes; ils l'incarnent dans la personne
d'un gouverneur militaire, d'un rgime soldatesque qui fait peser sur
eux son joug imbcile et lourd, et qui a pour complment indispensable
la tourbe des juifs et des mercantis.

De jolis cocos, ceux-l! Les commerants de nos colonies, les hardis
pionniers de la civilisation! L'cume de tous les peuples, bandits
de toutes les nations, usuriers et voleurs, les paules tumfies par
l'application de ces vsicatoires qui sont des articles du Code, ayant
tous une canne  polir--et quelle canne!

Pas trs nombreux, mais bien brillant, l'lment europen. La plupart
de ces gens-l ne font pas de fort belles affaires. Leur fonds achet
 crdit, ils se htent, avant l'chance, d'en boire une partie et de
manger l'autre. Ils finissent gnralement par la faillite, si c'est
faire faillite que de mettre un beau soir la clef sous la porte et de
cingler pendant la nuit vers de nouveaux rivages.

Quelques-uns cependant--des gens maris (!) le plus souvent--se
maintiennent  flot. Ce sont des ambitieux qui entretiennent des ides
folles, qui caressent des chimres. Ils esprent qu'aprs avoir, pendant
un certain temps, servi des pompiers et des perroquets dans une salle
d'o madame s'chappe quelquefois pour aller visiter l'arrire-boutique
en compagnie d'habitus, ils pourront un jour se retirer dans quelque
bon fromage o ils mangeront  leur faim, sans nul souci, en travaillant
le moins possible. Leur rve, c'est de lui coller un gros numro,  ce
fromage-l.

Pourquoi pas, aprs tout? S'il n'y a de sots mtiers que ceux qui ne
rapportent rien, celui-ci est assurment l'un des plus intelligents
qu'on puisse exercer en Afrique. D'ailleurs, ils ont devant les yeux
l'exemple de certains de leurs confrres d'Algrie, d'anciens honntes
gens qui sont redevenus de trs braves gens depuis qu'ils ont les poches
pleines, que les gendarmes saluent trs bas, qui arrivent  se faire
nommer maires d'un village ou d'une bourgade et qui marient facilement
leurs filles--grosse dot, petite tache de famille-- des conseillers de
prfecture.

On ne peut srieusement, n'est-ce pas? dsesprer du redressement moral
d'un peuple quand des aptres comme ceux-l ont entrepris sa conversion.
Le fait est que, si les prdicateurs enseignent consciencieusement la
foi nouvelle, il se trouve des gentils qui, de leur ct, y mettent du
leur. Je ne parle pas, bien entendu, de ces vieilles btes affaisses
dans les ornires de la routine, encrotes au possible, qui ne
comprennent pas quelle utilit il peut y avoir  tuer le ver tous les
matins et  faire prcder chaque repas d'un ou de plusieurs verres
d'extrait de vert-de-gris. Raisonner avec des animaux pareils, c'est
perdre son temps. Je parle d'une partie de la jeune gnration qui
commence  se laisser dessiller les yeux,  rejeter des doctrines
surannes,  vouloir srieusement rattraper le temps perdu. Ils n'y vont
pas de main morte, ceux-l! Ils chantent  plein gosier les louanges de
l'alcoolisme! Il y a de ces gaillards qui n'ont pas leurs pareils pour
couper la verte et qui distinguent  l'oeil--oui,  l'oeil--le vrai
Pernod de l'imitation. Au billard, ils vous en rendent dix de trente et
gagnent  tous les coups.

Quant aux enfants--aux mouchachous--ils donnent les plus belles
esprances. Ils vous disent: Et ta soeur!--en franais--et vous
taillent des basanes--en franais.--On en trouve mme qui commencent
par parler argot; qui ne savent pas dire: pain--mais qui disent:
du gringle;--qui ignorent la viande, mais qui connaissent la
bidoche;--voire mme la barbaque.

Oh! ils apprennent trs facilement. Il parat mme qu'ils retiennent
bien. Que voulez-vous de plus?

--Ce que je voudrais, ce serait que le gouvernement ft un peu moins
bte et un peu moins rosse.

Je me retourne. Celui qui interrompt les rflexions que j'ai fini par me
faire  haute voix est un colon dont j'ai fait la connaissance, il y
a quelque temps. Ses concessions sont tablies  une bonne journe de
marche du Kef, non loin de la ligne de chemin de fer qui doit finir par
relier l'Algrie  Tunis.

--Oui, continue-t-il en me frappant sur l'paule, voil ce que je
demande. Qu'est-ce que vous pensez, vous, de gens qui veulent  toute
force avoir des colonies et qui, une fois qu'ils les ont, font tout ce
qu'ils peuvent pour les empcher de leur tre utiles  quelque chose?

Je fais un geste vague.

--Je vous ai, je crois, dj racont mon histoire?

--Oui, elle est difiante.

--Vous savez que, lorsque je suis arriv en Tunisie, lorsque j'ai
commenc  exploiter une concession qu'on m'a fait payer  beaux
deniers comptant, je croyais pouvoir esprer l'appui, au moins moral, de
l'administration...

--Vous auriez aussi bien fait de compter sur les bndictions de ce
marabout qui chante son cantique l-haut.

--J'ai essay de passer plusieurs marchs pour la fourniture des grains
et des fourrages militaires...

--Ils taient trop secs, vos fourrages.

--Voyant qu'il n'y avait rien  faire de ce ct, j'ai essay de tirer
parti de mes produits en les envoyant sur les souks. J'ai donc entrepris
de tracer une route directe et commode entre mes terrains et la gare
la plus proche,  travers des terres en jachre. Aussitt les papiers
timbrs ont plu chez moi.

--Ah bah!

--J'ai appris ainsi que ces vastes terrains incultes qui s'tendent
 perte de vue appartiennent, sauf quelques parcelles concdes  des
malheureux comme moi,  une Socit anonyme dont le sige est  Paris.
Cette Socit, qui prtend avoir achet ces terres, et qui les a
peut-tre achetes  un prix drisoire qu'elle n'a probablement
pas pay, ne veut en cder la moindre partie que contre des sommes
exorbitantes. De sorte que si, plus tard, le gouvernement franais--ou
celui du bey, comme vous voudrez--prend la bonne rsolution d'accorder
des concessions gratuites  de nouveaux colons, il se verra oblig
de racheter un franc le mtre au moins ce qu'il a donn pour rien.
Voyez-vous d'ici ce que gagnera la Compagnie?

--Vingt sous du franc, exactement.

--Tous les dbouchs m'tant ferms, ou  peu prs, j'ai vgt quelque
temps, tirant le diable par la queue  la lui arracher. L'autre jour,
j'ai tent une dernire chance. J'ai crit au ministre pour lui
demander le prt d'une somme peu considrable, garantie d'ailleurs,
et que je me faisais fort de rembourser en peu de temps. J'aurais pu
marcher, avec a... Au bout d'un mois, on m'a renvoy ma demande en
me disant qu'il fallait, avant tout, la faire passer par la voie
hirarchique. Aujourd'hui, je suis venu ici chercher la rponse qui
vient d'arriver...

--Toujours par voie hirarchique?

--De plus en plus.

--Et... est-elle satisfaisante, la rponse?

--Est-ce que vous vous foutez de moi? Satisfaisante! Tenez, lisez-moi
a: Le ministre porte  la connaissance de l'intress que le
gouvernement, quel que soit son dsir de venir en aide aux colons, se
voit dans l'obligation de ne leur accorder aucun secours, pcuniaire ou
autre. Etc., etc. Hein! qu'est-ce que vous en dites?

--Dame! s'ils n'ont pas le sou...

--Quand on n'a pas le sou, on reste chez soi! quand on n'a pas le sou,
on ne cherche pas  conqurir des colonies pour en faire les cimetires
des imbciles assez btes pour s'y tablir!... Ah! je sais bien ce que
vous allez me dire: Il ne fallait pas y venir; tu l'as voulu, c'est
bien fait--Je sais bien, je n'aurais pas d avoir confiance; mais,
qu'est-ce que vous voulez? A l'poque de mon dpart je n'aurais jamais
pu me figurer que c'tait tout simplement pour permettre  une squelle
de bandits de spculer sur des morceaux de papier achets au poids--aux
palefreniers du Bardo, qu'on avait vers le sang et dpens les millions
de la France. Ce que c'est que d'tre naf!... Mes terres sont bonnes
pourtant; on pourrait faire deux rcoltes par an... Quand je pense 
tous ces beaux terrains que l'imbcillit de nos gouvernants laisse en
friche, je me demande rellement comment il peut se trouver des gens
assez simples pour ne pas clater de rire en entendant prononcer ces
deux mots: Colonies franaises. Moi, maintenant, je ne sais pas si je ne
ferais pas mieux de m'acheter une corde pour me pendre que de continuer
l'existence que je mne. A qui m'adresser, pour me faire avancer les
sommes dont j'ai besoin et avec lesquelles je serais certain d'arriver,
en peu de temps,  un beau rsultat? A qui? A des tablissements de
crdit? Allez-y voir! D'ailleurs, vous savez aussi bien que moi que
toutes ces botes-l prtent au capital, mais non au travail... Alors,
quoi? Finir de manger mes quatre sous et piquer une tte dans la
Medjerdah? Ce serait peut-tre le plus simple... Tenez, tout a,
voulez-vous que je vous dise? c'est de la fouterie...

Il m'a pris par les bras.

--Venez donc boire quelque chose... A quoi a sert-il, aprs tout, de se
faire de la bile? Quand je m'en fourrerais les quatre doigts et le pouce
dans l'oeil... Nous allons dner ensemble, n'est-ce pas?

--Je ne demanderais pas mieux, mais il est dj tard, et comme je dois
tre rentr au camp pour l'appel...

--Bah! l'appel! je parie qu'ils ne le font pas une fois tous les quinze
jours. Venez donc; si vous rentrez une demi-heure ou une heure en
retard, personne ne s'en apercevra...

On s'en est aperu. Le capitaine commandant la batterie vient de
m'infliger huit jours de prison.

Ce n'est pourtant pas un mauvais diable, ce capitaine, gros bonhomme
toujours essouffl, tapotant sans cesse avec son mouchoir son front qui
ruisselle constamment de sueur.

Du reste, il a eu soin de me faire prvenir par le fourrier qui m'a
annonc ma punition: Dites-lui bien que ce n'est pas moi qui le punis,
c'est le rglement. Le gnral m'a recommand d'tre trs svre et, ma
foi, vous comprenez... c'est leur faute aussi, s'ils se font punir, ces
gredins-l; ils ne veulent rien entendre.

Si nous n'entendons rien, en effet, c'est bien que nous ne voulons rien
entendre. Nous devons nous fourrer du coton dans les oreilles au
moins une fois par semaine... Tous les samedis, rgulirement, le gros
capiston vient assister  la lecture du rapport qu'il coute tout en
nouant la cravate de l'un et en boutonnant la veste de l'autre; aprs
quoi il nous fait un petit discours portant sur la ncessit de
nous bien conduire et d'viter les punitions, le tout entreml de
recommandations morales et de prescriptions hyginiques. L'exorde et le
fond de la harangue varient un peu, suivant les circonstances, mais la
proraison est toujours la mme: Je ne saurais trop vous recommander
d'tre trs propres. Ainsi, quand vous allez aux cabinets, n'oubliez
jamais... (Il fait un geste) vous comprenez? C'est trs ncessaire dans
ces pays-ci. Moi, je porte toujours dans ma poche une petite ponge
destine  cet usage-l. Tenez, la voil. (Il sort de sa poche une chose
ronde enveloppe d'un fragment de journal). Oui, je la mets dans du
papier,  cause de l'humidit. Ah! et puis, quand vous allez voir les
femmes... oui, je comprends a... les femmes... on n'est pas de bois...
eh! bien... beaucoup de prcautions. Vous m'entendez? L'eau ne cote
pas cher, n'est-ce pas? Sans a, quand vous serez rentrs en France, que
vous serez maris, vous aurez des enfants... des petits enfants... a
sera comme des petits lapins.

On m'a relgu, avec deux ou trois autres mauvais sujets, dans le
marabout des hommes punis--une grande tente conique dresse devant le
gourbi qui sert de corps de garde,  ct de la gurite en feuillage
dans laquelle s'assied sans faon le factionnaire vtu de toile blanche,
son kpi d'artilleur recouvert d'un couvre-nuque, son mousqueton pos
dans un coin. Je regarde,  travers la portire releve, derrire la
corde  laquelle sont attachs nos chevaux et nos mulets, maigres et
galeux, la route poudreuse et gristre, au sol ray par les roues des
arabas et mouchet par les pieds des btes de somme, qui se droule
comme un long ruban pour disparatre, tout l-bas, aprs l'pre monte
d'une cte rude, derrire le col de Gardimaou. Elle est borde de
l'autre ct, cette route, par des figuiers de Barbarie, aux larges
feuilles pineuses d'un vert bleutre, dont les troncs rugueux
s'enfoncent dans un amoncellement de feuilles mortes qui, tombes, ont
l'air de grands crans fauves. Derrire, tout en bas, on aperoit la
plaine, immense comme une mer, qui conduit en Algrie, et dont les
asprits et les dclivits disparaissent dans l'uniformit confuse des
sables blonds. Le soir commence  descendre; de longues ombres cendres
s'tendent rapidement et chassent les derniers rayons du soleil qui
s'parpillent en millions d'tincelles et s'enfuient  gauche, du ct
de la troue de Souk-Harras, qu'elles incendient, en tourbillons de
poussire d'or, tandis qu' droite, s'assombrissant de plus en plus,
toute une suite d'minences aux formes tranges, de montagnes aux
bizarres dcoupures, la dgringolade des derniers contre-forts de
l'Atlas, s'estompe en bleu sur les horizons sanglants du soir.

--Le capitaine!

J'entends un bruit de grosses bottes, un cliquetis d'perons. C'est lui.
Il entre.

--Froissard, vous tes l?... Ah! oui... Eh bien! j'ai une triste
nouvelle  vous apprendre. Le gnral, sachant que vous avez dj
encouru beaucoup de punitions, m'a fait demander votre livret. Je crois
qu'il a l'intention de vous faire passer devant un Conseil de corps.
Voil, voil... je vous l'avais bien dit... Si vous aviez voulu
m'couter... mais non... on veut en faire  sa tte...

Et patati et patata.

Son petit laus ne m'avance pas  grand'chose, videmment; mais c'est
gal, a me fait presque plaisir de l'entendre me bougonner, ce gros
poussah qui, malgr tout, porte de l'intrt  ses hommes et ne les
regarde pas tout  fait comme des animaux. Il n'a pas l'air de se
figurer qu'il est ptri d'une autre pte qu'eux; il a certainement
le coeur moins racorni que tous ceux que j'ai rencontrs jusqu'ici,
automates graisss de morgue tudesque et remonts tous les matins par
la clef de l'orgueil idiot. C'est encore un homme, au bout du compte, ce
vieux maboul que j'entends ronchonner en s'en allant:

--Rien couter... faire la noce... rentr en France... p'tits enfants...
p'tits lapins.....




V


Je viens d'tre conduit  la Kasbah entre quatre hommes, baonnette au
canon, commands par un brigadier, sabre au poing. J'attends dans la
cour, un rectangle chauff  blanc par le soleil qui tombe  pic, qu'on
veuille bien m'introduire dans la salle o s'est runi le Conseil de
corps.

De quoi est-il compos, ce Conseil? Un planton, qui promne les chevaux,
me renseigne  ce sujet.

--Il y a le lieutenant et le sous-lieutenant de ta batterie, un
lieutenant et un capitaine d'infanterie et un commandant des chasseurs
d'Afrique. Ton capitaine a fait dire qu'il tait malade.

Il n'est pas rgulirement form, mon Conseil de corps. Pourtant, tant
donn le petit nombre d'officiers de mon rgiment prsents au Kef, je
ne peux pas rclamer. Les rglements exigent bien, il est vrai, que
ce tribunal ne renferme que des officiers du corps auquel appartient
l'inculp--puisque inculp il y a.--Ces rglements ont videmment leur
raison d'tre. Il est clair que, si l'homme qui a donn des preuves de
son insubordination, qui a dmontr qu'il tait sous l'influence de ce
que ces messieurs appellent un mauvais esprit, comparait devant ceux
mmes qui lui ont inflig les punitions qui l'amnent devant eux, il y a
au moins quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour que ces accusateurs
transforms subitement en juges reconnaissent qu'il y a lieu d'expdier
le dlinquant aux compagnies de discipline. a simplifie normment les
choses. a vite une perte de temps toujours dsagrable. Pas de dfense
possible de la part de l'inculp; une accusation base simplement
sur les punitions plus ou moins nombreuses, et plus ou moins mrites
portes par les juges eux-mmes qui ne tiennent pas, naturellement,  se
donner des dmentis. La sentence n'a plus besoin que d'tre ratifie par
le gnral commandant le corps d'arme, ce qui n'est qu'une question
de jours. La justice reoit un croc-en-jambe, ce qui est dj une bonne
chose, mais elle le reoit en trs peu de temps, ce qui est une chose
excellente.

Moi, j'ai une chance norme. Je vais passer devant un conseil compos en
majorit d'officiers qui ne me connaissent pas et qui, par consquent,
ne doivent pas tenir outre mesure  faire preuve  mon gard de la plus
grande svrit. Il y a bien le sous-lieutenant et le lieutenant de
ma batterie, deux pince-sans-rire, mauvaise piquette de la Pi-po,
fanatiques de la discipline  la prussienne; mais comme ils ne joueront
en somme qu'un rle assez effac...

--Faites entrer!

J'entre. La porte se referme.

--Asseyez-vous, me dit le commandant.

Je m'assieds sur un banc en face de ces messieurs, aligns en rang
d'oignons, derrire une table recouverte du tapis vert traditionnel. Le
commandant me regarde--d'un air assez bienveillant. Ma tte a l'air de
lui revenir, dcidment; et c'est en hochant douloureusement le front
qu'il continue:

--Canonnier Froissard, vous avez eu, depuis votre entre au service,
une conduite dplorable. Vous avez encouru un grand nombre de punitions.
Nous sommes runis, vous le savez, pour dcider de votre envoi aux
Compagnies de discipline. Qu'avez-vous  dire pour votre dfense?

--Deux choses: 1 Que ma conduite n'a pas t mauvaise depuis mon entre
au service; elle n'a commenc  l'tre que du jour o les taquineries et
les vexations de toute nature m'ayant pouss  bout, je suis devenu
une de ces ttes de Turc sur lesquelles frappe  tour de bras l'aveugle
cohue des galonns; que, d'ailleurs, dans l'arme, quand un homme a
commenc  mettre le pied dans le bourbier des punitions, on n'essaye
pas de le retirer, on l'enfonce. 2 Que, si j'ai commis des fautes--et,
je le fais remarquer en passant, toutes fautes contre la discipline--je
les ai expies et que je ne crois pas qu'on puisse, raisonnablement,
chtier deux fois, pour le mme dlit, un individu, si malintentionn
qu'il soit. Que, par consquent, j'ai beaucoup de peine  comprendre
pourquoi l'on veut, aujourd'hui, m'infliger une peine norme prcisment
parce que j'en ai dj subi un nombre considrable.

J'examine l'attitude de mes juges. Les deux officiers de ma batterie
sont devenus tout verts, le petit pte-sec de sous-lieutenant
principalement, qui pince ses lvres blanches, qu'il vient de mordre. Le
capitaine et le lieutenant d'infanterie n'ont pas bronch; ils ont l'air
de s'amuser comme deux crotes de pain derrire une malle. Quant au
commandant, il a ouvert de grands yeux; il semble trs tonn, ne
s'tant jamais imagin, probablement, qu'on pt envisager la question 
un point de vue pareil. Il ne parat pas furieux, tout au contraire;
on dirait mme qu'il n'est pas fch, mais pas fch du tout, en
vieux soldat d'Afrique qu'il est, de voir mettre  jour l'ineptie
des rglements dont l'troitesse et la duret lui ont toujours sembl
quelque peu ridicules. Seulement, il ne sait plus quoi dire et ce n'est
qu'au bout de deux ou trois minutes qu'il se rappelle subitement qu'il a
encore  accomplir une petite formalit.

--Je vais vous lire vos punitions.

Et il commence.

Il commence, mais il n'a pas fini. Ah! non. Les deux pages du livret
sont pleines et l'on a t oblig d'ajouter plusieurs _rallonges_. Et
des motifs d'une longueur! Quand il n'y en a plus, il y en a encore.
C'est comme la galette du pre Coupe-Toujours, au Gymnase.

Le commandant n'en peut plus. Il est tout rouge. Il a beau courter en
diable des motifs par trop chargs et sauter  pieds joints par dessus
des punitions tout entires, il manque de salive, il est  bout de
forces. Il va attraper une extinction de voix. Il pousse un long soupir
et s'arrte.

--Tenez, lieutenant, je vous en prie, lisez donc la suite. C'est si mal
crit, tout a... Ouf!...

Il passe le livret au petit sous-lieutenant qui esquisse un sourire
mchant. Il ne passe rien, celui-l; il appuie sur les mots, comme
s'il voulait les forcer  entrer bon gr mal gr dans l'oreille de ses
auditeurs; il lit les motifs d'une voix indigne de procureur gnral
qui numre les mfaits de l'accus, et trane sur le texte des rponses
inconvenantes, qu'il pelle presque, d'un ton strident et venimeux. Il
dnombre les rcidives. C'est la dixime fois, messieurs.--Remarquez
bien, messieurs, que c'est la onzime fois. Je crois qu'il va demander
ma tte.

Il ne demande pas ma tte, mais il demande, aussitt qu'il a referm
le livret, s'il ne pourrait pas prsenter quelques observations
personnelles. Il m'a tudi, il me connat  fond; il ne serait
peut-tre pas inutile...

--Compltement inutile, fait le commandant qui a repris haleine, mais
qui reste profondment vex d'avoir t oblig de s'interrompre au plus
beau moment et de cder son rle  un sous-lieutenant; le conseil est
fix.

Et, se tournant vers moi:

--Vous avez entendu la lecture de vos punitions. Les trouvez-vous
mrites?

--Je n'ai  les trouver ni mrites ni immrites. On me les a infliges
 la suite de fautes que j'ai commises; je crois donc avoir expi ces
fautes. Je n'ai qu' rpter ce que j'ai dj dit tout  l'heure...

--Tout  l'heure, vous disiez des choses qui n'ont pas le sens commun.
Ne les rptez pas! s'crie le commandant en frappant la table avec mon
livret, ce livret dont les quatre ou cinq pages de rallonges lui restent
sur le coeur. Quand on a un pareil nombre de punitions, on ne mrite
aucune piti. D'ailleurs, on vous ferait grce, que vous recommenceriez
demain. Demandez plutt  vos officiers.

--C'est certain, siffle le petit sous-lieutenant. Il n'y pas  en
douter.

--Qu'en savez-vous, mon lieutenant?

Second sifflement:

--J'en suis sr. Pas un mot de plus.

Le commandant est press d'en finir. Il vient de jeter un coup d'oeil
sur le capitaine et le lieutenant d'infanterie qui se sont assoupis,
la tte dans la main, et qui menacent de s'endormir tout  fait. Il
m'expdie avec une dernire phrase.

--Le conseil sait  quoi s'en tenir sur votre compte. Je vous le rpte,
un soldat qui s'est fait punir aussi souvent que vous mrite d'tre puni
srieusement. Du reste, on vous l'a dit, nous vous ferions grce que
vous recommenceriez demain. Et puis, vous donnez le mauvais exemple...

Ah! voil, je m'y attendais! Le mauvais exemple! Et je m'crie,
d'une voix qui rveille les deux dormeurs et qui fait sauter le
sous-lieutenant sur sa chaise:

--Alors, c'est pour cela que vous m'envoyez au bagne,--car c'est le
bagne, ces compagnies de discipline?--C'est pour cela que vous me prenez
trois ans de ma vie,--car j'ai encore trois ans  faire, vous le savez!
Pour cela! parce que j'ai dj souffert beaucoup de la mchancet
acharne de mes suprieurs, parce que vous savez qu'ils ne me lcheront
pas, parce que vous savez que je serai puni demain, comme je l'ai t
hier, comme je le suis aujourd'hui, parce que vous pensez que je donne
le mauvais exemple! De quoi m'accusez-vous, dites donc? D'avoir t
votre victime! Pourquoi me jugez-vous? pour des tendances! Sur quoi me
condamnez-vous? sur des prsomptions!

--Sortez! sortez!

On m'a pouss dehors et l'on a referm la porte...

--Qu'est-ce qu'ils t'ont dit? me demandent les hommes de garde qui me
reconduisent au camp entre leurs baonnettes.

J'allais rpondre: Des infamies! Mais j'ai rflchi.

--Ils m'ont dit des btises...

J'ai attendu pendant prs d'un mois la dcision du gnral. Je savais
trs bien que je pouvais compter sur un ordre d'envoi bien et dment
sign et paraph, mais je trouvais le temps long. J'aurais prfr tre
fix tout de suite. J'aurais voulu pouvoir avancer le cours du temps
pour bannir toute incertitude, et j'aurais voulu en mme temps
le retarder, car on m'avait donn sur les compagnies de
discipline,--Biribi,--des renseignements qui, franchement, me faisaient
peur.

Un matin, le marchal des logis chef est venu me lire le rapport: Par
dcision de M. le gnral commandant, la division Nord de la Tunisie, le
nomm Froissard (Jean), canonnier de 2e classe  la 13e batterie _bis_
dtache au Kef, passera  la 5e Compagnie de Fusiliers de Discipline.

--Je dois vous prvenir, a-t-il ajout, que le convoi qui va 
Zous-el-Souk, o se trouve le dpt de la compagnie, part aprs-demain.
On vous dsarmera demain.

Le lendemain soir, en effet, on m'appelle au bureau.

Je rends mes armes, mes effets de grand quipement et je ne conserve que
mon linge et mes chaussures.

--Vous passerez la nuit au corps de garde, me dit le capitaine, qui
entre comme j'allais sortir. Comme a, vous aurez une couverture. Ah!
sacr farceur! Quelle rage aviez-vous donc de vous faire fourrer dedans
tout le temps?... Enfin, vous avouerez que, moi, je n'y ai pas mis de
mchancet. Je n'ai mme pas voulu aller dire ce que j'aurais t forc
de raconter; je ne pouvais pas jurer que vous tes un ange, n'est-ce
pas?... Et puis, cette ide d'aller engueuler ces messieurs, l-haut,
 la Kasbah! Sacrdi! Il faut avoir diablement envie de casser des
cailloux  un sou le mtre, avec un maillet en bois!... Donnez-moi une
poigne de main tout de mme, allez! mauvaise tte...

Je me suis retir dans le gourbi du corps de garde o, jusqu' dix
heures, les camarades sont venus par groupes ou isolment, me faire
leurs adieux et me remonter le moral. Ils ont une faon  eux, par
exemple, de vous remonter le moral; ils vous remontent a  tour de
bras, et allez donc! Ils n'ont pas peur de casser le ressort.

--Il faut bien te figurer une chose, c'est qu'aussitt arriv l-bas,
tu vas voir tout le monde te tomber sur le dos. On va te commander des
choses impossibles, te faire faire des corves abominables; tiens, j'ai
entendu dire qu'ils distribuaient aux nouveaux arrivs des manches 
balais,--tu entends, des manches  balais,--et qu'ils les foraient 
balayer le camp avec a. Aussitt que l'un d'eux se permettait de dire
au chaouch: Mais je ne peux pas balayer avec un morceau de bois, le
chaouch le mettait en prison.

--Oui, ajoute un autre, rien de plus vrai. Ou bien, on les oblige 
compter les cailloux du camp ou  arroser des poteaux jusqu' ce qu'il
y pousse des feuilles. A la moindre rflexion, au bloc. Tout a, c'est
pour s'assurer du caractre des individus qu'on leur envoie. Si vous
avez le malheur de renauder le premier jour, vous tes classs parmi les
mauvaises ttes, et il y a bien des chances pour que vous finissiez mal.
Le mieux, c'est de supporter tout sans rien dire; de faire l'imbcile,
en un mot. Il ne faut pas jouer au malin, l-dedans. Tu sais, on y
laisse sa peau facilement.

--Pour sr! s'crie un troisime. J'ai vu le cimetire des
Disciplinaires en passant, en allant  An-Meleg. Il y a plus de petites
croix qu'il n'y a de brins d'herbe.

--Allons, allons! reprend un brigadier qui trouve qu'on pousse les
choses un peu trop au noir, il ne faut pas non plus charger le tableau
de gat de coeur. On n'est pas bien  Biribi, c'est clair, mais on
n'y claque pas toujours. Et puis, en se conduisant bien, on peut en
sortir...

--Ah! bah! avant la fin de son cong?

--Certainement. Au bout d'un an, de six mois mme. a dpend.

--Enfin, ce n'est qu'un mauvais quart d'heure  passer; du moment que a
compte sur le cong, c'est le principal, me dit en me serrant la main
un de mes compagnons de prison qui vient de s'chapper du marabout des
hommes punis. Moi aussi, j'ai pas mal de punitions, et il n'y aurait
rien d'impossible... ma foi, oui, je pourrais bien aller te rejoindre
d'ici quelque temps.

--C'est a, viens me retrouver. Je te rserverai une pioche et je te
ferai matriculer une brouette...

Tout le monde est parti. J'essaye de dormir, mais je ne peux y arriver.

En me retournant, j'aperois quelque chose dans un coin. Qu'est-ce que
c'est?

C'est un recueil de ces feuilletons que publie le _Petit Journal_ et que
dcoupent quotidiennement de religieux ciseaux de concierges. Comment
sont-ils venus ici, ces deux cents morceaux de papier relis d'un
morceau de carton gris et colls avec de la sauce blanche? Mystre.
Le feuilleton est idiot, c'est vident, mais je me mets  le lire avec
conviction,  la lueur vacillante d'un lampion. Je tourne les pages,
sans comprendre grand'chose, ne cherchant mme pas  comprendre,
tellement l'histoire m'intresse, mais m'vertuant  dnicher le sommeil
que le feuilletoniste a certainement dissimul adroitement,--comme on
cache la baguette  cache-tampon,--entre les lignes vides de sens et
les phrases creuses. J'ai beau faire, je ne puis le trouver, le sommeil.
J'en suis furieux. Est-ce que je manque d'adresse, ou est-ce qu'il y a
rellement tromperie sur la qualit de la marchandise?...

Que faire pour tuer le temps, pour chasser les penses tristes, les
ides noires qui m'assigent, qui tourbillonnent autour de moi comme ces
insectes de nuit qui vous harclent et qu'on ne peut craser? Les hommes
de garde couchs  ct de moi ronflent  poings ferms. Je sors pour
essayer de causer avec le factionnaire; c'est justement un croquant,
un Limousin pteux qui n'est pas fichu d'expectorer deux mots en trois
heures. De rage, je rentre et je reprends mon feuilleton. Cette fois-ci,
quand le diable y serait, il me donnera le sommeil moral, puisqu'il n'a
pas voulu m'accorder le sommeil physique; et je me mets  le dvorer au
grand galop, lisant  demi-voix pour m'tourdir, bredouillant comme
un prtre qui rabche son brviaire, me fourrant les doigts dans les
oreilles comme un gosse qui s'aperoit,  la dernire minute, qu'il ne
sait pas un mot de sa leon.

C'est peut-tre la dernire chose que je lis, pour longtemps, aprs
tout, ce roman sans queue ni tte, cette lucubration inepte. Pendant
trois ans, probablement, il me faudra vivre d'une vritable vie de
brute, sans autre distraction intellectuelle que la lecture du Code
pnal coll, comme une menace,  la fin de mon livret.

Le jour commence  paratre. J'entends les conducteurs qui appellent les
chevaux et qui tranent les harnachements. L'artillerie ne fournira que
trois prolonges pour le convoi. Elles sont atteles; elles sont prtes 
partir. Un marchal des logis vient me chercher. La nuit m'a sembl bien
longue, mais je ne puis d'empcher de dire:

--Dj!

Oui, dj. Il faut grimper  la Kasbah pour prendre les chargements
et se joindre aux arabas de l'Administration et aux mulets de bt des
tringlots.

--Croyez-vous qu'on va me laisser libre jusqu' Zous-el-Souk?

--Je ne sais pas, mais je crains bien que non, me rpond le
sous-officier en montant la rampe qui mne  la vieille forteresse. On
m'a donn l'ordre de vous conduire  la gendarmerie.

A la gendarmerie? Pourquoi faire?

Pourquoi faire? Je vais le savoir, car on vient de m'introduire dans une
salle dont la porte s'ouvre sur l'une des nombreuses cours intrieures
de la Kasbah.

Des lits sont rangs contre le mur,  la tte desquels sont accrochs
des pantalons bleus  bandes noires, des kpis bleus  tresse et 
grenade blanches, et ces espces de gibecires en cuir fauve qu'on est
habitu  voir rebondir gracieusement sur les flancs lastiques des
hirondelles de potence.

--Ah! ah! voil l'homme! s'crie le brigadier qui, devant une petite
table, donne des instructions  un de ses satellites debout  ct de
lui. Asseyez-vous l une minute; nous allons nous occuper de vous.

J'attends un bon quart d'heure. Le brigadier a fini de faire des
recommandations  son subordonn; il a griffonn pendant cinq minutes
et s'est mis ensuite  fouiller dans un tas de ferrailles, derrire la
porte. Il ne semble pas s'occuper normment de moi; pourtant, il ne
m'oublie pas tout  fait, car il me demande en souriant finement--tout
est relatif bien entendu et nous sommes dans la bote de Pandore:

--Avez-vous l'habitude de dire votre chapelet quelquefois?

--Mon chapelet?...

Le brigadier clate de rire; les gendarmes encore couchs se tordent
dans leurs couvertures et celui qui est dj lev se tient littralement
les ctes.

Je ne comprends pas trs bien, mais ce doit tre drle. Je ne veux
pas avoir l'air de faire bande  part de ne pas trouver de sel  une
plaisanterie qui peut tre bonne, en dfinitive; et je me mets  rire
comme les autres.

--Ah! vous riez? Eh bien! approchez ici; donnez-moi vos mains.

--Mes mains!... Les menottes!... Est-ce que vous me prenez pour un
filou, par hasard?

--Donnez-moi vos mains, que je vous dis! et dpchez-vous.

--Jamais de la vie!

Je saute en arrire, je m'accule dans un coin; je n'en sortirai que
quand on m'en arrachera. Est-ce que je suis un voleur, pour qu'on
m'attache les poignets? Est-ce que je suis un malfaiteur, pour qu'on
m'enchane? Est-ce que j'ai commis aucun des crimes ou des dlits
justiciables d'un tribunal, mme des tribunaux militaires?

Ils n'y regardent pourtant pas  deux fois, ceux-l! Est-ce qu'on peut
me reprocher aucun acte contraire  l'honntet, aucun acte tombant
sous le coup des rpressions de la loi? Moi, prsenter les mains aux
menottes, tranquillement, de bonne volont, comme l'escarpe pris en
flagrant dlit ou le pgriot poiss sur le tas! Plutt me faire briser
les membres!...

--Alors, on vous les brisera.

Ils se sont prcipits sur moi, trois ou quatre, m'ont ramen les bras
en avant et m'ont serr les poignets dans la chane infme.

Encore un cran! n'ayez pas peur de tirer dessus. a lui apprendra 
rouspter.

a ne m'apprendra rien du tout. Ce que a pourrait m'apprendre, je le
sais depuis longtemps: c'est que le jour o j'ai jet bas mes effets de
civil pour endosser l'habit militaire, j'ai dpouill en mme temps
ma qualit de citoyen et que, tant soldat, je suis un peu plus qu'une
chose, puisque j'ai des devoirs, mais beaucoup moins qu'un homme,
puisque je n'ai plus de droits.

Le gendarme qui doit m'escorter m'a conduit  l'entre de la cour,
devant la route qui traverse la Kasbah et m'a fait asseoir sur une
grosse pierre.

--Attendez-moi l.

J'attends. On doit me prendre pour une bte fauve exhibe  la porte
d'une mnagerie pour attirer les curieux. Des individus viennent me
regarder, les uns avec piti, les autres avec ddain. Le fournisseur
des fourrages, un voleur retour du bagne, condamn jadis  vingt ans
de travaux forcs pour viol et incendie, passe  cheval et me lance un
regard mprisant, je n'en veux pas  cette canaille. Il est bien forc,
ce fagot, pour frayer avec les honntes gens, de prendre leurs faons
ignobles et leurs manires coeurantes. Ceux qu'il frquente depuis sa
sortie du bagne ont dteint sur lui, a se voit.

Ils passent justement aussi, ceux-l: trois officiers d'administration,
fringants, la cravache  la main, qui, en m'apercevant, prennent un air
narquois qui s'accentue chez le premier et qui se change, chez les deux
autres, en une grimace de dgot. Ils laissent tomber sur mes menottes
un coup d'oeil ddaigneux et dtournent vivement la tte. Ils ont
l'estomac dlicat; ils n'en peuvent supporter davantage. Ah! je les
connais pourtant...

Ils ne semblent pas se douter, les dgots, que le prisonnier assis sur
la borne, au bord du chemin, ne changerait pas sa conscience contre
la leur et qu'il ne voudrait, pour rien au monde, troquer ses mains
enchanes contre leurs mains gantes de blanc, mais graisses, en
dessous, par les pattes crochues des riz-pain-sel.

Le gendarme--mon gendarme--arrive au trot.

--Vous marcherez  ct de mon cheval, et tchez de ne pas vous carter.

Le convoi s'branle, traverse la ville...

Il est encore de bonne heure, heureusement. Pas grand monde pour nous
regarder: quelques Arabes seulement et des mouchachous qui ont bien vite
vu ma chane et se sont mis  crier: Chapard! chapard!

La premire tape n'est pas longue: dix-huit kilomtres,  peu prs;
mais c'est trs gnant pour la marche, d'avoir les mains attaches. Je
demande au Pandore de me permettre de monter dans une prolonge.

--Tout  l'heure; nous sommes trop prs de la ville.

Il m'a laiss faire dix kilomtres  pied, le rossard.

--Vous savez, m'a-t-il dit en arrivant  l'tape--un plateau absolument
nu au bas duquel coule un ruisseau--ce n'est pas que j'aie peur que vous
vous chappiez, mais je veux que vous restiez  ct de moi. Comme
je suis responsable de vous, vous comprenez... Ainsi, maintenant, en
attendant que la cuisine soit faite, j'ai envie de faire la sieste; eh
bien, vous allez la faire en mme temps que moi... tenez,  l'ombre de
cet olivier.

--Mais je n'ai pas envie de dormir.

--a ne fait rien.

Elle n'est pas mauvaise! Ils ont des ides  eux, ces gendarmes. Vouloir
forcer les gens  dormir! Et si je ne peux pas, moi?

Si je ne peux pas, je ne suis pas le seul: mon garde du corps non plus
ne parat pas trouver facilement le sommeil. Il se tourne et se retourne
comme saint Laurent sur son gril.

--Ah! a y est. Je ne dormirai pas! sacr nom de nom!

Il se met sur son sant.

--Vous non plus, vous ne dormez pas?

--Non.

--Vraiment! Ah!  propos, vous ne m'avez pas racont pourquoi l'on vous
envoie  Biribi. Dites-moi donc a; cela fera passer le temps.

Je lui donne des raisons quelconques: beaucoup de punitions pour
diffrents motifs...

Il cligne de l'oeil.

--Diffrents motifs... oui, je connais a. Il y a une femme l-dessous.

Une femme?...  propos de quoi?... Aprs tout, s'il y tient:

--Oui... une femme... une femme...

--Je parie que lorsque vous avez fait vos btises, vous tiez en
garnison dans les environs de Paris; car vous tes de Paris, n'est-ce
pas?... Quand on est si prs de chez soi, a finit toujours mal.

--Oui, j'tais tout  ct de Paris.

--J'en tais sr! Tenez, je devine, vous deviez tre  Versailles.

Je ne veux pas le dtromper, a le mettrait de mauvaise humeur; je lui
dclare que j'tais  Versailles. Comme a il va peut-tre me laisser la
paix.

--Ah! ah! ce sacr Versailles. a me rappelle de fameux souvenirs. J'y
ai tenu garnison, moi aussi. Il y a dj quelques temps, par exemple.
J'tais dans la garde mobile. Vous savez, la garde mobile?... Nous
faisions le service de la Chambre des dputs... Nous avions des shakos
avec des plaques et des V blancs argents...

--Ah! oui.

--Ce vieux Versailles! J'y avais une bonne amie... je peux bien dire a
maintenant... une charcutire... la fille d'un charcutier... au coin de
l'avenue de Paris et de la rue des Chantiers. Vous connaissez peut-tre?
Vous l'avez sans doute vue, en passant? Elle est toujours dans la
boutique.

Quel raseur! Est-ce qu'il a l'intention de continuer longtemps? Le
meilleur moyen de le faire taire est peut-tre encore d'abonder dans son
sens.

--Oui, en effet; il me semble me rappeler... Une bien jolie fille...

--Ah! pour a!--Il fait claquer ses lvres sur ses doigts.--Ce que je
m'en suis pay, des parties! Quelles noces! J'ai saut plus de quatre
fois par dessus le mur, allez!... Ce que c'est que la vie, tout de mme!
Dire que, si je m'tais fait pincer, j'aurais peut-tre t envoy 
Biribi comme vous!... Mais, dame! on ne s'est pas fait prendre et on est
gendarme!

Il se frappe la poitrine avec enthousiasme.

--Oui, on est gendarme!

--a se voit.

--N'est-ce pas que a se voit? L'uniforme me va bien, c'est une justice
 me rendre... Tenez, je vais enfreindre les rglements en votre faveur:
je vais vous ter les menottes. Je ne devrais pas, mais enfin... par
exemple, il ne faut pas essayer de vous sauver... L, a y est. Vous
pouvez aller passer la journe avec vos camarades. Seulement, vous
savez, demain, pour arriver, je vous rattacherai. Vous comprenez, a
c'est forc.


--Tiens! il s'est dcid  te lcher, me disent les hommes du convoi.
Ce n'est vraiment pas malheureux. Nous allons pouvoir passer la soire
ensemble, au moins.

La cuisine est faite. On se met  manger et l'on descend,  la
nuit tombante, chez le mercanti dont la baraque s'lve seule, dans
l'tranglement de la valle, le long d'un ruisseau. On a bu  ma bonne
chance,  l'coulement rapide du temps. Et je me suis senti le
coeur serr, des larmes me sont venues aux paupires en recevant les
consolations, banales peut-tre, mais bien cordiales, de ces braves gens
avec lesquels je trinquais pour la dernire fois.

L'tape du lendemain est longue. Nous traversons de longues valles
striles, nous longeons des prcipices, nous gravissons des montagnes
abruptes. Et, tout d'un coup, aprs la descente d'une dernire cte
rude, de l'autre ct d'une rivire qu'on traverse  gu, on voit se
drouler une longue plaine au milieu de laquelle,  dix kilomtres au
moins, s'lvent des btiments blancs dont les toits de tuiles rouges
clatent au soleil. C'est Zous-el-Souk.

Dans une heure et demie nous y serons.

Nous y sommes. Le Pandore m'a remis les menottes et vient de confier son
cheval  un tringlot.

--Venez avec moi.

Je le suis, traversant  grandes enjambes, sans mot dire, la voie du
chemin de fer et longeant l'espce de rue aux deux cts de laquelle
s'lvent quelques maisons  l'europenne, auberges et cantines.
Brusquement, devant nous, apparat le parapet en terre des
retranchements qui entourent le camp. Derrire, on aperoit le sommet
des marabouts et les toits de baraquements en briques. C'est l.

Je franchis le parapet. Je suis dans le camp. Et le gendarme,--qui est
plus gendarme que mchant,--aprs m'avoir souffl  l'oreille:

--Allons, mon garon, du courage! crie  un sous-officier qui se
promne, les mains derrire le dos:

--V'l un oiseau que j'vous amne!




VI


--Ah! il n'en manque pas de ce gibier-l! s'crie le sous-officier en
ricanant. Et, s'adressant  moi:

--Allons, ouvrez votre sac.

J'ouvre le sac  distribution que j'ai apport et j'en tire mes
effets de linge et chaussures. Il examine le tout au fur et  mesure,
minutieusement.

--Vous n'avez pas d'argent sur vous?

--Non.

--Vous ne pouvez pas dire: Non, sergent? O avez-vous donc appris la
politesse, bougre de cochon? Dshabillez-vous.

Je me dshabille et il palpe mes habits scrupuleusement, froissant le
col de la chemise et la ceinture du pantalon, fourrant les mains dans
mes souliers. Il me fait ouvrir la bouche et cracher par terre. Il
regarde s'il ne tombe pas des pices de cent sous.

--C'est bon. Si jamais l'on trouve sur vous de l'argent, du tabac ou
d'autres choses dfendues, gare  vous.--Venez avec moi.

Je le suis, en chemise, mes effets sous le bras. Il me fait entrer dans
une baraque dont la porte est surmonte d'un criteau portant ces
mots: Magasin d'habillement. Tout le long des murs courent des rayons
chargs d'uniformes, de linge, de gros paquets envelopps de papier
gris; au plafond sont suspendus des sacs, des ceinturons, des ustensiles
de campement.

--Encore un! hurle un sous-officier qui, tout au fond, crit sur un gros
registre. On n'en finit jamais avec ces salauds-l. Flanquez-moi vos
affaires dans un coin. a a l'air encore joliment propre, tout a! Plein
de poux, au moins... Arrivez ici, nom de Dieu!

Il me jette  la figure un pantalon, une veste et une capote.

--Essayez-moi a.

J'enfile le pantalon. Un pantalon de prisonnier, en drap gris, tout
uni. J'endosse la capote, grise aussi, avec des boutons de cuivre sans
grenade, sans numro; au collet clate un gros 5 en drap rouge. Il n'y a
pas de glace dans la baraque et je le regrette. Je voudrais bien pouvoir
me regarder un peu. Je dois ressembler  un pensionnaire de Centrale. Il
ne me manque plus que le bonnet.

--Attrappez a.

Je reois en pleine poitrine une chose en drap gris--toujours--dont je
ne m'explique pas bien la nature. Je finis par m'apercevoir que c'est
un kpi. Un kpi extraordinaire, par exemple. Trs haut de forme, sans
boutons, sans jugulaire, un 5 rouge simplement coll sur l'toffe grise,
orn d'une visire fantastique. Elle a au moins dix-huit centimtres de
long, cette visire; c'est un carr de cuir d'une paisseur extravagante
dans lequel un cordonnier intelligent trouverait moyen de dcouper une
paire de semelles; avec un peu d'industrie, il pourrait mme rserver de
quoi fabriquer les talons. Elle m'tonne, cette visire; je n'en reviens
pas. Quel a t le dessein du gouvernement en dotant les compagnies de
discipline d'un couvre-chef comportant un accessoire de dimensions aussi
exagres? A-t-il voulu faire preuve de sa mansutude, mme envers des
indignes, en leur donnant le moyen de prserver des coups de soleil
leurs nez indisciplins? N'a-t-il pas plutt voulu leur fournir un
petit meuble portatif, une tablette toujours utile dans les hasards des
campements et qui peut leur servir  dposer la portion retire de leur
gamelle ou  tendre la feuille de papier  lettres qui doit porter de
leurs nouvelles  leurs parents?

--tes-vous gn dans votre uniforme? me demande le sergent
d'habillement.

Pas le moins du monde. Je danse dedans. Les jambes du pantalon
ressemblent  deux sacs dans lesquels mes tibias se perdent; je pourrais
mettre un locataire dans la capote. Quant au kpi, deux fois trop grand,
il ne me descend pas tout  fait sur les yeux parce que mes oreilles
l'arrtent en route.

