The Project Gutenberg EBook of L'Immortel, by Alphonse Daudet

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Title: L'Immortel

Author: Alphonse Daudet

Release Date: July 19, 2004 [EBook #12950]
[Date last updated: October 4, 2004]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe sicle:
sige = sige, compltement = compltement, etc.]




ALPHONSE DAUDET

L'IMMORTEL

MOEURS PARISIENNES



PARIS

ALPHONSE LEMERRE, DITEUR 27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31

1888

_A mon cher Philippe Gille

Comme au plus parisien de mes amis de lettres

J'offre cette tude de moeurs

A.D._




L'IMMORTEL




I


On lit dans le _Dictionnaire des Clbrits contemporaines_, dition de
1880,  l'article Astier-Rhu:

_Astier, dit Astier-Rhu (Pierre-Alexandre-Lonard), de l'Acadmie
franaise, n en 1816,  Sauvagnat (Puy-de-Dme) chez d'humbles
cultivateurs, montra ds son plus jeune ge de rares aptitudes pour
l'histoire. De solides tudes, comme on n'en fait plus maintenant,
commences au collge de Riom, termines  Louis-le-Grand o il devait
revenir plus tard professeur, lui ouvrirent toutes grandes les portes de
l'cole Normale suprieure. Il en sortit pour occuper la chaire
d'histoire au lyce de Mende; c'est l que fut crit l_'Essai sur
Marc-Aurle, _(couronn par l'Acadmie franaise). Appel l'anne
suivante  Paris par M. de Salvandy, le jeune et brillant professeur sut
reconnatre l'intelligente faveur dont il avait t l'objet en publiant
coup sur coup:_ Les grands ministres de Louis XIV _(couronn par
l'Acadmie franaise)_,--Bonaparte et le Concordat _(couronn par
l'Acadmie franaise),--et cette admirable_ Introduction  l'Histoire de
la Maison d'Orlans, _portique grandiose de l'oeuvre  laquelle
l'historien devait donner vingt ans de sa vie. Cette fois, l'Acadmie
n'ayant plus de couronne  lui offrir, le fit asseoir parmi ses lus. Il
tait dj un peu de la maison, ayant pous Mlle Rhu, fille du
regrett Paulin Rhu, le clbre architecte, membre de l'Acadmie des
Inscriptions et Belles Lettres, petite-fille du vnrable Jean Rhu,
doyen de l'Acadmie franaise, l'lgant traducteur d'Ovide, l'auteur
des_ Lettres  Uranie, _dont la verte vieillesse fait l'admiration de
l'Institut.

On sait avec quel noble dsintressement, appel par M. Thiers, son
collgue et ami, aux fonctions d'archiviste des Affaires trangres,
Lonard Astier-Rhu se dmit de sa charge au bout de quelques annes
(1878), refusant de courber sa plume et l'impartialit de l'Histoire
devant les exigences de nos gouvernants actuels. Mais, priv de ses
chres archives, l'crivain a su mettre ses loisirs  profit. En deux
ans, il nous a donn les trois derniers volumes de son histoire et nous
annonce prochainement un_ Galile inconnu _d'aprs les documents les
plus curieux et les plus indits. Tous les ouvrages d'Astier-Rhu sont
en vente chez Petit-Squard,  la librairie acadmique_.

L'diteur du Dictionnaire des Clbrits laissant  chaque intress
le soin de se raconter lui-mme, l'authenticit de ces notes
biographiques ne saurait tre mise en doute. Mais pourquoi dire que
Lonard Astier-Rhu avait donn sa dmission d'archiviste, quand
personne n'ignore qu'il fut destitu, mis  pied comme un simple cocher
de fiacre, pour une phrase imprudente chappe  l'historien de la
Maison d'Orlans, tome V, page 327: Alors comme aujourd'hui, la France,
submerge sous le flot dmagogique...

O peut conduire une mtaphore! Les douze mille francs de sa place, un
logement au quai d'Orsay, chauffage, clairage, en plus ce merveilleux
trsor de pices historiques o ses livres avaient pris vie; voil ce
que lui emporta ce flot dmagogique, son flot! Le pauvre homme ne s'en
consolait pas. Mme aprs deux ans couls, le regret du bien-tre et
des honneurs de son emploi lui mordait le coeur, plus vif  certains
jours,  certaines dates du mois ou de la semaine, et principalement le
jour de Teyssdre.

C'tait le frotteur, ce Teyssdre. Il venait de fondation chez les
Astier le mercredi; et l'aprs-midi du mme jour, Mme Astier recevait
dans le cabinet de travail de son mari, seule pice prsentable de ce
troisime tage de la rue de Beaune, dbris d'un beau logis, majestueux
de plafond, mais terriblement incommode. On se figure le dsarroi o ce
mercredi, revenant chaque semaine, jetait l'illustre historien
interrompu dans sa production laborieuse et mthodique; il en avait pris
en haine le frotteur, son pays,  la face jaune, ferme et dure comme
son pain de cire, ce Teyssdre qui, sous prtexte qu'il tait de Riom,
tandis que meuchieu Achtier n'tait que de Chauvagnat, bousculait sans
respect la lourde table encombre de cahiers, de notes, de rapports,
chassait de pice en pice le pauvre grand homme, rduit  se rfugier
dans une soupente prise sur la hauteur de son cabinet, o, bien que de
taille mdiocre, il ne tenait qu'assis. Meubl d'un vieux fauteuil en
tapisserie, d'une ancienne table  jeu et d'un cartonnier, ce dbarras
s'clairait sur la cour par le cintre de la grande fentre du dessous;
cela faisait dans la muraille une porte d'orangerie, basse et vitre,
devant laquelle l'historien en labeur s'apercevait des pieds  la tte,
pniblement ramass comme le cardinal La Balue dans sa cage. C'est l
qu'il se trouvait un matin, les yeux sur un vieux grimoire, quand le
timbre de l'entre retentit dans l'appartement envahi par le tonnerre de
Teyssdre.

Est-ce vous, Fage? demanda l'acadmicien de sa voix de basse, cuivre
et profonde.

--Non, meuchieu Achtier... ch'est votre garchon.

Le frotteur ouvrait, le mercredi matin, parce que Corentine habillait
madame.

Comment va le matre? cria Paul Astier tout en filant vers la chambre
de sa mre. L'acadmicien ne rpondit pas. Cette ironie de son fils
l'appelant: Matre, cher matre,... pour moquer ce titre dont on le
flattait gnralement, le choquait toujours.

Qu'on fasse monter M. Fage ds qu'il viendra, dit-il sans s'adresser
directement au frotteur.

--Oui, meuchieu Achtier... Et le tonnerre recommena  branler la
maison.

Bonjour, m'man...

--Tiens! c'est Paul. Entre donc... Prenez garde aux plisss,
Corentine.

Madame Astier passait une jupe devant la glace; longue, mince, encore
bien, malgr la fatigue des traits et d'une peau trop fine. Sans bouger,
elle lui tendit sa joue veloute de poudre qu'il frla de sa barbe en
pointe blonde, aussi peu dmonstratifs l'un que l'autre.

Est-ce que M. Paul djeune? demanda Corentine, une forte paysanne 
teint huileux, coutur de petite vrole, assise sur le tapis comme une
pastoure au pr, en train de raccommoder le bas de la jupe de sa
matresse, une loque noire; le ton, l'attitude, trahissaient la grande
familiarit dans la maison de la bonne  tout faire mal rtribue.

Non, Paul ne djeunait pas. On l'attendait. Il avait son boghey en bas:
venu seulement pour dire un mot  sa mre.

Ta nouvelle charrette anglaise?... Voyons!

Mme Astier s'approcha de la fentre ouverte, carta un peu les
persiennes toutes rayes d'une belle lumire de mai, juste assez pour
voir le fringant petit attelage tincelant de cuir neuf et de sapin
verni, et le domestique en livre frache, debout  la tte du cheval
qu'il maintenait.

Oh! madame, que c'est beau!... murmura Corentine qui regardait aussi;
comme M. Paul doit tre mignon, l-dedans.

La mre rayonnait. Mais des fentres s'ouvraient en face, du monde
s'arrtait devant l'quipage qui mettait tout ce bout de la rue de
Beaune en rumeur, et, la servante congdie, Mme Astier, assise au bord
d'une chaise longue, acheva de repriser sa jupe elle-mme, attendant de
savoir ce que son fils avait  lui dire, s'en doutant bien un peu,
quoiqu'elle part tout attentionne  sa couture. Paul Astier, renvers
dans un fauteuil, ne parlait pas non plus, jouait avec un ventail
d'ivoire, une vieillerie qu'il connaissait  sa mre depuis qu'il tait
n. A les voir ainsi, leur ressemblance frappait: la mme chair crole
rose sur un lger bistre, la mme taille souple, l'oeil gris
impntrable, et dans les deux visages une tare lgre,  peine visible,
le nez fin, un peu dvi, donnant l'expression narquoise, quelque chose
de pas sr. Silencieux, ils se guettaient, s'attendaient, avec la brosse
de Teyssdre au lointain.

Gentil, tout a..., fit Paul.

Sa mre leva la tte:

a, quoi?

Du bout de l'ventail, d'un geste d'atelier il indiquait les bras nus,
le dessin des paules tombantes sous un corsage de fine batiste. Elle se
mit  rire:

Oui, mais il y a a... Elle montrait son cou trs long o des
craquelures marquaient l'ge de la femme. Oh! et puis... Elle pensa:
Qu'est-ce que a fait, puisque tu es beau... mais ne le dit pas.
Cette parleuse renomme, rompue  tous les papotages,  tous les
mensonges de socit, experte  tout dire ou faire entendre, restait
sans expression pour le seul sentiment vritable qu'elle et jamais
ressenti.

En ralit, Mme Astier n'tait pas de celles qui ne peuvent se dcider
 vieillir. Longtemps avant l'heure du couvre-feu, peut-tre aussi n'y
avait-il jamais eu grand feu chez elle, toute sa coquetterie, tout son
dsir fminin de conqurir et de sduire, ses ambitions glorieuses,
lgantes ou mondaines, elle les avait mises dans son fils, ce grand
joli garon de vingt-huit ans,  la tenue correcte de l'artiste moderne,
la barbe lgre, les cheveux ras au front, et dans l'allure, l'encolure,
cette grce militaire, que le volontariat laisse  la jeunesse de
maintenant.

Ton premier est-il lou? demanda enfin la mre.

--Ah oui! lou!... pas un chat! les criteaux, les annonces, rien n'y
fait... Comme disait Vdrine  son exposition particulire: Je ne sais
pas ce qu'ils ont, ils ne viennent pas.

Il se mit  rire doucement; il voyait la belle fiert paisible et
convaincue de Vdrine au milieu de ses maux, de ses sculptures,
s'tonnant sans colre de l'abstention du public. Mais Mme Astier ne
riait pas: ce premier superbe vacant depuis deux ans!... Rue Fortuny?
un quartier magnifique, une maison style Louis XII... btie par son
fils, enfin!... Qu'est-ce qu'ils demandaient donc?... Eux, ils,
probablement les mmes qui n'allaient pas chez Vdrine... Et cassant
entre ses dents le fil de sa couture:

C'est pourtant une bonne affaire!

--Excellente, mais il faudrait de l'argent pour la soutenir... Le
Crdit Foncier prenait tout... puis, les entrepreneurs qui lui
tombaient sur le dos... 10,000 francs de menuiserie  payer  la fin du
mois, dont il n'avait pas le premier louis.

La mre, qui passait son corsage devant la glace, plit et se vit plir.
Frisson de duel quand l'arme en face se lve et vous vise.

Tu as touch la restauration de Mousseaux?

--Mousseaux! Il y a beau temps.

--Et le tombeau des Rosen?

--Toujours l... Vdrine n'en finit pas avec sa statue.

--Aussi pourquoi Vdrine? ton pre te l'avait bien dit...

--Oui, je sais... C'est leur bte noire,  l'Institut...

Il se leva, s'agitant par la chambre:

Tu me connais, voyons! Je suis un homme pratique... Si j'ai pris
celui-l pour ma figure, probable que j'avais mon ide.

Et brusquement retourn vers sa mre:

Tu ne les as pas, toi, mes dix mille francs?

Voil ce qu'elle attendait depuis qu'il tait entr; il ne venait jamais
la voir que pour cela.

Dix mille francs?... Comment veux-tu?...

Sans parler davantage, le navrement de la bouche et du regard signifiait
clairement ceci: Tu sais bien que je t'ai tout donn, que je m'habille
de mise-bas, que je ne me suis pas achet un chapeau depuis trois ans,
que Corentine lave mon linge  la cuisine tellement je rougirais de
donner ces friperies  la blanchisseuse; et tu sais aussi que la pire
misre, c'est encore de te refuser ce que tu demandes. Alors, pourquoi
le demandes-tu? Et cette objurgation muette de sa mre tait si
loquente que Paul Astier y rpondit tout haut:

Bien sr, ce n'est pas  toi que je songeais... Toi, parbleu! si tu
les avais... Puis avec son air de blague froide:

Mais, le matre, l-haut... Peut-tre que tu obtiendrais... Tu sais
si bien le prendre!

--Plus maintenant, c'est fini.

--Mais pourtant, il travaille, ses livres se vendent, vous ne dpensez
rien...

Il inspectait, dans le demi-jour, la dtresse de ce vieil ameublement,
rideaux passs, tapis rps, non renouvels depuis trente ans, depuis
leur mariage. O passait donc tout son argent? Ah a!... est-ce que par
hasard l'auteur de mes jours ferait la vie!... C'tait si norme, si
invraisemblable, Lonard Astier-Rhu faisant la vie, que sa femme ne put
s'empcher de rire  travers sa tristesse. Non, pour cela, elle pensait
qu'on pouvait tre tranquille: Seulement, que veux-tu? il se cache, il
se mfie... le paysan terre ses sous, nous lui en avons trop fait.
Ils parlaient tout bas, en complices, les yeux sur le tapis.

Et bon papa? fit Paul sans conviction, si tu essayais?...

--Bon papa? tu es fou!...

Il le connaissait pourtant bien, le vieux Rhu et son gosme farouche
de quasi-centenaire qui les et tous regards mourir plutt que de se
priver d'une prise de tabac, d'une seule des pingles dont les revers de
sa redingote taient toujours piqus. Ah! le pauvre enfant, fallait-il
qu'il ft  bout pour qu'une ide pareille lui vnt!

Voyons!... veux-tu que je demande?...

--A qui?

--Rue de Courcelles... En avance sur le tombeau.

--Je te le dfends bien, par exemple! Il lui parlait en matre, les
lvres ples, l'oeil mauvais; puis de suite reprenant sa mine ferme, un
peu railleuse:

Ne t'occupe plus de a... ce n'est qu'une crise  passer... J'en ai
vu bien d'autres.

Elle lui tendit son chapeau qu'il cherchait, prt  partir puisqu'il ne
pouvait rien tirer d'elle; et pour le retenir quelques instants de plus,
elle lui parlait d'une grosse affaire en train, un mariage dont on
l'avait charge.

A ce mot de mariage, il tressaillit, la regarda de ct: Qui donc?
Elle avait jur de ne rien dire encore, mais  lui: ... le prince
d'Athis.

--Samy!... Et avec?

Elle aussi mit de profil son petit nez de ruse:

Tu ne la connais pas... Une trangre... trs riche... Si je
russis, je pourrai t'aider... conditions faites, engagement par
lettres...

Il souriait, compltement rassur:

Et la duchesse?

--Elle ne sait rien, tu penses!

--Son Samy, son prince, une liaison de quinze ans!

Madame Astier eut un geste atroce d'indiffrence de femme pour une autre
femme:

Ah! tant pis. Elle a l'ge...

--Quel ge donc?

--Elle est de 1827. Nous sommes en 80... Ainsi, compte. Juste un an de
plus que moi.

--La duchesse! fit Paul stupfait. Et la mre riant:

Eh oui! malhonnte... Qu'est-ce qui t'tonne? Tu la croyais, je suis
sre, vingt ans plus jeune... Mais c'est donc vrai que le plus rou de
vous n'y connat rien... Enfin, tu comprends, ce pauvre prince ne
pouvait pas traner ce licou toute sa vie, d'autant qu'un jour ou
l'autre le vieux duc va mourir, il faudrait qu'il pouse. Et le vois-tu
mari  cette vieille femme?...

--Mazette! il fait bon tre ton amie.

Elle s'emporta: La duchesse, une amie!... Oui, joliment!... Une femme
qui, avec six cent mille francs de rente, intimes comme elles taient,
connaissant  fond leur dtresse, n'avait jamais eu la pense de leur
venir en aide... de temps en temps une robe, un chapeau  prendre chez
sa faiseuse... des cadeaux utiles... de ceux qui ne font pas
plaisir...

Les jours de l'an de bon papa Rhu, fit Paul approuvant,... un atlas,
une mappemonde...

--Oh! je crois qu'Antonia est encore plus avare... Rappelle-toi, 
Mousseaux, en pleine saison des fruits, quand Samy n'tait pas l, les
pruneaux qu'on nous donnait  dessert. Et pourtant, il y en a des
vergers, des potagers; mais tout est vendu sur les marchs de Blois, de
Vendme... D'abord, c'est dans le sang. Son pre, le marchal, tait
renomm  la cour de Louis-Philippe... Et passer pour avare,  cette
cour-l!... Toutes les mmes, ces grandes familles corses: crasse et
vanit. a mange dans de la vaisselle plate  leurs armes des chtaignes
dont les porcs ne voudraient pas... La duchesse! mais c'est elle-mme
qui compte avec son matre d'htel... on lui monte la viande tous les
matins... et le soir, dans les dentelles de son coucher,--je tiens a
du prince,--ainsi! prte pour l'amour, elle fait sa caisse.

Mme Astier se dgonflait, de sa petite voix aigu et sifflante comme un
cri d'oiseau de mer en haut d'un mt. Lui, l'coutait, amus d'abord,
puis impatient, dj dehors.

Je me sauve... fit-il brusquement, djeuner d'affaires... trs
important...

--Une commande?

--Non... Cette fois, pas d'architquerie...

Comme elle insistait curieusement pour savoir:

Plus tard... je te dirai... c'est en train...

Et avant de quitter sa mre, dans un baiser lger, il lui murmura prs
de l'oreille: Tout de mme, pense  mes dix mille...

Sans ce grand fils qui les divisait sourdement, les Astier-Rhu auraient
fait un excellent mnage selon la convention mondaine et surtout
acadmique. Aprs trente ans, leurs sentiments mutuels restaient les
mmes, gards sous la neige  la temprature de couche froide, comme
disent les jardiniers. Lorsque vers 1850 le professeur Astier, laurat
de l'Institut, demanda la main de Mlle Adlade Rhu, domicilie alors
au palais Mazarin, chez son grand-pre, la beaut fine et longue de la
fiance, son teint d'aurore, n'taient pas pour lui le vritable
attrait; la fortune non plus, car les parents de Mlle Adlade, morts
subitement du cholra, n'avaient laiss que peu de chose, et le
grand-pre, crole de la Martinique, un ancien beau du Directoire,
joueur, viveur, mystificateur et duelliste, rptait bien haut qu'il
n'ajouterait pas un sou  la maigre dot. Non, ce qui sduisit l'enfant
de Sauvagnat, bien plus ambitieux que cupide, ce fut l'Acadmie. Les
deux grandes cours  traverser pour apporter le bouquet journalier, ces
longs corridors solennels, coups de bouts d'escaliers poussireux,
c'tait pour lui le chemin de la gloire bien plus que celui de l'amour.
Le Paulin Rhu des Inscriptions et Belles Lettres, le Jean Rhu des
Lettres  Uranie, l'Institut tout entier, ses lions, sa coupole, ce
dme attirant comme une Mecque, c'est avec tout cela qu'il avait couch,
sa premire nuit de noces.

Beaut qui ne s'raille pas, celle-l, passion sur laquelle le temps
n'avait pu mordre et qui le tenait si fort qu'il garda, vis--vis de sa
femme, l'attitude d'un de ces mortels des temps mythologiques  qui les
dieux accordaient parfois leurs filles. Devenu dieu lui-mme,  quatre
tours de scrutin, ce respect subsista encore. Quant  Mme Astier qui
n'avait accept le mariage que comme un moyen de quitter le grand-pre 
anecdotes, goste et dur, il lui avait fallu peu de temps pour juger
quel pauvre cerveau de paysan laborieux, quelle troitesse
d'intelligence cachaient la solennit du laurat acadmique fabricant
d'in-octavos, sa parole  son d'ophiclide faite pour les hauteurs de la
chaire. Pourtant, aprs qu' force d'intrigues, de dmarches, de
qumandes, elle fut parvenue  l'installer acadmicien, elle se sentit
prise d'une certaine vnration, oubliant qu'elle-mme l'avait revtu de
cet habit  palmes vertes o sa nullit disparaissait.

En cette parfaite association, sans joie, ni intimit ni communication
d'aucune sorte, une seule note humaine et naturelle, l'enfant; et cette
note troubla l'harmonie. Tout d'abord rien ne se ralisa de ce que le
pre voulait pour son fils, lauriers universitaires, nominations au
grand concours, puis l'cole Normale et le professorat. Paul, au lyce,
n'eut que des prix de gymnastique et d'escrime, se distingua surtout par
une cancrerie volontaire, entte, cachant un esprit pratique et le sens
prcoce de la vie. Soigneux de sa tenue, de sa figure, il n'allait
jamais en promenade sans l'espoir hautement dclar entre gamins, de
lever une femme riche. Deux ou trois fois, devant le parti-pris de
paresse, le pre avait voulu svir brutalement,  l'auvergnate; mais la
mre tait l pour excuser et protger. Astier-Rhu grondait, faisait
claquer sa mchoire, cette mchoire en avant qui lui avait valu le
surnom de Crocodilus aux annes de professorat; en dernire menace il
parlait de faire sa malle et de s'en retourner planter ses vignes 
Sauvagnat.

Oh! Lonard, Lonard... disait Mme Astier doucement narquoise; et il
n'en tait pas autre chose. Un jour, pourtant, il faillit la boucler
pour de bon, sa malle, quand aprs trois ans d'architecture  l'cole
des Beaux-Arts, Paul Astier refusa de concourir pour le prix de Rome. Le
pre bgayait d'indignation: Malheureux, mais Rome... tu ne sais donc
pas... Rome, c'est l'Institut! Le garon se moquait bien de cela. Ce
qu'il voulait, c'tait la fortune, et l'Institut ne la donnait gure, 
preuve son pre, son grand-pre et son aeul le vieux Rhu. Se lancer,
brasser des affaires, beaucoup d'affaires, gagner de l'argent tout de
suite, voil ce qu'il ambitionnait, lui, et pas de palmes sur habit
vert!

Lonard Astier suffoquait. Entendre son fils profrer de tels
blasphmes, et sa femme, la fille des Rhu, les approuver! Pour le coup,
la malle fut descendue du grenier, son ancienne malle de professeur de
province, ferre de clous, de gonds, comme un portail de temple, et
haute et profonde assez pour avoir tenu l'norme manuscrit de
Marc-Aurle, et tous les rves glorieux, les ambitions de l'historien
en marche sur l'Acadmie. Mme Astier eut beau dire, en pinant sa
bouche: Oh! Lonard... Lonard... rien ne l'empcha de la faire sa
malle. Pendant deux jours elle encombra le milieu du cabinet, puis elle
passa dans l'antichambre d'o elle ne bougea plus, change
dfinitivement en coffre  bois.

De fait, pour commencer, Paul Astier triompha; par sa mre et ses hautes
relations mondaines, aussi son habilet et sa grce personnelles, il eut
vite des travaux qui le mirent en vue. La duchesse Padovani, femme de
l'ancien ambassadeur et ministre, lui confiait la restauration de ce
merveilleux chteau de Mousseaux-sur-la-Loire, vieille demeure royale
reste longtemps  l'abandon et  laquelle il sut restituer son
caractre avec une adresse, une ingniosit vraiment bien surprenantes
chez ce mdiocre colier des Beaux-Arts. Mousseaux lui valut le nouvel
htel de l'ambassade Ottomane; enfin la princesse de Rosen lui confiait
le mausole du prince Herbert mort tragiquement dans l'expdition de
Christian d'Illyrie. Ds lors, le jeune homme se crut matre de la
fortune; le pre Astier entran par sa femme donna quatre-vingt mille
francs de ses conomies, pour l'achat d'un terrain, rue Fortuny, o
Paul se fit construire un htel, plutt une aile d'htel taille dans
une lgante maison de rapport, car c'tait un garon pratique, et s'il
voulait un htel comme tous les artistes chics, il fallait que cet htel
lui servit des rentes.

Par malheur les maisons de rapport ne se louent pas toujours
commodment, et le train de vie du jeune architecte, deux chevaux 
l'curie, l'un de trait, l'autre pour la selle, le cercle, le monde, les
rentres difficilement faites, tout cela lui tait le moyen d'attendre.
De plus, le pre Astier dclara subitement qu'il ne donnerait rien
dsormais, et tout ce que la mre put tenter ou dire pour son fils chri
se heurta contre cette dcision irrvocable, cette rsistance  sa
volont personnelle, jusque-l prpondrante dans le mnage. Ce fut ds
lors une lutte continuelle, la mre rusant, trafiquant sur la dpense
comme un intendant infidle, pour ne jamais dire non aux demandes
d'argent de son fils, Lonard se mfiant et se dfendant, vrifiant les
notes. En cet humiliant dbat, la femme, plus distingue, se lassait la
premire; et vraiment il fallait que son Paul ft aux abois pour qu'elle
se hasardt  une nouvelle tentative.

En entrant dans la salle  manger, longue et triste,  peine claire de
hautes fentres troites o l'on atteignait par deux marches--avant eux
c'tait une table d'hte pour ecclsiastiques,--Mme Astier trouva son
mari dj  table, l'air proccup, presque grognon. D'ordinaire,
pourtant, le matre apportait aux repas une srnit souriante, gale,
comme son apptit aux intactes dents de chien de montagne auxquelles
rien ne rsistait, ni le pain rassis, ni la viande coriace et les noirs
contretemps divers dont l'assaisonne chaque journe de la vie.

Le jour de Teyssdre, sans doute... pensa Mme Astier, et elle s'assit
dans le frou de sa robe de rception, un peu surprise de ne pas recevoir
le compliment dont il ne manquait jamais d'accueillir, le mercredi, sa
toilette pourtant bien minable. Comptant que cette mauvaise disposition
se dissiperait aux premires bouche, elle attendit pour commencer
l'attaque. Mais le matre, qui dvorait quand mme, montrait une humeur
croissante: le vin sentait le bouchon... les boulettes de boeuf bouilli
taient brles.

Tout a parce que votre M. Fage vous a fait poser ce matin, cria de la
cuisine  ct Corentine furieuse, dont la face luisante et couture
apparut au guichet perc dans la muraille par o l'on passait les plats
du temps de la table d'hte. Quand elle l'eut referm violemment,
Lonard Astier murmura: Cette fille est d'une impudence!... au fond,
trs gn que ce nom de Fage eut t prononc devant sa femme. Et bien
sr qu'en tout autre moment Mme Astier n'aurait pas manqu de dire: Ah!
Ah!... encore ce Fage... encore votre relieur... et qu'une scne de
mnage et suivi, sur laquelle Corentine comptait bien en jetant sa
phrase perfide. Mais aujourd'hui il s'agissait de ne pas irriter le
matre, de l'amener, au contraire, par d'habiles prparations  ce qu'on
voulait de lui; en l'entretenant, par exemple, de la sant de
Loisillon, le secrtaire perptuel de l'Acadmie, qu'on disait de plus
en plus bas. Le poste de Loisillon, son appartement  l'Institut,
devaient revenir  Lonard Astier comme une compensation  l'emploi
qu'il avait perdu, et quoique li de coeur avec ce collgue mourant,
l'espoir d'un bon traitement, d'un logis ar, commode, et quelques
autres avantages, enveloppaient cette fin prochaine de perspectives
agrables dont Lonard avait honte peut-tre, mais qu'il envisageait
navement dans l'intimit de son mnage. Eh bien! non, mme cela ne le
dridait pas aujourd'hui.

Pauvre M. Loisillon, sifflait Mme Astier, voil que maintenant il ne
trouve plus ses mots: Lavaux nous racontait, hier, chez la duchesse, il
ne sait plus dire que bi... bibelot... bi... bibelot!--Elle ajouta,
pinant ses lvres, son long cou dress: Et il est de la commission du
dictionnaire.

Astier Rhu ne sourcilla pas.

Le trait a du bon... dit-il en faisant claquer sa mchoire, l'air
doctoral... Mais j'ai crit quelque part dans mon histoire: En France
il n'y a que le provisoire qui dure... Il prononait histore,
provisore... Voil dix ans que Loisillon est  la mort... Il nous
enterrera tous. Il rpta furieux, tirant sur son pain dur: tous...
tous...

Dcidment, Teyssdre l'avait tout  fait mal tourn.

Alors Mme Astier parla de la grande sance des cinq Acadmies, proche de
quelques jours et  laquelle assisterait le grand-duc Lopold de
Finlande. Justement Astier-Rhu, directeur pour ce trimestre, devait
prsider la sance et prononcer le discours d'ouverture avec un
compliment  Son Altesse. Et adroitement interrog sur ce discours dont
il formait dj le plan, Lonard en indiqua les grandes lignes, une
charge  fond contre l'cole littraire moderne, de solides trivires
donnes publiquement  ces blitres,  ces babouins!...

Ses larges prunelles de gros mangeur s'allumaient dans sa face carre o
le sang montait sous l'paisse broussaille des sourcils rests d'un
noir de houille, en contraste avec le collier de barbe blanche.

A propos, dit-il brusquement, et mon habit?... l'a-t-on visit?...
Quand je le mis la dernire fois, pour enterrer Montribot...

Mais, est-ce que les femmes ne pensent pas  tout? Mme Astier l'avait
soigneusement visit, le matin mme, cet habit de crmonie. La soie des
palmes s'raillait, la doublure ne tenait plus. Un vieil habit, dam!...
qui datait de... Eh! mon Dieu, de sa rception... 12 octobre 1866...
Le mieux serait de s'en commander un neuf pour la sance. Les cinq
Acadmies, une Altesse, tout Paris qui viendrait... On leur devait bien
cela.

Lonard se dfendait mollement, prtextant de la dpense trop forte.
Avec l'habit, il faudrait renouveler le gilet, tout au moins le gilet,
puisque le pantalon ne se porte plus.

C'est ncessaire, mon ami.

Elle insistait. Sans y prendre garde ils devenaient ridicules  force
d'conomie. Bien des choses autour d'eux vieillissaient; ainsi le
meuble de sa chambre... elle en tait honteuse, quand une amie entrait
... pour une somme relativement minime...

Ouais!... quelque sot!... fit tout bas Astier-Rhu qui empruntait
volontiers au rpertoire classique. Le pli de son front se creusa,
fermant comme d'une barre de volet sa face un moment large ouverte. Tant
de fois il avait donn de quoi solder une facture de modiste, de
couturire, renouveler des tentures, le linge des armoires, et puis rien
n'tait rgl ni achet, l'argent filait rue Fortuny chez le mange-tout;
maintenant, assez, on ne l'attrapait plus. Il arrondit son dos, baissa
les yeux dans son assiette qu'emplissait une tranche norme de fromage
d'Auvergne, et ne parla plus.

Mme Astier connaissait ce silence ttu, cette molle rsistance de balle
de coton sitt qu'entre eux il tait question d'argent; mais cette fois,
elle s'tait jur de le faire rpondre.

Ah! vous vous mettez en boule... On sait ce que a veut dire, quand
vous faites le hrisson!... Pas d'argent, n'est-ce pas? du tout, du
tout, du tout?

Le dos s'arrondissait de plus en plus.

Vous en trouvez cependant pour M. Fage...

Lonard Astier tressaillit, redress, regardant sa femme avec
inquitude... De l'argent!... lui!...  M. Fage!...

Voyons, a cote, vos reliures... continua-t-elle enchante de l'avoir
forc dans ses rsistances silencieuses, et quel besoin, je vous demande
un peu, pour toutes ces paperasses?

Il se rassura. videmment elle ne savait rien, tirait au hasard. Mais ce
mot de paperasses lui restait sur le coeur; des pices autographiques
sans rivales, des lettres signes Richelieu, Colbert, Newton, Galile,
Pascal, des merveilles acquises pour un morceau de pain et qui
reprsentaient une fortune. Oui, madame, une fortune. Il se montait,
citait des chiffres, des offres qu'on lui avait faites, Bos, le fameux
Bos de la rue de l'Abbaye, et il s'y connaissait, celui-l! prt 
donner vingt mille francs rien que pour trois pices de la collection,
trois lettres de Charles-Quint  Franois Rabelais.

Des paperasses, ah! oui-da!

Mme Astier l'coutait stupfaite. Elle savait bien que depuis deux ou
trois ans il s'tait mis  collectionner des vieux papiers, il lui
parlait quelquefois de ses trouvailles, qu'elle coutait de cette
oreille distraite et vague d'une femme qui entend la mme voix d'homme
depuis trente ans; mais jamais elle n'aurait pu supposer... Vingt mille
francs pour trois pices!... et comment n'acceptait-il pas?

Le bonhomme clata comme un coup de mine:

Vendre mes Charles-Quint!... Jamais!... Je vous verrais tous manquer de
pain, aller aux portes, je n'y toucherais pas, entendez-vous! Il
frappait sur la table, trs ple, la bouche en avant, maniaque et
froce; un Astier-Rhu extraordinaire que sa femme ne connaissait pas.
Les tres ont ainsi dans le rayonnement subit d'une passion des aspects
ignors de leurs plus intimes. Presque aussitt, redevenu trs calme,
l'acadmicien s'expliqua, un peu honteux; ces documents lui taient
indispensables pour la confection de ses livres, maintenant surtout
qu'il n'avait plus les archives des Affaires trangres. Vendre ces
matriaux, ce serait renoncer  crire! Aussi songeait-il plutt  les
accrotre. Et finissant sur une note ambre et tendre o l'on sentait
tous les regrets, toutes les dceptions de sa paternit: Aprs moi,
monsieur mon fils vendra, s'il lui convient, et puisqu'il ne veut
qu'tre riche, je vous garantis qu'il le sera.

--Oui, mais en attendant...

Ce fut dit, cet en attendant, d'un petit ton flt si monstrueusement
naturel et tranquille, que Lonard, outr de jalousie contre ce fils qui
lui tenait tout le coeur de sa femme, riposta dans un solennel coup de
mchoire:

En attendant, madame, que les autres fassent comme moi... Je n'ai pas
d'htel, moi, ni de chevaux, ni de charrette anglaise. Le tramway me
suffit pour mes courses et, comme appartement, un troisime sur entresol
o je suis la proie de Teyssdre; je travaille nuit et jour, j'entasse
les volumes, deux, trois in-8o par an, je suis de deux commissions de
l'Acadmie, je ne manque pas une sance, je figure  tous les
enterrements, et mme, l't, je n'accepte aucune invitation de campagne
pour ne pas perdre un seul jeton. Je souhaite  monsieur mon fils, quand
il aura soixante-cinq ans, de montrer le mme courage!

C'tait la premire fois depuis longtemps qu'il parlait de Paul, et avec
cette pret. La mre en restait saisie, et dans le regard en dessous,
presque cruel, qu'elle jetait  son mari, perait comme un respect qui
n'y tait pas tout  l'heure.

On sonne... dit vivement Lonard, dj lev, la serviette au dos de sa
chaise... Ce doit tre mon homme.

--Quelqu'un pour madame... Ils commencent de bonne heure,
aujourd'hui!...

Corentine posait une carte au bord de la table, de ses gros doigts de
cuisine essuys vivement  son tablier. Mme Astier regarda la carte.
Vicomte de Freydet; un clair traversa ses yeux... Et tout haut, d'un
ton pos qui cachait sa joie: M. de Freydet est donc  Paris?...

--Oui, pour son livre...

--Ah! mon Dieu! son livre... Et moi qui ne l'ai pas encore coup... De
quoi a parle-t-il, ce livre-l?...

Elle prcipitait ses dernires bouches, lavait le bout de ses doigts
blancs dans son verre pendant que son mari lui donnait distraitement
quelques notions sur le nouveau volume de Freydet... _Dieu dans la
Nature_, pome philosophique... En instance pour le prix Boisseau...
Oh! il l'aura, n'est-ce pas?... Il faut qu'il l'ait... Ils sont si
gentils, lui et sa soeur... Il est si bon pour cette pauvre
paralytique.

Astier eut un geste vasif. Il ne pouvait rpondre de rien, mais il
recommanderait certainement Freydet, qui lui semblait en progrs rel.
Mon apprciation personnelle, s'il vous la demande, est celle-ci: il y
en a encore un peu trop pour mon got, mais beaucoup moins que dans ses
autres livres. Et dites-lui que son vieux matre est content.

De quoi y avait-il trop? de quoi y avait-il moins? Mme Astier le savait
probablement, car sans demander d'explications, elle sortit de table et
passa, toute lgre, dans le cabinet transform en salon pour ce
jour-l.

Derrire elle, Lonard Astier, de plus en plus proccup, mietta
quelques instants avec son couteau ce qu'il restait de fromage
d'Auvergne dans son assiette; puis drang de ses rflexions par
Corentine, qui desservait en hte sans prendre garde  lui, il se leva
pniblement, et remontant dans sa soupente par un petit escalier en
chelle de moulin, il vint reprendre sa loupe et le vieux grimoire dont
l'examen l'absorbait depuis le matin.




II


Hep!... hep!... Sur le charreton  deux roues qu'il conduit lui-mme,
correct et droit, les guides hautes, Paul Astier file bon train vers son
mystrieux djeuner d'affaires: le Pont-Royal, les quais, la place de la
Concorde. Dans ce dcor de terrasses, de verdure et d'eau, avec un peu
de fantaisie en tte, il pourrait croire que c'est l'aile de la fortune
qui l'emporte, tant la route est unie, la matine splendide; mais le
garon n'a pas le crne mythologique et, tout en roulant, il inspecte
les cuirs neufs de l'attelage, s'informe du grainetier au jeune groom
rbl, tass auprs de lui, l'air blagueur et rageur d'un petit ratier
d'curie. Encore un, parat-il, ce grainetier, qui rencle sur la
fourniture. Ah! fait Paul distraitement, occup dj d'autre chose.
Les confidences de sa mre lui trottent dans l'esprit...
Cinquante-trois ans, la belle Antonia!... Ce dos, ces paules, le plus
parfait dcolletage de la saison. Ce n'est pas Dieu croyable!... Hep!
l... Il se la rappelle  Mousseaux, l't dernier, leve avant tout
le monde, courant le parc avec ses chiens dans la rose, cheveux au
vent, la bouche frache... a n'avait pourtant pas l'air d'une femme
fabrique... mme qu'un jour, en landau, il s'est fait remiser, oh!
mais remiser, sans un mot, rien que d'un coin d'oeil, comme un
domestique, pour avoir seulement frl une jambe d'Hb, longue, fine,
solide... Cinquante-trois ans, cette jambe-l, jamais de la vie!...
Hep! hep! gare donc! Est-il tratre, ce tournant du rond-point et de
l'avenue d'Antin... C'est gal! un sale coup qu'on lui monte,  cette
pauvre femme, de lui marier son prince. Car enfin, m'man a beau dire,
le salon de la duchesse leur a rudement servi  tous... Est-ce que le
pre serait de l'Acadmie, sans elle? lui-mme, toutes ses commandes...
Et l'hritage Loisillon, la perspective de ce beau logement sous la
coupole... Non, dcidment, les femmes, comme rosserie!... Et avec a
que les hommes... Ce d'Athis, quand on pense tout ce qu'elle a fait
pour lui... Ruin, vid, une loque, lorsqu'ils se sont connus.
Aujourd'hui, ministre plnipotentiaire, membre de l'Acadmie des
sciences morales et politiques pour un livre dont il n'a pas crit un
mot: _La Mission de la femme dans le Monde!_ Et pendant qu'elle
travaille  lui dcrocher une Ambassade, lui n'attend que le dcret de
_l'Officiel_ pour filer  l'anglaise et, aprs quinze ans d'un bonheur
sans mlange, poser  sa duchesse un de ces lapins!... En voil un qui
l'a comprise, la mission de la femme dans le monde!... Faudrait voir 
ne pas tre plus serin que lui... Hep! hep!... porte, s'il vous
plat!

Le monologue est fini, le charreton en arrt devant un htel de la rue
de Courcelles dont le portail s'ouvre  deux battants, trs lent, trs
lourd, comme faisant une besogne dont il aurait perdu depuis longtemps
l'habitude.

       *       *       *       *       *

C'est l que vivait, clotre depuis son deuil et la tragique aventure
qui la fit veuve  vingt-six ans, la princesse Colette de Rosen. Les
chroniques du temps ont racont le dsespoir  grand fracas de ce jeune
veuvage, les cheveux blonds coups ras, jets dans la bire, la chambre
transforme en chapelle ardente, les repas solitaires,  deux couverts,
et sur la table de l'antichambre,  leur place ordinaire, la canne, les
gants, le chapeau du prince, comme s'il tait l, comme s'il allait
sortir. Mais ce dont personne n'avait parl, c'est le dvouement
affectueux, la sollicitude presque maternelle de Mme Astier pour la
pauvre petite, en ces circonstances douloureuses.

La liaison de ces dames datait de quelques annes, d'un prix dcern par
l'Acadmie au prince de Rosen pour un ouvrage historique. Astier-Rhu
rapporteur: toutefois l'cart de l'ge, des positions, maintenait entre
elles des distances que le deuil de la princesse supprima. Dans son
clatante rupture avec le monde, madame Astier fut seule excepte;
seule, elle put franchir le perron de l'htel chang en couvent o
pleurait la pauvre Carmlite noire  tte rase; seule, elle fut admise 
entendre, deux fois par semaine, la messe dite  Saint-Philippe pour le
repos de l'me d'Herbert, et aussi la lecture des lettres que Colette
crivait tous les soirs  son cher absent, lui racontant sa vie,
l'emploi de ses journes. Il y a dans le deuil le plus austre des
dtails matriels qui dshonorent la douleur mais que veut le monde,
commandes de livres, draperies d'quipages, l'coeurant contact du
fournisseur aux faons hypocrites et dolentes; de tout cela Mme Astier
s'tait charge avec une patience inlassable, et prenant en tutelle
cette lourde maison que de beaux yeux brouills de larmes ne pouvaient
plus conduire, elle pargnait  la jeune veuve tout ce qui drangeait
son dsespoir, ses heures pour prier, pleurer, correspondre au del,
et porter des brasses de fleurs rares au Pre-Lachaise, o Paul Astier
surveillait l'rection du gigantesque mausole en pierres commmoratives
prises sur le lieu du dsastre, selon le dsir de la princesse.

Malheureusement, l'extraction, le transport de ces rochers dalmates, le
granit dur  tailler, puis les mille projets, les changeants caprices de
la veuve, qui ne trouvait rien d'assez grand, d'assez pompeux,  la
taille de son hros mort, avaient caus tant de retards et d'entraves
qu'en mai 1880, deux annes pleines aprs la catastrophe et l'entreprise
des travaux, le monument n'tait pas encore fini. C'est beaucoup, deux
ans, pour une douleur dmonstrative, toujours au paroxisme, prte  se
donner en une fois. Sans doute le deuil subsistait, toujours austre
d'apparence, l'htel muet et ferm comme un caveau; mais au lieu de la
statue vivante, en prires et en larmes, au fond de la crypte, il y
avait maintenant une jeune et jolie femme, dont les cheveux repoussaient
serrs et fins avec des rvoltes de vie, des frisons, des ondulements.

De cette blonde chevelure revenue, le noir du veuvage s'claircissait
comme gay, ne semblait plus qu'un caprice d'lgance; et dans
l'allure, la voix de la princesse, on sentait l'activit printanire,
cet air soulag, paisible, qu'on trouve chez les jeunes veuves  la
seconde priode de leur deuil. tat charmant. La femme gote pour la
premire fois la douceur de cet affranchissement, de cette libre
possession d'elle-mme qu'elle n'a pas connue, passe toute jeune de la
famille au mari; elle est dlivre de la grossiret du mle et,
surtout, de cette crainte de l'enfant, de cette terreur dans l'amour qui
est la caractristique de la jeune femme moderne. Et l'volution toute
naturelle de la douleur dbordante  ce complet apaisement s'accentuait
ici de l'appareil du veuvage inconsolable dont la princesse Colette
continuait  s'entourer; non par hypocrisie, mais comment, sans faire
sourire la valetaille, donner l'ordre d'enlever ce chapeau qui attendait
dans l'antichambre, cette canne en vidence, ce couvert pour l'absent?
comment dire: Le prince ne dne pas ce soir. Seule, la correspondance
mystique, A Herbert, au ciel, avait faibli, espace de jour en jour,
rduite  un journal sur un ton fort calme dont s'amusait, sans rien
dire, l'intelligente amie de Colette.

C'est qu'elle avait son plan, Mme Astier, une ide germe dans sa solide
petite tte, un mardi soir, aux Franais, sur cette confidence  voix
basse du prince d'Athis: Ah! ma pauvre Adlade, quel boulet!... que je
m'ennuie!... Tout de suite elle pensait  le marier avec la princesse,
et ce fut un nouveau jeu,  l'envers du premier, non moins dlicat et
charmant. Il ne s'agissait plus de prcher l'ternit des serments, de
chercher dans Joubert ou autres honntes philosophes des penses comme
celle-ci, copie par la princesse en tte de son livre de mariage: On
n'est pouse et veuve avec dignit qu'une fois... ni de s'extasier sur
les grces viriles du jeune hros dont l'image en pied, en buste, de
profil ou de trois quarts, sculpture, peinture, se dressait par tout
l'htel.

Au contraire, une dprciation gradue et savante: Ne trouvez-vous
pas, chre amie... ces portraits du prince lui font la mchoire trop
lourde... sans doute, je veux bien, il avait tout ceci un peu fort, un
peu pais... et,  tout petits coups empoisonns, avec une douceur,
une adresse infinies, se reprenant quand elle allait trop loin, guettant
le sourire de Colette  une malice appuye, elle arrivait  lui faire
convenir que son Herbert avait toujours t pas mal retre, plus
gentilhomme de nom que de faons, sans le grand air, par exemple, de ce
prince d'Athis rencontr, l'autre dimanche, sur le perron de
Saint-Philippe. Si le coeur vous en dit, il est  marier, ma chre...
Ceci jet comme en l'air, sur un ton de badinage; puis repris, prsent
plus clairement. Eh! pourquoi pas? toutes les convenances y seraient,
grand nom, situation diplomatique considrable; et pas de changement 
la couronne ni au titre, ce qui avait bien son importance mnagre:
Enfin, ma chre, s'il faut vous l'apprendre, un homme qui a pour vous
le plus vif sentiment...

Ce mot de sentiment blessa d'abord la princesse comme un outrage, mais
elle s'habitua  l'entendre. On rencontrait d'Athis  l'glise, puis rue
de Beaune, en grand mystre, et Colette convenait bientt que lui seul
aurait pu la faire renoncer au veuvage... Mais, quoi? son pauvre Rosen
l'avait aime si dvotement, si uniquement!

Oh! uniquement!... faisait Mme Astier dans un petit sourire renseign
que suivaient des allusions, des demi-mots, et, comme toujours,
l'empoisonnement de la femme par la femme. Mais, chre amie, il n'y a
pas d'amour unique, de mari fidle... les honntes, les levs
s'arrangent pour ne pas attrister, humilier leur femme, troubler le
mnage...

--Alors vous croyez qu'Herbert?...

--Mon Dieu! comme les autres.

La princesse se rvoltait, boudait, fondait en ces larmes faciles, sans
douleur, d'o la femme sort apaise et rafrachie comme une pelouse
aprs l'onde. Tout de mme, elle ne cdait pas, au grand dpit de Mme
Astier bien loin de souponner la cause relle de cette rsistance.

Le vrai, c'est qu' force d'examiner ensemble ce projet de mausole,
frlant leurs mains et leurs cheveux sur les plans, les esquisses de
caveaux et de statues funbres, Paul et Colette s'taient pris l'un pour
l'autre d'une sympathie de camarades, peu  peu devenue plus tendre,
jusqu'au jour o Paul Astier surprit dans un regard pos sur lui le
trouble d'un caprice, presque un aveu. Cette possibilit, ce rve, ce
prodige lui apparut de Colette de Rosen l'pousant, lui apportant ses
vingt ou trente millions. Oh! plus tard, aprs un stage de patience, un
sige en rgle de la place. Avant tout, se mfier de m'man, trs
subtile, trs forte, mais pchant par abus de zle, surtout lorsqu'il
s'agissait de son Paul. Elle brlerait toutes les chances  vouloir
hter la russite. Il se cachait donc de Mme Astier, sans se douter
qu'elle allait  contre-mine dans le mme chemin que lui, agissait tout
seul, trs lentement, charmant la princesse par sa jeunesse lgante, sa
gat, son esprit blagueur dont il avait soin de rentrer les griffes,
sachant que la femme, comme le peuple, comme l'enfant et tous les tres
de navet et de spontanit, dteste l'ironie qui la dconcerte et
qu'elle sent l'antagoniste des enthousiasmes, des rveries de l'amour.