--a va bien. Tenez, voil un fourniment, un fusil, un sac. Et votre
veste, vous l'oubliez?

C'est vrai, j'oubliais ma veste que je n'ai pas essaye et qui est
reste par terre. Le sergent parat furieux de ma ngligence.

--La veste, ici, constitue la grande tenue. Vous entendez? Pour le
travail, vous mettrez votre pantalon de treillis et votre blouse. Pour
les appels et  partir de la soupe du soir, le pantalon de drap et
la capote. Le pantalon de drap et la veste sont rservs pour les
circonstances exceptionnelles.

a me parat trs logique. En effet, si les soldats de l'arme rgulire
revtent la veste pour faire les corves les plus dgotantes, celle des
latrines, par exemple, il est clair qu'on ne peut mieux punir ceux qui
se sont mal conduits qu'en les contraignant  endosser le mme vtement
pour les revues de gnral-inspecteur. Il faudrait avoir le caractre
bien mal fait, profondment perverti, pour ne pas tre sensible  une
prescription de ce genre-l.

Cette rflexion me met en gat. J'esquisse un sourire lger--oh! trs
lger.--Seulement, le sergent l'aperoit tout de mme.

--Vous riez de mes observations, nom de Dieu! Vous serez priv de vin
pendant huit jours! Venez, que je vous mne chez le perruquier.

Le perruquier, qui a t averti, probablement, est  la porte avec ses
instruments. Il repasse son rasoir sur une vieille semelle de godillot.
Que va-t-il me faire? Va-t-il se livrer sur moi  l'une de ces
expriences dont on m'a parl au Kef? Tient-on absolument  connatre le
fond de mon caractre? Va-t-il me saigner aux quatre membres pour
voir si je supporterai l'opration sans crier? Va-t-il simplement me
circoncire?

--Faites-le asseoir sur cette pierre au pied de votre marabout, lui dit
le sergent  qui un de ses collgues vient de faire signe et qui est
forc de s'loigner; et je vous engage  le soigner.

a y est. Je m'asseois plus mort que vif. Je regarde mon bourreau dans
les yeux, comme pour implorer sa piti.

Il n'a pas l'air mchant. Il a plutt l'air triste. Il porte la tenue de
travail--blouse et pantalon blancs--et un kpi comme le mien. C'est un
disciplinaire aussi, videmment. J'en serai peut-tre quitte pour la
peur. Il abandonne son rasoir et prend une paire de ciseaux.

--Je vais commencer par les cheveux.

Et il se met en devoir de me les tailler, le plus ras possible. Tout en
travaillant il cause.

--Tu es arriv ce matin?

--Oui.

--Combien as-tu encore de temps  faire?

--Trois ans.

--Trois ans!--Il ricane--Assieds-toi un peu. a va se passer.

Puis, s'apercevant sans doute que ses sarcasmes m'attristent, il
reprend, d'une voix basse, de cette voix des prisonniers qui craignent
d'tre entendus et qui jettent, en parlant, des regards furtifs autour
d'eux:

--Tu sais, ce que je t'en dis, c'est pour blaguer. Le temps parat long,
ici; mais enfin, a se tire tout de mme. Ainsi, moi, j'avais vingt mois
 faire quand je suis arriv et, dans trois mois, je serai libr.

--Ah!

--Oui. A moins que d'ici l il ne m'arrive quelque anicroche. On n'est
jamais sr du lendemain, ici. C'est  qui essayera de vous faire passer
au conseil de guerre. Les congs sont en caoutchouc, on les rallonge
facilement. C'est pourtant bien assez de nous faire faire notre temps
jour pour jour.

--Ah! l'on fait ses cinq ans en entier?

--Tout juste. Tu ne savais pas a? Je parie que tu ne sais seulement pas
comment a se passe, ici?

Et il me donne des dtails. Il m'apprend qu'aucun des rglements en
vigueur dans l'arme rgulire n'est applicable aux Compagnies de
Discipline et qu'elles sont entirement soumises, par le fait, au bon
plaisir du capitaine. Il est formellement dfendu de communiquer avec
les soldats des autres corps ainsi qu'avec les indignes et les colons;
quant aux lettres, il faut les dcacheter devant le vaguemestre, qui
s'assure qu'elles ne contiennent ni argent ni mandat, et qui retient
mme les timbres, quand elles en renferment. La nourriture? Elle ne vaut
pas cher; l'ordinaire est mis en coupe rgle. Le prt? On le touche en
nature--quand on le touche. On n'est admis au prt qu'aprs deux mois au
moins de sjour  la compagnie;  la premire punition de prison, on est
ray de la liste.

--Alors, o passent les cinq centimes par jour et par homme allous par
l'tat?

--Moi non plus. Probablement o passe le vin que les chaouchs suppriment
rgulirement  la moiti de l'effectif. Tu sais ce que c'est
qu'un chaouch? C'est un pied-de-banc, ou simplement un pied. Et un
pied-de-banc, c'est un sergent.--Nous, on nous appelle les Camisards.

--Ah! mais  propos, le sergent d'habillement m'a dclar tout  l'heure
que je serais priv de vin pendant huit jours.

--Eh bien! pendant huit jours il boira  ta sant le quart de vin
accord aux troupes de Tunisie. Tu commences bien, ajoute-t-il en riant.
Si tu continues comme a, avant huit jours tu iras faire un voyage l
dedans.

Et il me dsigne une petite cour ferme de murs derrire lesquels on
entend les pas alourdis d'hommes pesamment chargs, le cliquetis des
armes qu'on manoeuvre, des commandements longuement espacs.

--Qu'est-ce que c'est que a?

--C'est la prison. Les prisonniers sont en train de faire le peloton. Tu
ne connais pas la prison, ici? et la cellule? et les fers?

Je fais un signe de tte ngatif.

--Non? Eh bien, je te souhaite de ne jamais faire connaissance avec. Et
puis, tu peux te vanter d'avoir de la chance: tu arrives juste au moment
o les silos sont supprims. Tiens, tu vois, l-bas, au bout de la cour,
ces trois trous  moiti bouchs avec du sable? C'taient les silos.
J'en ai vu descendre, l-dedans, des malheureux! Ah! l, l!

--Et on les a supprims, ces silos?

--Oui, il y a un mois environ. On y avait mis un type auquel on avait
attach les mains derrire le dos. Il y est rest prs de quinze jours.
A midi et le soir on lui jetait, comme d'habitude son bidon d'eau qui se
vidait en route et son quart de pain qu'il attrappait comme il pouvait.
Je me souviens que, pendant les cinq ou six derniers jours, il criait
constamment pour qu'on le fit sortir. Enfin, quand on l'a retir, il
tait  moiti mang par les vers.

--Oui, mang par les vers, reprend le perruquier qui a fini de me couper
les cheveux et remue un vieux blaireau dans un quart de fer blanc.
Tu comprends bien qu'ayant les mains attaches derrire le dos, il ne
pouvait pas se dculotter. Il tait forc de faire ses besoins dans son
pantalon. A force, les excrments ont engendr des vers et les vers se
sont mis  lui manger la chair. Il avait le bassin et le bas-ventre
 moiti dvors. On l'a port  l'hpital et il est mort huit jours
aprs. Le mdecin en chef a fait du ptard et a rclam au ministre.
Alors, on a supprim les silos. Oh! a ne fait rien, il y a des choses
qui les remplacent avantageusement. Tu verras. Lve le menton, que je te
rase. Tu sais, ici, on rase tout, barbe et moustache. Les disciplinaires
n'ont pas le droit d'en porter. C'est ce qui les distingue des condamns
aux travaux publics qui, eux, portent la barbe et la moustache, mais ont
la tte compltement rase  l'aide d'un rasoir. C'est pour a qu'on les
appelle les Ttes-de-Veaux.

--Ah! et pourquoi leur rase-t-on le crne,  eux, et la face  nous?

--C'est ce qu'on se demande, me rpond le perruquier.

Sans doute, et c'est  quoi l'on ne peut trouver de rponse, la btise
s'alliant toujours, et dans une large mesure,  la mchancet, dans la
rdaction des rglements militaires.

Tout d'un coup, le clairon sonne.

--C'est la breloque, me dit le perruquier qui a cess de me raser, la
sonnerie qui annonce la fin du travail. Tu vas voir les hommes revenir
des chantiers. Oh! ils ne sont pas beaucoup; une cinquantaine, tout
au plus. Le reste est  droite et  gauche, dans des dtachements.
Seulement, ils vont probablement rentrer tous au Dpt un de ces jours;
on dit que la compagnie va partir prochainement pour le Sud.

--Vraiment?

--Oui. Le capitaine est depuis deux jours  Tunis pour prendre des
ordres... Tiens, les voil.

Ils rentrent en effet, les disciplinaires qui reviennent du travail;
quatre par quatre, correctement aligns, leurs outils sur l'paule, ils
pntrent dans le camp et s'alignent devant la range des marabouts. Ils
ont un air sinistre, avec leurs figures glabres, bronzes, leurs
yeux sans expression sous leurs sourcils froncs, leurs physionomies
d'esclaves reints et rageurs. Ils entrent l'un aprs l'autre dans
une baraque o ils dposent leurs pelles et leurs pioches, que le
sous-officier qui m'a reu le matin compte au fur et  mesure, et
disparaissent dans les tentes. Le sergent a fini de _dnombrer_ les
pelles et les pioches. Il ferme la porte de la baraque et m'aperoit.

--Qu'est-ce que vous foutez l? Voulez-vous vous dpcher d'aller
astiquer vos armes et votre fourniment! On ne vous a pas dit que
vous comptiez  la 10e section?... Vous comptez  la 10e. Voil votre
marabout, en face. Portez-y vos affaires. Et que je vous y repince, le
bec en l'air!...

J'entre dans la tente, tranant derrire moi mes effets entasss dans un
couvre-pieds. Sept ou huit hommes, dans cette tente, accroupis sur des
nattes, occups  nettoyer leurs fusils. Je cherche une place.
Aucun d'eux ne m'adresse la parole. On dirait qu'ils ont peur de se
compromettre.

--Tiens, mets-toi l, me dit  la fin un garon sec et maigre, de taille
assez exigu, mais  la physionomie franche et ouverte, aux yeux noirs
pleins d'nergie. Mets-toi l et nettoie tes affaires. Il y a revue
d'armes  une heure.

--A une heure? Bah! alors, j'ai le temps; il est  peine dix heures.

--Ah! tu as le temps, s'crient en mme temps quatre ou cinq de mes
nouveaux camarades. Tu vas voir a tout  l'heure, comme on a le temps
de faire quelque chose, ici! Depuis cinq heures du matin nous sommes
au travail, et jusqu' huit heures du soir si tu nous trouves un quart
d'heure de libert, tu seras rudement malin.

Ils ont eu raison. Je n'ai pas t assez malin pour trouver ce quart
d'heure-l.

A dix heures, on a sonn la soupe. Il a fallu aller s'aligner, se mettre
en rangs et dfiler un par un devant la cuisine o chacun prend, en
passant, une gamelle  moiti vide. A onze heures, le clairon a sonn de
nouveau. Encore un alignement, encore un dfil sous un hangar o l'on
nous a rangs en cercle: il s'agissait, cette fois-ci, d'une thorie de
trois quarts d'heure sur le respect d aux suprieurs. A midi, nouvelle
sonnerie, nouvel alignement. On fait l'appel gnral. De midi et demie 
une heure, les pieds-de-banc passent une revue d'armes dans les tentes.
A une heure, le clairon appelle au travail. On s'aligne, on double par
quatre et l'on part pour les chantiers dont on revient  cinq heures. A
cinq heures et demie, clairon, alignement, dfil devant la cuisine, On
a une demi-heure pour manger la soupe. A six heures, le clairon se
fait encore entendre. On se dirige cette fois-ci--toujours aprs
s'tre aligns--vers un grand terrain o s'lvent des appareils de
gymnastique. Une heure et demie de trapze, de barre fixe et de corde
 noeuds; la dernire demi-heure est consacre aux sauts de piste. Le
clairon sonne, comme la nuit tombe; c'est la retraite. On rentre au
camp, on s'aligne une dernire fois et les chaouchs procdent  l'appel
du soir. On a le droit de dormir jusqu'au lendemain, cinq heures du
matin. De dormir, bien entendu; il est dfendu de parler, en effet,
aprs l'appel du soir--ainsi qu'il est interdit de causer sur les
chantiers--et les chaouchs veillent, en rdant comme des chiens autour
des tentes,  l'observation des rglements.

Y ai-je assez souffert, mon Dieu! sur ces chantiers, pendant les quatre
mortelles heures de travail de l'aprs-midi! Il s'agit de creuser une
rampe conduisant facilement  la Medjerdah qui coule  deux cents mtres
du camp. On m'avait muni d'une pioche. Il y avait certainement deux
heures que je m'escrimais avec cet instrument, que je n'avais pas encore
abattu assez de terre pour cacher le fond de la brouette. C'est qu'elle
tait dure en diable, cette terre! Il m'en venait des calus aux mains,
je suais  grosses gouttes, j'avais les bras rompus et je n'avanais
pas. Les chaouchs qui nous gardaient, le revolver au ct, venaient
bien,  tour de rle, me menacer de me fiche dedans et me traiter
d'imbcile. a m'encourageait un peu, videmment, mais mon outil
persistait  ne faire au sol tunisien que d'insignifiantes blessures.
J'tais forc de m'avouer que je n'tais pas plus adroit de mes mains
qu'un cochon de sa queue.

Je devais bnficier, il est vrai, d'une circonstance attnuante:
j'tais gn, trs gn dans mes efforts. Chaque fois que je portais
la tte en avant et que j'tendais les bras pour accompagner le coup de
pioche, mon kpi me descendait sur les yeux. Je n'y voyais plus clair du
tout. A la fin, exaspr, j'ai pris le parti de mettre mon couvre-chef
en arrire, en casseur d'assiettes, la grande visire en l'air, toute
droite, menaant le ciel.

Un caporal est accouru.

--Vous n'en foutez pas un coup! bougre de feignant! Vous avez de la
veine que ce soit la premire journe! Si vous travaillez comme a
demain, gare  votre peau! Et puis, qu'est-ce que c'est que cette
manire de se coiffer  la d'Artagnan, avec un air de se fiche du
peuple? Coiffez-vous droit!

--Caporal, mon kpi me descend sur les yeux. Il est beaucoup trop grand.

--Mettez de l'herbe dans le fond.

J'ai arrach quatre ou cinq poignes d'herbes et je les ai mises dans
le fond. Il m'en pend des brins sur le front et sur les joues. Je
dois ressembler  un dieu marin qui voyage incognito, avoir l'air d'un
palefrenier distrait qui craint de ne plus penser  la provende de son
cheval, d'un herboriste en excursion qui a oubli sa boite de fer-blanc.
Et puis c'est d'un gnant! a vous pique, a vous chatouille. On ne se
figure pas comme c'est gnant, d'avoir des vgtaux sur la tte.

Enfin, la journe est finie. Ouf! A propos, j'en ai encore combien,
comme celle-l,  passer?

Trois fois trois cent-soixante-cinq font... Mille quatre-vingt-quinze.
Mille quatre-vingt-quinze jours pareils  celui-l! Mais il y a de quoi
devenir fou!

Et, m'tendant sur la natte qui me sert de matelas, je me plonge dans
des rflexions lugubres.

Mon voisin, celui qui, le matin, m'a indiqu une place  ct de lui, se
tourne de mon cot.

--Tu n'as pas de tabac, au moins?

--Non.

Il me passe un paquet de tabac et du papier  cigarettes. Puis, il
s'enveloppe la tte de son couvre-pieds pour enflammer une allumette
qu'il fait craquer tout en toussant trs fort.

--Tu feras comme moi pour allumer et tu cacheras le feu. Il est
dfendu de fumer aprs l'appel et il ne faut pas faire voir la lumire.
D'ailleurs, tu n'es pas admis au prt; tu n'a pas le droit de fumer.

Je suis ses indications et, quand j'ai allum une cigarette, il reprend;

--Comment t'appelles-tu, dj?

--Froissard.

--Ne parle pas si fort; on pourrait t'entendre et on te flanquerait
dedans. On peut causer, mais tout bas. Moi, je m'appelle Queslier. Tu es
de Paris?

--Oui.

--Moi aussi. Il y en a pas mal de Parisiens, ici. Eh bien! puisque nous
sommes pays, je vais te donner un bon conseil: c'est de faire l'imbcile
tant que tu pourras et de ne jamais rpondre aux grads ouvertement. Tu
comprends, nous sommes au dpt; ils se sentent forts; ils sont presque
aussi nombreux que nous, et si ne marchions pas droit, ils ont des
troupes rgulires,  ct d'eux. Ah! quand on est en dtachement, c'est
autre chose. Moi j'y tais. J'tais au dtachement de Sandouch; je suis
tomb malade et l'on m'a expdi  l'hpital. De l, on m'a envoy
ici. En dtachement, on est beaucoup plus libre; on est l quarante ou
cinquante hommes, au plus, avec trois ou quatre grads qui, quelquefois,
n'en mnent pas large.

--Et tu n'y retourneras pas,  Sandouch?

--Mais non. J'aime autant a. Tout le monde y est malade. Sur cent vingt
que nous tions, je suis sr qu'il y en a  peine dix exempts de fivres
et de dysenterie. On nous faisait tracer une route dans des terrains
marcageux; alors, tu comprends... Du reste, la Compagnie ne va pas
tarder  partir d'ici.

--Tu crois? Et o ira-t-on?

--Je ne sais pas. Dans le Sud. J'ai entendu le capitaine en parler
l'autre jour. Il est justement  Tunis pour cette affaire-l. Dans le
courant du mois prochain, tu verras rentrer les dtachements. Seulement.
je ne sais pas comment celui de Sandouch s'y prendra pour revenir, 
moins de faire les tapes  quatre pattes.

--Ils sont si malades que cela? demande un homme couch en face de moi,
de l'autre ct de la tente, que j'ai vu revenir de Tunis, par le chemin
de fer dans la soire, avec ses armes et son sac.

Queslier ne rpond pas; et, quand on commence  entendre les ronflements
de l'individu qui s'est dcid  s'endormir, il se penche vers moi.

--Tu sais, quand tu auras quelque chose  dire, garde-le pour toi, a
vaudra mieux. Ne t'avise pas d'aller faire part de tes impressions au
premier venu. Le camp est plein de bourriques.

Et, comme je parais tonn de l'expression:

--Oui, des bourriques, des moutons, des espions, si tu veux. C'en est
plein. A part cinq ou six anciens, il n'y a ici que des jeunes, des
nouveaux arrivs, un troupeau de vaches qui ne demandent qu' se mettre
bien dans les papiers des pieds-de-banc. Pour a, vois-tu, ils feraient
tout. Ils se dnoncent rciproquement; ils se cassent du sucre sur le
dos les uns des autres. Ils vendraient leur pre. Qu'est-ce que je
dis? Le vendre? Ils sont bien trop btes pour a: ils le donneraient.
Dfie-toi d'eux. Si je t'en parle, tu sais, c'est par exprience. Il y a
assez longtemps que je suis  la Compagnie pour les connatre.

--Depuis combien de temps y es-tu?

--Depuis dix mois.

--Et combien en as-tu encore  faire?

--Quarante.

--Quarante? Mais tu y fais donc ton cong?

Il me raconte son histoire. Il est mcanicien-ajusteur. Depuis l'ge
de dix-huit ans, il faisait partie d'un groupe socialiste dont il avait
suivi assidment les sances jusqu'au moment de la conscription. Aprs
avoir tir, au sort, un mauvais numro, ne se sentant aucun got
pour l'tat militaire, ne comprenant pas, d'ailleurs, pourquoi
le gouvernement lui demandait cinq ans de sa vie,  lui, ouvrier,
non-possdant, pour la dfense de la proprit, il hsita fort 
rejoindre le corps qui devait lui tre dsign ultrieurement. Il
s'adressa  quelques chefs du parti rvolutionnaire qui l'engagrent
 faire son temps, tout au moins s'il tait envoy dans un rgiment
casern en France. L'ordre de route arriva. On l'envoyait 
Saint-Girons. Il s'y rendit et y passa prs de trois mois, trs
tranquille, ne se livrant  aucune propagande. Un beau jour, le colonel
le fit appeler et lui dclara qu'il avait l'intention de l'envoyer en
Afrique; le rgiment y avait un bataillon,  Karmouan. Ce bataillon
manquait de comptables; le commandant en rclamait  chaque courrier.
Queslier pouvait trs bien faire l'affaire; on avait pens  lui; il
avait de bonnes notes, paraissait robuste, etc. Bref, il fut conduit
 Marseille, embarqu sur un paquebot qui partait pour la Tunisie.
Aussitt qu'il fut arriv  Karmouan, le commandant le fit demander
et lui dit  brle-pourpoint: Vous tes une canaille. Vous avez fait
partie d'une socit secrte qui s'appelle: _la Dynamite_. Du reste,
voil les notes qu'on m'a transmises  votre sujet. Le colonel n'a pas
voulu vous traiter comme vous le mritiez, en France,  cause de ces
sales journaux qui fourrent leur nez dans tout ce qui ne les regarde
pas. C'est pour cela qu'il vous a envoy ici. Et moi, je vous dclare
ceci: c'est que, si vous ne filez pas droit, je vous montrerai comment
je traite les communards. Vous voyez ces quatre galons-l? Eh bien! je
n'en avais que trois avant la Commune; le quatrime, on me l'a donn
pour en avoir trip quelques douzaines, de ces salauds!... Allez,
crapule!

Vingt-quatre heures aprs, Queslier avait quinze jours de prison pour
avoir manqu  l'appel du soir. En ralit, il s'tait trouv en retard
de deux minutes  peine. Il crivit une lettre de rclamation au gnral
commandant le corps d'occupation. Le commandant, ayant eu connaissance
du fait, crivit de son ct au gnral pour protester contre les
calomnies enfermes dans la missive expdie par un de ses soldats.
Le gnral, difi par les notes que le commandant avait jointes  sa
lettre, considrant en outre que Queslier s'tait servi d'encre violette
pour correspondre avec lui, lui octroya gnreusement soixante jours de
prison.

Queslier fit sans murmurer ces soixante jours. Au bout des deux mois,
comme il allait sortir, le commandant eut l'ide de visiter les
locaux disciplinaires. Il examina minutieusement les murs et finit par
dcouvrir sur l'un d'eux l'inscription qu'il cherchait sans doute. On
avait crit sur la muraille: Vive la Rvolution sociale! Queslier
protesta de son innocence. Nanmoins, il fut maintenu en prison jusqu'
nouvel ordre, passa au conseil de corps huit jours aprs et fut presque
aussitt dirig sur la 5e compagnie de discipline.

--Hein? Qu'est-ce que tu en dis? me demande Queslier. Est-ce assez
canaille? Est-ce assez jsuite? Tu vois, maintenant, je n'ai pas
d'intrt  dissimuler, n'est-ce pas? Eh bien! je te jure que ce n'est
pas moi qui avais crit sur le mur.

--C'est raide tout de mme.

--Ecoute donc quelque chose de plus raide encore, si c'est possible.
J'avais, dans le groupe dont je faisais partie,  Paris, deux camarades
qui ont tir au sort en mme temps que moi. Ils ont eu de bons numros.
Ils n'avaient qu'un an  faire. On les a expdis dans un rgiment en
garnison du ct de Bordeaux; il y ont pass huit jours et, au bout
de cette semaine, sans jugement, sans rien, sans les faire passer au
conseil de guerre ni au conseil de corps, sans les prvenir, on leur a
mis les menottes aux mains et on les a envoys, entre deux gendarmes,
comme deux malfaiteurs, dans un rgiment dont j'ai oubli le numro,
mais qui occupe plusieurs points dans le Sud-Oranais.

--Ah! oui, continue-t-il au bout d'un instant, on voit de drles de
choses. Pourtant,  vrai dire, il n'y a l rien d'tonnant. Avec un
gouvernement bourgeois!... Tu as l'air d'avoir reu de l'ducation, toi?
Tu es bachelier, au moins?

--Oui.

--T'es-tu occup quelquefois des questions sociales.

--Trs peu.

--Ah! Eh bien! si tu veux, je t'instruirai l-dessus, moi. Tu verras
qu'il n'y a pas que du coton dans nos ides,  nous, et qu'il n'y a
pas besoin de savoir le latin pour voir clair. C'est curieux comme,
gnralement, les gens instruits sont btes. Tiens, il y a l, au bout
de la tente, un grand garon, bachelier aussi, pas mauvais diable, mais
si peu malin! Il ne se rend mme pas compte de sa situation, l'animal,
et, quand il sera rentr dans la vie civile, si jamais il y a un coup
de chien, je suis sr qu'il nous canardera avec plaisir, nous qui ne
demanderions qu' nous faire crever la peau pour mettre un terme  un
tat de choses dont il a t victime. Parole d'honneur, les illettrs
ont l'intelligence plus ouverte; celui qui est couch  ct de moi, l,
il comprend trs bien...

--Celui qui a les bras couverts de tatouages?

--Les bras? Si tu disais le corps. Il est tatou des pieds  la tte.
Il est tatou en amiral. Il a le costume complet; les palmes par
devant, les pans de l'habit brod sur les fesses, les paulettes sur
les paules, les ornements sur le cou et les bandes du pantalon sur les
jambes. On lui a mme tatou une paire de bottes avec des glands, sur
les mollets et sur les pieds. Il se nomme Pormelle, mais on l'appelle
l'Amiral,  cause de ses tatouages. C'est un trs bon garon. Dans la
tente, tu peux te fier  lui et  Barnoux, le bachelier. Barca... Dis
donc, voil au moins une heure que nous causons. Si nous dormions un
peu?

Oui, mais auparavant, je voudrais bien lui poser une question qui me
brle la langue.

--On m'a dit qu'il y avait des sorties, qu'on pouvait, au bout d'un
certain temps, sortir de la compagnie et tre vers dans l'arme
rgulire. Est-ce vrai?

Queslier se met sur son sant.

--Oui, c'est vrai. Pour sortir d'ici, il y a deux moyens: faire comme
celui-ci...

Et il tend le bras vers l'homme qui lui a adress la parole tout 
l'heure, et auquel il n'a pas voulu rpondre.

--Qu'est-ce qu'il a fait?

--Il a rendu un faux tmoignage pour faire plaisir  un chaouch; un
chaouch qui voulait se dbarrasser d'un pauvre diable qui l'embtait. Le
chaouch a prtendu faussement que l'individu en question l'avait insult
et ce lche-l, auquel je casserais la gueule si je ne craignais qu'on
ne me fit payer sa sale peau plus cher qu'elle ne vaut, a affirm avoir
entendu l'insulte. Il revient aujourd'hui de Tunis o il a servi de
tmoin  charge et a fait condamner l'autre  cinq ans de travaux
publics. Quand on veut gagner une sortie, le plus simple est de faire
comme lui. Maintenant, il y a encore un autre moyen.

--Quel moyen?

--Lcher les pieds des grads, se mettre  genoux devant eux. a, c'est
moins difficile, mais, c'est gal, je n'ai jamais pu m'y habituer.

Et Queslier s'allonge sur sa natte.

Je rflchis longtemps. Oui, c'est dgotant, c'est odieux, de faire
partie de cette bande de chiens-couchants qui s'en vont, l'oreille basse
et la queue en trompette, flatter leurs matres et lcher les mains de
leurs bourreaux; mais passer trois annes ici, dans ce bagne, dans
un pareil milieu!... C'est l'abrutissement, sans doute; la mort,
peut-tre.... En aurai-je la force, seulement? Aurai-je la force de
recommencer, sans paix ni trve, des journes comme celle que je viens
de finir? Aurai-je le courage de souffrir, pendant trois ans, tout seul,
sans personne pour me soutenir,--sans personne pour me regarder,--avec
le fantme de la libert future qui fuira devant moi et le spectre de la
libert passe qui, dj, grimace douloureusement?...

Me mettre  plat ventre dans la boue, alors? Payer ma dlivrance avec
la sale monnaie qui a cours ici, ramasser ma grce dans l'ordure?... Ah!
malheureux!...

Et je ne sais comment, tout d'un coup, se dresse devant mes yeux l'image
d'une vieille parente qui m'a lev, une protestante austre. Je me
souviens d'un jour o, aprs avoir fait quelque sottise, je m'tais jet
 ses genoux pour lui demander pardon, et je me rappelle avec quelle
force la vieille calviniste m'avait remis sur mes pieds en criant:

--Relve-toi, gamin! Un homme ne doit s'agenouiller que devant Dieu!

Je ne crois plus en Dieu--en son Dieu.

Je ne me mettrai  genoux devant personne.




VII


Il me semble qu'il y a des sicles que je suis arriv  la
Compagnie,--et il n'y a que deux mois. Le temps ne m'a jamais paru aussi
long. Les journes ont plus de vingt-quatre heures, ici... De toutes les
sensations douloureuses qui m'avaient assailli au dbut et qui, peu 
peu, m'abandonnent, celle de l'interminable longueur du temps est la
seule qui persiste. Elle augmente d'intensit tous les jours. Elle
m'assomme; elle me dsespre aussi, car elle me force  penser--et je
voudrais ne plus penser. Je voudrais vivre en bte. Comme le boeuf qu'on
fait sortir tous les matins de l'table, le front courb sous le mme
joug, qui trace aujourd'hui un sillon, demain un sillon parallle,
pitinant sans cesse le mme champ ferm du mme horizon, impassible,
habitu au poids de la charrue, insensible  l'aiguillon du bouvier.

Les coups d'aiguillon que je reois, moi, ce sont les insultes. Ils
ne m'pargnent pas, les chaouchs, durant les journes sans fin qui
se ressemblent toutes, mme les dimanches, consacrs aux _travaux de
propret_. Que je prenne part  un exercice, que j'assiste  une revue,
que, pendant le travail, j'essuie mon front mouill de sueur, l'injure
pleut sur moi.

--Ils te cherchent, m'a dit Queslier. Ta figure ne leur revient pas,
probablement. Ils veulent trouver un prtexte pour te mettre en prison
et pour t'envoyer de l au conseil de guerre. Ne dis rien, ne rponds
rien.

Je ne rponds rien. J'avale silencieusement les outrages, je ferme
l'oreille aux provocations. C'est dur, tout de mme; je ne sais pas si
j'aurai le courage de supporter cela pendant les trente-quatre mois que
j'ai encore  faire. J'ai beau me rpter qu'on n'est jamais sali que
par la boue et que ces gens qui s'acharnent lchement sur moi sont des
brutes et des canailles...

Ah! oui, des brutes et des canailles, ces sous-officiers et ces caporaux
aussi dnus de coeur que d'intelligence, ces hommes qui demandent
 aller exercer contre ceux qu'ils devraient considrer comme leurs
frres, des soldats comme eux, le mtier de garde-chiourme! Quelle vie
ignoble et vile ils mnent! comme ils devraient trouver triste leur
existence, s'ils savaient s'en rendre compte! Has, mpriss, se jugeant
peut-tre mprisables, ils font ce qu'ils peuvent pour se venger de ce
ddain et de ce dgot qu'ils sentent peser sur eux. Rien ne leur cote
pour cela. Ils ne reculent ni devant les brutalits, ni devant les
mensonges, ni devant les provocations, ni devant la calomnie. Il n'est
pas de moyen qu'ils n'emploient, il n'est pas de manoeuvre, basse et
vile  laquelle ils ne se livrent pour arriver  avoir raison d'un
individu qui ne se plie pas  toutes leurs fantaisies. Le sentiment de
la haine contre les malheureux qu'ils ont sous leurs ordres et qu'ils
commandent revolver au poing, celui de la vengeance idiote et lche
 satisfaire  tout prix, finissent par touffer chez eux tout autre
sentiment. L'homme est annihil et remplac par la bte fauve. Les neuf
diximes sont des Corses.

Parmi les officiers, quelques-uns, comme leurs sous-ordres, qu'ils
valent bien, ont demand  quitter leurs rgiments pour venir aux
Compagnies de Discipline; D'autres y ont t envoys par mesure
disciplinaire; ceux-l, n'ayant d'autre dessein que d'essayer de rentrer
dans les cadres de l'arme rgulire, font gnralement preuve d'un
zle exagr qui se traduit par des actes d'une svrit excessive. La
plupart du temps, ils vitent de se compromettre directement. A quoi
bon? N'ont-ils pas sans cesse sous la main les chaouchs toujours prts
 satisfaire leurs haines ou leurs rancunes? Ils savent si bien se
transformer en chiens-couchants, ces boule-dogues, et mettre leur
avilissement et leur bassesse  l'gard de leurs suprieurs au niveau de
leur morgue et de leur insolence vis--vis de leurs infrieurs!

Tout ce monde-l vit--est-ce vivre?--sous la coupe du grand pontife: le
capitaine. Un drle de corps, celui-l: moiti calotin, moiti
bandit. Un Robert-Macaire mtin de Tartufe, un Cartouche qui sait se
mtamorphoser en Basile. Un nez qui ressemble  un bec de vautour, des
moustaches  la Victor-Emmanuel, des yeux de cafard et un menton de
chanoine; l'air d'un bedeau assassin qui vous montre le ciel de la main
gauche et qui vous assomme, de la main droite, avec un goupillon. Il
porte son kpi sur l'oreille, de la faon dont le capitaine Fracasse
devait porter son feutre et tourne les pouces, en vous parlant, comme
les dvotes, aprs djeuner. Quand il a une mchancet  dire, il sait
comme pas un l'entortiller de phrases mielleuses qui semblent toutes
fraches pondues par un sacristain. La famille, la religion, cela
revient sans cesse dans ses discours o il nous promet de nous faire
passer au conseil de guerre pour la moindre peccadille. Il a l'air de
donner l'absolution  un homme quand il le fourre en prison et de lui
accorder la bndiction papale lorsqu'il ordonne de le mettre aux fers.
Il trafique de nous comme de simples ngres. Il vend notre travail aux
mercantis du pays auxquels nous levons des maisons,  son compte, en
utilisant, bien entendu, les matriaux du gouvernement. Il se soucie
fort peu de ce que nous pouvons en penser. Il offre au Dieu de paix
et de charit la haine et le mpris qu'il peut inspirer aux malheureux
qu'il a sous ses ordres. Du reste, il se commet le moins possible avec
eux, les regarde comme des serfs taillables et corvables  merci dont
il doit simplement chercher  tirer tout le parti possible, et garde des
allures de pontife difficilement abordable. Mchant, il l'est, et
cela se conoit. Un homme qui conserve encore au fond de lui quelques
sentiments d'humanit ne demande pas  remplir de pareilles fonctions.
Sans scrupule aussi, malgr ses mmeries de marguillier. Tout lui est
bon, pourvu qu'il remplisse ses poches. Une cruaut ne lui dplat pas,
quand il n'a rien de mieux  faire. Autrement, il prfre un tripotage,
une combinaison quelconque qui lui permettra de grossir le sac d'cus
qu'il remplit  nos dpens. S'il avait t bourreau et qu'il et aperu,
au moment de faire tomber le couperet, une pice de dix sous sur la
plate-forme de la guillotine, il aurait parfaitement laiss le cou
du patient dans la lunette et et ramass la pice avant de tirer la
ficelle.

--Tu as tort de t'emporter comme cela contre les hommes, me dit Queslier
le soir, lorsque je lui fais part de l'amertume de mes rflexions. Il ne
faut pas s'en prendre aux individus; il faut s'attaquer au systme.

Le systme, il y a longtemps qu'il le connat et qu'il le dteste, cet
ouvrier qui sait tout au plus ce qu'on enseigne  l'cole primaire, mais
qui a appris,  l'cole de la misre,  penser bien et  voir juste. Il
m'a expliqu, verset par verset, le texte de cet vangile que j'avais 
peine feuillet, dans mon ddain bourgeois, et dont les chapitres sont
crits avec le sang et les larmes des Douloureux,--quelquefois avec leur
fiel.

Je comprends aujourd'hui bien des choses que je ne m'expliquais pas
hier.

Je sais que les Compagnies de Discipline, les ateliers de Travaux
Publics, sont la consquence immdiate et force des armes permanentes.
Je sais pourquoi une pnalit norme est suspendue au-dessus de la tte
du soldat indocile et pourquoi, lorsque celui-ci est assez habile pour
se drober, lorsque la griffe ignoble de la justice militaire n'a pas
pu l'agripper, au lieu de le battre de verges et de lui donner des
cartouches jaunes--ce qu'on faisait autrefois--on l'envoie  Biribi,--ce
qui est pire. Je sais pourquoi la socit bourgeoise qui, pour
sauvegarder ses intrts, fait d'un citoyen un soldat, fait d'un soldat
un forat le jour o celui-ci essaye de secouer le joug de la discipline
crasante qui l'humilie et l'abruti. C'est parce qu'elle a besoin,
comme toutes les socits usurpatrices, d'appuyer sa domination sur
la terreur, parce qu'elle a besoin de se faire craindre sous peine de
perdre son prestige et de risquer l'croulement.

Ce qu'elle veut,  tout prix, c'est une obissance passive et aveugle,
un abrutissement complet, un avilissement sans bornes, l'obissance de
la machine  la main du mcanicien, la soumission du chien savant  la
baguette du banquiste. Prenez un homme, faites-lui faire abngation de
son libre-arbitre, de sa libert, de sa conscience, et vous aurez un
soldat. Aujourd'hui,  la fin du dix-neuvime sicle, quoi qu'on en
dise, il y a autant de diffrence entre ces deux mots: soldats et
citoyens, qu'il y en avait au temps de Csar entre ces deux autres:
Milices et Quirites.

Et cela se conoit. L'arme, c'est la pierre angulaire de l'difice
social actuel; c'est la force sanctionnant les conqutes de la force;
c'est la barrire leve bien moins contre les tentatives d'invasion de
l'tranger que contre les revendications des nationaux. Les soldats, ces
fils du peuple arms contre leur pre, ne sont ni plus ni moins que des
gendarmes dguiss. Au lieu d'une culotte bleue, ils portent un pantalon
rouge. Voil tout. Le but de leurs chefs, les souteneurs de l'tat,
est d'obtenir d'eux, textuellement, une obissance absolue et une
soumission de tous les instants, la discipline faisant la force
principale des armes.

Or, la discipline--on l'a dit--la discipline, _c'est la peur_. Il faut
que le soldat ait plus peur de ce qui est derrire lui que de ce qui est
devant lui; il faut qu'il ait plus peur du peloton d'excution que de
l'ennemi qu'il a  combattre.

_C'est la peur._ Le soldat doit avoir peur de ses chefs. Il lui est
dfendu de rire lorsqu'il voit Matamore se dmasquer et Tranche-Montagne
se mtamorphoser en Ramollet. Il lui est dfendu de s'indigner quand
il voit commettre ces vilenies ou ces injustices qui vous soulvent le
coeur. Il lui est dfendu de parler et mme de penser, ses chefs ayant
seuls le droit de le faire et le faisant pour lui.

Et s'il rit, s'il s'indigne, s'il parle, s'il pense, s'il n'a pas peur,
alors malheur  lui! C'est un indisciplin: disciplinons-le! c'est un
insurg: matons-le! Donnons un exemple aux autres!--Au bagne!--A Biribi!

Oui, cela, je le sais maintenant. Je le sens.--Je l'ai senti tout d'un
coup, si brusquement que j'en suis tout troubl. La fouille o s'est
effondr l'chafaudage branlant de mes vieilles ides bourgeoises,
je n'ose encore la combler avec de nouvelles croyances. Je suis un
converti, mais je ne suis pas un convaincu.

--Il faut s'attaquer au systme, rpte Queslier, rien qu'au systme.
Vois-tu, lorsque le peuple saura bien ce que c'est que les armes
permanentes, quand il saura qu'il est de son intrt de jeter bas cette
institution qui le ruine, quand il comprendra que ceux qui vivent de
l'tat militaire ne forment qu'une caste tablie sur des prjugs et des
intrts gostes, il n'en aura pas pour longtemps... Un quart d'heure
de rflexion et une heure de colre...

Je hoche la tte. Je crois que pour arracher de leurs gonds les portes
de l'enfer social, la colre ne suffit point. C'est la Foi qu'il
faudrait.

--Alors, tu penses que le peuple n'a pas la foi? Tu ne crois pas au
peuple?

Pas trop. Il passera de l'eau sous les ponts, j'en ai peur, avant
qu'il prenne le parti de ne plus rserver ses adorations aux idoles qui
boivent ses sueurs et son sang. Et je crains bien que ses admirations
et son respect n'aillent longtemps encore  l'tre empanach, bariol,
couvert de clinquant,--retre, condottiere, soudard ou soldat,-- celui
qui a t l'Homme d'Armes, et qui devient aujourd'hui, par la force mme
des choses, le maquereau social.




VIII


--Voil le dtachement de Sandouch qui rentre! s'crie l'Amiral, qui
vient de sortir pour aller reporter les gamelles  la cuisine.

Nous nous prcipitons tous hors des marabouts.

Au loin, sur la route qui,  quinze cents mtres du camp, traverse la
Medjerdah, on aperoit une longue file de mulets dont les cacolets sont
chargs d'hommes. Derrire, sans ordre, marchant par petits groupes ou
isolment, des soldats revtus de la capote grise qui, de loin, parat
noire, suivent lentement, s'arrtant parfois un instant et reprenant
leur marche titubante d'ivrognes ou d'hallucins. On dirait un cortge
macabre suivi d'une procession de croque-morts ivres.

Ils arrivent, ils entrent dans le camp. Un dfil lamentable d'hommes
harasss, clops, au teint plomb ou jauntre, aux yeux ternes, aux
membres las. Une douzaine  peine portent leurs sacs; une quarantaine,
la figure terreuse, les yeux  moiti ferms ou agrandis par la fivre
et brillant d'un clat qui fait mal, les mains osseuses pendant au bout
des bras inertes, sont juchs sur les cacolets. Il faut les prendre sous
les aisselles,  deux ou trois, pour les aider  descendre; et,  peine
 terre, sans se soucier des ruades des mulets, sourds aux ordres des
chaouchs qui leur commandent de se lever, ils se laissent tomber au
milieu du chemin, n'importe o, s'affalant comme des choses, incapables
de faire un mouvement. Ils ont  peine la force de parler, ne rpondant
pas aux questions qu'on leur pose, demandant  boire d'une voix sourde,
entrecoupe, en dcouvrant sous leurs lvres violettes de longues dents
jaunes que les frissons de la fivre entrechoquent. Il faut prendre
le parti de les aider  aller s'asseoir sur le soubassement en pierres
d'une baraque.

Un  un arrivent les tranards, boitant, tirant la jambe, couverts
de poussire, quelques-uns avec leurs pantalons et leurs capotes tout
mouills--des fivreux qui se sont agenouills dans l'eau, pour boire,
en traversant la Medjerdah.

L'officier qui commande le dtachement, un lieutenant aux longues
moustaches blondes, les fait aligner sur un seul rang. Les hommes se
rangent tant bien que mal, les plus malades s'appuyant sur leurs fusils
ou sur les btons qui les ont aids  marcher, pendant les tapes. Ils
ont l'air tristement pensif des chevaux fourbus, des btes de somme
reintes qui s'affaissent dans les brancards, le corps tass, appuy
dans l'avaloire, la tte morne, pendant hors du collier.

Le capitaine arrive, sa canne  la main. Il jette sur les malheureux un
long regard mprisant.

--Beaucoup de malades, n'est-ce pas, monsieur Dusaule?

--Beaucoup, mon capitaine. Trente-huit hommes ont d faire les tapes
sur les cacolets.

--Trente-huit! C'est beaucoup trop! Vous auriez d les forcer--oh! tout
doucement-- revenir  pied. Rien n'est bon comme la marche pour chasser
les maux de tte, les migraines. Et vous savez, ces fivres-l, ce ne
sont que des migraines. Un peu violentes, tout simplement... En voil un
qui a une sale figure, par exemple...

--Il est trs malade, mon capitaine.

--A-t-il de bonnes notes? Comment s'appelle-t-il?

--Palet. Vous lui avez inflig dernirement quinze jours de prison.

--Ah! oui, je me souviens. En change d'une punition de quatre jours de
salle de police porte par le sergent Baltazi, pour avoir boutonn sa
capote  gauche le seize du mois dernier. Il faut toujours faire bien
attention  ce que les hommes boutonnent leurs capotes quinze jours
 gauche et quinze jours  droite. C'est trs important, voyez-vous,
monsieur Dusaule. Sans a, les plastrons s'usent toujours du mme
ct... Alors, vous disiez qu'il est trs malade, ce Palet?

--Oui, mon capitaine.

--Oui... oh!... peuh!... un mauvais garnement qui ne veut rien couter.
Je suis sr que la moiti des gens qui sont l n'ont gagn leurs fivres
et leurs dysenteries que parce qu'ils ont enfreint les rglements.
Ainsi, je parierais que ce Palet ne quittait pas, tous les jours,  cinq
heures du soir, la tenue de toile pour endosser la tenue de drap. C'est
pourtant bien prescrit. Si l'on prenait le parti de les fourrer dedans
toutes les fois qu'ils n'obissent pas, il y aurait moiti moins de
malades. Il faut toujours agir avec douceur, Monsieur Dusaule, avec la
plus grande douceur, la religion nous en fait un devoir, mais il faut se
montrer sans piti...

Et se tournant vers Palet qui n'a pas boug, coll contre le mur, la
tte renverse en arrire, les bras pendant le long du corps:

--Vous entendez: sans piti! Je suis dcid  me montrer sans piti!

Palet ne bronche pas. On dirait que a lui est gal. Il n'a pas
seulement l'air de s'apercevoir que c'est  lui qu'on fait l'honneur de
parler.

Le capitaine se retourne, rageant  blanc, vers les hommes  peu prs
valides:

--Ceux-l se portent bien, n'est-ce pas, monsieur Dusaule! Oui...,
oui..., ils ont assez bonne mine.... ils ont besoin de se nettoyer un
peu..., mais... Ah! qu'est-ce que c'est que ces btons que j'aperois
l-bas! Voulez-vous me jeter a!... et un peu vite! En voil des faons!
Des soldats qui se promnent la canne  la main! Qu'est-ce que votre
famille dirait, si elle vous voyait? Elle serait fire de vous,
vraiment!... Vous avez grand tort, lieutenant, d'autoriser ces
choses-l... Allons, vous, l-bas, le dernier, vous qui claquez des
dents, m'avez-vous entendu? Voulez-vous jeter ce bton?

L'homme jette le bton et tombe sur les genoux.

--Voyez-vous, monsieur Dusaule, voyez-vous les effets de l'usage de la
canne? On s'y habitue, on ne peut pas s'en passer et, quand on vous la
retire on tombe par terre... Rellement, vous n'tes pas assez svre...
Je suis trs mcontent...

Nous devons partir aprs-demain matin pour le Sud. A la pointe du jour,
un train spcial doit venir chercher la compagnie pour la conduire 
Tunis. Nous allons dans le sud de la Tunisie, parat-il; on ne sait pas
au juste  quel endroit. Depuis deux jours, tous les autres dtachements
sont rentrs au dpt. Ils ont t moins prouvs que celui de Sandouch,
mais ils contiennent de fortes ttes, des individus malfaisants dont
le capitaine se mfie. Il a fait runir tous les grads et leur a
recommand la plus grande svrit avant le dpart et pendant la route.
Il a pass ensuite une revue des 350 hommes de la compagnie--hors une
vingtaine dont le mdecin avait demand l'envoi  l'hpital le plus
voisin--en tenue de campagne. Cette revue a t lamentable. Au milieu
d'un mouvement, des hommes tombaient comme des masses, dclaraient ne
plus pouvoir se relever et restaient l; des files entires, composes
d'hommes reints, ployant sous le poids du sac, ou de nouveaux arrivs
expulss des rgiments caserns en France ou sortant de la cavalerie
et non habitus  porter l'as de carreau, demeuraient honteusement en
arrire. Les fusiliers venus des dtachements, anciens disciplinaires,
mauvaises ttes pour la plupart, profitaient de la confusion gnrale
pour manoeuvrer d'une faon pitoyable. Le capitaine tait vert de rage.

Il a ordonn pour ce soir une revue de dtail. Tout homme, a-t-il
dclar aux grads, tout homme  qui il manquera quelque chose, si
minime soit-elle, devra tre mis immdiatement en prvention de conseil
de guerre. Je n'admettrai aucune excuse. On ne doit rien perdre, ici,
mme pas une brosse  graisse, mme pas un cordon de gutre. Quand un de
ces gens-l vous dit qu'il a perdu un objet quelconque, votre devoir
est de lui rpondre qu'il l'a vendu et de le faire passer au conseil de
guerre pour vente d'un effet de grand ou de petit quipement. Je compte
sur vous. Il faut tre sans piti.

Il n'a pas prch dans le dsert, l'impitoyable. La revue a t
terrible. Les chaouchs, lchs comme des chiens auxquels on a enlev
leur muselire et  qui on a ordonn de mordre, vous demandaient compte
des poils d'une brosse et des clous des godillots. Malgr leur zle,
ils taient obligs de constater que rien ne manquait. Ils avaient envie
d'en pleurer, les Corses surtout, cette race immonde qui n'a jamais su
choisir qu'entre le couteau du bandit et le sabre du garde-chiourme.
Dans leur dpit, ils s'en prenaient aux hommes qui se trouvaient devant
eux, leur dbitant, avec leur faux accent italien, tout le rpertoire
des idioties qui forment le fond de leur langage:

--Tenez-vous droit!... Les mains dans le rang!... La tte droite!...
Les talons joints!... Quatre jours de salle de police!... Vous en aurez
huit...

Tout d'un coup un pied-de-banc, qui n'a pas encore fini d'inspecter sa
section, pousse un cri de triomphe. Il vient de s'apercevoir qu'un
de ses hommes, le nomm Loupat, un petit chasseur  cheval, arriv
de France au bout de dix-huit mois de service, n'a pas le nombre
rglementaire de cartouches. Le chaouch compte et recompte les
cartouches et se relve enfin, souriant:

--Il en manque deux. Je vais prvenir le capitaine.

Cinq minutes aprs, il revient et, s'adressant  Loupat qui, le regard
perdu, semble un animal qui voit venir le coup de masse qui doit
l'assommer et ne sait comment l'viter:

--Vous pouvez rester avec vos camarades. Le capitaine a dit que ce
n'tait pas la peine de vous mettre en prison pour une nuit. En
passant  Tunis, nous vous y laisserons. a vous apprendra  vendre vos
cartouches.

C'est la premire fois que j'assiste  une scne semblable. Le conseil
de guerre, la condamnation pour vol, la fltrissure indlbile imprime
sur le front d'un homme, parce qu'il a perdu deux cartouches!...

L'indignation me fait frissonner. Mais c'est du noir, surtout, qui me
descend dans l'me, quand je pense que je serai si longtemps encore,
tous les jours et plusieurs fois par jour,  la merci d'une pareille
situation.

Le lendemain matin, le clairon sonne le rveil  quatre heures. Il fait
presque nuit. Il nous faut cinq minutes pour aller  la gare o le train
doit venir nous prendre  cinq heures prcises. A cinq heures moins
vingt, la compagnie, sac au dos, est range par sections sur la route
qui traverse le camp. Le clairon sonne l'appel et, sur toute la ligne,
les Prsent! rpondent aux noms cris par les sous-officiers.

--Rendez l'appel!

Les pieds-de-banc dfilent et rendent l'appel au capitaine.

--Manque personne... Manque personne...

--Il manque Loupat, mon capitaine.

--Loupat! celui d'hier!--Ah! la canaille! Il a dsert cette nuit pour
essayer de se soustraire au conseil de guerre; mais, soyez
tranquille, on le rattrapera. On n'chappe jamais  un juste
chtiment.--Poursuivez...

Les grads continuent leur dfil.

--Manque personne... Manque personne...

--Mon lieutenant, regardez donc l-bas!

C'est un homme qui parle au lieutenant Dusaule, en tendant le bras du
ct du gymnase.

On a entendu; tout le monde tourne les yeux dans cette direction. Sous
le portique, tout contre le gros poteau de gauche, un corps se balance,
noir, au bout d'une corde. Le lieutenant part en courant, grimpe  la
corde  noeuds, palpe le pendu et revient en hochant la tte.

--Mort? lui demande de loin le capitaine. C'est Loupat, n'est-ce pas?

Le lieutenant fait signe que oui.

--Il est dj tout froid.

--Le misrable! s'crie le capitaine. Attenter  ses jours! Allez donc
prcher les bons sentiments  des gens pareils! Rien ne les arrte, ni
la religion, ni le souvenir de leur famille, rien, rien! Enfin, il s'est
fait justice lui-mme... Par le flanc droit!... marche!..

Le capitaine est  cheval. Il jette, en passant devant le gymnase, un
coup d'oeil sur le cadavre. Il murmure:

--Il n'y a pas  dire, nous ne pouvons pas nous occuper de a. Nous
sommes dj en retard. Le train n'attend pas. Il faudra que je pense 
faire faire les critures indispensables...

Puis, il se penche vers le sous-officier qui, la veille, s'est aperu de
la disparition des deux cartouches:

--Un mauvais soldat, ce Loupat, n'est-ce pas?... tait-il fort en
gymnastique?

--Non, mon capitaine, il ne savait absolument rien faire. Il pouvait 
peine se tenir au trapze. Tous les jours, je le privais de vin pour a;
rien n'y faisait.

--Voyez-vous a! et il trouve moyen, pour se pendre, de monter tout en
haut de ce portique, d'attacher sa corde, de se la passer au cou et de
se laisser tomber dans le vide. a doit tre trs difficile  faire,
tout a. Dire que ces canailles-l n'ont d'nergie que pour le mal!...

Nous nous sommes embarqus dans les wagons qui se mettent en route pour
Tunis. Je passe la tte  la portire et j'aperois l-bas, tout l-bas
dj, car le train file vite, une petite forme noire qui se balance
au vent, sous un gibet, et que commencent  venir lcher doucement les
premiers rayons du soleil.




IX


Le train nous a dbarqus  Tunis et nous avons travers la ville,
escorts par les _poveri disgraziati!_ des Italiens et les: Pauvres
malheureux! des Franais, pour aller camper auprs de la caserne
d'artillerie.

Le lendemain matin, nous nous sommes mis en marche pour La Goulette.
Il pleuvait. Le sol gras tait dtremp et l'on n'avanait qu'avec une
peine extrme. Malgr les pauses frquentes, les tranards devenaient
de plus en plus nombreux et, toutes les cinq minutes, un homme tombait
qu'il fallait dbarrasser de son sac ou hisser sur les mulets qui nous
suivaient. Le capitaine galopait d'un bout  l'autre de la colonne,
criant, temptant, exhortant, sans pouvoir venir  bout de la fatigue
des uns et de la mauvaise volont des autres, anciens disciplinaires,
blass sur les menaces et les mauvais traitements, se fichant du tiers
comme du quart, et faisant exprs de ne pas avancer pour ne pas laisser
en arrire leurs camarades malades. Les plus jeunes seuls, les derniers
arrivs  la compagnie, voulaient bien l'couter; et ils marchaient en
avant, en rangs serrs, presque aligns, toujours  cinq ou six cents
mtres de la cohue des tranards.

--Regarde donc les pierrots, l-bas, s'crie l'Amiral, qui fait partie
d'un groupe au milieu duquel je me trouve; oh! l, l! regarde-les donc
cavaler; on dirait qu'ils ont le feu au cul!

--Qu'est-ce que tu veux? rpond Queslier. C'est tout bleu, a arrive
de France et, dame! au moindre mot des chaouchs, a fait dans ses
pantalons.

--C'est clair, riposte Bernoux, le bachelier qui couchait dans ma tente
 Zous-el-Souk, et qui interrompt une discussion qu'il a engage depuis
au moins une heure, au sujet des moeurs carthaginoises, avec un jeune
homme qui revient de dtachement, un licenci s lettres qui est pote.
C'est clair. Seulement, il y a une chose regrettable: c'est que ces
jeunes soldats, terroriss par les cris et les menaces de messieurs les
grads, ne tarderont pas  se transformer en vritables mouchards. Il
faudra faire bien attention  nous si nous ne voulons pas tre victimes
de leur couardise.

Le licenci, Rabasse, approuve du geste; mais Queslier ne partage pas
son opinion.

--Il y en aura toujours une bonne moiti qui ne se transformeront pas en
bourriques. Quant aux autres...

--Les autres, on les dressera, s'crie l'Amiral.

--On leur fera rentrer leurs bourriqueries dans la gueule  coups
de riclos, riposte un grand gaillard sec et maigre, qu'on appelle le
Crocodile, et qui, parat-il, ne sort pas de la prison.

--Y a que a  faire, dclare tranquillement une espce de gringalet 
la figure osseuse, ple sous le hle, aux membres grles,  la bouche
crispe de voyou parisien dont il a l'accent canaille; et, s'ils
rouspettent, y a qu' les faire en douceur, au pre Franois. Tu sais,
Crocodile, le coup du foulard?

Et il fait le geste, tranquillement cynique, grinant un: crac! qui fait
courir son rictus d'une oreille  l'autre et lui donne une physionomie
d'un comique effrayant. Il le ferait comme il le dit, d'ailleurs, cet
astque qu'on a surnomm Acajou  cause de ses cheveux rouges et qui
se vante d'avoir,  Paris, au cours d'une rixe, saign un cogne dans
l'escalier d'un bastringue.

--Voulez-vous marcher, oui ou non? s'crie un pied-de-banc que le
capitaine a envoy pour hter l'allure des retardataires et qui est
arriv  notre groupe.

--Sergent, rpond Barnoux avec urbanit, je vous ferai observer que la
marche s'excute par une srie de pas. Nous excutons une srie de pas.
Donc, nous sommes en marche.

Acajou proteste.

--La marche, c'est pas a. La marche, c'est ce qui vous tire des larmes
des pieds.

--Il est vident, ajoute Rabasse, sans se soucier de l'interruption,
que, puisqu'il n'est question que de la marche et non de sa rapidit, la
succession plus ou moins prompte des susdits pas ne fait absolument rien
 l'affaire.

--Avez-vous fini de me rpondre, nom de Dieu! hurle le chaouch. Je vais
tous vous fourrer dedans.

Acajou s'approche de lui:

--Va donc un peu te baigner, eh! sale outil!

--Un tmoin! un tmoin! rugit le sergent avec son accent corse. On m'a
insult!

Et, saisissant le bras de Queslier:

--Vous avez entendu ce que m'a dit cet homme?

Queslier se dgage et ne rpond rien.

--Voulez-vous dire que vous l'avez entendu, hein! voulez-vous le
dire?...

--H! Queslier, ricane le Crocodile, il se figure peut-tre que nous
comprenons le corse. Nous autres, on est de Pantruche; on n'entrave pas
le corsico.

Et, comme il marche derrire le sous-officier, il lui donne, comme par
mgarde, un coup de pied dans les talons.

--Pardon, excuse, sergent... c'est mon pied qu'a gliss.

Le chaouch, rageur, m'attrape par le bras.

--Vous avez entendu, vous? Ne dites pas non ou je vous ferai passer en
conseil de guerre. Je le jure par le sang du Christ.

--Je n'ai rien entendu.

Le Corse s'en va, la figure blanche, les poings crisps, mchant des
_Porco di Cristo!_

--Tu marcheras toujours avec nous pendant les tapes, me dit l'Amiral.
Sans a, les chaouchs chercheraient  te jouer un sale tour. Ne va
jamais avec ces pierrots, l-bas... Tiens, o sont-ils? on ne les voit
plus.

On ne les voit plus, en effet. La route est couverte, tout au loin, de
tranards qui n'ont pas l'air trs presss d'arriver  l'tape. Ils s'en
vont tranquillement, deux par deux ou trois par trois,  quinze ou vingt
mtres les uns des autres, s'interpellant de temps en temps en
temps pour se faire part des menaces que leur ont distribues les
pieds-de-banc et pour rire  gorge dploye de l'inutilit de leurs
efforts. Notre groupe est un des derniers. Et Barnoux et Rabasse, qui
n'ont pas termin leur discussion, se prennent au collet toutes les cinq
minutes et s'arrtent pour se crier d'une voix furieuse:

--Je te dis qu'il y avait un aqueduc pour amener l'eau  Carthage!

--Et moi, je te dis qu'il n'y avait que des citernes!....

--C'est trop fort! Lis Flaubert!

--Flaubert s'est tromp!

Nous avons mis plus de six heures pour faire les dix-huit kilomtres de
l'tape.

--Nous allons voir si a se passera comme a aprs le dbarquement
 Gabs, siffle entre ses dents serres le capitaine qui,  cheval,
assiste  l'arrive des retardataires qu'il dvisage comme pour les
reconnatre au besoin.




X


Nous avons t obligs de laisser un certain nombre de malades dans les
hpitaux, au Kram,  la Goulette et  Gabs. Nous ne sommes plus gure
que trois cents quand nous levons les tentes, le lendemain de notre
dbarquement,  trois heures du matin, pour effectuer la premire des
six tapes qui doivent nous mener  An-Halib, le nouveau dpt de la
Compagnie.

Il fait encore nuit quand nous partons. Et, aprs avoir travers un
ruisseau, la rivire de Gabs, c'est encore au milieu de l'obscurit,
paissie par la vote pesante des hautes frondaisons, que nous pntrons
dans l'oasis. Nous suivons un chemin bris  chaque saillie des petits
murs en terre dont les Arabes entourent leurs jardins, souvent presss
les uns sur les autres par l'tranglement de la route, nous heurtant
au moindre cart, butant contre les racines des arbres et les pierres
arraches du sol poussireux par les pieds des chameaux. Il fait
frais, sous ce dme de feuillage, dont les dcoupures bizarres nous
apparaissent toutes noires quand nous levons les yeux en haut, mais
l'air est lourd; on respire difficilement, la poitrine tendue violemment
par le poids du sac dont les courroies coupent les paules, la main
gauche engourdie, la main droite fatigue de tenir la bretelle du fusil
dont la crosse frappe  chaque pas sur la cuisse, les oreilles agaces
par le tintement du quart de fer blanc qui choque la poigne de la
baonnette. Les pas, alourdis par l'norme poids du chargement et par
la difficult de cette marche de nuit dont les -coups fatiguent et
nervent, soulvent une poussire dense qui remplit les narines et pique
les yeux. On marche la bouche ouverte, le haut de la capote dboutonn,
le mouchoir tout tremp  la main pour essuyer la sueur qui coule sur le
visage, la respiration oppresse, avec la sensation d'une chaleur humide
de cataplasme, dans le dos,  la place du sac.

Pendant prs d'une heure et demie, nous allons ainsi, le kpi en
arrire, le cou tendu, la tte basse, sans rien voir que les troncs
des palmiers qui se succdent comme de hautes colonnes au-dessus des
parapets de terre fleuris de branches d'arbustes aux odeurs fortes
et derrire lesquels on entend de loin en loin le clapotement d'un
ruisseau. Tout d'un coup, aprs un dernier dtour de la route, le rideau
sombre du feuillage se dchire, une longue plaine de sable jaune, rose
tout au loin par les premiers rayons du jour, se droule jusqu'au pied
de montagnes bleues  la base et dont les sommets sont rouges.

On hte le pas et, tout en dbouchant dans la plaine, on entonne des
chansons de marche; les anciens entament le _Chant des Camisards_,
un chant monotone et plaintif dont j'entendrai bien des fois encore
retentir les couplets; un chant noirci par la rsignation du paria et
plaqu de rouge par l'ironie du galrien qui rve de briser sa chane:

  Savez-vous ce qu'il faut faire
    En ce lieu?
  Il faut tout voir et se taire,
    Nom de Dieu!...
  Nos chaouchs, qui sont des vaches,
  Nous emmerdent, nous attachent,
  Mais sur leur gourite on crache
    Quand on peut.

Et, tous en choeur, ils se mettent  hurler le refrain:

  Rptons  l'envi
  Ce refrain sans souci:
  Vivent l'amour et le vin,
  La danse, les joyeux festins!
  Oui, tout cela reviendra,
  Oui, tout cela reviendra,
  Quand le diable le voudra!

--Halte! s'crie le capitaine.

Nous nous arrtons et nous dposons nos sacs normes qui nous montent 
mi-corps, si pesamment chargs que les bretelles en craquent. Le mien
me parat tellement lourd, je suis tellement harass, que je ne sais
vraiment pas si, tout  l'heure, je serai capable d'arriver  la pause
en mme temps que les autres et si je ne serai pas forc de rester en
route, comme les tranards qu'on a laisss en arrire et qui sortent
seulement maintenant de l'oasis. Nous les attendons, assis par terre,
derrire les fusils runis en faisceaux; je respire largement l'air
frais du matin, passant la main sur une touffe d'herbe humide de rose.

--Il fait bon, maintenant, me dit Queslier, mais a ne va pas durer
longtemps. Tu vas voir, d'ici un quart d'heure.

Le jour, en effet, est compltement lev et le soleil, tout l-bas,
norme boule rouge qui monte lentement, commence  envoyer ses rayons
sur l'oasis dont il fait claquer les verdures puissantes, ensanglante
les montagnes qui bornent l'horizon et vient accrocher,  la pointe des
baonnettes, des tincellements d'argent poli.

A peine le dernier retardataire nous a-t-il rejoints et a-t-il dpos
son sac, que le sifflet du capitaine retentit.

--Garde  vos! rompez faisceaux! Par sections,  droite alignement!

--Qu'est-ce qu'il va nous faire faire? dis-je au Crocodile, qui se
trouve  ct de moi.

--Je ne sais pas. Il est bien fichu de nous faire marcher comme a, par
sections, en colonnes de compagnie. Ah! la vieille carne!

Eh! parbleu, oui! il tait fichu de le faire, car il l'a fait. Au milieu
du sable o l'on enfonce jusqu'aux chevilles, sous un soleil brlant
qui tombe d'aplomb, gravissant les monticules et descendant dans les
ravinements que creusent les grands vents, nous avons fait les quinze ou
seize kilomtres qui nous restaient encore  faire, aligns comme 
la parade, les sections  distance entire, ainsi que sur le champ de
manoeuvres. Chaque fois qu'un homme tombait ou restait en arrire,
le capitaine arrtait la compagnie et lui faisait faire du maniement
d'armes jusqu' ce que le malheureux et repris sa place dans les rangs.
Deux fois seulement, il a command la halte et ne nous a permis de
quitter nos sacs, pendant trois minutes, qu'aprs avoir rectifi
l'alignement des faisceaux.

--Alignez les crosses! alignez les crosses! Sergents, veillez 
l'alignement des crosses! Ils resteront sac au dos tant que l'alignement
ne sera pas correct! Rappelez-vous que, pendant la marche, je ne veux
pas qu'il soit prononc un seul mot.

--Est-ce qu'il est permis de boire, mon capitaine? crie l'Amiral,  la
seconde pause, comme le kbir renouvelle ses recommandations.

--Non! On ne boit pas en route! L'eau coupe les jambes!

Un clat de rire norme, homrique, secoue la compagnie d'un bout 
l'autre.

--Rompez faisceaux! En avant..., marche!

--a nous fera dix kilomtres sans pause, ricane l'Amiral, mais il ne
sera pas dit qu'on s'est fichu de la gueule des Camisards sans qu'ils
rendent la pareille.

--Voulez-vous vous taire? crie un sergent qui marche  deux pas de nous.

Des grognements sourds lui coupent la parole. La rvolte commence 
gronder, en effet, dans les rangs de ces hommes que l'on mne comme
des chiens depuis trois heures, qui, exasprs maintenant, deviennent
insensibles  la fatigue, ne sentent plus le poids du sac, et qui, tout
en tordant leurs doigts crisps sur la crosse de leurs fusils, lancent
aux chaouchs qui marchent  ct d'eux, l'oeil morne, des regards
effrayants. Ils vont  grands pas, maintenant, irrits, rageurs,
sombres, comme les btes cruelles, mises en fureur par les coups de
fouet et les coups de fourche des valets, rveilles de leur abattement
par le cinglement des cravaches, et qui rdent  grandes enjambes dans
leurs cages, voyant rouge, n'attendant que l'arrive du dompteur pour
lui sauter  la gorge. Il ne faut plus qu'une goutte d'eau pour faire
dborder le vase, qu'une chiquenaude pour faire clater les
colres qu'on contient encore  grand'peine. Cette goutte d'eau, la
versera-t-on? La donnera-t-on, cette chiquenaude? Non, car  douze cents
mtres  peine on aperoit les roseaux et les hautes herbes qui bordent
le petit ruisseau le long duquel nous allons camper...

Eh bien! si... Tout d'un coup, le sifflet du capitaine se fait entendre.

--Halte!

Un homme est tomb, dans la deuxime section et, tendu comme une masse
sur le sable, rlant, ple de la pleur de la mort, ne peut plus se
relever. Les chaouchs s'empressent autour de lui, le prennent par les
paules, essayent de le remettre sur ses pieds. Il retombe, inerte. Nous
avons eu le temps de le reconnatre. C'est Palet, ce pauvre diable qui
revient de Sandouch, min par la fivre et la dysenterie, misrable
qu'on force  traner son agonie lamentable dans les sables qui
recouvriront ses os. Car ce n'est dj plus qu'un cadavre, cet homme
dont la face exsangue, dans laquelle clatent deux yeux normes, nous a
arrach  tous un cri de piti.

--Relevez-le de force! crie le capitaine. Forcez-le  marcher! C'est
dans son intrt! Nous serions obligs de l'abandonner l!

Alors, comme un tonnerre, des exclamations indignes clatent.

--Il y a des mulets, derrire la compagnie!

--Qu'on dcharge les sacs des pieds-de-banc, il y aura de la place pour
les malades!

--C'est indigne!--C'est affreux!--C'est une honte!--A bas les chaouchs!

Les menaces et les injures se croisent, les vocifrations augmentent, le
tumulte devient norme. Le capitaine se dresse sur ses triers:

--Garde  vos!... Baonnette... on! En avant... Pas gymnastique...
Marche!

--Pas gymnastique sur place! s'crie Acajou dont la voix vrillarde de
voyou perce les grondements irrits.

Et, comme  un mot d'ordre, la compagnie entire obit au gamin dont
la figure ple est belle, vraiment, agrandie par la dtente des nerfs
toujours irrits du faubourien, claire par la lueur blafarde et froce
de l'hrosme gouailleur.

On fait du pas gymnastique sur place. On n'avance point d'une semelle.

--Sergents! hurle le capitaine, ces hommes-l ne veulent pas marcher?
Vous avez droit de vie et de mort sur eux! Vous avez des revolvers,
faites-en usage: brlez-leur la cervelle!

Brusquement le tumulte s'apaise. Et, au milieu du silence effrayant, on
entend le bruit sec que font les fusils qu'on arme.

Le capitaine est tout ple. Le lieutenant Dusaule s'approche de lui et
lui parle  voix basse. Il pique son cheval et part au galop.

Nous nous prcipitons sur un mulet charg des sacs des pieds-de-banc.
Les sacs sont jets  terre et Palet hiss sur le mulet. Les chaouchs
ramassent leurs sacs et en passent les courroies sur leurs paules,
au milieu des clats de rire, tandis que la compagnie, dbande, en
dsordre, chantant et hurlant, se dirige vers le ruisseau...

--C'est gal, me dit Queslier en arrivant  l'tape, je regrette bien
qu'aucun des chaouchs n'ait eu le coeur de dcharger son revolver. Ah!
quel dommage! quel dommage!... a commenait si bien!...

--Il est regrettable en effet, dit Barnoux du ton le plus tranquille,
que le dpart prcipit du principal acteur ait fait manquer le dernier
acte. C'est un drame qui se termine en comdie.

--_Desinit in piscem_, approuve Rabasse. C'est vraiment bien
malheureux...

--Ce qu'il y a de sr, s'crient le Crocodile et l'Amiral, c'est que
le capiston ne nous y repincera pas demain,  sa petite promenade en
colonne. Il peut se taper, s'il compte sur nous...

Dans la soire, le mdecin de la compagnie, qui tait rest  Gabs, est
arriv au camp avec le lieutenant-trsorier. Il s'est assis devant la
tente du capitaine et a fait sonner la visite. C'est un petit freluquet,
tout rcemment sorti du Val-de-Grce, trs fier de son mchant galon
d'or qui lui donne le droit d'estropier les gens au nom de la discipline
et de leur faire prendre de l'ipcacuanha pour la plus grande gloire du
drapeau.

Cinquante hommes au moins sont accourus  la sonnerie. L'avorton aux
parements de velours grenat en a tout d'abord renvoy une trentaine
dont les pieds corchs lui ont sembl trs sains et dont l'puisement
vident lui a paru quelque peu douteux. Quant aux vingt autres, il s'est
dcid  les examiner un peu plus srieusement. Le capitaine a apport
son pliant et est venu s'asseoir  ct du docteur, aprs s'tre fait
donner les livrets matricules des vingt malades. Il tenait ces livrets 
la main et les feuilletait  mesure que les hommes passaient la visite.

--Comme a, major, voyez-vous, je me rendrai compte, d'aprs le nombre
de leurs punitions, de leur capacit ou de leur incapacit de porter
le sac et de faire la route. Vous dites, major, que vous tes dispos 
faire monter cet homme-l sur les cacolets... Voyons un peu... Lenoir...
Lenoir... Voil; oui, assez bon soldat. Cependant, je remarque
une punition pour rponse insolente. Hum! hum! Un homme qui rpond
insolemment, sur les cacolets... Exemptons-le du sac tout simplement,
n'est-ce pas, docteur?

--Comme vous voudrez, mon capitaine.

Et l'infirmier crit sur son livre: Exempt de sac, tandis que Lenoir
s'en va en titubant.

--Et celui-l?

--Mon Dieu, mon capitaine, pas grand'chose; un un peu de fivre, voil
tout. Je crois qu'en l'exemptant de sac...

--Voyons, voyons... Dupan... Dupan... Voil... Pas une punition. Trs
bon soldat. Sur les cacolets, docteur; sur les cacolets!

--Bien, mon capitaine. C'tait d'ailleurs mon intention, car, rflexion
faite...

La comdie a dur trois quarts d'heure,  peu prs. Un homme seul reste
encore  visiter; il est assis par terre, le dos tourn au mdecin.

--Eh bien! vous, l-bas, voulez-vous venir? demande ce dernier,
impatient.

L'homme se lve avec peine et s'approche.

--Ah! c'est le fameux Palet! s'crie le capitaine en ricanant. Eh bien!
vous ne devez pas tre trop fatigu, puisque vous avez achev l'tape
d'aujourd'hui sur les mulets.... Bon pour la marche, docteur, et pour le
sac aussi.

Palet ne bouge pas; mais, fixant sur le capitaine ses grands yeux
hagards, il dit d'une voix sourde:

--Mon capitaine, vous savez que je suis trs malade. Vous m'en voulez.
Vous m'avez empch d'entrer  l'hpital,  La Goulette. A Gabs, vous
m'avez refus l'autorisation d'aller passer la visite du mdecin en
chef. Ce matin, j'ai fait ce que j'ai pu pour faire l'tape; je ne suis
tomb que lorsque j'ai t  bout de forces. Si mes camarades m'ont mis
sur un mulet, ce n'est pas ma faute. D'ailleurs, j'aurais autant aim
crever o j'tais. Maintenant, je n'en peux plus. Je viens vous demander
de me reconnatre malade et de me faire mettre sur les cacolets ou au
moins de m'exempter de sac. Voulez-vous? Si vous voulez seulement
me retirer mon sac, je me tranerai comme je pourrai et j'arriverai
peut-tre  faire l'tape. Si vous ne voulez pas, quand je ne pourrai
plus aller, je tomberai et je crverai l. a m'est bien gal, allez! Si
vous saviez ce que je m'en fiche!...

Le mdecin a l'air attendri. Il tte le pouls du malade et hoche la
tte. Le capitaine, devant cette piti, n'ose pas se montrer trop dur:

--Vous tes un trs mauvais soldat... Vous tes cribl de punitions...
Ce matin encore, vous avez commis un acte d'indiscipline impardonnable.
Vous avez refus de vous lever quand vos suprieurs vous l'ordonnaient.
Rien que pour cela, je devrais vous faire passer au conseil de guerre...
Et puis, vous venez d'exprimer des sentiments dont un chrtien doit
avoir honte. Vous avez parl de vous laisser mourir... Savez-vous que
c'est le suicide, cela!... Enfin, vous tes malade... N'est-ce pas,
docteur, il est malade?

--Oui, mon capitaine.

--Oh! peut-tre pas tant qu'il le parat... Je ne peux pas, tant
donne votre conduite, vous faire monter sur les cacolets, ni mme vous
exempter de sac; mais, comme je veux me montrer bon et compatissant,
je vous retire votre seconde paire de souliers. Vous la donnerez aux
muletiers qui la mettront dans leur chargement... Ah! vous y joindrez
vos gutres de toile, si vous voulez.

Palet s'en va en souriant d'un sourire lugubre...

...Il fait encore nuit quand on sonne le rveil, et, aussitt le caf
bu, Queslier me prend par le bras.

--Mets ton sac, prends ton fusil et viens avec nous.

--O a?

--Viens toujours.

Ils sont une douzaine au moins qui, afin d'chapper aux vexations de la
veille, partent en avant pour faire l'tape isolment. D'autres groupes
sont dj partis, parat-il.

--Tu comprends, me dit Barnoux, une fois dans la montagne--et nous
y serons avant deux heures--nous nous cachons dans un ravin et nous
laissons passer la compagnie. Aprs quoi, nous nous remettrons en marche
tranquillement, et nous arriverons  Sidi-Ahmed, o nous devons coucher
ce soir, une demi-heure aprs les autres. D'ailleurs, sois tranquille,
nous ne serons pas les seuls tranards. L'tape, aujourd'hui, a plus de
quarante kilomtres.

Il faisait  peine jour que nous commencions  gravir les premires
ctes de la montagne et, au lever du soleil, nous tions tendus
derrire de gros rochers qui bordent la route.

--Si nous cassions la crote? demandent le Crocodile et Acajou.

Et ils dbouclent leurs musettes qui sont bourres de dattes. L'Amiral
ouvre son sac et en tire un litre d'absinthe. Je demande  Barnoux d'o
proviennent ces provisions.

--Les dattes ont t achetes  des Arabes, mon cher, et l'absinthe  un
mercanti de Gabs. Du reste, il y en a encore. N'est-ce pas, Queslier?

--Parbleu! J'en ai deux litres dans mon sac.

--Mais je croyais que les disciplinaires n'avaient pas d'argent, ne
devaient pas en avoir.

--Nous n'en avons pas non plus; nous payons en nature. Nous payons avec
les godillots du magasin.

--a apprendra au sergent d'habillement  mieux faire coudre ses
ballots, ajoute Acajou. Il faut qu'un ballot soit ouvert ou ferm; moi,
je ne sors pas de l.

Nous venons d'achever notre dnette quand nous entendons, au bas de la
cte, les cailloux rouler sous les pieds des hommes qui commencent 
la gravir. Nous montons  tour de rle sur une grosse pierre d'o nous
pouvons, sans tre vus, examiner,  travers une coupure du roc, ce qui
se passe sur la route. Des hommes dfilent, sans ordre,  des distances
ingales les uns des autres, escorts par les chaouchs que l'Amiral
dsigne  mesure,  voix basse:

--Tiens, voil Salpierri, Lazaquo, Cavalli, Monsoti, Balanzi, Raporini,
Norvi...

--Toute la bande des macaronis, quoi! murmure Acajou. S'il n'y a pas de
quoi assaisonner a avec du plomb en guise de fromage! Tas de pantes,
va!

Et il grimpe sur la pierre avec l'agilit d'un chat sauvage.

--Ah! ah! attention! voil le capiston... Ah! le mec, ce qu'il doit
rager! Il est tout ple; on dirait qu'il a la colique... Dire que si je
voulais, d'ici, je le rayerais du tableau d'avancement aussi bien que le
ministre... Qui est-ce qui me passe mon fling? Tiens... toute la bande
des pierrots qui le suit. Ah! l, l! il y a de quoi se gondoler. Ils
font des enjambes comme s'ils voulaient se dvisser les jambes... Et
les corsicos, par-derrire, qui les menacent de les ficher au bloc...
Tiens, je n'aperois pas mon ami Craponi... C'est bien dommage... Je
lui aurais offert quelque chose avec plaisir; c'est pas de la blague,
j'aimerais mieux lui donner un verre d'arsenic que de le laisser crever
de soif... Il ne passe plus personne... Ah! voil trois types qui
viennent de s'asseoir sur les pierres, presque en face de nous...

Je monte  mon tour.

Je ne vois que les trois malheureux qui se sont accroupis au bord de la
route, trois nouveaux arrivs  la compagnie, sans doute, peu habitus 
la marche, et que je ne connais pas. J'entends les pas de deux chevaux.
Ce sont le mdecin et le lieutenant-trsorier qui s'avancent botte 
botte, en riant.

--Dites-donc, demande le major au lieutenant, en passant devant les
trois pauvres diables qui viennent de secouer leurs bidons vides d'un
air dsespr, dites-donc, est-ce qu'on leur laisse leurs vivres, aux
hommes qui restent en arrire?

--Mais oui; pourquoi?

--On devrait les leur enlever. Ils seraient forcs de suivre ou ils
crveraient de faim.

Je suis descendu, indign, et je me suis assis  ct des autres qui
attendent,  l'ombre des rochers, que les mulets soient passs pour se
remettre en route.

Ils passent; on entend le bruit de leurs sabots pesants qui frappent les
cailloux, le cliquetis des chanes qui les attachent deux par deux.

--En route! dit l'Amiral au bout d'une dizaine de minutes.

Nous sortons de notre trou. Nous ne sommes pas les seuls tranards,
comme l'avait prdit Barnoux. Au bas de la cte, on aperoit encore des
hommes qui ne sont pas dcids  la gravir. Et il faut monter, monter
sans cesse, sous la chaleur grandissante, pour atteindre le col
qui traverse la montagne. A un dtour du chemin un homme est assis,
s'essuyant la figure avec son mouchoir. Je le reconnais; il me reconnat
aussi. C'est celui qui couchait dans mon marabout,  Zous-el-Souk, et
auquel Queslier avait refus de rpondre, le soir de mon arrive. Il
me demande si je ne pourrais pas lui donner une gorge d'eau. Pris de
piti, bien que l'individu ne m'inspire gure d'intrt, je mets la main
 mon bidon qui est encore presque plein. Mais Queslier m'a prvenu.
Il a ramass une grosse motte de sable et l'a brise sur la tte du
misrable en criant:

--Les vaches, voil ce qu'on leur donne  boire!

Il se tourne vers moi.

--a t'tonne, ce que je fais l, n'est-ce pas? a te semble dur?
Eh bien! rflchis un peu  ce qu'il a fait, lui, pour se concilier
l'estime des grads, pour tcher de gagner une sortie. Pense un peu aux
souffrances horribles qu'endure et que doit endurer encore pendant cinq
longues annes le malheureux qu'il a aid  faire condamner, et tu me
diras si mon action n'est pas juste. Tu me diras si j'aurais d donner
une goutte d'eau  cette canaille. Tu me diras si, au lieu d'une motte
de terre, ce n'est pas un coup de fusil qu'il mrite!... Ah! il ne faut
pas faire le difficile, ici; il ne faut pas faire la petite bouche! Je
t'ai vu tout  l'heure faire la grimace quand Barnoux t'a expliqu
d'o provenaient les dattes que nous avons manges. Nous avons vol le
magasin, c'est vrai; mais, est-ce qu'on ne nous vole pas tous les jours,
nous? Depuis plus de deux mois que tu es  la compagnie, combien de fois
as-tu touch ton quart de vin? Pas une. Combien de prts t'a-t-on pays?
Pas un. Qu'est-ce qu'on met dans ta gamelle? De l'eau chaude. A qui
profite ton travail? Aux filous qui t'exploitent. Vols! je te dis,
nous sommes vols du matin au soir et du premier janvier  la
Saint-Sylvestre! Rclamer! A qui? Tu sais bien que nous avons toujours
tort, nous autres! on ne nous fait pas justice! nous sommes des
parias! Eh bien! cette justice qu'on nous refuse, il faut nous la faire
nous-mmes. Et surtout, il faut expulser du milieu de nous et traiter
comme des chiens ceux qui se conduisent comme des chiens, ceux qui
sont assez lches pour servir les rancunes d'une ignoble horde de
garde-chiournes...

--Ah! tonnerre de Dieu! s'crie l'Amiral, qui marche en avant; il
vient de tourner un coude de la route qui, longue et droite maintenant,
traverse un plateau troit entre deux pics levs, pour redescendre sur
l'autre versant. Ah! bon Dieu! regardez donc!

Et il part en courant. Nous le suivons.

C'est horrible! Le sac au dos, la bretelle du fusil passe autour du
cou, les mains lies avec des cordes, un homme est attach  la queue
d'un mulet. Il n'a plus la force de lever les jambes, et ses pieds,
qu'il trane lamentablement, dans ses efforts pour suivre l'allure trop
rapide de l'animal, soulvent des nuages de poussire. Un sergent, une
baguette  la main, cingle la croupe du mulet qui, impassible, ignorant
la honteuse besogne qu'on lui fait faire, continue son chemin du mme
pas rgulier. Tout d'un coup, l'homme bute contre un caillou. Il
tombe sur les genoux et, entran par le mulet qui marche toujours,
se renverse sur le ct, les jambes tendues, les bras raidis dans une
tension effrayante. Et, en sa face ple renverse en arrire, la bouche
grande ouverte, toute noire, laisse chapper un hurlement de douleur. Le
chaouch se retourne, la baguette  la main, pour frapper l'homme; mais
il nous a aperus; nous sommes  cent pas  peine. Et il a eu peur,
l'infme! et il s'est sauv, le lche! en courant de toutes ses forces.

Le Crocodile a coup la corde, et Palet--car c'est lui--est rest
tendu sur le dos, incapable de faire un mouvement; les habits dchirs,
couvert de poussire, les poignets tumfis et bleuis par la pression
des cordes. Nous nous empressons autour de lui, nous le dbarrassons de
son fourniment et nous lui faisons avaler quelques gorges d'eau. Il se
remet peu  peu.

--Nous porterons tout ton attirail  nous tous, lui dit Barnoux.
Pourras-tu marcher comme a?

--Je pense que oui... en me reposant de temps en temps...

--Quel est le pied qui tait avec toi?

--C'est Craponi.

--Craponi! s'crie Acajou. Ah! je m'en doutais. Nous n'avons pas eu le
temps de le reconnatre, mais je m'en doutais. Ah! la canaille! s'il
avait eu le coeur de rester l, au moins! J'ai justement un compte 
rgler avec lui... Ah! ces Corses, ce que a a le foie blanc, tout de
mme! Aussi vrai que j'ai cinq doigts dans la main, je le saignais comme
un cochon!...

--Peuh! dit Queslier en levant les paules, les hommes, vois-tu,
a n'avance pas  grand'chose de les descendre. Un de perdu, dix de
retrouvs.

Rabasse est assez de cet avis. Seulement, il fait observer qu'on se
dbarrasse bien des animaux nuisibles et que, par consquent...

--Ah! s'crie l'Amiral, qui traduit la pense commune, si jamais la
guerre clate et qu'on soit conduit par des tres pareils, ce ne sont
pas les Prussiens qu'on dgringolera les premiers!

Nous ne sommes arrivs  Sidi-Ahmed qu' la chute du jour. On nous a
appris que nous faisions partie d'un dtachement form des derniers
tranards, au nombre d'une soixantaine, et qui allait occuper le
poste d'El-Gatous. Nous ne devons donc plus marcher sous les ordres du
capitaine qui, avec le gros de la compagnie, a encore quatre tapes 
faire pour atteindre An-Halib.

--a m'tonne bien qu'on ne nous fasse pas appeler pour l'affaire de
tantt, dit le Crocodile. Craponi a d porter plainte.

--Tiens, le voil justement qui vient par ici.

Le Corse, figure basse et hypocritement froce, s'approche en effet de
l'endroit o nous avons mont notre tente.

--Queslier, le capitaine vous demande.

Queslier sort et revient trois minutes aprs.

--Eh bien?

--Eh bien! il m'a annonc que je le suivais au dpt en qualit de
mcanicien. Il prtend qu'il aura besoin d'ouvriers; a m'embte
rudement.

--Il ne t'a pas parl d'autre chose?

--Non, pas un mot.

--C'est bien tonnant, murmure le Crocodile en hochant la tte.

--Tais-toi donc! crie Acajou en lui frappant sur l'paule. Tu ne connais
rien aux caractres, toi. Le capiston, c'est un rancunier; il aime
 laisser mrir sa vengeance, comme on dit dans les romans. Moi, je
comprends a; chacun son got. Seulement, tu sais, je prfre ne pas
monter avec lui  An-Halib...




XI


Les quatre tapes que nous avons faites avec le lieutenant Dusaule,
qui commande le dtachement, ne nous ont pas sembl rudes. Il s'tait
empress de faire monter les malades sur les cacolets et de forcer les
grads  porter leurs sacs. Ceux-ci, d'ailleurs, ne se sont pas trop
fait tirer l'oreille; ce sont,  l'exception d'un Corse qui, seul,
n'ose pas trop faire preuve de mchancet, de gros paysans qu'on a tirs
presque par force de leurs rgiments, pour les faire passer dans les
cadres des Compagnies de Discipline. Le caporal de mon escouade, un
Berrichon qui n'a pas invent l'eau sucre, m'a fait un aveu l'autre
jour. Pour l'engager  venir en Afrique, son capitaine lui a assur que
l-bas, les grads portaient un grand sabre. Il a hsit longtemps, mais
le grand sabre l'a dcid.

--Et puis, a-t-il ajout tout bas, en regardant de tous cts pour voir
si personne ne pouvait l'entendre, et puis je ne savais pas au juste ce
que c'tait que ces Compagnies de Discipline. Ah! si j'avais su ce
que je sais maintenant, si j'avais pu prvoir qu'on me ferait faire
un mtier pareil!... Ah! je ne suis pas malin, c'est vrai, mais soyez
tranquille, je n'aurais pas t assez mchant pour accepter...

Plus btes que mchants? Oui, c'est bien possible. Mais est-ce une
excuse? Mille fois non. C'est nous qui en supportons le poids, de cette
btise-l. Leur stupidit! Est-ce qu'elle ne les met pas tous les jours
aux pieds de ceux qui ont un galon plus large que le leur et qui leur
commandent de se conduire en brutes? Leur idiotie! Est-ce qu'elle
ne leur fait pas excuter frocement des ordres qui leur rpugnent
peut-tre mais qu'il leur serait facile de ne pas se faire donner?
Est-ce qu'ils ne pourraient pas, si le mtier ignoble qu'ils font leur
parat si pesant, rendre leurs galons et demander  passer dans d'autres
corps? Qu'est-ce qui les retient? qu'est-ce qui les force  se faire
les bas excuteurs des vengeances et des rancunes d'individus qu'il
mprisent?

Ah! parbleu! ce qui les retient, c'est l'amour du galon, la gloriole du
grade, le dsir imbcile de rentrer au pays, envers et contre tout,
un bout de laine sur la manche. Ce qui les force  s'aplatir, c'est le
respect de la discipline, des rglements qui ont fait de ces paysans des
valets de bourreaux et leur ont mis  la main un fer rouge pour marquer
leurs frres  l'paule.

Qu'ils aient le courage de leur opinion, alors, et qu'ils ne viennent
pas se plaindre de l'abjection de leur tat, sous prtexte qu'ils se
sont fourrs btement dans un gupier d'o il ne leur faudrait qu'un peu
de coeur pour sortir! Qu'ils ne viennent plus me corner leurs plaintes
aux oreilles,  moi qui suis la tte de Turc sur laquelle ils taperont
au moindre signe, car je leur dirai ce que je pense de leur conduite
en partie double. Ah! oui, coups pour coups, j'aime mieux les coups de
fouet impitoyables d'un bourreau acharn qui frappe  tour de bras que
la flagellation hypocrite d'un homme qui vous demande, chaque fois que
le surveillant a le dos tourn: Est-ce que je vous ai fait mal?

--Pourtant, il y en a de qui il ne faut pas se plaindre, me dit un homme
de mon marabout  qui je fais part de mes ides  ce sujet, un mois
environ aprs notre arrive  El Gatous. Ainsi, le lieutenant par
exemple; qu'as-tu  lui reprocher? Crois-tu qu'on ne pourrait pas
trouver pire?

Si, on pourrait trouver pire; mais ce n'est pas une raison pour que je
ne m'en plaigne pas. Il n'est sans doute pas mchant au fond, ce grand
gaillard blond, sec, aux airs de casseur en goguette, mais il affecte
avec nous des allures de directeur de gele indulgent qui me semblent au
moins dplaces. Les travaux qu'il nous impose ne sont pas durs. Comme
on ne lui a pas encore donn d'ordres pour la construction d'un fortin
qu'on doit lever sur la montagne qui domine le camp, il nous envoie
tout simplement chercher du bois dans la plaine. Nous rapportons deux
fagots par jour, et voil tout. Jamais d'exercice, pas de punitions. Il
dfend aux pieds-de-banc de nous priver de vin.

Seulement, il est toujours tout prt  vous lancer des boniments qui,
comme dit le Crocodile, ne sont vraiment pas de saison.

--Eh! dites donc, vous, l-bas, espce de repris de justice, ne passez
donc pas si prs de ma tente. J'ai oubli de fermer la porte.

--Pourquoi est-ce que vous tes si maigre, vous? Il faudra que je
regarde si les poches de votre pantalon ne sont pas perces.

--Eh! l-bas, l'homme qui a une tte de voleur--mais non, pas vous, vous
avez une tte d'assassin--est-ce que vous vous fichez du peuple, pour
ne pas apporter un fagot un peu plus gros? Je parie que vous travailliez
plus dur que a,  la Roquette ou  la Sant.

Quelques-uns se trouvent froisss, mais la plus grande partie passe
l-dessus. Il est si bon zig qu'on peut bien lui pardonner a, si a
l'amuse. D'ailleurs il a, aux yeux des anciens Camisards qui ont repris
certaines habitudes forcment abandonnes, une qualit sans pareille; il
ferme les yeux sur un tat de choses qui tend  tablir, dans un coin
du dtachement, une Sodome en miniature. En qualit d'officier, il ferme
les yeux, c'est vrai; mais, comme blagueur, il tient  faire voir qu'on
ne lui monte pas le coup facilement et qu'il s'aperoit fort bien de ce
qui se passe. Il donne des conseils aux messieurs.

--Vous savez, vous, vous qui avez l'habitude de faire des grimaces
derrire le dos du petit,  ct de vous, j'ai quelque chose  vous
dire. Si vous russissez ... comment dirais-je?  faire souche, enfin,
nous partagerons.

--Quoi donc, mon lieutenant?

--Le million et le sac de pommes de terre que la reine d'Angleterre...

Il se montre aussi trs aimable vis--vis des dames.

--Ne vous fatiguez pas trop... une position intressante... je comprends
a.

--Vous ne m'oublierez pas pour le baptme, hein? Vous savez, je n'aime
que les pralines...