       *       *       *       *       *

Ce matin de printemps, le jeune Astier arrivait avec plus d'assurance
encore que d'habitude. C'tait la premire fois qu'il djeunait 
l'htel de Rosen, sous prtexte d'une visite  faire ensemble au
Pre-Lachaise pour voir les travaux sur place. On avait choisi le
mercredi, jour de Mme Astier, par une complicit muette afin de ne pas
l'emmener en tiers; aussi, malgr sa rserve, le prudent jeune homme, en
franchissant le perron, jeta ngligemment sur la vaste cour, les communs
somptueux, un regard circulaire, enveloppant comme une prise de
possession. Il se refroidit en traversant l'antichambre, o suisse et
valets de pied en grandissime deuil mat somnolaient sur les banquettes
et semblaient en veille funbre autour du chapeau du mort, un superbe
chapeau gris annonant la belle saison et l'enttement de la princesse
 la perptuit du souvenir. Paul s'en trouva vex comme de la rencontre
d'un rival: il ne se rendait pas compte de la difficult pour Colette
captive d'elle-mme, d'chapper  son immense deuil. Et, furieux, il se
demandait: Est-ce qu'elle va me faire djeuner avec lui?... quand le
valet qui lui prenait sa canne et son chapeau des mains l'avertit que
madame la princesse attendait monsieur dans le petit salon. Tout de
suite introduit sous la rotonde vitre, verdie de plantes rares, il se
rassura par la vue de deux couverts dresss sur une toute petite table,
dont Mme de Rosen surveillait elle-mme l'installation.

Une fantaisie, en voyant ce beau soleil... Nous serons comme  la
campagne...

Elle avait rumin cela toute la nuit, de ne pas manger avec ce beau
garon devant le couvert de l'autre; et ne sachant comment s'y prendre
pour les gens, elle avait imagin de cder la place, de commander tout 
coup, en caprice: Dans la serre.

En somme, le djeuner d'affaires s'annonait bien; le Romane blanc au
frais dans la vasque du petit rocher, parmi des fougres et des
capillaires, du soleil sur les cristaux, sur la laque verte des feuilles
dcoupes, et les deux jeunes gens en face l'un de l'autre, leurs genoux
se touchant presque, lui trs calme, ses yeux clairs brlants et froids,
elle toute rose et blonde, ses cheveux repousss en fin plumage ond,
marquant la forme de sa petite tte sans le moindre artifice de coiffure
fminine. Et tandis qu'ils parlaient de choses indiffrentes, mentant 
leur vraie pense, Paul Astier triomphait de voir l-bas, dans la salle
 manger dserte, s'ouvrant au va-et-vient silencieux du service, le
couvert du mort, rduit pour la premire fois  l'ennui de la solitude.




III

     _Mademoiselle Germaine de Freydet_

     _Clos-Jallanges_

     _Par Mousseaux_

     _(Loir-et-Cher)_

Voici trs exactement, ma chre soeur, l'emploi de mon temps  Paris. Je
compte crire cela chaque soir et t'envoyer le paquet deux fois par
semaine, tout le temps de mon sjour.

Donc, arriv ce matin, lundi. Descendu, comme toujours, dans mon calme
petit htel de la rue Servandoni, o je n'entends du grand Paris que les
cloches de Saint-Sulpice et le bruit continuel d'une forge voisine, ce
fer frapp en mesure que j'aime comme un rappel du village. Tout de
suite couru chez l'diteur: Quand paraissons-nous?

--Votre livre? mais il a paru il y a huit jours.

Paru et mme disparu dans les profondeurs de cette terrible usine
Manivet, toujours fumante, haletante, en mal d'un bouquin nouveau.
Lundi, justement, c'tait le lanage d'un grand roman de Horscher: _La
Faunesse_, tir  je ne sais combien de cinquante mille exemplaires, en
piles, en ballots, dans toute la hauteur de la librairie; et tu te
figures la tte distraite des commis, l'air gar, tomb de la lune, de
l'excellent Manivet quand j'ai parl de mon pauvre volume de vers et de
mes chances au prix Boisseau. J'ai demand quelques exemplaires destins
aux membres de la commission, et me suis sauv  travers des rues, de
vraies rues de _Faunesse_ montant jusqu'au plafond. En voiture,
regard, feuillet le volume, qui m'a plu avec la gravit de son titre:
_Dieu dans la Nature_; un peu minces, peut-tre,  la rflexion, les
lettres du titre, pas assez noires, ne tirant pas l'oeil, mais, bah! ton
joli nom de Germaine, en ddicace, nous portera bonheur. Laiss deux
exemplaires rue de Beaune, chez les Astier, qui n'ont plus, comme tu
sais, leur appartement des Affaires trangres; Mme Astier a cependant
gard son jour. A mercredi donc pour savoir ce que le matre pense de
mon oeuvre; et je file  l'Institut, o j'arrive encore en pleine usine
 vapeur.

Vraiment, l'activit de ce Paris est prodigieuse, surtout pour ceux qui,
comme nous, vivent toute l'anne au calme et au large des champs. Trouv
Picheral,--tu sais, le monsieur si poli du secrtariat, qui t'avait si
bien place, il y a trois ans,  la sance de mon prix,--Picheral et ses
commis, dans un brouhaha de noms, d'adresses, jets d'un bureau 
l'autre parmi l'talage des cartes bleues, jaunes, vertes, de tribunes,
pourtour, hmicycle, entre A, entre B, tout le lancement des
invitations  la grande sance annuelle qu'honorera cette fois une
Altesse en tourne, le grand-duc Lopold. Dsol, monsieur le
vicomte... Picheral m'appelle toujours ainsi, tradition de
Chateaubriand sans doute... mais il faut attendre...--Faites, faites,
M. Picheral.

Trs amusant, le bonhomme, et trs courtois; il me fait penser 
Bonicar,  nos leons de maintien dans la galerie couverte, chez
grand'mre de Jallanges,--et irritable, comme notre ancien matre 
danser, quand on le contrecarre. J'aurais voulu que tu l'entendes parler
au comte de Brtigny, l'ancien ministre, un des grands seigneurs de
l'Acadmie, venu l, pendant que j'attendais, pour une rclamation de
jetons. Il faut te dire que le jeton de prsence vaut six francs,
l'ancien cu de six livres; ils sont quarante acadmiciens, soit deux
cent quarante francs par sance,  rpartir entre les assistants, dont
la part est plus forte, naturellement, quand ils sont moins nombreux.
La paye se fait tous les mois, en cus, dans des sacs de gros papier
portant chacun, pingl dessus, son bordereau comme une note de
blanchisseuse. Brtigny n'avait pas son compte, il lui manquait deux
jetons, et c'tait tout ce qu'il y a de plus drle, ce richissime
richard, prsident de je ne sais combien de conseils d'administration,
venant en quipage rclamer ses douze francs. Il n'en a eu que six, que
Picheral, aprs un long dbat, lui a jets de haut comme  un
commissionnaire et qu'a empochs l'immortel avec une joie infinie. C'est
si bon, l'argent gagn  la sueur de son front! Car il ne faut pas
croire qu'on flne  l'Acadmie; ces legs, ces fondations dont le nombre
augmente d'anne en anne, tant d'ouvrages  lire, de rapports 
grossoyer, et le dictionnaire, et les discours!... Posez votre livre,
mais ne vous montrez pas, m'a dit Picheral, apprenant que je
concourais... Cette besogne force qu'on leur apporte rend nos
messieurs froces aux postulants.

Je me rappelle en effet l'accueil de Ripault-Babin et de Laniboire 
mon dernier prix. Toutefois, quand c'est une jolie femme, les choses se
passent autrement. Laniboire devient grivois; Ripault-Babin, toujours
bouillant quoique octognaire, offre  la candidate un peu de pte de
guimauve et chevrote: Portez-la d'abord  vos lvres... Je la
finirai. J'ai cueilli le propos au secrtariat mme, o les immortels
sont traits avec une aimable dsinvolture. Le prix Boisseau? Attendez
donc... vous avez deux ducs, trois Petdeloup, deux cabotins. C'est
ainsi que, dans l'intimit des bureaux, se subdivise l'Acadmie
franaise. Les ducs, ce sont tous les gens de noblesse et l'piscopat;
les Petdeloup comprennent les professeurs et savants divers; par
cabotins, on entend les avocats, hommes de thtre, journalistes,
romanciers.

Ayant donc les adresses de mes Petdeloup, ducs et cabotins, j'ai
ddicac un de mes exemplaires  l'aimable Picheral, un autre, pour la
forme, au pauvre M. Loisillon, le secrtaire perptuel, qu'on dit 
toute extrmit, et je me suis empress de distribuer le reste  tous
les bouts de Paris. Il faisait un temps superbe, le bois de Boulogne que
j'ai travers en revenant de chez Ripault-Babin--portez-le d'abord  vos
lvres--embaumait l'aubpine et la violette, je me croyais chez nous, 
ces premiers jours de printemps htif o l'air est si frais et le soleil
si chaud, et l'envie me venait de tout ngliger pour rentrer 
Jallanges, prs de toi. Dn au boulevard, tout seul, mlancoliquement;
fini ma soire aux Franais, o l'on jouait _Le Dernier Frontin_ de
Desminires. Un de mes juges pour le prix Boisseau, ce Desminires;
aussi ne dirai-je qu' toi combien ses vers m'ont ennuy. La chaleur, le
gaz, j'avais le sang  la tte. Tous ces comdiens jouaient comme pour
le grand roi; et pendant qu'ils dvidaient les alexandrins pareils aux
bandelettes d'une momie qu'on dmaillote, l'odeur des pines de
Jallanges me poursuivait encore, et je me rcitais les jolis vers de Du
Bellay, presque un _pays_:

    Plus que le marbre dur me plat l'ardoise fine,
    Plus mon Loire Gaulois que le Tibre latin,
    Plus mon petit Lir que le mont Palatin
    Et plus que l'air marin la douceur angevine.

Mardi. Courses dans Paris tout le matin, stations devant les libraires,
cherchant mon livre aux vitrines. _La Faunesse... La Faunesse..._ On
ne voyait que a partout, band de l'annonce vient de paratre, puis,
de loin en loin, un pauvre _Dieu dans la Nature_, piteux, enfoui. Quand
on ne me regardait pas, je le mettais sur la pile, bien en vue, mais
personne ne s'arrtait. Si, boulevard des Italiens, un ngre, trs bien,
l'air intelligent... Il a feuillet mon bouquin cinq minutes, puis est
parti sans l'acheter. J'avais envie de le lui offrir.

A djeuner, dans un coin de taverne anglaise, lu les journaux. Pas un
mot sur moi, pas mme une petite annonce. Ce Manivet est si ngligent!
a-t-il seulement fait les envois, comme il me le jure? Et puis il en
parat tant de livres. Paris en est submerg. C'est triste tout de
mme, ces vers qui vous brlaient les doigts quand on les crivait dans
la joie, dans la fivre, qui vous semblaient beaux,  remplir, illuminer
le monde, les voil qui circulent, plus ignors que lorsqu'ils vous
bourdonnaient obscurment dans le cerveau; un peu l'histoire de ces
toilettes de bal, revtues dans l'enthousiasme de la famille, qu'on se
figure devoir tout clipser, tout craser, et qui, sous le lustre, se
perdent dans la quantit. Ah! ce Herscher est bien heureux. On le lit,
lui; on le comprend. J'ai rencontr des femmes ayant au bras, dans leur
mantelet, ce volume jaune tout frais paru... Misre de nous! on a beau
se mettre en dehors et au-dessus de la foule, c'est pour elle qu'on
crit. Spar de tous, dans son le, ayant perdu jusqu' l'espoir d'une
voile  la chute de l'horizon, Robinson, mme grand gnie potique,
et-il jamais fait des vers? Longuement rflexionn l-dessus en battant
les Champs-lyses, perdu comme mon livre dans ce grand flot
indiffrent.

Je revenais dner  mon htel, pas mal assombri, comme tu penses, quand
sur le quai d'Orsay, devant la ruine envahie de verdure de la Cour des
Comptes, je me heurte  un grand diable encombrant et distrait:
Freydet!--Vdrine! Tu n'as pas oubli mon ami le sculpteur Vdrine
qui, du temps qu'il travaillait  Mousseaux, tait venu passer une
aprs-midi  Clos-Jallanges avec sa jeune et charmante femme. Il n'a pas
chang, seulement un peu blanc vers les tempes; il tenait par la main ce
bel enfant aux yeux de fivre que tu admirais, s'en allait le front
haut, de lents gestes descriptifs, l'air planant et superbe d'une
promenade lysenne que suivait  distance Mme Vdrine poussant la
petite voiture o riait une fillette, ne depuis leur voyage en
Touraine.

a lui en fait trois, moi compris, m'a dit Vdrine montrant sa femme;
et c'est bien vrai que dans le regard dont elle couve son mari, il y a
la maternit paisible et tendre d'une madone flamande en extase devant
son fils et son Dieu. Caus longtemps debout contre le parapet du quai;
cela me faisait du bien d'tre avec ces braves gens. En voil un,
Vdrine, qui se moque du succs, et du public, et des prix d'Acadmie.
Apparent comme il est, cousin des Loisillon, du baron Huchenard, il
n'aurait qu' vouloir,  teinter d'un peu d'eau son vin trop raide; il
obtiendrait des commandes, le prix biennal, serait de l'Institut demain.
Mais rien ne le tente, pas mme la gloire. La gloire, me disait-il,
j'en ai got deux ou trois fois, je sais ce que c'est... tiens, il
t'arrive en fumant de prendre ton cigare  rebours, eh bien! c'est a la
gloire. Un bon cigare dans la bouche par le ct du feu et de la
cendre...

--Mais enfin, Vdrine, si tu ne travailles ni pour la gloire ni pour
l'argent...

--Oh! a...

--Oui, je sais ton beau mpris... Alors, pourquoi te donner tant de
mal?

--Pour moi, pour ma joie personnelle, le besoin de crer, de
m'exprimer.

videmment, celui-l, dans l'le dserte, et continu son labeur. C'est
le vritable artiste, inquiet, curieux d'une forme nouvelle, et, dans
ses intervalles de travail, cherchant avec d'autres matires, d'autres
lments,  contenter son got d'indit. Il a fait de la poterie, des
maux, ces belles mosaques de la salle des gardes que l'on admire 
Mousseaux. Puis, la chose acheve, la difficult vaincue, il passe  une
autre; son rve, en ce moment, c'est d'essayer de la peinture, et, sitt
son paladin termin, une grande figure de bronze pour le tombeau de
Rosen, il compte, comme il dit, se mettre  l'huile! Et sa femme
approuve toujours, chevauche avec lui toutes ses chimres; la vraie
femme d'artiste, silencieuse, admirante, cartant du grand enfant ce qui
blesserait son rve, heurterait son pied dans sa marche d'astrologue.
Une femme, ma chre Germaine,  faire dsirer le mariage. Oui, j'en
connatrais une pareille, je l'amnerais  Clos-Jallanges et je suis sr
que tu l'aimerais; mais ne t'effraie pas, les Mme Vdrine sont rares, et
nous continuerons  vivre tous deux, comme maintenant, jusqu' la fin.

On s'est quitt en prenant rendez-vous pour jeudi prochain, non pas
chez eux  Neuilly, mais  l'atelier du quai d'Orsay o ils passent la
journe tous ensemble. Cet atelier, parat-il, est la chose la plus
extraordinaire du monde: un coin de l'ancienne Cour des Comptes o le
sculpteur a obtenu de travailler dans la verdure sauvage et les pierres
croulantes. En m'en allant, je me retournais pour les voir marcher le
long du quai, le pre, la mre, les petits, tous serrs dans cette
lumire paisible du couchant qui les dorait comme un tableau de
Sainte-Famille. bauch quelques vers l-dessus, le soir,  l'htel;
mais les voisins me gnent, je n'ose pas donner de la voix. Il me faut
mon grand cabinet de Jallanges, mes trois croises sur le fleuve et les
pentes de vignes.

       *       *       *       *       *

Et enfin nous voil  mercredi, le grand jour, les grandes nouvelles,
que je veux te donner par le dtail. J'attendais, je te l'avoue, ma
visite aux Astier avec un battement de coeur qui s'accentuait,
aujourd'hui, en montant ce vieil escalier majestueux et humide de la rue
de Beaune. Qu'allait-on me dire de mon livre? Mon matre Astier
aurait-il eu seulement le temps de l'ouvrir? C'tait si grave, le
jugement de cet excellent homme qui a gard pour moi son prestige de
professeur en chaire, et devant qui je me sentirai toujours colier. Sa
dcision impartiale et sre serait certainement celle de l'Acadmie pour
le prix Boisseau. Aussi, quelle angoisse impatiente, tandis que
j'attendais dans le grand cabinet de travail que le matre abandonne 
sa femme pour sa rception de chaque semaine.

Ah! ce n'est plus ici l'appartement du ministre. La table de
l'historien est pousse dans une encoignure, masque d'un grand paravent
en toffe ancienne qui dissimule en mme temps une partie de la
bibliothque. En face, dans le panneau d'honneur, le portrait de Mme
Astier, encore jeune, ressemblant  son fils d'une faon extraordinaire,
aussi au vieux Rhu que j'ai, depuis tantt, l'honneur de connatre. Ce
portrait est d'une distinction un peu triste, froide et cire comme
cette grande pice sans tapis, drape de rideaux sombres sur une cour
plus sombre encore. Mais Mme Astier vient d'apparatre et son aimable
accueil transforme tout, autour de moi. Qu'y a-t-il dans l'air de Paris
pour garder la grce d'un visage de femme au del du temps, comme sous
le verre d'un pastel? Je l'ai trouve rajeunie de trois ans, cette
blonde fine, aux yeux aigus. Elle m'a d'abord parl de toi, de ta chre
sant, s'intressant  notre mnage fraternel; puis, vivement: Et votre
livre?... parlons de votre livre!... Quelle merveille! Je vous ai lu
toute la nuit... Et mille louanges dlicates, deux ou trois vers cits
juste, avec l'assurance que mon matre Astier tait ravi; il l'avait
charge de me le dire, dans le cas o il ne pourrait quitter ses
archives.

Rouge d'habitude, je devais tre ponceau, comme  la fin d'un dner de
chasse; mais ma joie est vite tombe, aux confidences que la pauvre
femme tait entrane  me faire sur la dtresse de leur situation. Des
pertes d'argent, leur disgrce, le matre travaillant nuit et jour  ses
livres historiques d'une fabrication si lente, si coteuse, et que le
public n'achte pas. Puis l'aeul, le vieux Rhu qu'il faut aider, car
il n'a gure que ses jetons, et  son ge, quatre-vingt-dix-huit ans,
que de prcautions, de gteries! Sans doute, Paul est un bon fils,
travailleur, en passe d'arriver; seulement ces entres de carrire sont
terribles. Aussi Mme Astier lui cache-t-elle leur misre, comme  son
mari, pauvre cher grand homme dont j'entendais le pas lourd, paisible,
au-dessus de ma tte, pendant que sa femme me demandait, avec un
tremblement de lvres, des mots qu'elle cherchait, qu'elle s'arrachait,
si je ne pourrais pas... Ah! divine, divine crature, j'aurais voulu
baiser les dentelles de sa robe... Et tu comprends maintenant, soeur
chrie, la dpche que tu as reue tantt, et pour qui les dix mille
francs que je te demande par le retour du courrier. Je pense que tu as
envoy tout de suite chez Gobineau. Si je ne l'ai pas averti
directement, c'est que nous faisons de moiti en tout, toi et moi, et
que nos lans de gnrosit, de piti, doivent tre en commun comme le
reste... Mais, mon amie, est-ce effrayant, ces faades parisiennes,
brillantes, glorieuses, et qui cachent de telles douleurs!

Cinq minutes aprs ces navrants aveux, le monde arriv, les salons
pleins, Mme Astier parlait et rpondait avec une parfaite aisance
d'esprit, la mine et la voix heureuses,  me donner la chair de poule.
Vu, l, Mme Loisillon, la femme du secrtaire perptuel, qui ferait bien
mieux de garder son malade que de fatiguer la socit des charmes de son
dlicieux appartement, le plus confortable de l'Institut, trois pices
de plus que du temps de Villemain. Si elle ne l'a pas rpt dix fois,
d'une voix rogue de commissaire-priseur, et devant une amie loge 
l'troit, dans l'emplacement d'une ancienne table d'hte!

Avec Mme Ancelin, un nom que citent souvent les feuilles mondaines, rien
de pareil  craindre. Cette bonne grosse dame toute ronde, la figure
rouge et poupine, qui flte ses mots ou plutt ceux qu'elle recueille et
colporte, est bien la plus aimable personne. Encore une qui a pass la
nuit  me lire. Aprs cela, c'est peut-tre une formule. Elle m'a ouvert
tout grand son salon, un des trois o frquente et s'agite l'Acadmie.
Picheral dirait que Mme Ancelin, affole de thtre, reoit plus
volontiers les cabotins, Mme Astier les Petdeloup, et que la duchesse
Padovani accapare les ducs, la gentry de l'Institut. Mais en somme, ces
trois rendez-vous de gloire et d'intrigue ouvrent les uns sur les
autres, car j'ai vu dfiler, mercredi, rue de Beaune, un assortiment
vari d'immortels de toutes catgories: Danjou, l'auteur dramatique,
Rousse, Boissier, Dumas, de Brtigny, le baron Huchenard des
Inscriptions et Belles Lettres, le prince d'Athis des Sciences morales
et politiques. Il y a encore un quatrime salon en formation, celui de
Mme Eviza, une juive aux joues pleines, aux longs yeux troits, et qui
flirte avec tout l'Institut, dont elle porte les couleurs, des broderies
vertes sur sa veste printanire et son petit chapeau aux ailes de
caduce. Oh! mais un flirt jusqu' l'inconvenance... Je l'entendais
dire  Danjou, qu'elle invitait:

Chez Mme Ancelin c'est: ici l'on dne. Chez moi: ici l'on aime.

--Il me faut les deux... log et nourri, rpondait froidement Danjou,
que je crois un parfait cynique, sous son masque dur, immobile, sa
toison noire et drue de ptre du Latium. Belle diseuse, Mme Eviza, d'une
rudition imperturbable, citant au vieux baron Huchenard des phrases
entires de ses _Habitants des Cavernes_ discutant le pote Shelley avec
un tout jeunet critique de revue, correctement et sagement grave, le col
haut sous son menton pointu.

Dans ma jeunesse, on dbutait par des vers, pour aller n'importe o, 
la prose, aux affaires, au barreau. Maintenant, c'est par la critique
et, gnralement, par une tude sur Shelley. Mme Astier m'a prsent 
ce petit monsieur dont les dcisions comptent dans le monde littraire,
mais ma moustache et mon hle de soldat laboureur lui ont probablement
dplu, nous n'avons chang que peu de mots tandis que j'observais la
comdie des candidats, femmes ou parentes de candidats, venant se
montrer, tter l'eau, car Ripault-Babin est bien vieux et Loisillon ne
peut durer: deux fauteuils en perspective autour desquels s'changent
des regards furieux, des paroles empoisonnes.

Tu sais, Dalzon, ton romancier, il tait l; bonne, franche et
spirituelle figure, bien celle de son talent. Mais tu aurais souffert de
le voir humble et frtillant, devant une non-valeur comme Brtigny qui
n'a jamais rien fait, qui tient  l'Acadmie la place rserve de
l'homme du monde, celle du pauvre en province, aux tables du jour des
Rois; et non seulement auprs de Brtigny, mais de chaque acadmicien
qui entrait, attentif aux anecdotes du vieux Rhu, riant aux moindres
malices de Danjou, du rire lche, colier, que Vdrine appelait 
Louis-le-Grand le rire au professeur. Tout cela pour monter, des
douze voix qu'il eut l'an dernier,  la majorit ncessaire.

Le vieux Jean Rhu est apparu un moment chez sa petite-fille,
prodigieusement vert et droit, sangl dans sa longue redingote, avec une
toute petite figure ratatine, comme tombe dans le feu, et de la barbe
courte et cotonneuse, une mousse sur de la vieille pierre. Des yeux
vifs, une mmoire admirable; mais il est sourd, ce qui l'attriste, le
condamne  des monologues d'intressants et personnels souvenirs. Il
nous racontait aujourd'hui l'intrieur de l'impratrice Josphine  la
Malmaison, sa payse, comme il l'appelle, croles tous deux, de la
Martinique. Il nous la montrait dans ses mousselines et ses chles,
sentant le musc  renverser, entoure de fleurs des colonies que, mme
en temps de guerre, les flottes ennemies laissaient galamment passer. Il
nous parlait aussi de l'atelier David pendant le Consulat, il nous
faisait le peintre, sa joue gonfle, sa bouche de travers, pleine de
bouillie, tutoyant, rudoyant ses lves. Et toujours,  la fin de
chaque rcit, l'Anctre tmoin de tant de choses a un hochement de
tte, regarde au loin, et de sa voix forte dit: J'ai vu a, moi...
mettant en quelque sorte une signature d'authenticit au bas du tableau.

Je dois dire qu' part Dalzon qui buvait hypocritement ses paroles,
j'tais seul dans le salon  m'intresser aux rcits de ce patriarche,
plus curieux pour moi que les historiettes d'un certain Lavaux,
journaliste, bibliothcaire, je ne sais trop, en tout cas terriblement
bavard et renseign. Ds qu'il est arriv: Ah! voil Lavaux...
Lavaux... et tout de suite un cercle autour de lui, on rit, on s'bat;
le plus sourcilleux des immortels se dlecte aux anecdotes de ce gros
homme, sorte de chanoine papelard et ras, la face rubiconde, les yeux
en bille, entremlant ses potins et ses discours de: Je disais  de
Broglie... Dumas me racontait, l'autre soir... Je tiens ceci de la
duchesse... s'appuyant des plus grands noms, des illustrations de tout
genre, choy de toutes ces dames qu'il met au courant des intrigues
acadmiques, diplomatiques, littraires et mondaines, intime de Danjou
qui le tutoie, familier du prince d'Athis avec qui il est entr,
traitant Dalzon de haut en bas, aussi le jeune critique de Shelley,
enfin dou d'une autorit, d'une puissance que je ne puis m'expliquer.

Dans le fatras d'anecdotes qu'il tirait de ses inpuisables bajoues,
pour la plupart des charades  mon ingnuit provinciale, une seulement
m'a frapp: l'aventure d'un jeune garde-noble, le comte Adriani, qui,
traversant Paris avec son oblgat pour porter  je ne sais qui la
barrette et la calotte cardinalices, aurait oubli ces deux insignes
chez une belle de nuit rencontre dans la gare mme au saut du vagon, et
dont le pauvre garon, perdu dans Paris, ne savait ni le nom, ni
l'adresse. Le voil oblig d'crire  la cour de Rome pour remplacer les
deux coiffures sacerdotales dont la demoiselle doit tre bien
embarrasse. Le piquant, c'est que ce petit comte Adriani est le propre
neveu du nonce, et qu' la dernire soire de la duchesse--on dit, ici,
la duchesse tout court comme  Mousseaux--il racontait son histoire en
toute innocence et dans un dlicieux jargon que Lavaux imite  ravir:
Dans la gare, Monsignor il m dit: Pepino, porte le berretto...
Z'avais dza le zuccheto... avec le berretto a m'en faisait deux...
Et les roulements d'yeux du jeune et ardent papalin en arrt devant la
drlesse: Cristo! qu'elle est bella...

Au milieu des rires, des petits cris: Charmant... Ah! ce Lavaux... ce
Lavaux... je demande  Mme Ancelin assise prs de moi: Qu'est-ce donc
que ce M. Lavaux? Qu'est-ce qu'il fait? La bonne dame a paru
stupfaite: Lavaux?... Connaissez pas?... Mais c'est le zbre de la
duchesse... Elle est partie l-dessus, courant aprs Danjou, et me
voil bien inform. Ce monde parisien est extraordinaire, son
dictionnaire se renouvelle  chaque saison. Zbre, un zbre! Qu'est-ce
que cela peut vouloir dire? Mais je m'aperois que ma visite se prolonge
hors de toute convenance et que mon matre Astier ne descend pas. Il
faut partir. Je me glisse entre les fauteuils pour aller saluer la
matresse de maison; au passage, aperu Mlle Moser qui pleure dans le
gilet blanc de Brtigny. Depuis dix ans qu'il a pos sa candidature, le
pauvre Moser dcourag n'ose plus lui-mme, il envoie sa fille, personne
dj mre, pas jolie, et qui se donne un mal d'Antigone, monte des
tages, s'improvise commissionnaire et corvable des acadmiciens et de
leurs femmes, corrige les preuves, soigne les rhumathismes des uns et
des autres, use son triste clibat  cette poursuite du fauteuil o son
pre n'atteindra jamais; en noir, modeste, mal coiffe, elle encombre la
sortie, non loin de Dalzon qui, trs agit, se dbat entre deux
acadmiciens  ttes de juges et proteste d'une voix trangle:

Pas vrai... une infamie!... Jamais crit cela...

Mystre!... Madame Astier, qui pourrait me renseigner, est elle-mme en
confrence trs intime avec Lavaux et le prince d'Athis.

Tu as d l'apercevoir en voiture avec la duchesse, roulant sur les
routes de Mousseaux, ce d'Athis, Samy, comme on l'appelle, un long,
mince, chauve, cass en deux, la figure fripe, d'un blanc de cire, une
barbe noire jusqu'au milieu de la poitrine, comme si tous les cheveux
qui lui manquent taient tombs dans cette barbe; un homme qui ne parle
pas, et qui, lorsqu'il vous regarde, semble scandalis que vous osiez
respirer dans le mme air que lui. Ministre plnipotentiaire, rserv,
subtil, le genre britannique,--il est petit neveu de lord
Palmerston,--on le cote trs haut  l'Institut et au quai d'Orsay.
C'est, parat-il, le seul de nos chargs d'affaires que Bismarck n'ait
jamais os regarder en face. On le dit sur le point d'occuper une de nos
grandes ambassades. Que deviendra la duchesse? Le suivre, quitter Paris?
c'est bien grave pour cette mondaine. Et puis,  l'tranger,
acceptera-t-on cette liaison quivoque et reconnue, consacre ici comme
un mariage, grce  la tenue, aux mnagements gards et au triste tat
du duc, hmiplgique, plus vieux de vingt ans que sa femme qui est aussi
sa nice?

Sans doute, le prince s'entretenait de ces choses graves avec Lavaux et
Mme Astier, quand je me suis approch d'eux. Nouveau venu dans n'importe
quel monde, on s'aperoit bientt comme on en est peu, au courant de
rien, des mots, des ides, un importun. Je m'en allais, quand la bonne
Mme Astier me rappelle: Montez donc le voir... il sera si heureux...
Et je monte vers mon vieux matre, par un troit escalier intrieur. Du
fond du corridor, j'entends sa forte voix: C'est vous, Fage?

--Non, mon bon matre.

--Tiens, Freydet! Prenez garde, baissez la tte...

Impossible, en effet, de se tenir debout dans cette soupente, et quelle
diffrence avec les archives du ministre o je le vis la dernire fois,
cette haute galerie tapisse de cartons.

Un chenil, n'est-ce pas? m'a dit l'excellent homme en souriant, mais si
vous saviez quels trsors!... Et son geste indiquait un grand classeur
renfermant au moins dix mille pices autographiques des plus rares,
recueillies par lui en ces dernires annes. Il y en a, de l'histoire,
l-dedans, rptait-il en se montant, agitant sa loupe  grimoire; et de
la neuve et de la solide, quoi qu'ils en aient!

Au fond, il me semblait assombri et nerveux. On a t si dur avec lui.
Cette destitution brutale; et puis, comme il continuait  publier des
livres d'histoire trs documents, n'a-t-on pas dit qu'il avait
dcatalogu des pices du fonds Bourbon. Et d'o est venue cette
calomnie? de l'Institut mme, de ce baron Huchenard qui se fait appeler
le prince des autographiles franais, et que la collection Astier
dsespre. De l une guerre hypocrite et sauvage, un lancinement de
perfidies, d'attaques en dessous. Jusqu' mes Charles-Quint... mes
Charles-Quint qu'on me conteste maintenant... Pourquoi, je vous
demande? Pour un lapsus, une vtille: Matre Rabelais au lieu de frre
Rabelais... comme si la plume des Empereurs ne fourchait jamais...
Mauvaise foi! mauvaise foi! Et voyant que je m'indignais avec lui, mon
bon matre me prit les mains: Laissons ces vilenies... Mme Astier
vous a dit, n'est ce pas, pour votre livre? Il y en a encore un peu trop
pour mon got... mais, n'importe! je suis content. Ce dont il y a trop
dans mes vers, c'est ce qu'il appelle la mauvaise herbe, imagination,
fantaisie; au lyce, dj, il nous faisait la guerre l-dessus,
arrachant, pluchant. Maintenant, coute ceci, ma Germaine; mot pour mot
la fin de notre entretien.

Moi: Pensez vous, mon matre, que j'aie quelque chance pour le prix
Boisseau?

Le matre: Aprs ce livre-l, mon cher enfant, ce n'est pas un prix,
c'est un fauteuil qu'il vous faut. Loisillon en a dans l'aile, Ripault
ne durera pas longtemps... Ne bougez pas, laissez moi faire... Pour
moi, ds ce moment, votre candidature est pose...

Qu'ai-je dit ou rpondu? Je n'en sais rien. Tel tait mon trouble
heureux qu'il me semble rver encore. Moi, moi, de l'Acadmie
franaise!... Oh! soigne-toi, soeur chrie, guris tes maudites jambes,
que tu puisses venir  Paris pour le grand jour, voir ton frre l'pe
au ct, dans l'habit vert brod de palmes, prendre place parmi tout ce
que la France compte d'illustre. Tiens! la tte me tourne, je t'ombrasse
vite et vais me coucher,

Ton frre bien aimant,

ABEL DE FREYDET.

Tu penses qu'au milieu de ces aventures, j'ai oubli les graines,
paillassons, arbustes, toutes mes emplettes; ce sera pour bientt, je
resterai ici quelque temps. Astier-Rhu m'a bien recommand de ne rien
dire, mais de frquenter les milieux acadmiques. Me montrer, qu'on me
voie, c'est plus important que tout.




IV


Mfie-toi, mon Freydet... Je connais ce coup-l, c'est le coup du
racolage... Au fond, ces gens se sentent finis, en train de moisir sous
leur coupole... L'Acadmie est un got qui se perd, une ambition passe
de mode... Son succs n'est qu'une apparence... Aussi, depuis quelques
annes, l'illustre compagnie n'attend plus le client chez elle, descend
sur le trottoir et fait la retape. Partout, dans le monde, les ateliers,
les librairies, les couloirs de thtre, tous les milieux de littrature
ou d'art, vous trouvez l'acadmicien racoleur souriant aux jeunes
talents qui bourgeonnent: L'Acadmie a l'oeil sur vous, jeune
homme!... Si le renom est dj venu, si l'auteur en est  son troisime
ou quatrime bouquin, comme toi, alors l'invite est plus directe:
Pensez  nous, mon cher, c'est le moment... Ou brutalement, dans une
bourrade affectueuse: Ah a! dcidment, vous ne voulez pas tre des
ntres?... Le coup se fait aussi, mais plus insinuant, plus en douceur,
avec l'homme du monde, traducteur de l'Arioste, fabricant de comdies de
socits: H! h!... dites donc... mais savez-vous que...? Et si le
mondain se rcrie sur son indignit, le peu de sa personne et de son
bagage, le racoleur lui sort la phrase consacre: l'Acadmie est un
salon... Bon sang de Dieu! ce qu'elle a servi, cette phrase-l:
l'Acadmie est un salon... elle ne reoit pas l'oeuvre seulement, mais
l'homme... En attendant, c'est le racoleur qui est reu, choy, de
tous les dners, de toutes les ftes... Il devient le parasite adul
des esprances qu'il fait natre et qu'il a soin de cultiver...

Ici, le bon Freydet s'indigna. Jamais son matre Astier ne se livrerait
 des besognes aussi basses. Et Vdrine haussant les paules:

Lui, mais c'est le pire de tous, le racoleur convaincu,
dsintress... Il croit  l'Acadmie; toute sa vie est l, et quand il
vous dit: Si vous saviez que c'est bon! avec le clapement de langue
qui savoure une pche mre, il parle comme il pense et son amorce est
d'autant plus forte et dangereuse. Par exemple, une fois l'hameon
happ, bien ancr, l'Acadmie ne s'occupe plus de son patient, elle le
laisse s'agiter, barboter... Voyons, toi, pcheur, quand tu as pris une
belle perche, un brochet de poids et que tu le files derrire ton
bateau, comment appelles-tu a?

--Noyer le poisson?...

--Tout juste! Regarde Moser... A-t-il bien une tte de poisson noy!...
dix ans qu'on le charrie  la remorque. Et de Salle, et Gurineau...
combien d'autres qui ne se dbattent mme plus.

--Mais enfin, on y entre,  l'Acadmie, on y arrive...

--Jamais  la remorque... Et puis, quand on russit, la belle affaire!
Qu'est-ce que a rapporte?... de l'argent? pas tant que tes foins... La
notorit? Oui, dans un coin d'glise grand comme un fond de chapeau...
Encore si a donnait du talent, si ceux qui en ont ne le perdaient pas
une fois l, glacs par l'air de la maison. L'Acadmie est un salon, tu
comprends; il y a un ton qu'il faut prendre, des choses qui ne se disent
pas ou s'attnuent. Finies, les belles inventions; finis, les coups
d'audace  se casser les reins. Les plus grouillants ne bougent plus, de
peur d'un accroc  l'habit vert; c'est comme les petits qu'on
endimanche: Amusez-vous, mais ne vous salissez pas. Ils s'amusent, je
t'en rponds... Il leur reste, je sais bien, l'adulation des popotes
acadmiques et des belles dames qui les tiennent. Mais c'est si
ennuyeux! J'en parle par exprience, m'y tant laiss quelquefois
traner. Oui, comme dit le vieux Rhu, j'ai vu a, moi!... Des pcores
prtentieuses m'ont dbit des phrases de Revue mal digres qui leur
sortaient du bec en banderoles comme aux personnages de rbus. J'ai
entendu Mme Ancelin, cette bonne grosse mre bte comme un accident,
glousser d'admiration aux mots de Danjou, des mots de thtre, fabriqus
au couteau, aussi peu naturels que les frisons de sa perruque...

Freydet n'en revenait pas: Danjou, le ptre du Latium, une perruque!

Oh! seulement une demie, un _breton_... J'ai subi chez Mme Astier des
lectures ethnographiques  tuer un hippopotame, et  la table de la
duchesse, pourtant hautaine et prude, j'ai vu ce vieux singe de
Laniboire, occupant la place d'honneur, grimacer des polissonneries qui,
 tout autre qu'un immortel, auraient valu la porte avec un de ces mots
 la Padovani, je ne te dis que a... Le comique, c'est que la duchesse
qui l'a fait entrer  l'Acadmie, ce Laniboire, qui l'a vu humble et
piteux  ses pieds, priant, geignant pour tre lu... Nommez-le,
disait-elle  mon cousin Loisillon, nommez-le pour m'en dbarrasser...
Maintenant elle l'honore comme un Dieu, l'a toujours prs d'elle  sa
table, remplaant son mpris de jadis par la plus plate admiration;
ainsi le sauvage s'agenouille et tremble devant l'idole qu'il s'est
taille lui-mme. Si je les connais, les salons acadmiques, niaiserie,
cocasserie, vilaines petites intrigues!... Et tu irais te fourrer
l-dedans? Je me demande pourquoi. Tu as la vie la plus belle du monde.
Moi qui ne tiens  rien, je t'ai presque envi quand je t'ai vu 
Clos-Jallanges avec ta soeur: la maison idale  mi-cte, de hauts
plafonds, des chemines  entrer dedans tout entier, des chnes, des
bls, des vignes, la rivire, une existence de gentilhomme campagnard
comme on en trouve dans les romans de Tolsto, pche et chasse, de bons
livres, un voisinage pas trop bte, des closiers pas trop voleurs, et
pour l'empcher de l'paissir en ce perptuel bien-tre, le sourire de
ta malade, si affine, si vivante dans son fauteuil de blesse, si
heureuse lorsque au retour d'une course en plein air tu lui lis quelque
beau sonnet, des vers de nature, bien jaillis, crits au crayon sur le
bord de ta selle, ou le ventre dans l'herbe, comme nous voil, moins cet
horrible fracas de camions et de trompettes...

Vdrine fut forc de s'interrompre. De lourds fardiers, chargs de
famille, branlant le sol et les maisons, une clatante sonnerie dans la
caserne de dragons voisine, le rauque beuglement d'une sirne de
remorqueur, un orgue, les cloches de Sainte-Clotilde, se rencontrrent
dans un de ces confusionnants _tutti_ que forment par pousses les
bruits d'une grande ville; et le contraste tait saisissant de ce
vacarme norme et babylonien, que l'on sentait si proche, avec le champ
sauvage d'avoines et de fougres, ombrag de hautes verdures, o les
deux anciens Louis-le-Grand fumaient et causaient coeur  coeur.

C'tait au coin du quai d'Orsay et de la rue de Bellechasse, sur cette
terrasse ruine de l'ancienne Cour des Comptes, envahie d'odorantes
herbes folles, comme une carrire en plein bois quand vient le
printemps. De grands massifs dfleuris de lilas, des bosquets touffus de
platanes et d'rables, pousss le long des balustres de pierre chargs
de lierres et de clmatites, faisaient un abri vert et serr o
s'abattaient des pigeons, o tournaient des abeilles, o, sous un rayon
de lumire blonde, apparaissait le calme et beau profil de Mme Vdrine
donnant le sein  sa toute petite, pendant que l'an chassait  coups
de pierre des chats nombreux et panachs, gris, noirs, jaunes, qui sont
comme les tigres de cette jungle en plein Paris.

Et puisque nous parlons de tes vers... on se dit tout, n'est-ce pas,
mon camarade?... ton livre, eh bien! ton livre, que je n'ai fait
qu'entr'ouvrir, n'a pas la bonne odeur de muguet, de menthe sauvage que
les autres m'apportaient. Il sent le laurier acadmique, ton _Dieu dans
la Nature_, et je crains bien que, cette fois, ta jolie note  la
Brizeux, toute ta grce forestire, n'aient t sacrifies, jetes en
page dans la gueule de Crocodilus.

Ce surnom de Crocodilus que Vdrine retrouvait au fond de sa mmoire
colire les amusa une minute. Ils voyaient Astier-Rhu dans sa chaire,
le front fumant, la toque en arrire, une aune de ruban rouge sur le
noir de sa toge, accompagnant de son geste solennel  grandes manches
ses plaisanteries du rpertoire: Tirez, tirez, ils ont piss
partout!... ou ses dclamations rondouillardes en style de Vicq d'Azir
dont il devait plus tard occuper le fauteuil. Puis, comme Freydet, pris
d'un remords de railler ainsi son vieux matre, vantait son oeuvre
historique, tant d'archives remues, tires pour la premire fois de la
poussire:

Rien du tout, fit Vdrine d'un parfait ddain. Pour lui, les archives
les plus curieuses aux mains d'un imbcile n'avaient pas plus de
signification que le fameux document humain quand c'est un sot romancier
qui l'utilise. La pice d'or change en feuille morte!... Et s'animant:
Voyons, est-ce que cela constitue un titre d'historien, ce dlayage de
pices indites en de lourds in-octavo que personne ne lit, qui
figurent dans les bibliothques au rayon des livres instructifs, des
livres pour l'usage externe... agiter avant de s'en servir!... Il n'y a
que la lgret franaise pour prendre ces compilations au srieux. Ce
que les Allemands et les Anglais nous blaguent!... _Ineptissimus vir
Astier-Rhu!..._ dit Mommsen dans une de ses notes.

--C'est mme toi, gros sans-coeur, qui la fis lire au pauvre homme,
cette note, et en pleine classe.

--Ah! J'en ai eu du babouin et du blitre, presque autant que le jour
o, fatigu de l'entendre nous rpter que la volont tait un cric,
qu'on parvenait  tout avec ce cric, je lui jetai de mon banc en faisant
sa voix: Et les ailes, monsieur Astier, et les ailes!

Freydet se mit  rire, et, lchant l'historien pour l'universitaire, il
essayait de dfendre Astier-Rhu comme professeur. Mais Vdrine se
montait encore:

Oui, parlons-en, du professeur, un misrable dont l'existence s'est
passe  dtruire,  arracher dans des milliers d'intelligences la
mauvaise herbe, c'est--dire l'original, le spontan, ces germes de vie
qu'un matre doit, avant tout, entretenir et protger... Ah! le
saligaud, nous a-t-il assez racls, pluchs, sarcls... Il y en avait
qui rsistaient au fer et  la bche, mais le vieux s'acharnait des
outils et des ongles, arrivait  nous faire tous propres et plats comme
un banc d'cole. Aussi regarde-les, ceux qui ont pass dans ses mains, 
part quelques rvolts comme Herscher qui, dans sa haine du convenu,
tombe  l'excessif et  l'ignoble, comme moi qui dois  cette vieille
bte mon got du contourn, de l'exaspr, ma sculpture en sacs de noix,
comme ils disent... tous les autres, abrutis, rass, vids...

--Eh bien! et moi? dit Freydet dans un navrement comique.

--Oh! toi, la nature t'a sauv jusqu' prsent, mais, gare! si tu
retombes sous la coupe de Crocodilus. Et dire qu'il y a des coles
nationales pour nous fournir de ce genre de pdagogues, dire qu'il y a
des appointements pour a, des dcorations pour a, et mme l'Institut
pour a!...

Couch de son long dans l'herbe folle, la tte sur son coude, balanant
une fougre dont il s'abritait du soleil, Vdrine profrait doucement
ces choses violentes sans qu'un muscle agitt sa large face de dieu
indien, bouffie et blanche, o de tout petits yeux rieurs rveillaient
l'indolence et la songerie du visage.

L'autre l'coutait effar dans ses habitudes de vnration: Mais,
enfin, comment t'arranges-tu pour tre l'ami du fils avec cette haine
pour le pre?

--Pas plus de l'un que de l'autre... Il m'intresse, ce Paul Astier,
avec son aplomb de gandin rou et sa tte de jolie coquine... Je
voudrais vivre assez vieux pour voir ce qu'il deviendra...

--Ah! monsieur de Freydet, dit alors Mme Vdrine se mlant de sa place 
la conversation, si vous saviez comme il exploite mon mari... Mais
toute la restauration de Mousseaux, la galerie neuve sur la rivire, le
pavillon de musique, la chapelle, c'est Vdrine qui a tout fait; et le
tombeau de Rosen! On lui payera seulement la sculpture, quand l'ide,
l'arrangement, il n'y a pas a qui ne soit de lui.

--Laisse... laisse... fit l'artiste sans s'mouvoir. Pardieu!
Mousseaux, jamais ce gamin-l n'aurait t fichu d'en retrouver une
corniche sous la couche de btise que les _architques_ y dposaient
depuis trente ans, mais le pays dlicieux, la duchesse aimable et pas
gnante, l'ami Freydet qu'on avait dcouvert  Clos-Jallanges... Et
puis, voil, j'ai trop d'ides: elles me gnent, me dvorent... C'est
me rendre service de m'allger de quelques-unes... Mon cerveau
ressemble  l'une de ces gares de bifurcation o des locomotives
chauffent sur tous les rails, dans toutes les directions... Il a
compris a, ce jeune homme, les inventions lui manquent, il me chipe les
miennes, les met au point de la clientle, certain que je ne rclamerai
jamais... Quant  tre sa dupe!... Je le devine si bien lorsqu'il va me
happer quelque chose... un air blagueur, des yeux indiffrents, puis
tout  coup une petite grimace nerveuse du coin de la bouche. C'est
fait... dans le sac!... A part lui, il se dit srement: Mon Dieu, que
ce Vdrine est niais! Il ne se doute pas que je le guette, que je le
savoure... Maintenant, fit le sculpteur en se levant, que je te montre
mon paladin, puis nous visiterons la bote... Elle est curieuse, tu
verras.

Quittant la terrasse pour entrer dans le palais, ils franchirent un
perron circulaire de quelques marches, traversrent une salle carre,
l'ancien secrtariat du Conseil d'tat, sans parquets ni plafonds, tous
les tages suprieurs effondrs, laissant voir le bleu du ciel entre les
normes traverses de fer, tordues par la flamme, qui divisaient les
tages. Dans un coin, contre le mur o s'accrochaient de longs tuyaux de
fonte envahis d'herbes grimpantes, une maquette en pltre du tombeau de
Rosen gisait en trois morceaux dans les orties et les gravats.

Tu vois, dit Vdrine, ou du moins non, tu ne peux pas voir... et il
lui dcrivait le monument. Pas commode  contenter, cette petite
princesse, en ses caprices tumulaires; il avait fallu des essais
divers, des conceptions de spultures gyptiennes, assyriennes,
ninivites, avant d'arriver au projet de Vdrine qui ferait crier les
architectes mais ne manquerait pas de grandeur. Un tombeau militaire,
une tente ouverte aux toiles releves, laissant voir  l'intrieur,
devant un autel, le sarcophage large, bas, taill en lit de camp, o
reposait le bon chevalier, crois, mort pour son roi et sa foi;  ct
de lui, l'pe brise, et,  ses pieds, un grand lvrier tendu.