Et, comme l'un des individus souponns se dbattait l'autre jour contre
une avalanche de compliments semblables, il lui a cri avec l'intonation
et les gestes d'un rdeur de barrires:

--De quoi? des magnes? En faut pas! ou je fais apporter une assiette de
son.

Je ne sais pas si j'arriverai,  la longue,  m'y faire, mais je crois
que je mettrai du temps  m'habituer  ces grossirets farcies de
blague qui forcent parfois le camp tout entier  se tenir les ctes, 
ces polissonneries de pitre autoritaire qui commande le rire et qui doit
garder rancune, dans son orgueil bless de paillasse qui ne dride pas
son public,  ceux que ses saillies ne font pas s'esclaffer.

D'ailleurs, j'ai de moins en moins envie de rire. Depuis quelques jours
dj je suis malade et je sens la fivre me ronger peu  peu. J'ai beau
essayer de ragir, un moment vient o je suis oblig d'aller m'tendre,
avec sept ou huit autres, sur un tas d'alfa, dans le marabout des
malades.

Un jour, on a sonn la visite. Un mdecin, qui passait par l, s'tait
dcid  nous examiner, sur la prire du lieutenant. Il a sign un bon
d'hpital pour une demi-douzaine d'hommes dont je fais partie, ainsi
que Palet dont l'tat, depuis deux mois que nous sommes  El Gatous, n'a
gure fait qu'empirer, malgr un repos absolu. Nous devons partir, le
soir mme, pour An-Halib o nous arriverons dans deux jours.

--Combien sont-ils? vient demander le lieutenant, comme les mulets qui
doivent nous porter se disposent  se mettre en route. Comment!
six! tant que a! Et dire que voil la gnration qui doit repousser
l'Allemand!... Ah! l, l! quand ils seront maris, c'est  peine s'ils
seront fichus... J'allais dire quelque chose de pas propre... Choua...




XII


An-Halib est situ au milieu des montagnes, au bout d'une valle longue
et troite, profondment ravine par les lits d'oueds  sec, seme
par-ci par-l de bouquets d'oliviers maigres, de figuiers tiques et de
cactus poussireux.

A l'entre de la valle s'lve un village arabe aux maisons malpropres,
construites avec des cailloux et de la boue, entoures de tas
d'immondices d'une hauteur extravagante, sur lesquels jouent
des mouchachous hideusement sales et compltement nus. De cette
agglomration de cahutes dgotantes s'chappent des odeurs infectes,
des relents repoussants. Les murs, qui tombent en ruine et sur lesquels
courent des chiens hargneux qui aboient avec rage, suent la misre
atroce, et,  travers l'entre-billement des portes devant lesquelles
sont assis des sidis pouilleux, on aperoit des grouillements d'tres
vtus de loques, pataugeant, ple-mle avec les animaux, dans l'ordure
excrmentielle. Tout, jusqu'au sol gris, poussireux, strile, sem
de cailloux--trane de cendres jetes entre l'lvation de montagnes
rougetres ronges  des hauteurs ingales, aux sommets pels et galeux,
donne l'ide d'une dsolation profonde. Il n'y a pas mme d'eau dans cet
horrible pays; il faut aller la chercher  plusieurs kilomtres, jusqu'
un puits d'o reviennent des moukres, qui plient sous le poids des
outres pleines. Elles passent  ct de nous, djetes, hideuses, sans
ge, les pieds nus tout gris de poussire, une odeur de fauve s'exhalant
de leur corps de femelles en sueur, n'ayant plus rien de la femme. La
tte entoure d'une loque noire, des lambeaux de toile bleue jets sur
le corps, d'normes anneaux d'argent aux oreilles, elles descendent la
cte avec des torsions et des soubresauts ignobles, brises, casses en
deux, scandant de geignements sourds leur titubante dmarche d'animaux
uss. On dirait de vieilles barriques dfonces des deux bouts qui
roulent lamentablement, leurs douves dessches et disjointes jouant en
grinant dans leur armature dcrpite de cercles vermoulus.

Les muletiers nous font descendre devant une grande tente qui sert
provisoirement d'hpital,  ct d'un marabout dchir dans l'intrieur
duquel on entrevoit trois planches poses sur des trtaux; au-dessous
sont deux grands seaux remplis jusqu'aux bords d'une eau rougetre.

--Tu vois a? me dit Palet qui a tout de suite devin, avec l'instinct
des mourants, la destination de la table sinistre; eh bien! c'est mon
dernier lit.

Un infirmier, un tablier sale autour du corps, nous fait signe d'entrer.

Il est pitoyable, l'aspect de cette grande tente dont le toit us par
les pluies et les portes dcousues laissent passer des courants d'air
qui soulvent la poussire du sol. Une vingtaine de lits de fer, tout
au plus et, dans le bout, une agglomration de paillasses sur lesquelles
des hommes sont rouls dans des couvertures. Il n'y a pas de draps pour
tout le monde, et l'on a t oblig de faire lever un malade pour donner
son lit  Palet auquel le major vient de tter le pouls.

--Foutu! a grogn le toubib entre ses dents, sans mme se donner la
peine de dtourner la tte.

A nous, on a dsign des paillasses tendues par terre, dgotantes,
manges de vermine, et l'on nous a distribu des couvertures macules
par les djections des malades.

Qu'il est triste, cet hpital, et combien sont longues ces journes
qu'on passe en tte--tte avec des moribonds dont les souffrances
aigrissent le caractre et dont il faut, bon gr mal gr, partager les
terreurs et les angoisses! Et quand, pouss par le dgot universel et
la tristesse morbide qui vous envahissent dans cet antre de la douleur
malpropre et de la mort inconsole, on sort en se tranant pour chercher
un peu de soleil, on se sent si faible, si abattu, qu'on n'a mme pas la
force de marcher un peu. On s'assied, en plein soleil, frileux malgr
la temprature, claquant des dents, la sueur inondant le corps. Et, 
la nuit tombante, il faut rentrer dans cette tente, o l'on passe de
si affreuses nuits troubles par d'pouvantables cauchemars, par des
frayeurs subites et vagues qui vous prennent  la gorge et vous glacent
le sang dans les veines. Oh! ces nuits horribles, tuantes, o l'on voit
des mourants carter les draps, de leurs doigts maigres, et essayer de
soulever leurs faces verdtres qu'clairent les rayons blafards d'une
lanterne! Ces nuits o des hommes qui seront bientt des cadavres
poussent tout  coup un cri strident et ramnent sur eux, avec rage,
leurs couvertures agrippes, comme pour se dfendre d'un ennemi
invisible dont ils ont senti l'approche! Ces nuits o l'on entend
les sanglots enfantins de Palet qui a le dlire et qui, dans sa lente
agonie, appelle sa mre en pleurant?

--Maman!... maman!...

Oh! je les aurai toujours dans les oreilles, ces deux mots que, pendant
trois nuits, j'ai entendu retentir sinistrement dans cet hpital
lamentable! Ces plaintes, douces d'abord, humides de tendresse, et
mouilles de larmes, finissant en hurlements qui vous faisaient dresser
les cheveux sur la tte!--Hurlements dsesprs du mourant qui n'a
plus conscience des choses, qui sait seulement qu'il va mourir, et qui
proteste, dans un cri suprme, contre l'abandon de ceux qu'il a aims.

Ah! il faut essayer de sortir de l, car je sens que peu  peu ma raison
s'gare, mon corps s'affaiblit et que j'y laisserai ma peau, moi aussi.
Rester l-dedans pour me gurir? Allons donc! Ce n'est pas le traitement
qu'on me fait suivre, ce ne sont pas les soins qu'on me prodigue
qui changeront quelque chose  mon tat. Du sulfate de quinine, j'en
prendrai tout aussi bien dehors, et des baignades au drap mouill, je
m'en passerai facilement.

Le drap mouill? Parfaitement. L'eau est rare,  An-Halib. Il faut
aller la chercher au loin et la rapporter dans de petits barils qu'on
place sur les bts des mulets! Aussi, ne faut-il pas penser  plonger
les malades dans des baignoires qui, d'ailleurs, font dfaut. Le major
a imagin de faire mouiller des draps et de faire rouler dans ces draps
humides les hommes auxquels il a ordonn des bains. Il n'est pas souvent
embarrass pour ses prescriptions, le docteur, ni pour leur excution
non plus. Les hommes qui sont spcialement chargs de creuser des trous,
l haut, sur la petite colline qui fait face  l'hpital, doivent en
savoir quelque chose. Ils n'ont pas le temps de chmer.

--Tiens, vient me dire un infirmier qui m'apporte un thermomtre,
colle-toi a sous le bras. Tout  l'heure, tu me diras combien a
marque.

Je regarde. Le thermomtre monte jusqu' 38 degrs. Et je crie 
l'infirmier:

--Il marque 36.

--36! Mais alors, a va trs bien!

Le major arrive pour passer la visite du matin. C'est mon tour. Il
s'arrte devant ma paillasse.

--Eh bien! vous, il parat que vous allez mieux? Levez-vous, pour voir;
marchez un peu.

Je marche en me raidissant, comme un grenadier prussien. J'ai si peur
qu'il ne me trouve pas encore assez bien portant, qu'il ne me force 
rester!...

--Bon! vous sortirez ce soir.




XIII


Acajou avait dit vrai,  Sidi-Ahmed. Le capitaine aime  laisser mrir
sa vengeance.

Il parat que son premier soin, en arrivant  An-Halib, a t de faire
runir la compagnie  l'endroit o se croisent trois chemins dont deux
disparaissent derrire les montagnes,  chaque bout de la valle, et
dont le troisime, espce de sentier raboteux, gravit une petite colline
o poussent parmi les cailloux quelques figuiers de Barbarie.

--Vous voyez ces trois routes, a-t-il cri aux hommes qui le
regardaient, intrigus. La premire,  droite, est la route de France;
la seconde,  gauche, est celle de Bne, de Bougie, o sont les ateliers
de Travaux-Publics et les Pnitenciers; la troisime, en face de nous,
est celle du cimetire. Vous choisirez.

--On ne saurait tre plus explicite, hein? me demande Queslier qui est
venu me voir dans ma tente et qui me donne ces dtails. Tout est l, en
effet. Vous voulez retourner en France? Entassez lchets sur infamies,
ignominies monstrueuses sur complaisances ignobles, et nous verrons.
Vous ne voulez pas vous soumettre? Nous vous ferons passer au conseil
de guerre qui, pour un semblant de refus d'obissance, une parole un peu
vive, vous octroiera gnreusement le maximum de la peine porte par le
Code. Dans le cas o nous ne pourrions relever contre vous aucun motif
de conseil de guerre, la chose est trs simple: deux ou trois tours de
trop aux fers, un noeud de plus au billon, quelques gamelles oublies,
et voil tout. On n'a plus qu' creuser une fosse. Ce n'est pas bien
long, allez!

--Mais c'est monstrueux!

--Oui, monstrueux! Et il a tenu parole, va, l'homme qui prche la
religion, la famille et les bons sentiments. Si ceux qui sont dj
l-haut, sur la colline, pouvaient parler, ils te nommeraient celui
qui les y a envoys; tu peux aller te renseigner, aussi, auprs des
malheureux qu'il laisse croupir en prison, dans un ravin, et auxquels il
fait endurer les plus horribles supplices. Va leur demander quel est
le rgime qu'on leur impose, pourquoi on les fait mourir de soif et
de faim, pourquoi on les met aux fers,  la crapaudine, pourquoi, au
moindre mot, on leur met un billon.

--Tu es sr? Tu les as vus?

--Si je les ai vus? Dj vingt fois. Et tu les verras aussi, toi, la
premire fois que tu seras de garde. Ah! tu ne sais pas ce que c'est que
la prison, aux Compagnies de Discipline? Eh bien! tu verras s'il y a de
quoi rire... Tiens, on est si malheureux, ici, qu'il y a des hommes qui
font exprs de passer au conseil de guerre pour quitter la compagnie.
La semaine dernire, les gendarmes en ont emmen sept. Il y en a encore
quatre, maintenant, au ravin, qui attendent le prochain convoi pour
partir. Ils font exprs, entends-tu? exprs. Ils aiment mieux rallonger
leur cong que de continuer  mener une existence pareille. Et nous,
nous qui ne sommes pas punis, tu ne peux te figurer combien nous sommes
misrables, j'aimerais mieux ramer sur une galre que d'aller au travail
avec les chaouchs qui nous mnent comme on ne mnerait pas des chiens.
Les forats, au bagne, sont certainement plus heureux. La nourriture?
Infecte. On crve littralement de faim. Du pain que les mulets
ne veulent pas manger; des gamelles  moiti pleines d'un bouillon
rpugnant... Ah! vrai, il faut avoir envie de s'en tirer, pour supporter
tout a sans rien dire...

Il n'a point exagr; je l'ai bien vu, le lendemain matin. Je n'aurais
jamais imagin qu'on pt traiter des hommes comme nous ont traits, au
travail, revolver au poing, des chaouchs qui ne parlaient que de nous
brler la cervelle chaque fois que nous levions la tte. J'ai t
terrifi, d'abord. Puis, j'ai compris qu'ils taient dans leur rle, ces
garde-chiourmes, en nous torturant sans piti; j'ai compris qu'il n'y
avait ni grce  attendre d'eux ni grce  leur faire, et que c'tait
une lutte terrible, une lutte de sauvages qui s'engageait entre eux et
nous. La colre m'est monte au cerveau et a chass la fivre. Je suis
fort,  prsent, plus fort que je ne l'tais avant de tomber malade;
et gare au premier qui m'insultera, qui me cherchera une querelle
d'Allemand, qui tentera de me marcher sur les pieds! Je laisserai mrir
ma vengeance, moi aussi; et, puisqu'on a le droit de m'injurier en plein
soleil et de me menacer en plein jour, j'outragerai dans l'ombre et je
menacerai la nuit--quitte  frapper, s'il le faut. Je n'oublierai rien.
Et je ne faiblirai pas, car j'aurai toujours, pour me soutenir: la rage.

Un chaouch m'aborde.

--Froissard, ce soir, aussitt aprs le travail, vous vous mettrez en
tenue, sans armes. Veste et pantalon de drap. Vous tes command pour
l'enterrement.

--L'enterrement de qui, sergent?

--De Palet.




XIV


Nous sommes dix, six hommes en armes et quatre porteurs, commands par
l'adjudant, un chien de quartier bte et hargneux, qui la fait  la
pose. Nous nous acheminons vers l'hpital.

--Par ici, nous dit un infirmier qui nous conduit au marabout dchir
devant lequel nous tions descendus de mulet, en arrivant  An-Halib.
Tenez, voil.

Et il retire un lambeau de toile qui recouvre deux caisses  biscuits
cloues bout  bout, fermes, en guise de couvercle, par des morceaux de
planches pourries.

Nous avons le coeur serr en soulevant ce semblant de cercueil pour
le placer sur la civire qui, dans un coin du marabout, sinistre et
sanglante--car le sang, mal pomp par la sciure qui entoure le cadavre,
coule parfois pendant le trajet--attend les misrables qu'elle conduit 
leur dernire demeure.

L'adjudant s'est loign pour parler avec le major qui, un peu plus
loin, prend l'absinthe sous un olivier. L'infirmier, rest l en
attendant la leve du corps, nous donne des dtails. Palet est mort la
veille, dans la nuit.

--Avant de mourir, il a fait un vacarme pouvantable. Jamais je n'ai vu
un gueulard pareil. Ce matin, on est venu chercher ses effets. Comme
il avait une chemise presque neuve, votre sergent d'habillement n'a pas
voulu le laisser enterrer avec. Il la lui a fait enlever et a envoy,
du magasin, une chemise hors de service. Le major l'a dissqu  neuf
heures et prtend qu'il est mort de consomption et de fatigue autant que
de la fivre. Moi, vous savez...


L'adjudant revient. Nous empoignons, trois hommes et moi, chacun un
brancard de la civire. Les hommes en armes se placent derrire, leurs
fusils sous le bras.

--En avant, marche!

Nous suivons cinq minutes le chemin qui conduit au camp, puis nous
gravissons le sentier qui mne au cimetire. A chaque instant, nous
entendons le heurt du corps contre les planches des botes  biscuits,
trop larges. Il est lugubre, ce bruit, et nous marchons  grands pas,
pour en finir au plus vite, obsds par la vision du cadavre dissqu
et pantelant, croque-morts qui sentons peser sur nous la condamnation 
mort qui a frapp le macchabe que nous trimballons.

Sur le plateau,  ct de figuiers de Barbarie, derrire un petit mur en
pierres sches, une vingtaine de tombes dont les plus rcentes forment
des bourrelets sur la terre rougetre, surmontes de petites croix de
bois noir. Au bout de la dernire range, une fosse est creuse auprs
de laquelle se tiennent deux hommes appuys sur des pelles.

--H! vous, l-bas, espces de fainants! leur crie l'adjudant, vous
ne pouvez pas profiter du temps qui vous reste, quand vous avez fini de
creuser votre trou, pour remettre des pierres sur le mur?

Nous dposons le cercueil  ct de la fosse. On prpare les cordes.

--Tchez d'aller doucement, dit l'adjudant. Sans a, les caisses se
dclouent en route. Je vous fiche tous dedans, si vous n'allez pas
doucement.

Un des hommes en armes, que je ne connais pas, et qu'on me dit tre
un nomm Lecreux, employ au bureau, s'approche de lui, une feuille de
papier  la main.

--Mon adjudant, voulez-vous avoir la bont de me permettre de prononcer
quelques paroles sur la tombe de notre camarade?

--Dpchez-vous, alors, nom de Dieu.

Lecreux dplie sa feuille de papier et commence:

Cher camarade, c'est avec un bien vif regret que nous te conduisons
aujourd'hui au champ du repos. Moissonn  la fleur de l'ge, comme une
plante  peine close, tu as eu au moins, pour consoler tes derniers
moments, le secours des sentiments religieux que garde dans son coeur
tout Franais digne de ce nom. Tomb au champ d'honneur, sur cette
terre de Tunisie que tu as contribu  donner  ta patrie, ta place est
marque dans le Panthon de tous ces hros inconnus qui n'ont point de
monument. Ton pays, ta famille doivent tre fiers de toi. Et pourquoi
obscurcirait-elle ses vtements, ta famille, en apprenant que tu as
succomb en tenant haut et ferme le drapeau de la France, ce drapeau
qui....religion--patrie--honneur--drapeau--famille...

--Foutez de la terre l-dessus, dit l'adjudant, quand c'est fini et
qu'on a fait glisser dans la fosse le cercueil dont les planches ont
craqu. Et rondement; allez!

Nous sommes redescendus au camp, pensifs.

Ah! pauvre petit soldat, toi qui es mort en appelant ta mre, toi qui,
dans ton dlire, avais en ton oeil terne la vision de ta chaumire, tu
vas dormir l, rong,  vingt-trois ans, par les vers de cette terre sur
laquelle tu as tant pti, sur laquelle tu es mort, seul, abandonn de
tous, sans personne pour calmer tes ultimes angoisses, sans d'autre
main pour te fermer les yeux que la main brutale d'un infirmier qui
t'engueulait, la nuit, quand tes cris dsesprs venaient troubler
son sommeil. Ah! je sais bien, moi, pourquoi ta maladie est devenue
incurable. Je sais bien, mieux que le mdecin qui a dissqu ton corps
amaigri, pourquoi tu es couch dans la tombe. Et je te plains, va,
pauvre victime, de tout mon coeur, comme je plains ta mre qui t'attend
peut-tre en comptant les jours, et qui va recevoir, sec et lugubre, un
procs-verbal de dcs...

Eh bien! non, je ne te plains pas, toi, cadavre! Eh bien! non, je ne te
plains pas, toi, la mre! Je ne vous plains pas, entendez-vous? pas plus
que je ne plains les fils que tuent les buveurs de sang, pas plus que
je ne plains les mres qui pleurent ceux qu'elles ont envoys  la mort.
Ah! vieilles folles de femmes qui enfantez dans la douleur pour livrer
le fruit de vos entrailles au Minotaure qui les mange, vous ne savez
donc pas que les louves se font massacrer plutt que d'abandonner leurs
louveteaux et qu'il y a des btes qui crvent, quand on leur enlve
leurs petits? Vous ne comprenez donc pas qu'il vaudrait mieux dchirer
vos fils de vos propres mains, si vous n'avez pas eu le bonheur d'tre
striles, que de les lever jusqu' vingt et un ans pour les jeter
dans les griffes de ceux qui veulent en faire de la chair  canon? Vous
n'avez donc plus d'ongles au bout des doigts pour dfendre vos enfants?
Vous n'avez donc plus de dents pour mordre les mains des sacrificateurs
maudits qui viennent vous les voler?... Ah! vous vous laissez faire! Ah!
vous ne rsistez pas! Et vous voulez qu'on ait piti de vous, au jour
sombre de la catastrophe, quand les os de vos enfants, tombs sur une
terre lointaine, sont rongs par les hynes et blanchissent au soleil
dans les cimetires abandonns? Vous voulez qu'on vous plaigne et qu'on
vnre vos larmes?... Eh bien! moi, je n'aurai pas de commisration pour
vos douleurs et vos sanglots me laisseront froid. Car je sais que ce
n'est pas avec des pleurs que vous attendrirez l'idole qui rclame le
sang de vos fils, car je sais que vous souffrirez avec angoisses tant
que vous ne l'aurez pas jete  terre, de vos mains de femmes, tant que
vous n'aurez pas dchir le masque bariol derrire lequel se cache sa
face hideuse.... Et si tu ne me crois pas, toi, la mre que le cadavre
qui est couch l a appele pendant trois nuits, viens ici. Parle-lui
tout bas; coute ce qu'il rpondra  ton coeur, si ton coeur sait le
comprendre. Et tu verras s'il ne lui dit pas que c'est  toi qu'il doit
sa mort et que c'est  ce qui l'a tu que s'adressait ici, sur sa
tombe, comme un soufflet ironiquement macabre donn  ta faiblesse, le
pangyrique d'un idiot....

Le soir, je rencontre Lecreux. Au milieu d'un cercle de quinze ou vingt
hommes qui coutent, bouche bante, il lit et relit son discours. Les
applaudissements pleuvent.

--Ah! trs chic! trs chic! trs bien!

--Mais c'est au cimetire qu'il fallait l'entendre. a vous faisait un
effet....

Un des assistants m'aperoit; il m'interpelle.

--N'est-ce pas, Froissard, c'tait bien?

--Merde!




XV


On travaille beaucoup  An-Halib. On lve,  grands frais, un magasin
de ravitaillement, un bordj pour les officiers, un Cercle et un hpital.
Ces btiments sont videmment sous l'influence d'un mauvais esprit,
car ils ont un mal du diable  se tenir debout. On dirait qu'ils sont
fatigus avant d'tre au monde et qu'ils n'ont aucune envie de figurer
sur la carte de l'tat-major; au moindre vent,  la moindre averse, on
les voit s'affaisser comme s'il leur prenait des faiblesses. Deux heures
de mauvais temps dtruisent l'ouvrage d'une semaine. L'hpital surtout
fait preuve d'une mauvaise volont persistante. Voil trois fois qu'on
le reconstruit et trois fois qu'il s'croule. L'norme vote de pierres
qui lui sert de toiture abuse certainement de sa situation pour peser
de tout son poids sur les deux murs latraux; et ceux-ci, fatigus des
efforts qu'ils sont obligs de faire pour la soutenir, profitent de la
premire occasion, une mchante pluie par exemple, pour s'carter comme
les feuillets d'un livre qu'on a plac sur le dos. Il n'y a plus qu'
recommencer. Le capitaine du gnie qui, aid de quelques sapeurs, dirige
les travaux, avoue bien qu'en faisant venir des tuiles, ce qui ne serait
pas la mer  boire, on pourrait tablir des couvertures un peu moins
crasantes pour les monuments. Seulement, ordre a t donn de former
des votes, de couvrir en pierres. Et l'on forme des votes, et l'on
couvre en pierres. a tient ce que a tient. C'est toujours la France
qui paye. Du reste, il dclare carrment qu'il se fiche de a comme
d'une guigne. On l'a envoy  An-Halib pour remettre debout des
difices peu solides, et il les remettra debout, malgr vent et mare.
Il s'est mis  l'oeuvre il y a un mois, parat-il, et a commenc
par faire tout flanquer par terre. Il a appris, le roublard, que la
construction des btiments avait empli les poches de son prdcesseur,
parti  Sfax pour y chercher la croix, et il ne veut pas paratre plus
bte que lui. Il empochera mme des bnfices d'autant plus grands
qu'il est dcid  employer les anciens matriaux. Il fait retailler les
pierres et gratter soigneusement la chaux ou le pltre qui y sont rests
attachs.

La sueur de camisard ne cote pas cher, on s'en aperoit. Du matin
au soir, il faut trimer comme des chevaux, bcher comme des ngres,
mouiller sa chemise. Et encore, si l'on n'attrapait que des calus
aux mains, si l'on ne souffrait que des ampoules! Si l'on n'avait pas
perptuellement les entrailles tordues par la faim, le visage soufflet
par les injures bestiales et les menaces froces des chaouchs! Si l'on
tait traits en hommes, au moins, et non en ngres courbs sous la
matraque!

Ah! je comprends ceux qui dsertent, ceux qui s'chappent, souvent sans
armes et sans vivres, du bagne intolrable; malheureux dont quelques-uns
ne reparaissent plus, mais dont le plus grand nombre est ramen par les
gendarmes ou par des Arabes qui viennent toucher une prime. Je comprends
qu'ils essayent, au risque de la mort ou du conseil de guerre, de se
soustraire aux traitements qu'on leur fait endurer et de reconqurir la
libert dont on les a dpouills sans motifs.

Et comment ne pas les excuser, quand on en voit d'autres, mes sensibles
ou cerveaux plus faibles, amens au suicide par les brutalits et
les injustices des tortionnaires galonns? Pousss  bout, dsols,
dsesprs, accabls de douleur et de souffrance, ils se voient acculs
dans la mort. Ils s'aperoivent peu  peu que la vie ne leur est
plus supportable. Plongs dans une misre noire et livrs  la faim
angoissante, dgots de tout, ils ne considrent plus l'existence que
comme une longue suite de souffrances que leur continuit mme doit
accrotre. De jour en jour, ils envisagent la mort de plus prs; elle ne
leur fait plus peur. Et, un beau matin, appuyant un canon de fusil sous
leur menton, ils se font sauter la cervelle.

Queslier avait bien raison de le dire: il faut avoir rudement envie
de se tirer de l pour endurer tout cela patiemment... Moi aussi, j'ai
song au suicide; moi aussi, j'ai pens  la dsertion.

--Tu es fou, m'a dit Queslier. Dserter, ici, ce n'est pas possible, ou
du moins c'est bien difficile. Si tu es repris, tu rallonges ton cong
de plusieurs annes, et, tu ne l'ignores pas, tu as quatre-vingt-dix
chances sur cent contre toi. Te tuer, ce serait peut-tre un peu moins
bte, mais je ne te conseillerai d'employer ce moyen-l qu' la dernire
extrmit. Il me semble, d'ailleurs, que tu es assez fort pour supporter
des souffrances qui poussent quelques malheureux  se donner la mort. Je
sais bien que nous avons encore plus de deux ans et demi  tirer, mais,
tu verras, a se passera. Il faut seulement bien nous dterminer 
sortir d'ici; il faut que cette pense-l ne nous quitte pas, et nous en
sortirons.

--Et la menace du conseil de guerre toujours suspendue sur notre tte,
pour quoi la comptes-tu?

--Il faut lui chapper, au conseil de guerre; il le faut, entends-tu?
Mais je te jure bien que si jamais, par malheur, je me voyais sur le
point d'y passer....

--Eh bien?

--Eh bien! ce n'est pas  cinq ans ni  dix ans de prison qu'on me
condamnerait...

--Tu te tuerais?

--Non, je les laisserais me tuer. Mais avant...

Et il fait le geste de mettre en joue un pied-de-banc qui passe.

Pourquoi pas, aprs tout? La violence n'appelle-t-elle pas la violence?
Et quel nom donner  ces lois pnale auxquelles l'arme est soumise? De
quel nom les fltrir? de quel nom les stigmatiser?

Tous les jours,  l'appel de midi, on nous fait former le cercle; un
cercle au milieu duquel se place un chaouch, un livret  la main, et
autour duquel rde l'adjudant, comme un chien qui cherche  mordre. Le
chaouch fait, en nonnant, appuyant sur les mots avec son insupportable
accent corse, et comme pris d'un certain respect devant les feuillets
infmes, la lecture du code pnal. Oh! ce code, tellement ignoble qu'il
est horrible et tellement horrible qu'il est ignoble! ce code qui n'a
pour but que la vengeance pour le pass et la terreur pour l'avenir! ce
code o l'on entend revenir sans cesse ce mot: mort! mort! comme l'cho
des lois froces des temps barbares, comme le refrain de litanies
sanglantes!...

Ah! bourgeois stupide, toi qui demandes qu'on dgage le soldat de
l'norme pnalit qui pse sur lui, tu es donc assez aveugle pour ne pas
voir que c'est pour te dfendre, toi et tes biens, qu'on a crit ce
code pouvantable? Tu ne sais donc pas que ces lois sauvages sont ta
sauvegarde? Tu ne comprends donc pas qu'il les faut, ces lois, pour te
permettre de digrer en paix et de mcher tranquillement ton cure-dents
en accolant btement l'un  l'autre ces deux mots inconciliables: Patrie
et humanit? Tu ne comprends donc pas que, sans ce code qui t'assure de
leur obissance, tu n'aurais bientt plus d'esclaves pour maintenir
le boeuf qui foule tes grains dans la grange et auquel tu as li la
bouche?...

Esclaves? Eh! parbleu, oui! nous le sommes, ilotes de l'arme, parias du
militarisme, condamns sans jugement  des travaux crasants, condamns
 la faim,  la soif,  des tortures atroces,  la privation de tous
moyens de distractions, aussi bien intellectuelles que physiques, 
la privation de femmes,--avec toutes ses consquences monstrueuses?
Esclaves? Oui, mais pas plus--et moins peut-tre--que les autres, les
bons soldats, ceux qu'on n'a pas revtus de notre livre lugubrement
ridicule et qui se figurent stupidement porter un uniforme quand ils
n'ont sur le dos qu'une casaque de forat.

--a n'empche pas que ceux-l, on les soigne, dit en riant d'un gros
rire mon camarade de lit, un Bourguignon, bon garon, pas trs malin,
nomm Chaumiette. Il n'y a pas de danger qu'on leur fasse faire des
corves de bois comme celle que nous allons faire... Tiens, entends-tu
le clairon?

Il s'agit, en effet, d'aller chercher du bois dans la montagne pour
chauffer une fourne de chaux que le capitaine a fait prparer. On a
tabli, au milieu du camp, une grande balance o chacun, en arrivant,
doit venir peser ses fagots et en faire constater le poids. Quand ce
poids n'est pas atteint, il faut retourner chercher le complment.

--Viens avec moi, me dit Chaumiette. Je connais un coin o il y a
beaucoup de bois. Nous trouverons de quoi faire notre charge. C'est le
petit Lucas, tu sais, celui qui couche dans le marabout  ct du ntre,
qui m'a montr la place. Il va venir avec nous.

Le petit Lucas arrive.

--Vous savez, il ne faut rien en dire  personne... Juste dans cet
endroit-l, il y a un vieux puits abandonn, trs profond et, dedans,
deux ou trois nids de pigeons. Les petits doivent commencer  tre gros.
S'ils sont bons  manger, j'irai les dnicher, nous les ferons cuire
dans un ravin et nous boulotterons a ce soir.

Au bout d'une heure de marche dans la montagne, nous sommes arrivs au
fameux endroit: une petite valle pierreuse au bout de laquelle poussent
quelques buissons d'pines.

--Tenez, voyez-vous, dit Lucas, le puits est derrire les buissons.

Et il nous conduit auprs d'une large ouverture bante au ras du sol.
Le puits n'a jamais t maonn; il a t perc  mme la terre qui, par
place, s'est boule, laissant par-ci par-l de grosses pierres qui font
saillie le long des parois. Des arbustes, des plantes, ont pouss au
hasard, verticalement ou horizontalement, entremlant leurs branches
et leurs feuilles et, formant un fouillis tel, dans le rtrcissement
sombre du puits, qu'on n'en peut apercevoir le fond, dessch sans
doute,  trente ou quarante mtres peut-tre. A quelques pieds seulement
de l'ouverture, deux nids de pigeons apparaissent entre les larges
feuilles d'un figuier sauvage.

--Entendez-vous les cris des petits? demande Lucas. Les voyez-vous? Je
vais descendre les chercher et je vous les passerai.

--Veux-tu qu'on t'attache avec des ceintures? demande Chaumiette. Si tu
allais tomber...

--Pas de danger.

Il descend en s'aidant des asprits des parois, se retenant aux
branches. Il tient les deux nids. Il nous les passe l'un aprs l'autre.

--Y en a-t-il, hein?... Ah! j'entends encore piauler en dessous...

Il se penche pendant que, agenouills au bord du puits, Chaumiette et
moi, nous cherchons  voir.

--Ah! deux autres nids! Tout...

Nous poussons un cri. La touffe d'herbe  laquelle se cramponnait Lucas
s'est arrache et il est tomb dans le gouffre, la tte la premire, au
milieu d'un grand bruit de branches casses et de feuillages froisss,
accompagn dans sa chute par une avalanche de sable et de pierres qu'on
entend seules rouler encore.

--Lucas! Lucas!...

Rien ne rpond.

--Il nous faudrait des cordes, des ceintures, dit Chaumiette.

Nous grimpons sur un monticule et, de l, nous appelons  l'aide 
grands cris. Une dizaine d'hommes accourent. Un chaouch aussi.

--Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?

--Lucas vient de tomber dans ce puits-l en faisant son fagot.

--Oui? ricane le chaouch. En faisant son fagot? Et ces deux nids de
pigeons?

--Vite, des ceintures, crie Chaumiette. Nouez-les bout  bout. Je
vais m'attacher par le milieu du corps et je vais descendre. Il n'est
peut-tre pas mort. En tous cas, il faut le remonter. On ne peut pas le
laisser l une minute de plus.

--Mais toi, tu risques ta vie aussi, en descendant l-dedans.

--Bah! laisse donc. Qu'est-ce que a fout?

--Attends un peu, au moins, voil des camarades qui arrivent. On
pourrait doubler les ceintures...

Chaumiette n'a rien voulu entendre. Il dgringole rapidement, retenu
par la corde forme avec les ceintures que nous tenons  plusieurs.
Tout d'un coup, il s'arrte. On ne le voit plus, mais on entend sa voix
sortir du puits.

--Tenez bien la corde... Je l'ai trouv. Il ne remue plus. Passez-moi
vite une autre corde, que je l'attache... Bon. Maintenant, tirez...
doucement. Je le pousserai en dessous, tout en remontant.

Trois minutes aprs, nous hissons le corps encore chaud de Lucas. Il
s'est fracass le crne sur un rocher. Chaumiette, les mains et les bras
en sang, les vtements dchirs, la figure gratigne par les ronces et
les pines, remonte  son tour.

--Ah! le pauvre gars! il tait tomb jusqu'au fond! Il n'y a pas d'eau,
dans ce puits-l... C'tait plein de sang, par terre.

Le chaouch jette sur le cadavre son regard froidement idiot de bte
mchante:

--a lui apprendra  aller chercher des nids au lieu de travailler...

Le soir, on nous a fait runir pour nous lire un rapport spcial du
capitaine:

Le fusilier Lucas s'est tu, aujourd'hui, en tombant dans un puits. Il
avait quitt le travail pour aller dnicher des nids de pigeons. Il est
mort victime de son acte d'indiscipline et frapp aussi, sans doute, par
la main de la Providence qui veut que nous fassions toujours preuve de
mansutude  l'gard des animaux et que nous ne les maltraitions
point sans motif. Or, qu'y a-t-il de plus cruel que d'arracher du nid
maternel, vivante image de la famille, de jeunes oiseaux sans plumes
encore, pour les dvorer gloutonnement? La punition qui frappe la
dsobissance et l'inhumanit du fusilier Lucas doit servir d'exemple 
tous les hommes de la compagnie et leur rappeler que Dieu, qui sonde nos
coeurs, voit aussi toutes nos actions.




XVI


--C'est la premire fois que vous prenez la garde?

--Oui, sergent.

--Venez avec moi. Je vais vous expliquer la consigne; et, quand vous
serez de faction, si les prisonniers ne vous coutent pas, vous n'aurez
qu' venir me le dire.

C'est la premire fois, en effet, que je suis de garde  An-Halib.
Je suis descendu,  cinq heures du soir, avec une dizaine d'hommes en
armes, pour garder pendant vingt-quatre heures les prisonniers parqus
dans ce qu'on appelle le ravin. C'est, au bas du camp, un quadrilatre
ferm par un mur en pierres sches et en terre, entour d'un foss.
Outre les tentes des prisonniers, il y a deux marabouts, l'un pour les
hommes de garde, l'autre pour le chef de poste.

Le sergent qui nous commande aujourd'hui passe pour une des plus belles
rosses de la compagnie; c'est un Corse, face plate agrmente d'un nez
norme, qui ne donnerait pas ses deux mauvais galons pour tout l'or du
Prou et qui se redresse, quand il est en fonctions, comme un pou sur
une gale. Il s'appelle Salpierri, mais on l'a surnomm Bec-de-Puce. Il
bgaye en bavant et a l'habitude d'avancer les lvres, en cul de poule,
ne laissant entre elles qu'un tout petit interstice. Il me semble
toujours, quand il me parle, qu'il a l'intention de me souffler un noyau
de cerise  la figure.

--Vous savez, a-t-il siffl en crachotant,  sept heures, quand j'ai
pris la faction, vous avez droit de vie et de mort sur ces gens-l.

Et il m'a indiqu du doigt un criteau clou  un poteau et qui porte
ces mots: Les sentinelles sont autorises  faire usage de leurs
armes.

Usage! quel usage? Est-on autoris  donner des coups de crosse ou des
coups de baonnette?

A-t-on le droit d'assommer les malheureux qu'on surveille ou de les
fusiller  bout portant?

Elle ne vous renseigne gure  ce sujet, la pancarte.

D'ailleurs, je m'en fiche, moi, de la pancarte, et je ne perdrai pas mon
temps  en discuter la rdaction, comme les bourriques qui voudraient
bien savoir au juste s'il leur est permis de larder leurs camarades ou
simplement de leur enfoncer les ctes. J'tais dj dcid, en
arrivant au ravin,  ne pas me montrer dur pour les prisonniers; mais,
maintenant, je suis rsolu  les laisser faire ce qu'ils voudront.
Ils peuvent parler et mme chanter, si a leur fait plaisir. Je leur
distribue mon tabac. Je leur fais cadeau de mes allumettes. Ils ont
soif; je leur apporte un seau d'eau que je trimballe de tente en tente.
Ils boivent, ils fument et ils causent. Ils commencent  chantonner. Ils
ont bien raison de ne pas se gner.

Une srie de sifflements part du marabout du chef de poste.

--Factionnaire, il me semble que j'entends du bruit. Si a continue, je
vous fiche dedans.

a m'est gal.

--Vous savez que vous avez le droit de faire usage de vos armes.

Faire usage de mes armes? De la peau!

Ah! a, pour qui me prend-il, ce Corse? Est-ce qu'il se figure que j'ai,
comme lui, dans les veines, du sang de ces bandits sinistres qui sont
brigands dans les maquis ou garde-chiourmes dans les bagnes? Est-ce
qu'il croit, rellement, que j'aurai jamais la lchet de maltraiter ces
hommes, qui sont l, couchs sur la terre nue, chacun sous une simple
toile de tente si basse et si troite qu'ils ne peuvent mme pas s'y
remuer. On les appelle des _tombeaux_, ces tentes montes avec la toile
rglementaire porte par les deux moitis de supports et haute  peine
de cinquante centimtres, sur soixante de largeur. Les prisonniers
y entrent en se mettant  plat ventre, rampant, usant de prcautions
infinies pour ne pas les dmonter; et une fois dedans, c'est tout au
plus s'ils peuvent changer de position, quand ils ont tout un ct du
corps compltement ankylos. C'est sous ce lambeau de toile, exposs 
toutes les intempries, garantis du froid des nuits par un couvre-pieds
drisoire, qu'il leur faut rparer leurs forces. Et, chaque matin, en
dehors des corves les plus pnibles, ils doivent faire trois heures
du peloton de chasse le plus reintant; autant l'aprs-midi, sous la
chaleur accablante. Il est vrai qu'on les nourrit bien: ils ne touchent
ni vin, ni caf et n'ont de viande qu'une fois par jour. Leur seconde
gamelle ne contient que du bouillon.

Ah! ils n'ont pas oubli la faim dans l'arsenal des peines atroces
dont ils peuvent disposer, les tortionnaires! Ils n'ont pas ddaign
ce chtiment infme et et qui dshonorerait un bourreau, ces hommes qui
osent dire  des citoyens libres, au nom d'un hypocrite patriotisme de
caste: Il faut tre soldat ou crever!

Il n'y a pas que des hommes punis de prison, dans ces _tombeaux_ devant
lesquels je passe et je repasse, le fusil sur l'paule; il y a aussi
des hommes punis de cellule. Ceux-l ne font pas le peloton. Ils restent
nuit et jour tendus sous leur tente dont ils ne doivent sortir sous
aucun prtexte. Seulement, ils _n'ont droit qu' une soupe sur quatre,
soit une gamelle tous les deux jours_. Ils restent donc un jour et demi
sans manger, reoivent une soupe, jenent encore pendant trente-six
heures, et ainsi de suite pendant le nombre de jours de cellule qu'ils
ont  faire. L'eau aussi, on la leur mesure. On leur en donne un bidon
d'un litre tous les jours, pas une goutte de plus. La chaleur tant
touffante,  dix heures du matin cette eau est en bullition.

Je n'aurais jamais imagin qu'on pt infliger  des hommes--surtout 
des hommes qui ne sont sous le coup d'aucun jugement--des traitements
semblables.

Et ces deux punitions ne sont pas encore les plus terribles. Il en
existe une troisime qui l'emporte de beaucoup sur elles en horreur
et en ignominie: c'est la cellule avec fers. L'homme puni de fers est
soumis au mme rgime alimentaire que l'homme puni de cellule: il n'a
qu'une soupe tous les deux jours. De plus, on lui met aux pieds une
barre, c'est-dire deux forts anneaux de fer qu'on lui passe  la
hauteur des chevilles et qui sont runis, derrire, par une barre de
fer maintenue par un crou accompagn d'un cadenas. Cette barre, longue
d'environ quarante centimtres, est assez forte pour servir d'entrave 
la bte froce la plus vigoureuse. L'homme, une fois ses pieds pris
dans l'engin de torture, doit se coucher  plat ventre. On lui ramne
derrire le dos ses deux mains auxquelles on met aussi les fers. On lui
prend les poignets dans une sorte de double bracelet spar par un
pas de vis sur lequel se meut une tringle de fer qu'on peut monter et
descendre  volont. On tourne cette tringle jusqu' ce qu'elle serre
fortement les poignets et on l'empche de descendre en la fixant au
moyen d'un cadenas.

L'homme mis aux fers, on le pousse sous son tombeau. Quand on lui
apporte sa soupe, tous les deux jours, il la mange comme il peut, en
lapant comme un chien. S'il veut boire, il est oblig de prendre le
goulot de son bidon entre ses dents et de pencher la tte en arrire
pour laisser couler l'eau. S'il renverse sa gamelle, s'il laisse tomber
son bidon, tant pis pour lui. Il lui faut rester vingt-quatre heures
sans boire et trente-six heures sans manger.

Et, si le malheureux fait entendre une plainte, si la souffrance lui
arrache un cri, on lui met un billon; on lui passe dans la bouche
un morceau de bois qu'on assujettit derrire la tte avec une corde.
Quelquefois--car il faut varier les plaisirs--les chaouchs prfrent
le mettre  la crapaudine. Rien de plus facile. Les fers des mains sont
termins par un anneau. On passe dans cet anneau une corde qu'on fait
glisser autour de la barre; on tire sur la corde et on l'attache au
moyen d'un ou de plusieurs noeuds au moment prcis o les poignets du
patient sont colls  ses talons.

Ils sont trois, l-bas, tout au bout du ravin, qui sont aux fers depuis
plusieurs jours dj, attachs comme on n'attache pas des btes fauves,
les membres briss, dvors le jour par les mouches, la nuit transis de
froid, mangs vivants par la vermine. Ils nous ont demand, quand
nous avons pris la garde, de verser un peu d'eau, par piti, sur leurs
chevilles en sang et sur leurs poignets gonfls et bleuis. Le Corse les
a menacs, pour toute rponse, de leur mettre le billon s'ils disaient
un mot de plus. Il a fallu que j'aille, tout  l'heure,  pas de loup,
verser le contenu d'un bidon sur les chairs tumfies et meurtries de
ces misrables qu'on torture, au nom de la discipline militaire, avec
des raffinements de barbarie dignes de l'Inquisition.

Et maintenant, en coutant leurs plaintes douloureuses et le grincement
des fers qu'ils font crier en essayant de se retourner, je pense 
toutes sortes de choses atroces qui m'ont t racontes, l-haut, par
des hommes sur lesquels s'est exerce, depuis de longues annes, la
frocit des buveurs de sang. Les ateliers de Travaux Publics, les
Pnitenciers militaires... tous ces bagnes que remplissent des tribunaux
dont les sentences iniques eussent indign Torquemada et fait rougir
Laubardemont; ces bagnes dans lesquels les condamns doivent produire
une somme de travail dtermine par la cupidit des garde-chiourmes,
intresss aux bnfices; ces bagnes dans lesquels les ressentiments des
chaouchs se traduisent par des punitions pouvantables: trente, soixante
jours de cellule, avec une soupe tous les deux jours; les fers aux
pieds, aux mains, la crapaudine, le _Camisard_. Le _Camisard_, un
supplice qui dpasse en horreur tout ce qu'on pourrait imaginer: le
dtenu a les pieds pris dans des pdottes scelles au mur de sa cellule;
on lui passe une camisole qui lui maintient derrire le dos les bras
qu'on tire verticalement et qu'on attache  un anneau scell aussi au
mur  la hauteur de la tte;  cet anneau pend un collier qui enserre le
cou. Il reste l, le patient, pendant quatre ou huit jours, au rgime,
au quart de pain, satisfaisant ses besoins sous lui, dormant debout...

Et le fort Barreau, dont on lit priodiquement le rgime dans les
Pnitenciers, et o sont envoys les dtenus contre lesquels ont t
puises toutes les mesures disciplinaires! Quatre-vingt-dix jours
de cellule au quart de pain, dans une casemate absolument nue, avec
bastonnades, aspersion de cellule, au moindre mot, au moindre signe!
Un rgime tellement atroce que les malheureux qui doivent le subir
y rsistent  peine un mois et, puiss, anmis, tus  petit feu,
doivent tre dirigs sur un hpital dont ils ne sortent, neuf fois sur
dix, que les pieds en avant...

Ah! bon Dieu! Et dire qu'on a aboli le servage, la torture et les
oubliettes!...

J'ai pens toute la nuit  ces monstruosits.

Le lendemain matin, quand j'ai pris la faction,  six heures, les
prisonniers s'alignaient, un norme sac au dos, pour le peloton.

Ils sont huit.

--Garde  vos! crie Bec-de-Puce en sortant de sa tente, le revolver au
ct.

Et il passe devant le rang, inspectant la tenue, soulevant les sacs,
pour s'assurer qu'ils ont bien le poids rglementaire--un poids
incroyable.

--Pourquoi n'avez-vous pas astiqu les boutons de votre capote, vous?

--Parce que j'ai peur de les user.

--Comment vous appelez-vous, dj?

--Hominard.

--Bien, Vous aurez huit jours de salle de police avec le motif. Vous
verrez si a fait des petits.

--Pourvu qu'ils soient moins vilains que toi, c'est tout ce qu'il me
faut.

Le chaouch ne rpond pas. Il fait mettre baonnette au canon et commande
du maniement d'armes en dcomposant:

--Portez armes!... Deux!... Trois!

Et il espace ses commandements! Chaque mouvement dure plus de cinq
minutes. C'est qu'il est fait depuis longtemps, le pied-de-banc,  ces
luttes quotidiennes entre grads et disciplinaires qui, outrs, pousss
 bout, se fichant de tout except du conseil de guerre, ont appris
par coeur le code pnal et font essuyer  leurs bourreaux toutes les
avanies, tous les outrages que la loi n'a pas prvus. Ce sont eux qui
ont imagin de ne jamais parler aux chaouchs qu'en les tutoyant, le
tutoiement tant considr comme un acte d'indiscipline, mais non comme
une injure. Ils n'iront jamais, ceux-l, traiter un grad d'imbcile;
mais ils lui diront, vingt-cinq fois par jour que, sur cent individus,
lui compris, quatre-vingt-dix-neuf sont dous d'une intelligence de
beaucoup suprieure  la sienne. Ils rpondront  ses coups de fouet par
des coups d'pingle et  ses brutalits par des vexations sanglantes.
Picadores qui ont entrepris d'exciter le taureau et de le mettre en rage
en le piquant d'aiguillons, sans que jamais la pointe acre s'enfonce
dans les chairs et fasse jaillir le sang.

Le chaouch, les dents serres, reoit, sans rien dire, les quolibets et
les railleries qui le font blmir et les offenses qui le font trembler
de colre. D'une voix saccade, il continue  commander du maniement
d'armes, en espaant les temps de plus en plus. Il a l'air d'attendre
quelque chose qui ne vient pas, et il attend, en effet. Il sait que
la comdie se termine parfois en drame, et qu'il suffit d'un instant
d'oubli pour que l'un des malheureux qu'il esquinte laisse chapper une
parole un peu trop vive ou une exclamation irrflchie. Il sait que,
vaincu par la fatigue,  bout de forces, l'un d'eux refusera peut-tre
de continuer le peloton. C'est le conseil de guerre: cinq ans, dix
ans de prison dans le premier cas, deux dans le second. Alors, il se
frottera les mains; il pourra s'arracher, pendant quelque temps, au
pays perdu o il exerce son ignoble mtier; comme tmoin  charge, il
accompagnera sa victime  Tunis, o sige le tribunal; l, il pourra
s'amuser. Et il oubliera, entre les bouteilles d'absinthe et les filles
 quinze sous, le malheureux qui gmit dans une cellule, seul avec la
vision terrible de sa vie brise.

Combien en ai-je vu, dj, de ces grads, le lendemain d'un rengagement,
exciter et provoquer odieusement des hommes, dans le dessein, s'ils
arrivaient  les faire mettre en prvention de conseil de guerre, de les
suivre comme tmoins jusqu' Tunis o ils pourront rigoler, au moins, en
dpensant le montant de leur prime!

--Pas gymnastique... marche! crie le sergent.

Les huit hommes se mettent en mouvement et, en passant devant lui,
chacun d'eux lui lance un coup de patte:

--Tiens, ce pauvre Bec-de-Puce, il est tout ple! On dirait qu'il va
claquer!

--C'est vrai que tu rptes ton rle pour aller figurer  la Morgue?

--On ne voudrait pas de lui. On ne verrait plus que son nez dans
l'tablissement.

--Tais-toi donc. a et ses pieds, c'est ce qu'il a de plus beau dans la
figure.

--Faut pas blaguer son tassot; il sert de portemanteau  son camarade de
lit.

--C'est gal, il ferait un fameux chien de chasse!

--Oui! mais c'est dommage qu'on lui voie la cervelle par les narines. La
pluie pourrait l'endommager.

--Faut-il tout de mme qu'une femme soit malheureuse, pour tre force
de s'reinter pendant neuf mois  porter un oiseau pareil!

Bec-de-Puce ne sourcille pas.

--Par le flanc gauche... halte! Reposez.... armes!

Lentement, il passe devant le rang, les mains derrire le dos. Il
rectifie les positions.

--La crosse en arrire... les doigts allongs... Tubois, huit jours
de salle de police... le canon dtach du corps. Hominard, joignez les
talons...

A chacune de ses observations rpond un murmure dont je ne distingue
gure le sens, bien que je ne sois qu' cinq ou six pas.

--Sergent, dit Hominard sans quitter la position, j'ai quelque chose 
vous demander.

--Aprs le peloton.

--Sergent, c'est trs press et a vous regarde.

--Qu'est-ce que c'est?

--Est-ce que c'est vrai qu'en Corse, quand on a envie de manger du
dessert, on s'en va flanquer des coups de pied dans les chnes, pour
faire tomber des pralines  cochons?

--Huit jours de salle de police, avec le motif.

--Vache!

L'exclamation m'est parvenue, trs distincte, cette fois. Bec-de-Puce se
tourne vers moi.

--Vous avez entendu, factionnaire?

--Quoi donc, sergent?

--Ce que cet homme vient de me dire.

--Oui, sergent; il vous a demand si c'tait vrai qu'en Corse...

--Mais non, pas cela. Ce qu'il vient de dire. Il m'a appel vache.

--Je n'ai pas entendu.

--Non?

--Non.

--Trs bien.

Il griffonne quelques mots sur un bout de papier et appelle un des
hommes de garde qui sort en courant du marabout.

--Portez a au capitaine. Vous attendrez la rponse.

Elle ne s'est pas fait attendre, la rponse. Elle est laconique, mais
expressive: Mettez immdiatement aux fers cet indisciplin.

On m'a mis aux fers.

--Ce n'est pas la peine de faire voir votre colre, allez! ricane
Bec-de-Puce, comme je grince des dents en sentant la tringle, visse
sans piti, me faire craquer les os.

Moi, en colre? Allons donc! Et contre qui? contre toi, peut-tre, vil
instrument, tortionnaire inconscient? Contre toi? Mais je ne t'en
veux mme pas, entends-tu? de tes brutalits idiotes et de tes lches
sarcasmes. Et certes, si jamais l'heure de la justice vient  sonner, ce
ne sera ni  toi ni  tes semblables que je crverai la paillasse; mais
je me ruerai comme un fauve sur le systme abject qui t'a jet sur le
dos,  toi, une livre de bourreau et qui m'a revtu, moi, d'un costume
de forat; je l'agripperai  la gorge et je ne lcherai prise que quand
je l'aurai trangl. Et, si je ne russis pas  touffer le monstre,
s'il me saigne avant que j'aie pu en faire un cadavre, j'aurai du moins
montr  d'autres comment il faut s'y prendre pour arriver  terrasser
l'ennemi et pour le jeter, trip et sanglant, comme une charogne
immonde, dans le cloaque de la voirie.

C'est pour cela que je ne me mets pas en colre. Je souffre... Je
souffrirai encore longtemps, sans doute; mais, tant que j'aurai un
souffle, tant que je sentirai mon coeur d'homme battre sous ma capote
grise de galrien, je rsisterai  l'pre monte des passions qui usent,
des emportements striles. Elle dure trop peu, vois-tu, la colre. Je
n'ai que faire, moi, des dlires que le vent emporte et des fureurs
qu'une nuit abat.

Ce qu'il me faut, ce que je veux emporter d'ici, tout entire, terrible
et me brlant le coeur, c'est la haine; la haine que je veux garder au
dedans de moi, sous l'impassibilit de ma carcasse. Car la haine est
forte et impitoyable; le temps ne l'mousse pas; elle ne transige point.
Elle s'accrot avec les annes; chaque jour d'abjection l'augmente;
chaque heure d'indignation la fconde, chaque larme la fait plus saine,
chaque grincement de dents plus implacable.

La haine, c'est comme les balles: en la mchant, on l'empoisonne.




XVII


Voil des mois que je ne sors pas de la prison. Quand les chaouchs ont
pris un homme en grippe, ils ne le lchent point.

Je souffre horriblement. Moralement d'abord. C'est une chose terrible
que d'tre oblig, avec un caractre violent, entier, d'avaler
silencieusement tous les outrages et de ronger ses colres. Et puis,
je suis seul. Personne, de prs ni de loin, pour m'encourager, pour me
mettre du coeur au ventre.

Eh bien! j'aime mieux cela, au fond. Je prfre cet isolement, cet
abandon, aux pitis qui usent l'nergie et aux lamentations qui
masculent. Cela m'terait du courage, je crois, de savoir qu'on pleure
sur mon sort; et je sais gr  tous ceux qui pourraient s'intresser 
moi de leur ingratitude goste; je leur sais gr de n'avoir jamais
fait luire  mes yeux ces feux follets de l'esprance menteuse qui
ne brillent que pour vous faire tomber, en disparaissant, dans les
fondrires de l'abattement. J'ai foul aux pieds, depuis longtemps, les
croyances btes de mon enfance et je n'cris plus  personne. Pas une
seule fois, mme dans les minutes les plus atroces, je n'ai pens
 appeler  mon aide les sentiments religieux ou le souvenir de la
famille. Je ne veux pas donner  mes douleurs cette consolation purile.
Je serais oblig de l'enlever, plus tard, comme un appareil qu'on
arrache brutalement d'une blessure mal ferme et qui laisse la plaie
 vif. La rage seule me soutient. Je me repais de ma haine. J'irai
jusqu'au bout ainsi, sans faiblir, car j'ai foi en l'avenir, car je sais
que c'est avec les fers qu'il a trouvs dans les cachots de la Bastille
que le peuple a forg la Louisette.

Je souffre physiquement, aussi. Et la souffrance morale pse peu,
peut-tre,  ct de cette souffrance-l. Le peloton de chasse, avec le
ventre vide, la gorge sche, la sueur qui inonde le corps et dont les
gouttes sales viennent piquer les yeux; l'immobilit, pendant des
heures, dans les poses les plus fatigantes du maniement d'armes ou de
l'escrime  la baonnette, en plein soleil; les sries de pas de course,
avec une charge  faire reculer une bte de somme, sur une piste dont la
poussire souleve altre et aveugle! Les fers qui brisent les membres;
le billon qui fend la bouche et ensanglante la lvre qui ne peut
mme plus s'indigner! Et surtout la faim, la faim atroce qui tord les
entrailles, qui affole; la soif dvorante qui fait hurler! Quoi de plus
terrible que la fatigue immense, presque invincible, qui s'appesantit
sur le corps extnu? Quelles luttes  soutenir contre les forces qui
s'en vont, contre l'nergie qui disparat, contre l'avachissement qui ne
tarderait pas  avoir raison de l'esprit nerv!...

Il faut ragir, pourtant, rsister jusqu'au dernier moment et rire au
nez du Code pnal,--ce canon charg, mche allume, devant lequel je
dois vivre.

Un homme de garde, en passant devant mon tombeau, laisse tomber un
papier pli en quatre. Je le ramasse. C'est un billet de Queslier.
Il m'avertit qu'il a pu disposer d'un pain et qu'il l'a cach,  mon
intention,  un endroit qu'il m'indique. Je n'aurai qu' m'esquiver, le
soir, pour aller le chercher. C'est  deux cents mtres du ravin, tout
au plus. Tant mieux, ma foi! Je crve de faim, depuis huit jours que je
suis en cellule, avec une soupe tous les deux jours. Je n'ai pas mang
depuis hier matin... Tiens, mais  propos, d'o provient-il, ce pain?

--Quelle blague! me dit tout bas un de mes voisins, en cellule aussi
et  qui j'ai promis d'en donner un morceau. Tu ne sais donc pas que,
toutes les nuits, il y a des types qui vont chaparder des pains sur les
rayons de la grande tente de l'administration? Moi, je ne leur donne pas
tort...

Moi non plus. Je ne donnerai jamais tort  l'homme qui drobera une
boule de son. Je laisserai cette canaillerie sauvage aux tribunaux
militaires, qui n'auront pas honte, s'ils sont jamais surpris, ces
affams, de leur infliger une condamnation pour vol,--le vol de la
nourriture que leurs suprieurs leur grinchissent.

Il fait presque nuit. J'allonge la tte pour examiner la place et voir
la binette du factionnaire. Pourvu que ce ne soit pas une bourrique!...
Non; c'est Chaumiette. Avec lui, il n'y a pas de danger; s'il me voit
m'vader, il fera certainement semblant de ne pas me voir. Il est
justement seul dehors. Les autres hommes de garde sont sous leur
marabout, le pied-de-banc sous le sien. Allons-y. Je sors de mon tombeau
en rampant; je me glisse le long du mur sur lequel je me hisse sans
bruit. Je prends mon lan pour sauter le foss... Zut! une pierre qui
tombe et roule sur une vieille bote de conserves... tant pis! Je saute
et je pars en courant, sans faire de bruit, sur la pointe des pieds;
j'ai dj parcouru la moiti du chemin...

--Halte-l!... Halte-l!... Halte-l, ou je fais feu.

Un gros olivier est  ct de moi. Instinctivement, je me jette
derrire,  plat ventre. Le tonnerre d'un coup de fusil clate et la
balle s'enfonce dans l'arbre,  un mtre de terre, avec le bruit mat
d'une pomme cuite qu'on colle le long d'un mur. Bien vis! Je me relve
vivement et je fais tourner mes bras, comme les ailes d'un moulin 
vent, pour indiquer que je reviens.

On m'a mis aux fers.--Ils ont cru que je voulais dserter, les
imbciles!

Pendant la nuit, Chaumiette a repris la faction. Il s'est approch de
mon tombeau.

--Est-ce que tu dors?

--Non.

--Tu sais, tout  l'heure... je t'avais bien vu partir, mais je ne
disais rien... c'est le sergent qui t'a entendu... Il m'a command
de tirer... tu comprends... il tait  ct de moi... j'ai tir en
l'air!...

--Lche!




XVIII


Lche! Pourquoi? Est-ce que ce Chaumiette qui vient de tirer sur moi
n'a pas risqu sa vie, il y a dj quelques mois, pour retirer Lucas
du puits o il tait tomb? C'est un lche, cet homme qui, pouvant
se drober aussi bien que les autres, presque convaincu qu'il ne
remonterait du gouffre qu'un cadavre, n'a pas mme voulu attendre,
pour y descendre, qu'on et prpar une corde solide? Un lche, lui qui
courait chance, en se laissant entraner par sa gnrosit, de se briser
le crne, comme l'autre, contre la pointe d'un rocher? Un lche, ce
garon hardi, aux sentiments mles, que le danger n'effraye pas et que
le pril ne fait pas blmir? Allons donc!...

Non, ce n'est pas un lche. C'est un peureux. Un peureux qui se jettera
dans le feu, aujourd'hui, pour sauver un camarade, et qui lui cassera la
tte, demain, au moindre mot d'un chaouch. Son coeur n'est point bas;
il est timide. Son courage disparat devant une consigne; sa hardiesse
tombe devant un mot d'ordre. Il est trop brave pour reculer; il est
trop poltron pour oser. Il a l'apprhension du chtiment, la crainte du
rglement, la peur du galonn...

La peur, oui, c'est bien la principale colonne du temple soldatesque.
L'arme: une boutique dans laquelle on passe les consciences  la
lessive et o les caractres, tordus comme des linges mouills, sont
placs sous le battoir ignoble de la discipline abrutissante.

Ce n'est que par la peur que le systme militaire a pu s'tablir.
Ce n'est que par la peur qu'il se maintient. Il doit peser sur les
imaginations par la terreur, comme il doit remplir d'obscurit l'me
des peuples pour les empcher de voir au del de l'horizon stupide des
frontires. Il doit s'entourer d'un appareil mystrieux, d'une sorte de
pompe religieuse o l'horreur s'allie  la magnificence, o les fanfares
retentissent au milieu des hurlements du carnage, o l'on distingue
confusment, jets ple-mle sur le manteau sanglant de la gloire,
les panaches des gnraux et les menottes des gendarmes, le bton de
marchal et les douze balles du peloton d'excution, les palmes du
triomphe et les ossements des victimes.

Il lui faut cela pour que la foule s'tonne et le redoute, comme elle
reste bouche be devant un charlatan dont le clinquant et le panache
l'attirent, mais dont elle se recule, craintive, aussitt qu'elle a vu
briller une pince dans la main de l'oprateur. Il faut cela pour que le
peuple, toujours en extase devant le merveilleux qu'il ne cherche pas 
approfondir, soit saisi,  son aspect, d'une frayeur vague qui confine
parfois  l'admiration. Sauvage qui se prosterne, plein de terreur et
de respect, devant l'arme  feu qu'il ne s'explique pas et qui doit le
foudroyer.

Nous sommes ici trois cents hommes, l'cume de l'arme, le vomissement
de tous les rgiments, mlange confus de tous les caractres, scories de
toutes les classes de la socit. On peut trouver de tout, parmi nous,
depuis le fils de famille jusqu'au rdeur de barrires, depuis le lettr
jusqu' l'ignorant, depuis l'ouvrier jusqu'au mendigo tireur de pieds de
biche, depuis le travailleur qui ne cane pas devant le turbin jusqu'au
trimardeur qui va faire la chasse aux crotes de pain avec un fusil de
toile. Eh bien! sur ces trois cents hommes, je suis sr qu'il n'y en
a pas vingt qui soient conscients, qui sachent pourquoi ils se sont
irrits contre les prescriptions btes et les rglements atroces,
pourquoi ils se sont soulevs contre la discipline, qui ne soient pas,
au fond, des insurgs pour rire, des rvolts  la manque...

La peur les mne encore par l'oreille, ces rfractaires; la peur, qui
soutient tant d'abus et de prjugs pourris qu'on ficherait par terre
en soufflant dessus,--s'ils n'taient pas tays par les dos terrifis
d'imbciles qui ne raisonnent point.




XIX


Je suis sorti de prison hier soir, avec cinq ou six autres. Le capitaine
a graci les hommes auxquels il ne restait pas plus de quinze jours 
faire. Cette clmence inusite a une cause. Le gnral commandant
la division doit venir, aujourd'hui, inspecter la 5e Compagnie de
Discipline.

Toute la compagnie, en grande tenue, est aligne, depuis prs d'une
heure, sur le front de bandire. Le capitaine,  pied, se promne avec
les officiers, d'un air proccup. De temps en temps il jette un coup
d'oeil sur les rangs et crie  un chaouch:

--Faites descendre le pantalon de cet homme-l... Remontez la plaque du
ceinturon...... Le kpi droit!... Sergents, veillez  ce qu'ils aient
leurs kpis bien droits... et faites-leur drouler leurs couvre-nuques,
 tous!...

Toutes les trois minutes, il s'arrte et regarde attentivement  droite,
du ct de la route de Gabs. Il frappe du pied, il fronce le sourcil.
Il semble impatient, anxieux.

--Mais qu'est-ce que c'est donc que ce gnral-l? me demande Hominard,
qui est plac  ct de moi. Est-ce que c'est un phnomne en vacances?

Je ne sais pas au juste. Je n'en ai entendu parler que par quelques
journaux qui, je ne me rappelle plus comment, me sont tombs entre les
mains et par les racontars des nouveaux arrivs de France. Il parat
qu'on ne parle que de lui, l-bas, de ses grandes capacits, de son
patriotisme, de ses sentiments rpublicains, de toutes les qualits,
enfin, qui mettent un homme hors de pair et en font la bte blanche d'un
peuple. Je ne serais pas fch de le voir. C'est peut-tre un phnomne,
rellement...

--Garde  vos!

L-bas, tout au bout de la route, au milieu des manteaux rouges d'une
trentaine de spahis, une voiture arrive au grand trot. Le capitaine se
tourne vers l'adjudant et, lui frappant sur l'paule:

--Vous le voyez, celui-l? Eh bien! il sera ministre de la guerre!

La voiture est  cinquante pas.

--Portez... armes! Prsentez... armes!

Prestement, le gnral est descendu et s'est avanc vers le capitaine.
Nous l'avons vu. Nous avons vu sa belle barbe poivre et sel, ses
bottes  perons normes et son kpi  la Saumur, qui dissimule mal une
coiffure de garon boucher.

Aprs les compliments d'usage, il s'est dcid  passer devant les
rangs. Notre uniforme, qu'il n'a jamais vu, parat l'tonner fortement.

--Et de quelle couleur sont leurs kpis? demande-t-il au capitaine,
intrigu qu'il est par la forme trange de nos coiffures dont la nuance
est cache par nos couvre-nuques blancs.

--Il sont gris, mon gnral, comme leurs pantalons et leurs capotes.

--Pas possible! Alors, ils ne sont pas rouges?

--Non, mon gnral.

--Quelle navet! dis-je  mon voisin de droite, cet imbcile de
Lecreux.

--a chappe  tout le monde, ces choses-l, me rpond-il tout bas. a
ne l'empche pas d'tre trs fort--oui, trs fort.

C'est possible. D'ailleurs, a m'est gal. Mon enthousiasme n'a pas
l'habitude de s'enflammer, pour clater de tous les cts, comme une
chandelle romaine,  la moindre tincelle.

--Mettez sac  terre, vous, et installez rapidement.

Tiens, il est tout  ct de moi, le gnral, et c'est justement 
Lecreux qu'il vient d'ordonner de placer, sur une serviette tendue par
terre, le contenu de son sac. Il le regarde faire, tranquillement, les
mains dans les poches, le kpi en arrire,  la Jean-Jean. Je profite de
l'occasion pour le dvisager  loisir.

Tout  coup, il se baisse et se relve en souriant, une brosse  graisse
 la main.

--Pourriez-vous me dire, capitaine, pourquoi cette brosse n'est pas
matricule?

Le capitaine bredouille. Les officiers font des nez longs comme a. Les
chaouchs tremblent, comme des feuilles. Ils ont oubli de matriculer une
brosse!

Le gnral s'aperoit de l'embarras des galonns. Il a l'air d'en jouir;
mais il ne veut pas se montrer froce:

--C'est un oubli, je l'admets... Cependant, rappelez-vous, capitaine,
qu'il faut tout matriculer,  ces gens-l, jusqu'aux clous des souliers.
Ils ne doivent rien perdre, rien garer. Sans a, le conseil
de guerre... La discipline, voyez-vous, il n'y a que a... la
discipline!... oh! moi, l-dessus, je me montrerai toujours
impitoyable... moi, moi... je... voyez-vous... moi...

On lui a amen son cheval. Il l'enfourche.

--Lieutenant, prenez le commandement de la compagnie.

Tous les officiers nous ont fait manoeuvrer,  tour de rle. Ils n'y
taient plus. Ils donnaient des ordres saugrenus qui faisaient heurter
les sections les unes contre les autres, au milieu d'un inextricable
ple-mle. Ils perdaient la tte, visiblement ensorcels par le
charme qui se dgageait du dieu, blouis par son clat, fascins par
l'ascendant de son regard.

Et lui, tranquille, souriant, la jambe passe sur l'encolure de son
cheval, les regardait de haut, paraissant leur savoir bon gr du trouble
vident qu'il jetait dans leurs esprits, les remerciait du coin de
l'oeil--Louis XIV daignant se montrer charm d'avoir embarrass un
pauvre homme.

--Eh bien! qu'en penses-tu, du gnral? vient me demander Lecreux quand
la revue est termine. Crois-tu qu'en voil un, au moins? Ah! s'ils
taient tous comme lui!...

Il semble trs content, Lecreux. Il a t choisi entre tous pour exposer
aux yeux du grand chef ses chemises et ses godillots. Il en aurait reu
un coup de pied dans le derrire, qu'il paratrait peut-tre encore plus
fier; mais ce peu lui suffit. Il a l'air radieux. Il y a des gens comme
a.

Ce que je pense du gnral? Beaucoup de choses ou rien du tout, comme on
veut. Je le vois se promener, talant ses grces, ainsi qu'un paon qui
fait la roue, devant le Cercle des officiers. Le capitaine l'accompagne,
toujours  un pas en arrire, par dfrence, ou peut-tre pour viter
les grands gestes du personnage. Du reste, je n'ai plus besoin de le
regarder, je l'ai bien examin, tout  l'heure.

Une tte de gouapeur banal, de godailleur vulgaire, de poisseux  la
mie de pain. Un front troit et bas; des yeux gris-bleu de larbin
nigmatique, sournois et menteur, qui siffle le vin des singes dans
l'escalier de la cave, et qui les dbine, quand ils sont sortis;
l'allure louche et torse du laquais qui sait concilier toutes les
complaisances et toutes les bassesses avec toutes les impertinences
et tous les orgueils. Derrire la banalit du visage se cachent la
duplicit et l'hypocrisie qu'on devine sous l'piderme, comme des
boutons malsains qui couvent sous la peau.

On sent que cet homme, qui pourrait tre un crne, n'est qu'un crneur.
Sa physionomie fait souponner des choses qui tonnent: la hardiesse
probable du caractre trangle par l'abtardissement de la conscience
et l'troitesse de l'esprit, l'nergie conserve seulement pour le
mensonge,--le balai sale avec lequel il doit, impassible et cynique,
carter tous les obstacles.

Il y a en lui du valet de bourreau patelin et du sacristain solard,
de la culotte de peau et du rastaquoure. Il y a en lui l'toffe d'un
aventurier quivoque, d'un de ces Catilinas dsosss auxquels le peuple,
mastroquet stupide des gloires sophistiques, est toujours dispos 
flanquer,  l'oeil, des mufes de vanit, des bitures de prsomption...

Le peuple, ridicule victime, au bout du compte, dupe imbcile,
irrmdiablement prostitu aux sauteurs  paulettes, toujours prt 
couper dans la pommade patriotique-- la moelle de meurt-de-faim...




XX


Je viens de m'tendre sur ma natte, fourbu, nerv, furieux comme je ne
l'ai jamais t depuis les treize mois que je suis  la compagnie.

C'tait aujourd'hui le 14 Juillet. On a clbr la Fte nationale, 
An-Halib. Il y a eu, le matin, une grande revue et un tir d'honneur,
deux distributions de vin et trois distributions de caf et,
l'aprs-midi, des courses en sacs et des courses  pied, des jeux du
baquet et de la pole. Un poteau de tlgraphe enduit de suif servait de
mt de cocagne et,  un cercle de barrique accroch au sommet, pendaient
des paquets de tabac et de la cire  astiquer, des botes de cirage et
des saucisses, des btons de sucre de pomme et des fioles  tripoli.

Rien de profondment triste comme ces rjouissances de prisonniers, rien
d'ironiquement lugubre comme cet anniversaire de la prise de la Bastille
ft dans un bagne!...

coeurs et fatigus par le spectacle de ces divertissements stupides,
nous nous tions retirs, trois ou quatre, vers la fin de l'aprs-midi,
dans un marabout. Un pied-de-banc qui passait et qui nous a entendus
parler s'est prcipit dans la tente:

--Voulez-vous sortir, nom de Dieu! et aller vous amuser avec les autres?
Est-ce que vous vous figurez que 'a t invent pour les chiens, le
14 juillet?... Si je vous repince  ne pas vous amuser, je vous fiche
dedans!...

Et il nous a fallu assister, le soir,  une reprsentation thtrale
donne dans une baraque en planches et en toile, construite tout exprs.
Les acteurs s'taient grims tant bien que mal et ont jou deux ou trois
pices quelconques au milieu des applaudissements. Deux d'entre eux,
qui remplissaient les rles de femmes et qui portaient des jupes et des
chapeaux pchs je ne sais o, excitaient des murmures d'admiration--et
de rage. J'ai vu,  leur apparition, des visages se contracter et des
doigts se crisper sur les bancs, j'ai entendu des cris bestiaux de
fauves en rut se mler aux _bis_ d'enfivrs qui se fichaient pas mal
de la pice, mais qui voulaient se repatre, encore et encore, du
gonflement factice des corsages et de l'normit des croupes, de
cette illusion de la chair femelle dont la faim, depuis longtemps, les
torturait. Un petit officier, arriv de France depuis deux mois  peine,
le lieutenant Ponchard, s'est lev de la chaise qu'il occupait auprs
du capitaine et, sous prtexte de donner des conseils aux acteurs, est
entr dans les coulisses.

--Ce qu'il fourgonne dans les jupes de celui qui fait la femme de
chambre! est venu nous dire un blagueur qui avait t regarder  travers
une fente de la toile. Non, c'est rien que de le dire! Dame! c'est
qu'ils sont aussi sevrs que nous, les officiers.

--Mais ils peuvent au moins, de temps en temps, faire un voyage  Gabs
ou ailleurs, dans une ville o il y a des femmes! s'est cri un de mes
voisins; tandis que nous!... Ah! bon Dieu!... Moi, ce soir, c'est pas de
la blague, je coucherais avec une truie!...

J'ai ri--ou j'ai fait semblant de rire--de ces emportements furieux, de
ces apptits que le jene n'a pas dompts, mais a rendus plus froces.

Mais maintenant que je suis seul, rvant tout veill  ct de mes
camarades endormis, je me demande si une grande partie du dsespoir qui
s'est empar de moi, depuis ma sortie de prison, n'est point faite de
la privation de ces plaisirs physiques que rclamait tout  l'heure, 
grands cris, devant l'talage de formes en papier et en fil de fer,
la surexcitation des spectateurs. Je me demande si l'norme ennui
qui m'accable est bien produit par l'absence de distractions
intellectuelles, s'il n'est pas plutt l'effet du manque de sensations
naturelles--dont les flagellations des chaouchs m'ont empch de
souffrir jusqu'ici.

Perptuellement en butte aux mchancets sournoises des galonns, sans
cesse tmoin et victime des iniquits rancunires des garde-chiourmes,
je m'tais raidi contre les dfaillances, et j'avais oppos aux
faiblesses du corps et aux avachissements de l'esprit la surexcitation
de la rage et la barrire d'airain de la haine. Je comptais jour par
jour le temps qui me restait  faire et je regardais avec impatience,
mais sans crainte, tourner l'aiguille sur le cadran de la libert.
Je savais que je finirais par entendre sonner l'heure de la
dlivrance--parce que je voulais l'entendre sonner--et voil que ma
force m'abandonne au moment o mes tourments diminuent, que mon nergie
disparat avec les souffrances qui l'avaient fait natre et les coups de
fouet qui l'irritaient! Voil que je n'ai mme plus la force de regarder
en face les deux ans qui me restent  passer ici, devant ce code pnal
dont je me moquais hier et qui me terrifie aujourd'hui; voil que
j'aurais la lchet de les troquer, ces deux ans, tant j'ai peur du
conseil de guerre, contre cinq annes de bagne, avec la libert assure
au bout!

Je n'avais encore jamais ressenti ce que j'prouve  prsent avec une
intensit effrayante: le dgot de tout, mme de l'existence, ce dgot
norme qui porterait un homme aux pires atrocits et le ferait marcher,
tranquille et haussant les paules, au devant des ventualits les plus
terribles, les plus ignobles--ou les plus btes.--Je me sens, dans toute
la force du terme, abruti...

Et qui sait si ce n'est pas pour venir plus facilement  bout de ma
rsistance qui les irrite, que les chaouchs ont rsolu de ne plus me
mettre en prison  propos de bottes et de me forcer  vivre avec des
moutons et des abattus dont la frquentation affaiblit? Qui sait si ce
n'est pas pour me pousser  quelque extrmit qu'ils m'ont dsign
pour aller, demain matin, avec une douzaine d'autres, renforcer le
dtachement d'El-Ksob? El-Ksob, le plus mauvais poste de la compagnie,
command par un officier froce, et d'o remontent toutes les semaines,
pour tre mis en prvention de conseil de guerre, des malheureux dont
nous allons prendre la place. Ah! j'aimerais mieux la prison...

Je suis un tortur dont le courage consiste  braver les bourreaux dans
la chambre de la question, mais qui se laisse aller  la dernire des
faiblesses aussitt qu'on l'a rintgr dans son cachot aux guichets
tratres. Ma rage a besoin d'tre alimente tous les jours par une
nouvelle injure. Ma haine des tortionnaires m'abandonne aussitt que
leurs tenailles ont cess de me pincer la chair.

Ma haine!... Cette haine qui, ainsi qu'un roseau fragile, va se briser
et me percer la main, et sur laquelle je pensais m'appuyer, comme sur
un bton, pour terminer l'tape horrible; cette haine que je n'ai voulu
sacrifier  rien, ni au souvenir ni  l'espoir, qui m'a fait repousser
les consolations que m'offrait la nature, la nature magnifique, que
j'ai refus de regarder. Je n'ai pas voulu que sa splendeur, qui aurait
illumin la noirceur de mes rves, mousst le tranchant de ma volont,
comme la rose du soir, qui relve les fleurs couches par la chaleur du
jour, dtend les cordes des arcs.

Ma haine... Je ne sais mme plus si je hais. J'ai peur. Les tnbres
s'paississent autour de moi. Toutes les formes du dcouragement se
ruent  l'assaut de mon imagination fatigue, malade. Et je me sens,
peu  peu, rouler dans l'abme du dsespoir sans fond... J'ai froid 
l'me...




XXI


--Est-ce que tu connais quelqu'un  El-Ksob? me demande Hominard, comme
nous partons d'An-Halib.

--Ma foi, Queslier vient de me dire que nous y trouverions quelques
copains.

--Bien sr, dit Queslier qui fait aussi partie du dtachement. On a
envoy  El-Ksob une douzaine d'hommes d'El-Gatous, pour aider  la
construction du bordj. Nous allons retrouver le Crocodile, Acajou,
Rabasse...

--Et l'Amiral?

--L'Amiral aussi; c'est lui qui conduit le tombereau du Gnie. Il est
venu une fois  An-Halib, pour chercher de la chaux, pendant que tu
tais en prison. Il m'a dit qu'ils taient l-bas quelques bonnes ttes,
mais pas mal de jeunes arrivs de France... Tu sais, il parat que
a pte sec  El-Ksob. Avec les grads qu'il y a: le caporal Mouffe,
l'ancien calotin dfroqu, l'Homme-Kelb...

--Qu'est-ce que c'est que l'Homme-Kelb?

--Comment! tu n'as pas entendu parler de l'Homme-Kelb? L'Homme-Chien qui
a du poil jusque dans les oreilles?

--Non.

--Eh bien, tu ne vas pas tarder  faire sa connaissance, ainsi que celle
de l'honorable capitaine Mafeugnat. Ah! tu te figures que tu vas avoir
affaire  des chaouchs ordinaires? Pas du tout. Ce sont des chaouchs de
choix, de premire catgorie. On n'en fait plus comme a. Le moule est
perdu. Le capitaine d'abord: un capitaine en second qu'on a envoy aux
Compagnies de Discipline parce qu'il prfrait les bouteilles pleines
aux bouteilles vides et dont le nez ressemble  une pomme de terre
pourrie ou  une poire blette...

--Queslier! s'crie le caporal qui nous commande et qui a entendu la
dernire phrase, je vous porte quatre jours de salle de police avec le
motif, si vous dites un mot de plus.

Queslier prend le parti de se taire et, haussant les paules, force
l'allure pour se porter en avant. Je le suis avec Hominard et bientt
nous marchons  une trentaine de pas de nos sept camarades; entre leurs
capotes et leurs kpis gris, apparaissent le kpi et le pantalon rouge
du caporal.

Nous descendons une cte caillouteuse. La route, troite, borde de
grosses pierres, s'engage dans un dfil, le long du lit ravin d'un
oued dont les galets gristres et polis recouvrent  demi des amas de
roseaux desschs ou les troncs noirtres d'arbres dracins et apports
l par les eaux,  l'poque des grandes pluies. Puis, aprs un dernier
dtour, nous entrons dans une valle aride, seme de loin en loin de
buissons d'pines et encaisse entre des collines tailles  pic, au
terrain rougetre, sur lequel des touffes d'alfa font l'effet de
petits bouquets verts. Tout d'un coup, aprs le passage d'un oued qui
dgringole des montagnes de droite, la chane des collines s'carte 
gauche et laisse apercevoir une plaine immense pique de broussailles
et de grands arbres, et borne tout l-bas, au diable, par des montagnes
d'un bleu cru. La route tourne  droite et, au pied d'une minence
qu'elle gravit, s'lve un bouquet de gommiers.

--Ouf! dit Queslier en laissant tomber son sac, voil douze kilomtres
de faits: la moiti de l'tape. Nous pouvons bien nous reposer un quart
d'heure.

Hominard et moi nous mettons sac  terre et nous nous asseyons en
attendant les camarades qui sont, maintenant,  plusieurs centaines de
mtres en arrire.

--Dites donc! s'crie le caporal en approchant, si vous profitez de ce
que je ne suis pas mchant pour vous moquer de moi, je vous ficherai
dedans, vous savez.

--Qui est-ce qui se moque de vous, caporal? demande Hominard. Est-ce
pour moi que vous dites a, par hasard?

--Pour vous, pour Froissard et pour Queslier. Je ne veux pas que vous
marchiez en avant, comme vous venez de le faire. Nous n'aurions qu'
rencontrer un officier, sur la route... Je ne suis pas mchant, mais je
n'aime pas qu'on ait l'air d'en avoir deux...

Pour toute rponse, Hominard tire sa pipe de sa poche et la bourre
tranquillement. Il se retourne pour me demander une allumette; mais il
reste le bras tendu, fixant les yeux sur la colline le long de laquelle
serpente la route et que nous allons grimper tout  l'heure.

--Tiens, regarde donc l-haut?

--Eh! c'est le tombereau d'El-Ksob, dit Queslier, dont la vue perante
a reconnu l'attelage du gnie. Et je parie que c'est l'Amiral qui le
conduit... oui... oui... c'est bien lui. Il va au moins chercher quelque
chose  An-Halib.

--Ma foi, tant mieux; il pourra nous donner quelques renseignements sur
El-Ksob.

Et je m'avance sur la route. Le tombereau descend lentement la cte.
Au-dessus des ridelles on voit s'lever quelque chose qui ressemble 
une perche... Tiens, c'est un fusil avec la baonnette enfonce dans le
fourreau, au bout.

--Oh! l'Amiral!

L'Amiral esquisse un geste vague, mais ne rpond pas. Il est accompagn
par un sergent dans lequel je reconnais cet infme Craponi qui avait
attach Palet  la queue d'un mulet.

--C'est cette rosse de Craponi qui lui dfend de nous rpondre, murmure
Queslier. Mais qu'est-ce qu'il a donc dans sa voiture?

Le tombereau n'est plus qu' vingt pas. Je m'avance au devant du premier
mulet, que je saisis par la bride.

--Voulez-vous lcher cet animal! s'crie Craponi. Et vous, marchez! en
avant! je vous dfends de vous arrter, entendez-vous?

Mais l'Amiral n'a pas l'air de comprendre que c'est  lui que le Corse
s'adresse. Il a saisi le cordeau qu'il retient d'une main ferme et a mis
sa voiture en travers de la route.

--Vous pouvez regarder ce qu'il y a dedans, nous dit-il, sans serrer les
mains que nous lui tendons. Ne vous pressez pas, allez! je ne partirai
pas avant que vous ayez vu.

Et, se tournant vers le pied-de-banc:

--Tu entends, toi, je ne partirai pas avant. Si a ne te plat pas,
c'est le mme prix.

--Caporal! crie Craponi au cabot qui, assis sous les gommiers, regarde
la scne de loin, sans y rien comprendre; caporal! rappelez vos hommes,
ou je vous porte une punition en arrivant  An-Halib!

Le caporal s'lance en courant, mais Queslier est dj mont sur une
roue, moi sur l'autre. Au fond du tombereau un fusil dress tout droit,
un sac et un fourniment et, en travers, quelque chose comme un long
paquet envelopp de couvre-pieds gris.

--Qu'est-ce que c'est que a? demande Queslier qui se penche et tire 
lui les couvertures. a a l'air lourd... Ah!...

Il pousse un cri et est oblig de se cramponner aux ridelles pour ne
pas tomber  la renverse. Je me penche  mon tour, anxieux, et un cri
d'horreur m'chappe aussi. Ce qu'enveloppent les couvre-pieds, c'est
un cadavre. La tte amaigrie, aux joues creuses, au teint plomb, est
colle dans un angle du tombereau et de cette face livide, affreusement
contracte, aux yeux ouverts encore dans lesquels est reste fige
l'expression d'une rage atroce, aux mchoires fortement serres l'une
contre l'autre, se dgage une impression de souffrance pouvantable.
Cette tte, je l'ai reconnue, Queslier aussi. C'est celle de Barnoux.
Nous nous prcipitons vers l'Amiral pour lui demander des dtails,
tandis que les huit hommes qui nous accompagnent, Hominard en tte,
grimpent  l'envi sur la voiture. Le caporal, emport par la curiosit,
monte aussi sur un brancard.

--Tu peux regarder, va! lui cria Queslier. Ce sont tes confrres qui
l'ont assassin, celui-l. Si tu avais deux sous de coeur, tu rendrais
tes galons  ceux qui te les ont donns, aprs avoir vu a!

Le caporal bgaye, pleurniche.

--Pas de ma faute... moi... pas mchant...

--Mets-y un clou, eh! cafard! gueule Hominard qui a port la main  sa
cartouchire; mets-y un clou, ou je te fous une balle dans la peau! Les
assassins n'ont qu' fermer leur bote, ici, ou on leur crve la gueule
comme  des kelbs!

Le cabot, terrifi, jette les yeux autour de lui. Il est tout seul.
Craponi, prvoyant la scne, s'est clips aussitt qu'il nous a vus
monter sur le tombereau. On l'aperoit, tout au bout de la route,
silhouette ignoble d'animal lche et fuyant.

--Je ne sais pas ce qui se passe en ce moment  El-Ksob, nous dit
en terminant l'Amiral qui nous a expliqu comment Barnous est mort,
trangl par les chaouchs; mais ce que je puis vous assurer, c'est
que, lorsque je suis parti, a chauffait dur. Les hommes ne veulent
pas sortir du camp et les grads, qui sont runis autour du capitaine,
n'osent pas s'approcher d'eux. Ce matin, le Crocodile et une vingtaine
d'autres parlaient de descendre le cadre et de dserter, avec armes et
bagages, en Tripolitaine. Je ne sais pas comment a a tourn, mais les
grads n'en mnent pas large. Moi, je ne voulais pas, d'abord, conduire
le corps  An-Halib, mais j'ai rflchi. Autant valait moi qu'un autre,
car moi, je n'aurai pas peur de raconter au capitaine comment les choses
se sont passes...

--Ce n'est pas au capitaine qu'il faut aller porter plainte, s'crie
Queslier. Le capitaine! Ah! il s'en fiche pas mal! C'est le gnral
qu'il faudrait aller trouver,  Boufsa! Et nous verrions bien s'il ne
nous accorderait pas justice.

Je suis assez de cet avis, bien que je ne compte gure sur la justice du
gnral--prcisment parce qu'il est gnral.

--Le plus simple, a serait encore de descendre toute la racaille 
coups de flingot, insinue Hominard en fixant le cabot qui, tout ple,
flageolle sur ses jambes.

--C'est peut-tre en bonne voie d'excution, ce systme-l, rpond
l'Amiral. Vous savez, aprs ce qui s'est pass ce matin, a ne
m'tonnerait pas qu'on ait dj fait du boeuf  la mode avec la viande
des pieds-de-banc... Tiens! Eh bien! o est-il pass mon Corsico?...
Oh! Craponi! Fripouilli! Macaroni!...

Le caporal, tremblant, s'approche de l'Amiral.

--Le sergent est parti depuis quelque temps dj. Comme vous ne pouvez
pas remonter sans escorte  An-Halib, je vais vous accompagner. Les
hommes iront bien tout seuls jusqu' El-Ksob.

--C'est a, dit Queslier, dbarrasse-nous de toi. Il n'aurait qu' nous
prendre envie de te casser les pattes en route...

Mais Hominard se rcrie.

--De quoi? de quoi? Monsieur a le flub? Monsieur veut se trotter? Ah!
mais non, par exemple! Pas de a! On nous a donn un cabot pour nous
conduire et je veux mon cabot. Un cabot comme a, qui m'a menac de me
ficher dedans parce que je marchais trop vite! Il n'y a pas de danger
que je le lche! Et je vais le faire marcher devant moi, encore, avec
accompagnement de coups de pied dans les talons s'il a l'air de
vouloir caner... a ne marque pas, les coups de pied dans les talons...
seulement, a pince.

Le caporal essaye de protester.

--Je n'ai pas peur, je n'ai rien  redouter... Je n'ai jamais t
mchant... c'est une justice  me rendre, je n'ai jamais t mchant...

--Elle n'est pas mauvaise! Mais qu'est-ce que a nous fout, tout a?
Mchant ou pas, si on dcide de venger Barnoux sur la peau de tes
copains d'El-Ksob, tu y passeras comme eux, en mme temps... Ah!
maintenant, dans le cas o la reprsentation serait dj finie quand
nous arriverons, on jouerait une nouvelle pice exprs pour toi...
Plains-toi donc, eh! taffeur!... Un duo  nous deux! c'est moi qui
jouerais de la clarinette!

--En route, nom de Dieu! s'crie Queslier. Et pas de halte jusqu'
El-Ksob? Nous verrons ce qu'il y a  faire, avec les autres; il faudra
qu'ils le payent, leur assassinat! Au revoir, l'Amiral!

Nous avons repris nos sacs et nous nous sommes mis en marche. Elle ne
nous a pas sembl longue, la seconde moiti de l'tape. Excits par
l'indignation, la rage au coeur, nous avons march  grands pas,
silencieux, mornes, distendant seulement les mchoires dans un rire
froce chaque fois qu'Hominard, ce farceur que la blague ne quitte pas,
mme dans la colre, engueulait son cabot.

Des impitoyables, souvent, ces rigoleurs qui dissimulent la violence
de leur indignation sous les drleries de la farce--comme on cache un
stylet dans le manche d'un riflard--et qui jettent  pleines poignes,
sur les raflures que fait la pointe froide de la menace, le sel cuisant
de l'ironie.

--Allons, trotte donc; on dirait que tu as peur de t'user la plante des
pieds! Tu ne ferais jamais tort qu'aux vers. Ils ne te diront pas merci
pour une demi-livre de viande que tu leur apporteras en plus. Aprs a,
Monsieur a peut-tre pass un trait avec les astibloches?

--Si tu ne marches pas plus vite, je ne te laisserai pas faire ton
testament.

Au bout d'une heure et demie, du haut d'une minence qui domine une
valle, nous apercevons El-Ksob. Il est neuf heures du matin. Le blanc
des marabouts, ros au sommet, clate sur le bleu pur du ciel,  gauche,
tandis qu' droite, le soleil qui vient de jeter sa pourpre caligineuse
sur la pointe des montagnes, commence  rougir les contours de
constructions inacheves dont les formes s'effacent et ne semblent plus
qu'une masse violace et confuse au milieu de l'blouissement dor des
rayons.




XXII


--Par ici! caporal! Par ici! Ne laissez pas vos hommes entrer dans le
camp, s'crie le capitaine Mafeugnat aussitt qu'il nous aperoit.

Et il sort, en faisant de grands gestes, d'une des deux maisonnettes
bties sur la petite esplanade qui prcde les retranchements levs
autour de l'emplacement des marabouts.

Les grads, un sergent et un caporal, sortent aussi de leur cahute et
font quelques pas au devant de nous.

--Mais, qu'est-ce qu'il a  nous appeler? me demande Queslier. Est-ce
qu'il se figure que nous arrivons avec l'intention de lui servir de
gardes du corps? Ah! mais non! Moi, d'abord, j'ai bien envie d'aller
tout de suite retrouver les autres.