A cause de la difficult du travail, de la duret de ce granit dalmate
auquel la princesse tenait expressment, Vdrine avait d prendre la
masse et le ciseau, travailler sous la bche au Pre-Lachaise comme un
manoeuvre; enfin, aprs beaucoup de temps et de peine, le morceau tait
debout: Et cette jeune fripouille de Paul Astier en tirera beaucoup
d'honneur... ajouta le sculpteur en souriant sans la moindre amertume.
Puis il souleva un vieux tapis fermant sur la muraille un trou qui avait
t une porte, et fit passer Freydet dans l'norme vestibule au plafond
de planches, garni de nattes, de tentures sur les ruines, qui lui
servait d'atelier. L'aspect et le fouillis d'un hangar ou plutt d'une
cour qu'on aurait couverte, car un figuier superbe montait dans une
encoignure ensoleille, tordait ses branches aux feuilles dcoratives,
et tout prs, la carcasse d'un calorifre clat simulait un vieux puits
enguirland de lierre et de chvrefeuille. C'est l qu'il travaillait
depuis deux ans, t comme hiver, dans les brumes du fleuve tout proche,
les bises glaces et meurtrires, sans mme ternuer une fois,
affirmait-il, paisible et robuste comme un de ces grands artistes de la
Renaissance dont il montrait le masque large et l'imaginative fcondit.
Maintenant, par exemple, il en avait de la sculpture et de
l'architecture, comme s'il venait d'crire une tragdie! Sitt sa figure
livre, paye, ce qu'il allait partir, remonter le Nil en dabbich avec
sa smala, et peindre, peindre du matin au soir... Tout en parlant, il
cartait un escabeau, une sellette, amenait son ami devant un norme
bloc bauch: Le voil, mon paladin... dis franchement, comment la
trouves-tu?

Freydet tait un peu effar et gn par les dimensions colossales du
guerrier couch, plus grand que nature pour le proportionner  la
hauteur de la tente et exagrant dans ce buste du pltre la musculature
violente qui donne aux oeuvres de Vdrine, en horreur du lch, l'aspect
incomplet, limoneux, prhistorique d'une belle oeuvre encore dans sa
gangue; pourtant,  mesure qu'il regardait et comprenait mieux,
l'immense statue dgageait pour lui cette force irradiante et attractive
qui est le beau dans l'art.

Superbe! dit-il, l'accent convaincu. Et l'autre clignant ses yeux d'un
bon rire:

Pas  premire vue, hein? Il faut s'y faire,  ma sculpture, et j'ai
bien peur que la princesse, quand elle va voir cet affreux bonhomme...

Paul Astier devait la lui amener dans quelques jours, une fois tout
rabot, poli, prt  partir pour la fonte; et cette visite
l'inquitait, car il connaissait le got des femmes du monde, il
entendait au salon, les jours  cent sous, ce jabotage en clichs qui
court le long des Halles et s'bat  la sculpture. Ce qu'elles mentent,
ce qu'elles se forcent! il n'y a de sincre que leurs toilettes de
printemps trennes pour ce Salon qui leur donne l'occasion de les
montrer.

D'ailleurs, mon gros, continuait Vdrine en entranant son ami hors de
l'atelier, de toutes les grimaces parisiennes, de tous les mensonges de
socit, il n'y en a pas de plus effront, de plus comique que
l'engouement pour les choses d'art. Une momerie  crever de rire, tous
pratiquent et personne ne croit. C'est comme pour la musique... si tu
les voyais, le dimanche...

Ils enfilaient un long couloir en arcades, envahi lui aussi de cette
vgtation curieuse dont les germes apports l des quatre coins du
ciel, gonflaient, verdissaient le sol battu, jaillissaient d'entre les
peintures des murailles creves et noircies par la flamme; puis ils se
trouvrent dans la cour d'honneur, autrefois sable, formant
aujourd'hui un champ ml d'avoine, de plantin, mlilo et sneon aux
mille hampes et thyrses minuscules, au milieu duquel des planches
limitaient un potager fleuri de tournesols, o mrissaient des fraises,
des potirons, un jardinet de squatter  la lisire de quelque fort
vierge, et, pour complter l'illusion, une petite construction en
briques y attenait.

Le jardin du relieur et sa boutique, dit Vdrine dsignant au-dessus
de la porte entr'ouverte cette enseigne en lettres d'un pied:

     ALBIN FAGE

     _Reliure en tous genres._

Ce Fage, relieur de la Cour des Comptes et du Conseil d'tat, ayant
obtenu de garder son logement chapp  l'incendie, tait, avec la
concierge, le seul locataire du palais. Entrons chez lui un moment, dit
Vdrine... tu vas voir un bon type... En approchant de la maison, il
appela: H! pre Fage!... Mais le modeste atelier de reliure tait
dsert, l'tabli devant la fentre, charg de rognures, de grandes
cisailles  carton, de registres verts corns de cuivre sous une presse.
La singularit de cet intrieur, c'est que le cousoir, la table en
trteaux, la chaise vide devant elle, les tagres sur lesquelles
s'entassaient les livres et jusqu'au miroir  barbe pendu 
l'espagnolette, tout tait de petite dimension,  hauteur et  porte
d'un enfant de douze ans; on aurait cru l'habitation d'un nain, d'un
relieur de Lilliput.

C'est un bossu, chuchotait Vdrine  Freydet, et un bossu  femmes, qui
se parfume et se pommade... Une horrible odeur de salon de coiffure,
essences de roses et de Lubin, se mlait au relent de colle-forte qui
prend  la gorge. Vdrine appela encore une fois vers le fond o tait
la chambre; puis ils sortirent, Freydet s'amusant de cette ide d'un
bossu Lovelace: Il est peut-tre en bonne fortune...

--Tu ris... Eh bien! mon cher, ce bossu se paye les plus jolies femmes
de Paris, s'il faut en croire les murs de sa chambre tapisss de
photographies signes, ddicaces: A mon Albin...  mon cher petit
Fage... Et pas de souillons: des filles de thtre, la haute bicherie.
Il n'en amne jamais ici; mais de temps en temps, aprs une borde de
deux, trois jours, il vient, tout frtillant, me raconter  l'atelier,
avec son hideux rictus, qu'il s'est offert un in-octavo superbe ou un
joli petit in-douze, car c'est ainsi qu'il appelle ses conqutes, selon
le grand ou le moyen format.

--Et il est laid, tu dis?

--Un monstre.

--Sans fortune?

--Pauvre petit relieur, cartonneur, qui vit de son travail, de ses
lgumes... avec a, intelligent, d'une rudition, d'une mmoire...
Nous allons, sans doute, le trouver rdant  quelque coin du palais...
C'est un grand rvassier, ce pre Fage, comme tous les hommes 
passion... Suis-moi, mais regarde  tes pieds... le chemin n'est pas
toujours commode.

Ils montaient un vaste escalier dont les premires marches tenaient
encore, ainsi que la rampe toute rouille, clate et tordue par
endroits; puis brusquement l'en suivait un prcaire pont de bois appuy
sur les traverses de l'escalier, entre de hautes murailles o se
devinaient des restes de grandes fresques craqueles, manges, couleur
de suie, la croupe d'un cheval, un torse nu de femme, avec des titres 
peine lisibles sur des cartouches ddors: _la Mditation... le Silence
... le Commerce rapproche les peuples_.

Au premier tage, un long corridor,  vote cintre comme aux arnes
d'Arles ou de Nmes, se perdait entre des murs noircis, lzards,
clair  et l de larges crevasses, montrant des dbris de pltre, de
fonte, d'inextricables broussailles. A l'entre de ce couloir la
muraille portait: _Corridor des huissiers_. Ils le retrouvrent  peu
prs semblable  l'tage au-dessus, seulement, ici, la toiture ayant
cd, ce n'tait plus qu'une longue terrasse de broussailles montant aux
arcades restes debout et retombant en lianes cheveles et battantes
jusqu'au niveau de la cour d'honneur. Et l'on apercevait de l-haut les
toits des maisons voisines, les murs blancs de la caserne rue de
Poitiers, les grands platanes de l'htel Padovani balanant  leur cime
des nids de corneilles, abandonns et vides jusqu' l'hiver, puis, en
bas, la cour dserte, pleine de soleil, le petit jardin du relieur et
son troite maisonnette.

Dis donc, mon vieux, y en a-t-il! y en a-t-il!... disait Vdrine
montrant  son camarade la flore sauvage, d'une exubrance, d'une
varit si extraordinaires, dont le palais entier tait envahi... si
Crocodilus voyait a, quelle colre! Tout  coup se reculant: C'est
trop fort, par exemple...

En bas, vers la maison du relieur, venait d'apparatre Astier-Rhu
reconnaissable  sa longue redingote vert serpent,  son haute-forme
largi et plat; clbre sur la rive gauche, ce chapeau jet en arrire
sur des boucles grises, aurolant l'archange du baccalaurat, Crocodilus
en personne. Il s'entretenait assez vivement avec un tout petit homme,
tte nue et luisant de cosmtique, sangl dans un veston clair o
saillait, comme une coquetterie, la difformit de son dos. On ne pouvait
entendre leurs paroles, mais Astier semblait trs anim, agitant sa
canne, penchant sa taille vers la face du petit tre trs calme au
contraire, l'air rflchi, ses deux grandes mains en arrire croises
sous sa bosse.

Il travaille donc pour l'Institut, cet avorton? demanda Freydet qui se
rappelait maintenant ce nom de Fage prononc par son matre. Vdrine ne
rpondit pas, attentif  la mimique des deux hommes dont la discussion
venait de s'interrompre brusquement, le bossu rentrant chez lui avec un
geste de dire: Comme vous voudrez... tandis qu'Astier-Rhu gagnait 
grands pas furieux la sortie du palais vers la rue de Lille, puis,
hsitant, revenait vers la boutique dont la porte se refermait sur lui.

C'est drle, murmurait le sculpteur... Pourquoi Fage ne m'a-t-il
jamais dit?... Quel abme, ce petit homme!... Aprs tout, peut-tre
font-ils leurs farces ensemble... la chasse  l'in-12 et  l'in-8o.

--Oh! Vdrine.

       *       *       *       *       *

Freydet, sa visite faite, remontait lentement le quai d'Orsay, songeant
 son livre,  ses ambitions acadmiques, fortement secoues par les
rudes vrits qu'il venait d'entendre. Comme on change peu, tout de
mme! Comme on est de bonne heure ce qu'on sera!... A vingt-cinq ans de
distance, sous les rides, les poils gris, tous les postiches dont
l'existence affuble les hommes, les deux copains de Louis-le-Grand se
retrouvaient identiques  ce qu'ils taient sur leur banc de classe:
l'un violent, exalt, toujours en rvolte; l'autre docile, hirarchique,
avec un fond d'indolence qui s'tait dvelopp au calme des champs.
Aprs tout, Vdrine avait peut-tre raison: mme avec l'assurance de
russir, cela valait-il de tant s'agiter? Surtout il s'effrayait pour sa
soeur, la pauvre infirme, toute seule  Clos-Jallanges pendant qu'il
ferait ses dmarches et visites de candidat. Rien que pour quelques
jours d'absence elle s'alarmait, s'attristait, lui avait crit le matin
une lettre navrante.

A ce moment, il passait devant la caserne des dragons et fut distrait
par l'aspect des famliques attendant, de l'autre ct de la chausse,
qu'on leur distribue des restes de soupe. Venus longtemps d'avance, de
peur de perdre leur tour, assis sur les bancs ou debout aligns contre
le parapet du quai, terreux, sordides, avec des cheveux, des barbes
d'hommes-chiens, des loques de naufrags, ils restaient l sans bouger,
sans se parler, en troupeau, guettant jusqu'au fond de la grande cour
militaire l'arrive des gamelles et le signe de l'adjudant qui leur en
permettrait l'approche. Et c'tait terrible, dans la splendeur du jour,
cette range silencieuse d'yeux de fauves, de mufles affams tendus avec
la mme expression animale vers ce portail large ouvert.

Que faites-vous donc l, mon cher enfant? Astier-Rhu, radieux, avait
pass son bras sous celui de son lve. Il suivit le geste du pote lui
montrant, sur le trottoir en face, ce navrant tableau parisien. En
effet..., en effet... Mais ses gros yeux de pdagogue ne savaient rien
voir que dans les livres, sans notion directe ni mue des choses de la
vie. Mme,  sa faon d'enlever Freydet, de lui dire en l'entranant:
Accompagnez-moi donc jusqu' l'Institut, on sentait que le matre
dsapprouvait ces musarderies de la rue, voulait qu'on ft plus srieux
que cela. Et doucement appuy au bras du disciple prfr, il lui
contait sa joie, son ravissement, la miraculeuse trouvaille qu'il venait
de faire: une lettre de la grande Catherine  Diderot sur l'Acadmie, et
cela, juste  l'approche de son compliment au grand-duc. Il comptait la
lire en sance, cette merveille des merveilles, peut-tre mme offrir 
Son Altesse, au nom de la Compagnie, l'autographe de son aeule. Le
baron Huchenard en crverait de male envie.

A propos, vous savez, mes Charles-Quint?... Calomnie, pure calomnie...
J'ai l de quoi le confondre, ce Zole! De sa grosse main courte, il
frappait sur le maroquin d'une lourde serviette et, dans l'expansion de
sa joie, voulant que Freydet fut heureux aussi, il le ramenait  leur
conversation de la veille,  sa candidature au premier fauteuil vacant.
Ce serait si charmant, le matre et l'lve, assis tous deux cte  cte
sous la coupole! Et vous verrez que c'est bon, comme on est bien... on
ne peut se le figurer avant d'y tre. A l'entendre, il semblait qu'une
fois l, ce ft fini des tristesses, des misres de la vie. Elles
battaient le seuil sans entrer. On planait trs haut, dans la paix, dans
la lumire, au-dessus de l'envie, de la critique, consacr. Tout! on
avait tout, on ne dsirait plus rien... Ah! l'Acadmie, l'Acadmie, ses
dtracteurs en parlaient sans la connatre, ou par rage jalouse de n'y
pouvoir entrer, les babouins!...

Sa forte voix sonnait, faisait retourner le monde tout le long du quai.
Quelques-uns le reconnaissaient, prononaient le nom d'Astier-Rhu. Sur
le pas de leurs boutiques, les libraires, les marchands de curiosits et
d'estampes, habitus  le voir passer  des heures rgulires,
saluaient d'un respectueux mouvement de retraite.

Freydet, regardez a!... Le matre lui montrait la palais Mazarin
devant lequel ils arrivaient... Le voil, mon Institut, le voil comme
il m'apparaissait ds mon plus jeune ge, en cusson sur la couverture
des Didot. Ds lors, je m'tais dit: J'y entrerai... et j'y suis
entr... A votre tour de vouloir, cher enfant...  bientt...

Il franchit d'un pas alerte le portail  gauche du corps principal,
s'lana dans une suite de grandes cours paves, majestueuses, pleines
de silence, o son ombre s'allongeait.

Il avait disparu que Freydet regardait encore, repris, immobile, et sur
sa bonne figure hle et pleine, dans ses yeux globuleux et doux, il y
avait la mme expression qu'aux mufles d'hommes-chiens, l-bas, devant
la caserne, attendant la soupe. Dsormais, en regardant l'Institut, sa
figure prendrait toujours cette expression-l.




V


Ce soir, dner de gala, puis rception intime  l'htel Padovani. Le
grand-duc Lopold reoit  la table de sa parfaite amie, comme il
appelle la duchesse, quelques membres tris des diffrentes sections de
l'Institut, et rend ainsi aux cinq Acadmies la politesse de leur
accueil, les coups d'encensoir de leur directeur. Comme toujours, chez
l'ancienne ambassadrice, le monde diplomatique est avantageusement
reprsent, mais l'Institut prime tout, et la place mme des convives
prcise l'intention du dner. Le grand-duc, assis en face de la
matresse de maison, a Madame Astier  sa droite,  sa gauche la
comtesse de Foder, femme du premier secrtaire de l'ambassade
finlandaise, faisant fonction d'ambassadeur. La droite de la duchesse
est occupe par Lonard Astier, la gauche par Monseigneur Adriani, nonce
du Pape; puis suivent et s'alternent le baron Huchenard pour les
Inscriptions et Belles-Lettres, Mourad-Bey ambassadeur de Turquie, le
chimiste Delpech de l'Acadmie des Sciences, le ministre de Belgique, le
musicien Landry de l'Acadmie des beaux-arts, Danjou, l'auteur
dramatique, un des cabotins de Picheral, enfin le prince d'Athis, qui,
par son double titre de ministre plnipotentiaire et de membre de
l'Acadmie des sciences morales et politiques, donne bien la note  deux
teintes du salon. En bout de table, le gnral aide de camp de Son
Altesse, le jeune garde-noble comte Adriani, neveu du Nonce, et Lavaux,
l'indispensable, l'homme de toutes les ftes.

Le fminin manque d'agrment. Rousse et vive, toute menue, engonce de
dentelles jusqu'au bout de son petit nez pointu, la comtesse de Foder a
l'air d'un cureuil enrhum. La baronne Huchenard, moustachue, sans ge,
donne l'impression d'un vieux monsieur dcollet, trs gras. Madame
Astier, en robe de velours demi-ouverte, un cadeau de la duchesse,
sacrifie  sa chre Antonia la joie qu'elle aurait  montrer ses bras,
ses paules, ce qui lui reste; et grce  cette attention, la duchesse
Padovani semble,  table, la seule femme. Grande, blanche, dans sa robe
de chez Chose, une toute petite tte aux beaux yeux dors, orgueilleux
et mobiles, des yeux de bont, de tendresse et de colre, sous de longs
sourcils noirs presque rejoints, le nez court, la bouche voluptueuse et
violente, et l'clat d'un teint de jeunesse, d'un teint de femme de
trente ans, qu'elle doit  l'habitude de passer l'aprs-midi au lit
quand elle reoit le soir ou va dans le monde. Ayant vcu longtemps
dehors, ambassadrice  Vienne,  Saint-Ptersbourg,  Constantinople,
autorise  donner le ton de la mode franaise, elle a gard quelque
chose de doctoral, d'inform, que les parisiennes lui reprochent, car
elle leur parle en sa penchant comme  des trangres, leur explique
tout ce qu'elles savent aussi bien qu'elle-mme. La duchesse continue 
reprsenter Paris chez les Kurdes, dans son salon de la rue de Poitiers,
et c'est le seul dfaut de cette noble et rayonnante personne.

Malgr la presque absence de femmes, de ces claires toilettes dcouvrant
les bras et les paules, qui alternent si bien dans la monotonie des
habits noirs, miroitantes de brillants et de fleurs, la table a pour
s'gayer la soutane violette du nonce  large ceinture de moire, la
chechia pourpre de Mourad-Bey, la tunique rouge du garde-noble au collet
d'or,  broderies bleues et galons d'or sur la poitrine o luit en plus
l'norme croix de la lgion d'honneur, que le jeune italien a reue le
matin mme, l'lyse ayant cru devoir rcompenser l'heureuse mission du
porteur de barrette. Puis, partout les taches vertes, bleues, rouges des
cordons, l'argent mat et les feux en toiles des brochettes et des
plaques.

Dix heures. Le dner touche  sa fin, sans une fleur froisse aux
bordures odorantes des surtouts et des couverts, sans une parole plus
haute, un geste plus anim. Pourtant la chre est exquise  l'htel
Padovani, une des rares tables de Paris o il y ait encore du vin. On
sent quelqu'un de gourmand, dans la maison, et non pas la duchesse,
vraie mondaine franaise, trouvant toujours le dner bon quand elle a
une robe seyante  sa beaut, quand le service est par, fleuri,
dcoratif; mais l'attentif de Madame, le prince d'Athis, palais raffin,
estomac fini, rong par les cuisines de cercle et qui ne se nourrit pas
exclusivement de vaisselle plate ni de la vue des livres de gala 
mollets blancs irrprochables. C'est pour lui que le soin des menus
compte parmi les proccupations de la belle Antonia, pour lui les
nourritures montes et l'ardeur des grands vins de cte qui, ce soir,
franchement, n'ont gure allum la table.

Mme torpeur, mme rserve gourme au dessert qu'aux hors-d'oeuvre, 
peine une rougeur aux joues et aux nez des femmes. Un dner de poupes
de cire, officiel, majestueux, de ce majestueux qui s'obtient surtout
avec de l'espace dans le dcor, des hauteurs de plafonds, des siges
trs carts supprimant l'intimit du coude  coude. Un froid noir,
profond, un froid de puits, passe entre les couverts malgr la tide
nuit de juin dont le souffle venu des jardins par les persiennes
entrecloses gonfle doucement les stores de soie. On se parle de haut, de
loin, du bout des lvres, le sourire immobile et fig; et, des choses
qui se disent, pas une qui ne soit un mensonge et ne retombe sur la
nappe, banale et convenue, parmi les facticits du dessert. Les phrases
restent masques comme les visages, et c'est heureux, car si chacun se
dcouvrait  cette minute, laissait voir sa pense du fond, quel
dsarroi dans l'illustre socit!

Le grand-duc, large face blafarde entre des favoris trop noirs taills
en boulingrin, tte de souverain pour journaux illustrs, tandis qu'il
interroge avidement le baron Huchenard sur son rcent ouvrage, songe en
lui-mme: Mon Dieu! que ce savant m'ennuie avec ses huttes en forme
d'arbre... Comme on serait bien mieux au ballet de _Roxelane_ o danse
cette petite Da que j'adore!... L'auteur de _Roxelane_ est ici, me
dit-on, mais c'est un vieux monsieur trs vilain, tris triste... Oh!
les jambes, le tutu de ma petite Da.

Le nonce, grand nez, lvres minces, spirituelle figure romaine aux yeux
noirs dans un teint de bile, coute aussi, pench de ct, l'historique
de l'habitation humaine et songe en regardait ses ongles luisants comme
des coquillages: J'ai mang ce matin  la nonciature un dlicieux
_misto-frito_ qui m'est rest sur l'estomac... Gioachimo a trop serr
ma ceinture... Je voudrais bien tre sorti de table.

L'ambassadeur de Turquie, lippu, jaune, abruti, son fez jusqu'aux yeux,
la nuque en avant, verse  boire  la baronne Huchenard et se dit: Ces
roumis sont abominables d'amener leurs femmes dans le monde  cet tat
de dcomposition... le pal, plutt le pal, que de laisser croire que
cette grosse dame ait jamais couch avec moi! Et sous le sourire
minaudier de la baronne remerciant Son Excellence, il y a: Ce turc est
ignoble, il me dgote.

Ce que dit tout haut Mme Astier n'a pas non plus de rapport avec sa
proccupation intime: Pourvu que Paul n'ait pas oubli d'aller chercher
bon papa... l'effet sera joli de l'aeul appuy  l'paule de son
arrire-petit-fils... Si nous pouvions dcrocher quelque commande  Son
Altesse... Puis, regardant tendrement la duchesse: Elle est en
beaut, ce soir... de bonnes nouvelles, sans doute, pour son
ambassade... Jouis de ton reste, ma fille; Samy sera mari dans un
mois...

Mme Astier ne s'est pas trompe. Le grand-duc, en arrivant, annonait 
sa parfaite amie la promesse de l'lyse pour d'Athis, c'est l'affaire
de quelques jours. La duchesse est folle d'une joie contenue qui
l'illumine en dessous, la pare d'un clat extraordinaire. Voil ce
qu'elle a fait de l'homme aim, o elle l'a conduit!... Et dj elle
projette son installation personnelle  Ptersbourg, un htel sur la
Perspective, pas trop loin de l'ambassade, pendant que le prince, blme,
la joue fripe, le regard perdu--ce regard dont Bismarck n'a jamais
support le scrutement--comprimant sur sa lvre mprisante le double
sourire, sibyllin et dogmatique, de la Carrire et de l'Acadmie, songe
en lui-mme: Il faut maintenant que Colette se dcide... elle
viendrait l-bas, on se marierait sans bruit  la chapelle des pages...
tout serait fini et irrparable quand la duchesse l'apprendrait.

Et d'un convive  l'autre, mille penses incongrues, bouffonnes,
disparates, circulent ainsi sous la mme enveloppe gomme. C'est la
satisfaction bate de Lonard Astier qui a reu le matin mme l'ordre de
Stanislas, deuxime classe, en retour de l'hommage fait  Son Altesse
d'un exemplaire de son discours portant, pingl en premire page,
l'autographe de la grande Catherine, trs ingnieusement enchss dans
le compliment de bienvenue. Cette lettre, qui a eu les honneurs de la
sance, occupe les journaux depuis deux jours, retentit par toute
l'Europe, rpercutant le nom d'Astier, de sa collection, de son oeuvre,
dans un de ces assourdissants et disproportionns chos de montagne que
la multiplicit de la presse vaut  tous les vnements contemporains.
Maintenant le baron Huchenard peut essayer de ronger, de mordre et
marmotter avec son ton doucereux: J'appelle votre attention, mon cher
collgue... On ne l'coutera plus. Et comme il sent bien cela, le
prince des autographiles, quel regard enrag il tourne vers le cher
collgue entre deux phrases de son boniment scientifique, que de venin
dans tous les creux de sa longue figure en biseau, poreuse comme une
pierre ponce!

Le beau Danjou rage, lui aussi, mais pour un autre motif que le baron:
la duchesse n'a pas invit sa femme. Cette exclusion le blesse dans son
amour-propre de mari, ce second foie plus douloureux que l'autre; et
malgr son dsir de briller pour le grand-duc, la provision de mots
qu'il avait apports, presque indits, lui reste dans la gorge. Un
autre encore qui sourit de travers, c'est le chimiste Delpech que
l'Altesse, au moment des prsentations, a flicit de ses travaux sur
les caractres cuniformes, le confondant avec son collgue de
l'Acadmie des Inscriptions. Il faut dire qu'en dehors de Danjou, dont
les comdies sont populaires  l'tranger, le grand-duc n'a jamais
entendu parler des clbrits acadmiques prsentes  ce dner. Lavaux,
le matin mme, a fabriqu avec l'aide de camp une srie de petits menus
portant le nom de chaque invit et la nomenclature de ses principaux
ouvrages. Que Son Altesse ne se soit pas plus embrouille dans la srie
des compliments, voil qui prouve un fier -propos et une mmoire
princire. Mais la soire n'est pas finie, d'autres gloires acadmiques
vont apparatre, dj de sourds roulements de voitures, des claquements
de portires jetes retentissent sous le porche, Monseigneur pourra se
rattraper.

En attendant, d'une voix molle, lente, cherchant ses mots dont la moiti
lui passe par le nez et s'y gare, Son Altesse discute un point
d'histoire avec Astier-Rhu  propos de la lettre de Catherine II.
Depuis longtemps les aiguires  mains ont fait le tour de la nappe,
personne ne boit ni ne mange plus; on ne respire plus mme, de peur
d'interrompre la confrence, toute la table hypnotise, souleve, et par
un curieux phnomne de lvitation, littralement pendue aux lvres
impriales. Tout  coup l'auguste nasillement s'arrte, et Lonard
Astier, qui rsistait pour la forme, pour rendre plus clatant le
triomphe de son adversaire, jette ses bras comme des armes brises,
disant d'un air convaincu: Ah! Monseigneur, vous m'avez fait
quinaud... Le charme est rompu, la table sur ses pieds, on se lve
dans un lger brouhaha d'admiration, des portes battent, la duchesse a
pris le bras du grand-duc, Mourad-Bey celui de la baronne; et tandis
qu'avec un frlement de jupes, de chaises recules, l'assistance
s'grne  la file, passe dans les salons, Firmin, le matre d'htel,
grave, le menton haut, suppute  part lui: Ce dner, partout ailleurs,
m'aurait valu mille francs de gratte... mais avec elle, va-t'en
voir!... pas mme trois cents francs... Puis, tout haut, comme un
crachat sur la trane de la fire duchesse: Carne, va!...

Que Votre Altesse me permette... mon grand-pre, M. Jean Rhu, doyen
des cinq Acadmies.

Le timbre suraigu de Mme Astier sonne dans les grands salons allums,
presque dserts, o sont arrivs dj les intimes admis  la soire;
elle crie trs fort pour que bon-papa comprenne  qui il est prsent et
rponde en consquence. Il a fire mine, le vieux Rhu, dressant sa
longue taille, portant droite encore sa petite tte crole devenue noire
avec l'ge et toute gerce. Appuy au bras de Paul Astier lgant et
charmant, sa fille de l'autre ct, Astier-Rhu derrire eux, la famille
ainsi groupe prsente une scne sentimentale  la Greuze qu'on se
figurerait volontiers sur une de ces hautes lisses claires qui tendent
les murs du salon et dont l'extraordinaire vieillard est presque
contemporain. Le grand-duc, trs touch, cherche une parole heureuse;
mais l'auteur des _Lettres  Uranie_ ne figure pas sur ses menus. Il
s'en tire par quelques phrases vagues, auxquelles le vieux Rhu, croyant
qu'on l'interroge sur son ge comme d'habitude, rpond:
Quatre-vingt-dix-huit ans dans quinze jours, Altesse... Puis il
ajoute, ce qui ne rime pas davantage aux flicitations encourageantes du
grand-duc: Pas depuis 1803, monseigneur... la ville doit tre bien
change... Et pendant que s'change ce singulier dialogue, Paul
chuchote  sa mre: Tu le reconduiras, si tu veux; moi, je ne m'en
charge plus... Il est d'une humeur de loup... En voiture, tout le
temps, il m'envoyait des coups de pied dans les jambes... pour dtirer
ses nerfs, disait-il. Lui-mme, le jeune Paul a la voix cruellement
nerveuse et cassante, ce soir, quelque chose de serr, de contractur
sur sa figure douce, que sa mre connat bien, qu'elle a vu tout de
suite quand elle est entre. Qu'y a-t-il encore? Elle le surveille,
essaie de lire dans ses yeux clairs qui se drobent impntrables,
seulement plus aigus, plus durs.

Et le froid du dner, le froid solennel continue, circule parmi les
invits qui se groupent  et l, les quelques femmes en cercle sur des
siges bas, les hommes debout, arrts ou marchant, mimant des
conversations profondes avec la visible proccupation d'attirer les
regards de Son Altesse. C'est pour elle que le musicien Landry rve au
coin de la chemine, levant son front gnial et sa barbe d'aptre, et
qu' l'autre angle Delpech le savant mdite, le menton dans la main,
anxieux, pench, des fronces au sourcil, comme s'il surveillait un
mlange dtonant.

Le philosophe Laniboire, fameux par sa ressemblance avec Pascal, rde
aussi, passe et repasse devant le canap o monseigneur est en proie 
Jean Rhu; on a oubli de le prsenter, et, piteux, son grand nez
s'allonge, qute  distance, semble dire: Mais voyez donc si ce n'est
pas le nez de Pascal! Et vers le mme canap Mme Eviza filtre entre ses
paupires  peine dcloses un regard qui promet tout, quand monseigneur
voudra, o et comme il voudra, pourvu que monseigneur vienne chez elle,
qu'on le voie  son prochain lundi. Ah! le dcor a beau changer, la
pice sera toujours la mme: vanit, bassesse, aptitude aux courbettes,
courtisanesque besoin de s'avilir, de s'aplatir! Il peut nous en venir,
des visites impriales: nous avons  l'ancien garde-meuble tout ce qu'il
faut pour les recevoir.

Gnral!

--Votre Altesse?

--Je n'arriverai jamais pour la ballet...

--Mais, pourquoi restons-nous l, monseigneur?

--Je ne sais quoi... une surprise... on attend que le nonce soit
parti...

Ils murmurent ces quelques mots du bout des lvres, sans se regarder,
sans qu'un muscle anime leurs faces officielles, l'aide de camp assis
prs de son matre dont il imite le nasillement, le geste rare et la
posture immobile au bord du divan, le bras arrondi sur la hanche, raide
comme  la parade ou sur le devant de la loge impriale au thtre
Michel. Debout, devant eux, le vieux Rhu ne veut pas s'asseoir, ni
cesser de parler, de remuer ses poudreux souvenirs de centenaire. Il a
tant connu de gens, s'est habill de tant de modes diffrentes! et plus
c'est loin, mieux il se rappelle. J'ai vu a, moi. Il s'arrte une
minute  la fin de chaque anecdote, les yeux au lointain, vers le pass
fuyant, puis repart sur une autre histoire. Il tait chez Talma, 
Brunoy, ou dans le boudoir de Josphine, plein de botes  musique, de
colibris en brillants, gazouillant et battant des ailes. Le voici qui
djeune avec Mme Tallien, rue de Babylone. Il la dpeint nue jusqu'aux
flancs, ses beaux flancs en galbe de lyre, un long pagne de cachemire
battant ses jambes  cothurnes, les paules recouvertes par les cheveux
friss et tombants. Il a vu cela, lui, toute cette chair d'espagnole,
grassouillette et ple, nourrie de blancs-mangers; et ce souvenir fait
grsiller ses petits yeux sans cils au fond de leurs orbites.

Dehors sur la terrasse, dans la nuit tide du jardin, on cause 
mi-voix, des rires touffs traversent l'ombre o les cigares font un
cercle de points rouges. C'est Lavaux qui s'amuse  demander au jeune
garde-noble pour Danjou et Paul Astier l'histoire de la barrette et du
_zucchelo_: Monsignor il me dit: Popino...

--Et la dame, comte, la dame de la gare?...

--Cristo, qu'elle tait bella! dit l'Italien d'une voix sourde; et,
tout de suite, pour corriger ce qu'il y a de trop goulu dans son aveu,
il ajoute doucereusement: Sympathica, surtout, sympathica!... Belles
et sympathiques, toutes les parisiennes lui semblent ainsi. Ah! s'il
n'tait pas oblig de reprendre son service... Et mis en verve par les
vins de France, il raconte sa vie aux gardes-nobles, les bonis du
mtier, l'espoir qu'ils ont tous en entrant l de faire un beau mariage,
de conqurir, un jour d'audience pontificale, quelque riche anglaise
catholique, ou la fanatique espagnole venue de l'Amrique du sud pour
apporter son offrande au Vatican. L'ouniforme est zouli, comprenez; et
pouis les enfortounes del Saint-Pre cela nous donne  nous autres ses
soldats oun prestigio roumanesque, cevaleresque, qualque sose qui plat
aux dames znralement.

C'est vrai qu'avec sa jeune tte virile, ses broderies d'or doucement
brillantes sous la lune, son collant de peau blanche, il rappelle les
hros de l'Arioste ou du Tasse.

Eh bien! mon cher Pepino, dit le gros Lavaux de son ton raillard et
mauvais chien, la belle affaire que vous cherchez, vous l'avez tout prs
d'ici, sous la main...

--_Com_!... sous la main!...

Paul Astier tressaille et tend l'oreille. Ds qu'on parle d'un riche
mariage, il croit qu'on veut lui souffler le sien.

La duchesse, parbleu!... Le vieux Padovani est  sa dernire
attaque...

--_Ma_... l prince d'Athis?...

--Jamais il ne l'pousera...

On peut croire Lavaux, qui est l'ami du prince, de la duchesse aussi du
reste, mais qui dans la trs prochaine craqre du mnage s'est mis du
ct qu'il suppose le plus solide: Allez-y donc carrment, mon cher
comte... Il y a l de l'argent, beaucoup d'argent... des relations
... la femme pas trop dcatie...

--Cristo! qu'elle est bella!... soupire l'autre.

Danjou ricane: Sympathique, surtout.

Et le garde-noble, aprs un court tonnement, ravi de se rencontrer avec
un acadmicien de tant d'esprit: Si, si... sympathica... precisament
... z me le pensais...

--Et puis, reprend Lavaux, si vous aimez les eaux de teinture,
postiches, bandages, sous-ventrires, vous serez servi... On la dit
barde, ceinture de cuir et de fer en dessous... la meilleure cliente
de Charrire...

Il parle tout haut, sans aucune gne, en face de la salle  manger dont
la porte-fentre entr'ouverte claire sa large face rubiconde et cynique
d'affranchi, de parasite, et souffle encore une haleine chaude de
truffes, de salmis, tout le somptueux dner qu'il vient de faire et
qu'il ructe en basses et ignobles calomnies. Tiens! les voil, tes
truffes farcies; les voil, tes glinotes et tes chteaux  vingt
francs le verre. Ils se sont mis  deux, Danjou et lui, pour cette
partie de dbinage trs reue dans la socit. Et ils en savent, et ils
en racontent. Lavaux lance l'ordure, Danjou la repaume; et l'ingnu
garde-noble, ne sachant au juste ce qu'il faut croire, essayant de rire,
le coeur treint  l'ide que la duchesse pourrait les surprendre,
prouve un vrai soulagement en entendant son oncle qui l'appelle 
l'autre bout de la terrasse: Oh!... Ppino... La nonciature se couche
de bonne heure et lui fait expier en sagesse les msaventures de la
barrette.

Bonne nouit, messieurs.

--Bonne chance, jeune homme.

Le nonce est parti. Vite, la surprise! Sur un signe de la duchesse,
l'auteur de _Roxelane_ se met au piano, trane sa barbe sur les touches
en plaquant deux moelleux accords. Aussitt, l-bas, tout au fond, les
hautes portires s'cartent, et dans l'enfilade des salons tincelants
s'avance au petit trot, sur la pointe de ses souliers dors, une
dlicieuse brunette en maillot de danse et jupes ballonnes, mene au
bout des doigts par un sombre personnage aux cheveux rouls,  la face
macabre coupe d'une longue moustache en bois noirci. Da, Da, la folie
du jour, le jouet  la mode, et avec elle son professeur Valre, chef de
la danse  l'Opra. On a commenc ce soir par _Roxelane_, et, toute
chaude encore du triomphe de sa sarabande, la petite vient la danser une
seconde fois pour l'hte imprial de la duchesse.

De surprise plus agrable, la parfaite amie n'aurait su vraiment en
imaginer. Avoir l, devant soi, pour soi, presque dans la figure, ce
joli tourbillon de tulle, ce souffle haletant, jeune et frais, entendre
tous les nerfs tendus du petit tre craquer, vibrer comme les coutes
d'une voile, quelles dlices! et monseigneur n'est pas seul  les
savourer. Ds la premire pirouette, les hommes se sont rapprochs,
formant un cercle brutal et serr d'habits noirs en dehors duquel les
rares femmes prsentes en sont rduites  regarder de loin. Le grand-duc
est confondu, bouscul dans cette presse, car  mesure que se prcipite
la sarabande, le cercle se rtrcit, jusqu' gner l'volution de la
danse; et, penchs, soufflant trs fort, acadmiciens et diplomates, la
nuque avance, leurs cordons, leurs grand-croix ballant comme des
sonnailles, montrent des rictus de plaisir qui ouvrent jusqu'au fond des
lvres humides, des bouches dmeubles, laissent entendre de petits
rires semblables  des hennissements. Mme le prince d'Athis humanise la
courbe mprisante de son profil devant ce miracle de jeunesse et de
grce dansante qui, du bout de ses pointes, dcroche tous ces masques
mondains; et le turc Mourad-Bey qui n'a pas dit un mot de la soire,
affal sur un fauteuil, maintenant gesticule au premier rang, gonfle ses
narines, dsorbite ses yeux, pousse les cris gutturaux d'un obscne et
dmesur Caragouss. Dans ce frntisme de vivats, de bravos, la fillette
volte, bondit, dissimule si harmonieusement le travail musculaire de
tout son corps que sa danse paratrait facile, la distraction d'une
libellule, sans les quelques points de sueur sur la chair gracile et
pleine du dcolletage et le sourire en coin des lvres, aiguis,
volontaire, presque mchant, o se trahit l'effort, la fatigue du
ravissant petit animal.

Paul Astier, qui n'aime pas la danse, est rest  fumer sur la terrasse.
Les applaudissements lui arrivent lointains avec les grles accords du
piano, accompagnement d'une songerie profonde o il voit clair peu  peu
en lui-mme, comme il aperoit, ses yeux se faisant  l'ombre, les
grands fts des arbres du jardin, leurs feuillages frmissants, le
treillage fin et serr d'une faade dans le got ancien appuye au mur
du fond, en perspective... C'est dur, d'arriver; il en faut, du
souffle, pour atteindre ce qu'on vise, ce but que l'on croit toucher,
toujours recul, toujours plus haut... Cette Colette!  chaque instant,
il semble qu'elle va lui tomber dans les bras; puis quand il revient,
c'est  recommencer, une conqute  refaire. On dirait qu'en, son
absence quelqu'un s'amuse  dtruire son ouvrage. Qui?... Le mort,
pardi! ce sale mort... Il faudrait tre l du matin au soir, prs
d'elle; mais comment faire, avec la vie, les corves, tant de courses
pour l'argent?

Un pas lger, un frlement pais de velours, c'est sa mre qui le
cherche et s'inquite: Pourquoi ne vient-il pas au salon avec tout le
monde? Elle s'accoude au balustre prs de lui, veut savoir ce qui le
proccupe.

Rien, rien... Puis press, questionn: Eh bien! il a... il a...
qu'il en a assez de cette vie de crevage de faim. Toujours des billets,
des protts... Boucher un trou pour en rouvrir un autre... Il est 
bout, il n'en peut plus, l!...

Du salon viennent de grands cris, des rires fous, et la voix blanche de
Valre, le chef de la danse, faisant mimer  Da la charge d'un ballet
vieux style: Un battement... deux battements... l'Amour mditant un
larcin...

Qu'est-ce qu'il te faut? chuchote la mre toute tremblante. Jamais elle
ne l'a vu ainsi.

--Non, inutile, tu ne pourrais pas... c'est trop lourd.

Elle insiste: Combien?

--Vingt mille!... et chez l'huissier demain, avant cinq heures...
sans quoi, la saisie, la vente, un tas de malproprets dont, plutt que
d'avoir la honte... Il mchonne rageusement son cigare et ses mots:
... mieux me faire sauter le caisson.

Ah! il n'en faut pas plus: Tais-toi, tais-toi... demain avant cinq
heures... Et des mains passionnes, furieuses, se jettent  ses lvres
pour en arracher, pour y renfoncer l'horrible parole de mort.




VI


De la nuit, elle ne dormit pas, avec l'affreux lancinement de ce chiffre
en travers du crne: Vingt mille francs! Vingt mille francs! O les
trouver?  qui crire? Et si peu de temps devant elle. Des noms, des
figures passaient en clair, traversaient un instant au plafond le
reflet bleutre de la veilleuse pour s'vanouir et faire place 
d'autres noms, d'autres figures qui disparaissaient aussi vite. Freydet?
Elle venait de s'en servir... Samy? sans le sou jusqu' son mariage...
Puis, quoi! Est-ce qu'on emprunte vingt mille francs, est-ce qu'on les
prte? Il fallait ce pote de province... A Paris, dans la Socit
l'argent ne joue qu'un rle occulte. On est cens en avoir, vivre
au-dessus de ces misres comme dans les comdies distingues. Manquer 
cette convention, ce serait s'liminer soi-mme de la bonne compagnie.

Et pendant que Mme Astier songeait dans la fivre, le large dos de son
mari soulev d'un souffle gal s'arrondissait  ct d'elle. Une des
tristesses de leur vie  deux, ce lit bourgeoisement partag o ils
dormaient depuis trente ans cte  cte, sans rien de commun que leurs
draps; mais jamais l'indiffrence de son morne compagnon de litire ne
l'avait ainsi rvolte, indigne. L'veiller?  quoi bon? Lui parler de
l'enfant, de sa menace dsespre? Elle savait si bien qu'il ne la
croirait pas, qu'il ne retournerait pas mme cet norme dos en gurite
o il s'abritait. Un moment l'ide lui vint de tomber dessus, de le
cribler de coups de poings, de coups de griffes, de crier bien fort  ce
lourd sommeil goste: Lonard, vos archives brlent. Et cette ide
d'archives lui traversant follement la tte, peu s'en fallut
qu'elle-mme ne se prcipitt du lit. Trouvs, les vingt mille francs!
L-haut, dans le cartonnier... Comment n'y avait-elle pas song plus
tt?... Jusqu'au jour, jusqu'au dernier crpitement de la veilleuse,
elle combina son affaire, immobile, apaise, un regard de voleuse dans
ses yeux rests ouverts.

Habille de bonne heure, tout le matin elle rda par l'appartement,
guettant son mari qui devait partir puis changeait d'avis, faisait du
classement jusqu'au djeuner. Lonard allait, venait de son cabinet  la
soupente, les bras chargs de paperasses, dispos et fredonnant, bien
trop pais pour comprendre l'inquitude nerveuse qui chargeait
l'atmosphre de l'troit logis, agitait les meubles, lectrisait les
battants et les boutons des portes. Calme dans son travail, il fut
bavard  table, raconta d'idiotes histoires qu'elle connaissait par
coeur, interminables autant que l'miettement au bout du couteau 
dessert de son ternel fromage d'Auvergne; et toujours il en reprenait,
de ce fromage, et toujours il ajoutait une anecdote  l'anecdote. Et
comme il fut lent encore  partir pour la sance de l'Institut, prcde
aujourd'hui de la commission du dictionnaire, quel temps aux plus petits
dtails, malgr son vouloir  elle de le pousser dehors!

Quand il eut tourn la rue de Beaune, sans mme refermer la fentre elle
courut au guichet de Corentine:

Vite, une voiture!

Et seule, enfin seule, elle s'lana dans le petit escalier des
archives.

La tte courbe  cause du plafond bas, elle essayait les clefs d'un
trousseau  la serrure fermant les traverses du cartonnier et, devant la
difficult, le temps qui pressait, sans hsiter voulut faire sauter un
des montants. Mais ses mains s'nervaient, elle cassait ses ongles. Il
fallait un levier, un objet quelconque; elle ouvrit le tiroir de la
table  jeu et les trois lettres, les trois Charles-Quint qu'elle
cherchait, s'offrirent  elle, griffonns et jaunis. Il y a de ces
miracles!... Penche dans le cintre de la vitre basse, elle s'assura
que c'tait bien cela, A Franois Rabelais, matre en toutes sciences
et bonnes lettres... n'en lut pas davantage, se cogna durement la tte
en se relevant mais ne sentit rien qu'en bas dans le fiacre qui
l'emportait chez ce Bos de la rue de l'Abbaye.

Elle descendit  l'entre de cette rue, trs courte, paisible, abrite
dans l'ombre de Saint-Germain-des-Prs et les briques rouges des vieux
btiments de l'cole de Chirurgie o stationnaient quelques coups de
matre  la somptueuse livre de Messieurs les professeurs. Peu de
passants; des pigeons picorant  mme le trottoir qu'elle fit envoler en
arrivant devant le magasin, moiti librairie, moiti curiosits, qui
talait juste en face de l'cole son enseigne archaque bien  sa place
dans ce recoin du vieux Paris: Bos, archiviste-palographe.

Il y avait de tout,  cette devanture; anciens manuscrits, livres de
raison aux tranches piques de moisissures, antiques missels ddors,
fermoirs, gardes de livres, puis, colls sur les hautes vitres, des
assignats, de vieilles affiches, plans de Paris, complaintes, bons de
poste militaires tachs de sang, autographes de tous les temps, une
posie de Mme Lafarge, deux lettres de Chateaubriand  Perluz bottier;
et des noms de clbrits anciennes et modernes sous des invitations 
dner, quelquefois des demandes d'argent, des aveux de dtresse ou des
confidences d'amour,  donner la terreur et le dgot d'crire. Ces
autographes portaient tous leurs chiffres de vente; et Mme Astier
arrte un moment  la vitrine pouvait voir, prs d'une lettre de Rachel
cote trois cents francs, un billet de Lonard Astier-Rhu  son diteur
Petit-Squard: deux francs cinquante. Mais ce n'tait pas cela qu'elle
cherchait derrire l'cran de soie verte qui masquait l'intrieur, le
profil de l'archiviste-palographe, l'homme  qui elle aurait  faire.
Une apprhension lui venait  la dernire minute: pourvu qu'il ft l,
seulement!

L'ide que son Paul attendait la fit entrer enfin dans le noir, le
renferm poussireux de la boutique, et, sitt introduite vers un second
petit cabinet au fond, elle entreprit d'expliquer  M. Bos, un gros
rouge bouriff, tte d'orateur de runions publiques, leur dtresse
momentane et comment son mari n'avait pu se dcider  venir lui-mme.
Il ne la laissa pas mentir toute son histoire: Mais comment donc,
madame! Tout de suite, un chque sur le Crdit Lyonnais, et des gards,
des saluts de reconduite jusqu'au fiacre.

Une femme bien distingue, pensait-il, enchant de son acquisition; et
elle, en dpliant le chque gliss dans son gant, relisant le
bienheureux chiffre, songeait: Quel homme charmant! Du reste, nul
remords, pas mme ce petit sursaut de la mauvaise action accomplie; la
femme ne connat pas ces choses-l. Toute  son dsir de l'heure
prsente, elle a des oeillres naturelles qui l'empchent de voir autour
d'elle, lui pargnent les rflexions dont l'homme encombre ses actes
dcisifs. De temps en temps, celle-ci pensait bien  la colre de son
mari constatant le vol; mais cela lui semblait confus, trs lointain,
peut-tre mme tait-elle heureuse d'ajouter cette preuve  tous les
tremblements ressentis depuis la veille: Encore a que mon enfant me
cote.

C'est que sous ses dehors tranquilles, sous sa patine de mondaine
acadmique, il y avait chez elle ce qu'il y a chez toutes, du monde ou
pas du monde, la passion. Le mari ne la trouve pas toujours, cette
pdale qui met le clavier fminin en mouvement; l'amant lui-mme la
manque quelquefois, jamais le fils. Dans le triste roman sans amour, que
sont tant d'existences de femmes, c'est lui le hros, le grand premier
rle. A son Paul, surtout depuis qu'il avait l'ge d'homme, Mme Astier
devait les seules vraies motions de sa vie, les dlicieuses angoisses
de l'attente, les pleurs, les froids, les brlures au creux des mains,
les intuitions surnaturelles qui font dire infailliblement: le voil!
avant que la voiture s'arrte, toutes choses ignores d'elle, mme aux
premires annes du mariage, mme au temps o le monde l'accusait de
lgret, o Lonard Astier disait avec bonhomie: C'est singulier...
Je ne fume jamais, et les voilettes de ma femme sentent le tabac...

Oh! son affolement d'inquitude, quand elle arriva rue Fortuny et qu'un
premier coup de sonnette resta sans rponse. Muet et clos sous son grand
toit  crte de zinc, le petit htel Louis XII, tant admir pourtant,
lui apparut tout  coup sinistre, et non moins sinistre la maison de
rapport, fortement Louis XII aussi, dont les deux tages suprieurs
montraient des files d'criteaux A louer... A louer... en travers
des hautes fentres  meneaux. Au second coup de timbre, frmissant et
retentissant, celui-l, Stenne, le rageur petit domestique, trs en
tenue, sangl dans sa livre bleu de ciel, se montra enfin sur le seuil,
assez embarrass, bgayant ses rponses: Pour sr, que M. Paul tait
l, seulement... seulement... La malheureuse mre, depuis la veille
hante par l'ide d'une catastrophe, s'imagina son fils rlant
ensanglant, et d'un lan franchit le couloir, les trois marches de
l'atelier-salon o elle entra en suffoquant.

Paul travaillait debout devant sa table haute dans l'embrasure d'un
magnifique vitrail dont un panneau ouvert clairait le lavis en train,
la bote d'aquarelle tale, tandis que les fonds de la pice reculaient
dans un odorant et voluptueux demi-jour. Il restait absorb par son
travail comme s'il n'et pas entendu l'arrt de la voiture, ensuite les
deux coups de timbre et le rapide battement d'une robe dans le couloir.
Mais ce n'tait pas cette pauvre robe noire fripe qu'il attendait, ce
n'tait pas pour elle qu'il posait de profil sur son esquisse, ni pour
elle non plus qu'il avait prpar ces frles bouquets de grandes fleurs,
iris et tulipes, et sur une petite table anglaise un drageoir et des
flacons cisels.

En se retournant, son exclamation: C'est toi! aurait averti toute
autre que la mre. Elle n'y prt pas garde, blouie de le voir l, en
face d'elle, correct et joli, bien vivant; et, sans parler encore, son
gant vivement dboutonn, elle lui tendit le chque, triomphante. Il ne
demanda pas d'o venait cet argent, ce qu'il lui avait cot, la prt
tendrement contre son coeur en ayant soin de ne pas chiffonner le
papier: M'man, m'man... et ce fut tout. Elle tait paye, sentant
cependant une gne en son enfant au lieu de la grande joie qu'elle
attendait.

O vas-tu en sortant d'ici? fit-il d'un ton rveur, toujours son chque
 la main.

--En sortant d'ici?... Elle le regardait gare et triste. Mais elle
arrivait seulement, elle comptait bien passer un bon moment avec lui;
enfin, puisque cela le gnait... O je vais?... chez la princesse...
Oh! ce n'est pas press... si ennuyeuse  toujours pleurer son
Herbert... On croit qu'elle n'y pense plus, et puis a repique de plus
belle.

Sur les lvres de Paul hsita quelque chose qu'il ne dit pas.

Eh bien! rends-moi un service, m'man... J'attends quelqu'un... va
toucher ceci pour moi et retirer mes traites de chez l'huissier... Tu
veux?

Si elle voulait! En s'occupant de lui, ne serait-elle pas avec lui plus
longtemps? Pendant qu'il signait, la mre regardait autour d'elle
l'atelier tendu de tapis et de guipures, o,  part un X en vieux
noyer, quelques moulages historiques, des fragments d'entablement
accrochs a et l, rien ne disait la profession de l'habitant; et
songeant  ses transes de tout  l'heure, la vue des bouquets  grandes
tiges, du lunch servi prs du divan, lui suggra que c'taient de
singuliers apprts de suicide. Elle sourit sans la moindre rancune...
Ah! le joli monstre!... et se contenta de lui dire en montrant du bout
de son ombrelle le drageoir rempli de fondants:

Pour te faire sauter la... le... comment dis-tu a?

Lui aussi se mit  rire:

Oh! tout est chang depuis hier... Mon affaire, tu sais, la grosse
affaire dont je t'ai parl... Eh bien! cette fois, je crois que a va y
tre...

--Tiens! c'est comme la mienne...

--Ah! oui, Samy... le mariage...

Leurs jolis yeux faux, d'un gris dur et semblable, un peu dteint chez
la mre, se croisaient, se fouillaient un moment. Tu vas voir que nous
serons trop riches... dit-il enfin, et la poussant doucement dehors:
Sauve-toi... sauve-toi.

       *       *       *       *       *

Le matin, un billet de la princesse avait averti Paul qu'elle viendrait
le prendre chez lui, pour aller l-bas. L-bas, c'est--dire au
Pre-Lachaise. Depuis quelque temps Herbert repiquait, comme disait
Mme Astier. Deux fois par semaine, la veuve portait des fleurs au
cimetire, les flambeaux, les prie-Dieu pour la chapelle, activait et
surveillait les ouvriers; une vraie recrudescence de ferveur conjugale.
C'est qu'aprs un long et pnible dbat entre sa vanit et son amour, la
tentation de rester princesse et le charme fascinant de ce dlicieux
Paul Astier,--dbat d'autant plus cruel qu'elle ne le confiait 
personne qu'au pauvre Herbert, tous les soirs, dans son journal,--tout 
coup la nomination de Samy avait emport sa rsolution; et il lui
paraissait convenable, avant de prendre un nouveau mari, d'enterrer le
premier dfinitivement, d'en finir avec ce mausole et l'intimit
dangereuse du trop sduisant architecte.

Paul Astier s'amusait sans les comprendre des trpidations de cette
petite me affole, y voyait un symptme excellent, la crise suprme des
grandes dcisions, seulement trop longue, et il tait press. Il fallait
brusquer le dnouement, profiter de cette visite de Colette longtemps
attendue, longtemps remise, comme si, malgr sa curiosit de connatre
l'installation du jeune homme, la princesse avait eu peur d'un
tte--tte, plus complet l que dans son propre htel ou dans son
coup, sous la surveillance de la livre toujours prsente. Non qu'il
et montr trop de hardiesse; frleur, enveloppant, c'est tout ce qu'on
pouvait dire. Mais elle se redoutait elle-mme, donnant en cela raison 
ce jeune impertinent qui, trs adroit stratge en amour, l'avait 
premire vue classe dans la catgorie des villes ouvertes. Il dsignait
ainsi les mondaines trs dfendues et bastionnes en apparence, gardes
d'amont et d'aval, par le fleuve et par la montagne, haut perches,
inattaquables, et qui en ralit s'enlvent d'un coup de main. Cette
fois pourtant, son intention n'tait pas de donner l'assaut; quelques
approches un peu vives, une heure ou deux de pressant flirtage, assez
pour marquer la femme  sa griffe sans l'humilier, le cong du mort
signifi positivement, puis le mariage et les trente millions. Voil le
rve heureux que Mme Astier avait interrompu et qu'il reprenait  la
mme table, dans la mme pose mditative, quand un nouveau coup de
timbre remplit tout l'htel. Des pourparlers, des retards. Paul ouvrit
sa porte impatient: Qu'est-ce que c'est?

La voix d'un grand valet de pied, vtu de noir, dcoupant sa silhouette
sur la rue clabousse de pluie, lui rpondit de loin avec une
respectueuse insolence que madame la princesse attendait Monsieur dans
la voiture. Paul Astier eut le courage de crier en tranglant: J'y
vais. Mais, quelle rage! que d'ignobles injures bgayes contre ce
mort, dont le souvenir l'avait srement retenue! Presque aussitt
l'espoir d'une revanche, probablement trs bouffonne et  courte date,
remit ses traits en place pour rejoindre la princesse, aussi matre de
lui que d'habitude, ne gardant de sa colre qu'un peu plus de pleur aux
joues.

Trs chaud, le coup dont on avait du relever les glaces  cause de
l'onde subite. D'normes bouquets de violettes, des couronnes lourdes
comme des tourtes chargeaient les coussins autour de Mme de Rosen,
emplissaient ses genoux.

Ces fleurs vous gnent peut-tre... dsirez-vous que j'ouvre?
demanda-t-elle avec cette clinerie gentiment hypocrite de la femme qui
vient de vous jouer un mauvais tour mais voudrait qu'on reste amis quand
mme. Paul eut un geste vasif trs digne. Qu'on ouvrit, qu'on fermt,
cela lui tait parfaitement gal. Toute dore et rose sous ses longs
voiles de veuve, repris les jours de cimetire, la princesse se sentait
mal  l'aise, aurait prfr des reproches. Elle tait si cruelle envers
ce jeune homme, bien plus cruelle encore qu'il ne pensait, hlas!... Et
la main doucement sur celle de Paul: Vous m'en voulez?

Lui? pas du tout. De quoi lui en aurait-il voulu?

De n'tre pas entre... C'est vrai que j'avais promis... puis au
dernier moment... Je ne croyais pas vous faire tant de peine.

--Vous m'en avez fait beaucoup.

Oh! ces hommes corrects, ces hommes de tenue, quand un mot de
sensibilit leur chappe quelle valeur il prend au coeur de la femme.
Cela la retourne presque autant que de voir pleurer un officier en
uniforme.

Non, non, je vous en prie, n'ayez plus de chagrin  cause de moi...
dites que vous ne m'en voulez plus...

Elle lui parlait de tout prs, penche vers lui, laissant crouler ses
fleurs, rassure contre tout danger par les deux larges dos noirs, les
hauts chapeaux  cocardes noires qu'un grand parapluie abritait sur le
sige.

coutez, je vous promets de venir une fois, au moins une fois,
avant... Elle s'arrta pouvante. Dans la sincrit de son effusion,
n'allait-elle pas lui avouer leur sparation prochaine, son dpart 
Ptersbourg. Et se reprenant bien vite, elle jura de venir le surprendre
une aprs-midi o elle n'irait pas l-bas ensuite.

Mais vous y allez tous les jours l-bas, dit-il les dents serres,
avec une si comique intonation de rage froide qu'un sourire frissonna
sous le voile de la veuve qui abaissa la glace par contenance. L'averse
avait cess; dans la rue faubourienne, misrable et joyeuse, o le coup
s'engageait, un chaud soleil, presque d't, annonait la fin des
misres, faisait reluire les talages sordides, les petites charrettes
au ras des ruisseaux, le coloriage des affiches, les guenilles flottant
aux fentres. La princesse regardait indiffrente, car rien n'existe des
trivialits de la rue pour les gens habitus  ne la voir que des
coussins de leur voiture, suspendus  deux pieds de terre. Le doux
balancement, les glaces intactes font  ces privilgis une vision 
part, dsintresse de tout ce qui n'est pas au niveau de leur regard.

Mme de Rosen pensait: Comme il m'aime, comme il est bien!... L'autre
avait certainement plus grand air, mais comme, avec celui-l, c'et t
plus gentil! Ah! la vie la plus heureuse n'est qu'un service dpareill,
il n'y a jamais de complet assortiment.

On approchait du cimetire. Des deux cts de la chausse les hangars
des marbriers montraient des blancheurs dures, des dalles, des statues,
des croix mles  l'or des immortelles, au jais noir ou blanc des
couronnes et des ex-votos.

Et Vdrine?... sa figure?...  quoi nous dcidons-nous? demanda-t-il
brusquement, du ton d'un homme qui ne veut que parler affaires.

--C'est que... Et tout plore: Ah! mon Dieu, je vais vous faire
encore de la peine...

--Moi... pourquoi donc?

La veille ils taient retourns voir une dernire fois le paladin avant
qu'on l'envoyt  la fonte. Dj,  une premire visite, la princesse
avait t fcheusement impressionne, moins encore par la sculpture de
Vdrine  peine regarde que par cet trange atelier o poussaient des
arbres, o des lzards et des cloportes couraient sur les murailles;
puis, tout autour, ces ruines, ces plafonds effondrs, sentant encore
l'incendie, la rvolution. Mais de cette seconde entrevue la pauvre
petite femme tait revenue littralement malade. L'horreur des
horreurs, ma chre! ainsi exprimait-elle sa vraie impression, le soir
mme,  Mme Astier, ce qu'elle n'avait os dire  Paul, le sachant ami
du sculpteur, et aussi parce que ce nom de Vdrine tait des trois ou
quatre que la convention mondaine choisit  l'envers de son got, de son
ducation et admire follement sans savoir pourquoi, par une prtention 
l'originalit artistique. Cette informe et grossire figure sur la tombe
de son Herbert!... oh! non, non... mais c'est le prtexte  donner
qu'elle ne trouvait pas.

Voyons, monsieur Paul, entre nous... sans doute, c'est un morceau
superbe... Un beau Vdrine certainement... mais convenez que c'est un
peu triste!

--Dame! pour un tombeau...

--Puis, si vous voulez que je vous dise... Elle avouait, hsitante,
que cet homme tout nu sur son lit de camp ne lui paraissait vraiment pas
convenable, on pouvait croire  un portrait: Et voyez-vous ce pauvre
Herbert, si rserv, si correct... De quoi aurait-on l'air?

--Le fait est qu'en y songeant... fit Paul trs srieux; et jetant son
ami Vdrine par-dessus bord aussi tranquillement qu'une porte de petits
chats: Aprs tout, si cette figure vous dplat, on en mettra une
autre, ou mme pas du tout. Ce sera plus saisissant, la tente vide, le
lit dress, et personne...

La princesse ravie, surtout  l'ide qu'on ne verrait pas le vilain
couche-tout-nu: Oh! quel bonheur... comme vous tes gentil... Tenez,
maintenant je puis vous le dire, j'en ai pleur toute la nuit.

       *       *       *       *       *

Comme toujours, en arrtant au grand portail, le valet de pied prit les
couronnes et suivit  distance, pendant que Colette et Paul montaient
sous le soleil lourd par un chemin amolli des averses de tout 
l'heure; elle s'appuyait  son bras, s'excusait de temps en temps: Je
vous fatigue... A quoi, lui, faisait non de la tte avec un sourire
triste. Peu de monde au cimetire. Un jardinier, un gardien saluaient
respectueusement au passage la princesse, une habitue; mais lorsqu'ils
eurent quitt l'avenue, franchi les terrasses suprieures, ce fut la
solitude et l'ombre avec des cris d'oiseaux sous les feuilles, mls 
ce grincement des scies,  ces coups mtalliques d'instruments taillant
la pierre qu'on entend toujours au Pre-Lachaise, comme dans une ville
jamais finie, en permanente construction.

Deux ou trois fois Mme de Rosen avait surpris le regard irrit de son
compagnon vers le grand laquais en longue lvite, cocarde au chapeau,
ternel et lugubre accompagnateur de leur amour, et dans son
empressement  lui plaire aujourd'hui: Attendez, dit-elle en
s'arrtant. Elle se chargea elle-mme des fleurs, des couronnes, puis
congdia le domestique, et ils furent tout  fait seuls dans l'alle
tournante. Cette attention gentille ne dfrona pas les sourcils de
Paul, et comme il avait pass au bras qui lui restait libre trois ou
quatre disques de violettes russes, immortelles, lilas de perse, sa
colre contre le dfunt montait encore. Il pensait rageusement: Tu me
paieras a. Elle, au contraire, se sentait singulirement heureuse,
panouie dans cet gosme de sant et de vie qui nous prend aux endroits
de mort. Peut-tre la chaleur du jour, ces fleurs embaumes, mlant leur
arome  celui plus fort des ifs et des buis, de la terre mouille
s'vaporant au soleil et aussi  une autre odeur, cre, fade,
pntrante, qu'elle connaissait bien, mais qui, ce jour-l, ne
l'coeurait pas comme ordinairement, la grisait plutt.

Tout  coup, elle frissonna. Sa main sur le bras du jeune homme, il
venait de la saisir dans la sienne, brusquement, et il la serrait,
l'treignait comme un corps de femme, cette petite main qui n'avait pas
le courage de s'en aller. Il cherchait  en carter les doigts menus
pour les croiser aux siens, y entrer, l'avoir toute; mais la main
rsistait, se contractait sous le gant: Non, non... jamais! et
pendant ce temps, ils continuaient  marcher, l'un prs de l'autre, sans
parler, sans se regarder, trs mus, car tout est relatif dans la
volupt et c'est la rsistance qui fait le dsir. Enfin, elle se donna,
s'ouvrit, cette petite main serre, et leurs doigts se crochrent 
carteler leurs gants; une minute dlicieuse de plein aveu, de
possession complte. Mais, tout de suite, l'orgueil de la femme se
rveilla. Elle voulut parler, prouver qu'elle restait intacte, que cela
se passait loin d'elle, mme qu'elle l'ignorait parfaitement, et ne
trouvant rien  dire, elle lisait tout haut l'pitaphe d'une tombe 
plat dans les ronces: Augusta, 1847, et lui, haletant, murmurait: Une
histoire d'amour, sans doute. Des merles sifflaient sur leurs ttes,
des msanges, grinant un peu comme ce bruit de btisse, qui ne cessait
pas au lointain.

Ils arrivaient dans la vingtime division, cette partie du cimetire qui
est comme le vieux Paris du Pre-Lachaise, les alles plus troites,
les arbres plus hauts, les tombes plus serres, un enchevtrement de
grilles, de colonnes, de temples grecs, de pyramides, d'anges, de
gnies, de bustes, d'ailes ouvertes ou replies. De ces tombes,
vulgaires, baroques, originales, simples, emphatiques, prtentieuses ou
timides, comme furent les existences qu'elles recouvraient, les unes
avaient la pierre de leur caveau frachement ravale, charge de fleurs,
d'ex-votos et de petits jardins d'une grce minuscule et chinoise. A
d'autres, verdissaient ou se fendaient les dalles moussues, charges de
ronces et d'herbes hautes; mais toutes montraient des noms connus, des
noms bien parisiens, notaires, magistrats, commerants notables,
alignant l leur devanture comme aux quartiers de basoche ou de ngoce,
et mme de doubles noms alliant deux familles, association de richesse
ou de situation, signatures prospres disparues du Bottin, des en-dos de
banque et se retrouvant immuables sur les caveaux. Et Mme de Rosen les
signalait: Tiens... les un tel... de la mme exclamation surprise et
presque joyeuse dont elle saluait une voiture au bois. Mario!...
tait-ce le chanteur?... toujours pour feindre d'ignorer l'treinte de
leurs deux mains.

Mais la porte d'un caveau grina prs d'eux, quelqu'un se montra, une
grosse dame en noir, ronde et frache, qui portait un petit arrosoir,
faisait son mnage mortuaire, soignait le jardinet, la chapelle,
tranquille comme  la campagne dans un cabanon marseillais. Par-dessus
l'entourage, elle les salua d'un bon sourire affectueux et rsign qui
semblait dire: Allez, aimez-vous, la vie est courte, il n'y a que cela
de bon. Gnes, leurs mains se dcroisrent; et subitement allge du
mauvais charme, la princesse passa devant, un peu confuse, prit au plus
court  travers les tombes pour joindre plus vite le mausole du prince.

Il occupait, tout en haut de la vingtime, un vaste terre-plein
gazonn et fleuri que fermait une grille en fer forg, basse et lourde,
dans le sentiment de la grille du tombeau des Scaliger,  Florence.
L'aspect gnral, ainsi voulu, tait trapu et fruste, bien la tente
primitive  gros plis rudes de toile passe au tanin dont la pierre
dalmate donnait les tons rougetres. Trois larges degrs de cette mme
pierre, puis la baie s'ouvrait, flanque de pidestaux et de hauts
trpieds funraires en bronze noir, comme verniss. Au-dessus de
l'entre, les armes des Rosen dans un grand cartouche, de bronze encore,
qui suspendait ainsi, devant sa tente, l'cu du bon chevalier endormi.

La grille franchie, les couronnes poses un peu partout, aux deux
pidestaux, sur les bornes inclines faisant comme d'normes piquets de
tente au ras du soubassement, la princesse vint s'agenouiller tout au
fond dans l'ombre de l'autel, o luisaient les franges d'argent de deux
prie-Dieu, le vieil or d'une croix gothique et de chandeliers massifs.
Il faisait bon, l, pour prier dans la fracheur des dalles et ces
revtements de marbre noir o le nom du prince Herbert tincelait avec
tous ses titres, en face de versets de l'Ecclsiaste et du Cantique des
cantiques. Mais rien ne venait  la princesse que des mots, un
marmottement, distrait d'ides profanes qui lui faisaient honte. Elle
se levait, s'agitait autour des jardinires, s'loignait  point pour
juger de l'effet du lit en sarcophage. Dj tait pos le coussinet de
bronze noir chiffr d'argent; et elle trouvait cela simple et beau,
cette dure couche sans rien dessus. Pourtant, il fallait consulter M.
Paul dont on entendait les pas d'attente sur le gravier du jardinet, et
tout en approuvant sa discrtion, elle allait l'appeler quand le caveau
s'assombrit. La pluie se remit  tinter sur les trfles vitrs de la
coupole. Monsieur Paul... monsieur Paul! Assis au bord d'un
pidestal, immobile, il supportait l'onde et rpondit d'abord par un
muet refus.

Mais entrez donc!

Il rsistait, et trs bas, trs vite:

Je ne veux pas... vous l'aimez trop...

--Si, si, venez...

Elle l'attira par la main sur l'entre du caveau, mais les
claboussements les faisaient reculer peu  peu jusqu'au sarcophage o
ils s'accotaient debout et rapprochs, regardant sous le ciel bas et
brouill tout le vieux Paris de la mort, en pente devant eux,
prcipitant ses minarets, ses statues grises et sa basse multitude de
pierres dresses en dolmens parmi les verdures luisantes. Nul bruit, ni
chants d'oiseaux, ni grincement d'outils, rien que l'eau s'coulant de
toutes parts et, sous la toile d'un monument en construction, deux
monotones voix d'ouvriers se contant les misres du travail. Les fleurs
embaumaient dans cette raction chaude que fait  l'intrieur la pluie
du dehors; et toujours, et toujours l'autre arome indmlable. La
princesse avait relev son voile, elle dfaillait, la bouche sche comme
tout  l'heure en montant l'alle. Et tous deux muets, immobiles,
faisaient si bien partie du tombeau qu'un petit oiseau couleur de
rouille vint en sautillant secouer ses plumes, piquer un ver entre les
dalles... C'est un rossignol, dit Paul tout bas dans le silence
oppressant et doux. Elle voulut demander: Est-ce qu'ils chantent encore
en ce mois-ci? Mais il l'avait prise, assise dans ses genoux au bord du
lit de granit et, lui renversant la tte, il appuyait sur sa bouche
entr'ouverte un lent, un profond baiser qu'elle lui rendit follement.
Parce que l'amour est plus fort que la mort, disait le verset de la
Sulamite crit au-dessus d'eux dans le marbre du mur...

       *       *       *       *       *

Quand la princesse rentra rue de Courcelles o Mme Astier l'attendait,
elle pleura longtemps sur son paule, passe des bras du fils dans ceux
de la mre, aussi peu srs l'un que l'autre, avec un dbord de plaintes,
de paroles entrecoupes: Ah! mon amie, que je suis malheureuse... si
vous saviez... si vous saviez... Son dsespoir tait grand autant que
son embarras devant cette inextricable situation, formellement promise
au prince d'Athis et venant de s'engager avec ce charmeur, cet envoteur
qu'elle maudissait de toute son me. Mais le plus cruel, c'tait de ne
pouvoir confier sa faiblesse  l'amie tendre, car elle pensait bien
qu'au premier mot d'aveu la mre se mettrait avec son fils contre Samy,
pour le coeur contre la raison, la contraindrait peut-tre  ce mariage
de roture,  cette dchance impossible.

Ben quoi!... ben quoi! disait Mme Astier sans s'mouvoir  ces
explosions dsoles... Vous venez du cimetire, j'imagine; vous vous
tes encore mont la tte... Voyons,  la fin des fins, ma pauvre
Artmise... et connaissant les cts vaniteux de cette nature, elle
raillait ces dmonstrations prolonges, ridicules aux yeux du monde, et
pour le moins enlaidissantes. Encore s'il s'agissait d'un nouveau
mariage d'amour! mais c'tait plutt l'alliance de deux grands noms qui
se prparait, de deux titres semblables... Herbert lui-mme, s'il la
voyait de l-haut, ne pouvait qu'tre satisfait.

C'est vrai, qu'il comprenait tout, pauvre ami!... soupira Colette de
Rosen, ne Sauvadon,  qui l'ambassade tenait  coeur et, surtout, son
titre de princesse.

Tenez, ma petite, voulez-vous un bon conseil... filez, sauvez-vous...
Samy partira dans huit jours... ne l'attendez pas, prenez Lavaux, il
connat Ptersbourg, vous installera en attendant... Sans compter que
vous vous pargnerez ainsi quelque scne pnible avec la duchesse. Ces
Corses, vous savez, il faut s'attendre  tout.

--Oui, partir... peut-tre... Mme de Rosen y voyait surtout
l'avantage d'chapper  de nouvelles obsessions, d'loigner la chose de
l-bas, son garement d'une minute.

Le tombeau?... ajouta Mme Astier devant son hsitation... C'est le
tombeau qui vous inquite?... Mais Paul le finira bien sans vous...
Allons, ne pleurez plus, mignonne, l'arrosage vous va, mais vous
moisiriez,  la fin. Et s'en allant, dans le jour qui tombait, attendre
l'omnibus du Roule, la bonne dame soupirait: Ouf!... d'Athis ne saura
jamais ce que son mariage me cote! Alors le sentiment de sa fatigue,
le besoin qu'elle aurait eu d'un bon repos aprs tant de corves, la fit
songer subitement que la plus fatigante de toutes l'attendait. La
rentre, la scne. Elle n'avait pas encore eu le temps d'y arrter son
esprit;  prsent, elle y courait, chaque tour de roue de la lourde
voiture l'en rapprochait. D'avance, elle en frissonnait toute, non de
peur; mais les cris, la dmence, la grosse voix brutale d'Astier-Rhu,
ce qu'il faudrait rpondre, et la malle! la malle qu'on allait
revoir... Mon Dieu, quel ennui!... Si lasse de sa nuit, de sa
journe... Oh! pourquoi cela ne pouvait-il tre pour demain?... Et la
tentation lui venait, au lieu d'avouer tout de suite: C'est moi... de
dtourner les soupons sur quelqu'un, Teyssdre par exemple, jusqu'au
lendemain matin; au moins, elle aurait sa nuit tranquille.

Ah! voil madame... Il y en a, du nouveau! dit Corentine accourant
ouvrir, bouleverse, sa petite vrole plus ressortie que d'habitude,
comme dans les grandes motions. Mme Astier voulut gagner sa chambre,
mais la porte du cabinet s'tait ouverte, un imprieux: Adlade! la
fora d'entrer. Lonard l'accueillit avec une figure extraordinaire
qu'clairait la lampe sous son globe. Il lui prit les deux mains,
l'attira bien dans la lumire, puis d'une voix tremblante: Loisillon
est mort... et il l'embrassa sur les deux joues.

Rien! Il ne savait rien encore, n'tait pas mont aux archives; il
marchait depuis deux heures dans son cabinet, impatient de la voir, de
lui donner cette nouvelle si importante pour eux, toute leur vie change
avec ces trois mots:

Loisillon est mort!




VII


_Mademoiselle Germaine de Freydet_

_Clos-Jallanges._

Tes lettres me dsolent, ma chre soeur. Tu t'ennuies, tu souffres, tu
me voudrais l, mais comment faire? Rappelle-toi le conseil de mon
matre: Montrez-vous... qu'on vous voie... Et penses-tu que c'est 
Clos-Jallanges, dans mes houseaux et mon gilet de chasse, que je
pourrais prparer ma candidature? Car, il n'y a pas  dire, le moment
est proche, Loisillon baisse  vue d'oeil, et je mets  profit les
dlais de cette lente agonie pour me crer, dans l'Acadmie, des
sympathies qui deviendront des voix. Lonard Astier m'a dj prsent 
plusieurs de ces messieurs; je vais le prendre souvent aprs la sance,
et c'est dlicieux, cette sortie de l'Institut, ces hommes presque tous
aussi chargs d'ans que de gloire, s'en allant bras dessus bras dessous,
par groupes de trois, quatre, vifs, rayonnants, parlant haut, tenant le
trottoir, les yeux encore humides des bonnes parties de rire qu'ils
viennent de faire l-dedans: Ce Pailleron, quelle verve!... Et comme
Danjou lui a rpondu!... Moi je me carre au bras d'Astier-Rhu, dans le
choeur des Immortels, j'ai l'air d'en tre; puis les groupes s'grnent,
on se spare  un coin de pont en se criant: Jeudi! ne manquez pas...
Et je reviens rue de Beaune accompagner mon matre qui m'encourage, me
conseille, et, sr du succs, me dit avec son large rire: On a vingt
ans de moins quand on sort de l!

Rellement, je crois que la coupole les conserve. O trouver un
vieillard aussi ingambe que Jean Rhu dont nous ftions hier soir, chez
Voisin, le quatre-vingt-dix-huitime anniversaire? Une ide de Lavaux,
ce festival, et qui, si elle me cote cinquante louis, m'a permis de
compter mes hommes. Nous tions vingt-cinq  table, tous acadmiciens,
hormis Picheral, Lavaux et moi: l-dessus dix-sept ou dix-huit voix
acquises, le reste encore flottant, mais sympathique. Dner trs bien
servi, trs causant...

Ah! j'y pense, j'ai invit Lavaux  Clos-Jallanges pendant les vacances
de la Mazarine o il est bibliothcaire. On lui donnera la grande
chambre en retour devant la Faisanderie. Je ne le crois pas trs bon, ce
Lavaux, mais il faut l'avoir, c'est le zbre de la duchesse. T'ai-je dit
que nos mondaines appellent ainsi l'ami garon, oisif, discret, rapide,
qu'on a toujours sous la main pour les courses, les dmarches dlicates
dont on ne peut charger un domestique? Sorte de courrier entre
puissances, le zbre, quand il est jeune, fait quelquefois de doux
intrim; mais d'ordinaire l'animal se montre sobre, facile  nourrir, se
paye de menus suffrages, des places en bout de table et de l'honneur de
piaffer pour la dame et pour son salon. J'imagine que Lavaux a su tirer
autre chose de son emploi. Il est si adroit, si redout malgr son air
bonasse; marmiton chef dans deux cuisines, comme il dit, l'acadmique et
la diplomatique, il me signale les fondrires, chausse-trapes dont le
chemin de l'Institut est min et que mon matre Astier ignore encore.
Pauvre grand naf qui a fait l'ascension droit devant lui, sans se
douter des dangers, les yeux vers la coupole, se fiant  sa force,  son
oeuvre, et qui se serait cent fois rompu le cou si sa femme, fine entre
les fines, ne l'avait guid  son insu.

C'est Lavaux qui m'a dtourn de publier, d'ici la prochaine vacance de
fauteuil, mes _Penses d'un rustique_. Non, non, m'a-t-il dit... vous
avez assez fait... si mme vous pouviez donner  entendre que vous ne
produirez plus, que vous tes fini,  bout, simple homme du monde...
l'Acadmie adore cela. A joindre au prcieux avertissement de Picheral:
Ne leur portez pas vos livres. Je vois que moins on a d'oeuvres, plus
on a de titres. Trs influent, le Picheral; encore un que nous aurons
cet t, une chambre au second, peut-tre l'ancien serre-tout, tu
verras. Voil bien du tracas, ma pauvre Germaine, et dans ton tat de
souffrance. Mais, que veux-tu? C'est dj si fcheux de ne pas avoir
maison  Paris pendant l'hiver, de ne pas recevoir comme Dalzon, Moser
et tous mes autres concurrents. Ah! soigne-toi, guris-toi, mon Dieu...

Pour revenir  mon dner, on y a naturellement beaucoup parl de
l'Acadmie, de ses choix, de ses devoirs, du bien et du mal que le
public en pense. Selon nos Immortels, tous les dtracteurs de
l'institution, tous, sont de pauvres hres qui n'ont pu y entrer; quant
aux oublis en apparence inexplicables, chacun eut sa raison d'tre. Et
comme je citais timidement le nom de Balzac, notre grand compatriote, le
romancier Desminires, l'ancien organisateur des charades de Compigne,
s'est emport vivement. Balzac! mais l'avez-vous connu? Savez-vous,
monsieur, de qui vous parlez?... le dsordre, la bohme!... un homme,
monsieur, qui n'a jamais eu vingt francs dans sa poche... Je tiens ce
dtail de son ami Frdric Lematre... Jamais vingt francs... et vous
auriez voulu que l'Acadmie... Alors le vieux Jean Rhu, la main en
cornet sur l'oreille, a compris qu'on parlait de jetons et nous a cont
ce joli trait de son ami Suard venant  l'Acadmie le 21 janvier 93, le
jour de la mort du roi, et profitant de l'absence de ses collgues pour
rafler  lui tout seul les deux cent quarante francs de la sance.

Il narre bien, le vieux pre J'ai vu a... et sans sa surdit serait
un brillant causeur. A quelques vers dits par moi en toast  son
tonnante vieillesse, le bonhomme a rpondu avec beaucoup de
bienveillance en m'appelant son cher collgue. Mon matre Astier le
reprend: futur collgue. Rires, bravos, et c'est ce titre de futur
collgue qu'ils m'ont tous donn en me quittant, avec des poignes de
mains vibrantes, significatives, des  revoir...  bientt... qui
faisaient allusion  ma prochaine visite. Un bjaune, ces visites
acadmiques; mais puisque tous y passent. Astier-Rhu me racontait en
sortant du dner Voisin que, lors de son lection, le vieux Dufaure
l'avait laiss venir dix fois sans le recevoir. Eh bien! le matre s'est
entt et,  la onzime visite, la porte s'ouvrait toute grande. Il faut
vouloir. Je fais en ce moment le mtier le plus bas et le plus
ennuyeux, je sollicite pour l'Acadmie,... dit Mrime dans sa
correspondance, et quand des hommes de cette valeur nous ont donn
l'exemple de la platitude, aurions-nous bien le droit de nous montrer
plus fiers qu'eux!

En ralit, si Ripault-Babin ou Loisillon mouraient,--tous deux sont en
danger, mais c'est Ripault-Babin qui m'inspire encore le plus de
confiance,--mon seul concurrent srieux serait Dalzon. Du talent, de la
fortune, trs bien avec les ducs, une cave excellente; il n'a contre lui
qu'un pch de jeunesse rcemment dcouvert, _Toute Nue_, plaquette en
six cents vers, publis  ropolis, sans nom d'auteur, et d'un raide! On
prtend qu'il a tout rachet, mis au pilon, mais qu'il circule encore
quelques exemplaires signs et ddicacs. Le pauvre Dalzon proteste, se
dbat comme un diable, et l'Acadmie se rserve, jusqu'au bout de son
enqute; c'est pourquoi mon bon matre, sans prciser davantage, me
dclarait gravement, l'autre soir: Je ne voterai plus pour M. Dalzon.
L'Acadmie est un salon, voil ce qu'il faut comprendre avant tout. On
n'y peut entrer qu'en tenue et les mains intactes. Toutefois, je suis
trop galant homme et j'estime trop mon adversaire pour me servir de ces
armes caches; et Fage, le relieur de la Cour des Comptes, ce singulier
petit bossu que je rencontre quelquefois dans l'atelier de Vdrine,
Fage, trs au courant des curiosits de la bibliographie, a t rudement
remis  sa place quand il m'a propos un des exemplaires signs de
_Toute Nue_. Ce sera pour M. Moser, a-t-il rpondu sans s'mouvoir.

A propos de Vdrine, ma situation devient embarrassante. Dans la ferveur
de nos premires rencontres, je l'avais engag  nous amener sa femme,
ses enfants,  la campagne; mais comment concilier son sjour avec
celui des Astier, des Lavaux qui l'abominent? C'est un tre si rude, si
original! Comprends-tu qu'il est noble, marquis de Vdrine, et que mme
 Louis-le-Grand il cachait dj son titre et sa particule, que tant
d'autres envieraient en ce temps de dmocratie o tout s'acquiert
except cela. Son motif? Il veut tre aim pour lui-mme; tche de
comprendre. En attendant, la princesse de Rosen refuse le paladin,
sculpt pour le tombeau du prince et dont on parlait sans cesse dans
cette maison d'artistes souvent  court. Quand nous aurons vendu le
paladin, on m'achtera un cheval mcanique... disait l'enfant, et la
pauvre mre comptait aussi sur le paladin pour remonter un peu ses
armoires vides, tandis que Vdrine ne voyait dans cet argent du
chef-d'oeuvre que trois mois de flne, en dabbieh, sur le Nil. Eh bien!
le paladin non vendu ou pay Dieu sait quand, aprs procs, expertise,
si tu crois que cela les a dsaronns le moins du monde... En arrivant
 la Cour des Comptes, le lendemain de cette mauvaise nouvelle, j'ai
trouv mon Vdrine install devant un chevalet, heureux, ravi, jetant
sur une grande toile l'trange fort vierge du monument incendi.
Derrire lui, la femme, l'enfant extasis, et Mme Vdrine me disant tout
bas, trs grave, berant sa petite fille: Nous voil bien heureux...
M. Vdrine s'est mis  l'huile... N'est-ce pas  donner envie de rire
et de pleurer?

Chre soeur, le dcousu de cette lettre t'apprend l'agitation, la fivre
de mon existence depuis que je prpare ma candidature. Je vais aux
Jours des uns, des autres, dners, soires. Ne me donne-t-on pas pour
zbre  la bonne Mme Ancelin, parce que je frquente assidument dans son
salon le vendredi, et le mardi soir aux Franais, dans sa loge. Zbre
bien rustique en tout cas, malgr les modifications que j'ai fait subir
 mon personnage dans le sens doctrinaire et mondain. Attends-toi  des
surprises pour mon retour. Lundi dernier, rception intime  l'htel
Padovani o j'ai eu l'honneur d'tre prsent au grand-duc Lopold. Son
Altesse m'a compliment sur mon dernier livre, sur tous mes livres,
qu'elle connat comme moi-mme. Ces trangers sont extraordinaires! Mais
c'est avec les Astier que je me plais le mieux, dans cette patriarcale
famille, si unie, si simple. L'autre jour, aprs djeuner, on apporte au
matre un habit neuf d'acadmicien, nous l'avons essay ensemble; je dis
nous, car il a voulu voir sur moi l'effet des palmes. J'ai mis l'habit,
le chapeau, l'pe, une vraie pe, ma chre, qui se tire, montrant une
rigole au milieu pour l'coulement du sang; et, ma foi, je
m'impressionnais moi-mme. Enfin, c'est pour te montrer le degr de
cette intimit prcieuse.

Puis, quand je rentre au calme de ma petite cellule, s'il est trop tard
pour t'crire, je fais toujours un peu de pointage. Sur la liste
complte des acadmiciens, je marque ceux que je sais  moi, ceux qui
tiennent pour Dalzon. Je soustrais, j'additionne, c'est un
divertissement exquis. Tu verras, je te montrerai. Ainsi que je te
disais, Dalzon a les ducs; mais l'auteur de la _Maison d'Orlans_, admis
 Chantilly, doit m'y prsenter avant peu. Si je plais,--j'apprends par
coeur dans ce but une certaine bataille de Rocroy, tu vois que ton frre
acquiert de l'astuce,--donc si je plais, l'auteur de _Toute Nue, 
ropolis_, perd son plus sr appui. Quant  mes opinions, je ne les
renie pas. Rpublicain, oui; mais on va trop loin. Et puis, candidat
avant tout. Sitt aprs ce petit voyage, je compte bien retourner prs
de ma Germaine que je supplie de ne pas s'nerver, de songer  la joie
du grand jour. Va, ma chre soeur, nous y entrerons dans le jardin de
l'oie, comme dit ce bohmien de Vdrino, mais il faut du courage et de
la patience.

Ton frre qui t'aime,

ABEL DE FREYDET.

Je rouvre ma lettre: les journaux du matin m'apprennent la mort de
Loisillon. Ces coups du destin vous meuvent, mme quand ils sont
attendus et prvus. Quel deuil, quelle perte pour les lettres
franaises! Ma pauvre Germaine, voil mon dpart encore retard. Rgle
les closiers. A bientt des nouvelles.




VIII


Il tait crit que ce Loisillon aurait toutes les chances, mme de
mourir  temps. Huit jours plus tard, les salons ferms, Paris dispers,
la Chambre, l'Institut en vacances, quelques dlgus des socits
nombreuses dont il fut prsident ou secrtaire auraient suivi ses
funrailles derrire les coureurs de jetons de l'Acadmie, rien de plus.
Mais industrieux par del la vie, il partait juste  l'heure, la veille
du grand prix, choisissant une semaine toute blanche, sans crime, ni
duel, ni procs clbre, ni incident politique, o l'enterrement 
fracas du secrtaire perptuel serait l'unique distraction de Paris.

Pour midi, la messe noire; et, bien avant l'heure, un monde norme
affluait autour de Saint-Germain-des-Prs, la circulation interdite, les
seules voitures d'invits ayant droit d'arriver sur la place agrandie,
borde d'un svre cordon de sergents de ville espacs en tirailleurs.
Ce qu'tait Loisillon, ce qu'il avait fait dans ses soixante-dix ans de
sjour parmi les hommes, la signification de cette majuscule brode
d'argent sur la haute tenture sombre, bien peu la savaient dans cette
foule uniquement impressionne par ce dploiement de police, tant
d'espace laiss au mort;--toujours les distances, et du large et du vide
pour exprimer le respect et la grandeur! Le bruit ayant couru qu'on
verrait des actrices, des gens clbres, de loin la badauderie
parisienne mettait des noms sur des visages reconnus, se groupant et
causant devant l'glise.

C'est l, sous le porche drap de noir, qu'il fallait entendre l'oraison
funbre de Loisillon, la vraie, non pas celle qui serait prononce tout
 l'heure  Montparnasse, et le vrai feuilleton sur l'oeuvre et sur
l'homme, bien diffrent des articles prpars pour les journaux du
lendemain. L'oeuvre: un Voyage au Vol d'Andorre et deux rapports
dits par l'Imprimerie Nationale du temps o Loisillon tait
surintendant des Beaux-Arts. L'homme: un type d'avou retors, plat,
piteux, le dos courtisan, un geste perptuel de s'excuser, de demander
grce, grce pour ses croix, pour ses palmes, son rang dans cette
Acadmie o sa rouerie d'homme d'affaires servait d'agent de fusion
entre tant d'lments divers  aucun desquels on n'aurait pu
l'assimiler, grce pour cette extraordinaire fortune, grce pour cet
avancement  la nullit,  la bassesse frtillante. On se rappelait son
mot  un dner de corps o il s'activait autour de la table, une
serviette au bras, tout glorieux: Quel bon domestique j'aurais fait!
Juste pitaphe pour sa tombe.

Et tandis qu'on philosophait sur le rien de cette existence, il
triomphait, ce rien, jusque dans la mort. Les quipages se succdaient
devant l'glise, les longues lvites brunes, bleues de la valetaille
couraient, s'envolaient, se courbaient, balayaient le parvis au fracas
luxueux des portires et des marchepieds; les groupes de journalistes
s'cartaient respectueusement devant la duchesse Padovani,  la haute et
fire dmarche. Mme Ancelin fleurie dans ses crpes de deuil, Mme Eviza,
dont les yeux longs flambaient sous le voile,  faire retourner un agent
des moeurs, toute la congrgation des dames de l'Acadmie, ses
ferventes, ses dvotes, venues l, moins pour honorer la mmoire de feu
Loisillon que pour contempler leurs idoles, ces Immortels fabriqus,
ptris de leurs petites mains adroites, vrais ouvrages de femmes o
elles avaient mis leurs forces inemployes d'orgueil, d'ambition, de
ruse, de volont. Des actrices s'y joignaient sous prtexte de je ne
sais quel orphelinat dramatique prsid par le dfunt, tmoignant en
ralit ce prodigieux besoin d'en tre qui les brle toutes. plores et
tragiques, on pouvait les prendre pour de proches parentes. Tout  coup
une voiture s'arrte, dpose des voiles noirs, agits, perdus, une
douleur qui fait mal  voir. L'pouse, cette fois? Non! Marguerite Oger,
la belle actrice de drame, dont l'apparition soulve aux quatre coins de
la place une longue rumeur, des bousculades curieuses. Un journaliste
s'lance du porche au-devant d'elle, presse ses mains, la soutient,
l'encourage.

Oui, vous avez raison, je serai forte...

Et ses larmes bues, renfonces  coups de mouchoir, elle entre, ou
plutt fait son entre dans la grande nef obscure que des cierges
pointillent tout au fond, tombe  genoux sur un prie-Dieu, ct des
dames, s'y prostre, s'y abme, puis releve, toute dolente, demande 
une camarade prs d'elle: Qu'est-ce qu'on a fait au Vaudeville, hier?

--Quatre mille deux!... rpond l'amie du mme ton de catastrophe.

Perdu dans la foule,  l'extrmit de la place, Abel de Freydet
entendait autour de lui: Marguerite!... C'est Marguerite!... Ah! elle
est bien entre... Mais sa petite taille le gnait et il essayait
vainement de se frayer un passage, quand une main lui frappa l'paule:
Encore  Paris?... La pauvre soeur ne doit pas tre contente... En
mme temps Vdrine l'entranait, et, ramant de ses coudes robustes,
coupant le flot qu'il dominait de toute la tte: La famille,
messieurs!... il amenait jusqu'aux premiers rangs le provincial
enchant de la rencontre, un peu confus tout de mme, car le sculpteur
parlait haut et librement,  son habitude. Hein! ce veinard de
Loisillon... autant de monde que Branger... voil qui doit donner du
coeur au ventre  la jeunesse... Tout  coup, voyant Freydet se
dcouvrir  l'apparition du cortge: Qu'as-tu donc de chang?
Tourne-toi... Mais, malheureux, tu ressembles  Louis-Philippe... La
moustache abattue, coiff en toupet, sa bonne figure rougeaude et brune
panouie entre des favoris grisonnants, le pote redressait toute sa
petite personne avec une raideur crmonieuse. Et Vdrine riant: Ah! je
comprends... la tte pour les ducs, pour Chantilly!... a te tient
toujours, alors, l'Acadmie?... Mais regarde donc cette mascarade!...

Sous le soleil, dans le large espace rserv, l'effet tait abominable:
derrire le corbillard, des membres du bureau, qu'une froce gageure
semblait avoir choisis parmi les plus ridicules vieillards de l'Institut
et qu'enlaidissait encore le costume dessin par David, l'habit 
broderies vertes, le chapeau  la franaise, l'pe de gala battant des
jambes difformes que David n'avait certainement pas prvues. Gazan
venait le premier, le chapeau de travers sur les ingalits de son
crne, le vert vgtal de l'habit accentuant encore la graisse terreuse,
squameuse de son masque proboscidien. Prs de lui le sinistre, long,
Laniboire, ses marbrures violettes, sa bouche tordue de guignol
hmiplgique, cachait ses palmes sous un pardessus trop court laissant
voir un bout d'pe, les basques du frac qui, avec les pointes de son
chapeau, lui donnaient l'air d'un employ des pompes funbres, bien
moins distingu certainement que l'appariteur  canne d'bne en marche
devant le bureau. D'autres suivaient, Astier-Rhu, Desminires, tous
gns, honteux, ayant conscience et s'excusant par leur humble
contenance du grotesque de ces dfroques acceptables sous la lumire
haute, refroidie et, pour ainsi dire, historique de la coupole, mais en
pleine vie, en pleine rue, faisant sourire comme une exhibition de
macaques.

Vrai! c'est  leur jeter une poigne de noisettes, pour les voir courir
 quatre pattes... Mais Freydet n'entendait pas cette nouvelle
impertinence de son compromettant compagnon. Il s'esquivait, se mlait
au cortge et pntrait dans l'glise entre deux files de soldats le
fusil renvers. Au fond, la mort de Loisillon lui causait une joie vive;
il ne l'avait jamais vu ni connu, ne pouvait l'aimer  travers son
oeuvre, cette oeuvre n'existant pas, et la seule reconnaissance qu'il
lui garderait, c'tait justement cette mort, ce fauteuil vacant  point
pour sa candidature. Malgr tout, l'appareil funbre dont les vieux
parisiens se blasent par l'habitude, cette haie de soldats, le sac au
dos, les fusils tombant sur les dalles d'un seul coup de crosse au
commandement d'un sacr petit officier, trs jeune, pas commode, la
jugulaire au menton, dont cet enterrement devait tre la premire
affaire, surtout la musique noire, les tambours voils le saisirent d'un
grand respect mu; et, comme toujours quand un sentiment vif le
poignait, des rimes se prsentrent. Mme cela commenait trs bien, une
large et belle image sur l'espce de trouble, d'angoisse nerveuse,
d'clipse intellectuelle que fait dans l'atmosphre d'un pays la
disparition d'un de ses grands hommes. Mais il s'interrompit pour offrir
une place  Danjou qui, venu trs en retard, s'avanait au milieu de
chuchotements, de regards fminins, promenant sa tte orgueilleuse et
dure avec ce geste habituel qu'il a de passer la main  plat dessus,
sans doute pour s'assurer que son postiche est toujours en place.