Ils nous appellent aussi, les autres. Ils sont runis en groupe compact,
au milieu du camp, devant les tentes et, par-dessus le parapet, nous
font signe de venir les rejoindre. Pourquoi pas? Le capitaine
va videmment nous faire camper  part, nous enjoindre de ne pas
communiquer avec eux et, si nous enfreignons sa dfense, il pourra nous
accuser d'avoir refus de lui obir. Jusqu' prsent, nous n'avons
reu aucun ordre direct; le capitaine n'a parl qu'au caporal qui
nous conduit,--le caporal Fleur-de-Gourde, comme Hominard vient de
le baptiser en route.--Queslier me pousse le coude... Nous sautons le
foss, lui et moi, et nous avons franchi le retranchement avant que le
cabot ait eu le temps de se retourner.

--Voulez-vous revenir ici! s'crie-t-il, furieux de s'tre laiss
manquer de respect devant un capitaine; voulez-vous!...

L'motion arrte la parole dans sa gorge. Les huit camarades, Hominard
en tte, viennent de lui passer entre les jambes et ont pris le mme
chemin que nous.

--Vous aurez de mes nouvelles! tas de bandits! hurle le capitaine qui
a vu de loin la scne et qui reprend le chemin de sa maison en nous
tendant le poing.

--Ses menaces et rien, dit le Crocodile en haussant les paules, c'est
absolument le mme tabac.

--Depuis ce matin, ajoute Acajou en ricanant, chaque fois qu'il nous
donne un ordre, c'est comme s'il pissait dans un violon pour faire de
la musique. Quand on a un frre  venger, conclut-il tragiquement, on ne
connat plus rien.

Encore un drle de type, ce gamin, dont l'impudence effronte couvre la
rsolution audacieuse et qui crase honteusement, entre deux phrases de
mlodrame ou deux couplets de beuglant, sa sensibilit de petite fille.
On sent qu'il a au plus haut degr la rancune de l'injure subie, cet
avorton, qu'il l'a conservera pendant des annes, s'il le faut, mais
qu'il ne l'effacera compltement que lorsqu'il aura fait payer l'insulte
 l'insulteur, par une mauvaise plaisanterie, un mauvais tour--ou
un mauvais coup.--Pour le moment, il demande l'abatage immdiat des
chaouchs, capitaine en tte.

--Oeil pour oeil, dent pour dent! Qu'est-ce que tu en penses, Rabasse?

Rabasse nous explique comment Barnoux a t assassin. Il avait,
parat-il, parmi les sapeurs du gnie qui dirigent les travaux du bordj
qu'on construit  ct du camp, un camarade, un Bordelais comme lui.
Ce camarade est parvenu, hier, 14 Juillet,  la faveur du dsordre
qu'avaient produit les diffrents jeux organiss pour clbrer la fte,
 lui passer quelques bouteilles de liqueur. Barnoux tait en train de
les vider, le soir, aprs l'extinction des feux, avec les hommes de
son marabout, quand le sergent Craponi, faisant une ronde, a entendu du
bruit et est entr dans la tente. Il s'est aperu de ce qui se passait
et a fait sortir Barnoux qu'il a amen devant le capitaine.

--Dites-moi de qui vous tenez ces bouteilles, lui a dit Mafeugnat.

Barnoux, naturellement, a refus. Le capitaine a donn l'ordre de le
mettre aux fers. Comme il rsistait, Craponi, l'Homme-Kelb et Mouffe
se sont prcipits sur lui et l'ont mis  la crapaudine; puis, pour que
personne ne vnt le dtacher, ils l'ont transport devant leur maison.
L, Barnoux ayant pouss quelques plaintes, les trois brutes ont t
prvenir le capitaine qui est venu demander au patient s'il voulait se
taire.

--Vos cris empchent tout le monde de dormir. Voil les sergents qui
assurent que vous ne leur laissez pas fermer l'oeil.

--Mon capitaine, je ne crie et je ne me plains que parce que je souffre.
On a serr les fers tellement fort que j'ai les poignets briss. Vous
pouvez regarder si ce n'est pas vrai.

--Je m'en moque, vous n'avez que ce que vous mritez.

--Mon capitaine, un homme ne mrite jamais d'tre trait comme je le
suis. Si vous aviez un peu de coeur, vous le comprendriez...

--Le billon! mettez-lui le billon! s'est cri le tortionnaire aux
trois galons.

Et les chaouchs, aprs avoir enfonc de force un chiffon sale dans la
bouche de leur victime, lui ont entour la tte avec des serviettes et
des cordes.

--Toute la nuit, nous dit Rabasse, il est rest l, jet sur le sable
comme un paquet. Et ce matin, au jour, le factionnaire, ne le voyant pas
remuer, s'est approch. Il l'a secou et s'est aperu qu'il tait mort
touff. Aussitt, le capitaine l'a fait mettre dans le tombereau du
gnie et...

--Oui, nous avons rencontr l'Amiral en route.

--Ah! si tu avais vu le camp ce matin! s'crie le Crocodile. Tout le
monde tait en rvolution. Vrai! je ne sais pas comment ils sont encore
en vie, les chaouchs!

--Il faudrait pourtant se dcider, dit Acajou. Moi, je mets une boule
noire, et toi?

Moi, je mets une boule blanche. Oui, une boule blanche. Je viens de
jeter un coup d'oeil sur les visages des individus qui m'entourent et,
certes, si j'ai dcouvert quelques faces dcides, j'ai vu bien des
physionomies d'indcis et d'irrsolus. Je devine que j'ai devant moi des
abtis qui n'ont mme pas eu le courage d'tre lches tout de suite
et qui se sont emballs, ce matin, surtout parce qu'ils ont vu clater
l'indignation de quelques crnes. Leur demi-journe d'insoumission
commence  leur peser, et je sens que, malgr eux peut-tre, d'un
instant  l'autre, leur colre va tomber  plat. Ces moutons transforms
subitement en loups vont redevenir des moutons. Je sens qu'il n'y a
rien  tenter avec ces molasses. Je sens que, si nous levions nos
fusils contre les assassins de Barnoux, ils se prcipiteraient pour
nous retenir les bras,--heureux de racheter leur rbellion par de
l'aplatissement,--ou nous casseraient la tte par derrire.

Et puis, je ne suis pas d'avis de recourir  la violence. Si j'avais t
l ce matin,  quatre heures, quand on a relev le cadavre, j'aurais t
le premier  prcher la rvolte et peut-tre  envoyer une balle dans la
peau d'un des trangleurs. Maintenant il est trop tard.

Il y a une autre raison encore. En dehors de la vengeance immdiate,
toujours excusable, je ne comprends la mort d'un homme que comme
sanction d'une ide juste. Ici, l'excution des misrables ne prouverait
rien. Elle serait la consquence mrite de leur frocit, et voil
tout. Si, un jour, quand l'heure sera venue de jeter par terre le
systme militaire, il faut rpandre du sang,--et il le faudra,--on les
retrouvera, les tortionnaires. Eux ou d'autres, peu importe. Tous les
individus qui composent une caste sont solidaires les uns des autres.

Le fait brutal est l, pourtant. Il y a eu rbellion. Depuis le matin,
le camp entier refuse d'obir aux ordres donns par les chefs. On a
pouss des cris d'indignation, on a profr des menaces. Il est temps de
mettre un terme  cette situation fausse. Se soumettre sans rien dire?
Ils sont l une douzaine qui ne le voudraient pas; et puis, ce serait
avouer implicitement qu'on a eu tort. Se plaindre? Oui, mais  qui?

--Au gnral, parbleu! s'crie Queslier, comme je le disais pendant la
route!

Je saute sur cette ide. Je sais d'avance  quoi m'en tenir sur les
rsultats de la visite que nous allons faire au commandant du cercle.
Je ne me fais pas d'illusion sur la porte des rclamations que nous
pourrons lui adresser et qu'il sera  peu prs forc de prendre, pour la
forme, en considration. Seulement, le projet de Queslier a un bon ct.
Le gnral sera oblig d'admettre, si nous poussons jusqu' lui, que
le camp d'El-Ksob a agi de bonne foi et ne s'est rvolt que sous
l'influence de l'indignation. Rester l, ce serait risquer de se voir
accuser d'avoir tout simplement obi  des chefs de complot dont le
plan a avort et dont on demanderait les noms,--qui seraient livrs,
indubitablement. Et puis, qui sait? c'est peut-tre un brave homme, ce
gnral? Il est capable de forcer Mafeugnat et ses acolytes  changer de
corps; il est capable de les faire passer au conseil de guerre... Il est
capable... De quoi n'est-il pas capable?

--Parbleu! s'crient les hommes qui m'entourent et, auxquels je viens
d'exposer ces dernires ides; allons, en route tout de suite.

Tout le dtachement veut se mettre en marche, immdiatement, pour
arriver  Boufsa, o se trouve le gnral, aprs-demain matin. Il a
fallu faire entendre raison  ces enrags,--des enrags qui commenaient
 voir tout en rouge, aprs avoir vu tout en noir, et qui ne parlaient
de rien moins que de la condamnation  mort de Mafeugnat, au conseil de
guerre devant lequel le ferait passer le gnral.

Il est dcid que nous partons  six, Queslier, le Crocodile, Acajou,
moi et deux autres. Nous faisons la qute pour avoir du pain pendant les
deux jours que nous aurons  marcher. Chacun nous apporte un croton ou
un morceau de biscuit. Nos musettes sont  peu prs pleines.

--Assez comme a, dit Acajou. Sans a, nous engraisserions et nous ne
pourrions plus doubler les tapes. Quand on n'a pas l'habitude de manger
 sa faim, vous comprenez...

Nous empoignons nos fusils et nous sortons du camp  la queue leu-leu.
Le capitaine, qui cause sur sa porte avec les chaouchs, nous aperoit.

--Halte-l! o allez-vous?

--Nous allons  Boufsa, porter une lettre presse au gnral, rpond le
Crocodile.

Le capitaine devient tout ple.

--Rentrez dans le camp! Je vous dfends de faire un pas de plus!

Pour toute rponse, nous nous remettons en marche. D'un bond, Mafeugnat
rentre chez lui et sort avec un revolver  la main. Il lve le bras.

--Si vous ne vous arrtez pas, je fais feu!

Nous sommes  dix pas de lui et il met en joue le Crocodile. Tous
ensemble, nous prenons  la main nos fusils chargs pendant que les
chaouchs, Fleur-de-Gourde en tte, se prcipitent dans leur cahute sous
prtexte de chercher leurs armes.

--Allons, va donc raccrocher ton crucifix  ressort, dit Acajou au
capitaine, tu vois bien qu'il ne nous fait pas peur. C'est des noyaux de
cerises qu'il y a dedans.

Mafeugnat est vert de rage. Il murmure, d'une voix brise par la colre:

--Je vous ferai tous passer en conseil de guerre!

--Aprs toi! crie le Crocodile.

Et Acajou, qui est rest le dernier, se retourne pour lui dire en riant:

--A quoi a te sert-il de faire tes yeux en boules de loto? On sait bien
que tu n'es pas mchant; tu ne ferais pas de mal  un lion; tu aimerais
mieux lui donner un morceau de pain qu'un coup de pied...




XXIII


Le gnral,  Boufsa, a paru indign de ce que nous lui avons appris. Il
a prescrit une enqute et nous a promis, s'il y a lieu de le faire, de
punir svrement les coupables. En attendant, il nous a fait reconduire
 El-Ksob. Nous sommes retombs sous la coupe du capitaine Mafeugnat et
de ses sides, qui nous en font voir de dures.

Quelle canaille, que ce Mafeugnat! Une face jaunie par la bile, perce
de petits yeux de cochon et agrmente d'un nez enfl, pourri, en
dcomposition, constamment enduit d'onguents ou de pommade; une
physionomie rpugnante, ronge par le vice et crispe par la mchancet;
une tte de bourreau malade, de tortionnaire galeux, d'inquisiteur
constip. Il est toujours en train de rder, la tte baisse, comme une
hyne dans sa cage, autour de sa maisonnette. On dirait qu'il est en
qute d'une trille ou qu'il est  la recherche d'un clysopompe. L'autre
jour, je suis pass  dix pas de lui. Il s'est arrt net et m'a lanc
un regard furieux. Ce n'est pourtant pas de ma faute si ses pustules ne
veulent pas gurir et si les hommes de corve trouvent vide, tous les
matins, le Jules qui lui est rserv. La maladie rend irritable et
injuste, je le sais bien, mais ce n'est pas une raison pour avoir l'air
d'accuser les gens d'avoir jet un sort sur vos tumeurs et d'avoir
enchant votre os iliaque.

--Vous, vous m'avez l'air de filer un mauvais coton, m'a dit hier le
sergent qu'on appelle l'Homme-Kelb; avec votre air de vous ficher du
monde, je crois que vous n'irez pas loin... Et ne me regardez pas comme
cela, quand je vous interloque... Je n'en veux pas, de ces coups de
z'yeux!...

Il ne veut pas qu'on le regarde, ce sauvage poilu, moul dans un cor de
chasse. Quel dommage! Il est pourtant bien intressant  voir, avec sa
figure blafarde d'assassin lche, son nez en pied de marmite o pend
une roupie infecte et son poil roux de Judas hirsute qui lui envahit les
yeux et cache ses larges oreilles aplaties.

Et le caporal Mouffe, un ignoramus aux yeux morts de poisson vid, qui a
jet le froc aux orties pour endosser une livre de gelier!

C'est lui, ce Mouffe, qui a fait saisir l'autre jour un malade atteint
de dysenterie qui, n'ayant pas le temps d'aller au dehors du camp, avait
pos culotte  quelques pas de sa tente. Il l'a fait renverser par terre
et lui a fait traner la figure dans les excrments. Il a trouv un
homme pour accomplir cette besogne lche, un nomm Prey, sorte de brute
inconsciente, qui porte ces mots tatous sur le front: Pas de chance.
Quand le malade s'est relev, il avait les mains et les bras dchirs
par les pointes des cailloux sur lesquels il tait tomb, et du sang
coulait  travers l'ordure dont tait souill son visage.

C'est lui, ce Mouffe, qui, tous les soirs, aprs l'appel, chauss de
chaussons de lisire, rampe autour des marabouts pour pier le moindre
bruit, et qui rpte toutes les cinq minutes, d'une voix nasillarde de
prtre idiot:

--Je veux entendre le plus profond silence!

Quels tres, mon Dieu! Ah! mieux vaudrait mille fois vivre dans les
montagnes, avec les btes, avec les chacals et les hynes dont on entend
les hurlements, la nuit, que de passer son existence avec ces brutes qui
croient tre des hommes!

Et il faut trimer, avec a, comme des ngres. Nous travaillons  la
construction d'un bordj,  ct du camp. Cinq heures de terrassement le
matin, quatre le soir, avec les chaouchs, revolver au ct, se promenant
sans cesse le long de la tranche, punissant ceux qui lvent la tte,
punissant ceux qui travaillent mollement, punissant ceux qui n'arrivent
pas  terminer leur tche, engueulant tout le monde  tort et  travers.

Je me moque de leurs menaces; je me fiche de leurs engueulades.
D'ailleurs, ils se sont dcids  me laisser assez tranquille; ils se
sont aperus que j'abattais ma part de turbin assez consciencieusement.
Le travail ne me fait plus peur, en effet. Je me suis habitu au
maniement de la pioche et de la pelle, et la multiplicit des calus a
rendu la peau de mes mains aussi dure et aussi rugueuse que de la peau
de crocodile. C'est trs utile, de ne pas avoir l'piderme trop dlicat
lorsqu'on a  remuer un sol aussi rocheux et aussi rude  entamer que
celui que nous ventrons, terrain pierreux dans lequel la pioche porte
 faux et rebondit sur le roc, en envoyant dans les bras des contrecoups
douloureux. Il ne manque pas de gens qui n'ont pas autant de chance
que moi et qui se donnent un mal du diable sans arriver  des rsultats
apprciables.

Il y a ainsi dans mon quipe un certain Dubuisson qui pourrait
facilement emporter dans ses poches,  la fin de chaque sance, toute
la terre qu'il a pioche. Il a commenc par travailler avec acharnement,
mais, voyant que son courage ne lui servait  rien, il s'est ralenti
peu  peu et se contente maintenant de gratter lgrement le sol avec la
pointe de sa pioche. Quand il a abattu de quoi remplir un kpi, il prend
sa pelle et se met en devoir de dbarrasser la fouille.

--Dubuisson! lui crie l'Homme-Kelb, voulez-vous lancer la terre plus
fort que a! Elle retombe toute dans la tranche.

--Sergent, ce n'est pas de ma faute. Il y a un crochet au bout de ma
pelle.

--Tchez de la charger un peu plus, votre pelle! Et baissez-vous pour
ramasser ces pierres!

--Impossible, sergent; la terre est trop basse. Mettez-la d'abord sur un
billard et nous verrons.

--Huit jours de salle de police!... Avec le motif... Impertinence
flagrante!

Dubuisson, sans rien dire, continue  tapoter autour d'une grosse
pierre. Voil trois jours qu'il la gratte, cette pierre, tout doucement.
On dirait qu'il a peur de lui faire du mal. Il prtend qu'elle est
colle.

--Oui, sergent, colle. Ou plutt, voulez-vous que je vous dise? Cette
pierre-l, elle n'en a pas l'air, n'est-ce pas? Eh bien! c'est le
commencement d'un banc. On s'en aperoit bien quand on tape dessus.
Tenez... pif! paf! Entendez-vous comme a rsonne? Il n'y a pas  s'y
tromper, c'est la tte d'un banc de pierre. a s'tend peut-tre 
plusieurs lieues...

--Huit jours de salle de police... Fichez de ma fiole, nom de Dieu!

L'Homme-Kelb s'en va, furieux. Le caporal Mouffe s'approche  son tour.

--Dubuisson, je commence par vous mettre quatre jours pour nonchalance
au travail, et je vais vous en mettre huit si vous ne piochez pas plus
fort que a.

--Je ne peux pas, caporal; je n'ai pas les bras assez longs. Jugez
vous-mme. Ce n'est pas mauvaise volont. Vous comprenez bien que je n'y
peux rien, si maman m'a fait les bras courts.

L'quipe a clat de rire au nez du cabot et l'on a surnomm Dubuisson:
Bras-Court. Sacr Bras-Court! Petit  petit, il est arriv  imposer
sa flemme. Les chaouchs continuent  le fourrer dedans, mais ont
compltement renonc  exiger de lui un travail srieux. Comme il est
musicien, il passe son temps, sur les chantiers,  nous chanter, 
demi-voix, des morceaux en vogue au moment de son dpart de France. De
temps en temps, quand les pieds-de-banc ont le dos tourn, il place le
manche de sa pelle sur son bras gauche, comme une guitare, tandis que,
de la main droite, il pince des cordes imaginaires.

Je suis heureux de l'avoir  ct de moi, ce fainant obstin. Il me
met de la joie au coeur, avec ses morceaux de romances et ses bribes
d'opra-comique. Et nous ne nous plaignons pas de faire sa tche,
d'enlever un peu plus de terre ou d'aller vider quelques chignoles de
plus, pourvu qu'il nous donne ses chansons. Un peu de gat fait oublier
tant de choses! Nous sommes si malheureux!

D'abord, nous crevons de faim. Depuis que je suis  El-Ksob, je n'ai pas
fait encore un seul repas avec du pain. Ce sont des chameaux qui nous
l'apportent d'An-Halib, le pain, tous les deux jours,  onze heures. On
se jette dessus, littralement. A midi, je crois qu'il serait impossible
de trouver, dans tout le camp, de quoi reconstituer la moiti d'une
boule de son. En garder un peu pour manger avec les gamelles, ce n'est
pas la peine d'y songer. D'abord, la faim fait taire la prvoyance; elle
a besoin d'tre calme immdiatement. Et puis, entre nous, nous nous
volons les crotes qui restent. On m'en a vol, j'en ai vol. La morale?
Les affams s'assoient dessus.

Pendant une demi-heure, aprs la distribution du pain, on n'entend
sous les marabouts qu'un grand bruit de mchoires. Chacun, en silence,
tortore son bricheton jusqu' la dernire miette. Ce n'est pas long 
avaler, les trois livres de gringle!

Ce qu'il y a de malheureux, c'est qu'il ne tient pas au corps, ce pain
frais. Il s'en va avec une rapidit!... On a beau faire des efforts pour
le conserver, c'est comme si l'on chantait.

--C'est la faute de cette cochonnerie d'eau que nous avalons, dclarent,
en hochant douloureusement la tte, des dsols qui, une heure 
peine aprs avoir briff leur boule, reviennent d'un endroit cart en
boutonnant leurs pantalons.

C'est vrai, c'est la faute de l'eau que nous buvons, une eau sature
de magnsie, que les mulets vont chercher  un puits creus dans une
coupure, au pied d'une montagne. Elle dbilite d'une faon effrayante,
cette eau; elle vous flanque des diarrhes atroces--quand ce n'est
pas la dysenterie.--On a toujours l'estomac vide avec cette eau-l. On
digre en mangeant. On fait la pige aux canards. Ah! ils seraient  leur
aise, ici, ceux qui prtendent que la libert du ventre est la premire
des liberts!

La gamelle ne contient qu'une chopine d'eau chaude sur laquelle flottent
deux tranches de pain et qui recouvre un morceau de viande gros comme
le pouce. On trouve aussi, quelquefois, tout au fond, une douzaine de
haricots qui, aprs avoir pass vingt-quatre heures dans la marmite,
pourraient encore servir pour tuer des piafs, avec une fronde.

Comme les hommes sont bien nourris, a le toupet d'crire le capitaine
Mafeugnat dans les rapports que le caporal Fleur-de-Gourde, qui fait
fonction de secrtaire, nous lit tous les jours,  midi, on peut exiger
d'eux une grande somme de travail. Sur les quatre heures de repos ou
de sieste, on prendra tous les jours une ou deux heures qui seront
consacres  des travaux ncessaires  l'amlioration du camp.

Et, quotidiennement, une dcision ridicule maille de citations latines
nous indique l'ouvrage  entreprendre. Aujourd'hui, le dtachement ira
faire une corve de bois; les hommes seront envoys de diffrents
cts, deux par deux. _Numero Deus impare gaudet._--Aujourd'hui, le
dtachement divis en trois parties _coram populo_, muni d'outils _ex
quo_, se rendra sur la route d'An-Halib pour arracher des pierres _ad
hoc_.

--Quel idiot! s'crie Rabasse; ce qui me fait rager, moi, ce n'est pas
tant d'tre sur pied du matin au soir, que de me voir command par un
imbcile de cette trempe-l! Dire qu'on flanque des galons  des nes
pareils!

Moi, ce qui me fait rager, dans cet affreux camp d'El-Ksob, c'est
chaque chose en particulier et tout en gnral. Je ne suis pas le seul,
d'ailleurs; presque tous les hommes du dtachement, surmens et agacs,
sont surexcits d'une faon effrayante. Nous sentons peser sur nous la
surveillance la plus troite, l'espionnage le plus atroce. La moindre
faute, le moindre cart, sont punis avec une svrit exagre. La
fatigue et la faim sont riges en systme. Nous ne dormons qu'une
nuit sur deux: tous les soirs, sur les cinquante hommes prsents 
l'effectif, on en commande vingt-quatre pour la garde. Il faut aller
monter la faction  tous les coins du camp et jusque sur les montagnes,
pour se remettre, le lendemain, au travail reintant.

Il devient de plus en plus dur, ce travail. Les chaouchs, au lieu
d'avoir le revolver au ct, l'ont maintenant  la main et parlent,
cinquante fois par sance, de vous brler la cervelle. Craponi, qui est
revenu d'An-Halib, et qui nous a pris en grippe, Rabasse et moi, nous
met rgulirement en joue deux fois par heure. Seulement, ils n'osent
gure mettre leurs menaces  excution, les couards. Ils lisent dans nos
yeux notre exaspration. Ils savent bien qu'au premier coup de revolver
toutes les pioches se lveraient et que ce n'est pas dans le sol que
leurs pics iraient s'enfoncer.

--Mais tire donc! a cri le Crocodile au caporal Mouffe qui le couchait
en joue, tire donc, si tu as du coeur!... Hein! tu canes! taffeur! Ah!
ah! a serait plus vite fait qu'une horloge, va, de te faire un talus
dans le dos, si tu me manquais!

Le capitaine Mafeugnat, inform de l'irritation des esprits, n'a pas
cd. De l'intrieur de sa maison o il se tient enferm, deux revolvers
chargs sans cesse  sa porte, il continue  prescrire les mesures les
plus rigoureuses. Il vient d'envoyer au Dpt, en prvention de conseil,
pour vol de vivres, deux malheureux qui avaient ramass, autour de la
cuisine, une dizaine de pommes de terre avaries. Il a eu aussi une ide
de gnie: il a interdit l'usage du pas acclr; nous ne devons plus
marcher qu'au pas gymnastique. Le pas gymnastique partout:  l'intrieur
ou  l'extrieur du camp, au travail, en corve; il faut courir pour
aller chercher sa gamelle, courir pour la rapporter, courir pour aller
remplacer un camarade en faction, courir pour aller aux cabinets, courir
pour porter du mortier aux maons. Nous vivons les coudes colls
au corps, les jarrets raidis, les cuisses successivement leves
horizontalement. On nous prendrait pour des fous. Nous semblons des
monomanes de la course. Nous avons l'air d'avoir le dlire de l'allure
rapide.

Et il ne faut pas s'amuser  jouer avec cette dcision stupide. Les
peines  appliquer aux dlinquants sont arrtes d'avance: quatre jours
de prison au premier qui use du pas acclr; huit jours en cas de
rcidive; quinze jours  la troisime fois.

C'est trs joli, tout a, videmment. C'est mme trop beau pour
durer. Justement les chaouchs redoublent de mchancet; ils viennent,
parat-il, de recevoir de mauvaises nouvelles. L'affaire Barnoux n'a pu
tre touffe et le conseil de guerre rclame les bourreaux.

L'Homme-Kelb, qui ce soir est chef de poste, se promne de long en
large, en tirant rageusement les poils de sa barbe, devant les tombeaux
sous lesquels sont tendus une douzaine de prisonniers. Acajou, qui est
du nombre, lui demande la permission de sortir un instant pour aller
satisfaire ses besoins.

--Non! vous profitez de cela pour aller causer avec les autres. C'est
interdit par les rglements. Un homme puni ne doit pas avoir de rapports
avec ses camarades.

--Cependant, sergent...

--Foutez-moi la paix. Chiez au pied de votre tente; un homme de garde
enlvera a avec une pelle.

Acajou s'excute. Et, quand il a fini, il interpelle le sergent qui a
continu sa promenade et se trouve au bout du camp.

--Sergent!... sergent!...

--Qu'est-ce que vous voulez? nom de Dieu? vocifre l'Homme-Kelb.

--Une poigne de ta barbe pour me torcher le cul.

Le pied-de-banc s'est prcipit sur l'avorton et, au milieu des hues
gnrales, lui a mis les fers aux pieds et aux mains.

--Tue-moi donc aussi, comme Barnoux! crie Acajou. Va donc! Un crime de
plus ou de moins, qu'est-ce a te fait? Mets-moi donc le billon, eh!
barbe  poux!

--Oui! je vous le mettrai, le billon, nom de Dieu! hurle le chaouch.
Ah! vous avez l'air de vous moquer de moi parce qu'on vous a dit que
je passais au conseil de guerre pour avoir fait mon devoir? a ne
m'empchera pas de le faire, mon devoir, nom de Dieu! et jusqu'au bout,
sacr nom de Dieu! Et j'en billonnerai encore, des Camisards!

Tous les hommes sont sortis des tentes et, au milieu du camp, se sont
mis  hurler:

--A l'assassin!  l'assassin!  l'assassin!

L'homme-Kelb, pris de peur, a abandonn sa victime et s'est sauv.

Le lendemain matin, nous sommes entrs vingt en prison. Nous avions
l'intention de nous rebiffer, mais, rflexion faite, nous n'avons rien
dit. Qu'est-ce que a peut nous fiche, la prison? Nous sommes srs
maintenant que les tortionnaires vont passer devant le conseil de
guerre. Nous sommes contents.

Nous sommes rests quinze jours sous les tombeaux, faisant sept heures
par jour d'un peloton de chasse pouvantable, crevant de faim.

--Ce qu'on dclare ballon! s'crie de temps en temps Bras-Court qui fait
sans doute allusion, en employant cette expression mtaphorique, au gaz
qui contribue seul  gonfler son abdomen. Srieusement, je commence 
avoir les dents geles.

C'est vrai; je ne sais vraiment pas comment nous arrivons  nous
soutenir. Nous souffrons de la soif, aussi, car la chaleur est
accablante, et nous recevons  peine, par jour, le litre d'eau
rglementaire. Mafeugnat a dfendu expressment de nous en donner une
goutte de plus, mme pour laver notre linge. Nous ne le lavons pas. Nous
sommes mangs vivants par les mies de pain  ressorts et par les ppins
mcaniques.

Un beau matin, un convoi est pass, qui a emmen les bourreaux  Tunis.
L'officier qui a remplac le capitaine Mafeugnat a fait sortir de prison
tous les hommes punis.

--Qu'est-ce que tu crois qu'ils attraperont, Mafeugnat et ses acolytes?
me demande Queslier d'un air gouailleur.

--Ma foi, je ne sais pas.

--Moi je le sais. Ils seront acquitts, comme je te l'ai dj dit.
Veux-tu parier? Je parie un demi-biscuit.

Il a eu raison, le sceptique. Deux mois aprs, nous avons appris qu'ils
avaient t non seulement acquitts, mais qu'on les avait fait passer
dans un rgiment, en leur accordant des loges pour leur conduite
intrpide.




XXIV


C'est le lieutenant Ponchard, cet officier que j'avais vu pour la
premire fois  An-Alib, le 14 juillet, qui a remplac  El-Ksob le
capitaine Mafeugnat. Tout nouvellement arriv de France, n'tant jamais
sorti du Dpt o il n'avait pas exerc de commandement direct, il n'a
pas eu le temps d'acqurir la duret et la scheresse de coeur dont ses
collgues se font gloire. On a fait descendre d'An-Alib, avec lui, des
grads dont la svrit et la violence n'ont rien d'exagr. La fleur
des pois des chaouchs.

Par le fait, eu gard surtout au triste tat dans lequel nous nous
trouvions il y a quelques jours  peine, nous ne sommes pas trop
malheureux. En dehors des heures de travail, on nous laisse  peu prs
tranquilles. Nous jouissons d'une certaine libert--la libert au bout
d'une chane.

Nous continuons  dclarer ballon, par exemple. Ah! oui, nous claquons
du bec srieusement.

--Maintenant, si l'on pouvait manger  peu prs  sa faim, disait
l'autre jour Rabasse, on n'aurait pas trop  se plaindre... Mais comment
faire pour arriver  un pareil rsultat?

A force de se creuser la tte et de retourner la question sous toutes
ses faces, il est arriv  dcouvrir un moyen: il s'est abouch en
secret avec l'un des sapeurs du gnie qui surveillent les travaux
du bordj, et le sapeur, allch par la promesse d'une forte prime, a
consenti  se laisser adresser une certaine somme dont il remettra, en
nature, le montant au disciplinaire.

--Oui, mon cher, m'a dit Rabasse qui m'a fait part de sa combinaison,
j'ai t oblig de lui promettre vingt-cinq pour cent. Et encore, il
s'est fait tirer l'oreille, l'animal. Crois-tu que c'est assez salaud,
des individus pareils? Dame! c'est un bon soldat, celui-l; il est
inscrit sur le tableau d'avancement! Il verrait crever de soif un
Camisard qu'il ne lui donnerait pas un verre d'eau, mais pour dix
francs, il lui passera un litre d'absinthe. C'est joli, la solidarit
dans l'arme.

--A ta place, ai-je rpondu, je le dnoncerais, quitte  perdre mon
argent. Il ne l'aurait pas vol.

--Bah! qu'est-ce que tu veux? Mieux vaut encore passer par l et ne pas
crever de faim. Je commence  en avoir assez, vois-tu, d'entendre hurler
mes boyaux.

Moi aussi. Je pourrais, un jour sur deux, mettre mon estomac en location
ou laisser mon tube digestif au vestiaire. Ce que j'ai souffert de la
faim, dans ce satan pays!...

--Tu devrais faire comme moi, a conclu Rabasse, et te faire envoyer de
l'argent.

Pourquoi pas? Seulement, voil: je ne sais pas par qui m'en faire
envoyer. Mes parents? Je les ai saqus d'une sale faon, il y a dj
longtemps; d'ailleurs, pour rien au monde, je ne voudrais leur demander
un sou... Alors, quoi?... Paf! voil que mes souvenirs qui se sont mis 
danser une sarabande dans mon cerveau d'affam s'abattent sur la
figure d'un cousin loign; un brave garon, que je n'ai pas vu depuis
longtemps, mais qui m'a toujours port un certain intrt. Est-ce une
raison pour croire qu'il va s'empresser de dposer son offrande sur
l'autel de ma fringale? Puis-je esprer que la victime viendra elle-mme
tendre au couteau, qui ne demande qu' l'ouvrir, non pas sa gorge, mais
sa bourse?

Essayons. Je joue du cousin. Je lui cris une lettre insidieuse et
apitoyante. Je le prends par tous les bouts; je le tte de tous les
cts. J'ai l'air d'un rtiaire qui cherche  envelopper l'ennemi de son
filet pour le percer de son trident.

Quatre pages! c'est assez. Je ne lui dis pas, dans ces quatre pages,
que je suis aux Compagnies de Discipline. Je ne veux pas effaroucher sa
pudeur, mettre en droute ses instincts honntes de bon bourgeois, le
forcer  coller les mains sur ses yeux.--J'aime bien mieux qu'il les
mette  sa poche.--Je lui raconte une petite histoire: J'ai t envoy
dans le Sud, tout dans le Sud, pour escorter une mission scientifique
charge d'tudier les inscriptions romaines graves sur les sables du
dsert. Il n'y a pas de bureaux de poste, dans ce pays-l. Il y en aura
peut-tre un jour; esprons-le du moins, cher cousin. En attendant, je
serais trs heureux si mon excellent parent consentait  m'envoyer une
certaine somme au nom du sapeur Bompan qui me la fera parvenir sans
faute. J'esquisse mme un lger portrait du sapeur: la crme des
honntes gens, un coeur d'or; tout est sacr pour lui, etc. Je n'cris
pas  mon pre, ni  mon oncle, parce que je ne voudrais pas qu'ils se
fissent du mauvais sang en me sachant si loin; je ne sais pas au juste
quand se terminera notre voyage. J'ai tout lieu de croire, cependant,
que nous ne pousserons pas jusqu'aux sources du Nil.

Relisons un peu, pour voir. C'est a, c'est a... tout y est: la
chaleur, les gazelles, les palmiers, les chameaux. Tous les jours, nous
mangeons un bifteck de chameau... Quelquefois, nous sommes presss
par la soif. Que faisons-nous? Nous ouvrons la bosse d'un chameau, ce
rservoir dont la Providence a gratifi le vaisseau du dsert, et nous
nous dsaltrons en remerciant Dieu... Les chameaux restent quarante
jours sans manger. C'est trs curieux. Je parle aussi des lions;
je consacre deux lignes  la hyne et une phrase entire au boa
constrictor. Allons, a n'a pas l'air d'aller mal... Ah! sacr nom
d'une pipe! j'ai oubli l'autruche! a fait pourtant rudement bien,
l'autruche! Vite: A l'approche du chasseur, l'autruche enfouit sa tte
dans le sable. Maintenant, a peut marcher. Voila une lettre, au moins,
qui prouve que les pays que je visite font quelque impression sur moi.
J'prouve des sensations. Je ressens quelque chose l, l, au spectacle
des tableaux grandioses de la nature. Je ne vais pas le nez en l'air,
comme un imbcile, sans rien voir, sans penser  rien. Ah! mais non. Je
sens, je vois, je vois mme trs bien; et la preuve, c'est que je vois
absolument comme tous ceux qui ont vu avant moi. En relisant Buffon, mon
cousin pourra constater que je ne le trompe pas.

Je porte ma lettre au vaguemestre et j'attends. Je sais que je ne
pourrai pas avoir de rponse avant une dizaine de jours.

Nous travaillons toujours  la construction du bordj, un quadrilatre
garni de casemates couvertes de votes en pierres et dfendu par des
bastions, aux deux angles opposs. Le travail est moins dur, maintenant
que nous n'avons plus sur le dos la bande des trangleurs; seulement,
il est plus compliqu. Le lieutenant du gnie, qui est un roublard, a
embauch quelques Italiens pour la maonnerie et nous a chargs, nous,
d'extraire la pierre des carrires et de fabriquer la chaux et le pltre
ncessaires. Nous avons tabli des fours et, pendant que les uns les
remplissent, les autres s'en vont faire dans la montagne la provision de
bois indispensable. On ne nous escorte pas dans nos prgrinations et,
pourvu que nous revenions avec un fagot  peu prs raisonnable, personne
ne nous chicane. Nous n'abusons pas outre mesure de la libert qui nous
est laisse; nous en abusons un peu, naturellement, car l'homme n'est
pas parfait et l'affam moins que tout autre; mais nous nous bornons
 dvaliser par-ci par-l un Arabe dont les bourricots sont chargs de
dattes, ou  enlever un agneau que nous faisons rtir dans un ravin. Il
y a aussi, derrire les montagnes, des jardins plants de figuiers o
nous allons pousser des reconnaissances assez souvent. Les Arabes se
sont aperus que leurs fruits disparaissaient comme par enchantement et
se sont mis  monter la garde. Au lieu de les dtrousser en cachette,
nous les avons dtrousss en leur prsence et, comme ils ont fait mine
de se rebiffer, nous leur avons flanqu une vole. L-dessus, ils ont
t se plaindre au camp, o le factionnaire, naturellement, les a reus
 coups de crosse. Les indignes l'ont trouve mauvaise; ils ont pris le
parti de dposer une plainte au bureau arabe,  An-Halib. Et,
lorsque nous sommes retourns dans les jardins pour faire notre petite
provision, nous avons trouv un vieil Arabe qui nous a fait voir de loin
un bout de papier sortant  demi d'un tui de cuir qu'il portait sur la
poitrine. Le vieillard nous a fait comprendre que ce papier lui donnait
le droit de nous faire mettre en prison, si nous persistions  pntrer
sur ses terrains sans son autorisation.

--Tiens, c'est drle, me dit le Crocodile. Qu'est-ce que a peut tre
que ce papier-l?

--Je ne sais pas, mais c'est bien facile  voir.

Et je m'approche du vieux, qui recule en faisant de grands gestes. Il
dclare qu'il a pay son papier cent sous au bureau arabe et qu'il ne le
laissera pas prendre. Je lui explique que je ne tiens pas du tout 
le lui prendre, mais que je voudrais bien le voir, mme d'un peu loin.
L'Arabe se retire  l'cart, sort son papier de l'tui, le dplie
soigneusement et me le montre,  trois pas.

J'en reste bleu. C'est une page de la _Dame de Montsoreau_!

--Et tu as pay a cent sous?

L'Arabe me fait un signe affirmatif.

--Douro, douro.

Le Crocodile me frappe sur l'paule.

--patant, hein? Et dire qu'on fait passer des hommes au conseil de
guerre pour avoir perdu une brosse ou vol des pommes de terre.

Un beau jour, on nous remplace dans nos fonctions de bcherons et
de chaufourniers par des indignes qui rapportent du bois sur des
bourricots et qui font de la chaux  la grce de Dieu. Pour nous,
nous sommes employs simplement  servir les maons. Qu'est-ce que ce
changement peut signifier?

Un sapeur, sur les chantiers, nous donne la clef de l'nigme. Le
lieutenant du gnie attend un gnral inspecteur des travaux. Or, comme
il marque rgulirement et quotidiennement sur ses livres de comptes
trente journes d'indignes porteurs de bois et trente journes
d'indignes chaufourniers, il ne se soucie gure d'tre pris en flagrant
dlit de contradiction avec lui-mme. Il tient  tablir, pour un ou
deux jours, dans la pratique, l'quilibre qu'il a tabli thoriquement
entre les recettes et les dpenses.

Le gnral est pass, a examin, a flicit et s'est retir on ne
peut plus satisfait, promettant au lieutenant la croix qu'il a si bien
mrite.

Le soir mme, les Arabes ont t congdis et n'ont plus figur, 
l'tat d'auxiliaires, que sur les livres o des tats de solde sont
dresss priodiquement. Quel roublard, cet officier du gnie!

--Il la connat dans les coins, dit Bras-Court en hochant la tte,
le soir, quand nous sommes runis dans un coin du camp pour causer ou
couter des contes.

--Tout a, voyez-vous, dit Acajou d'un ton sentencieux, c'est voleur et
compagnie. Seulement, il vaut mieux ne pas dire tout haut ce qu'on en
pense... Ah!  qui le tour de raser? A toi, l'Amiral!

L'Amiral secoue la tte. Ce n'est pas  son tour. Queslier qui est
assis sur une pierre, dans un coin, pensif, a l'air de se rveiller en
sursaut.

--A qui le tour?... C'est une histoire que vous voulez? Eh bien! je vais
vous en raconter une. Elle est drle; vous allez voir. Et puis, c'est
une histoire de voleurs, a fera votre affaire. coutez:

Il y avait une fois un juif arabe qui s'appelait Choumka. Il tait de
Karmouan, une grande ville dont vous devez avoir entendu parler, si vous
ne la connaissez pas. C'tait un de ces industriels comme vous avez pu
en voir partout, surtout au commencement de l'expdition; suivant les
colonnes, se promenant dans les villes de garnison porteur d'un mchant
ventaire, criant: Grand bazar! A la bon march! A la concurrence!
Kif-kif madame la France! vendant du papier  cigarettes, l'article
de Paris, la goutte et l'picerie;--la graine des mercantis, enfin,
pelotant les soldats, les sous-officiers et les officiers,  mesure
qu'ils avancent dans le commerce et devenant parfois fournisseurs des
denres d'ordinaire en mme temps que procureurs pour les tats-majors.

En 1883, les fonctionnaires comptents de la subdivision de Jouffe et
le gnral E... qui la commandait, devaient adjuger  un ou plusieurs
particuliers la fourniture des subsistances et des moyens de transport
pour tous les postes situs entre Jouffe et Karmouan, sur un parcours
d'environ 150 kilomtres. Il y avait l des millions  extorquer 
l'tat. Les gros bonnets le comprirent bien et se demandrent pourquoi
ils ne s'adjugeraient pas  eux-mmes cette entreprise  laquelle on
pouvait ajouter, d'ailleurs, celle de toutes les fournitures militaires:
viande, alfa, orge et fourrages. Il n'y avait qu'une difficult:
l'adjudication tait publique et il tait difficile d'tre en mme temps
adjudicateur et adjudicataire. L'tat-major de Karmouan eut une ide
splendide: il dsigna  celui de Jouffe un individu qui pourrait servir
d'homme de paille. Cet individu tait Choumka. L'ide fut fort gote
et Choumka fut accept avec enthousiasme, entre la poire et le fromage
d'une orgie dont il avait sans doute procur l'lment fminin.

Tout le monde tait merveill. Ce que c'tait que le commerce!
Choumka, le mercanti, celui qui avait vendu la goutte aux soldats
derrire la Kasbah, tait devenu fournisseur de toutes les subsistances
militaires et des moyens de transport! Il avait un parc d'arabas 
Jouffe, un autre  Karmouan! Que n'avait-il pas? Il avait tout!

a alla bien assez longtemps. Les bailleurs de fonds et le titulaire
de l'adjudication s'entendaient comme larrons en foire. Ce dernier
se contentait de la part que le lion voulait bien lui laisser, sans
prjudice de la vente--combien de fois rpte--des mmes bottes d'alfa
ou de foin et des mmes sacs d'orge, qui ne sortaient de ses magasins
que pour y revenir, le soir mme, sur des prolonges escortes d'un
marchal des logis ou autre adjudant. Choumka tait aussi fournisseur
des matriaux pour le gnie, pierres, chaux, pltre, etc. Il sut obtenir
les bonnes grces du commandant suprieur du cercle et se fit donner des
hommes de corve qui travaillrent  lui construire une maison sur
une des places de la ville. Un bataillon d'infanterie fournissait les
hommes; le gnie, les plans et devis, les outils et les matriaux;
la maison avanait rapidement; c'tait une sorte de villa que devait
habiter plus tard l'tat-major...

Quelle mouche les piqua tous, tout d'un coup? Quelle est la moukre
que Choumka ne put ou ne voulut procurer pour une petite soire  la
Poste?--C'tait l qu'avaient lieu les orgies et tous les hommes de
mon bataillon qui ont pris la faction au Trsor ont vu dfiler les
bacchanales.--Toujours est-il qu'on se fcha. On enleva les outils
du gnie qui se trouvaient dans la btisse, on supprima les hommes de
corve. Choumka, qui tait videmment devenu quelqu'un et qui s'tait
enrichi  nombre de tripotages, eut l'air de se moquer carrment de
ces messieurs. Il prit des ouvriers italiens et arabes et continua
tranquillement sa maison.

L'tat-major fut piqu au vif. Il rsolut de se venger et de jouer
quelque bon tour  l'insolent qui le narguait. Une occasion magnifique
se prsentait; un sergent-major du gnie venait justement de dserter
avec une forte somme d'argent, et s'tait embarqu  Jouffe dans un
tonneau. On fit un inventaire au gnie; il manquait des outils. On
fit des perquisitions et l'on trouva chez Choumka quelques pelles
ou quelques pioches qui y avaient t oublies--ou rapportes
intentionnellement.--On mit Choumka en prison. Il se rebiffa, menaa de
vendre la mche. Alors, on voulut le faire sortir. Mais, tout d'un coup,
il refusa. Il dclara que, puisqu'on l'avait mis en prison pour vol, il
voulait qu'il y et jugement; et, malgr toutes les dmarches tentes
pour le dissuader, il ne voulut pas en dmordre. Il intenta enfin un
procs au gnral E. et  ses acolytes et fit venir  Jouffe un grand
avocat de Paris. On se figurait que Choumka n'avait ni livres ni
comptabilit; tout au contraire, il produisit des registres d'entre, de
sortie, de doit et d'avoir on ne peut plus en rgle. On avait devant soi
un vritable ngociant. L'affaire vint devant le conseil de guerre sant
 Jouffe qui, quoi qu'il en et, fut forc d'accorder  Choumka des
dommages-intrts trs considrables payables par le gnral E. et
consorts, qui ne tardrent pas  se voir rappels en France.

Choumka, lui, est toujours adjudicataire de toutes les fournitures;
mais, maintenant, c'est parce que, grce  sa fortune, il n'a plus de
concurrents  redouter; il dtient tous les moyens de transport. Il va
par Karmouan en burnous de soie, avec montre, chane et breloques en or
massif au gousset. Sa maison est superbement finie et les officiers de
la garnison y sont ses trs humbles locataires.--Voil.

Acajou, riant d'un rire sardonique, donne la moralit:

--C'est un adroit filou qui en a roul d'autres comme des chapeaux
d'Auvergnats.

--Ah! parbleu! s'crie Rabasse, on l'a dit et c'est rudement vrai: les
armes permanentes sont une cause permanente de dmoralisation. Tant
qu'elles existeront...

--Oui, dit Queslier. Et elles existeront tant que la Rvolution sociale
ne les aura pas flanques par terre. Ah! a ne serait pas malin,
pourtant, vois-tu; il y en a tant, de malheureux, qui ne demandent
qu' laisser l le pantalon rouge pour retourner chez eux! Je suis sr
qu'avec un simple dcret...

J'interviens.

--Laisse-moi faire une supposition, Queslier. Je suppose que la
Rvolution soit faite. On a dcrt l'abolition des armes permanentes.
Le dcret est port  la connaissance d'un colonel commandant un
rgiment dans une ville quelconque. Aussitt, il fait runir ses deux
mille hommes et leur lit la dcision en question. Les deux mille hommes
sont disposs  partir, n'est-ce pas, Queslier? et joyeusement, encore?