Il ne m'a pas reconnu... pensa Freydet, vex de l'crasant regard
dont l'acadmicien repoussa dans le rang ce ciron qui se permettait de
lui faire signe, mes favoris, probablement... et distrait de ses
vers, le candidat se mit  ruminer son plan d'attaque, ses visites, la
lettre officielle pour le secrtaire perptuel. Mais, au fait, il tait
mort, le perptuel... Allait-on nommer Astier-Rhu avant les vacances?
Et l'lection, pour quand? Sa proccupation descendit jusqu'aux dtails,
 l'habit; prendrait-il le tailleur d'Astier dcidment? Et ce tailleur
fournissait-il aussi le chapeau et l'pe?

_Pie Jesu, Domine_... une voix de thtre, admirable, montait
derrire l'autel, demandait le repos pour Loisillon que le Dieu de
misricorde semblait vouloir torturer cruellement; car l'glise
suppliait dans tous les tons, tous les registres, en soli et en choeur:
le repos, le repos, mon Dieu!... Qu'il dorme tranquille aprs tant
d'agitation et d'intrigues!... A ce chant triste, irrsistible,
rpondaient dans la nef les sanglots des femmes domins par le hoquet
tragique de Marguerite Oger, son terrible hoquet du Quatre dans
_Musidora_. Tout ce deuil pntrait le bon candidat, allait rejoindre
dans son coeur d'autres deuils, d'autres tristesses; il pensait  des
parents morts,  sa soeur, une mre pour lui, condamne par tous, et le
sachant, en parlant dans toutes ses lettres. Hlas! vivrait-elle mme
jusqu'au jour du triomphe?... Des larmes l'aveuglrent, l'obligrent 
s'essuyer les yeux.

C'est trop... c'est trop... On ne vous croira pas... ricanait dans
son oreille la grimace du gros Lavaux. Il se retourna indign, mais la
voix du jeune officier commanda furieusement: Portez... armes!... et
les fusils firent cliqueter leurs baonnettes, tandis que l'orgue
grondait la marche pour la mort d'un hros. Le dfil de la sortie
commenait; toujours le bureau en tte, Gazan, Laniboire, Desminires,
son bon matre Astier-Rhu. Tous trs beaux maintenant, noyant dans le
mystre des hautes, votes le vert perroquet chamarr des uniformes, ils
descendaient la nef deux par deux, trs lentement, comme  regret, vers
ce grand carr de jour dcoup au portail ouvert. Derrire, toute la
compagnie, cdant le pas  son doyen, l'extraordinaire Jean Rhu grandi
par une longue redingote, portant haut sa toute petite tte brune,
creuse dans une noix de coco, d'un air ddaigneux et distrait
signifiant qu'il avait vu a un nombre incalculable de fois; et, de
fait, depuis soixante ans qu'il touchait les jetons de l'Acadmie, il
avait d en entendre de ces psalmodies, en jeter de cette eau bnite sur
des catafalques glorieux.

Mais si celui-l justifiait miraculeusement son titre d'Immortel, le
groupe d'anctres qu'il prcdait semblait en tre la bouffonne et
triste parodie. Dcrpits, casss en deux, djets comme de vieux arbres
 fruits, les pieds de plomb, les jambes molles, des yeux clignotants de
btes de nuit, ceux qu'on ne soutenait pas s'en allaient les mains
ttonnantes, et leurs noms murmurs par la foule voquaient des oeuvres
mortes, oublies depuis longtemps. A ct de ces revenants, de ces
permissionnaires du Pre-Lachaise, comme les appelait un malin de
l'escorte, les autres acadmiciens semblaient jeunes, ils se campaient,
bombaient leurs torses sous des regards extasis de femmes les brlant 
travers les voiles noirs, l'entassement de la foule, les shakos et les
sacs des militaires ahuris. Cette fois encore, le salut de Freydet 
deux ou trois futurs collgues fut repouss de froids et mprisants
sourires comme on voquent ces rves o vos meilleurs amis ne vous
reconnaissent plus. Mais il n'eut pas le temps de s'en attrister, pris
par la bousculade  deux mouvements qui agitait l'glise vers le haut et
vers la sortie.

Eh bien! monsieur le vicomte, il va falloir nous remuer,
maintenant... Cet avis chuchot de l'aimable Picheral au milieu de la
rumeur, de l'enchevtrement des chaises, remit le sang en route dans les
veines du candidat; mais comme il passait devant le catafalque, Danjou
lui tendant le goupillon murmura sans le regarder: Surtout, ne bougez
plus... laissez faire... Il en eut les jambes fracasses.
Remuez-vous!... Ne bougez plus!... Quel avis suivre et croire le
meilleur? Son matre Astier le lui dirait sans doute, et il essaya de
le rejoindre dehors. Ce n'tait pas chose commode avec l'encombrement du
parvis pendant que se classait le cortge et qu'on hissait le cercueil,
cras d'innombrables couronnes, rien d'anim comme cette sortie
d'enterrement dans la lumire d'un beau jour; des saluts, des propos
mondains tout  fait trangers  la crmonie funbre, et sur les
visages l'allgement, la revanche  prendre de cette grande heure
d'immobilit traverse de chants lugubres. Les projets, les rendez-vous
changs marquaient la vie impatiente et recommenant vite aprs ce
court arrt, rejetaient le pauvre Loisillon bien loin dans ce pass dont
il faisait partie dsormais.

Aux Franais, ce soir... n'oubliez pas... le dernier mardi...
minaudait Mme Ancelin; et Paul au gros Lavaux:

Allez-vous jusqu'au bout?

--Non. Je reconduis Mme Eviza.

--Alors  six heures chez Keyser; a semblera bon aprs les discours.

Les voitures de deuil s'approchaient  la file, pendant que des coups
partaient au grand trot. Du monde se penchait  toutes les fentres de
la place, et, vers le boulevard Saint-Germain, des gens debout sur les
tramways arrts alignaient des ttes au-dessus des ttes, coupaient le
ciel bleu de files sombres. Freydet, bloui de soleil, son chapeau en
abat-jour, regardait cette foule  perte de vue, se sentait trs fier,
reportant  l'Acadmie cette gloire posthume qu'on ne pouvait attribuer
vraiment  l'auteur du _Voyage au Val d'Andorre_, et en mme temps il
avait le chagrin de constater que les chers futurs collgues le
tenaient visiblement  distance, absorbs quand il s'approchait, ou se
dtournant, se groupant contre l'intrus, ceux-mme qui, l'avant-veille,
chez Voisin, l'attiraient: Quand serez-vous des ntres?... Mais la
plus dure de toutes fut la dfection d'Astier-Rhu!

Quel malheur, cher matre!... vint lui dire le candidat, s'apitoyant
par contenance, pour parler, sentir une sympathie. L'autre,  ct du
corbillard, sans rpondre feuilletait le discours qu'il prononcerait
tout  l'heure. Freydet rpta: Quel malheur!...

--Mon cher Freydet, vous tes indcent... pronona le matre tout
haut, trs brutal; et, le temps d'un svre coup de mchoire, il se
remit  sa lecture.

Indcent!... pourquoi?... Le malheureux eut le geste instinctif
d'assurer ses boutons, s'examina jusqu' l'extrmit des bottes avec
inquitude, sans pouvoir s'expliquer ces paroles rprobatrices. Que se
passait-il? Qu'avait-il fait?

Ce fut un tourdissement de quelques minutes; il voyait vaguement le
corbillard s'branler sous sa vacillante pyramide de fleurs, des habits
verts aux quatre coins, d'autres habits verts derrire, puis toute la
Compagnie, et sitt aprs elle, mais crmonieusement distanc, un
groupe o lui-mme se trouva ml, pouss, sans savoir comment. Des
jeunes hommes, des vieux, tous horriblement tristes et dcourags, au
milieu du front la mme ride profonde de l'ide fixe, aux yeux le mme
regard haineux et mfiant du voisin. Quand, remis de son malaise, il
put mettre des noms sur ces personnages, il reconnut la figure fane,
due, du pre Moser, l'ternel candidat; l'honnte mine de Dalzon,
l'homme au livre, le retoqu des dernires lections; et de Salles, et
Gurineau. La remorque, parbleu! ceux dont l'Acadmie ne s'occupe plus,
qu'elle laisse filer au sillage de la barque glorieuse, les ayant
amorcs d'un fer solide. Tous, ils taient tous l, les pauvres poissons
noys, les uns morts et sous l'eau, d'autres se dbattant encore,
roulant un regard douloureux et goulu, qui en veut, en demande, en
voudra toujours. Et pendant qu'il se jurait d'viter le mme sort, Abel
de Freydet suivait l'amorce, lui aussi, tirait sur l'hameon, dj trop
bien croch pour pouvoir se reprendre.

Au loin, sur la voie dblaye  l'tendue du cortge, des roulements
voils alternaient avec des sonneries de trompettes, ameutant tout du
long les passants du trottoir et les curieux des fentres; puis la
musique reprenait  longs cris la marche pour la mort d'un hros. Et
devant ces grandioses honneurs, ces funrailles nationales, cette
orgueilleuse rvolte de l'homme humili, vaincu par la mort mais
haussant et parant sa dfaite, il faisait beau songer que tout cela
tait pour Loisillon, secrtaire perptuel de l'Acadmie franaise,
c'est--dire rien, le dessous de rien.




IX


Tous les jours, entre quatre et six, plus tt ou plus tard selon la
saison, Paul Astier venait prendre sa douche  l'hydrothrapie Keyser
en haut du faubourg Saint-Honor. Vingt minutes de fleuret, de boxe ou
de bton, puis le jet froid, le bain de piscine, la petite station, en
sortant, chez la fleuriste de la rue du Cirque pour se faire coudre un
oeillet  la boutonnire; et la raction jusqu' l'Arc-de-l'toile,
Stenne et le phaton suivant au ras du trottoir. Ensuite un tour aux
acacias, o Paul montrait un teint clair, une peau de femme  lever
toutes les femmes et qu'il devait  ses habitudes d'hygine chic. Cette
sance chez Keyser lui pargnait en outre la lecture des journaux, par
les potins de cabine  cabine, ou sur les divans de la salle d'armes, en
veste de tir, en peignoir de flanelle, mme  la porte du docteur, quand
on attendait son tour de douche. Des cercles, des salons, de la Chambre,
de la Bourse ou du Palais, les nouvelles de la journe s'annonaient l
librement,  voix haute, dans le froissement des pes et des cannes,
les appels au garon, les grandes claques en battoir des mains sur la
chair nue, le cliquetis des fauteuils  roulettes pour rhumatisants, les
lourds plongeons qui s'brouaient dans la piscine aux votes sonores,
et, dominant tous les bruits d'eau brise, jaillie, la voix du bon
docteur Keyser debout sur sa tribune et ce mot revenant toujours comme
un refrain: Tournez-vous.

Ce jour-l, Paul Astier se tournait avec dlices sous la pluie
bienfaisante, y laissait la migraine et la poussire de sa corve, et
les funbres ronrons des regrets acadmiques en style Astier-Rhu:
L'airain lui mesurait ses heures... la main glace de Loisillon...
puis la coupe du bonheur... O papa!  cher matre! Il en fallait de
l'eau, en pluie, en fouet, en cascade, pour nettoyer ce noir fatras.
Encore ruisselant, il croisa un grand corps qui remontait de la piscine
et lui faisait un bonjour grelottant de la tte, courb en deux sous un
large bonnet en caoutchouc couvrant le crne et une partie de la figure.
Cette maigreur livide, cette raide dmarche contracture, il crut  un
de ces pauvres nvropathes, habitus de chez Keyser, dont les muettes
apparitions d'oiseaux de nuit, lorsqu'ils venaient se peser  la bascule
dans la salle d'armes, faisaient un tel contraste aux rires de sant et
de vigueur dbordantes. Puis la courbe mprisante de ce grand nez, ces
plis de dgot tirant la bouche lui rappelrent vaguement un visage de
la socit. Et dans sa cabine, pendant que le garon baigneur lui
trillait la peau, il demanda: Qui donc m'a salu, Raymond?

--Mais c'est le prince d'Athis, monsieur... fit Raymond avec la fiert
du peuple  prononcer ce mot de prince. Il vient  la douche depuis
quelque temps, toujours le matin... Aujourd'hui il s'est retard,
rapport  un enterrement, qu'il a dit a Joseph...

La porte de la cabine entr'ouverte pendant ce colloque, laissait voir
dans celle en face, sur le ct pair du couloir, le gros Lavaux assis,
tout nu, d'un gras blafard et difforme, en train de s'attacher au-dessus
du genou, avec des jarretires  boucles, de longs bas de femme ou
d'ecclsiastique. Dites donc, Paul, vous avez vu Samy qui vient se
donner des forces?... et il clignait de l'oeil comiquement.

Des forces?

--B oui! Il se marie dans quinze jours, savez bien; et le pauvre
garon, pour s'assurer les reins, s'est mis bravement  l'eau froide et
aux pointes de feu.

--Et l'ambassade, quand?

--Mais, tout de suite. La princesse est partie devant. Ils se marieront
l-bas.

Paul Astier eut l'instinct d'un dsastre: La princesse!... Qui
pouse-t-il donc?--D'o sortez-vous?... Le bruit de Paris depuis deux
jours... Colette, pardi! l'inconsolable Colette... C'est la tte de la
duchesse que je voudrais voir... A Loisillon, elle s'est trs bien
tenue, mais sans lever son voile, sans un mot  personne... Dur 
avaler, dame!... Songez donc qu'hier encore nous cherchions ensemble des
toffes pour la chambre de l'infidle  Ptersbourg.

Il bavardait de sa voix grasse et mchante de portire mondaine, tout en
achevant de boucler ses jarretires; et pour accompagner la froce
histoire, on entendait  deux cabines plus loin, dans un sonore
roulement de claques  mme, le prince encourageant le garon de douche:
Plus fort, Joseph... plus fort... N'ayez pas peur. Ah! il en
prenait, des forces, le bandit.

Paul Astier qui, aux premiers mots de Lavaux, avait franchi le couloir
pour mieux entendre, fut pris d'une envie folle, enfoncer d'un coup de
pied la porte du prince, sauter dessus, s'expliquer brutalement avec ce
misrable qui lui enlevait la fortune des mains. Tout  coup il se vit
nu, trouva sa colre inopportune et rentra s'habiller, se calmer un peu,
comprenant qu'il devait avant tout causer avec sa mre, savoir
exactement o en taient les choses.

Par exception, sa boutonnire resta vide, ce soir-l, et pendant que des
yeux de femmes, au mouvement dsoeuvr des voitures en file, cherchaient
le joli jeune homme dans l'alle habituelle, il roulait vivement vers la
rue de Beaune. Corentine le reut, les bras nus, en souillon, profitant
de l'absence de madame pour faire un grand savonnage.

O dne ma mre, savez-vous? Non. Madame ne lui avait rien dit; mais
monsieur tait l-haut  fourrager dans ses papiers. Le petit escalier
des archives criait sous le pas lourd de Lonard Astier:

C'est toi, Paul?

Le demi-jour du couloir, le trouble o il tait lui-mme empchrent le
garon de remarquer l'extraordinaire aspect de son pre et l'garement
de sa voix pour rpondre au: Comment va le matre?... Maman n'est pas
l?...--Non, elle dne chez Mme Ancelin qui l'emmne aux Franais...
Dans la soire, j'irai les rejoindre.

Ensuite le pre et le fils n'eurent plus rien  se dire; deux trangers
en prsence, des trangers de race ennemie. Aujourd'hui, pourtant, Paul
Astier dans son impatience aurait bien demand  Lonard s'il savait
quelque chose de ce mariage, mais tout de suite: Il est trop bte,
m'man n'a jamais d en parler devant lui. Le pre, lui aussi, angoiss
d'une question qu'il voulait faire, le rappela d'un air gn:

coute donc, Paul... figure-toi qu'il me manque... Je suis en train
de chercher...

--De chercher?...

Astier-Rhu hsita une seconde, regardant de tout prs la charmante
figure dont l'expression n'tait jamais parfaitement franche  cause de
la dviation du nez, puis l'accent bourru et triste:

Non, rien... c'est inutile... tu peux t'en aller.

Il restait  Paul Astier de rejoindre sa mre au thtre, dans la loge
Ancelin. C'tait deux ou trois heures  tuer. Il renvoya sa voiture en
recommandant  Stenne de venir l'habiller au cercle, puis se mit en
route  tout petits pas, dans un dlicat Paris crpusculaire o les
arbustes en boule du parterre des Tuileries s'allumaient de couleurs
vives  mesure que le ciel s'assombrissait. Une incertitude dlicieuse
pour les rveurs et les combineurs d'affaires. Les voitures diminuent.
Des ombres se htent, vous frlent; on peut suivre son ide sans
distraction. Et le jeune ambitieux songeait, lucidement, le sang-froid
revenu. Il songeait comme Napolon aux dernires heures de Waterloo:
bataille gagne tout le jour, puis le soir, la droute. Pourquoi? Quelle
faute commise? Il remettait en place les pices de l'chiquier,
cherchait sans comprendre. Une imprudence, peut-tre, d'tre rest deux
jours sans la voir; mois n'tait-ce pas l'lmentaire tactique aprs
l'pisode du Pre-Lachaise, de laisser la femme ruminer son petit
remords. Comment se douter d'une fuite aussi brusque? Subitement, cet
espoir lui vint, connaissant la princesse, oisillon changeant d'ide
comme de perchoir, qu'elle n'tait pas encore partie, qu'il allait la
trouver au milieu de ses prparatifs, dsole, incertaine, demandant au
portrait d'Herbert: Conseille-moi, et qu'il la reprendrait d'une
treinte. Car maintenant il comprenait et suivait, dans cette petite
tte, toutes les pripties de son roman.

Il se fit conduire rue de Courcelles. Plus personne. La princesse partie
en voyage le matin mme, lui dit-on. Pris d'un affreux dcouragement, il
rentra chez lui pour n'tre pas oblig, au cercle, de parler et de
rpondre. Sa grande baraque moyen-geuse dressant sa faade de Tour de
la faim, toute borde d'criteaux, acheva de lui serrer le coeur par le
tas de notes en retard qu'elle lui rappelait; puis la rentre  ttons
dans cette odeur d'oignon frit qui remplissait tout l'htel, le petit
domestique rageur se fabriquant, les soirs de dner au cercle, un
faubourien miroton. Un peu de jour tranait encore dans l'atelier, et
Paul, jet sur un divan, tout en se demandant quelle dveine djouait
sa prudence et ses combinaisons les plus adroites, s'endormit pour deux
heures, aprs lesquelles il se rveilla transform. De mme que la
mmoire s'aiguise au sommeil du corps, ses facults de volont et
d'intrigue n'avaient cess d'agir pendant ce court repos. Il y avait
reconquis un plan nouveau et cette froide et ferme rsolution, autrement
rare chez nos jeunes franais que la bravoure arme.

Prestement habill, lest de deux oeufs et d'une tasse de th, avec une
lgre tideur de petit fer dans la barbe et les moustaches quand il
jeta au contrle du Thtre-Franais le nom de Mme Ancelin, le plus
subtil observateur n'aurait pu souponner dans ce parfait mondain la
moindre proccupation, ni ce que renfermait ce joli meuble de salon,
laqu noir et blanc, si bien scell.

Le culte rendu par Mme Ancelin  la littrature officielle, avait deux
temples: l'Acadmie franaise, la Comdie-Franaise; mais le premier
n'tant qu'irrgulirement ouvert  la ferveur des fidles, elle se
rabattait sur l'autre dont elle suivait ponctuellement les offices, ne
manquant jamais une premire, grande ou petite, ni les mardis de
l'abonnement. Et ne lisant que les livres  l'estampille de l'Acadmie,
les artistes de la Comdie taient les seuls qu'elle coutt fervemment,
avec des expressions attendries ou frntiques qui clataient ds le
contrle et les deux grands bnitiers de marbre blanc que l'imagination
de la bonne dame avait dresss  l'entre de la maison de Molire,
devant les statues de Rachel et de Talma.

Est-ce tenu!... Quels huissiers!... Quel thtre!...

Ses petits bras carts en gestes courts, son souffle haletant de grosse
dame, remplissaient le couloir d'une expansive joie turbulente qui
faisait courir dans toutes les loges: Voil Mme Ancelin. Aux mardis
surtout, l'indiffrence de la salle trs mondaine contrastait avec
l'avant-scne o roucoulait, se pmait, le corps hors la loge, ce bon
gros pigeon aux yeux roses, ramageant tout haut; Oh! ce Coquelin...
Oh! ce Delaunay!... quelle jeunesse!... quel thtre!... ne souffrant
pas qu'on parlt d'autre chose, et, aux entr'actes, accueillant les
visites par des cris d'admiration sur le gnie de l'auteur acadmicien,
les grces de l'actrice socitaire.

A l'entre de Paul Astier, le rideau tait lev, et connaissant les
rites du culte, l'absolue dfense de parler alors, de saluer, de remuer
un fauteuil, il attendit immobile dans le petit salon spar par une
marche de l'avant-scne o Mme Ancelin s'extasiait entre Mme Astier et
Mme Eviza, Danjou et de Freydet assis derrire elle avec des ttes de
captifs. A ce claquement si particulier des fermetures de loge et que
suivit un Chut! foudroyant pour l'intrus qui troublait l'office, la
mre  demi tourne tressaillit en voyant son Paul. Que se passait-il?
Qu'avait-il de si press, de si grave  lui dire, pour venir jusque-l,
dans ce gupier d'ennui, lui qui ne s'ennuyait jamais qu'avec un but.
Sans doute encore l'argent, l'horrible argent. Heureusement elle en
aurait bientt; le mariage de Samy les ferait riches. Dsireuse d'aller
 lui, de le rassurer d'une bonne nouvelle qu'il ignorait peut-tre,
elle devait rester en place, regarder la scne, faire chorus avec la
dame: Oh! ce Coquelin... Oh! ce Delaunay... Oh!... Ah!... Dur
supplice pour elle, cette attente; pour Paul aussi qui ne voyait rien
que la barre clatante et chaude de la rampe, et reflte dans le
panneau de glace du ct, une partie de la salle, fauteuils, loges et
parterre, des ranges de physionomies, d'atours, de chapeaux, comme
noys dans une gaze bleutre, avec l'aspect dcolor, fantmatique des
objets entrevus sous l'eau. A l'entr'acte, corve des compliments:

Et la robe de Reichemberg, av'vous vu, monsieur Paul?... ce tablier de
jais rose?... cette quille en rubans?... av'vous vu?... Non, vraiment,
on ne s'habille qu'ici.

Des visites arrivaient. La mre put ravoir son fils, l'entraner sur le
divan, et l, parmi les boas, les sorties, ils parlaient bas, de tout
prs.

Rponds vite et net, commena-t-il... Samy se marie?

--Oui, la duchesse le sait depuis hier... Mais elle est venue quand
mme... C'est si orgueilleux, ces Corses!

--Et le nom de la rastaquoure... Peux-tu le dira maintenant?

--Colette, voyons! tu t'en doutais.

--Pas le moins du monde... Combien auras-tu pour a?

Triomphante, elle murmura: Deux cent mille...

--a me cote vingt millions,  moi, tes intrigues!... Vingt millions et
la femme... et lui broyant les poignets rageusement, il lui jeta dans
la figura: Gaffeuse!

Elle en resta suffoque, abrutie. Lui, c'tait lui, cette rsistance
qu'elle sentait  certains jours, ce travail contre le sien; c'tait lui
le si vous saviez de cette petite sotte, quand elle sanglotait perdue
dans ses bras. Ainsi, au bout de cette sape qu'ils menaient chacun de
son ct vers le trsor, avec tant de ruse, de patient mystre, un
dernier coup de pioche et les voil tous deux face  face, sans rien.
Ils ne parlaient plus, se regardant, le nez de ct, leurs yeux pareils
frocement allums dans l'ombre, pendant le va-et-vient des visites, des
conversations. Et c'est une forte discipline, allez, que cette
discipline du monde, pouvant refouler en ces deux tres les cris, les
trpignements, l'envie de rugir et de massacrer dont leurs mes taient
souleves. Mme Astier, la premire, pensa tout haut:

Encore si la princesse n'tait pas partie. Sa bouche se tordait de
rage; une ide  elle, ce brusque dpart.

On la fera revenir, dit Paul.

--Comment?

Sans rpondre, il demanda: Samy est-il dans la salle?

--... Je ne crois pas. O vas-tu? Que veux-tu faire?

--Fiche-moi la paix, n'est-ce pas?... ne te mle de rien... tu n'as
vraiment pas assez de veine.

Il sortit dans un flot de visiteurs que chassait la fin de l'entr'acte,
et elle reprit sa place  gauche de Mme Ancelin aussi exalte, aussi
adorante que tout  l'heure, en perptuel tat de grce.

Oh! ce Coquelin... Mais regardes donc, ma chre.

Ma chre tait distraite, en effet, les yeux perdus, le sourire
douloureux d'une danseuse siffle, et, sous prtexte que la rampe
l'aveuglait, tourne  tout instant vers la salle pour y chercher son
fils. Une affaire avec le prince, peut-tre, s'il est ici... Et par sa
faute  elle, par sa stupide maladresse...

Oh! ce Delaunay... Av'vous vu?... av'vous vu?

Non, elle ne voyait que la loge de la duchesse o quelqu'un venait
d'entrer, la tournure lgante et jeune de son Paul; mais c'tait le
petit comte Adriani au fait de la rupture comme tout Paris et se lanant
dj sur la piste. Jusqu' la fin du spectacle la mre se rongea
d'angoisse, roulant mille projets confus qui se bousculaient dans sa
tte avec des choses passes, des scnes qui auraient d l'avertir. Ah!
bte, bte... Comment ne s'tre pas doute?...

La sortie, enfin! mais si lente encore, des haltes  chaque pas, des
saluts, des sourires, les adieux changs... Que faites-vous cet t?
Venez donc nous voir  Deauville... Par l'troit couloir o l'on se
presse, o les femmes achvent de s'empaqueter, avec ce joli geste qui
assure les boutons d'oreilles, par le large escalier de marbre blanc au
bas duquel attend la livre, la mre, tout en causant, guette, coute,
cherche  surprendre dans la rumeur de la grande ruche mondaine qui se
disperse pour des mois, un mot, une allusion  quelque scne de
corridor. Justement voici la duchesse qui descend, fire et droite dans
son long manteau blanc et or, au bras du jeune garde-noble. Elle sait
quel tour infme lui a jou son amie, et les deux femmes croisent au
passage un regard froid, sans expression, plus redoutable que les plus
violentes engueulades de bateau-lavoir. Elles savent maintenant comment
compter l'une sur l'autre et que tous les coups porteront, frapps aux
bons endroits par des mains exerces, dans cette guerre au curare
succdant  une intimit de soeurs; mais elles accomplissent la corve
mondaine, masques d'un pareil sang-froid, et leurs deux haines, l'une
puissante, l'autre venimeuse, peuvent se frler, se coudoyer sans qu'il
s'en dgage une tincelle.

En bas, dans la cohue des valets de pied et des jeunes clubmans, Lonard
Astier attendait pour prendre sa femme, selon sa promesse. Ah! voil le
matre, s'exclama Mme Ancelin, et, trempant une dernire fois ses
doigts dans l'eau bnite, elle en aspergeait tout le monde, le matre
Astier-Rhu, le matre Danjou, et ce Coquelin, et ce Delaunay... Oh!...
Ah!... Lonard ne rpondait pas, suivait, sa femme au bras, son collet
brutalement relev  cause du grand courant d'air. Il pleuvait dehors.
Mme Ancelin proposa de les reconduire, mais sans empressement, comme
font les gens  voitures craignant de fatiguer leurs chevaux, redoutant
surtout la mauvaise humeur de leur cocher, lequel est uniformment le
premier cocher de Paris. D'ailleurs le matre avait un fiacre; il coupa
court aux affabilits de la dame qui ramageait: Oui, oui, on vous
connat... pour tre tous deux seuls... Ah! l'heureux mnage... et
par les galeries tout clabousses d'eau, il entrana Mme Astier.

A la fin des bals, des soires, quand un couple mondain part en voiture,
on est toujours tent de se demander: Maintenant que vont-ils se dire?
Pas grand'chose, la plupart du temps; car l'homme sort gnralement
assomm, courbatur, de ces sortes de ftes que la femme prolonge dans
le noir de la voiture par des comparaisons intimes entre sa mise, sa
beaut et celles qu'elle vient de regarder, ruminant des arrangements
d'intrieur ou de toilette. Cependant la grimace pour le monde est
tellement effronte, l'hypocrisie de socit si norme, qu'on serait
curieux d'assister  l'immdiate dtente aprs la pose officielle, de
saisir le vrai des accents, des natures, les rapports rels de ces
tres, tout  coup librs et dfubls, dans ce coup filant  travers
le Paris dsert entre les reflets de ses lanternes.

Pour les Astier, ces retours taient trs significatifs. Aussitt
seule, la femme quittait la dfrence et l'intrt maintenus dans le
monde pour le matre, parlait raide, prenait sa revanche de son
attention  couter des histoires cent fois entendues, qui l'hbtaient
d'ennui; lui, bienveillant de nature, toujours content de soi et des
autres, revenait rgulirement enchant, stupfait chaque fois des
horreurs que sa femme dbitait sur la maison amie, les personnes
rencontres, allant tranquillement aux accusations les plus abominables
avec cette lgret, cette exagration inconsciente des propos qui est
la dominante des relations parisiennes. Alors, pour ne pas l'exciter
davantage, il se taisait, faisait le gros dos, volait un petit somme
dans son coin. Ce soir-l, par exemple, Lonard Astier se carra, sans
faire attention au prenez donc garde  ma robe, de cette voix aigre de
la femme dont on chiffonne l'ajustement. Ah! il s'en moquait un peu, de
sa robe.

On m'a vol, madame, fit-il, et si violemment que les vitres en
tremblrent.

Ah! mon Dieu... les autographes!... Elle n'y pensait plus, on ce
moment surtout, brle plus fort d'autres inquitudes, et son tonnement
n'eut rien de jou.

Vol, oui, ses Charles-Quint, ses trois plus belles pices... Mais dj
sa voix perdait la violente certitude de l'attaque, ses soupons
hsitaient devant la surprise d'Adlade. Elle pourtant s'tait remise:
Qui pensez-vous?... Corentine lui semblait une fille sre...  moins
que Teyssdre... Mais comment supposer que cette brute...

Teyssdre! Il en cria, tant la chose lui parut vidente. Sa haine
l'aidant contre l'homme  la brosse, il s'expliquait le crime trs bien,
le suivait  la trace depuis un mot dit  table sur la valeur de ces
manuscrits, ramass par Corentine, innocemment rpt... Ah! le
sclrat, avait-il bien une tte de criminel, et quelle folie de
rsister  ces avertissements de l'instinct. Ce n'tait pas naturel,
voyons, l'antipathie, la haine que lui inspirait ce frotteur,  lui,
Lonard Astier, membre de l'Institut! Son compte tait bon, le babouin.
On lui en ferait manger des galres, Mes trois Charles-Quint!... Oui
d!... Sur-le-champ, avant de rentrer, il voulait porter plainte au
commissaire. Elle essayait de le retenir: tes-vous fou?... Le
commissaire aprs minuit!... Mais il s'obstinait, penchait sous la
pluie sa lourde carapace pour des indications au cocher. Elle fut
oblige de le tirer en arrire violemment; et lasse, excde, sans
courage pour suivre le mensonge, filer l'coute et virer doucement, elle
lcha tout:

Ce n'est pas Teyssdre... C'est moi!... l!... puis, d'une haleine,
la visite  Bos, l'argent touch, vingt mille francs qu'il lui fallait 
tout prix... Le silence qui suivit fut si long qu'elle crut d'abord 
une syncope,  un coup de sang. Non; mais pareil  l'enfant qui tombe ou
se cogne, le pauvre Crocodilus avait ouvert dmesurment la bouche pour
exploser sa colre, pris une aspiration telle qu'il ne pouvait profrer
aucun son. A la fin ce fut un rugissement  remplir le Carrousel, que
leur fiacre traversait dans les flaques d'eau:

Vol! Je suis vol... ma femme m'a vol pour son fils... et son
furieux dlire roulait ple-mle avec des jurons paysans de sa montagne:
Ah! la garse... Ah! li bougri... des exclamations du rpertoire, les
Justice!... Juste ciel!... Je suis perdu... d'Harpagon pleurant sa
cassette, et autres morceaux choisis tant de fois lus  ses lves. On y
voyait comme en plein jour, sur la grande place que la sortie des
thtres sillonnait en tous sens d'omnibus, de voitures, dans les hautes
lumires irradiantes des rverbres lectriques.

Mais, taisez-vous donc, dit Mme Astier, tout le monde vous connat.

--Except vous, madame!

Elle le crut tout prs de la battre, et dans la crispation de ses nerfs,
cela ne lui aurait peut-tre pas dplu. Mais il s'apaisa brusquement
devant la peur du scandale, jurant, pour finir, sur les cendres de sa
mre morte, qu'il ferait sa malle en rentrant, filerait  Sauvagnat de
la belle manire, pendant que madame s'en irait avec son sclrat, son
mange-tout, jouir du fruit de leurs rapines.

Une fois encore la haute vieille caisse  gros clous passa brusquement
de l'antichambre dans le cabinet. Quelques bches y restaient encore du
dernier hiver, mais cela n'arrta pas l'Immortel, et, pendant une heure,
la maison retentit du roulement des rondins de bois, de la bousculade
des armoires qu'il fourrageait, entassant dans la sciure et les bouts
d'corce sche du linge, des vtements, des bottines, jusqu' l'habit
vert et au gilet brod des grandes sances, dlicatement envelopps
d'une serviette. Sa colre, soulage par cet exercice, diminuait 
mesure que s'emplissait la malle, et ce qu'il gardait de houle et de
sourds grondements venait surtout de se sentir si faible, pris de
partout, soud, indracinable, pendant que Mme Astier assise au bord
d'un fauteuil, en dshabill de nuit, une dentelle sur la tte, le
regardait faire et murmurait dans une bille placide et ironique:

Voyons, Lonard... Lonard...




X


...Pour moi, les tres comme les choses ont un sens, un endroit par o
les prendre, si on veut, bien les manier, les tenir solidement... Cet
endroit, je le connais et c'est ma force, voil!... Cocher,  la
Tte-Noire...

Sur l'ordre de Paul Astier, le landau dcouvert o Freydet, Vdrine et
lui dressaient leurs trois haute-forme d'un noir d'enterrement dans la
rayonnante aprs-midi de campagne, vint se ranger  droite du pont de
Saint-Cloud, devant l'htel dsign, et chaque tressaut de la solide
voiture de louage sur le cailloutis de la place laissait voir un
significatif et long fourreau de serge verte dbordant de la capote
rabattue. Pour sa rencontre avec d'Athis, Paul avait choisi comme
tmoins, d'abord le vicomte de Freydet, indiqu par le titre et la
particule, puis le comte Adriani; mais la nonciature s'inquitant de ce
nouveau scandale aprs celui de la barrette, il avait d remplacer le
jeune Pepino par le sculpteur qui, peut-tre au dernier moment,
consentirait  s'avouer marquis sur le procs-verbal des journaux. Du
reste, rien de srieux, en apparence: une altercation au cercle,  la
table de jeu o le prince tait venu s'asseoir une dernire fois avant
de quitter Paris. Les choses inarrangeables, surtout par la difficult
de mettre les pouces avec un gaillard comme Paul Astier, trs cot dans
les salles d'armes et dont les cartons s'encadraient en vitrine au tir
de l'avenue d'Antin.

Pendant que la voiture stationnait  la terrasse du restaurant sous les
regards entendus et discrets des garons, on vit dbouler d'une ruelle
en pente un gros court, gutres blanches, cravate blanche, chapeau de
soie et grces frtillantes de mdecin de ville d'eaux, qui, de loin,
faisait des signes avec son ombrelle. voil Goms... dit Paul,
Docteur Goms, ancien interne des hpitaux de Paris, perdu par le jeu et
un vieux collage; mon oncle pour les filles, bas condottire, pas
mchant mais prt  tout et s'tant fait une spcialit de ces sortes
d'expditions: deux louis et le djeuner. Pour le moment en villgiature
chez Cloclo,  Ville-d'Avray, il arrivait tout essouffl au rendez-vous,
un sac de nuit  la main contenant sa trousse, sa pharmacie, des bandes,
des attelles, de quoi monter une ambulance.

Piqre, ou blessure? fit-il assis dans le landau en face de Paul.

--Piqre... piqre... docteur... Des pes de l'Institut...
L'Acadmie franaise contre les Sciences morales et politiques...

Goms sourit, calant son sac entre ses jambes:

Je ne savais pas... j'ai pris le grand jeu!

--Faudra le dballer, a impressionnera l'ennemi... pronona Vdrine
de son air tranquille. Le docteur cligna de l'oeil, troubl par ces deux
visages de tmoins inconnus au boulevard et que Paul Astier, qui le
traitait en domestique, ne daignait mme pas lui prsenter.

Comme le landau s'branlait, la fentre d'un cabinet de socit
s'ouvrit au premier tage devant un couple qui apparut curieusement: une
longue fille frle aux yeux d'un bleu de lin, en corset, les bras nus,
la serviette du djeuner cachant mal la gorge et les paules. Prs
d'elle un avorton barbu, un nain de la foire dont on ne voyait que la
tte pommade surmontant  peine la barre d'appui, et le bras
disproportionn jet en tentacule autour de la taille penche de Marie
Donval l'ingnue du Gymnase. Le docteur la reconnut tout haut. Avec qui
donc est-elle? Les autres se retournrent; mais la fille avait disparu,
laissant seule cette longue tte de bossu, comme coupe, pose au bord
de la fentre.

Eh! c'est le pre Fage... Vdrine saluait de la main, et, s'amusant
de l'indignation de Freydet: Quand je te disais!... les plus jolies
filles de Paris...

--Quelle horreur!

--a vous tonne, M. de Freydet? Paul Astier commena un farouche
reintement de la femme... Une enfant dtraque, avec tout le pervers,
tout le mauvais de l'enfant, ses instincts de tricherie, de menterie, de
taquinerie, de lchet... Et gourmande, et vaniteuse, et curieuse! Du
bagout, mais pas une ide  elle, et, dans la discussion, pleine de
trous, de tournants, de glissades, le trottoir un soir de verglas...
Causer de n'importe quoi avec une femme!... Rien, ni bont, ni piti, ni
intelligence; pas mme de sens. Trompant le mari pour l'amant qu'elle
n'aime pas davantage, ayant de la maternit une peur abominable, et un
seul cri d'amour qui ne mente pas: Prends garde!... La voil, la
femme moderne... Par exemple, pour une forme de chapeau, pour une robe
nouvelle de chez Spricht, capable de voler, prte  n'importe quelle
ordure; car, au fond, elle n'aime que a, la toilette!... Et pour se
figurer  quel point il fallait avoir accompagn, comme lui, les dames
de la socit, les plus chics, les plus huppes, dans les salons du
grand couturier!... Intimes avec les Premires, les invitant  djeuner
 leur chteau, en adoration devant le vieux Spricht comme devant le
Saint-Pre... la marquise de Roca-Nera lui amenant ses fillettes, pour
un peu lui demandant de les bnir...

Absolument... fit le docteur d'un automatique mouvement de salari au
cou dcroch par l'approbation perptuelle. Il y eut un silence de
surprise et de gne, comme un dsquilibre de la conversation aprs la
brusque, violente et inexplicable sortie du jeune homme d'ordinaire si
froid et matre de lui. Le soleil tait lourd, rverbr par des murs de
pierre sche bordant la route en pente raide o les chevaux montaient
pniblement, faisant crier le gravier.

Comme charit, comme piti de femme, j'ai t tmoin de ceci...
Vdrine parlait, la tte renverse, berce dans la capote, les yeux 
demi clos sur des choses que lui seul voyait... Pas chez le grand
couturier... non!...  l'Htel-Dieu, service de Bouchereau... Un
cabanon crpi tout blanc, un lit de fer dfait, les couvertures  bas,
et, l-dessus, nu, luisant de sueur et d'cume, contractur, tordu comme
un clown, avec des bonds, des hurlements qui remplissaient tout le
Parvis, un enrag au dernier paroxisme... Au chevet du lit, deux jeunes
femmes... chacune d'un ct... la religieuse et une petite tudiante
du cours de Bouchereau... penches sans dgot et sans peur, sur ce
misrable que personne n'osait approcher, lui essuyant le front, la
bouche, sa sueur de torture, l'cume qui l'tranglait... La soeur
priait tout le temps, l'autre non; mais dans le mme lan de leurs yeux,
la tendresse pareille de ces petites mains courageuses, allant chercher
la bave du martyr jusque sous ses dents, dans la grce hroque et
maternelle d'un geste qui ne se lassait pas, on les sentait bien femmes
toutes deux... la femme!... Et c'tait  s'agenouiller en sanglotant.

--Merci, Vdrine... murmura Freydet qui suffoquait, pensant  son
amie de Clos-Jallanges. Le docteur bauchait un mouvement de tte: Oh!
absolument... Mais la parole nerveuse et sche de Paul Astier l'arrta
net:

Ben oui, des infirmires, je veux bien... Infirmes elles-mmes, elles
adorent a, soigner, panser, torcher, les draps chauds, les bassins...
et puis la domination sur les souffrants, les affaiblis... Sa voix
sifflait, montait  l'aigu de celle de sa mre, tandis que son oeil
froid dardait une petite flamme mchante qui faisait penser aux autres:
Qu'est-ce qu'il a?... et suggrait au docteur cette rflexion
judicieuse: ... beau dire piqre et glaives de l'Institut, je ne
voudrais pas tre dans la peau du prince.

--Maintenant, comme instinct maternel de la femme, ricana Paul Astier,
nous avons, en pendant au _chromo_ de notre ami, Mme Eviza qui, enceinte
de huit mois, pour une parure que lui refusait son banquier de mari, se
bourrait le ventre  grands coups de poings, heurtait son foetus aux
angles des meubles: Tiens, ton enfant, sale ioutre!... tiens, ton
enfant... Et aussi comme dlicatesse et fidlit de la femme, cette
petite veuve qui, dans le caveau mme du dfunt, sur la pierre
tombale...

--Mais c'est la matrone d'phse que tu nous racontes l, interrompit
Vdrine. La discussion s'anima, secoue au cahotement des roues,
l'ternelle discussion entre hommes sur le fminin et l'amour.

Messieurs, attention!... dit le docteur qui, de sa place  reculons,
voyait arriver deux voitures montant la cte au grand trot. Dans la
premire, une calche dcouverte, se trouvaient les tmoins du prince
que Goms, debout puis se rasseyant, nommait tout bas avec une
intonation respectueuse: marquis d'Urbin... gnral de Bonneuil... du
Jockey... trs chic!... et mon confrre Aubouis. Un famlique dans son
genre, ce docteur Aubouis, seulement dcor: alors c'tait cent francs.
Suivait un coup de matre o se cachait, avec son Lavaux, d'Athis trs
ennuy de toute cette affaire. Cinq minutes, les trois attelages
grimprent  la suite en file de noce ou d'enterrement, et l'on
n'entendait que le bruit des roues, le souffle ou l'brouement des
chevaux secouant les gourmettes.

Passez devant... nasilla une voix arrogante.

--C'est juste, dit Paul, ils vont prparer nos billets de logement...
Les roues se frlrent sur l'troit chemin, les tmoins changrent un
salut, les mdecins un sourire de compres. Puis le coup passa,
laissant voir derrire la glace claire, releve malgr la chaleur, un
profil morose, immobile, d'une pleur de cadavre. Il ne sera pas plus
ple dans une heure, quand on le ramnera, le flanc crev... songeait
Paul; et il voyait le coup trs bien, feinte de seconde et filer droit,
 fond, entre les troisime et quatrime ctes.

En haut, l'air frachit, charg d'aromes, fleurs de tilleuls, d'acacias,
roses chauffes, et, derrire les cltures basses des parcs, se
vallonnaient de grandes pelouses o courait l'ombre moire des arbres.
Une cloche de grille sonna dans la campagne.

Nous sommes arrivs... dit le docteur qui connaissait l'endroit, les
anciens haras du marquis d'Urbin en vente depuis deux ans, tous les
chevaux partis, hormis quelques pouliches gambadant  et l dans des
prs coups de hautes barrires.

On devait se battre tout au bas de la proprit sur un large
terre-plein, devant une curie de maonnerie blanche; et l'on y arrivait
par des alles dvalantes, manges d'herbes et de mousses o les deux
troupes marchaient ensemble, mles, silencieuses, d'une absolue
correction. Seul, Vdrine, qu'assommaient les formes mondaines, au grand
dsespoir de Freydet solennel dans son faux-col, s'exclamait: Tiens! du
muguet... mondait une branche, puis saisi de l'immobile splendeur des
choses devant l'agitation imbcile des hommes, ces grands bois
escaladant la cte en face, ces lointains de toits masss, d'eau
luisante, de brume bleue de chaleur: Est-ce beau! est-ce calme!
faisait-il, montrant d'un geste machinal l'horizon  quelqu'un qui
marchait derrire lui avec un craquement de bottes fines. Oh! le mpris
dont fut inond l'incorrect Vdrine, et le paysage avec lui, et tout le
ciel; car le prince d'Athis avait cela, il mprisait comme personne. Il
mprisait de l'oeil, ce fameux oeil dont Bismarck n'avait pu soutenir
l'clat, il mprisait de son grand nez chevalin, de sa bouche aux coins
tombants, il mprisait sans savoir pourquoi, sans parler, sans couter,
sans rien lire ni comprendre, et sa fortune diplomatique, ses succs
fminins et mondains taient faits de ce mpris rpandu. Au fond, une
tte en grelot vide, ce Samy, un fantoche que la piti d'une femme
intelligente avait ramass dans la bote  vidures, les cailles
d'hutres des restaurants de nuit, qu'elle avait hiss debout et trs
haut, lui soufflant ce qu'il fallait dire, encore mieux ce qu'il fallait
taire, suggrant ses gestes, ses dmarches, jusqu'au jour o, se voyant
au fate, il repoussait d'un coup de botte l'escabeau qui ne lui servait
plus. Le monde, gnralement, trouvait cela trs fort; mais tel n'tait
pas le sentiment de Vdrine, et le bas de soie rempli de boue dit 
propos de Talleyrand lui revenait  l'esprit en regardant le dpasser
majestueusement ce personnage d'une si hautaine et louable correction.
videmment, une femme d'esprit, cette duchesse, qui, pour dissimuler la
nullit de son amant, l'avait fait diplomate et acadmicien, affubl de
ces deux dominos superposs du carnaval officiel, aussi uss de trame
l'un que l'autre, malgr leur prestige devant lequel la socit
s'incline encore; mais qu'elle et pu l'aimer, ce vid, ce grotesque 
l'me dure, Vdrine ne se l'expliquait gure. Son titre de prince? Elle
tait d'aussi grande famille que lui. Le chic anglais, cette redingote
sanglant ce dos de pendu, ce pantalon couleur crottin d'une si laide
note entre les branches? Fallait-il donc croire ce petit forban de Paul
Astier raillant le got de la femme vers le bas, le difforme moral ou
physique!...

Le prince arrivait devant la barrire  mi-corps sparant l'alle de la
prairie, et, soit mfiance de ses jambes flageolantes, soit qu'il
trouvt l'exercice incorrect pour un homme aussi important, il
hsitait, gn surtout par ce grand diable d'artiste qu'il sentait
derrire son dos. Il se rsigna enfin au dtour jusqu' l'ouverture du
barrage de bois. L'autre clignait ses petits yeux: Va, va, mon
bonhomme, tu as beau prendre le plus long, il va falloir y arriver
devant la maison blanche; et qui sait si ce n'est pas l que te sera
compt le juste salaire de tes gredineries?... car tout se paie, en
dfinitive... L'esprit content par ce soliloque, sans mme poser la
main sur la barrire, il la franchit d'un vigoureux coup de jarret tout
 fait incorrect et vint rejoindre le groupe des tmoins affairs au
tirage au sort des places et des pes. Malgr le gourm, la gravit des
ttes,  les voir tous penchs vers le hasard des pices, courant les
ramasser, pile ou face, on et dit de grands coliers, en cour, rids et
grisonnants. Pendant la discussion d'un coup douteux, Vdrine s'entendit
appeler doucement par Astier en train de se dvtir derrire la
maisonnette et de vider ses poches, du plus parfait sang-froid:
Qu'est-ce qu'il bafouille, ce gnral?... Sa canne  porte de nos
pes pour empcher un malheur!... Je ne veux pas de a, tu m'entends
... pas un duel de _bleus_, ici... nous sommes deux anciens, deux de la
_classe_... Il blaguait, mais serrait les dents, l'oeil froce.

Srieux, alors? demanda Vdrine le scrutant  fond.

--Tout ce qu'il y  de plus srieux!

--C'est drle que je m'en doutais. Et le sculpteur vint faire sa
dclaration au gnral, brigadier de cavalerie, fendu du talon jusqu'
ses oreilles faunesques qui joutaient de couleurs violentes avec celles
de Freydet; du coup, elles devinrent subitement carlates,  croire que
le sang giclait. Convenu, m'sieu!--Fait'ment, m'sieu! Les paroles
cinglaient en coups de cravache. Samy, que le docteur Aubouis aidait 
relever la manchette de sa chemise, les entendait-il? Fut-ce
l'apparition du souple, flin et vigoureux garon qui s'avanait, le
cou, les bras ronds et dcouverts, le regard impitoyable? Le fait est
que, venu l pour le monde et sans l'ombre d'une proccupation, en
gentleman qui n'en est pas  sa premire affaire et sait ce que valent
deux bons tmoins, toute sa figure changea brusquement, devint terreuse,
montra sous sa barbe affaisse comme un dcrochement de mchoire,
l'affreuse grimace de la peur. Nanmoins il se tenait et vint assez
vaillamment en garde.