--Naturellement.

--Oui. Mais le colonel fait suivre sa lecture de ces quelques mots:
Que ceux qui veulent abandonner le drapeau, dlaisser les intrts
suprieurs de la patrie, que ceux-l s'en aillent. Mais qu'ils restent,
ceux qui ne veulent pas dserter le champ d'honneur, qui veulent rester
fidles au devoir militaire et bien mriter de leur pays! Alors, sur
ces deux mille, sais-tu combien sortiront des rangs? Cinquante,  peine!
Et si le colonel crie aux autres: Fusillez-moi ces cinquante hommes!
ce sera  qui, parmi les dix-neuf cent cinquante, se prcipitera pour
les coller au mur!

Queslier rflchit un instant.

--Oui. C'est vrai. A moins que, sur les cinquante hommes, il ne s'en
trouve un qui lve son fusil et envoie une balle dans la peau du
colonel. Alors, tout le rgiment partirait. Oui, il faudrait a... c'est
malheureux, pourtant!...

Peut-tre. Mais  qui la faute si, aux yeux de la foule, le Droit
lui-mme doit chercher sa sanction dans la force--la force inutile
souvent, et bte quelquefois?--A qui la faute si le peuple ne comprend
pas encore qu'on puisse imprimer le sceau de l'ternit, autrement
qu'avec du sang, sur la face des rvolutions?

C'est l'aveuglement des peuples--ces parias hbts par la misre et
l'ignorance, ces souffrants dont les passions ont toujours, au fond,
quelque chose de religieux--qui rclame de la foi rvolutionnaire des
sacrifices sanglants et des scapulaires rouges.




XXV


--Dis donc, toi, pourquoi as-tu cass le manche de ta pioche, hier?

--Moi! j'ai cass un manche de pioche?

--Viens voir un peu ici, si ce n'est pas vrai.

C'est le sapeur du gnie Bompan qui m'interpelle et qui m'entrane dans
la casemate o l'on serre les outils tous les soirs. Qu'est-ce qu'il me
chante, avec sa pioche?

--C'est une blague. Seulement, je voulais te parler sans attirer
l'attention des pieds-de-banc. J'ai reu ce matin une lettre d'un de tes
parents, avec un mandat. Il y a une feuille pour toi. Tiens, la voil.

C'est la rponse du cousin. Il se dclare prt  me faire parvenir tous
les mois une certaine somme, par les voies que je lui ai indiques. Il
me souhaite une bonne sant et m'engage  manger du chameau le moins
souvent possible. On lui a dit que c'tait chauffant. Brave cousin! il
me demande aussi un peu plus de dtails sur le pays. Je lui en donnerai
des flottes. Je lui apprendrai comment on fabrique la couscous.

Un post-scriptum: Tu me rembourseras les sommes que je t'avancerai
jusqu' ta libration,  ton retour, lorsque tu auras rgl tes
comptes. C'est entendu.

Maintenant, je vais pouvoir mastiquer  ma fantaisie. Il n'est vraiment
pas trop tt. Bompan doit me passer un pain tous les deux jours et, de
temps en temps, un litre de vin ou d'absinthe.

Aprs la misre, l'orgie.

Je ne suis pas le seul, d'ailleurs, qui jouisse du bien-tre, qui me
plonge dans les dlices. Plusieurs de mes camarades ont us du mme
moyen que moi et, soit par l'entremise des sapeurs du gnie, soit par
celle des ouvriers italiens, se sont fait envoyer de l'argent.

--Est-ce que les purotains peuvent y mettre un doigt? est venu demander
Acajou qui, les dents longues et l'estomac creux, est entr l'autre jour
dans le marabout o nous recevons mystrieusement nos provisions.

Bien entendu. Pique dans le tas, mon gars, et avec la fourchette du pre
Adam, encore. Seulement, ne boulotte pas tout; il faut que tout le monde
vive. C'est Voltaire qui a dit a.

a n'tonne pas Acajou; du reste, il est trop bien lev pour se
flanquer une indigestion. Il prtend que, rien que pour la sant, il
vaut mieux _rester sur sa faim_.--Drle de monture!

Nous sommes une cinquantaine, maintenant, au dtachement, depuis qu'on
y a fait descendre une douzaine de bleus rcemment arrivs de France; et
sur ces cinquante, je ne crois pas qu'on en trouverait cinq disposs 
se plaindre du rgime que nous supportons. Nous n'avons presque rien 
faire en dehors des heures de travail au bordj, nous nous arrangeons
de faon  ne pas crever de faim; nous buvons un petit coup de temps
en temps et nous fumons comme des locomotives. Rellement, pour des
forats, nous ne sommes pas mal.

Le lieutenant Ponchard, satisfait probablement de se voir chef de
dtachement et de ne relever que de lui-mme, se confine de plus en plus
dans sa maison o, parat-il, il se flanque de jolies cuites avec les
pieds-de-banc qui, de leur ct, nous laissent  peu prs livrs 
nous-mmes. Nous l'apercevons de temps  autre, se promenant dans les
environs du camp, bras dessus, bras dessous, avec son ordonnance. Un
soldat de l'arme rgulire, cette ordonnance, comme toutes celles
des officiers sans troupes--et les Compagnies de Discipline ne sont
considres que comme des troupes irrgulires.

Depuis quelque temps, il tranche du matre, ce larbin louche; il prend
l'habitude de nous surveiller du coin de l'oeil et de fournir sur nous,
 son patron, des rapports plus ou moins exacts. Il a mme eu le talent
de faire mettre en prison cette brute de Prey qui lui avait fait un
compliment quivoque.

--C'est moi que vous injuriez en insultant mon ordonnance! est venu
dire, d'une voix empte, le lieutenant Ponchard, ivre  ne pas se tenir
debout. Prey, je vous mets quinze jours de prison.

Et Prey a mont son tombeau... d'o l'officier l'a fait sortir le
lendemain, aprs lui avoir fait subir un interrogatoire.

--Vous tes-vous bien rendu compte de ce que vous avez dit hier?

--Non, mon lieutenant.

--Alors, vous tes fou?

--J'sais pas, mon lieutenant.

J'tais de faction,  deux pas. L'officier s'est tourn vers moi, l'oeil
encore allum par la soulographie de la veille.

--Et vous, factionnaire, croyez-vous qu'il soit fou?

--Oui, mon lieutenant, je le crois.

--Alors, qu'il s'en aille... El-Ksob n'est pas une succursale de
Charenton.

Et il est parti en riant.

Je n'ai pas menti. Prey est bien un fou, un pauvre fou. Aucune
proportion entre les lignes de cette face bestiale qui porte tatou:
Pas de chance sur le front o descendent des cheveux hrisss; le
maxillaire infrieur avanant sur le suprieur et laissant entrevoir la
pointe acre des canines; les yeux injects de sang. On sent que, chez
cet tre au cerveau dsquilibr, la conscience n'existe pas. On sent
que, dans sa navet cynique, il n'hsiterait pas  se servir, pour
tendre du fromage sur son pain, du lingre  la virole encore rouge avec
lequel il aurait surin, la veille, un pante au coin d'une borne.--Un
de ces prdestins des fins lugubres, pousss vers le crime par une
fatalit inluctable, et sur le berceau desquels le couperet sinistre de
la guillotine a projet son ombre triangulaire.

Je connais peu de sa vie. Le peu qu'il en sait lui-mme et qu'il m'a
racont en riant, d'un air triste, avec des expressions baroques,
magnifiques et atroces, qui font couler dans le dos le froid d'une lame
de couteau et qui jettent parfois comme un rayon d'or sur des remuements
de boue: le pre au bagne, la mre indigne, la maison de correction
 treize ans... Toute l'pope lamentable d'un de ces parias dans la
pauvre me desquels la socit ne sait pas voir et dont elle jette un
jour le cadavre, la bourgeoise jouisseuse, dans le panier sanglant du
bourreau.

Il tuera, ce Prey, il tuera; et, quand il aura pay sa dette--la dette
de l'hrdit sombre et de son organisme morbide--des savants viendront,
qui pseront soigneusement son cerveau d'assassin, qui l'tudieront au
microscope, qui dclareront que le criminel n'tait que l'instrument
aveugle d'une cause hors de lui et qu'il tait irresponsable. Pauvre
homme!...

a ne fait rien, l'officier me prend pour un blagueur; il me l'a dit
carrment.

--Vous croyiez que j'tais saoul, l'autre jour, quand vous m'avez
dit que Prey tait fou? Vous tes un fumiste... Mais vous avez raison
d'essayer de tirer vos camarades de prison. A votre place, j'en ferais
autant.

C'est bien possible. D'autant plus possible qu'il a l'air de s'abrutir
de jour en jour davantage. Un abrutissement doux d'ivrogne larmoyant,
un laisser-aller compatissant de gaga expansif. Presque tous les soirs,
aprs la soupe, il vient nous retrouver dans le coin du camp o nous
avons pris l'habitude de nous runir. Il coute nos histoires, nous
distribue du tabac et, quand il est gris comme un Polonais, nous fait
chanter en choeur.

--Chantez quelque chose de cochon... Moi, je n'aime que ce qui est
cochon...

Il accompagne au refrain.

--Allons, encore une fois! Je vous donnerai trois paquets de gros
tabac...

  On dit que la reine des garces est morte,
    Est morte comme elle a vcu.....

A la fin, il essuie une larme d'attendrissement qui roule au bord de sa
paupire rouge.

--C'est tout de mme trop cochon... Enfin, moi, je n'aime que ce qui est
cochon... Heureusement qu'il n'y a pas de demoiselles ici, n'est-ce pas,
toi?

Et il regarde son ordonnance qui est venu lui nouer un foulard autour du
cou pour l'empcher d'attraper un rhume...

Aprs les chansons, on fait de longs rcits,--des rcits
pornographiques. Ils se prolongent souvent trs avant dans la nuit, ces
contes sales, bien aprs l'heure du coucher, aprs l'heure de l'appel du
soir qu'on ne sonne pas, le plus souvent. Et, au milieu de l'obscurit
grandissante, dans la nuit que percent les feux des prunelles
enflammes, on voit de temps en temps se lever des hommes qui se
prtendent fatigus, qui se retirent dans leurs marabouts, qui sortent
du camp, par couples, l'un suivant l'autre rapidement, sous des
prtextes quelconques. On les blaguait, tout d'abord; maintenant, on ne
les blague plus. C'est tout au plus si l'on se pousse du coude quand on
les voit partir. Le mpris a fait place  l'envie.

--Pourquoi que tu ne te fais pas une gigolette! m'a demand l'autre jour
le Crocodile, _qui en est_. Dame! je sais bien, c'est un peu... Enfin,
quoi? ce n'est pas de notre faute si nous n'avons pas de grives et si
nous sommes forcs de prendre des merles...




XXVI


Je suis plus malheureux que les pierres.

Il s'agrandit de jour en jour, le trou que creuse depuis si longtemps
dans mon me le pic impitoyable de l'ennui.

Ce trou me fait peur, mais je n'ai rien pour le combler. Rien, pas mme
la haine. Elle disparat peu  peu, elle aussi, lorsque s'efface le
souvenir de l'indignation qui l'avait fait sortir tout arme du cerveau,
comme Athne portant la lance.

Il y a des moments o je ne me sens pas assez misrable, o je voudrais
souffrir davantage, o je voudrais tre tortur comme je ne l'ai pas
encore t. J'ai soif de la douleur, parce que la douleur me donne la
rage et que je suis assez fort pour triompher de l'abattement lorsque je
suis plein d'amertume et que j'ai tremp dans le fiel la dbilit de mon
coeur.

Oh! si l'on pouvait har toujours!

Je me suis sond et prouv, et j'ai reconnu ma faiblesse.

D'abord, je suis seul,--tout seul. Je n'ai mme pas ces compagnons qu'on
appelle des souvenirs, ces remmorances qui font tressaillir et qui
amnent, malgr lui parfois, la dtente du sourire sur la face crispe
de l'abandonn. Tous les jours de ma vie se sont engloutis les uns aprs
les autres dans le mme bourbier fangeux.

C'est ma faute, peut-tre. J'ai mal fait, sans doute, de me dpouiller
toujours de mes motions et de les prcipiter dans le puits o je les
coutais, pench en riant sur la margelle, rebondir le long des parois
avant de crever la prunelle glauque du grand oeil qui brillait au fond.

Je porte la peine de mon insensibilit voulue.

J'ai toujours t un repli et un rtif. Mon enfance n'a point t gaie.

Je n'ai jamais aim ma famille o je n'avais trouv que des sympathies
insuffisantes, des effarouchements bbtes et des dfiances trop peu
voiles. En butte aux animosits que j'avais excites, profondment
affect par les injustices et plus encore par les mauvais traitements
mrits, mais entt comme un ne rouge, je lui ai fait une guerre sans
merci, quitte  en souffrir moi-mme,--comme je crevais les encriers
de plomb du collge, nerveusement, par besoin de nuire, au risque de me
noircir les doigts.

Je lui en voulais moins de ses colres et de ses mchancets que de ses
ridicules et de ses tentatives de rconciliation. J'avais bien du mal,
quelquefois,  rsister  l'assaut des apitoiements btes,  me raidir
contre la pousse des _bons sentiments_, ces bliers  ttes d'nes des
ducations idiotes qui battent en brche les nergies, et avec lesquels
on essayait de mettre  nant mes rsistances. Je tenais bon, pourtant,
gardant au dedans de moi une secrte rancune contre ceux qui avaient t
sur le point de m'arracher une capitulation. J'aurais eu tellement honte
de me laisser dompter!

Mes premires haines viennent de l.

Je nourrissais aussi une aversion norme contre ceux qui avaient de
l'autorit sur moi, mes matres, les gens qui essayaient d'touffer,
sous le couvercle des bons conseils, mes aspirations vers un inconnu
qui m'attirait, contre ceux surtout qui posaient, sur mes irritations
douloureuses, le cataplasme mollient de leur bont,--que je prenais, de
parti pris, pour de l'hypocrisie.

Plus tard, je me suis aperu que j'tais devenu la proie de mon
insensibilit moqueuse. J'tais assez sceptique pour ne croire  rien et
assez cynique pour en rire. L'indiffrence ironique tait entre en moi,
peu  peu, comme un coin serr par le tronc dans lequel on l'enfonce et
qu'on ne peut plus arracher. A ce moment-l, peut-tre, par dgot et
par fatigue, j'aurais t capable de me faire trouer la peau pour
une ide creuse quelconque--mais  condition de pouvoir blaguer, cinq
minutes, l'utopie qui aurait caus ma mort, avant de tourner de l'oeil.

J'aurais t heureux, pourtant, de pouvoir croire, d'avoir une
conviction qui ft  moi, bien  moi, qui me remplt le cerveau, que je
ne pusse arriver  m'enlever  moi-mme. J'ai tout fait pour cela,
tout. J'ai compris qu'on ne gurissait pas le doute, cet ulcre, en le
grattant avec ces tessons qui sont des raisonnements, quand ils ne sont
pas des sophismes. J'ai voulu croire btement, aveuglement--parce que je
voulais croire--avec la foi du charbonnier. Je n'ai pas pu.

J'ai pass ainsi deux ans; deux annes sur le noir desquelles je ne
pourrais plus rien voir si je n'avais sali leur voile sombre, de loin
en loin, voluptueusement, de la tache rouge d'une cochonnerie ou de
l'accroc d'une mchancet. Il me fallait cela, de temps en temps.

Ma foi, oui! J'prouvais un besoin norme, irrsistible, de faire
saigner un coeur qui s'tait ouvert  moi, de cracher dans une main
qu'on me tendait et que j'avais serre bien des fois avec effusion. Les
haines taient trop lourdes  porter, le dgot me pesait trop fort pour
qu'il me ft possible de garder au dedans de moi, bien longtemps,
une dpravation d'autant plus profonde que j'en avais parfaitement
conscience. J'en arrivais fatalement  dtester les gens qui me
montraient de l'affection. Leur bont m'agaait, leur confiance
m'nervait. J'avais envie de leur crier: Mais vous ne me comprenez donc
pas?... Vous ne voyez donc pas que je suis fatigu de faire patte de
velours et qu'il va falloir que j'tende les griffes? Puis, une ide me
saisissait, implacablement me torturait. Est-ce qu'ils me prennent
pour un mouton, ces imbciles? Ils ne se doutent mme pas que toute la
douceur qu'ils me font avaler se change en fiel dans mes entrailles!
Et un jour, n'en pouvant plus, exaspr, je leur lanais au visage la
gicle sale de ma mchancet!

Alors, j'prouvais une joie intense, vhmente, grandie encore par un
serrement de coeur avec lequel je ne cherchais par  lutter, car il
irritait ma jouissance. Je ressentais une volupt pre  me rappeler
tous les dtails de ma conduite indigne--plaisir d'assassin qui va et
vient, fivreusement, dans la rue o il a surin sa victime.

Je pourrais passer au crible tout le limon de mon enfance et de mon
adolescence sans trouver une seule de ces paillettes d'or qu'on appelle
des heures de joie. J'ai lutt longtemps avec les autres et avec
moi-mme, voil tout.

Je me suis engag...

Et maintenant, maintenant que j'ai l'ge de comprendre, maintenant
que j'ai souffert, o en suis-je? Ai-je trouv le flambeau qui doit me
guider dans la route sombre que j'ai choisie? Pourrais-je placer une
rponse aprs les interrogations qui, devant mon esprit d'enfant,
venaient suspendre leurs silhouettes tordues par l'ironie et gonfles
par le ddain au-dessus du point final des honntes phrases convenues?
Ai-je appris quelque chose, moi qui ai reni la famille parce que
j'touffais dans son atmosphre? Je dois tre fort,  prsent, je dois
tre arm pour la lutte, cette lutte dont j'ai rv vaguement depuis si
longtemps, je dois tre descendu au fond des choses, je dois savoir...

Hlas! mme aux questions que j'ai le plus creuses, j'ai  peine
trouv une rponse, tellement les solutions se dmentent, tellement
les contradictions se heurtent. J'ai pens bien des fois aux dernires
paroles de mon pre, le jour o il m'a quitt, et je ne sais pas encore
pourquoi il ne suffit point  un pre d'aimer ses enfants. Je ne sais
mme pas s'il ne vaudrait pas mieux, pour lui et pour eux, qu'il ne
les aimt point du tout. J'ai seulement pu entrevoir, au flanc de la
famille, cette plaie puante et corrompue: l'hritage, l'argent...

Non, je ne sais rien. Ma pauvre science, dont j'avais rv de faire une
armure forge de toutes pices sur l'enclume de la souffrance avec le
marteau de la haine, n'est toujours, malgr tout, qu'un assemblage de
haillons et de morceaux graisss de la graisse du pot-au-feu et salis
de l'encre de l'cole--dcroche-moi-a lamentable de loques bourgeoises
tiquetes par des pions.--C'est si dur  faire disparatre, les
sornettes que l'on vous a fourres de force dans la boule--vieux clous
rouills dans un mur et qu'on ne peut arracher qu'en faisant clater le
pltre.

Je suis toujours l'enfant que pousse son instinct, mais qui ne sait pas
voir. La douleur ne m'a pas clair, la souffrance ne m'a pas ouvert les
yeux...

Ah! Misre! les paules me saignent, cependant, d'avoir tir ton
dur collier! Ah! Vache enrage! j'en ai bouff, pourtant, de ta sale
carne!...

Oh! avoir une vision nette! avoir une perception juste! Avoir la foi!

La foi! oh! si je l'avais, je n'prouverais pas ce que j'prouve, je ne
me laisserais pas agripper, comme un ple malfaiteur, par le dsespoir
et le dcouragement, ces gendarmes blmes des consciences lches.--Je ne
hausserais pas les paules devant les rages passes, je n'aurais pas le
petit rire sec de la piti moqueuse au souvenir des grands lancements
qui si souvent m'ont bris.

Car j'en suis l,  prsent. J'en suis  me demander si je n'ai pas
t le cabotin qui se laisse empoigner par son rle, le rhteur qui se
laisse emballer par ses sophismes! J'en suis  me demander si ma haine
du militarisme n'est pas une haine de carton, si ce n'est pas l'cho
du rappel qu'a battu la Famine, avec ses doigts maigres, sur mon ventre
creux, et si ce rappel ne va pas en s'assourdissant et en s'attnuant,
aussitt qu'on a mouill la peau lche avec un litre de vin ou une
chopine d'absinthe!

De la blague, alors, mes cris de colre? Du battage, mes emportements
furieux? Du chiqu, les frissons qui me glaaient les moelles?

Quelle piti! Et comme c'est lugubre, tout de mme, de ne pouvoir
comprendre ce que l'on a dans le ventre, de ne pouvoir croire en soi! Se
figurer qu'on porte au coeur une plaie vive, quand on n'a peut-tre sur
la poitrine que l'empltre menteur d'un estropi  la flan!

Ah! bon Dieu! dire que j'ai t si misrable, pendant des annes, parce
qu'on voulait me forcer  voir les choses  travers un carreau brouill!
Et voil que je viens de m'apercevoir que, sur le trou qu'avait fait
dans cette vitre mon poing d'enfant, j'ai coll, de mes mains d'homme,
le papier huil de la dclamation!....

Je suis plus malheureux que les pierres.

Je sens mon me se fondre... Insens! Au lieu de vivre ddaigneux et
sombre, les yeux fixs sur un avenir menteur, si tu avais pris ta part
des joies saines de la famille, si tu n'avais pas trangl tes motions
et ferm ton coeur, tu ne serais pas harcel par le doute impitoyable,
ou tu pourrais du moins trouver une consolation dans la tranquillit
de tes souvenirs et la srnit de tes espoirs. Ce serait si bon,
de pouvoir calmer tes peines avec les rminiscences des affections
anciennes! Ce serait...

Mensonge!... Ce n'est pas avec cette huile rance qu'il me faut panser la
large blessure que m'ont faite  petits coups les stylets empoisonns
du dgot et de la solitude. Ah! je m'en fous pas mal, par exemple,
du sourire bat des esprances  gueules plates! Et comme je m'en bats
l'oeil, de ne pas avoir roul ma jeunesse, ainsi qu'un merlan  frire,
dans la farine fadasse des panchements familiaux!...

Ah! c'est bien le doute qui me fait souffrir, vraiment!... C'est
trange, comme on aime  se tromper soi-mme, comme on aime 
transformer en palimpseste, aussitt qu'on en a lu deux lignes, le livre
grand ouvert de son coeur!

Car je sais quel est mon mal,  prsent. Je la connais, l'affreuse bte
qui se dmne en moi, qui me surexcite et me torture, et plonge mon
esprit dans la nuit. Oh! il faut que je le hurle, que je fasse retentir
mes cris de rage impuissante, comme le fauve qui, la nuit, dans la
montagne, les flancs serrs et la gorge sche, lance vers les toiles
impassibles le rugissement dsespr des ruts inassouvis.

Une vision m'obsde. Un cauchemar me poursuit. Du jour o j'ai commenc
 songer  l'amour, j'ai t perdu.

C'est en vain que j'ai essay d'touffer le cri  la chair, c'est en
vain que j'ai tent de matriser mes crispations angoissantes. Toujours,
de plus en plus imprieux, l'appel se faisait entendre, et je frmissais
malgr moi, sursautant au milieu d'une accalmie, ainsi qu'au premier
coup de langue de la diane, les dormeurs, rveills en sursaut, ouvrent
les yeux, effars.

Voil des mois que cela dure, des mois que je roule ce rocher qui
retombe sans cesse sur moi, au milieu des clats de rire des corrompus
qui m'entourent. Elles ont fini par me couper les bras, leurs
railleries, et je viens de me coucher  ct du roc que, Sisyphe
esquint, je n'ai mme plus la force de soulever.

Ma cervelle est imbibe de luxure. C'est une ponge qu'il m'est
impossible de presser sans faire couler  travers mes doigts le pus des
passions sales.

L'affreuse image qui s'y est incruste devient de plus en plus confuse,
comme celle d'un objet qui a pos trop longtemps devant l'appareil finit
par se brouiller sur la plaque.

Il est des choses que je voudrais taire, des abominations que je
voudrais pouvoir passer sous silence. Je ressemble  l'un de ces arbres
malingres et rabougris, couverts de vgtations hideuses, de lpres
ignobles, de mousses galeuses, qui se tordent au fond d'un ravin sans
air, au bord d'un fangeux marcage, et qui, plants dans la vastitude
solitaire de la plaine ou dans le resserrement fraternel de la fort,
auraient crev le ciel libre de la saine pousse de leurs branches.

Ah! oui, je voudrais qu'ils se cachent, les infmes qui,  mes cts,
se prtent  la satisfaction des dsirs que la privation de femmes a
surexcits! Je voudrais qu'ils se cachent, car il y a longtemps dj que
mon sang bouillonne en leur prsence, et j'ai t pris, trop de fois, de
l'envie terrible de les tuer--ou de les aimer. Ce n'est plus eux que je
vois, ce n'est plus leur physionomie que je regarde avec ddain; ce sont
des intonations fminines que je recherche dans leurs voix, ce sont des
traits de femmes que j'pie fivreusement--et que je dcouvre--sur leurs
visages; ce sont des faces de passionnes et des profils d'amoureuses
que je taille dans ces figures dont l'ignominie disparat.

Cette cristallisation infme me remplit d'une joie pre qui me brise.

Oh! les rves que je fais, somnambule lubrique, dans ces interminables
journes o mon corps s'affaiblit peu  peu sous l'action de l'ide
troublante! Oh! les hallucinations qui m'treignent dans ces nuits sans
sommeil o les extravagances du dlire s'attachent brlantes  ma peau,
comme la tunique du Centaure! Ces nuits o j'cume de rage comme un fou,
o je pleure comme un enfant; ces nuits pleines d'accs frntiques,
d'espoirs ardents, de convulsions douloureuses, d'attentes insenses et
d'anxits poignantes, o mon coeur cesse de battre tout  coup, ainsi
qu' un susurrement d'amour, au moindre bruissement du vent--o je me
suis surpris, tressaillant de honte,  tendre mes mains tremblantes
de dsir vers les paillasses o les lueurs ples de la lune, perant la
toile, me faisaient entrevoir, dans les corps tendus des dormeurs, de
libidineuses apophyses!...

Ah! je ne veux point cder  la tentation! N'importe quoi, plutt...

Ma foi, oui, n'importe quoi! Je suis descendu au ravin o paissent les
bourriques que mon voisin appelle ses mmes, et j'ai fait la cour, moi
aussi,  mademoiselle Peau-d'ne...

Autant aurait valu essayer d'tancher ma soif avec du vinaigre.

Maintenant, c'est fini... Je suis la proie du rve malsain. Je ne suis
plus moi; j'appartiens  ce bourreau: l'ide abjecte. Je ne vois plus
rien qu'une chose: la femme; pas mme la femme, l'organe; pas mme
l'organe, quelque chose de monstrueux, de vague, d'innommable, la
rsultante affreuse de la rverie infme: deux cuisses ouvertes et, dans
l'cartement attractif du compas de chair, le vide sans forme, sans nom,
la chose quelconque, mais vivante, intelligente, humaine, consolante,
celle qui seule peut donner: la Satisfaction...

Oh! qui me dlivrera de cette obsession? Qui brisera cette griffe
immonde qui treint mon cerveau! Qui arrachera de devant mes yeux cette
image qui m'exaspre, cet i grec de viande--qui me rendra fou!...




XXVII


J'ai de la veine. On vient de rendre justice  mon mrite.

Le conducteur des mulets qui vont chercher de l'eau au puits ayant perdu
l'estime des _grosses_ lgumes, a t destitu. C'est moi qu'on a choisi
pour le remplacer.

--Chanard, est venu me dire Rabasse, le pote, qui prtend savoir mener
les bourdons, lui aussi, et qui aurait bien voulu se voir promu au grade
de porteur d'eau; tu n'as plus qu' te battre les flancs,  prsent!

Pas tout  fait. Il faut que je fasse au puits six voyages par jour:
trois le matin, trois le soir. Un homme de corve doit m'accompagner
pour remplir les tonneaux que nous plaons sur les bts. Ce n'est pas
reintant. Nous avons le temps de nous amuser en route.

Je n'en ai justement pas, d'homme de corve. Il m'en faut un. Je
n'aurai pas t prpos  la lavasse, comme dit Acajou, et investi d'une
autorit--limite--sur deux btes de somme et un subalterne, sans avoir
us des prrogatives que me confre ma charge. Il m'en faut un.

--Sergent, je n'ai pas d'homme de corve.

--Je vais vous en dsigner un. Le premier qui sortira de sa tente...
Gabriel! venez ici. Vous allez vous rendre au puits, avec Froissard;
jusqu' nouvel ordre, vous continuerez.

--Oui, sergent.

Je reste clou  ma place, stupide. Gabriel! lui! _elle!_... Mais je
n'en veux pas!... Je...

Et, tout d'un coup, je sens mes mains qui se glacent, tout mon sang
qui me remonte au coeur. _Il_ vient de me regarder en souriant.....
...................................................................




XXVIII


Je l'adore...

Ah! si je pouvais les passer ici, comme cela, les neuf mois qui me
restent  faire!...

C'est pour rire... Le lieutenant Ponchard vient d'tre appel au
commandement d'une compagnie d'un bataillon d'Afrique, en Algrie,
et c'est un sergent qui va le remplacer comme chef de dtachement. Un
Corse, ce sergent, et un Corse qui m'en veut, un Corse qui m'a gard
rancune: Craponi.

Gare  moi!

Il n'y a pas une semaine qu'il est en fonctions que j'ai dj pour
plusieurs mois de bloc sur la planche. Je ne suis pas le seul,
d'ailleurs, sur lequel se soit appesantie sa vengeance: nous sommes
une douzaine en prison. Les grads, que maintenait la bonhomie du
lieutenant, ont repris courage et ont compltement chang d'allures,
depuis l'arrive de Craponi.

--Quel tas de vaches! me dit Acajou, le soir, quand nous rentrons sous
notre tombeau, aprs avoir fait le peloton.

Il a raison, Acajou. Mais je n'ai plus que neuf mois  tirer, et je les
dfie bien de me faire faire un jour de plus.

--Ne dfie personne, me souffle le factionnaire qui nous garde et qui
m'a entendu. Craponi parlait de toi tout  l'heure, avec Norvi; tu sais,
le pied-de-banc qui vient de se rengager?

J'insiste. Qu'ont-ils dit?

--Presque rien. Norvi a touch sa prime de rengagement et veut aller la
manger--ou la boire-- Tunis. Pour arriver  ce beau rsultat, il faut
qu'il fasse passer un homme au conseil de guerre.

--Et il a parl de moi?

--De toi et du Crocodile.

--Les canailles!

--Ils ne sont pas dcids. Ils vont jouer votre tte au piquet, en
cent cinquante: Norvi joue pour le Crocodile et Craponi pour toi. J'ai
entendu a il y a cinq minutes, en passant devant leur baraque. Ils sont
en train de jouer,  prsent.

--Promne-toi encore, sans avoir l'air de rien, et tche de savoir...

Un brusque clat de voix me coupe la parole.

--Quinte et quatorze, quatre-vingt-quatorze! j'ai gagn de trente!...

--C'est Craponi qui a gagn, me dit le factionnaire, qui plit.

Je ne plis peut-tre pas--je ne sais pas--mais j'ai un petit
tremblement nerveux.

--Oui, c'est lui, mon vieux, tu as raison! Seulement, tout n'est pas
dit. A nous deux, la belle! a va tre drle!...

a n'a pas t drle du tout.

Pendant un mois, les chaouchs m'ont _cherch_ de toutes les faons sans
arriver  aucun rsultat, malgr leur mchancet hypocrite. J'tais sr
de moi, certain d'aller jusqu'au bout, sans plier. Et je rptais la
phrase lamentable du soldat martyris par ses chefs: Ils auront la
graisse, mais pas la peau.

Un soir, mon pied a tourn sur un caillou. Le lendemain matin j'avais la
cheville gonfle et je pouvais  peine me tenir debout. J'ai vu qu'il me
serait impossible de faire le peloton.

--Va montrer ton pied au sergent, m'a dit un camarade. Comme il n'y a
pas de mdecin ici, il sera forc de te faire remonter  An-Halib et,
pendant qu'on te soignera, tu seras mieux qu'ici, en prison.

Je monte clopin-clopant jusqu' la baraque des chaouchs.

--Qu'est-ce que vous voulez? vient me demander Craponi qui, tonn de me
voir l, fait deux pas au-del du seuil.

--Sergent, je me suis foul le pied et je viens vous demander...

--Attendez-moi l un moment.

Il est rentr dans la maison, et en est sorti deux minutes aprs.

--Qu'est-ce que vous dites que vous avez?

--J'ai le pied foul, sergent, et je voudrais monter  An-Halib, pour
me prsenter devant le major, avec le convoi qui part aujourd'hui.

--Empoignez-moi cet homme-l, Cristo!--Vous m'insultez! vous m'insultez!

Trois grads, deux sergents et un caporal, se sont prcipits hors de
la baraque. Ils m'ont saisi par les bras et par le cou et m'ont tran
jusqu' un gros arbre qui s'lve, seul et dessch,  une cinquantaine
de pas de la route.

--Apportez-moi des cordes! crie Norvi  un homme de garde.

--Mais qu'est-ce que j'ai fait, sergent? Pourquoi m'attachez-vous?

--Silence! porco! ou je vous mets le billon!

Ils m'ont attach les pieds, les mains, et m'ont li troitement 
l'arbre; puis ils m'ont laiss seul.

Que penser? que croire? J'ai pass quatre heures  me les poser, ces
deux questions, sans trouver de rponse, ou en trouvant trop; ne sentant
pas la morsure des cordes qui m'entraient dans les chairs, mais avec
la sensation d'une douleur sourde, cause par un coup de masse, sur la
tte.

A neuf heures, le clairon sonne pour la lecture du rapport. Je tends
l'oreille, mais il m'est impossible de surprendre autre chose qu'un
bredouillement indcis.

--Rompez les rangs, marche!

Craponi se dirige vers moi, son cahier de rapports  la main. Il
s'arrte  trois pas, remuant deux secondes ses lvres blmes.

--Froissard--huit jours de prison--lorsque le sergent chef de
dtachement lui faisait une observation, a rpondu  ce dernier: Tu me
fais chier, bougre d'idiot!

J'ai un hurlement.

--C'est faux! Je ne vous ai pas dit a! C'est faux!

--C'est vrai.

Le Corse me regarde en dessous, une placidit douce dans ses deux yeux
noirs d'hypocrite imperturbable. Il fait un demi-tour par principes et,
en s'en allant:

--Insulte  un suprieur pendant ou  l'occasion du service, dix ans de
travaux publics.

J'ai senti le froid d'une lame de couteau m'entrer entre les deux
paules.

Je suis perdu!




XXIX


Je suis perdu! Cette pense ne me quitte pas. Elle me harcle; je ne
vois pas autre chose, rien, rien. Et, chaque fois que je m'crie en
moi-mme, indign:

--Mais l'accusation porte contre moi est un infme mensonge! C'est
faux!

J'entends la voix blanche du Corse qui rpond: C'est vrai!

Et je sens que le Corse aura raison, toujours raison, et que mon
tmoignage  moi, Camisard revtu de la capote grise, ne pse pas plus,
devant l'affirmation du galonn, qu'une plume devant un coup de vent...
C'est  se briser la tte contre les murs!

Perdu!... Je me redis ce mot tout le long des vingt-cinq kilomtres que
j'ai  faire, les mains attaches, pour arriver  An-Halib.

Perdu!... Je me le redis encore quand, le soir, on m'a mis les fers
aux pieds et aux mains et qu'on m'a jet dans le coin du ravin o l'on
relgue les hommes en prvention.

Dix ans de travaux publics! Ah! mieux vaudrait la mort, mille fois!...
La mort... Et je me souviens de la rponse de Queslier, un jour o
nous parlions du conseil de guerre: Si jamais, par malheur, ils m'y
faisaient passer, ce n'est ni  cinq ans ni  dix ans de prison qu'ils
me condamneraient. Et je vois son geste rapide mettant en joue un
chaouch.

--Est-ce un cadenas anglais que tu as  tes fers? murmure une voix qui
sort du tombeau voisin du mien.

Je me retourne, tant bien que mal, et j'aperois sous la toile releve
la moiti d'un visage qui ne m'est pas connu.

--Oui, c'est un cadenas anglais. Pourquoi?

--Parce que j'ai une fausse clef que je me suis faite avec un morceau
de fil de fer. Tu ne me connais pas, mais moi, je te connais, ou plutt
j'ai entendu parler de toi. Je vais aller te dtacher.

Et, en effet, rampant avec des prcautions de sauvage, l'homme se glisse
le long de mon tombeau et se met  travailler le cadenas.

--a y est. Dfaisons quatre ou cinq tours et refermons. Maintenant,
tu peux mettre tes mains l dedans et les retirer  volont. Tu es en
prvention de conseil de guerre? Tu viens d'El-Ksob?

--Oui.

--Alors, on n'instruira ton affaire que demain dans l'aprs-midi. Moi,
j'ai dj t appel chez le capiston. Mon flanche est dans le sac. Je
pars  la fin de la semaine pour passer au tourniquet.

--Pourquoi passes-tu au conseil de guerre?

--Pour refus d'obissance. J'attraperai deux ans de prison. Je l'ai fait
exprs. Je m'embtais ici...

Il a un rire idiot.

--Tu comprends, quand j'aurai fini mes deux ans, je serai vers dans une
autre compagnie... J'y serai peut-tre moins mal qu'ici... Tu sais, je
t'ai dtach, mais tche de ne pas le faire voir. Ne profite pas de a
pour aller te promener...

Non, mon ami, non, je n'irai pas me promener. Pas aujourd'hui, du moins;
mais demain, aprs la confrontation avec les tmoins chez le capitaine,
si je vois que l'ignoble complot qu'on a form contre moi russit, si
je vois que le crime que les abjects chaouchs ont depuis si longtemps
prmdit est sur le point de s'accomplir, eh bien! il se pourrait que
j'aille faire une petite promenade, la nuit, quand on n'y voit point 
trois pas. Il se pourrait que je monte l-haut, au camp, que je prenne
une baonnette dans un marabout et que j'entre tout doucement, sans me
laisser voir de personne, dans la baraque o ronflent les pieds-de-banc,
ou dans le bord o dort le capitaine. Et il pourrait se faire aussi,
vois-tu, que j'aie du sang aux mains lorsque je viendrai rveiller le
chef de poste, aprs ma promenade nocturne, pour le prier de m'crouer.

Tu ne m'aurais pas dtach, n'est-ce pas, si tu t'tais dout de a?
Et si je te livrais mon secret maintenant, tu appellerais le chaouch de
garde  grands cris, n'est-ce pas? Mais tu ne te doutes de rien; tu dors
peut-tre tranquillement, avec tes deux ans de prison en perspective,
toi qui _fais exprs_ de passer au conseil de guerre! Et tu ne supposes
pas qu'il y ait des gens assez fous pour ne vouloir y passer  aucun
prix et pour prfrer, lorsque les buveurs de sang ont rsolu de leur
voler dix annes de leur vie, douze balles dans la peau  dix ans de
travaux publics.




XXX


--Oui, mon capitaine, oui! j'ai tout entendu. C'tait moi qui faisais la
cuisine des grads,  El-Ksob. Vous savez probablement que, dans le
mur de leur baraque, on a pratiqu une petite fentre, un guichet, pour
passer les plats. Eh bien! ce guichet tait rest ouvert. Quand j'ai
vu Froissard arriver, je me suis dout de quelque chose. Je me suis
dissimul le long du mur et j'ai prt l'oreille...

C'est Queslier qui parle, Queslier qui a fait des pieds et des mains
pour remonter d'El-Ksob au dpt, car il sait quelle infme machination
a t ourdie contre moi, car il ne veut pas, lui qui a vu tendre
le traquenard dans lequel je suis tomb, que je sois la victime des
imposteurs galonns qui ont jur ma perte. Il dit tout,--et sans mnager
ses expressions, ma foi:--la partie de piquet au sanglant enjeu joue un
mois auparavant; la rentre subite de Craponi dans sa maison, lorsque
je me suis prsent sur le seuil, et la consigne atroce qu'il a donne 
ses sous-ordres.

--Voici ses propres paroles, mon capitaine:

Froissard est l. Je vais ressortir et lui demander ce qui l'amne;
aussitt qu'il aura dit cinq ou six mots, je crierai: Vous m'insultez,
misrable! Vous sortirez et vous le saisirez solidement. Nous le ferons
passer au conseil et vous me servirez de tmoins. _Sar divertevole_.
Comme a, nous pourrons aller  Tunis.

--Vous mentez! s'crie le capitaine qui, assis devant le pupitre de la
salle des rapports, a bondi sur sa chaise.

Queslier tend la main.

--Mon capitaine, je jure que je dis la vrit.

--Prenez garde  ce que vous dites! Si vous essayez de tromper la
justice, de calomnier vos suprieurs, un chtiment pouvantable vous
attend! Rflchissez  ce que vous allez dire. Jusqu' prsent je
n'ai rien entendu. Je vous interrogerai encore dans cinq minutes.
Rflchissez, Queslier, rflchissez! Vous voulez sauver un camarade,
malheureux! Savez-vous s'il est digne de votre dvouement, d'abord!
Savez-vous s'il ne va pas faire des aveux, tout  l'heure? Savez-vous
s'il n'en a pas fait dj? Ah! mon pauvre enfant! Tenez, allez-vous-en!
sortez d'ici! Profitez d'un moment d'indulgence. J'ai piti de vous. Je
ne suis pas seulement votre capitaine, votre commandant, je suis aussi
votre pre; vous retournerez ce soir  votre dtachement et j'ignorerai
que vous tes venu ici. Suivez le bon conseil que je vous donne, ne vous
compromettez pas davantage, ne persistez pas...

--Mon capitaine, ma place est ici.

--Indisciplin! mauvaise tte! rebelle! canaille! Gare  votre peau!
on ne rit pas avec moi! Vous entendez?... On ne rit pas!... Je vous le
ferai voir, moi! Bougre!...

Le capitaine cume. Subitement, il se calme. Il croise les bras sur le
pupitre.

--A vous, Froissard. Qu'avez-vous  dire pour vous justifier?

On m'a fait asseoir sur une chaise dont la paille me brle le derrire.
J'ai des picotements par tout le corps, des fourmis dans les jambes. Je
ne peux pas rester en place. C'est impossible. Pour cent mille francs et
une montre en or, je ne demeurerais pas sur cette chaise. Je me lve.

--Mon...

--Asseyez-vous!

Je me rassieds.

--Mon capitaine...

C'est plus fort que moi, je me lve encore.

--Asseyez-vous!

Je me rassieds. Oh! cette chaise!...

--Mon capitaine, lorsque je me suis prsent...

--Asseyez-vous!

C'est vrai, je me suis encore lev.

--Lorsque je me suis prsent devant...

Je ne suis plus assis que sur une fesse.

--...Devant le sergent Craponi...

Je ne suis plus assis du tout; je suis,  moiti courb, comme si je
faisais une rvrence, et j'ai crisp mon poing derrire mon dos, sur le
dossier du sige d'angoisse.

--Je lui ai dit simplement...

J'ai lch le dossier et je me suis redress.

--..._Sergent, je suis...

--Asseyez-vous!

J'empoigne la chaise  deux mains et,  toute vole, je la lance contre
le mur. On entend un craquement.

--Vous avez bris cette chaise, vous payerez a. Tout se paye, ici.
Sergent, donnez une autre chaise au prvenu.

Ah! non! Qu'on me donne la question, si l'on veut, mais pas de chaise!
La commodit de la conversation, peut-tre; mais l'incommodit de la
dfense, pour sr!

Et, afin que a finisse plus vite, je m'crie, sans faire semblant de
m'apercevoir que l'horrible meuble est dj derrire moi:

--Je suis innocent! Je n'ai insult personne: la dposition de vos
gardes-chiourme est un affreux mensonge!

--Vous payerez tout a!... Asseyez-vous!

Si l'on veut. Maintenant, a m'est gal. Le capitaine se tourne vers
Queslier.

--Persistez-vous dans vos prcdentes dclarations? Ce que vous avez dit
est-il vrai?

--C'est vrai.

--Sergent Craponi, est-ce vrai?

--C'est faux.

Oh! quelle diffrence d'intonation entre la voix franche de Queslier et
la voix fausse du Corse! Comme l'une a la clart de la vrit et l'autre
l'accent sourd du mensonge!

--Sergent Norvi, est-ce vrai?

--C'est faux.

--Sergent Balanzi, est-ce vrai?

--C'est faux.

--Caporal Balteux...

J'entends d'avance sa rponse... Je suis foutu!

Mais Queslier s'est lanc vers le caporal et l'a saisi par le bras.

--Caporal, vous tes Franais, vous! Vous n'tes pas Corse! Les Franais
ne savent pas mentir! Vous ne voudrez pas faire condamner un innocent,
prter la main...

Le capitaine s'est lev. Il frappe du poing sur le pupitre et ses
hurlements se croisent avec les exclamations de Queslier.

--Caporal! Suivez l'exemple de vos chefs... la hirarchie!... la
famille!... Vous retournerez voir votre famille avec des galons
d'or... Vous serez sergent! Vous tes un des premiers sur le tableau
d'avancement...

--Vous savez tout; ne soyez pas sergent, soyez honnte homme. a vaut
mieux, allez!

Le caporal tend la main. Il fait signe qu'il veut parler.

Un grand silence.

--Les sergents vous ont tromp, mon capitaine. Froissard est innocent.
Queslier a dit la vrit. Je le jure!...

On nous a fait sortir, Queslier et moi.

Je ne passerai pas au conseil de guerre. Seulement, j'aurai soixante
jours de prison pour bris d'un ustensile appartenant  l'Etat. Ce qu'il
est veinard, l'Etat! Je voudrais bien tre  sa place.

Non, j'aimerais mieux avoir ce qui reste de la chaise, pour la casser
tout  fait. Queslier aussi a soixante jours de prison. Lui, par
exemple, c'est pour s'tre permis de saisir familirement par le bras un
suprieur, pendant le service.

--Qu'est-ce que a fiche? me dit-il au moment o l'on nous boucle.
Pourvu que a compte sur le cong.............................

Voil trois mois, dj, que l'affreux cauchemar est pass; trois mois
qu'il s'est effac, l'horrible rve de l'existence brise comme une lame
d'pe par le bton d'un manant; trois mois que le spectre du crime 
accomplir a disparu de devant mes yeux.

Ah! je suis soulag d'un grand poids. Il m'a rendu bien vil, l'infme
mtier. J'ai vol, j'ai forniqu. Mais j'ai pu au moins carter de mes
doigts souills et tremblants le fantme de l'assassinat...

... Cette phrase que je viens d'crire me fait honte. Elle ment. Je
ne l'efface pas, je la laisse. Je n'ai pas le courage, vraiment, de la
biffer d'un trait de plume, car c'est bien dur de tout dire, mme quand
on s'est promis de faire une confession sincre--mme quand on n'a pas
de remords.

Pas de remords, non. Je n'ai t, l encore, que l'agent contraint et
aveugle d'une cause hors de moi. Avoir des mnagements pour moi, affol
qui, inconsciemment, ai agi en brute, ce serait avoir des gards pour
ceux qui, depuis si longtemps, appuient sur mon esprit leur lourd talon.
Et ce n'est que justice, aprs tout, si je secoue, sur leurs faces
viles, mes mains taches de sanie et de sang.

J'ai assassin.