Allez, messieurs.

Oui, tout se paie. Il en eut l'intime sensation devant cette pointe
implacable qui le cherchait, le ttait  distance, semblait ne le
mnager l ou l que pour le frapper plus srement. On voulait le tuer
... c'tait sr. Et tout en rompant, son grand bras maigre allong, dans
le fracas des coquilles, un remords lui venait pour la premire fois de
l'ignoble abandon de sa matresse, de celle qui l'avait tir de la boue
et remis au monde, le sentiment aussi que la juste colre de cette femme
n'tait pas trangre au danger pressant, enveloppant, qui tout autour
de lui semblait bouleverser l'atmosphre, faisait tourner et reculer
dans un clairage de rve le ciel agrandi au-dessus de sa tte, les
silhouettes effares des tmoins, des mdecins, jusqu'aux gestes perdus
de deux garons d'curie chassant  coups de casquette les chevaux
bondissants qui voulaient s'approcher et voir. Tout  coup, des voix
violentes, brutales: Assez!... assez!... Arrtez donc... Que s'est-il
pass? le danger est loin, le ciel a repris son immobilit, les choses
leur couleur et leur place. Mais  ses pieds, sur le sol fourrag,
boulevers, s'tale un large amas de sang qui noircit la terre jaune,
et, dedans, Paul Astier abattu, son cou nu perc de part en part, saign
comme un porc. Dans le silence constern de la catastrophe, la prairie
continue au loin son grle bruit d'insectes, et les chevaux qu'on ne
surveille plus, groups  quelque distance, allongent leurs naseaux
curieusement vers ce corps immobile de vaincu.

Il avait pourtant bien le sens de l'pe, celui-l. Ses doigts,
solidement incrusts sur la garde, faisaient flamboyer, planer et fondre
 pic, siffler et s'allonger la lame; tandis que l'autre, en face de
lui, n'agitait qu'un bgue et peureux tourne-broche. Comment cela
s'est-il donc fait? Ils diront, et, ce soir, les journaux rpteront
aprs eux, et, demain, tout Paris avec les journaux, que Paul Astier a
gliss en se fendant, s'est enferr lui-mme, tout cela trs dtaill,
trs prcis; mais, dans les circonstances de la vie, est-ce que la
prcision de nos paroles n'est pas toujours en raison inverse de nos
certitudes? Mme pour ceux qui regardaient, pour ceux qui se battaient,
quelque chose de confus, de voil, entourera toujours la minute
dcisive, celle o le destin est entr, en dehors de toute prvision, de
toute logique, a port le dernier coup, cach dans cette nue obscure
dont ne manque jamais de s'envelopper le dnouement des combats
Homriques.

Port dans un petit logement de palefrenier attenant  l'curie, Paul
Astier, en rouvrant les yeux aprs une longue syncope, vit d'abord, du
lit de fer o il tait couch, une lithographie du prince imprial 
mme la muraille, au-dessus de la commode charge d'outils de chirurgie;
et le sentiment rentrant en lui par la vue des objets extrieurs, ce
pauvre visage mlancolique aux yeux ples, dlav de l'humidit des
murs, cette sombre destine de jeunesse l'attristait d'un mauvais
prsage. Mais  cette me d'ambition et de ruse, l'intrpidit ne
manquait pas. Dressant pniblement sa tte, avec la gne des tours de
bandes qui la comprimaient, il demanda, la voix change, affaiblie
quoique toujours railleuse: Blessure, ou piqre, docteur? Goms en
train de rouler ses gazes phniques lui imposa silence d'un grand
geste: Piqre, veinard que vous tes... mais il s'en fallait de a...
Aubouis et moi nous avons cru la carotide ouverte... Le jeune homme
reprit un peu de couleur, ses yeux tincelrent. C'est si bon de ne pas
mourir! Tout de suite, l'ambition revenue, il voulut savoir le temps de
la gurison, de la convalescence. Trois semaines... un mois...
d'aprs le docteur, qui rpondait ngligemment, avec une nuance de
ddain bien amusante, trs vex au fond, touch dans la peau de son
client. Paul, les yeux au mur, combinait... D'Athis serait parti,
Colette marie, avant qu'il put seulement se lever... Allons, l'affaire
tait manque, il fallait en trouver une autre!

La porte ouverte remplit le bouge d'un grand flot de lumire. Oh! la
vie, le chaud soleil... Vdrine rentrant avec Freydet s'approcha du
lit, la main joyeusement tendue: Tu nous as fait une belle peur! Il
aimait rellement sa petite fripouille, y tenait comme  un objet d'art.
Oui, bien peur... disait le vicomte s'essuyant le front, l'air
prodigieusement soulag. Tout  l'heure, c'tait son lection, ses
esprances acadmiques qu'il avait vues par terre, dans tout ce sang.
Jamais le pre Astier n'aurait voulu faire campagne pour un homme ml 
une telle catastrophe! Un brave coeur pourtant, ce Freydet, mais l'ide
fixe de sa candidature l'aimantait comme une aiguille de boussole;
secou, remu dans tous les sens, il revenait toujours au ple
acadmique. Et tandis que le bless souriait  ses amis, un peu penaud
tout de mme de se voir tendu sur le flanc, lui, le malin, le fort,
Freydet ne cessait de s'extasier sur la correction des tmoins avec qui
l'on venait de s'entendre pour le procs-verbal, la correction du
docteur Aubouis s'offrant  rester prs de son confrre, la correction
du prince parti dans la calche et laissant  Paul Astier pour le
reconduire chez lui sa voiture, trs douce,  un cheval, qui pourrait
venir jusqu' la porte du petit logement. Oh! tout  fait correct.

Est-il embtant avec sa correction! fit Vdrine surprenant la grimace
que Paul n'avait pu retenir.

... une chose vraiment bien extraordinaire... murmura le jeune homme,
d'une voix vague qui songeait. Ainsi, ce serait lui et non pas l'autre,
dont la ple figure sanglante apparatrait  ct du mdecin derrire la
vitre du coup revenant au pas. Ah! pour un coup rat... Il se dressa
brusquement, malgr l'injonction du docteur, crivit trs vite sur une
de ses cartes, d'un crayon mal guid: Le sort est aussi tratre que les
hommes. J'ai voulu vous venger... Je n'ai pas pu. Pardon... signa,
relut, rflchit, relut encore, puis, l'enveloppe ferme, une horrible
enveloppe  fleurs d'picerie de campagne, trouve dans la poussire de
la commode, il mit dessus: Duchesse Padovani, et pria Freydet de la
porter lui-mme le plus tt possible.

Ce sera fait dans une heure, mon cher Paul.

Il dit merci...  revoir... de la main, s'allongea, ferma les yeux,
resta muet et sans bouger jusqu'au dpart, coutant autour de lui, dans
la prairie ensoleille, l'immense et grle rumeur d'insectes qui lui
semblait tre le battement de la fivre commenante, pendant que sous
ses cils baisss il suivait l'entortillement de sa nouvelle intrigue, si
diffrente de la dernire, et miraculeusement improvise, sur le
terrain, en pleine droute.

tait-ce bien une improvisation? L'ambitieux garon pouvait s'y tromper;
car le mobile de nos actes nous chappe souvent, perdu, cach dans tout
ce qui s'agite en nous aux heures de crise, ainsi que disparat dans la
foule le meneur qui l'a mise en branle. Un tre, c'est une foule.
Multiple, compliqu comme elle, il en a les lans confus, dsordonns;
mais le meneur est l, derrire; et si emports, si spontans qu'ils
paraissent, nos mouvements, comme ceux de la rue, ont toujours t
prpars. Depuis le soir o Lavaux, sur la terrasse de l'htel Padovani,
signalait la duchesse au jeune garde-noble, cette pense tait venue 
Paul Astier que, si Mme de Rosen lui manquait, il lui resterait la belle
Antonia. Il y songeait aussi l'avant-veille, aux Franais, en apercevant
le comte Adriani dans la loge de la duchesse, mais vaguement encore,
parce que son effort tait ailleurs et qu'il croyait  la possibilit de
vaincre. La partie dfinitivement perdue, sa premire ide en se
reprenant  la vie fut: la duchesse! Ainsi, presque  son insu, cette
rsolution improvise tait la mise au jour d'une lente et sourde
germination: J'ai voulu vous venger, je n'ai pas pu... Certainement,
bonne, violente et vindicative comme il la connaissait, celle que ses
Corses appelaient Mari' Anto, serait  son chevet le lendemain matin. A
lui de s'arranger pour qu'elle ne le quittt plus.

       *       *       *       *       *

En revenant tous deux dans le landau, qui avait pris les devants sur le
coup de Samy oblig de marcher lentement  cause du bless, Vdrine et
Freydet philosophaient devant les coussins vides o reposaient les pes
du duel dans leur fourreau de serge. Elles font moins de train qu'en
allant, ces fichues btes... dit Vdrine poussant les colichemardes du
bout du pied. Freydet rflchit tout haut: C'est vrai qu'on s'est battu
avec les siennes... et reprenant sa tte importante et trs correcte
de tmoin: Nous avions tout gagn, le terrain, les pes... En plus,
un tireur de premier ordre... Comme il dit, c'est une chose bien
extraordinaire...

Ils cessrent de causer un moment, distraits par la richesse du fleuve
qu'allumait le couchant, en nappes d'or vert et de pourpre. Le pont
travers, les chevaux s'engagrent au grand trot dans la rue de
Boulogne. En somme, oui... reprit Vdrine comme si leur causerie
n'avait pas t coupe d'un long silence... sous des semblants de
russite le garon est un dveinard. Voil plusieurs fois que je le vois
aux prises avec la vie, dans de ces circonstances qui sont des pierres
de touche pour juger la destine d'un homme, qui lui font suer tout ce
qu'il a de chance sous la peau. Eh bien! il a beau ruser, combiner,
penser  tout, faire sa palette d'une faon merveilleuse, au dernier
moment quelque chose craque, et, sans le dmolir tout  fait, l'empche
d'arriver  ce qu'il veut... Pourquoi?... Simplement, peut-tre, parce
qu'il a le nez de travers... Je t'assure, ces dviations-l sont
presque toujours des symptmes d'un esprit faux, d'une direction pas
trs droite. Le mauvais coup de barre, quoi!

Ils s'amusaient de cette ide; puis continuant  causer chance et
malchance, Vdrine racontait un fait singulier arriv presque sous ses
yeux pendant un sjour en Corse, chez les Padovani. C'tait 
Barbicaglia, au bord de la mer, juste en face le phare des Sanguinaires.
Il y avait dans ce phare un vieux gardien, bon serviteur,  la veille
de sa retraite. Une nuit, pendant qu'il tait de quart, le vieux
s'endort, sommeille cinq minutes, pas une de plus, arrtant de sa jambe
allonge le mouvement de la lanterne  feu tournant, qui devait changer
de couleur  chaque minute. Or,  cet instant de la mme nuit,
l'inspecteur gnral faisant, sur un aviso de l'tat, sa tourne
annuelle, se trouve en face des Sanguinaires, s'tonne d'y voir une
lumire fixe, fait stoper, surveille, constate, et le lendemain la
chaloupe des ponts et chausses amne un gardien de rechange dans l'le
avec la notification de l'immdiate mise  pied du pauvre vieux. Je
crois, disait Vdrine, que c'est un rare exemple de contre-veine, la
conjonction dans la nuit, dans le temps et l'espace, de ce regard
d'inspection et de ce court sommeil de veilleur. Son grand geste calme
montrait au-dessus de la place de la Concorde o leur voiture arrivait,
un large morceau de ciel d'un vert sombre, piqu  et l de naissantes
toiles, visibles au fond du beau jour qui mourait.

Quelques instants aprs le landau entrait dans la rue de Poitiers, trs
courte, assombrie dj, s'arrtait devant le haut portail cussonn de
l'htel Padovani, toutes ses persiennes fermes, un ramage d'oiseaux
dans les arbres du jardin. La duchesse tait partie, en villgiature 
Mousseaux pour la saison. Freydet hsitait, sa grande enveloppe  la
main. Prpar  voir la belle Antonia,  faire un mouvant rcit du
duel, peut-tre  glisser un mot de sa prochaine candidature, maintenant
il ne savait plus s'il devait poser la lettre, ou s'il la porterait
lui-mme, dans trois ou quatre jours, quand il rentrerait 
Clos-Jallanges. Finalement, il se dcida  la laisser, et, remontant en
voiture:

Pauvre garon!... Il m'avait tant dit que c'tait press!

--Sans doute, fit Vdrine pendant que le landau les emportait, par les
quais qui se pointillaient de symtriques feux jaunes, vers leur
rendez-vous de procs-verbal... Sans doute... Je ne sais pas ce que
contient cette lettre, mais pour qu'il se soit donn la peine de
l'crire  ce moment-l... ce doit tre quelque chose de trs fort, de
trs subtil, un merveilleux tour d'adresse... Seulement, voil... trs
press... et la duchesse est partie.

Et tortillant gravement le bout de son nez entre deux doigts: C'est a,
vois-tu.




XI


Le coup d'pe dont leur fils avait failli mourir fut un drivatif aux
dissensions intimes des Astier. Secou jusqu'au fond de ses entrailles
paternelles, Lonard s'attendrit, pardonna; et comme, pendant trois
semaines, Mme Astier, installe garde-malade prs de Paul, ne vint plus
rue de Beaune qu'en courant, pour prendre du linge, changer de robe, on
vita le danger des allusions, des reproches couverts et dtourns dont
s'avivent, mme aprs le pardon et la paix faite, les querelles de la
vie  deux. Puis, l'enfant rtabli, parti pour Mousseaux o l'appelait
une pressante invitation de la duchesse, ce qui acheva de rconcilier le
parfait mnage acadmique, de le rendre du moins  sa temprature gale
de couche froide, ce fut son installation  l'Institut, dans
l'appartement et l'emploi de feu Loisillon, dont la veuve, nomme
directrice de l'cole d'couen, avait par un prompt dpart permis au
nouveau Perptuel d'emmnager, presque au lendemain de son lection.

L'installation ne fut pas longue dans ce logement depuis si longtemps
envi, guett, surveill, espr, connu dans ses moindres dtours et
tous ses avantages locatifs. A voir la prcision avec laquelle les
meubles de la rue de Beaune prenaient leurs places, on et dit un
mobilier rentrant de la campagne et se posant, s'incrustant de lui-mme
aux endroits habituels, aux rainures par lui marques sur le sol ou dans
les panneaux. Nul embellissement. A peine un nettoyage  la chambre o
Loisillon tait mort, du papier neuf  l'ancien salon de Villemain, dont
Lonard fit son cabinet de travail, afin d'avoir le silence et la
lumire de la cour, et, sous la main, une petite annexe trs haute, trs
claire, pour ses autographes dmnags en trois voyages de fiacre avec
l'aide de Fage, le relieur.

C'tait, chaque matin, une dlectation nouvelle, ces archives presque
aussi commodes que celles des Affaires trangres, o il entrait sans se
courber, sans grimper l'chelle de son chenil de la rue de Beaune,
auquel il ne pensait plus qu'avec colre et dgot, par ce sentiment
naturel  l'homme de har les endroits o il a souffert, d'une rancune
qui dure et ne pardonne jamais. On se rconcilie avec les tres, sujets
 changer,  prsenter diffrents aspects, non avec les choses et leur
immuabilit de pierre. Dans la joie de l'emmnagement, Astier-Rhu
pouvait oublier ses colres, les torts de sa femme, jusqu' ses griefs
contre Teyssdre, autoris  venir, le mercredi matin, comme autrefois;
mais rien que de songer  la cage en soupente o on le relguait nagure
un jour par semaine, l'historien faisait grincer sa mchoire avanante,
redevenait Crocodilus.

Et conoit-on ce Teyssdre, que l'honneur de frotter  l'Institut, au
palais Mazarin, laissait aussi froid, aussi peu impressionn, et qui
continuait  bousculer la table, les papiers, les rapports innombrables
du secrtaire perptuel, avec sa mme tranquille arrogance de citoyen de
Riom en face d'un vulgaire Chauvagnat. Astier-Rhu, gn sans l'avouer
par cet crasant ddain, essayait parfois de faire comprendre  cette
brute la majest de l'endroit o fonctionnait son pain de cire.
Teyssdre, lui disait-il un jour, c'est ici l'ancien salon du grand
Villemain... Je vous le recommande... et en mme temps, pour apaiser
le fier Arverne, il signifiait lchement  Corentine: Donnez un verre
de vin  ce brave homme... Corentine stupfaite apportait le verre que
le frotteur but d'une goule, appuy sur son bton, les yeux dilats de
joie; puis il s'essuya la bouche d'un revers de manche, et posant le
verre vide o sa lvre gourmande tait marque: Voyez-vous, Meuchieu
Achtier, un verre de vin frais, y a rien de bon que cha dans la vie...
Sa voix vibrait d'un tel accent de vrit, ses papilles d'un tel
panouissement de bien-tre que le secrtaire perptuel rentra dans ses
archives en claquant la porte d'un mouvement d'humeur. Car, enfin, ce
n'tait pas la peine d'avoir tant trim, parti de si bas pour arriver si
haut, au summum de la gloire littraire, historien de la maison
d'Orlans, clef de vote de l'Acadmie franaise, puisque rien qu'un
verre de vin frais pouvait donner  un rustre l'quivalent bonheur de
tout cela. Mais, un instant aprs, entendant le frotteur ricaner 
Corentine qu'il ch'en foutait un peu, de l'anchien chalon de
Villemain, Lonard Astier haussa les paules, et sa vellit d'envie
tomba devant tant d'ignorance, fit place  une profonde et bnigne
piti.

Pour Mme Astier, grandie, leve  l'Institut, retrouvant des souvenirs
d'enfance  chaque pav de la cour, sur chaque marche du vnrable et
poudreux escalier B, il lui semblait qu'aprs une absence, elle tait
enfin rentre chez elle; et combien elle savourait mieux que son mari
les avantages matriels de la situation, plus de loyer  payer, ni
d'clairage, ni de chauffage, une grande conomie pour les rceptions de
l'hiver, sans compter les appointements augments, les hautes relations,
les influences prcieuses, surtout pour son Paul et la chasse aux
commandes! Quand Mme Loisillon vantait autrefois les charmes de son
logement  l'Institut, elle ne manquait jamais d'ajouter avec emphase:
J'y ai reu jusqu' des souveraines.--Oui, dans le petit endroit...
ripostait acidement la bonne Adlade dressant son long cou. En effet,
les jours de grandes sances, longues et fatigantes, il n'tait pas rare
qu' la sortie quelque haute dame, princesse royale en tourne, mondaine
influente aux ministres, montt faire  la femme du secrtaire
perptuel une courte visite intresse. C'est  des hospitalits de ce
genre que Mme Loisillon devait son poste actuel de directrice, et Mme
Astier ne serait certainement pas plus maladroite qu'elle  tirer parti
du petit endroit. Une seule chose gnait son triomphe du moment: sa
brouille personnelle avec la duchesse, qui l'empchait de rejoindre
Paul  Mousseaux. Mais une invitation arrivait  point de Clos-Jallanges
pour la rapprocher de son fils par le voisinage des deux chteaux, et
elle esprait peu  peu rentrer en grce auprs de la belle Antonia,
pour qui elle se sentait redevenir toute tendre en la voyant si bonne
avec son Paul.

Lonard, retenu  Paris par son service, la besogne de Loisillon de
plusieurs mois en retard, laissa partir sa femme, promettant d'aller
passer quelques jours auprs de leurs amis, bien dcid, en ralit, 
ne pas s'loigner de son cher Institut. On y tait si bien, si au calme!
Deux sances par semaine pour lesquelles il n'avait que la cour 
traverser, sances d't, intimes, familires,  cinq, six jetonniers
somnolant sous le chaud vitrage. Le reste de la semaine, libert
absolue. Le laborieux vieillard en profitait pour corriger les preuves
de son _Galile_ enfin termin, prt  paratre  l'entre de la saison.
Il sarclait, mondait, veillait A CE QU'IL N'Y EN ET PAS. A CE QU'IL
N'Y EN ET PAS DU TOUT, prparait encore une seconde dition de sa
_Maison d'Orlans_, enrichie de nouvelles pices indites qui en
doublaient la valeur. Le monde se fait vieux; l'histoire,--cette mmoire
de l'humanit, soumise comme telle  toutes les maladies, lacunes,
affaiblissements de la mmoire,--doit plus que jamais s'appuyer de
textes, de pices originales, se rafrachir, remonter aux sources sous
peine d'erreur ou de radotage. Aussi quelle fiert pour Astier-Rhu,
quelle douceur, en ces brlantes journes d'aot, de relire sur les
bonnes pages cette documentation si sre, si originale, avant de les
retourner  l'diteur Petit-Squard, avec l'en-tte o figurait pour la
premire fois au-dessous de son nom: Secrtaire perptuel de l'Acadmie
franaise. Un titre auquel ses yeux n'taient pas encore faits et qui
l'blouissait chaque fois, comme la cour toute blanche de soleil devant
ses fentres, l'immense seconde cour de l'Institut, recueillie,
majestueuse,  peine traverse de quelques cris de moineaux et
d'hirondelles, solennise par un buste en bronze de Minerve, et ses dix
bornes alignes contre le mur du fond que dominait la gigantesque
chemine d'appel de la Monnaie toute voisine.

Vers quatre heures, quand le buste commenait  allonger son ombre
casque, le pas nerveux et raide du vieux Jean Rhu sonnait sur les
dalles. Il habitait au-dessus des Astier et sortait rgulirement chaque
jour pour une longue promenade, protge, mais  bonne distance, par un
domestique dont il s'obstinait  refuser le bras. De plus en plus sourd
et ferm, sous l'influence de l't trs chaud cette anne-l, ses
facults s'affaiblissaient, surtout sa mmoire, que ne parvenaient plus
 guider les pingles en rappel aux revers de sa redingote; il
embrouillait ses rcits, perdu  travers ses souvenirs comme le vieux
Livingstone dans les marcages de l'Afrique centrale, pitinant,
pataugeant jusqu' ce qu'on lui vnt en aide; et comme cela l'humiliait,
le mettait de noire humeur, il ne parlait plus gure  personne,
soliloquait en marchant, marquant d'une halte brusque et d'un hochement
de tte la fin de l'anecdote et l'invitable: J'ai vu a, moi...
D'ailleurs toujours droit, gardant comme au temps du Directoire le got
des mystifications, s'amusant  priver de vin, de viande,  soumettre
aux rgimes les plus varis et les plus cocasses la foule de badauds
enrags de vie qui lui crivaient journellement, pour savoir  quelle
hygine il devait son extraordinaire sursis. Et prescrivant aux uns les
lgumes, le lait ou le cidre,  d'autres les seuls coquillages, il ne se
refusait rien, buvait sec  ses repas toujours suivis d'une sieste et,
dans la soire, d'une robuste marche de banc de quart que Lonard Astier
entendait au-dessus de sa tte.

Deux mois s'taient passs, aot et septembre, depuis l'installation du
secrtaire perptuel, deux mois pleins, d'une paix heureuse et fconde,
d'une halte d'ambition telle qu'il n'en avait peut-tre jamais savour
de pareille dans sa longue existence. Mme Astier, encore 
Clos-Jallanges, parlait d'un prochain retour, dj le ciel de Paris
s'ardoisait des premiers brouillards, quelques acadmiciens rentraient,
les sances devenaient moins intimes, et aux heures de travail dans
l'ancien salon Villemain, Lonard Astier n'avait plus besoin de fermer
ses persiennes devant la soleillade ardente de la cour. Il tait  sa
table, une aprs-midi, en train d'crire  ce bon de Freydet d'heureuses
nouvelles pour sa candidature, quand l'antique sonnette fle de la
porte retentit violemment. Corentine venait de descendre, il alla ouvrir
lui-mme, saisi de se trouver en face du baron Huchenard, et de Bos,
l'archiviste-palographe, qui fit irruption dans le cabinet du matre,
hagard, levant les bras, rlant sous sa barbe rouge et sa chevelure en
broussaille: Les pices sont fausses... J'ai la preuve... la preuve!

Astier-Rhu, un instant sans comprendre, regardait le baron qui
regardait la corniche, puis lorsqu'il eut dml dans les aboiements du
palographe qu'on niait l'authenticit des Charles-Quint vendus par Mme
Astier et cds par Bos  Huchenard, il sourit de trs haut, se dclara
prt  rembourser ses trois autographes dont rien, absolument rien, ne
pouvait  ses yeux entamer l'intgrit.

Permettez-moi, monsieur le secrtaire perptuel, d'appeler votre
attention... le baron Huchenard en parlant dboutonnait  mesure son
pardessus mastic, tirait d'une large enveloppe les trois parchemins,
transforms, potasss, mconnaissables, passs de leur ton de fume au
blanc le plus absolu et laissant voir chacun cette marque, lisible et
nette au milieu de la page, sous la signature de Charles-Quint,

     BB.

     _Angoulme._

     1830

C'est le chimiste Delpech, notre savant collgue de l'Acadmie des
Sciences... mais ces explications n'arrivaient qu'en bourdonnement
confus au pauvre Lonard, devenu subitement trs ple, exsangue jusqu'au
bout de ses gros doigts velus o les trois pices autographiques
grelottaient.

Les vingt mille francs seront chez vous ce soir, Monsieur Bos...
articula-t-il enfin avec ce qui lui restait de salive dans la bouche.

Bos rclama piteusement: Monsieur le baron m'en avait donn vingt-deux
mille.

--Vingt-deux mille, soit!... dit Astier-Rhu qui trouvait la force de
les reconduire; mais dans l'ombre de l'antichambre il retint son
collgue des Inscriptions, et, d'une voix bien humble, implorait, pour
l'honneur de l'Institut, le silence sur cette malheureuse affaire.

Volontiers, mon cher matre... mais  une condition...

--Dites, dites...

--Vous recevrez tantt ma lettre de candidature au fauteuil
Loisillon... Une poigne de main vigoureuse fut la rponse du
secrtaire perptuel, l'engagea pour lui-mme et pour ses amis.

Rest seul, le malheureux s'croula devant la table charge d'preuves,
o les trois fausses lettres  Rabelais gisaient tout ouvertes. Il les
regardait, hbt, lisait machinalement: _Matre Rabelais, vous qu'avez
l'esprit fin et subtil..._ Les caractres dansaient, tourbillonnaient
dans un dlayage d'encre dcompose en larges maculatures de sulfate de
fer qu'il voyait monter, s'tendre, gagner sa collection, ses dix, douze
mille pices autographiques, toutes, hlas! de mme provenance...
Puisque ces trois-l taient fausses... alors, son Galile... alors,
sa Maison d'Orlans... alors, sa lettre de Catherine, offerte au
grand-duc, et celle de Rotrou dont il avait fait hommage public 
l'Acadmie!... Alors... alors... Un horrible effort de volont le mit
debout. Fage, tout de suite voir Fage!...

       *       *       *       *       *

Ses relations avec le relieur dataient de quelques annes, d'un jour o
le petit homme tait venu aux archives des Affaires trangres
solliciter l'avis du trs illustre et savant directeur sur une lettre de
Marie de Mdicis au pape Urbain VIII en faveur de Galile. Justement
Petit-Squard, dans une srie de prcis d'histoire amusante, sous le
titre de divertissements scolaires, annonait un Galile par
Astier-Rhu de l'Acadmie franaise; aussi, aprs avoir de par sa longue
exprience reconnu et affirm l'authenticit du manuscrit, quand
l'archiviste apprit que Fage possdait galement la rponse du pape
Urbain, une lettre de remerciement de Galile  la reine, d'autres
encore, tout  coup surgissait en lui l'ide d'un beau livre d'histoire
 la place de sa petite drlerie. Mais en mme temps, pris d'un
scrupule d'honnte homme sur l'origine de ces documents, il regarda
l'avorton bien en face, scruta, avec autant de minutie que pour une
pice autographique, ce long visage blafard aux paupires rougies et
clignotantes, puis, dans un svre claquement de mchoire, interrogea:
Ces manuscrits sont-ils  vous, monsieur Fage?

--Oh! non, cher matre... Il n'tait, lui, que l'intermdiaire d'une
personne... une vieille demoiselle noble, force de se dfaire pice 
pice d'une trs riche collection, dans sa famille dj du temps de
Louis XVI. Encore n'avait-il voulu s'entremettre qu'aprs l'avis d'un
savant illustre et intgre entre tous; maintenant, fort de l'approbation
du matre, il comptait s'adresser  de riches collectionneurs, au baron
Huchenard, par exemple. Astier-Rhu l'interrompit: Inutile!
apportez-moi tout votre fonds Galile. J'en ai le placement. Du monde
arrivait, s'installait aux petites tables, le public des archives,
chercheur et fureteur, silhouettes silencieuses et blanchies de
terrassiers des catacombes, sentant le moisi, le renferm, l'exhumation.
L-haut... dans mon cabinet... pas ici... murmura l'archiviste
contre la grande oreille du bossu qui s'loignait, gant, pommad, la
raie partageant le front, avec l'orgueilleuse suffisance assez frquente
chez ce genre d'infirmes.

Un trsor, cette collection Mesnil-Case,--le nom de la demoiselle livr
par Albin Fage sous le plus absolu secret,--un trsor inpuisable en
pices des seizime et dix-septime sicles, varies, curieuses,
clairant le pass d'un jour nouveau, bouleversant parfois d'un mot,
d'une date, les notions acquises sur les faits et les hommes. Si coteux
fussent-ils, Lonard Astier ne laissait chapper aucun de ces documents
concordant presque toujours avec ses travaux en train ou en projet. Et
pas l'ombre d'un doute sur les rcits du petit homme, ces liasses
entires d'autographes s'empoussirant encore dans le grenier d'un vieil
htel de Mnilmontant. Si aprs quelque observation venimeuse du prince
des autographiles, un soupon effleurait sa confiance, comment aurait-il
tenu devant le sang-froid du relieur install  sa table, ou bien
arrosant ses salades dans la paix du grand clotre vert, surtout devant
l'explication toute naturelle qu'il donnait aux lapsus et regrattages
visibles sur certains feuillets, avec le coup de mer subi par le fonds
Mesnil-Case lorsqu'on le fit passer en Angleterre, au temps de
l'migration? Rassur, rconfort, Astier-Rhu retraversait la cour d'un
pas alerte, emportant chaque fois quelque nouvelle acquisition contre un
chque de cinq cents, mille, mme deux mille francs, selon l'importance
de la pice historique.

Au fond, quoi qu'il se dit pour endormir sa conscience, dans ces
prodigalits que personne ne souponnait encore autour de lui,
l'historien avait moins de part que le collectionneur. Pour sombre et
sourde que ft la soupente de la rue de Beaune o se faisait d'ordinaire
le trafic, un observateur n'aurait pu s'y tromper. Cette voix faussement
indiffrente, ces lvres dessches murmurant: Montrez voir...,
l'avide tremblement des doigts, rvlaient la passion envahissante,
bientt la manie, le kyste goste et dur qui prend et mange tout l'tre
au profit de son dveloppement monstrueux. Astier devenait l'Harpagon
classique et farouche, implacable aux siens comme  lui-mme, criant
misre, escaladant les tramways, tandis qu'en deux ans, cent soixante
mille francs de ses conomies s'grenaient furtivement dans la poche du
bossu; et pour motiver  l'attention de Mme Astier, de Corentine, de
Teyssdre, les alles et venues du petit homme, l'acadmicien lui
donnait  relier des dossiers, emports, rapports visiblement. Ils se
servaient entre eux d'allusions, de mots de passe. Albin Fage crivait
sur carte postale: J'ai de nouveaux fers  vous montrer, reliure du
seizime sicle en bon tat, et rare. Lonard Astier hsitait: Merci,
besoin de rien... attendons... Nouvel avis: Ne vous gnez pas, cher
matre... Je verrai ailleurs. A quoi l'acadmicien ne manquait de
rpondre: Demain matin, de bonne heure... Apportez les fers...
C'tait la misre de ses joies de collectionneur; il fallait acheter,
acheter toujours, sous peine de voir aller  Bos,  Huchenard, 
d'autres amateurs, cette collection miraculeuse. Parfois, en pensant au
jour o l'argent manquerait, pris de sombres fureurs, il interpellait
l'avorton dont la face impassible et suffisante l'exasprait: Plus de
cent soixante mille francs en deux ans!... Et vous dites qu'elle a
encore besoin d'argent... quelle vie mne-t-elle donc, votre demoiselle
noble?... A ces moments-l, il souhaitait la mort de la vieille fille,
l'anantissement du relieur, ou bien une guerre, une Commune, un grand
cataclysme social qui engloutirait le fonds Mesnil-Case et ses acharns
exploiteurs.

Eh bien! maintenant il approchait, le cataclysme, non celui qu'il et
dsir, car le sort n'a jamais bien exactement sous la main ce que nous
lui demandons, mais un brusque et sinistre dnouement o pouvaient
sombrer son oeuvre, son nom, sa fortune, sa gloire, tout ce qu'il tait,
tout ce qu'il avait. Et de le voir s'en aller  grands pas vers la Cour
des Comptes, livide, parlant haut, ne rendant aucun des saluts qu'il
qutait d'ordinaire jusqu'au fond des boutiques, les libraires du quai,
les marchands d'estampes ne reconnaissaient plus leur Astier-Rhu. Lui
ne voyait rien, personne. Il tenait imaginairement le bossu  la gorge,
le secouait par sa belle cravate  pingle et, lui mettant sous le nez
les Charles-Quint dshonors par les manipulations de Delpech: Cette
fois, voyons... qu'avez-vous  rpondre?

Arriv rue de Lille, il poussa la porte en planches mal quarries dans
la palissade qui entoure le palais, puis, le perron franchi, sonnait 
la grille, sonnait encore, saisi par le lugubre aspect du monument
dpouill de ses fleurs et de ses verdures, la vraie ruine croulante et
bante confondant ses ferrures tordues et ses lianes dfeuilles. Un
bruit de savates trana par la cour froide. La concierge apparut, forte
femme, et sans ouvrir la grille, son balai  la main: Vous venez pour
le relieur... nous n'avons plus a chez nous... Parti, le pre Fage,
dmnag sans laisser d'adresse; mme qu'elle tait en train de nettoyer
le logement pour celui qui le remplaait  la Cour des Comptes, le
bonhomme ayant dmissionn.

Astier-Rhu, par contenance, bgaya encore quelques mots, mais un grand
tourbillon d'oiseaux noirs s'abattant dans la cour couvrait sa voix de
cris rauques et lugubres qui se prolongeaient sous les votes.
Tiens!... les corneilles de l'htel Padovani, dit la femme avec un
geste respectueux vers les platanes en branches grises par-dessus les
toits d'en face... Elles arrivent avant la duchesse, cette anne...
signe que nous aurons l'hiver de bonne heure!...

Il s'loigna, le coeur plein d'pouvante.




XII


Le lendemain de cette reprsentation o elle avait voulu se montrer et
sourire sous son dsastre, donner aux femmes de la socit une suprme
leon de tenue, la duchesse Padovani tait partie pour Mousseaux, selon
son habitude  cette poque de l'anne. Rien de chang aux apparences de
sa vie. Ses invitations faites pour la saison, elle ne les dcommanda
pas; mais avant l'arrive de la premire srie, durant cette solitude de
quelques jours qu'elle employait d'ordinaire  surveiller minutieusement
l'installation de ses htes, ce fut du matin au soir dans ce parc de
Mousseaux vallonnant  perte de vue les coteaux de la Loire, une course
furieuse de bte blesse, traque, qui s'arrtait un moment, engourdie
de fatigue, puis repartait sous une pousse de douleur. Lche!...
Lche!... Canaille!... Elle invectivait l'absent comme s'il tait 
ct d'elle, comme s'il marchait du mme pas fivreux dans ce
tournoiement d'alles vertes descendant jusqu'au fleuve en longs et
ombreux lacets. Et, plus duchesse ni mondaine, dmasque, humaine enfin,
elle livrait tout son dsespoir moins grand peut-tre que sa colre, car
l'orgueil criait en elle plus fort que tout, et les quelques larmes
dbordant ses cils ne coulaient pas, jaillissaient, grsillaient en
pointes de feu. Se venger, se venger! Elle cherchait un moyen sanglant,
tantt imaginait un de ses gardes, Bertoli ou Salviato, allant lui
mettre une chevrotine dans le front le jour mme du mariage... Puis,
non! Frapper soi-mme, sentir la joie de la vendetta au bout de son
bras... Elle enviait celles du peuple qui guettent l'homme sous une
porte, lui envoient par la figure une pote de vitriol dans un
vomissement de mots pouvantables... Oh! pourquoi n'en connaissait-elle
pas de ces abominations qui soulagent, une ignoble injure  crier au
tratre et vil compagnon qu'elle voyait toujours avec le regard
hsitant, le sourire faux et pnible de leur dernire rencontre. Mais
mme dans son patois corse de l'le-Rousse, la patricienne ne savait pas
de ces vilenies et quand elle avait bien cri: Lche!... Lche!...
Canaille!... sa belle bouche se tordait de rage impuissante.

Le soir, aprs son repas solitaire dans l'immense salle tendue de vieux
cuirs que dorait le soleil mourant, la course de fauve recommenait.
C'tait dans la galerie  pic sur le fleuve, si curieusement restaure
par Paul Astier avec la dentelle ajoure de ses arcades et ses deux
jolies tourelles en encorbellement. En bas, la Loire tale comme un lac
gardait du jour tomb un plissement d'argent fin o s'espaaient, vers
Chaumont, les saulaies, les lots de sable du fleuve lent,  la molle
atmosphre; mais elle ne regardait pas le paysage, la pauvre Mari'
Anto, quand fatigue d'errer sur les pas de son chagrin elle s'appuyait
des deux coudes  la rampe, les yeux perdus. Sa vie lui apparaissait
dvaste, en dtresse, et  un ge o il est difficile de la
recommencer. Des voix grles montaient de Mousseaux groupant quelques
maisons basses sur la leve; l'amarre d'un bateau grinait dans la nuit
frachissante. Comme c'et t facile, rien qu'en accentuant un peu son
mouvement dcourag, jet en avant... Mais que dirait le monde? A son
ge, une femme de son rang, ce suicide de grisette abandonne.

Le troisime jour, arriva le billet de Paul et, en mme temps, dans les
journaux, le procs-verbal circonstanci du duel. Elle en eut comme la
chaleur joyeuse d'une treinte. Quelqu'un l'aimait donc encore, qui
avait voulu la venger au prix de la vie; et cela ne signifiait pas
l'amour  ses yeux, seulement une affection reconnaissante, le souvenir
des services rendus  ce jeune homme et aux siens, peut-tre aussi le
besoin de rparer la tratreuse attitude de la mre. Noble enfant,
brave enfant! A Paris, elle serait alle vers lui tout de suite, mais
ses invits s'annonant, elle ne put que lui crire, envoyer son
mdecin.

D'heure en heure, les arrivages se succdaient, par Blois, par Onzain,
Mousseaux se trouvant  gale distance des deux stations; et le landau,
la calche, deux grands breaks dposaient au perron de la cour d'honneur
o retentissaient les coups de timbres, d'illustres habitus de la rue
de Poitiers, acadmiciens et diplomates, le comte et la comtesse de
Foder, les Brtigny comte et vicomte, celui-ci secrtaire d'ambassade,
M. et Mme Desminires, le philosophe Laniboire venant crire au chteau
son rapport sur les prix de vertu, le jeune critique de Shelley trs
pouss par le salon Padovani, et Danjou, le beau Danjou, tout seul, sans
sa femme, invite cependant, mais qui l'et gn pour les projets qu'il
roulait sous les frisures d'un breton tout neuf. Aussitt l'existence
s'organisa comme aux annes prcdentes. Le matin, les visites ou le
travail dans les chambres, les repas, la runion, les siestes; puis, la
chaleur tombe, de grandes courses en voiture  travers bois, ou sur le
fleuve dans la lgre flottille amarre au bout du parc. On lunchait
dans une le, on allait en partie relever les verveux toujours garnis et
frtillants, le garde-pche ayant soin la veille de chaque expdition de
les charger  pleins filets. En rentrant, la toilette pour le dner en
grand apparat, aprs lequel les hommes ayant fum au billard ou dans la
galerie venaient au merveilleux salon qui fut l'ancienne salle du
conseil de Catherine de Mdicis.

Des tapisseries y dployaient tout du long les amours de Didon et son
dsespoir devant la fuite des galres troyennes; trange et ironique
actualit, que personne ne remarquait du reste, par cette incuriosit
des formes extrieures si gnrale dans le monde, et qui rsulte moins
d'une maladresse des yeux que de la constante et exclusive proccupation
de soi, de la tenue  garder, de l'effet produit. Le contraste tait
pourtant saisissant des tragiques fureurs de la reine abandonne, les
bras levs, les yeux en pleurs dans l'effacement du petit point, au
calme souriant dont la duchesse prsidait les runions, gardant sa
souverainet sur les femmes prsentes dont elle rgentait les toilettes,
les lectures, se mlant aux discussions de Laniboire avec le jeune
critique, aux dbats de Desminires et de Danjou sur les candidatures du
fauteuil Loisillon. Vraiment, si le prince d'Athis et pu la voir, ce
tratre Samy auquel ils pensaient tous et dont personne ne parlait, son
orgueil aurait souffert du peu de vide laiss par son absence dans cette
existence de femme, non plus qu'en cette royale maison de Mousseaux
agite et bruyante o, du haut en bas de la longue faade, trois
persiennes seulement restaient closes, dans ce qu'on appelait le
pavillon du prince.

Elle prend bien a... disait Danjou ds le premier soir; et la petite
comtesse de Foder, son bout de nez pointu tout affair de curiosit dans
un embobelinage de dentelles, la sentimentale Mme Desminires, prpare
aux dolances, aux confidences, n'en revenaient pas d'un si beau
courage. Au fond, elles lui en voulaient comme du relche d'un
spectacle dramatique trs attendu; tandis que pour les hommes, cette
srnit de l'Ariane semblait un encouragement  la succession ouverte.
Et c'tait le changement significatif dans la vie de la duchesse,
l'attitude de tous ou de presque tous avec elle, attitude plus libre,
plus pressante, une ardeur  lui plaire, un pavanement autour de son
fauteuil qui visait directement la femme et non plus son influence.

C'est vrai que jamais Maria-Antonia n'avait t plus belle; son entre
dans la salle  manger, l'clat mat de son teint, de ses paules en
clair dcolletage d't illuminaient la table autour d'elle, mme quand
la marquise de Roca-Nera se trouvait l, venue de son chteau voisin, de
l'autre rive de la Loire. La marquise tait plus jeune, mais qui aurait
pu s'en douter en les regardant? Puis la belle Antonia devait au brusque
dpart de son amant le charme inavouable, la mystrieuse griffe du
diable, cet attrait de la place chaude auquel tant d'hommes se laissent
prendre. Le philosophe Laniboire, rapporteur des prix de vertu, le
subissait violemment, ce mystrieux et vilain attrait; veuf, d'ge mr,
la joue violace, les traits mlancoliques, il essayait de subjuguer la
chtelaine par un dploiement de grces viriles et sportiques qui lui
valaient quelques msaventures. Un jour, en bateau, voulant manier la
godille  grand renflement de biceps, il tombait dans la Loire; une
autre fois, qu'il caracolait  la portire du landau, sa bte le serrait
si durement contre la roue, qu'on tait oblig de le garder et
cataplasmer  la chambre plusieurs jours. Mais c'est au salon qu'il
faisait beau le voir danser devant l'arche, selon le mot de Danjou,
ployer, drouler son grand corps, appeler en combat singulier de
dialectique le jeune critique, pessimiste farouche g de vingt-trois
ans, que le vieux philosophe crasait de son optimisme imperturbable. Il
avait ses raisons pour trouver la vie bonne, et mme excellente, le
philosophe Laniboire, dont la femme tait morte d'une angine gagne au
chevet de ses enfants, emports tous les deux avec la mre; et toujours,
dans son dithyrambe en faveur de l'existence, le bonhomme terminait
l'expos de ses doctrines par une sorte de dmonstration au tableau, un
geste adulateur vers le corsage en demi-peau de la duchesse:
Trouvez-donc la vie mauvaise devant ces paules-l!

Le jeune critique, lui, faisait sa cour d'une faon plus subtile, pas
mal sclrate mme. Grand admirateur du prince d'Athis, encore  l'ge
ingnu qui traduit admiration par imitation, il copiait ds son entre
dans le monde les attitudes, la dmarche, jusqu'aux airs de tte de
Samy, son dos en vote, son sourire vague et ferm de mprisants
silences; maintenant, il accentuait cette ressemblance de dtails de
toilette, guetts, ramasss enfantinement, depuis la manire d'pingler
la cravate dans l'vasement du col jusqu'au carrel fauve d'un pantalon
de coupe anglaise. Trop de cheveux, malheureusement, et pas un poil de
barbe, d'o ses efforts perdus et l'absence de tout revenez-y troublant
chez l'ancienne matresse du prince, aussi indiffrente  son carrelage
anglais qu'aux mourantes oeillades de Brtigny le fils ou aux pressions
vigoureuses de Brtigny le pre, quand il lui prenait le bras pour aller
 table. Seulement cela entretenait autour d'elle cette atmosphre
tide, empresse et galante,  laquelle d'Athis l'avait longtemps
habitue, jouant jusqu' la courbature son personnage d'attentif; et
l'orgueil de la femme sentait moins la dchance de l'abandon.

Parmi tous ces prtendants, Danjou gardait une attitude  l'cart,
amusant la duchesse de ses potins de coulisses, la faisant rire, ce qui,
avec certaines, russit quelquefois trs bien. Puis, quand il jugea la
femme suffisamment prpare, un matin qu'elle commenait en compagnie de
ses chiens sa promenade solitaire  travers le parc, cette course
violente o elle secouait sa colre dans les taillis pleins de rveils
d'oiseaux, la trempait, l'apaisait dans la mouillure des pelouses et
l'gouttement des branches, brusquement,  un tournant d'alle, il se
montra et tenta le coup. En complet de laine blanche, le pantalon dans
la botte, bret basque, la barbe faite, il cherchait le dnouement d'une
pice en trois actes que les Franais lui demandaient pour l'hiver;
titre: _Les Apparences_, sujet mondain, trs dur. Tout crit, except sa
dernire scne.

Eh bien! cherchons ensemble... dit-elle gament en claquant la longue
lanire  manche court et sifflet d'argent dont elle se servait pour
rallier sa meute. Mais ds les premiers pas, il parla d'amour, de la
tristesse qu'il y aurait pour elle  vivre seule, s'offrit enfin
carrment, cyniquement,  la Danjou. La duchesse, redresse d'un fier et
vif mouvement de tte, serrait le manche du petit fouet  chiens, prte
 cingler l'insolent qui osait la traiter comme une marcheuse derrire
un portant d'opra. Mais l'outrage  sa dignit tait un hommage  sa
beaut sur le retour, et dans la rougeur subite de ses joues montait
autant de plaisir que d'indignation. Lui, pourtant, continuait, la
pressait, tchait de l'blouir de ses mots  facettes, affectant de
traiter la chose moins en affaire de coeur qu'en alliance d'intrts, en
association crbrale. Un homme comme lui!... une femme comme elle!... A
eux deux, ils tiendraient le monde.

Merci bien, mon cher Danjou, ces beaux raisonnements, je les connais.
J'en pleure encore... et d'un geste hautain, sans rplique, qui
montrait  l'auteur l'ombreuse alle  suivre: Cherchez votre
dnouement, moi, je rentre... Il restait sur place, dconcert, la
regardant partir de sa belle dmarche  jambes longues, si tentante.

Pas mme comme zbre?... demanda-t-il plaintivement.

Elle se retourna, ses noirs sourcils rejoints: Ah! oui, c'est vrai...
Le poste est vacant... Elle songeait  ce Lavaux,  ce bas subalterne
 qui elle avait fait tant de bien... Et sans rire, d'une voix lasse:
Comme zbre, si vous voulez... Puis elle disparut derrire un bosquet
de roses jaunes, superbes, trop panouies, dont le premier souffle un
peu vif allait parpiller les grappes.

C'tait dj bien beau qu'elle l'et cout jusqu'au bout, la fire
Mari' Anto! Jamais probablement aucun homme, pas mme son prince, ne lui
avait parl sur ce ton. Plein d'espoir et d'entrain, secou par les
belles tirades qu'il venait d'improviser, l'auteur dramatique ne fut pas
long  trouver sa dernire scne. Il remontait pour l'crire avant le
djeuner, quand il s'arrta, saisi de voir entre les branches les
fentres du prince large ouvertes au soleil. Pour qui? A quel favoris
faisait-on l'honneur de cette installation somptueuse et si commode,
avec ses ouvertures sur la Loire et sur le parc? Il s'informa, se
rassura. C'tait pour l'architecte de madame la duchesse, venu en
convalescence au chteau. tant connus les liens d'intimit qui
unissaient les Astier et la chtelaine, quoi de plus naturel que Paul
fut reu comme l'enfant de la maison dans ce Mousseaux, un peu son
oeuvre. Pourtant, quand le nouvel hte vint s'asseoir au djeuner, sa
jolie figure affine que le blanc d'un fichu de Chine plissait encore,
son duel, sa blessure, l'ide romanesque autour de ces choses, parut
faire une si vive impression sur les femmes, la duchesse elle-mme le
favorisait de tant de soins, d'gards affectueux, que le beau Danjou, un
de ces terribles absorbeurs  qui tout succs rival semble un dommage et
presque un vol, sentit comme une morsure jalouse. Les yeux dans son
assiette, profitant de sa place d'honneur, il commena  voix basse un
dmolissage du joli jeune homme si malheureusement dpar par le nez de
sa mre; il raillait son duel, sa blessure, ces rputations de salles
d'armes qu'une piqre dgonfle  la premire rencontre. Il ajouta, ne
croyant pas si bien dire: Une frime, vous savez, leur querelle de
jeu... C'est pour une femme...

--Le duel... vous croyez?

Il fit signe de la tte: J'en suis sr! et, ravi de sa prodigieuse
astuce, s'occupa de la table qu'il blouit de mots, d'anecdotes dont il
arrivait toujours pourvu comme d'un petit feu d'artifice de poche. A ce
jeu, Paul Astier n'tait pas de force; et la sympathie fminine revint
vite  l'illustre causeur, surtout quand il eut annonc que son
dnouement tant trouv, sa pice finie, il la lirait au salon pendant
les heures de chaleur. Il n'y eut qu'un cri de toutes ces dames pour
acclamer cette diversion rare  la monotonie des journes; et quelle
aubaine pour ces privilgies, dj si fires de leurs lettres dates de
Mousseaux, d'envoyer  toutes les bonnes amies absentes le compte rendu
d'une pice indite de Danjou, lue par Danjou lui-mme, puis de pouvoir
dire cet hiver, au moment des rptitions: La pice de Danjou! je la
connais, il nous l'a lue au chteau.

Comme on quittait la table dans l'effervescence de cette bonne nouvelle,
la duchesse s'approcha de Paul Astier et, lui prenant le bras avec sa
grce un peu despotique: Un tour de galerie... on touffe... L'air
tait lourd, mme  ces hauteurs o la Loire, comme tame, envoyait une
bue de cuve chaude, pandue et noyant le dsordre vert de ses rives et
de ses lots  demi-submergs. Elle entrana le jeune homme tout au bout
de la dernire arcade, loin des fumeurs, et lui pressant les mains:
Ainsi c'est moi... c'est pour moi...

--Pour vous, duchesse...

Et il ajouta, la lvre mince: Ce n'est pas fini... nous
recommencerons...

--Voulez-vous bien vous taire, malheureux enfant.

Elle s'interrompit  l'approche d'un pas rdeur et curieux: Danjou!

--Duchesse?...

--Mon ventail que j'ai laiss  ma place dans la salle...
voulez-vous?... serez gentil... et quand il fut loin: Je vous
dfends, Paul... d'abord, on ne se bat pas avec un pareil misrable...
Ah! si nous tions seuls... si je pouvais vous dire... Il y avait
dans l'nervement de sa voix et de ses mains un transport dont Paul
Astier s'tonna. Au bout d'un mois, il esprait la trouver plus
rsigne. Ce fut une dception, qui lui coupa un irrsistible: Je vous
aime... Je vous ai toujours aime... prpar pour les premires
explications de l'arrive. Il se contentait de lui raconter le duel dont
elle semblait trs curieuse, quand l'acadmicien rapporta l'ventail.
Bon zbre, Danjou... dit-elle en remerciement. L'autre eut un petit
tournement de bouche, et sur le mme ton,  mi-voix: Oui... mais
promesse d'avancement... sans quoi...

--Des exigences, dj! Elle le corrigeait d'un lger coup d'ventail,
et, le voulant de bonne humeur pour sa lecture, revint  son bras dans
le salon o le manuscrit s'talait  mme une coquette table  jeu dans
le jour direct d'une haute fentre, entr'ouverte sur les verdures
fleuries, les grandes masses boises du parc.

_Les Apparences... pice en trois actes... personnages..._

Toutes les femmes en cercle, le plus prs possible, eurent ce joli
pelotonnement frileux, ce frisson que leur donne l'attente du plaisir.
Danjou lisait en vrai cabotin de Picheral, prenait des temps pour
s'humecter les lvres au bord de son verre d'eau, les essuyait d'un
lger mouchoir de batiste, et, chaque page finie, haute et large,
brouille de sa toute petite criture, il la laissait tomber
ngligemment  ses pieds sur le tapis. Chaque fois, Mme de Foder,
l'trangre pour hommes clbres, se penchait sans bruit, ramassait la
feuille tombe, la posait avec vnration sur un fauteuil  ct d'elle,
bien dans le sens. Discret et dlicieux mange qui la rapprochait du
matre, la mlait  son oeuvre, comme si Lizt ou Rubinstein tait au
piano et qu'elle tournt les feuillets de la partition. Tout alla bien
jusqu' la fin du premier acte, amusante et chatoyante exposition
qu'accueillait un dlire de petits cris, de rires extasis, de bravos
enthousiastes; puis, aprs un grand silence dans lequel on entendait aux
profondeurs du parc la rumeur bourdonnante et vibrante des moucherons en
haut des arbres, le lecteur reprit en s'essuyant la moustache:

Acte II... la scne reprsente... mais sa voix s'altrait,
s'tranglait de rplique en rplique. Il venait d'apercevoir un fauteuil
vide, au premier rang, parmi les dames, justement le fauteuil d'Antonia,
et son oeil cherchait par-dessus le lorgnon dans l'immense salon rempli
d'arbustes verts, de paravents o les auditeurs s'abritaient pour mieux
couter ou mieux dormir... Enfin dans un de ces temps frquents et
mthodiques que son verre d'eau lui mnageait, un chuchotement, la lueur
d'une robe claire, et tout au fond, sur un divan, la duchesse lui
apparut,  ct de Paul Astier, continuant la conversation interrompue
dans la galerie. Pour un enfant gt de tous les succs comme Danjou,
l'outrage tait sensible. Il eut pourtant le courage de continuer son
acte, jetant avec fureur sur le tapis les pages qui volaient, foraient
la petite de Foder  les rattraper  quatre pattes. A la fin, comme les
chuchotements ne se taisaient pas, il cessa de lire, s'excusant sur un
enrouement subit qui l'obligeait  remettre au lendemain. Et toute  ce
duel dont elle ne se lassait pas, la duchesse, croyant la pice finie,
criait de loin avec un vif mouvement de ses petites mains: Bravo,
Danjou... trs joli, le dnouement!

Le soir, le grand homme eut ou prtexta une crise de foie, et quitta
Mousseaux  l'aurore, sans revoir personne. Fut-ce un simple dpit
d'auteur? Croyait-il rellement que le jeune Astier allait remplacer le
prince? En tout cas, huit jours aprs son dpart, Paul en tait encore 
glisser une parole tendre. On se montrait avec lui tout en gards, en
attentions presque maternelles, on s'informait de sa sant, s'il ne
faisait pas trop chaud dans la tourelle expose au midi, si le mouvement
du landau ne le fatiguait pas, ou encore si ce n'tait pas rester trop
tard sur la rivire; mais ds qu'il essayait un mot d'amour, on
s'chappait vite sans comprendre. Il y avait loin, cependant, de la
fire Antonia des prcdentes saisons  celle qu'il retrouvait. L'autre,
hautaine et calme, remettant les indiscrets  leur rang, rien que d'un
froncement de sourcils. La scurit d'un beau fleuve entre ses digues.
Maintenant, la digue craquait, laissait deviner une flure par o
dbordait la vraie nature de la femme. Il lui passait des bouffes de
rvolte contre les usages, les conventions sociales autrefois si bien
respectes par elle, et des besoins de changer de place, de s'reinter
en courses extravagantes. Des projets de ftes, d'illuminations, de
grandes chasses  courre pour l'automne, qu'elle-mme conduirait, qui
depuis des annes n'tait plus monte  cheval. Attentif, le beau jeune
homme guettait les carts de cette agitation, surveillait tout de son
oeil aigu d'mouchet, bien dcid par exemple  ne pas lanterner deux
ans comme avec Colette de Rosen.

       *       *       *       *       *

On s'tait spar de bonne heure, ce soir-l, aprs une fatigante
journe de voiture et d'excursion. Paul remont chez lui, dfubl de
l'habit, du plastron, en chemise de soie, ses pantoufles, un bon cigare,
crivait  sa mre, cherchant et pesant tous ses mots. Il fallait
persuader  m'man, en villgiature  Clos-Jallanges, et se brlant les
yeux  chercher sur l'horizon, par del les tournants du fleuve, les
quatre tourelles de Mousseaux, qu'il n'y avait pas de rconciliation,
mme d'entrevue possible pour le moment entre elle et son amie... Merci
bien! trop gaffeuse, la bonne femme; il l'aimait mieux loin de ses
affaires personnelles... Lui rappeler aussi la traite fin courant et
sa promesse d'envoyer les fonds au brave petit Stenne rest seul rue
Fortuny pour dfendre l'immeuble Louis XII. Si l'argent de Samy manquait
encore, emprunter aux Freydet qui ne refuseraient pas cette avance de
quelques jours, puisque le matin mme les journaux de Paris, dans leur
correspondance trangre, annonaient le mariage de notre ambassadeur 
Ptersbourg, mentionnant la prsence du grand-duc, les toilettes de la
marie, le nom de l'vque polonais qui avait bni les deux poux. Et
m'man pouvait se figurer si  Mousseaux le djeuner s'tait ressenti de
cette nouvelle que chacun connaissait, que la matresse du logis lisait
dans tous les yeux et dans l'affectation de ses invits  parler d'autre
chose. Silencieuse tout le repas, la pauvre duchesse, en sortant de
table et malgr l'horrible chaleur, avait prouv le besoin de se
secouer et d'emmener tout son monde en trois voitures au chteau de la
Poissonnire o naquit le pote Ronsard; six lieues de route au soleil,
dans la poussire blanche et craquante, pour la joie d'entendre
l'affreux Laniboire, hiss sur un vieux socle effrit comme lui,
dbiter: Mignonne, allons voir si la rose... Au retour, visite 
l'orphelinat agricole fond par le vieux Padovani.--M'man devait
connatre sans doute--inspection du dortoir, de la buanderie, des
instruments aratoires, des cahiers de classes: et a empoisonnait, et il
faisait chaud, et Laniboire haranguait les jeunes agriculteurs  pauvres
ttes de forats, leur affirmant que la vie tait excellente. Pour
finir, encore une halte extnuante  dos hauts-fourneaux prs d'Onzain,
une heure au chaud soleil dclinant, dans la fume et l'odeur du charbon
vomies par trois normes tours briqueles,  buter sur des rails, 
viter les vagonnets et les pelles charges de fonte incandescente, en
blocs normes gouttant du feu comme des quartiers de glace vermeille en
train de fondre. Pendant ce temps, la duchesse entrane, infatigable,
ne regardait rien, n'coutait rien, marchant au bras de Brtigny le pre
avec qui elle semblait discuter violemment, aussi trangre aux forges
et hauts-fourneaux qu'au pote Ronsard ou  l'orphelinat agricole...

Paul en tait l de sa lettre, s'appliquant surtout, pour diminuer les
regrets de sa mre,  une peinture frocement ennuyeuse de la vie 
Mousseaux cette anne, quand un lger coup toqua sa porte. Il pensa au
jeune critique, au fils Brtigny, mme  Laniboire trs agit depuis
quelque temps, qui prolongeaient souvent la soire dans sa chambre, la
plus vaste, la plus commode, annexe d'un coquet fumoir, et fut trs
tonn, ayant ouvert, de voir la longue galerie du premier tage, dans
l'irisement de ses vitraux, silencieuse et vide jusqu'au fond, jusqu'
la massive porte de la salle des gardes dont un rayon de lune dcoupait
les sculptures. Il retournait s'asseoir, mais on frappa encore. Cela
venait du fumoir qu'une petite porte sous tenture, par un troit couloir
dans l'paisseur de la tour, mettait en communication avec les
appartements de la duchesse. Cet amnagement bien antrieur  la
restauration de Mousseaux, lui tait inconnu; et, tout de suite, se
rappelant certaines conversations entre hommes, ces derniers jours,
surtout les histoires terriblement sales du pre Laniboire: Bigre! si
elle nous a entendus... se dit le joli gouailleur. Le verrou tir, la
duchesse passa devant lui sans un mot, et posant sur la table o il
crivait une liasse de papiers jaunis que froissait nerveusement sa main
fine:

Conseillez-moi, dit-elle, la voix grave... vous tes mon ami... Je
n'ai confiance qu'en vous...

Qu'en lui, malheureuse femme. Et ce regard de proie, sournois, guetteur,
ne l'avertissait pas, allant de la lettre imprudemment reste ouverte
sur la table et qu'elle aurait pu lire,  ses beaux bras dcouverts sous
le grand peignoir de dentelle,  ses lourdes nattes tordues pour la
nuit. Il pensait: Que veut-elle? Qu'est-ce qu'elle vient chercher? Et
elle, toute  sa colre,  ce remous furieux de rancune qui l'touffait
depuis le matin, haletait trs bas, en phrases courtes: Quelques jours
avant votre arrive, il m'a envoy Lavaux... oui, il a os... pour me
demander ses lettres... Ah! je l'ai reu, la face plate,  lui ter le
got de revenir... Ses lettres, allons donc!... c'est ceci qu'il
voulait.

Elle lui tendait la liasse, histoire et dossier de leur amour, la preuve
de ce que cet homme lui cotait, de ce qu'elle avait pay pour lui en le
tirant de la boue. Oh! prenez, regardez... c'est curieux, allez. Et
pendant qu'il feuilletait ces paperasses bizarres, imprgnes de son
odeur  elle, mais plutt dignes de la devanture de Bos, des factures
hypothtiques de marchands de curiosits, bijoutiers en chambre,
lingres, constructeurs de yachts, courtiers en vins de Touraine
champaniss, des traites de cent mille francs  des filles fameuses,
mortes maintenant, disparues ou richement maries, des reus de matres
d'htel, de garons de cercle, toutes les formes de l'usure parisienne
et d'une liquidation de viveur, Mari Anto grondait sourdement: Plus
cher que Mousseaux, vous voyez, la restauration de ce gentilhomme!...
J'avais a dans un chiffonnier depuis des annes, parce que je garde
tout; mais je jure Dieu que je ne comptais pas m'en servir... A
prsent, j'ai chang d'ide... Le voil riche... je veux mon argent et
l'intrt de mon argent; sinon, je plaide... N'ai-je pas raison?

--Cent fois raison... seulement... il effilait la pointe fauve de sa
barbe... Est-ce que le prince d'Athis n'tait pas interdit quand il
avait sign ces traites?

Oui, oui, je sais... Brtigny m'a dit... car ne pouvant rien par
Lavaux, on a crit  Brtigny pour lui demander son arbitrage... Entre
acadmiciens, n'est-ce pas?... Elle eut un rire de mpris qui mettait
l'ambassadeur et l'ancien ministre au mme niveau comme titres
acadmiques, puis dans un clat indign: Certainement, j'aurais pu ne
pas payer, mais je le prfrais plus propre... donc, je n'ai que faire
d'un arbitrage... J'ai pay, qu'on me rembourse... ou alors en
justice, et du scandale, et de la boue sur son nom, sur son titre
d'envoy de France  Ptersbourg... Que je le dshonore, ce misrable,
ma cause sera toujours assez gagne.

--C'est gal. dit Paul Astier reposant la liasse et faisant
disparatre la lettre  m'man qui le gnait, c'est gal! qu'on vous ait
laiss de telles preuves entre les mains... et quelqu'un d'aussi
habile...

--Habile, lui?...

Tout ce qu'elle ne dit pas tait dans son haussement d'paules. Il
continua, s'amusant  la pousser, car enfin on ne soit jamais jusqu'o
peut aller le dlire rancunier d'une femme: Pourtant, un de nos
meilleurs diplomates...

--C'est moi qui le grimais. Il ne sait du mtier que ce que je lui en ai
appris.

--Alors, la lgende de Bismarck?...

--Qui n'a jamais pu le regarder en face... Ah! ah! la bonne histoire
... je crois bien!... on se dtourne, quand il vous parle... une bouche
d'gout!...

Comme honteuse, elle mit sa figure dans ses mains, comprimant des
sanglots, un rle furieux: Dire! dire!... douze ans de ma vie  un tel
homme... A prsent, il me quitte, il ne veut plus... et c'est lui!...
lui!... Son orgueil se rvoltait  cette ide, et, marchant  grands
pas dans la chambre, allant jusqu'au lit large et bas, drap
d'anciennes tentures, puis revenant au cercle lumineux de la lampe, elle
cherchait les motifs de leur rupture, se demandant tout haut:
Pourquoi?... pourquoi?... L'ambiguit de leur situation?... mais il
savait bien que cela allait finir, qu'ils seraient maris avant un
an... La fortune, les millions de cette pcore?... Comme si elle n'en
avait pas, elle aussi, de la fortune; et les relations, les influences
qui manquaient  la Sauvadon... Alors, quoi? la jeunesse? Elle eut un
rire enrag... Ah! ah! la pauvre petite!... pour ce qu'il en ferait de
sa jeunesse!...

Je m'en doute... murmura Paul qui souriait, se rapprochait. C'tait
cela le point douloureux; elle y appuyait comme exprs, pour se faire
souffrir. Jeune!... jeune!... d'abord est-ce au calendrier que se
regarde l'ge d'une femme?... M. l'ambassadeur aurait peut-tre des
mcomptes... Et d'un geste vif,  deux mains, cartant ses dentelles de
nuit sur son cou rond, sans un pli, sa nuque solide et splendide:
C'est l, voyons, c'est l que les femmes ont leur jeunesse...

Ah! a ne trana pas. Des mains fougueuses et savantes continuant son
geste esquiss, peignoir, agrafes, tout craquait, tout volait par la
chambre; et prise, emporte, jete aux draps ouverts, une flamme passa
sur elle en tourbillon, quelque chose de puissant, de doux,
d'irrsistible, dont rien, jusqu' ce jour, n'avait pu lui donner
l'ide, qui la roulait, l'enveloppait, s'apaisait pour revenir, pour la
reprendre, l'treindre, l'engloutir encore, sans fin... S'y
attendait-elle en entrant? Est-ce l, comme il dut le croire, ce qu'elle
venait chercher? Non! Dlire d'orgueil bless, vertige de fureur,
nause, dgot, toute la femme  l'abandon comme dans une nuit de
naufrage; mais jamais rien de vil chez elle ni de machin.

Maintenant la voil debout, elle reprend possession d'elle-mme, et
doute et s'interroge... Elle!... Ce jeune homme!... et si vite!...
c'est  pleurer de honte. Lui, dans ses genoux, soupire: Puisque je
vous aime... puisque je vous ai toujours aime... rappelez-vous...
et sur ses mains et se communiquant  tout son tre, elle sent de
nouveau voleter, courir ces bouleversantes flammes en ondes. Mais un
clocher sonne trs loin, des rumeurs claires passent dans le matin...
elle s'arrache, se sauve perdue, sans mme vouloir emporter le dossier
de sa vengeance.

Se venger? de qui? pourquoi faire? A cette heure elle n'avait plus de
haine; elle aimait. Et c'tait si nouveau, si extraordinaire pour cette
mondaine, l'amour, le plein amour, avec son dlire et ses spasmes, qu'
la premire treinte elle avait cru ingnument qu'elle allait mourir.
Ds lors un apaisement se fit en elle, une douceur convalescente qui
changeait son pas et sa voix; elle devenait une autre femme, une de
celles dont le peuple dit en les voyant au bras d'un amant ou d'un mari,
un peu lentes et comme berces: En voil une qui a ce qu'il lui faut.
Le type est plus rare qu'on ne pense, surtout dans la socit. Il se
compliquait ici de la tenue pour le monde, des devoirs d'une matresse
de maison surveillant les dparts, les arrives, l'installation de la
seconde srie, plus nombreuse, moins intime, toute la gentry acadmique:
duc de Courson-Launay, prince et princesse de Fitz-Roy, les de Circourt,
les Huchenard, Saint-Avol, ministre plnipotentiaire, Moser et sa fille,
M. et Mme Henry de la lgation amricaine. Dure besogne, nourrir et
distraire tous ces gens, fusionner ces lments disparates. Personne ne
s'y entendait mieux qu'elle; mais  prsent un ennui, une corve. Elle
aurait voulu ne pas bouger de place, ruminer son bonheur, s'absorber
dans l'ide unique, et ne trouvait rien pour distraire ses invits que
l'invariable visite aux verveux, au chteau de Ronsard,  l'orphelinat,
toujours contente lorsque sa main touchait la main de Paul, que le
hasard des voitures ou des bateaux les rapprochait l'un de l'autre.

Dans une de ces fastidieuses promenades sur la Loire, un jour que la
flottille de Mousseaux, ses tendelets de soie, ses pavillons aux armes
ducales en clairs reflets papillotants, avait pouss plus loin que
d'habitude. Paul Astier, dont l'embarcation prcdait celle de sa
matresse, assis  l'arrire prs de Laniboire, coutait les confidences
de l'acadmicien. Autoris  prolonger son sjour  Mousseaux jusqu'
l'achvement de son rapport, le vieux fou ne s'imaginait-il pas que sa
cour tait en bon chemin pour la succession de Samy, et, comme il arrive
toujours en pareil cas, c'est  Paul qu'il racontait ses esprances, ce
qu'il avait dit, ce qu'on lui rpondait, et ci, et a, et: Jeune homme,
que feriez-vous  ma place? Un appel clair et sonore vibra sur l'eau,
venu de la barque qui suivait.

Monsieur Astier!...

--Duchesse?

--Voyez donc, l-bas, dans les roseaux... On dirait Vdrine.

Vdrine, en effet, en train de peindre, sa femme et ses enfants prs de
lui, sur un vieux bateau plat amarr  une branche d'aulne, le long
d'une le verte o s'gosillaient des bergeronnettes. On s'approcha bien
vite, bord  bord, tout tant distraction au perptuel ennui des gens
du monde, et pendant que la duchesse saluait de son plus doux sourire
Mme Vdrine qu'elle avait reue quelque temps  Mousseaux, les femmes
regardaient curieusement ce mnage d'artistes, leurs beaux enfants
ptris d'amour et de lumire, au repos,  l'abri dans cette anse de
verdure, sur ce flot limpide et calme o se doublait l'image de leur
bonheur. Vdrine, les saluts faits, sans lcher sa palette, donnait 
Paul des nouvelles de Clos-Jallanges, dont la longue maison basse et
blanche  toiture italienne se voyait  mi-cte dans les brumes du
fleuve. Mon cher, tout le monde est fou, l-dedans! La succession de
Loisillon les tourne-boule. Ils passent leur vie  faire du pointage;
tous, ta mre, Picheral, et la pauvre infirme dans son fauteuil
roulant... Elle aussi a gagn la fivre acadmique. Elle parle d'aller
vivre  Paris, de donner des ftes, des rceptions pour aider la
candidature fraternelle. Alors, lui, fuyant cette dmence, s'escampait
tout le jour, travaillait dehors avec sa smala, et montrant son vieux
bachot, il riait sans l'ombre d'amertume: Ma dabbieh, tu vois... mon
grand voyage sur le Nil!

Tout  coup le petit garon, qui, parmi tant de monde, de jolies femmes,
de toilettes, n'avait d'yeux que pour le pre Laniboire, l'interpella
d'une voix claire: Dites, c'est-y vous le monsieur de l'Acadmie qui va
avoir cent ans? Le vieux rapporteur, en train de faire des effets
nautiques devant la belle Antonia, manqua s'effondrer sur sa banquette;
et, le fou rire un peu calm, Vdrine expliquait le singulier intrt
que l'enfant portait  Jean Rhu qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait
jamais vu, seulement  cause de ses cent ans qui approchaient. Le beau
petit s'informait chaque jour du vieil homme, demandait: Comment
va-t-il? et c'tait chez ce tout petit tre un respect de la vie
presque goste, l'espoir d'y arriver, lui aussi,  ses cent ans,
puisque d'autres les pouvaient vivre.

Mais l'air frachissait, faisait flotter les voilettes de voyage, tout
le pavoisement des petites flammes. Une masse de nues s'avanait du
ct de Blois; et vers Mousseaux dont les quatre lanternes au fate des
tourelles tincelaient sous le ciel noir, un rseau de pluie envoilait
l'horizon. Il y eut un moment de hte, de bousculade. Pendant que les
barques s'loignaient entre les bancs de sable jaune, toutes dans le
mme sillage  cause de l'troitesse des chenaux, amus par cet clat de
couleurs sous le ciel orageux, ces belles silhouettes de mariniers
debout  l'avant, forant sur leurs longues perches, Vdrine se tournait
vers sa femme  genoux dans le bachot, occupe  empaqueter les enfants,
 serrer la bote, la palette: Regarde a, maman... tu sais, quand je
dis d'un camarade que nous sommes du mme bateau... la voil bien
visible et vivante, mon image... toutes ces barques en file qui se
sauvent dans le vent, la nuit menaante, ce sont nos gnrations
d'art... On a beau se gner entre gens du mme bateau, on se connat,
on se sent les coudes; on est amis sans le vouloir, sans le savoir,
courant tous la mme borde... Mais ceux qui sont devant, comme ils
s'attardent, comme ils encombrent! Rien de commun entre leur barque et
la ntre. On est trop loin, on ne se comprend plus. Nous ne nous
occupons d'eux que pour leur crier: Allez donc, avancez, donc! tandis
qu'au bateau qui nous suit, dont l'lan de jeunesse nous pousse, nous
talonne, voudrait nous passer sur le ventre, on jette avec colre:
Doucement donc!... Qu'est-ce qui vous presse?... Eh bien! moi...--il
dressait sa grande taille, dominait la rive et le fleuve...--je suis de
mon bateau, certes, et je l'aime; mais ceux qui s'en vont et ceux qui
viennent m'intressent autant que le mien... Je les hle, je leur fais
signe, j'essaye de me tenir en communication avec tous... Car tous,
suivants et devanciers, les mmes dangers nous menacent, et pour chacune
de nos barques les courants sont durs, le ciel tratre, et le soir si
vite venu!... Maintenant, dmarrons, mes chris, voil l'onde...




XIII


Priez pour le repos de l'me de trs haut et puissant seigneur et duc
Charles-Henri-Franois Padovani, prince d'Olmtz, ancien snateur,
ambassadeur et ministre, grand'croix de la lgion d'honneur, dcd le
20 de ce mois de septembre 1880, en sa terre de Barbicaglia, o ses
restes ont t dposs. Une messe  son intention sera dite dimanche
prochain dans la chapelle du chteau, vous tes invits  y assister.

Paul Astier qui descendait de sa chambre pour le djeuner de midi, eut
un mouvement de joie, d'orgueil immense, en entendant cette
proclamation singulire, promene de Mousseaux  Onzain sur les deux
rives de la Loire par des employs de la maison Vafflard, porteurs de
lourdes cloches qu'ils agitaient en marchant, et de hauts chapeaux
enguirlands de crpes noirs jusqu' terre. La nouvelle de la mort du
duc, dj ancienne de quatre jours, tombe  Mousseaux comme un coup de
fusil dans une compagnie de perdreaux, avait essaim, dispers  des
plages, des villgiatures imprvues, tous les invits de la seconde
srie, oblig la duchesse  partir brusquement pour la Corse, ne
laissant au chteau que quelques intimes. Malgr tout, la mlancolie de
ces voix, de ces cloches en marche que lui apportait le vent de la Loire
par la fentre  croisillons de l'escalier, cette lettre de part
dclame d'une royale faon si peu moderne, donnait au fief de Mousseaux
un tonnant caractre de grandeur, faisait monter plus haut ses quatre
tours et les cimes de ses arbres centenaires. Or, comme tout cela allait
lui appartenir, que sa matresse en partant l'avait suppli de rester
au chteau pour de graves dterminations  prendre au retour, cette
dclamation funbre lui semblait comme l'annonce de sa mise en
possession prochaine... Priez pour le repos de l'me... Enfin, il la
tenait, la fortune, et, cette fois, il ne se laisserait pas
dpouiller... ancien snateur, ambassadeur et ministre...

Elles sont lugubres, ces cloches, n'est-ce-pas, monsieur Paul? lui dit
Mlle Moser dj  table entre son pre et l'acadmicien Laniboire. La
duchesse les avait gards  Mousseaux autant pour distraire la solitude
de Paul Astier que pour donner un peu plus de repos et de bon air  la
pauvre Antigone esclavag par la candidature perptuelle de son pre. De
celle-l, du moins, rien  craindre comme rivalit de femme, avec ses
yeux de chien battu, ses cheveux incolores et l'unique proccupation
sollicitante et humilie de ce fauteuil acadmique inaccessible. Ce
matin, pourtant, elle s'tait faite belle, plus soigne; une robe
frache, ouverte en coeur. Ce qu'il montrait, ce coeur, semblait bien
minable et maigrichon, mais enfin,  dfaut de grives... Et Laniboire,
mis en verve, la lutinait, disait des choses... Il ne les trouvait pas
lugubres, lui, ces sonnailles de mort, ni les: Priez pour le repos...
s'espaant dans le lointain. Au contraire, la vie lui semblait meilleure
par contraste, le vin de Vouvray plus dor dans les carafes, et ses
grasses histoires dtonnaient singulirement dans la salle  manger trop
vaste. Le candidat Moser, figure bouillie, d'expression complaisante,
riait d'un rire courtisan, bien qu'un peu gn par sa fille, mais le
philosophe tait une influence  l'Acadmie!

Le caf pris, sur la terrasse, Laniboire, le teint carmin comme un
apache, cria: Allons travailler, mademoiselle Moser, je me sens en
train... Je crois que je vais finir mon rapport aujourd'hui. La douce
petite Moser qui lui servait parfois de secrtaire se leva un peu 
regret. Par ce beau temps voil des premires brumes de l'automne, elle
et prfr une grande promenade ou peut-tre continuer dans la galerie
la conversation avec M. Paul si joli, si bien lev, plutt que d'crire
sous la dicte du pre Laniboire l'loge de vieilles bonnes dvoues ou
d'infirmires modles. Mais son pre la pressait: Va, va, ma fille...
le matre t'appelle... Elle obit, monta derrire le philosophe,
suivie du vieux Moser qui allait faire sa sieste. Qu'arriva-t-il alors?
De quel drame fut tmoin la chambre de Laniboire qui, s'il avait le nez
de Pascal, n'en imitait pas la rserve. Au retour d'une longue course 
travers bois pour apaiser ses impatiences ambitieuses, Paul Astier
aperut dans la cour d'honneur le break avanc au bas du grand escalier,
ses deux fortes btes piaffantes, et Mlle Moser dj monte, assise au
milieu des sacs de nuit, des mallettes, pendant que, sur le perron,
Moser perdu, sondant ses poches, distribuait des pourboires  deux ou
trois valets de pied aux faces ricaneuses. Il s'approcha du break: Vous
nous quittez donc, mademoiselle! Elle lui tendit la main, une longue
main glace de sueur qu'elle oubliait de ganter, et sans rpondre, sans
ter de ses yeux le mouchoir qui les tamponnait sous la voilette, elle
remuait la tte pour lui dire adieu en sanglotant. Il n'en apprit gure
davantage du pre Moser qui bgayait tout bas, triste et furieux, une
botte sur le marchepied: C'est elle... c'est elle qui veut partir...
elle dit qu'on lui a manqu... mais je ne peux pas croire... Et avec
un profond soupir, sa grosse ride au milieu du front, la ride
acadmique, creuse et rougie en coup de sabre: C'est un grand malheur
pour mon lection.

A dner, Laniboire rest toute l'aprs-midi dans sa chambre, dit en
s'asseyant en face de Paul: Savez-vous pourquoi nos amis Moser nous ont
quitts si brusquement?

--Non, cher matre... et vous?

--Estrange! Estrange!

Il affectait le plus grand calme  cause du service inform de
l'aventure, mais on le sentait troubl, anxieux, dans l'tat d'esprit du
vieux paillard qui, sa fivre tombe, n'a plus que l'angoisse des suites
de sa turpitude. Peu  peu il se rassura, se rconcilia avec l'existence
qu'il ne pouvait bouder  table, finit par avouer  son jeune ami qu'il
tait peut-tre all un peu loin avec la chre enfant... mais, aussi,
son pre me la pousse, m'en encombre... On a beau tre rapporteur pour
les prix de vertu, b dame!... Il brandissait son petit verre d'un
geste conqurant que l'autre arrta net avec ce mot: Et la duchesse?
Mlle Moser avait d lui crire pour se plaindre, du moins expliquer son
dpart.

Laniboire plissait: Croyez-vous?

Paul insista, pour se dbarrasser du sombre raseur. A dfaut de la jeune
fille, quelque dnonciation de domestique tait  craindre. Et son petit
nez fourbe s'agitant: A votre place, mon cher matre...

--Bah! laissez donc, j'en serai quitte pour une scne qui avancera mes
affaires... les femmes sont comme nous, a les monte, ces
histoires-l!

Il faisait le brave; mais, la veille du retour de la duchesse, il
prtexta les lections acadmiques toutes proches, l'humidit des soirs,
mauvaise pour ses rhumatismes, et s'enfuit emportant dans sa valise son
rapport enfin termin.

       *       *       *       *       *

Elle arriva pour la messe du dimanche, clbre en grande pompe dans la
chapelle Renaissance  qui l'art multiple de Vdrine avait su rendre ses
admirables verrires et son retable d'autel miraculeusement sculpt. Une
foule norme des villages d'alentour, engonce de hideuses redingotes,
de longues blouses bleues vernisses, de coiffes blanches, de fichus
raides d'empois sur des teints de hle, emplissait la chapelle,
dbordait dans la cour d'honneur,--venue l non pour la crmonie
religieuse ni pour l'hommage rendu  ce vieux duc, un inconnu dans le
pays, mais pour le banquet en plein air, qui devait suivre la messe, sur
ces bancs et ces longues tables dresss des deux cts de l'interminable
avenue seigneuriale, o, l'office fini, deux  trois mille paysans
purent facilement prendre place. Un peu gns d'abord, impressionns par
tout ce service en deuil qui s'agitait, ces forestiers le crpe  la
casquette, ils parlaient  voix basse, dans l'ombre majestueuse des
ormes; puis chauffs de vins, de victuailles, le repas funbre s'anima,
devint une immense frairie.

Pour chapper  l'horreur de ces ripailles, la duchesse et Paul Astier
filaient grand trot par les routes et les champs dserts du dimanche,
dans un landau dcouvert, drap de noir. Ces hauts laquais  cocardes,
ces longs voiles de veuve en face de lui, rappelaient au jeune homme
d'autres courses de ce genre. Il pensait: Dcidment, il y a toujours
un mort dans mes affaires... en regrettant un peu le petit minois
fris court de Colette de Rosen, d'un si rayonnant contraste dans tout
ce noir. Fatigue du voyage, paissie par un deuil improvis, la
duchesse avait pour elle ces grandes faons dont l'autre manquait
absolument; et puis son mort n'tait pas gnant,  celle-l, bien trop
franche pour grimacer les dolances auxquelles se croient obliges les
vulgaires en pareil cas, mme quand ce mari dfunt a t dtest et
tromp de mille faons. Sous la sonore talonnade des chevaux, la route
se droulait, montant, dvalant en pentes molles, tantt entre des
petits bois de chnes, ou de grandes plaines balayes de vols de
corbeaux autour des meules espaces. Le ciel doux, pluvieux, comme
abaiss, filtrait par de rares chancrures un soleil ple: et, pour
s'abriter du vent de leur course, une mme couverture enserrait leurs
genoux rapprochs, mls sous la fourrure pendant qu'elle parlait de sa
Corse, d'un merveilleux _vocero_ improvis aux funrailles par sa femme
de chambre.

Mata?

--Oui, Mata!... C'est un grand pote, figurez-vous... Et elle citait
quelques vers de la vocratrice, dans ce fier patois corse qui allait
bien  son contralto. Quant aux graves dterminations, pas un mot.

C'tait pourtant cela qui l'intressait, lui, et bien autrement que les
posies de la chambrire. Ce serait pour le soir, sans doute. Et, tout
bas, il l'gayait de l'aventure de Laniboire, de l'adroite faon dont il
s'tait dbarrass de l'acadmicien. Pauvre petite Moser, disait la
duchesse en riant, il faut que son pre soit nomm, cette fois... Elle
l'a bien gagn... Puis ils ne jetrent plus que quelques courtes
phrases, voluptueusement rapprochs dans cette course berante du
landau, tandis que le jour baissait sur les champs obscurcis, laissant
voir vers les hauts-fourneaux des montes de flammes intermittentes, des
btiments d'clairs  hauteur de ciel. Le retour fut malheureusement
gt par les cris, les chants avins des bandes paysannes revenant de la
frairie, s'emptrant dans les roues comme des bestiaux, roulant aux
fosss d'o montaient, des deux cts de la route, des ronflements, des
bruits immondes, leur faon de prier pour le repos de l'me du trs haut
et puissant seigneur et duc.

Dans leur tour habituel de galerie, appuye contre son paule entre les
lourds piliers dcoupant le vague horizon, elle regardait la nuit,
murmurait: Qu'on est bien! tous deux... seuls... mais ne parlait
toujours pas de ce que Paul attendait. Il essayait de l'y amener et, de
tout prs, dans les cheveux, s'informait de son hiver. Allait-elle
retourner  Paris? Oh! non, certainement; Paris l'coeurait, et sa
socit menteuse, tout en masques et en trahisons! Seulement, elle
hsitait encore, s'enfermer  Mousseaux, ou partir pour un grand voyage
en Syrie, en Palestine. Qu'en pensait-il? Bien sr, c'taient l les
graves dterminations  prendre ensemble; un prtexte en somme pour le
retenir, la femme absente s'effrayant  l'ide que, s'il retournait 
Paris, d'autres le lui enlveraient. Paul, se jugeant mystifi, mordait
ses lvres: Ah! c'est comme a, ma fille... Eh bien! nous allons
voir. Lasse de son voyage et de sa journe de plein air, elle monta se
coucher en se tranant, aprs une poigne de mains significative 
laquelle rpondait d'ordinaire un furtif et tendre  tout  l'heure.
Elle viendrait; il serait l, derrire la porte,  guetter son pas...
Et quelle revanche alors aux contraintes de la journe! Toute une nuit
d'ivresse rien que dans un mot chuchot...  tout  l'heure. Mais ce
mot, Paul Astier, ce soir-l, ne le dit pas; et, malgr sa dconvenue,
elle voyait dans cette rserve un respect pour le deuil si proche, la
chapelle encore tendue; mme elle s'endormit en trouvant cela trs
distingu.

Le lendemain, on ne se vit gure; la duchesse, en affaires, rglait les
comptes de son matre d'htel, de ses fermiers,  la grande admiration
du notaire Matre Gobineau, qui disait  Paul,  djeuner, avec une
malice dans chaque pli de sa vieille figure tape: En voil une  qui
on ne fera pas voir le tour.

--Qu'en sait-il? pensait le jeune chasseur  l'afft, tortillant sa
barbe blonde. Pourtant, l'pret, le sang-froid que prenait ce beau
contralto d'amour dans les discussions d'intrt l'avertissaient qu'il
faudrait jouer serr.

Aprs djeuner, des caisses arrivaient de Paris avec la Premire de
Spricht et deux essayeuses. Enfin, vers quatre heures, descendue dans
une merveille de costume qui la faisait toute jeune et mince, elle lui
proposa une course  pied dans le parc. Ils marchaient l'un prs de
l'autre du mme pas allgre, descendant les alles, vitant le bruit des
grands rateaux dont les jardiniers, trois fois par jour, luttaient
contre la tombe des fouilles mourantes. Mais on avait beau faire, les
chemins, une heure aprs, se recouvraient de nouveau de ce tapis
d'Orient aux teintes riches, pourpre, vert, mordor, o bruissait leur
promenade sous les rayons d'un oblique soleil trs doux. Elle lui
parlait de ce mari dont elle avait tant souffert aux annes de sa
jeunesse, tenant beaucoup  lui faire comprendre qu'elle portait un
deuil mondain, tout de convenance et ne l'attristant pas jusqu'au coeur.
Paul comprenait parfaitement et souriait, bien rsolu dans sa tactique
de froideur.

Tout au bas du parc, ils s'assirent prs d'un pavillon masqu d'rables,
de trones, qui abritait les verveux et les rames de la petite
flottille. Ils voyaient de l les pelouses en pente, les hautes et
basses futaies claires et dores par places, dcouvrant le chteau
qui, la plupart des fentres closes, ses terrasses dsertes, et dressant
l'orgueil de ses lanternes et de ses tours, semblait grandi, rentr dans
l'histoire.

Quel dommage de quitter tout cela... dit-il dans un soupir. Elle le
regarda, stupfaite, le front orageux et contract... Partir, il
voulait partir... et pourquoi?

La vie, hlas! il faut bien...

--Nous sparer!... et moi? et ce grand voyage que nous devions faire
ensemble?

--Je vous laissais dire...

Mais est-ce qu'un pauvre artiste comme lui pouvait se payer une
promenade en Palestine? Des rves cela, irralisables... La dabbieli de
Vdrine, un bachot sur la Loire.

Elle haussa ses belles paules patriciennes: Voyons, Paul, quel
enfantillage!... Est-ce que tout ce que j'ai n'est pas  vous?

--A quel titre?

Ce fut dit! mais elle ne devinait pas encore o il allait en venir. Et
lui, craignant d'tre parti trop vite:

Oui, quel titre au jugement troit du monde pour voyager avec vous?

--Eh bien! restons  Mousseaux.

Il s'inclina dans une douce ironie: Votre architecte n'y a plus rien 
faire.

--Bah! nous lui trouverons bien de l'ouvrage... duss-je mettre la feu
au chteau cette nuit...

Elle riait de son beau rire passionn, se serrait contre lui, prenait
ses mains dont elle se caressait le visage, des folies! mais pas le mot
que Paul attendait, qu'il essayait de lui faire dire. Alors, lui,
violemment: Si vous m'aimez, Maria-Antonia, laissez-moi partir; j'ai
mon existence  faire et celle des miens... On ne me pardonnerait pas
de l'accepter d'une femme qui n'est pas ma femme, qui ne le sera
jamais.

Elle comprit, ferma les yeux comme devant l'abme, et, dans le grand
silence qui suivit, on entendait sous une brise les feuilles tomber dans
tout le parc, les unes encore lourdes de sve, glissant par paquet de
branche en branche, d'autres furtives, impalpables, en frlements de
robe, et tout autour du pavillon, sous les rables, on et dit des pas,
un pitinement de foule silencieuse qui rdait. Elle se leva
frissonnante: Il fait froid, rentrons. Son sacrifice tait fait. Elle
en mourrait, sans doute, mais le monde ne verrait pas cet abaissement
de la duchesse Padovani en Madame Paul Astier, pousant son architecte.

Paul, tout le soir, s'occupa sans affectation de son dpart, donna des
ordres pour ses malles, des pourboires princiers au service, s'informa
des heures de train, toujours libre de lui, causeur, sans parvenir 
troubler la bouderie silencieuse de la belle Antonia, absorbe dans la
lecture d'une revue dont elle ne tournait pas les pages. Seulement quand
il lui fit ses adieux, ses remerciements pour sa longue et bonne
hospitalit, il vit dans la lumire du vaste abat-jour de dentelle
l'angoisse de ce fier visage, la grce implorante de ces beaux yeux de
fauve mourant.

Dans sa chambre, le jeune homme s'assura que le verrou du fumoir tait
ferm, teignit tout et attendit, immobile sur le divan prs de la
petite porte. Si elle ne venait pas, il s'tait tromp, tout serait 
refaire. Mais un lger bruit, la soie du peignoir dans le passage
drob, et aprs la surprise de ne pas entrer tout droit, un coup
effleur du bout du doigt plutt que frapp. Il ne bougea pas, rsista
mme  une tousserie avertissante, l'entendit s'loigner, le pas
nerveux, en saccades.

Maintenant, pensa-t-il, elle est prise. J'en ferai ce que je
voudrai... et il se coucha tranquillement.

       *       *       *       *       *

Si je m'appelais le prince d'Athis, seriez-vous devenue ma femme 
l'expiration de votre deuil?... Pourtant d'Athis ne vous aimait pas et
Paul Astier vous aime, et, fier de son amour, aurait voulu le proclamer
devant tous, au lieu de le cacher comme une honte. Ah! Mari' Anto! Mari'
Anto!... quel beau rve je viens de faire... Adieu pour jamais.

Elle lut cette lettre, les yeux  peine ouverts, tout gros des larmes
verses dans la nuit: Monsieur Astier est-il parti? La chambrire qui
se penchait pour rattacher les persiennes, voyait justement la voiture
emportant M. Paul, tout au bout de l'avenue, trop loin dj pour qu'on
pt les rappeler. La duchesse sauta de son lit, courut  la pendule:
Neuf heures! L'express ne passait  Onzain qu' dix heures. Vite un
courrier... Bertoli... le meilleur cheval... En traversant les bois
au raccourci, on arriverait avant la calche! Pendant que les ordres se
htaient, elle crivait debout, presque nue: Revenez... tout ira selon
votre dsir... Non, trop froid. Il ne viendrait pas pour si peu. Ce
billet dchir, elle en faisait un autre: Ta femme, ta matresse, ce
qui te plaira, mais tienne!... tienne!... signa: duchesse Padovani.
Puis, tout  coup, s'affolant  l'ide qu'il ne reviendrait peut-tre
pas encore: J'irai moi-mme... mon amazone, vite! Et, par la fentre,
elle jetait  Bertoli, dont la bte piaffait devant l'escalier
d'honneur, l'ordre de seller pour elle mademoiselle Oger.

Depuis cinq ans, elle ne montait plus  cheval. L'habit craquait sur la
taille paissie, des agrafes manquaient. Laisse, Mata, laisse...
Elle descendit l'escalier la trane au bras, entre les valets de pied
hbts, la face vide, se lanait  fond de train par l'avenue. La
grille, la route. La voil sous bois dans la fracheur des chemins
verts, des longues avenues o des vols, des bonds s'effarent  sa
course effrne. Elle le veut, il le lui faut, l'homme, l'amant, celui
qui sait la faire toujours mourir, toujours renatre! Maintenant qu'elle
connat l'amour, y a-t-il autre chose au monde!... Et, penche, elle
guette le train, ce bruit de vapeur qui rase tous les horizons de
campagne. Pourvu qu'elle arrive  temps!... Pauvre folle! Irait-elle au
pas qu'elle le rattraperait encore, ce joli fuyard, puisqu'il est son
mauvais destin, celui qu'on n'vite pas.




XIV


_Mademoiselle Germaine de Freydet

Villa Beausjour

Paris-Passy.

Caf d'Orsay, onze heure. En djeunant._

De deux heures en deux heures, plus souvent si je le peux, je t'enverrai
ainsi une dpche bleue, autant pour apaiser ton angoisse, soeur chrie,
que pour la joie d'tre avec toi tout ce grand jour que j'espre bien
terminer par un bulletin de victoire, malgr les dfections du dernier
moment. Un mot de Laniboire que Picheral me rptait tout  l'heure: On
entre  l'Acadmie l'pe au ct, non pas  la main. Allusion au duel
Astier. Ce n'est pas moi qui me suis battu, mais l'animal tient  son
trait d'esprit bien plus qu' la promesse qu'il m'avait faite. Ne pas
compter non plus sur Danjou. Aprs m'avoir tant de fois dit: Soyez des
ntres... ce matin, au secrtariat, il vient de me chuchoter un
faites-vous dsirer... qui est peut-tre le plus joli mot de son
rpertoire. N'importe! Je l'ai belle. Mes concurrents ne sont pas 
craindre. Le baron Huchenard, l'auteur des _Habitants des cavernes_, de
l'Acadmie franaise! Mais Paris se soulverait. Quant  M. Dalzon, je
le trouve bien os. J'ai son livre, son fameux livre, entre les
mains... J'hsite  m'en servir, mais qu'il prenne garde!


_Deux heures_.

A l'Institut, chez mon bon matre, o j'attendrai le rsultat du
vote... Est-ce une ide? Il me semble que mon arrive, annonce
pourtant, a drang quelque chose ici. Nos amis achevaient de djeuner.
Un remue-mnage, des portes jetes, Corentine, au lieu de m'introduire
au salon, me poussant dans les archives o mon matre m'a rejoint, l'air
gn, parlant bas, me recommandant la plus grande rserve, et si
triste!... Aurait-il de mauvaises nouvelles?... Non... non, mon cher
enfant... puis une poigne de mains: Allons, bon courage... Depuis
quelque temps le pauvre homme n'est plus le mme. On le sent dbordant
de chagrin, de larmes qu'il refoule. Quelque peine secrte et profonde
o ma candidature n'est pour rien; mais dans mon tat d'esprit...

Plus qu'une heure d'attente. Je me distrais  regarder, de l'autre ct
de la cour, par la grande baie vitre de la salle des sances, des files
de bustes d'acadmiciens. Est-ce un prsage?

_Trois heures moins un quart_.