Ah! je veux me hter, maintenant. J'en ai assez de ces horreurs; j'en ai
trop de ces ignominies. Je sens que je ne pourrai bientt plus dgorger
goutte  goutte toute la honte qu'on m'a fait boire et plaquer de larges
taches, sur le papier blanc, avec toutes les infamies qu'on m'a forc 
commettre...

Il a fallu aller nettoyer les puits,  Bir-Tala. Travail dur, rpugnant.
On a choisi, pour l'accomplir, une quipe de prisonniers. Nous partons,
douze,  huit heures du soir, pour faire, pendant la nuit, l'tape de
quarante kilomtres, dans les montagnes o aucun chemin n'est trac.
Nous nous apercevons, en arrivant, le lendemain matin, que l'un de nous
manque  l'appel. C'est un jeune soldat, peu habitu  la marche, qui a
d rester en arrire. Nous l'attendons en vain toute la journe et, la
nuit venue, nous allumons de grands feux.

--Ce saligaud-l s'est au moins fait pincer par les Arabes, ronchonne
l'adjudant qui nous commande. Il n'est gure admissible qu'il soit rest
dans la montagne. Enfin, si demain,  dix heures, il n'est pas l, je
donnerai la demi-journe  six d'entre vous pour aller  sa recherche.

La nuit et la matine se passent. Personne.

--Vous allez partir deux par deux, chacun d'un ct. Vous, Froissard,
avec l'Amiral, par l; vous, dans cette direction.

--Mon adjudant, il nous faudrait de l'eau.

On la mesure, l'eau. Celle qu'on pourrait tirer du puits n'est pas
buvable, et il reste  peine un petit tonneau sur les quatre que les
mulets ont apports d'An-Halib. La chaleur est accablante, justement.

--Ce ne sera pas trop d'un bidon, dit l'Amiral.

--Un bidon! comme vous y allez! s'crie l'adjudant. Un demi-bidon, s'il
vous plat.

--Mais, mon adjudant, puisque le tonneau tait encore plein tout 
l'heure...

--Et ce qu'il m'a fallu pour ma toilette?

Nous avons un cri de stupfaction.

--Sa toilette! le moment est bien choisi...

--Qu'est-ce que c'est? Demi-tour! et vite!

Et nous partons, sous le soleil de plomb, gravissant les montagnes
abruptes, dgringolant les pentes caillouteuses des oueds, avec cette
chopine d'eau, bientt bouillante, et dont il ne reste pas une goutte au
bout d'une heure.

Combien de temps avons-nous march, l'Amiral et moi? Je l'ignore. Mais
je sais que jamais je n'ai tant souffert de la chaleur, que jamais la
soif ne m'a tortur ainsi. Il vient un moment o, le corps en sueur,
extnus, la gorge sche, nous laissons tomber nos fusils par terre et
nous nous tendons, haletants, sur le sable brlant. Nous avons un doigt
d'cume dessche sur les lvres; nous ne pouvons plus parler. L'Amiral
me tire par le bras et me fait signe de nous remettre en route. O
allons-nous? Droit devant nous. Nous n'avons plus l'espoir de retrouver
le camarade gar. Il est mort, sans doute; il est tomb entre les mains
des Arabes et l'on n'entendra plus jamais parler de lui, pas plus que
de ces tranards qui,  la queue des colonnes, disparaissent
mystrieusement.

Nous n'en pouvons plus. Il ne nous reste qu' regagner le camp. Nous
gravissons une crte pour nous orienter. L'Amiral marche  dix pas
devant moi. Brusquement, il pousse un cri strident et, derrire un
rocher, disparat en courant. Je le suis...

Alors, que s'est-il pass? Comment dire cette chose? Comment rendre
cette image que j'ai l, devant les yeux?

Un puits avec une margelle de pierres rouges; deux Arabes, un vieux et
un jeune, un enfant de quinze ans, tirant de l'eau dont ils remplissent
des outres places sur un non; l'Amiral saisissant le vieillard par le
bras, le vieillard levant sa faucille dans un geste dsespr, une lame
qui brille et l'Arabe tombant  la renverse, sa grande barbe blanche
toute droite. Et je me vois aussi, moi, saisissant  la gorge l'enfant
qui n'a pas le temps de jeter un cri et lui enfonant,  trois reprises,
ma baonnette dans la poitrine...

En moins d'une minute, tout cela. Et quoi encore? Je ne me rappelle pas;
je ne sais plus. Les avons-nous prcipits dans le puits, les cadavres?
Je l'ignore. En vrit, je l'ignore. Et je ne sais mme pas si nous en
avons bu beaucoup, de cette eau qui avait une petite teinte rouge et
qui nous a sembl si bonne, quand la soif, qui nous avait subitement
quitts, un instant, nous est revenue plus ardente...

Ce que je vois bien, par exemple,--oh! trs distinctement!--c'est
l'Amiral assis prs du puits dans lequel il s'amuse  jeter des cailloux
en disant:

--Ah! le vieux chameau! Il ne voulait pas me laisser boire dans sa
_guerba!_

Et je ris doucement, moi, car je viens de faire reluire au soleil ma
baonnette que j'ai frotte avec du sable aprs l'avoir passe dans des
touffes d'alfa. Parole d'honneur! elle est plus propre et plus nette que
si elle sortait de chez l'armurier.




XXXI


Je suis en prison--encore--et je fais le peloton--toujours.

Ce n'est plus El-Ksob, ici. Je n'ai plus de vin, plus d'alcool, plus de
tabac, plus de Louis-Quinze--plus mme de pain. Je suis retomb dans la
misre noire.

Eh bien! tant mieux! Je suis content de m'tre dbarrass de tout cela,
d'avoir secou toute cette honte.

J'ai reconquis ma haine d'autrefois, la rage qui me met le feu au
ventre, ma volont d'nergumne. Je veux sortir du Barathre. Du courage,
il m'en faut encore pendant une demi-anne. J'en aurai.

Je suis bien portant, d'ailleurs, malgr les fers, malgr les mauvais
traitements, malgr les privations du rgime cellulaire. Je me suis
rhabitu  ne plus manger qu'une soupe sur quatre. De la blague, tout
a, lorsqu'on sait qu'on sera libre au bout de six mois!

Je me sens fort, en dpit de tout. Et j'ai mme une pointe de vanit
goste en jetant un coup d'oeil, parmi les vingt hommes qui me suivent,
sur deux ou trois malheureux qui clochent du pied et se tranent
difficilement. Car c'est moi qui tiens la tte, c'est moi qui mne _le
bal_, allant toujours, tant et plus, du mme pas rgulier, habitu  la
charge norme que je porte et qui ne pse plus sur mes paules, les
bras rompus aux mouvements les plus pnibles et les plus prolongs du
maniement d'armes que j'excute machinalement, sans gne.

Je crois qu'un homme, lorsqu'il a pu dpasser un certain degr de
fatigue et d'abattement, franchir, par un effort tenace de rsolution,
la limite qu'il s'est d'abord figur ne pouvoir atteindre, est
capable de continuer, sans plus souffrir, l'exercice qui lui a sembl
impossible, de sauter, maintes et maintes fois, par dessus l'obstacle
qu'il a pens refuser. On arrive  s'insensibiliser.

J'prouve un serrement de coeur, pourtant, lorsque,  chaque tour de
piste, j'arrive devant la petite butte de gazon sur laquelle est mont
le sergent de garde qui nous fait manoeuvrer. Un homme est assis, au
pied du tertre, son sac  terre,  ct de lui, son fusil entre les
jambes. C'est Queslier.

Pauvre garon! Brave coeur! Il y a longtemps qu'il souffre, dj, car le
climat meurtrier l'a anmi, car les tourments qu'on lui a fait endurer
l'ont affaibli  tel point qu'il n'a pas pu continuer le peloton, ce
matin, et qu'il a t forc de se faire porter malade. On a t chercher
le mdecin-major.

Il arrive.

--C'est vous qui vous tes fait porter malade? O avez-vous mal?

--Partout, monsieur le major.

--Mais enfin, de quoi vous plaignez-vous? De quoi souffrez-vous?

--De la fatigue. Je n'en puis plus.

--Ce n'est pas une maladie, cela. Voyons, vous n'avez pas autre chose?

--Mais, monsieur le major, examinez-moi. Je vous assure que je suis
extnu, bris, reint. Je n'ai plus trois gouttes de sang dans les
veines. Mes jambes ne peuvent plus me porter...

Un flot de paroles dsespres.

--Mon ami, vous tes peut-tre fatigu, je n'en disconviens pas.
Seulement, pour moi, cela ne suffit point. Je ne puis vous reconnatre
malade.

Et, se tournant vers le chef de poste, le major ajoute:

--Sergent, vous pouvez commander  cet homme de continuer son exercice.

Et il s'en va, tranquillement, les paillettes d'or de son kpi clatant
au soleil au-dessus de la bande de velours; frappant sa botte,  petits
coups, de sa cravache  pomme d'argent.

--Queslier, placez-vous le premier... en tte!... Pas gymnastique,
marche!

Le malheureux fait cinq ou six pas en titubant.

--Nom de Dieu! Plus vite que a! Marchez-lui sur les talons, Froissard.

Queslier s'arrte et laisse tomber son fusil. J'essaye de lui donner
du courage; mais je sens qu'il ne peut plus faire un pas. Ses jambes
raidies flageollent sous lui. Ah! bon Dieu!

--Queslier! pour vous tout seul!... pas gymnastique, marche!

Queslier ne bouge pas.

--Les deux premiers, arrivez ici... Froissard et le suivant.

Nous nous approchons du sergent qui est descendu du tertre et qui s'est
dirig vers Queslier.

--Vous savez qu'aux termes d'une circulaire promulgue par le gnral
commandant la division d'occupation de Tunisie, tout homme qui se fait
porter malade au cours d'un exercice quelconque et qui n'est pas reconnu
tel par le major, doit tre considr comme ayant refus l'obissance
 son suprieur... Froissard et vous, vous tes tmoins que cet homme
s'est fait porter malade au cours d'un exercice et n'a pas t reconnu
tel?

Que faire?... Il me vient une ide:

--Sergent, vous ne lui avez pas lu le Code pnal.

--C'est inutile. J'aurais mme pu le faire mettre en prvention de
conseil de guerre aussitt aprs le dpart du major. La circulaire du
gnral m'y autorise.

--Cependant, sergent, le code est dj assez svre...

--Ce n'est pas l'avis du gnral, probablement..... D'ailleurs,
taisez-vous!

--N'insiste pas, me dit Queslier, qui sourit tristement. Je ne peux plus
mettre un pied devant l'autre.

Et il me lance un regard que je comprends...

--Vous tes tmoins, n'est-ce pas?

--Oui, sergent.

On a emmen Queslier auquel on a mis, sous _son tombeau_, les fers aux
pieds et aux mains.

Le peloton est fini. Si je pouvais ne pas tre aperu!...

Justement une bande de grads fait son entre dans le ravin avec un
saladier de fer-blanc, norme, plein de punch. Ils pntrent dans
le marabout du sergent de garde pour trinquer avec leur collgue
de service. Il y a eu une promotion ce matin, parat-il; un des
pieds-de-banc, Balanzi, a t nomm sergent-major. C'est le factionnaire
qui, tout bas, vient de me jeter cette nouvelle.

Il a raison. J'entends des hurlements, mls  des clats de rire,
sortir du marabout. En choeur, les chaouchs entonnent une chanson:

       Nous avons un sergent-major...
      ... Il a cinq pieds, six pouces,
           Et des galons en or!

Des galons en or! Dire que c'est avec a qu'on trangle un peuple!

Personne? Pas de danger? La sentinelle tourne le dos. Sans bruit, je me
glisse jusqu'au tombeau de Queslier.

--Rien n'est perdu, vois-tu, rien. Je passerai au conseil, mais je m'en
tirerai. Il n'est pas possible qu'ils osent me condamner. Si je croyais
le contraire... Mais non, ce n'est pas possible... Tu as compris mon
coup d'oeil, tout  l'heure? J'aime bien mieux que ce soit toi qui me
serves de tmoin. Tu me dfendras, au moins, et tu pourras m'aider  me
tirer de leurs pattes,  Tunis. Avec toi, je peux tout esprer, au lieu
qu'avec une bourrique, j'aurais t frais!... Allons, mon vieux, ne
te fais pas de bile, va; a n'en vaut pas la peine, tout a. Nous
retournerons  Paris, malgr eux, les crapules! Et nous irons voir s'il
y a encore de la place dans un jardin de la rue des Rosiers o l'on
colle autre chose que des espaliers, le long des murs.




XXXII


On nous a mis en subsistance,  Tunis,  la caserne des zouaves
et--naturellement--on nous a fourrs en prison. Queslier, lui, avec les
hommes en prvention, est dtenu  la Kasbah.

Je m'y morfonds, dans cette prison, d'o je ne peux sortir qu'une heure
et demie par jour, pour prendre l'air, et o je me trouve en tte--tte
avec des hommes de diffrents corps qui passent leur temps 
comparer les uns aux autres, partialement, les rgiments auxquels ils
appartiennent. Presque toujours ils se disputent. Quelquefois ils se
battent. On dirait qu'il s'agit de choses srieuses. Pauvres diables!



--L'affaire Queslier ne sera pas probablement appele avant une
quinzaine de jours, m'a dit un zouave, qui a un copain employ au
tribunal, et qui vient d'entrer  la malle.

Il n'y est rest que deux jours. Malheureusement, car il tait moins
bte que les autres et, dans mon gosme de reclus, j'aurais prfr le
garder plus longtemps--pour pouvoir causer avec lui.

--Je te ferai passer des journaux, m'a-t-il dit en s'en allant. a te
distraira.

Je l'ai remerci d'avance--tout en ne comptant gure sur lui.

J'ai eu tort. Un des hommes de corve qui nous apportent la soupe m'a
remis ce soir, de sa part, un paquet de papiers. De vieux journaux de
France, un roman-feuilleton et deux numros d'un journal local, imprim
moiti en arabe, moiti en franais.

Voyons le dernier numro... Tiens: Conseil de guerre de Tunis. Ce doit
tre intressant.

Hier, le soldat Passar, du 4e tirailleurs, ayant lanc son soulier 
la tte du commissaire pendant que celui-ci lui lisait le jugement qui
le condamnait aux travaux publics, a t, sance tenante, frapp d'une
condamnation  mort.

Quels singuliers magistrats, que ces membres d'un tribunal qui s'rige
en juge et en partie, dans sa propre cause! Quelle drle de justice,
tout de mme, que cette justice qui n'a mme pas la pudeur de se
considrer comme au-dessus des offenses et qui inflige la monstrueuse
peine de mort  un malheureux exaspr!

Poursuivons.

Avant-hier a eu lieu l'excution d'un jeune soldat du 175e de ligne.
Ce soldat s'tait,  la suite d'une simple punition de deux jours de
consigne, jet sur son caporal et l'avait soufflet. Le coupable a
t fusill devant des dtachements des divers corps de troupe de la
garnison. Une foule norme d'indignes taient accourus de la ville et
des environs pour assister au spectacle. L'excution d'un Franais par
des Franais veillait quelque peu la curiosit. Le condamn a fait
preuve du plus grand courage et a conserv devant le peloton la plus
ferme des attitudes. Au point de vue du prestige moral du nom franais
en Afrique, nous ne saurions que nous en fliciter...

Quel est le plus misrable, le plus vil, du Code qui _condamne  mort_
un homme qui en a gifl un autre, ou du journal qui dclare n'avoir
_qu' se fliciter_ d'un semblable assassinat?...




XXXIII


La salle banale d'un conseil de guerre.

J'ai prouv, en entrant dans cette salle, non pas l'impression de
respect craintif qu'on ressent en entrant dans un prtoire, mais la
sensation de dgot terrible et de dfiance rpulsive qui fait hsiter
sur le seuil d'un abattoir,  l'entre d'un corridor obscur dont on
ignore l'issue et o le pied glisse sur les dalles gluantes.

La composition ordinaire du tribunal: Un colonel de zouaves, prsident;
un commandant, un lieutenant et un sous-lieutenant d'autres corps; un
adjudant de chasseurs d'Afrique. Comme commissaire, un lieutenant de
tirailleurs assist d'un marchal des logis de chasseurs, greffier. La
dfense est prsente par un avocat ou un officier quelconque.

Le public? Les tmoins des diffrentes causes inscrites au rle de
l'audience. Derrire, des soldats d'infanterie, baonnette au canon.

Un tirailleur indigne, d'abord. Il a dsert. Il parle mal franais,
et un sergent de son rgiment lui sert d'interprte. a ne dure pas
longtemps, nom d'une pipe! Cinq minutes  peine. Trois ans de travaux
publics. Le Bico s'en va en pleurant.

Un fantassin, ensuite. Attitude morne, abattue. Il est accus d'avoir
dit  son adjudant qui refusait de le laisser sortir du quartier: Je te
casserais bien une patte. C'est un garon trs bien,  ce qu'on dit, de
famille riche. Le fait est qu'il s'est pay un avocat civil qui a mis
sa toque de travers et qui fait de grands gestes pour se dbarrasser des
manches de sa toge, beaucoup trop longues.

Il plaide l'enfantillage, l'avocat civil. a ne russit pas  son
client: cinq ans de prison. C'est le minimum, aprs tout.

--Affaire Queslier!

On nous a fait sortir, l'autre tmoin et moi; mais, de l'endroit o l'on
nous a relgus, je puis entendre  peu prs tout. Queslier, simplement,
explique l'affaire. Il assure qu'au moment o il a d cesser de faire le
peloton, il tait trs malade et que, du reste, il l'est encore. Depuis
qu'il est  Tunis, il a demand la visite d'un mdecin qui pourrait
constater la vracit de ses affirmations. On lui a refus cette visite.

La voix du prsident s'lve, hargneuse.

--Abrgez! abrgez! Le fait de se faire porter malade au cours d'un
exercice est assimil  un refus d'obissance, lorsque le major ne
reconnat pas la maladie. Vous tes-vous fait porter malade?

--Oui, mon colonel.

--Que faisiez-vous en ce moment-l?

--Le peloton de punition.

--Le major a-t-il constat votre maladie?

--Non, mon colonel, mais...

--Asseyez-vous!

On nous fait rentrer dans la salle pendant que le greffier lit l'acte
d'accusation.

Le colonel nous interroge, mon camarade et moi. Trois questions 
chacun; celles qu'il a dj poses  Queslier. Impossible de placer un
mot. Brutalement, il nous coupe la parole.

Queslier sera condamn, le malheureux; c'est certain. Le parti pris est
grav sur toutes ces faces de galonns qui sont nos suprieurs,--et qui
sont aussi nos juges.

Le commissaire a la parole. Il n'en abuse point. Il se contente de lire
les punitions du prvenu qui, affirme-t-il, est un sujet dangereux.

C'est ainsi qu'il soutient une accusation, ce commissaire-l.

Il est vrai qu'il demande le maximum de la peine.

Le dfenseur s'avance. C'est un sous-lieutenant de zouaves, tout jeune,
qui tremble, devant son colonel, un peu plus fort que la feuille de
papier qu'il tient  la main. C'est pourtant difficile. Il la lit, cette
feuille de papier, en bredouillant, en mchant les mots, en avalant des
phrases entires. Oh! la belle plaidoirie! Et comme la confiance doit
descendre dans l'me d'un inculp, lorsqu'il voit sa libert ou sa vie
dispute aux membres d'un tribunal par un orateur de cette force!

Tiens! c'est fini... A propos, quelles sont ses conclusions,  l'avocat?
Moi, je ne sais pas. J'ai des bourdonnements dans les oreilles. Je
n'entends plus. Que demande-t-il? Le minimum, ou l'acquittement--ou le
maximum?

Pourquoi pas? puisque son suprieur--le commissaire--l'a demand...

--Queslier, avez-vous quelque chose  dire pour votre dfense?

--J'ai  dire que je n'ai refus d'obir  personne. tant malade, je
n'ai pu continuer un exercice que j'accomplissais. Malheureusement pour
moi, le major...

--Asseyez-vous.

Les juges font semblant de dlibrer. Ils rendent le verdict: Deux ans
de prison.

Deux ans!...




XXXIV


Je suis revenu  An-Halib, profondment coeur, indign.

Ah! je ne m'tais jamais fait d'illusions sur l'ignominie du systme
militaire; mais c'est gal, il est des choses qu'on ne peut croire que
lorsqu'on les a vues; et j'en vois de drles, depuis quelque temps.

La sonde que j'ai laisse tomber dans la fange soldatesque n'a pas pu
trouver le fond; quel bourbier de vilenies, quelle sentine de bassesses!
Je sens que le mpris m'empoigne et que le dgot me monte au coeur.
C'est curieux, cela: le militarisme arrive  concilier dans mon esprit
ces choses inconciliables d'ordinaire: la haine et le mpris, le dgot
et la crainte.

Oui, la crainte. Une crainte particulire, par exemple. Celle
probablement que peut faire prouver l'apprhension du contact de
l'ignoble chauve-souris ou du crapaud visqueux. Je n'avais pas ressenti
cela, jusqu' prsent. Il est vrai que je n'avais gure eu
connaissance que de la partie brutale du systme, et que la partie plus
particulirement jsuitique tait reste voile  mes yeux. Maintenant
que j'ai tout vu, maintenant que j'ai vu Tartufe porter des paulettes
et Laubardemont un panache, maintenant que je sais qu'il me faut
redouter non seulement la griffe du tigre, mais la dent de la vipre et
le dard du scorpion, j'ai peur.

Sortirai-je jamais d'ici? Encore quatre mois, mon Dieu!... comme c'est
long! Je passe des jours bien tristes et des nuits bien lugubres!
J'essaye, pourtant, d'attnuer la sensation trop forte du prsent avec
la vision de l'avenir. Je voudrais que cette image pt abolir dans mon
esprit toutes les autres images et que le rose dont je l'enlumine mt un
clair de gat sur le fond noir de mes penses... Un rien me trouble,
le moindre incident me bouleverse. Les nerfs s'en mlent.

Les petites peurs, les grandes craintes, les crneries passagres,
les longs affaissements, les vigoureux espoirs qui vous enlvent avec
l'lasticit d'un tremplin, et le filet lche de la dsesprance dans
lequel on retombe, mou et flasque--sans pouvoir se briser les os...

Je me suis fait un petit calendrier sur lequel, tous les soirs, j'efface
une journe. J'en ai encore, des coups de crayon  donner!... Une
superstition stupide s'est empare de moi, aussi. Partout je cherche des
prsages, heureux ou malheureux, des indices d'une libration prochaine
ou d'un vnement cruel.

--Si le gros nuage gris,  gauche, a atteint la montagne avant le petit
nuage blanc,  droite, ce sera bon signe pour moi.

Et, si c'est le nuage blanc qui arrive premier, j'ai toujours d'assez
bons yeux pour m'apercevoir qu'un coin du nuage gris--trs lger, c'est
vrai--a atteint le but avant lui. Dans ce dernier cas, pourtant, je ne
suis pas parfaitement tranquille. Ma conscience me reproche tout bas une
indlicatesse coupable.

Je voudrais avoir un sou, pour jouer la chose  pile ou face. Comme a,
je ne pourrais pas tricher.

Je n'ai pas un sou--heureusement.--Car, si j'avais le malheur de perdre,
je sens bien que je n'aurais pas la force de me rebiffer contre la
dcision de l'oracle, et que je serais sans aucun doute la victime de ma
crdulit idiote, mais forcene.

--Froissard, une lettre pour vous.

Le vaguemestre me tend une enveloppe que je dois ouvrir devant lui.
Tiens, une lettre de mon cousin, du cousin qui m'envoyait de l'argent
 El-Ksob, au temps des orgies sardanapalesques avec les Gitons
callipyges. Mais,  propos, comment a-t-il pu savoir mon adresse, le
cousin? Qui diable a pu lui apprendre... Voyons la lettre.

Mon cher cousin, ton secret est enfin dvoil. Je sais tout. N'ayant
pas reu de tes nouvelles depuis quelque temps, j'ai t demander
des renseignements au ministre de la guerre. Ces renseignements sont
pouvantables...

Et patati et patata. On lui a dit que j'avais t envoy aux Compagnies
de Discipline pour mauvaise conduite et indiscipline, etc.--Un tas
d'horreurs, quoi!

Le cousin se dclare scandalis. Pauvre cousin!

Personne n'y va,  ces Compagnies de Discipline. a, c'est exagr,
cousin. Il vaudrait beaucoup mieux dire que tout le monde n'y va pas.

Quel malheur que tu n'aies pas pu sortir de l! Quelle tache sur ton
existence! Tu n'as pour ainsi dire plus de famille, maintenant...

Et il entre dans de longs dtails pour finir par me dclarer qu' Paris,
toutes les personnes que je connais me tourneront le dos...

a me permettra de leur flanquer plus facilement mon pied quelque part,
si elles ne sont pas polies.

Et qu'il faudra que j'aie un fier toupet pour oser me montrer dans les
rues.

J'aurai ce toupet-l, cousin--et je ne mettrai pas de masque.

Allons, une feuille de papier, une plume, et vite, vite, une rponse 
l'aimable parent. Il pourrait, malgr tout, avoir conserv des illusions
sur mon compte, et je ne veux point lui en laisser. Ce serait abuser
de sa candeur. Et puis, a me fera du bien, d'crire un peu ce que je
pense. C'est capable de me remonter.

On t'a dit vrai, cousin, on t'a dit vrai. Je t'avais mont un bateau.
Je t'avais tir une carotte... Je suis aux Compagnies de Discipline
depuis bientt trois ans. J'y ai t et j'y suis encore, physiquement
et moralement, aussi malheureux qu'il est possible de l'tre. On m'y a
envoy, t'a-t-on dit, d'abord pour mauvaise conduite,--une expression
assez lastique, entre parenthses--ce qui est  moiti faux; ensuite
pour indiscipline, ce qui est entirement vrai.

J'ai bu un coup par-ci par l, c'est exact; j'ai fait la noce
quelquefois, je l'avoue. C'est tout.

Si j'tais un mauvais sujet invtr, j'en ferais carrment l'aveu, car
les potins et les cancans, vois-tu, je m'en fiche comme de Colin-Tampon.
Voil donc une des causes pour lesquelles m'ont envoy  la
Discipline--tu peux lire bagne, avec la condamnation en moins, mais les
tortures en plus--des gens dont l'tat d'brit est continuel, dix-neuf
fois sur vingt grossiers par habitude et btes par nature, et chez
lesquels l'absinthe et les rglements militaires combins ont
produit cette lvation intellectuelle et morale, et cette abngation
patriotique que nous aimons  admirer dans Bazaine--et compagnie.

La seconde cause de ma relgation--passe-moi le mot, il est  la
mode depuis que les bourgeois qui nous gouvernent ont pris le parti
de relguer--surtout ne va pas lire: transporter-- Cayenne, les
rcidivistes, leurs victimes--la seconde cause de ma relgation loin des
rangs de l'arme rgulire, dis-je, c'est mon indiscipline. Ici, ma
foi, je ne me dfends point, oh! point du tout. Je suis un indisciplin,
c'est vrai. Pas pour longtemps, pourtant; car l'indiscipline ne
pouvant exister qu'avec l'esclavage et le jour de la dlivrance devant
prochainement luire pour moi, j'espre tre bientt, non plus un
indisciplin, mais un insurg.

... Si je n'ai pas crit plus tt, si je suis rest si longtemps sans
donner de mes nouvelles, si je n'ai pas avou la vrit, je l'ai fait
pour deux raisons que voici: d'abord, quand j'ai un verre de fiel 
boire, j'aime  le boire seul; ensuite, j'ai craint que l'un de vous
n'et l'ide d'aller intercder en ma faveur, pleurer ma grce auprs de
tel ou tel empanach influent. Voil surtout ce que je redoutais, car
je tiens  la garder tout entire, ma haine contre les tortionnaires
 galons d'or et les voleurs  culotte de peau. Je n'ai jamais courb
l'chine devant eux et j'aurais eu honte de voir quelqu'un le faire pour
moi... Ce sont des bandits, vois-tu, et ils m'ont fait souffrir autant
qu'on peut faire souffrir un homme. Mais, au moins, je partirai d'ici en
esprant que, de mme qu'on a hiss le dernier pirate  la grande vergue
de son navire, on pendra le dernier buveur de sang  la hampe du
chiffon ensanglant qui lui sert de drapeau. Je partirai avec l'espoir
d'entendre bientt sonner l'heure de la justice--et la vengeance est le
corollaire de la justice--pour tous ceux qui ont eu faim, pour tous ceux
qui ont souffert, pour tous ceux qui ont pleur...

Je viens de jeter la lettre  la boite et je regrette presque,
maintenant, de l'avoir envoye. Ce pauvre cousin!... Et puis, tant pis,
aprs tout! Au diable la famille!

Ah! la famille! Elle peut se vanter d'avoir trouv un fameux dissolvant
dans l'arme.

Ce ne sont jamais les quatre pages couvertes du gribouillage paternel
ou des pattes de mouche de la mre qu'il cherche dans l'enveloppe qu'il
vient d'ouvrir, le militaire. Et, s'il ne trouve pas, entre les deux
feuilles de papier, le mandat qu'il espre, il ne se donne gure la
peine de la lire, la lettre. Il s'en moque pas mal, allez!

Et les rponses!--ces rponses qui sont des demandes--des demandes qu'on
passe une heure  entourer de cinq ou six phrases qui veulent avoir
l'air d'tre affectueuses!

La famille, elle est plus loin du soldat, soyez-en srs, que la France
des Polonais.

Et, si vous ne le croyez pas, vous n'avez qu' demander  un illettr,
qui vous a pri d'crire une lettre, ce qu'il dsire que vous y mettiez.

--Ce que tu voudras, comme pour toi...

Comme pour toi,--je n'ai jamais pu en tirer autre chose.

Comme pour toi!




XXXV


  Le dernier jour est arriv!

Il y en a qui chantent a, en descendant du magasin d'habillement. Moi,
je ne chante pas. Je ne porte plus la triste livre de la Compagnie,
pourtant. On vient de me la retirer, en mme temps que les fers--que je
gardais depuis dix jours. J'ai un uniforme d'artilleur avec lequel je
vais rentrer en France. Nous partons demain, dix ou douze librables,
 la pointe du jour, pour faire les six tapes qui doivent nous mener 
Gabs, o nous prendrons le bateau.

Je ne chante pas, non que je sois triste--au contraire!--mais j'ai peur.
Je suis comme le marin  qui le sol sur lequel il met le pied, aprs un
long voyage, parat chancelant. Et puis, une crainte folle m'a saisi,
il y a un grand quart d'heure, au moment o je pntrais dans le magasin
d'habillement, sans retirer mon kpi.

--Voulez-vous vous dcouvrir, insolent! m'a cri le sergent
d'habillement d'une voix furieuse.

J'ai compris que cet homme, outr de me voir partir, moi qu'il dteste,
cherchait une querelle d'Allemand. Je n'ai rien dit. Je ne veux rien
dire de toute la soire. Il est six heures; je vais aller me coucher
sous un marabout dont je ne bougerai pas jusqu' demain. Je ne veux pas
me donner  moi-mme l'occasion de faire une sottise, de compromettre ma
libert que je touche--enfin.

Je suis tendu sous une tente. Je fais semblant de dormir, pour qu'on me
laisse tranquille, mais je ne dors pas. Je pense.

Je pense  cette arme que je vais quitter. Je l'envisage froidement,
laissant de ct toutes mes haines.

C'est une chose mauvaise. C'est une institution malsaine, nfaste.

L'arme incarne la nation. L'histoire nous met a dans la tte, de
force, au moyen de toutes les tricheries, de tous les mensonges.
Drle d'histoire que celle-l! Dix anecdotes y rsument un sicle, une
gasconnade y remplit un rgne. Batailles! batailles! combats! Elle a
os fourrer la Rvolution dans la sabretache des gnraux  plumets et
jusque dans le chapeau de Bonaparte, comme elle a fait bouillir le
grand mouvement des Communes qui prcda la bataille de Bouvines dans
le chaudron o les marmitons de Philippe-Auguste ont cum une soupe
au vin. Elle prche la haine des peuples, le respect du soudard, la
sanctification de la guerre, la glorification du carnage...

Ah! Mascarille! toi qui voulais la mettre en madrigaux, l'Histoire!

Elle nous a donn le chauvinisme, cette histoire-l; le chauvinisme,
cette pidmie qui s'abat sur les masses et les pousse, affoles,  la
recherche d'un dictateur.

L'arme incarne la nation! Elle la diminue. Elle incarne la force
brutale et aveugle, la force au service de celui qui sait lui plaire
et--c'est triste  dire, mais c'est vrai--de celui qui peut la payer.

Cela s'est fait, mais ne se fera plus. Si, la blessure ne se gurira
point. La gangrne y est.

L'arme, c'est le rceptacle de toutes les mauvaises passions, la
sentine de tous les vices. Tout le monde vole, l-dedans, depuis le
caporal d'ordinaire, depuis l'homme de corve qui tient une anse du
panier, jusqu' l'intendant gnral, jusqu'au ministre. Ce qui se nomme
_gratte_ et _rabiau_ en bas s'appelle en haut _boni_ et _pot-de-vin_.
Tout le monde s'y dteste, tout le monde s'y envie, tout le monde s'y
torture, tout le monde s'y espionne, tout le monde s'y dnonce. Cela,
au nom de soi-disant principes de discipline dgradante, de hirarchie
inutile. Avoir un grade, c'est avoir le droit de punir. Punir toujours,
punir pour tout. De peines corporelles, naturellement; celles-l seules
sont en vigueur... Ah! c'est triste qu'un bout de galon permette  un
homme de mettre en prison son ennemi--ou de faire fusiller son camarade.

L'arme, c'est le cancer social, c'est la pieuvre dont les tentacules
pompent le sang des peuples et dont ils devront couper les cent bras, 
coups de hache, s'ils veulent vivre.

Ah! je sais bien: le patriotisme!... Le patriotisme n'a rien  faire
avec l'arme, rien; et ce serait grand bien, vraiment, s'il n'tait plus
l'apanage d'une caste, la chose d'une coterie, l'objet curieux que des
escamoteurs ont cach dans leur gibecire, et qu'ils montrent de temps
en temps, mystrieux et dignes,  la foule bante qui applaudit. Ce
sentiment-l, je crois, n'est pas forcment cousu au fond d'un pantalon
rouge. Il y a peut-tre autant de patriotisme dans l'crasement banal
d'un maon qui tombe d'un chafaudage ou dans la crevaison ignore d'un
mineur foudroy par un coup de grisou, que dans la mort glorieuse d'un
gnral tu  l'ennemi. Et il y a de bons patriotes, voyez-vous, qui
hassent la guerre, mais qui la feraient avec joie--si l'on tentait
d'assassiner la France--parce qu'ils auraient l'espoir grandiose,
ceux-l, non pas d'craser un peuple, mais d'anantir, avec le
gouvernement qui le rgit, toutes les tendances rtrogrades, fodales,
anachroniques--le caporalisme.

Je rflchis longtemps  ces choses. Je pense aussi aux trois annes
que j'ai passes ici,  mon existence de paria! Quelle vie! quel
spectacle!...

Et, lorsqu'ils ont dfil devant mes yeux, bien en lumire, tous ces
affreux tableaux que j'voque avec horreur, je m'aperois que je n'en
ai vu nettement qu'un ct, jusqu' prsent, et qu'une partie m'en a
chapp,--la partie la plus ignoble, sans doute, de ces consquences de
la compression.

Emport par la passion, aveugl par la haine, je n'ai jamais senti  mes
cts, parmi mes compagnons de servitude, que les insoumis, que ceux
qui rsistaient, ne voulaient pas plier; les seuls vnements qui aient
frapp mon esprit sont ceux grce auxquels s'est affirme la lutte de
l'homme qui veut rester libre contre la discipline abjecte. Les journes
remplies de la farce grossire de l'existence servile n'ont rien laiss
en moi. Je les ai subies, tout simplement. Et quant au grand troupeau
des disciplins, des soumis, des domestiqus, je ne l'ai mme pas
ddaign, je ne l'ai point vu. Qu'une bassesse de ces malheureux, par-ci
par-l, m'ait fait hausser les paules, qu'une de leurs vilenies m'ait
fait lever le coeur, c'est possible. Rien de plus.

C'est pour cela que je les ai badigeonns en rouge, tous les fonds
couleur de cendre; et je sens que je n'aurai jamais le courage,
maintenant, de plaquer des rappels de gris sur les vigueurs des premiers
plans.

Ah! c'est bien la platitude et la banalit, pourtant, qui s'talent,
comme de larges nappes d'eau croupissante, au-dessus desquelles font
saillie, de loin en loin, les asprits des caractres forts.

Ce ct-l m'a chapp... Ma foi, tant mieux! J'ai dj remu tant de
boue pour les retirer de la fange o ils gisaient, tous ces souvenirs
amers...

--Froissard, tu dors?

Ce sont des camarades, qui viennent me faire leurs adieux et me
souhaiter un bon voyage. Quelques-uns, des Parisiens, me donnent des
commissions...

Le clairon! Un coup de langue prolong: c'est l'extinction des feux.

Encore une nuit et je serai libre.

Libre!... Demain!




XXXVI


--Fontainebleau!... Melun!...

Le train va vite. Dans une heure, nous serons  Paris... Oh! Paris!...
Paris!...

C'est depuis Marseille seulement que j'ai commenc  librement respirer.
Jusque-l, j'avais souffert, j'avais trembl, m'attendant  chaque
instant  une catastrophe; intimement convaincu que quelque pouvantable
difficult allait s'lever, qu'un obstacle insurmontable s'opposerait
 mon retour en France, que quelque chose de terrible allait me clouer,
pour jamais, sur ce sol d'Afrique qui, j'en tais sr, devait me garder.
Je me trouvais dans la situation du chrtien livr aux btes, dans le
cirque, et qui ne peut dtacher ses yeux de la porte de la fosse qu'on
va soulever tout  l'heure, et par o la bte va sortir.

La bte ne s'est pas montre, c'est un gendarme qui a paru. Un brave
gendarme qui ne pensait pas  mal, certainement, et qui s'est trouv
subitement devant moi, sur le paquebot, au dtour d'un rouf. J'ai eu une
horrible peur. J'ai trbuch. J'ai t forc de me retenir  un palan
pour ne pas tomber  la renverse.

--On voit que le vin du cambusier n'est pas mauvais, m'a dit le Pandore,
qui m'a cru ivre, et qui s'est mis  rire, grassement...

Deux ou trois frayeurs comme celle-l, et j'aurais perdu la boule.
J'aurais t atteint, pour de bon, du dlire de la perscution...

Nous sommes partis de Marseille  trois heures de l'aprs-midi, et,
dans ma joie de me sentir enfin seul, livr  moi-mme, dbarrass du
sous-officier qui nous avait escorts jusque-l, je n'ai vu ni la
gare, ni la grande salle d'attente retentissante des exclamations
mridionales; je suis pass rapidement devant le jardin plant d'arbres
o se promnent, un panier au bras, des marchandes de provisions.

Un jardin, une gare, des paniers, des marchands? C'est possible. Je ne
sais pas.

Je suis entr tout droit dans la salle du dpart et je me suis assis,
contre la porte qui donne sur le quai, sur un banc. Mon coeur battait
trs fort, mes genoux tremblaient, un flot de sang me montait au
visage.--Je n'avais plus de sang qu' la tte.

J'avais mon billet dans la poche de mon dolman et je le sentais,--oui,
je le sentais,  travers la doublure,  travers la toile de ma chemise,
comme s'il avait voulu m'entrer dans la chair! Il me brlait la peau, ce
morceau de carton.

Tout d'un coup, la porte s'ouvre. Je m'lance, bousculant l'employ, je
me prcipite dans un wagon comme une bte froce dans la cage o saigne
un quartier de viande. J'ai ferm la porte sur moi,  toute vole, et je
me suis laiss tomber sur la banquette.

Brusquement, je me suis senti _libre_. J'ai prouv, pendant une minute,
une jouissance indfinissable. Pour la premire fois de ma vie--la seule
peut-tre--j'ai peru, dans sa plnitude, la sensation de _libert_.
.......................... .........................................

--Froissard, as-tu faim? Veux-tu manger un morceau?

Ce sont mes camarades de route qui finissent leurs provisions, avant
d'arriver  Paris, et qui m'invitent  casser la crote.

Non, je n'ai pas faim; non, je ne veux pas manger. Il me semble que je
n'aurai plus jamais besoin de manger.

--Ah! non, toi, l-bas, garde le cervelas pour toi. Il y a de l'ail
dedans, et, comme on va sucer la pomme  sa gonzesse...

De gros rires.

Quatre faubouriens, sur les sept que nous sommes. Quatre ouvriers qui
vont reprendre leur mtier, en arrivant, avec la misre qui les guettera
au coin de l'tabli et la dbauche qui leur fera signe, au premier
tournant de la rue. Rien  attendre d'eux, rien. Des rcits fantastiques
de leurs campagnes, peut-tre, des histoires  dormir debout, des
exagrations idiotes, des hbleries... Ah! il n'y a pas de danger qu'ils
aillent porter, dans l'atelier, sur les chantiers, le rcit sincre de
ce qu'ils ont vu, de ce qu'ils ont endur,--la haine du militarisme!
On les retrouvera arrts, badauds imbciles, sur les boulevards o
dfilent les griffetons, au son d'une musique de sauvages;  Longchamps,
les jours de revue, et l'on pourra les entendre applaudir, bien fort, au
passage d'un gnral peinturlur comme une image d'pinal, d'un colonel
dont le plumet se dresse, au-dessus du shako, comme un pinceau de treize
sous au-dessus d'un pot  colle.

A quoi a leur sert-il d'avoir souffert?... Des animaux, alors? Pas
mme. Des btes sans rancune.

Et les autres: Le premier est un garon instruit, un duqu que je
connais peu. Il se livre  des comparaisons trs intressantes entre la
vgtation africaine et celle de la France.

Ces comparaisons me font suer.

Le second, c'est cet imbcile de Lecreux. Il est libr en mme temps
que moi. Je ne lui ai pas dit quatre mots, je crois, depuis que nous
sommes partis d'An-Halib. C'est gal, je serais curieux de savoir
 quoi il peut penser, cet tre-l. Je vais le lui demander. Je
l'appellerai mon vieux Lecreux. a le flattera.

--Mon vieux Lecreux, tu ne dis rien. A quoi penses-tu?

--Je pense  une pice de vers que j'ai faite...

Il fait des vers! J'aurais d m'en douter!...

--Que j'ai commence, plutt,  An-Halib. Je veux arriver  dmontrer
l'inanit de tout systme philosophique. Je viens justement de trouver
deux vers. Tiens, les voici:

         Pythagore, Solon, Socrate et Cicron
         Ont discouru longtemps sans rien dire de bon...

--Comment trouves-tu a?

--Fous-moi la paix!

--Tu dis?

--Fous-moi la paix, ou je te casse la gueule!

Ils se sont tous retourns. Ils m'ont cru fou. Tant pis pour eux.

Le train siffle longuement.--Il entre en gare.--Il s'arrte.

Je descends en courant; je me sauve ainsi qu'un voleur, sans faire
d'adieux, sans serrer une main, sans rien dire  personne-- personne!

J'ai envie de pleurer de rage............................

O suis-je? Sur le boulevard Saint-Germain, prs du pont Sully. Je suis
venu l tout d'une traite, en grandes enjambes, sans regarder derrire
moi, comme si j'avais la police  mes trousses.

Ainsi, je suis  Paris? Tiens! comme c'est tranquille!

C'est drle, je me figurais autre chose. Mon rve a gliss sur le pav
gras dont la pente mne  l'gout, et s'en va  vau-l'eau, maintenant,
roul par les flots sales de ce fleuve qui coule, bte et jaune, dans
les brumes grises, et dont le courant se partage, au tranchant des piles
du pont, sans un bruissement, sans un bruit, sans une cume.

Les maisons aux hautes faades ples, aux fentres mornes, les longues
avenues au sol cendr et froid o tremblotent les squelettes ridicules
des arbres violets, le ciel blafard et dcolor comme une vieille
bche, les silhouettes vilaines des difices mangs par les vapeurs
caligineuses que piquent dj les points jaunes des becs de gaz,
les taches noires et frissonnantes des passants qui glissent vite,
silencieusement...

Ils ne me regardent mme pas, ces passants... Si. Une jeune fille a jet
sur moi un coup d'oeil tonn et je l'ai entendue qui disait tout bas 
sa compagne:

--Comme il est noir!

Comme il est noir!... C'est tout.

Alors, on ne voit rien sur ma figure? Il n'y a rien d'crit, sur mon
visage? Les souffrances n'y ont pas laiss leur marque, les insultes
n'y ont pas imprim leur stigmate. Et l'on ne peut mme pas, sur mes
membres, comme sur l'chine d'une bte maltraite, compter les coups que
j'ai reus, dnombrer toutes mes cicatrices!

Ah! pourquoi ne m'a-t-on pas meurtri le corps, au lieu de me torturer
l'me? Pourquoi la honte ne m'a-t-elle pas cingl comme un fouet?
Pourquoi les douleurs n'ont-elles point t des couteaux et les affronts
des fers rouges? Je pourrais montrer les blessures de ma peau, au moins,
puisque je ne peux faire voir les plaies saignantes de mon coeur. Je
pourrais mettre ma chair lacre sous les yeux des indiffrents et
fourrer dans mes ulcres les doigts blagueurs des incrdules!

Le dcouragement m'assomme.

Un dsir violent me saisit. Une envie atroce me tenaille: je voudrais
tre Lecreux.

Je ne souffrirais pas comme a, je ne ressentirais pas le mal lancinant
qui me point. Et je m'crierais gament, ce soir,  table, en dbouchant
une bouteille:

--En voil une que les chaouchs ne boiront pas!

Ce serait toute ma vengeance, ma foi! et, aprs, je ne songerais plus
au pass. Je n'aurais mme pas la peine d'empcher les souvenirs
d'autrefois de se prsenter  mon esprit. Je n'y penserais point,  cet
autrefois--naturellement--pas plus qu'on ne pense  un mdicament amer
qu'on a aval,  une tache de boue qui  sali vos vtements et qu'un
coup de brosse efface...

Ma vengeance!... Est-ce que je veux me venger?

Oui, si c'est se venger que d'ouvrir devant tous le livre de son
existence, de montrer ce qu'on a souffert, de dire ce qu'on a pens.

Je veux faire cela  prsent. Si c'est vengeance, tant pis; et si c'est
justice, tant mieux.

Je crois que ce sera justice, simplement. La haine me gonfle le coeur,
c'est vrai. Mais elle est trop forte, je le sens bien, pour pouvoir
jamais s'assouvir--ou se calmer. Elle ne me quittera plus, maintenant;
et c'est elle qui mettra un frein  mes emportements et brisera mes
colres. Mais c'est elle aussi qui, calme et froide, me montre dj le
pilori auquel je dois clouer, ainsi qu'une pancarte au-dessus de la tte
des malfaiteurs, l'ignominie de mes bourreaux.

Je m'enfonce dans les profondeurs du boulevard dsert. La nuit est
tombe. Le brouillard s'est paissi...

C'est dans une nuit plus noire encore que les opprims doivent lever la
voix. C'est dans une obscurit plus grande qu'ils doivent faire clater
la trompette aux oreilles de la Socit--la Socit, vieille gueuse
imbcile qui creuse elle-mme, avec des boniments macabres, la
fosse dans laquelle elle tombera, moribonde--sandwich qui se balade,
inconsciente, portant, sur les criteaux qui pendent  son cou et font
sonner ses tibias, un grand point d'interrogation--tout rouge.


Paris, 1888.

FIN








SAINT-DENIS.--IMPRIMERIE BOUILLANT, 20, RUE DE PARIS.





End of the Project Gutenberg EBook of Biribi, by Georges Darien

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Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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