Je viens de voir dfiler tous mes juges, trente-sept, si j'ai bien
compt; l'Acadmie au grand complet, puisque pinchard est  Nice,
Ripault-Babin dans son lit et Loisillon au Pre-Lachaise. Superbe,
l'entre en cour de tous ces illustres! les jeunes, lents et graves, la
tte incline comme sous le poids d'une responsabilit trop lourde, les
vieux portant beau, la jambe vive; quelques goutteux et rhumatisants
comme Courson-Launay faisant avancer leur voiture jusqu' l'escalier,
s'appuyant au bras d'un collgue. Ils attendent avant de monter, causent
par petits groupes, avec des mouvements de dos, d'paules, de grands
gestes  mains ouvertes. Que ne donnerais-je pas pour entendre cette
discussion dernire de mes chances! J'entr'ouvre doucement la fentre;
mais une voiture charge de malles entre  grand fracas dans la cour,
descend un voyageur en fourrures, bonnet de loutre. pinchard, ma chre,
pinchard dbarquant de Nice exprs pour m'apporter sa voix. Brave
coeur!... Puis mon matre est pass, vot sous son chapeau  larges
bords, feuilletant l'exemplaire de _Toute nue_ que je me suis dcid 
lui remettre, pour le cas... Que veux-tu? il faut se dfendre! Plus
rien sous les yeux que deux voitures qui attendent, et le buste de
Minerve en faction. Protge-moi, desse! l-haut commence l'appel
nominal et l'interrogatoire, chaque acadmicien devant affirmer au
directeur que sa voix n'est pas engage. Simple formalit, comme tu
penses,  laquelle on rpond d'un sourire ngatif, d'un petit dodelinage
de magot de la Chine.

Quelque chose d'inou. Je venais de donner ma dpche  Corentine, et
je respirais  la fentre, essayant de lire, dans la sombre faade
vis--vis, le secret de ma destine, quand j'aperois,  la croise
voisine de la mienne, Huchenard prenant le frais aussi, me touchant
presque... Huchenard, mon concurrent, le pire ennemi d'Astier-Rhu,
install dans son cabinet!... Aussi saisis l'un que l'autre, nous nous
sommes salus, puis retirs d'un mme mouvement... Mais il est l, je
l'entends, je le sens derrire cette cloison. Bien sr il attend comme
moi la dcision de l'Acadmie, seulement au large de l'ancien salon
Villemain, tandis que j'touffe dans ce trou encombr de vieux papiers.
Maintenant, je m'explique le dsarroi de mon arrive... mais, pourquoi?
Comment se fait-il? Chre soeur, ma tte s'gare. De qui se moque-t-on,
ici?

Dsastre et trahison! basse intrigue acadmique dont je n'ai pas encore
le mot!

PREMIER TOUR:

Baron Huchenard........ 17 voix.
Dalzon............... 15 --
Vicomte de Freydet......  5 --
Moser...............  1 --

DEUXIME TOUR:

Baron Huchenard........ 19 voix.
Dalzon............... 15 --
Vicomte de Freydet......  3 --
Moser...............  1 --

TROISIME TOUR:

Baron Huchenard........ 33 voix.
Dazon...............  4 --
Vicomte de Freydet......  O --(!!)
Moser...............  1 --

videmment, entre les second et troisime tours, l'exemplaire de _Toute
nue_ a d circuler, au profit du baron Huchenard... L'explication! Je
la veux... je l'exige... je ne sortirai pas d'ici sans qu'on me l'ait
donne.

_Quatre heures,_

Tu penses, ma chre soeur, quelle motion, lorsque aprs avoir entendu
dans la pice  ct M. et Mme Astier, le vieux Rhu, tout un flot de
visiteurs fliciter, congratuler l'auteur des _Habitants des cavernes_,
j'ai vu s'ouvrir la porte des archives, mon matre s'avancer les mains
tendues: Pardonnez-moi, cher enfant... La chaleur, l'motion... il
suffoquait... pardonnez-moi... cet homme me tenait par la gorge...
j'ai d... j'ai d... je croyais dtourner le grand malheur qui me
menace, mais on n'vite rien de ce qui est crit, mme au prix d'une
lchet. Ses bras ouverts, je m'y suis jet sans rancune, sans mme
bien comprendre cette peine mystrieuse qui le poignait.

En dfinitive, tout se rparera bientt pour moi. J'ai les meilleures
nouvelles de Ripault-Babin: il est douteux qu'il passe la semaine.
Encore une campagne, ma chre soeur. Malheureusement, le salon Padovani
sera ferm tout l'hiver pour le grand deuil. Il nous reste comme champ
de manoeuvres les jours de Mme Astier, Ancelin, Eviza, dont les lundis
ont t dcidment lancs par le grand-duc. Mais, avant tout, soeur
chrie, il va falloir dmnager. Passy est trop loin, l'Acadmie n'y
vient pas. Tu diras que je vais encore te trimballer, mais c'est si
important! Regarde Huchenard, pas d'autres titres au fauteuil que ses
rceptions... Je dne chez mon bon matre, ne m'attends pas.

Ton frre tendre,

Abel de Freydet.

L'unique voix de Moser,  tous les tours, est celle de Laniboire,
rapporteur des prix de vertu. Il court  ce sujet une anecdote, d'un
leste!... C'est gal... les dessous de la coupole... Quelle comdie!




XV


C'est abominable!...

--Il faut rpondre. L'Acadmie ne peut rester sous le coup...

--Y songez-vous? l'Acadmie se doit au contraire...

--Messieurs, messieurs, le vrai sentiment de l'Acadmie...

Dans leur salle des runions prives, devant la grande chemine que
surmonte le portrait en pied du cardinal de Richelieu, les immortels
discutaient avant d'entrer en sance. Un jour fumeux et froid d'hiver
parisien, tombant par la large baie du plafond, accentuait la solennit
glaciale de tous ces bustes de marbre  l'alignement contre les murs; et
le vaste foyer de la chemine, presque aussi rouge que la simarre du
cardinal, ne parvenait pas  rchauffer cette sorte de petit parlement,
demi tribunal, avec ses siges de cuir vert, sa longue table en
hmicycle devant le bureau, et l'huissier  chane gardant la porte non
loin du secrtaire Picheral.

C'est d'ordinaire le meilleur de la sance, ce quart d'heure de grce
laiss aux retardataires et que l'on passe  potiner tout bas, par
petits groupes familiers, le dos au feu, basques releves. Mais,
aujourd'hui, la causerie se gnralisait, monte au ton d'une discussion
publique des plus violentes, pour laquelle les arrivants prenaient voix
ds le bout de la salle, tout en signant la feuille de prsence.
Quelques-uns mme, avant d'entrer, quittant leurs fourrures, leurs
cache-nez, leurs socques dans la salle dserte de l'Acadmie des
Sciences, entr'ouvraient la porte pour crier  l'infamie, 
l'abomination.

La cause de tout ce tumulte: la reproduction dans un journal du matin
d'un trs impertinent rapport de l'Acadmie de Florence sur le _Galile_
d'Astier-Rhu et les pices historiques manifestement apocryphes et
bouffonnes _(sic)_ qui l'accompagnaient. Ce rapport communiqu en grand
mystre au directeur de l'Acadmie franaise agitait sourdement
l'Institut depuis quelques jours, dans l'attente fivreuse de la
dtermination d'Astier-Rhu qui se contentait de rpondre: Je sais...
je sais... je fais le ncessaire. Et brusquement voil ce compte
rendu, qu'ils se croyaient seuls  connatre, ptaradant, ce matin,  la
premire page du journal le plus rpandu de Paris, avec d'outrageants
commentaires pour le secrtaire perptuel et toute la Compagnie.

L-dessus, moi, fureur, horripilation contre l'impudent journaliste et
la sottise d'Astier-Rhu qui leur valait ces attaques depuis longtemps
dsapprises, depuis que l'Acadmie ouvra sa porte, prudemment, aux gens
de feuilles. Le bouillant Laniboire, rompu  tous les sports, parlait
d'aller couper les oreilles au monsieur; et ce n'tait pas trop de deux
ou trois collgues pour le retenir. Voyons! Laniboire... L'pe au
ct, jamais  la main... le mot est de vous, que diable! bien que
l'Acadmie l'ait adopt...

--Vous savez, messieurs, que Pline l'ancien, au Livre XIII de son
Histoire naturelle... c'tait Gazan qui arrivait tout soufflant, de
son trot lourd de pachyderme... signale dj des supercheries
autographiques, entre autres une fausse lettre de Priam sur papyrus...

--Monsieur Gazan n'a pas sign la feuille... criait l'aigre fausset de
Picheral.

Ah! pardon... et le gros homme allait signer tout en continuant son
histoire de papyrus, de roi Priam, noye dans cette confusion de voix
irrites o l'on ne distinguait que le mot acadmie...acadmie, tous
en parlant comme d'une personne relle, vivante, dont chacun avait la
conviction de connatre et d'exprimer l'intime pense,  l'exclusion de
tous les autres. Subitement ces criailleries s'arrtrent devant
Astier-Rhu entrant, signant, posant trs calme  sa place de
secrtaire perptuel la lourde serviette qu'il tenait sous le bras, puis
s'avanant vers ses collgues:

Messieurs, j'ai une mauvaise nouvelle  vous apprendre... J'avais fait
porter  la Bibliothque, pour l'expertise, les douze  quinze mille
autographes qui composent ce que j'appelais ma collection... Eh bien!
messieurs, tout est faux, tout. L'Acadmie de Florence avait dit vrai.
Je suis victime d'une immense mystification.

Pendant qu'il essuyait son front mouill de grosses gouttes aprs
l'effort de cet aveu, quelqu'un demanda avec insolence:

Et alors, monsieur le secrtaire perptuel?...

--Alors, monsieur Danjou, il ne me restait plus qu' porter plainte...
c'est ce que j'ai fait... Et comme ils protestaient tous, dclarant
qu'un procs pareil tait impossible, qu'il ridiculiserait la Compagnie:
Dsespr, vraiment, mes chers collgues; mais ma dcision est
irrvocable... D'ailleurs l'homme est en prison, et l'instruction
commence...

De rugissements pareils  ceux qui accueillirent cette dclaration,
jamais la salle des sances prives n'en avait entendu; et comme
toujours, entre les plus furieux, se signalait Laniboire, vocifrant que
l'Acadmie devrait se dbarrasser d'un membre aussi dangereux. Dans un
premier coup de colre, quelques-uns examinaient tout haut la
proposition. tait-ce faisable? L'Acadmie, compromise par un des siens,
pouvait-elle lui dire: Allez-vous-en, je me djuge... immortel, je
vous rejette au commun des mortels.

Tout  coup, soit qu'il et saisi quelques mots du dbat, ou par une de
ces curieuses divinations dont s'lucident parfois les surdits les plus
hermtiques, le vieux Rhu qui se tenait  l'cart et loin du feu,
crainte d'une attaque, profra de sa forte voix sans diapason: Sous la
Restauration, pour des motifs de simple politique, nous liminmes
jusqu' onze membres!... L'anctre eut son mouvement de tte
certificatif qui prenait  tmoin ses contemporains de ce temps-l,
bustes blancs aux yeux vides, aligns sur des pidestaux autour de la
salle.

Onze, bigre!... murmura Danjou dans un grand silence.

Et Laniboire, toujours cynique: Tous les corps constitus sont
lches!... c'est la loi de nature... il faut vivre...

Alors pinchard, qui s'affairait  l'entre avec le secrtaire Picheral,
rejoignit ses collgues et, tout bas, entre deux quintes, dclara que le
secrtaire perptuel n'tait pas seul coupable en cette affaire, 
preuve le procs-verbal du 8 juillet 1879 dont on allait donner lecture.
De sa place, la petite voix de Picheral commena, guillerette et trs
vite: _Le 8 juillet 1879, Lonard-Pierre-Alexandre Astier-Rhu fait don
 l'Acadmie franaise d'une lettre de Rotrou au cardinal de Richelieu,
sur les statuts de la Compagnie. L'Acadmie, ayant pris connaissance de
cette pice indite et trs curieuse, flicite le donataire et dcide
que la lettre de Rotrou sera insre au procs-verbal. La voici
textuellement._... Ici le dbit du secrtaire se ralentit, appuyant
malicieusement sur tous les mots... _textuellement, c'est--dire,
avec les ngligences qui se rencontrent dans les correspondances
familires, et confirment l'authenticit du document._ Sous le jour
dcolor qui tombait du vitrage, tous debout et immobiles, vitant de se
regarder entre eux, ils coutaient dans la stupeur.

Lirai-je la lettre aussi?... Picheral souriait, s'amusait beaucoup.

La lettre aussi... dit pinchard. Mais des les premires phrases, on
cria: Assez... assez... cela suffit... Ils en rougissaient
maintenant, de cette ptre de Rotrou dont l'imposture crevait les yeux.
Un pastiche d'colier, tournures impropres, la moiti des mots ignors
de ce temps-l. Quel aveuglement! comment avaient-ils pu?...

Vous voyez donc, messieurs, que nous serions mal venus  accabler notre
infortun collgue... reprit pinchard; et tourn vers le secrtaire
perptuel, il l'adjura de renoncer au scandale d'un procs dont la
Compagnie tout entire et le grand cardinal lui-mme seraient atteints.

Mais ni la chaleur de l'apostrophe, ni l'ampleur oratoire du geste vers
le camail du cardinal-fondateur ne vinrent  bout du farouche enttement
d'Astier-Rhu qui, ferme et droit devant la petite table servant de
tribune au milieu de la salle pour les lectures et communications, les
poings serrs comme s'il avait peur qu'on lui arracht sa volont des
mains, affirmait que rien! entendez-vous, rien n'entamerait sa
rsolution. Et ses gros doigts ferms sonnant avec colre sur le bois
dur: Ah! messieurs, j'ai dj trop attendu, trop cd  des
considrations de ce genre... Comprenez donc qu'il m'touffe, ce
_Galile_ que je ne suis pas assez riche pour racheter et que je vois
aux vitrines des libraires avec mon nom en complicit de ce faussaire!
Ce qu'il voulait, en somme? Arracher lui-mme les pages vreuses de son
oeuvre, en faire un public autodaf dont ce procs lui fournissait
l'occasion: Vous parlez de ridicule? Mais l'Acadmie est bien trop
haute pour le craindre. Quant  moi, ruin, bafou, il me restera le
fier contentement d'avoir mis mon nom, mon oeuvre et la dignit de
l'histoire  l'abri. Je n'en demande pas davantage. Sous l'emphase de
sa parole, il y avait un accent de sincrit, de droiture qui dtonnait
dans ce milieu ouat de toutes sortes de compromissions,
d'enveloppements. Soudain l'huissier annona: Messieurs, quatre
heures... Quatre heures! et les funrailles de Ripault-Babin qui
n'taient pas finies de rgler.

Au fait, oui... ce pauvre Ripault-Babin... fit Danjou d'un ton de
gouaille.

Il est mort  temps, celui-l!... dclama sombrement Laniboire. Mais
l'effet de son mot fut perdu. L'huissier criait: A vos places... le
directeur agitait sa sonnette, ayant  sa droite le chancelier
Desminires et,  sa gauche, le secrtaire perptuel lisant avec sa
calme assurance reconquise le rapport de la commission des obsques,
parmi des chuchotements anims et les tintements du grsil sur le
vitrage.

Comme vous avez fini tard, aujourd'hui!... ronchonna Corentine ouvrant
la porte  son matre... Encore une que l'Institut n'impressionnait
pas... Monsieur Paul est dans votre cabinet avec madame... passez par
les archives... le salon est plein de monde pour vous.

Sinistres, ces archives o restaient seulement les appuis des
cartonniers, comme aprs un vol ou un incendie. Il vitait d'y entrer,
d'ordinaire, mais aujourd'hui les traversa firement, redress par la
rsolution prise, par la dclaration qu'il venait de faire en sance.
Aprs ce grand effort de volont, de courage, l'ide que son fils
l'attendait lui tait douce, une dtente. Il ne l'avait pas revu depuis
le duel, depuis l'motion ressentie devant son grand garon couch, plus
blanc que ses draps, et se faisait une joie d'aller  lui, les bras tout
grands, de le prendre, de le serrer longtemps, bien fort, sans rien
dire. Mais sitt entr, en voyant la mre et le fils rapprochs,
chuchotant les yeux  terre, toujours avec leur air mystrieux et
complice, son effusion tomba.

Mais arrivez donc, mon Dieu! dit Mme Astier, coiffe pour sortir; puis
 demi srieuse, sur un ton de prsentation: Cher ami... monsieur le
comte Paul Astier.

--Matre... fit Paul s'inclinant.

Astier-Rhu les regardait tous deux, fronant ses gros sourcils: le
comte Paul Astier?...

Le garon, toujours joli sous le hle de ses six mois de plein vent,
raconta qu'il venait de s'offrir un titre de comte romain, moins pour
lui que pour honorer celle qui allait prendre son nom.

Tu te maries? demanda le pre de plus en plus mfiant. ... Et avec?

--La duchesse Padovani.

--Tu es fou! .. Mais elle a vingt-cinq ans de plus que toi, la duchesse
... et puis... et puis... Il hsitait, cherchait une formule
respectueuse, et enfin, brutalement: On n'pouse pas une femme qui, au
vu et au su de tous, vient d'appartenir pendant des annes  un autre
homme!

--Ce qui ne nous a jamais gns, du reste, pour dner rgulirement chez
elle et lui avoir une foule d'obligations... siffla Mme Astier, sa
petite tte dresse pour l'attaque. Sans lui rpondre ni mme la
regarder, comme ne la jugeant pas comptente en ces choses de
l'honneur, le bonhomme joignit son fils, et d'un accent convaincu, les
larges mplats de ses joues remus par l'motion: Ne fais pas cela,
Paul... pour le nom que tu portes, ne fais pas cela, mon enfant; je
t'en prie! Il l'empoignait par l'paule, le secouait d'un geste
attendri,  la vibration de ses paroles. Mais le jeune homme se
dgageait, n'aimant pas ces dmonstrations, se dfendait de phrases
vagues: Je ne trouve pas... ce n'est pas mon sentiment... Et devant
la fermeture de ce visage au fuyant regard, ce fils qu'il sentait si
loin de lui, le pre, instinctivement, levait la voix, invoquant son
droit de chef de famille. Un sourire qu'il surprit entre Paul et sa
mre, preuve nouvelle de leur connivence en cette ignominie, acheva de
l'exasprer. Il tonna, dlira, menaant de protester publiquement,
d'crire aux journaux, de les fltrir tous deux, la mre et le fils,
dans son histoire. C'tait sa menace terrible entre toutes! Quand il
disait d'un personnage du pass: Je l'ai fltri dans mon histore...
nul chtiment ne lui semblait comparable. Pourtant, les deux allis ne
s'en, mouvaient gure. Mme Astier, faite  cette menace de fltrissure
presque autant qu'au charriement de la malle par les couloirs, se
contenta de dire en boutonnant ses gants: Vous savez qu'on entend tout
d' ct. Malgr la porte et les tentures, la rumeur d'une causerie se
distinguait, venue du salon.

Alors, comprimant et rlant sa colre: coute-moi bien, Paul, dit
Lonard Astier, l'index lev dans la figure du garon, si cette chose
dont tu parles s'accomplit, ne compte pas me revoir jamais... Je ne
serai pas l le jour de ton mariage... Je ne veux pas de toi, mme 
mon lit de mort... Tu n'es plus mon fils... Je te chasse et je te
maudis. Paul rpondit, trs calme, avec une retraite de corps devant le
doigt qui le frlait: Oh vous savez, mon cher pre... maudire, bnir,
ce sont de ces affaires qui ne se font plus dans les maisons. Mme au
thtre, on ne maudit plus, on ne bnit plus.

--Mais on chtie encore, monsieur le drle! gronda le vieux, la main
haute. Il y eut un cri furieux de la mre: Lonard!... tandis que
d'une alerte parade de boxe, Paul dtournait le coup, aussi tranquille
que dans la salle de Keyser, et sans lcher le poignet rabattu,
murmurait: Ah! non, pas a, jamais!...

Le vieil Auvergnat, furieux, essayait de se dgager. Mais si vigoureux
qu'il ft encore, il avait trouv son matre; et pendant cet horrible
instant o le pre et le fils se soufflaient leur haine dans la figure,
croisaient des regards d'assassins, la porte du salon s'entre-billa,
laissant passer le sourire poupin et bon enfant d'une grosse dame
panache de plumes et de fleurs: Pardon, cher matre, rien qu'un mot
... tiens! Adlade est l... et monsieur Paul, aussi... charmant...
divin... Oh... Ah!... un tableau de famille...

Tableau de famille, en effet; mais de la famille moderne, atteinte de la
longue flure qui court du haut en bas de la socit europenne,
l'attaque dans ses principes de hirarchie, d'autorit; flure plus
saisissante ici,  l'Institut, sous la majestueuse coupole, o se jugent
et se rcompensent les vertus domestiques et traditionnelles.




XVI


On s'touffait,  la huitime chambre, o l'affaire Albin Fage venait
enfin aprs une interminable instruction et tout un jeu de hautes
influences pour entraver la procdure. Jamais cette salle de la
Correctionnelle dont les murs d'un bleu moisi, aux ples dorures en
losanges, exhalent une odeur de graillon et de misre, n'avait vu se
presser sur ses bancs sordides, s'empiler debout aux passages une telle
cohue lgante et mondaine, tant de chapeaux fleuris, de toilettes
printanires  la marque des grands faiseurs, que tranchait violemment
le noir mat des toges et des toques. Et du monde arrivait encore par le
tambour de l'entre dont les deux portes battaient continuellement sous
un flot moutonnant de ttes serres, dresses, souleves dans la lumire
blanche du palier.

Toutes connues, archi-connues, banales  faire pleurer, ces effigies des
ftes parisiennes, enterrements chics ou grandes premires: Marguerite
Oger  l'avant-garde, et la petite comtesse de Foder, et la belle Mme
Henry de la lgation amricaine. Puis les dames congrganistes de
l'Acadmie: Mme Ancelin en mauve, au bras du btonnier Raverand; Mme
Eviza, un buisson de petites roses, entoure d'un essaim noir et
bourdonnant de jeunes stagiaires; et, derrire le tribunal, aux places
rserves, Danjou, debout, les bras croiss, dominant l'assistance et
les juges, dtachant sur la vitre haute son profil aux dures artes
rgulires de vieux cabot qu'on voit partout depuis quarante ans,
prototype de la banalit mondaine et de ses uniformes manifestations. A
part Astier-Rhu et le baron Huchenard cits comme tmoins, il tait le
seul acadmicien ayant os affronter les plaidoiries, surtout l'avocat
d'Albin Fage, ce terrible ricaneur de Margery dont le couin nasillard
fait pouffer, rien qu' l'entendre, la salle et le tribunal.

On allait rire, cela se devinait dans l'air, dans les folichonneries des
toques inclines, dans l'allumage et le retroussis malin des yeux et des
bouches s'adressant de loin de petits signes avertisseurs. Tant de
racontars se dbitaient sur les prouesses galantes de ce petit bossu que
l'on venait d'introduire an banc des prvenus, et qui, levant sa longue
tte pommade, jetait dans la salle, par-dessus la barre, un de ces
regards en coup d'pervier, auxquels les femmes ne se trompent pas. On
parlait de lettres compromettantes, d'un mmoire de l'accus citant
carrment les noms de deux ou trois grandes mondaines, ces noms toujours
les mmes, tremps et retremps dans toutes les sales affaires. Un
exemplaire en circulait, de ce factum, sur les bancs des journalistes,
une autobiographie nave et prtentieuse, o la fatuit de l'avorton se
doublait de cette vanit spciale  l'ouvrier qui s'est instruit
lui-mme; mais, en dfinitive aucune des rvlations annonces.

Fage se contentait d'informer messieurs les juges qu'il tait n prs de
Vassy (Haute-Marne), droit comme tout le monde,--c'est la prtention
commune aux bossus,--et qu'une chute de cheval,  quinze ans, lui avait
dvi et renfl le dos. Ainsi qu' la plupart de ses congnres, dont la
formation sexuelle est trs lente, le got de la femme lui tait venu
tard, mais avec une violence inoue, alors qu'il travaillait chez un
libraire du passage des Panoramas. Sa difformit le gnant pour ses
conqutes, il chercha un moyen de gagner beaucoup d'argent; et
l'histoire de ses amours alterne avec celle de ses faux, des procds
employs, encres et parchemins, prsentait des titres de chapitres comme
celui-ci: _Ma premire victime_.--_Anglina, brocheuse_.--_Pour un
ruban feu_.--_La foire aux pains d'pices_.--_J'entre en relations avec
Astier-Rhu_.--_L'encre mystrieuse_.--_Dfi aux chimistes de
l'Institut_...

Il restait surtout de cette lecture l'effarement que le secrtaire
perptuel de l'Acadmie franaise, la science et la littrature
officielles, se fussent laiss duper, deux ou trois ans de suite, par
cette ignorante cervelle d'infirme bourre de dtritus de bibliothque,
de rognures de livres mal digres; l tait l'norme drlerie de
l'affaire et la cause de cette affluence. On venait voir l'Acadmie sur
la sellette en la personne d'Astier-Rhu que tous les regards
cherchaient au premier rang des tmoins, immobile, absorb, rpondant 
peine et sans tourner la tte aux plates adulations de Freydet debout
derrire lui, gant de noir, un grand crpe au chapeau, dans le deuil
tout rcent de sa soeur. Cit par la dfense, le bon candidat craignait
que cela lui fit du tort dans l'esprit de son matre, et il s'excusait,
expliquait comment il avait rencontr ce misrable Fage chez Vdrine;
mais son chuchotement se perdait dans le bruit de la salle et le ronron
du tribunal appelant, expdiant les causes, le monotone: A huitaine...
 huitaine... tombant comme un clair de guillotine, coupant court
aux rclamations des avocats,  la plainte suppliante de pauvres
diables, rouges, s'pongeant le front devant la barre: Mais, monsieur
le prsident...--A huitaine. Quelquefois, du fond de la salle, un cri
en larmes, des bras perdus: Je suis l, m'sieu le prsident... mais
j'peux pas arriver... y a trop de monde.--A huitaine. Ah! quand on a
vu de ces dblayages, et les balances symboliques fonctionner avec cette
dextrit, on garde une forte ide de la Justice. C'est  peu prs la
sensation d'une messe de mort expdie en bousculade par un prtre
tranger,  un enterrement de pauvre.

Enfin la voix du prsident appela: Affaire Albin Fage... Un grand
silence dans la salle et jusqu' l'extrmit du palier o des gens
montaient sur des bancs, pour voir. Puis, aprs un court marmottage  la
barre, les tmoins dfilrent entre des rangs serrs de toges pour
gagner la salle qui leur est rserve, morne et nue, aux carreaux
drougis s'clairant mal sur une troite ruelle. Astier-Rhu, qui
devait tre appel le premier, n'entra pas, marcha dans l'ombre du
couloir entre les deux salles. A de Freydet qui voulait rester avec lui,
il dclara sourdement: Non, non... laissez-moi... Je veux qu'on me
laisse!... Et le candidat, tout penaud, dut se mler aux autres
tmoins, causant par petits groupes: le baron Huchenard, Bos le
palographe, le chimiste Delpech de l'Acadmie des Sciences, des experts
en criture, puis deux ou trois jolies filles, de celles dont les
portraits paraient les murs de la chambre d'Albin Fage, ravies de la
rclame qu'allait leur valoir le procs, riant trs haut, talant
d'bouriffants directoire en contraste avec le bonnet de linge et les
mitaines en tricot de la concierge de la Cour des Comptes. Vdrine cit
lui aussi, Freydet vint s'asseoir  son ct sur le large rebord de la
fentre ouverte. Pris, emports dans ces courants contraires qui, 
Paris, sparent les existences, les deux camarades ne s'taient plus
revus, depuis l't d'avant, qu'aux obsques rcentes de la pauvre
Germaine. Et Vdrine serrait les mains de son ami, s'informait de sa
sant, de son tat d'esprit aprs ce coup terrible. Le candidat haussa
les paules: C'est dur... certainement, c'est dur, mais que veux-tu?
J'y suis fait... L'autre arrondissant les yeux en face d'un aussi
farouche gosme... Dame! pense donc... deux fois, en un an, qu'ils
me retoquent...

Le coup terrible, le seul, pour lui, c'tait son chec au fauteuil de
Ripault-Babin qui venait de lui chapper comme celui de Loisillon; il
comprit ensuite, poussa un profond soupir... Ah! oui... Sa
Germaine... Elle s'en tait donn du mal tout l'hiver pour cette
malheureuse candidature... Deux dners par semaine, et jusqu' minuit,
une heure du matin, manoeuvrant son fauteuil mcanique dans tous les
coins du salon... Elle y avait sacrifi ses dernires forces, plus
passionne encore, plus acharne que son frre... A la fin, tout  la
fin, quand elle ne pouvait plus parler, ses pauvres doigts tordus,
faisaient du pointage sur le bord du drap. Oui, mon cher, elle est
morte en pointant, en supputant mes chances  ce damn fauteuil... Oh!
mais rien que pour elle j'en serai, de leur Acadmie, et malgr eux,
pour la joie de cette chre mmoire... Il s'arrta court; puis la voix
change, descendue:

Au fait, je ne sais pas pourquoi je te dis a... La vrit, c'est que
depuis qu'ils m'ont enfonc ce dsir sous le front, je ne peux plus
penser  rien autre... Ma soeur est morte,  peine si je l'ai
pleure... Il fallait faire mes visites, solliciter pour l'Acadmie,
comme dit Chose. J'en dessche, j'en crve... une vraie folie.

Dans la brutalit de ces paroles, l'accent fivreux qui les encolrait,
le sculpteur ne retrouvait plus son Freydet si doux, si poli, panoui de
vivre. L'oeil distrait, le pli soucieux du front, la brlure de sa
poigne de mains attestaient la passion, l'ide fixe; pourtant la
rencontre de Vdrine semblait l'avoir un peu dtendu, et, tendrement, il
l'interrogeait: Que fais-tu?... que deviens-tu?... ta femme?... tes
enfants?... L'ami rpondait avec son tranquille sourire. Grce  Dieu,
toute la smala tait bien. On allait sevrer la petite. Le garon
continuait  remplir sa fonction d'tre beau,  guetter avec inquitude
le centenaire du vieux Rhu. Quant  lui, il travaillait. Deux tableaux
au salon, cette anne, pas mal placs, pas mal vendus. En revanche, un
crancier aussi imprudent que froce avait saisi le paladin qui, d'tape
en tape, encombrant d'abord un superbe rez-de-chausse de la rue de
Rome, dmnag ensuite dans une curie des Batignolles, se morfondait
maintenant sous le hangar d'un nourrisseur  Levallois, o, de temps en
temps, on allait le visiter en famille.

Voil la gloire! ajoutait Vdrine en riant, pendant que la voix de
l'huissier rclamait le tmoin Astier-Rhu. La silhouette du secrtaire
perptuel se dcoupa une minute sur la lumire poudreuse du tribunal,
trs droite, trs ferme, mais son dos qu'il ne surveillait pas, ses
larges paules frissonnantes trahissaient une vive motion. Pauvre
Crocodilus! murmura le sculpteur, il passe par de rudes preuves...
Cette histoire d'autographes, le mariage de son fils...

--Paul Astier est mari?

--Depuis trois jours, avec la duchesse... Une espce de mariage
morganatique sans autre assistance que la maman du jeune homme et les
quatre tmoins... J'en tais, comme tu penses, puisqu'une fatalit
singulire m'associe  tous les faits et gestes de cette famille
Astier.

Et Vdrine disait son saisissement en voyant paratre, dans cette salle
de mairie, la duchesse Padovani, ple comme une morte, encore fire,
mais navre, dsenchante, sous une toison de cheveux gris, ses pauvres
beaux cheveux qu'elle ne prenait plus la peine de teindre. A ct
d'elle, Paul Astier, monsieur le comte, souriant et froid, toujours
joli... On se regarde, personne ne trouve un mot, except l'employ
qui, aprs avoir dvisag les deux vieilles dames, prouve le besoin de
dire en s'inclinant, la mine gracieuse:

Nous n'attendons plus que la marie...

--Elle est l, la marie, rpond la duchesse s'avanant la tte haute.

De la mairie, o l'adjoint de service a le bon got de leur pargner
tout discours, on file  l'Institut catholique, rue de Vaugirard. glise
aristocratique, toute dore, fleurie, un flamboiement de lustres, et
personne. Rien que la noce sur un seul rang de chaises, coutant
Monseigneur Adriani, le nonce du pape, baragouiner une interminable
homlie qu'il lisait, tout imprime, dans un cartulaire  enluminures.
Et c'tait beau, ce prlat mondain, son grand nez, sa lvre mince, les
paules triques sous sa plerine violette, parlant des traditions
d'honneur de l'poux, des grces juvniles de l'pouse avec un regard
de ct, farceur et noir, qui tombait sur les prie-Dieu en velours du
triste couple. Puis la sortie, de froids saluts changs entre les
arcades du petit clotre, et le soupir soulag de la duchesse, son
C'est fini, mon Dieu! avec l'intonation dsespre de la femme qui a
mesur le gouffre et s'y jette les yeux ouverts, pour tenir un
engagement d'honneur.

Ah! du sombre, du lamentable, continuait Vdrine, j'en ai vu dans mon
existence, mais rien de plus navrant que ce mariage de Paul Astier!

--Fier gredin tout de mme, notre jeune ami! dit Freydet entre ses
dents.

--Oui, un de nos jolis _strugforlifeurs_!

Le sculpteur rpta le mot en l'accentuant: Struggle-for-lifeurs!
dsignant ainsi cette race nouvelle de petits froces  qui la bonne
invention darwinienne de la lutte pour la vie sert d'excuse
scientifique en toutes sortes de vilenies. Freydet reprit:

Enfin, toujours, le voil riche... ce qu'il voulait... Son nez ne l'a
pas fait dvier, cette fois!

--Attendons, il faudra voir!... La duchesse n'est pas commode; et lui,
avait un sacr mauvais oeil  la mairie!... Si sa vieille dame l'ennuie
trop, nous pourrions bien le retrouver en cour d'assises, ce fils et
petit-fils d'immortels!

--Tmoin Vdrine! appela l'huissier  toute voix. En mme temps,
l'norme clat de rire d'une foule presse et communicative s'chappait
du battement de la porte. Cristi! on ne s'embte pas, l-dedans! dit
le garde de Paris de planton dans le couloir.

La salle des tmoins, vide peu  peu pendant la causerie des deux
copains, ne renfermait plus que Freydet et la concierge de la Cour des
Comptes, effare de paratre en justice et tortillant les brides de son
bonnet d'un mouvement maniaque. Pour le Candidat, au contraire,
l'occasion tait unique d'encenser publiquement l'Acadmie franaise et
son secrtaire perptuel, dans un petit speech trs reproduit par les
feuilles et comme le prologue de son discours de rception. Seul,
maintenant que la bonne femme passait  son tour, il arpentait la pice,
stationnait devant la fentre, arrondissait des priodes et de beaux
gestes gants de noir. Et voici que de la maison en face, on s'y
mprenait, une lugubre masure dartreuse et sombre, suant les immondes et
honteux mtiers qu'elle abritait... Une main grasse au bras nu cartait
un rideau rose, esquissait une invitation quivoque... Oh! ce
Paris!... Le front du rcipiendaire s'en couvrit d'une rougeur de
honte. Il s'loigna vivement de la croise, se rfugia dans le couloir.

C'est le ministre qui parle  cette heure... lui chuchota le
planton, pendant qu'une voix faussement indigne clamait dans
l'atmosphre surchauffe de la salle: ... Vous avez abus de
l'innocente passion d'un vieillard...

Freydet pensa tout haut: Eh! bien... Et moi?...

--Faut croire qu'ils vous ont oubli...

--Toujours, donc! se dit tristement le pauvre diable.

Une formidable explosion de fou rire accueillait  cette minute le
dballage de la fausse collection Mesnil-Case: lettres de rois, de
papes, d'impratrices, Turenne, Buffon, Montaigne, La Botie, Clmence
Isaure, et  chaque nouveau nom de cette numration fantastique,
montrant l'norme candeur de l'historien officiel, tout l'Institut bern
par ce petit gnome, la joie de la foule redoublait. Freydet ne put
entendre davantage ce rire irrespectueux qui bafouait son protecteur et
son matre Astier-Rhu, d'autant qu'il se sentait frapp lui-mme en
retour, sa candidature encore une fois compromise. Il s'chappa,
descendit, erra longtemps dans les cours, puis sur le trottoir devant la
grille, se confondit enfin au remous de la sortie gnrale, parmi les
galopades de la livre, le tumulte des voitures, dans la belle lumire
finissante d'une journe de juin o les ombrelles roses, blanches,
mauves ou vertes tendaient en s'ouvrant des colorations de grandes
fleurs. Des fuses de gat partaient encore de tous les groupes, comme
 la sortie d'une pice trs farce... Sal, le petit bossu; cinq ans de
prison et les dpens, mais ce que l'avocat a t drle!... Marguerite
Oger s'esclaffait, son rire du deux dans _Musidora_: Ah! mes enfants
... mes enfants... et Danjou, conduisant Mme Ancelin  sa voiture,
disait tout haut cyniquement: C'est un crachat dans la figure de
l'Acadmie... en plein... mais si bien envoy!...

Lonard Astier, qui s'loignait seul, sans tourner la tte, entendait
ces propos et d'autres encore, malgr les avertissements de l'un 
l'autre: Prenez garde, il est l... Et c'tait le commencement pour
lui de la dconsidration, son ridicule connu, raill de Paris tout
entier.

Donnez-moi le bras, mon bon matre. Freydet l'avait rejoint, cdant 
un irrsistible lan du coeur.

Ah! mon ami, quel bien vous me faites! dit le vieillard d'une voix
sourde et mouille.

Ils marchrent quelque temps en silence. La verdure des quais ombrait et
parait les pierres; les bruits de la rue et de l'eau sonnaient dans
l'air joyeux. Un de ces jours o il semble que la misre humaine fait
trve.

Nous allons? demanda Freydet.

--O vous voudrez... mais pas chez moi... dit le bonhomme  qui cette
ide de la scne que sa femme allait lui faire causait une terreur
d'enfant.

       *       *       *       *       *

Ils dnrent tous deux au Point-du-Jour, aprs avoir march longtemps
le long de l'eau; et les bonnes paroles du disciple aidant la douceur de
la soire, Astier-Rhu rentrait chez lui fort tard, apais, remis de ses
cinq heures de pilori sur le banc de la huitime chambre, cinq heures 
subir, les mains lies, le rire outrageant de cette foule et le jet de
vitriol de l'avocat. Riez, riez, messieurs les babouins!... la
postrit jugera. Il se consolait ainsi, en traversant les grandes
cours de l'Institut o tout dormait, les vitres teintes, la baie des
escaliers faisant  droite et  gauche de grands trous noirs,
rectangulaires. Mont  ttons, il gagna son cabinet sans bruit, sans
lumire, comme un voleur. C'est l que depuis le mariage de Paul et sa
rupture avec son fils, il se jetait tous les soirs sur un lit improvis
pour chapper  ces tenaces discussions nocturnes, o la femme reste
puissante, mme quand elle a cess d'tre femme, par l'infatigable
ressource de ses nerfs, et o l'homme finit par tout cder, tout
promettre, pour la paix, la libert du sommeil!

Dormir! jamais il n'en avait senti le besoin comme  la fin de cette
longue journe d'motions et de fatigues, et il entrait dans l'ombre de
son cabinet, dj comme dans du repos, quand il distingua une vague
forme humaine  l'angle de la fentre.

Eh bien! vous voil content... Sa femme! Sa femme qui le guettait,
qui l'attendait, dont le petit sifflement le tint immobile au milieu du
noir,  couter... Vous l'avez eu, votre procs... Vous vouliez du
ridicule, vous en tes couvert, inond des pieds  la tte,  ne plus
oser vous montrer... Ah! c'tait bien la peine de crier que votre fils
dshonorait le nom d'Astier; mais ce nom, grce  vous, le voil devenu
synonyme d'ignorance et de jobardise, on ne peut plus le prononcer sans
rire... Tout a, je vous demande... pour sauver votre oeuvre
historique... Jeannot!... Qui la connat, votre oeuvre historique? Qui
cela intresse-t-il que vos documents soient faux ou vrais? Vous savez
bien qu'on ne vous lit pas...

Elle allait, elle allait, distillant son aigre filet de voix au diapason
le plus haut, et, pour lui, c'tait le pilori qui continuait, l'insulte
officielle qu'il coutait comme tantt, comme au tribunal, sans une
interruption, sans un mouvement de menace, avec le sentiment d'une
autorit hors d'atteinte et de toute rplique. Mais, qu'elle tait
cruelle, cette bouche invisible qui le mordait, le blessait partout, et
fouillait  petits coups de dents son honneur d'homme et d'crivain....
Jolis, ses livres! S'imaginait-il, par hasard, qu'ils lui avaient valu
l'Acadmie. Mais c'est  elle seule qu'il le devait, son habit vert! Une
vie d'intrigues, de manges, pour forcer les portes, une aprs l'autre
... toute sa jeunesse de femme sacrifie aux dclarations chevrotantes,
aux entreprises de vieux qui la soulevaient de dgot... Dame! mon
cher, il fallait bien... On entre  l'Acadmie avec du talent; vous
n'en avez pas... ou un grand nom, ou une haute situation... Tout vous
manquait... Alors, je m'en suis mle!... Et de peur qu'il en doutt,
qu'il pt voir dans ses paroles l'exaspration d'une femme blesse,
humilie dans sa vanit d'pouse, dans sa tendresse aveugle de mre,
elle prcisait les dtails de son lection, lui rappelait son fameux
mot sur les voilettes de Mme Astier, qui sentaient le tabac, malgr
qu'il ne fumt jamais... Un mot, mon cher, qui vous a rendu plus
clbre que tous vos livres...

Il eut une plainte basse et profonde, le cri sourd d'un homme ventr
qui retient ses entrailles  deux mains. La petite voix aigu continuait
sans s'mouvoir: Eh! faites-la donc, mon Dieu, votre malle, une bonne
fois! qu'on n'entende plus parler de vous... Notre Paul est riche,
heureusement... Il vous enverra de quoi manger... car vous pensez bien
que, maintenant, vous ne trouverez ni un diteur ni une revue qui
veuille de vos inepties, et c'est le prtendu dshonneur de votre fils
qui vous empchera de mourir de faim.

--C'en est trop! murmura le pauvre homme s'en allant, fuyant cette
fureur cinglante; et ttant les murs, enfilant les couloirs et les
escaliers, et les cours sonores, il rptait, pleurant presque: C'en
est trop... c'en est trop...

O va-t-il?

Droit devant lui, comme en rve; il franchit la place et la moiti du
pont dont la fracheur le ranime. Il s'assied sur un banc, relve son
chapeau et ses manches pour calmer ses artres battantes. Peu  peu le
bruissement rgulier de l'eau le calme, il se reprend, mais c'est pour
se rappeler et souffrir... Quelle femme! Quel monstre! Et il a pu vivre
trente-cinq ans  ct d'elle sans la connatre... Un frisson d'horreur
le secoue, au souvenir de tant d'abominations qu'il vient d'entendre.
Elle n'a rien pargn, rien laiss de vivant en lui, pas mme cet
orgueil qui le tenait encore debout: sa foi dans son oeuvre, sa croyance
 l'Acadmie. Et songeant  l'Acadmie, instinctivement il se retourne.
Au bout du pont dsert, largi en une immense avenue jusqu'au pied du
monument, le palais Mazarin mass, resserr dans la nuit, dresse son
portique et sa coupole comme sur la couverture des Didot, tant regarde
en sa jeunesse... Oh! ce dme, ces pierres, but dcevant, cause de son
malheur... C'est l qu'il est venu chercher sa femme, sans amour, sans
joie, pour la promesse de l'Institut. Il l'a eue, oui, cette plac
envie! il sait comment... Et c'est du propre!...

... Des pas, des rires sonnent sur le pont, se rapprochent: Des
tudiants revenant au quartier avec leurs matresses. Il a peur d'tre
reconnu, se lve, s'appuie  la rampe; et, pendant que la bande le frle
sans le voir, il songe amrement qu'il ne s'est jamais amus, jamais
donn un beau soir comme celui-l, pour chanter follement sous les
toiles,--l'ambition toujours tendue, en marche vers cette coupole de
temple, qui lui a fourni en retour... quoi? Rien, le Nant... Dj, il
y a bien longtemps, le jour de sa rception, les discours finis, les
malices changes, il a eu cette impression de vide et d'espoir
mystifi; dans le fiacre qui le ramenait chez lui pour quitter l'habit
vert, il se disait: Comment! J'y suis?... Ce n'est que a! Depuis, 
force de se mentir, de rpter avec ses collgues que c'tait bon,
exquis, les dlices des dlices, il a fini par y croire... Mais, 
prsent, le voile est tomb, il y voit clair et voudrait crier par cent
voix  la jeunesse franaise: Ce n'est pas vrai... On vous trompe...
L'Acadmie, un leurre, un mirage!... Faites votre route et votre oeuvre,
en dehors d'elle... Surtout, ne lui sacrifiez rien, car elle n'a rien 
vous donner de ce que vous n'apporterez pas, ni le talent, ni la gloire,
ni le suprme contentement de soi... Ce n'est ni un recours, ni un
asile, l'Acadmie!... Idole creuse, religion qui ne console pas. Les
grandes misres de la vie vous assaillent l comme ailleurs... On s'y
est tu, sous cette coupole; on y est devenu fou! Et ceux qui dans leur
dtresse se sont tourns vers elle, qui lui ont tendu des bras
dcourags d'aimer ou de maudire, n'y ont treint qu'une ombre... et le
vide... le vide...

Il parle tout haut, tte nue, tenant le parapet  deux mains, le vieux
professeur, comme autrefois,  son cours, au rebord de sa chaire. En
bas, le fleuve roule, nuanc de nuit, entre ses files de rverbres,
qui clignotent avec cette vie silencieuse de la lumire, inquitante
comme tout ce qui se meut, regarde, et ne s'exprime pas. Sur la berge un
chant d'ivrogne festonne en s'loignant:

_Quand Cupidon... le matin... che rveille..._

Quelque Auvergnat en goguette regagnant son bateau  charbon. Cela lui
rappelle Teyssdre, le frotteur, et son verre de vin frais; il le voit
essuyant sa bouche d'un revers de manche: Il n'y a que cha de bon dans
la vie! Mme cette humble joie de nature, lui, ne l'a pas connue, il
est oblig de l'envier. Et se sentant seul, sans recours, sans une
paule pour pleurer, il comprend que cette gueuse l-haut avait raison
et qu'il faut la faire une bonne fois, sa malle!...

       *       *       *       *       *

Des sergents de ville trouvrent, au matin, sur un banc du pont des
Arts, un chapeau  larges bords, un de ces chapeaux qui gardent un peu
de la physionomie de leur propritaire. Dedans, une grosse montre en or,
une carte de visite au nom de Lonard Astier-Rhu, secrtaire
perptuel de l'Acadmie franaise, sabre en travers, de cette ligne au
crayon: Je meurs ici volontairement... Oh! oui, bien volontairement!
Et mieux encore que sa petite phrase d'une longue et ferme criture,
l'expression de ses traits, les dents serres, la mchoire avanante et
violente disaient sa ferme rsolution de mourir, quand, aprs une
matine de recherches, les mariniers le retirrent des larges maillons
d'un filet de fer entourant des bains de femmes, tout prs du pont. Il
fut port d'abord au poste de secours o le secrtariat de l'Institut
vint le reconnatre. Ce n'tait pas le premier Perptuel qu'on tirait de
la Seine; mme chose s'tait dj produite du temps de Picheral le pre,
presque dans les mmes circonstances. Aussi Picheral le fils n'en
semblait pas trs mu, curieux seulement  voir frtiller sur la large
berge, en habit, le crne nu et luisant comme un jeton.

L'horloge du palais Mazarin sonnait une heure quand le brancard du
poste, au pas lourd des porteurs, entra sous la vote, marquant son
chemin de sinistres mouillures. Au bas de l'escalier B, on reprit
haleine. Un grand carr de ciel bleu se dcoupait au-dessus de la cour
aveuglante de soleil. La toile du brancard un instant souleve, les
traits de Lonard Astier-Rhu se montrrent une dernire fois  ses
collgues de la commission du dictionnaire qui venaient de lever la
sance en signe de deuil. Ils se tenaient autour, la tte dcouverte,
moins tristes encore que saisis et scandaliss. Des curieux s'arrtaient
aussi, des ouvriers, petits employs, apprentis, car l'Institut sert de
passage entre la rue Mazarine et le quai; parmi eux, le candidat Freydet
qui, tout en s'essuyant les yeux, pleurant son matre, son bon matre,
songeait au fond de lui, et non sans quelque honte, qu'un nouveau
fauteuil tait vacant.

Juste  ce moment le vieux Jean Rhu descendait pour sa promenade de
digestion. Il ne savait rien, parut tonn devant cette foule qu'il
dominait des dernires marches de l'escalier et s'approcha pour voir,
malgr ceux qui l'loignaient d'un geste effar. Comprit-il?
Reconnut-il? Ses traits restaient immobiles, ses yeux aussi inexpressifs
que ceux de la Minerve, l-bas, sous son casque de bronze; puis, ayant
bien regard, pendant qu'on rabattait la toile  raies sur le pauvre
visage du mort, il s'en alla, droit, fier, son ombre immense  ct de
lui, vritable Immortel, celui-l, et son hochement de tte semblait
dire:

J'ai encore vu a, moi!



FIN









End of the Project Gutenberg EBook of L'Immortel, by Alphonse Daudet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IMMORTEL ***

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     of receipt of the work.

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     distribution of Project Gutenberg-tm works.

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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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